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-The Project Gutenberg eBook of Les Huit Jours du Petit Marquis &
-Carlos et Cornélius, by Jules Arsène Arnaud Claretie
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius
-
-Author: Jules Arsène Arnaud Claretie
-
-Release Date: February 13, 2022 [eBook #67402]
-
-Language: French
-
-Produced by: Delphine Lettau PM, Cindy Beyer, and the online Distributed
- Proofreaders Canada team at http://www.pgdpcanada.net.
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUIT JOURS DU PETIT
-MARQUIS & CARLOS ET CORNÉLIUS ***
-
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- [Cover Illustration]
-
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- _Les Huit Jours_
- _du_
- _Petit Marquis_
- _———————_
- _Carlos et Cornélius_
-
- _Par_
-
- _Jules Claretie_
- _de l’Académie française_
-
- _[Illustration]_
-
- _Paris_
- _Nelson, Éditeurs_
- __189, rue Saint-Jacques__
- _Londres, Édimbourg et New-York_
-
-
-
-
- Tous droits de reproduction et de traduction
- réservés pour tous pays.
-
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-[Illustration: _TABLE_]
-
- _LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS_
-
- _CARLOS ET CORNÉLIUS_
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- LES HUIT JOURS
- DU PETIT MARQUIS
-
-
-
-
- LES HUIT JOURS
- DU PETIT MARQUIS
-
-
- I
-
-UN dimanche, un dimanche anglais, le terrible _Sunday_ silencieux et
-morne, le dimanche du vide et de l’ennui, un dimanche de juin, sous la
-chaleur torride, la lourde chaleur des étés de Londres, un dimanche de
-1793, à l’heure où les jours caniculaires du faubourg Saint-Antoine
-avaient pour réponse les jours orageux du Strand, les bouillonnements de
-Pall Mall, les nuits pleines de colères de la Chambre des Communes, —
-un triste et beau dimanche d’exil, — et, dans les rues de la ville
-immense, depuis le matin, sous le ciel gris bleu, d’un bleu de lin, le
-marquis de Beauchamp d’Antignac promenait sa désolation, à travers les
-rues, se demandant si, par une ironie des heures, le temps n’était pas
-plus long et plus pesant, un dimanche, dans l’atmosphère lourde de la
-vieille Angleterre.
-
-Oh! ces dimanches, qui revenaient si vite au bout de semaines qui
-passaient si lentement, comme il en avait déjà supporté, traîné du matin
-au soir, dans les rues vides, le petit marquis exilé qui regrettait ce
-Paris à peine entrevu, Paris, Versailles, tout ce qu’il avait aperçu et
-goûté d’exquis au sortir de sa province, tout ce qu’il avait quitté
-brusquement pour fuir les Jacobins et parce qu’aussi bien, lui
-disait-on, l’honneur était à Coblentz ou à Londres!
-
-Émigré! Il s’était, un matin, réveillé en une petite chambre de Crown
-Court, dans Pall Mall, sous les toits d’une maison anglaise, et il avait
-regardé autour de lui. C’était, ce jour-là, un matin de printemps, et un
-soleil pâle, si pâle, trouait péniblement le brouillard gris qui
-traînait sur les toits carrés, aux tuiles sombres, se déchiquetait aux
-cheminées dont les fumées se mêlaient à cette brume... Il avait, deux
-jours auparavant, traversé la Manche dans une méchante barque de
-pêcheur, partie de Boulogne, la nuit; débarqué à Folkestone, il y était
-demeuré quelques heures, regardant, au loin, l’horizon, y cherchant en
-vain cette terre de France disparue et qu’il ne reverrait jamais,
-peut-être.
-
-Jamais! Allons donc! Le temps de faire un petit voyage, de contempler un
-peu du vert acide des paysages anglais, du noir fumeux des villes
-sombres, et il retournerait bien vite au pays. On s’y battait, là-bas,
-sur cette terre soulevée comme par un frémissement de volcan, on s’y
-égorgeait, oui, mais c’était la France! C’eût été, sans doute,
-périlleux; mais c’eût été bien doux d’y rester!
-
-Et le petit marquis soupirait.
-
-— Bah! une semaine est bientôt passée! Dans huit jours, je pourrai me
-rembarquer, et, cette fois, pour Calais, pour Paris, pour la France!
-
-En attendant, c’était la liberté, le salut, la sécurité que le marquis
-de Beauchamp, émigré, apercevait, pour la première fois, du haut de sa
-fenêtre à guillotine (le nom l’avait fait sourire), sous l’aspect d’une
-mer de briques dans le brouillard du matin.
-
-Et, maintenant, c’était dans ce Londres immense qu’il lui fallait vivre.
-Pour combien de temps? Bah! encore une fois, un exil n’est pas éternel
-et ce n’est pas à vingt-cinq ans que le mot _jamais_ peut être prononcé.
-Il fallait attendre. Les révolutions passent. Les bateaux qui emmènent
-les pauvres êtres déracinés les ramènent aussi, et le jour viendrait où
-le marquis de Beauchamp d’Antignac dirait à quelque batelier anglais,
-sur la jetée de Douvres:
-
-— Allons en France!
-
-Huit jours! Il s’était donné, en manière de plaisanterie, huit jours
-pour se mettre à l’abri et laisser passer la bourrasque qui emportait
-les Girondins et les envoyait, là-bas, à l’échafaud. Huit jours! Mais le
-temps passait, passait, et le pauvre gentilhomme périgourdin, le cœur
-gonflé, la bourse plate, errait, âme en détresse, dans les rues tristes,
-ou restait là-haut, au-dessus des cheminées, à relire un petit volume du
-chevalier de Parny, qui, trempé d’eau de mer pendant la traversée,
-imprégné d’odeur saline, sentait encore l’Angleterre. Ah! comme il
-regrettait, le petit marquis, d’avoir quitté Paris, avec tous ses
-périls, pour cet immense Londres avec tous ses ennuis! Il y aurait
-peut-être eu le cou coupé, eh! oui, peut-être. Et après? C’était une fin
-galante. Mais user ses jours, ses longs jours, dans la mélancolie noire
-des promenades solitaires, des heurts quotidiens contre des étrangers
-qui, pour être des hôtes, n’en étaient pas moins des ennemis, quelle
-misère!
-
-Car il avait des préjugés, le marquis de Beauchamp d’Antignac, et quand
-il apercevait, le long de la Tamise, quelque gaillard qui sortait,
-titubant, d’une taverne soutenu par un sergent recruteur galonné et
-flambant neuf, il se disait que cette recrue allait, avant peu, l’habit
-rouge au dos, charger certaines gens qui, pour être des patriotes, n’en
-étaient pas moins des Français! Et cela ne lui plaisait qu’à demi, au
-petit marquis de Beauchamp, assez irrité d’entendre son nom, son nom de
-gentilhomme du Périgord, ainsi prononcé par ses amis d’Angleterre:
-_Bioutchemp!_
-
-Ah! ses amis! Il n’en avait pas! Il ne connaissait personne, personne
-dans ce grand Londres. Trop pauvre pour aller dans les salons, ou à
-Richmond, où se réunissaient les élégantes; trop délicat pour errer,
-user ses journées dans les tavernes, ménager des malheureux derniers
-écus qu’il avait pu arracher au naufrage, il vivait solitaire pour ne
-point sembler prendre, auprès des princes qu’il eût pu fréquenter, des
-allures de parasite et pour allonger, à force de misérables économies,
-la petite somme qui lui assurait encore quelques mois d’existence
-étroite.
-
-Mais quand il n’aurait plus rien, que ferait-il, le petit marquis?
-Irait-il grossir les rangs de l’armée de Condé, se battre avec des
-compatriotes? Se ferait-il cuisinier, brodeur ou professeur de français?
-Irait-il demander la fin de tout à l’eau saumâtre de la Tamise?
-
-— Qui vivra verra! se disait-il.
-
-Et il vivait ainsi, au jour le jour, si c’était vivre. Il vivait en se
-disant de semaine en semaine, de huit jours en huit jours:
-
-— Qui sait? La semaine qui vient je serai peut-être à Paris, je
-reverrai peut-être Versailles!
-
-Pour occuper ses matinées, chaque jour, il éprouvait une certaine
-curiosité presque nerveuse et comme agressive à aller, devant le palais
-de Saint-James, tout près de son logis, voir les grenadiers en habits
-rouges échanger, le matin, leurs drapeaux et jouer sous les fenêtres du
-vieux palais des airs de bataille et des marches de guerre. C’était
-chaque matin, devant le palais aux murailles noires, sèchement découpées
-comme des cartonnages, avec des arêtes blanches qui donnaient, même en
-ces jours d’été, aux créneaux gothiques une apparence neigeuse, le même
-cérémonial quasi religieux, la même marche solennelle: — le salut aux
-couleurs réglé comme par un rituel; — et les grenadiers aux tricornes
-plantés sur l’oreille défilaient, fifres et tambours chamarrés de blanc
-en tête, d’un pas rythmé, lent et sévère, qui étonnait M. de Beauchamp,
-lui rappelait les gardes-françaises, si pimpants, alertes, charmants,
-mais qui avaient tourné au peuple, les faquins!
-
-Et quand il apercevait, sur ces drapeaux, des noms malsonnants pour un
-Français, de victoires anglaises: _Blenheim_, _Ramillies_, _Malplaquet_,
-brodés de jaune, une sourde irritation lui venait, une sorte de désir
-insolent d’accompagner l’aigre chanson des fifres de quelque refrain
-narquois:
-
- Monsieur Malbrough est mort,
- Est mort et enterré...
-
-Et il s’éloignait alors, rêvant des beaux matins de Fontenoy, puis se
-heurtant, devant quelque magasin d’images, à des gravures aux couleurs
-crues, à des imageries sanguinolentes, où les Français étaient
-représentés coupant des têtes de femmes, promenant sur une pique la tête
-poudrée du roi ou hissant quelque prêtre, un moine ou un fermier
-général, à la potence d’une lanterne. Images aux enluminures hurlantes,
-qui soulevaient des grognements et de gros rires insultants parmi tous
-ces Anglais se pressant là, se poussant pour mieux voir.
-
-Chose bizarre, ces caricatures contre les bonnets rouges qui,
-vengeresses, amusaient le marquis, ces injures aux Jacobins, l’agaçaient
-aussi. Il entendait des mots comme: _French tigers_, et cela lui
-déplaisait que ses contemporains, même sans-culottes, fussent ainsi
-comparés à des fauves. Alors, il se disait:
-
-— Baste! oublions la politique. Les Anglaises sont délicieuses quand
-elles sont jolies. Regardons les femmes!
-
-Il les regardait, il les lorgnait même, le pauvre émigré, et il les
-trouvait adorables avec leurs cheveux sans poudre, blonds ou noirs,
-leurs belles lèvres aux carnations de cerises mûres, leurs cous
-flexibles, ce beau sang clair, ces yeux qui rêvaient, et, peu à peu, il
-sentait que ces beautés décoratives et superbes ne valaient pas, pour
-lui, le piquant, le pimpant, le retroussis d’une grisette de Paris.
-
-— Elles me rappellent leurs repas, les plats couverts de chairs roses,
-mais qui manquent de sel... absolument.
-
-Le mordant d’une danseuse de l’Opéra lui plaisait plus que la grâce
-exquise d’une lady à la promenade. Et, pourtant, qu’elles étaient
-belles, les grandes dames des équipages de Pall Mall, dont les mères
-avaient posé pour sir Joshua Reynolds et lui avaient laissé quelques
-mèches de leurs cheveux!
-
-Ainsi vivait le gentilhomme exilé, loin de ses vignes du Périgord et de
-son pied-à-terre de Paris, espérant, de semaine en semaine, le retour,
-le bienheureux retour.
