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-The Project Gutenberg eBook of Mes Prisons, by Silvio Pellico
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Mes Prisons
-
-Author: Silvio Pellico
-
-Translator: Francisque Reynard
-
-Release Date: December 16, 2022 [eBook #69561]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES PRISONS ***
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- Prix: 95 centimes
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- LES MEILLEURS AUTEURS CLASSIQUES
- Français et Étrangers
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- SILVIO PELLICO
-
- MES PRISONS
-
- Traduction de F. REYNARD
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- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, 26
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-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
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- SILVIO PELLICO
-
- MES PRISONS
-
- TRADUCTION DE
- FRANCISQUE REYNARD
-
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, 26
-
- Tous droits réservés.
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-
-NOTICE SUR SILVIO PELLICO
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-
-_Silvio Pellico_ est né vers 1789 à Saluces, petite ville du Piémont. Il
-appartenait à une famille dont la condition, comme il le dit lui-même
-dans _Mes Prisons_[1], n’était pas la pauvreté «et qui, en vous
-rapprochant également du pauvre et du riche, vous donne une exacte
-connaissance des deux états». Après une enfance embellie par les plus
-doux soins, il fut envoyé à Lyon, auprès d’un vieux cousin de sa mère,
-M. de Rubod, homme fort riche, afin d’y compléter ses études. «Là,
-dit-il encore[2], tout ce qui peut enchanter un cœur avide d’élégance et
-d’amour, avait délicieusement occupé la première ferveur de ma
-jeunesse.» Rentré en Italie vers 1818, il alla demeurer avec ses parents
-à Milan. «J’avais, ajoute-t-il, poursuivi mes études et appris à aimer
-la société et les livres, ne trouvant que des amis distingués et de
-séduisants applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires
-déclarés, avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai
-davantage à ce dernier, et cet homme si irritable, qui par sa rudesse
-avait provoqué tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour
-moi que douceur et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres
-littérateurs fort honorables m’aimaient aussi comme je les aimais
-moi-même. L’envie ni la calomnie ne m’atteignirent jamais ou, du moins,
-elles partaient de gens tellement discrédités qu’elles ne pouvaient me
-nuire. A la chute du royaume d’Italie, mon père avait reporté son
-domicile à Turin, avec le reste de la famille; et moi, remettant à plus
-tard de rejoindre des personnes si chères, j’avais fini par rester à
-Milan, où j’étais entouré de tant de bonheur que je ne savais pas me
-résoudre à la quitter.
-
- [1] _Mes prisons_, chap. L.
-
- [2] _Ibid._
-
-«Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui
-prédominaient dans mon cœur: Pierre Borsieri, monseigneur Louis de Brême
-et le comte Louis Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le comte
-Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants de
-Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un frère.
-Dans celle maison affluait non seulement tout ce que la ville avait de
-plus cultivé, mais une foule de voyageurs de distinction. Là je connus
-Mme de Staël, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et un grand nombre
-d’autres illustres personnages des diverses parties de l’Europe...
-J’étais heureux! je n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un
-prince[3].»
-
- [3] _Mes prisons_, chap. L.
-
-C’est dans ce milieu intellectuel hors ligne que Silvio Pellico composa
-et fit représenter ses deux premières tragédies, _Leodamia_ et
-_Francesca da Rimini_. Il avait alors trente ans. _Francesca da Rimini_
-obtint un très vif succès, et rendit promptement populaire le nom de son
-auteur. C’est la seule du reste des œuvres dramatiques de Pellico qui
-ait survécu et qui soit restée au répertoire. Byron, alors en Italie, en
-fit une traduction.
-
-La célébrité que le succès de _Francesca_ avait attachée à son nom
-devait appeler sur Silvio Pellico l’attention des patriotes italiens
-qui, à cette époque, luttaient de toutes façons contre le despotisme de
-l’Autriche. Une recrue de cette valeur était précieuse pour eux, et ils
-ne négligèrent rien pour se l’attacher. Ils avaient pour organe un
-journal appelé _Le Conciliateur_, feuille littéraire et dont la
-politique était ostensiblement bannie, mais qui ne laissait échapper
-aucune occasion d’exalter l’amour de la patrie et de la liberté. _Le
-Conciliateur_, qui comptait parmi ses principaux écrivains tous les amis
-de Silvio, les Berchet, les Gioja, les Romagnesi, les Maroncelli, les
-Confalonieri, etc., avait pour bailleur de fonds le comte Porro, dont
-Silvio élevait les deux enfants, et qui était pour lui «comme un frère».
-Il était donc tout naturel qu’il fît partie de la vaillante phalange.
-C’en était assez pour être suspect aux yeux des autorités allemandes.
-Aussi fut-il compris parmi les nombreuses personnes arrêtées, à la suite
-de la découverte d’une vaste conspiration organisée par les sociétés
-secrètes.
-
-Le 13 novembre 1820 il fut conduit à Sainte-Marguerite. Puis, de là, il
-fut transféré à Venise, sous les Plombs, et y demeura pendant tout le
-temps que dura l’instruction de son procès. Après deux années et demie
-d’alternatives cruelles, il fut enfin condamné à la peine de mort,
-laquelle fut commuée en celle de quinze années de _carcere duro_. Au
-commencement de l’année 1822, il fut conduit au Spielberg, forteresse
-située près de la ville de Brünn, en Moravie, et où étaient détenus une
-grande partie des patriotes italiens condamnés pour politique. Il ne
-devait en sortir que huit ans après, le 1er août 1830.
-
-C’est l’histoire de ces dix ans de captivité que Silvio a racontée dans
-son livre intitulé: _Mes Prisons_.
-
-Libre, Silvio revint à Turin, où il s’occupa exclusivement de
-littérature. Bien qu’il eût renoncé absolument à la politique, il eut
-encore à lutter contre la censure qui voulait voir dans ses pièces des
-allusions constantes aux événements du jour.
-
-En 1832, Silvio Pellico alla à Paris, où il reçut de tout le monde
-l’accueil le plus sympathique. On assure même que la reine Marie-Amélie
-lui offrit un emploi à la cour, mais qu’il refusa. Cela paraît peu
-probable. Si la reine avait eu réellement cette intention, elle n’aurait
-pu y donner suite qu’avec l’assentiment de son mari, et jamais
-Louis-Philippe, dont la prudence était proverbiale, n’aurait permis une
-manifestation que l’Autriche aurait été en droit de qualifier d’hostile.
-Le sentimentalisme n’était pas la vertu dominante du vieux monarque.
-
-La vérité, c’est que Silvio, après un assez court séjour en France,
-retourna en Piémont. Il alla habiter le château de Camerano près d’Asti.
-C’est là qu’il composa, ou tout au moins qu’il acheva et mit au point
-_Mes Prisons_, qui parurent en 1833[4]. Malgré le succès éclatant du
-livre, Silvio vécut très retiré, opposant un refus absolu à tous ceux,
-et ils étaient nombreux, qui cherchaient à l’entraîner dans les luttes
-politiques. Il avait surtout fort à faire pour repousser les offres des
-jeunes gens que l’exemple de la révolution de 1830 avait exaltés, et qui
-lui demandaient de se mettre à leur tête, ou tout au moins d’être leur
-conseiller. Rien ne put le fléchir. Il se renferma plus que jamais dans
-sa solitude, et partageait son temps entre Asti et Turin, où le marquis
-Barolo l’avait nommé son bibliothécaire. Lorsqu’il mourut, en 1854, il
-était sinon oublié, du moins tout à fait inconnu de la génération
-nouvelle à qui il allait être donné d’arracher enfin la malheureuse
-Italie à la domination de ses maîtres étrangers, et d’en faire une
-nation libre et indépendante.
-
- [4] L’immense succès de _Mes Prisons_ fit éclore, tant en France qu’à
- l’étranger, de nombreuses imitations. Parmi celles qui eurent le
- plus de retentissement, il faut citer _Picciola_, de Saintine, dont
- la vogue balança celle de l’œuvre de Silvio Pellico. Ce roman fut
- aussi traduit dans toutes les langues, et eut l’honneur d’être, à
- maintes reprises, interprété par le crayon de nos plus célèbres
- artistes. Mais, en dépit de ses éditions multiples, _Picciola_ est
- aujourd’hui à peu près oubliée. Le temps a fait justice du pastiche
- froid et maniéré, pour laisser toute sa vigueur et tout son charme
- au récit simple, ému et vrai où le prisonnier du Spielberg nous
- retrace ses souffrances.
-
- F. R.
-
-Mais il n’en était pas de même de son œuvre. _Mes Prisons_ sont un de
-ces livres définitivement adoptés par la postérité, comme _le Vicaire de
-Wakefield_, _Paul et Virginie_, qui ont été traduits dans toutes les
-langues, sont devenus comme un patrimoine commun à l’humanité tout
-entière, et qui seront éternellement lus tant qu’il y aura des natures
-sachant s’émouvoir à des récits pathétiques, c’est-à-dire toujours. Mais
-ce qui constitue pour l’œuvre de Silvio Pellico une incontestable
-supériorité sur les autres chefs-d’œuvre, c’est qu’elle n’est pas une
-fiction plus ou moins bien trouvée, plus ou moins bien rendue. Elle a
-été vécue. Ce ne sont pas des aventures, des souffrances imaginaires que
-l’écrivain présente au public; ce sont des souffrances réelles, les
-siennes. Son livre n’est pas un roman, c’est une histoire; histoire
-lamentable, mais qui est aussi une leçon. Elle nous apprend que les
-tortures ne sont pas un moyen suffisant pour terrifier les nations, ou
-du moins pour les empêcher d’accomplir leurs destinées. Les cachots du
-Spielberg ont bien pu dévorer les patriotes italiens; ils n’ont pu faire
-que l’Autriche n’ait pas été obligée de rendre à heure dite et la
-Lombardie et la Vénétie. Alors à quoi bon les cruautés déployées? Et
-cela doit encore être un espoir. De nos jours, un autre État européen,
-se basant sur la force qui prime le droit, détient et opprime une
-province qui ne veut pas de lui. Il arrivera de cette situation ce qui
-est arrivé pour la Lombardie et la Vénétie, qui sont revenues à leur
-ancienne patrie.
-
-Quelles que soient donc les critiques plus ou moins justes qu’on puisse
-lui adresser au point de vue de la mansuétude étrange qu’il témoigne
-envers les bourreaux de son pays, le livre de Silvio Pellico aura été
-pour une bonne part dans ce résultat. Et qui sait! Peut-être l’auteur,
-qu’il l’ait voulu ou non, que ce soit de sa part habileté ou faiblesse,
-a-t-il été bien inspiré en bannissant de son livre toute récrimination
-politique! Il y a intéressé tout le monde; il a ému tous les cœurs
-généreux à quelque parti qu’ils appartinssent, et son action n’en a été
-que plus forte, ayant opéré sur un champ plus vaste. S’il eût transformé
-son œuvre en pamphlet, il aurait contenté sans doute une certaine
-portion de ses lecteurs, mais la masse n’aurait pas été remuée.
-
-Au contraire, tous, femmes, enfants, hommes faits, vieillards, dans
-quelque condition sociale que la vie les ait jetés, de quelque
-nationalité qu’ils dépendent, ont lu et dévoré le récit de Silvio
-Pellico, ont plaint ses malheurs immérités, ont maudit ses bourreaux.
-Tous ont été séduits par le style touchant de cette œuvre sincère, qui,
-nous le répétons, a pris sa grande place parmi les chefs-d’œuvre de
-l’esprit humain.
-
-F. REYNARD.
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Ai-je écrit ces Mémoires par vanité de parler de moi? Je désire que cela
-ne soit pas, et, autant qu’on puisse se constituer son propre juge, il
-me semble avoir eu de plus hautes visées:--celle de contribuer à
-réconforter quelque malheureux avec le tableau des maux que j’ai
-soufferts et des consolations que, par expérience, j’ai vu qu’on peut
-obtenir dans les plus grandes infortunes;--celle d’attester qu’au milieu
-de mes longs tourments je n’ai cependant pas trouvé l’humanité aussi
-inique, aussi indigne d’indulgence, aussi pauvre de grandes âmes, qu’on
-a coutume de la représenter;--celle d’inviter les nobles cœurs à aimer
-beaucoup, à ne haïr aucun mortel, à n’avoir de haine irréconciliable que
-pour les basses tromperies, la pusillanimité, la perfidie, toute
-dégradation morale;--celle de redire une vérité déjà bien connue, mais
-souvent oubliée: c’est que la Religion et la Philosophie commandent
-l’une et l’autre une énergique volonté et un jugement calme; et que,
-sans ces conditions réunies, il n’y a ni justice, ni dignité, ni
-principes assurés.
-
-
-
-
-MES PRISONS
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-
-Le vendredi 13 octobre 1820, je fus arrêté à Milan et conduit à
-Sainte-Marguerite. Il était trois heures après midi. On me fit subir un
-long interrogatoire pendant tout ce jour et pendant d’autres encore.
-Mais de cela je ne dirai rien. Semblable à un amant maltraité de sa
-belle et dignement résolu à lui tenir rigueur, je laisse la politique où
-elle est, et je parle d’autre chose.
-
-A neuf heures du soir de ce pauvre vendredi, le greffier me consigna au
-concierge, et celui-ci, après m’avoir conduit dans la chambre qui
-m’était destinée, m’invita d’une façon polie à lui remettre, pour me les
-restituer en temps voulu, ma montre, mon argent, et tous les autres
-objets que je pouvais avoir dans ma poche; puis il me souhaita
-respectueusement la bonne nuit.
-
-«Attendez, mon cher, lui dis-je; aujourd’hui je n’ai pas dîné;
-faites-moi apporter quelque chose.
-
---Tout de suite: l’auberge est ici près, et monsieur verra quel bon vin!
-
---Du vin, je n’en bois pas.»
-
-A cette réponse, le sieur Angiolino me regarda tout stupéfait et
-espérant que je plaisantais. Les concierges de prison qui tiennent
-cabaret ont horreur d’un prisonnier qui ne boit pas de vin.
-
-«Je n’en bois pas, en vérité.
-
---J’en suis fâché pour monsieur; il souffrira doublement de la
-solitude...»
-
-Et, voyant que je ne changeais pas d’intention, il sortit; et en moins
-d’une demi-heure j’eus à dîner. Je mangeai quelques bouchées, je bus
-avec avidité un verre d’eau, et on me laissa seul.
-
-La chambre était au rez-de-chaussée et donnait sur la cour. Prisons
-deçà, prisons delà; prisons au-dessus, prisons en face. Je m’appuyai à
-la fenêtre, et je restai quelque temps à écouter les allées et venues
-des gardiens et le chant frénétique de quelques-uns des détenus.
-
-Je pensais: «Il y a un siècle, ceci était un monastère; les vierges
-saintes et pénitentes qui l’habitaient auraient-elles jamais imaginé que
-leurs cellules retentiraient aujourd’hui, non plus de gémissements de
-femmes et d’hymnes de dévotion, mais de blasphèmes et de chansons
-obscènes, et qu’elles renfermeraient des hommes de toute sorte et pour
-la plupart destinés aux fers ou à la potence? Et, dans un siècle, qui
-respirera dans ces cellules? O fuite rapide du temps! ô mobilité
-perpétuelle des choses! Peut-il, celui qui vous considère, s’affliger si
-la fortune a cessé de lui sourire, s’il vient à être enseveli en prison,
-s’il est menacé du gibet? Hier j’étais un des plus heureux mortels du
-monde; aujourd’hui je n’ai plus aucune des douceurs qui réconfortaient
-ma vie; plus de liberté, plus d’entourage d’amis, plus d’espérances!
-Non; s’illusionner serait folie. Je ne sortirai d’ici que pour être jeté
-dans les plus horribles cachots, ou livré au bourreau! Eh bien, le jour
-qui suivra ma mort sera comme si j’avais expiré dans un palais, et si
-j’avais été porté au tombeau avec les plus grands honneurs.»
-
-Ces réflexions sur la fuite rapide du temps rendaient la vigueur à mon
-âme. Mais me revinrent à la pensée mon père, ma mère, mes deux frères,
-mes deux sœurs, une autre famille que j’aimais comme si elle eût été la
-mienne; et les raisonnements philosophiques ne valurent plus rien. Je
-m’attendris, et je pleurai comme un enfant.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-
-Trois mois auparavant j’étais allé à Turin, et j’avais revu, après
-quelques années de séparation, mes chers parents, un de mes frères et
-mes deux sœurs. Toute notre famille s’était toujours tant aimée! Aucun
-fils n’avait été plus que moi comblé de bienfaits par son père et sa
-mère. Oh! comme, en revoyant les vénérés vieillards, j’avais été ému de
-les trouver notablement plus accablés par l’âge que je ne me
-l’imaginais! Combien j’aurais alors voulu ne plus les abandonner, et me
-consacrer à soulager leur vieillesse par mes soins! Combien je
-regrettai, pendant les jours si courts que je restai à Turin, d’être
-appelé par quelques autres devoirs hors du toit paternel, et de donner
-une si faible partie de mon temps à ce couple aimé! Ma pauvre mère
-disait avec une mélancolique amertume: «Ah! notre Silvio n’est pas venu
-à Turin pour nous voir!» Le matin où je repartis pour Milan la
-séparation fut très douloureuse. Mon père monta dans la voiture avec
-moi, et m’accompagna pendant un mille; puis il s’en revint tout seul. Je
-me retournais pour le regarder, et je pleurais, et je baisais un anneau
-que ma mère m’avait donné, et jamais je ne sentis une telle angoisse à
-m’éloigner de mes parents. Peu crédule aux pressentiments, je m’étonnais
-de ne pouvoir vaincre ma douleur, et j’étais forcé de dire avec
-épouvante: «D’où me vient cette inquiétude extraordinaire?» Il me
-semblait vraiment prévoir quelque grande infortune.
-
-Maintenant, en prison, je me ressouvenais de cette épouvante, de ces
-angoisses; je me ressouvenais de toutes les paroles que j’avais
-entendues, trois mois auparavant, de mes parents. Cette plainte de ma
-mère: «Ah! notre Silvio n’est pas venu à Turin pour nous voir!» me
-retombait comme du plomb sur le cœur. Je me reprochais de ne m’être pas
-montré mille fois plus tendre pour eux. «Je les aime tant, et je le leur
-ai dit si faiblement! Je ne devais plus jamais les revoir, et je me suis
-si peu rassasié de leurs chers visages! et j’ai été si avare des
-témoignages de mon amour!» Ces pensées me déchiraient l’âme.
-
-Je fermai la fenêtre; je me promenai pendant une heure, croyant n’avoir
-pas de repos de toute la nuit. Je me mis au lit, et la fatigue
-m’endormit.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-
-S’éveiller la première nuit en prison est chose horrible. «Est-ce
-possible (dis-je en me rappelant où j’étais), est-ce possible! moi ici!
-et n’est-ce pas maintenant un rêve que je fais? C’est donc hier qu’on
-m’a arrêté? hier qu’on me fit subir ce long interrogatoire qui doit
-continuer demain, et qui sait combien de temps encore? C’est hier soir,
-avant de m’endormir, que j’ai tant pleuré en pensant à mes parents?»
-
-Le repos, le silence absolu, le court sommeil qui avait réparé mes
-forces mentales, semblaient avoir centuplé en moi la puissance de la
-douleur. En cette absence totale de distractions, l’inquiétude de tous
-ceux qui m’étaient chers, et en particulier de mon père et de ma mère,
-lorsqu’ils apprendraient mon arrestation, se peignait à mon imagination
-avec une force incroyable.
-
-«En ce moment, disais-je, ils dorment encore tranquilles, ou bien ils
-veillent en pensant avec douceur à moi, bien éloignés de soupçonner le
-lieu où je suis! Heureux si Dieu les enlevait de ce monde avant que la
-nouvelle de mon malheur arrive à Turin! Qui leur donnera la force de
-supporter ce coup?»
-
-Une voix intérieure sembla me répondre: «Celui que tous les affligés
-invoquent et aiment et sentent en eux-mêmes! Celui qui donnait la force
-à une Mère de suivre son Fils au Golgotha, et de se tenir sous sa croix!
-l’ami des malheureux, l’ami des hommes!»
-
-Ce fut là le premier moment où la religion triompha de mon cœur; et
-c’est à l’amour filial que je dois ce bienfait.
-
-Jusque-là, sans être hostile à la religion, je la suivais peu et mal.
-Les vulgaires objections avec lesquelles on a la coutume de la combattre
-ne me paraissaient pas valoir grand’chose, et cependant mille doutes
-sophistiques affaiblissaient ma foi. Déjà, depuis longtemps, ces doutes
-ne tombaient plus sur l’existence de Dieu; et j’allais me répétant que,
-si Dieu existe, une conséquence nécessaire de sa justice est une autre
-vie pour l’homme qui a souffert dans un monde si injuste: de là, la
-suprême raison d’aspirer aux biens de cette seconde vie; de là, un culte
-d’amour de Dieu et du prochain, une perpétuelle aspiration à s’ennoblir
-par de généreux sacrifices. Déjà, depuis longtemps, j’allais me redisant
-tout cela, et j’ajoutais: «Et quelle autre chose est le christianisme,
-sinon cette perpétuelle aspiration à se rendre meilleur?» Et je
-m’étonnais que, l’essence du christianisme se manifestant si pure, si
-philosophique, si inattaquable, il fût venu une époque où la philosophie
-osât dire: «C’est moi qui désormais prendrai sa place.--Et de quelle
-façon la prendras-tu? En enseignant le vice? Non certes. En enseignant
-la vertu? Eh bien, ce sera l’amour de Dieu et du prochain; ce sera
-précisément ce que le christianisme enseigne.»
-
-Bien que, depuis quelques années, j’éprouvasse ces sentiments, j’évitais
-de conclure: «Sois donc conséquent! sois chrétien! Ne te scandalise plus
-des abus! Ne te révolte plus contre quelques points difficiles de la
-doctrine de l’Église, puisque le point principal est celui-ci, et il est
-très lucide: Aime Dieu et le prochain.»
-
-En prison, je me décidai enfin à embrasser cette conclusion, et je
-l’embrassai. J’hésitai un peu en pensant que, si quelqu’un venait à me
-savoir plus religieux qu’auparavant, il se croirait en droit de me
-considérer comme un hypocrite ou comme avili par le malheur. Mais,
-sentant que je n’étais ni hypocrite ni avili, je me complus à ne tenir
-aucun compte des blâmes possibles non mérités, et je résolus d’être et
-de me déclarer désormais chrétien.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-
-Je restai plus tard affermi dans cette résolution, mais je commençai à
-la ruminer, et presque à la vouloir pendant cette première nuit de
-captivité. Vers le matin mes fureurs étaient calmées, et je m’en
-étonnais. Je repensais à mes parents et aux autres personnes aimées, et
-je ne désespérais plus de leur force d’âme, et le souvenir des vertueux
-sentiments que je leur avais autrefois connus me consolait.
-
-Pourquoi tout d’abord un tel trouble en moi en m’imaginant le leur, et
-pourquoi maintenant une telle confiance dans l’élévation de leur
-courage? Cet heureux changement était-il un prodige? Était-ce un effet
-naturel de ma croyance en Dieu ravivée?--Eh! qu’importe d’appeler
-prodiges ou non les réels et sublimes bienfaits de la religion?
-
-A minuit, deux _secondini_ (ainsi s’appellent les garçons guichetiers
-qui dépendent du concierge) étaient venus me visiter et m’avaient trouvé
-de très mauvaise humeur. A l’aube ils revinrent, et me trouvèrent serein
-et cordialement disposé à la plaisanterie.
-
-«Cette nuit Monsieur avait une mine de basilic, dit Tirola; maintenant
-il est tout autre, et je m’en réjouis: c’est un signe qu’il n’est
-pas,--pardon de l’expression,--un coquin; car les coquins (je suis vieux
-dans le métier et mes observations ont quelque poids), les coquins sont
-plus enragés le second jour de leur arrestation que le premier. Monsieur
-prend-il du tabac?--Je n’ai pas l’habitude d’en prendre, mais je ne veux
-pas refuser votre gracieuseté. Quant à votre observation, excusez-moi,
-mais elle n’est pas de l’homme expérimenté que vous semblez être. Si ce
-matin je n’ai plus la mine d’un basilic, ne pourrait-il pas se faire que
-ce changement fût une preuve de sottise, de facilité à m’illusionner, à
-rêver ma prochaine mise en liberté?
-
---Je n’en douterais pas si Monsieur était en prison pour d’autres
-motifs; mais pour ces affaires d’État, au jour d’aujourd’hui, il n’est
-pas possible de croire qu’elles finissent ainsi sur deux pieds. Et
-Monsieur n’est pas assez simple pour se l’imaginer. Que Monsieur me
-pardonne: veut-il une autre prise?
-
---Donnez. Mais comment peut-on avoir un visage aussi gai que le vôtre en
-vivant toujours parmi des malheureux?
-
---Monsieur croira que c’est par indifférence pour les douleurs d’autrui;
-je ne le sais pas positivement moi-même, à dire vrai; mais je puis lui
-assurer que bien des fois voir pleurer me fait mal. Et alors je feins
-d’être gai, afin que les pauvres prisonniers sourient, eux aussi.
-
---Il me vient, brave homme, une pensée que je n’ai jamais eue: c’est
-qu’on peut faire le métier de geôlier et être de très bonne pâte.
-
---Le métier ne fait rien, Monsieur. Au delà de cette voûte que vous
-voyez, par derrière la cour, il y a une autre cour et d’autres prisons,
-toutes pour les femmes. Ce sont... je ne trouve pas l’expression... des
-femmes de mauvaise vie. Eh bien, Monsieur, il y en a qui sont des anges
-quant au cœur. Et si monsieur était guichetier...
-
---Moi?» (Et j’éclatai de rire).
-
-Tirola s’arrêta déconcerté par mon rire, et ne poursuivit pas. Peut-être
-il voulait dire que, si j’avais été guichetier, j’aurais eu de la peine
-à ne pas me prendre d’affection pour quelqu’une de ces malheureuses.
-
-Il me demanda ce que je voulais pour déjeuner. Il sortit, et quelques
-minutes après il m’apporta le café.
-
-Je le regardais fixement en face, avec un sourire malicieux qui voulait
-dire: «Porterais-tu un billet de moi à un autre infortuné, à mon ami
-Pierre?» Et il me répondit avec un autre sourire qui voulait dire: «Non,
-Monsieur; et si vous vous adressez à un de mes camarades, prenez garde
-que celui qui vous dira oui ne vous trahisse.»
-
-Je ne suis pas véritablement certain qu’il me comprît, ni que je le
-comprisse. Ce que je sais bien, c’est que je fus dix fois sur le point
-de lui demander un morceau de papier et un crayon, et que je n’osai pas
-parce qu’il y avait quelque chose dans ses yeux qui semblait m’avertir
-de ne me fier à personne, et moins encore aux autres qu’à lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-
-Si Tirola, avec son expression de bonté, n’avait pas eu en même temps
-ces regards si faux, s’il avait eu une physionomie plus noble, j’aurais
-cédé à la tentation d’en faire mon ambassadeur, et peut-être un billet
-de moi, parvenu à temps à mon ami, lui aurait donné le moyen de réparer
-quelque erreur,--et peut-être cela aurait-il sauvé non pas lui, le
-pauvret, qui était déjà trop compromis, mais plusieurs autres et moi.
-
-Patience! Il devait en arriver ainsi.
-
-Je fus appelé pour la continuation de l’interrogatoire, et cela dura
-toute cette journée et plusieurs autres, sans aucun intervalle que celui
-des repas.
-
-Tant que le procès ne fut pas clos, les jours s’envolaient rapides pour
-moi, si grande était ma tension d’esprit pour ces interminables réponses
-à des demandes si variées, et pour me recueillir aux heures du dîner et
-le soir, afin de réfléchir à tout ce qui m’avait été demandé et à ce que
-j’avais répondu, ainsi qu’à tous les points sur lesquels je serais
-probablement encore interrogé.
-
-A la fin de la première semaine, il m’advint un grand déplaisir. Mon
-pauvre Pierre, désireux autant que je l’étais moi-même de pouvoir
-établir entre nous quelque communication, m’envoya un billet et se
-servit, non de l’un des guichetiers, mais d’un malheureux prisonnier qui
-venait avec eux faire quelque service dans nos chambres. C’était un
-homme de soixante à soixante-dix ans, condamné à je ne sais combien de
-mois de détention.
-
-Avec une épingle que j’avais je me piquai un doigt, et je fis avec mon
-sang quelques lignes de réponse que je remis au messager. Il eut la
-malechance d’être épié, fouillé, trouvé avec le billet sur lui, et, si
-je ne me trompe, bâtonné. J’entendis des cris aigus qui me parurent
-venir du malheureux vieillard, et je ne le revis jamais plus.
-
-Appelé à l’interrogatoire, je frémis en me voyant représenter mon petit
-papier barbouillé de sang qui, grâce au Ciel, ne parlait pas de choses
-pouvant nuire et avait l’air d’un simple bonjour. On me demanda avec
-quoi je m’étais tiré du sang; on m’enleva l’épingle, et on rit de ceux
-qu’on avait joués. Ah! moi, je ne ris pas! Je ne pouvais ôter de devant
-mes yeux le vieux messager. J’aurais volontiers souffert quelque
-châtiment pour qu’on lui pardonnât, et quand arrivèrent à mes oreilles
-les cris que je soupçonnais être de lui, mon cœur s’emplit de larmes.
-
-En vain je demandai plusieurs fois de ses nouvelles au geôlier et aux
-guichetiers. Ils secouaient la tête et disaient: «Il l’a payé cher
-celui-là; il n’en refera plus de semblables; il jouit maintenant d’un
-peu plus de repos.» Ils ne voulaient pas s’expliquer davantage.
-
-Faisaient-ils allusion à l’étroite prison où était tenu cet infortuné,
-ou parlaient-ils ainsi parce qu’il était mort sous la bastonnade ou de
-ses suites?
-
-Un jour il me sembla le voir de l’autre côté de la cour, sous le
-portique, avec une charge de bois sur les épaules. Le cœur me palpita
-comme si j’avais revu un frère.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-
-Quand je ne fus plus martyrisé par les interrogatoires et que je n’eus
-plus rien pour occuper mes journées, alors je sentis amèrement le poids
-de la solitude.
-
-On me permit bien d’avoir une Bible et Dante; le concierge mit bien à ma
-disposition sa bibliothèque, consistant en quelques romans de Scudéry,
-du Piazzi et pire encore; mais mon esprit était trop agité pour pouvoir
-s’appliquer à quelque lecture. J’apprenais par cœur chaque jour un chant
-de Dante, et cet exercice était cependant si machinal, que je le faisais
-en pensant moins à ces vers qu’à mes malheurs. Il m’en arrivait de même
-en lisant d’autres choses, excepté parfois certains passages de la
-Bible. Ce divin livre que j’avais toujours beaucoup aimé, alors même que
-je me croyais incrédule, était maintenant étudié par moi avec plus de
-respect que jamais. Toutefois, en dépit de mon bon vouloir, je le lisais
-le plus souvent ayant l’esprit à autre chose, et je ne comprenais pas.
-Peu à peu je devins capable de le méditer plus fortement et de le goûter
-toujours davantage.
-
-Une telle lecture ne me donna jamais la moindre disposition à la
-bigoterie, c’est-à-dire à cette dévotion mal entendue qui rend
-pusillanime ou fanatique. Au contraire, elle m’enseignait à aimer Dieu
-et les hommes, à désirer toujours davantage le règne de la justice, à
-abhorrer l’iniquité tout en pardonnant aux hommes iniques. Le
-christianisme, au lieu de défaire en moi ce que la philosophie pouvait y
-avoir fait de bon, l’affermissait, le rendait meilleur par des raisons
-plus élevées, plus puissantes.
-
-Un jour, ayant lu qu’il faut prier sans cesse, et que la véritable
-prière ne consiste pas à marmotter beaucoup de mots à la façon des
-païens, mais à adorer Dieu avec simplicité, tant en paroles qu’en
-actions, et à faire que les unes et les autres soient l’accomplissement
-de sa volonté sainte, je me proposai de commencer consciencieusement
-cette incessante prière, c’est-à-dire de ne plus me permettre une pensée
-qui ne fût animée du désir de me conformer aux décrets de Dieu.
-
-Les formules de prière que je récitais dans mon adoration furent
-toujours peu nombreuses, non par mépris (car je les crois au contraire
-très salutaires, à ceux-ci plus, à ceux-là moins, pour fixer l’attention
-dans le culte), mais parce que je me sens ainsi fait, que je ne suis pas
-capable d’en réciter beaucoup sans tomber dans des distractions et
-mettre l’idée du culte en oubli.
-
-L’attention à me tenir constamment en présence de Dieu, au lieu d’être
-un sujet de crainte, était pour moi une très suave chose. En n’oubliant
-pas que Dieu est toujours à côté de nous, qu’il est en nous, ou plutôt
-que nous sommes en lui, la solitude perdait de plus en plus chaque jour
-de son horreur pour moi. «Ne suis-je pas en sublime compagnie?» me
-disais-je; et je me rassérénais, et je chantonnais, et je sifflais avec
-plaisir et avec attendrissement.
-
-«Eh bien! pensai-je, n’aurait-il pas pu m’arriver une fièvre qui
-m’aurait mis au tombeau? Tous ceux qui me sont chers, qui, en me
-perdant, se seraient abandonnés aux larmes, auraient cependant acquis
-peu à peu la force de se résigner à mon absence. Au lieu d’une tombe,
-c’est une prison qui m’a dévoré; dois-je croire que Dieu ne les munira
-pas d’une force égale?»
-
-Mon cœur exhalait les vœux les plus fervents pour eux, quelquefois avec
-des larmes; mais les larmes elles-mêmes étaient mêlées de douceur.
-J’avais pleine confiance que Dieu nous soutiendrait, eux et moi. Je ne
-me suis pas trompé.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-
-Vivre libre est beaucoup plus beau que de vivre en prison; qui en doute?
-Pourtant, même dans les misères d’une prison, quand on pense que Dieu y
-est présent, que les joies du monde sont fugaces, que le vrai bien est
-dans la conscience, et non dans les objets extérieurs, on peut sentir du
-plaisir à la vie. Pour moi, j’avais pris en moins d’un mois mon parti,
-je ne dirai pas complètement, mais d’une façon supportable. Je vis que,
-ne voulant pas commettre l’indigne action d’acheter l’impunité en
-poursuivant la perte d’autrui, mon sort ne pouvait être que la potence
-ou un long emprisonnement. Il était nécessaire de s’y résigner. «Je
-respirerai jusqu’à ce qu’ils me laissent un souffle, dis-je, et quand
-ils me l’enlèveront, je ferai comme tous les malades quand ils sont
-arrivés au suprême moment. Je mourrai.»
-
-Je m’étudiais à ne me plaindre de rien, et à donner à mon âme toutes les
-jouissances possibles. La plus ordinaire était de renouveler
-l’énumération des biens qui avaient embelli mes jours: un père
-excellent, une excellente mère, des frères et des sœurs excellents, eux
-aussi, tels et tels amis, une bonne éducation, l’amour des lettres, etc.
-Qui plus que moi avait été comblé de félicité? Pourquoi ne pas en rendre
-grâces à Dieu, bien que maintenant tout cela soit tempéré par
-l’adversité? Alors, en faisant cette énumération, je m’attendrissais, et
-je pleurais un instant; mais le courage et la gaieté finissaient par
-revenir.
-
-Dès les premiers jours, je m’étais fait un ami. Ce n’était pas le
-geôlier, ni aucun des guichetiers, ni aucun des juges du procès. Je
-parle pourtant d’une créature humaine. Qui était-ce?--Un petit enfant,
-sourd et muet, de cinq ou six ans. Son père et sa mère étaient des
-voleurs, et la loi les avait frappés. Le malheureux petit orphelin était
-maintenu entre les mains de la police, avec quelques autres enfants dans
-la même situation. Ils habitaient tous dans une chambre en face de la
-mienne, et à de certaines heures on leur ouvrait la porte pour qu’ils
-sortissent prendre l’air dans la cour.
-
-Le sourd-muet venait sous ma fenêtre, me souriait et gesticulait. Je lui
-jetais un beau morceau de pain; il le prenait en faisant un bond de
-joie, courait à ses camarades et en donnait à tous; puis il venait
-manger sa petite portion près de ma fenêtre, exprimant sa gratitude avec
-le sourire de ses beaux yeux.
-
-Les autres enfants me regardaient de loin, mais n’osaient pas
-m’approcher; le sourd-muet avait une grande sympathie pour moi, non pas
-seulement par un motif d’intérêt. Quelquefois il ne savait que faire du
-pain que je lui jetais, et me faisait signe que lui et ses camarades
-avaient bien mangé et ne pouvaient prendre plus de nourriture. S’il
-voyait venir un guichetier dans ma chambre, il lui donnait le pain pour
-qu’il me le rendît. Bien qu’il n’attendît alors rien de moi, il
-continuait à folâtrer devant ma fenêtre avec une grâce tout aimable, se
-réjouissant que je le visse. Une fois un guichetier permit à l’enfant
-d’entrer dans ma prison; celui-ci, à peine entré, courut m’embrasser les
-jambes en poussant un cri de joie. Je le pris dans mes bras, et je ne
-saurais décrire le transport avec lequel il me comblait de caresses. Que
-d’amour dans cette chère petite âme! Comme j’aurais voulu pouvoir le
-faire élever, et le sauver de l’abjection dans laquelle il se trouvait!
-
-Je n’ai jamais su son nom. Lui-même ne savait pas en avoir un. Il était
-toujours gai, et je ne le vis jamais pleurer qu’une fois qu’il fut
-battu, je ne sais pourquoi, par le geôlier. Chose étrange! vivre en de
-semblables lieux semble le comble de l’infortune, et pourtant cet enfant
-avait certainement autant de félicité que peut en avoir à cet âge le
-fils d’un prince. Je faisais cette réflexion, et j’apprenais ainsi que
-l’humeur peut se rendre indépendante du lieu. Gouvernons l’imagination,
-et nous serons bien presque partout. Un jour est vite passé, et quand le
-soir on se met au lit sans faim et sans douleurs aiguës, qu’importe que
-ce lit soit plutôt entre des murs qui s’appellent prison, ou entre des
-murs qui s’appellent maison ou palais?
-
-Excellent raisonnement! Mais comment faire pour gouverner l’imagination?
-Je m’y essayais, et il me semblait bien parfois y réussir à merveille;
-mais d’autres fois elle triomphait tyranniquement, et moi, plein de
-dépit, je m’étonnais de ma faiblesse.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-
-«Dans mon malheur, je suis pourtant heureux, disais-je, qu’on m’ait
-donné une prison au rez-de-chaussée, sur cette cour, où, à quatre pas de
-moi, vient ce cher petit enfant, avec lequel j’entretiens si doucement
-une conversation muette! Admirable intelligence humaine! Que de choses
-nous nous disons, lui et moi, par l’expression infinie des regards et de
-la physionomie! Comme il règle ses mouvements avec grâce, quand il
-sourit! Comme il les corrige, quand il voit qu’ils me déplaisent! Comme
-il comprend que je l’aime, quand il caresse ou qu’il régale un de ses
-camarades! Personne au monde ne se l’imagine, et pourtant moi, debout
-près de la fenêtre, je puis être une espèce d’éducateur pour cette
-pauvre petite créature. A force de répéter notre mutuel exercice de
-signes, nous perfectionnerons la communication de nos idées. Plus il
-sentira qu’il s’instruit et qu’il s’ennoblit avec moi, plus il
-m’affectionnera. Je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté;
-il apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses désirs; moi,
-j’apprendrai à le consoler, à le rendre meilleur, à le diriger dans
-toute sa conduite. Qui sait si, en tenant mon sort indécis de mois en
-mois, on ne me laissera pas vieillir ici? Qui sait si cet enfant ne
-croîtra pas sous mes yeux, et ne sera pas employé à quelque service dans
-cette maison? Avec autant d’intelligence qu’il en montre, que
-pourra-t-il devenir? Hélas! rien de plus qu’un excellent guichetier, ou
-quelque autre chose de semblable. Eh bien, n’aurai-je pas fait une bonne
-œuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes
-gens et à lui-même, à lui donner l’habitude des sentiments de
-bienveillance?»
-
-Ce soliloque était très naturel. J’eus toujours beaucoup d’inclination
-pour les enfants, et la profession d’instituteur me paraît sublime. Je
-remplissais un semblable office, depuis quelques années, auprès de Jean
-et de Jules Porro, deux jeunes gens de belle espérance, que j’aimais
-comme mes fils et que j’aimerai toujours ainsi. Dieu sait combien de
-fois en prison j’ai pensé à eux, combien je me suis affligé de ne
-pouvoir compléter leur éducation, quels vœux ardents j’ai formés pour
-qu’ils rencontrassent un nouveau maître qui m’égalât pour les aimer!
-
-Parfois je m’écriais à part moi: «Quelle grossière parodie est-ce là? Au
-lieu de Jean et de Jules, enfants doués des dons les plus splendides que
-la nature et la fortune puissent faire, j’ai pour disciple un pauvre
-petit, sourd, muet, déguenillé, fils d’un voleur!... qui tout au plus
-deviendra un guichetier, ce que, en termes un peu moins choisis, on
-nommerait sbire.»
-
-Ces réflexions me confondaient, me décourageaient. Mais à peine
-entendais-je le cri de mon petit muet que tout mon sang se troublait
-comme celui d’un père qui entend la voix de son fils. Et ce cri et sa
-vue dissipaient en moi toute idée d’abaissement à son égard. «Est-ce que
-c’est sa faute, à lui, s’il est déguenillé et infirme, s’il est d’une
-race de voleurs? Une âme humaine, dans l’âge d’innocence, est toujours
-respectable.» Ainsi disais-je; et je le regardais chaque jour avec plus
-de tendresse, et il me semblait qu’il croissait en intelligence, et je
-me confirmais dans la douce pensée de m’appliquer à le dégrossir. Et en
-rêvant à toutes les possibilités, je pensais que je serais peut-être un
-jour hors de prison, et que j’aurais le moyen de faire mettre cet enfant
-au collège des sourds-muets et de lui ouvrir ainsi le chemin à une
-condition plus belle que celle d’être sbire.
-
-Pendant que je m’occupais ainsi délicieusement de son bonheur, deux
-guichetiers vinrent un jour me prendre.
-
-«Il faut changer de logis, monsieur.
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Que nous avons ordre de vous transférer dans une autre chambre.
-
---Pourquoi?
-
---Quelque autre gros oiseau a été pris, et cette chambre étant la
-meilleure... monsieur comprend bien...
-
---Je comprends: c’est la première halte des nouveaux arrivés.»
-
-Et ils me conduisirent du côté opposé de la cour. Mais, hélas! ce
-n’était plus au rez-de-chaussée, et je ne pouvais plus causer avec mon
-petit muet. En traversant cette cour, je vis ce cher enfant assis à
-terre, étonné, chagrin; il comprit qu’il me perdait. Au bout d’un
-instant il se leva, accourut à ma rencontre. Des guichetiers voulaient
-le chasser; je le pris dans mes bras et, tout sale qu’il était, je le
-baisai et le rebaisai avec tendresse, et je me détachai de lui,--dois-je
-le dire?--les yeux inondés de larmes.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-
-Mon pauvre cœur! tu aimes si facilement et si chaudement, et à combien
-de séparations, hélas! n’as-tu pas été déjà condamné! Celle-ci ne fut
-certainement pas la moins douloureuse; et je la ressentis d’autant plus
-que mon nouveau logement était des plus tristes. Une mauvaise chambre,
-obscure, sale, avec une fenêtre ayant pour carreaux non des verres, mais
-du papier, avec les murs souillés de sottes et grossières peintures, je
-n’ose dire de quelles couleurs, et, dans les endroits qui n’étaient pas
-peints, il y avait des inscriptions. Beaucoup portaient simplement le
-nom, le prénom et la patrie de quelque infortuné, avec la date du jour
-funeste de son arrestation. D’autres ajoutaient des exclamations contre
-les faux amis, contre eux-mêmes, contre une femme, contre le juge, etc.
-D’autres étaient des abrégés autobiographiques. D’autres contenaient des
-sentences morales; il y avait ces paroles de Pascal:
-
-«Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins ce qu’elle est
-avant de la combattre. Si cette religion se vantait d’avoir une vue
-claire de Dieu et de le posséder sans voile, ce serait la combattre que
-de dire que _l’on ne voit rien dans le monde qui le montre avec tant
-d’évidence_. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans
-les ténèbres et loin de Dieu, qui s’est caché à leur connaissance; que
-c’est même le nom qu’il se donne dans les Écritures, _Deus
-absconditus_..., quel avantage peuvent-ils tirer lorsque, dans la
-négligence qu’il professent quant à la science de la vérité, ils
-s’écrient que cette vérité, rien ne la leur montre?»
-
-Puis, au-dessous était écrit (paroles du même auteur):
-
-«Il ne s’agit pas ici du frivole intérêt de quelque personne étrangère,
-il s’agit de nous-mêmes et de notre tout. L’immortalité de l’âme est une
-chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément,
-qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de
-savoir ce qui en est.»
-
-Une autre inscription disait:
-
-«Je bénis la prison, parce qu’elle m’a fait connaître l’ingratitude des
-hommes, ma misère et la bonté de Dieu.»
-
-A côté de ces humbles paroles, étaient les plus violentes et les plus
-orgueilleuses imprécations de quelqu’un qui se disait athée, et qui se
-déchaînait contre Dieu, comme s’il eût oublié avoir dit qu’il n’y avait
-pas de Dieu.
-
-Après une colonne de pareils blasphèmes, en venait une d’injures contre
-les lâches, ainsi les appelait-il, que l’infortune de la prison rend
-religieux.
-
-Je montrai ces infamies à un des guichetiers, et je lui demandai qui les
-avait écrites. «Cela me fait plaisir d’avoir trouvé cette inscription,
-dit-il. Il y en a tant, et j’ai si peu le temps de les chercher.»
-
-Et, sans plus de réflexions, il se mit à gratter le mur avec un couteau
-pour la faire disparaître.
-
-«Pourquoi cela? dis-je.
-
---Parce que le pauvre diable qui l’a écrite, et qui fut condamné à mort
-pour homicide avec préméditation, s’en est repenti et m’a fait prier
-d’avoir cette charité.
-
---Dieu lui pardonne! m’écriai-je. Quel homicide était le sien?
-
---Ne pouvant tuer son ennemi, il se vengea en lui tuant son fils, le
-plus bel enfant qu’il y eût sur la terre.»
-
-J’eus un mouvement d’horreur. La férocité peut-elle arriver à ce point!
-Et un tel monstre tenait le langage insultant d’un homme supérieur à
-toutes les faiblesses humaines! Tuer un innocent! un enfant!
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-
-Dans ma nouvelle chambre, si sombre et si immonde, privé de la compagnie
-du cher muet, j’étais oppressé de tristesse. Je me tenais de longues
-heures à la fenêtre qui donnait sur une galerie, et au delà de la
-galerie on voyait l’extrémité de la cour et la fenêtre de ma première
-chambre. Qui m’avait succédé là-bas? J’y voyais un homme qui se
-promenait beaucoup et rapidement, comme quelqu’un rempli d’agitation.
-Deux ou trois jours après, je vis qu’on lui avait donné de quoi écrire,
-et alors il se tenait tout le jour devant sa table.
-
-Finalement je le reconnus. Il sortait de sa chambre accompagné du
-geôlier; il allait à l’interrogatoire. C’était Melchior Gioja!
-
-Mon cœur se serra. Toi aussi, vaillant homme, tu es ici! (Il fut plus
-heureux que moi. Après quelques mois de détention, il fut remis en
-liberté).
-
-La vue de toute créature bonne me console, me rend plus affectueux, me
-fait penser. Ah! penser et aimer sont un grand bien! J’aurais donné ma
-vie pour sauver Gioja de prison; et cependant le voir me soulageait.
-
-Après être resté longtemps à le regarder, à conjecturer, d’après ses
-mouvements, s’il avait l’âme tranquille ou inquiète, à faire des vœux
-pour lui, je me sentais une plus grande force, une plus grande abondance
-d’idées, un plus grand contentement de moi-même. Cela veut dire que le
-spectacle d’une créature humaine pour laquelle on a de l’amour, suffit à
-tempérer la solitude. J’avais tout d’abord été redevable de ce bienfait
-à un pauvre bambin muet, et maintenant je le devais à la vue lointaine
-d’un homme de grand mérite.
-
-Peut-être quelque guichetier lui dit où j’étais. Un matin, en ouvrant la
-fenêtre, il fit flotter son mouchoir de poche en manière de salut. Je
-lui répondis par le même signe. Oh! quel plaisir m’inonda l’âme en ce
-moment! Il me semblait que la distance avait disparu, que nous étions
-ensemble. Le cœur me bondissait comme à un amoureux qui revoit sa
-bien-aimée. Nous gesticulions sans nous comprendre, et avec la même
-vivacité que si nous nous étions compris; ou plutôt nous nous
-comprenions réellement, ces gestes voulaient dire tout ce que nos âmes
-ressentaient, et l’une n’ignorait pas ce que ressentait l’autre.
-
-De quel confort ces saluts semblaient devoir être pour moi dans
-l’avenir! Et l’avenir vint, mais ces saluts ne furent plus renouvelés.
-Chaque fois que je revoyais Gioja à la fenêtre, je faisais flotter mon
-mouchoir. En vain! Les guichetiers me dirent qu’il lui était défendu de
-provoquer mes gestes ou d’y répondre. Néanmoins il me regardait souvent,
-et je le regardais, et ainsi nous nous disions encore bien des choses.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-
-Sur la galerie qui était sous la fenêtre, au niveau même de ma prison,
-passaient et repassaient du matin au soir d’autres prisonniers,
-accompagnés par un guichetier. Ils allaient à l’interrogatoire et en
-revenaient. C’étaient, pour la plupart, des gens de la plus basse
-condition. J’en vis néanmoins aussi quelques-uns qui semblaient de
-condition honnête. Bien que je ne pusse pas fixer longtemps mes regards
-sur eux, tant était rapide leur passage, ils attiraient cependant mon
-attention. Tous, plus ou moins, me causaient de l’émotion. Ce triste
-spectacle, dans les premiers jours, accroissait mes douleurs; mais peu à
-peu je m’y accoutumai, et il finit même, lui aussi, par diminuer
-l’horreur de ma solitude.
