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-The Project Gutenberg eBook of Mes Prisons, by Silvio Pellico
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Mes Prisons
-
-Author: Silvio Pellico
-
-Translator: Francisque Reynard
-
-Release Date: December 16, 2022 [eBook #69561]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES PRISONS ***
-
-
-
-
-
- Prix: 95 centimes
-
- LES MEILLEURS AUTEURS CLASSIQUES
- Français et Étrangers
-
- SILVIO PELLICO
-
- MES PRISONS
-
- Traduction de F. REYNARD
-
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, 26
-
-
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- SILVIO PELLICO
-
- MES PRISONS
-
- TRADUCTION DE
- FRANCISQUE REYNARD
-
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, 26
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-NOTICE SUR SILVIO PELLICO
-
-
-_Silvio Pellico_ est né vers 1789 à Saluces, petite ville du Piémont. Il
-appartenait à une famille dont la condition, comme il le dit lui-même
-dans _Mes Prisons_[1], n’était pas la pauvreté «et qui, en vous
-rapprochant également du pauvre et du riche, vous donne une exacte
-connaissance des deux états». Après une enfance embellie par les plus
-doux soins, il fut envoyé à Lyon, auprès d’un vieux cousin de sa mère,
-M. de Rubod, homme fort riche, afin d’y compléter ses études. «Là,
-dit-il encore[2], tout ce qui peut enchanter un cœur avide d’élégance et
-d’amour, avait délicieusement occupé la première ferveur de ma
-jeunesse.» Rentré en Italie vers 1818, il alla demeurer avec ses parents
-à Milan. «J’avais, ajoute-t-il, poursuivi mes études et appris à aimer
-la société et les livres, ne trouvant que des amis distingués et de
-séduisants applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires
-déclarés, avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai
-davantage à ce dernier, et cet homme si irritable, qui par sa rudesse
-avait provoqué tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour
-moi que douceur et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres
-littérateurs fort honorables m’aimaient aussi comme je les aimais
-moi-même. L’envie ni la calomnie ne m’atteignirent jamais ou, du moins,
-elles partaient de gens tellement discrédités qu’elles ne pouvaient me
-nuire. A la chute du royaume d’Italie, mon père avait reporté son
-domicile à Turin, avec le reste de la famille; et moi, remettant à plus
-tard de rejoindre des personnes si chères, j’avais fini par rester à
-Milan, où j’étais entouré de tant de bonheur que je ne savais pas me
-résoudre à la quitter.
-
- [1] _Mes prisons_, chap. L.
-
- [2] _Ibid._
-
-«Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui
-prédominaient dans mon cœur: Pierre Borsieri, monseigneur Louis de Brême
-et le comte Louis Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le comte
-Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants de
-Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un frère.
-Dans celle maison affluait non seulement tout ce que la ville avait de
-plus cultivé, mais une foule de voyageurs de distinction. Là je connus
-Mme de Staël, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et un grand nombre
-d’autres illustres personnages des diverses parties de l’Europe...
-J’étais heureux! je n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un
-prince[3].»
-
- [3] _Mes prisons_, chap. L.
-
-C’est dans ce milieu intellectuel hors ligne que Silvio Pellico composa
-et fit représenter ses deux premières tragédies, _Leodamia_ et
-_Francesca da Rimini_. Il avait alors trente ans. _Francesca da Rimini_
-obtint un très vif succès, et rendit promptement populaire le nom de son
-auteur. C’est la seule du reste des œuvres dramatiques de Pellico qui
-ait survécu et qui soit restée au répertoire. Byron, alors en Italie, en
-fit une traduction.
-
-La célébrité que le succès de _Francesca_ avait attachée à son nom
-devait appeler sur Silvio Pellico l’attention des patriotes italiens
-qui, à cette époque, luttaient de toutes façons contre le despotisme de
-l’Autriche. Une recrue de cette valeur était précieuse pour eux, et ils
-ne négligèrent rien pour se l’attacher. Ils avaient pour organe un
-journal appelé _Le Conciliateur_, feuille littéraire et dont la
-politique était ostensiblement bannie, mais qui ne laissait échapper
-aucune occasion d’exalter l’amour de la patrie et de la liberté. _Le
-Conciliateur_, qui comptait parmi ses principaux écrivains tous les amis
-de Silvio, les Berchet, les Gioja, les Romagnesi, les Maroncelli, les
-Confalonieri, etc., avait pour bailleur de fonds le comte Porro, dont
-Silvio élevait les deux enfants, et qui était pour lui «comme un frère».
-Il était donc tout naturel qu’il fît partie de la vaillante phalange.
-C’en était assez pour être suspect aux yeux des autorités allemandes.
-Aussi fut-il compris parmi les nombreuses personnes arrêtées, à la suite
-de la découverte d’une vaste conspiration organisée par les sociétés
-secrètes.
-
-Le 13 novembre 1820 il fut conduit à Sainte-Marguerite. Puis, de là, il
-fut transféré à Venise, sous les Plombs, et y demeura pendant tout le
-temps que dura l’instruction de son procès. Après deux années et demie
-d’alternatives cruelles, il fut enfin condamné à la peine de mort,
-laquelle fut commuée en celle de quinze années de _carcere duro_. Au
-commencement de l’année 1822, il fut conduit au Spielberg, forteresse
-située près de la ville de Brünn, en Moravie, et où étaient détenus une
-grande partie des patriotes italiens condamnés pour politique. Il ne
-devait en sortir que huit ans après, le 1er août 1830.
-
-C’est l’histoire de ces dix ans de captivité que Silvio a racontée dans
-son livre intitulé: _Mes Prisons_.
-
-Libre, Silvio revint à Turin, où il s’occupa exclusivement de
-littérature. Bien qu’il eût renoncé absolument à la politique, il eut
-encore à lutter contre la censure qui voulait voir dans ses pièces des
-allusions constantes aux événements du jour.
-
-En 1832, Silvio Pellico alla à Paris, où il reçut de tout le monde
-l’accueil le plus sympathique. On assure même que la reine Marie-Amélie
-lui offrit un emploi à la cour, mais qu’il refusa. Cela paraît peu
-probable. Si la reine avait eu réellement cette intention, elle n’aurait
-pu y donner suite qu’avec l’assentiment de son mari, et jamais
-Louis-Philippe, dont la prudence était proverbiale, n’aurait permis une
-manifestation que l’Autriche aurait été en droit de qualifier d’hostile.
-Le sentimentalisme n’était pas la vertu dominante du vieux monarque.
-
-La vérité, c’est que Silvio, après un assez court séjour en France,
-retourna en Piémont. Il alla habiter le château de Camerano près d’Asti.
-C’est là qu’il composa, ou tout au moins qu’il acheva et mit au point
-_Mes Prisons_, qui parurent en 1833[4]. Malgré le succès éclatant du
-livre, Silvio vécut très retiré, opposant un refus absolu à tous ceux,
-et ils étaient nombreux, qui cherchaient à l’entraîner dans les luttes
-politiques. Il avait surtout fort à faire pour repousser les offres des
-jeunes gens que l’exemple de la révolution de 1830 avait exaltés, et qui
-lui demandaient de se mettre à leur tête, ou tout au moins d’être leur
-conseiller. Rien ne put le fléchir. Il se renferma plus que jamais dans
-sa solitude, et partageait son temps entre Asti et Turin, où le marquis
-Barolo l’avait nommé son bibliothécaire. Lorsqu’il mourut, en 1854, il
-était sinon oublié, du moins tout à fait inconnu de la génération
-nouvelle à qui il allait être donné d’arracher enfin la malheureuse
-Italie à la domination de ses maîtres étrangers, et d’en faire une
-nation libre et indépendante.
-
- [4] L’immense succès de _Mes Prisons_ fit éclore, tant en France qu’à
- l’étranger, de nombreuses imitations. Parmi celles qui eurent le
- plus de retentissement, il faut citer _Picciola_, de Saintine, dont
- la vogue balança celle de l’œuvre de Silvio Pellico. Ce roman fut
- aussi traduit dans toutes les langues, et eut l’honneur d’être, à
- maintes reprises, interprété par le crayon de nos plus célèbres
- artistes. Mais, en dépit de ses éditions multiples, _Picciola_ est
- aujourd’hui à peu près oubliée. Le temps a fait justice du pastiche
- froid et maniéré, pour laisser toute sa vigueur et tout son charme
- au récit simple, ému et vrai où le prisonnier du Spielberg nous
- retrace ses souffrances.
-
- F. R.
-
-Mais il n’en était pas de même de son œuvre. _Mes Prisons_ sont un de
-ces livres définitivement adoptés par la postérité, comme _le Vicaire de
-Wakefield_, _Paul et Virginie_, qui ont été traduits dans toutes les
-langues, sont devenus comme un patrimoine commun à l’humanité tout
-entière, et qui seront éternellement lus tant qu’il y aura des natures
-sachant s’émouvoir à des récits pathétiques, c’est-à-dire toujours. Mais
-ce qui constitue pour l’œuvre de Silvio Pellico une incontestable
-supériorité sur les autres chefs-d’œuvre, c’est qu’elle n’est pas une
-fiction plus ou moins bien trouvée, plus ou moins bien rendue. Elle a
-été vécue. Ce ne sont pas des aventures, des souffrances imaginaires que
-l’écrivain présente au public; ce sont des souffrances réelles, les
-siennes. Son livre n’est pas un roman, c’est une histoire; histoire
-lamentable, mais qui est aussi une leçon. Elle nous apprend que les
-tortures ne sont pas un moyen suffisant pour terrifier les nations, ou
-du moins pour les empêcher d’accomplir leurs destinées. Les cachots du
-Spielberg ont bien pu dévorer les patriotes italiens; ils n’ont pu faire
-que l’Autriche n’ait pas été obligée de rendre à heure dite et la
-Lombardie et la Vénétie. Alors à quoi bon les cruautés déployées? Et
-cela doit encore être un espoir. De nos jours, un autre État européen,
-se basant sur la force qui prime le droit, détient et opprime une
-province qui ne veut pas de lui. Il arrivera de cette situation ce qui
-est arrivé pour la Lombardie et la Vénétie, qui sont revenues à leur
-ancienne patrie.
-
-Quelles que soient donc les critiques plus ou moins justes qu’on puisse
-lui adresser au point de vue de la mansuétude étrange qu’il témoigne
-envers les bourreaux de son pays, le livre de Silvio Pellico aura été
-pour une bonne part dans ce résultat. Et qui sait! Peut-être l’auteur,
-qu’il l’ait voulu ou non, que ce soit de sa part habileté ou faiblesse,
-a-t-il été bien inspiré en bannissant de son livre toute récrimination
-politique! Il y a intéressé tout le monde; il a ému tous les cœurs
-généreux à quelque parti qu’ils appartinssent, et son action n’en a été
-que plus forte, ayant opéré sur un champ plus vaste. S’il eût transformé
-son œuvre en pamphlet, il aurait contenté sans doute une certaine
-portion de ses lecteurs, mais la masse n’aurait pas été remuée.
-
-Au contraire, tous, femmes, enfants, hommes faits, vieillards, dans
-quelque condition sociale que la vie les ait jetés, de quelque
-nationalité qu’ils dépendent, ont lu et dévoré le récit de Silvio
-Pellico, ont plaint ses malheurs immérités, ont maudit ses bourreaux.
-Tous ont été séduits par le style touchant de cette œuvre sincère, qui,
-nous le répétons, a pris sa grande place parmi les chefs-d’œuvre de
-l’esprit humain.
-
-F. REYNARD.
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Ai-je écrit ces Mémoires par vanité de parler de moi? Je désire que cela
-ne soit pas, et, autant qu’on puisse se constituer son propre juge, il
-me semble avoir eu de plus hautes visées:--celle de contribuer à
-réconforter quelque malheureux avec le tableau des maux que j’ai
-soufferts et des consolations que, par expérience, j’ai vu qu’on peut
-obtenir dans les plus grandes infortunes;--celle d’attester qu’au milieu
-de mes longs tourments je n’ai cependant pas trouvé l’humanité aussi
-inique, aussi indigne d’indulgence, aussi pauvre de grandes âmes, qu’on
-a coutume de la représenter;--celle d’inviter les nobles cœurs à aimer
-beaucoup, à ne haïr aucun mortel, à n’avoir de haine irréconciliable que
-pour les basses tromperies, la pusillanimité, la perfidie, toute
-dégradation morale;--celle de redire une vérité déjà bien connue, mais
-souvent oubliée: c’est que la Religion et la Philosophie commandent
-l’une et l’autre une énergique volonté et un jugement calme; et que,
-sans ces conditions réunies, il n’y a ni justice, ni dignité, ni
-principes assurés.
-
-
-
-
-MES PRISONS
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-
-Le vendredi 13 octobre 1820, je fus arrêté à Milan et conduit à
-Sainte-Marguerite. Il était trois heures après midi. On me fit subir un
-long interrogatoire pendant tout ce jour et pendant d’autres encore.
-Mais de cela je ne dirai rien. Semblable à un amant maltraité de sa
-belle et dignement résolu à lui tenir rigueur, je laisse la politique où
-elle est, et je parle d’autre chose.
-
-A neuf heures du soir de ce pauvre vendredi, le greffier me consigna au
-concierge, et celui-ci, après m’avoir conduit dans la chambre qui
-m’était destinée, m’invita d’une façon polie à lui remettre, pour me les
-restituer en temps voulu, ma montre, mon argent, et tous les autres
-objets que je pouvais avoir dans ma poche; puis il me souhaita
-respectueusement la bonne nuit.
-
-«Attendez, mon cher, lui dis-je; aujourd’hui je n’ai pas dîné;
-faites-moi apporter quelque chose.
-
---Tout de suite: l’auberge est ici près, et monsieur verra quel bon vin!
-
---Du vin, je n’en bois pas.»
-
-A cette réponse, le sieur Angiolino me regarda tout stupéfait et
-espérant que je plaisantais. Les concierges de prison qui tiennent
-cabaret ont horreur d’un prisonnier qui ne boit pas de vin.
-
-«Je n’en bois pas, en vérité.
-
---J’en suis fâché pour monsieur; il souffrira doublement de la
-solitude...»
-
-Et, voyant que je ne changeais pas d’intention, il sortit; et en moins
-d’une demi-heure j’eus à dîner. Je mangeai quelques bouchées, je bus
-avec avidité un verre d’eau, et on me laissa seul.
-
-La chambre était au rez-de-chaussée et donnait sur la cour. Prisons
-deçà, prisons delà; prisons au-dessus, prisons en face. Je m’appuyai à
-la fenêtre, et je restai quelque temps à écouter les allées et venues
-des gardiens et le chant frénétique de quelques-uns des détenus.
-
-Je pensais: «Il y a un siècle, ceci était un monastère; les vierges
-saintes et pénitentes qui l’habitaient auraient-elles jamais imaginé que
-leurs cellules retentiraient aujourd’hui, non plus de gémissements de
-femmes et d’hymnes de dévotion, mais de blasphèmes et de chansons
-obscènes, et qu’elles renfermeraient des hommes de toute sorte et pour
-la plupart destinés aux fers ou à la potence? Et, dans un siècle, qui
-respirera dans ces cellules? O fuite rapide du temps! ô mobilité
-perpétuelle des choses! Peut-il, celui qui vous considère, s’affliger si
-la fortune a cessé de lui sourire, s’il vient à être enseveli en prison,
-s’il est menacé du gibet? Hier j’étais un des plus heureux mortels du
-monde; aujourd’hui je n’ai plus aucune des douceurs qui réconfortaient
-ma vie; plus de liberté, plus d’entourage d’amis, plus d’espérances!
-Non; s’illusionner serait folie. Je ne sortirai d’ici que pour être jeté
-dans les plus horribles cachots, ou livré au bourreau! Eh bien, le jour
-qui suivra ma mort sera comme si j’avais expiré dans un palais, et si
-j’avais été porté au tombeau avec les plus grands honneurs.»
-
-Ces réflexions sur la fuite rapide du temps rendaient la vigueur à mon
-âme. Mais me revinrent à la pensée mon père, ma mère, mes deux frères,
-mes deux sœurs, une autre famille que j’aimais comme si elle eût été la
-mienne; et les raisonnements philosophiques ne valurent plus rien. Je
-m’attendris, et je pleurai comme un enfant.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-
-Trois mois auparavant j’étais allé à Turin, et j’avais revu, après
-quelques années de séparation, mes chers parents, un de mes frères et
-mes deux sœurs. Toute notre famille s’était toujours tant aimée! Aucun
-fils n’avait été plus que moi comblé de bienfaits par son père et sa
-mère. Oh! comme, en revoyant les vénérés vieillards, j’avais été ému de
-les trouver notablement plus accablés par l’âge que je ne me
-l’imaginais! Combien j’aurais alors voulu ne plus les abandonner, et me
-consacrer à soulager leur vieillesse par mes soins! Combien je
-regrettai, pendant les jours si courts que je restai à Turin, d’être
-appelé par quelques autres devoirs hors du toit paternel, et de donner
-une si faible partie de mon temps à ce couple aimé! Ma pauvre mère
-disait avec une mélancolique amertume: «Ah! notre Silvio n’est pas venu
-à Turin pour nous voir!» Le matin où je repartis pour Milan la
-séparation fut très douloureuse. Mon père monta dans la voiture avec
-moi, et m’accompagna pendant un mille; puis il s’en revint tout seul. Je
-me retournais pour le regarder, et je pleurais, et je baisais un anneau
-que ma mère m’avait donné, et jamais je ne sentis une telle angoisse à
-m’éloigner de mes parents. Peu crédule aux pressentiments, je m’étonnais
-de ne pouvoir vaincre ma douleur, et j’étais forcé de dire avec
-épouvante: «D’où me vient cette inquiétude extraordinaire?» Il me
-semblait vraiment prévoir quelque grande infortune.
-
-Maintenant, en prison, je me ressouvenais de cette épouvante, de ces
-angoisses; je me ressouvenais de toutes les paroles que j’avais
-entendues, trois mois auparavant, de mes parents. Cette plainte de ma
-mère: «Ah! notre Silvio n’est pas venu à Turin pour nous voir!» me
-retombait comme du plomb sur le cœur. Je me reprochais de ne m’être pas
-montré mille fois plus tendre pour eux. «Je les aime tant, et je le leur
-ai dit si faiblement! Je ne devais plus jamais les revoir, et je me suis
-si peu rassasié de leurs chers visages! et j’ai été si avare des
-témoignages de mon amour!» Ces pensées me déchiraient l’âme.
-
-Je fermai la fenêtre; je me promenai pendant une heure, croyant n’avoir
-pas de repos de toute la nuit. Je me mis au lit, et la fatigue
-m’endormit.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-
-S’éveiller la première nuit en prison est chose horrible. «Est-ce
-possible (dis-je en me rappelant où j’étais), est-ce possible! moi ici!
-et n’est-ce pas maintenant un rêve que je fais? C’est donc hier qu’on
-m’a arrêté? hier qu’on me fit subir ce long interrogatoire qui doit
-continuer demain, et qui sait combien de temps encore? C’est hier soir,
-avant de m’endormir, que j’ai tant pleuré en pensant à mes parents?»
-
-Le repos, le silence absolu, le court sommeil qui avait réparé mes
-forces mentales, semblaient avoir centuplé en moi la puissance de la
-douleur. En cette absence totale de distractions, l’inquiétude de tous
-ceux qui m’étaient chers, et en particulier de mon père et de ma mère,
-lorsqu’ils apprendraient mon arrestation, se peignait à mon imagination
-avec une force incroyable.
-
-«En ce moment, disais-je, ils dorment encore tranquilles, ou bien ils
-veillent en pensant avec douceur à moi, bien éloignés de soupçonner le
-lieu où je suis! Heureux si Dieu les enlevait de ce monde avant que la
-nouvelle de mon malheur arrive à Turin! Qui leur donnera la force de
-supporter ce coup?»
-
-Une voix intérieure sembla me répondre: «Celui que tous les affligés
-invoquent et aiment et sentent en eux-mêmes! Celui qui donnait la force
-à une Mère de suivre son Fils au Golgotha, et de se tenir sous sa croix!
-l’ami des malheureux, l’ami des hommes!»
-
-Ce fut là le premier moment où la religion triompha de mon cœur; et
-c’est à l’amour filial que je dois ce bienfait.
-
-Jusque-là, sans être hostile à la religion, je la suivais peu et mal.
-Les vulgaires objections avec lesquelles on a la coutume de la combattre
-ne me paraissaient pas valoir grand’chose, et cependant mille doutes
-sophistiques affaiblissaient ma foi. Déjà, depuis longtemps, ces doutes
-ne tombaient plus sur l’existence de Dieu; et j’allais me répétant que,
-si Dieu existe, une conséquence nécessaire de sa justice est une autre
-vie pour l’homme qui a souffert dans un monde si injuste: de là, la
-suprême raison d’aspirer aux biens de cette seconde vie; de là, un culte
-d’amour de Dieu et du prochain, une perpétuelle aspiration à s’ennoblir
-par de généreux sacrifices. Déjà, depuis longtemps, j’allais me redisant
-tout cela, et j’ajoutais: «Et quelle autre chose est le christianisme,
-sinon cette perpétuelle aspiration à se rendre meilleur?» Et je
-m’étonnais que, l’essence du christianisme se manifestant si pure, si
-philosophique, si inattaquable, il fût venu une époque où la philosophie
-osât dire: «C’est moi qui désormais prendrai sa place.--Et de quelle
-façon la prendras-tu? En enseignant le vice? Non certes. En enseignant
-la vertu? Eh bien, ce sera l’amour de Dieu et du prochain; ce sera
-précisément ce que le christianisme enseigne.»
-
-Bien que, depuis quelques années, j’éprouvasse ces sentiments, j’évitais
-de conclure: «Sois donc conséquent! sois chrétien! Ne te scandalise plus
-des abus! Ne te révolte plus contre quelques points difficiles de la
-doctrine de l’Église, puisque le point principal est celui-ci, et il est
-très lucide: Aime Dieu et le prochain.»
-
-En prison, je me décidai enfin à embrasser cette conclusion, et je
-l’embrassai. J’hésitai un peu en pensant que, si quelqu’un venait à me
-savoir plus religieux qu’auparavant, il se croirait en droit de me
-considérer comme un hypocrite ou comme avili par le malheur. Mais,
-sentant que je n’étais ni hypocrite ni avili, je me complus à ne tenir
-aucun compte des blâmes possibles non mérités, et je résolus d’être et
-de me déclarer désormais chrétien.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-
-Je restai plus tard affermi dans cette résolution, mais je commençai à
-la ruminer, et presque à la vouloir pendant cette première nuit de
-captivité. Vers le matin mes fureurs étaient calmées, et je m’en
-étonnais. Je repensais à mes parents et aux autres personnes aimées, et
-je ne désespérais plus de leur force d’âme, et le souvenir des vertueux
-sentiments que je leur avais autrefois connus me consolait.
-
-Pourquoi tout d’abord un tel trouble en moi en m’imaginant le leur, et
-pourquoi maintenant une telle confiance dans l’élévation de leur
-courage? Cet heureux changement était-il un prodige? Était-ce un effet
-naturel de ma croyance en Dieu ravivée?--Eh! qu’importe d’appeler
-prodiges ou non les réels et sublimes bienfaits de la religion?
-
-A minuit, deux _secondini_ (ainsi s’appellent les garçons guichetiers
-qui dépendent du concierge) étaient venus me visiter et m’avaient trouvé
-de très mauvaise humeur. A l’aube ils revinrent, et me trouvèrent serein
-et cordialement disposé à la plaisanterie.
-
-«Cette nuit Monsieur avait une mine de basilic, dit Tirola; maintenant
-il est tout autre, et je m’en réjouis: c’est un signe qu’il n’est
-pas,--pardon de l’expression,--un coquin; car les coquins (je suis vieux
-dans le métier et mes observations ont quelque poids), les coquins sont
-plus enragés le second jour de leur arrestation que le premier. Monsieur
-prend-il du tabac?--Je n’ai pas l’habitude d’en prendre, mais je ne veux
-pas refuser votre gracieuseté. Quant à votre observation, excusez-moi,
-mais elle n’est pas de l’homme expérimenté que vous semblez être. Si ce
-matin je n’ai plus la mine d’un basilic, ne pourrait-il pas se faire que
-ce changement fût une preuve de sottise, de facilité à m’illusionner, à
-rêver ma prochaine mise en liberté?
-
---Je n’en douterais pas si Monsieur était en prison pour d’autres
-motifs; mais pour ces affaires d’État, au jour d’aujourd’hui, il n’est
-pas possible de croire qu’elles finissent ainsi sur deux pieds. Et
-Monsieur n’est pas assez simple pour se l’imaginer. Que Monsieur me
-pardonne: veut-il une autre prise?
-
---Donnez. Mais comment peut-on avoir un visage aussi gai que le vôtre en
-vivant toujours parmi des malheureux?
-
---Monsieur croira que c’est par indifférence pour les douleurs d’autrui;
-je ne le sais pas positivement moi-même, à dire vrai; mais je puis lui
-assurer que bien des fois voir pleurer me fait mal. Et alors je feins
-d’être gai, afin que les pauvres prisonniers sourient, eux aussi.
-
---Il me vient, brave homme, une pensée que je n’ai jamais eue: c’est
-qu’on peut faire le métier de geôlier et être de très bonne pâte.
-
---Le métier ne fait rien, Monsieur. Au delà de cette voûte que vous
-voyez, par derrière la cour, il y a une autre cour et d’autres prisons,
-toutes pour les femmes. Ce sont... je ne trouve pas l’expression... des
-femmes de mauvaise vie. Eh bien, Monsieur, il y en a qui sont des anges
-quant au cœur. Et si monsieur était guichetier...
-
---Moi?» (Et j’éclatai de rire).
-
-Tirola s’arrêta déconcerté par mon rire, et ne poursuivit pas. Peut-être
-il voulait dire que, si j’avais été guichetier, j’aurais eu de la peine
-à ne pas me prendre d’affection pour quelqu’une de ces malheureuses.
-
-Il me demanda ce que je voulais pour déjeuner. Il sortit, et quelques
-minutes après il m’apporta le café.
-
-Je le regardais fixement en face, avec un sourire malicieux qui voulait
-dire: «Porterais-tu un billet de moi à un autre infortuné, à mon ami
-Pierre?» Et il me répondit avec un autre sourire qui voulait dire: «Non,
-Monsieur; et si vous vous adressez à un de mes camarades, prenez garde
-que celui qui vous dira oui ne vous trahisse.»
-
-Je ne suis pas véritablement certain qu’il me comprît, ni que je le
-comprisse. Ce que je sais bien, c’est que je fus dix fois sur le point
-de lui demander un morceau de papier et un crayon, et que je n’osai pas
-parce qu’il y avait quelque chose dans ses yeux qui semblait m’avertir
-de ne me fier à personne, et moins encore aux autres qu’à lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-
-Si Tirola, avec son expression de bonté, n’avait pas eu en même temps
-ces regards si faux, s’il avait eu une physionomie plus noble, j’aurais
-cédé à la tentation d’en faire mon ambassadeur, et peut-être un billet
-de moi, parvenu à temps à mon ami, lui aurait donné le moyen de réparer
-quelque erreur,--et peut-être cela aurait-il sauvé non pas lui, le
-pauvret, qui était déjà trop compromis, mais plusieurs autres et moi.
-
-Patience! Il devait en arriver ainsi.
-
-Je fus appelé pour la continuation de l’interrogatoire, et cela dura
-toute cette journée et plusieurs autres, sans aucun intervalle que celui
-des repas.
-
-Tant que le procès ne fut pas clos, les jours s’envolaient rapides pour
-moi, si grande était ma tension d’esprit pour ces interminables réponses
-à des demandes si variées, et pour me recueillir aux heures du dîner et
-le soir, afin de réfléchir à tout ce qui m’avait été demandé et à ce que
-j’avais répondu, ainsi qu’à tous les points sur lesquels je serais
-probablement encore interrogé.
-
-A la fin de la première semaine, il m’advint un grand déplaisir. Mon
-pauvre Pierre, désireux autant que je l’étais moi-même de pouvoir
-établir entre nous quelque communication, m’envoya un billet et se
-servit, non de l’un des guichetiers, mais d’un malheureux prisonnier qui
-venait avec eux faire quelque service dans nos chambres. C’était un
-homme de soixante à soixante-dix ans, condamné à je ne sais combien de
-mois de détention.
-
-Avec une épingle que j’avais je me piquai un doigt, et je fis avec mon
-sang quelques lignes de réponse que je remis au messager. Il eut la
-malechance d’être épié, fouillé, trouvé avec le billet sur lui, et, si
-je ne me trompe, bâtonné. J’entendis des cris aigus qui me parurent
-venir du malheureux vieillard, et je ne le revis jamais plus.
-
-Appelé à l’interrogatoire, je frémis en me voyant représenter mon petit
-papier barbouillé de sang qui, grâce au Ciel, ne parlait pas de choses
-pouvant nuire et avait l’air d’un simple bonjour. On me demanda avec
-quoi je m’étais tiré du sang; on m’enleva l’épingle, et on rit de ceux
-qu’on avait joués. Ah! moi, je ne ris pas! Je ne pouvais ôter de devant
-mes yeux le vieux messager. J’aurais volontiers souffert quelque
-châtiment pour qu’on lui pardonnât, et quand arrivèrent à mes oreilles
-les cris que je soupçonnais être de lui, mon cœur s’emplit de larmes.
-
-En vain je demandai plusieurs fois de ses nouvelles au geôlier et aux
-guichetiers. Ils secouaient la tête et disaient: «Il l’a payé cher
-celui-là; il n’en refera plus de semblables; il jouit maintenant d’un
-peu plus de repos.» Ils ne voulaient pas s’expliquer davantage.
-
-Faisaient-ils allusion à l’étroite prison où était tenu cet infortuné,
-ou parlaient-ils ainsi parce qu’il était mort sous la bastonnade ou de
-ses suites?
-
-Un jour il me sembla le voir de l’autre côté de la cour, sous le
-portique, avec une charge de bois sur les épaules. Le cœur me palpita
-comme si j’avais revu un frère.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-
-Quand je ne fus plus martyrisé par les interrogatoires et que je n’eus
-plus rien pour occuper mes journées, alors je sentis amèrement le poids
-de la solitude.
-
-On me permit bien d’avoir une Bible et Dante; le concierge mit bien à ma
-disposition sa bibliothèque, consistant en quelques romans de Scudéry,
-du Piazzi et pire encore; mais mon esprit était trop agité pour pouvoir
-s’appliquer à quelque lecture. J’apprenais par cœur chaque jour un chant
-de Dante, et cet exercice était cependant si machinal, que je le faisais
-en pensant moins à ces vers qu’à mes malheurs. Il m’en arrivait de même
-en lisant d’autres choses, excepté parfois certains passages de la
-Bible. Ce divin livre que j’avais toujours beaucoup aimé, alors même que
-je me croyais incrédule, était maintenant étudié par moi avec plus de
-respect que jamais. Toutefois, en dépit de mon bon vouloir, je le lisais
-le plus souvent ayant l’esprit à autre chose, et je ne comprenais pas.
-Peu à peu je devins capable de le méditer plus fortement et de le goûter
-toujours davantage.
-
-Une telle lecture ne me donna jamais la moindre disposition à la
-bigoterie, c’est-à-dire à cette dévotion mal entendue qui rend
-pusillanime ou fanatique. Au contraire, elle m’enseignait à aimer Dieu
-et les hommes, à désirer toujours davantage le règne de la justice, à
-abhorrer l’iniquité tout en pardonnant aux hommes iniques. Le
-christianisme, au lieu de défaire en moi ce que la philosophie pouvait y
-avoir fait de bon, l’affermissait, le rendait meilleur par des raisons
-plus élevées, plus puissantes.
-
-Un jour, ayant lu qu’il faut prier sans cesse, et que la véritable
-prière ne consiste pas à marmotter beaucoup de mots à la façon des
-païens, mais à adorer Dieu avec simplicité, tant en paroles qu’en
-actions, et à faire que les unes et les autres soient l’accomplissement
-de sa volonté sainte, je me proposai de commencer consciencieusement
-cette incessante prière, c’est-à-dire de ne plus me permettre une pensée
-qui ne fût animée du désir de me conformer aux décrets de Dieu.
-
-Les formules de prière que je récitais dans mon adoration furent
-toujours peu nombreuses, non par mépris (car je les crois au contraire
-très salutaires, à ceux-ci plus, à ceux-là moins, pour fixer l’attention
-dans le culte), mais parce que je me sens ainsi fait, que je ne suis pas
-capable d’en réciter beaucoup sans tomber dans des distractions et
-mettre l’idée du culte en oubli.
-
-L’attention à me tenir constamment en présence de Dieu, au lieu d’être
-un sujet de crainte, était pour moi une très suave chose. En n’oubliant
-pas que Dieu est toujours à côté de nous, qu’il est en nous, ou plutôt
-que nous sommes en lui, la solitude perdait de plus en plus chaque jour
-de son horreur pour moi. «Ne suis-je pas en sublime compagnie?» me
-disais-je; et je me rassérénais, et je chantonnais, et je sifflais avec
-plaisir et avec attendrissement.
-
-«Eh bien! pensai-je, n’aurait-il pas pu m’arriver une fièvre qui
-m’aurait mis au tombeau? Tous ceux qui me sont chers, qui, en me
-perdant, se seraient abandonnés aux larmes, auraient cependant acquis
-peu à peu la force de se résigner à mon absence. Au lieu d’une tombe,
-c’est une prison qui m’a dévoré; dois-je croire que Dieu ne les munira
-pas d’une force égale?»
-
-Mon cœur exhalait les vœux les plus fervents pour eux, quelquefois avec
-des larmes; mais les larmes elles-mêmes étaient mêlées de douceur.
-J’avais pleine confiance que Dieu nous soutiendrait, eux et moi. Je ne
-me suis pas trompé.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-
-Vivre libre est beaucoup plus beau que de vivre en prison; qui en doute?
-Pourtant, même dans les misères d’une prison, quand on pense que Dieu y
-est présent, que les joies du monde sont fugaces, que le vrai bien est
-dans la conscience, et non dans les objets extérieurs, on peut sentir du
-plaisir à la vie. Pour moi, j’avais pris en moins d’un mois mon parti,
-je ne dirai pas complètement, mais d’une façon supportable. Je vis que,
-ne voulant pas commettre l’indigne action d’acheter l’impunité en
-poursuivant la perte d’autrui, mon sort ne pouvait être que la potence
-ou un long emprisonnement. Il était nécessaire de s’y résigner. «Je
-respirerai jusqu’à ce qu’ils me laissent un souffle, dis-je, et quand
-ils me l’enlèveront, je ferai comme tous les malades quand ils sont
-arrivés au suprême moment. Je mourrai.»
-
-Je m’étudiais à ne me plaindre de rien, et à donner à mon âme toutes les
-jouissances possibles. La plus ordinaire était de renouveler
-l’énumération des biens qui avaient embelli mes jours: un père
-excellent, une excellente mère, des frères et des sœurs excellents, eux
-aussi, tels et tels amis, une bonne éducation, l’amour des lettres, etc.
-Qui plus que moi avait été comblé de félicité? Pourquoi ne pas en rendre
-grâces à Dieu, bien que maintenant tout cela soit tempéré par
-l’adversité? Alors, en faisant cette énumération, je m’attendrissais, et
-je pleurais un instant; mais le courage et la gaieté finissaient par
-revenir.
-
-Dès les premiers jours, je m’étais fait un ami. Ce n’était pas le
-geôlier, ni aucun des guichetiers, ni aucun des juges du procès. Je
-parle pourtant d’une créature humaine. Qui était-ce?--Un petit enfant,
-sourd et muet, de cinq ou six ans. Son père et sa mère étaient des
-voleurs, et la loi les avait frappés. Le malheureux petit orphelin était
-maintenu entre les mains de la police, avec quelques autres enfants dans
-la même situation. Ils habitaient tous dans une chambre en face de la
-mienne, et à de certaines heures on leur ouvrait la porte pour qu’ils
-sortissent prendre l’air dans la cour.
-
-Le sourd-muet venait sous ma fenêtre, me souriait et gesticulait. Je lui
-jetais un beau morceau de pain; il le prenait en faisant un bond de
-joie, courait à ses camarades et en donnait à tous; puis il venait
-manger sa petite portion près de ma fenêtre, exprimant sa gratitude avec
-le sourire de ses beaux yeux.
-
-Les autres enfants me regardaient de loin, mais n’osaient pas
-m’approcher; le sourd-muet avait une grande sympathie pour moi, non pas
-seulement par un motif d’intérêt. Quelquefois il ne savait que faire du
-pain que je lui jetais, et me faisait signe que lui et ses camarades
-avaient bien mangé et ne pouvaient prendre plus de nourriture. S’il
-voyait venir un guichetier dans ma chambre, il lui donnait le pain pour
-qu’il me le rendît. Bien qu’il n’attendît alors rien de moi, il
-continuait à folâtrer devant ma fenêtre avec une grâce tout aimable, se
-réjouissant que je le visse. Une fois un guichetier permit à l’enfant
-d’entrer dans ma prison; celui-ci, à peine entré, courut m’embrasser les
-jambes en poussant un cri de joie. Je le pris dans mes bras, et je ne
-saurais décrire le transport avec lequel il me comblait de caresses. Que
-d’amour dans cette chère petite âme! Comme j’aurais voulu pouvoir le
-faire élever, et le sauver de l’abjection dans laquelle il se trouvait!
-
-Je n’ai jamais su son nom. Lui-même ne savait pas en avoir un. Il était
-toujours gai, et je ne le vis jamais pleurer qu’une fois qu’il fut
-battu, je ne sais pourquoi, par le geôlier. Chose étrange! vivre en de
-semblables lieux semble le comble de l’infortune, et pourtant cet enfant
-avait certainement autant de félicité que peut en avoir à cet âge le
-fils d’un prince. Je faisais cette réflexion, et j’apprenais ainsi que
-l’humeur peut se rendre indépendante du lieu. Gouvernons l’imagination,
-et nous serons bien presque partout. Un jour est vite passé, et quand le
-soir on se met au lit sans faim et sans douleurs aiguës, qu’importe que
-ce lit soit plutôt entre des murs qui s’appellent prison, ou entre des
-murs qui s’appellent maison ou palais?
-
-Excellent raisonnement! Mais comment faire pour gouverner l’imagination?
-Je m’y essayais, et il me semblait bien parfois y réussir à merveille;
-mais d’autres fois elle triomphait tyranniquement, et moi, plein de
-dépit, je m’étonnais de ma faiblesse.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-
-«Dans mon malheur, je suis pourtant heureux, disais-je, qu’on m’ait
-donné une prison au rez-de-chaussée, sur cette cour, où, à quatre pas de
-moi, vient ce cher petit enfant, avec lequel j’entretiens si doucement
-une conversation muette! Admirable intelligence humaine! Que de choses
-nous nous disons, lui et moi, par l’expression infinie des regards et de
-la physionomie! Comme il règle ses mouvements avec grâce, quand il
-sourit! Comme il les corrige, quand il voit qu’ils me déplaisent! Comme
-il comprend que je l’aime, quand il caresse ou qu’il régale un de ses
-camarades! Personne au monde ne se l’imagine, et pourtant moi, debout
-près de la fenêtre, je puis être une espèce d’éducateur pour cette
-pauvre petite créature. A force de répéter notre mutuel exercice de
-signes, nous perfectionnerons la communication de nos idées. Plus il
-sentira qu’il s’instruit et qu’il s’ennoblit avec moi, plus il
-m’affectionnera. Je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté;
-il apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses désirs; moi,
-j’apprendrai à le consoler, à le rendre meilleur, à le diriger dans
-toute sa conduite. Qui sait si, en tenant mon sort indécis de mois en
-mois, on ne me laissera pas vieillir ici? Qui sait si cet enfant ne
-croîtra pas sous mes yeux, et ne sera pas employé à quelque service dans
-cette maison? Avec autant d’intelligence qu’il en montre, que
-pourra-t-il devenir? Hélas! rien de plus qu’un excellent guichetier, ou
-quelque autre chose de semblable. Eh bien, n’aurai-je pas fait une bonne
-œuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes
-gens et à lui-même, à lui donner l’habitude des sentiments de
-bienveillance?»
-
-Ce soliloque était très naturel. J’eus toujours beaucoup d’inclination
-pour les enfants, et la profession d’instituteur me paraît sublime. Je
-remplissais un semblable office, depuis quelques années, auprès de Jean
-et de Jules Porro, deux jeunes gens de belle espérance, que j’aimais
-comme mes fils et que j’aimerai toujours ainsi. Dieu sait combien de
-fois en prison j’ai pensé à eux, combien je me suis affligé de ne
-pouvoir compléter leur éducation, quels vœux ardents j’ai formés pour
-qu’ils rencontrassent un nouveau maître qui m’égalât pour les aimer!
-
-Parfois je m’écriais à part moi: «Quelle grossière parodie est-ce là? Au
-lieu de Jean et de Jules, enfants doués des dons les plus splendides que
-la nature et la fortune puissent faire, j’ai pour disciple un pauvre
-petit, sourd, muet, déguenillé, fils d’un voleur!... qui tout au plus
-deviendra un guichetier, ce que, en termes un peu moins choisis, on
-nommerait sbire.»
-
-Ces réflexions me confondaient, me décourageaient. Mais à peine
-entendais-je le cri de mon petit muet que tout mon sang se troublait
-comme celui d’un père qui entend la voix de son fils. Et ce cri et sa
-vue dissipaient en moi toute idée d’abaissement à son égard. «Est-ce que
-c’est sa faute, à lui, s’il est déguenillé et infirme, s’il est d’une
-race de voleurs? Une âme humaine, dans l’âge d’innocence, est toujours
-respectable.» Ainsi disais-je; et je le regardais chaque jour avec plus
-de tendresse, et il me semblait qu’il croissait en intelligence, et je
-me confirmais dans la douce pensée de m’appliquer à le dégrossir. Et en
-rêvant à toutes les possibilités, je pensais que je serais peut-être un
-jour hors de prison, et que j’aurais le moyen de faire mettre cet enfant
-au collège des sourds-muets et de lui ouvrir ainsi le chemin à une
-condition plus belle que celle d’être sbire.
-
-Pendant que je m’occupais ainsi délicieusement de son bonheur, deux
-guichetiers vinrent un jour me prendre.
-
-«Il faut changer de logis, monsieur.
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Que nous avons ordre de vous transférer dans une autre chambre.
-
---Pourquoi?
-
---Quelque autre gros oiseau a été pris, et cette chambre étant la
-meilleure... monsieur comprend bien...
-
---Je comprends: c’est la première halte des nouveaux arrivés.»
-
-Et ils me conduisirent du côté opposé de la cour. Mais, hélas! ce
-n’était plus au rez-de-chaussée, et je ne pouvais plus causer avec mon
-petit muet. En traversant cette cour, je vis ce cher enfant assis à
-terre, étonné, chagrin; il comprit qu’il me perdait. Au bout d’un
-instant il se leva, accourut à ma rencontre. Des guichetiers voulaient
-le chasser; je le pris dans mes bras et, tout sale qu’il était, je le
-baisai et le rebaisai avec tendresse, et je me détachai de lui,--dois-je
-le dire?--les yeux inondés de larmes.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-
-Mon pauvre cœur! tu aimes si facilement et si chaudement, et à combien
-de séparations, hélas! n’as-tu pas été déjà condamné! Celle-ci ne fut
-certainement pas la moins douloureuse; et je la ressentis d’autant plus
-que mon nouveau logement était des plus tristes. Une mauvaise chambre,
-obscure, sale, avec une fenêtre ayant pour carreaux non des verres, mais
-du papier, avec les murs souillés de sottes et grossières peintures, je
-n’ose dire de quelles couleurs, et, dans les endroits qui n’étaient pas
-peints, il y avait des inscriptions. Beaucoup portaient simplement le
-nom, le prénom et la patrie de quelque infortuné, avec la date du jour
-funeste de son arrestation. D’autres ajoutaient des exclamations contre
-les faux amis, contre eux-mêmes, contre une femme, contre le juge, etc.
-D’autres étaient des abrégés autobiographiques. D’autres contenaient des
-sentences morales; il y avait ces paroles de Pascal:
-
-«Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins ce qu’elle est
-avant de la combattre. Si cette religion se vantait d’avoir une vue
-claire de Dieu et de le posséder sans voile, ce serait la combattre que
-de dire que _l’on ne voit rien dans le monde qui le montre avec tant
-d’évidence_. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans
-les ténèbres et loin de Dieu, qui s’est caché à leur connaissance; que
-c’est même le nom qu’il se donne dans les Écritures, _Deus
-absconditus_..., quel avantage peuvent-ils tirer lorsque, dans la
-négligence qu’il professent quant à la science de la vérité, ils
-s’écrient que cette vérité, rien ne la leur montre?»
-
-Puis, au-dessous était écrit (paroles du même auteur):
-
-«Il ne s’agit pas ici du frivole intérêt de quelque personne étrangère,
-il s’agit de nous-mêmes et de notre tout. L’immortalité de l’âme est une
-chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément,
-qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de
-savoir ce qui en est.»
-
-Une autre inscription disait:
-
-«Je bénis la prison, parce qu’elle m’a fait connaître l’ingratitude des
-hommes, ma misère et la bonté de Dieu.»
-
-A côté de ces humbles paroles, étaient les plus violentes et les plus
-orgueilleuses imprécations de quelqu’un qui se disait athée, et qui se
-déchaînait contre Dieu, comme s’il eût oublié avoir dit qu’il n’y avait
-pas de Dieu.
-
-Après une colonne de pareils blasphèmes, en venait une d’injures contre
-les lâches, ainsi les appelait-il, que l’infortune de la prison rend
-religieux.
-
-Je montrai ces infamies à un des guichetiers, et je lui demandai qui les
-avait écrites. «Cela me fait plaisir d’avoir trouvé cette inscription,
-dit-il. Il y en a tant, et j’ai si peu le temps de les chercher.»
-
-Et, sans plus de réflexions, il se mit à gratter le mur avec un couteau
-pour la faire disparaître.
-
-«Pourquoi cela? dis-je.
-
---Parce que le pauvre diable qui l’a écrite, et qui fut condamné à mort
-pour homicide avec préméditation, s’en est repenti et m’a fait prier
-d’avoir cette charité.
-
---Dieu lui pardonne! m’écriai-je. Quel homicide était le sien?
-
---Ne pouvant tuer son ennemi, il se vengea en lui tuant son fils, le
-plus bel enfant qu’il y eût sur la terre.»
-
-J’eus un mouvement d’horreur. La férocité peut-elle arriver à ce point!
-Et un tel monstre tenait le langage insultant d’un homme supérieur à
-toutes les faiblesses humaines! Tuer un innocent! un enfant!
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-
-Dans ma nouvelle chambre, si sombre et si immonde, privé de la compagnie
-du cher muet, j’étais oppressé de tristesse. Je me tenais de longues
-heures à la fenêtre qui donnait sur une galerie, et au delà de la
-galerie on voyait l’extrémité de la cour et la fenêtre de ma première
-chambre. Qui m’avait succédé là-bas? J’y voyais un homme qui se
-promenait beaucoup et rapidement, comme quelqu’un rempli d’agitation.
-Deux ou trois jours après, je vis qu’on lui avait donné de quoi écrire,
-et alors il se tenait tout le jour devant sa table.
-
-Finalement je le reconnus. Il sortait de sa chambre accompagné du
-geôlier; il allait à l’interrogatoire. C’était Melchior Gioja!
-
-Mon cœur se serra. Toi aussi, vaillant homme, tu es ici! (Il fut plus
-heureux que moi. Après quelques mois de détention, il fut remis en
-liberté).
-
-La vue de toute créature bonne me console, me rend plus affectueux, me
-fait penser. Ah! penser et aimer sont un grand bien! J’aurais donné ma
-vie pour sauver Gioja de prison; et cependant le voir me soulageait.
-
-Après être resté longtemps à le regarder, à conjecturer, d’après ses
-mouvements, s’il avait l’âme tranquille ou inquiète, à faire des vœux
-pour lui, je me sentais une plus grande force, une plus grande abondance
-d’idées, un plus grand contentement de moi-même. Cela veut dire que le
-spectacle d’une créature humaine pour laquelle on a de l’amour, suffit à
-tempérer la solitude. J’avais tout d’abord été redevable de ce bienfait
-à un pauvre bambin muet, et maintenant je le devais à la vue lointaine
-d’un homme de grand mérite.
-
-Peut-être quelque guichetier lui dit où j’étais. Un matin, en ouvrant la
-fenêtre, il fit flotter son mouchoir de poche en manière de salut. Je
-lui répondis par le même signe. Oh! quel plaisir m’inonda l’âme en ce
-moment! Il me semblait que la distance avait disparu, que nous étions
-ensemble. Le cœur me bondissait comme à un amoureux qui revoit sa
-bien-aimée. Nous gesticulions sans nous comprendre, et avec la même
-vivacité que si nous nous étions compris; ou plutôt nous nous
-comprenions réellement, ces gestes voulaient dire tout ce que nos âmes
-ressentaient, et l’une n’ignorait pas ce que ressentait l’autre.
-
-De quel confort ces saluts semblaient devoir être pour moi dans
-l’avenir! Et l’avenir vint, mais ces saluts ne furent plus renouvelés.
-Chaque fois que je revoyais Gioja à la fenêtre, je faisais flotter mon
-mouchoir. En vain! Les guichetiers me dirent qu’il lui était défendu de
-provoquer mes gestes ou d’y répondre. Néanmoins il me regardait souvent,
-et je le regardais, et ainsi nous nous disions encore bien des choses.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-
-Sur la galerie qui était sous la fenêtre, au niveau même de ma prison,
-passaient et repassaient du matin au soir d’autres prisonniers,
-accompagnés par un guichetier. Ils allaient à l’interrogatoire et en
-revenaient. C’étaient, pour la plupart, des gens de la plus basse
-condition. J’en vis néanmoins aussi quelques-uns qui semblaient de
-condition honnête. Bien que je ne pusse pas fixer longtemps mes regards
-sur eux, tant était rapide leur passage, ils attiraient cependant mon
-attention. Tous, plus ou moins, me causaient de l’émotion. Ce triste
-spectacle, dans les premiers jours, accroissait mes douleurs; mais peu à
-peu je m’y accoutumai, et il finit même, lui aussi, par diminuer
-l’horreur de ma solitude.
-
-Il me passait pareillement sous les yeux un grand nombre de femmes
-arrêtées. De cette galerie on allait, par une voûte, sur une autre cour,
-et là se trouvaient les prisons des femmes et l’hôpital pour celles qui
-étaient atteintes de syphilis. Un seul mur, assez mince, me séparait
-d’une des chambres des femmes. Souvent les pauvres créatures
-m’assourdissaient avec leurs chansons, quelquefois avec leurs querelles.
-Le soir, quand les rumeurs avaient cessé, j’entendais leur conversation.
-
-Si j’avais voulu prendre part au colloque, je l’aurais pu. Je m’en
-abstins je ne sais pourquoi. Par timidité? par fierté? par crainte
-prudente de m’affectionner pour des femmes dégradées? Ce devait être
-pour ces trois motifs à la fois. La femme, quand elle est ce qu’elle
-doit être, est pour moi une créature si sublime! La voir, l’entendre,
-lui parler, enrichit mon esprit de nobles pensées. Mais, avilie,
-méprisable, elle me trouble, m’afflige, me dépoétise le cœur.
-
-Et cependant... (les _cependant_ sont indispensables pour dépeindre
-l’homme, être si complexe) parmi ces voix féminines, il y en avait de
-suaves, et celles-là,--pourquoi ne le dirais-je pas?--m’étaient chères.
-Une de ces dernières était plus suave que les autres; on l’entendait
-plus rarement, et elle n’exprimait pas de pensées vulgaires. Elle
-chantait peu, et le plus souvent ces deux seuls vers pathétiques:
-
- Chi rende alla meschina
- La sua felicità[5]?
-
- [5] Qui rendra à la malheureuse sa félicité?
-
-Quelquefois elle chantait les litanies. Ses codétenues l’accompagnaient;
-mais j’avais le don de discerner la voix de Madeleine parmi les autres,
-qui semblaient par trop acharnées à m’empêcher de l’entendre.
-
-Oui, cette malheureuse s’appelait Madeleine. Quand ses compagnes
-racontaient leurs peines, elle y compatissait et en gémissait, et elle
-répétait: «Courage, ma chère; le Seigneur n’abandonne personne.»
-
-Qui pouvait m’empêcher de me l’imaginer belle et plus infortunée que
-coupable, née pour la vertu, capable d’y retourner si elle s’en était
-écartée? Qui pourrait me blâmer, si je m’attendrissais en l’écoutant, si
-je l’écoutais avec vénération, si je priais pour elle avec une ferveur
-particulière?
-
-L’innocence est respectable; mais combien l’est aussi le repentir! Le
-meilleur des hommes, l’homme-Dieu, dédaignait-il de porter son regard
-plein de pitié sur les pécheresses, de respecter leur confusion, de les
-admettre parmi les âmes qu’il honorait le plus? Pourquoi méprisons-nous
-tant la femme tombée dans l’ignominie?
-
-En raisonnant ainsi, je fus cent fois tenté d’élever la voix et de faire
-une déclaration d’amour fraternel à Madeleine. Une fois j’avais déjà
-commencé la première syllabe de son nom: «Mad...!» Chose étrange! le
-cœur me battait comme à un jeune amoureux de quinze ans; et moi, j’en
-avais trente et un, ce qui n’est plus l’âge des palpitations enfantines.
-
-Je ne pus aller plus avant. Je recommençai: «Mad...! Mad...!» et ce fut
-inutile. Je me trouvai ridicule, et je criai de rage: «Matto[6], et non
-Mad...!»
-
- [6] Fou.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-
-Ainsi finit mon roman avec cette pauvre créature, si ce n’est que je lui
-fus redevable des plus doux sentiments pendant quelques semaines.
-Souvent j’étais mélancolique, et sa voix me remettait en gaieté;
-souvent, en pensant à la lâcheté et à l’ingratitude des hommes, je
-m’irritais contre eux; je haïssais l’univers, et la voix de Madeleine
-revenait me disposer à la compassion et à l’indulgence.
-
-«Puisses-tu, ô pécheresse inconnue, n’avoir pas été condamnée à une
-peine grave! ou, à quelque peine que tu aies été condamnée, puisses-tu
-en profiter et te réhabiliter, et vivre et mourir chère au Seigneur!
-Puisses-tu être plainte et respectée de tous ceux qui te connaissent,
-comme tu le fus de moi qui ne t’ai pas connue! Puisses-tu inspirer à
-tous ceux qui te verront la patience, la douceur, le désir de la vertu,
-la confiance en Dieu, comme tu les as inspirés à celui qui t’aima sans
-te voir! Mon imagination a pu errer en te figurant à moi comme belle de
-corps, mais ton âme, j’en suis sûr, était belle. Tes compagnes parlaient
-grossièrement, et toi avec pudeur et noblesse. Elles blasphémaient, et
-toi tu bénissais Dieu; elles se disputaient, et tu apaisais leurs
-différends. Si quelqu’un t’a tendu la main pour te tirer de la carrière
-du déshonneur, s’il t’a rendu service avec délicatesse, s’il a séché tes
-larmes, que toutes les consolations pleuvent sur lui, sur ses fils et
-sur les fils de ses fils!»
-
-Contiguë à la mienne, était une prison habitée par plusieurs hommes. Je
-les entendais aussi parler. Un d’eux surpassait les autres en autorité,
-non peut-être qu’il fût d’une condition plus raffinée, mais par plus de
-faconde et d’audace. Il faisait, comme on dit, le docteur. Il discutait
-et imposait silence à ses contradicteurs par sa voix impérieuse et par
-la fougue de ses paroles; il leur dictait ce qu’ils devaient penser et
-sentir, et ceux-ci, après quelque résistance, finissaient par lui donner
-raison en tout.
-
-Les malheureux! Pas un d’eux qui tempérât les ennuis de la prison en
-exprimant quelque doux sentiment, quelque peu de religion et d’amour!
-
-Le chef de ces voisins me salua, et je lui répondis. Il me demanda
-comment je passais _cette maudite vie_. Je lui dis que, bien que triste,
-il n’y avait pas de vie maudite pour moi, et que, jusqu’à la mort, il
-fallait chercher à jouir du plaisir de penser et d’aimer.
-
-«Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.»
-
-Je m’expliquai, et je ne fus pas compris. Et quand, après d’ingénieux
-ambages préparatoires, j’eus le courage d’indiquer comme exemple la
-tendresse si chère qu’avait éveillée en moi la voix de Madeleine, le
-chef partit d’un grand éclat de rire.
-
-«Qu’est-ce? qu’est-ce?» crièrent ses compagnons.--Le profane répéta, en
-les travestissant, mes paroles, et les rires redoublèrent en chœur; et
-je fis là complètement la figure d’un sot.
-
-Il en est en prison comme dans le monde. Ceux qui mettent leur science à
-frémir de colère, à se plaindre, à vilipender les autres, croient que
-c’est folie de compatir, d’aimer, de se consoler par de belles illusions
-qui honorent l’humanité et son Auteur.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-
-Je laissai rire et n’opposai pas une syllabe. Les voisins m’adressèrent
-deux ou trois fois la parole; moi, je restai muet.
-
-«Il ne viendra plus à la fenêtre.--Il s’en est allé.--Il tend l’oreille
-aux soupirs de Madeleine.--Il se sera offensé de nos rires.»
-
-C’est ainsi qu’ils parlèrent pendant quelques instants, et finalement le
-chef imposa silence aux autres qui chuchotaient sur mon compte.
-
-«Taisez-vous, imbéciles qui ne savez ce que diable vous dites. Le voisin
-d’ici n’est pas si âne que vous croyez. Vous n’êtes capables de
-réfléchir sur rien. Moi, j’éclate de rire, mais ensuite je réfléchis.
-Tous les grossiers vauriens savent faire leurs enragés, comme nous le
-faisons nous autres. Un peu plus de douce gaieté, un peu plus de
-charité, un peu plus de foi dans les bienfaits du Ciel, de quoi cela
-vous paraît-il sincèrement être l’indice?
-
---Maintenant que je réfléchis, moi aussi, répondit l’un d’eux, il me
-semble que c’est l’indice qu’on est un peu moins vaurien.
-
---Bravo! cria le chef avec un hurlement de stentor; cette fois je
-reviens à avoir quelque estime de ta caboche.»
-
-Je ne m’enorgueillissais pas beaucoup de passer seulement pour _un peu
-moins vaurien_ qu’eux; et pourtant j’éprouvais une sorte de joie de ce
-que ces malheureux ouvrissent les yeux sur l’importance de cultiver les
-sentiments bienveillants.
-
-J’agitai la croisée comme si j’étais alors revenu. Le chef m’appela. Je
-répondis, espérant qu’il avait envie de moraliser à ma manière. Je me
-trompai. Les esprits vulgaires fuient les raisonnements sérieux: si une
-noble vérité luit en eux, ils sont capables d’y applaudir un instant,
-mais un instant après ils détournent d’elle leur regard, et ne résistent
-pas à l’envie de faire ostentation d’esprit, en mettant cette vérité en
-doute et la raillant.
-
-Il me demanda ensuite si j’étais en prison pour dettes.
-
-«Non.
-
---Peut-être accusé d’escroquerie? accusé faussement, bien entendu.
-
---Je suis accusé de tout autre chose.
-
---D’affaires d’amour?
-
---Non.
-
---D’homicide?
-
---Non.
-
---De carbonarisme?
-
---Précisément.
-
---Et qu’est-ce que ces carbonari?
-
---Je les connais si peu que je ne saurais vous le dire.»
-
-Un guichetier nous interrompit en grande colère, et, après avoir accablé
-d’injures mes voisins, il se tourna vers moi avec la gravité non d’un
-sbire, mais d’un maître, et dit: «Vous n’avez pas honte, monsieur!
-daigner converser avec toute sorte de gens! Monsieur sait-il que ces
-gens-là sont des voleurs?»
-
-Je rougis, et puis je rougis d’avoir rougi, et il me sembla que daigner
-converser avec toute sorte d’infortunés était plutôt bonté que faute.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-
-Le matin suivant j’allai à la fenêtre pour voir Melchior Gioja, mais je
-ne conversai plus avec les voleurs. Je répondis à leur salut, et je dis
-qu’il m’était défendu de parler.
-
-Vint le greffier qui m’avait fait subir les interrogatoires, et qui
-m’annonça avec mystère une visite qui devait me faire plaisir. Et quand
-il lui sembla m’avoir suffisamment préparé, il dit: «En somme, c’est
-votre père; veuillez me suivre.»
-
-Je le suivis en bas dans les bureaux, palpitant de contentement et de
-tendresse, et m’efforçant d’avoir un visage serein qui tranquillisât mon
-pauvre père.
-
-Lorsqu’il avait su mon arrestation, il avait espéré qu’il ne s’agissait
-que de soupçons de peu d’importance, et que je sortirais vite. Mais,
-voyant que la détention durait, il était venu solliciter le gouvernement
-autrichien pour ma mise en liberté. Misérables illusions de l’amour
-paternel! Il ne pouvait croire que j’eusse été assez téméraire pour
-m’exposer à la rigueur des lois, et la gaieté étudiée avec laquelle je
-lui parlai lui persuada que je n’avais pas de malheurs à craindre.
-
-Le court entretien qui nous fut accordé m’agita d’une façon indicible,
-d’autant plus que je réprimais toute apparence d’agitation. Le plus
-difficile fut de ne pas la montrer quand il fallut nous séparer.
-
-Dans les circonstances où se trouvait l’Italie, je tenais pour certain
-que l’Autriche donnerait des exemples extraordinaires de rigueur, et que
-je serais condamné à mort ou à de nombreuses années de prison.
-Dissimuler cette croyance à un père! l’illusionner par la démonstration
-d’espérances fondées de mise en liberté prochaine! ne pas fondre en
-larmes en l’embrassant, en lui parlant de ma mère, de mes frères et de
-mes sœurs que je ne pensais plus revoir jamais sur la terre! le prier,
-d’une voix exempte d’angoisse, de venir encore me voir s’il pouvait!
-rien, jamais, ne me coûta violence pareille.
-
-Il se sépara de moi absolument consolé, et moi, je retournai dans ma
-prison le cœur déchiré. A peine me vis-je seul que j’espérai pouvoir me
-soulager en m’abandonnant aux pleurs. Ce soulagement me manqua.
-J’éclatais en sanglots, et je ne pouvais verser une larme. Le malheur de
-ne pouvoir pleurer est une des plus cruelles parmi les plus grandes
-douleurs, et combien de fois, hélas! l’ai-je éprouvé?
-
-Une fièvre ardente me prit avec un très fort mal de tête. Je n’avalai
-pas une cuillerée de soupe de tout le jour. «Si ce pouvait être une
-maladie mortelle, disais-je, qui abrégeât mon martyre!»
-
-Stupide et lâche désir! Dieu ne l’exauça pas, et maintenant je lui en
-rends grâces. Et je lui en rends grâces, non pas seulement parce que,
-après dix années de prison, j’ai revu ma chère famille et que je peux me
-dire heureux, mais aussi parce que les maux soufferts ajoutent une
-valeur à l’homme, et je veux espérer qu’ils n’ont pas été inutiles pour
-moi.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-
-Deux jours après, mon père revint. J’avais bien dormi pendant la nuit,
-et j’étais sans fièvre. Je me recomposai une contenance dégagée et
-enjouée, et personne ne se douta de ce que mon cœur avait souffert et
-souffrait encore.
-
-«J’ai la certitude, me dit mon père, que dans quelques jours tu seras
-renvoyé à Turin. Déjà nous t’avions préparé ta chambre, et nous
-t’attendions avec une grande anxiété. Les devoirs de mon emploi
-m’obligent à repartir. Fais en sorte, je t’en prie, fais en sorte de
-nous rejoindre promptement.»
-
-Sa tendre et mélancolique affection me déchirait l’âme. La feinte me
-semblait commandée par la pitié, et pourtant je ne l’employais qu’avec
-une espèce de remords. N’aurait-ce pas été chose plus digne de mon père
-et de moi si je lui avais dit: «Probablement nous ne nous reverrons plus
-en ce monde! Séparons-nous en hommes, sans murmurer, sans gémir, et que
-j’entende prononcer sur ma tête la bénédiction paternelle.»
-
-Ce langage m’aurait plu mille fois mieux que la feinte. Mais je
-regardais les yeux de ce vénérable vieillard, ses traits, ses cheveux
-gris, et il ne me semblait pas que l’infortuné pût avoir la force
-d’entendre de telles choses.
-
-Et si, pour ne pas vouloir le tromper, je l’avais vu s’abandonner au
-désespoir, peut-être s’évanouir, peut-être (horrible pensée!) être
-frappé de mort dans mes bras!
-
-Je ne pus lui dire la vérité, ni la lui laisser entrevoir! Ma sérénité
-factice l’illusionna pleinement. Nous nous séparâmes sans larmes. Mais,
-revenu en prison, je fus saisi des mêmes angoisses que la première fois,
-ou plus cruellement encore; et ce fut aussi en vain que j’invoquai le
-don des pleurs.
-
-Me résigner à toute l’horreur d’une longue prison, me résigner à
-l’échafaud, était dans la mesure de mes forces. Mais me résigner à
-l’immense douleur qu’en auraient éprouvée mon père, ma mère, mes frères
-et sœurs! ah! c’était à quoi mes forces ne pouvaient suffire.
-
-Je me prosternai alors à terre avec une ferveur comme je n’en avais
-jamais eu de si forte, et je prononçai cette prière:
-
-«Mon Dieu, j’accepte tout de ta main; mais fortifie si vigoureusement
-les cœurs à qui j’étais nécessaire, que je cesse de leur être tel, et
-que la vie d’aucun d’eux n’ait à en être abrégée seulement d’un jour!»
-
-O bienfait de la prière! Je restai plusieurs heures l’esprit élevé à
-Dieu, et ma confiance croissait à mesure que je méditais sur la bonté
-divine, à mesure que je méditais sur la grandeur de l’âme humaine, quand
-elle s’affranchit de son égoïsme et s’efforce de n’avoir plus d’autre
-volonté que la volonté de l’infinie Sagesse.
-
-Oui, cela se peut! Voilà le devoir de l’homme! La raison, qui est la
-voix de Dieu, la raison dit qu’il faut tout sacrifier à la vertu. Et
-serait-il complet, le sacrifice dont nous sommes débiteurs envers la
-vertu, si, dans les cas les plus douloureux, nous luttions contre la
-volonté de Celui qui est le principe de toute vertu!
-
-Quand le gibet ou tout autre martyre est inévitable, le craindre
-lâchement, ne pas savoir y marcher en bénissant le Seigneur, est un
-signe de misérable dégradation ou d’ignorance. Et il faut non seulement
-consentir à notre propre mort, mais à l’affliction qu’en éprouveront
-ceux qui nous sont chers. Il ne nous est pas permis de demander autre
-chose, si ce n’est que Dieu la tempère, que Dieu nous soutienne tous;
-une telle prière est toujours exaucée.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-
-Quelques jours se passèrent, et j’étais dans le même état, c’est-à-dire
-dans une tristesse douce, pleine de paix et de pensées religieuses. Il
-me semblait avoir triomphé de toute faiblesse et ne plus être accessible
-à aucune inquiétude. Folle illusion! L’homme doit tendre à une parfaite
-constance, mais il n’y arrive jamais sur la terre. Qui vint me
-troubler?--La vue d’un ami infortuné, la vue de mon bon Pierre, qui
-passa à quelques pas de moi, sur la galerie, pendant que j’étais à la
-fenêtre. On l’avait extrait de son cachot pour le conduire aux prisons
-criminelles.
-
-Lui et ceux qui l’accompagnaient passèrent si vite qu’à peine eus-je le
-temps de le reconnaître, de voir son geste de salut et de le lui rendre.
-
-Pauvre jeune homme! Dans la fleur de l’âge, avec un génie plein de
-splendides espérances, avec un caractère honnête, délicat, très aimant,
-fait pour jouir glorieusement de la vie, précipité en prison, pour
-affaires politiques, dans un temps où il n’était pas certain d’éviter
-les foudres les plus sévères de la loi!
-
-Je fus pris d’une telle compassion pour lui, d’un tel désespoir de ne
-pouvoir le racheter, de ne pouvoir au moins le réconforter par ma
-présence et par mes paroles, que rien ne réussissait à me donner un peu
-de calme. Je savais combien il aimait sa mère, son frère, ses sœurs, son
-beau-frère, ses neveux; combien ardemment il désirait contribuer à leur
-bonheur, combien il était à son tour aimé de ces êtres chéris. Je
-sentais quelle devait être l’affliction de chacun d’eux dans une telle
-disgrâce. Il n’y a pas de termes pour exprimer la fureur qui s’empara
-alors de moi. Et cette fureur se prolongea d’autant plus que je
-désespérais de plus jamais l’apaiser.
-
-Cette crainte aussi était une illusion. O affligés qui vous croyez la
-proie d’une inéluctable, horrible et toujours croissante douleur,
-patientez un peu, et vous serez détrompés! Ni souveraine paix ni
-souveraine inquiétude ne peuvent durer ici-bas. Il convient de se
-persuader de cette vérité pour ne pas s’enorgueillir dans les heures
-heureuses, et ne pas s’avilir dans les heures troublées.
-
-A une longue fureur succédèrent la fatigue et l’apathie. Mais l’apathie
-non plus n’est pas durable, et je craignis d’avoir désormais à alterner,
-sans refuge possible, entre celle-ci et l’excès opposé. La perspective
-d’un semblable avenir me remplit d’horreur, et je recourus cette fois
-encore ardemment à la prière.
-
-Je demandai à Dieu d’assister le malheureux Pierre comme moi, et sa
-maison comme la mienne. Ce ne fut qu’en répétant ces vœux que je pus
-vraiment me tranquilliser.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-
-Mais quand l’âme était calmée, je réfléchissais aux fureurs dont j’avais
-souffert, et, me courrouçant sur ma faiblesse, j’étudiais le moyen de
-m’en guérir. Voici l’expédient qui me réussit à cet effet: chaque matin,
-ma première occupation, après un court hommage au Créateur, était de
-faire une exacte et courageuse revue de tous les événements possibles
-propres à m’émouvoir. Sur chacun d’eux j’arrêtais vivement mon
-imagination, et je m’y préparais:--depuis les plus chères visites
-jusqu’à la visite du bourreau, je me les imaginais toutes. Ce triste
-exercice me sembla pendant quelques jours insupportable, mais je voulus
-persévérer, et bientôt j’en fus content.
-
-Au premier de l’an (1821), le comte Luigi Porro obtint de venir me voir.
-La tendre et chaude amitié qui existait entre nous, le besoin que nous
-avions de nous dire tant de choses, l’empêchement apporté à cette
-effusion par la présence d’un greffier, les instants trop courts qu’il
-nous fut donné de rester ensemble, les sinistres pressentiments qui me
-remplissaient d’angoisses, les efforts que nous faisions, lui et moi,
-pour paraître tranquilles, tout cela semblait devoir me mettre une
-tempête des plus terribles au cœur. Séparé de ce cher ami, je me sentis
-redevenu calme, attendri, mais calme.
-
-Telle est l’efficacité de se prémunir contre les fortes émotions.
-
-Mon besoin d’acquérir un calme constant ne provenait pas tant du désir
-de diminuer mon infortune que de l’aspect grossier et indigne de l’homme
-sous lequel m’apparaissait l’inquiétude. Une âme agitée ne raisonne
-plus: entraînée dans un tourbillon irrésistible d’idées exagérées, elle
-se forme une logique maladroite, furibonde, malveillante; elle est dans
-un état absolument antiphilosophique, antichrétien.
-
-Si j’étais prédicateur, j’insisterais souvent sur la nécessité de bannir
-l’inquiétude: on ne peut être bon à d’autres conditions. Comme il était
-pacifique avec lui-même et avec les autres, Celui que nous devons tous
-imiter! Il n’y a pas de grandeur d’âme, il n’y a pas de justice sans
-idées modérées, sans un esprit plus porté à sourire qu’à s’irriter des
-événements de cette courte vie. La colère n’a quelque valeur que dans le
-cas très rare où l’on peut espérer humilier par elle un méchant et le
-retirer de l’iniquité.
-
-Peut-être y a-t-il des fureurs de nature opposée à celles que je
-connais, et moins condamnables. Mais celle qui m’avait jusqu’alors fait
-son esclave, n’était pas une colère de pure affliction; il s’y mêlait
-toujours beaucoup de haine, une grande propension à maudire, à me
-dépeindre la société, ou tels et tels individus, avec les couleurs les
-plus exécrables. Maladie épidémique dans le monde! L’homme se croit
-meilleur en abhorrant les autres. Il semble que tous les amis se disent
-à l’oreille: «Aimons-nous seulement entre nous; crions que tous les
-autres sont de la canaille, il semblera que nous soyons des demi-dieux.»
-
-Chose curieuse, que cette vie de rage constante plaise tant! On y met
-une espèce d’héroïsme. Si l’objet contre lequel on s’irritait hier est
-mort, on en cherche tout de suite un autre. «De qui me plaindrai-je
-aujourd’hui? Qui haïrai-je? Ne serait-ce pas là le monstre?... O joie!
-Je l’ai trouvé. Venez, amis, déchirons-le.»
-
-Ainsi va le monde; et, sans le déchirer, je puis bien dire qu’il va mal.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-
-Il n’y avait pas grande méchanceté à me plaindre de l’état horrible de
-la chambre où l’on m’avait mis. Par un heureux hasard, une meilleure
-devint vacante, et on me fit l’aimable surprise de me la donner.
-
-N’aurais-je pas dû être très content à une pareille nouvelle? Et
-pourtant... toujours est-il que je n’ai pu penser à Madeleine sans
-chagrin. Quel enfantillage! s’affectionner toujours à quelque chose,
-même pour des raisons en vérité bien peu fortes! En sortant de cette
-mauvaise chambre, je jetai un regard en arrière, vers le mur contre
-lequel je m’étais si souvent appuyé, pendant que peut-être, un pied plus
-loin, s’y appuyait du côté opposé la misérable pécheresse. J’aurais
-voulu entendre encore une fois ces deux vers pathétiques:
-
- Chi rende alla meschina
- La sua felicità?
-
-Vain désir! Voilà une séparation de plus dans ma vie de misères. Je ne
-veux pas en parler longuement pour ne pas faire rire de moi; mais je
-serais hypocrite, si je ne confessais pas que j’en fus attristé pendant
-plusieurs jours.
-
-En m’en allant, je saluai deux des pauvres voleurs, mes voisins, qui
-étaient à la fenêtre. Le chef n’y était pas; mais, averti par ses
-compagnons, il accourut, et me rendit mon salut, lui aussi. Il se mit
-ensuite à chanter l’air: _Chi rende alla meschina_. Voulait-il se
-railler de moi? Je conviens que si l’on faisait cette demande à
-cinquante personnes, quarante-neuf répondraient: «Oui». Eh bien, en
-dépit d’une telle majorité de voix, j’incline à croire que le brave
-voleur avait l’intention de me faire une gracieuseté. Je la reçus comme
-telle, et je lui en fus reconnaissant, et je lui donnai un nouveau
-regard; et lui, étendant le bras en dehors des barreaux avec son bonnet
-à la main, il me faisait encore signe alors que je me tournais pour
-descendre l’escalier.
-
-Quand je fus dans la cour, j’eus une consolation. Le petit muet était là
-sous le portique. Il me vit, me reconnut et voulut courir à ma
-rencontre. La femme du geôlier, qui sait pourquoi? le saisit par le
-collet et le poussa dans la maison. Je fus fâché de ne pouvoir
-l’embrasser, mais les petits bonds qu’il fit pour courir à moi m’émurent
-délicieusement. C’est chose si douce d’être aimé!
-
-C’était la journée des grands événements. Deux pas plus loin, j’arrivai
-près de la fenêtre de la chambre qui avait déjà été la mienne, et dans
-laquelle habitait maintenant Gioja. «Bonjour, Melchior!» lui dis-je en
-passant. Il leva la tête et, s’élançant vers moi, il me cria: «Bonjour
-Silvio!»
-
-Hélas! on ne me permit pas de m’arrêter un instant. Je tournai sous le
-portail, je montai un petit escalier, et je fus mis dans une chambrette
-assez propre, au-dessus de celle de Gioja.
-
-Quand je me fus fait apporter mon lit et que les guichetiers m’eurent
-laissé seul, mon premier soin fut de visiter les murs. Quelques
-souvenirs y étaient écrits, ceux-ci au crayon, ceux-là au charbon,
-d’autres avec une pointe acérée. Je trouvai deux gracieuses strophes
-françaises, que je regrette maintenant de ne pas avoir gravées dans ma
-mémoire. Elles étaient signées _le duc de Normandie_. Je me mis à les
-chanter, en leur adaptant de mon mieux l’air de ma pauvre Madeleine;
-mais voici tout à côté une voix qui se met à les chanter sur un autre
-air. Dès qu’elle eut fini je criai: «Bravo!» et le chanteur me salua
-courtoisement, en me demandant si j’étais Français.
-
-«Non; je suis Italien, et je me nomme Silvio Pellico.
-
---L’auteur de la _Francesca da Rimini_?
-
---Précisément.»
-
-Et ici un gentil compliment et les condoléances bien naturelles, en
-apprenant que j’étais en prison.
-
-Il me demanda dans quelle partie de l’Italie j’étais né.
-
-«En Piémont, dis-je; je suis de Saluces.»
-
-Et ici de nouveau un agréable compliment sur le caractère et le génie
-des Piémontais, avec une mention particulière pour les hommes
-remarquables de Saluces, et spécialement pour Bodoni.
-
-Ces courts éloges étaient dits finement, comme sait le faire une
-personne de bonne éducation.
-
-«Maintenant, lui dis-je, permettez-moi, monsieur, de vous demander qui
-vous êtes.
-
---Vous avez chanté une chansonnette de moi.
-
---Ces deux belles petites strophes qui sont sur le mur sont de vous?
-
---Oui, monsieur.
-
---Vous êtes donc...
-
---L’infortuné duc de Normandie.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-
-Le geôlier passa sous nos fenêtres et nous fit taire.
-
-«Quel infortuné duc de Normandie? me disais-je à part moi. N’est-ce pas
-là le titre qu’on donnait au fils de Louis XVI? Mais ce pauvre enfant
-est indubitablement mort. Eh bien, mon voisin sera un des malheureux qui
-ont essayé de le faire revivre.
-
-«Déjà plusieurs se sont fait passer pour Louis XVII, et furent reconnus
-pour des imposteurs; quelle plus grande créance doit obtenir celui-ci?»
-
-Bien que je cherchasse à rester dans le doute, une invincible
-incrédulité prévalait en moi, et continua toujours à prévaloir.
-Néanmoins je résolus de ne pas mortifier l’infortuné, quelque fable
-qu’il vînt à me raconter.
-
-Peu d’instants après, il recommença à chanter, et nous reprîmes la
-conversation.
-
-A la demande que je fis pour savoir ce qu’il était, il répondit qu’il
-était en effet Louis XVII, et se mit à déclamer avec force contre Louis
-XVIII, son oncle, usurpateur de ses droits.
-
-«Mais ces droits, comment ne les avez-vous pas fait valoir au moment de
-la restauration?
-
---Je me trouvais alors mortellement malade à Bologne. A peine rétabli,
-je volai à Paris, je me présentai aux Hautes Puissances; mais ce qui
-était fait était fait: toujours inique, mon oncle ne voulut pas me
-reconnaître; ma sœur s’unit à lui pour me persécuter. Seul, le bon
-prince de Condé m’accueillit à bras ouverts, mais son amitié ne pouvait
-rien. Un soir, dans les rues de Paris, je fus assailli par des sicaires
-armés de poignards, et c’est à grand’peine que je pus me soustraire à
-leurs coups. Après avoir erré quelque temps en Normandie, je revins en
-Italie et m’arrêtai à Modène. De là, écrivant sans cesse aux monarques
-d’Europe, et particulièrement à l’empereur Alexandre, qui me répondait
-avec la plus grande politesse, je ne désespérais pas d’obtenir enfin
-justice, ou bien, si par politique on voulait sacrifier mes droits au
-trône de France, de me faire assigner un apanage convenable. Je fus
-arrêté, conduit aux frontières du duché de Modène, et consigné entre les
-mains du gouvernement autrichien. Maintenant, depuis huit mois, je suis
-enseveli ici, et Dieu sait quand j’en sortirai!»
-
-Je n’ajoutai pas foi à toutes ces paroles. Mais qu’il fût enseveli,
-c’était une vérité, et il m’inspira une vive compassion.
-
-Je le priai de me raconter brièvement sa vie. Il me dit en détail toutes
-les particularités que je savais déjà concernant Louis XVII, comment on
-le mit entre les mains du scélérat Simon, le cordonnier; comment on
-l’amena à attester une infâme calomnie contre les mœurs de la pauvre
-reine sa mère, etc., etc.; et, enfin, qu’étant en prison, des gens
-vinrent une nuit le prendre. Un enfant idiot, nommé Mathurin, fut mis à
-sa place, et lui, on le fit enfuir. Il y avait dans la rue un carrosse à
-quatre chevaux, et l’un des chevaux était une machine de bois dans
-laquelle on le cacha. Ils allèrent heureusement jusqu’au Rhin, et, ayant
-passé la frontière, le général... (il me dit le nom, mais je ne me le
-rappelle plus), qui l’avait délivré, lui servit pendant quelque temps
-d’instituteur et de père. Puis il l’envoya ou le conduisit en Amérique.
-Là, le jeune roi sans royaume eut de nombreuses péripéties, souffrit de
-la faim dans les déserts, vécut honoré et heureux à la cour du roi du
-Brésil, fut calomnié, poursuivi, contraint de s’enfuir. Il revint en
-Europe vers la fin du règne de Napoléon, fut retenu en prison, à Naples,
-par Joachim Murat; et, quand il se revit libre et en position de
-réclamer le trône de France, il fut frappé à Bologne par cette funeste
-maladie pendant laquelle Louis XVIII fut couronné.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-
-Il racontait cette histoire avec un air surprenant de vérité. Je ne
-pouvais pas le croire, pourtant je l’admirais. Tous les faits de la
-Révolution française lui étaient très connus. Il en parlait avec
-beaucoup d’éloquence spontanée, et rapportait à tout propos des
-anecdotes très curieuses. Il y avait quelque chose de soldatesque dans
-son langage, mais sans qu’il manquât de cette élégance que donne la
-fréquentation d’une société raffinée.
-
-«Vous me permettrez, lui dis-je, de vous traiter sans façon, de ne pas
-vous donner de titre.
-
---C’est ce que je désire, répondit-il. De mon malheur j’ai au moins
-retiré ce gain que je sais sourire de toutes les vanités. Je vous assure
-que je fais plus de cas d’être homme que d’être roi.»
-
-Matin et soir nous nous entretenions longuement ensemble; et, malgré ce
-que je pensais être une comédie de sa part, son âme me semblait bonne,
-candide, désireuse de tout bien moral. Plus d’une fois je fus pour lui
-dire: «Pardonnez-moi, je voudrais croire que vous êtes Louis XVII, mais
-je vous confesse sincèrement que la persuasion contraire domine en moi;
-ayez assez de franchise pour renoncer à cette fiction.» Et je ruminais à
-part moi un beau sermon à lui faire sur la vanité de tout mensonge, même
-des mensonges qui paraissent innocents.
-
-De jour en jour je différais; j’attendais toujours que notre intimité se
-fût accrue de quelque degré, et jamais je n’osai exécuter mon dessein.
-
-Quand je réfléchis à ce manque de hardiesse, je l’excuse parfois comme
-une politesse nécessaire, une honnête crainte d’affliger, que sais-je,
-moi! Mais ces excuses ne me contentent pas, et je ne puis dissimuler que
-je serais plus satisfait de moi, si je n’avais pas retenu dans le fond
-de ma gorge le sermon dont j’avais eu l’idée. Feindre de prêter foi à
-une imposture, est pusillanimité; il me semble que je ne le ferais plus.
-
-Oui, pusillanimité! Certes, bien qu’on s’enveloppe dans les plus
-délicats préambules, c’est chose dure de dire à quelqu’un: «Je ne vous
-crois pas.» Il se fâchera; nous perdrons le plaisir que nous faisait
-goûter son amitié, il nous comblera peut-être d’injures. Mais toute
-perte est plus honorable que de mentir. Et peut-être le malheureux qui
-nous accablerait d’injures, en voyant que son imposture n’est pas crue,
-admirerait ensuite en secret notre sincérité, et ce lui serait un motif
-de réflexions qui le ramèneraient dans une meilleure voie.
-
-Les guichetiers inclinaient à croire qu’il était vraiment Louis XVII, et
-comme ils avaient déjà vu tant de changements de fortune, ils ne
-désespéraient pas que celui-ci ne fût destiné à monter un jour sur le
-trône de France, et qu’il se souviendrait alors de leurs services
-dévoués. Hormis favoriser sa fuite, ils avaient pour lui tous les égards
-qu’il désirait.
-
-C’est à cela que je dus l’honneur de voir ce grand personnage. Il était
-de stature médiocre, entre quarante et quarante-cinq ans, un peu replet,
-et de physionomie vraiment bourbonienne. Il est vraisemblable qu’une
-ressemblance accidentelle avec les Bourbons l’avait poussé à jouer ce
-triste rôle.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-
-Il faut que je m’accuse d’un autre respect humain peu digne. Mon voisin
-n’était pas athée; il parlait parfois, au contraire, des sentiments
-religieux comme un homme qui les apprécie et n’y est pas étranger; mais
-il conservait toutefois beaucoup de préventions déraisonnables contre le
-christianisme, qu’il envisageait moins dans sa véritable essence que
-dans ses abus. La philosophie superficielle qui, en France, précéda et
-suivit la Révolution, l’avait ébloui. Il lui semblait qu’on pouvait
-adorer Dieu d’une manière plus pure que suivant la religion de
-l’Évangile. Sans avoir une grande connaissance de Condillac et de Tracy,
-il les vénérait comme de souverains penseurs, et s’imaginait que ce
-dernier avait porté à leur dernière limite toutes les investigations
-possibles de la métaphysique.
-
-Moi qui avais poussé plus loin mes études philosophiques, qui sentais la
-faiblesse de la doctrine expérimentale, qui connaissais les grossières
-erreurs de critique avec lesquelles le siècle de Voltaire avait
-entrepris de diffamer le christianisme; moi qui avais lu Guénée et
-d’autres qui avaient vaillamment démasqué cette fausse critique; moi qui
-étais persuadé qu’on ne pouvait, en rigoureuse logique, admettre Dieu et
-récuser l’Évangile; moi qui trouvais chose si vulgaire de suivre le
-courant des opinions antichrétiennes, et de ne savoir pas s’élever
-jusqu’à reconnaître combien le catholicisme, lorsqu’on ne le voit pas en
-caricature, est simple et sublime, moi, j’eus la lâcheté de sacrifier au
-respect humain. Les plaisanteries de mon voisin me confondaient, bien
-que leur légèreté ne pût m’échapper. Je dissimulai ma croyance,
-j’hésitai, je réfléchis s’il était ou non intempestif de le contredire;
-je me dis que cela était inutile, et je cherchai à me persuader que mon
-silence était justifié.
-
-Lâcheté, lâcheté! qu’importe la vigueur hautaine d’opinions accréditées,
-mais sans fondement? Il est vrai qu’un zèle intempestif est de
-l’indiscrétion et peut irriter encore plus celui qui ne croit pas. Mais
-confesser, avec franchise et modestie tout à la fois, ce que l’on tient
-fermement pour une importante vérité, le confesser même là où il n’est
-pas présumable d’être approuvé, ou d’éviter un peu de raillerie, c’est
-là un devoir absolu. Une confession faite si noblement peut toujours
-s’achever, sans qu’on ait l’air de prendre inopportunément l’attitude
-d’un missionnaire.
-
-C’est un devoir de confesser une importante vérité en tout temps, parce
-que si l’on ne peut espérer qu’elle soit reconnue sur-le-champ, elle
-peut cependant y préparer l’âme d’autrui, et amener un jour une plus
-grande impartialité dans les jugements et le triomphe subséquent de la
-lumière.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-
-Je restai dans cette chambre un mois et quelques jours. Dans la nuit du
-18 au 19 février (1821), je fus réveillé par un bruit de chaînes et de
-clefs. Je vis entrer plusieurs hommes avec une lanterne. La première
-idée qui se présenta à moi fut qu’on venait pour m’égorger. Mais,
-pendant que je regardais avec perplexité ces figures, je vis s’avancer
-courtoisement le comte B..., qui me dit d’avoir la complaisance de
-m’habiller vite pour partir.
-
-Cette nouvelle me surprit, et j’eus la folie d’espérer qu’on me
-conduisait aux frontières du Piémont. Était-il possible qu’une si grande
-tempête se calmât ainsi? Je recouvrerais encore la douce liberté? Je
-reverrais mes bien-aimés parents, mes frères, mes sœurs?
-
-Ces séduisantes pensées m’agitèrent quelques courts instants. Je
-m’habillai en grande hâte, et je suivis ceux qui devaient m’accompagner,
-mais sans pouvoir saluer mon voisin. Il me sembla entendre sa voix, et
-il me fut pénible de ne pouvoir lui répondre.
-
-«Où va-t-on? dis-je au comte, en montant en voiture avec lui et un
-officier de gendarmerie.
-
---Je ne puis vous le faire connaître avant que nous soyons à un mille au
-delà de Milan.»
-
-Je vis que la voiture n’allait pas du côté de la porte Vercelline, et
-mes espérances s’évanouirent.
-
-Je me tus. C’était une très belle nuit avec clair de lune. Je regardais
-ces rues chéries où j’avais passé pendant tant d’années, et si heureux,
-ces maisons, ces églises. Tout me rappelait mille doux souvenirs.
-
-O cours de la porte Orientale! ô jardins publics, où j’avais tant de
-fois erré avec Foscolo, avec Monti, avec Louis de Brême, avec Pierre
-Borsieri, avec Porro et ses enfants, avec tant d’autres mortels chéris,
-m’entretenant avec eux en si grande plénitude de vie et d’espérances!
-Oh! comme en me disant que je vous voyais pour la dernière fois, oh!
-comme à votre fuite rapide devant mes regards, je sentais vous avoir
-aimés et vous aimer encore! Quand nous eûmes franchi la porte, je
-ramenai un peu mon chapeau sur mes yeux, et je pleurai sans être
-observé.
-
-Je laissai passer plus d’un mille, puis je dis au comte B...: «Je
-suppose que l’on va à Vérone?
-
---On va plus loin, répondit-il. Nous allons à Venise, où je dois vous
-consigner entre les mains d’une commission spéciale.»
-
-Nous voyagions en poste sans nous arrêter, et nous arrivâmes le 20
-février à Venise.
-
-En septembre de l’année précédente, un mois avant que l’on m’arrêtât,
-j’étais à Venise, et j’avais dîné en nombreuse et très joyeuse compagnie
-à l’hôtel de la Lune. Chose étrange! je fus précisément conduit par le
-comte et les gendarmes à l’hôtel de la Lune.
-
-Un garçon de l’hôtel fut étonné en me voyant et en s’apercevant (bien
-que le gendarme et ses deux satellites, qui avaient l’air de serviteurs,
-fussent travestis) que j’étais entre les mains de la force publique. Je
-me réjouis de cette rencontre, persuadé que le garçon parlerait de mon
-arrivée à plus d’un.
-
-Nous dînâmes, puis je fus conduit au palais du doge, où sont maintenant
-les tribunaux. Je passai sous ces chers portiques des _Procuratie_ et
-devant le café de Florian, où j’avais joui de si belles soirées,
-l’automne précédent, je ne rencontrai aucune de mes connaissances.
-
-Nous traversâmes la Piazzetta... et sur cette Piazzetta, en septembre
-dernier, un mendiant m’avait dit ces singulières paroles: «On voit que
-monsieur est étranger; mais je ne comprends pas comment lui et tous les
-étrangers admirent ce lieu; pour moi c’est un endroit de malheur, et j’y
-passe uniquement par nécessité.
-
---Il vous y est arrivé quelque grand malheur?
-
---Oui, monsieur, un malheur horrible, et non pas à moi seul. Dieu vous
-garde, monsieur; Dieu vous garde!»
-
-Et il s’en alla en toute hâte.
-
-Maintenant, en repassant par là, il était impossible que je ne me
-souvinsse pas des paroles du mendiant. Et ce fut encore sur cette
-Piazzetta que, l’année suivante, je montai sur l’échafaud, d’où
-j’entendis lire ma sentence de mort et la commutation de cette peine en
-quinze années de _carcere duro_!
-
-Si j’avais la tête quelque peu disposée au délire du mysticisme, je
-ferais grand cas de ce mendiant me prédisant d’une façon si énergique
-que c’était un _lieu de malheur_. Je ne note ce fait que comme un
-étrange incident.
-
-Nous montâmes au palais; le comte B... parla aux juges, puis il me
-consigna entre les mains du geôlier, et, prenant congé de moi, il
-m’embrassa tout attendri.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-
-Je suivis en silence le geôlier. Après avoir traversé quelques passages
-et quelques salles, nous arrivâmes à un petit escalier qui nous
-conduisit sous les _Plombs_, fameuses prisons d’État depuis le temps de
-la République de Venise.
-
-Là, le geôlier enregistra mon nom, puis il me renferma dans la chambre
-qui m’était destinée. Ce qu’on nomme ainsi les _Plombs_, c’est la partie
-supérieure de l’ancien palais du doge, toute recouverte en plomb.
-
-Ma chambre avait une grande fenêtre, avec un énorme grillage en fer, et
-avait vue sur le toit, également en plomb, de l’église de Saint-Marc. Au
-delà de l’église, je voyais dans le lointain l’extrémité de la place, et
-de tous côtés une infinité de coupoles et de clochers. Le gigantesque
-clocher de Saint-Marc n’était séparé de moi que par la longueur de
-l’église, et j’entendais ceux qui, sur son sommet, parlaient un peu
-fort. On voyait aussi, du côté gauche de l’église, une portion de la
-grande cour du palais et une des entrées. Dans cette portion de la cour
-est un puits public où les gens venaient continuellement puiser de
-l’eau. Mais ma prison était si élevée, que les hommes m’apparaissaient
-là-bas comme des enfants, et que je ne distinguais pas leurs paroles,
-excepté quand ils criaient. Je me trouvais beaucoup plus isolé que je ne
-l’étais dans les prisons de Milan.
-
-Pendant les premiers jours, les soucis du procès criminel qui m’était
-intenté par la commission spéciale, m’attristèrent un peu, et il s’y
-ajoutait peut-être ce pénible sentiment d’une plus grande solitude. En
-outre, j’étais plus éloigné de ma famille, et je n’avais plus de ses
-nouvelles. Les figures nouvelles que je voyais, ne m’étaient pas
-antipathiques, mais conservaient un sérieux qui était presque de
-l’épouvante. La renommée leur avait exagéré les trames des Milanais et
-du reste de l’Italie pour l’indépendance, et ils me soupçonnaient d’être
-un des plus impardonnables instigateurs de ce délire. Ma petite
-célébrité littéraire était connue du geôlier, de sa femme, de sa fille,
-de ses deux fils, et même des guichetiers. Qui sait si tous ne
-s’imaginaient pas qu’un auteur de tragédie est une espèce de magicien!
-
-Ils étaient sérieux, défiants, avides de m’entendre leur donner de plus
-amples renseignements sur moi, mais pleins d’égards.
-
-Après les premiers jours, ils s’adoucirent tous, et je les trouvai bons.
-La femme était celle qui gardait le plus les allures et le caractère de
-geôlier. C’était une femme très sèche de figure, de quarante ans
-environ, aux paroles aussi sèches que son visage, et ne donnant pas le
-moindre signe qu’elle fût capable de quelque bienveillance envers
-d’autres que ses enfants.
-
-Elle avait coutume de m’apporter le café le matin et, après le dîner,
-l’eau, le linge, etc. Elle était suivie ordinairement de sa fille,
-enfant de quinze ans, peu belle, mais aux regards compatissants, et de
-ses deux fils, l’un de treize ans, l’autre de dix. Ils se retiraient
-ensuite avec leur mère, et ces trois jeunes visages se retournaient
-doucement pour me regarder, en fermant la porte. Le geôlier ne venait
-chez moi que lorsqu’il avait à me conduire dans la salle où la
-commission se réunissait pour m’interroger. Les guichetiers venaient
-rarement, parce qu’ils étaient occupés dans les prisons de la police,
-situées à un étage inférieur, où il y avait toujours beaucoup de
-voleurs. Un de ces guichetiers était un vieillard de plus de
-soixante-dix ans, mais propre encore à cette vie fatigante qui
-consistait à courir sans cesse en haut et en bas par les escaliers, de
-prison en prison. L’autre était un jeune homme de vingt-quatre ou
-vingt-cinq ans, plus désireux de raconter ses amours que de vaquer à son
-service.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-
-Ah! oui; les soucis d’un procès criminel sont horribles pour qui est
-prévenu d’inimitié contre l’État! Quelle crainte de nuire à autrui!
-Quelle difficulté de lutter contre tant d’accusations, contre tant de
-soupçons! Comme il est vraisemblable que tout se compliquera toujours
-d’une façon funeste, si le procès ne se termine pas promptement, si de
-nouvelles arrestations viennent à être faites, si de nouvelles
-imprudences se découvrent, non seulement de la part de personnes
-inconnues, mais du parti lui-même!
-
-J’ai résolu de ne point parler de politique, il faut donc que je
-supprime ici toute relation concernant le procès. Je dirai seulement que
-souvent, après avoir été tenu de longues heures à l’interrogatoire, je
-revenais dans ma chambre tellement exaspéré, tellement furieux, que je
-me serais tué si la voix de la religion et le souvenir de mes chers
-parents ne m’avaient retenu.
-
-L’état de tranquillité qu’il me semblait jadis avoir acquis à Milan
-était détruit. Pendant plusieurs jours, je désespérai de le retrouver,
-et ce furent des jours d’enfer. Alors je cessai de prier, je doutai de
-la justice de Dieu, je maudis les hommes et l’univers, et je retournai
-dans mon esprit tous les sophismes possibles sur la vanité de la vertu.
-
-L’homme malheureux est plein de colère et furieusement ingénieux à
-calomnier ses semblables et le Créateur lui-même. La colère est plus
-immorale, plus scélérate qu’on ne le pense généralement. Comme on ne
-peut rugir du matin au soir pendant toute la semaine, et que l’âme la
-plus dominée par la fureur a nécessairement ses intervalles de repos,
-ces intervalles se ressentent d’ordinaire de l’état d’immoralité qui les
-a précédés. Alors il semble que l’on soit en paix; mais c’est une paix
-mauvaise, irréligieuse; un sourire sauvage, sans charité, sans dignité;
-un amour de désordre, d’ivresse, de raillerie.
-
-Dans un semblable état, je chantais des heures entières avec une sorte
-de gaieté tout à fait stérile en bons sentiments; je plaisantais avec
-tous ceux qui entraient dans ma chambre; je m’efforçais d’envisager
-toute chose avec une sagesse vulgaire, la sagesse des cyniques.
-
-Ce temps infâme dura peu: six ou sept jours.
-
-Ma Bible était toute poudreuse. Un des enfants du geôlier me dit en me
-caressant: «Depuis que monsieur ne lit plus ce vilain livre, il n’a plus
-autant de mélancolie, ce me semble.
-
---Il te semble?» lui dis-je.
-
-Et prenant ma Bible, j’en ôtai la poussière avec mon mouchoir, et,
-l’ayant ouverte au hasard, mes yeux tombèrent sur ces paroles: _Et ait
-ad discipulos suos: Impossibile est ut non veniant scandala; væ autem
-illi per quem veniunt? Utilius est illi, si lapis molaris imponatur
-circa collum ejus et projiciatur in mare, quam ut scandalizet unum de
-pusillis istis[7]._
-
- [7] Et il dit à ses disciples: «Il est impossible qu’il n’arrive pas
- de scandales; mais malheur à celui par qui ils arrivent! Il vaudrait
- mieux pour lui qu’une meule de pierre lui fût attachée au cou, et
- qu’il fût jeté dans la mer, que de scandaliser un de ces enfants.»
-
-Je fus frappé de tomber sur ces paroles, et je rougis de ce que cet
-enfant se fût aperçu, à la poussière dont elle était couverte, que je ne
-lisais plus la Bible, et qu’il eût pensé que j’étais devenu plus aimable
-en devenant insoucieux de Dieu.
-
---Petit polisson! lui dis-je d’un ton d’affectueux reproche, et
-mécontent de l’avoir scandalisé, ce n’est pas là un mauvais livre, et
-depuis plusieurs jours que je ne le lis pas, je suis devenu plus
-méchant. Quand ta mère te permet de rester un moment avec moi, je
-m’ingénie à chasser la mauvaise humeur: mais si tu savais comme elle me
-dompte alors que je suis seul, alors que tu m’entends chanter comme un
-forcené!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-
-L’enfant était sorti, et j’éprouvais une certaine joie d’avoir repris la
-Bible en main, d’avoir confessé que sans elle j’étais plus méchant. Il
-me semblait avoir donné satisfaction à un ami généreux injustement
-offensé, m’être réconcilié avec lui.
-
-«Et je t’avais abandonné, mon Dieu? criai-je. Et je m’étais perverti? Et
-j’avais pu croire que le rire infâme du cynisme convenait à ma situation
-désespérée?»
-
-Je prononçai ces paroles avec une émotion indicible; je posai la Bible
-sur une chaise, je m’agenouillai à terre pour la lire, et moi qui pleure
-si difficilement, je fondis en larmes.
-
-Ces larmes étaient mille fois plus douces que toute gaieté bestiale. Je
-sentais Dieu de nouveau! Je l’aimais! je me repentais de l’avoir outragé
-en me dégradant! Et je protestais de ne jamais plus me séparer de lui,
-jamais plus!
-
-Oh! comme un retour sincère à la religion console et élève l’esprit!
-
-Je lus, et je pleurai pendant plus d’une heure; et je me relevai plein
-de la confiance que Dieu était avec moi, que Dieu m’avait pardonné toute
-démence. Alors mes malheurs, les tourments du procès, l’échafaud
-probable, me semblèrent peu de chose. Je me réjouis de souffrir, puisque
-cela me donnait l’occasion de remplir quelque devoir, puisque, en
-souffrant d’une âme résignée, j’obéissais au Seigneur.
-
-La Bible, grâce au Ciel, je savais la lire. Ce n’était plus le temps où
-je la jugeais avec la mesquine critique de Voltaire, tournant en
-ridicule les expressions qui ne sont ni risibles ni fausses, si ce n’est
-lorsque, par véritable ignorance ou par malice, on n’en pénètre pas le
-sens. Je voyais clairement combien elle est le code de la sainteté et
-par conséquent de la vérité; combien s’offusquer pour quelques-unes de
-ses imperfections de style est chose peu philosophique, et ressemblant
-fort à l’orgueil de celui qui méprise tout ce qui n’a pas des formes
-élégantes; combien c’est chose absurde de s’imaginer qu’une telle
-collection de livres religieusement vénérés n’ait pas un principe
-authentique; combien est incontestable la supériorité de semblables
-Écritures sur le Coran et sur la théologie des Indiens.
-
-Beaucoup en ont abusé; beaucoup ont voulu en faire un code d’injustice,
-une sanction à leurs passions scélérates. C’est vrai; mais nous en
-sommes toujours là: on peut abuser de tout; et quand donc jamais l’abus
-d’une chose excellente devra-t-il faire dire qu’elle est mauvaise en
-soi?
-
-Jésus-Christ l’a déclaré: toute la loi et les prophètes, toute cette
-collection de livres sacrés, se réduit au précepte d’aimer Dieu et les
-hommes. Et de telles Écritures ne seraient pas la vérité adaptée à tous
-les siècles? Elles ne seraient pas la parole toujours vivante de
-l’Esprit-Saint?
-
-Ces réflexions s’étant réveillées en moi, je renouvelai mon projet de
-ramener à la religion toutes mes pensées sur les choses humaines, toutes
-mes opinions sur les progrès de la civilisation, ma philanthropie, mon
-amour de la patrie, toutes les affections de mon âme.