-
-Et, reportant ses espoirs hebdomadaires, le petit marquis voyait se
-dérouler le chapelet des jours. Mais, ce dimanche de juin, torride, avec
-son implacable soleil, plus que jamais il était triste, le marquis de
-Beauchamp, marchant le long des maisons closes avec son ombre devant
-lui. Mince, élégant, l’habit marron bien brossé, le chapeau hardiment
-planté, les souliers à boucles aussi corrects que ceux que le prince de
-Galles mettait alors à la mode, la cheville fine, le poignet léger, les
-cheveux sans poudre, mais bien peignés, du talon à la cocarde net et
-propre, ayant passé des heures à chasser les grains de charbon, le
-marquis passait là, dans le quartier noir de Drury Lane, comme il eût
-fait figure dans le château d’Antignac, près de Saint-Alvère, ou dans
-une galerie de Trianon. Il n’y avait pas à s’y tromper: c’était un
-Français, et, en dépit de l’usure de ses vêtements, un Français
-petit-maître qui promenait là sa solitude. Et les chiens anglais ne s’y
-trompaient guère, les bulldogs flairant l’étranger et hurlant à ses
-mollets.
-
-— Peut-être, se disait le petit marquis, les animaux, moins politiques
-que les hommes d’État, traduisent-ils les vrais sentiments de nos chers
-hôtes!... Il n’y a pas à dire, ils subodorent le _French dog_!
-
-Il s’avançait dans les ruelles étroites, regardant, au fond de _lanes_
-humides comme des puits, des babys superbes et des filles accroupies
-dans la pénombre. Il frôlait des débits de whisky d’Écosse où, derrière
-des rideaux rouges, des bruits de voix et de verres lui venaient, à
-travers l’étouffement des portes fermées. Il regardait les lanternes
-énormes, les enseignes fantastiques, chevaux blancs, couronnes d’or,
-pipes gigantesques, ancres farouches, et épelait, au coin des rues, des
-noms étranges, difficiles à prononcer s’il avait été forcé de demander
-son chemin.
-
-Et, plus il allait, plus il se sentait seul, désespérément seul, dans ce
-silence, et une amertume lui venait. Il se rappelait qu’il avait tenté,
-l’autre jour, d’acheter, dans le Strand, une tortue que vendait un boy
-déguenillé. Une tortue pour avoir, dans sa triste chambre de Crown
-Court, un être vivant, une créature quelconque, quelque chose qui
-remuerait. Oui, mais qui souffrirait! Et il était plus humain de laisser
-la pauvre bête mal finir dans une _turtle soup_ que de la condamner,
-elle qui n’avait pas d’opinion politique, ignorait M. Pitt et M. de
-Robespierre, à la prison, à l’exil.
-
-Un moment, le marquis avait eu l’illusion d’une autre compagnie que
-celle d’une tortue, en sa solitude. Quoiqu’il eût l’horreur de ce qu’il
-appelait les «amours ancillaires», et qu’il regardât un peu comme des
-goujats ceux des gentilshommes du Périgord qu’il avait autrefois vus
-tout prêts à se reposer de Lindamire avec Margoton, les jolies _maids_
-en robes claires avec leurs bonnets fripons et leurs bras nus, le cou
-bien dégagé, lui paraissaient plus appétissantes et plus femmes que les
-belles figures de cire des ladies qui lui rappelaient le cabinet de
-Curtius. Il eût même volontiers oublié son rang avec une petite rieuse
-fillette, sa voisine, qu’il avait prise d’abord pour une Anglaise, avec
-son nom d’Annie, et qui était une Suissesse, Anna, parlant tant bien que
-mal le français quand elle saluait d’un «Bonjour, monsieur!», dans
-l’escalier du noir logis de Crown Court, ce jeune homme à l’air triste,
-d’une tristesse plus navrante que les autres, puisqu’elle tombait, comme
-un étonnement, comme quelque chose d’inconnu, d’irrationnel, sur un être
-jeune, charmant, fait pour sourire, vivre, aller, venir, agir, aimer...
-
-Mais, elle, cette petite Suissesse, pouvait-on l’aimer? Il eût semblé à
-M. de Beauchamp qu’il faisait une chute dans une rivalité avec les
-palefreniers. D’ailleurs, Annie, avide de redevenir Anna, était prise du
-mal du pays. Elle étouffait, loin de l’eau bleue des lacs, dans le
-brouillard de Londres. Un beau jour, elle dit, dans un joli rire
-éclairant sa figure fraîche:
-
-— C’est fini. Je n’y tiens plus. Je repars chez nous!
-
-Elle le pouvait, la Suissesse!
-
-Et ce fut alors, dans son exil, un nouvel exil pour le marquis de
-Beauchamp d’Antignac.
-
-Maintenant, personne ne parlait plus français autour de lui, dans la
-maison de Crown Court. Personne. Anna, ce n’était rien, Anna, un
-prétexte à causeries; mais c’était un écho de la langue maternelle, une
-sorte de traduction vivante de l’anglais. Et, voilà, tout disparaissait.
-Envolé, le petit oiselet jaseur! Annie! Annie! Le marquis se demandait
-s’il n’avait pas été un sot de ne point se déclarer et il se moquait de
-lui-même:
-
-— Comme si Chloris sans falbalas n’était pas la même que Toinon! Et, si
-j’avais parlé, — qui sait? — elle ne serait point partie!
-
-Il soupirait alors. Il regrettait. L’amour, l’amourette, l’illusion, ce
-qu’on voudra. Un rêve!
-
-Ainsi songeait le petit marquis de Beauchamp d’Antignac en sa promenade
-par les rues de Londres, en ce lugubre et étouffant dimanche de juin de
-l’an III, — l’an III, comme _ils_ disaient là-bas!
-
-
- II
-
-Le petit marquis, en sa lente promenade, avait été, cependant, quoiqu’il
-errât, traînant ses pas sans aucun but, comme instinctivement attiré,
-poussé par une marche machinale vers le théâtre de Drury Lane, où,
-calculant avec soin ses ressources, supputant ce que lui coûtait sa
-maigre nourriture et son pauvre gîte, il se glissait, parfois, heureux
-d’échapper à la réalité par le rêve, aux dernières places du parterre,
-— ce parterre qui, par une ironie à la fois comique et irritante,
-s’appelait _pit_, comme le terrible adversaire du pays. Et, là, M. de
-Beauchamp d’Antignac écoutait les comédies de Sheridan et les drames de
-Shakespeare; mais il n’entendait guère ni ceux-ci ni celles-là, et se
-contentait de lorgner les jolies filles. Oui, Drury Lane, c’était le
-charme exquis des actrices anglaises, les profils d’anges, les voix
-faites de caresses, les joues en fleurs, les lèvres roses, humides, les
-jolies bouches aux dents blanches; c’était la belle Sarah Siddons,
-c’était Ophélie, Jessica, Portia, les évocations shakespeariennes; mais
-quoi! ce n’était pas le rire clair de Molière, la finesse de Marivaux,
-la pirouette de Molé sur son talon rouge, la riposte allègrement
-française, pas plus que le solide et patriotique _roast beef_, le vieux
-_roast beef_ anglais n’était la cuisine du pays, le civet de lièvre
-périgourdin, que M. de Beauchamp arrosait de piquette rose, quand le
-champagne semblait l’énerver, et qui lui paraissait délicieuse sous le
-ciel de Saint-Alvère et de Bergerac.
-
-Pourtant, encore une fois, Drury Lane, le théâtre, c’était la halte dans
-le songe, l’illusion, l’oubli. Et le petit marquis, sous la colonnade,
-interrogeait l’affiche du lendemain, épelant le titre de la pièce: _The
-School for Scandal_, — la Médisance, souveraine en tous pays, —
-lorsqu’en détournant la tête et en regardant du côté de la rue, il
-aperçut, toute seule dans ce coin de Londres, comme il y était seul
-lui-même, une jeune fille, jolie à croquer, coiffée d’un bonnet blanc
-coquet, qui se tenait accotée contre le mur de brique d’un logis fermé
-et tenait entre les mains un panier de fleurs, — un petit éventaire
-plutôt, — qu’elle eût présenté aux passants, s’il y avait eu là des
-passants dans cet étouffant _Sunday_ désert.
-
-Le petit marquis prit son lorgnon et regarda la jolie fille.
-
-Une bouquetière, mais élégante, proprette et correcte, — et, tout à
-coup, corrigeant par un sourire son petit air triste, puisque quelqu’un
-tournait les yeux vers elle. Les fleurs étaient jolies comme la
-fleuriste, de ces fleurs qui s’ouvrent au soleil de Londres, jaunes et
-rouges, mais d’un éclat passager, où la rosée, sur les pétales, est
-encore une goutte de brouillard. Et, au-dessus des roses rouges ou des
-roses pâles, le visage de la bouquetière était plus frais, plus fin,
-d’un ton plus doux, d’une couleur plus vivante que toutes ces fleurs
-entassées. M. de Beauchamp pensait involontairement à de galantes images
-du chevalier de Parny ou de M. de Pezay. C’était, précisément, comme un
-bouton de rose qui se fût épanoui en une chair de femme: — une tête
-juvénile, un nez fin, des lèvres toutes roses, et, sous des cheveux
-blonds relevés, tirés et lissés sur les tempes, deux yeux d’enfant, des
-yeux faits pour le pétillement de la jeunesse et de la joie, mais qui,
-tout au fond de ce bleu de printemps, avaient une mélancolie vague, un
-regret, une songerie douloureuse, peut-être, passant là comme une nuée
-sur un ciel de mai.
-
-— Voilà, vertubleu, se dit Beauchamp, une petite Anglaise qui est jolie
-comme une fillette de Greuze.
-
-Et, traversant la rue, s’avançant et tendant la main vers une rose, il
-s’apprêtait à demander, en anglais: «_How much?_ (Combien?)», à la jolie
-fille, lorsque la bouquetière, offrant son éventaire, dit, faisant
-rapidement une révérence:
-
-— Fleurissez-vous, monsieur!
-
-O stupéfaction! La fleuriste était une Française! Le marquis retrouvait
-là, devant ce théâtre fermé, en cette rue déserte, une compatriote
-perdue comme lui dans ce vaste Londres!
-
-— Ah! bah! dit-il, nous sommes pays!
-
-— Parfaitement, fit le petit Greuze.
-
-— Mais à quoi avez-vous deviné que je suis Français?
-
-— Et comment, vous, n’avez-vous pas deviné que je suis Française?
-
-Elle avait raison, la jolie bouquetière. A quelque chose d’alerte et de
-piquant, le petit marquis eût pu voir que la vendeuse de fleurs n’était
-pas une de ces belles Anglaises aperçues dans les allées d’Hyde Park. Il
-prit la rose pâle et, cette fois, dit:
-
-— Combien?
-
-— Oh! ce que vous voudrez, monsieur! Un penny, un sol. Rien du tout,
-s’il vous plaît. Entre compatriotes, on ne fait pas d’affaires!
-
-Elle souriait, essayant d’être gaie.
-
-— Soit, fit le marquis; mais il faut vivre.
-
-Il prit un shilling dans sa bourse et le mit dans la petite main de la
-bouquetière.
-
-— Oh! dit-elle, c’est beaucoup! C’est beaucoup trop! Vous payez comme
-un lord.
-
-— C’est tout juste l’indemnité que m’accorderait le gouvernement
-anglais si j’en faisais la demande. Mais, Dieu merci, il me reste de
-quoi subsister encore et il me répugne de devoir quelque chose à des
-gens qui canonnent nos compatriotes... Des Jacobins, sans doute, de la
-canaille, mais de la canaille française! Et puis, vous savez..., dans
-une semaine...
