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-The Project Gutenberg eBook of Les Huit Jours du Petit Marquis &
-Carlos et Cornélius, by Jules Arsène Arnaud Claretie
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius
-
-Author: Jules Arsène Arnaud Claretie
-
-Release Date: February 13, 2022 [eBook #67402]
-
-Language: French
-
-Produced by: Delphine Lettau PM, Cindy Beyer, and the online Distributed
- Proofreaders Canada team at http://www.pgdpcanada.net.
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUIT JOURS DU PETIT
-MARQUIS & CARLOS ET CORNÉLIUS ***
-
-
- [Cover Illustration]
-
-
-
-
- _Les Huit Jours_
- _du_
- _Petit Marquis_
- _———————_
- _Carlos et Cornélius_
-
- _Par_
-
- _Jules Claretie_
- _de l’Académie française_
-
- _[Illustration]_
-
- _Paris_
- _Nelson, Éditeurs_
- __189, rue Saint-Jacques__
- _Londres, Édimbourg et New-York_
-
-
-
-
- Tous droits de reproduction et de traduction
- réservés pour tous pays.
-
-
-
-
-[Illustration: _TABLE_]
-
- _LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS_
-
- _CARLOS ET CORNÉLIUS_
-
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-
-
- LES HUIT JOURS
- DU PETIT MARQUIS
-
-
-
-
- LES HUIT JOURS
- DU PETIT MARQUIS
-
-
- I
-
-UN dimanche, un dimanche anglais, le terrible _Sunday_ silencieux et
-morne, le dimanche du vide et de l’ennui, un dimanche de juin, sous la
-chaleur torride, la lourde chaleur des étés de Londres, un dimanche de
-1793, à l’heure où les jours caniculaires du faubourg Saint-Antoine
-avaient pour réponse les jours orageux du Strand, les bouillonnements de
-Pall Mall, les nuits pleines de colères de la Chambre des Communes, —
-un triste et beau dimanche d’exil, — et, dans les rues de la ville
-immense, depuis le matin, sous le ciel gris bleu, d’un bleu de lin, le
-marquis de Beauchamp d’Antignac promenait sa désolation, à travers les
-rues, se demandant si, par une ironie des heures, le temps n’était pas
-plus long et plus pesant, un dimanche, dans l’atmosphère lourde de la
-vieille Angleterre.
-
-Oh! ces dimanches, qui revenaient si vite au bout de semaines qui
-passaient si lentement, comme il en avait déjà supporté, traîné du matin
-au soir, dans les rues vides, le petit marquis exilé qui regrettait ce
-Paris à peine entrevu, Paris, Versailles, tout ce qu’il avait aperçu et
-goûté d’exquis au sortir de sa province, tout ce qu’il avait quitté
-brusquement pour fuir les Jacobins et parce qu’aussi bien, lui
-disait-on, l’honneur était à Coblentz ou à Londres!
-
-Émigré! Il s’était, un matin, réveillé en une petite chambre de Crown
-Court, dans Pall Mall, sous les toits d’une maison anglaise, et il avait
-regardé autour de lui. C’était, ce jour-là, un matin de printemps, et un
-soleil pâle, si pâle, trouait péniblement le brouillard gris qui
-traînait sur les toits carrés, aux tuiles sombres, se déchiquetait aux
-cheminées dont les fumées se mêlaient à cette brume... Il avait, deux
-jours auparavant, traversé la Manche dans une méchante barque de
-pêcheur, partie de Boulogne, la nuit; débarqué à Folkestone, il y était
-demeuré quelques heures, regardant, au loin, l’horizon, y cherchant en
-vain cette terre de France disparue et qu’il ne reverrait jamais,
-peut-être.
-
-Jamais! Allons donc! Le temps de faire un petit voyage, de contempler un
-peu du vert acide des paysages anglais, du noir fumeux des villes
-sombres, et il retournerait bien vite au pays. On s’y battait, là-bas,
-sur cette terre soulevée comme par un frémissement de volcan, on s’y
-égorgeait, oui, mais c’était la France! C’eût été, sans doute,
-périlleux; mais c’eût été bien doux d’y rester!
-
-Et le petit marquis soupirait.
-
-— Bah! une semaine est bientôt passée! Dans huit jours, je pourrai me
-rembarquer, et, cette fois, pour Calais, pour Paris, pour la France!
-
-En attendant, c’était la liberté, le salut, la sécurité que le marquis
-de Beauchamp, émigré, apercevait, pour la première fois, du haut de sa
-fenêtre à guillotine (le nom l’avait fait sourire), sous l’aspect d’une
-mer de briques dans le brouillard du matin.
-
-Et, maintenant, c’était dans ce Londres immense qu’il lui fallait vivre.
-Pour combien de temps? Bah! encore une fois, un exil n’est pas éternel
-et ce n’est pas à vingt-cinq ans que le mot _jamais_ peut être prononcé.
-Il fallait attendre. Les révolutions passent. Les bateaux qui emmènent
-les pauvres êtres déracinés les ramènent aussi, et le jour viendrait où
-le marquis de Beauchamp d’Antignac dirait à quelque batelier anglais,
-sur la jetée de Douvres:
-
-— Allons en France!
-
-Huit jours! Il s’était donné, en manière de plaisanterie, huit jours
-pour se mettre à l’abri et laisser passer la bourrasque qui emportait
-les Girondins et les envoyait, là-bas, à l’échafaud. Huit jours! Mais le
-temps passait, passait, et le pauvre gentilhomme périgourdin, le cœur
-gonflé, la bourse plate, errait, âme en détresse, dans les rues tristes,
-ou restait là-haut, au-dessus des cheminées, à relire un petit volume du
-chevalier de Parny, qui, trempé d’eau de mer pendant la traversée,
-imprégné d’odeur saline, sentait encore l’Angleterre. Ah! comme il
-regrettait, le petit marquis, d’avoir quitté Paris, avec tous ses
-périls, pour cet immense Londres avec tous ses ennuis! Il y aurait
-peut-être eu le cou coupé, eh! oui, peut-être. Et après? C’était une fin
-galante. Mais user ses jours, ses longs jours, dans la mélancolie noire
-des promenades solitaires, des heurts quotidiens contre des étrangers
-qui, pour être des hôtes, n’en étaient pas moins des ennemis, quelle
-misère!
-
-Car il avait des préjugés, le marquis de Beauchamp d’Antignac, et quand
-il apercevait, le long de la Tamise, quelque gaillard qui sortait,
-titubant, d’une taverne soutenu par un sergent recruteur galonné et
-flambant neuf, il se disait que cette recrue allait, avant peu, l’habit
-rouge au dos, charger certaines gens qui, pour être des patriotes, n’en
-étaient pas moins des Français! Et cela ne lui plaisait qu’à demi, au
-petit marquis de Beauchamp, assez irrité d’entendre son nom, son nom de
-gentilhomme du Périgord, ainsi prononcé par ses amis d’Angleterre:
-_Bioutchemp!_
-
-Ah! ses amis! Il n’en avait pas! Il ne connaissait personne, personne
-dans ce grand Londres. Trop pauvre pour aller dans les salons, ou à
-Richmond, où se réunissaient les élégantes; trop délicat pour errer,
-user ses journées dans les tavernes, ménager des malheureux derniers
-écus qu’il avait pu arracher au naufrage, il vivait solitaire pour ne
-point sembler prendre, auprès des princes qu’il eût pu fréquenter, des
-allures de parasite et pour allonger, à force de misérables économies,
-la petite somme qui lui assurait encore quelques mois d’existence
-étroite.
-
-Mais quand il n’aurait plus rien, que ferait-il, le petit marquis?
-Irait-il grossir les rangs de l’armée de Condé, se battre avec des
-compatriotes? Se ferait-il cuisinier, brodeur ou professeur de français?
-Irait-il demander la fin de tout à l’eau saumâtre de la Tamise?
-
-— Qui vivra verra! se disait-il.
-
-Et il vivait ainsi, au jour le jour, si c’était vivre. Il vivait en se
-disant de semaine en semaine, de huit jours en huit jours:
-
-— Qui sait? La semaine qui vient je serai peut-être à Paris, je
-reverrai peut-être Versailles!
-
-Pour occuper ses matinées, chaque jour, il éprouvait une certaine
-curiosité presque nerveuse et comme agressive à aller, devant le palais
-de Saint-James, tout près de son logis, voir les grenadiers en habits
-rouges échanger, le matin, leurs drapeaux et jouer sous les fenêtres du
-vieux palais des airs de bataille et des marches de guerre. C’était
-chaque matin, devant le palais aux murailles noires, sèchement découpées
-comme des cartonnages, avec des arêtes blanches qui donnaient, même en
-ces jours d’été, aux créneaux gothiques une apparence neigeuse, le même
-cérémonial quasi religieux, la même marche solennelle: — le salut aux
-couleurs réglé comme par un rituel; — et les grenadiers aux tricornes
-plantés sur l’oreille défilaient, fifres et tambours chamarrés de blanc
-en tête, d’un pas rythmé, lent et sévère, qui étonnait M. de Beauchamp,
-lui rappelait les gardes-françaises, si pimpants, alertes, charmants,
-mais qui avaient tourné au peuple, les faquins!
-
-Et quand il apercevait, sur ces drapeaux, des noms malsonnants pour un
-Français, de victoires anglaises: _Blenheim_, _Ramillies_, _Malplaquet_,
-brodés de jaune, une sourde irritation lui venait, une sorte de désir
-insolent d’accompagner l’aigre chanson des fifres de quelque refrain
-narquois:
-
- Monsieur Malbrough est mort,
- Est mort et enterré...
-
-Et il s’éloignait alors, rêvant des beaux matins de Fontenoy, puis se
-heurtant, devant quelque magasin d’images, à des gravures aux couleurs
-crues, à des imageries sanguinolentes, où les Français étaient
-représentés coupant des têtes de femmes, promenant sur une pique la tête
-poudrée du roi ou hissant quelque prêtre, un moine ou un fermier
-général, à la potence d’une lanterne. Images aux enluminures hurlantes,
-qui soulevaient des grognements et de gros rires insultants parmi tous
-ces Anglais se pressant là, se poussant pour mieux voir.
-
-Chose bizarre, ces caricatures contre les bonnets rouges qui,
-vengeresses, amusaient le marquis, ces injures aux Jacobins, l’agaçaient
-aussi. Il entendait des mots comme: _French tigers_, et cela lui
-déplaisait que ses contemporains, même sans-culottes, fussent ainsi
-comparés à des fauves. Alors, il se disait:
-
-— Baste! oublions la politique. Les Anglaises sont délicieuses quand
-elles sont jolies. Regardons les femmes!
-
-Il les regardait, il les lorgnait même, le pauvre émigré, et il les
-trouvait adorables avec leurs cheveux sans poudre, blonds ou noirs,
-leurs belles lèvres aux carnations de cerises mûres, leurs cous
-flexibles, ce beau sang clair, ces yeux qui rêvaient, et, peu à peu, il
-sentait que ces beautés décoratives et superbes ne valaient pas, pour
-lui, le piquant, le pimpant, le retroussis d’une grisette de Paris.
-
-— Elles me rappellent leurs repas, les plats couverts de chairs roses,
-mais qui manquent de sel... absolument.
-
-Le mordant d’une danseuse de l’Opéra lui plaisait plus que la grâce
-exquise d’une lady à la promenade. Et, pourtant, qu’elles étaient
-belles, les grandes dames des équipages de Pall Mall, dont les mères
-avaient posé pour sir Joshua Reynolds et lui avaient laissé quelques
-mèches de leurs cheveux!
-
-Ainsi vivait le gentilhomme exilé, loin de ses vignes du Périgord et de
-son pied-à-terre de Paris, espérant, de semaine en semaine, le retour,
-le bienheureux retour.
-
-Et, reportant ses espoirs hebdomadaires, le petit marquis voyait se
-dérouler le chapelet des jours. Mais, ce dimanche de juin, torride, avec
-son implacable soleil, plus que jamais il était triste, le marquis de
-Beauchamp, marchant le long des maisons closes avec son ombre devant
-lui. Mince, élégant, l’habit marron bien brossé, le chapeau hardiment
-planté, les souliers à boucles aussi corrects que ceux que le prince de
-Galles mettait alors à la mode, la cheville fine, le poignet léger, les
-cheveux sans poudre, mais bien peignés, du talon à la cocarde net et
-propre, ayant passé des heures à chasser les grains de charbon, le
-marquis passait là, dans le quartier noir de Drury Lane, comme il eût
-fait figure dans le château d’Antignac, près de Saint-Alvère, ou dans
-une galerie de Trianon. Il n’y avait pas à s’y tromper: c’était un
-Français, et, en dépit de l’usure de ses vêtements, un Français
-petit-maître qui promenait là sa solitude. Et les chiens anglais ne s’y
-trompaient guère, les bulldogs flairant l’étranger et hurlant à ses
-mollets.
-
-— Peut-être, se disait le petit marquis, les animaux, moins politiques
-que les hommes d’État, traduisent-ils les vrais sentiments de nos chers
-hôtes!... Il n’y a pas à dire, ils subodorent le _French dog_!
-
-Il s’avançait dans les ruelles étroites, regardant, au fond de _lanes_
-humides comme des puits, des babys superbes et des filles accroupies
-dans la pénombre. Il frôlait des débits de whisky d’Écosse où, derrière
-des rideaux rouges, des bruits de voix et de verres lui venaient, à
-travers l’étouffement des portes fermées. Il regardait les lanternes
-énormes, les enseignes fantastiques, chevaux blancs, couronnes d’or,
-pipes gigantesques, ancres farouches, et épelait, au coin des rues, des
-noms étranges, difficiles à prononcer s’il avait été forcé de demander
-son chemin.
-
-Et, plus il allait, plus il se sentait seul, désespérément seul, dans ce
-silence, et une amertume lui venait. Il se rappelait qu’il avait tenté,
-l’autre jour, d’acheter, dans le Strand, une tortue que vendait un boy
-déguenillé. Une tortue pour avoir, dans sa triste chambre de Crown
-Court, un être vivant, une créature quelconque, quelque chose qui
-remuerait. Oui, mais qui souffrirait! Et il était plus humain de laisser
-la pauvre bête mal finir dans une _turtle soup_ que de la condamner,
-elle qui n’avait pas d’opinion politique, ignorait M. Pitt et M. de
-Robespierre, à la prison, à l’exil.
-
-Un moment, le marquis avait eu l’illusion d’une autre compagnie que
-celle d’une tortue, en sa solitude. Quoiqu’il eût l’horreur de ce qu’il
-appelait les «amours ancillaires», et qu’il regardât un peu comme des
-goujats ceux des gentilshommes du Périgord qu’il avait autrefois vus
-tout prêts à se reposer de Lindamire avec Margoton, les jolies _maids_
-en robes claires avec leurs bonnets fripons et leurs bras nus, le cou
-bien dégagé, lui paraissaient plus appétissantes et plus femmes que les
-belles figures de cire des ladies qui lui rappelaient le cabinet de
-Curtius. Il eût même volontiers oublié son rang avec une petite rieuse
-fillette, sa voisine, qu’il avait prise d’abord pour une Anglaise, avec
-son nom d’Annie, et qui était une Suissesse, Anna, parlant tant bien que
-mal le français quand elle saluait d’un «Bonjour, monsieur!», dans
-l’escalier du noir logis de Crown Court, ce jeune homme à l’air triste,
-d’une tristesse plus navrante que les autres, puisqu’elle tombait, comme
-un étonnement, comme quelque chose d’inconnu, d’irrationnel, sur un être
-jeune, charmant, fait pour sourire, vivre, aller, venir, agir, aimer...
-
-Mais, elle, cette petite Suissesse, pouvait-on l’aimer? Il eût semblé à
-M. de Beauchamp qu’il faisait une chute dans une rivalité avec les
-palefreniers. D’ailleurs, Annie, avide de redevenir Anna, était prise du
-mal du pays. Elle étouffait, loin de l’eau bleue des lacs, dans le
-brouillard de Londres. Un beau jour, elle dit, dans un joli rire
-éclairant sa figure fraîche:
-
-— C’est fini. Je n’y tiens plus. Je repars chez nous!
-
-Elle le pouvait, la Suissesse!
-
-Et ce fut alors, dans son exil, un nouvel exil pour le marquis de
-Beauchamp d’Antignac.
-
-Maintenant, personne ne parlait plus français autour de lui, dans la
-maison de Crown Court. Personne. Anna, ce n’était rien, Anna, un
-prétexte à causeries; mais c’était un écho de la langue maternelle, une
-sorte de traduction vivante de l’anglais. Et, voilà, tout disparaissait.
-Envolé, le petit oiselet jaseur! Annie! Annie! Le marquis se demandait
-s’il n’avait pas été un sot de ne point se déclarer et il se moquait de
-lui-même:
-
-— Comme si Chloris sans falbalas n’était pas la même que Toinon! Et, si
-j’avais parlé, — qui sait? — elle ne serait point partie!
-
-Il soupirait alors. Il regrettait. L’amour, l’amourette, l’illusion, ce
-qu’on voudra. Un rêve!
-
-Ainsi songeait le petit marquis de Beauchamp d’Antignac en sa promenade
-par les rues de Londres, en ce lugubre et étouffant dimanche de juin de
-l’an III, — l’an III, comme _ils_ disaient là-bas!
-
-
- II
-
-Le petit marquis, en sa lente promenade, avait été, cependant, quoiqu’il
-errât, traînant ses pas sans aucun but, comme instinctivement attiré,
-poussé par une marche machinale vers le théâtre de Drury Lane, où,
-calculant avec soin ses ressources, supputant ce que lui coûtait sa
-maigre nourriture et son pauvre gîte, il se glissait, parfois, heureux
-d’échapper à la réalité par le rêve, aux dernières places du parterre,
-— ce parterre qui, par une ironie à la fois comique et irritante,
-s’appelait _pit_, comme le terrible adversaire du pays. Et, là, M. de
-Beauchamp d’Antignac écoutait les comédies de Sheridan et les drames de
-Shakespeare; mais il n’entendait guère ni ceux-ci ni celles-là, et se
-contentait de lorgner les jolies filles. Oui, Drury Lane, c’était le
-charme exquis des actrices anglaises, les profils d’anges, les voix
-faites de caresses, les joues en fleurs, les lèvres roses, humides, les
-jolies bouches aux dents blanches; c’était la belle Sarah Siddons,
-c’était Ophélie, Jessica, Portia, les évocations shakespeariennes; mais
-quoi! ce n’était pas le rire clair de Molière, la finesse de Marivaux,
-la pirouette de Molé sur son talon rouge, la riposte allègrement
-française, pas plus que le solide et patriotique _roast beef_, le vieux
-_roast beef_ anglais n’était la cuisine du pays, le civet de lièvre
-périgourdin, que M. de Beauchamp arrosait de piquette rose, quand le
-champagne semblait l’énerver, et qui lui paraissait délicieuse sous le
-ciel de Saint-Alvère et de Bergerac.
-
-Pourtant, encore une fois, Drury Lane, le théâtre, c’était la halte dans
-le songe, l’illusion, l’oubli. Et le petit marquis, sous la colonnade,
-interrogeait l’affiche du lendemain, épelant le titre de la pièce: _The
-School for Scandal_, — la Médisance, souveraine en tous pays, —
-lorsqu’en détournant la tête et en regardant du côté de la rue, il
-aperçut, toute seule dans ce coin de Londres, comme il y était seul
-lui-même, une jeune fille, jolie à croquer, coiffée d’un bonnet blanc
-coquet, qui se tenait accotée contre le mur de brique d’un logis fermé
-et tenait entre les mains un panier de fleurs, — un petit éventaire
-plutôt, — qu’elle eût présenté aux passants, s’il y avait eu là des
-passants dans cet étouffant _Sunday_ désert.
-
-Le petit marquis prit son lorgnon et regarda la jolie fille.
-
-Une bouquetière, mais élégante, proprette et correcte, — et, tout à
-coup, corrigeant par un sourire son petit air triste, puisque quelqu’un
-tournait les yeux vers elle. Les fleurs étaient jolies comme la
-fleuriste, de ces fleurs qui s’ouvrent au soleil de Londres, jaunes et
-rouges, mais d’un éclat passager, où la rosée, sur les pétales, est
-encore une goutte de brouillard. Et, au-dessus des roses rouges ou des
-roses pâles, le visage de la bouquetière était plus frais, plus fin,
-d’un ton plus doux, d’une couleur plus vivante que toutes ces fleurs
-entassées. M. de Beauchamp pensait involontairement à de galantes images
-du chevalier de Parny ou de M. de Pezay. C’était, précisément, comme un
-bouton de rose qui se fût épanoui en une chair de femme: — une tête
-juvénile, un nez fin, des lèvres toutes roses, et, sous des cheveux
-blonds relevés, tirés et lissés sur les tempes, deux yeux d’enfant, des
-yeux faits pour le pétillement de la jeunesse et de la joie, mais qui,
-tout au fond de ce bleu de printemps, avaient une mélancolie vague, un
-regret, une songerie douloureuse, peut-être, passant là comme une nuée
-sur un ciel de mai.
-
-— Voilà, vertubleu, se dit Beauchamp, une petite Anglaise qui est jolie
-comme une fillette de Greuze.
-
-Et, traversant la rue, s’avançant et tendant la main vers une rose, il
-s’apprêtait à demander, en anglais: «_How much?_ (Combien?)», à la jolie
-fille, lorsque la bouquetière, offrant son éventaire, dit, faisant
-rapidement une révérence:
-
-— Fleurissez-vous, monsieur!
-
-O stupéfaction! La fleuriste était une Française! Le marquis retrouvait
-là, devant ce théâtre fermé, en cette rue déserte, une compatriote
-perdue comme lui dans ce vaste Londres!
-
-— Ah! bah! dit-il, nous sommes pays!
-
-— Parfaitement, fit le petit Greuze.
-
-— Mais à quoi avez-vous deviné que je suis Français?
-
-— Et comment, vous, n’avez-vous pas deviné que je suis Française?
-
-Elle avait raison, la jolie bouquetière. A quelque chose d’alerte et de
-piquant, le petit marquis eût pu voir que la vendeuse de fleurs n’était
-pas une de ces belles Anglaises aperçues dans les allées d’Hyde Park. Il
-prit la rose pâle et, cette fois, dit:
-
-— Combien?
-
-— Oh! ce que vous voudrez, monsieur! Un penny, un sol. Rien du tout,
-s’il vous plaît. Entre compatriotes, on ne fait pas d’affaires!
-
-Elle souriait, essayant d’être gaie.
-
-— Soit, fit le marquis; mais il faut vivre.
-
-Il prit un shilling dans sa bourse et le mit dans la petite main de la
-bouquetière.
-
-— Oh! dit-elle, c’est beaucoup! C’est beaucoup trop! Vous payez comme
-un lord.
-
-— C’est tout juste l’indemnité que m’accorderait le gouvernement
-anglais si j’en faisais la demande. Mais, Dieu merci, il me reste de
-quoi subsister encore et il me répugne de devoir quelque chose à des
-gens qui canonnent nos compatriotes... Des Jacobins, sans doute, de la
-canaille, mais de la canaille française! Et puis, vous savez..., dans
-une semaine...
-
-— Dans une semaine?
-
-— Oui, dans huit jours, nous serons à Paris!
-
-— Dans huit jours?
-
-— Les nouvelles sont bonnes... On a acheté, et plus cher qu’un
-shilling, des gens importants du gouvernement de la République, et les
-bank-notes vont nous ouvrir, plus sûrement que les obusiers, le chemin
-de la France. C’est à Paris, ma chère enfant, que vous pourrez vendre
-vos roses..., dans huit jours!
-
-Il répéta, insistant, scandant les syllabes:
-
-— Dans huit jours!
-
-La petite eut une moue charmante. Et, hochant la tête, elle dit, la voix
-changée:
-
-— Oh! à Paris, je ne vendrais pas de roses!
-
-Elle tenait toujours le shilling comme si elle n’eût osé le glisser dans
-son tablier. Et, de ses yeux bleus, elle regardait le petit marquis bien
-en face. Il était même un peu troublé par ce franc regard, très doux,
-caressant, gentiment narquois, et d’une tendresse au fond mélancolique.
-
-— Vous n’êtes pas bouquetière, à Paris?
-
-— Non, dit-elle. Je suis...
-
-Elle s’arrêta, comme si elle hésitait à révéler un secret.
-
-— Vous êtes?
-
-— J’étais..., fit-elle.
-
-Et, après tout, pourquoi dire à cet inconnu ce qui était fort inutile à
-révéler? Mais lui, gracieux, gentiment, se rapprochant d’elle et
-respirant la pâle rose:
-
-— Vous étiez...?
-
-Il quêtait la réponse comme une aumône. Et puis, entre compatriotes,
-pourquoi se cacher et ne point parler, ne point causer, là, franchement,
-dans cette rue étrangère comme dans un salon parisien:
-
-— J’étais comédienne!
-
-— Ah! bah! fit le marquis. Comédienne? Et voilà pourquoi, sans doute,
-vous venez vous établir tout près de Drury Lane?
-
-— L’odeur des coulisses, la vue des affiches!
-
-Et la fleuriste, montrant ses dents blanches, riait, cette fois, de bon
-cœur.
-
-— Comédienne! répétait le petit marquis, en regardant, avec plus
-d’attention encore, la vendeuse de fleurs.
-
-Elle avait, en effet, dans le port, dans la façon à la fois élégante et
-hardie dont elle portait l’éventaire, une grâce et un gentil aplomb qui
-ne rappelaient en rien la faubourienne. Le bonnet blanc planté sur les
-cheveux, les petits pieds bien chaussés de souliers fins, la jupe aux
-plis soignés, tout, en la jolie bouquetière, rappelait plutôt l’actrice
-échappée des mains de la costumière que la marchande des rues vendant
-des fleurettes aux passants.
-
-— Comédienne!
-
-Et, dans cette rue londonienne, en tête-à-tête avec la jolie Française,
-le marquis de Beauchamp avait, tout à coup, la sensation d’échanger
-quelques propos aimables, dans un coin de coulisses, avec une actrice
-prête à entrer en scène.
-
-— En vérité, dit-il, vous êtes au théâtre?
-
-— J’y étais... Mais quoi! lorsque j’ai vu mes camarades arrêtés, j’ai
-eu peur!
-
-— Vos camarades?
-
-— Sans doute.
-
-— Quels camarades a-t-on arrêtés?
-
-— Comment, vous ne savez pas? Mais ceux de la Comédie-Française!
-
-Le marquis de Beauchamp d’Antignac était stupéfait. Eh! quoi! cette
-petite fleuriste rencontrée là, et à qui il venait de donner une pièce
-blanche pour soulager quelque détresse vaguement devinée sous la
-coquetterie et la propreté du costume, — c’était une comédienne de la
-Comédie-Française? Une actrice! Il avait toujours aimé — de loin,
-malheureusement — les actrices. Elles lui semblaient des porteuses de
-rêve. Au delà des quinquets de la rampe, elles passaient devant ses yeux
-comme des prêtresses de cet idéal que tout homme porte en soi-même.
-Petit gentilhomme périgourdin, il eût, naguère, donné une année de sa
-vie pour être reçu au foyer de la Comédie, voir de près une de ces
-créatures de charme, d’esprit, de beauté... Et, par ce dimanche de juin,
-dans le désert du grand Londres «ensundifié», — il se trouvait face à
-face avec une de ces adorées qui lui souriait, le regardait, lui
-parlait... Ces choses n’arrivent que dans les romans ou les comédies. M.
-Marmontel en eût fait un conte.
-
-— Vraiment, mademoiselle, vous êtes actrice et vous appartenez à la
-Comédie-Française?
-
-— J’ai cet honneur, dit la bouquetière.
-
-Elle ajouta bien vite:
-
-— Oh! je ne suis pas M^{lle} Contat!... Mais, toute petite pensionnaire
-que je suis, j’ai eu l’honneur de doubler M^{lle} Charlotte
-Lachassaigne, dans _Le Mariage de Figaro_, un soir qu’elle ne pouvait
-jouer Fanchette. Oui, M^{lle} Lachassaigne, qui passe pour être fille du
-prince de Lamballe, vous savez! J’ai joué Fanchette au pied levé!
-
-— Il est très joli, votre pied! dit le petit marquis.
-
-Mais, sans paraître faire attention au compliment, la jolie fille
-continua, heureuse, sans doute, de parler de son théâtre, de son cher
-théâtre, de ces coulisses dont l’odeur reste aux narines et la passion
-au cœur, quand on les a quittées, quand elles vous ont quitté.
-
-— Et comme j’avais été applaudie au défilé du quatre, vous savez, sur
-l’air des _Folies d’Espagne_, le soir que je remplaçais M^{lle}
-Charlotte, malade, et que M. Caron de Beaumarchais, me donnant une tape
-sur la joue, m’avait dit: «Petite Fanchette, je te ferai un rôle»,
-voilà: j’ai pris ce nom de Fanchette, je l’ai gardé au théâtre, je l’ai
-gardé à la ville, et la Fanchette de M. Caron de Beaumarchais est
-devenue Fanchette la bouquetière, pour vous servir, monsieur, si vous
-avez à fleurir votre boutonnière ou le corsage de quelque jolie dame!
-
-Une actrice de la Comédie-Française! Le marquis ne pouvait se lasser
-d’examiner, d’étudier cette gentille personne, qui le regardait aussi,
-hardiment, de ses beaux yeux bleus. Et, avec cette facilité qu’on a à se
-confier très vite aux compatriotes en pays étranger, la jeune fille
-racontait, en affectant une gaieté qu’elle n’avait pas sans doute,
-comment elle avait rêvé de devenir une grande comédienne, petite
-ouvrière qu’elle était, quittant le logis de la rue Beautreillis pour
-figurer dans les pièces de théâtre, grondée par ses parents, mais,
-malgré eux, montant sur les planches, heureuse de voir de près les
-admirables artistes qu’elle voulait imiter: M. Préville, M. Dugazon,
-M^{lle} Olivier, — si jolie avec ses cheveux blonds, M^{lle} Olivier,
-qui créait Chérubin, et qui mourait en plein triomphe, attristant ce
-Paris qu’elle avait charmé.
-
-— Et, après avoir été figurante, j’allais devenir..., j’étais devenue
-actrice! M. Monvel ne m’appelait jamais que Fanchette, petite Fanchette,
-comme M. de Beaumarchais. Et patatras! la bourrasque arrive, je prends
-peur et je me sauve pour venir tenir ici un autre emploi et jouer les
-fleuristes! Ah! que je regrette d’avoir quitté Paris! On m’y aurait
-peut-être coupé le cou, — car, je puis bien vous le dire, je suis
-royaliste; mais, au moins, je n’aurais pas respiré le brouillard de
-Londres, qui me fait mal et me donne l’envie de reprendre un bateau pour
-Boulogne ou Calais!
-
-— Ma chère enfant, vous avez les mêmes regrets que moi, et il me semble
-que vous exprimez mes propres pensées; mais, je vous l’ai dit, fit le
-marquis, rassurez-vous. Vous ne le respirerez pas longtemps, ce diable
-de brouillard, qui me prend à la gorge, comme vous. L’argent, je vous
-l’ai dit, vous entendez, l’argent, un roi qu’on ne détrône pas, aura
-raison de ces Jacobins. Et, dans huit jours...
-
-— Dans huit jours?
-
-— Et, dans huit jours, vous rejouerez peut-être Fanchette à la Comédie,
-et, au lieu de vendre des bouquets, ma belle petite, vous en recevrez
-sur la scène, et c’est moi, le marquis de Beauchamp d’Antignac, qui vous
-jetterai la première rose!
-
-— Que Dieu vous entende, monsieur le marquis! En attendant,
-fleurissez-vous, monsieur... Fleurissez-vous, mesdames!
-
-
- III
-
-Ils s’étaient séparés en riant, en riant de ce mélancolique rire qu’ont
-les illusionnés qui ne croient qu’à demi à leur rêve. Mais, en se
-séparant, ils s’étaient bien promis de se retrouver dans cet immense
-Londres. Fanchette habitait, dans Soho, un _lodging_ où une comtesse
-authentique s’était établie cuisinière et se faisait une spécialité de
-cette sauce fameuse que le maréchal de Richelieu en personne avait
-inventée à Mahon, et qui s’appelait la _mayonnaise_. On vit comme on
-peut. Et Soho, ce n’était pas loin de Crown Court, le noir passage, et
-de Saint-James, le palais du roi. Quand il s’ennuierait trop, le petit
-marquis pourrait aller, en toute cérémonie, comme il l’eût fait à
-Versailles, ou, s’il l’avait pu, au foyer de la Comédie, rendre visite à
-M^{lle} Fanchette.
-
-Elle lui avait dit son nom: Lise Pomard; mais, à ce nom plébéien, il
-préférait cet alerte pseudonyme, Fanchette, qui lui rappelait le défilé
-des Espagnoles dans _Le Mariage de Figaro_, et, coquette, marquant le
-pas sur la musique, évoquait pour lui le décor, la marche, les costumes
-des figurantes, gais et colorés dans la lumière; et il lui semblait
-qu’il avait vu, dans ce défilé même, à Paris, la petite Lise et qu’il
-l’avait trouvée jolie.
-
-Elle ou une autre, d’ailleurs, c’était Fanchette. La bouquetière avait
-pris possession de sa pensée. Avec ses vingt-cinq ans et son besoin
-d’aimer quelqu’un, le marquis s’était attaché à cette délicieuse
-compatriote, et l’image d’Annie, Anna, la petite Suissesse, s’était
-évaporée comme une fumée. Puis, il éprouvait un sentiment très
-particulier depuis cette rencontre devant Drury Lane: il ne se sentait
-plus isolé. Il avait un but, revoir la jolie bouquetière, retrouver
-devant le théâtre, à l’heure de l’entrée du public, la petite actrice
-française qui jouait si gentiment son rôle de vendeuse de fleurs. Ah! le
-beau dimanche que ce _Sunday_ où il avait rencontré Fanchette! Tous ses
-désespoirs, ses ennuis noirs, ce besoin de solitude amère qui lui
-faisait, par fierté, fuir les émigrés et les émigrettes de la tapageuse
-colonie de Richmond, toutes ses pensées de détresse avaient fui. Et il
-se voyait déjà dans quelque loge de la Comédie, applaudissant la rentrée
-de «M^{lle} Lise Pomard» dans la pièce de ce drôle de Beaumarchais:
-
-— Dans huit jours, peut-être! Oui, pourquoi pas dans huit jours?
-
-Et Fanchette, la petite Fanchette, c’était déjà Paris. Elle réalisait
-pour lui l’image même de la patrie et le charme de la femme; elle lui
-rappelait les lointaines Parisiennes et les petits pieds, les pieds
-malicieux de la comédienne lui trottaient par la tête sur l’air des
-_Folies d’Espagne_, mis en chanson par Collé.
-
-Il avait plaisir à retrouver la jolie fille qui souriait bien, un peu
-coquette (on est femme), à ses marivaudages, mais, en bonne et honnête
-personne, tendait, de bonne amitié, la main à un compatriote comme elle
-perdu en pays étranger.
-
-Ils avaient fait ce pacte de se revoir sans qu’un mot d’amour fût
-prononcé, un amour qui ne pouvait être qu’une amourette, ce que ne
-voulait pas la petite Lise, souriante, mais sérieuse.
-
-— Nous sommes deux exilés, lui avait-elle dit, et, comme tels, amis et
-bons amis dès la première rencontre. Mais n’allons pas plus loin,
-monsieur le marquis. Fanchette est une honnête fille.
-
-— Et je suis un galant homme, Fanchette.
-
-— Un galant homme qui ne s’avisera pas de faire le galant?
-
-— Je vous le promets.
-
-— Est-ce dit et bien dit?
-
-— Foi de gentilhomme! A moins, petite Lise, que vous ne me releviez, un
-jour, de ma promesse.
-
-Le marquis de Beauchamp avait accepté ce traité de franche camaraderie
-qui lui donnait une compagne et lui permettait de parler un peu de la
-France, de Paris, de Trianon, du théâtre, cet autre Temple de l’Amour.
-La jeune fille lui plaisait par sa bonne grâce et sa gaieté, cette
-simplicité et cette franchise de sentiments... Et si différente des
-belles dames de là-bas!
-
-Et il y eut, depuis ce jour, en ce monde qu’est le vaste Londres, deux
-êtres perdus dans la foule qui se réunirent, se retrouvèrent, vécurent
-de la même vie d’espérance, avec ces mots si souvent répétés:
-
-— Dans huit jours! A Paris, dans huit jours!
-
-Ils n’étaient pas les seuls à vivre de chimères. Tout émigré qui louait
-alors un logis pour plus d’un mois était regardé comme un traître.
-Combien de réfugiés ne défaisaient même point leurs malles! A quoi bon?
-On allait rentrer.
-
-Le petit marquis, cependant, n’était pas sans inquiétude, voyant fondre,
-peu à peu, la somme d’argent assez forte qu’il avait emportée de France,
-mais qui menaçait de se réduire à zéro. Les huit jours, de semaine en
-semaine, avaient déjà duré longtemps. Presque chaque soir, M. de
-Beauchamp allait au ministère de l’intérieur interroger l’employé
-principal de l’ «Office des Étrangers». Il y avait foule devant le
-bureau spécial installé pour les réfugiés. Ces Français, jetés hors de
-la patrie, interrogeaient avec anxiété, et, arrivant avec des battements
-de cœur, pleins d’espoir, ressortaient la tête un peu basse.
-
-Eh! quoi, ces diables de Jacobins avaient encore battu l’ennemi, envahi
-la Savoie — un Montesquiou en tête, je vous demande un peu!... — et
-pris la Hollande! Ils veulent donc tout dévorer, ces ogres sauvages?
-
-— Allons!... Nous ne reprendrons pas encore le bateau...
-
-— Attendez huit jours, répondait tout haut, de sa voix claire, le
-marquis de Beauchamp d’Antignac. Patience! Qui sait si nous serons
-encore ici la semaine qui vient?
-
-C’était son refrain, et les mêmes mots lui revenaient aux lèvres, même
-lorsqu’il retrouvait Fanchette, la bonne camarade des journées lentes.
-
-Il se revoyait avec elle aussi jeune que lorsqu’il rêvait de romans et
-d’aventures en lisant _Gonzalve de Cordoue_, du chevalier de Florian,
-sous les châtaigniers du Périgord. Ils allaient — pareil, lui, à un
-petit clerc en liberté conduisant aux Prés-Saint-Gervais quelque
-grisette — à Hampton Court ou sur la Tamise, aux jours de fête, et, ces
-jours-là, la bouquetière se donnait congé, laissait l’éventaire au logis
-et cueillait des pâquerettes et des crocus pour elle-même. Elle «se
-fleurissait», la fleuriste! Et cela lui rappelait les lilas de
-Romainville!
-
-— Vous ne connaissez pas Romainville, monsieur le marquis?
-
-— Non, ma chère enfant. Mais nous irons... Nous irons dans...
-
-Elle l’interrompait alors en riant.
-
-— Ne répétez pas ce que vous avez l’habitude de dire. Cela porte
-malheur. Et combien de huit jours déjà font vos huit jours?
-
-— Il serait facile d’en établir le calcul, miss Fanchette. A quoi bon?
-Ce ne sont pas les huit jours passés, ce sont les huit jours à venir qui
-comptent!
-
-Cependant, l’été finissait, l’hiver venait, le triste hiver brumeux de
-Londres, enveloppé dans une atmosphère roussâtre. Fanchette souffrait à
-aller par les rues offrir aux passants ses tristes fleurs gelées. Et le
-marquis, réduit à ses derniers shillings, voyait avec effroi se dresser
-l’heure spectrale où il lui faudrait, comme les autres émigrés pauvres,
-accepter le shilling d’indemnité du gouvernement anglais.
-
-A cette perspective, il se sentait sourdement irrité et comme insulté.
-Il se rappelait les drapeaux des gardes à Saint-James et les caricatures
-de Rowlandson aux étalages des libraires. Il se disait qu’à cette heure
-même, les habits rouges se heurtaient aux habits bleus et que le sang
-français coulait sous les balles anglaises. Accepter de ces gens-là un
-subside, il faudrait, palsambleu! en être réduit à la dernière extrémité
-pour s’y résigner. Mais comment vivre lorsque le dernier écu rapporté de
-France serait épuisé? La logeuse de Crown Court, grosse personne rouge
-comme une tomate et forte comme un tonneau d’ale, mistress Sniddle,
-ferait bien crédit quelque temps à son locataire. Ce n’était pas une
-mauvaise femme; mais elle répétait volontiers que feu Sniddle l’avait
-laissée veuve avec six enfants à nourrir et que le prix de ses loyers
-servait à acheter des bas aux petits.
-
-Le marquis voyait ainsi approcher l’heure où il faudrait trouver des
-ressources pour vivre.
-
-— Si vos huit jours durent encore longtemps, monsieur le marquis, vous
-en serez réduit à vous faire cuisinier comme tant d’autres, lui disait
-Fanchette en riant.
-
-— Non, ma chère enfant, mais j’ai trouvé un métier digne de moi. Et, en
-attendant, ne m’appelez plus «Monsieur le marquis», je vous prie. Il me
-semble que ce titre, qui vaut cher là-bas, mais qui m’est bien inutile
-ici, sonne mal sur vos lèvres.
-
-— Et comment voulez-vous que je vous appelle?
-
-— Je ne sais pas... Monsieur Hector... On m’a donné ce nom homérique...
-Je le garde.
-
-— Monsieur Hector? Eh bien! monsieur Hector, quel métier avez-vous
-trouvé?
-
-— L’autre jour, ma chère enfant, à l’Astley Circus, près de Westminster
-Bridge, où j’étais entré pour voir une pantomime sur _Tippoo-Sahib_,
-vous savez, leur ennemi, — il leur donne du fil à retordre dans l’Inde,
-— une pantomime qui fait fureur, j’ai lié connaissance avec le vicomte
-de Mornac... Le vicomte, bon cavalier, figure un officier français parmi
-les acteurs du mimodrame... Eh! je monte à cheval mieux que lui et j’ai
-appris à lire dans le traité de Pluvinel... Quand je n’aurai plus le
-sol, je cavalcaderai au cirque Astley. Voilà!
-
-— Et, moi, je chanterai, au café-concert, des chansons françaises!
-
-— _La Vendéenne! La Marseillaise des Émigrés!_
-
-— Ou les couplets de _La Folle Journée_:
-
- Or, messieurs, la comédie...
- ...Tout finit par des chansons!
-
-Ils riaient; mais la petite Lise ne voyait pas sans tristesse, quand
-elle interrogeait son miroir, ses pauvres joues devenir maigres, et le
-petit marquis notait avec inquiétude la fréquence des accès de toux qui
-amenaient un peu de rougeur aux pommettes de la jolie fille. Il se
-demandait si le printemps de France, ce printemps qu’avril ramenait,
-n’enlèverait point la pâleur du visage de cette enfant.
-
-— Patience!... Patience!...
-
-On assurait que, bientôt, une expédition française, conduite par des
-jeunes gens intrépides et où les vieux officiers de la marine française
-avaient noblement accepté de s’enrôler en simples soldats, une
-entreprise hardie, bien conduite, décisive, allait avoir raison de
-Messieurs les Jacobins. Unis aux gars de la Vendée, les volontaires
-embarqués à Plymouth marcheraient sur Paris. Ce serait vite fait. Un
-combat. Quelques étapes.
-
-— Et vous reprendriez peut-être avant peu votre rôle de Fanchette, ma
-petite Lise!
-
-— Ne plaisantez pas, monsieur le marquis!
-
-— «Monsieur le marquis!» Encore!... Fanchette, si vous recommencez, je
-vous appelle citoyenne!
-
-Mais, un matin, en allant au «Bureau des Étrangers», le petit marquis
-apprit une triste nouvelle. Il ne s’agissait plus d’espérer qu’on
-entrerait à Paris promptement. Un nom douloureux revenait dans les
-propos de la foule accourue aux renseignements, un nom qu’on répétait
-tout bas: Quiberon! La défaite! Le désastre!... Et, dans un grand deuil
-soudain, unis au nom du vainqueur, ce Lazare Hoche, on entendait des
-mots tragiques: «Auray... Les vaincus fusillés... La grève rouge...» Et
-Sombreuil, l’élégant Sombreuil, tombé, avec tant d’autres!
-
-Au Parlement, le gouvernement annonçait que, du moins, sur la grève, le
-sang anglais n’avait point coulé; mais le petit marquis de Beauchamp
-d’Antignac frissonnait à la réplique superbe de Sheridan:
-
-— Oui, mais l’honneur anglais a coulé par tous les pores!
-
-— Ma pauvre Fanchette, dit-il, ce soir-là, à la comédienne, ce n’est
-pas encore cette fois-ci que vous reprendrez _La Folle Journée_...
-
-— Encore huit jours, huit autres jours, monsieur le marquis!
-
-— Hector, s’il vous plaît, mademoiselle!
-
-Il se demandait si son devoir n’eût pas été de suivre d’Hervilly,
-Puisaye, et de charger avec eux les soldats de la République. Un
-scrupule l’avait retenu. Très vaillant, le petit marquis était prêt à
-toute bravoure. Mais il lui répugnait de combattre coude à coude avec
-l’étranger et, dans la petite chapelle des émigrés de King Street, à la
-messe dite en mémoire des vaincus de la prairie d’Auray, le marquis de
-Beauchamp d’Antignac pria pour ceux qui, morts pour leur foi et leur
-roi, auraient pu mourir pour la patrie.
-
-Il se rappelait alors la journée brumeuse du dernier vendredi saint, où,
-dans les ténèbres de la sombre église, il avait écouté le sermon d’un
-jeune prêtre rappelant aux Français la passion de Jésus mort pour ses
-frères. Le marquis avait éprouvé là une émotion pareille à celle qui lui
-étreignait le cœur, aux jours de Noël, dans la petite église de
-Saint-Alvère.
-
-Et tous ces Français chassés de France, comme blottis dans un asile de
-paix, grelottant un peu sous la voûte froide, écoutaient la voix de ce
-maigre prédicateur qui, d’un geste large, étendait sa main osseuse sur
-tous ces fronts, ces têtes pensives, ces exilés dont les malheurs
-comptaient peu, comparés aux crachats, aux insultes, aux blessures, à
-l’agonie du Martyrisé. Les auditeurs, à peine entrevus dans la pénombre
-de la chapelle, ressemblaient à des ombres, et le petit marquis avait eu
-là une sensation singulière: il lui semblait qu’il assistait à une messe
-de fantômes. Ou, encore, à une réunion de chrétiens traqués et menacés
-dans les caveaux des Catacombes.
-
-Mais quand, au sortir du sermon, Fanchette, trempant sa main d’enfant
-dans le bénitier, lui avait tendu ses doigts mouillés d’eau bénite, le
-marquis s’était senti rappelé à une réalité plus souriante, et, cette
-main de bouquetière, il avait eu l’envie de s’incliner vers elle et de
-la baiser, comme il eût fait des doigts d’une marquise.
-
-Et il se rappelait souvent le pâle jeune prêtre qu’il n’avait plus revu
-et qui était peut-être allé mourir au pays breton, comme tant d’autres.
-
-Cependant, les ressources de M. de Beauchamp touchaient décidément à
-leur fin et les victoires républicaines ne permettaient guère d’espérer
-que l’exil finît bientôt comme les derniers écus de l’exilé. Les
-illusions s’envolaient, pareilles aux volées de perdreaux poursuivies
-autrefois dans les _ratoubles_.
-
-Eh bien! il était écrit qu’il imiterait M. de Mornac, et Hector de
-Beauchamp se présenta bravement au directeur d’Astley Circus, en lui
-demandant s’il n’était pas besoin là d’un bon écuyer capable de montrer
-aux jockeys anglais comment on comprenait l’équitation en France.
-
-Le manager reçut le petit marquis avec un sourire un peu ironique. Ce
-n’était pas à des Anglais qu’on pouvait apprendre à manier un cheval et
-ce dont le Cirque Astley avait besoin pour le moment, c’était d’un
-clown.
-
-— Vous dites? fit Hector de Beauchamp.
-
-— D’un clown. John Paterson nous a quittés. Un clown nouveau, un clown
-français serait une curiosité certaine. Eh! parbleu, vous êtes élégant,
-vous paraissez leste. Avec un peu de farine au visage et le costume du
-Gilles de Watteau, vous auriez grand succès, cher monsieur, je vous
-jure!
-
-Le petit marquis se demandait si le manager en veine d’humour se moquait
-de lui.
-
-En vérité, proposer au marquis de Beauchamp d’Antignac de se barbouiller
-de blanc le visage et de grimacer en souquenille de Pierrot sous les
-yeux du peuple de Londres? Ce manager poussait un peu loin la
-plaisanterie britannique.
-
-— Monsieur, fit le gentilhomme, d’un joli ton sec, je puis monter un
-cheval en public et je pourrais même comme mon compatriote, le vicomte
-de Mornac, figurer parmi les acteurs de votre pantomime équestre,
-quoique, je vous l’avoue, je serais volontiers du parti de
-Tippoo-Sahib... Oui, ne vous fâchez pas... Mais faire ici le métier d’un
-Janot sur les tréteaux des théâtres de la foire, j’aimerais autant me
-jeter à votre Tamise, qui ne sent pas toujours bon, comme vous savez!
-
-Le manager avait écouté froidement. Puis, il haussa les épaules.
-
-— «Il n’est pas de sot métier», dit un proverbe de votre pays. Et le
-métier de clown est un métier comme un autre. M. Sheridan prétendait
-même qu’il est plus acceptable que celui de la plupart des «honorables»,
-ses collègues au Parlement. Mais M. Sheridan a pour principe d’être
-toujours de l’opposition. Il y a des clowns plus populaires que des
-ministres, et Son Altesse le prince de Galles vous dira...
-
-— Son Altesse dira ce qu’elle voudra, interrompit le marquis. Je veux
-bien devenir écuyer, par aventure; je ne veux pas me faire clown, M.
-Sheridan dépensât-il, pour me convaincre, toute son éloquence et tout
-son talent.
-
-Il allait (pirouettant sur ses talons, qui n’étaient plus des talons
-rouges) se retirer en saluant galamment, avec un grain d’impertinence,
-le manager, lorsque celui-ci, étudiant la silhouette du marquis, fit un
-geste et dit:
-
-— Attendez.
-
-Et, très vivement:
-
-— Consentiriez-vous, monsieur, à chevaucher en costume de mousquetaire?
-Oui, de mousquetaire du temps de Charles I^{er}?
-
-— J’ai porté des déguisements en des bals parés et travestis, répondit
-le marquis. Il n’est rien là qui me paraisse insupportable.
-
-— Eh bien! laissez-moi mettre sur l’affiche les débuts du cavalier...
-Quel est votre petit nom?
-
-— Hector...
-
-— Du _Cavalier Hector_ dans les exercices enseignés, jadis, au roi
-Louis XIII ou Louis XIV, comme vous voudrez, et je vous donnerai le
-meilleur cheval de mon écurie... _Abdullah_..., un arabe... très doux...
-Vous en ferez ce que vous voudrez!
-
-— Je n’ai pas besoin que la bête soit douce. La douceur, cher Monsieur,
-je ne l’aime que chez les femmes.
-
-Et sans doute, en parlant ainsi, le petit marquis songeait-il à la jolie
-Fanchette.
-
-
- IV
-
-Fanchette ne fut qu’à demi étonnée lorsque le marquis lui annonça qu’il
-allait débuter dans un cirque. L’émigration faisait tant de miracles!
-N’y avait-il pas une baronne authentique qui servait des bavaroises dans
-un _coffee-house_ du Strand? L’important était de fuir la misère et le
-spleen. Et puis, pour M. de Beauchamp, cette mascarade était une
-occupation. Ils étaient si longs et si lourds, les huit jours
-incessamment renouvelés, reportés d’une date à une autre! Le petit
-marquis monta à cheval dans l’écurie d’Astley Circus comme il eût mis le
-pied à l’étrier pour partir en guerre. Il se rappelait que son
-grand-père, le marquis Pierre-Arnaud de Beauchamp d’Antignac, avait
-ainsi, bien en selle, chargé à Fontenoy dans les rangs de la Maison
-Rouge. Sous le déguisement du mousquetaire d’autrefois, le marquis
-Hector éprouvait le petit frisson du cavalier à qui l’on disait:
-
-— Assujettissez vos chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir
-l’honneur de charger!
-
-On l’applaudit lorsqu’il fit son entrée dans l’arène, très joliment
-costumé en cavalier du temps de Louis XIII, la plume au feutre et l’épée
-au côté. Il portait un pourpoint de velours bleu et le petit manteau
-brodé flottait galamment sur ses épaules. Fanchette, qui le suivait des
-yeux, assise au premier rang des spectatrices, le trouvait d’aspect fort
-galant et avait bien envie de lui jeter un de ses bouquets invendus. Le
-succès du _Cavalier Hector_ fut, ce soir-là, incomparable. Les écuyers
-d’Astley Circus vinrent féliciter leur nouveau confrère lorsqu’il sauta
-à bas de son cheval, et le petit marquis se rappelait qu’il y avait eu
-un temps où ses aïeux couraient le tournoi sous le regard des dames. Il
-ne lui semblait pas qu’il fût un baladin exhibant ses talents, mais un
-chevalier montrant noblement sa maîtrise. Cependant, lorsqu’un certain
-colosse, le nègre Mac Lee, un boxeur, lui tendit sa large patte en lui
-disant: «Bravo, camarade!», le marquis hésita pendant une seconde à
-mettre sa main dans la paume blanche du géant noir. Il le trouvait
-familier. Camarade! Boxer n’était pas, comme caracoler, un exercice
-noble, le boxeur fût-il à cheval. Mais quoi! A la guerre comme à la
-guerre!
-
-Allait-il se targuer de sa supériorité équestre?
-
-— Camarade, soit, dit-il à Mac Lee, qui avait remarqué, cependant,
-l’hésitation et grognait tout bas contre les impertinents scrupules du
-petit Français.
-
-— Et maintenant, voilà, j’ai un métier! dit gaiement le marquis à la
-petite Lise, en la reconduisant, par les rues sombres, jusqu’à son logis
-de Soho.
-
-Il eût bien voulu ne point se séparer d’elle, et, après avoir chevauché
-comme un écuyer, il murmurait comme un poète les verselets du marquis de
-Pezay:
-
- Non, ce n’est point la fraîcheur d’un ruisseau
- Qui de l’amour peut apaiser la flamme;
- Quand, une fois, ce dieu brûle notre âme,
- Il peut lui seul éteindre son flambeau...
-
-— Ah! Fanchette, disait-il, tout en marchant, si vous lisiez _Zélis au
-Bain_, vous verriez que le berger Hylas méritait bien qu’on ne le fît
-point languir!
-
-Mais la jeune fille l’arrêtait bien vite et, riant un peu:
-
-— Monsieur le marquis, est-ce votre succès de cavalier qui vous monte à
-la tête? Oh! le théâtre!... le théâtre! Il nous grise tous et toutes!
-Mais vous savez bien ce qui est convenu entre nous. Pacte sacré! Ne me
-parlez jamais que d’amitié, de bonne amitié!
-
-Et, comme elle toussait, Hector de Beauchamp répondait en ramenant sur
-les épaules de la jolie fille la mante qui avait glissé:
-
-— Oui, je suis un sot, vous avez raison... Et, en effet, cela donne une
-certaine ivresse, les bravos... Je l’ai senti tout à l’heure, est-ce
-drôle! Ah! quand vous rentrerez à la Comédie-Française, comme on
-applaudira Fanchette!
-
-— Hélas! nous en sommes loin!
-
-Ce n’était pas son succès de gentil cavalier qui grisait, comme disait
-Fanchette, le petit marquis, mais c’était la grâce pimpante de cette
-camarade de tous les jours qu’il s’habituait à rencontrer, qu’il voyait,
-maintenant, quotidiennement, car, depuis que l’écuyer Hector cavalcadait
-à Astley Circus, elle avait laissé là Drury Lane et c’était à la porte
-du cirque qu’elle vendait ses fleurettes. Elle offrait en souriant ses
-jacinthes et gazouillait, avec un gentil accent français, un engageant:
-
-— _Pretty flowers, ladies?_
-
-Et le Français et la Française se retrouvaient tout naturellement à la
-fin de la représentation, traversant ensemble la Tamise et remontant:
-elle vers Soho, lui à son _lodging_ de Crown Court. Et comme il lui
-paraissait triste alors, ce logis, et comme la solitude lui paraissait
-dure! Il gravissait le petit escalier en allumant un rat de cave, et,
-lorsqu’il poussait la porte de sa chambre, il se rappelait, en
-soupirant, les journées lentes où il rêvait d’acheter une tortue, un
-chat ou un chien pour avoir là une compagnie. Ah! si elle voulait, la
-jolie Fanchette!
-
-Mais non, point de sottes pensées, marquis! Fidélité au pacte. Une
-amitié en exil, une aimable idylle fraternelle dans le brouillard de
-Londres, c’était déjà une bonne fortune. L’ennui était plus opaque et
-plus noir avant la rencontre de Drury Lane.
-
-— Tu n’es plus seul, maintenant, songeait-il.
-
-Il ne fallait pas trop demander.
-
-Tout de même, si Fanchette était là, près de lui, remplissant de sa
-gaieté la pauvre chambre aux murailles nues, la vie serait autrement
-supportable. C’était, cette chambre obscure, une étroite cage sans
-oiseau.
-
-— Et si je l’épousais? se disait parfois, en s’endormant, le petit
-marquis, revoyant, dans le demi-sommeil, la jolie nuque et les cheveux
-blonds de Fanchette, et les petites mains applaudissant le cavalier
-Hector et le galop éperdu d’_Abdullah_.
-
-Après tout, dans les Contes Moraux, les rois épousent bien des bergères.
-Le petit marquis était seul au monde. Pas un oncle du Périgord ne se
-lèverait pour lui reprocher sa mésalliance.
-
-— D’ailleurs, beauté vaut noblesse, vraiment!
-
-Alors, et tout à coup, il se demandait s’il ne subissait pas un peu le
-pouvoir des maximes nouvelles. Comment, encore un pas et la noblesse
-allait lui sembler un préjugé?
-
-— Palsambleu, prends garde, marquis! Tu tournes au démocrate! Et à quoi
-bon, grand Dieu! puisque, avant peu, tu retraverseras le détroit et tu
-rentreras en France!
-
-C’était sur cette pensée qu’il s’endormait, murmurant ironiquement,
-tristement, avec un sentiment de scepticisme que lui donnait le
-demi-sommeil, mais qui, au réveil, s’enfuirait bien vite:
-
-— Huit jours! Ah! bien oui, huit jours! Ils dureront longtemps, tes
-huit jours!
-
-Il arriva que le destin, qui a ses malices, fournit au petit marquis
-l’occasion de n’être plus seul dans la chambrette de Crown Court. Le
-beau mousquetaire, en franchissant une haie aux applaudissements des
-spectateurs du cirque, eut la malchance qui guette parfois le meilleur
-cavalier. Le cheval fit un écart, l’arabe _Abdullah_ s’abattit et le
-petit marquis fut projeté contre la barrière, une côte enfoncée et le
-bras droit cassé. On le releva en piteux état; mais, pâle et souffrant
-horriblement, il eut encore la force de sourire et, ramassant une rose
-que quelque spectatrice lui avait jetée, il la porta à ses lèvres, et
-salua, comme s’il eût envoyé ce baiser galant à toute l’assemblée. Puis,
-souriant toujours, il rentra dans la coulisse, le front haut, sa petite
-taille élégamment redressée et refusant l’appui des écuyers qui, pour le
-soutenir, lui offraient leur bras.
-
-— N’ai-je point gâté, dit-il seulement, mon bel habit de mousquetaire?
-
-— Ah! répliqua le boxeur nègre, vous en verriez bien d’autres, cavalier
-Hector, si vous faisiez un match avec Mac Lee!
-
-La douleur de son bras cassé ennuyait un peu le «cavalier Hector». Puis,
-il souffrait aussi du côté de la hanche. On fit avancer une voiture de
-louage. Le marquis s’installa de son mieux sur les coussins, et en route
-pour Crown Court! Chaque cahot sur le pavé donnait au blessé une
-secousse violente.
-
-— Du diable, pensait-il, me voilà mis à pied, et pour combien de temps?
-
-Mistress Sniddle poussa les hauts cris en voyant chez elle arriver un
-malade. Le marquis avait grand’peine à monter son escalier et il
-s’arrêtait, parfois, de marche en marche.
-
-— Mistress Sniddle, disait-il, en essayant de rire, vous allez,
-maintenant, être mon infirmière!
-
-Mais, comme il arrivait enfin péniblement près de son lit, mistress
-Sniddle arrangeant, en effet, les couvertures, quelqu’un frappa vivement
-à la porte, et, comme il répondait: «Entrez!», M. de Beauchamp poussa un
-cri de surprise joyeuse en apercevant le joli visage de Fanchette, mais
-pâli, effrayé, et l’apparition de la comédienne lui fit l’effet d’un
-baume immédiat. Derrière la jeune fille, un grand gentleman, tout de
-noir vêtu, maigre et sinistre, apparaissait, à peine éclairé par la
-chandelle qu’avait allumée mistress Sniddle.
-
-— Le docteur, dit Fanchette, le docteur Ploomfield...
-
-— J’étais de service à l’Astley Circus, dit le docteur, mais vous êtes
-parti si vite que je n’ai pu vous venir en aide, monsieur...
-Mademoiselle a tenu à m’amener ici... Permettez-moi de vous examiner...
-
-— Je me retire, dit mistress Sniddle, pudique.
-
-Elle emmena Fanchette sur l’escalier, et les deux femmes restèrent dans
-l’ombre, la petite Française, très inquiète, nerveuse, et mistress
-Sniddle beaucoup plus calme, pendant que le docteur examinait le blessé.
-La fracture du bras était très nette; visiblement, une côte avait
-souffert; il n’y avait rien de grave du côté de la hanche, mais il
-fallait un appareil, et en manière d’éclisses le médecin prit les
-premiers morceaux de bois venus et ficela de son mieux le bras malade.
-
-— Je ne vous fais pas mal? demandait-il froidement, de temps à autre.
-
-Et le petit marquis, toujours poli, répondait:
-
-— Au contraire!
-
-Il reviendrait le lendemain, dès le matin, le docteur Ploomfield. En
-attendant, il fallait tâcher de prendre du repos et, s’il était
-possible, de dormir. Fanchette se proposait pour passer la nuit au
-chevet du blessé, et le petit marquis, le bras déjà pris par l’appareil
-improvisé, la remerciait par un sourire; mais mistress Sniddle ne
-trouvait pas convenable qu’une jeune fille fût, sous son toit, enfermée
-avec un jeune homme, et ce mot: _convenable_, revenait comme un refrain
-sur les lèvres de la logeuse.
-
-— Bah! fit le marquis. Je suis rompu. La fatigue me sera un somnifère!
-
-Il envoya, de la main gauche, un salut à Fanchette, un salut qui
-ressemblait fort à l’esquisse d’un baiser, et, remerciant le docteur et
-mistress Sniddle, il s’endormit, quand il fut seul, en rêvant qu’il
-faisait son entrée dans la cour d’honneur de Versailles, sur un cheval
-arabe piaffant et se cabrant sur le pavé du roi.
-
-Mais, le lendemain, il souffrait assez vivement, et le docteur, après la
-pose d’un appareil définitif, lui ordonna de se tenir tranquille et de
-garder la chambre jusqu’à ce que les douleurs thoraciques eussent
-disparu.
-
-— Alors, vous m’emprisonnez, docteur?
-
-— Je vous prescris le repos...
-
-— Mais cette chambre est pire que la Bastille... Et comment saurai-je,
-maintenant, les nouvelles de France?
-
-— Mistress Sniddle vous apportera les gazettes.
-
-— Et Fanchette, pensa le marquis, me dira ce qu’on affiche à l’ «Office
-des Étrangers».
-
-Cette pensée, l’idée que Fanchette viendrait lui tenir compagnie,
-consolait le petit marquis ainsi condamné à une immobilité relative.
-
-Elle venait fidèlement, en effet, la bouquetière, ouvrant gaiement la
-porte et montrant, sur le seuil, son fin visage de Parisienne et ses
-fleurs. Le bonjour de la jolie fille était, pour le marquis, une
-surprise toujours nouvelle. Voilà qu’il bénissait, maintenant, sa
-mésaventure, puisqu’elle lui valait les visites de cette enfant. La
-prison lui devenait chère. Il se disait, en riant, que la doctrine de ce
-diable de Voltaire a du bon. Le docteur Pangloss, cet enragé optimiste,
-n’est pas un imbécile.
-
-— J’espère bien, ajoutait-il gaiement, que le docteur Ploomfield ne me
-laissera pas sortir de sitôt.
-
-Elle s’asseyait près du lit de M. de Beauchamp et lui apportait, en
-effet, les nouvelles de France...
-
-— Bonaparte a encore battu les Autrichiens...
-
-— Encore! Où cela?
-
-— En Italie, toujours. Il marche droit sur Vienne...
-
-— _Boney!_ Ce petit _Boney_, comme ils l’appellent; c’est donc le
-diable, ce petit _Boney_?
-
-— Cela me paraît être le démon de la bataille, monsieur le marquis...
-
-— Ah! pas de marquis! pas de marquis!... répétait M. de Beauchamp
-d’Antignac.
-
-Quelquefois, il lui demandait de lui faire la lecture. Il aimait la voix
-de cette enfant. Une voix argentine et fraîche qui, souvent, avait
-l’accent ému, lent et grave, des cloches qui sonnent l’angélus du soir.
-
-Elle avait pris un livre sur un des rayons de bois blanc de la
-chambrette.
-
-— _La Guerre des Dieux_, voulez-vous que je vous lise cela, monsieur le
-marquis?
-
-— Non, non! Oh! non! pas cela! Pas cela!
-
-— Pourquoi?... demandait Fanchette, en fixant sur le blessé ses jolis
-yeux bleus candides.
-
-— Parce que..., parce que ce satané Parny est aussi un petit démon en
-son genre, comme Boney... Demandez donc, ma petite Fanchette, à quelque
-libraire de Soho, une traduction de _Tom Jones_...
-
-— Ou _Clarisse Harlowe_... Je ne connais pas _Clarisse Harlowe_...
-
-— _Clarisse Harlowe_, si vous voulez... Nous dirons du mal de ce coquin
-de Lovelace!
-
-Il fermait les yeux, pendant qu’elle lisait, et il lui semblait qu’il
-était loin de Londres, à Paris, au théâtre, et qu’une délicieuse
-interprète d’une comédie sentimentale lui contait une histoire d’amour,
-triste, triste, mais consolante, puisqu’elle faisait oublier, pour ces
-malheurs imaginaires, les malheurs de ces personnages rêvés.
-
-— On ne se résignerait pas à l’histoire, murmurait le marquis, si l’on
-n’avait pas le roman pour s’en consoler!
-
-— Et savez-vous, Fanchette, disait-il encore, que, s’ils ne vous
-nomment pas sociétaire à votre rentrée, ils seront de triples sots? Je
-me chargerai d’obtenir l’ordre de début et la nomination d’un des
-prochains Gentilshommes de la Chambre!
-
-— Oh! que nous en sommes loin! faisait-elle en riant.
-
-— Qui sait? répétait le petit marquis.
-
-Et ce furent, dans la pauvre chambre du triste passage, des heures de
-halte délicieuses, que celles de cette convalescence du marquis,
-contraint à laisser ainsi passer les journées dans une inaction charmée.
-La bouquetière le quittait pour aller vendre ses fleurs et lorsque, à la
-porte du Cirque, elle avait vidé son éventaire, elle arrivait,
-trottinant en hâte, essoufflée et, s’asseyant, elle lisait, Hector de
-Beauchamp regardant, à la lueur de la chandelle, ce front intelligent et
-pur, pâli, mais que la lueur rendait tout rose. Il se rappelait les
-veillées du Périgord, les fermiers égrenant les _panouilles_ de blé
-d’Espagne, les grains dorés de maïs dans la grande cuisine du château.
-Les flambeaux de résine coloraient de même le front des paysannes de
-là-bas. Et sa bonne nourrice, elle aussi, s’asseyait de même à son
-chevet, pour l’endormir, en lui chantant des chansons.
-
- Tiro, tiro, marinier tiro,
- Tiro lo cordo, marinier!
-
-Il se sentait redevenir enfant. Il lui semblait vivre quelque songe. Ah!
-la bonne idée qu’avait eue _Abdullah_ d’avoir un caprice et de se
-montrer rétif! Le cavalier désarçonné devait à cet arabe les meilleures
-heures, peut-être, de sa vie, les plus consolantes, certainement.
-
-Un souci, pourtant, une inquiétude mordait au cœur le petit marquis. Il
-trouvait que la petite Lise maigrissait, son teint prenant une couleur
-de fine porcelaine. Parfois, au milieu d’un chapitre, une petite toux
-sèche arrêtait la lecture. Fanchette, alors, devenait rouge et le
-marquis lui demandait:
-
-— Êtes-vous fatiguée? Si vous arrêtiez?
-
-Mais, avec son gentil sourire:
-
-— Non! oh! non, je veux voir comment meurt la pauvre Clarisse! Et nous
-aurons à lire le nouveau roman de M^{me} de Genlis: _Sillery_...
-
-— Ah! oui, _M^{me} de La Vallière_, dont l’annonce est interdite en
-France à cause du portrait de Louis XIV...
-
-— Ou encore _Le Voyage du Jeune Anacharsis_...
-
-— Oh! j’espère bien être valide avant que nous n’en soyons là!...
-
-Et cette idée même n’allait pas sans mélancolie: il songeait alors qu’il
-n’y aurait plus de lectures, plus de roman de Richardson, plus de
-prétexte à cet autre petit roman dont l’humble cadre était cette étroite
-chambre d’exil, son petit univers devenu tout à coup un délicieux asile,
-grâce à cette enfant qui apparaissait là, disparaissait et emplissait de
-poésie un taudis dans un noir passage londonien.