-
-Le peu de jours que j’avais passés dans le cynisme m’avaient fortement
-contaminé. J’en ressentis longtemps les effets, et je dus combattre pour
-les vaincre. Chaque fois que l’homme cède un instant à la tentation
-d’avilir son intelligence, de regarder les œuvres de Dieu avec la loupe
-infernale de la raillerie, de se priver du bienfaisant exercice de la
-prière, le ravage qu’il opère dans sa propre raison le dispose à
-retomber facilement. Pendant plusieurs semaines je fus assailli, presque
-chaque jour, par de violentes pensées d’incrédulité; je tournai toute la
-puissance de mon esprit à les repousser.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-
-Quand ces combats eurent cessé, et qu’il me sembla être affermi de
-nouveau dans l’habitude d’honorer Dieu en toutes mes volontés, je goûtai
-pendant quelque temps une très douce paix. Les interrogatoires auxquels
-la commission me soumettait tous les deux ou trois jours, quelque
-douloureux qu’ils fussent, ne me jetaient plus dans une cruelle
-inquiétude. J’avais soin, dans cette position ardue, de ne pas manquer à
-mes devoirs d’honneur et d’amitié, et puis je disais: Que Dieu fasse le
-reste!
-
-Je me reprenais à être exact dans la pratique de prévoir chaque jour
-toute surprise, toute émotion, toute disgrâce possible; et un tel
-exercice me profitait de nouveau beaucoup.
-
-Pendant ce temps, ma solitude vint à augmenter. Les deux fils du
-geôlier, qui auparavant me faisaient parfois un peu de compagnie, furent
-mis à l’école, et, ne restant depuis que fort peu à la maison, ne
-vinrent plus me voir. La mère et la sœur, qui, lorsque les enfants
-étaient là, s’arrêtaient souvent aussi pour causer avec moi, ne
-paraissaient plus maintenant que pour me porter le café, puis elles me
-laissaient. Pour la mère, je m’en affligeais peu, parce qu’elle ne
-montrait pas une âme compatissante. Mais la fille, bien qu’assez laide,
-avait une certaine suavité de regard et de parole qui n’était pas sans
-prix pour moi. Quand elle m’apportait le café et me disait: «C’est moi
-qui l’ai fait», il me paraissait toujours excellent. Quand elle disait:
-«C’est maman qui l’a fait», c’était de l’eau chaude.
-
-Voyant si rarement des créatures humaines, je portai mon attention sur
-quelques fourmis qui venaient sur ma fenêtre; je les nourris
-somptueusement, et elles allèrent chercher une armée de compagnes, de
-sorte que la fenêtre fut remplie de ces petites bêtes. J’appliquai
-également mes soins à une belle araignée qui tapissait un de mes murs.
-Je la nourris avec des mouches et des moustiques, et elle devint si
-familière, qu’elle venait sur mon lit et sur ma main prendre sa proie de
-mes doigts.
-
-Si ces insectes eussent été les seuls à me visiter! Nous étions encore
-au printemps, et déjà les moustiques se multipliaient, je puis
-littéralement dire, de façon à m’épouvanter. L’hiver avait été d’une
-extrême douceur, et, après quelques vents de mars, la chaleur survint
-tout à coup. C’est chose impossible à dire à quel point s’échauffait
-l’air du bouge que j’habitais. Situé en plein midi, sous un toit de
-plomb, et avec la fenêtre donnant sur le toit de Saint-Marc, également
-de plomb, dont la réverbération était terrible, je suffoquais. Je
-n’avais jamais eu l’idée d’une chaleur si accablante. A un pareil
-supplice, s’ajoutaient une multitude de moustiques; j’avais beau me
-secouer et en détruire, j’en étais couvert. Le lit, la table, la chaise,
-le sol, les murs, la voûte, tout en était couvert, et l’air en contenait
-une quantité infinie, qui allaient et venaient sans cesse par la
-fenêtre, et faisaient un bourdonnement infernal. Les piqûres de ces
-animaux sont douloureuses, et quand on en reçoit du matin au soir et du
-soir au matin, et qu’on doit avoir la perpétuelle préoccupation de
-chercher à en diminuer le nombre, on souffre véritablement beaucoup et
-de corps et d’esprit.
-
-Lorsque, après avoir constaté un pareil fléau, j’en eus reconnu la
-gravité, et n’eus pas pu réussir à me faire changer de prison, quelque
-tentation de suicide me prit, et parfois je craignis de devenir fou.
-Mais, grâce au Ciel, c’étaient là des fureurs de peu de durée, et la
-religion continuait à me soutenir.
-
-Je disais: Plus la vie est douloureuse pour moi, moins je serai
-épouvanté si, jeune comme je suis, je me vois condamné au supplice. Sans
-ces souffrances préliminaires, je serais peut-être mort lâchement. Et
-puis, ai-je les vertus qu’il faut pour mériter le bonheur? Où
-sont-elles?
-
-Et, m’examinant avec une juste rigueur, je ne trouvais, dans les années
-par moi vécues, que bien peu d’actes dignes de quelque approbation. Tout
-le reste n’était que passions sottes, idolâtries, orgueilleuse et fausse
-vertu. «Eh bien! concluais-je, souffre, indigne que tu es! Si les hommes
-et les moustiques te tuent aussi par fureur et sans droit, reconnais en
-eux les instruments de la justice divine, et tais-toi!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-
-L’homme a-t-il besoin d’efforts pour s’humilier sincèrement, pour
-s’avouer pécheur? N’est-il pas vrai qu’en général nous gaspillons la
-jeunesse par vanité, et qu’au lieu de consacrer toutes nos forces pour
-avancer dans la carrière du bien, nous en employons une grande partie à
-nous dégrader? Il y a des exceptions; mais je confesse qu’elles ne
-regardent pas ma pauvre personne, et je n’ai aucun mérite à être
-mécontent de moi: quand on voit un flambeau donner plus de fumée que de
-flamme, il n’y a pas grande sincérité à dire qu’il ne brûle pas comme il
-le devrait.
-
-Oui, sans vouloir m’avilir, sans scrupules d’hypocrisie, en me regardant
-avec toute la tranquillité possible d’intelligence, je me trouvais digne
-des châtiments de Dieu. Une voix intérieure me disait: De tels
-châtiments te sont advenus, sinon pour ceci, du moins pour cela, afin de
-te ramener vers Celui qui est parfait et que les mortels, dans la mesure
-de leurs forces finies, sont appelés à imiter.
-
-Pour quelle raison, tandis que j’étais contraint de me condamner pour
-mille infidélités à Dieu, me serais-je plaint si certains hommes me
-semblaient vils et d’autres iniques, si les prospérités du monde
-m’étaient ravies, si je devais me consumer en prison, ou périr de mort
-violente?
-
-Je m’efforçai de me bien graver dans le cœur ces réflexions si justes et
-si senties; et cela fait, je vis qu’il fallait être conséquent, et que
-je ne pouvais l’être autrement qu’en bénissant les jugements équitables
-de Dieu, en l’aimant, et en éteignant en moi toute volonté contraire à
-ces jugements.
-
-Pour persévérer de plus en plus dans cette résolution, j’imaginai
-d’analyser désormais avec soin tous mes sentiments, en les écrivant. Le
-mal était que la commission, tout en permettant que j’eusse des plumes
-et du papier, comptait les feuilles de papier, avec défense d’en
-détruire aucune, et se réservant d’examiner à quoi je les avais
-employées. Pour suppléer au papier, je recourus à l’innocent artifice de
-polir avec un morceau de verre une table grossière que j’avais, et j’y
-écrivais ensuite chaque jour de longues méditations sur les devoirs des
-hommes et les miens en particulier.
-
-Je n’exagère pas en disant que les heures ainsi employées étaient
-parfois délicieuses pour moi, malgré la difficulté de respirer que me
-faisaient souffrir la chaleur énorme et les morsures très douloureuses
-des moustiques. Pour diminuer la trop grande multiplicité de ces
-dernières, j’étais obligé, en dépit de la chaleur, de m’envelopper
-soigneusement la tête et les jambes, et d’écrire non seulement avec des
-gants, mais les poignets emmaillotés, afin que les moustiques
-n’entrassent pas dans mes manches.
-
-Ces méditations avaient un caractère plutôt biographique. Je faisais
-l’histoire de tout le bien et de tout le mal qui s’étaient opérés en moi
-depuis mon enfance, discutant avec moi-même, m’ingéniant à résoudre
-toute espèce de doute, coordonnant du mieux que je savais toutes mes
-connaissances, toutes mes idées sur chaque chose.
-
-Lorsque toute la superficie utilisable de la table était pleine
-d’écriture, je lisais et je relisais; je méditais sur ce que j’avais
-déjà médité, et enfin je me décidais (souvent à regret) à tout racler
-avec mon verre, afin d’avoir encore cette surface prête à recevoir de
-nouveau mes pensées.
-
-Je continuais ensuite mon histoire, toujours ralentie par des
-digressions de toute nature, des analyses de tel ou tel point de
-métaphysique, de morale, de politique, de religion; et, quand tout était
-rempli, je recommençais à lire et à relire, puis à racler.
-
-Ne voulant avoir aucun prétexte qui m’empêchât de me redire à moi-même,
-avec la plus entière fidélité, les faits dont je me souvenais et mes
-opinions, et prévoyant la possibilité de quelque visite inquisitoriale,
-j’écrivais dans un jargon, c’est-à-dire avec des transpositions de
-lettres et des abréviations dont j’avais une très grande habitude. Il ne
-m’arriva cependant jamais aucune visite semblable, et personne ne
-s’aperçut que je passais si bien mon triste temps. Quand j’entendais le
-geôlier ou d’autres ouvrir la porte, je couvrais la petite table d’un
-linge, et je mettais dessus l’encrier et le petit cahier _légal_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-
-Ce petit cahier avait aussi quelques-unes de mes heures qui lui étaient
-consacrées, souvent une journée ou une nuit tout entière. Là, j’écrivais
-des œuvres littéraires. C’est alors que je composai l’_Esther
-d’Engaddi_, l’_Iginia d’Asti_ et les chants intitulés: _Tancreda_,
-_Rosilde_, _Eligi e Valafrido_, _Adello_, sans compter plusieurs canevas
-de tragédies et d’autres productions, parmi lesquelles un poème sur la
-_Ligue lombarde_ et un autre sur _Christophe Colomb_.
-
-Comme il n’était ni prompt ni facile, quand le petit cahier était
-terminé, d’obtenir qu’on me le renouvelât, je traçais le premier jet de
-toute composition sur la petite table, ou sur du papier grossier dans
-lequel je me faisais apporter des figues sèches ou d’autres fruits.
-Parfois, en donnant mon dîner à l’un des guichetiers et en lui faisant
-croire que je n’avais pas faim, je l’amenais à me faire cadeau de
-quelque feuille de papier. Cela arrivait seulement dans certains cas,
-lorsque la table était encombrée d’écriture et que je ne pouvais me
-décider à la racler. Alors je souffrais la faim; et, quoique le geôlier
-eût mon argent en dépôt, je ne lui demandais pas à manger de toute la
-journée, en partie pour qu’il ne soupçonnât pas que j’avais donné mon
-dîner, en partie pour que le guichetier ne s’aperçût pas que j’avais
-menti en l’assurant de mon manque d’appétit. Le soir, je me soutenais
-avec du café très fort, et je suppliais qu’il fût fait par la _siora_
-Zanze. C’était la fille du geôlier, qui, lorsqu’elle pouvait le faire en
-cachette de sa mère, le faisait extraordinairement fort, à tel point
-que, grâce au vide de mon estomac, il m’occasionnait une espèce de
-convulsion qui n’était pas douloureuse et qui me tenait éveillé toute la
-nuit.
-
-Dans cet état de demi-ivresse, je sentais redoubler mes forces
-intellectuelles; je faisais de la poésie et je philosophais, et je
-priais jusqu’à l’aube avec un merveilleux plaisir. Une soudaine
-lassitude m’assaillait ensuite; alors je me jetais sur le lit, et malgré
-les moustiques, qui réussissaient, si bien enveloppé que je fusse, à me
-sucer le sang, je dormais profondément une heure ou deux.
-
-De pareilles nuits, agitées par du café très fort pris l’estomac vide,
-et passées dans une si douce exaltation, me semblaient trop
-bienfaisantes pour que je ne voulusse pas m’en procurer souvent. C’est
-pourquoi, même sans avoir besoin du papier du guichetier, je prenais
-assez souvent le parti de ne pas goûter une bouchée du dîner, afin
-d’obtenir le soir le charme désiré du magique breuvage, heureux quand
-j’arrivais à mon but! Plus d’une fois il m’arriva que le café n’avait
-pas été fait par la compatissante Zanze, et n’était qu’une boisson
-inefficace. Alors la déception me mettait un peu de mauvaise humeur. Au
-lieu d’être électrisé, je languissais, je bâillais, je sentais la faim,
-et je ne pouvais dormir.
-
-Je m’en plaignais ensuite à Zanze, et elle y compatissait. Un jour que
-je criais contre elle avec aigreur, comme si elle m’avait trompé, la
-pauvrette se mit à pleurer et me dit: «Monsieur, je n’ai jamais trompé
-personne, et tout le monde me traite de trompeuse.
-
---Tout le monde! oh! je vois que je ne suis pas le seul qui se mette en
-colère à cause de cette boisson.
-
---Je ne veux pas dire cela, monsieur. Ah! si monsieur savait!... si je
-pouvais verser mon cœur dans le sien!...
-
---Mais ne pleurez pas ainsi. Que diable avez-vous? Je vous demande
-pardon si je vous ai grondée à tort. Je crois très bien que ce n’est pas
-votre faute si j’ai eu un si mauvais café.
-
---Eh! je ne pleure pas pour cela, monsieur.»
-
-Mon amour-propre resta quelque peu mortifié, mais je souris.
-
-«Vous pleurez donc à l’occasion de mes reproches, mais pour tout autre
-chose?
-
---Vraiment, oui.
-
---Qui vous a traitée de trompeuse?
-
---Un amant.»
-
-Et son visage se couvrit de rougeur. Et, dans sa confiance ingénue, elle
-me raconta une idylle moitié comique, moitié sérieuse, qui m’émut.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-
-A partir de ce jour, je devins, je ne sais pourquoi, le confident de la
-jeune fille, et elle revint s’entretenir longuement avec moi.
-
-Elle me disait: «Monsieur est si bon que je le regarde comme une fille
-pourrait regarder son père.
-
---Vous me faites un vilain compliment, répondais-je en repoussant sa
-main; j’ai à peine trente-deux ans, et déjà vous me regardez comme votre
-père!
-
---Eh bien, monsieur, je dirai: comme un frère.»
-
-Et elle me prenait la main de force, et me la serrait avec affection. Et
-tout cela était très innocent.
-
-Je me disais ensuite à part moi: «C’est heureux qu’elle ne soit pas
-belle! autrement cette innocente familiarité pourrait me déconcerter.»
-
-D’autres fois je disais: «C’est heureux qu’elle soit si jeune; il n’y a
-pas de danger que je devienne jamais amoureux d’une enfant de cet âge.»
-
-D’autres fois, il me venait quelque inquiétude en m’apercevant que je
-m’étais trompé en la jugeant laide, et j’étais obligé de convenir que
-ses contours et ses formes n’étaient pas irréguliers.
-
-«Si elle n’était pas si pâle, disais-je, et si elle n’avait pas ces
-quelques taches de rousseur sur la figure, elle pourrait passer pour
-belle.»
-
-La vérité est qu’il est impossible de ne pas trouver quelque charme dans
-la présence, dans les regards, dans le langage d’une jeune fille vive et
-affectueuse. Puis, je n’avais rien fait pour captiver sa bienveillance,
-et elle m’aimait _comme un père ou comme un frère_, à mon choix.
-Pourquoi? Parce qu’elle avait lu la _Francesca da Rimini_ et
-l’_Eufemio_, et mes vers la faisaient tant pleurer! Et puis parce que
-j’étais prisonnier, _sans avoir_, disait-elle, _ni volé ni tué_!
-
-En somme, moi qui m’étais affectionné à Madeleine sans la voir, comment
-aurais-je pu être indifférent à ses soins de sœur, à ses gracieuses
-cajoleries, à l’excellent café de la
-
- Venezianina adolescente sbirra[8]?
-
- [8] La jeune petite sbire vénitienne.
-
-Je serais un imposteur si j’attribuais à la sagesse de ne m’en être pas
-amouraché. Je ne m’en amourachai pas uniquement parce qu’elle avait un
-amant dont elle était folle. Malheur à moi s’il en eût été autrement!
-
-Mais si le sentiment qu’elle éveilla en moi ne fut pas celui qu’on nomme
-amour, je confesse qu’il s’en rapprochait un peu. Je désirais qu’elle
-fût heureuse, qu’elle réussît à se faire épouser par celui qui lui
-plaisait. Je n’avais pas la moindre jalousie, pas la moindre idée
-qu’elle pût me choisir pour l’objet de son amour. Mais, quand
-j’entendais ouvrir la porte, le cœur me battait dans l’espoir que
-c’était Zanze; et si ce n’était pas elle, je n’étais pas content; si
-c’était elle, le cœur me battait plus fort et se réjouissait.
-
-Ses parents, qui avaient déjà conçu bonne opinion de moi, et qui
-savaient qu’elle était follement éprise d’un autre, ne se faisaient
-aucun scrupule de la laisser venir presque toujours m’apporter le café
-du matin, et parfois celui du soir.
-
-Elle avait une simplicité et une bonté séduisantes. Elle me disait: «Je
-suis si amoureuse d’un autre, et cependant je reste si volontiers avec
-monsieur! Quand je ne vois pas mon amant, je m’ennuie partout, excepté
-ici.
-
---Ne sais-tu pas pourquoi?
-
---Je ne le sais pas.
-
---Je te le dirai, moi; parce que je te laisse parler de ton amant.
-
---Cela peut très bien être; mais il me semble que c’est aussi parce que
-j’estime tant monsieur!»
-
-Pauvre enfant! Elle avait le bienheureux défaut de me prendre toujours
-la main et de me la serrer, et elle ne s’apercevait pas que cela me
-plaisait et me troublait tout à la fois.
-
-Grâces soient rendues au Ciel, car je puis me rappeler cette bonne
-créature sans le moindre remords.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-
-Ces pages seraient certainement plus amusantes si la Zanze était devenue
-amoureuse de moi, ou si moi, du moins, je m’étais épris d’elle. Et
-pourtant le sentiment de simple bienveillance qui nous unissait m’était
-plus cher que l’amour. Et si, dans de certains moments, je craignais
-qu’il ne pût changer de nature dans mon cœur égaré, je m’en attristais
-alors sérieusement.
-
-Une fois, dans le doute de ce qui pouvait m’arriver, désolé de la
-trouver (je ne savais par quel charme) cent fois plus belle qu’elle ne
-m’avait semblé dans le principe, surpris de la mélancolie que
-j’éprouvais loin d’elle et de la joie que me rendait sa présence, je me
-pris à faire, pendant deux jours, le bourru, m’imaginant qu’elle se
-départirait un peu de la familiarité qu’elle avait contractée avec moi.
-L’expédient ne valut pas grand’chose; cette enfant était si patiente, si
-compatissante! Elle appuyait son coude sur la fenêtre et restait à me
-regarder en silence. Puis elle me disait:
-
-«Monsieur paraît ennuyé de ma compagnie. Pourtant, si je le pouvais, je
-resterais ici toute la journée, précisément parce que je vois qu’il a
-besoin de distractions. Cette mauvaise humeur est l’effet naturel de la
-solitude. Mais qu’il essaye de causer un peu, et la mauvaise humeur se
-dissipera. Et si monsieur ne veut pas causer, je causerai, moi.
-
---De votre amant, hein?
-
---Eh! non; pas toujours de lui! je sais aussi parler d’autre chose.»
-
-Et elle commençait en effet à me parler de ses petits intérêts de
-famille, de la rudesse de sa mère, de la bonhomie de son père, des
-enfantillages de ses frères. Et ses récits étaient pleins de simplicité
-et de grâce. Mais, sans s’en apercevoir, elle retombait ensuite toujours
-sur son thème de prédilection, son malheureux amour.
-
-Je ne voulais pas cesser d’être bourru, et j’espérais qu’elle s’en
-fâcherait. Mais, soit inadvertance ou artifice, elle n’avait pas l’air
-de comprendre, et il fallait que je finisse par me rasséréner, par
-sourire, m’attendrir, et la remercier de sa douce patience avec moi.
-
-Je renonçai à l’ingrate pensée de chercher à l’indisposer, et peu à peu
-mes craintes se calmèrent. En vérité, je n’en étais pas épris.
-J’examinai longtemps mes scrupules; j’écrivis mes réflexions sur ce
-sujet, et j’éprouvais du plaisir à les développer.
-
-L’homme s’effraye parfois de terreurs qui ne sont pas fondées. Afin de
-ne pas les craindre, il faut les considérer avec plus d’attention et de
-plus près.
-
-Et puis était-ce un crime, si je désirais ses visites avec une tendre
-inquiétude, si j’en appréciais la douceur, si je me plaisais à être
-plaint par elle et à lui rendre pitié pour pitié, puisque les pensées
-que nous avions l’un sur l’autre étaient pures comme les plus pures
-pensées de l’enfance, puisque même ses serrements de main et ses plus
-affectueux regards, tout en me troublant, me remplissaient d’un respect
-salutaire?
-
-Un soir, en épanchant dans mon cœur une grande affliction qu’elle avait
-éprouvée, l’infortunée jeta ses bras autour de mon cou, et me couvrit le
-visage de ses larmes. Dans cet embrassement, il n’y avait pas la moindre
-idée profane. Une fille ne peut embrasser son père avec plus de respect.
-
-Pourtant, l’incident passé, mon imagination en resta trop frappée. Cet
-embrassement revenait souvent à mon esprit, et alors je ne pouvais plus
-penser à autre chose.
-
-Une autre fois qu’elle s’abandonna à un semblable élan de confiance
-filiale, je me dégageai promptement de ses bras chéris, sans la presser
-sur moi, sans l’embrasser, et je lui dis en balbutiant:
-
-«Je vous en prie, Zanze, ne m’embrassez jamais; ce n’est pas bien.»
-
-Elle fixa ses yeux sur mon visage, les baissa et rougit; et ce fut
-certainement la première fois qu’elle lut dans mon âme la possibilité de
-quelque faiblesse à son égard.
-
-Elle ne cessa pas d’être familière avec moi depuis ce moment, mais sa
-familiarité devint plus respectueuse, plus conforme à mon désir, et je
-lui en fus reconnaissant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-
-Je ne puis parler du mal qui afflige les autres hommes; mais, quant à
-celui qui m’est échu par le sort depuis que je vis, il faut que je
-confesse qu’après l’avoir bien examiné, j’ai toujours trouvé qu’il
-m’avait été de quelque utilité. Oui, jusqu’à cette horrible chaleur qui
-m’accablait, et ces essaims de moustiques qui me faisaient une guerre si
-féroce, mille fois j’y ai réfléchi! Sans l’état de continuel tourment,
-comme était celui-ci, aurais-je eu la constante vigilance nécessaire
-pour me conserver invulnérable aux traits d’un amour qui me menaçait, et
-qui serait difficilement resté un amour suffisamment respectueux, avec
-un caractère aussi enjoué et aussi caressant que celui de cette jeune
-fille? Si parfois je tremblais pour moi dans cet état, comment aurais-je
-pu gouverner les caprices de ma fantaisie dans une atmosphère un peu
-agréable, un peu favorable à la joie?
-
-Étant donnée l’imprudence des parents de Zanze, qui avaient tant de
-confiance en moi; étant donnée l’imprudence de celle-ci, qui ne
-prévoyait pas pouvoir être pour moi la cause d’une ivresse coupable;
-étant donné le peu de fermeté de ma vertu, il n’est pas douteux que la
-chaleur suffocante de cette fournaise et les cruels moustiques n’aient
-été une chose salutaire.
-
-Cette pensée me réconciliait un peu avec ces fléaux. Et alors je me
-demandais:
-
-«Voudrais-tu en être délivré et passer dans une bonne chambre tempérée
-par un peu d’air frais, et ne plus voir cette affectueuse créature?»
-
-Dois-je dire la vérité? Je n’avais pas le courage de répondre à cette
-question.
-
-Quand on veut un peu de bien à quelqu’un, il est impossible de dire le
-plaisir que font les choses en apparence les plus nulles. Souvent une
-parole de Zanze, un sourire, une larme, un remerciement dans son
-dialecte vénitien, l’agilité de son bras à nous défendre, elle et moi,
-des moustiques avec son mouchoir ou avec son éventail, me mettaient au
-fond de l’âme une satisfaction enfantine qui durait toute la journée. Il
-m’était principalement doux de voir que ses chagrins s’apaisaient en me
-parlant, que ma pitié lui était chère, que mes conseils la persuadaient,
-et que son cœur s’enflammait alors que nous raisonnions de la vertu et
-de Dieu.
-
-«Quand nous avons parlé ensemble de religion, disait-elle, je prie plus
-volontiers et avec plus de foi.»
-
-Quelquefois, interrompant tout à coup un raisonnement frivole, elle
-prenait la Bible, l’ouvrait, baisait au hasard un verset et voulait
-ensuite que je le lui traduisisse et lui en fisse le commentaire. Et
-elle disait: «Je voudrais que chaque fois que monsieur relira ce verset,
-il se souvienne que j’y ai imprimé un baiser.»
-
-A la vérité, ses baisers ne tombaient pas toujours à propos, surtout
-s’il lui arrivait d’ouvrir le _Cantique des Cantiques_. Alors, pour ne
-pas la faire rougir, je profitais de son ignorance du latin, et je me
-servais de phrases au moyen desquelles, la sainteté du livre étant
-sauvegardée, je sauvegardais aussi son innocence à elle, qui
-m’inspiraient toutes deux la plus grande vénération. Dans de pareils
-cas, je ne me permis jamais de sourire. Toutefois, ce n’était pas un
-petit embarras pour moi, lorsque, parfois, n’entendant pas bien ma
-pseudo-version, elle me priait de traduire la période mot pour mot, et
-ne me laissait point passer furtivement à un autre sujet.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-
-Rien n’est durable ici-bas! Zanze tomba malade. Dans les premiers jours
-de sa maladie, elle venait me voir, se plaignant de grandes douleurs de
-tête. Elle pleurait, et ne m’expliquait pas le motif de ses larmes. Elle
-balbutiait seulement quelques plaintes contre son amant. «C’est un
-scélérat, disait-elle, mais que Dieu lui pardonne!»
-
-Bien que je la priasse de soulager, comme d’habitude, son cœur, je ne
-pus savoir ce qui l’affligeait à ce point.
-
-«Je reviendrai demain matin», me dit-elle un soir. Mais le jour suivant,
-le café me fut apporté par sa mère, les autres jours par des
-guichetiers, et Zanze était gravement malade.
-
-Les guichetiers me disaient des choses ambiguës sur l’amour de cette
-enfant, et qui me faisaient dresser les cheveux. Une séduction?... Mais
-peut-être étaient-ce des calomnies. Je confesse que j’y ajoutai foi, et
-je fus très troublé d’un si grand malheur. J’aime cependant à espérer
-qu’ils avaient menti.
-
-Après plus d’un mois de maladie, la pauvrette fut conduite à la campagne
-et je ne la revis plus.
-
-Il est impossible de dire combien je gémis de cette perte. Oh! comme ma
-solitude en devint plus horrible! Oh! combien plus amère cent fois que
-son éloignement, m’était la pensée que cette bonne créature était
-malheureuse! Elle avait, avec sa douce compassion, apporté tant de
-consolation dans mes misères, et ma compassion, à moi, était stérile
-pour elle! Mais certainement elle aura été persuadée que je la pleurais;
-que j’aurais fait de grands sacrifices pour lui porter, si cela eût été
-possible, quelque consolation; que je ne cesserais jamais de la bénir et
-de faire des vœux pour son bonheur!
-
-Du temps de Zanze, ses visites, bien que toujours trop courtes,
-rompaient agréablement la monotonie de ma perpétuelle méditation et de
-mes études silencieuses, entremêlant d’autres idées aux miennes et
-excitant en moi une suave émotion; elles embellissaient vraiment mon
-adversité et doublaient pour moi la vie.
-
-Depuis, la prison redevint pour moi une tombe. Je fus pendant plusieurs
-jours accablé de tristesse au point de ne plus trouver aucun plaisir à
-écrire. Ma tristesse était cependant tranquille en comparaison des
-fureurs que j’avais éprouvées par le passé. Cela voulait-il dire que je
-fusse déjà plus familiarisé avec l’infortune, plus philosophe, plus
-chrétien? ou simplement que cette chaleur suffocante de ma chambre
-parvenait à abattre à ce point les forces de ma douleur? Ah! non, pas
-les forces de ma douleur! Je me souviens que je la ressentais
-puissamment au fond de l’âme,--et peut-être plus puissamment parce que
-je ne voulais pas l’épancher en criant et en m’agitant.
-
-Certes, un long apprentissage m’avait déjà rendu plus capable de
-souffrir de nouvelles douleurs en me résignant à la volonté de Dieu. Je
-m’étais si souvent dit que c’était une lâcheté de se plaindre, que je
-savais enfin contenir les plaintes près de déborder; je rougissais même
-qu’elles fussent si près de déborder.
-
-L’exercice habituel d’écrire mes pensées avait contribué à fortifier mon
-âme, à me désenchanter de la vanité, à ramener la plupart des
-raisonnements à ces conclusions:
-
-«Il y a un Dieu, donc il y a une justice infaillible; donc tout ce qui
-arrive est ordonné pour la meilleure fin; donc la souffrance de l’homme
-sur la terre est pour le bien de l’homme.»
-
-La connaissance de Zanze avait été aussi un bienfait pour moi; elle
-m’avait adouci le caractère. Ses douces louanges avaient été pour moi
-une instigation à ne pas manquer pendant quelques mois au devoir que je
-reconnaissais imposé à tous les hommes d’être supérieurs à l’infortune,
-et par conséquent patients. Et quelques mois de constance me plièrent à
-la résignation.
-
-Zanze me vit deux fois seulement me mettre en colère: la première fut
-celle que j’ai déjà racontée, à propos du mauvais café; l’autre dans le
-cas suivant:
-
-Toutes les deux ou trois semaines, le geôlier m’apportait une lettre de
-ma famille, lettre qui avait passé d’abord par les mains de la
-commission, et avait été rigoureusement mutilée par des ratures avec une
-encre très noire. Un jour, il arriva qu’au lieu d’effacer seulement
-quelques phrases, on étendit l’horrible rature sur la lettre tout
-entière, excepté les mots: _Très cher Silvio_, qui étaient en tête, et
-le bonjour qui était à la fin: _Nous t’embrassons tous de cœur_.
-
-Je fus si irrité de cela, qu’en présence de Zanze, j’éclatai en cris de
-fureur, et je maudis je ne sais qui. La pauvre enfant compatit à mon
-chagrin, mais en même temps elle m’accusa d’être en désaccord avec mes
-principes. Je vis qu’elle avait raison, et je ne maudis plus personne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII
-
-
-Un jour, un des guichetiers entra dans ma prison d’un air mystérieux, et
-me dit:
-
-«Quand la _siora_ Zanze était ici... comme le café était apporté par
-elle... et qu’elle s’arrêtait longtemps à causer..., je craignais que la
-mauvaise fourbe n’épiât tous les secrets de monsieur...
-
---Elle n’en a pas épié un seul, lui dis-je en colère; et moi, si j’en
-avais eu, je n’aurais pas été assez simple pour me les laisser arracher.
-Continuez.
-
---Pardon, voyez-vous; je ne dis pas que monsieur soit simple, mais moi
-je ne me fiais pas à la _siora_ Zanze. Et maintenant que monsieur n’a
-plus personne qui vienne lui tenir compagnie..., je me permets... de...
-
---Quoi? Expliquez-vous une bonne fois.
-
---Monsieur me jure d’abord de ne pas me trahir?
-
---Eh! pour jurer de ne pas vous trahir, je le peux; je n’ai jamais trahi
-personne.
-
---Monsieur dit donc vraiment qu’il le jure, hein?
-
---Oui, je jure de ne pas vous trahir. Mais sachez, imbécile que vous
-êtes, que celui qui serait capable de vous trahir serait aussi capable
-de violer un serment.»
-
-Il tira une lettre de sa poche, et me la remit en tremblant, et en me
-conjurant de la détruire quand je l’aurais lue.
-
-«Restez là, lui dis-je en l’ouvrant; aussitôt lue, je la détruirai en
-votre présence.
-
---Mais, monsieur, il faudrait répondre, et je ne puis attendre. Que
-monsieur fasse à son aise, seulement mettons-nous en intelligence. Quand
-monsieur entendra venir quelqu’un, qu’il sache que, si c’est moi, je
-chanterai toujours l’air: _Sognai mi gera un gato_. Alors monsieur n’a
-pas de surprise à craindre, et il peut garder dans sa poche un papier
-quelconque. Mais s’il n’entend pas cette chanson, ce sera un signe que
-ce n’est pas moi, ou que je suis accompagné. Dans ce cas, qu’il se garde
-de tenir jamais aucun papier caché, car ce pourrait être une
-perquisition; mais, s’il en a un, qu’il le déchire avec soin et le jette
-par la fenêtre.
-
---Soyez tranquille; je vois que vous êtes prudent, et je le serai, moi
-aussi.
-
---Pourtant monsieur m’a traité d’imbécile.
-
---Vous faites bien de me le reprocher, lui dis-je en lui serrant la
-main. Pardonnez-moi.»
-
-Il s’en alla et je lus:
-
- _Je suis..._ (et ici il disait son nom) _un de vos admirateurs. Je
- sais toute votre _Francesca da Rimini_ par cœur. On m’a arrêté
- pour..._ (et ici il disait la cause de son arrestation et la date),
- _et je donnerais je ne sais combien de livres de mon sang pour avoir
- le bonheur d’être avec vous, ou d’avoir au moins une prison contiguë à
- la vôtre, afin que nous puissions parler ensemble. Depuis que j’ai
- appris par Tremerello,--c’est ainsi que nous appellerons notre
- confident,--que vous, monsieur, étiez prisonnier, et pour quel motif,
- j’ai brûlé du désir de vous dire que personne ne vous plaint plus que
- moi, que personne ne vous aime plus que moi. Seriez-vous assez bon
- pour accepter la proposition suivante, c’est-à-dire d’alléger ensemble
- le poids de notre solitude en nous écrivant? Je vous promets, en homme
- d’honneur, qu’âme au monde ne le saura jamais par moi, persuadé que,
- si vous acceptez, je puis espérer de vous la même discrétion.--En
- attendant, pour que vous ayez quelque connaissance de moi, je vous
- ferai un abrégé de mon histoire._
-
-Suivait l’abrégé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV
-
-
-Tout lecteur qui a un peu d’imagination comprendra facilement combien
-une semblable lettre devait électriser un pauvre prisonnier, surtout un
-prisonnier dont le caractère n’avait rien de sauvage, et de cœur aimant.
-Mon premier sentiment fut de m’affectionner à cet inconnu, de m’émouvoir
-sur ses malheurs, d’être plein de gratitude pour la bienveillance qu’il
-me témoignait. «Oui, m’écriai-je, j’accepte ta proposition, ô généreux
-compagnon. Puissent mes lettres te donner une consolation égale à celle
-que me donneront les tiennes, à celle que je retire déjà de la
-première!»
-
-Et je lus et relus cette lettre avec une joie d’enfant, et je bénis cent
-fois celui qui l’avait écrite, et il me sembla que chacune de ses
-expressions révélait une âme pure et noble.
-
-Le soleil descendait; c’était l’heure de ma prière. Oh! comme je sentais
-Dieu! comme je le remerciais de toujours trouver un nouveau moyen de ne
-pas laisser languir les puissances de mon esprit et de mon cœur! Comme
-en moi se ravivait la mémoire de tous ses dons précieux!
-
-J’étais debout sur la grande fenêtre, les bras hors des barreaux, les
-mains jointes; l’église de Saint-Marc était au-dessous de moi; une
-prodigieuse multitude de colombes en liberté faisaient l’amour,
-voltigeaient, nichaient sur ce toit de plomb; le ciel le plus magnifique
-s’étendait devant moi; je dominais toute cette partie de Venise qui
-était visible de ma prison; une lointaine rumeur de voix humaines me
-frappait doucement l’oreille. Dans ce lieu de douleur mais merveilleux,
-je conversais avec Celui dont les yeux seuls me voyaient; je lui
-recommandais mon père, ma mère, et une à une toutes les personnes qui
-m’étaient chères, et il me semblait qu’il me répondait: «Fie-toi à ma
-bonté!» et je m’écriais: «Oui, ta bonté me rassure!»
-
-Et je terminais ma prière tout attendri, consolé, et peu soucieux des
-morsures que, pendant ce temps, les moustiques m’avaient gaillardement
-distribuées.
-
-Ce soir-là, après une si grande exaltation, ma rêverie commençant à se
-calmer, les moustiques à devenir insupportables, et le besoin de
-m’envelopper la face et les mains à se faire sentir de nouveau, une
-pensée vulgaire et méchante m’entra tout à coup dans la tête: elle me
-fit frissonner; je voulus la chasser, et je ne pus.
-
-Tremerello m’avait suggéré un infâme soupçon sur Zanze: qu’elle était un
-espion de mes secrets, elle! cette âme candide! qui ne savait pas un mot
-de politique! qui ne voulait rien en savoir!
-
-Il m’était impossible de douter d’elle; mais je me demandai: «Ai-je la
-même certitude à l’endroit de Tremerello? Et si ce fourbe était un
-instrument d’odieuses instigations? Si la lettre avait été fabriquée par
-on ne sait qui, pour m’amener à faire d’importantes confidences à ce
-nouvel ami? Peut-être le prétendu prisonnier qui m’écrit n’existe en
-aucune façon; peut-être existe-t-il, et est-il un perfide qui cherche à
-surprendre mes secrets, pour se sauver lui-même en les révélant;
-peut-être est-ce un galant homme, oui, mais le traître, c’est Tremerello
-qui veut nous entraîner tous deux à notre ruine pour gagner une
-augmentation de salaire.»
-
-Oh! la chose affreuse, mais trop naturelle à qui gémit en prison, que de
-craindre de tous côtés l’inimitié et la fourberie!
-
-De semblables doutes me plongeaient dans l’angoisse, me rendaient lâche.
-Non; quant à Zanze, je n’avais jamais pu les avoir un moment! Cependant,
-depuis que Tremerello avait laissé échapper cette parole sur elle, un
-demi-doute me tourmentait, non sur elle, mais sur ceux qui la laissaient
-venir dans ma chambre. Lui avaient-ils, soit d’eux-mêmes et par zèle,
-soit par ordre supérieur, donné mission de m’espionner? Oh! s’il en
-avait été ainsi, comme ils avaient été mal servis!
-
-Mais pour ce qui concernait la lettre de l’inconnu, que faire? S’en
-tenir aux sévères, aux mesquins conseils de la peur qui s’intitule
-prudence? Rendre la lettre à Tremerello, et lui dire: «Je ne veux pas
-risquer ma tranquillité?» Et s’il n’y avait là aucune tromperie? Et si
-l’inconnu était un homme parfaitement digne de mon amitié, méritant que
-je risquasse quelque chose pour lui adoucir les angoisses de la
-solitude? Lâche! tu es peut-être à deux pas de la mort; la fatale
-sentence peut être prononcée d’un jour à l’autre, et tu te refuserais à
-faire encore acte d’affection? Répondre, répondre, je le dois!--Mais si
-on venait par malheur à découvrir cette correspondance, et que personne
-ne pût en conscience nous en faire un crime, n’est-il pas vrai cependant
-qu’un dur châtiment retomberait sur le pauvre Tremerello? Cette
-considération n’est-elle pas suffisante pour m’imposer comme un devoir
-absolu de ne pas entreprendre de correspondance clandestine?
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV
-
-
-Je fus agité toute la soirée, je ne fermai pas l’œil de la nuit, et au
-milieu de tant d’incertitudes, je ne savais que résoudre.
-
-Je sautai du lit avant l’aube, je montai sur la fenêtre et je priai.
-Dans les cas difficiles on a besoin de s’entretenir avec Dieu
-confidentiellement, d’écouter ses inspirations et de les suivre.
-
-Je fis ainsi, et après une longue prière je descendis; je secouai les
-moustiques, j’essuyai avec les mains mes joues couvertes de morsures, et
-mon parti fut pris: exposer à Tremerello ma crainte que cette
-correspondance ne lui attirât des désagréments; y renoncer s’il
-hésitait; accepter si mes craintes ne l’arrêtaient pas.
-
-Je me promenai jusqu’au moment où j’entendis chanter: _Sognai, mi gera
-un gato, e ti me carezzevi_. Tremerello m’apportait le café.
-
-Je lui dis mes scrupules, je n’épargnai pas mes paroles pour lui faire
-peur. Je le trouvai ferme dans la volonté _de servir_, disait-il, deux
-_messieurs si accomplis_. C’était assez en opposition avec la figure de
-lapin qu’il avait et avec le nom de Tremerello que nous lui donnions.
-Dès lors, je tins ferme, moi aussi.
-
-«Je vous laisserai mon vin, lui dis-je; fournissez-moi le papier
-nécessaire à cette correspondance, et soyez sûr que si j’entends
-résonner les clefs sans votre chanson, je détruirai toujours en un
-instant tout objet clandestin.
-
---Voici justement une feuille de papier; j’en donnerai toujours à
-monsieur tant qu’il voudra, et je me repose parfaitement sur sa
-prudence.»
-
-Je me brûlai le palais pour avaler promptement mon café; Tremerello s’en
-alla, et je me mis à écrire.
-
-Faisais-je bien? La résolution que je prenais était-elle inspirée
-vraiment par Dieu? N’était-ce pas plutôt un triomphe de ma témérité
-naturelle, de ma tendance à préférer ce qui me plaît à de pénibles
-sacrifices? Un mélange de complaisance orgueilleuse pour l’estime que
-l’inconnu me témoignait et de crainte de paraître pusillanime, si je
-préférais un prudent silence à une correspondance qui pouvait faire
-courir quelques risques?
-
-Comment dissiper ces doutes? Je les exposai avec candeur à mon compagnon
-de captivité en lui répondant, et j’ajoutai néanmoins que mon avis était
-que, quand on croit agir par de bonnes raisons et sans répugnance
-manifeste de la conscience, on ne doit plus avoir peur de commettre de
-faute; qu’il eût toutefois à réfléchir de son côté de la façon la plus
-sérieuse à l’entreprise que nous entamions, et qu’il me fît connaître
-franchement par quel degré de tranquillité ou d’inquiétude il s’y
-déterminait; que si, par suite de nouvelles réflexions, il jugeait
-l’entreprise trop téméraire, nous devions faire l’effort de renoncer à
-la consolation que nous nous étions promise par cette correspondance, et
-nous contenter de nous être connus par l’échange de paroles peu
-nombreuses mais gages ineffaçables d’une vive amitié.
-
-J’écrivis quatre pages toutes brûlantes de la plus sincère affection: je
-relatai brièvement le motif de mon emprisonnement; je parlai avec
-effusion de cœur de ma famille et de quelques-uns de mes autres amis
-particuliers, et je visai à me faire connaître jusqu’au fond de l’âme.
-
-Le soir, ma lettre fut portée. N’ayant pas dormi la nuit précédente,
-j’étais très fatigué; le sommeil ne se fit point appeler, et je me
-réveillai le matin suivant reposé, joyeux, palpitant à la douce pensée
-d’avoir d’un moment à l’autre la réponse de mon ami.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI
-
-
-La réponse vint avec le café. Je sautai au cou de Tremerello, et je lui
-dis avec tendresse: «Que Dieu te récompense de tant de charité!» Mes
-soupçons sur lui et sur l’inconnu s’étaient dissipés, je ne sais encore
-dire pourquoi: parce qu’ils m’étaient odieux; parce que, ayant la
-prudence de ne jamais parler follement de politique, ils me paraissaient
-inutiles; parce que, tout en étant admirateur du génie de Tacite, j’ai
-cependant peu de confiance dans la justesse de sa recommandation de voir
-surtout les choses en noir.
-
-Julien (c’est ainsi qu’il plut à mon correspondant de signer) commençait
-sa lettre par un préambule plein de courtoisie, et se disait sans aucune
-inquiétude sur la correspondance entamée. Il plaisantait ensuite
-doucement sur mon hésitation, puis sa plaisanterie devenait quelque peu
-mordante. Enfin, après un éloquent éloge de la sincérité, il me
-demandait pardon de ne pouvoir pas me dissimuler le déplaisir qu’il
-avait éprouvé en reconnaissant en moi, disait-il, _une certaine
-indécision scrupuleuse, une sorte de subtilité chrétienne de conscience
-qui ne peut s’accorder avec la vraie philosophie_.
-
-_Je vous estimerai toujours_ (ajoutait-il), _quand même nous ne
-pourrions nous accorder sur cela; mais la sincérité que je professe
-m’oblige à vous dire que je n’ai pas de religion, que je les abhorre
-toutes, que je prends _par modestie_ le nom de Julien, parce que ce bon
-empereur était l’ennemi des chrétiens, mais qu’en réalité je vais
-beaucoup plus loin que lui. Ce Julien couronné croyait en Dieu, et avait
-certaines _bigoteries_ à lui. Moi, je n’en ai aucune; je ne crois pas en
-Dieu; je fais consister toute la vertu à aimer la vérité et ceux qui la
-cherchent, et à haïr qui ne me plaît pas._
-
-Et, continuant sur ce ton, il ne produisait aucune raison, invectivait
-de droite et de gauche le christianisme, louait avec une pompeuse
-énergie la grandeur de la vertu qui n’a pas de religion, et se prenait,
-dans un style moitié sérieux, moitié plaisant, à faire l’éloge de
-l’empereur Julien pour son apostasie et pour sa _philanthropique
-tentative_ d’effacer de la terre toute trace de l’Évangile.
-
-Craignant ensuite d’avoir trop heurté mes opinions, il revenait à me
-demander pardon, et à déclamer contre le manque si fréquent de
-sincérité. Il répétait son très grand désir de se tenir en relation avec
-moi, et me saluait.
-
-Un post-scriptum disait: _Je n’ai pas d’autres scrupules, sinon d’être
-suffisamment franc. Je ne puis par conséquent vous taire mes soupçons
-que le langage chrétien que vous tenez avec moi ne soit une feinte. Je
-le désire ardemment. Dans ce cas, jetez le masque; je vous ai donné
-l’exemple._
-
-Je ne saurais dire l’étrange effet que me fit cette lettre. Je tremblais
-comme un amoureux aux premiers jours; il me sembla ensuite qu’une main
-de glace m’étreignit le cœur. Ce sarcasme sur mes dispositions de
-conscience m’offensa. Je me repentis d’avoir noué des relations avec un
-tel homme: moi qui méprise tant le cynisme! moi qui le crois la plus
-antiphilosophique, la plus vile de toutes les tendances! moi à qui
-l’arrogance impose si peu!
-
-Après avoir lu le dernier mot, je pris la lettre entre le pouce et
-l’index d’une main, le pouce et l’index de l’autre, et levant la main
-gauche, je tirai rapidement la droite, de sorte que chacune des deux
-mains resta en possession d’une moitié de lettre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII
-
-
-Je regardai ces deux lambeaux, et je méditai un instant sur
-l’inconstance des choses humaines et sur la fausseté de leurs
-apparences.--Tout à l’heure j’avais tant désiré cette lettre, et
-maintenant je la déchire avec indignation! Tout à l’heure un tel
-pressentiment de future amitié avec ce compagnon d’infortune, une telle
-persuasion d’une consolation mutuelle, une telle disposition à me
-montrer très affectueux avec lui, et maintenant je le traite d’insolent!
-
-Je plaçai les deux lambeaux l’un sur l’autre, et les ayant pris comme la
-première fois entre l’index et le pouce d’une main et l’index et le
-pouce de l’autre, je levai de nouveau la main gauche et abaissai
-rapidement la droite.
-
-J’allais répéter la même opération, mais un des quatre morceaux me tomba
-des mains; je me baissai pour le prendre, et, dans le court espace de
-temps que je mis à me baisser et à me relever, je changeai d’avis, et je
-voulus relire cet orgueilleux écrit.
-
-Je m’assieds, je raccorde les quatre morceaux sur la Bible, et je relis.
-Je les laisse en cet état, je me promène, je relis encore, et pendant ce
-temps-là je pense:
-
-«Si je ne lui réponds pas, il croira que je suis anéanti de confusion,
-que je n’ose reparaître en présence d’un tel Hercule. Répondons-lui,
-faisons-lui voir que nous ne craignons pas de confronter les doctrines.
-Démontrons-lui, de façon courtoise, qu’il n’y a aucune lâcheté à mûrir
-ses décisions, à hésiter quand il s’agit d’une résolution quelque peu
-périlleuse, et plus périlleuse pour autrui que pour nous. Qu’il apprenne
-que le vrai courage ne consiste pas à se rire de la conscience; que la
-vraie dignité ne consiste pas dans l’orgueil. Expliquons-lui la raison
-d’être du christianisme et le peu de fondement de l’incrédulité... Et
-finalement, si ce Julien montre des opinions si opposées aux miennes,
-s’il ne m’épargne pas les poignants sarcasmes, s’il daigne si peu me
-captiver, n’est-ce pas au moins une preuve qu’il n’est pas un espion?...
-Toutefois, ne pourrait-ce pas être un raffinement d’artifice que cette
-façon de fustiger si rudement mon amour-propre?... Et pourtant non, je
-ne puis le croire. Je suis un méchant qui, parce que je me sens offensé
-par ces téméraires railleries, voudrais me persuader que celui qui les a
-lancées ne peut être que le plus abject des hommes. Méchanceté vulgaire
-que j’ai condamnée mille fois chez les autres, sortez de mon cœur! Non,
-Julien est ce qu’il est, et rien de plus; c’est un insolent, et non un
-espion... Et moi, ai-je vraiment le droit de donner le nom odieux
-d’_insolence_ à ce qu’il appelle, lui, _sincérité_?... Voilà ton
-humilité, ô hypocrite! il suffit que quelqu’un, par erreur de jugement,
-soutienne des opinions fausses et se moque de ta foi, pour qu’aussitôt
-tu t’arroges le droit de le vilipender!... Dieu sait si cette humilité
-pleine de rage, si ce zèle malveillant dans le cœur d’un chrétien comme
-moi, n’est pas pire que l’audacieuse sincérité de cet incrédule!...
-Peut-être ne lui manque-t-il qu’un rayon de la grâce pour que son
-énergique amour du vrai se change en religion plus solide que la
-mienne... Ne ferais-je pas mieux de prier pour lui, que de me mettre en
-colère et de me supposer meilleur?... Qui sait si, pendant que je
-déchirais avec fureur sa lettre, il ne relisait pas la mienne avec une
-douce bienveillance, et s’il ne se confiait pas en ma bonté au point de
-me croire incapable de m’offenser de ses franches paroles?... Quel
-serait le plus inique des deux, celui qui aime et dit: «Je ne suis pas
-chrétien», ou bien celui qui dit: «Je suis chrétien», et qui n’aime
-pas?... C’est chose difficile que de connaître un homme, après avoir
-vécu avec lui de longues années; et moi, je voudrais juger celui-ci
-d’après une lettre? Parmi tant de choses possibles, ne pourrait-il pas
-se produire celle-ci, que, sans se l’avouer à lui-même, il ne soit pas
-si tranquille dans son athéisme, et que, par suite, il ne m’excite à le
-combattre, avec la secrète espérance d’être obligé de céder? Oh! si cela
-pouvait être! ô grand Dieu, aux mains de qui tous les instruments les
-plus indignes peuvent être efficaces, choisis-moi, choisis-moi pour
-cette œuvre! Dicte-moi de si puissantes et si saintes raisons, qu’elles
-puissent convaincre cet infortuné! qu’elles l’amènent à te bénir et à
-apprendre que, loin de toi, il n’y a pas de vertu qui ne soit
-contradiction!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII
-
-
-Je déchirai plus menu, mais sans reste de colère, les quatre parties de
-la lettre; j’allai à la fenêtre, j’étendis la main, et m’arrêtai à
-regarder le sort de ces divers petits morceaux de papier jouets du vent.
-Quelques-uns se posèrent sur les plombs de l’église, les autres
-tournoyèrent longtemps dans l’air, et tombèrent à terre. Je vis qu’ils
-s’étaient tellement dispersés qu’il n’y avait aucun danger que quelqu’un
-les réunît et en comprît le mystère.
-
-J’écrivis ensuite à Julien, et je mis tout mon soin à ne pas être et à
-ne point paraître fâché.
-
-Je plaisantai sur sa crainte de me voir pousser la subtilité de
-conscience à un degré qui ne pût pas s’accorder avec la philosophie, et
-je lui dis de suspendre au moins sur ce point son jugement. Je louai la
-profession de sincérité qu’il faisait; je lui assurai qu’il avait trouvé
-en moi son égal à cet égard, et j’ajoutai que, pour lui en donner la
-preuve, je me disposais à défendre le christianisme; _bien persuadé_,
-disais-je, _que, comme je serai toujours prêt à écouter amicalement
-toutes vos opinions, vous aurez de même la courtoisie d’écouter les
-miennes avec bienveillance_.
-
-Cette défense, je me proposais de la faire peu à peu, et, en
-attendant, je la commençais, analysant avec fidélité l’essence du
-christianisme:--culte de Dieu, abolition de la superstition;--fraternité
-entre les hommes, aspiration perpétuelle à la vertu;--humilité sans
-bassesse, dignité sans orgueil;--type, un Homme-Dieu! Quoi de plus
-philosophique et de plus grand?
-
-J’entendais ensuite démontrer comment une telle sagesse s’était plus ou
-moins faiblement répandue parmi tous ceux qui, avec les lumières de la
-raison, avaient cherché le vrai, mais ne s’était jamais épanchée dans
-tout l’univers; et comment le divin Maître, étant venu sur la terre,
-donna un signe merveilleux de soi-même, en opérant cette diffusion avec
-les moyens humainement les plus faibles. Ce que les plus grands
-philosophes ne purent pas faire, la destruction de l’idolâtrie et la
-prédication générale de la fraternité, fut accompli par quelques
-grossiers disciples. Alors l’émancipation des esclaves devint de plus en
-plus fréquente, et finalement apparut une société sans esclaves, état de
-société qui avait paru impossible aux anciens philosophes.
-
-Une revue de l’histoire, depuis Jésus-Christ jusqu’à ce jour, devait en
-dernier lieu démontrer comment la religion établie par lui s’était
-toujours adaptée à tous les degrés possibles de civilisation. D’où il
-est faux que, la civilisation continuant à progresser, l’Évangile ne
-puisse plus s’accorder avec elle.
-
-J’écrivis en très petits caractères et très longuement; mais je ne pus
-toutefois aller bien loin sans que le papier me manquât. Je lus et relus
-mon introduction, et elle me sembla bien faite. Il n’y avait pas une
-seule phrase de ressentiment pour les sarcasmes de Julien, et les
-expressions de bienveillance abondaient, et elles avaient été dictées
-par le cœur déjà pleinement revenu à la tolérance.
-
-J’envoyai la lettre, et le matin suivant j’en attendais la réponse avec
-anxiété.
-
-Tremerello vint et me dit:
-
-«Ce monsieur n’a pas pu écrire, mais il prie Monsieur de continuer la
-plaisanterie!
-
---Plaisanterie? m’écriai-je. Eh! il n’aura pas dit plaisanterie! Vous
-aurez mal compris.»
-
-Tremerello haussa les épaules: «J’aurai mal compris.
-
---Mais il vous semble vraiment qu’il a dit plaisanterie?
-
---Comme il me semble entendre en ce moment les coups de Saint-Marc.»
-(L’horloge sonnait justement.) Je bus mon café, et je me tus.
-
-«Mais, dites-moi: ce monsieur avait déjà lu toute ma lettre?
-
---Il me semble que oui: car il riait, il riait comme un fou, et faisait
-de cette lettre une balle et la jetait en l’air; et quand je lui dis de
-ne pas oublier de la détruire, il la détruisit sur-le-champ.
-
---C’est très bien.»
-
-Et je rendis la tasse à Tremerello, en lui disant qu’on voyait bien que
-le café avait été fait par la _siora_ Bettina.
-
-«Monsieur l’a trouvé mauvais?
-
---Très mauvais.
-
---Et pourtant c’est moi qui l’ai fait, et je puis assurer à Monsieur que
-je l’ai fait très fort, et qu’il n’y avait pas de marc au fond.
-
---Je n’avais probablement pas la bouche bonne.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX
-
-
-Je me promenai toute la matinée, frémissant. Quelle espèce d’homme est
-ce Julien? Pourquoi traiter ma lettre de plaisanterie? Pourquoi rire et
-jouer à la balle avec elle? Pourquoi ne pas même me répondre une ligne?
-Tous les incrédules sont ainsi! Sentant la faiblesse de leurs opinions,
-si quelqu’un s’avise de les réfuter, ils n’écoutent pas, rient, font
-ostentation d’une supériorité d’esprit qui n’a plus besoin de rien
-examiner. Malheureux! Et quand y eut-il jamais de philosophie sans
-examen, sans étude sérieuse? S’il est vrai que Démocrite riait sans
-cesse, c’était un bouffon. Mais c’est bien fait; pourquoi entreprendre
-cette correspondance? Que je me fusse fait illusion un moment, c’était
-pardonnable. Mais quand j’ai vu cet homme devenir insolent, n’ai-je pas
-été moi-même un sot de lui écrire encore?
-
-J’étais résolu à ne plus lui écrire. A dîner, Tremerello prit mon vin,
-le versa dans un flacon, et le mettant dans sa poche: «Je m’aperçois,
-dit-il, que j’ai là du papier à donner à Monsieur.»
-
-Et il me le remit.
-
-Il s’en alla, et moi, regardant ce papier blanc, je me sentais venir la
-tentation d’écrire une dernière fois à Julien, de prendre congé de lui
-avec une bonne leçon sur la turpitude de l’insolence.
-
-«Belle tentation, dis-je ensuite, de lui rendre mépris pour mépris! de
-lui faire haïr davantage le christianisme en lui montrant en moi,
-chrétien, impatience et orgueil! Non, cela n’est pas bien; cessons tout
-à fait cette correspondance. Et si je la cesse si brusquement, ne
-dira-t-il pas également que l’impatience et l’orgueil m’ont vaincu? Il
-est convenable de lui écrire encore une fois et sans fiel. Mais si je
-puis écrire sans fiel, ne vaudrait-il pas mieux ne point paraître
-instruit de ses sarcasmes et du nom de plaisanterie dont il a gratifié
-ma lettre? Ne vaudrait-il pas mieux continuer tout bonnement ma lettre?
-Ne vaudrait-il pas mieux continuer tout bonnement mon apologie du
-christianisme?»
-
-J’y pensai un instant, et je m’arrêtai à ce parti.
-
-Le soir j’expédiai mon paquet, et le matin suivant je reçus quelques
-lignes de remerciement très froides, mais sans expressions mordantes,
-mais aussi sans le moindre signe d’approbation ni d’invitation à
-continuer.
-
-Un pareil billet me déplut. Néanmoins, je résolus de ne pas me désister
-jusqu’au bout.
-
-Ma thèse ne pouvait se traiter brièvement, et fut l’objet de cinq ou six
-autres longues lettres, à chacune desquelles on me répondait par un
-laconique remerciement, accompagné de quelque déclamation étrangère au
-sujet: tantôt se livrant à des imprécations contre ses ennemis, tantôt
-riant de les avoir chargés d’imprécations, et disant qu’il était naturel
-que les forts opprimassent les faibles, et qu’il regrettait seulement de
-ne pas être fort; tantôt me confiant ses amours, et l’empire qu’ils
-exerçaient sur son imagination tourmentée.
-
-Néanmoins, à ma dernière lettre sur le christianisme, il disait qu’il me
-préparait une longue réponse. J’attendis plus d’une semaine, et en
-attendant il m’écrivait chaque jour sur toute autre chose, et le plus
-souvent des obscénités.
-
-Je le priai de se rappeler la réponse dont il m’était débiteur, et je
-lui recommandai de vouloir bien appliquer son esprit à peser
-sérieusement toutes les raisons que je lui avais envoyées.
-
-Il me répondit assez rageusement, en se prodiguant les titres de
-_philosophe_, d’_homme sûr_, d’_homme qui n’avait pas besoin de peser si
-longtemps pour comprendre que les vers luisants ne sont pas des
-lanternes_, et il se remit à parler allègrement d’aventures
-scandaleuses.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL
-
-
-Je patientais pour ne pas me faire traiter de _bigot_ et d’intolérant,
-et parce que je ne désespérais pas qu’après cette fièvre de bouffonnerie
-érotique, n’arrivât une période de gravité. En attendant, je lui
-manifestais ma désapprobation pour son irrévérence envers les femmes,
-pour sa manière profane de comprendre l’amour, et je plaignais les
-infortunées qu’il me disait avoir été ses victimes.
-
-Il feignait de croire peu à ma désapprobation, et répétait: _Malgré vos
-reproches d’immoralité, je suis certain de vous divertir avec mes
-récits;--tous les hommes aiment le plaisir comme moi, mais n’ont pas la
-franchise d’en parler sans voile; je vous en dirai tant, que je vous
-enchanterai, et que vous vous sentirez en conscience obligé de
-m’applaudir._
-
-Mais, de semaine en semaine, il ne se relâchait pas de ces infamies, et
-moi (espérant toujours à chaque lettre trouver un autre thème et me
-laissant entraîner par la curiosité), je lisais tout, et mon âme en
-restait, non pas séduite, mais bien troublée, et éloignée des pensées
-nobles et saintes. S’entretenir avec les hommes dégradés, dégrade si
-l’on n’a pas une vertu bien supérieure à la vertu commune, bien
-supérieure à la mienne.
-
-«Te voilà puni, me disais-je à moi-même, de ta présomption! Voilà ce que
-l’on gagne à vouloir faire le missionnaire sans en avoir la sainteté!»
-
-Un jour je me résolus à lui écrire ces mots:
-
- _Je me suis efforcé jusqu’à présent de vous inviter à traiter d’autres
- sujets, et vous m’envoyez toujours des nouvelles qui, je vous le dis
- franchement, me déplaisent. S’il vous agrée que nous parlions de
- choses plus convenables, nous continuerons cette correspondance;
- autrement, touchons-nous la main, et que chacun de nous reste de son
- côté._
-
-Je fus pendant deux jours sans réponse, et tout d’abord je m’en réjouis.
-«O solitude bénie! allais-je m’écriant, combien tu es moins amère qu’une
-conversation sans harmonie et avilissante! Au lieu de me fatiguer en
-vain à leur opposer l’expression des sentiments qui honorent l’humanité,
-je reviendrai à converser avec Dieu, avec les chères mémoires de ma
-famille et de mes vrais amis. Je reviendrai à lire davantage la Bible, à
-écrire mes pensées sur la table, étudiant le fond de mon cœur et
-m’efforçant de le rendre meilleur, de goûter les douceurs d’une
-mélancolie innocente, mille fois préférables à des images joyeuses et
-iniques.»
-
-Toutes les fois que Tremerello entrait dans ma prison, il me disait:
-«Monsieur n’a pas encore de réponse.--C’est bien», répondais-je.
-
-Le troisième jour il me dit: «Monsieur N. N. est à moitié malade.
-
---Qu’a-t-il?
-
---Il ne le dit pas, mais il est toujours étendu sur son lit; il ne mange
-pas, ne boit pas, et est de mauvaise humeur.»
-
-Je fus ému en pensant qu’il souffrait et qu’il n’avait personne pour le
-consoler.
-
-Ce cri s’échappa de mes lèvres, ou plutôt de mon cœur: «Je lui écrirai
-deux lignes.
-
---Je les porterai ce soir», dit Tremerello; et il s’en alla.
-
-J’étais un peu embarrassé en me mettant devant ma petite table. «Fais-je
-bien de reprendre notre correspondance? Ne bénissais-je pas tout à
-l’heure la solitude comme un trésor reconquis? Quelle inconstance est
-donc la mienne!... Et pourtant cet infortuné ne mange ni ne boit;
-sûrement il est malade. Est-ce le moment de l’abandonner? Mon dernier
-billet était dur; il aura contribué à l’affliger. Peut-être, en dépit de
-nos différentes manières de sentir, il n’aurait jamais rompu notre
-amitié. Mon billet lui aura semblé plus malveillant qu’il ne l’était; il
-l’aura pris pour un congé absolu et méprisant.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI
-
-
-J’écrivis ceci:
-
- _J’apprends que vous n’êtes pas bien, et je m’en afflige vivement. Je
- voudrais de tout mon cœur être près de vous et vous rendre tous les
- services d’un ami. J’espère que le mauvais état de votre santé aura
- été l’unique motif de votre silence depuis trois jours. Ne vous
- seriez-vous pas offensé de mon billet de l’autre jour? Je l’ai écrit,
- je vous l’assure, sans la moindre malveillance, et dans le seul but de
- vous amener à des sujets d’entretien plus sérieux. Si écrire vous
- fatigue, envoyez-moi seulement des nouvelles exactes de votre santé:
- je vous écrirai chaque jour quelque petite chose pour vous distraire
- et pour qu’il vous souvienne que je vous aime._
-
-Je ne me serais jamais attendu à la lettre qu’il me répondit. Elle
-commençait ainsi:
-
- _Je te retire mon amitié; si tu ne sais que faire de la mienne, je ne
- sais que faire de la tienne. Je ne suis pas homme à pardonner les
- offenses, je ne suis pas un homme qui, une fois repoussé, consente à
- revenir. Parce que tu me sais malade, tu te rapproches hypocritement
- de moi, espérant que la maladie aura affaibli mon esprit et m’amènera
- à écouter tes sermons..._
-
-Et il poursuivait sur ce ton, me blâmant avec violence, me raillant,
-tournant en ridicule tout ce que je lui avais dit de religion et de
-morale, protestant de vivre et de mourir toujours le même, c’est-à-dire
-avec la haine la plus vive et le plus grand mépris de toutes les
-philosophies opposées à la sienne.
-
-Je restai abasourdi!
-
-«Les belles conversions que je fais! disais-je douloureusement et avec
-un frisson d’horreur.--Dieu est témoin si mes intentions étaient
-pures!--Non, ces injures, je ne les ai pas méritées.--Eh bien! patience;
-c’est une désillusion de plus. Tant pis pour celui-ci s’il s’imagine
-avoir reçu des offenses pour avoir la volupté de ne pas les pardonner!
-Je ne suis pas obligé à faire plus que ce que j’ai fait.»
-
-Toutefois, au bout de quelques jours, mon indignation s’apaisa, et je
-pensai qu’une lettre si furieuse pouvait avoir été le résultat d’une
-exaltation de peu de durée. «Peut-être en rougit-il déjà, disais-je,
-mais il est trop altier pour confesser ses torts. Ne serait-ce pas une
-œuvre généreuse, maintenant qu’il a eu le temps de se calmer, de lui
-écrire encore?»
-
-Il m’en coûtait beaucoup de faire un si grand sacrifice d’amour-propre,
-mais je le fis. Celui qui s’humilie sans but honteux, ne s’avilit pas,
-quelque injuste que soit le dédain qui lui en revienne.
-
-J’eus pour réponse une lettre moins violente, mais non moins insultante.
-Mon implacable compagnon disait qu’il admirait mon évangélique
-modération.
-
- _Or donc_ (poursuivait-il), _reprenons notre correspondance, mais
- parlons clairement. Nous ne nous aimons pas. Nous nous écrirons chacun
- pour nous distraire, mettant librement sur le papier tout ce qui nous
- viendra en tête: vous, vos fantaisies séraphiques, et moi, mes
- blasphèmes; vous, vos extases sur la dignité de l’homme et de la
- femme; moi, le récit ingénu de mes profanations, espérant, moi vous
- convertir et vous me convertir, moi. Répondez-moi si le traité vous
- plaît._
-
-Je répondis:
-
- _Ce que vous me proposez n’est pas un traité, mais une raillerie. J’ai
- été rempli de bon vouloir à votre égard. Ma conscience ne m’oblige
- plus à autre chose qu’à vous souhaiter toutes les félicités pour cette
- vie et pour l’autre._
-
-Ainsi finirent mes relations clandestines avec cet homme--qui sait!
-peut-être plus aigri par le malheur et le délire du désespoir, que
-méchant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII
-
-
-Je bénis encore une fois et sincèrement ma solitude, et mes jours
-s’écoulèrent de nouveau pendant quelque temps sans vicissitudes.
-
-L’été finit; dans la dernière moitié de septembre la chaleur tomba.
-Octobre vint; je me réjouissais alors d’avoir une chambre qui pendant
-l’hiver devait être bonne. Voici qu’un matin le geôlier me dit qu’il
-avait ordre de me changer de prison.
-
-«Et où allons-nous?
-
---A quelques pas, dans une chambre plus fraîche.
-
---Et pourquoi n’y avoir pas pensé quand je mourais de chaleur, que l’air
-était rempli de moustiques et le lit de punaises?
-
---L’ordre n’est pas venu plus tôt.
-
---Patience! allons!»
-
-Bien que j’eusse beaucoup souffert dans cette prison, je regrettai de la
-quitter, non seulement parce que dans la saison froide elle devait être
-excellente, mais pour tant de raisons! J’avais là ces fourmis que
-j’aimais et que je nourrissais avec une sollicitude, je dirais presque
-paternelle si l’expression n’était pas ridicule. Depuis quelques jours,
-cette chère araignée dont j’ai parlé avait émigré, je ne sais pour quel
-motif; mais je disais: «Qui sait si elle ne se souvient pas de moi et si
-elle ne reviendra pas?--Et maintenant que je m’en vais, elle reviendra
-peut-être et trouvera la prison vide, ou, s’il y a quelque hôte nouveau,
-ce sera peut-être un ennemi des araignées, qui détruira avec sa
-pantoufle cette belle toile, et écrasera la pauvre bête! En outre, cette
-triste prison ne m’avait-elle pas été embellie par la pitié de Zanze?
-C’est à cette fenêtre qu’elle s’appuyait si souvent, et laissait tomber
-généreusement les miettes de pain pour mes fourmis. C’est là qu’elle
-avait coutume de s’asseoir; là qu’elle me fit ce récit; là qu’elle m’en
-fit un autre! là qu’elle se penchait sur ma petite table; là que ses
-larmes coulèrent!»
-
-L’endroit où l’on me plaça était aussi sous les plombs, mais au nord et
-au couchant, avec deux fenêtres, une de chaque côté: séjour de rhumes
-continuels et d’horribles froids glacials dans les mois rigoureux.
-
-La fenêtre du côté du couchant était très grande; celle au nord était
-petite et élevée, et placée au-dessus de mon lit.
-
-Je me mis d’abord à la première, et je vis qu’elle donnait sur le palais
-du patriarche. D’autres prisons étaient près de la mienne, dans une aile
-de peu d’étendue à droite, et dans un corps de logis qui se trouvait en
-face de moi. Dans ce corps de logis se trouvaient deux prisons, l’une
-au-dessus de l’autre. La prison inférieure avait une énorme fenêtre, par
-laquelle on voyait se promener à l’intérieur un homme élégamment vêtu.
-C’était M. Caporali di Cesena. Il me vit, me fit quelques signes, et
-nous nous dîmes nos noms.
-
-Je voulus ensuite examiner où donnait mon autre fenêtre. Je plaçai la
-petite table sur le lit et sur la petite table une chaise; je grimpai
-dessus, et je vis que j’étais au niveau d’une partie du toit du palais.
-Au delà du palais, s’apercevait une bonne portion de la ville et de la
-lagune.
-
-Je m’arrêtai à considérer cette belle vue, et, entendant ouvrir la
-porte, je ne me dérangeai pas. C’était le geôlier qui, me voyant grimpé
-là-haut, oublia que je ne pouvais passer comme une souris à travers les
-barreaux. Il pensa que j’essayais de fuir, et, dans le rapide instant de
-son trouble, il sauta sur le lit, en dépit d’une sciatique qui le
-tourmentait, et me saisit par les jambes en criant comme un aigle.
-
-«Mais ne voyez-vous pas, lui dis-je, ô étourdi, qu’on ne peut pas
-s’enfuir à cause de ces barreaux? Ne comprenez-vous pas que je suis
-monté là uniquement par curiosité?
-
---Je vois, monsieur, je vois, je comprends; mais que monsieur descende
-toujours, qu’il descende; ce sont là des tentations de s’échapper.»
-
-Et il me fallut descendre, et rire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII
-
-
-Aux fenêtres des prisons latérales, je reconnus six autres détenus pour
-causes politiques.
-
-Voilà donc que, pendant que je me disposais à une solitude plus grande
-que par le passé, je me trouve dans une espèce de monde. Tout d’abord
-cela me contraria, soit que la longue vie d’isolement eût déjà rendu mon
-caractère quelque peu insociable, soit que le résultat désagréable de ma
-liaison avec Julien m’eût rendu défiant.
-
-Néanmoins, les petites conversations que nous nous mîmes à faire, moitié
-de vive voix, moitié par signes, me semblèrent bientôt un bienfait,
-sinon comme un stimulant à la joie, du moins comme distraction. De mes
-relations avec Julien je ne dis rien à personne. Nous nous étions donné,
-lui et moi, notre parole d’honneur que le secret resterait enseveli
-entre nous. Si j’en parle dans ces pages, c’est parce que, sous quelques
-yeux qu’elles tombent, il sera impossible, au milieu de tant de gens qui
-gisaient dans ces prisons, de deviner qui était ce Julien.
-
-A ces nouvelles connaissances de compagnons de captivité s’en ajouta une
-autre qui me fut on ne peut plus douce.
-
-De la grande fenêtre je voyais, outre le prolongement des prisons qui
-s’élevait en face de moi, une grande extension de toits ornés de
-cheminées, de belvédères, de clochers, de coupoles, qui allait se perdre
-dans la perspective de la mer et du ciel. Dans la maison la plus voisine
-de moi, qui était une aile du palais du patriarche, habitait une bonne
-famille qui acquit des droits à ma reconnaissance, en me montrant par
-ses saluts la pitié que je lui inspirais. Un salut, une parole
-d’affection aux infortunés, c’est une grande charité!
-
-Là, d’une des fenêtres, un garçon de neuf à dix ans se mit à lever ses
-petites mains vers moi, et je l’entendis crier:
-
-«Maman, maman, ils ont mis quelqu’un là-haut, sous les Plombs. O pauvre
-prisonnier, qui es-tu?
-
---Je suis Silvio Pellico», répondis-je.
-
-Un autre garçon, un peu plus grand, courut lui aussi à la fenêtre, et
-cria:
-
-«Tu es Silvio Pellico?
-
---Oui, et vous, chers petits enfants?
-
---Moi je m’appelle Antoine S... et mon frère, Joseph.»
-
-Puis il se retournait et disait: «Quelle autre chose dois-je lui
-demander?»
-
-Et une dame, que je supposai devoir être leur mère, et qui se tenait à
-moitié cachée, suggérait de gracieuses paroles à ces chers enfants, et
-eux me les disaient, et moi je les en remerciais avec la plus vive
-tendresse.
-
-Ces conversations étaient peu de chose, et il ne fallait pas en abuser,
-pour ne pas faire crier le geôlier, mais chaque jour elles se répétaient
-à ma grande consolation, le matin, à midi et le soir. Quand on allumait
-les lumières, cette dame fermait la fenêtre, les enfants criaient:
-«Bonne nuit, Silvio!» et elle, rendue courageuse par l’obscurité,
-répétait d’une voix émue: «Bonne nuit, Silvio! courage!»
-
-Quand ces enfants déjeunaient ou qu’ils prenaient leur goûter, ils me
-disaient: «Oh! si nous pouvions te donner de notre café au lait! Oh! si
-nous pouvions te donner de nos gâteaux! Le jour où tu seras en liberté,
-souviens-toi de venir nous voir! Nous te donnerons des gâteaux bons et
-tout chauds, et tant de baisers!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV
-
-
-Le mois d’octobre était le retour du plus cruel de mes anniversaires.
-J’avais été arrêté le 13 du même mois de l’année précédente. Quelques
-tristes souvenirs me revenaient en outre dans ce mois. Deux ans
-auparavant, en octobre, s’était noyé, par un funeste accident, dans le
-Tessin, un galant homme que j’estimais beaucoup. Trois ans auparavant,
-en octobre, s’était tué involontairement avec un fusil Odoard Briche,
-jeune homme que j’aimais comme si c’eût été mon fils. Dans le temps de
-ma première jeunesse, en octobre, une autre grande affliction m’avait
-frappé.
-
-Bien que je ne sois pas superstitieux, la rencontre fatale dans ce mois
-de souvenirs si douloureux me rendait fort triste.
-
-En causant par la fenêtre avec ces enfants et avec mes compagnons de
-captivité, je feignais d’être joyeux; mais, à peine étais-je rentré dans
-mon antre, un poids inénarrable de douleur me retombait comme du plomb
-sur l’âme.
-
-Je prenais la plume pour composer quelques vers, ou pour m’appliquer à
-quelque autre œuvre littéraire, et une force irrésistible semblait me
-contraindre à écrire toute autre chose. Quoi? De longues lettres que je
-ne pouvais envoyer; de longues lettres à ma chère famille, dans
-lesquelles je versais tout mon cœur. Je les écrivais sur la petite
-table, et puis je les raclais. C’étaient de chaudes expressions de
-tendresse, et des souvenirs de la félicité dont j’avais joui auprès de
-mes parents, de mes frères et de mes sœurs, si indulgents, si aimants.
-Le désir que je ressentais d’eux m’inspirait une infinité de choses
-passionnées. Après avoir écrit pendant des heures et des heures, il me
-restait toujours de nouveaux sentiments à exprimer.
-
-C’était, sous une forme nouvelle, me refaire à moi-même ma propre
-biographie, et m’illusionner par la peinture du passé; c’était me forcer
-à arrêter mes yeux sur le temps fortuné qui n’était plus. Mais, ô Dieu!
-combien de fois, après avoir représenté dans un tableau des plus animés
-un passage du plus beau temps de ma vie; après avoir enivré mon
-imagination jusqu’à me figurer que j’étais avec les personnes auxquelles
-je parlais, je me souvenais tout à coup du présent. Alors la plume me
-tombait des mains et je frissonnais d’horreur! C’étaient là des moments
-vraiment épouvantables! Je les avais déjà éprouvés d’autres fois, mais
-jamais avec des convulsions pareilles à celles qui m’assaillaient alors.
-
-J’attribuais de semblables convulsions et des angoisses si horribles à
-la trop grande exaltation des sentiments, causée par la forme
-épistolaire de ces écrits, et par la direction que je leur donnais vers
-des personnes si chères.
-
-Je voulus faire autrement, et je ne pus pas; je voulus abandonner au
-moins la forme épistolaire, je ne le pus pas. Je prenais la plume et je
-me mettais à écrire, et ce qui en résultait était toujours une lettre
-pleine de tendresse et de douleur.
-
-«Ne suis-je plus libre de ma volonté? me disais-je. Cette nécessité de
-faire ce que je ne voudrais pas est-elle un dérangement de mon cerveau?
-Auparavant, cela ne m’arrivait pas. C’eût été chose explicable dans les
-premiers temps de ma détention; mais maintenant que je suis fait à la
-vie de prison, maintenant que mon imagination devrait s’être calmée sur
-toute chose, maintenant que je me suis si bien nourri de réflexions
-philosophiques et religieuses, comment suis-je devenu esclave des
-aveugles désirs du cœur, et puis-je me livrer à de pareils
-enfantillages? Appliquons-nous à autre chose.»
-
-J’essayais alors de prier, ou de me fatiguer par l’étude de la langue
-allemande. Vains efforts! Je me surprenais en train d’écrire une autre
-lettre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLV
-
-
-Un état semblable était une véritable maladie; je ne sais si je dois
-dire une espèce de somnambulisme. C’était, sans aucun doute, l’effet
-d’une grande fatigue, produite par l’excès de penser et de veiller.
-
-J’allai plus loin. Mes nuits devinrent de continuelles insomnies, la
-plupart du temps fébriles. En vain je cessai de prendre du café le soir:
-l’insomnie était la même.
-
-Il me semblait qu’il y avait en moi deux hommes, l’un qui voulait
-toujours écrire des lettres, et l’autre qui voulait faire autre chose.
-«Eh bien! disais-je, transigeons! écrivons toujours des lettres, mais
-écrivons-les en allemand; nous apprendrons ainsi cette langue.»
-
-A partir de ce moment, j’écrivais tout dans un mauvais allemand. De
-cette façon je fis au moins quelque progrès dans ce genre d’étude.
-
-Le matin, après une longue veille, mon cerveau épuisé tombait dans une
-sorte d’assoupissement. Alors je rêvais, ou plutôt je délirais, que je
-voyais mon père, ma mère ou une autre personne chère se désespérer sur
-mon sort. Je les entendais pousser les plus déchirants sanglots, et je
-me levais aussitôt sanglotant et épouvanté.
-
-Quelquefois, dans ces songes très courts, il me semblait entendre ma
-mère consoler les autres en entrant avec eux dans ma prison, et
-m’adresser les plus saintes paroles sur le devoir de la résignation; et,
-au moment où je me réjouissais le plus de son courage et du courage des
-autres, elle éclatait à l’improviste en larmes, et tous pleuraient.
-Personne ne pourrait dire quels étaient alors les déchirements de mon
-âme.
-
-Pour sortir de tant de misère, j’essayai de ne plus du tout me mettre au
-lit. Je gardais ma lumière allumée toute la nuit, et je restais à table
-à lire et à écrire. Mais quoi? Venait le moment où je lisais tout
-éveillé, mais sans rien comprendre, et où ma tête ne gouvernait plus
-pour coordonner mes pensées. Alors je copiais quelque chose, mais je
-copiais en songeant à tout autre sujet qu’à ce que j’écrivais, en
-songeant à mes maux.
-
-Et pourtant, si j’allais au lit, c’était pis. Je ne pouvais, étant
-couché, supporter aucune position; je m’agitais convulsivement, et il
-fallait me lever. Ou bien, si je dormais un peu, ces songes désespérants
-me faisaient plus de mal que l’insomnie.
-
-Mes prières étaient arides, et néanmoins je les répétais souvent, non
-pas dans une longue oraison ou d’abondantes paroles, mais en invoquant
-Dieu! Dieu uni à l’homme et qui connaît les douleurs humaines!
-
-Pendant ces nuits horribles, mon imagination s’exaltait parfois à un tel
-point, qu’il me semblait, bien qu’éveillé, entendre dans ma prison
-tantôt des gémissements, tantôt des rires étouffés. Depuis mon enfance
-jusqu’à ce jour, je n’avais jamais cru aux sorciers et aux esprits
-follets, et maintenant ces rires et ces gémissements m’atterraient, et
-je ne savais comment les expliquer, et j’étais amené forcément à douter
-si je n’étais pas le jouet de quelque puissance inconnue et malfaisante.
-
-Plus d’une fois je pris en tremblant ma lumière, et regardai s’il y
-avait sous le lit quelqu’un qui se raillait de moi. Plus d’une fois il
-me vint à l’esprit qu’on m’avait enlevé de ma première prison et
-transporté dans celle-là, parce qu’il s’y trouvait quelque trappe, ou,
-dans les murs, quelque secrète ouverture d’où mes bourreaux épiaient
-tout ce que je faisais, et se divertissaient cruellement à m’épouvanter.
-
-Quand j’étais assis devant la table, tantôt il me semblait que quelqu’un
-me tirait par mon vêtement, tantôt qu’on avait donné une poussée à un de
-mes livres qui tombait à terre, tantôt qu’une personne placée derrière
-moi soufflait sur ma lumière pour l’éteindre. Alors je bondissais sur
-pied, je regardais tout autour de moi, je me promenais avec défiance, et
-je me demandais à moi-même si j’étais fou ou dans mon bon sens. Je ne
-savais plus, de tout ce que je voyais ou ressentais, ce qui était
-réalité ou illusion, et je m’écriais avec angoisse:
-
-_Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me?_
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVI
-
-
-Une fois, m’étant mis au lit un peu avant l’aube, je croyais fermement
-que j’avais placé mon mouchoir sous l’oreiller. Après un moment
-d’assoupissement, je me réveillai comme d’ordinaire, et il me sembla
-qu’on m’étranglait. Je me sentais le cou étroitement serré. Chose
-étrange! il était serré par mon mouchoir fortement lié de plusieurs
-nœuds. J’aurais juré n’avoir pas fait ces nœuds, n’avoir pas touché mon
-mouchoir depuis que je l’avais mis sous l’oreiller. Il fallait que
-j’eusse agi en rêvant ou dans le délire, sans en avoir conservé aucun
-souvenir; mais je ne pouvais le croire, et depuis lors je passais toutes
-les nuits dans la crainte d’être étranglé.
-
-Je comprends combien de semblables extravagances doivent paraître
-ridicules aux autres, mais à moi qui les ai éprouvées, elles me
-faisaient un tel mal que j’en frémis encore.
-
-Elles se dissipaient chaque matin, et tant que durait la lumière du jour
-je me sentais l’âme si raffermie contre ces terreurs, qu’il me semblait
-impossible que je dusse les ressentir jamais plus. Mais au coucher du
-soleil je commençais à frissonner, et chaque nuit ramenait les
-grossières extravagances de la précédente.
-
-Plus ma faiblesse dans les ténèbres était grande, plus grands étaient
-mes efforts pendant le jour, pour me montrer joyeux dans mes entretiens
-avec mes compagnons, avec les deux enfants de la maison du patriarche,
-et avec mes geôliers. Personne, en m’entendant plaisanter comme je
-faisais, ne se serait imaginé la malheureuse infirmité dont je
-souffrais. J’espérais, grâce à ces efforts, reprendre ma vigueur, et ils
-ne servaient à rien. Ces apparitions nocturnes, que le jour j’appelais
-des sottises, redevenaient pour moi, le soir, d’épouvantables réalités.
-
-Si j’avais osé, j’aurais supplié la commission de me changer de chambre,
-mais je ne sus jamais m’y résoudre, craignant de faire rire.
-
-Ayant vainement essayé de tous les raisonnements, de toutes les
-résolutions, de toutes les études, de toutes les prières, l’horrible
-idée que j’étais totalement et pour toujours abandonné de Dieu s’empara
-de moi.
-
-Tous ces mauvais sophismes contre la Providence qui, dans l’état de
-raison, me paraissaient quelques semaines auparavant si absurdes,
-vinrent alors bourdonner brutalement dans ma tête, et me semblèrent
-mériter mon attention. Je luttai contre cette tentation pendant quelques
-jours, puis je m’y abandonnai.
-
-Je méconnus la bonté de la religion; je dis, comme j’avais entendu dire
-par des athées enragés, et comme naguère me l’écrivait Julien: «La
-religion ne sert à autre chose qu’à débiliter les esprits.» J’eus
-l’arrogance de croire qu’en renonçant à Dieu, mon âme reprendrait sa
-vigueur. Folle confiance! Je niais Dieu, et je ne savais pas nier les
-bourreaux invisibles qui semblaient m’entourer et se repaître de mes
-douleurs.
-
-Comment qualifier ce martyre? Suffit-il de dire que c’était une maladie?
-Ou bien était-ce en même temps un châtiment divin pour abattre mon
-orgueil, et me faire connaître que, sans une lumière particulière, je
-pouvais devenir incrédule comme Julien, et plus insensé que lui?
-
-Quoi qu’il en soit, Dieu me délivra d’un tel mal au moment où je m’y
-attendais le moins.
-
-Un matin, après avoir pris mon café, survinrent des vomissements
-violents et des coliques. Je pensai qu’on m’avait empoisonné. Après la
-fatigue causée par les vomissements, j’étais tout en sueur, et je restai
-au lit. Vers midi je m’assoupis, et je dormis paisiblement jusqu’au
-soir.
-
-Je me réveillai, surpris de tant de calme; et comme il me parut que je
-n’aurais plus sommeil, je me levai. «En restant levé, dis-je, je serai
-plus fort contre les terreurs accoutumées.»
-
-Mais les terreurs ne vinrent pas. J’en éprouvai une véritable
-jubilation, et dans la plénitude de ma reconnaissance, revenant au
-sentiment de Dieu, je me jetai à terre pour l’adorer, et lui demander
-pardon de l’avoir renié pendant plusieurs jours. Cette effusion de joie
-épuisa mes forces, et étant resté quelque temps à genoux, appuyé à une
-chaise, je fus repris par le sommeil, et je m’endormis dans cette
-position.
-
-Sur quoi, je ne sais si ce fut au bout d’une ou de plusieurs heures que
-je m’éveillai à moitié, mais à peine eus-je le temps de me jeter tout
-vêtu sur mon lit, et je me rendormis jusqu’à l’aurore. Je restai encore
-toute la journée dans une espèce de somnolence; le soir, je me couchai
-promptement, et je dormis la nuit entière. Quelle crise s’était-il opéré
-en moi? Je l’ignore, mais j’étais guéri.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVII
-
-
-Les nausées dont mon estomac souffrait depuis longtemps cessèrent; mes
-douleurs de tête cessèrent aussi, et il me vint un appétit
-extraordinaire. Je digérais parfaitement, et mes forces revenaient.
-Admirable Providence! Elle m’avait enlevé mes forces pour m’humilier;
-elle me les rendait parce que s’approchait l’époque des sentences, et
-qu’elle voulait que je ne succombasse pas à leur annonce.
-
-Le 24 novembre, un de nos compagnons, le docteur Foresti, fut enlevé des
-prisons des Plombs et transporté nous ne savions où. Le geôlier, sa
-femme et les guichetiers étaient atterrés; aucun d’eux ne voulait me
-faire la lumière sur ce mystère.
-
-«Et que veut savoir monsieur, me disait Tremerello, s’il n’y a rien de
-bon à savoir? Je lui en ai déjà trop dit, je lui en ai déjà trop dit.
-
---Allons donc! à quoi sert de se taire? criai-je en frissonnant; n’ai-je
-pas compris? Il est donc condamné à mort?
-
---Qui?... lui?... le docteur Foresti?...»
-
-Tremerello hésitait; mais l’envie de bavarder n’était pas la moindre de
-ses vertus.
-
-«Que monsieur ne dise pas ensuite que je suis bavard; je ne voulais
-seulement pas ouvrir la bouche sur ces choses-là. Que monsieur se
-souvienne qu’il m’y a contraint.
-
---Oui, oui, je vous y ai contraint; mais, allons! dites-moi tout. Qu’y
-a-t-il au sujet du pauvre Foresti?
-
---Ah! monsieur, ils lui ont fait passer le pont des Soupirs! Il est dans
-les prisons criminelles! La sentence de mort lui a été lue, à lui et à
-deux autres.
-
---Et elle s’exécutera?... quand? Oh! les malheureux! Et qui sont les
-deux autres?
-
---Je n’en sais pas davantage, je n’en sais pas davantage; les sentences
-n’ont pas encore été publiées. On dit dans Venise qu’il y aura quelques
-commutations de peine. Dieu veuille que la condamnation à mort ne soit
-exécutée pour aucun d’eux! Dieu veuille que, s’ils ne sont pas tous
-sauvés de la mort, monsieur au moins le soit! Je lui ai voué une telle
-affection... qu’il me pardonne ma liberté... comme s’il était mon
-frère!»
-
-Et il s’en alla tout ému. Le lecteur peut penser dans quelle agitation
-je me trouvai pendant toute cette journée et la nuit suivante, et
-pendant tant de jours encore, pendant lesquels je ne pus rien savoir.
-
-Cette incertitude dura un mois; enfin les sentences relatives au premier
-procès furent publiées. Elles frappaient un grand nombre de personnes,
-parmi lesquelles neuf étaient condamnées à mort, et puis, par grâce, au
-_carcere duro_, les uns pour vingt ans, les autres pour quinze ans (et
-dans les deux cas ils devaient subir leur peine dans la forteresse du
-Spielberg, près de la ville de Brünn, en Moravie), d’autres pour dix ans
-au moins (et alors ils allaient dans la forteresse de Lubiana).
-
-La commutation de peine accordée à tous les accusés du premier procès,
-était-elle une présomption que la mort serait aussi épargnée à ceux du
-second? ou bien n’aurait-on usé d’indulgence que pour les premiers,
-parce qu’ils avaient été arrêtés avant les notifications publiées contre
-les sociétés secrètes, pour faire retomber toutes les rigueurs sur les
-seconds?
-
-«La solution de ces doutes ne peut être lointaine, dis-je; que le Ciel
-soit béni, car j’ai le temps de prévoir la mort et de m’y préparer.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVIII
-
-
-C’était mon unique pensée de mourir chrétiennement et avec le courage
-nécessaire. J’eus la tentation de me soustraire à l’échafaud par le
-suicide, mais je réussis à la chasser. «Quel mérite y a-t-il à ne pas se
-laisser égorger par un bourreau, mais à se faire soi-même, au contraire,
-son propre bourreau? Pour sauver l’honneur? Et n’est-ce pas un
-enfantillage de croire qu’il y a plus d’honneur à tromper le bourreau
-qu’à ne pas le faire, quand après tout il faut mourir?» Lors même que je
-n’eusse pas été chrétien, le suicide, en y réfléchissant, m’aurait
-semblé une sotte satisfaction, une inutilité.
-
-«Si le terme de ma vie est venu, allais-je me disant, ne suis-je pas
-heureux que ce soit de façon à me laisser le temps de me recueillir et
-de purifier ma conscience par des désirs et des repentirs dignes d’un
-homme? En jugeant comme le vulgaire, monter à l’échafaud est la plus
-affreuse des morts; en jugeant comme un sage, cette mort n’est-elle pas
-meilleure que tant d’autres qui arrivent par maladie, avec un grand
-affaiblissement d’intelligence, qui ne permet plus à l’âme de se dégager
-des pensées basses?»
-
-La justesse d’un pareil raisonnement pénétra si fortement mon esprit,
-que l’horreur de la mort et de ce genre de mort s’éloignait entièrement
-de moi. Je méditai beaucoup sur les sacrements qui devaient me fortifier
-dans ce passage solennel, et il me sembla que j’étais en état de les
-recevoir avec les dispositions nécessaires pour en éprouver
-l’efficacité. Cette hauteur d’âme que je croyais avoir, cette paix,
-cette indulgente affection pour ceux qui me haïssaient, cette joie de
-pouvoir sacrifier ma vie à la volonté de Dieu, les aurais-je conservées
-si j’avais été conduit au supplice? Hélas! que l’homme est plein de
-contradictions, et comme alors qu’il semble le plus résolu et le plus
-saint, il peut tomber en un instant dans la faiblesse et dans le péché!
-Serais-je alors mort avec dignité? Dieu seul le sait. Je ne m’estime pas
-assez pour l’affirmer.
-
-Cependant l’approche vraisemblable de la mort arrêtait tellement mon
-imagination sur cette idée, que mourir me paraissait non seulement
-possible, mais indiqué par un infaillible pressentiment. Aucune
-espérance d’échapper à ce destin ne pénétrait plus dans mon cœur, et à
-chaque bruit de pas et de clefs, chaque fois qu’on ouvrait ma porte, je
-me disais: «Courage! Peut-être vient-on me prendre pour entendre ma
-sentence. Écoutons-la avec dignité et avec calme, et bénissons le
-Seigneur.»
-
-Je méditai ce que je devais écrire pour la dernière fois à ma famille,
-et particulièrement à mon père, à ma mère, à chacun de mes frères et à
-chacune de mes sœurs; et, roulant dans mon esprit ces expressions d’une
-affection si profonde et si sacrée, je m’attendrissais avec une grande
-douceur, et je pleurais, et ces larmes n’énervaient pas ma volonté
-résignée.
-
-Comment l’insomnie ne serait-elle pas revenue? Mais combien elle était
-différente de la première! Je n’entendais ni gémissements, ni rires dans
-ma chambre; je ne rêvais plus ni d’esprits ni d’hommes cachés. La nuit
-m’était plus délicieuse que le jour, parce que je me concentrais
-davantage dans la prière. Vers les quatre heures, j’avais l’habitude de
-me mettre au lit, et je dormais tranquillement environ deux heures. Une
-fois réveillé, je restais tard au lit pour me reposer. Je me levais vers
-les onze heures.
-
-Une nuit, je m’étais couché un peu avant mon heure habituelle, et
-j’avais dormi à peine un quart d’heure, quand je me réveillai et aperçus
-une intense clarté sur le mur en face de moi. Je craignis d’être retombé
-dans mes anciens délires; mais ce que je voyais n’était pas une
-illusion. Cette clarté venait par la petite fenêtre au nord, au-dessous
-de laquelle je couchais.
-
-Je saute à terre, je prends la table, je la mets sur le lit, j’y ajoute
-une chaise, je monte;--et je vois un des plus beaux et des plus
-terribles spectacles de feu que je pusse imaginer.
-
-C’était un grand incendie, à une portée de fusil de nos prisons. Il
-avait pris dans la maison où se trouvaient les fours publics, et il la
-consuma.
-
-La nuit était très obscure, et l’on n’en distinguait que mieux ces
-vastes tourbillons de flammes et de fumée, agités qu’ils étaient par un
-vent furieux. Les étincelles volaient de toutes parts, et semblaient
-pleuvoir du ciel. La lagune voisine reflétait l’incendie. Une multitude
-de gondoles allaient et venaient. Je m’imaginais l’épouvante et le péril
-de ceux qui habitaient dans la maison incendiée et dans les maisons
-voisines, et je les plaignais. J’entendais des voix lointaines d’hommes
-et de femmes qui s’appelaient: «Tonine! Momolo! Beppo! Zanze!» Oui, le
-nom de Zanze retentit aussi à mon oreille! Il y en a des milliers à
-Venise, et pourtant je craignais que ce ne pût être celle dont la
-mémoire m’était si douce! Serait-elle là, cette infortunée, et entourée
-peut-être par les flammes? Oh! si je pouvais m’échapper pour la sauver!
-
-Palpitant, frissonnant, admirant, je restai jusqu’à l’aurore à la
-fenêtre; puis je descendis oppressé par une tristesse mortelle, et me
-figurant beaucoup plus de désastres qu’il n’en était arrivé. Tremerello
-me dit qu’il n’y avait eu de brûlés que les fours et les magasins
-annexes, avec une grande quantité de sacs de farine.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIX
-
-
-Mon imagination était encore vivement frappée d’avoir vu cet incendie,
-lorsque, quelques nuits après,--je n’étais pas encore allé au lit et
-j’étais à ma table à étudier, et tout transi de froid,--j’entendis des
-voix peu éloignées: c’étaient celles du geôlier, de sa femme, de leurs
-enfants, des guichetiers: «_Le feu! le feu! ô sainte Vierge! oh! nous
-sommes perdus!_»
-
-Le froid me quitta en un instant; je me dressai tout en sueur, et je
-regardai autour de moi si les flammes s’apercevaient déjà. On n’en
-voyait pas.
-
-L’incendie toutefois était dans le palais lui-même, dans quelques
-bureaux voisins des prisons.
-
-Un des guichetiers criait. «_Mais, sior patron, que ferons-nous de tous
-ces messieurs en cage, si le feu nous gagne?_»
-
-Le geôlier répondait: «_Je n’aurai pas le cœur de les laisser brûler; et
-pourtant je ne puis pas ouvrir les prisons sans la permission de la
-commission; allons, te dis-je, cours demander cette permission.--J’y
-vais tout de suite, monsieur; mais la réponse n’arrivera pas à temps,
-savez-vous?_»
-
-Et où était cette héroïque résignation que j’étais si sûr de posséder en
-pensant à la mort? Pourquoi l’idée de brûler tout vif me donnait-elle la
-fièvre? Comme s’il y avait un plus grand plaisir à se laisser serrer la
-gorge qu’à brûler? Je pensai à cela, et je rougis de ma peur; j’étais
-sur le point de crier au geôlier qu’il m’ouvrît par charité, mais je me
-retins. Néanmoins j’avais peur.
-
-«Voilà, dis-je, quel sera mon courage, si, une fois échappé au feu, je
-me vois conduit à la mort! Je me contiendrai, je cacherai ma lâcheté aux
-autres, mais je tremblerai. Et pourtant, n’est-ce pas aussi du courage
-que d’agir comme si l’on n’éprouvait pas de frissons, et de les sentir?
-N’y a-t-il pas de la générosité à s’efforcer de donner volontiers ce que
-l’on regrette de donner? N’est-ce pas montrer de l’obéissance qu’obéir
-en répugnant?»
-
-Le tumulte dans la maison du geôlier était si fort, qu’il indiquait un
-péril sans cesse croissant. Et le guichetier qui était allé demander la
-permission de nous retirer de ces lieux ne revenait pas! Enfin il me
-sembla entendre sa voix. J’écoutai, et je ne distinguai pas ses paroles.
-J’attends, j’espère; c’est en vain! personne ne vient. Est-il possible
-qu’on n’ait pas accordé de nous transporter dans un local à l’abri du
-feu? Et s’il n’y avait plus moyen de s’échapper? Et si le geôlier et sa
-famille tentaient de se sauver eux-mêmes, et que personne ne pensât plus
-aux pauvres gens _en cage_?
-
-«Toujours est-il, reprenais-je, que ce n’est pas là de la philosophie,
-que ce n’est pas là de la religion! Ne ferais-je pas mieux de m’apprêter
-à voir les flammes entrer dans ma chambre et me dévorer?»
-
-Cependant les rumeurs s’éteignaient. Peu à peu je n’entendis plus rien.
-Était-ce là une preuve que l’incendie avait cessé? Ou bien tous ceux qui
-l’avaient pu s’étaient-ils enfuis, et ne restait-il plus là personne que
-les victimes abandonnées à une mort si cruelle?
-
-La continuation du silence me calma; je compris que le feu devait être
-éteint.
-
-J’allai au lit, et je me reprochai comme une lâcheté l’inquiétude que
-j’avais soufferte; et maintenant qu’il ne s’agissait plus d’être brûlé,
-je regrettai de n’avoir pas été brûlé, plutôt que d’être dans quelques
-jours tué par les hommes.
-
-Le matin suivant j’appris par Tremerello ce qu’avait été l’incendie, et
-je ris de la peur qu’il me dit avoir eue, comme si la mienne n’avait pas
-été égale ou plus grande.
-
-
-
-
-CHAPITRE L
-
-
-Le 11 février (1822), vers les neuf heures du matin, Tremerello saisit
-une occasion pour venir me trouver, et, tout agité, me dit:
-
-«Monsieur sait-il que dans l’île de Saint-Michel de Murano, à peu de
-distance de Venise, il y a une prison où sont peut-être plus de cent
-Carbonari?
-
---Vous me l’avez déjà dit d’autres fois. Eh bien!... que voulez-vous
-dire?... Allons, parlez. Y en a-t-il par hasard de condamnés?
-
---Précisément.
-
---Lesquels?
-
---Je ne sais pas.
-
---Mon malheureux Maroncelli y serait-il par hasard?
-
---Ah! monsieur! je ne sais, je ne sais pas qui il y a.» Et il s’en alla
-tout troublé, et me regardant d’un air de compassion.
-
-Peu après vient le geôlier, accompagné des guichetiers et d’un homme que
-je n’avais jamais vu. Le geôlier semblait confus. Le nouveau venu prit
-la parole.
-
-«Monsieur, la commission a ordonné que vous veniez avec moi.
-
---Allons, dis-je; et vous, qui êtes-vous donc?
-
---Je suis le geôlier des prisons de Saint-Michel, où monsieur doit être
-transféré.»
-
-Le geôlier des Plombs consigna à celui-ci mon argent qu’il avait entre
-ses mains. Je demandai et j’obtins la permission de faire quelque
-libéralité aux guichetiers. Je mis en ordre mes affaires, je pris la
-Bible sous le bras, et je partis. En descendant ces escaliers sans fin,
-Tremerello me serra furtivement la main; il semblait vouloir me dire:
-«Infortuné! tu es perdu.»
-
-Nous sortîmes par une porte qui donnait sur la lagune; là était une
-gondole avec deux guichetiers du nouveau geôlier.
-
-J’entrai dans la gondole, et des sentiments opposés m’agitaient:--un
-certain regret d’abandonner le séjour des Plombs, où j’avais beaucoup
-souffert, mais où j’avais pourtant aimé, et où j’avais été aimé,--le
-plaisir de me trouver, après une si longue réclusion, à l’air libre, de
-voir le ciel, et la ville et les eaux, sans le lugubre encadrement de
-grilles de fer,--le souvenir de la joyeuse gondole qui, dans des temps
-meilleurs, me portait à travers cette même lagune, et des gondoles du
-lac de Côme, de celles du lac Majeur, des barques du Pô, de celles du
-Rhône et de la Saône!... O riantes années évanouies! Et qui donc au
-monde avait été aussi heureux que moi?