-
-Il me passait pareillement sous les yeux un grand nombre de femmes
-arrêtées. De cette galerie on allait, par une voûte, sur une autre cour,
-et là se trouvaient les prisons des femmes et l’hôpital pour celles qui
-étaient atteintes de syphilis. Un seul mur, assez mince, me séparait
-d’une des chambres des femmes. Souvent les pauvres créatures
-m’assourdissaient avec leurs chansons, quelquefois avec leurs querelles.
-Le soir, quand les rumeurs avaient cessé, j’entendais leur conversation.
-
-Si j’avais voulu prendre part au colloque, je l’aurais pu. Je m’en
-abstins je ne sais pourquoi. Par timidité? par fierté? par crainte
-prudente de m’affectionner pour des femmes dégradées? Ce devait être
-pour ces trois motifs à la fois. La femme, quand elle est ce qu’elle
-doit être, est pour moi une créature si sublime! La voir, l’entendre,
-lui parler, enrichit mon esprit de nobles pensées. Mais, avilie,
-méprisable, elle me trouble, m’afflige, me dépoétise le cœur.
-
-Et cependant... (les _cependant_ sont indispensables pour dépeindre
-l’homme, être si complexe) parmi ces voix féminines, il y en avait de
-suaves, et celles-là,--pourquoi ne le dirais-je pas?--m’étaient chères.
-Une de ces dernières était plus suave que les autres; on l’entendait
-plus rarement, et elle n’exprimait pas de pensées vulgaires. Elle
-chantait peu, et le plus souvent ces deux seuls vers pathétiques:
-
- Chi rende alla meschina
- La sua felicità[5]?
-
- [5] Qui rendra à la malheureuse sa félicité?
-
-Quelquefois elle chantait les litanies. Ses codétenues l’accompagnaient;
-mais j’avais le don de discerner la voix de Madeleine parmi les autres,
-qui semblaient par trop acharnées à m’empêcher de l’entendre.
-
-Oui, cette malheureuse s’appelait Madeleine. Quand ses compagnes
-racontaient leurs peines, elle y compatissait et en gémissait, et elle
-répétait: «Courage, ma chère; le Seigneur n’abandonne personne.»
-
-Qui pouvait m’empêcher de me l’imaginer belle et plus infortunée que
-coupable, née pour la vertu, capable d’y retourner si elle s’en était
-écartée? Qui pourrait me blâmer, si je m’attendrissais en l’écoutant, si
-je l’écoutais avec vénération, si je priais pour elle avec une ferveur
-particulière?
-
-L’innocence est respectable; mais combien l’est aussi le repentir! Le
-meilleur des hommes, l’homme-Dieu, dédaignait-il de porter son regard
-plein de pitié sur les pécheresses, de respecter leur confusion, de les
-admettre parmi les âmes qu’il honorait le plus? Pourquoi méprisons-nous
-tant la femme tombée dans l’ignominie?
-
-En raisonnant ainsi, je fus cent fois tenté d’élever la voix et de faire
-une déclaration d’amour fraternel à Madeleine. Une fois j’avais déjà
-commencé la première syllabe de son nom: «Mad...!» Chose étrange! le
-cœur me battait comme à un jeune amoureux de quinze ans; et moi, j’en
-avais trente et un, ce qui n’est plus l’âge des palpitations enfantines.
-
-Je ne pus aller plus avant. Je recommençai: «Mad...! Mad...!» et ce fut
-inutile. Je me trouvai ridicule, et je criai de rage: «Matto[6], et non
-Mad...!»
-
- [6] Fou.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-
-Ainsi finit mon roman avec cette pauvre créature, si ce n’est que je lui
-fus redevable des plus doux sentiments pendant quelques semaines.
-Souvent j’étais mélancolique, et sa voix me remettait en gaieté;
-souvent, en pensant à la lâcheté et à l’ingratitude des hommes, je
-m’irritais contre eux; je haïssais l’univers, et la voix de Madeleine
-revenait me disposer à la compassion et à l’indulgence.
-
-«Puisses-tu, ô pécheresse inconnue, n’avoir pas été condamnée à une
-peine grave! ou, à quelque peine que tu aies été condamnée, puisses-tu
-en profiter et te réhabiliter, et vivre et mourir chère au Seigneur!
-Puisses-tu être plainte et respectée de tous ceux qui te connaissent,
-comme tu le fus de moi qui ne t’ai pas connue! Puisses-tu inspirer à
-tous ceux qui te verront la patience, la douceur, le désir de la vertu,
-la confiance en Dieu, comme tu les as inspirés à celui qui t’aima sans
-te voir! Mon imagination a pu errer en te figurant à moi comme belle de
-corps, mais ton âme, j’en suis sûr, était belle. Tes compagnes parlaient
-grossièrement, et toi avec pudeur et noblesse. Elles blasphémaient, et
-toi tu bénissais Dieu; elles se disputaient, et tu apaisais leurs
-différends. Si quelqu’un t’a tendu la main pour te tirer de la carrière
-du déshonneur, s’il t’a rendu service avec délicatesse, s’il a séché tes
-larmes, que toutes les consolations pleuvent sur lui, sur ses fils et
-sur les fils de ses fils!»
-
-Contiguë à la mienne, était une prison habitée par plusieurs hommes. Je
-les entendais aussi parler. Un d’eux surpassait les autres en autorité,
-non peut-être qu’il fût d’une condition plus raffinée, mais par plus de
-faconde et d’audace. Il faisait, comme on dit, le docteur. Il discutait
-et imposait silence à ses contradicteurs par sa voix impérieuse et par
-la fougue de ses paroles; il leur dictait ce qu’ils devaient penser et
-sentir, et ceux-ci, après quelque résistance, finissaient par lui donner
-raison en tout.
-
-Les malheureux! Pas un d’eux qui tempérât les ennuis de la prison en
-exprimant quelque doux sentiment, quelque peu de religion et d’amour!
-
-Le chef de ces voisins me salua, et je lui répondis. Il me demanda
-comment je passais _cette maudite vie_. Je lui dis que, bien que triste,
-il n’y avait pas de vie maudite pour moi, et que, jusqu’à la mort, il
-fallait chercher à jouir du plaisir de penser et d’aimer.
-
-«Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.»
-
-Je m’expliquai, et je ne fus pas compris. Et quand, après d’ingénieux
-ambages préparatoires, j’eus le courage d’indiquer comme exemple la
-tendresse si chère qu’avait éveillée en moi la voix de Madeleine, le
-chef partit d’un grand éclat de rire.
-
-«Qu’est-ce? qu’est-ce?» crièrent ses compagnons.--Le profane répéta, en
-les travestissant, mes paroles, et les rires redoublèrent en chœur; et
-je fis là complètement la figure d’un sot.
-
-Il en est en prison comme dans le monde. Ceux qui mettent leur science à
-frémir de colère, à se plaindre, à vilipender les autres, croient que
-c’est folie de compatir, d’aimer, de se consoler par de belles illusions
-qui honorent l’humanité et son Auteur.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-
-Je laissai rire et n’opposai pas une syllabe. Les voisins m’adressèrent
-deux ou trois fois la parole; moi, je restai muet.
-
-«Il ne viendra plus à la fenêtre.--Il s’en est allé.--Il tend l’oreille
-aux soupirs de Madeleine.--Il se sera offensé de nos rires.»
-
-C’est ainsi qu’ils parlèrent pendant quelques instants, et finalement le
-chef imposa silence aux autres qui chuchotaient sur mon compte.
-
-«Taisez-vous, imbéciles qui ne savez ce que diable vous dites. Le voisin
-d’ici n’est pas si âne que vous croyez. Vous n’êtes capables de
-réfléchir sur rien. Moi, j’éclate de rire, mais ensuite je réfléchis.
-Tous les grossiers vauriens savent faire leurs enragés, comme nous le
-faisons nous autres. Un peu plus de douce gaieté, un peu plus de
-charité, un peu plus de foi dans les bienfaits du Ciel, de quoi cela
-vous paraît-il sincèrement être l’indice?
-
---Maintenant que je réfléchis, moi aussi, répondit l’un d’eux, il me
-semble que c’est l’indice qu’on est un peu moins vaurien.
-
---Bravo! cria le chef avec un hurlement de stentor; cette fois je
-reviens à avoir quelque estime de ta caboche.»
-
-Je ne m’enorgueillissais pas beaucoup de passer seulement pour _un peu
-moins vaurien_ qu’eux; et pourtant j’éprouvais une sorte de joie de ce
-que ces malheureux ouvrissent les yeux sur l’importance de cultiver les
-sentiments bienveillants.
-
-J’agitai la croisée comme si j’étais alors revenu. Le chef m’appela. Je
-répondis, espérant qu’il avait envie de moraliser à ma manière. Je me
-trompai. Les esprits vulgaires fuient les raisonnements sérieux: si une
-noble vérité luit en eux, ils sont capables d’y applaudir un instant,
-mais un instant après ils détournent d’elle leur regard, et ne résistent
-pas à l’envie de faire ostentation d’esprit, en mettant cette vérité en
-doute et la raillant.
-
-Il me demanda ensuite si j’étais en prison pour dettes.
-
-«Non.
-
---Peut-être accusé d’escroquerie? accusé faussement, bien entendu.
-
---Je suis accusé de tout autre chose.
-
---D’affaires d’amour?
-
---Non.
-
---D’homicide?
-
---Non.
-
---De carbonarisme?
-
---Précisément.
-
---Et qu’est-ce que ces carbonari?
-
---Je les connais si peu que je ne saurais vous le dire.»
-
-Un guichetier nous interrompit en grande colère, et, après avoir accablé
-d’injures mes voisins, il se tourna vers moi avec la gravité non d’un
-sbire, mais d’un maître, et dit: «Vous n’avez pas honte, monsieur!
-daigner converser avec toute sorte de gens! Monsieur sait-il que ces
-gens-là sont des voleurs?»
-
-Je rougis, et puis je rougis d’avoir rougi, et il me sembla que daigner
-converser avec toute sorte d’infortunés était plutôt bonté que faute.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-
-Le matin suivant j’allai à la fenêtre pour voir Melchior Gioja, mais je
-ne conversai plus avec les voleurs. Je répondis à leur salut, et je dis
-qu’il m’était défendu de parler.
-
-Vint le greffier qui m’avait fait subir les interrogatoires, et qui
-m’annonça avec mystère une visite qui devait me faire plaisir. Et quand
-il lui sembla m’avoir suffisamment préparé, il dit: «En somme, c’est
-votre père; veuillez me suivre.»
-
-Je le suivis en bas dans les bureaux, palpitant de contentement et de
-tendresse, et m’efforçant d’avoir un visage serein qui tranquillisât mon
-pauvre père.
-
-Lorsqu’il avait su mon arrestation, il avait espéré qu’il ne s’agissait
-que de soupçons de peu d’importance, et que je sortirais vite. Mais,
-voyant que la détention durait, il était venu solliciter le gouvernement
-autrichien pour ma mise en liberté. Misérables illusions de l’amour
-paternel! Il ne pouvait croire que j’eusse été assez téméraire pour
-m’exposer à la rigueur des lois, et la gaieté étudiée avec laquelle je
-lui parlai lui persuada que je n’avais pas de malheurs à craindre.
-
-Le court entretien qui nous fut accordé m’agita d’une façon indicible,
-d’autant plus que je réprimais toute apparence d’agitation. Le plus
-difficile fut de ne pas la montrer quand il fallut nous séparer.
-
-Dans les circonstances où se trouvait l’Italie, je tenais pour certain
-que l’Autriche donnerait des exemples extraordinaires de rigueur, et que
-je serais condamné à mort ou à de nombreuses années de prison.
-Dissimuler cette croyance à un père! l’illusionner par la démonstration
-d’espérances fondées de mise en liberté prochaine! ne pas fondre en
-larmes en l’embrassant, en lui parlant de ma mère, de mes frères et de
-mes sœurs que je ne pensais plus revoir jamais sur la terre! le prier,
-d’une voix exempte d’angoisse, de venir encore me voir s’il pouvait!
-rien, jamais, ne me coûta violence pareille.
-
-Il se sépara de moi absolument consolé, et moi, je retournai dans ma
-prison le cœur déchiré. A peine me vis-je seul que j’espérai pouvoir me
-soulager en m’abandonnant aux pleurs. Ce soulagement me manqua.
-J’éclatais en sanglots, et je ne pouvais verser une larme. Le malheur de
-ne pouvoir pleurer est une des plus cruelles parmi les plus grandes
-douleurs, et combien de fois, hélas! l’ai-je éprouvé?
-
-Une fièvre ardente me prit avec un très fort mal de tête. Je n’avalai
-pas une cuillerée de soupe de tout le jour. «Si ce pouvait être une
-maladie mortelle, disais-je, qui abrégeât mon martyre!»
-
-Stupide et lâche désir! Dieu ne l’exauça pas, et maintenant je lui en
-rends grâces. Et je lui en rends grâces, non pas seulement parce que,
-après dix années de prison, j’ai revu ma chère famille et que je peux me
-dire heureux, mais aussi parce que les maux soufferts ajoutent une
-valeur à l’homme, et je veux espérer qu’ils n’ont pas été inutiles pour
-moi.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-
-Deux jours après, mon père revint. J’avais bien dormi pendant la nuit,
-et j’étais sans fièvre. Je me recomposai une contenance dégagée et
-enjouée, et personne ne se douta de ce que mon cœur avait souffert et
-souffrait encore.
-
-«J’ai la certitude, me dit mon père, que dans quelques jours tu seras
-renvoyé à Turin. Déjà nous t’avions préparé ta chambre, et nous
-t’attendions avec une grande anxiété. Les devoirs de mon emploi
-m’obligent à repartir. Fais en sorte, je t’en prie, fais en sorte de
-nous rejoindre promptement.»
-
-Sa tendre et mélancolique affection me déchirait l’âme. La feinte me
-semblait commandée par la pitié, et pourtant je ne l’employais qu’avec
-une espèce de remords. N’aurait-ce pas été chose plus digne de mon père
-et de moi si je lui avais dit: «Probablement nous ne nous reverrons plus
-en ce monde! Séparons-nous en hommes, sans murmurer, sans gémir, et que
-j’entende prononcer sur ma tête la bénédiction paternelle.»
-
-Ce langage m’aurait plu mille fois mieux que la feinte. Mais je
-regardais les yeux de ce vénérable vieillard, ses traits, ses cheveux
-gris, et il ne me semblait pas que l’infortuné pût avoir la force
-d’entendre de telles choses.
-
-Et si, pour ne pas vouloir le tromper, je l’avais vu s’abandonner au
-désespoir, peut-être s’évanouir, peut-être (horrible pensée!) être
-frappé de mort dans mes bras!
-
-Je ne pus lui dire la vérité, ni la lui laisser entrevoir! Ma sérénité
-factice l’illusionna pleinement. Nous nous séparâmes sans larmes. Mais,
-revenu en prison, je fus saisi des mêmes angoisses que la première fois,
-ou plus cruellement encore; et ce fut aussi en vain que j’invoquai le
-don des pleurs.
-
-Me résigner à toute l’horreur d’une longue prison, me résigner à
-l’échafaud, était dans la mesure de mes forces. Mais me résigner à
-l’immense douleur qu’en auraient éprouvée mon père, ma mère, mes frères
-et sœurs! ah! c’était à quoi mes forces ne pouvaient suffire.
-
-Je me prosternai alors à terre avec une ferveur comme je n’en avais
-jamais eu de si forte, et je prononçai cette prière:
-
-«Mon Dieu, j’accepte tout de ta main; mais fortifie si vigoureusement
-les cœurs à qui j’étais nécessaire, que je cesse de leur être tel, et
-que la vie d’aucun d’eux n’ait à en être abrégée seulement d’un jour!»
-
-O bienfait de la prière! Je restai plusieurs heures l’esprit élevé à
-Dieu, et ma confiance croissait à mesure que je méditais sur la bonté
-divine, à mesure que je méditais sur la grandeur de l’âme humaine, quand
-elle s’affranchit de son égoïsme et s’efforce de n’avoir plus d’autre
-volonté que la volonté de l’infinie Sagesse.
-
-Oui, cela se peut! Voilà le devoir de l’homme! La raison, qui est la
-voix de Dieu, la raison dit qu’il faut tout sacrifier à la vertu. Et
-serait-il complet, le sacrifice dont nous sommes débiteurs envers la
-vertu, si, dans les cas les plus douloureux, nous luttions contre la
-volonté de Celui qui est le principe de toute vertu!
-
-Quand le gibet ou tout autre martyre est inévitable, le craindre
-lâchement, ne pas savoir y marcher en bénissant le Seigneur, est un
-signe de misérable dégradation ou d’ignorance. Et il faut non seulement
-consentir à notre propre mort, mais à l’affliction qu’en éprouveront
-ceux qui nous sont chers. Il ne nous est pas permis de demander autre
-chose, si ce n’est que Dieu la tempère, que Dieu nous soutienne tous;
-une telle prière est toujours exaucée.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-
-Quelques jours se passèrent, et j’étais dans le même état, c’est-à-dire
-dans une tristesse douce, pleine de paix et de pensées religieuses. Il
-me semblait avoir triomphé de toute faiblesse et ne plus être accessible
-à aucune inquiétude. Folle illusion! L’homme doit tendre à une parfaite
-constance, mais il n’y arrive jamais sur la terre. Qui vint me
-troubler?--La vue d’un ami infortuné, la vue de mon bon Pierre, qui
-passa à quelques pas de moi, sur la galerie, pendant que j’étais à la
-fenêtre. On l’avait extrait de son cachot pour le conduire aux prisons
-criminelles.
-
-Lui et ceux qui l’accompagnaient passèrent si vite qu’à peine eus-je le
-temps de le reconnaître, de voir son geste de salut et de le lui rendre.
-
-Pauvre jeune homme! Dans la fleur de l’âge, avec un génie plein de
-splendides espérances, avec un caractère honnête, délicat, très aimant,
-fait pour jouir glorieusement de la vie, précipité en prison, pour
-affaires politiques, dans un temps où il n’était pas certain d’éviter
-les foudres les plus sévères de la loi!
-
-Je fus pris d’une telle compassion pour lui, d’un tel désespoir de ne
-pouvoir le racheter, de ne pouvoir au moins le réconforter par ma
-présence et par mes paroles, que rien ne réussissait à me donner un peu
-de calme. Je savais combien il aimait sa mère, son frère, ses sœurs, son
-beau-frère, ses neveux; combien ardemment il désirait contribuer à leur
-bonheur, combien il était à son tour aimé de ces êtres chéris. Je
-sentais quelle devait être l’affliction de chacun d’eux dans une telle
-disgrâce. Il n’y a pas de termes pour exprimer la fureur qui s’empara
-alors de moi. Et cette fureur se prolongea d’autant plus que je
-désespérais de plus jamais l’apaiser.
-
-Cette crainte aussi était une illusion. O affligés qui vous croyez la
-proie d’une inéluctable, horrible et toujours croissante douleur,
-patientez un peu, et vous serez détrompés! Ni souveraine paix ni
-souveraine inquiétude ne peuvent durer ici-bas. Il convient de se
-persuader de cette vérité pour ne pas s’enorgueillir dans les heures
-heureuses, et ne pas s’avilir dans les heures troublées.
-
-A une longue fureur succédèrent la fatigue et l’apathie. Mais l’apathie
-non plus n’est pas durable, et je craignis d’avoir désormais à alterner,
-sans refuge possible, entre celle-ci et l’excès opposé. La perspective
-d’un semblable avenir me remplit d’horreur, et je recourus cette fois
-encore ardemment à la prière.
-
-Je demandai à Dieu d’assister le malheureux Pierre comme moi, et sa
-maison comme la mienne. Ce ne fut qu’en répétant ces vœux que je pus
-vraiment me tranquilliser.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-
-Mais quand l’âme était calmée, je réfléchissais aux fureurs dont j’avais
-souffert, et, me courrouçant sur ma faiblesse, j’étudiais le moyen de
-m’en guérir. Voici l’expédient qui me réussit à cet effet: chaque matin,
-ma première occupation, après un court hommage au Créateur, était de
-faire une exacte et courageuse revue de tous les événements possibles
-propres à m’émouvoir. Sur chacun d’eux j’arrêtais vivement mon
-imagination, et je m’y préparais:--depuis les plus chères visites
-jusqu’à la visite du bourreau, je me les imaginais toutes. Ce triste
-exercice me sembla pendant quelques jours insupportable, mais je voulus
-persévérer, et bientôt j’en fus content.
-
-Au premier de l’an (1821), le comte Luigi Porro obtint de venir me voir.
-La tendre et chaude amitié qui existait entre nous, le besoin que nous
-avions de nous dire tant de choses, l’empêchement apporté à cette
-effusion par la présence d’un greffier, les instants trop courts qu’il
-nous fut donné de rester ensemble, les sinistres pressentiments qui me
-remplissaient d’angoisses, les efforts que nous faisions, lui et moi,
-pour paraître tranquilles, tout cela semblait devoir me mettre une
-tempête des plus terribles au cœur. Séparé de ce cher ami, je me sentis
-redevenu calme, attendri, mais calme.
-
-Telle est l’efficacité de se prémunir contre les fortes émotions.
-
-Mon besoin d’acquérir un calme constant ne provenait pas tant du désir
-de diminuer mon infortune que de l’aspect grossier et indigne de l’homme
-sous lequel m’apparaissait l’inquiétude. Une âme agitée ne raisonne
-plus: entraînée dans un tourbillon irrésistible d’idées exagérées, elle
-se forme une logique maladroite, furibonde, malveillante; elle est dans
-un état absolument antiphilosophique, antichrétien.
-
-Si j’étais prédicateur, j’insisterais souvent sur la nécessité de bannir
-l’inquiétude: on ne peut être bon à d’autres conditions. Comme il était
-pacifique avec lui-même et avec les autres, Celui que nous devons tous
-imiter! Il n’y a pas de grandeur d’âme, il n’y a pas de justice sans
-idées modérées, sans un esprit plus porté à sourire qu’à s’irriter des
-événements de cette courte vie. La colère n’a quelque valeur que dans le
-cas très rare où l’on peut espérer humilier par elle un méchant et le
-retirer de l’iniquité.
-
-Peut-être y a-t-il des fureurs de nature opposée à celles que je
-connais, et moins condamnables. Mais celle qui m’avait jusqu’alors fait
-son esclave, n’était pas une colère de pure affliction; il s’y mêlait
-toujours beaucoup de haine, une grande propension à maudire, à me
-dépeindre la société, ou tels et tels individus, avec les couleurs les
-plus exécrables. Maladie épidémique dans le monde! L’homme se croit
-meilleur en abhorrant les autres. Il semble que tous les amis se disent
-à l’oreille: «Aimons-nous seulement entre nous; crions que tous les
-autres sont de la canaille, il semblera que nous soyons des demi-dieux.»
-
-Chose curieuse, que cette vie de rage constante plaise tant! On y met
-une espèce d’héroïsme. Si l’objet contre lequel on s’irritait hier est
-mort, on en cherche tout de suite un autre. «De qui me plaindrai-je
-aujourd’hui? Qui haïrai-je? Ne serait-ce pas là le monstre?... O joie!
-Je l’ai trouvé. Venez, amis, déchirons-le.»
-
-Ainsi va le monde; et, sans le déchirer, je puis bien dire qu’il va mal.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-
-Il n’y avait pas grande méchanceté à me plaindre de l’état horrible de
-la chambre où l’on m’avait mis. Par un heureux hasard, une meilleure
-devint vacante, et on me fit l’aimable surprise de me la donner.
-
-N’aurais-je pas dû être très content à une pareille nouvelle? Et
-pourtant... toujours est-il que je n’ai pu penser à Madeleine sans
-chagrin. Quel enfantillage! s’affectionner toujours à quelque chose,
-même pour des raisons en vérité bien peu fortes! En sortant de cette
-mauvaise chambre, je jetai un regard en arrière, vers le mur contre
-lequel je m’étais si souvent appuyé, pendant que peut-être, un pied plus
-loin, s’y appuyait du côté opposé la misérable pécheresse. J’aurais
-voulu entendre encore une fois ces deux vers pathétiques:
-
- Chi rende alla meschina
- La sua felicità?
-
-Vain désir! Voilà une séparation de plus dans ma vie de misères. Je ne
-veux pas en parler longuement pour ne pas faire rire de moi; mais je
-serais hypocrite, si je ne confessais pas que j’en fus attristé pendant
-plusieurs jours.
-
-En m’en allant, je saluai deux des pauvres voleurs, mes voisins, qui
-étaient à la fenêtre. Le chef n’y était pas; mais, averti par ses
-compagnons, il accourut, et me rendit mon salut, lui aussi. Il se mit
-ensuite à chanter l’air: _Chi rende alla meschina_. Voulait-il se
-railler de moi? Je conviens que si l’on faisait cette demande à
-cinquante personnes, quarante-neuf répondraient: «Oui». Eh bien, en
-dépit d’une telle majorité de voix, j’incline à croire que le brave
-voleur avait l’intention de me faire une gracieuseté. Je la reçus comme
-telle, et je lui en fus reconnaissant, et je lui donnai un nouveau
-regard; et lui, étendant le bras en dehors des barreaux avec son bonnet
-à la main, il me faisait encore signe alors que je me tournais pour
-descendre l’escalier.
-
-Quand je fus dans la cour, j’eus une consolation. Le petit muet était là
-sous le portique. Il me vit, me reconnut et voulut courir à ma
-rencontre. La femme du geôlier, qui sait pourquoi? le saisit par le
-collet et le poussa dans la maison. Je fus fâché de ne pouvoir
-l’embrasser, mais les petits bonds qu’il fit pour courir à moi m’émurent
-délicieusement. C’est chose si douce d’être aimé!
-
-C’était la journée des grands événements. Deux pas plus loin, j’arrivai
-près de la fenêtre de la chambre qui avait déjà été la mienne, et dans
-laquelle habitait maintenant Gioja. «Bonjour, Melchior!» lui dis-je en
-passant. Il leva la tête et, s’élançant vers moi, il me cria: «Bonjour
-Silvio!»
-
-Hélas! on ne me permit pas de m’arrêter un instant. Je tournai sous le
-portail, je montai un petit escalier, et je fus mis dans une chambrette
-assez propre, au-dessus de celle de Gioja.
-
-Quand je me fus fait apporter mon lit et que les guichetiers m’eurent
-laissé seul, mon premier soin fut de visiter les murs. Quelques
-souvenirs y étaient écrits, ceux-ci au crayon, ceux-là au charbon,
-d’autres avec une pointe acérée. Je trouvai deux gracieuses strophes
-françaises, que je regrette maintenant de ne pas avoir gravées dans ma
-mémoire. Elles étaient signées _le duc de Normandie_. Je me mis à les
-chanter, en leur adaptant de mon mieux l’air de ma pauvre Madeleine;
-mais voici tout à côté une voix qui se met à les chanter sur un autre
-air. Dès qu’elle eut fini je criai: «Bravo!» et le chanteur me salua
-courtoisement, en me demandant si j’étais Français.
-
-«Non; je suis Italien, et je me nomme Silvio Pellico.
-
---L’auteur de la _Francesca da Rimini_?
-
---Précisément.»
-
-Et ici un gentil compliment et les condoléances bien naturelles, en
-apprenant que j’étais en prison.
-
-Il me demanda dans quelle partie de l’Italie j’étais né.
-
-«En Piémont, dis-je; je suis de Saluces.»
-
-Et ici de nouveau un agréable compliment sur le caractère et le génie
-des Piémontais, avec une mention particulière pour les hommes
-remarquables de Saluces, et spécialement pour Bodoni.
-
-Ces courts éloges étaient dits finement, comme sait le faire une
-personne de bonne éducation.
-
-«Maintenant, lui dis-je, permettez-moi, monsieur, de vous demander qui
-vous êtes.
-
---Vous avez chanté une chansonnette de moi.
-
---Ces deux belles petites strophes qui sont sur le mur sont de vous?
-
---Oui, monsieur.
-
---Vous êtes donc...
-
---L’infortuné duc de Normandie.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-
-Le geôlier passa sous nos fenêtres et nous fit taire.
-
-«Quel infortuné duc de Normandie? me disais-je à part moi. N’est-ce pas
-là le titre qu’on donnait au fils de Louis XVI? Mais ce pauvre enfant
-est indubitablement mort. Eh bien, mon voisin sera un des malheureux qui
-ont essayé de le faire revivre.
-
-«Déjà plusieurs se sont fait passer pour Louis XVII, et furent reconnus
-pour des imposteurs; quelle plus grande créance doit obtenir celui-ci?»
-
-Bien que je cherchasse à rester dans le doute, une invincible
-incrédulité prévalait en moi, et continua toujours à prévaloir.
-Néanmoins je résolus de ne pas mortifier l’infortuné, quelque fable
-qu’il vînt à me raconter.
-
-Peu d’instants après, il recommença à chanter, et nous reprîmes la
-conversation.
-
-A la demande que je fis pour savoir ce qu’il était, il répondit qu’il
-était en effet Louis XVII, et se mit à déclamer avec force contre Louis
-XVIII, son oncle, usurpateur de ses droits.
-
-«Mais ces droits, comment ne les avez-vous pas fait valoir au moment de
-la restauration?
-
---Je me trouvais alors mortellement malade à Bologne. A peine rétabli,
-je volai à Paris, je me présentai aux Hautes Puissances; mais ce qui
-était fait était fait: toujours inique, mon oncle ne voulut pas me
-reconnaître; ma sœur s’unit à lui pour me persécuter. Seul, le bon
-prince de Condé m’accueillit à bras ouverts, mais son amitié ne pouvait
-rien. Un soir, dans les rues de Paris, je fus assailli par des sicaires
-armés de poignards, et c’est à grand’peine que je pus me soustraire à
-leurs coups. Après avoir erré quelque temps en Normandie, je revins en
-Italie et m’arrêtai à Modène. De là, écrivant sans cesse aux monarques
-d’Europe, et particulièrement à l’empereur Alexandre, qui me répondait
-avec la plus grande politesse, je ne désespérais pas d’obtenir enfin
-justice, ou bien, si par politique on voulait sacrifier mes droits au
-trône de France, de me faire assigner un apanage convenable. Je fus
-arrêté, conduit aux frontières du duché de Modène, et consigné entre les
-mains du gouvernement autrichien. Maintenant, depuis huit mois, je suis
-enseveli ici, et Dieu sait quand j’en sortirai!»
-
-Je n’ajoutai pas foi à toutes ces paroles. Mais qu’il fût enseveli,
-c’était une vérité, et il m’inspira une vive compassion.
-
-Je le priai de me raconter brièvement sa vie. Il me dit en détail toutes
-les particularités que je savais déjà concernant Louis XVII, comment on
-le mit entre les mains du scélérat Simon, le cordonnier; comment on
-l’amena à attester une infâme calomnie contre les mœurs de la pauvre
-reine sa mère, etc., etc.; et, enfin, qu’étant en prison, des gens
-vinrent une nuit le prendre. Un enfant idiot, nommé Mathurin, fut mis à
-sa place, et lui, on le fit enfuir. Il y avait dans la rue un carrosse à
-quatre chevaux, et l’un des chevaux était une machine de bois dans
-laquelle on le cacha. Ils allèrent heureusement jusqu’au Rhin, et, ayant
-passé la frontière, le général... (il me dit le nom, mais je ne me le
-rappelle plus), qui l’avait délivré, lui servit pendant quelque temps
-d’instituteur et de père. Puis il l’envoya ou le conduisit en Amérique.
-Là, le jeune roi sans royaume eut de nombreuses péripéties, souffrit de
-la faim dans les déserts, vécut honoré et heureux à la cour du roi du
-Brésil, fut calomnié, poursuivi, contraint de s’enfuir. Il revint en
-Europe vers la fin du règne de Napoléon, fut retenu en prison, à Naples,
-par Joachim Murat; et, quand il se revit libre et en position de
-réclamer le trône de France, il fut frappé à Bologne par cette funeste
-maladie pendant laquelle Louis XVIII fut couronné.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-
-Il racontait cette histoire avec un air surprenant de vérité. Je ne
-pouvais pas le croire, pourtant je l’admirais. Tous les faits de la
-Révolution française lui étaient très connus. Il en parlait avec
-beaucoup d’éloquence spontanée, et rapportait à tout propos des
-anecdotes très curieuses. Il y avait quelque chose de soldatesque dans
-son langage, mais sans qu’il manquât de cette élégance que donne la
-fréquentation d’une société raffinée.
-
-«Vous me permettrez, lui dis-je, de vous traiter sans façon, de ne pas
-vous donner de titre.
-
---C’est ce que je désire, répondit-il. De mon malheur j’ai au moins
-retiré ce gain que je sais sourire de toutes les vanités. Je vous assure
-que je fais plus de cas d’être homme que d’être roi.»
-
-Matin et soir nous nous entretenions longuement ensemble; et, malgré ce
-que je pensais être une comédie de sa part, son âme me semblait bonne,
-candide, désireuse de tout bien moral. Plus d’une fois je fus pour lui
-dire: «Pardonnez-moi, je voudrais croire que vous êtes Louis XVII, mais
-je vous confesse sincèrement que la persuasion contraire domine en moi;
-ayez assez de franchise pour renoncer à cette fiction.» Et je ruminais à
-part moi un beau sermon à lui faire sur la vanité de tout mensonge, même
-des mensonges qui paraissent innocents.
-
-De jour en jour je différais; j’attendais toujours que notre intimité se
-fût accrue de quelque degré, et jamais je n’osai exécuter mon dessein.
-
-Quand je réfléchis à ce manque de hardiesse, je l’excuse parfois comme
-une politesse nécessaire, une honnête crainte d’affliger, que sais-je,
-moi! Mais ces excuses ne me contentent pas, et je ne puis dissimuler que
-je serais plus satisfait de moi, si je n’avais pas retenu dans le fond
-de ma gorge le sermon dont j’avais eu l’idée. Feindre de prêter foi à
-une imposture, est pusillanimité; il me semble que je ne le ferais plus.
-
-Oui, pusillanimité! Certes, bien qu’on s’enveloppe dans les plus
-délicats préambules, c’est chose dure de dire à quelqu’un: «Je ne vous
-crois pas.» Il se fâchera; nous perdrons le plaisir que nous faisait
-goûter son amitié, il nous comblera peut-être d’injures. Mais toute
-perte est plus honorable que de mentir. Et peut-être le malheureux qui
-nous accablerait d’injures, en voyant que son imposture n’est pas crue,
-admirerait ensuite en secret notre sincérité, et ce lui serait un motif
-de réflexions qui le ramèneraient dans une meilleure voie.
-
-Les guichetiers inclinaient à croire qu’il était vraiment Louis XVII, et
-comme ils avaient déjà vu tant de changements de fortune, ils ne
-désespéraient pas que celui-ci ne fût destiné à monter un jour sur le
-trône de France, et qu’il se souviendrait alors de leurs services
-dévoués. Hormis favoriser sa fuite, ils avaient pour lui tous les égards
-qu’il désirait.
-
-C’est à cela que je dus l’honneur de voir ce grand personnage. Il était
-de stature médiocre, entre quarante et quarante-cinq ans, un peu replet,
-et de physionomie vraiment bourbonienne. Il est vraisemblable qu’une
-ressemblance accidentelle avec les Bourbons l’avait poussé à jouer ce
-triste rôle.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-
-Il faut que je m’accuse d’un autre respect humain peu digne. Mon voisin
-n’était pas athée; il parlait parfois, au contraire, des sentiments
-religieux comme un homme qui les apprécie et n’y est pas étranger; mais
-il conservait toutefois beaucoup de préventions déraisonnables contre le
-christianisme, qu’il envisageait moins dans sa véritable essence que
-dans ses abus. La philosophie superficielle qui, en France, précéda et
-suivit la Révolution, l’avait ébloui. Il lui semblait qu’on pouvait
-adorer Dieu d’une manière plus pure que suivant la religion de
-l’Évangile. Sans avoir une grande connaissance de Condillac et de Tracy,
-il les vénérait comme de souverains penseurs, et s’imaginait que ce
-dernier avait porté à leur dernière limite toutes les investigations
-possibles de la métaphysique.
-
-Moi qui avais poussé plus loin mes études philosophiques, qui sentais la
-faiblesse de la doctrine expérimentale, qui connaissais les grossières
-erreurs de critique avec lesquelles le siècle de Voltaire avait
-entrepris de diffamer le christianisme; moi qui avais lu Guénée et
-d’autres qui avaient vaillamment démasqué cette fausse critique; moi qui
-étais persuadé qu’on ne pouvait, en rigoureuse logique, admettre Dieu et
-récuser l’Évangile; moi qui trouvais chose si vulgaire de suivre le
-courant des opinions antichrétiennes, et de ne savoir pas s’élever
-jusqu’à reconnaître combien le catholicisme, lorsqu’on ne le voit pas en
-caricature, est simple et sublime, moi, j’eus la lâcheté de sacrifier au
-respect humain. Les plaisanteries de mon voisin me confondaient, bien
-que leur légèreté ne pût m’échapper. Je dissimulai ma croyance,
-j’hésitai, je réfléchis s’il était ou non intempestif de le contredire;
-je me dis que cela était inutile, et je cherchai à me persuader que mon
-silence était justifié.
-
-Lâcheté, lâcheté! qu’importe la vigueur hautaine d’opinions accréditées,
-mais sans fondement? Il est vrai qu’un zèle intempestif est de
-l’indiscrétion et peut irriter encore plus celui qui ne croit pas. Mais
-confesser, avec franchise et modestie tout à la fois, ce que l’on tient
-fermement pour une importante vérité, le confesser même là où il n’est
-pas présumable d’être approuvé, ou d’éviter un peu de raillerie, c’est
-là un devoir absolu. Une confession faite si noblement peut toujours
-s’achever, sans qu’on ait l’air de prendre inopportunément l’attitude
-d’un missionnaire.
-
-C’est un devoir de confesser une importante vérité en tout temps, parce
-que si l’on ne peut espérer qu’elle soit reconnue sur-le-champ, elle
-peut cependant y préparer l’âme d’autrui, et amener un jour une plus
-grande impartialité dans les jugements et le triomphe subséquent de la
-lumière.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-
-Je restai dans cette chambre un mois et quelques jours. Dans la nuit du
-18 au 19 février (1821), je fus réveillé par un bruit de chaînes et de
-clefs. Je vis entrer plusieurs hommes avec une lanterne. La première
-idée qui se présenta à moi fut qu’on venait pour m’égorger. Mais,
-pendant que je regardais avec perplexité ces figures, je vis s’avancer
-courtoisement le comte B..., qui me dit d’avoir la complaisance de
-m’habiller vite pour partir.
-
-Cette nouvelle me surprit, et j’eus la folie d’espérer qu’on me
-conduisait aux frontières du Piémont. Était-il possible qu’une si grande
-tempête se calmât ainsi? Je recouvrerais encore la douce liberté? Je
-reverrais mes bien-aimés parents, mes frères, mes sœurs?
-
-Ces séduisantes pensées m’agitèrent quelques courts instants. Je
-m’habillai en grande hâte, et je suivis ceux qui devaient m’accompagner,
-mais sans pouvoir saluer mon voisin. Il me sembla entendre sa voix, et
-il me fut pénible de ne pouvoir lui répondre.
-
-«Où va-t-on? dis-je au comte, en montant en voiture avec lui et un
-officier de gendarmerie.
-
---Je ne puis vous le faire connaître avant que nous soyons à un mille au
-delà de Milan.»
-
-Je vis que la voiture n’allait pas du côté de la porte Vercelline, et
-mes espérances s’évanouirent.
-
-Je me tus. C’était une très belle nuit avec clair de lune. Je regardais
-ces rues chéries où j’avais passé pendant tant d’années, et si heureux,
-ces maisons, ces églises. Tout me rappelait mille doux souvenirs.
-
-O cours de la porte Orientale! ô jardins publics, où j’avais tant de
-fois erré avec Foscolo, avec Monti, avec Louis de Brême, avec Pierre
-Borsieri, avec Porro et ses enfants, avec tant d’autres mortels chéris,
-m’entretenant avec eux en si grande plénitude de vie et d’espérances!
-Oh! comme en me disant que je vous voyais pour la dernière fois, oh!
-comme à votre fuite rapide devant mes regards, je sentais vous avoir
-aimés et vous aimer encore! Quand nous eûmes franchi la porte, je
-ramenai un peu mon chapeau sur mes yeux, et je pleurai sans être
-observé.
-
-Je laissai passer plus d’un mille, puis je dis au comte B...: «Je
-suppose que l’on va à Vérone?
-
---On va plus loin, répondit-il. Nous allons à Venise, où je dois vous
-consigner entre les mains d’une commission spéciale.»
-
-Nous voyagions en poste sans nous arrêter, et nous arrivâmes le 20
-février à Venise.
-
-En septembre de l’année précédente, un mois avant que l’on m’arrêtât,
-j’étais à Venise, et j’avais dîné en nombreuse et très joyeuse compagnie
-à l’hôtel de la Lune. Chose étrange! je fus précisément conduit par le
-comte et les gendarmes à l’hôtel de la Lune.
-
-Un garçon de l’hôtel fut étonné en me voyant et en s’apercevant (bien
-que le gendarme et ses deux satellites, qui avaient l’air de serviteurs,
-fussent travestis) que j’étais entre les mains de la force publique. Je
-me réjouis de cette rencontre, persuadé que le garçon parlerait de mon
-arrivée à plus d’un.
-
-Nous dînâmes, puis je fus conduit au palais du doge, où sont maintenant
-les tribunaux. Je passai sous ces chers portiques des _Procuratie_ et
-devant le café de Florian, où j’avais joui de si belles soirées,
-l’automne précédent, je ne rencontrai aucune de mes connaissances.
-
-Nous traversâmes la Piazzetta... et sur cette Piazzetta, en septembre
-dernier, un mendiant m’avait dit ces singulières paroles: «On voit que
-monsieur est étranger; mais je ne comprends pas comment lui et tous les
-étrangers admirent ce lieu; pour moi c’est un endroit de malheur, et j’y
-passe uniquement par nécessité.
-
---Il vous y est arrivé quelque grand malheur?
-
---Oui, monsieur, un malheur horrible, et non pas à moi seul. Dieu vous
-garde, monsieur; Dieu vous garde!»
-
-Et il s’en alla en toute hâte.
-
-Maintenant, en repassant par là, il était impossible que je ne me
-souvinsse pas des paroles du mendiant. Et ce fut encore sur cette
-Piazzetta que, l’année suivante, je montai sur l’échafaud, d’où
-j’entendis lire ma sentence de mort et la commutation de cette peine en
-quinze années de _carcere duro_!
-
-Si j’avais la tête quelque peu disposée au délire du mysticisme, je
-ferais grand cas de ce mendiant me prédisant d’une façon si énergique
-que c’était un _lieu de malheur_. Je ne note ce fait que comme un
-étrange incident.
-
-Nous montâmes au palais; le comte B... parla aux juges, puis il me
-consigna entre les mains du geôlier, et, prenant congé de moi, il
-m’embrassa tout attendri.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-
-Je suivis en silence le geôlier. Après avoir traversé quelques passages
-et quelques salles, nous arrivâmes à un petit escalier qui nous
-conduisit sous les _Plombs_, fameuses prisons d’État depuis le temps de
-la République de Venise.
-
-Là, le geôlier enregistra mon nom, puis il me renferma dans la chambre
-qui m’était destinée. Ce qu’on nomme ainsi les _Plombs_, c’est la partie
-supérieure de l’ancien palais du doge, toute recouverte en plomb.
-
-Ma chambre avait une grande fenêtre, avec un énorme grillage en fer, et
-avait vue sur le toit, également en plomb, de l’église de Saint-Marc. Au
-delà de l’église, je voyais dans le lointain l’extrémité de la place, et
-de tous côtés une infinité de coupoles et de clochers. Le gigantesque
-clocher de Saint-Marc n’était séparé de moi que par la longueur de
-l’église, et j’entendais ceux qui, sur son sommet, parlaient un peu
-fort. On voyait aussi, du côté gauche de l’église, une portion de la
-grande cour du palais et une des entrées. Dans cette portion de la cour
-est un puits public où les gens venaient continuellement puiser de
-l’eau. Mais ma prison était si élevée, que les hommes m’apparaissaient
-là-bas comme des enfants, et que je ne distinguais pas leurs paroles,
-excepté quand ils criaient. Je me trouvais beaucoup plus isolé que je ne
-l’étais dans les prisons de Milan.
-
-Pendant les premiers jours, les soucis du procès criminel qui m’était
-intenté par la commission spéciale, m’attristèrent un peu, et il s’y
-ajoutait peut-être ce pénible sentiment d’une plus grande solitude. En
-outre, j’étais plus éloigné de ma famille, et je n’avais plus de ses
-nouvelles. Les figures nouvelles que je voyais, ne m’étaient pas
-antipathiques, mais conservaient un sérieux qui était presque de
-l’épouvante. La renommée leur avait exagéré les trames des Milanais et
-du reste de l’Italie pour l’indépendance, et ils me soupçonnaient d’être
-un des plus impardonnables instigateurs de ce délire. Ma petite
-célébrité littéraire était connue du geôlier, de sa femme, de sa fille,
-de ses deux fils, et même des guichetiers. Qui sait si tous ne
-s’imaginaient pas qu’un auteur de tragédie est une espèce de magicien!
-
-Ils étaient sérieux, défiants, avides de m’entendre leur donner de plus
-amples renseignements sur moi, mais pleins d’égards.
-
-Après les premiers jours, ils s’adoucirent tous, et je les trouvai bons.
-La femme était celle qui gardait le plus les allures et le caractère de
-geôlier. C’était une femme très sèche de figure, de quarante ans
-environ, aux paroles aussi sèches que son visage, et ne donnant pas le
-moindre signe qu’elle fût capable de quelque bienveillance envers
-d’autres que ses enfants.
-
-Elle avait coutume de m’apporter le café le matin et, après le dîner,
-l’eau, le linge, etc. Elle était suivie ordinairement de sa fille,
-enfant de quinze ans, peu belle, mais aux regards compatissants, et de
-ses deux fils, l’un de treize ans, l’autre de dix. Ils se retiraient
-ensuite avec leur mère, et ces trois jeunes visages se retournaient
-doucement pour me regarder, en fermant la porte. Le geôlier ne venait
-chez moi que lorsqu’il avait à me conduire dans la salle où la
-commission se réunissait pour m’interroger. Les guichetiers venaient
-rarement, parce qu’ils étaient occupés dans les prisons de la police,
-situées à un étage inférieur, où il y avait toujours beaucoup de
-voleurs. Un de ces guichetiers était un vieillard de plus de
-soixante-dix ans, mais propre encore à cette vie fatigante qui
-consistait à courir sans cesse en haut et en bas par les escaliers, de
-prison en prison. L’autre était un jeune homme de vingt-quatre ou
-vingt-cinq ans, plus désireux de raconter ses amours que de vaquer à son
-service.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-
-Ah! oui; les soucis d’un procès criminel sont horribles pour qui est
-prévenu d’inimitié contre l’État! Quelle crainte de nuire à autrui!
-Quelle difficulté de lutter contre tant d’accusations, contre tant de
-soupçons! Comme il est vraisemblable que tout se compliquera toujours
-d’une façon funeste, si le procès ne se termine pas promptement, si de
-nouvelles arrestations viennent à être faites, si de nouvelles
-imprudences se découvrent, non seulement de la part de personnes
-inconnues, mais du parti lui-même!
-
-J’ai résolu de ne point parler de politique, il faut donc que je
-supprime ici toute relation concernant le procès. Je dirai seulement que
-souvent, après avoir été tenu de longues heures à l’interrogatoire, je
-revenais dans ma chambre tellement exaspéré, tellement furieux, que je
-me serais tué si la voix de la religion et le souvenir de mes chers
-parents ne m’avaient retenu.
-
-L’état de tranquillité qu’il me semblait jadis avoir acquis à Milan
-était détruit. Pendant plusieurs jours, je désespérai de le retrouver,
-et ce furent des jours d’enfer. Alors je cessai de prier, je doutai de
-la justice de Dieu, je maudis les hommes et l’univers, et je retournai
-dans mon esprit tous les sophismes possibles sur la vanité de la vertu.
-
-L’homme malheureux est plein de colère et furieusement ingénieux à
-calomnier ses semblables et le Créateur lui-même. La colère est plus
-immorale, plus scélérate qu’on ne le pense généralement. Comme on ne
-peut rugir du matin au soir pendant toute la semaine, et que l’âme la
-plus dominée par la fureur a nécessairement ses intervalles de repos,
-ces intervalles se ressentent d’ordinaire de l’état d’immoralité qui les
-a précédés. Alors il semble que l’on soit en paix; mais c’est une paix
-mauvaise, irréligieuse; un sourire sauvage, sans charité, sans dignité;
-un amour de désordre, d’ivresse, de raillerie.
-
-Dans un semblable état, je chantais des heures entières avec une sorte
-de gaieté tout à fait stérile en bons sentiments; je plaisantais avec
-tous ceux qui entraient dans ma chambre; je m’efforçais d’envisager
-toute chose avec une sagesse vulgaire, la sagesse des cyniques.
-
-Ce temps infâme dura peu: six ou sept jours.
-
-Ma Bible était toute poudreuse. Un des enfants du geôlier me dit en me
-caressant: «Depuis que monsieur ne lit plus ce vilain livre, il n’a plus
-autant de mélancolie, ce me semble.
-
---Il te semble?» lui dis-je.
-
-Et prenant ma Bible, j’en ôtai la poussière avec mon mouchoir, et,
-l’ayant ouverte au hasard, mes yeux tombèrent sur ces paroles: _Et ait
-ad discipulos suos: Impossibile est ut non veniant scandala; væ autem
-illi per quem veniunt? Utilius est illi, si lapis molaris imponatur
-circa collum ejus et projiciatur in mare, quam ut scandalizet unum de
-pusillis istis[7]._
-
- [7] Et il dit à ses disciples: «Il est impossible qu’il n’arrive pas
- de scandales; mais malheur à celui par qui ils arrivent! Il vaudrait
- mieux pour lui qu’une meule de pierre lui fût attachée au cou, et
- qu’il fût jeté dans la mer, que de scandaliser un de ces enfants.»