-
-Quand il fut guéri, le docteur lui permit de reprendre son existence
-accoutumée; alors, au lieu d’être satisfait, il fut triste.
-
-— Vous n’allez plus venir à Crown Court, mademoiselle Fanchette!
-
-— Et pourquoi?
-
-— Parce que je ne suis plus intéressant! La peste soit de la santé! Je
-m’étais si bien habitué à votre présence!
-
-— Et je ne détestais pas de venir me prouver à moi-même que j’ai encore
-quelque ressouvenir de la bonne diction!...
-
-— Oh! M^{lle} Contat ne lirait pas mieux _Clarisse Harlowe_, ma bonne,
-ma chère Fanchette!
-
-Elle aussi avait, comme le marquis, pris l’habitude de ces tête-à-tête
-et de ces causeries. Elle avait pour son malade la pitié tendre
-qu’éprouvent presque toujours pour leurs blessés les infirmières. La
-femme est faite pour soigner et pour consoler. Puis, cette chose
-précieuse, l’habitude, l’attachait à ce pauvre isolé qui, s’il voulait
-faire quelques pas, s’appuyait sur elle, prenait son bras, le serrait
-doucement et, en humant le grand air dans les allées d’Hyde Park,
-disait:
-
-— Tout de même, il est quelquefois bon de vivre!
-
-Elle voyait, avec une sorte de tristesse, approcher le jour où elle
-serait aussi souvent seule que naguère, dans son logis de Soho. Et
-comme, redevenu «grand garçon», disait-il, il la reconduisait chez elle,
-il éprouvait un petit serrement de cœur lorsqu’il fallait la quitter, au
-seuil de la petite maison de brique enfumée. Eh! vertubleu! le docteur
-Ploomfield aurait bien pu prolonger la convalescence et ne donner que
-plus tard, beaucoup plus tard, son _exeat_!
-
-— Comme c’est bête de se quitter ainsi, ne trouvez-vous pas, Fanchette?
-dit-il, un soir, au moment où la bouquetière allait frapper à la porte
-de son logis.
-
-— Il le faut bien, monsieur le marquis!
-
-— C’était si bon..., c’était si doux... J’ai envie d’éperonner
-_Abdullah_ pour que ce petit sarrasin me lance encore contre la
-barrière! On ne sait pas, non, on ne saura jamais tout ce qu’il y a de
-charme dans une maladie.
-
-— Cela dépend de qui l’on a à son chevet, monsieur le marquis! fit la
-petite malicieuse. Si M^{me} Sniddle vous avait lu Richardson...
-
-— Pouah! je crois que j’aurais autant aimé Monsieur Marat!
-
-Ils riaient; mais, tout à coup, le petit marquis devint sérieux. Il
-prit, d’un geste à la fois tendre et rapide, la main de la jeune fille,
-et, regardant Fanchette dans les yeux, tout droit, franchement, il dit
-lentement, d’une voix très basse, comme s’il redevenait timide:
-
-— Fanchette, ne vous êtes-vous pas aperçue d’une chose?
-
-— Laquelle? dit Fanchette, dont la voix tremblait aussi.
-
-Elle devinait bien, et, devinant, elle avait peur.
-
-— C’est que je vous aime, Fanchette!
-
-— Oh! fit-elle, nous avions dit que nous ne parlerions jamais de cela.
-Jamais. Amis d’exil, et c’est tout.
-
-— Non, non, non, ce n’est pas tout, Fanchette! A quoi bon se mentir à
-soi-même et se taire? A quoi bon désunir ceux que le sort unit?
-Fanchette, mon amie, ma chère petite lectrice amie, voulez-vous être ma
-femme?
-
-Elle le regarda avec ses beaux yeux agrandis, éperdus.
-
-— Votre femme? Moi?
-
-— Ma femme, oui, ma femme! Vous me dites: «Monsieur le marquis!» Je
-vous appellerai marquise. C’est la marquise de Beauchamp d’Antignac qui
-rentrera à la Comédie quand le marquis rentrera en France! Que
-voulez-vous, ma pauvre chère petite Fanchette, je ne peux pas me passer
-de vous! Les romans de M^{me} de Genlis me paraissent assommants quand
-vous ne les lisez pas... Ils le sont probablement... C’est elle, la
-comtesse, qui les écrit, mais c’est vous qui les faites... Fanchette, ô
-sensible et tendre Fanchette, ce n’est pas le hasard qui nous fit nous
-rencontrer, un dimanche de soleil, devant Drury Lane, c’est le dieu
-d’amour, cet amour que chantent dans leur théâtre leur vieux Shakespeare
-et Monsieur Sheridan, et que j’ai rencontré, moi, dans la rue!
-
-Elle était étourdie; elle se demandait si le petit marquis ne se jouait
-point d’elle, si cette déclaration, qui lui tombait là sur la tête comme
-une montgolfière sur des spectateurs, n’était pas une épreuve. Elle
-regardait Hector de Beauchamp, qui souriait, essayant de donner à ses
-paroles un accent élégamment léger, mais qui était visiblement ému et
-qui était très pâle, tandis qu’elle devenait toute rouge.
-
-— Monsieur le marquis, est-ce une épreuve? Vous moquez-vous de moi? Je
-suis une pauvre fille...
-
-— Vous avez été ma consolation et ma joie dans cet exil, qui,
-d’ailleurs, ne va pas durer...
-
-— Une petite comédienne, songez donc, une bouquetière...
-
-— Une comédienne qui deviendra grande. Une bouquetière à qui on jettera
-des bouquets!
-
-Elle avait peur de défaillir, tant elle était joyeuse. Comme il
-l’aimait! Comme elle était aimée! Pour la première fois de sa vie, la
-petite Lise se sentait très fière.
-
-— Eh bien? demanda le marquis.
-
-— Eh bien! que votre volonté soit faite! Moi aussi, moi aussi...
-
-Elle prit un temps et, délicieusement, en riant, mais avec une larme
-dans les yeux:
-
-— _I love you!_ dit-elle.
-
-Et, comme il laissait tomber ses lèvres sur la petite main tendue de
-Fanchette, puis comme il déposait doucement sur ce front de jeune fille
-un baiser de fiancé, des sons lointains de musique, un air de marche
-militaire, leur vinrent, joués par des soldats d’Écosse, et, les cris de
-la foule se mêlant aux accents pénétrants du pibrock, ils virent
-déboucher, parmi les hourras et sous une poussée de gens agitant leurs
-coiffures, des Écossais Gris partant pour Plymouth et dont les
-baïonnettes jetaient des éclairs rouges sous le soleil couchant.
-
-M. de Beauchamp d’Antignac hocha la tête et dit:
-
-— Ceux-là aussi sont des fiancés! Les fiancés de la mort!
-
-
- V
-
-Le petit marquis était heureux. Son existence, maintenant, était fixée.
-Il se figurait la joie des bonnes gens de Saint-Alvère, lorsqu’il leur
-présenterait — bientôt — une aussi jolie marquise. Il entendait déjà,
-sous les châtaigniers, les _chobréttaires_ jouant des airs de fête,
-comme les pibrocks écossais leurs airs de guerre des _highlands_; il se
-voyait rentrant en son castel ensommeillé depuis son départ comme le
-château de la Belle au Bois Dormant. Et, alors, quelles joies! Tonneaux
-défoncés. Agneaux rôtis en plein air. Une _frairie_! Mais, le lendemain
-même de cette soirée délicieuse, où le double aveu était sorti de leurs
-lèvres, le petit marquis devait éprouver une colère. Les jours se
-suivent et point ne se ressemblent. Comme il sortait de Crown Court pour
-aller présenter ses souhaits, — eh! oui, faire sa cour à Fanchette, —
-il entendit les crieurs de journaux annoncer des nouvelles d’Italie et,
-malgré la neige qui tombait, fouettant les visages, les passants
-s’arrêtaient, faisaient cercle autour des débitants de feuilles toutes
-fraîches sorties de la presse à bras et donnaient leur penny en hâte. De
-quoi s’agissait-il donc?
-
-Le marquis entendit un de ces acheteurs de gazettes dire à sa femme:
-
-— Il paraît que Boney a encore gagné une bataille!
-
-Encore! M. de Beauchamp en fut agacé. Il jeta bien vite les yeux sur le
-papier et, en effet, il apprit là qu’après Arcole, Bonaparte, ce damné
-Buonaparte, avait encore bousculé les Autrichiens à Rivoli.
-
-— Ah çà! mais cet Alvinzi, murmura le marquis, c’est donc un imbécile,
-cet Alvinzi qui se fait brosser comme un Soubise?
-
-Et, sous les flocons de neige, il lisait, curieux et enfiévré, les
-détails de la bataille. Le gazetier contait que le général Bonaparte
-avait, le soir de Rivoli, dit, en montrant un tas de drapeaux à un autre
-soldat jacobin, un nommé Lasalle, tombant de fatigue après une journée
-de charges à fond de train: «Couche-toi dessus, Lasalle, tu l’as bien
-mérité!»
-
-Alors, froissant le journal et haussant les épaules, le petit marquis
-avait dit, tout haut, exhalant sa mauvaise humeur sans contrainte:
-
-— Mais c’est un plagiaire, ce M. de Buonaparte.
-
-— Un plagiaire! Un simple plagiaire! avait-il plaisir à répéter à
-Fanchette en entrant, poudré à blanc par la neige, dans l’appartement de
-la jeune fille.
-
-Il tenait à la main la gazette froissée.
-
-— Eh! qu’y a-t-il? demanda la bouquetière.
-
-— Encore une algarade de ce monsieur qui commande en Italie! Il a une
-audace..., une audace! Lisez plutôt.
-
-— Eh bien! quoi? fit-elle après avoir lu.
-
-— Eh bien! chère enfant. Il copie notre histoire, tout bonnement. On a
-dû trouver superbe, parbleu, son mot à son ami Lesalle..., Lasalle...,
-Masalle..., je ne sais pas... «Couche-toi dessus!» Et ils se tutoient,
-ces généraux!... Ce sont des chefs de bande! Ma chère enfant, nous en
-avons connu, je pense, de ces soirs-là, et feu mon aïeul, qui était
-cordon bleu, m’a bien souvent conté que, le soir de la bataille de
-Villaviciosa, après avoir, peu de temps auparavant, fait prisonniers
-cinq mille Anglais, dont Stanhope, sans parler des Autrichiens, M. le
-duc de Vendôme dit à Sa Majesté Philippe V d’Espagne, petit-fils de
-Louis XIV, qui se sentait fatigué..., comme ce monsieur...: «Votre
-Majesté va pouvoir dormir sur le plus beau lit que jamais souverain ait
-trouvé.» Et, sous un arbre, le duc ordonna qu’on étendît les drapeaux,
-étendards et guidons pris à l’ennemi. Voilà ce que se permet de copier
-le batailleur de Rivoli! ... «_Couche-toi-dessus!_» Il aura beau faire,
-il ne peut pas encore, comme M. le maréchal de Luxembourg, être appelé,
-que je pense, ainsi que parlait monseigneur le prince de Conti, le
-«Tapissier de Notre-Dame».
-
-Fanchette écoutait le marquis et remarquait fort bien que la colère de
-M. de Beauchamp s’atténuait, tombait, à mesure qu’il parlait. Il
-reprenait la gazette que ses doigts avaient pétrie. Il relisait les
-nouvelles. Il épelait à nouveau ces noms, tout à l’heure inconnus:
-_Lasalle_, _Rivoli_, et peu à peu, comme s’il eût éprouvé le vague
-regret de n’avoir pas vu ces chevauchées, entendu ces canonnades, senti
-la poudre:
-
-— Tout de même, Boney, le petit Corse, il les mène tambour battant, ces
-grenadiers d’Autriche! Au printemps prochain, il n’en aura fait qu’une
-bouchée!
-
-Le printemps! Il était encore loin, le printemps! A travers la vitre des
-fenêtres, la neige de novembre laissait à peine apercevoir les toits
-voisins, et, auprès du maigre feu de houille qu’elle entretenait avec
-peine, Fanchette approchait une chaise de paille pour que le marquis
-vînt se chauffer.
-
-— Vous avez les pieds mouillés, monsieur le marquis!
-
-— Et vous avez les mains glacées, ma petite Fanchette!
-
-— Je n’ai pas froid, cependant, et cette nuit même, cette nuit, il me
-semblait que j’avais la fièvre...
-
-Doucement, avec son joli sourire éclairant son visage d’enfant, elle
-ajouta bien vite, pour rassurer le marquis:
-
-— C’est la joie!
-
-Mais elle en avait trop dit. Ce mot: _fièvre_, inquiétait soudain le
-pauvre Hector de Beauchamp, qui interrogeait bien vite, anxieusement, le
-visage de la charmante fille.
-
-— Allons, regardez-moi, Fanchette. Voyons cette mine.
-
-Il souriait encore, ce visage, il souriait toujours, et, pourtant, au
-fond des yeux clairs, une sorte d’involontaire mélancolie révélait une
-souffrance.
-
-— La fièvre! Vous n’avez pas été malade, Fanchette?
-
-— Non, je vous dis. Heureuse. Et avez-vous remarqué? Le chagrin vous
-abat quelquefois et le bonheur vous empêche de dormir. On se dit: «Je
-voudrais être à demain pour avoir la certitude que je n’ai pas rêvé!»
-
-— Vous n’avez pas rêvé, Fanchette. Ou, plutôt, vois-tu, nous faisons un
-rêve, un beau rêve... Blottis là, sous ce toit, où la neige tombe, je ne
-connais point d’êtres plus heureux... Bonaparte, là-bas, et son
-Lasalle..., ce sont des pauvres, vois-tu, comparés à nous, de pauvres
-pauvres, avec leurs trophées, leurs drapeaux!
-
-Elle se mit à rire en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, à
-l’idée que le vainqueur de l’Italie était un pauvre diable comparé à
-elle; mais, tout à coup, ce rire clair fut coupé brusquement par un
-accès de toux, et ce gentil visage de fillette de Greuze s’empourpra
-comme sous un étouffement.
-
-— Ce n’est rien! Ce n’est rien! répétait, entre deux quintes, sa douce
-voix brisée.
-
-Et ce n’était plus contre Boney, Lasalle et leurs victoires, que
-s’emportait, que s’irritait intérieurement le petit marquis; c’était
-contre cette neige collée aux fenêtres, pénétrant les os, prenant à la
-gorge cette chère aimée dont le regard semblait s’excuser de lui causer
-un chagrin, une angoisse.
-
-Il s’était levé, lui apportait un verre d’eau.
-
-— Voulez-vous de la tisane, Fanchette?
-
-— Merci. C’est fini. Oh! je vous dis, ce n’était rien. Et si c’était
-quelque chose, eh bien? quoi!... ce ne serait rien encore!
-
-Elle disait cela délibérément, avec la crânerie joyeuse d’un volontaire
-allant au feu, à la française.
-
-— Êtes-vous folle, Fanchette!
-
-— Non, je dis ce que je pense. Et, tenez, voulez-vous que je vous
-l’avoue, tout bas, bien bas? J’ai toujours envié M^{lle} Olivier...,
-vous savez..., la jolie M^{lle} Olivier, qui avait créé Chérubin, chanté
-_La Romance à Madame_, conquis, charmé, affolé Paris et qui est morte...
-pftt!... disparue..., toute jeune, toute blonde..., adorée!... Et si
-bonne, si bonne, M^{lle} Olivier! Elle était si gentille, qu’on ne
-pouvait pas s’imaginer qu’elle pût jamais devenir vieille..., avoir des
-rides. C’est si laid, les rides! Moi non plus, je ne voudrais pas avoir
-de rides. Vous me trouvez peut-être coquette? dit-elle encore.
-
-Puis, comme si le sourire de la blonde sociétaire disparue l’eût
-reportée vers le théâtre, son théâtre, vers Paris, elle se mit à évoquer
-les beaux soirs de France, le défilé du _Mariage_ sur l’air des _Folies
-d’Espagne_, où, de son petit pied se relevant et retombant comme une
-touche de piano, elle battait la mesure en marchant, et cette soirée où
-elle avait remplacé, doublé M^{lle} Lachassaigne:
-
-— J’étais si contente! Et si jolie! oui, cher marquis, je deviens
-coquette, décidément!... Ah! mon costume! Mon joli costume! Celui qu’a
-décrit M. Caron de Beaumarchais!... Un petit habit, un juste brun avec
-des ganses et des boutons d’argent, la jupe de couleur; rouge; sur la
-tête, une toque noire à plumes... J’aurais préféré un grand chapeau de
-paille, comme les jolies dames que peint M^{me} Vigée-Lebrun... Mais les
-auteurs, vous savez, les auteurs, ce qu’ils veulent il faut le faire!
-
-Le petit marquis l’écoutait avec une émotion soudaine, une inquiétude
-qui devenait peu à peu de la terreur. Fanchette parlait, parlait,
-maintenant, avec une volubilité vraiment étrange. Elle avait dans le
-regard un éclat inattendu. Il lui prit les mains: elles étaient
-brûlantes. Un léger frisson la fit pourtant se plaindre du froid, et la
-petite toux, qui souvent avait inquiété Hector de Beauchamp, revint,
-secouant douloureusement ce gentil corps frêle.
-
-— Il faut vous soigner, Fanchette!... Il ne faut pas être malade, ma
-femme!
-
-Ce nom la rendait toute joyeuse, amusée, en quelque sorte, comme si ce
-fût un jeu que ce mariage projeté.
-
-— On changera le titre de la pièce de Beaumarchais, disait-elle en
-riant. Ce sera, à la reprise, _Le Mariage de Fanchette_!... Quand on
-pense, disait-elle encore, qu’on n’a pas joué _La Folle Journée_ depuis
-1790... Ni en 1791, ni en 1792, ni en 1793... Ils avaient peut-être peur
-que M. Marie-Joseph de Chénier trouvât M. de Beaumarchais
-réactionnaire...
-
-Ce besoin presque maladif de parler du théâtre rendait plus vives les
-craintes du marquis. Il y avait, maintenant, chez Fanchette, comme une
-obsession. Son être semblait se dédoubler. Obstinément, sa pensée allait
-vers Paris, se tendait vers la Comédie. Elle dit tout à coup, un soir,
-en regardant le marquis dans les yeux:
-
-— Si nous partions?
-
-— Partir? Vous dites?
-
-— Oui, si nous partions?
-
-— Et pour aller où?
-
-— En France. A Paris. Oui, c’est une idée. Je ne dors pas la nuit. Et,
-dans mon insomnie, c’est à Paris que je pense, aux camarades, aux
-coulisses... Je m’ennuie ici, je m’ennuie. Je vais tomber malade dans ce
-Londres...
-
-Les flocons de neige s’amassaient aux vitres, encadrant de bourrelets
-glacés les arêtes des fenêtres. Une bise froide entrait par-dessous la
-porte et Fanchette approchait ses mains du feu de houille, dont les
-languettes bleuâtres sautillaient parmi le charbon rouge. Elle regardait
-s’écrouler tristement les morceaux consumés. Et ce feu ne la réchauffait
-pas. Il faisait si froid, il faisait si laid autour d’elle! Et il devait
-faire si bon à Paris!
-
-— Il n’y fait pas bon pour les émigrés, répondait le petit marquis avec
-une moue qui voulait sourire.
-
-— Bah! quand on risquerait un peu sa tête! Paris vaut bien une
-imprudence!
-
-Hector avait tout d’abord pris ce désir pour une fantaisie, un caprice
-de femme; mais il se précisait, il s’affirmait, ce désir, et le docteur
-Ploomfield, qu’il avait amené auprès de Fanchette, prononçait des mots
-assez effrayants: consomption, nostalgie, toux nerveuse... On pouvait
-trouver diverses causes au malaise dont souffrait cette enfant: regret
-du pays, ennui, mal de l’exil et aussi, aussi — le docteur baissait la
-voix, même pour parler à l’oreille du marquis — un peu de phtisie.
-
-Eh! parbleu! cette toux, la maudite petite toux! Hector avait bien
-deviné. L’idée que cet être exquis dont il voulait pour toujours faire
-sa compagne pouvait lui être enlevé tout à coup le piquait au cœur comme
-une pointe d’épée.
-
-Fanchette avait quasi brusquement pris en haine cette petite chambre,
-qu’elle trouvait presque joyeuse autrefois, la parant des fleurs de son
-éventaire. Maintenant, en montrant au marquis une jacinthe qui poussait
-dans un vase de verre ses racines échevelées, pareilles à des tentacules
-de méduses, elle disait:
-
-— Voyez comme elle a de peine à fleurir! Et s’il fleurit, cet oignon de
-Hollande, la fleur jaune d’or mourra de froid. Il faut partir!
-
-Elle ajouta, un jour, en souriant d’un petit sourire railleur et triste:
-
-— D’ailleurs, cher marquis, n’avez-vous pas dit souvent que, dans huit
-jours...
-
-— Oui, oui, dans huit jours, dans huit jours!...
-
-Et, brusquement, le marquis s’écria:
-
-— Eh bien! soit! Oui!... Dans huit jours! Malgré vents et marées,
-batailles de M. Bonaparte et lois et décrets des proscripteurs, nous
-partirons dans huit jours! Vous le voulez? Dans huit jours, nous serons
-en France!
-
-— A Paris! dit Fanchette, avec la ferveur d’un mahométan prononçant le
-nom de La Mecque.
-
-— A la Comédie!
-
-— Au Foyer!
-
-— En route, Fanchette, fit le petit marquis. Puisqu’il ne faut que
-Paris pour vous guérir, on vous guérira! Et, si l’on me met la main au
-collet, eh bien! nous verrons. Je me défendrai!
-
-Il s’occupa de trouver la somme voulue pour payer quelque maître
-batelier qui consentît à traverser la Manche, à passer de Douvres à
-Calais, à débarquer la nuit sur quelque point abordable de la côte
-française. Jusqu’à ces derniers jours, le pauvre marquis de Beauchamp
-avait conservé pieusement deux ou trois bijoux dont, autrefois, se
-parait sa mère, qu’avait portés sa grand’mère, vieilles reliques de
-famille dont il avait juré de ne jamais se dessaisir. Il les porta à un
-revendeur juif qui tenait boutique du côté de Middle Temple Lane, et il
-se disait que c’était là comme le cadeau de noces donné par les aïeules
-à la future marquise de Beauchamp d’Antignac.
-
-Dans huit jours, oui, dans huit jours, il prendrait la mer avec la
-pauvre fille.
-
-— Il lui faudrait l’air du pays, avait affirmé le docteur Ploomfield.
-
-Elle respirerait bientôt l’air du pays. Elle remettrait, quelque soir,
-son petit habit, sa jupe rouge et sa toque noire et, pour lui, s’il
-était conduit, un matin, comme d’autres, dans la plaine de Grenelle,
-devant un peloton d’exécution, il saluerait aussi insolemment que
-possible, crierait très haut «Vive Sa Majesté Louis XVII!», et tâcherait
-de tomber avec grâce.
-
-Aux préparatifs de départ, Fanchette apportait une hâte maladive. Elle
-éprouvait cette sensation morbide qu’elle n’aurait pas le temps de fuir
-Londres, que cette douleur ressentie, cette brûlure dans la poitrine,
-cette toux qui la prenait à la gorge et qu’elle étouffait pour ne pas
-attrister le marquis, allaient la coucher dans ce petit lit de fer, sous
-ce toit couvert de neige. Elle avait peur. Sa chambre lui faisait
-l’effet d’une prison. Une cellule, un coin d’hôpital. Il lui semblait
-qu’une fois là-bas, elle serait guérie. Et ces mots: «là-bas», prenaient
-sur ses lèvres des accents très doux.
-
-— Ils ne sont pas si bêtes d’avoir inventé ou retrouvé ce nom:
-_patriotes_, les malandrins de «là-bas», murmurait le marquis. On
-l’aime, en effet, la patrie!
-
-On aime aussi l’asile où l’on a vécu, et lorsque, sa valise à la main,
-le petit marquis prit congé de Londres, il eut, à son grand étonnement,
-un étrange battement de cœur. Il dit adieu à la misérable chambre de
-Crown Court comme si les murailles eussent gardé de ses souffrances et
-de ses joies. C’était là que Fanchette l’avait soigné, veillé, là
-qu’elle s’asseyait lorsque, de sa jolie voix, elle lui lisait _Clarisse
-Harlowe_! Il n’était pas jusqu’à mistress Sniddle qui lui inspirât des
-pensées attendries. La logeuse lui répétait que si, par hasard, — il
-faut tout prévoir! — M. le marquis se trouvait obligé de revenir en
-Angleterre, il retrouverait toujours sa chambre, cet appartement meublé
-si «convenable».
-
-— Ah! mistress Sniddle, répondait le marquis, je suis, comme tous les
-exilés, reconnaissant à l’Angleterre de sa loyale hospitalité, — j’ai
-été libre en un pays libre; — mais j’espère bien jamais, _never_, vous
-entendez, ne remettre les pieds à Londres. Et, dans huit jours, je serai
-à Paris... Que dis-je! mistress Sniddle, avant huit jours!
-
-— Dieu le veuille, monsieur le marquis!
-
-
- VI
-
-Fanchette aussi éprouvait une émotion toute naturelle en quittant le
-logis où elle avec vécu. Mais le brouillard de Londres, décidément,
-l’étouffait.
-
-Elle se mourait, comme la jacinthe de Hollande dans son vase de verre.
-La santé, la vie, l’appétit même, de vivre, elle allait retrouver tout
-cela en France. Et, dans la voiture qui l’emportait, la cahotait vers
-Douvres, elle faisait des rêves. Elle souriait à Hector de Beauchamp,
-entre deux accès de toux, et elle lui répétait:
-
-— Si vous saviez, si vous saviez comme je suis heureuse!
-
-Le temps était froid. On avançait lentement dans la neige, cette neige
-qui se collait aux fenêtres de Soho et qui faisait, maintenant, de la
-verte campagne anglaise une vaste plaine blanche, une nappe glacée. Au
-fond de la voiture, Fanchette se blottissait comme un passereau frileux,
-et le marquis ressentait une volupté de protecteur et d’amoureux à la
-fois à serrer contre sa poitrine, à couvrir de son manteau cette
-créature douloureuse et délicieuse qui lui disait:
-
-— Chaque tour de roue nous rapproche de la mer! Et, après la mer,
-Paris! Paris!
-
-Elle n’avait plus qu’une idée, — l’idée fixe des malades, — se
-retrouver où elle était née, revoir les rues de son enfance, Romainville
-aussi, les lilas de Romainville, et le théâtre, le théâtre où elle avait
-eu sa grande joie d’un soir. Et la route lui paraissait longue.
-N’arriverait-on jamais à Douvres? Les pauvres chevaux, fouaillés par le
-cocher, faisaient de leur mieux, tout fumants dans le brouillard
-roussâtre. L’un d’eux s’abattit sur la neige dure et un des brancards de
-l’équipage se rompit, une des roues étant endommagée aussi. On était
-loin de tout village, dans une plaine où sifflait la bise. Il fallut
-attendre assez longtemps l’arrivée d’un charron. Et Fanchette avait
-froid, se désolait, répétait:
-
-— Nous n’arriverons jamais! Jamais!
-
-Enfin, la roue réparée et le brancard remis en état, le cocher,
-maugréant contre le verglas, reprit sa route et l’on atteignit Douvres.
-
-Les deux exilés eurent une minute de grande joie en apercevant le vieux
-château, là-haut dressé, menaçant, et qui, pour eux, représentait le
-port. Ils allaient donc s’embarquer, la mer était là, et, derrière cette
-brume opaque aperçue dans les échancrures des dunes, la patrie.
-
-Mais le sort paraissait s’acharner contre eux. Lorsque, après avoir
-gagné l’endroit où les attendait le maître du bateau, ils arrivèrent sur
-la grève, leurs bagages déjà posés à terre, le marin, leur montrant la
-mer toute blanche de moutons, — aussi blanche, avec cette écume, que la
-plaine couverte de neige, — dit:
-
-— Partir est impossible.
-
-Impossible! C’était un mot qui sonnait mal aux oreilles du petit
-marquis.
-
-— On peut tout ce qu’on veut, dit-il.
-
-— Oui, mais je ne veux pas exposer mon bateau à être brisé ou envoyé
-sur les côtes de Norvège. La mer grossit. Le vent est mauvais. Mieux
-vaut pour vous attendre à Douvres que de fournir de la pâture aux
-poissons de la Manche.
-
-— Alors, vraiment, nous ne partons pas?
-
-— Nous partirons après la tempête passée. Voyez ces vagues. Hautes
-comme des tours d’églises!
-
-Fanchette était désolée. Il fallut chercher asile dans une petite
-auberge où l’hôte fit un peu la grimace en recevant des Français. Mais
-ce n’était qu’un logis de passage. Le vent allait bientôt se calmer. On
-repartirait, sans doute, le lendemain. Dans la nuit, la malade fut prise
-d’une fièvre ardente, des crachements de sang terrifièrent M. de
-Beauchamp et, le matin venu, Fanchette, trop faible pour se lever,
-demanda elle-même à rester au lit, puisqu’on ne pouvait pas s’embarquer
-tout de suite.
-
-— Cela me reposera et je serai vaillante pour la traversée..., demain.
-
-Mais, le soir, la fièvre redoublait, la toux déchirait plus cruellement
-les poumons de la pauvre fille portant à sa poitrine ses petites mains
-pâlies. Et le marquis demandait un médecin en hâte, car il avait peur,
-maintenant, peur de la voir arrêtée là, condamnée à rester en chemin.
-
-L’hôte maugréa d’abord, disant que l’auberge de _L’Ancre et du Canon_
-n’était pas un hôpital; puis, il s’amenda, eut pitié et envoya lui-même
-son garçon chez son propre docteur. Et celui-ci, gros bonhomme roulant
-comme un muid, accourut en soufflant, ausculta la malade et ordonna des
-moxas dans le dos...
-
-— C’est une petite congestion pulmonaire... Il faut garder la chambre
-et se garer du froid.
-
-— Alors, dit Fanchette, inquiète, nous ne partirons pas demain?
-
-— Quelle folie! Vous ne pourrez sortir avant huit jours!
-
-— Vous dites, docteur? fit le petit marquis.
-
-— Huit jours! Dans huit jours!
-
-Il se demandait, le marquis, si ce gros homme se moquait de lui et
-connaissait la pensée, le refrain, le rêve reporté de semaine en
-semaine: dans huit jours!
-
-«Dans huit jours!» C’était sa phrase éternelle, sa consolation et son
-espoir. Et ces trois mots, si souvent répétés depuis tant de mois, ce
-médecin inconnu les redisait encore et, cette fois, le «_Dans huit
-jours_» — les huit jours du petit marquis — devenait, non plus une
-espérance, mais une sentence.
-
-Soit. Il fallait s’incliner. Dans huit jours. Dans huit jours, la mer
-démontée serait redevenue calme. Dans huit jours, le patron de la barque
-n’aurait plus peur du vent mauvais. Dans huit jours, Fanchette aurait
-repris ses couleurs et serait guérie.
-
-— Eh bien! docteur, résignons-nous. Dans huit jours. Dans huit jours.
-Et mille fois merci.
-
-Mais ils allaient être tragiques, les douloureux huit jours qui allaient
-suivre. La congestion avait terrassé la pauvre enfant et, après avoir
-prononcé le mot «petite» en parlant de la maladie, le docteur, faisant
-la moue, grommelait des paroles mécontentes à l’adresse de quelque
-complication qui survenait, dangereuse. Il regardait, avec une
-expression d’anxiété paternelle, Fanchette, qui lui souriait, lui
-disant:
-
-— Je n’ai plus que sept jours, puis six jours à attendre...
-
-Puis: cinq jours!
-
-Et, lorsqu’il sortait de la chambre, il n’avait pas l’air satisfait.
-
-— Va-t-elle donc mourir ici, la petite Française? lui demandait
-l’hôtelier.
-
-Il hochait la tête et ne répondait pas.
-
-Et Hector de Beauchamp voyait bien, devinait que le brave homme était
-inquiet. Sans être médecin, le marquis s’apercevait trop sûrement de
-l’état de la malade. La toux augmentait, devenait plus fréquente. Des
-étouffements empourpraient le visage amaigri, et la pauvre fille se
-dressait sur son lit, essayant de repousser quelque monstre qui
-l’étreignait. La nuit, elle avait le délire. Elle chantait des chansons
-entendues autrefois. Elle répétait, en essayant de rire, les propos de
-la Fanchette du théâtre au comte Almaviva:
-
-«Oh! Monseigneur... Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous
-savez bien que vous dites toujours: _Si tu veux m’aimer, petite
-Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras_...»
-
-Son gentil visage se penchait et le hochement de tête, commencé dans la
-coquetterie, s’achevait, lassé, dans la douleur.
-
-Le marquis l’écoutait, tremblant, lui prenant les mains, — ces petites
-mains qui brûlaient, — et il lui disait, comme si les paroles de la
-comédie se fussent adressées à lui-même:
-
-— Oui, tout ce que tu voudras, tout, Fanchette!
-
-Et le regard perdu, doucement, avec le respect de la pauvre petite
-débutante pour le grand artiste, elle répondait:
-
-— Merci, monsieur Molé. Vous êtes bon pour moi!
-
-Alors, le marquis sentait ses yeux se remplir de larmes. Il étouffait,
-lui aussi, mais d’émotion contenue, lorsque la frêle voix douce
-s’élevait, ironiquement joyeuse, et que, délirante, Fanchette, la pauvre
-Fanchette, répétait, en imitant M. Préville:
-
- ...Tout finit par des chansons!
-
-Sur les lèvres sèches de la malade, elle revenait constamment, aux
-heures de délire, comme une obsession constante, la ritournelle du
-Vaudeville, et, pour Hector, cet air narquois devenait poignant et
-navrant, une sorte de cantique funèbre. Il se détournait violemment pour
-que Fanchette ne vît point ses larmes. Mais pouvait-elle voir?
-Voyait-elle autre chose que les lointaines images de ses songes? Elle
-était perdue. Le marquis avait la terreur qu’on lui dît:
-
-— Elle ne sera plus là bientôt.
-
-Il était certain de l’atroce sentence, et, pourtant, il n’osait
-interroger le docteur. Il avait peur de la réponse. Huit jours! Avant
-les huit jours, si Fanchette l’avait quitté, quitté pour toujours? S’il
-se trouvait seul dans le monde, cet amour brisé, ce pauvre amour, idylle
-de son exil, emplissant toute sa vie?
-
-Il se sentait trembler, puis il se redressait, espérant, voulant espérer
-contre tout espoir. Allons donc! Fanchette était jeune! On ne meurt pas
-ainsi, à vingt ans! Mais il se rappelait la jolie Olivier, M^{lle}
-Olivier dont Fanchette avait envié la destinée. Et il frissonnait en se
-répétant que Chérubin avait évité l’âge des rides.
-
-Il passait à veiller Fanchette les nuits entières dans un fauteuil. Elle
-le suppliait de prendre du repos.
-
-— Mais, je me repose! Si j’étais à l’armée des princes, je dormirais
-moins encore! D’ailleurs, je dors, Fanchette, oui, je dors... et je rêve
-même de Paris!
-
-— Ah! Paris! disait-elle, mais d’un ton triste comme si elle eût
-renoncé à la terre promise.
-
- * * * * *
-
-Une nuit (la dernière avant la semaine prescrite, les huit jours
-annoncés), le marquis s’était assoupi, Fanchette ayant laissé tomber,
-elle aussi, sa jolie tête amaigrie sur l’oreiller, lorsqu’il fut
-réveillé par un bruit violent de voix partant de la salle basse de
-l’auberge, où des marins chantaient, dansaient, fêtaient bruyamment il
-ne savait quel événement joyeux, — et, en écoutant, voilà qu’il
-distinguait des mots qui lui faisaient bondir le cœur, des injures aux
-marins français qu’on avait coulés en mer et à des frégates françaises
-chassées comme des mouettes peureuses...
-
-Le chœur montait, brutal, ardent, farouche, accompagné de chocs de pots
-de bière et de trépignements de talons sur le sol. Les murs de l’auberge
-de _L’Ancre et du Canon_ en tremblaient. C’étaient des matelots qui
-célébraient une victoire anglaise.
-
-— Hurrah! Hurrah! Hurrah!
-
-Le marquis avait envie de leur crier de se taire et, furieux, il allait
-le faire en descendant pour dire qu’il y avait, là-haut, une malade
-endormie, lorsque Fanchette se réveilla tout à coup et, peureuse,
-écoutant ce bruit qui montait, qui grondait, dit à Hector:
-
-— Qu’est-ce que c’est? Est-ce qu’on vient nous arrêter? Qu’est-ce qu’on
-nous veut? Pourquoi ce tapage?
-
-— Ce n’est rien, Fanchette. Rien... Des matelots qui s’amusent.
-
-— Oui, mais il me fait mal, ce bruit... Oh! J’ai très mal... Je
-voudrais...
-
-— Je vais leur dire...
-
-Elle le retint vivement. Ses mains donnaient au marquis la sensation
-d’un fer rouge...
-
-— Non, ne me quittez pas... J’aurais trop peur... Qu’est-ce que c’est
-donc que cette femme, cette grande femme qui est là et qui me fait des
-signes?
-
-— Une femme? Il n’y a personne ici que moi, Fanchette...
-
-— Si, si... Il y a cette femme... là... (Elle étendait son bras blanc,
-si maigre, vers un point invisible.) Oh! je la reconnais..., je la
-devine... Elle veut m’emmener... Oui, j’y vais, j’y vais!
-
-Mais, se rejetant vers Hector, s’accrochant à lui, le suppliant de la
-défendre:
-
-— Eh bien! non, je ne veux pas!... Je veux rester... Gardez-moi,
-monsieur le marquis, protégez-moi!...
-
-Et, tout à coup:
-
-— Ah! bien! voilà. Elle est partie. Vous l’avez chassée. Merci. Nous
-allons prendre le bateau..., cette fois, n’est-ce pas? nous irons à
-Paris, vraiment... Vraiment? Tiens, ils s’en vont, les matelots.
-
-En bas, ils avaient, en effet, cessé de danser leur trépidant _hornpipe_
-et ils s’en allaient vers la grève en chantant leurs chansons
-patriotiques où Nelson était acclamé...
-
-Le silence se faisait dans l’auberge vide. Et un apaisement soudain
-succédait alors chez Fanchette à la nervosité anxieuse. Elle se sentait
-lasse, étrangement lasse.
-
-Elle dit au marquis:
-
-— La nuit est encore longue. Dormez, je vais dormir!
-
-Et, sur l’oreiller, de sa jolie voix musicale, comme dans un soupir elle
-dit en fermant les yeux:
-
-— _Good night, dear!_
-
-Le marquis la regardait sommeiller. Il était heureux de la voir ainsi
-calme. Très maigre, bien pâle. Mais reposée. Si elle pouvait reposer
-ainsi un jour encore? Si le docteur permettait, enfin, qu’on reprît le
-voyage interrompu? Qui sait?
-
-En attendant, elle dormait. On entendait à peine sa respiration
-d’enfant. Il pouvait, lui aussi, s’endormir, rassuré. Demain, peut-être,
-le sommeil de la nuit aurait-il apporté un adoucissement, donné des
-forces... Demain!
-
-Le lendemain, Hector de Beauchamp se frotta les yeux, ayant dormi plus
-qu’il n’eût voulu et le jour gris filtrant à travers les vantaux de la
-fenêtre. Il regarda Fanchette. Elle dormait toujours. Il ouvrit les
-volets. La lumière entoura d’une teinte livide le visage de la dormeuse.
-Hector s’approcha d’elle doucement. Elle avait, dans son sommeil, un
-délicieux sourire. Sa tête s’appuyait sur ses mains d’enfant. Le profil
-était doux, calme, heureux. Le marquis se pencha sur l’oreille de la
-jolie fille, la petite oreille rose jadis, et maintenant transparente,
-— et il dit, dans un murmure:
-
-— Fanchette!
-
-Elle ne répondit pas. Il répéta le nom aimé. Elle ne faisait pas un
-mouvement, l’endormie. Elle reposait et, marchant sur la pointe des
-pieds, le petit marquis allait s’éloigner pour la laisser à son sommeil
-lorsqu’une horrible pensée lui vint: — si elle n’allait pas se
-réveiller? Si le _good night_ était celui de la grande nuit, un adieu,
-l’adieu? Il revint au lit bien vite. Il posa doucement sa main sur la
-joue de la dormeuse. La chair était froide et les lèvres ne laissaient
-passer aucun souffle. Il prit les petites mains de la pauvre enfant.
-Elles lui semblèrent déjà raidies. Il recula, poussant un cri de colère
-à la fois et de terreur. Il appela:
-
-— Au secours! A moi! Fanchette est morte!
-
-Et, pendant qu’il s’écroulait devant le lit funèbre, prostré, enfonçant
-sa tête dans les draps, ses lèvres sur les mains glacées, un coup de
-canon retentissait au loin, auquel répondaient les batteries de Douvres.
-C’était le bateau des matelots qui prenait la mer pour aller combattre
-la France.
-
-
- VII
-
-Alors, le marquis de Beauchamp d’Antignac n’eut plus qu’une pensée:
-donner à cette enfant une tombe dans la terre d’exil. Elle dormirait là
-sous le _green_ où reposaient des générations disparues. Elle ne
-reverrait pas son Paris, la petite Fanchette, elle ne reverrait pas son
-théâtre. Et, lui, s’embarquerait-il seul et continuerait-il le voyage
-entrepris pour elle? Dans le cimetière de Douvres, les fossoyeurs
-creusèrent la fosse où l’on descendit la Française. Le ciel d’hiver
-s’était éclairci comme pour sourire à la petite morte. Le jaune
-brouillard s’était dissipé et il y eut un rayon pâle sur la bière
-glissant le long des cordes. Un vieux prêtre catholique breton, réfugié
-à Douvres, ayant appris qu’une compatriote était morte, était venu
-réciter la prière des morts.
-
-— Je sais bien que c’est une comédienne, dit-il au marquis; mais elle a
-droit au _De profundis_!
-
-Le petit marquis remercia le vieillard. Il ne quitta l’auberge, où il
-retrouvait la place et comme l’ombre de Fanchette, que lorsque le
-tailleur de pierres à qui il avait commandé une inscription pour la
-tombe lui eût livré l’humble monument. Oh! une simple pierre avec un
-nom: _Fanchette_, — et le titre dont elle eût été fière, la bouquetière
-de Drury Lane:
-
- FANCHETTE
- _de la Comédie-Française_.
-
-Il avait, d’abord, voulu mettre le nom de l’orpheline: Lise. A quoi bon?
-Elle avait été Fanchette, un soir, la Fanchette de Beaumarchais. Elle
-serait Fanchette pour l’éternité, s’il y a une éternité pour les tombes.
-
-Et quand il eut dit, épelé, redit ce nom gravé sur la pierre grise, il
-reprit tristement le chemin de Londres, il refit, comme il eût suivi le
-chemin d’un calvaire, la route parcourue avec la jolie fille blottie
-contre lui; il rentra morne, accablé et comme vieilli dans le gouffre
-énorme de la cité toute en liesse. C’était le soir, et, par une ironie
-amère, le soir de la veille de Christmas, du Christmas joyeux, bruyant,
-turbulent, kermesse géante, qui emplissait Londres de lumières crues, de
-mangeaille et de marée sous les touffes de houx faisant aux poissons
-volumineux, aux homards, aux crabes, aux biftecks saignants, des
-auréoles de verdure. L’exilé regardait, comme hébété, les êtres et les
-choses. Les passants chantaient, la foule se poussait autour des
-débitants de viande ou de coquillages. Il y avait partout une intensité,
-une fureur de vivre. Dans tout ce peuple aussi, une ardeur belliqueuse
-dans sa joie de frairie annuelle. Un vent de victoire dans cette
-bourrasque de plaisir.
-
-Le petit marquis frappa à la porte du logis de Crown Court, toujours
-aussi noir, aussi solitaire, aussi lugubre, et mistress Sniddle lui
-apprit comme une bonne nouvelle que sa misérable chambre était encore
-libre. Et, en effet, c’était une consolation pour le marquis de
-retrouver l’asile où Fanchette l’avait soigné, lui avait lu, là,
-Richardson. C’était hier. Et c’était si loin, déjà si loin!
-
-— Pauvre miss Fanchette, dit la logeuse. Alors, elle s’est envolée, la
-petite fauvette?
-
-Le nom sourit à Hector de Beauchamp. C’était bien cela. Un être ailé et
-chantant. Il dit:
-
-— Oui, envolée. Je la retrouverai ici, par le souvenir!
-
-Les chansons de Noël, les bruits des cohues de Christmas lui arrivaient
-comme une lointaine rumeur confuse, et l’abandon du destin lui était
-plus cruel dans cette joie brutale de toute une ville en liesse. Ah!
-dans la chapelle du château, à Saint-Alvère, l’arbre chargé de pommes et
-de grappes conservées des raisinières, l’arbre illuminé de bougies que
-le chapelain bénissait, autrefois, autrefois...
-
- * * * * *
-
-Il devait en revoir bien souvent, le petit marquis, des Christmas
-anglais et se rappeler ainsi, tous les ans, les Noëls évanouis de son
-cher Périgord. Les années, en effet, succédaient aux années et les huit
-jours du petit marquis devenaient des huit ans, des dix ans, plus
-encore... Le siècle avait fini, le dix-huitième siècle des philosophes
-et des paniers, des têtes poudrés et des têtes coupées, le siècle de la
-liberté pour les uns, de l’exil pour lui. Le siècle nouveau avait
-apporté des idées et des mœurs nouvelles, roulé des événements et des
-hommes. Il était né au bruit du canon, il continuait avec des
-mitraillades. Le marquis de Beauchamp reprenait instinctivement,
-mécaniquement, avec une sorte d’obstination machinale, ses promenades
-interrogatives du côté de l’ «Office des Étrangers».
-
-— Que se passait-il? Qu’y avait-il de nouveau en France? En Europe?
-Allait-on pouvoir, enfin, faire ses malles et rentrer?
-
-Non. La barrière était toujours dressée.
-
-Il fallait des démarches pour se faire rayer de la liste des émigrés.
-Et, disait-on, une fois en France, on demeurait encore surveillé par les
-yeux de la police. Surveillé! Le mot retentissait à l’oreille du marquis
-comme une injure! Quoi! ne se pouvoir promener sur les boulevards sans
-qu’un mouchard de M. Fouché vous marchât sur les talons! Continuer à
-être suspect comme au temps même de la Terreur! Voir dans M. de
-Bonaparte un remplaçant de M. de Robespierre! Ah! non, vertubleu, non,
-mille fois non! Mieux valait encore la misérable chambre de Crown Court
-et le brouillard jaune de ce diable de Londres!
-
-Et puis, maintenant, Hector de Beauchamp avait, dans cette Angleterre,
-un coin sacré où il allait parfois comme en pèlerinage et on eût dit
-qu’à Douvres il y eût, pour sa pensée et son corps, des racines.
-C’était, dans le _green_, la petite pierre sous laquelle reposait
-Fanchette, et il quittait volontiers son logis pour aller porter,
-déposer là-bas un bouquet de fleurs, de fleurs pareilles à celles que la
-comédienne étalait autrefois sur son éventaire.
-
-Le temps marchait, et les années d’attente et de misère continuaient
-pour le petit marquis, pouffant de rire lui-même à cette idée que tout,
-comédie, tragédie, éloignement, tristesse, finirait «dans huit jours»!
-
-— Ah! mes huit jours, comme ils s’allongent, mes huit jours!
-
-Il n’eût tenu qu’à lui de revenir après la paix d’Amiens et lorsque
-Bonaparte permettait aux émigrés de rentrer. Mais, puisqu’on ne lui
-rendait pas ses biens, de quel droit rendait-on au marquis sa patrie? Il
-était plaisant, en vérité, ce Premier Consul, il jouait au souverain et
-ne disait-on pas qu’il venait d’adopter une livrée verte? Une livrée
-verte! La couleur de celle des gens de M. le comte d’Artois! Le marquis
-eût sifflé au passage l’équipage consulaire, — d’autant plus (les
-gazettes anglaises rapportaient le mot) que Bonaparte avait dit: «Ils
-sont ridicules les animaux qui me contestant le droit de choisir mes
-couleurs! Est-ce que je ne vaux pas le comte d’Artois? Ah! ma foi, ils
-en verront bien d’autres!»
-
-— «Ils en verront bien d’autres!» Eh bien! non, je ne veux rien voir de
-cette mascarade, répétait le petit marquis. J’attendrai!
-
-Il avait éprouvé une émotion profonde lorsqu’un soir, un pauvre diable
-de paysan s’était présenté à lui, lui rapportant du lointain Périgord le
-prix de fermages accumulés et lui disant:
-
-— C’est Montpezat, votre métayer, qui, sachant que je passais en
-Angleterre, — je suis garçon d’écurie chez lord Holland, — m’a confié
-cet argent, qui est à vous, monsieur le marquis!
-
-L’argent arrivait bien, M. de Beauchamp étant à bout de ressources. Ce
-bon Montpezat! Le modèle des serviteurs! Il y a de braves gens, en ce
-monde. Ah! toute sa vie durant, Montpezat jouirait de la ferme qu’il
-exploitait, il serait chez lui, à Ratevoul! Mais comment le Périgourdin
-avait-il pu découvrir la retraite de l’exilé?
-
-— Au «Bureau des Étrangers», monsieur le marquis. Nous savions, là-bas,
-au pays, que vous étiez à Londres, et alors... Ah! monsieur le marquis,
-quand vous rentrerez à Saint-Alvère, on en tirera des pétards, on en
-allumera des feux de joie sous les châtaigniers!
-
-— Plus tard, mon ami. Cela viendra. Mais plus tard. Ça ne peut pas
-durer, n’est-ce pas, ce Consulat?... Un Consulat! Des consuls! O parodie
-de l’histoire romaine!
-
-Et le Consulat ne durait pas; mais il était remplacé par l’Empire, et,
-maintenant, c’était l’empereur qui gagnait des batailles et qui faisait
-pousser aux Anglais des cris de colère. Les caricatures continuaient à
-parodier Boney et son grand chapeau, ses grandes bottes et son grand
-sabre, sorte d’ogre empanaché et montrant les dents. Les passants
-continuaient à en rire; mais M. de Beauchamp ne pouvait s’empêcher de
-répondre, lorsqu’on lui parlait de «petites victoires sans conséquence»
-des Français:
-
-— Tout de même, quelque peu importantes qu’elles soient, M. Pitt en a
-eu un coup de sang!
-
-On haussait les épaules autour de lui, lorsqu’il disait encore:
-
-— Il me semble que ce drôle vient d’entrer à Vienne!
-
-— Oui. Par surprise...
-
-— Mais qu’est-ce que cette nouvelle bataille que les crieurs annoncent?
-
-— Rien du tout. Un petit engagement. Quelques patrouilles repoussées
-près d’un étang. Une escarmouche. Ils appellent ça Austerlitz!
-
-Le petit marquis avait pris le parti de se laisser vivre au gré des
-événements. Et, dans cette inaction, calculant penny par penny ce dont
-il pouvait disposer grâce à ce que lui avait envoyé le fermier
-Montpezat, faisant aussi, pour épargner ses maigres ressources, des
-copies pour des maisons de commerce, les années qui bouleversaient
-l’Europe passaient, passaient, condamnant l’exilé à une sorte de torpeur
-fataliste. L’heure arriverait bien où l’on pourrait rentrer en France
-tête haute, puisque tout arrive...
-
-Mais que c’était long et que les heures étaient lourdes! Ah! si ce
-Jacobin couronné n’avait pas fait fusiller le duc d’Enghien, M. de
-Beauchamp eût peut-être consenti à signer la paix avec lui et à passer
-par Paris pour se rendre en Périgord! Mais Paris était trop près de
-Vincennes, et l’idée de voir le petit Corse aux Tuileries semblait
-ironique au petit marquis. Alors, ne pardonnant pas, ne capitulant
-point, il restait fidèle à son entêtement. Il ne rentrerait que dans
-huit jours.
-
-Et les noms de «petits engagements» continuaient à emplir les gazettes
-anglaises. Iéna, Eylau, Friedland, Essling, Wagram... Puis, d’autres
-encore, des noms espagnols, puis des noms russes... Le récit d’une
-grande et terrible aventure... Borodino, Moscou... Des bulletins
-constatant que l’armée, en ce moment même, à demi ensevelie sous la
-neige, était victorieuse et que «jamais la santé de Sa Majesté n’avait
-été meilleure»; puis, d’autres noms encore, tracés en lettres rouges sur
-la carte du monde: Lutzen, Bautzen, Leipzig... Des batailles en
-France... La Champagne piétinée... Paris tombé, l’empereur, oui,
-_Boney_, réfugié, cantonné dans l’île d’Elbe... Et, cette fois, le roi
-rentrant à Paris! Le roi! A Paris, le roi de France...
-
-Le petit marquis, à cette nouvelle, avait résolu de rentrer bien vite,
-et, ayant refait ses malles tant de fois faites, défaites, refaites, il
-s’apprêtait, une fois encore, à reprendre, en s’arrêtant à Douvres, le
-bateau de Calais après avoir donné un dernier adieu à Fanchette. Mais
-c’était cette tombe, tout justement, qui le retenait, comme s’il allait
-laisser son cœur en Angleterre. Il avait vieilli, n’étant pas vieux,
-pourtant; mais il n’était plus le galant petit marquis promenant dans
-Piccadilly son élégance gentiment impertinente. Vingt ans d’exil — plus
-de vingt ans! — lui avaient apporté des rides. Alerte toujours, mince
-toujours, marchant toujours la tête haute, on ne lui eût point donné la
-quarantaine, et il l’avait dépassée. Tout de même, au coin des yeux, on
-eût déjà trouvé le semblant de la mélancolique patte d’oie. Mais
-l’entêtement de l’exilé avait pour complément la fidélité de l’amoureux.
-Les années ne lui avaient point fait oublier Fanchette, et de jour en
-jour, maintenant même, maintenant que la route était libre, il
-attendait, il temporisait avant de quitter le pays où il allait laisser
-cette humble petite tombe. Après lui, qui arracherait les herbes toutes
-prêtes à effacer les mots: «_Fanchette, de la Comédie-Française_»?
-
-— Mes huit jours ont duré tant d’années! Ils peuvent bien durer
-quelques jours encore!
-
-Ils durèrent cent jours, cette fois, les Cent-Jours du retour de l’île
-d’Elbe, et M. de Beauchamp fut réveillé, un matin de printemps, par
-mistress Sniddle, qui lui dit, effarée:
-
-— Monsieur le marquis, monsieur le marquis, grande, effrayante
-nouvelle! Boney!...
-
-— Eh bien! Boney?
-
-— Boney s’est échappé de son île! Boney est rentré aux Tuileries!
-
-— Aux Tuileries, mistress Sniddle?
-
-— Aux Tuileries. Et c’est la guerre, dit-on partout, la guerre qui va
-recommencer.
-
-— Ce diable de Bonaparte a du _pluck_, répondit le marquis.
-
-Il regarda ses malles bouclées.
-
-— Attendons, fit-il encore. Mais, cette fois, par exemple, c’est bien
-l’affaire de huit jours!
-
-Londres bouillonnait. Le marquis s’alla promener par les rues. Les
-visages des passants étaient blêmes d’anxiété ou rouges de colère. On
-parlait d’écraser, cette fois, le Boney, et le duc était là, le glorieux
-duc des campagnes d’Espagne. D’autres ne pouvaient s’empêcher d’admirer.
-L’histoire avait l’air, vraiment, d’un roman d’aventures. Des régiments
-défilaient, musique en tête, que la foule saluait, couvrait de ses
-hurrahs.
-
-— Allons, dit le marquis, cela sent encore la poudre.
-
-Et, lorsqu’il vit partir pour la Belgique les bataillons qu’allait
-commander le Duc de fer, il ne put s’empêcher de songer à ces pauvres
-braves gens du pays de France qui avaient, une fois encore, pris leur
-fusil et suivi leur empereur.
-
-Mistress Sniddle lui avait dit un mot qui l’avait fait à la fois sourire
-et frémir:
-
-— Monsieur le marquis, on assure que ce ne sera pas long. Une campagne
-de huit jours!
-
-Dans huit jours! Mais la campagne débutait par un coup de tonnerre. Un
-nom nouveau était imprimé par les gazettes: _Ligny_. A Ligny, les
-Prussiens avaient été bousculés; le vieux Blücher, foulé aux pieds des
-chevaux, avait failli être sabré, fait prisonnier... Eh! eh! Boney avait
-au jeu de la mort retrouvé la chance!... Mais, tout à coup, explosion de
-joie dans l’immense Londres. Victoire! La nouvelle arrivait de la
-défaite française. Waterloo! Wellington! A Mont-Saint-Jean, la vieille
-garde écrasée. L’empereur en fuite. Les Alliés marchant sur Paris une
-fois encore. Et c’était un délire dans la cité, dans les parcs, à bord
-des bateaux de la Tamise. Vive le duc! Hurrah pour Wellington! Gloire à
-la vieille Angleterre! Alors, le petit marquis rentrait seul dans son
-triste logis de Crown Court, et, tandis que mistress Sniddle allumait,
-pour illuminer le logis, des chandelles de résine, Hector de Beauchamp
-d’Antignac fermait sa porte, rêvait dans l’ombre et se sentait
-invinciblement une envie de pleurer.
-
-Pourquoi?
-
-Pourtant, — et, cette fois, pour toujours, — Waterloo lui rouvrait les
-portes de la France!
-
-La Cour de Gand reprenait le chemin de Paris. Le petit marquis pouvait
-reprendre la route de Saint-Alvère. Il se sentait pris, d’ailleurs
-(était-ce l’âge qui venait?), par une sorte de nostalgie qu’il n’avait
-pas éprouvée, même aux premières heures de l’exil. Les vignes, les
-_ratoubles_, les champs de blé d’Espagne, le petit _riou_ courant au bas
-de la terrasse sur les cailloux blancs, tous ces paysages de son
-enfance, il avait, à présent, hâte de les revoir. Il laisserait au
-cimetière de Douvres le rêve enchanté de sa jeunesse pour retrouver au
-pays la tombe de ses vieux. Et puis, il était pressé aussi de revoir sur
-les Tuileries, et au-dessus des bataillons en marche, flotter le drapeau
-blanc fleurdelisé sous lequel avaient combattu ses ancêtres.
-
-Il partirait donc. Oh! certes, pour tout de bon, il partirait! Il irait,
-une dernière fois, porter des fleurs à la pauvre Fanchette. Et, cette
-fois, les huit jours de proscription seraient enfin finis. Huit jours!
-
-— Mistress Sniddle, je prends congé de votre Angleterre. Elle me fut
-pitoyable. Je lui dis adieu. Et je vous dis adieu aussi, bonne mistress
-Sniddle. Ma valise est bouclée. Dans deux jours, je me mets en route!
-
-— Bon vent, bonne mer, monsieur le marquis!
-
-Et, la veille de son départ, un beau soleil d’automne donnant un air
-d’été aux rues de Londres, le marquis de Beauchamp voulut revoir, une
-dernière fois, les coins de la grande ville où il avait si souvent
-promené, bercé sa mélancolie. Il entrait dans Westminster, pénétrait
-dans le Cloître, allait encore à ce «Bureau des Étrangers» où, cette
-fois, on lui donnait des nouvelles du roi Louis XVIII, que saluaient,
-là-bas, la plupart des maréchaux de l’Empire. Il éprouvait comme une
-volupté amère à se revoir dans les ruelles où il avait si souvent,
-lamentable et seul, traîné les talons. Tel qu’autrefois, le petit
-marquis redressait sa taille et passait le front haut parmi ces
-étrangers. Mais, maintenant, ce n’était plus l’espoir de la fin d’exil
-qui combattait sa tristesse, c’était la certitude d’échapper à
-l’étouffante atmosphère de Londres, aux pensées déprimantes, et les huit
-jours, les fameux et décevants huit jours qui avaient duré vingt et un
-ans, — près de vingt-deux ans, — ces ironiques huit jours s’appelaient
-_demain_!
-
-Demain! En route pour la France! Demain, la fin d’un mauvais rêve!
-Demain, le mot qui résume tous les espoirs à la fois et toutes les
-revanches! Demain!...
-
-Et, jusqu’au soir ayant erré, battu le pavé, regardé les boutiques,
-longé la Tamise, le soir tombant et les lanternes des tavernes
-s’allumant, çà et là, comme de gros yeux rouges, comme il passait dans
-le Strand pour regagner le chemin de Saint-James et le logis de Crown
-Court, le petit marquis fut arrêté par une pancarte affichée à la porte
-d’un débit de _wines and spirits_, où l’on donnait à boire entre deux
-chansons et deux gigues. Un nom l’attira: _Boney_, et un titre: _Boney
-on board the Bellérophon_. Bonaparte à bord du navire où il avait cru
-trouver asile.
-
-Le marquis de Beauchamp, toujours curieux, voulut voir. Comment
-parlaiton de l’Usurpateur, là dedans? Il descendit, par un étroit
-escalier de pierre, dans un caveau empli de fumée et garni de tables
-autour desquelles buvaient et mangeaient des spectateurs aux faces
-brutales de matelots ou de rôdeurs. Il y avait aussi des filles aux bras
-nus, belles, rieuses, dépoitraillées. La taverne sentait l’ale et le
-tabac. Le petit marquis eût préféré l’ambre et il se disait que sa
-curiosité le menait là en un étrange cabaret. Sans même lui demander ce
-qu’il voulait, un garçon à mine de boucher lui apporta de la bière et un
-_roast beef_ et, mis en appétit malgré l’odeur, le marquis réclama du
-pain, ce qui provoqua chez le _steward_ un étonnement profond.
-
-— Vraiment, songeait le marquis, pour mon dernier repas, je n’ai point
-choisi le lieu le plus élégant!
-
-Mais chose curieuse, la bière était exquise et le _roast beef_
-excellent.
-
-— On a de ces surprises, pensait encore Hector de Beauchamp. Il faut
-parfois goûter à la cuisine du peuple!
-
-Et, dans cette atmosphère épaisse, parmi ces matelots et ces belles
-filles, il mangeait de bon appétit après avoir touché du bout des lèvres
-à la nourriture, et il se divertissait aux clowneries des danseurs qui
-se succédaient sur l’estrade, applaudis, acclamés par les hurrahs du
-public, les pots d’ale frappés sur les tables ajoutant leur fracas aux
-bravos gutturaux; — il s’amusait de ce tapage et de cette beuverie de
-taverne, le petit marquis, lorsque, à son grand étonnement, il vit tout
-à coup apparaître sur ces planches un chanteur, un acteur portant le
-costume dont les caricatures féroces de Rowlandson revêtaient,
-d’ordinaire, Bonaparte, les grosses bottes éperonnées, la redingote
-grise et le large chapeau déjà légendaire, et, à cette apparition, un
-hurrah formidable, accompagné de rires insultants, s’éleva, éclata comme
-une explosion et, souligné par des rires, souffleté par des sifflets, un
-nom, un nom unique retentit, ironiquement, férocement prononcé:
-
-— _Boney! Oh! Boney!_
-
-Et une voix de stentor, que l’_old Irish whisky_ rendait étrangement
-rauque, ajouta:
-
-— Pendez-le aux vergues, Boney! Toute la salle applaudit. Les belles
-filles riaient. Le marquis de Beauchamp se sentait mal à l’aise. S’il
-partait? S’il laissait là ces matelots et ces drôles? Mais il voulut
-voir jusqu’où l’espèce de mime aperçu là pousserait la caricature, et il
-entendit, il écouta une chanson que chantait, en l’accompagnant d’une
-gigue, le danseur comique dressé sur ces tréteaux.
-
-Les couplets disaient les mésaventures de Boney, trahi par la victoire
-comme par Joséphine, et, au refrain, le danseur, reprenant sa gigue,
-répétait sur un air sautillant, en un mélange de mauvais anglais et
-d’accent français parodié:
-
- C’est moi Boney, le pauvre Boney,
- Le Boney qui a perdu son empire de carton
- Et son épée de bois!
- Où me cacher? Le duc me poursuit,
- Le duc va me couper les oreilles,
- Au fond,
- Au fond,
- Du _Bellérophon_!
-
-Et, à chaque refrain, c’était, dans la taverne, un enthousiasme
-formidable, un tonnerre de bravos, des cris, des hurrahs, des injures.
-Hector de Beauchamp sentait son cœur battre à ces insultes, qui, en
-frappant un vaincu, atteignaient un homme qui, après tout, avait
-représenté la France. Il allait se lever décidément et remonter le petit
-escalier qu’il avait descendu; mais il s’arrêta en voyant surgir, à côté
-de ce pitre qui incarnait Napoléon, deux superbes grenadiers anglais
-prenant Boney par les oreilles et dansant avec lui une gigue effrénée,
-coupée de bourrades et de supplications, et, entre les habits rouges,
-l’homme en redingote grise se faisait petit, suppliant, pleurant et
-lâche.
-
-Le petit marquis se rappelait avoir vu, à la fête de Saint-Alvère, des
-montreurs de marionnettes jouer _La Tentation de Saint Antoine_, de M.
-Sedaine, avec le solitaire tourmenté par les diables:
-
- Messieurs les démons,
- Laissez-moi donc!
- «Non, tu chanteras,
- Tu danseras, et tu riras!»
-
-C’était la même scène, transportée dans un _public house_ de Londres.
-C’était Bonaparte bafoué et forcé, lui aussi, de «danser en rond» comme
-le pantin de la baraque foraine. Et, tout à coup, le petit marquis
-entendit les grenadiers rouges chanter à leur tour: _Le fouet au
-Français! Le chat à plusieurs queues au petit Français!_ Et les clowns,
-déguisés en soldats, allaient arracher à Boney ses vêtements, et le
-fouetter publiquement devant ces buveurs de stout et ces filles; — mais
-le petit marquis se leva brusquement, se dressa devant sa table, étendit
-la main vers les acteurs de pacotille et dit, la voix nette comme un
-coup de clairon:
-
-— Assez!
-
-Instinctivement, les danseurs, étonnés, interrompirent leur gigue. Tous
-les consommateurs d’ale et de bœuf se retournèrent vers le spectateur
-qui interrompait ainsi la représentation. Des voix interrogèrent:
-
-— Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il y a?
-
-Le petit marquis, fièrement, répéta:
-
-— Assez!
-
-Puis, promenant autour de lui un regard circulaire, il prononça, en
-excellent anglais:
-
-— On n’insulte pas un homme à terre! Ce que chante ce drôle est indigne
-de vous, Anglais!
-
-Il y eut un moment de stupeur dans la salle enfumée. Les yeux étonnés
-s’entre-regardaient. Mais, à l’accent du marquis, à son attitude, à son
-geste, on comprit bien vite, et il y eut une ruée soudaine vers ce petit
-homme seul qui, hardiment, brava cette foule.
-
-— C’est un Français! C’est un partisan de Boney! A la porte, le
-Français! Dehors, le _French dog_, le chien de Français!
-
-Le petit marquis, l’émigré, l’adversaire de M. de Bonaparte, éprouvait
-un singulier sentiment de colère belliqueuse. Ce n’était plus Boney
-qu’on venait d’insulter, qu’on osait publiquement fouetter dans ce
-bouge, c’était la France même. Il se sentait, devant ces étrangers ivres
-de joie brutale, Français, très Français, uniquement Français. Pour lui,
-dans ce Waterloo qu’on exaltait, c’était Fontenoy qu’on bafouait, et,
-devant ce tas de gens hurlant contre lui, enfonçant son chapeau sur sa
-tête, il se rappelait les mots d’ordre de l’ancêtre: «Assujettissez vos
-chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir l’honneur de
-charger!»
-
-Il était debout au milieu d’un cercle de forcenés. Tout le menaçait,
-jusqu’aux comédiens sur l’estrade, jusqu’au danseur chargé de la parodie
-de Bonaparte, et qui criait: «Assommez-le!»
-
-Parmi ces adversaires soudain déchaînés, le petit marquis vit, tout à
-coup, un géant à face noire qu’il n’avait pas aperçu dans la taverne. Il
-reconnut le nègre du Cirque Astley, le terrible boxeur Mac Lee. Le nègre
-répétait:
-
-— Oh! je le connais, celui-là! C’est le petit Français qui a voulu
-faire le malin et qui ne sait même pas se tenir à cheval!
-
-— A mort, le Français! hurla la foule.
-
-Le petit marquis se mit en garde de boxe et répondit à Mac Lee:
-
-— Il était dit que nous ferions un match! Allons!
-
-Et, les cris l’assourdissant, il entendait les hommes et les femmes
-varier leurs menaces:
-
-— Frappez! Allez! En avant, Mac Lee!
-
-— Fouettez-le! Fouettez-le donc! La fessée, comme à Boney!
-
-Le petit Français faisait tête à l’orage.
-
-Il s’était accoté contre une colonne de fer soutenant la voûte du caveau
-et son attitude résolue en imposa un moment à ces adversaires
-l’entourant là comme chiens à la curée autour d’un cerf. Le nègre Mac
-Lee s’avançant sur lui, ses dents blanches découvertes par un rictus
-féroce, Hector de Beauchamp d’Antignac n’attendit pas que le premier
-coup lui fût porté et il lança bravement son poing dans la face noire.
-Un juron sortit des lèvres saignantes du nègre, et, pendant que des
-femmes s’accrochaient aux tibias du petit marquis pour le faire tomber,
-le terrible poing de Mac Lee s’abattit sur le crâne du Français, et le
-marquis, étourdi, assommé, sentit qu’autour de lui, êtres et murailles,
-faces hurlantes et tables chargées de verres, tout tournait à la fois.
-
-Il eut la force de jeter, dans un dernier cri:
-
-— Vivent les Français, canailles!