-
-Né des plus tendres parents, dans cette condition qui n’est pas la
-pauvreté, et qui, en vous rapprochant presque également du pauvre et du
-riche, vous donne une exacte connaissance des deux états,--condition que
-je crois la plus avantageuse pour cultiver les sentiments
-affectueux;--après une enfance entourée des soins domestiques les plus
-doux, j’étais allé à Lyon près d’un vieux cousin maternel, très riche et
-bien digne de ses richesses, où tout ce qui peut enchanter un cœur avide
-d’élégance et d’amour avait délicieusement occupé la première ferveur de
-ma jeunesse; de là, revenu en Italie, et demeurant avec mes parents à
-Milan, j’avais poursuivi mes études et appris à aimer la société et les
-livres, ne trouvant que des amis distingués et de séduisants
-applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires déclarés,
-avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai davantage à
-ce dernier; et cet homme si irritable, qui par sa rudesse avait provoqué
-tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour moi que douceur
-et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres littérateurs fort
-honorables m’aimaient, eux aussi, comme je les aimais moi-même. L’envie
-ni la calomnie ne m’assaillirent jamais, ou du moins elles provenaient
-de gens si discrédités, qu’elles ne pouvaient nuire. A la chute du
-royaume d’Italie, mon père avait reporté son domicile à Turin, avec le
-reste de la famille, et moi, remettant à plus tard de rejoindre des
-personnes si chères, j’avais fini par rester à Milan, où j’étais entouré
-de tant de bonheur, que je ne savais pas me résoudre à la quitter.
-
-Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui
-prédominaient dans mon cœur: D. Pietro Borsieri, monseigneur Louis de
-Brême et le comte Luigi Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le
-comte Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants
-de Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un
-frère. Dans cette maison affluait non seulement tout ce que la ville
-avait de plus cultivé, mais une foule de voyageurs remarquables. Là je
-connus madame de Staël, Schlegel, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et
-un grand nombre d’autres hommes illustres des diverses parties de
-l’Europe. Oh! combien la connaissance des hommes de mérite nous réjouit,
-et est un stimulant pour nous élever l’âme! Oui, j’étais heureux! Je
-n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un prince!--Et d’un sort si
-joyeux, tomber aux mains de sbires, passer de prison en prison, et finir
-par être étranglé, ou périr dans les fers!
-
-
-
-
-CHAPITRE LI
-
-
-En roulant de pareilles pensées, j’arrivai à Saint-Michel, et je fus
-enfermé dans une chambre qui avait vue sur une cour, sur la lagune et
-sur la belle île de Murano. Je m’informai de Maroncelli au geôlier, à sa
-femme, à ses quatre guichetiers. Mais ils me faisaient de courtes
-visites, étaient pleins de défiance, et ne voulaient rien me dire.
-
-Néanmoins, là où il y a cinq ou six personnes, il est difficile qu’il ne
-s’en trouve pas une désireuse de compatir et de parler. Je trouvai cette
-personne, et j’appris ce qui suit:
-
-Maroncelli, après avoir été longtemps seul, avait été mis avec le comte
-Camille Laderchi. Ce dernier était sorti de prison depuis quelques
-jours, ayant été reconnu innocent, et le premier se trouvait de nouveau
-seul. Parmi nos compagnons étaient aussi sortis, comme innocents, le
-professeur Gian-Domenico Romagnosi et le comte Giovanni Arrivabene. Le
-capitaine Rezia et M. Canova étaient ensemble. Le professeur Ressi
-gisait mourant dans une prison voisine de ces deux derniers.
-
-«Pour ceux qui ne sont pas sortis, dis-je, les condamnations sont donc
-venues? Et qu’attend-on pour les faire connaître? Peut-être que le
-pauvre Ressi meure, ou soit en état d’entendre sa sentence, n’est-il pas
-vrai?
-
---Je crois que oui.»
-
-Tous les jours, je demandais des nouvelles de l’infortuné.
-
-«Il a perdu la parole;--il l’a retrouvée, mais il délire et n’a plus sa
-connaissance;--il donne à peine quelques signes de vie;--il crache
-souvent le sang et a encore le délire;--il va plus mal;--il va
-mieux;--il est à l’agonie.»
-
-Telles furent les réponses qu’on me donna pendant plusieurs semaines.
-Enfin, un matin on me dit: «Il est mort!»
-
-Je versai une larme sur lui, et je me consolai en pensant qu’il avait
-ignoré sa condamnation.
-
-Le jour suivant, 21 février (1822), le geôlier vint me prendre: il était
-dix heures du matin. Il me conduisit dans la salle de la commission, et
-se retira. Le président, l’inquisiteur et les deux juges assesseurs
-étaient assis et se levèrent.
-
-Le président, d’un ton de noble commisération, me dit que la sentence
-était arrivée et que le jugement avait été terrible, mais que déjà
-l’empereur l’avait mitigé.
-
-L’inquisiteur me lut la sentence: «Condamné à mort.» Puis il lut le
-rescrit impérial: «La peine est commuée en quinze ans de _carcere duro_,
-à subir dans la forteresse du Spielberg.»
-
-Je répondis: «Que la volonté de Dieu soit faite!»
-
-Et mon intention était vraiment de recevoir en chrétien cet horrible
-coup, et de ne montrer ni de nourrir aucun ressentiment contre qui que
-ce fût.
-
-Le président loua ma tranquillité et me conseilla de la garder toujours,
-en me disant que de cette tranquillité pouvait résulter peut-être, dans
-deux ou trois ans, qu’on me jugeât digne d’une plus grande grâce. (Au
-lieu de deux ou trois ans, ce fut un bien plus grand nombre d’années).
-
-Les autres juges m’adressèrent aussi des paroles courtoises et pleines
-d’espérance. Mais l’un d’eux, qui pendant le procès m’avait toujours
-semblé très hostile, me dit une chose en apparence courtoise, mais qui
-me parut poignante; et cette courtoisie, je la trouvai démentie par ses
-regards, dans lesquels j’aurais juré qu’il y avait un sourire de joie et
-d’insulte.
-
-Aujourd’hui je ne jurerais plus qu’il en fut ainsi; je peux très bien
-m’être trompé. Mais alors tout mon sang se troubla, et je me contins
-pour ne pas éclater de fureur. Je dissimulai, et pendant qu’ils me
-louaient encore de ma patience chrétienne, je l’avais déjà perdue en
-secret.
-
-«Demain, dit l’inquisiteur, nous aurons le regret d’être obligé de vous
-annoncer la sentence en public; mais c’est une formalité indispensable.
-
---Soit, dis-je.
-
---A partir de ce moment, ajouta-t-il, nous vous accordons la compagnie
-de votre ami.»
-
-Et, ayant appelé le geôlier, ils me consignèrent de nouveau à lui, en
-lui disant de me mettre avec Maroncelli.
-
-
-
-
-CHAPITRE LII
-
-
-Quel doux instant ce fut pour mon ami et pour moi de nous revoir, après
-un an et trois mois de séparation et de si grandes douleurs! Les joies
-de l’amitié nous firent presque oublier pendant quelques instants notre
-condamnation.
-
-Je m’arrachai néanmoins promptement de ses bras, pour prendre la plume
-et écrire à mon père. Je désirais ardemment que la nouvelle de mon
-triste sort parvînt à ma famille par moi, plutôt que par d’autres, afin
-que le déchirement de ces cœurs aimés fût tempéré par mon langage de
-paix et de religion. Les juges me promirent d’expédier sur-le-champ
-cette lettre.
-
-Après cela, Maroncelli me parla de son procès, et moi du mien; nous nous
-confiâmes quelques-unes des péripéties de la prison; nous allâmes à la
-fenêtre, nous saluâmes trois autres amis qui étaient à la leur; deux
-d’entre eux étaient Canova et Rezia, qui se trouvaient ensemble, le
-premier condamné à six ans de _carcere duro_, et le second à trois; le
-troisième était le docteur César Armari, qui, pendant les mois
-précédents, avait été mon voisin dans les Plombs. Celui-ci n’avait pas
-eu de condamnation, et il sortit ensuite déclaré innocent.
-
-Ces conversations avec les uns et avec les autres, furent une agréable
-distraction pendant tout le jour et toute la soirée. Mais, quand nous
-fûmes allés au lit, que la lumière fut éteinte et que le silence se fit,
-il ne me fut pas possible de dormir; la tête me brûlait, et le cœur me
-saignait en pensant à mon chez moi. «Mes vieux parents résisteraient-ils
-à un si grand malheur; leurs autres enfants suffiraient-ils pour les
-consoler? Tous étaient aussi aimés et valaient mieux que moi; mais un
-père et une mère trouvent-ils jamais, dans les enfants qui leur restent,
-une compensation pour celui qu’ils perdent?»
-
-Si j’avais seulement pensé à mes parents et à quelques autres personnes
-aimées! leur souvenir m’affligeait et m’attendrissait. Mais je pensai
-aussi à ce rire de joie et d’insulte que j’avais cru voir chez ce juge,
-au procès, au motif des condamnations, aux passions politiques, au sort
-de tant de mes amis... et je ne sus plus juger avec indulgence aucun de
-mes adversaires. Dieu me mettait à une grande épreuve! Mon devoir aurait
-été de la supporter avec courage. Je ne le pus pas, je ne le voulus pas!
-La volupté de la haine me plut davantage que celle du pardon; je passai
-une nuit d’enfer.
-
-Le matin je ne priai pas. L’univers me paraissait l’œuvre d’une
-puissance ennemie du bien. D’autres fois déjà j’avais été ainsi
-calomniateur de Dieu, mais je n’aurais pas cru le redevenir, et le
-redevenir en quelques heures! Julien, dans ses plus grandes fureurs, ne
-pouvait être plus impie que moi. En ruminant des pensées de haine,
-surtout quand on est frappé par une grande infortune, qui devrait au
-contraire rendre plus religieux, on devient mauvais, quand même on
-aurait été jusque-là un juste. Oui, quand même on aurait été un juste,
-parce qu’on ne peut pas haïr sans orgueil. Et qui es-tu, ô misérable
-mortel, pour prétendre qu’aucun de tes semblables ne te juge pas
-sévèrement; pour prétendre que personne ne puisse te faire du mal de
-bonne foi, en croyant agir avec justice? pour te plaindre, si Dieu
-permet que tu souffres plutôt d’une façon que d’une autre?
-
-Je me sentais malheureux de ne pouvoir prier; mais, où règne l’orgueil,
-on ne connaît d’autre Dieu que soi-même.
-
-J’aurais voulu recommander à un suprême protecteur mes parents désolés,
-et je ne croyais plus en lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIII
-
-
-A neuf heures du matin, on nous fit entrer, Maroncelli et moi, dans une
-gondole, et on nous conduisit à la ville. Nous abordâmes au palais du
-doge, et nous montâmes aux prisons. On nous mit dans la chambre où peu
-de jours auparavant était M. Caporali; j’ignore où celui-ci avait été
-transféré. Neuf ou dix sbires étaient là pour nous garder, et nous
-attendions, en nous promenant, le moment d’être conduits sur la place.
-L’attente fut longue. Ce fut seulement à midi que parut l’inquisiteur,
-pour nous annoncer qu’il fallait partir. Le médecin se présenta, et nous
-engagea à boire un petit verre d’eau de menthe; nous acceptâmes et nous
-en fûmes reconnaissants, non pour la chose en elle-même, mais pour la
-profonde compassion que le bon vieillard nous témoignait. C’était le
-docteur Dosmo. Le chef des sbires s’avança ensuite, et nous mit les
-menottes. Nous le suivîmes, accompagnés des autres sbires.
-
-Nous descendîmes le magnifique escalier _des Géants_, nous nous
-rappelâmes le doge Marino Faliero, décapité en cet endroit; nous
-entrâmes sous le grand portail qui, de la cour du palais, donne sur la
-_Piazzetta_, et là, nous tournâmes à gauche du côté de la lagune. Au
-milieu de la Piazzetta était l’échafaud où nous devions monter. De
-l’escalier _des Géants_ jusqu’à cet échafaud, se tenaient deux haies de
-soldats allemands; nous passâmes au milieu d’elles.
-
-Montés sur l’échafaud, nous regardâmes autour de nous, et nous vîmes la
-terreur régner sur cette immense foule. Sur divers points, dans le
-lointain, d’autres soldats en armes étaient rangés en bataille. On nous
-dit qu’il y avait de tous côtés des canons avec les mèches allumées.
-
-Et c’était cette Piazzetta, où, en septembre 1820, un mois avant mon
-arrestation, un mendiant m’avait dit: «C’est ici un endroit de malheur!»
-
-Je me souvins de ce mendiant, et je pensai:
-
-«Qui sait si, parmi tous ces milliers de spectateurs, il n’y est pas,
-lui aussi, et s’il ne me reconnaît pas?»
-
-Le capitaine allemand nous cria de tourner vers le palais et de regarder
-en haut. Nous obéîmes, et nous vîmes sur la galerie un greffier avec un
-papier à la main. C’était la sentence. Il la lut d’une voix haute.
-
-Un profond silence régna jusqu’à l’expression: _condamnés à mort_. Alors
-il s’éleva un murmure général de compassion. Puis succéda un nouveau
-silence pour entendre le reste de la lecture. Un nouveau murmure s’éleva
-aux expressions: _condamnés au _carcere duro_, Maroncelli pour vingt
-ans, et Pellico pour quinze_.
-
-Le capitaine nous fit signe de descendre. Nous jetâmes encore une fois
-les regards autour de nous, et nous descendîmes. Nous rentrâmes dans la
-cour, nous remontâmes le grand escalier, nous revînmes dans la chambre
-d’où nous avions été amenés; on nous enleva les menottes, et nous fûmes
-reconduits à Saint-Michel.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIV
-
-
-Ceux qui avaient été condamnés avant nous, étaient déjà partis pour
-Lubiana et pour le Spielberg, accompagnés d’un commissaire de police. On
-attendait maintenant le retour du même commissaire pour nous conduire à
-notre destination. Cet intervalle dura un mois.
-
-Ma vie consistait alors à causer beaucoup et à entendre causer pour me
-distraire. En outre, Maroncelli me lisait ses compositions littéraires,
-et je lui disais les miennes. Un soir je lus, de ma fenêtre, l’_Ester
-d’Engaddi_ à Canova, Rezia et Armari, et le soir suivant, l’_Iginia
-d’Asti_.
-
-Mais la nuit je frémissais et je pleurais, et je dormais peu ou pas du
-tout.
-
-Je désirais, et je tremblais en même temps de savoir comment la nouvelle
-de mon malheur avait été reçue par mes parents.
-
-Enfin vint une lettre de mon père. Quelle fut ma douleur en voyant que
-la dernière que je lui avais adressée ne lui avait pas été envoyée
-sur-le-champ, comme j’en avais tant prié l’inquisiteur. L’infortuné
-père, qui s’était toujours flatté que je sortirais sans condamnation,
-ayant pris un jour _la Gazette de Milan_, y trouva ma sentence. Il me
-racontait lui-même ce cruel incident, et me laissait imaginer combien
-son âme en avait été déchirée.
-
-Oh! comme, au milieu de l’immense pitié que je ressentis pour lui, pour
-ma mère et pour toute la famille, je fus saisi d’indignation de ce que
-ma lettre ne lui avait pas été promptement expédiée! Il n’y aura pas eu
-de mauvaise volonté dans ce retard, mais je la supposai infernale; je
-crus y découvrir un raffinement de barbarie, un désir que le châtiment
-pesât de tout son poids même sur mes parents innocents. J’aurais voulu
-verser une mer de sang pour punir cette cruauté supposée.
-
-Maintenant que je juge avec calme, je ne la trouve pas vraisemblable. Ce
-retard ne provint, sans aucun doute, d’autre cause que la négligence.
-
-Furieux comme je l’étais, je frémis en apprenant que mes compagnons se
-proposaient de faire leurs Pâques avant de partir, et je sentis que je
-ne devais pas faire les miennes, n’ayant nullement le désir de
-pardonner. Aurais-je donné ce scandale!
-
-
-
-
-CHAPITRE LV
-
-
-Le commissaire arriva enfin d’Allemagne et vint nous dire que dans deux
-jours nous partirions.
-
-«J’ai le plaisir, ajouta-t-il, de pouvoir vous donner une consolation.
-En revenant du Spielberg, j’ai vu à Vienne Sa Majesté l’empereur, qui
-m’a dit qu’il voulait que les jours de peine de ces messieurs se
-composassent non de vingt-quatre heures, mais de douze. Par cette
-expression, il entend signifier que la peine est réduite de moitié.»
-
-Cette diminution ne nous fut jamais dans la suite annoncée
-officiellement; mais il n’y avait aucune probabilité que le commissaire
-mentît, d’autant plus qu’il ne nous donna pas cette nouvelle en secret,
-mais au su de la commission.
-
-Je ne pus cependant m’en réjouir. Dans ma pensée, sept années et demie
-de fers n’étaient guère moins horribles que quinze années. Il me
-semblait impossible de vivre aussi longtemps.
-
-Ma santé était de nouveau très mauvaise. Je souffrais de vives douleurs
-de poitrine, avec de la toux, et je croyais avoir les poumons attaqués.
-Je mangeais peu, et ce peu, je ne le digérais pas.
-
-Le départ eut lieu dans la nuit du 25 au 26 mars. Il nous fut permis
-d’embrasser le docteur César Armari, notre ami. Un sbire nous enchaîna
-transversalement de la main droite et du pied gauche, afin qu’il nous
-fût impossible de fuir. Nous descendîmes en gondole, et les gardes
-ramèrent vers Fusina.
-
-Arrivés là, nous trouvâmes deux voitures prêtes. Rezia et Canova
-montèrent dans l’une, Maroncelli et moi dans l’autre. Dans une des
-voitures était le commissaire avec deux prisonniers, dans l’autre un
-sous-commissaire avec les deux autres. Le convoi était complété par six
-ou sept gardes de police armés de fusils et de sabres, distribués partie
-à l’intérieur des voitures, partie sur le siège du voiturier.
-
-Être contraint par l’infortune à abandonner sa patrie est toujours chose
-douloureuse; mais la quitter enchaîné, pour être conduit dans des
-climats horribles, destiné à languir pendant des années au milieu des
-bandits, est une chose si déchirante qu’il n’y a pas de termes pour
-l’exprimer.
-
-Avant de franchir les Alpes, ma nation me devenait d’heure en heure plus
-chère, étant donnée la pitié que nous témoignaient partout ceux que nous
-rencontrions. Dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque
-chaumière isolée, la nouvelle de notre condamnation ayant déjà été
-publiée depuis quelques semaines, nous étions attendus. Dans certains
-endroits, les commissaires et les gardes s’efforçaient de dissiper la
-foule qui nous entourait. C’était vraiment admirable de voir le
-sentiment de bienveillance qui se manifestait à notre égard.
-
-A Udine nous eûmes une émouvante surprise. Arrivés à l’auberge, le
-commissaire fit fermer la porte de la cour et écarter le peuple. Il nous
-assigna une chambre, et dit aux garçons de nous apporter à souper et ce
-qu’il fallait pour dormir. Voici qu’un instant après, entrent trois
-hommes avec des matelas sur leurs épaules. Quel est notre étonnement en
-nous apercevant qu’un seul d’entre eux était au service de l’auberge, et
-que les autres étaient deux de nos connaissances! Nous feignîmes de les
-aider à placer les matelas par terre, et nous leur serrâmes furtivement
-la main. Les larmes débordaient de leurs cœurs et des nôtres. Oh!
-combien il nous fut pénible de ne pouvoir les verser entre les bras les
-uns des autres!
-
-Les commissaires ne s’aperçurent pas de cette scène émouvante, mais je
-me doutai qu’un des gardes avait pénétré le mystère au moment où le bon
-Dario me serrait la main. Ce garde était Vénitien. Il nous regarda dans
-les yeux, Dario et moi, pâlit, parut hésiter pour savoir s’il devait
-élever la voix, mais il se tut et porta ses regards d’un autre côté, en
-dissimulant. S’il ne devina pas que ces gens étaient nos amis, il pensa
-au moins que c’étaient des garçons de notre connaissance.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVI
-
-
-Le matin nous partîmes d’Udine, et l’aube se montrait à peine. Cet
-affectueux Dario était déjà dans la rue, enveloppé de son manteau. Il
-nous salua encore, et nous suivit longtemps. Nous vîmes aussi une
-voiture courir derrière nous pendant deux ou trois milles. Il y avait
-dedans quelqu’un qui agitait un mouchoir. A la fin, elle s’en retourna.
-Qui était-ce? nous nous le demandâmes.
-
-Oh! que Dieu bénisse toutes les âmes généreuses qui ne rougissent pas
-d’aimer les malheureux! Ah! je les apprécie d’autant plus que, pendant
-mes années de calamité, j’en ai connu de lâches qui m’ont renié, et ont
-cru tirer avantage des injures qu’elles accumulaient contre moi. Mais
-ces dernières furent peu nombreuses, et le nombre des premières ne fut
-pas restreint.
-
-Je me trompais en pensant que cette compassion que nous trouvions en
-Italie dût cesser lorsque nous serions en terre étrangère. Ah! l’homme
-bon est toujours le compatriote des infortunés! Quand nous fumes sur les
-territoires d’Illyrie et d’Allemagne, il se produisit la même chose que
-sur les nôtres. La plainte suivante était unanime: _Arme Herren!_
-(Pauvres messieurs!)
-
-Parfois, en entrant dans un pays, nos voitures étaient obligées de
-s’arrêter avant qu’on eût décidé où nous irions loger. Alors la
-population se serrait autour de nous, et nous entendions des paroles de
-pitié qui jaillissaient vraiment du cœur. La bonté de ces gens
-m’émouvait plus encore que celle de mes compatriotes. Oh! comme je leur
-étais reconnaissant à tous! Oh! combien est douce la pitié de nos
-semblables! Combien il est doux de les aimer!
-
-La consolation que j’en tirais diminuait jusqu’à mes indignations contre
-ceux que j’appelais mes ennemis.
-
-«Qui sait, pensais-je, si j’avais vu de près leur visage, et s’ils
-m’avaient vu eux-mêmes; si j’avais pu lire dans leur âme, et eux dans la
-mienne, qui sait si je n’aurais pas été contraint de confesser qu’il n’y
-avait aucune scélératesse en eux; et eux qu’il n’y en avait aucune en
-moi! qui sait si nous n’aurions pas été contraints de nous plaindre
-mutuellement et de nous aimer!»
-
-Trop souvent, en effet, les hommes s’abhorrent parce qu’ils ne se
-connaissent pas réciproquement; et s’ils échangeaient ensemble quelques
-paroles, l’un donnerait avec confiance le bras à l’autre.
-
-Nous nous arrêtâmes un jour à Lubiana, où Canova et Rezia furent séparés
-de nous et conduits au château; il est facile de s’imaginer combien
-cette séparation fut douloureuse pour tous les quatre.
-
-Le soir de notre arrivée à Lubiana et le jour suivant, un monsieur qu’on
-nous dit être, si j’ai bien entendu, un secrétaire municipal, vint nous
-faire une courtoise visite. Il était très humain et parlait
-affectueusement et dignement de religion. Je le soupçonnai d’être un
-prêtre: les prêtres en Allemagne ont l’habitude de se vêtir absolument
-comme les séculiers. C’était une de ces physionomies sincères qui
-inspirent l’estime; je regrettai de ne pouvoir faire plus longue
-connaissance avec lui, et je m’en veux d’avoir eu l’étourderie d’oublier
-son nom.
-
-Combien il me serait doux aussi de savoir ton nom, ô jeune fille qui,
-dans un village de la Styrie, nous suivis au milieu de la foule, et
-puis, quand notre voiture dut s’arrêter quelques minutes, nous saluas
-des deux mains, et t’éloignas ensuite ton mouchoir sur les yeux, appuyée
-au bras d’un jeune garçon à l’air triste, que ses cheveux très blonds
-indiquaient comme devant être Allemand, mais qui avait peut-être été en
-Italie et s’était pris d’amour pour notre malheureuse nation!
-
-Combien il me serait doux de savoir le nom de chacun de vous, ô
-vénérables pères et mères de famille qui, en divers lieux, nous
-accostiez pour nous demander si nous avions des parents, et qui, en
-apprenant que oui, pâlissiez en vous écriant:
-
-«Oh! que Dieu vous rende bien vite à ces malheureux vieillards!»
-
-
-
-
-CHAPITRE LVII
-
-
-Nous arrivâmes au lieu de notre destination le 10 avril.
-
-La ville de Brünn est la capitale de la Moravie, et c’est là que réside
-le gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie. Elle est
-située dans une vallée riante, et a un certain air de richesse. De
-nombreuses manufactures de drap y prospéraient alors, qui sont tombées
-depuis; la population était d’environ trente mille âmes.
-
-Près de ses murs, au couchant, s’élève un monticule, et sur celui-ci le
-lugubre château de Spielberg, autrefois résidence des seigneurs de
-Moravie, aujourd’hui la plus sévère prison de la monarchie autrichienne.
-C’était une citadelle très forte, mais les Français la bombardèrent et
-la prirent, à l’époque de la fameuse bataille d’Austerlitz (le village
-d’Austerlitz est à peu de distance). Elle ne fut plus réparée de façon à
-pouvoir servir de forteresse, mais on refit une partie de son enceinte
-qui était écroulée. Environ trois cents condamnés, pour la plupart
-voleurs et assassins, y sont gardés, les uns soumis au _carcere duro_,
-les autres au _carcere durissimo_.
-
-Le _carcere duro_ signifie qu’on est obligé au travail, à porter la
-chaîne aux pieds, à dormir sur des planches nues, et à manger la plus
-pauvre nourriture qu’on puisse imaginer. Le _durissimo_ signifie qu’on
-sera enchaîné plus horriblement encore, avec un cercle de fer autour de
-la ceinture, et la chaîne rivée au mur au-dessus de la planche qui sert
-de lit; la nourriture est la même quoique la loi dise: _le pain et
-l’eau_.
-
-Nous, prisonniers d’État, nous étions condamnés au _carcere duro_.
-
-En montant la pente de ce monticule, nous tournions les yeux derrière
-nous, pour dire adieu au monde, incertains si l’abîme qui nous
-engloutissait se rouvrirait pour nous. J’étais calme à l’extérieur, mais
-je rugissais au dedans de moi. En vain je voulais recourir à la
-philosophie pour m’apaiser; la philosophie n’avait pas des raisons
-suffisantes pour moi.
-
-Parti de Venise en mauvaise santé, le voyage m’avait horriblement
-fatigué. La tête et tout le corps me faisaient mal; la fièvre me
-brûlait. Le mal physique contribuait à me tenir furieux, et probablement
-cette fureur aggravait le mal physique.
-
-Nous fûmes consignés au surintendant du Spielberg, et nos noms furent
-inscrits par lui au milieu des noms des voleurs. Le commissaire impérial
-nous embrassa en repartant, et était tout attendri. «Je recommande tout
-particulièrement la docilité à ces messieurs, nous dit-il; la plus
-petite infraction à la discipline peut être punie par monsieur le
-surintendant de peines sévères.»
-
-La consigne faite, Maroncelli et moi nous fûmes conduits dans un
-corridor souterrain où s’apercevaient deux chambres obscures non
-contiguës. Chacun de nous fut enfermé dans sa tanière.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVIII
-
-
-C’est une chose très cruelle, après avoir déjà dit adieu à tant
-d’objets, et lorsqu’on n’est plus que deux amis également malheureux,
-ah! oui, c’est chose très cruelle que d’être séparés l’un de l’autre.
-Maroncelli, en me quittant, me voyait malade, et plaignait en moi un
-homme qu’il ne reverrait probablement plus jamais; moi, je plaignais en
-lui une fleur splendide de santé, ravie peut-être pour toujours à la
-lumière vitale du soleil. Et cette fleur, en effet, comme elle se
-flétrit! Elle revit un jour la lumière; mais, hélas! dans quel état!
-
-Lorsque je me trouvai seul dans cet antre horrible, et que j’entendis
-fermer les verrous, et que je distinguai, à la lueur qui descendait
-d’une étroite ouverture, la planche nue qu’on m’avait donnée pour lit et
-une énorme chaîne dans le mur, je m’assis en frémissant sur ce lit et je
-pris cette chaîne. J’en mesurai la longueur, pensant qu’elle m’était
-destinée.
-
-Une demi-heure après, voici grincer les clefs; la porte s’ouvre. Le
-geôlier en chef m’apportait un broc d’eau.
-
-«Ceci est pour boire, dit-il d’une voix bourrue, et demain matin
-j’apporterai le pain.
-
---Merci, bon homme.
-
---Je ne suis pas bon, reprit-il.
-
---Tant pis pour vous, lui dis-je indigné. Et cette chaîne, ajoutai-je,
-elle est sans doute pour moi?
-
---Oui, monsieur, si par hasard vous n’étiez pas tranquille, si vous
-deveniez furieux, ou si vous disiez des insolences. Mais si monsieur est
-raisonnable, nous ne lui mettrons pas autre chose qu’une chaîne aux
-pieds. Le serrurier est en train de la préparer.»
-
-Il se promenait lentement çà et là, agitant cet affreux trousseau de
-grosses clefs, et moi je considérais d’un œil irrité sa gigantesque,
-maigre et vieille personne; et, bien que les traits de son visage ne
-fussent pas vulgaires, tout en lui me semblait l’expression la plus
-odieuse d’une brutale rigueur.
-
-Oh! comme les hommes sont injustes en jugeant sur l’apparence et d’après
-leurs orgueilleuses préventions! Celui que je me figurais voir agiter
-joyeusement ses clefs pour me faire sentir son triste pouvoir, celui que
-je croyais devenu impudent par une longue habitude d’être cruel, roulait
-des pensées de compassion, et ne parlait certainement ainsi et avec cet
-accent bourru que pour cacher ce sentiment. Il aurait voulu le cacher
-afin de ne point paraître faible, et par crainte que je n’en fusse pas
-digne; mais en même temps, supposant que j’étais peut-être plus
-malheureux que méchant, il aurait désiré me le faire connaître.
-
-Ennuyé de sa présence, et plus encore de son air protecteur, je jugeai
-opportun de l’humilier en lui disant impérativement, comme à un
-domestique: «Donnez-moi à boire.»
-
-Il me regarda, et son air semblait dire: «Arrogant! ici il faut se
-déshabituer de commander.»
-
-Mais il se tut; il inclina sa grande taille, prit à terre le broc et me
-le présenta. Je m’aperçus en le prenant qu’il tremblait, et, attribuant
-ce tremblement à sa vieillesse, un mélange de pitié et de respect
-tempéra mon orgueil.
-
-«Quel âge avez-vous? lui dis-je d’une voix bienveillante.
-
---Soixante-quatorze ans, monsieur: j’ai déjà vu bien des infortunes pour
-moi et pour les autres.»
-
-Cette allusion à ses infortunes et à celles des autres fut accompagnée
-d’un nouveau tremblement dans le geste qu’il fit pour reprendre le broc;
-et je soupçonnai qu’il n’était pas seulement l’effet de l’âge, mais d’un
-certain trouble honorable. Un semblable doute chassa de mon âme la haine
-que son premier aspect y avait imprimée.
-
-«Comment vous appelez-vous? lui dis-je.
-
---La fortune, monsieur, s’est moquée de moi en me donnant le nom d’un
-grand homme. Je m’appelle Schiller.»
-
-Puis, en quelques mots, il me raconta quel était son pays, son origine;
-quelles guerres il avait vues et les blessures qu’il en avait
-rapportées.
-
-Il était Suisse, d’une famille de paysans. Il avait combattu contre les
-Turcs sous le général Laudon, au temps de Marie-Thérèse et de Joseph II;
-puis dans toutes les guerres de l’Autriche contre la France, jusqu’à la
-chute de Napoléon.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIX
-
-
-Quand, à propos d’un homme que nous avions tout d’abord jugé méchant,
-nous concevons une meilleure opinion, alors, en observant son visage, sa
-voix, ses manières, il nous semble y découvrir des signes évidents
-d’honnêteté. Cette découverte est-elle une réalité? Je la soupçonne
-d’être une illusion. Ce même visage, cette même voix, ces mêmes
-manières, nous paraissaient naguère des signes évidents de friponnerie.
-Notre jugement sur les qualités morales ayant changé, aussitôt les
-conclusions de notre science physionomique changent aussi. Combien de
-visages vénérons-nous, parce que nous savons qu’ils appartiennent à des
-hommes de valeur, qui ne nous sembleraient nullement propres à inspirer
-le respect, s’ils avaient appartenu à d’autres mortels, et _vice versâ_!
-J’ai bien ri une fois d’une dame qui, en voyant un portrait de Catilina
-et le confondant avec Collatin, croyait y découvrir la sublime douleur
-de Collatin à la mort de Lucrèce. Et pourtant de semblables illusions
-sont communes.
-
-Non qu’il n’y ait des figures de gens de bien qui portent réellement
-empreint le caractère de la bonté, et qu’il n’y ait des figures de
-scélérats qui portent très bien celui de la scélératesse; mais je
-soutiens qu’il y en a beaucoup dont l’expression est douteuse.
-
-En somme, le vieux Schiller étant un peu rentré en grâce près de moi, je
-le regardai plus attentivement que dans le commencement, et il cessa de
-me déplaire. A dire vrai, dans son langage, au milieu d’une certaine
-rudesse, il y avait quelques traits d’une âme noble.
-
-«Caporal comme je suis, disait-il, il m’est échu pour lieu de retraite
-le triste office de geôlier; et Dieu sait s’il ne m’en coûte pas plus de
-regrets que de risquer ma vie dans une bataille.»
-
-Je me repentis de lui avoir un instant auparavant demandé à boire avec
-hauteur. «Mon cher Schiller, lui dis-je en lui serrant la main, vous le
-niez en vain, je vois que vous êtes bon, et puisque je suis tombé dans
-une telle adversité, je rends grâces au Ciel de ce qu’il vous a donné à
-moi pour gardien.»
-
-Il écouta mes paroles, secoua la tête, puis répondit en se frottant le
-front, comme un homme qui a une pensée pénible:
-
-«Je suis méchant, monsieur; on m’a fait prêter un serment auquel je ne
-manquerai jamais. Je suis obligé de traiter tous les prisonniers sans
-égard pour leur condition, sans indulgence, sans concession d’abus, et
-surtout les prisonniers d’État. L’empereur sait ce qu’il fait; moi, je
-dois lui obéir.
-
---Vous êtes un brave homme, et je respecterai ce que vous regardez comme
-un devoir de conscience. Celui qui agit dans la sincérité de sa
-conscience peut se tromper, mais il est pur devant Dieu.
-
---Pauvre monsieur! ayez patience, et plaignez-moi. Je serai ferme dans
-mes devoirs, mais le cœur... le cœur est plein de regrets de ne pouvoir
-soulager les malheureux. Voilà la chose que je voulais dire à monsieur.»
-
-Nous étions émus tous les deux. Il me supplia d’être calme, de ne pas me
-mettre en fureur, comme font souvent les condamnés; de ne pas le
-contraindre à me traiter durement.
-
-Il prit ensuite un accent rude, comme pour me cacher une partie de sa
-pitié, et dit:
-
-«Maintenant il faut que je m’en aille.»
-
-Puis il revint sur ses pas, me demandant depuis combien de temps je
-toussais d’une façon si misérable, et il laissa échapper une grosse
-malédiction contre le médecin, parce qu’il n’était pas venu le soir même
-me visiter.
-
-«Monsieur a une fièvre de cheval, ajouta-t-il; je m’y connais. Il aurait
-au moins besoin d’une paillasse, mais tant que le médecin ne l’a pas
-ordonné, nous ne pouvons pas la lui donner.»
-
-Il sortit, referma la porte, et moi je m’étendis sur les dures planches,
-en proie à la fièvre et avec une forte douleur à la poitrine, mais moins
-exaspéré, moins ennemi des hommes, moins éloigné de Dieu.
-
-
-
-
-CHAPITRE LX
-
-
-Le soir, vint le surintendant, accompagné de Schiller, d’un autre
-caporal et de deux soldats, pour faire une perquisition.
-
-Trois perquisitions quotidiennes étaient prescrites: une le matin, une
-le soir, une à minuit. On visitait tous les coins de la prison,
-jusqu’aux moindres choses, puis les inférieurs sortaient et le
-surintendant (qui le matin et le soir ne manquait jamais) s’arrêtait à
-causer un peu avec moi.
-
-La première fois que je vis cette escouade, il me vint une étrange
-pensée. Comme j’ignorais encore ces usages importuns, et que j’avais le
-délire de la fièvre, je m’imaginai qu’ils venaient pour me tuer, et je
-saisis la longue chaîne qui était à côté de moi, pour casser la tête au
-premier qui s’approcherait.
-
-«Que faites-vous? dit le surintendant. Nous ne venons vous faire aucun
-mal. C’est une visite de formalité pour toutes les prisons, afin de
-s’assurer qu’il ne s’y passe rien d’irrégulier.»
-
-J’hésitais; mais quand je vis Schiller s’avancer vers moi et me tendre
-amicalement la main, son air paternel m’inspira confiance; je laissai
-retomber la chaîne, et je pris cette main dans les miennes.
-
-«Oh! comme il est brûlant! dit-il au surintendant; si on pouvait au
-moins lui donner une paillasse!»
-
-Il prononça ces mots avec une expression de cordialité si vraie et si
-affectueuse que j’en fus attendri.
-
-Le surintendant me tâta le pouls et me plaignit: c’était un homme de
-nobles manières, mais il n’osait prendre sur lui aucune décision.
-
-«Ici tout est rigueur, même pour moi, dit-il. Si je ne suis pas à la
-lettre ce qui est prescrit, je risque d’être destitué de mon emploi.»
-
-Schiller allongeait les lèvres et j’aurais parié qu’il pensait en
-lui-même: «Si j’étais surintendant, je ne pousserais pas la peur
-jusque-là; du reste, prendre une décision si bien justifiée par la
-nécessité, et si peu nuisible à la monarchie, ne pourrait jamais être
-considéré comme une grande faute.»
-
-Quand je fus seul, mon cœur, depuis quelque temps incapable d’un profond
-sentiment religieux, s’attendrit, et je priai. C’était une prière de
-bénédictions sur la tête de Schiller; et j’ajoutais en m’adressant à
-Dieu: «Fais que je puisse discerner au moins dans les autres quelque don
-qui me permette de m’affectionner à eux; j’accepte tous les tourments de
-la prison, mais, hélas! que je puisse aimer! hélas! délivre-moi du
-tourment de haïr mes semblables.»
-
-A minuit j’entendis de nombreux pas dans le corridor. Les clefs
-grincent, la porte s’ouvre. C’est le caporal avec deux gardiens, pour la
-visite.
-
-«Où est mon vieux Schiller?» dis-je avec empressement. Il s’était arrêté
-dans le corridor.
-
-«Je suis là, je suis là», répondit-il.
-
-Et s’étant approché de mon banc, il me tâta de nouveau le pouls, se
-baissant avec inquiétude pour me regarder, comme un père sur le lit de
-son enfant malade.
-
-«Et, maintenant que je m’en souviens, c’est demain jeudi! murmurait-il;
-ce n’est vraiment que jeudi!
-
---Et que voulez-vous dire par là?
-
---Que le médecin ne vient d’habitude que le matin du lundi, du mercredi
-et du vendredi, et que demain par conséquent il ne viendra pas.
-
---Ne vous inquiétez pas de cela.
-
---Que je ne m’inquiète pas, que je ne m’inquiète pas! Dans toute la
-ville on ne parle pas d’autre chose que de l’arrivée de ces messieurs;
-le médecin ne peut l’ignorer. Pourquoi diable n’a-t-il pas fait l’effort
-extraordinaire de venir une fois de plus?
-
---Qui sait s’il ne viendra pas demain, bien que ce soit jeudi?»
-
-Le vieillard ne dit pas autre chose; mais il me serra la main avec une
-force bestiale, et presque à m’estropier. Bien qu’il m’eût fait mal,
-j’en éprouvai du plaisir, comme le plaisir qu’éprouve un amoureux, s’il
-arrive que sa bien-aimée, en dansant, lui marche sur le pied: il
-crierait quasi de douleur, mais, au contraire, il lui sourit et s’estime
-heureux.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXI
-
-
-Le matin du jeudi, après une très mauvaise nuit, affaibli, les os brisés
-par les planches, je fus pris d’une abondante sueur. Vint la visite. Le
-surintendant n’y était pas; comme cette heure lui était incommode, il
-venait un peu plus tard.
-
-Je dis à Schiller: «Voyez comme je suis trempé de sueur; mais déjà elle
-se refroidit sur mon corps; j’aurais besoin de changer tout de suite de
-chemise.
-
---Cela ne se peut pas!» cria-t-il d’un ton brutal.
-
-Mais il me fit secrètement signe des yeux et de la main. Dès que le
-caporal et les gardiens furent sortis, il me fit signe de nouveau en
-fermant la porte.
-
-Peu après, il reparut, m’apportant une de ses chemises, longue deux fois
-comme ma personne.
-
-«Pour monsieur, dit-il, elle est un peu longue, mais je n’en ai pas
-d’autres ici maintenant.
-
---Je vous remercie, mon ami; mais, comme j’ai apporté au Spielberg une
-malle pleine de linge, j’espère qu’on ne me refusera pas l’usage de mes
-chemises. Ayez la complaisance d’aller chez le surintendant demander une
-de celles-là.
-
---Monsieur, il n’est pas permis de vous laisser quoi que ce soit de
-votre linge. Chaque samedi on vous donnera une chemise de la maison,
-comme aux autres condamnés.
-
---Honnête vieillard, dis-je, vous voyez dans quel état je suis; il est
-peu vraisemblable que je sorte vivant d’ici; je ne pourrai jamais vous
-récompenser de rien.
-
---Allons donc! monsieur, s’écria-t-il, allons donc! parler de récompense
-à qui ne peut rendre de services! à qui peut à peine prêter furtivement
-à un malade de quoi essuyer son corps ruisselant de sueur!»
-
-Et, m’ayant jeté brusquement sur le dos sa longue chemise, il s’en alla
-en grommelant, et ferma la porte avec un bruit d’enragé.
-
-Environ deux heures plus tard, il m’apporta un morceau de pain noir.
-
-«Ceci, dit-il, c’est la portion pour deux jours.»
-
-Puis il se mit à se promener tout frémissant.
-
-«Qu’avez-vous? lui dis-je, vous êtes en colère contre moi; j’ai pourtant
-accepté la chemise que vous m’avez offerte.
-
---Je suis en colère contre le médecin, lequel, bien que ce soit
-aujourd’hui jeudi, aurait pu daigner venir!
-
---Patience!» dis-je.
-
-Je disais: «Patience!» mais je ne trouvais pas moyen de me coucher sur
-les planches sans même avoir un oreiller; tous mes os étaient endoloris.
-
-Vers les onze heures, le dîner me fut apporté par un condamné accompagné
-par Schiller. Le dîner se composait de deux petits plats de fer, dont
-l’un contenait une affreuse soupe, l’autre des légumes accommodés avec
-une sauce telle que la seule odeur mettait en dégoût.
-
-J’essayai d’avaler quelques cuillerées de soupe; cela ne me fut pas
-possible.
-
-Schiller me répétait: «Que monsieur prenne courage; qu’il essaye de
-s’accoutumer à ces aliments; autrement il lui arrivera ce qui est déjà
-arrivé à d’autres, de ne pas manger, sinon un peu de pain, et de mourir
-ensuite de langueur.»
-
-Le vendredi matin, vint enfin le docteur Bayer. Il me trouva de la
-fièvre, m’ordonna une paillasse, et insista pour que je fusse extrait de
-ce souterrain et transporté à l’étage supérieur. Cela ne se pouvait pas,
-il n’y avait pas de place. Mais un rapport ayant été fait au comte
-Mitrowski, gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie, en
-résidence à Brünn, ce dernier répondit qu’en présence de la gravité de
-mon mal, l’avis du médecin fût exécuté.
-
-Dans la chambre qu’on me donna, pénétrait un peu de lumière, et, en me
-cramponnant aux barreaux de l’étroite fenêtre, je voyais la vallée
-au-dessous de moi, une partie de la ville de Brünn, un faubourg avec de
-nombreux jardins, le cimetière, le petit lac de la Chartreuse, et les
-collines boisées qui nous séparaient des fameux champs d’Austerlitz.
-
-Cette vue m’enchantait. Oh! combien j’aurais été heureux si j’avais pu
-la partager avec Maroncelli!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXII
-
-
-En attendant, on nous faisait nos vêtements de prisonnier. Au bout de
-cinq jours, on m’apporta le mien.
-
-Il consistait en une paire de pantalons de grossière étoffe, le côté
-droit de couleur grise, et le côté gauche de couleur capucine; d’un
-justaucorps de deux couleurs disposées de même, et d’un petit pourpoint
-de deux couleurs pareilles, mais placées en sens contraire, c’est-à-dire
-la couleur capucine à droite et la grise à gauche. Les bas étaient de
-grosse laine; la chemise de toile d’étoupes pleine de piquants
-douloureux,--un véritable cilice: au cou, une petite pièce de toile
-pareille à celle de la chemise. Les souliers étaient en cuir écru, avec
-des lacets. Le chapeau était blanc.
-
-Les fers aux pieds complétaient cet uniforme, c’est-à-dire une chaîne
-allant d’une jambe à l’autre, et dont les fers avaient été fermés avec
-des clous rivés sur une enclume. Le serrurier qui me fit cette opération
-dit à un des gardiens, croyant que je ne comprenais pas l’allemand:
-«Malade comme il est, on pouvait lui épargner cette mauvaise
-plaisanterie; il ne se passera pas deux mois sans que l’ange de la mort
-vienne le délivrer.
-
---_Möchte es sein!_ (si cela pouvait être!)» lui dis-je en lui frappant
-avec la main sur l’épaule.
-
-Le pauvre homme tressaillit, devint tout confus, et puis me dit:
-
-«J’espère que je ne serai pas prophète, et je désire que monsieur soit
-délivré par un tout autre ange.
-
---Plutôt que vivre ainsi, ne vous semble-t-il pas, lui répondis-je, que
-l’ange de la mort lui-même serait le bienvenu?»
-
-Il fit signe que oui de la tête, et s’en alla plein de compassion pour
-moi.
-
-J’aurais vraiment volontiers cessé de vivre, mais je n’étais pas tenté
-par le suicide. J’avais la conviction que la faiblesse de mes poumons
-était déjà assez prononcée pour m’enlever promptement. Cela ne plut pas
-à Dieu. La fatigue du voyage m’avait fait beaucoup de mal; le repos
-m’apporta quelque soulagement.
-
-Un instant après que le serrurier fut sorti, j’entendis résonner le
-marteau sur l’enclume dans le souterrain. Schiller était encore dans ma
-chambre.
-
-«Entendez-vous ces coups? lui dis-je. Certainement on met les fers au
-pauvre Maroncelli.»
-
-En disant ces mots, mon cœur se serra tellement que je vacillai, et si
-le bon vieillard ne m’avait pas soutenu, je serais tombé. Je restai plus
-d’une demi-heure dans un état qui ressemblait à l’évanouissement, et
-pourtant ce n’en était pas. Je ne pouvais parler; mon pouls battait à
-peine, une sueur froide m’inondait des pieds à la tête, et nonobstant
-j’entendais toutes les paroles de Schiller, et j’avais très vives la
-souvenance du passé et la connaissance du présent.
-
-Les recommandations du surintendant et la vigilance des gardiens avaient
-maintenu jusqu’alors le silence dans toutes les prisons voisines. Trois
-ou quatre fois j’avais entendu entonner quelque cantilène italienne,
-mais elle avait été aussitôt interrompue par les cris des sentinelles.
-Nous en avions plusieurs sur le terre-plein situé au-dessous de nos
-fenêtres, et une dans notre corridor même, laquelle allait sans cesse
-mettant son oreille aux portes et regardant par les guichets, afin
-d’empêcher les rumeurs.
-
-Un jour, vers le soir (toutes les fois que j’y pense, je sens renouveler
-les palpitations qui m’agitèrent alors), les sentinelles, par un heureux
-hasard, furent moins attentives, et j’entendis se développer et se
-poursuivre, d’une voix un peu couverte mais claire, une chanson dans la
-prison contiguë à la mienne.
-
-Oh! quelle joie, quelle commotion m’envahit!
-
-Je me levai de dessus ma paillasse, je tendis l’oreille, et, quand la
-voix se tut, j’éclatai en irrésistibles sanglots.
-
-«Qui es-tu, infortuné? criai-je. Qui es-tu? dis-moi ton nom. Moi, je
-suis Silvio Pellico.
-
---O Silvio! cria le voisin; je ne te connais pas personnellement, mais
-je t’aime depuis longtemps. Approche-toi de la fenêtre et parlons-nous
-en dépit des sbires.»
-
-Je me cramponnai à la fenêtre; il me dit son nom, et nous échangeâmes
-quelques paroles de tendresse.
-
-C’était le comte Antonio Oroboni, natif de Fratta près de Rovigo, jeune
-homme de vingt-neuf ans.
-
-Hélas! nous fûmes bien vite interrompus par les cris menaçants des
-sentinelles! Celle du corridor frappait fortement avec la crosse de son
-fusil, tantôt à la porte d’Oroboni, tantôt à la mienne. Nous ne voulions
-pas, nous ne pouvions pas obéir; mais pourtant les malédictions de ces
-gardes étaient telles que nous cessâmes, après être convenus de
-recommencer quand les sentinelles seraient changées.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIII
-
-
-Nous espérions,--et cela arriva en effet,--qu’en parlant plus bas nous
-pourrions nous entendre, et qu’il se rencontrerait quelquefois des
-sentinelles compatissantes, qui feraient semblant de ne pas s’apercevoir
-de notre bavardage. A force d’expériences, nous apprîmes un moyen
-d’émettre si faiblement la voix que, tout en étant suffisante pour nos
-oreilles, elle n’arrivait pas aux oreilles des autres, ou pouvait être
-dissimulée. Il arrivait bien de temps en temps que nous avions des
-écouteurs à l’oreille plus fine, ou que nous oubliions d’étouffer notre
-voix. Alors recommençaient à nous poursuivre les cris et les coups à nos
-portes, et, ce qui était pis, la colère du pauvre Schiller et du
-surintendant.
-
-Peu à peu nous perfectionnâmes toutes les précautions, c’est-à-dire que
-nous eûmes soin de causer pendant certains quarts d’heure plutôt que
-pendant certains autres, quand il y avait certains gardes plutôt que
-d’autres, et toujours à voix très modérée. Soit excellence de notre art,
-soit chez les autres une habitude de condescendance qui se formait peu à
-peu, nous finîmes par pouvoir causer chaque jour beaucoup, sans qu’aucun
-supérieur eût presque plus jamais à nous réprimander.
-
-Nous nous liâmes d’une tendre amitié. Il me raconta sa vie, je lui
-racontai la mienne. Les angoisses et les consolations de l’un devenaient
-les angoisses et les consolations de l’autre. Oh! de quels
-encouragements mutuels ne nous étions-nous pas! Combien de fois, après
-une nuit d’insomnie, chacun de nous en allant le matin à la fenêtre, en
-saluant son ami et en écoutant sa voix si chère, sentait dans son cœur
-s’adoucir la tristesse et redoubler son courage! Chacun était persuadé
-d’être utile à l’autre, et cette certitude éveillait une douce émulation
-d’aménité dans les pensées, et ce contentement qu’éprouve l’homme, même
-au sein de la misère, quand il peut soulager son semblable.
-
-Chacun de nos entretiens nous laissait le besoin de le continuer, de le
-faire suivre d’éclaircissements; c’était un stimulant vivace, continuel,
-pour l’intelligence, pour la mémoire, pour l’imagination, pour le cœur.
-
-Dans le principe, me souvenant de Julien, je me défiais de la constance
-de ce nouvel ami. Je pensais: «Jusqu’à présent, il ne nous est pas
-arrivé de nous trouver en désaccord; d’un jour à l’autre, je puis lui
-déplaire en quelque chose, et alors il m’enverra promener.»
-
-Ce soupçon cessa bien vite. Nos opinions concordaient sur tous les
-points essentiels, si ce n’est qu’à une âme noble, brûlante de
-sentiments généreux, indomptée par le malheur, il unissait la foi la
-plus candide et la plus entière dans le christianisme, tandis que depuis
-quelque temps cette foi vacillait en moi, et parfois me semblait pour
-toujours éteinte.
-
-Il combattait mes doutes par des réflexions très justes, et avec une
-grande affection. Je sentais qu’il avait raison, et j’en convenais avec
-lui, mais les doutes revenaient. Il en arrive ainsi à tous ceux qui
-n’ont pas l’Évangile dans le cœur, à tous ceux qui haïssent les autres,
-et s’enorgueillissent d’eux-mêmes. L’esprit voit un instant le vrai,
-mais comme le vrai ne lui plaît pas, il n’y croit plus l’instant
-d’après, et s’efforce de regarder ailleurs.
-
-Oroboni était très habile à tourner mon attention sur les raisons qu’a
-l’homme d’être indulgent envers ses ennemis. Je ne lui parlais jamais
-des personnes que j’abhorrais qu’il ne se mît adroitement à les
-défendre, et non seulement par des paroles, mais encore par des
-exemples. Certaines gens lui avaient nui. Il en gémissait, mais il
-pardonnait à tous, et s’il pouvait me raconter quelque trait louable de
-quelqu’un d’entre eux, il le faisait volontiers.
-
-L’irritation qui me dominait, et qui m’avait rendu irréligieux depuis ma
-condamnation jusqu’à ce jour, dura encore quelques semaines; puis elle
-cessa tout à fait. La vertu d’Oroboni m’avait charmé. En m’efforçant d’y
-atteindre, je me mis au moins sur ses traces. Alors je pus de nouveau
-prier sincèrement pour tous et ne plus haïr personne; les doutes sur la
-foi disparurent: _Ubi charitas et amor, Deus ibi est._
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIV
-
-
-Pour dire vrai, si la peine était on ne peut plus sévère et de nature à
-irriter, nous avions en même temps la rare fortune que tous ceux que
-nous voyions fussent des hommes bons. Ils ne pouvaient pas alléger notre
-situation, si ce n’est par leurs manières bienveillantes et
-respectueuses; mais tous en usèrent ainsi pour nous. S’il y avait
-quelque rudesse dans le vieux Schiller, combien n’était-elle pas
-compensée par la noblesse de son cœur! jusqu’au pauvre Kunda (ce
-condamné qui nous apportait le dîner et de l’eau trois fois par jour)
-qui voulait que nous nous aperçussions de sa compassion pour nous. Il
-balayait notre chambre deux fois par semaine. Un matin, en balayant, il
-choisit le moment où Schiller s’était éloigné de deux pas de la porte,
-et m’offrit un morceau de pain blanc. Je ne l’acceptai pas, mais je lui
-serrai cordialement la main. Cette poignée de main l’émut. Il me dit en
-mauvais allemand (il était Polonais): «Monsieur, on vous donne
-maintenant si peu à manger que vous devez sûrement souffrir de la faim.»
-
-Je lui affirmai que non, mais j’affirmais l’incroyable.
-
-Le médecin, voyant qu’aucun de nous ne pouvait manger l’espèce
-d’aliments qu’on nous avait donnés dans les premiers jours, nous mit
-tous à ce qu’on appelle _quart de portion_, c’est-à-dire au régime de
-l’hôpital. C’étaient trois soupes très légères par jour, un peu de rôti
-d’agneau qu’on aurait pu avaler en une bouchée, et environ trois onces
-de pain blanc. Comme ma santé devenait meilleure, mon appétit croissait,
-et ce quart était vraiment trop peu. J’essayai de revenir à la
-nourriture de ceux qui étaient bien portants; mais il n’y avait rien à y
-gagner, car elle me dégoûtait tellement que je ne pouvais la manger. Il
-fallut absolument m’en tenir au _quart_. Pendant plus d’une année, je
-connus ce qu’est le tourment de la faim. Et ce tourment se fit sentir
-avec encore plus de véhémence à quelques-uns de mes compagnons qui, plus
-robustes que moi, étaient habitués à se nourrir plus abondamment. J’ai
-su de plusieurs d’entre eux, qu’ils acceptèrent du pain de Schiller et
-des deux autres gardiens attachés à notre service, et enfin de ce brave
-homme de Kunda.
-
-«On dit par la ville qu’on donne peu à manger à ces messieurs, me dit
-une fois le barbier, un jeune praticien adjoint à notre chirurgien.
-
---C’est très vrai», répondis-je ingénument.
-
-Le samedi suivant (il venait chaque samedi), il voulut me donner en
-cachette un gros pain blanc. Schiller feignit de n’avoir pas vu cette
-offre. Pour moi, si j’avais écouté mon estomac, je l’aurais acceptée,
-mais je persistai à refuser, afin que ce pauvre jeune homme ne fût pas
-tenté de répéter son offrande, ce qui à la longue lui aurait été
-onéreux.
-
-Pour la même raison, je refusais les offres de Schiller. Plusieurs fois
-il m’apporta un morceau de viande bouillie, en me priant de la manger,
-et protestant que cela ne lui coûtait rien, que c’était un morceau de
-reste, qu’il ne savait qu’en faire, et qu’il le donnerait à d’autres, si
-je ne le prenais pas. Je me serais jeté dessus pour le dévorer; mais si
-je l’avais pris, n’aurait-il pas eu chaque jour l’envie de me donner
-quelque chose?
-
-Seulement deux fois qu’il m’apporta un plat de cerises, et une autre
-fois quelques poires, la vue de ces fruits me fascina irrésistiblement.
-Je me repentis de les avoir pris, justement parce qu’à partir de ce
-moment il ne cessait plus de m’en offrir.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXV
-
-
-Dans les premiers jours il fut établi que chacun de nous aurait, deux
-fois par semaine, une heure de promenade. Dans la suite, cette faveur
-fut accordée de deux jours l’un, et plus tard chaque jour, excepté les
-fêtes.
-
-Chacun était conduit à la promenade séparément, entre deux gardiens
-ayant le fusil sur l’épaule. Moi qui me trouvais logé tout au bout du
-corridor, je passais, quand je sortais, devant les prisons de tous les
-condamnés d’État italiens, excepté Maroncelli, le seul qui languissait
-en bas.
-
-«Bonne promenade!» me murmuraient-ils tous à travers le guichet de leur
-porte; mais il ne m’était pas permis de m’arrêter pour saluer personne.
-
-On descendait un escalier, on traversait une vaste cour, et on allait
-sur une terrasse située au midi, d’où l’on voyait la ville de Brünn et
-une grande partie du pays d’alentour.
-
-Dans la cour susdite, étaient toujours un grand nombre de condamnés de
-droit commun, qui allaient ou venaient pour leurs travaux, ou bien se
-promenaient en groupes en causant. Parmi eux, il y avait quelques
-voleurs italiens qui me saluaient avec un grand respect, et disaient
-entre eux: «Ce n’est pas un voleur comme nous; et pourtant sa prison est
-plus dure que la nôtre.»
-
-En fait, ils avaient beaucoup plus de liberté que moi.
-
-J’entendais ces expressions et d’autres encore, et je leur rendais leur
-salut avec cordialité. L’un d’eux me dit une fois: «Le salut de monsieur
-me fait du bien. Monsieur voit peut-être sur ma physionomie quelque
-chose qui n’est pas de la scélératesse. Une passion malheureuse m’a
-poussé à commettre une faute; mais non, monsieur, je ne suis pas un
-scélérat!»
-
-Et il fondit en larmes. Je lui tendis la main, mais il ne put pas me la
-serrer. Mes gardiens, non par méchanceté, mais à cause des instructions
-qu’ils avaient, le repoussèrent. Ils ne devaient me laisser approcher
-par qui que ce fût. Les paroles que ces condamnés m’adressaient, ils
-feignaient la plupart du temps de se les dire entre eux, et, si mes deux
-soldats s’apercevaient qu’elles fussent à mon intention, ils leur
-intimaient silence.
-
-On voyait encore passer par cette cour des hommes de conditions
-diverses, étrangers au château, qui venaient visiter le surintendant, ou
-le chapelain, ou le sergent, ou quelqu’un des caporaux. «Voilà un des
-Italiens, voilà un des Italiens», disaient-ils à voix basse, et ils
-s’arrêtaient pour me regarder. Et plus d’une fois je les entendis dire
-en allemand, croyant que je ne les comprenais pas:
-
-«Ce pauvre monsieur, il ne deviendra pas vieux; il a la mort sur la
-figure.»
-
-En effet, ma santé, après s’être tout d’abord améliorée, languissait par
-l’insuffisance de nourriture, et de nouveaux accès de fièvre me
-prenaient souvent. Je m’efforçais de traîner ma chaîne jusqu’à l’endroit
-de la promenade, et là je me jetais sur l’herbe, et j’y restais
-ordinairement jusqu’à l’expiration de mon heure.
-
-Mes gardiens restaient debout ou s’asseyaient près de moi, et nous
-causions. Un d’eux, nommé Kral, était un Bohémien qui, bien que d’une
-famille de pauvres paysans, avait reçu une certaine éducation et l’avait
-perfectionnée le plus qu’il avait pu, en réfléchissant avec beaucoup de
-discernement sur les choses du monde, et en lisant tous les livres qui
-lui tombaient sous la main. Il connaissait Klopstock, Wieland, Gœthe,
-Schiller et un grand nombre d’autres bons écrivains allemands. Il en
-savait une infinité de passages par cœur, et les disait avec
-intelligence et avec sentiment. L’autre gardien était un Polonais, du
-nom de Kubitzky, ignorant, mais respectueux et cordial. Leur compagnie
-m’était devenue très chère.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVI
-
-
-A l’une des extrémités de cette terrasse, étaient les appartements du
-surintendant; à l’autre extrémité, logeait un caporal avec sa femme et
-son jeune enfant. Quand je voyais quelqu’un sortir de ces habitations,
-je me levais, je m’approchais de la personne, ou des personnes qui s’y
-montraient, et j’étais comblé de démonstrations de courtoisie et de
-pitié.
-
-La femme du surintendant était malade depuis longtemps et dépérissait
-lentement. Elle se faisait parfois porter sur un canapé en plein air. Il
-est impossible de dire combien elle était émue en m’exprimant la
-compassion qu’elle éprouvait pour nous tous. Son regard était très doux
-et timide, mais, bien que timide, il s’attachait de temps en temps d’un
-air d’intense interrogation confiante sur les regards de celui qui lui
-parlait.
-
-Je lui dis une fois en riant: «Savez-vous, madame, que vous ressemblez
-un peu à une personne qui me fut chère?»
-
-Elle rougit, et répondit avec une grave et aimable simplicité: «Ne
-m’oubliez donc pas quand je serai morte; priez pour ma pauvre âme et
-pour les jeunes enfants que je laisse sur la terre.»
-
-A partir de ce jour, elle ne put plus quitter le lit; je ne la vis plus.
-Elle languit encore quelques mois, puis elle mourut.
-
-Elle avait trois fils, beaux comme des amours, et un encore à la
-mamelle. L’infortunée les embrassait souvent en ma présence, et disait:
-«Qui sait quelle femme deviendra leur mère après moi! Quelle qu’elle
-soit, que le Seigneur lui donne des entrailles de mère, même pour les
-enfants qui ne seront pas nés d’elle!» Et elle pleurait.
-
-Mille fois je me suis souvenu de sa prière et de ces larmes!
-
-Quand elle ne fut plus, j’embrassais quelquefois ces enfants, et je
-m’attendrissais, et je répétais cette prière maternelle. Et je pensais à
-ma mère et aux vœux ardents que son cœur si aimant élevait sans doute
-pour moi, et je m’écriais avec des sanglots: «Oh! bien plus heureuse est
-la mère qui, en mourant, abandonne ses enfants en bas âge, que celle
-qui, après les avoir élevés avec des soins infinis, se les voit ravir!»
-
-Deux bonnes vieilles étaient d’ordinaire avec ces enfants: l’une était
-la mère du surintendant, l’autre la tante. Elles voulurent savoir toute
-mon histoire, et je la leur racontai en abrégé.
-
-«Combien nous sommes malheureuses, disaient-elles avec l’expression de
-la douleur la plus vraie, de ne pouvoir vous aider en rien! Mais soyez
-sûr que nous prierons pour vous, et que si un jour votre grâce arrive,
-ce sera une fête pour toute notre famille.»
-
-La première, qui était celle que je voyais le plus souvent, possédait
-une douce et extraordinaire éloquence pour donner des consolations. Je
-les écoutais avec une gratitude filiale, et elles se gravaient dans mon
-cœur.
-
-Elle me disait des choses que je savais déjà, et qui me frappaient comme
-des choses nouvelles:--que l’infortune ne dégrade pas l’homme, si
-celui-ci ne lui est pas inférieur, mais l’élève au contraire;--que, si
-nous pouvions entrer dans les jugements de Dieu, nous verrions que bien
-souvent les vainqueurs sont plus à plaindre que les vaincus, ceux qui
-exultent de joie que ceux qui sont tristes, ceux qui sont riches que
-ceux qui sont dépouillés de tout;--que l’amitié particulière montrée par
-l’homme-Dieu aux infortunés est un grand fait;--que nous devions nous
-glorifier de porter la croix, depuis qu’elle a été portée par des
-épaules divines.
-
-Eh bien! ces deux bonnes vieilles, que je voyais si volontiers, durent
-bientôt, pour des raisons de famille, quitter le Spielberg; les enfants
-cessèrent aussi de venir sur la terrasse. Combien ces pertes
-m’affligèrent!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVII
-
-
-La gêne de la chaîne aux pieds, en m’empêchant de dormir, contribuait à
-me ruiner la santé. Schiller voulait que je réclamasse, et prétendait
-qu’il était du devoir du médecin de me la faire enlever.
-
-Pendant quelque temps je ne l’écoutai pas, puis je cédai à ses conseils,
-et je dis au médecin que, pour recouvrer le bienfait du sommeil, je le
-priais de me faire enlever la chaîne, au moins pour quelques jours.
-
-Le médecin dit que mes fièvres n’en étaient pas encore arrivées à un
-degré tel qu’il pût me satisfaire, et qu’il était nécessaire que je
-m’accoutumasse aux fers.
-
-La réponse m’indigna, et je fus colère d’avoir fait cette inutile
-demande.
-
-«Voilà ce que j’ai gagné à suivre votre conseil persistant», dis-je à
-Schiller.
-
-Il faut que je lui eusse dit ces paroles assez grossièrement, car le
-rude brave homme s’en offensa.
-
-«Il déplaît à monsieur, cria-t-il, de s’être exposé à un refus, et à moi
-il me déplaît que monsieur soit fier avec moi!»
-
-Puis il continua un long sermon: «Les orgueilleux font consister leur
-grandeur à ne pas s’exposer aux refus, à ne pas accepter les offres, à
-rougir de mille puérilités. _Alle Eseleyen!_ âneries que tout cela!
-Vaine grandeur! ignorance de la véritable dignité! Et la véritable
-dignité consiste, en grande partie, à rougir uniquement des mauvaises
-actions!»
-
-Il dit, sortit, et fit un fracas infernal avec ses clefs.
-
-Je restai abasourdi. «Et pourtant cette rude franchise me plaît,
-disais-je. Elle part du cœur comme ses offres, comme ses conseils, comme
-sa compassion. Et ne m’a-t-il pas dit la vérité? A combien de faiblesses
-ne donné-je pas le nom de dignité, alors qu’elles ne sont pas autre
-chose que de l’orgueil?»
-
-A l’heure du dîner, Schiller laissa le condamné Kunda m’apporter les
-deux plats et mon eau, et s’arrêta sur la porte. Je l’appelai.
-
-«Je n’ai pas le temps», répondit-il très sèchement. Je descendis de mon
-banc, j’allai à lui et je lui dis:
-
-«Si vous voulez que mon repas me fasse du bien, ne me faites pas cette
-mauvaise mine.
-
---Et quelle mine dois-je faire? demanda-t-il en se rassérénant.
-
---La mine d’un homme joyeux, d’un ami, répondis-je.
-
---Vive la joie! s’écria-t-il, et si, pour que son repas lui fasse du
-bien, monsieur veut me voir aussi danser, le voilà servi.»
-
-Et il se mit à gambader avec ses maigres et longues perches, et si
-plaisamment que j’éclatai de rire. Je riais, et j’avais le cœur ému.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVIII
-
-
-Un soir, Oroboni et moi nous étions à la fenêtre, et nous nous
-plaignions mutuellement d’être affamés; nous élevâmes un peu la voix, et
-les sentinelles se mirent à crier. Le surintendant, qui, par
-mésaventure, passait de ce côté, crut devoir faire appeler Schiller, et
-le tancer vertement de ce qu’il ne veillait pas mieux à nous faire
-observer le silence.
-
-Schiller vint, en grande colère, s’en plaindre à moi, et m’intima
-l’ordre de ne plus jamais parler par la fenêtre. Il voulait que je le
-lui promisse.
-
-«Non, répondis-je, non, je ne veux pas le promettre.
-
---Oh! _der Teufel, der Teufel!_ cria-t-il; c’est à moi qu’on vient dire:
-Je ne veux pas! à moi qui reçois une maudite réprimande à cause de vous!
-
---Je suis fâché, mon cher Schiller, de la réprimande que vous avez
-reçue, j’en suis vraiment fâché, mais je ne veux pas vous promettre ce
-que je sens que je ne pourrais pas tenir.
-
---Et pourquoi monsieur ne le tiendrait-il pas?
-
---Parce que je ne pourrais pas; parce que la solitude continuelle est un
-tourment si cruel pour moi, que je ne résisterai jamais au besoin
-d’émettre quelques sons de voix de mes poumons, d’inviter mon voisin à
-me répondre. Et si le voisin se taisait, j’adresserais la parole aux
-barreaux de ma fenêtre, aux collines qui s’élèvent en face de moi, aux
-oiseaux qui volent.
-
---_Der Teufel!_ Et monsieur ne veut pas me le promettre?
-
---Non, non, non!» m’écriai-je.
-
-Il jeta à terre son bruyant trousseau de clefs et répéta: «_Der Teufel!
-der Teufel!_» Puis il se précipita pour m’embrasser.
-
-«Eh bien! dois-je cesser d’être homme pour ces canailles de clefs?
-Monsieur est un homme comme il faut, et je suis content qu’il ne veuille
-pas me promettre ce qu’il ne tiendrait pas. J’en ferais autant, moi.»
-
-Je ramassai les clefs et je les lui donnai.
-
-«Ces clefs, lui dis-je, ne sont pas si _canailles_, puisque, d’un
-honnête caporal que vous êtes, elles ne peuvent pas faire un méchant
-sbire.
-
---Et si je croyais qu’elles pussent le faire, répondit-il, je les
-porterais à mes supérieurs, et je dirais: «Si on ne veut pas me donner
-d’autre pain que celui de bourreau, j’irai demander l’aumône.»
-
-Il tira son mouchoir de sa poche, s’essuya les yeux, puis les tint
-levés, les mains jointes comme s’il priait. Je joignis les miennes, et
-je priai comme lui en silence. Il comprenait que je faisais des vœux
-pour lui, comme je comprenais qu’il en faisait pour moi.
-
-En s’en allant, il me dit à voix basse: «Quand monsieur causera avec le
-comte Oroboni, qu’il parle le plus bas qu’il pourra. Il y trouvera deux
-avantages: l’un de m’épargner les reproches de monsieur le surintendant,
-l’autre de ne pas laisser surprendre quelque conversation... dois-je le
-dire? quelque conversation qui, rapportée, ne pourrait qu’irriter encore
-celui qui peut punir.»
-
-Je l’assurai qu’il ne sortait jamais de nos lèvres un mot qui, répété à
-qui que ce soit, pût offenser.
-
-Nous n’avions pas, en effet, besoin d’avertissements pour être prudents.
-Deux prisonniers qui parviennent à communiquer entre eux, savent fort
-bien se créer un jargon avec lequel ils peuvent tout dire sans être
-compris de quiconque les écoute.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIX
-
-
-Je revenais un matin de la promenade; c’était le 7 août. La porte de la
-prison d’Oroboni était ouverte, et Schiller qui s’y trouvait ne m’avait
-pas entendu venir. Mes gardiens veulent hâter le pas pour fermer cette
-porte. Je les préviens, je m’élance, et me voilà dans les bras
-d’Oroboni.
-
-Schiller fut abasourdi; il dit: «_Der Teufel! der Teufel!_» et leva le
-doigt pour me menacer. Mais ses yeux se remplirent de larmes, et il
-s’écria en sanglotant: «O mon Dieu, faites miséricorde à ces pauvres
-jeunes gens et à moi, et à tous les infortunés, vous qui avez été
-également si malheureux sur la terre!»
-
-Les deux gardiens pleuraient à leur tour. La sentinelle du corridor, qui
-était accourue, pleurait elle aussi. Oroboni me disait: «Silvio, Silvio,
-voilà un des jours les plus chers de ma vie!» Je ne sais ce que de mon
-côté je lui disais; j’étais hors de moi de joie et de tendresse.
-
-Quand Schiller nous conjura de nous séparer, force fut de lui obéir.
-Oroboni laissa échapper un torrent de larmes et me dit:
-
-«Nous reverrons-nous jamais plus sur la terre?»
-
-Et je ne le revis jamais plus! Quelques mois après, sa chambre était
-vide, et Oroboni gisait dans ce cimetière que j’avais devant ma fenêtre!
-
-Depuis cet instant où nous nous étions vus, il semblait que nous nous
-aimions plus doucement, plus fortement qu’avant, il semblait que nous
-nous étions l’un à l’autre plus nécessaires.
-
-C’était un beau jeune homme, de noble aspect, mais pâle et d’une
-mauvaise santé. Ses yeux seuls étaient pleins de vie. Mon affection pour
-lui était encore augmentée par la pitié que sa maigreur et sa pâleur
-m’inspiraient. Il éprouvait la même chose pour moi. Tous les deux nous
-sentions combien il était vraisemblable qu’il arriverait bientôt à l’un
-de nous de survivre à l’autre.
-
-Au bout de quelques jours il tomba malade. Je ne faisais que gémir et
-prier pour lui. Après quelques accès de fièvre, il reprit un peu de
-force, et put revenir à nos conversations amicales. Oh! comme entendre
-de nouveau le son de sa voix m’apportait de consolation!
-
-«Ne te trompe pas, me disait-il; ce sera pour peu de temps. Aie la force
-de t’apprêter à ma perte; inspire-moi du courage par ton courage.»
-
-A cette époque, on voulut blanchir les murs de nos prisons, et on nous
-transporta dans les souterrains. Par malheur, dans cet intervalle, nous
-ne fûmes pas placés dans des cachots voisins. Schiller me disait
-qu’Oroboni allait bien, mais je le soupçonnais de ne pas vouloir me dire
-la vérité, et je craignais que la santé déjà si débile de mon ami ne se
-détériorât tout à fait dans ces souterrains.
-
-Si j’avais eu au moins la bonne fortune d’être en cette occasion voisin
-de mon cher Maroncelli! J’entendis pourtant sa voix. Nous nous saluâmes
-en chantant, en dépit des cris des gardiens.
-
-Ce fut dans ce temps que vint nous voir le premier médecin de Brünn,
-envoyé peut-être à la suite des rapports que le surintendant faisait à
-Vienne, sur l’extrême faiblesse où nous avait tous réduits le défaut de
-nourriture, ou bien parce qu’il régnait alors dans les prisons une
-violente épidémie de scorbut.
-
-Ne sachant pas le motif de cette visite, je m’imaginai que c’était pour
-une nouvelle maladie d’Oroboni. La crainte de le perdre me donnait une
-inquiétude indicible. Je fus pris alors d’une forte mélancolie et du
-désir de mourir. La pensée du suicide se présentait de nouveau à moi. Je
-la combattais; mais j’étais comme un voyageur fatigué qui, tout en se
-disant à lui-même: «C’est mon devoir d’aller jusqu’au bout», sent un
-besoin irrésistible de se jeter à terre et de se reposer.
-
-On m’avait dit que, peu de temps auparavant, dans un de ces ténébreux
-cachots, un vieux Bohémien s’était tué en se frappant la tête contre les
-murs. Je ne pouvais chasser de mon esprit la tentation de l’imiter. Je
-ne sais si mon délire ne serait pas arrivé à ce point, si une gorgée de
-sang sortie de ma poitrine ne m’avait pas fait croire à ma mort
-prochaine. Je remerciai Dieu de ce qu’il voulait me faire mourir de
-cette façon, et m’épargner un acte de désespoir que mon intelligence
-condamnait.
-
-Mais Dieu, au contraire, voulut me conserver. Cette gorgée de sang
-allégea mes maux. Pendant ce temps, je fus ramené dans la prison
-supérieure, et la lumière plus grande ainsi que le voisinage d’Oroboni,
-que j’y retrouvai, me rattachèrent à la vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXX
-
-
-Je lui confiai la terrible mélancolie que j’avais éprouvée en me voyant
-séparé de lui; et il me dit que lui aussi avait dû combattre la pensée
-du suicide.
-
-«Profitons, disait-il, du peu de temps qui nous est de nouveau donné,
-pour nous consoler mutuellement avec la religion. Parlons de Dieu;
-excitons-nous à l’aimer. Souvenons-nous qu’il est la justice, la
-sagesse, la bonté, la beauté, qu’il est tout ce que nous avons coutume
-d’admirer comme parfait. Je te dis en vérité que la mort n’est pas loin
-de moi. Je te serai éternellement reconnaissant, si tu contribues à me
-rendre dans ces derniers jours aussi religieux que j’aurais dû l’être
-toute ma vie.»
-
-Et nos discours ne roulaient plus sur autre chose que la philosophie
-chrétienne, et sur les comparaisons de celle-ci avec les mesquineries du
-sensualisme. Nous étions enchantés tous les deux de découvrir une si
-grande concordance entre le christianisme et la raison; tous les deux,
-en confrontant les diverses communions évangéliques, nous voyions que la
-religion catholique peut seule vraiment résister à la critique, et que
-la doctrine de la communion catholique consiste dans les dogmes les plus
-purs et la plus pure morale, et non dans les misérables sophismes
-produits par l’ignorance humaine.
-
-«Et si, par un hasard peu probable, nous retournions dans la société,
-disait Oroboni, serions-nous assez pusillanimes pour ne pas confesser
-l’Évangile? pour avoir honte, si quelqu’un s’imaginait que la prison a
-amolli nos âmes, et que c’est par faiblesse que nous sommes devenus plus
-fermes dans notre croyance?
-
---Mon cher Oroboni, lui dis-je, ta question me révèle ta réponse, et
-c’est aussi la mienne. Le comble de la lâcheté, c’est d’être esclave des
-jugements d’autrui, quand on a la persuasion qu’ils sont faux. Je ne
-crois pas que ni toi ni moi ayons jamais une pareille lâcheté.»
-
-Dans ces effusions de cœur, je commis une faute. J’avais juré à Julien
-de ne jamais confier à personne, en révélant son vrai nom, les relations
-qui avaient existé entre nous. Je les racontai à Oroboni, en lui disant:
-«Dans le monde, jamais chose semblable ne me serait sortie des lèvres,
-mais ici nous sommes dans un tombeau, et, si tu en sors jamais, je sais
-que je puis me fier à toi.»
-
-Cette âme si honnête se taisait.
-
-«Pourquoi ne me réponds-tu pas?» lui dis-je.
-
-Enfin il se mit à me blâmer sérieusement de la violation de ce secret.
-Ses reproches étaient justes. Aucune amitié, quelque intime qu’elle
-soit, quelque fortifiée qu’elle soit par la vertu, ne peut autoriser une
-semblable violation.
-
-Mais, puisque j’étais tombé dans cette faute, Oroboni en tira pour moi
-un bénéfice. Il avait connu Julien, et savait quelques traits honorables
-de sa vie. Il me les raconta, et dit: «Cet homme a agi si souvent en
-chrétien qu’il ne peut porter sa fureur antireligieuse jusqu’à la tombe.
-Espérons, espérons qu’il en sera ainsi! Et toi, Silvio, efforce-toi de
-lui pardonner de bon cœur ses mouvements de mauvaise humeur, et prie
-pour lui!»
-
-Ses paroles étaient sacrées pour moi.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXI
-
-
-Les conversations dont j’ai parlé, soit avec Oroboni, soit avec Schiller
-ou d’autres, n’occupaient toutefois qu’une petite partie des longues
-vingt-quatre heures de ma journée, et il n’était pas rare qu’aucune
-conversation avec le premier ne fût possible.
-
-Que faisais-je dans une si grande solitude?
-
-Voici quelle était toute ma vie pendant ces journées. Je me levais
-toujours à l’aube, et, montant sur le haut de mon banc, je me
-cramponnais aux barreaux de la fenêtre, et je disais mes prières.
-Oroboni était déjà à sa fenêtre, ou ne tardait pas à y venir. Nous nous
-saluions, et chacun continuait silencieusement à penser à Dieu. Autant
-nos cachots étaient horribles, autant était beau le spectacle extérieur
-que nous avions. Ce ciel, cette campagne, ce va-et-vient lointain de
-créatures dans la vallée, ces voix de paysannes, ces rires, ces chants,
-nous réjouissaient, nous faisaient plus chèrement sentir la présence de
-Celui qui se montre si magnifique dans sa bonté, et dont nous avions
-tant besoin.
-
-Venait la visite du matin par les gardiens. Ceux-ci donnaient un coup
-d’œil à la chambre pour voir si tout était en ordre, et examinaient ma
-chaîne anneau par anneau, afin de s’assurer que quelque accident ou
-quelque mauvaise intention ne l’avait pas rompue; ou plutôt (rompre la
-chaîne était impossible) cette inspection était faite pour obéir
-fidèlement aux prescriptions de la discipline. Si c’était un jour où
-venait le médecin, Schiller demandait si on voulait lui parler, et en
-prenait note.
-
-Après avoir fait le tour de nos prisons, Schiller revenait et
-accompagnait Kunda, qui était chargé de nettoyer chacune de nos
-chambres.
-
-Après un court intervalle, on nous apportait le déjeuner. C’était une
-demi-assiette de bouillon rougeâtre, avec trois tranches de pain très
-minces; je mangeais ce pain, et ne buvais pas le bouillon.
-
-Après quoi, je me mettais à l’étude. Maroncelli avait apporté d’Italie
-un grand nombre de livres, et tous nos compagnons en avaient aussi
-apporté, qui plus, qui moins. Le tout ensemble formait une bonne petite
-bibliothèque. Nous espérions en outre pouvoir l’augmenter au moyen de
-notre argent. Il n’était encore arrivé aucune réponse de l’empereur au
-sujet de la permission qui lui avait été demandée de lire nos livres et
-d’en acheter d’autres; mais, en attendant, le gouverneur de Brünn
-accordait provisoirement à chacun de nous l’autorisation de garder deux
-livres, et d’en changer toutes les fois que nous voudrions. Vers les
-neuf heures venait le surintendant, et, lorsque le médecin avait été
-demandé, il l’accompagnait.
-
-Un peu de temps me restait encore ensuite pour l’étude, jusqu’à onze
-heures, qui était le moment du dîner.
-
-Jusqu’au coucher du soleil, je n’avais plus de visite, et je me
-remettais à étudier. Alors Schiller et Kunda venaient pour changer mon
-eau, et un instant après arrivait le surintendant avec quelques
-gardiens, pour l’inspection du soir dans toute ma chambre et à mes fers.
-
-Pendant une des heures de la journée, tantôt avant, tantôt après le
-dîner, au bon plaisir des gardiens, avait lieu la promenade.
-
-La susdite visite du soir terminée, Oroboni et moi nous nous mettions à
-causer, et c’étaient ordinairement là nos entretiens les plus longs. Les
-entretiens extraordinaires avaient lieu le matin, ou tout de suite après
-le dîner, mais le plus souvent ils étaient très courts.
-
-Quelquefois les sentinelles étaient si compatissantes qu’elles nous
-disaient: «Un peu plus bas, messieurs; autrement la punition tombera sur
-nous.»
-
-D’autres fois, elles feignaient de ne pas s’apercevoir que nous
-parlions; puis, voyant paraître le sergent, elles nous priaient de nous
-taire jusqu’à ce qu’il fût parti; et à peine était-il parti qu’elles
-nous disaient: «Messieurs, vous pouvez causer maintenant, mais le plus
-bas qu’il vous sera possible.»
-
-Parfois, quelques-uns de ces soldats s’enhardissaient jusqu’à causer
-avec nous, à satisfaire à nos demandes et à nous donner quelques
-nouvelles de l’Italie.
-
-A certains de leurs discours nous ne répondions qu’en les priant de se
-taire. Il était tout naturel que nous doutassions si c’étaient toujours
-là des épanchements sincères du cœur, ou des pièges pour scruter nos
-pensées. Néanmoins, j’incline beaucoup plus à croire que ces braves gens
-parlaient avec sincérité.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXII
-
-
-Un soir nous avions des sentinelles très bienveillantes, de sorte
-qu’Oroboni et moi nous ne nous donnions pas la peine d’abaisser la voix.
-Maroncelli, cramponné à la fenêtre de son souterrain, nous entendit, et
-distingua ma voix. Il ne put se retenir; il me salua en chantant. Il me
-demandait comment j’allais, et m’exprimait avec les paroles les plus
-tendres son regret de n’avoir pas encore pu obtenir que nous fussions
-mis ensemble. Cette grâce, je l’avais aussi demandée, mais ni le
-surintendant du Spielberg ni le gouverneur de Brünn n’avaient qualité
-pour nous l’accorder. Notre mutuel désir avait été transmis à
-l’empereur, et aucune réponse n’était encore arrivée.
-
-Outre la fois que nous nous saluâmes en chantant dans les souterrains,
-j’avais entendu plusieurs fois ses chants de l’étage supérieur, mais
-sans comprendre les paroles, et pendant quelques instants à peine, parce
-qu’on ne le laissait pas continuer.
-
-Cette fois, il éleva beaucoup plus la voix; il ne fut pas aussi vite
-interrompu, et je compris tout. Il n’y a pas de termes pour exprimer
-l’émotion que j’éprouvai.
-
-Je lui répondis, et nous continuâmes le dialogue environ un quart
-d’heure. Enfin on changea les sentinelles sur la terrasse, et celles qui
-vinrent ne furent pas complaisantes. Nous nous disposions bien cependant
-à recommencer nos chants, mais des cris furieux s’élevèrent pour nous
-accabler de malédictions, et nous dûmes les respecter.
-
-Je me représentais Maroncelli gisant depuis si longtemps dans cette
-prison bien pire que la mienne; je m’imaginais la tristesse qui devait
-souvent l’y accabler et le dommage que sa santé en éprouverait, et une
-profonde angoisse me serrait le cœur.
-
-Je pus enfin pleurer, mais les larmes ne me soulagèrent pas. Je fus pris
-d’un fort mal de tête, avec une fièvre violente. Je ne me tenais pas sur
-pied, je me jetai sur ma paillasse. Les convulsions augmentèrent; je
-souffrais d’horribles spasmes à la poitrine. Je crus mourir cette nuit.
-
-Le jour suivant, la fièvre avait cessé et la poitrine allait mieux, mais
-il me semblait avoir du feu dans le cerveau, et à peine pouvais-je
-remuer la tête sans y réveiller des douleurs atroces.
-
-Je dis mon état à Oroboni. Il se trouvait aussi plus mal que d’habitude.
-
-«Ami, me dit-il, il n’est pas loin le jour où l’un de nous ne pourra
-plus venir à la fenêtre. Chaque fois que nous nous saluons peut être la
-dernière. Tenons-nous donc prêts l’un et l’autre, tant à mourir qu’à
-survivre à notre ami.»
-
-Sa voix était attendrie; moi, je ne pouvais répondre. Nous gardâmes un
-instant le silence, puis il reprit:
-
-«Tu es heureux, toi, de savoir l’allemand! tu pourras au moins te
-confesser! J’ai demandé un prêtre qui sût l’italien; on m’a dit qu’il
-n’y en avait pas. Mais Dieu voit mon désir, et depuis que je me suis
-confessé à Venise, il me semble, en vérité, que je n’ai plus rien qui me
-pèse sur la conscience.
-
---Moi, au contraire, je me suis confessé à Venise, lui dis-je, l’esprit
-plein de rancune, et j’ai plus mal fait que si j’avais refusé les
-sacrements. Mais si aujourd’hui on m’accorde un prêtre, je t’assure que
-je me confesserai de cœur en pardonnant à tous.
-
---Le Ciel te bénisse! s’écria-t-il, tu me donnes une grande consolation.
-Faisons, oui, faisons le possible l’un et l’autre pour être unis dans
-l’éternelle félicité, comme nous le fûmes dans ces jours d’infortune!»
-
-Le jour d’après, je l’attendis à la fenêtre, et il ne vint pas. Je sus
-par Schiller qu’il était gravement malade.
-
-Huit ou dix jours après, il allait mieux, et il revint me saluer. Je
-souffrais, mais je me soutenais. Quelques mois se passèrent ainsi, tant
-pour lui que pour moi, dans ces alternatives de mieux et de plus mal.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIII
-
-
-Je pus me traîner jusqu’au 11 janvier 1823. Le matin, je me levai avec
-un mal de tête assez léger, mais avec une disposition à tomber en
-faiblesse. Les jambes me tremblaient, et j’avais de la peine à respirer.
-
-Depuis deux ou trois jours aussi, Oroboni était mal, et ne se levait
-pas.
-
-On m’apporte la soupe, j’en goûte à peine une cuillerée, puis je tombe
-privé de sens. Quelque temps après, la sentinelle du corridor, ayant
-regardé par hasard à travers le guichet, et me voyant étendu par terre
-avec mon assiette renversée à côté de moi, me crut mort et appela
-Schiller.
-
-Le surintendant vint aussi; on appela immédiatement le médecin, et on me
-mit au lit. Je revins à moi.
-
-Le médecin dit que j’étais en danger, et me fit enlever les fers. Il
-m’ordonna je ne sais quel cordial, mais mon estomac ne pouvait rien
-garder. La douleur de tête augmentait terriblement.
-
-On fit immédiatement un rapport au gouverneur qui expédia un courrier à
-Vienne pour savoir comment je devais être traité. On répondit de ne pas
-me mettre à l’infirmerie, mais de me soigner dans ma prison avec la même
-diligence que si j’avais été à l’infirmerie. De plus, on autorisait le
-surintendant à me donner du bouillon et des soupes de sa cuisine, tant
-que durerait la gravité du mal.
-
-Cette dernière précaution me fut inutile dans le commencement; aucun
-aliment, aucune boisson ne passait. Mon état empira pendant toute une
-semaine, et je délirais jour et nuit.
-
-Kral et Kubitzky me furent donnés comme infirmiers, tous deux me
-servaient avec affection.
-
-Chaque fois que j’avais un peu ma connaissance, Kral me répétait:
-
-«Ayez confiance en Dieu; Dieu seul est bon.
-
---Priez pour moi, lui disais-je, non pas pour qu’il me guérisse, mais
-pour qu’il accepte mes maux et ma mort en expiation de mes péchés.»
-
-Il me suggéra la pensée de demander les sacrements.
-
-«Si je ne les ai pas demandés, répondis-je, attribuez-le à la faiblesse
-de ma tête; mais ce sera pour moi une grande consolation de les
-recevoir.»
-
-Kral rapporta mes paroles au surintendant, et on fit venir le chapelain
-des prisons.
-
-Je me confessai, je communiai, et je reçus l’huile sainte. Je fus
-content de ce prêtre. Il s’appelait Sturm. Les réflexions qu’il me fit
-sur la justice de Dieu, sur l’injustice des hommes, sur le devoir du
-pardon, sur la vanité de toutes les choses du monde, n’étaient pas des
-trivialités; elles portaient l’empreinte d’une intelligence élevée et
-cultivée, et d’un vif sentiment du véritable amour de Dieu et du
-prochain.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIV
-
-
-L’effort d’attention que je fis pour recevoir les sacrements semblait
-devoir épuiser mes forces vitales, mais il me fit au contraire du bien,
-en me jetant dans une léthargie de quelques heures qui me reposa.
-
-Je me réveillai un peu soulagé, et, voyant Schiller et Kral près de moi,
-je leur pris les mains et je les remerciai de leurs soins.
-
-Schiller me dit: «Mon œil est exercé à voir des malades; je parierais
-que monsieur ne mourra pas.
-
---Ne vous semble-t-il pas que vous me faites une mauvaise prédiction?
-dis-je.
-
---Non, répondit-il; les misères de la vie sont grandes, c’est vrai; mais
-celui qui les supporte avec grandeur d’âme et humilité gagne toujours à
-vivre.»
-
-Puis il ajouta: «Si monsieur vit, j’espère qu’il aura dans quelques
-jours une grande consolation. Il a demandé à voir M. Maroncelli?
-
---Je l’ai demandé tant de fois, et en vain; je n’ose plus l’espérer!
-
---Espérez, espérez, monsieur! et renouvelez la demande.»
-
-Je la renouvelai en effet le jour même. Le surintendant me dit également
-que je devais espérer, et il ajouta qu’il était vraisemblable que non
-seulement Maroncelli pourrait me voir, mais qu’il me serait donné comme
-infirmier, et ensuite comme inséparable compagnon.
-
-Comme tous les prisonniers d’État que nous étions, nous avions plus ou
-moins la santé ruinée, le gouverneur avait demandé à Vienne la
-permission de nous mettre tous deux à deux, afin que l’un servît d’aide
-à l’autre.
-
-J’avais aussi demandé la faveur d’écrire un dernier adieu à ma famille.
-
-Vers la fin de la seconde semaine, ma maladie subit une crise, et le
-danger fut écarté.
-
-Je commençais à me lever, quand un matin la porte s’ouvre, et je vois
-entrer tout joyeux le surintendant, Schiller et le médecin. Le premier
-court à moi et me dit: «Nous avons la permission de vous donner
-Maroncelli pour compagnon, et de vous laisser écrire une lettre à vos
-parents.»
-
-La joie m’ôta la respiration, et le pauvre surintendant qui, dans un
-élan de bon cœur, avait manqué de prudence, me croyait perdu.
-
-Quand je repris mes sens, et que je me souvins de la nouvelle que
-j’avais entendue, je priai qu’on ne me fît pas attendre plus longtemps
-un si grand bonheur. Le médecin y consentit, et Maroncelli fut conduit
-dans mes bras.
-
-Oh! quel moment ce fut! «Tu vis? nous écriâmes-nous réciproquement. Mon
-ami! mon frère! quel jour fortuné il nous est encore donné de voir! Dieu
-en soit béni!»
-
-Mais à notre joie, qui était immense, se joignait une immense
-compassion. Maroncelli devait être moins frappé que moi, en me trouvant
-dans un aussi grand état de dépérissement que je l’étais: il savait
-quelle grave maladie j’avais faite. Mais moi, bien que je songeasse à ce
-qu’il avait souffert, je ne me l’imaginais pas aussi différent de ce
-qu’il était auparavant. Il était à peine reconnaissable. Ces traits,
-jadis si beaux, si florissants, étaient consumés par la douleur, par la
-faim, par l’air malsain de son ténébreux cachot!
-
-Toutefois, nous voir, nous entendre, être enfin inséparables, nous
-consolait. Oh! combien de choses avions-nous à nous communiquer, à nous
-rappeler, à nous répéter! Quelle douceur dans nos plaintes mutuelles!
-Quelle harmonie dans toutes nos idées! Quelle satisfaction de nous
-trouver d’accord en fait de religion, de haïr l’un et l’autre
-l’ignorance et la barbarie, mais de n’avoir de haine pour personne, et
-d’avoir commisération des ignorants et des barbares, et de prier pour
-eux!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXV
-
-
-On m’apporta une feuille de papier et une plume, afin que j’écrivisse à
-mes parents.
-
-Comme en principe la permission avait été donnée à un moribond dont
-l’intention était d’envoyer à sa famille le dernier adieu, je craignais
-que ma lettre, ayant une tout autre allure, ne fût plus expédiée. Je me
-bornai à prier avec la plus grande tendresse mes parents, mes frères et
-mes sœurs, de se résigner à mon sort, leur protestant que j’y étais
-moi-même résigné.
-
-Cette lettre fut néanmoins expédiée, comme je le sus depuis, lorsque
-après tant d’années je revis le toit paternel. Ce fut la seule que,
-pendant le temps si long de ma captivité, mes chers parents purent avoir
-de moi. Pour moi, je n’en eus jamais aucune d’eux; celles qu’ils
-m’écrivirent furent toujours retenues à Vienne. Mes autres compagnons
-d’infortune étaient également privés de toutes relations avec leurs
-familles.
-
-Nous demandâmes un nombre infini de fois la faveur d’avoir au moins du
-papier et des plumes pour étudier, et celle de faire usage de notre
-argent pour acheter des livres. Nous ne fûmes Jamais exaucés.
-
-Le gouverneur continuait cependant à nous permettre de lire nos livres.
-
-Nous eûmes encore, grâce à sa bonté, quelque amélioration dans la
-nourriture; mais, hélas! elle ne fut pas de longue durée. Il avait
-consenti à ce que, au lieu d’être servis par la cuisine du _traiteur_
-des prisons, nous le fussions par celle du surintendant. Quelques fonds
-supplémentaires avaient été assignés par lui pour cet usage. La
-confirmation de ces dispositions ne vint pas; mais, pendant tout le
-temps que dura ce bienfait, j’en éprouvai un grand soulagement.
-Maroncelli reprit aussi un peu de vigueur. Quant à l’infortuné Oroboni,
-il était trop tard!
-
-Ce dernier avait été donné comme compagnon d’abord à l’avocat Solera,
-ensuite au prêtre D. Fortini.
-
-Quand on nous eut mis deux par deux dans toutes les prisons, la défense
-de parler aux fenêtres nous fut renouvelée avec menace, pour celui qui y
-contreviendrait, d’être replongé dans la solitude. A dire vrai, nous
-violâmes quelquefois la défense pour nous saluer, mais nous ne fîmes
-plus de longues conversations.
-
-Le caractère de Maroncelli et le mien s’harmonisaient parfaitement. Le
-courage de l’un soutenait le courage de l’autre. Si l’un de nous était
-pris de tristesse ou de fureur contre les rigueurs de notre condition,
-l’autre l’égayait par quelque plaisanterie ou par des raisonnements
-pleins d’à-propos. Un doux sourire tempérait presque toujours nos
-chagrins.
-
-Tant que nous eûmes des livres, bien que nous les eussions tellement lus
-et relus que nous les savions par cœur, ce fut une douce nourriture pour
-notre esprit, parce que c’était l’occasion d’examens toujours nouveaux,
-de confrontations, de jugements, de rectifications, etc. Nous lisions ou
-nous méditions une grande partie de la journée en silence, et nous
-donnions à la conversation le temps du dîner, celui de la promenade et
-de la soirée tout entière.
-
-Maroncelli, dans son souterrain, avait composé beaucoup de vers d’une
-grande beauté. Il me les récitait et en composait d’autres. J’en
-composais aussi, et je les lui récitais. Et notre mémoire s’exerçait à
-retenir tout cela. Admirable fut la facilité que nous acquîmes de
-composer de mémoire de longues poésies, de les limer, de les modifier
-encore un nombre infini de fois, et de les ramener à ce même degré de
-perfection que nous aurions pu obtenir en les écrivant. Maroncelli
-composa ainsi, peu à peu, et retint par cœur plusieurs milliers de vers
-lyriques et épiques. Moi, je fis la tragédie de _Leoniero da Dertona_,
-et d’autres compositions variées.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXVI
-
-
-Oroboni, après avoir beaucoup souffert pendant l’hiver et le printemps,
-se trouva bien plus mal pendant l’été. Il cracha le sang, et tomba dans
-l’hydropisie.
-
-Je laisse à penser quelle était notre affliction alors qu’il allait
-s’éteignant si près de nous, sans que nous pussions briser ces cruelles
-murailles qui nous empêchaient de le voir et de lui prêter nos services
-d’amis!
-
-Schiller nous apportait de ses nouvelles. L’infortuné jeune homme
-souffrit atrocement, mais son courage ne fut jamais abattu. Il eut les
-secours spirituels du chapelain (qui, par bonheur, savait le français).
-
-Il mourut le jour de la fête de son patron, le 13 juin 1823. Quelques
-heures avant d’expirer, il parla de son père octogénaire, s’attendrit et
-pleura. Puis il se reprit, en disant: «Mais pourquoi pleuré-je le plus
-heureux de ceux qui me sont chers, puisqu’il est à la veille de me
-rejoindre dans l’éternelle paix?»
-
-Ses dernières paroles furent: «Je pardonne de cœur à mes ennemis.»
-
-D. Fortini, son ami d’enfance, homme tout de religion et de charité, lui
-ferma les yeux.
-
-Pauvre Oroboni! quel froid glacial nous courut dans les veines, quand on
-nous dit qu’il n’était plus!--et quand nous entendîmes les voix et les
-pas de ceux qui vinrent prendre le cadavre!--et quand nous vîmes de la
-fenêtre le char sur lequel on le portait au cimetière! Deux condamnés de
-droit commun traînaient le char; quatre gardiens le suivaient. Nous
-accompagnâmes des yeux le triste convoi jusqu’au cimetière. Il entra
-dans l’enceinte, et s’arrêta à un angle: là était la fosse.
-
-Peu d’instants après, le char, les condamnés et les gardiens s’en
-revinrent. Un de ces derniers était Kubitzky. Il me dit (pensée
-délicate, surprenante chez un homme grossier): «J’ai marqué avec soin
-l’endroit de la sépulture, afin que, si quelque parent ou quelque ami
-peut un jour obtenir de prendre ces ossements et de les porter dans son
-pays, on sache où ils gisent.»
-
-Combien de fois Oroboni m’avait dit, en regardant de sa fenêtre le
-cimetière: «Il faut que je m’habitue à l’idée d’aller pourrir là;
-pourtant je confesse que cette idée me fait frissonner. Il me semble
-qu’on ne doit pas se trouver aussi bien enseveli dans ce pays que dans
-notre chère péninsule.»
-
-Puis il riait et s’écriait: «Enfantillages! quand un vêtement est usé et
-qu’il faut le quitter, qu’importe où il est jeté!»
-
-D’autres fois il disait: «Je me prépare à la mort, mais je me serais
-résigné plus volontiers à une condition: rentrer ne fût-ce qu’un instant
-sous le toit paternel, embrasser les genoux de mon père, entendre une
-parole de bénédiction, et mourir!»
-
-Il soupirait et ajoutait: «Si ce calice ne peut être éloigné de moi, ô
-mon Dieu! que ta volonté soit faite!»
-
-Et, le dernier matin de sa vie, il dit encore, en baisant un crucifix
-que Kral lui présentait:
-
-«Toi qui étais d’une origine divine, tu eus cependant horreur de la
-mort, et tu disais: _Si possibile est, transeat a me calyx iste!_
-Pardonne si je le dis, moi aussi. Mais je répète aussi ces autres
-paroles de toi: _Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu!_»
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXVII
-
-
-Après la mort d’Oroboni, je tombai de nouveau malade. Je croyais
-rejoindre bientôt l’ami qui venait de s’éteindre, et je le désirais.
-Toutefois, me serais-je séparé sans regret de Maroncelli?
-
-Plus d’une fois, pendant qu’assis sur sa paillasse, il lisait ou faisait
-des vers, ou peut-être feignait, comme moi, de se distraire par de
-semblables études et méditait sur nos malheurs, je le regardais avec
-douleur et je pensais: «Combien ta vie ne sera-t-elle pas plus triste,
-quand le souffle de la mort m’aura touché, quand tu me verras emporter
-hors de cette chambre; quand, regardant le cimetière, tu diras: «Silvio
-aussi est là!» Et je m’attendrissais sur ce pauvre survivant, et je
-faisais des vœux pour qu’on lui donnât un autre compagnon capable de
-l’apprécier comme je l’appréciais,--ou bien pour que le Seigneur
-prolongeât mon martyre, et me laissât le doux office d’adoucir celui de
-cet infortuné en le partageant.
-
-Je ne note pas combien de fois je vis disparaître et revenir ma maladie.
-L’assistance que, dans toutes ces circonstances, m’apportait Maroncelli,
-était celle du plus tendre frère. Il comprenait quand il ne fallait pas
-que je parlasse, et alors il gardait le silence; il comprenait quand ses
-paroles pouvaient me soulager, et alors il trouvait toujours des sujets
-conformes à ma disposition d’esprit, tantôt en favorisant cette
-disposition, tantôt en essayant peu à peu d’en changer le cours.
-D’esprits plus nobles que le sien, je n’en avais jamais connu; de
-pareils, je n’en ai connu que bien peu. Un grand amour pour la justice,
-une grande tolérance, une grande confiance dans la vertu humaine et dans
-les secours de la Providence, un sentiment très vif du beau dans tous
-les arts, une imagination riche en poésie, tous les plus aimables dons
-de l’esprit et du cœur, s’unissaient pour me le rendre cher.
-
-Je n’oubliais pas Oroboni, et chaque jour je gémissais sur sa mort; mais
-mon cœur se réjouissait souvent en pensant que cet être bien cher, libre
-de tous maux et au sein de la Divinité, devait aussi compter parmi ses
-joies celle de me voir avec un ami non moins affectueux que lui.