-
-Je fus frappé de tomber sur ces paroles, et je rougis de ce que cet
-enfant se fût aperçu, à la poussière dont elle était couverte, que je ne
-lisais plus la Bible, et qu’il eût pensé que j’étais devenu plus aimable
-en devenant insoucieux de Dieu.
-
---Petit polisson! lui dis-je d’un ton d’affectueux reproche, et
-mécontent de l’avoir scandalisé, ce n’est pas là un mauvais livre, et
-depuis plusieurs jours que je ne le lis pas, je suis devenu plus
-méchant. Quand ta mère te permet de rester un moment avec moi, je
-m’ingénie à chasser la mauvaise humeur: mais si tu savais comme elle me
-dompte alors que je suis seul, alors que tu m’entends chanter comme un
-forcené!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-
-L’enfant était sorti, et j’éprouvais une certaine joie d’avoir repris la
-Bible en main, d’avoir confessé que sans elle j’étais plus méchant. Il
-me semblait avoir donné satisfaction à un ami généreux injustement
-offensé, m’être réconcilié avec lui.
-
-«Et je t’avais abandonné, mon Dieu? criai-je. Et je m’étais perverti? Et
-j’avais pu croire que le rire infâme du cynisme convenait à ma situation
-désespérée?»
-
-Je prononçai ces paroles avec une émotion indicible; je posai la Bible
-sur une chaise, je m’agenouillai à terre pour la lire, et moi qui pleure
-si difficilement, je fondis en larmes.
-
-Ces larmes étaient mille fois plus douces que toute gaieté bestiale. Je
-sentais Dieu de nouveau! Je l’aimais! je me repentais de l’avoir outragé
-en me dégradant! Et je protestais de ne jamais plus me séparer de lui,
-jamais plus!
-
-Oh! comme un retour sincère à la religion console et élève l’esprit!
-
-Je lus, et je pleurai pendant plus d’une heure; et je me relevai plein
-de la confiance que Dieu était avec moi, que Dieu m’avait pardonné toute
-démence. Alors mes malheurs, les tourments du procès, l’échafaud
-probable, me semblèrent peu de chose. Je me réjouis de souffrir, puisque
-cela me donnait l’occasion de remplir quelque devoir, puisque, en
-souffrant d’une âme résignée, j’obéissais au Seigneur.
-
-La Bible, grâce au Ciel, je savais la lire. Ce n’était plus le temps où
-je la jugeais avec la mesquine critique de Voltaire, tournant en
-ridicule les expressions qui ne sont ni risibles ni fausses, si ce n’est
-lorsque, par véritable ignorance ou par malice, on n’en pénètre pas le
-sens. Je voyais clairement combien elle est le code de la sainteté et
-par conséquent de la vérité; combien s’offusquer pour quelques-unes de
-ses imperfections de style est chose peu philosophique, et ressemblant
-fort à l’orgueil de celui qui méprise tout ce qui n’a pas des formes
-élégantes; combien c’est chose absurde de s’imaginer qu’une telle
-collection de livres religieusement vénérés n’ait pas un principe
-authentique; combien est incontestable la supériorité de semblables
-Écritures sur le Coran et sur la théologie des Indiens.
-
-Beaucoup en ont abusé; beaucoup ont voulu en faire un code d’injustice,
-une sanction à leurs passions scélérates. C’est vrai; mais nous en
-sommes toujours là: on peut abuser de tout; et quand donc jamais l’abus
-d’une chose excellente devra-t-il faire dire qu’elle est mauvaise en
-soi?
-
-Jésus-Christ l’a déclaré: toute la loi et les prophètes, toute cette
-collection de livres sacrés, se réduit au précepte d’aimer Dieu et les
-hommes. Et de telles Écritures ne seraient pas la vérité adaptée à tous
-les siècles? Elles ne seraient pas la parole toujours vivante de
-l’Esprit-Saint?
-
-Ces réflexions s’étant réveillées en moi, je renouvelai mon projet de
-ramener à la religion toutes mes pensées sur les choses humaines, toutes
-mes opinions sur les progrès de la civilisation, ma philanthropie, mon
-amour de la patrie, toutes les affections de mon âme.
-
-Le peu de jours que j’avais passés dans le cynisme m’avaient fortement
-contaminé. J’en ressentis longtemps les effets, et je dus combattre pour
-les vaincre. Chaque fois que l’homme cède un instant à la tentation
-d’avilir son intelligence, de regarder les œuvres de Dieu avec la loupe
-infernale de la raillerie, de se priver du bienfaisant exercice de la
-prière, le ravage qu’il opère dans sa propre raison le dispose à
-retomber facilement. Pendant plusieurs semaines je fus assailli, presque
-chaque jour, par de violentes pensées d’incrédulité; je tournai toute la
-puissance de mon esprit à les repousser.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-
-Quand ces combats eurent cessé, et qu’il me sembla être affermi de
-nouveau dans l’habitude d’honorer Dieu en toutes mes volontés, je goûtai
-pendant quelque temps une très douce paix. Les interrogatoires auxquels
-la commission me soumettait tous les deux ou trois jours, quelque
-douloureux qu’ils fussent, ne me jetaient plus dans une cruelle
-inquiétude. J’avais soin, dans cette position ardue, de ne pas manquer à
-mes devoirs d’honneur et d’amitié, et puis je disais: Que Dieu fasse le
-reste!
-
-Je me reprenais à être exact dans la pratique de prévoir chaque jour
-toute surprise, toute émotion, toute disgrâce possible; et un tel
-exercice me profitait de nouveau beaucoup.
-
-Pendant ce temps, ma solitude vint à augmenter. Les deux fils du
-geôlier, qui auparavant me faisaient parfois un peu de compagnie, furent
-mis à l’école, et, ne restant depuis que fort peu à la maison, ne
-vinrent plus me voir. La mère et la sœur, qui, lorsque les enfants
-étaient là, s’arrêtaient souvent aussi pour causer avec moi, ne
-paraissaient plus maintenant que pour me porter le café, puis elles me
-laissaient. Pour la mère, je m’en affligeais peu, parce qu’elle ne
-montrait pas une âme compatissante. Mais la fille, bien qu’assez laide,
-avait une certaine suavité de regard et de parole qui n’était pas sans
-prix pour moi. Quand elle m’apportait le café et me disait: «C’est moi
-qui l’ai fait», il me paraissait toujours excellent. Quand elle disait:
-«C’est maman qui l’a fait», c’était de l’eau chaude.
-
-Voyant si rarement des créatures humaines, je portai mon attention sur
-quelques fourmis qui venaient sur ma fenêtre; je les nourris
-somptueusement, et elles allèrent chercher une armée de compagnes, de
-sorte que la fenêtre fut remplie de ces petites bêtes. J’appliquai
-également mes soins à une belle araignée qui tapissait un de mes murs.
-Je la nourris avec des mouches et des moustiques, et elle devint si
-familière, qu’elle venait sur mon lit et sur ma main prendre sa proie de
-mes doigts.
-
-Si ces insectes eussent été les seuls à me visiter! Nous étions encore
-au printemps, et déjà les moustiques se multipliaient, je puis
-littéralement dire, de façon à m’épouvanter. L’hiver avait été d’une
-extrême douceur, et, après quelques vents de mars, la chaleur survint
-tout à coup. C’est chose impossible à dire à quel point s’échauffait
-l’air du bouge que j’habitais. Situé en plein midi, sous un toit de
-plomb, et avec la fenêtre donnant sur le toit de Saint-Marc, également
-de plomb, dont la réverbération était terrible, je suffoquais. Je
-n’avais jamais eu l’idée d’une chaleur si accablante. A un pareil
-supplice, s’ajoutaient une multitude de moustiques; j’avais beau me
-secouer et en détruire, j’en étais couvert. Le lit, la table, la chaise,
-le sol, les murs, la voûte, tout en était couvert, et l’air en contenait
-une quantité infinie, qui allaient et venaient sans cesse par la
-fenêtre, et faisaient un bourdonnement infernal. Les piqûres de ces
-animaux sont douloureuses, et quand on en reçoit du matin au soir et du
-soir au matin, et qu’on doit avoir la perpétuelle préoccupation de
-chercher à en diminuer le nombre, on souffre véritablement beaucoup et
-de corps et d’esprit.
-
-Lorsque, après avoir constaté un pareil fléau, j’en eus reconnu la
-gravité, et n’eus pas pu réussir à me faire changer de prison, quelque
-tentation de suicide me prit, et parfois je craignis de devenir fou.
-Mais, grâce au Ciel, c’étaient là des fureurs de peu de durée, et la
-religion continuait à me soutenir.
-
-Je disais: Plus la vie est douloureuse pour moi, moins je serai
-épouvanté si, jeune comme je suis, je me vois condamné au supplice. Sans
-ces souffrances préliminaires, je serais peut-être mort lâchement. Et
-puis, ai-je les vertus qu’il faut pour mériter le bonheur? Où
-sont-elles?
-
-Et, m’examinant avec une juste rigueur, je ne trouvais, dans les années
-par moi vécues, que bien peu d’actes dignes de quelque approbation. Tout
-le reste n’était que passions sottes, idolâtries, orgueilleuse et fausse
-vertu. «Eh bien! concluais-je, souffre, indigne que tu es! Si les hommes
-et les moustiques te tuent aussi par fureur et sans droit, reconnais en
-eux les instruments de la justice divine, et tais-toi!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-
-L’homme a-t-il besoin d’efforts pour s’humilier sincèrement, pour
-s’avouer pécheur? N’est-il pas vrai qu’en général nous gaspillons la
-jeunesse par vanité, et qu’au lieu de consacrer toutes nos forces pour
-avancer dans la carrière du bien, nous en employons une grande partie à
-nous dégrader? Il y a des exceptions; mais je confesse qu’elles ne
-regardent pas ma pauvre personne, et je n’ai aucun mérite à être
-mécontent de moi: quand on voit un flambeau donner plus de fumée que de
-flamme, il n’y a pas grande sincérité à dire qu’il ne brûle pas comme il
-le devrait.
-
-Oui, sans vouloir m’avilir, sans scrupules d’hypocrisie, en me regardant
-avec toute la tranquillité possible d’intelligence, je me trouvais digne
-des châtiments de Dieu. Une voix intérieure me disait: De tels
-châtiments te sont advenus, sinon pour ceci, du moins pour cela, afin de
-te ramener vers Celui qui est parfait et que les mortels, dans la mesure
-de leurs forces finies, sont appelés à imiter.
-
-Pour quelle raison, tandis que j’étais contraint de me condamner pour
-mille infidélités à Dieu, me serais-je plaint si certains hommes me
-semblaient vils et d’autres iniques, si les prospérités du monde
-m’étaient ravies, si je devais me consumer en prison, ou périr de mort
-violente?
-
-Je m’efforçai de me bien graver dans le cœur ces réflexions si justes et
-si senties; et cela fait, je vis qu’il fallait être conséquent, et que
-je ne pouvais l’être autrement qu’en bénissant les jugements équitables
-de Dieu, en l’aimant, et en éteignant en moi toute volonté contraire à
-ces jugements.
-
-Pour persévérer de plus en plus dans cette résolution, j’imaginai
-d’analyser désormais avec soin tous mes sentiments, en les écrivant. Le
-mal était que la commission, tout en permettant que j’eusse des plumes
-et du papier, comptait les feuilles de papier, avec défense d’en
-détruire aucune, et se réservant d’examiner à quoi je les avais
-employées. Pour suppléer au papier, je recourus à l’innocent artifice de
-polir avec un morceau de verre une table grossière que j’avais, et j’y
-écrivais ensuite chaque jour de longues méditations sur les devoirs des
-hommes et les miens en particulier.
-
-Je n’exagère pas en disant que les heures ainsi employées étaient
-parfois délicieuses pour moi, malgré la difficulté de respirer que me
-faisaient souffrir la chaleur énorme et les morsures très douloureuses
-des moustiques. Pour diminuer la trop grande multiplicité de ces
-dernières, j’étais obligé, en dépit de la chaleur, de m’envelopper
-soigneusement la tête et les jambes, et d’écrire non seulement avec des
-gants, mais les poignets emmaillotés, afin que les moustiques
-n’entrassent pas dans mes manches.
-
-Ces méditations avaient un caractère plutôt biographique. Je faisais
-l’histoire de tout le bien et de tout le mal qui s’étaient opérés en moi
-depuis mon enfance, discutant avec moi-même, m’ingéniant à résoudre
-toute espèce de doute, coordonnant du mieux que je savais toutes mes
-connaissances, toutes mes idées sur chaque chose.
-
-Lorsque toute la superficie utilisable de la table était pleine
-d’écriture, je lisais et je relisais; je méditais sur ce que j’avais
-déjà médité, et enfin je me décidais (souvent à regret) à tout racler
-avec mon verre, afin d’avoir encore cette surface prête à recevoir de
-nouveau mes pensées.
-
-Je continuais ensuite mon histoire, toujours ralentie par des
-digressions de toute nature, des analyses de tel ou tel point de
-métaphysique, de morale, de politique, de religion; et, quand tout était
-rempli, je recommençais à lire et à relire, puis à racler.
-
-Ne voulant avoir aucun prétexte qui m’empêchât de me redire à moi-même,
-avec la plus entière fidélité, les faits dont je me souvenais et mes
-opinions, et prévoyant la possibilité de quelque visite inquisitoriale,
-j’écrivais dans un jargon, c’est-à-dire avec des transpositions de
-lettres et des abréviations dont j’avais une très grande habitude. Il ne
-m’arriva cependant jamais aucune visite semblable, et personne ne
-s’aperçut que je passais si bien mon triste temps. Quand j’entendais le
-geôlier ou d’autres ouvrir la porte, je couvrais la petite table d’un
-linge, et je mettais dessus l’encrier et le petit cahier _légal_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-
-Ce petit cahier avait aussi quelques-unes de mes heures qui lui étaient
-consacrées, souvent une journée ou une nuit tout entière. Là, j’écrivais
-des œuvres littéraires. C’est alors que je composai l’_Esther
-d’Engaddi_, l’_Iginia d’Asti_ et les chants intitulés: _Tancreda_,
-_Rosilde_, _Eligi e Valafrido_, _Adello_, sans compter plusieurs canevas
-de tragédies et d’autres productions, parmi lesquelles un poème sur la
-_Ligue lombarde_ et un autre sur _Christophe Colomb_.
-
-Comme il n’était ni prompt ni facile, quand le petit cahier était
-terminé, d’obtenir qu’on me le renouvelât, je traçais le premier jet de
-toute composition sur la petite table, ou sur du papier grossier dans
-lequel je me faisais apporter des figues sèches ou d’autres fruits.
-Parfois, en donnant mon dîner à l’un des guichetiers et en lui faisant
-croire que je n’avais pas faim, je l’amenais à me faire cadeau de
-quelque feuille de papier. Cela arrivait seulement dans certains cas,
-lorsque la table était encombrée d’écriture et que je ne pouvais me
-décider à la racler. Alors je souffrais la faim; et, quoique le geôlier
-eût mon argent en dépôt, je ne lui demandais pas à manger de toute la
-journée, en partie pour qu’il ne soupçonnât pas que j’avais donné mon
-dîner, en partie pour que le guichetier ne s’aperçût pas que j’avais
-menti en l’assurant de mon manque d’appétit. Le soir, je me soutenais
-avec du café très fort, et je suppliais qu’il fût fait par la _siora_
-Zanze. C’était la fille du geôlier, qui, lorsqu’elle pouvait le faire en
-cachette de sa mère, le faisait extraordinairement fort, à tel point
-que, grâce au vide de mon estomac, il m’occasionnait une espèce de
-convulsion qui n’était pas douloureuse et qui me tenait éveillé toute la
-nuit.
-
-Dans cet état de demi-ivresse, je sentais redoubler mes forces
-intellectuelles; je faisais de la poésie et je philosophais, et je
-priais jusqu’à l’aube avec un merveilleux plaisir. Une soudaine
-lassitude m’assaillait ensuite; alors je me jetais sur le lit, et malgré
-les moustiques, qui réussissaient, si bien enveloppé que je fusse, à me
-sucer le sang, je dormais profondément une heure ou deux.
-
-De pareilles nuits, agitées par du café très fort pris l’estomac vide,
-et passées dans une si douce exaltation, me semblaient trop
-bienfaisantes pour que je ne voulusse pas m’en procurer souvent. C’est
-pourquoi, même sans avoir besoin du papier du guichetier, je prenais
-assez souvent le parti de ne pas goûter une bouchée du dîner, afin
-d’obtenir le soir le charme désiré du magique breuvage, heureux quand
-j’arrivais à mon but! Plus d’une fois il m’arriva que le café n’avait
-pas été fait par la compatissante Zanze, et n’était qu’une boisson
-inefficace. Alors la déception me mettait un peu de mauvaise humeur. Au
-lieu d’être électrisé, je languissais, je bâillais, je sentais la faim,
-et je ne pouvais dormir.
-
-Je m’en plaignais ensuite à Zanze, et elle y compatissait. Un jour que
-je criais contre elle avec aigreur, comme si elle m’avait trompé, la
-pauvrette se mit à pleurer et me dit: «Monsieur, je n’ai jamais trompé
-personne, et tout le monde me traite de trompeuse.
-
---Tout le monde! oh! je vois que je ne suis pas le seul qui se mette en
-colère à cause de cette boisson.
-
---Je ne veux pas dire cela, monsieur. Ah! si monsieur savait!... si je
-pouvais verser mon cœur dans le sien!...
-
---Mais ne pleurez pas ainsi. Que diable avez-vous? Je vous demande
-pardon si je vous ai grondée à tort. Je crois très bien que ce n’est pas
-votre faute si j’ai eu un si mauvais café.
-
---Eh! je ne pleure pas pour cela, monsieur.»
-
-Mon amour-propre resta quelque peu mortifié, mais je souris.
-
-«Vous pleurez donc à l’occasion de mes reproches, mais pour tout autre
-chose?
-
---Vraiment, oui.
-
---Qui vous a traitée de trompeuse?
-
---Un amant.»
-
-Et son visage se couvrit de rougeur. Et, dans sa confiance ingénue, elle
-me raconta une idylle moitié comique, moitié sérieuse, qui m’émut.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-
-A partir de ce jour, je devins, je ne sais pourquoi, le confident de la
-jeune fille, et elle revint s’entretenir longuement avec moi.
-
-Elle me disait: «Monsieur est si bon que je le regarde comme une fille
-pourrait regarder son père.
-
---Vous me faites un vilain compliment, répondais-je en repoussant sa
-main; j’ai à peine trente-deux ans, et déjà vous me regardez comme votre
-père!
-
---Eh bien, monsieur, je dirai: comme un frère.»
-
-Et elle me prenait la main de force, et me la serrait avec affection. Et
-tout cela était très innocent.
-
-Je me disais ensuite à part moi: «C’est heureux qu’elle ne soit pas
-belle! autrement cette innocente familiarité pourrait me déconcerter.»
-
-D’autres fois je disais: «C’est heureux qu’elle soit si jeune; il n’y a
-pas de danger que je devienne jamais amoureux d’une enfant de cet âge.»
-
-D’autres fois, il me venait quelque inquiétude en m’apercevant que je
-m’étais trompé en la jugeant laide, et j’étais obligé de convenir que
-ses contours et ses formes n’étaient pas irréguliers.
-
-«Si elle n’était pas si pâle, disais-je, et si elle n’avait pas ces
-quelques taches de rousseur sur la figure, elle pourrait passer pour
-belle.»
-
-La vérité est qu’il est impossible de ne pas trouver quelque charme dans
-la présence, dans les regards, dans le langage d’une jeune fille vive et
-affectueuse. Puis, je n’avais rien fait pour captiver sa bienveillance,
-et elle m’aimait _comme un père ou comme un frère_, à mon choix.
-Pourquoi? Parce qu’elle avait lu la _Francesca da Rimini_ et
-l’_Eufemio_, et mes vers la faisaient tant pleurer! Et puis parce que
-j’étais prisonnier, _sans avoir_, disait-elle, _ni volé ni tué_!
-
-En somme, moi qui m’étais affectionné à Madeleine sans la voir, comment
-aurais-je pu être indifférent à ses soins de sœur, à ses gracieuses
-cajoleries, à l’excellent café de la
-
- Venezianina adolescente sbirra[8]?
-
- [8] La jeune petite sbire vénitienne.
-
-Je serais un imposteur si j’attribuais à la sagesse de ne m’en être pas
-amouraché. Je ne m’en amourachai pas uniquement parce qu’elle avait un
-amant dont elle était folle. Malheur à moi s’il en eût été autrement!
-
-Mais si le sentiment qu’elle éveilla en moi ne fut pas celui qu’on nomme
-amour, je confesse qu’il s’en rapprochait un peu. Je désirais qu’elle
-fût heureuse, qu’elle réussît à se faire épouser par celui qui lui
-plaisait. Je n’avais pas la moindre jalousie, pas la moindre idée
-qu’elle pût me choisir pour l’objet de son amour. Mais, quand
-j’entendais ouvrir la porte, le cœur me battait dans l’espoir que
-c’était Zanze; et si ce n’était pas elle, je n’étais pas content; si
-c’était elle, le cœur me battait plus fort et se réjouissait.
-
-Ses parents, qui avaient déjà conçu bonne opinion de moi, et qui
-savaient qu’elle était follement éprise d’un autre, ne se faisaient
-aucun scrupule de la laisser venir presque toujours m’apporter le café
-du matin, et parfois celui du soir.
-
-Elle avait une simplicité et une bonté séduisantes. Elle me disait: «Je
-suis si amoureuse d’un autre, et cependant je reste si volontiers avec
-monsieur! Quand je ne vois pas mon amant, je m’ennuie partout, excepté
-ici.
-
---Ne sais-tu pas pourquoi?
-
---Je ne le sais pas.
-
---Je te le dirai, moi; parce que je te laisse parler de ton amant.
-
---Cela peut très bien être; mais il me semble que c’est aussi parce que
-j’estime tant monsieur!»
-
-Pauvre enfant! Elle avait le bienheureux défaut de me prendre toujours
-la main et de me la serrer, et elle ne s’apercevait pas que cela me
-plaisait et me troublait tout à la fois.
-
-Grâces soient rendues au Ciel, car je puis me rappeler cette bonne
-créature sans le moindre remords.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-
-Ces pages seraient certainement plus amusantes si la Zanze était devenue
-amoureuse de moi, ou si moi, du moins, je m’étais épris d’elle. Et
-pourtant le sentiment de simple bienveillance qui nous unissait m’était
-plus cher que l’amour. Et si, dans de certains moments, je craignais
-qu’il ne pût changer de nature dans mon cœur égaré, je m’en attristais
-alors sérieusement.
-
-Une fois, dans le doute de ce qui pouvait m’arriver, désolé de la
-trouver (je ne savais par quel charme) cent fois plus belle qu’elle ne
-m’avait semblé dans le principe, surpris de la mélancolie que
-j’éprouvais loin d’elle et de la joie que me rendait sa présence, je me
-pris à faire, pendant deux jours, le bourru, m’imaginant qu’elle se
-départirait un peu de la familiarité qu’elle avait contractée avec moi.
-L’expédient ne valut pas grand’chose; cette enfant était si patiente, si
-compatissante! Elle appuyait son coude sur la fenêtre et restait à me
-regarder en silence. Puis elle me disait:
-
-«Monsieur paraît ennuyé de ma compagnie. Pourtant, si je le pouvais, je
-resterais ici toute la journée, précisément parce que je vois qu’il a
-besoin de distractions. Cette mauvaise humeur est l’effet naturel de la
-solitude. Mais qu’il essaye de causer un peu, et la mauvaise humeur se
-dissipera. Et si monsieur ne veut pas causer, je causerai, moi.
-
---De votre amant, hein?
-
---Eh! non; pas toujours de lui! je sais aussi parler d’autre chose.»
-
-Et elle commençait en effet à me parler de ses petits intérêts de
-famille, de la rudesse de sa mère, de la bonhomie de son père, des
-enfantillages de ses frères. Et ses récits étaient pleins de simplicité
-et de grâce. Mais, sans s’en apercevoir, elle retombait ensuite toujours
-sur son thème de prédilection, son malheureux amour.
-
-Je ne voulais pas cesser d’être bourru, et j’espérais qu’elle s’en
-fâcherait. Mais, soit inadvertance ou artifice, elle n’avait pas l’air
-de comprendre, et il fallait que je finisse par me rasséréner, par
-sourire, m’attendrir, et la remercier de sa douce patience avec moi.
-
-Je renonçai à l’ingrate pensée de chercher à l’indisposer, et peu à peu
-mes craintes se calmèrent. En vérité, je n’en étais pas épris.
-J’examinai longtemps mes scrupules; j’écrivis mes réflexions sur ce
-sujet, et j’éprouvais du plaisir à les développer.
-
-L’homme s’effraye parfois de terreurs qui ne sont pas fondées. Afin de
-ne pas les craindre, il faut les considérer avec plus d’attention et de
-plus près.
-
-Et puis était-ce un crime, si je désirais ses visites avec une tendre
-inquiétude, si j’en appréciais la douceur, si je me plaisais à être
-plaint par elle et à lui rendre pitié pour pitié, puisque les pensées
-que nous avions l’un sur l’autre étaient pures comme les plus pures
-pensées de l’enfance, puisque même ses serrements de main et ses plus
-affectueux regards, tout en me troublant, me remplissaient d’un respect
-salutaire?
-
-Un soir, en épanchant dans mon cœur une grande affliction qu’elle avait
-éprouvée, l’infortunée jeta ses bras autour de mon cou, et me couvrit le
-visage de ses larmes. Dans cet embrassement, il n’y avait pas la moindre
-idée profane. Une fille ne peut embrasser son père avec plus de respect.
-
-Pourtant, l’incident passé, mon imagination en resta trop frappée. Cet
-embrassement revenait souvent à mon esprit, et alors je ne pouvais plus
-penser à autre chose.
-
-Une autre fois qu’elle s’abandonna à un semblable élan de confiance
-filiale, je me dégageai promptement de ses bras chéris, sans la presser
-sur moi, sans l’embrasser, et je lui dis en balbutiant:
-
-«Je vous en prie, Zanze, ne m’embrassez jamais; ce n’est pas bien.»
-
-Elle fixa ses yeux sur mon visage, les baissa et rougit; et ce fut
-certainement la première fois qu’elle lut dans mon âme la possibilité de
-quelque faiblesse à son égard.
-
-Elle ne cessa pas d’être familière avec moi depuis ce moment, mais sa
-familiarité devint plus respectueuse, plus conforme à mon désir, et je
-lui en fus reconnaissant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-
-Je ne puis parler du mal qui afflige les autres hommes; mais, quant à
-celui qui m’est échu par le sort depuis que je vis, il faut que je
-confesse qu’après l’avoir bien examiné, j’ai toujours trouvé qu’il
-m’avait été de quelque utilité. Oui, jusqu’à cette horrible chaleur qui
-m’accablait, et ces essaims de moustiques qui me faisaient une guerre si
-féroce, mille fois j’y ai réfléchi! Sans l’état de continuel tourment,
-comme était celui-ci, aurais-je eu la constante vigilance nécessaire
-pour me conserver invulnérable aux traits d’un amour qui me menaçait, et
-qui serait difficilement resté un amour suffisamment respectueux, avec
-un caractère aussi enjoué et aussi caressant que celui de cette jeune
-fille? Si parfois je tremblais pour moi dans cet état, comment aurais-je
-pu gouverner les caprices de ma fantaisie dans une atmosphère un peu
-agréable, un peu favorable à la joie?
-
-Étant donnée l’imprudence des parents de Zanze, qui avaient tant de
-confiance en moi; étant donnée l’imprudence de celle-ci, qui ne
-prévoyait pas pouvoir être pour moi la cause d’une ivresse coupable;
-étant donné le peu de fermeté de ma vertu, il n’est pas douteux que la
-chaleur suffocante de cette fournaise et les cruels moustiques n’aient
-été une chose salutaire.
-
-Cette pensée me réconciliait un peu avec ces fléaux. Et alors je me
-demandais:
-
-«Voudrais-tu en être délivré et passer dans une bonne chambre tempérée
-par un peu d’air frais, et ne plus voir cette affectueuse créature?»
-
-Dois-je dire la vérité? Je n’avais pas le courage de répondre à cette
-question.
-
-Quand on veut un peu de bien à quelqu’un, il est impossible de dire le
-plaisir que font les choses en apparence les plus nulles. Souvent une
-parole de Zanze, un sourire, une larme, un remerciement dans son
-dialecte vénitien, l’agilité de son bras à nous défendre, elle et moi,
-des moustiques avec son mouchoir ou avec son éventail, me mettaient au
-fond de l’âme une satisfaction enfantine qui durait toute la journée. Il
-m’était principalement doux de voir que ses chagrins s’apaisaient en me
-parlant, que ma pitié lui était chère, que mes conseils la persuadaient,
-et que son cœur s’enflammait alors que nous raisonnions de la vertu et
-de Dieu.
-
-«Quand nous avons parlé ensemble de religion, disait-elle, je prie plus
-volontiers et avec plus de foi.»
-
-Quelquefois, interrompant tout à coup un raisonnement frivole, elle
-prenait la Bible, l’ouvrait, baisait au hasard un verset et voulait
-ensuite que je le lui traduisisse et lui en fisse le commentaire. Et
-elle disait: «Je voudrais que chaque fois que monsieur relira ce verset,
-il se souvienne que j’y ai imprimé un baiser.»
-
-A la vérité, ses baisers ne tombaient pas toujours à propos, surtout
-s’il lui arrivait d’ouvrir le _Cantique des Cantiques_. Alors, pour ne
-pas la faire rougir, je profitais de son ignorance du latin, et je me
-servais de phrases au moyen desquelles, la sainteté du livre étant
-sauvegardée, je sauvegardais aussi son innocence à elle, qui
-m’inspiraient toutes deux la plus grande vénération. Dans de pareils
-cas, je ne me permis jamais de sourire. Toutefois, ce n’était pas un
-petit embarras pour moi, lorsque, parfois, n’entendant pas bien ma
-pseudo-version, elle me priait de traduire la période mot pour mot, et
-ne me laissait point passer furtivement à un autre sujet.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-
-Rien n’est durable ici-bas! Zanze tomba malade. Dans les premiers jours
-de sa maladie, elle venait me voir, se plaignant de grandes douleurs de
-tête. Elle pleurait, et ne m’expliquait pas le motif de ses larmes. Elle
-balbutiait seulement quelques plaintes contre son amant. «C’est un
-scélérat, disait-elle, mais que Dieu lui pardonne!»
-
-Bien que je la priasse de soulager, comme d’habitude, son cœur, je ne
-pus savoir ce qui l’affligeait à ce point.
-
-«Je reviendrai demain matin», me dit-elle un soir. Mais le jour suivant,
-le café me fut apporté par sa mère, les autres jours par des
-guichetiers, et Zanze était gravement malade.
-
-Les guichetiers me disaient des choses ambiguës sur l’amour de cette
-enfant, et qui me faisaient dresser les cheveux. Une séduction?... Mais
-peut-être étaient-ce des calomnies. Je confesse que j’y ajoutai foi, et
-je fus très troublé d’un si grand malheur. J’aime cependant à espérer
-qu’ils avaient menti.
-
-Après plus d’un mois de maladie, la pauvrette fut conduite à la campagne
-et je ne la revis plus.
-
-Il est impossible de dire combien je gémis de cette perte. Oh! comme ma
-solitude en devint plus horrible! Oh! combien plus amère cent fois que
-son éloignement, m’était la pensée que cette bonne créature était
-malheureuse! Elle avait, avec sa douce compassion, apporté tant de
-consolation dans mes misères, et ma compassion, à moi, était stérile
-pour elle! Mais certainement elle aura été persuadée que je la pleurais;
-que j’aurais fait de grands sacrifices pour lui porter, si cela eût été
-possible, quelque consolation; que je ne cesserais jamais de la bénir et
-de faire des vœux pour son bonheur!
-
-Du temps de Zanze, ses visites, bien que toujours trop courtes,
-rompaient agréablement la monotonie de ma perpétuelle méditation et de
-mes études silencieuses, entremêlant d’autres idées aux miennes et
-excitant en moi une suave émotion; elles embellissaient vraiment mon
-adversité et doublaient pour moi la vie.
-
-Depuis, la prison redevint pour moi une tombe. Je fus pendant plusieurs
-jours accablé de tristesse au point de ne plus trouver aucun plaisir à
-écrire. Ma tristesse était cependant tranquille en comparaison des
-fureurs que j’avais éprouvées par le passé. Cela voulait-il dire que je
-fusse déjà plus familiarisé avec l’infortune, plus philosophe, plus
-chrétien? ou simplement que cette chaleur suffocante de ma chambre
-parvenait à abattre à ce point les forces de ma douleur? Ah! non, pas
-les forces de ma douleur! Je me souviens que je la ressentais
-puissamment au fond de l’âme,--et peut-être plus puissamment parce que
-je ne voulais pas l’épancher en criant et en m’agitant.
-
-Certes, un long apprentissage m’avait déjà rendu plus capable de
-souffrir de nouvelles douleurs en me résignant à la volonté de Dieu. Je
-m’étais si souvent dit que c’était une lâcheté de se plaindre, que je
-savais enfin contenir les plaintes près de déborder; je rougissais même
-qu’elles fussent si près de déborder.
-
-L’exercice habituel d’écrire mes pensées avait contribué à fortifier mon
-âme, à me désenchanter de la vanité, à ramener la plupart des
-raisonnements à ces conclusions:
-
-«Il y a un Dieu, donc il y a une justice infaillible; donc tout ce qui
-arrive est ordonné pour la meilleure fin; donc la souffrance de l’homme
-sur la terre est pour le bien de l’homme.»
-
-La connaissance de Zanze avait été aussi un bienfait pour moi; elle
-m’avait adouci le caractère. Ses douces louanges avaient été pour moi
-une instigation à ne pas manquer pendant quelques mois au devoir que je
-reconnaissais imposé à tous les hommes d’être supérieurs à l’infortune,
-et par conséquent patients. Et quelques mois de constance me plièrent à
-la résignation.
-
-Zanze me vit deux fois seulement me mettre en colère: la première fut
-celle que j’ai déjà racontée, à propos du mauvais café; l’autre dans le
-cas suivant:
-
-Toutes les deux ou trois semaines, le geôlier m’apportait une lettre de
-ma famille, lettre qui avait passé d’abord par les mains de la
-commission, et avait été rigoureusement mutilée par des ratures avec une
-encre très noire. Un jour, il arriva qu’au lieu d’effacer seulement
-quelques phrases, on étendit l’horrible rature sur la lettre tout
-entière, excepté les mots: _Très cher Silvio_, qui étaient en tête, et
-le bonjour qui était à la fin: _Nous t’embrassons tous de cœur_.
-
-Je fus si irrité de cela, qu’en présence de Zanze, j’éclatai en cris de
-fureur, et je maudis je ne sais qui. La pauvre enfant compatit à mon
-chagrin, mais en même temps elle m’accusa d’être en désaccord avec mes
-principes. Je vis qu’elle avait raison, et je ne maudis plus personne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII
-
-
-Un jour, un des guichetiers entra dans ma prison d’un air mystérieux, et
-me dit:
-
-«Quand la _siora_ Zanze était ici... comme le café était apporté par
-elle... et qu’elle s’arrêtait longtemps à causer..., je craignais que la
-mauvaise fourbe n’épiât tous les secrets de monsieur...
-
---Elle n’en a pas épié un seul, lui dis-je en colère; et moi, si j’en
-avais eu, je n’aurais pas été assez simple pour me les laisser arracher.
-Continuez.
-
---Pardon, voyez-vous; je ne dis pas que monsieur soit simple, mais moi
-je ne me fiais pas à la _siora_ Zanze. Et maintenant que monsieur n’a
-plus personne qui vienne lui tenir compagnie..., je me permets... de...
-
---Quoi? Expliquez-vous une bonne fois.
-
---Monsieur me jure d’abord de ne pas me trahir?
-
---Eh! pour jurer de ne pas vous trahir, je le peux; je n’ai jamais trahi
-personne.
-
---Monsieur dit donc vraiment qu’il le jure, hein?
-
---Oui, je jure de ne pas vous trahir. Mais sachez, imbécile que vous
-êtes, que celui qui serait capable de vous trahir serait aussi capable
-de violer un serment.»
-
-Il tira une lettre de sa poche, et me la remit en tremblant, et en me
-conjurant de la détruire quand je l’aurais lue.
-
-«Restez là, lui dis-je en l’ouvrant; aussitôt lue, je la détruirai en
-votre présence.
-
---Mais, monsieur, il faudrait répondre, et je ne puis attendre. Que
-monsieur fasse à son aise, seulement mettons-nous en intelligence. Quand
-monsieur entendra venir quelqu’un, qu’il sache que, si c’est moi, je
-chanterai toujours l’air: _Sognai mi gera un gato_. Alors monsieur n’a
-pas de surprise à craindre, et il peut garder dans sa poche un papier
-quelconque. Mais s’il n’entend pas cette chanson, ce sera un signe que
-ce n’est pas moi, ou que je suis accompagné. Dans ce cas, qu’il se garde
-de tenir jamais aucun papier caché, car ce pourrait être une
-perquisition; mais, s’il en a un, qu’il le déchire avec soin et le jette
-par la fenêtre.
-
---Soyez tranquille; je vois que vous êtes prudent, et je le serai, moi
-aussi.
-
---Pourtant monsieur m’a traité d’imbécile.
-
---Vous faites bien de me le reprocher, lui dis-je en lui serrant la
-main. Pardonnez-moi.»
-
-Il s’en alla et je lus:
-
- _Je suis..._ (et ici il disait son nom) _un de vos admirateurs. Je
- sais toute votre _Francesca da Rimini_ par cœur. On m’a arrêté
- pour..._ (et ici il disait la cause de son arrestation et la date),
- _et je donnerais je ne sais combien de livres de mon sang pour avoir
- le bonheur d’être avec vous, ou d’avoir au moins une prison contiguë à
- la vôtre, afin que nous puissions parler ensemble. Depuis que j’ai
- appris par Tremerello,--c’est ainsi que nous appellerons notre
- confident,--que vous, monsieur, étiez prisonnier, et pour quel motif,
- j’ai brûlé du désir de vous dire que personne ne vous plaint plus que
- moi, que personne ne vous aime plus que moi. Seriez-vous assez bon
- pour accepter la proposition suivante, c’est-à-dire d’alléger ensemble
- le poids de notre solitude en nous écrivant? Je vous promets, en homme
- d’honneur, qu’âme au monde ne le saura jamais par moi, persuadé que,
- si vous acceptez, je puis espérer de vous la même discrétion.--En
- attendant, pour que vous ayez quelque connaissance de moi, je vous
- ferai un abrégé de mon histoire._
-
-Suivait l’abrégé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV
-
-
-Tout lecteur qui a un peu d’imagination comprendra facilement combien
-une semblable lettre devait électriser un pauvre prisonnier, surtout un
-prisonnier dont le caractère n’avait rien de sauvage, et de cœur aimant.
-Mon premier sentiment fut de m’affectionner à cet inconnu, de m’émouvoir
-sur ses malheurs, d’être plein de gratitude pour la bienveillance qu’il
-me témoignait. «Oui, m’écriai-je, j’accepte ta proposition, ô généreux
-compagnon. Puissent mes lettres te donner une consolation égale à celle
-que me donneront les tiennes, à celle que je retire déjà de la
-première!»
-
-Et je lus et relus cette lettre avec une joie d’enfant, et je bénis cent
-fois celui qui l’avait écrite, et il me sembla que chacune de ses
-expressions révélait une âme pure et noble.
-
-Le soleil descendait; c’était l’heure de ma prière. Oh! comme je sentais
-Dieu! comme je le remerciais de toujours trouver un nouveau moyen de ne
-pas laisser languir les puissances de mon esprit et de mon cœur! Comme
-en moi se ravivait la mémoire de tous ses dons précieux!
-
-J’étais debout sur la grande fenêtre, les bras hors des barreaux, les
-mains jointes; l’église de Saint-Marc était au-dessous de moi; une
-prodigieuse multitude de colombes en liberté faisaient l’amour,
-voltigeaient, nichaient sur ce toit de plomb; le ciel le plus magnifique
-s’étendait devant moi; je dominais toute cette partie de Venise qui
-était visible de ma prison; une lointaine rumeur de voix humaines me
-frappait doucement l’oreille. Dans ce lieu de douleur mais merveilleux,
-je conversais avec Celui dont les yeux seuls me voyaient; je lui
-recommandais mon père, ma mère, et une à une toutes les personnes qui
-m’étaient chères, et il me semblait qu’il me répondait: «Fie-toi à ma
-bonté!» et je m’écriais: «Oui, ta bonté me rassure!»
-
-Et je terminais ma prière tout attendri, consolé, et peu soucieux des
-morsures que, pendant ce temps, les moustiques m’avaient gaillardement
-distribuées.
-
-Ce soir-là, après une si grande exaltation, ma rêverie commençant à se
-calmer, les moustiques à devenir insupportables, et le besoin de
-m’envelopper la face et les mains à se faire sentir de nouveau, une
-pensée vulgaire et méchante m’entra tout à coup dans la tête: elle me
-fit frissonner; je voulus la chasser, et je ne pus.
-
-Tremerello m’avait suggéré un infâme soupçon sur Zanze: qu’elle était un
-espion de mes secrets, elle! cette âme candide! qui ne savait pas un mot
-de politique! qui ne voulait rien en savoir!
-
-Il m’était impossible de douter d’elle; mais je me demandai: «Ai-je la
-même certitude à l’endroit de Tremerello? Et si ce fourbe était un
-instrument d’odieuses instigations? Si la lettre avait été fabriquée par
-on ne sait qui, pour m’amener à faire d’importantes confidences à ce
-nouvel ami? Peut-être le prétendu prisonnier qui m’écrit n’existe en
-aucune façon; peut-être existe-t-il, et est-il un perfide qui cherche à
-surprendre mes secrets, pour se sauver lui-même en les révélant;
-peut-être est-ce un galant homme, oui, mais le traître, c’est Tremerello
-qui veut nous entraîner tous deux à notre ruine pour gagner une
-augmentation de salaire.»
-
-Oh! la chose affreuse, mais trop naturelle à qui gémit en prison, que de
-craindre de tous côtés l’inimitié et la fourberie!
-
-De semblables doutes me plongeaient dans l’angoisse, me rendaient lâche.
-Non; quant à Zanze, je n’avais jamais pu les avoir un moment! Cependant,
-depuis que Tremerello avait laissé échapper cette parole sur elle, un
-demi-doute me tourmentait, non sur elle, mais sur ceux qui la laissaient
-venir dans ma chambre. Lui avaient-ils, soit d’eux-mêmes et par zèle,
-soit par ordre supérieur, donné mission de m’espionner? Oh! s’il en
-avait été ainsi, comme ils avaient été mal servis!
-
-Mais pour ce qui concernait la lettre de l’inconnu, que faire? S’en
-tenir aux sévères, aux mesquins conseils de la peur qui s’intitule
-prudence? Rendre la lettre à Tremerello, et lui dire: «Je ne veux pas
-risquer ma tranquillité?» Et s’il n’y avait là aucune tromperie? Et si
-l’inconnu était un homme parfaitement digne de mon amitié, méritant que
-je risquasse quelque chose pour lui adoucir les angoisses de la
-solitude? Lâche! tu es peut-être à deux pas de la mort; la fatale
-sentence peut être prononcée d’un jour à l’autre, et tu te refuserais à
-faire encore acte d’affection? Répondre, répondre, je le dois!--Mais si
-on venait par malheur à découvrir cette correspondance, et que personne
-ne pût en conscience nous en faire un crime, n’est-il pas vrai cependant
-qu’un dur châtiment retomberait sur le pauvre Tremerello? Cette
-considération n’est-elle pas suffisante pour m’imposer comme un devoir
-absolu de ne pas entreprendre de correspondance clandestine?
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV
-
-
-Je fus agité toute la soirée, je ne fermai pas l’œil de la nuit, et au
-milieu de tant d’incertitudes, je ne savais que résoudre.
-
-Je sautai du lit avant l’aube, je montai sur la fenêtre et je priai.
-Dans les cas difficiles on a besoin de s’entretenir avec Dieu
-confidentiellement, d’écouter ses inspirations et de les suivre.
-
-Je fis ainsi, et après une longue prière je descendis; je secouai les
-moustiques, j’essuyai avec les mains mes joues couvertes de morsures, et
-mon parti fut pris: exposer à Tremerello ma crainte que cette
-correspondance ne lui attirât des désagréments; y renoncer s’il
-hésitait; accepter si mes craintes ne l’arrêtaient pas.
-
-Je me promenai jusqu’au moment où j’entendis chanter: _Sognai, mi gera
-un gato, e ti me carezzevi_. Tremerello m’apportait le café.
-
-Je lui dis mes scrupules, je n’épargnai pas mes paroles pour lui faire
-peur. Je le trouvai ferme dans la volonté _de servir_, disait-il, deux
-_messieurs si accomplis_. C’était assez en opposition avec la figure de
-lapin qu’il avait et avec le nom de Tremerello que nous lui donnions.
-Dès lors, je tins ferme, moi aussi.
-
-«Je vous laisserai mon vin, lui dis-je; fournissez-moi le papier
-nécessaire à cette correspondance, et soyez sûr que si j’entends
-résonner les clefs sans votre chanson, je détruirai toujours en un
-instant tout objet clandestin.
-
---Voici justement une feuille de papier; j’en donnerai toujours à
-monsieur tant qu’il voudra, et je me repose parfaitement sur sa
-prudence.»
-
-Je me brûlai le palais pour avaler promptement mon café; Tremerello s’en
-alla, et je me mis à écrire.
-
-Faisais-je bien? La résolution que je prenais était-elle inspirée
-vraiment par Dieu? N’était-ce pas plutôt un triomphe de ma témérité
-naturelle, de ma tendance à préférer ce qui me plaît à de pénibles
-sacrifices? Un mélange de complaisance orgueilleuse pour l’estime que
-l’inconnu me témoignait et de crainte de paraître pusillanime, si je
-préférais un prudent silence à une correspondance qui pouvait faire
-courir quelques risques?
-
-Comment dissiper ces doutes? Je les exposai avec candeur à mon compagnon
-de captivité en lui répondant, et j’ajoutai néanmoins que mon avis était
-que, quand on croit agir par de bonnes raisons et sans répugnance
-manifeste de la conscience, on ne doit plus avoir peur de commettre de
-faute; qu’il eût toutefois à réfléchir de son côté de la façon la plus
-sérieuse à l’entreprise que nous entamions, et qu’il me fît connaître
-franchement par quel degré de tranquillité ou d’inquiétude il s’y
-déterminait; que si, par suite de nouvelles réflexions, il jugeait
-l’entreprise trop téméraire, nous devions faire l’effort de renoncer à
-la consolation que nous nous étions promise par cette correspondance, et
-nous contenter de nous être connus par l’échange de paroles peu
-nombreuses mais gages ineffaçables d’une vive amitié.
-
-J’écrivis quatre pages toutes brûlantes de la plus sincère affection: je
-relatai brièvement le motif de mon emprisonnement; je parlai avec
-effusion de cœur de ma famille et de quelques-uns de mes autres amis
-particuliers, et je visai à me faire connaître jusqu’au fond de l’âme.
-
-Le soir, ma lettre fut portée. N’ayant pas dormi la nuit précédente,
-j’étais très fatigué; le sommeil ne se fit point appeler, et je me
-réveillai le matin suivant reposé, joyeux, palpitant à la douce pensée
-d’avoir d’un moment à l’autre la réponse de mon ami.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI
-
-
-La réponse vint avec le café. Je sautai au cou de Tremerello, et je lui
-dis avec tendresse: «Que Dieu te récompense de tant de charité!» Mes
-soupçons sur lui et sur l’inconnu s’étaient dissipés, je ne sais encore
-dire pourquoi: parce qu’ils m’étaient odieux; parce que, ayant la
-prudence de ne jamais parler follement de politique, ils me paraissaient
-inutiles; parce que, tout en étant admirateur du génie de Tacite, j’ai
-cependant peu de confiance dans la justesse de sa recommandation de voir
-surtout les choses en noir.
-
-Julien (c’est ainsi qu’il plut à mon correspondant de signer) commençait
-sa lettre par un préambule plein de courtoisie, et se disait sans aucune
-inquiétude sur la correspondance entamée. Il plaisantait ensuite
-doucement sur mon hésitation, puis sa plaisanterie devenait quelque peu
-mordante. Enfin, après un éloquent éloge de la sincérité, il me
-demandait pardon de ne pouvoir pas me dissimuler le déplaisir qu’il
-avait éprouvé en reconnaissant en moi, disait-il, _une certaine
-indécision scrupuleuse, une sorte de subtilité chrétienne de conscience
-qui ne peut s’accorder avec la vraie philosophie_.
-
-_Je vous estimerai toujours_ (ajoutait-il), _quand même nous ne
-pourrions nous accorder sur cela; mais la sincérité que je professe
-m’oblige à vous dire que je n’ai pas de religion, que je les abhorre
-toutes, que je prends _par modestie_ le nom de Julien, parce que ce bon
-empereur était l’ennemi des chrétiens, mais qu’en réalité je vais
-beaucoup plus loin que lui. Ce Julien couronné croyait en Dieu, et avait
-certaines _bigoteries_ à lui. Moi, je n’en ai aucune; je ne crois pas en
-Dieu; je fais consister toute la vertu à aimer la vérité et ceux qui la
-cherchent, et à haïr qui ne me plaît pas._
-
-Et, continuant sur ce ton, il ne produisait aucune raison, invectivait
-de droite et de gauche le christianisme, louait avec une pompeuse
-énergie la grandeur de la vertu qui n’a pas de religion, et se prenait,
-dans un style moitié sérieux, moitié plaisant, à faire l’éloge de
-l’empereur Julien pour son apostasie et pour sa _philanthropique
-tentative_ d’effacer de la terre toute trace de l’Évangile.
-
-Craignant ensuite d’avoir trop heurté mes opinions, il revenait à me
-demander pardon, et à déclamer contre le manque si fréquent de
-sincérité. Il répétait son très grand désir de se tenir en relation avec
-moi, et me saluait.