-
-Et, glissant le long de la colonne, il s’affaissa sur le sol, où le sang
-qui coulait de ses narines se mêlait au pale-ale renversé. Alors ce fut,
-autour de ce pauvre corps étendu, une poussée brutale, féroce. Tous ces
-êtres surexcités, s’animant les uns les autres, s’acharnaient sur le
-Français évanoui.
-
-— Il a insulté le Duc!... Il nous a appelés canailles!... A la
-Tamise!... A Tyburn!...
-
-Et le chanteur, sur l’estrade, reprenant ses couplets injurieux,
-dansait, dansait avec une rage de Mohican autour d’un vaincu, le
-_hornpipe_ enragé que les marins de Nelson avaient trépigné le matin de
-Trafalgar.
-
-Les coups pleuvaient sur le marquis. Tous les poings avaient frappé. Le
-petit marquis gisait, immobile, et un lourd matelot levait sur son
-visage son gros soulier aux clous énormes. Il allait écraser sous son
-talon cette face ensanglantée. Mac Lee l’arrêta:
-
-— Non, dit le nègre, il est _knock out_.
-
-Et le boxeur protégea contre cette foule l’adversaire qu’il avait
-abattu. Le corps du marquis eût été, sans lui, déchiré, mis en bouillie.
-Le nègre dit alors:
-
-— Il faut nous débarrasser de ça!
-
-— A la Tamise! répétèrent des voix rauques.
-
-Mais Mac Lee savait où logeait l’écuyer improvisé d’Astley Circus. Il
-éprouvait, maintenant, un sentiment de pitié pour ce pauvre être sans
-mouvement, mort, peut-être.
-
-— On va le reconduire à Crown Court. Il a son compte.
-
-— Après tout, quoi! dit rudement un matelot, il a fait son devoir de
-Français!
-
-— Il aimait son général, le général Boney!
-
-— L’empereur, dit le marin.
-
-Et ces mêmes êtres, qui eussent, quelques minutes auparavant, déchiqueté
-le corps étendu, se sentaient, peu à peu, émus devant ce demi-cadavre.
-
-— Il n’avait pas peur, le petit!
-
-— Il t’a envoyé un joli coup de poing, Mac Lee!
-
-— Bah! une chiquenaude, fit le nègre, riant toujours.
-
-Ce fut lui qui emporta jusqu’à la rue, monta par le petit escalier
-Hector de Beauchamp, encore évanoui. On héla un carrosse de louage et
-Mac Lee donna l’adresse du petit marquis. Il accompagna même le blessé
-jusqu’au logis de mistress Sniddle. En route, le blessé ouvrit les yeux,
-regarda, étonné, ce visage noir, ces gros yeux d’un blanc de marbre
-fixés sur lui, et il ne comprit rien, tout d’abord, aux paroles de Mac
-Lee:
-
-— Le match est fini! On se donne la main!
-
-Puis, comme s’il eût reconstitué les angoisses successives d’un
-cauchemar, il revoyait la scène farouche au fond du caveau: le danseur,
-les hôtes du _public house_, les matelots, les filles, le cercle affreux
-des faces hurlantes... Il avait envie de crier encore à toutes ces
-brutes: «Vive le roi!» et: «Vive la France!» Il s’évanouit une fois
-encore en arrivant à la pauvre maison de Crown Court, et mistress
-Sniddle leva les yeux au ciel en voyant son hôte en cet état.
-
-— Mais il est perdu! dit-elle.
-
-— Oh! fit le boxeur. Nous en voyons bien d’autres. Et l’on s’en remet.
-
-La logeuse, forte et résolue, déshabilla et coucha le petit marquis
-comme elle eût fait d’un enfant. Il reprit ses sens. Elle alla lui
-chercher un peu de bonne vieille eau-de-vie que le blessé avala avec une
-légère grimace. Puis, en hâte, elle pria une voisine d’aller avertir,
-ramener le docteur Ploomfield.
-
-Hector de Beauchamp était bien faible, lorsque le médecin vint à son
-chevet. Il eut, pourtant, la force de sourire et dit:
-
-— Allons, il était écrit que nous devions nous revoir.
-
-Le brave docteur fut effrayé de l’état où il trouvait le marquis. Son
-pauvre corps maigre n’était qu’une plaie. Le blessé souffrait de
-partout.
-
-— Une rude courbature, docteur!
-
-Puis, se souvenant tout à coup que demain, — oui, demain, — il devait
-partir pour la France, son regard cherchant dans un coin de la chambre
-la valise close, il ajouta:
-
-— Demain, c’est impossible, n’est-ce pas?
-
-— Ce serait imprudent, monsieur le marquis.
-
-— Mais (et le sourire devenait à la fois inquiet et ironique sur ce fin
-visage pâli) dans huit jours?
-
-— Dans huit jours? fit le docteur Ploomfield, qui semblait mentalement
-calculer avant de répondre.
-
-— Oui, dans huit jours! Mes fameux huit jours!
-
-— Peut-être, dit le docteur.
-
-— Seulement _peut-être_?
-
-— J’espère, corrigea doucement le médecin.
-
-Mais, en quittant le chevet du marquis, il glissa tout bas à l’oreille
-de mistress Sniddle:
-
-— Je crains bien qu’on n’ait frappé trop fort. Il faudra voir ce qui
-peut se produire du côté du cerveau. Il faut attendre.
-
-Le docteur Ploomfield n’attendit pas longtemps. Dans la nuit qui suivit,
-le blessé eut le délire. Il appelait. Il se débattait contre des
-adversaires imaginaires. Il mêlait, en des phrases décousues, le nom de
-Boney à celui de Fanchette. Mistress Sniddle, qui le veillait,
-l’entendait dire, d’une voix irritée et sèche:
-
-— Eh bien! quoi, Boney?... C’est un soldat français, Boney... Il aura
-illustré le règne de Sa Majesté Louis XVIII, Boney... Fanchette lui
-portera des fleurs, de jolies rieurs... Des jacinthes... Des roses...
-Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je n’ai pas peur de vous! Waterloo!...
-Qu’est-ce que c’est que ça, Waterloo?... Je ne connais pas... A
-Paris!... Dans huit jours, à Paris!
-
-Et la pensée unique, l’idée obsédante, les mêmes mots, dans le délire
-comme dans la vie, revenaient sur ces lèvres brûlées de fièvre.
-
-— Huit jours!... Dans huit jours!...
-
-Au matin, lorsqu’il revint voir son malade, le docteur diagnostiqua un
-transport au cerveau. Il ordonna des applications sédatives, des lotions
-aux tempes. La fièvre tomba un peu vers midi.
-
-Le marquis posa alors cette question, sa question éternelle:
-
-— Dans huit jours, pourrai-je enfin partir?
-
-— Oui, cher marquis!
-
-Et le docteur songeait: «Avant huit jours ne sera-t-il point parti?»
-
-Le soir, le pouls se mit à battre plus fort. Les mains du petit marquis
-brûlaient. Il désignait toujours à mistress Sniddle des êtres
-imaginaires qui, disait-il, emplissaient la chambre.
-
-— Ce nègre... Là... Oui, ce nègre, qu’est-ce qu’il me veut, ce nègre?
-
-— Si c’est Mac Lee que vous croyez voir, répondait la logeuse, Mac Lee
-est venu savoir de vos nouvelles, et l’on s’inquiète de vous, à Astley
-Circus...
-
-Mais le marquis n’écoutait pas, n’entendait pas. Les visions de la
-fièvre cérébrale peuplaient pour lui le triste logis.
-
-— En avant! Frappez, cognez les premiers, messieurs les Anglais! Comme
-à Fontenoy... Fontenoy... Fanchette...
-
-Et, d’une voix déjà lointaine, doucement, soupirant l’air des _Folies
-d’Espagne_, il parlait à la petite morte, il lui disait qu’on allait,
-oui, qu’on allait bientôt reprendre cette _Folle Journée_ que l’on
-n’avait pas jouée depuis si longtemps, depuis trop longtemps...
-
-— Et, tu sais, petite Fanchette, M. Caron de Beaumarchais te fera un
-rôle... Il a promis, M. de Beaumarchais... Et tu as beau dire, quand les
-auteurs promettent...
-
-Mistress Sniddle écoutait sans comprendre, sans essayer de comprendre.
-Elle ne savait qu’une chose, c’est que le marquis était en danger et que
-le docteur ne répondait pas de sa vie.
-
-A la fin du second jour, l’état du blessé empira. La fièvre prit une
-forme aiguë. Le marquis se dressait sur son lit et parlait de partir, de
-partir tout de suite.
-
-— Le bateau attend... Fanchette m’attend.
-
-Debout, ses fines jambes maigres nues, sa tête enveloppée de linges
-comme d’un turban, étendant sa main nerveusement agitée, il ressemblait
-sur son lit à une sorte de fakir hindou prêchant une guerre sainte ou
-faisant une prière.
-
-— En avant! En avant!... Quiberon!... _La Marseillaise des Émigrés_...
-Bah! je ne me serais point battu contre des Français! Je le dirai au
-roi, dans huit jours! Dans huit jours!
-
-La nuit qui suivit fut cruelle. La forte mistress Sniddle eut
-grand’peine à maintenir dans le lit le marquis délirant. Le jour vint
-qui abattit la fièvre, le jour, une aurore grise, dans le brouillard de
-Londres. Le petit marquis étouffait.
-
-— Ouvrez la fenêtre, dit-il.
-
-Il voulut aspirer l’air du dehors, un air épais qui le prit à la gorge
-et qui lui fit mal.
-
-— J’étouffe. Je respirerai mieux en France!
-
-Le docteur vint à l’heure accoutumée.
-
-— Est-ce que je vais bien, docteur? Je me sens mieux, dit le marquis.
-
-— Avant peu, vous irez tout à fait bien.
-
-— Dans combien de jours? Mes huit jours?
-
-— Avant cela.
-
-— Tant mieux, docteur. Croiriez-vous que je viens, moi, oui, moi,
-d’avoir peur de mourir? Mourir pour avoir défendu Boney..., Napoléon
-Bonaparte, moi, Hector de Beauchamp d’Antignac, avouez que c’eût été
-trop bête!
-
-— Ce n’est pas Boney, dit le docteur, c’est votre pays que vous
-défendiez. C’est très correct!
-
-Le marquis fut jusqu’au soir souriant et calme. Puis, la nuit revint
-avec sa fièvre et, à l’heure des mourants, une dernière vision
-d’autrefois, le Périgord, les châtaigniers, et Versailles et Trianon, et
-les grands marronniers de Figaro, et les fleurettes de Fanchette, et les
-lourdes, lentes, tristes journées d’exil, et les longues courses et
-stations au «Bureau des Étrangers», et les espoirs et les déceptions, et
-les huit jours, les éternels huit jours reportés de semaines en
-semaines, de mois en mois, d’années en années, le retour différé, le
-retour attendu comme la manne de vie, — et voilà que l’heure avait
-sonné: le départ était fixé... Il partirait, il allait partir, il
-partait...
-
-Le petit marquis expira, dans la nuit, en murmurant un mot très doux:
-_France!_ La France!
-
-On trouva dans son portefeuille tout juste de quoi le faire enterrer;
-mais le docteur Ploomfield estima que M. de Beauchamp eût été peut-être
-heureux à l’idée qu’il reposerait auprès de la bouquetière Fanchette,
-comédienne de la Comédie-Française, et c’est pourquoi il y eut deux
-pierres voisines portant des noms français dans le _green_ anglais, le
-cimetière de Douvres.
-
-
-
-
- CARLOS
- ET CORNÉLIUS
-
-
-
-
- CARLOS ET CORNÉLIUS
-
-
- Quel mathématicien calculera ce que la haine entre les humains a
- coûté à l’humanité? La haine au cœur de l’homme est comme la
- grêle sur la moisson; elle couche l’espérance à terre et met à
- sa place la ruine, la misère et la mort.
-
-
- I
-
-IL Y AVAIT fête à Rotterdam dans ce fantastique _Zand-Straat_ qui n’a
-son équivalent qu’au _Rideck_ d’Anvers ou dans les cabarets de la Cité
-de Londres.
-
-Les bateaux de la Compagnie des Indes avaient débarqué, ce soir-là, deux
-bataillons de fantassins hollandais revenant de Java où, de tout cœur,
-ils s’étaient battus en bons soldats. Une révolte à étouffer, des
-insurgés javanais, ou, comme ils se nomment (et le nom a une sombre
-éloquence), des _Chasseurs de têtes_ à châtier: les combats livrés
-avaient été rudes; mais, envoyés un an auparavant, en juillet 1846, pour
-soutenir les soldats et les _coolies_ de l’armée des Indes, les braves
-gens qui revenaient en étaient sortis à leur honneur.
-
-Revoir son pays, quelle joie! Durant le trajet du Moerdyck à Rotterdam,
-les deux bateaux pavoisés avaient été salués par les acclamations des
-paysans accourus sur les rives de la Meuse, et les soldats avaient
-répondu par des hourras aux saluts joyeux de leurs compatriotes.
-
-A Dordrecht, cependant, comme on faisait escale, il s’était passé un
-fait grave. Les deux navires, le _Ruyter_ et le _Guillaume-III_, s’étant
-trouvés à portée de la voix l’un de l’autre, les soldats rapatriés par
-chacun de ces navires s’étaient groupés sur le pont et, avec des gestes
-violents, avaient, malgré leurs officiers, échangé entre eux des
-menaces, d’un bateau à l’autre. On avait même jugé prudent, en voyant
-leur colère mutuelle, de ne point débarquer à Dordrecht, où cependant
-les habitants, bourgmestre en tête, avaient préparé une collation, un
-buffet chargé de poulets aux cerises et de bière et du vin du Rhin, pour
-les vainqueurs des _Chasseurs de têtes_.
-
-Les deux bataillons revenaient des Indes furieux et jaloux. Il s’était
-passé ce fait, à Java, que la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink
-ayant été envoyée à la poursuite des rebelles réfugiés autour de la
-vallée de Guepo-Upas, le capitaine, bouillant et intrépide soldat,
-s’était imprudemment jeté sur la trace des révoltés et avait, assez
-tristement, perdu là beaucoup de ses fantassins. Voici pourquoi. Cette
-vallée de Guepo-Upas est un lieu sinistre, l’enfer de Java. De forme
-ovale, profonde de quarante ou quarante-cinq pieds, une atmosphère
-putride rampe à hauteur d’homme dans ce fond lugubre et mortel. Rien sur
-le sol desséché que des cailloux, la lèpre hideuse d’une herbe jaunâtre,
-et, çà et là, entassés, sinistres, des ossements, des cadavres:
-squelettes de _Chasseurs de têtes_ réfugiés là dans l’espoir d’échapper
-aux balles des Hollandais et frappés de la peste éternelle du
-Guepo-Upas, corps putréfiés d’animaux, carcasses décharnées et rongées
-de tigres, de cerfs ou d’ours: — un champ de mort, un charnier, quelque
-chose de redoutable, de farouche, de sombre, de meurtrier, sans merci.
-
-Les _Chasseurs de têtes_, ces hardis révoltés javanais, moitié bandits,
-moitié patriotes, avaient audacieusement et habilement mis entre eux et
-la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink le tragique vallon du
-Guepo-Upas. S’y engager, c’était mourir. Le capitaine Flink disait
-souvent, en faisant sonner haut son prénom de Carlos, qu’il avait du
-sang andalou dans les veines et que le flegmatique courage de ses
-Hollandais avait besoin d’aiguillon. Il lança donc ses troupes à travers
-la vallée, voulant, comme d’un seul bond, débusquer les rebelles établis
-au delà. Tourner le Guepo-Upas eût, sans nul doute, été prudent. Mais
-Carlos Flink mettait son point d’honneur à se montrer téméraire.
-
-Il entra, le premier, dans la vallée sombre. Son courage même le sauva.
-Au bout de quelques pas, il sentit sa tête s’alourdir, un cercle de fer
-étreindre, à les briser, son front et ses tempes, et il tomba, comme
-foudroyé, sur les cailloux, criant encore: «En avant!» Ses hommes le
-prirent aussitôt et le rapportèrent en hâte au point de départ de la
-colonne, à l’entrée du Guepo-Upas. Le chirurgien le frictionna, lui fit
-respirer des sels violents, boire un peu de genièvre — l’eau-de-vie de
-Hollande — et le capitaine Adriaan-Carlos Flink revint à lui.
-
-Il demanda alors si les _Chasseurs de têtes_ étaient débusqués et mis en
-fuite.
-
-— Non, mon capitaine, lui répondit un sergent, et nous n’avons même pas
-pu les atteindre!
-
-Carlos Flink fronça le sourcil.
-
-— Est-ce que mes soldats n’auraient plus de cœur? fit-il. Est-ce que le
-lieutenant Meppel n’a pas rempli son devoir? J’avais dit: «En avant!» Il
-me remplaçait. Il devait marcher. Où est-il?
-
-— Il est mort, mon capitaine, répondit le sergent.
-
-— Mort?
-
-— Et quarante-deux hommes avec lui ont succombé.
-
-— En vérité! Les _Chasseurs de têtes_ tirent donc bien aujourd’hui?
-
-— Ce ne sont point les _Chasseurs de têtes_, capitaine, fit le
-chirurgien après le sergent, c’est le Guepo-Upas qui nous tue. Voyez!
-
-Du doigt, il désignait les survivants de la compagnie, assis sur le sol,
-accablés, livides, portant à leur front serré leurs mains brûlantes de
-fièvre, la plupart saisis de frissons, secoués par un mal terrible, la
-peste, l’étouffement lugubre que produisent les miasmes du vallon semé
-de squelettes, cimetière qui se venge, cette terre de mort et qui tue.
-
-Une demi-heure de chemin dans le Guepo-Upas avait suffi pour décimer
-plus sûrement la compagnie du capitaine Flink que ne l’eussent fait en
-deux heures les coups de feu des _Chasseurs de têtes_. Après avoir
-essayé vainement de déployer ses soldats en tirailleurs, le lieutenant
-Meppel avait fait sonner la retraite. On avait aussi rapidement que
-possible regagné l’entrée de la vallée, mais un homme tombait à chaque
-pas.
-
-On se traînait; on fuyait en titubant l’air méphitique; on rampait vers
-le grand air salubre, on tendait les lèvres desséchées vers l’atmosphère
-pure, vers le salut, vers la vie!
-
-Mais tous n’y pouvaient pas atteindre, et les uniformes bleus et les
-larges pantalons blancs des soldats étendus pour toujours faisaient, au
-loin, des taches noires et blanches à côté des ossements des tigres
-lavés par les torrents des pluies.
-
-Adriaan-Carlos Flink eut envie de se briser le crâne en voyant ses
-soldats repoussés et couchés à terre par cet ennemi insaisissable:
-l’air. Comment lutter contre un adversaire qui pénètre en vous par les
-narines, qui s’infiltre dans votre sang par les pores? L’expédition
-était manquée. Carlos ramena à Batavia les débris décimés de sa colonne,
-et, durant cette seconde partie de la route, bien des hommes, accablés,
-agonisant en chemin, succombèrent encore.
-
-A Batavia, l’accueil du gouverneur général fut sévère. Le major général
-Engelvaard, venu d’Amsterdam pour inspecter l’armée des Indes
-orientales, fit observer au capitaine Flink qu’il n’était point permis
-de risquer la vie des soldats d’une aussi téméraire façon et dans une
-entreprise inutilement périlleuse.
-
-— Votre excuse, ajouta le major général, c’est que vous avez fait de
-votre mieux pour mourir!
-
-La _Gazette de Java_ reçut l’ordre formel de ne pas dire un mot de cet
-échec.
-
-Il y avait, le soir, au palais du gouverneur, un dîner qui ne fut point
-contremandé, pour ne pas donner l’alarme à Batavia, et tous les
-officiers de la garnison y étaient conviés. Carlos Flink se fit excuser;
-mais comme, après le repas, les convives, servis par des Malais aux
-robes de soie rouge et aux ceintures lamées d’or, prenaient le café sous
-les bananiers aux larges feuilles et les _flamboyants_ étincelants de
-fleurs écarlates, on se mit à parler du triste résultat de l’expédition
-de Guepo-Upas. Évidemment, le capitaine Flink avait manqué de prudence.
-Mais qui pouvait le blâmer de son indomptable héroïsme? L’armée des
-Pays-Bas n’avait peut-être pas un meilleur officier que lui.
-Adriaan-Carlos était savant, doué d’un esprit profond, et le besoin
-d’action et de mouvement n’étouffait point chez lui la pensée. Son seul
-tort avait été, encore une fois, de tenter l’impossible.
-
-L’impossible! Ce mot, désolant dans toutes les langues, amena, lorsqu’on
-le prononça, un petit sourire d’incrédulité parfaite sur les lèvres de
-Cornélius van Elven, capitaine d’infanterie de la même promotion que
-Flink, et qui se trouvait, par aventure, placé tout justement à table en
-face du major général Engelvaard. Cornélius était un homme froid, solide
-et un peu lourd, qui ne parlait, ne s’animait et ne souriait jamais qu’à
-bon escient. Le major général aperçut ce sourire, et comme il
-connaissait le tempérament discret et grave de l’officier, il voulut
-savoir ce que pensait le capitaine Cornélius.
-
-— A ce mot: _impossible_, vous avez souri, capitaine! lui dit-il.
-Croyez-vous donc qu’on puisse sérieusement déloger les rebelles en
-traversant la vallée de Guepo-Upas?
-
-— Mon général, fit Cornélius, je vous répondrais sur-le-champ si le
-capitaine Carlos Flink n’était pas mon ami intime. Mais nous avons
-grandi ensemble, ensemble nous avons passé nos examens et conquis nos
-grades. Moi, prudent comme un vrai Néerlandais, lui, bouillant comme un
-Aragonais, nous nous sommes toujours aimés, et ce qui est arrivé
-d’heureux à l’un a toujours été un bonheur pour l’autre. Lorsque j’ai vu
-rentrer hier sa compagnie aux rangs éclaircis, la même douleur qui lui
-arrachait des larmes de colère m’a étreint le cœur. Nous ne sommes pas
-seulement des camarades et des amis, nous sommes, Carlos et moi, des
-frères d’armes. Ne me demandez pas pourquoi j’ai souri, si j’ai souri,
-ce que j’ignore. Pour moi, le capitaine Adriaan-Carlos Flink est le plus
-remarquable comme le plus brave officier de l’armée hollandaise, et si
-vous me le permettez, mon général, je porterai un _toast_ aux héros du
-Guepo-Upas, aux soldats de l’expédition, au lieutenant Meppel et au
-capitaine Flink!
-
-L’heure des _toasts_ était passée, mais la proposition de Cornélius van
-Elven n’en fut pas moins couverte de hourras et de bravos. Au moment où
-le capitaine se retirait, le major général s’avança vers lui, le prit
-familièrement par le bras et, l’entraînant un peu dans l’ombre, vers des
-caféiers:
-
-— Capitaine, lui dit-il, vous n’êtes pas homme à laisser échapper un
-sourire, si quelque pensée bien nette ne traverse point votre esprit.
-Vous êtes en toutes choses pondéré et réfléchi. Puis, avec une ténacité
-superbe, ce que vous avez conçu dans le silence du cabinet, vous
-l’exécutez hardiment sur le champ de bataille. Vous voyez que je connais
-votre tempérament de soldat. Eh bien! votre imperceptible sourire de
-tout à l’heure signifiait clairement pour moi qu’il n’est pas, en dépit
-de tout, impossible de traverser la vallée du Guepo-Upas. Or, si la
-chose n’est pas impossible, capitaine, il ne faut point que l’armée des
-Indes reste sur l’échec d’aujourd’hui. Il faut que les rebelles soient
-battus dès demain, et celui qui doit les battre, c’est vous!
-
-— Moi?
-
-— Vous, capitaine.
-
-— Mon général, fit Cornélius, je vous ai dit que le capitaine Flink
-était le plus brave de nous tous. Où il a échoué, comment voulez-vous
-que je réussisse?
-
-— C’est votre affaire, capitaine. Mais il faut que les soldats qui
-viennent de mourir soient promptement vengés.
-
-— Le capitaine Flink les vengerait aussi bien que moi... les vengera
-mieux que moi, mon général!
-
-— Capitaine, reprit fermement le major général, vous ne me comprenez
-pas; il ne s’agit point de vous faire réussir où votre ami a échoué. Il
-s’agit d’un intérêt général, celui de la patrie, qui passe avant tout
-intérêt particulier. Il faut que, lorsque la Hollande apprendra que ses
-fils sont morts, elle apprenne en même temps que leur trépas a eu pour
-lendemain une victoire. J’entends donc que, dès l’aube, vous vous
-mettiez en marche vers le Guepo-Upas avec votre compagnie. C’est un
-ordre, capitaine, comprenez-moi bien, un ordre formel.
-
-— Et si je ramène mes soldats comme Carlos Flink a ramené les siens?
-
-— A la garde de Dieu, capitaine! La mort est belle quand c’est la mort
-pour le pays. Mais je suis certain que vous réussirez.
-
-— Qui vous le dit, mon général?
-
-— Votre sourire!
-
-Le major général avait dans le capitaine van Elven une confiance
-absolue. La froideur même de Cornélius était rassurante. S’il eût été
-certain d’échouer, le capitaine eût brisé son épée plutôt que d’exécuter
-un ordre inutilement meurtrier. Ou encore il eût marché seul, droit à la
-mort, en essayant tout pour épargner la vie de ses hommes. Engelvaard
-avait bien deviné: le sourire furtif de van Elven signifiait en effet
-qu’on pouvait traverser le Guepo-Upas. Ce sourire de mathématicien qui
-entrevoit la solution d’un problème, de l’artiste qui achève par la
-pensée son tableau, du poète qui entend à son oreille tinter la rime
-d’or, Cornélius l’avait laissé monter à ses lèvres sans songer que le
-major général y pourrait voir la critique silencieuse de la témérité de
-Carlos Flink et la conviction d’une revanche.
-
-C’était pourtant cela que signifiait ce sourire.
-
-Cornélius obéit. Le lendemain, il partait avec ses soldats pour la
-vallée de mort. Des chiens attachés avec des cordes suivaient en
-rechignant la colonne, tirés par des soldats comme des bœufs qui
-sortiraient de l’abattoir. Devant la vallée, on s’arrêta. Cornélius van
-Elven était très pâle, mais il souriait encore. Il donna l’ordre de
-détacher les chiens et de les faire entrer dans la vallée. Il s’agissait
-de savoir combien de temps les animaux resteraient vivants dans
-l’atmosphère délétère. Les chiens partirent en jappant. Alors Cornélius
-monta sur un tertre, regarda au loin la vallée pleine de cadavres et
-tira sa montre. Au bout de sept minutes, trois chiens étaient abattus,
-tombés sur le côté et comme foudroyés. Le dernier vécut dix minutes.
-L’air méphitique du Guepo-Upas allait vite en besogne.
-
-Cornélius demeura un moment la tête penchée comme faisant un calcul
-mental. Il savait la profondeur et l’étendue de la vallée, il comptait
-le nombre de pas qu’il faudrait faire pour atteindre les _Chasseurs de
-têtes_ dont on entendait vaguement les chants de guerre dans la
-montagne. Tout à coup, il se tourna vers son lieutenant, et d’un ton
-bref il laissa tomber cet ordre étrange:
-
-— Lieutenant Rudolph, les cigares!
-
-Le lieutenant fit aussitôt ouvrir une caisse, et comme on leur eût
-distribué des cartouches, on distribua des cigares aux soldats. Deux
-cigares par homme. Les fantassins paraissaient étonnés, mais le
-capitaine Cornélius avait calculé que la combustion du tabac permettrait
-à ses hommes de respirer, au moins pendant quelques minutes, un autre
-air que l’atmosphère mortelle du Guepo-Upas.
-
-Les fusils étaient chargés, les baïonnettes au canon.
-
-— En avant! cria Cornélius qui, le cigare aux lèvres, entra dans la
-vallée comme y était entré Carlos Flink, c’est-à-dire le premier.
-
-L’expédient, très simple et très vulgaire, du cigare, sauva pourtant la
-compagnie tout entière, et pas un soldat ne succomba avant de rencontrer
-l’ennemi. Ceux qui s’arrêtèrent furent ceux-là seuls qui voulaient
-donner un salut d’adieu à leurs camarades tombés la veille. Les cigares
-n’étaient pas même à demi consumés lorsque la compagnie aborda de front
-les _Chasseurs de têtes_ surpris, et grimpa allègrement, pour les
-débusquer, le long des flancs desséchés des montagnes où les rebelles se
-croyaient invincibles. Les cailloux roulaient sous les pieds des
-assaillants, les balles des révoltés couchaient çà et là quelque soldat
-sur la pente roide; mais la colonne de Cornélius van Elven montait
-toujours, le cigare aux dents, suivant hardiment le capitaine qui, tête
-baissée, l’épée à la main, courait, avant tous, à l’ennemi.
-
-Le succès était complet. Ceux des _Chasseurs de têtes_ qui ne furent pas
-tués se rendirent. Les _arroyos_ de Batavia furent illuminés, le soir,
-et les lanternes de Venise se balancèrent au bout des larges feuilles
-des palmiers. Le gouverneur réservait au capitaine Cornélius une sorte
-de rentrée triomphale. Cette fois, le banquet offert à la colonne
-victorieuse fut joyeux et plein de rires. Les salades de bambou, les
-plats de riz et de _kari_, pimentés au poivre rouge, disparurent,
-attaqués par de braves gens aux larges estomacs qui, après avoir
-vaillamment bravé la mort, n’étaient point fâchés de saluer la vie, et
-le major général fit amplement distribuer aux soldats, en attendant les
-grades et les croix, de ces longs cigares que fument, là-bas, les
-Hollandais en les allumant avec du bois de santal.
-
-La compagnie décimée du capitaine Carlos Flink avait reçu aussi sa
-distribution de cigares, mais — chose qui produisit à Batavia un
-déplorable effet — elle les refusa. Quelques hommes seuls acceptèrent,
-puis, quand ils voulurent fumer, leurs camarades leur arrachèrent les
-cigares et les foulèrent aux pieds. Il se passait ce phénomène, assez
-rare dans les armées, que les vaincus étaient jaloux de leurs vengeurs.
-Adriaan-Carlos Flink, leur chef, n’avait point paru au banquet, comme si
-la victoire de Cornélius van Elven eût été pour lui une seconde défaite.
-
-Le soir même, au sortir du repas, Cornélius se rendait tout droit chez
-Flink et lui expliquait comment et en vertu de quel ordre pressant il
-s’était chargé de poursuivre les _Chasseurs de têtes_. Il lui rappela
-que, loin de vouloir passer pour un rival, il avait porté hautement la
-santé de son ami Adriaan-Carlos. Il essaya de faire entendre à Flink
-que, s’il y a des revers personnels, il n’y a jamais que des triomphes
-en commun, et que le sacrifice héroïque de la veille avait préparé, en
-imposant la prudence et la ruse, le succès même du lendemain.
-
-Carlos Flink répondit simplement, d’un ton légèrement ironique, qu’il
-avait été habitué à combattre avec du salpêtre et non avec du tabac.
-
-— Toutes les armes sont bonnes, répliqua Cornélius en souriant très
-doucement et comme s’il n’eût pas compris l’intention de son ami.
-
-— Je ne suis pas de cet avis, fit Carlos, et il y a de certaines
-inventions adroites que n’auront jamais les insensés, les fous qui
-cherchent à toute heure l’occasion de bien mourir!
-
-Cornélius souriait toujours.
-
-— En vérité, Carlos, tu sais pourtant bien que nul d’entre nous ne
-craint la mort. Je pense que tout homme est brave, comme disait
-Wellington, le duc de fer. Mais la guerre chevaleresque n’est plus et la
-guerre scientifique commence!
-
-— Je le sais bien. On s’aperçoit tous les jours que les héros d’Homère
-sont finis!
-
-— Voyons, dit Cornélius, pardonne-moi mes cigares qui ne valent pas,
-j’en conviens, ton intrépidité, et prends la main que je te tends. Tes
-soldats sont courroucés contre les miens. Les pauvres diables ne
-comprennent pas qu’ayant fait leur devoir comme nous, ils aient été
-moins heureux que nous. Apaisons cette méchante humeur, et demain
-promenons-nous dans Batavia, bras dessus, bras dessous, comme hier et
-comme toujours.
-
-— Jamais, dit Adriaan-Carlos.
-
-— Jamais? Et pourquoi? Que t’ai-je fait?
-
-— Tu m’as causé la plus grande douleur de ma vie, tu m’as fait sentir
-combien une nature froide et calculatrice est supérieure, au point de
-vue du succès, à une âme bouillante et ardente... Et puis... et puis...
-ma foi, pourquoi ne pas te le dire? Je sais... et voilà ma blessure...
-je sais... que tu as demandé la main de Margaret Holtius, et que cette
-main t’a été accordée.
-
-— Eh bien?... dit Cornélius en devenant alors légèrement pâle.
-
-Margaret Holtius était la fille d’un négociant hollandais et d’une femme
-de Java, une adorable fille d’une séduction irrésistible, les yeux
-grands et noirs, d’une douceur veloutée, que traversaient parfois des
-éclairs fauves, le type le plus complet et le plus charmant de la beauté
-métisse, énergique comme une Arabe, caressante comme une enfant.
-
-Cornélius s’était épris d’elle pour l’avoir vue étendue dans sa voiture,
-passant, à l’ombre des grands arbres, comme la vision même de la grâce,
-tandis que les musiques militaires jouaient les airs nationaux dans la
-plaine de Waterloo, la grande promenade de Batavia. La séduction
-électrique, douce et fière de Margaret, avec ses toilettes de cachemire
-bleu de ciel, blanc ou rose clair, l’espèce d’attrait fauve et exquis de
-ces yeux aux larges prunelles, de ces cheveux d’un noir puissant,
-avaient captivé jusqu’à l’âme Cornélius, dont l’apparente froideur
-cachait une volonté absolue et des résolutions hardies. Il entendait
-parfois célébrer, par les chanteurs malais qui passaient sous ses
-fenêtres, les capiteuses séductions des beautés javanaises, et il ne
-pouvait s’empêcher de songer à Margaret lorsque le chanteur s’écriait,
-multipliant les images dans cette éternelle chanson d’amour qui est chez
-tous les peuples le cantique des cantiques:
-
- Ses lèvres sont de la couleur d’une écorce,
- D’une écorce fraîche et rouge;
- Ses sourcils sont comme deux feuilles d’arbre,
- Ses yeux sont étincelants, son nez est rose,
- Sa peau éblouit, ses bras sont comme un arc,
- Ses boucles d’oreilles portent des rubis.
- Mais les bijoux les plus précieux
- Ce sont ses ongles qui ressemblent à des perles,
- Et ses prunelles qui brillent comme des diamants!...
-
-— Margaret! Margaret! Margaret! murmurait alors Cornélius en fermant
-les yeux.
-
-Et tous les soupirs du chanteur lui semblaient, pareils à une brise
-parfumée, monter comme un encens vers la belle fille.
-
-Après l’avoir aimée de loin, il s’était fait présenter chez le père de
-Margaret, et maître Holtius, le négociant, avait cordialement accueilli
-le capitaine van Elven. Cornélius était jeune, un peu gros, mais doux et
-bon, et, en dépit de ses cheveux d’un blond jaune que le travail avait
-déjà rendus rares, Margaret se laissa aller à une sympathie profonde
-pour ce soldat qui lui avait dit un jour si simplement et si tendrement:
-«Je vous aime!»
-
-Cornélius avait d’ailleurs tenu secrète, même pour Carlos, son ami,
-cette affection dont il ne pouvait parler sans compromettre un peu
-Margaret Holtius. Il venait enfin d’être agréé officiellement par le
-père, et il allait épouser la jeune fille lorsque l’ordre d’écraser
-définitivement les _Chasseurs de têtes_ lui était arrivé. Avant de
-partir, il avait écrit à sa fiancée ces simples lignes: _Si je meurs, ce
-sera en songeant à vous. Pour me porter bonheur, pensez à moi!_
-
-En entendant Adriaan-Carlos prononcer le nom de Margaret, Cornélius
-éprouva une émotion douloureuse que les paroles ironiques du capitaine
-Flink n’avaient pu jusque-là lui causer.
-
-— Carlos, dit-il gravement, nous sommes nés tous deux dans le même
-village, et les maisons de nos parents morts se touchaient comme
-jusqu’ici se sont touchés nos coudes. Nous avons marché côte à côte dans
-la vie et la main dans la main. Il y a des frères qui se sont moins
-aimés que nous. Carlos, je te demande pardon de ne t’avoir pas dit que
-j’aimais Margaret. Mais, je venais justement te prier de vouloir bien
-être mon témoin le plus cher à l’heure de cette union.
-
-— Ton témoin? dit Carlos Flink avec une expression bizarre. Ton
-témoin?... C’est impossible.
-
-— Pourquoi? Parce que j’ai eu la mauvaise fortune de marcher sur tes
-traces glorieuses dans le Guepo-Upas?
-
-— Non, fit Carlos, ce n’est point pour cela! Margaret Holtius, ta
-fiancée, j’allais la demander à son père, et l’épouser eût été ma joie.
-Comprends-tu?
-
-Cornélius van Elven était devenu presque livide. Il sentait bien
-maintenant que c’était là sans nul doute — là seulement peut-être — la
-véritable cause de la colère et de la souffrance de Carlos. Il n’essaya
-point de rien adoucir. La plaie était vive, et toute parole eût semblé
-une cruauté de plus.
-
-Il tendit une fois encore la main au capitaine Flink et lui dit
-simplement:
-
-— Demeurons toujours ce que nous avons été l’un pour l’autre, des
-frères, et si je t’ai involontairement causé une douleur, Carlos,
-pardonne-moi, veux-tu?
-
-Sa main était largement ouverte et comme suppliante. Celle du capitaine
-Flink demeurait immobile et crispée. Cornélius se mordit les lèvres.
-
-— Carlos!... Carlos! dit-il par deux fois, la voix étranglée.
-
-Carlos ne répondait pas.
-
-— Carlos! dit encore le capitaine Cornélius, je vais partir... je pars!
-
-Carlos s’était détourné et demeurait impassible.
-
-— Adieu, Carlos! s’écria enfin Cornélius van Elven.
-
-Et il s’élança hors du logis d’Adriaan-Carlos Flink.
-
-Pendant qu’il se retournait encore dans la rue pour voir si son ami
-n’allait point se montrer à sa fenêtre et le rappeler, Carlos se jetait
-en pleurant de rage sur son lit de nattes, et il avait envie de crier:
-_Cornélius! Cornélius!_ Mais un double sentiment de jalousie meurtrie,
-d’orgueil et d’amour blessés à la fois, le retenait, arrêtait ce cri
-dans sa gorge.
-
-Cornélius van Elven était déjà loin maintenant.
-
-
- II
-
-Ainsi, de ces deux amis réunis jusque-là par d’intimes liens, une double
-rencontre, — la gloire d’un combat et l’œillade fauve d’une métisse, —
-venait de faire deux rivaux. Ils ne se parlèrent plus durant leur séjour
-à Batavia, ou n’échangèrent que de brèves paroles dictées par la
-nécessité du service. Ce qui les séparait était d’autant plus redoutable
-que c’était un sentiment plus vague de jalousie. Il semblait à
-Adriaan-Carlos que Cornélius venait de lui voler sa gloire, de lui
-arracher son amour, et Cornélius van Elven commençait à trouver que le
-capitaine Flink nourrissait d’étranges et noires idées. Ces deux hommes,
-liés naguère par l’affection la plus dévouée et dont toutes les pensées
-avaient été communes, paraissaient déjà ne plus se comprendre.
-
-Il semble que la haine entoure d’une sorte de buée sinistre toutes les
-actions humaines et les défigure comme ces jaunes et épais brouillards
-qui changent les hommes en spectres.
-
-On eût dit, au surplus, que les soldats commandés par chacun des deux
-officiers prissent un sauvage plaisir à irriter chaque jour davantage
-ces blessures. Les rixes étaient fréquentes entre les deux compagnies,
-et les vaincus de Guepo-Upas ne pardonnaient point le succès aux
-vainqueurs. «Ce qui nous a manqué, disaient-ils ironiquement, ce n’est
-pas le courage, c’est le tabac!» Lorsqu’il fut question, en juin 1847,
-de ramener en Europe les régiments de l’armée continentale envoyés
-l’année précédente pour renforcer l’effectif de l’armée des Indes, des
-précautions furent prises pour éviter tout conflit. Le _Ruyter_ emporta
-la compagnie du capitaine Flink et le _Guillaume-III_ celle du capitaine
-van Elven.
-
-Sur le _Guillaume-III_, le capitaine Cornélius emmenait avec lui
-Margaret Holtius devenue sa femme, Margaret souriante au bras de
-Cornélius, avec ses beaux grands yeux pleins d’admiration fixés sur cet
-homme dont le sang-froid, la bonté, le calme viril, la puissance faite
-de douceur lui plaisaient. Margaret s’était tenue sur le pont du navire,
-sa tête pâle, au teint mat légèrement doré, appuyée contre la poitrine
-de son mari, tandis que le bateau, filant avec le _Ruyter_, s’avançait
-vers cette ville inconnue pour la jeune femme et où Cornélius avait été
-élevé: _Rotterdam_!
-
-Le soleil se couchait comme incendié avec de grandes raies d’un rouge
-d’or, tandis que le rivage apparaissait déjà sombre, à la nuit tombante,
-sous un ciel gris. Les bateaux rencontrés, avec leurs falots allumés,
-d’un éclat verdâtre, ressemblaient, sur l’eau du fleuve immense, à des
-lampyres entrevus dans l’herbe. Au loin, dans la brume, des étincelles
-scintillaient, une ville dessinait sa silhouette noire. En approchant,
-on distinguait à peine, dans une forêt de mâts d’un brun rouge, des
-espèces de jonques à liserés verts, et devant cet étonnant tableau à
-l’aspect féerique, ces maisons brunes où s’allumaient des lumières,
-cette tour d’église dominant au loin les mâts des navires, la lune qui
-se levait sur un fond bleuâtre découpait sur le ciel la silhouette
-bizarre d’un moulin. Margaret Holtius pouvait encore se croire loin de
-la vieille Europe, dans quelque coin curieux de Java ou de Bornéo, du
-Japon ou de l’Inde. Cette ville, ce clocher, ces mâts, c’était Rotterdam
-cependant!...
-
-On avait, ce soir-là, pris soin de faire débarquer les passagers du
-_Ruyter_ et ceux de _Guillaume-III_ à une heure de distance. La
-compagnie du capitaine Flink avait été casernée fort loin de celle du
-capitaine van Elven, et les soldats d’Adriaan-Carlos devaient même
-partir le lendemain pour La Haye; mais l’ordre du départ ne vint pas, et
-les troupes restèrent à Rotterdam vingt-quatre heures de plus. Ces
-vingt-quatre heures allaient décider de la destinée de Cornélius et du
-capitaine Flink.
-
-Les soldats et marins revenant de Java avaient soif de bière hollandaise
-et faim de gros baisers posés sur des joues fraîches. Il y a comme un
-accès de folie brutale dans la joie farouche du matelot qu’on descend à
-terre et du soldat qu’on rapatrie. Vive le coin de terre où l’on est né!
-Au diable les piments de Batavia, les épices, le riz et le _kari_! Qu’on
-oublie les Javanaises à la peau sèche, maigres et jaunes! Tout le
-_Zand-Straat_ était en fête, bruyant et flambant, le lendemain du
-débarquement des bataillons des Indes. Au fond des _musicos_ sinistres,
-illuminés de rouge derrière les rideaux blancs ou pourpre, — autour des
-comptoirs d’étain et devant la double rangée de bancs où se tenaient
-assises de futures danseuses en camisoles blanches, les bras nus, gras
-et blancs, les joues luisantes et carminées comme des pommes mûres, la
-peau gonflée de houblon, des rondes de kermesses de Rubens se formaient.
-On dansait au son des crins-crins; on hurlait à pleine voix, on buvait à
-plein gosier, on entendait, au fond du _Zand_, des cris de joie féroce
-et bruyante sortir de ces tabagies étranges qui arboraient ces noms
-bizarres sur leurs enseignes peintes: _A l’Éléphant blanc de Siam, aux
-Rois Mages, au Cheval blanc dans un panier_.
-
-Les soldats de Flink et de van Elven s’étaient comme engouffrés dans ce
-_Zand_, avides de danses brutales, de rasades immenses, de poussées
-formidables. C’était le déchaînement hardi de la brutalité, les
-lendemains débordants et bestiaux de l’héroïsme. De folles chansons,
-entonnées au fond des rues, partaient avec des fusées de rires gras,
-mâles et niais. Un vent de liesse insensée passait sur ce fond, illuminé
-comme une forge, de vieille ville hollandaise. Les marins trinquaient
-aux prochains départs, buvaient aux prochains retours. Les soldats
-contaient gaiement leurs campagnes. Ceux du capitaine Flink s’étaient
-rendus au _musico_ de l’_Éléphant blanc_. Ceux de Cornélius Elven
-dansaient dans un flot de poussière, sur le parquet poudreux des _Rois
-Mages_.
-
-Tout à coup, le bruit se répandit dans le _Zand_ que les soldats du
-capitaine Flink — par plaisanterie et pour se venger des fantassins de
-Cornélius — allaient entrer aux _Rois Mages_ et prétendaient forcer
-leurs rivaux à fumer des cigares de paille, par allusion aux cigares du
-Guepo-Upas.
-
-Les soldats de la compagnie de van Elven se mirent à rire. Fumer des
-cigares de paille! Subir la volonté des vaincus du Guepo-Upas! En
-vérité, c’était comique, et on allait donc un peu s’amuser à se
-dégourdir les poings!
-
-Il se trouvait, d’ailleurs, qu’une partie de la compagnie ayant été
-retenue à la caserne, les soldats de Cornélius étaient moins nombreux
-dans le _Zand-Straat_ que leurs adversaires décimés à Java.
-
-— Peu importe! dit l’un d’eux. Que les _Flinkois_ y viennent! on leur
-montrera ce que vaut la compagnie de fusiliers du capitaine Cornélius!
-
-La bière aidant et la chaleur, les cerveaux s’échauffaient dans ces
-antres fumeux pleins de rires. On parlait maintenant d’aller rôtir les
-vainqueurs des _Chasseurs de têtes_ dans le _musico_ des _Rois Mages_.
-Déjà des pierres avaient été lancées contre les vitres du cabaret,
-brisant le verre et déchirant les rideaux. Les soldats du capitaine
-Cornélius se barricadaient en chantant dans la grande salle basse et,
-renversant les bancs de bois et le comptoir d’étain, se tenaient
-derrière, attendant, en riant, — des pieds de tables et des escabeaux
-ou des couteaux à la main, — l’assaut des grenadiers du capitaine
-Flink.
-
-L’ivresse, l’ivresse brutale et lourde s’en mêlait. On voyait briller
-dans ces yeux striés de rouge des éclairs fauves. Au dehors, les soldats
-de Flink accouraient déjà, poussant des cris, sifflant, hurlant,
-répétant sur tous les tons une stupide chanson dont le refrain improvisé
-était:
-
- Ils mangeront des cigares de paille!
-
-Dans le _Zand-Straat_, tout grouillant de monde, une foule énorme, des
-hommes, des femmes, des enfants accourus entouraient les soldats du
-capitaine Flink groupés devant les _Rois Mages_ et défiant leurs rivaux
-de sortir. Des clameurs rauques montaient de ce tas de gens en délire.
-Des cailloux, des sous de cuivre, des souliers volaient de leurs mains
-et brisaient, de minute en minute, un carreau de plus. On entendait
-jaillir des insultes, de grossières injures de rustres, des défis qui
-sentaient le vin, le genièvre et la bière.
-
-— Sortez donc! Mais venez donc dans la rue! Ils se blottissent comme
-des lapins! Holà! oh! les fumeurs de cigares, on a donc peur de
-s’enrhumer au grand air? Eh! fusiliers manques, voici des cigares de
-paille!
-
-Et le refrain reprenait, entonné par des voix rauques, répété par la
-foule, refrain stupide, irritant et insultant:
-
- Ils mangeront des cigares de paille!
-
-— Et vous mangerez des bottelées de foin! répondit enfin un sergent de
-la compagnie de Cornélius en se montrant brusquement à une des fenêtres
-des _Rois Mages_.
-
-On eût dit que les soldats groupés autour du _musico_ n’attendaient que
-cette apparition pour se ruer sur le cabaret, enfoncer la porte et se
-heurter aux bancs de bois amoncelés.
-
-— A l’assaut! En avant! cria une voix.
-
-Et, par une poussée terrible, la foule des _Flinkois_ entra, broyant la
-porte et les vitrages, dans le _musico_ où les soldats de Cornélius
-attendaient comme une garnison assiégée.
-
-— Assommez! assommez! cria la même voix qui semblait puer l’alcool. Il
-en restera toujours assez, des fumeurs de cigares! En avant et vive le
-capitaine Adriaan-Carlos Flink!
-
-— Vive le capitaine Cornélius van Elven! répondirent les soldats tapis
-derrière le comptoir d’étain renversé.
-
-Il y avait comme une fureur multiple dans ces deux saluts devenus des
-cris de haine. C’était l’aiguillon soudain qui excitait les uns contre
-les autres ces hommes portant le même uniforme, parlant la même langue,
-et dont quelques-uns, comme Adriaan-Carlos et Cornélius, étaient nés
-peut-être dans le même village. Bras nus, la tunique jetée à terre,
-farouches, ces soldats s’attaquaient entre eux, s’étreignaient, se
-frappaient de leurs poings fermés ou de leurs couteaux ouverts, se
-colletaient dans de sauvages corps à corps, prêts à mordre ou à se
-déchirer le visage avec leurs ongles. On entendait des cris étouffés,
-des plaintes chargées de rage, des bruits sourds qui étaient des sons de
-bâton tombant sur des crânes ou des poings osseux frappant des
-poitrines, par une détente de muscles herculéenne. Et cette lutte pleine
-d’épouvante se passait dans la nuit, les lumières du _musico_ ayant été
-éteintes; on entrevoyait vaguement, dans une pénombre pleine de
-blasphèmes et de menaces, des silhouettes qui grouillaient, sinistres,
-comme des ombres de damnés!
-
-La nouvelle se répandit bientôt en ville que les soldats de l’armée des
-Indes s’égorgeaient entre eux dans le _Zand-Straat_. Cornélius, averti,
-quitta sa femme, boucla son ceinturon et accourut au moment même où
-Carlos Flink arrivait, furieux, sur le lieu de la mêlée.
-
-— Nos hommes se battent, dit brusquement Adriaan-Carlos. Si les deux
-compagnies ont quelque démêlé à vider, ce devrait être pourtant l’œuvre
-des officiers et non celle des soldats!
-
-— Quand vous voudrez, répondit Cornélius. En attendant, il faut que ce
-désordre cesse.
-
-Il avait amené un clairon et quelques hommes de sa compagnie; il fit un
-signe, et le son clair et vibrant du cuivre retentit dans le
-_Zand-Straat_ comme un cri de coq au milieu d’un orage. La foule se
-dispersa soudain devant les _Rois Mages_ en apercevant, au bout de la
-rue, les éclairs des baïonnettes des soldats.
-
-— Nos officiers! dirent les fusiliers en s’arrêtant tout à coup avec un
-respect instinctif.
-
-La compagnie d’Adriaan-Carlos avait d’ailleurs échoué devant la
-barricade des _Rois Mages_. Plus d’un combattant se retirait, rasant la
-muraille, assommé à demi, les yeux bleuis, la joue déchirée, le sang sur
-le visage. Les autres, dans le _musico_, alignaient leurs blessés le
-long de la muraille, comme en bataille, et leur versaient du rhum pour
-les soutenir.
-
-— Ainsi, s’écria Cornélius en s’avançant, voilà le spectacle que
-donnent, en retrouvant leurs foyers, les soldats de la Hollande? Il vaut
-bien la peine d’avoir été, là-bas, des héros, pour se conduire ici comme
-des bandits. — Oui, des bandits! répéta Cornélius, élevant la voix pour
-étouffer tous les murmures. Il n’y aura ni récompenses ni croix pour
-personne. Les soldats de l’armée des Indes se sont déshonorés!
-
-— Oui, répondit Adriaan-Carlos, et c’est bien pourquoi ceux qui les
-commandent doivent faire oublier un tel scandale!
-
-Du geste, il touchait la poignée de son épée.
-
-Cornélius van Elven haussa les épaules, et Carlos l’entendit qui
-murmurait tout bas:
-
-— Il est fou!
-
-Cette rixe farouche, au fond d’une ruelle louche, courrouça fort le
-major général, ministre de la guerre. Le lendemain, la compagnie du
-capitaine van Elven était sévèrement consignée, et celle du capitaine
-Flink dirigée en toute hâte sur La Haye. Quant aux officiers, mandés à
-La Haye l’un et l’autre, ils donnèrent tour à tour des explications sur
-les causes d’un pareil scandale. Il y avait eu mort d’hommes. Deux
-soldats venaient de succomber à l’hôpital de Rotterdam, l’un d’une
-blessure au ventre, l’autre d’un coup de talon à la tempe.
-
-Ce fut surtout sur le capitaine Flink que le ministre faisait retomber
-la responsabilité de ce triste drame. Adriaan-Carlos semblait avoir
-entretenu chez ses soldats un sentiment de dépit et de colère. On
-l’avait entendu plus d’une fois parler tout haut, avec ironie et devant
-ses troupes, des vainqueurs du Guepo-Upas. Le major général donna à
-entendre que le capitaine Adriaan-Carlos Flink serait cassé de son
-grade.
-
-Carlos était pauvre. Sa seule fortune, c’était cette épée qu’on menaçait
-de lui enlever. Cornélius, au contraire, fils d’un armateur, marié en
-outre à cette jolie Margaret Holtius qui avait apporté une fortune,
-pouvait se passer de sa solde et de son grade.
-
-— Monsieur le ministre, dit-il au général, il serait souverainement
-injuste d’accuser le capitaine Flink, lorsque le seul auteur de cette
-fâcheuse affaire, c’est moi.
-
-— Vous, capitaine?
-
-— Je n’ai pas eu le triomphe modeste, monsieur le ministre, j’ai
-peut-être trop humilié le légitime orgueil de braves gens qui avaient
-bien combattu avant nous. Durant la traversée, mes hommes ont défié les
-soldats du capitaine Flink sur la terre ferme; ceux-ci ont répondu à ce
-défi. De là le combat du _Zand-Straat_.
-
-— Oui-da! fit le major général un peu incrédule.
-
-— Monsieur le ministre, interrompit brusquement Carlos Flink, qui
-depuis un moment se mordillait la moustache, n’écoutez pas le capitaine
-van Elven. C’est si bien moi et mes hommes qui trouvons, avec raison,
-que le capitaine nous a pris notre gloire, que je suis disposé à croiser
-mon épée contre la sienne quand il voudra!
-
-— Capitaine, dit sévèrement le major général, une provocation? devant
-moi?
-
-— Je vous demande pardon, mon général, répondit Carlos, mais, sur
-l’honneur, il y a un officier de trop dans l’armée hollandaise, moi ou
-lui!
-
-— Eh bien! capitaine, répliqua froidement Cornélius van Elven, restez
-seul désormais: ce n’est pas moi qui vous ravirai vos victoires!
-Monsieur le ministre, je vous prie de vouloir bien recevoir ma
-démission!
-
-— Votre démission, capitaine?
-
-— Ma démission, monsieur le ministre. J’ai fait mon devoir. Je vais
-tâcher de faire mon bonheur. Je vous demande seulement de ne pas donner
-suite à une enquête qui pourrait être contraire au brave capitaine
-Flink.
-
-Chose sinistre que la haine, même chez les meilleurs! Carlos allait
-faire un mouvement, non pour remercier Cornélius, mais pour repousser
-cette générosité qui lui paraissait humiliante. Ce mot _bonheur_ était
-entré comme une lame de couteau dans le cœur d’Adriaan. Il avait revu
-soudain la créole Margaret avec ses grands yeux de gazelle et ses
-souples mouvements de tigresse caressante, et il lui avait semblé que,
-par un égoïsme insultant, Cornélius le condamnait, lui, le capitaine
-pauvre, à la vie de hasard de l’officier de fortune, tandis qu’il se
-réservait la grasse vie de ces riches Hollandais qui interprètent ainsi
-le commandement: _Travaille six jours et repose-toi le septième_, en
-disant: «Fais travailler les gens de Java pendant sept jours et
-repose-toi toute la semaine!»
-
-— Monsieur le ministre, dit Carlos Flink, je ne souffrirai pas...
-
-Le ministre l’interrompit brusquement.
-
-— Vous n’avez pas d’opinion à émettre, capitaine, dit-il; rendez-vous à
-la tête de votre compagnie!
-
-Carlos partit, et le ministre essaya de faire revenir sur sa décision le
-capitaine Cornélius. Mais, chez ces natures d’une énergie froide, toute
-résolution est inébranlable. La démission du capitaine van Elven ne fut
-point reprise.
-
-Cornélius avait, d’ailleurs, déjà entrevu pour sa vie un autre but que
-la gloire des armes et un autre rêve plus vaste et plus beau.
-
-— Les hommes comme vous sont assez rares pour qu’ils n’aient point le
-droit de se soustraire au service de la patrie, lui répéta par deux fois
-le ministre.
-
-L’éternel sourire plein de pensées de Cornélius releva ses lèvres, et il
-répondit alors au major général:
-
-— Monsieur le ministre, n’ayez crainte. Si je quitte l’armée, c’est
-pour être plus utile encore à la Hollande.
-
-— Et comment cela? demanda le ministre.
-
-Cornélius souriait encore.
-
-— Oh! fit-il, c’est mon secret! Et permettez-moi de ne point le révéler
-aujourd’hui. Les plus beaux rêves passent pour des folies lorsqu’ils ne
-se réalisent pas.
-
-
- III
-
-Grâce à l’espèce de sacrifice de Cornélius van Elven, le capitaine
-Carlos Flink ne quitta point l’armée et conserva son grade. Il fallait,
-devant l’opinion publique, une victime expiatoire pour l’affaire du
-_Zand-Straat_. Cette victime, ce fut Cornélius. Le capitaine Flink
-continua à servir la Hollande, et Cornélius, accrochant à la muraille
-son épée de capitaine, se contenta, comme il l’avait dit au ministre,
-d’être heureux, tout en poursuivant avec acharnement un but que bien
-d’autres eussent traité de chimère.
-
-Il y avait dix ans déjà que l’aventure du _Zand-Straat_ était oubliée et
-l’ancien capitaine des fusiliers du Guepo-Upas continuait à caresser le
-rêve qu’il avait, en amoureux jaloux d’un songe, voulu cacher au major
-général.
-
-Lorsque Cornélius van Elven, enfermé dans son artistique maison de
-Rotterdam, laissait échapper le secret de ses préoccupations constantes,
-de ses espoirs et de ses rêves, il n’y avait cependant point, dans tout
-le royaume des Pays-Bas, un homme plus éloquent que lui. Il n’était déjà
-plus le soldat d’autrefois, l’homme des prouesses froidement résolues.
-Son nom n’était pas oublié des soldats hollandais de la garnison de
-Batavia, mais peut-être ses fantassins n’eussent-ils point reconnu leur
-ancien officier. Maintenant, Cornélius vivait loin du monde, penché sur
-d’immenses cartes géographiques, entre des mappemondes volumineuses, la
-plume ou le compas à la main, poursuivant on ne savait quel problème,
-alignant avec un acharnement passionné des chiffres après des chiffres.
-
-Quoique jeune encore — il avait tout au plus atteint la quarantaine —
-Cornélius ressemblait déjà à un vieillard. Ses cheveux étaient rares sur
-son crâne à demi dénudé, dont le front élargi et admirablement dessiné,
-vaste et beau, luisait comme de l’ivoire jauni. Ses tempes grisonnaient,
-et sa barbe, qu’il portait entière, semée de fils d’argent, lui donnait,
-lorsqu’il était assis à sa table de travail, une calotte de velours sur
-la tête, l’aspect de quelque songeur de Rembrandt. Cet homme était beau
-d’ailleurs, blond, l’œil bleu rempli d’une flamme virile, et lorsqu’il
-laissait tomber son regard, du haut des fenêtres de sa demeure, sur la
-Meuse aux eaux vertes qui coulait, rapide, devant son logis, on devinait
-que ce n’était pas sur les bateaux en marche ou à l’ancre qu’il fixait
-ses prunelles, mais plutôt sur quelque chose d’invisible aux autres
-yeux, de lointain et d’immense, qu’il entrevoyait, lui, comme le voyant
-aperçoit le fantôme.
-
-Il y avait tout un monde de visions dans l’œil clair de Cornélius van
-Elven. L’ancien capitaine des bataillons de Batavia poursuivait la
-solution de quelque problème étrange. Il vivait retiré, avec sa chère
-Margaret, une vieille cuisinière et deux domestiques, dans sa demeure du
-quai des _Boompjies_ (les petits arbres), logis coquet, d’une propreté
-étincelante, aux acajous brillants, aux miroirs sans mouchetures, aux
-boutons de porte polis comme du cristal jaune.
-
-Il avait fait un véritable musée de curiosités artistiques ou
-scientifiques, tapissant les murailles de _lavis_ géographiques exécutés
-par lui-même, suspendant à côté des faïences de Delft, aux chinoiseries
-bleues et gaies, des armes de Java, des kriss malais, des sabres
-japonais à la poignée nattée d’argent, ou de grands plats de cuivre
-repoussé, ornés de l’énorme grappe de raisin de Chanaan, qui est comme
-la marque distinctive des cuivres hollandais.
-
-Entouré de ces objets d’art et gardant toujours à portée de sa main ses
-instruments de travail, règles, boussoles et compas, Cornélius van Elven
-était heureux. La poésie, chez lui, était d’ailleurs fort joliment
-représentée par des fleurs toujours fraîches, des tulipes aux larges
-pétales striés de rouge et de jaune, hautes sur leur tige verte, et par
-cette femme jeune, adorable, qui passait, dans cette calme maison
-hollandaise, comme un rayon de soleil électrique et réchauffant.
-
-La beauté de madame van Elven était célèbre à Rotterdam, et la jolie
-créole, qui faisait jadis tourner toutes les têtes lorsqu’elle
-apparaissait sous les grands arbres de la rue centrale de Batavia, eût
-encore brillé au premier rang si, malgré sa fortune — et pour plaire à
-son mari — elle elle ne se fût volontairement confinée dans sa maison
-des Boompjies. Cornélius vivait donc heureux. Il avait trouvé le bonheur
-dans le calme et dans le rêve. Il aimait à s’enfermer seul dans son
-cabinet de travail, et parfois il laissait Margaret s’y glisser et venir
-déposer un baiser sur son front penché.
-
-— Tu travailles trop, Cornélius! disait la jeune femme avec une
-expression de bonté profonde.
-
-Il relevait la tête, souriait de son beau sourire grave et répondait:
-
-— On ne travaille jamais assez. La vie est si courte!
-
-Alors, quand Margaret lui demandait vers quel but il marchait avec tant
-d’acharnement depuis des années, Cornélius van Elven semblait se
-transfigurer; ses traits placides et lourds prenaient soudain une
-expression vraiment inspirée, et l’ancien combattant des _Chasseurs de
-têtes_ se mettait à parler, avec une éloquence chaude et une foi
-vibrante, des mystères que la nature cachait encore à l’homme et que
-l’homme devait un jour pénétrer. Il disait les contrées inconnues, les
-terres ignorées, les déserts immenses. Il montrait à Margaret éblouie
-tout ce que cet être fragile et nu, l’homme, jeté sans défense sur
-l’écorce terrestre, avait déjà trouvé et ce qui lui restait encore à
-découvrir. Puis, comme un amoureux qui eût tiré de sa poitrine l’image
-de la femme aimée, comme un prêtre qui tout à coup eût découvert l’autel
-adoré, Cornélius, enfiévré, ardent, ses yeux bleus jetant des éclairs,
-le geste élargi, la voix ardente, révélait à Margaret le secret de ses
-recherches.
-
-— Tu as grandi, lui disait-il, sous le soleil d’Asie. Tu as connu les
-grands ciels d’un bleu implacable sur lesquels se découpent les palais
-blancs que l’œil ne peut fixer. Tu as cherché, enfant, sous les lianes
-des _banians_ immenses, un peu d’ombre contre la chaleur; tu as vu des
-hommes à la peau de bronze que les rayons du jour semblaient réduire à
-l’état de squelette. Tu as baigné tes petits pieds de reine dans les
-flots bleus de la mer de Java. Tu as vu des pays aux arbres verts comme
-des émeraudes, aux lacs couleur de turquoise, aux fleurs jaunes comme de
-l’or ou rouges comme du sang ou des rubis. Eh bien! il y a, là-bas, du
-côté du pôle, après la région des frimas et des neiges, derrière les
-hautes montagnes de glace, au delà des brumes pleines de mystères et des
-glaciers où grelottent, dans leurs peaux de bêtes, les Esquimaux du
-Groenland; il y a, loin des _icebergs_ formidables, une mer immense et
-bleue, plus bleue que celle du Bengale, au-dessus de laquelle volent,
-innombrables et pareils à des flocons de neige, des multitudes d’oiseaux
-inconnus! C’est la Mer libre, la grande mer, la mer profonde, la mer
-plus vaste que l’Océan, puisqu’on n’en connaît point les limites, et qui
-s’étend, avec ses bordures de glaces, jusque dans des régions où jamais
-voix humaine n’a été entendue! Cette mer, la mer libre du pôle, sir John
-Franklin l’a entrevue peut-être, Mac-Clintock est certain qu’elle
-existe, Mac-Clure en a parlé! Moi, je la cherche, et je veux, je veux,
-entends-tu? je veux m’enivrer de sa féerie, je veux respirer le vent qui
-souffle au-dessus de ses vagues, je veux, de mes lèvres avides, je veux
-boire de son eau glacée!
-
-Et, continuant à décrire cette mer inconnue que son œil de voyant
-apercevait clairement là, devant lui, — comme une vision vers laquelle
-il pouvait étendre la main, — Cornélius van Elven entraînait réellement
-Margaret sur ce grand chemin du rêve. La fille de l’armateur de Batavia
-se laissait emporter par ces songes superbes. Elle aussi, plongeant ses
-grands yeux noirs dans les yeux bleus et pleins de fièvre de son mari,
-elle entrevoyait cette grande mer mystérieuse du pôle, déroulant au loin
-ses flots et commençant peut-être un monde. Pleine d’admiration, de
-respect et de passion pour Cornélius, elle trouvait que celui-là qui
-pensait à reculer ainsi les limites assignées à l’homme était un de ces
-êtres d’élection sur le front desquels s’est posée la langue de feu du
-génie. Elle lui disait: _Parle! Parle!_ lorsque, comparant son premier
-état à celui qu’il voulait suivre, Cornélius répétait que le soldat
-conquérant qui tue n’est rien à côté du marin qui donne sa vie pour
-découvrir des univers. Et lorsque, après lui avoir tant de fois décrit,
-comme s’il l’eût réellement visitée jadis, cette brumeuse contrée du
-Nord où le vieil Odin, le dieu Scandinave, semble éternellement assis,
-dans ses glaciers brillants et beaux comme un Walhalla, sur son trône de
-neige, lorsqu’il lui disait:
-
-— Je veux aller là, je veux attacher le nom de van Elven à la
-découverte de la Mer libre...
-
-Margaret répondait, heureuse et fière:
-
-— Ce que tu feras sera bien fait, Cornélius, et si tu as besoin de ma
-fortune tout entière, prends-la, prends, mon bien-aimé! Tu sais bien
-qu’elle est à toi!
-
-Ce n’était pas de quelques milliers de florins que parlait madame van
-Elven. Maître Holtius, mort depuis quelques années, avait laissé à sa
-fille une royale fortune, bank-notes et tonnes d’or. De cette fortune,
-Margaret en avait donné une partie aux pauvres en souvenir du négociant.
-Le reste avait été confié à la Banque des Pays-Bas. Cornélius van Elven
-pouvait donc à son gré fréter un navire, dépenser ce qu’il voudrait pour
-l’expédition projetée. Margaret avait en lui la foi la plus profonde,
-une foi absolue, celle de l’enfant qui incarne tout amour dans son père.
-
-— Merci, répondait alors Cornélius lorsque Margaret lui parlait ainsi.
-Quand j’aurai décidément trouvé le chemin qu’il faut suivre, le passage
-à travers les falaises sinistres, je partirai, ma bien-aimée, en te
-bénissant.
-
-Cornélius van Elven n’avait d’autre amour que sa Margaret et d’autre
-rêve que son œuvre. Point d’enfants. On eût dit que la vie le condamnait
-au but unique qu’il entrevoyait comme dans la fièvre.
-
-Depuis bien longtemps, Cornélius n’avait pas entendu parler de Carlos
-Flink. Le capitaine était reparti pour Bornéo ou pour Sumatra. Il y
-avait séjourné pendant plusieurs années, faisant son devoir, risquant sa
-vie, puis il en était revenu avec une maladie de foie assez prononcée,
-et il s’était marié à Overschie, dans ce petit village tranquille où il
-espérait oublier ses fatigues et ses déceptions. Adriaan-Carlos, malgré
-ses facultés hors de pair, son courage à toute épreuve, son coup d’œil
-admirable, cette intrépidité d’âme et de corps qui l’avait taillé dans
-le roc des héros, n’était, en effet, arrivé à rien, et se trouvait, à
-quarante ans passés, aussi pauvre que devant, malade et lassé de tant de
-luttes. A quoi lui avait servi de verser tant de fois son sang,
-inutilement et obscurément, dans ces rencontres ignorées avec des
-rebelles, sur la côte ou dans les montagnes? Il revenait au pays avec le
-même grade que jadis, et se répétant tout bas que l’aventure du
-_Zand-Straat_ et la démission de van Elven avaient peut-être été les
-seuls obstacles à son avancement. La mauvaise note encourue subsistait,
-et les ministres succédant aux ministres n’oubliaient point l’équipée du
-terrible combat au fond d’une rue de Rotterdam.