-
-Il me semblait qu’au fond de l’âme une voix m’assurait qu’Oroboni
-n’était plus dans un lieu d’expiation; néanmoins je priais toujours pour
-lui. Plusieurs fois je rêvai que je le voyais, qu’il priait pour moi; et
-ces rêves, j’aimais à me persuader qu’ils n’étaient pas accidentels,
-mais bien de véritables manifestations de lui-même, permises par Dieu
-pour me consoler. Il serait ridicule à moi de m’appesantir sur la
-vivacité de ces rêves, et sur la suavité qu’ils me laissaient
-réellement, pendant des journées entières.
-
-Mais les sentiments religieux et mon amitié pour Maroncelli
-adoucissaient de plus en plus mes chagrins. L’unique idée qui
-m’épouvantât, était la possibilité que cet infortuné, dont la santé
-était déjà ruinée, bien que moins menaçante que la mienne, me précédât
-au tombeau. Chaque fois qu’il tombait malade, je tremblais; chaque fois
-que je le voyais aller mieux, c’était une fête pour moi.
-
-Ces peurs que j’avais de le perdre donnaient à mon affection pour lui
-une force toujours croissante; et chez lui la peur de me perdre opérait
-le même effet.
-
-Ah! il y avait encore une grande douceur dans ces alternatives
-d’inquiétudes et d’espérances pour une personne qui était la seule qui
-me restât! Notre sort était assurément un des plus misérables qui soient
-sur terre, et pourtant nous estimer et nous aimer si pleinement
-constituait au milieu de nos douleurs une sorte de félicité; et nous la
-ressentions vraiment.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXVIII
-
-
-J’aurais désiré que le chapelain (dont j’avais été si content dans le
-temps de ma première maladie) nous fût accordé pour confesseur, et que
-nous puissions le voir de temps en temps, même sans être gravement
-malades. Au lieu de lui donner cette charge, le gouverneur nous destina
-un frère de Saint-Augustin, du nom de P. Baptiste, en attendant
-qu’arrivât de Vienne ou la confirmation de ce dernier, ou la nomination
-d’un autre.
-
-Je craignais de perdre au change; je me trompais. Le P. Baptiste était
-un ange de charité; ses manières étaient celles d’un homme très bien
-élevé, et même élégantes: il raisonnait avec profondeur sur les devoirs
-de l’homme.
-
-Nous le priâmes de nous visiter souvent. Il venait tous les mois, et
-plus fréquemment, s’il le pouvait. Il nous apportait aussi, avec la
-permission du gouverneur, quelque livre, et nous disait, au nom de son
-abbé, que toute la bibliothèque du couvent était à notre disposition.
-C’eût été un grand avantage pour nous si cela avait duré. Toutefois nous
-en profitâmes quelques mois.
-
-Après la confession, il s’arrêtait longtemps à converser avec nous, et
-de tous ses discours ressortait une âme droite, pleine de dignité,
-éprise de la grandeur et de la sainteté de l’homme. Nous eûmes la bonne
-fortune de jouir environ un an de ses lumières et de son affection, et
-il ne se démentit jamais. Jamais une syllabe qui pût faire soupçonner
-ses intentions, non pas de remplir son ministère, mais de servir la
-politique. Jamais le moindre oubli d’aucun égard délicat.
-
-Dans le principe, à dire vrai, je me défiais de lui; je m’attendais à le
-voir tourner la finesse de son esprit vers des investigations qui ne
-m’auraient pas convenu. Dans un prisonnier d’État, une semblable
-défiance n’est que trop naturelle; mais comme elle est vite dissipée,
-lorsque dans l’interprète de Dieu on ne découvre d’autre zèle que celui
-de la cause de Dieu et de l’humanité!
-
-Il avait une manière particulière à lui et très efficace de nous donner
-des consolations. Je m’accusais, par exemple, de transports de colère
-contre les rigueurs de la discipline de notre prison. Il moralisait un
-peu sur la vertu de souffrir avec sérénité et en pardonnant, puis il
-passait à la peinture, sous les plus vives couleurs, des misères des
-conditions différentes de la mienne. Il avait beaucoup vécu à la ville
-et à la campagne, connu grands et petits, et médité sur les injustices
-humaines. Il savait décrire fort bien les passions et les mœurs des
-diverses classes sociales. De tous côtés il me montrait des forts et des
-faibles, des oppresseurs et des opprimés; de tous côtés la nécessité ou
-de haïr nos semblables, ou de les aimer avec une généreuse indulgence et
-par compassion. Les cas qu’il rapportait pour me rappeler l’universalité
-du malheur, et les bons effets qu’on peut retirer du malheur même,
-n’avaient rien d’extraordinaire; ils étaient au contraire tout à fait
-naturels; mais il les exposait avec des paroles si justes, si
-puissantes, qu’elles me faisaient fortement sentir les déductions que
-j’en devais tirer.
-
-Oh oui! chaque fois que j’avais entendu ces tendres reproches et ces
-nobles conseils, je brûlais d’amour pour la vertu, et je ne haïssais
-plus personne; j’aurais donné ma vie pour le moindre de mes semblables;
-je bénissais Dieu de m’avoir fait homme.
-
-Ah! malheureux, celui qui ignore la sublimité de la confession!
-malheureux celui qui, pour ne point paraître vulgaire, se croit obligé
-de la regarder avec dédain! Il n’est pas vrai, chacun sachant qu’il faut
-être bon, il n’est pas vrai qu’il soit inutile de se l’entendre dire;
-que nos propres réflexions et les lectures opportunes puissent suffire.
-Non! la parole vivante d’un homme a une puissance que n’ont ni les
-lectures ni les réflexions propres. L’âme en est plus remuée; les
-impressions qui s’y font sont plus profondes. Dans le frère qui parle,
-il y a une vie et un à-propos qu’on chercherait souvent en vain dans les
-livres et dans nos propres pensées.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIX
-
-
-Au commencement de 1824, le surintendant, qui avait ses bureaux à une
-des extrémités de notre corridor, les transporta ailleurs, et les pièces
-des bureaux, avec d’autres qu’on y réunit, furent converties en prisons.
-Hélas! nous comprîmes que de nouveaux prisonniers d’État devaient être
-attendus d’Italie.
-
-En effet, ceux qui avaient été condamnés à la suite d’un troisième
-procès arrivèrent bientôt; tous de mes amis et de mes connaissances! Oh!
-quand je sus leurs noms, quelle fut ma tristesse! Borsieri était un de
-mes plus anciens amis! J’étais lié avec Confalonieri depuis moins de
-temps, mais aussi de tout mon cœur! Si j’avais pu, en passant au
-_carcere durissimo_ ou à quelque autre tourment imaginable, racheter
-leur peine et les délivrer, Dieu sait si je ne l’aurais pas fait! Je ne
-dis pas seulement donner ma vie pour eux; ah! qu’est-ce de donner sa
-vie? Souffrir est bien plus!
-
-J’aurais eu alors d’autant plus besoin des consolations du P. Baptiste;
-on ne lui permit plus de venir.
-
-De nouveaux ordres arrivèrent pour le maintien de la plus sévère
-discipline. Cette terrasse qui nous servait de promenade fut d’abord
-entourée de murs, de façon que personne, même de loin et avec des
-télescopes, ne pût nous voir; et nous perdîmes ainsi le très beau
-spectacle des collines environnantes et de la ville située à leur pied.
-Cela ne suffit pas. Pour aller à cette terrasse, il fallait, comme j’ai
-dit, traverser la cour, et pendant ce temps beaucoup de gens pouvaient
-nous voir. Afin de nous celer à tous les regards, on nous supprima ce
-lieu de promenade, et on nous en assigna un tout petit contigu à notre
-corridor, et en plein nord, comme nos chambres.
-
-Je ne puis exprimer combien ce changement de promenade nous affligea. Je
-n’ai pas noté toutes les consolations que nous avions dans ce lieu qu’on
-nous enlevait: la vue des enfants du surintendant, leurs chers
-embrassements là où nous avions vu pendant ses derniers jours leur mère
-malade, quelques causeries avec le serrurier, qui y avait son logement,
-les joyeuses chansons et les accords harmonieux d’un caporal qui jouait
-de la guitare, et, en dernier lieu, un amour innocent,--un amour qui
-n’était ni le mien ni celui de mon compagnon, mais celui d’une bonne
-Hongroise, femme d’un caporal et marchande de fruits. Elle s’était
-éprise de Maroncelli.
-
-Déjà, avant qu’on l’eût mis avec moi, lui et la femme en question, se
-voyant chaque jour en cet endroit, avaient contracté une certaine
-amitié. Maroncelli était une âme si honnête, si digne, si simple dans
-ses vues, qu’il ignorait tout à fait avoir inspiré de l’amour à la
-compatissante créature. Je l’en fis apercevoir. Il hésita à y ajouter
-foi, et, dans le doute seul que je pouvais avoir raison, il s’imposa à
-lui-même de se montrer plus froid avec elle. Sa réserve plus grande, au
-lieu d’éteindre l’amour de la dame, semblait l’augmenter.
-
-Comme la fenêtre de sa chambre était à peine élevée d’une brassée
-au-dessus du sol de la terrasse, elle sautait de notre côté, sous
-prétexte d’étendre un peu de linge au soleil ou de quelque autre petit
-travail, et elle restait là à nous regarder; et, si elle le pouvait,
-elle entamait la conversation.
-
-Nos pauvres gardiens, toujours fatigués d’avoir peu ou pas du tout dormi
-de la nuit, saisissaient volontiers l’occasion de se tenir dans cet
-angle d’où, sans être vus de leurs supérieurs, ils pouvaient s’asseoir
-sur l’herbe et sommeiller. Maroncelli était alors dans un grand
-embarras, tant l’amour de cette infortunée se manifestait clairement.
-Mon embarras était plus grand encore. Néanmoins de semblables scènes,
-qui auraient été fort risibles si la femme nous eût inspiré peu de
-respect, étaient pour nous sérieuses et je pourrais dire pathétiques. La
-malheureuse Hongroise avait une de ces physionomies qui annoncent
-indubitablement l’habitude de la vertu et le besoin d’estime. Elle
-n’était pas belle; mais elle était douée d’une telle expression de
-noblesse, que les contours un peu irréguliers de son visage semblaient
-s’embellir à chacun de ses sourires, à chaque mouvement de ses muscles.
-
-Si je m’étais proposé d’écrire une histoire d’amour, il me resterait
-encore bien des choses à dire sur cette malheureuse et vertueuse femme,
-morte maintenant. Mais qu’il me suffise d’avoir indiqué un des rares
-incidents de notre vie de prison.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXX
-
-
-Les rigueurs croissantes rendaient toujours notre vie de plus en plus
-monotone. Tout 1824, tout 1825, tout 1826, tout 1827, à quoi se
-passèrent-ils pour nous? On nous enleva l’usage de nos livres qui nous
-avait été provisoirement accordé par le gouverneur. La prison devint
-pour nous une véritable tombe, dans laquelle la tranquillité de la tombe
-ne nous était pas même laissée. Tous les mois, à un jour déterminé, le
-directeur de police, accompagné d’un lieutenant et de gardiens, venait
-nous faire une minutieuse perquisition. On nous mettait nus, on
-examinait toutes les coutures de nos vêtements, dans la crainte que nous
-n’y tinssions caché quelque papier ou toute autre chose; on décousait
-nos paillasses pour les fouiller. Bien qu’on ne pût rien trouver de
-clandestin chez nous, cette visite hostile, toute de surprise et répétée
-sans fin, avait je ne sais quoi qui m’irritait, et me donnait chaque
-fois la fièvre.
-
-Les années précédentes m’avaient semblé si malheureuses, et maintenant
-j’y pensais avec regret, comme à un temps de douceurs bien chères. Où
-étaient les heures où je m’enfonçais dans l’étude de la Bible ou
-d’Homère? A force de lire Homère dans le texte, le peu de connaissance
-que j’avais du grec s’était accrue, et je m’étais passionné pour cette
-langue. Combien je regrettais de ne pouvoir en continuer l’étude! Dante,
-Pétrarque, Shakespeare, Byron, Walter Scott, Schiller, Gœthe, etc., que
-d’amis qui m’avaient été soustraits! Parmi tous ces auteurs, je comptais
-aussi quelques livres de science chrétienne, comme Bourdaloue, Pascal,
-_l’Imitation de Jésus-Christ_, _la Philotée_, etc., livres qui, si on
-les lit avec un sentiment de critique étroite et peu libérale, en se
-récriant à chaque défaut de goût qu’on rencontre, à toute pensée peu
-solide, se jettent là et ne se reprennent plus; mais qui, lus sans
-malignité et sans se scandaliser de leurs côtés faibles, découvrent une
-philosophie élevée et vigoureusement nutritive pour le cœur et
-l’intelligence.
-
-Quelques-uns de ces livres sur la religion nous furent, dans la suite,
-envoyés en don par l’empereur, mais à l’exclusion absolue de livres
-d’autre espèce pouvant servir aux études littéraires.
-
-Ce don d’œuvres ascétiques nous fut accordé en 1825, sur la demande d’un
-confesseur dalmate qu’on nous avait envoyé de Vienne, le P. Étienne
-Paulowich, fait, deux ans après, évêque de Cattaro. C’est aussi à lui
-que nous dûmes d’avoir enfin la messe, qu’auparavant on nous avait
-toujours refusée, en disant qu’on ne pouvait pas nous conduire à
-l’église et nous tenir séparés deux à deux, comme c’était prescrit.
-
-Une si grande séparation ne pouvant être maintenue, nous allions à la
-messe divisés en trois groupes: un groupe sur la tribune de l’orgue, un
-autre sous la tribune, de façon à n’être pas vu, et le troisième dans un
-petit oratoire donnant sur l’église au moyen d’un grillage.
-
-Maroncelli et moi nous avions alors pour compagnons, mais avec défense à
-un couple de parler à l’autre, six condamnés faisant partie du procès
-antérieur au nôtre. Deux d’entre eux avaient été mes voisins sous les
-Plombs de Venise. Nous étions conduits par des gardiens au poste
-assigné, et reconduits, après la messe, chaque couple dans sa prison. Un
-capucin venait nous dire la messe. Ce brave homme finissait toujours la
-cérémonie par un _Oremus_, implorant la délivrance de nos fers, et sa
-voix était émue. Quand il quittait l’autel, il jetait un coup d’œil
-compatissant à chacun des trois groupes, et il inclinait tristement la
-tête en priant.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXI
-
-
-En 1825, Schiller fut jugé désormais trop affaibli par les infirmités de
-la vieillesse, et on lui donna la garde d’autres condamnés, pour
-lesquels il semblait qu’on n’eût pas autant besoin de vigilance. Oh!
-combien il nous fut pénible de le voir s’éloigner de nous, et à lui de
-nous laisser!
-
-Il eut d’abord pour successeur Kral, qui ne lui était pas inférieur en
-bonté. Mais à celui-là aussi on vint à donner bientôt une autre
-destination, et il nous en arriva un autre, non pas méchant, mais bourru
-et étranger à toute démonstration affectueuse.
-
-Ces changements m’affligeaient profondément. Schiller, Kral et Kubitzky,
-mais particulièrement les deux premiers, nous avaient assistés dans nos
-maladies comme un père et un frère auraient pu le faire. Incapables de
-manquer à leur devoir, ils savaient le remplir sans dureté de cœur. S’il
-y avait un peu de rudesse dans les formes, elle était presque toujours
-involontaire, et ils la rachetaient pleinement par les façons
-bienveillantes dont ils usaient envers nous. Je me mis quelquefois en
-colère contre eux, mais comme ils me pardonnaient cordialement! comme
-ils prenaient peine à nous persuader qu’ils n’étaient pas sans affection
-pour nous, et comme ils étaient contents quand ils voyaient que nous en
-étions persuadés, et que nous les estimions comme des hommes de bien!
-
-A partir du moment où il fut loin de nous, Schiller tomba plusieurs fois
-malade, et se rétablit. Nous demandions de ses nouvelles avec une
-anxiété filiale. Quand il était convalescent, il venait parfois se
-promener sous nos fenêtres. Nous toussions pour le saluer, et il
-regardait en haut avec un sourire mélancolique, et il disait à la
-sentinelle, de façon que nous l’entendissions: «_Da sind meine Sohne!_
-(Ce sont mes enfants!»)
-
-Pauvre vieillard! quelle peine j’éprouvais de te voir traîner lentement
-ton corps malade, et de ne pouvoir te soutenir de mon bras!
-
-Quelquefois il s’asseyait sur l’herbe et lisait. C’étaient les livres
-qu’il m’avait prêtés; et, afin que je les reconnusse, il en disait le
-titre à la sentinelle, ou en récitait quelques fragments. Le plus
-souvent, ces livres étaient des contes d’almanach, ou d’autres romans de
-peu de valeur littéraire, mais très moraux.
-
-Après plusieurs rechutes d’apoplexie, il se fit porter à l’hôpital
-militaire. Il était déjà dans un très mauvais état, et il y mourut
-bientôt. Il possédait quelques centaines de florins, fruit de ses
-longues épargnes; il les avait prêtés à quelques-uns de ses compagnons
-d’armes. Lorsqu’il se vit près de sa fin, il appela près de lui ces amis
-et leur dit: «Je n’ai plus de parents; que chacun de vous garde ce qu’il
-a en main. Je vous demande seulement de prier pour moi.»
-
-Un de ces amis avait une fille de dix-huit ans, qui était la filleule de
-Schiller. Peu d’heures avant de mourir, le bon vieillard la fit appeler.
-Il ne pouvait plus parler distinctement; il ôta de son doigt un anneau
-d’argent, sa dernière richesse, et le mit au doigt de la jeune fille.
-Puis il l’embrassa et pleura en l’embrassant. La pauvre enfant poussait
-des gémissements et l’inondait de larmes. Il les lui essuyait avec son
-mouchoir. Il prit ses mains et se les posa sur les yeux... Ces yeux
-étaient fermés pour toujours.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXII
-
-
-Les consolations nous manquaient l’une après l’autre; les peines étaient
-toujours plus grandes. Je me résignais à la volonté de Dieu, mais je me
-résignais en gémissant; et mon âme, au lieu de s’endurcir au mal,
-semblait le ressentir toujours plus douloureusement.
-
-Une fois, on m’apporta en cachette une feuille de la _Gazette
-d’Augsbourg_, dans laquelle on racontait une chose fort étrange sur moi,
-à propos de la prise de voile d’une de mes sœurs.
-
-On disait: «La signora Maria-Angiola Pellico, fille, etc., etc., a pris
-aujourd’hui, etc., le voile dans le monastère de la Visitation à Turin,
-etc. C’est la propre sœur de l’auteur de la _Francesca da Rimini_,
-Silvio Pellico, qui est sorti récemment de la forteresse du Spielberg,
-gracié par Sa Majesté l’empereur, trait de clémence bien digne d’un si
-magnanime souverain, et qui réjouit l’Italie tout entière, d’autant que,
-etc., etc.»
-
-Et ici suivait mon éloge.
-
-La fable de ma grâce, je ne pouvais imaginer pourquoi on l’avait
-inventée. Un simple divertissement de journaliste ne paraissait pas
-vraisemblable; c’était peut-être quelque ruse de la police allemande?
-Qui le sait? Mais les noms de Maria-Angiola étaient précisément ceux de
-ma sœur cadette. Ces bruits devaient sans doute être passés de la
-_Gazette de Turin_ à d’autres gazettes. Donc, l’excellente jeune fille
-s’était vraiment faite religieuse! Ah! peut-être a-t-elle pris cet état
-parce qu’elle a perdu ses parents! Pauvre jeune fille! Elle n’a pas
-voulu que je souffrisse seul les angoisses de la prison; elle aussi a
-voulu s’enfermer! Le Seigneur lui donne plus qu’à moi les vertus de la
-patience et de l’abnégation! Que de fois, dans sa cellule, cet ange
-pensera à moi! que de fois elle fera de dures pénitences pour obtenir de
-Dieu qu’il allège les maux de son frère!
-
-Ces pensées m’attendrissaient et me déchiraient le cœur. Mes malheurs ne
-pouvaient que trop avoir concouru à abréger les jours de mon père ou de
-ma mère, ou de tous deux! Plus j’y pensais, et plus il me paraissait
-impossible que, sans cette perte, ma chère Mariette eût abandonné le
-toit paternel. Cette idée m’oppressait comme une certitude, et je tombai
-par suite dans une tristesse pleine d’angoisse.
-
-Maroncelli en était ému non moins que moi. Quelques jours après, il se
-mit à composer une lamentation poétique sur la sœur du prisonnier. Il en
-résulta un très beau poème, respirant la mélancolie et la pitié. Quand
-il l’eut terminé, il me le récita. Oh! comme je lui sus gré de sa
-délicatesse! Parmi tant de millions de vers qui avaient été faits
-jusqu’alors pour des religieuses, ceux-là étaient probablement les seuls
-qui eussent été composés en prison, pour le frère de la religieuse, par
-un compagnon de chaîne. Quel concours d’idées pathétiques et
-religieuses!
-
-Ainsi l’amitié adoucissait mes douleurs. Ah! depuis ce moment, il ne se
-passa pas de jour sans que j’errasse longuement par la pensée dans un
-couvent de jeunes vierges; sans que parmi ces jeunes vierges j’en
-considérasse une avec une plus tendre pitié; sans que je priasse
-ardemment le Ciel d’embellir sa solitude, et de ne pas laisser son
-imagination lui dépeindre ma prison avec trop d’horreur.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXIII
-
-
-Que l’arrivée clandestine de cette gazette ne fasse pas imaginer au
-lecteur que les nouvelles du monde que je réussis à me procurer étaient
-fréquentes. Non: tous étaient bons autour de moi, mais tous étaient liés
-par une énorme peur. S’il se produisit en cachette quelque légère
-contravention, ce ne fut que lorsque le danger pouvait véritablement
-sembler nul. Et il était difficile qu’une chose pût sembler sans
-importance au milieu de tant de perquisitions ordinaires et
-extraordinaires.
-
-Il ne me fut jamais donné d’avoir en secret des nouvelles des êtres
-chers qui étaient si loin de moi, si ce n’est le renseignement susdit
-relatif à ma sœur.
-
-La crainte que j’avais que mes parents ne fussent plus en vie vint
-quelque temps après à s’augmenter plutôt qu’à diminuer, à la façon dont
-le directeur de police vint un jour m’annoncer qu’on allait bien chez
-moi. «S. M. l’empereur, dit-il, m’ordonne de vous communiquer de bonnes
-nouvelles de ceux de vos parents que vous avez à Turin.»
-
-Je tressaillis de plaisir et de surprise à cette communication, qui ne
-m’avait jamais été faite jusque-là, et je demandai de plus grands
-détails.
-
-«J’ai laissé, lui dis-je, mes parents, mes frères et mes sœurs à Turin.
-Vivent-ils tous? Ah! si monsieur a une lettre de l’un d’eux, je le
-supplie de me la montrer!
-
---Je ne peux rien montrer. Vous devez vous contenter de cela. C’est
-toujours une preuve de bienveillance de l’empereur de vous faire dire
-ces consolantes paroles. Cela ne s’est encore fait pour personne.
-
---J’avoue que c’est une preuve de bienveillance de l’empereur; mais vous
-sentirez qu’il m’est impossible de tirer une consolation quelconque de
-paroles aussi peu déterminées. Quels sont ceux des membres de ma famille
-qui se portent bien? N’en ai-je perdu aucun?
-
---Monsieur, je regrette de ne pouvoir vous en dire plus que ce qui m’a
-été ordonné.»
-
-Et, ayant parlé ainsi, il s’en alla.
-
-On avait eu certainement l’intention de m’apporter du soulagement par
-cette nouvelle. Mais je me persuadai que, en même temps que l’empereur,
-cédant aux instances de quelqu’un des miens, avait consenti à ce qu’on
-me donnât ce renseignement, il n’avait pas voulu qu’on me montrât de
-lettre, afin que je ne visse pas quels étaient ceux de mes chers aimés
-qui me manquaient.
-
-Quelques mois après, une communication semblable à la première me fut
-faite. Aucune lettre, aucune explication de plus.
-
-On vit que je ne me contentais pas de cela, et que j’en restais encore
-plus affligé, et on ne me dit plus jamais rien de ma famille.
-
-La pensée que mes parents étaient morts, que mes frères l’étaient aussi,
-et Joséphine, mon autre sœur bien-aimée; que peut-être Marietta était
-seule survivante, et qu’elle s’éteindrait bientôt dans l’angoisse de la
-solitude et dans les rigueurs de la pénitence, me détachait de plus en
-plus de la vie.
-
-A plusieurs reprises, fortement assailli par mes infirmités habituelles,
-ou par des infirmités nouvelles, comme d’horribles coliques accompagnées
-de symptômes très douloureux et semblables à ceux du _choléra morbus_,
-j’espérai mourir. Oui, l’expression est exacte: _j’espérai_.
-
-Et néanmoins, ô contradictions de l’homme! quand je jetais un coup d’œil
-sur mon compagnon languissant, mon cœur se déchirait à la pensée de le
-laisser seul, et je désirais encore la vie!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXIV
-
-
-Trois fois il vint de Vienne des personnages d’un rang élevé pour
-visiter nos prisons, et pour s’assurer s’il n’y avait pas d’abus contre
-la discipline. La première fois, ce fut le baron von Münch. Pris de
-pitié en voyant le peu de lumière que nous avions, il dit qu’il
-implorerait qu’on prolongeât notre journée, en nous faisant mettre
-pendant quelques heures de la soirée une lanterne à la partie extérieure
-du guichet. Sa visite fut faite en 1825. Une année après, sa charitable
-intention fut réalisée. Et, de la sorte, à la lueur de cette lumière
-sépulcrale, nous pûmes désormais voir les murs de notre cachot, et ne
-pas nous casser la tête en nous promenant.
-
-La seconde visite fut celle du baron de Vogel. Il me trouva dans un très
-mauvais état de santé. Ayant appris que, bien que le médecin eût jugé
-que le café me serait utile, on ne se disposait pas à m’en donner parce
-que c’était un objet de luxe, il dit une parole dans ce sens en ma
-faveur, et le café me fut accordé.
-
-La troisième visite fut celle de je ne sais quel autre seigneur de la
-cour, homme entre cinquante et soixante ans, qui nous témoigna par ses
-manières et par ses paroles la plus noble compassion. Il ne pouvait rien
-faire pour nous, mais la douce expression de sa bonté était un bienfait,
-et nous lui en fûmes reconnaissants.
-
-Oh! quel désir a le prisonnier de voir des créatures de son espèce! La
-religion chrétienne, qui est si riche d’humanité, n’a pas oublié de
-compter au nombre des œuvres de miséricorde de _visiter les
-prisonniers_. L’aspect des hommes qui s’affligent de votre malheur, même
-quand ils n’ont pas le moyen de vous soulager plus efficacement, suffit
-à vous l’adoucir.
-
-L’extrême solitude peut tourner avantageusement à l’amélioration de
-certaines âmes; mais je crois qu’en général elle l’est bien plus si elle
-n’est pas poussée à l’extrême, et si elle est mitigée par quelque
-contact avec la société. Moi, du moins, je suis ainsi fait. Si je ne
-vois pas mes semblables, je concentre mon amour sur un trop petit nombre
-d’entre eux, et je me désaffectionne des autres. Si je puis en voir, je
-ne dirai pas beaucoup, mais un certain nombre, j’aime avec tendresse
-tout le genre humain.
-
-Mille fois je me suis trouvé le cœur si exclusivement épris d’un très
-petit nombre et plein de haine pour les autres, que je m’en épouvantais.
-Alors j’allais à la fenêtre en souhaitant de voir quelque figure
-nouvelle, et je m’estimais heureux si la sentinelle, en se promenant, ne
-rasait pas le mur de trop près; si elle s’écartait de façon que je pusse
-la voir; si elle levait la tête en m’entendant tousser; si sa
-physionomie était bonne. Quand il me semblait y découvrir un sentiment
-de pitié, mon cœur palpitait doucement, comme si ce soldat inconnu avait
-été un ami intime. Si elle s’éloignait, j’attendais avec une amoureuse
-inquiétude qu’elle revînt; et si alors elle me regardait, je m’en
-réjouissais comme d’une grande charité. Si elle ne passait plus de façon
-que je la visse, je restais mortifié comme un homme qui aime et qui
-reconnaît qu’on ne prend pas garde à lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXV
-
-
-Dans la prison contiguë à la nôtre, et qui avait été jadis celle
-d’Oroboni, étaient maintenant D. Marco Fortini et Antoine Villa. Ce
-dernier, autrefois robuste comme un Hercule, souffrit beaucoup de la
-faim pendant la première année, et lorsqu’il eut un peu plus de
-nourriture, il se trouva sans forces pour digérer. Il languit longtemps;
-puis, réduit presque à la dernière extrémité, il obtint qu’on lui donnât
-une prison plus aérée. L’atmosphère méphitique d’un étroit sépulcre lui
-était, sans doute, très nuisible, comme elle l’était à tous les autres.
-Mais le remède par lui réclamé ne fut pas suffisant. Dans cette grande
-chambre, il se conserva quelques mois encore, puis, après des
-vomissements de sang réitérés, il mourut.
-
-Il fut assisté par son compagnon de captivité, D. Fortini, et par l’abbé
-Paulowich, venu en hâte de Vienne quand on apprit qu’il était moribond.
-
-Bien que je ne fusse pas lié avec lui aussi étroitement qu’avec Oroboni,
-cependant sa mort m’affligea beaucoup. Je savais qu’il était aimé avec
-la plus vive tendresse par ses parents et par son épouse. Pour lui, il
-était plus à envier qu’à plaindre; mais ceux qui survivaient!
-
-Il avait aussi été mon voisin sous les Plombs; Tremerello m’avait
-apporté quelques vers de lui, et lui avait apporté des miens. Il régnait
-parfois dans ces vers de lui un profond sentiment.
-
-Après sa mort, il me sembla que je l’affectionnais plus encore que
-pendant sa vie, en apprenant des gardiens combien misérablement il avait
-souffert. L’infortuné ne pouvait se résigner à mourir, bien que très
-religieux. Il éprouva au plus haut degré l’horreur de ce terrible
-passage, bénissant pourtant toujours le Seigneur, et s’écriant les
-larmes aux yeux: «Je ne sais pas conformer ma volonté à la tienne, et
-cependant je veux l’y conformer. Opère toi-même en moi ce miracle!»
-
-Il n’avait pas le courage d’Oroboni, mais il l’imita en protestant qu’il
-pardonnait à ses ennemis.
-
-A la fin de cette année (c’était en 1826), nous entendîmes un soir dans
-le corridor le bruit mal étouffé des pas de plusieurs personnes. Nos
-oreilles étaient devenues très habiles à discerner mille genres de
-bruit. Une porte vient à s’ouvrir; nous reconnaissons que c’est celle où
-était l’avocat Solera. Une autre s’ouvre; c’est celle de Fortini. Parmi
-quelques voix parlant tout bas, nous distinguions celle du directeur de
-police.--Que serait-ce? Une perquisition à une heure si tardive? Et
-pourquoi?
-
-Mais bientôt on sort de nouveau dans le corridor. Tout à coup la voix
-chérie du bon Fortini: _Oh! pauvre de moi! excusez-moi, j’ai oublié un
-tome de mon bréviaire!_
-
-Et vite, vite il courait reprendre son volume, puis il rejoignait la
-petite troupe. La porte de l’escalier s’ouvrit, nous entendîmes leurs
-pas jusqu’au bas; nous comprîmes que les deux heureux prisonniers
-avaient reçu leur grâce; et, bien que nous eussions du regret de ne pas
-les suivre, nous nous en réjouîmes.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXVI
-
-
-La libération de ces deux compagnons était-elle sans aucune conséquence
-pour nous? Comment sortaient-ils, eux qui avaient été condamnés comme
-nous, l’un à vingt ans, l’autre à quinze, tandis que sur nous et sur
-bien d’autres ne brillait pas la même faveur?
-
-Contre ceux qui n’avaient pas été libérés, existait-il donc des
-préventions plus hostiles? Ou bien serait-on disposé à les gracier tous,
-mais à brefs intervalles, et deux à la fois? Peut-être chaque mois?
-Peut-être chaque deux ou trois mois?
-
-Nous restâmes ainsi pendant quelque temps dans le doute. Et plus de
-trois mois s’écoulèrent sans qu’on procédât à aucune autre mise en
-liberté. Vers la fin de 1827, nous pensâmes que le mois de décembre
-pourrait avoir été choisi pour l’anniversaire des grâces. Mais décembre
-passa, et aucune n’eut lieu.
-
-Nous restâmes dans l’attente jusqu’à l’été de 1828 qui terminait alors
-pour moi les sept années et demie de peine, équivalant, selon la parole
-de l’empereur, à quinze, si toutefois la peine comptait à partir de
-l’arrestation. Que si l’on ne voulait pas comprendre le temps du procès
-(et cette supposition était la plus vraisemblable), mais faire commencer
-la peine à partir de la publication, les sept années et demie ne
-devaient finir qu’en 1829.
-
-Tous les termes calculables passèrent, et la grâce ne brilla pas. Entre
-temps, avant même le départ de Solera et de Fortini, il était venu à mon
-pauvre Maroncelli une tumeur au genou gauche. Dans le commencement, la
-douleur était légère et le forçait seulement à boiter. Puis il éprouva
-de la peine à traîner ses fers, et il ne sortait que rarement pour la
-promenade. Un matin d’automne, il lui plut de sortir avec moi pour
-respirer un peu d’air; il y avait déjà de la neige, et dans un moment
-fatal où je ne le soutenais pas, il trébucha et tomba. La secousse fit
-immédiatement passer à l’état aigu la douleur du genou. Nous le portâmes
-sur son lit; il n’était plus en état de se tenir debout. Quand le
-médecin le vit, il se décida enfin à lui faire enlever les fers. La
-tumeur empira de jour en jour et devint énorme, et de plus en plus
-douloureuse. Telles étaient les souffrances du pauvre infirme qu’il ne
-pouvait trouver de repos ni au lit ni hors du lit.
-
-Quand il y avait nécessité pour lui de remuer, de se lever et de se
-recoucher, je devais prendre avec la plus grande délicatesse possible la
-jambe malade et la placer très lentement dans la position qu’il fallait.
-Le plus petit changement d’une position à une autre demandait parfois un
-quart d’heure de spasmes.
-
-Les sangsues, les cautères, les pierres infernales, les cataplasmes,
-tantôt secs, tantôt humides, tout fut tenté par le médecin. C’étaient
-des accroissements de douleurs atroces, et rien de plus. Après les
-cautérisations à la pierre infernale, la suppuration se formait. Toute
-cette tumeur n’était qu’une plaie; mais elle ne diminuait jamais, mais
-jamais l’écoulement de la plaie n’apportait d’adoucissement à la
-douleur.
-
-Maroncelli était mille fois plus malheureux que moi; néanmoins, combien
-je souffrais avec lui! Les soins d’infirmier m’étaient doux parce qu’ils
-étaient consacrés à un si digne ami. Mais le voir dépérir ainsi, dans de
-si longs, de si atroces tourments, et ne pouvoir lui rendre la santé! Et
-prévoir que ce genou ne guérirait jamais plus! Et découvrir que le
-malade considérait la mort comme beaucoup plus probable que la guérison!
-Et n’avoir qu’à l’admirer sans cesse pour son courage et pour sa
-sérénité; ah! tout cela me causait d’indicibles angoisses!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXVII
-
-
-Dans ce déplorable état, il composait encore des vers, il chantait, il
-discourait; il faisait tout cela pour me donner des illusions, pour me
-cacher une partie de ses maux. Il ne pouvait plus digérer ni dormir; il
-maigrissait d’une manière épouvantable; il tombait fréquemment en
-défaillance; et cependant il recouvrait par moments toute sa vitalité,
-et me rendait le courage à moi-même.
-
-Ce qu’il souffrit pendant neuf longs mois ne peut se décrire. Enfin on
-obtint qu’une consultation serait tenue. Le premier médecin vint; il
-approuva tout ce que le médecin avait essayé, et sans émettre son
-opinion sur la maladie et sur ce qui restait à faire, il s’en alla.
-
-Un moment après, vint le surintendant: il dit à Maroncelli: «Le premier
-médecin n’a pas osé s’expliquer ici en votre présence; il craignait que
-vous n’eussiez pas la force d’entendre annoncer une dure nécessité. Je
-l’ai assuré que le courage ne vous manquait pas.
-
---J’espère, dit Maroncelli, en avoir donné quelques preuves en souffrant
-sans me plaindre ces douleurs déchirantes. Me proposerait-on?...
-
---Oui, monsieur, l’amputation. Seulement, le premier médecin, en voyant
-un corps si affaibli, hésite à la conseiller. Dans un tel état de
-faiblesse, vous sentirez-vous capable de supporter l’opération?
-Voulez-vous vous exposer au danger?...
-
---De mourir? Et ne mourrai-je pas également si on ne met pas un terme à
-ce mal?
-
---Nous ferons donc tout de suite un rapport à Vienne sur tout cela, et
-aussitôt la permission d’amputer venue...
-
---Quoi! il faut une permission?
-
---Oui, monsieur.»
-
-Au bout de huit jours le consentement attendu arriva.
-
-Le malade fut porté dans une chambre plus grande; il demanda que je le
-suivisse.
-
-«Je pourrais expirer pendant l’opération, dit-il; que je me trouve au
-moins dans les bras d’un ami.»
-
-Ma compagnie lui fut accordée.
-
-L’abbé Wrba, notre confesseur (il avait succédé à Paulowich), vint
-administrer les sacrements à l’infortuné. Cet acte religieux accompli,
-nous attendions les chirurgiens, et ils n’arrivaient pas. Maroncelli se
-mit encore à chanter un hymne.
-
-Les chirurgiens finirent par arriver; ils étaient deux. L’un était le
-chirurgien ordinaire de la maison, c’est-à-dire notre barbier; et
-lorsqu’il se présentait des opérations, il avait le droit de les faire
-de sa main, et il ne voulait pas en céder l’honneur à d’autres. L’autre
-était un jeune chirurgien, élève de l’école de Vienne, et qui jouissait
-déjà d’une réputation de grande habileté. Il avait été envoyé par le
-gouverneur pour assister à l’opération et la diriger; il aurait voulu la
-faire lui-même, mais il lui fallut se contenter de veiller à
-l’exécution.
-
-Le malade fut assis sur le bord du lit, les jambes en bas: je le tenais
-dans mes bras. Au-dessus du genou, là où la cuisse commençait à être
-saine, on fit une ligature très serrée, pour marquer le cercle que
-devait décrire le couteau. Le vieux chirurgien coupa tout autour à la
-profondeur d’un doigt; puis il tira par-dessus les chairs la peau coupée
-et continua à couper les muscles mis à nu. Le sang ruisselait à torrents
-des artères, mais celles-ci furent aussitôt liées avec un fil de soie.
-En dernier lieu, on scia l’os.
-
-Maroncelli ne poussa pas un cri. Quand il vit qu’on emportait la jambe
-coupée, il lui donna un regard de compassion; puis, se tournant vers le
-chirurgien qui l’avait opéré, il lui dit:
-
-«Vous m’avez délivré d’un ennemi, et je n’ai aucun moyen de vous en
-récompenser.»
-
-Il y avait, dans un verre sur la fenêtre, une rose.
-
-«Je te prie de m’apporter cette rose», me dit-il.
-
-Je la lui apportai, et il l’offrit au vieux chirurgien, en lui disant:
-«Je n’ai pas autre chose à vous présenter en témoignage de ma
-gratitude.»
-
-Celui-ci prit la rose et pleura.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXVIII
-
-
-Les chirurgiens avaient cru que l’infirmerie du Spielberg était pourvue
-de tout le nécessaire, excepté les instruments qu’ils avaient apportés.
-Mais, l’amputation faite, ils s’aperçurent qu’il manquait diverses
-choses nécessaires, de la toile cirée, de la glace, des bandes, etc.
-
-Le malheureux mutilé dut attendre deux heures que tout cela fût apporté
-de la ville. Enfin il put s’étendre sur le lit, et la glace fut
-appliquée sur le moignon.
-
-Le jour suivant on débarrassa le moignon des caillots de sang qui s’y
-étaient formés; on le lava; on tira la peau en bas, et on le banda.
-
-Pendant quelques jours on ne donna au malade qu’une demi-tasse de
-bouillon avec un jaune d’œuf battu; et, quand fut passé le danger de la
-fièvre causée par la blessure, on commença graduellement à le restaurer
-avec des aliments plus nourrissants. L’empereur avait ordonné que,
-jusqu’à ce que ses forces fussent rétablies, on lui donnât une bonne
-nourriture, de la cuisine du surintendant.
-
-La guérison s’opéra en quarante jours après lesquels nous fûmes
-reconduits dans notre prison. Celle-ci d’ailleurs fut agrandie par une
-ouverture dans le mur, et par la réunion de notre ancien cachot à celui
-habité jadis par Oroboni et puis par Villa.
-
-Je transportai mon lit à l’endroit même où avait été celui d’Oroboni, où
-il était mort. Cette identité de lieu m’était chère; il me semblait
-m’être rapproché de lui. Je rêvais souvent à lui, et il me semblait que
-son esprit venait vraiment me visiter et me rasséréner par de célestes
-consolations.
-
-Le spectacle horrible de tant de tourments soufferts par Maroncelli
-avant l’amputation de sa jambe, durant cette opération et après, me
-fortifia l’âme. Dieu qui m’avait donné une santé suffisante pendant la
-maladie de celui-ci, parce que mes soins lui étaient nécessaires, me
-l’ôta lorsqu’il put se soutenir sur des béquilles.
-
-J’eus plusieurs tumeurs glandulaires très douloureuses. J’en guéris, et
-elles furent suivies par des maux de poitrine, que j’avais déjà éprouvés
-autrefois, mais qui étaient maintenant plus suffocants que jamais; par
-des vertiges et des dysenteries spasmodiques.
-
-«Mon tour est venu, disais-je à part moi. Serai-je moins patient que mon
-compagnon?»
-
-Je m’appliquai dès lors à imiter, autant que je le savais, son courage.
-
-Il n’est pas douteux que chaque condition humaine a ses devoirs. Ceux
-d’un malade sont la patience, le courage, et tous les efforts possibles
-pour ne pas être désagréable à ceux qui sont autour de lui.
-
-Maroncelli, sur ses pauvres béquilles, n’avait plus l’agilité
-d’autrefois, et il s’en affligeait dans la crainte de me servir moins
-bien. Il craignait en outre que, pour lui épargner les mouvements et la
-fatigue, je ne réclamasse pas ses services autant que j’en aurais
-besoin.
-
-Et cela arrivait vraiment quelquefois, mais je faisais en sorte qu’il ne
-s’en aperçût pas.
-
-Bien qu’il eût repris de la force, il n’était pas cependant sans
-souffrances. Il éprouvait, comme tous les amputés, des sensations
-douloureuses dans les nerfs, comme si la partie coupée vivait encore. Il
-souffrait du pied, de la jambe et du genou qu’il n’avait plus. Ajoutez à
-cela que l’os avait été mal scié et pénétrait dans les nouvelles chairs,
-et y faisait des plaies fréquentes. Ce ne fut qu’au bout d’un an environ
-que le moignon fut assez endurci et ne s’ouvrit plus.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXIX
-
-
-Mais d’autres maux assaillirent de nouveau l’infortuné, et presque sans
-intervalle. Ce fut d’abord une arthrite, qui commença par les jointures
-des mains et puis lui martyrisa pendant plusieurs mois tout le corps;
-ensuite, le scorbut. Cette maladie lui couvrit rapidement le corps de
-taches livides et en faisait un objet d’épouvante.
-
-Je cherchais à me consoler en pensant à part moi: «Puisqu’il faut mourir
-ici en prison, il vaut mieux que le scorbut soit venu à l’un de nous
-deux; c’est un mal contagieux et qui nous conduira dans la tombe, sinon
-ensemble, au moins à peu de distance l’un de l’autre.»
-
-Nous nous préparions tous les deux à la mort, et nous étions
-tranquilles. Neuf années de prison et de graves souffrances nous avaient
-enfin familiarisés avec l’idée de la destruction totale de deux corps
-aussi ruinés et réclamant le repos. Et nos âmes se confiaient dans la
-bonté de Dieu, et croyaient être toutes les deux réunies dans un lieu où
-toutes les colères des hommes cessent, et où nous demandions dans nos
-prières de voir aussi un jour, réunis à nous et apaisés, ceux qui ne
-nous aimaient pas.
-
-Le scorbut, dans les années précédentes, avait fait beaucoup de ravages
-dans ces prisons. Le gouverneur, quand il sut que Maroncelli était
-affecté de ce terrible mal, craignit une nouvelle épidémie scorbutique,
-et consentit à la requête du médecin qui disait qu’il n’y avait d’autre
-remède efficace pour Maroncelli que l’air libre, et qui conseillait de
-le tenir le moins possible dans sa chambre.
-
-Quant à moi, comme logé avec lui, et malade également d’une discrasie,
-je jouis du même avantage.
-
-Pendant toutes les heures où le lieu de promenade n’était pas occupé par
-d’autres, c’est-à-dire depuis une demi-heure avant l’aube pendant une
-couple d’heures, puis durant le dîner, si cela nous plaisait, ensuite
-pendant trois heures du soir jusqu’au coucher du soleil, nous restions
-dehors. Cela pour les jours ordinaires. Les jours de fête, comme il n’y
-avait pas de promenade pour les autres, nous restions dehors du matin au
-soir, excepté pendant le dîner.
-
-Un autre malheureux, à la santé bien atteinte, et d’environ soixante-dix
-ans, nous fut adjoint, dans l’espoir que l’oxygène pourrait aussi lui
-être utile. C’était M. Constantin Munari, aimable vieillard, amateur
-d’études littéraires et philosophiques, et dont la société nous fut très
-agréable.
-
-En cherchant à calculer la durée de ma peine, non de l’époque de mon
-arrestation, mais de celle de la condamnation, je trouvais que les sept
-années et demie finissaient en 1829 dans les premiers jours de juillet,
-suivant la signature impériale au bas de la sentence, ou bien au 22
-août, suivant qu’on prenait la publication pour point de départ.
-
-Mais ce terme passa, lui aussi, et toute espérance mourut.
-
-Jusqu’alors, Maroncelli, Munari et moi, nous faisions quelquefois la
-supposition que nous reverrions encore le monde, notre Italie, nos
-parents; et c’était le sujet d’entretiens pleins de désir, de piété et
-d’amour.
-
-Passé le mois d’août, puis le mois de septembre, puis l’année entière,
-nous nous accoutumâmes à ne plus rien espérer sur la terre, excepté
-l’inaltérable continuation de notre amitié réciproque et l’assistance de
-Dieu pour consommer dignement le reste de notre long sacrifice.
-
-Ah! l’amitié et la religion sont deux biens inestimables! elles
-embellissent même les heures des prisonniers pour qui ne luit plus la
-moindre espérance de grâce. Dieu est vraiment avec les infortunés, avec
-les infortunés qui aiment!
-
-
-
-
-CHAPITRE XC
-
-
-Après la mort de Villa, à l’abbé Paulowich, qui fut nommé évêque,
-succéda comme notre confesseur l’abbé Wrba, Morave, professeur de
-Nouveau Testament à Brünn, savant élève de l’_Institut sublime_ de
-Vienne.
-
-Cet Institut est une congrégation fondée par le célèbre Frint, alors
-aumônier de la cour. Les membres de cette congrégation sont tous des
-prêtres qui, déjà lauréats en théologie, y poursuivent leurs études sous
-une sévère discipline, afin d’arriver à la possession du plus haut degré
-de science qu’on puisse atteindre. L’intention du fondateur a été
-remarquable: c’est de produire une perpétuelle diffusion de vraie et
-forte science dans le clergé catholique de Germanie. Et cette intention
-est en général réalisée.
-
-Wrba, résidant à Brünn, pouvait nous donner une bien plus grande partie
-de son temps que Paulowich. Il devint pour nous ce qu’était le P.
-Baptiste, excepté qu’il ne lui était pas permis de nous prêter des
-livres. Nous faisions souvent ensemble de longues conférences, et ma
-croyance religieuse en tirait grand profit; ou bien, si c’est trop dire,
-il me semblait en tirer un grand profit, et la consolation que j’en
-éprouvais était très vive.
-
-Dans l’année 1829 il tomba malade; puis, ayant dû assumer d’autres
-fonctions, il ne put plus venir nous voir. Cela nous contraria vivement;
-mais nous eûmes la bonne fortune de lui voir succéder un autre homme
-savant remarquable, l’abbé Ziak, vicaire.
-
-Parmi ces quelques prêtres allemands qui nous furent destinés, n’en pas
-trouver un mauvais! un seul que nous pussions découvrir comme disposé à
-se faire l’instrument de la politique (et cela est si facile à
-découvrir!); pas un, au contraire, en qui ne se trouvassent réunis les
-mérites de beaucoup de science, d’une foi catholique très éclatante et
-d’une philosophie profonde! Oh! combien de tels ministres de l’Église
-sont respectables!
-
-Ces quelques prêtres que j’ai connus me firent concevoir une opinion
-très avantageuse du clergé catholique allemand.
-
-L’abbé Ziak tenait aussi de longues conférences avec nous. Il me servit
-en outre d’exemple pour supporter avec sérénité mes douleurs. Il était
-sans cesse tourmenté par des fluxions aux dents, à la bouche, aux
-oreilles, et néanmoins il souriait toujours.
-
-Cependant le grand air libre fit disparaître peu à peu les taches
-scorbutiques de Maroncelli; Munari et moi nous allions également mieux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCI
-
-
-Vint le 1er août 1830. Il y avait dix ans que j’avais perdu la liberté;
-huit ans et demi que je subissais le _carcere duro_.
-
-C’était un jour de dimanche. Nous allâmes, comme les autres fêtes, dans
-notre enceinte accoutumée. Nous regardâmes encore de notre petit banc la
-vallée au-dessous de nous et le cimetière où gisaient Oroboni et Villa;
-nous parlâmes encore du repos qu’un jour y auraient nos ossements. Nous
-nous assîmes encore sur le banc, comme d’habitude, pour attendre que les
-pauvres condamnées vinssent à la messe qui se disait avant la nôtre.
-Elles étaient conduites dans le même petit oratoire où nous allions
-nous-mêmes pour la messe suivante. Cet oratoire était contigu au
-promenoir.
-
-C’est un usage dans toute l’Allemagne que, pendant la messe, le peuple
-chante des hymnes en langue vivante. Comme l’empire d’Autriche est un
-pays mélangé d’Allemands et de Slaves, et que dans les prisons du
-Spielberg le plus grand nombre des condamnés de droit commun appartient
-à l’un ou à l’autre de ces peuples, les hymnes s’y chantent, une fête en
-allemand et l’autre en slave. De même, à chaque fête, on fait deux
-sermons où alternent les deux langues. C’était un très doux plaisir pour
-nous que d’entendre ces chants et l’orgue qui les accompagnait.
-
-Parmi les femmes, il y en avait dont la voix allait au cœur.
-Malheureuses! quelques-unes étaient très jeunes. Un amour, une jalousie,
-un mauvais exemple les avait entraînées au crime! J’entends encore
-résonner dans mon âme leur chant si religieux du _Sanctus_: _Heilig!
-Heilig! Heilig!_ Je versai encore une larme en l’entendant.
-
-Vers dix heures, les femmes se retirèrent, et nous allâmes à la messe.
-Je vis encore ceux de mes compagnons d’infortune qui entendaient la
-messe sur la tribune de l’orgue, dont une simple grille nous séparait,
-tous pâles, amaigris, traînant avec peine leurs fers!
-
-Après la messe, nous revînmes dans nos cachots. Un quart d’heure après,
-on nous apporta le dîner. Nous apprêtions notre table, ce qui consistait
-à mettre une petite planche sur le banc et à prendre nos cuillers de
-bois, lorsque M. Wegrath, le sous-intendant, entra dans notre prison.
-
-«Je regrette de troubler le dîner de ces messieurs, dit-il; mais qu’ils
-aient la complaisance de me suivre; il y a là monsieur le directeur de
-police.»
-
-Comme celui-ci ne venait d’ordinaire que pour des choses désagréables,
-comme perquisitions ou inquisitions, nous suivîmes d’assez mauvaise
-humeur le bon sous-intendant jusqu’à la chambre d’audience.
-
-Là, nous trouvâmes le directeur de police et le surintendant; le premier
-nous fit une inclination plus gracieuse que de coutume.
-
-Il prit un papier dans ses mains, et dit à mots tronqués, craignant
-peut-être de nous produire une trop forte surprise s’il s’exprimait plus
-nettement:
-
-«Messieurs... j’ai le plaisir... j’ai l’honneur... de vous signifier...
-que S. M. l’empereur a fait encore... une grâce...»
-
-Et il hésitait à nous dire quelle grâce c’était. Nous pensions que
-c’était quelque diminution de peine, comme d’être exempts de l’ennui de
-travailler, d’avoir quelque livre de plus, d’avoir des aliments moins
-dégoûtants.
-
-«Mais vous ne comprenez pas? dit-il.
-
---Non, monsieur. Ayez la bonté de nous expliquer quelle sorte de grâce
-est celle-ci.
-
---C’est la liberté pour vous deux, et pour un troisième que vous
-embrasserez avant peu.»
-
-Il semble que cette nouvelle aurait dû nous faire éclater de joie. Notre
-pensée courut tout de suite à nos parents, dont nous n’avions pas de
-nouvelles depuis tant de temps; et le doute où nous étions de ne plus
-les retrouver peut-être sur la terre nous serrait tellement le cœur,
-qu’il annula le plaisir qu’aurait dû susciter l’annonce de la liberté.
-
-«Ils sont muets? dit le directeur de police. Je m’attendais à les voir
-exulter de joie.
-
---Je vous prie, répondis-je, de faire part à l’empereur de notre
-gratitude; mais, si nous n’avons pas de nouvelles de nos familles, il
-nous est impossible de ne pas craindre d’avoir perdu des personnes bien
-chères. Cette incertitude nous oppresse, même au moment qui devrait être
-celui de la plus grande joie.»
-
-Il donna alors à Maroncelli une lettre de son frère qui le consola. A
-moi il dit qu’il n’avait rien de ma famille; et cela me fit d’autant
-plus craindre qu’il n’y fût arrivé quelque malheur.
-
-«Que ces messieurs, poursuivit-il, aillent dans leur chambre, et avant
-peu je leur enverrai le troisième prisonnier qui a été gracié.»
-
-Nous y allâmes, et nous attendîmes avec anxiété ce troisième compagnon.
-Nous aurions voulu que ce fût tout le monde; et pourtant il ne pouvait y
-en avoir qu’un seul. Si c’était le pauvre vieux Munari! si c’était
-celui-ci! si c’était cet autre! Il n’y en avait aucun pour qui nous ne
-fissions des vœux.
-
-Enfin la porte s’ouvre, et nous voyons que ce compagnon était Andrea
-Tonelli de Brescia.
-
-Nous nous embrassâmes. Nous ne pouvions plus dîner.
-
-Nous causâmes jusqu’au soir, plaignant les amis qui restaient.
-
-Au coucher du soleil, le directeur de police revint pour nous tirer de
-ce séjour de malheur. Nos cœurs gémissaient, en passant devant les
-prisons de tant d’amis, de ne pouvoir les emmener avec nous! Qui sait
-combien de temps ils y languiraient encore? qui sait combien d’entre eux
-devaient y être la proie lente de la mort?
-
-On nous mit à chacun un manteau de soldat sur les épaules et un béret
-sur la tête, et ainsi, avec les mêmes habits de galériens, mais délivrés
-de nos chaînes, nous descendîmes la funeste montagne, et nous fûmes
-conduits à la ville, dans les prisons de la police.
-
-Il faisait un très beau clair de lune. Les rues, les maisons, les gens
-que nous rencontrions, tout me paraissait si agréable et si étrange,
-après tant d’années que je n’avais pas vu un semblable spectacle!
-
-
-
-
-CHAPITRE XCII
-
-
-Nous attendîmes dans les prisons de la police un commissaire impérial
-qui devait venir de Vienne pour nous accompagner jusqu’aux frontières.
-En attendant, comme nos malles avaient été vendues, nous nous pourvûmes
-de linge et de vêtements, et nous déposâmes la livrée de la prison.
-
-Au bout de cinq jours arriva le commissaire, et le directeur de la
-police nous consigna entre ses mains, en lui remettant en même temps
-l’argent que nous avions apporté au Spielberg, et celui qui provenait de
-la vente de nos malles et de nos livres; argent qui nous fut ensuite
-restitué aux frontières.
-
-Les dépenses de notre voyage furent faites par l’empereur, et sans
-compter.
-
-Le commissaire était M. de Noé, gentilhomme employé au secrétariat du
-ministère de la police. On ne pouvait nous destiner une personne d’une
-éducation plus accomplie. Il nous traita constamment avec toutes sortes
-d’égards.
-
-Mais je partis de Brünn avec une difficulté de respirer qui était très
-pénible, et le mouvement de la voiture augmenta tellement le mal que, le
-soir, je haletais d’une façon effrayante, et que l’on craignait d’un
-instant à l’autre de me voir rester suffoqué. J’eus en outre une fièvre
-ardente pendant toute la nuit, et le commissaire était indécis, le
-lendemain matin, de savoir si je pourrais continuer le voyage jusqu’à
-Vienne. Je dis que oui, et nous partîmes. La violence de la douleur
-était extrême; je ne pouvais ni manger, ni boire, ni parler.
-
-J’arrivai à Vienne à demi-mort. On nous donna un bon logement à la
-direction générale de la police. On me mit au lit; on appela un médecin.
-Celui-ci m’ordonna une saignée, et j’en éprouvai du soulagement. Une
-diète absolue et force digitale, tel fut pendant huit jours mon
-traitement, et je me rétablis. Le médecin était M. Singer; il eut pour
-moi de véritables attentions d’ami.
-
-J’avais le plus grand désir de partir, d’autant plus que la nouvelle des
-_trois journées_ de Paris avait pénétré jusqu’à nous.
-
-Le jour même qu’éclatait cette révolution, l’empereur avait signé le
-décret de notre mise en liberté! Certes il ne l’aurait pas maintenant
-révoqué. Mais cependant il n’était pas invraisemblable que, les temps
-menaçant de redevenir critiques pour toute l’Europe, on craignît des
-mouvements populaires jusqu’en Italie, et qu’on ne voulût pas en
-Autriche nous laisser, en ce moment, rentrer dans notre patrie. Nous
-étions bien persuadés de ne pas retourner au Spielberg, mais nous
-tremblions que quelqu’un ne vînt à suggérer à l’empereur de nous
-déporter dans quelque ville de l’empire éloignée de la péninsule.
-
-Je me montrai encore plus rétabli que je ne l’étais, et je priai de
-presser le départ. Cependant j’avais le plus ardent désir de me
-présenter à S. E. M. le comte de Pralormo, envoyé de la cour de Turin à
-la cour d’Autriche, et à la bonté duquel je savais avoir beaucoup
-d’obligations. Il s’était employé avec le plus généreux et le plus
-constant empressement pour obtenir ma mise en liberté. Mais la défense
-de me laisser voir qui que ce fût n’admit pas d’exception.
-
-A peine fus-je convalescent, qu’on nous fit la gracieuseté de nous
-envoyer une voiture pendant quelques jours, pour que nous puissions nous
-promener un peu dans Vienne. Le commissaire avait ordre de nous
-accompagner et de ne nous laisser parler à personne. Nous vîmes la belle
-église de Saint-Étienne, les délicieuses promenades de la ville, la
-villa voisine de Lichtenstein, et, en dernier lieu, la villa impériale
-de Schœnbrünn.
-
-Pendant que nous étions dans les magnifiques allées de Schœnbrünn,
-l’empereur vint à passer, et le commissaire nous fit retirer, pour que
-la vue de nos maigres personnes ne l’attristât pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCIII
-
-
-Nous partîmes enfin de Vienne, et je pus continuer jusqu’à Bruck. Là,
-mon asthme se remit à devenir violent. Nous appelâmes le médecin:
-c’était un certain M. Jüdmann, homme de beaucoup de mérite. Il me fit
-tirer du sang, garder le lit et continuer la digitale. Au bout de deux
-jours, j’insistai pour qu’on continuât le voyage.
-
-Nous traversâmes l’Autriche et la Styrie, et nous entrâmes en Carinthie
-sans incident mais, arrivés à un village du nom de Feldkirchen, à peu de
-distance de Klagenfurt, survint un contre-ordre. Nous devions nous
-arrêter là jusqu’à nouvel avis.
-
-Je laisse imaginer combien cet incident nous fut désagréable. Pour moi,
-j’avais en outre le regret d’être la cause de tant d’ennuis pour mes
-deux compagnons; s’ils ne pouvaient pas rentrer dans leur patrie,
-c’était ma fatale maladie qui en était cause.
-
-Nous restâmes cinq jours à Feldkirchen, et là aussi le commissaire fit
-tout son possible pour nous distraire. Il y avait un petit théâtre de
-comédiens, et il nous y conduisit. Il nous donna un jour le
-divertissement d’une chasse. Notre hôte et plusieurs jeunes gens du
-pays, ainsi que le propriétaire d’une belle forêt, étaient les
-chasseurs, et nous, placés dans un endroit favorable, nous jouissions du
-spectacle.
-
-Enfin arriva un courrier de Vienne, avec l’ordre au commissaire de nous
-conduire décidément à notre destination. J’exultai de joie avec mes
-compagnons à cette heureuse nouvelle, mais en même temps je tremblais de
-voir s’approcher pour moi le jour d’une découverte fatale: de n’avoir
-plus ni père, ni mère, ni qui sait quels autres de ceux qui m’étaient
-chers.
-
-Et ma tristesse croissait à mesure que nous avancions vers l’Italie.
-
-De ce côté, l’entrée en Italie n’est pas agréable à l’œil; on descend au
-contraire des superbes montagnes du pays allemand dans les plaines
-d’Italie, à travers une longue étendue de pays stérile et inhabitée; de
-sorte que les voyageurs qui ne connaissent pas encore notre péninsule et
-qui passent par là, rient de la magnifique idée qu’ils s’en étaient
-faite, et soupçonnent d’avoir été mystifiés par ceux dont ils l’avaient
-entendu tant vanter.
-
-La laideur de ce pays contribuait à me rendre plus triste. Revoir notre
-ciel, rencontrer des figures humaines qui n’eussent pas le type
-septentrional, entendre de toutes les bouches des mots dans notre
-idiome, tout cela m’attendrissait, mais c’était une émotion qui
-m’invitait plus à pleurer qu’à me réjouir. Combien de fois, dans la
-voiture, je me couvrais le visage avec les mains, feignant de dormir, et
-je pleurais! Combien de fois, la nuit, je ne fermais pas l’œil, brûlé
-par la fièvre, tantôt envoyant de toute mon âme les plus chaudes
-bénédictions à ma douce Italie, et remerciant le Ciel de lui être rendu;
-tantôt me tourmentant de ne pas avoir de nouvelles de chez moi, et
-m’imaginant les plus grands malheurs; tantôt pensant qu’avant peu je
-serais forcé de me séparer, et peut-être pour toujours, d’un ami qui
-avait tant souffert avec moi, et qui m’avait donné tant de preuves d’une
-affection fraternelle!
-
-Ah! de si longues années passées dans la tombe n’avaient pas éteint
-l’énergie de ma sensibilité; mais cette énergie était si faible pour la
-joie, et si forte pour la douleur!
-
-Comme j’aurais voulu revoir Udine et cette auberge où ces deux généreux
-étrangers avaient feint d’être des garçons de chambre, et nous avaient
-serré furtivement la main!
-
-Nous laissâmes cette ville à notre gauche, et nous passâmes outre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCIV
-
-
-Pordenone, Conegliano, Ospedaletto, Vicenza, Vérone, Mantoue, me
-rappelaient tant de choses! Dans la première de ces localités était né
-un vaillant jeune homme qui avait été mon ami, et avait péri dans les
-désastres de la Russie. Conegliano était le pays où les guichetiers des
-_Plombs_ m’avaient dit qu’on avait conduit Zanze; à Ospedaletto, s’était
-mariée, mais elle n’y vivait plus alors, une créature angélique et
-malheureuse, que j’avais autrefois vénérée et que je vénérais encore.
-Dans tous ces lieux, en somme, surgissaient pour moi des souvenirs plus
-ou moins chers, et à Mantoue plus que dans toute autre ville. Il me
-semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Ludovic en 1815! Il me
-semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Porro en 1820! Les
-mêmes rues, les mêmes places, les mêmes palais, et tant de changements
-sociaux! tant de mes connaissances enlevées par la mort! tant d’exilés!
-une génération d’adultes que j’avais vus enfants! Et ne pouvoir courir à
-telle ou telle maison! ne pouvoir parler de tel ou tel avec personne!
-
-Et, pour comble de chagrin, Mantoue était le point de séparation pour
-Maroncelli et pour moi. Nous y passâmes tristement la nuit tous les
-deux. J’étais agité comme un homme à la veille d’entendre sa
-condamnation.
-
-Le matin, je me lavai le visage, et je regardai dans la glace si l’on
-reconnaissait encore que j’avais pleuré. Je pris, du mieux que je pus,
-l’air tranquille et souriant. Je dis à Dieu une petite prière, mais, en
-vérité, d’un air bien distrait; et, entendant déjà Maroncelli remuer ses
-béquilles et parler au garçon de chambre, j’allai l’embrasser. Tous deux
-nous semblions pleins de courage pour cette séparation; nous parlions un
-peu émus, mais d’une voix forte. L’officier de gendarmerie qui doit le
-conduire aux confins de la Romagne est arrivé; il faut partir, nous ne
-savions plus que nous dire: un embrassement, un baiser, un embrassement
-encore. Il monta en voiture et disparut; moi, je restai comme anéanti.
-
-Je revins dans ma chambre; je me jetai à genoux et je priai pour ce
-malheureux mutilé, séparé de son ami, et je fondis en larmes et en
-sanglots.
-
-J’ai connu beaucoup d’hommes remarquables, mais aucun plus
-affectueusement sociable que Maroncelli, aucun mieux instruit de tous
-les devoirs de la politesse, plus exempt des accès de mauvaise humeur,
-plus constamment disposé à se souvenir que la vertu se compose de
-l’exercice continuel de la tolérance, de la générosité et du bon sens. O
-mon compagnon de tant d’années de douleurs, que le Ciel te bénisse en
-quelque endroit que tu respires, et te donne des amis qui m’égalent en
-affection et me surpassent en bonté!
-
-
-
-
-CHAPITRE XCV
-
-
-Nous partîmes dans la même matinée de Mantoue pour Brescia. Là, nous
-laissâmes libre mon autre compagnon de captivité, Andrea Tonelli. Cet
-infortuné y apprit qu’il avait perdu sa mère, et ses larmes désolées me
-déchirèrent le cœur.
-
-Bien que tourmenté comme je l’étais pour tant de raisons, l’incident
-suivant me fit un peu rire.
-
-Sur une table de l’auberge, il y avait une affiche de théâtre. Je la
-prends, et je lis: _Francesca da Rimini, opéra, mis en musique, etc..._
-
-«De qui est cet opéra? dis-je au garçon.
-
---Qui l’a mis en vers, et qui l’a mis en musique? Je ne sais pas,
-répondit-il. Mais, en somme, c’est toujours cette _Francesca da Rimini_
-que tous connaissent.
-
---Tous? Vous vous trompez. J’arrive d’Allemagne; comment puis-je rien
-savoir de toutes vos histoires de Francesca?»
-
-Le garçon (c’était un jeune homme à figure dédaigneuse, vrai type de
-Brescian) me regarda d’un air de pitié méprisante.
-
-«Comment pouvez-vous en rien savoir? Monsieur, il ne s’agit pas
-d’histoires de Francesca; il s’agit d’une _Francesca da Rimini_ unique.
-Je veux parler de la tragédie de Silvio Pellico. Ici on l’a mise en
-opéra, en la gâtant un peu, mais c’est toujours la même.
-
---Ah! Silvio Pellico? Il me semble que je l’ai entendu nommer. N’est-ce
-pas ce mauvais sujet qui fut condamné à mort et puis au _carcere duro_,
-il y a huit ou neuf ans?»
-
-Je n’aurais jamais dû dire cette plaisanterie! Il regarda autour de lui,
-puis me fixa, fit voir en grinçant trente-deux superbes dents, et, s’il
-n’avait pas entendu du bruit, je crois qu’il m’aurait assommé.
-
-Il s’en alla en grommelant: «Mauvais sujet!» Mais, avant que je fusse
-parti, il découvrit qui j’étais. Il ne savait plus ni interroger, ni
-répondre, ni écrire, ni marcher. Il ne savait plus que tenir les yeux
-fixés sur moi, se frotter les mains, et dire à tout le monde, sans
-motif: «_Sior si, Sior si!_[9]» à tel point qu’on eût dit qu’il
-éternuait.
-
- [9] Oui, M’sieu! oui, M’sieu!
-
-Deux jours après, le 9 septembre, j’arrivai avec le commissaire à Milan.
-En approchant de cette ville, en revoyant la coupole du dôme, en
-repassant dans cette allée de Loreto, jadis ma promenade habituelle et
-si chère, en rentrant par la porte Orientale, et en me retrouvant sur le
-Corso; en revoyant ces maisons, ces temples, ces rues, j’éprouvai les
-plus doux et les plus pénibles sentiments: un violent désir de m’arrêter
-quelque temps à Milan, et d’y embrasser ceux de mes amis que j’y aurais
-encore retrouvés; un regret infini en pensant à ceux que j’avais laissés
-au Spielberg, à ceux qui restaient exilés sur la terre étrangère, à ceux
-qui étaient morts; une vive gratitude en me rappelant l’affection que
-m’avaient en général témoignée les Milanais; quelques frémissements de
-dédain contre quelques-uns qui m’avaient calomnié, alors qu’ils avaient
-toujours été l’objet de ma bienveillance et de mon estime.
-
-Nous allâmes loger à la _Bella Venezia_.
-
-C’était là que j’avais assisté tant de fois à de joyeux repas d’amis; là
-que j’avais visité tant de dignes étrangers; là qu’une respectable et
-vieille dame m’avait en vain sollicité de la suivre en Toscane,
-prévoyant, si je restais à Milan, les malheurs qui m’arriveraient. O
-souvenirs émouvants! ô passé si mélangé de plaisirs et de douleurs, et
-si rapidement enfui!
-
-Les garçons de l’auberge découvrirent tout de suite qui j’étais. Le
-bruit s’en répandit, et vers le soir je vis la foule s’arrêter sur la
-place et regarder aux fenêtres. Un homme (j’ignore qui il était) sembla
-me reconnaître et me salua, en élevant les bras vers moi.
-
-Ah! où étaient les fils de Porro, mes fils? Pourquoi ne les vis-je pas?
-
-
-
-
-CHAPITRE XCVI
-
-
-Le commissaire me conduisit à la police pour me présenter au directeur.
-Quelle sensation j’éprouvai en revoyant cette maison, qui avait été ma
-première prison! Quelles douleurs me revinrent à l’esprit! Ah! je me
-souvins avec tendresse de toi, ô Melchior Gioja, et des pas précipités
-que je te voyais faire çà et là entre ces étroites murailles, et des
-heures où tu te tenais immobile à ta table, écrivant tes nobles pensées,
-et des signes que tu me faisais avec ton mouchoir, et de la tristesse
-avec laquelle tu me regardais, quand on t’eut défendu de me faire des
-signes! Et je me figurai ta tombe, probablement ignorée du plus grand
-nombre de ceux qui t’aimèrent, comme elle était ignorée de moi!--et
-j’implorai la paix pour ton âme!
-
-Je me souvins aussi du petit muet, de la voix pathétique de Madeleine,
-de mes sentiments de compassion pour elle, de mes voisins les voleurs,
-du prétendu Louis XVII, du pauvre condamné qui se laissa prendre le
-billet, et dont il m’avait semblé entendre les cris sous le bâton.
-
-Tous ces souvenirs et d’autres encore m’oppressaient comme un songe
-plein d’angoisse; mais ce qui me faisait le plus d’impression, c’était
-le souvenir des deux visites que mon pauvre père m’y avait faites, dix
-ans auparavant. Comme le bon vieillard s’illusionnait en espérant que je
-pourrais bientôt le rejoindre à Turin! Aurait-il soutenu l’idée de dix
-ans de prison pour son fils, et d’une telle prison! Mais quand ses
-illusions s’évanouirent, aura-t-il eu, ma mère aura-t-elle eu la force
-de résister à une si déchirante douleur? M’était-il encore donné de les
-revoir tous les deux, ou peut-être seulement l’un d’eux? Et lequel?
-
-O doute plein d’angoisses et toujours renaissant! J’étais, pour ainsi
-dire, à la porte de ma maison, et je ne savais pas encore si mes parents
-étaient en vie, si même il existait encore une seule personne de ma
-famille.
-
-Le directeur de la police m’accueillit gracieusement et me permit de
-rester à la _Bella Venezia_, avec le commissaire impérial, au lieu de me
-faire garder ailleurs. Il ne m’accorda pas toutefois la permission de me
-montrer à personne, et c’est pourquoi je me déterminai à partir le matin
-suivant. J’obtins seulement de voir le consul piémontais, pour lui
-demander des nouvelles de mes parents. Je serais allé le trouver; mais
-ayant été pris de fièvre et ayant dû me mettre au lit, je le fis prier
-de venir me voir.
-
-Il eut la complaisance de ne pas se faire attendre et combien je lui en
-fus reconnaissant!
-
-Il me donna de bonnes nouvelles de mon père et de mon frère aîné. Au
-sujet de ma mère, de mon autre frère et de mes deux sœurs, je restai
-dans une incertitude cruelle.
-
-En partie rassuré, mais non pas suffisamment, j’aurais voulu, pour
-soulager mon âme, prolonger de beaucoup la conversation avec monsieur le
-consul. Il ne fut pas avare de ses témoignages de bienveillance, mais il
-dut enfin me quitter.
-
-Resté seul, j’aurais eu besoin de verser des larmes, et je n’en avais
-pas. Pourquoi donc la douleur me fait-elle quelquefois fondre en larmes,
-et d’autres fois, et c’est le plus souvent, alors qu’il me semble que
-pleurer me serait un si doux soulagement, pourquoi les invoqué-je
-inutilement? Cette impossibilité d’épancher mon affliction augmentait ma
-fièvre; la tête me faisait très mal.
-
-Je demandai à boire à Stundberger. Ce brave homme était sergent dans la
-police de Vienne, et remplissait les fonctions de valet de chambre du
-commissaire. Il n’était pas vieux, mais il me donna, par hasard, à boire
-d’une main tremblante. Ce tremblement me rappela Schiller, mon vieil ami
-Schiller, lorsque, le premier jour de mon arrivée au Spielberg, je lui
-demandai, d’un ton d’orgueil impérieux, la cruche d’eau, et qu’il me la
-donna.
-
-Chose étrange! un tel souvenir, joint aux autres, rompit la roche de mon
-cœur, et les larmes jaillirent.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCVII
-
-
-Le matin du 18 septembre, j’embrassai mon excellent commissaire, et je
-partis. Nous nous connaissions seulement depuis un mois, il me faisait
-l’effet d’un ami de plusieurs années. Son âme, pleine du sentiment du
-beau et de l’honnête, n’était ni investigatrice ni artificieuse. Non
-qu’elle n’eût pas assez d’intelligence pour l’être, mais par cet amour
-d’une noble simplicité qui existe chez les hommes droits.
-
-Quelqu’un, pendant le voyage dans un endroit où nous nous étions
-arrêtés, me dit en secret: «Défiez-vous de cet _ange gardien_; s’il ne
-faisait point partie des anges noirs, on ne vous l’aurait pas donné.
-
---Eh bien! vous vous trompez, lui dis-je. J’ai la plus intime conviction
-que vous vous trompez.
-
---Les plus rusés, reprit-il, sont ceux qui paraissent les plus simples.
-
---S’il en était ainsi, il ne faudrait jamais croire à la vertu de
-personne.
-
---Il y a certaines positions sociales où l’on peut montrer une parfaite
-éducation dans les manières, mais pas de la vertu! pas de la vertu! pas
-de la vertu!»
-
-Je ne pus lui répondre autre chose que ceci:
-
-«Exagération, mon cher monsieur, exagération!
-
---Je suis conséquent», insista-t-il.
-
-Nous fûmes interrompus, et je me souvins du _cave a consequentiariis_ de
-Leibnitz.
-
-La plupart des hommes ne sont en effet que trop disposés à raisonner
-avec cette fausse et terrible logique: «Je marche sous l’étendard A, que
-je suis sûr être celui de la justice; celui-ci marche sous l’étendard B,
-que je suis sûr être celui de l’injustice; donc c’est un malhonnête
-homme.»
-
-Eh non! logiciens furibonds! sous quelque étendard que vous soyez, ne
-raisonnez pas d’une façon aussi inhumaine. Pensez qu’en partant d’une
-donnée défavorable quelconque (et où y a-t-il une société, où y a-t-il
-un individu qui n’en ait point de semblable?), et en procédant avec une
-inexorable rigueur, de conséquence en conséquence, il est facile à qui
-que ce soit d’arriver à cette conclusion: «Hors de nous quatre, tous les
-hommes méritent d’être brûlés vifs.» Et, si l’on fait un examen plus
-approfondi, chacun des quatre dira: «Tous les hommes méritent d’être
-brûlés, excepté moi.»
-
-Ce rigorisme vulgaire est souverainement antiphilosophique. Une défiance
-modérée peut être sage; une défiance poussée à l’extrême ne l’est
-jamais.
-
-Depuis l’observation qui m’avait été faite sur cet _ange gardien_,
-j’appliquai mon esprit à l’étudier plus qu’auparavant, et chaque jour je
-me convainquis de plus en plus de son inoffensive et généreuse nature.
-
-Lorsqu’il existe un ordre de société établi, plus ou moins bon qu’il
-soit, toutes les fonctions sociales que l’universelle conscience ne
-reconnaît pas pour infamantes, toutes les fonctions sociales qui
-promettent de coopérer noblement au bien public, et dont les promesses
-sont acceptées par un grand nombre de gens, toutes les fonctions
-sociales dans lesquelles il est absurde de nier qu’il y ait eu des
-hommes honnêtes, peuvent toujours être occupées par des hommes honnêtes.
-
-J’ai lu, au sujet d’un quaker, qu’il avait horreur des soldats. Il vit
-un jour un soldat se jeter dans la Tamise et sauver un malheureux qui se
-noyait, et il dit: «Je serai toujours quaker, mais les soldats aussi
-sont de bonnes créatures.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XCVIII
-
-
-Stundberger m’accompagna jusqu’à la voiture, où je montai avec le
-brigadier de gendarmerie auquel j’avais été confié. Il pleuvait, et il
-soufflait un vent froid.
-
-«Que monsieur s’enveloppe bien dans son manteau, me disait Stundberger;
-qu’il se couvre mieux la tête, afin de ne pas arriver chez lui malade;
-il lui faut si peu pour se refroidir! Combien je regrette de ne pouvoir
-lui prêter mes services jusqu’à Turin!»
-
-Et il me disait tout cela si cordialement et d’une voix si émue!
-
-«Désormais, monsieur n’aura peut-être plus d’Allemand à côté de lui,
-ajouta-t-il; il n’entendra peut-être jamais plus parler cette langue que
-les Italiens trouvent si dure, et peu lui importera probablement. Il a
-eu tant de malheurs à souffrir parmi les Allemands, qu’il n’aura pas
-grande envie de se souvenir de nous; et néanmoins moi, dont monsieur
-oubliera vite le nom, je prierai toujours pour lui.
-
---Et moi pour toi», lui dis-je en lui serrant une dernière fois la main.
-
-Le pauvre homme cria encore: «_Guten Morgen! Gute Reise! Leben Sie
-wohl!_» (Bonjour! Bon voyage! Portez-vous bien)! Ce furent les dernières
-paroles allemandes que j’entendis prononcer, et le son m’en fut cher,
-comme si elles avaient été dites dans ma langue.
-
-J’aime passionnément ma patrie, mais je ne hais aucune autre nation. La
-civilisation, la richesse, la puissance, la gloire sont diverses dans
-les diverses nations; mais dans toutes il y a des âmes qui obéissent à
-la grande vocation de l’homme qui est d’aimer, de compatir et d’aider.
-
-Le brigadier qui m’accompagnait me raconta qu’il avait été un de ceux
-qui arrêtèrent mon malheureux Confalonieri. Il me dit comment celui-ci
-avait essayé de fuir, comment son coup avait manqué, comment, arraché
-des bras de son épouse, Confalonieri et elle s’attendrirent, mais
-soutinrent avec dignité cet affreux malheur.
-
-J’étais brûlé par la fièvre en entendant cette malheureuse histoire, et
-il me semblait qu’une main de fer me serrait le cœur.
-
-Le narrateur, homme sans façon, et parlant avec naïve confiance, ne
-s’apercevait pas que, bien que je n’eusse rien contre lui, je ne pouvais
-cependant m’empêcher de frissonner en regardant ces mains qui s’étaient
-abattues sur mon ami.
-
-A Buffalora, on fit collation; j’étais trop plein d’angoisses; je ne
-pris rien.
-
-Jadis, il y a déjà de longues années, quand j’allais en villégiature à
-Arluno avec les enfants du comte Porro, je venais quelquefois me
-promener à Buffalora, le long du Tessin.
-
-Je me réjouis de voir terminé le beau pont dont j’avais vu les matériaux
-épars sur la rive lombarde, avec l’opinion alors commune qu’un pareil
-travail ne se terminerait pas. Je me réjouis de retraverser ce fleuve,
-et de toucher de nouveau la terre piémontaise. Ah! bien que j’aime
-toutes les nations, Dieu sait combien j’ai de prédilection pour
-l’Italie; et, bien que je sois aussi épris de l’Italie, Dieu sait
-combien plus doux que tout autre nom de pays italien est pour moi le nom
-du Piémont, du pays de mes pères!
-
-
-
-
-CHAPITRE XCIX
-
-
-En face de Buffalora est Saint-Martin. Là le brigadier lombard parla aux
-carabiniers piémontais; puis il me salua et repassa le pont.
-
-«Allons à Novare, dis-je au voiturier.
-
---Ayez la bonté d’attendre un moment», dit un carabinier.
-
-Je vis que je n’étais pas encore libre, et je m’en affligeai, craignant
-que cela ne retardât mon arrivée à la maison paternelle.
-
-Après plus d’un quart d’heure, parut un monsieur qui me demanda la
-permission d’aller à Novare avec moi. Il avait manqué une autre
-occasion; maintenant il n’y avait plus d’autre véhicule que le mien; il
-était bien heureux que je lui donnasse la permission d’en profiter,
-etc., etc.
-
-Ce carabinier déguisé était d’humeur aimable, et me tint bonne compagnie
-jusqu’à Novare. Arrivés dans cette ville, tout en feignant de vouloir
-que nous descendissions dans une auberge, il fit conduire la voiture
-dans la caserne des carabiniers, et là on me dit qu’il y avait un lit
-pour moi dans la chambre d’un brigadier, et que je devais attendre les
-ordres supérieurs.
-
-Je pensais pouvoir partir le jour suivant; je me mis au lit, et, après
-avoir causé un peu avec mon hôte le brigadier, je m’endormis
-profondément. Depuis longtemps je n’avais pas dormi aussi bien.
-
-Je m’éveillai vers le matin, je me levai promptement, et les premières
-heures me semblèrent longues. Je fis collation, je causai, je me
-promenai dans la chambre et sur la terrasse; je donnai un coup d’œil aux
-livres de mon hôte; enfin on m’annonça une visite.
-
-Un officier très gracieux vint me donner des nouvelles de mon père, et
-me dire qu’il y avait à Novare une lettre de lui, et qu’on me
-l’apporterait bientôt. Je lui fus souverainement obligé de cette aimable
-courtoisie.
-
-Il s’écoula quelques heures qui me parurent éternelles, et la lettre
-arriva enfin.
-
-Oh! quelle joie de revoir ces caractères chéris! quelle joie d’apprendre
-que ma mère, mon excellente mère, vivait encore! que mes deux frères et
-ma sœur aînée vivaient aussi! Hélas! la cadette, cette Marietta qui
-s’était faite religieuse de la Visitation, et de laquelle j’avais reçu
-en secret des nouvelles dans ma prison, avait cessé de vivre depuis neuf
-mois.
-
-Il m’est doux de croire que je suis redevable de ma liberté à tous ceux
-qui m’aimaient et qui intercédaient incessamment Dieu pour moi, et en
-particulier à ma sœur qui mourut avec les signes de la plus grande
-piété. Que Dieu la récompense de toutes les angoisses que son cœur a
-souffertes à cause de mes malheurs!
-
-Les jours passaient, et la permission de quitter Novare ne venait pas.
-Le matin du 16 septembre, cette permission me fut enfin donnée, et toute
-tutelle de carabiniers cessa. Oh! depuis combien d’années ne m’était-il
-plus arrivé d’aller où il me plaisait sans être accompagné de gardiens!
-
-Je touchai quelque argent, je reçus les politesses d’une personne qui
-connaissait mon père, et je partis vers trois heures de l’après-midi.
-J’avais pour compagnons de voyage une dame, un négociant, un graveur, et
-deux jeunes peintres, dont un était sourd-muet. Ces peintres venaient de
-Rome, et cela me fit plaisir d’apprendre qu’ils connaissaient la famille
-de Maroncelli. C’est une si douce chose de pouvoir parler de ceux que
-nous aimons avec quelqu’un qui n’y soit pas indifférent!
-
-Nous passâmes la nuit à Verceil. L’heureux jour du 17 septembre se leva.
-On poursuivit le voyage. Oh! comme les voitures sont lentes! On n’arriva
-à Turin que le soir.
-
-Qui jamais, qui jamais pourrait décrire la consolation de mon cœur et
-des cœurs qui m’étaient chers, quand je revis, et quand j’embrassai mon
-père, ma mère, mes frères?... Ma chère sœur Joséphine n’était pas là,
-car son devoir la retenait à Chieri; mais, en apprenant mon bonheur,
-elle s’empressa de venir passer quelques jours en famille. Rendu à ces
-cinq objets si chers de ma tendresse, j’étais, je suis le plus enviable
-des mortels!
-
-Ah! des malheurs passés et du bonheur présent, comme de tout le bien et
-de tout le mal qui m’est réservé, que la Providence soit bénie, entre
-les mains de laquelle les hommes et les choses, qu’on le veuille ou ne
-le veuille pas, sont d’admirables instruments qu’elle sait employer à
-des fins dignes d’elle.
-
-
-FIN
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES PRISONS ***
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- The Project Gutenberg eBook of Mes Prisons, by Silvio Pellico.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Mes Prisons</span>, by Silvio Pellico</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Mes Prisons</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Silvio Pellico</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Francisque Reynard</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 16, 2022 [eBook #69561]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MES PRISONS</span> ***</div>
-<p class="offl u top2em">Prix : 95 centimes</p>
-
-<p class="c"><span class="b">LES MEILLEURS AUTEURS CLASSIQUES</span><br />
-<span class="i small">Français et Étrangers</span></p>
-
-<p class="c large">SILVIO PELLICO</p>
-
-<p class="c xlarge b">MES PRISONS</p>
-
-<p class="c i">Traduction de F. REYNARD</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br />
-26, <span class="small">RUE RACINE</span>, 26</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em large">SILVIO PELLICO</p>
-
-<h1>MES PRISONS</h1>
-
-<p class="c b">TRADUCTION DE
-FRANCISQUE REYNARD</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br />
-26, <span class="small">RUE RACINE</span>, 26</p>
-
-<p class="c small">Tous droits réservés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i">NOTICE SUR SILVIO PELLICO</h2>
-
-
-<p class="i"><i class="sc">Silvio Pellico</i> est né vers <span class="rm">1789</span> à Saluces, petite
-ville du Piémont. Il appartenait à une famille dont
-la condition, comme il le dit lui-même dans <i class="sc">Mes Prisons</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>,
-n’était pas la pauvreté « et qui, en vous rapprochant
-également du pauvre et du riche, vous donne
-une exacte connaissance des deux états ». Après une
-enfance embellie par les plus doux soins, il fut envoyé
-à Lyon, auprès d’un vieux cousin de sa mère, M. de
-Rubod, homme fort riche, afin d’y compléter ses
-études. « Là, dit-il encore<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, tout ce qui peut enchanter
-un cœur avide d’élégance et d’amour, avait délicieusement
-occupé la première ferveur de ma jeunesse. »
-Rentré en Italie vers <span class="rm">1818</span>, il alla demeurer avec ses
-parents à Milan. « J’avais, ajoute-t-il, poursuivi mes
-études et appris à aimer la société et les livres, ne
-trouvant que des amis distingués et de séduisants
-applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires
-déclarés, avaient été également bienveillants
-pour moi. Je m’attachai davantage à ce dernier, et
-cet homme si irritable, qui par sa rudesse avait provoqué
-tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était
-pour moi que douceur et cordialité, et je le révérais
-tendrement. D’autres littérateurs fort honorables
-m’aimaient aussi comme je les aimais moi-même.
-L’envie ni la calomnie ne m’atteignirent jamais ou,
-du moins, elles partaient de gens tellement discrédités
-qu’elles ne pouvaient me nuire. A la chute du
-royaume d’Italie, mon père avait reporté son domicile
-à Turin, avec le reste de la famille ; et moi, remettant
-à plus tard de rejoindre des personnes si
-chères, j’avais fini par rester à Milan, où j’étais
-entouré de tant de bonheur que je ne savais pas me
-résoudre à la quitter.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Mes prisons</i>, chap. <small>L</small>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibid.</i></p>
-</div>
-<p class="i">« Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait
-trois à Milan qui prédominaient dans mon cœur :
-Pierre Borsieri, monseigneur Louis de Brême et le
-comte Louis Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit
-le comte Frédéric Confalonieri. M’étant fait le
-précepteur des deux enfants de Porro, j’étais pour
-eux comme un père, et pour leur père comme un frère.
-Dans celle maison affluait non seulement tout ce que
-la ville avait de plus cultivé, mais une foule de
-voyageurs de distinction. Là je connus M<sup>me</sup> de Staël,
-Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et un grand
-nombre d’autres illustres personnages des diverses
-parties de l’Europe… J’étais heureux ! je n’aurais
-pas changé mon sort contre celui d’un prince<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Mes prisons</i>, chap. <small>L</small>.</p>
-</div>
-<p class="i">C’est dans ce milieu intellectuel hors ligne que Silvio
-Pellico composa et fit représenter ses deux premières
-tragédies, <i class="sc">Leodamia</i> et <i class="sc">Francesca da Rimini</i>. Il avait
-alors trente ans. <i class="sc">Francesca da Rimini</i> obtint un très
-vif succès, et rendit promptement populaire le nom
-de son auteur. C’est la seule du reste des œuvres dramatiques
-de Pellico qui ait survécu et qui soit restée
-au répertoire. Byron, alors en Italie, en fit une traduction.</p>
-
-<p class="i">La célébrité que le succès de <i class="sc">Francesca</i> avait attachée
-à son nom devait appeler sur Silvio Pellico
-l’attention des patriotes italiens qui, à cette époque,
-luttaient de toutes façons contre le despotisme de
-l’Autriche. Une recrue de cette valeur était précieuse
-pour eux, et ils ne négligèrent rien pour se l’attacher.
-Ils avaient pour organe un journal appelé <i class="sc">Le Conciliateur</i>,
-feuille littéraire et dont la politique était
-ostensiblement bannie, mais qui ne laissait échapper
-aucune occasion d’exalter l’amour de la patrie et de
-la liberté. <i class="sc">Le Conciliateur</i>, qui comptait parmi ses
-principaux écrivains tous les amis de Silvio, les Berchet,
-les Gioja, les Romagnesi, les Maroncelli, les
-Confalonieri, etc., avait pour bailleur de fonds le
-comte Porro, dont Silvio élevait les deux enfants, et
-qui était pour lui « comme un frère ». Il était donc
-tout naturel qu’il fît partie de la vaillante phalange.
-C’en était assez pour être suspect aux yeux des autorités
-allemandes. Aussi fut-il compris parmi les nombreuses
-personnes arrêtées, à la suite de la découverte
-d’une vaste conspiration organisée par les
-sociétés secrètes.</p>
-
-<p class="i">Le <span class="rm">13</span> novembre <span class="rm">1820</span>
-il fut conduit à Sainte-Marguerite.
-Puis, de là, il fut transféré à Venise,
-sous les Plombs, et y demeura pendant tout le temps
-que dura l’instruction de son procès. Après deux
-années et demie d’alternatives cruelles, il fut enfin
-condamné à la peine de mort, laquelle fut commuée
-en celle de quinze années de <i lang="la" xml:lang="la">carcere duro</i>. Au commencement
-de l’année <span class="rm">1822</span>, il fut conduit au Spielberg,
-forteresse située près de la ville de Brünn, en
-Moravie, et où étaient détenus une grande partie des
-patriotes italiens condamnés pour politique. Il ne devait
-en sortir que huit ans après, le <span class="rm">1<sup>er</sup></span> août <span class="rm">1830</span>.</p>
-
-<p class="i">C’est l’histoire de ces dix ans de captivité que Silvio
-a racontée dans son livre intitulé : <i class="sc">Mes Prisons</i>.</p>
-
-<p class="i">Libre, Silvio revint à Turin, où il s’occupa exclusivement
-de littérature. Bien qu’il eût renoncé absolument
-à la politique, il eut encore à lutter contre la
-censure qui voulait voir dans ses pièces des allusions
-constantes aux événements du jour.</p>
-
-<p class="i">En <span class="rm">1832</span>, Silvio Pellico alla à Paris, où il reçut de
-tout le monde l’accueil le plus sympathique. On
-assure même que la reine Marie-Amélie lui offrit un
-emploi à la cour, mais qu’il refusa. Cela paraît peu
-probable. Si la reine avait eu réellement cette intention,
-elle n’aurait pu y donner suite qu’avec l’assentiment
-de son mari, et jamais Louis-Philippe, dont
-la prudence était proverbiale, n’aurait permis une
-manifestation que l’Autriche aurait été en droit de
-qualifier d’hostile. Le sentimentalisme n’était pas la
-vertu dominante du vieux monarque.</p>
-
-<p class="i">La vérité, c’est que Silvio, après un assez court
-séjour en France, retourna en Piémont. Il alla
-habiter le château de Camerano près d’Asti. C’est là
-qu’il composa, ou tout au moins qu’il acheva et mit
-au point <i class="sc">Mes Prisons</i>, qui parurent en
-<span class="rm">1833</span><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Malgré
-le succès éclatant du livre, Silvio vécut très retiré,
-opposant un refus absolu à tous ceux, et ils étaient
-nombreux, qui cherchaient à l’entraîner dans les
-luttes politiques. Il avait surtout fort à faire pour
-repousser les offres des jeunes gens que l’exemple de
-la révolution de <span class="rm">1830</span> avait exaltés, et qui lui demandaient
-de se mettre à leur tête, ou tout au moins d’être
-leur conseiller. Rien ne put le fléchir. Il se renferma
-plus que jamais dans sa solitude, et partageait son
-temps entre Asti et Turin, où le marquis Barolo
-l’avait nommé son bibliothécaire. Lorsqu’il mourut,
-en <span class="rm">1854</span>, il était sinon oublié, du moins tout à fait
-inconnu de la génération nouvelle à qui il allait être
-donné d’arracher enfin la malheureuse Italie à la
-domination de ses maîtres étrangers, et d’en faire une
-nation libre et indépendante.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> L’immense succès de <i>Mes Prisons</i> fit éclore, tant en France
-qu’à l’étranger, de nombreuses imitations. Parmi celles qui
-eurent le plus de retentissement, il faut citer <i>Picciola</i>, de Saintine,
-dont la vogue balança celle de l’œuvre de Silvio Pellico.
-Ce roman fut aussi traduit dans toutes les langues, et eut
-l’honneur d’être, à maintes reprises, interprété par le crayon
-de nos plus célèbres artistes. Mais, en dépit de ses éditions
-multiples, <i>Picciola</i> est aujourd’hui à peu près oubliée. Le temps
-a fait justice du pastiche froid et maniéré, pour laisser toute
-sa vigueur et tout son charme au récit simple, ému et vrai où
-le prisonnier du Spielberg nous retrace ses souffrances.</p>
-
-<p class="sign">F. R.</p>
-</div>
-<p class="i">Mais il n’en était pas de même de son œuvre. <i class="sc">Mes
-Prisons</i> sont un de ces livres définitivement adoptés
-par la postérité, comme <i class="sc">le Vicaire de Wakefield</i>,
-<i class="sc">Paul et Virginie</i>, qui ont été traduits dans toutes
-les langues, sont devenus comme un patrimoine
-commun à l’humanité tout entière, et qui seront éternellement
-lus tant qu’il y aura des natures sachant
-s’émouvoir à des récits pathétiques, c’est-à-dire toujours.
-Mais ce qui constitue pour l’œuvre de Silvio
-Pellico une incontestable supériorité sur les autres
-chefs-d’œuvre, c’est qu’elle n’est pas une fiction plus
-ou moins bien trouvée, plus ou moins bien rendue.
-Elle a été vécue. Ce ne sont pas des aventures, des
-souffrances imaginaires que l’écrivain présente au
-public ; ce sont des souffrances réelles, les siennes.
-Son livre n’est pas un roman, c’est une histoire ; histoire
-lamentable, mais qui est aussi une leçon. Elle
-nous apprend que les tortures ne sont pas un moyen
-suffisant pour terrifier les nations, ou du moins pour
-les empêcher d’accomplir leurs destinées. Les cachots
-du Spielberg ont bien pu dévorer les patriotes italiens ;
-ils n’ont pu faire que l’Autriche n’ait pas été
-obligée de rendre à heure dite et la Lombardie et la
-Vénétie. Alors à quoi bon les cruautés déployées ? Et
-cela doit encore être un espoir. De nos jours, un autre
-État européen, se basant sur la force qui prime le
-droit, détient et opprime une province qui ne veut
-pas de lui. Il arrivera de cette situation ce qui est
-arrivé pour la Lombardie et la Vénétie, qui sont revenues
-à leur ancienne patrie.</p>
-
-<p class="i">Quelles que soient donc les critiques plus ou moins
-justes qu’on puisse lui adresser au point de vue de la
-mansuétude étrange qu’il témoigne envers les bourreaux
-de son pays, le livre de Silvio Pellico aura été
-pour une bonne part dans ce résultat. Et qui sait !
-Peut-être l’auteur, qu’il l’ait voulu ou non, que ce soit
-de sa part habileté ou faiblesse, a-t-il été bien inspiré
-en bannissant de son livre toute récrimination politique !
-Il y a intéressé tout le monde ; il a ému tous les
-cœurs généreux à quelque parti qu’ils appartinssent,
-et son action n’en a été que plus forte, ayant opéré
-sur un champ plus vaste. S’il eût transformé son
-œuvre en pamphlet, il aurait contenté sans doute une
-certaine portion de ses lecteurs, mais la masse n’aurait
-pas été remuée.</p>
-
-<p class="i">Au contraire, tous, femmes, enfants, hommes faits,
-vieillards, dans quelque condition sociale que la vie
-les ait jetés, de quelque nationalité qu’ils dépendent,
-ont lu et dévoré le récit de Silvio Pellico, ont plaint
-ses malheurs immérités, ont maudit ses bourreaux.
-Tous ont été séduits par le style touchant de cette
-œuvre sincère, qui, nous le répétons, a pris sa grande
-place parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">F. Reynard</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AVANT-PROPOS</h2>
-
-
-<p>Ai-je écrit ces Mémoires par vanité de parler de moi ?
-Je désire que cela ne soit pas, et, autant qu’on puisse
-se constituer son propre juge, il me semble avoir eu
-de plus hautes visées : — celle de contribuer à réconforter
-quelque malheureux avec le tableau des maux
-que j’ai soufferts et des consolations que, par expérience,
-j’ai vu qu’on peut obtenir dans les plus grandes
-infortunes ; — celle d’attester qu’au milieu de mes
-longs tourments je n’ai cependant pas trouvé l’humanité
-aussi inique, aussi indigne d’indulgence, aussi
-pauvre de grandes âmes, qu’on a coutume de la représenter ; — celle
-d’inviter les nobles cœurs à aimer
-beaucoup, à ne haïr aucun mortel, à n’avoir de haine
-irréconciliable que pour les basses tromperies, la
-pusillanimité, la perfidie, toute dégradation morale ; — celle
-de redire une vérité déjà bien connue, mais
-souvent oubliée : c’est que la Religion et la Philosophie
-commandent l’une et l’autre une énergique volonté et
-un jugement calme ; et que, sans ces conditions réunies,
-il n’y a ni justice, ni dignité, ni principes assurés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">MES PRISONS</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE PREMIER</h2>
-
-
-<p>Le vendredi 13 octobre 1820, je fus arrêté à
-Milan et conduit à Sainte-Marguerite. Il était trois
-heures après midi. On me fit subir un long interrogatoire
-pendant tout ce jour et pendant d’autres
-encore. Mais de cela je ne dirai rien. Semblable à
-un amant maltraité de sa belle et dignement résolu
-à lui tenir rigueur, je laisse la politique où elle
-est, et je parle d’autre chose.</p>
-
-<p>A neuf heures du soir de ce pauvre vendredi,
-le greffier me consigna au concierge, et celui-ci,
-après m’avoir conduit dans la chambre qui m’était
-destinée, m’invita d’une façon polie à lui remettre,
-pour me les restituer en temps voulu, ma montre,
-mon argent, et tous les autres objets que je pouvais
-avoir dans ma poche ; puis il me souhaita
-respectueusement la bonne nuit.</p>
-
-<p>« Attendez, mon cher, lui dis-je ; aujourd’hui je
-n’ai pas dîné ; faites-moi apporter quelque chose.</p>
-
-<p>— Tout de suite : l’auberge est ici près, et monsieur
-verra quel bon vin !</p>
-
-<p>— Du vin, je n’en bois pas. »</p>
-
-<p>A cette réponse, le sieur Angiolino me regarda
-tout stupéfait et espérant que je plaisantais. Les
-concierges de prison qui tiennent cabaret ont horreur
-d’un prisonnier qui ne boit pas de vin.</p>
-
-<p>« Je n’en bois pas, en vérité.</p>
-
-<p>— J’en suis fâché pour monsieur ; il souffrira
-doublement de la solitude… »</p>
-
-<p>Et, voyant que je ne changeais pas d’intention,
-il sortit ; et en moins d’une demi-heure j’eus à
-dîner. Je mangeai quelques bouchées, je bus avec
-avidité un verre d’eau, et on me laissa seul.</p>
-
-<p>La chambre était au rez-de-chaussée et donnait
-sur la cour. Prisons deçà, prisons delà ; prisons
-au-dessus, prisons en face. Je m’appuyai à la
-fenêtre, et je restai quelque temps à écouter les
-allées et venues des gardiens et le chant frénétique
-de quelques-uns des détenus.</p>
-
-<p>Je pensais : « Il y a un siècle, ceci était un
-monastère ; les vierges saintes et pénitentes qui
-l’habitaient auraient-elles jamais imaginé que leurs
-cellules retentiraient aujourd’hui, non plus de gémissements
-de femmes et d’hymnes de dévotion,
-mais de blasphèmes et de chansons obscènes, et
-qu’elles renfermeraient des hommes de toute sorte
-et pour la plupart destinés aux fers ou à la
-potence ? Et, dans un siècle, qui respirera dans ces
-cellules ? O fuite rapide du temps ! ô mobilité perpétuelle
-des choses ! Peut-il, celui qui vous considère,
-s’affliger si la fortune a cessé de lui sourire,
-s’il vient à être enseveli en prison, s’il est menacé
-du gibet ? Hier j’étais un des plus heureux mortels
-du monde ; aujourd’hui je n’ai plus aucune des
-douceurs qui réconfortaient ma vie ; plus de liberté,
-plus d’entourage d’amis, plus d’espérances ! Non ;
-s’illusionner serait folie. Je ne sortirai d’ici que
-pour être jeté dans les plus horribles cachots, ou
-livré au bourreau ! Eh bien, le jour qui suivra ma
-mort sera comme si j’avais expiré dans un palais,
-et si j’avais été porté au tombeau avec les plus
-grands honneurs. »</p>
-
-<p>Ces réflexions sur la fuite rapide du temps rendaient
-la vigueur à mon âme. Mais me revinrent à
-la pensée mon père, ma mère, mes deux frères,
-mes deux sœurs, une autre famille que j’aimais
-comme si elle eût été la mienne ; et les raisonnements
-philosophiques ne valurent plus rien. Je
-m’attendris, et je pleurai comme un enfant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE II</h2>
-
-
-<p>Trois mois auparavant j’étais allé à Turin, et
-j’avais revu, après quelques années de séparation,
-mes chers parents, un de mes frères et mes deux
-sœurs. Toute notre famille s’était toujours tant
-aimée ! Aucun fils n’avait été plus que moi comblé
-de bienfaits par son père et sa mère. Oh ! comme,
-en revoyant les vénérés vieillards, j’avais été ému
-de les trouver notablement plus accablés par l’âge
-que je ne me l’imaginais ! Combien j’aurais alors
-voulu ne plus les abandonner, et me consacrer à
-soulager leur vieillesse par mes soins ! Combien je
-regrettai, pendant les jours si courts que je restai
-à Turin, d’être appelé par quelques autres devoirs
-hors du toit paternel, et de donner une si faible
-partie de mon temps à ce couple aimé ! Ma pauvre
-mère disait avec une mélancolique amertume :
-« Ah ! notre Silvio n’est pas venu à Turin pour
-nous voir ! » Le matin où je repartis pour Milan la
-séparation fut très douloureuse. Mon père monta
-dans la voiture avec moi, et m’accompagna pendant
-un mille ; puis il s’en revint tout seul. Je me
-retournais pour le regarder, et je pleurais, et je
-baisais un anneau que ma mère m’avait donné, et
-jamais je ne sentis une telle angoisse à m’éloigner
-de mes parents. Peu crédule aux pressentiments,
-je m’étonnais de ne pouvoir vaincre ma douleur,
-et j’étais forcé de dire avec épouvante : « D’où me
-vient cette inquiétude extraordinaire ? » Il me
-semblait vraiment prévoir quelque grande infortune.</p>
-
-<p>Maintenant, en prison, je me ressouvenais de
-cette épouvante, de ces angoisses ; je me ressouvenais
-de toutes les paroles que j’avais entendues,
-trois mois auparavant, de mes parents. Cette
-plainte de ma mère : « Ah ! notre Silvio n’est pas
-venu à Turin pour nous voir ! » me retombait
-comme du plomb sur le cœur. Je me reprochais
-de ne m’être pas montré mille fois plus tendre
-pour eux. « Je les aime tant, et je le leur ai dit si
-faiblement ! Je ne devais plus jamais les revoir, et
-je me suis si peu rassasié de leurs chers visages !