-
-Un post-scriptum disait: _Je n’ai pas d’autres scrupules, sinon d’être
-suffisamment franc. Je ne puis par conséquent vous taire mes soupçons
-que le langage chrétien que vous tenez avec moi ne soit une feinte. Je
-le désire ardemment. Dans ce cas, jetez le masque; je vous ai donné
-l’exemple._
-
-Je ne saurais dire l’étrange effet que me fit cette lettre. Je tremblais
-comme un amoureux aux premiers jours; il me sembla ensuite qu’une main
-de glace m’étreignit le cœur. Ce sarcasme sur mes dispositions de
-conscience m’offensa. Je me repentis d’avoir noué des relations avec un
-tel homme: moi qui méprise tant le cynisme! moi qui le crois la plus
-antiphilosophique, la plus vile de toutes les tendances! moi à qui
-l’arrogance impose si peu!
-
-Après avoir lu le dernier mot, je pris la lettre entre le pouce et
-l’index d’une main, le pouce et l’index de l’autre, et levant la main
-gauche, je tirai rapidement la droite, de sorte que chacune des deux
-mains resta en possession d’une moitié de lettre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII
-
-
-Je regardai ces deux lambeaux, et je méditai un instant sur
-l’inconstance des choses humaines et sur la fausseté de leurs
-apparences.--Tout à l’heure j’avais tant désiré cette lettre, et
-maintenant je la déchire avec indignation! Tout à l’heure un tel
-pressentiment de future amitié avec ce compagnon d’infortune, une telle
-persuasion d’une consolation mutuelle, une telle disposition à me
-montrer très affectueux avec lui, et maintenant je le traite d’insolent!
-
-Je plaçai les deux lambeaux l’un sur l’autre, et les ayant pris comme la
-première fois entre l’index et le pouce d’une main et l’index et le
-pouce de l’autre, je levai de nouveau la main gauche et abaissai
-rapidement la droite.
-
-J’allais répéter la même opération, mais un des quatre morceaux me tomba
-des mains; je me baissai pour le prendre, et, dans le court espace de
-temps que je mis à me baisser et à me relever, je changeai d’avis, et je
-voulus relire cet orgueilleux écrit.
-
-Je m’assieds, je raccorde les quatre morceaux sur la Bible, et je relis.
-Je les laisse en cet état, je me promène, je relis encore, et pendant ce
-temps-là je pense:
-
-«Si je ne lui réponds pas, il croira que je suis anéanti de confusion,
-que je n’ose reparaître en présence d’un tel Hercule. Répondons-lui,
-faisons-lui voir que nous ne craignons pas de confronter les doctrines.
-Démontrons-lui, de façon courtoise, qu’il n’y a aucune lâcheté à mûrir
-ses décisions, à hésiter quand il s’agit d’une résolution quelque peu
-périlleuse, et plus périlleuse pour autrui que pour nous. Qu’il apprenne
-que le vrai courage ne consiste pas à se rire de la conscience; que la
-vraie dignité ne consiste pas dans l’orgueil. Expliquons-lui la raison
-d’être du christianisme et le peu de fondement de l’incrédulité... Et
-finalement, si ce Julien montre des opinions si opposées aux miennes,
-s’il ne m’épargne pas les poignants sarcasmes, s’il daigne si peu me
-captiver, n’est-ce pas au moins une preuve qu’il n’est pas un espion?...
-Toutefois, ne pourrait-ce pas être un raffinement d’artifice que cette
-façon de fustiger si rudement mon amour-propre?... Et pourtant non, je
-ne puis le croire. Je suis un méchant qui, parce que je me sens offensé
-par ces téméraires railleries, voudrais me persuader que celui qui les a
-lancées ne peut être que le plus abject des hommes. Méchanceté vulgaire
-que j’ai condamnée mille fois chez les autres, sortez de mon cœur! Non,
-Julien est ce qu’il est, et rien de plus; c’est un insolent, et non un
-espion... Et moi, ai-je vraiment le droit de donner le nom odieux
-d’_insolence_ à ce qu’il appelle, lui, _sincérité_?... Voilà ton
-humilité, ô hypocrite! il suffit que quelqu’un, par erreur de jugement,
-soutienne des opinions fausses et se moque de ta foi, pour qu’aussitôt
-tu t’arroges le droit de le vilipender!... Dieu sait si cette humilité
-pleine de rage, si ce zèle malveillant dans le cœur d’un chrétien comme
-moi, n’est pas pire que l’audacieuse sincérité de cet incrédule!...
-Peut-être ne lui manque-t-il qu’un rayon de la grâce pour que son
-énergique amour du vrai se change en religion plus solide que la
-mienne... Ne ferais-je pas mieux de prier pour lui, que de me mettre en
-colère et de me supposer meilleur?... Qui sait si, pendant que je
-déchirais avec fureur sa lettre, il ne relisait pas la mienne avec une
-douce bienveillance, et s’il ne se confiait pas en ma bonté au point de
-me croire incapable de m’offenser de ses franches paroles?... Quel
-serait le plus inique des deux, celui qui aime et dit: «Je ne suis pas
-chrétien», ou bien celui qui dit: «Je suis chrétien», et qui n’aime
-pas?... C’est chose difficile que de connaître un homme, après avoir
-vécu avec lui de longues années; et moi, je voudrais juger celui-ci
-d’après une lettre? Parmi tant de choses possibles, ne pourrait-il pas
-se produire celle-ci, que, sans se l’avouer à lui-même, il ne soit pas
-si tranquille dans son athéisme, et que, par suite, il ne m’excite à le
-combattre, avec la secrète espérance d’être obligé de céder? Oh! si cela
-pouvait être! ô grand Dieu, aux mains de qui tous les instruments les
-plus indignes peuvent être efficaces, choisis-moi, choisis-moi pour
-cette œuvre! Dicte-moi de si puissantes et si saintes raisons, qu’elles
-puissent convaincre cet infortuné! qu’elles l’amènent à te bénir et à
-apprendre que, loin de toi, il n’y a pas de vertu qui ne soit
-contradiction!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII
-
-
-Je déchirai plus menu, mais sans reste de colère, les quatre parties de
-la lettre; j’allai à la fenêtre, j’étendis la main, et m’arrêtai à
-regarder le sort de ces divers petits morceaux de papier jouets du vent.
-Quelques-uns se posèrent sur les plombs de l’église, les autres
-tournoyèrent longtemps dans l’air, et tombèrent à terre. Je vis qu’ils
-s’étaient tellement dispersés qu’il n’y avait aucun danger que quelqu’un
-les réunît et en comprît le mystère.
-
-J’écrivis ensuite à Julien, et je mis tout mon soin à ne pas être et à
-ne point paraître fâché.
-
-Je plaisantai sur sa crainte de me voir pousser la subtilité de
-conscience à un degré qui ne pût pas s’accorder avec la philosophie, et
-je lui dis de suspendre au moins sur ce point son jugement. Je louai la
-profession de sincérité qu’il faisait; je lui assurai qu’il avait trouvé
-en moi son égal à cet égard, et j’ajoutai que, pour lui en donner la
-preuve, je me disposais à défendre le christianisme; _bien persuadé_,
-disais-je, _que, comme je serai toujours prêt à écouter amicalement
-toutes vos opinions, vous aurez de même la courtoisie d’écouter les
-miennes avec bienveillance_.
-
-Cette défense, je me proposais de la faire peu à peu, et, en
-attendant, je la commençais, analysant avec fidélité l’essence du
-christianisme:--culte de Dieu, abolition de la superstition;--fraternité
-entre les hommes, aspiration perpétuelle à la vertu;--humilité sans
-bassesse, dignité sans orgueil;--type, un Homme-Dieu! Quoi de plus
-philosophique et de plus grand?
-
-J’entendais ensuite démontrer comment une telle sagesse s’était plus ou
-moins faiblement répandue parmi tous ceux qui, avec les lumières de la
-raison, avaient cherché le vrai, mais ne s’était jamais épanchée dans
-tout l’univers; et comment le divin Maître, étant venu sur la terre,
-donna un signe merveilleux de soi-même, en opérant cette diffusion avec
-les moyens humainement les plus faibles. Ce que les plus grands
-philosophes ne purent pas faire, la destruction de l’idolâtrie et la
-prédication générale de la fraternité, fut accompli par quelques
-grossiers disciples. Alors l’émancipation des esclaves devint de plus en
-plus fréquente, et finalement apparut une société sans esclaves, état de
-société qui avait paru impossible aux anciens philosophes.
-
-Une revue de l’histoire, depuis Jésus-Christ jusqu’à ce jour, devait en
-dernier lieu démontrer comment la religion établie par lui s’était
-toujours adaptée à tous les degrés possibles de civilisation. D’où il
-est faux que, la civilisation continuant à progresser, l’Évangile ne
-puisse plus s’accorder avec elle.
-
-J’écrivis en très petits caractères et très longuement; mais je ne pus
-toutefois aller bien loin sans que le papier me manquât. Je lus et relus
-mon introduction, et elle me sembla bien faite. Il n’y avait pas une
-seule phrase de ressentiment pour les sarcasmes de Julien, et les
-expressions de bienveillance abondaient, et elles avaient été dictées
-par le cœur déjà pleinement revenu à la tolérance.
-
-J’envoyai la lettre, et le matin suivant j’en attendais la réponse avec
-anxiété.
-
-Tremerello vint et me dit:
-
-«Ce monsieur n’a pas pu écrire, mais il prie Monsieur de continuer la
-plaisanterie!
-
---Plaisanterie? m’écriai-je. Eh! il n’aura pas dit plaisanterie! Vous
-aurez mal compris.»
-
-Tremerello haussa les épaules: «J’aurai mal compris.
-
---Mais il vous semble vraiment qu’il a dit plaisanterie?
-
---Comme il me semble entendre en ce moment les coups de Saint-Marc.»
-(L’horloge sonnait justement.) Je bus mon café, et je me tus.
-
-«Mais, dites-moi: ce monsieur avait déjà lu toute ma lettre?
-
---Il me semble que oui: car il riait, il riait comme un fou, et faisait
-de cette lettre une balle et la jetait en l’air; et quand je lui dis de
-ne pas oublier de la détruire, il la détruisit sur-le-champ.
-
---C’est très bien.»
-
-Et je rendis la tasse à Tremerello, en lui disant qu’on voyait bien que
-le café avait été fait par la _siora_ Bettina.
-
-«Monsieur l’a trouvé mauvais?
-
---Très mauvais.
-
---Et pourtant c’est moi qui l’ai fait, et je puis assurer à Monsieur que
-je l’ai fait très fort, et qu’il n’y avait pas de marc au fond.
-
---Je n’avais probablement pas la bouche bonne.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX
-
-
-Je me promenai toute la matinée, frémissant. Quelle espèce d’homme est
-ce Julien? Pourquoi traiter ma lettre de plaisanterie? Pourquoi rire et
-jouer à la balle avec elle? Pourquoi ne pas même me répondre une ligne?
-Tous les incrédules sont ainsi! Sentant la faiblesse de leurs opinions,
-si quelqu’un s’avise de les réfuter, ils n’écoutent pas, rient, font
-ostentation d’une supériorité d’esprit qui n’a plus besoin de rien
-examiner. Malheureux! Et quand y eut-il jamais de philosophie sans
-examen, sans étude sérieuse? S’il est vrai que Démocrite riait sans
-cesse, c’était un bouffon. Mais c’est bien fait; pourquoi entreprendre
-cette correspondance? Que je me fusse fait illusion un moment, c’était
-pardonnable. Mais quand j’ai vu cet homme devenir insolent, n’ai-je pas
-été moi-même un sot de lui écrire encore?
-
-J’étais résolu à ne plus lui écrire. A dîner, Tremerello prit mon vin,
-le versa dans un flacon, et le mettant dans sa poche: «Je m’aperçois,
-dit-il, que j’ai là du papier à donner à Monsieur.»
-
-Et il me le remit.
-
-Il s’en alla, et moi, regardant ce papier blanc, je me sentais venir la
-tentation d’écrire une dernière fois à Julien, de prendre congé de lui
-avec une bonne leçon sur la turpitude de l’insolence.
-
-«Belle tentation, dis-je ensuite, de lui rendre mépris pour mépris! de
-lui faire haïr davantage le christianisme en lui montrant en moi,
-chrétien, impatience et orgueil! Non, cela n’est pas bien; cessons tout
-à fait cette correspondance. Et si je la cesse si brusquement, ne
-dira-t-il pas également que l’impatience et l’orgueil m’ont vaincu? Il
-est convenable de lui écrire encore une fois et sans fiel. Mais si je
-puis écrire sans fiel, ne vaudrait-il pas mieux ne point paraître
-instruit de ses sarcasmes et du nom de plaisanterie dont il a gratifié
-ma lettre? Ne vaudrait-il pas mieux continuer tout bonnement ma lettre?
-Ne vaudrait-il pas mieux continuer tout bonnement mon apologie du
-christianisme?»
-
-J’y pensai un instant, et je m’arrêtai à ce parti.
-
-Le soir j’expédiai mon paquet, et le matin suivant je reçus quelques
-lignes de remerciement très froides, mais sans expressions mordantes,
-mais aussi sans le moindre signe d’approbation ni d’invitation à
-continuer.
-
-Un pareil billet me déplut. Néanmoins, je résolus de ne pas me désister
-jusqu’au bout.
-
-Ma thèse ne pouvait se traiter brièvement, et fut l’objet de cinq ou six
-autres longues lettres, à chacune desquelles on me répondait par un
-laconique remerciement, accompagné de quelque déclamation étrangère au
-sujet: tantôt se livrant à des imprécations contre ses ennemis, tantôt
-riant de les avoir chargés d’imprécations, et disant qu’il était naturel
-que les forts opprimassent les faibles, et qu’il regrettait seulement de
-ne pas être fort; tantôt me confiant ses amours, et l’empire qu’ils
-exerçaient sur son imagination tourmentée.
-
-Néanmoins, à ma dernière lettre sur le christianisme, il disait qu’il me
-préparait une longue réponse. J’attendis plus d’une semaine, et en
-attendant il m’écrivait chaque jour sur toute autre chose, et le plus
-souvent des obscénités.
-
-Je le priai de se rappeler la réponse dont il m’était débiteur, et je
-lui recommandai de vouloir bien appliquer son esprit à peser
-sérieusement toutes les raisons que je lui avais envoyées.
-
-Il me répondit assez rageusement, en se prodiguant les titres de
-_philosophe_, d’_homme sûr_, d’_homme qui n’avait pas besoin de peser si
-longtemps pour comprendre que les vers luisants ne sont pas des
-lanternes_, et il se remit à parler allègrement d’aventures
-scandaleuses.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL
-
-
-Je patientais pour ne pas me faire traiter de _bigot_ et d’intolérant,
-et parce que je ne désespérais pas qu’après cette fièvre de bouffonnerie
-érotique, n’arrivât une période de gravité. En attendant, je lui
-manifestais ma désapprobation pour son irrévérence envers les femmes,
-pour sa manière profane de comprendre l’amour, et je plaignais les
-infortunées qu’il me disait avoir été ses victimes.
-
-Il feignait de croire peu à ma désapprobation, et répétait: _Malgré vos
-reproches d’immoralité, je suis certain de vous divertir avec mes
-récits;--tous les hommes aiment le plaisir comme moi, mais n’ont pas la
-franchise d’en parler sans voile; je vous en dirai tant, que je vous
-enchanterai, et que vous vous sentirez en conscience obligé de
-m’applaudir._
-
-Mais, de semaine en semaine, il ne se relâchait pas de ces infamies, et
-moi (espérant toujours à chaque lettre trouver un autre thème et me
-laissant entraîner par la curiosité), je lisais tout, et mon âme en
-restait, non pas séduite, mais bien troublée, et éloignée des pensées
-nobles et saintes. S’entretenir avec les hommes dégradés, dégrade si
-l’on n’a pas une vertu bien supérieure à la vertu commune, bien
-supérieure à la mienne.
-
-«Te voilà puni, me disais-je à moi-même, de ta présomption! Voilà ce que
-l’on gagne à vouloir faire le missionnaire sans en avoir la sainteté!»
-
-Un jour je me résolus à lui écrire ces mots:
-
- _Je me suis efforcé jusqu’à présent de vous inviter à traiter d’autres
- sujets, et vous m’envoyez toujours des nouvelles qui, je vous le dis
- franchement, me déplaisent. S’il vous agrée que nous parlions de
- choses plus convenables, nous continuerons cette correspondance;
- autrement, touchons-nous la main, et que chacun de nous reste de son
- côté._
-
-Je fus pendant deux jours sans réponse, et tout d’abord je m’en réjouis.
-«O solitude bénie! allais-je m’écriant, combien tu es moins amère qu’une
-conversation sans harmonie et avilissante! Au lieu de me fatiguer en
-vain à leur opposer l’expression des sentiments qui honorent l’humanité,
-je reviendrai à converser avec Dieu, avec les chères mémoires de ma
-famille et de mes vrais amis. Je reviendrai à lire davantage la Bible, à
-écrire mes pensées sur la table, étudiant le fond de mon cœur et
-m’efforçant de le rendre meilleur, de goûter les douceurs d’une
-mélancolie innocente, mille fois préférables à des images joyeuses et
-iniques.»
-
-Toutes les fois que Tremerello entrait dans ma prison, il me disait:
-«Monsieur n’a pas encore de réponse.--C’est bien», répondais-je.
-
-Le troisième jour il me dit: «Monsieur N. N. est à moitié malade.
-
---Qu’a-t-il?
-
---Il ne le dit pas, mais il est toujours étendu sur son lit; il ne mange
-pas, ne boit pas, et est de mauvaise humeur.»
-
-Je fus ému en pensant qu’il souffrait et qu’il n’avait personne pour le
-consoler.
-
-Ce cri s’échappa de mes lèvres, ou plutôt de mon cœur: «Je lui écrirai
-deux lignes.
-
---Je les porterai ce soir», dit Tremerello; et il s’en alla.
-
-J’étais un peu embarrassé en me mettant devant ma petite table. «Fais-je
-bien de reprendre notre correspondance? Ne bénissais-je pas tout à
-l’heure la solitude comme un trésor reconquis? Quelle inconstance est
-donc la mienne!... Et pourtant cet infortuné ne mange ni ne boit;
-sûrement il est malade. Est-ce le moment de l’abandonner? Mon dernier
-billet était dur; il aura contribué à l’affliger. Peut-être, en dépit de
-nos différentes manières de sentir, il n’aurait jamais rompu notre
-amitié. Mon billet lui aura semblé plus malveillant qu’il ne l’était; il
-l’aura pris pour un congé absolu et méprisant.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI
-
-
-J’écrivis ceci:
-
- _J’apprends que vous n’êtes pas bien, et je m’en afflige vivement. Je
- voudrais de tout mon cœur être près de vous et vous rendre tous les
- services d’un ami. J’espère que le mauvais état de votre santé aura
- été l’unique motif de votre silence depuis trois jours. Ne vous
- seriez-vous pas offensé de mon billet de l’autre jour? Je l’ai écrit,
- je vous l’assure, sans la moindre malveillance, et dans le seul but de
- vous amener à des sujets d’entretien plus sérieux. Si écrire vous
- fatigue, envoyez-moi seulement des nouvelles exactes de votre santé:
- je vous écrirai chaque jour quelque petite chose pour vous distraire
- et pour qu’il vous souvienne que je vous aime._
-
-Je ne me serais jamais attendu à la lettre qu’il me répondit. Elle
-commençait ainsi:
-
- _Je te retire mon amitié; si tu ne sais que faire de la mienne, je ne
- sais que faire de la tienne. Je ne suis pas homme à pardonner les
- offenses, je ne suis pas un homme qui, une fois repoussé, consente à
- revenir. Parce que tu me sais malade, tu te rapproches hypocritement
- de moi, espérant que la maladie aura affaibli mon esprit et m’amènera
- à écouter tes sermons..._
-
-Et il poursuivait sur ce ton, me blâmant avec violence, me raillant,
-tournant en ridicule tout ce que je lui avais dit de religion et de
-morale, protestant de vivre et de mourir toujours le même, c’est-à-dire
-avec la haine la plus vive et le plus grand mépris de toutes les
-philosophies opposées à la sienne.
-
-Je restai abasourdi!
-
-«Les belles conversions que je fais! disais-je douloureusement et avec
-un frisson d’horreur.--Dieu est témoin si mes intentions étaient
-pures!--Non, ces injures, je ne les ai pas méritées.--Eh bien! patience;
-c’est une désillusion de plus. Tant pis pour celui-ci s’il s’imagine
-avoir reçu des offenses pour avoir la volupté de ne pas les pardonner!
-Je ne suis pas obligé à faire plus que ce que j’ai fait.»
-
-Toutefois, au bout de quelques jours, mon indignation s’apaisa, et je
-pensai qu’une lettre si furieuse pouvait avoir été le résultat d’une
-exaltation de peu de durée. «Peut-être en rougit-il déjà, disais-je,
-mais il est trop altier pour confesser ses torts. Ne serait-ce pas une
-œuvre généreuse, maintenant qu’il a eu le temps de se calmer, de lui
-écrire encore?»
-
-Il m’en coûtait beaucoup de faire un si grand sacrifice d’amour-propre,
-mais je le fis. Celui qui s’humilie sans but honteux, ne s’avilit pas,
-quelque injuste que soit le dédain qui lui en revienne.
-
-J’eus pour réponse une lettre moins violente, mais non moins insultante.
-Mon implacable compagnon disait qu’il admirait mon évangélique
-modération.
-
- _Or donc_ (poursuivait-il), _reprenons notre correspondance, mais
- parlons clairement. Nous ne nous aimons pas. Nous nous écrirons chacun
- pour nous distraire, mettant librement sur le papier tout ce qui nous
- viendra en tête: vous, vos fantaisies séraphiques, et moi, mes
- blasphèmes; vous, vos extases sur la dignité de l’homme et de la
- femme; moi, le récit ingénu de mes profanations, espérant, moi vous
- convertir et vous me convertir, moi. Répondez-moi si le traité vous
- plaît._
-
-Je répondis:
-
- _Ce que vous me proposez n’est pas un traité, mais une raillerie. J’ai
- été rempli de bon vouloir à votre égard. Ma conscience ne m’oblige
- plus à autre chose qu’à vous souhaiter toutes les félicités pour cette
- vie et pour l’autre._
-
-Ainsi finirent mes relations clandestines avec cet homme--qui sait!
-peut-être plus aigri par le malheur et le délire du désespoir, que
-méchant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII
-
-
-Je bénis encore une fois et sincèrement ma solitude, et mes jours
-s’écoulèrent de nouveau pendant quelque temps sans vicissitudes.
-
-L’été finit; dans la dernière moitié de septembre la chaleur tomba.
-Octobre vint; je me réjouissais alors d’avoir une chambre qui pendant
-l’hiver devait être bonne. Voici qu’un matin le geôlier me dit qu’il
-avait ordre de me changer de prison.
-
-«Et où allons-nous?
-
---A quelques pas, dans une chambre plus fraîche.
-
---Et pourquoi n’y avoir pas pensé quand je mourais de chaleur, que l’air
-était rempli de moustiques et le lit de punaises?
-
---L’ordre n’est pas venu plus tôt.
-
---Patience! allons!»
-
-Bien que j’eusse beaucoup souffert dans cette prison, je regrettai de la
-quitter, non seulement parce que dans la saison froide elle devait être
-excellente, mais pour tant de raisons! J’avais là ces fourmis que
-j’aimais et que je nourrissais avec une sollicitude, je dirais presque
-paternelle si l’expression n’était pas ridicule. Depuis quelques jours,
-cette chère araignée dont j’ai parlé avait émigré, je ne sais pour quel
-motif; mais je disais: «Qui sait si elle ne se souvient pas de moi et si
-elle ne reviendra pas?--Et maintenant que je m’en vais, elle reviendra
-peut-être et trouvera la prison vide, ou, s’il y a quelque hôte nouveau,
-ce sera peut-être un ennemi des araignées, qui détruira avec sa
-pantoufle cette belle toile, et écrasera la pauvre bête! En outre, cette
-triste prison ne m’avait-elle pas été embellie par la pitié de Zanze?
-C’est à cette fenêtre qu’elle s’appuyait si souvent, et laissait tomber
-généreusement les miettes de pain pour mes fourmis. C’est là qu’elle
-avait coutume de s’asseoir; là qu’elle me fit ce récit; là qu’elle m’en
-fit un autre! là qu’elle se penchait sur ma petite table; là que ses
-larmes coulèrent!»
-
-L’endroit où l’on me plaça était aussi sous les plombs, mais au nord et
-au couchant, avec deux fenêtres, une de chaque côté: séjour de rhumes
-continuels et d’horribles froids glacials dans les mois rigoureux.
-
-La fenêtre du côté du couchant était très grande; celle au nord était
-petite et élevée, et placée au-dessus de mon lit.
-
-Je me mis d’abord à la première, et je vis qu’elle donnait sur le palais
-du patriarche. D’autres prisons étaient près de la mienne, dans une aile
-de peu d’étendue à droite, et dans un corps de logis qui se trouvait en
-face de moi. Dans ce corps de logis se trouvaient deux prisons, l’une
-au-dessus de l’autre. La prison inférieure avait une énorme fenêtre, par
-laquelle on voyait se promener à l’intérieur un homme élégamment vêtu.
-C’était M. Caporali di Cesena. Il me vit, me fit quelques signes, et
-nous nous dîmes nos noms.
-
-Je voulus ensuite examiner où donnait mon autre fenêtre. Je plaçai la
-petite table sur le lit et sur la petite table une chaise; je grimpai
-dessus, et je vis que j’étais au niveau d’une partie du toit du palais.
-Au delà du palais, s’apercevait une bonne portion de la ville et de la
-lagune.
-
-Je m’arrêtai à considérer cette belle vue, et, entendant ouvrir la
-porte, je ne me dérangeai pas. C’était le geôlier qui, me voyant grimpé
-là-haut, oublia que je ne pouvais passer comme une souris à travers les
-barreaux. Il pensa que j’essayais de fuir, et, dans le rapide instant de
-son trouble, il sauta sur le lit, en dépit d’une sciatique qui le
-tourmentait, et me saisit par les jambes en criant comme un aigle.
-
-«Mais ne voyez-vous pas, lui dis-je, ô étourdi, qu’on ne peut pas
-s’enfuir à cause de ces barreaux? Ne comprenez-vous pas que je suis
-monté là uniquement par curiosité?
-
---Je vois, monsieur, je vois, je comprends; mais que monsieur descende
-toujours, qu’il descende; ce sont là des tentations de s’échapper.»
-
-Et il me fallut descendre, et rire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII
-
-
-Aux fenêtres des prisons latérales, je reconnus six autres détenus pour
-causes politiques.
-
-Voilà donc que, pendant que je me disposais à une solitude plus grande
-que par le passé, je me trouve dans une espèce de monde. Tout d’abord
-cela me contraria, soit que la longue vie d’isolement eût déjà rendu mon
-caractère quelque peu insociable, soit que le résultat désagréable de ma
-liaison avec Julien m’eût rendu défiant.
-
-Néanmoins, les petites conversations que nous nous mîmes à faire, moitié
-de vive voix, moitié par signes, me semblèrent bientôt un bienfait,
-sinon comme un stimulant à la joie, du moins comme distraction. De mes
-relations avec Julien je ne dis rien à personne. Nous nous étions donné,
-lui et moi, notre parole d’honneur que le secret resterait enseveli
-entre nous. Si j’en parle dans ces pages, c’est parce que, sous quelques
-yeux qu’elles tombent, il sera impossible, au milieu de tant de gens qui
-gisaient dans ces prisons, de deviner qui était ce Julien.
-
-A ces nouvelles connaissances de compagnons de captivité s’en ajouta une
-autre qui me fut on ne peut plus douce.
-
-De la grande fenêtre je voyais, outre le prolongement des prisons qui
-s’élevait en face de moi, une grande extension de toits ornés de
-cheminées, de belvédères, de clochers, de coupoles, qui allait se perdre
-dans la perspective de la mer et du ciel. Dans la maison la plus voisine
-de moi, qui était une aile du palais du patriarche, habitait une bonne
-famille qui acquit des droits à ma reconnaissance, en me montrant par
-ses saluts la pitié que je lui inspirais. Un salut, une parole
-d’affection aux infortunés, c’est une grande charité!
-
-Là, d’une des fenêtres, un garçon de neuf à dix ans se mit à lever ses
-petites mains vers moi, et je l’entendis crier:
-
-«Maman, maman, ils ont mis quelqu’un là-haut, sous les Plombs. O pauvre
-prisonnier, qui es-tu?
-
---Je suis Silvio Pellico», répondis-je.
-
-Un autre garçon, un peu plus grand, courut lui aussi à la fenêtre, et
-cria:
-
-«Tu es Silvio Pellico?
-
---Oui, et vous, chers petits enfants?
-
---Moi je m’appelle Antoine S... et mon frère, Joseph.»
-
-Puis il se retournait et disait: «Quelle autre chose dois-je lui
-demander?»
-
-Et une dame, que je supposai devoir être leur mère, et qui se tenait à
-moitié cachée, suggérait de gracieuses paroles à ces chers enfants, et
-eux me les disaient, et moi je les en remerciais avec la plus vive
-tendresse.
-
-Ces conversations étaient peu de chose, et il ne fallait pas en abuser,
-pour ne pas faire crier le geôlier, mais chaque jour elles se répétaient
-à ma grande consolation, le matin, à midi et le soir. Quand on allumait
-les lumières, cette dame fermait la fenêtre, les enfants criaient:
-«Bonne nuit, Silvio!» et elle, rendue courageuse par l’obscurité,
-répétait d’une voix émue: «Bonne nuit, Silvio! courage!»
-
-Quand ces enfants déjeunaient ou qu’ils prenaient leur goûter, ils me
-disaient: «Oh! si nous pouvions te donner de notre café au lait! Oh! si
-nous pouvions te donner de nos gâteaux! Le jour où tu seras en liberté,
-souviens-toi de venir nous voir! Nous te donnerons des gâteaux bons et
-tout chauds, et tant de baisers!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV
-
-
-Le mois d’octobre était le retour du plus cruel de mes anniversaires.
-J’avais été arrêté le 13 du même mois de l’année précédente. Quelques
-tristes souvenirs me revenaient en outre dans ce mois. Deux ans
-auparavant, en octobre, s’était noyé, par un funeste accident, dans le
-Tessin, un galant homme que j’estimais beaucoup. Trois ans auparavant,
-en octobre, s’était tué involontairement avec un fusil Odoard Briche,
-jeune homme que j’aimais comme si c’eût été mon fils. Dans le temps de
-ma première jeunesse, en octobre, une autre grande affliction m’avait
-frappé.
-
-Bien que je ne sois pas superstitieux, la rencontre fatale dans ce mois
-de souvenirs si douloureux me rendait fort triste.
-
-En causant par la fenêtre avec ces enfants et avec mes compagnons de
-captivité, je feignais d’être joyeux; mais, à peine étais-je rentré dans
-mon antre, un poids inénarrable de douleur me retombait comme du plomb
-sur l’âme.
-
-Je prenais la plume pour composer quelques vers, ou pour m’appliquer à
-quelque autre œuvre littéraire, et une force irrésistible semblait me
-contraindre à écrire toute autre chose. Quoi? De longues lettres que je
-ne pouvais envoyer; de longues lettres à ma chère famille, dans
-lesquelles je versais tout mon cœur. Je les écrivais sur la petite
-table, et puis je les raclais. C’étaient de chaudes expressions de
-tendresse, et des souvenirs de la félicité dont j’avais joui auprès de
-mes parents, de mes frères et de mes sœurs, si indulgents, si aimants.
-Le désir que je ressentais d’eux m’inspirait une infinité de choses
-passionnées. Après avoir écrit pendant des heures et des heures, il me
-restait toujours de nouveaux sentiments à exprimer.
-
-C’était, sous une forme nouvelle, me refaire à moi-même ma propre
-biographie, et m’illusionner par la peinture du passé; c’était me forcer
-à arrêter mes yeux sur le temps fortuné qui n’était plus. Mais, ô Dieu!
-combien de fois, après avoir représenté dans un tableau des plus animés
-un passage du plus beau temps de ma vie; après avoir enivré mon
-imagination jusqu’à me figurer que j’étais avec les personnes auxquelles
-je parlais, je me souvenais tout à coup du présent. Alors la plume me
-tombait des mains et je frissonnais d’horreur! C’étaient là des moments
-vraiment épouvantables! Je les avais déjà éprouvés d’autres fois, mais
-jamais avec des convulsions pareilles à celles qui m’assaillaient alors.
-
-J’attribuais de semblables convulsions et des angoisses si horribles à
-la trop grande exaltation des sentiments, causée par la forme
-épistolaire de ces écrits, et par la direction que je leur donnais vers
-des personnes si chères.
-
-Je voulus faire autrement, et je ne pus pas; je voulus abandonner au
-moins la forme épistolaire, je ne le pus pas. Je prenais la plume et je
-me mettais à écrire, et ce qui en résultait était toujours une lettre
-pleine de tendresse et de douleur.
-
-«Ne suis-je plus libre de ma volonté? me disais-je. Cette nécessité de
-faire ce que je ne voudrais pas est-elle un dérangement de mon cerveau?
-Auparavant, cela ne m’arrivait pas. C’eût été chose explicable dans les
-premiers temps de ma détention; mais maintenant que je suis fait à la
-vie de prison, maintenant que mon imagination devrait s’être calmée sur
-toute chose, maintenant que je me suis si bien nourri de réflexions
-philosophiques et religieuses, comment suis-je devenu esclave des
-aveugles désirs du cœur, et puis-je me livrer à de pareils
-enfantillages? Appliquons-nous à autre chose.»
-
-J’essayais alors de prier, ou de me fatiguer par l’étude de la langue
-allemande. Vains efforts! Je me surprenais en train d’écrire une autre
-lettre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLV
-
-
-Un état semblable était une véritable maladie; je ne sais si je dois
-dire une espèce de somnambulisme. C’était, sans aucun doute, l’effet
-d’une grande fatigue, produite par l’excès de penser et de veiller.
-
-J’allai plus loin. Mes nuits devinrent de continuelles insomnies, la
-plupart du temps fébriles. En vain je cessai de prendre du café le soir:
-l’insomnie était la même.
-
-Il me semblait qu’il y avait en moi deux hommes, l’un qui voulait
-toujours écrire des lettres, et l’autre qui voulait faire autre chose.
-«Eh bien! disais-je, transigeons! écrivons toujours des lettres, mais
-écrivons-les en allemand; nous apprendrons ainsi cette langue.»
-
-A partir de ce moment, j’écrivais tout dans un mauvais allemand. De
-cette façon je fis au moins quelque progrès dans ce genre d’étude.
-
-Le matin, après une longue veille, mon cerveau épuisé tombait dans une
-sorte d’assoupissement. Alors je rêvais, ou plutôt je délirais, que je
-voyais mon père, ma mère ou une autre personne chère se désespérer sur
-mon sort. Je les entendais pousser les plus déchirants sanglots, et je
-me levais aussitôt sanglotant et épouvanté.
-
-Quelquefois, dans ces songes très courts, il me semblait entendre ma
-mère consoler les autres en entrant avec eux dans ma prison, et
-m’adresser les plus saintes paroles sur le devoir de la résignation; et,
-au moment où je me réjouissais le plus de son courage et du courage des
-autres, elle éclatait à l’improviste en larmes, et tous pleuraient.
-Personne ne pourrait dire quels étaient alors les déchirements de mon
-âme.
-
-Pour sortir de tant de misère, j’essayai de ne plus du tout me mettre au
-lit. Je gardais ma lumière allumée toute la nuit, et je restais à table
-à lire et à écrire. Mais quoi? Venait le moment où je lisais tout
-éveillé, mais sans rien comprendre, et où ma tête ne gouvernait plus
-pour coordonner mes pensées. Alors je copiais quelque chose, mais je
-copiais en songeant à tout autre sujet qu’à ce que j’écrivais, en
-songeant à mes maux.
-
-Et pourtant, si j’allais au lit, c’était pis. Je ne pouvais, étant
-couché, supporter aucune position; je m’agitais convulsivement, et il
-fallait me lever. Ou bien, si je dormais un peu, ces songes désespérants
-me faisaient plus de mal que l’insomnie.
-
-Mes prières étaient arides, et néanmoins je les répétais souvent, non
-pas dans une longue oraison ou d’abondantes paroles, mais en invoquant
-Dieu! Dieu uni à l’homme et qui connaît les douleurs humaines!
-
-Pendant ces nuits horribles, mon imagination s’exaltait parfois à un tel
-point, qu’il me semblait, bien qu’éveillé, entendre dans ma prison
-tantôt des gémissements, tantôt des rires étouffés. Depuis mon enfance
-jusqu’à ce jour, je n’avais jamais cru aux sorciers et aux esprits
-follets, et maintenant ces rires et ces gémissements m’atterraient, et
-je ne savais comment les expliquer, et j’étais amené forcément à douter
-si je n’étais pas le jouet de quelque puissance inconnue et malfaisante.
-
-Plus d’une fois je pris en tremblant ma lumière, et regardai s’il y
-avait sous le lit quelqu’un qui se raillait de moi. Plus d’une fois il
-me vint à l’esprit qu’on m’avait enlevé de ma première prison et
-transporté dans celle-là, parce qu’il s’y trouvait quelque trappe, ou,
-dans les murs, quelque secrète ouverture d’où mes bourreaux épiaient
-tout ce que je faisais, et se divertissaient cruellement à m’épouvanter.
-
-Quand j’étais assis devant la table, tantôt il me semblait que quelqu’un
-me tirait par mon vêtement, tantôt qu’on avait donné une poussée à un de
-mes livres qui tombait à terre, tantôt qu’une personne placée derrière
-moi soufflait sur ma lumière pour l’éteindre. Alors je bondissais sur
-pied, je regardais tout autour de moi, je me promenais avec défiance, et
-je me demandais à moi-même si j’étais fou ou dans mon bon sens. Je ne
-savais plus, de tout ce que je voyais ou ressentais, ce qui était
-réalité ou illusion, et je m’écriais avec angoisse:
-
-_Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me?_
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVI
-
-
-Une fois, m’étant mis au lit un peu avant l’aube, je croyais fermement
-que j’avais placé mon mouchoir sous l’oreiller. Après un moment
-d’assoupissement, je me réveillai comme d’ordinaire, et il me sembla
-qu’on m’étranglait. Je me sentais le cou étroitement serré. Chose
-étrange! il était serré par mon mouchoir fortement lié de plusieurs
-nœuds. J’aurais juré n’avoir pas fait ces nœuds, n’avoir pas touché mon
-mouchoir depuis que je l’avais mis sous l’oreiller. Il fallait que
-j’eusse agi en rêvant ou dans le délire, sans en avoir conservé aucun
-souvenir; mais je ne pouvais le croire, et depuis lors je passais toutes
-les nuits dans la crainte d’être étranglé.
-
-Je comprends combien de semblables extravagances doivent paraître
-ridicules aux autres, mais à moi qui les ai éprouvées, elles me
-faisaient un tel mal que j’en frémis encore.
-
-Elles se dissipaient chaque matin, et tant que durait la lumière du jour
-je me sentais l’âme si raffermie contre ces terreurs, qu’il me semblait
-impossible que je dusse les ressentir jamais plus. Mais au coucher du
-soleil je commençais à frissonner, et chaque nuit ramenait les
-grossières extravagances de la précédente.
-
-Plus ma faiblesse dans les ténèbres était grande, plus grands étaient
-mes efforts pendant le jour, pour me montrer joyeux dans mes entretiens
-avec mes compagnons, avec les deux enfants de la maison du patriarche,
-et avec mes geôliers. Personne, en m’entendant plaisanter comme je
-faisais, ne se serait imaginé la malheureuse infirmité dont je
-souffrais. J’espérais, grâce à ces efforts, reprendre ma vigueur, et ils
-ne servaient à rien. Ces apparitions nocturnes, que le jour j’appelais
-des sottises, redevenaient pour moi, le soir, d’épouvantables réalités.
-
-Si j’avais osé, j’aurais supplié la commission de me changer de chambre,
-mais je ne sus jamais m’y résoudre, craignant de faire rire.
-
-Ayant vainement essayé de tous les raisonnements, de toutes les
-résolutions, de toutes les études, de toutes les prières, l’horrible
-idée que j’étais totalement et pour toujours abandonné de Dieu s’empara
-de moi.
-
-Tous ces mauvais sophismes contre la Providence qui, dans l’état de
-raison, me paraissaient quelques semaines auparavant si absurdes,
-vinrent alors bourdonner brutalement dans ma tête, et me semblèrent
-mériter mon attention. Je luttai contre cette tentation pendant quelques
-jours, puis je m’y abandonnai.
-
-Je méconnus la bonté de la religion; je dis, comme j’avais entendu dire
-par des athées enragés, et comme naguère me l’écrivait Julien: «La
-religion ne sert à autre chose qu’à débiliter les esprits.» J’eus
-l’arrogance de croire qu’en renonçant à Dieu, mon âme reprendrait sa
-vigueur. Folle confiance! Je niais Dieu, et je ne savais pas nier les
-bourreaux invisibles qui semblaient m’entourer et se repaître de mes
-douleurs.
-
-Comment qualifier ce martyre? Suffit-il de dire que c’était une maladie?
-Ou bien était-ce en même temps un châtiment divin pour abattre mon
-orgueil, et me faire connaître que, sans une lumière particulière, je
-pouvais devenir incrédule comme Julien, et plus insensé que lui?
-
-Quoi qu’il en soit, Dieu me délivra d’un tel mal au moment où je m’y
-attendais le moins.
-
-Un matin, après avoir pris mon café, survinrent des vomissements
-violents et des coliques. Je pensai qu’on m’avait empoisonné. Après la
-fatigue causée par les vomissements, j’étais tout en sueur, et je restai
-au lit. Vers midi je m’assoupis, et je dormis paisiblement jusqu’au
-soir.
-
-Je me réveillai, surpris de tant de calme; et comme il me parut que je
-n’aurais plus sommeil, je me levai. «En restant levé, dis-je, je serai
-plus fort contre les terreurs accoutumées.»
-
-Mais les terreurs ne vinrent pas. J’en éprouvai une véritable
-jubilation, et dans la plénitude de ma reconnaissance, revenant au
-sentiment de Dieu, je me jetai à terre pour l’adorer, et lui demander
-pardon de l’avoir renié pendant plusieurs jours. Cette effusion de joie
-épuisa mes forces, et étant resté quelque temps à genoux, appuyé à une
-chaise, je fus repris par le sommeil, et je m’endormis dans cette
-position.
-
-Sur quoi, je ne sais si ce fut au bout d’une ou de plusieurs heures que
-je m’éveillai à moitié, mais à peine eus-je le temps de me jeter tout
-vêtu sur mon lit, et je me rendormis jusqu’à l’aurore. Je restai encore
-toute la journée dans une espèce de somnolence; le soir, je me couchai
-promptement, et je dormis la nuit entière. Quelle crise s’était-il opéré
-en moi? Je l’ignore, mais j’étais guéri.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVII
-
-
-Les nausées dont mon estomac souffrait depuis longtemps cessèrent; mes
-douleurs de tête cessèrent aussi, et il me vint un appétit
-extraordinaire. Je digérais parfaitement, et mes forces revenaient.
-Admirable Providence! Elle m’avait enlevé mes forces pour m’humilier;
-elle me les rendait parce que s’approchait l’époque des sentences, et
-qu’elle voulait que je ne succombasse pas à leur annonce.
-
-Le 24 novembre, un de nos compagnons, le docteur Foresti, fut enlevé des
-prisons des Plombs et transporté nous ne savions où. Le geôlier, sa
-femme et les guichetiers étaient atterrés; aucun d’eux ne voulait me
-faire la lumière sur ce mystère.
-
-«Et que veut savoir monsieur, me disait Tremerello, s’il n’y a rien de
-bon à savoir? Je lui en ai déjà trop dit, je lui en ai déjà trop dit.
-
---Allons donc! à quoi sert de se taire? criai-je en frissonnant; n’ai-je
-pas compris? Il est donc condamné à mort?
-
---Qui?... lui?... le docteur Foresti?...»
-
-Tremerello hésitait; mais l’envie de bavarder n’était pas la moindre de
-ses vertus.
-
-«Que monsieur ne dise pas ensuite que je suis bavard; je ne voulais
-seulement pas ouvrir la bouche sur ces choses-là. Que monsieur se
-souvienne qu’il m’y a contraint.
-
---Oui, oui, je vous y ai contraint; mais, allons! dites-moi tout. Qu’y
-a-t-il au sujet du pauvre Foresti?
-
---Ah! monsieur, ils lui ont fait passer le pont des Soupirs! Il est dans
-les prisons criminelles! La sentence de mort lui a été lue, à lui et à
-deux autres.
-
---Et elle s’exécutera?... quand? Oh! les malheureux! Et qui sont les
-deux autres?
-
---Je n’en sais pas davantage, je n’en sais pas davantage; les sentences
-n’ont pas encore été publiées. On dit dans Venise qu’il y aura quelques
-commutations de peine. Dieu veuille que la condamnation à mort ne soit
-exécutée pour aucun d’eux! Dieu veuille que, s’ils ne sont pas tous
-sauvés de la mort, monsieur au moins le soit! Je lui ai voué une telle
-affection... qu’il me pardonne ma liberté... comme s’il était mon
-frère!»
-
-Et il s’en alla tout ému. Le lecteur peut penser dans quelle agitation
-je me trouvai pendant toute cette journée et la nuit suivante, et
-pendant tant de jours encore, pendant lesquels je ne pus rien savoir.
-
-Cette incertitude dura un mois; enfin les sentences relatives au premier
-procès furent publiées. Elles frappaient un grand nombre de personnes,
-parmi lesquelles neuf étaient condamnées à mort, et puis, par grâce, au
-_carcere duro_, les uns pour vingt ans, les autres pour quinze ans (et
-dans les deux cas ils devaient subir leur peine dans la forteresse du
-Spielberg, près de la ville de Brünn, en Moravie), d’autres pour dix ans
-au moins (et alors ils allaient dans la forteresse de Lubiana).
-
-La commutation de peine accordée à tous les accusés du premier procès,
-était-elle une présomption que la mort serait aussi épargnée à ceux du
-second? ou bien n’aurait-on usé d’indulgence que pour les premiers,
-parce qu’ils avaient été arrêtés avant les notifications publiées contre
-les sociétés secrètes, pour faire retomber toutes les rigueurs sur les
-seconds?
-
-«La solution de ces doutes ne peut être lointaine, dis-je; que le Ciel
-soit béni, car j’ai le temps de prévoir la mort et de m’y préparer.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVIII
-
-
-C’était mon unique pensée de mourir chrétiennement et avec le courage
-nécessaire. J’eus la tentation de me soustraire à l’échafaud par le
-suicide, mais je réussis à la chasser. «Quel mérite y a-t-il à ne pas se
-laisser égorger par un bourreau, mais à se faire soi-même, au contraire,
-son propre bourreau? Pour sauver l’honneur? Et n’est-ce pas un
-enfantillage de croire qu’il y a plus d’honneur à tromper le bourreau
-qu’à ne pas le faire, quand après tout il faut mourir?» Lors même que je
-n’eusse pas été chrétien, le suicide, en y réfléchissant, m’aurait
-semblé une sotte satisfaction, une inutilité.
-
-«Si le terme de ma vie est venu, allais-je me disant, ne suis-je pas
-heureux que ce soit de façon à me laisser le temps de me recueillir et
-de purifier ma conscience par des désirs et des repentirs dignes d’un
-homme? En jugeant comme le vulgaire, monter à l’échafaud est la plus
-affreuse des morts; en jugeant comme un sage, cette mort n’est-elle pas
-meilleure que tant d’autres qui arrivent par maladie, avec un grand
-affaiblissement d’intelligence, qui ne permet plus à l’âme de se dégager
-des pensées basses?»
-
-La justesse d’un pareil raisonnement pénétra si fortement mon esprit,
-que l’horreur de la mort et de ce genre de mort s’éloignait entièrement
-de moi. Je méditai beaucoup sur les sacrements qui devaient me fortifier
-dans ce passage solennel, et il me sembla que j’étais en état de les
-recevoir avec les dispositions nécessaires pour en éprouver
-l’efficacité. Cette hauteur d’âme que je croyais avoir, cette paix,
-cette indulgente affection pour ceux qui me haïssaient, cette joie de
-pouvoir sacrifier ma vie à la volonté de Dieu, les aurais-je conservées
-si j’avais été conduit au supplice? Hélas! que l’homme est plein de
-contradictions, et comme alors qu’il semble le plus résolu et le plus
-saint, il peut tomber en un instant dans la faiblesse et dans le péché!
-Serais-je alors mort avec dignité? Dieu seul le sait. Je ne m’estime pas
-assez pour l’affirmer.
-
-Cependant l’approche vraisemblable de la mort arrêtait tellement mon
-imagination sur cette idée, que mourir me paraissait non seulement
-possible, mais indiqué par un infaillible pressentiment. Aucune
-espérance d’échapper à ce destin ne pénétrait plus dans mon cœur, et à
-chaque bruit de pas et de clefs, chaque fois qu’on ouvrait ma porte, je
-me disais: «Courage! Peut-être vient-on me prendre pour entendre ma
-sentence. Écoutons-la avec dignité et avec calme, et bénissons le
-Seigneur.»
-
-Je méditai ce que je devais écrire pour la dernière fois à ma famille,
-et particulièrement à mon père, à ma mère, à chacun de mes frères et à
-chacune de mes sœurs; et, roulant dans mon esprit ces expressions d’une
-affection si profonde et si sacrée, je m’attendrissais avec une grande
-douceur, et je pleurais, et ces larmes n’énervaient pas ma volonté
-résignée.
-
-Comment l’insomnie ne serait-elle pas revenue? Mais combien elle était
-différente de la première! Je n’entendais ni gémissements, ni rires dans
-ma chambre; je ne rêvais plus ni d’esprits ni d’hommes cachés. La nuit
-m’était plus délicieuse que le jour, parce que je me concentrais
-davantage dans la prière. Vers les quatre heures, j’avais l’habitude de
-me mettre au lit, et je dormais tranquillement environ deux heures. Une
-fois réveillé, je restais tard au lit pour me reposer. Je me levais vers
-les onze heures.