-
-— Dans une semaine?
-
-— Oui, dans huit jours, nous serons à Paris!
-
-— Dans huit jours?
-
-— Les nouvelles sont bonnes... On a acheté, et plus cher qu’un
-shilling, des gens importants du gouvernement de la République, et les
-bank-notes vont nous ouvrir, plus sûrement que les obusiers, le chemin
-de la France. C’est à Paris, ma chère enfant, que vous pourrez vendre
-vos roses..., dans huit jours!
-
-Il répéta, insistant, scandant les syllabes:
-
-— Dans huit jours!
-
-La petite eut une moue charmante. Et, hochant la tête, elle dit, la voix
-changée:
-
-— Oh! à Paris, je ne vendrais pas de roses!
-
-Elle tenait toujours le shilling comme si elle n’eût osé le glisser dans
-son tablier. Et, de ses yeux bleus, elle regardait le petit marquis bien
-en face. Il était même un peu troublé par ce franc regard, très doux,
-caressant, gentiment narquois, et d’une tendresse au fond mélancolique.
-
-— Vous n’êtes pas bouquetière, à Paris?
-
-— Non, dit-elle. Je suis...
-
-Elle s’arrêta, comme si elle hésitait à révéler un secret.
-
-— Vous êtes?
-
-— J’étais..., fit-elle.
-
-Et, après tout, pourquoi dire à cet inconnu ce qui était fort inutile à
-révéler? Mais lui, gracieux, gentiment, se rapprochant d’elle et
-respirant la pâle rose:
-
-— Vous étiez...?
-
-Il quêtait la réponse comme une aumône. Et puis, entre compatriotes,
-pourquoi se cacher et ne point parler, ne point causer, là, franchement,
-dans cette rue étrangère comme dans un salon parisien:
-
-— J’étais comédienne!
-
-— Ah! bah! fit le marquis. Comédienne? Et voilà pourquoi, sans doute,
-vous venez vous établir tout près de Drury Lane?
-
-— L’odeur des coulisses, la vue des affiches!
-
-Et la fleuriste, montrant ses dents blanches, riait, cette fois, de bon
-cœur.
-
-— Comédienne! répétait le petit marquis, en regardant, avec plus
-d’attention encore, la vendeuse de fleurs.
-
-Elle avait, en effet, dans le port, dans la façon à la fois élégante et
-hardie dont elle portait l’éventaire, une grâce et un gentil aplomb qui
-ne rappelaient en rien la faubourienne. Le bonnet blanc planté sur les
-cheveux, les petits pieds bien chaussés de souliers fins, la jupe aux
-plis soignés, tout, en la jolie bouquetière, rappelait plutôt l’actrice
-échappée des mains de la costumière que la marchande des rues vendant
-des fleurettes aux passants.
-
-— Comédienne!
-
-Et, dans cette rue londonienne, en tête-à-tête avec la jolie Française,
-le marquis de Beauchamp avait, tout à coup, la sensation d’échanger
-quelques propos aimables, dans un coin de coulisses, avec une actrice
-prête à entrer en scène.
-
-— En vérité, dit-il, vous êtes au théâtre?
-
-— J’y étais... Mais quoi! lorsque j’ai vu mes camarades arrêtés, j’ai
-eu peur!
-
-— Vos camarades?
-
-— Sans doute.
-
-— Quels camarades a-t-on arrêtés?
-
-— Comment, vous ne savez pas? Mais ceux de la Comédie-Française!
-
-Le marquis de Beauchamp d’Antignac était stupéfait. Eh! quoi! cette
-petite fleuriste rencontrée là, et à qui il venait de donner une pièce
-blanche pour soulager quelque détresse vaguement devinée sous la
-coquetterie et la propreté du costume, — c’était une comédienne de la
-Comédie-Française? Une actrice! Il avait toujours aimé — de loin,
-malheureusement — les actrices. Elles lui semblaient des porteuses de
-rêve. Au delà des quinquets de la rampe, elles passaient devant ses yeux
-comme des prêtresses de cet idéal que tout homme porte en soi-même.
-Petit gentilhomme périgourdin, il eût, naguère, donné une année de sa
-vie pour être reçu au foyer de la Comédie, voir de près une de ces
-créatures de charme, d’esprit, de beauté... Et, par ce dimanche de juin,
-dans le désert du grand Londres «ensundifié», — il se trouvait face à
-face avec une de ces adorées qui lui souriait, le regardait, lui
-parlait... Ces choses n’arrivent que dans les romans ou les comédies. M.
-Marmontel en eût fait un conte.
-
-— Vraiment, mademoiselle, vous êtes actrice et vous appartenez à la
-Comédie-Française?
-
-— J’ai cet honneur, dit la bouquetière.
-
-Elle ajouta bien vite:
-
-— Oh! je ne suis pas M^{lle} Contat!... Mais, toute petite pensionnaire
-que je suis, j’ai eu l’honneur de doubler M^{lle} Charlotte
-Lachassaigne, dans _Le Mariage de Figaro_, un soir qu’elle ne pouvait
-jouer Fanchette. Oui, M^{lle} Lachassaigne, qui passe pour être fille du
-prince de Lamballe, vous savez! J’ai joué Fanchette au pied levé!
-
-— Il est très joli, votre pied! dit le petit marquis.
-
-Mais, sans paraître faire attention au compliment, la jolie fille
-continua, heureuse, sans doute, de parler de son théâtre, de son cher
-théâtre, de ces coulisses dont l’odeur reste aux narines et la passion
-au cœur, quand on les a quittées, quand elles vous ont quitté.
-
-— Et comme j’avais été applaudie au défilé du quatre, vous savez, sur
-l’air des _Folies d’Espagne_, le soir que je remplaçais M^{lle}
-Charlotte, malade, et que M. Caron de Beaumarchais, me donnant une tape
-sur la joue, m’avait dit: «Petite Fanchette, je te ferai un rôle»,
-voilà: j’ai pris ce nom de Fanchette, je l’ai gardé au théâtre, je l’ai
-gardé à la ville, et la Fanchette de M. Caron de Beaumarchais est
-devenue Fanchette la bouquetière, pour vous servir, monsieur, si vous
-avez à fleurir votre boutonnière ou le corsage de quelque jolie dame!
-
-Une actrice de la Comédie-Française! Le marquis ne pouvait se lasser
-d’examiner, d’étudier cette gentille personne, qui le regardait aussi,
-hardiment, de ses beaux yeux bleus. Et, avec cette facilité qu’on a à se
-confier très vite aux compatriotes en pays étranger, la jeune fille
-racontait, en affectant une gaieté qu’elle n’avait pas sans doute,
-comment elle avait rêvé de devenir une grande comédienne, petite
-ouvrière qu’elle était, quittant le logis de la rue Beautreillis pour
-figurer dans les pièces de théâtre, grondée par ses parents, mais,
-malgré eux, montant sur les planches, heureuse de voir de près les
-admirables artistes qu’elle voulait imiter: M. Préville, M. Dugazon,
-M^{lle} Olivier, — si jolie avec ses cheveux blonds, M^{lle} Olivier,
-qui créait Chérubin, et qui mourait en plein triomphe, attristant ce
-Paris qu’elle avait charmé.
-
-— Et, après avoir été figurante, j’allais devenir..., j’étais devenue
-actrice! M. Monvel ne m’appelait jamais que Fanchette, petite Fanchette,
-comme M. de Beaumarchais. Et patatras! la bourrasque arrive, je prends
-peur et je me sauve pour venir tenir ici un autre emploi et jouer les
-fleuristes! Ah! que je regrette d’avoir quitté Paris! On m’y aurait
-peut-être coupé le cou, — car, je puis bien vous le dire, je suis
-royaliste; mais, au moins, je n’aurais pas respiré le brouillard de
-Londres, qui me fait mal et me donne l’envie de reprendre un bateau pour
-Boulogne ou Calais!
-
-— Ma chère enfant, vous avez les mêmes regrets que moi, et il me semble
-que vous exprimez mes propres pensées; mais, je vous l’ai dit, fit le
-marquis, rassurez-vous. Vous ne le respirerez pas longtemps, ce diable
-de brouillard, qui me prend à la gorge, comme vous. L’argent, je vous
-l’ai dit, vous entendez, l’argent, un roi qu’on ne détrône pas, aura
-raison de ces Jacobins. Et, dans huit jours...
-
-— Dans huit jours?
-
-— Et, dans huit jours, vous rejouerez peut-être Fanchette à la Comédie,
-et, au lieu de vendre des bouquets, ma belle petite, vous en recevrez
-sur la scène, et c’est moi, le marquis de Beauchamp d’Antignac, qui vous
-jetterai la première rose!
-
-— Que Dieu vous entende, monsieur le marquis! En attendant,
-fleurissez-vous, monsieur... Fleurissez-vous, mesdames!
-
-
- III
-
-Ils s’étaient séparés en riant, en riant de ce mélancolique rire qu’ont
-les illusionnés qui ne croient qu’à demi à leur rêve. Mais, en se
-séparant, ils s’étaient bien promis de se retrouver dans cet immense
-Londres. Fanchette habitait, dans Soho, un _lodging_ où une comtesse
-authentique s’était établie cuisinière et se faisait une spécialité de
-cette sauce fameuse que le maréchal de Richelieu en personne avait
-inventée à Mahon, et qui s’appelait la _mayonnaise_. On vit comme on
-peut. Et Soho, ce n’était pas loin de Crown Court, le noir passage, et
-de Saint-James, le palais du roi. Quand il s’ennuierait trop, le petit
-marquis pourrait aller, en toute cérémonie, comme il l’eût fait à
-Versailles, ou, s’il l’avait pu, au foyer de la Comédie, rendre visite à
-M^{lle} Fanchette.
-
-Elle lui avait dit son nom: Lise Pomard; mais, à ce nom plébéien, il
-préférait cet alerte pseudonyme, Fanchette, qui lui rappelait le défilé
-des Espagnoles dans _Le Mariage de Figaro_, et, coquette, marquant le
-pas sur la musique, évoquait pour lui le décor, la marche, les costumes
-des figurantes, gais et colorés dans la lumière; et il lui semblait
-qu’il avait vu, dans ce défilé même, à Paris, la petite Lise et qu’il
-l’avait trouvée jolie.
-
-Elle ou une autre, d’ailleurs, c’était Fanchette. La bouquetière avait
-pris possession de sa pensée. Avec ses vingt-cinq ans et son besoin
-d’aimer quelqu’un, le marquis s’était attaché à cette délicieuse
-compatriote, et l’image d’Annie, Anna, la petite Suissesse, s’était
-évaporée comme une fumée. Puis, il éprouvait un sentiment très
-particulier depuis cette rencontre devant Drury Lane: il ne se sentait
-plus isolé. Il avait un but, revoir la jolie bouquetière, retrouver
-devant le théâtre, à l’heure de l’entrée du public, la petite actrice
-française qui jouait si gentiment son rôle de vendeuse de fleurs. Ah! le
-beau dimanche que ce _Sunday_ où il avait rencontré Fanchette! Tous ses
-désespoirs, ses ennuis noirs, ce besoin de solitude amère qui lui
-faisait, par fierté, fuir les émigrés et les émigrettes de la tapageuse
-colonie de Richmond, toutes ses pensées de détresse avaient fui. Et il
-se voyait déjà dans quelque loge de la Comédie, applaudissant la rentrée
-de «M^{lle} Lise Pomard» dans la pièce de ce drôle de Beaumarchais:
-
-— Dans huit jours, peut-être! Oui, pourquoi pas dans huit jours?