-et j’ai été si avare des témoignages de mon
-amour ! » Ces pensées me déchiraient l’âme.</p>
-
-<p>Je fermai la fenêtre ; je me promenai pendant
-une heure, croyant n’avoir pas de repos de toute
-la nuit. Je me mis au lit, et la fatigue m’endormit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE III</h2>
-
-
-<p>S’éveiller la première nuit en prison est chose
-horrible. « Est-ce possible (dis-je en me rappelant
-où j’étais), est-ce possible ! moi ici ! et n’est-ce
-pas maintenant un rêve que je fais ? C’est donc
-hier qu’on m’a arrêté ? hier qu’on me fit subir ce
-long interrogatoire qui doit continuer demain, et
-qui sait combien de temps encore ? C’est hier soir,
-avant de m’endormir, que j’ai tant pleuré en pensant
-à mes parents ? »</p>
-
-<p>Le repos, le silence absolu, le court sommeil
-qui avait réparé mes forces mentales, semblaient
-avoir centuplé en moi la puissance de la douleur.
-En cette absence totale de distractions, l’inquiétude
-de tous ceux qui m’étaient chers, et en particulier
-de mon père et de ma mère, lorsqu’ils
-apprendraient mon arrestation, se peignait à mon
-imagination avec une force incroyable.</p>
-
-<p>« En ce moment, disais-je, ils dorment encore
-tranquilles, ou bien ils veillent en pensant avec
-douceur à moi, bien éloignés de soupçonner le
-lieu où je suis ! Heureux si Dieu les enlevait de ce
-monde avant que la nouvelle de mon malheur
-arrive à Turin ! Qui leur donnera la force de supporter
-ce coup ? »</p>
-
-<p>Une voix intérieure sembla me répondre : « Celui
-que tous les affligés invoquent et aiment et sentent
-en eux-mêmes ! Celui qui donnait la force à une
-Mère de suivre son Fils au Golgotha, et de se
-tenir sous sa croix ! l’ami des malheureux, l’ami
-des hommes ! »</p>
-
-<p>Ce fut là le premier moment où la religion
-triompha de mon cœur ; et c’est à l’amour filial
-que je dois ce bienfait.</p>
-
-<p>Jusque-là, sans être hostile à la religion, je la
-suivais peu et mal. Les vulgaires objections avec
-lesquelles on a la coutume de la combattre ne me
-paraissaient pas valoir grand’chose, et cependant
-mille doutes sophistiques affaiblissaient ma foi.
-Déjà, depuis longtemps, ces doutes ne tombaient
-plus sur l’existence de Dieu ; et j’allais me répétant
-que, si Dieu existe, une conséquence nécessaire
-de sa justice est une autre vie pour l’homme
-qui a souffert dans un monde si injuste : de là, la
-suprême raison d’aspirer aux biens de cette seconde
-vie ; de là, un culte d’amour de Dieu et du prochain,
-une perpétuelle aspiration à s’ennoblir par
-de généreux sacrifices. Déjà, depuis longtemps,
-j’allais me redisant tout cela, et j’ajoutais : « Et
-quelle autre chose est le christianisme, sinon cette
-perpétuelle aspiration à se rendre meilleur ? » Et
-je m’étonnais que, l’essence du christianisme se
-manifestant si pure, si philosophique, si inattaquable,
-il fût venu une époque où la philosophie
-osât dire : « C’est moi qui désormais prendrai sa
-place. — Et de quelle façon la prendras-tu ? En
-enseignant le vice ? Non certes. En enseignant la
-vertu ? Eh bien, ce sera l’amour de Dieu et du prochain ;
-ce sera précisément ce que le christianisme
-enseigne. »</p>
-
-<p>Bien que, depuis quelques années, j’éprouvasse
-ces sentiments, j’évitais de conclure : « Sois donc
-conséquent ! sois chrétien ! Ne te scandalise plus
-des abus ! Ne te révolte plus contre quelques points
-difficiles de la doctrine de l’Église, puisque le
-point principal est celui-ci, et il est très lucide :
-Aime Dieu et le prochain. »</p>
-
-<p>En prison, je me décidai enfin à embrasser cette
-conclusion, et je l’embrassai. J’hésitai un peu en
-pensant que, si quelqu’un venait à me savoir plus
-religieux qu’auparavant, il se croirait en droit de
-me considérer comme un hypocrite ou comme
-avili par le malheur. Mais, sentant que je n’étais
-ni hypocrite ni avili, je me complus à ne tenir
-aucun compte des blâmes possibles non mérités,
-et je résolus d’être et de me déclarer désormais
-chrétien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE IV</h2>
-
-
-<p>Je restai plus tard affermi dans cette résolution,
-mais je commençai à la ruminer, et presque à la
-vouloir pendant cette première nuit de captivité.
-Vers le matin mes fureurs étaient calmées, et je
-m’en étonnais. Je repensais à mes parents et aux
-autres personnes aimées, et je ne désespérais plus
-de leur force d’âme, et le souvenir des vertueux
-sentiments que je leur avais autrefois connus me
-consolait.</p>
-
-<p>Pourquoi tout d’abord un tel trouble en moi en
-m’imaginant le leur, et pourquoi maintenant une
-telle confiance dans l’élévation de leur courage ?
-Cet heureux changement était-il un prodige ? Était-ce
-un effet naturel de ma croyance en Dieu ravivée ? — Eh !
-qu’importe d’appeler prodiges ou non
-les réels et sublimes bienfaits de la religion ?</p>
-
-<p>A minuit, deux <i lang="it" xml:lang="it">secondini</i> (ainsi s’appellent les
-garçons guichetiers qui dépendent du concierge)
-étaient venus me visiter et m’avaient trouvé de
-très mauvaise humeur. A l’aube ils revinrent, et
-me trouvèrent serein et cordialement disposé à la
-plaisanterie.</p>
-
-<p>« Cette nuit Monsieur avait une mine de basilic,
-dit Tirola ; maintenant il est tout autre, et je m’en
-réjouis : c’est un signe qu’il n’est pas, — pardon
-de l’expression, — un coquin ; car les coquins (je
-suis vieux dans le métier et mes observations ont
-quelque poids), les coquins sont plus enragés le
-second jour de leur arrestation que le premier.
-Monsieur prend-il du tabac ? — Je n’ai pas l’habitude
-d’en prendre, mais je ne veux pas refuser
-votre gracieuseté. Quant à votre observation, excusez-moi,
-mais elle n’est pas de l’homme expérimenté
-que vous semblez être. Si ce matin je n’ai
-plus la mine d’un basilic, ne pourrait-il pas se faire
-que ce changement fût une preuve de sottise, de
-facilité à m’illusionner, à rêver ma prochaine mise
-en liberté ?</p>
-
-<p>— Je n’en douterais pas si Monsieur était en
-prison pour d’autres motifs ; mais pour ces affaires
-d’État, au jour d’aujourd’hui, il n’est pas possible
-de croire qu’elles finissent ainsi sur deux pieds. Et
-Monsieur n’est pas assez simple pour se l’imaginer.
-Que Monsieur me pardonne : veut-il une autre prise ?</p>
-
-<p>— Donnez. Mais comment peut-on avoir un
-visage aussi gai que le vôtre en vivant toujours
-parmi des malheureux ?</p>
-
-<p>— Monsieur croira que c’est par indifférence
-pour les douleurs d’autrui ; je ne le sais pas positivement
-moi-même, à dire vrai ; mais je puis lui
-assurer que bien des fois voir pleurer me fait mal.
-Et alors je feins d’être gai, afin que les pauvres
-prisonniers sourient, eux aussi.</p>
-
-<p>— Il me vient, brave homme, une pensée que je
-n’ai jamais eue : c’est qu’on peut faire le métier
-de geôlier et être de très bonne pâte.</p>
-
-<p>— Le métier ne fait rien, Monsieur. Au delà de
-cette voûte que vous voyez, par derrière la cour,
-il y a une autre cour et d’autres prisons, toutes
-pour les femmes. Ce sont… je ne trouve pas
-l’expression… des femmes de mauvaise vie. Eh
-bien, Monsieur, il y en a qui sont des anges quant
-au cœur. Et si monsieur était guichetier…</p>
-
-<p>— Moi ? » (Et j’éclatai de rire).</p>
-
-<p>Tirola s’arrêta déconcerté par mon rire, et ne
-poursuivit pas. Peut-être il voulait dire que, si
-j’avais été guichetier, j’aurais eu de la peine à ne
-pas me prendre d’affection pour quelqu’une de ces
-malheureuses.</p>
-
-<p>Il me demanda ce que je voulais pour déjeuner.
-Il sortit, et quelques minutes après il m’apporta
-le café.</p>
-
-<p>Je le regardais fixement en face, avec un sourire
-malicieux qui voulait dire : « Porterais-tu un billet
-de moi à un autre infortuné, à mon ami Pierre ? »
-Et il me répondit avec un autre sourire qui voulait
-dire : « Non, Monsieur ; et si vous vous adressez à
-un de mes camarades, prenez garde que celui qui
-vous dira oui ne vous trahisse. »</p>
-
-<p>Je ne suis pas véritablement certain qu’il me
-comprît, ni que je le comprisse. Ce que je sais
-bien, c’est que je fus dix fois sur le point de lui
-demander un morceau de papier et un crayon, et
-que je n’osai pas parce qu’il y avait quelque chose
-dans ses yeux qui semblait m’avertir de ne me fier
-à personne, et moins encore aux autres qu’à lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE V</h2>
-
-
-<p>Si Tirola, avec son expression de bonté, n’avait
-pas eu en même temps ces regards si faux, s’il
-avait eu une physionomie plus noble, j’aurais cédé
-à la tentation d’en faire mon ambassadeur, et peut-être
-un billet de moi, parvenu à temps à mon ami,
-lui aurait donné le moyen de réparer quelque
-erreur, — et peut-être cela aurait-il sauvé non
-pas lui, le pauvret, qui était déjà trop compromis,
-mais plusieurs autres et moi.</p>
-
-<p>Patience ! Il devait en arriver ainsi.</p>
-
-<p>Je fus appelé pour la continuation de l’interrogatoire,
-et cela dura toute cette journée et plusieurs
-autres, sans aucun intervalle que celui des
-repas.</p>
-
-<p>Tant que le procès ne fut pas clos, les jours s’envolaient
-rapides pour moi, si grande était ma tension
-d’esprit pour ces interminables réponses à
-des demandes si variées, et pour me recueillir aux
-heures du dîner et le soir, afin de réfléchir à tout
-ce qui m’avait été demandé et à ce que j’avais répondu,
-ainsi qu’à tous les points sur lesquels je
-serais probablement encore interrogé.</p>
-
-<p>A la fin de la première semaine, il m’advint un
-grand déplaisir. Mon pauvre Pierre, désireux autant
-que je l’étais moi-même de pouvoir établir
-entre nous quelque communication, m’envoya un
-billet et se servit, non de l’un des guichetiers, mais
-d’un malheureux prisonnier qui venait avec eux
-faire quelque service dans nos chambres. C’était
-un homme de soixante à soixante-dix ans, condamné
-à je ne sais combien de mois de détention.</p>
-
-<p>Avec une épingle que j’avais je me piquai un
-doigt, et je fis avec mon sang quelques lignes de
-réponse que je remis au messager. Il eut la malechance
-d’être épié, fouillé, trouvé avec le billet
-sur lui, et, si je ne me trompe, bâtonné. J’entendis
-des cris aigus qui me parurent venir du malheureux
-vieillard, et je ne le revis jamais plus.</p>
-
-<p>Appelé à l’interrogatoire, je frémis en me voyant
-représenter mon petit papier barbouillé de sang
-qui, grâce au Ciel, ne parlait pas de choses pouvant
-nuire et avait l’air d’un simple bonjour. On
-me demanda avec quoi je m’étais tiré du sang ; on
-m’enleva l’épingle, et on rit de ceux qu’on avait
-joués. Ah ! moi, je ne ris pas ! Je ne pouvais ôter
-de devant mes yeux le vieux messager. J’aurais
-volontiers souffert quelque châtiment pour qu’on
-lui pardonnât, et quand arrivèrent à mes oreilles
-les cris que je soupçonnais être de lui, mon cœur
-s’emplit de larmes.</p>
-
-<p>En vain je demandai plusieurs fois de ses nouvelles
-au geôlier et aux guichetiers. Ils secouaient
-la tête et disaient : « Il l’a payé cher celui-là ; il
-n’en refera plus de semblables ; il jouit maintenant
-d’un peu plus de repos. » Ils ne voulaient pas s’expliquer
-davantage.</p>
-
-<p>Faisaient-ils allusion à l’étroite prison où était
-tenu cet infortuné, ou parlaient-ils ainsi parce qu’il
-était mort sous la bastonnade ou de ses suites ?</p>
-
-<p>Un jour il me sembla le voir de l’autre côté de
-la cour, sous le portique, avec une charge de bois
-sur les épaules. Le cœur me palpita comme si
-j’avais revu un frère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE VI</h2>
-
-
-<p>Quand je ne fus plus martyrisé par les interrogatoires
-et que je n’eus plus rien pour occuper
-mes journées, alors je sentis amèrement le poids
-de la solitude.</p>
-
-<p>On me permit bien d’avoir une Bible et Dante ;
-le concierge mit bien à ma disposition sa bibliothèque,
-consistant en quelques romans de Scudéry,
-du Piazzi et pire encore ; mais mon esprit était trop
-agité pour pouvoir s’appliquer à quelque lecture.
-J’apprenais par cœur chaque jour un chant de
-Dante, et cet exercice était cependant si machinal,
-que je le faisais en pensant moins à ces vers qu’à
-mes malheurs. Il m’en arrivait de même en lisant
-d’autres choses, excepté parfois certains passages
-de la Bible. Ce divin livre que j’avais toujours
-beaucoup aimé, alors même que je me croyais incrédule,
-était maintenant étudié par moi avec plus
-de respect que jamais. Toutefois, en dépit de mon
-bon vouloir, je le lisais le plus souvent ayant l’esprit
-à autre chose, et je ne comprenais pas. Peu à
-peu je devins capable de le méditer plus fortement
-et de le goûter toujours davantage.</p>
-
-<p>Une telle lecture ne me donna jamais la moindre
-disposition à la bigoterie, c’est-à-dire à cette dévotion
-mal entendue qui rend pusillanime ou fanatique.
-Au contraire, elle m’enseignait à aimer Dieu
-et les hommes, à désirer toujours davantage le
-règne de la justice, à abhorrer l’iniquité tout en
-pardonnant aux hommes iniques. Le christianisme,
-au lieu de défaire en moi ce que la philosophie
-pouvait y avoir fait de bon, l’affermissait,
-le rendait meilleur par des raisons plus élevées,
-plus puissantes.</p>
-
-<p>Un jour, ayant lu qu’il faut prier sans cesse, et
-que la véritable prière ne consiste pas à marmotter
-beaucoup de mots à la façon des païens, mais à
-adorer Dieu avec simplicité, tant en paroles qu’en
-actions, et à faire que les unes et les autres soient
-l’accomplissement de sa volonté sainte, je me proposai
-de commencer consciencieusement cette incessante
-prière, c’est-à-dire de ne plus me permettre
-une pensée qui ne fût animée du désir de me conformer
-aux décrets de Dieu.</p>
-
-<p>Les formules de prière que je récitais dans mon
-adoration furent toujours peu nombreuses, non
-par mépris (car je les crois au contraire très salutaires,
-à ceux-ci plus, à ceux-là moins, pour fixer
-l’attention dans le culte), mais parce que je me
-sens ainsi fait, que je ne suis pas capable d’en
-réciter beaucoup sans tomber dans des distractions
-et mettre l’idée du culte en oubli.</p>
-
-<p>L’attention à me tenir constamment en présence
-de Dieu, au lieu d’être un sujet de crainte, était
-pour moi une très suave chose. En n’oubliant pas
-que Dieu est toujours à côté de nous, qu’il est en
-nous, ou plutôt que nous sommes en lui, la solitude
-perdait de plus en plus chaque jour de son
-horreur pour moi. « Ne suis-je pas en sublime
-compagnie ? » me disais-je ; et je me rassérénais,
-et je chantonnais, et je sifflais avec plaisir et avec
-attendrissement.</p>
-
-<p>« Eh bien ! pensai-je, n’aurait-il pas pu m’arriver
-une fièvre qui m’aurait mis au tombeau ? Tous ceux
-qui me sont chers, qui, en me perdant, se seraient
-abandonnés aux larmes, auraient cependant acquis
-peu à peu la force de se résigner à mon absence.
-Au lieu d’une tombe, c’est une prison qui m’a dévoré ;
-dois-je croire que Dieu ne les munira pas
-d’une force égale ? »</p>
-
-<p>Mon cœur exhalait les vœux les plus fervents
-pour eux, quelquefois avec des larmes ; mais les
-larmes elles-mêmes étaient mêlées de douceur.
-J’avais pleine confiance que Dieu nous soutiendrait,
-eux et moi. Je ne me suis pas trompé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE VII</h2>
-
-
-<p>Vivre libre est beaucoup plus beau que de vivre
-en prison ; qui en doute ? Pourtant, même dans les
-misères d’une prison, quand on pense que Dieu y
-est présent, que les joies du monde sont fugaces,
-que le vrai bien est dans la conscience, et non dans
-les objets extérieurs, on peut sentir du plaisir à la
-vie. Pour moi, j’avais pris en moins d’un mois
-mon parti, je ne dirai pas complètement, mais
-d’une façon supportable. Je vis que, ne voulant pas
-commettre l’indigne action d’acheter l’impunité en
-poursuivant la perte d’autrui, mon sort ne pouvait
-être que la potence ou un long emprisonnement.
-Il était nécessaire de s’y résigner. « Je respirerai
-jusqu’à ce qu’ils me laissent un souffle, dis-je, et
-quand ils me l’enlèveront, je ferai comme tous les
-malades quand ils sont arrivés au suprême moment.
-Je mourrai. »</p>
-
-<p>Je m’étudiais à ne me plaindre de rien, et à
-donner à mon âme toutes les jouissances possibles.
-La plus ordinaire était de renouveler l’énumération
-des biens qui avaient embelli mes jours : un
-père excellent, une excellente mère, des frères et
-des sœurs excellents, eux aussi, tels et tels amis,
-une bonne éducation, l’amour des lettres, etc. Qui
-plus que moi avait été comblé de félicité ? Pourquoi
-ne pas en rendre grâces à Dieu, bien que maintenant
-tout cela soit tempéré par l’adversité ? Alors,
-en faisant cette énumération, je m’attendrissais,
-et je pleurais un instant ; mais le courage et la
-gaieté finissaient par revenir.</p>
-
-<p>Dès les premiers jours, je m’étais fait un ami.
-Ce n’était pas le geôlier, ni aucun des guichetiers,
-ni aucun des juges du procès. Je parle pourtant
-d’une créature humaine. Qui était-ce ? — Un petit
-enfant, sourd et muet, de cinq ou six ans. Son
-père et sa mère étaient des voleurs, et la loi les
-avait frappés. Le malheureux petit orphelin était
-maintenu entre les mains de la police, avec quelques
-autres enfants dans la même situation. Ils
-habitaient tous dans une chambre en face de la
-mienne, et à de certaines heures on leur ouvrait
-la porte pour qu’ils sortissent prendre l’air dans
-la cour.</p>
-
-<p>Le sourd-muet venait sous ma fenêtre, me souriait
-et gesticulait. Je lui jetais un beau morceau
-de pain ; il le prenait en faisant un bond de joie,
-courait à ses camarades et en donnait à tous ;
-puis il venait manger sa petite portion près de ma
-fenêtre, exprimant sa gratitude avec le sourire de
-ses beaux yeux.</p>
-
-<p>Les autres enfants me regardaient de loin, mais
-n’osaient pas m’approcher ; le sourd-muet avait
-une grande sympathie pour moi, non pas seulement
-par un motif d’intérêt. Quelquefois il ne
-savait que faire du pain que je lui jetais, et me
-faisait signe que lui et ses camarades avaient bien
-mangé et ne pouvaient prendre plus de nourriture.
-S’il voyait venir un guichetier dans ma chambre,
-il lui donnait le pain pour qu’il me le rendît. Bien
-qu’il n’attendît alors rien de moi, il continuait à
-folâtrer devant ma fenêtre avec une grâce tout
-aimable, se réjouissant que je le visse. Une fois
-un guichetier permit à l’enfant d’entrer dans ma
-prison ; celui-ci, à peine entré, courut m’embrasser
-les jambes en poussant un cri de joie. Je le
-pris dans mes bras, et je ne saurais décrire le
-transport avec lequel il me comblait de caresses.
-Que d’amour dans cette chère petite âme ! Comme
-j’aurais voulu pouvoir le faire élever, et le sauver
-de l’abjection dans laquelle il se trouvait !</p>
-
-<p>Je n’ai jamais su son nom. Lui-même ne savait
-pas en avoir un. Il était toujours gai, et je ne le
-vis jamais pleurer qu’une fois qu’il fut battu, je
-ne sais pourquoi, par le geôlier. Chose étrange !
-vivre en de semblables lieux semble le comble de
-l’infortune, et pourtant cet enfant avait certainement
-autant de félicité que peut en avoir à cet âge
-le fils d’un prince. Je faisais cette réflexion, et
-j’apprenais ainsi que l’humeur peut se rendre indépendante
-du lieu. Gouvernons l’imagination, et
-nous serons bien presque partout. Un jour est
-vite passé, et quand le soir on se met au lit sans
-faim et sans douleurs aiguës, qu’importe que ce
-lit soit plutôt entre des murs qui s’appellent prison,
-ou entre des murs qui s’appellent maison ou
-palais ?</p>
-
-<p>Excellent raisonnement ! Mais comment faire
-pour gouverner l’imagination ? Je m’y essayais, et
-il me semblait bien parfois y réussir à merveille ;
-mais d’autres fois elle triomphait tyranniquement,
-et moi, plein de dépit, je m’étonnais de ma faiblesse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE VIII</h2>
-
-
-<p>« Dans mon malheur, je suis pourtant heureux,
-disais-je, qu’on m’ait donné une prison au rez-de-chaussée,
-sur cette cour, où, à quatre pas de moi,
-vient ce cher petit enfant, avec lequel j’entretiens
-si doucement une conversation muette ! Admirable
-intelligence humaine ! Que de choses nous nous
-disons, lui et moi, par l’expression infinie des
-regards et de la physionomie ! Comme il règle ses
-mouvements avec grâce, quand il sourit ! Comme
-il les corrige, quand il voit qu’ils me déplaisent !
-Comme il comprend que je l’aime, quand il
-caresse ou qu’il régale un de ses camarades ! Personne
-au monde ne se l’imagine, et pourtant moi,
-debout près de la fenêtre, je puis être une espèce
-d’éducateur pour cette pauvre petite créature. A
-force de répéter notre mutuel exercice de signes,
-nous perfectionnerons la communication de nos
-idées. Plus il sentira qu’il s’instruit et qu’il s’ennoblit
-avec moi, plus il m’affectionnera. Je serai
-pour lui le génie de la raison et de la bonté ; il
-apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses
-désirs ; moi, j’apprendrai à le consoler, à le rendre
-meilleur, à le diriger dans toute sa conduite. Qui
-sait si, en tenant mon sort indécis de mois en
-mois, on ne me laissera pas vieillir ici ? Qui sait
-si cet enfant ne croîtra pas sous mes yeux, et ne
-sera pas employé à quelque service dans cette
-maison ? Avec autant d’intelligence qu’il en montre,
-que pourra-t-il devenir ? Hélas ! rien de plus qu’un
-excellent guichetier, ou quelque autre chose de
-semblable. Eh bien, n’aurai-je pas fait une bonne
-œuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de
-plaire aux honnêtes gens et à lui-même, à lui
-donner l’habitude des sentiments de bienveillance ? »</p>
-
-<p>Ce soliloque était très naturel. J’eus toujours beaucoup
-d’inclination pour les enfants, et la profession
-d’instituteur me paraît sublime. Je remplissais un
-semblable office, depuis quelques années, auprès
-de Jean et de Jules Porro, deux jeunes gens de
-belle espérance, que j’aimais comme mes fils et
-que j’aimerai toujours ainsi. Dieu sait combien
-de fois en prison j’ai pensé à eux, combien je me
-suis affligé de ne pouvoir compléter leur éducation,
-quels vœux ardents j’ai formés pour qu’ils
-rencontrassent un nouveau maître qui m’égalât
-pour les aimer !</p>
-
-<p>Parfois je m’écriais à part moi : « Quelle grossière
-parodie est-ce là ? Au lieu de Jean et de Jules,
-enfants doués des dons les plus splendides que la
-nature et la fortune puissent faire, j’ai pour disciple
-un pauvre petit, sourd, muet, déguenillé,
-fils d’un voleur !… qui tout au plus deviendra un
-guichetier, ce que, en termes un peu moins choisis,
-on nommerait sbire. »</p>
-
-<p>Ces réflexions me confondaient, me décourageaient.
-Mais à peine entendais-je le cri de mon
-petit muet que tout mon sang se troublait comme
-celui d’un père qui entend la voix de son fils. Et
-ce cri et sa vue dissipaient en moi toute idée
-d’abaissement à son égard. « Est-ce que c’est sa
-faute, à lui, s’il est déguenillé et infirme, s’il est
-d’une race de voleurs ? Une âme humaine, dans
-l’âge d’innocence, est toujours respectable. » Ainsi
-disais-je ; et je le regardais chaque jour avec plus
-de tendresse, et il me semblait qu’il croissait en
-intelligence, et je me confirmais dans la douce
-pensée de m’appliquer à le dégrossir. Et en rêvant
-à toutes les possibilités, je pensais que je serais
-peut-être un jour hors de prison, et que j’aurais
-le moyen de faire mettre cet enfant au collège des
-sourds-muets et de lui ouvrir ainsi le chemin à
-une condition plus belle que celle d’être sbire.</p>
-
-<p>Pendant que je m’occupais ainsi délicieusement
-de son bonheur, deux guichetiers vinrent un jour
-me prendre.</p>
-
-<p>« Il faut changer de logis, monsieur.</p>
-
-<p>— Que voulez-vous dire ?</p>
-
-<p>— Que nous avons ordre de vous transférer
-dans une autre chambre.</p>
-
-<p>— Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Quelque autre gros oiseau a été pris, et cette
-chambre étant la meilleure… monsieur comprend
-bien…</p>
-
-<p>— Je comprends : c’est la première halte des
-nouveaux arrivés. »</p>
-
-<p>Et ils me conduisirent du côté opposé de la cour.
-Mais, hélas ! ce n’était plus au rez-de-chaussée, et
-je ne pouvais plus causer avec mon petit muet. En
-traversant cette cour, je vis ce cher enfant assis à
-terre, étonné, chagrin ; il comprit qu’il me perdait.
-Au bout d’un instant il se leva, accourut à ma rencontre.
-Des guichetiers voulaient le chasser ; je le
-pris dans mes bras et, tout sale qu’il était, je le
-baisai et le rebaisai avec tendresse, et je me détachai
-de lui, — dois-je le dire ? — les yeux inondés
-de larmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE IX</h2>
-
-
-<p>Mon pauvre cœur ! tu aimes si facilement et si
-chaudement, et à combien de séparations, hélas !
-n’as-tu pas été déjà condamné ! Celle-ci ne fut
-certainement pas la moins douloureuse ; et je la
-ressentis d’autant plus que mon nouveau logement
-était des plus tristes. Une mauvaise chambre,
-obscure, sale, avec une fenêtre ayant pour carreaux
-non des verres, mais du papier, avec les
-murs souillés de sottes et grossières peintures, je
-n’ose dire de quelles couleurs, et, dans les endroits
-qui n’étaient pas peints, il y avait des inscriptions.
-Beaucoup portaient simplement le nom, le prénom
-et la patrie de quelque infortuné, avec la
-date du jour funeste de son arrestation. D’autres
-ajoutaient des exclamations contre les faux amis,
-contre eux-mêmes, contre une femme, contre le
-juge, etc. D’autres étaient des abrégés autobiographiques.
-D’autres contenaient des sentences
-morales ; il y avait ces paroles de Pascal :</p>
-
-<p>« Que ceux qui combattent la religion apprennent
-au moins ce qu’elle est avant de la combattre. Si
-cette religion se vantait d’avoir une vue claire de
-Dieu et de le posséder sans voile, ce serait la
-combattre que de dire que <i>l’on ne voit rien dans le
-monde qui le montre avec tant d’évidence</i>. Mais puisqu’elle
-dit au contraire que les hommes sont dans
-les ténèbres et loin de Dieu, qui s’est caché à leur
-connaissance ; que c’est même le nom qu’il se
-donne dans les Écritures, <i lang="la" xml:lang="la">Deus absconditus</i>…, quel
-avantage peuvent-ils tirer lorsque, dans la négligence
-qu’il professent quant à la science de la
-vérité, ils s’écrient que cette vérité, rien ne la
-leur montre ? »</p>
-
-<p>Puis, au-dessous était écrit (paroles du même
-auteur) :</p>
-
-<p>« Il ne s’agit pas ici du frivole intérêt de quelque
-personne étrangère, il s’agit de nous-mêmes et de
-notre tout. L’immortalité de l’âme est une chose
-qui nous importe si fort, et qui nous touche si
-profondément, qu’il faut avoir perdu tout sentiment
-pour être dans l’indifférence de savoir ce
-qui en est. »</p>
-
-<p>Une autre inscription disait :</p>
-
-<p>« Je bénis la prison, parce qu’elle m’a fait connaître
-l’ingratitude des hommes, ma misère et la
-bonté de Dieu. »</p>
-
-<p>A côté de ces humbles paroles, étaient les plus
-violentes et les plus orgueilleuses imprécations de
-quelqu’un qui se disait athée, et qui se déchaînait
-contre Dieu, comme s’il eût oublié avoir dit qu’il
-n’y avait pas de Dieu.</p>
-
-<p>Après une colonne de pareils blasphèmes, en
-venait une d’injures contre les lâches, ainsi les
-appelait-il, que l’infortune de la prison rend religieux.</p>
-
-<p>Je montrai ces infamies à un des guichetiers, et
-je lui demandai qui les avait écrites. « Cela me fait
-plaisir d’avoir trouvé cette inscription, dit-il. Il y
-en a tant, et j’ai si peu le temps de les chercher. »</p>
-
-<p>Et, sans plus de réflexions, il se mit à gratter
-le mur avec un couteau pour la faire disparaître.</p>
-
-<p>« Pourquoi cela ? dis-je.</p>
-
-<p>— Parce que le pauvre diable qui l’a écrite, et
-qui fut condamné à mort pour homicide avec préméditation,
-s’en est repenti et m’a fait prier d’avoir
-cette charité.</p>
-
-<p>— Dieu lui pardonne ! m’écriai-je. Quel homicide
-était le sien ?</p>
-
-<p>— Ne pouvant tuer son ennemi, il se vengea en
-lui tuant son fils, le plus bel enfant qu’il y eût sur
-la terre. »</p>
-
-<p>J’eus un mouvement d’horreur. La férocité peut-elle
-arriver à ce point ! Et un tel monstre tenait le
-langage insultant d’un homme supérieur à toutes
-les faiblesses humaines ! Tuer un innocent ! un
-enfant !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE X</h2>
-
-
-<p>Dans ma nouvelle chambre, si sombre et si
-immonde, privé de la compagnie du cher muet,
-j’étais oppressé de tristesse. Je me tenais de
-longues heures à la fenêtre qui donnait sur une
-galerie, et au delà de la galerie on voyait l’extrémité
-de la cour et la fenêtre de ma première
-chambre. Qui m’avait succédé là-bas ? J’y voyais
-un homme qui se promenait beaucoup et rapidement,
-comme quelqu’un rempli d’agitation. Deux
-ou trois jours après, je vis qu’on lui avait donné
-de quoi écrire, et alors il se tenait tout le jour
-devant sa table.</p>
-
-<p>Finalement je le reconnus. Il sortait de sa
-chambre accompagné du geôlier ; il allait à l’interrogatoire.
-C’était Melchior Gioja !</p>
-
-<p>Mon cœur se serra. Toi aussi, vaillant homme,
-tu es ici ! (Il fut plus heureux que moi. Après
-quelques mois de détention, il fut remis en
-liberté).</p>
-
-<p>La vue de toute créature bonne me console, me
-rend plus affectueux, me fait penser. Ah ! penser
-et aimer sont un grand bien ! J’aurais donné ma
-vie pour sauver Gioja de prison ; et cependant le
-voir me soulageait.</p>
-
-<p>Après être resté longtemps à le regarder, à conjecturer,
-d’après ses mouvements, s’il avait l’âme
-tranquille ou inquiète, à faire des vœux pour lui,
-je me sentais une plus grande force, une plus
-grande abondance d’idées, un plus grand contentement
-de moi-même. Cela veut dire que le spectacle
-d’une créature humaine pour laquelle on a
-de l’amour, suffit à tempérer la solitude. J’avais
-tout d’abord été redevable de ce bienfait à un
-pauvre bambin muet, et maintenant je le devais à
-la vue lointaine d’un homme de grand mérite.</p>
-
-<p>Peut-être quelque guichetier lui dit où j’étais.
-Un matin, en ouvrant la fenêtre, il fit flotter son
-mouchoir de poche en manière de salut. Je lui
-répondis par le même signe. Oh ! quel plaisir
-m’inonda l’âme en ce moment ! Il me semblait que
-la distance avait disparu, que nous étions ensemble.
-Le cœur me bondissait comme à un amoureux qui
-revoit sa bien-aimée. Nous gesticulions sans nous
-comprendre, et avec la même vivacité que si nous
-nous étions compris ; ou plutôt nous nous comprenions
-réellement, ces gestes voulaient dire tout
-ce que nos âmes ressentaient, et l’une n’ignorait
-pas ce que ressentait l’autre.</p>
-
-<p>De quel confort ces saluts semblaient devoir être
-pour moi dans l’avenir ! Et l’avenir vint, mais ces
-saluts ne furent plus renouvelés. Chaque fois que
-je revoyais Gioja à la fenêtre, je faisais flotter mon
-mouchoir. En vain ! Les guichetiers me dirent
-qu’il lui était défendu de provoquer mes gestes
-ou d’y répondre. Néanmoins il me regardait souvent,
-et je le regardais, et ainsi nous nous disions
-encore bien des choses.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XI</h2>
-
-
-<p>Sur la galerie qui était sous la fenêtre, au niveau
-même de ma prison, passaient et repassaient
-du matin au soir d’autres prisonniers, accompagnés
-par un guichetier. Ils allaient à l’interrogatoire
-et en revenaient. C’étaient, pour la plupart,
-des gens de la plus basse condition. J’en vis néanmoins
-aussi quelques-uns qui semblaient de condition
-honnête. Bien que je ne pusse pas fixer
-longtemps mes regards sur eux, tant était rapide
-leur passage, ils attiraient cependant mon attention.
-Tous, plus ou moins, me causaient de l’émotion.
-Ce triste spectacle, dans les premiers jours,
-accroissait mes douleurs ; mais peu à peu je m’y
-accoutumai, et il finit même, lui aussi, par diminuer
-l’horreur de ma solitude.</p>
-
-<p>Il me passait pareillement sous les yeux un
-grand nombre de femmes arrêtées. De cette galerie
-on allait, par une voûte, sur une autre cour, et là
-se trouvaient les prisons des femmes et l’hôpital
-pour celles qui étaient atteintes de syphilis. Un
-seul mur, assez mince, me séparait d’une des
-chambres des femmes. Souvent les pauvres créatures
-m’assourdissaient avec leurs chansons, quelquefois
-avec leurs querelles. Le soir, quand les
-rumeurs avaient cessé, j’entendais leur conversation.</p>
-
-<p>Si j’avais voulu prendre part au colloque, je
-l’aurais pu. Je m’en abstins je ne sais pourquoi.
-Par timidité ? par fierté ? par crainte prudente de
-m’affectionner pour des femmes dégradées ? Ce
-devait être pour ces trois motifs à la fois. La
-femme, quand elle est ce qu’elle doit être, est pour
-moi une créature si sublime ! La voir, l’entendre,
-lui parler, enrichit mon esprit de nobles pensées.
-Mais, avilie, méprisable, elle me trouble, m’afflige,
-me dépoétise le cœur.</p>
-
-<p>Et cependant… (les <i>cependant</i> sont indispensables
-pour dépeindre l’homme, être si complexe)
-parmi ces voix féminines, il y en avait de suaves,
-et celles-là, — pourquoi ne le dirais-je pas ? — m’étaient
-chères. Une de ces dernières était plus
-suave que les autres ; on l’entendait plus rarement,
-et elle n’exprimait pas de pensées vulgaires. Elle
-chantait peu, et le plus souvent ces deux seuls
-vers pathétiques :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Chi rende alla meschina</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">La sua felicità<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ?</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Qui rendra à la malheureuse sa félicité ?</p>
-</div>
-<p>Quelquefois elle chantait les litanies. Ses codétenues
-l’accompagnaient ; mais j’avais le don de
-discerner la voix de Madeleine parmi les autres,
-qui semblaient par trop acharnées à m’empêcher
-de l’entendre.</p>
-
-<p>Oui, cette malheureuse s’appelait Madeleine.
-Quand ses compagnes racontaient leurs peines,
-elle y compatissait et en gémissait, et elle répétait :
-« Courage, ma chère ; le Seigneur n’abandonne
-personne. »</p>
-
-<p>Qui pouvait m’empêcher de me l’imaginer belle
-et plus infortunée que coupable, née pour la
-vertu, capable d’y retourner si elle s’en était écartée ?
-Qui pourrait me blâmer, si je m’attendrissais
-en l’écoutant, si je l’écoutais avec vénération, si
-je priais pour elle avec une ferveur particulière ?</p>
-
-<p>L’innocence est respectable ; mais combien l’est
-aussi le repentir ! Le meilleur des hommes,
-l’homme-Dieu, dédaignait-il de porter son regard
-plein de pitié sur les pécheresses, de respecter
-leur confusion, de les admettre parmi les âmes
-qu’il honorait le plus ? Pourquoi méprisons-nous
-tant la femme tombée dans l’ignominie ?</p>
-
-<p>En raisonnant ainsi, je fus cent fois tenté
-d’élever la voix et de faire une déclaration d’amour
-fraternel à Madeleine. Une fois j’avais déjà commencé
-la première syllabe de son nom : « Mad…! »
-Chose étrange ! le cœur me battait comme à un
-jeune amoureux de quinze ans ; et moi, j’en avais
-trente et un, ce qui n’est plus l’âge des palpitations
-enfantines.</p>
-
-<p>Je ne pus aller plus avant. Je recommençai :
-« Mad…! Mad…! » et ce fut inutile. Je me trouvai
-ridicule, et je criai de rage : « <span lang="it" xml:lang="it">Matto</span><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, et non
-Mad…! »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Fou.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XII</h2>
-
-
-<p>Ainsi finit mon roman avec cette pauvre créature,
-si ce n’est que je lui fus redevable des plus
-doux sentiments pendant quelques semaines. Souvent
-j’étais mélancolique, et sa voix me remettait
-en gaieté ; souvent, en pensant à la lâcheté et à
-l’ingratitude des hommes, je m’irritais contre
-eux ; je haïssais l’univers, et la voix de Madeleine
-revenait me disposer à la compassion et à l’indulgence.</p>
-
-<p>« Puisses-tu, ô pécheresse inconnue, n’avoir pas
-été condamnée à une peine grave ! ou, à quelque
-peine que tu aies été condamnée, puisses-tu en
-profiter et te réhabiliter, et vivre et mourir chère
-au Seigneur ! Puisses-tu être plainte et respectée
-de tous ceux qui te connaissent, comme tu le fus
-de moi qui ne t’ai pas connue ! Puisses-tu inspirer
-à tous ceux qui te verront la patience, la douceur,
-le désir de la vertu, la confiance en Dieu, comme
-tu les as inspirés à celui qui t’aima sans te voir !
-Mon imagination a pu errer en te figurant à moi
-comme belle de corps, mais ton âme, j’en suis
-sûr, était belle. Tes compagnes parlaient grossièrement,
-et toi avec pudeur et noblesse. Elles blasphémaient,
-et toi tu bénissais Dieu ; elles se disputaient,
-et tu apaisais leurs différends. Si quelqu’un
-t’a tendu la main pour te tirer de la carrière
-du déshonneur, s’il t’a rendu service avec délicatesse,
-s’il a séché tes larmes, que toutes les consolations
-pleuvent sur lui, sur ses fils et sur les
-fils de ses fils ! »</p>
-
-<p>Contiguë à la mienne, était une prison habitée
-par plusieurs hommes. Je les entendais aussi
-parler. Un d’eux surpassait les autres en autorité,
-non peut-être qu’il fût d’une condition plus raffinée,
-mais par plus de faconde et d’audace. Il faisait,
-comme on dit, le docteur. Il discutait et imposait
-silence à ses contradicteurs par sa voix
-impérieuse et par la fougue de ses paroles ; il leur
-dictait ce qu’ils devaient penser et sentir, et ceux-ci,
-après quelque résistance, finissaient par lui
-donner raison en tout.</p>
-
-<p>Les malheureux ! Pas un d’eux qui tempérât les
-ennuis de la prison en exprimant quelque doux
-sentiment, quelque peu de religion et d’amour !</p>
-
-<p>Le chef de ces voisins me salua, et je lui répondis.
-Il me demanda comment je passais <i>cette maudite
-vie</i>. Je lui dis que, bien que triste, il n’y avait
-pas de vie maudite pour moi, et que, jusqu’à la
-mort, il fallait chercher à jouir du plaisir de
-penser et d’aimer.</p>
-
-<p>« Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous. »</p>
-
-<p>Je m’expliquai, et je ne fus pas compris. Et
-quand, après d’ingénieux ambages préparatoires,
-j’eus le courage d’indiquer comme exemple la
-tendresse si chère qu’avait éveillée en moi la voix
-de Madeleine, le chef partit d’un grand éclat de
-rire.</p>
-
-<p>« Qu’est-ce ? qu’est-ce ? » crièrent ses compagnons. — Le
-profane répéta, en les travestissant,
-mes paroles, et les rires redoublèrent en chœur ;
-et je fis là complètement la figure d’un sot.</p>
-
-<p>Il en est en prison comme dans le monde. Ceux
-qui mettent leur science à frémir de colère, à se
-plaindre, à vilipender les autres, croient que c’est
-folie de compatir, d’aimer, de se consoler par de
-belles illusions qui honorent l’humanité et son
-Auteur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XIII</h2>
-
-
-<p>Je laissai rire et n’opposai pas une syllabe. Les
-voisins m’adressèrent deux ou trois fois la parole ;
-moi, je restai muet.</p>
-
-<p>« Il ne viendra plus à la fenêtre. — Il s’en est
-allé. — Il tend l’oreille aux soupirs de Madeleine. — Il
-se sera offensé de nos rires. »</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’ils parlèrent pendant quelques
-instants, et finalement le chef imposa silence aux
-autres qui chuchotaient sur mon compte.</p>
-
-<p>« Taisez-vous, imbéciles qui ne savez ce que
-diable vous dites. Le voisin d’ici n’est pas si âne
-que vous croyez. Vous n’êtes capables de réfléchir
-sur rien. Moi, j’éclate de rire, mais ensuite je
-réfléchis. Tous les grossiers vauriens savent faire
-leurs enragés, comme nous le faisons nous autres.
-Un peu plus de douce gaieté, un peu plus de
-charité, un peu plus de foi dans les bienfaits du
-Ciel, de quoi cela vous paraît-il sincèrement être
-l’indice ?</p>
-
-<p>— Maintenant que je réfléchis, moi aussi, répondit
-l’un d’eux, il me semble que c’est l’indice
-qu’on est un peu moins vaurien.</p>
-
-<p>— Bravo ! cria le chef avec un hurlement de
-stentor ; cette fois je reviens à avoir quelque
-estime de ta caboche. »</p>
-
-<p>Je ne m’enorgueillissais pas beaucoup de passer
-seulement pour <i>un peu moins vaurien</i> qu’eux ; et
-pourtant j’éprouvais une sorte de joie de ce que
-ces malheureux ouvrissent les yeux sur l’importance
-de cultiver les sentiments bienveillants.</p>
-
-<p>J’agitai la croisée comme si j’étais alors revenu.
-Le chef m’appela. Je répondis, espérant qu’il avait
-envie de moraliser à ma manière. Je me trompai.
-Les esprits vulgaires fuient les raisonnements
-sérieux : si une noble vérité luit en eux, ils sont
-capables d’y applaudir un instant, mais un instant
-après ils détournent d’elle leur regard, et ne
-résistent pas à l’envie de faire ostentation d’esprit,
-en mettant cette vérité en doute et la raillant.</p>
-
-<p>Il me demanda ensuite si j’étais en prison pour
-dettes.</p>
-
-<p>« Non.</p>
-
-<p>— Peut-être accusé d’escroquerie ? accusé faussement,
-bien entendu.</p>
-
-<p>— Je suis accusé de tout autre chose.</p>
-
-<p>— D’affaires d’amour ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— D’homicide ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— De carbonarisme ?</p>
-
-<p>— Précisément.</p>
-
-<p>— Et qu’est-ce que ces carbonari ?</p>
-
-<p>— Je les connais si peu que je ne saurais vous
-le dire. »</p>
-
-<p>Un guichetier nous interrompit en grande
-colère, et, après avoir accablé d’injures mes voisins,
-il se tourna vers moi avec la gravité non
-d’un sbire, mais d’un maître, et dit : « Vous
-n’avez pas honte, monsieur ! daigner converser
-avec toute sorte de gens ! Monsieur sait-il que ces
-gens-là sont des voleurs ? »</p>
-
-<p>Je rougis, et puis je rougis d’avoir rougi, et il
-me sembla que daigner converser avec toute sorte
-d’infortunés était plutôt bonté que faute.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XIV</h2>
-
-
-<p>Le matin suivant j’allai à la fenêtre pour voir
-Melchior Gioja, mais je ne conversai plus avec les
-voleurs. Je répondis à leur salut, et je dis qu’il
-m’était défendu de parler.</p>
-
-<p>Vint le greffier qui m’avait fait subir les interrogatoires,
-et qui m’annonça avec mystère une
-visite qui devait me faire plaisir. Et quand il lui
-sembla m’avoir suffisamment préparé, il dit : « En
-somme, c’est votre père ; veuillez me suivre. »</p>
-
-<p>Je le suivis en bas dans les bureaux, palpitant
-de contentement et de tendresse, et m’efforçant
-d’avoir un visage serein qui tranquillisât mon
-pauvre père.</p>
-
-<p>Lorsqu’il avait su mon arrestation, il avait espéré
-qu’il ne s’agissait que de soupçons de peu d’importance,
-et que je sortirais vite. Mais, voyant
-que la détention durait, il était venu solliciter le
-gouvernement autrichien pour ma mise en liberté.
-Misérables illusions de l’amour paternel ! Il ne
-pouvait croire que j’eusse été assez téméraire pour
-m’exposer à la rigueur des lois, et la gaieté étudiée
-avec laquelle je lui parlai lui persuada que je
-n’avais pas de malheurs à craindre.</p>
-
-<p>Le court entretien qui nous fut accordé m’agita
-d’une façon indicible, d’autant plus que je réprimais
-toute apparence d’agitation. Le plus difficile
-fut de ne pas la montrer quand il fallut nous
-séparer.</p>
-
-<p>Dans les circonstances où se trouvait l’Italie, je
-tenais pour certain que l’Autriche donnerait des
-exemples extraordinaires de rigueur, et que je serais
-condamné à mort ou à de nombreuses années
-de prison. Dissimuler cette croyance à un père !
-l’illusionner par la démonstration d’espérances
-fondées de mise en liberté prochaine ! ne pas
-fondre en larmes en l’embrassant, en lui parlant de
-ma mère, de mes frères et de mes sœurs que je ne
-pensais plus revoir jamais sur la terre ! le prier,
-d’une voix exempte d’angoisse, de venir encore me
-voir s’il pouvait ! rien, jamais, ne me coûta
-violence pareille.</p>
-
-<p>Il se sépara de moi absolument consolé, et moi,
-je retournai dans ma prison le cœur déchiré. A
-peine me vis-je seul que j’espérai pouvoir me soulager
-en m’abandonnant aux pleurs. Ce soulagement
-me manqua. J’éclatais en sanglots, et je ne
-pouvais verser une larme. Le malheur de ne pouvoir
-pleurer est une des plus cruelles parmi les
-plus grandes douleurs, et combien de fois, hélas !
-l’ai-je éprouvé ?</p>
-
-<p>Une fièvre ardente me prit avec un très fort mal
-de tête. Je n’avalai pas une cuillerée de soupe de
-tout le jour. « Si ce pouvait être une maladie mortelle,
-disais-je, qui abrégeât mon martyre ! »</p>
-
-<p>Stupide et lâche désir ! Dieu ne l’exauça pas, et
-maintenant je lui en rends grâces. Et je lui en
-rends grâces, non pas seulement parce que, après
-dix années de prison, j’ai revu ma chère famille et
-que je peux me dire heureux, mais aussi parce
-que les maux soufferts ajoutent une valeur à
-l’homme, et je veux espérer qu’ils n’ont pas été
-inutiles pour moi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XV</h2>
-
-
-<p>Deux jours après, mon père revint. J’avais bien
-dormi pendant la nuit, et j’étais sans fièvre. Je me
-recomposai une contenance dégagée et enjouée, et
-personne ne se douta de ce que mon cœur avait
-souffert et souffrait encore.</p>
-
-<p>« J’ai la certitude, me dit mon père, que dans
-quelques jours tu seras renvoyé à Turin. Déjà
-nous t’avions préparé ta chambre, et nous t’attendions
-avec une grande anxiété. Les devoirs de mon
-emploi m’obligent à repartir. Fais en sorte, je
-t’en prie, fais en sorte de nous rejoindre promptement. »</p>
-
-<p>Sa tendre et mélancolique affection me déchirait
-l’âme. La feinte me semblait commandée par la
-pitié, et pourtant je ne l’employais qu’avec une
-espèce de remords. N’aurait-ce pas été chose plus
-digne de mon père et de moi si je lui avais dit :
-« Probablement nous ne nous reverrons plus en
-ce monde ! Séparons-nous en hommes, sans murmurer,
-sans gémir, et que j’entende prononcer sur
-ma tête la bénédiction paternelle. »</p>
-
-<p>Ce langage m’aurait plu mille fois mieux que
-la feinte. Mais je regardais les yeux de ce vénérable
-vieillard, ses traits, ses cheveux gris, et il ne
-me semblait pas que l’infortuné pût avoir la force
-d’entendre de telles choses.</p>
-
-<p>Et si, pour ne pas vouloir le tromper, je l’avais
-vu s’abandonner au désespoir, peut-être s’évanouir,
-peut-être (horrible pensée !) être frappé de
-mort dans mes bras !</p>
-
-<p>Je ne pus lui dire la vérité, ni la lui laisser entrevoir !
-Ma sérénité factice l’illusionna pleinement.
-Nous nous séparâmes sans larmes. Mais, revenu en
-prison, je fus saisi des mêmes angoisses que la
-première fois, ou plus cruellement encore ; et
-ce fut aussi en vain que j’invoquai le don des
-pleurs.</p>
-
-<p>Me résigner à toute l’horreur d’une longue
-prison, me résigner à l’échafaud, était dans la
-mesure de mes forces. Mais me résigner à l’immense
-douleur qu’en auraient éprouvée mon père,
-ma mère, mes frères et sœurs ! ah ! c’était à quoi
-mes forces ne pouvaient suffire.</p>
-
-<p>Je me prosternai alors à terre avec une ferveur
-comme je n’en avais jamais eu de si forte, et je
-prononçai cette prière :</p>
-
-<p>« Mon Dieu, j’accepte tout de ta main ; mais
-fortifie si vigoureusement les cœurs à qui j’étais
-nécessaire, que je cesse de leur être tel, et que la
-vie d’aucun d’eux n’ait à en être abrégée seulement
-d’un jour ! »</p>
-
-<p>O bienfait de la prière ! Je restai plusieurs heures
-l’esprit élevé à Dieu, et ma confiance croissait à
-mesure que je méditais sur la bonté divine, à
-mesure que je méditais sur la grandeur de l’âme
-humaine, quand elle s’affranchit de son égoïsme
-et s’efforce de n’avoir plus d’autre volonté que la
-volonté de l’infinie Sagesse.</p>
-
-<p>Oui, cela se peut ! Voilà le devoir de l’homme !
-La raison, qui est la voix de Dieu, la raison dit
-qu’il faut tout sacrifier à la vertu. Et serait-il complet,
-le sacrifice dont nous sommes débiteurs envers
-la vertu, si, dans les cas les plus douloureux,
-nous luttions contre la volonté de Celui qui est le
-principe de toute vertu !</p>
-
-<p>Quand le gibet ou tout autre martyre est inévitable,
-le craindre lâchement, ne pas savoir y
-marcher en bénissant le Seigneur, est un signe de
-misérable dégradation ou d’ignorance. Et il faut
-non seulement consentir à notre propre mort,
-mais à l’affliction qu’en éprouveront ceux qui nous
-sont chers. Il ne nous est pas permis de demander
-autre chose, si ce n’est que Dieu la tempère, que
-Dieu nous soutienne tous ; une telle prière est toujours
-exaucée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XVI</h2>
-
-
-<p>Quelques jours se passèrent, et j’étais dans le
-même état, c’est-à-dire dans une tristesse douce,
-pleine de paix et de pensées religieuses. Il me
-semblait avoir triomphé de toute faiblesse et ne
-plus être accessible à aucune inquiétude. Folle
-illusion ! L’homme doit tendre à une parfaite constance,
-mais il n’y arrive jamais sur la terre. Qui
-vint me troubler ? — La vue d’un ami infortuné, la
-vue de mon bon Pierre, qui passa à quelques pas
-de moi, sur la galerie, pendant que j’étais à la
-fenêtre. On l’avait extrait de son cachot pour le
-conduire aux prisons criminelles.</p>
-
-<p>Lui et ceux qui l’accompagnaient passèrent si
-vite qu’à peine eus-je le temps de le reconnaître,
-de voir son geste de salut et de le lui rendre.</p>
-
-<p>Pauvre jeune homme ! Dans la fleur de l’âge,
-avec un génie plein de splendides espérances, avec
-un caractère honnête, délicat, très aimant, fait
-pour jouir glorieusement de la vie, précipité en
-prison, pour affaires politiques, dans un temps où
-il n’était pas certain d’éviter les foudres les plus
-sévères de la loi !</p>
-
-<p>Je fus pris d’une telle compassion pour lui, d’un
-tel désespoir de ne pouvoir le racheter, de ne pouvoir
-au moins le réconforter par ma présence et
-par mes paroles, que rien ne réussissait à me
-donner un peu de calme. Je savais combien il
-aimait sa mère, son frère, ses sœurs, son beau-frère,
-ses neveux ; combien ardemment il désirait
-contribuer à leur bonheur, combien il était à son
-tour aimé de ces êtres chéris. Je sentais quelle
-devait être l’affliction de chacun d’eux dans une
-telle disgrâce. Il n’y a pas de termes pour exprimer
-la fureur qui s’empara alors de moi. Et cette fureur
-se prolongea d’autant plus que je désespérais de
-plus jamais l’apaiser.</p>
-
-<p>Cette crainte aussi était une illusion. O affligés
-qui vous croyez la proie d’une inéluctable, horrible
-et toujours croissante douleur, patientez un peu,
-et vous serez détrompés ! Ni souveraine paix ni
-souveraine inquiétude ne peuvent durer ici-bas. Il
-convient de se persuader de cette vérité pour ne
-pas s’enorgueillir dans les heures heureuses, et ne
-pas s’avilir dans les heures troublées.</p>
-
-<p>A une longue fureur succédèrent la fatigue et
-l’apathie. Mais l’apathie non plus n’est pas durable,
-et je craignis d’avoir désormais à alterner, sans
-refuge possible, entre celle-ci et l’excès opposé. La
-perspective d’un semblable avenir me remplit
-d’horreur, et je recourus cette fois encore ardemment
-à la prière.</p>
-
-<p>Je demandai à Dieu d’assister le malheureux
-Pierre comme moi, et sa maison comme la mienne.
-Ce ne fut qu’en répétant ces vœux que je pus vraiment
-me tranquilliser.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XVII</h2>
-
-
-<p>Mais quand l’âme était calmée, je réfléchissais
-aux fureurs dont j’avais souffert, et, me courrouçant
-sur ma faiblesse, j’étudiais le moyen de m’en
-guérir. Voici l’expédient qui me réussit à cet effet :
-chaque matin, ma première occupation, après un
-court hommage au Créateur, était de faire une
-exacte et courageuse revue de tous les événements
-possibles propres à m’émouvoir. Sur chacun d’eux
-j’arrêtais vivement mon imagination, et je m’y préparais : — depuis
-les plus chères visites jusqu’à la
-visite du bourreau, je me les imaginais toutes. Ce
-triste exercice me sembla pendant quelques jours
-insupportable, mais je voulus persévérer, et bientôt
-j’en fus content.</p>
-
-<p>Au premier de l’an (1821), le comte Luigi Porro
-obtint de venir me voir. La tendre et chaude amitié
-qui existait entre nous, le besoin que nous avions
-de nous dire tant de choses, l’empêchement
-apporté à cette effusion par la présence d’un greffier,
-les instants trop courts qu’il nous fut donné
-de rester ensemble, les sinistres pressentiments
-qui me remplissaient d’angoisses, les efforts que
-nous faisions, lui et moi, pour paraître tranquilles,
-tout cela semblait devoir me mettre une tempête
-des plus terribles au cœur. Séparé de ce cher ami,
-je me sentis redevenu calme, attendri, mais calme.</p>
-
-<p>Telle est l’efficacité de se prémunir contre les
-fortes émotions.</p>
-
-<p>Mon besoin d’acquérir un calme constant ne
-provenait pas tant du désir de diminuer mon infortune
-que de l’aspect grossier et indigne de l’homme
-sous lequel m’apparaissait l’inquiétude. Une âme
-agitée ne raisonne plus : entraînée dans un tourbillon
-irrésistible d’idées exagérées, elle se forme
-une logique maladroite, furibonde, malveillante ;
-elle est dans un état absolument antiphilosophique,
-antichrétien.</p>
-
-<p>Si j’étais prédicateur, j’insisterais souvent sur
-la nécessité de bannir l’inquiétude : on ne peut
-être bon à d’autres conditions. Comme il était pacifique
-avec lui-même et avec les autres, Celui que
-nous devons tous imiter ! Il n’y a pas de grandeur
-d’âme, il n’y a pas de justice sans idées modérées,
-sans un esprit plus porté à sourire qu’à s’irriter
-des événements de cette courte vie. La colère n’a
-quelque valeur que dans le cas très rare où l’on
-peut espérer humilier par elle un méchant et le
-retirer de l’iniquité.</p>
-
-<p>Peut-être y a-t-il des fureurs de nature opposée
-à celles que je connais, et moins condamnables.
-Mais celle qui m’avait jusqu’alors fait son esclave,
-n’était pas une colère de pure affliction ; il s’y
-mêlait toujours beaucoup de haine, une grande
-propension à maudire, à me dépeindre la société,
-ou tels et tels individus, avec les couleurs les plus
-exécrables. Maladie épidémique dans le monde !
-L’homme se croit meilleur en abhorrant les autres.
-Il semble que tous les amis se disent à l’oreille :
-« Aimons-nous seulement entre nous ; crions que
-tous les autres sont de la canaille, il semblera que
-nous soyons des demi-dieux. »</p>
-
-<p>Chose curieuse, que cette vie de rage constante
-plaise tant ! On y met une espèce d’héroïsme. Si
-l’objet contre lequel on s’irritait hier est mort,
-on en cherche tout de suite un autre. « De qui
-me plaindrai-je aujourd’hui ? Qui haïrai-je ? Ne
-serait-ce pas là le monstre ?… O joie ! Je l’ai trouvé.
-Venez, amis, déchirons-le. »</p>
-
-<p>Ainsi va le monde ; et, sans le déchirer, je puis
-bien dire qu’il va mal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XVIII</h2>
-
-
-<p>Il n’y avait pas grande méchanceté à me plaindre
-de l’état horrible de la chambre où l’on m’avait
-mis. Par un heureux hasard, une meilleure devint
-vacante, et on me fit l’aimable surprise de me la
-donner.</p>
-
-<p>N’aurais-je pas dû être très content à une
-pareille nouvelle ? Et pourtant… toujours est-il que
-je n’ai pu penser à Madeleine sans chagrin. Quel
-enfantillage ! s’affectionner toujours à quelque
-chose, même pour des raisons en vérité bien peu
-fortes ! En sortant de cette mauvaise chambre, je
-jetai un regard en arrière, vers le mur contre
-lequel je m’étais si souvent appuyé, pendant que
-peut-être, un pied plus loin, s’y appuyait du côté
-opposé la misérable pécheresse. J’aurais voulu
-entendre encore une fois ces deux vers pathétiques :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Chi rende alla meschina</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">La sua felicità ?</div>
-</div>
-
-<p>Vain désir ! Voilà une séparation de plus dans
-ma vie de misères. Je ne veux pas en parler longuement
-pour ne pas faire rire de moi ; mais je
-serais hypocrite, si je ne confessais pas que j’en
-fus attristé pendant plusieurs jours.</p>
-
-<p>En m’en allant, je saluai deux des pauvres
-voleurs, mes voisins, qui étaient à la fenêtre. Le
-chef n’y était pas ; mais, averti par ses compagnons,
-il accourut, et me rendit mon salut, lui aussi. Il
-se mit ensuite à chanter l’air : <i lang="it" xml:lang="it">Chi rende alla meschina</i>.
-Voulait-il se railler de moi ? Je conviens que
-si l’on faisait cette demande à cinquante personnes,
-quarante-neuf répondraient : « Oui ». Eh bien, en
-dépit d’une telle majorité de voix, j’incline à
-croire que le brave voleur avait l’intention de me
-faire une gracieuseté. Je la reçus comme telle, et
-je lui en fus reconnaissant, et je lui donnai un
-nouveau regard ; et lui, étendant le bras en dehors
-des barreaux avec son bonnet à la main, il me faisait
-encore signe alors que je me tournais pour
-descendre l’escalier.</p>
-
-<p>Quand je fus dans la cour, j’eus une consolation.
-Le petit muet était là sous le portique. Il me
-vit, me reconnut et voulut courir à ma rencontre.
-La femme du geôlier, qui sait pourquoi ? le saisit
-par le collet et le poussa dans la maison. Je fus
-fâché de ne pouvoir l’embrasser, mais les petits
-bonds qu’il fit pour courir à moi m’émurent délicieusement.
-C’est chose si douce d’être aimé !</p>
-
-<p>C’était la journée des grands événements. Deux
-pas plus loin, j’arrivai près de la fenêtre de la
-chambre qui avait déjà été la mienne, et dans
-laquelle habitait maintenant Gioja. « Bonjour,
-Melchior ! » lui dis-je en passant. Il leva la tête et,
-s’élançant vers moi, il me cria : « Bonjour Silvio ! »</p>
-
-<p>Hélas ! on ne me permit pas de m’arrêter un
-instant. Je tournai sous le portail, je montai un
-petit escalier, et je fus mis dans une chambrette
-assez propre, au-dessus de celle de Gioja.</p>
-
-<p>Quand je me fus fait apporter mon lit et que les
-guichetiers m’eurent laissé seul, mon premier soin
-fut de visiter les murs. Quelques souvenirs y
-étaient écrits, ceux-ci au crayon, ceux-là au charbon,
-d’autres avec une pointe acérée. Je trouvai
-deux gracieuses strophes françaises, que je
-regrette maintenant de ne pas avoir gravées dans
-ma mémoire. Elles étaient signées <i>le duc de Normandie</i>.
-Je me mis à les chanter, en leur adaptant
-de mon mieux l’air de ma pauvre Madeleine ; mais
-voici tout à côté une voix qui se met à les chanter
-sur un autre air. Dès qu’elle eut fini je criai :
-« Bravo ! » et le chanteur me salua courtoisement,
-en me demandant si j’étais Français.</p>
-
-<p>« Non ; je suis Italien, et je me nomme Silvio
-Pellico.</p>
-
-<p>— L’auteur de la <i>Francesca da Rimini</i> ?</p>
-
-<p>— Précisément. »</p>
-
-<p>Et ici un gentil compliment et les condoléances
-bien naturelles, en apprenant que j’étais en prison.</p>
-
-<p>Il me demanda dans quelle partie de l’Italie
-j’étais né.</p>
-
-<p>« En Piémont, dis-je ; je suis de Saluces. »</p>
-
-<p>Et ici de nouveau un agréable compliment sur
-le caractère et le génie des Piémontais, avec une
-mention particulière pour les hommes remarquables
-de Saluces, et spécialement pour Bodoni.</p>
-
-<p>Ces courts éloges étaient dits finement, comme
-sait le faire une personne de bonne éducation.</p>
-
-<p>« Maintenant, lui dis-je, permettez-moi, monsieur,
-de vous demander qui vous êtes.</p>
-
-<p>— Vous avez chanté une chansonnette de moi.</p>
-
-<p>— Ces deux belles petites strophes qui sont sur
-le mur sont de vous ?</p>
-
-<p>— Oui, monsieur.</p>
-
-<p>— Vous êtes donc…</p>
-
-<p>— L’infortuné duc de Normandie. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XIX</h2>
-
-
-<p>Le geôlier passa sous nos fenêtres et nous fit
-taire.</p>
-
-<p>« Quel infortuné duc de Normandie ? me disais-je
-à part moi. N’est-ce pas là le titre qu’on donnait
-au fils de Louis XVI ? Mais ce pauvre enfant est
-indubitablement mort. Eh bien, mon voisin sera
-un des malheureux qui ont essayé de le faire
-revivre.</p>
-
-<p>« Déjà plusieurs se sont fait passer pour
-Louis XVII, et furent reconnus pour des imposteurs ;
-quelle plus grande créance doit obtenir
-celui-ci ? »</p>
-
-<p>Bien que je cherchasse à rester dans le doute,
-une invincible incrédulité prévalait en moi, et continua
-toujours à prévaloir. Néanmoins je résolus
-de ne pas mortifier l’infortuné, quelque fable qu’il
-vînt à me raconter.</p>
-
-<p>Peu d’instants après, il recommença à chanter,
-et nous reprîmes la conversation.</p>
-
-<p>A la demande que je fis pour savoir ce qu’il
-était, il répondit qu’il était en effet Louis XVII, et
-se mit à déclamer avec force contre Louis XVIII,
-son oncle, usurpateur de ses droits.</p>
-
-<p>« Mais ces droits, comment ne les avez-vous pas
-fait valoir au moment de la restauration ?</p>
-
-<p>— Je me trouvais alors mortellement malade à
-Bologne. A peine rétabli, je volai à Paris, je me
-présentai aux Hautes Puissances ; mais ce qui était
-fait était fait : toujours inique, mon oncle ne voulut
-pas me reconnaître ; ma sœur s’unit à lui pour
-me persécuter. Seul, le bon prince de Condé m’accueillit
-à bras ouverts, mais son amitié ne pouvait
-rien. Un soir, dans les rues de Paris, je fus assailli
-par des sicaires armés de poignards, et c’est à
-grand’peine que je pus me soustraire à leurs coups.
-Après avoir erré quelque temps en Normandie,
-je revins en Italie et m’arrêtai à Modène. De là,
-écrivant sans cesse aux monarques d’Europe, et
-particulièrement à l’empereur Alexandre, qui me
-répondait avec la plus grande politesse, je ne
-désespérais pas d’obtenir enfin justice, ou bien, si
-par politique on voulait sacrifier mes droits au
-trône de France, de me faire assigner un apanage
-convenable. Je fus arrêté, conduit aux frontières
-du duché de Modène, et consigné entre les mains
-du gouvernement autrichien. Maintenant, depuis
-huit mois, je suis enseveli ici, et Dieu sait quand
-j’en sortirai ! »</p>
-
-<p>Je n’ajoutai pas foi à toutes ces paroles. Mais
-qu’il fût enseveli, c’était une vérité, et il m’inspira
-une vive compassion.</p>
-
-<p>Je le priai de me raconter brièvement sa vie. Il
-me dit en détail toutes les particularités que je
-savais déjà concernant Louis XVII, comment on
-le mit entre les mains du scélérat Simon, le cordonnier ;
-comment on l’amena à attester une infâme
-calomnie contre les mœurs de la pauvre reine sa
-mère, etc., etc. ; et, enfin, qu’étant en prison, des
-gens vinrent une nuit le prendre. Un enfant idiot,
-nommé Mathurin, fut mis à sa place, et lui, on le fit
-enfuir. Il y avait dans la rue un carrosse à quatre
-chevaux, et l’un des chevaux était une machine de
-bois dans laquelle on le cacha. Ils allèrent heureusement
-jusqu’au Rhin, et, ayant passé la frontière,
-le général… (il me dit le nom, mais je ne me le
-rappelle plus), qui l’avait délivré, lui servit pendant
-quelque temps d’instituteur et de père. Puis
-il l’envoya ou le conduisit en Amérique. Là, le
-jeune roi sans royaume eut de nombreuses péripéties,
-souffrit de la faim dans les déserts, vécut
-honoré et heureux à la cour du roi du Brésil, fut
-calomnié, poursuivi, contraint de s’enfuir. Il
-revint en Europe vers la fin du règne de Napoléon,
-fut retenu en prison, à Naples, par Joachim Murat ;
-et, quand il se revit libre et en position de réclamer
-le trône de France, il fut frappé à Bologne
-par cette funeste maladie pendant laquelle
-Louis XVIII fut couronné.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XX</h2>
-
-
-<p>Il racontait cette histoire avec un air surprenant
-de vérité. Je ne pouvais pas le croire, pourtant
-je l’admirais. Tous les faits de la Révolution française
-lui étaient très connus. Il en parlait avec
-beaucoup d’éloquence spontanée, et rapportait à
-tout propos des anecdotes très curieuses. Il y
-avait quelque chose de soldatesque dans son langage,
-mais sans qu’il manquât de cette élégance
-que donne la fréquentation d’une société raffinée.</p>
-
-<p>« Vous me permettrez, lui dis-je, de vous traiter
-sans façon, de ne pas vous donner de titre.</p>
-
-<p>— C’est ce que je désire, répondit-il. De mon
-malheur j’ai au moins retiré ce gain que je sais
-sourire de toutes les vanités. Je vous assure que
-je fais plus de cas d’être homme que d’être roi. »</p>
-
-<p>Matin et soir nous nous entretenions longuement
-ensemble ; et, malgré ce que je pensais être
-une comédie de sa part, son âme me semblait
-bonne, candide, désireuse de tout bien moral. Plus
-d’une fois je fus pour lui dire : « Pardonnez-moi,
-je voudrais croire que vous êtes Louis XVII, mais
-je vous confesse sincèrement que la persuasion
-contraire domine en moi ; ayez assez de franchise
-pour renoncer à cette fiction. » Et je ruminais à
-part moi un beau sermon à lui faire sur la vanité
-de tout mensonge, même des mensonges qui
-paraissent innocents.</p>
-
-<p>De jour en jour je différais ; j’attendais toujours
-que notre intimité se fût accrue de quelque degré,
-et jamais je n’osai exécuter mon dessein.</p>
-
-<p>Quand je réfléchis à ce manque de hardiesse, je
-l’excuse parfois comme une politesse nécessaire,
-une honnête crainte d’affliger, que sais-je, moi !
-Mais ces excuses ne me contentent pas, et je ne
-puis dissimuler que je serais plus satisfait de moi,
-si je n’avais pas retenu dans le fond de ma gorge
-le sermon dont j’avais eu l’idée. Feindre de prêter
-foi à une imposture, est pusillanimité ; il me semble
-que je ne le ferais plus.</p>
-
-<p>Oui, pusillanimité ! Certes, bien qu’on s’enveloppe
-dans les plus délicats préambules, c’est
-chose dure de dire à quelqu’un : « Je ne vous crois
-pas. » Il se fâchera ; nous perdrons le plaisir que
-nous faisait goûter son amitié, il nous comblera
-peut-être d’injures. Mais toute perte est plus honorable
-que de mentir. Et peut-être le malheureux
-qui nous accablerait d’injures, en voyant que son
-imposture n’est pas crue, admirerait ensuite en
-secret notre sincérité, et ce lui serait un motif de
-réflexions qui le ramèneraient dans une meilleure
-voie.</p>
-
-<p>Les guichetiers inclinaient à croire qu’il était
-vraiment Louis XVII, et comme ils avaient déjà
-vu tant de changements de fortune, ils ne désespéraient
-pas que celui-ci ne fût destiné à monter un
-jour sur le trône de France, et qu’il se souviendrait
-alors de leurs services dévoués. Hormis favoriser
-sa fuite, ils avaient pour lui tous les égards
-qu’il désirait.</p>
-
-<p>C’est à cela que je dus l’honneur de voir ce
-grand personnage. Il était de stature médiocre,
-entre quarante et quarante-cinq ans, un peu replet,
-et de physionomie vraiment bourbonienne. Il est
-vraisemblable qu’une ressemblance accidentelle
-avec les Bourbons l’avait poussé à jouer ce triste
-rôle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXI</h2>
-
-
-<p>Il faut que je m’accuse d’un autre respect
-humain peu digne. Mon voisin n’était pas athée ;
-il parlait parfois, au contraire, des sentiments
-religieux comme un homme qui les apprécie et n’y
-est pas étranger ; mais il conservait toutefois beaucoup
-de préventions déraisonnables contre le
-christianisme, qu’il envisageait moins dans sa
-véritable essence que dans ses abus. La philosophie
-superficielle qui, en France, précéda et suivit
-la Révolution, l’avait ébloui. Il lui semblait
-qu’on pouvait adorer Dieu d’une manière plus
-pure que suivant la religion de l’Évangile. Sans
-avoir une grande connaissance de Condillac et de
-Tracy, il les vénérait comme de souverains penseurs,
-et s’imaginait que ce dernier avait porté à
-leur dernière limite toutes les investigations possibles
-de la métaphysique.</p>
-
-<p>Moi qui avais poussé plus loin mes études philosophiques,
-qui sentais la faiblesse de la doctrine
-expérimentale, qui connaissais les grossières
-erreurs de critique avec lesquelles le siècle de Voltaire
-avait entrepris de diffamer le christianisme ;
-moi qui avais lu Guénée et d’autres qui avaient
-vaillamment démasqué cette fausse critique ; moi
-qui étais persuadé qu’on ne pouvait, en rigoureuse
-logique, admettre Dieu et récuser l’Évangile ;
-moi qui trouvais chose si vulgaire de suivre le
-courant des opinions antichrétiennes, et de ne
-savoir pas s’élever jusqu’à reconnaître combien le
-catholicisme, lorsqu’on ne le voit pas en caricature,
-est simple et sublime, moi, j’eus la lâcheté
-de sacrifier au respect humain. Les plaisanteries
-de mon voisin me confondaient, bien que leur
-légèreté ne pût m’échapper. Je dissimulai ma
-croyance, j’hésitai, je réfléchis s’il était ou non
-intempestif de le contredire ; je me dis que cela
-était inutile, et je cherchai à me persuader que
-mon silence était justifié.</p>
-
-<p>Lâcheté, lâcheté ! qu’importe la vigueur hautaine
-d’opinions accréditées, mais sans fondement ?
-Il est vrai qu’un zèle intempestif est de l’indiscrétion
-et peut irriter encore plus celui qui ne croit
-pas. Mais confesser, avec franchise et modestie
-tout à la fois, ce que l’on tient fermement pour
-une importante vérité, le confesser même là où il
-n’est pas présumable d’être approuvé, ou d’éviter
-un peu de raillerie, c’est là un devoir absolu. Une
-confession faite si noblement peut toujours
-s’achever, sans qu’on ait l’air de prendre inopportunément
-l’attitude d’un missionnaire.</p>
-
-<p>C’est un devoir de confesser une importante
-vérité en tout temps, parce que si l’on ne peut
-espérer qu’elle soit reconnue sur-le-champ, elle
-peut cependant y préparer l’âme d’autrui, et
-amener un jour une plus grande impartialité dans
-les jugements et le triomphe subséquent de la
-lumière.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXII</h2>
-
-
-<p>Je restai dans cette chambre un mois et quelques
-jours. Dans la nuit du 18 au 19 février (1821),
-je fus réveillé par un bruit de chaînes et de clefs.
-Je vis entrer plusieurs hommes avec une lanterne.
-La première idée qui se présenta à moi fut qu’on
-venait pour m’égorger. Mais, pendant que je regardais
-avec perplexité ces figures, je vis s’avancer
-courtoisement le comte B…, qui me dit d’avoir la
-complaisance de m’habiller vite pour partir.</p>
-
-<p>Cette nouvelle me surprit, et j’eus la folie d’espérer
-qu’on me conduisait aux frontières du Piémont.
-Était-il possible qu’une si grande tempête
-se calmât ainsi ? Je recouvrerais encore la douce
-liberté ? Je reverrais mes bien-aimés parents, mes
-frères, mes sœurs ?</p>
-
-<p>Ces séduisantes pensées m’agitèrent quelques
-courts instants. Je m’habillai en grande hâte, et
-je suivis ceux qui devaient m’accompagner, mais
-sans pouvoir saluer mon voisin. Il me sembla entendre
-sa voix, et il me fut pénible de ne pouvoir
-lui répondre.</p>
-
-<p>« Où va-t-on ? dis-je au comte, en montant en
-voiture avec lui et un officier de gendarmerie.</p>
-
-<p>— Je ne puis vous le faire connaître avant que
-nous soyons à un mille au delà de Milan. »</p>
-
-<p>Je vis que la voiture n’allait pas du côté de la
-porte Vercelline, et mes espérances s’évanouirent.</p>
-
-<p>Je me tus. C’était une très belle nuit avec clair
-de lune. Je regardais ces rues chéries où j’avais
-passé pendant tant d’années, et si heureux, ces
-maisons, ces églises. Tout me rappelait mille doux
-souvenirs.</p>
-
-<p>O cours de la porte Orientale ! ô jardins publics,
-où j’avais tant de fois erré avec Foscolo, avec
-Monti, avec Louis de Brême, avec Pierre Borsieri,
-avec Porro et ses enfants, avec tant d’autres
-mortels chéris, m’entretenant avec eux en si
-grande plénitude de vie et d’espérances ! Oh !
-comme en me disant que je vous voyais pour la
-dernière fois, oh ! comme à votre fuite rapide
-devant mes regards, je sentais vous avoir aimés
-et vous aimer encore ! Quand nous eûmes franchi
-la porte, je ramenai un peu mon chapeau sur mes
-yeux, et je pleurai sans être observé.</p>
-
-<p>Je laissai passer plus d’un mille, puis je dis au
-comte B… : « Je suppose que l’on va à Vérone ?</p>
-
-<p>— On va plus loin, répondit-il. Nous allons à
-Venise, où je dois vous consigner entre les mains
-d’une commission spéciale. »</p>
-
-<p>Nous voyagions en poste sans nous arrêter, et
-nous arrivâmes le 20 février à Venise.</p>
-
-<p>En septembre de l’année précédente, un mois
-avant que l’on m’arrêtât, j’étais à Venise, et j’avais
-dîné en nombreuse et très joyeuse compagnie
-à l’hôtel de la Lune. Chose étrange ! je fus précisément
-conduit par le comte et les gendarmes à
-l’hôtel de la Lune.</p>
-
-<p>Un garçon de l’hôtel fut étonné en me voyant
-et en s’apercevant (bien que le gendarme et ses
-deux satellites, qui avaient l’air de serviteurs, fussent
-travestis) que j’étais entre les mains de la
-force publique. Je me réjouis de cette rencontre,
-persuadé que le garçon parlerait de mon arrivée à
-plus d’un.</p>
-
-<p>Nous dînâmes, puis je fus conduit au palais du
-doge, où sont maintenant les tribunaux. Je passai
-sous ces chers portiques des <i>Procuratie</i> et devant
-le café de Florian, où j’avais joui de si belles soirées,
-l’automne précédent, je ne rencontrai aucune
-de mes connaissances.</p>
-
-<p>Nous traversâmes la Piazzetta… et sur cette
-Piazzetta, en septembre dernier, un mendiant
-m’avait dit ces singulières paroles : « On voit que
-monsieur est étranger ; mais je ne comprends pas
-comment lui et tous les étrangers admirent ce
-lieu ; pour moi c’est un endroit de malheur, et j’y
-passe uniquement par nécessité.</p>
-
-<p>— Il vous y est arrivé quelque grand malheur ?</p>
-
-<p>— Oui, monsieur, un malheur horrible, et non
-pas à moi seul. Dieu vous garde, monsieur ; Dieu
-vous garde ! »</p>
-
-<p>Et il s’en alla en toute hâte.</p>
-
-<p>Maintenant, en repassant par là, il était impossible
-que je ne me souvinsse pas des paroles du
-mendiant. Et ce fut encore sur cette Piazzetta
-que, l’année suivante, je montai sur l’échafaud,
-d’où j’entendis lire ma sentence de mort et la
-commutation de cette peine en quinze années de
-<i lang="it" xml:lang="it">carcere duro</i> !</p>
-
-<p>Si j’avais la tête quelque peu disposée au délire
-du mysticisme, je ferais grand cas de ce mendiant
-me prédisant d’une façon si énergique que c’était
-un <i>lieu de malheur</i>. Je ne note ce fait que comme
-un étrange incident.</p>
-
-<p>Nous montâmes au palais ; le comte B… parla
-aux juges, puis il me consigna entre les mains du
-geôlier, et, prenant congé de moi, il m’embrassa
-tout attendri.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXIII</h2>
-
-
-<p>Je suivis en silence le geôlier. Après avoir traversé
-quelques passages et quelques salles, nous
-arrivâmes à un petit escalier qui nous conduisit
-sous les <i>Plombs</i>, fameuses prisons d’État depuis le
-temps de la République de Venise.</p>
-
-<p>Là, le geôlier enregistra mon nom, puis il me
-renferma dans la chambre qui m’était destinée. Ce
-qu’on nomme ainsi les <i>Plombs</i>, c’est la partie supérieure
-de l’ancien palais du doge, toute recouverte
-en plomb.</p>
-
-<p>Ma chambre avait une grande fenêtre, avec un
-énorme grillage en fer, et avait vue sur le toit,
-également en plomb, de l’église de Saint-Marc.
-Au delà de l’église, je voyais dans le lointain
-l’extrémité de la place, et de tous côtés une infinité
-de coupoles et de clochers. Le gigantesque
-clocher de Saint-Marc n’était séparé de moi que
-par la longueur de l’église, et j’entendais ceux qui,
-sur son sommet, parlaient un peu fort. On voyait
-aussi, du côté gauche de l’église, une portion de
-la grande cour du palais et une des entrées. Dans
-cette portion de la cour est un puits public où
-les gens venaient continuellement puiser de l’eau.
-Mais ma prison était si élevée, que les hommes
-m’apparaissaient là-bas comme des enfants, et que
-je ne distinguais pas leurs paroles, excepté quand
-ils criaient. Je me trouvais beaucoup plus isolé
-que je ne l’étais dans les prisons de Milan.</p>
-
-<p>Pendant les premiers jours, les soucis du procès
-criminel qui m’était intenté par la commission
-spéciale, m’attristèrent un peu, et il s’y ajoutait
-peut-être ce pénible sentiment d’une plus grande
-solitude. En outre, j’étais plus éloigné de ma famille,
-et je n’avais plus de ses nouvelles. Les
-figures nouvelles que je voyais, ne m’étaient pas
-antipathiques, mais conservaient un sérieux qui
-était presque de l’épouvante. La renommée leur
-avait exagéré les trames des Milanais et du reste de
-l’Italie pour l’indépendance, et ils me soupçonnaient
-d’être un des plus impardonnables instigateurs
-de ce délire. Ma petite célébrité littéraire
-était connue du geôlier, de sa femme, de sa fille,
-de ses deux fils, et même des guichetiers. Qui sait
-si tous ne s’imaginaient pas qu’un auteur de tragédie
-est une espèce de magicien !</p>
-
-<p>Ils étaient sérieux, défiants, avides de m’entendre
-leur donner de plus amples renseignements
-sur moi, mais pleins d’égards.</p>
-
-<p>Après les premiers jours, ils s’adoucirent tous,
-et je les trouvai bons. La femme était celle qui
-gardait le plus les allures et le caractère de geôlier.
-C’était une femme très sèche de figure, de quarante
-ans environ, aux paroles aussi sèches que
-son visage, et ne donnant pas le moindre signe
-qu’elle fût capable de quelque bienveillance envers
-d’autres que ses enfants.</p>
-
-<p>Elle avait coutume de m’apporter le café le matin
-et, après le dîner, l’eau, le linge, etc. Elle était
-suivie ordinairement de sa fille, enfant de quinze
-ans, peu belle, mais aux regards compatissants, et
-de ses deux fils, l’un de treize ans, l’autre de dix.
-Ils se retiraient ensuite avec leur mère, et ces trois
-jeunes visages se retournaient doucement pour me
-regarder, en fermant la porte. Le geôlier ne venait
-chez moi que lorsqu’il avait à me conduire
-dans la salle où la commission se réunissait pour
-m’interroger. Les guichetiers venaient rarement,
-parce qu’ils étaient occupés dans les prisons de
-la police, situées à un étage inférieur, où il y avait
-toujours beaucoup de voleurs. Un de ces guichetiers
-était un vieillard de plus de soixante-dix ans,
-mais propre encore à cette vie fatigante qui consistait
-à courir sans cesse en haut et en bas par les
-escaliers, de prison en prison. L’autre était un
-jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans,
-plus désireux de raconter ses amours que de
-vaquer à son service.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXIV</h2>
-
-
-<p>Ah ! oui ; les soucis d’un procès criminel sont
-horribles pour qui est prévenu d’inimitié contre
-l’État ! Quelle crainte de nuire à autrui ! Quelle
-difficulté de lutter contre tant d’accusations, contre
-tant de soupçons ! Comme il est vraisemblable que
-tout se compliquera toujours d’une façon funeste,
-si le procès ne se termine pas promptement, si de
-nouvelles arrestations viennent à être faites, si de
-nouvelles imprudences se découvrent, non seulement
-de la part de personnes inconnues, mais du
-parti lui-même !</p>
-
-<p>J’ai résolu de ne point parler de politique, il
-faut donc que je supprime ici toute relation concernant
-le procès. Je dirai seulement que souvent,
-après avoir été tenu de longues heures à l’interrogatoire,
-je revenais dans ma chambre tellement
-exaspéré, tellement furieux, que je me serais tué
-si la voix de la religion et le souvenir de mes chers
-parents ne m’avaient retenu.</p>
-
-<p>L’état de tranquillité qu’il me semblait jadis
-avoir acquis à Milan était détruit. Pendant plusieurs
-jours, je désespérai de le retrouver, et ce
-furent des jours d’enfer. Alors je cessai de prier,
-je doutai de la justice de Dieu, je maudis les
-hommes et l’univers, et je retournai dans mon
-esprit tous les sophismes possibles sur la vanité
-de la vertu.</p>
-
-<p>L’homme malheureux est plein de colère et
-furieusement ingénieux à calomnier ses semblables
-et le Créateur lui-même. La colère est plus immorale,
-plus scélérate qu’on ne le pense généralement.
-Comme on ne peut rugir du matin au soir
-pendant toute la semaine, et que l’âme la plus
-dominée par la fureur a nécessairement ses intervalles
-de repos, ces intervalles se ressentent d’ordinaire
-de l’état d’immoralité qui les a précédés.
-Alors il semble que l’on soit en paix ; mais c’est
-une paix mauvaise, irréligieuse ; un sourire sauvage,
-sans charité, sans dignité ; un amour de désordre,
-d’ivresse, de raillerie.</p>
-
-<p>Dans un semblable état, je chantais des heures
-entières avec une sorte de gaieté tout à fait stérile
-en bons sentiments ; je plaisantais avec tous ceux
-qui entraient dans ma chambre ; je m’efforçais
-d’envisager toute chose avec une sagesse vulgaire,
-la sagesse des cyniques.</p>
-
-<p>Ce temps infâme dura peu : six ou sept jours.</p>
-
-<p>Ma Bible était toute poudreuse. Un des enfants
-du geôlier me dit en me caressant : « Depuis que
-monsieur ne lit plus ce vilain livre, il n’a plus autant
-de mélancolie, ce me semble.</p>
-
-<p>— Il te semble ? » lui dis-je.</p>
-
-<p>Et prenant ma Bible, j’en ôtai la poussière avec
-mon mouchoir, et, l’ayant ouverte au hasard, mes
-yeux tombèrent sur ces paroles : <i lang="la" xml:lang="la">Et ait ad discipulos
-suos : Impossibile est ut non veniant scandala ;
-væ autem illi per quem veniunt ? Utilius est illi, si
-lapis molaris imponatur circa collum ejus et projiciatur
-in mare, quam ut scandalizet unum de pusillis
-istis<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Et il dit à ses disciples : « Il est impossible qu’il n’arrive
-pas de scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent !
-Il vaudrait mieux pour lui qu’une meule de pierre lui
-fût attachée au cou, et qu’il fût jeté dans la mer, que de
-scandaliser un de ces enfants. »</p>
-</div>
-<p>Je fus frappé de tomber sur ces paroles, et je
-rougis de ce que cet enfant se fût aperçu, à la
-poussière dont elle était couverte, que je ne lisais
-plus la Bible, et qu’il eût pensé que j’étais devenu
-plus aimable en devenant insoucieux de Dieu.</p>
-
-<p>— Petit polisson ! lui dis-je d’un ton d’affectueux
-reproche, et mécontent de l’avoir scandalisé,
-ce n’est pas là un mauvais livre, et depuis plusieurs
-jours que je ne le lis pas, je suis devenu
-plus méchant. Quand ta mère te permet de rester
-un moment avec moi, je m’ingénie à chasser la
-mauvaise humeur : mais si tu savais comme elle
-me dompte alors que je suis seul, alors que tu
-m’entends chanter comme un forcené ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXV</h2>
-
-
-<p>L’enfant était sorti, et j’éprouvais une certaine
-joie d’avoir repris la Bible en main, d’avoir confessé
-que sans elle j’étais plus méchant. Il me
-semblait avoir donné satisfaction à un ami généreux
-injustement offensé, m’être réconcilié avec
-lui.</p>
-
-<p>« Et je t’avais abandonné, mon Dieu ? criai-je.
-Et je m’étais perverti ? Et j’avais pu croire que le
-rire infâme du cynisme convenait à ma situation
-désespérée ? »</p>
-
-<p>Je prononçai ces paroles avec une émotion indicible ;
-je posai la Bible sur une chaise, je m’agenouillai
-à terre pour la lire, et moi qui pleure si
-difficilement, je fondis en larmes.</p>
-
-<p>Ces larmes étaient mille fois plus douces que
-toute gaieté bestiale. Je sentais Dieu de nouveau !
-Je l’aimais ! je me repentais de l’avoir outragé en
-me dégradant ! Et je protestais de ne jamais plus
-me séparer de lui, jamais plus !</p>
-
-<p>Oh ! comme un retour sincère à la religion console
-et élève l’esprit !</p>
-
-<p>Je lus, et je pleurai pendant plus d’une heure ;
-et je me relevai plein de la confiance que Dieu
-était avec moi, que Dieu m’avait pardonné toute
-démence. Alors mes malheurs, les tourments du
-procès, l’échafaud probable, me semblèrent peu
-de chose. Je me réjouis de souffrir, puisque cela
-me donnait l’occasion de remplir quelque devoir,
-puisque, en souffrant d’une âme résignée, j’obéissais
-au Seigneur.</p>
-
-<p>La Bible, grâce au Ciel, je savais la lire. Ce
-n’était plus le temps où je la jugeais avec la mesquine
-critique de Voltaire, tournant en ridicule
-les expressions qui ne sont ni risibles ni fausses,
-si ce n’est lorsque, par véritable ignorance ou par
-malice, on n’en pénètre pas le sens. Je voyais
-clairement combien elle est le code de la sainteté
-et par conséquent de la vérité ; combien s’offusquer
-pour quelques-unes de ses imperfections de
-style est chose peu philosophique, et ressemblant
-fort à l’orgueil de celui qui méprise tout ce qui n’a
-pas des formes élégantes ; combien c’est chose
-absurde de s’imaginer qu’une telle collection de
-livres religieusement vénérés n’ait pas un principe
-authentique ; combien est incontestable la
-supériorité de semblables Écritures sur le Coran
-et sur la théologie des Indiens.</p>
-
-<p>Beaucoup en ont abusé ; beaucoup ont voulu en
-faire un code d’injustice, une sanction à leurs
-passions scélérates. C’est vrai ; mais nous en
-sommes toujours là : on peut abuser de tout ; et
-quand donc jamais l’abus d’une chose excellente
-devra-t-il faire dire qu’elle est mauvaise en soi ?</p>
-
-<p>Jésus-Christ l’a déclaré : toute la loi et les prophètes,
-toute cette collection de livres sacrés, se
-réduit au précepte d’aimer Dieu et les hommes. Et
-de telles Écritures ne seraient pas la vérité adaptée
-à tous les siècles ? Elles ne seraient pas la parole
-toujours vivante de l’Esprit-Saint ?</p>
-
-<p>Ces réflexions s’étant réveillées en moi, je renouvelai
-mon projet de ramener à la religion toutes
-mes pensées sur les choses humaines, toutes mes
-opinions sur les progrès de la civilisation, ma philanthropie,
-mon amour de la patrie, toutes les
-affections de mon âme.</p>
-
-<p>Le peu de jours que j’avais passés dans le cynisme
-m’avaient fortement contaminé. J’en ressentis
-longtemps les effets, et je dus combattre pour les
-vaincre. Chaque fois que l’homme cède un instant
-à la tentation d’avilir son intelligence, de regarder
-les œuvres de Dieu avec la loupe infernale de la
-raillerie, de se priver du bienfaisant exercice de la
-prière, le ravage qu’il opère dans sa propre raison
-le dispose à retomber facilement. Pendant plusieurs
-semaines je fus assailli, presque chaque
-jour, par de violentes pensées d’incrédulité ; je
-tournai toute la puissance de mon esprit à les
-repousser.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXVI</h2>
-
-
-<p>Quand ces combats eurent cessé, et qu’il me
-sembla être affermi de nouveau dans l’habitude
-d’honorer Dieu en toutes mes volontés, je goûtai
-pendant quelque temps une très douce paix. Les
-interrogatoires auxquels la commission me soumettait
-tous les deux ou trois jours, quelque douloureux
-qu’ils fussent, ne me jetaient plus dans
-une cruelle inquiétude. J’avais soin, dans cette
-position ardue, de ne pas manquer à mes devoirs
-d’honneur et d’amitié, et puis je disais : Que Dieu
-fasse le reste !</p>
-
-<p>Je me reprenais à être exact dans la pratique de
-prévoir chaque jour toute surprise, toute émotion,
-toute disgrâce possible ; et un tel exercice me profitait
-de nouveau beaucoup.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, ma solitude vint à augmenter.
-Les deux fils du geôlier, qui auparavant me faisaient
-parfois un peu de compagnie, furent mis à
-l’école, et, ne restant depuis que fort peu à la maison,
-ne vinrent plus me voir. La mère et la sœur,
-qui, lorsque les enfants étaient là, s’arrêtaient souvent
-aussi pour causer avec moi, ne paraissaient
-plus maintenant que pour me porter le café, puis
-elles me laissaient. Pour la mère, je m’en affligeais
-peu, parce qu’elle ne montrait pas une âme compatissante.
-Mais la fille, bien qu’assez laide, avait
-une certaine suavité de regard et de parole qui
-n’était pas sans prix pour moi. Quand elle m’apportait
-le café et me disait : « C’est moi qui l’ai
-fait », il me paraissait toujours excellent. Quand
-elle disait : « C’est maman qui l’a fait », c’était de
-l’eau chaude.</p>
-
-<p>Voyant si rarement des créatures humaines, je
-portai mon attention sur quelques fourmis qui
-venaient sur ma fenêtre ; je les nourris somptueusement,
-et elles allèrent chercher une armée de
-compagnes, de sorte que la fenêtre fut remplie de
-ces petites bêtes. J’appliquai également mes soins
-à une belle araignée qui tapissait un de mes murs.
-Je la nourris avec des mouches et des moustiques,
-et elle devint si familière, qu’elle venait sur mon
-lit et sur ma main prendre sa proie de mes
-doigts.</p>
-
-<p>Si ces insectes eussent été les seuls à me visiter !
-Nous étions encore au printemps, et déjà les moustiques
-se multipliaient, je puis littéralement dire,
-de façon à m’épouvanter. L’hiver avait été d’une
-extrême douceur, et, après quelques vents de
-mars, la chaleur survint tout à coup. C’est chose
-impossible à dire à quel point s’échauffait l’air du
-bouge que j’habitais. Situé en plein midi, sous un
-toit de plomb, et avec la fenêtre donnant sur le
-toit de Saint-Marc, également de plomb, dont la
-réverbération était terrible, je suffoquais. Je n’avais
-jamais eu l’idée d’une chaleur si accablante. A un
-pareil supplice, s’ajoutaient une multitude de moustiques ;
-j’avais beau me secouer et en détruire, j’en
-étais couvert. Le lit, la table, la chaise, le sol, les
-murs, la voûte, tout en était couvert, et l’air en contenait
-une quantité infinie, qui allaient et venaient
-sans cesse par la fenêtre, et faisaient un bourdonnement
-infernal. Les piqûres de ces animaux
-sont douloureuses, et quand on en reçoit du matin
-au soir et du soir au matin, et qu’on doit avoir la
-perpétuelle préoccupation de chercher à en diminuer
-le nombre, on souffre véritablement beaucoup et
-de corps et d’esprit.</p>
-
-<p>Lorsque, après avoir constaté un pareil fléau,
-j’en eus reconnu la gravité, et n’eus pas pu réussir
-à me faire changer de prison, quelque tentation
-de suicide me prit, et parfois je craignis de
-devenir fou. Mais, grâce au Ciel, c’étaient là des
-fureurs de peu de durée, et la religion continuait
-à me soutenir.</p>
-
-<p>Je disais : Plus la vie est douloureuse pour moi,
-moins je serai épouvanté si, jeune comme je suis,
-je me vois condamné au supplice. Sans ces souffrances
-préliminaires, je serais peut-être mort
-lâchement. Et puis, ai-je les vertus qu’il faut pour
-mériter le bonheur ? Où sont-elles ?</p>
-
-<p>Et, m’examinant avec une juste rigueur, je ne
-trouvais, dans les années par moi vécues, que bien
-peu d’actes dignes de quelque approbation. Tout
-le reste n’était que passions sottes, idolâtries,
-orgueilleuse et fausse vertu. « Eh bien ! concluais-je,
-souffre, indigne que tu es ! Si les hommes et
-les moustiques te tuent aussi par fureur et sans
-droit, reconnais en eux les instruments de la justice
-divine, et tais-toi ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXVII</h2>
-
-
-<p>L’homme a-t-il besoin d’efforts pour s’humilier
-sincèrement, pour s’avouer pécheur ? N’est-il pas
-vrai qu’en général nous gaspillons la jeunesse par
-vanité, et qu’au lieu de consacrer toutes nos forces
-pour avancer dans la carrière du bien, nous en
-employons une grande partie à nous dégrader ? Il
-y a des exceptions ; mais je confesse qu’elles ne
-regardent pas ma pauvre personne, et je n’ai aucun
-mérite à être mécontent de moi : quand on voit
-un flambeau donner plus de fumée que de flamme,
-il n’y a pas grande sincérité à dire qu’il ne brûle
-pas comme il le devrait.</p>
-
-<p>Oui, sans vouloir m’avilir, sans scrupules d’hypocrisie,
-en me regardant avec toute la tranquillité
-possible d’intelligence, je me trouvais digne
-des châtiments de Dieu. Une voix intérieure me
-disait : De tels châtiments te sont advenus, sinon
-pour ceci, du moins pour cela, afin de te ramener
-vers Celui qui est parfait et que les mortels, dans
-la mesure de leurs forces finies, sont appelés à
-imiter.</p>
-
-<p>Pour quelle raison, tandis que j’étais contraint
-de me condamner pour mille infidélités à Dieu,
-me serais-je plaint si certains hommes me semblaient
-vils et d’autres iniques, si les prospérités
-du monde m’étaient ravies, si je devais me consumer
-en prison, ou périr de mort violente ?</p>
-
-<p>Je m’efforçai de me bien graver dans le cœur
-ces réflexions si justes et si senties ; et cela fait,
-je vis qu’il fallait être conséquent, et que je ne
-pouvais l’être autrement qu’en bénissant les jugements
-équitables de Dieu, en l’aimant, et en
-éteignant en moi toute volonté contraire à ces
-jugements.</p>
-
-<p>Pour persévérer de plus en plus dans cette résolution,
-j’imaginai d’analyser désormais avec soin
-tous mes sentiments, en les écrivant. Le mal était
-que la commission, tout en permettant que j’eusse
-des plumes et du papier, comptait les feuilles de
-papier, avec défense d’en détruire aucune, et se
-réservant d’examiner à quoi je les avais employées.
-Pour suppléer au papier, je recourus à l’innocent
-artifice de polir avec un morceau de verre une
-table grossière que j’avais, et j’y écrivais ensuite
-chaque jour de longues méditations sur les devoirs
-des hommes et les miens en particulier.</p>
-
-<p>Je n’exagère pas en disant que les heures ainsi
-employées étaient parfois délicieuses pour moi,
-malgré la difficulté de respirer que me faisaient souffrir
-la chaleur énorme et les morsures très douloureuses
-des moustiques. Pour diminuer la trop
-grande multiplicité de ces dernières, j’étais obligé,
-en dépit de la chaleur, de m’envelopper soigneusement
-la tête et les jambes, et d’écrire non seulement
-avec des gants, mais les poignets emmaillotés,
-afin que les moustiques n’entrassent pas
-dans mes manches.</p>
-
-<p>Ces méditations avaient un caractère plutôt biographique.