-
-Une nuit, je m’étais couché un peu avant mon heure habituelle, et
-j’avais dormi à peine un quart d’heure, quand je me réveillai et aperçus
-une intense clarté sur le mur en face de moi. Je craignis d’être retombé
-dans mes anciens délires; mais ce que je voyais n’était pas une
-illusion. Cette clarté venait par la petite fenêtre au nord, au-dessous
-de laquelle je couchais.
-
-Je saute à terre, je prends la table, je la mets sur le lit, j’y ajoute
-une chaise, je monte;--et je vois un des plus beaux et des plus
-terribles spectacles de feu que je pusse imaginer.
-
-C’était un grand incendie, à une portée de fusil de nos prisons. Il
-avait pris dans la maison où se trouvaient les fours publics, et il la
-consuma.
-
-La nuit était très obscure, et l’on n’en distinguait que mieux ces
-vastes tourbillons de flammes et de fumée, agités qu’ils étaient par un
-vent furieux. Les étincelles volaient de toutes parts, et semblaient
-pleuvoir du ciel. La lagune voisine reflétait l’incendie. Une multitude
-de gondoles allaient et venaient. Je m’imaginais l’épouvante et le péril
-de ceux qui habitaient dans la maison incendiée et dans les maisons
-voisines, et je les plaignais. J’entendais des voix lointaines d’hommes
-et de femmes qui s’appelaient: «Tonine! Momolo! Beppo! Zanze!» Oui, le
-nom de Zanze retentit aussi à mon oreille! Il y en a des milliers à
-Venise, et pourtant je craignais que ce ne pût être celle dont la
-mémoire m’était si douce! Serait-elle là, cette infortunée, et entourée
-peut-être par les flammes? Oh! si je pouvais m’échapper pour la sauver!
-
-Palpitant, frissonnant, admirant, je restai jusqu’à l’aurore à la
-fenêtre; puis je descendis oppressé par une tristesse mortelle, et me
-figurant beaucoup plus de désastres qu’il n’en était arrivé. Tremerello
-me dit qu’il n’y avait eu de brûlés que les fours et les magasins
-annexes, avec une grande quantité de sacs de farine.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIX
-
-
-Mon imagination était encore vivement frappée d’avoir vu cet incendie,
-lorsque, quelques nuits après,--je n’étais pas encore allé au lit et
-j’étais à ma table à étudier, et tout transi de froid,--j’entendis des
-voix peu éloignées: c’étaient celles du geôlier, de sa femme, de leurs
-enfants, des guichetiers: «_Le feu! le feu! ô sainte Vierge! oh! nous
-sommes perdus!_»
-
-Le froid me quitta en un instant; je me dressai tout en sueur, et je
-regardai autour de moi si les flammes s’apercevaient déjà. On n’en
-voyait pas.
-
-L’incendie toutefois était dans le palais lui-même, dans quelques
-bureaux voisins des prisons.
-
-Un des guichetiers criait. «_Mais, sior patron, que ferons-nous de tous
-ces messieurs en cage, si le feu nous gagne?_»
-
-Le geôlier répondait: «_Je n’aurai pas le cœur de les laisser brûler; et
-pourtant je ne puis pas ouvrir les prisons sans la permission de la
-commission; allons, te dis-je, cours demander cette permission.--J’y
-vais tout de suite, monsieur; mais la réponse n’arrivera pas à temps,
-savez-vous?_»
-
-Et où était cette héroïque résignation que j’étais si sûr de posséder en
-pensant à la mort? Pourquoi l’idée de brûler tout vif me donnait-elle la
-fièvre? Comme s’il y avait un plus grand plaisir à se laisser serrer la
-gorge qu’à brûler? Je pensai à cela, et je rougis de ma peur; j’étais
-sur le point de crier au geôlier qu’il m’ouvrît par charité, mais je me
-retins. Néanmoins j’avais peur.
-
-«Voilà, dis-je, quel sera mon courage, si, une fois échappé au feu, je
-me vois conduit à la mort! Je me contiendrai, je cacherai ma lâcheté aux
-autres, mais je tremblerai. Et pourtant, n’est-ce pas aussi du courage
-que d’agir comme si l’on n’éprouvait pas de frissons, et de les sentir?
-N’y a-t-il pas de la générosité à s’efforcer de donner volontiers ce que
-l’on regrette de donner? N’est-ce pas montrer de l’obéissance qu’obéir
-en répugnant?»
-
-Le tumulte dans la maison du geôlier était si fort, qu’il indiquait un
-péril sans cesse croissant. Et le guichetier qui était allé demander la
-permission de nous retirer de ces lieux ne revenait pas! Enfin il me
-sembla entendre sa voix. J’écoutai, et je ne distinguai pas ses paroles.
-J’attends, j’espère; c’est en vain! personne ne vient. Est-il possible
-qu’on n’ait pas accordé de nous transporter dans un local à l’abri du
-feu? Et s’il n’y avait plus moyen de s’échapper? Et si le geôlier et sa
-famille tentaient de se sauver eux-mêmes, et que personne ne pensât plus
-aux pauvres gens _en cage_?
-
-«Toujours est-il, reprenais-je, que ce n’est pas là de la philosophie,
-que ce n’est pas là de la religion! Ne ferais-je pas mieux de m’apprêter
-à voir les flammes entrer dans ma chambre et me dévorer?»
-
-Cependant les rumeurs s’éteignaient. Peu à peu je n’entendis plus rien.
-Était-ce là une preuve que l’incendie avait cessé? Ou bien tous ceux qui
-l’avaient pu s’étaient-ils enfuis, et ne restait-il plus là personne que
-les victimes abandonnées à une mort si cruelle?
-
-La continuation du silence me calma; je compris que le feu devait être
-éteint.
-
-J’allai au lit, et je me reprochai comme une lâcheté l’inquiétude que
-j’avais soufferte; et maintenant qu’il ne s’agissait plus d’être brûlé,
-je regrettai de n’avoir pas été brûlé, plutôt que d’être dans quelques
-jours tué par les hommes.
-
-Le matin suivant j’appris par Tremerello ce qu’avait été l’incendie, et
-je ris de la peur qu’il me dit avoir eue, comme si la mienne n’avait pas
-été égale ou plus grande.
-
-
-
-
-CHAPITRE L
-
-
-Le 11 février (1822), vers les neuf heures du matin, Tremerello saisit
-une occasion pour venir me trouver, et, tout agité, me dit:
-
-«Monsieur sait-il que dans l’île de Saint-Michel de Murano, à peu de
-distance de Venise, il y a une prison où sont peut-être plus de cent
-Carbonari?
-
---Vous me l’avez déjà dit d’autres fois. Eh bien!... que voulez-vous
-dire?... Allons, parlez. Y en a-t-il par hasard de condamnés?
-
---Précisément.
-
---Lesquels?
-
---Je ne sais pas.
-
---Mon malheureux Maroncelli y serait-il par hasard?
-
---Ah! monsieur! je ne sais, je ne sais pas qui il y a.» Et il s’en alla
-tout troublé, et me regardant d’un air de compassion.
-
-Peu après vient le geôlier, accompagné des guichetiers et d’un homme que
-je n’avais jamais vu. Le geôlier semblait confus. Le nouveau venu prit
-la parole.
-
-«Monsieur, la commission a ordonné que vous veniez avec moi.
-
---Allons, dis-je; et vous, qui êtes-vous donc?
-
---Je suis le geôlier des prisons de Saint-Michel, où monsieur doit être
-transféré.»
-
-Le geôlier des Plombs consigna à celui-ci mon argent qu’il avait entre
-ses mains. Je demandai et j’obtins la permission de faire quelque
-libéralité aux guichetiers. Je mis en ordre mes affaires, je pris la
-Bible sous le bras, et je partis. En descendant ces escaliers sans fin,
-Tremerello me serra furtivement la main; il semblait vouloir me dire:
-«Infortuné! tu es perdu.»
-
-Nous sortîmes par une porte qui donnait sur la lagune; là était une
-gondole avec deux guichetiers du nouveau geôlier.
-
-J’entrai dans la gondole, et des sentiments opposés m’agitaient:--un
-certain regret d’abandonner le séjour des Plombs, où j’avais beaucoup
-souffert, mais où j’avais pourtant aimé, et où j’avais été aimé,--le
-plaisir de me trouver, après une si longue réclusion, à l’air libre, de
-voir le ciel, et la ville et les eaux, sans le lugubre encadrement de
-grilles de fer,--le souvenir de la joyeuse gondole qui, dans des temps
-meilleurs, me portait à travers cette même lagune, et des gondoles du
-lac de Côme, de celles du lac Majeur, des barques du Pô, de celles du
-Rhône et de la Saône!... O riantes années évanouies! Et qui donc au
-monde avait été aussi heureux que moi?
-
-Né des plus tendres parents, dans cette condition qui n’est pas la
-pauvreté, et qui, en vous rapprochant presque également du pauvre et du
-riche, vous donne une exacte connaissance des deux états,--condition que
-je crois la plus avantageuse pour cultiver les sentiments
-affectueux;--après une enfance entourée des soins domestiques les plus
-doux, j’étais allé à Lyon près d’un vieux cousin maternel, très riche et
-bien digne de ses richesses, où tout ce qui peut enchanter un cœur avide
-d’élégance et d’amour avait délicieusement occupé la première ferveur de
-ma jeunesse; de là, revenu en Italie, et demeurant avec mes parents à
-Milan, j’avais poursuivi mes études et appris à aimer la société et les
-livres, ne trouvant que des amis distingués et de séduisants
-applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires déclarés,
-avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai davantage à
-ce dernier; et cet homme si irritable, qui par sa rudesse avait provoqué
-tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour moi que douceur
-et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres littérateurs fort
-honorables m’aimaient, eux aussi, comme je les aimais moi-même. L’envie
-ni la calomnie ne m’assaillirent jamais, ou du moins elles provenaient
-de gens si discrédités, qu’elles ne pouvaient nuire. A la chute du
-royaume d’Italie, mon père avait reporté son domicile à Turin, avec le
-reste de la famille, et moi, remettant à plus tard de rejoindre des
-personnes si chères, j’avais fini par rester à Milan, où j’étais entouré
-de tant de bonheur, que je ne savais pas me résoudre à la quitter.
-
-Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui
-prédominaient dans mon cœur: D. Pietro Borsieri, monseigneur Louis de
-Brême et le comte Luigi Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le
-comte Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants
-de Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un
-frère. Dans cette maison affluait non seulement tout ce que la ville
-avait de plus cultivé, mais une foule de voyageurs remarquables. Là je
-connus madame de Staël, Schlegel, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et
-un grand nombre d’autres hommes illustres des diverses parties de
-l’Europe. Oh! combien la connaissance des hommes de mérite nous réjouit,
-et est un stimulant pour nous élever l’âme! Oui, j’étais heureux! Je
-n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un prince!--Et d’un sort si
-joyeux, tomber aux mains de sbires, passer de prison en prison, et finir
-par être étranglé, ou périr dans les fers!
-
-
-
-
-CHAPITRE LI
-
-
-En roulant de pareilles pensées, j’arrivai à Saint-Michel, et je fus
-enfermé dans une chambre qui avait vue sur une cour, sur la lagune et
-sur la belle île de Murano. Je m’informai de Maroncelli au geôlier, à sa
-femme, à ses quatre guichetiers. Mais ils me faisaient de courtes
-visites, étaient pleins de défiance, et ne voulaient rien me dire.
-
-Néanmoins, là où il y a cinq ou six personnes, il est difficile qu’il ne
-s’en trouve pas une désireuse de compatir et de parler. Je trouvai cette
-personne, et j’appris ce qui suit:
-
-Maroncelli, après avoir été longtemps seul, avait été mis avec le comte
-Camille Laderchi. Ce dernier était sorti de prison depuis quelques
-jours, ayant été reconnu innocent, et le premier se trouvait de nouveau
-seul. Parmi nos compagnons étaient aussi sortis, comme innocents, le
-professeur Gian-Domenico Romagnosi et le comte Giovanni Arrivabene. Le
-capitaine Rezia et M. Canova étaient ensemble. Le professeur Ressi
-gisait mourant dans une prison voisine de ces deux derniers.
-
-«Pour ceux qui ne sont pas sortis, dis-je, les condamnations sont donc
-venues? Et qu’attend-on pour les faire connaître? Peut-être que le
-pauvre Ressi meure, ou soit en état d’entendre sa sentence, n’est-il pas
-vrai?
-
---Je crois que oui.»
-
-Tous les jours, je demandais des nouvelles de l’infortuné.
-
-«Il a perdu la parole;--il l’a retrouvée, mais il délire et n’a plus sa
-connaissance;--il donne à peine quelques signes de vie;--il crache
-souvent le sang et a encore le délire;--il va plus mal;--il va
-mieux;--il est à l’agonie.»
-
-Telles furent les réponses qu’on me donna pendant plusieurs semaines.
-Enfin, un matin on me dit: «Il est mort!»
-
-Je versai une larme sur lui, et je me consolai en pensant qu’il avait
-ignoré sa condamnation.
-
-Le jour suivant, 21 février (1822), le geôlier vint me prendre: il était
-dix heures du matin. Il me conduisit dans la salle de la commission, et
-se retira. Le président, l’inquisiteur et les deux juges assesseurs
-étaient assis et se levèrent.
-
-Le président, d’un ton de noble commisération, me dit que la sentence
-était arrivée et que le jugement avait été terrible, mais que déjà
-l’empereur l’avait mitigé.
-
-L’inquisiteur me lut la sentence: «Condamné à mort.» Puis il lut le
-rescrit impérial: «La peine est commuée en quinze ans de _carcere duro_,
-à subir dans la forteresse du Spielberg.»
-
-Je répondis: «Que la volonté de Dieu soit faite!»
-
-Et mon intention était vraiment de recevoir en chrétien cet horrible
-coup, et de ne montrer ni de nourrir aucun ressentiment contre qui que
-ce fût.
-
-Le président loua ma tranquillité et me conseilla de la garder toujours,
-en me disant que de cette tranquillité pouvait résulter peut-être, dans
-deux ou trois ans, qu’on me jugeât digne d’une plus grande grâce. (Au
-lieu de deux ou trois ans, ce fut un bien plus grand nombre d’années).
-
-Les autres juges m’adressèrent aussi des paroles courtoises et pleines
-d’espérance. Mais l’un d’eux, qui pendant le procès m’avait toujours
-semblé très hostile, me dit une chose en apparence courtoise, mais qui
-me parut poignante; et cette courtoisie, je la trouvai démentie par ses
-regards, dans lesquels j’aurais juré qu’il y avait un sourire de joie et
-d’insulte.
-
-Aujourd’hui je ne jurerais plus qu’il en fut ainsi; je peux très bien
-m’être trompé. Mais alors tout mon sang se troubla, et je me contins
-pour ne pas éclater de fureur. Je dissimulai, et pendant qu’ils me
-louaient encore de ma patience chrétienne, je l’avais déjà perdue en
-secret.
-
-«Demain, dit l’inquisiteur, nous aurons le regret d’être obligé de vous
-annoncer la sentence en public; mais c’est une formalité indispensable.
-
---Soit, dis-je.
-
---A partir de ce moment, ajouta-t-il, nous vous accordons la compagnie
-de votre ami.»
-
-Et, ayant appelé le geôlier, ils me consignèrent de nouveau à lui, en
-lui disant de me mettre avec Maroncelli.
-
-
-
-
-CHAPITRE LII
-
-
-Quel doux instant ce fut pour mon ami et pour moi de nous revoir, après
-un an et trois mois de séparation et de si grandes douleurs! Les joies
-de l’amitié nous firent presque oublier pendant quelques instants notre
-condamnation.
-
-Je m’arrachai néanmoins promptement de ses bras, pour prendre la plume
-et écrire à mon père. Je désirais ardemment que la nouvelle de mon
-triste sort parvînt à ma famille par moi, plutôt que par d’autres, afin
-que le déchirement de ces cœurs aimés fût tempéré par mon langage de
-paix et de religion. Les juges me promirent d’expédier sur-le-champ
-cette lettre.
-
-Après cela, Maroncelli me parla de son procès, et moi du mien; nous nous
-confiâmes quelques-unes des péripéties de la prison; nous allâmes à la
-fenêtre, nous saluâmes trois autres amis qui étaient à la leur; deux
-d’entre eux étaient Canova et Rezia, qui se trouvaient ensemble, le
-premier condamné à six ans de _carcere duro_, et le second à trois; le
-troisième était le docteur César Armari, qui, pendant les mois
-précédents, avait été mon voisin dans les Plombs. Celui-ci n’avait pas
-eu de condamnation, et il sortit ensuite déclaré innocent.
-
-Ces conversations avec les uns et avec les autres, furent une agréable
-distraction pendant tout le jour et toute la soirée. Mais, quand nous
-fûmes allés au lit, que la lumière fut éteinte et que le silence se fit,
-il ne me fut pas possible de dormir; la tête me brûlait, et le cœur me
-saignait en pensant à mon chez moi. «Mes vieux parents résisteraient-ils
-à un si grand malheur; leurs autres enfants suffiraient-ils pour les
-consoler? Tous étaient aussi aimés et valaient mieux que moi; mais un
-père et une mère trouvent-ils jamais, dans les enfants qui leur restent,
-une compensation pour celui qu’ils perdent?»
-
-Si j’avais seulement pensé à mes parents et à quelques autres personnes
-aimées! leur souvenir m’affligeait et m’attendrissait. Mais je pensai
-aussi à ce rire de joie et d’insulte que j’avais cru voir chez ce juge,
-au procès, au motif des condamnations, aux passions politiques, au sort
-de tant de mes amis... et je ne sus plus juger avec indulgence aucun de
-mes adversaires. Dieu me mettait à une grande épreuve! Mon devoir aurait
-été de la supporter avec courage. Je ne le pus pas, je ne le voulus pas!
-La volupté de la haine me plut davantage que celle du pardon; je passai
-une nuit d’enfer.
-
-Le matin je ne priai pas. L’univers me paraissait l’œuvre d’une
-puissance ennemie du bien. D’autres fois déjà j’avais été ainsi
-calomniateur de Dieu, mais je n’aurais pas cru le redevenir, et le
-redevenir en quelques heures! Julien, dans ses plus grandes fureurs, ne
-pouvait être plus impie que moi. En ruminant des pensées de haine,
-surtout quand on est frappé par une grande infortune, qui devrait au
-contraire rendre plus religieux, on devient mauvais, quand même on
-aurait été jusque-là un juste. Oui, quand même on aurait été un juste,
-parce qu’on ne peut pas haïr sans orgueil. Et qui es-tu, ô misérable
-mortel, pour prétendre qu’aucun de tes semblables ne te juge pas
-sévèrement; pour prétendre que personne ne puisse te faire du mal de
-bonne foi, en croyant agir avec justice? pour te plaindre, si Dieu
-permet que tu souffres plutôt d’une façon que d’une autre?
-
-Je me sentais malheureux de ne pouvoir prier; mais, où règne l’orgueil,
-on ne connaît d’autre Dieu que soi-même.
-
-J’aurais voulu recommander à un suprême protecteur mes parents désolés,
-et je ne croyais plus en lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIII
-
-
-A neuf heures du matin, on nous fit entrer, Maroncelli et moi, dans une
-gondole, et on nous conduisit à la ville. Nous abordâmes au palais du
-doge, et nous montâmes aux prisons. On nous mit dans la chambre où peu
-de jours auparavant était M. Caporali; j’ignore où celui-ci avait été
-transféré. Neuf ou dix sbires étaient là pour nous garder, et nous
-attendions, en nous promenant, le moment d’être conduits sur la place.
-L’attente fut longue. Ce fut seulement à midi que parut l’inquisiteur,
-pour nous annoncer qu’il fallait partir. Le médecin se présenta, et nous
-engagea à boire un petit verre d’eau de menthe; nous acceptâmes et nous
-en fûmes reconnaissants, non pour la chose en elle-même, mais pour la
-profonde compassion que le bon vieillard nous témoignait. C’était le
-docteur Dosmo. Le chef des sbires s’avança ensuite, et nous mit les
-menottes. Nous le suivîmes, accompagnés des autres sbires.
-
-Nous descendîmes le magnifique escalier _des Géants_, nous nous
-rappelâmes le doge Marino Faliero, décapité en cet endroit; nous
-entrâmes sous le grand portail qui, de la cour du palais, donne sur la
-_Piazzetta_, et là, nous tournâmes à gauche du côté de la lagune. Au
-milieu de la Piazzetta était l’échafaud où nous devions monter. De
-l’escalier _des Géants_ jusqu’à cet échafaud, se tenaient deux haies de
-soldats allemands; nous passâmes au milieu d’elles.
-
-Montés sur l’échafaud, nous regardâmes autour de nous, et nous vîmes la
-terreur régner sur cette immense foule. Sur divers points, dans le
-lointain, d’autres soldats en armes étaient rangés en bataille. On nous
-dit qu’il y avait de tous côtés des canons avec les mèches allumées.
-
-Et c’était cette Piazzetta, où, en septembre 1820, un mois avant mon
-arrestation, un mendiant m’avait dit: «C’est ici un endroit de malheur!»
-
-Je me souvins de ce mendiant, et je pensai:
-
-«Qui sait si, parmi tous ces milliers de spectateurs, il n’y est pas,
-lui aussi, et s’il ne me reconnaît pas?»
-
-Le capitaine allemand nous cria de tourner vers le palais et de regarder
-en haut. Nous obéîmes, et nous vîmes sur la galerie un greffier avec un
-papier à la main. C’était la sentence. Il la lut d’une voix haute.
-
-Un profond silence régna jusqu’à l’expression: _condamnés à mort_. Alors
-il s’éleva un murmure général de compassion. Puis succéda un nouveau
-silence pour entendre le reste de la lecture. Un nouveau murmure s’éleva
-aux expressions: _condamnés au _carcere duro_, Maroncelli pour vingt
-ans, et Pellico pour quinze_.
-
-Le capitaine nous fit signe de descendre. Nous jetâmes encore une fois
-les regards autour de nous, et nous descendîmes. Nous rentrâmes dans la
-cour, nous remontâmes le grand escalier, nous revînmes dans la chambre
-d’où nous avions été amenés; on nous enleva les menottes, et nous fûmes
-reconduits à Saint-Michel.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIV
-
-
-Ceux qui avaient été condamnés avant nous, étaient déjà partis pour
-Lubiana et pour le Spielberg, accompagnés d’un commissaire de police. On
-attendait maintenant le retour du même commissaire pour nous conduire à
-notre destination. Cet intervalle dura un mois.
-
-Ma vie consistait alors à causer beaucoup et à entendre causer pour me
-distraire. En outre, Maroncelli me lisait ses compositions littéraires,
-et je lui disais les miennes. Un soir je lus, de ma fenêtre, l’_Ester
-d’Engaddi_ à Canova, Rezia et Armari, et le soir suivant, l’_Iginia
-d’Asti_.
-
-Mais la nuit je frémissais et je pleurais, et je dormais peu ou pas du
-tout.
-
-Je désirais, et je tremblais en même temps de savoir comment la nouvelle
-de mon malheur avait été reçue par mes parents.
-
-Enfin vint une lettre de mon père. Quelle fut ma douleur en voyant que
-la dernière que je lui avais adressée ne lui avait pas été envoyée
-sur-le-champ, comme j’en avais tant prié l’inquisiteur. L’infortuné
-père, qui s’était toujours flatté que je sortirais sans condamnation,
-ayant pris un jour _la Gazette de Milan_, y trouva ma sentence. Il me
-racontait lui-même ce cruel incident, et me laissait imaginer combien
-son âme en avait été déchirée.
-
-Oh! comme, au milieu de l’immense pitié que je ressentis pour lui, pour
-ma mère et pour toute la famille, je fus saisi d’indignation de ce que
-ma lettre ne lui avait pas été promptement expédiée! Il n’y aura pas eu
-de mauvaise volonté dans ce retard, mais je la supposai infernale; je
-crus y découvrir un raffinement de barbarie, un désir que le châtiment
-pesât de tout son poids même sur mes parents innocents. J’aurais voulu
-verser une mer de sang pour punir cette cruauté supposée.
-
-Maintenant que je juge avec calme, je ne la trouve pas vraisemblable. Ce
-retard ne provint, sans aucun doute, d’autre cause que la négligence.
-
-Furieux comme je l’étais, je frémis en apprenant que mes compagnons se
-proposaient de faire leurs Pâques avant de partir, et je sentis que je
-ne devais pas faire les miennes, n’ayant nullement le désir de
-pardonner. Aurais-je donné ce scandale!
-
-
-
-
-CHAPITRE LV
-
-
-Le commissaire arriva enfin d’Allemagne et vint nous dire que dans deux
-jours nous partirions.
-
-«J’ai le plaisir, ajouta-t-il, de pouvoir vous donner une consolation.
-En revenant du Spielberg, j’ai vu à Vienne Sa Majesté l’empereur, qui
-m’a dit qu’il voulait que les jours de peine de ces messieurs se
-composassent non de vingt-quatre heures, mais de douze. Par cette
-expression, il entend signifier que la peine est réduite de moitié.»
-
-Cette diminution ne nous fut jamais dans la suite annoncée
-officiellement; mais il n’y avait aucune probabilité que le commissaire
-mentît, d’autant plus qu’il ne nous donna pas cette nouvelle en secret,
-mais au su de la commission.
-
-Je ne pus cependant m’en réjouir. Dans ma pensée, sept années et demie
-de fers n’étaient guère moins horribles que quinze années. Il me
-semblait impossible de vivre aussi longtemps.
-
-Ma santé était de nouveau très mauvaise. Je souffrais de vives douleurs
-de poitrine, avec de la toux, et je croyais avoir les poumons attaqués.
-Je mangeais peu, et ce peu, je ne le digérais pas.
-
-Le départ eut lieu dans la nuit du 25 au 26 mars. Il nous fut permis
-d’embrasser le docteur César Armari, notre ami. Un sbire nous enchaîna
-transversalement de la main droite et du pied gauche, afin qu’il nous
-fût impossible de fuir. Nous descendîmes en gondole, et les gardes
-ramèrent vers Fusina.
-
-Arrivés là, nous trouvâmes deux voitures prêtes. Rezia et Canova
-montèrent dans l’une, Maroncelli et moi dans l’autre. Dans une des
-voitures était le commissaire avec deux prisonniers, dans l’autre un
-sous-commissaire avec les deux autres. Le convoi était complété par six
-ou sept gardes de police armés de fusils et de sabres, distribués partie
-à l’intérieur des voitures, partie sur le siège du voiturier.
-
-Être contraint par l’infortune à abandonner sa patrie est toujours chose
-douloureuse; mais la quitter enchaîné, pour être conduit dans des
-climats horribles, destiné à languir pendant des années au milieu des
-bandits, est une chose si déchirante qu’il n’y a pas de termes pour
-l’exprimer.
-
-Avant de franchir les Alpes, ma nation me devenait d’heure en heure plus
-chère, étant donnée la pitié que nous témoignaient partout ceux que nous
-rencontrions. Dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque
-chaumière isolée, la nouvelle de notre condamnation ayant déjà été
-publiée depuis quelques semaines, nous étions attendus. Dans certains
-endroits, les commissaires et les gardes s’efforçaient de dissiper la
-foule qui nous entourait. C’était vraiment admirable de voir le
-sentiment de bienveillance qui se manifestait à notre égard.
-
-A Udine nous eûmes une émouvante surprise. Arrivés à l’auberge, le
-commissaire fit fermer la porte de la cour et écarter le peuple. Il nous
-assigna une chambre, et dit aux garçons de nous apporter à souper et ce
-qu’il fallait pour dormir. Voici qu’un instant après, entrent trois
-hommes avec des matelas sur leurs épaules. Quel est notre étonnement en
-nous apercevant qu’un seul d’entre eux était au service de l’auberge, et
-que les autres étaient deux de nos connaissances! Nous feignîmes de les
-aider à placer les matelas par terre, et nous leur serrâmes furtivement
-la main. Les larmes débordaient de leurs cœurs et des nôtres. Oh!
-combien il nous fut pénible de ne pouvoir les verser entre les bras les
-uns des autres!
-
-Les commissaires ne s’aperçurent pas de cette scène émouvante, mais je
-me doutai qu’un des gardes avait pénétré le mystère au moment où le bon
-Dario me serrait la main. Ce garde était Vénitien. Il nous regarda dans
-les yeux, Dario et moi, pâlit, parut hésiter pour savoir s’il devait
-élever la voix, mais il se tut et porta ses regards d’un autre côté, en
-dissimulant. S’il ne devina pas que ces gens étaient nos amis, il pensa
-au moins que c’étaient des garçons de notre connaissance.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVI
-
-
-Le matin nous partîmes d’Udine, et l’aube se montrait à peine. Cet
-affectueux Dario était déjà dans la rue, enveloppé de son manteau. Il
-nous salua encore, et nous suivit longtemps. Nous vîmes aussi une
-voiture courir derrière nous pendant deux ou trois milles. Il y avait
-dedans quelqu’un qui agitait un mouchoir. A la fin, elle s’en retourna.
-Qui était-ce? nous nous le demandâmes.
-
-Oh! que Dieu bénisse toutes les âmes généreuses qui ne rougissent pas
-d’aimer les malheureux! Ah! je les apprécie d’autant plus que, pendant
-mes années de calamité, j’en ai connu de lâches qui m’ont renié, et ont
-cru tirer avantage des injures qu’elles accumulaient contre moi. Mais
-ces dernières furent peu nombreuses, et le nombre des premières ne fut
-pas restreint.
-
-Je me trompais en pensant que cette compassion que nous trouvions en
-Italie dût cesser lorsque nous serions en terre étrangère. Ah! l’homme
-bon est toujours le compatriote des infortunés! Quand nous fumes sur les
-territoires d’Illyrie et d’Allemagne, il se produisit la même chose que
-sur les nôtres. La plainte suivante était unanime: _Arme Herren!_
-(Pauvres messieurs!)
-
-Parfois, en entrant dans un pays, nos voitures étaient obligées de
-s’arrêter avant qu’on eût décidé où nous irions loger. Alors la
-population se serrait autour de nous, et nous entendions des paroles de
-pitié qui jaillissaient vraiment du cœur. La bonté de ces gens
-m’émouvait plus encore que celle de mes compatriotes. Oh! comme je leur
-étais reconnaissant à tous! Oh! combien est douce la pitié de nos
-semblables! Combien il est doux de les aimer!
-
-La consolation que j’en tirais diminuait jusqu’à mes indignations contre
-ceux que j’appelais mes ennemis.
-
-«Qui sait, pensais-je, si j’avais vu de près leur visage, et s’ils
-m’avaient vu eux-mêmes; si j’avais pu lire dans leur âme, et eux dans la
-mienne, qui sait si je n’aurais pas été contraint de confesser qu’il n’y
-avait aucune scélératesse en eux; et eux qu’il n’y en avait aucune en
-moi! qui sait si nous n’aurions pas été contraints de nous plaindre
-mutuellement et de nous aimer!»
-
-Trop souvent, en effet, les hommes s’abhorrent parce qu’ils ne se
-connaissent pas réciproquement; et s’ils échangeaient ensemble quelques
-paroles, l’un donnerait avec confiance le bras à l’autre.
-
-Nous nous arrêtâmes un jour à Lubiana, où Canova et Rezia furent séparés
-de nous et conduits au château; il est facile de s’imaginer combien
-cette séparation fut douloureuse pour tous les quatre.
-
-Le soir de notre arrivée à Lubiana et le jour suivant, un monsieur qu’on
-nous dit être, si j’ai bien entendu, un secrétaire municipal, vint nous
-faire une courtoise visite. Il était très humain et parlait
-affectueusement et dignement de religion. Je le soupçonnai d’être un
-prêtre: les prêtres en Allemagne ont l’habitude de se vêtir absolument
-comme les séculiers. C’était une de ces physionomies sincères qui
-inspirent l’estime; je regrettai de ne pouvoir faire plus longue
-connaissance avec lui, et je m’en veux d’avoir eu l’étourderie d’oublier
-son nom.
-
-Combien il me serait doux aussi de savoir ton nom, ô jeune fille qui,
-dans un village de la Styrie, nous suivis au milieu de la foule, et
-puis, quand notre voiture dut s’arrêter quelques minutes, nous saluas
-des deux mains, et t’éloignas ensuite ton mouchoir sur les yeux, appuyée
-au bras d’un jeune garçon à l’air triste, que ses cheveux très blonds
-indiquaient comme devant être Allemand, mais qui avait peut-être été en
-Italie et s’était pris d’amour pour notre malheureuse nation!
-
-Combien il me serait doux de savoir le nom de chacun de vous, ô
-vénérables pères et mères de famille qui, en divers lieux, nous
-accostiez pour nous demander si nous avions des parents, et qui, en
-apprenant que oui, pâlissiez en vous écriant:
-
-«Oh! que Dieu vous rende bien vite à ces malheureux vieillards!»
-
-
-
-
-CHAPITRE LVII
-
-
-Nous arrivâmes au lieu de notre destination le 10 avril.
-
-La ville de Brünn est la capitale de la Moravie, et c’est là que réside
-le gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie. Elle est
-située dans une vallée riante, et a un certain air de richesse. De
-nombreuses manufactures de drap y prospéraient alors, qui sont tombées
-depuis; la population était d’environ trente mille âmes.
-
-Près de ses murs, au couchant, s’élève un monticule, et sur celui-ci le
-lugubre château de Spielberg, autrefois résidence des seigneurs de
-Moravie, aujourd’hui la plus sévère prison de la monarchie autrichienne.
-C’était une citadelle très forte, mais les Français la bombardèrent et
-la prirent, à l’époque de la fameuse bataille d’Austerlitz (le village
-d’Austerlitz est à peu de distance). Elle ne fut plus réparée de façon à
-pouvoir servir de forteresse, mais on refit une partie de son enceinte
-qui était écroulée. Environ trois cents condamnés, pour la plupart
-voleurs et assassins, y sont gardés, les uns soumis au _carcere duro_,
-les autres au _carcere durissimo_.
-
-Le _carcere duro_ signifie qu’on est obligé au travail, à porter la
-chaîne aux pieds, à dormir sur des planches nues, et à manger la plus
-pauvre nourriture qu’on puisse imaginer. Le _durissimo_ signifie qu’on
-sera enchaîné plus horriblement encore, avec un cercle de fer autour de
-la ceinture, et la chaîne rivée au mur au-dessus de la planche qui sert
-de lit; la nourriture est la même quoique la loi dise: _le pain et
-l’eau_.
-
-Nous, prisonniers d’État, nous étions condamnés au _carcere duro_.
-
-En montant la pente de ce monticule, nous tournions les yeux derrière
-nous, pour dire adieu au monde, incertains si l’abîme qui nous
-engloutissait se rouvrirait pour nous. J’étais calme à l’extérieur, mais
-je rugissais au dedans de moi. En vain je voulais recourir à la
-philosophie pour m’apaiser; la philosophie n’avait pas des raisons
-suffisantes pour moi.
-
-Parti de Venise en mauvaise santé, le voyage m’avait horriblement
-fatigué. La tête et tout le corps me faisaient mal; la fièvre me
-brûlait. Le mal physique contribuait à me tenir furieux, et probablement
-cette fureur aggravait le mal physique.
-
-Nous fûmes consignés au surintendant du Spielberg, et nos noms furent
-inscrits par lui au milieu des noms des voleurs. Le commissaire impérial
-nous embrassa en repartant, et était tout attendri. «Je recommande tout
-particulièrement la docilité à ces messieurs, nous dit-il; la plus
-petite infraction à la discipline peut être punie par monsieur le
-surintendant de peines sévères.»
-
-La consigne faite, Maroncelli et moi nous fûmes conduits dans un
-corridor souterrain où s’apercevaient deux chambres obscures non
-contiguës. Chacun de nous fut enfermé dans sa tanière.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVIII
-
-
-C’est une chose très cruelle, après avoir déjà dit adieu à tant
-d’objets, et lorsqu’on n’est plus que deux amis également malheureux,
-ah! oui, c’est chose très cruelle que d’être séparés l’un de l’autre.
-Maroncelli, en me quittant, me voyait malade, et plaignait en moi un
-homme qu’il ne reverrait probablement plus jamais; moi, je plaignais en
-lui une fleur splendide de santé, ravie peut-être pour toujours à la
-lumière vitale du soleil. Et cette fleur, en effet, comme elle se
-flétrit! Elle revit un jour la lumière; mais, hélas! dans quel état!
-
-Lorsque je me trouvai seul dans cet antre horrible, et que j’entendis
-fermer les verrous, et que je distinguai, à la lueur qui descendait
-d’une étroite ouverture, la planche nue qu’on m’avait donnée pour lit et
-une énorme chaîne dans le mur, je m’assis en frémissant sur ce lit et je
-pris cette chaîne. J’en mesurai la longueur, pensant qu’elle m’était
-destinée.
-
-Une demi-heure après, voici grincer les clefs; la porte s’ouvre. Le
-geôlier en chef m’apportait un broc d’eau.
-
-«Ceci est pour boire, dit-il d’une voix bourrue, et demain matin
-j’apporterai le pain.
-
---Merci, bon homme.
-
---Je ne suis pas bon, reprit-il.
-
---Tant pis pour vous, lui dis-je indigné. Et cette chaîne, ajoutai-je,
-elle est sans doute pour moi?
-
---Oui, monsieur, si par hasard vous n’étiez pas tranquille, si vous
-deveniez furieux, ou si vous disiez des insolences. Mais si monsieur est
-raisonnable, nous ne lui mettrons pas autre chose qu’une chaîne aux
-pieds. Le serrurier est en train de la préparer.»
-
-Il se promenait lentement çà et là, agitant cet affreux trousseau de
-grosses clefs, et moi je considérais d’un œil irrité sa gigantesque,
-maigre et vieille personne; et, bien que les traits de son visage ne
-fussent pas vulgaires, tout en lui me semblait l’expression la plus
-odieuse d’une brutale rigueur.
-
-Oh! comme les hommes sont injustes en jugeant sur l’apparence et d’après
-leurs orgueilleuses préventions! Celui que je me figurais voir agiter
-joyeusement ses clefs pour me faire sentir son triste pouvoir, celui que
-je croyais devenu impudent par une longue habitude d’être cruel, roulait
-des pensées de compassion, et ne parlait certainement ainsi et avec cet
-accent bourru que pour cacher ce sentiment. Il aurait voulu le cacher
-afin de ne point paraître faible, et par crainte que je n’en fusse pas
-digne; mais en même temps, supposant que j’étais peut-être plus
-malheureux que méchant, il aurait désiré me le faire connaître.
-
-Ennuyé de sa présence, et plus encore de son air protecteur, je jugeai
-opportun de l’humilier en lui disant impérativement, comme à un
-domestique: «Donnez-moi à boire.»
-
-Il me regarda, et son air semblait dire: «Arrogant! ici il faut se
-déshabituer de commander.»
-
-Mais il se tut; il inclina sa grande taille, prit à terre le broc et me
-le présenta. Je m’aperçus en le prenant qu’il tremblait, et, attribuant
-ce tremblement à sa vieillesse, un mélange de pitié et de respect
-tempéra mon orgueil.
-
-«Quel âge avez-vous? lui dis-je d’une voix bienveillante.
-
---Soixante-quatorze ans, monsieur: j’ai déjà vu bien des infortunes pour
-moi et pour les autres.»
-
-Cette allusion à ses infortunes et à celles des autres fut accompagnée
-d’un nouveau tremblement dans le geste qu’il fit pour reprendre le broc;
-et je soupçonnai qu’il n’était pas seulement l’effet de l’âge, mais d’un
-certain trouble honorable. Un semblable doute chassa de mon âme la haine
-que son premier aspect y avait imprimée.
-
-«Comment vous appelez-vous? lui dis-je.
-
---La fortune, monsieur, s’est moquée de moi en me donnant le nom d’un
-grand homme. Je m’appelle Schiller.»
-
-Puis, en quelques mots, il me raconta quel était son pays, son origine;
-quelles guerres il avait vues et les blessures qu’il en avait
-rapportées.
-
-Il était Suisse, d’une famille de paysans. Il avait combattu contre les
-Turcs sous le général Laudon, au temps de Marie-Thérèse et de Joseph II;
-puis dans toutes les guerres de l’Autriche contre la France, jusqu’à la
-chute de Napoléon.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIX
-
-
-Quand, à propos d’un homme que nous avions tout d’abord jugé méchant,
-nous concevons une meilleure opinion, alors, en observant son visage, sa
-voix, ses manières, il nous semble y découvrir des signes évidents
-d’honnêteté. Cette découverte est-elle une réalité? Je la soupçonne
-d’être une illusion. Ce même visage, cette même voix, ces mêmes
-manières, nous paraissaient naguère des signes évidents de friponnerie.
-Notre jugement sur les qualités morales ayant changé, aussitôt les
-conclusions de notre science physionomique changent aussi. Combien de
-visages vénérons-nous, parce que nous savons qu’ils appartiennent à des
-hommes de valeur, qui ne nous sembleraient nullement propres à inspirer
-le respect, s’ils avaient appartenu à d’autres mortels, et _vice versâ_!
-J’ai bien ri une fois d’une dame qui, en voyant un portrait de Catilina
-et le confondant avec Collatin, croyait y découvrir la sublime douleur
-de Collatin à la mort de Lucrèce. Et pourtant de semblables illusions
-sont communes.
-
-Non qu’il n’y ait des figures de gens de bien qui portent réellement
-empreint le caractère de la bonté, et qu’il n’y ait des figures de
-scélérats qui portent très bien celui de la scélératesse; mais je
-soutiens qu’il y en a beaucoup dont l’expression est douteuse.
-
-En somme, le vieux Schiller étant un peu rentré en grâce près de moi, je
-le regardai plus attentivement que dans le commencement, et il cessa de
-me déplaire. A dire vrai, dans son langage, au milieu d’une certaine
-rudesse, il y avait quelques traits d’une âme noble.
-
-«Caporal comme je suis, disait-il, il m’est échu pour lieu de retraite
-le triste office de geôlier; et Dieu sait s’il ne m’en coûte pas plus de
-regrets que de risquer ma vie dans une bataille.»
-
-Je me repentis de lui avoir un instant auparavant demandé à boire avec
-hauteur. «Mon cher Schiller, lui dis-je en lui serrant la main, vous le
-niez en vain, je vois que vous êtes bon, et puisque je suis tombé dans
-une telle adversité, je rends grâces au Ciel de ce qu’il vous a donné à
-moi pour gardien.»
-
-Il écouta mes paroles, secoua la tête, puis répondit en se frottant le
-front, comme un homme qui a une pensée pénible:
-
-«Je suis méchant, monsieur; on m’a fait prêter un serment auquel je ne
-manquerai jamais. Je suis obligé de traiter tous les prisonniers sans
-égard pour leur condition, sans indulgence, sans concession d’abus, et
-surtout les prisonniers d’État. L’empereur sait ce qu’il fait; moi, je
-dois lui obéir.
-
---Vous êtes un brave homme, et je respecterai ce que vous regardez comme
-un devoir de conscience. Celui qui agit dans la sincérité de sa
-conscience peut se tromper, mais il est pur devant Dieu.
-
---Pauvre monsieur! ayez patience, et plaignez-moi. Je serai ferme dans
-mes devoirs, mais le cœur... le cœur est plein de regrets de ne pouvoir
-soulager les malheureux. Voilà la chose que je voulais dire à monsieur.»
-
-Nous étions émus tous les deux. Il me supplia d’être calme, de ne pas me
-mettre en fureur, comme font souvent les condamnés; de ne pas le
-contraindre à me traiter durement.
-
-Il prit ensuite un accent rude, comme pour me cacher une partie de sa
-pitié, et dit:
-
-«Maintenant il faut que je m’en aille.»
-
-Puis il revint sur ses pas, me demandant depuis combien de temps je
-toussais d’une façon si misérable, et il laissa échapper une grosse
-malédiction contre le médecin, parce qu’il n’était pas venu le soir même
-me visiter.
-
-«Monsieur a une fièvre de cheval, ajouta-t-il; je m’y connais. Il aurait
-au moins besoin d’une paillasse, mais tant que le médecin ne l’a pas
-ordonné, nous ne pouvons pas la lui donner.»
-
-Il sortit, referma la porte, et moi je m’étendis sur les dures planches,
-en proie à la fièvre et avec une forte douleur à la poitrine, mais moins
-exaspéré, moins ennemi des hommes, moins éloigné de Dieu.
-
-
-
-
-CHAPITRE LX
-
-
-Le soir, vint le surintendant, accompagné de Schiller, d’un autre
-caporal et de deux soldats, pour faire une perquisition.
-
-Trois perquisitions quotidiennes étaient prescrites: une le matin, une
-le soir, une à minuit. On visitait tous les coins de la prison,
-jusqu’aux moindres choses, puis les inférieurs sortaient et le
-surintendant (qui le matin et le soir ne manquait jamais) s’arrêtait à
-causer un peu avec moi.
-
-La première fois que je vis cette escouade, il me vint une étrange
-pensée. Comme j’ignorais encore ces usages importuns, et que j’avais le
-délire de la fièvre, je m’imaginai qu’ils venaient pour me tuer, et je
-saisis la longue chaîne qui était à côté de moi, pour casser la tête au
-premier qui s’approcherait.
-
-«Que faites-vous? dit le surintendant. Nous ne venons vous faire aucun
-mal. C’est une visite de formalité pour toutes les prisons, afin de
-s’assurer qu’il ne s’y passe rien d’irrégulier.»
-
-J’hésitais; mais quand je vis Schiller s’avancer vers moi et me tendre
-amicalement la main, son air paternel m’inspira confiance; je laissai
-retomber la chaîne, et je pris cette main dans les miennes.
-
-«Oh! comme il est brûlant! dit-il au surintendant; si on pouvait au
-moins lui donner une paillasse!»
-
-Il prononça ces mots avec une expression de cordialité si vraie et si
-affectueuse que j’en fus attendri.
-
-Le surintendant me tâta le pouls et me plaignit: c’était un homme de
-nobles manières, mais il n’osait prendre sur lui aucune décision.
-
-«Ici tout est rigueur, même pour moi, dit-il. Si je ne suis pas à la
-lettre ce qui est prescrit, je risque d’être destitué de mon emploi.»
-
-Schiller allongeait les lèvres et j’aurais parié qu’il pensait en
-lui-même: «Si j’étais surintendant, je ne pousserais pas la peur
-jusque-là; du reste, prendre une décision si bien justifiée par la
-nécessité, et si peu nuisible à la monarchie, ne pourrait jamais être
-considéré comme une grande faute.»
-
-Quand je fus seul, mon cœur, depuis quelque temps incapable d’un profond
-sentiment religieux, s’attendrit, et je priai. C’était une prière de
-bénédictions sur la tête de Schiller; et j’ajoutais en m’adressant à
-Dieu: «Fais que je puisse discerner au moins dans les autres quelque don
-qui me permette de m’affectionner à eux; j’accepte tous les tourments de
-la prison, mais, hélas! que je puisse aimer! hélas! délivre-moi du
-tourment de haïr mes semblables.»
-
-A minuit j’entendis de nombreux pas dans le corridor. Les clefs
-grincent, la porte s’ouvre. C’est le caporal avec deux gardiens, pour la
-visite.
-
-«Où est mon vieux Schiller?» dis-je avec empressement. Il s’était arrêté
-dans le corridor.
-
-«Je suis là, je suis là», répondit-il.
-
-Et s’étant approché de mon banc, il me tâta de nouveau le pouls, se
-baissant avec inquiétude pour me regarder, comme un père sur le lit de
-son enfant malade.
-
-«Et, maintenant que je m’en souviens, c’est demain jeudi! murmurait-il;
-ce n’est vraiment que jeudi!
-
---Et que voulez-vous dire par là?
-
---Que le médecin ne vient d’habitude que le matin du lundi, du mercredi
-et du vendredi, et que demain par conséquent il ne viendra pas.
-
---Ne vous inquiétez pas de cela.
-
---Que je ne m’inquiète pas, que je ne m’inquiète pas! Dans toute la
-ville on ne parle pas d’autre chose que de l’arrivée de ces messieurs;
-le médecin ne peut l’ignorer. Pourquoi diable n’a-t-il pas fait l’effort
-extraordinaire de venir une fois de plus?
-
---Qui sait s’il ne viendra pas demain, bien que ce soit jeudi?»
-
-Le vieillard ne dit pas autre chose; mais il me serra la main avec une
-force bestiale, et presque à m’estropier. Bien qu’il m’eût fait mal,
-j’en éprouvai du plaisir, comme le plaisir qu’éprouve un amoureux, s’il
-arrive que sa bien-aimée, en dansant, lui marche sur le pied: il
-crierait quasi de douleur, mais, au contraire, il lui sourit et s’estime
-heureux.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXI
-
-
-Le matin du jeudi, après une très mauvaise nuit, affaibli, les os brisés
-par les planches, je fus pris d’une abondante sueur. Vint la visite. Le
-surintendant n’y était pas; comme cette heure lui était incommode, il
-venait un peu plus tard.
-
-Je dis à Schiller: «Voyez comme je suis trempé de sueur; mais déjà elle
-se refroidit sur mon corps; j’aurais besoin de changer tout de suite de
-chemise.
-
---Cela ne se peut pas!» cria-t-il d’un ton brutal.
-
-Mais il me fit secrètement signe des yeux et de la main. Dès que le
-caporal et les gardiens furent sortis, il me fit signe de nouveau en
-fermant la porte.
-
-Peu après, il reparut, m’apportant une de ses chemises, longue deux fois
-comme ma personne.
-
-«Pour monsieur, dit-il, elle est un peu longue, mais je n’en ai pas
-d’autres ici maintenant.
-
---Je vous remercie, mon ami; mais, comme j’ai apporté au Spielberg une
-malle pleine de linge, j’espère qu’on ne me refusera pas l’usage de mes
-chemises. Ayez la complaisance d’aller chez le surintendant demander une
-de celles-là.
-
---Monsieur, il n’est pas permis de vous laisser quoi que ce soit de
-votre linge. Chaque samedi on vous donnera une chemise de la maison,
-comme aux autres condamnés.