-
-Et Fanchette, la petite Fanchette, c’était déjà Paris. Elle réalisait
-pour lui l’image même de la patrie et le charme de la femme; elle lui
-rappelait les lointaines Parisiennes et les petits pieds, les pieds
-malicieux de la comédienne lui trottaient par la tête sur l’air des
-_Folies d’Espagne_, mis en chanson par Collé.
-
-Il avait plaisir à retrouver la jolie fille qui souriait bien, un peu
-coquette (on est femme), à ses marivaudages, mais, en bonne et honnête
-personne, tendait, de bonne amitié, la main à un compatriote comme elle
-perdu en pays étranger.
-
-Ils avaient fait ce pacte de se revoir sans qu’un mot d’amour fût
-prononcé, un amour qui ne pouvait être qu’une amourette, ce que ne
-voulait pas la petite Lise, souriante, mais sérieuse.
-
-— Nous sommes deux exilés, lui avait-elle dit, et, comme tels, amis et
-bons amis dès la première rencontre. Mais n’allons pas plus loin,
-monsieur le marquis. Fanchette est une honnête fille.
-
-— Et je suis un galant homme, Fanchette.
-
-— Un galant homme qui ne s’avisera pas de faire le galant?
-
-— Je vous le promets.
-
-— Est-ce dit et bien dit?
-
-— Foi de gentilhomme! A moins, petite Lise, que vous ne me releviez, un
-jour, de ma promesse.
-
-Le marquis de Beauchamp avait accepté ce traité de franche camaraderie
-qui lui donnait une compagne et lui permettait de parler un peu de la
-France, de Paris, de Trianon, du théâtre, cet autre Temple de l’Amour.
-La jeune fille lui plaisait par sa bonne grâce et sa gaieté, cette
-simplicité et cette franchise de sentiments... Et si différente des
-belles dames de là-bas!
-
-Et il y eut, depuis ce jour, en ce monde qu’est le vaste Londres, deux
-êtres perdus dans la foule qui se réunirent, se retrouvèrent, vécurent
-de la même vie d’espérance, avec ces mots si souvent répétés:
-
-— Dans huit jours! A Paris, dans huit jours!
-
-Ils n’étaient pas les seuls à vivre de chimères. Tout émigré qui louait
-alors un logis pour plus d’un mois était regardé comme un traître.
-Combien de réfugiés ne défaisaient même point leurs malles! A quoi bon?
-On allait rentrer.
-
-Le petit marquis, cependant, n’était pas sans inquiétude, voyant fondre,
-peu à peu, la somme d’argent assez forte qu’il avait emportée de France,
-mais qui menaçait de se réduire à zéro. Les huit jours, de semaine en
-semaine, avaient déjà duré longtemps. Presque chaque soir, M. de
-Beauchamp allait au ministère de l’intérieur interroger l’employé
-principal de l’ «Office des Étrangers». Il y avait foule devant le
-bureau spécial installé pour les réfugiés. Ces Français, jetés hors de
-la patrie, interrogeaient avec anxiété, et, arrivant avec des battements
-de cœur, pleins d’espoir, ressortaient la tête un peu basse.
-
-Eh! quoi, ces diables de Jacobins avaient encore battu l’ennemi, envahi
-la Savoie — un Montesquiou en tête, je vous demande un peu!... — et
-pris la Hollande! Ils veulent donc tout dévorer, ces ogres sauvages?
-
-— Allons!... Nous ne reprendrons pas encore le bateau...
-
-— Attendez huit jours, répondait tout haut, de sa voix claire, le
-marquis de Beauchamp d’Antignac. Patience! Qui sait si nous serons
-encore ici la semaine qui vient?
-
-C’était son refrain, et les mêmes mots lui revenaient aux lèvres, même
-lorsqu’il retrouvait Fanchette, la bonne camarade des journées lentes.
-
-Il se revoyait avec elle aussi jeune que lorsqu’il rêvait de romans et
-d’aventures en lisant _Gonzalve de Cordoue_, du chevalier de Florian,
-sous les châtaigniers du Périgord. Ils allaient — pareil, lui, à un
-petit clerc en liberté conduisant aux Prés-Saint-Gervais quelque
-grisette — à Hampton Court ou sur la Tamise, aux jours de fête, et, ces
-jours-là, la bouquetière se donnait congé, laissait l’éventaire au logis
-et cueillait des pâquerettes et des crocus pour elle-même. Elle «se
-fleurissait», la fleuriste! Et cela lui rappelait les lilas de
-Romainville!
-
-— Vous ne connaissez pas Romainville, monsieur le marquis?
-
-— Non, ma chère enfant. Mais nous irons... Nous irons dans...
-
-Elle l’interrompait alors en riant.
-
-— Ne répétez pas ce que vous avez l’habitude de dire. Cela porte
-malheur. Et combien de huit jours déjà font vos huit jours?
-
-— Il serait facile d’en établir le calcul, miss Fanchette. A quoi bon?
-Ce ne sont pas les huit jours passés, ce sont les huit jours à venir qui
-comptent!
-
-Cependant, l’été finissait, l’hiver venait, le triste hiver brumeux de
-Londres, enveloppé dans une atmosphère roussâtre. Fanchette souffrait à
-aller par les rues offrir aux passants ses tristes fleurs gelées. Et le
-marquis, réduit à ses derniers shillings, voyait avec effroi se dresser
-l’heure spectrale où il lui faudrait, comme les autres émigrés pauvres,
-accepter le shilling d’indemnité du gouvernement anglais.
-
-A cette perspective, il se sentait sourdement irrité et comme insulté.
-Il se rappelait les drapeaux des gardes à Saint-James et les caricatures
-de Rowlandson aux étalages des libraires. Il se disait qu’à cette heure
-même, les habits rouges se heurtaient aux habits bleus et que le sang
-français coulait sous les balles anglaises. Accepter de ces gens-là un
-subside, il faudrait, palsambleu! en être réduit à la dernière extrémité
-pour s’y résigner. Mais comment vivre lorsque le dernier écu rapporté de
-France serait épuisé? La logeuse de Crown Court, grosse personne rouge
-comme une tomate et forte comme un tonneau d’ale, mistress Sniddle,
-ferait bien crédit quelque temps à son locataire. Ce n’était pas une
-mauvaise femme; mais elle répétait volontiers que feu Sniddle l’avait
-laissée veuve avec six enfants à nourrir et que le prix de ses loyers
-servait à acheter des bas aux petits.
-
-Le marquis voyait ainsi approcher l’heure où il faudrait trouver des
-ressources pour vivre.
-
-— Si vos huit jours durent encore longtemps, monsieur le marquis, vous
-en serez réduit à vous faire cuisinier comme tant d’autres, lui disait
-Fanchette en riant.
-
-— Non, ma chère enfant, mais j’ai trouvé un métier digne de moi. Et, en
-attendant, ne m’appelez plus «Monsieur le marquis», je vous prie. Il me
-semble que ce titre, qui vaut cher là-bas, mais qui m’est bien inutile
-ici, sonne mal sur vos lèvres.
-
-— Et comment voulez-vous que je vous appelle?
-
-— Je ne sais pas... Monsieur Hector... On m’a donné ce nom homérique...
-Je le garde.
-
-— Monsieur Hector? Eh bien! monsieur Hector, quel métier avez-vous
-trouvé?
-
-— L’autre jour, ma chère enfant, à l’Astley Circus, près de Westminster
-Bridge, où j’étais entré pour voir une pantomime sur _Tippoo-Sahib_,
-vous savez, leur ennemi, — il leur donne du fil à retordre dans l’Inde,
-— une pantomime qui fait fureur, j’ai lié connaissance avec le vicomte
-de Mornac... Le vicomte, bon cavalier, figure un officier français parmi
-les acteurs du mimodrame... Eh! je monte à cheval mieux que lui et j’ai
-appris à lire dans le traité de Pluvinel... Quand je n’aurai plus le
-sol, je cavalcaderai au cirque Astley. Voilà!
-
-— Et, moi, je chanterai, au café-concert, des chansons françaises!
-
-— _La Vendéenne! La Marseillaise des Émigrés!_
-
-— Ou les couplets de _La Folle Journée_:
-
- Or, messieurs, la comédie...
- ...Tout finit par des chansons!
-
-Ils riaient; mais la petite Lise ne voyait pas sans tristesse, quand
-elle interrogeait son miroir, ses pauvres joues devenir maigres, et le
-petit marquis notait avec inquiétude la fréquence des accès de toux qui
-amenaient un peu de rougeur aux pommettes de la jolie fille. Il se
-demandait si le printemps de France, ce printemps qu’avril ramenait,
-n’enlèverait point la pâleur du visage de cette enfant.
-
-— Patience!... Patience!...
-
-On assurait que, bientôt, une expédition française, conduite par des
-jeunes gens intrépides et où les vieux officiers de la marine française
-avaient noblement accepté de s’enrôler en simples soldats, une
-entreprise hardie, bien conduite, décisive, allait avoir raison de
-Messieurs les Jacobins. Unis aux gars de la Vendée, les volontaires
-embarqués à Plymouth marcheraient sur Paris. Ce serait vite fait. Un
-combat. Quelques étapes.
-
-— Et vous reprendriez peut-être avant peu votre rôle de Fanchette, ma
-petite Lise!
-
-— Ne plaisantez pas, monsieur le marquis!
-
-— «Monsieur le marquis!» Encore!... Fanchette, si vous recommencez, je
-vous appelle citoyenne!
-
-Mais, un matin, en allant au «Bureau des Étrangers», le petit marquis
-apprit une triste nouvelle. Il ne s’agissait plus d’espérer qu’on
-entrerait à Paris promptement. Un nom douloureux revenait dans les
-propos de la foule accourue aux renseignements, un nom qu’on répétait
-tout bas: Quiberon! La défaite! Le désastre!... Et, dans un grand deuil
-soudain, unis au nom du vainqueur, ce Lazare Hoche, on entendait des
-mots tragiques: «Auray... Les vaincus fusillés... La grève rouge...» Et
-Sombreuil, l’élégant Sombreuil, tombé, avec tant d’autres!
-
-Au Parlement, le gouvernement annonçait que, du moins, sur la grève, le
-sang anglais n’avait point coulé; mais le petit marquis de Beauchamp
-d’Antignac frissonnait à la réplique superbe de Sheridan:
-
-— Oui, mais l’honneur anglais a coulé par tous les pores!
-
-— Ma pauvre Fanchette, dit-il, ce soir-là, à la comédienne, ce n’est
-pas encore cette fois-ci que vous reprendrez _La Folle Journée_...
-
-— Encore huit jours, huit autres jours, monsieur le marquis!
-
-— Hector, s’il vous plaît, mademoiselle!
-
-Il se demandait si son devoir n’eût pas été de suivre d’Hervilly,
-Puisaye, et de charger avec eux les soldats de la République. Un
-scrupule l’avait retenu. Très vaillant, le petit marquis était prêt à
-toute bravoure. Mais il lui répugnait de combattre coude à coude avec
-l’étranger et, dans la petite chapelle des émigrés de King Street, à la
-messe dite en mémoire des vaincus de la prairie d’Auray, le marquis de
-Beauchamp d’Antignac pria pour ceux qui, morts pour leur foi et leur
-roi, auraient pu mourir pour la patrie.
-
-Il se rappelait alors la journée brumeuse du dernier vendredi saint, où,
-dans les ténèbres de la sombre église, il avait écouté le sermon d’un
-jeune prêtre rappelant aux Français la passion de Jésus mort pour ses
-frères. Le marquis avait éprouvé là une émotion pareille à celle qui lui
-étreignait le cœur, aux jours de Noël, dans la petite église de
-Saint-Alvère.