-
-Aussi bien, Adriaan-Carlos se sentait-il devenir subitement très pâle
-lorsque le nom de Cornélius était prononcé devant lui. Peut-être eût-il
-oublié ce passé douloureux, cette rivalité désastreuse, si le mariage
-lui eût donné la joie qu’il était en droit d’attendre. Mais le capitaine
-Flink avait tout justement épousé la seule femme qui ne pût lui
-convenir. C’était une bonne, douce et naïve Hollandaise, blonde, blanche
-et grasse, riant volontiers tout d’abord, mais rendue timide et presque
-triste par les soubresauts et les colères de son mari, et qui, dans le
-petit logis d’Overschie, passait maintenant silencieuse et peureuse, ne
-s’occupant que d’arriver à l’heure militaire pour les repas et faire
-flamber les cuivres polis de la maison.
-
-Adriaan-Carlos, fumant sa pipe à sa fenêtre, regardait, du matin au
-soir, le calme paysage des environs d’Overschie, les grands prés d’un
-vert tendre sous un ciel gris pâle, argenté et lumineux, avec des nuages
-en flocons de neige, au loin des toits rouges, un moulin presque
-toujours immobile, des vaches tachées de noir paissant l’herbe piquée de
-fleurettes, l’eau des canaux étincelant au soleil, une fraîcheur, une
-santé, une paix profonde, un cadre tout fait pour un heureux.
-
-— Paysage de ruminants! disait alors le capitaine Flink avec humeur.
-L’homme n’est pas seulement sur terre pour digérer! Ah! que je m’ennuie!
-
-Tout l’ennuyait: sa femme, qui était charmante, avec son calme et clair
-visage; son chien, qui était fidèle; sa servante, qui était dévouée. Il
-avait d’abord cru trouver, avec le repos, le contentement dans ce coin
-de terre. Il n’y rencontrait que le vaste, écœurant et profond ennui.
-
-— Je suis fait pour l’action, disait-il, criait-il tout haut, et les
-vitres du petit logis en tremblaient. Ma vie n’a plus de but maintenant.
-Je suis las de m’assommer ici. Qu’est-ce que je pourrais bien faire?
-
-Une gazette de Rotterdam vint lui annoncer un matin que l’ex-capitaine
-van Elven, «le héros du Guepo-Upas», comme on appelait toujours
-Cornélius, préparait, disait-on, une expédition toute personnelle au
-pôle nord. Cornélius van Elven, après avoir tout d’abord conseillé à ses
-compatriotes de faire communiquer la mer du Nord avec Amsterdam, —
-œuvre superbe, qui devait être exécutée plus tard, — avait cherché
-ensuite une autre entreprise digne de lui et s’était résolu, paraît-il,
-à découvrir, délimiter et sonder la Mer libre du pôle. «Était-il besoin,
-ajoutait la gazette, de faire ressortir tout ce qu’avait d’admirable, de
-vraiment grand et de vraiment patriotique un semblable projet? Quelle
-reconnaissance devait garder un jour la Hollande à l’homme qui, après
-l’avoir si bien servie autrefois, voulait aujourd’hui la parer d’une
-nouvelle gloire!»
-
-Carlos Flink froissa tout aussitôt le journal avec rage et le jeta à
-terre, pendant que sa femme Dica lui versait doucement son café.
-
-— Trop chaud! il est trop chaud!... s’écria le capitaine après l’avoir
-goûté. Ce Cornélius!... Il y a donc des destinées comme la sienne!
-Toujours fortuné! Avait-il vraiment mérité plus que moi d’avoir de la
-renommée, de la fortune, et une femme?... Ah! quelle femme!...
-
-La pauvre Dica entendait tout cela.
-
-— Une vraie femme! continuait Carlos; énergique, ardente, et qui serait
-capable, en cas de malheur, de partager toutes les douleurs avec lui!
-Toutes!
-
-— Est-ce que je ne partage pas les tiennes, mon ami? murmura doucement
-Dica en tendant le sucrier à son mari.
-
-— Ce n’est pas la même chose..., fit Carlos. Satané sucre! il ne sucre
-pas! Où diable as-tu pris ce sucre?... Non, mille fois non, ce n’est pas
-la même chose!... A un caractère enragé comme le mien, il fallait une
-femme comme Margaret.
-
-— Alors, dit madame Flink en s’efforçant de retenir ses larmes, puisque
-tu crois que c’était elle qui pouvait te rendre heureux, pourquoi ne
-l’as-tu pas épousée?
-
-Ces paroles, les seules que Dica eût encore prononcées avec une nuance
-de reproche, firent sur Adriaan-Carlos l’effet d’un obus. Il bondit,
-regarda sa femme dont les yeux de faïence bleue se mouillaient de pleurs
-et dont le visage, rose et frais d’ordinaire, était tout pâle.
-
-Puis il haussa les épaules et dit:
-
-— Pourquoi? pourquoi?... Eh! parbleu! parce qu’il était là, _lui_!
-Parce que dans la part de chance faite à deux hommes grandissant côte à
-côte _il_ a tout pris, lui, gloire et bonheur! Et je l’ai aimé! et je
-l’ai appelé mon frère! Ah! ce Cornélius! Je voudrais... oui, je voudrais
-lui prouver que je le vaux bien, dussé-je pour cela risquer cette
-misérable carcasse dont les balles et les couteaux des _Chasseurs de
-têtes_ n’ont jamais voulu!
-
-— Alors, tu le hais bien? demanda Dica.
-
-— Oh! jusqu’aux moelles!
-
-— C’est dommage, fit doucement la Hollandaise avec une expression de
-mélancolie que Carlos Flink ne comprit pas. Vois-tu, Adriaan, je ne dis
-rien, j’ai l’air de ne rien comprendre, mais je ne suis pas une sotte!
-Il n’y a rien de plus sinistre que la haine. Je ne connais M. van Elven
-que de réputation, mais je sais qu’il est aussi calme que tu es emporté,
-aussi froid que tu es bouillant, aussi disposé au rêve que tu es prêt à
-l’action. Unis entre vous, que de services vous auriez pu vous rendre
-l’un à l’autre, et aussi aux autres! Avec l’affection, on fait des
-miracles. Avec la haine, on fait des folies. Je ne sais pas où j’ai lu
-cela, mais le mot m’a frappé, et je l’ai retenu, mon ami: «La haine est
-une force perdue!»
-
-Dans ce que venait de dire, avec cette intelligence profonde que donne
-la tendresse, madame Flink, Adriaan-Carlos ne vit qu’une chose: l’éloge
-de Cornélius. Il s’irrita davantage, se fâcha tout à fait et, tandis
-qu’il prenait son café en grommelant, Dica monta à sa chambre et se mit
-à pleurer toute seule. Quand elle redescendit, essuyant ses yeux rouges,
-elle retrouva le capitaine Flink à la même place, mais penché sur la
-gazette et songeant. Il entendit du bruit, releva la tête, et Dica fut
-toute surprise en voyant son visage: ce visage rayonnait.
-
-— Qu’as-tu donc? lui dit-elle. Adriaan, Adriaan, réponds-moi!...
-Qu’as-tu donc?
-
-— Rien! fit Adriaan-Carlos. Mais j’ai peut-être trouvé le moyen de
-prouver à l’heureux Cornélius van Elven que le capitaine Flink est aussi
-bon patriote que lui!
-
-
- IV
-
-Le docteur Kane et le docteur Hayes n’avaient pas encore, lorsque
-Cornélius conçut son projet, exécuté leurs voyages au Groenland.
-Découvrir la Mer libre du pôle, planter sur ses rives de glace le
-drapeau tricolore de Néerlande, était donc une entreprise vraiment
-patriotique et belle, et van Elven, du fond de sa maison des Boompjies,
-avait nourri un de ces rêves que portent seuls en eux les grands
-chercheurs d’inconnu. Ce n’était pas une ambition vulgaire qui le
-poussait à cette audacieuse aventure: si son nom devait y grandir, le
-nom de son pays en devait recevoir un lustre nouveau. La Hollande, reine
-des mers autrefois, allait prouver qu’elle avait encore des fils prêts à
-tenter le sort et à conquérir l’univers.
-
-A Rotterdam, à Amsterdam et à La Haye, on parlait déjà avec admiration
-du «projet de Cornélius». Quelques-uns souriaient bien un peu, mais chez
-ce peuple de matelots laborieux, hardis, qui se sont construit eux-mêmes
-une patrie en la disputant et l’arrachant à la mer, toute expédition de
-ce genre, fût-elle insensée en apparence, devait rencontrer des
-approbateurs. Les dames de La Haye, comme si elles eussent voulu
-revendiquer pour leur sexe une part de gloire, ne tarissaient pas
-d’éloges sur cette petite créole, la métisse, ou, comme on dit, la
-_lipplape_ Margaret, qui sacrifiait hardiment sa fortune à la gloire de
-son époux.
-
-Et Margaret était bien heureuse et bien fière, non point de ces éloges,
-mais de l’intime satisfaction de sa conscience, fière de se sentir
-associée à cette œuvre immense. Elle eût été plus heureuse encore si
-Cornélius eût consenti à la laisser prendre sa part des dangers qu’il
-allait courir. Elle essaya bien de faire entendre à son mari qu’elle
-aurait le courage et la force de l’accompagner partout, mais van Elven
-ne voulut pas l’entraîner dans ce qu’il regardait comme une périlleuse
-folie.
-
-— Toi, — une femme, — au Groenland!... C’est impossible.
-
-Margaret se résigna donc et passa son temps dès lors à surveiller la
-confection des vêtements et des fourrures que devait emporter Cornélius.
-Un certain nombre de braves gens, anciens matelots, un lieutenant de
-vaisseau de la marine royale, Gaspard Hynkx, et un chirurgien, Justus
-van Doole, s’étaient offerts, avides d’inconnu et de gloire, pour
-accompagner Cornélius van Elven. Le navire, spécialement aménagé pour
-l’expédition, était à l’ancre à Rotterdam, et les curieux affluaient sur
-le quai, lisant au flanc du bâtiment ce joyeux nom de bon augure:
-l’_Espérance_. Il y a comme une poésie vivante et tangible dans tout
-navire au port et qui demain partira pour des terres lointaines. Il
-semble que cette masse de bois, de cuivre, de cordages et de fonte soit
-réellement un être animé qui va livrer un duel terrible à l’infini. Mais
-lorsque le bateau qui partira est promis à quelque aventure gigantesque,
-comme l’était l’_Espérance_, on s’arrête devant lui, le cœur plein
-d’angoisses, et on le saluerait volontiers comme un être vivant qui va
-mourir.
-
-L’_Espérance_ embarquait déjà ses provisions pour l’hivernage, ses
-instruments de travail, des tentes, des couvertures, et on disait à
-Rotterdam que la date de son départ était maintenant fixée, lorsque le
-bruit se répandit en Hollande qu’une autre expédition, une expédition
-rivale, conduite par des Anglais, allait quitter Liverpool avant même
-que l’_Espérance_ eût levé l’ancre.
-
-L’expédition anglaise n’attendait plus, paraît-il, que l’arrivée d’un
-officier hollandais qui devait jouer un rôle prépondérant dans le
-voyage. Cet officier, dont on ne disait pas encore le nom, s’était
-présenté à la Société de géographie de Londres, cartes en mains,
-démontrant la possibilité de traverser le passage du pôle nord et, après
-une série de conférences éloquentes, il avait entraîné bon nombre de
-souscripteurs.
-
-Lady Franklin, avide de retrouver les traces de son mari, s’associait
-largement à l’entreprise, et toute cette affaire avait été conduite en
-Angleterre avec une telle habileté et une telle discrétion, qu’on
-n’apprenait, en Hollande, l’existence de cette expédition en quelque
-sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était plus possible de la devancer.
-
-Un matin, le courrier venant d’Angleterre apporta à Cornélius van Elven
-cette lettre datée de Liverpool:
-
- «14 avril 185...
-
- «Il y a dix ans, vous m’avez arraché la gloire d’écraser les
- rebelles de Java au delà du Guepo-Upas. Depuis dix ans, j’ai
- vécu sur ce souvenir qui a fait de nous, amis autrefois, deux
- adversaires. Aujourd’hui le sort, inclément pour moi, me permet
- de vous disputer une victoire nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de
- passer triomphant à travers les mers arctiques. Moi aussi, j’ai
- pâli sur les cartes, interrogé, le compas à la main, ces grands
- horizons inconnus. Moi aussi, je crois avoir trouvé et j’ai pu
- réussir à intéresser bien des gens à mon œuvre. Le public et
- l’or hollandais vous étaient tout acquis. J’ai appelé à moi
- l’Angleterre. C’est sur un navire anglais que je pars, et nous
- ferons telle diligence que j’espère bien avoir l’honneur de
- planter le premier, à côté du drapeau de la vieille Angleterre,
- les couleurs de mon pays, les trois couleurs de Néerlande, sur
- la rive de la Mer libre.
-
- «Demain notre navire lève l’ancre. Le _Saint-James_ aura pris
- l’avance sur l’_Espérance_. Quand vous arriverez au Groenland,
- vous trouverez la trace de notre passage sur les glaciers. La
- place sera prise, la Mer libre découverte. Ce sera, si vous le
- permettez, la revanche du Guepo-Upas, capitaine van Elven!
-
- «Adriaan-Carlos Flink.»
-
-Après avoir lu cette lettre, Cornélius faillit avoir un coup de sang. Il
-ne ressentait pas seulement de la colère contre l’ancien compagnon de
-ses premiers combats devenu son rival, son plus cruel ennemi, il
-éprouvait une sorte d’accablement farouche devant cet obstacle imprévu
-qui se dressait entre son but et lui. Cette expédition tant rêvée, ce
-beau projet plein d’audace, ce n’était plus maintenant son œuvre
-unique!... Un autre avait conçu, un autre exécutait, à cette heure même,
-un pareil voyage!... Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse! Cet
-Adriaan-Carlos qu’il avait tant de fois pressé contre sa poitrine! La
-jalousie, les déceptions, la vie en avaient fait cet homme qui jurait de
-lui ravir son triomphe et qui écrivait si amèrement: «Votre défaite sera
-ma revanche.»
-
-Jusque-là, Cornélius n’avait point haï Carlos. Il hochait doucement la
-tête lorsqu’on prononçait ce nom, et quand il parlait de son ancien ami,
-sa parole n’avait que de la pitié, et souvent de l’attendrissement. Mais
-dès lors, tout fut dit. La même haine violente qui faisait battre le
-cœur ardent de Carlos emplit l’âme plus ferme de Cornélius. Tant
-d’insolence gonfla la poitrine de van Elven, et Margaret l’entendit
-crier en montrant le poing à quelqu’un d’invisible:
-
-— Misérable!
-
-— A qui parles-tu? De qui parles-tu? demanda Margaret.
-
-— De qui? De Carlos. Un traître. Un homme qui veut me voler le fruit de
-tant d’années de recherches, de veilles et d’efforts, comme un larron me
-volerait ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de mes nuits des heures de
-labeur acharné, mon front sera devenu tout à fait chauve, mes yeux se
-seront creusés; à quarante-quatre ans, j’aurai l’air d’un vieillard,
-tout cela pour que maître Carlos me dérobe mon œuvre et me soufflette de
-la lettre que voici! Il eût été à terre et près de moi, je lui eusse
-répondu par un cartel. Je le croyais fou, je ne le savais pas méchant.
-Fou! Après tout, il l’est de croire que ce que j’ai mis tant d’années à
-concevoir et à découvrir, il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il ne
-s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de trouver mathématiquement.
-
-Puis, s’interrompant tout à coup:
-
-— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a, ce Carlos, une intelligence
-profonde et vive... Du génie! Presque du génie! Si ce que j’ai
-laborieusement cherché il l’avait trouvé, lui? Il est savant, très
-savant. Si ce passage du pôle il le découvrait avant moi?... Eh bien! il
-faut partir, partir en hâte! Il faut arriver avant le _Saint-James_! Il
-faut que le premier talon humain qui se pose là-bas, sur cette neige,
-sur ce sol glacé, ce soit le mien!
-
-Et, avec une sorte de fièvre, lui si calme d’ordinaire, si maître de
-lui, il hâtait les préparatifs de départ, il poussait ses compagnons à
-lever l’ancre sur l’heure.
-
-Les beaux yeux de Margaret étaient rouges maintenant. Elle pleurait,
-mais sans se plaindre. Elle avait rencontré, un soir, sur le quai des
-Boompjies, une femme blonde, à l’air triste et bon, qui regardait
-mélancoliquement le navire l’_Espérance_.
-
-— Est-ce que vous avez un parent, votre mari ou votre frère, qui
-s’embarque sur l’_Espérance_? lui avait-elle dit.
-
-Et la jeune femme avait répondu:
-
-— Non! Si je regarde ce navire, c’est qu’il est cause que mon mari est
-loin, bien loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être!
-
-— Je ne comprends pas, dit Margaret.
-
-— Hélas! madame, reprit la jeune femme, c’est parce que le capitaine
-Cornélius s’en va au pôle nord, que Carlos Flink y va aussi!
-
-— Carlos Flink! s’écria Margaret.
-
-— Je suis sa femme. Le connaissez-vous?
-
-— Je suis la femme de Cornélius van Elven!
-
-Margaret et Dica se regardèrent un moment, avec une expression étrange,
-comme si chacune d’elles eût mesuré ce qu’il y avait chez l’autre de
-haine contre celui qu’elle aimait; puis, dans la mélancolie profonde et
-douce du regard, dans les yeux bleus de Dica, dans les yeux noirs de
-Margaret, il y avait tant de douleur, de tristesse, d’effroi, de
-faiblesse et de bonté condamnées à la torture, qu’instinctivement leurs
-mains se tendirent l’une vers l’autre et que les deux femmes de ces
-hommes qui se haïssaient s’embrassèrent, comme si ce baiser de paix eût
-dû porter bonheur à ceux qui partaient.
-
-Le lendemain, à l’heure où l’_Espérance_ levait l’ancre, hissant
-fièrement, devant les autres bateaux pavoises, le drapeau aux trois
-couleurs hollandaises, il y avait dans la foule deux femmes qui se
-tenaient serrées l’une contre l’autre et qui priaient.
-
-— Mon Dieu! disait l’une, ramenez Cornélius sain et sauf!
-
-— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait l’autre.
-
-Et toutes deux, à travers leurs larmes:
-
-— Faites que leur haine mutuelle ne leur porte point malheur!
-
-Le canon tonna, l’_Espérance_ sortit de Rotterdam aux acclamations de la
-foule, et tant qu’on put l’apercevoir à l’horizon, sur les eaux vertes
-de la Meuse, Dica demeura debout à côté de Margaret, agenouillée.
-
-Le soir, à travers sa fenêtre entr’ouverte, Margaret entendit, comme un
-vague écho, les couplets d’une vieille chanson qui lui fit peur.
-
-C’était un jeune marin ou un mousse, qui passait le long des Boompjies,
-une voix d’enfant, et qui chantait:
-
- Hé! ho! matelot, matelot!
- Où vas-tu sur la mer lointaine?
- — Je vais chercher mon capitaine
- Perdu là-bas au fond de l’eau!
-
-Margaret sentit un frisson lui passer sur le corps; la voix,
-s’éloignant, continuait:
-
- — Hé! ho! matelot, matelot!
- Tu sais bien que la mer lointaine
- Ne rend mousse ni capitaine.
- Reste auprès des tiens, matelot.
-
-Margaret eut encore la force de fermer sa fenêtre; puis elle tomba, les
-yeux gros de larmes qui ne pouvaient couler et à demi évanouie, dans le
-grand fauteuil où d’habitude s’asseyait Cornélius van Elven lorsqu’il
-rêvait à la grande mer, la mer féerique, la mer libre et bleue du pôle.
-
-
- V
-
-Le voyage de l’_Espérance_ commença bien. Cornélius van Elven ne doutait
-pas du succès. Il éprouva la sensation de l’amoureux qui aperçoit enfin,
-près de lui, la femme aimée, lorsqu’il se trouva dans cette mer polaire
-qui engloutit parfois plus de trente vaisseaux dans un seul été. Ce
-paysage terrible et beau, cette mer d’un vert tendre comme une émeraude
-opalisée, et, au-dessus, le bleu pâli du ciel; ces courants de glace
-qu’emporte, en les brisant, le flot qui roule ces masses glacées, les
-_icebergs_, immenses, redoutables, détachés de la rive gelée comme les
-blocs gigantesques d’une avalanche; ces colossales masses contournées ou
-déchiquetées, tantôt lourdes comme des constructions cyclopéennes,
-tantôt découpées comme des clochetons gothiques; ces îles flottantes et
-menaçantes qui, d’un choc, eussent broyé l’_Espérance_, tenaient
-Cornélius fasciné, debout sur le pont et plongeant son regard au delà de
-ces immenses montagnes dont les stalactiques et les stalagmites géantes
-étincelaient, irisées comme du cristal.
-
-— Par delà ces glaciers, se disait-il, est la Mer libre, la mer sans
-rivages, que le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement! Allons!
-courage, Cornélius! Tu vas toucher du doigt ton rêve!
-
-Un vieux baleinier, pris à bord du navire, hochait la tête cependant
-lorsqu’il entendait Cornélius parler ainsi, tout haut, comme un
-illuminé.
-
-Il y avait tant d’obstacles encore à franchir; les _ice-fields_ à
-éviter, ces immenses plaines de glaces de dix lieues de large parfois et
-qui, charriées par la mer, font voler en poussière le navire qu’elles
-heurtent, et les _packs_ ou trains de glace d’eau douce et d’eau salée,
-aussi effroyables que la débâcle d’un univers gelé, et qui passent
-emportés comme un monde tout entier, crevassés, hérissés, informes,
-sinistres, oscillants, avec des ours farouches au sommet de leurs crêtes
-blanches.
-
-Qu’il était loin maintenant, Cornélius van Elven, des _arroyos_ de java,
-où le soleil dardait ses rayons implacables et où les Hollandais blonds,
-aux riches uniformes, et les brunes créoles aux écharpes écarlates
-cherchaient voluptueusement l’ombre douce sous les panaches des
-cocotiers et les arbres aux fleurs flamboyantes!
-
-Il songeait parfois aussi à son calme foyer de Rotterdam, à sa compagne
-aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin de feu où il avait passé tant
-de chères soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant des mondes inconnus
-dans ces bûches de bois qui brûlaient!... Comme il eût voulu embrasser
-Margaret! Mais il chassait bien vite ces pensées troublantes. Il avait
-besoin de tout son courage. Plus tard... plus tard il songerait à elle,
-lorsqu’il reviendrait au pays avec une gloire nouvelle et un nom
-immortel.
-
-Pourvu que Carlos Flink n’arrivât point le premier à la mer de glace!
-Carlos devait être, lui aussi, dans ces parages de la mer de Melville.
-Un jour, un mirage étrange fit apercevoir au fond du ciel, à l’équipage
-de l’_Espérance_, l’image renversée d’un navire qui, les mâts en bas,
-paraissait errer d’une façon fantastique au fond de l’infini. Ce ne
-pouvait être l’_Espérance_, qui se reflétait ainsi dans le ciel. Le
-navire-fantôme était, en effet, d’une taille différente. Cornélius prit
-son télescope, demeura longtemps l’œil attaché sur ce spectre de navire
-et poussa enfin un cri de colère. Au mât de ce bateau, apparu dans l’air
-et ainsi aperçu par un phénomène de réflexion très simplement explicable
-par suite de ces _icebergs_, glaciers cristallins changés en miroir, le
-pavillon britannique flottait: le drapeau de la marine anglaise!
-
-— Misère de moi! s’écria van Elven. C’est, j’en jurerais, le
-_Saint-James_! C’est Adriaan-Carlos qui est là! Et ce navire est
-peut-être, qui sait! de dix lieues en avance sur nous! Adriaan! Adriaan!
-Ah! misérable Adriaan!...
-
-Une agitation soudaine de l’air fit disparaître brusquement ce fantôme
-de navire qui pouvait, qui devait marcher en effet à huit ou dix lieues
-de là, et Cornélius sentit croître contre Carlos Flink sa haine
-grondante.
-
-L’_Espérance_ était d’ailleurs arrivée, après maintes luttes contre les
-banquises, aux limites extrêmes de la navigation. Il fallait hiverner,
-passer de longs mois sinistres sur la glace. Pendant combien de jours,
-pareils à des nuits sombres, resterait-on là, sans soleil?
-
-Cornélius van Elven avait apporté de Hollande deux pigeons courriers; il
-en prit un, lui attacha au cou une lettre écrite à Margaret et le lâcha
-dans l’air déjà opaque après l’avoir pressé contre ses lèvres.
-
- «Tout va bien, disait la lettre. Nous hivernons. Au printemps,
- nous reprendrons la route. A la fête de Noël, non de l’an
- prochain, mais de l’année qui suivra, je te raconterai,
- Margaret, les merveilles de la Mer libre du pôle. Le temps est
- long, mais la patience est grande quand on croit et quand on
- aime. Je t’aime et j’aime mon pays. Vive la Hollande!
-
- «Cornélius.»
-
-Il suivit des yeux le pigeon qui s’envolait sur le ciel gris et qui ne
-fut bientôt plus qu’un point imperceptible dans l’espace.
-
-Alors, par des froids effroyables, sous l’implacable ciel bas, sombre et
-brun comme du bronze, sur cette glace emprisonnant le navire, dans leurs
-huttes faites de neige durcie, à la lueur de quelque corde trempée dans
-la graisse fétide, les compagnons de Cornélius restèrent là, condamnés à
-la nuit sans fin, avant-courrière de la mort. Souvent le froid devenait
-mortel. La température descendait jusqu’à 60 degrés centigrades
-au-dessous de glace. La vapeur d’eau se gelait en l’air et retombait en
-flocons de neige. Un matelot ayant voulu boire, la peau de ses lèvres,
-arrachée, demeura collée à la tasse; la peau humaine touchant
-directement un objet quelconque était aussitôt brûlée comme par un fer
-rougi. Le scorbut emporta, pendant cette longue obscurité de cent
-quarante-deux jours, le lieutenant Gaspard Hynkx et trois matelots qu’on
-ensevelit dans la neige.
-
-Cornélius van Elven donna à ceux qui partaient le dernier adieu et dit
-aux autres:
-
-— Du courage!
-
-Sa fermeté ne se démentait pas. Il restait calme, admirable et certain
-du succès.
-
-Pourtant, dans ses heures de sommeil, deux images bien différentes le
-hantaient: celles de son bonheur lointain et celle de son rival, en
-route comme lui pour la Mer libre.
-
-Le printemps vint. Quelques hommes désignés par le sort étant laissés à
-bord de l’_Espérance_, on se lança vers le nord sur des traîneaux.
-Couverts de fourrures, les pieds dans des raquettes, sur le visage un
-masque de fil de fer pour protéger leurs prunelles contre l’éclat
-sinistre de la neige qui brûle la vue comme un foyer incandescent, des
-traîneaux portant le biscuit, le thé, la farine et les instruments de
-physique, les compagnons de Cornélius s’avancèrent lentement à travers
-les aspérités farouches, sans plus apercevoir une créature humaine
-vivante, plus un Esquimau, à travers ce désert de glace. A peine
-pouvait-on franchir un mille par jour. On ne rencontrait plus de
-banquises. Un seul ours fut entrevu, fuyant, étonné, et les coups de feu
-qui le saluèrent retentirent, mystérieusement répercutés par des échos
-étranges, comme le seul bruit qu’eût entendu cette farouche solitude
-depuis que le monde était monde.
-
-Cornélius, énergique, plein de foi superbe, avançait toujours, répétant
-en montrant le nord:
-
-— Là-bas est la Mer libre!
-
-On n’était plus, disait-il, qu’à deux cents milles du pôle. Deux cents
-milles, c’est-à-dire deux cents jours de marche! Deux cents!
-
-— Pourquoi aller plus loin? demanda, accablé, le chirurgien Justus van
-Doole.
-
-— Pour aller au but, répondit Cornélius. Rebrousser chemin, ce serait
-lâche!
-
-Et, tout bas, il ajoutait:
-
-— Adriaan irait jusqu’au bout, lui!
-
-Le scorbut continuait cependant à frapper. Des hommes avaient eu les
-bras gelés. Il avait fallu amputer le baleinier Petersen des deux pieds.
-On transportait le malheureux sur les traîneaux. En chemin, Petersen
-souriait et priait. Quelques jours après, le pauvre diable mourut.
-
-— Notre nombre diminue, fit stoïquement Cornélius, mais notre but se
-rapproche!
-
-Et l’on continua la route.
-
-Plus loin que le cap Colombia, sur la glace, l’équipage de l’_Espérance_
-trouva des débris de verre, un manche de couteau, des traces de passage
-de quelques hommes.
-
-Cornélius se sentit comme mordu au cœur.
-
-— Adriaan! Adriaan-Carlos! s’écria-t-il, pendant que son imagination
-lui montrait le capitaine Flink, son rival, poussant un cri de triomphe
-et arrivant le premier à la Mer libre.
-
-— En route!... dit-il aussitôt avec une résolution farouche.
-
-Un peu plus loin, ce ne furent plus des débris, ce fut un cadavre qu’on
-trouva, celui d’un officier de la marine anglaise, mort isolé, mort de
-faim peut-être, et mort la main droite sur son fusil chargé, la main
-gauche sur sa Bible ouverte, cette Bible qu’il lisait sans doute à
-l’heure de l’agonie: l’arme de mort pour défendre sa vie, le livre pour
-nourrir son âme.
-
-— Plus de doute, songea Cornélius, le _Saint-James_ est de ce côté,
-Carlos Flink a deviné la bonne route!
-
-On creusa un trou dans la neige et l’on y déposa l’officier mort.
-Cornélius prit la Bible et dit, après avoir lu sur la garde le nom de
-cet homme:
-
-— Celui de nous qui reviendra au pays rapportera ce livre à lady
-Susannah France... le nom est écrit là!
-
-Puis, résolument, à travers la glace, les compagnons de van Elven,
-attirés là-bas par le rêve, continuèrent lentement leur chemin.
-
-Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire, mordus par le froid,
-la peau bleuie, leur respiration devenant de la neige, fouettés par la
-tempête, déchirés par les glaçons, la barbe collée aux vêtements, les
-cils raidis changés en aiguilles gelées, les narines bouchées par le
-froid, la gorge serrée par l’angine, pris de vertiges, égarés, perdus,
-fantômes humains dont les ombres trébuchantes se détachaient vaguement
-sur cet horizon éternellement blanc, pareil à un linceul immense, à un
-drap mortuaire et sans fin.
-
-
- VI
-
-Ils marchaient sous un ciel lugubre, pâle et étincelant comme une
-coupole d’argent, apercevant maintenant, parfois, des vols de mouettes,
-d’_eiders-ducks_ et de _dove-kies_, les pigeons de la mer.
-
-— Savez-vous où ils vont, disait alors Cornélius, plein de fièvre et de
-joie, en montrant ces oiseaux. Ils vont au delà des glaces chercher
-l’air plus doux, les eaux chauffées par le _Gulf-Stream_, la mer
-immense! Ils vont, comme nous, vers la Mer libre! Allons, compagnons, en
-avant!
-
-Mais, à mesure que les jours passaient, les forces de ces intrépides
-s’usaient lentement, et Cornélius sentait le découragement s’infiltrer,
-comme un poison, dans les âmes. Le sourd appel de la patrie lointaine
-disait tout bas: _Reviens!_ au cœur de chacun d’eux. Ils parlaient de
-s’arrêter, de camper, de laisser Cornélius s’aventurer seul jusqu’au
-delà du point où ils étaient parvenus et de l’attendre là, blottis dans
-la neige.
-
-— Vous le voulez? leur dit alors Cornélius. Je sens, je sais pourtant
-que nous ne devons pas être à plus de trois ou quatre journées de marche
-de cette mer qui est mon rêve. Les mouettes sont plus nombreuses, voyez!
-Pourtant, vous redoutez de me suivre et votre courage est à bout? Eh
-bien! soit, j’irai seul! ou je n’irai qu’avec ceux qui ont encore la
-foi: qui m’aime me suive!
-
-Un seul homme se détacha du groupe des survivants de l’_Espérance_.
-C’était Justus van Doole, le chirurgien.
-
-Il prit avec lui des biscuits, du thé, du whisky gelé, deux chiens aux
-longs poils blancs, et il partit.
-
-Il était convenu que l’équipage attendrait Cornélius et Justus pendant
-un mois. Après quoi, les hommes seraient libres de reprendre, à travers
-le désert de glaces, le chemin du pays.
-
-— Dieu vous garde! crièrent au capitaine van Elven les matelots de
-l’_Espérance_.
-
-Cornélius répondit fermement:
-
-— A bientôt!
-
-On le vit s’enfoncer avec Justus dans les profondeurs glacées, et ces
-deux hommes, silencieux et résolus, marchèrent tout un jour encore à la
-recherche de l’Océan sans limites.
-
-La Mer, la libre Mer, ne semblait point se rapprocher, quoi que
-Cornélius en eût dit. Justus et lui ne rencontraient que le vide. Ils
-avaient déjà marché trois jours.
-
-A l’aurore du quatrième jour, Cornélius dit:
-
-— J’ai le pressentiment que nous serons aujourd’hui arrivés au but.
-
-Et il pressait dans sa main gantée le drapeau tricolore roulé, dont il
-se servait comme d’un _ice-stock_.
-
-Tout à coup il poussa un cri, un cri d’effroi. Justus venait de mettre
-le pied sur une flaque d’eau à peine recouverte de glace et, sans bruit,
-comme un caillou s’enfoncerait dans un étang glauque, l’homme avait
-disparu tout d’un coup, après avoir vainement essayé de se soutenir sur
-l’eau.
-
-La flaque d’eau était moitié lac et moitié gouffre.
-
-— Pauvre Justus! dit, devant ce trou sans fond qui venait d’engloutir
-un homme, van Elven, le cœur serré. Justus van Doole, ta mort, sans
-autre témoin que moi, ta mort sans gloire, vaut mieux que la vie de bien
-d’autres!
-
-Alors il se sentit désespérément seul; seul avec les chiens qui
-hurlaient parfois en le suivant, seul avec le drapeau de Hollande entre
-les mains, un couteau à côté et son rêve dans l’âme! Non, ce n’était pas
-être seul.
-
-— Adieu, Justus van Doole! cria Cornélius dans la solitude.
-
-Puis, d’un pas ferme et fier, il reprit sa route et continua son chemin.
-
-Cet homme, perdu dans l’immensité farouche, c’était l’Humanité même,
-l’Humanité en marche vers le songe, l’immensité, l’inconnu!
-
-Le soir, Cornélius van Elven coucha dans une grotte de glace, ses chiens
-à côté de lui, et le lendemain, debout, il se remit à l’œuvre. Des deux
-chiens, un seul restait, secouant ses poils gelés. L’autre s’était
-enfui, rebroussant chemin.
-
-Cornélius marchait, fantôme allant vers un fantôme, lorsque, après deux
-heures de fatigues, le sol gelé devint plus hérissé, plus difficile et
-plus raboteux. C’était maintenant un amoncellement de blocs de glaces,
-quelque chose d’effroyable et de grandiose. A peine, au milieu de ce
-chaos, un chemin possible. Au fond, la brume, — la brume épaisse et
-jaunâtre, — un enfer noir. Cornélius van Elven avançait toujours.
-
-Il sentit bientôt que, sous ses pieds, la glace craquait, faiblissait.
-
-Le chien esquimau qui l’avait suivi se mit à trembler, comme avaient
-autrefois tremblé les chiens de Java à l’entrée du Guepo-Upas, et, pris
-de terreur, il s’enfuit en hurlant, comme s’était enfui son compagnon.
-
-Cornélius van Elven avança encore.
-
-Encore quelques pas, et brusquement, comme si un voile immense se fût
-déchiré devant lui, comme si une main invisible eût tiré le rideau de
-brume sombre qu’il avait tout à l’heure devant les yeux, une mer, une
-immense mer apparut aux pieds de cet homme planté sur la falaise de
-glace, et, — spectacle que jamais n’avait vu un œil humain! —
-Cornélius aperçut là, immense et bleue, déroulant ses flots purs sous un
-ciel d’azur, la Mer libre, la mer sans rivages, la mer vierge et sans
-limites qui marquait sans nul doute le commencement d’un monde.
-
-— Hourra! cria-t-il alors de sa voix la plus éclatante et la plus mâle.
-Hourra! hourra! hourra!
-
-Son cri montait, joyeux, éperdu, altier et triomphant, dans l’air
-limpide. Son œil se baignait dans l’espace sans bornes. C’était
-l’infini, c’était le rêve! Des oiseaux inconnus, blancs et noirs, les
-ailes étendues, énormes, passaient, jetant leurs notes claires, et
-rasaient, en tournoyant, le flot bleu; des hirondelles, des mouettes,
-semblables à des flocons neigeux, voltigeaient heureuses; — et c’était
-au-dessus de l’immensité bleue une multitude d’êtres, un bruissement
-d’ailes, une neige animée, vivante et chancelante. Des phoques se
-jouaient dans les flots, regardaient étonnés et fuyaient. Des dos
-étranges de poissons ignorés se montraient çà et là, à fleur d’eau, et
-plongeaient brusquement sous les yeux de Cornélius.
-
-— Oh! le songe grandiose! Oh! le spectacle écrasant! Le ciel profond,
-la mer immense, le flux joyeux! Quelle tentation! se jeter dans cette
-mer, plonger dans ces flots tièdes! Et là-bas, plus loin, aller plus
-loin et découvrir quelque terre vierge!
-
-— J’ai vaincu! j’ai trouvé! songeait Cornélius. Ces bordures de glace
-où j’appuie mes pieds, ce sont les limites d’un monde, et cette mer
-fluide et sans limites, c’est le commencement d’un univers!
-
-«Margaret, Margaret, ajouta-t-il, je puis maintenant revenir à toi,
-Margaret!»
-
-Il s’était agenouillé. Il se releva, et dépliant alors le drapeau
-hollandais, dont la lumière du pôle fit étinceler fièrement les trois
-couleurs:
-
-— Mon pays, dit-il, à toi, mon pays, cette Mer libre à laquelle donne
-ton nom le plus dévoué de tes fils! — Elle s’appellera la Mer Batave!
-Vive la Hollande!
-
-— Vive la Hollande! répéta tout à coup, derrière Cornélius, une voix
-ardente, et le capitaine crut un moment que c’était l’écho qui venait de
-lui renvoyer son cri de triomphe. Mais, en se retournant, il devint
-horriblement pâle et sentit tout son sang lui refluer au cœur.
-
-Là, devant lui, debout, ironique et hardi, un bâton ferré à la main, se
-tenait un homme que Cornélius reconnut malgré son enveloppe de peaux de
-bêtes, et dont il jeta le nom avec rage:
-
-— Carlos Flink!
-
-— Oui, Carlos Flink! dit cette apparition vivante, Carlos qui est
-arrivé avant toi devant la Mer libre et qui lui a déjà donné son nom!
-
-Cornélius van Elven éprouva brusquement une rage de fou. Il lui semblait
-que sa tête se perdait. Il voulait tout d’abord se jeter d’un bond sur
-Adriaan-Carlos et l’étrangler de ses mains robustes.
-
-Ainsi le rival, acharné, était là! Carlos avait déjà posé les pieds sur
-cette neige!... Il avait baptisé peut-être de son nom la Mer Batave!
-Était-ce possible?
-
-— Je rêve! je rêve! se disait Cornélius.
-
-Alors, avec une joie incisive, chacune de ses paroles entrant au cœur de
-van Elven comme une lame de fer rouge, Adriaan-Carlos fit à son ami
-d’autrefois le récit de ses propres efforts, de ses journées de marche à
-travers les banquises, du voyage du _Saint-James_ dans la région du cap
-Sabine; il lui montra les marins à bout de forces, le bateau menacé par
-les glaces qu’il fallait repousser comme un assaut, et lui, lui, Carlos
-Flink, continuant intrépidement sa route, poussé par une double passion:
-l’ambition d’attacher enfin son nom à quelque grande chose, et la soif
-de se venger de Cornélius van Elven, le héros de Java.
-
-Et Cornélius repassait, au récit de Carlos, par toutes les épreuves
-terribles qu’il avait supportées lui-même depuis son départ. Il
-souffrait une fois encore ses lugubres souffrances, et le tableau de
-tous ces maux doublait sa haine, car de tout cela il n’avait donc
-triomphé que pour se voir arracher sa découverte et voler sa victoire?
-
-— Allons, Cornélius van Elven, dit Carlos Flink avec un rire strident,
-tu peux retourner à Rotterdam, maintenant. L’équipage du _Saint-James_,
-qui m’attend, est campé à deux milles d’ici, et je l’aurai rejoint
-demain. Et demain je pourrai dire à ces matelots qui m’ont suivi: «La
-Mer libre existe, et c’est moi, Carlos Flink, qui l’ai découverte!»
-
-— Toi? fit van Elven, toi?... Tu mens! Ce rêve de toute ma vie, tu me
-l’as volé! Tu as marché sur ma trace lâchement!... Celui qui a conçu le
-projet de venir ici, c’est moi! Celui qui retournera en Hollande en
-disant: «J’ai trouvé!» c’est moi!
-
-Et tandis que le drapeau hollandais flottait doucement, comme caressé
-par la brise de la grande mer, Cornélius van Elven, d’un mouvement
-farouche, tira de sa gaine de cuir le coutelas qui pendait à son côté, à
-demi dissimulé sous les poils des fourrures.
-
-Adriaan-Carlos se mit encore à rire.
-
-— Tu vois cette mer? dit-il, eh bien! je veux avoir son secret, moi, et
-je l’aurai! Oui, nous faisant des barques du bois de nos traîneaux, nous
-irons demander à la Mer libre quel continent elle baigne! J’irai plus
-loin que toi, Cornélius, je te le jure, plus loin, plus loin qu’aucune
-créature humaine n’aura jamais osé aller!
-
-— Regarde bien cette falaise de glace, répondit froidement Cornélius,
-c’est là que tu t’arrêteras. Tu n’iras pas plus loin, entends-tu,
-Adriaan-Carlos?
-
-Seuls au bout du monde, devant l’immensité sublime, ils ne songeaient
-pas à oublier, ils ne pensaient qu’à se haïr.
-
-Cornélius brandit son coutelas et se jeta, sinistre dans ses peaux de
-bêtes, vers Adriaan qui s’était armé.
-
-Carlos Flink ajusta son ennemi du canon d’un pistolet et dit résolument:
-
-— Prends garde! De nous deux, je te l’ai dit, un seul doit revenir
-là-bas. Un seul doit rapporter au pays le secret de cette découverte.
-Cornélius van Elven, tu es mort!
-
-Son doigt pressa la gâchette du pistolet, et les mouettes éperdues
-s’envolèrent en criant, effarées, terrifiées et venant d’apprendre que
-partout où l’homme passe il apporte le danger et la mort.
-
-Cornélius, blessé, avait trébuché d’abord, et Carlos avait attendu,
-comme si son rival eût dû tomber sur le coup. Mais, intrépide, et d’un
-mouvement surhumain, van Elven continuait d’avancer, et la large lame de
-son coutelas jetait des éclairs bleuâtres sous la lumière intense du
-pôle.
-
-Carlos avait maintenant, lui aussi, tiré son couteau.
-
-— Non, ce n’est pas moi qui vais mourir, lui dit Cornélius, c’est toi!
-
-Les deux hommes, l’un immobile, l’autre marchant devant lui, se
-heurtèrent brusquement, et, dans un corps à corps sinistre, les armes
-qu’ils tenaient se croisèrent comme deux dagues sans que ni l’un ni
-l’autre atteignît la poitrine de son adversaire. Ils se colletaient,
-haletants, dans une lutte féroce, et chacun d’eux de la pointe de son
-arme cherchait le cœur de l’autre. Face à face, leurs haleines se
-mêlant, les yeux dans les yeux, crispés, hurlant, ces deux êtres, plus
-pareils à des fauves qu’à des hommes, s’insultaient du regard et de la
-voix, tandis que leurs mains avides se déchiraient à vouloir fouiller du
-coutelas le corps de l’ennemi.
-
-Carlos voyait d’ailleurs, et avec une joie sauvage, des taches rouges
-monter au cou de Cornélius; du sang perlait déjà, coulant le long des
-manches, sur les poils blancs des peaux dont van Elven était couvert.
-
-Ah! Cornélius était livide, Cornélius était blessé, Cornélius allait
-mourir!...
-
-— Tu ne reverras plus Rotterdam! lui cria Carlos, riant toujours de son
-rire cruel et fou.
-
-Cornélius redoubla d’énergie sauvage, étreignit puissamment de son bras
-gauche Carlos, qui ouvrit alors la bouche comme si la respiration lui
-échappait, et du bras droit leva le coutelas au-dessus du front du
-capitaine Flink.
-
-Carlos était armé encore, mais le terrible bras de Cornélius
-l’étreignait à l’étouffer. Il eût pu frapper par derrière; il n’en avait
-plus la force.
-
-Il se sentait perdu. Hagard, il voyait ce coutelas, ce coutelas levé,
-étincelant, éclatant, et qui allait tout à l’heure s’enfoncer dans sa
-chair.
-
-Il fit un effort prodigieux, terrible, et sa face s’abattit sur le
-visage de Cornélius, mordant la joue de ses dents de fer.
-
-La douleur arracha à van Elven un cri aiguë et d’un bond il essaya de
-reculer, mais du moins en tenant toujours Carlos Flink étouffant. Son
-pied glissa sur la glace qui craquait, et alors la même chute, une chute
-atroce, mortelle au ras de ce gouffre, la chute de ce colletage de deux
-fureurs, de cette fraternité de la haine, entraîna ces deux êtres
-saignants et hideux. Carlos et Cornélius se déchirèrent encore au bord
-de la falaise glacée, se tordant comme deux tigres sur la nappe blanche;
-puis tout à coup la glace s’affaissant sous leur poids, un plus fort
-craquement se fit entendre, un bloc, pareil à du cristal, se détacha de
-la crête qui brillait, et dans l’immensité, sous le ciel bleu, les deux
-corps enlacés de Cornélius et de Carlos tombèrent, avec un dernier
-blasphème, dans les flots de la Mer libre qui se fermèrent sur eux avec
-le bruit profond et sourd de l’eau qui fait un linceul aux cadavres.
-
-Au bord sans fin de la grande mer, dans la solitude gelée, il n’y avait
-plus rien maintenant que le silence, rien que l’immensité déserte, rien
-que le mystère et que l’inconnu.
-
-Les oiseaux montaient dans l’air pur avec leurs envergures immenses.
-
-Et qui eût dit que deux hommes étaient venus là, tout à l’heure, jetant
-sur cet horizon conquis le coup d’œil orgueilleux du triomphe?
-
-Un peu de glace brisée, des traces de pas bientôt effacées, et puis
-rien!
-
-Encore, toujours, éternellement, la mer tiède continuait à battre ses
-bords dentelés avec un grand murmure et à dérouler ses flots bleus... La
-mer, la Mer libre et sans nom, la mer inviolée comme depuis l’éternité!
-
-
- VII
-
-Quelques années après, lorsque le docteur Kane découvrit à son tour la
-Mer libre du pôle, il trouva, encore plantée sur la falaise, la hampe
-d’un drapeau dont le vent avait emporté les couleurs.
-
-C’était le drapeau enfoncé là par Cornélius van Elven, dont les matelots
-de l’_Espérance_ n’avaient plus eu de Nouvelles — jamais.
-
-L’_Espérance_ et le _Saint-James_ étaient ensemble revenus à Valentia,
-en Islande, puis l’un à Rotterdam et l’autre à Liverpool, après avoir
-attendu, celui-ci Carlos Flink, celui-là van Elven.
-
-— Carlos et Cornélius se seront perdus en même temps, disait-on, et
-perdus sans même savoir qu’ils étaient si rapprochés l’un de l’autre.
-
-Nul ne pouvait soupçonner en effet que la haine de ces deux hommes les
-avait fait s’entr’égorger ainsi et se perdre, quand ils touchaient l’un
-et l’autre à leur rêve.
-
-Margaret et Dica, les deux veuves de Cornélius et de Carlos, ont fait
-élever en commun un monument près du cimetière de Rotterdam. On y lit
-ces mots dictés par le cœur à celles qui aimaient tant ceux qui se
-haïrent:
-
- _A deux frères ennemis_
- _réconciliés dans la mort!_
-
-Margaret et Dica y vont pleurer toujours, et leurs mains déposent
-pieusement, auprès du monument de pierre, des bouquets de fleurs, des
-violettes du pôle.
-
-— Nous les aimions cependant assez pour qu’ils eussent dû ne pas se
-haïr! songent-elles.
-
-Puis doucement:
-
-— Quelle gloire les attendait pourtant — et le bonheur aussi — s’ils
-avaient su... s’ils avaient pu oublier! Ah! maudite, maudite soit la
-haine!
-
-Parfois Dica demande à Margaret:
-
-— Et s’ils n’étaient pas morts cependant?... S’ils revenaient! Oui,
-s’ils revenaient... un jour?
-
-— J’y pense bien souvent, répond Margaret.
-
-Et ses yeux brillent aussitôt d’une intense joie.
-
-Mais, comme un funèbre écho, le triste refrain de la chanson du mousse
-lui revient:
-
- Hé! ho! matelot, matelot!
- Tu sais bien que la mer lointaine
- Ne rend mousse ni capitaine.
- Reste auprès des tiens, matelot!
-
-Elle pleure alors et se remet à prier.
-
- ‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾
- PRINTED IN GREAT BRITAIN
-
-
-
-
- Note de Transcription
-
-Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été
-corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation
-de la majorité a été employé.
-
-Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se
-produisent.
-
-L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été
-écrit et ou publié.
-
-[Fin de _Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius_, par
-Jules Arsène Arnaud Claretie.]
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS
-& CARLOS ET CORNÉLIUS ***
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- <body>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les Huit Jours du Petit Marquis &amp; Carlos et Cornélius, by Jules Arsène Arnaud Claretie</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les Huit Jours du Petit Marquis &amp; Carlos et Cornélius</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jules Arsène Arnaud Claretie</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: February 13, 2022 [eBook #67402]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Delphine Lettau PM, Cindy Beyer, and the online Distributed Proofreaders Canada team at http://www.pgdpcanada.net.</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS &AMP; CARLOS ET CORNÉLIUS ***</div>
-<div class='figcenter' style='width:80%'>
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-</div>
-
-<hr class='pbk'/>
-
-<div class='lgc' style=''> <!-- rend=';italic;' -->
-<p class='line' style='font-size:2em;font-style:italic;'>Les &nbsp;Huit &nbsp;Jours</p>
-<p class='line' style='font-size:1.5em;font-style:italic;'>du</p>
-<p class='line' style='font-size:2em;font-style:italic;'>Petit &nbsp;Marquis</p>
-<p class='line' style='font-style:italic;'>———————</p>
-<p class='line' style='font-size:2em;font-style:italic;'>Carlos &nbsp;et &nbsp;Cornélius</p>
-<p class='line'>&#160;</p>
-<p class='line' style='font-size:1em;font-style:italic;'>Par</p>
-<p class='line'>&#160;</p>
-<p class='line' style='font-size:1.5em;font-style:italic;'>Jules &nbsp;Claretie</p>
-<p class='line' style='margin-top:.2em;font-size:.8em;font-style:italic;'>de l’Académie française</p>
-<p class='line'>&#160;</p>
-<div class='figcenter'>
-<img src='images/title.png' alt='' id='iid-0001' style='width:70px;height:auto;'/>
-</div>
-<p class='line'>&#160;</p>
-<p class='line' style='font-size:1.5em;font-style:italic;'>Paris</p>
-<p class='line' style='font-size:1.5em;font-style:italic;'>Nelson, &nbsp;Éditeurs</p>
-<p class='line' style='font-style:italic;'><span class='it'>189, &nbsp;rue &nbsp;Saint-Jacques</span></p>
-<p class='line' style='font-size:.8em;font-style:italic;'>Londres, Édimbourg et New-York</p>
-</div> <!-- end rend -->
-
-<hr class='pbk'/>
-
-<div class='lgc' style='margin-top:2em;margin-bottom:5em;'> <!-- rend=';fs:.9em;' -->
-<p class='line' style='font-size:.9em;'>Tous droits de reproduction et de traduction</p>
-<p class='line' style='font-size:.9em;'>réservés pour tous pays.</p>
-</div> <!-- end rend -->
-
-<hr class='pbk'/>
-
-<div class='figcenter' style='width:100%'>
-<img src='images/table.png' alt='' id='iid-0002' style='width:100%;height:auto;'/>
-</div>
-
-<div class='lgc' style='margin-bottom:5em;'> <!-- rend=';fs:1.2em;italic;' -->
-<p class='line' style='font-size:1.2em;font-style:italic;'><a href='#ch1'>LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS</a></p>
-<p class='line'>&#160;</p>
-<p class='line' style='font-size:1.2em;font-style:italic;'><a href='#ch2'>CARLOS ET CORNÉLIUS</a></p>
-</div> <!-- end rend -->
-
-<hr class='pbk'/>
-
-<div class='lgc' style='margin-top:1em;margin-bottom:5em;'> <!-- rend=';fs:1.8em;' -->
-<p class='line' style='font-size:1.8em;'>LES &nbsp;HUIT &nbsp;JOURS</p>
-<p class='line' style='font-size:1.8em;'>DU &nbsp;PETIT &nbsp;MARQUIS</p>
-</div> <!-- end rend -->
-
-<hr class='pbk'/>
-
-<div><h1 id='ch1'>LES HUIT JOURS<br/> DU PETIT MARQUIS</h1></div>
-
-<h2 class='nobreak'>I</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'><span class='dropcap'>U</span>N</span> dimanche, un dimanche anglais, le
-terrible <span class='it'>Sunday</span> silencieux et morne, le
-dimanche du vide et de l’ennui, un dimanche
-de juin, sous la chaleur torride,
-la lourde chaleur des étés de Londres,
-un dimanche de 1793, à l’heure où les
-jours caniculaires du faubourg Saint-Antoine
-avaient pour réponse les jours
-orageux du Strand, les bouillonnements
-de Pall Mall, les nuits pleines de colères
-de la Chambre des Communes, — un
-triste et beau dimanche d’exil, — et,
-dans les rues de la ville immense, depuis
-le matin, sous le ciel gris bleu, d’un bleu
-de lin, le marquis de Beauchamp d’Antignac
-promenait sa désolation, à travers
-les rues, se demandant si, par une ironie
-des heures, le temps n’était pas plus
-long et plus pesant, un dimanche,
-dans l’atmosphère lourde de la vieille
-Angleterre.</p>
-
-<p class='pindent'>Oh! ces dimanches, qui revenaient si
-vite au bout de semaines qui passaient
-si lentement, comme il en avait déjà supporté,
-traîné du matin au soir, dans les
-rues vides, le petit marquis exilé qui regrettait
-ce Paris à peine entrevu, Paris,
-Versailles, tout ce qu’il avait aperçu et
-goûté d’exquis au sortir de sa province,
-tout ce qu’il avait quitté brusquement
-pour fuir les Jacobins et parce qu’aussi
-bien, lui disait-on, l’honneur était à
-Coblentz ou à Londres!</p>
-
-<p class='pindent'>Émigré! Il s’était, un matin, réveillé
-en une petite chambre de Crown Court,
-dans Pall Mall, sous les toits d’une
-maison anglaise, et il avait regardé
-autour de lui. C’était, ce jour-là, un
-matin de printemps, et un soleil pâle, si
-pâle, trouait péniblement le brouillard
-gris qui traînait sur les toits carrés, aux
-tuiles sombres, se déchiquetait aux cheminées
-dont les fumées se mêlaient à
-cette brume... Il avait, deux jours auparavant,
-traversé la Manche dans une
-méchante barque de pêcheur, partie de
-Boulogne, la nuit; débarqué à Folkestone,
-il y était demeuré quelques
-heures, regardant, au loin, l’horizon, y
-cherchant en vain cette terre de France
-disparue et qu’il ne reverrait jamais,
-peut-être.</p>
-
-<p class='pindent'>Jamais! Allons donc! Le temps de
-faire un petit voyage, de contempler un
-peu du vert acide des paysages anglais,
-du noir fumeux des villes sombres, et il
-retournerait bien vite au pays. On s’y
-battait, là-bas, sur cette terre soulevée
-comme par un frémissement de volcan,
-on s’y égorgeait, oui, mais c’était la
-France! C’eût été, sans doute, périlleux;
-mais c’eût été bien doux d’y rester!</p>
-
-<p class='pindent'>Et le petit marquis soupirait.</p>
-
-<p class='pindent'>— Bah! une semaine est bientôt
-passée! Dans huit jours, je pourrai me
-rembarquer, et, cette fois, pour Calais,
-pour Paris, pour la France!</p>
-
-<p class='pindent'>En attendant, c’était la liberté, le salut,
-la sécurité que le marquis de Beauchamp,
-émigré, apercevait, pour la première
-fois, du haut de sa fenêtre à
-guillotine (le nom l’avait fait sourire),
-sous l’aspect d’une mer de briques dans
-le brouillard du matin.</p>
-
-<p class='pindent'>Et, maintenant, c’était dans ce Londres
-immense qu’il lui fallait vivre.
-Pour combien de temps? Bah! encore
-une fois, un exil n’est pas éternel et ce
-n’est pas à vingt-cinq ans que le mot
-<span class='it'>jamais</span> peut être prononcé. Il fallait
-attendre. Les révolutions passent. Les
-bateaux qui emmènent les pauvres êtres
-déracinés les ramènent aussi, et le jour
-viendrait où le marquis de Beauchamp
-d’Antignac dirait à quelque batelier
-anglais, sur la jetée de Douvres:</p>
-
-<p class='pindent'>— Allons en France!</p>
-
-<p class='pindent'>Huit jours! Il s’était donné, en manière
-de plaisanterie, huit jours pour se
-mettre à l’abri et laisser passer la bourrasque
-qui emportait les Girondins et
-les envoyait, là-bas, à l’échafaud. Huit
-jours! Mais le temps passait, passait, et
-le pauvre gentilhomme périgourdin, le
-cœur gonflé, la bourse plate, errait, âme
-en détresse, dans les rues tristes, ou restait
-là-haut, au-dessus des cheminées, à
-relire un petit volume du chevalier de
-Parny, qui, trempé d’eau de mer pendant
-la traversée, imprégné d’odeur
-saline, sentait encore l’Angleterre. Ah!
-comme il regrettait, le petit marquis,
-d’avoir quitté Paris, avec tous ses périls,
-pour cet immense Londres avec tous ses
-ennuis! Il y aurait peut-être eu le cou
-coupé, eh! oui, peut-être. Et après?
-C’était une fin galante. Mais user ses
-jours, ses longs jours, dans la mélancolie
-noire des promenades solitaires, des
-heurts quotidiens contre des étrangers
-qui, pour être des hôtes, n’en étaient pas
-moins des ennemis, quelle misère!</p>
-
-<p class='pindent'>Car il avait des préjugés, le marquis
-de Beauchamp d’Antignac, et quand il
-apercevait, le long de la Tamise, quelque
-gaillard qui sortait, titubant, d’une taverne
-soutenu par un sergent recruteur
-galonné et flambant neuf, il se disait que
-cette recrue allait, avant peu, l’habit
-rouge au dos, charger certaines gens qui,
-pour être des patriotes, n’en étaient pas
-moins des Français! Et cela ne lui
-plaisait qu’à demi, au petit marquis de
-Beauchamp, assez irrité d’entendre son
-nom, son nom de gentilhomme du
-Périgord, ainsi prononcé par ses amis
-d’Angleterre: <span class='it'>Bioutchemp!</span></p>
-
-<p class='pindent'>Ah! ses amis! Il n’en avait pas! Il ne
-connaissait personne, personne dans ce
-grand Londres. Trop pauvre pour aller
-dans les salons, ou à Richmond, où se
-réunissaient les élégantes; trop délicat
-pour errer, user ses journées dans les tavernes,
-ménager des malheureux derniers
-écus qu’il avait pu arracher au naufrage,
-il vivait solitaire pour ne point sembler
-prendre, auprès des princes qu’il eût pu
-fréquenter, des allures de parasite et
-pour allonger, à force de misérables
-économies, la petite somme qui lui
-assurait encore quelques mois d’existence
-étroite.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais quand il n’aurait plus rien, que
-ferait-il, le petit marquis? Irait-il grossir
-les rangs de l’armée de Condé, se battre
-avec des compatriotes? Se ferait-il cuisinier,
-brodeur ou professeur de français?
-Irait-il demander la fin de tout à l’eau
-saumâtre de la Tamise?</p>
-
-<p class='pindent'>— Qui vivra verra! se disait-il.</p>
-
-<p class='pindent'>Et il vivait ainsi, au jour le jour, si
-c’était vivre. Il vivait en se disant de
-semaine en semaine, de huit jours en
-huit jours:</p>
-
-<p class='pindent'>— Qui sait? La semaine qui vient je
-serai peut-être à Paris, je reverrai peut-être
-Versailles!</p>
-
-<p class='pindent'>Pour occuper ses matinées, chaque jour,
-il éprouvait une certaine curiosité presque
-nerveuse et comme agressive à aller,
-devant le palais de Saint-James, tout près
-de son logis, voir les grenadiers en habits
-rouges échanger, le matin, leurs drapeaux
-et jouer sous les fenêtres du vieux palais
-des airs de bataille et des marches de
-guerre. C’était chaque matin, devant le
-palais aux murailles noires, sèchement
-découpées comme des cartonnages, avec
-des arêtes blanches qui donnaient, même
-en ces jours d’été, aux créneaux gothiques
-une apparence neigeuse, le même cérémonial
-quasi religieux, la même marche
-solennelle: — le salut aux couleurs réglé
-comme par un rituel; — et les grenadiers
-aux tricornes plantés sur l’oreille
-défilaient, fifres et tambours chamarrés
-de blanc en tête, d’un pas rythmé, lent
-et sévère, qui étonnait M. de Beauchamp,
-lui rappelait les gardes-françaises,
-si pimpants, alertes, charmants, mais qui
-avaient tourné au peuple, les faquins!</p>
-
-<p class='pindent'>Et quand il apercevait, sur ces drapeaux,
-des noms malsonnants pour un
-Français, de victoires anglaises: <span class='it'>Blenheim</span>,
-<span class='it'>Ramillies</span>, <span class='it'>Malplaquet</span>, brodés de
-jaune, une sourde irritation lui venait,
-une sorte de désir insolent d’accompagner
-l’aigre chanson des fifres de quelque
-refrain narquois:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>Monsieur Malbrough est mort,</p>
-<p class='line0'>Est mort et enterré...</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Et il s’éloignait alors, rêvant des beaux
-matins de Fontenoy, puis se heurtant,
-devant quelque magasin d’images, à des
-gravures aux couleurs crues, à des imageries
-sanguinolentes, où les Français
-étaient représentés coupant des têtes de
-femmes, promenant sur une pique la tête
-poudrée du roi ou hissant quelque prêtre,
-un moine ou un fermier général, à la
-potence d’une lanterne. Images aux enluminures
-hurlantes, qui soulevaient des
-grognements et de gros rires insultants
-parmi tous ces Anglais se pressant là, se
-poussant pour mieux voir.</p>
-
-<p class='pindent'>Chose bizarre, ces caricatures contre
-les bonnets rouges qui, vengeresses, amusaient
-le marquis, ces injures aux Jacobins,
-l’agaçaient aussi. Il entendait des
-mots comme: <span class='it'>French tigers</span>, et cela lui
-déplaisait que ses contemporains, même
-sans-culottes, fussent ainsi comparés à
-des fauves. Alors, il se disait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Baste! oublions la politique. Les
-Anglaises sont délicieuses quand elles
-sont jolies. Regardons les femmes!</p>
-
-<p class='pindent'>Il les regardait, il les lorgnait même,
-le pauvre émigré, et il les trouvait adorables
-avec leurs cheveux sans poudre,
-blonds ou noirs, leurs belles lèvres aux
-carnations de cerises mûres, leurs cous
-flexibles, ce beau sang clair, ces yeux
-qui rêvaient, et, peu à peu, il sentait que
-ces beautés décoratives et superbes ne
-valaient pas, pour lui, le piquant, le
-pimpant, le retroussis d’une grisette de
-Paris.</p>
-
-<p class='pindent'>— Elles me rappellent leurs repas, les
-plats couverts de chairs roses, mais qui
-manquent de sel... absolument.</p>
-
-<p class='pindent'>Le mordant d’une danseuse de l’Opéra
-lui plaisait plus que la grâce exquise
-d’une lady à la promenade. Et, pourtant,
-qu’elles étaient belles, les grandes dames
-des équipages de Pall Mall, dont les
-mères avaient posé pour sir Joshua Reynolds
-et lui avaient laissé quelques mèches
-de leurs cheveux!</p>
-
-<p class='pindent'>Ainsi vivait le gentilhomme exilé,
-loin de ses vignes du Périgord et de son
-pied-à-terre de Paris, espérant, de semaine
-en semaine, le retour, le bienheureux
-retour.</p>
-
-<p class='pindent'>Et, reportant ses espoirs hebdomadaires,
-le petit marquis voyait se dérouler
-le chapelet des jours. Mais, ce dimanche
-de juin, torride, avec son implacable
-soleil, plus que jamais il était triste, le
-marquis de Beauchamp, marchant le
-long des maisons closes avec son ombre
-devant lui. Mince, élégant, l’habit
-marron bien brossé, le chapeau hardiment
-planté, les souliers à boucles aussi
-corrects que ceux que le prince de Galles
-mettait alors à la mode, la cheville fine,
-le poignet léger, les cheveux sans poudre,
-mais bien peignés, du talon à la cocarde
-net et propre, ayant passé des heures à
-chasser les grains de charbon, le marquis
-passait là, dans le quartier noir de Drury
-Lane, comme il eût fait figure dans le
-château d’Antignac, près de Saint-Alvère,
-ou dans une galerie de Trianon. Il
-n’y avait pas à s’y tromper: c’était un
-Français, et, en dépit de l’usure de ses
-vêtements, un Français petit-maître qui
-promenait là sa solitude. Et les chiens
-anglais ne s’y trompaient guère, les bulldogs
-flairant l’étranger et hurlant à ses
-mollets.</p>
-
-<p class='pindent'>— Peut-être, se disait le petit marquis,
-les animaux, moins politiques que
-les hommes d’État, traduisent-ils les vrais
-sentiments de nos chers hôtes!... Il n’y
-a pas à dire, ils subodorent le <span class='it'>French
-dog</span>!</p>
-
-<p class='pindent'>Il s’avançait dans les ruelles étroites,
-regardant, au fond de <span class='it'>lanes</span> humides
-comme des puits, des babys superbes et
-des filles accroupies dans la pénombre.
-Il frôlait des débits de whisky d’Écosse
-où, derrière des rideaux rouges, des bruits
-de voix et de verres lui venaient, à travers
-l’étouffement des portes fermées. Il
-regardait les lanternes énormes, les enseignes
-fantastiques, chevaux blancs, couronnes
-d’or, pipes gigantesques, ancres
-farouches, et épelait, au coin des rues,
-des noms étranges, difficiles à prononcer
-s’il avait été forcé de demander son
-chemin.</p>
-
-<p class='pindent'>Et, plus il allait, plus il se sentait
-seul, désespérément seul, dans ce silence,
-et une amertume lui venait. Il se rappelait
-qu’il avait tenté, l’autre jour, d’acheter,
-dans le Strand, une tortue que
-vendait un boy déguenillé. Une tortue
-pour avoir, dans sa triste chambre de
-Crown Court, un être vivant, une
-créature quelconque, quelque chose qui
-remuerait. Oui, mais qui souffrirait!
-Et il était plus humain de laisser la
-pauvre bête mal finir dans une <span class='it'>turtle
-soup</span> que de la condamner, elle qui
-n’avait pas d’opinion politique, ignorait
-M. Pitt et M. de Robespierre, à la
-prison, à l’exil.</p>
-
-<p class='pindent'>Un moment, le marquis avait eu
-l’illusion d’une autre compagnie que
-celle d’une tortue, en sa solitude. Quoiqu’il
-eût l’horreur de ce qu’il appelait
-les «amours ancillaires», et qu’il regardât
-un peu comme des goujats ceux
-des gentilshommes du Périgord qu’il
-avait autrefois vus tout prêts à se reposer
-de Lindamire avec Margoton, les
-jolies <span class='it'>maids</span> en robes claires avec leurs
-bonnets fripons et leurs bras nus, le cou
-bien dégagé, lui paraissaient plus appétissantes
-et plus femmes que les belles
-figures de cire des ladies qui lui rappelaient
-le cabinet de Curtius. Il eût même
-volontiers oublié son rang avec une
-petite rieuse fillette, sa voisine, qu’il
-avait prise d’abord pour une Anglaise,
-avec son nom d’Annie, et qui était une
-Suissesse, Anna, parlant tant bien que
-mal le français quand elle saluait d’un
-«Bonjour, monsieur!», dans l’escalier
-du noir logis de Crown Court, ce jeune
-homme à l’air triste, d’une tristesse
-plus navrante que les autres, puisqu’elle
-tombait, comme un étonnement,
-comme quelque chose d’inconnu, d’irrationnel,
-sur un être jeune, charmant,
-fait pour sourire, vivre, aller, venir,
-agir, aimer...</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, elle, cette petite Suissesse, pouvait-on
-l’aimer? Il eût semblé à M. de
-Beauchamp qu’il faisait une chute dans
-une rivalité avec les palefreniers. D’ailleurs,
-Annie, avide de redevenir Anna,
-était prise du mal du pays. Elle étouffait,
-loin de l’eau bleue des lacs, dans le
-brouillard de Londres. Un beau jour,
-elle dit, dans un joli rire éclairant sa figure
-fraîche:</p>
-
-<p class='pindent'>— C’est fini. Je n’y tiens plus. Je
-repars chez nous!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle le pouvait, la Suissesse!</p>
-
-<p class='pindent'>Et ce fut alors, dans son exil, un nouvel
-exil pour le marquis de Beauchamp
-d’Antignac.</p>
-
-<p class='pindent'>Maintenant, personne ne parlait plus
-français autour de lui, dans la maison de
-Crown Court. Personne. Anna, ce n’était
-rien, Anna, un prétexte à causeries;
-mais c’était un écho de la langue
-maternelle, une sorte de traduction
-vivante de l’anglais. Et, voilà, tout disparaissait.