-
---Honnête vieillard, dis-je, vous voyez dans quel état je suis; il est
-peu vraisemblable que je sorte vivant d’ici; je ne pourrai jamais vous
-récompenser de rien.
-
---Allons donc! monsieur, s’écria-t-il, allons donc! parler de récompense
-à qui ne peut rendre de services! à qui peut à peine prêter furtivement
-à un malade de quoi essuyer son corps ruisselant de sueur!»
-
-Et, m’ayant jeté brusquement sur le dos sa longue chemise, il s’en alla
-en grommelant, et ferma la porte avec un bruit d’enragé.
-
-Environ deux heures plus tard, il m’apporta un morceau de pain noir.
-
-«Ceci, dit-il, c’est la portion pour deux jours.»
-
-Puis il se mit à se promener tout frémissant.
-
-«Qu’avez-vous? lui dis-je, vous êtes en colère contre moi; j’ai pourtant
-accepté la chemise que vous m’avez offerte.
-
---Je suis en colère contre le médecin, lequel, bien que ce soit
-aujourd’hui jeudi, aurait pu daigner venir!
-
---Patience!» dis-je.
-
-Je disais: «Patience!» mais je ne trouvais pas moyen de me coucher sur
-les planches sans même avoir un oreiller; tous mes os étaient endoloris.
-
-Vers les onze heures, le dîner me fut apporté par un condamné accompagné
-par Schiller. Le dîner se composait de deux petits plats de fer, dont
-l’un contenait une affreuse soupe, l’autre des légumes accommodés avec
-une sauce telle que la seule odeur mettait en dégoût.
-
-J’essayai d’avaler quelques cuillerées de soupe; cela ne me fut pas
-possible.
-
-Schiller me répétait: «Que monsieur prenne courage; qu’il essaye de
-s’accoutumer à ces aliments; autrement il lui arrivera ce qui est déjà
-arrivé à d’autres, de ne pas manger, sinon un peu de pain, et de mourir
-ensuite de langueur.»
-
-Le vendredi matin, vint enfin le docteur Bayer. Il me trouva de la
-fièvre, m’ordonna une paillasse, et insista pour que je fusse extrait de
-ce souterrain et transporté à l’étage supérieur. Cela ne se pouvait pas,
-il n’y avait pas de place. Mais un rapport ayant été fait au comte
-Mitrowski, gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie, en
-résidence à Brünn, ce dernier répondit qu’en présence de la gravité de
-mon mal, l’avis du médecin fût exécuté.
-
-Dans la chambre qu’on me donna, pénétrait un peu de lumière, et, en me
-cramponnant aux barreaux de l’étroite fenêtre, je voyais la vallée
-au-dessous de moi, une partie de la ville de Brünn, un faubourg avec de
-nombreux jardins, le cimetière, le petit lac de la Chartreuse, et les
-collines boisées qui nous séparaient des fameux champs d’Austerlitz.
-
-Cette vue m’enchantait. Oh! combien j’aurais été heureux si j’avais pu
-la partager avec Maroncelli!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXII
-
-
-En attendant, on nous faisait nos vêtements de prisonnier. Au bout de
-cinq jours, on m’apporta le mien.
-
-Il consistait en une paire de pantalons de grossière étoffe, le côté
-droit de couleur grise, et le côté gauche de couleur capucine; d’un
-justaucorps de deux couleurs disposées de même, et d’un petit pourpoint
-de deux couleurs pareilles, mais placées en sens contraire, c’est-à-dire
-la couleur capucine à droite et la grise à gauche. Les bas étaient de
-grosse laine; la chemise de toile d’étoupes pleine de piquants
-douloureux,--un véritable cilice: au cou, une petite pièce de toile
-pareille à celle de la chemise. Les souliers étaient en cuir écru, avec
-des lacets. Le chapeau était blanc.
-
-Les fers aux pieds complétaient cet uniforme, c’est-à-dire une chaîne
-allant d’une jambe à l’autre, et dont les fers avaient été fermés avec
-des clous rivés sur une enclume. Le serrurier qui me fit cette opération
-dit à un des gardiens, croyant que je ne comprenais pas l’allemand:
-«Malade comme il est, on pouvait lui épargner cette mauvaise
-plaisanterie; il ne se passera pas deux mois sans que l’ange de la mort
-vienne le délivrer.
-
---_Möchte es sein!_ (si cela pouvait être!)» lui dis-je en lui frappant
-avec la main sur l’épaule.
-
-Le pauvre homme tressaillit, devint tout confus, et puis me dit:
-
-«J’espère que je ne serai pas prophète, et je désire que monsieur soit
-délivré par un tout autre ange.
-
---Plutôt que vivre ainsi, ne vous semble-t-il pas, lui répondis-je, que
-l’ange de la mort lui-même serait le bienvenu?»
-
-Il fit signe que oui de la tête, et s’en alla plein de compassion pour
-moi.
-
-J’aurais vraiment volontiers cessé de vivre, mais je n’étais pas tenté
-par le suicide. J’avais la conviction que la faiblesse de mes poumons
-était déjà assez prononcée pour m’enlever promptement. Cela ne plut pas
-à Dieu. La fatigue du voyage m’avait fait beaucoup de mal; le repos
-m’apporta quelque soulagement.
-
-Un instant après que le serrurier fut sorti, j’entendis résonner le
-marteau sur l’enclume dans le souterrain. Schiller était encore dans ma
-chambre.
-
-«Entendez-vous ces coups? lui dis-je. Certainement on met les fers au
-pauvre Maroncelli.»
-
-En disant ces mots, mon cœur se serra tellement que je vacillai, et si
-le bon vieillard ne m’avait pas soutenu, je serais tombé. Je restai plus
-d’une demi-heure dans un état qui ressemblait à l’évanouissement, et
-pourtant ce n’en était pas. Je ne pouvais parler; mon pouls battait à
-peine, une sueur froide m’inondait des pieds à la tête, et nonobstant
-j’entendais toutes les paroles de Schiller, et j’avais très vives la
-souvenance du passé et la connaissance du présent.
-
-Les recommandations du surintendant et la vigilance des gardiens avaient
-maintenu jusqu’alors le silence dans toutes les prisons voisines. Trois
-ou quatre fois j’avais entendu entonner quelque cantilène italienne,
-mais elle avait été aussitôt interrompue par les cris des sentinelles.
-Nous en avions plusieurs sur le terre-plein situé au-dessous de nos
-fenêtres, et une dans notre corridor même, laquelle allait sans cesse
-mettant son oreille aux portes et regardant par les guichets, afin
-d’empêcher les rumeurs.
-
-Un jour, vers le soir (toutes les fois que j’y pense, je sens renouveler
-les palpitations qui m’agitèrent alors), les sentinelles, par un heureux
-hasard, furent moins attentives, et j’entendis se développer et se
-poursuivre, d’une voix un peu couverte mais claire, une chanson dans la
-prison contiguë à la mienne.
-
-Oh! quelle joie, quelle commotion m’envahit!
-
-Je me levai de dessus ma paillasse, je tendis l’oreille, et, quand la
-voix se tut, j’éclatai en irrésistibles sanglots.
-
-«Qui es-tu, infortuné? criai-je. Qui es-tu? dis-moi ton nom. Moi, je
-suis Silvio Pellico.
-
---O Silvio! cria le voisin; je ne te connais pas personnellement, mais
-je t’aime depuis longtemps. Approche-toi de la fenêtre et parlons-nous
-en dépit des sbires.»
-
-Je me cramponnai à la fenêtre; il me dit son nom, et nous échangeâmes
-quelques paroles de tendresse.
-
-C’était le comte Antonio Oroboni, natif de Fratta près de Rovigo, jeune
-homme de vingt-neuf ans.
-
-Hélas! nous fûmes bien vite interrompus par les cris menaçants des
-sentinelles! Celle du corridor frappait fortement avec la crosse de son
-fusil, tantôt à la porte d’Oroboni, tantôt à la mienne. Nous ne voulions
-pas, nous ne pouvions pas obéir; mais pourtant les malédictions de ces
-gardes étaient telles que nous cessâmes, après être convenus de
-recommencer quand les sentinelles seraient changées.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIII
-
-
-Nous espérions,--et cela arriva en effet,--qu’en parlant plus bas nous
-pourrions nous entendre, et qu’il se rencontrerait quelquefois des
-sentinelles compatissantes, qui feraient semblant de ne pas s’apercevoir
-de notre bavardage. A force d’expériences, nous apprîmes un moyen
-d’émettre si faiblement la voix que, tout en étant suffisante pour nos
-oreilles, elle n’arrivait pas aux oreilles des autres, ou pouvait être
-dissimulée. Il arrivait bien de temps en temps que nous avions des
-écouteurs à l’oreille plus fine, ou que nous oubliions d’étouffer notre
-voix. Alors recommençaient à nous poursuivre les cris et les coups à nos
-portes, et, ce qui était pis, la colère du pauvre Schiller et du
-surintendant.
-
-Peu à peu nous perfectionnâmes toutes les précautions, c’est-à-dire que
-nous eûmes soin de causer pendant certains quarts d’heure plutôt que
-pendant certains autres, quand il y avait certains gardes plutôt que
-d’autres, et toujours à voix très modérée. Soit excellence de notre art,
-soit chez les autres une habitude de condescendance qui se formait peu à
-peu, nous finîmes par pouvoir causer chaque jour beaucoup, sans qu’aucun
-supérieur eût presque plus jamais à nous réprimander.
-
-Nous nous liâmes d’une tendre amitié. Il me raconta sa vie, je lui
-racontai la mienne. Les angoisses et les consolations de l’un devenaient
-les angoisses et les consolations de l’autre. Oh! de quels
-encouragements mutuels ne nous étions-nous pas! Combien de fois, après
-une nuit d’insomnie, chacun de nous en allant le matin à la fenêtre, en
-saluant son ami et en écoutant sa voix si chère, sentait dans son cœur
-s’adoucir la tristesse et redoubler son courage! Chacun était persuadé
-d’être utile à l’autre, et cette certitude éveillait une douce émulation
-d’aménité dans les pensées, et ce contentement qu’éprouve l’homme, même
-au sein de la misère, quand il peut soulager son semblable.
-
-Chacun de nos entretiens nous laissait le besoin de le continuer, de le
-faire suivre d’éclaircissements; c’était un stimulant vivace, continuel,
-pour l’intelligence, pour la mémoire, pour l’imagination, pour le cœur.
-
-Dans le principe, me souvenant de Julien, je me défiais de la constance
-de ce nouvel ami. Je pensais: «Jusqu’à présent, il ne nous est pas
-arrivé de nous trouver en désaccord; d’un jour à l’autre, je puis lui
-déplaire en quelque chose, et alors il m’enverra promener.»
-
-Ce soupçon cessa bien vite. Nos opinions concordaient sur tous les
-points essentiels, si ce n’est qu’à une âme noble, brûlante de
-sentiments généreux, indomptée par le malheur, il unissait la foi la
-plus candide et la plus entière dans le christianisme, tandis que depuis
-quelque temps cette foi vacillait en moi, et parfois me semblait pour
-toujours éteinte.
-
-Il combattait mes doutes par des réflexions très justes, et avec une
-grande affection. Je sentais qu’il avait raison, et j’en convenais avec
-lui, mais les doutes revenaient. Il en arrive ainsi à tous ceux qui
-n’ont pas l’Évangile dans le cœur, à tous ceux qui haïssent les autres,
-et s’enorgueillissent d’eux-mêmes. L’esprit voit un instant le vrai,
-mais comme le vrai ne lui plaît pas, il n’y croit plus l’instant
-d’après, et s’efforce de regarder ailleurs.
-
-Oroboni était très habile à tourner mon attention sur les raisons qu’a
-l’homme d’être indulgent envers ses ennemis. Je ne lui parlais jamais
-des personnes que j’abhorrais qu’il ne se mît adroitement à les
-défendre, et non seulement par des paroles, mais encore par des
-exemples. Certaines gens lui avaient nui. Il en gémissait, mais il
-pardonnait à tous, et s’il pouvait me raconter quelque trait louable de
-quelqu’un d’entre eux, il le faisait volontiers.
-
-L’irritation qui me dominait, et qui m’avait rendu irréligieux depuis ma
-condamnation jusqu’à ce jour, dura encore quelques semaines; puis elle
-cessa tout à fait. La vertu d’Oroboni m’avait charmé. En m’efforçant d’y
-atteindre, je me mis au moins sur ses traces. Alors je pus de nouveau
-prier sincèrement pour tous et ne plus haïr personne; les doutes sur la
-foi disparurent: _Ubi charitas et amor, Deus ibi est._
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIV
-
-
-Pour dire vrai, si la peine était on ne peut plus sévère et de nature à
-irriter, nous avions en même temps la rare fortune que tous ceux que
-nous voyions fussent des hommes bons. Ils ne pouvaient pas alléger notre
-situation, si ce n’est par leurs manières bienveillantes et
-respectueuses; mais tous en usèrent ainsi pour nous. S’il y avait
-quelque rudesse dans le vieux Schiller, combien n’était-elle pas
-compensée par la noblesse de son cœur! jusqu’au pauvre Kunda (ce
-condamné qui nous apportait le dîner et de l’eau trois fois par jour)
-qui voulait que nous nous aperçussions de sa compassion pour nous. Il
-balayait notre chambre deux fois par semaine. Un matin, en balayant, il
-choisit le moment où Schiller s’était éloigné de deux pas de la porte,
-et m’offrit un morceau de pain blanc. Je ne l’acceptai pas, mais je lui
-serrai cordialement la main. Cette poignée de main l’émut. Il me dit en
-mauvais allemand (il était Polonais): «Monsieur, on vous donne
-maintenant si peu à manger que vous devez sûrement souffrir de la faim.»
-
-Je lui affirmai que non, mais j’affirmais l’incroyable.
-
-Le médecin, voyant qu’aucun de nous ne pouvait manger l’espèce
-d’aliments qu’on nous avait donnés dans les premiers jours, nous mit
-tous à ce qu’on appelle _quart de portion_, c’est-à-dire au régime de
-l’hôpital. C’étaient trois soupes très légères par jour, un peu de rôti
-d’agneau qu’on aurait pu avaler en une bouchée, et environ trois onces
-de pain blanc. Comme ma santé devenait meilleure, mon appétit croissait,
-et ce quart était vraiment trop peu. J’essayai de revenir à la
-nourriture de ceux qui étaient bien portants; mais il n’y avait rien à y
-gagner, car elle me dégoûtait tellement que je ne pouvais la manger. Il
-fallut absolument m’en tenir au _quart_. Pendant plus d’une année, je
-connus ce qu’est le tourment de la faim. Et ce tourment se fit sentir
-avec encore plus de véhémence à quelques-uns de mes compagnons qui, plus
-robustes que moi, étaient habitués à se nourrir plus abondamment. J’ai
-su de plusieurs d’entre eux, qu’ils acceptèrent du pain de Schiller et
-des deux autres gardiens attachés à notre service, et enfin de ce brave
-homme de Kunda.
-
-«On dit par la ville qu’on donne peu à manger à ces messieurs, me dit
-une fois le barbier, un jeune praticien adjoint à notre chirurgien.
-
---C’est très vrai», répondis-je ingénument.
-
-Le samedi suivant (il venait chaque samedi), il voulut me donner en
-cachette un gros pain blanc. Schiller feignit de n’avoir pas vu cette
-offre. Pour moi, si j’avais écouté mon estomac, je l’aurais acceptée,
-mais je persistai à refuser, afin que ce pauvre jeune homme ne fût pas
-tenté de répéter son offrande, ce qui à la longue lui aurait été
-onéreux.
-
-Pour la même raison, je refusais les offres de Schiller. Plusieurs fois
-il m’apporta un morceau de viande bouillie, en me priant de la manger,
-et protestant que cela ne lui coûtait rien, que c’était un morceau de
-reste, qu’il ne savait qu’en faire, et qu’il le donnerait à d’autres, si
-je ne le prenais pas. Je me serais jeté dessus pour le dévorer; mais si
-je l’avais pris, n’aurait-il pas eu chaque jour l’envie de me donner
-quelque chose?
-
-Seulement deux fois qu’il m’apporta un plat de cerises, et une autre
-fois quelques poires, la vue de ces fruits me fascina irrésistiblement.
-Je me repentis de les avoir pris, justement parce qu’à partir de ce
-moment il ne cessait plus de m’en offrir.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXV
-
-
-Dans les premiers jours il fut établi que chacun de nous aurait, deux
-fois par semaine, une heure de promenade. Dans la suite, cette faveur
-fut accordée de deux jours l’un, et plus tard chaque jour, excepté les
-fêtes.
-
-Chacun était conduit à la promenade séparément, entre deux gardiens
-ayant le fusil sur l’épaule. Moi qui me trouvais logé tout au bout du
-corridor, je passais, quand je sortais, devant les prisons de tous les
-condamnés d’État italiens, excepté Maroncelli, le seul qui languissait
-en bas.
-
-«Bonne promenade!» me murmuraient-ils tous à travers le guichet de leur
-porte; mais il ne m’était pas permis de m’arrêter pour saluer personne.
-
-On descendait un escalier, on traversait une vaste cour, et on allait
-sur une terrasse située au midi, d’où l’on voyait la ville de Brünn et
-une grande partie du pays d’alentour.
-
-Dans la cour susdite, étaient toujours un grand nombre de condamnés de
-droit commun, qui allaient ou venaient pour leurs travaux, ou bien se
-promenaient en groupes en causant. Parmi eux, il y avait quelques
-voleurs italiens qui me saluaient avec un grand respect, et disaient
-entre eux: «Ce n’est pas un voleur comme nous; et pourtant sa prison est
-plus dure que la nôtre.»
-
-En fait, ils avaient beaucoup plus de liberté que moi.
-
-J’entendais ces expressions et d’autres encore, et je leur rendais leur
-salut avec cordialité. L’un d’eux me dit une fois: «Le salut de monsieur
-me fait du bien. Monsieur voit peut-être sur ma physionomie quelque
-chose qui n’est pas de la scélératesse. Une passion malheureuse m’a
-poussé à commettre une faute; mais non, monsieur, je ne suis pas un
-scélérat!»
-
-Et il fondit en larmes. Je lui tendis la main, mais il ne put pas me la
-serrer. Mes gardiens, non par méchanceté, mais à cause des instructions
-qu’ils avaient, le repoussèrent. Ils ne devaient me laisser approcher
-par qui que ce fût. Les paroles que ces condamnés m’adressaient, ils
-feignaient la plupart du temps de se les dire entre eux, et, si mes deux
-soldats s’apercevaient qu’elles fussent à mon intention, ils leur
-intimaient silence.
-
-On voyait encore passer par cette cour des hommes de conditions
-diverses, étrangers au château, qui venaient visiter le surintendant, ou
-le chapelain, ou le sergent, ou quelqu’un des caporaux. «Voilà un des
-Italiens, voilà un des Italiens», disaient-ils à voix basse, et ils
-s’arrêtaient pour me regarder. Et plus d’une fois je les entendis dire
-en allemand, croyant que je ne les comprenais pas:
-
-«Ce pauvre monsieur, il ne deviendra pas vieux; il a la mort sur la
-figure.»
-
-En effet, ma santé, après s’être tout d’abord améliorée, languissait par
-l’insuffisance de nourriture, et de nouveaux accès de fièvre me
-prenaient souvent. Je m’efforçais de traîner ma chaîne jusqu’à l’endroit
-de la promenade, et là je me jetais sur l’herbe, et j’y restais
-ordinairement jusqu’à l’expiration de mon heure.
-
-Mes gardiens restaient debout ou s’asseyaient près de moi, et nous
-causions. Un d’eux, nommé Kral, était un Bohémien qui, bien que d’une
-famille de pauvres paysans, avait reçu une certaine éducation et l’avait
-perfectionnée le plus qu’il avait pu, en réfléchissant avec beaucoup de
-discernement sur les choses du monde, et en lisant tous les livres qui
-lui tombaient sous la main. Il connaissait Klopstock, Wieland, Gœthe,
-Schiller et un grand nombre d’autres bons écrivains allemands. Il en
-savait une infinité de passages par cœur, et les disait avec
-intelligence et avec sentiment. L’autre gardien était un Polonais, du
-nom de Kubitzky, ignorant, mais respectueux et cordial. Leur compagnie
-m’était devenue très chère.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVI
-
-
-A l’une des extrémités de cette terrasse, étaient les appartements du
-surintendant; à l’autre extrémité, logeait un caporal avec sa femme et
-son jeune enfant. Quand je voyais quelqu’un sortir de ces habitations,
-je me levais, je m’approchais de la personne, ou des personnes qui s’y
-montraient, et j’étais comblé de démonstrations de courtoisie et de
-pitié.
-
-La femme du surintendant était malade depuis longtemps et dépérissait
-lentement. Elle se faisait parfois porter sur un canapé en plein air. Il
-est impossible de dire combien elle était émue en m’exprimant la
-compassion qu’elle éprouvait pour nous tous. Son regard était très doux
-et timide, mais, bien que timide, il s’attachait de temps en temps d’un
-air d’intense interrogation confiante sur les regards de celui qui lui
-parlait.
-
-Je lui dis une fois en riant: «Savez-vous, madame, que vous ressemblez
-un peu à une personne qui me fut chère?»
-
-Elle rougit, et répondit avec une grave et aimable simplicité: «Ne
-m’oubliez donc pas quand je serai morte; priez pour ma pauvre âme et
-pour les jeunes enfants que je laisse sur la terre.»
-
-A partir de ce jour, elle ne put plus quitter le lit; je ne la vis plus.
-Elle languit encore quelques mois, puis elle mourut.
-
-Elle avait trois fils, beaux comme des amours, et un encore à la
-mamelle. L’infortunée les embrassait souvent en ma présence, et disait:
-«Qui sait quelle femme deviendra leur mère après moi! Quelle qu’elle
-soit, que le Seigneur lui donne des entrailles de mère, même pour les
-enfants qui ne seront pas nés d’elle!» Et elle pleurait.
-
-Mille fois je me suis souvenu de sa prière et de ces larmes!
-
-Quand elle ne fut plus, j’embrassais quelquefois ces enfants, et je
-m’attendrissais, et je répétais cette prière maternelle. Et je pensais à
-ma mère et aux vœux ardents que son cœur si aimant élevait sans doute
-pour moi, et je m’écriais avec des sanglots: «Oh! bien plus heureuse est
-la mère qui, en mourant, abandonne ses enfants en bas âge, que celle
-qui, après les avoir élevés avec des soins infinis, se les voit ravir!»
-
-Deux bonnes vieilles étaient d’ordinaire avec ces enfants: l’une était
-la mère du surintendant, l’autre la tante. Elles voulurent savoir toute
-mon histoire, et je la leur racontai en abrégé.
-
-«Combien nous sommes malheureuses, disaient-elles avec l’expression de
-la douleur la plus vraie, de ne pouvoir vous aider en rien! Mais soyez
-sûr que nous prierons pour vous, et que si un jour votre grâce arrive,
-ce sera une fête pour toute notre famille.»
-
-La première, qui était celle que je voyais le plus souvent, possédait
-une douce et extraordinaire éloquence pour donner des consolations. Je
-les écoutais avec une gratitude filiale, et elles se gravaient dans mon
-cœur.
-
-Elle me disait des choses que je savais déjà, et qui me frappaient comme
-des choses nouvelles:--que l’infortune ne dégrade pas l’homme, si
-celui-ci ne lui est pas inférieur, mais l’élève au contraire;--que, si
-nous pouvions entrer dans les jugements de Dieu, nous verrions que bien
-souvent les vainqueurs sont plus à plaindre que les vaincus, ceux qui
-exultent de joie que ceux qui sont tristes, ceux qui sont riches que
-ceux qui sont dépouillés de tout;--que l’amitié particulière montrée par
-l’homme-Dieu aux infortunés est un grand fait;--que nous devions nous
-glorifier de porter la croix, depuis qu’elle a été portée par des
-épaules divines.
-
-Eh bien! ces deux bonnes vieilles, que je voyais si volontiers, durent
-bientôt, pour des raisons de famille, quitter le Spielberg; les enfants
-cessèrent aussi de venir sur la terrasse. Combien ces pertes
-m’affligèrent!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVII
-
-
-La gêne de la chaîne aux pieds, en m’empêchant de dormir, contribuait à
-me ruiner la santé. Schiller voulait que je réclamasse, et prétendait
-qu’il était du devoir du médecin de me la faire enlever.
-
-Pendant quelque temps je ne l’écoutai pas, puis je cédai à ses conseils,
-et je dis au médecin que, pour recouvrer le bienfait du sommeil, je le
-priais de me faire enlever la chaîne, au moins pour quelques jours.
-
-Le médecin dit que mes fièvres n’en étaient pas encore arrivées à un
-degré tel qu’il pût me satisfaire, et qu’il était nécessaire que je
-m’accoutumasse aux fers.
-
-La réponse m’indigna, et je fus colère d’avoir fait cette inutile
-demande.
-
-«Voilà ce que j’ai gagné à suivre votre conseil persistant», dis-je à
-Schiller.
-
-Il faut que je lui eusse dit ces paroles assez grossièrement, car le
-rude brave homme s’en offensa.
-
-«Il déplaît à monsieur, cria-t-il, de s’être exposé à un refus, et à moi
-il me déplaît que monsieur soit fier avec moi!»
-
-Puis il continua un long sermon: «Les orgueilleux font consister leur
-grandeur à ne pas s’exposer aux refus, à ne pas accepter les offres, à
-rougir de mille puérilités. _Alle Eseleyen!_ âneries que tout cela!
-Vaine grandeur! ignorance de la véritable dignité! Et la véritable
-dignité consiste, en grande partie, à rougir uniquement des mauvaises
-actions!»
-
-Il dit, sortit, et fit un fracas infernal avec ses clefs.
-
-Je restai abasourdi. «Et pourtant cette rude franchise me plaît,
-disais-je. Elle part du cœur comme ses offres, comme ses conseils, comme
-sa compassion. Et ne m’a-t-il pas dit la vérité? A combien de faiblesses
-ne donné-je pas le nom de dignité, alors qu’elles ne sont pas autre
-chose que de l’orgueil?»
-
-A l’heure du dîner, Schiller laissa le condamné Kunda m’apporter les
-deux plats et mon eau, et s’arrêta sur la porte. Je l’appelai.
-
-«Je n’ai pas le temps», répondit-il très sèchement. Je descendis de mon
-banc, j’allai à lui et je lui dis:
-
-«Si vous voulez que mon repas me fasse du bien, ne me faites pas cette
-mauvaise mine.
-
---Et quelle mine dois-je faire? demanda-t-il en se rassérénant.
-
---La mine d’un homme joyeux, d’un ami, répondis-je.
-
---Vive la joie! s’écria-t-il, et si, pour que son repas lui fasse du
-bien, monsieur veut me voir aussi danser, le voilà servi.»
-
-Et il se mit à gambader avec ses maigres et longues perches, et si
-plaisamment que j’éclatai de rire. Je riais, et j’avais le cœur ému.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVIII
-
-
-Un soir, Oroboni et moi nous étions à la fenêtre, et nous nous
-plaignions mutuellement d’être affamés; nous élevâmes un peu la voix, et
-les sentinelles se mirent à crier. Le surintendant, qui, par
-mésaventure, passait de ce côté, crut devoir faire appeler Schiller, et
-le tancer vertement de ce qu’il ne veillait pas mieux à nous faire
-observer le silence.
-
-Schiller vint, en grande colère, s’en plaindre à moi, et m’intima
-l’ordre de ne plus jamais parler par la fenêtre. Il voulait que je le
-lui promisse.
-
-«Non, répondis-je, non, je ne veux pas le promettre.
-
---Oh! _der Teufel, der Teufel!_ cria-t-il; c’est à moi qu’on vient dire:
-Je ne veux pas! à moi qui reçois une maudite réprimande à cause de vous!
-
---Je suis fâché, mon cher Schiller, de la réprimande que vous avez
-reçue, j’en suis vraiment fâché, mais je ne veux pas vous promettre ce
-que je sens que je ne pourrais pas tenir.
-
---Et pourquoi monsieur ne le tiendrait-il pas?
-
---Parce que je ne pourrais pas; parce que la solitude continuelle est un
-tourment si cruel pour moi, que je ne résisterai jamais au besoin
-d’émettre quelques sons de voix de mes poumons, d’inviter mon voisin à
-me répondre. Et si le voisin se taisait, j’adresserais la parole aux
-barreaux de ma fenêtre, aux collines qui s’élèvent en face de moi, aux
-oiseaux qui volent.
-
---_Der Teufel!_ Et monsieur ne veut pas me le promettre?
-
---Non, non, non!» m’écriai-je.
-
-Il jeta à terre son bruyant trousseau de clefs et répéta: «_Der Teufel!
-der Teufel!_» Puis il se précipita pour m’embrasser.
-
-«Eh bien! dois-je cesser d’être homme pour ces canailles de clefs?
-Monsieur est un homme comme il faut, et je suis content qu’il ne veuille
-pas me promettre ce qu’il ne tiendrait pas. J’en ferais autant, moi.»
-
-Je ramassai les clefs et je les lui donnai.
-
-«Ces clefs, lui dis-je, ne sont pas si _canailles_, puisque, d’un
-honnête caporal que vous êtes, elles ne peuvent pas faire un méchant
-sbire.
-
---Et si je croyais qu’elles pussent le faire, répondit-il, je les
-porterais à mes supérieurs, et je dirais: «Si on ne veut pas me donner
-d’autre pain que celui de bourreau, j’irai demander l’aumône.»
-
-Il tira son mouchoir de sa poche, s’essuya les yeux, puis les tint
-levés, les mains jointes comme s’il priait. Je joignis les miennes, et
-je priai comme lui en silence. Il comprenait que je faisais des vœux
-pour lui, comme je comprenais qu’il en faisait pour moi.
-
-En s’en allant, il me dit à voix basse: «Quand monsieur causera avec le
-comte Oroboni, qu’il parle le plus bas qu’il pourra. Il y trouvera deux
-avantages: l’un de m’épargner les reproches de monsieur le surintendant,
-l’autre de ne pas laisser surprendre quelque conversation... dois-je le
-dire? quelque conversation qui, rapportée, ne pourrait qu’irriter encore
-celui qui peut punir.»
-
-Je l’assurai qu’il ne sortait jamais de nos lèvres un mot qui, répété à
-qui que ce soit, pût offenser.
-
-Nous n’avions pas, en effet, besoin d’avertissements pour être prudents.
-Deux prisonniers qui parviennent à communiquer entre eux, savent fort
-bien se créer un jargon avec lequel ils peuvent tout dire sans être
-compris de quiconque les écoute.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIX
-
-
-Je revenais un matin de la promenade; c’était le 7 août. La porte de la
-prison d’Oroboni était ouverte, et Schiller qui s’y trouvait ne m’avait
-pas entendu venir. Mes gardiens veulent hâter le pas pour fermer cette
-porte. Je les préviens, je m’élance, et me voilà dans les bras
-d’Oroboni.
-
-Schiller fut abasourdi; il dit: «_Der Teufel! der Teufel!_» et leva le
-doigt pour me menacer. Mais ses yeux se remplirent de larmes, et il
-s’écria en sanglotant: «O mon Dieu, faites miséricorde à ces pauvres
-jeunes gens et à moi, et à tous les infortunés, vous qui avez été
-également si malheureux sur la terre!»
-
-Les deux gardiens pleuraient à leur tour. La sentinelle du corridor, qui
-était accourue, pleurait elle aussi. Oroboni me disait: «Silvio, Silvio,
-voilà un des jours les plus chers de ma vie!» Je ne sais ce que de mon
-côté je lui disais; j’étais hors de moi de joie et de tendresse.
-
-Quand Schiller nous conjura de nous séparer, force fut de lui obéir.
-Oroboni laissa échapper un torrent de larmes et me dit:
-
-«Nous reverrons-nous jamais plus sur la terre?»
-
-Et je ne le revis jamais plus! Quelques mois après, sa chambre était
-vide, et Oroboni gisait dans ce cimetière que j’avais devant ma fenêtre!
-
-Depuis cet instant où nous nous étions vus, il semblait que nous nous
-aimions plus doucement, plus fortement qu’avant, il semblait que nous
-nous étions l’un à l’autre plus nécessaires.
-
-C’était un beau jeune homme, de noble aspect, mais pâle et d’une
-mauvaise santé. Ses yeux seuls étaient pleins de vie. Mon affection pour
-lui était encore augmentée par la pitié que sa maigreur et sa pâleur
-m’inspiraient. Il éprouvait la même chose pour moi. Tous les deux nous
-sentions combien il était vraisemblable qu’il arriverait bientôt à l’un
-de nous de survivre à l’autre.
-
-Au bout de quelques jours il tomba malade. Je ne faisais que gémir et
-prier pour lui. Après quelques accès de fièvre, il reprit un peu de
-force, et put revenir à nos conversations amicales. Oh! comme entendre
-de nouveau le son de sa voix m’apportait de consolation!
-
-«Ne te trompe pas, me disait-il; ce sera pour peu de temps. Aie la force
-de t’apprêter à ma perte; inspire-moi du courage par ton courage.»
-
-A cette époque, on voulut blanchir les murs de nos prisons, et on nous
-transporta dans les souterrains. Par malheur, dans cet intervalle, nous
-ne fûmes pas placés dans des cachots voisins. Schiller me disait
-qu’Oroboni allait bien, mais je le soupçonnais de ne pas vouloir me dire
-la vérité, et je craignais que la santé déjà si débile de mon ami ne se
-détériorât tout à fait dans ces souterrains.
-
-Si j’avais eu au moins la bonne fortune d’être en cette occasion voisin
-de mon cher Maroncelli! J’entendis pourtant sa voix. Nous nous saluâmes
-en chantant, en dépit des cris des gardiens.
-
-Ce fut dans ce temps que vint nous voir le premier médecin de Brünn,
-envoyé peut-être à la suite des rapports que le surintendant faisait à
-Vienne, sur l’extrême faiblesse où nous avait tous réduits le défaut de
-nourriture, ou bien parce qu’il régnait alors dans les prisons une
-violente épidémie de scorbut.
-
-Ne sachant pas le motif de cette visite, je m’imaginai que c’était pour
-une nouvelle maladie d’Oroboni. La crainte de le perdre me donnait une
-inquiétude indicible. Je fus pris alors d’une forte mélancolie et du
-désir de mourir. La pensée du suicide se présentait de nouveau à moi. Je
-la combattais; mais j’étais comme un voyageur fatigué qui, tout en se
-disant à lui-même: «C’est mon devoir d’aller jusqu’au bout», sent un
-besoin irrésistible de se jeter à terre et de se reposer.
-
-On m’avait dit que, peu de temps auparavant, dans un de ces ténébreux
-cachots, un vieux Bohémien s’était tué en se frappant la tête contre les
-murs. Je ne pouvais chasser de mon esprit la tentation de l’imiter. Je
-ne sais si mon délire ne serait pas arrivé à ce point, si une gorgée de
-sang sortie de ma poitrine ne m’avait pas fait croire à ma mort
-prochaine. Je remerciai Dieu de ce qu’il voulait me faire mourir de
-cette façon, et m’épargner un acte de désespoir que mon intelligence
-condamnait.
-
-Mais Dieu, au contraire, voulut me conserver. Cette gorgée de sang
-allégea mes maux. Pendant ce temps, je fus ramené dans la prison
-supérieure, et la lumière plus grande ainsi que le voisinage d’Oroboni,
-que j’y retrouvai, me rattachèrent à la vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXX
-
-
-Je lui confiai la terrible mélancolie que j’avais éprouvée en me voyant
-séparé de lui; et il me dit que lui aussi avait dû combattre la pensée
-du suicide.
-
-«Profitons, disait-il, du peu de temps qui nous est de nouveau donné,
-pour nous consoler mutuellement avec la religion. Parlons de Dieu;
-excitons-nous à l’aimer. Souvenons-nous qu’il est la justice, la
-sagesse, la bonté, la beauté, qu’il est tout ce que nous avons coutume
-d’admirer comme parfait. Je te dis en vérité que la mort n’est pas loin
-de moi. Je te serai éternellement reconnaissant, si tu contribues à me
-rendre dans ces derniers jours aussi religieux que j’aurais dû l’être
-toute ma vie.»
-
-Et nos discours ne roulaient plus sur autre chose que la philosophie
-chrétienne, et sur les comparaisons de celle-ci avec les mesquineries du
-sensualisme. Nous étions enchantés tous les deux de découvrir une si
-grande concordance entre le christianisme et la raison; tous les deux,
-en confrontant les diverses communions évangéliques, nous voyions que la
-religion catholique peut seule vraiment résister à la critique, et que
-la doctrine de la communion catholique consiste dans les dogmes les plus
-purs et la plus pure morale, et non dans les misérables sophismes
-produits par l’ignorance humaine.
-
-«Et si, par un hasard peu probable, nous retournions dans la société,
-disait Oroboni, serions-nous assez pusillanimes pour ne pas confesser
-l’Évangile? pour avoir honte, si quelqu’un s’imaginait que la prison a
-amolli nos âmes, et que c’est par faiblesse que nous sommes devenus plus
-fermes dans notre croyance?
-
---Mon cher Oroboni, lui dis-je, ta question me révèle ta réponse, et
-c’est aussi la mienne. Le comble de la lâcheté, c’est d’être esclave des
-jugements d’autrui, quand on a la persuasion qu’ils sont faux. Je ne
-crois pas que ni toi ni moi ayons jamais une pareille lâcheté.»
-
-Dans ces effusions de cœur, je commis une faute. J’avais juré à Julien
-de ne jamais confier à personne, en révélant son vrai nom, les relations
-qui avaient existé entre nous. Je les racontai à Oroboni, en lui disant:
-«Dans le monde, jamais chose semblable ne me serait sortie des lèvres,
-mais ici nous sommes dans un tombeau, et, si tu en sors jamais, je sais
-que je puis me fier à toi.»
-
-Cette âme si honnête se taisait.
-
-«Pourquoi ne me réponds-tu pas?» lui dis-je.
-
-Enfin il se mit à me blâmer sérieusement de la violation de ce secret.
-Ses reproches étaient justes. Aucune amitié, quelque intime qu’elle
-soit, quelque fortifiée qu’elle soit par la vertu, ne peut autoriser une
-semblable violation.
-
-Mais, puisque j’étais tombé dans cette faute, Oroboni en tira pour moi
-un bénéfice. Il avait connu Julien, et savait quelques traits honorables
-de sa vie. Il me les raconta, et dit: «Cet homme a agi si souvent en
-chrétien qu’il ne peut porter sa fureur antireligieuse jusqu’à la tombe.
-Espérons, espérons qu’il en sera ainsi! Et toi, Silvio, efforce-toi de
-lui pardonner de bon cœur ses mouvements de mauvaise humeur, et prie
-pour lui!»
-
-Ses paroles étaient sacrées pour moi.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXI
-
-
-Les conversations dont j’ai parlé, soit avec Oroboni, soit avec Schiller
-ou d’autres, n’occupaient toutefois qu’une petite partie des longues
-vingt-quatre heures de ma journée, et il n’était pas rare qu’aucune
-conversation avec le premier ne fût possible.
-
-Que faisais-je dans une si grande solitude?
-
-Voici quelle était toute ma vie pendant ces journées. Je me levais
-toujours à l’aube, et, montant sur le haut de mon banc, je me
-cramponnais aux barreaux de la fenêtre, et je disais mes prières.
-Oroboni était déjà à sa fenêtre, ou ne tardait pas à y venir. Nous nous
-saluions, et chacun continuait silencieusement à penser à Dieu. Autant
-nos cachots étaient horribles, autant était beau le spectacle extérieur
-que nous avions. Ce ciel, cette campagne, ce va-et-vient lointain de
-créatures dans la vallée, ces voix de paysannes, ces rires, ces chants,
-nous réjouissaient, nous faisaient plus chèrement sentir la présence de
-Celui qui se montre si magnifique dans sa bonté, et dont nous avions
-tant besoin.
-
-Venait la visite du matin par les gardiens. Ceux-ci donnaient un coup
-d’œil à la chambre pour voir si tout était en ordre, et examinaient ma
-chaîne anneau par anneau, afin de s’assurer que quelque accident ou
-quelque mauvaise intention ne l’avait pas rompue; ou plutôt (rompre la
-chaîne était impossible) cette inspection était faite pour obéir
-fidèlement aux prescriptions de la discipline. Si c’était un jour où
-venait le médecin, Schiller demandait si on voulait lui parler, et en
-prenait note.
-
-Après avoir fait le tour de nos prisons, Schiller revenait et
-accompagnait Kunda, qui était chargé de nettoyer chacune de nos
-chambres.
-
-Après un court intervalle, on nous apportait le déjeuner. C’était une
-demi-assiette de bouillon rougeâtre, avec trois tranches de pain très
-minces; je mangeais ce pain, et ne buvais pas le bouillon.
-
-Après quoi, je me mettais à l’étude. Maroncelli avait apporté d’Italie
-un grand nombre de livres, et tous nos compagnons en avaient aussi
-apporté, qui plus, qui moins. Le tout ensemble formait une bonne petite
-bibliothèque. Nous espérions en outre pouvoir l’augmenter au moyen de
-notre argent. Il n’était encore arrivé aucune réponse de l’empereur au
-sujet de la permission qui lui avait été demandée de lire nos livres et
-d’en acheter d’autres; mais, en attendant, le gouverneur de Brünn
-accordait provisoirement à chacun de nous l’autorisation de garder deux
-livres, et d’en changer toutes les fois que nous voudrions. Vers les
-neuf heures venait le surintendant, et, lorsque le médecin avait été
-demandé, il l’accompagnait.
-
-Un peu de temps me restait encore ensuite pour l’étude, jusqu’à onze
-heures, qui était le moment du dîner.
-
-Jusqu’au coucher du soleil, je n’avais plus de visite, et je me
-remettais à étudier. Alors Schiller et Kunda venaient pour changer mon
-eau, et un instant après arrivait le surintendant avec quelques
-gardiens, pour l’inspection du soir dans toute ma chambre et à mes fers.
-
-Pendant une des heures de la journée, tantôt avant, tantôt après le
-dîner, au bon plaisir des gardiens, avait lieu la promenade.
-
-La susdite visite du soir terminée, Oroboni et moi nous nous mettions à
-causer, et c’étaient ordinairement là nos entretiens les plus longs. Les
-entretiens extraordinaires avaient lieu le matin, ou tout de suite après
-le dîner, mais le plus souvent ils étaient très courts.
-
-Quelquefois les sentinelles étaient si compatissantes qu’elles nous
-disaient: «Un peu plus bas, messieurs; autrement la punition tombera sur
-nous.»
-
-D’autres fois, elles feignaient de ne pas s’apercevoir que nous
-parlions; puis, voyant paraître le sergent, elles nous priaient de nous
-taire jusqu’à ce qu’il fût parti; et à peine était-il parti qu’elles
-nous disaient: «Messieurs, vous pouvez causer maintenant, mais le plus
-bas qu’il vous sera possible.»
-
-Parfois, quelques-uns de ces soldats s’enhardissaient jusqu’à causer
-avec nous, à satisfaire à nos demandes et à nous donner quelques
-nouvelles de l’Italie.
-
-A certains de leurs discours nous ne répondions qu’en les priant de se
-taire. Il était tout naturel que nous doutassions si c’étaient toujours
-là des épanchements sincères du cœur, ou des pièges pour scruter nos
-pensées. Néanmoins, j’incline beaucoup plus à croire que ces braves gens
-parlaient avec sincérité.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXII
-
-
-Un soir nous avions des sentinelles très bienveillantes, de sorte
-qu’Oroboni et moi nous ne nous donnions pas la peine d’abaisser la voix.
-Maroncelli, cramponné à la fenêtre de son souterrain, nous entendit, et
-distingua ma voix. Il ne put se retenir; il me salua en chantant. Il me
-demandait comment j’allais, et m’exprimait avec les paroles les plus
-tendres son regret de n’avoir pas encore pu obtenir que nous fussions
-mis ensemble. Cette grâce, je l’avais aussi demandée, mais ni le
-surintendant du Spielberg ni le gouverneur de Brünn n’avaient qualité
-pour nous l’accorder. Notre mutuel désir avait été transmis à
-l’empereur, et aucune réponse n’était encore arrivée.
-
-Outre la fois que nous nous saluâmes en chantant dans les souterrains,
-j’avais entendu plusieurs fois ses chants de l’étage supérieur, mais
-sans comprendre les paroles, et pendant quelques instants à peine, parce
-qu’on ne le laissait pas continuer.
-
-Cette fois, il éleva beaucoup plus la voix; il ne fut pas aussi vite
-interrompu, et je compris tout. Il n’y a pas de termes pour exprimer
-l’émotion que j’éprouvai.
-
-Je lui répondis, et nous continuâmes le dialogue environ un quart
-d’heure. Enfin on changea les sentinelles sur la terrasse, et celles qui
-vinrent ne furent pas complaisantes. Nous nous disposions bien cependant
-à recommencer nos chants, mais des cris furieux s’élevèrent pour nous
-accabler de malédictions, et nous dûmes les respecter.
-
-Je me représentais Maroncelli gisant depuis si longtemps dans cette
-prison bien pire que la mienne; je m’imaginais la tristesse qui devait
-souvent l’y accabler et le dommage que sa santé en éprouverait, et une
-profonde angoisse me serrait le cœur.
-
-Je pus enfin pleurer, mais les larmes ne me soulagèrent pas. Je fus pris
-d’un fort mal de tête, avec une fièvre violente. Je ne me tenais pas sur
-pied, je me jetai sur ma paillasse. Les convulsions augmentèrent; je
-souffrais d’horribles spasmes à la poitrine. Je crus mourir cette nuit.
-
-Le jour suivant, la fièvre avait cessé et la poitrine allait mieux, mais
-il me semblait avoir du feu dans le cerveau, et à peine pouvais-je
-remuer la tête sans y réveiller des douleurs atroces.
-
-Je dis mon état à Oroboni. Il se trouvait aussi plus mal que d’habitude.
-
-«Ami, me dit-il, il n’est pas loin le jour où l’un de nous ne pourra
-plus venir à la fenêtre. Chaque fois que nous nous saluons peut être la
-dernière. Tenons-nous donc prêts l’un et l’autre, tant à mourir qu’à
-survivre à notre ami.»
-
-Sa voix était attendrie; moi, je ne pouvais répondre. Nous gardâmes un
-instant le silence, puis il reprit:
-
-«Tu es heureux, toi, de savoir l’allemand! tu pourras au moins te
-confesser! J’ai demandé un prêtre qui sût l’italien; on m’a dit qu’il
-n’y en avait pas. Mais Dieu voit mon désir, et depuis que je me suis
-confessé à Venise, il me semble, en vérité, que je n’ai plus rien qui me
-pèse sur la conscience.
-
---Moi, au contraire, je me suis confessé à Venise, lui dis-je, l’esprit
-plein de rancune, et j’ai plus mal fait que si j’avais refusé les
-sacrements. Mais si aujourd’hui on m’accorde un prêtre, je t’assure que
-je me confesserai de cœur en pardonnant à tous.
-
---Le Ciel te bénisse! s’écria-t-il, tu me donnes une grande consolation.
-Faisons, oui, faisons le possible l’un et l’autre pour être unis dans
-l’éternelle félicité, comme nous le fûmes dans ces jours d’infortune!»
-
-Le jour d’après, je l’attendis à la fenêtre, et il ne vint pas. Je sus
-par Schiller qu’il était gravement malade.
-
-Huit ou dix jours après, il allait mieux, et il revint me saluer. Je
-souffrais, mais je me soutenais. Quelques mois se passèrent ainsi, tant
-pour lui que pour moi, dans ces alternatives de mieux et de plus mal.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIII
-
-
-Je pus me traîner jusqu’au 11 janvier 1823. Le matin, je me levai avec
-un mal de tête assez léger, mais avec une disposition à tomber en
-faiblesse. Les jambes me tremblaient, et j’avais de la peine à respirer.
-
-Depuis deux ou trois jours aussi, Oroboni était mal, et ne se levait
-pas.
-
-On m’apporte la soupe, j’en goûte à peine une cuillerée, puis je tombe
-privé de sens. Quelque temps après, la sentinelle du corridor, ayant
-regardé par hasard à travers le guichet, et me voyant étendu par terre
-avec mon assiette renversée à côté de moi, me crut mort et appela
-Schiller.
-
-Le surintendant vint aussi; on appela immédiatement le médecin, et on me
-mit au lit. Je revins à moi.
-
-Le médecin dit que j’étais en danger, et me fit enlever les fers. Il
-m’ordonna je ne sais quel cordial, mais mon estomac ne pouvait rien
-garder. La douleur de tête augmentait terriblement.
-
-On fit immédiatement un rapport au gouverneur qui expédia un courrier à
-Vienne pour savoir comment je devais être traité. On répondit de ne pas
-me mettre à l’infirmerie, mais de me soigner dans ma prison avec la même
-diligence que si j’avais été à l’infirmerie. De plus, on autorisait le
-surintendant à me donner du bouillon et des soupes de sa cuisine, tant
-que durerait la gravité du mal.
-
-Cette dernière précaution me fut inutile dans le commencement; aucun
-aliment, aucune boisson ne passait. Mon état empira pendant toute une
-semaine, et je délirais jour et nuit.
-
-Kral et Kubitzky me furent donnés comme infirmiers, tous deux me
-servaient avec affection.
-
-Chaque fois que j’avais un peu ma connaissance, Kral me répétait:
-
-«Ayez confiance en Dieu; Dieu seul est bon.
-
---Priez pour moi, lui disais-je, non pas pour qu’il me guérisse, mais
-pour qu’il accepte mes maux et ma mort en expiation de mes péchés.»
-
-Il me suggéra la pensée de demander les sacrements.
-
-«Si je ne les ai pas demandés, répondis-je, attribuez-le à la faiblesse
-de ma tête; mais ce sera pour moi une grande consolation de les
-recevoir.»
-
-Kral rapporta mes paroles au surintendant, et on fit venir le chapelain
-des prisons.