-
-Et tous ces Français chassés de France, comme blottis dans un asile de
-paix, grelottant un peu sous la voûte froide, écoutaient la voix de ce
-maigre prédicateur qui, d’un geste large, étendait sa main osseuse sur
-tous ces fronts, ces têtes pensives, ces exilés dont les malheurs
-comptaient peu, comparés aux crachats, aux insultes, aux blessures, à
-l’agonie du Martyrisé. Les auditeurs, à peine entrevus dans la pénombre
-de la chapelle, ressemblaient à des ombres, et le petit marquis avait eu
-là une sensation singulière: il lui semblait qu’il assistait à une messe
-de fantômes. Ou, encore, à une réunion de chrétiens traqués et menacés
-dans les caveaux des Catacombes.
-
-Mais quand, au sortir du sermon, Fanchette, trempant sa main d’enfant
-dans le bénitier, lui avait tendu ses doigts mouillés d’eau bénite, le
-marquis s’était senti rappelé à une réalité plus souriante, et, cette
-main de bouquetière, il avait eu l’envie de s’incliner vers elle et de
-la baiser, comme il eût fait des doigts d’une marquise.
-
-Et il se rappelait souvent le pâle jeune prêtre qu’il n’avait plus revu
-et qui était peut-être allé mourir au pays breton, comme tant d’autres.
-
-Cependant, les ressources de M. de Beauchamp touchaient décidément à
-leur fin et les victoires républicaines ne permettaient guère d’espérer
-que l’exil finît bientôt comme les derniers écus de l’exilé. Les
-illusions s’envolaient, pareilles aux volées de perdreaux poursuivies
-autrefois dans les _ratoubles_.
-
-Eh bien! il était écrit qu’il imiterait M. de Mornac, et Hector de
-Beauchamp se présenta bravement au directeur d’Astley Circus, en lui
-demandant s’il n’était pas besoin là d’un bon écuyer capable de montrer
-aux jockeys anglais comment on comprenait l’équitation en France.
-
-Le manager reçut le petit marquis avec un sourire un peu ironique. Ce
-n’était pas à des Anglais qu’on pouvait apprendre à manier un cheval et
-ce dont le Cirque Astley avait besoin pour le moment, c’était d’un
-clown.
-
-— Vous dites? fit Hector de Beauchamp.
-
-— D’un clown. John Paterson nous a quittés. Un clown nouveau, un clown
-français serait une curiosité certaine. Eh! parbleu, vous êtes élégant,
-vous paraissez leste. Avec un peu de farine au visage et le costume du
-Gilles de Watteau, vous auriez grand succès, cher monsieur, je vous
-jure!
-
-Le petit marquis se demandait si le manager en veine d’humour se moquait
-de lui.
-
-En vérité, proposer au marquis de Beauchamp d’Antignac de se barbouiller
-de blanc le visage et de grimacer en souquenille de Pierrot sous les
-yeux du peuple de Londres? Ce manager poussait un peu loin la
-plaisanterie britannique.
-
-— Monsieur, fit le gentilhomme, d’un joli ton sec, je puis monter un
-cheval en public et je pourrais même comme mon compatriote, le vicomte
-de Mornac, figurer parmi les acteurs de votre pantomime équestre,
-quoique, je vous l’avoue, je serais volontiers du parti de
-Tippoo-Sahib... Oui, ne vous fâchez pas... Mais faire ici le métier d’un
-Janot sur les tréteaux des théâtres de la foire, j’aimerais autant me
-jeter à votre Tamise, qui ne sent pas toujours bon, comme vous savez!
-
-Le manager avait écouté froidement. Puis, il haussa les épaules.
-
-— «Il n’est pas de sot métier», dit un proverbe de votre pays. Et le
-métier de clown est un métier comme un autre. M. Sheridan prétendait
-même qu’il est plus acceptable que celui de la plupart des «honorables»,
-ses collègues au Parlement. Mais M. Sheridan a pour principe d’être
-toujours de l’opposition. Il y a des clowns plus populaires que des
-ministres, et Son Altesse le prince de Galles vous dira...
-
-— Son Altesse dira ce qu’elle voudra, interrompit le marquis. Je veux
-bien devenir écuyer, par aventure; je ne veux pas me faire clown, M.
-Sheridan dépensât-il, pour me convaincre, toute son éloquence et tout
-son talent.
-
-Il allait (pirouettant sur ses talons, qui n’étaient plus des talons
-rouges) se retirer en saluant galamment, avec un grain d’impertinence,
-le manager, lorsque celui-ci, étudiant la silhouette du marquis, fit un
-geste et dit:
-
-— Attendez.
-
-Et, très vivement:
-
-— Consentiriez-vous, monsieur, à chevaucher en costume de mousquetaire?
-Oui, de mousquetaire du temps de Charles I^{er}?
-
-— J’ai porté des déguisements en des bals parés et travestis, répondit
-le marquis. Il n’est rien là qui me paraisse insupportable.
-
-— Eh bien! laissez-moi mettre sur l’affiche les débuts du cavalier...
-Quel est votre petit nom?
-
-— Hector...
-
-— Du _Cavalier Hector_ dans les exercices enseignés, jadis, au roi
-Louis XIII ou Louis XIV, comme vous voudrez, et je vous donnerai le
-meilleur cheval de mon écurie... _Abdullah_..., un arabe... très doux...
-Vous en ferez ce que vous voudrez!
-
-— Je n’ai pas besoin que la bête soit douce. La douceur, cher Monsieur,
-je ne l’aime que chez les femmes.
-
-Et sans doute, en parlant ainsi, le petit marquis songeait-il à la jolie
-Fanchette.
-
-
- IV
-
-Fanchette ne fut qu’à demi étonnée lorsque le marquis lui annonça qu’il
-allait débuter dans un cirque. L’émigration faisait tant de miracles!
-N’y avait-il pas une baronne authentique qui servait des bavaroises dans
-un _coffee-house_ du Strand? L’important était de fuir la misère et le
-spleen. Et puis, pour M. de Beauchamp, cette mascarade était une
-occupation. Ils étaient si longs et si lourds, les huit jours
-incessamment renouvelés, reportés d’une date à une autre! Le petit
-marquis monta à cheval dans l’écurie d’Astley Circus comme il eût mis le
-pied à l’étrier pour partir en guerre. Il se rappelait que son
-grand-père, le marquis Pierre-Arnaud de Beauchamp d’Antignac, avait
-ainsi, bien en selle, chargé à Fontenoy dans les rangs de la Maison
-Rouge. Sous le déguisement du mousquetaire d’autrefois, le marquis
-Hector éprouvait le petit frisson du cavalier à qui l’on disait:
-
-— Assujettissez vos chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir
-l’honneur de charger!
-
-On l’applaudit lorsqu’il fit son entrée dans l’arène, très joliment
-costumé en cavalier du temps de Louis XIII, la plume au feutre et l’épée
-au côté. Il portait un pourpoint de velours bleu et le petit manteau
-brodé flottait galamment sur ses épaules. Fanchette, qui le suivait des
-yeux, assise au premier rang des spectatrices, le trouvait d’aspect fort
-galant et avait bien envie de lui jeter un de ses bouquets invendus. Le
-succès du _Cavalier Hector_ fut, ce soir-là, incomparable. Les écuyers
-d’Astley Circus vinrent féliciter leur nouveau confrère lorsqu’il sauta
-à bas de son cheval, et le petit marquis se rappelait qu’il y avait eu
-un temps où ses aïeux couraient le tournoi sous le regard des dames. Il
-ne lui semblait pas qu’il fût un baladin exhibant ses talents, mais un
-chevalier montrant noblement sa maîtrise. Cependant, lorsqu’un certain
-colosse, le nègre Mac Lee, un boxeur, lui tendit sa large patte en lui
-disant: «Bravo, camarade!», le marquis hésita pendant une seconde à
-mettre sa main dans la paume blanche du géant noir. Il le trouvait
-familier. Camarade! Boxer n’était pas, comme caracoler, un exercice
-noble, le boxeur fût-il à cheval. Mais quoi! A la guerre comme à la
-guerre!
-
-Allait-il se targuer de sa supériorité équestre?
-
-— Camarade, soit, dit-il à Mac Lee, qui avait remarqué, cependant,
-l’hésitation et grognait tout bas contre les impertinents scrupules du
-petit Français.
-
-— Et maintenant, voilà, j’ai un métier! dit gaiement le marquis à la
-petite Lise, en la reconduisant, par les rues sombres, jusqu’à son logis
-de Soho.
-
-Il eût bien voulu ne point se séparer d’elle, et, après avoir chevauché
-comme un écuyer, il murmurait comme un poète les verselets du marquis de
-Pezay:
-
- Non, ce n’est point la fraîcheur d’un ruisseau
- Qui de l’amour peut apaiser la flamme;
- Quand, une fois, ce dieu brûle notre âme,
- Il peut lui seul éteindre son flambeau...
-
-— Ah! Fanchette, disait-il, tout en marchant, si vous lisiez _Zélis au
-Bain_, vous verriez que le berger Hylas méritait bien qu’on ne le fît
-point languir!
-
-Mais la jeune fille l’arrêtait bien vite et, riant un peu:
-
-— Monsieur le marquis, est-ce votre succès de cavalier qui vous monte à
-la tête? Oh! le théâtre!... le théâtre! Il nous grise tous et toutes!
-Mais vous savez bien ce qui est convenu entre nous. Pacte sacré! Ne me
-parlez jamais que d’amitié, de bonne amitié!
-
-Et, comme elle toussait, Hector de Beauchamp répondait en ramenant sur
-les épaules de la jolie fille la mante qui avait glissé:
-
-— Oui, je suis un sot, vous avez raison... Et, en effet, cela donne une
-certaine ivresse, les bravos... Je l’ai senti tout à l’heure, est-ce
-drôle! Ah! quand vous rentrerez à la Comédie-Française, comme on
-applaudira Fanchette!
-
-— Hélas! nous en sommes loin!
-
-Ce n’était pas son succès de gentil cavalier qui grisait, comme disait
-Fanchette, le petit marquis, mais c’était la grâce pimpante de cette
-camarade de tous les jours qu’il s’habituait à rencontrer, qu’il voyait,
-maintenant, quotidiennement, car, depuis que l’écuyer Hector cavalcadait
-à Astley Circus, elle avait laissé là Drury Lane et c’était à la porte
-du cirque qu’elle vendait ses fleurettes. Elle offrait en souriant ses
-jacinthes et gazouillait, avec un gentil accent français, un engageant:
-
-— _Pretty flowers, ladies?_
-
-Et le Français et la Française se retrouvaient tout naturellement à la
-fin de la représentation, traversant ensemble la Tamise et remontant:
-elle vers Soho, lui à son _lodging_ de Crown Court. Et comme il lui
-paraissait triste alors, ce logis, et comme la solitude lui paraissait
-dure! Il gravissait le petit escalier en allumant un rat de cave, et,
-lorsqu’il poussait la porte de sa chambre, il se rappelait, en
-soupirant, les journées lentes où il rêvait d’acheter une tortue, un
-chat ou un chien pour avoir là une compagnie. Ah! si elle voulait, la
-jolie Fanchette!
-
-Mais non, point de sottes pensées, marquis! Fidélité au pacte. Une
-amitié en exil, une aimable idylle fraternelle dans le brouillard de
-Londres, c’était déjà une bonne fortune. L’ennui était plus opaque et
-plus noir avant la rencontre de Drury Lane.
-
-— Tu n’es plus seul, maintenant, songeait-il.
-
-Il ne fallait pas trop demander.
-
-Tout de même, si Fanchette était là, près de lui, remplissant de sa
-gaieté la pauvre chambre aux murailles nues, la vie serait autrement
-supportable. C’était, cette chambre obscure, une étroite cage sans
-oiseau.