-Envolé, le petit oiselet jaseur!
-Annie! Annie! Le marquis se demandait
-s’il n’avait pas été un sot de ne
-point se déclarer et il se moquait de
-lui-même:</p>
-
-<p class='pindent'>— Comme si Chloris sans falbalas
-n’était pas la même que Toinon! Et, si
-j’avais parlé, — qui sait? — elle ne
-serait point partie!</p>
-
-<p class='pindent'>Il soupirait alors. Il regrettait. L’amour,
-l’amourette, l’illusion, ce qu’on
-voudra. Un rêve!</p>
-
-<p class='pindent'>Ainsi songeait le petit marquis de
-Beauchamp d’Antignac en sa promenade
-par les rues de Londres, en ce lugubre et
-étouffant dimanche de juin de l’an III, — l’an
-III, comme <span class='it'>ils</span> disaient là-bas!</p>
-
-<h2>II</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Le</span> petit marquis, en sa lente promenade,
-avait été, cependant, quoiqu’il
-errât, traînant ses pas sans aucun but,
-comme instinctivement attiré, poussé
-par une marche machinale vers le
-théâtre de Drury Lane, où, calculant
-avec soin ses ressources, supputant ce
-que lui coûtait sa maigre nourriture et
-son pauvre gîte, il se glissait, parfois,
-heureux d’échapper à la réalité par le
-rêve, aux dernières places du parterre, —
-ce parterre qui, par une ironie à la fois
-comique et irritante, s’appelait <span class='it'>pit</span>,
-comme le terrible adversaire du pays.
-Et, là, M. de Beauchamp d’Antignac
-écoutait les comédies de Sheridan et les
-drames de Shakespeare; mais il n’entendait
-guère ni ceux-ci ni celles-là, et
-se contentait de lorgner les jolies filles.
-Oui, Drury Lane, c’était le charme
-exquis des actrices anglaises, les profils
-d’anges, les voix faites de caresses, les
-joues en fleurs, les lèvres roses, humides,
-les jolies bouches aux dents blanches;
-c’était la belle Sarah Siddons, c’était
-Ophélie, Jessica, Portia, les évocations
-shakespeariennes; mais quoi! ce n’était
-pas le rire clair de Molière, la finesse de
-Marivaux, la pirouette de Molé sur son
-talon rouge, la riposte allègrement française,
-pas plus que le solide et patriotique
-<span class='it'>roast beef</span>, le vieux <span class='it'>roast beef</span> anglais
-n’était la cuisine du pays, le civet de
-lièvre périgourdin, que M. de Beauchamp
-arrosait de piquette rose, quand
-le champagne semblait l’énerver, et qui
-lui paraissait délicieuse sous le ciel de
-Saint-Alvère et de Bergerac.</p>
-
-<p class='pindent'>Pourtant, encore une fois, Drury
-Lane, le théâtre, c’était la halte dans le
-songe, l’illusion, l’oubli. Et le petit
-marquis, sous la colonnade, interrogeait
-l’affiche du lendemain, épelant le titre
-de la pièce: <span class='it'>The School for Scandal</span>, — la
-Médisance, souveraine en tous pays, — lorsqu’en
-détournant la tête et en regardant
-du côté de la rue, il aperçut, toute
-seule dans ce coin de Londres, comme
-il y était seul lui-même, une jeune fille,
-jolie à croquer, coiffée d’un bonnet
-blanc coquet, qui se tenait accotée
-contre le mur de brique d’un logis
-fermé et tenait entre les mains un
-panier de fleurs, — un petit éventaire
-plutôt, — qu’elle eût présenté aux passants,
-s’il y avait eu là des passants dans
-cet étouffant <span class='it'>Sunday</span> désert.</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis prit son lorgnon et
-regarda la jolie fille.</p>
-
-<p class='pindent'>Une bouquetière, mais élégante, proprette
-et correcte, — et, tout à coup,
-corrigeant par un sourire son petit air
-triste, puisque quelqu’un tournait les
-yeux vers elle. Les fleurs étaient jolies
-comme la fleuriste, de ces fleurs qui
-s’ouvrent au soleil de Londres, jaunes et
-rouges, mais d’un éclat passager, où la
-rosée, sur les pétales, est encore une
-goutte de brouillard. Et, au-dessus des
-roses rouges ou des roses pâles, le visage
-de la bouquetière était plus frais, plus
-fin, d’un ton plus doux, d’une couleur
-plus vivante que toutes ces fleurs entassées.
-M. de Beauchamp pensait involontairement
-à de galantes images du
-chevalier de Parny ou de M. de Pezay.
-C’était, précisément, comme un bouton
-de rose qui se fût épanoui en une chair
-de femme: — une tête juvénile, un nez
-fin, des lèvres toutes roses, et, sous des
-cheveux blonds relevés, tirés et lissés
-sur les tempes, deux yeux d’enfant, des
-yeux faits pour le pétillement de la
-jeunesse et de la joie, mais qui, tout
-au fond de ce bleu de printemps,
-avaient une mélancolie vague, un regret,
-une songerie douloureuse, peut-être,
-passant là comme une nuée sur
-un ciel de mai.</p>
-
-<p class='pindent'>— Voilà, vertubleu, se dit Beauchamp,
-une petite Anglaise qui est jolie comme
-une fillette de Greuze.</p>
-
-<p class='pindent'>Et, traversant la rue, s’avançant et
-tendant la main vers une rose, il s’apprêtait
-à demander, en anglais: «<span class='it'>How
-much?</span> (Combien?)», à la jolie fille,
-lorsque la bouquetière, offrant son éventaire,
-dit, faisant rapidement une révérence:</p>
-
-<p class='pindent'>— Fleurissez-vous, monsieur!</p>
-
-<p class='pindent'>O stupéfaction! La fleuriste était
-une Française! Le marquis retrouvait
-là, devant ce théâtre fermé, en cette rue
-déserte, une compatriote perdue comme
-lui dans ce vaste Londres!</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah! bah! dit-il, nous sommes
-pays!</p>
-
-<p class='pindent'>— Parfaitement, fit le petit Greuze.</p>
-
-<p class='pindent'>— Mais à quoi avez-vous deviné que
-je suis Français?</p>
-
-<p class='pindent'>— Et comment, vous, n’avez-vous
-pas deviné que je suis Française?</p>
-
-<p class='pindent'>Elle avait raison, la jolie bouquetière.
-A quelque chose d’alerte et de piquant,
-le petit marquis eût pu voir que la vendeuse
-de fleurs n’était pas une de ces
-belles Anglaises aperçues dans les allées
-d’Hyde Park. Il prit la rose pâle et,
-cette fois, dit:</p>
-
-<p class='pindent'>— Combien?</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! ce que vous voudrez, monsieur!
-Un penny, un sol. Rien du tout,
-s’il vous plaît. Entre compatriotes, on
-ne fait pas d’affaires!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle souriait, essayant d’être gaie.</p>
-
-<p class='pindent'>— Soit, fit le marquis; mais il faut
-vivre.</p>
-
-<p class='pindent'>Il prit un shilling dans sa bourse et le
-mit dans la petite main de la bouquetière.</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! dit-elle, c’est beaucoup!
-C’est beaucoup trop! Vous payez
-comme un lord.</p>
-
-<p class='pindent'>— C’est tout juste l’indemnité que
-m’accorderait le gouvernement anglais
-si j’en faisais la demande. Mais, Dieu
-merci, il me reste de quoi subsister
-encore et il me répugne de devoir
-quelque chose à des gens qui canonnent
-nos compatriotes... Des Jacobins, sans
-doute, de la canaille, mais de la canaille
-française! Et puis, vous savez..., dans
-une semaine...</p>
-
-<p class='pindent'>— Dans une semaine?</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, dans huit jours, nous serons
-à Paris!</p>
-
-<p class='pindent'>— Dans huit jours?</p>
-
-<p class='pindent'>— Les nouvelles sont bonnes... On
-a acheté, et plus cher qu’un shilling,
-des gens importants du gouvernement
-de la République, et les bank-notes
-vont nous ouvrir, plus sûrement que les
-obusiers, le chemin de la France. C’est
-à Paris, ma chère enfant, que vous
-pourrez vendre vos roses..., dans huit
-jours!</p>
-
-<p class='pindent'>Il répéta, insistant, scandant les syllabes:</p>
-
-<p class='pindent'>— Dans huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>La petite eut une moue charmante.
-Et, hochant la tête, elle dit, la voix
-changée:</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! à Paris, je ne vendrais pas de
-roses!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle tenait toujours le shilling comme
-si elle n’eût osé le glisser dans son tablier.
-Et, de ses yeux bleus, elle regardait le
-petit marquis bien en face. Il était
-même un peu troublé par ce franc
-regard, très doux, caressant, gentiment
-narquois, et d’une tendresse au fond
-mélancolique.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous n’êtes pas bouquetière, à
-Paris?</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, dit-elle. Je suis...</p>
-
-<p class='pindent'>Elle s’arrêta, comme si elle hésitait à
-révéler un secret.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous êtes?</p>
-
-<p class='pindent'>— J’étais..., fit-elle.</p>
-
-<p class='pindent'>Et, après tout, pourquoi dire à cet
-inconnu ce qui était fort inutile à révéler?
-Mais lui, gracieux, gentiment, se rapprochant
-d’elle et respirant la pâle rose:</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous étiez...?</p>
-
-<p class='pindent'>Il quêtait la réponse comme une aumône.
-Et puis, entre compatriotes,
-pourquoi se cacher et ne point parler,
-ne point causer, là, franchement, dans
-cette rue étrangère comme dans un
-salon parisien:</p>
-
-<p class='pindent'>— J’étais comédienne!</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah! bah! fit le marquis. Comédienne?
-Et voilà pourquoi, sans doute,
-vous venez vous établir tout près de
-Drury Lane?</p>
-
-<p class='pindent'>— L’odeur des coulisses, la vue des
-affiches!</p>
-
-<p class='pindent'>Et la fleuriste, montrant ses dents
-blanches, riait, cette fois, de bon cœur.</p>
-
-<p class='pindent'>— Comédienne! répétait le petit marquis,
-en regardant, avec plus d’attention
-encore, la vendeuse de fleurs.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle avait, en effet, dans le port, dans
-la façon à la fois élégante et hardie dont
-elle portait l’éventaire, une grâce et un
-gentil aplomb qui ne rappelaient en rien
-la faubourienne. Le bonnet blanc planté
-sur les cheveux, les petits pieds bien
-chaussés de souliers fins, la jupe aux plis
-soignés, tout, en la jolie bouquetière,
-rappelait plutôt l’actrice échappée des
-mains de la costumière que la marchande
-des rues vendant des fleurettes aux passants.</p>
-
-<p class='pindent'>— Comédienne!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, dans cette rue londonienne, en
-tête-à-tête avec la jolie Française, le marquis
-de Beauchamp avait, tout à coup,
-la sensation d’échanger quelques propos
-aimables, dans un coin de coulisses, avec
-une actrice prête à entrer en scène.</p>
-
-<p class='pindent'>— En vérité, dit-il, vous êtes au
-théâtre?</p>
-
-<p class='pindent'>— J’y étais... Mais quoi! lorsque j’ai
-vu mes camarades arrêtés, j’ai eu peur!</p>
-
-<p class='pindent'>— Vos camarades?</p>
-
-<p class='pindent'>— Sans doute.</p>
-
-<p class='pindent'>— Quels camarades a-t-on arrêtés?</p>
-
-<p class='pindent'>— Comment, vous ne savez pas?
-Mais ceux de la Comédie-Française!</p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis de Beauchamp d’Antignac
-était stupéfait. Eh! quoi! cette petite
-fleuriste rencontrée là, et à qui il venait
-de donner une pièce blanche pour soulager
-quelque détresse vaguement devinée
-sous la coquetterie et la propreté du
-costume, — c’était une comédienne de
-la Comédie-Française? Une actrice!
-Il avait toujours aimé — de loin, malheureusement — les
-actrices. Elles lui
-semblaient des porteuses de rêve. Au
-delà des quinquets de la rampe, elles
-passaient devant ses yeux comme des
-prêtresses de cet idéal que tout homme
-porte en soi-même. Petit gentilhomme
-périgourdin, il eût, naguère, donné une
-année de sa vie pour être reçu au foyer
-de la Comédie, voir de près une de ces
-créatures de charme, d’esprit, de beauté...
-Et, par ce dimanche de juin, dans le désert
-du grand Londres «ensundifié», —
-il se trouvait face à face avec une de ces
-adorées qui lui souriait, le regardait, lui
-parlait... Ces choses n’arrivent que dans
-les romans ou les comédies. M. Marmontel
-en eût fait un conte.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vraiment, mademoiselle, vous êtes
-actrice et vous appartenez à la Comédie-Française?</p>
-
-<p class='pindent'>— J’ai cet honneur, dit la bouquetière.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle ajouta bien vite:</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! je ne suis pas M<sup>lle</sup> Contat!...
-Mais, toute petite pensionnaire que je
-suis, j’ai eu l’honneur de doubler M<sup>lle</sup>
-Charlotte Lachassaigne, dans <span class='it'>Le Mariage
-de Figaro</span>, un soir qu’elle ne pouvait jouer
-Fanchette. Oui, M<sup>lle</sup> Lachassaigne, qui
-passe pour être fille du prince de
-Lamballe, vous savez! J’ai joué Fanchette
-au pied levé!</p>
-
-<p class='pindent'>— Il est très joli, votre pied! dit le
-petit marquis.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, sans paraître faire attention au
-compliment, la jolie fille continua, heureuse,
-sans doute, de parler de son théâtre,
-de son cher théâtre, de ces coulisses
-dont l’odeur reste aux narines et la passion
-au cœur, quand on les a quittées,
-quand elles vous ont quitté.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et comme j’avais été applaudie au
-défilé du quatre, vous savez, sur l’air des
-<span class='it'>Folies d’Espagne</span>, le soir que je remplaçais
-M<sup>lle</sup> Charlotte, malade, et que M. Caron
-de Beaumarchais, me donnant une tape
-sur la joue, m’avait dit: «Petite Fanchette,
-je te ferai un rôle», voilà: j’ai
-pris ce nom de Fanchette, je l’ai gardé
-au théâtre, je l’ai gardé à la ville, et la
-Fanchette de M. Caron de Beaumarchais
-est devenue Fanchette la bouquetière,
-pour vous servir, monsieur, si vous avez
-à fleurir votre boutonnière ou le corsage
-de quelque jolie dame!</p>
-
-<p class='pindent'>Une actrice de la Comédie-Française!
-Le marquis ne pouvait se lasser d’examiner,
-d’étudier cette gentille personne,
-qui le regardait aussi, hardiment, de ses
-beaux yeux bleus. Et, avec cette facilité
-qu’on a à se confier très vite aux compatriotes
-en pays étranger, la jeune fille
-racontait, en affectant une gaieté qu’elle
-n’avait pas sans doute, comment elle
-avait rêvé de devenir une grande comédienne,
-petite ouvrière qu’elle était,
-quittant le logis de la rue Beautreillis
-pour figurer dans les pièces de théâtre,
-grondée par ses parents, mais, malgré
-eux, montant sur les planches, heureuse
-de voir de près les admirables artistes
-qu’elle voulait imiter: M. Préville,
-M. Dugazon, M<sup>lle</sup> Olivier, — si jolie
-avec ses cheveux blonds, M<sup>lle</sup> Olivier,
-qui créait Chérubin, et qui mourait en
-plein triomphe, attristant ce Paris qu’elle
-avait charmé.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et, après avoir été figurante, j’allais
-devenir..., j’étais devenue actrice! M.
-Monvel ne m’appelait jamais que Fanchette,
-petite Fanchette, comme M. de
-Beaumarchais. Et patatras! la bourrasque
-arrive, je prends peur et je me sauve
-pour venir tenir ici un autre emploi et
-jouer les fleuristes! Ah! que je regrette
-d’avoir quitté Paris! On m’y aurait
-peut-être coupé le cou, — car, je puis
-bien vous le dire, je suis royaliste; mais,
-au moins, je n’aurais pas respiré le
-brouillard de Londres, qui me fait mal
-et me donne l’envie de reprendre un
-bateau pour Boulogne ou Calais!</p>
-
-<p class='pindent'>— Ma chère enfant, vous avez les
-mêmes regrets que moi, et il me semble
-que vous exprimez mes propres pensées;
-mais, je vous l’ai dit, fit le marquis,
-rassurez-vous. Vous ne le respirerez pas
-longtemps, ce diable de brouillard, qui
-me prend à la gorge, comme vous. L’argent,
-je vous l’ai dit, vous entendez,
-l’argent, un roi qu’on ne détrône pas,
-aura raison de ces Jacobins. Et, dans huit
-jours...</p>
-
-<p class='pindent'>— Dans huit jours?</p>
-
-<p class='pindent'>— Et, dans huit jours, vous rejouerez
-peut-être Fanchette à la Comédie, et, au
-lieu de vendre des bouquets, ma belle
-petite, vous en recevrez sur la scène, et
-c’est moi, le marquis de Beauchamp
-d’Antignac, qui vous jetterai la première
-rose!</p>
-
-<p class='pindent'>— Que Dieu vous entende, monsieur
-le marquis! En attendant, fleurissez-vous,
-monsieur... Fleurissez-vous, mesdames!</p>
-
-<h2>III</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Ils</span> s’étaient séparés en riant, en riant
-de ce mélancolique rire qu’ont les illusionnés
-qui ne croient qu’à demi à leur
-rêve. Mais, en se séparant, ils s’étaient
-bien promis de se retrouver dans cet immense
-Londres. Fanchette habitait, dans
-Soho, un <span class='it'>lodging</span> où une comtesse authentique
-s’était établie cuisinière et se
-faisait une spécialité de cette sauce fameuse
-que le maréchal de Richelieu en
-personne avait inventée à Mahon, et qui
-s’appelait la <span class='it'>mayonnaise</span>. On vit comme
-on peut. Et Soho, ce n’était pas loin de
-Crown Court, le noir passage, et de
-Saint-James, le palais du roi. Quand il
-s’ennuierait trop, le petit marquis pourrait
-aller, en toute cérémonie, comme il
-l’eût fait à Versailles, ou, s’il l’avait pu,
-au foyer de la Comédie, rendre visite
-à M<sup>lle</sup> Fanchette.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle lui avait dit son nom: Lise Pomard;
-mais, à ce nom plébéien, il préférait
-cet alerte pseudonyme, Fanchette,
-qui lui rappelait le défilé des Espagnoles
-dans <span class='it'>Le Mariage de Figaro</span>, et, coquette,
-marquant le pas sur la musique, évoquait
-pour lui le décor, la marche, les costumes
-des figurantes, gais et colorés dans la
-lumière; et il lui semblait qu’il avait
-vu, dans ce défilé même, à Paris, la
-petite Lise et qu’il l’avait trouvée jolie.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle ou une autre, d’ailleurs, c’était
-Fanchette. La bouquetière avait pris
-possession de sa pensée. Avec ses vingt-cinq
-ans et son besoin d’aimer quelqu’un,
-le marquis s’était attaché à cette délicieuse
-compatriote, et l’image d’Annie,
-Anna, la petite Suissesse, s’était évaporée
-comme une fumée. Puis, il éprouvait un
-sentiment très particulier depuis cette
-rencontre devant Drury Lane: il ne se
-sentait plus isolé. Il avait un but, revoir
-la jolie bouquetière, retrouver devant le
-théâtre, à l’heure de l’entrée du public,
-la petite actrice française qui jouait si
-gentiment son rôle de vendeuse de fleurs.
-Ah! le beau dimanche que ce <span class='it'>Sunday</span> où
-il avait rencontré Fanchette! Tous ses
-désespoirs, ses ennuis noirs, ce besoin de
-solitude amère qui lui faisait, par fierté,
-fuir les émigrés et les émigrettes de la
-tapageuse colonie de Richmond, toutes
-ses pensées de détresse avaient fui. Et il
-se voyait déjà dans quelque loge de la
-Comédie, applaudissant la rentrée de
-«M<sup>lle</sup> Lise Pomard» dans la pièce de ce
-drôle de Beaumarchais:</p>
-
-<p class='pindent'>— Dans huit jours, peut-être! Oui,
-pourquoi pas dans huit jours?</p>
-
-<p class='pindent'>Et Fanchette, la petite Fanchette,
-c’était déjà Paris. Elle réalisait pour lui
-l’image même de la patrie et le charme
-de la femme; elle lui rappelait les lointaines
-Parisiennes et les petits pieds, les
-pieds malicieux de la comédienne lui
-trottaient par la tête sur l’air des <span class='it'>Folies
-d’Espagne</span>, mis en chanson par Collé.</p>
-
-<p class='pindent'>Il avait plaisir à retrouver la jolie fille
-qui souriait bien, un peu coquette (on
-est femme), à ses marivaudages, mais,
-en bonne et honnête personne, tendait,
-de bonne amitié, la main à un compatriote
-comme elle perdu en pays
-étranger.</p>
-
-<p class='pindent'>Ils avaient fait ce pacte de se revoir
-sans qu’un mot d’amour fût prononcé,
-un amour qui ne pouvait être qu’une
-amourette, ce que ne voulait pas la
-petite Lise, souriante, mais sérieuse.</p>
-
-<p class='pindent'>— Nous sommes deux exilés, lui
-avait-elle dit, et, comme tels, amis et
-bons amis dès la première rencontre.
-Mais n’allons pas plus loin, monsieur le
-marquis. Fanchette est une honnête
-fille.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et je suis un galant homme, Fanchette.</p>
-
-<p class='pindent'>— Un galant homme qui ne s’avisera
-pas de faire le galant?</p>
-
-<p class='pindent'>— Je vous le promets.</p>
-
-<p class='pindent'>— Est-ce dit et bien dit?</p>
-
-<p class='pindent'>— Foi de gentilhomme! A moins,
-petite Lise, que vous ne me releviez, un
-jour, de ma promesse.</p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis de Beauchamp avait accepté
-ce traité de franche camaraderie
-qui lui donnait une compagne et lui permettait
-de parler un peu de la France,
-de Paris, de Trianon, du théâtre, cet
-autre Temple de l’Amour. La jeune
-fille lui plaisait par sa bonne grâce et sa
-gaieté, cette simplicité et cette franchise
-de sentiments... Et si différente des
-belles dames de là-bas!</p>
-
-<p class='pindent'>Et il y eut, depuis ce jour, en ce
-monde qu’est le vaste Londres, deux
-êtres perdus dans la foule qui se réunirent,
-se retrouvèrent, vécurent de la
-même vie d’espérance, avec ces mots si
-souvent répétés:</p>
-
-<p class='pindent'>— Dans huit jours! A Paris, dans
-huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>Ils n’étaient pas les seuls à vivre
-de chimères. Tout émigré qui louait
-alors un logis pour plus d’un mois était
-regardé comme un traître. Combien
-de réfugiés ne défaisaient même point
-leurs malles! A quoi bon? On allait
-rentrer.</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis, cependant, n’était
-pas sans inquiétude, voyant fondre, peu
-à peu, la somme d’argent assez forte
-qu’il avait emportée de France, mais
-qui menaçait de se réduire à zéro. Les
-huit jours, de semaine en semaine, avaient
-déjà duré longtemps. Presque chaque
-soir, M. de Beauchamp allait au ministère
-de l’intérieur interroger l’employé
-principal de l’ «Office des Étrangers».
-Il y avait foule devant le bureau spécial
-installé pour les réfugiés. Ces Français,
-jetés hors de la patrie, interrogeaient
-avec anxiété, et, arrivant avec des battements
-de cœur, pleins d’espoir, ressortaient
-la tête un peu basse.</p>
-
-<p class='pindent'>Eh! quoi, ces diables de Jacobins
-avaient encore battu l’ennemi, envahi
-la Savoie — un Montesquiou en tête,
-je vous demande un peu!... — et pris la
-Hollande! Ils veulent donc tout dévorer,
-ces ogres sauvages?</p>
-
-<p class='pindent'>— Allons!... Nous ne reprendrons
-pas encore le bateau...</p>
-
-<p class='pindent'>— Attendez huit jours, répondait
-tout haut, de sa voix claire, le marquis
-de Beauchamp d’Antignac. Patience!
-Qui sait si nous serons encore ici la
-semaine qui vient?</p>
-
-<p class='pindent'>C’était son refrain, et les mêmes mots
-lui revenaient aux lèvres, même lorsqu’il
-retrouvait Fanchette, la bonne camarade
-des journées lentes.</p>
-
-<p class='pindent'>Il se revoyait avec elle aussi jeune
-que lorsqu’il rêvait de romans et d’aventures
-en lisant <span class='it'>Gonzalve de Cordoue</span>, du
-chevalier de Florian, sous les châtaigniers
-du Périgord. Ils allaient — pareil, lui, à
-un petit clerc en liberté conduisant aux
-Prés-Saint-Gervais quelque grisette — à
-Hampton Court ou sur la Tamise, aux
-jours de fête, et, ces jours-là, la bouquetière
-se donnait congé, laissait l’éventaire
-au logis et cueillait des pâquerettes
-et des crocus pour elle-même. Elle «se
-fleurissait», la fleuriste! Et cela lui
-rappelait les lilas de Romainville!</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous ne connaissez pas Romainville,
-monsieur le marquis?</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, ma chère enfant. Mais nous
-irons... Nous irons dans...</p>
-
-<p class='pindent'>Elle l’interrompait alors en riant.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ne répétez pas ce que vous avez
-l’habitude de dire. Cela porte malheur.
-Et combien de huit jours déjà font vos
-huit jours?</p>
-
-<p class='pindent'>— Il serait facile d’en établir le calcul,
-miss Fanchette. A quoi bon? Ce ne sont
-pas les huit jours passés, ce sont les
-huit jours à venir qui comptent!</p>
-
-<p class='pindent'>Cependant, l’été finissait, l’hiver venait,
-le triste hiver brumeux de Londres, enveloppé
-dans une atmosphère roussâtre.
-Fanchette souffrait à aller par les rues
-offrir aux passants ses tristes fleurs gelées.
-Et le marquis, réduit à ses derniers shillings,
-voyait avec effroi se dresser l’heure
-spectrale où il lui faudrait, comme les
-autres émigrés pauvres, accepter le shilling
-d’indemnité du gouvernement anglais.</p>
-
-<p class='pindent'>A cette perspective, il se sentait sourdement
-irrité et comme insulté. Il se
-rappelait les drapeaux des gardes à Saint-James
-et les caricatures de Rowlandson
-aux étalages des libraires. Il se disait
-qu’à cette heure même, les habits rouges
-se heurtaient aux habits bleus et que
-le sang français coulait sous les balles
-anglaises. Accepter de ces gens-là un
-subside, il faudrait, palsambleu! en être
-réduit à la dernière extrémité pour s’y
-résigner. Mais comment vivre lorsque
-le dernier écu rapporté de France serait
-épuisé? La logeuse de Crown Court,
-grosse personne rouge comme une tomate
-et forte comme un tonneau d’ale, mistress
-Sniddle, ferait bien crédit quelque temps
-à son locataire. Ce n’était pas une
-mauvaise femme; mais elle répétait
-volontiers que feu Sniddle l’avait laissée
-veuve avec six enfants à nourrir et que
-le prix de ses loyers servait à acheter
-des bas aux petits.</p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis voyait ainsi approcher
-l’heure où il faudrait trouver des ressources
-pour vivre.</p>
-
-<p class='pindent'>— Si vos huit jours durent encore
-longtemps, monsieur le marquis, vous
-en serez réduit à vous faire cuisinier
-comme tant d’autres, lui disait Fanchette
-en riant.</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, ma chère enfant, mais j’ai
-trouvé un métier digne de moi. Et, en
-attendant, ne m’appelez plus «Monsieur
-le marquis», je vous prie. Il me semble
-que ce titre, qui vaut cher là-bas, mais
-qui m’est bien inutile ici, sonne mal sur
-vos lèvres.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et comment voulez-vous que je
-vous appelle?</p>
-
-<p class='pindent'>— Je ne sais pas... Monsieur Hector...
-On m’a donné ce nom homérique... Je
-le garde.</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur Hector? Eh bien!
-monsieur Hector, quel métier avez-vous
-trouvé?</p>
-
-<p class='pindent'>— L’autre jour, ma chère enfant, à
-l’Astley Circus, près de Westminster
-Bridge, où j’étais entré pour voir une
-pantomime sur <span class='it'>Tippoo-Sahib</span>, vous savez,
-leur ennemi, — il leur donne du fil à retordre
-dans l’Inde, — une pantomime
-qui fait fureur, j’ai lié connaissance avec
-le vicomte de Mornac... Le vicomte,
-bon cavalier, figure un officier français
-parmi les acteurs du mimodrame... Eh!
-je monte à cheval mieux que lui et j’ai
-appris à lire dans le traité de Pluvinel...
-Quand je n’aurai plus le sol, je cavalcaderai
-au cirque Astley. Voilà!</p>
-
-<p class='pindent'>— Et, moi, je chanterai, au café-concert,
-des chansons françaises!</p>
-
-<p class='pindent'>— <span class='it'>La Vendéenne! La Marseillaise des
-Émigrés!</span></p>
-
-<p class='pindent'>— Ou les couplets de <span class='it'>La Folle
-Journée</span>:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>Or, messieurs, la comédie...</p>
-<p class='line0'>...Tout finit par des chansons!</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Ils riaient; mais la petite Lise ne voyait
-pas sans tristesse, quand elle interrogeait
-son miroir, ses pauvres joues devenir
-maigres, et le petit marquis notait avec
-inquiétude la fréquence des accès de
-toux qui amenaient un peu de rougeur
-aux pommettes de la jolie fille. Il se
-demandait si le printemps de France, ce
-printemps qu’avril ramenait, n’enlèverait
-point la pâleur du visage de cette enfant.</p>
-
-<p class='pindent'>— Patience!... Patience!...</p>
-
-<p class='pindent'>On assurait que, bientôt, une expédition
-française, conduite par des jeunes
-gens intrépides et où les vieux officiers
-de la marine française avaient noblement
-accepté de s’enrôler en simples
-soldats, une entreprise hardie, bien conduite,
-décisive, allait avoir raison de
-Messieurs les Jacobins. Unis aux gars
-de la Vendée, les volontaires embarqués
-à Plymouth marcheraient sur Paris. Ce
-serait vite fait. Un combat. Quelques
-étapes.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et vous reprendriez peut-être avant
-peu votre rôle de Fanchette, ma petite
-Lise!</p>
-
-<p class='pindent'>— Ne plaisantez pas, monsieur le marquis!</p>
-
-<p class='pindent'>— «Monsieur le marquis!» Encore!...
-Fanchette, si vous recommencez, je vous
-appelle citoyenne!</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, un matin, en allant au «Bureau
-des Étrangers», le petit marquis apprit
-une triste nouvelle. Il ne s’agissait plus
-d’espérer qu’on entrerait à Paris promptement.
-Un nom douloureux revenait
-dans les propos de la foule accourue aux
-renseignements, un nom qu’on répétait
-tout bas: Quiberon! La défaite! Le
-désastre!... Et, dans un grand deuil
-soudain, unis au nom du vainqueur, ce
-Lazare Hoche, on entendait des mots
-tragiques: «Auray... Les vaincus
-fusillés... La grève rouge...» Et Sombreuil,
-l’élégant Sombreuil, tombé, avec
-tant d’autres!</p>
-
-<p class='pindent'>Au Parlement, le gouvernement annonçait
-que, du moins, sur la grève, le
-sang anglais n’avait point coulé; mais le
-petit marquis de Beauchamp d’Antignac
-frissonnait à la réplique superbe de
-Sheridan:</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, mais l’honneur anglais a coulé
-par tous les pores!</p>
-
-<p class='pindent'>— Ma pauvre Fanchette, dit-il, ce
-soir-là, à la comédienne, ce n’est pas
-encore cette fois-ci que vous reprendrez
-<span class='it'>La Folle Journée</span>...</p>
-
-<p class='pindent'>— Encore huit jours, huit autres
-jours, monsieur le marquis!</p>
-
-<p class='pindent'>— Hector, s’il vous plaît, mademoiselle!</p>
-
-<p class='pindent'>Il se demandait si son devoir n’eût
-pas été de suivre d’Hervilly, Puisaye, et
-de charger avec eux les soldats de la
-République. Un scrupule l’avait retenu.
-Très vaillant, le petit marquis était prêt
-à toute bravoure. Mais il lui répugnait
-de combattre coude à coude avec l’étranger
-et, dans la petite chapelle des
-émigrés de King Street, à la messe dite
-en mémoire des vaincus de la prairie
-d’Auray, le marquis de Beauchamp d’Antignac
-pria pour ceux qui, morts pour
-leur foi et leur roi, auraient pu mourir
-pour la patrie.</p>
-
-<p class='pindent'>Il se rappelait alors la journée brumeuse
-du dernier vendredi saint, où,
-dans les ténèbres de la sombre église, il
-avait écouté le sermon d’un jeune prêtre
-rappelant aux Français la passion de
-Jésus mort pour ses frères. Le marquis
-avait éprouvé là une émotion pareille à
-celle qui lui étreignait le cœur, aux
-jours de Noël, dans la petite église de
-Saint-Alvère.</p>
-
-<p class='pindent'>Et tous ces Français chassés de
-France, comme blottis dans un asile de
-paix, grelottant un peu sous la voûte
-froide, écoutaient la voix de ce maigre
-prédicateur qui, d’un geste large, étendait
-sa main osseuse sur tous ces fronts,
-ces têtes pensives, ces exilés dont les
-malheurs comptaient peu, comparés aux
-crachats, aux insultes, aux blessures, à
-l’agonie du Martyrisé. Les auditeurs,
-à peine entrevus dans la pénombre de la
-chapelle, ressemblaient à des ombres, et
-le petit marquis avait eu là une sensation
-singulière: il lui semblait qu’il assistait
-à une messe de fantômes. Ou, encore,
-à une réunion de chrétiens traqués et
-menacés dans les caveaux des Catacombes.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais quand, au sortir du sermon,
-Fanchette, trempant sa main d’enfant
-dans le bénitier, lui avait tendu ses doigts
-mouillés d’eau bénite, le marquis s’était
-senti rappelé à une réalité plus souriante,
-et, cette main de bouquetière, il avait eu
-l’envie de s’incliner vers elle et de la
-baiser, comme il eût fait des doigts
-d’une marquise.</p>
-
-<p class='pindent'>Et il se rappelait souvent le pâle jeune
-prêtre qu’il n’avait plus revu et qui était
-peut-être allé mourir au pays breton,
-comme tant d’autres.</p>
-
-<p class='pindent'>Cependant, les ressources de M. de
-Beauchamp touchaient décidément à
-leur fin et les victoires républicaines ne
-permettaient guère d’espérer que l’exil
-finît bientôt comme les derniers écus
-de l’exilé. Les illusions s’envolaient, pareilles
-aux volées de perdreaux poursuivies
-autrefois dans les <span class='it'>ratoubles</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>Eh bien! il était écrit qu’il imiterait
-M. de Mornac, et Hector de Beauchamp
-se présenta bravement au directeur
-d’Astley Circus, en lui demandant s’il
-n’était pas besoin là d’un bon écuyer
-capable de montrer aux jockeys anglais
-comment on comprenait l’équitation en
-France.</p>
-
-<p class='pindent'>Le manager reçut le petit marquis
-avec un sourire un peu ironique. Ce
-n’était pas à des Anglais qu’on pouvait
-apprendre à manier un cheval et ce
-dont le Cirque Astley avait besoin pour
-le moment, c’était d’un clown.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous dites? fit Hector de Beauchamp.</p>
-
-<p class='pindent'>— D’un clown. John Paterson nous
-a quittés. Un clown nouveau, un clown
-français serait une curiosité certaine.
-Eh! parbleu, vous êtes élégant, vous
-paraissez leste. Avec un peu de farine
-au visage et le costume du Gilles de
-Watteau, vous auriez grand succès, cher
-monsieur, je vous jure!</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis se demandait si le
-manager en veine d’humour se moquait
-de lui.</p>
-
-<p class='pindent'>En vérité, proposer au marquis de
-Beauchamp d’Antignac de se barbouiller
-de blanc le visage et de grimacer en
-souquenille de Pierrot sous les yeux du
-peuple de Londres? Ce manager poussait
-un peu loin la plaisanterie britannique.</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur, fit le gentilhomme,
-d’un joli ton sec, je puis monter
-un cheval en public et je pourrais
-même comme mon compatriote, le
-vicomte de Mornac, figurer parmi les
-acteurs de votre pantomime équestre,
-quoique, je vous l’avoue, je serais
-volontiers du parti de Tippoo-Sahib...
-Oui, ne vous fâchez pas... Mais faire
-ici le métier d’un Janot sur les tréteaux
-des théâtres de la foire, j’aimerais autant
-me jeter à votre Tamise, qui ne
-sent pas toujours bon, comme vous
-savez!</p>
-
-<p class='pindent'>Le manager avait écouté froidement.
-Puis, il haussa les épaules.</p>
-
-<p class='pindent'>— «Il n’est pas de sot métier», dit
-un proverbe de votre pays. Et le métier
-de clown est un métier comme un autre.
-M. Sheridan prétendait même qu’il est
-plus acceptable que celui de la plupart
-des «honorables», ses collègues au Parlement.
-Mais M. Sheridan a pour principe
-d’être toujours de l’opposition. Il
-y a des clowns plus populaires que des
-ministres, et Son Altesse le prince de
-Galles vous dira...</p>
-
-<p class='pindent'>— Son Altesse dira ce qu’elle voudra,
-interrompit le marquis. Je veux bien
-devenir écuyer, par aventure; je ne
-veux pas me faire clown, M. Sheridan
-dépensât-il, pour me convaincre, toute
-son éloquence et tout son talent.</p>
-
-<p class='pindent'>Il allait (pirouettant sur ses talons,
-qui n’étaient plus des talons rouges) se
-retirer en saluant galamment, avec un
-grain d’impertinence, le manager, lorsque
-celui-ci, étudiant la silhouette du marquis,
-fit un geste et dit:</p>
-
-<p class='pindent'>— Attendez.</p>
-
-<p class='pindent'>Et, très vivement:</p>
-
-<p class='pindent'>— Consentiriez-vous, monsieur, à
-chevaucher en costume de mousquetaire?
-Oui, de mousquetaire du temps de
-Charles I<sup>er</sup>?</p>
-
-<p class='pindent'>— J’ai porté des déguisements en des
-bals parés et travestis, répondit le marquis.
-Il n’est rien là qui me paraisse insupportable.</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! laissez-moi mettre sur
-l’affiche les débuts du cavalier... Quel
-est votre petit nom?</p>
-
-<p class='pindent'>— Hector...</p>
-
-<p class='pindent'>— Du <span class='it'>Cavalier Hector</span> dans les exercices
-enseignés, jadis, au roi Louis XIII
-ou Louis XIV, comme vous voudrez, et
-je vous donnerai le meilleur cheval de
-mon écurie... <span class='it'>Abdullah</span>..., un arabe...
-très doux... Vous en ferez ce que vous
-voudrez!</p>
-
-<p class='pindent'>— Je n’ai pas besoin que la bête soit
-douce. La douceur, cher Monsieur, je
-ne l’aime que chez les femmes.</p>
-
-<p class='pindent'>Et sans doute, en parlant ainsi, le
-petit marquis songeait-il à la jolie Fanchette.</p>
-
-<h2>IV</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Fanchette</span> ne fut qu’à demi étonnée
-lorsque le marquis lui annonça qu’il
-allait débuter dans un cirque. L’émigration
-faisait tant de miracles! N’y avait-il
-pas une baronne authentique qui
-servait des bavaroises dans un <span class='it'>coffee-house</span>
-du Strand? L’important était de fuir la
-misère et le spleen. Et puis, pour M. de
-Beauchamp, cette mascarade était une
-occupation. Ils étaient si longs et si
-lourds, les huit jours incessamment
-renouvelés, reportés d’une date à une
-autre! Le petit marquis monta à cheval
-dans l’écurie d’Astley Circus comme il
-eût mis le pied à l’étrier pour partir en
-guerre. Il se rappelait que son grand-père,
-le marquis Pierre-Arnaud de Beauchamp
-d’Antignac, avait ainsi, bien en
-selle, chargé à Fontenoy dans les rangs
-de la Maison Rouge. Sous le déguisement
-du mousquetaire d’autrefois, le
-marquis Hector éprouvait le petit frisson
-du cavalier à qui l’on disait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Assujettissez vos chapeaux, messieurs
-les maîtres; nous allons avoir
-l’honneur de charger!</p>
-
-<p class='pindent'>On l’applaudit lorsqu’il fit son entrée
-dans l’arène, très joliment costumé en
-cavalier du temps de Louis XIII, la
-plume au feutre et l’épée au côté. Il
-portait un pourpoint de velours bleu et
-le petit manteau brodé flottait galamment
-sur ses épaules. Fanchette, qui le
-suivait des yeux, assise au premier rang
-des spectatrices, le trouvait d’aspect fort
-galant et avait bien envie de lui jeter un
-de ses bouquets invendus. Le succès
-du <span class='it'>Cavalier Hector</span> fut, ce soir-là, incomparable.
-Les écuyers d’Astley Circus
-vinrent féliciter leur nouveau confrère
-lorsqu’il sauta à bas de son cheval, et le
-petit marquis se rappelait qu’il y avait
-eu un temps où ses aïeux couraient le
-tournoi sous le regard des dames. Il ne
-lui semblait pas qu’il fût un baladin
-exhibant ses talents, mais un chevalier
-montrant noblement sa maîtrise. Cependant,
-lorsqu’un certain colosse, le nègre
-Mac Lee, un boxeur, lui tendit sa large
-patte en lui disant: «Bravo, camarade!»,
-le marquis hésita pendant une seconde
-à mettre sa main dans la paume blanche
-du géant noir. Il le trouvait familier.
-Camarade! Boxer n’était pas, comme
-caracoler, un exercice noble, le boxeur
-fût-il à cheval. Mais quoi! A la guerre
-comme à la guerre!</p>
-
-<p class='pindent'>Allait-il se targuer de sa supériorité
-équestre?</p>
-
-<p class='pindent'>— Camarade, soit, dit-il à Mac Lee,
-qui avait remarqué, cependant, l’hésitation
-et grognait tout bas contre les impertinents
-scrupules du petit Français.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et maintenant, voilà, j’ai un métier!
-dit gaiement le marquis à la petite
-Lise, en la reconduisant, par les rues
-sombres, jusqu’à son logis de Soho.</p>
-
-<p class='pindent'>Il eût bien voulu ne point se séparer
-d’elle, et, après avoir chevauché comme
-un écuyer, il murmurait comme un
-poète les verselets du marquis de Pezay:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>Non, ce n’est point la fraîcheur d’un ruisseau</p>
-<p class='line0'>Qui de l’amour peut apaiser la flamme;</p>
-<p class='line0'>Quand, une fois, ce dieu brûle notre âme,</p>
-<p class='line0'>Il peut lui seul éteindre son flambeau...</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>— Ah! Fanchette, disait-il, tout en
-marchant, si vous lisiez <span class='it'>Zélis au Bain</span>,
-vous verriez que le berger Hylas méritait
-bien qu’on ne le fît point languir!</p>
-
-<p class='pindent'>Mais la jeune fille l’arrêtait bien vite
-et, riant un peu:</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur le marquis, est-ce votre
-succès de cavalier qui vous monte à la
-tête? Oh! le théâtre!... le théâtre! Il
-nous grise tous et toutes! Mais vous
-savez bien ce qui est convenu entre
-nous. Pacte sacré! Ne me parlez jamais
-que d’amitié, de bonne amitié!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, comme elle toussait, Hector de
-Beauchamp répondait en ramenant sur
-les épaules de la jolie fille la mante qui
-avait glissé:</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, je suis un sot, vous avez raison...
-Et, en effet, cela donne une certaine
-ivresse, les bravos... Je l’ai senti
-tout à l’heure, est-ce drôle! Ah! quand
-vous rentrerez à la Comédie-Française,
-comme on applaudira Fanchette!</p>
-
-<p class='pindent'>— Hélas! nous en sommes loin!</p>
-
-<p class='pindent'>Ce n’était pas son succès de gentil cavalier
-qui grisait, comme disait Fanchette,
-le petit marquis, mais c’était la
-grâce pimpante de cette camarade de
-tous les jours qu’il s’habituait à rencontrer,
-qu’il voyait, maintenant, quotidiennement,
-car, depuis que l’écuyer
-Hector cavalcadait à Astley Circus, elle
-avait laissé là Drury Lane et c’était à la
-porte du cirque qu’elle vendait ses
-fleurettes. Elle offrait en souriant ses
-jacinthes et gazouillait, avec un gentil
-accent français, un engageant:</p>
-
-<p class='pindent'>— <span class='it'>Pretty flowers, ladies?</span></p>
-
-<p class='pindent'>Et le Français et la Française se
-retrouvaient tout naturellement à la fin
-de la représentation, traversant ensemble
-la Tamise et remontant: elle vers Soho,
-lui à son <span class='it'>lodging</span> de Crown Court. Et
-comme il lui paraissait triste alors, ce
-logis, et comme la solitude lui paraissait
-dure! Il gravissait le petit escalier en
-allumant un rat de cave, et, lorsqu’il
-poussait la porte de sa chambre, il se
-rappelait, en soupirant, les journées
-lentes où il rêvait d’acheter une tortue,
-un chat ou un chien pour avoir là une
-compagnie. Ah! si elle voulait, la jolie
-Fanchette!</p>
-
-<p class='pindent'>Mais non, point de sottes pensées,
-marquis! Fidélité au pacte. Une amitié
-en exil, une aimable idylle fraternelle
-dans le brouillard de Londres, c’était
-déjà une bonne fortune. L’ennui était
-plus opaque et plus noir avant la
-rencontre de Drury Lane.</p>
-
-<p class='pindent'>— Tu n’es plus seul, maintenant,
-songeait-il.</p>
-
-<p class='pindent'>Il ne fallait pas trop demander.</p>
-
-<p class='pindent'>Tout de même, si Fanchette était là,
-près de lui, remplissant de sa gaieté la
-pauvre chambre aux murailles nues, la
-vie serait autrement supportable. C’était,
-cette chambre obscure, une étroite cage
-sans oiseau.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et si je l’épousais? se disait parfois,
-en s’endormant, le petit marquis, revoyant,
-dans le demi-sommeil, la jolie
-nuque et les cheveux blonds de Fanchette,
-et les petites mains applaudissant le cavalier
-Hector et le galop éperdu d’<span class='it'>Abdullah</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>Après tout, dans les Contes Moraux,
-les rois épousent bien des bergères. Le
-petit marquis était seul au monde. Pas
-un oncle du Périgord ne se lèverait pour
-lui reprocher sa mésalliance.</p>
-
-<p class='pindent'>— D’ailleurs, beauté vaut noblesse,
-vraiment!</p>
-
-<p class='pindent'>Alors, et tout à coup, il se demandait
-s’il ne subissait pas un peu le pouvoir
-des maximes nouvelles. Comment, encore
-un pas et la noblesse allait lui sembler
-un préjugé?</p>
-
-<p class='pindent'>— Palsambleu, prends garde, marquis!
-Tu tournes au démocrate! Et à
-quoi bon, grand Dieu! puisque, avant
-peu, tu retraverseras le détroit et tu
-rentreras en France!</p>
-
-<p class='pindent'>C’était sur cette pensée qu’il s’endormait,
-murmurant ironiquement, tristement,
-avec un sentiment de scepticisme
-que lui donnait le demi-sommeil, mais
-qui, au réveil, s’enfuirait bien vite:</p>
-
-<p class='pindent'>— Huit jours! Ah! bien oui, huit
-jours! Ils dureront longtemps, tes huit
-jours!</p>
-
-<p class='pindent'>Il arriva que le destin, qui a ses malices,
-fournit au petit marquis l’occasion
-de n’être plus seul dans la chambrette
-de Crown Court. Le beau mousquetaire,
-en franchissant une haie aux applaudissements
-des spectateurs du cirque, eut la
-malchance qui guette parfois le meilleur
-cavalier. Le cheval fit un écart, l’arabe
-<span class='it'>Abdullah</span> s’abattit et le petit marquis
-fut projeté contre la barrière, une côte
-enfoncée et le bras droit cassé. On le
-releva en piteux état; mais, pâle et
-souffrant horriblement, il eut encore la
-force de sourire et, ramassant une rose
-que quelque spectatrice lui avait jetée, il
-la porta à ses lèvres, et salua, comme
-s’il eût envoyé ce baiser galant à toute
-l’assemblée. Puis, souriant toujours, il
-rentra dans la coulisse, le front haut, sa
-petite taille élégamment redressée et
-refusant l’appui des écuyers qui, pour le
-soutenir, lui offraient leur bras.</p>
-
-<p class='pindent'>— N’ai-je point gâté, dit-il seulement,
-mon bel habit de mousquetaire?</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah! répliqua le boxeur nègre,
-vous en verriez bien d’autres, cavalier
-Hector, si vous faisiez un match avec
-Mac Lee!</p>
-
-<p class='pindent'>La douleur de son bras cassé ennuyait
-un peu le «cavalier Hector». Puis, il
-souffrait aussi du côté de la hanche. On
-fit avancer une voiture de louage. Le
-marquis s’installa de son mieux sur les
-coussins, et en route pour Crown Court!
-Chaque cahot sur le pavé donnait au
-blessé une secousse violente.</p>
-
-<p class='pindent'>— Du diable, pensait-il, me voilà
-mis à pied, et pour combien de temps?</p>
-
-<p class='pindent'>Mistress Sniddle poussa les hauts cris
-en voyant chez elle arriver un malade.
-Le marquis avait grand’peine à monter
-son escalier et il s’arrêtait, parfois, de
-marche en marche.</p>
-
-<p class='pindent'>— Mistress Sniddle, disait-il, en essayant
-de rire, vous allez, maintenant,
-être mon infirmière!</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, comme il arrivait enfin péniblement
-près de son lit, mistress Sniddle arrangeant,
-en effet, les couvertures, quelqu’un
-frappa vivement à la porte, et,
-comme il répondait: «Entrez!», M. de
-Beauchamp poussa un cri de surprise
-joyeuse en apercevant le joli visage de
-Fanchette, mais pâli, effrayé, et l’apparition
-de la comédienne lui fit l’effet
-d’un baume immédiat. Derrière la jeune
-fille, un grand gentleman, tout de noir
-vêtu, maigre et sinistre, apparaissait, à
-peine éclairé par la chandelle qu’avait
-allumée mistress Sniddle.</p>
-
-<p class='pindent'>— Le docteur, dit Fanchette, le docteur
-Ploomfield...</p>
-
-<p class='pindent'>— J’étais de service à l’Astley Circus,
-dit le docteur, mais vous êtes parti
-si vite que je n’ai pu vous venir en
-aide, monsieur... Mademoiselle a tenu à
-m’amener ici... Permettez-moi de vous
-examiner...</p>
-
-<p class='pindent'>— Je me retire, dit mistress Sniddle,
-pudique.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle emmena Fanchette sur l’escalier,
-et les deux femmes restèrent dans l’ombre,
-la petite Française, très inquiète,
-nerveuse, et mistress Sniddle beaucoup
-plus calme, pendant que le docteur
-examinait le blessé. La fracture du bras
-était très nette; visiblement, une côte
-avait souffert; il n’y avait rien de grave
-du côté de la hanche, mais il fallait un
-appareil, et en manière d’éclisses le
-médecin prit les premiers morceaux de
-bois venus et ficela de son mieux le bras
-malade.</p>
-
-<p class='pindent'>— Je ne vous fais pas mal? demandait-il
-froidement, de temps à autre.</p>
-
-<p class='pindent'>Et le petit marquis, toujours poli,
-répondait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Au contraire!</p>
-
-<p class='pindent'>Il reviendrait le lendemain, dès le
-matin, le docteur Ploomfield. En attendant,
-il fallait tâcher de prendre du
-repos et, s’il était possible, de dormir.
-Fanchette se proposait pour passer la
-nuit au chevet du blessé, et le petit
-marquis, le bras déjà pris par l’appareil
-improvisé, la remerciait par un sourire;
-mais mistress Sniddle ne trouvait pas
-convenable qu’une jeune fille fût, sous
-son toit, enfermée avec un jeune homme,
-et ce mot: <span class='it'>convenable</span>, revenait comme
-un refrain sur les lèvres de la logeuse.</p>
-
-<p class='pindent'>— Bah! fit le marquis. Je suis rompu.
-La fatigue me sera un somnifère!</p>
-
-<p class='pindent'>Il envoya, de la main gauche, un salut
-à Fanchette, un salut qui ressemblait
-fort à l’esquisse d’un baiser, et, remerciant
-le docteur et mistress Sniddle, il
-s’endormit, quand il fut seul, en rêvant
-qu’il faisait son entrée dans la cour
-d’honneur de Versailles, sur un cheval
-arabe piaffant et se cabrant sur le pavé
-du roi.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, le lendemain, il souffrait assez
-vivement, et le docteur, après la pose
-d’un appareil définitif, lui ordonna de se
-tenir tranquille et de garder la chambre
-jusqu’à ce que les douleurs thoraciques
-eussent disparu.</p>
-
-<p class='pindent'>— Alors, vous m’emprisonnez, docteur?</p>
-
-<p class='pindent'>— Je vous prescris le repos...</p>
-
-<p class='pindent'>— Mais cette chambre est pire que la
-Bastille... Et comment saurai-je, maintenant,
-les nouvelles de France?</p>
-
-<p class='pindent'>— Mistress Sniddle vous apportera les
-gazettes.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et Fanchette, pensa le marquis,
-me dira ce qu’on affiche à l’ «Office
-des Étrangers».</p>
-
-<p class='pindent'>Cette pensée, l’idée que Fanchette
-viendrait lui tenir compagnie, consolait
-le petit marquis ainsi condamné à
-une immobilité relative.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle venait fidèlement, en effet, la
-bouquetière, ouvrant gaiement la porte
-et montrant, sur le seuil, son fin visage
-de Parisienne et ses fleurs. Le bonjour
-de la jolie fille était, pour le marquis,
-une surprise toujours nouvelle. Voilà
-qu’il bénissait, maintenant, sa mésaventure,
-puisqu’elle lui valait les visites
-de cette enfant. La prison lui devenait
-chère. Il se disait, en riant,
-que la doctrine de ce diable de
-Voltaire a du bon. Le docteur Pangloss,
-cet enragé optimiste, n’est pas un imbécile.</p>
-
-<p class='pindent'>— J’espère bien, ajoutait-il gaiement,
-que le docteur Ploomfield ne me laissera
-pas sortir de sitôt.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle s’asseyait près du lit de M. de
-Beauchamp et lui apportait, en effet, les
-nouvelles de France...</p>
-
-<p class='pindent'>— Bonaparte a encore battu les Autrichiens...</p>
-
-<p class='pindent'>— Encore! Où cela?</p>
-
-<p class='pindent'>— En Italie, toujours. Il marche
-droit sur Vienne...</p>
-
-<p class='pindent'>— <span class='it'>Boney!</span> Ce petit <span class='it'>Boney</span>, comme ils
-l’appellent; c’est donc le diable, ce petit
-<span class='it'>Boney</span>?</p>
-
-<p class='pindent'>— Cela me paraît être le démon de
-la bataille, monsieur le marquis...</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah! pas de marquis! pas de
-marquis!... répétait M. de Beauchamp
-d’Antignac.</p>
-
-<p class='pindent'>Quelquefois, il lui demandait de lui
-faire la lecture. Il aimait la voix de
-cette enfant. Une voix argentine et
-fraîche qui, souvent, avait l’accent ému,
-lent et grave, des cloches qui sonnent
-l’angélus du soir.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle avait pris un livre sur un des
-rayons de bois blanc de la chambrette.</p>
-
-<p class='pindent'>— <span class='it'>La Guerre des Dieux</span>, voulez-vous
-que je vous lise cela, monsieur le marquis?</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, non! Oh! non! pas cela!
-Pas cela!</p>
-
-<p class='pindent'>— Pourquoi?... demandait Fanchette,
-en fixant sur le blessé ses jolis yeux
-bleus candides.</p>
-
-<p class='pindent'>— Parce que..., parce que ce satané
-Parny est aussi un petit démon en son
-genre, comme Boney... Demandez donc,
-ma petite Fanchette, à quelque libraire
-de Soho, une traduction de <span class='it'>Tom Jones</span>...</p>
-
-<p class='pindent'>— Ou <span class='it'>Clarisse Harlowe</span>... Je ne connais
-pas <span class='it'>Clarisse Harlowe</span>...</p>
-
-<p class='pindent'>— <span class='it'>Clarisse Harlowe</span>, si vous voulez...
-Nous dirons du mal de ce coquin de
-Lovelace!</p>
-
-<p class='pindent'>Il fermait les yeux, pendant qu’elle
-lisait, et il lui semblait qu’il était loin
-de Londres, à Paris, au théâtre, et
-qu’une délicieuse interprète d’une
-comédie sentimentale lui contait une
-histoire d’amour, triste, triste, mais consolante,
-puisqu’elle faisait oublier, pour
-ces malheurs imaginaires, les malheurs
-de ces personnages rêvés.</p>
-
-<p class='pindent'>— On ne se résignerait pas à
-l’histoire, murmurait le marquis, si
-l’on n’avait pas le roman pour s’en
-consoler!</p>
-
-<p class='pindent'>— Et savez-vous, Fanchette, disait-il
-encore, que, s’ils ne vous nomment pas
-sociétaire à votre rentrée, ils seront de
-triples sots? Je me chargerai d’obtenir
-l’ordre de début et la nomination d’un
-des prochains Gentilshommes de la
-Chambre!</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! que nous en sommes loin!
-faisait-elle en riant.</p>
-
-<p class='pindent'>— Qui sait? répétait le petit marquis.</p>
-
-<p class='pindent'>Et ce furent, dans la pauvre chambre
-du triste passage, des heures de halte
-délicieuses, que celles de cette convalescence
-du marquis, contraint à laisser
-ainsi passer les journées dans une inaction
-charmée. La bouquetière le quittait
-pour aller vendre ses fleurs et lorsque, à
-la porte du Cirque, elle avait vidé son
-éventaire, elle arrivait, trottinant en
-hâte, essoufflée et, s’asseyant, elle lisait,
-Hector de Beauchamp regardant, à la
-lueur de la chandelle, ce front intelligent
-et pur, pâli, mais que la lueur
-rendait tout rose. Il se rappelait les
-veillées du Périgord, les fermiers égrenant
-les <span class='it'>panouilles</span> de blé d’Espagne, les
-grains dorés de maïs dans la grande
-cuisine du château. Les flambeaux de
-résine coloraient de même le front des
-paysannes de là-bas. Et sa bonne nourrice,
-elle aussi, s’asseyait de même à son
-chevet, pour l’endormir, en lui chantant
-des chansons.</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>Tiro, tiro, marinier tiro,</p>
-<p class='line0'>Tiro lo cordo, marinier!</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Il se sentait redevenir enfant. Il lui
-semblait vivre quelque songe. Ah! la
-bonne idée qu’avait eue <span class='it'>Abdullah</span> d’avoir
-un caprice et de se montrer rétif! Le
-cavalier désarçonné devait à cet arabe
-les meilleures heures, peut-être, de sa
-vie, les plus consolantes, certainement.</p>
-
-<p class='pindent'>Un souci, pourtant, une inquiétude
-mordait au cœur le petit marquis. Il
-trouvait que la petite Lise maigrissait,
-son teint prenant une couleur de fine
-porcelaine. Parfois, au milieu d’un
-chapitre, une petite toux sèche arrêtait
-la lecture. Fanchette, alors, devenait
-rouge et le marquis lui demandait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Êtes-vous fatiguée? Si vous arrêtiez?</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, avec son gentil sourire:</p>
-
-<p class='pindent'>— Non! oh! non, je veux voir comment
-meurt la pauvre Clarisse! Et nous
-aurons à lire le nouveau roman de M<sup>me</sup>
-de Genlis: <span class='it'>Sillery</span>...</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah! oui, <span class='it'>M<sup>me</sup> de La Vallière</span>, dont
-l’annonce est interdite en France à cause
-du portrait de Louis XIV...</p>
-
-<p class='pindent'>— Ou encore <span class='it'>Le Voyage du Jeune Anacharsis</span>...</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! j’espère bien être valide avant
-que nous n’en soyons là!...</p>
-
-<p class='pindent'>Et cette idée même n’allait pas sans
-mélancolie: il songeait alors qu’il n’y
-aurait plus de lectures, plus de roman
-de Richardson, plus de prétexte à cet
-autre petit roman dont l’humble cadre
-était cette étroite chambre d’exil, son
-petit univers devenu tout à coup un
-délicieux asile, grâce à cette enfant qui
-apparaissait là, disparaissait et emplissait
-de poésie un taudis dans un noir passage
-londonien.</p>
-
-<p class='pindent'>Quand il fut guéri, le docteur lui permit
-de reprendre son existence accoutumée;
-alors, au lieu d’être satisfait, il
-fut triste.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous n’allez plus venir à Crown
-Court, mademoiselle Fanchette!</p>
-
-<p class='pindent'>— Et pourquoi?</p>
-
-<p class='pindent'>— Parce que je ne suis plus intéressant!
-La peste soit de la santé! Je
-m’étais si bien habitué à votre présence!</p>
-
-<p class='pindent'>— Et je ne détestais pas de venir me
-prouver à moi-même que j’ai encore
-quelque ressouvenir de la bonne diction!...</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! M<sup>lle</sup> Contat ne lirait pas
-mieux <span class='it'>Clarisse Harlowe</span>, ma bonne, ma
-chère Fanchette!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle aussi avait, comme le marquis,
-pris l’habitude de ces tête-à-tête et de
-ces causeries. Elle avait pour son malade
-la pitié tendre qu’éprouvent presque
-toujours pour leurs blessés les infirmières.
-La femme est faite pour soigner et pour
-consoler. Puis, cette chose précieuse,
-l’habitude, l’attachait à ce pauvre isolé
-qui, s’il voulait faire quelques pas,
-s’appuyait sur elle, prenait son bras, le
-serrait doucement et, en humant le
-grand air dans les allées d’Hyde Park,
-disait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Tout de même, il est quelquefois
-bon de vivre!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle voyait, avec une sorte de tristesse,
-approcher le jour où elle serait
-aussi souvent seule que naguère, dans
-son logis de Soho. Et comme, redevenu
-«grand garçon», disait-il, il la reconduisait
-chez elle, il éprouvait un petit
-serrement de cœur lorsqu’il fallait la
-quitter, au seuil de la petite maison de
-brique enfumée. Eh! vertubleu! le
-docteur Ploomfield aurait bien pu prolonger
-la convalescence et ne donner que
-plus tard, beaucoup plus tard, son <span class='it'>exeat</span>!</p>
-
-<p class='pindent'>— Comme c’est bête de se quitter
-ainsi, ne trouvez-vous pas, Fanchette?
-dit-il, un soir, au moment où la bouquetière
-allait frapper à la porte de son logis.</p>
-
-<p class='pindent'>— Il le faut bien, monsieur le marquis!</p>
-
-<p class='pindent'>— C’était si bon..., c’était si doux...
-J’ai envie d’éperonner <span class='it'>Abdullah</span> pour
-que ce petit sarrasin me lance encore
-contre la barrière! On ne sait pas, non,
-on ne saura jamais tout ce qu’il y a de
-charme dans une maladie.</p>
-
-<p class='pindent'>— Cela dépend de qui l’on a à son
-chevet, monsieur le marquis! fit la
-petite malicieuse. Si M<sup>me</sup> Sniddle vous
-avait lu Richardson...</p>
-
-<p class='pindent'>— Pouah! je crois que j’aurais autant
-aimé Monsieur Marat!</p>
-
-<p class='pindent'>Ils riaient; mais, tout à coup, le petit
-marquis devint sérieux. Il prit, d’un
-geste à la fois tendre et rapide, la main
-de la jeune fille, et, regardant Fanchette
-dans les yeux, tout droit, franchement,
-il dit lentement, d’une voix très basse,
-comme s’il redevenait timide:</p>
-
-<p class='pindent'>— Fanchette, ne vous êtes-vous pas
-aperçue d’une chose?</p>
-
-<p class='pindent'>— Laquelle? dit Fanchette, dont la
-voix tremblait aussi.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle devinait bien, et, devinant, elle
-avait peur.</p>
-
-<p class='pindent'>— C’est que je vous aime, Fanchette!</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! fit-elle, nous avions dit que
-nous ne parlerions jamais de cela. Jamais.
-Amis d’exil, et c’est tout.</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, non, non, ce n’est pas tout,
-Fanchette! A quoi bon se mentir à
-soi-même et se taire? A quoi bon désunir
-ceux que le sort unit? Fanchette,
-mon amie, ma chère petite lectrice
-amie, voulez-vous être ma femme?</p>
-
-<p class='pindent'>Elle le regarda avec ses beaux yeux
-agrandis, éperdus.</p>
-
-<p class='pindent'>— Votre femme? Moi?</p>
-
-<p class='pindent'>— Ma femme, oui, ma femme! Vous
-me dites: «Monsieur le marquis!» Je
-vous appellerai marquise. C’est la marquise
-de Beauchamp d’Antignac qui
-rentrera à la Comédie quand le marquis
-rentrera en France! Que voulez-vous,
-ma pauvre chère petite Fanchette, je ne
-peux pas me passer de vous! Les romans
-de M<sup>me</sup> de Genlis me paraissent assommants
-quand vous ne les lisez pas... Ils
-le sont probablement... C’est elle, la
-comtesse, qui les écrit, mais c’est vous
-qui les faites... Fanchette, ô sensible et
-tendre Fanchette, ce n’est pas le hasard
-qui nous fit nous rencontrer, un dimanche
-de soleil, devant Drury Lane,
-c’est le dieu d’amour, cet amour que
-chantent dans leur théâtre leur vieux
-Shakespeare et Monsieur Sheridan, et
-que j’ai rencontré, moi, dans la rue!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle était étourdie; elle se demandait
-si le petit marquis ne se jouait point
-d’elle, si cette déclaration, qui lui
-tombait là sur la tête comme une montgolfière
-sur des spectateurs, n’était pas
-une épreuve. Elle regardait Hector de
-Beauchamp, qui souriait, essayant de
-donner à ses paroles un accent élégamment
-léger, mais qui était visiblement
-ému et qui était très pâle, tandis qu’elle
-devenait toute rouge.</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur le marquis, est-ce une
-épreuve? Vous moquez-vous de moi?
-Je suis une pauvre fille...</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous avez été ma consolation et
-ma joie dans cet exil, qui, d’ailleurs, ne
-va pas durer...</p>
-
-<p class='pindent'>— Une petite comédienne, songez
-donc, une bouquetière...</p>
-
-<p class='pindent'>— Une comédienne qui deviendra
-grande. Une bouquetière à qui on jettera
-des bouquets!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle avait peur de défaillir, tant elle
-était joyeuse. Comme il l’aimait!
-Comme elle était aimée! Pour la première
-fois de sa vie, la petite Lise se
-sentait très fière.</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien? demanda le marquis.</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! que votre volonté soit
-faite! Moi aussi, moi aussi...</p>
-
-<p class='pindent'>Elle prit un temps et, délicieusement, en
-riant, mais avec une larme dans les yeux:</p>
-
-<p class='pindent'>— <span class='it'>I love you!</span> dit-elle.</p>
-
-<p class='pindent'>Et, comme il laissait tomber ses lèvres
-sur la petite main tendue de Fanchette,
-puis comme il déposait doucement sur
-ce front de jeune fille un baiser de
-fiancé, des sons lointains de musique,
-un air de marche militaire, leur vinrent,
-joués par des soldats d’Écosse, et, les cris
-de la foule se mêlant aux accents pénétrants
-du pibrock, ils virent déboucher,
-parmi les hourras et sous une poussée
-de gens agitant leurs coiffures, des
-Écossais Gris partant pour Plymouth et
-dont les baïonnettes jetaient des éclairs
-rouges sous le soleil couchant.</p>
-
-<p class='pindent'>M. de Beauchamp d’Antignac hocha
-la tête et dit:</p>
-
-<p class='pindent'>— Ceux-là aussi sont des fiancés! Les
-fiancés de la mort!</p>
-
-<h2>V</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Le</span> petit marquis était heureux. Son
-existence, maintenant, était fixée. Il se
-figurait la joie des bonnes gens de Saint-Alvère,
-lorsqu’il leur présenterait — bientôt — une
-aussi jolie marquise. Il
-entendait déjà, sous les châtaigniers, les
-<span class='it'>chobréttaires</span> jouant des airs de fête,
-comme les pibrocks écossais leurs airs
-de guerre des <span class='it'>highlands</span>; il se voyait
-rentrant en son castel ensommeillé depuis
-son départ comme le château de la
-Belle au Bois Dormant. Et, alors,
-quelles joies! Tonneaux défoncés. Agneaux
-rôtis en plein air. Une <span class='it'>frairie</span>!