-
-Je me confessai, je communiai, et je reçus l’huile sainte. Je fus
-content de ce prêtre. Il s’appelait Sturm. Les réflexions qu’il me fit
-sur la justice de Dieu, sur l’injustice des hommes, sur le devoir du
-pardon, sur la vanité de toutes les choses du monde, n’étaient pas des
-trivialités; elles portaient l’empreinte d’une intelligence élevée et
-cultivée, et d’un vif sentiment du véritable amour de Dieu et du
-prochain.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIV
-
-
-L’effort d’attention que je fis pour recevoir les sacrements semblait
-devoir épuiser mes forces vitales, mais il me fit au contraire du bien,
-en me jetant dans une léthargie de quelques heures qui me reposa.
-
-Je me réveillai un peu soulagé, et, voyant Schiller et Kral près de moi,
-je leur pris les mains et je les remerciai de leurs soins.
-
-Schiller me dit: «Mon œil est exercé à voir des malades; je parierais
-que monsieur ne mourra pas.
-
---Ne vous semble-t-il pas que vous me faites une mauvaise prédiction?
-dis-je.
-
---Non, répondit-il; les misères de la vie sont grandes, c’est vrai; mais
-celui qui les supporte avec grandeur d’âme et humilité gagne toujours à
-vivre.»
-
-Puis il ajouta: «Si monsieur vit, j’espère qu’il aura dans quelques
-jours une grande consolation. Il a demandé à voir M. Maroncelli?
-
---Je l’ai demandé tant de fois, et en vain; je n’ose plus l’espérer!
-
---Espérez, espérez, monsieur! et renouvelez la demande.»
-
-Je la renouvelai en effet le jour même. Le surintendant me dit également
-que je devais espérer, et il ajouta qu’il était vraisemblable que non
-seulement Maroncelli pourrait me voir, mais qu’il me serait donné comme
-infirmier, et ensuite comme inséparable compagnon.
-
-Comme tous les prisonniers d’État que nous étions, nous avions plus ou
-moins la santé ruinée, le gouverneur avait demandé à Vienne la
-permission de nous mettre tous deux à deux, afin que l’un servît d’aide
-à l’autre.
-
-J’avais aussi demandé la faveur d’écrire un dernier adieu à ma famille.
-
-Vers la fin de la seconde semaine, ma maladie subit une crise, et le
-danger fut écarté.
-
-Je commençais à me lever, quand un matin la porte s’ouvre, et je vois
-entrer tout joyeux le surintendant, Schiller et le médecin. Le premier
-court à moi et me dit: «Nous avons la permission de vous donner
-Maroncelli pour compagnon, et de vous laisser écrire une lettre à vos
-parents.»
-
-La joie m’ôta la respiration, et le pauvre surintendant qui, dans un
-élan de bon cœur, avait manqué de prudence, me croyait perdu.
-
-Quand je repris mes sens, et que je me souvins de la nouvelle que
-j’avais entendue, je priai qu’on ne me fît pas attendre plus longtemps
-un si grand bonheur. Le médecin y consentit, et Maroncelli fut conduit
-dans mes bras.
-
-Oh! quel moment ce fut! «Tu vis? nous écriâmes-nous réciproquement. Mon
-ami! mon frère! quel jour fortuné il nous est encore donné de voir! Dieu
-en soit béni!»
-
-Mais à notre joie, qui était immense, se joignait une immense
-compassion. Maroncelli devait être moins frappé que moi, en me trouvant
-dans un aussi grand état de dépérissement que je l’étais: il savait
-quelle grave maladie j’avais faite. Mais moi, bien que je songeasse à ce
-qu’il avait souffert, je ne me l’imaginais pas aussi différent de ce
-qu’il était auparavant. Il était à peine reconnaissable. Ces traits,
-jadis si beaux, si florissants, étaient consumés par la douleur, par la
-faim, par l’air malsain de son ténébreux cachot!
-
-Toutefois, nous voir, nous entendre, être enfin inséparables, nous
-consolait. Oh! combien de choses avions-nous à nous communiquer, à nous
-rappeler, à nous répéter! Quelle douceur dans nos plaintes mutuelles!
-Quelle harmonie dans toutes nos idées! Quelle satisfaction de nous
-trouver d’accord en fait de religion, de haïr l’un et l’autre
-l’ignorance et la barbarie, mais de n’avoir de haine pour personne, et
-d’avoir commisération des ignorants et des barbares, et de prier pour
-eux!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXV
-
-
-On m’apporta une feuille de papier et une plume, afin que j’écrivisse à
-mes parents.
-
-Comme en principe la permission avait été donnée à un moribond dont
-l’intention était d’envoyer à sa famille le dernier adieu, je craignais
-que ma lettre, ayant une tout autre allure, ne fût plus expédiée. Je me
-bornai à prier avec la plus grande tendresse mes parents, mes frères et
-mes sœurs, de se résigner à mon sort, leur protestant que j’y étais
-moi-même résigné.
-
-Cette lettre fut néanmoins expédiée, comme je le sus depuis, lorsque
-après tant d’années je revis le toit paternel. Ce fut la seule que,
-pendant le temps si long de ma captivité, mes chers parents purent avoir
-de moi. Pour moi, je n’en eus jamais aucune d’eux; celles qu’ils
-m’écrivirent furent toujours retenues à Vienne. Mes autres compagnons
-d’infortune étaient également privés de toutes relations avec leurs
-familles.
-
-Nous demandâmes un nombre infini de fois la faveur d’avoir au moins du
-papier et des plumes pour étudier, et celle de faire usage de notre
-argent pour acheter des livres. Nous ne fûmes Jamais exaucés.
-
-Le gouverneur continuait cependant à nous permettre de lire nos livres.
-
-Nous eûmes encore, grâce à sa bonté, quelque amélioration dans la
-nourriture; mais, hélas! elle ne fut pas de longue durée. Il avait
-consenti à ce que, au lieu d’être servis par la cuisine du _traiteur_
-des prisons, nous le fussions par celle du surintendant. Quelques fonds
-supplémentaires avaient été assignés par lui pour cet usage. La
-confirmation de ces dispositions ne vint pas; mais, pendant tout le
-temps que dura ce bienfait, j’en éprouvai un grand soulagement.
-Maroncelli reprit aussi un peu de vigueur. Quant à l’infortuné Oroboni,
-il était trop tard!
-
-Ce dernier avait été donné comme compagnon d’abord à l’avocat Solera,
-ensuite au prêtre D. Fortini.
-
-Quand on nous eut mis deux par deux dans toutes les prisons, la défense
-de parler aux fenêtres nous fut renouvelée avec menace, pour celui qui y
-contreviendrait, d’être replongé dans la solitude. A dire vrai, nous
-violâmes quelquefois la défense pour nous saluer, mais nous ne fîmes
-plus de longues conversations.
-
-Le caractère de Maroncelli et le mien s’harmonisaient parfaitement. Le
-courage de l’un soutenait le courage de l’autre. Si l’un de nous était
-pris de tristesse ou de fureur contre les rigueurs de notre condition,
-l’autre l’égayait par quelque plaisanterie ou par des raisonnements
-pleins d’à-propos. Un doux sourire tempérait presque toujours nos
-chagrins.
-
-Tant que nous eûmes des livres, bien que nous les eussions tellement lus
-et relus que nous les savions par cœur, ce fut une douce nourriture pour
-notre esprit, parce que c’était l’occasion d’examens toujours nouveaux,
-de confrontations, de jugements, de rectifications, etc. Nous lisions ou
-nous méditions une grande partie de la journée en silence, et nous
-donnions à la conversation le temps du dîner, celui de la promenade et
-de la soirée tout entière.
-
-Maroncelli, dans son souterrain, avait composé beaucoup de vers d’une
-grande beauté. Il me les récitait et en composait d’autres. J’en
-composais aussi, et je les lui récitais. Et notre mémoire s’exerçait à
-retenir tout cela. Admirable fut la facilité que nous acquîmes de
-composer de mémoire de longues poésies, de les limer, de les modifier
-encore un nombre infini de fois, et de les ramener à ce même degré de
-perfection que nous aurions pu obtenir en les écrivant. Maroncelli
-composa ainsi, peu à peu, et retint par cœur plusieurs milliers de vers
-lyriques et épiques. Moi, je fis la tragédie de _Leoniero da Dertona_,
-et d’autres compositions variées.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXVI
-
-
-Oroboni, après avoir beaucoup souffert pendant l’hiver et le printemps,
-se trouva bien plus mal pendant l’été. Il cracha le sang, et tomba dans
-l’hydropisie.
-
-Je laisse à penser quelle était notre affliction alors qu’il allait
-s’éteignant si près de nous, sans que nous pussions briser ces cruelles
-murailles qui nous empêchaient de le voir et de lui prêter nos services
-d’amis!
-
-Schiller nous apportait de ses nouvelles. L’infortuné jeune homme
-souffrit atrocement, mais son courage ne fut jamais abattu. Il eut les
-secours spirituels du chapelain (qui, par bonheur, savait le français).
-
-Il mourut le jour de la fête de son patron, le 13 juin 1823. Quelques
-heures avant d’expirer, il parla de son père octogénaire, s’attendrit et
-pleura. Puis il se reprit, en disant: «Mais pourquoi pleuré-je le plus
-heureux de ceux qui me sont chers, puisqu’il est à la veille de me
-rejoindre dans l’éternelle paix?»
-
-Ses dernières paroles furent: «Je pardonne de cœur à mes ennemis.»
-
-D. Fortini, son ami d’enfance, homme tout de religion et de charité, lui
-ferma les yeux.
-
-Pauvre Oroboni! quel froid glacial nous courut dans les veines, quand on
-nous dit qu’il n’était plus!--et quand nous entendîmes les voix et les
-pas de ceux qui vinrent prendre le cadavre!--et quand nous vîmes de la
-fenêtre le char sur lequel on le portait au cimetière! Deux condamnés de
-droit commun traînaient le char; quatre gardiens le suivaient. Nous
-accompagnâmes des yeux le triste convoi jusqu’au cimetière. Il entra
-dans l’enceinte, et s’arrêta à un angle: là était la fosse.
-
-Peu d’instants après, le char, les condamnés et les gardiens s’en
-revinrent. Un de ces derniers était Kubitzky. Il me dit (pensée
-délicate, surprenante chez un homme grossier): «J’ai marqué avec soin
-l’endroit de la sépulture, afin que, si quelque parent ou quelque ami
-peut un jour obtenir de prendre ces ossements et de les porter dans son
-pays, on sache où ils gisent.»
-
-Combien de fois Oroboni m’avait dit, en regardant de sa fenêtre le
-cimetière: «Il faut que je m’habitue à l’idée d’aller pourrir là;
-pourtant je confesse que cette idée me fait frissonner. Il me semble
-qu’on ne doit pas se trouver aussi bien enseveli dans ce pays que dans
-notre chère péninsule.»
-
-Puis il riait et s’écriait: «Enfantillages! quand un vêtement est usé et
-qu’il faut le quitter, qu’importe où il est jeté!»
-
-D’autres fois il disait: «Je me prépare à la mort, mais je me serais
-résigné plus volontiers à une condition: rentrer ne fût-ce qu’un instant
-sous le toit paternel, embrasser les genoux de mon père, entendre une
-parole de bénédiction, et mourir!»
-
-Il soupirait et ajoutait: «Si ce calice ne peut être éloigné de moi, ô
-mon Dieu! que ta volonté soit faite!»
-
-Et, le dernier matin de sa vie, il dit encore, en baisant un crucifix
-que Kral lui présentait:
-
-«Toi qui étais d’une origine divine, tu eus cependant horreur de la
-mort, et tu disais: _Si possibile est, transeat a me calyx iste!_
-Pardonne si je le dis, moi aussi. Mais je répète aussi ces autres
-paroles de toi: _Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu!_»
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXVII
-
-
-Après la mort d’Oroboni, je tombai de nouveau malade. Je croyais
-rejoindre bientôt l’ami qui venait de s’éteindre, et je le désirais.
-Toutefois, me serais-je séparé sans regret de Maroncelli?
-
-Plus d’une fois, pendant qu’assis sur sa paillasse, il lisait ou faisait
-des vers, ou peut-être feignait, comme moi, de se distraire par de
-semblables études et méditait sur nos malheurs, je le regardais avec
-douleur et je pensais: «Combien ta vie ne sera-t-elle pas plus triste,
-quand le souffle de la mort m’aura touché, quand tu me verras emporter
-hors de cette chambre; quand, regardant le cimetière, tu diras: «Silvio
-aussi est là!» Et je m’attendrissais sur ce pauvre survivant, et je
-faisais des vœux pour qu’on lui donnât un autre compagnon capable de
-l’apprécier comme je l’appréciais,--ou bien pour que le Seigneur
-prolongeât mon martyre, et me laissât le doux office d’adoucir celui de
-cet infortuné en le partageant.
-
-Je ne note pas combien de fois je vis disparaître et revenir ma maladie.
-L’assistance que, dans toutes ces circonstances, m’apportait Maroncelli,
-était celle du plus tendre frère. Il comprenait quand il ne fallait pas
-que je parlasse, et alors il gardait le silence; il comprenait quand ses
-paroles pouvaient me soulager, et alors il trouvait toujours des sujets
-conformes à ma disposition d’esprit, tantôt en favorisant cette
-disposition, tantôt en essayant peu à peu d’en changer le cours.
-D’esprits plus nobles que le sien, je n’en avais jamais connu; de
-pareils, je n’en ai connu que bien peu. Un grand amour pour la justice,
-une grande tolérance, une grande confiance dans la vertu humaine et dans
-les secours de la Providence, un sentiment très vif du beau dans tous
-les arts, une imagination riche en poésie, tous les plus aimables dons
-de l’esprit et du cœur, s’unissaient pour me le rendre cher.
-
-Je n’oubliais pas Oroboni, et chaque jour je gémissais sur sa mort; mais
-mon cœur se réjouissait souvent en pensant que cet être bien cher, libre
-de tous maux et au sein de la Divinité, devait aussi compter parmi ses
-joies celle de me voir avec un ami non moins affectueux que lui.
-
-Il me semblait qu’au fond de l’âme une voix m’assurait qu’Oroboni
-n’était plus dans un lieu d’expiation; néanmoins je priais toujours pour
-lui. Plusieurs fois je rêvai que je le voyais, qu’il priait pour moi; et
-ces rêves, j’aimais à me persuader qu’ils n’étaient pas accidentels,
-mais bien de véritables manifestations de lui-même, permises par Dieu
-pour me consoler. Il serait ridicule à moi de m’appesantir sur la
-vivacité de ces rêves, et sur la suavité qu’ils me laissaient
-réellement, pendant des journées entières.
-
-Mais les sentiments religieux et mon amitié pour Maroncelli
-adoucissaient de plus en plus mes chagrins. L’unique idée qui
-m’épouvantât, était la possibilité que cet infortuné, dont la santé
-était déjà ruinée, bien que moins menaçante que la mienne, me précédât
-au tombeau. Chaque fois qu’il tombait malade, je tremblais; chaque fois
-que je le voyais aller mieux, c’était une fête pour moi.
-
-Ces peurs que j’avais de le perdre donnaient à mon affection pour lui
-une force toujours croissante; et chez lui la peur de me perdre opérait
-le même effet.
-
-Ah! il y avait encore une grande douceur dans ces alternatives
-d’inquiétudes et d’espérances pour une personne qui était la seule qui
-me restât! Notre sort était assurément un des plus misérables qui soient
-sur terre, et pourtant nous estimer et nous aimer si pleinement
-constituait au milieu de nos douleurs une sorte de félicité; et nous la
-ressentions vraiment.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXVIII
-
-
-J’aurais désiré que le chapelain (dont j’avais été si content dans le
-temps de ma première maladie) nous fût accordé pour confesseur, et que
-nous puissions le voir de temps en temps, même sans être gravement
-malades. Au lieu de lui donner cette charge, le gouverneur nous destina
-un frère de Saint-Augustin, du nom de P. Baptiste, en attendant
-qu’arrivât de Vienne ou la confirmation de ce dernier, ou la nomination
-d’un autre.
-
-Je craignais de perdre au change; je me trompais. Le P. Baptiste était
-un ange de charité; ses manières étaient celles d’un homme très bien
-élevé, et même élégantes: il raisonnait avec profondeur sur les devoirs
-de l’homme.
-
-Nous le priâmes de nous visiter souvent. Il venait tous les mois, et
-plus fréquemment, s’il le pouvait. Il nous apportait aussi, avec la
-permission du gouverneur, quelque livre, et nous disait, au nom de son
-abbé, que toute la bibliothèque du couvent était à notre disposition.
-C’eût été un grand avantage pour nous si cela avait duré. Toutefois nous
-en profitâmes quelques mois.
-
-Après la confession, il s’arrêtait longtemps à converser avec nous, et
-de tous ses discours ressortait une âme droite, pleine de dignité,
-éprise de la grandeur et de la sainteté de l’homme. Nous eûmes la bonne
-fortune de jouir environ un an de ses lumières et de son affection, et
-il ne se démentit jamais. Jamais une syllabe qui pût faire soupçonner
-ses intentions, non pas de remplir son ministère, mais de servir la
-politique. Jamais le moindre oubli d’aucun égard délicat.
-
-Dans le principe, à dire vrai, je me défiais de lui; je m’attendais à le
-voir tourner la finesse de son esprit vers des investigations qui ne
-m’auraient pas convenu. Dans un prisonnier d’État, une semblable
-défiance n’est que trop naturelle; mais comme elle est vite dissipée,
-lorsque dans l’interprète de Dieu on ne découvre d’autre zèle que celui
-de la cause de Dieu et de l’humanité!
-
-Il avait une manière particulière à lui et très efficace de nous donner
-des consolations. Je m’accusais, par exemple, de transports de colère
-contre les rigueurs de la discipline de notre prison. Il moralisait un
-peu sur la vertu de souffrir avec sérénité et en pardonnant, puis il
-passait à la peinture, sous les plus vives couleurs, des misères des
-conditions différentes de la mienne. Il avait beaucoup vécu à la ville
-et à la campagne, connu grands et petits, et médité sur les injustices
-humaines. Il savait décrire fort bien les passions et les mœurs des
-diverses classes sociales. De tous côtés il me montrait des forts et des
-faibles, des oppresseurs et des opprimés; de tous côtés la nécessité ou
-de haïr nos semblables, ou de les aimer avec une généreuse indulgence et
-par compassion. Les cas qu’il rapportait pour me rappeler l’universalité
-du malheur, et les bons effets qu’on peut retirer du malheur même,
-n’avaient rien d’extraordinaire; ils étaient au contraire tout à fait
-naturels; mais il les exposait avec des paroles si justes, si
-puissantes, qu’elles me faisaient fortement sentir les déductions que
-j’en devais tirer.
-
-Oh oui! chaque fois que j’avais entendu ces tendres reproches et ces
-nobles conseils, je brûlais d’amour pour la vertu, et je ne haïssais
-plus personne; j’aurais donné ma vie pour le moindre de mes semblables;
-je bénissais Dieu de m’avoir fait homme.
-
-Ah! malheureux, celui qui ignore la sublimité de la confession!
-malheureux celui qui, pour ne point paraître vulgaire, se croit obligé
-de la regarder avec dédain! Il n’est pas vrai, chacun sachant qu’il faut
-être bon, il n’est pas vrai qu’il soit inutile de se l’entendre dire;
-que nos propres réflexions et les lectures opportunes puissent suffire.
-Non! la parole vivante d’un homme a une puissance que n’ont ni les
-lectures ni les réflexions propres. L’âme en est plus remuée; les
-impressions qui s’y font sont plus profondes. Dans le frère qui parle,
-il y a une vie et un à-propos qu’on chercherait souvent en vain dans les
-livres et dans nos propres pensées.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIX
-
-
-Au commencement de 1824, le surintendant, qui avait ses bureaux à une
-des extrémités de notre corridor, les transporta ailleurs, et les pièces
-des bureaux, avec d’autres qu’on y réunit, furent converties en prisons.
-Hélas! nous comprîmes que de nouveaux prisonniers d’État devaient être
-attendus d’Italie.
-
-En effet, ceux qui avaient été condamnés à la suite d’un troisième
-procès arrivèrent bientôt; tous de mes amis et de mes connaissances! Oh!
-quand je sus leurs noms, quelle fut ma tristesse! Borsieri était un de
-mes plus anciens amis! J’étais lié avec Confalonieri depuis moins de
-temps, mais aussi de tout mon cœur! Si j’avais pu, en passant au
-_carcere durissimo_ ou à quelque autre tourment imaginable, racheter
-leur peine et les délivrer, Dieu sait si je ne l’aurais pas fait! Je ne
-dis pas seulement donner ma vie pour eux; ah! qu’est-ce de donner sa
-vie? Souffrir est bien plus!
-
-J’aurais eu alors d’autant plus besoin des consolations du P. Baptiste;
-on ne lui permit plus de venir.
-
-De nouveaux ordres arrivèrent pour le maintien de la plus sévère
-discipline. Cette terrasse qui nous servait de promenade fut d’abord
-entourée de murs, de façon que personne, même de loin et avec des
-télescopes, ne pût nous voir; et nous perdîmes ainsi le très beau
-spectacle des collines environnantes et de la ville située à leur pied.
-Cela ne suffit pas. Pour aller à cette terrasse, il fallait, comme j’ai
-dit, traverser la cour, et pendant ce temps beaucoup de gens pouvaient
-nous voir. Afin de nous celer à tous les regards, on nous supprima ce
-lieu de promenade, et on nous en assigna un tout petit contigu à notre
-corridor, et en plein nord, comme nos chambres.
-
-Je ne puis exprimer combien ce changement de promenade nous affligea. Je
-n’ai pas noté toutes les consolations que nous avions dans ce lieu qu’on
-nous enlevait: la vue des enfants du surintendant, leurs chers
-embrassements là où nous avions vu pendant ses derniers jours leur mère
-malade, quelques causeries avec le serrurier, qui y avait son logement,
-les joyeuses chansons et les accords harmonieux d’un caporal qui jouait
-de la guitare, et, en dernier lieu, un amour innocent,--un amour qui
-n’était ni le mien ni celui de mon compagnon, mais celui d’une bonne
-Hongroise, femme d’un caporal et marchande de fruits. Elle s’était
-éprise de Maroncelli.
-
-Déjà, avant qu’on l’eût mis avec moi, lui et la femme en question, se
-voyant chaque jour en cet endroit, avaient contracté une certaine
-amitié. Maroncelli était une âme si honnête, si digne, si simple dans
-ses vues, qu’il ignorait tout à fait avoir inspiré de l’amour à la
-compatissante créature. Je l’en fis apercevoir. Il hésita à y ajouter
-foi, et, dans le doute seul que je pouvais avoir raison, il s’imposa à
-lui-même de se montrer plus froid avec elle. Sa réserve plus grande, au
-lieu d’éteindre l’amour de la dame, semblait l’augmenter.
-
-Comme la fenêtre de sa chambre était à peine élevée d’une brassée
-au-dessus du sol de la terrasse, elle sautait de notre côté, sous
-prétexte d’étendre un peu de linge au soleil ou de quelque autre petit
-travail, et elle restait là à nous regarder; et, si elle le pouvait,
-elle entamait la conversation.
-
-Nos pauvres gardiens, toujours fatigués d’avoir peu ou pas du tout dormi
-de la nuit, saisissaient volontiers l’occasion de se tenir dans cet
-angle d’où, sans être vus de leurs supérieurs, ils pouvaient s’asseoir
-sur l’herbe et sommeiller. Maroncelli était alors dans un grand
-embarras, tant l’amour de cette infortunée se manifestait clairement.
-Mon embarras était plus grand encore. Néanmoins de semblables scènes,
-qui auraient été fort risibles si la femme nous eût inspiré peu de
-respect, étaient pour nous sérieuses et je pourrais dire pathétiques. La
-malheureuse Hongroise avait une de ces physionomies qui annoncent
-indubitablement l’habitude de la vertu et le besoin d’estime. Elle
-n’était pas belle; mais elle était douée d’une telle expression de
-noblesse, que les contours un peu irréguliers de son visage semblaient
-s’embellir à chacun de ses sourires, à chaque mouvement de ses muscles.
-
-Si je m’étais proposé d’écrire une histoire d’amour, il me resterait
-encore bien des choses à dire sur cette malheureuse et vertueuse femme,
-morte maintenant. Mais qu’il me suffise d’avoir indiqué un des rares
-incidents de notre vie de prison.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXX
-
-
-Les rigueurs croissantes rendaient toujours notre vie de plus en plus
-monotone. Tout 1824, tout 1825, tout 1826, tout 1827, à quoi se
-passèrent-ils pour nous? On nous enleva l’usage de nos livres qui nous
-avait été provisoirement accordé par le gouverneur. La prison devint
-pour nous une véritable tombe, dans laquelle la tranquillité de la tombe
-ne nous était pas même laissée. Tous les mois, à un jour déterminé, le
-directeur de police, accompagné d’un lieutenant et de gardiens, venait
-nous faire une minutieuse perquisition. On nous mettait nus, on
-examinait toutes les coutures de nos vêtements, dans la crainte que nous
-n’y tinssions caché quelque papier ou toute autre chose; on décousait
-nos paillasses pour les fouiller. Bien qu’on ne pût rien trouver de
-clandestin chez nous, cette visite hostile, toute de surprise et répétée
-sans fin, avait je ne sais quoi qui m’irritait, et me donnait chaque
-fois la fièvre.
-
-Les années précédentes m’avaient semblé si malheureuses, et maintenant
-j’y pensais avec regret, comme à un temps de douceurs bien chères. Où
-étaient les heures où je m’enfonçais dans l’étude de la Bible ou
-d’Homère? A force de lire Homère dans le texte, le peu de connaissance
-que j’avais du grec s’était accrue, et je m’étais passionné pour cette
-langue. Combien je regrettais de ne pouvoir en continuer l’étude! Dante,
-Pétrarque, Shakespeare, Byron, Walter Scott, Schiller, Gœthe, etc., que
-d’amis qui m’avaient été soustraits! Parmi tous ces auteurs, je comptais
-aussi quelques livres de science chrétienne, comme Bourdaloue, Pascal,
-_l’Imitation de Jésus-Christ_, _la Philotée_, etc., livres qui, si on
-les lit avec un sentiment de critique étroite et peu libérale, en se
-récriant à chaque défaut de goût qu’on rencontre, à toute pensée peu
-solide, se jettent là et ne se reprennent plus; mais qui, lus sans
-malignité et sans se scandaliser de leurs côtés faibles, découvrent une
-philosophie élevée et vigoureusement nutritive pour le cœur et
-l’intelligence.
-
-Quelques-uns de ces livres sur la religion nous furent, dans la suite,
-envoyés en don par l’empereur, mais à l’exclusion absolue de livres
-d’autre espèce pouvant servir aux études littéraires.
-
-Ce don d’œuvres ascétiques nous fut accordé en 1825, sur la demande d’un
-confesseur dalmate qu’on nous avait envoyé de Vienne, le P. Étienne
-Paulowich, fait, deux ans après, évêque de Cattaro. C’est aussi à lui
-que nous dûmes d’avoir enfin la messe, qu’auparavant on nous avait
-toujours refusée, en disant qu’on ne pouvait pas nous conduire à
-l’église et nous tenir séparés deux à deux, comme c’était prescrit.
-
-Une si grande séparation ne pouvant être maintenue, nous allions à la
-messe divisés en trois groupes: un groupe sur la tribune de l’orgue, un
-autre sous la tribune, de façon à n’être pas vu, et le troisième dans un
-petit oratoire donnant sur l’église au moyen d’un grillage.
-
-Maroncelli et moi nous avions alors pour compagnons, mais avec défense à
-un couple de parler à l’autre, six condamnés faisant partie du procès
-antérieur au nôtre. Deux d’entre eux avaient été mes voisins sous les
-Plombs de Venise. Nous étions conduits par des gardiens au poste
-assigné, et reconduits, après la messe, chaque couple dans sa prison. Un
-capucin venait nous dire la messe. Ce brave homme finissait toujours la
-cérémonie par un _Oremus_, implorant la délivrance de nos fers, et sa
-voix était émue. Quand il quittait l’autel, il jetait un coup d’œil
-compatissant à chacun des trois groupes, et il inclinait tristement la
-tête en priant.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXI
-
-
-En 1825, Schiller fut jugé désormais trop affaibli par les infirmités de
-la vieillesse, et on lui donna la garde d’autres condamnés, pour
-lesquels il semblait qu’on n’eût pas autant besoin de vigilance. Oh!
-combien il nous fut pénible de le voir s’éloigner de nous, et à lui de
-nous laisser!
-
-Il eut d’abord pour successeur Kral, qui ne lui était pas inférieur en
-bonté. Mais à celui-là aussi on vint à donner bientôt une autre
-destination, et il nous en arriva un autre, non pas méchant, mais bourru
-et étranger à toute démonstration affectueuse.
-
-Ces changements m’affligeaient profondément. Schiller, Kral et Kubitzky,
-mais particulièrement les deux premiers, nous avaient assistés dans nos
-maladies comme un père et un frère auraient pu le faire. Incapables de
-manquer à leur devoir, ils savaient le remplir sans dureté de cœur. S’il
-y avait un peu de rudesse dans les formes, elle était presque toujours
-involontaire, et ils la rachetaient pleinement par les façons
-bienveillantes dont ils usaient envers nous. Je me mis quelquefois en
-colère contre eux, mais comme ils me pardonnaient cordialement! comme
-ils prenaient peine à nous persuader qu’ils n’étaient pas sans affection
-pour nous, et comme ils étaient contents quand ils voyaient que nous en
-étions persuadés, et que nous les estimions comme des hommes de bien!
-
-A partir du moment où il fut loin de nous, Schiller tomba plusieurs fois
-malade, et se rétablit. Nous demandions de ses nouvelles avec une
-anxiété filiale. Quand il était convalescent, il venait parfois se
-promener sous nos fenêtres. Nous toussions pour le saluer, et il
-regardait en haut avec un sourire mélancolique, et il disait à la
-sentinelle, de façon que nous l’entendissions: «_Da sind meine Sohne!_
-(Ce sont mes enfants!»)
-
-Pauvre vieillard! quelle peine j’éprouvais de te voir traîner lentement
-ton corps malade, et de ne pouvoir te soutenir de mon bras!
-
-Quelquefois il s’asseyait sur l’herbe et lisait. C’étaient les livres
-qu’il m’avait prêtés; et, afin que je les reconnusse, il en disait le
-titre à la sentinelle, ou en récitait quelques fragments. Le plus
-souvent, ces livres étaient des contes d’almanach, ou d’autres romans de
-peu de valeur littéraire, mais très moraux.
-
-Après plusieurs rechutes d’apoplexie, il se fit porter à l’hôpital
-militaire. Il était déjà dans un très mauvais état, et il y mourut
-bientôt. Il possédait quelques centaines de florins, fruit de ses
-longues épargnes; il les avait prêtés à quelques-uns de ses compagnons
-d’armes. Lorsqu’il se vit près de sa fin, il appela près de lui ces amis
-et leur dit: «Je n’ai plus de parents; que chacun de vous garde ce qu’il
-a en main. Je vous demande seulement de prier pour moi.»
-
-Un de ces amis avait une fille de dix-huit ans, qui était la filleule de
-Schiller. Peu d’heures avant de mourir, le bon vieillard la fit appeler.
-Il ne pouvait plus parler distinctement; il ôta de son doigt un anneau
-d’argent, sa dernière richesse, et le mit au doigt de la jeune fille.
-Puis il l’embrassa et pleura en l’embrassant. La pauvre enfant poussait
-des gémissements et l’inondait de larmes. Il les lui essuyait avec son
-mouchoir. Il prit ses mains et se les posa sur les yeux... Ces yeux
-étaient fermés pour toujours.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXII
-
-
-Les consolations nous manquaient l’une après l’autre; les peines étaient
-toujours plus grandes. Je me résignais à la volonté de Dieu, mais je me
-résignais en gémissant; et mon âme, au lieu de s’endurcir au mal,
-semblait le ressentir toujours plus douloureusement.
-
-Une fois, on m’apporta en cachette une feuille de la _Gazette
-d’Augsbourg_, dans laquelle on racontait une chose fort étrange sur moi,
-à propos de la prise de voile d’une de mes sœurs.
-
-On disait: «La signora Maria-Angiola Pellico, fille, etc., etc., a pris
-aujourd’hui, etc., le voile dans le monastère de la Visitation à Turin,
-etc. C’est la propre sœur de l’auteur de la _Francesca da Rimini_,
-Silvio Pellico, qui est sorti récemment de la forteresse du Spielberg,
-gracié par Sa Majesté l’empereur, trait de clémence bien digne d’un si
-magnanime souverain, et qui réjouit l’Italie tout entière, d’autant que,
-etc., etc.»
-
-Et ici suivait mon éloge.
-
-La fable de ma grâce, je ne pouvais imaginer pourquoi on l’avait
-inventée. Un simple divertissement de journaliste ne paraissait pas
-vraisemblable; c’était peut-être quelque ruse de la police allemande?
-Qui le sait? Mais les noms de Maria-Angiola étaient précisément ceux de
-ma sœur cadette. Ces bruits devaient sans doute être passés de la
-_Gazette de Turin_ à d’autres gazettes. Donc, l’excellente jeune fille
-s’était vraiment faite religieuse! Ah! peut-être a-t-elle pris cet état
-parce qu’elle a perdu ses parents! Pauvre jeune fille! Elle n’a pas
-voulu que je souffrisse seul les angoisses de la prison; elle aussi a
-voulu s’enfermer! Le Seigneur lui donne plus qu’à moi les vertus de la
-patience et de l’abnégation! Que de fois, dans sa cellule, cet ange
-pensera à moi! que de fois elle fera de dures pénitences pour obtenir de
-Dieu qu’il allège les maux de son frère!
-
-Ces pensées m’attendrissaient et me déchiraient le cœur. Mes malheurs ne
-pouvaient que trop avoir concouru à abréger les jours de mon père ou de
-ma mère, ou de tous deux! Plus j’y pensais, et plus il me paraissait
-impossible que, sans cette perte, ma chère Mariette eût abandonné le
-toit paternel. Cette idée m’oppressait comme une certitude, et je tombai
-par suite dans une tristesse pleine d’angoisse.
-
-Maroncelli en était ému non moins que moi. Quelques jours après, il se
-mit à composer une lamentation poétique sur la sœur du prisonnier. Il en
-résulta un très beau poème, respirant la mélancolie et la pitié. Quand
-il l’eut terminé, il me le récita. Oh! comme je lui sus gré de sa
-délicatesse! Parmi tant de millions de vers qui avaient été faits
-jusqu’alors pour des religieuses, ceux-là étaient probablement les seuls
-qui eussent été composés en prison, pour le frère de la religieuse, par
-un compagnon de chaîne. Quel concours d’idées pathétiques et
-religieuses!
-
-Ainsi l’amitié adoucissait mes douleurs. Ah! depuis ce moment, il ne se
-passa pas de jour sans que j’errasse longuement par la pensée dans un
-couvent de jeunes vierges; sans que parmi ces jeunes vierges j’en
-considérasse une avec une plus tendre pitié; sans que je priasse
-ardemment le Ciel d’embellir sa solitude, et de ne pas laisser son
-imagination lui dépeindre ma prison avec trop d’horreur.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXIII
-
-
-Que l’arrivée clandestine de cette gazette ne fasse pas imaginer au
-lecteur que les nouvelles du monde que je réussis à me procurer étaient
-fréquentes. Non: tous étaient bons autour de moi, mais tous étaient liés
-par une énorme peur. S’il se produisit en cachette quelque légère
-contravention, ce ne fut que lorsque le danger pouvait véritablement
-sembler nul. Et il était difficile qu’une chose pût sembler sans
-importance au milieu de tant de perquisitions ordinaires et
-extraordinaires.
-
-Il ne me fut jamais donné d’avoir en secret des nouvelles des êtres
-chers qui étaient si loin de moi, si ce n’est le renseignement susdit
-relatif à ma sœur.
-
-La crainte que j’avais que mes parents ne fussent plus en vie vint
-quelque temps après à s’augmenter plutôt qu’à diminuer, à la façon dont
-le directeur de police vint un jour m’annoncer qu’on allait bien chez
-moi. «S. M. l’empereur, dit-il, m’ordonne de vous communiquer de bonnes
-nouvelles de ceux de vos parents que vous avez à Turin.»
-
-Je tressaillis de plaisir et de surprise à cette communication, qui ne
-m’avait jamais été faite jusque-là, et je demandai de plus grands
-détails.
-
-«J’ai laissé, lui dis-je, mes parents, mes frères et mes sœurs à Turin.
-Vivent-ils tous? Ah! si monsieur a une lettre de l’un d’eux, je le
-supplie de me la montrer!
-
---Je ne peux rien montrer. Vous devez vous contenter de cela. C’est
-toujours une preuve de bienveillance de l’empereur de vous faire dire
-ces consolantes paroles. Cela ne s’est encore fait pour personne.
-
---J’avoue que c’est une preuve de bienveillance de l’empereur; mais vous
-sentirez qu’il m’est impossible de tirer une consolation quelconque de
-paroles aussi peu déterminées. Quels sont ceux des membres de ma famille
-qui se portent bien? N’en ai-je perdu aucun?
-
---Monsieur, je regrette de ne pouvoir vous en dire plus que ce qui m’a
-été ordonné.»
-
-Et, ayant parlé ainsi, il s’en alla.
-
-On avait eu certainement l’intention de m’apporter du soulagement par
-cette nouvelle. Mais je me persuadai que, en même temps que l’empereur,
-cédant aux instances de quelqu’un des miens, avait consenti à ce qu’on
-me donnât ce renseignement, il n’avait pas voulu qu’on me montrât de
-lettre, afin que je ne visse pas quels étaient ceux de mes chers aimés
-qui me manquaient.
-
-Quelques mois après, une communication semblable à la première me fut
-faite. Aucune lettre, aucune explication de plus.
-
-On vit que je ne me contentais pas de cela, et que j’en restais encore
-plus affligé, et on ne me dit plus jamais rien de ma famille.
-
-La pensée que mes parents étaient morts, que mes frères l’étaient aussi,
-et Joséphine, mon autre sœur bien-aimée; que peut-être Marietta était
-seule survivante, et qu’elle s’éteindrait bientôt dans l’angoisse de la
-solitude et dans les rigueurs de la pénitence, me détachait de plus en
-plus de la vie.
-
-A plusieurs reprises, fortement assailli par mes infirmités habituelles,
-ou par des infirmités nouvelles, comme d’horribles coliques accompagnées
-de symptômes très douloureux et semblables à ceux du _choléra morbus_,
-j’espérai mourir. Oui, l’expression est exacte: _j’espérai_.
-
-Et néanmoins, ô contradictions de l’homme! quand je jetais un coup d’œil
-sur mon compagnon languissant, mon cœur se déchirait à la pensée de le
-laisser seul, et je désirais encore la vie!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXIV
-
-
-Trois fois il vint de Vienne des personnages d’un rang élevé pour
-visiter nos prisons, et pour s’assurer s’il n’y avait pas d’abus contre
-la discipline. La première fois, ce fut le baron von Münch. Pris de
-pitié en voyant le peu de lumière que nous avions, il dit qu’il
-implorerait qu’on prolongeât notre journée, en nous faisant mettre
-pendant quelques heures de la soirée une lanterne à la partie extérieure
-du guichet. Sa visite fut faite en 1825. Une année après, sa charitable
-intention fut réalisée. Et, de la sorte, à la lueur de cette lumière
-sépulcrale, nous pûmes désormais voir les murs de notre cachot, et ne
-pas nous casser la tête en nous promenant.
-
-La seconde visite fut celle du baron de Vogel. Il me trouva dans un très
-mauvais état de santé. Ayant appris que, bien que le médecin eût jugé
-que le café me serait utile, on ne se disposait pas à m’en donner parce
-que c’était un objet de luxe, il dit une parole dans ce sens en ma
-faveur, et le café me fut accordé.
-
-La troisième visite fut celle de je ne sais quel autre seigneur de la
-cour, homme entre cinquante et soixante ans, qui nous témoigna par ses
-manières et par ses paroles la plus noble compassion. Il ne pouvait rien
-faire pour nous, mais la douce expression de sa bonté était un bienfait,
-et nous lui en fûmes reconnaissants.
-
-Oh! quel désir a le prisonnier de voir des créatures de son espèce! La
-religion chrétienne, qui est si riche d’humanité, n’a pas oublié de
-compter au nombre des œuvres de miséricorde de _visiter les
-prisonniers_. L’aspect des hommes qui s’affligent de votre malheur, même
-quand ils n’ont pas le moyen de vous soulager plus efficacement, suffit
-à vous l’adoucir.
-
-L’extrême solitude peut tourner avantageusement à l’amélioration de
-certaines âmes; mais je crois qu’en général elle l’est bien plus si elle
-n’est pas poussée à l’extrême, et si elle est mitigée par quelque
-contact avec la société. Moi, du moins, je suis ainsi fait. Si je ne
-vois pas mes semblables, je concentre mon amour sur un trop petit nombre
-d’entre eux, et je me désaffectionne des autres. Si je puis en voir, je
-ne dirai pas beaucoup, mais un certain nombre, j’aime avec tendresse
-tout le genre humain.
-
-Mille fois je me suis trouvé le cœur si exclusivement épris d’un très
-petit nombre et plein de haine pour les autres, que je m’en épouvantais.
-Alors j’allais à la fenêtre en souhaitant de voir quelque figure
-nouvelle, et je m’estimais heureux si la sentinelle, en se promenant, ne
-rasait pas le mur de trop près; si elle s’écartait de façon que je pusse
-la voir; si elle levait la tête en m’entendant tousser; si sa
-physionomie était bonne. Quand il me semblait y découvrir un sentiment
-de pitié, mon cœur palpitait doucement, comme si ce soldat inconnu avait
-été un ami intime. Si elle s’éloignait, j’attendais avec une amoureuse
-inquiétude qu’elle revînt; et si alors elle me regardait, je m’en
-réjouissais comme d’une grande charité. Si elle ne passait plus de façon
-que je la visse, je restais mortifié comme un homme qui aime et qui
-reconnaît qu’on ne prend pas garde à lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXV
-
-
-Dans la prison contiguë à la nôtre, et qui avait été jadis celle
-d’Oroboni, étaient maintenant D. Marco Fortini et Antoine Villa. Ce
-dernier, autrefois robuste comme un Hercule, souffrit beaucoup de la
-faim pendant la première année, et lorsqu’il eut un peu plus de
-nourriture, il se trouva sans forces pour digérer. Il languit longtemps;
-puis, réduit presque à la dernière extrémité, il obtint qu’on lui donnât
-une prison plus aérée. L’atmosphère méphitique d’un étroit sépulcre lui
-était, sans doute, très nuisible, comme elle l’était à tous les autres.
-Mais le remède par lui réclamé ne fut pas suffisant. Dans cette grande
-chambre, il se conserva quelques mois encore, puis, après des
-vomissements de sang réitérés, il mourut.
-
-Il fut assisté par son compagnon de captivité, D. Fortini, et par l’abbé
-Paulowich, venu en hâte de Vienne quand on apprit qu’il était moribond.
-
-Bien que je ne fusse pas lié avec lui aussi étroitement qu’avec Oroboni,
-cependant sa mort m’affligea beaucoup. Je savais qu’il était aimé avec
-la plus vive tendresse par ses parents et par son épouse. Pour lui, il
-était plus à envier qu’à plaindre; mais ceux qui survivaient!
-
-Il avait aussi été mon voisin sous les Plombs; Tremerello m’avait
-apporté quelques vers de lui, et lui avait apporté des miens. Il régnait
-parfois dans ces vers de lui un profond sentiment.
-
-Après sa mort, il me sembla que je l’affectionnais plus encore que
-pendant sa vie, en apprenant des gardiens combien misérablement il avait
-souffert. L’infortuné ne pouvait se résigner à mourir, bien que très
-religieux. Il éprouva au plus haut degré l’horreur de ce terrible
-passage, bénissant pourtant toujours le Seigneur, et s’écriant les
-larmes aux yeux: «Je ne sais pas conformer ma volonté à la tienne, et
-cependant je veux l’y conformer. Opère toi-même en moi ce miracle!»
-
-Il n’avait pas le courage d’Oroboni, mais il l’imita en protestant qu’il
-pardonnait à ses ennemis.
-
-A la fin de cette année (c’était en 1826), nous entendîmes un soir dans
-le corridor le bruit mal étouffé des pas de plusieurs personnes. Nos
-oreilles étaient devenues très habiles à discerner mille genres de
-bruit. Une porte vient à s’ouvrir; nous reconnaissons que c’est celle où
-était l’avocat Solera. Une autre s’ouvre; c’est celle de Fortini. Parmi
-quelques voix parlant tout bas, nous distinguions celle du directeur de
-police.--Que serait-ce? Une perquisition à une heure si tardive? Et
-pourquoi?
-
-Mais bientôt on sort de nouveau dans le corridor. Tout à coup la voix
-chérie du bon Fortini: _Oh! pauvre de moi! excusez-moi, j’ai oublié un
-tome de mon bréviaire!_
-
-Et vite, vite il courait reprendre son volume, puis il rejoignait la
-petite troupe. La porte de l’escalier s’ouvrit, nous entendîmes leurs
-pas jusqu’au bas; nous comprîmes que les deux heureux prisonniers
-avaient reçu leur grâce; et, bien que nous eussions du regret de ne pas
-les suivre, nous nous en réjouîmes.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXVI
-
-
-La libération de ces deux compagnons était-elle sans aucune conséquence
-pour nous? Comment sortaient-ils, eux qui avaient été condamnés comme
-nous, l’un à vingt ans, l’autre à quinze, tandis que sur nous et sur
-bien d’autres ne brillait pas la même faveur?
-
-Contre ceux qui n’avaient pas été libérés, existait-il donc des
-préventions plus hostiles? Ou bien serait-on disposé à les gracier tous,
-mais à brefs intervalles, et deux à la fois? Peut-être chaque mois?
-Peut-être chaque deux ou trois mois?
-
-Nous restâmes ainsi pendant quelque temps dans le doute. Et plus de
-trois mois s’écoulèrent sans qu’on procédât à aucune autre mise en
-liberté. Vers la fin de 1827, nous pensâmes que le mois de décembre
-pourrait avoir été choisi pour l’anniversaire des grâces. Mais décembre
-passa, et aucune n’eut lieu.
-
-Nous restâmes dans l’attente jusqu’à l’été de 1828 qui terminait alors
-pour moi les sept années et demie de peine, équivalant, selon la parole
-de l’empereur, à quinze, si toutefois la peine comptait à partir de
-l’arrestation. Que si l’on ne voulait pas comprendre le temps du procès
-(et cette supposition était la plus vraisemblable), mais faire commencer
-la peine à partir de la publication, les sept années et demie ne
-devaient finir qu’en 1829.
-
-Tous les termes calculables passèrent, et la grâce ne brilla pas. Entre
-temps, avant même le départ de Solera et de Fortini, il était venu à mon
-pauvre Maroncelli une tumeur au genou gauche. Dans le commencement, la
-douleur était légère et le forçait seulement à boiter. Puis il éprouva
-de la peine à traîner ses fers, et il ne sortait que rarement pour la
-promenade. Un matin d’automne, il lui plut de sortir avec moi pour
-respirer un peu d’air; il y avait déjà de la neige, et dans un moment
-fatal où je ne le soutenais pas, il trébucha et tomba. La secousse fit
-immédiatement passer à l’état aigu la douleur du genou. Nous le portâmes
-sur son lit; il n’était plus en état de se tenir debout. Quand le
-médecin le vit, il se décida enfin à lui faire enlever les fers. La
-tumeur empira de jour en jour et devint énorme, et de plus en plus
-douloureuse. Telles étaient les souffrances du pauvre infirme qu’il ne
-pouvait trouver de repos ni au lit ni hors du lit.
-
-Quand il y avait nécessité pour lui de remuer, de se lever et de se
-recoucher, je devais prendre avec la plus grande délicatesse possible la
-jambe malade et la placer très lentement dans la position qu’il fallait.
-Le plus petit changement d’une position à une autre demandait parfois un
-quart d’heure de spasmes.
-
-Les sangsues, les cautères, les pierres infernales, les cataplasmes,
-tantôt secs, tantôt humides, tout fut tenté par le médecin. C’étaient
-des accroissements de douleurs atroces, et rien de plus. Après les
-cautérisations à la pierre infernale, la suppuration se formait. Toute
-cette tumeur n’était qu’une plaie; mais elle ne diminuait jamais, mais
-jamais l’écoulement de la plaie n’apportait d’adoucissement à la
-douleur.
-
-Maroncelli était mille fois plus malheureux que moi; néanmoins, combien
-je souffrais avec lui! Les soins d’infirmier m’étaient doux parce qu’ils
-étaient consacrés à un si digne ami. Mais le voir dépérir ainsi, dans de
-si longs, de si atroces tourments, et ne pouvoir lui rendre la santé! Et
-prévoir que ce genou ne guérirait jamais plus! Et découvrir que le
-malade considérait la mort comme beaucoup plus probable que la guérison!
-Et n’avoir qu’à l’admirer sans cesse pour son courage et pour sa
-sérénité; ah! tout cela me causait d’indicibles angoisses!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXVII
-
-
-Dans ce déplorable état, il composait encore des vers, il chantait, il
-discourait; il faisait tout cela pour me donner des illusions, pour me
-cacher une partie de ses maux. Il ne pouvait plus digérer ni dormir; il
-maigrissait d’une manière épouvantable; il tombait fréquemment en
-défaillance; et cependant il recouvrait par moments toute sa vitalité,
-et me rendait le courage à moi-même.
-
-Ce qu’il souffrit pendant neuf longs mois ne peut se décrire. Enfin on
-obtint qu’une consultation serait tenue. Le premier médecin vint; il
-approuva tout ce que le médecin avait essayé, et sans émettre son
-opinion sur la maladie et sur ce qui restait à faire, il s’en alla.
-
-Un moment après, vint le surintendant: il dit à Maroncelli: «Le premier
-médecin n’a pas osé s’expliquer ici en votre présence; il craignait que
-vous n’eussiez pas la force d’entendre annoncer une dure nécessité. Je
-l’ai assuré que le courage ne vous manquait pas.
-
---J’espère, dit Maroncelli, en avoir donné quelques preuves en souffrant
-sans me plaindre ces douleurs déchirantes. Me proposerait-on?...