-
-— Et si je l’épousais? se disait parfois, en s’endormant, le petit
-marquis, revoyant, dans le demi-sommeil, la jolie nuque et les cheveux
-blonds de Fanchette, et les petites mains applaudissant le cavalier
-Hector et le galop éperdu d’_Abdullah_.
-
-Après tout, dans les Contes Moraux, les rois épousent bien des bergères.
-Le petit marquis était seul au monde. Pas un oncle du Périgord ne se
-lèverait pour lui reprocher sa mésalliance.
-
-— D’ailleurs, beauté vaut noblesse, vraiment!
-
-Alors, et tout à coup, il se demandait s’il ne subissait pas un peu le
-pouvoir des maximes nouvelles. Comment, encore un pas et la noblesse
-allait lui sembler un préjugé?
-
-— Palsambleu, prends garde, marquis! Tu tournes au démocrate! Et à quoi
-bon, grand Dieu! puisque, avant peu, tu retraverseras le détroit et tu
-rentreras en France!
-
-C’était sur cette pensée qu’il s’endormait, murmurant ironiquement,
-tristement, avec un sentiment de scepticisme que lui donnait le
-demi-sommeil, mais qui, au réveil, s’enfuirait bien vite:
-
-— Huit jours! Ah! bien oui, huit jours! Ils dureront longtemps, tes
-huit jours!
-
-Il arriva que le destin, qui a ses malices, fournit au petit marquis
-l’occasion de n’être plus seul dans la chambrette de Crown Court. Le
-beau mousquetaire, en franchissant une haie aux applaudissements des
-spectateurs du cirque, eut la malchance qui guette parfois le meilleur
-cavalier. Le cheval fit un écart, l’arabe _Abdullah_ s’abattit et le
-petit marquis fut projeté contre la barrière, une côte enfoncée et le
-bras droit cassé. On le releva en piteux état; mais, pâle et souffrant
-horriblement, il eut encore la force de sourire et, ramassant une rose
-que quelque spectatrice lui avait jetée, il la porta à ses lèvres, et
-salua, comme s’il eût envoyé ce baiser galant à toute l’assemblée. Puis,
-souriant toujours, il rentra dans la coulisse, le front haut, sa petite
-taille élégamment redressée et refusant l’appui des écuyers qui, pour le
-soutenir, lui offraient leur bras.
-
-— N’ai-je point gâté, dit-il seulement, mon bel habit de mousquetaire?
-
-— Ah! répliqua le boxeur nègre, vous en verriez bien d’autres, cavalier
-Hector, si vous faisiez un match avec Mac Lee!
-
-La douleur de son bras cassé ennuyait un peu le «cavalier Hector». Puis,
-il souffrait aussi du côté de la hanche. On fit avancer une voiture de
-louage. Le marquis s’installa de son mieux sur les coussins, et en route
-pour Crown Court! Chaque cahot sur le pavé donnait au blessé une
-secousse violente.
-
-— Du diable, pensait-il, me voilà mis à pied, et pour combien de temps?
-
-Mistress Sniddle poussa les hauts cris en voyant chez elle arriver un
-malade. Le marquis avait grand’peine à monter son escalier et il
-s’arrêtait, parfois, de marche en marche.
-
-— Mistress Sniddle, disait-il, en essayant de rire, vous allez,
-maintenant, être mon infirmière!
-
-Mais, comme il arrivait enfin péniblement près de son lit, mistress
-Sniddle arrangeant, en effet, les couvertures, quelqu’un frappa vivement
-à la porte, et, comme il répondait: «Entrez!», M. de Beauchamp poussa un
-cri de surprise joyeuse en apercevant le joli visage de Fanchette, mais
-pâli, effrayé, et l’apparition de la comédienne lui fit l’effet d’un
-baume immédiat. Derrière la jeune fille, un grand gentleman, tout de
-noir vêtu, maigre et sinistre, apparaissait, à peine éclairé par la
-chandelle qu’avait allumée mistress Sniddle.
-
-— Le docteur, dit Fanchette, le docteur Ploomfield...
-
-— J’étais de service à l’Astley Circus, dit le docteur, mais vous êtes
-parti si vite que je n’ai pu vous venir en aide, monsieur...
-Mademoiselle a tenu à m’amener ici... Permettez-moi de vous examiner...
-
-— Je me retire, dit mistress Sniddle, pudique.
-
-Elle emmena Fanchette sur l’escalier, et les deux femmes restèrent dans
-l’ombre, la petite Française, très inquiète, nerveuse, et mistress
-Sniddle beaucoup plus calme, pendant que le docteur examinait le blessé.
-La fracture du bras était très nette; visiblement, une côte avait
-souffert; il n’y avait rien de grave du côté de la hanche, mais il
-fallait un appareil, et en manière d’éclisses le médecin prit les
-premiers morceaux de bois venus et ficela de son mieux le bras malade.
-
-— Je ne vous fais pas mal? demandait-il froidement, de temps à autre.
-
-Et le petit marquis, toujours poli, répondait:
-
-— Au contraire!
-
-Il reviendrait le lendemain, dès le matin, le docteur Ploomfield. En
-attendant, il fallait tâcher de prendre du repos et, s’il était
-possible, de dormir. Fanchette se proposait pour passer la nuit au
-chevet du blessé, et le petit marquis, le bras déjà pris par l’appareil
-improvisé, la remerciait par un sourire; mais mistress Sniddle ne
-trouvait pas convenable qu’une jeune fille fût, sous son toit, enfermée
-avec un jeune homme, et ce mot: _convenable_, revenait comme un refrain
-sur les lèvres de la logeuse.
-
-— Bah! fit le marquis. Je suis rompu. La fatigue me sera un somnifère!
-
-Il envoya, de la main gauche, un salut à Fanchette, un salut qui
-ressemblait fort à l’esquisse d’un baiser, et, remerciant le docteur et
-mistress Sniddle, il s’endormit, quand il fut seul, en rêvant qu’il
-faisait son entrée dans la cour d’honneur de Versailles, sur un cheval
-arabe piaffant et se cabrant sur le pavé du roi.
-
-Mais, le lendemain, il souffrait assez vivement, et le docteur, après la
-pose d’un appareil définitif, lui ordonna de se tenir tranquille et de
-garder la chambre jusqu’à ce que les douleurs thoraciques eussent
-disparu.
-
-— Alors, vous m’emprisonnez, docteur?
-
-— Je vous prescris le repos...
-
-— Mais cette chambre est pire que la Bastille... Et comment saurai-je,
-maintenant, les nouvelles de France?
-
-— Mistress Sniddle vous apportera les gazettes.
-
-— Et Fanchette, pensa le marquis, me dira ce qu’on affiche à l’ «Office
-des Étrangers».
-
-Cette pensée, l’idée que Fanchette viendrait lui tenir compagnie,
-consolait le petit marquis ainsi condamné à une immobilité relative.
-
-Elle venait fidèlement, en effet, la bouquetière, ouvrant gaiement la
-porte et montrant, sur le seuil, son fin visage de Parisienne et ses
-fleurs. Le bonjour de la jolie fille était, pour le marquis, une
-surprise toujours nouvelle. Voilà qu’il bénissait, maintenant, sa
-mésaventure, puisqu’elle lui valait les visites de cette enfant. La
-prison lui devenait chère. Il se disait, en riant, que la doctrine de ce
-diable de Voltaire a du bon. Le docteur Pangloss, cet enragé optimiste,
-n’est pas un imbécile.
-
-— J’espère bien, ajoutait-il gaiement, que le docteur Ploomfield ne me
-laissera pas sortir de sitôt.
-
-Elle s’asseyait près du lit de M. de Beauchamp et lui apportait, en
-effet, les nouvelles de France...
-
-— Bonaparte a encore battu les Autrichiens...
-
-— Encore! Où cela?
-
-— En Italie, toujours. Il marche droit sur Vienne...
-
-— _Boney!_ Ce petit _Boney_, comme ils l’appellent; c’est donc le
-diable, ce petit _Boney_?
-
-— Cela me paraît être le démon de la bataille, monsieur le marquis...
-
-— Ah! pas de marquis! pas de marquis!... répétait M. de Beauchamp
-d’Antignac.
-
-Quelquefois, il lui demandait de lui faire la lecture. Il aimait la voix
-de cette enfant. Une voix argentine et fraîche qui, souvent, avait
-l’accent ému, lent et grave, des cloches qui sonnent l’angélus du soir.
-
-Elle avait pris un livre sur un des rayons de bois blanc de la
-chambrette.
-
-— _La Guerre des Dieux_, voulez-vous que je vous lise cela, monsieur le
-marquis?
-
-— Non, non! Oh! non! pas cela! Pas cela!
-
-— Pourquoi?... demandait Fanchette, en fixant sur le blessé ses jolis
-yeux bleus candides.
-
-— Parce que..., parce que ce satané Parny est aussi un petit démon en
-son genre, comme Boney... Demandez donc, ma petite Fanchette, à quelque
-libraire de Soho, une traduction de _Tom Jones_...
-
-— Ou _Clarisse Harlowe_... Je ne connais pas _Clarisse Harlowe_...
-
-— _Clarisse Harlowe_, si vous voulez... Nous dirons du mal de ce coquin
-de Lovelace!
-
-Il fermait les yeux, pendant qu’elle lisait, et il lui semblait qu’il
-était loin de Londres, à Paris, au théâtre, et qu’une délicieuse
-interprète d’une comédie sentimentale lui contait une histoire d’amour,
-triste, triste, mais consolante, puisqu’elle faisait oublier, pour ces
-malheurs imaginaires, les malheurs de ces personnages rêvés.
-
-— On ne se résignerait pas à l’histoire, murmurait le marquis, si l’on
-n’avait pas le roman pour s’en consoler!
-
-— Et savez-vous, Fanchette, disait-il encore, que, s’ils ne vous
-nomment pas sociétaire à votre rentrée, ils seront de triples sots? Je
-me chargerai d’obtenir l’ordre de début et la nomination d’un des
-prochains Gentilshommes de la Chambre!
-
-— Oh! que nous en sommes loin! faisait-elle en riant.
-
-— Qui sait? répétait le petit marquis.
-
-Et ce furent, dans la pauvre chambre du triste passage, des heures de
-halte délicieuses, que celles de cette convalescence du marquis,
-contraint à laisser ainsi passer les journées dans une inaction charmée.
-La bouquetière le quittait pour aller vendre ses fleurs et lorsque, à la
-porte du Cirque, elle avait vidé son éventaire, elle arrivait,
-trottinant en hâte, essoufflée et, s’asseyant, elle lisait, Hector de
-Beauchamp regardant, à la lueur de la chandelle, ce front intelligent et
-pur, pâli, mais que la lueur rendait tout rose. Il se rappelait les
-veillées du Périgord, les fermiers égrenant les _panouilles_ de blé
-d’Espagne, les grains dorés de maïs dans la grande cuisine du château.
-Les flambeaux de résine coloraient de même le front des paysannes de
-là-bas. Et sa bonne nourrice, elle aussi, s’asseyait de même à son
-chevet, pour l’endormir, en lui chantant des chansons.
-
- Tiro, tiro, marinier tiro,
- Tiro lo cordo, marinier!
-
-Il se sentait redevenir enfant. Il lui semblait vivre quelque songe. Ah!
-la bonne idée qu’avait eue _Abdullah_ d’avoir un caprice et de se
-montrer rétif! Le cavalier désarçonné devait à cet arabe les meilleures
-heures, peut-être, de sa vie, les plus consolantes, certainement.