-Je faisais l’histoire de tout le bien et
-de tout le mal qui s’étaient opérés en moi depuis
-mon enfance, discutant avec moi-même, m’ingéniant
-à résoudre toute espèce de doute, coordonnant
-du mieux que je savais toutes mes connaissances,
-toutes mes idées sur chaque chose.</p>
-
-<p>Lorsque toute la superficie utilisable de la table
-était pleine d’écriture, je lisais et je relisais ; je
-méditais sur ce que j’avais déjà médité, et enfin je
-me décidais (souvent à regret) à tout racler avec
-mon verre, afin d’avoir encore cette surface prête
-à recevoir de nouveau mes pensées.</p>
-
-<p>Je continuais ensuite mon histoire, toujours
-ralentie par des digressions de toute nature, des
-analyses de tel ou tel point de métaphysique, de
-morale, de politique, de religion ; et, quand tout
-était rempli, je recommençais à lire et à relire,
-puis à racler.</p>
-
-<p>Ne voulant avoir aucun prétexte qui m’empêchât
-de me redire à moi-même, avec la plus entière
-fidélité, les faits dont je me souvenais et mes opinions,
-et prévoyant la possibilité de quelque visite
-inquisitoriale, j’écrivais dans un jargon, c’est-à-dire
-avec des transpositions de lettres et des abréviations
-dont j’avais une très grande habitude. Il
-ne m’arriva cependant jamais aucune visite semblable,
-et personne ne s’aperçut que je passais si
-bien mon triste temps. Quand j’entendais le geôlier
-ou d’autres ouvrir la porte, je couvrais la petite
-table d’un linge, et je mettais dessus l’encrier et le
-petit cahier <i>légal</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXVIII</h2>
-
-
-<p>Ce petit cahier avait aussi quelques-unes de mes
-heures qui lui étaient consacrées, souvent une
-journée ou une nuit tout entière. Là, j’écrivais des
-œuvres littéraires. C’est alors que je composai
-l’<i>Esther d’Engaddi</i>, l’<i>Iginia d’Asti</i> et les chants intitulés :
-<i>Tancreda</i>, <i>Rosilde</i>, <i>Eligi e Valafrido</i>, <i>Adello</i>,
-sans compter plusieurs canevas de tragédies et
-d’autres productions, parmi lesquelles un poème
-sur la <i>Ligue lombarde</i> et un autre sur <i>Christophe
-Colomb</i>.</p>
-
-<p>Comme il n’était ni prompt ni facile, quand le
-petit cahier était terminé, d’obtenir qu’on me le
-renouvelât, je traçais le premier jet de toute composition
-sur la petite table, ou sur du papier grossier
-dans lequel je me faisais apporter des figues
-sèches ou d’autres fruits. Parfois, en donnant mon
-dîner à l’un des guichetiers et en lui faisant croire
-que je n’avais pas faim, je l’amenais à me faire
-cadeau de quelque feuille de papier. Cela arrivait
-seulement dans certains cas, lorsque la table était
-encombrée d’écriture et que je ne pouvais me
-décider à la racler. Alors je souffrais la faim ; et,
-quoique le geôlier eût mon argent en dépôt, je ne
-lui demandais pas à manger de toute la journée,
-en partie pour qu’il ne soupçonnât pas que j’avais
-donné mon dîner, en partie pour que le guichetier
-ne s’aperçût pas que j’avais menti en l’assurant
-de mon manque d’appétit. Le soir, je me
-soutenais avec du café très fort, et je suppliais
-qu’il fût fait par la <i lang="it" xml:lang="it">siora</i> Zanze. C’était la fille du
-geôlier, qui, lorsqu’elle pouvait le faire en cachette
-de sa mère, le faisait extraordinairement fort, à
-tel point que, grâce au vide de mon estomac, il
-m’occasionnait une espèce de convulsion qui
-n’était pas douloureuse et qui me tenait éveillé
-toute la nuit.</p>
-
-<p>Dans cet état de demi-ivresse, je sentais redoubler
-mes forces intellectuelles ; je faisais de la
-poésie et je philosophais, et je priais jusqu’à l’aube
-avec un merveilleux plaisir. Une soudaine lassitude
-m’assaillait ensuite ; alors je me jetais sur le
-lit, et malgré les moustiques, qui réussissaient, si
-bien enveloppé que je fusse, à me sucer le sang,
-je dormais profondément une heure ou deux.</p>
-
-<p>De pareilles nuits, agitées par du café très fort
-pris l’estomac vide, et passées dans une si douce
-exaltation, me semblaient trop bienfaisantes pour
-que je ne voulusse pas m’en procurer souvent.
-C’est pourquoi, même sans avoir besoin du papier
-du guichetier, je prenais assez souvent le parti de
-ne pas goûter une bouchée du dîner, afin d’obtenir
-le soir le charme désiré du magique breuvage,
-heureux quand j’arrivais à mon but ! Plus d’une
-fois il m’arriva que le café n’avait pas été fait par
-la compatissante Zanze, et n’était qu’une boisson
-inefficace. Alors la déception me mettait un peu de
-mauvaise humeur. Au lieu d’être électrisé, je languissais,
-je bâillais, je sentais la faim, et je ne
-pouvais dormir.</p>
-
-<p>Je m’en plaignais ensuite à Zanze, et elle y compatissait.
-Un jour que je criais contre elle avec
-aigreur, comme si elle m’avait trompé, la pauvrette
-se mit à pleurer et me dit : « Monsieur, je
-n’ai jamais trompé personne, et tout le monde me
-traite de trompeuse.</p>
-
-<p>— Tout le monde ! oh ! je vois que je ne suis
-pas le seul qui se mette en colère à cause de cette
-boisson.</p>
-
-<p>— Je ne veux pas dire cela, monsieur. Ah ! si
-monsieur savait !… si je pouvais verser mon cœur
-dans le sien !…</p>
-
-<p>— Mais ne pleurez pas ainsi. Que diable avez-vous ?
-Je vous demande pardon si je vous ai grondée
-à tort. Je crois très bien que ce n’est pas votre
-faute si j’ai eu un si mauvais café.</p>
-
-<p>— Eh ! je ne pleure pas pour cela, monsieur. »</p>
-
-<p>Mon amour-propre resta quelque peu mortifié,
-mais je souris.</p>
-
-<p>« Vous pleurez donc à l’occasion de mes reproches,
-mais pour tout autre chose ?</p>
-
-<p>— Vraiment, oui.</p>
-
-<p>— Qui vous a traitée de trompeuse ?</p>
-
-<p>— Un amant. »</p>
-
-<p>Et son visage se couvrit de rougeur. Et, dans sa
-confiance ingénue, elle me raconta une idylle
-moitié comique, moitié sérieuse, qui m’émut.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXIX</h2>
-
-
-<p>A partir de ce jour, je devins, je ne sais pourquoi,
-le confident de la jeune fille, et elle revint
-s’entretenir longuement avec moi.</p>
-
-<p>Elle me disait : « Monsieur est si bon que je le
-regarde comme une fille pourrait regarder son
-père.</p>
-
-<p>— Vous me faites un vilain compliment, répondais-je
-en repoussant sa main ; j’ai à peine trente-deux
-ans, et déjà vous me regardez comme votre
-père !</p>
-
-<p>— Eh bien, monsieur, je dirai : comme un
-frère. »</p>
-
-<p>Et elle me prenait la main de force, et me la
-serrait avec affection. Et tout cela était très innocent.</p>
-
-<p>Je me disais ensuite à part moi : « C’est heureux
-qu’elle ne soit pas belle ! autrement cette innocente
-familiarité pourrait me déconcerter. »</p>
-
-<p>D’autres fois je disais : « C’est heureux qu’elle
-soit si jeune ; il n’y a pas de danger que je devienne
-jamais amoureux d’une enfant de cet âge. »</p>
-
-<p>D’autres fois, il me venait quelque inquiétude
-en m’apercevant que je m’étais trompé en la jugeant
-laide, et j’étais obligé de convenir que ses
-contours et ses formes n’étaient pas irréguliers.</p>
-
-<p>« Si elle n’était pas si pâle, disais-je, et si elle
-n’avait pas ces quelques taches de rousseur sur la
-figure, elle pourrait passer pour belle. »</p>
-
-<p>La vérité est qu’il est impossible de ne pas trouver
-quelque charme dans la présence, dans les regards,
-dans le langage d’une jeune fille vive et affectueuse.
-Puis, je n’avais rien fait pour captiver sa
-bienveillance, et elle m’aimait <i>comme un père ou
-comme un frère</i>, à mon choix. Pourquoi ? Parce
-qu’elle avait lu la <i>Francesca da Rimini</i> et l’<i>Eufemio</i>,
-et mes vers la faisaient tant pleurer ! Et puis parce
-que j’étais prisonnier, <i>sans avoir</i>, disait-elle, <i>ni
-volé ni tué</i> !</p>
-
-<p>En somme, moi qui m’étais affectionné à Madeleine
-sans la voir, comment aurais-je pu être indifférent
-à ses soins de sœur, à ses gracieuses cajoleries,
-à l’excellent café de la</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Venezianina adolescente sbirra<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> ?</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La jeune petite sbire vénitienne.</p>
-</div>
-<p>Je serais un imposteur si j’attribuais à la sagesse
-de ne m’en être pas amouraché. Je ne m’en amourachai
-pas uniquement parce qu’elle avait un amant
-dont elle était folle. Malheur à moi s’il en eût été
-autrement !</p>
-
-<p>Mais si le sentiment qu’elle éveilla en moi ne
-fut pas celui qu’on nomme amour, je confesse qu’il
-s’en rapprochait un peu. Je désirais qu’elle fût
-heureuse, qu’elle réussît à se faire épouser par
-celui qui lui plaisait. Je n’avais pas la moindre
-jalousie, pas la moindre idée qu’elle pût me choisir
-pour l’objet de son amour. Mais, quand j’entendais
-ouvrir la porte, le cœur me battait dans l’espoir
-que c’était Zanze ; et si ce n’était pas elle, je n’étais
-pas content ; si c’était elle, le cœur me battait plus
-fort et se réjouissait.</p>
-
-<p>Ses parents, qui avaient déjà conçu bonne opinion
-de moi, et qui savaient qu’elle était follement
-éprise d’un autre, ne se faisaient aucun scrupule
-de la laisser venir presque toujours m’apporter le
-café du matin, et parfois celui du soir.</p>
-
-<p>Elle avait une simplicité et une bonté séduisantes.
-Elle me disait : « Je suis si amoureuse d’un
-autre, et cependant je reste si volontiers avec monsieur !
-Quand je ne vois pas mon amant, je m’ennuie
-partout, excepté ici.</p>
-
-<p>— Ne sais-tu pas pourquoi ?</p>
-
-<p>— Je ne le sais pas.</p>
-
-<p>— Je te le dirai, moi ; parce que je te laisse
-parler de ton amant.</p>
-
-<p>— Cela peut très bien être ; mais il me semble
-que c’est aussi parce que j’estime tant monsieur ! »</p>
-
-<p>Pauvre enfant ! Elle avait le bienheureux défaut
-de me prendre toujours la main et de me la serrer,
-et elle ne s’apercevait pas que cela me plaisait et
-me troublait tout à la fois.</p>
-
-<p>Grâces soient rendues au Ciel, car je puis me
-rappeler cette bonne créature sans le moindre
-remords.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXX</h2>
-
-
-<p>Ces pages seraient certainement plus amusantes
-si la Zanze était devenue amoureuse de moi, ou
-si moi, du moins, je m’étais épris d’elle. Et pourtant
-le sentiment de simple bienveillance qui nous
-unissait m’était plus cher que l’amour. Et si, dans
-de certains moments, je craignais qu’il ne pût
-changer de nature dans mon cœur égaré, je m’en
-attristais alors sérieusement.</p>
-
-<p>Une fois, dans le doute de ce qui pouvait m’arriver,
-désolé de la trouver (je ne savais par quel
-charme) cent fois plus belle qu’elle ne m’avait
-semblé dans le principe, surpris de la mélancolie
-que j’éprouvais loin d’elle et de la joie que me
-rendait sa présence, je me pris à faire, pendant
-deux jours, le bourru, m’imaginant qu’elle se départirait
-un peu de la familiarité qu’elle avait contractée
-avec moi. L’expédient ne valut pas grand’chose ;
-cette enfant était si patiente, si compatissante !
-Elle appuyait son coude sur la fenêtre et
-restait à me regarder en silence. Puis elle me
-disait :</p>
-
-<p>« Monsieur paraît ennuyé de ma compagnie.
-Pourtant, si je le pouvais, je resterais ici toute la
-journée, précisément parce que je vois qu’il a besoin
-de distractions. Cette mauvaise humeur est
-l’effet naturel de la solitude. Mais qu’il essaye de
-causer un peu, et la mauvaise humeur se dissipera.
-Et si monsieur ne veut pas causer, je causerai,
-moi.</p>
-
-<p>— De votre amant, hein ?</p>
-
-<p>— Eh ! non ; pas toujours de lui ! je sais aussi
-parler d’autre chose. »</p>
-
-<p>Et elle commençait en effet à me parler de ses
-petits intérêts de famille, de la rudesse de sa mère,
-de la bonhomie de son père, des enfantillages de
-ses frères. Et ses récits étaient pleins de simplicité
-et de grâce. Mais, sans s’en apercevoir, elle retombait
-ensuite toujours sur son thème de prédilection,
-son malheureux amour.</p>
-
-<p>Je ne voulais pas cesser d’être bourru, et j’espérais
-qu’elle s’en fâcherait. Mais, soit inadvertance
-ou artifice, elle n’avait pas l’air de comprendre, et
-il fallait que je finisse par me rasséréner, par sourire,
-m’attendrir, et la remercier de sa douce patience
-avec moi.</p>
-
-<p>Je renonçai à l’ingrate pensée de chercher à
-l’indisposer, et peu à peu mes craintes se calmèrent.
-En vérité, je n’en étais pas épris. J’examinai
-longtemps mes scrupules ; j’écrivis mes réflexions
-sur ce sujet, et j’éprouvais du plaisir à les développer.</p>
-
-<p>L’homme s’effraye parfois de terreurs qui ne
-sont pas fondées. Afin de ne pas les craindre, il
-faut les considérer avec plus d’attention et de plus
-près.</p>
-
-<p>Et puis était-ce un crime, si je désirais ses visites
-avec une tendre inquiétude, si j’en appréciais
-la douceur, si je me plaisais à être plaint par elle
-et à lui rendre pitié pour pitié, puisque les pensées
-que nous avions l’un sur l’autre étaient pures
-comme les plus pures pensées de l’enfance, puisque
-même ses serrements de main et ses plus affectueux
-regards, tout en me troublant, me remplissaient
-d’un respect salutaire ?</p>
-
-<p>Un soir, en épanchant dans mon cœur une
-grande affliction qu’elle avait éprouvée, l’infortunée
-jeta ses bras autour de mon cou, et me couvrit
-le visage de ses larmes. Dans cet embrassement,
-il n’y avait pas la moindre idée profane.
-Une fille ne peut embrasser son père avec plus de
-respect.</p>
-
-<p>Pourtant, l’incident passé, mon imagination en
-resta trop frappée. Cet embrassement revenait
-souvent à mon esprit, et alors je ne pouvais plus
-penser à autre chose.</p>
-
-<p>Une autre fois qu’elle s’abandonna à un semblable
-élan de confiance filiale, je me dégageai
-promptement de ses bras chéris, sans la presser
-sur moi, sans l’embrasser, et je lui dis en balbutiant :</p>
-
-<p>« Je vous en prie, Zanze, ne m’embrassez jamais ;
-ce n’est pas bien. »</p>
-
-<p>Elle fixa ses yeux sur mon visage, les baissa et
-rougit ; et ce fut certainement la première fois
-qu’elle lut dans mon âme la possibilité de quelque
-faiblesse à son égard.</p>
-
-<p>Elle ne cessa pas d’être familière avec moi depuis
-ce moment, mais sa familiarité devint plus respectueuse,
-plus conforme à mon désir, et je lui en fus
-reconnaissant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXXI</h2>
-
-
-<p>Je ne puis parler du mal qui afflige les autres
-hommes ; mais, quant à celui qui m’est échu par le
-sort depuis que je vis, il faut que je confesse
-qu’après l’avoir bien examiné, j’ai toujours trouvé
-qu’il m’avait été de quelque utilité. Oui, jusqu’à
-cette horrible chaleur qui m’accablait, et ces essaims
-de moustiques qui me faisaient une guerre
-si féroce, mille fois j’y ai réfléchi ! Sans l’état de
-continuel tourment, comme était celui-ci, aurais-je
-eu la constante vigilance nécessaire pour me
-conserver invulnérable aux traits d’un amour qui
-me menaçait, et qui serait difficilement resté un
-amour suffisamment respectueux, avec un caractère
-aussi enjoué et aussi caressant que celui de
-cette jeune fille ? Si parfois je tremblais pour moi
-dans cet état, comment aurais-je pu gouverner les
-caprices de ma fantaisie dans une atmosphère un
-peu agréable, un peu favorable à la joie ?</p>
-
-<p>Étant donnée l’imprudence des parents de Zanze,
-qui avaient tant de confiance en moi ; étant donnée
-l’imprudence de celle-ci, qui ne prévoyait pas pouvoir
-être pour moi la cause d’une ivresse coupable ;
-étant donné le peu de fermeté de ma vertu, il n’est
-pas douteux que la chaleur suffocante de cette
-fournaise et les cruels moustiques n’aient été une
-chose salutaire.</p>
-
-<p>Cette pensée me réconciliait un peu avec ces
-fléaux. Et alors je me demandais :</p>
-
-<p>« Voudrais-tu en être délivré et passer dans une
-bonne chambre tempérée par un peu d’air frais,
-et ne plus voir cette affectueuse créature ? »</p>
-
-<p>Dois-je dire la vérité ? Je n’avais pas le courage
-de répondre à cette question.</p>
-
-<p>Quand on veut un peu de bien à quelqu’un, il
-est impossible de dire le plaisir que font les choses
-en apparence les plus nulles. Souvent une parole
-de Zanze, un sourire, une larme, un remerciement
-dans son dialecte vénitien, l’agilité de son bras à
-nous défendre, elle et moi, des moustiques avec
-son mouchoir ou avec son éventail, me mettaient
-au fond de l’âme une satisfaction enfantine qui
-durait toute la journée. Il m’était principalement
-doux de voir que ses chagrins s’apaisaient en me
-parlant, que ma pitié lui était chère, que mes conseils
-la persuadaient, et que son cœur s’enflammait
-alors que nous raisonnions de la vertu et de Dieu.</p>
-
-<p>« Quand nous avons parlé ensemble de religion,
-disait-elle, je prie plus volontiers et avec plus de
-foi. »</p>
-
-<p>Quelquefois, interrompant tout à coup un raisonnement
-frivole, elle prenait la Bible, l’ouvrait,
-baisait au hasard un verset et voulait ensuite que
-je le lui traduisisse et lui en fisse le commentaire.
-Et elle disait : « Je voudrais que chaque fois que
-monsieur relira ce verset, il se souvienne que j’y
-ai imprimé un baiser. »</p>
-
-<p>A la vérité, ses baisers ne tombaient pas toujours
-à propos, surtout s’il lui arrivait d’ouvrir le
-<i>Cantique des Cantiques</i>. Alors, pour ne pas la faire
-rougir, je profitais de son ignorance du latin, et
-je me servais de phrases au moyen desquelles, la
-sainteté du livre étant sauvegardée, je sauvegardais
-aussi son innocence à elle, qui m’inspiraient
-toutes deux la plus grande vénération. Dans de
-pareils cas, je ne me permis jamais de sourire.
-Toutefois, ce n’était pas un petit embarras pour
-moi, lorsque, parfois, n’entendant pas bien ma
-pseudo-version, elle me priait de traduire la période
-mot pour mot, et ne me laissait point passer
-furtivement à un autre sujet.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXXII</h2>
-
-
-<p>Rien n’est durable ici-bas ! Zanze tomba malade.
-Dans les premiers jours de sa maladie, elle venait
-me voir, se plaignant de grandes douleurs de tête.
-Elle pleurait, et ne m’expliquait pas le motif de ses
-larmes. Elle balbutiait seulement quelques plaintes
-contre son amant. « C’est un scélérat, disait-elle,
-mais que Dieu lui pardonne ! »</p>
-
-<p>Bien que je la priasse de soulager, comme d’habitude,
-son cœur, je ne pus savoir ce qui l’affligeait
-à ce point.</p>
-
-<p>« Je reviendrai demain matin », me dit-elle un
-soir. Mais le jour suivant, le café me fut apporté
-par sa mère, les autres jours par des guichetiers,
-et Zanze était gravement malade.</p>
-
-<p>Les guichetiers me disaient des choses ambiguës
-sur l’amour de cette enfant, et qui me faisaient
-dresser les cheveux. Une séduction ?… Mais peut-être
-étaient-ce des calomnies. Je confesse que j’y
-ajoutai foi, et je fus très troublé d’un si grand
-malheur. J’aime cependant à espérer qu’ils avaient
-menti.</p>
-
-<p>Après plus d’un mois de maladie, la pauvrette
-fut conduite à la campagne et je ne la revis plus.</p>
-
-<p>Il est impossible de dire combien je gémis de
-cette perte. Oh ! comme ma solitude en devint
-plus horrible ! Oh ! combien plus amère cent fois
-que son éloignement, m’était la pensée que cette
-bonne créature était malheureuse ! Elle avait, avec
-sa douce compassion, apporté tant de consolation
-dans mes misères, et ma compassion, à moi, était
-stérile pour elle ! Mais certainement elle aura été
-persuadée que je la pleurais ; que j’aurais fait de
-grands sacrifices pour lui porter, si cela eût été
-possible, quelque consolation ; que je ne cesserais
-jamais de la bénir et de faire des vœux pour son
-bonheur !</p>
-
-<p>Du temps de Zanze, ses visites, bien que toujours
-trop courtes, rompaient agréablement la monotonie
-de ma perpétuelle méditation et de mes
-études silencieuses, entremêlant d’autres idées aux
-miennes et excitant en moi une suave émotion ;
-elles embellissaient vraiment mon adversité et
-doublaient pour moi la vie.</p>
-
-<p>Depuis, la prison redevint pour moi une tombe.
-Je fus pendant plusieurs jours accablé de tristesse
-au point de ne plus trouver aucun plaisir à écrire.
-Ma tristesse était cependant tranquille en comparaison
-des fureurs que j’avais éprouvées par le
-passé. Cela voulait-il dire que je fusse déjà plus
-familiarisé avec l’infortune, plus philosophe, plus
-chrétien ? ou simplement que cette chaleur suffocante
-de ma chambre parvenait à abattre à ce point
-les forces de ma douleur ? Ah ! non, pas les forces
-de ma douleur ! Je me souviens que je la ressentais
-puissamment au fond de l’âme, — et peut-être
-plus puissamment parce que je ne voulais pas
-l’épancher en criant et en m’agitant.</p>
-
-<p>Certes, un long apprentissage m’avait déjà rendu
-plus capable de souffrir de nouvelles douleurs en
-me résignant à la volonté de Dieu. Je m’étais si
-souvent dit que c’était une lâcheté de se plaindre,
-que je savais enfin contenir les plaintes près de
-déborder ; je rougissais même qu’elles fussent si
-près de déborder.</p>
-
-<p>L’exercice habituel d’écrire mes pensées avait
-contribué à fortifier mon âme, à me désenchanter
-de la vanité, à ramener la plupart des raisonnements
-à ces conclusions :</p>
-
-<p>« Il y a un Dieu, donc il y a une justice infaillible ;
-donc tout ce qui arrive est ordonné pour la
-meilleure fin ; donc la souffrance de l’homme sur
-la terre est pour le bien de l’homme. »</p>
-
-<p>La connaissance de Zanze avait été aussi un
-bienfait pour moi ; elle m’avait adouci le caractère.
-Ses douces louanges avaient été pour moi une
-instigation à ne pas manquer pendant quelques
-mois au devoir que je reconnaissais imposé à tous
-les hommes d’être supérieurs à l’infortune, et par
-conséquent patients. Et quelques mois de constance
-me plièrent à la résignation.</p>
-
-<p>Zanze me vit deux fois seulement me mettre en
-colère : la première fut celle que j’ai déjà racontée,
-à propos du mauvais café ; l’autre dans le cas suivant :</p>
-
-<p>Toutes les deux ou trois semaines, le geôlier
-m’apportait une lettre de ma famille, lettre qui
-avait passé d’abord par les mains de la commission,
-et avait été rigoureusement mutilée par des
-ratures avec une encre très noire. Un jour, il
-arriva qu’au lieu d’effacer seulement quelques
-phrases, on étendit l’horrible rature sur la lettre
-tout entière, excepté les mots : <i>Très cher Silvio</i>,
-qui étaient en tête, et le bonjour qui était à la fin :
-<i>Nous t’embrassons tous de cœur</i>.</p>
-
-<p>Je fus si irrité de cela, qu’en présence de Zanze,
-j’éclatai en cris de fureur, et je maudis je ne sais
-qui. La pauvre enfant compatit à mon chagrin,
-mais en même temps elle m’accusa d’être en désaccord
-avec mes principes. Je vis qu’elle avait
-raison, et je ne maudis plus personne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXXIII</h2>
-
-
-<p>Un jour, un des guichetiers entra dans ma
-prison d’un air mystérieux, et me dit :</p>
-
-<p>« Quand la <i lang="it" xml:lang="it">siora</i> Zanze était ici… comme le café
-était apporté par elle… et qu’elle s’arrêtait longtemps
-à causer…, je craignais que la mauvaise
-fourbe n’épiât tous les secrets de monsieur…</p>
-
-<p>— Elle n’en a pas épié un seul, lui dis-je en
-colère ; et moi, si j’en avais eu, je n’aurais pas été
-assez simple pour me les laisser arracher. Continuez.</p>
-
-<p>— Pardon, voyez-vous ; je ne dis pas que monsieur
-soit simple, mais moi je ne me fiais pas à la
-<i lang="it" xml:lang="it">siora</i> Zanze. Et maintenant que monsieur n’a plus
-personne qui vienne lui tenir compagnie…, je me
-permets… de…</p>
-
-<p>— Quoi ? Expliquez-vous une bonne fois.</p>
-
-<p>— Monsieur me jure d’abord de ne pas me
-trahir ?</p>
-
-<p>— Eh ! pour jurer de ne pas vous trahir, je le
-peux ; je n’ai jamais trahi personne.</p>
-
-<p>— Monsieur dit donc vraiment qu’il le jure,
-hein ?</p>
-
-<p>— Oui, je jure de ne pas vous trahir. Mais
-sachez, imbécile que vous êtes, que celui qui serait
-capable de vous trahir serait aussi capable de
-violer un serment. »</p>
-
-<p>Il tira une lettre de sa poche, et me la remit en
-tremblant, et en me conjurant de la détruire quand
-je l’aurais lue.</p>
-
-<p>« Restez là, lui dis-je en l’ouvrant ; aussitôt lue,
-je la détruirai en votre présence.</p>
-
-<p>— Mais, monsieur, il faudrait répondre, et je ne
-puis attendre. Que monsieur fasse à son aise, seulement
-mettons-nous en intelligence. Quand monsieur
-entendra venir quelqu’un, qu’il sache que,
-si c’est moi, je chanterai toujours l’air : <i lang="it" xml:lang="it">Sognai mi
-gera un gato</i>. Alors monsieur n’a pas de surprise à
-craindre, et il peut garder dans sa poche un
-papier quelconque. Mais s’il n’entend pas cette
-chanson, ce sera un signe que ce n’est pas moi,
-ou que je suis accompagné. Dans ce cas, qu’il se
-garde de tenir jamais aucun papier caché, car ce
-pourrait être une perquisition ; mais, s’il en a un,
-qu’il le déchire avec soin et le jette par la fenêtre.</p>
-
-<p>— Soyez tranquille ; je vois que vous êtes prudent,
-et je le serai, moi aussi.</p>
-
-<p>— Pourtant monsieur m’a traité d’imbécile.</p>
-
-<p>— Vous faites bien de me le reprocher, lui dis-je
-en lui serrant la main. Pardonnez-moi. »</p>
-
-<p>Il s’en alla et je lus :</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Je suis…</i> (et ici il disait son nom) <i>un de vos admirateurs.
-Je sais toute votre</i> <span class="sc">Francesca da Rimini</span> <i>par
-cœur. On m’a arrêté pour…</i> (et ici il disait la cause
-de son arrestation et la date), <i>et je donnerais je ne
-sais combien de livres de mon sang pour avoir le
-bonheur d’être avec vous, ou d’avoir au moins une
-prison contiguë à la vôtre, afin que nous puissions
-parler ensemble. Depuis que j’ai appris par Tremerello, — c’est
-ainsi que nous appellerons notre confident, — que
-vous, monsieur, étiez prisonnier, et
-pour quel motif, j’ai brûlé du désir de vous dire que
-personne ne vous plaint plus que moi, que personne
-ne vous aime plus que moi. Seriez-vous assez bon
-pour accepter la proposition suivante, c’est-à-dire
-d’alléger ensemble le poids de notre solitude en nous
-écrivant ? Je vous promets, en homme d’honneur,
-qu’âme au monde ne le saura jamais par moi, persuadé
-que, si vous acceptez, je puis espérer de vous la
-même discrétion. — En attendant, pour que vous ayez
-quelque connaissance de moi, je vous ferai un abrégé
-de mon histoire.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Suivait l’abrégé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXXIV</h2>
-
-
-<p>Tout lecteur qui a un peu d’imagination comprendra
-facilement combien une semblable lettre
-devait électriser un pauvre prisonnier, surtout un
-prisonnier dont le caractère n’avait rien de sauvage,
-et de cœur aimant. Mon premier sentiment
-fut de m’affectionner à cet inconnu, de m’émouvoir
-sur ses malheurs, d’être plein de gratitude pour
-la bienveillance qu’il me témoignait. « Oui,
-m’écriai-je, j’accepte ta proposition, ô généreux
-compagnon. Puissent mes lettres te donner une
-consolation égale à celle que me donneront les
-tiennes, à celle que je retire déjà de la première ! »</p>
-
-<p>Et je lus et relus cette lettre avec une joie d’enfant,
-et je bénis cent fois celui qui l’avait écrite, et
-il me sembla que chacune de ses expressions révélait
-une âme pure et noble.</p>
-
-<p>Le soleil descendait ; c’était l’heure de ma prière.
-Oh ! comme je sentais Dieu ! comme je le remerciais
-de toujours trouver un nouveau moyen de ne
-pas laisser languir les puissances de mon esprit
-et de mon cœur ! Comme en moi se ravivait la
-mémoire de tous ses dons précieux !</p>
-
-<p>J’étais debout sur la grande fenêtre, les bras
-hors des barreaux, les mains jointes ; l’église de
-Saint-Marc était au-dessous de moi ; une prodigieuse
-multitude de colombes en liberté faisaient
-l’amour, voltigeaient, nichaient sur ce toit de
-plomb ; le ciel le plus magnifique s’étendait devant
-moi ; je dominais toute cette partie de Venise qui
-était visible de ma prison ; une lointaine rumeur
-de voix humaines me frappait doucement l’oreille.
-Dans ce lieu de douleur mais merveilleux, je conversais
-avec Celui dont les yeux seuls me voyaient ;
-je lui recommandais mon père, ma mère, et une à
-une toutes les personnes qui m’étaient chères, et
-il me semblait qu’il me répondait : « Fie-toi à ma
-bonté ! » et je m’écriais : « Oui, ta bonté me rassure ! »</p>
-
-<p>Et je terminais ma prière tout attendri, consolé,
-et peu soucieux des morsures que, pendant ce
-temps, les moustiques m’avaient gaillardement
-distribuées.</p>
-
-<p>Ce soir-là, après une si grande exaltation, ma
-rêverie commençant à se calmer, les moustiques à
-devenir insupportables, et le besoin de m’envelopper
-la face et les mains à se faire sentir de
-nouveau, une pensée vulgaire et méchante m’entra
-tout à coup dans la tête : elle me fit frissonner ; je
-voulus la chasser, et je ne pus.</p>
-
-<p>Tremerello m’avait suggéré un infâme soupçon
-sur Zanze : qu’elle était un espion de mes secrets,
-elle ! cette âme candide ! qui ne savait pas un
-mot de politique ! qui ne voulait rien en savoir !</p>
-
-<p>Il m’était impossible de douter d’elle ; mais je
-me demandai : « Ai-je la même certitude à l’endroit
-de Tremerello ? Et si ce fourbe était un instrument
-d’odieuses instigations ? Si la lettre avait
-été fabriquée par on ne sait qui, pour m’amener à
-faire d’importantes confidences à ce nouvel ami ?
-Peut-être le prétendu prisonnier qui m’écrit n’existe
-en aucune façon ; peut-être existe-t-il, et est-il un perfide
-qui cherche à surprendre mes secrets, pour
-se sauver lui-même en les révélant ; peut-être est-ce
-un galant homme, oui, mais le traître, c’est
-Tremerello qui veut nous entraîner tous deux à
-notre ruine pour gagner une augmentation de
-salaire. »</p>
-
-<p>Oh ! la chose affreuse, mais trop naturelle à qui
-gémit en prison, que de craindre de tous côtés
-l’inimitié et la fourberie !</p>
-
-<p>De semblables doutes me plongeaient dans l’angoisse,
-me rendaient lâche. Non ; quant à Zanze,
-je n’avais jamais pu les avoir un moment ! Cependant,
-depuis que Tremerello avait laissé échapper
-cette parole sur elle, un demi-doute me tourmentait,
-non sur elle, mais sur ceux qui la laissaient
-venir dans ma chambre. Lui avaient-ils, soit
-d’eux-mêmes et par zèle, soit par ordre supérieur,
-donné mission de m’espionner ? Oh ! s’il en avait
-été ainsi, comme ils avaient été mal servis !</p>
-
-<p>Mais pour ce qui concernait la lettre de l’inconnu,
-que faire ? S’en tenir aux sévères, aux mesquins
-conseils de la peur qui s’intitule prudence ?
-Rendre la lettre à Tremerello, et lui dire : « Je ne
-veux pas risquer ma tranquillité ? » Et s’il n’y avait
-là aucune tromperie ? Et si l’inconnu était un
-homme parfaitement digne de mon amitié, méritant
-que je risquasse quelque chose pour lui adoucir
-les angoisses de la solitude ? Lâche ! tu es peut-être
-à deux pas de la mort ; la fatale sentence peut
-être prononcée d’un jour à l’autre, et tu te refuserais
-à faire encore acte d’affection ? Répondre,
-répondre, je le dois ! — Mais si on venait par malheur
-à découvrir cette correspondance, et que personne
-ne pût en conscience nous en faire un crime,
-n’est-il pas vrai cependant qu’un dur châtiment
-retomberait sur le pauvre Tremerello ? Cette considération
-n’est-elle pas suffisante pour m’imposer
-comme un devoir absolu de ne pas entreprendre
-de correspondance clandestine ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXXV</h2>
-
-
-<p>Je fus agité toute la soirée, je ne fermai pas
-l’œil de la nuit, et au milieu de tant d’incertitudes,
-je ne savais que résoudre.</p>
-
-<p>Je sautai du lit avant l’aube, je montai sur la
-fenêtre et je priai. Dans les cas difficiles on a
-besoin de s’entretenir avec Dieu confidentiellement,
-d’écouter ses inspirations et de les suivre.</p>
-
-<p>Je fis ainsi, et après une longue prière je descendis ;
-je secouai les moustiques, j’essuyai avec
-les mains mes joues couvertes de morsures, et
-mon parti fut pris : exposer à Tremerello ma
-crainte que cette correspondance ne lui attirât des
-désagréments ; y renoncer s’il hésitait ; accepter si
-mes craintes ne l’arrêtaient pas.</p>
-
-<p>Je me promenai jusqu’au moment où j’entendis
-chanter : <i lang="it" xml:lang="it">Sognai, mi gera un gato, e ti me carezzevi</i>.
-Tremerello m’apportait le café.</p>
-
-<p>Je lui dis mes scrupules, je n’épargnai pas mes
-paroles pour lui faire peur. Je le trouvai ferme
-dans la volonté <i>de servir</i>, disait-il, deux <i>messieurs
-si accomplis</i>. C’était assez en opposition avec la
-figure de lapin qu’il avait et avec le nom de Tremerello
-que nous lui donnions. Dès lors, je tins
-ferme, moi aussi.</p>
-
-<p>« Je vous laisserai mon vin, lui dis-je ; fournissez-moi
-le papier nécessaire à cette correspondance,
-et soyez sûr que si j’entends résonner les
-clefs sans votre chanson, je détruirai toujours en
-un instant tout objet clandestin.</p>
-
-<p>— Voici justement une feuille de papier ; j’en
-donnerai toujours à monsieur tant qu’il voudra,
-et je me repose parfaitement sur sa prudence. »</p>
-
-<p>Je me brûlai le palais pour avaler promptement
-mon café ; Tremerello s’en alla, et je me mis à
-écrire.</p>
-
-<p>Faisais-je bien ? La résolution que je prenais
-était-elle inspirée vraiment par Dieu ? N’était-ce
-pas plutôt un triomphe de ma témérité naturelle,
-de ma tendance à préférer ce qui me plaît à de
-pénibles sacrifices ? Un mélange de complaisance
-orgueilleuse pour l’estime que l’inconnu me témoignait
-et de crainte de paraître pusillanime, si
-je préférais un prudent silence à une correspondance
-qui pouvait faire courir quelques
-risques ?</p>
-
-<p>Comment dissiper ces doutes ? Je les exposai
-avec candeur à mon compagnon de captivité en
-lui répondant, et j’ajoutai néanmoins que mon
-avis était que, quand on croit agir par de bonnes
-raisons et sans répugnance manifeste de la conscience,
-on ne doit plus avoir peur de commettre
-de faute ; qu’il eût toutefois à réfléchir de son côté
-de la façon la plus sérieuse à l’entreprise que nous
-entamions, et qu’il me fît connaître franchement
-par quel degré de tranquillité ou d’inquiétude il
-s’y déterminait ; que si, par suite de nouvelles
-réflexions, il jugeait l’entreprise trop téméraire,
-nous devions faire l’effort de renoncer à la consolation
-que nous nous étions promise par cette correspondance,
-et nous contenter de nous être connus
-par l’échange de paroles peu nombreuses mais
-gages ineffaçables d’une vive amitié.</p>
-
-<p>J’écrivis quatre pages toutes brûlantes de la plus
-sincère affection : je relatai brièvement le motif de
-mon emprisonnement ; je parlai avec effusion de
-cœur de ma famille et de quelques-uns de mes
-autres amis particuliers, et je visai à me faire connaître
-jusqu’au fond de l’âme.</p>
-
-<p>Le soir, ma lettre fut portée. N’ayant pas dormi
-la nuit précédente, j’étais très fatigué ; le sommeil
-ne se fit point appeler, et je me réveillai le
-matin suivant reposé, joyeux, palpitant à la douce
-pensée d’avoir d’un moment à l’autre la réponse
-de mon ami.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXXVI</h2>
-
-
-<p>La réponse vint avec le café. Je sautai au cou
-de Tremerello, et je lui dis avec tendresse : « Que
-Dieu te récompense de tant de charité ! » Mes
-soupçons sur lui et sur l’inconnu s’étaient dissipés,
-je ne sais encore dire pourquoi : parce qu’ils
-m’étaient odieux ; parce que, ayant la prudence de
-ne jamais parler follement de politique, ils me
-paraissaient inutiles ; parce que, tout en étant
-admirateur du génie de Tacite, j’ai cependant peu
-de confiance dans la justesse de sa recommandation
-de voir surtout les choses en noir.</p>
-
-<p>Julien (c’est ainsi qu’il plut à mon correspondant
-de signer) commençait sa lettre par un
-préambule plein de courtoisie, et se disait sans
-aucune inquiétude sur la correspondance entamée.
-Il plaisantait ensuite doucement sur mon hésitation,
-puis sa plaisanterie devenait quelque peu
-mordante. Enfin, après un éloquent éloge de la
-sincérité, il me demandait pardon de ne pouvoir
-pas me dissimuler le déplaisir qu’il avait éprouvé
-en reconnaissant en moi, disait-il, <i>une certaine indécision
-scrupuleuse, une sorte de subtilité chrétienne
-de conscience qui ne peut s’accorder avec la vraie
-philosophie</i>.</p>
-
-<p><i>Je vous estimerai toujours</i> (ajoutait-il), <i>quand
-même nous ne pourrions nous accorder sur cela ; mais
-la sincérité que je professe m’oblige à vous dire que
-je n’ai pas de religion, que je les abhorre toutes, que
-je prends <em>par modestie</em> le nom de Julien, parce que
-ce bon empereur était l’ennemi des chrétiens, mais
-qu’en réalité je vais beaucoup plus loin que lui. Ce
-Julien couronné croyait en Dieu, et avait certaines
-<em>bigoteries</em> à lui. Moi, je n’en ai aucune ; je ne crois
-pas en Dieu ; je fais consister toute la vertu à aimer
-la vérité et ceux qui la cherchent, et à haïr qui ne me
-plaît pas.</i></p>
-
-<p>Et, continuant sur ce ton, il ne produisait aucune
-raison, invectivait de droite et de gauche le
-christianisme, louait avec une pompeuse énergie
-la grandeur de la vertu qui n’a pas de religion, et
-se prenait, dans un style moitié sérieux, moitié
-plaisant, à faire l’éloge de l’empereur Julien pour
-son apostasie et pour sa <i>philanthropique tentative</i>
-d’effacer de la terre toute trace de l’Évangile.</p>
-
-<p>Craignant ensuite d’avoir trop heurté mes opinions,
-il revenait à me demander pardon, et à
-déclamer contre le manque si fréquent de sincérité.
-Il répétait son très grand désir de se tenir en
-relation avec moi, et me saluait.</p>
-
-<p>Un post-scriptum disait : <i>Je n’ai pas d’autres
-scrupules, sinon d’être suffisamment franc. Je ne
-puis par conséquent vous taire mes soupçons que le
-langage chrétien que vous tenez avec moi ne soit une
-feinte. Je le désire ardemment. Dans ce cas, jetez le
-masque ; je vous ai donné l’exemple.</i></p>
-
-<p>Je ne saurais dire l’étrange effet que me fit cette
-lettre. Je tremblais comme un amoureux aux premiers
-jours ; il me sembla ensuite qu’une main de
-glace m’étreignit le cœur. Ce sarcasme sur mes
-dispositions de conscience m’offensa. Je me repentis
-d’avoir noué des relations avec un tel homme :
-moi qui méprise tant le cynisme ! moi qui le crois
-la plus antiphilosophique, la plus vile de toutes
-les tendances ! moi à qui l’arrogance impose si
-peu !</p>
-
-<p>Après avoir lu le dernier mot, je pris la lettre
-entre le pouce et l’index d’une main, le pouce et
-l’index de l’autre, et levant la main gauche, je
-tirai rapidement la droite, de sorte que chacune
-des deux mains resta en possession d’une moitié
-de lettre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXXVII</h2>
-
-
-<p>Je regardai ces deux lambeaux, et je méditai un
-instant sur l’inconstance des choses humaines et
-sur la fausseté de leurs apparences. — Tout à
-l’heure j’avais tant désiré cette lettre, et maintenant
-je la déchire avec indignation ! Tout à l’heure
-un tel pressentiment de future amitié avec ce
-compagnon d’infortune, une telle persuasion
-d’une consolation mutuelle, une telle disposition
-à me montrer très affectueux avec lui, et maintenant
-je le traite d’insolent !</p>
-
-<p>Je plaçai les deux lambeaux l’un sur l’autre, et
-les ayant pris comme la première fois entre
-l’index et le pouce d’une main et l’index et le
-pouce de l’autre, je levai de nouveau la main
-gauche et abaissai rapidement la droite.</p>
-
-<p>J’allais répéter la même opération, mais un des
-quatre morceaux me tomba des mains ; je me
-baissai pour le prendre, et, dans le court espace
-de temps que je mis à me baisser et à me relever,
-je changeai d’avis, et je voulus relire cet orgueilleux
-écrit.</p>
-
-<p>Je m’assieds, je raccorde les quatre morceaux
-sur la Bible, et je relis. Je les laisse en cet état, je
-me promène, je relis encore, et pendant ce temps-là
-je pense :</p>
-
-<p>« Si je ne lui réponds pas, il croira que je suis
-anéanti de confusion, que je n’ose reparaître en
-présence d’un tel Hercule. Répondons-lui, faisons-lui
-voir que nous ne craignons pas de confronter
-les doctrines. Démontrons-lui, de façon courtoise,
-qu’il n’y a aucune lâcheté à mûrir ses décisions, à
-hésiter quand il s’agit d’une résolution quelque
-peu périlleuse, et plus périlleuse pour autrui que
-pour nous. Qu’il apprenne que le vrai courage ne
-consiste pas à se rire de la conscience ; que la vraie
-dignité ne consiste pas dans l’orgueil. Expliquons-lui
-la raison d’être du christianisme et le peu de
-fondement de l’incrédulité… Et finalement, si ce
-Julien montre des opinions si opposées aux
-miennes, s’il ne m’épargne pas les poignants sarcasmes,
-s’il daigne si peu me captiver, n’est-ce
-pas au moins une preuve qu’il n’est pas un
-espion ?… Toutefois, ne pourrait-ce pas être un
-raffinement d’artifice que cette façon de fustiger
-si rudement mon amour-propre ?… Et pourtant
-non, je ne puis le croire. Je suis un méchant qui,
-parce que je me sens offensé par ces téméraires
-railleries, voudrais me persuader que celui qui les
-a lancées ne peut être que le plus abject des hommes.
-Méchanceté vulgaire que j’ai condamnée
-mille fois chez les autres, sortez de mon cœur !
-Non, Julien est ce qu’il est, et rien de plus ; c’est
-un insolent, et non un espion… Et moi, ai-je vraiment
-le droit de donner le nom odieux d’<i>insolence</i>
-à ce qu’il appelle, lui, <i>sincérité</i> ?… Voilà ton humilité,
-ô hypocrite ! il suffit que quelqu’un, par
-erreur de jugement, soutienne des opinions
-fausses et se moque de ta foi, pour qu’aussitôt tu
-t’arroges le droit de le vilipender !… Dieu sait si
-cette humilité pleine de rage, si ce zèle malveillant
-dans le cœur d’un chrétien comme moi, n’est
-pas pire que l’audacieuse sincérité de cet incrédule !…
-Peut-être ne lui manque-t-il qu’un rayon
-de la grâce pour que son énergique amour du
-vrai se change en religion plus solide que la
-mienne… Ne ferais-je pas mieux de prier pour lui,
-que de me mettre en colère et de me supposer
-meilleur ?… Qui sait si, pendant que je déchirais
-avec fureur sa lettre, il ne relisait pas la mienne
-avec une douce bienveillance, et s’il ne se confiait
-pas en ma bonté au point de me croire incapable
-de m’offenser de ses franches paroles ?… Quel
-serait le plus inique des deux, celui qui aime et
-dit : « Je ne suis pas chrétien », ou bien celui qui
-dit : « Je suis chrétien », et qui n’aime pas ?…
-C’est chose difficile que de connaître un homme,
-après avoir vécu avec lui de longues années ; et
-moi, je voudrais juger celui-ci d’après une lettre ?
-Parmi tant de choses possibles, ne pourrait-il pas
-se produire celle-ci, que, sans se l’avouer à lui-même,
-il ne soit pas si tranquille dans son
-athéisme, et que, par suite, il ne m’excite à le
-combattre, avec la secrète espérance d’être obligé
-de céder ? Oh ! si cela pouvait être ! ô grand Dieu,
-aux mains de qui tous les instruments les plus
-indignes peuvent être efficaces, choisis-moi,
-choisis-moi pour cette œuvre ! Dicte-moi de si
-puissantes et si saintes raisons, qu’elles puissent
-convaincre cet infortuné ! qu’elles l’amènent à te
-bénir et à apprendre que, loin de toi, il n’y a pas
-de vertu qui ne soit contradiction ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXXVIII</h2>
-
-
-<p>Je déchirai plus menu, mais sans reste de colère,
-les quatre parties de la lettre ; j’allai à la fenêtre,
-j’étendis la main, et m’arrêtai à regarder le sort
-de ces divers petits morceaux de papier jouets du
-vent. Quelques-uns se posèrent sur les plombs de
-l’église, les autres tournoyèrent longtemps dans
-l’air, et tombèrent à terre. Je vis qu’ils s’étaient
-tellement dispersés qu’il n’y avait aucun danger
-que quelqu’un les réunît et en comprît le mystère.</p>
-
-<p>J’écrivis ensuite à Julien, et je mis tout mon soin
-à ne pas être et à ne point paraître fâché.</p>
-
-<p>Je plaisantai sur sa crainte de me voir pousser
-la subtilité de conscience à un degré qui ne pût
-pas s’accorder avec la philosophie, et je lui dis de
-suspendre au moins sur ce point son jugement. Je
-louai la profession de sincérité qu’il faisait ; je lui
-assurai qu’il avait trouvé en moi son égal à cet
-égard, et j’ajoutai que, pour lui en donner la
-preuve, je me disposais à défendre le christianisme ;
-<i>bien persuadé</i>, disais-je, <i>que, comme je
-serai toujours prêt à écouter amicalement toutes vos
-opinions, vous aurez de même la courtoisie d’écouter
-les miennes avec bienveillance</i>.</p>
-
-<p>Cette défense, je me proposais de la faire peu à
-peu, et, en attendant, je la commençais, analysant
-avec fidélité l’essence du christianisme : — culte
-de Dieu, abolition de la superstition ; — fraternité
-entre les hommes, aspiration perpétuelle à la
-vertu ; — humilité sans bassesse, dignité sans
-orgueil ; — type, un Homme-Dieu ! Quoi de plus
-philosophique et de plus grand ?</p>
-
-<p>J’entendais ensuite démontrer comment une
-telle sagesse s’était plus ou moins faiblement répandue
-parmi tous ceux qui, avec les lumières de
-la raison, avaient cherché le vrai, mais ne s’était
-jamais épanchée dans tout l’univers ; et comment
-le divin Maître, étant venu sur la terre, donna un
-signe merveilleux de soi-même, en opérant cette
-diffusion avec les moyens humainement les plus
-faibles. Ce que les plus grands philosophes ne
-purent pas faire, la destruction de l’idolâtrie et la
-prédication générale de la fraternité, fut accompli
-par quelques grossiers disciples. Alors l’émancipation
-des esclaves devint de plus en plus fréquente,
-et finalement apparut une société sans esclaves,
-état de société qui avait paru impossible aux
-anciens philosophes.</p>
-
-<p>Une revue de l’histoire, depuis Jésus-Christ jusqu’à
-ce jour, devait en dernier lieu démontrer
-comment la religion établie par lui s’était toujours
-adaptée à tous les degrés possibles de civilisation.
-D’où il est faux que, la civilisation continuant à
-progresser, l’Évangile ne puisse plus s’accorder
-avec elle.</p>
-
-<p>J’écrivis en très petits caractères et très longuement ;
-mais je ne pus toutefois aller bien loin sans
-que le papier me manquât. Je lus et relus mon
-introduction, et elle me sembla bien faite. Il n’y
-avait pas une seule phrase de ressentiment pour
-les sarcasmes de Julien, et les expressions de bienveillance
-abondaient, et elles avaient été dictées
-par le cœur déjà pleinement revenu à la tolérance.</p>
-
-<p>J’envoyai la lettre, et le matin suivant j’en attendais
-la réponse avec anxiété.</p>
-
-<p>Tremerello vint et me dit :</p>
-
-<p>« Ce monsieur n’a pas pu écrire, mais il prie
-Monsieur de continuer la plaisanterie !</p>
-
-<p>— Plaisanterie ? m’écriai-je. Eh ! il n’aura pas
-dit plaisanterie ! Vous aurez mal compris. »</p>
-
-<p>Tremerello haussa les épaules : « J’aurai mal
-compris.</p>
-
-<p>— Mais il vous semble vraiment qu’il a dit plaisanterie ?</p>
-
-<p>— Comme il me semble entendre en ce moment
-les coups de Saint-Marc. » (L’horloge sonnait justement.)
-Je bus mon café, et je me tus.</p>
-
-<p>« Mais, dites-moi : ce monsieur avait déjà lu
-toute ma lettre ?</p>
-
-<p>— Il me semble que oui : car il riait, il riait
-comme un fou, et faisait de cette lettre une balle
-et la jetait en l’air ; et quand je lui dis de ne pas
-oublier de la détruire, il la détruisit sur-le-champ.</p>
-
-<p>— C’est très bien. »</p>
-
-<p>Et je rendis la tasse à Tremerello, en lui disant
-qu’on voyait bien que le café avait été fait par la
-<i lang="it" xml:lang="it">siora</i> Bettina.</p>
-
-<p>« Monsieur l’a trouvé mauvais ?</p>
-
-<p>— Très mauvais.</p>
-
-<p>— Et pourtant c’est moi qui l’ai fait, et je puis
-assurer à Monsieur que je l’ai fait très fort, et qu’il
-n’y avait pas de marc au fond.</p>
-
-<p>— Je n’avais probablement pas la bouche
-bonne. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XXXIX</h2>
-
-
-<p>Je me promenai toute la matinée, frémissant.
-Quelle espèce d’homme est ce Julien ? Pourquoi
-traiter ma lettre de plaisanterie ? Pourquoi rire et
-jouer à la balle avec elle ? Pourquoi ne pas même
-me répondre une ligne ? Tous les incrédules sont
-ainsi ! Sentant la faiblesse de leurs opinions, si
-quelqu’un s’avise de les réfuter, ils n’écoutent pas,
-rient, font ostentation d’une supériorité d’esprit
-qui n’a plus besoin de rien examiner. Malheureux !
-Et quand y eut-il jamais de philosophie sans
-examen, sans étude sérieuse ? S’il est vrai que
-Démocrite riait sans cesse, c’était un bouffon. Mais
-c’est bien fait ; pourquoi entreprendre cette correspondance ?
-Que je me fusse fait illusion un moment,
-c’était pardonnable. Mais quand j’ai vu cet
-homme devenir insolent, n’ai-je pas été moi-même
-un sot de lui écrire encore ?</p>
-
-<p>J’étais résolu à ne plus lui écrire. A dîner, Tremerello
-prit mon vin, le versa dans un flacon, et
-le mettant dans sa poche : « Je m’aperçois, dit-il,
-que j’ai là du papier à donner à Monsieur. »</p>
-
-<p>Et il me le remit.</p>
-
-<p>Il s’en alla, et moi, regardant ce papier blanc,
-je me sentais venir la tentation d’écrire une dernière
-fois à Julien, de prendre congé de lui avec
-une bonne leçon sur la turpitude de l’insolence.</p>
-
-<p>« Belle tentation, dis-je ensuite, de lui rendre
-mépris pour mépris ! de lui faire haïr davantage le
-christianisme en lui montrant en moi, chrétien,
-impatience et orgueil ! Non, cela n’est pas bien ;
-cessons tout à fait cette correspondance. Et si je la
-cesse si brusquement, ne dira-t-il pas également
-que l’impatience et l’orgueil m’ont vaincu ? Il est
-convenable de lui écrire encore une fois et sans
-fiel. Mais si je puis écrire sans fiel, ne vaudrait-il
-pas mieux ne point paraître instruit de ses sarcasmes
-et du nom de plaisanterie dont il a gratifié
-ma lettre ? Ne vaudrait-il pas mieux continuer tout
-bonnement ma lettre ? Ne vaudrait-il pas mieux
-continuer tout bonnement mon apologie du christianisme ? »</p>
-
-<p>J’y pensai un instant, et je m’arrêtai à ce parti.</p>
-
-<p>Le soir j’expédiai mon paquet, et le matin suivant
-je reçus quelques lignes de remerciement très
-froides, mais sans expressions mordantes, mais
-aussi sans le moindre signe d’approbation ni d’invitation
-à continuer.</p>
-
-<p>Un pareil billet me déplut. Néanmoins, je résolus
-de ne pas me désister jusqu’au bout.</p>
-
-<p>Ma thèse ne pouvait se traiter brièvement, et fut
-l’objet de cinq ou six autres longues lettres, à chacune
-desquelles on me répondait par un laconique
-remerciement, accompagné de quelque déclamation
-étrangère au sujet : tantôt se livrant à des
-imprécations contre ses ennemis, tantôt riant de
-les avoir chargés d’imprécations, et disant qu’il
-était naturel que les forts opprimassent les faibles,
-et qu’il regrettait seulement de ne pas être fort ;
-tantôt me confiant ses amours, et l’empire qu’ils
-exerçaient sur son imagination tourmentée.</p>
-
-<p>Néanmoins, à ma dernière lettre sur le christianisme,
-il disait qu’il me préparait une longue réponse.
-J’attendis plus d’une semaine, et en attendant
-il m’écrivait chaque jour sur toute autre
-chose, et le plus souvent des obscénités.</p>
-
-<p>Je le priai de se rappeler la réponse dont il
-m’était débiteur, et je lui recommandai de vouloir
-bien appliquer son esprit à peser sérieusement
-toutes les raisons que je lui avais envoyées.</p>
-
-<p>Il me répondit assez rageusement, en se prodiguant
-les titres de <i>philosophe</i>, d’<i>homme sûr</i>, d’<i>homme
-qui n’avait pas besoin de peser si longtemps pour comprendre
-que les vers luisants ne sont pas des lanternes</i>,
-et il se remit à parler allègrement d’aventures
-scandaleuses.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XL</h2>
-
-
-<p>Je patientais pour ne pas me faire traiter de
-<i>bigot</i> et d’intolérant, et parce que je ne désespérais
-pas qu’après cette fièvre de bouffonnerie érotique,
-n’arrivât une période de gravité. En attendant, je
-lui manifestais ma désapprobation pour son irrévérence
-envers les femmes, pour sa manière profane
-de comprendre l’amour, et je plaignais les
-infortunées qu’il me disait avoir été ses victimes.</p>
-
-<p>Il feignait de croire peu à ma désapprobation, et
-répétait : <i>Malgré vos reproches d’immoralité, je suis
-certain de vous divertir avec mes récits ; — tous les
-hommes aiment le plaisir comme moi, mais n’ont pas
-la franchise d’en parler sans voile ; je vous en dirai
-tant, que je vous enchanterai, et que vous vous sentirez
-en conscience obligé de m’applaudir.</i></p>
-
-<p>Mais, de semaine en semaine, il ne se relâchait
-pas de ces infamies, et moi (espérant toujours à
-chaque lettre trouver un autre thème et me laissant
-entraîner par la curiosité), je lisais tout, et
-mon âme en restait, non pas séduite, mais bien
-troublée, et éloignée des pensées nobles et saintes.
-S’entretenir avec les hommes dégradés, dégrade si
-l’on n’a pas une vertu bien supérieure à la vertu
-commune, bien supérieure à la mienne.</p>
-
-<p>« Te voilà puni, me disais-je à moi-même, de ta
-présomption ! Voilà ce que l’on gagne à vouloir
-faire le missionnaire sans en avoir la sainteté ! »</p>
-
-<p>Un jour je me résolus à lui écrire ces mots :</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Je me suis efforcé jusqu’à présent de vous inviter à
-traiter d’autres sujets, et vous m’envoyez toujours des
-nouvelles qui, je vous le dis franchement, me déplaisent.
-S’il vous agrée que nous parlions de choses plus
-convenables, nous continuerons cette correspondance ;
-autrement, touchons-nous la main, et que chacun de
-nous reste de son côté.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Je fus pendant deux jours sans réponse, et tout
-d’abord je m’en réjouis. « O solitude bénie ! allais-je
-m’écriant, combien tu es moins amère qu’une
-conversation sans harmonie et avilissante ! Au lieu
-de me fatiguer en vain à leur opposer l’expression
-des sentiments qui honorent l’humanité, je reviendrai
-à converser avec Dieu, avec les chères mémoires
-de ma famille et de mes vrais amis. Je
-reviendrai à lire davantage la Bible, à écrire mes
-pensées sur la table, étudiant le fond de mon cœur
-et m’efforçant de le rendre meilleur, de goûter les
-douceurs d’une mélancolie innocente, mille fois
-préférables à des images joyeuses et iniques. »</p>
-
-<p>Toutes les fois que Tremerello entrait dans ma
-prison, il me disait : « Monsieur n’a pas encore de
-réponse. — C’est bien », répondais-je.</p>
-
-<p>Le troisième jour il me dit : « Monsieur N. N. est
-à moitié malade.</p>
-
-<p>— Qu’a-t-il ?</p>
-
-<p>— Il ne le dit pas, mais il est toujours étendu
-sur son lit ; il ne mange pas, ne boit pas, et est de
-mauvaise humeur. »</p>
-
-<p>Je fus ému en pensant qu’il souffrait et qu’il
-n’avait personne pour le consoler.</p>
-
-<p>Ce cri s’échappa de mes lèvres, ou plutôt de
-mon cœur : « Je lui écrirai deux lignes.</p>
-
-<p>— Je les porterai ce soir », dit Tremerello ; et il
-s’en alla.</p>
-
-<p>J’étais un peu embarrassé en me mettant devant
-ma petite table. « Fais-je bien de reprendre
-notre correspondance ? Ne bénissais-je pas tout à
-l’heure la solitude comme un trésor reconquis ?
-Quelle inconstance est donc la mienne !… Et pourtant
-cet infortuné ne mange ni ne boit ; sûrement
-il est malade. Est-ce le moment de l’abandonner ?
-Mon dernier billet était dur ; il aura contribué à
-l’affliger. Peut-être, en dépit de nos différentes
-manières de sentir, il n’aurait jamais rompu notre
-amitié. Mon billet lui aura semblé plus malveillant
-qu’il ne l’était ; il l’aura pris pour un congé
-absolu et méprisant. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XLI</h2>
-
-
-<p>J’écrivis ceci :</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>J’apprends que vous n’êtes pas bien, et je m’en
-afflige vivement. Je voudrais de tout mon cœur être
-près de vous et vous rendre tous les services d’un ami.
-J’espère que le mauvais état de votre santé aura été
-l’unique motif de votre silence depuis trois jours. Ne
-vous seriez-vous pas offensé de mon billet de l’autre
-jour ? Je l’ai écrit, je vous l’assure, sans la moindre
-malveillance, et dans le seul but de vous amener à
-des sujets d’entretien plus sérieux. Si écrire vous
-fatigue, envoyez-moi seulement des nouvelles exactes
-de votre santé : je vous écrirai chaque jour quelque
-petite chose pour vous distraire et pour qu’il vous
-souvienne que je vous aime.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Je ne me serais jamais attendu à la lettre qu’il
-me répondit. Elle commençait ainsi :</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Je te retire mon amitié ; si tu ne sais que faire de
-la mienne, je ne sais que faire de la tienne. Je ne suis
-pas homme à pardonner les offenses, je ne suis pas
-un homme qui, une fois repoussé, consente à revenir.
-Parce que tu me sais malade, tu te rapproches hypocritement
-de moi, espérant que la maladie aura affaibli
-mon esprit et m’amènera à écouter tes sermons…</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Et il poursuivait sur ce ton, me blâmant avec
-violence, me raillant, tournant en ridicule tout ce
-que je lui avais dit de religion et de morale, protestant
-de vivre et de mourir toujours le même,
-c’est-à-dire avec la haine la plus vive et le plus
-grand mépris de toutes les philosophies opposées
-à la sienne.</p>
-
-<p>Je restai abasourdi !</p>
-
-<p>« Les belles conversions que je fais ! disais-je
-douloureusement et avec un frisson d’horreur. — Dieu
-est témoin si mes intentions étaient pures ! — Non,
-ces injures, je ne les ai pas méritées. — Eh
-bien ! patience ; c’est une désillusion de plus. Tant
-pis pour celui-ci s’il s’imagine avoir reçu des
-offenses pour avoir la volupté de ne pas les pardonner !
-Je ne suis pas obligé à faire plus que ce
-que j’ai fait. »</p>
-
-<p>Toutefois, au bout de quelques jours, mon indignation
-s’apaisa, et je pensai qu’une lettre si
-furieuse pouvait avoir été le résultat d’une exaltation
-de peu de durée. « Peut-être en rougit-il déjà,
-disais-je, mais il est trop altier pour confesser ses
-torts. Ne serait-ce pas une œuvre généreuse, maintenant
-qu’il a eu le temps de se calmer, de lui
-écrire encore ? »</p>
-
-<p>Il m’en coûtait beaucoup de faire un si grand
-sacrifice d’amour-propre, mais je le fis. Celui qui
-s’humilie sans but honteux, ne s’avilit pas, quelque
-injuste que soit le dédain qui lui en revienne.</p>
-
-<p>J’eus pour réponse une lettre moins violente,
-mais non moins insultante. Mon implacable compagnon
-disait qu’il admirait mon évangélique
-modération.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Or donc</i> (poursuivait-il), <i>reprenons notre correspondance,
-mais parlons clairement. Nous ne nous
-aimons pas. Nous nous écrirons chacun pour nous
-distraire, mettant librement sur le papier tout ce qui
-nous viendra en tête : vous, vos fantaisies séraphiques,
-et moi, mes blasphèmes ; vous, vos extases sur la
-dignité de l’homme et de la femme ; moi, le récit
-ingénu de mes profanations, espérant, moi vous convertir
-et vous me convertir, moi. Répondez-moi si le
-traité vous plaît.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Je répondis :</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Ce que vous me proposez n’est pas un traité, mais
-une raillerie. J’ai été rempli de bon vouloir à votre
-égard. Ma conscience ne m’oblige plus à autre chose
-qu’à vous souhaiter toutes les félicités pour cette vie
-et pour l’autre.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Ainsi finirent mes relations clandestines avec
-cet homme — qui sait ! peut-être plus aigri par le
-malheur et le délire du désespoir, que méchant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XLII</h2>
-
-
-<p>Je bénis encore une fois et sincèrement ma solitude,
-et mes jours s’écoulèrent de nouveau pendant
-quelque temps sans vicissitudes.</p>
-
-<p>L’été finit ; dans la dernière moitié de septembre
-la chaleur tomba. Octobre vint ; je me réjouissais
-alors d’avoir une chambre qui pendant l’hiver
-devait être bonne. Voici qu’un matin le geôlier
-me dit qu’il avait ordre de me changer de prison.</p>
-
-<p>« Et où allons-nous ?</p>
-
-<p>— A quelques pas, dans une chambre plus
-fraîche.</p>
-
-<p>— Et pourquoi n’y avoir pas pensé quand je
-mourais de chaleur, que l’air était rempli de moustiques
-et le lit de punaises ?</p>
-
-<p>— L’ordre n’est pas venu plus tôt.</p>
-
-<p>— Patience ! allons ! »</p>
-
-<p>Bien que j’eusse beaucoup souffert dans cette
-prison, je regrettai de la quitter, non seulement
-parce que dans la saison froide elle devait être
-excellente, mais pour tant de raisons ! J’avais là
-ces fourmis que j’aimais et que je nourrissais
-avec une sollicitude, je dirais presque paternelle
-si l’expression n’était pas ridicule. Depuis quelques
-jours, cette chère araignée dont j’ai parlé
-avait émigré, je ne sais pour quel motif ; mais je
-disais : « Qui sait si elle ne se souvient pas de
-moi et si elle ne reviendra pas ? — Et maintenant
-que je m’en vais, elle reviendra peut-être et trouvera
-la prison vide, ou, s’il y a quelque hôte nouveau,
-ce sera peut-être un ennemi des araignées,
-qui détruira avec sa pantoufle cette belle toile, et
-écrasera la pauvre bête ! En outre, cette triste
-prison ne m’avait-elle pas été embellie par la
-pitié de Zanze ? C’est à cette fenêtre qu’elle s’appuyait
-si souvent, et laissait tomber généreusement
-les miettes de pain pour mes fourmis.
-C’est là qu’elle avait coutume de s’asseoir ; là
-qu’elle me fit ce récit ; là qu’elle m’en fit un
-autre ! là qu’elle se penchait sur ma petite table ;
-là que ses larmes coulèrent ! »</p>
-
-<p>L’endroit où l’on me plaça était aussi sous les
-plombs, mais au nord et au couchant, avec deux
-fenêtres, une de chaque côté : séjour de rhumes
-continuels et d’horribles froids glacials dans les
-mois rigoureux.</p>
-
-<p>La fenêtre du côté du couchant était très grande ;
-celle au nord était petite et élevée, et placée au-dessus
-de mon lit.</p>
-
-<p>Je me mis d’abord à la première, et je vis qu’elle
-donnait sur le palais du patriarche. D’autres prisons
-étaient près de la mienne, dans une aile de
-peu d’étendue à droite, et dans un corps de logis
-qui se trouvait en face de moi. Dans ce corps de
-logis se trouvaient deux prisons, l’une au-dessus
-de l’autre. La prison inférieure avait une énorme
-fenêtre, par laquelle on voyait se promener à l’intérieur
-un homme élégamment vêtu. C’était
-M. Caporali di Cesena. Il me vit, me fit quelques
-signes, et nous nous dîmes nos noms.</p>
-
-<p>Je voulus ensuite examiner où donnait mon
-autre fenêtre. Je plaçai la petite table sur le lit et
-sur la petite table une chaise ; je grimpai dessus,
-et je vis que j’étais au niveau d’une partie du toit
-du palais. Au delà du palais, s’apercevait une
-bonne portion de la ville et de la lagune.</p>
-
-<p>Je m’arrêtai à considérer cette belle vue, et,
-entendant ouvrir la porte, je ne me dérangeai pas.
-C’était le geôlier qui, me voyant grimpé là-haut,
-oublia que je ne pouvais passer comme une souris
-à travers les barreaux. Il pensa que j’essayais de
-fuir, et, dans le rapide instant de son trouble, il
-sauta sur le lit, en dépit d’une sciatique qui le
-tourmentait, et me saisit par les jambes en criant
-comme un aigle.</p>
-
-<p>« Mais ne voyez-vous pas, lui dis-je, ô étourdi,
-qu’on ne peut pas s’enfuir à cause de ces barreaux ?
-Ne comprenez-vous pas que je suis monté
-là uniquement par curiosité ?</p>
-
-<p>— Je vois, monsieur, je vois, je comprends ;
-mais que monsieur descende toujours, qu’il descende ;
-ce sont là des tentations de s’échapper. »</p>
-
-<p>Et il me fallut descendre, et rire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XLIII</h2>
-
-
-<p>Aux fenêtres des prisons latérales, je reconnus
-six autres détenus pour causes politiques.</p>
-
-<p>Voilà donc que, pendant que je me disposais à
-une solitude plus grande que par le passé, je me
-trouve dans une espèce de monde. Tout d’abord
-cela me contraria, soit que la longue vie d’isolement
-eût déjà rendu mon caractère quelque
-peu insociable, soit que le résultat désagréable de
-ma liaison avec Julien m’eût rendu défiant.</p>
-
-<p>Néanmoins, les petites conversations que nous
-nous mîmes à faire, moitié de vive voix, moitié
-par signes, me semblèrent bientôt un bienfait,
-sinon comme un stimulant à la joie, du moins
-comme distraction. De mes relations avec Julien
-je ne dis rien à personne. Nous nous étions donné,
-lui et moi, notre parole d’honneur que le secret
-resterait enseveli entre nous. Si j’en parle dans
-ces pages, c’est parce que, sous quelques yeux
-qu’elles tombent, il sera impossible, au milieu
-de tant de gens qui gisaient dans ces prisons, de
-deviner qui était ce Julien.</p>
-
-<p>A ces nouvelles connaissances de compagnons
-de captivité s’en ajouta une autre qui me fut on
-ne peut plus douce.</p>
-
-<p>De la grande fenêtre je voyais, outre le prolongement
-des prisons qui s’élevait en face de moi,
-une grande extension de toits ornés de cheminées,
-de belvédères, de clochers, de coupoles, qui
-allait se perdre dans la perspective de la mer et du
-ciel. Dans la maison la plus voisine de moi, qui
-était une aile du palais du patriarche, habitait une
-bonne famille qui acquit des droits à ma reconnaissance,
-en me montrant par ses saluts la pitié
-que je lui inspirais. Un salut, une parole d’affection
-aux infortunés, c’est une grande charité !</p>
-
-<p>Là, d’une des fenêtres, un garçon de neuf à dix
-ans se mit à lever ses petites mains vers moi, et
-je l’entendis crier :</p>
-
-<p>« Maman, maman, ils ont mis quelqu’un là-haut,
-sous les Plombs. O pauvre prisonnier, qui es-tu ?</p>
-
-<p>— Je suis Silvio Pellico », répondis-je.</p>
-
-<p>Un autre garçon, un peu plus grand, courut lui
-aussi à la fenêtre, et cria :</p>
-
-<p>« Tu es Silvio Pellico ?</p>
-
-<p>— Oui, et vous, chers petits enfants ?</p>
-
-<p>— Moi je m’appelle Antoine S… et mon frère,
-Joseph. »</p>
-
-<p>Puis il se retournait et disait : « Quelle autre
-chose dois-je lui demander ? »</p>
-
-<p>Et une dame, que je supposai devoir être leur
-mère, et qui se tenait à moitié cachée, suggérait
-de gracieuses paroles à ces chers enfants, et eux
-me les disaient, et moi je les en remerciais avec
-la plus vive tendresse.</p>
-
-<p>Ces conversations étaient peu de chose, et il ne
-fallait pas en abuser, pour ne pas faire crier le
-geôlier, mais chaque jour elles se répétaient
-à ma grande consolation, le matin, à midi et
-le soir. Quand on allumait les lumières, cette dame
-fermait la fenêtre, les enfants criaient : « Bonne
-nuit, Silvio ! » et elle, rendue courageuse par
-l’obscurité, répétait d’une voix émue : « Bonne
-nuit, Silvio ! courage ! »</p>
-
-<p>Quand ces enfants déjeunaient ou qu’ils prenaient
-leur goûter, ils me disaient : « Oh ! si nous
-pouvions te donner de notre café au lait ! Oh ! si
-nous pouvions te donner de nos gâteaux ! Le jour
-où tu seras en liberté, souviens-toi de venir nous
-voir ! Nous te donnerons des gâteaux bons et tout
-chauds, et tant de baisers ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XLIV</h2>
-
-
-<p>Le mois d’octobre était le retour du plus cruel
-de mes anniversaires. J’avais été arrêté le 13 du
-même mois de l’année précédente. Quelques tristes
-souvenirs me revenaient en outre dans ce mois.
-Deux ans auparavant, en octobre, s’était noyé, par
-un funeste accident, dans le Tessin, un galant
-homme que j’estimais beaucoup. Trois ans auparavant,
-en octobre, s’était tué involontairement
-avec un fusil Odoard Briche, jeune homme que
-j’aimais comme si c’eût été mon fils. Dans le temps
-de ma première jeunesse, en octobre, une autre
-grande affliction m’avait frappé.</p>
-
-<p>Bien que je ne sois pas superstitieux, la rencontre
-fatale dans ce mois de souvenirs si douloureux
-me rendait fort triste.</p>
-
-<p>En causant par la fenêtre avec ces enfants et
-avec mes compagnons de captivité, je feignais
-d’être joyeux ; mais, à peine étais-je rentré dans
-mon antre, un poids inénarrable de douleur me
-retombait comme du plomb sur l’âme.</p>
-
-<p>Je prenais la plume pour composer quelques
-vers, ou pour m’appliquer à quelque autre œuvre
-littéraire, et une force irrésistible semblait me contraindre
-à écrire toute autre chose. Quoi ? De longues
-lettres que je ne pouvais envoyer ; de longues
-lettres à ma chère famille, dans lesquelles je versais
-tout mon cœur. Je les écrivais sur la petite
-table, et puis je les raclais. C’étaient de chaudes
-expressions de tendresse, et des souvenirs de la
-félicité dont j’avais joui auprès de mes parents, de
-mes frères et de mes sœurs, si indulgents, si aimants.
-Le désir que je ressentais d’eux m’inspirait
-une infinité de choses passionnées. Après avoir
-écrit pendant des heures et des heures, il me restait
-toujours de nouveaux sentiments à exprimer.</p>
-
-<p>C’était, sous une forme nouvelle, me refaire à
-moi-même ma propre biographie, et m’illusionner
-par la peinture du passé ; c’était me forcer à
-arrêter mes yeux sur le temps fortuné qui n’était
-plus. Mais, ô Dieu ! combien de fois, après avoir
-représenté dans un tableau des plus animés un
-passage du plus beau temps de ma vie ; après avoir
-enivré mon imagination jusqu’à me figurer que
-j’étais avec les personnes auxquelles je parlais, je
-me souvenais tout à coup du présent. Alors la plume
-me tombait des mains et je frissonnais d’horreur !
-C’étaient là des moments vraiment épouvantables !
-Je les avais déjà éprouvés d’autres fois, mais
-jamais avec des convulsions pareilles à celles qui
-m’assaillaient alors.</p>
-
-<p>J’attribuais de semblables convulsions et des
-angoisses si horribles à la trop grande exaltation
-des sentiments, causée par la forme épistolaire de
-ces écrits, et par la direction que je leur donnais
-vers des personnes si chères.</p>
-
-<p>Je voulus faire autrement, et je ne pus pas ; je
-voulus abandonner au moins la forme épistolaire,
-je ne le pus pas. Je prenais la plume et je me mettais
-à écrire, et ce qui en résultait était toujours
-une lettre pleine de tendresse et de douleur.</p>
-
-<p>« Ne suis-je plus libre de ma volonté ? me disais-je.
-Cette nécessité de faire ce que je ne voudrais
-pas est-elle un dérangement de mon cerveau ?
-Auparavant, cela ne m’arrivait pas. C’eût été chose
-explicable dans les premiers temps de ma détention ;
-mais maintenant que je suis fait à la vie de
-prison, maintenant que mon imagination devrait
-s’être calmée sur toute chose, maintenant que je
-me suis si bien nourri de réflexions philosophiques
-et religieuses, comment suis-je devenu esclave des
-aveugles désirs du cœur, et puis-je me livrer à
-de pareils enfantillages ? Appliquons-nous à autre
-chose. »</p>
-
-<p>J’essayais alors de prier, ou de me fatiguer par
-l’étude de la langue allemande. Vains efforts ! Je
-me surprenais en train d’écrire une autre lettre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XLV</h2>
-
-
-<p>Un état semblable était une véritable maladie ;
-je ne sais si je dois dire une espèce de somnambulisme.
-C’était, sans aucun doute, l’effet d’une
-grande fatigue, produite par l’excès de penser et
-de veiller.</p>
-
-<p>J’allai plus loin. Mes nuits devinrent de continuelles
-insomnies, la plupart du temps fébriles.
-En vain je cessai de prendre du café le soir : l’insomnie
-était la même.</p>
-
-<p>Il me semblait qu’il y avait en moi deux hommes,
-l’un qui voulait toujours écrire des lettres, et
-l’autre qui voulait faire autre chose. « Eh bien !
-disais-je, transigeons ! écrivons toujours des lettres,
-mais écrivons-les en allemand ; nous apprendrons
-ainsi cette langue. »</p>
-
-<p>A partir de ce moment, j’écrivais tout dans un
-mauvais allemand. De cette façon je fis au moins
-quelque progrès dans ce genre d’étude.</p>
-
-<p>Le matin, après une longue veille, mon cerveau
-épuisé tombait dans une sorte d’assoupissement.
-Alors je rêvais, ou plutôt je délirais, que je voyais
-mon père, ma mère ou une autre personne chère
-se désespérer sur mon sort. Je les entendais
-pousser les plus déchirants sanglots, et je me
-levais aussitôt sanglotant et épouvanté.</p>
-
-<p>Quelquefois, dans ces songes très courts, il me
-semblait entendre ma mère consoler les autres en
-entrant avec eux dans ma prison, et m’adresser les
-plus saintes paroles sur le devoir de la résignation ;
-et, au moment où je me réjouissais le plus de son
-courage et du courage des autres, elle éclatait à
-l’improviste en larmes, et tous pleuraient. Personne
-ne pourrait dire quels étaient alors les déchirements
-de mon âme.</p>
-
-<p>Pour sortir de tant de misère, j’essayai de ne
-plus du tout me mettre au lit. Je gardais ma lumière
-allumée toute la nuit, et je restais à table à lire et
-à écrire. Mais quoi ? Venait le moment où je lisais
-tout éveillé, mais sans rien comprendre, et où ma
-tête ne gouvernait plus pour coordonner mes pensées.
-Alors je copiais quelque chose, mais je copiais
-en songeant à tout autre sujet qu’à ce que j’écrivais,
-en songeant à mes maux.</p>
-
-<p>Et pourtant, si j’allais au lit, c’était pis. Je ne
-pouvais, étant couché, supporter aucune position ;
-je m’agitais convulsivement, et il fallait me lever.
-Ou bien, si je dormais un peu, ces songes désespérants
-me faisaient plus de mal que l’insomnie.</p>
-
-<p>Mes prières étaient arides, et néanmoins je les
-répétais souvent, non pas dans une longue oraison
-ou d’abondantes paroles, mais en invoquant Dieu !
-Dieu uni à l’homme et qui connaît les douleurs
-humaines !</p>
-
-<p>Pendant ces nuits horribles, mon imagination
-s’exaltait parfois à un tel point, qu’il me semblait,
-bien qu’éveillé, entendre dans ma prison tantôt
-des gémissements, tantôt des rires étouffés. Depuis
-mon enfance jusqu’à ce jour, je n’avais jamais cru
-aux sorciers et aux esprits follets, et maintenant
-ces rires et ces gémissements m’atterraient, et je
-ne savais comment les expliquer, et j’étais amené
-forcément à douter si je n’étais pas le jouet de
-quelque puissance inconnue et malfaisante.</p>
-
-<p>Plus d’une fois je pris en tremblant ma lumière,
-et regardai s’il y avait sous le lit quelqu’un qui se
-raillait de moi. Plus d’une fois il me vint à l’esprit
-qu’on m’avait enlevé de ma première prison et
-transporté dans celle-là, parce qu’il s’y trouvait
-quelque trappe, ou, dans les murs, quelque secrète
-ouverture d’où mes bourreaux épiaient tout ce
-que je faisais, et se divertissaient cruellement à
-m’épouvanter.</p>
-
-<p>Quand j’étais assis devant la table, tantôt il me
-semblait que quelqu’un me tirait par mon vêtement,
-tantôt qu’on avait donné une poussée à un
-de mes livres qui tombait à terre, tantôt qu’une
-personne placée derrière moi soufflait sur ma lumière
-pour l’éteindre. Alors je bondissais sur pied,
-je regardais tout autour de moi, je me promenais
-avec défiance, et je me demandais à moi-même si
-j’étais fou ou dans mon bon sens. Je ne savais plus,
-de tout ce que je voyais ou ressentais, ce qui
-était réalité ou illusion, et je m’écriais avec angoisse :</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me ?</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XLVI</h2>
-
-
-<p>Une fois, m’étant mis au lit un peu avant l’aube,
-je croyais fermement que j’avais placé mon mouchoir
-sous l’oreiller. Après un moment d’assoupissement,
-je me réveillai comme d’ordinaire, et il
-me sembla qu’on m’étranglait. Je me sentais le
-cou étroitement serré. Chose étrange ! il était serré
-par mon mouchoir fortement lié de plusieurs
-nœuds. J’aurais juré n’avoir pas fait ces nœuds,
-n’avoir pas touché mon mouchoir depuis que je
-l’avais mis sous l’oreiller. Il fallait que j’eusse agi
-en rêvant ou dans le délire, sans en avoir conservé
-aucun souvenir ; mais je ne pouvais le croire, et
-depuis lors je passais toutes les nuits dans la crainte
-d’être étranglé.</p>
-
-<p>Je comprends combien de semblables extravagances
-doivent paraître ridicules aux autres, mais
-à moi qui les ai éprouvées, elles me faisaient un
-tel mal que j’en frémis encore.</p>
-
-<p>Elles se dissipaient chaque matin, et tant que
-durait la lumière du jour je me sentais l’âme si raffermie
-contre ces terreurs, qu’il me semblait impossible
-que je dusse les ressentir jamais plus. Mais
-au coucher du soleil je commençais à frissonner,
-et chaque nuit ramenait les grossières extravagances
-de la précédente.</p>
-
-<p>Plus ma faiblesse dans les ténèbres était grande,
-plus grands étaient mes efforts pendant le jour,
-pour me montrer joyeux dans mes entretiens avec
-mes compagnons, avec les deux enfants de la maison
-du patriarche, et avec mes geôliers. Personne,
-en m’entendant plaisanter comme je faisais, ne se
-serait imaginé la malheureuse infirmité dont je
-souffrais. J’espérais, grâce à ces efforts, reprendre
-ma vigueur, et ils ne servaient à rien. Ces apparitions
-nocturnes, que le jour j’appelais des sottises,
-redevenaient pour moi, le soir, d’épouvantables
-réalités.</p>
-
-<p>Si j’avais osé, j’aurais supplié la commission de
-me changer de chambre, mais je ne sus jamais
-m’y résoudre, craignant de faire rire.</p>
-
-<p>Ayant vainement essayé de tous les raisonnements,
-de toutes les résolutions, de toutes les
-études, de toutes les prières, l’horrible idée que
-j’étais totalement et pour toujours abandonné de
-Dieu s’empara de moi.</p>
-
-<p>Tous ces mauvais sophismes contre la Providence
-qui, dans l’état de raison, me paraissaient
-quelques semaines auparavant si absurdes, vinrent
-alors bourdonner brutalement dans ma tête, et me
-semblèrent mériter mon attention. Je luttai contre
-cette tentation pendant quelques jours, puis je m’y
-abandonnai.</p>
-
-<p>Je méconnus la bonté de la religion ; je dis,
-comme j’avais entendu dire par des athées enragés,
-et comme naguère me l’écrivait Julien : « La religion
-ne sert à autre chose qu’à débiliter les esprits. »
-J’eus l’arrogance de croire qu’en renonçant à
-Dieu, mon âme reprendrait sa vigueur. Folle confiance !
-Je niais Dieu, et je ne savais pas nier les
-bourreaux invisibles qui semblaient m’entourer et
-se repaître de mes douleurs.</p>
-
-<p>Comment qualifier ce martyre ? Suffit-il de dire
-que c’était une maladie ? Ou bien était-ce en
-même temps un châtiment divin pour abattre mon
-orgueil, et me faire connaître que, sans une lumière
-particulière, je pouvais devenir incrédule comme
-Julien, et plus insensé que lui ?</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, Dieu me délivra d’un tel mal
-au moment où je m’y attendais le moins.</p>
-
-<p>Un matin, après avoir pris mon café, survinrent
-des vomissements violents et des coliques. Je
-pensai qu’on m’avait empoisonné. Après la fatigue
-causée par les vomissements, j’étais tout en sueur,
-et je restai au lit. Vers midi je m’assoupis, et je
-dormis paisiblement jusqu’au soir.</p>
-
-<p>Je me réveillai, surpris de tant de calme ; et
-comme il me parut que je n’aurais plus sommeil,
-je me levai. « En restant levé, dis-je, je serai plus
-fort contre les terreurs accoutumées. »</p>
-
-<p>Mais les terreurs ne vinrent pas. J’en éprouvai
-une véritable jubilation, et dans la plénitude de ma
-reconnaissance, revenant au sentiment de Dieu, je
-me jetai à terre pour l’adorer, et lui demander
-pardon de l’avoir renié pendant plusieurs jours.
-Cette effusion de joie épuisa mes forces, et étant
-resté quelque temps à genoux, appuyé à une chaise,
-je fus repris par le sommeil, et je m’endormis
-dans cette position.</p>
-
-<p>Sur quoi, je ne sais si ce fut au bout d’une ou
-de plusieurs heures que je m’éveillai à moitié,
-mais à peine eus-je le temps de me jeter tout vêtu
-sur mon lit, et je me rendormis jusqu’à l’aurore.
-Je restai encore toute la journée dans une espèce
-de somnolence ; le soir, je me couchai promptement,
-et je dormis la nuit entière. Quelle crise
-s’était-il opéré en moi ? Je l’ignore, mais j’étais
-guéri.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XLVII</h2>
-
-
-<p>Les nausées dont mon estomac souffrait depuis
-longtemps cessèrent ; mes douleurs de tête cessèrent
-aussi, et il me vint un appétit extraordinaire.
-Je digérais parfaitement, et mes forces revenaient.
-Admirable Providence ! Elle m’avait enlevé mes
-forces pour m’humilier ; elle me les rendait parce
-que s’approchait l’époque des sentences, et qu’elle
-voulait que je ne succombasse pas à leur annonce.</p>
-
-<p>Le 24 novembre, un de nos compagnons, le
-docteur Foresti, fut enlevé des prisons des Plombs
-et transporté nous ne savions où. Le geôlier, sa
-femme et les guichetiers étaient atterrés ; aucun
-d’eux ne voulait me faire la lumière sur ce
-mystère.</p>
-
-<p>« Et que veut savoir monsieur, me disait Tremerello,
-s’il n’y a rien de bon à savoir ? Je lui en
-ai déjà trop dit, je lui en ai déjà trop dit.</p>
-
-<p>— Allons donc ! à quoi sert de se taire ? criai-je
-en frissonnant ; n’ai-je pas compris ? Il est donc
-condamné à mort ?</p>
-
-<p>— Qui ?… lui ?… le docteur Foresti ?… »</p>
-
-<p>Tremerello hésitait ; mais l’envie de bavarder
-n’était pas la moindre de ses vertus.</p>
-
-<p>« Que monsieur ne dise pas ensuite que je suis
-bavard ; je ne voulais seulement pas ouvrir la
-bouche sur ces choses-là. Que monsieur se souvienne
-qu’il m’y a contraint.</p>
-
-<p>— Oui, oui, je vous y ai contraint ; mais, allons !
-dites-moi tout. Qu’y a-t-il au sujet du pauvre
-Foresti ?</p>
-
-<p>— Ah ! monsieur, ils lui ont fait passer le pont
-des Soupirs ! Il est dans les prisons criminelles !
-La sentence de mort lui a été lue, à lui et à deux
-autres.</p>
-
-<p>— Et elle s’exécutera ?… quand ? Oh ! les malheureux !
-Et qui sont les deux autres ?</p>
-
-<p>— Je n’en sais pas davantage, je n’en sais pas
-davantage ; les sentences n’ont pas encore été publiées.
-On dit dans Venise qu’il y aura quelques
-commutations de peine. Dieu veuille que la condamnation
-à mort ne soit exécutée pour aucun
-d’eux ! Dieu veuille que, s’ils ne sont pas tous
-sauvés de la mort, monsieur au moins le soit ! Je
-lui ai voué une telle affection… qu’il me pardonne
-ma liberté… comme s’il était mon frère ! »</p>
-
-<p>Et il s’en alla tout ému. Le lecteur peut penser
-dans quelle agitation je me trouvai pendant toute
-cette journée et la nuit suivante, et pendant tant
-de jours encore, pendant lesquels je ne pus rien
-savoir.</p>
-
-<p>Cette incertitude dura un mois ; enfin les sentences
-relatives au premier procès furent publiées.
-Elles frappaient un grand nombre de personnes,
-parmi lesquelles neuf étaient condamnées à mort,
-et puis, par grâce, au <i lang="it" xml:lang="it">carcere duro</i>, les uns pour
-vingt ans, les autres pour quinze ans (et dans les
-deux cas ils devaient subir leur peine dans la forteresse
-du Spielberg, près de la ville de Brünn, en
-Moravie), d’autres pour dix ans au moins (et alors
-ils allaient dans la forteresse de Lubiana).</p>
-
-<p>La commutation de peine accordée à tous les
-accusés du premier procès, était-elle une présomption
-que la mort serait aussi épargnée à ceux du
-second ? ou bien n’aurait-on usé d’indulgence que
-pour les premiers, parce qu’ils avaient été arrêtés
-avant les notifications publiées contre les sociétés
-secrètes, pour faire retomber toutes les rigueurs
-sur les seconds ?</p>
-
-<p>« La solution de ces doutes ne peut être lointaine,
-dis-je ; que le Ciel soit béni, car j’ai le
-temps de prévoir la mort et de m’y préparer. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XLVIII</h2>
-
-
-<p>C’était mon unique pensée de mourir chrétiennement
-et avec le courage nécessaire. J’eus la
-tentation de me soustraire à l’échafaud par le suicide,
-mais je réussis à la chasser. « Quel mérite y
-a-t-il à ne pas se laisser égorger par un bourreau,
-mais à se faire soi-même, au contraire, son propre
-bourreau ? Pour sauver l’honneur ? Et n’est-ce pas
-un enfantillage de croire qu’il y a plus d’honneur
-à tromper le bourreau qu’à ne pas le faire, quand
-après tout il faut mourir ? » Lors même que je
-n’eusse pas été chrétien, le suicide, en y réfléchissant,
-m’aurait semblé une sotte satisfaction, une
-inutilité.</p>
-
-<p>« Si le terme de ma vie est venu, allais-je me
-disant, ne suis-je pas heureux que ce soit de façon
-à me laisser le temps de me recueillir et de purifier
-ma conscience par des désirs et des repentirs
-dignes d’un homme ? En jugeant comme le vulgaire,
-monter à l’échafaud est la plus affreuse des
-morts ; en jugeant comme un sage, cette mort
-n’est-elle pas meilleure que tant d’autres qui arrivent
-par maladie, avec un grand affaiblissement
-d’intelligence, qui ne permet plus à l’âme de se
-dégager des pensées basses ? »</p>
-
-<p>La justesse d’un pareil raisonnement pénétra si
-fortement mon esprit, que l’horreur de la mort et
-de ce genre de mort s’éloignait entièrement de
-moi. Je méditai beaucoup sur les sacrements qui
-devaient me fortifier dans ce passage solennel, et
-il me sembla que j’étais en état de les recevoir
-avec les dispositions nécessaires pour en
-éprouver l’efficacité. Cette hauteur d’âme que je
-croyais avoir, cette paix, cette indulgente affection
-pour ceux qui me haïssaient, cette joie de pouvoir
-sacrifier ma vie à la volonté de Dieu, les aurais-je
-conservées si j’avais été conduit au supplice ?
-Hélas ! que l’homme est plein de contradictions,
-et comme alors qu’il semble le plus résolu et le
-plus saint, il peut tomber en un instant dans la
-faiblesse et dans le péché ! Serais-je alors mort
-avec dignité ? Dieu seul le sait. Je ne m’estime pas
-assez pour l’affirmer.</p>
-
-<p>Cependant l’approche vraisemblable de la mort
-arrêtait tellement mon imagination sur cette idée,
-que mourir me paraissait non seulement possible,
-mais indiqué par un infaillible pressentiment. Aucune
-espérance d’échapper à ce destin ne pénétrait
-plus dans mon cœur, et à chaque bruit de pas et
-de clefs, chaque fois qu’on ouvrait ma porte, je
-me disais : « Courage ! Peut-être vient-on me
-prendre pour entendre ma sentence. Écoutons-la
-avec dignité et avec calme, et bénissons le Seigneur. »</p>
-
-<p>Je méditai ce que je devais écrire pour la dernière
-fois à ma famille, et particulièrement à mon
-père, à ma mère, à chacun de mes frères et à chacune
-de mes sœurs ; et, roulant dans mon esprit
-ces expressions d’une affection si profonde et si
-sacrée, je m’attendrissais avec une grande douceur,
-et je pleurais, et ces larmes n’énervaient pas ma
-volonté résignée.</p>
-
-<p>Comment l’insomnie ne serait-elle pas revenue ?
-Mais combien elle était différente de la première !
-Je n’entendais ni gémissements, ni rires dans ma
-chambre ; je ne rêvais plus ni d’esprits ni d’hommes
-cachés. La nuit m’était plus délicieuse que le jour,
-parce que je me concentrais davantage dans la
-prière. Vers les quatre heures, j’avais l’habitude de
-me mettre au lit, et je dormais tranquillement environ
-deux heures. Une fois réveillé, je restais tard
-au lit pour me reposer. Je me levais vers les onze
-heures.</p>
-
-<p>Une nuit, je m’étais couché un peu avant mon
-heure habituelle, et j’avais dormi à peine un quart
-d’heure, quand je me réveillai et aperçus une intense
-clarté sur le mur en face de moi. Je craignis
-d’être retombé dans mes anciens délires ; mais ce
-que je voyais n’était pas une illusion. Cette clarté
-venait par la petite fenêtre au nord, au-dessous de
-laquelle je couchais.</p>
-
-<p>Je saute à terre, je prends la table, je la mets
-sur le lit, j’y ajoute une chaise, je monte ; — et
-je vois un des plus beaux et des plus terribles
-spectacles de feu que je pusse imaginer.</p>
-
-<p>C’était un grand incendie, à une portée de fusil
-de nos prisons. Il avait pris dans la maison où se
-trouvaient les fours publics, et il la consuma.</p>
-
-<p>La nuit était très obscure, et l’on n’en distinguait
-que mieux ces vastes tourbillons de flammes
-et de fumée, agités qu’ils étaient par un vent furieux.
-Les étincelles volaient de toutes parts, et
-semblaient pleuvoir du ciel. La lagune voisine reflétait
-l’incendie. Une multitude de gondoles allaient
-et venaient. Je m’imaginais l’épouvante et le péril
-de ceux qui habitaient dans la maison incendiée et
-dans les maisons voisines, et je les plaignais. J’entendais
-des voix lointaines d’hommes et de femmes
-qui s’appelaient : « Tonine ! Momolo ! Beppo !
-Zanze ! » Oui, le nom de Zanze retentit aussi à
-mon oreille ! Il y en a des milliers à Venise, et
-pourtant je craignais que ce ne pût être celle dont
-la mémoire m’était si douce ! Serait-elle là, cette
-infortunée, et entourée peut-être par les flammes ?
-Oh ! si je pouvais m’échapper pour la sauver !</p>
-
-<p>Palpitant, frissonnant, admirant, je restai jusqu’à
-l’aurore à la fenêtre ; puis je descendis oppressé
-par une tristesse mortelle, et me figurant beaucoup
-plus de désastres qu’il n’en était arrivé. Tremerello
-me dit qu’il n’y avait eu de brûlés que les fours et
-les magasins annexes, avec une grande quantité
-de sacs de farine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XLIX</h2>
-
-
-<p>Mon imagination était encore vivement frappée
-d’avoir vu cet incendie, lorsque, quelques nuits
-après, — je n’étais pas encore allé au lit et j’étais
-à ma table à étudier, et tout transi de froid, — j’entendis
-des voix peu éloignées : c’étaient celles
-du geôlier, de sa femme, de leurs enfants, des
-guichetiers : « <i>Le feu ! le feu ! ô sainte Vierge ! oh !
-nous sommes perdus !</i> »</p>
-
-<p>Le froid me quitta en un instant ; je me dressai
-tout en sueur, et je regardai autour de moi si les
-flammes s’apercevaient déjà. On n’en voyait pas.</p>
-
-<p>L’incendie toutefois était dans le palais lui-même,
-dans quelques bureaux voisins des prisons.</p>
-
-<p>Un des guichetiers criait. « <i>Mais, sior patron,
-que ferons-nous de tous ces messieurs en cage, si le
-feu nous gagne ?</i> »</p>
-
-<p>Le geôlier répondait : « <i>Je n’aurai pas le cœur de
-les laisser brûler ; et pourtant je ne puis pas ouvrir
-les prisons sans la permission de la commission ;
-allons, te dis-je, cours demander cette permission. — J’y
-vais tout de suite, monsieur ; mais la réponse
-n’arrivera pas à temps, savez-vous ?</i> »</p>
-
-<p>Et où était cette héroïque résignation que j’étais
-si sûr de posséder en pensant à la mort ? Pourquoi
-l’idée de brûler tout vif me donnait-elle la fièvre ?
-Comme s’il y avait un plus grand plaisir à se laisser
-serrer la gorge qu’à brûler ? Je pensai à cela, et je
-rougis de ma peur ; j’étais sur le point de crier au
-geôlier qu’il m’ouvrît par charité, mais je me
-retins. Néanmoins j’avais peur.</p>
-
-<p>« Voilà, dis-je, quel sera mon courage, si, une
-fois échappé au feu, je me vois conduit à la mort !
-Je me contiendrai, je cacherai ma lâcheté aux
-autres, mais je tremblerai. Et pourtant, n’est-ce
-pas aussi du courage que d’agir comme si l’on
-n’éprouvait pas de frissons, et de les sentir ? N’y
-a-t-il pas de la générosité à s’efforcer de donner
-volontiers ce que l’on regrette de donner ? N’est-ce
-pas montrer de l’obéissance qu’obéir en répugnant ? »</p>
-
-<p>Le tumulte dans la maison du geôlier était si
-fort, qu’il indiquait un péril sans cesse croissant.
-Et le guichetier qui était allé demander la permission
-de nous retirer de ces lieux ne revenait
-pas ! Enfin il me sembla entendre sa voix. J’écoutai,
-et je ne distinguai pas ses paroles. J’attends, j’espère ;
-c’est en vain ! personne ne vient. Est-il
-possible qu’on n’ait pas accordé de nous transporter
-dans un local à l’abri du feu ? Et s’il n’y
-avait plus moyen de s’échapper ? Et si le geôlier
-et sa famille tentaient de se sauver eux-mêmes, et
-que personne ne pensât plus aux pauvres gens <i>en
-cage</i> ?</p>
-
-<p>« Toujours est-il, reprenais-je, que ce n’est pas
-là de la philosophie, que ce n’est pas là de la religion !
-Ne ferais-je pas mieux de m’apprêter à
-voir les flammes entrer dans ma chambre et me
-dévorer ? »</p>
-
-<p>Cependant les rumeurs s’éteignaient. Peu à peu
-je n’entendis plus rien. Était-ce là une preuve que
-l’incendie avait cessé ? Ou bien tous ceux qui
-l’avaient pu s’étaient-ils enfuis, et ne restait-il plus
-là personne que les victimes abandonnées à une
-mort si cruelle ?</p>
-
-<p>La continuation du silence me calma ; je compris
-que le feu devait être éteint.</p>
-
-<p>J’allai au lit, et je me reprochai comme une
-lâcheté l’inquiétude que j’avais soufferte ; et maintenant
-qu’il ne s’agissait plus d’être brûlé, je regrettai
-de n’avoir pas été brûlé, plutôt que d’être
-dans quelques jours tué par les hommes.</p>
-
-<p>Le matin suivant j’appris par Tremerello ce
-qu’avait été l’incendie, et je ris de la peur qu’il me
-dit avoir eue, comme si la mienne n’avait pas été
-égale ou plus grande.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE L</h2>
-
-
-<p>Le 11 février (1822), vers les neuf heures du
-matin, Tremerello saisit une occasion pour venir
-me trouver, et, tout agité, me dit :</p>
-
-<p>« Monsieur sait-il que dans l’île de Saint-Michel
-de Murano, à peu de distance de Venise, il y a
-une prison où sont peut-être plus de cent Carbonari ?</p>
-
-<p>— Vous me l’avez déjà dit d’autres fois. Eh
-bien !… que voulez-vous dire ?… Allons, parlez. Y
-en a-t-il par hasard de condamnés ?</p>
-
-<p>— Précisément.</p>
-
-<p>— Lesquels ?</p>
-
-<p>— Je ne sais pas.</p>
-
-<p>— Mon malheureux Maroncelli y serait-il par
-hasard ?</p>
-
-<p>— Ah ! monsieur ! je ne sais, je ne sais pas qui
-il y a. » Et il s’en alla tout troublé, et me regardant
-d’un air de compassion.</p>
-
-<p>Peu après vient le geôlier, accompagné des guichetiers
-et d’un homme que je n’avais jamais vu.
-Le geôlier semblait confus. Le nouveau venu prit
-la parole.</p>
-
-<p>« Monsieur, la commission a ordonné que vous
-veniez avec moi.</p>
-
-<p>— Allons, dis-je ; et vous, qui êtes-vous donc ?</p>
-
-<p>— Je suis le geôlier des prisons de Saint-Michel,
-où monsieur doit être transféré. »</p>
-
-<p>Le geôlier des Plombs consigna à celui-ci mon
-argent qu’il avait entre ses mains. Je demandai et
-j’obtins la permission de faire quelque libéralité
-aux guichetiers. Je mis en ordre mes affaires, je
-pris la Bible sous le bras, et je partis. En descendant
-ces escaliers sans fin, Tremerello me serra
-furtivement la main ; il semblait vouloir me dire :
-« Infortuné ! tu es perdu. »</p>
-
-<p>Nous sortîmes par une porte qui donnait sur la
-lagune ; là était une gondole avec deux guichetiers
-du nouveau geôlier.</p>
-
-<p>J’entrai dans la gondole, et des sentiments
-opposés m’agitaient : — un certain regret d’abandonner
-le séjour des Plombs, où j’avais beaucoup
-souffert, mais où j’avais pourtant aimé, et où
-j’avais été aimé, — le plaisir de me trouver, après
-une si longue réclusion, à l’air libre, de voir le ciel,
-et la ville et les eaux, sans le lugubre encadrement
-de grilles de fer, — le souvenir de la joyeuse gondole
-qui, dans des temps meilleurs, me portait à
-travers cette même lagune, et des gondoles du lac
-de Côme, de celles du lac Majeur, des barques du
-Pô, de celles du Rhône et de la Saône !… O riantes
-années évanouies ! Et qui donc au monde avait été
-aussi heureux que moi ?</p>
-
-<p>Né des plus tendres parents, dans cette condition
-qui n’est pas la pauvreté, et qui, en vous
-rapprochant presque également du pauvre et du
-riche, vous donne une exacte connaissance des
-deux états, — condition que je crois la plus avantageuse
-pour cultiver les sentiments affectueux ; — après
-une enfance entourée des soins domestiques
-les plus doux, j’étais allé à Lyon près d’un vieux
-cousin maternel, très riche et bien digne de ses
-richesses, où tout ce qui peut enchanter un cœur
-avide d’élégance et d’amour avait délicieusement
-occupé la première ferveur de ma jeunesse ; de là,
-revenu en Italie, et demeurant avec mes parents à
-Milan, j’avais poursuivi mes études et appris à
-aimer la société et les livres, ne trouvant que des
-amis distingués et de séduisants applaudissements.