-
---Oui, monsieur, l’amputation. Seulement, le premier médecin, en voyant
-un corps si affaibli, hésite à la conseiller. Dans un tel état de
-faiblesse, vous sentirez-vous capable de supporter l’opération?
-Voulez-vous vous exposer au danger?...
-
---De mourir? Et ne mourrai-je pas également si on ne met pas un terme à
-ce mal?
-
---Nous ferons donc tout de suite un rapport à Vienne sur tout cela, et
-aussitôt la permission d’amputer venue...
-
---Quoi! il faut une permission?
-
---Oui, monsieur.»
-
-Au bout de huit jours le consentement attendu arriva.
-
-Le malade fut porté dans une chambre plus grande; il demanda que je le
-suivisse.
-
-«Je pourrais expirer pendant l’opération, dit-il; que je me trouve au
-moins dans les bras d’un ami.»
-
-Ma compagnie lui fut accordée.
-
-L’abbé Wrba, notre confesseur (il avait succédé à Paulowich), vint
-administrer les sacrements à l’infortuné. Cet acte religieux accompli,
-nous attendions les chirurgiens, et ils n’arrivaient pas. Maroncelli se
-mit encore à chanter un hymne.
-
-Les chirurgiens finirent par arriver; ils étaient deux. L’un était le
-chirurgien ordinaire de la maison, c’est-à-dire notre barbier; et
-lorsqu’il se présentait des opérations, il avait le droit de les faire
-de sa main, et il ne voulait pas en céder l’honneur à d’autres. L’autre
-était un jeune chirurgien, élève de l’école de Vienne, et qui jouissait
-déjà d’une réputation de grande habileté. Il avait été envoyé par le
-gouverneur pour assister à l’opération et la diriger; il aurait voulu la
-faire lui-même, mais il lui fallut se contenter de veiller à
-l’exécution.
-
-Le malade fut assis sur le bord du lit, les jambes en bas: je le tenais
-dans mes bras. Au-dessus du genou, là où la cuisse commençait à être
-saine, on fit une ligature très serrée, pour marquer le cercle que
-devait décrire le couteau. Le vieux chirurgien coupa tout autour à la
-profondeur d’un doigt; puis il tira par-dessus les chairs la peau coupée
-et continua à couper les muscles mis à nu. Le sang ruisselait à torrents
-des artères, mais celles-ci furent aussitôt liées avec un fil de soie.
-En dernier lieu, on scia l’os.
-
-Maroncelli ne poussa pas un cri. Quand il vit qu’on emportait la jambe
-coupée, il lui donna un regard de compassion; puis, se tournant vers le
-chirurgien qui l’avait opéré, il lui dit:
-
-«Vous m’avez délivré d’un ennemi, et je n’ai aucun moyen de vous en
-récompenser.»
-
-Il y avait, dans un verre sur la fenêtre, une rose.
-
-«Je te prie de m’apporter cette rose», me dit-il.
-
-Je la lui apportai, et il l’offrit au vieux chirurgien, en lui disant:
-«Je n’ai pas autre chose à vous présenter en témoignage de ma
-gratitude.»
-
-Celui-ci prit la rose et pleura.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXVIII
-
-
-Les chirurgiens avaient cru que l’infirmerie du Spielberg était pourvue
-de tout le nécessaire, excepté les instruments qu’ils avaient apportés.
-Mais, l’amputation faite, ils s’aperçurent qu’il manquait diverses
-choses nécessaires, de la toile cirée, de la glace, des bandes, etc.
-
-Le malheureux mutilé dut attendre deux heures que tout cela fût apporté
-de la ville. Enfin il put s’étendre sur le lit, et la glace fut
-appliquée sur le moignon.
-
-Le jour suivant on débarrassa le moignon des caillots de sang qui s’y
-étaient formés; on le lava; on tira la peau en bas, et on le banda.
-
-Pendant quelques jours on ne donna au malade qu’une demi-tasse de
-bouillon avec un jaune d’œuf battu; et, quand fut passé le danger de la
-fièvre causée par la blessure, on commença graduellement à le restaurer
-avec des aliments plus nourrissants. L’empereur avait ordonné que,
-jusqu’à ce que ses forces fussent rétablies, on lui donnât une bonne
-nourriture, de la cuisine du surintendant.
-
-La guérison s’opéra en quarante jours après lesquels nous fûmes
-reconduits dans notre prison. Celle-ci d’ailleurs fut agrandie par une
-ouverture dans le mur, et par la réunion de notre ancien cachot à celui
-habité jadis par Oroboni et puis par Villa.
-
-Je transportai mon lit à l’endroit même où avait été celui d’Oroboni, où
-il était mort. Cette identité de lieu m’était chère; il me semblait
-m’être rapproché de lui. Je rêvais souvent à lui, et il me semblait que
-son esprit venait vraiment me visiter et me rasséréner par de célestes
-consolations.
-
-Le spectacle horrible de tant de tourments soufferts par Maroncelli
-avant l’amputation de sa jambe, durant cette opération et après, me
-fortifia l’âme. Dieu qui m’avait donné une santé suffisante pendant la
-maladie de celui-ci, parce que mes soins lui étaient nécessaires, me
-l’ôta lorsqu’il put se soutenir sur des béquilles.
-
-J’eus plusieurs tumeurs glandulaires très douloureuses. J’en guéris, et
-elles furent suivies par des maux de poitrine, que j’avais déjà éprouvés
-autrefois, mais qui étaient maintenant plus suffocants que jamais; par
-des vertiges et des dysenteries spasmodiques.
-
-«Mon tour est venu, disais-je à part moi. Serai-je moins patient que mon
-compagnon?»
-
-Je m’appliquai dès lors à imiter, autant que je le savais, son courage.
-
-Il n’est pas douteux que chaque condition humaine a ses devoirs. Ceux
-d’un malade sont la patience, le courage, et tous les efforts possibles
-pour ne pas être désagréable à ceux qui sont autour de lui.
-
-Maroncelli, sur ses pauvres béquilles, n’avait plus l’agilité
-d’autrefois, et il s’en affligeait dans la crainte de me servir moins
-bien. Il craignait en outre que, pour lui épargner les mouvements et la
-fatigue, je ne réclamasse pas ses services autant que j’en aurais
-besoin.
-
-Et cela arrivait vraiment quelquefois, mais je faisais en sorte qu’il ne
-s’en aperçût pas.
-
-Bien qu’il eût repris de la force, il n’était pas cependant sans
-souffrances. Il éprouvait, comme tous les amputés, des sensations
-douloureuses dans les nerfs, comme si la partie coupée vivait encore. Il
-souffrait du pied, de la jambe et du genou qu’il n’avait plus. Ajoutez à
-cela que l’os avait été mal scié et pénétrait dans les nouvelles chairs,
-et y faisait des plaies fréquentes. Ce ne fut qu’au bout d’un an environ
-que le moignon fut assez endurci et ne s’ouvrit plus.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXIX
-
-
-Mais d’autres maux assaillirent de nouveau l’infortuné, et presque sans
-intervalle. Ce fut d’abord une arthrite, qui commença par les jointures
-des mains et puis lui martyrisa pendant plusieurs mois tout le corps;
-ensuite, le scorbut. Cette maladie lui couvrit rapidement le corps de
-taches livides et en faisait un objet d’épouvante.
-
-Je cherchais à me consoler en pensant à part moi: «Puisqu’il faut mourir
-ici en prison, il vaut mieux que le scorbut soit venu à l’un de nous
-deux; c’est un mal contagieux et qui nous conduira dans la tombe, sinon
-ensemble, au moins à peu de distance l’un de l’autre.»
-
-Nous nous préparions tous les deux à la mort, et nous étions
-tranquilles. Neuf années de prison et de graves souffrances nous avaient
-enfin familiarisés avec l’idée de la destruction totale de deux corps
-aussi ruinés et réclamant le repos. Et nos âmes se confiaient dans la
-bonté de Dieu, et croyaient être toutes les deux réunies dans un lieu où
-toutes les colères des hommes cessent, et où nous demandions dans nos
-prières de voir aussi un jour, réunis à nous et apaisés, ceux qui ne
-nous aimaient pas.
-
-Le scorbut, dans les années précédentes, avait fait beaucoup de ravages
-dans ces prisons. Le gouverneur, quand il sut que Maroncelli était
-affecté de ce terrible mal, craignit une nouvelle épidémie scorbutique,
-et consentit à la requête du médecin qui disait qu’il n’y avait d’autre
-remède efficace pour Maroncelli que l’air libre, et qui conseillait de
-le tenir le moins possible dans sa chambre.
-
-Quant à moi, comme logé avec lui, et malade également d’une discrasie,
-je jouis du même avantage.
-
-Pendant toutes les heures où le lieu de promenade n’était pas occupé par
-d’autres, c’est-à-dire depuis une demi-heure avant l’aube pendant une
-couple d’heures, puis durant le dîner, si cela nous plaisait, ensuite
-pendant trois heures du soir jusqu’au coucher du soleil, nous restions
-dehors. Cela pour les jours ordinaires. Les jours de fête, comme il n’y
-avait pas de promenade pour les autres, nous restions dehors du matin au
-soir, excepté pendant le dîner.
-
-Un autre malheureux, à la santé bien atteinte, et d’environ soixante-dix
-ans, nous fut adjoint, dans l’espoir que l’oxygène pourrait aussi lui
-être utile. C’était M. Constantin Munari, aimable vieillard, amateur
-d’études littéraires et philosophiques, et dont la société nous fut très
-agréable.
-
-En cherchant à calculer la durée de ma peine, non de l’époque de mon
-arrestation, mais de celle de la condamnation, je trouvais que les sept
-années et demie finissaient en 1829 dans les premiers jours de juillet,
-suivant la signature impériale au bas de la sentence, ou bien au 22
-août, suivant qu’on prenait la publication pour point de départ.
-
-Mais ce terme passa, lui aussi, et toute espérance mourut.
-
-Jusqu’alors, Maroncelli, Munari et moi, nous faisions quelquefois la
-supposition que nous reverrions encore le monde, notre Italie, nos
-parents; et c’était le sujet d’entretiens pleins de désir, de piété et
-d’amour.
-
-Passé le mois d’août, puis le mois de septembre, puis l’année entière,
-nous nous accoutumâmes à ne plus rien espérer sur la terre, excepté
-l’inaltérable continuation de notre amitié réciproque et l’assistance de
-Dieu pour consommer dignement le reste de notre long sacrifice.
-
-Ah! l’amitié et la religion sont deux biens inestimables! elles
-embellissent même les heures des prisonniers pour qui ne luit plus la
-moindre espérance de grâce. Dieu est vraiment avec les infortunés, avec
-les infortunés qui aiment!
-
-
-
-
-CHAPITRE XC
-
-
-Après la mort de Villa, à l’abbé Paulowich, qui fut nommé évêque,
-succéda comme notre confesseur l’abbé Wrba, Morave, professeur de
-Nouveau Testament à Brünn, savant élève de l’_Institut sublime_ de
-Vienne.
-
-Cet Institut est une congrégation fondée par le célèbre Frint, alors
-aumônier de la cour. Les membres de cette congrégation sont tous des
-prêtres qui, déjà lauréats en théologie, y poursuivent leurs études sous
-une sévère discipline, afin d’arriver à la possession du plus haut degré
-de science qu’on puisse atteindre. L’intention du fondateur a été
-remarquable: c’est de produire une perpétuelle diffusion de vraie et
-forte science dans le clergé catholique de Germanie. Et cette intention
-est en général réalisée.
-
-Wrba, résidant à Brünn, pouvait nous donner une bien plus grande partie
-de son temps que Paulowich. Il devint pour nous ce qu’était le P.
-Baptiste, excepté qu’il ne lui était pas permis de nous prêter des
-livres. Nous faisions souvent ensemble de longues conférences, et ma
-croyance religieuse en tirait grand profit; ou bien, si c’est trop dire,
-il me semblait en tirer un grand profit, et la consolation que j’en
-éprouvais était très vive.
-
-Dans l’année 1829 il tomba malade; puis, ayant dû assumer d’autres
-fonctions, il ne put plus venir nous voir. Cela nous contraria vivement;
-mais nous eûmes la bonne fortune de lui voir succéder un autre homme
-savant remarquable, l’abbé Ziak, vicaire.
-
-Parmi ces quelques prêtres allemands qui nous furent destinés, n’en pas
-trouver un mauvais! un seul que nous pussions découvrir comme disposé à
-se faire l’instrument de la politique (et cela est si facile à
-découvrir!); pas un, au contraire, en qui ne se trouvassent réunis les
-mérites de beaucoup de science, d’une foi catholique très éclatante et
-d’une philosophie profonde! Oh! combien de tels ministres de l’Église
-sont respectables!
-
-Ces quelques prêtres que j’ai connus me firent concevoir une opinion
-très avantageuse du clergé catholique allemand.
-
-L’abbé Ziak tenait aussi de longues conférences avec nous. Il me servit
-en outre d’exemple pour supporter avec sérénité mes douleurs. Il était
-sans cesse tourmenté par des fluxions aux dents, à la bouche, aux
-oreilles, et néanmoins il souriait toujours.
-
-Cependant le grand air libre fit disparaître peu à peu les taches
-scorbutiques de Maroncelli; Munari et moi nous allions également mieux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCI
-
-
-Vint le 1er août 1830. Il y avait dix ans que j’avais perdu la liberté;
-huit ans et demi que je subissais le _carcere duro_.
-
-C’était un jour de dimanche. Nous allâmes, comme les autres fêtes, dans
-notre enceinte accoutumée. Nous regardâmes encore de notre petit banc la
-vallée au-dessous de nous et le cimetière où gisaient Oroboni et Villa;
-nous parlâmes encore du repos qu’un jour y auraient nos ossements. Nous
-nous assîmes encore sur le banc, comme d’habitude, pour attendre que les
-pauvres condamnées vinssent à la messe qui se disait avant la nôtre.
-Elles étaient conduites dans le même petit oratoire où nous allions
-nous-mêmes pour la messe suivante. Cet oratoire était contigu au
-promenoir.
-
-C’est un usage dans toute l’Allemagne que, pendant la messe, le peuple
-chante des hymnes en langue vivante. Comme l’empire d’Autriche est un
-pays mélangé d’Allemands et de Slaves, et que dans les prisons du
-Spielberg le plus grand nombre des condamnés de droit commun appartient
-à l’un ou à l’autre de ces peuples, les hymnes s’y chantent, une fête en
-allemand et l’autre en slave. De même, à chaque fête, on fait deux
-sermons où alternent les deux langues. C’était un très doux plaisir pour
-nous que d’entendre ces chants et l’orgue qui les accompagnait.
-
-Parmi les femmes, il y en avait dont la voix allait au cœur.
-Malheureuses! quelques-unes étaient très jeunes. Un amour, une jalousie,
-un mauvais exemple les avait entraînées au crime! J’entends encore
-résonner dans mon âme leur chant si religieux du _Sanctus_: _Heilig!
-Heilig! Heilig!_ Je versai encore une larme en l’entendant.
-
-Vers dix heures, les femmes se retirèrent, et nous allâmes à la messe.
-Je vis encore ceux de mes compagnons d’infortune qui entendaient la
-messe sur la tribune de l’orgue, dont une simple grille nous séparait,
-tous pâles, amaigris, traînant avec peine leurs fers!
-
-Après la messe, nous revînmes dans nos cachots. Un quart d’heure après,
-on nous apporta le dîner. Nous apprêtions notre table, ce qui consistait
-à mettre une petite planche sur le banc et à prendre nos cuillers de
-bois, lorsque M. Wegrath, le sous-intendant, entra dans notre prison.
-
-«Je regrette de troubler le dîner de ces messieurs, dit-il; mais qu’ils
-aient la complaisance de me suivre; il y a là monsieur le directeur de
-police.»
-
-Comme celui-ci ne venait d’ordinaire que pour des choses désagréables,
-comme perquisitions ou inquisitions, nous suivîmes d’assez mauvaise
-humeur le bon sous-intendant jusqu’à la chambre d’audience.
-
-Là, nous trouvâmes le directeur de police et le surintendant; le premier
-nous fit une inclination plus gracieuse que de coutume.
-
-Il prit un papier dans ses mains, et dit à mots tronqués, craignant
-peut-être de nous produire une trop forte surprise s’il s’exprimait plus
-nettement:
-
-«Messieurs... j’ai le plaisir... j’ai l’honneur... de vous signifier...
-que S. M. l’empereur a fait encore... une grâce...»
-
-Et il hésitait à nous dire quelle grâce c’était. Nous pensions que
-c’était quelque diminution de peine, comme d’être exempts de l’ennui de
-travailler, d’avoir quelque livre de plus, d’avoir des aliments moins
-dégoûtants.
-
-«Mais vous ne comprenez pas? dit-il.
-
---Non, monsieur. Ayez la bonté de nous expliquer quelle sorte de grâce
-est celle-ci.
-
---C’est la liberté pour vous deux, et pour un troisième que vous
-embrasserez avant peu.»
-
-Il semble que cette nouvelle aurait dû nous faire éclater de joie. Notre
-pensée courut tout de suite à nos parents, dont nous n’avions pas de
-nouvelles depuis tant de temps; et le doute où nous étions de ne plus
-les retrouver peut-être sur la terre nous serrait tellement le cœur,
-qu’il annula le plaisir qu’aurait dû susciter l’annonce de la liberté.
-
-«Ils sont muets? dit le directeur de police. Je m’attendais à les voir
-exulter de joie.
-
---Je vous prie, répondis-je, de faire part à l’empereur de notre
-gratitude; mais, si nous n’avons pas de nouvelles de nos familles, il
-nous est impossible de ne pas craindre d’avoir perdu des personnes bien
-chères. Cette incertitude nous oppresse, même au moment qui devrait être
-celui de la plus grande joie.»
-
-Il donna alors à Maroncelli une lettre de son frère qui le consola. A
-moi il dit qu’il n’avait rien de ma famille; et cela me fit d’autant
-plus craindre qu’il n’y fût arrivé quelque malheur.
-
-«Que ces messieurs, poursuivit-il, aillent dans leur chambre, et avant
-peu je leur enverrai le troisième prisonnier qui a été gracié.»
-
-Nous y allâmes, et nous attendîmes avec anxiété ce troisième compagnon.
-Nous aurions voulu que ce fût tout le monde; et pourtant il ne pouvait y
-en avoir qu’un seul. Si c’était le pauvre vieux Munari! si c’était
-celui-ci! si c’était cet autre! Il n’y en avait aucun pour qui nous ne
-fissions des vœux.
-
-Enfin la porte s’ouvre, et nous voyons que ce compagnon était Andrea
-Tonelli de Brescia.
-
-Nous nous embrassâmes. Nous ne pouvions plus dîner.
-
-Nous causâmes jusqu’au soir, plaignant les amis qui restaient.
-
-Au coucher du soleil, le directeur de police revint pour nous tirer de
-ce séjour de malheur. Nos cœurs gémissaient, en passant devant les
-prisons de tant d’amis, de ne pouvoir les emmener avec nous! Qui sait
-combien de temps ils y languiraient encore? qui sait combien d’entre eux
-devaient y être la proie lente de la mort?
-
-On nous mit à chacun un manteau de soldat sur les épaules et un béret
-sur la tête, et ainsi, avec les mêmes habits de galériens, mais délivrés
-de nos chaînes, nous descendîmes la funeste montagne, et nous fûmes
-conduits à la ville, dans les prisons de la police.
-
-Il faisait un très beau clair de lune. Les rues, les maisons, les gens
-que nous rencontrions, tout me paraissait si agréable et si étrange,
-après tant d’années que je n’avais pas vu un semblable spectacle!
-
-
-
-
-CHAPITRE XCII
-
-
-Nous attendîmes dans les prisons de la police un commissaire impérial
-qui devait venir de Vienne pour nous accompagner jusqu’aux frontières.
-En attendant, comme nos malles avaient été vendues, nous nous pourvûmes
-de linge et de vêtements, et nous déposâmes la livrée de la prison.
-
-Au bout de cinq jours arriva le commissaire, et le directeur de la
-police nous consigna entre ses mains, en lui remettant en même temps
-l’argent que nous avions apporté au Spielberg, et celui qui provenait de
-la vente de nos malles et de nos livres; argent qui nous fut ensuite
-restitué aux frontières.
-
-Les dépenses de notre voyage furent faites par l’empereur, et sans
-compter.
-
-Le commissaire était M. de Noé, gentilhomme employé au secrétariat du
-ministère de la police. On ne pouvait nous destiner une personne d’une
-éducation plus accomplie. Il nous traita constamment avec toutes sortes
-d’égards.
-
-Mais je partis de Brünn avec une difficulté de respirer qui était très
-pénible, et le mouvement de la voiture augmenta tellement le mal que, le
-soir, je haletais d’une façon effrayante, et que l’on craignait d’un
-instant à l’autre de me voir rester suffoqué. J’eus en outre une fièvre
-ardente pendant toute la nuit, et le commissaire était indécis, le
-lendemain matin, de savoir si je pourrais continuer le voyage jusqu’à
-Vienne. Je dis que oui, et nous partîmes. La violence de la douleur
-était extrême; je ne pouvais ni manger, ni boire, ni parler.
-
-J’arrivai à Vienne à demi-mort. On nous donna un bon logement à la
-direction générale de la police. On me mit au lit; on appela un médecin.
-Celui-ci m’ordonna une saignée, et j’en éprouvai du soulagement. Une
-diète absolue et force digitale, tel fut pendant huit jours mon
-traitement, et je me rétablis. Le médecin était M. Singer; il eut pour
-moi de véritables attentions d’ami.
-
-J’avais le plus grand désir de partir, d’autant plus que la nouvelle des
-_trois journées_ de Paris avait pénétré jusqu’à nous.
-
-Le jour même qu’éclatait cette révolution, l’empereur avait signé le
-décret de notre mise en liberté! Certes il ne l’aurait pas maintenant
-révoqué. Mais cependant il n’était pas invraisemblable que, les temps
-menaçant de redevenir critiques pour toute l’Europe, on craignît des
-mouvements populaires jusqu’en Italie, et qu’on ne voulût pas en
-Autriche nous laisser, en ce moment, rentrer dans notre patrie. Nous
-étions bien persuadés de ne pas retourner au Spielberg, mais nous
-tremblions que quelqu’un ne vînt à suggérer à l’empereur de nous
-déporter dans quelque ville de l’empire éloignée de la péninsule.
-
-Je me montrai encore plus rétabli que je ne l’étais, et je priai de
-presser le départ. Cependant j’avais le plus ardent désir de me
-présenter à S. E. M. le comte de Pralormo, envoyé de la cour de Turin à
-la cour d’Autriche, et à la bonté duquel je savais avoir beaucoup
-d’obligations. Il s’était employé avec le plus généreux et le plus
-constant empressement pour obtenir ma mise en liberté. Mais la défense
-de me laisser voir qui que ce fût n’admit pas d’exception.
-
-A peine fus-je convalescent, qu’on nous fit la gracieuseté de nous
-envoyer une voiture pendant quelques jours, pour que nous puissions nous
-promener un peu dans Vienne. Le commissaire avait ordre de nous
-accompagner et de ne nous laisser parler à personne. Nous vîmes la belle
-église de Saint-Étienne, les délicieuses promenades de la ville, la
-villa voisine de Lichtenstein, et, en dernier lieu, la villa impériale
-de Schœnbrünn.
-
-Pendant que nous étions dans les magnifiques allées de Schœnbrünn,
-l’empereur vint à passer, et le commissaire nous fit retirer, pour que
-la vue de nos maigres personnes ne l’attristât pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCIII
-
-
-Nous partîmes enfin de Vienne, et je pus continuer jusqu’à Bruck. Là,
-mon asthme se remit à devenir violent. Nous appelâmes le médecin:
-c’était un certain M. Jüdmann, homme de beaucoup de mérite. Il me fit
-tirer du sang, garder le lit et continuer la digitale. Au bout de deux
-jours, j’insistai pour qu’on continuât le voyage.
-
-Nous traversâmes l’Autriche et la Styrie, et nous entrâmes en Carinthie
-sans incident mais, arrivés à un village du nom de Feldkirchen, à peu de
-distance de Klagenfurt, survint un contre-ordre. Nous devions nous
-arrêter là jusqu’à nouvel avis.
-
-Je laisse imaginer combien cet incident nous fut désagréable. Pour moi,
-j’avais en outre le regret d’être la cause de tant d’ennuis pour mes
-deux compagnons; s’ils ne pouvaient pas rentrer dans leur patrie,
-c’était ma fatale maladie qui en était cause.
-
-Nous restâmes cinq jours à Feldkirchen, et là aussi le commissaire fit
-tout son possible pour nous distraire. Il y avait un petit théâtre de
-comédiens, et il nous y conduisit. Il nous donna un jour le
-divertissement d’une chasse. Notre hôte et plusieurs jeunes gens du
-pays, ainsi que le propriétaire d’une belle forêt, étaient les
-chasseurs, et nous, placés dans un endroit favorable, nous jouissions du
-spectacle.
-
-Enfin arriva un courrier de Vienne, avec l’ordre au commissaire de nous
-conduire décidément à notre destination. J’exultai de joie avec mes
-compagnons à cette heureuse nouvelle, mais en même temps je tremblais de
-voir s’approcher pour moi le jour d’une découverte fatale: de n’avoir
-plus ni père, ni mère, ni qui sait quels autres de ceux qui m’étaient
-chers.
-
-Et ma tristesse croissait à mesure que nous avancions vers l’Italie.
-
-De ce côté, l’entrée en Italie n’est pas agréable à l’œil; on descend au
-contraire des superbes montagnes du pays allemand dans les plaines
-d’Italie, à travers une longue étendue de pays stérile et inhabitée; de
-sorte que les voyageurs qui ne connaissent pas encore notre péninsule et
-qui passent par là, rient de la magnifique idée qu’ils s’en étaient
-faite, et soupçonnent d’avoir été mystifiés par ceux dont ils l’avaient
-entendu tant vanter.
-
-La laideur de ce pays contribuait à me rendre plus triste. Revoir notre
-ciel, rencontrer des figures humaines qui n’eussent pas le type
-septentrional, entendre de toutes les bouches des mots dans notre
-idiome, tout cela m’attendrissait, mais c’était une émotion qui
-m’invitait plus à pleurer qu’à me réjouir. Combien de fois, dans la
-voiture, je me couvrais le visage avec les mains, feignant de dormir, et
-je pleurais! Combien de fois, la nuit, je ne fermais pas l’œil, brûlé
-par la fièvre, tantôt envoyant de toute mon âme les plus chaudes
-bénédictions à ma douce Italie, et remerciant le Ciel de lui être rendu;
-tantôt me tourmentant de ne pas avoir de nouvelles de chez moi, et
-m’imaginant les plus grands malheurs; tantôt pensant qu’avant peu je
-serais forcé de me séparer, et peut-être pour toujours, d’un ami qui
-avait tant souffert avec moi, et qui m’avait donné tant de preuves d’une
-affection fraternelle!
-
-Ah! de si longues années passées dans la tombe n’avaient pas éteint
-l’énergie de ma sensibilité; mais cette énergie était si faible pour la
-joie, et si forte pour la douleur!
-
-Comme j’aurais voulu revoir Udine et cette auberge où ces deux généreux
-étrangers avaient feint d’être des garçons de chambre, et nous avaient
-serré furtivement la main!
-
-Nous laissâmes cette ville à notre gauche, et nous passâmes outre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCIV
-
-
-Pordenone, Conegliano, Ospedaletto, Vicenza, Vérone, Mantoue, me
-rappelaient tant de choses! Dans la première de ces localités était né
-un vaillant jeune homme qui avait été mon ami, et avait péri dans les
-désastres de la Russie. Conegliano était le pays où les guichetiers des
-_Plombs_ m’avaient dit qu’on avait conduit Zanze; à Ospedaletto, s’était
-mariée, mais elle n’y vivait plus alors, une créature angélique et
-malheureuse, que j’avais autrefois vénérée et que je vénérais encore.
-Dans tous ces lieux, en somme, surgissaient pour moi des souvenirs plus
-ou moins chers, et à Mantoue plus que dans toute autre ville. Il me
-semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Ludovic en 1815! Il me
-semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Porro en 1820! Les
-mêmes rues, les mêmes places, les mêmes palais, et tant de changements
-sociaux! tant de mes connaissances enlevées par la mort! tant d’exilés!
-une génération d’adultes que j’avais vus enfants! Et ne pouvoir courir à
-telle ou telle maison! ne pouvoir parler de tel ou tel avec personne!
-
-Et, pour comble de chagrin, Mantoue était le point de séparation pour
-Maroncelli et pour moi. Nous y passâmes tristement la nuit tous les
-deux. J’étais agité comme un homme à la veille d’entendre sa
-condamnation.
-
-Le matin, je me lavai le visage, et je regardai dans la glace si l’on
-reconnaissait encore que j’avais pleuré. Je pris, du mieux que je pus,
-l’air tranquille et souriant. Je dis à Dieu une petite prière, mais, en
-vérité, d’un air bien distrait; et, entendant déjà Maroncelli remuer ses
-béquilles et parler au garçon de chambre, j’allai l’embrasser. Tous deux
-nous semblions pleins de courage pour cette séparation; nous parlions un
-peu émus, mais d’une voix forte. L’officier de gendarmerie qui doit le
-conduire aux confins de la Romagne est arrivé; il faut partir, nous ne
-savions plus que nous dire: un embrassement, un baiser, un embrassement
-encore. Il monta en voiture et disparut; moi, je restai comme anéanti.
-
-Je revins dans ma chambre; je me jetai à genoux et je priai pour ce
-malheureux mutilé, séparé de son ami, et je fondis en larmes et en
-sanglots.
-
-J’ai connu beaucoup d’hommes remarquables, mais aucun plus
-affectueusement sociable que Maroncelli, aucun mieux instruit de tous
-les devoirs de la politesse, plus exempt des accès de mauvaise humeur,
-plus constamment disposé à se souvenir que la vertu se compose de
-l’exercice continuel de la tolérance, de la générosité et du bon sens. O
-mon compagnon de tant d’années de douleurs, que le Ciel te bénisse en
-quelque endroit que tu respires, et te donne des amis qui m’égalent en
-affection et me surpassent en bonté!
-
-
-
-
-CHAPITRE XCV
-
-
-Nous partîmes dans la même matinée de Mantoue pour Brescia. Là, nous
-laissâmes libre mon autre compagnon de captivité, Andrea Tonelli. Cet
-infortuné y apprit qu’il avait perdu sa mère, et ses larmes désolées me
-déchirèrent le cœur.
-
-Bien que tourmenté comme je l’étais pour tant de raisons, l’incident
-suivant me fit un peu rire.
-
-Sur une table de l’auberge, il y avait une affiche de théâtre. Je la
-prends, et je lis: _Francesca da Rimini, opéra, mis en musique, etc..._
-
-«De qui est cet opéra? dis-je au garçon.
-
---Qui l’a mis en vers, et qui l’a mis en musique? Je ne sais pas,
-répondit-il. Mais, en somme, c’est toujours cette _Francesca da Rimini_
-que tous connaissent.
-
---Tous? Vous vous trompez. J’arrive d’Allemagne; comment puis-je rien
-savoir de toutes vos histoires de Francesca?»
-
-Le garçon (c’était un jeune homme à figure dédaigneuse, vrai type de
-Brescian) me regarda d’un air de pitié méprisante.
-
-«Comment pouvez-vous en rien savoir? Monsieur, il ne s’agit pas
-d’histoires de Francesca; il s’agit d’une _Francesca da Rimini_ unique.
-Je veux parler de la tragédie de Silvio Pellico. Ici on l’a mise en
-opéra, en la gâtant un peu, mais c’est toujours la même.
-
---Ah! Silvio Pellico? Il me semble que je l’ai entendu nommer. N’est-ce
-pas ce mauvais sujet qui fut condamné à mort et puis au _carcere duro_,
-il y a huit ou neuf ans?»
-
-Je n’aurais jamais dû dire cette plaisanterie! Il regarda autour de lui,
-puis me fixa, fit voir en grinçant trente-deux superbes dents, et, s’il
-n’avait pas entendu du bruit, je crois qu’il m’aurait assommé.
-
-Il s’en alla en grommelant: «Mauvais sujet!» Mais, avant que je fusse
-parti, il découvrit qui j’étais. Il ne savait plus ni interroger, ni
-répondre, ni écrire, ni marcher. Il ne savait plus que tenir les yeux
-fixés sur moi, se frotter les mains, et dire à tout le monde, sans
-motif: «_Sior si, Sior si!_[9]» à tel point qu’on eût dit qu’il
-éternuait.
-
- [9] Oui, M’sieu! oui, M’sieu!
-
-Deux jours après, le 9 septembre, j’arrivai avec le commissaire à Milan.
-En approchant de cette ville, en revoyant la coupole du dôme, en
-repassant dans cette allée de Loreto, jadis ma promenade habituelle et
-si chère, en rentrant par la porte Orientale, et en me retrouvant sur le
-Corso; en revoyant ces maisons, ces temples, ces rues, j’éprouvai les
-plus doux et les plus pénibles sentiments: un violent désir de m’arrêter
-quelque temps à Milan, et d’y embrasser ceux de mes amis que j’y aurais
-encore retrouvés; un regret infini en pensant à ceux que j’avais laissés
-au Spielberg, à ceux qui restaient exilés sur la terre étrangère, à ceux
-qui étaient morts; une vive gratitude en me rappelant l’affection que
-m’avaient en général témoignée les Milanais; quelques frémissements de
-dédain contre quelques-uns qui m’avaient calomnié, alors qu’ils avaient
-toujours été l’objet de ma bienveillance et de mon estime.
-
-Nous allâmes loger à la _Bella Venezia_.
-
-C’était là que j’avais assisté tant de fois à de joyeux repas d’amis; là
-que j’avais visité tant de dignes étrangers; là qu’une respectable et
-vieille dame m’avait en vain sollicité de la suivre en Toscane,
-prévoyant, si je restais à Milan, les malheurs qui m’arriveraient. O
-souvenirs émouvants! ô passé si mélangé de plaisirs et de douleurs, et
-si rapidement enfui!
-
-Les garçons de l’auberge découvrirent tout de suite qui j’étais. Le
-bruit s’en répandit, et vers le soir je vis la foule s’arrêter sur la
-place et regarder aux fenêtres. Un homme (j’ignore qui il était) sembla
-me reconnaître et me salua, en élevant les bras vers moi.
-
-Ah! où étaient les fils de Porro, mes fils? Pourquoi ne les vis-je pas?
-
-
-
-
-CHAPITRE XCVI
-
-
-Le commissaire me conduisit à la police pour me présenter au directeur.
-Quelle sensation j’éprouvai en revoyant cette maison, qui avait été ma
-première prison! Quelles douleurs me revinrent à l’esprit! Ah! je me
-souvins avec tendresse de toi, ô Melchior Gioja, et des pas précipités
-que je te voyais faire çà et là entre ces étroites murailles, et des
-heures où tu te tenais immobile à ta table, écrivant tes nobles pensées,
-et des signes que tu me faisais avec ton mouchoir, et de la tristesse
-avec laquelle tu me regardais, quand on t’eut défendu de me faire des
-signes! Et je me figurai ta tombe, probablement ignorée du plus grand
-nombre de ceux qui t’aimèrent, comme elle était ignorée de moi!--et
-j’implorai la paix pour ton âme!
-
-Je me souvins aussi du petit muet, de la voix pathétique de Madeleine,
-de mes sentiments de compassion pour elle, de mes voisins les voleurs,
-du prétendu Louis XVII, du pauvre condamné qui se laissa prendre le
-billet, et dont il m’avait semblé entendre les cris sous le bâton.
-
-Tous ces souvenirs et d’autres encore m’oppressaient comme un songe
-plein d’angoisse; mais ce qui me faisait le plus d’impression, c’était
-le souvenir des deux visites que mon pauvre père m’y avait faites, dix
-ans auparavant. Comme le bon vieillard s’illusionnait en espérant que je
-pourrais bientôt le rejoindre à Turin! Aurait-il soutenu l’idée de dix
-ans de prison pour son fils, et d’une telle prison! Mais quand ses
-illusions s’évanouirent, aura-t-il eu, ma mère aura-t-elle eu la force
-de résister à une si déchirante douleur? M’était-il encore donné de les
-revoir tous les deux, ou peut-être seulement l’un d’eux? Et lequel?
-
-O doute plein d’angoisses et toujours renaissant! J’étais, pour ainsi
-dire, à la porte de ma maison, et je ne savais pas encore si mes parents
-étaient en vie, si même il existait encore une seule personne de ma
-famille.
-
-Le directeur de la police m’accueillit gracieusement et me permit de
-rester à la _Bella Venezia_, avec le commissaire impérial, au lieu de me
-faire garder ailleurs. Il ne m’accorda pas toutefois la permission de me
-montrer à personne, et c’est pourquoi je me déterminai à partir le matin
-suivant. J’obtins seulement de voir le consul piémontais, pour lui
-demander des nouvelles de mes parents. Je serais allé le trouver; mais
-ayant été pris de fièvre et ayant dû me mettre au lit, je le fis prier
-de venir me voir.
-
-Il eut la complaisance de ne pas se faire attendre et combien je lui en
-fus reconnaissant!
-
-Il me donna de bonnes nouvelles de mon père et de mon frère aîné. Au
-sujet de ma mère, de mon autre frère et de mes deux sœurs, je restai
-dans une incertitude cruelle.
-
-En partie rassuré, mais non pas suffisamment, j’aurais voulu, pour
-soulager mon âme, prolonger de beaucoup la conversation avec monsieur le
-consul. Il ne fut pas avare de ses témoignages de bienveillance, mais il
-dut enfin me quitter.
-
-Resté seul, j’aurais eu besoin de verser des larmes, et je n’en avais
-pas. Pourquoi donc la douleur me fait-elle quelquefois fondre en larmes,
-et d’autres fois, et c’est le plus souvent, alors qu’il me semble que
-pleurer me serait un si doux soulagement, pourquoi les invoqué-je
-inutilement? Cette impossibilité d’épancher mon affliction augmentait ma
-fièvre; la tête me faisait très mal.
-
-Je demandai à boire à Stundberger. Ce brave homme était sergent dans la
-police de Vienne, et remplissait les fonctions de valet de chambre du
-commissaire. Il n’était pas vieux, mais il me donna, par hasard, à boire
-d’une main tremblante. Ce tremblement me rappela Schiller, mon vieil ami
-Schiller, lorsque, le premier jour de mon arrivée au Spielberg, je lui
-demandai, d’un ton d’orgueil impérieux, la cruche d’eau, et qu’il me la
-donna.
-
-Chose étrange! un tel souvenir, joint aux autres, rompit la roche de mon
-cœur, et les larmes jaillirent.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCVII
-
-
-Le matin du 18 septembre, j’embrassai mon excellent commissaire, et je
-partis. Nous nous connaissions seulement depuis un mois, il me faisait
-l’effet d’un ami de plusieurs années. Son âme, pleine du sentiment du
-beau et de l’honnête, n’était ni investigatrice ni artificieuse. Non
-qu’elle n’eût pas assez d’intelligence pour l’être, mais par cet amour
-d’une noble simplicité qui existe chez les hommes droits.
-
-Quelqu’un, pendant le voyage dans un endroit où nous nous étions
-arrêtés, me dit en secret: «Défiez-vous de cet _ange gardien_; s’il ne
-faisait point partie des anges noirs, on ne vous l’aurait pas donné.
-
---Eh bien! vous vous trompez, lui dis-je. J’ai la plus intime conviction
-que vous vous trompez.
-
---Les plus rusés, reprit-il, sont ceux qui paraissent les plus simples.
-
---S’il en était ainsi, il ne faudrait jamais croire à la vertu de
-personne.
-
---Il y a certaines positions sociales où l’on peut montrer une parfaite
-éducation dans les manières, mais pas de la vertu! pas de la vertu! pas
-de la vertu!»
-
-Je ne pus lui répondre autre chose que ceci:
-
-«Exagération, mon cher monsieur, exagération!
-
---Je suis conséquent», insista-t-il.
-
-Nous fûmes interrompus, et je me souvins du _cave a consequentiariis_ de
-Leibnitz.
-
-La plupart des hommes ne sont en effet que trop disposés à raisonner
-avec cette fausse et terrible logique: «Je marche sous l’étendard A, que
-je suis sûr être celui de la justice; celui-ci marche sous l’étendard B,
-que je suis sûr être celui de l’injustice; donc c’est un malhonnête
-homme.»
-
-Eh non! logiciens furibonds! sous quelque étendard que vous soyez, ne
-raisonnez pas d’une façon aussi inhumaine. Pensez qu’en partant d’une
-donnée défavorable quelconque (et où y a-t-il une société, où y a-t-il
-un individu qui n’en ait point de semblable?), et en procédant avec une
-inexorable rigueur, de conséquence en conséquence, il est facile à qui
-que ce soit d’arriver à cette conclusion: «Hors de nous quatre, tous les
-hommes méritent d’être brûlés vifs.» Et, si l’on fait un examen plus
-approfondi, chacun des quatre dira: «Tous les hommes méritent d’être
-brûlés, excepté moi.»
-
-Ce rigorisme vulgaire est souverainement antiphilosophique. Une défiance
-modérée peut être sage; une défiance poussée à l’extrême ne l’est
-jamais.
-
-Depuis l’observation qui m’avait été faite sur cet _ange gardien_,
-j’appliquai mon esprit à l’étudier plus qu’auparavant, et chaque jour je
-me convainquis de plus en plus de son inoffensive et généreuse nature.
-
-Lorsqu’il existe un ordre de société établi, plus ou moins bon qu’il
-soit, toutes les fonctions sociales que l’universelle conscience ne
-reconnaît pas pour infamantes, toutes les fonctions sociales qui
-promettent de coopérer noblement au bien public, et dont les promesses
-sont acceptées par un grand nombre de gens, toutes les fonctions
-sociales dans lesquelles il est absurde de nier qu’il y ait eu des
-hommes honnêtes, peuvent toujours être occupées par des hommes honnêtes.
-
-J’ai lu, au sujet d’un quaker, qu’il avait horreur des soldats. Il vit
-un jour un soldat se jeter dans la Tamise et sauver un malheureux qui se
-noyait, et il dit: «Je serai toujours quaker, mais les soldats aussi
-sont de bonnes créatures.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XCVIII
-
-
-Stundberger m’accompagna jusqu’à la voiture, où je montai avec le
-brigadier de gendarmerie auquel j’avais été confié. Il pleuvait, et il
-soufflait un vent froid.
-
-«Que monsieur s’enveloppe bien dans son manteau, me disait Stundberger;
-qu’il se couvre mieux la tête, afin de ne pas arriver chez lui malade;
-il lui faut si peu pour se refroidir! Combien je regrette de ne pouvoir
-lui prêter mes services jusqu’à Turin!»
-
-Et il me disait tout cela si cordialement et d’une voix si émue!
-
-«Désormais, monsieur n’aura peut-être plus d’Allemand à côté de lui,
-ajouta-t-il; il n’entendra peut-être jamais plus parler cette langue que
-les Italiens trouvent si dure, et peu lui importera probablement. Il a
-eu tant de malheurs à souffrir parmi les Allemands, qu’il n’aura pas
-grande envie de se souvenir de nous; et néanmoins moi, dont monsieur
-oubliera vite le nom, je prierai toujours pour lui.
-
---Et moi pour toi», lui dis-je en lui serrant une dernière fois la main.
-
-Le pauvre homme cria encore: «_Guten Morgen! Gute Reise! Leben Sie
-wohl!_» (Bonjour! Bon voyage! Portez-vous bien)! Ce furent les dernières
-paroles allemandes que j’entendis prononcer, et le son m’en fut cher,
-comme si elles avaient été dites dans ma langue.
-
-J’aime passionnément ma patrie, mais je ne hais aucune autre nation. La
-civilisation, la richesse, la puissance, la gloire sont diverses dans
-les diverses nations; mais dans toutes il y a des âmes qui obéissent à
-la grande vocation de l’homme qui est d’aimer, de compatir et d’aider.
-
-Le brigadier qui m’accompagnait me raconta qu’il avait été un de ceux
-qui arrêtèrent mon malheureux Confalonieri. Il me dit comment celui-ci
-avait essayé de fuir, comment son coup avait manqué, comment, arraché
-des bras de son épouse, Confalonieri et elle s’attendrirent, mais
-soutinrent avec dignité cet affreux malheur.
-
-J’étais brûlé par la fièvre en entendant cette malheureuse histoire, et
-il me semblait qu’une main de fer me serrait le cœur.
-
-Le narrateur, homme sans façon, et parlant avec naïve confiance, ne
-s’apercevait pas que, bien que je n’eusse rien contre lui, je ne pouvais
-cependant m’empêcher de frissonner en regardant ces mains qui s’étaient
-abattues sur mon ami.
-
-A Buffalora, on fit collation; j’étais trop plein d’angoisses; je ne
-pris rien.
-
-Jadis, il y a déjà de longues années, quand j’allais en villégiature à
-Arluno avec les enfants du comte Porro, je venais quelquefois me
-promener à Buffalora, le long du Tessin.
-
-Je me réjouis de voir terminé le beau pont dont j’avais vu les matériaux
-épars sur la rive lombarde, avec l’opinion alors commune qu’un pareil
-travail ne se terminerait pas. Je me réjouis de retraverser ce fleuve,
-et de toucher de nouveau la terre piémontaise. Ah! bien que j’aime
-toutes les nations, Dieu sait combien j’ai de prédilection pour
-l’Italie; et, bien que je sois aussi épris de l’Italie, Dieu sait
-combien plus doux que tout autre nom de pays italien est pour moi le nom
-du Piémont, du pays de mes pères!
-
-
-
-
-CHAPITRE XCIX
-
-
-En face de Buffalora est Saint-Martin. Là le brigadier lombard parla aux
-carabiniers piémontais; puis il me salua et repassa le pont.
-
-«Allons à Novare, dis-je au voiturier.
-
---Ayez la bonté d’attendre un moment», dit un carabinier.
-
-Je vis que je n’étais pas encore libre, et je m’en affligeai, craignant
-que cela ne retardât mon arrivée à la maison paternelle.
-
-Après plus d’un quart d’heure, parut un monsieur qui me demanda la
-permission d’aller à Novare avec moi. Il avait manqué une autre
-occasion; maintenant il n’y avait plus d’autre véhicule que le mien; il
-était bien heureux que je lui donnasse la permission d’en profiter,
-etc., etc.
-
-Ce carabinier déguisé était d’humeur aimable, et me tint bonne compagnie
-jusqu’à Novare. Arrivés dans cette ville, tout en feignant de vouloir
-que nous descendissions dans une auberge, il fit conduire la voiture
-dans la caserne des carabiniers, et là on me dit qu’il y avait un lit
-pour moi dans la chambre d’un brigadier, et que je devais attendre les
-ordres supérieurs.
-
-Je pensais pouvoir partir le jour suivant; je me mis au lit, et, après
-avoir causé un peu avec mon hôte le brigadier, je m’endormis
-profondément. Depuis longtemps je n’avais pas dormi aussi bien.
-
-Je m’éveillai vers le matin, je me levai promptement, et les premières
-heures me semblèrent longues. Je fis collation, je causai, je me
-promenai dans la chambre et sur la terrasse; je donnai un coup d’œil aux
-livres de mon hôte; enfin on m’annonça une visite.
-
-Un officier très gracieux vint me donner des nouvelles de mon père, et
-me dire qu’il y avait à Novare une lettre de lui, et qu’on me
-l’apporterait bientôt. Je lui fus souverainement obligé de cette aimable
-courtoisie.
-
-Il s’écoula quelques heures qui me parurent éternelles, et la lettre
-arriva enfin.
-
-Oh! quelle joie de revoir ces caractères chéris! quelle joie d’apprendre
-que ma mère, mon excellente mère, vivait encore! que mes deux frères et
-ma sœur aînée vivaient aussi! Hélas! la cadette, cette Marietta qui
-s’était faite religieuse de la Visitation, et de laquelle j’avais reçu
-en secret des nouvelles dans ma prison, avait cessé de vivre depuis neuf
-mois.
-
-Il m’est doux de croire que je suis redevable de ma liberté à tous ceux
-qui m’aimaient et qui intercédaient incessamment Dieu pour moi, et en
-particulier à ma sœur qui mourut avec les signes de la plus grande
-piété. Que Dieu la récompense de toutes les angoisses que son cœur a
-souffertes à cause de mes malheurs!
-
-Les jours passaient, et la permission de quitter Novare ne venait pas.
-Le matin du 16 septembre, cette permission me fut enfin donnée, et toute
-tutelle de carabiniers cessa. Oh! depuis combien d’années ne m’était-il
-plus arrivé d’aller où il me plaisait sans être accompagné de gardiens!
-
-Je touchai quelque argent, je reçus les politesses d’une personne qui
-connaissait mon père, et je partis vers trois heures de l’après-midi.
-J’avais pour compagnons de voyage une dame, un négociant, un graveur, et
-deux jeunes peintres, dont un était sourd-muet. Ces peintres venaient de
-Rome, et cela me fit plaisir d’apprendre qu’ils connaissaient la famille
-de Maroncelli. C’est une si douce chose de pouvoir parler de ceux que
-nous aimons avec quelqu’un qui n’y soit pas indifférent!
-
-Nous passâmes la nuit à Verceil. L’heureux jour du 17 septembre se leva.
-On poursuivit le voyage. Oh! comme les voitures sont lentes! On n’arriva
-à Turin que le soir.
-
-Qui jamais, qui jamais pourrait décrire la consolation de mon cœur et
-des cœurs qui m’étaient chers, quand je revis, et quand j’embrassai mon
-père, ma mère, mes frères?... Ma chère sœur Joséphine n’était pas là,
-car son devoir la retenait à Chieri; mais, en apprenant mon bonheur,
-elle s’empressa de venir passer quelques jours en famille. Rendu à ces
-cinq objets si chers de ma tendresse, j’étais, je suis le plus enviable
-des mortels!
-
-Ah! des malheurs passés et du bonheur présent, comme de tout le bien et
-de tout le mal qui m’est réservé, que la Providence soit bénie, entre
-les mains de laquelle les hommes et les choses, qu’on le veuille ou ne
-le veuille pas, sont d’admirables instruments qu’elle sait employer à
-des fins dignes d’elle.
-
-
-FIN
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES PRISONS ***
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