-Mais, le lendemain même de cette
-soirée délicieuse, où le double aveu était
-sorti de leurs lèvres, le petit marquis
-devait éprouver une colère. Les jours
-se suivent et point ne se ressemblent.
-Comme il sortait de Crown Court pour
-aller présenter ses souhaits, — eh! oui,
-faire sa cour à Fanchette, — il entendit
-les crieurs de journaux annoncer des
-nouvelles d’Italie et, malgré la neige
-qui tombait, fouettant les visages, les
-passants s’arrêtaient, faisaient cercle
-autour des débitants de feuilles toutes
-fraîches sorties de la presse à bras et
-donnaient leur penny en hâte. De quoi
-s’agissait-il donc?</p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis entendit un de ces acheteurs
-de gazettes dire à sa femme:</p>
-
-<p class='pindent'>— Il paraît que Boney a encore
-gagné une bataille!</p>
-
-<p class='pindent'>Encore! M. de Beauchamp en fut
-agacé. Il jeta bien vite les yeux sur le
-papier et, en effet, il apprit là qu’après
-Arcole, Bonaparte, ce damné Buonaparte,
-avait encore bousculé les Autrichiens
-à Rivoli.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah çà! mais cet Alvinzi, murmura
-le marquis, c’est donc un imbécile,
-cet Alvinzi qui se fait brosser comme
-un Soubise?</p>
-
-<p class='pindent'>Et, sous les flocons de neige, il lisait,
-curieux et enfiévré, les détails de la bataille.
-Le gazetier contait que le général
-Bonaparte avait, le soir de Rivoli, dit,
-en montrant un tas de drapeaux à un
-autre soldat jacobin, un nommé Lasalle,
-tombant de fatigue après une journée de
-charges à fond de train: «Couche-toi
-dessus, Lasalle, tu l’as bien mérité!»</p>
-
-<p class='pindent'>Alors, froissant le journal et haussant
-les épaules, le petit marquis avait dit,
-tout haut, exhalant sa mauvaise humeur
-sans contrainte:</p>
-
-<p class='pindent'>— Mais c’est un plagiaire, ce M. de
-Buonaparte.</p>
-
-<p class='pindent'>— Un plagiaire! Un simple plagiaire!
-avait-il plaisir à répéter à Fanchette en
-entrant, poudré à blanc par la neige,
-dans l’appartement de la jeune fille.</p>
-
-<p class='pindent'>Il tenait à la main la gazette froissée.</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh! qu’y a-t-il? demanda la bouquetière.</p>
-
-<p class='pindent'>— Encore une algarade de ce monsieur
-qui commande en Italie! Il a une
-audace..., une audace! Lisez plutôt.</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! quoi? fit-elle après
-avoir lu.</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! chère enfant. Il copie
-notre histoire, tout bonnement. On a
-dû trouver superbe, parbleu, son mot à
-son ami Lesalle..., Lasalle..., Masalle...,
-je ne sais pas... «Couche-toi dessus!»
-Et ils se tutoient, ces généraux!... Ce
-sont des chefs de bande! Ma chère
-enfant, nous en avons connu, je pense,
-de ces soirs-là, et feu mon aïeul, qui
-était cordon bleu, m’a bien souvent
-conté que, le soir de la bataille de
-Villaviciosa, après avoir, peu de temps
-auparavant, fait prisonniers cinq mille
-Anglais, dont Stanhope, sans parler des
-Autrichiens, M. le duc de Vendôme
-dit à Sa Majesté Philippe V d’Espagne,
-petit-fils de Louis XIV, qui se sentait
-fatigué..., comme ce monsieur...: «Votre
-Majesté va pouvoir dormir sur le plus
-beau lit que jamais souverain ait trouvé.»
-Et, sous un arbre, le duc ordonna qu’on
-étendît les drapeaux, étendards et guidons
-pris à l’ennemi. Voilà ce que se
-permet de copier le batailleur de Rivoli! ...
-«<span class='it'>Couche-toi-dessus!</span>» Il aura
-beau faire, il ne peut pas encore, comme
-M. le maréchal de Luxembourg, être
-appelé, que je pense, ainsi que parlait
-monseigneur le prince de Conti, le
-«Tapissier de Notre-Dame».</p>
-
-<p class='pindent'>Fanchette écoutait le marquis et remarquait
-fort bien que la colère de M.
-de Beauchamp s’atténuait, tombait, à
-mesure qu’il parlait. Il reprenait la
-gazette que ses doigts avaient pétrie. Il
-relisait les nouvelles. Il épelait à nouveau
-ces noms, tout à l’heure inconnus:
-<span class='it'>Lasalle</span>, <span class='it'>Rivoli</span>, et peu à peu, comme s’il
-eût éprouvé le vague regret de n’avoir
-pas vu ces chevauchées, entendu ces
-canonnades, senti la poudre:</p>
-
-<p class='pindent'>— Tout de même, Boney, le petit
-Corse, il les mène tambour battant, ces
-grenadiers d’Autriche! Au printemps
-prochain, il n’en aura fait qu’une
-bouchée!</p>
-
-<p class='pindent'>Le printemps! Il était encore loin,
-le printemps! A travers la vitre des
-fenêtres, la neige de novembre laissait à
-peine apercevoir les toits voisins, et,
-auprès du maigre feu de houille qu’elle
-entretenait avec peine, Fanchette approchait
-une chaise de paille pour que le
-marquis vînt se chauffer.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous avez les pieds mouillés, monsieur
-le marquis!</p>
-
-<p class='pindent'>— Et vous avez les mains glacées, ma
-petite Fanchette!</p>
-
-<p class='pindent'>— Je n’ai pas froid, cependant, et
-cette nuit même, cette nuit, il me semblait
-que j’avais la fièvre...</p>
-
-<p class='pindent'>Doucement, avec son joli sourire éclairant
-son visage d’enfant, elle ajouta bien
-vite, pour rassurer le marquis:</p>
-
-<p class='pindent'>— C’est la joie!</p>
-
-<p class='pindent'>Mais elle en avait trop dit. Ce mot:
-<span class='it'>fièvre</span>, inquiétait soudain le pauvre Hector
-de Beauchamp, qui interrogeait bien
-vite, anxieusement, le visage de la charmante
-fille.</p>
-
-<p class='pindent'>— Allons, regardez-moi, Fanchette.
-Voyons cette mine.</p>
-
-<p class='pindent'>Il souriait encore, ce visage, il souriait
-toujours, et, pourtant, au fond des yeux
-clairs, une sorte d’involontaire mélancolie
-révélait une souffrance.</p>
-
-<p class='pindent'>— La fièvre! Vous n’avez pas été malade,
-Fanchette?</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, je vous dis. Heureuse. Et
-avez-vous remarqué? Le chagrin vous
-abat quelquefois et le bonheur vous
-empêche de dormir. On se dit: «Je
-voudrais être à demain pour avoir la
-certitude que je n’ai pas rêvé!»</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous n’avez pas rêvé, Fanchette.
-Ou, plutôt, vois-tu, nous faisons un rêve,
-un beau rêve... Blottis là, sous ce toit,
-où la neige tombe, je ne connais point
-d’êtres plus heureux... Bonaparte, là-bas,
-et son Lasalle..., ce sont des pauvres,
-vois-tu, comparés à nous, de pauvres
-pauvres, avec leurs trophées, leurs drapeaux!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle se mit à rire en frappant l’une
-contre l’autre ses petites mains, à l’idée
-que le vainqueur de l’Italie était un pauvre
-diable comparé à elle; mais, tout à
-coup, ce rire clair fut coupé brusquement
-par un accès de toux, et ce gentil
-visage de fillette de Greuze s’empourpra
-comme sous un étouffement.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ce n’est rien! Ce n’est rien! répétait,
-entre deux quintes, sa douce voix
-brisée.</p>
-
-<p class='pindent'>Et ce n’était plus contre Boney,
-Lasalle et leurs victoires, que s’emportait,
-que s’irritait intérieurement le petit
-marquis; c’était contre cette neige collée
-aux fenêtres, pénétrant les os, prenant à
-la gorge cette chère aimée dont le regard
-semblait s’excuser de lui causer un chagrin,
-une angoisse.</p>
-
-<p class='pindent'>Il s’était levé, lui apportait un verre
-d’eau.</p>
-
-<p class='pindent'>— Voulez-vous de la tisane, Fanchette?</p>
-
-<p class='pindent'>— Merci. C’est fini. Oh! je vous dis,
-ce n’était rien. Et si c’était quelque
-chose, eh bien? quoi!... ce ne serait rien
-encore!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle disait cela délibérément, avec la
-crânerie joyeuse d’un volontaire allant
-au feu, à la française.</p>
-
-<p class='pindent'>— Êtes-vous folle, Fanchette!</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, je dis ce que je pense. Et,
-tenez, voulez-vous que je vous l’avoue,
-tout bas, bien bas? J’ai toujours envié
-M<sup>lle</sup> Olivier..., vous savez..., la jolie
-M<sup>lle</sup> Olivier, qui avait créé Chérubin,
-chanté <span class='it'>La Romance à Madame</span>, conquis,
-charmé, affolé Paris et qui est morte...
-pftt!... disparue..., toute jeune, toute
-blonde..., adorée!... Et si bonne, si
-bonne, M<sup>lle</sup> Olivier! Elle était si gentille,
-qu’on ne pouvait pas s’imaginer
-qu’elle pût jamais devenir vieille..., avoir
-des rides. C’est si laid, les rides! Moi
-non plus, je ne voudrais pas avoir de
-rides. Vous me trouvez peut-être
-coquette? dit-elle encore.</p>
-
-<p class='pindent'>Puis, comme si le sourire de la blonde
-sociétaire disparue l’eût reportée vers le
-théâtre, son théâtre, vers Paris, elle se
-mit à évoquer les beaux soirs de France,
-le défilé du <span class='it'>Mariage</span> sur l’air des <span class='it'>Folies
-d’Espagne</span>, où, de son petit pied se relevant
-et retombant comme une touche
-de piano, elle battait la mesure en marchant,
-et cette soirée où elle avait remplacé,
-doublé M<sup>lle</sup> Lachassaigne:</p>
-
-<p class='pindent'>— J’étais si contente! Et si jolie! oui,
-cher marquis, je deviens coquette, décidément!...
-Ah! mon costume! Mon joli
-costume! Celui qu’a décrit M. Caron
-de Beaumarchais!... Un petit habit, un
-juste brun avec des ganses et des boutons
-d’argent, la jupe de couleur; rouge; sur
-la tête, une toque noire à plumes...
-J’aurais préféré un grand chapeau de
-paille, comme les jolies dames que peint
-M<sup>me</sup> Vigée-Lebrun... Mais les auteurs,
-vous savez, les auteurs, ce qu’ils veulent
-il faut le faire!</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis l’écoutait avec une
-émotion soudaine, une inquiétude qui
-devenait peu à peu de la terreur. Fanchette
-parlait, parlait, maintenant, avec
-une volubilité vraiment étrange. Elle
-avait dans le regard un éclat inattendu.
-Il lui prit les mains: elles étaient
-brûlantes. Un léger frisson la fit pourtant
-se plaindre du froid, et la petite
-toux, qui souvent avait inquiété Hector
-de Beauchamp, revint, secouant douloureusement
-ce gentil corps frêle.</p>
-
-<p class='pindent'>— Il faut vous soigner, Fanchette!...
-Il ne faut pas être malade, ma femme!</p>
-
-<p class='pindent'>Ce nom la rendait toute joyeuse, amusée,
-en quelque sorte, comme si ce fût
-un jeu que ce mariage projeté.</p>
-
-<p class='pindent'>— On changera le titre de la pièce de
-Beaumarchais, disait-elle en riant. Ce
-sera, à la reprise, <span class='it'>Le Mariage de Fanchette</span>!...
-Quand on pense, disait-elle encore,
-qu’on n’a pas joué <span class='it'>La Folle Journée</span>
-depuis 1790... Ni en 1791, ni en 1792,
-ni en 1793... Ils avaient peut-être peur
-que M. Marie-Joseph de Chénier trouvât
-M. de Beaumarchais réactionnaire...</p>
-
-<p class='pindent'>Ce besoin presque maladif de parler
-du théâtre rendait plus vives les craintes
-du marquis. Il y avait, maintenant, chez
-Fanchette, comme une obsession. Son
-être semblait se dédoubler. Obstinément,
-sa pensée allait vers Paris, se tendait vers
-la Comédie. Elle dit tout à coup, un
-soir, en regardant le marquis dans les
-yeux:</p>
-
-<p class='pindent'>— Si nous partions?</p>
-
-<p class='pindent'>— Partir? Vous dites?</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, si nous partions?</p>
-
-<p class='pindent'>— Et pour aller où?</p>
-
-<p class='pindent'>— En France. A Paris. Oui, c’est une
-idée. Je ne dors pas la nuit. Et, dans
-mon insomnie, c’est à Paris que je pense,
-aux camarades, aux coulisses... Je m’ennuie
-ici, je m’ennuie. Je vais tomber
-malade dans ce Londres...</p>
-
-<p class='pindent'>Les flocons de neige s’amassaient aux
-vitres, encadrant de bourrelets glacés les
-arêtes des fenêtres. Une bise froide
-entrait par-dessous la porte et Fanchette
-approchait ses mains du feu de houille,
-dont les languettes bleuâtres sautillaient
-parmi le charbon rouge. Elle regardait
-s’écrouler tristement les morceaux consumés.
-Et ce feu ne la réchauffait pas.
-Il faisait si froid, il faisait si laid autour
-d’elle! Et il devait faire si bon à Paris!</p>
-
-<p class='pindent'>— Il n’y fait pas bon pour les émigrés,
-répondait le petit marquis avec une
-moue qui voulait sourire.</p>
-
-<p class='pindent'>— Bah! quand on risquerait un peu
-sa tête! Paris vaut bien une imprudence!</p>
-
-<p class='pindent'>Hector avait tout d’abord pris ce désir
-pour une fantaisie, un caprice de femme;
-mais il se précisait, il s’affirmait, ce désir,
-et le docteur Ploomfield, qu’il avait
-amené auprès de Fanchette, prononçait
-des mots assez effrayants: consomption,
-nostalgie, toux nerveuse... On pouvait
-trouver diverses causes au malaise dont
-souffrait cette enfant: regret du pays,
-ennui, mal de l’exil et aussi, aussi — le
-docteur baissait la voix, même pour
-parler à l’oreille du marquis — un peu
-de phtisie.</p>
-
-<p class='pindent'>Eh! parbleu! cette toux, la maudite
-petite toux! Hector avait bien deviné.
-L’idée que cet être exquis dont il voulait
-pour toujours faire sa compagne pouvait
-lui être enlevé tout à coup le piquait au
-cœur comme une pointe d’épée.</p>
-
-<p class='pindent'>Fanchette avait quasi brusquement
-pris en haine cette petite chambre,
-qu’elle trouvait presque joyeuse autrefois,
-la parant des fleurs de son éventaire.
-Maintenant, en montrant au
-marquis une jacinthe qui poussait dans
-un vase de verre ses racines échevelées,
-pareilles à des tentacules de méduses,
-elle disait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Voyez comme elle a de peine à
-fleurir! Et s’il fleurit, cet oignon de
-Hollande, la fleur jaune d’or mourra de
-froid. Il faut partir!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle ajouta, un jour, en souriant d’un
-petit sourire railleur et triste:</p>
-
-<p class='pindent'>— D’ailleurs, cher marquis, n’avez-vous
-pas dit souvent que, dans huit
-jours...</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, oui, dans huit jours, dans
-huit jours!...</p>
-
-<p class='pindent'>Et, brusquement, le marquis s’écria:</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! soit! Oui!... Dans huit
-jours! Malgré vents et marées, batailles
-de M. Bonaparte et lois et décrets des
-proscripteurs, nous partirons dans huit
-jours! Vous le voulez? Dans huit jours,
-nous serons en France!</p>
-
-<p class='pindent'>— A Paris! dit Fanchette, avec la
-ferveur d’un mahométan prononçant le
-nom de La Mecque.</p>
-
-<p class='pindent'>— A la Comédie!</p>
-
-<p class='pindent'>— Au Foyer!</p>
-
-<p class='pindent'>— En route, Fanchette, fit le petit
-marquis. Puisqu’il ne faut que Paris
-pour vous guérir, on vous guérira! Et,
-si l’on me met la main au collet, eh
-bien! nous verrons. Je me défendrai!</p>
-
-<p class='pindent'>Il s’occupa de trouver la somme
-voulue pour payer quelque maître batelier
-qui consentît à traverser la Manche,
-à passer de Douvres à Calais, à débarquer
-la nuit sur quelque point abordable
-de la côte française. Jusqu’à ces derniers
-jours, le pauvre marquis de Beauchamp
-avait conservé pieusement deux ou trois
-bijoux dont, autrefois, se parait sa mère,
-qu’avait portés sa grand’mère, vieilles reliques
-de famille dont il avait juré de ne
-jamais se dessaisir. Il les porta à un
-revendeur juif qui tenait boutique du
-côté de Middle Temple Lane, et il se
-disait que c’était là comme le cadeau de
-noces donné par les aïeules à la future
-marquise de Beauchamp d’Antignac.</p>
-
-<p class='pindent'>Dans huit jours, oui, dans huit jours,
-il prendrait la mer avec la pauvre fille.</p>
-
-<p class='pindent'>— Il lui faudrait l’air du pays, avait
-affirmé le docteur Ploomfield.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle respirerait bientôt l’air du pays.
-Elle remettrait, quelque soir, son petit
-habit, sa jupe rouge et sa toque noire
-et, pour lui, s’il était conduit, un matin,
-comme d’autres, dans la plaine de Grenelle,
-devant un peloton d’exécution, il
-saluerait aussi insolemment que possible,
-crierait très haut «Vive Sa Majesté
-Louis XVII!», et tâcherait de tomber
-avec grâce.</p>
-
-<p class='pindent'>Aux préparatifs de départ, Fanchette
-apportait une hâte maladive. Elle éprouvait
-cette sensation morbide qu’elle n’aurait
-pas le temps de fuir Londres, que
-cette douleur ressentie, cette brûlure dans
-la poitrine, cette toux qui la prenait à
-la gorge et qu’elle étouffait pour ne pas
-attrister le marquis, allaient la coucher
-dans ce petit lit de fer, sous ce toit couvert
-de neige. Elle avait peur. Sa chambre
-lui faisait l’effet d’une prison. Une
-cellule, un coin d’hôpital. Il lui semblait
-qu’une fois là-bas, elle serait guérie. Et
-ces mots: «là-bas», prenaient sur ses
-lèvres des accents très doux.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ils ne sont pas si bêtes d’avoir inventé
-ou retrouvé ce nom: <span class='it'>patriotes</span>, les
-malandrins de «là-bas», murmurait le
-marquis. On l’aime, en effet, la patrie!</p>
-
-<p class='pindent'>On aime aussi l’asile où l’on a vécu,
-et lorsque, sa valise à la main, le petit
-marquis prit congé de Londres, il eut, à
-son grand étonnement, un étrange battement
-de cœur. Il dit adieu à la misérable
-chambre de Crown Court comme
-si les murailles eussent gardé de ses souffrances
-et de ses joies. C’était là que
-Fanchette l’avait soigné, veillé, là qu’elle
-s’asseyait lorsque, de sa jolie voix, elle
-lui lisait <span class='it'>Clarisse Harlowe</span>! Il n’était pas
-jusqu’à mistress Sniddle qui lui inspirât
-des pensées attendries. La logeuse lui
-répétait que si, par hasard, — il faut
-tout prévoir! — M. le marquis se trouvait
-obligé de revenir en Angleterre, il
-retrouverait toujours sa chambre, cet
-appartement meublé si «convenable».</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah! mistress Sniddle, répondait le
-marquis, je suis, comme tous les exilés,
-reconnaissant à l’Angleterre de sa loyale
-hospitalité, — j’ai été libre en un pays
-libre; — mais j’espère bien jamais,
-<span class='it'>never</span>, vous entendez, ne remettre les
-pieds à Londres. Et, dans huit jours, je
-serai à Paris... Que dis-je! mistress
-Sniddle, avant huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>— Dieu le veuille, monsieur le marquis!</p>
-
-<h2>VI</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Fanchette</span> aussi éprouvait une émotion
-toute naturelle en quittant le logis
-où elle avec vécu. Mais le brouillard de
-Londres, décidément, l’étouffait.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle se mourait, comme la jacinthe de
-Hollande dans son vase de verre. La
-santé, la vie, l’appétit même, de vivre,
-elle allait retrouver tout cela en France.
-Et, dans la voiture qui l’emportait, la
-cahotait vers Douvres, elle faisait des
-rêves. Elle souriait à Hector de Beauchamp,
-entre deux accès de toux, et elle
-lui répétait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Si vous saviez, si vous saviez
-comme je suis heureuse!</p>
-
-<p class='pindent'>Le temps était froid. On avançait
-lentement dans la neige, cette neige qui
-se collait aux fenêtres de Soho et qui
-faisait, maintenant, de la verte campagne
-anglaise une vaste plaine blanche, une
-nappe glacée. Au fond de la voiture,
-Fanchette se blottissait comme un passereau
-frileux, et le marquis ressentait
-une volupté de protecteur et d’amoureux
-à la fois à serrer contre sa poitrine, à
-couvrir de son manteau cette créature
-douloureuse et délicieuse qui lui disait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Chaque tour de roue nous rapproche
-de la mer! Et, après la mer,
-Paris! Paris!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle n’avait plus qu’une idée, — l’idée
-fixe des malades, — se retrouver où elle
-était née, revoir les rues de son enfance,
-Romainville aussi, les lilas de Romainville,
-et le théâtre, le théâtre où elle
-avait eu sa grande joie d’un soir. Et la
-route lui paraissait longue. N’arriverait-on
-jamais à Douvres? Les pauvres chevaux,
-fouaillés par le cocher, faisaient de
-leur mieux, tout fumants dans le brouillard
-roussâtre. L’un d’eux s’abattit sur la
-neige dure et un des brancards de l’équipage
-se rompit, une des roues étant
-endommagée aussi. On était loin de tout
-village, dans une plaine où sifflait la bise.
-Il fallut attendre assez longtemps l’arrivée
-d’un charron. Et Fanchette avait
-froid, se désolait, répétait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Nous n’arriverons jamais! Jamais!</p>
-
-<p class='pindent'>Enfin, la roue réparée et le brancard
-remis en état, le cocher, maugréant
-contre le verglas, reprit sa route et l’on
-atteignit Douvres.</p>
-
-<p class='pindent'>Les deux exilés eurent une minute de
-grande joie en apercevant le vieux château,
-là-haut dressé, menaçant, et qui,
-pour eux, représentait le port. Ils allaient
-donc s’embarquer, la mer était là, et,
-derrière cette brume opaque aperçue
-dans les échancrures des dunes, la patrie.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais le sort paraissait s’acharner
-contre eux. Lorsque, après avoir gagné
-l’endroit où les attendait le maître du
-bateau, ils arrivèrent sur la grève, leurs
-bagages déjà posés à terre, le marin, leur
-montrant la mer toute blanche de moutons, — aussi
-blanche, avec cette écume,
-que la plaine couverte de neige, — dit:</p>
-
-<p class='pindent'>— Partir est impossible.</p>
-
-<p class='pindent'>Impossible! C’était un mot qui sonnait
-mal aux oreilles du petit marquis.</p>
-
-<p class='pindent'>— On peut tout ce qu’on veut, dit-il.</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, mais je ne veux pas exposer
-mon bateau à être brisé ou envoyé sur les
-côtes de Norvège. La mer grossit. Le
-vent est mauvais. Mieux vaut pour vous
-attendre à Douvres que de fournir de la
-pâture aux poissons de la Manche.</p>
-
-<p class='pindent'>— Alors, vraiment, nous ne partons
-pas?</p>
-
-<p class='pindent'>— Nous partirons après la tempête
-passée. Voyez ces vagues. Hautes comme
-des tours d’églises!</p>
-
-<p class='pindent'>Fanchette était désolée. Il fallut chercher
-asile dans une petite auberge où
-l’hôte fit un peu la grimace en recevant
-des Français. Mais ce n’était qu’un logis
-de passage. Le vent allait bientôt se
-calmer. On repartirait, sans doute, le
-lendemain. Dans la nuit, la malade fut
-prise d’une fièvre ardente, des crachements
-de sang terrifièrent M. de Beauchamp
-et, le matin venu, Fanchette,
-trop faible pour se lever, demanda elle-même
-à rester au lit, puisqu’on ne pouvait
-pas s’embarquer tout de suite.</p>
-
-<p class='pindent'>— Cela me reposera et je serai vaillante
-pour la traversée..., demain.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, le soir, la fièvre redoublait, la
-toux déchirait plus cruellement les poumons
-de la pauvre fille portant à sa poitrine
-ses petites mains pâlies. Et le
-marquis demandait un médecin en hâte,
-car il avait peur, maintenant, peur de la
-voir arrêtée là, condamnée à rester en
-chemin.</p>
-
-<p class='pindent'>L’hôte maugréa d’abord, disant que
-l’auberge de <span class='it'>L’Ancre et du Canon</span> n’était
-pas un hôpital; puis, il s’amenda, eut
-pitié et envoya lui-même son garçon
-chez son propre docteur. Et celui-ci,
-gros bonhomme roulant comme un muid,
-accourut en soufflant, ausculta la malade
-et ordonna des moxas dans le dos...</p>
-
-<p class='pindent'>— C’est une petite congestion pulmonaire...
-Il faut garder la chambre et se
-garer du froid.</p>
-
-<p class='pindent'>— Alors, dit Fanchette, inquiète, nous
-ne partirons pas demain?</p>
-
-<p class='pindent'>— Quelle folie! Vous ne pourrez
-sortir avant huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous dites, docteur? fit le petit
-marquis.</p>
-
-<p class='pindent'>— Huit jours! Dans huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>Il se demandait, le marquis, si ce
-gros homme se moquait de lui et connaissait
-la pensée, le refrain, le rêve
-reporté de semaine en semaine: dans
-huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>«Dans huit jours!» C’était sa phrase
-éternelle, sa consolation et son espoir.
-Et ces trois mots, si souvent répétés
-depuis tant de mois, ce médecin inconnu
-les redisait encore et, cette fois, le
-«<span class='it'>Dans huit jours</span>» — les huit jours du
-petit marquis — devenait, non plus une
-espérance, mais une sentence.</p>
-
-<p class='pindent'>Soit. Il fallait s’incliner. Dans huit
-jours. Dans huit jours, la mer démontée
-serait redevenue calme. Dans huit jours,
-le patron de la barque n’aurait plus peur
-du vent mauvais. Dans huit jours, Fanchette
-aurait repris ses couleurs et serait
-guérie.</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! docteur, résignons-nous.
-Dans huit jours. Dans huit jours. Et
-mille fois merci.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais ils allaient être tragiques, les
-douloureux huit jours qui allaient suivre.
-La congestion avait terrassé la pauvre
-enfant et, après avoir prononcé le mot
-«petite» en parlant de la maladie, le
-docteur, faisant la moue, grommelait
-des paroles mécontentes à l’adresse de
-quelque complication qui survenait,
-dangereuse. Il regardait, avec une expression
-d’anxiété paternelle, Fanchette,
-qui lui souriait, lui disant:</p>
-
-<p class='pindent'>— Je n’ai plus que sept jours, puis six
-jours à attendre...</p>
-
-<p class='pindent'>Puis: cinq jours!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, lorsqu’il sortait de la chambre, il
-n’avait pas l’air satisfait.</p>
-
-<p class='pindent'>— Va-t-elle donc mourir ici, la petite
-Française? lui demandait l’hôtelier.</p>
-
-<p class='pindent'>Il hochait la tête et ne répondait
-pas.</p>
-
-<p class='pindent'>Et Hector de Beauchamp voyait bien,
-devinait que le brave homme était inquiet.
-Sans être médecin, le marquis s’apercevait
-trop sûrement de l’état de la
-malade. La toux augmentait, devenait
-plus fréquente. Des étouffements empourpraient
-le visage amaigri, et la pauvre
-fille se dressait sur son lit, essayant
-de repousser quelque monstre qui l’étreignait.
-La nuit, elle avait le délire.
-Elle chantait des chansons entendues
-autrefois. Elle répétait, en essayant de
-rire, les propos de la Fanchette du
-théâtre au comte Almaviva:</p>
-
-<p class='pindent'>«Oh! Monseigneur... Toutes les fois
-que vous venez m’embrasser, vous savez
-bien que vous dites toujours: <span class='it'>Si tu veux
-m’aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce
-que tu voudras</span>...»</p>
-
-<p class='pindent'>Son gentil visage se penchait et le
-hochement de tête, commencé dans la
-coquetterie, s’achevait, lassé, dans la
-douleur.</p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis l’écoutait, tremblant, lui
-prenant les mains, — ces petites mains
-qui brûlaient, — et il lui disait, comme
-si les paroles de la comédie se fussent
-adressées à lui-même:</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, tout ce que tu voudras, tout,
-Fanchette!</p>
-
-<p class='pindent'>Et le regard perdu, doucement, avec
-le respect de la pauvre petite débutante
-pour le grand artiste, elle répondait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Merci, monsieur Molé. Vous êtes
-bon pour moi!</p>
-
-<p class='pindent'>Alors, le marquis sentait ses yeux
-se remplir de larmes. Il étouffait, lui
-aussi, mais d’émotion contenue, lorsque
-la frêle voix douce s’élevait, ironiquement
-joyeuse, et que, délirante, Fanchette, la
-pauvre Fanchette, répétait, en imitant
-M. Préville:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>...Tout finit par des chansons!</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Sur les lèvres sèches de la malade, elle
-revenait constamment, aux heures de délire,
-comme une obsession constante, la
-ritournelle du Vaudeville, et, pour Hector,
-cet air narquois devenait poignant
-et navrant, une sorte de cantique funèbre.
-Il se détournait violemment pour que
-Fanchette ne vît point ses larmes. Mais
-pouvait-elle voir? Voyait-elle autre chose
-que les lointaines images de ses songes?
-Elle était perdue. Le marquis avait la
-terreur qu’on lui dît:</p>
-
-<p class='pindent'>— Elle ne sera plus là bientôt.</p>
-
-<p class='pindent'>Il était certain de l’atroce sentence,
-et, pourtant, il n’osait interroger le docteur.
-Il avait peur de la réponse. Huit
-jours! Avant les huit jours, si Fanchette
-l’avait quitté, quitté pour toujours? S’il
-se trouvait seul dans le monde, cet amour
-brisé, ce pauvre amour, idylle de son
-exil, emplissant toute sa vie?</p>
-
-<p class='pindent'>Il se sentait trembler, puis il se redressait,
-espérant, voulant espérer contre tout
-espoir. Allons donc! Fanchette était
-jeune! On ne meurt pas ainsi, à vingt
-ans! Mais il se rappelait la jolie Olivier,
-M<sup>lle</sup> Olivier dont Fanchette avait envié la
-destinée. Et il frissonnait en se répétant
-que Chérubin avait évité l’âge des rides.</p>
-
-<p class='pindent'>Il passait à veiller Fanchette les nuits
-entières dans un fauteuil. Elle le suppliait
-de prendre du repos.</p>
-
-<p class='pindent'>— Mais, je me repose! Si j’étais à
-l’armée des princes, je dormirais moins
-encore! D’ailleurs, je dors, Fanchette,
-oui, je dors... et je rêve même de Paris!</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah! Paris! disait-elle, mais d’un
-ton triste comme si elle eût renoncé à la
-terre promise.</p>
-
-<hr class='tbk'/>
-
-<p class='pindent'>Une nuit (la dernière avant la semaine
-prescrite, les huit jours annoncés), le
-marquis s’était assoupi, Fanchette ayant
-laissé tomber, elle aussi, sa jolie tête
-amaigrie sur l’oreiller, lorsqu’il fut
-réveillé par un bruit violent de voix
-partant de la salle basse de l’auberge, où
-des marins chantaient, dansaient, fêtaient
-bruyamment il ne savait quel événement
-joyeux, — et, en écoutant, voilà qu’il
-distinguait des mots qui lui faisaient
-bondir le cœur, des injures aux marins
-français qu’on avait coulés en mer et à
-des frégates françaises chassées comme
-des mouettes peureuses...</p>
-
-<p class='pindent'>Le chœur montait, brutal, ardent,
-farouche, accompagné de chocs de pots
-de bière et de trépignements de talons
-sur le sol. Les murs de l’auberge de
-<span class='it'>L’Ancre et du Canon</span> en tremblaient.
-C’étaient des matelots qui célébraient
-une victoire anglaise.</p>
-
-<p class='pindent'>— Hurrah! Hurrah! Hurrah!</p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis avait envie de leur crier
-de se taire et, furieux, il allait le faire
-en descendant pour dire qu’il y avait,
-là-haut, une malade endormie, lorsque
-Fanchette se réveilla tout à coup et,
-peureuse, écoutant ce bruit qui montait,
-qui grondait, dit à Hector:</p>
-
-<p class='pindent'>— Qu’est-ce que c’est? Est-ce qu’on
-vient nous arrêter? Qu’est-ce qu’on nous
-veut? Pourquoi ce tapage?</p>
-
-<p class='pindent'>— Ce n’est rien, Fanchette. Rien...
-Des matelots qui s’amusent.</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, mais il me fait mal, ce bruit...
-Oh! J’ai très mal... Je voudrais...</p>
-
-<p class='pindent'>— Je vais leur dire...</p>
-
-<p class='pindent'>Elle le retint vivement. Ses mains donnaient
-au marquis la sensation d’un fer
-rouge...</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, ne me quittez pas... J’aurais
-trop peur... Qu’est-ce que c’est donc que
-cette femme, cette grande femme qui est
-là et qui me fait des signes?</p>
-
-<p class='pindent'>— Une femme? Il n’y a personne ici
-que moi, Fanchette...</p>
-
-<p class='pindent'>— Si, si... Il y a cette femme... là...
-(Elle étendait son bras blanc, si maigre,
-vers un point invisible.) Oh! je la
-reconnais..., je la devine... Elle veut
-m’emmener... Oui, j’y vais, j’y vais!</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, se rejetant vers Hector, s’accrochant
-à lui, le suppliant de la défendre:</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! non, je ne veux pas!...
-Je veux rester... Gardez-moi, monsieur
-le marquis, protégez-moi!...</p>
-
-<p class='pindent'>Et, tout à coup:</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah! bien! voilà. Elle est partie.
-Vous l’avez chassée. Merci. Nous allons
-prendre le bateau..., cette fois, n’est-ce
-pas? nous irons à Paris, vraiment...
-Vraiment? Tiens, ils s’en vont, les matelots.</p>
-
-<p class='pindent'>En bas, ils avaient, en effet, cessé de
-danser leur trépidant <span class='it'>hornpipe</span> et ils s’en
-allaient vers la grève en chantant leurs
-chansons patriotiques où Nelson était
-acclamé...</p>
-
-<p class='pindent'>Le silence se faisait dans l’auberge vide.
-Et un apaisement soudain succédait alors
-chez Fanchette à la nervosité anxieuse.
-Elle se sentait lasse, étrangement lasse.</p>
-
-<p class='pindent'>Elle dit au marquis:</p>
-
-<p class='pindent'>— La nuit est encore longue. Dormez,
-je vais dormir!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, sur l’oreiller, de sa jolie voix musicale,
-comme dans un soupir elle dit en
-fermant les yeux:</p>
-
-<p class='pindent'>— <span class='it'>Good night, dear!</span></p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis la regardait sommeiller.
-Il était heureux de la voir ainsi calme.
-Très maigre, bien pâle. Mais reposée. Si
-elle pouvait reposer ainsi un jour encore?
-Si le docteur permettait, enfin, qu’on
-reprît le voyage interrompu? Qui sait?</p>
-
-<p class='pindent'>En attendant, elle dormait. On entendait
-à peine sa respiration d’enfant.
-Il pouvait, lui aussi, s’endormir, rassuré.
-Demain, peut-être, le sommeil de la nuit
-aurait-il apporté un adoucissement,
-donné des forces... Demain!</p>
-
-<p class='pindent'>Le lendemain, Hector de Beauchamp
-se frotta les yeux, ayant dormi plus qu’il
-n’eût voulu et le jour gris filtrant à
-travers les vantaux de la fenêtre. Il regarda
-Fanchette. Elle dormait toujours.
-Il ouvrit les volets. La lumière entoura
-d’une teinte livide le visage de la dormeuse.
-Hector s’approcha d’elle doucement.
-Elle avait, dans son sommeil, un
-délicieux sourire. Sa tête s’appuyait sur
-ses mains d’enfant. Le profil était doux,
-calme, heureux. Le marquis se pencha
-sur l’oreille de la jolie fille, la petite
-oreille rose jadis, et maintenant transparente, — et
-il dit, dans un murmure:</p>
-
-<p class='pindent'>— Fanchette!</p>
-
-<p class='pindent'>Elle ne répondit pas. Il répéta le nom
-aimé. Elle ne faisait pas un mouvement,
-l’endormie. Elle reposait et, marchant
-sur la pointe des pieds, le petit
-marquis allait s’éloigner pour la laisser
-à son sommeil lorsqu’une horrible pensée
-lui vint: — si elle n’allait pas se réveiller?
-Si le <span class='it'>good night</span> était celui de la
-grande nuit, un adieu, l’adieu? Il revint
-au lit bien vite. Il posa doucement sa
-main sur la joue de la dormeuse. La
-chair était froide et les lèvres ne laissaient
-passer aucun souffle. Il prit les
-petites mains de la pauvre enfant. Elles
-lui semblèrent déjà raidies. Il recula,
-poussant un cri de colère à la fois et de
-terreur. Il appela:</p>
-
-<p class='pindent'>— Au secours! A moi! Fanchette est
-morte!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, pendant qu’il s’écroulait devant le
-lit funèbre, prostré, enfonçant sa tête dans
-les draps, ses lèvres sur les mains glacées,
-un coup de canon retentissait au loin,
-auquel répondaient les batteries de
-Douvres. C’était le bateau des matelots
-qui prenait la mer pour aller combattre
-la France.</p>
-
-<h2>VII</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Alors,</span> le marquis de Beauchamp d’Antignac
-n’eut plus qu’une pensée: donner
-à cette enfant une tombe dans la terre
-d’exil. Elle dormirait là sous le <span class='it'>green</span> où
-reposaient des générations disparues.
-Elle ne reverrait pas son Paris, la petite
-Fanchette, elle ne reverrait pas son
-théâtre. Et, lui, s’embarquerait-il seul
-et continuerait-il le voyage entrepris
-pour elle? Dans le cimetière de Douvres,
-les fossoyeurs creusèrent la fosse où l’on
-descendit la Française. Le ciel d’hiver
-s’était éclairci comme pour sourire à
-la petite morte. Le jaune brouillard
-s’était dissipé et il y eut un rayon pâle
-sur la bière glissant le long des cordes.
-Un vieux prêtre catholique breton,
-réfugié à Douvres, ayant appris qu’une
-compatriote était morte, était venu
-réciter la prière des morts.</p>
-
-<p class='pindent'>— Je sais bien que c’est une comédienne,
-dit-il au marquis; mais elle a
-droit au <span class='it'>De profundis</span>!</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis remercia le vieillard.
-Il ne quitta l’auberge, où il retrouvait
-la place et comme l’ombre de Fanchette,
-que lorsque le tailleur de pierres à qui
-il avait commandé une inscription pour
-la tombe lui eût livré l’humble monument.
-Oh! une simple pierre avec un
-nom: <span class='it'>Fanchette</span>, — et le titre dont elle
-eût été fière, la bouquetière de Drury
-Lane:</p>
-
-<div class='lgc' style='margin-bottom:1em;'> <!-- rend=';fs:.9em;' -->
-<p class='line' style='font-size:.9em;'>FANCHETTE</p>
-<p class='line' style='font-size:.9em;'><span class='it'>de la Comédie-Française</span>.</p>
-</div> <!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Il avait, d’abord, voulu mettre le nom
-de l’orpheline: Lise. A quoi bon? Elle
-avait été Fanchette, un soir, la Fanchette
-de Beaumarchais. Elle serait
-Fanchette pour l’éternité, s’il y a une
-éternité pour les tombes.</p>
-
-<p class='pindent'>Et quand il eut dit, épelé, redit ce
-nom gravé sur la pierre grise, il reprit
-tristement le chemin de Londres, il refit,
-comme il eût suivi le chemin d’un
-calvaire, la route parcourue avec la
-jolie fille blottie contre lui; il rentra
-morne, accablé et comme vieilli dans le
-gouffre énorme de la cité toute en liesse.
-C’était le soir, et, par une ironie amère,
-le soir de la veille de Christmas, du
-Christmas joyeux, bruyant, turbulent,
-kermesse géante, qui emplissait Londres
-de lumières crues, de mangeaille et de
-marée sous les touffes de houx faisant
-aux poissons volumineux, aux homards,
-aux crabes, aux biftecks saignants, des
-auréoles de verdure. L’exilé regardait,
-comme hébété, les êtres et les choses.
-Les passants chantaient, la foule se
-poussait autour des débitants de viande
-ou de coquillages. Il y avait partout une
-intensité, une fureur de vivre. Dans tout
-ce peuple aussi, une ardeur belliqueuse
-dans sa joie de frairie annuelle. Un vent
-de victoire dans cette bourrasque de
-plaisir.</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis frappa à la porte du
-logis de Crown Court, toujours aussi
-noir, aussi solitaire, aussi lugubre, et
-mistress Sniddle lui apprit comme une
-bonne nouvelle que sa misérable chambre
-était encore libre. Et, en effet, c’était
-une consolation pour le marquis de
-retrouver l’asile où Fanchette l’avait
-soigné, lui avait lu, là, Richardson.
-C’était hier. Et c’était si loin, déjà si
-loin!</p>
-
-<p class='pindent'>— Pauvre miss Fanchette, dit la logeuse.
-Alors, elle s’est envolée, la petite
-fauvette?</p>
-
-<p class='pindent'>Le nom sourit à Hector de Beauchamp.
-C’était bien cela. Un être ailé
-et chantant. Il dit:</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, envolée. Je la retrouverai ici,
-par le souvenir!</p>
-
-<p class='pindent'>Les chansons de Noël, les bruits des
-cohues de Christmas lui arrivaient comme
-une lointaine rumeur confuse, et l’abandon
-du destin lui était plus cruel dans
-cette joie brutale de toute une ville en
-liesse. Ah! dans la chapelle du château,
-à Saint-Alvère, l’arbre chargé de pommes
-et de grappes conservées des raisinières,
-l’arbre illuminé de bougies que le chapelain
-bénissait, autrefois, autrefois...</p>
-
-<hr class='tbk'/>
-
-<p class='pindent'>Il devait en revoir bien souvent, le
-petit marquis, des Christmas anglais et
-se rappeler ainsi, tous les ans, les Noëls
-évanouis de son cher Périgord. Les années,
-en effet, succédaient aux années et
-les huit jours du petit marquis devenaient
-des huit ans, des dix ans, plus encore...
-Le siècle avait fini, le dix-huitième siècle
-des philosophes et des paniers, des têtes
-poudrés et des têtes coupées, le siècle de
-la liberté pour les uns, de l’exil pour lui.
-Le siècle nouveau avait apporté des idées
-et des mœurs nouvelles, roulé des événements
-et des hommes. Il était né au
-bruit du canon, il continuait avec des
-mitraillades. Le marquis de Beauchamp
-reprenait instinctivement, mécaniquement,
-avec une sorte d’obstination machinale,
-ses promenades interrogatives
-du côté de l’ «Office des Étrangers».</p>
-
-<p class='pindent'>— Que se passait-il? Qu’y avait-il de
-nouveau en France? En Europe? Allait-on
-pouvoir, enfin, faire ses malles et
-rentrer?</p>
-
-<p class='pindent'>Non. La barrière était toujours dressée.</p>
-
-<p class='pindent'>Il fallait des démarches pour se faire
-rayer de la liste des émigrés. Et, disait-on,
-une fois en France, on demeurait encore
-surveillé par les yeux de la police. Surveillé!
-Le mot retentissait à l’oreille du
-marquis comme une injure! Quoi! ne se
-pouvoir promener sur les boulevards sans
-qu’un mouchard de M. Fouché vous
-marchât sur les talons! Continuer à être
-suspect comme au temps même de la
-Terreur! Voir dans M. de Bonaparte un
-remplaçant de M. de Robespierre! Ah!
-non, vertubleu, non, mille fois non!
-Mieux valait encore la misérable chambre
-de Crown Court et le brouillard jaune
-de ce diable de Londres!</p>
-
-<p class='pindent'>Et puis, maintenant, Hector de Beauchamp
-avait, dans cette Angleterre, un
-coin sacré où il allait parfois comme en
-pèlerinage et on eût dit qu’à Douvres il
-y eût, pour sa pensée et son corps, des
-racines. C’était, dans le <span class='it'>green</span>, la petite
-pierre sous laquelle reposait Fanchette,
-et il quittait volontiers son logis pour
-aller porter, déposer là-bas un bouquet
-de fleurs, de fleurs pareilles à celles que
-la comédienne étalait autrefois sur son
-éventaire.</p>
-
-<p class='pindent'>Le temps marchait, et les années d’attente
-et de misère continuaient pour le
-petit marquis, pouffant de rire lui-même
-à cette idée que tout, comédie, tragédie,
-éloignement, tristesse, finirait «dans huit
-jours»!</p>
-
-<p class='pindent'>— Ah! mes huit jours, comme ils
-s’allongent, mes huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>Il n’eût tenu qu’à lui de revenir après
-la paix d’Amiens et lorsque Bonaparte
-permettait aux émigrés de rentrer. Mais,
-puisqu’on ne lui rendait pas ses biens, de
-quel droit rendait-on au marquis sa
-patrie? Il était plaisant, en vérité, ce
-Premier Consul, il jouait au souverain
-et ne disait-on pas qu’il venait d’adopter
-une livrée verte? Une livrée verte! La
-couleur de celle des gens de M. le comte
-d’Artois! Le marquis eût sifflé au passage
-l’équipage consulaire, — d’autant
-plus (les gazettes anglaises rapportaient
-le mot) que Bonaparte avait dit: «Ils
-sont ridicules les animaux qui me contestant
-le droit de choisir mes couleurs!
-Est-ce que je ne vaux pas le comte
-d’Artois? Ah! ma foi, ils en verront
-bien d’autres!»</p>
-
-<p class='pindent'>— «Ils en verront bien d’autres!»
-Eh bien! non, je ne veux rien voir de
-cette mascarade, répétait le petit marquis.
-J’attendrai!</p>
-
-<p class='pindent'>Il avait éprouvé une émotion profonde
-lorsqu’un soir, un pauvre diable
-de paysan s’était présenté à lui, lui rapportant
-du lointain Périgord le prix de
-fermages accumulés et lui disant:</p>
-
-<p class='pindent'>— C’est Montpezat, votre métayer,
-qui, sachant que je passais en Angleterre, — je
-suis garçon d’écurie chez lord
-Holland, — m’a confié cet argent, qui
-est à vous, monsieur le marquis!</p>
-
-<p class='pindent'>L’argent arrivait bien, M. de Beauchamp
-étant à bout de ressources. Ce
-bon Montpezat! Le modèle des serviteurs!
-Il y a de braves gens, en ce monde.
-Ah! toute sa vie durant, Montpezat
-jouirait de la ferme qu’il exploitait, il
-serait chez lui, à Ratevoul! Mais comment
-le Périgourdin avait-il pu découvrir
-la retraite de l’exilé?</p>
-
-<p class='pindent'>— Au «Bureau des Étrangers», monsieur
-le marquis. Nous savions, là-bas,
-au pays, que vous étiez à Londres, et
-alors... Ah! monsieur le marquis, quand
-vous rentrerez à Saint-Alvère, on en
-tirera des pétards, on en allumera des
-feux de joie sous les châtaigniers!</p>
-
-<p class='pindent'>— Plus tard, mon ami. Cela viendra.
-Mais plus tard. Ça ne peut pas durer,
-n’est-ce pas, ce Consulat?... Un Consulat!
-Des consuls! O parodie de l’histoire
-romaine!</p>
-
-<p class='pindent'>Et le Consulat ne durait pas; mais il
-était remplacé par l’Empire, et, maintenant,
-c’était l’empereur qui gagnait des
-batailles et qui faisait pousser aux Anglais
-des cris de colère. Les caricatures continuaient
-à parodier Boney et son grand
-chapeau, ses grandes bottes et son grand
-sabre, sorte d’ogre empanaché et montrant
-les dents. Les passants continuaient
-à en rire; mais M. de Beauchamp ne
-pouvait s’empêcher de répondre, lorsqu’on
-lui parlait de «petites victoires
-sans conséquence» des Français:</p>
-
-<p class='pindent'>— Tout de même, quelque peu importantes
-qu’elles soient, M. Pitt en a
-eu un coup de sang!</p>
-
-<p class='pindent'>On haussait les épaules autour de lui,
-lorsqu’il disait encore:</p>
-
-<p class='pindent'>— Il me semble que ce drôle vient
-d’entrer à Vienne!</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui. Par surprise...</p>
-
-<p class='pindent'>— Mais qu’est-ce que cette nouvelle
-bataille que les crieurs annoncent?</p>
-
-<p class='pindent'>— Rien du tout. Un petit engagement.
-Quelques patrouilles repoussées
-près d’un étang. Une escarmouche.
-Ils appellent ça Austerlitz!</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis avait pris le parti de
-se laisser vivre au gré des événements.
-Et, dans cette inaction, calculant penny
-par penny ce dont il pouvait disposer
-grâce à ce que lui avait envoyé le fermier
-Montpezat, faisant aussi, pour épargner
-ses maigres ressources, des copies pour
-des maisons de commerce, les années qui
-bouleversaient l’Europe passaient, passaient,
-condamnant l’exilé à une sorte de
-torpeur fataliste. L’heure arriverait bien
-où l’on pourrait rentrer en France tête
-haute, puisque tout arrive...</p>
-
-<p class='pindent'>Mais que c’était long et que les heures
-étaient lourdes! Ah! si ce Jacobin couronné
-n’avait pas fait fusiller le duc d’Enghien,
-M. de Beauchamp eût peut-être
-consenti à signer la paix avec lui et à
-passer par Paris pour se rendre en Périgord!
-Mais Paris était trop près de Vincennes,
-et l’idée de voir le petit Corse
-aux Tuileries semblait ironique au petit
-marquis. Alors, ne pardonnant pas, ne
-capitulant point, il restait fidèle à son
-entêtement. Il ne rentrerait que dans
-huit jours.</p>
-
-<p class='pindent'>Et les noms de «petits engagements»
-continuaient à emplir les gazettes anglaises.
-Iéna, Eylau, Friedland, Essling, Wagram...
-Puis, d’autres encore, des noms
-espagnols, puis des noms russes... Le récit
-d’une grande et terrible aventure...
-Borodino, Moscou... Des bulletins constatant
-que l’armée, en ce moment même,
-à demi ensevelie sous la neige, était victorieuse
-et que «jamais la santé de Sa
-Majesté n’avait été meilleure»; puis,
-d’autres noms encore, tracés en lettres
-rouges sur la carte du monde: Lutzen,
-Bautzen, Leipzig... Des batailles en
-France... La Champagne piétinée... Paris
-tombé, l’empereur, oui, <span class='it'>Boney</span>, réfugié,
-cantonné dans l’île d’Elbe... Et, cette
-fois, le roi rentrant à Paris! Le roi!
-A Paris, le roi de France...</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis, à cette nouvelle,
-avait résolu de rentrer bien vite, et,
-ayant refait ses malles tant de fois
-faites, défaites, refaites, il s’apprêtait,
-une fois encore, à reprendre, en s’arrêtant
-à Douvres, le bateau de Calais
-après avoir donné un dernier adieu
-à Fanchette. Mais c’était cette tombe,
-tout justement, qui le retenait, comme
-s’il allait laisser son cœur en Angleterre.
-Il avait vieilli, n’étant pas
-vieux, pourtant; mais il n’était plus le
-galant petit marquis promenant dans
-Piccadilly son élégance gentiment impertinente.
-Vingt ans d’exil — plus de
-vingt ans! — lui avaient apporté des
-rides. Alerte toujours, mince toujours,
-marchant toujours la tête haute, on ne
-lui eût point donné la quarantaine, et il
-l’avait dépassée. Tout de même, au coin
-des yeux, on eût déjà trouvé le semblant
-de la mélancolique patte d’oie. Mais
-l’entêtement de l’exilé avait pour complément
-la fidélité de l’amoureux. Les
-années ne lui avaient point fait oublier
-Fanchette, et de jour en jour, maintenant
-même, maintenant que la route était
-libre, il attendait, il temporisait avant
-de quitter le pays où il allait laisser cette
-humble petite tombe. Après lui, qui
-arracherait les herbes toutes prêtes à
-effacer les mots: «<span class='it'>Fanchette, de la
-Comédie-Française</span>»?</p>
-
-<p class='pindent'>— Mes huit jours ont duré tant d’années!
-Ils peuvent bien durer quelques
-jours encore!</p>
-
-<p class='pindent'>Ils durèrent cent jours, cette fois, les
-Cent-Jours du retour de l’île d’Elbe, et
-M. de Beauchamp fut réveillé, un matin
-de printemps, par mistress Sniddle, qui
-lui dit, effarée:</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur le marquis, monsieur le
-marquis, grande, effrayante nouvelle!
-Boney!...</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! Boney?</p>
-
-<p class='pindent'>— Boney s’est échappé de son île!
-Boney est rentré aux Tuileries!</p>
-
-<p class='pindent'>— Aux Tuileries, mistress Sniddle?</p>
-
-<p class='pindent'>— Aux Tuileries. Et c’est la guerre,
-dit-on partout, la guerre qui va recommencer.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ce diable de Bonaparte a du <span class='it'>pluck</span>,
-répondit le marquis.</p>
-
-<p class='pindent'>Il regarda ses malles bouclées.</p>
-
-<p class='pindent'>— Attendons, fit-il encore. Mais, cette
-fois, par exemple, c’est bien l’affaire de
-huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>Londres bouillonnait. Le marquis
-s’alla promener par les rues. Les visages
-des passants étaient blêmes d’anxiété ou
-rouges de colère. On parlait d’écraser,
-cette fois, le Boney, et le duc était là, le
-glorieux duc des campagnes d’Espagne.
-D’autres ne pouvaient s’empêcher d’admirer.
-L’histoire avait l’air, vraiment,
-d’un roman d’aventures. Des régiments
-défilaient, musique en tête, que la foule
-saluait, couvrait de ses hurrahs.</p>
-
-<p class='pindent'>— Allons, dit le marquis, cela sent
-encore la poudre.</p>
-
-<p class='pindent'>Et, lorsqu’il vit partir pour la Belgique
-les bataillons qu’allait commander
-le Duc de fer, il ne put s’empêcher de
-songer à ces pauvres braves gens du pays
-de France qui avaient, une fois encore,
-pris leur fusil et suivi leur empereur.</p>
-
-<p class='pindent'>Mistress Sniddle lui avait dit un mot
-qui l’avait fait à la fois sourire et frémir:</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur le marquis, on assure
-que ce ne sera pas long. Une campagne
-de huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>Dans huit jours! Mais la campagne
-débutait par un coup de tonnerre. Un
-nom nouveau était imprimé par les
-gazettes: <span class='it'>Ligny</span>. A Ligny, les Prussiens
-avaient été bousculés; le vieux Blücher,
-foulé aux pieds des chevaux, avait failli
-être sabré, fait prisonnier... Eh! eh!
-Boney avait au jeu de la mort retrouvé
-la chance!... Mais, tout à coup, explosion
-de joie dans l’immense Londres.
-Victoire! La nouvelle arrivait de la
-défaite française. Waterloo! Wellington!
-A Mont-Saint-Jean, la vieille garde
-écrasée. L’empereur en fuite. Les Alliés
-marchant sur Paris une fois encore. Et
-c’était un délire dans la cité, dans les
-parcs, à bord des bateaux de la Tamise.
-Vive le duc! Hurrah pour Wellington!
-Gloire à la vieille Angleterre! Alors,
-le petit marquis rentrait seul dans
-son triste logis de Crown Court, et,
-tandis que mistress Sniddle allumait,
-pour illuminer le logis, des chandelles
-de résine, Hector de Beauchamp d’Antignac
-fermait sa porte, rêvait dans
-l’ombre et se sentait invinciblement
-une envie de pleurer.</p>
-
-<p class='pindent'>Pourquoi?</p>
-
-<p class='pindent'>Pourtant, — et, cette fois, pour toujours, — Waterloo
-lui rouvrait les portes
-de la France!</p>
-
-<p class='pindent'>La Cour de Gand reprenait le chemin
-de Paris. Le petit marquis pouvait reprendre
-la route de Saint-Alvère. Il se
-sentait pris, d’ailleurs (était-ce l’âge qui
-venait?), par une sorte de nostalgie qu’il
-n’avait pas éprouvée, même aux premières
-heures de l’exil. Les vignes, les
-<span class='it'>ratoubles</span>, les champs de blé d’Espagne,
-le petit <span class='it'>riou</span> courant au bas de la terrasse
-sur les cailloux blancs, tous ces paysages
-de son enfance, il avait, à présent, hâte
-de les revoir. Il laisserait au cimetière de
-Douvres le rêve enchanté de sa jeunesse
-pour retrouver au pays la tombe de ses
-vieux. Et puis, il était pressé aussi de
-revoir sur les Tuileries, et au-dessus des
-bataillons en marche, flotter le drapeau
-blanc fleurdelisé sous lequel avaient combattu
-ses ancêtres.</p>
-
-<p class='pindent'>Il partirait donc. Oh! certes, pour
-tout de bon, il partirait! Il irait, une
-dernière fois, porter des fleurs à la
-pauvre Fanchette. Et, cette fois, les
-huit jours de proscription seraient enfin
-finis. Huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>— Mistress Sniddle, je prends congé
-de votre Angleterre. Elle me fut pitoyable.
-Je lui dis adieu. Et je vous dis
-adieu aussi, bonne mistress Sniddle. Ma
-valise est bouclée. Dans deux jours, je
-me mets en route!</p>
-
-<p class='pindent'>— Bon vent, bonne mer, monsieur le
-marquis!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, la veille de son départ, un beau
-soleil d’automne donnant un air d’été
-aux rues de Londres, le marquis de
-Beauchamp voulut revoir, une dernière
-fois, les coins de la grande ville où il
-avait si souvent promené, bercé sa
-mélancolie. Il entrait dans Westminster,
-pénétrait dans le Cloître, allait encore
-à ce «Bureau des Étrangers» où, cette
-fois, on lui donnait des nouvelles du roi
-Louis XVIII, que saluaient, là-bas, la
-plupart des maréchaux de l’Empire. Il
-éprouvait comme une volupté amère à se
-revoir dans les ruelles où il avait si souvent,
-lamentable et seul, traîné les talons.
-Tel qu’autrefois, le petit marquis redressait
-sa taille et passait le front haut
-parmi ces étrangers. Mais, maintenant,
-ce n’était plus l’espoir de la fin d’exil qui
-combattait sa tristesse, c’était la certitude
-d’échapper à l’étouffante atmosphère
-de Londres, aux pensées déprimantes, et
-les huit jours, les fameux et décevants
-huit jours qui avaient duré vingt et
-un ans, — près de vingt-deux ans, — ces
-ironiques huit jours s’appelaient <span class='it'>demain</span>!</p>
-
-<p class='pindent'>Demain! En route pour la France!
-Demain, la fin d’un mauvais rêve! Demain,
-le mot qui résume tous les espoirs
-à la fois et toutes les revanches! Demain!...</p>
-
-<p class='pindent'>Et, jusqu’au soir ayant erré, battu le
-pavé, regardé les boutiques, longé la Tamise,
-le soir tombant et les lanternes des
-tavernes s’allumant, çà et là, comme de
-gros yeux rouges, comme il passait dans
-le Strand pour regagner le chemin de
-Saint-James et le logis de Crown Court,
-le petit marquis fut arrêté par une pancarte
-affichée à la porte d’un débit de
-<span class='it'>wines and spirits</span>, où l’on donnait à boire
-entre deux chansons et deux gigues. Un
-nom l’attira: <span class='it'>Boney</span>, et un titre: <span class='it'>Boney
-on board the Bellérophon</span>. Bonaparte à bord
-du navire où il avait cru trouver asile.</p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis de Beauchamp, toujours
-curieux, voulut voir. Comment parlaiton
-de l’Usurpateur, là dedans? Il descendit,
-par un étroit escalier de pierre,
-dans un caveau empli de fumée et garni
-de tables autour desquelles buvaient et
-mangeaient des spectateurs aux faces
-brutales de matelots ou de rôdeurs. Il y
-avait aussi des filles aux bras nus, belles,
-rieuses, dépoitraillées. La taverne sentait
-l’ale et le tabac. Le petit marquis eût
-préféré l’ambre et il se disait que sa
-curiosité le menait là en un étrange
-cabaret. Sans même lui demander ce
-qu’il voulait, un garçon à mine de
-boucher lui apporta de la bière et un
-<span class='it'>roast beef</span> et, mis en appétit malgré
-l’odeur, le marquis réclama du pain, ce
-qui provoqua chez le <span class='it'>steward</span> un étonnement
-profond.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vraiment, songeait le marquis,
-pour mon dernier repas, je n’ai point
-choisi le lieu le plus élégant!</p>
-
-<p class='pindent'>Mais chose curieuse, la bière était
-exquise et le <span class='it'>roast beef</span> excellent.</p>
-
-<p class='pindent'>— On a de ces surprises, pensait encore
-Hector de Beauchamp. Il faut parfois
-goûter à la cuisine du peuple!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, dans cette atmosphère épaisse,
-parmi ces matelots et ces belles filles, il
-mangeait de bon appétit après avoir
-touché du bout des lèvres à la nourriture,
-et il se divertissait aux clowneries des
-danseurs qui se succédaient sur l’estrade,
-applaudis, acclamés par les hurrahs du
-public, les pots d’ale frappés sur les
-tables ajoutant leur fracas aux bravos
-gutturaux; — il s’amusait de ce tapage
-et de cette beuverie de taverne, le petit
-marquis, lorsque, à son grand étonnement,
-il vit tout à coup apparaître sur
-ces planches un chanteur, un acteur
-portant le costume dont les caricatures
-féroces de Rowlandson revêtaient, d’ordinaire,
-Bonaparte, les grosses bottes
-éperonnées, la redingote grise et le large
-chapeau déjà légendaire, et, à cette apparition,
-un hurrah formidable, accompagné
-de rires insultants, s’éleva, éclata
-comme une explosion et, souligné par
-des rires, souffleté par des sifflets, un
-nom, un nom unique retentit, ironiquement,
-férocement prononcé:</p>
-
-<p class='pindent'>— <span class='it'>Boney! Oh! Boney!</span></p>
-
-<p class='pindent'>Et une voix de stentor, que l’<span class='it'>old
-Irish whisky</span> rendait étrangement rauque,
-ajouta:</p>
-
-<p class='pindent'>— Pendez-le aux vergues, Boney!
-Toute la salle applaudit. Les belles
-filles riaient. Le marquis de Beauchamp
-se sentait mal à l’aise. S’il partait? S’il
-laissait là ces matelots et ces drôles?
-Mais il voulut voir jusqu’où l’espèce de
-mime aperçu là pousserait la caricature,
-et il entendit, il écouta une chanson que
-chantait, en l’accompagnant d’une gigue,
-le danseur comique dressé sur ces tréteaux.</p>
-
-<p class='pindent'>Les couplets disaient les mésaventures
-de Boney, trahi par la victoire comme
-par Joséphine, et, au refrain, le danseur,
-reprenant sa gigue, répétait sur un air
-sautillant, en un mélange de mauvais
-anglais et d’accent français parodié:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;C’est moi Boney, le pauvre Boney,</p>
-<p class='line0'>Le Boney qui a perdu son empire de carton</p>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;Et son épée de bois!</p>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;Où me cacher? Le duc me poursuit,</p>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;Le duc va me couper les oreilles,</p>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;Au fond,</p>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;Au fond,</p>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;Du <span class='it'>Bellérophon</span>!</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Et, à chaque refrain, c’était, dans la
-taverne, un enthousiasme formidable,
-un tonnerre de bravos, des cris, des
-hurrahs, des injures. Hector de Beauchamp
-sentait son cœur battre à ces
-insultes, qui, en frappant un vaincu,
-atteignaient un homme qui, après tout,
-avait représenté la France. Il allait se
-lever décidément et remonter le petit
-escalier qu’il avait descendu; mais il
-s’arrêta en voyant surgir, à côté de ce
-pitre qui incarnait Napoléon, deux superbes
-grenadiers anglais prenant Boney
-par les oreilles et dansant avec lui une
-gigue effrénée, coupée de bourrades et de
-supplications, et, entre les habits rouges,
-l’homme en redingote grise se faisait
-petit, suppliant, pleurant et lâche.</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis se rappelait avoir
-vu, à la fête de Saint-Alvère, des montreurs
-de marionnettes jouer <span class='it'>La Tentation
-de Saint Antoine</span>, de M. Sedaine, avec le
-solitaire tourmenté par les diables:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;Messieurs les démons,</p>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;Laissez-moi donc!</p>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;«Non, tu chanteras,</p>
-<p class='line0'>Tu danseras, et tu riras!»</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>C’était la même scène, transportée
-dans un <span class='it'>public house</span> de Londres. C’était
-Bonaparte bafoué et forcé, lui aussi, de
-«danser en rond» comme le pantin de
-la baraque foraine. Et, tout à coup, le
-petit marquis entendit les grenadiers
-rouges chanter à leur tour: <span class='it'>Le fouet au
-Français! Le chat à plusieurs queues au
-petit Français!</span> Et les clowns, déguisés
-en soldats, allaient arracher à Boney ses
-vêtements, et le fouetter publiquement
-devant ces buveurs de stout et ces filles; — mais
-le petit marquis se leva brusquement,
-se dressa devant sa table, étendit
-la main vers les acteurs de pacotille et
-dit, la voix nette comme un coup de
-clairon:</p>
-
-<p class='pindent'>— Assez!</p>
-
-<p class='pindent'>Instinctivement, les danseurs, étonnés,
-interrompirent leur gigue. Tous les consommateurs
-d’ale et de bœuf se retournèrent
-vers le spectateur qui interrompait
-ainsi la représentation. Des voix
-interrogèrent:</p>
-
-<p class='pindent'>— Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce
-qu’il y a?</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis, fièrement, répéta:</p>
-
-<p class='pindent'>— Assez!</p>
-
-<p class='pindent'>Puis, promenant autour de lui un
-regard circulaire, il prononça, en excellent
-anglais:</p>
-
-<p class='pindent'>— On n’insulte pas un homme à terre!
-Ce que chante ce drôle est indigne de
-vous, Anglais!</p>
-
-<p class='pindent'>Il y eut un moment de stupeur dans
-la salle enfumée. Les yeux étonnés s’entre-regardaient.
-Mais, à l’accent du
-marquis, à son attitude, à son geste, on
-comprit bien vite, et il y eut une ruée
-soudaine vers ce petit homme seul qui,
-hardiment, brava cette foule.</p>
-
-<p class='pindent'>— C’est un Français! C’est un partisan
-de Boney! A la porte, le Français!
-Dehors, le <span class='it'>French dog</span>, le chien de
-Français!</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis, l’émigré, l’adversaire
-de M. de Bonaparte, éprouvait un singulier
-sentiment de colère belliqueuse.
-Ce n’était plus Boney qu’on venait
-d’insulter, qu’on osait publiquement
-fouetter dans ce bouge, c’était la France
-même. Il se sentait, devant ces étrangers
-ivres de joie brutale, Français, très
-Français, uniquement Français. Pour
-lui, dans ce Waterloo qu’on exaltait,
-c’était Fontenoy qu’on bafouait, et,
-devant ce tas de gens hurlant contre lui,
-enfonçant son chapeau sur sa tête, il se
-rappelait les mots d’ordre de l’ancêtre:
-«Assujettissez vos chapeaux, messieurs
-les maîtres; nous allons avoir l’honneur
-de charger!»</p>
-
-<p class='pindent'>Il était debout au milieu d’un cercle
-de forcenés. Tout le menaçait, jusqu’aux
-comédiens sur l’estrade, jusqu’au danseur
-chargé de la parodie de Bonaparte, et
-qui criait: «Assommez-le!»</p>
-
-<p class='pindent'>Parmi ces adversaires soudain déchaînés,
-le petit marquis vit, tout à coup,
-un géant à face noire qu’il n’avait pas
-aperçu dans la taverne. Il reconnut le
-nègre du Cirque Astley, le terrible
-boxeur Mac Lee. Le nègre répétait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! je le connais, celui-là! C’est
-le petit Français qui a voulu faire le
-malin et qui ne sait même pas se tenir à
-cheval!</p>
-
-<p class='pindent'>— A mort, le Français! hurla la foule.</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis se mit en garde de
-boxe et répondit à Mac Lee:</p>
-
-<p class='pindent'>— Il était dit que nous ferions un
-match! Allons!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, les cris l’assourdissant, il entendait
-les hommes et les femmes varier leurs
-menaces:</p>
-
-<p class='pindent'>— Frappez! Allez! En avant, Mac
-Lee!</p>
-
-<p class='pindent'>— Fouettez-le! Fouettez-le donc!