-Monti et Foscolo, bien qu’adversaires déclarés,
-avaient été également bienveillants pour moi. Je
-m’attachai davantage à ce dernier ; et cet homme
-si irritable, qui par sa rudesse avait provoqué tant
-de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour
-moi que douceur et cordialité, et je le révérais
-tendrement. D’autres littérateurs fort honorables
-m’aimaient, eux aussi, comme je les aimais moi-même.
-L’envie ni la calomnie ne m’assaillirent
-jamais, ou du moins elles provenaient de gens si
-discrédités, qu’elles ne pouvaient nuire. A la chute
-du royaume d’Italie, mon père avait reporté son
-domicile à Turin, avec le reste de la famille, et
-moi, remettant à plus tard de rejoindre des personnes
-si chères, j’avais fini par rester à Milan, où
-j’étais entouré de tant de bonheur, que je ne savais
-pas me résoudre à la quitter.</p>
-
-<p>Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait
-trois à Milan qui prédominaient dans mon cœur :
-D. Pietro Borsieri, monseigneur Louis de Brême
-et le comte Luigi Porro Lambertenghi. Plus tard,
-s’y joignit le comte Frédéric Confalonieri. M’étant
-fait le précepteur des deux enfants de Porro,
-j’étais pour eux comme un père, et pour leur père
-comme un frère. Dans cette maison affluait non
-seulement tout ce que la ville avait de plus cultivé,
-mais une foule de voyageurs remarquables. Là je
-connus madame de Staël, Schlegel, Davis, Byron,
-Hobhouse, Brougham, et un grand nombre d’autres
-hommes illustres des diverses parties de l’Europe.
-Oh ! combien la connaissance des hommes de
-mérite nous réjouit, et est un stimulant pour nous
-élever l’âme ! Oui, j’étais heureux ! Je n’aurais pas
-changé mon sort contre celui d’un prince ! — Et
-d’un sort si joyeux, tomber aux mains de sbires,
-passer de prison en prison, et finir par être
-étranglé, ou périr dans les fers !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LI</h2>
-
-
-<p>En roulant de pareilles pensées, j’arrivai à Saint-Michel,
-et je fus enfermé dans une chambre qui
-avait vue sur une cour, sur la lagune et sur la belle
-île de Murano. Je m’informai de Maroncelli au
-geôlier, à sa femme, à ses quatre guichetiers. Mais
-ils me faisaient de courtes visites, étaient pleins
-de défiance, et ne voulaient rien me dire.</p>
-
-<p>Néanmoins, là où il y a cinq ou six personnes,
-il est difficile qu’il ne s’en trouve pas une désireuse
-de compatir et de parler. Je trouvai cette personne,
-et j’appris ce qui suit :</p>
-
-<p>Maroncelli, après avoir été longtemps seul, avait
-été mis avec le comte Camille Laderchi. Ce dernier
-était sorti de prison depuis quelques jours,
-ayant été reconnu innocent, et le premier se trouvait
-de nouveau seul. Parmi nos compagnons
-étaient aussi sortis, comme innocents, le professeur
-Gian-Domenico Romagnosi et le comte Giovanni
-Arrivabene. Le capitaine Rezia et M. Canova
-étaient ensemble. Le professeur Ressi gisait mourant
-dans une prison voisine de ces deux derniers.</p>
-
-<p>« Pour ceux qui ne sont pas sortis, dis-je, les
-condamnations sont donc venues ? Et qu’attend-on
-pour les faire connaître ? Peut-être que le pauvre
-Ressi meure, ou soit en état d’entendre sa sentence,
-n’est-il pas vrai ?</p>
-
-<p>— Je crois que oui. »</p>
-
-<p>Tous les jours, je demandais des nouvelles de
-l’infortuné.</p>
-
-<p>« Il a perdu la parole ; — il l’a retrouvée, mais
-il délire et n’a plus sa connaissance ; — il donne à
-peine quelques signes de vie ; — il crache souvent
-le sang et a encore le délire ; — il va plus mal ; — il
-va mieux ; — il est à l’agonie. »</p>
-
-<p>Telles furent les réponses qu’on me donna pendant
-plusieurs semaines. Enfin, un matin on me
-dit : « Il est mort ! »</p>
-
-<p>Je versai une larme sur lui, et je me consolai en
-pensant qu’il avait ignoré sa condamnation.</p>
-
-<p>Le jour suivant, 21 février (1822), le geôlier vint
-me prendre : il était dix heures du matin. Il me
-conduisit dans la salle de la commission, et se
-retira. Le président, l’inquisiteur et les deux juges
-assesseurs étaient assis et se levèrent.</p>
-
-<p>Le président, d’un ton de noble commisération,
-me dit que la sentence était arrivée et que le jugement
-avait été terrible, mais que déjà l’empereur
-l’avait mitigé.</p>
-
-<p>L’inquisiteur me lut la sentence : « Condamné
-à mort. » Puis il lut le rescrit impérial : « La peine
-est commuée en quinze ans de <i lang="it" xml:lang="it">carcere duro</i>, à subir
-dans la forteresse du Spielberg. »</p>
-
-<p>Je répondis : « Que la volonté de Dieu soit
-faite ! »</p>
-
-<p>Et mon intention était vraiment de recevoir en
-chrétien cet horrible coup, et de ne montrer ni
-de nourrir aucun ressentiment contre qui que
-ce fût.</p>
-
-<p>Le président loua ma tranquillité et me conseilla
-de la garder toujours, en me disant que de
-cette tranquillité pouvait résulter peut-être, dans
-deux ou trois ans, qu’on me jugeât digne d’une
-plus grande grâce. (Au lieu de deux ou trois ans,
-ce fut un bien plus grand nombre d’années).</p>
-
-<p>Les autres juges m’adressèrent aussi des paroles
-courtoises et pleines d’espérance. Mais l’un d’eux,
-qui pendant le procès m’avait toujours semblé
-très hostile, me dit une chose en apparence courtoise,
-mais qui me parut poignante ; et cette courtoisie,
-je la trouvai démentie par ses regards, dans
-lesquels j’aurais juré qu’il y avait un sourire de
-joie et d’insulte.</p>
-
-<p>Aujourd’hui je ne jurerais plus qu’il en fut ainsi ;
-je peux très bien m’être trompé. Mais alors tout
-mon sang se troubla, et je me contins pour ne pas
-éclater de fureur. Je dissimulai, et pendant qu’ils
-me louaient encore de ma patience chrétienne, je
-l’avais déjà perdue en secret.</p>
-
-<p>« Demain, dit l’inquisiteur, nous aurons le
-regret d’être obligé de vous annoncer la sentence
-en public ; mais c’est une formalité indispensable.</p>
-
-<p>— Soit, dis-je.</p>
-
-<p>— A partir de ce moment, ajouta-t-il, nous
-vous accordons la compagnie de votre ami. »</p>
-
-<p>Et, ayant appelé le geôlier, ils me consignèrent
-de nouveau à lui, en lui disant de me mettre avec
-Maroncelli.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LII</h2>
-
-
-<p>Quel doux instant ce fut pour mon ami et pour
-moi de nous revoir, après un an et trois mois de
-séparation et de si grandes douleurs ! Les joies de
-l’amitié nous firent presque oublier pendant quelques
-instants notre condamnation.</p>
-
-<p>Je m’arrachai néanmoins promptement de ses
-bras, pour prendre la plume et écrire à mon père.
-Je désirais ardemment que la nouvelle de mon
-triste sort parvînt à ma famille par moi, plutôt que
-par d’autres, afin que le déchirement de ces cœurs
-aimés fût tempéré par mon langage de paix et de
-religion. Les juges me promirent d’expédier sur-le-champ
-cette lettre.</p>
-
-<p>Après cela, Maroncelli me parla de son procès,
-et moi du mien ; nous nous confiâmes quelques-unes
-des péripéties de la prison ; nous allâmes à la
-fenêtre, nous saluâmes trois autres amis qui
-étaient à la leur ; deux d’entre eux étaient Canova
-et Rezia, qui se trouvaient ensemble, le premier
-condamné à six ans de <i lang="it" xml:lang="it">carcere duro</i>, et le second
-à trois ; le troisième était le docteur César Armari,
-qui, pendant les mois précédents, avait été mon
-voisin dans les Plombs. Celui-ci n’avait pas eu
-de condamnation, et il sortit ensuite déclaré innocent.</p>
-
-<p>Ces conversations avec les uns et avec les autres,
-furent une agréable distraction pendant tout le
-jour et toute la soirée. Mais, quand nous fûmes
-allés au lit, que la lumière fut éteinte et que le
-silence se fit, il ne me fut pas possible de dormir ;
-la tête me brûlait, et le cœur me saignait en pensant
-à mon chez moi. « Mes vieux parents résisteraient-ils
-à un si grand malheur ; leurs autres
-enfants suffiraient-ils pour les consoler ? Tous
-étaient aussi aimés et valaient mieux que moi ;
-mais un père et une mère trouvent-ils jamais, dans
-les enfants qui leur restent, une compensation
-pour celui qu’ils perdent ? »</p>
-
-<p>Si j’avais seulement pensé à mes parents et à
-quelques autres personnes aimées ! leur souvenir
-m’affligeait et m’attendrissait. Mais je pensai aussi
-à ce rire de joie et d’insulte que j’avais cru voir
-chez ce juge, au procès, au motif des condamnations,
-aux passions politiques, au sort de tant de
-mes amis… et je ne sus plus juger avec indulgence
-aucun de mes adversaires. Dieu me mettait à une
-grande épreuve ! Mon devoir aurait été de la supporter
-avec courage. Je ne le pus pas, je ne le
-voulus pas ! La volupté de la haine me plut davantage
-que celle du pardon ; je passai une nuit
-d’enfer.</p>
-
-<p>Le matin je ne priai pas. L’univers me paraissait
-l’œuvre d’une puissance ennemie du bien. D’autres
-fois déjà j’avais été ainsi calomniateur de Dieu,
-mais je n’aurais pas cru le redevenir, et le redevenir
-en quelques heures ! Julien, dans ses plus
-grandes fureurs, ne pouvait être plus impie que
-moi. En ruminant des pensées de haine, surtout
-quand on est frappé par une grande infortune, qui
-devrait au contraire rendre plus religieux, on devient
-mauvais, quand même on aurait été jusque-là
-un juste. Oui, quand même on aurait été un
-juste, parce qu’on ne peut pas haïr sans orgueil.
-Et qui es-tu, ô misérable mortel, pour prétendre
-qu’aucun de tes semblables ne te juge pas sévèrement ;
-pour prétendre que personne ne puisse te
-faire du mal de bonne foi, en croyant agir avec
-justice ? pour te plaindre, si Dieu permet que tu
-souffres plutôt d’une façon que d’une autre ?</p>
-
-<p>Je me sentais malheureux de ne pouvoir prier ;
-mais, où règne l’orgueil, on ne connaît d’autre
-Dieu que soi-même.</p>
-
-<p>J’aurais voulu recommander à un suprême protecteur
-mes parents désolés, et je ne croyais plus
-en lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LIII</h2>
-
-
-<p>A neuf heures du matin, on nous fit entrer,
-Maroncelli et moi, dans une gondole, et on nous
-conduisit à la ville. Nous abordâmes au palais du
-doge, et nous montâmes aux prisons. On nous mit
-dans la chambre où peu de jours auparavant était
-M. Caporali ; j’ignore où celui-ci avait été transféré.
-Neuf ou dix sbires étaient là pour nous garder,
-et nous attendions, en nous promenant, le
-moment d’être conduits sur la place. L’attente fut
-longue. Ce fut seulement à midi que parut l’inquisiteur,
-pour nous annoncer qu’il fallait partir. Le
-médecin se présenta, et nous engagea à boire un
-petit verre d’eau de menthe ; nous acceptâmes et
-nous en fûmes reconnaissants, non pour la chose
-en elle-même, mais pour la profonde compassion
-que le bon vieillard nous témoignait. C’était le
-docteur Dosmo. Le chef des sbires s’avança ensuite,
-et nous mit les menottes. Nous le suivîmes, accompagnés
-des autres sbires.</p>
-
-<p>Nous descendîmes le magnifique escalier <i>des
-Géants</i>, nous nous rappelâmes le doge Marino
-Faliero, décapité en cet endroit ; nous entrâmes
-sous le grand portail qui, de la cour du palais,
-donne sur la <i lang="it" xml:lang="it">Piazzetta</i>, et là, nous tournâmes à
-gauche du côté de la lagune. Au milieu de la
-Piazzetta était l’échafaud où nous devions monter.
-De l’escalier <i>des Géants</i> jusqu’à cet échafaud, se
-tenaient deux haies de soldats allemands ; nous
-passâmes au milieu d’elles.</p>
-
-<p>Montés sur l’échafaud, nous regardâmes autour
-de nous, et nous vîmes la terreur régner sur cette
-immense foule. Sur divers points, dans le lointain,
-d’autres soldats en armes étaient rangés en bataille.
-On nous dit qu’il y avait de tous côtés des
-canons avec les mèches allumées.</p>
-
-<p>Et c’était cette Piazzetta, où, en septembre 1820,
-un mois avant mon arrestation, un mendiant m’avait
-dit : « C’est ici un endroit de malheur ! »</p>
-
-<p>Je me souvins de ce mendiant, et je pensai :</p>
-
-<p>« Qui sait si, parmi tous ces milliers de spectateurs,
-il n’y est pas, lui aussi, et s’il ne me reconnaît
-pas ? »</p>
-
-<p>Le capitaine allemand nous cria de tourner vers
-le palais et de regarder en haut. Nous obéîmes, et
-nous vîmes sur la galerie un greffier avec un papier
-à la main. C’était la sentence. Il la lut d’une
-voix haute.</p>
-
-<p>Un profond silence régna jusqu’à l’expression :
-<i>condamnés à mort</i>. Alors il s’éleva un murmure
-général de compassion. Puis succéda un nouveau
-silence pour entendre le reste de la lecture. Un
-nouveau murmure s’éleva aux expressions : <i>condamnés
-au <em lang="it" xml:lang="it">carcere duro</em>, Maroncelli pour vingt ans,
-et Pellico pour quinze</i>.</p>
-
-<p>Le capitaine nous fit signe de descendre. Nous
-jetâmes encore une fois les regards autour de
-nous, et nous descendîmes. Nous rentrâmes dans
-la cour, nous remontâmes le grand escalier, nous
-revînmes dans la chambre d’où nous avions été
-amenés ; on nous enleva les menottes, et nous
-fûmes reconduits à Saint-Michel.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LIV</h2>
-
-
-<p>Ceux qui avaient été condamnés avant nous,
-étaient déjà partis pour Lubiana et pour le Spielberg,
-accompagnés d’un commissaire de police.
-On attendait maintenant le retour du même commissaire
-pour nous conduire à notre destination.
-Cet intervalle dura un mois.</p>
-
-<p>Ma vie consistait alors à causer beaucoup et à
-entendre causer pour me distraire. En outre,
-Maroncelli me lisait ses compositions littéraires, et
-je lui disais les miennes. Un soir je lus, de ma
-fenêtre, l’<i>Ester d’Engaddi</i> à Canova, Rezia et
-Armari, et le soir suivant, l’<i>Iginia d’Asti</i>.</p>
-
-<p>Mais la nuit je frémissais et je pleurais, et je
-dormais peu ou pas du tout.</p>
-
-<p>Je désirais, et je tremblais en même temps de
-savoir comment la nouvelle de mon malheur avait
-été reçue par mes parents.</p>
-
-<p>Enfin vint une lettre de mon père. Quelle fut
-ma douleur en voyant que la dernière que je lui
-avais adressée ne lui avait pas été envoyée sur-le-champ,
-comme j’en avais tant prié l’inquisiteur.
-L’infortuné père, qui s’était toujours flatté que je
-sortirais sans condamnation, ayant pris un jour <i>la
-Gazette de Milan</i>, y trouva ma sentence. Il me
-racontait lui-même ce cruel incident, et me laissait
-imaginer combien son âme en avait été déchirée.</p>
-
-<p>Oh ! comme, au milieu de l’immense pitié que
-je ressentis pour lui, pour ma mère et pour toute
-la famille, je fus saisi d’indignation de ce que ma
-lettre ne lui avait pas été promptement expédiée !
-Il n’y aura pas eu de mauvaise volonté dans ce
-retard, mais je la supposai infernale ; je crus y
-découvrir un raffinement de barbarie, un désir que
-le châtiment pesât de tout son poids même sur
-mes parents innocents. J’aurais voulu verser une
-mer de sang pour punir cette cruauté supposée.</p>
-
-<p>Maintenant que je juge avec calme, je ne la
-trouve pas vraisemblable. Ce retard ne provint,
-sans aucun doute, d’autre cause que la négligence.</p>
-
-<p>Furieux comme je l’étais, je frémis en apprenant
-que mes compagnons se proposaient de faire
-leurs Pâques avant de partir, et je sentis que je ne
-devais pas faire les miennes, n’ayant nullement le
-désir de pardonner. Aurais-je donné ce scandale !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LV</h2>
-
-
-<p>Le commissaire arriva enfin d’Allemagne et vint
-nous dire que dans deux jours nous partirions.</p>
-
-<p>« J’ai le plaisir, ajouta-t-il, de pouvoir vous
-donner une consolation. En revenant du Spielberg,
-j’ai vu à Vienne Sa Majesté l’empereur, qui m’a
-dit qu’il voulait que les jours de peine de ces messieurs
-se composassent non de vingt-quatre heures,
-mais de douze. Par cette expression, il entend signifier
-que la peine est réduite de moitié. »</p>
-
-<p>Cette diminution ne nous fut jamais dans la
-suite annoncée officiellement ; mais il n’y avait
-aucune probabilité que le commissaire mentît,
-d’autant plus qu’il ne nous donna pas cette nouvelle
-en secret, mais au su de la commission.</p>
-
-<p>Je ne pus cependant m’en réjouir. Dans ma
-pensée, sept années et demie de fers n’étaient
-guère moins horribles que quinze années. Il me
-semblait impossible de vivre aussi longtemps.</p>
-
-<p>Ma santé était de nouveau très mauvaise. Je
-souffrais de vives douleurs de poitrine, avec de la
-toux, et je croyais avoir les poumons attaqués. Je
-mangeais peu, et ce peu, je ne le digérais pas.</p>
-
-<p>Le départ eut lieu dans la nuit du 25 au 26 mars.
-Il nous fut permis d’embrasser le docteur César
-Armari, notre ami. Un sbire nous enchaîna transversalement
-de la main droite et du pied gauche,
-afin qu’il nous fût impossible de fuir. Nous descendîmes
-en gondole, et les gardes ramèrent vers
-Fusina.</p>
-
-<p>Arrivés là, nous trouvâmes deux voitures prêtes.
-Rezia et Canova montèrent dans l’une, Maroncelli
-et moi dans l’autre. Dans une des voitures était le
-commissaire avec deux prisonniers, dans l’autre
-un sous-commissaire avec les deux autres. Le convoi
-était complété par six ou sept gardes de police
-armés de fusils et de sabres, distribués partie à
-l’intérieur des voitures, partie sur le siège du voiturier.</p>
-
-<p>Être contraint par l’infortune à abandonner sa
-patrie est toujours chose douloureuse ; mais la
-quitter enchaîné, pour être conduit dans des climats
-horribles, destiné à languir pendant des
-années au milieu des bandits, est une chose si
-déchirante qu’il n’y a pas de termes pour l’exprimer.</p>
-
-<p>Avant de franchir les Alpes, ma nation me devenait
-d’heure en heure plus chère, étant donnée la
-pitié que nous témoignaient partout ceux que nous
-rencontrions. Dans chaque ville, dans chaque village,
-dans chaque chaumière isolée, la nouvelle
-de notre condamnation ayant déjà été publiée
-depuis quelques semaines, nous étions attendus.
-Dans certains endroits, les commissaires et les
-gardes s’efforçaient de dissiper la foule qui nous
-entourait. C’était vraiment admirable de voir le
-sentiment de bienveillance qui se manifestait à
-notre égard.</p>
-
-<p>A Udine nous eûmes une émouvante surprise.
-Arrivés à l’auberge, le commissaire fit fermer la
-porte de la cour et écarter le peuple. Il nous assigna
-une chambre, et dit aux garçons de nous
-apporter à souper et ce qu’il fallait pour dormir.
-Voici qu’un instant après, entrent trois hommes
-avec des matelas sur leurs épaules. Quel est notre
-étonnement en nous apercevant qu’un seul d’entre
-eux était au service de l’auberge, et que les autres
-étaient deux de nos connaissances ! Nous feignîmes
-de les aider à placer les matelas par terre, et
-nous leur serrâmes furtivement la main. Les larmes
-débordaient de leurs cœurs et des nôtres. Oh !
-combien il nous fut pénible de ne pouvoir les verser
-entre les bras les uns des autres !</p>
-
-<p>Les commissaires ne s’aperçurent pas de cette
-scène émouvante, mais je me doutai qu’un des
-gardes avait pénétré le mystère au moment où le
-bon Dario me serrait la main. Ce garde était Vénitien.
-Il nous regarda dans les yeux, Dario et moi,
-pâlit, parut hésiter pour savoir s’il devait élever la
-voix, mais il se tut et porta ses regards d’un autre
-côté, en dissimulant. S’il ne devina pas que ces
-gens étaient nos amis, il pensa au moins que
-c’étaient des garçons de notre connaissance.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LVI</h2>
-
-
-<p>Le matin nous partîmes d’Udine, et l’aube se
-montrait à peine. Cet affectueux Dario était déjà
-dans la rue, enveloppé de son manteau. Il nous
-salua encore, et nous suivit longtemps. Nous
-vîmes aussi une voiture courir derrière nous pendant
-deux ou trois milles. Il y avait dedans quelqu’un
-qui agitait un mouchoir. A la fin, elle s’en
-retourna. Qui était-ce ? nous nous le demandâmes.</p>
-
-<p>Oh ! que Dieu bénisse toutes les âmes généreuses
-qui ne rougissent pas d’aimer les malheureux !
-Ah ! je les apprécie d’autant plus que, pendant
-mes années de calamité, j’en ai connu de lâches
-qui m’ont renié, et ont cru tirer avantage des
-injures qu’elles accumulaient contre moi. Mais ces
-dernières furent peu nombreuses, et le nombre
-des premières ne fut pas restreint.</p>
-
-<p>Je me trompais en pensant que cette compassion
-que nous trouvions en Italie dût cesser
-lorsque nous serions en terre étrangère. Ah !
-l’homme bon est toujours le compatriote des infortunés !
-Quand nous fumes sur les territoires
-d’Illyrie et d’Allemagne, il se produisit la même
-chose que sur les nôtres. La plainte suivante était
-unanime : <i lang="de" xml:lang="de">Arme Herren !</i> (Pauvres messieurs !)</p>
-
-<p>Parfois, en entrant dans un pays, nos voitures
-étaient obligées de s’arrêter avant qu’on eût
-décidé où nous irions loger. Alors la population
-se serrait autour de nous, et nous entendions des
-paroles de pitié qui jaillissaient vraiment du cœur.
-La bonté de ces gens m’émouvait plus encore que
-celle de mes compatriotes. Oh ! comme je leur
-étais reconnaissant à tous ! Oh ! combien est douce
-la pitié de nos semblables ! Combien il est doux
-de les aimer !</p>
-
-<p>La consolation que j’en tirais diminuait jusqu’à
-mes indignations contre ceux que j’appelais mes
-ennemis.</p>
-
-<p>« Qui sait, pensais-je, si j’avais vu de près leur
-visage, et s’ils m’avaient vu eux-mêmes ; si j’avais
-pu lire dans leur âme, et eux dans la mienne, qui
-sait si je n’aurais pas été contraint de confesser
-qu’il n’y avait aucune scélératesse en eux ; et eux
-qu’il n’y en avait aucune en moi ! qui sait si nous
-n’aurions pas été contraints de nous plaindre
-mutuellement et de nous aimer ! »</p>
-
-<p>Trop souvent, en effet, les hommes s’abhorrent
-parce qu’ils ne se connaissent pas réciproquement ;
-et s’ils échangeaient ensemble quelques paroles,
-l’un donnerait avec confiance le bras à l’autre.</p>
-
-<p>Nous nous arrêtâmes un jour à Lubiana, où
-Canova et Rezia furent séparés de nous et conduits
-au château ; il est facile de s’imaginer combien cette
-séparation fut douloureuse pour tous les quatre.</p>
-
-<p>Le soir de notre arrivée à Lubiana et le jour suivant,
-un monsieur qu’on nous dit être, si j’ai bien
-entendu, un secrétaire municipal, vint nous faire
-une courtoise visite. Il était très humain et parlait
-affectueusement et dignement de religion. Je le
-soupçonnai d’être un prêtre : les prêtres en Allemagne
-ont l’habitude de se vêtir absolument
-comme les séculiers. C’était une de ces physionomies
-sincères qui inspirent l’estime ; je regrettai
-de ne pouvoir faire plus longue connaissance avec
-lui, et je m’en veux d’avoir eu l’étourderie d’oublier
-son nom.</p>
-
-<p>Combien il me serait doux aussi de savoir ton
-nom, ô jeune fille qui, dans un village de la Styrie,
-nous suivis au milieu de la foule, et puis, quand
-notre voiture dut s’arrêter quelques minutes, nous
-saluas des deux mains, et t’éloignas ensuite ton
-mouchoir sur les yeux, appuyée au bras d’un
-jeune garçon à l’air triste, que ses cheveux très
-blonds indiquaient comme devant être Allemand,
-mais qui avait peut-être été en Italie et s’était pris
-d’amour pour notre malheureuse nation !</p>
-
-<p>Combien il me serait doux de savoir le nom de
-chacun de vous, ô vénérables pères et mères de
-famille qui, en divers lieux, nous accostiez pour
-nous demander si nous avions des parents, et qui,
-en apprenant que oui, pâlissiez en vous écriant :</p>
-
-<p>« Oh ! que Dieu vous rende bien vite à ces malheureux
-vieillards ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LVII</h2>
-
-
-<p>Nous arrivâmes au lieu de notre destination le
-10 avril.</p>
-
-<p>La ville de Brünn est la capitale de la Moravie,
-et c’est là que réside le gouverneur des deux provinces
-de Moravie et de Silésie. Elle est située
-dans une vallée riante, et a un certain air de
-richesse. De nombreuses manufactures de drap y
-prospéraient alors, qui sont tombées depuis ; la
-population était d’environ trente mille âmes.</p>
-
-<p>Près de ses murs, au couchant, s’élève un monticule,
-et sur celui-ci le lugubre château de Spielberg,
-autrefois résidence des seigneurs de Moravie,
-aujourd’hui la plus sévère prison de la monarchie
-autrichienne. C’était une citadelle très forte, mais
-les Français la bombardèrent et la prirent, à
-l’époque de la fameuse bataille d’Austerlitz (le village
-d’Austerlitz est à peu de distance). Elle ne fut
-plus réparée de façon à pouvoir servir de forteresse,
-mais on refit une partie de son enceinte qui
-était écroulée. Environ trois cents condamnés,
-pour la plupart voleurs et assassins, y sont gardés,
-les uns soumis au <i lang="it" xml:lang="it">carcere duro</i>, les autres au <i lang="it" xml:lang="it">carcere
-durissimo</i>.</p>
-
-<p>Le <i lang="it" xml:lang="it">carcere duro</i> signifie qu’on est obligé au travail,
-à porter la chaîne aux pieds, à dormir sur des
-planches nues, et à manger la plus pauvre nourriture
-qu’on puisse imaginer. Le <i lang="it" xml:lang="it">durissimo</i> signifie
-qu’on sera enchaîné plus horriblement encore, avec
-un cercle de fer autour de la ceinture, et la chaîne
-rivée au mur au-dessus de la planche qui sert de
-lit ; la nourriture est la même quoique la loi dise :
-<i>le pain et l’eau</i>.</p>
-
-<p>Nous, prisonniers d’État, nous étions condamnés
-au <i lang="it" xml:lang="it">carcere duro</i>.</p>
-
-<p>En montant la pente de ce monticule, nous
-tournions les yeux derrière nous, pour dire adieu
-au monde, incertains si l’abîme qui nous engloutissait
-se rouvrirait pour nous. J’étais calme à
-l’extérieur, mais je rugissais au dedans de moi. En
-vain je voulais recourir à la philosophie pour m’apaiser ;
-la philosophie n’avait pas des raisons suffisantes
-pour moi.</p>
-
-<p>Parti de Venise en mauvaise santé, le voyage
-m’avait horriblement fatigué. La tête et tout le
-corps me faisaient mal ; la fièvre me brûlait. Le
-mal physique contribuait à me tenir furieux, et
-probablement cette fureur aggravait le mal physique.</p>
-
-<p>Nous fûmes consignés au surintendant du Spielberg,
-et nos noms furent inscrits par lui au milieu
-des noms des voleurs. Le commissaire impérial
-nous embrassa en repartant, et était tout attendri.
-« Je recommande tout particulièrement la docilité
-à ces messieurs, nous dit-il ; la plus petite infraction
-à la discipline peut être punie par monsieur
-le surintendant de peines sévères. »</p>
-
-<p>La consigne faite, Maroncelli et moi nous fûmes
-conduits dans un corridor souterrain où s’apercevaient
-deux chambres obscures non contiguës.
-Chacun de nous fut enfermé dans sa tanière.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LVIII</h2>
-
-
-<p>C’est une chose très cruelle, après avoir déjà
-dit adieu à tant d’objets, et lorsqu’on n’est plus
-que deux amis également malheureux, ah ! oui,
-c’est chose très cruelle que d’être séparés l’un de
-l’autre. Maroncelli, en me quittant, me voyait malade,
-et plaignait en moi un homme qu’il ne reverrait
-probablement plus jamais ; moi, je plaignais
-en lui une fleur splendide de santé, ravie peut-être
-pour toujours à la lumière vitale du soleil. Et cette
-fleur, en effet, comme elle se flétrit ! Elle revit un
-jour la lumière ; mais, hélas ! dans quel état !</p>
-
-<p>Lorsque je me trouvai seul dans cet antre horrible,
-et que j’entendis fermer les verrous, et que
-je distinguai, à la lueur qui descendait d’une étroite
-ouverture, la planche nue qu’on m’avait donnée
-pour lit et une énorme chaîne dans le mur, je
-m’assis en frémissant sur ce lit et je pris cette
-chaîne. J’en mesurai la longueur, pensant qu’elle
-m’était destinée.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, voici grincer les clefs ; la
-porte s’ouvre. Le geôlier en chef m’apportait un
-broc d’eau.</p>
-
-<p>« Ceci est pour boire, dit-il d’une voix bourrue,
-et demain matin j’apporterai le pain.</p>
-
-<p>— Merci, bon homme.</p>
-
-<p>— Je ne suis pas bon, reprit-il.</p>
-
-<p>— Tant pis pour vous, lui dis-je indigné. Et
-cette chaîne, ajoutai-je, elle est sans doute pour
-moi ?</p>
-
-<p>— Oui, monsieur, si par hasard vous n’étiez pas
-tranquille, si vous deveniez furieux, ou si vous
-disiez des insolences. Mais si monsieur est raisonnable,
-nous ne lui mettrons pas autre chose qu’une
-chaîne aux pieds. Le serrurier est en train de la
-préparer. »</p>
-
-<p>Il se promenait lentement çà et là, agitant cet
-affreux trousseau de grosses clefs, et moi je considérais
-d’un œil irrité sa gigantesque, maigre et
-vieille personne ; et, bien que les traits de son
-visage ne fussent pas vulgaires, tout en lui me semblait
-l’expression la plus odieuse d’une brutale
-rigueur.</p>
-
-<p>Oh ! comme les hommes sont injustes en jugeant
-sur l’apparence et d’après leurs orgueilleuses préventions !
-Celui que je me figurais voir agiter joyeusement
-ses clefs pour me faire sentir son triste pouvoir,
-celui que je croyais devenu impudent par une
-longue habitude d’être cruel, roulait des pensées
-de compassion, et ne parlait certainement ainsi et
-avec cet accent bourru que pour cacher ce sentiment.
-Il aurait voulu le cacher afin de ne point
-paraître faible, et par crainte que je n’en fusse pas
-digne ; mais en même temps, supposant que j’étais
-peut-être plus malheureux que méchant, il aurait
-désiré me le faire connaître.</p>
-
-<p>Ennuyé de sa présence, et plus encore de son air
-protecteur, je jugeai opportun de l’humilier en lui
-disant impérativement, comme à un domestique :
-« Donnez-moi à boire. »</p>
-
-<p>Il me regarda, et son air semblait dire : « Arrogant !
-ici il faut se déshabituer de commander. »</p>
-
-<p>Mais il se tut ; il inclina sa grande taille, prit à
-terre le broc et me le présenta. Je m’aperçus en le
-prenant qu’il tremblait, et, attribuant ce tremblement
-à sa vieillesse, un mélange de pitié et de
-respect tempéra mon orgueil.</p>
-
-<p>« Quel âge avez-vous ? lui dis-je d’une voix bienveillante.</p>
-
-<p>— Soixante-quatorze ans, monsieur : j’ai déjà vu
-bien des infortunes pour moi et pour les autres. »</p>
-
-<p>Cette allusion à ses infortunes et à celles des
-autres fut accompagnée d’un nouveau tremblement
-dans le geste qu’il fit pour reprendre le broc ; et je
-soupçonnai qu’il n’était pas seulement l’effet de
-l’âge, mais d’un certain trouble honorable. Un semblable
-doute chassa de mon âme la haine que son
-premier aspect y avait imprimée.</p>
-
-<p>« Comment vous appelez-vous ? lui dis-je.</p>
-
-<p>— La fortune, monsieur, s’est moquée de moi en
-me donnant le nom d’un grand homme. Je m’appelle
-Schiller. »</p>
-
-<p>Puis, en quelques mots, il me raconta quel était
-son pays, son origine ; quelles guerres il avait vues
-et les blessures qu’il en avait rapportées.</p>
-
-<p>Il était Suisse, d’une famille de paysans. Il avait
-combattu contre les Turcs sous le général Laudon,
-au temps de Marie-Thérèse et de Joseph II ; puis
-dans toutes les guerres de l’Autriche contre la
-France, jusqu’à la chute de Napoléon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LIX</h2>
-
-
-<p>Quand, à propos d’un homme que nous avions
-tout d’abord jugé méchant, nous concevons une
-meilleure opinion, alors, en observant son visage,
-sa voix, ses manières, il nous semble y découvrir
-des signes évidents d’honnêteté. Cette découverte
-est-elle une réalité ? Je la soupçonne d’être une illusion.
-Ce même visage, cette même voix, ces mêmes
-manières, nous paraissaient naguère des signes
-évidents de friponnerie. Notre jugement sur les
-qualités morales ayant changé, aussitôt les conclusions
-de notre science physionomique changent
-aussi. Combien de visages vénérons-nous, parce
-que nous savons qu’ils appartiennent à des hommes
-de valeur, qui ne nous sembleraient nullement
-propres à inspirer le respect, s’ils avaient appartenu
-à d’autres mortels, et <i lang="la" xml:lang="la">vice versâ</i> ! J’ai bien ri
-une fois d’une dame qui, en voyant un portrait de
-Catilina et le confondant avec Collatin, croyait y
-découvrir la sublime douleur de Collatin à la mort
-de Lucrèce. Et pourtant de semblables illusions
-sont communes.</p>
-
-<p>Non qu’il n’y ait des figures de gens de bien
-qui portent réellement empreint le caractère de la
-bonté, et qu’il n’y ait des figures de scélérats qui
-portent très bien celui de la scélératesse ; mais je
-soutiens qu’il y en a beaucoup dont l’expression
-est douteuse.</p>
-
-<p>En somme, le vieux Schiller étant un peu rentré
-en grâce près de moi, je le regardai plus attentivement
-que dans le commencement, et il cessa de
-me déplaire. A dire vrai, dans son langage, au
-milieu d’une certaine rudesse, il y avait quelques
-traits d’une âme noble.</p>
-
-<p>« Caporal comme je suis, disait-il, il m’est échu
-pour lieu de retraite le triste office de geôlier ; et
-Dieu sait s’il ne m’en coûte pas plus de regrets que
-de risquer ma vie dans une bataille. »</p>
-
-<p>Je me repentis de lui avoir un instant auparavant
-demandé à boire avec hauteur. « Mon cher
-Schiller, lui dis-je en lui serrant la main, vous le
-niez en vain, je vois que vous êtes bon, et puisque
-je suis tombé dans une telle adversité, je rends
-grâces au Ciel de ce qu’il vous a donné à moi pour
-gardien. »</p>
-
-<p>Il écouta mes paroles, secoua la tête, puis répondit
-en se frottant le front, comme un homme
-qui a une pensée pénible :</p>
-
-<p>« Je suis méchant, monsieur ; on m’a fait
-prêter un serment auquel je ne manquerai jamais.
-Je suis obligé de traiter tous les prisonniers sans
-égard pour leur condition, sans indulgence, sans
-concession d’abus, et surtout les prisonniers d’État.
-L’empereur sait ce qu’il fait ; moi, je dois lui obéir.</p>
-
-<p>— Vous êtes un brave homme, et je respecterai
-ce que vous regardez comme un devoir de conscience.
-Celui qui agit dans la sincérité de sa conscience
-peut se tromper, mais il est pur devant
-Dieu.</p>
-
-<p>— Pauvre monsieur ! ayez patience, et plaignez-moi.
-Je serai ferme dans mes devoirs, mais le
-cœur… le cœur est plein de regrets de ne pouvoir
-soulager les malheureux. Voilà la chose que je
-voulais dire à monsieur. »</p>
-
-<p>Nous étions émus tous les deux. Il me supplia
-d’être calme, de ne pas me mettre en fureur,
-comme font souvent les condamnés ; de ne pas le
-contraindre à me traiter durement.</p>
-
-<p>Il prit ensuite un accent rude, comme pour me
-cacher une partie de sa pitié, et dit :</p>
-
-<p>« Maintenant il faut que je m’en aille. »</p>
-
-<p>Puis il revint sur ses pas, me demandant depuis
-combien de temps je toussais d’une façon si misérable,
-et il laissa échapper une grosse malédiction
-contre le médecin, parce qu’il n’était pas venu le
-soir même me visiter.</p>
-
-<p>« Monsieur a une fièvre de cheval, ajouta-t-il ;
-je m’y connais. Il aurait au moins besoin d’une
-paillasse, mais tant que le médecin ne l’a pas
-ordonné, nous ne pouvons pas la lui donner. »</p>
-
-<p>Il sortit, referma la porte, et moi je m’étendis
-sur les dures planches, en proie à la fièvre et avec
-une forte douleur à la poitrine, mais moins exaspéré,
-moins ennemi des hommes, moins éloigné
-de Dieu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LX</h2>
-
-
-<p>Le soir, vint le surintendant, accompagné de
-Schiller, d’un autre caporal et de deux soldats,
-pour faire une perquisition.</p>
-
-<p>Trois perquisitions quotidiennes étaient prescrites :
-une le matin, une le soir, une à minuit.
-On visitait tous les coins de la prison, jusqu’aux
-moindres choses, puis les inférieurs sortaient et le
-surintendant (qui le matin et le soir ne manquait
-jamais) s’arrêtait à causer un peu avec moi.</p>
-
-<p>La première fois que je vis cette escouade, il me
-vint une étrange pensée. Comme j’ignorais encore
-ces usages importuns, et que j’avais le délire de la
-fièvre, je m’imaginai qu’ils venaient pour me tuer,
-et je saisis la longue chaîne qui était à côté de
-moi, pour casser la tête au premier qui s’approcherait.</p>
-
-<p>« Que faites-vous ? dit le surintendant. Nous ne
-venons vous faire aucun mal. C’est une visite de
-formalité pour toutes les prisons, afin de s’assurer
-qu’il ne s’y passe rien d’irrégulier. »</p>
-
-<p>J’hésitais ; mais quand je vis Schiller s’avancer
-vers moi et me tendre amicalement la main, son
-air paternel m’inspira confiance ; je laissai retomber
-la chaîne, et je pris cette main dans les miennes.</p>
-
-<p>« Oh ! comme il est brûlant ! dit-il au surintendant ;
-si on pouvait au moins lui donner une paillasse ! »</p>
-
-<p>Il prononça ces mots avec une expression de
-cordialité si vraie et si affectueuse que j’en fus
-attendri.</p>
-
-<p>Le surintendant me tâta le pouls et me plaignit :
-c’était un homme de nobles manières, mais il
-n’osait prendre sur lui aucune décision.</p>
-
-<p>« Ici tout est rigueur, même pour moi, dit-il.
-Si je ne suis pas à la lettre ce qui est prescrit, je
-risque d’être destitué de mon emploi. »</p>
-
-<p>Schiller allongeait les lèvres et j’aurais parié
-qu’il pensait en lui-même : « Si j’étais surintendant,
-je ne pousserais pas la peur jusque-là ; du
-reste, prendre une décision si bien justifiée par la
-nécessité, et si peu nuisible à la monarchie, ne
-pourrait jamais être considéré comme une grande
-faute. »</p>
-
-<p>Quand je fus seul, mon cœur, depuis quelque
-temps incapable d’un profond sentiment religieux,
-s’attendrit, et je priai. C’était une prière de bénédictions
-sur la tête de Schiller ; et j’ajoutais en
-m’adressant à Dieu : « Fais que je puisse discerner
-au moins dans les autres quelque don qui me permette
-de m’affectionner à eux ; j’accepte tous les
-tourments de la prison, mais, hélas ! que je puisse
-aimer ! hélas ! délivre-moi du tourment de haïr
-mes semblables. »</p>
-
-<p>A minuit j’entendis de nombreux pas dans le
-corridor. Les clefs grincent, la porte s’ouvre. C’est
-le caporal avec deux gardiens, pour la visite.</p>
-
-<p>« Où est mon vieux Schiller ? » dis-je avec empressement.
-Il s’était arrêté dans le corridor.</p>
-
-<p>« Je suis là, je suis là », répondit-il.</p>
-
-<p>Et s’étant approché de mon banc, il me tâta de
-nouveau le pouls, se baissant avec inquiétude pour
-me regarder, comme un père sur le lit de son
-enfant malade.</p>
-
-<p>« Et, maintenant que je m’en souviens, c’est
-demain jeudi ! murmurait-il ; ce n’est vraiment que
-jeudi !</p>
-
-<p>— Et que voulez-vous dire par là ?</p>
-
-<p>— Que le médecin ne vient d’habitude que le
-matin du lundi, du mercredi et du vendredi, et
-que demain par conséquent il ne viendra pas.</p>
-
-<p>— Ne vous inquiétez pas de cela.</p>
-
-<p>— Que je ne m’inquiète pas, que je ne m’inquiète
-pas ! Dans toute la ville on ne parle pas
-d’autre chose que de l’arrivée de ces messieurs ; le
-médecin ne peut l’ignorer. Pourquoi diable n’a-t-il
-pas fait l’effort extraordinaire de venir une
-fois de plus ?</p>
-
-<p>— Qui sait s’il ne viendra pas demain, bien que
-ce soit jeudi ? »</p>
-
-<p>Le vieillard ne dit pas autre chose ; mais il me
-serra la main avec une force bestiale, et presque à
-m’estropier. Bien qu’il m’eût fait mal, j’en éprouvai
-du plaisir, comme le plaisir qu’éprouve un amoureux,
-s’il arrive que sa bien-aimée, en dansant, lui
-marche sur le pied : il crierait quasi de douleur,
-mais, au contraire, il lui sourit et s’estime heureux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXI</h2>
-
-
-<p>Le matin du jeudi, après une très mauvaise nuit,
-affaibli, les os brisés par les planches, je fus pris
-d’une abondante sueur. Vint la visite. Le surintendant
-n’y était pas ; comme cette heure lui était incommode,
-il venait un peu plus tard.</p>
-
-<p>Je dis à Schiller : « Voyez comme je suis trempé
-de sueur ; mais déjà elle se refroidit sur mon
-corps ; j’aurais besoin de changer tout de suite de
-chemise.</p>
-
-<p>— Cela ne se peut pas ! » cria-t-il d’un ton brutal.</p>
-
-<p>Mais il me fit secrètement signe des yeux et de
-la main. Dès que le caporal et les gardiens furent
-sortis, il me fit signe de nouveau en fermant la
-porte.</p>
-
-<p>Peu après, il reparut, m’apportant une de ses
-chemises, longue deux fois comme ma personne.</p>
-
-<p>« Pour monsieur, dit-il, elle est un peu longue,
-mais je n’en ai pas d’autres ici maintenant.</p>
-
-<p>— Je vous remercie, mon ami ; mais, comme j’ai
-apporté au Spielberg une malle pleine de linge,
-j’espère qu’on ne me refusera pas l’usage de mes
-chemises. Ayez la complaisance d’aller chez le
-surintendant demander une de celles-là.</p>
-
-<p>— Monsieur, il n’est pas permis de vous laisser
-quoi que ce soit de votre linge. Chaque samedi on
-vous donnera une chemise de la maison, comme
-aux autres condamnés.</p>
-
-<p>— Honnête vieillard, dis-je, vous voyez dans
-quel état je suis ; il est peu vraisemblable que je
-sorte vivant d’ici ; je ne pourrai jamais vous récompenser
-de rien.</p>
-
-<p>— Allons donc ! monsieur, s’écria-t-il, allons
-donc ! parler de récompense à qui ne peut rendre
-de services ! à qui peut à peine prêter furtivement
-à un malade de quoi essuyer son corps ruisselant
-de sueur ! »</p>
-
-<p>Et, m’ayant jeté brusquement sur le dos sa longue
-chemise, il s’en alla en grommelant, et ferma
-la porte avec un bruit d’enragé.</p>
-
-<p>Environ deux heures plus tard, il m’apporta un
-morceau de pain noir.</p>
-
-<p>« Ceci, dit-il, c’est la portion pour deux jours. »</p>
-
-<p>Puis il se mit à se promener tout frémissant.</p>
-
-<p>« Qu’avez-vous ? lui dis-je, vous êtes en colère
-contre moi ; j’ai pourtant accepté la chemise que
-vous m’avez offerte.</p>
-
-<p>— Je suis en colère contre le médecin, lequel,
-bien que ce soit aujourd’hui jeudi, aurait pu daigner
-venir !</p>
-
-<p>— Patience ! » dis-je.</p>
-
-<p>Je disais : « Patience ! » mais je ne trouvais
-pas moyen de me coucher sur les planches sans
-même avoir un oreiller ; tous mes os étaient endoloris.</p>
-
-<p>Vers les onze heures, le dîner me fut apporté
-par un condamné accompagné par Schiller. Le
-dîner se composait de deux petits plats de fer,
-dont l’un contenait une affreuse soupe, l’autre des
-légumes accommodés avec une sauce telle que la
-seule odeur mettait en dégoût.</p>
-
-<p>J’essayai d’avaler quelques cuillerées de soupe ;
-cela ne me fut pas possible.</p>
-
-<p>Schiller me répétait : « Que monsieur prenne
-courage ; qu’il essaye de s’accoutumer à ces aliments ;
-autrement il lui arrivera ce qui est déjà
-arrivé à d’autres, de ne pas manger, sinon un peu
-de pain, et de mourir ensuite de langueur. »</p>
-
-<p>Le vendredi matin, vint enfin le docteur Bayer.
-Il me trouva de la fièvre, m’ordonna une paillasse,
-et insista pour que je fusse extrait de ce souterrain
-et transporté à l’étage supérieur. Cela ne se pouvait
-pas, il n’y avait pas de place. Mais un rapport
-ayant été fait au comte Mitrowski, gouverneur des
-deux provinces de Moravie et de Silésie, en résidence
-à Brünn, ce dernier répondit qu’en présence
-de la gravité de mon mal, l’avis du médecin
-fût exécuté.</p>
-
-<p>Dans la chambre qu’on me donna, pénétrait un
-peu de lumière, et, en me cramponnant aux barreaux
-de l’étroite fenêtre, je voyais la vallée au-dessous
-de moi, une partie de la ville de Brünn, un
-faubourg avec de nombreux jardins, le cimetière,
-le petit lac de la Chartreuse, et les collines boisées
-qui nous séparaient des fameux champs d’Austerlitz.</p>
-
-<p>Cette vue m’enchantait. Oh ! combien j’aurais
-été heureux si j’avais pu la partager avec Maroncelli !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXII</h2>
-
-
-<p>En attendant, on nous faisait nos vêtements de
-prisonnier. Au bout de cinq jours, on m’apporta
-le mien.</p>
-
-<p>Il consistait en une paire de pantalons de grossière
-étoffe, le côté droit de couleur grise, et le
-côté gauche de couleur capucine ; d’un justaucorps
-de deux couleurs disposées de même, et d’un petit
-pourpoint de deux couleurs pareilles, mais placées
-en sens contraire, c’est-à-dire la couleur capucine
-à droite et la grise à gauche. Les bas étaient de
-grosse laine ; la chemise de toile d’étoupes pleine
-de piquants douloureux, — un véritable cilice :
-au cou, une petite pièce de toile pareille à celle de
-la chemise. Les souliers étaient en cuir écru, avec
-des lacets. Le chapeau était blanc.</p>
-
-<p>Les fers aux pieds complétaient cet uniforme,
-c’est-à-dire une chaîne allant d’une jambe à
-l’autre, et dont les fers avaient été fermés avec des
-clous rivés sur une enclume. Le serrurier qui me
-fit cette opération dit à un des gardiens, croyant
-que je ne comprenais pas l’allemand : « Malade
-comme il est, on pouvait lui épargner cette mauvaise
-plaisanterie ; il ne se passera pas deux mois
-sans que l’ange de la mort vienne le délivrer.</p>
-
-<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Möchte es sein !</i> (si cela pouvait être !) » lui
-dis-je en lui frappant avec la main sur l’épaule.</p>
-
-<p>Le pauvre homme tressaillit, devint tout confus,
-et puis me dit :</p>
-
-<p>« J’espère que je ne serai pas prophète, et je
-désire que monsieur soit délivré par un tout autre
-ange.</p>
-
-<p>— Plutôt que vivre ainsi, ne vous semble-t-il
-pas, lui répondis-je, que l’ange de la mort lui-même
-serait le bienvenu ? »</p>
-
-<p>Il fit signe que oui de la tête, et s’en alla plein
-de compassion pour moi.</p>
-
-<p>J’aurais vraiment volontiers cessé de vivre, mais
-je n’étais pas tenté par le suicide. J’avais la conviction
-que la faiblesse de mes poumons était déjà
-assez prononcée pour m’enlever promptement.
-Cela ne plut pas à Dieu. La fatigue du voyage
-m’avait fait beaucoup de mal ; le repos m’apporta
-quelque soulagement.</p>
-
-<p>Un instant après que le serrurier fut sorti,
-j’entendis résonner le marteau sur l’enclume dans
-le souterrain. Schiller était encore dans ma
-chambre.</p>
-
-<p>« Entendez-vous ces coups ? lui dis-je. Certainement
-on met les fers au pauvre Maroncelli. »</p>
-
-<p>En disant ces mots, mon cœur se serra tellement
-que je vacillai, et si le bon vieillard ne
-m’avait pas soutenu, je serais tombé. Je restai
-plus d’une demi-heure dans un état qui ressemblait
-à l’évanouissement, et pourtant ce n’en était
-pas. Je ne pouvais parler ; mon pouls battait à
-peine, une sueur froide m’inondait des pieds à la
-tête, et nonobstant j’entendais toutes les paroles
-de Schiller, et j’avais très vives la souvenance du
-passé et la connaissance du présent.</p>
-
-<p>Les recommandations du surintendant et la vigilance
-des gardiens avaient maintenu jusqu’alors
-le silence dans toutes les prisons voisines. Trois
-ou quatre fois j’avais entendu entonner quelque
-cantilène italienne, mais elle avait été aussitôt interrompue
-par les cris des sentinelles. Nous en
-avions plusieurs sur le terre-plein situé au-dessous
-de nos fenêtres, et une dans notre corridor même,
-laquelle allait sans cesse mettant son oreille aux
-portes et regardant par les guichets, afin d’empêcher
-les rumeurs.</p>
-
-<p>Un jour, vers le soir (toutes les fois que j’y
-pense, je sens renouveler les palpitations qui
-m’agitèrent alors), les sentinelles, par un heureux
-hasard, furent moins attentives, et j’entendis se
-développer et se poursuivre, d’une voix un peu
-couverte mais claire, une chanson dans la prison
-contiguë à la mienne.</p>
-
-<p>Oh ! quelle joie, quelle commotion m’envahit !</p>
-
-<p>Je me levai de dessus ma paillasse, je tendis
-l’oreille, et, quand la voix se tut, j’éclatai en irrésistibles
-sanglots.</p>
-
-<p>« Qui es-tu, infortuné ? criai-je. Qui es-tu ? dis-moi
-ton nom. Moi, je suis Silvio Pellico.</p>
-
-<p>— O Silvio ! cria le voisin ; je ne te connais pas
-personnellement, mais je t’aime depuis longtemps.
-Approche-toi de la fenêtre et parlons-nous
-en dépit des sbires. »</p>
-
-<p>Je me cramponnai à la fenêtre ; il me dit son
-nom, et nous échangeâmes quelques paroles de
-tendresse.</p>
-
-<p>C’était le comte Antonio Oroboni, natif de
-Fratta près de Rovigo, jeune homme de vingt-neuf
-ans.</p>
-
-<p>Hélas ! nous fûmes bien vite interrompus par
-les cris menaçants des sentinelles ! Celle du corridor
-frappait fortement avec la crosse de son
-fusil, tantôt à la porte d’Oroboni, tantôt à la
-mienne. Nous ne voulions pas, nous ne pouvions
-pas obéir ; mais pourtant les malédictions de ces
-gardes étaient telles que nous cessâmes, après être
-convenus de recommencer quand les sentinelles
-seraient changées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXIII</h2>
-
-
-<p>Nous espérions, — et cela arriva en effet, — qu’en
-parlant plus bas nous pourrions nous entendre,
-et qu’il se rencontrerait quelquefois des
-sentinelles compatissantes, qui feraient semblant
-de ne pas s’apercevoir de notre bavardage. A force
-d’expériences, nous apprîmes un moyen d’émettre
-si faiblement la voix que, tout en étant suffisante
-pour nos oreilles, elle n’arrivait pas aux oreilles
-des autres, ou pouvait être dissimulée. Il arrivait
-bien de temps en temps que nous avions des écouteurs
-à l’oreille plus fine, ou que nous oubliions
-d’étouffer notre voix. Alors recommençaient à nous
-poursuivre les cris et les coups à nos portes, et, ce
-qui était pis, la colère du pauvre Schiller et du
-surintendant.</p>
-
-<p>Peu à peu nous perfectionnâmes toutes les précautions,
-c’est-à-dire que nous eûmes soin de
-causer pendant certains quarts d’heure plutôt que
-pendant certains autres, quand il y avait certains
-gardes plutôt que d’autres, et toujours à voix très
-modérée. Soit excellence de notre art, soit chez
-les autres une habitude de condescendance qui se
-formait peu à peu, nous finîmes par pouvoir causer
-chaque jour beaucoup, sans qu’aucun supérieur
-eût presque plus jamais à nous réprimander.</p>
-
-<p>Nous nous liâmes d’une tendre amitié. Il me
-raconta sa vie, je lui racontai la mienne. Les angoisses
-et les consolations de l’un devenaient les
-angoisses et les consolations de l’autre. Oh ! de
-quels encouragements mutuels ne nous étions-nous
-pas ! Combien de fois, après une nuit d’insomnie,
-chacun de nous en allant le matin à la fenêtre, en
-saluant son ami et en écoutant sa voix si chère,
-sentait dans son cœur s’adoucir la tristesse et redoubler
-son courage ! Chacun était persuadé d’être
-utile à l’autre, et cette certitude éveillait une
-douce émulation d’aménité dans les pensées, et ce
-contentement qu’éprouve l’homme, même au sein
-de la misère, quand il peut soulager son semblable.</p>
-
-<p>Chacun de nos entretiens nous laissait le besoin
-de le continuer, de le faire suivre d’éclaircissements ;
-c’était un stimulant vivace, continuel, pour
-l’intelligence, pour la mémoire, pour l’imagination,
-pour le cœur.</p>
-
-<p>Dans le principe, me souvenant de Julien, je
-me défiais de la constance de ce nouvel ami. Je
-pensais : « Jusqu’à présent, il ne nous est pas
-arrivé de nous trouver en désaccord ; d’un jour à
-l’autre, je puis lui déplaire en quelque chose, et
-alors il m’enverra promener. »</p>
-
-<p>Ce soupçon cessa bien vite. Nos opinions concordaient
-sur tous les points essentiels, si ce n’est
-qu’à une âme noble, brûlante de sentiments généreux,
-indomptée par le malheur, il unissait la foi
-la plus candide et la plus entière dans le christianisme,
-tandis que depuis quelque temps cette foi
-vacillait en moi, et parfois me semblait pour toujours
-éteinte.</p>
-
-<p>Il combattait mes doutes par des réflexions très
-justes, et avec une grande affection. Je sentais
-qu’il avait raison, et j’en convenais avec lui, mais
-les doutes revenaient. Il en arrive ainsi à tous ceux
-qui n’ont pas l’Évangile dans le cœur, à tous ceux
-qui haïssent les autres, et s’enorgueillissent d’eux-mêmes.
-L’esprit voit un instant le vrai, mais
-comme le vrai ne lui plaît pas, il n’y croit plus
-l’instant d’après, et s’efforce de regarder ailleurs.</p>
-
-<p>Oroboni était très habile à tourner mon attention
-sur les raisons qu’a l’homme d’être indulgent
-envers ses ennemis. Je ne lui parlais jamais des
-personnes que j’abhorrais qu’il ne se mît adroitement
-à les défendre, et non seulement par des
-paroles, mais encore par des exemples. Certaines
-gens lui avaient nui. Il en gémissait, mais il pardonnait
-à tous, et s’il pouvait me raconter quelque
-trait louable de quelqu’un d’entre eux, il le faisait
-volontiers.</p>
-
-<p>L’irritation qui me dominait, et qui m’avait
-rendu irréligieux depuis ma condamnation jusqu’à
-ce jour, dura encore quelques semaines ; puis
-elle cessa tout à fait. La vertu d’Oroboni m’avait
-charmé. En m’efforçant d’y atteindre, je me mis
-au moins sur ses traces. Alors je pus de nouveau
-prier sincèrement pour tous et ne plus haïr personne ;
-les doutes sur la foi disparurent : <i lang="la" xml:lang="la">Ubi charitas
-et amor, Deus ibi est.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXIV</h2>
-
-
-<p>Pour dire vrai, si la peine était on ne peut plus
-sévère et de nature à irriter, nous avions en même
-temps la rare fortune que tous ceux que nous
-voyions fussent des hommes bons. Ils ne pouvaient
-pas alléger notre situation, si ce n’est par leurs
-manières bienveillantes et respectueuses ; mais
-tous en usèrent ainsi pour nous. S’il y avait quelque
-rudesse dans le vieux Schiller, combien
-n’était-elle pas compensée par la noblesse de son
-cœur ! jusqu’au pauvre Kunda (ce condamné qui
-nous apportait le dîner et de l’eau trois fois par
-jour) qui voulait que nous nous aperçussions de sa
-compassion pour nous. Il balayait notre chambre
-deux fois par semaine. Un matin, en balayant, il
-choisit le moment où Schiller s’était éloigné de
-deux pas de la porte, et m’offrit un morceau de
-pain blanc. Je ne l’acceptai pas, mais je lui serrai
-cordialement la main. Cette poignée de main
-l’émut. Il me dit en mauvais allemand (il était
-Polonais) : « Monsieur, on vous donne maintenant
-si peu à manger que vous devez sûrement souffrir
-de la faim. »</p>
-
-<p>Je lui affirmai que non, mais j’affirmais l’incroyable.</p>
-
-<p>Le médecin, voyant qu’aucun de nous ne pouvait
-manger l’espèce d’aliments qu’on nous avait donnés
-dans les premiers jours, nous mit tous à ce
-qu’on appelle <i>quart de portion</i>, c’est-à-dire au régime
-de l’hôpital. C’étaient trois soupes très légères
-par jour, un peu de rôti d’agneau qu’on
-aurait pu avaler en une bouchée, et environ trois
-onces de pain blanc. Comme ma santé devenait
-meilleure, mon appétit croissait, et ce quart était
-vraiment trop peu. J’essayai de revenir à la nourriture
-de ceux qui étaient bien portants ; mais il
-n’y avait rien à y gagner, car elle me dégoûtait
-tellement que je ne pouvais la manger. Il fallut
-absolument m’en tenir au <i>quart</i>. Pendant plus
-d’une année, je connus ce qu’est le tourment de la
-faim. Et ce tourment se fit sentir avec encore plus
-de véhémence à quelques-uns de mes compagnons
-qui, plus robustes que moi, étaient habitués à se
-nourrir plus abondamment. J’ai su de plusieurs
-d’entre eux, qu’ils acceptèrent du pain de Schiller
-et des deux autres gardiens attachés à notre service,
-et enfin de ce brave homme de Kunda.</p>
-
-<p>« On dit par la ville qu’on donne peu à manger
-à ces messieurs, me dit une fois le barbier, un
-jeune praticien adjoint à notre chirurgien.</p>
-
-<p>— C’est très vrai », répondis-je ingénument.</p>
-
-<p>Le samedi suivant (il venait chaque samedi), il
-voulut me donner en cachette un gros pain blanc.
-Schiller feignit de n’avoir pas vu cette offre. Pour
-moi, si j’avais écouté mon estomac, je l’aurais
-acceptée, mais je persistai à refuser, afin que ce
-pauvre jeune homme ne fût pas tenté de répéter
-son offrande, ce qui à la longue lui aurait été onéreux.</p>
-
-<p>Pour la même raison, je refusais les offres de
-Schiller. Plusieurs fois il m’apporta un morceau de
-viande bouillie, en me priant de la manger, et
-protestant que cela ne lui coûtait rien, que c’était
-un morceau de reste, qu’il ne savait qu’en faire, et
-qu’il le donnerait à d’autres, si je ne le prenais pas.
-Je me serais jeté dessus pour le dévorer ; mais si je
-l’avais pris, n’aurait-il pas eu chaque jour l’envie
-de me donner quelque chose ?</p>
-
-<p>Seulement deux fois qu’il m’apporta un plat de
-cerises, et une autre fois quelques poires, la vue
-de ces fruits me fascina irrésistiblement. Je me
-repentis de les avoir pris, justement parce qu’à
-partir de ce moment il ne cessait plus de m’en
-offrir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXV</h2>
-
-
-<p>Dans les premiers jours il fut établi que chacun
-de nous aurait, deux fois par semaine, une heure
-de promenade. Dans la suite, cette faveur fut accordée
-de deux jours l’un, et plus tard chaque jour,
-excepté les fêtes.</p>
-
-<p>Chacun était conduit à la promenade séparément,
-entre deux gardiens ayant le fusil sur
-l’épaule. Moi qui me trouvais logé tout au bout du
-corridor, je passais, quand je sortais, devant les
-prisons de tous les condamnés d’État italiens,
-excepté Maroncelli, le seul qui languissait en bas.</p>
-
-<p>« Bonne promenade ! » me murmuraient-ils tous
-à travers le guichet de leur porte ; mais il ne m’était
-pas permis de m’arrêter pour saluer personne.</p>
-
-<p>On descendait un escalier, on traversait une
-vaste cour, et on allait sur une terrasse située au
-midi, d’où l’on voyait la ville de Brünn et une
-grande partie du pays d’alentour.</p>
-
-<p>Dans la cour susdite, étaient toujours un grand
-nombre de condamnés de droit commun, qui
-allaient ou venaient pour leurs travaux, ou bien se
-promenaient en groupes en causant. Parmi eux, il
-y avait quelques voleurs italiens qui me saluaient
-avec un grand respect, et disaient entre eux : « Ce
-n’est pas un voleur comme nous ; et pourtant sa
-prison est plus dure que la nôtre. »</p>
-
-<p>En fait, ils avaient beaucoup plus de liberté que
-moi.</p>
-
-<p>J’entendais ces expressions et d’autres encore, et
-je leur rendais leur salut avec cordialité. L’un d’eux
-me dit une fois : « Le salut de monsieur me fait
-du bien. Monsieur voit peut-être sur ma physionomie
-quelque chose qui n’est pas de la scélératesse.
-Une passion malheureuse m’a poussé à commettre
-une faute ; mais non, monsieur, je ne suis pas un
-scélérat ! »</p>
-
-<p>Et il fondit en larmes. Je lui tendis la main,
-mais il ne put pas me la serrer. Mes gardiens, non
-par méchanceté, mais à cause des instructions
-qu’ils avaient, le repoussèrent. Ils ne devaient me
-laisser approcher par qui que ce fût. Les paroles
-que ces condamnés m’adressaient, ils feignaient la
-plupart du temps de se les dire entre eux, et, si
-mes deux soldats s’apercevaient qu’elles fussent à
-mon intention, ils leur intimaient silence.</p>
-
-<p>On voyait encore passer par cette cour des
-hommes de conditions diverses, étrangers au château,
-qui venaient visiter le surintendant, ou le
-chapelain, ou le sergent, ou quelqu’un des caporaux.
-« Voilà un des Italiens, voilà un des Italiens »,
-disaient-ils à voix basse, et ils s’arrêtaient pour
-me regarder. Et plus d’une fois je les entendis dire
-en allemand, croyant que je ne les comprenais pas :</p>
-
-<p>« Ce pauvre monsieur, il ne deviendra pas vieux ;
-il a la mort sur la figure. »</p>
-
-<p>En effet, ma santé, après s’être tout d’abord
-améliorée, languissait par l’insuffisance de nourriture,
-et de nouveaux accès de fièvre me prenaient
-souvent. Je m’efforçais de traîner ma chaîne jusqu’à
-l’endroit de la promenade, et là je me jetais
-sur l’herbe, et j’y restais ordinairement jusqu’à
-l’expiration de mon heure.</p>
-
-<p>Mes gardiens restaient debout ou s’asseyaient
-près de moi, et nous causions. Un d’eux, nommé
-Kral, était un Bohémien qui, bien que d’une famille
-de pauvres paysans, avait reçu une certaine
-éducation et l’avait perfectionnée le plus qu’il avait
-pu, en réfléchissant avec beaucoup de discernement
-sur les choses du monde, et en lisant tous les
-livres qui lui tombaient sous la main. Il connaissait
-Klopstock, Wieland, Gœthe, Schiller et un grand
-nombre d’autres bons écrivains allemands. Il en
-savait une infinité de passages par cœur, et les
-disait avec intelligence et avec sentiment. L’autre
-gardien était un Polonais, du nom de Kubitzky,
-ignorant, mais respectueux et cordial. Leur compagnie
-m’était devenue très chère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXVI</h2>
-
-
-<p>A l’une des extrémités de cette terrasse, étaient
-les appartements du surintendant ; à l’autre extrémité,
-logeait un caporal avec sa femme et son
-jeune enfant. Quand je voyais quelqu’un sortir de
-ces habitations, je me levais, je m’approchais de
-la personne, ou des personnes qui s’y montraient,
-et j’étais comblé de démonstrations de courtoisie
-et de pitié.</p>
-
-<p>La femme du surintendant était malade depuis
-longtemps et dépérissait lentement. Elle se faisait
-parfois porter sur un canapé en plein air. Il est
-impossible de dire combien elle était émue en
-m’exprimant la compassion qu’elle éprouvait pour
-nous tous. Son regard était très doux et timide,
-mais, bien que timide, il s’attachait de temps en
-temps d’un air d’intense interrogation confiante
-sur les regards de celui qui lui parlait.</p>
-
-<p>Je lui dis une fois en riant : « Savez-vous, madame,
-que vous ressemblez un peu à une personne
-qui me fut chère ? »</p>
-
-<p>Elle rougit, et répondit avec une grave et aimable
-simplicité : « Ne m’oubliez donc pas quand je
-serai morte ; priez pour ma pauvre âme et pour
-les jeunes enfants que je laisse sur la terre. »</p>
-
-<p>A partir de ce jour, elle ne put plus quitter le
-lit ; je ne la vis plus. Elle languit encore quelques
-mois, puis elle mourut.</p>
-
-<p>Elle avait trois fils, beaux comme des amours,
-et un encore à la mamelle. L’infortunée les embrassait
-souvent en ma présence, et disait : « Qui sait
-quelle femme deviendra leur mère après moi !
-Quelle qu’elle soit, que le Seigneur lui donne des
-entrailles de mère, même pour les enfants qui ne
-seront pas nés d’elle ! » Et elle pleurait.</p>
-
-<p>Mille fois je me suis souvenu de sa prière et de
-ces larmes !</p>
-
-<p>Quand elle ne fut plus, j’embrassais quelquefois
-ces enfants, et je m’attendrissais, et je répétais
-cette prière maternelle. Et je pensais à ma mère et
-aux vœux ardents que son cœur si aimant élevait
-sans doute pour moi, et je m’écriais avec des sanglots :
-« Oh ! bien plus heureuse est la mère qui,
-en mourant, abandonne ses enfants en bas âge,
-que celle qui, après les avoir élevés avec des soins
-infinis, se les voit ravir ! »</p>
-
-<p>Deux bonnes vieilles étaient d’ordinaire avec ces
-enfants : l’une était la mère du surintendant, l’autre
-la tante. Elles voulurent savoir toute mon histoire,
-et je la leur racontai en abrégé.</p>
-
-<p>« Combien nous sommes malheureuses, disaient-elles
-avec l’expression de la douleur la plus vraie,
-de ne pouvoir vous aider en rien ! Mais soyez sûr
-que nous prierons pour vous, et que si un jour
-votre grâce arrive, ce sera une fête pour toute
-notre famille. »</p>
-
-<p>La première, qui était celle que je voyais le plus
-souvent, possédait une douce et extraordinaire
-éloquence pour donner des consolations. Je les
-écoutais avec une gratitude filiale, et elles se gravaient
-dans mon cœur.</p>
-
-<p>Elle me disait des choses que je savais déjà, et
-qui me frappaient comme des choses nouvelles : — que
-l’infortune ne dégrade pas l’homme, si
-celui-ci ne lui est pas inférieur, mais l’élève au
-contraire ; — que, si nous pouvions entrer dans
-les jugements de Dieu, nous verrions que bien
-souvent les vainqueurs sont plus à plaindre que les
-vaincus, ceux qui exultent de joie que ceux qui
-sont tristes, ceux qui sont riches que ceux qui sont
-dépouillés de tout ; — que l’amitié particulière
-montrée par l’homme-Dieu aux infortunés est un
-grand fait ; — que nous devions nous glorifier de
-porter la croix, depuis qu’elle a été portée par des
-épaules divines.</p>
-
-<p>Eh bien ! ces deux bonnes vieilles, que je voyais
-si volontiers, durent bientôt, pour des raisons de
-famille, quitter le Spielberg ; les enfants cessèrent
-aussi de venir sur la terrasse. Combien ces pertes
-m’affligèrent !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXVII</h2>
-
-
-<p>La gêne de la chaîne aux pieds, en m’empêchant
-de dormir, contribuait à me ruiner la santé.
-Schiller voulait que je réclamasse, et prétendait
-qu’il était du devoir du médecin de me la faire
-enlever.</p>
-
-<p>Pendant quelque temps je ne l’écoutai pas, puis
-je cédai à ses conseils, et je dis au médecin que,
-pour recouvrer le bienfait du sommeil, je le priais
-de me faire enlever la chaîne, au moins pour
-quelques jours.</p>
-
-<p>Le médecin dit que mes fièvres n’en étaient pas
-encore arrivées à un degré tel qu’il pût me satisfaire,
-et qu’il était nécessaire que je m’accoutumasse
-aux fers.</p>
-
-<p>La réponse m’indigna, et je fus colère d’avoir
-fait cette inutile demande.</p>
-
-<p>« Voilà ce que j’ai gagné à suivre votre conseil
-persistant », dis-je à Schiller.</p>
-
-<p>Il faut que je lui eusse dit ces paroles assez
-grossièrement, car le rude brave homme s’en
-offensa.</p>
-
-<p>« Il déplaît à monsieur, cria-t-il, de s’être exposé
-à un refus, et à moi il me déplaît que monsieur
-soit fier avec moi ! »</p>
-
-<p>Puis il continua un long sermon : « Les orgueilleux
-font consister leur grandeur à ne pas s’exposer
-aux refus, à ne pas accepter les offres, à rougir de
-mille puérilités. <i lang="de" xml:lang="de">Alle Eseleyen !</i> âneries que tout
-cela ! Vaine grandeur ! ignorance de la véritable
-dignité ! Et la véritable dignité consiste, en
-grande partie, à rougir uniquement des mauvaises
-actions ! »</p>
-
-<p>Il dit, sortit, et fit un fracas infernal avec ses
-clefs.</p>
-
-<p>Je restai abasourdi. « Et pourtant cette rude
-franchise me plaît, disais-je. Elle part du cœur
-comme ses offres, comme ses conseils, comme sa
-compassion. Et ne m’a-t-il pas dit la vérité ? A
-combien de faiblesses ne donné-je pas le nom de
-dignité, alors qu’elles ne sont pas autre chose que
-de l’orgueil ? »</p>
-
-<p>A l’heure du dîner, Schiller laissa le condamné
-Kunda m’apporter les deux plats et mon eau, et
-s’arrêta sur la porte. Je l’appelai.</p>
-
-<p>« Je n’ai pas le temps », répondit-il très sèchement.
-Je descendis de mon banc, j’allai à lui et je
-lui dis :</p>
-
-<p>« Si vous voulez que mon repas me fasse du bien,
-ne me faites pas cette mauvaise mine.</p>
-
-<p>— Et quelle mine dois-je faire ? demanda-t-il en
-se rassérénant.</p>
-
-<p>— La mine d’un homme joyeux, d’un ami, répondis-je.</p>
-
-<p>— Vive la joie ! s’écria-t-il, et si, pour que son
-repas lui fasse du bien, monsieur veut me voir
-aussi danser, le voilà servi. »</p>
-
-<p>Et il se mit à gambader avec ses maigres et longues
-perches, et si plaisamment que j’éclatai de
-rire. Je riais, et j’avais le cœur ému.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXVIII</h2>
-
-
-<p>Un soir, Oroboni et moi nous étions à la fenêtre,
-et nous nous plaignions mutuellement d’être
-affamés ; nous élevâmes un peu la voix, et les sentinelles
-se mirent à crier. Le surintendant, qui,
-par mésaventure, passait de ce côté, crut devoir
-faire appeler Schiller, et le tancer vertement de ce
-qu’il ne veillait pas mieux à nous faire observer le
-silence.</p>
-
-<p>Schiller vint, en grande colère, s’en plaindre à
-moi, et m’intima l’ordre de ne plus jamais parler
-par la fenêtre. Il voulait que je le lui promisse.</p>
-
-<p>« Non, répondis-je, non, je ne veux pas le promettre.</p>
-
-<p>— Oh ! <i lang="de" xml:lang="de">der Teufel, der Teufel !</i> cria-t-il ; c’est à
-moi qu’on vient dire : Je ne veux pas ! à moi qui
-reçois une maudite réprimande à cause de vous !</p>
-
-<p>— Je suis fâché, mon cher Schiller, de la réprimande
-que vous avez reçue, j’en suis vraiment
-fâché, mais je ne veux pas vous promettre ce que
-je sens que je ne pourrais pas tenir.</p>
-
-<p>— Et pourquoi monsieur ne le tiendrait-il pas ?</p>
-
-<p>— Parce que je ne pourrais pas ; parce que la
-solitude continuelle est un tourment si cruel pour
-moi, que je ne résisterai jamais au besoin d’émettre
-quelques sons de voix de mes poumons, d’inviter
-mon voisin à me répondre. Et si le voisin se taisait,
-j’adresserais la parole aux barreaux de ma fenêtre,
-aux collines qui s’élèvent en face de moi, aux
-oiseaux qui volent.</p>
-
-<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Der Teufel !</i> Et monsieur ne veut pas me le
-promettre ?</p>
-
-<p>— Non, non, non ! » m’écriai-je.</p>
-
-<p>Il jeta à terre son bruyant trousseau de clefs et
-répéta : « <i lang="de" xml:lang="de">Der Teufel ! der Teufel !</i> » Puis il se précipita
-pour m’embrasser.</p>
-
-<p>« Eh bien ! dois-je cesser d’être homme pour
-ces canailles de clefs ? Monsieur est un homme
-comme il faut, et je suis content qu’il ne veuille
-pas me promettre ce qu’il ne tiendrait pas. J’en
-ferais autant, moi. »</p>
-
-<p>Je ramassai les clefs et je les lui donnai.</p>
-
-<p>« Ces clefs, lui dis-je, ne sont pas si <i>canailles</i>,
-puisque, d’un honnête caporal que vous êtes, elles
-ne peuvent pas faire un méchant sbire.</p>
-
-<p>— Et si je croyais qu’elles pussent le faire, répondit-il,
-je les porterais à mes supérieurs, et je
-dirais : « Si on ne veut pas me donner d’autre pain
-que celui de bourreau, j’irai demander l’aumône. »</p>
-
-<p>Il tira son mouchoir de sa poche, s’essuya les
-yeux, puis les tint levés, les mains jointes comme
-s’il priait. Je joignis les miennes, et je priai comme
-lui en silence. Il comprenait que je faisais des
-vœux pour lui, comme je comprenais qu’il en faisait
-pour moi.</p>
-
-<p>En s’en allant, il me dit à voix basse : « Quand
-monsieur causera avec le comte Oroboni, qu’il
-parle le plus bas qu’il pourra. Il y trouvera deux
-avantages : l’un de m’épargner les reproches de
-monsieur le surintendant, l’autre de ne pas laisser
-surprendre quelque conversation… dois-je le
-dire ? quelque conversation qui, rapportée, ne
-pourrait qu’irriter encore celui qui peut punir. »</p>
-
-<p>Je l’assurai qu’il ne sortait jamais de nos lèvres
-un mot qui, répété à qui que ce soit, pût offenser.</p>
-
-<p>Nous n’avions pas, en effet, besoin d’avertissements
-pour être prudents. Deux prisonniers qui
-parviennent à communiquer entre eux, savent fort
-bien se créer un jargon avec lequel ils peuvent
-tout dire sans être compris de quiconque les
-écoute.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXIX</h2>
-
-
-<p>Je revenais un matin de la promenade ; c’était
-le 7 août. La porte de la prison d’Oroboni était
-ouverte, et Schiller qui s’y trouvait ne m’avait pas
-entendu venir. Mes gardiens veulent hâter le pas
-pour fermer cette porte. Je les préviens, je
-m’élance, et me voilà dans les bras d’Oroboni.</p>
-
-<p>Schiller fut abasourdi ; il dit : « <i lang="de" xml:lang="de">Der Teufel ! der
-Teufel !</i> » et leva le doigt pour me menacer. Mais
-ses yeux se remplirent de larmes, et il s’écria en
-sanglotant : « O mon Dieu, faites miséricorde à ces
-pauvres jeunes gens et à moi, et à tous les infortunés,
-vous qui avez été également si malheureux
-sur la terre ! »</p>
-
-<p>Les deux gardiens pleuraient à leur tour. La
-sentinelle du corridor, qui était accourue, pleurait
-elle aussi. Oroboni me disait : « Silvio, Silvio,
-voilà un des jours les plus chers de ma vie ! » Je
-ne sais ce que de mon côté je lui disais ; j’étais
-hors de moi de joie et de tendresse.</p>
-
-<p>Quand Schiller nous conjura de nous séparer,
-force fut de lui obéir. Oroboni laissa échapper un
-torrent de larmes et me dit :</p>
-
-<p>« Nous reverrons-nous jamais plus sur la terre ? »</p>
-
-<p>Et je ne le revis jamais plus ! Quelques mois
-après, sa chambre était vide, et Oroboni gisait
-dans ce cimetière que j’avais devant ma fenêtre !</p>
-
-<p>Depuis cet instant où nous nous étions vus, il
-semblait que nous nous aimions plus doucement,
-plus fortement qu’avant, il semblait que nous nous
-étions l’un à l’autre plus nécessaires.</p>
-
-<p>C’était un beau jeune homme, de noble aspect,
-mais pâle et d’une mauvaise santé. Ses yeux seuls
-étaient pleins de vie. Mon affection pour lui était
-encore augmentée par la pitié que sa maigreur et
-sa pâleur m’inspiraient. Il éprouvait la même chose
-pour moi. Tous les deux nous sentions combien il
-était vraisemblable qu’il arriverait bientôt à l’un
-de nous de survivre à l’autre.</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours il tomba malade. Je
-ne faisais que gémir et prier pour lui. Après quelques
-accès de fièvre, il reprit un peu de force, et
-put revenir à nos conversations amicales. Oh !
-comme entendre de nouveau le son de sa voix
-m’apportait de consolation !</p>
-
-<p>« Ne te trompe pas, me disait-il ; ce sera pour
-peu de temps. Aie la force de t’apprêter à ma perte ;
-inspire-moi du courage par ton courage. »</p>
-
-<p>A cette époque, on voulut blanchir les murs de
-nos prisons, et on nous transporta dans les souterrains.
-Par malheur, dans cet intervalle, nous ne
-fûmes pas placés dans des cachots voisins. Schiller
-me disait qu’Oroboni allait bien, mais je le soupçonnais
-de ne pas vouloir me dire la vérité, et je
-craignais que la santé déjà si débile de mon ami
-ne se détériorât tout à fait dans ces souterrains.</p>
-
-<p>Si j’avais eu au moins la bonne fortune d’être
-en cette occasion voisin de mon cher Maroncelli !
-J’entendis pourtant sa voix. Nous nous saluâmes
-en chantant, en dépit des cris des gardiens.</p>
-
-<p>Ce fut dans ce temps que vint nous voir le premier
-médecin de Brünn, envoyé peut-être à la
-suite des rapports que le surintendant faisait à
-Vienne, sur l’extrême faiblesse où nous avait tous
-réduits le défaut de nourriture, ou bien parce qu’il
-régnait alors dans les prisons une violente épidémie
-de scorbut.</p>
-
-<p>Ne sachant pas le motif de cette visite, je m’imaginai
-que c’était pour une nouvelle maladie d’Oroboni.
-La crainte de le perdre me donnait une inquiétude
-indicible. Je fus pris alors d’une forte
-mélancolie et du désir de mourir. La pensée du
-suicide se présentait de nouveau à moi. Je la combattais ;
-mais j’étais comme un voyageur fatigué
-qui, tout en se disant à lui-même : « C’est mon
-devoir d’aller jusqu’au bout », sent un besoin irrésistible
-de se jeter à terre et de se reposer.</p>
-
-<p>On m’avait dit que, peu de temps auparavant,
-dans un de ces ténébreux cachots, un vieux Bohémien
-s’était tué en se frappant la tête contre les
-murs. Je ne pouvais chasser de mon esprit la tentation
-de l’imiter. Je ne sais si mon délire ne serait
-pas arrivé à ce point, si une gorgée de sang sortie
-de ma poitrine ne m’avait pas fait croire à ma mort
-prochaine. Je remerciai Dieu de ce qu’il voulait
-me faire mourir de cette façon, et m’épargner un acte
-de désespoir que mon intelligence condamnait.</p>
-
-<p>Mais Dieu, au contraire, voulut me conserver.
-Cette gorgée de sang allégea mes maux. Pendant
-ce temps, je fus ramené dans la prison supérieure,
-et la lumière plus grande ainsi que le voisinage
-d’Oroboni, que j’y retrouvai, me rattachèrent à la
-vie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXX</h2>
-
-
-<p>Je lui confiai la terrible mélancolie que j’avais
-éprouvée en me voyant séparé de lui ; et il me dit
-que lui aussi avait dû combattre la pensée du suicide.</p>
-
-<p>« Profitons, disait-il, du peu de temps qui nous
-est de nouveau donné, pour nous consoler mutuellement
-avec la religion. Parlons de Dieu ; excitons-nous
-à l’aimer. Souvenons-nous qu’il est la justice,
-la sagesse, la bonté, la beauté, qu’il est tout ce
-que nous avons coutume d’admirer comme parfait.
-Je te dis en vérité que la mort n’est pas loin de
-moi. Je te serai éternellement reconnaissant, si tu
-contribues à me rendre dans ces derniers jours
-aussi religieux que j’aurais dû l’être toute ma vie. »</p>
-
-<p>Et nos discours ne roulaient plus sur autre chose
-que la philosophie chrétienne, et sur les comparaisons
-de celle-ci avec les mesquineries du sensualisme.
-Nous étions enchantés tous les deux de
-découvrir une si grande concordance entre le christianisme
-et la raison ; tous les deux, en confrontant
-les diverses communions évangéliques, nous
-voyions que la religion catholique peut seule vraiment
-résister à la critique, et que la doctrine de
-la communion catholique consiste dans les dogmes
-les plus purs et la plus pure morale, et non dans
-les misérables sophismes produits par l’ignorance
-humaine.</p>
-
-<p>« Et si, par un hasard peu probable, nous retournions
-dans la société, disait Oroboni, serions-nous
-assez pusillanimes pour ne pas confesser
-l’Évangile ? pour avoir honte, si quelqu’un s’imaginait
-que la prison a amolli nos âmes, et que c’est
-par faiblesse que nous sommes devenus plus
-fermes dans notre croyance ?</p>
-
-<p>— Mon cher Oroboni, lui dis-je, ta question me
-révèle ta réponse, et c’est aussi la mienne. Le
-comble de la lâcheté, c’est d’être esclave des jugements
-d’autrui, quand on a la persuasion qu’ils
-sont faux. Je ne crois pas que ni toi ni moi ayons
-jamais une pareille lâcheté. »</p>
-
-<p>Dans ces effusions de cœur, je commis une
-faute. J’avais juré à Julien de ne jamais confier à
-personne, en révélant son vrai nom, les relations
-qui avaient existé entre nous. Je les racontai à
-Oroboni, en lui disant : « Dans le monde, jamais
-chose semblable ne me serait sortie des lèvres,
-mais ici nous sommes dans un tombeau, et, si tu
-en sors jamais, je sais que je puis me fier à toi. »</p>
-
-<p>Cette âme si honnête se taisait.</p>
-
-<p>« Pourquoi ne me réponds-tu pas ? » lui dis-je.</p>
-
-<p>Enfin il se mit à me blâmer sérieusement de la
-violation de ce secret. Ses reproches étaient justes.
-Aucune amitié, quelque intime qu’elle soit, quelque
-fortifiée qu’elle soit par la vertu, ne peut autoriser
-une semblable violation.</p>
-
-<p>Mais, puisque j’étais tombé dans cette faute,
-Oroboni en tira pour moi un bénéfice. Il avait
-connu Julien, et savait quelques traits honorables
-de sa vie. Il me les raconta, et dit : « Cet homme
-a agi si souvent en chrétien qu’il ne peut porter
-sa fureur antireligieuse jusqu’à la tombe. Espérons,
-espérons qu’il en sera ainsi ! Et toi, Silvio,
-efforce-toi de lui pardonner de bon cœur ses mouvements
-de mauvaise humeur, et prie pour lui ! »</p>
-
-<p>Ses paroles étaient sacrées pour moi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXI</h2>
-
-
-<p>Les conversations dont j’ai parlé, soit avec Oroboni,
-soit avec Schiller ou d’autres, n’occupaient
-toutefois qu’une petite partie des longues vingt-quatre
-heures de ma journée, et il n’était pas rare
-qu’aucune conversation avec le premier ne fût possible.</p>
-
-<p>Que faisais-je dans une si grande solitude ?</p>
-
-<p>Voici quelle était toute ma vie pendant ces journées.
-Je me levais toujours à l’aube, et, montant
-sur le haut de mon banc, je me cramponnais aux
-barreaux de la fenêtre, et je disais mes prières.
-Oroboni était déjà à sa fenêtre, ou ne tardait pas à
-y venir. Nous nous saluions, et chacun continuait
-silencieusement à penser à Dieu. Autant nos
-cachots étaient horribles, autant était beau le spectacle
-extérieur que nous avions. Ce ciel, cette campagne,
-ce va-et-vient lointain de créatures dans la
-vallée, ces voix de paysannes, ces rires, ces chants,
-nous réjouissaient, nous faisaient plus chèrement
-sentir la présence de Celui qui se montre si magnifique
-dans sa bonté, et dont nous avions tant
-besoin.</p>
-
-<p>Venait la visite du matin par les gardiens. Ceux-ci
-donnaient un coup d’œil à la chambre pour voir
-si tout était en ordre, et examinaient ma chaîne
-anneau par anneau, afin de s’assurer que quelque
-accident ou quelque mauvaise intention ne l’avait
-pas rompue ; ou plutôt (rompre la chaîne était
-impossible) cette inspection était faite pour obéir
-fidèlement aux prescriptions de la discipline. Si
-c’était un jour où venait le médecin, Schiller
-demandait si on voulait lui parler, et en prenait
-note.</p>
-
-<p>Après avoir fait le tour de nos prisons, Schiller
-revenait et accompagnait Kunda, qui était chargé
-de nettoyer chacune de nos chambres.</p>
-
-<p>Après un court intervalle, on nous apportait le
-déjeuner. C’était une demi-assiette de bouillon
-rougeâtre, avec trois tranches de pain très minces ;
-je mangeais ce pain, et ne buvais pas le bouillon.</p>
-
-<p>Après quoi, je me mettais à l’étude. Maroncelli
-avait apporté d’Italie un grand nombre de livres,
-et tous nos compagnons en avaient aussi apporté,
-qui plus, qui moins. Le tout ensemble formait une
-bonne petite bibliothèque. Nous espérions en outre
-pouvoir l’augmenter au moyen de notre argent. Il
-n’était encore arrivé aucune réponse de l’empereur
-au sujet de la permission qui lui avait été demandée
-de lire nos livres et d’en acheter d’autres ;
-mais, en attendant, le gouverneur de Brünn accordait
-provisoirement à chacun de nous l’autorisation
-de garder deux livres, et d’en changer toutes les
-fois que nous voudrions. Vers les neuf heures
-venait le surintendant, et, lorsque le médecin avait
-été demandé, il l’accompagnait.</p>
-
-<p>Un peu de temps me restait encore ensuite pour
-l’étude, jusqu’à onze heures, qui était le moment
-du dîner.</p>
-
-<p>Jusqu’au coucher du soleil, je n’avais plus de
-visite, et je me remettais à étudier. Alors Schiller
-et Kunda venaient pour changer mon eau, et un
-instant après arrivait le surintendant avec quelques
-gardiens, pour l’inspection du soir dans toute
-ma chambre et à mes fers.</p>
-
-<p>Pendant une des heures de la journée, tantôt
-avant, tantôt après le dîner, au bon plaisir des
-gardiens, avait lieu la promenade.</p>
-
-<p>La susdite visite du soir terminée, Oroboni et
-moi nous nous mettions à causer, et c’étaient ordinairement
-là nos entretiens les plus longs. Les
-entretiens extraordinaires avaient lieu le matin,
-ou tout de suite après le dîner, mais le plus souvent
-ils étaient très courts.</p>
-
-<p>Quelquefois les sentinelles étaient si compatissantes
-qu’elles nous disaient : « Un peu plus bas,
-messieurs ; autrement la punition tombera sur
-nous. »</p>
-
-<p>D’autres fois, elles feignaient de ne pas s’apercevoir
-que nous parlions ; puis, voyant paraître le
-sergent, elles nous priaient de nous taire jusqu’à
-ce qu’il fût parti ; et à peine était-il parti qu’elles
-nous disaient : « Messieurs, vous pouvez causer
-maintenant, mais le plus bas qu’il vous sera possible. »</p>
-
-<p>Parfois, quelques-uns de ces soldats s’enhardissaient
-jusqu’à causer avec nous, à satisfaire à nos
-demandes et à nous donner quelques nouvelles de
-l’Italie.</p>
-
-<p>A certains de leurs discours nous ne répondions
-qu’en les priant de se taire. Il était tout naturel
-que nous doutassions si c’étaient toujours là des
-épanchements sincères du cœur, ou des pièges
-pour scruter nos pensées. Néanmoins, j’incline
-beaucoup plus à croire que ces braves gens parlaient
-avec sincérité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXII</h2>
-
-
-<p>Un soir nous avions des sentinelles très bienveillantes,
-de sorte qu’Oroboni et moi nous ne
-nous donnions pas la peine d’abaisser la voix.
-Maroncelli, cramponné à la fenêtre de son souterrain,
-nous entendit, et distingua ma voix. Il ne
-put se retenir ; il me salua en chantant. Il me
-demandait comment j’allais, et m’exprimait avec
-les paroles les plus tendres son regret de n’avoir
-pas encore pu obtenir que nous fussions mis ensemble.
-Cette grâce, je l’avais aussi demandée,
-mais ni le surintendant du Spielberg ni le gouverneur
-de Brünn n’avaient qualité pour nous l’accorder.
-Notre mutuel désir avait été transmis à
-l’empereur, et aucune réponse n’était encore
-arrivée.</p>
-
-<p>Outre la fois que nous nous saluâmes en chantant
-dans les souterrains, j’avais entendu plusieurs
-fois ses chants de l’étage supérieur, mais sans
-comprendre les paroles, et pendant quelques instants
-à peine, parce qu’on ne le laissait pas continuer.</p>
-
-<p>Cette fois, il éleva beaucoup plus la voix ; il ne
-fut pas aussi vite interrompu, et je compris tout.
-Il n’y a pas de termes pour exprimer l’émotion
-que j’éprouvai.</p>
-
-<p>Je lui répondis, et nous continuâmes le dialogue
-environ un quart d’heure. Enfin on changea les
-sentinelles sur la terrasse, et celles qui vinrent ne
-furent pas complaisantes. Nous nous disposions
-bien cependant à recommencer nos chants, mais
-des cris furieux s’élevèrent pour nous accabler de
-malédictions, et nous dûmes les respecter.</p>
-
-<p>Je me représentais Maroncelli gisant depuis si
-longtemps dans cette prison bien pire que la
-mienne ; je m’imaginais la tristesse qui devait souvent
-l’y accabler et le dommage que sa santé en
-éprouverait, et une profonde angoisse me serrait
-le cœur.</p>
-
-<p>Je pus enfin pleurer, mais les larmes ne me
-soulagèrent pas. Je fus pris d’un fort mal de tête,
-avec une fièvre violente. Je ne me tenais pas sur
-pied, je me jetai sur ma paillasse. Les convulsions
-augmentèrent ; je souffrais d’horribles spasmes à
-la poitrine. Je crus mourir cette nuit.</p>
-
-<p>Le jour suivant, la fièvre avait cessé et la poitrine
-allait mieux, mais il me semblait avoir du
-feu dans le cerveau, et à peine pouvais-je remuer
-la tête sans y réveiller des douleurs atroces.</p>
-
-<p>Je dis mon état à Oroboni. Il se trouvait aussi
-plus mal que d’habitude.</p>
-
-<p>« Ami, me dit-il, il n’est pas loin le jour où l’un
-de nous ne pourra plus venir à la fenêtre. Chaque
-fois que nous nous saluons peut être la dernière.
-Tenons-nous donc prêts l’un et l’autre, tant à
-mourir qu’à survivre à notre ami. »</p>
-
-<p>Sa voix était attendrie ; moi, je ne pouvais
-répondre. Nous gardâmes un instant le silence,
-puis il reprit :</p>
-
-<p>« Tu es heureux, toi, de savoir l’allemand ! tu
-pourras au moins te confesser ! J’ai demandé un
-prêtre qui sût l’italien ; on m’a dit qu’il n’y en avait
-pas. Mais Dieu voit mon désir, et depuis que je
-me suis confessé à Venise, il me semble, en vérité,
-que je n’ai plus rien qui me pèse sur la conscience.</p>
-
-<p>— Moi, au contraire, je me suis confessé à
-Venise, lui dis-je, l’esprit plein de rancune, et j’ai
-plus mal fait que si j’avais refusé les sacrements.
-Mais si aujourd’hui on m’accorde un prêtre, je
-t’assure que je me confesserai de cœur en pardonnant
-à tous.</p>
-
-<p>— Le Ciel te bénisse ! s’écria-t-il, tu me donnes
-une grande consolation. Faisons, oui, faisons le
-possible l’un et l’autre pour être unis dans l’éternelle
-félicité, comme nous le fûmes dans ces jours
-d’infortune ! »</p>
-
-<p>Le jour d’après, je l’attendis à la fenêtre, et il
-ne vint pas. Je sus par Schiller qu’il était gravement
-malade.</p>
-
-<p>Huit ou dix jours après, il allait mieux, et il
-revint me saluer. Je souffrais, mais je me soutenais.
-Quelques mois se passèrent ainsi, tant pour
-lui que pour moi, dans ces alternatives de mieux
-et de plus mal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXIII</h2>
-
-
-<p>Je pus me traîner jusqu’au 11 janvier 1823. Le
-matin, je me levai avec un mal de tête assez léger,
-mais avec une disposition à tomber en faiblesse.
-Les jambes me tremblaient, et j’avais de la peine à
-respirer.</p>
-
-<p>Depuis deux ou trois jours aussi, Oroboni était
-mal, et ne se levait pas.</p>
-
-<p>On m’apporte la soupe, j’en goûte à peine une
-cuillerée, puis je tombe privé de sens. Quelque
-temps après, la sentinelle du corridor, ayant
-regardé par hasard à travers le guichet, et me
-voyant étendu par terre avec mon assiette renversée
-à côté de moi, me crut mort et appela Schiller.</p>
-
-<p>Le surintendant vint aussi ; on appela immédiatement
-le médecin, et on me mit au lit. Je revins
-à moi.</p>
-
-<p>Le médecin dit que j’étais en danger, et me fit
-enlever les fers. Il m’ordonna je ne sais quel cordial,
-mais mon estomac ne pouvait rien garder.
-La douleur de tête augmentait terriblement.</p>
-
-<p>On fit immédiatement un rapport au gouverneur
-qui expédia un courrier à Vienne pour savoir
-comment je devais être traité. On répondit de ne
-pas me mettre à l’infirmerie, mais de me soigner
-dans ma prison avec la même diligence que si
-j’avais été à l’infirmerie. De plus, on autorisait le
-surintendant à me donner du bouillon et des
-soupes de sa cuisine, tant que durerait la gravité
-du mal.</p>
-
-<p>Cette dernière précaution me fut inutile dans le
-commencement ; aucun aliment, aucune boisson
-ne passait. Mon état empira pendant toute une
-semaine, et je délirais jour et nuit.</p>
-
-<p>Kral et Kubitzky me furent donnés comme infirmiers,
-tous deux me servaient avec affection.</p>
-
-<p>Chaque fois que j’avais un peu ma connaissance,
-Kral me répétait :</p>
-
-<p>« Ayez confiance en Dieu ; Dieu seul est bon.</p>
-
-<p>— Priez pour moi, lui disais-je, non pas pour
-qu’il me guérisse, mais pour qu’il accepte mes
-maux et ma mort en expiation de mes péchés. »</p>
-
-<p>Il me suggéra la pensée de demander les sacrements.</p>
-
-<p>« Si je ne les ai pas demandés, répondis-je,
-attribuez-le à la faiblesse de ma tête ; mais ce sera
-pour moi une grande consolation de les recevoir. »</p>
-
-<p>Kral rapporta mes paroles au surintendant, et
-on fit venir le chapelain des prisons.</p>
-
-<p>Je me confessai, je communiai, et je reçus
-l’huile sainte. Je fus content de ce prêtre. Il s’appelait
-Sturm. Les réflexions qu’il me fit sur la justice
-de Dieu, sur l’injustice des hommes, sur le
-devoir du pardon, sur la vanité de toutes les
-choses du monde, n’étaient pas des trivialités ;
-elles portaient l’empreinte d’une intelligence élevée
-et cultivée, et d’un vif sentiment du véritable
-amour de Dieu et du prochain.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXIV</h2>
-
-
-<p>L’effort d’attention que je fis pour recevoir les
-sacrements semblait devoir épuiser mes forces vitales,
-mais il me fit au contraire du bien, en me
-jetant dans une léthargie de quelques heures qui
-me reposa.</p>
-
-<p>Je me réveillai un peu soulagé, et, voyant Schiller
-et Kral près de moi, je leur pris les mains et je
-les remerciai de leurs soins.</p>
-
-<p>Schiller me dit : « Mon œil est exercé à voir
-des malades ; je parierais que monsieur ne mourra
-pas.</p>
-
-<p>— Ne vous semble-t-il pas que vous me faites
-une mauvaise prédiction ? dis-je.</p>
-
-<p>— Non, répondit-il ; les misères de la vie sont
-grandes, c’est vrai ; mais celui qui les supporte
-avec grandeur d’âme et humilité gagne toujours à
-vivre. »</p>
-
-<p>Puis il ajouta : « Si monsieur vit, j’espère qu’il
-aura dans quelques jours une grande consolation.
-Il a demandé à voir M. Maroncelli ?</p>
-
-<p>— Je l’ai demandé tant de fois, et en vain ; je
-n’ose plus l’espérer !</p>
-
-<p>— Espérez, espérez, monsieur ! et renouvelez la
-demande. »</p>
-
-<p>Je la renouvelai en effet le jour même. Le surintendant
-me dit également que je devais espérer,
-et il ajouta qu’il était vraisemblable que non seulement
-Maroncelli pourrait me voir, mais qu’il me
-serait donné comme infirmier, et ensuite comme
-inséparable compagnon.</p>
-
-<p>Comme tous les prisonniers d’État que nous
-étions, nous avions plus ou moins la santé ruinée,
-le gouverneur avait demandé à Vienne la permission
-de nous mettre tous deux à deux, afin que
-l’un servît d’aide à l’autre.</p>
-
-<p>J’avais aussi demandé la faveur d’écrire un dernier
-adieu à ma famille.</p>
-
-<p>Vers la fin de la seconde semaine, ma maladie
-subit une crise, et le danger fut écarté.</p>
-
-<p>Je commençais à me lever, quand un matin la
-porte s’ouvre, et je vois entrer tout joyeux le
-surintendant, Schiller et le médecin. Le premier
-court à moi et me dit : « Nous avons la permission
-de vous donner Maroncelli pour compagnon, et de
-vous laisser écrire une lettre à vos parents. »</p>
-
-<p>La joie m’ôta la respiration, et le pauvre surintendant
-qui, dans un élan de bon cœur, avait
-manqué de prudence, me croyait perdu.</p>
-
-<p>Quand je repris mes sens, et que je me souvins
-de la nouvelle que j’avais entendue, je priai qu’on
-ne me fît pas attendre plus longtemps un si grand
-bonheur. Le médecin y consentit, et Maroncelli
-fut conduit dans mes bras.</p>
-
-<p>Oh ! quel moment ce fut ! « Tu vis ? nous
-écriâmes-nous réciproquement. Mon ami ! mon
-frère ! quel jour fortuné il nous est encore donné
-de voir ! Dieu en soit béni ! »</p>
-
-<p>Mais à notre joie, qui était immense, se joignait
-une immense compassion. Maroncelli devait être
-moins frappé que moi, en me trouvant dans un
-aussi grand état de dépérissement que je l’étais :
-il savait quelle grave maladie j’avais faite. Mais
-moi, bien que je songeasse à ce qu’il avait souffert,
-je ne me l’imaginais pas aussi différent de ce qu’il
-était auparavant. Il était à peine reconnaissable.