-
-Un souci, pourtant, une inquiétude mordait au cœur le petit marquis. Il
-trouvait que la petite Lise maigrissait, son teint prenant une couleur
-de fine porcelaine. Parfois, au milieu d’un chapitre, une petite toux
-sèche arrêtait la lecture. Fanchette, alors, devenait rouge et le
-marquis lui demandait:
-
-— Êtes-vous fatiguée? Si vous arrêtiez?
-
-Mais, avec son gentil sourire:
-
-— Non! oh! non, je veux voir comment meurt la pauvre Clarisse! Et nous
-aurons à lire le nouveau roman de M^{me} de Genlis: _Sillery_...
-
-— Ah! oui, _M^{me} de La Vallière_, dont l’annonce est interdite en
-France à cause du portrait de Louis XIV...
-
-— Ou encore _Le Voyage du Jeune Anacharsis_...
-
-— Oh! j’espère bien être valide avant que nous n’en soyons là!...
-
-Et cette idée même n’allait pas sans mélancolie: il songeait alors qu’il
-n’y aurait plus de lectures, plus de roman de Richardson, plus de
-prétexte à cet autre petit roman dont l’humble cadre était cette étroite
-chambre d’exil, son petit univers devenu tout à coup un délicieux asile,
-grâce à cette enfant qui apparaissait là, disparaissait et emplissait de
-poésie un taudis dans un noir passage londonien.
-
-Quand il fut guéri, le docteur lui permit de reprendre son existence
-accoutumée; alors, au lieu d’être satisfait, il fut triste.
-
-— Vous n’allez plus venir à Crown Court, mademoiselle Fanchette!
-
-— Et pourquoi?
-
-— Parce que je ne suis plus intéressant! La peste soit de la santé! Je
-m’étais si bien habitué à votre présence!
-
-— Et je ne détestais pas de venir me prouver à moi-même que j’ai encore
-quelque ressouvenir de la bonne diction!...
-
-— Oh! M^{lle} Contat ne lirait pas mieux _Clarisse Harlowe_, ma bonne,
-ma chère Fanchette!
-
-Elle aussi avait, comme le marquis, pris l’habitude de ces tête-à-tête
-et de ces causeries. Elle avait pour son malade la pitié tendre
-qu’éprouvent presque toujours pour leurs blessés les infirmières. La
-femme est faite pour soigner et pour consoler. Puis, cette chose
-précieuse, l’habitude, l’attachait à ce pauvre isolé qui, s’il voulait
-faire quelques pas, s’appuyait sur elle, prenait son bras, le serrait
-doucement et, en humant le grand air dans les allées d’Hyde Park,
-disait:
-
-— Tout de même, il est quelquefois bon de vivre!
-
-Elle voyait, avec une sorte de tristesse, approcher le jour où elle
-serait aussi souvent seule que naguère, dans son logis de Soho. Et
-comme, redevenu «grand garçon», disait-il, il la reconduisait chez elle,
-il éprouvait un petit serrement de cœur lorsqu’il fallait la quitter, au
-seuil de la petite maison de brique enfumée. Eh! vertubleu! le docteur
-Ploomfield aurait bien pu prolonger la convalescence et ne donner que
-plus tard, beaucoup plus tard, son _exeat_!
-
-— Comme c’est bête de se quitter ainsi, ne trouvez-vous pas, Fanchette?
-dit-il, un soir, au moment où la bouquetière allait frapper à la porte
-de son logis.
-
-— Il le faut bien, monsieur le marquis!
-
-— C’était si bon..., c’était si doux... J’ai envie d’éperonner
-_Abdullah_ pour que ce petit sarrasin me lance encore contre la
-barrière! On ne sait pas, non, on ne saura jamais tout ce qu’il y a de
-charme dans une maladie.
-
-— Cela dépend de qui l’on a à son chevet, monsieur le marquis! fit la
-petite malicieuse. Si M^{me} Sniddle vous avait lu Richardson...
-
-— Pouah! je crois que j’aurais autant aimé Monsieur Marat!
-
-Ils riaient; mais, tout à coup, le petit marquis devint sérieux. Il
-prit, d’un geste à la fois tendre et rapide, la main de la jeune fille,
-et, regardant Fanchette dans les yeux, tout droit, franchement, il dit
-lentement, d’une voix très basse, comme s’il redevenait timide:
-
-— Fanchette, ne vous êtes-vous pas aperçue d’une chose?
-
-— Laquelle? dit Fanchette, dont la voix tremblait aussi.
-
-Elle devinait bien, et, devinant, elle avait peur.
-
-— C’est que je vous aime, Fanchette!
-
-— Oh! fit-elle, nous avions dit que nous ne parlerions jamais de cela.
-Jamais. Amis d’exil, et c’est tout.
-
-— Non, non, non, ce n’est pas tout, Fanchette! A quoi bon se mentir à
-soi-même et se taire? A quoi bon désunir ceux que le sort unit?
-Fanchette, mon amie, ma chère petite lectrice amie, voulez-vous être ma
-femme?
-
-Elle le regarda avec ses beaux yeux agrandis, éperdus.
-
-— Votre femme? Moi?
-
-— Ma femme, oui, ma femme! Vous me dites: «Monsieur le marquis!» Je
-vous appellerai marquise. C’est la marquise de Beauchamp d’Antignac qui
-rentrera à la Comédie quand le marquis rentrera en France! Que
-voulez-vous, ma pauvre chère petite Fanchette, je ne peux pas me passer
-de vous! Les romans de M^{me} de Genlis me paraissent assommants quand
-vous ne les lisez pas... Ils le sont probablement... C’est elle, la
-comtesse, qui les écrit, mais c’est vous qui les faites... Fanchette, ô
-sensible et tendre Fanchette, ce n’est pas le hasard qui nous fit nous
-rencontrer, un dimanche de soleil, devant Drury Lane, c’est le dieu
-d’amour, cet amour que chantent dans leur théâtre leur vieux Shakespeare
-et Monsieur Sheridan, et que j’ai rencontré, moi, dans la rue!
-
-Elle était étourdie; elle se demandait si le petit marquis ne se jouait
-point d’elle, si cette déclaration, qui lui tombait là sur la tête comme
-une montgolfière sur des spectateurs, n’était pas une épreuve. Elle
-regardait Hector de Beauchamp, qui souriait, essayant de donner à ses
-paroles un accent élégamment léger, mais qui était visiblement ému et
-qui était très pâle, tandis qu’elle devenait toute rouge.
-
-— Monsieur le marquis, est-ce une épreuve? Vous moquez-vous de moi? Je
-suis une pauvre fille...
-
-— Vous avez été ma consolation et ma joie dans cet exil, qui,
-d’ailleurs, ne va pas durer...
-
-— Une petite comédienne, songez donc, une bouquetière...
-
-— Une comédienne qui deviendra grande. Une bouquetière à qui on jettera
-des bouquets!
-
-Elle avait peur de défaillir, tant elle était joyeuse. Comme il
-l’aimait! Comme elle était aimée! Pour la première fois de sa vie, la
-petite Lise se sentait très fière.
-
-— Eh bien? demanda le marquis.
-
-— Eh bien! que votre volonté soit faite! Moi aussi, moi aussi...
-
-Elle prit un temps et, délicieusement, en riant, mais avec une larme
-dans les yeux:
-
-— _I love you!_ dit-elle.
-
-Et, comme il laissait tomber ses lèvres sur la petite main tendue de
-Fanchette, puis comme il déposait doucement sur ce front de jeune fille
-un baiser de fiancé, des sons lointains de musique, un air de marche
-militaire, leur vinrent, joués par des soldats d’Écosse, et, les cris de
-la foule se mêlant aux accents pénétrants du pibrock, ils virent
-déboucher, parmi les hourras et sous une poussée de gens agitant leurs
-coiffures, des Écossais Gris partant pour Plymouth et dont les
-baïonnettes jetaient des éclairs rouges sous le soleil couchant.
-
-M. de Beauchamp d’Antignac hocha la tête et dit:
-
-— Ceux-là aussi sont des fiancés! Les fiancés de la mort!
-
-
- V
-
-Le petit marquis était heureux. Son existence, maintenant, était fixée.
-Il se figurait la joie des bonnes gens de Saint-Alvère, lorsqu’il leur
-présenterait — bientôt — une aussi jolie marquise. Il entendait déjà,
-sous les châtaigniers, les _chobréttaires_ jouant des airs de fête,
-comme les pibrocks écossais leurs airs de guerre des _highlands_; il se
-voyait rentrant en son castel ensommeillé depuis son départ comme le
-château de la Belle au Bois Dormant. Et, alors, quelles joies! Tonneaux
-défoncés. Agneaux rôtis en plein air. Une _frairie_! Mais, le lendemain
-même de cette soirée délicieuse, où le double aveu était sorti de leurs
-lèvres, le petit marquis devait éprouver une colère. Les jours se
-suivent et point ne se ressemblent. Comme il sortait de Crown Court pour
-aller présenter ses souhaits, — eh! oui, faire sa cour à Fanchette, —
-il entendit les crieurs de journaux annoncer des nouvelles d’Italie et,
-malgré la neige qui tombait, fouettant les visages, les passants
-s’arrêtaient, faisaient cercle autour des débitants de feuilles toutes
-fraîches sorties de la presse à bras et donnaient leur penny en hâte. De
-quoi s’agissait-il donc?
-
-Le marquis entendit un de ces acheteurs de gazettes dire à sa femme:
-
-— Il paraît que Boney a encore gagné une bataille!
-
-Encore! M. de Beauchamp en fut agacé. Il jeta bien vite les yeux sur le
-papier et, en effet, il apprit là qu’après Arcole, Bonaparte, ce damné
-Buonaparte, avait encore bousculé les Autrichiens à Rivoli.
-
-— Ah çà! mais cet Alvinzi, murmura le marquis, c’est donc un imbécile,
-cet Alvinzi qui se fait brosser comme un Soubise?
-
-Et, sous les flocons de neige, il lisait, curieux et enfiévré, les
-détails de la bataille. Le gazetier contait que le général Bonaparte
-avait, le soir de Rivoli, dit, en montrant un tas de drapeaux à un autre
-soldat jacobin, un nommé Lasalle, tombant de fatigue après une journée
-de charges à fond de train: «Couche-toi dessus, Lasalle, tu l’as bien
-mérité!»
-
-Alors, froissant le journal et haussant les épaules, le petit marquis
-avait dit, tout haut, exhalant sa mauvaise humeur sans contrainte:
-
-— Mais c’est un plagiaire, ce M. de Buonaparte.
-
-— Un plagiaire! Un simple plagiaire! avait-il plaisir à répéter à
-Fanchette en entrant, poudré à blanc par la neige, dans l’appartement de
-la jeune fille.
-
-Il tenait à la main la gazette froissée.
-
-— Eh! qu’y a-t-il? demanda la bouquetière.
-
-— Encore une algarade de ce monsieur qui commande en Italie! Il a une
-audace..., une audace! Lisez plutôt.
-
-— Eh bien! quoi? fit-elle après avoir lu.
-
-— Eh bien! chère enfant. Il copie notre histoire, tout bonnement. On a
-dû trouver superbe, parbleu, son mot à son ami Lesalle..., Lasalle...,
-Masalle..., je ne sais pas... «Couche-toi dessus!» Et ils se tutoient,
-ces généraux!... Ce sont des chefs de bande! Ma chère enfant, nous en
-avons connu, je pense, de ces soirs-là, et feu mon aïeul, qui était
-cordon bleu, m’a bien souvent conté que, le soir de la bataille de
-Villaviciosa, après avoir, peu de temps auparavant, fait prisonniers
-cinq mille Anglais, dont Stanhope, sans parler des Autrichiens, M. le
-duc de Vendôme dit à Sa Majesté Philippe V d’Espagne, petit-fils de
-Louis XIV, qui se sentait fatigué..., comme ce monsieur...: «Votre
-Majesté va pouvoir dormir sur le plus beau lit que jamais souverain ait
-trouvé.» Et, sous un arbre, le duc ordonna qu’on étendît les drapeaux,
-étendards et guidons pris à l’ennemi. Voilà ce que se permet de copier
-le batailleur de Rivoli! ... «_Couche-toi-dessus!_» Il aura beau faire,
-il ne peut pas encore, comme M. le maréchal de Luxembourg, être appelé,
-que je pense, ainsi que parlait monseigneur le prince de Conti, le
-«Tapissier de Notre-Dame».