-La fessée, comme à Boney!</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit Français faisait tête à l’orage.</p>
-
-<p class='pindent'>Il s’était accoté contre une colonne
-de fer soutenant la voûte du caveau et
-son attitude résolue en imposa un moment
-à ces adversaires l’entourant là comme
-chiens à la curée autour d’un cerf. Le
-nègre Mac Lee s’avançant sur lui, ses
-dents blanches découvertes par un rictus
-féroce, Hector de Beauchamp d’Antignac
-n’attendit pas que le premier coup lui
-fût porté et il lança bravement son poing
-dans la face noire. Un juron sortit des
-lèvres saignantes du nègre, et, pendant
-que des femmes s’accrochaient aux tibias
-du petit marquis pour le faire tomber,
-le terrible poing de Mac Lee s’abattit
-sur le crâne du Français, et le marquis,
-étourdi, assommé, sentit qu’autour de
-lui, êtres et murailles, faces hurlantes et
-tables chargées de verres, tout tournait
-à la fois.</p>
-
-<p class='pindent'>Il eut la force de jeter, dans un dernier
-cri:</p>
-
-<p class='pindent'>— Vivent les Français, canailles!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, glissant le long de la colonne, il
-s’affaissa sur le sol, où le sang qui coulait
-de ses narines se mêlait au pale-ale renversé.
-Alors ce fut, autour de ce pauvre
-corps étendu, une poussée brutale, féroce.
-Tous ces êtres surexcités, s’animant les
-uns les autres, s’acharnaient sur le
-Français évanoui.</p>
-
-<p class='pindent'>— Il a insulté le Duc!... Il nous a
-appelés canailles!... A la Tamise!... A
-Tyburn!...</p>
-
-<p class='pindent'>Et le chanteur, sur l’estrade, reprenant
-ses couplets injurieux, dansait,
-dansait avec une rage de Mohican autour
-d’un vaincu, le <span class='it'>hornpipe</span> enragé que les
-marins de Nelson avaient trépigné le
-matin de Trafalgar.</p>
-
-<p class='pindent'>Les coups pleuvaient sur le marquis.
-Tous les poings avaient frappé. Le petit
-marquis gisait, immobile, et un lourd
-matelot levait sur son visage son gros
-soulier aux clous énormes. Il allait
-écraser sous son talon cette face ensanglantée.
-Mac Lee l’arrêta:</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, dit le nègre, il est <span class='it'>knock out</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>Et le boxeur protégea contre cette
-foule l’adversaire qu’il avait abattu. Le
-corps du marquis eût été, sans lui,
-déchiré, mis en bouillie. Le nègre dit
-alors:</p>
-
-<p class='pindent'>— Il faut nous débarrasser de ça!</p>
-
-<p class='pindent'>— A la Tamise! répétèrent des voix
-rauques.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais Mac Lee savait où logeait
-l’écuyer improvisé d’Astley Circus. Il
-éprouvait, maintenant, un sentiment de
-pitié pour ce pauvre être sans mouvement,
-mort, peut-être.</p>
-
-<p class='pindent'>— On va le reconduire à Crown
-Court. Il a son compte.</p>
-
-<p class='pindent'>— Après tout, quoi! dit rudement
-un matelot, il a fait son devoir de
-Français!</p>
-
-<p class='pindent'>— Il aimait son général, le général
-Boney!</p>
-
-<p class='pindent'>— L’empereur, dit le marin.</p>
-
-<p class='pindent'>Et ces mêmes êtres, qui eussent,
-quelques minutes auparavant, déchiqueté
-le corps étendu, se sentaient, peu à peu,
-émus devant ce demi-cadavre.</p>
-
-<p class='pindent'>— Il n’avait pas peur, le petit!</p>
-
-<p class='pindent'>— Il t’a envoyé un joli coup de poing,
-Mac Lee!</p>
-
-<p class='pindent'>— Bah! une chiquenaude, fit le
-nègre, riant toujours.</p>
-
-<p class='pindent'>Ce fut lui qui emporta jusqu’à la rue,
-monta par le petit escalier Hector de
-Beauchamp, encore évanoui. On héla
-un carrosse de louage et Mac Lee donna
-l’adresse du petit marquis. Il accompagna
-même le blessé jusqu’au logis de
-mistress Sniddle. En route, le blessé ouvrit
-les yeux, regarda, étonné, ce visage noir,
-ces gros yeux d’un blanc de marbre fixés
-sur lui, et il ne comprit rien, tout d’abord,
-aux paroles de Mac Lee:</p>
-
-<p class='pindent'>— Le match est fini! On se donne la
-main!</p>
-
-<p class='pindent'>Puis, comme s’il eût reconstitué les
-angoisses successives d’un cauchemar, il
-revoyait la scène farouche au fond du
-caveau: le danseur, les hôtes du <span class='it'>public
-house</span>, les matelots, les filles, le cercle
-affreux des faces hurlantes... Il avait
-envie de crier encore à toutes ces brutes:
-«Vive le roi!» et: «Vive la France!»
-Il s’évanouit une fois encore en arrivant
-à la pauvre maison de Crown Court, et
-mistress Sniddle leva les yeux au ciel en
-voyant son hôte en cet état.</p>
-
-<p class='pindent'>— Mais il est perdu! dit-elle.</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! fit le boxeur. Nous en
-voyons bien d’autres. Et l’on s’en remet.</p>
-
-<p class='pindent'>La logeuse, forte et résolue, déshabilla
-et coucha le petit marquis comme elle
-eût fait d’un enfant. Il reprit ses sens.
-Elle alla lui chercher un peu de bonne
-vieille eau-de-vie que le blessé avala avec
-une légère grimace. Puis, en hâte, elle
-pria une voisine d’aller avertir, ramener
-le docteur Ploomfield.</p>
-
-<p class='pindent'>Hector de Beauchamp était bien
-faible, lorsque le médecin vint à son
-chevet. Il eut, pourtant, la force de
-sourire et dit:</p>
-
-<p class='pindent'>— Allons, il était écrit que nous devions
-nous revoir.</p>
-
-<p class='pindent'>Le brave docteur fut effrayé de l’état
-où il trouvait le marquis. Son pauvre
-corps maigre n’était qu’une plaie. Le
-blessé souffrait de partout.</p>
-
-<p class='pindent'>— Une rude courbature, docteur!</p>
-
-<p class='pindent'>Puis, se souvenant tout à coup que
-demain, — oui, demain, — il devait
-partir pour la France, son regard cherchant
-dans un coin de la chambre la
-valise close, il ajouta:</p>
-
-<p class='pindent'>— Demain, c’est impossible, n’est-ce
-pas?</p>
-
-<p class='pindent'>— Ce serait imprudent, monsieur le
-marquis.</p>
-
-<p class='pindent'>— Mais (et le sourire devenait à la
-fois inquiet et ironique sur ce fin visage
-pâli) dans huit jours?</p>
-
-<p class='pindent'>— Dans huit jours? fit le docteur
-Ploomfield, qui semblait mentalement
-calculer avant de répondre.</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, dans huit jours! Mes fameux
-huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>— Peut-être, dit le docteur.</p>
-
-<p class='pindent'>— Seulement <span class='it'>peut-être</span>?</p>
-
-<p class='pindent'>— J’espère, corrigea doucement le
-médecin.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, en quittant le chevet du marquis,
-il glissa tout bas à l’oreille de
-mistress Sniddle:</p>
-
-<p class='pindent'>— Je crains bien qu’on n’ait frappé
-trop fort. Il faudra voir ce qui peut se
-produire du côté du cerveau. Il faut
-attendre.</p>
-
-<p class='pindent'>Le docteur Ploomfield n’attendit pas
-longtemps. Dans la nuit qui suivit, le
-blessé eut le délire. Il appelait. Il se débattait
-contre des adversaires imaginaires.
-Il mêlait, en des phrases décousues, le
-nom de Boney à celui de Fanchette.
-Mistress Sniddle, qui le veillait, l’entendait
-dire, d’une voix irritée et sèche:</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! quoi, Boney?... C’est un
-soldat français, Boney... Il aura illustré
-le règne de Sa Majesté Louis XVIII,
-Boney... Fanchette lui portera des fleurs,
-de jolies rieurs... Des jacinthes... Des
-roses... Allez-vous-en! Allez-vous-en!
-Je n’ai pas peur de vous! Waterloo!...
-Qu’est-ce que c’est que ça, Waterloo?...
-Je ne connais pas... A Paris!... Dans
-huit jours, à Paris!</p>
-
-<p class='pindent'>Et la pensée unique, l’idée obsédante,
-les mêmes mots, dans le délire comme
-dans la vie, revenaient sur ces lèvres
-brûlées de fièvre.</p>
-
-<p class='pindent'>— Huit jours!... Dans huit jours!...</p>
-
-<p class='pindent'>Au matin, lorsqu’il revint voir son
-malade, le docteur diagnostiqua un transport
-au cerveau. Il ordonna des applications
-sédatives, des lotions aux tempes.
-La fièvre tomba un peu vers midi.</p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis posa alors cette question,
-sa question éternelle:</p>
-
-<p class='pindent'>— Dans huit jours, pourrai-je enfin
-partir?</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, cher marquis!</p>
-
-<p class='pindent'>Et le docteur songeait: «Avant huit
-jours ne sera-t-il point parti?»</p>
-
-<p class='pindent'>Le soir, le pouls se mit à battre plus
-fort. Les mains du petit marquis brûlaient.
-Il désignait toujours à mistress
-Sniddle des êtres imaginaires qui, disait-il,
-emplissaient la chambre.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ce nègre... Là... Oui, ce nègre,
-qu’est-ce qu’il me veut, ce nègre?</p>
-
-<p class='pindent'>— Si c’est Mac Lee que vous croyez
-voir, répondait la logeuse, Mac Lee est
-venu savoir de vos nouvelles, et l’on
-s’inquiète de vous, à Astley Circus...</p>
-
-<p class='pindent'>Mais le marquis n’écoutait pas, n’entendait
-pas. Les visions de la fièvre cérébrale
-peuplaient pour lui le triste logis.</p>
-
-<p class='pindent'>— En avant! Frappez, cognez les
-premiers, messieurs les Anglais! Comme
-à Fontenoy... Fontenoy... Fanchette...</p>
-
-<p class='pindent'>Et, d’une voix déjà lointaine, doucement,
-soupirant l’air des <span class='it'>Folies d’Espagne</span>,
-il parlait à la petite morte, il lui
-disait qu’on allait, oui, qu’on allait bientôt
-reprendre cette <span class='it'>Folle Journée</span> que
-l’on n’avait pas jouée depuis si longtemps,
-depuis trop longtemps...</p>
-
-<p class='pindent'>— Et, tu sais, petite Fanchette, M.
-Caron de Beaumarchais te fera un rôle...
-Il a promis, M. de Beaumarchais... Et
-tu as beau dire, quand les auteurs promettent...</p>
-
-<p class='pindent'>Mistress Sniddle écoutait sans comprendre,
-sans essayer de comprendre. Elle
-ne savait qu’une chose, c’est que le marquis
-était en danger et que le docteur
-ne répondait pas de sa vie.</p>
-
-<p class='pindent'>A la fin du second jour, l’état du blessé
-empira. La fièvre prit une forme aiguë.
-Le marquis se dressait sur son lit et parlait
-de partir, de partir tout de suite.</p>
-
-<p class='pindent'>— Le bateau attend... Fanchette
-m’attend.</p>
-
-<p class='pindent'>Debout, ses fines jambes maigres nues,
-sa tête enveloppée de linges comme d’un
-turban, étendant sa main nerveusement
-agitée, il ressemblait sur son lit à une
-sorte de fakir hindou prêchant une
-guerre sainte ou faisant une prière.</p>
-
-<p class='pindent'>— En avant! En avant!... Quiberon!...
-<span class='it'>La Marseillaise des Émigrés</span>...
-Bah! je ne me serais point battu contre
-des Français! Je le dirai au roi, dans
-huit jours! Dans huit jours!</p>
-
-<p class='pindent'>La nuit qui suivit fut cruelle. La
-forte mistress Sniddle eut grand’peine à
-maintenir dans le lit le marquis délirant.
-Le jour vint qui abattit la fièvre, le jour,
-une aurore grise, dans le brouillard de
-Londres. Le petit marquis étouffait.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ouvrez la fenêtre, dit-il.</p>
-
-<p class='pindent'>Il voulut aspirer l’air du dehors, un
-air épais qui le prit à la gorge et qui lui
-fit mal.</p>
-
-<p class='pindent'>— J’étouffe. Je respirerai mieux en
-France!</p>
-
-<p class='pindent'>Le docteur vint à l’heure accoutumée.</p>
-
-<p class='pindent'>— Est-ce que je vais bien, docteur?
-Je me sens mieux, dit le marquis.</p>
-
-<p class='pindent'>— Avant peu, vous irez tout à fait
-bien.</p>
-
-<p class='pindent'>— Dans combien de jours? Mes huit
-jours?</p>
-
-<p class='pindent'>— Avant cela.</p>
-
-<p class='pindent'>— Tant mieux, docteur. Croiriez-vous
-que je viens, moi, oui, moi,
-d’avoir peur de mourir? Mourir pour
-avoir défendu Boney..., Napoléon Bonaparte,
-moi, Hector de Beauchamp
-d’Antignac, avouez que c’eût été trop
-bête!</p>
-
-<p class='pindent'>— Ce n’est pas Boney, dit le docteur,
-c’est votre pays que vous défendiez.
-C’est très correct!</p>
-
-<p class='pindent'>Le marquis fut jusqu’au soir souriant
-et calme. Puis, la nuit revint avec sa
-fièvre et, à l’heure des mourants, une
-dernière vision d’autrefois, le Périgord,
-les châtaigniers, et Versailles et Trianon,
-et les grands marronniers de Figaro, et
-les fleurettes de Fanchette, et les lourdes,
-lentes, tristes journées d’exil, et les longues
-courses et stations au «Bureau des
-Étrangers», et les espoirs et les déceptions,
-et les huit jours, les éternels huit
-jours reportés de semaines en semaines,
-de mois en mois, d’années en années,
-le retour différé, le retour attendu
-comme la manne de vie, — et voilà
-que l’heure avait sonné: le départ était
-fixé... Il partirait, il allait partir, il
-partait...</p>
-
-<p class='pindent'>Le petit marquis expira, dans la nuit,
-en murmurant un mot très doux:
-<span class='it'>France!</span> La France!</p>
-
-<p class='pindent'>On trouva dans son portefeuille tout
-juste de quoi le faire enterrer; mais le
-docteur Ploomfield estima que M. de
-Beauchamp eût été peut-être heureux à
-l’idée qu’il reposerait auprès de la bouquetière
-Fanchette, comédienne de la
-Comédie-Française, et c’est pourquoi il
-y eut deux pierres voisines portant des
-noms français dans le <span class='it'>green</span> anglais, le
-cimetière de Douvres.</p>
-
-<hr class='pbk'/>
-
-<div class='lgc' style='margin-top:1em;margin-bottom:5em;'> <!-- rend=';fs:1.8em;' -->
-<p class='line' style='font-size:1.8em;'>CARLOS</p>
-<p class='line' style='font-size:1.8em;'>ET &nbsp;CORNÉLIUS</p>
-</div> <!-- end rend -->
-
-<hr class='pbk'/>
-
-<div><h1 id='ch2'>CARLOS ET CORNÉLIUS</h1></div>
-
-<div class='blockquote-right80percent'>
-
-<p class='pindent'>Quel mathématicien calculera ce que la
-haine entre les humains a coûté à l’humanité?
-La haine au cœur de l’homme est comme la
-grêle sur la moisson; elle couche l’espérance
-à terre et met à sa place la ruine, la misère
-et la mort.</p>
-
-</div>
-
-<h2 class='nobreak'>I</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'><span class='dropcap'>I</span>L Y AVAIT</span> fête à Rotterdam dans ce
-fantastique <span class='it'>Zand-Straat</span> qui n’a son
-équivalent qu’au <span class='it'>Rideck</span> d’Anvers ou
-dans les cabarets de la Cité de Londres.</p>
-
-<p class='pindent'>Les bateaux de la Compagnie des
-Indes avaient débarqué, ce soir-là, deux
-bataillons de fantassins hollandais revenant
-de Java où, de tout cœur, ils
-s’étaient battus en bons soldats. Une
-révolte à étouffer, des insurgés javanais,
-ou, comme ils se nomment (et le nom a
-une sombre éloquence), des <span class='it'>Chasseurs de
-têtes</span> à châtier: les combats livrés avaient
-été rudes; mais, envoyés un an auparavant,
-en juillet 1846, pour soutenir les
-soldats et les <span class='it'>coolies</span> de l’armée des Indes,
-les braves gens qui revenaient en étaient
-sortis à leur honneur.</p>
-
-<p class='pindent'>Revoir son pays, quelle joie! Durant
-le trajet du Moerdyck à Rotterdam, les
-deux bateaux pavoisés avaient été salués
-par les acclamations des paysans accourus
-sur les rives de la Meuse, et les soldats
-avaient répondu par des hourras aux
-saluts joyeux de leurs compatriotes.</p>
-
-<p class='pindent'>A Dordrecht, cependant, comme on
-faisait escale, il s’était passé un fait grave.
-Les deux navires, le <span class='it'>Ruyter</span> et le <span class='it'>Guillaume-III</span>,
-s’étant trouvés à portée de la
-voix l’un de l’autre, les soldats rapatriés
-par chacun de ces navires s’étaient
-groupés sur le pont et, avec des gestes
-violents, avaient, malgré leurs officiers,
-échangé entre eux des menaces, d’un
-bateau à l’autre. On avait même jugé
-prudent, en voyant leur colère mutuelle,
-de ne point débarquer à Dordrecht, où
-cependant les habitants, bourgmestre en
-tête, avaient préparé une collation, un
-buffet chargé de poulets aux cerises et
-de bière et du vin du Rhin, pour les
-vainqueurs des <span class='it'>Chasseurs de têtes</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>Les deux bataillons revenaient des
-Indes furieux et jaloux. Il s’était passé
-ce fait, à Java, que la colonne du capitaine
-Adriaan-Carlos Flink ayant été
-envoyée à la poursuite des rebelles
-réfugiés autour de la vallée de Guepo-Upas,
-le capitaine, bouillant et intrépide
-soldat, s’était imprudemment jeté sur la
-trace des révoltés et avait, assez tristement,
-perdu là beaucoup de ses fantassins.
-Voici pourquoi. Cette vallée de Guepo-Upas
-est un lieu sinistre, l’enfer de Java.
-De forme ovale, profonde de quarante
-ou quarante-cinq pieds, une atmosphère
-putride rampe à hauteur d’homme dans
-ce fond lugubre et mortel. Rien sur le
-sol desséché que des cailloux, la lèpre
-hideuse d’une herbe jaunâtre, et, çà et là,
-entassés, sinistres, des ossements, des cadavres:
-squelettes de <span class='it'>Chasseurs de têtes</span>
-réfugiés là dans l’espoir d’échapper aux
-balles des Hollandais et frappés de la
-peste éternelle du Guepo-Upas, corps
-putréfiés d’animaux, carcasses décharnées
-et rongées de tigres, de cerfs ou d’ours: — un
-champ de mort, un charnier,
-quelque chose de redoutable, de farouche,
-de sombre, de meurtrier, sans merci.</p>
-
-<p class='pindent'>Les <span class='it'>Chasseurs de têtes</span>, ces hardis révoltés
-javanais, moitié bandits, moitié
-patriotes, avaient audacieusement et habilement
-mis entre eux et la colonne
-du capitaine Adriaan-Carlos Flink le
-tragique vallon du Guepo-Upas. S’y engager,
-c’était mourir. Le capitaine Flink
-disait souvent, en faisant sonner haut
-son prénom de Carlos, qu’il avait du
-sang andalou dans les veines et que le
-flegmatique courage de ses Hollandais
-avait besoin d’aiguillon. Il lança donc
-ses troupes à travers la vallée, voulant,
-comme d’un seul bond, débusquer les
-rebelles établis au delà. Tourner le
-Guepo-Upas eût, sans nul doute, été
-prudent. Mais Carlos Flink mettait son
-point d’honneur à se montrer téméraire.</p>
-
-<p class='pindent'>Il entra, le premier, dans la vallée
-sombre. Son courage même le sauva.
-Au bout de quelques pas, il sentit sa
-tête s’alourdir, un cercle de fer étreindre,
-à les briser, son front et ses tempes, et il
-tomba, comme foudroyé, sur les cailloux,
-criant encore: «En avant!» Ses hommes
-le prirent aussitôt et le rapportèrent en
-hâte au point de départ de la colonne, à
-l’entrée du Guepo-Upas. Le chirurgien
-le frictionna, lui fit respirer des sels
-violents, boire un peu de genièvre — l’eau-de-vie
-de Hollande — et le capitaine
-Adriaan-Carlos Flink revint à
-lui.</p>
-
-<p class='pindent'>Il demanda alors si les <span class='it'>Chasseurs de
-têtes</span> étaient débusqués et mis en fuite.</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, mon capitaine, lui répondit
-un sergent, et nous n’avons même pas
-pu les atteindre!</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos Flink fronça le sourcil.</p>
-
-<p class='pindent'>— Est-ce que mes soldats n’auraient
-plus de cœur? fit-il. Est-ce que le
-lieutenant Meppel n’a pas rempli son
-devoir? J’avais dit: «En avant!» Il
-me remplaçait. Il devait marcher. Où
-est-il?</p>
-
-<p class='pindent'>— Il est mort, mon capitaine, répondit
-le sergent.</p>
-
-<p class='pindent'>— Mort?</p>
-
-<p class='pindent'>— Et quarante-deux hommes avec lui
-ont succombé.</p>
-
-<p class='pindent'>— En vérité! Les <span class='it'>Chasseurs de têtes</span>
-tirent donc bien aujourd’hui?</p>
-
-<p class='pindent'>— Ce ne sont point les <span class='it'>Chasseurs de
-têtes</span>, capitaine, fit le chirurgien après le
-sergent, c’est le Guepo-Upas qui nous
-tue. Voyez!</p>
-
-<p class='pindent'>Du doigt, il désignait les survivants de
-la compagnie, assis sur le sol, accablés,
-livides, portant à leur front serré leurs
-mains brûlantes de fièvre, la plupart
-saisis de frissons, secoués par un mal
-terrible, la peste, l’étouffement lugubre
-que produisent les miasmes du vallon
-semé de squelettes, cimetière qui se
-venge, cette terre de mort et qui tue.</p>
-
-<p class='pindent'>Une demi-heure de chemin dans le
-Guepo-Upas avait suffi pour décimer
-plus sûrement la compagnie du capitaine
-Flink que ne l’eussent fait en deux heures
-les coups de feu des <span class='it'>Chasseurs de têtes</span>.
-Après avoir essayé vainement de déployer
-ses soldats en tirailleurs, le lieutenant
-Meppel avait fait sonner la retraite. On
-avait aussi rapidement que possible regagné
-l’entrée de la vallée, mais un
-homme tombait à chaque pas.</p>
-
-<p class='pindent'>On se traînait; on fuyait en titubant
-l’air méphitique; on rampait vers le
-grand air salubre, on tendait les lèvres
-desséchées vers l’atmosphère pure, vers
-le salut, vers la vie!</p>
-
-<p class='pindent'>Mais tous n’y pouvaient pas atteindre,
-et les uniformes bleus et les larges
-pantalons blancs des soldats étendus pour
-toujours faisaient, au loin, des taches
-noires et blanches à côté des ossements
-des tigres lavés par les torrents des pluies.</p>
-
-<p class='pindent'>Adriaan-Carlos Flink eut envie de se
-briser le crâne en voyant ses soldats repoussés
-et couchés à terre par cet ennemi
-insaisissable: l’air. Comment lutter contre
-un adversaire qui pénètre en vous
-par les narines, qui s’infiltre dans votre
-sang par les pores? L’expédition était
-manquée. Carlos ramena à Batavia les
-débris décimés de sa colonne, et, durant
-cette seconde partie de la route, bien des
-hommes, accablés, agonisant en chemin,
-succombèrent encore.</p>
-
-<p class='pindent'>A Batavia, l’accueil du gouverneur
-général fut sévère. Le major général
-Engelvaard, venu d’Amsterdam pour
-inspecter l’armée des Indes orientales,
-fit observer au capitaine Flink qu’il
-n’était point permis de risquer la vie des
-soldats d’une aussi téméraire façon et dans
-une entreprise inutilement périlleuse.</p>
-
-<p class='pindent'>— Votre excuse, ajouta le major général,
-c’est que vous avez fait de votre
-mieux pour mourir!</p>
-
-<p class='pindent'>La <span class='it'>Gazette de Java</span> reçut l’ordre formel
-de ne pas dire un mot de cet échec.</p>
-
-<p class='pindent'>Il y avait, le soir, au palais du gouverneur,
-un dîner qui ne fut point contremandé,
-pour ne pas donner l’alarme à
-Batavia, et tous les officiers de la garnison
-y étaient conviés. Carlos Flink se fit
-excuser; mais comme, après le repas,
-les convives, servis par des Malais aux
-robes de soie rouge et aux ceintures
-lamées d’or, prenaient le café sous les
-bananiers aux larges feuilles et les <span class='it'>flamboyants</span>
-étincelants de fleurs écarlates, on
-se mit à parler du triste résultat de
-l’expédition de Guepo-Upas. Évidemment,
-le capitaine Flink avait manqué
-de prudence. Mais qui pouvait le blâmer
-de son indomptable héroïsme? L’armée
-des Pays-Bas n’avait peut-être pas un
-meilleur officier que lui. Adriaan-Carlos
-était savant, doué d’un esprit profond,
-et le besoin d’action et de mouvement
-n’étouffait point chez lui la pensée. Son
-seul tort avait été, encore une fois, de
-tenter l’impossible.</p>
-
-<p class='pindent'>L’impossible! Ce mot, désolant dans
-toutes les langues, amena, lorsqu’on le
-prononça, un petit sourire d’incrédulité
-parfaite sur les lèvres de Cornélius van
-Elven, capitaine d’infanterie de la même
-promotion que Flink, et qui se trouvait,
-par aventure, placé tout justement à
-table en face du major général Engelvaard.
-Cornélius était un homme
-froid, solide et un peu lourd, qui ne
-parlait, ne s’animait et ne souriait jamais
-qu’à bon escient. Le major général
-aperçut ce sourire, et comme il connaissait
-le tempérament discret et grave de
-l’officier, il voulut savoir ce que pensait
-le capitaine Cornélius.</p>
-
-<p class='pindent'>— A ce mot: <span class='it'>impossible</span>, vous avez
-souri, capitaine! lui dit-il. Croyez-vous
-donc qu’on puisse sérieusement déloger
-les rebelles en traversant la vallée de
-Guepo-Upas?</p>
-
-<p class='pindent'>— Mon général, fit Cornélius, je vous
-répondrais sur-le-champ si le capitaine
-Carlos Flink n’était pas mon ami intime.
-Mais nous avons grandi ensemble, ensemble
-nous avons passé nos examens et
-conquis nos grades. Moi, prudent comme
-un vrai Néerlandais, lui, bouillant comme
-un Aragonais, nous nous sommes toujours
-aimés, et ce qui est arrivé d’heureux à
-l’un a toujours été un bonheur pour
-l’autre. Lorsque j’ai vu rentrer hier sa
-compagnie aux rangs éclaircis, la même
-douleur qui lui arrachait des larmes de
-colère m’a étreint le cœur. Nous ne
-sommes pas seulement des camarades et
-des amis, nous sommes, Carlos et moi,
-des frères d’armes. Ne me demandez pas
-pourquoi j’ai souri, si j’ai souri, ce que
-j’ignore. Pour moi, le capitaine Adriaan-Carlos
-Flink est le plus remarquable
-comme le plus brave officier de l’armée
-hollandaise, et si vous me le permettez,
-mon général, je porterai un <span class='it'>toast</span> aux
-héros du Guepo-Upas, aux soldats de
-l’expédition, au lieutenant Meppel et au
-capitaine Flink!</p>
-
-<p class='pindent'>L’heure des <span class='it'>toasts</span> était passée, mais la
-proposition de Cornélius van Elven n’en
-fut pas moins couverte de hourras et de
-bravos. Au moment où le capitaine se
-retirait, le major général s’avança vers
-lui, le prit familièrement par le bras et,
-l’entraînant un peu dans l’ombre, vers
-des caféiers:</p>
-
-<p class='pindent'>— Capitaine, lui dit-il, vous n’êtes
-pas homme à laisser échapper un sourire,
-si quelque pensée bien nette ne traverse
-point votre esprit. Vous êtes en toutes
-choses pondéré et réfléchi. Puis, avec
-une ténacité superbe, ce que vous avez
-conçu dans le silence du cabinet, vous
-l’exécutez hardiment sur le champ de
-bataille. Vous voyez que je connais votre
-tempérament de soldat. Eh bien! votre
-imperceptible sourire de tout à l’heure
-signifiait clairement pour moi qu’il n’est
-pas, en dépit de tout, impossible de
-traverser la vallée du Guepo-Upas. Or,
-si la chose n’est pas impossible, capitaine,
-il ne faut point que l’armée des Indes
-reste sur l’échec d’aujourd’hui. Il faut
-que les rebelles soient battus dès demain,
-et celui qui doit les battre, c’est vous!</p>
-
-<p class='pindent'>— Moi?</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous, capitaine.</p>
-
-<p class='pindent'>— Mon général, fit Cornélius, je vous
-ai dit que le capitaine Flink était le
-plus brave de nous tous. Où il a échoué,
-comment voulez-vous que je réussisse?</p>
-
-<p class='pindent'>— C’est votre affaire, capitaine. Mais
-il faut que les soldats qui viennent de
-mourir soient promptement vengés.</p>
-
-<p class='pindent'>— Le capitaine Flink les vengerait
-aussi bien que moi... les vengera mieux
-que moi, mon général!</p>
-
-<p class='pindent'>— Capitaine, reprit fermement le
-major général, vous ne me comprenez
-pas; il ne s’agit point de vous faire
-réussir où votre ami a échoué. Il s’agit
-d’un intérêt général, celui de la patrie,
-qui passe avant tout intérêt particulier.
-Il faut que, lorsque la Hollande apprendra
-que ses fils sont morts, elle apprenne
-en même temps que leur trépas a eu
-pour lendemain une victoire. J’entends
-donc que, dès l’aube, vous vous mettiez
-en marche vers le Guepo-Upas avec
-votre compagnie. C’est un ordre, capitaine,
-comprenez-moi bien, un ordre
-formel.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et si je ramène mes soldats comme
-Carlos Flink a ramené les siens?</p>
-
-<p class='pindent'>— A la garde de Dieu, capitaine! La
-mort est belle quand c’est la mort pour
-le pays. Mais je suis certain que vous
-réussirez.</p>
-
-<p class='pindent'>— Qui vous le dit, mon général?</p>
-
-<p class='pindent'>— Votre sourire!</p>
-
-<p class='pindent'>Le major général avait dans le capitaine
-van Elven une confiance absolue.
-La froideur même de Cornélius était
-rassurante. S’il eût été certain d’échouer,
-le capitaine eût brisé son épée plutôt
-que d’exécuter un ordre inutilement
-meurtrier. Ou encore il eût marché seul,
-droit à la mort, en essayant tout pour
-épargner la vie de ses hommes. Engelvaard
-avait bien deviné: le sourire furtif
-de van Elven signifiait en effet qu’on
-pouvait traverser le Guepo-Upas. Ce
-sourire de mathématicien qui entrevoit
-la solution d’un problème, de l’artiste
-qui achève par la pensée son tableau, du
-poète qui entend à son oreille tinter la
-rime d’or, Cornélius l’avait laissé monter
-à ses lèvres sans songer que le major
-général y pourrait voir la critique
-silencieuse de la témérité de Carlos
-Flink et la conviction d’une revanche.</p>
-
-<p class='pindent'>C’était pourtant cela que signifiait ce
-sourire.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius obéit. Le lendemain, il partait
-avec ses soldats pour la vallée de
-mort. Des chiens attachés avec des cordes
-suivaient en rechignant la colonne, tirés
-par des soldats comme des bœufs qui
-sortiraient de l’abattoir. Devant la vallée,
-on s’arrêta. Cornélius van Elven était
-très pâle, mais il souriait encore. Il
-donna l’ordre de détacher les chiens et
-de les faire entrer dans la vallée. Il
-s’agissait de savoir combien de temps les
-animaux resteraient vivants dans l’atmosphère
-délétère. Les chiens partirent
-en jappant. Alors Cornélius monta sur
-un tertre, regarda au loin la vallée pleine
-de cadavres et tira sa montre. Au bout
-de sept minutes, trois chiens étaient
-abattus, tombés sur le côté et comme
-foudroyés. Le dernier vécut dix minutes.
-L’air méphitique du Guepo-Upas allait
-vite en besogne.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius demeura un moment la tête
-penchée comme faisant un calcul mental.
-Il savait la profondeur et l’étendue de la
-vallée, il comptait le nombre de pas qu’il
-faudrait faire pour atteindre les <span class='it'>Chasseurs
-de têtes</span> dont on entendait vaguement les
-chants de guerre dans la montagne. Tout
-à coup, il se tourna vers son lieutenant,
-et d’un ton bref il laissa tomber cet ordre
-étrange:</p>
-
-<p class='pindent'>— Lieutenant Rudolph, les cigares!</p>
-
-<p class='pindent'>Le lieutenant fit aussitôt ouvrir une
-caisse, et comme on leur eût distribué
-des cartouches, on distribua des cigares
-aux soldats. Deux cigares par homme.
-Les fantassins paraissaient étonnés, mais
-le capitaine Cornélius avait calculé que
-la combustion du tabac permettrait à
-ses hommes de respirer, au moins pendant
-quelques minutes, un autre air que
-l’atmosphère mortelle du Guepo-Upas.</p>
-
-<p class='pindent'>Les fusils étaient chargés, les baïonnettes
-au canon.</p>
-
-<p class='pindent'>— En avant! cria Cornélius qui, le
-cigare aux lèvres, entra dans la vallée
-comme y était entré Carlos Flink, c’est-à-dire
-le premier.</p>
-
-<p class='pindent'>L’expédient, très simple et très vulgaire,
-du cigare, sauva pourtant la compagnie
-tout entière, et pas un soldat ne
-succomba avant de rencontrer l’ennemi.
-Ceux qui s’arrêtèrent furent ceux-là seuls
-qui voulaient donner un salut d’adieu à
-leurs camarades tombés la veille. Les
-cigares n’étaient pas même à demi consumés
-lorsque la compagnie aborda de
-front les <span class='it'>Chasseurs de têtes</span> surpris, et
-grimpa allègrement, pour les débusquer,
-le long des flancs desséchés des montagnes
-où les rebelles se croyaient invincibles.
-Les cailloux roulaient sous les
-pieds des assaillants, les balles des révoltés
-couchaient çà et là quelque soldat sur la
-pente roide; mais la colonne de Cornélius
-van Elven montait toujours, le
-cigare aux dents, suivant hardiment le
-capitaine qui, tête baissée, l’épée à la
-main, courait, avant tous, à l’ennemi.</p>
-
-<p class='pindent'>Le succès était complet. Ceux des
-<span class='it'>Chasseurs de têtes</span> qui ne furent pas tués
-se rendirent. Les <span class='it'>arroyos</span> de Batavia
-furent illuminés, le soir, et les lanternes
-de Venise se balancèrent au bout des
-larges feuilles des palmiers. Le gouverneur
-réservait au capitaine Cornélius
-une sorte de rentrée triomphale. Cette
-fois, le banquet offert à la colonne victorieuse
-fut joyeux et plein de rires. Les
-salades de bambou, les plats de riz et de
-<span class='it'>kari</span>, pimentés au poivre rouge, disparurent,
-attaqués par de braves gens aux
-larges estomacs qui, après avoir vaillamment
-bravé la mort, n’étaient point
-fâchés de saluer la vie, et le major
-général fit amplement distribuer aux
-soldats, en attendant les grades et les
-croix, de ces longs cigares que fument,
-là-bas, les Hollandais en les allumant
-avec du bois de santal.</p>
-
-<p class='pindent'>La compagnie décimée du capitaine
-Carlos Flink avait reçu aussi sa distribution
-de cigares, mais — chose qui
-produisit à Batavia un déplorable effet — elle
-les refusa. Quelques hommes
-seuls acceptèrent, puis, quand ils voulurent
-fumer, leurs camarades leur arrachèrent
-les cigares et les foulèrent aux
-pieds. Il se passait ce phénomène, assez
-rare dans les armées, que les vaincus
-étaient jaloux de leurs vengeurs. Adriaan-Carlos
-Flink, leur chef, n’avait point
-paru au banquet, comme si la victoire
-de Cornélius van Elven eût été pour lui
-une seconde défaite.</p>
-
-<p class='pindent'>Le soir même, au sortir du repas,
-Cornélius se rendait tout droit chez
-Flink et lui expliquait comment et en
-vertu de quel ordre pressant il s’était
-chargé de poursuivre les <span class='it'>Chasseurs de
-têtes</span>. Il lui rappela que, loin de vouloir
-passer pour un rival, il avait porté hautement
-la santé de son ami Adriaan-Carlos.
-Il essaya de faire entendre à Flink que,
-s’il y a des revers personnels, il n’y a
-jamais que des triomphes en commun,
-et que le sacrifice héroïque de la veille
-avait préparé, en imposant la prudence
-et la ruse, le succès même du lendemain.</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos Flink répondit simplement,
-d’un ton légèrement ironique, qu’il
-avait été habitué à combattre avec du
-salpêtre et non avec du tabac.</p>
-
-<p class='pindent'>— Toutes les armes sont bonnes, répliqua
-Cornélius en souriant très doucement
-et comme s’il n’eût pas compris
-l’intention de son ami.</p>
-
-<p class='pindent'>— Je ne suis pas de cet avis, fit Carlos,
-et il y a de certaines inventions adroites
-que n’auront jamais les insensés, les fous
-qui cherchent à toute heure l’occasion
-de bien mourir!</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius souriait toujours.</p>
-
-<p class='pindent'>— En vérité, Carlos, tu sais pourtant
-bien que nul d’entre nous ne craint la
-mort. Je pense que tout homme est
-brave, comme disait Wellington, le duc
-de fer. Mais la guerre chevaleresque
-n’est plus et la guerre scientifique commence!</p>
-
-<p class='pindent'>— Je le sais bien. On s’aperçoit tous les
-jours que les héros d’Homère sont finis!</p>
-
-<p class='pindent'>— Voyons, dit Cornélius, pardonne-moi
-mes cigares qui ne valent pas, j’en
-conviens, ton intrépidité, et prends la
-main que je te tends. Tes soldats sont
-courroucés contre les miens. Les pauvres
-diables ne comprennent pas qu’ayant
-fait leur devoir comme nous, ils aient
-été moins heureux que nous. Apaisons
-cette méchante humeur, et demain promenons-nous
-dans Batavia, bras dessus,
-bras dessous, comme hier et comme
-toujours.</p>
-
-<p class='pindent'>— Jamais, dit Adriaan-Carlos.</p>
-
-<p class='pindent'>— Jamais? Et pourquoi? Que t’ai-je
-fait?</p>
-
-<p class='pindent'>— Tu m’as causé la plus grande
-douleur de ma vie, tu m’as fait sentir
-combien une nature froide et calculatrice
-est supérieure, au point de vue du succès,
-à une âme bouillante et ardente... Et
-puis... et puis... ma foi, pourquoi ne pas
-te le dire? Je sais... et voilà ma blessure...
-je sais... que tu as demandé la main de
-Margaret Holtius, et que cette main t’a
-été accordée.</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien?... dit Cornélius en devenant
-alors légèrement pâle.</p>
-
-<p class='pindent'>Margaret Holtius était la fille d’un
-négociant hollandais et d’une femme de
-Java, une adorable fille d’une séduction
-irrésistible, les yeux grands et noirs,
-d’une douceur veloutée, que traversaient
-parfois des éclairs fauves, le type le plus
-complet et le plus charmant de la beauté
-métisse, énergique comme une Arabe,
-caressante comme une enfant.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius s’était épris d’elle pour
-l’avoir vue étendue dans sa voiture,
-passant, à l’ombre des grands arbres,
-comme la vision même de la grâce,
-tandis que les musiques militaires
-jouaient les airs nationaux dans la plaine
-de Waterloo, la grande promenade de
-Batavia. La séduction électrique, douce
-et fière de Margaret, avec ses toilettes
-de cachemire bleu de ciel, blanc ou rose
-clair, l’espèce d’attrait fauve et exquis
-de ces yeux aux larges prunelles, de ces
-cheveux d’un noir puissant, avaient
-captivé jusqu’à l’âme Cornélius, dont
-l’apparente froideur cachait une volonté
-absolue et des résolutions hardies. Il entendait
-parfois célébrer, par les chanteurs
-malais qui passaient sous ses fenêtres, les
-capiteuses séductions des beautés javanaises,
-et il ne pouvait s’empêcher de
-songer à Margaret lorsque le chanteur
-s’écriait, multipliant les images dans cette
-éternelle chanson d’amour qui est chez
-tous les peuples le cantique des cantiques:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>Ses lèvres sont de la couleur d’une écorce,</p>
-<p class='line0'>D’une écorce fraîche et rouge;</p>
-<p class='line0'>Ses sourcils sont comme deux feuilles d’arbre,</p>
-<p class='line0'>Ses yeux sont étincelants, son nez est rose,</p>
-<p class='line0'>Sa peau éblouit, ses bras sont comme un arc,</p>
-<p class='line0'>Ses boucles d’oreilles portent des rubis.</p>
-<p class='line0'>Mais les bijoux les plus précieux</p>
-<p class='line0'>Ce sont ses ongles qui ressemblent à des perles,</p>
-<p class='line0'>Et ses prunelles qui brillent comme des diamants!...</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>— Margaret! Margaret! Margaret!
-murmurait alors Cornélius en fermant
-les yeux.</p>
-
-<p class='pindent'>Et tous les soupirs du chanteur lui
-semblaient, pareils à une brise parfumée,
-monter comme un encens vers la belle
-fille.</p>
-
-<p class='pindent'>Après l’avoir aimée de loin, il s’était
-fait présenter chez le père de Margaret,
-et maître Holtius, le négociant, avait
-cordialement accueilli le capitaine van
-Elven. Cornélius était jeune, un peu
-gros, mais doux et bon, et, en dépit de
-ses cheveux d’un blond jaune que le
-travail avait déjà rendus rares, Margaret
-se laissa aller à une sympathie profonde
-pour ce soldat qui lui avait dit un jour
-si simplement et si tendrement: «Je
-vous aime!»</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius avait d’ailleurs tenu secrète,
-même pour Carlos, son ami, cette affection
-dont il ne pouvait parler sans compromettre
-un peu Margaret Holtius. Il
-venait enfin d’être agréé officiellement
-par le père, et il allait épouser la jeune
-fille lorsque l’ordre d’écraser définitivement
-les <span class='it'>Chasseurs de têtes</span> lui était arrivé.
-Avant de partir, il avait écrit à sa fiancée
-ces simples lignes: <span class='it'>Si je meurs, ce sera
-en songeant à vous. Pour me porter bonheur,
-pensez à moi!</span></p>
-
-<p class='pindent'>En entendant Adriaan-Carlos prononcer
-le nom de Margaret, Cornélius
-éprouva une émotion douloureuse que
-les paroles ironiques du capitaine Flink
-n’avaient pu jusque-là lui causer.</p>
-
-<p class='pindent'>— Carlos, dit-il gravement, nous
-sommes nés tous deux dans le même
-village, et les maisons de nos parents
-morts se touchaient comme jusqu’ici
-se sont touchés nos coudes. Nous avons
-marché côte à côte dans la vie et la main
-dans la main. Il y a des frères qui se sont
-moins aimés que nous. Carlos, je te demande
-pardon de ne t’avoir pas dit que
-j’aimais Margaret. Mais, je venais justement
-te prier de vouloir bien être mon
-témoin le plus cher à l’heure de cette
-union.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ton témoin? dit Carlos Flink avec
-une expression bizarre. Ton témoin?...
-C’est impossible.</p>
-
-<p class='pindent'>— Pourquoi? Parce que j’ai eu la
-mauvaise fortune de marcher sur tes
-traces glorieuses dans le Guepo-Upas?</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, fit Carlos, ce n’est point
-pour cela! Margaret Holtius, ta fiancée,
-j’allais la demander à son père, et l’épouser
-eût été ma joie. Comprends-tu?</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius van Elven était devenu
-presque livide. Il sentait bien maintenant
-que c’était là sans nul doute — là
-seulement peut-être — la véritable cause
-de la colère et de la souffrance de Carlos.
-Il n’essaya point de rien adoucir. La
-plaie était vive, et toute parole eût
-semblé une cruauté de plus.</p>
-
-<p class='pindent'>Il tendit une fois encore la main au
-capitaine Flink et lui dit simplement:</p>
-
-<p class='pindent'>— Demeurons toujours ce que nous
-avons été l’un pour l’autre, des frères, et
-si je t’ai involontairement causé une
-douleur, Carlos, pardonne-moi, veux-tu?</p>
-
-<p class='pindent'>Sa main était largement ouverte et
-comme suppliante. Celle du capitaine
-Flink demeurait immobile et crispée.
-Cornélius se mordit les lèvres.</p>
-
-<p class='pindent'>— Carlos!... Carlos! dit-il par deux
-fois, la voix étranglée.</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos ne répondait pas.</p>
-
-<p class='pindent'>— Carlos! dit encore le capitaine
-Cornélius, je vais partir... je pars!</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos s’était détourné et demeurait
-impassible.</p>
-
-<p class='pindent'>— Adieu, Carlos! s’écria enfin Cornélius
-van Elven.</p>
-
-<p class='pindent'>Et il s’élança hors du logis d’Adriaan-Carlos
-Flink.</p>
-
-<p class='pindent'>Pendant qu’il se retournait encore dans
-la rue pour voir si son ami n’allait point
-se montrer à sa fenêtre et le rappeler,
-Carlos se jetait en pleurant de rage sur
-son lit de nattes, et il avait envie de
-crier: <span class='it'>Cornélius! Cornélius!</span> Mais un
-double sentiment de jalousie meurtrie,
-d’orgueil et d’amour blessés à la fois, le
-retenait, arrêtait ce cri dans sa gorge.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius van Elven était déjà loin
-maintenant.</p>
-
-<h2>II</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Ainsi,</span> de ces deux amis réunis jusque-là
-par d’intimes liens, une double rencontre, — la
-gloire d’un combat et
-l’œillade fauve d’une métisse, — venait
-de faire deux rivaux. Ils ne se parlèrent
-plus durant leur séjour à Batavia, ou
-n’échangèrent que de brèves paroles
-dictées par la nécessité du service. Ce
-qui les séparait était d’autant plus redoutable
-que c’était un sentiment plus
-vague de jalousie. Il semblait à Adriaan-Carlos
-que Cornélius venait de lui voler
-sa gloire, de lui arracher son amour, et
-Cornélius van Elven commençait à
-trouver que le capitaine Flink nourrissait
-d’étranges et noires idées. Ces deux
-hommes, liés naguère par l’affection la
-plus dévouée et dont toutes les pensées
-avaient été communes, paraissaient déjà
-ne plus se comprendre.</p>
-
-<p class='pindent'>Il semble que la haine entoure d’une
-sorte de buée sinistre toutes les actions
-humaines et les défigure comme ces
-jaunes et épais brouillards qui changent
-les hommes en spectres.</p>
-
-<p class='pindent'>On eût dit, au surplus, que les soldats
-commandés par chacun des deux officiers
-prissent un sauvage plaisir à irriter
-chaque jour davantage ces blessures.
-Les rixes étaient fréquentes entre les
-deux compagnies, et les vaincus de
-Guepo-Upas ne pardonnaient point le
-succès aux vainqueurs. «Ce qui nous a
-manqué, disaient-ils ironiquement, ce
-n’est pas le courage, c’est le tabac!»
-Lorsqu’il fut question, en juin 1847, de
-ramener en Europe les régiments de
-l’armée continentale envoyés l’année
-précédente pour renforcer l’effectif de
-l’armée des Indes, des précautions furent
-prises pour éviter tout conflit. Le <span class='it'>Ruyter</span>
-emporta la compagnie du capitaine Flink
-et le <span class='it'>Guillaume-III</span> celle du capitaine
-van Elven.</p>
-
-<p class='pindent'>Sur le <span class='it'>Guillaume-III</span>, le capitaine
-Cornélius emmenait avec lui Margaret
-Holtius devenue sa femme, Margaret
-souriante au bras de Cornélius, avec ses
-beaux grands yeux pleins d’admiration
-fixés sur cet homme dont le sang-froid,
-la bonté, le calme viril, la puissance faite
-de douceur lui plaisaient. Margaret s’était
-tenue sur le pont du navire, sa tête pâle,
-au teint mat légèrement doré, appuyée
-contre la poitrine de son mari, tandis
-que le bateau, filant avec le <span class='it'>Ruyter</span>,
-s’avançait vers cette ville inconnue pour
-la jeune femme et où Cornélius avait été
-élevé: <span class='it'>Rotterdam</span>!</p>
-
-<p class='pindent'>Le soleil se couchait comme incendié
-avec de grandes raies d’un rouge d’or,
-tandis que le rivage apparaissait déjà
-sombre, à la nuit tombante, sous un ciel
-gris. Les bateaux rencontrés, avec leurs
-falots allumés, d’un éclat verdâtre, ressemblaient,
-sur l’eau du fleuve immense,
-à des lampyres entrevus dans l’herbe.
-Au loin, dans la brume, des étincelles
-scintillaient, une ville dessinait sa silhouette
-noire. En approchant, on distinguait
-à peine, dans une forêt de mâts
-d’un brun rouge, des espèces de jonques
-à liserés verts, et devant cet étonnant
-tableau à l’aspect féerique, ces maisons
-brunes où s’allumaient des lumières, cette
-tour d’église dominant au loin les mâts
-des navires, la lune qui se levait sur un
-fond bleuâtre découpait sur le ciel la silhouette
-bizarre d’un moulin. Margaret
-Holtius pouvait encore se croire loin de
-la vieille Europe, dans quelque coin
-curieux de Java ou de Bornéo, du Japon
-ou de l’Inde. Cette ville, ce clocher, ces
-mâts, c’était Rotterdam cependant!...</p>
-
-<p class='pindent'>On avait, ce soir-là, pris soin de faire
-débarquer les passagers du <span class='it'>Ruyter</span> et
-ceux de <span class='it'>Guillaume-III</span> à une heure de
-distance. La compagnie du capitaine
-Flink avait été casernée fort loin de celle
-du capitaine van Elven, et les soldats
-d’Adriaan-Carlos devaient même partir
-le lendemain pour La Haye; mais l’ordre
-du départ ne vint pas, et les troupes restèrent
-à Rotterdam vingt-quatre heures
-de plus. Ces vingt-quatre heures allaient
-décider de la destinée de Cornélius et du
-capitaine Flink.</p>
-
-<p class='pindent'>Les soldats et marins revenant de
-Java avaient soif de bière hollandaise et
-faim de gros baisers posés sur des joues
-fraîches. Il y a comme un accès de folie
-brutale dans la joie farouche du matelot
-qu’on descend à terre et du soldat qu’on
-rapatrie. Vive le coin de terre où l’on
-est né! Au diable les piments de Batavia,
-les épices, le riz et le <span class='it'>kari</span>! Qu’on oublie
-les Javanaises à la peau sèche, maigres
-et jaunes! Tout le <span class='it'>Zand-Straat</span> était en
-fête, bruyant et flambant, le lendemain
-du débarquement des bataillons des
-Indes. Au fond des <span class='it'>musicos</span> sinistres,
-illuminés de rouge derrière les rideaux
-blancs ou pourpre, — autour des comptoirs
-d’étain et devant la double rangée
-de bancs où se tenaient assises de futures
-danseuses en camisoles blanches, les bras
-nus, gras et blancs, les joues luisantes et
-carminées comme des pommes mûres,
-la peau gonflée de houblon, des rondes
-de kermesses de Rubens se formaient.
-On dansait au son des crins-crins; on
-hurlait à pleine voix, on buvait à plein
-gosier, on entendait, au fond du <span class='it'>Zand</span>,
-des cris de joie féroce et bruyante sortir
-de ces tabagies étranges qui arboraient
-ces noms bizarres sur leurs enseignes
-peintes: <span class='it'>A l’Éléphant blanc de Siam, aux
-Rois Mages, au Cheval blanc dans un panier</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>Les soldats de Flink et de van Elven
-s’étaient comme engouffrés dans ce
-<span class='it'>Zand</span>, avides de danses brutales, de rasades
-immenses, de poussées formidables.
-C’était le déchaînement hardi de la brutalité,
-les lendemains débordants et bestiaux
-de l’héroïsme. De folles chansons,
-entonnées au fond des rues, partaient
-avec des fusées de rires gras, mâles et
-niais. Un vent de liesse insensée passait
-sur ce fond, illuminé comme une forge,
-de vieille ville hollandaise. Les marins
-trinquaient aux prochains départs, buvaient
-aux prochains retours. Les soldats
-contaient gaiement leurs campagnes.
-Ceux du capitaine Flink s’étaient rendus
-au <span class='it'>musico</span> de l’<span class='it'>Éléphant blanc</span>. Ceux de
-Cornélius Elven dansaient dans un flot
-de poussière, sur le parquet poudreux
-des <span class='it'>Rois Mages</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>Tout à coup, le bruit se répandit dans
-le <span class='it'>Zand</span> que les soldats du capitaine
-Flink — par plaisanterie et pour se
-venger des fantassins de Cornélius — allaient
-entrer aux <span class='it'>Rois Mages</span> et prétendaient
-forcer leurs rivaux à fumer des
-cigares de paille, par allusion aux cigares
-du Guepo-Upas.</p>
-
-<p class='pindent'>Les soldats de la compagnie de van
-Elven se mirent à rire. Fumer des cigares
-de paille! Subir la volonté des vaincus
-du Guepo-Upas! En vérité, c’était
-comique, et on allait donc un peu
-s’amuser à se dégourdir les poings!</p>
-
-<p class='pindent'>Il se trouvait, d’ailleurs, qu’une partie
-de la compagnie ayant été retenue à la
-caserne, les soldats de Cornélius étaient
-moins nombreux dans le <span class='it'>Zand-Straat</span>
-que leurs adversaires décimés à Java.</p>
-
-<p class='pindent'>— Peu importe! dit l’un d’eux. Que
-les <span class='it'>Flinkois</span> y viennent! on leur montrera
-ce que vaut la compagnie de fusiliers
-du capitaine Cornélius!</p>
-
-<p class='pindent'>La bière aidant et la chaleur, les cerveaux
-s’échauffaient dans ces antres fumeux
-pleins de rires. On parlait maintenant
-d’aller rôtir les vainqueurs des
-<span class='it'>Chasseurs de têtes</span> dans le <span class='it'>musico</span> des <span class='it'>Rois
-Mages</span>. Déjà des pierres avaient été
-lancées contre les vitres du cabaret,
-brisant le verre et déchirant les rideaux.
-Les soldats du capitaine Cornélius se
-barricadaient en chantant dans la grande
-salle basse et, renversant les bancs de
-bois et le comptoir d’étain, se tenaient
-derrière, attendant, en riant, — des pieds
-de tables et des escabeaux ou des couteaux
-à la main, — l’assaut des grenadiers
-du capitaine Flink.</p>
-
-<p class='pindent'>L’ivresse, l’ivresse brutale et lourde
-s’en mêlait. On voyait briller dans ces
-yeux striés de rouge des éclairs fauves.
-Au dehors, les soldats de Flink accouraient
-déjà, poussant des cris, sifflant,
-hurlant, répétant sur tous les tons une
-stupide chanson dont le refrain improvisé
-était:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>Ils mangeront des cigares de paille!</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Dans le <span class='it'>Zand-Straat</span>, tout grouillant
-de monde, une foule énorme, des hommes,
-des femmes, des enfants accourus entouraient
-les soldats du capitaine Flink
-groupés devant les <span class='it'>Rois Mages</span> et défiant
-leurs rivaux de sortir. Des clameurs
-rauques montaient de ce tas de gens en
-délire. Des cailloux, des sous de cuivre,
-des souliers volaient de leurs mains et
-brisaient, de minute en minute, un carreau
-de plus. On entendait jaillir des
-insultes, de grossières injures de rustres,
-des défis qui sentaient le vin, le genièvre
-et la bière.</p>
-
-<p class='pindent'>— Sortez donc! Mais venez donc
-dans la rue! Ils se blottissent comme des
-lapins! Holà! oh! les fumeurs de cigares,
-on a donc peur de s’enrhumer au grand
-air? Eh! fusiliers manques, voici des
-cigares de paille!</p>
-
-<p class='pindent'>Et le refrain reprenait, entonné par
-des voix rauques, répété par la foule,
-refrain stupide, irritant et insultant:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>Ils mangeront des cigares de paille!</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>— Et vous mangerez des bottelées de
-foin! répondit enfin un sergent de la
-compagnie de Cornélius en se montrant
-brusquement à une des fenêtres des
-<span class='it'>Rois Mages</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>On eût dit que les soldats groupés
-autour du <span class='it'>musico</span> n’attendaient que cette
-apparition pour se ruer sur le cabaret,
-enfoncer la porte et se heurter aux bancs
-de bois amoncelés.</p>
-
-<p class='pindent'>— A l’assaut! En avant! cria une
-voix.</p>
-
-<p class='pindent'>Et, par une poussée terrible, la foule
-des <span class='it'>Flinkois</span> entra, broyant la porte et les
-vitrages, dans le <span class='it'>musico</span> où les soldats de
-Cornélius attendaient comme une garnison
-assiégée.</p>
-
-<p class='pindent'>— Assommez! assommez! cria la
-même voix qui semblait puer l’alcool.
-Il en restera toujours assez, des fumeurs
-de cigares! En avant et vive le capitaine
-Adriaan-Carlos Flink!</p>
-
-<p class='pindent'>— Vive le capitaine Cornélius van
-Elven! répondirent les soldats tapis derrière
-le comptoir d’étain renversé.</p>
-
-<p class='pindent'>Il y avait comme une fureur multiple
-dans ces deux saluts devenus des cris
-de haine. C’était l’aiguillon soudain qui
-excitait les uns contre les autres ces
-hommes portant le même uniforme,
-parlant la même langue, et dont quelques-uns,
-comme Adriaan-Carlos et Cornélius,
-étaient nés peut-être dans le
-même village. Bras nus, la tunique jetée
-à terre, farouches, ces soldats s’attaquaient
-entre eux, s’étreignaient, se frappaient
-de leurs poings fermés ou de leurs
-couteaux ouverts, se colletaient dans de
-sauvages corps à corps, prêts à mordre
-ou à se déchirer le visage avec leurs
-ongles. On entendait des cris étouffés,
-des plaintes chargées de rage, des bruits
-sourds qui étaient des sons de bâton
-tombant sur des crânes ou des poings
-osseux frappant des poitrines, par une
-détente de muscles herculéenne. Et cette
-lutte pleine d’épouvante se passait dans
-la nuit, les lumières du <span class='it'>musico</span> ayant été
-éteintes; on entrevoyait vaguement,
-dans une pénombre pleine de blasphèmes
-et de menaces, des silhouettes qui grouillaient,
-sinistres, comme des ombres de
-damnés!</p>
-
-<p class='pindent'>La nouvelle se répandit bientôt en
-ville que les soldats de l’armée des Indes
-s’égorgeaient entre eux dans le <span class='it'>Zand-Straat</span>.
-Cornélius, averti, quitta sa femme,
-boucla son ceinturon et accourut
-au moment même où Carlos Flink arrivait,
-furieux, sur le lieu de la mêlée.</p>
-
-<p class='pindent'>— Nos hommes se battent, dit brusquement
-Adriaan-Carlos. Si les deux
-compagnies ont quelque démêlé à vider,
-ce devrait être pourtant l’œuvre des
-officiers et non celle des soldats!</p>
-
-<p class='pindent'>— Quand vous voudrez, répondit
-Cornélius. En attendant, il faut que ce
-désordre cesse.</p>
-
-<p class='pindent'>Il avait amené un clairon et quelques
-hommes de sa compagnie; il fit un signe,
-et le son clair et vibrant du cuivre retentit
-dans le <span class='it'>Zand-Straat</span> comme un cri
-de coq au milieu d’un orage. La foule
-se dispersa soudain devant les <span class='it'>Rois Mages</span>
-en apercevant, au bout de la rue, les
-éclairs des baïonnettes des soldats.</p>
-
-<p class='pindent'>— Nos officiers! dirent les fusiliers
-en s’arrêtant tout à coup avec un respect
-instinctif.</p>
-
-<p class='pindent'>La compagnie d’Adriaan-Carlos avait
-d’ailleurs échoué devant la barricade des
-<span class='it'>Rois Mages</span>. Plus d’un combattant se
-retirait, rasant la muraille, assommé à
-demi, les yeux bleuis, la joue déchirée,
-le sang sur le visage. Les autres, dans le
-<span class='it'>musico</span>, alignaient leurs blessés le long de
-la muraille, comme en bataille, et leur
-versaient du rhum pour les soutenir.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ainsi, s’écria Cornélius en s’avançant,
-voilà le spectacle que donnent, en
-retrouvant leurs foyers, les soldats de la
-Hollande? Il vaut bien la peine d’avoir
-été, là-bas, des héros, pour se conduire
-ici comme des bandits. — Oui, des
-bandits! répéta Cornélius, élevant la
-voix pour étouffer tous les murmures.
-Il n’y aura ni récompenses ni croix pour
-personne. Les soldats de l’armée des
-Indes se sont déshonorés!</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, répondit Adriaan-Carlos, et
-c’est bien pourquoi ceux qui les commandent
-doivent faire oublier un tel
-scandale!</p>
-
-<p class='pindent'>Du geste, il touchait la poignée de
-son épée.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius van Elven haussa les
-épaules, et Carlos l’entendit qui murmurait
-tout bas:</p>
-
-<p class='pindent'>— Il est fou!</p>
-
-<p class='pindent'>Cette rixe farouche, au fond d’une
-ruelle louche, courrouça fort le major
-général, ministre de la guerre. Le lendemain,
-la compagnie du capitaine van
-Elven était sévèrement consignée, et
-celle du capitaine Flink dirigée en toute
-hâte sur La Haye. Quant aux officiers,
-mandés à La Haye l’un et l’autre, ils
-donnèrent tour à tour des explications
-sur les causes d’un pareil scandale. Il
-y avait eu mort d’hommes. Deux soldats
-venaient de succomber à l’hôpital de
-Rotterdam, l’un d’une blessure au ventre,
-l’autre d’un coup de talon à la tempe.</p>
-
-<p class='pindent'>Ce fut surtout sur le capitaine Flink
-que le ministre faisait retomber la responsabilité
-de ce triste drame. Adriaan-Carlos
-semblait avoir entretenu chez
-ses soldats un sentiment de dépit et de
-colère. On l’avait entendu plus d’une
-fois parler tout haut, avec ironie et devant
-ses troupes, des vainqueurs du
-Guepo-Upas. Le major général donna
-à entendre que le capitaine Adriaan-Carlos
-Flink serait cassé de son grade.</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos était pauvre. Sa seule fortune,
-c’était cette épée qu’on menaçait de lui
-enlever. Cornélius, au contraire, fils d’un
-armateur, marié en outre à cette jolie
-Margaret Holtius qui avait apporté une
-fortune, pouvait se passer de sa solde et
-de son grade.</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur le ministre, dit-il au
-général, il serait souverainement injuste
-d’accuser le capitaine Flink, lorsque le
-seul auteur de cette fâcheuse affaire,
-c’est moi.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous, capitaine?</p>
-
-<p class='pindent'>— Je n’ai pas eu le triomphe modeste,
-monsieur le ministre, j’ai peut-être trop
-humilié le légitime orgueil de braves
-gens qui avaient bien combattu avant
-nous. Durant la traversée, mes hommes
-ont défié les soldats du capitaine Flink
-sur la terre ferme; ceux-ci ont répondu
-à ce défi. De là le combat du <span class='it'>Zand-Straat</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui-da! fit le major général un
-peu incrédule.</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur le ministre, interrompit
-brusquement Carlos Flink, qui depuis
-un moment se mordillait la moustache,
-n’écoutez pas le capitaine van Elven.
-C’est si bien moi et mes hommes qui
-trouvons, avec raison, que le capitaine
-nous a pris notre gloire, que je suis disposé
-à croiser mon épée contre la sienne
-quand il voudra!</p>
-
-<p class='pindent'>— Capitaine, dit sévèrement le major
-général, une provocation? devant moi?</p>
-
-<p class='pindent'>— Je vous demande pardon, mon
-général, répondit Carlos, mais, sur
-l’honneur, il y a un officier de trop
-dans l’armée hollandaise, moi ou lui!</p>
-
-<p class='pindent'>— Eh bien! capitaine, répliqua
-froidement Cornélius van Elven, restez
-seul désormais: ce n’est pas moi qui
-vous ravirai vos victoires! Monsieur le
-ministre, je vous prie de vouloir bien
-recevoir ma démission!</p>
-
-<p class='pindent'>— Votre démission, capitaine?</p>
-
-<p class='pindent'>— Ma démission, monsieur le ministre.
-J’ai fait mon devoir. Je vais tâcher de
-faire mon bonheur. Je vous demande
-seulement de ne pas donner suite à une
-enquête qui pourrait être contraire au
-brave capitaine Flink.</p>
-
-<p class='pindent'>Chose sinistre que la haine, même
-chez les meilleurs! Carlos allait faire
-un mouvement, non pour remercier
-Cornélius, mais pour repousser cette générosité
-qui lui paraissait humiliante.
-Ce mot <span class='it'>bonheur</span> était entré comme une
-lame de couteau dans le cœur d’Adriaan.
-Il avait revu soudain la créole Margaret
-avec ses grands yeux de gazelle et ses
-souples mouvements de tigresse caressante,
-et il lui avait semblé que, par un
-égoïsme insultant, Cornélius le condamnait,
-lui, le capitaine pauvre, à la vie
-de hasard de l’officier de fortune, tandis
-qu’il se réservait la grasse vie de ces
-riches Hollandais qui interprètent ainsi
-le commandement: <span class='it'>Travaille six jours
-et repose-toi le septième</span>, en disant: «Fais
-travailler les gens de Java pendant sept
-jours et repose-toi toute la semaine!»</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur le ministre, dit Carlos
-Flink, je ne souffrirai pas...</p>
-
-<p class='pindent'>Le ministre l’interrompit brusquement.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous n’avez pas d’opinion à
-émettre, capitaine, dit-il; rendez-vous
-à la tête de votre compagnie!</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos partit, et le ministre essaya de
-faire revenir sur sa décision le capitaine
-Cornélius. Mais, chez ces natures d’une
-énergie froide, toute résolution est inébranlable.
-La démission du capitaine
-van Elven ne fut point reprise.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius avait, d’ailleurs, déjà entrevu
-pour sa vie un autre but que la
-gloire des armes et un autre rêve plus
-vaste et plus beau.</p>
-
-<p class='pindent'>— Les hommes comme vous sont assez
-rares pour qu’ils n’aient point le droit de
-se soustraire au service de la patrie, lui
-répéta par deux fois le ministre.</p>
-
-<p class='pindent'>L’éternel sourire plein de pensées de
-Cornélius releva ses lèvres, et il répondit
-alors au major général:</p>
-
-<p class='pindent'>— Monsieur le ministre, n’ayez
-crainte. Si je quitte l’armée, c’est pour
-être plus utile encore à la Hollande.</p>
-
-<p class='pindent'>— Et comment cela? demanda le
-ministre.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius souriait encore.</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! fit-il, c’est mon secret! Et
-permettez-moi de ne point le révéler
-aujourd’hui. Les plus beaux rêves passent
-pour des folies lorsqu’ils ne se réalisent
-pas.</p>
-
-<h2>III</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Grâce</span> à l’espèce de sacrifice de Cornélius
-van Elven, le capitaine Carlos
-Flink ne quitta point l’armée et conserva
-son grade. Il fallait, devant
-l’opinion publique, une victime expiatoire
-pour l’affaire du <span class='it'>Zand-Straat</span>. Cette
-victime, ce fut Cornélius. Le capitaine
-Flink continua à servir la Hollande, et
-Cornélius, accrochant à la muraille son
-épée de capitaine, se contenta, comme
-il l’avait dit au ministre, d’être heureux,
-tout en poursuivant avec acharnement
-un but que bien d’autres eussent traité
-de chimère.</p>
-
-<p class='pindent'>Il y avait dix ans déjà que l’aventure
-du <span class='it'>Zand-Straat</span> était oubliée et l’ancien
-capitaine des fusiliers du Guepo-Upas
-continuait à caresser le rêve qu’il avait,
-en amoureux jaloux d’un songe, voulu
-cacher au major général.</p>
-
-<p class='pindent'>Lorsque Cornélius van Elven, enfermé
-dans son artistique maison de
-Rotterdam, laissait échapper le secret
-de ses préoccupations constantes, de ses
-espoirs et de ses rêves, il n’y avait cependant
-point, dans tout le royaume des
-Pays-Bas, un homme plus éloquent que
-lui. Il n’était déjà plus le soldat d’autrefois,
-l’homme des prouesses froidement
-résolues. Son nom n’était pas oublié des
-soldats hollandais de la garnison de
-Batavia, mais peut-être ses fantassins
-n’eussent-ils point reconnu leur ancien
-officier. Maintenant, Cornélius vivait
-loin du monde, penché sur d’immenses
-cartes géographiques, entre des mappemondes
-volumineuses, la plume ou le
-compas à la main, poursuivant on ne
-savait quel problème, alignant avec un
-acharnement passionné des chiffres après
-des chiffres.</p>
-
-<p class='pindent'>Quoique jeune encore — il avait tout
-au plus atteint la quarantaine — Cornélius
-ressemblait déjà à un vieillard.