-Ces traits, jadis si beaux, si florissants, étaient
-consumés par la douleur, par la faim, par l’air
-malsain de son ténébreux cachot !</p>
-
-<p>Toutefois, nous voir, nous entendre, être enfin
-inséparables, nous consolait. Oh ! combien de
-choses avions-nous à nous communiquer, à nous
-rappeler, à nous répéter ! Quelle douceur dans nos
-plaintes mutuelles ! Quelle harmonie dans toutes
-nos idées ! Quelle satisfaction de nous trouver
-d’accord en fait de religion, de haïr l’un et l’autre
-l’ignorance et la barbarie, mais de n’avoir de
-haine pour personne, et d’avoir commisération
-des ignorants et des barbares, et de prier pour
-eux !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXV</h2>
-
-
-<p>On m’apporta une feuille de papier et une plume,
-afin que j’écrivisse à mes parents.</p>
-
-<p>Comme en principe la permission avait été
-donnée à un moribond dont l’intention était d’envoyer
-à sa famille le dernier adieu, je craignais
-que ma lettre, ayant une tout autre allure, ne fût
-plus expédiée. Je me bornai à prier avec la plus
-grande tendresse mes parents, mes frères et mes
-sœurs, de se résigner à mon sort, leur protestant
-que j’y étais moi-même résigné.</p>
-
-<p>Cette lettre fut néanmoins expédiée, comme je
-le sus depuis, lorsque après tant d’années je revis
-le toit paternel. Ce fut la seule que, pendant le
-temps si long de ma captivité, mes chers parents
-purent avoir de moi. Pour moi, je n’en eus jamais
-aucune d’eux ; celles qu’ils m’écrivirent furent toujours
-retenues à Vienne. Mes autres compagnons
-d’infortune étaient également privés de toutes
-relations avec leurs familles.</p>
-
-<p>Nous demandâmes un nombre infini de fois la
-faveur d’avoir au moins du papier et des plumes
-pour étudier, et celle de faire usage de notre
-argent pour acheter des livres. Nous ne fûmes
-Jamais exaucés.</p>
-
-<p>Le gouverneur continuait cependant à nous permettre
-de lire nos livres.</p>
-
-<p>Nous eûmes encore, grâce à sa bonté, quelque
-amélioration dans la nourriture ; mais, hélas ! elle
-ne fut pas de longue durée. Il avait consenti à ce
-que, au lieu d’être servis par la cuisine du <i>traiteur</i>
-des prisons, nous le fussions par celle du surintendant.
-Quelques fonds supplémentaires avaient
-été assignés par lui pour cet usage. La confirmation
-de ces dispositions ne vint pas ; mais, pendant
-tout le temps que dura ce bienfait, j’en
-éprouvai un grand soulagement. Maroncelli reprit
-aussi un peu de vigueur. Quant à l’infortuné Oroboni,
-il était trop tard !</p>
-
-<p>Ce dernier avait été donné comme compagnon
-d’abord à l’avocat Solera, ensuite au prêtre D. Fortini.</p>
-
-<p>Quand on nous eut mis deux par deux dans
-toutes les prisons, la défense de parler aux fenêtres
-nous fut renouvelée avec menace, pour celui qui
-y contreviendrait, d’être replongé dans la solitude.
-A dire vrai, nous violâmes quelquefois la
-défense pour nous saluer, mais nous ne fîmes plus
-de longues conversations.</p>
-
-<p>Le caractère de Maroncelli et le mien s’harmonisaient
-parfaitement. Le courage de l’un soutenait
-le courage de l’autre. Si l’un de nous était
-pris de tristesse ou de fureur contre les rigueurs
-de notre condition, l’autre l’égayait par quelque
-plaisanterie ou par des raisonnements pleins d’à-propos.
-Un doux sourire tempérait presque toujours
-nos chagrins.</p>
-
-<p>Tant que nous eûmes des livres, bien que nous
-les eussions tellement lus et relus que nous les
-savions par cœur, ce fut une douce nourriture
-pour notre esprit, parce que c’était l’occasion
-d’examens toujours nouveaux, de confrontations,
-de jugements, de rectifications, etc. Nous lisions
-ou nous méditions une grande partie de la journée
-en silence, et nous donnions à la conversation le
-temps du dîner, celui de la promenade et de la
-soirée tout entière.</p>
-
-<p>Maroncelli, dans son souterrain, avait composé
-beaucoup de vers d’une grande beauté. Il me les
-récitait et en composait d’autres. J’en composais
-aussi, et je les lui récitais. Et notre mémoire
-s’exerçait à retenir tout cela. Admirable fut la facilité
-que nous acquîmes de composer de mémoire
-de longues poésies, de les limer, de les modifier
-encore un nombre infini de fois, et de les ramener
-à ce même degré de perfection que nous aurions
-pu obtenir en les écrivant. Maroncelli composa
-ainsi, peu à peu, et retint par cœur plusieurs
-milliers de vers lyriques et épiques. Moi, je fis la
-tragédie de <i>Leoniero da Dertona</i>, et d’autres compositions
-variées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXVI</h2>
-
-
-<p>Oroboni, après avoir beaucoup souffert pendant
-l’hiver et le printemps, se trouva bien plus mal
-pendant l’été. Il cracha le sang, et tomba dans
-l’hydropisie.</p>
-
-<p>Je laisse à penser quelle était notre affliction
-alors qu’il allait s’éteignant si près de nous, sans
-que nous pussions briser ces cruelles murailles
-qui nous empêchaient de le voir et de lui prêter
-nos services d’amis !</p>
-
-<p>Schiller nous apportait de ses nouvelles. L’infortuné
-jeune homme souffrit atrocement, mais
-son courage ne fut jamais abattu. Il eut les secours
-spirituels du chapelain (qui, par bonheur,
-savait le français).</p>
-
-<p>Il mourut le jour de la fête de son patron, le
-13 juin 1823. Quelques heures avant d’expirer, il
-parla de son père octogénaire, s’attendrit et pleura.
-Puis il se reprit, en disant : « Mais pourquoi
-pleuré-je le plus heureux de ceux qui me sont
-chers, puisqu’il est à la veille de me rejoindre
-dans l’éternelle paix ? »</p>
-
-<p>Ses dernières paroles furent : « Je pardonne de
-cœur à mes ennemis. »</p>
-
-<p>D. Fortini, son ami d’enfance, homme tout de
-religion et de charité, lui ferma les yeux.</p>
-
-<p>Pauvre Oroboni ! quel froid glacial nous courut
-dans les veines, quand on nous dit qu’il n’était
-plus ! — et quand nous entendîmes les voix et les
-pas de ceux qui vinrent prendre le cadavre ! — et
-quand nous vîmes de la fenêtre le char sur lequel
-on le portait au cimetière ! Deux condamnés de
-droit commun traînaient le char ; quatre gardiens
-le suivaient. Nous accompagnâmes des yeux le
-triste convoi jusqu’au cimetière. Il entra dans
-l’enceinte, et s’arrêta à un angle : là était la fosse.</p>
-
-<p>Peu d’instants après, le char, les condamnés et
-les gardiens s’en revinrent. Un de ces derniers
-était Kubitzky. Il me dit (pensée délicate, surprenante
-chez un homme grossier) : « J’ai marqué
-avec soin l’endroit de la sépulture, afin que, si
-quelque parent ou quelque ami peut un jour obtenir
-de prendre ces ossements et de les porter dans
-son pays, on sache où ils gisent. »</p>
-
-<p>Combien de fois Oroboni m’avait dit, en regardant
-de sa fenêtre le cimetière : « Il faut que je
-m’habitue à l’idée d’aller pourrir là ; pourtant je
-confesse que cette idée me fait frissonner. Il me
-semble qu’on ne doit pas se trouver aussi bien enseveli
-dans ce pays que dans notre chère péninsule. »</p>
-
-<p>Puis il riait et s’écriait : « Enfantillages ! quand
-un vêtement est usé et qu’il faut le quitter, qu’importe
-où il est jeté ! »</p>
-
-<p>D’autres fois il disait : « Je me prépare à la
-mort, mais je me serais résigné plus volontiers à
-une condition : rentrer ne fût-ce qu’un instant
-sous le toit paternel, embrasser les genoux de
-mon père, entendre une parole de bénédiction, et
-mourir ! »</p>
-
-<p>Il soupirait et ajoutait : « Si ce calice ne peut
-être éloigné de moi, ô mon Dieu ! que ta volonté
-soit faite ! »</p>
-
-<p>Et, le dernier matin de sa vie, il dit encore, en
-baisant un crucifix que Kral lui présentait :</p>
-
-<p>« Toi qui étais d’une origine divine, tu eus cependant
-horreur de la mort, et tu disais : <i lang="la" xml:lang="la">Si possibile
-est, transeat a me calyx iste !</i> Pardonne si je le dis,
-moi aussi. Mais je répète aussi ces autres paroles
-de toi : <i lang="la" xml:lang="la">Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut
-tu !</i> »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXVII</h2>
-
-
-<p>Après la mort d’Oroboni, je tombai de nouveau
-malade. Je croyais rejoindre bientôt l’ami qui
-venait de s’éteindre, et je le désirais. Toutefois,
-me serais-je séparé sans regret de Maroncelli ?</p>
-
-<p>Plus d’une fois, pendant qu’assis sur sa paillasse,
-il lisait ou faisait des vers, ou peut-être
-feignait, comme moi, de se distraire par de semblables
-études et méditait sur nos malheurs, je
-le regardais avec douleur et je pensais : « Combien
-ta vie ne sera-t-elle pas plus triste,
-quand le souffle de la mort m’aura touché, quand
-tu me verras emporter hors de cette chambre ;
-quand, regardant le cimetière, tu diras : « Silvio
-aussi est là ! » Et je m’attendrissais sur ce pauvre
-survivant, et je faisais des vœux pour qu’on lui
-donnât un autre compagnon capable de l’apprécier
-comme je l’appréciais, — ou bien pour que le
-Seigneur prolongeât mon martyre, et me laissât
-le doux office d’adoucir celui de cet infortuné en
-le partageant.</p>
-
-<p>Je ne note pas combien de fois je vis disparaître
-et revenir ma maladie. L’assistance que,
-dans toutes ces circonstances, m’apportait Maroncelli,
-était celle du plus tendre frère. Il comprenait
-quand il ne fallait pas que je parlasse, et alors
-il gardait le silence ; il comprenait quand ses
-paroles pouvaient me soulager, et alors il trouvait
-toujours des sujets conformes à ma disposition
-d’esprit, tantôt en favorisant cette disposition,
-tantôt en essayant peu à peu d’en changer le cours.
-D’esprits plus nobles que le sien, je n’en avais
-jamais connu ; de pareils, je n’en ai connu que
-bien peu. Un grand amour pour la justice, une
-grande tolérance, une grande confiance dans la
-vertu humaine et dans les secours de la Providence,
-un sentiment très vif du beau dans tous
-les arts, une imagination riche en poésie, tous les
-plus aimables dons de l’esprit et du cœur, s’unissaient
-pour me le rendre cher.</p>
-
-<p>Je n’oubliais pas Oroboni, et chaque jour je
-gémissais sur sa mort ; mais mon cœur se réjouissait
-souvent en pensant que cet être bien cher,
-libre de tous maux et au sein de la Divinité, devait
-aussi compter parmi ses joies celle de me voir
-avec un ami non moins affectueux que lui.</p>
-
-<p>Il me semblait qu’au fond de l’âme une voix
-m’assurait qu’Oroboni n’était plus dans un lieu
-d’expiation ; néanmoins je priais toujours pour lui.
-Plusieurs fois je rêvai que je le voyais, qu’il priait
-pour moi ; et ces rêves, j’aimais à me persuader
-qu’ils n’étaient pas accidentels, mais bien de véritables
-manifestations de lui-même, permises par
-Dieu pour me consoler. Il serait ridicule à moi de
-m’appesantir sur la vivacité de ces rêves, et sur la
-suavité qu’ils me laissaient réellement, pendant
-des journées entières.</p>
-
-<p>Mais les sentiments religieux et mon amitié
-pour Maroncelli adoucissaient de plus en plus mes
-chagrins. L’unique idée qui m’épouvantât, était la
-possibilité que cet infortuné, dont la santé était
-déjà ruinée, bien que moins menaçante que la
-mienne, me précédât au tombeau. Chaque fois
-qu’il tombait malade, je tremblais ; chaque fois
-que je le voyais aller mieux, c’était une fête pour
-moi.</p>
-
-<p>Ces peurs que j’avais de le perdre donnaient à
-mon affection pour lui une force toujours croissante ;
-et chez lui la peur de me perdre opérait le
-même effet.</p>
-
-<p>Ah ! il y avait encore une grande douceur dans
-ces alternatives d’inquiétudes et d’espérances pour
-une personne qui était la seule qui me restât !
-Notre sort était assurément un des plus misérables
-qui soient sur terre, et pourtant nous estimer et
-nous aimer si pleinement constituait au milieu de
-nos douleurs une sorte de félicité ; et nous la ressentions
-vraiment.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXVIII</h2>
-
-
-<p>J’aurais désiré que le chapelain (dont j’avais été
-si content dans le temps de ma première maladie)
-nous fût accordé pour confesseur, et que nous
-puissions le voir de temps en temps, même sans
-être gravement malades. Au lieu de lui donner
-cette charge, le gouverneur nous destina un frère
-de Saint-Augustin, du nom de P. Baptiste, en
-attendant qu’arrivât de Vienne ou la confirmation
-de ce dernier, ou la nomination d’un autre.</p>
-
-<p>Je craignais de perdre au change ; je me trompais.
-Le P. Baptiste était un ange de charité ; ses
-manières étaient celles d’un homme très bien
-élevé, et même élégantes : il raisonnait avec profondeur
-sur les devoirs de l’homme.</p>
-
-<p>Nous le priâmes de nous visiter souvent. Il
-venait tous les mois, et plus fréquemment, s’il le
-pouvait. Il nous apportait aussi, avec la permission
-du gouverneur, quelque livre, et nous disait,
-au nom de son abbé, que toute la bibliothèque du
-couvent était à notre disposition. C’eût été un
-grand avantage pour nous si cela avait duré. Toutefois
-nous en profitâmes quelques mois.</p>
-
-<p>Après la confession, il s’arrêtait longtemps à
-converser avec nous, et de tous ses discours ressortait
-une âme droite, pleine de dignité, éprise
-de la grandeur et de la sainteté de l’homme. Nous
-eûmes la bonne fortune de jouir environ un an
-de ses lumières et de son affection, et il ne se
-démentit jamais. Jamais une syllabe qui pût faire
-soupçonner ses intentions, non pas de remplir son
-ministère, mais de servir la politique. Jamais le
-moindre oubli d’aucun égard délicat.</p>
-
-<p>Dans le principe, à dire vrai, je me défiais de
-lui ; je m’attendais à le voir tourner la finesse de
-son esprit vers des investigations qui ne m’auraient
-pas convenu. Dans un prisonnier d’État,
-une semblable défiance n’est que trop naturelle ;
-mais comme elle est vite dissipée, lorsque dans
-l’interprète de Dieu on ne découvre d’autre zèle
-que celui de la cause de Dieu et de l’humanité !</p>
-
-<p>Il avait une manière particulière à lui et très
-efficace de nous donner des consolations. Je m’accusais,
-par exemple, de transports de colère
-contre les rigueurs de la discipline de notre prison.
-Il moralisait un peu sur la vertu de souffrir avec
-sérénité et en pardonnant, puis il passait à la
-peinture, sous les plus vives couleurs, des misères
-des conditions différentes de la mienne. Il avait
-beaucoup vécu à la ville et à la campagne, connu
-grands et petits, et médité sur les injustices
-humaines. Il savait décrire fort bien les passions
-et les mœurs des diverses classes sociales. De tous
-côtés il me montrait des forts et des faibles, des
-oppresseurs et des opprimés ; de tous côtés la nécessité
-ou de haïr nos semblables, ou de les
-aimer avec une généreuse indulgence et par compassion.
-Les cas qu’il rapportait pour me rappeler
-l’universalité du malheur, et les bons effets
-qu’on peut retirer du malheur même, n’avaient
-rien d’extraordinaire ; ils étaient au contraire tout à
-fait naturels ; mais il les exposait avec des paroles
-si justes, si puissantes, qu’elles me faisaient fortement
-sentir les déductions que j’en devais tirer.</p>
-
-<p>Oh oui ! chaque fois que j’avais entendu ces
-tendres reproches et ces nobles conseils, je brûlais
-d’amour pour la vertu, et je ne haïssais plus personne ;
-j’aurais donné ma vie pour le moindre de
-mes semblables ; je bénissais Dieu de m’avoir fait
-homme.</p>
-
-<p>Ah ! malheureux, celui qui ignore la sublimité
-de la confession ! malheureux celui qui, pour ne
-point paraître vulgaire, se croit obligé de la
-regarder avec dédain ! Il n’est pas vrai, chacun
-sachant qu’il faut être bon, il n’est pas vrai qu’il
-soit inutile de se l’entendre dire ; que nos propres
-réflexions et les lectures opportunes puissent suffire.
-Non ! la parole vivante d’un homme a une
-puissance que n’ont ni les lectures ni les réflexions
-propres. L’âme en est plus remuée ; les impressions
-qui s’y font sont plus profondes. Dans le
-frère qui parle, il y a une vie et un à-propos
-qu’on chercherait souvent en vain dans les livres
-et dans nos propres pensées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXIX</h2>
-
-
-<p>Au commencement de 1824, le surintendant,
-qui avait ses bureaux à une des extrémités de
-notre corridor, les transporta ailleurs, et les
-pièces des bureaux, avec d’autres qu’on y réunit,
-furent converties en prisons. Hélas ! nous comprîmes
-que de nouveaux prisonniers d’État
-devaient être attendus d’Italie.</p>
-
-<p>En effet, ceux qui avaient été condamnés à la
-suite d’un troisième procès arrivèrent bientôt ;
-tous de mes amis et de mes connaissances ! Oh !
-quand je sus leurs noms, quelle fut ma tristesse !
-Borsieri était un de mes plus anciens amis ! J’étais
-lié avec Confalonieri depuis moins de temps, mais
-aussi de tout mon cœur ! Si j’avais pu, en passant
-au <i lang="la" xml:lang="la">carcere durissimo</i> ou à quelque autre tourment
-imaginable, racheter leur peine et les délivrer,
-Dieu sait si je ne l’aurais pas fait ! Je ne dis pas
-seulement donner ma vie pour eux ; ah ! qu’est-ce
-de donner sa vie ? Souffrir est bien plus !</p>
-
-<p>J’aurais eu alors d’autant plus besoin des consolations
-du P. Baptiste ; on ne lui permit plus de
-venir.</p>
-
-<p>De nouveaux ordres arrivèrent pour le maintien
-de la plus sévère discipline. Cette terrasse qui
-nous servait de promenade fut d’abord entourée
-de murs, de façon que personne, même de loin et
-avec des télescopes, ne pût nous voir ; et nous
-perdîmes ainsi le très beau spectacle des collines
-environnantes et de la ville située à leur pied.
-Cela ne suffit pas. Pour aller à cette terrasse, il
-fallait, comme j’ai dit, traverser la cour, et pendant
-ce temps beaucoup de gens pouvaient nous
-voir. Afin de nous celer à tous les regards, on
-nous supprima ce lieu de promenade, et on nous
-en assigna un tout petit contigu à notre corridor,
-et en plein nord, comme nos chambres.</p>
-
-<p>Je ne puis exprimer combien ce changement de
-promenade nous affligea. Je n’ai pas noté toutes
-les consolations que nous avions dans ce lieu
-qu’on nous enlevait : la vue des enfants du surintendant,
-leurs chers embrassements là où nous
-avions vu pendant ses derniers jours leur mère
-malade, quelques causeries avec le serrurier, qui
-y avait son logement, les joyeuses chansons et les
-accords harmonieux d’un caporal qui jouait de la
-guitare, et, en dernier lieu, un amour innocent, — un
-amour qui n’était ni le mien ni celui de
-mon compagnon, mais celui d’une bonne Hongroise,
-femme d’un caporal et marchande de
-fruits. Elle s’était éprise de Maroncelli.</p>
-
-<p>Déjà, avant qu’on l’eût mis avec moi, lui et la
-femme en question, se voyant chaque jour en cet
-endroit, avaient contracté une certaine amitié.
-Maroncelli était une âme si honnête, si digne, si
-simple dans ses vues, qu’il ignorait tout à fait avoir
-inspiré de l’amour à la compatissante créature. Je
-l’en fis apercevoir. Il hésita à y ajouter foi, et,
-dans le doute seul que je pouvais avoir raison, il
-s’imposa à lui-même de se montrer plus froid avec
-elle. Sa réserve plus grande, au lieu d’éteindre
-l’amour de la dame, semblait l’augmenter.</p>
-
-<p>Comme la fenêtre de sa chambre était à peine
-élevée d’une brassée au-dessus du sol de la terrasse,
-elle sautait de notre côté, sous prétexte
-d’étendre un peu de linge au soleil ou de quelque
-autre petit travail, et elle restait là à nous regarder ;
-et, si elle le pouvait, elle entamait la conversation.</p>
-
-<p>Nos pauvres gardiens, toujours fatigués d’avoir
-peu ou pas du tout dormi de la nuit, saisissaient
-volontiers l’occasion de se tenir dans cet angle
-d’où, sans être vus de leurs supérieurs, ils pouvaient
-s’asseoir sur l’herbe et sommeiller. Maroncelli
-était alors dans un grand embarras, tant
-l’amour de cette infortunée se manifestait clairement.
-Mon embarras était plus grand encore.
-Néanmoins de semblables scènes, qui auraient été
-fort risibles si la femme nous eût inspiré peu de
-respect, étaient pour nous sérieuses et je pourrais
-dire pathétiques. La malheureuse Hongroise avait
-une de ces physionomies qui annoncent indubitablement
-l’habitude de la vertu et le besoin d’estime.
-Elle n’était pas belle ; mais elle était douée
-d’une telle expression de noblesse, que les contours
-un peu irréguliers de son visage semblaient s’embellir
-à chacun de ses sourires, à chaque mouvement
-de ses muscles.</p>
-
-<p>Si je m’étais proposé d’écrire une histoire
-d’amour, il me resterait encore bien des choses à
-dire sur cette malheureuse et vertueuse femme,
-morte maintenant. Mais qu’il me suffise d’avoir
-indiqué un des rares incidents de notre vie de
-prison.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXX</h2>
-
-
-<p>Les rigueurs croissantes rendaient toujours notre
-vie de plus en plus monotone. Tout 1824, tout 1825,
-tout 1826, tout 1827, à quoi se passèrent-ils pour
-nous ? On nous enleva l’usage de nos livres qui
-nous avait été provisoirement accordé par le gouverneur.
-La prison devint pour nous une véritable
-tombe, dans laquelle la tranquillité de la tombe ne
-nous était pas même laissée. Tous les mois, à un
-jour déterminé, le directeur de police, accompagné
-d’un lieutenant et de gardiens, venait nous faire
-une minutieuse perquisition. On nous mettait nus,
-on examinait toutes les coutures de nos vêtements,
-dans la crainte que nous n’y tinssions caché
-quelque papier ou toute autre chose ; on décousait
-nos paillasses pour les fouiller. Bien qu’on ne pût
-rien trouver de clandestin chez nous, cette visite
-hostile, toute de surprise et répétée sans fin, avait
-je ne sais quoi qui m’irritait, et me donnait chaque
-fois la fièvre.</p>
-
-<p>Les années précédentes m’avaient semblé si
-malheureuses, et maintenant j’y pensais avec regret,
-comme à un temps de douceurs bien chères.
-Où étaient les heures où je m’enfonçais dans
-l’étude de la Bible ou d’Homère ? A force de lire
-Homère dans le texte, le peu de connaissance que
-j’avais du grec s’était accrue, et je m’étais passionné
-pour cette langue. Combien je regrettais
-de ne pouvoir en continuer l’étude ! Dante, Pétrarque,
-Shakespeare, Byron, Walter Scott, Schiller,
-Gœthe, etc., que d’amis qui m’avaient été
-soustraits ! Parmi tous ces auteurs, je comptais
-aussi quelques livres de science chrétienne, comme
-Bourdaloue, Pascal, <i>l’Imitation de Jésus-Christ</i>, <i>la
-Philotée</i>, etc., livres qui, si on les lit avec un sentiment
-de critique étroite et peu libérale, en se récriant
-à chaque défaut de goût qu’on rencontre, à
-toute pensée peu solide, se jettent là et ne se reprennent
-plus ; mais qui, lus sans malignité et
-sans se scandaliser de leurs côtés faibles, découvrent
-une philosophie élevée et vigoureusement
-nutritive pour le cœur et l’intelligence.</p>
-
-<p>Quelques-uns de ces livres sur la religion nous
-furent, dans la suite, envoyés en don par l’empereur,
-mais à l’exclusion absolue de livres d’autre
-espèce pouvant servir aux études littéraires.</p>
-
-<p>Ce don d’œuvres ascétiques nous fut accordé
-en 1825, sur la demande d’un confesseur dalmate
-qu’on nous avait envoyé de Vienne, le P. Étienne
-Paulowich, fait, deux ans après, évêque de Cattaro.
-C’est aussi à lui que nous dûmes d’avoir enfin
-la messe, qu’auparavant on nous avait toujours refusée,
-en disant qu’on ne pouvait pas nous conduire
-à l’église et nous tenir séparés deux à deux,
-comme c’était prescrit.</p>
-
-<p>Une si grande séparation ne pouvant être maintenue,
-nous allions à la messe divisés en trois
-groupes : un groupe sur la tribune de l’orgue, un
-autre sous la tribune, de façon à n’être pas vu, et
-le troisième dans un petit oratoire donnant sur
-l’église au moyen d’un grillage.</p>
-
-<p>Maroncelli et moi nous avions alors pour compagnons,
-mais avec défense à un couple de parler
-à l’autre, six condamnés faisant partie du procès
-antérieur au nôtre. Deux d’entre eux avaient été
-mes voisins sous les Plombs de Venise. Nous
-étions conduits par des gardiens au poste assigné,
-et reconduits, après la messe, chaque couple dans
-sa prison. Un capucin venait nous dire la messe.
-Ce brave homme finissait toujours la cérémonie
-par un <i lang="la" xml:lang="la">Oremus</i>, implorant la délivrance de nos fers,
-et sa voix était émue. Quand il quittait l’autel, il
-jetait un coup d’œil compatissant à chacun des
-trois groupes, et il inclinait tristement la tête en
-priant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXXI</h2>
-
-
-<p>En 1825, Schiller fut jugé désormais trop affaibli
-par les infirmités de la vieillesse, et on lui donna
-la garde d’autres condamnés, pour lesquels il
-semblait qu’on n’eût pas autant besoin de vigilance.
-Oh ! combien il nous fut pénible de le voir
-s’éloigner de nous, et à lui de nous laisser !</p>
-
-<p>Il eut d’abord pour successeur Kral, qui ne lui
-était pas inférieur en bonté. Mais à celui-là aussi
-on vint à donner bientôt une autre destination, et
-il nous en arriva un autre, non pas méchant, mais
-bourru et étranger à toute démonstration affectueuse.</p>
-
-<p>Ces changements m’affligeaient profondément.
-Schiller, Kral et Kubitzky, mais particulièrement
-les deux premiers, nous avaient assistés dans nos
-maladies comme un père et un frère auraient pu
-le faire. Incapables de manquer à leur devoir, ils
-savaient le remplir sans dureté de cœur. S’il y
-avait un peu de rudesse dans les formes, elle était
-presque toujours involontaire, et ils la rachetaient
-pleinement par les façons bienveillantes dont ils
-usaient envers nous. Je me mis quelquefois en
-colère contre eux, mais comme ils me pardonnaient
-cordialement ! comme ils prenaient peine à
-nous persuader qu’ils n’étaient pas sans affection
-pour nous, et comme ils étaient contents quand ils
-voyaient que nous en étions persuadés, et que
-nous les estimions comme des hommes de bien !</p>
-
-<p>A partir du moment où il fut loin de nous,
-Schiller tomba plusieurs fois malade, et se rétablit.
-Nous demandions de ses nouvelles avec une anxiété
-filiale. Quand il était convalescent, il venait parfois
-se promener sous nos fenêtres. Nous toussions
-pour le saluer, et il regardait en haut avec un sourire
-mélancolique, et il disait à la sentinelle, de
-façon que nous l’entendissions : « <i lang="de" xml:lang="de">Da sind meine
-Sohne !</i> (Ce sont mes enfants ! »)</p>
-
-<p>Pauvre vieillard ! quelle peine j’éprouvais de te
-voir traîner lentement ton corps malade, et de ne
-pouvoir te soutenir de mon bras !</p>
-
-<p>Quelquefois il s’asseyait sur l’herbe et lisait.
-C’étaient les livres qu’il m’avait prêtés ; et, afin
-que je les reconnusse, il en disait le titre à la sentinelle,
-ou en récitait quelques fragments. Le
-plus souvent, ces livres étaient des contes d’almanach,
-ou d’autres romans de peu de valeur littéraire,
-mais très moraux.</p>
-
-<p>Après plusieurs rechutes d’apoplexie, il se fit
-porter à l’hôpital militaire. Il était déjà dans un
-très mauvais état, et il y mourut bientôt. Il possédait
-quelques centaines de florins, fruit de ses
-longues épargnes ; il les avait prêtés à quelques-uns
-de ses compagnons d’armes. Lorsqu’il se vit
-près de sa fin, il appela près de lui ces amis et leur
-dit : « Je n’ai plus de parents ; que chacun de vous
-garde ce qu’il a en main. Je vous demande seulement
-de prier pour moi. »</p>
-
-<p>Un de ces amis avait une fille de dix-huit ans,
-qui était la filleule de Schiller. Peu d’heures avant
-de mourir, le bon vieillard la fit appeler. Il ne
-pouvait plus parler distinctement ; il ôta de son
-doigt un anneau d’argent, sa dernière richesse, et
-le mit au doigt de la jeune fille. Puis il l’embrassa
-et pleura en l’embrassant. La pauvre enfant poussait
-des gémissements et l’inondait de larmes. Il
-les lui essuyait avec son mouchoir. Il prit ses mains
-et se les posa sur les yeux… Ces yeux étaient fermés
-pour toujours.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXXII</h2>
-
-
-<p>Les consolations nous manquaient l’une après
-l’autre ; les peines étaient toujours plus grandes.
-Je me résignais à la volonté de Dieu, mais je me
-résignais en gémissant ; et mon âme, au lieu de
-s’endurcir au mal, semblait le ressentir toujours
-plus douloureusement.</p>
-
-<p>Une fois, on m’apporta en cachette une feuille
-de la <i>Gazette d’Augsbourg</i>, dans laquelle on racontait
-une chose fort étrange sur moi, à propos de la
-prise de voile d’une de mes sœurs.</p>
-
-<p>On disait : « La <span lang="it" xml:lang="it">signora</span> Maria-Angiola Pellico,
-fille, etc., etc., a pris aujourd’hui, etc., le voile
-dans le monastère de la Visitation à Turin, etc.
-C’est la propre sœur de l’auteur de la <i>Francesca da
-Rimini</i>, Silvio Pellico, qui est sorti récemment de
-la forteresse du Spielberg, gracié par Sa Majesté
-l’empereur, trait de clémence bien digne d’un si
-magnanime souverain, et qui réjouit l’Italie tout
-entière, d’autant que, etc., etc. »</p>
-
-<p>Et ici suivait mon éloge.</p>
-
-<p>La fable de ma grâce, je ne pouvais imaginer
-pourquoi on l’avait inventée. Un simple divertissement
-de journaliste ne paraissait pas vraisemblable ;
-c’était peut-être quelque ruse de la police
-allemande ? Qui le sait ? Mais les noms de Maria-Angiola
-étaient précisément ceux de ma sœur cadette.
-Ces bruits devaient sans doute être passés
-de la <i>Gazette de Turin</i> à d’autres gazettes. Donc,
-l’excellente jeune fille s’était vraiment faite religieuse !
-Ah ! peut-être a-t-elle pris cet état parce
-qu’elle a perdu ses parents ! Pauvre jeune fille !
-Elle n’a pas voulu que je souffrisse seul les angoisses
-de la prison ; elle aussi a voulu s’enfermer ! Le
-Seigneur lui donne plus qu’à moi les vertus de la
-patience et de l’abnégation ! Que de fois, dans sa
-cellule, cet ange pensera à moi ! que de fois elle
-fera de dures pénitences pour obtenir de Dieu qu’il
-allège les maux de son frère !</p>
-
-<p>Ces pensées m’attendrissaient et me déchiraient
-le cœur. Mes malheurs ne pouvaient que trop avoir
-concouru à abréger les jours de mon père ou de
-ma mère, ou de tous deux ! Plus j’y pensais, et
-plus il me paraissait impossible que, sans cette
-perte, ma chère Mariette eût abandonné le toit
-paternel. Cette idée m’oppressait comme une certitude,
-et je tombai par suite dans une tristesse
-pleine d’angoisse.</p>
-
-<p>Maroncelli en était ému non moins que moi.
-Quelques jours après, il se mit à composer une
-lamentation poétique sur la sœur du prisonnier. Il
-en résulta un très beau poème, respirant la mélancolie
-et la pitié. Quand il l’eut terminé, il me le
-récita. Oh ! comme je lui sus gré de sa délicatesse !
-Parmi tant de millions de vers qui avaient été faits
-jusqu’alors pour des religieuses, ceux-là étaient
-probablement les seuls qui eussent été composés
-en prison, pour le frère de la religieuse, par un
-compagnon de chaîne. Quel concours d’idées pathétiques
-et religieuses !</p>
-
-<p>Ainsi l’amitié adoucissait mes douleurs. Ah ! depuis
-ce moment, il ne se passa pas de jour sans
-que j’errasse longuement par la pensée dans un
-couvent de jeunes vierges ; sans que parmi ces
-jeunes vierges j’en considérasse une avec une plus
-tendre pitié ; sans que je priasse ardemment le
-Ciel d’embellir sa solitude, et de ne pas laisser
-son imagination lui dépeindre ma prison avec trop
-d’horreur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXXIII</h2>
-
-
-<p>Que l’arrivée clandestine de cette gazette ne
-fasse pas imaginer au lecteur que les nouvelles du
-monde que je réussis à me procurer étaient fréquentes.
-Non : tous étaient bons autour de moi,
-mais tous étaient liés par une énorme peur. S’il
-se produisit en cachette quelque légère contravention,
-ce ne fut que lorsque le danger pouvait véritablement
-sembler nul. Et il était difficile qu’une
-chose pût sembler sans importance au milieu de
-tant de perquisitions ordinaires et extraordinaires.</p>
-
-<p>Il ne me fut jamais donné d’avoir en secret des
-nouvelles des êtres chers qui étaient si loin de moi,
-si ce n’est le renseignement susdit relatif à ma
-sœur.</p>
-
-<p>La crainte que j’avais que mes parents ne fussent
-plus en vie vint quelque temps après à
-s’augmenter plutôt qu’à diminuer, à la façon dont
-le directeur de police vint un jour m’annoncer
-qu’on allait bien chez moi. « S. M. l’empereur, dit-il,
-m’ordonne de vous communiquer de bonnes
-nouvelles de ceux de vos parents que vous avez à
-Turin. »</p>
-
-<p>Je tressaillis de plaisir et de surprise à cette
-communication, qui ne m’avait jamais été faite
-jusque-là, et je demandai de plus grands détails.</p>
-
-<p>« J’ai laissé, lui dis-je, mes parents, mes frères
-et mes sœurs à Turin. Vivent-ils tous ? Ah ! si
-monsieur a une lettre de l’un d’eux, je le supplie
-de me la montrer !</p>
-
-<p>— Je ne peux rien montrer. Vous devez vous
-contenter de cela. C’est toujours une preuve de
-bienveillance de l’empereur de vous faire dire ces
-consolantes paroles. Cela ne s’est encore fait pour
-personne.</p>
-
-<p>— J’avoue que c’est une preuve de bienveillance
-de l’empereur ; mais vous sentirez qu’il m’est impossible
-de tirer une consolation quelconque de
-paroles aussi peu déterminées. Quels sont ceux
-des membres de ma famille qui se portent bien ?
-N’en ai-je perdu aucun ?</p>
-
-<p>— Monsieur, je regrette de ne pouvoir vous en
-dire plus que ce qui m’a été ordonné. »</p>
-
-<p>Et, ayant parlé ainsi, il s’en alla.</p>
-
-<p>On avait eu certainement l’intention de m’apporter
-du soulagement par cette nouvelle. Mais je
-me persuadai que, en même temps que l’empereur,
-cédant aux instances de quelqu’un des miens, avait
-consenti à ce qu’on me donnât ce renseignement,
-il n’avait pas voulu qu’on me montrât de lettre,
-afin que je ne visse pas quels étaient ceux de mes
-chers aimés qui me manquaient.</p>
-
-<p>Quelques mois après, une communication semblable
-à la première me fut faite. Aucune lettre,
-aucune explication de plus.</p>
-
-<p>On vit que je ne me contentais pas de cela, et
-que j’en restais encore plus affligé, et on ne me dit
-plus jamais rien de ma famille.</p>
-
-<p>La pensée que mes parents étaient morts, que
-mes frères l’étaient aussi, et Joséphine, mon autre
-sœur bien-aimée ; que peut-être Marietta était
-seule survivante, et qu’elle s’éteindrait bientôt
-dans l’angoisse de la solitude et dans les rigueurs
-de la pénitence, me détachait de plus en plus de
-la vie.</p>
-
-<p>A plusieurs reprises, fortement assailli par mes
-infirmités habituelles, ou par des infirmités nouvelles,
-comme d’horribles coliques accompagnées
-de symptômes très douloureux et semblables à
-ceux du <i>choléra morbus</i>, j’espérai mourir. Oui,
-l’expression est exacte : <i>j’espérai</i>.</p>
-
-<p>Et néanmoins, ô contradictions de l’homme !
-quand je jetais un coup d’œil sur mon compagnon
-languissant, mon cœur se déchirait à la pensée de
-le laisser seul, et je désirais encore la vie !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXXIV</h2>
-
-
-<p>Trois fois il vint de Vienne des personnages
-d’un rang élevé pour visiter nos prisons, et pour
-s’assurer s’il n’y avait pas d’abus contre la discipline.
-La première fois, ce fut le baron von Münch.
-Pris de pitié en voyant le peu de lumière que
-nous avions, il dit qu’il implorerait qu’on prolongeât
-notre journée, en nous faisant mettre pendant
-quelques heures de la soirée une lanterne à
-la partie extérieure du guichet. Sa visite fut faite
-en 1825. Une année après, sa charitable intention
-fut réalisée. Et, de la sorte, à la lueur de cette
-lumière sépulcrale, nous pûmes désormais voir
-les murs de notre cachot, et ne pas nous casser la
-tête en nous promenant.</p>
-
-<p>La seconde visite fut celle du baron de Vogel.
-Il me trouva dans un très mauvais état de santé.
-Ayant appris que, bien que le médecin eût jugé
-que le café me serait utile, on ne se disposait pas
-à m’en donner parce que c’était un objet de luxe,
-il dit une parole dans ce sens en ma faveur, et le
-café me fut accordé.</p>
-
-<p>La troisième visite fut celle de je ne sais quel
-autre seigneur de la cour, homme entre cinquante
-et soixante ans, qui nous témoigna par ses manières
-et par ses paroles la plus noble compassion.
-Il ne pouvait rien faire pour nous, mais la douce
-expression de sa bonté était un bienfait, et nous
-lui en fûmes reconnaissants.</p>
-
-<p>Oh ! quel désir a le prisonnier de voir des
-créatures de son espèce ! La religion chrétienne,
-qui est si riche d’humanité, n’a pas oublié de
-compter au nombre des œuvres de miséricorde de
-<i>visiter les prisonniers</i>. L’aspect des hommes qui
-s’affligent de votre malheur, même quand ils n’ont
-pas le moyen de vous soulager plus efficacement,
-suffit à vous l’adoucir.</p>
-
-<p>L’extrême solitude peut tourner avantageusement
-à l’amélioration de certaines âmes ; mais je
-crois qu’en général elle l’est bien plus si elle n’est
-pas poussée à l’extrême, et si elle est mitigée par
-quelque contact avec la société. Moi, du moins,
-je suis ainsi fait. Si je ne vois pas mes semblables,
-je concentre mon amour sur un trop petit nombre
-d’entre eux, et je me désaffectionne des autres. Si
-je puis en voir, je ne dirai pas beaucoup, mais un
-certain nombre, j’aime avec tendresse tout le genre
-humain.</p>
-
-<p>Mille fois je me suis trouvé le cœur si exclusivement
-épris d’un très petit nombre et plein de
-haine pour les autres, que je m’en épouvantais.
-Alors j’allais à la fenêtre en souhaitant de voir
-quelque figure nouvelle, et je m’estimais heureux
-si la sentinelle, en se promenant, ne rasait pas le
-mur de trop près ; si elle s’écartait de façon que je
-pusse la voir ; si elle levait la tête en m’entendant
-tousser ; si sa physionomie était bonne. Quand il
-me semblait y découvrir un sentiment de pitié,
-mon cœur palpitait doucement, comme si ce soldat
-inconnu avait été un ami intime. Si elle s’éloignait,
-j’attendais avec une amoureuse inquiétude
-qu’elle revînt ; et si alors elle me regardait, je m’en
-réjouissais comme d’une grande charité. Si elle ne
-passait plus de façon que je la visse, je restais
-mortifié comme un homme qui aime et qui reconnaît
-qu’on ne prend pas garde à lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXXV</h2>
-
-
-<p>Dans la prison contiguë à la nôtre, et qui avait
-été jadis celle d’Oroboni, étaient maintenant
-D. Marco Fortini et Antoine Villa. Ce dernier,
-autrefois robuste comme un Hercule, souffrit beaucoup
-de la faim pendant la première année, et
-lorsqu’il eut un peu plus de nourriture, il se trouva
-sans forces pour digérer. Il languit longtemps ;
-puis, réduit presque à la dernière extrémité, il
-obtint qu’on lui donnât une prison plus aérée.
-L’atmosphère méphitique d’un étroit sépulcre lui
-était, sans doute, très nuisible, comme elle l’était
-à tous les autres. Mais le remède par lui réclamé
-ne fut pas suffisant. Dans cette grande chambre,
-il se conserva quelques mois encore, puis, après
-des vomissements de sang réitérés, il mourut.</p>
-
-<p>Il fut assisté par son compagnon de captivité,
-D. Fortini, et par l’abbé Paulowich, venu en hâte
-de Vienne quand on apprit qu’il était moribond.</p>
-
-<p>Bien que je ne fusse pas lié avec lui aussi étroitement
-qu’avec Oroboni, cependant sa mort m’affligea
-beaucoup. Je savais qu’il était aimé avec la
-plus vive tendresse par ses parents et par son
-épouse. Pour lui, il était plus à envier qu’à
-plaindre ; mais ceux qui survivaient !</p>
-
-<p>Il avait aussi été mon voisin sous les Plombs ;
-Tremerello m’avait apporté quelques vers de lui,
-et lui avait apporté des miens. Il régnait parfois
-dans ces vers de lui un profond sentiment.</p>
-
-<p>Après sa mort, il me sembla que je l’affectionnais
-plus encore que pendant sa vie, en apprenant
-des gardiens combien misérablement il avait souffert.
-L’infortuné ne pouvait se résigner à mourir,
-bien que très religieux. Il éprouva au plus haut
-degré l’horreur de ce terrible passage, bénissant
-pourtant toujours le Seigneur, et s’écriant les
-larmes aux yeux : « Je ne sais pas conformer ma
-volonté à la tienne, et cependant je veux l’y conformer.
-Opère toi-même en moi ce miracle ! »</p>
-
-<p>Il n’avait pas le courage d’Oroboni, mais il
-l’imita en protestant qu’il pardonnait à ses ennemis.</p>
-
-<p>A la fin de cette année (c’était en 1826), nous
-entendîmes un soir dans le corridor le bruit mal
-étouffé des pas de plusieurs personnes. Nos oreilles
-étaient devenues très habiles à discerner mille
-genres de bruit. Une porte vient à s’ouvrir ; nous
-reconnaissons que c’est celle où était l’avocat
-Solera. Une autre s’ouvre ; c’est celle de Fortini.
-Parmi quelques voix parlant tout bas, nous distinguions
-celle du directeur de police. — Que serait-ce ?
-Une perquisition à une heure si tardive ?
-Et pourquoi ?</p>
-
-<p>Mais bientôt on sort de nouveau dans le corridor.
-Tout à coup la voix chérie du bon Fortini :
-<i>Oh ! pauvre de moi ! excusez-moi, j’ai oublié un tome
-de mon bréviaire !</i></p>
-
-<p>Et vite, vite il courait reprendre son volume,
-puis il rejoignait la petite troupe. La porte de l’escalier
-s’ouvrit, nous entendîmes leurs pas jusqu’au
-bas ; nous comprîmes que les deux heureux prisonniers
-avaient reçu leur grâce ; et, bien que nous
-eussions du regret de ne pas les suivre, nous nous
-en réjouîmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXXVI</h2>
-
-
-<p>La libération de ces deux compagnons était-elle
-sans aucune conséquence pour nous ? Comment
-sortaient-ils, eux qui avaient été condamnés comme
-nous, l’un à vingt ans, l’autre à quinze, tandis
-que sur nous et sur bien d’autres ne brillait pas la
-même faveur ?</p>
-
-<p>Contre ceux qui n’avaient pas été libérés, existait-il
-donc des préventions plus hostiles ? Ou bien
-serait-on disposé à les gracier tous, mais à brefs
-intervalles, et deux à la fois ? Peut-être chaque
-mois ? Peut-être chaque deux ou trois mois ?</p>
-
-<p>Nous restâmes ainsi pendant quelque temps
-dans le doute. Et plus de trois mois s’écoulèrent
-sans qu’on procédât à aucune autre mise en liberté.
-Vers la fin de 1827, nous pensâmes que le mois de
-décembre pourrait avoir été choisi pour l’anniversaire
-des grâces. Mais décembre passa, et aucune
-n’eut lieu.</p>
-
-<p>Nous restâmes dans l’attente jusqu’à l’été de
-1828 qui terminait alors pour moi les sept années
-et demie de peine, équivalant, selon la parole de
-l’empereur, à quinze, si toutefois la peine comptait
-à partir de l’arrestation. Que si l’on ne voulait pas
-comprendre le temps du procès (et cette supposition
-était la plus vraisemblable), mais faire commencer
-la peine à partir de la publication, les sept
-années et demie ne devaient finir qu’en 1829.</p>
-
-<p>Tous les termes calculables passèrent, et la grâce
-ne brilla pas. Entre temps, avant même le départ
-de Solera et de Fortini, il était venu à mon pauvre
-Maroncelli une tumeur au genou gauche. Dans le
-commencement, la douleur était légère et le forçait
-seulement à boiter. Puis il éprouva de la peine
-à traîner ses fers, et il ne sortait que rarement pour
-la promenade. Un matin d’automne, il lui plut de
-sortir avec moi pour respirer un peu d’air ; il y
-avait déjà de la neige, et dans un moment fatal
-où je ne le soutenais pas, il trébucha et tomba. La
-secousse fit immédiatement passer à l’état aigu la
-douleur du genou. Nous le portâmes sur son lit ; il
-n’était plus en état de se tenir debout. Quand le
-médecin le vit, il se décida enfin à lui faire enlever
-les fers. La tumeur empira de jour en jour et
-devint énorme, et de plus en plus douloureuse.
-Telles étaient les souffrances du pauvre infirme
-qu’il ne pouvait trouver de repos ni au lit ni hors
-du lit.</p>
-
-<p>Quand il y avait nécessité pour lui de remuer,
-de se lever et de se recoucher, je devais prendre
-avec la plus grande délicatesse possible la jambe
-malade et la placer très lentement dans la position
-qu’il fallait. Le plus petit changement d’une position
-à une autre demandait parfois un quart d’heure
-de spasmes.</p>
-
-<p>Les sangsues, les cautères, les pierres infernales,
-les cataplasmes, tantôt secs, tantôt humides, tout
-fut tenté par le médecin. C’étaient des accroissements
-de douleurs atroces, et rien de plus. Après
-les cautérisations à la pierre infernale, la suppuration
-se formait. Toute cette tumeur n’était qu’une
-plaie ; mais elle ne diminuait jamais, mais jamais
-l’écoulement de la plaie n’apportait d’adoucissement
-à la douleur.</p>
-
-<p>Maroncelli était mille fois plus malheureux que
-moi ; néanmoins, combien je souffrais avec lui !
-Les soins d’infirmier m’étaient doux parce qu’ils
-étaient consacrés à un si digne ami. Mais le voir
-dépérir ainsi, dans de si longs, de si atroces tourments,
-et ne pouvoir lui rendre la santé ! Et prévoir
-que ce genou ne guérirait jamais plus ! Et découvrir
-que le malade considérait la mort comme
-beaucoup plus probable que la guérison ! Et n’avoir
-qu’à l’admirer sans cesse pour son courage et pour
-sa sérénité ; ah ! tout cela me causait d’indicibles
-angoisses !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXXVII</h2>
-
-
-<p>Dans ce déplorable état, il composait encore des
-vers, il chantait, il discourait ; il faisait tout cela
-pour me donner des illusions, pour me cacher une
-partie de ses maux. Il ne pouvait plus digérer ni
-dormir ; il maigrissait d’une manière épouvantable ;
-il tombait fréquemment en défaillance ; et
-cependant il recouvrait par moments toute sa vitalité,
-et me rendait le courage à moi-même.</p>
-
-<p>Ce qu’il souffrit pendant neuf longs mois ne
-peut se décrire. Enfin on obtint qu’une consultation
-serait tenue. Le premier médecin vint ; il approuva
-tout ce que le médecin avait essayé, et
-sans émettre son opinion sur la maladie et sur ce
-qui restait à faire, il s’en alla.</p>
-
-<p>Un moment après, vint le surintendant : il dit à
-Maroncelli : « Le premier médecin n’a pas osé
-s’expliquer ici en votre présence ; il craignait que
-vous n’eussiez pas la force d’entendre annoncer
-une dure nécessité. Je l’ai assuré que le courage
-ne vous manquait pas.</p>
-
-<p>— J’espère, dit Maroncelli, en avoir donné quelques
-preuves en souffrant sans me plaindre ces
-douleurs déchirantes. Me proposerait-on ?…</p>
-
-<p>— Oui, monsieur, l’amputation. Seulement, le
-premier médecin, en voyant un corps si affaibli,
-hésite à la conseiller. Dans un tel état de faiblesse,
-vous sentirez-vous capable de supporter l’opération ?
-Voulez-vous vous exposer au danger ?…</p>
-
-<p>— De mourir ? Et ne mourrai-je pas également
-si on ne met pas un terme à ce mal ?</p>
-
-<p>— Nous ferons donc tout de suite un rapport à
-Vienne sur tout cela, et aussitôt la permission
-d’amputer venue…</p>
-
-<p>— Quoi ! il faut une permission ?</p>
-
-<p>— Oui, monsieur. »</p>
-
-<p>Au bout de huit jours le consentement attendu
-arriva.</p>
-
-<p>Le malade fut porté dans une chambre plus
-grande ; il demanda que je le suivisse.</p>
-
-<p>« Je pourrais expirer pendant l’opération, dit-il ;
-que je me trouve au moins dans les bras d’un
-ami. »</p>
-
-<p>Ma compagnie lui fut accordée.</p>
-
-<p>L’abbé Wrba, notre confesseur (il avait succédé
-à Paulowich), vint administrer les sacrements à
-l’infortuné. Cet acte religieux accompli, nous attendions
-les chirurgiens, et ils n’arrivaient pas. Maroncelli
-se mit encore à chanter un hymne.</p>
-
-<p>Les chirurgiens finirent par arriver ; ils étaient
-deux. L’un était le chirurgien ordinaire de la maison,
-c’est-à-dire notre barbier ; et lorsqu’il se présentait
-des opérations, il avait le droit de les faire
-de sa main, et il ne voulait pas en céder l’honneur
-à d’autres. L’autre était un jeune chirurgien, élève
-de l’école de Vienne, et qui jouissait déjà d’une
-réputation de grande habileté. Il avait été envoyé
-par le gouverneur pour assister à l’opération et la
-diriger ; il aurait voulu la faire lui-même, mais il
-lui fallut se contenter de veiller à l’exécution.</p>
-
-<p>Le malade fut assis sur le bord du lit, les jambes
-en bas : je le tenais dans mes bras. Au-dessus du
-genou, là où la cuisse commençait à être saine, on
-fit une ligature très serrée, pour marquer le cercle
-que devait décrire le couteau. Le vieux chirurgien
-coupa tout autour à la profondeur d’un doigt ; puis
-il tira par-dessus les chairs la peau coupée et continua
-à couper les muscles mis à nu. Le sang ruisselait
-à torrents des artères, mais celles-ci furent
-aussitôt liées avec un fil de soie. En dernier lieu,
-on scia l’os.</p>
-
-<p>Maroncelli ne poussa pas un cri. Quand il vit
-qu’on emportait la jambe coupée, il lui donna un
-regard de compassion ; puis, se tournant vers le
-chirurgien qui l’avait opéré, il lui dit :</p>
-
-<p>« Vous m’avez délivré d’un ennemi, et je n’ai
-aucun moyen de vous en récompenser. »</p>
-
-<p>Il y avait, dans un verre sur la fenêtre, une
-rose.</p>
-
-<p>« Je te prie de m’apporter cette rose », me dit-il.</p>
-
-<p>Je la lui apportai, et il l’offrit au vieux chirurgien,
-en lui disant : « Je n’ai pas autre chose à
-vous présenter en témoignage de ma gratitude. »</p>
-
-<p>Celui-ci prit la rose et pleura.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXXVIII</h2>
-
-
-<p>Les chirurgiens avaient cru que l’infirmerie du
-Spielberg était pourvue de tout le nécessaire,
-excepté les instruments qu’ils avaient apportés.
-Mais, l’amputation faite, ils s’aperçurent qu’il
-manquait diverses choses nécessaires, de la toile
-cirée, de la glace, des bandes, etc.</p>
-
-<p>Le malheureux mutilé dut attendre deux heures
-que tout cela fût apporté de la ville. Enfin il put
-s’étendre sur le lit, et la glace fut appliquée sur le
-moignon.</p>
-
-<p>Le jour suivant on débarrassa le moignon des
-caillots de sang qui s’y étaient formés ; on le lava ;
-on tira la peau en bas, et on le banda.</p>
-
-<p>Pendant quelques jours on ne donna au malade
-qu’une demi-tasse de bouillon avec un jaune d’œuf
-battu ; et, quand fut passé le danger de la fièvre
-causée par la blessure, on commença graduellement
-à le restaurer avec des aliments plus nourrissants.
-L’empereur avait ordonné que, jusqu’à
-ce que ses forces fussent rétablies, on lui donnât
-une bonne nourriture, de la cuisine du surintendant.</p>
-
-<p>La guérison s’opéra en quarante jours après
-lesquels nous fûmes reconduits dans notre prison.
-Celle-ci d’ailleurs fut agrandie par une ouverture
-dans le mur, et par la réunion de notre ancien
-cachot à celui habité jadis par Oroboni et puis par
-Villa.</p>
-
-<p>Je transportai mon lit à l’endroit même où avait
-été celui d’Oroboni, où il était mort. Cette identité
-de lieu m’était chère ; il me semblait m’être rapproché
-de lui. Je rêvais souvent à lui, et il me
-semblait que son esprit venait vraiment me visiter
-et me rasséréner par de célestes consolations.</p>
-
-<p>Le spectacle horrible de tant de tourments soufferts
-par Maroncelli avant l’amputation de sa
-jambe, durant cette opération et après, me fortifia
-l’âme. Dieu qui m’avait donné une santé suffisante
-pendant la maladie de celui-ci, parce que
-mes soins lui étaient nécessaires, me l’ôta lorsqu’il
-put se soutenir sur des béquilles.</p>
-
-<p>J’eus plusieurs tumeurs glandulaires très douloureuses.
-J’en guéris, et elles furent suivies par
-des maux de poitrine, que j’avais déjà éprouvés
-autrefois, mais qui étaient maintenant plus suffocants
-que jamais ; par des vertiges et des dysenteries
-spasmodiques.</p>
-
-<p>« Mon tour est venu, disais-je à part moi. Serai-je
-moins patient que mon compagnon ? »</p>
-
-<p>Je m’appliquai dès lors à imiter, autant que je
-le savais, son courage.</p>
-
-<p>Il n’est pas douteux que chaque condition
-humaine a ses devoirs. Ceux d’un malade sont la
-patience, le courage, et tous les efforts possibles
-pour ne pas être désagréable à ceux qui sont
-autour de lui.</p>
-
-<p>Maroncelli, sur ses pauvres béquilles, n’avait
-plus l’agilité d’autrefois, et il s’en affligeait dans
-la crainte de me servir moins bien. Il craignait en
-outre que, pour lui épargner les mouvements et la
-fatigue, je ne réclamasse pas ses services autant
-que j’en aurais besoin.</p>
-
-<p>Et cela arrivait vraiment quelquefois, mais je
-faisais en sorte qu’il ne s’en aperçût pas.</p>
-
-<p>Bien qu’il eût repris de la force, il n’était pas
-cependant sans souffrances. Il éprouvait, comme
-tous les amputés, des sensations douloureuses
-dans les nerfs, comme si la partie coupée vivait
-encore. Il souffrait du pied, de la jambe et du
-genou qu’il n’avait plus. Ajoutez à cela que l’os
-avait été mal scié et pénétrait dans les nouvelles
-chairs, et y faisait des plaies fréquentes. Ce ne fut
-qu’au bout d’un an environ que le moignon fut
-assez endurci et ne s’ouvrit plus.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE LXXXIX</h2>
-
-
-<p>Mais d’autres maux assaillirent de nouveau l’infortuné,
-et presque sans intervalle. Ce fut d’abord
-une arthrite, qui commença par les jointures
-des mains et puis lui martyrisa pendant plusieurs
-mois tout le corps ; ensuite, le scorbut. Cette
-maladie lui couvrit rapidement le corps de taches
-livides et en faisait un objet d’épouvante.</p>
-
-<p>Je cherchais à me consoler en pensant à part
-moi : « Puisqu’il faut mourir ici en prison, il vaut
-mieux que le scorbut soit venu à l’un de nous
-deux ; c’est un mal contagieux et qui nous conduira
-dans la tombe, sinon ensemble, au moins à
-peu de distance l’un de l’autre. »</p>
-
-<p>Nous nous préparions tous les deux à la mort,
-et nous étions tranquilles. Neuf années de prison
-et de graves souffrances nous avaient enfin familiarisés
-avec l’idée de la destruction totale de
-deux corps aussi ruinés et réclamant le repos. Et
-nos âmes se confiaient dans la bonté de Dieu, et
-croyaient être toutes les deux réunies dans un
-lieu où toutes les colères des hommes cessent, et
-où nous demandions dans nos prières de voir
-aussi un jour, réunis à nous et apaisés, ceux qui
-ne nous aimaient pas.</p>
-
-<p>Le scorbut, dans les années précédentes, avait
-fait beaucoup de ravages dans ces prisons. Le gouverneur,
-quand il sut que Maroncelli était affecté
-de ce terrible mal, craignit une nouvelle épidémie
-scorbutique, et consentit à la requête du médecin
-qui disait qu’il n’y avait d’autre remède efficace
-pour Maroncelli que l’air libre, et qui conseillait
-de le tenir le moins possible dans sa chambre.</p>
-
-<p>Quant à moi, comme logé avec lui, et malade
-également d’une discrasie, je jouis du même avantage.</p>
-
-<p>Pendant toutes les heures où le lieu de promenade
-n’était pas occupé par d’autres, c’est-à-dire
-depuis une demi-heure avant l’aube pendant une
-couple d’heures, puis durant le dîner, si cela
-nous plaisait, ensuite pendant trois heures du soir
-jusqu’au coucher du soleil, nous restions dehors.
-Cela pour les jours ordinaires. Les jours de fête,
-comme il n’y avait pas de promenade pour les
-autres, nous restions dehors du matin au soir,
-excepté pendant le dîner.</p>
-
-<p>Un autre malheureux, à la santé bien atteinte,
-et d’environ soixante-dix ans, nous fut adjoint,
-dans l’espoir que l’oxygène pourrait aussi lui être
-utile. C’était M. Constantin Munari, aimable vieillard,
-amateur d’études littéraires et philosophiques,
-et dont la société nous fut très agréable.</p>
-
-<p>En cherchant à calculer la durée de ma peine,
-non de l’époque de mon arrestation, mais de celle
-de la condamnation, je trouvais que les sept
-années et demie finissaient en 1829 dans les premiers
-jours de juillet, suivant la signature impériale
-au bas de la sentence, ou bien au 22 août,
-suivant qu’on prenait la publication pour point
-de départ.</p>
-
-<p>Mais ce terme passa, lui aussi, et toute espérance
-mourut.</p>
-
-<p>Jusqu’alors, Maroncelli, Munari et moi, nous faisions
-quelquefois la supposition que nous reverrions
-encore le monde, notre Italie, nos parents ;
-et c’était le sujet d’entretiens pleins de désir, de
-piété et d’amour.</p>
-
-<p>Passé le mois d’août, puis le mois de septembre,
-puis l’année entière, nous nous accoutumâmes à
-ne plus rien espérer sur la terre, excepté l’inaltérable
-continuation de notre amitié réciproque
-et l’assistance de Dieu pour consommer dignement
-le reste de notre long sacrifice.</p>
-
-<p>Ah ! l’amitié et la religion sont deux biens inestimables !
-elles embellissent même les heures des
-prisonniers pour qui ne luit plus la moindre espérance
-de grâce. Dieu est vraiment avec les infortunés,
-avec les infortunés qui aiment !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XC</h2>
-
-
-<p>Après la mort de Villa, à l’abbé Paulowich, qui
-fut nommé évêque, succéda comme notre confesseur
-l’abbé Wrba, Morave, professeur de Nouveau
-Testament à Brünn, savant élève de l’<i>Institut
-sublime</i> de Vienne.</p>
-
-<p>Cet Institut est une congrégation fondée par le
-célèbre Frint, alors aumônier de la cour. Les
-membres de cette congrégation sont tous des prêtres
-qui, déjà lauréats en théologie, y poursuivent
-leurs études sous une sévère discipline, afin d’arriver
-à la possession du plus haut degré de science
-qu’on puisse atteindre. L’intention du fondateur
-a été remarquable : c’est de produire une perpétuelle
-diffusion de vraie et forte science dans le
-clergé catholique de Germanie. Et cette intention
-est en général réalisée.</p>
-
-<p>Wrba, résidant à Brünn, pouvait nous donner
-une bien plus grande partie de son temps que Paulowich.
-Il devint pour nous ce qu’était le P. Baptiste,
-excepté qu’il ne lui était pas permis de nous
-prêter des livres. Nous faisions souvent ensemble
-de longues conférences, et ma croyance religieuse
-en tirait grand profit ; ou bien, si c’est trop dire,
-il me semblait en tirer un grand profit, et la consolation
-que j’en éprouvais était très vive.</p>
-
-<p>Dans l’année 1829 il tomba malade ; puis, ayant
-dû assumer d’autres fonctions, il ne put plus venir
-nous voir. Cela nous contraria vivement ; mais
-nous eûmes la bonne fortune de lui voir succéder
-un autre homme savant remarquable, l’abbé Ziak,
-vicaire.</p>
-
-<p>Parmi ces quelques prêtres allemands qui nous
-furent destinés, n’en pas trouver un mauvais ! un
-seul que nous pussions découvrir comme disposé
-à se faire l’instrument de la politique (et cela est
-si facile à découvrir !) ; pas un, au contraire, en
-qui ne se trouvassent réunis les mérites de beaucoup
-de science, d’une foi catholique très éclatante
-et d’une philosophie profonde ! Oh ! combien
-de tels ministres de l’Église sont respectables !</p>
-
-<p>Ces quelques prêtres que j’ai connus me firent
-concevoir une opinion très avantageuse du clergé
-catholique allemand.</p>
-
-<p>L’abbé Ziak tenait aussi de longues conférences
-avec nous. Il me servit en outre d’exemple pour
-supporter avec sérénité mes douleurs. Il était sans
-cesse tourmenté par des fluxions aux dents, à la
-bouche, aux oreilles, et néanmoins il souriait toujours.</p>
-
-<p>Cependant le grand air libre fit disparaître peu
-à peu les taches scorbutiques de Maroncelli ;
-Munari et moi nous allions également mieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XCI</h2>
-
-
-<p>Vint le 1<sup>er</sup> août 1830. Il y avait dix ans que
-j’avais perdu la liberté ; huit ans et demi que je
-subissais le <i lang="it" xml:lang="it">carcere duro</i>.</p>
-
-<p>C’était un jour de dimanche. Nous allâmes,
-comme les autres fêtes, dans notre enceinte accoutumée.
-Nous regardâmes encore de notre petit
-banc la vallée au-dessous de nous et le cimetière
-où gisaient Oroboni et Villa ; nous parlâmes
-encore du repos qu’un jour y auraient nos ossements.
-Nous nous assîmes encore sur le banc,
-comme d’habitude, pour attendre que les pauvres
-condamnées vinssent à la messe qui se disait
-avant la nôtre. Elles étaient conduites dans le
-même petit oratoire où nous allions nous-mêmes
-pour la messe suivante. Cet oratoire était contigu
-au promenoir.</p>
-
-<p>C’est un usage dans toute l’Allemagne que, pendant
-la messe, le peuple chante des hymnes en
-langue vivante. Comme l’empire d’Autriche est un
-pays mélangé d’Allemands et de Slaves, et que
-dans les prisons du Spielberg le plus grand nombre
-des condamnés de droit commun appartient à l’un
-ou à l’autre de ces peuples, les hymnes s’y chantent,
-une fête en allemand et l’autre en slave. De même,
-à chaque fête, on fait deux sermons où alternent
-les deux langues. C’était un très doux plaisir pour
-nous que d’entendre ces chants et l’orgue qui les
-accompagnait.</p>
-
-<p>Parmi les femmes, il y en avait dont la voix allait
-au cœur. Malheureuses ! quelques-unes étaient
-très jeunes. Un amour, une jalousie, un mauvais
-exemple les avait entraînées au crime ! J’entends
-encore résonner dans mon âme leur chant si religieux
-du <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i> : <i lang="de" xml:lang="de">Heilig ! Heilig ! Heilig !</i> Je versai
-encore une larme en l’entendant.</p>
-
-<p>Vers dix heures, les femmes se retirèrent, et nous
-allâmes à la messe. Je vis encore ceux de mes compagnons
-d’infortune qui entendaient la messe sur
-la tribune de l’orgue, dont une simple grille nous
-séparait, tous pâles, amaigris, traînant avec peine
-leurs fers !</p>
-
-<p>Après la messe, nous revînmes dans nos cachots.
-Un quart d’heure après, on nous apporta le dîner.
-Nous apprêtions notre table, ce qui consistait à
-mettre une petite planche sur le banc et à prendre
-nos cuillers de bois, lorsque M. Wegrath, le sous-intendant,
-entra dans notre prison.</p>
-
-<p>« Je regrette de troubler le dîner de ces messieurs,
-dit-il ; mais qu’ils aient la complaisance de
-me suivre ; il y a là monsieur le directeur de police. »</p>
-
-<p>Comme celui-ci ne venait d’ordinaire que pour
-des choses désagréables, comme perquisitions ou
-inquisitions, nous suivîmes d’assez mauvaise
-humeur le bon sous-intendant jusqu’à la chambre
-d’audience.</p>
-
-<p>Là, nous trouvâmes le directeur de police et le
-surintendant ; le premier nous fit une inclination
-plus gracieuse que de coutume.</p>
-
-<p>Il prit un papier dans ses mains, et dit à mots
-tronqués, craignant peut-être de nous produire
-une trop forte surprise s’il s’exprimait plus nettement :</p>
-
-<p>« Messieurs… j’ai le plaisir… j’ai l’honneur…
-de vous signifier… que S. M. l’empereur a fait
-encore… une grâce… »</p>
-
-<p>Et il hésitait à nous dire quelle grâce c’était.
-Nous pensions que c’était quelque diminution de
-peine, comme d’être exempts de l’ennui de travailler,
-d’avoir quelque livre de plus, d’avoir des
-aliments moins dégoûtants.</p>
-
-<p>« Mais vous ne comprenez pas ? dit-il.</p>
-
-<p>— Non, monsieur. Ayez la bonté de nous expliquer
-quelle sorte de grâce est celle-ci.</p>
-
-<p>— C’est la liberté pour vous deux, et pour un
-troisième que vous embrasserez avant peu. »</p>
-
-<p>Il semble que cette nouvelle aurait dû nous faire
-éclater de joie. Notre pensée courut tout de suite
-à nos parents, dont nous n’avions pas de nouvelles
-depuis tant de temps ; et le doute où nous étions
-de ne plus les retrouver peut-être sur la terre nous
-serrait tellement le cœur, qu’il annula le plaisir
-qu’aurait dû susciter l’annonce de la liberté.</p>
-
-<p>« Ils sont muets ? dit le directeur de police. Je
-m’attendais à les voir exulter de joie.</p>
-
-<p>— Je vous prie, répondis-je, de faire part à
-l’empereur de notre gratitude ; mais, si nous n’avons
-pas de nouvelles de nos familles, il nous est
-impossible de ne pas craindre d’avoir perdu des
-personnes bien chères. Cette incertitude nous
-oppresse, même au moment qui devrait être celui
-de la plus grande joie. »</p>
-
-<p>Il donna alors à Maroncelli une lettre de son
-frère qui le consola. A moi il dit qu’il n’avait rien
-de ma famille ; et cela me fit d’autant plus craindre
-qu’il n’y fût arrivé quelque malheur.</p>
-
-<p>« Que ces messieurs, poursuivit-il, aillent dans
-leur chambre, et avant peu je leur enverrai le troisième
-prisonnier qui a été gracié. »</p>
-
-<p>Nous y allâmes, et nous attendîmes avec anxiété
-ce troisième compagnon. Nous aurions voulu que
-ce fût tout le monde ; et pourtant il ne pouvait y
-en avoir qu’un seul. Si c’était le pauvre vieux
-Munari ! si c’était celui-ci ! si c’était cet autre ! Il
-n’y en avait aucun pour qui nous ne fissions des
-vœux.</p>
-
-<p>Enfin la porte s’ouvre, et nous voyons que ce
-compagnon était Andrea Tonelli de Brescia.</p>
-
-<p>Nous nous embrassâmes. Nous ne pouvions plus
-dîner.</p>
-
-<p>Nous causâmes jusqu’au soir, plaignant les amis
-qui restaient.</p>
-
-<p>Au coucher du soleil, le directeur de police
-revint pour nous tirer de ce séjour de malheur.
-Nos cœurs gémissaient, en passant devant les prisons
-de tant d’amis, de ne pouvoir les emmener
-avec nous ! Qui sait combien de temps ils y languiraient
-encore ? qui sait combien d’entre eux
-devaient y être la proie lente de la mort ?</p>
-
-<p>On nous mit à chacun un manteau de soldat sur
-les épaules et un béret sur la tête, et ainsi, avec
-les mêmes habits de galériens, mais délivrés de
-nos chaînes, nous descendîmes la funeste montagne,
-et nous fûmes conduits à la ville, dans les
-prisons de la police.</p>
-
-<p>Il faisait un très beau clair de lune. Les rues,
-les maisons, les gens que nous rencontrions, tout
-me paraissait si agréable et si étrange, après tant
-d’années que je n’avais pas vu un semblable spectacle !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XCII</h2>
-
-
-<p>Nous attendîmes dans les prisons de la police
-un commissaire impérial qui devait venir de
-Vienne pour nous accompagner jusqu’aux frontières.
-En attendant, comme nos malles avaient
-été vendues, nous nous pourvûmes de linge et de
-vêtements, et nous déposâmes la livrée de la prison.</p>
-
-<p>Au bout de cinq jours arriva le commissaire, et
-le directeur de la police nous consigna entre ses
-mains, en lui remettant en même temps l’argent
-que nous avions apporté au Spielberg, et celui qui
-provenait de la vente de nos malles et de nos
-livres ; argent qui nous fut ensuite restitué aux
-frontières.</p>
-
-<p>Les dépenses de notre voyage furent faites par
-l’empereur, et sans compter.</p>
-
-<p>Le commissaire était M. de Noé, gentilhomme
-employé au secrétariat du ministère de la police.
-On ne pouvait nous destiner une personne d’une
-éducation plus accomplie. Il nous traita constamment
-avec toutes sortes d’égards.</p>
-
-<p>Mais je partis de Brünn avec une difficulté de
-respirer qui était très pénible, et le mouvement
-de la voiture augmenta tellement le mal que, le
-soir, je haletais d’une façon effrayante, et que l’on
-craignait d’un instant à l’autre de me voir rester
-suffoqué. J’eus en outre une fièvre ardente pendant
-toute la nuit, et le commissaire était indécis, le
-lendemain matin, de savoir si je pourrais continuer
-le voyage jusqu’à Vienne. Je dis que oui, et
-nous partîmes. La violence de la douleur était
-extrême ; je ne pouvais ni manger, ni boire, ni
-parler.</p>
-
-<p>J’arrivai à Vienne à demi-mort. On nous donna
-un bon logement à la direction générale de la
-police. On me mit au lit ; on appela un médecin.
-Celui-ci m’ordonna une saignée, et j’en éprouvai du
-soulagement. Une diète absolue et force digitale,
-tel fut pendant huit jours mon traitement, et je me
-rétablis. Le médecin était M. Singer ; il eut pour
-moi de véritables attentions d’ami.</p>
-
-<p>J’avais le plus grand désir de partir, d’autant
-plus que la nouvelle des <i>trois journées</i> de Paris
-avait pénétré jusqu’à nous.</p>
-
-<p>Le jour même qu’éclatait cette révolution, l’empereur
-avait signé le décret de notre mise en
-liberté ! Certes il ne l’aurait pas maintenant
-révoqué. Mais cependant il n’était pas invraisemblable
-que, les temps menaçant de redevenir critiques
-pour toute l’Europe, on craignît des mouvements
-populaires jusqu’en Italie, et qu’on ne
-voulût pas en Autriche nous laisser, en ce moment,
-rentrer dans notre patrie. Nous étions bien persuadés
-de ne pas retourner au Spielberg, mais
-nous tremblions que quelqu’un ne vînt à suggérer
-à l’empereur de nous déporter dans quelque ville
-de l’empire éloignée de la péninsule.</p>
-
-<p>Je me montrai encore plus rétabli que je ne
-l’étais, et je priai de presser le départ. Cependant
-j’avais le plus ardent désir de me présenter à S. E.
-M. le comte de Pralormo, envoyé de la cour de
-Turin à la cour d’Autriche, et à la bonté duquel
-je savais avoir beaucoup d’obligations. Il s’était
-employé avec le plus généreux et le plus constant
-empressement pour obtenir ma mise en liberté.
-Mais la défense de me laisser voir qui que ce fût
-n’admit pas d’exception.</p>
-
-<p>A peine fus-je convalescent, qu’on nous fit la
-gracieuseté de nous envoyer une voiture pendant
-quelques jours, pour que nous puissions nous promener
-un peu dans Vienne. Le commissaire avait
-ordre de nous accompagner et de ne nous laisser
-parler à personne. Nous vîmes la belle église de
-Saint-Étienne, les délicieuses promenades de la
-ville, la villa voisine de Lichtenstein, et, en dernier
-lieu, la villa impériale de Schœnbrünn.</p>
-
-<p>Pendant que nous étions dans les magnifiques
-allées de Schœnbrünn, l’empereur vint à passer, et
-le commissaire nous fit retirer, pour que la vue de
-nos maigres personnes ne l’attristât pas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XCIII</h2>
-
-
-<p>Nous partîmes enfin de Vienne, et je pus continuer
-jusqu’à Bruck. Là, mon asthme se remit à
-devenir violent. Nous appelâmes le médecin : c’était
-un certain M. Jüdmann, homme de beaucoup de
-mérite. Il me fit tirer du sang, garder le lit et
-continuer la digitale. Au bout de deux jours, j’insistai
-pour qu’on continuât le voyage.</p>
-
-<p>Nous traversâmes l’Autriche et la Styrie, et nous
-entrâmes en Carinthie sans incident mais, arrivés
-à un village du nom de Feldkirchen, à peu de distance
-de Klagenfurt, survint un contre-ordre. Nous
-devions nous arrêter là jusqu’à nouvel avis.</p>
-
-<p>Je laisse imaginer combien cet incident nous fut
-désagréable. Pour moi, j’avais en outre le regret
-d’être la cause de tant d’ennuis pour mes deux
-compagnons ; s’ils ne pouvaient pas rentrer dans
-leur patrie, c’était ma fatale maladie qui en était
-cause.</p>
-
-<p>Nous restâmes cinq jours à Feldkirchen, et là
-aussi le commissaire fit tout son possible pour nous
-distraire. Il y avait un petit théâtre de comédiens,
-et il nous y conduisit. Il nous donna un jour le
-divertissement d’une chasse. Notre hôte et plusieurs
-jeunes gens du pays, ainsi que le propriétaire
-d’une belle forêt, étaient les chasseurs, et
-nous, placés dans un endroit favorable, nous jouissions
-du spectacle.</p>
-
-<p>Enfin arriva un courrier de Vienne, avec l’ordre
-au commissaire de nous conduire décidément à
-notre destination. J’exultai de joie avec mes compagnons
-à cette heureuse nouvelle, mais en même
-temps je tremblais de voir s’approcher pour moi le
-jour d’une découverte fatale : de n’avoir plus ni
-père, ni mère, ni qui sait quels autres de ceux qui
-m’étaient chers.</p>
-
-<p>Et ma tristesse croissait à mesure que nous
-avancions vers l’Italie.</p>
-
-<p>De ce côté, l’entrée en Italie n’est pas agréable
-à l’œil ; on descend au contraire des superbes
-montagnes du pays allemand dans les plaines d’Italie,
-à travers une longue étendue de pays stérile
-et inhabitée ; de sorte que les voyageurs qui ne
-connaissent pas encore notre péninsule et qui
-passent par là, rient de la magnifique idée qu’ils
-s’en étaient faite, et soupçonnent d’avoir été mystifiés
-par ceux dont ils l’avaient entendu tant vanter.</p>
-
-<p>La laideur de ce pays contribuait à me rendre
-plus triste. Revoir notre ciel, rencontrer des figures
-humaines qui n’eussent pas le type septentrional,
-entendre de toutes les bouches des mots dans
-notre idiome, tout cela m’attendrissait, mais c’était
-une émotion qui m’invitait plus à pleurer qu’à me
-réjouir. Combien de fois, dans la voiture, je me
-couvrais le visage avec les mains, feignant de dormir,
-et je pleurais ! Combien de fois, la nuit, je
-ne fermais pas l’œil, brûlé par la fièvre, tantôt envoyant
-de toute mon âme les plus chaudes bénédictions
-à ma douce Italie, et remerciant le Ciel de
-lui être rendu ; tantôt me tourmentant de ne pas
-avoir de nouvelles de chez moi, et m’imaginant
-les plus grands malheurs ; tantôt pensant qu’avant
-peu je serais forcé de me séparer, et peut-être pour
-toujours, d’un ami qui avait tant souffert avec moi,
-et qui m’avait donné tant de preuves d’une affection
-fraternelle !</p>
-
-<p>Ah ! de si longues années passées dans la tombe
-n’avaient pas éteint l’énergie de ma sensibilité ;
-mais cette énergie était si faible pour la joie, et si
-forte pour la douleur !</p>
-
-<p>Comme j’aurais voulu revoir Udine et cette auberge
-où ces deux généreux étrangers avaient feint
-d’être des garçons de chambre, et nous avaient
-serré furtivement la main !</p>
-
-<p>Nous laissâmes cette ville à notre gauche, et
-nous passâmes outre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XCIV</h2>
-
-
-<p>Pordenone, Conegliano, Ospedaletto, Vicenza,
-Vérone, Mantoue, me rappelaient tant de choses !
-Dans la première de ces localités était né un vaillant
-jeune homme qui avait été mon ami, et avait péri
-dans les désastres de la Russie. Conegliano était le
-pays où les guichetiers des <i>Plombs</i> m’avaient dit
-qu’on avait conduit Zanze ; à Ospedaletto, s’était
-mariée, mais elle n’y vivait plus alors, une créature
-angélique et malheureuse, que j’avais autrefois vénérée
-et que je vénérais encore. Dans tous ces
-lieux, en somme, surgissaient pour moi des souvenirs
-plus ou moins chers, et à Mantoue plus que
-dans toute autre ville. Il me semblait que c’était
-hier que j’y étais venu avec Ludovic en 1815 ! Il
-me semblait que c’était hier que j’y étais venu avec
-Porro en 1820 ! Les mêmes rues, les mêmes places,
-les mêmes palais, et tant de changements sociaux !
-tant de mes connaissances enlevées par la mort !
-tant d’exilés ! une génération d’adultes que j’avais
-vus enfants ! Et ne pouvoir courir à telle ou telle
-maison ! ne pouvoir parler de tel ou tel avec personne !</p>
-
-<p>Et, pour comble de chagrin, Mantoue était le
-point de séparation pour Maroncelli et pour moi.
-Nous y passâmes tristement la nuit tous les deux.
-J’étais agité comme un homme à la veille d’entendre
-sa condamnation.</p>
-
-<p>Le matin, je me lavai le visage, et je regardai
-dans la glace si l’on reconnaissait encore que
-j’avais pleuré. Je pris, du mieux que je pus, l’air
-tranquille et souriant. Je dis à Dieu une petite
-prière, mais, en vérité, d’un air bien distrait ; et,
-entendant déjà Maroncelli remuer ses béquilles et
-parler au garçon de chambre, j’allai l’embrasser.
-Tous deux nous semblions pleins de courage pour
-cette séparation ; nous parlions un peu émus, mais
-d’une voix forte. L’officier de gendarmerie qui
-doit le conduire aux confins de la Romagne est
-arrivé ; il faut partir, nous ne savions plus que nous
-dire : un embrassement, un baiser, un embrassement
-encore. Il monta en voiture et disparut ; moi,
-je restai comme anéanti.</p>
-
-<p>Je revins dans ma chambre ; je me jetai à genoux
-et je priai pour ce malheureux mutilé, séparé de
-son ami, et je fondis en larmes et en sanglots.</p>
-
-<p>J’ai connu beaucoup d’hommes remarquables,
-mais aucun plus affectueusement sociable que Maroncelli,
-aucun mieux instruit de tous les devoirs
-de la politesse, plus exempt des accès de mauvaise
-humeur, plus constamment disposé à se souvenir
-que la vertu se compose de l’exercice continuel de
-la tolérance, de la générosité et du bon sens. O
-mon compagnon de tant d’années de douleurs, que
-le Ciel te bénisse en quelque endroit que tu respires,
-et te donne des amis qui m’égalent en affection
-et me surpassent en bonté !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XCV</h2>
-
-
-<p>Nous partîmes dans la même matinée de Mantoue
-pour Brescia. Là, nous laissâmes libre mon
-autre compagnon de captivité, Andrea Tonelli. Cet
-infortuné y apprit qu’il avait perdu sa mère, et ses
-larmes désolées me déchirèrent le cœur.</p>
-
-<p>Bien que tourmenté comme je l’étais pour tant
-de raisons, l’incident suivant me fit un peu rire.</p>
-
-<p>Sur une table de l’auberge, il y avait une affiche
-de théâtre. Je la prends, et je lis : <i>Francesca da
-Rimini, opéra, mis en musique, etc…</i></p>
-
-<p>« De qui est cet opéra ? dis-je au garçon.</p>
-
-<p>— Qui l’a mis en vers, et qui l’a mis en musique ?
-Je ne sais pas, répondit-il. Mais, en somme,
-c’est toujours cette <i>Francesca da Rimini</i> que tous
-connaissent.</p>
-
-<p>— Tous ? Vous vous trompez. J’arrive d’Allemagne ;
-comment puis-je rien savoir de toutes vos
-histoires de Francesca ? »</p>
-
-<p>Le garçon (c’était un jeune homme à figure dédaigneuse,
-vrai type de Brescian) me regarda d’un
-air de pitié méprisante.</p>
-
-<p>« Comment pouvez-vous en rien savoir ? Monsieur,
-il ne s’agit pas d’histoires de Francesca ; il
-s’agit d’une <i>Francesca da Rimini</i> unique. Je veux
-parler de la tragédie de Silvio Pellico. Ici on l’a
-mise en opéra, en la gâtant un peu, mais c’est
-toujours la même.</p>
-
-<p>— Ah ! Silvio Pellico ? Il me semble que je l’ai
-entendu nommer. N’est-ce pas ce mauvais sujet qui
-fut condamné à mort et puis au <i lang="la" xml:lang="la">carcere duro</i>, il y
-a huit ou neuf ans ? »</p>
-
-<p>Je n’aurais jamais dû dire cette plaisanterie ! Il
-regarda autour de lui, puis me fixa, fit voir en
-grinçant trente-deux superbes dents, et, s’il n’avait
-pas entendu du bruit, je crois qu’il m’aurait
-assommé.</p>
-
-<p>Il s’en alla en grommelant : « Mauvais sujet ! »
-Mais, avant que je fusse parti, il découvrit qui
-j’étais. Il ne savait plus ni interroger, ni répondre,
-ni écrire, ni marcher. Il ne savait plus que tenir
-les yeux fixés sur moi, se frotter les mains, et dire
-à tout le monde, sans motif : « <i lang="it" xml:lang="it">Sior si, Sior si !</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> » à
-tel point qu’on eût dit qu’il éternuait.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Oui, M’sieu ! oui, M’sieu !</p>
-</div>
-<p>Deux jours après, le 9 septembre, j’arrivai avec
-le commissaire à Milan. En approchant de cette
-ville, en revoyant la coupole du dôme, en repassant
-dans cette allée de Loreto, jadis ma promenade
-habituelle et si chère, en rentrant par la
-porte Orientale, et en me retrouvant sur le Corso ;
-en revoyant ces maisons, ces temples, ces rues,
-j’éprouvai les plus doux et les plus pénibles sentiments :
-un violent désir de m’arrêter quelque temps
-à Milan, et d’y embrasser ceux de mes amis que
-j’y aurais encore retrouvés ; un regret infini en
-pensant à ceux que j’avais laissés au Spielberg, à
-ceux qui restaient exilés sur la terre étrangère, à
-ceux qui étaient morts ; une vive gratitude en me
-rappelant l’affection que m’avaient en général témoignée
-les Milanais ; quelques frémissements de
-dédain contre quelques-uns qui m’avaient calomnié,
-alors qu’ils avaient toujours été l’objet de ma
-bienveillance et de mon estime.</p>
-
-<p>Nous allâmes loger à la <i lang="it" xml:lang="it">Bella Venezia</i>.</p>
-
-<p>C’était là que j’avais assisté tant de fois à de
-joyeux repas d’amis ; là que j’avais visité tant de
-dignes étrangers ; là qu’une respectable et vieille
-dame m’avait en vain sollicité de la suivre en Toscane,
-prévoyant, si je restais à Milan, les malheurs
-qui m’arriveraient. O souvenirs émouvants ! ô passé
-si mélangé de plaisirs et de douleurs, et si rapidement
-enfui !</p>
-
-<p>Les garçons de l’auberge découvrirent tout de
-suite qui j’étais. Le bruit s’en répandit, et vers le
-soir je vis la foule s’arrêter sur la place et regarder
-aux fenêtres. Un homme (j’ignore qui il était)
-sembla me reconnaître et me salua, en élevant les
-bras vers moi.</p>
-
-<p>Ah ! où étaient les fils de Porro, mes fils ? Pourquoi
-ne les vis-je pas ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XCVI</h2>
-
-
-<p>Le commissaire me conduisit à la police pour
-me présenter au directeur. Quelle sensation j’éprouvai
-en revoyant cette maison, qui avait été
-ma première prison ! Quelles douleurs me revinrent
-à l’esprit ! Ah ! je me souvins avec tendresse
-de toi, ô Melchior Gioja, et des pas précipités que
-je te voyais faire çà et là entre ces étroites murailles,
-et des heures où tu te tenais immobile à ta
-table, écrivant tes nobles pensées, et des signes
-que tu me faisais avec ton mouchoir, et de la tristesse
-avec laquelle tu me regardais, quand on
-t’eut défendu de me faire des signes ! Et je me
-figurai ta tombe, probablement ignorée du plus
-grand nombre de ceux qui t’aimèrent, comme elle
-était ignorée de moi ! — et j’implorai la paix pour
-ton âme !</p>
-
-<p>Je me souvins aussi du petit muet, de la voix
-pathétique de Madeleine, de mes sentiments de
-compassion pour elle, de mes voisins les voleurs,
-du prétendu Louis XVII, du pauvre condamné qui
-se laissa prendre le billet, et dont il m’avait semblé
-entendre les cris sous le bâton.</p>
-
-<p>Tous ces souvenirs et d’autres encore m’oppressaient
-comme un songe plein d’angoisse ; mais ce
-qui me faisait le plus d’impression, c’était le souvenir
-des deux visites que mon pauvre père m’y
-avait faites, dix ans auparavant. Comme le bon
-vieillard s’illusionnait en espérant que je pourrais
-bientôt le rejoindre à Turin ! Aurait-il soutenu
-l’idée de dix ans de prison pour son fils, et d’une
-telle prison ! Mais quand ses illusions s’évanouirent,
-aura-t-il eu, ma mère aura-t-elle eu la force
-de résister à une si déchirante douleur ? M’était-il
-encore donné de les revoir tous les deux, ou peut-être
-seulement l’un d’eux ? Et lequel ?</p>
-
-<p>O doute plein d’angoisses et toujours renaissant !
-J’étais, pour ainsi dire, à la porte de ma
-maison, et je ne savais pas encore si mes parents
-étaient en vie, si même il existait encore une seule
-personne de ma famille.</p>
-
-<p>Le directeur de la police m’accueillit gracieusement
-et me permit de rester à la <i lang="it" xml:lang="it">Bella Venezia</i>,
-avec le commissaire impérial, au lieu de me faire
-garder ailleurs. Il ne m’accorda pas toutefois la
-permission de me montrer à personne, et c’est
-pourquoi je me déterminai à partir le matin suivant.
-J’obtins seulement de voir le consul piémontais,
-pour lui demander des nouvelles de mes
-parents. Je serais allé le trouver ; mais ayant été
-pris de fièvre et ayant dû me mettre au lit, je le fis
-prier de venir me voir.</p>
-
-<p>Il eut la complaisance de ne pas se faire attendre
-et combien je lui en fus reconnaissant !</p>
-
-<p>Il me donna de bonnes nouvelles de mon père
-et de mon frère aîné. Au sujet de ma mère, de
-mon autre frère et de mes deux sœurs, je restai
-dans une incertitude cruelle.</p>
-
-<p>En partie rassuré, mais non pas suffisamment,
-j’aurais voulu, pour soulager mon âme, prolonger
-de beaucoup la conversation avec monsieur le
-consul. Il ne fut pas avare de ses témoignages de
-bienveillance, mais il dut enfin me quitter.</p>
-
-<p>Resté seul, j’aurais eu besoin de verser des
-larmes, et je n’en avais pas. Pourquoi donc la
-douleur me fait-elle quelquefois fondre en larmes,
-et d’autres fois, et c’est le plus souvent, alors qu’il
-me semble que pleurer me serait un si doux soulagement,
-pourquoi les invoqué-je inutilement ?
-Cette impossibilité d’épancher mon affliction augmentait
-ma fièvre ; la tête me faisait très mal.</p>
-
-<p>Je demandai à boire à Stundberger. Ce brave
-homme était sergent dans la police de Vienne, et
-remplissait les fonctions de valet de chambre du
-commissaire. Il n’était pas vieux, mais il me donna,
-par hasard, à boire d’une main tremblante. Ce
-tremblement me rappela Schiller, mon vieil ami
-Schiller, lorsque, le premier jour de mon arrivée
-au Spielberg, je lui demandai, d’un ton d’orgueil
-impérieux, la cruche d’eau, et qu’il me la donna.</p>
-
-<p>Chose étrange ! un tel souvenir, joint aux autres,
-rompit la roche de mon cœur, et les larmes jaillirent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XCVII</h2>
-
-
-<p>Le matin du 18 septembre, j’embrassai mon
-excellent commissaire, et je partis. Nous nous
-connaissions seulement depuis un mois, il me faisait
-l’effet d’un ami de plusieurs années. Son âme,
-pleine du sentiment du beau et de l’honnête,
-n’était ni investigatrice ni artificieuse. Non qu’elle
-n’eût pas assez d’intelligence pour l’être, mais par
-cet amour d’une noble simplicité qui existe chez
-les hommes droits.</p>
-
-<p>Quelqu’un, pendant le voyage dans un endroit
-où nous nous étions arrêtés, me dit en secret :
-« Défiez-vous de cet <i>ange gardien</i> ; s’il ne faisait
-point partie des anges noirs, on ne vous l’aurait
-pas donné.</p>
-
-<p>— Eh bien ! vous vous trompez, lui dis-je. J’ai
-la plus intime conviction que vous vous trompez.</p>
-
-<p>— Les plus rusés, reprit-il, sont ceux qui
-paraissent les plus simples.</p>
-
-<p>— S’il en était ainsi, il ne faudrait jamais croire
-à la vertu de personne.</p>
-
-<p>— Il y a certaines positions sociales où l’on peut
-montrer une parfaite éducation dans les manières,
-mais pas de la vertu ! pas de la vertu ! pas de la
-vertu ! »</p>
-
-<p>Je ne pus lui répondre autre chose que ceci :</p>
-
-<p>« Exagération, mon cher monsieur, exagération !</p>
-
-<p>— Je suis conséquent », insista-t-il.</p>
-
-<p>Nous fûmes interrompus, et je me souvins du
-<i lang="la" xml:lang="la">cave a consequentiariis</i> de Leibnitz.</p>
-
-<p>La plupart des hommes ne sont en effet que trop
-disposés à raisonner avec cette fausse et terrible
-logique : « Je marche sous l’étendard A, que je
-suis sûr être celui de la justice ; celui-ci marche
-sous l’étendard B, que je suis sûr être celui de
-l’injustice ; donc c’est un malhonnête homme. »</p>
-
-<p>Eh non ! logiciens furibonds ! sous quelque
-étendard que vous soyez, ne raisonnez pas d’une
-façon aussi inhumaine. Pensez qu’en partant d’une
-donnée défavorable quelconque (et où y a-t-il une
-société, où y a-t-il un individu qui n’en ait point
-de semblable ?), et en procédant avec une inexorable
-rigueur, de conséquence en conséquence, il
-est facile à qui que ce soit d’arriver à cette conclusion :
-« Hors de nous quatre, tous les hommes
-méritent d’être brûlés vifs. » Et, si l’on fait un
-examen plus approfondi, chacun des quatre dira :
-« Tous les hommes méritent d’être brûlés, excepté
-moi. »</p>
-
-<p>Ce rigorisme vulgaire est souverainement antiphilosophique.
-Une défiance modérée peut être
-sage ; une défiance poussée à l’extrême ne l’est
-jamais.</p>
-
-<p>Depuis l’observation qui m’avait été faite sur cet
-<i>ange gardien</i>, j’appliquai mon esprit à l’étudier
-plus qu’auparavant, et chaque jour je me convainquis
-de plus en plus de son inoffensive et généreuse
-nature.</p>
-
-<p>Lorsqu’il existe un ordre de société établi, plus
-ou moins bon qu’il soit, toutes les fonctions
-sociales que l’universelle conscience ne reconnaît
-pas pour infamantes, toutes les fonctions sociales
-qui promettent de coopérer noblement au bien
-public, et dont les promesses sont acceptées par
-un grand nombre de gens, toutes les fonctions
-sociales dans lesquelles il est absurde de nier qu’il
-y ait eu des hommes honnêtes, peuvent toujours
-être occupées par des hommes honnêtes.</p>
-
-<p>J’ai lu, au sujet d’un quaker, qu’il avait horreur
-des soldats. Il vit un jour un soldat se jeter dans
-la Tamise et sauver un malheureux qui se noyait,
-et il dit : « Je serai toujours quaker, mais les soldats
-aussi sont de bonnes créatures. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XCVIII</h2>
-
-
-<p>Stundberger m’accompagna jusqu’à la voiture,
-où je montai avec le brigadier de gendarmerie
-auquel j’avais été confié. Il pleuvait, et il soufflait
-un vent froid.</p>
-
-<p>« Que monsieur s’enveloppe bien dans son manteau,
-me disait Stundberger ; qu’il se couvre
-mieux la tête, afin de ne pas arriver chez lui
-malade ; il lui faut si peu pour se refroidir ! Combien
-je regrette de ne pouvoir lui prêter mes services
-jusqu’à Turin ! »</p>
-
-<p>Et il me disait tout cela si cordialement et d’une
-voix si émue !</p>
-
-<p>« Désormais, monsieur n’aura peut-être plus
-d’Allemand à côté de lui, ajouta-t-il ; il n’entendra
-peut-être jamais plus parler cette langue que les
-Italiens trouvent si dure, et peu lui importera probablement.
-Il a eu tant de malheurs à souffrir
-parmi les Allemands, qu’il n’aura pas grande envie
-de se souvenir de nous ; et néanmoins moi, dont
-monsieur oubliera vite le nom, je prierai toujours
-pour lui.</p>
-
-<p>— Et moi pour toi », lui dis-je en lui serrant
-une dernière fois la main.</p>
-
-<p>Le pauvre homme cria encore : « <i lang="la" xml:lang="la">Guten Morgen !
-Gute Reise ! Leben Sie wohl !</i> » (Bonjour ! Bon
-voyage ! Portez-vous bien) ! Ce furent les dernières
-paroles allemandes que j’entendis prononcer, et
-le son m’en fut cher, comme si elles avaient été
-dites dans ma langue.</p>
-
-<p>J’aime passionnément ma patrie, mais je ne
-hais aucune autre nation. La civilisation, la
-richesse, la puissance, la gloire sont diverses
-dans les diverses nations ; mais dans toutes il y a
-des âmes qui obéissent à la grande vocation de
-l’homme qui est d’aimer, de compatir et d’aider.</p>
-
-<p>Le brigadier qui m’accompagnait me raconta
-qu’il avait été un de ceux qui arrêtèrent mon malheureux
-Confalonieri. Il me dit comment celui-ci
-avait essayé de fuir, comment son coup avait
-manqué, comment, arraché des bras de son épouse,
-Confalonieri et elle s’attendrirent, mais soutinrent
-avec dignité cet affreux malheur.</p>
-
-<p>J’étais brûlé par la fièvre en entendant cette
-malheureuse histoire, et il me semblait qu’une
-main de fer me serrait le cœur.</p>
-
-<p>Le narrateur, homme sans façon, et parlant
-avec naïve confiance, ne s’apercevait pas que, bien
-que je n’eusse rien contre lui, je ne pouvais cependant
-m’empêcher de frissonner en regardant ces
-mains qui s’étaient abattues sur mon ami.</p>
-
-<p>A Buffalora, on fit collation ; j’étais trop plein
-d’angoisses ; je ne pris rien.</p>
-
-<p>Jadis, il y a déjà de longues années, quand j’allais
-en villégiature à Arluno avec les enfants du
-comte Porro, je venais quelquefois me promener
-à Buffalora, le long du Tessin.</p>
-
-<p>Je me réjouis de voir terminé le beau pont dont
-j’avais vu les matériaux épars sur la rive lombarde,
-avec l’opinion alors commune qu’un pareil travail
-ne se terminerait pas. Je me réjouis de retraverser
-ce fleuve, et de toucher de nouveau la terre piémontaise.
-Ah ! bien que j’aime toutes les nations,
-Dieu sait combien j’ai de prédilection pour l’Italie ;
-et, bien que je sois aussi épris de l’Italie, Dieu sait
-combien plus doux que tout autre nom de pays
-italien est pour moi le nom du Piémont, du pays
-de mes pères !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XCIX</h2>
-
-
-<p>En face de Buffalora est Saint-Martin. Là le brigadier
-lombard parla aux carabiniers piémontais ;
-puis il me salua et repassa le pont.</p>
-
-<p>« Allons à Novare, dis-je au voiturier.</p>
-
-<p>— Ayez la bonté d’attendre un moment », dit un
-carabinier.</p>
-
-<p>Je vis que je n’étais pas encore libre, et je m’en
-affligeai, craignant que cela ne retardât mon
-arrivée à la maison paternelle.</p>
-
-<p>Après plus d’un quart d’heure, parut un monsieur
-qui me demanda la permission d’aller à
-Novare avec moi. Il avait manqué une autre occasion ;
-maintenant il n’y avait plus d’autre véhicule
-que le mien ; il était bien heureux que je lui donnasse
-la permission d’en profiter, etc., etc.</p>
-
-<p>Ce carabinier déguisé était d’humeur aimable,
-et me tint bonne compagnie jusqu’à Novare.
-Arrivés dans cette ville, tout en feignant de vouloir
-que nous descendissions dans une auberge, il
-fit conduire la voiture dans la caserne des carabiniers,
-et là on me dit qu’il y avait un lit pour moi
-dans la chambre d’un brigadier, et que je devais
-attendre les ordres supérieurs.</p>
-
-<p>Je pensais pouvoir partir le jour suivant ; je me
-mis au lit, et, après avoir causé un peu avec mon
-hôte le brigadier, je m’endormis profondément.
-Depuis longtemps je n’avais pas dormi aussi bien.</p>
-
-<p>Je m’éveillai vers le matin, je me levai promptement,
-et les premières heures me semblèrent longues.
-Je fis collation, je causai, je me promenai
-dans la chambre et sur la terrasse ; je donnai un
-coup d’œil aux livres de mon hôte ; enfin on m’annonça
-une visite.</p>
-
-<p>Un officier très gracieux vint me donner des
-nouvelles de mon père, et me dire qu’il y avait à
-Novare une lettre de lui, et qu’on me l’apporterait
-bientôt. Je lui fus souverainement obligé de cette
-aimable courtoisie.</p>
-
-<p>Il s’écoula quelques heures qui me parurent
-éternelles, et la lettre arriva enfin.</p>
-
-<p>Oh ! quelle joie de revoir ces caractères chéris !
-quelle joie d’apprendre que ma mère, mon excellente
-mère, vivait encore ! que mes deux frères et
-ma sœur aînée vivaient aussi ! Hélas ! la cadette,
-cette Marietta qui s’était faite religieuse de la Visitation,
-et de laquelle j’avais reçu en secret des nouvelles
-dans ma prison, avait cessé de vivre depuis
-neuf mois.</p>
-
-<p>Il m’est doux de croire que je suis redevable de
-ma liberté à tous ceux qui m’aimaient et qui intercédaient
-incessamment Dieu pour moi, et en particulier
-à ma sœur qui mourut avec les signes de la
-plus grande piété. Que Dieu la récompense de
-toutes les angoisses que son cœur a souffertes à
-cause de mes malheurs !</p>
-
-<p>Les jours passaient, et la permission de quitter
-Novare ne venait pas. Le matin du 16 septembre,
-cette permission me fut enfin donnée, et toute
-tutelle de carabiniers cessa. Oh ! depuis combien
-d’années ne m’était-il plus arrivé d’aller où il me
-plaisait sans être accompagné de gardiens !</p>
-
-<p>Je touchai quelque argent, je reçus les politesses
-d’une personne qui connaissait mon père, et je
-partis vers trois heures de l’après-midi. J’avais
-pour compagnons de voyage une dame, un négociant,
-un graveur, et deux jeunes peintres, dont
-un était sourd-muet. Ces peintres venaient de
-Rome, et cela me fit plaisir d’apprendre qu’ils
-connaissaient la famille de Maroncelli. C’est une si
-douce chose de pouvoir parler de ceux que nous
-aimons avec quelqu’un qui n’y soit pas indifférent !</p>
-
-<p>Nous passâmes la nuit à Verceil. L’heureux jour
-du 17 septembre se leva. On poursuivit le voyage.
-Oh ! comme les voitures sont lentes ! On n’arriva à
-Turin que le soir.</p>
-
-<p>Qui jamais, qui jamais pourrait décrire la consolation
-de mon cœur et des cœurs qui m’étaient
-chers, quand je revis, et quand j’embrassai mon
-père, ma mère, mes frères ?… Ma chère sœur Joséphine
-n’était pas là, car son devoir la retenait à
-Chieri ; mais, en apprenant mon bonheur, elle
-s’empressa de venir passer quelques jours en
-famille. Rendu à ces cinq objets si chers de ma
-tendresse, j’étais, je suis le plus enviable des mortels !</p>
-
-<p>Ah ! des malheurs passés et du bonheur présent,
-comme de tout le bien et de tout le mal qui m’est
-réservé, que la Providence soit bénie, entre les
-mains de laquelle les hommes et les choses, qu’on
-le veuille ou ne le veuille pas, sont d’admirables
-instruments qu’elle sait employer à des fins dignes
-d’elle.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MES PRISONS</span> ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
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-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
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-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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-edition.
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