-Ses cheveux étaient rares sur son crâne
-à demi dénudé, dont le front élargi et
-admirablement dessiné, vaste et beau,
-luisait comme de l’ivoire jauni. Ses
-tempes grisonnaient, et sa barbe, qu’il
-portait entière, semée de fils d’argent,
-lui donnait, lorsqu’il était assis à sa
-table de travail, une calotte de velours
-sur la tête, l’aspect de quelque songeur
-de Rembrandt. Cet homme était beau
-d’ailleurs, blond, l’œil bleu rempli d’une
-flamme virile, et lorsqu’il laissait tomber
-son regard, du haut des fenêtres de sa
-demeure, sur la Meuse aux eaux vertes
-qui coulait, rapide, devant son logis,
-on devinait que ce n’était pas sur les
-bateaux en marche ou à l’ancre qu’il
-fixait ses prunelles, mais plutôt sur
-quelque chose d’invisible aux autres
-yeux, de lointain et d’immense, qu’il
-entrevoyait, lui, comme le voyant aperçoit
-le fantôme.</p>
-
-<p class='pindent'>Il y avait tout un monde de visions
-dans l’œil clair de Cornélius van Elven.
-L’ancien capitaine des bataillons de
-Batavia poursuivait la solution de quelque
-problème étrange. Il vivait retiré,
-avec sa chère Margaret, une vieille cuisinière
-et deux domestiques, dans sa
-demeure du quai des <span class='it'>Boompjies</span> (les
-petits arbres), logis coquet, d’une propreté
-étincelante, aux acajous brillants,
-aux miroirs sans mouchetures, aux
-boutons de porte polis comme du cristal
-jaune.</p>
-
-<p class='pindent'>Il avait fait un véritable musée de
-curiosités artistiques ou scientifiques,
-tapissant les murailles de <span class='it'>lavis</span> géographiques
-exécutés par lui-même, suspendant
-à côté des faïences de Delft, aux
-chinoiseries bleues et gaies, des armes de
-Java, des kriss malais, des sabres japonais
-à la poignée nattée d’argent, ou de
-grands plats de cuivre repoussé, ornés
-de l’énorme grappe de raisin de Chanaan,
-qui est comme la marque distinctive des
-cuivres hollandais.</p>
-
-<p class='pindent'>Entouré de ces objets d’art et gardant
-toujours à portée de sa main ses instruments
-de travail, règles, boussoles et
-compas, Cornélius van Elven était heureux.
-La poésie, chez lui, était d’ailleurs
-fort joliment représentée par des fleurs
-toujours fraîches, des tulipes aux larges
-pétales striés de rouge et de jaune, hautes
-sur leur tige verte, et par cette femme
-jeune, adorable, qui passait, dans cette
-calme maison hollandaise, comme un
-rayon de soleil électrique et réchauffant.</p>
-
-<p class='pindent'>La beauté de madame van Elven était
-célèbre à Rotterdam, et la jolie créole,
-qui faisait jadis tourner toutes les têtes
-lorsqu’elle apparaissait sous les grands
-arbres de la rue centrale de Batavia, eût
-encore brillé au premier rang si, malgré
-sa fortune — et pour plaire à son mari — elle
-elle ne se fût volontairement confinée
-dans sa maison des Boompjies. Cornélius
-vivait donc heureux. Il avait
-trouvé le bonheur dans le calme et dans
-le rêve. Il aimait à s’enfermer seul dans
-son cabinet de travail, et parfois il laissait
-Margaret s’y glisser et venir déposer
-un baiser sur son front penché.</p>
-
-<p class='pindent'>— Tu travailles trop, Cornélius! disait
-la jeune femme avec une expression de
-bonté profonde.</p>
-
-<p class='pindent'>Il relevait la tête, souriait de son beau
-sourire grave et répondait:</p>
-
-<p class='pindent'>— On ne travaille jamais assez. La
-vie est si courte!</p>
-
-<p class='pindent'>Alors, quand Margaret lui demandait
-vers quel but il marchait avec tant
-d’acharnement depuis des années, Cornélius
-van Elven semblait se transfigurer;
-ses traits placides et lourds prenaient
-soudain une expression vraiment inspirée,
-et l’ancien combattant des <span class='it'>Chasseurs
-de têtes</span> se mettait à parler, avec
-une éloquence chaude et une foi vibrante,
-des mystères que la nature cachait
-encore à l’homme et que l’homme devait
-un jour pénétrer. Il disait les contrées
-inconnues, les terres ignorées, les déserts
-immenses. Il montrait à Margaret
-éblouie tout ce que cet être fragile et
-nu, l’homme, jeté sans défense sur
-l’écorce terrestre, avait déjà trouvé et ce
-qui lui restait encore à découvrir. Puis,
-comme un amoureux qui eût tiré de
-sa poitrine l’image de la femme aimée,
-comme un prêtre qui tout à coup eût découvert
-l’autel adoré, Cornélius, enfiévré,
-ardent, ses yeux bleus jetant des éclairs,
-le geste élargi, la voix ardente, révélait à
-Margaret le secret de ses recherches.</p>
-
-<p class='pindent'>— Tu as grandi, lui disait-il, sous le
-soleil d’Asie. Tu as connu les grands
-ciels d’un bleu implacable sur lesquels se
-découpent les palais blancs que l’œil ne
-peut fixer. Tu as cherché, enfant, sous
-les lianes des <span class='it'>banians</span> immenses, un peu
-d’ombre contre la chaleur; tu as vu des
-hommes à la peau de bronze que les
-rayons du jour semblaient réduire à
-l’état de squelette. Tu as baigné tes
-petits pieds de reine dans les flots bleus
-de la mer de Java. Tu as vu des pays
-aux arbres verts comme des émeraudes,
-aux lacs couleur de turquoise, aux fleurs
-jaunes comme de l’or ou rouges comme
-du sang ou des rubis. Eh bien! il y a,
-là-bas, du côté du pôle, après la région
-des frimas et des neiges, derrière les
-hautes montagnes de glace, au delà des
-brumes pleines de mystères et des
-glaciers où grelottent, dans leurs peaux
-de bêtes, les Esquimaux du Groenland;
-il y a, loin des <span class='it'>icebergs</span> formidables, une
-mer immense et bleue, plus bleue que
-celle du Bengale, au-dessus de laquelle
-volent, innombrables et pareils à des flocons
-de neige, des multitudes d’oiseaux
-inconnus! C’est la Mer libre, la grande
-mer, la mer profonde, la mer plus vaste
-que l’Océan, puisqu’on n’en connaît
-point les limites, et qui s’étend, avec ses
-bordures de glaces, jusque dans des
-régions où jamais voix humaine n’a été
-entendue! Cette mer, la mer libre du
-pôle, sir John Franklin l’a entrevue peut-être,
-Mac-Clintock est certain qu’elle
-existe, Mac-Clure en a parlé! Moi, je la
-cherche, et je veux, je veux, entends-tu?
-je veux m’enivrer de sa féerie, je veux
-respirer le vent qui souffle au-dessus de
-ses vagues, je veux, de mes lèvres avides,
-je veux boire de son eau glacée!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, continuant à décrire cette mer inconnue
-que son œil de voyant apercevait
-clairement là, devant lui, — comme une
-vision vers laquelle il pouvait étendre la
-main, — Cornélius van Elven entraînait
-réellement Margaret sur ce grand chemin
-du rêve. La fille de l’armateur de
-Batavia se laissait emporter par ces
-songes superbes. Elle aussi, plongeant
-ses grands yeux noirs dans les yeux bleus
-et pleins de fièvre de son mari, elle entrevoyait
-cette grande mer mystérieuse
-du pôle, déroulant au loin ses flots et
-commençant peut-être un monde. Pleine
-d’admiration, de respect et de passion
-pour Cornélius, elle trouvait que celui-là
-qui pensait à reculer ainsi les limites assignées
-à l’homme était un de ces êtres
-d’élection sur le front desquels s’est
-posée la langue de feu du génie. Elle lui
-disait: <span class='it'>Parle! Parle!</span> lorsque, comparant
-son premier état à celui qu’il voulait
-suivre, Cornélius répétait que le
-soldat conquérant qui tue n’est rien à
-côté du marin qui donne sa vie pour
-découvrir des univers. Et lorsque, après
-lui avoir tant de fois décrit, comme s’il
-l’eût réellement visitée jadis, cette brumeuse
-contrée du Nord où le vieil Odin,
-le dieu Scandinave, semble éternellement
-assis, dans ses glaciers brillants et beaux
-comme un Walhalla, sur son trône de
-neige, lorsqu’il lui disait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Je veux aller là, je veux attacher
-le nom de van Elven à la découverte de
-la Mer libre...</p>
-
-<p class='pindent'>Margaret répondait, heureuse et fière:</p>
-
-<p class='pindent'>— Ce que tu feras sera bien fait, Cornélius,
-et si tu as besoin de ma fortune
-tout entière, prends-la, prends, mon bien-aimé!
-Tu sais bien qu’elle est à toi!</p>
-
-<p class='pindent'>Ce n’était pas de quelques milliers de
-florins que parlait madame van Elven.
-Maître Holtius, mort depuis quelques
-années, avait laissé à sa fille une royale
-fortune, bank-notes et tonnes d’or. De
-cette fortune, Margaret en avait donné
-une partie aux pauvres en souvenir du
-négociant. Le reste avait été confié à la
-Banque des Pays-Bas. Cornélius van
-Elven pouvait donc à son gré fréter un
-navire, dépenser ce qu’il voudrait pour
-l’expédition projetée. Margaret avait en
-lui la foi la plus profonde, une foi absolue,
-celle de l’enfant qui incarne tout
-amour dans son père.</p>
-
-<p class='pindent'>— Merci, répondait alors Cornélius
-lorsque Margaret lui parlait ainsi. Quand
-j’aurai décidément trouvé le chemin
-qu’il faut suivre, le passage à travers les
-falaises sinistres, je partirai, ma bien-aimée,
-en te bénissant.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius van Elven n’avait d’autre
-amour que sa Margaret et d’autre rêve que
-son œuvre. Point d’enfants. On eût dit
-que la vie le condamnait au but unique
-qu’il entrevoyait comme dans la fièvre.</p>
-
-<p class='pindent'>Depuis bien longtemps, Cornélius
-n’avait pas entendu parler de Carlos
-Flink. Le capitaine était reparti pour
-Bornéo ou pour Sumatra. Il y avait séjourné
-pendant plusieurs années, faisant
-son devoir, risquant sa vie, puis il en
-était revenu avec une maladie de foie
-assez prononcée, et il s’était marié à
-Overschie, dans ce petit village tranquille
-où il espérait oublier ses fatigues
-et ses déceptions. Adriaan-Carlos, malgré
-ses facultés hors de pair, son courage à
-toute épreuve, son coup d’œil admirable,
-cette intrépidité d’âme et de corps qui
-l’avait taillé dans le roc des héros, n’était,
-en effet, arrivé à rien, et se trouvait, à
-quarante ans passés, aussi pauvre que
-devant, malade et lassé de tant de luttes.
-A quoi lui avait servi de verser tant de
-fois son sang, inutilement et obscurément,
-dans ces rencontres ignorées avec
-des rebelles, sur la côte ou dans les montagnes?
-Il revenait au pays avec le même
-grade que jadis, et se répétant tout bas que
-l’aventure du <span class='it'>Zand-Straat</span> et la démission
-de van Elven avaient peut-être été les
-seuls obstacles à son avancement. La
-mauvaise note encourue subsistait, et
-les ministres succédant aux ministres
-n’oubliaient point l’équipée du terrible
-combat au fond d’une rue de Rotterdam.</p>
-
-<p class='pindent'>Aussi bien, Adriaan-Carlos se sentait-il
-devenir subitement très pâle lorsque
-le nom de Cornélius était prononcé devant
-lui. Peut-être eût-il oublié ce passé
-douloureux, cette rivalité désastreuse, si
-le mariage lui eût donné la joie qu’il
-était en droit d’attendre. Mais le capitaine
-Flink avait tout justement épousé
-la seule femme qui ne pût lui convenir.
-C’était une bonne, douce et naïve Hollandaise,
-blonde, blanche et grasse, riant
-volontiers tout d’abord, mais rendue
-timide et presque triste par les soubresauts
-et les colères de son mari, et qui,
-dans le petit logis d’Overschie, passait
-maintenant silencieuse et peureuse, ne
-s’occupant que d’arriver à l’heure militaire
-pour les repas et faire flamber les
-cuivres polis de la maison.</p>
-
-<p class='pindent'>Adriaan-Carlos, fumant sa pipe à sa
-fenêtre, regardait, du matin au soir, le
-calme paysage des environs d’Overschie,
-les grands prés d’un vert tendre sous un
-ciel gris pâle, argenté et lumineux, avec
-des nuages en flocons de neige, au loin des
-toits rouges, un moulin presque toujours
-immobile, des vaches tachées de noir
-paissant l’herbe piquée de fleurettes, l’eau
-des canaux étincelant au soleil, une fraîcheur,
-une santé, une paix profonde, un
-cadre tout fait pour un heureux.</p>
-
-<p class='pindent'>— Paysage de ruminants! disait alors
-le capitaine Flink avec humeur. L’homme
-n’est pas seulement sur terre pour
-digérer! Ah! que je m’ennuie!</p>
-
-<p class='pindent'>Tout l’ennuyait: sa femme, qui était
-charmante, avec son calme et clair visage;
-son chien, qui était fidèle; sa servante,
-qui était dévouée. Il avait d’abord
-cru trouver, avec le repos, le contentement
-dans ce coin de terre. Il n’y rencontrait
-que le vaste, écœurant et profond
-ennui.</p>
-
-<p class='pindent'>— Je suis fait pour l’action, disait-il,
-criait-il tout haut, et les vitres du petit
-logis en tremblaient. Ma vie n’a plus de
-but maintenant. Je suis las de m’assommer
-ici. Qu’est-ce que je pourrais bien
-faire?</p>
-
-<p class='pindent'>Une gazette de Rotterdam vint lui
-annoncer un matin que l’ex-capitaine
-van Elven, «le héros du Guepo-Upas»,
-comme on appelait toujours Cornélius,
-préparait, disait-on, une expédition toute
-personnelle au pôle nord. Cornélius van
-Elven, après avoir tout d’abord conseillé
-à ses compatriotes de faire communiquer
-la mer du Nord avec Amsterdam, — œuvre
-superbe, qui devait être exécutée
-plus tard, — avait cherché ensuite une
-autre entreprise digne de lui et s’était
-résolu, paraît-il, à découvrir, délimiter
-et sonder la Mer libre du pôle. «Était-il
-besoin, ajoutait la gazette, de faire ressortir
-tout ce qu’avait d’admirable, de
-vraiment grand et de vraiment patriotique
-un semblable projet? Quelle reconnaissance
-devait garder un jour la
-Hollande à l’homme qui, après l’avoir
-si bien servie autrefois, voulait aujourd’hui
-la parer d’une nouvelle gloire!»</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos Flink froissa tout aussitôt le
-journal avec rage et le jeta à terre, pendant
-que sa femme Dica lui versait
-doucement son café.</p>
-
-<p class='pindent'>— Trop chaud! il est trop chaud!...
-s’écria le capitaine après l’avoir goûté.
-Ce Cornélius!... Il y a donc des destinées
-comme la sienne! Toujours fortuné!
-Avait-il vraiment mérité plus que moi
-d’avoir de la renommée, de la fortune,
-et une femme?... Ah! quelle femme!...</p>
-
-<p class='pindent'>La pauvre Dica entendait tout cela.</p>
-
-<p class='pindent'>— Une vraie femme! continuait
-Carlos; énergique, ardente, et qui serait
-capable, en cas de malheur, de partager
-toutes les douleurs avec lui! Toutes!</p>
-
-<p class='pindent'>— Est-ce que je ne partage pas les
-tiennes, mon ami? murmura doucement
-Dica en tendant le sucrier à son mari.</p>
-
-<p class='pindent'>— Ce n’est pas la même chose..., fit
-Carlos. Satané sucre! il ne sucre pas! Où
-diable as-tu pris ce sucre?... Non, mille
-fois non, ce n’est pas la même chose!...
-A un caractère enragé comme le mien,
-il fallait une femme comme Margaret.</p>
-
-<p class='pindent'>— Alors, dit madame Flink en s’efforçant
-de retenir ses larmes, puisque tu
-crois que c’était elle qui pouvait te
-rendre heureux, pourquoi ne l’as-tu pas
-épousée?</p>
-
-<p class='pindent'>Ces paroles, les seules que Dica eût
-encore prononcées avec une nuance de
-reproche, firent sur Adriaan-Carlos l’effet
-d’un obus. Il bondit, regarda sa femme
-dont les yeux de faïence bleue se mouillaient
-de pleurs et dont le visage, rose et
-frais d’ordinaire, était tout pâle.</p>
-
-<p class='pindent'>Puis il haussa les épaules et dit:</p>
-
-<p class='pindent'>— Pourquoi? pourquoi?... Eh! parbleu!
-parce qu’il était là, <span class='it'>lui</span>! Parce que
-dans la part de chance faite à deux
-hommes grandissant côte à côte <span class='it'>il</span> a tout
-pris, lui, gloire et bonheur! Et je l’ai
-aimé! et je l’ai appelé mon frère! Ah!
-ce Cornélius! Je voudrais... oui, je voudrais
-lui prouver que je le vaux bien,
-dussé-je pour cela risquer cette misérable
-carcasse dont les balles et les couteaux
-des <span class='it'>Chasseurs de têtes</span> n’ont jamais
-voulu!</p>
-
-<p class='pindent'>— Alors, tu le hais bien? demanda
-Dica.</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! jusqu’aux moelles!</p>
-
-<p class='pindent'>— C’est dommage, fit doucement la
-Hollandaise avec une expression de
-mélancolie que Carlos Flink ne comprit
-pas. Vois-tu, Adriaan, je ne dis rien, j’ai
-l’air de ne rien comprendre, mais je ne
-suis pas une sotte! Il n’y a rien de plus
-sinistre que la haine. Je ne connais M. van
-Elven que de réputation, mais je sais qu’il
-est aussi calme que tu es emporté, aussi
-froid que tu es bouillant, aussi disposé au
-rêve que tu es prêt à l’action. Unis entre
-vous, que de services vous auriez pu vous
-rendre l’un à l’autre, et aussi aux autres!
-Avec l’affection, on fait des miracles.
-Avec la haine, on fait des folies. Je ne
-sais pas où j’ai lu cela, mais le mot m’a
-frappé, et je l’ai retenu, mon ami: «La
-haine est une force perdue!»</p>
-
-<p class='pindent'>Dans ce que venait de dire, avec cette
-intelligence profonde que donne la tendresse,
-madame Flink, Adriaan-Carlos
-ne vit qu’une chose: l’éloge de Cornélius.
-Il s’irrita davantage, se fâcha
-tout à fait et, tandis qu’il prenait son
-café en grommelant, Dica monta à sa
-chambre et se mit à pleurer toute seule.
-Quand elle redescendit, essuyant ses yeux
-rouges, elle retrouva le capitaine Flink
-à la même place, mais penché sur la gazette
-et songeant. Il entendit du bruit,
-releva la tête, et Dica fut toute surprise
-en voyant son visage: ce visage rayonnait.</p>
-
-<p class='pindent'>— Qu’as-tu donc? lui dit-elle.
-Adriaan, Adriaan, réponds-moi!...
-Qu’as-tu donc?</p>
-
-<p class='pindent'>— Rien! fit Adriaan-Carlos. Mais j’ai
-peut-être trouvé le moyen de prouver à
-l’heureux Cornélius van Elven que le
-capitaine Flink est aussi bon patriote
-que lui!</p>
-
-<h2>IV</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Le</span> docteur Kane et le docteur Hayes
-n’avaient pas encore, lorsque Cornélius
-conçut son projet, exécuté leurs voyages
-au Groenland. Découvrir la Mer libre du
-pôle, planter sur ses rives de glace le
-drapeau tricolore de Néerlande, était
-donc une entreprise vraiment patriotique
-et belle, et van Elven, du fond de sa
-maison des Boompjies, avait nourri un
-de ces rêves que portent seuls en eux
-les grands chercheurs d’inconnu. Ce
-n’était pas une ambition vulgaire qui le
-poussait à cette audacieuse aventure:
-si son nom devait y grandir, le nom de
-son pays en devait recevoir un lustre
-nouveau. La Hollande, reine des mers
-autrefois, allait prouver qu’elle avait
-encore des fils prêts à tenter le sort et
-à conquérir l’univers.</p>
-
-<p class='pindent'>A Rotterdam, à Amsterdam et à La
-Haye, on parlait déjà avec admiration
-du «projet de Cornélius». Quelques-uns
-souriaient bien un peu, mais chez ce
-peuple de matelots laborieux, hardis, qui
-se sont construit eux-mêmes une patrie
-en la disputant et l’arrachant à la mer,
-toute expédition de ce genre, fût-elle
-insensée en apparence, devait rencontrer
-des approbateurs. Les dames de La Haye,
-comme si elles eussent voulu revendiquer
-pour leur sexe une part de gloire,
-ne tarissaient pas d’éloges sur cette petite
-créole, la métisse, ou, comme on dit, la
-<span class='it'>lipplape</span> Margaret, qui sacrifiait hardiment
-sa fortune à la gloire de son époux.</p>
-
-<p class='pindent'>Et Margaret était bien heureuse et
-bien fière, non point de ces éloges, mais
-de l’intime satisfaction de sa conscience,
-fière de se sentir associée à cette œuvre
-immense. Elle eût été plus heureuse
-encore si Cornélius eût consenti à la
-laisser prendre sa part des dangers qu’il
-allait courir. Elle essaya bien de faire
-entendre à son mari qu’elle aurait le
-courage et la force de l’accompagner
-partout, mais van Elven ne voulut
-pas l’entraîner dans ce qu’il regardait
-comme une périlleuse folie.</p>
-
-<p class='pindent'>— Toi, — une femme, — au Groenland!...
-C’est impossible.</p>
-
-<p class='pindent'>Margaret se résigna donc et passa
-son temps dès lors à surveiller la confection
-des vêtements et des fourrures
-que devait emporter Cornélius. Un certain
-nombre de braves gens, anciens
-matelots, un lieutenant de vaisseau de
-la marine royale, Gaspard Hynkx, et un
-chirurgien, Justus van Doole, s’étaient
-offerts, avides d’inconnu et de gloire,
-pour accompagner Cornélius van Elven.
-Le navire, spécialement aménagé pour
-l’expédition, était à l’ancre à Rotterdam,
-et les curieux affluaient sur le quai,
-lisant au flanc du bâtiment ce joyeux
-nom de bon augure: l’<span class='it'>Espérance</span>. Il y a
-comme une poésie vivante et tangible
-dans tout navire au port et qui demain
-partira pour des terres lointaines. Il
-semble que cette masse de bois, de
-cuivre, de cordages et de fonte soit
-réellement un être animé qui va livrer
-un duel terrible à l’infini. Mais lorsque
-le bateau qui partira est promis à quelque
-aventure gigantesque, comme l’était
-l’<span class='it'>Espérance</span>, on s’arrête devant lui, le
-cœur plein d’angoisses, et on le saluerait
-volontiers comme un être vivant qui va
-mourir.</p>
-
-<p class='pindent'>L’<span class='it'>Espérance</span> embarquait déjà ses provisions
-pour l’hivernage, ses instruments
-de travail, des tentes, des couvertures,
-et on disait à Rotterdam que la date de
-son départ était maintenant fixée, lorsque
-le bruit se répandit en Hollande qu’une
-autre expédition, une expédition rivale,
-conduite par des Anglais, allait quitter
-Liverpool avant même que l’<span class='it'>Espérance</span>
-eût levé l’ancre.</p>
-
-<p class='pindent'>L’expédition anglaise n’attendait plus,
-paraît-il, que l’arrivée d’un officier
-hollandais qui devait jouer un rôle prépondérant
-dans le voyage. Cet officier,
-dont on ne disait pas encore le nom,
-s’était présenté à la Société de géographie
-de Londres, cartes en mains, démontrant
-la possibilité de traverser le passage du
-pôle nord et, après une série de conférences
-éloquentes, il avait entraîné bon
-nombre de souscripteurs.</p>
-
-<p class='pindent'>Lady Franklin, avide de retrouver les
-traces de son mari, s’associait largement
-à l’entreprise, et toute cette affaire avait
-été conduite en Angleterre avec une
-telle habileté et une telle discrétion,
-qu’on n’apprenait, en Hollande, l’existence
-de cette expédition en quelque
-sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était
-plus possible de la devancer.</p>
-
-<p class='pindent'>Un matin, le courrier venant d’Angleterre
-apporta à Cornélius van Elven
-cette lettre datée de Liverpool:</p>
-
-<div class='blockquote100percent'>
-
-<p class='line' style='text-align:right;margin-right:1em;font-size:.9em;'>«14 avril 185...</p>
-
-<p class='pindent'>«Il y a dix ans, vous m’avez arraché
-la gloire d’écraser les rebelles de Java
-au delà du Guepo-Upas. Depuis dix
-ans, j’ai vécu sur ce souvenir qui a fait
-de nous, amis autrefois, deux adversaires.
-Aujourd’hui le sort, inclément pour moi,
-me permet de vous disputer une victoire
-nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de passer
-triomphant à travers les mers arctiques.
-Moi aussi, j’ai pâli sur les cartes, interrogé,
-le compas à la main, ces
-grands horizons inconnus. Moi aussi,
-je crois avoir trouvé et j’ai pu réussir
-à intéresser bien des gens à mon
-œuvre. Le public et l’or hollandais
-vous étaient tout acquis. J’ai appelé
-à moi l’Angleterre. C’est sur un navire
-anglais que je pars, et nous ferons telle
-diligence que j’espère bien avoir l’honneur
-de planter le premier, à côté du
-drapeau de la vieille Angleterre, les
-couleurs de mon pays, les trois couleurs
-de Néerlande, sur la rive de la Mer
-libre.</p>
-
-<p class='pindent'>«Demain notre navire lève l’ancre.
-Le <span class='it'>Saint-James</span> aura pris l’avance sur
-l’<span class='it'>Espérance</span>. Quand vous arriverez au
-Groenland, vous trouverez la trace de
-notre passage sur les glaciers. La place
-sera prise, la Mer libre découverte. Ce
-sera, si vous le permettez, la revanche
-du Guepo-Upas, capitaine van Elven!</p>
-
-<p class='line' style='text-align:right;margin-right:1em;'>«<span class='sc'>Adriaan-Carlos Flink.</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p class='pindent'>Après avoir lu cette lettre, Cornélius
-faillit avoir un coup de sang. Il ne ressentait
-pas seulement de la colère contre
-l’ancien compagnon de ses premiers
-combats devenu son rival, son plus cruel
-ennemi, il éprouvait une sorte d’accablement
-farouche devant cet obstacle
-imprévu qui se dressait entre son but et
-lui. Cette expédition tant rêvée, ce beau
-projet plein d’audace, ce n’était plus
-maintenant son œuvre unique!... Un
-autre avait conçu, un autre exécutait,
-à cette heure même, un pareil voyage!...
-Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse!
-Cet Adriaan-Carlos qu’il avait tant
-de fois pressé contre sa poitrine! La jalousie,
-les déceptions, la vie en avaient fait
-cet homme qui jurait de lui ravir son
-triomphe et qui écrivait si amèrement:
-«Votre défaite sera ma revanche.»</p>
-
-<p class='pindent'>Jusque-là, Cornélius n’avait point haï
-Carlos. Il hochait doucement la tête
-lorsqu’on prononçait ce nom, et quand
-il parlait de son ancien ami, sa parole
-n’avait que de la pitié, et souvent de
-l’attendrissement. Mais dès lors, tout
-fut dit. La même haine violente qui
-faisait battre le cœur ardent de Carlos
-emplit l’âme plus ferme de Cornélius.
-Tant d’insolence gonfla la poitrine de
-van Elven, et Margaret l’entendit crier
-en montrant le poing à quelqu’un d’invisible:</p>
-
-<p class='pindent'>— Misérable!</p>
-
-<p class='pindent'>— A qui parles-tu? De qui parles-tu?
-demanda Margaret.</p>
-
-<p class='pindent'>— De qui? De Carlos. Un traître.
-Un homme qui veut me voler le fruit
-de tant d’années de recherches, de veilles
-et d’efforts, comme un larron me volerait
-ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de
-mes nuits des heures de labeur acharné,
-mon front sera devenu tout à fait chauve,
-mes yeux se seront creusés; à quarante-quatre
-ans, j’aurai l’air d’un vieillard,
-tout cela pour que maître Carlos me
-dérobe mon œuvre et me soufflette de
-la lettre que voici! Il eût été à terre
-et près de moi, je lui eusse répondu par
-un cartel. Je le croyais fou, je ne le
-savais pas méchant. Fou! Après tout,
-il l’est de croire que ce que j’ai mis
-tant d’années à concevoir et à découvrir,
-il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il
-ne s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de
-trouver mathématiquement.</p>
-
-<p class='pindent'>Puis, s’interrompant tout à coup:</p>
-
-<p class='pindent'>— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a,
-ce Carlos, une intelligence profonde et
-vive... Du génie! Presque du génie! Si
-ce que j’ai laborieusement cherché il l’avait
-trouvé, lui? Il est savant, très savant.
-Si ce passage du pôle il le découvrait
-avant moi?... Eh bien! il faut partir,
-partir en hâte! Il faut arriver avant le
-<span class='it'>Saint-James</span>! Il faut que le premier talon
-humain qui se pose là-bas, sur cette
-neige, sur ce sol glacé, ce soit le mien!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, avec une sorte de fièvre, lui si
-calme d’ordinaire, si maître de lui, il
-hâtait les préparatifs de départ, il poussait
-ses compagnons à lever l’ancre sur
-l’heure.</p>
-
-<p class='pindent'>Les beaux yeux de Margaret étaient
-rouges maintenant. Elle pleurait, mais
-sans se plaindre. Elle avait rencontré,
-un soir, sur le quai des Boompjies, une
-femme blonde, à l’air triste et bon, qui
-regardait mélancoliquement le navire
-l’<span class='it'>Espérance</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>— Est-ce que vous avez un parent,
-votre mari ou votre frère, qui s’embarque
-sur l’<span class='it'>Espérance</span>? lui avait-elle dit.</p>
-
-<p class='pindent'>Et la jeune femme avait répondu:</p>
-
-<p class='pindent'>— Non! Si je regarde ce navire, c’est
-qu’il est cause que mon mari est loin, bien
-loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être!</p>
-
-<p class='pindent'>— Je ne comprends pas, dit Margaret.</p>
-
-<p class='pindent'>— Hélas! madame, reprit la jeune
-femme, c’est parce que le capitaine
-Cornélius s’en va au pôle nord, que
-Carlos Flink y va aussi!</p>
-
-<p class='pindent'>— Carlos Flink! s’écria Margaret.</p>
-
-<p class='pindent'>— Je suis sa femme. Le connaissez-vous?</p>
-
-<p class='pindent'>— Je suis la femme de Cornélius van
-Elven!</p>
-
-<p class='pindent'>Margaret et Dica se regardèrent un
-moment, avec une expression étrange,
-comme si chacune d’elles eût mesuré
-ce qu’il y avait chez l’autre de haine
-contre celui qu’elle aimait; puis, dans
-la mélancolie profonde et douce du
-regard, dans les yeux bleus de Dica,
-dans les yeux noirs de Margaret, il y
-avait tant de douleur, de tristesse,
-d’effroi, de faiblesse et de bonté condamnées
-à la torture, qu’instinctivement
-leurs mains se tendirent l’une vers
-l’autre et que les deux femmes de ces
-hommes qui se haïssaient s’embrassèrent,
-comme si ce baiser de paix eût dû
-porter bonheur à ceux qui partaient.</p>
-
-<p class='pindent'>Le lendemain, à l’heure où l’<span class='it'>Espérance</span>
-levait l’ancre, hissant fièrement, devant
-les autres bateaux pavoises, le drapeau aux
-trois couleurs hollandaises, il y avait dans
-la foule deux femmes qui se tenaient serrées
-l’une contre l’autre et qui priaient.</p>
-
-<p class='pindent'>— Mon Dieu! disait l’une, ramenez
-Cornélius sain et sauf!</p>
-
-<p class='pindent'>— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait
-l’autre.</p>
-
-<p class='pindent'>Et toutes deux, à travers leurs larmes:</p>
-
-<p class='pindent'>— Faites que leur haine mutuelle ne
-leur porte point malheur!</p>
-
-<p class='pindent'>Le canon tonna, l’<span class='it'>Espérance</span> sortit
-de Rotterdam aux acclamations de la
-foule, et tant qu’on put l’apercevoir
-à l’horizon, sur les eaux vertes de la
-Meuse, Dica demeura debout à côté de
-Margaret, agenouillée.</p>
-
-<p class='pindent'>Le soir, à travers sa fenêtre entr’ouverte,
-Margaret entendit, comme un
-vague écho, les couplets d’une vieille
-chanson qui lui fit peur.</p>
-
-<p class='pindent'>C’était un jeune marin ou un mousse,
-qui passait le long des Boompjies, une
-voix d’enfant, et qui chantait:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>Hé! ho! matelot, matelot!</p>
-<p class='line0'>Où vas-tu sur la mer lointaine?</p>
-<p class='line0'>— Je vais chercher mon capitaine</p>
-<p class='line0'>Perdu là-bas au fond de l’eau!</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Margaret sentit un frisson lui passer
-sur le corps; la voix, s’éloignant, continuait:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>— Hé! ho! matelot, matelot!</p>
-<p class='line0'>Tu sais bien que la mer lointaine</p>
-<p class='line0'>Ne rend mousse ni capitaine.</p>
-<p class='line0'>Reste auprès des tiens, matelot.</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Margaret eut encore la force de fermer
-sa fenêtre; puis elle tomba, les
-yeux gros de larmes qui ne pouvaient
-couler et à demi évanouie, dans le
-grand fauteuil où d’habitude s’asseyait
-Cornélius van Elven lorsqu’il rêvait à
-la grande mer, la mer féerique, la mer
-libre et bleue du pôle.</p>
-
-<h2>V</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Le</span> voyage de l’<span class='it'>Espérance</span> commença
-bien. Cornélius van Elven ne doutait
-pas du succès. Il éprouva la sensation
-de l’amoureux qui aperçoit enfin, près
-de lui, la femme aimée, lorsqu’il se
-trouva dans cette mer polaire qui engloutit
-parfois plus de trente vaisseaux
-dans un seul été. Ce paysage terrible et
-beau, cette mer d’un vert tendre comme
-une émeraude opalisée, et, au-dessus, le
-bleu pâli du ciel; ces courants de glace
-qu’emporte, en les brisant, le flot qui
-roule ces masses glacées, les <span class='it'>icebergs</span>,
-immenses, redoutables, détachés de la
-rive gelée comme les blocs gigantesques
-d’une avalanche; ces colossales
-masses contournées ou déchiquetées,
-tantôt lourdes comme des constructions
-cyclopéennes, tantôt découpées comme
-des clochetons gothiques; ces îles flottantes
-et menaçantes qui, d’un choc,
-eussent broyé l’<span class='it'>Espérance</span>, tenaient Cornélius
-fasciné, debout sur le pont et
-plongeant son regard au delà de ces
-immenses montagnes dont les stalactiques
-et les stalagmites géantes étincelaient,
-irisées comme du cristal.</p>
-
-<p class='pindent'>— Par delà ces glaciers, se disait-il,
-est la Mer libre, la mer sans rivages, que
-le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement!
-Allons! courage, Cornélius! Tu
-vas toucher du doigt ton rêve!</p>
-
-<p class='pindent'>Un vieux baleinier, pris à bord du
-navire, hochait la tête cependant lorsqu’il
-entendait Cornélius parler ainsi,
-tout haut, comme un illuminé.</p>
-
-<p class='pindent'>Il y avait tant d’obstacles encore à
-franchir; les <span class='it'>ice-fields</span> à éviter, ces immenses
-plaines de glaces de dix lieues de
-large parfois et qui, charriées par la mer,
-font voler en poussière le navire qu’elles
-heurtent, et les <span class='it'>packs</span> ou trains de glace
-d’eau douce et d’eau salée, aussi effroyables
-que la débâcle d’un univers gelé, et
-qui passent emportés comme un monde
-tout entier, crevassés, hérissés, informes,
-sinistres, oscillants, avec des ours farouches
-au sommet de leurs crêtes blanches.</p>
-
-<p class='pindent'>Qu’il était loin maintenant, Cornélius
-van Elven, des <span class='it'>arroyos</span> de java, où le
-soleil dardait ses rayons implacables et
-où les Hollandais blonds, aux riches uniformes,
-et les brunes créoles aux écharpes
-écarlates cherchaient voluptueusement
-l’ombre douce sous les panaches des cocotiers
-et les arbres aux fleurs flamboyantes!</p>
-
-<p class='pindent'>Il songeait parfois aussi à son calme
-foyer de Rotterdam, à sa compagne
-aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin
-de feu où il avait passé tant de chères
-soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant
-des mondes inconnus dans ces bûches
-de bois qui brûlaient!... Comme il eût
-voulu embrasser Margaret! Mais il chassait
-bien vite ces pensées troublantes. Il
-avait besoin de tout son courage. Plus
-tard... plus tard il songerait à elle, lorsqu’il
-reviendrait au pays avec une gloire
-nouvelle et un nom immortel.</p>
-
-<p class='pindent'>Pourvu que Carlos Flink n’arrivât
-point le premier à la mer de glace!
-Carlos devait être, lui aussi, dans ces
-parages de la mer de Melville. Un jour,
-un mirage étrange fit apercevoir au fond
-du ciel, à l’équipage de l’<span class='it'>Espérance</span>,
-l’image renversée d’un navire qui, les
-mâts en bas, paraissait errer d’une façon
-fantastique au fond de l’infini. Ce ne
-pouvait être l’<span class='it'>Espérance</span>, qui se reflétait
-ainsi dans le ciel. Le navire-fantôme
-était, en effet, d’une taille différente.
-Cornélius prit son télescope, demeura
-longtemps l’œil attaché sur ce spectre de
-navire et poussa enfin un cri de colère.
-Au mât de ce bateau, apparu dans l’air
-et ainsi aperçu par un phénomène de
-réflexion très simplement explicable par
-suite de ces <span class='it'>icebergs</span>, glaciers cristallins
-changés en miroir, le pavillon britannique
-flottait: le drapeau de la marine anglaise!</p>
-
-<p class='pindent'>— Misère de moi! s’écria van Elven.
-C’est, j’en jurerais, le <span class='it'>Saint-James</span>! C’est
-Adriaan-Carlos qui est là! Et ce navire
-est peut-être, qui sait! de dix lieues en
-avance sur nous! Adriaan! Adriaan!
-Ah! misérable Adriaan!...</p>
-
-<p class='pindent'>Une agitation soudaine de l’air fit
-disparaître brusquement ce fantôme de
-navire qui pouvait, qui devait marcher
-en effet à huit ou dix lieues de là, et
-Cornélius sentit croître contre Carlos
-Flink sa haine grondante.</p>
-
-<p class='pindent'>L’<span class='it'>Espérance</span> était d’ailleurs arrivée,
-après maintes luttes contre les banquises,
-aux limites extrêmes de la navigation.
-Il fallait hiverner, passer de longs mois
-sinistres sur la glace. Pendant combien
-de jours, pareils à des nuits sombres, resterait-on
-là, sans soleil?</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius van Elven avait apporté de
-Hollande deux pigeons courriers; il en
-prit un, lui attacha au cou une lettre
-écrite à Margaret et le lâcha dans l’air
-déjà opaque après l’avoir pressé contre
-ses lèvres.</p>
-
-<div class='blockquote100percent'>
-
-<p class='pindent'>«Tout va bien, disait la lettre. Nous
-hivernons. Au printemps, nous reprendrons
-la route. A la fête de Noël, non
-de l’an prochain, mais de l’année qui
-suivra, je te raconterai, Margaret, les
-merveilles de la Mer libre du pôle. Le
-temps est long, mais la patience est
-grande quand on croit et quand on
-aime. Je t’aime et j’aime mon pays.
-Vive la Hollande!</p>
-
-<p class='line' style='text-align:right;margin-right:1em;'>«<span class='sc'>Cornélius.</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p class='pindent'>Il suivit des yeux le pigeon qui s’envolait
-sur le ciel gris et qui ne fut bientôt
-plus qu’un point imperceptible dans
-l’espace.</p>
-
-<p class='pindent'>Alors, par des froids effroyables, sous
-l’implacable ciel bas, sombre et brun
-comme du bronze, sur cette glace emprisonnant
-le navire, dans leurs huttes
-faites de neige durcie, à la lueur de
-quelque corde trempée dans la graisse
-fétide, les compagnons de Cornélius restèrent
-là, condamnés à la nuit sans fin,
-avant-courrière de la mort. Souvent le
-froid devenait mortel. La température
-descendait jusqu’à 60 degrés centigrades
-au-dessous de glace. La vapeur d’eau se
-gelait en l’air et retombait en flocons de
-neige. Un matelot ayant voulu boire, la
-peau de ses lèvres, arrachée, demeura
-collée à la tasse; la peau humaine touchant
-directement un objet quelconque
-était aussitôt brûlée comme par un fer
-rougi. Le scorbut emporta, pendant cette
-longue obscurité de cent quarante-deux
-jours, le lieutenant Gaspard Hynkx et
-trois matelots qu’on ensevelit dans la
-neige.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius van Elven donna à ceux
-qui partaient le dernier adieu et dit aux
-autres:</p>
-
-<p class='pindent'>— Du courage!</p>
-
-<p class='pindent'>Sa fermeté ne se démentait pas. Il
-restait calme, admirable et certain du
-succès.</p>
-
-<p class='pindent'>Pourtant, dans ses heures de sommeil,
-deux images bien différentes le hantaient:
-celles de son bonheur lointain et
-celle de son rival, en route comme lui
-pour la Mer libre.</p>
-
-<p class='pindent'>Le printemps vint. Quelques hommes
-désignés par le sort étant laissés à bord
-de l’<span class='it'>Espérance</span>, on se lança vers le nord
-sur des traîneaux. Couverts de fourrures,
-les pieds dans des raquettes, sur le
-visage un masque de fil de fer pour protéger
-leurs prunelles contre l’éclat sinistre
-de la neige qui brûle la vue comme
-un foyer incandescent, des traîneaux portant
-le biscuit, le thé, la farine et les
-instruments de physique, les compagnons
-de Cornélius s’avancèrent lentement à
-travers les aspérités farouches, sans plus
-apercevoir une créature humaine vivante,
-plus un Esquimau, à travers ce désert de
-glace. A peine pouvait-on franchir un
-mille par jour. On ne rencontrait plus
-de banquises. Un seul ours fut entrevu,
-fuyant, étonné, et les coups de feu qui
-le saluèrent retentirent, mystérieusement
-répercutés par des échos étranges, comme
-le seul bruit qu’eût entendu cette farouche
-solitude depuis que le monde
-était monde.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius, énergique, plein de foi
-superbe, avançait toujours, répétant en
-montrant le nord:</p>
-
-<p class='pindent'>— Là-bas est la Mer libre!</p>
-
-<p class='pindent'>On n’était plus, disait-il, qu’à deux
-cents milles du pôle. Deux cents milles,
-c’est-à-dire deux cents jours de marche!
-Deux cents!</p>
-
-<p class='pindent'>— Pourquoi aller plus loin? demanda,
-accablé, le chirurgien Justus van Doole.</p>
-
-<p class='pindent'>— Pour aller au but, répondit Cornélius.
-Rebrousser chemin, ce serait
-lâche!</p>
-
-<p class='pindent'>Et, tout bas, il ajoutait:</p>
-
-<p class='pindent'>— Adriaan irait jusqu’au bout, lui!</p>
-
-<p class='pindent'>Le scorbut continuait cependant à
-frapper. Des hommes avaient eu les bras
-gelés. Il avait fallu amputer le baleinier
-Petersen des deux pieds. On transportait
-le malheureux sur les traîneaux. En
-chemin, Petersen souriait et priait.
-Quelques jours après, le pauvre diable
-mourut.</p>
-
-<p class='pindent'>— Notre nombre diminue, fit stoïquement
-Cornélius, mais notre but se rapproche!</p>
-
-<p class='pindent'>Et l’on continua la route.</p>
-
-<p class='pindent'>Plus loin que le cap Colombia, sur la
-glace, l’équipage de l’<span class='it'>Espérance</span> trouva
-des débris de verre, un manche de couteau,
-des traces de passage de quelques
-hommes.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius se sentit comme mordu au
-cœur.</p>
-
-<p class='pindent'>— Adriaan! Adriaan-Carlos! s’écria-t-il,
-pendant que son imagination lui
-montrait le capitaine Flink, son rival,
-poussant un cri de triomphe et arrivant
-le premier à la Mer libre.</p>
-
-<p class='pindent'>— En route!... dit-il aussitôt avec
-une résolution farouche.</p>
-
-<p class='pindent'>Un peu plus loin, ce ne furent plus
-des débris, ce fut un cadavre qu’on
-trouva, celui d’un officier de la marine
-anglaise, mort isolé, mort de faim peut-être,
-et mort la main droite sur son fusil
-chargé, la main gauche sur sa Bible
-ouverte, cette Bible qu’il lisait sans
-doute à l’heure de l’agonie: l’arme de
-mort pour défendre sa vie, le livre pour
-nourrir son âme.</p>
-
-<p class='pindent'>— Plus de doute, songea Cornélius,
-le <span class='it'>Saint-James</span> est de ce côté, Carlos
-Flink a deviné la bonne route!</p>
-
-<p class='pindent'>On creusa un trou dans la neige
-et l’on y déposa l’officier mort.
-Cornélius prit la Bible et dit, après
-avoir lu sur la garde le nom de cet
-homme:</p>
-
-<p class='pindent'>— Celui de nous qui reviendra au
-pays rapportera ce livre à lady Susannah
-France... le nom est écrit là!</p>
-
-<p class='pindent'>Puis, résolument, à travers la glace,
-les compagnons de van Elven, attirés là-bas
-par le rêve, continuèrent lentement
-leur chemin.</p>
-
-<p class='pindent'>Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire,
-mordus par le froid, la peau
-bleuie, leur respiration devenant de la
-neige, fouettés par la tempête, déchirés
-par les glaçons, la barbe collée aux
-vêtements, les cils raidis changés en
-aiguilles gelées, les narines bouchées par
-le froid, la gorge serrée par l’angine, pris
-de vertiges, égarés, perdus, fantômes humains
-dont les ombres trébuchantes se
-détachaient vaguement sur cet horizon
-éternellement blanc, pareil à un linceul
-immense, à un drap mortuaire et
-sans fin.</p>
-
-<h2>VI</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Ils</span> marchaient sous un ciel lugubre,
-pâle et étincelant comme une coupole
-d’argent, apercevant maintenant, parfois,
-des vols de mouettes, d’<span class='it'>eiders-ducks</span> et de
-<span class='it'>dove-kies</span>, les pigeons de la mer.</p>
-
-<p class='pindent'>— Savez-vous où ils vont, disait alors
-Cornélius, plein de fièvre et de joie, en
-montrant ces oiseaux. Ils vont au delà
-des glaces chercher l’air plus doux, les
-eaux chauffées par le <span class='it'>Gulf-Stream</span>, la mer
-immense! Ils vont, comme nous, vers la
-Mer libre! Allons, compagnons, en avant!</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, à mesure que les jours passaient,
-les forces de ces intrépides s’usaient
-lentement, et Cornélius sentait le découragement
-s’infiltrer, comme un poison,
-dans les âmes. Le sourd appel de la patrie
-lointaine disait tout bas: <span class='it'>Reviens!</span> au
-cœur de chacun d’eux. Ils parlaient de
-s’arrêter, de camper, de laisser Cornélius
-s’aventurer seul jusqu’au delà du point
-où ils étaient parvenus et de l’attendre
-là, blottis dans la neige.</p>
-
-<p class='pindent'>— Vous le voulez? leur dit alors
-Cornélius. Je sens, je sais pourtant que
-nous ne devons pas être à plus de trois
-ou quatre journées de marche de cette
-mer qui est mon rêve. Les mouettes sont
-plus nombreuses, voyez! Pourtant, vous
-redoutez de me suivre et votre courage
-est à bout? Eh bien! soit, j’irai seul!
-ou je n’irai qu’avec ceux qui ont encore
-la foi: qui m’aime me suive!</p>
-
-<p class='pindent'>Un seul homme se détacha du groupe
-des survivants de l’<span class='it'>Espérance</span>. C’était
-Justus van Doole, le chirurgien.</p>
-
-<p class='pindent'>Il prit avec lui des biscuits, du thé, du
-whisky gelé, deux chiens aux longs poils
-blancs, et il partit.</p>
-
-<p class='pindent'>Il était convenu que l’équipage attendrait
-Cornélius et Justus pendant un
-mois. Après quoi, les hommes seraient
-libres de reprendre, à travers le désert
-de glaces, le chemin du pays.</p>
-
-<p class='pindent'>— Dieu vous garde! crièrent au
-capitaine van Elven les matelots de
-l’<span class='it'>Espérance</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius répondit fermement:</p>
-
-<p class='pindent'>— A bientôt!</p>
-
-<p class='pindent'>On le vit s’enfoncer avec Justus dans
-les profondeurs glacées, et ces deux
-hommes, silencieux et résolus, marchèrent
-tout un jour encore à la recherche
-de l’Océan sans limites.</p>
-
-<p class='pindent'>La Mer, la libre Mer, ne semblait
-point se rapprocher, quoi que Cornélius
-en eût dit. Justus et lui ne rencontraient
-que le vide. Ils avaient déjà marché trois
-jours.</p>
-
-<p class='pindent'>A l’aurore du quatrième jour, Cornélius
-dit:</p>
-
-<p class='pindent'>— J’ai le pressentiment que nous
-serons aujourd’hui arrivés au but.</p>
-
-<p class='pindent'>Et il pressait dans sa main gantée le
-drapeau tricolore roulé, dont il se servait
-comme d’un <span class='it'>ice-stock</span>.</p>
-
-<p class='pindent'>Tout à coup il poussa un cri, un cri
-d’effroi. Justus venait de mettre le pied
-sur une flaque d’eau à peine recouverte de
-glace et, sans bruit, comme un caillou s’enfoncerait
-dans un étang glauque, l’homme
-avait disparu tout d’un coup, après avoir
-vainement essayé de se soutenir sur l’eau.</p>
-
-<p class='pindent'>La flaque d’eau était moitié lac et
-moitié gouffre.</p>
-
-<p class='pindent'>— Pauvre Justus! dit, devant ce trou
-sans fond qui venait d’engloutir un
-homme, van Elven, le cœur serré. Justus
-van Doole, ta mort, sans autre témoin
-que moi, ta mort sans gloire, vaut
-mieux que la vie de bien d’autres!</p>
-
-<p class='pindent'>Alors il se sentit désespérément seul;
-seul avec les chiens qui hurlaient parfois
-en le suivant, seul avec le drapeau de
-Hollande entre les mains, un couteau à
-côté et son rêve dans l’âme! Non, ce
-n’était pas être seul.</p>
-
-<p class='pindent'>— Adieu, Justus van Doole! cria
-Cornélius dans la solitude.</p>
-
-<p class='pindent'>Puis, d’un pas ferme et fier, il reprit
-sa route et continua son chemin.</p>
-
-<p class='pindent'>Cet homme, perdu dans l’immensité
-farouche, c’était l’Humanité même,
-l’Humanité en marche vers le songe,
-l’immensité, l’inconnu!</p>
-
-<p class='pindent'>Le soir, Cornélius van Elven coucha
-dans une grotte de glace, ses chiens à
-côté de lui, et le lendemain, debout, il
-se remit à l’œuvre. Des deux chiens,
-un seul restait, secouant ses poils gelés.
-L’autre s’était enfui, rebroussant chemin.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius marchait, fantôme allant
-vers un fantôme, lorsque, après deux
-heures de fatigues, le sol gelé devint
-plus hérissé, plus difficile et plus raboteux.
-C’était maintenant un amoncellement
-de blocs de glaces, quelque chose
-d’effroyable et de grandiose. A peine, au
-milieu de ce chaos, un chemin possible.
-Au fond, la brume, — la brume épaisse
-et jaunâtre, — un enfer noir. Cornélius
-van Elven avançait toujours.</p>
-
-<p class='pindent'>Il sentit bientôt que, sous ses pieds,
-la glace craquait, faiblissait.</p>
-
-<p class='pindent'>Le chien esquimau qui l’avait suivi
-se mit à trembler, comme avaient autrefois
-tremblé les chiens de Java à l’entrée
-du Guepo-Upas, et, pris de terreur, il
-s’enfuit en hurlant, comme s’était enfui
-son compagnon.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius van Elven avança encore.</p>
-
-<p class='pindent'>Encore quelques pas, et brusquement,
-comme si un voile immense se fût
-déchiré devant lui, comme si une main
-invisible eût tiré le rideau de brume
-sombre qu’il avait tout à l’heure devant
-les yeux, une mer, une immense mer apparut
-aux pieds de cet homme planté sur
-la falaise de glace, et, — spectacle que
-jamais n’avait vu un œil humain! — Cornélius
-aperçut là, immense et bleue, déroulant
-ses flots purs sous un ciel d’azur,
-la Mer libre, la mer sans rivages, la mer
-vierge et sans limites qui marquait sans
-nul doute le commencement d’un monde.</p>
-
-<p class='pindent'>— Hourra! cria-t-il alors de sa voix
-la plus éclatante et la plus mâle. Hourra!
-hourra! hourra!</p>
-
-<p class='pindent'>Son cri montait, joyeux, éperdu,
-altier et triomphant, dans l’air limpide.
-Son œil se baignait dans l’espace sans
-bornes. C’était l’infini, c’était le rêve!
-Des oiseaux inconnus, blancs et noirs,
-les ailes étendues, énormes, passaient,
-jetant leurs notes claires, et rasaient, en
-tournoyant, le flot bleu; des hirondelles,
-des mouettes, semblables à des flocons
-neigeux, voltigeaient heureuses; — et
-c’était au-dessus de l’immensité bleue une
-multitude d’êtres, un bruissement d’ailes,
-une neige animée, vivante et chancelante.
-Des phoques se jouaient dans les flots,
-regardaient étonnés et fuyaient. Des dos
-étranges de poissons ignorés se montraient
-çà et là, à fleur d’eau, et plongeaient
-brusquement sous les yeux de Cornélius.</p>
-
-<p class='pindent'>— Oh! le songe grandiose! Oh! le
-spectacle écrasant! Le ciel profond, la
-mer immense, le flux joyeux! Quelle
-tentation! se jeter dans cette mer,
-plonger dans ces flots tièdes! Et là-bas,
-plus loin, aller plus loin et découvrir
-quelque terre vierge!</p>
-
-<p class='pindent'>— J’ai vaincu! j’ai trouvé! songeait
-Cornélius. Ces bordures de glace où j’appuie
-mes pieds, ce sont les limites d’un
-monde, et cette mer fluide et sans limites,
-c’est le commencement d’un univers!</p>
-
-<p class='pindent'>«Margaret, Margaret, ajouta-t-il, je
-puis maintenant revenir à toi, Margaret!»</p>
-
-<p class='pindent'>Il s’était agenouillé. Il se releva, et
-dépliant alors le drapeau hollandais, dont
-la lumière du pôle fit étinceler fièrement
-les trois couleurs:</p>
-
-<p class='pindent'>— Mon pays, dit-il, à toi, mon pays,
-cette Mer libre à laquelle donne ton nom
-le plus dévoué de tes fils! — Elle s’appellera
-la Mer Batave! Vive la Hollande!</p>
-
-<p class='pindent'>— Vive la Hollande! répéta tout à
-coup, derrière Cornélius, une voix ardente,
-et le capitaine crut un moment
-que c’était l’écho qui venait de lui renvoyer
-son cri de triomphe. Mais, en se
-retournant, il devint horriblement pâle et
-sentit tout son sang lui refluer au cœur.</p>
-
-<p class='pindent'>Là, devant lui, debout, ironique et
-hardi, un bâton ferré à la main, se tenait
-un homme que Cornélius reconnut
-malgré son enveloppe de peaux de
-bêtes, et dont il jeta le nom avec rage:</p>
-
-<p class='pindent'>— Carlos Flink!</p>
-
-<p class='pindent'>— Oui, Carlos Flink! dit cette apparition
-vivante, Carlos qui est arrivé
-avant toi devant la Mer libre et qui lui
-a déjà donné son nom!</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius van Elven éprouva brusquement
-une rage de fou. Il lui semblait
-que sa tête se perdait. Il voulait tout
-d’abord se jeter d’un bond sur Adriaan-Carlos
-et l’étrangler de ses mains robustes.</p>
-
-<p class='pindent'>Ainsi le rival, acharné, était là! Carlos
-avait déjà posé les pieds sur cette neige!...
-Il avait baptisé peut-être de son nom la
-Mer Batave! Était-ce possible?</p>
-
-<p class='pindent'>— Je rêve! je rêve! se disait Cornélius.</p>
-
-<p class='pindent'>Alors, avec une joie incisive, chacune
-de ses paroles entrant au cœur de van
-Elven comme une lame de fer rouge,
-Adriaan-Carlos fit à son ami d’autrefois
-le récit de ses propres efforts, de ses
-journées de marche à travers les banquises,
-du voyage du <span class='it'>Saint-James</span> dans la
-région du cap Sabine; il lui montra les
-marins à bout de forces, le bateau menacé
-par les glaces qu’il fallait repousser comme
-un assaut, et lui, lui, Carlos Flink, continuant
-intrépidement sa route, poussé
-par une double passion: l’ambition
-d’attacher enfin son nom à quelque
-grande chose, et la soif de se venger de
-Cornélius van Elven, le héros de Java.</p>
-
-<p class='pindent'>Et Cornélius repassait, au récit de
-Carlos, par toutes les épreuves terribles
-qu’il avait supportées lui-même depuis
-son départ. Il souffrait une fois encore
-ses lugubres souffrances, et le tableau de
-tous ces maux doublait sa haine, car de
-tout cela il n’avait donc triomphé que
-pour se voir arracher sa découverte et
-voler sa victoire?</p>
-
-<p class='pindent'>— Allons, Cornélius van Elven, dit
-Carlos Flink avec un rire strident, tu
-peux retourner à Rotterdam, maintenant.
-L’équipage du <span class='it'>Saint-James</span>, qui
-m’attend, est campé à deux milles d’ici,
-et je l’aurai rejoint demain. Et demain
-je pourrai dire à ces matelots qui m’ont
-suivi: «La Mer libre existe, et c’est
-moi, Carlos Flink, qui l’ai découverte!»</p>
-
-<p class='pindent'>— Toi? fit van Elven, toi?... Tu
-mens! Ce rêve de toute ma vie, tu me
-l’as volé! Tu as marché sur ma trace
-lâchement!... Celui qui a conçu le projet
-de venir ici, c’est moi! Celui qui
-retournera en Hollande en disant: «J’ai
-trouvé!» c’est moi!</p>
-
-<p class='pindent'>Et tandis que le drapeau hollandais
-flottait doucement, comme caressé par
-la brise de la grande mer, Cornélius van
-Elven, d’un mouvement farouche, tira
-de sa gaine de cuir le coutelas qui
-pendait à son côté, à demi dissimulé
-sous les poils des fourrures.</p>
-
-<p class='pindent'>Adriaan-Carlos se mit encore à rire.</p>
-
-<p class='pindent'>— Tu vois cette mer? dit-il, eh bien!
-je veux avoir son secret, moi, et je
-l’aurai! Oui, nous faisant des barques
-du bois de nos traîneaux, nous irons demander
-à la Mer libre quel continent
-elle baigne! J’irai plus loin que toi,
-Cornélius, je te le jure, plus loin, plus
-loin qu’aucune créature humaine n’aura
-jamais osé aller!</p>
-
-<p class='pindent'>— Regarde bien cette falaise de glace,
-répondit froidement Cornélius, c’est là
-que tu t’arrêteras. Tu n’iras pas plus
-loin, entends-tu, Adriaan-Carlos?</p>
-
-<p class='pindent'>Seuls au bout du monde, devant l’immensité
-sublime, ils ne songeaient pas à
-oublier, ils ne pensaient qu’à se haïr.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius brandit son coutelas et se
-jeta, sinistre dans ses peaux de bêtes,
-vers Adriaan qui s’était armé.</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos Flink ajusta son ennemi du
-canon d’un pistolet et dit résolument:</p>
-
-<p class='pindent'>— Prends garde! De nous deux, je te
-l’ai dit, un seul doit revenir là-bas. Un
-seul doit rapporter au pays le secret de
-cette découverte. Cornélius van Elven,
-tu es mort!</p>
-
-<p class='pindent'>Son doigt pressa la gâchette du pistolet,
-et les mouettes éperdues s’envolèrent en
-criant, effarées, terrifiées et venant d’apprendre
-que partout où l’homme passe il
-apporte le danger et la mort.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius, blessé, avait trébuché d’abord,
-et Carlos avait attendu, comme si
-son rival eût dû tomber sur le coup.
-Mais, intrépide, et d’un mouvement
-surhumain, van Elven continuait d’avancer,
-et la large lame de son coutelas
-jetait des éclairs bleuâtres sous la lumière
-intense du pôle.</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos avait maintenant, lui aussi,
-tiré son couteau.</p>
-
-<p class='pindent'>— Non, ce n’est pas moi qui vais
-mourir, lui dit Cornélius, c’est toi!</p>
-
-<p class='pindent'>Les deux hommes, l’un immobile,
-l’autre marchant devant lui, se heurtèrent
-brusquement, et, dans un corps à
-corps sinistre, les armes qu’ils tenaient se
-croisèrent comme deux dagues sans que
-ni l’un ni l’autre atteignît la poitrine de
-son adversaire. Ils se colletaient, haletants,
-dans une lutte féroce, et chacun
-d’eux de la pointe de son arme cherchait
-le cœur de l’autre. Face à face, leurs
-haleines se mêlant, les yeux dans les
-yeux, crispés, hurlant, ces deux êtres,
-plus pareils à des fauves qu’à des hommes,
-s’insultaient du regard et de la voix,
-tandis que leurs mains avides se déchiraient
-à vouloir fouiller du coutelas le
-corps de l’ennemi.</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos voyait d’ailleurs, et avec une
-joie sauvage, des taches rouges monter
-au cou de Cornélius; du sang perlait
-déjà, coulant le long des manches, sur
-les poils blancs des peaux dont van
-Elven était couvert.</p>
-
-<p class='pindent'>Ah! Cornélius était livide, Cornélius
-était blessé, Cornélius allait mourir!...</p>
-
-<p class='pindent'>— Tu ne reverras plus Rotterdam!
-lui cria Carlos, riant toujours de son rire
-cruel et fou.</p>
-
-<p class='pindent'>Cornélius redoubla d’énergie sauvage,
-étreignit puissamment de son bras gauche
-Carlos, qui ouvrit alors la bouche comme
-si la respiration lui échappait, et du
-bras droit leva le coutelas au-dessus du
-front du capitaine Flink.</p>
-
-<p class='pindent'>Carlos était armé encore, mais le
-terrible bras de Cornélius l’étreignait à
-l’étouffer. Il eût pu frapper par derrière;
-il n’en avait plus la force.</p>
-
-<p class='pindent'>Il se sentait perdu. Hagard, il voyait
-ce coutelas, ce coutelas levé, étincelant,
-éclatant, et qui allait tout à l’heure
-s’enfoncer dans sa chair.</p>
-
-<p class='pindent'>Il fit un effort prodigieux, terrible, et
-sa face s’abattit sur le visage de Cornélius,
-mordant la joue de ses dents
-de fer.</p>
-
-<p class='pindent'>La douleur arracha à van Elven un
-cri aiguë et d’un bond il essaya de reculer,
-mais du moins en tenant toujours
-Carlos Flink étouffant. Son pied glissa
-sur la glace qui craquait, et alors la
-même chute, une chute atroce, mortelle
-au ras de ce gouffre, la chute de ce
-colletage de deux fureurs, de cette fraternité
-de la haine, entraîna ces deux
-êtres saignants et hideux. Carlos et Cornélius
-se déchirèrent encore au bord de
-la falaise glacée, se tordant comme deux
-tigres sur la nappe blanche; puis tout à
-coup la glace s’affaissant sous leur poids,
-un plus fort craquement se fit entendre,
-un bloc, pareil à du cristal, se détacha
-de la crête qui brillait, et dans l’immensité,
-sous le ciel bleu, les deux corps
-enlacés de Cornélius et de Carlos tombèrent,
-avec un dernier blasphème, dans
-les flots de la Mer libre qui se fermèrent
-sur eux avec le bruit profond et sourd
-de l’eau qui fait un linceul aux cadavres.</p>
-
-<p class='pindent'>Au bord sans fin de la grande mer,
-dans la solitude gelée, il n’y avait plus
-rien maintenant que le silence, rien que
-l’immensité déserte, rien que le mystère
-et que l’inconnu.</p>
-
-<p class='pindent'>Les oiseaux montaient dans l’air pur
-avec leurs envergures immenses.</p>
-
-<p class='pindent'>Et qui eût dit que deux hommes
-étaient venus là, tout à l’heure, jetant
-sur cet horizon conquis le coup d’œil
-orgueilleux du triomphe?</p>
-
-<p class='pindent'>Un peu de glace brisée, des traces de
-pas bientôt effacées, et puis rien!</p>
-
-<p class='pindent'>Encore, toujours, éternellement, la
-mer tiède continuait à battre ses bords
-dentelés avec un grand murmure et à
-dérouler ses flots bleus... La mer, la Mer
-libre et sans nom, la mer inviolée comme
-depuis l’éternité!</p>
-
-<h2>VII</h2>
-
-<p class='noindent'><span class='lead-in'>Quelques</span> années après, lorsque le
-docteur Kane découvrit à son tour la
-Mer libre du pôle, il trouva, encore
-plantée sur la falaise, la hampe d’un
-drapeau dont le vent avait emporté les
-couleurs.</p>
-
-<p class='pindent'>C’était le drapeau enfoncé là par
-Cornélius van Elven, dont les matelots
-de l’<span class='it'>Espérance</span> n’avaient plus eu de Nouvelles — jamais.</p>
-
-<p class='pindent'>L’<span class='it'>Espérance</span> et le <span class='it'>Saint-James</span> étaient
-ensemble revenus à Valentia, en Islande,
-puis l’un à Rotterdam et l’autre à Liverpool,
-après avoir attendu, celui-ci Carlos
-Flink, celui-là van Elven.</p>
-
-<p class='pindent'>— Carlos et Cornélius se seront perdus
-en même temps, disait-on, et perdus
-sans même savoir qu’ils étaient si rapprochés
-l’un de l’autre.</p>
-
-<p class='pindent'>Nul ne pouvait soupçonner en effet
-que la haine de ces deux hommes les
-avait fait s’entr’égorger ainsi et se perdre,
-quand ils touchaient l’un et l’autre à
-leur rêve.</p>
-
-<p class='pindent'>Margaret et Dica, les deux veuves de
-Cornélius et de Carlos, ont fait élever
-en commun un monument près du cimetière
-de Rotterdam. On y lit ces mots
-dictés par le cœur à celles qui aimaient
-tant ceux qui se haïrent:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>&ensp;&ensp;<span class='it'>A deux frères ennemis</span></p>
-<p class='line0'><span class='it'>réconciliés dans la mort!</span></p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Margaret et Dica y vont pleurer
-toujours, et leurs mains déposent pieusement,
-auprès du monument de pierre, des
-bouquets de fleurs, des violettes du pôle.</p>
-
-<p class='pindent'>— Nous les aimions cependant assez
-pour qu’ils eussent dû ne pas se haïr!
-songent-elles.</p>
-
-<p class='pindent'>Puis doucement:</p>
-
-<p class='pindent'>— Quelle gloire les attendait pourtant — et
-le bonheur aussi — s’ils avaient
-su... s’ils avaient pu oublier! Ah!
-maudite, maudite soit la haine!</p>
-
-<p class='pindent'>Parfois Dica demande à Margaret:</p>
-
-<p class='pindent'>— Et s’ils n’étaient pas morts cependant?...
-S’ils revenaient! Oui, s’ils revenaient...
-un jour?</p>
-
-<p class='pindent'>— J’y pense bien souvent, répond
-Margaret.</p>
-
-<p class='pindent'>Et ses yeux brillent aussitôt d’une
-intense joie.</p>
-
-<p class='pindent'>Mais, comme un funèbre écho, le
-triste refrain de la chanson du mousse
-lui revient:</p>
-
-
- <div class='poetry-container' style=''>
- <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
-<div class='stanza-outer'>
-<p class='line0'>Hé! ho! matelot, matelot!</p>
-<p class='line0'>Tu sais bien que la mer lointaine</p>
-<p class='line0'>Ne rend mousse ni capitaine.</p>
-<p class='line0'>Reste auprès des tiens, matelot!</p>
-</div>
-</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
-
-<p class='pindent'>Elle pleure alors et se remet à prier.</p>
-
-<div class='lgc' style='margin-top:2em;margin-bottom:2em;'> <!-- rend=';fs:.7em;' -->
-<p class='line' style='font-size:.7em;'><span class='ol'>IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</span></p>
-<p class='line' style='font-size:.7em;'>PRINTED IN GREAT BRITAIN</p>
-</div> <!-- end rend -->
-
-<hr class='pbk'/>
-
-<p class='line' style='text-align:center;margin-top:4em;margin-bottom:2em;font-size:1.2em;'>Note de Transcription</p>
-
-<p class='pindent'>Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression
-ont été corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se
-produisent, l’utilisation de la majorité a été employé.</p>
-
-<p class='pindent'>Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs
-d’impression se produisent.</p>
-
-<p class='pindent'>L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où
-le livre a été écrit et ou publié.</p>
-
-<p class='line'>&#160;</p>
-
-<p class='noindent'>[Fin de <span class='it'>Les Huit Jours du Petit Marquis &amp; Carlos et Cornélius</span>,
-par Jules Arsène Arnaud Claretie.]</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS &AMP; CARLOS ET CORNÉLIUS ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
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-1.F.
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-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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