-
-Fanchette écoutait le marquis et remarquait fort bien que la colère de
-M. de Beauchamp s’atténuait, tombait, à mesure qu’il parlait. Il
-reprenait la gazette que ses doigts avaient pétrie. Il relisait les
-nouvelles. Il épelait à nouveau ces noms, tout à l’heure inconnus:
-_Lasalle_, _Rivoli_, et peu à peu, comme s’il eût éprouvé le vague
-regret de n’avoir pas vu ces chevauchées, entendu ces canonnades, senti
-la poudre:
-
-— Tout de même, Boney, le petit Corse, il les mène tambour battant, ces
-grenadiers d’Autriche! Au printemps prochain, il n’en aura fait qu’une
-bouchée!
-
-Le printemps! Il était encore loin, le printemps! A travers la vitre des
-fenêtres, la neige de novembre laissait à peine apercevoir les toits
-voisins, et, auprès du maigre feu de houille qu’elle entretenait avec
-peine, Fanchette approchait une chaise de paille pour que le marquis
-vînt se chauffer.
-
-— Vous avez les pieds mouillés, monsieur le marquis!
-
-— Et vous avez les mains glacées, ma petite Fanchette!
-
-— Je n’ai pas froid, cependant, et cette nuit même, cette nuit, il me
-semblait que j’avais la fièvre...
-
-Doucement, avec son joli sourire éclairant son visage d’enfant, elle
-ajouta bien vite, pour rassurer le marquis:
-
-— C’est la joie!
-
-Mais elle en avait trop dit. Ce mot: _fièvre_, inquiétait soudain le
-pauvre Hector de Beauchamp, qui interrogeait bien vite, anxieusement, le
-visage de la charmante fille.
-
-— Allons, regardez-moi, Fanchette. Voyons cette mine.
-
-Il souriait encore, ce visage, il souriait toujours, et, pourtant, au
-fond des yeux clairs, une sorte d’involontaire mélancolie révélait une
-souffrance.
-
-— La fièvre! Vous n’avez pas été malade, Fanchette?
-
-— Non, je vous dis. Heureuse. Et avez-vous remarqué? Le chagrin vous
-abat quelquefois et le bonheur vous empêche de dormir. On se dit: «Je
-voudrais être à demain pour avoir la certitude que je n’ai pas rêvé!»
-
-— Vous n’avez pas rêvé, Fanchette. Ou, plutôt, vois-tu, nous faisons un
-rêve, un beau rêve... Blottis là, sous ce toit, où la neige tombe, je ne
-connais point d’êtres plus heureux... Bonaparte, là-bas, et son
-Lasalle..., ce sont des pauvres, vois-tu, comparés à nous, de pauvres
-pauvres, avec leurs trophées, leurs drapeaux!
-
-Elle se mit à rire en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, à
-l’idée que le vainqueur de l’Italie était un pauvre diable comparé à
-elle; mais, tout à coup, ce rire clair fut coupé brusquement par un
-accès de toux, et ce gentil visage de fillette de Greuze s’empourpra
-comme sous un étouffement.
-
-— Ce n’est rien! Ce n’est rien! répétait, entre deux quintes, sa douce
-voix brisée.
-
-Et ce n’était plus contre Boney, Lasalle et leurs victoires, que
-s’emportait, que s’irritait intérieurement le petit marquis; c’était
-contre cette neige collée aux fenêtres, pénétrant les os, prenant à la
-gorge cette chère aimée dont le regard semblait s’excuser de lui causer
-un chagrin, une angoisse.
-
-Il s’était levé, lui apportait un verre d’eau.
-
-— Voulez-vous de la tisane, Fanchette?
-
-— Merci. C’est fini. Oh! je vous dis, ce n’était rien. Et si c’était
-quelque chose, eh bien? quoi!... ce ne serait rien encore!
-
-Elle disait cela délibérément, avec la crânerie joyeuse d’un volontaire
-allant au feu, à la française.
-
-— Êtes-vous folle, Fanchette!
-
-— Non, je dis ce que je pense. Et, tenez, voulez-vous que je vous
-l’avoue, tout bas, bien bas? J’ai toujours envié M^{lle} Olivier...,
-vous savez..., la jolie M^{lle} Olivier, qui avait créé Chérubin, chanté
-_La Romance à Madame_, conquis, charmé, affolé Paris et qui est morte...
-pftt!... disparue..., toute jeune, toute blonde..., adorée!... Et si
-bonne, si bonne, M^{lle} Olivier! Elle était si gentille, qu’on ne
-pouvait pas s’imaginer qu’elle pût jamais devenir vieille..., avoir des
-rides. C’est si laid, les rides! Moi non plus, je ne voudrais pas avoir
-de rides. Vous me trouvez peut-être coquette? dit-elle encore.
-
-Puis, comme si le sourire de la blonde sociétaire disparue l’eût
-reportée vers le théâtre, son théâtre, vers Paris, elle se mit à évoquer
-les beaux soirs de France, le défilé du _Mariage_ sur l’air des _Folies
-d’Espagne_, où, de son petit pied se relevant et retombant comme une
-touche de piano, elle battait la mesure en marchant, et cette soirée où
-elle avait remplacé, doublé M^{lle} Lachassaigne:
-
-— J’étais si contente! Et si jolie! oui, cher marquis, je deviens
-coquette, décidément!... Ah! mon costume! Mon joli costume! Celui qu’a
-décrit M. Caron de Beaumarchais!... Un petit habit, un juste brun avec
-des ganses et des boutons d’argent, la jupe de couleur; rouge; sur la
-tête, une toque noire à plumes... J’aurais préféré un grand chapeau de
-paille, comme les jolies dames que peint M^{me} Vigée-Lebrun... Mais les
-auteurs, vous savez, les auteurs, ce qu’ils veulent il faut le faire!
-
-Le petit marquis l’écoutait avec une émotion soudaine, une inquiétude
-qui devenait peu à peu de la terreur. Fanchette parlait, parlait,
-maintenant, avec une volubilité vraiment étrange. Elle avait dans le
-regard un éclat inattendu. Il lui prit les mains: elles étaient
-brûlantes. Un léger frisson la fit pourtant se plaindre du froid, et la
-petite toux, qui souvent avait inquiété Hector de Beauchamp, revint,
-secouant douloureusement ce gentil corps frêle.
-
-— Il faut vous soigner, Fanchette!... Il ne faut pas être malade, ma
-femme!
-
-Ce nom la rendait toute joyeuse, amusée, en quelque sorte, comme si ce
-fût un jeu que ce mariage projeté.
-
-— On changera le titre de la pièce de Beaumarchais, disait-elle en
-riant. Ce sera, à la reprise, _Le Mariage de Fanchette_!... Quand on
-pense, disait-elle encore, qu’on n’a pas joué _La Folle Journée_ depuis
-1790... Ni en 1791, ni en 1792, ni en 1793... Ils avaient peut-être peur
-que M. Marie-Joseph de Chénier trouvât M. de Beaumarchais
-réactionnaire...
-
-Ce besoin presque maladif de parler du théâtre rendait plus vives les
-craintes du marquis. Il y avait, maintenant, chez Fanchette, comme une
-obsession. Son être semblait se dédoubler. Obstinément, sa pensée allait
-vers Paris, se tendait vers la Comédie. Elle dit tout à coup, un soir,
-en regardant le marquis dans les yeux:
-
-— Si nous partions?
-
-— Partir? Vous dites?
-
-— Oui, si nous partions?
-
-— Et pour aller où?
-
-— En France. A Paris. Oui, c’est une idée. Je ne dors pas la nuit. Et,
-dans mon insomnie, c’est à Paris que je pense, aux camarades, aux
-coulisses... Je m’ennuie ici, je m’ennuie. Je vais tomber malade dans ce
-Londres...
-
-Les flocons de neige s’amassaient aux vitres, encadrant de bourrelets
-glacés les arêtes des fenêtres. Une bise froide entrait par-dessous la
-porte et Fanchette approchait ses mains du feu de houille, dont les
-languettes bleuâtres sautillaient parmi le charbon rouge. Elle regardait
-s’écrouler tristement les morceaux consumés. Et ce feu ne la réchauffait
-pas. Il faisait si froid, il faisait si laid autour d’elle! Et il devait
-faire si bon à Paris!
-
-— Il n’y fait pas bon pour les émigrés, répondait le petit marquis avec
-une moue qui voulait sourire.
-
-— Bah! quand on risquerait un peu sa tête! Paris vaut bien une
-imprudence!
-
-Hector avait tout d’abord pris ce désir pour une fantaisie, un caprice
-de femme; mais il se précisait, il s’affirmait, ce désir, et le docteur
-Ploomfield, qu’il avait amené auprès de Fanchette, prononçait des mots
-assez effrayants: consomption, nostalgie, toux nerveuse... On pouvait
-trouver diverses causes au malaise dont souffrait cette enfant: regret
-du pays, ennui, mal de l’exil et aussi, aussi — le docteur baissait la
-voix, même pour parler à l’oreille du marquis — un peu de phtisie.
-
-Eh! parbleu! cette toux, la maudite petite toux! Hector avait bien
-deviné. L’idée que cet être exquis dont il voulait pour toujours faire
-sa compagne pouvait lui être enlevé tout à coup le piquait au cœur comme
-une pointe d’épée.
-
-Fanchette avait quasi brusquement pris en haine cette petite chambre,
-qu’elle trouvait presque joyeuse autrefois, la parant des fleurs de son
-éventaire. Maintenant, en montrant au marquis une jacinthe qui poussait
-dans un vase de verre ses racines échevelées, pareilles à des tentacules
-de méduses, elle disait:
-
-— Voyez comme elle a de peine à fleurir! Et s’il fleurit, cet oignon de
-Hollande, la fleur jaune d’or mourra de froid. Il faut partir!
-
-Elle ajouta, un jour, en souriant d’un petit sourire railleur et triste:
-
-— D’ailleurs, cher marquis, n’avez-vous pas dit souvent que, dans huit
-jours...
-
-— Oui, oui, dans huit jours, dans huit jours!...
-
-Et, brusquement, le marquis s’écria:
-
-— Eh bien! soit! Oui!... Dans huit jours! Malgré vents et marées,
-batailles de M. Bonaparte et lois et décrets des proscripteurs, nous
-partirons dans huit jours! Vous le voulez? Dans huit jours, nous serons
-en France!
-
-— A Paris! dit Fanchette, avec la ferveur d’un mahométan prononçant le
-nom de La Mecque.
-
-— A la Comédie!
-
-— Au Foyer!
-
-— En route, Fanchette, fit le petit marquis. Puisqu’il ne faut que
-Paris pour vous guérir, on vous guérira! Et, si l’on me met la main au
-collet, eh bien! nous verrons. Je me défendrai!
-
-Il s’occupa de trouver la somme voulue pour payer quelque maître
-batelier qui consentît à traverser la Manche, à passer de Douvres à
-Calais, à débarquer la nuit sur quelque point abordable de la côte
-française. Jusqu’à ces derniers jours, le pauvre marquis de Beauchamp
-avait conservé pieusement deux ou trois bijoux dont, autrefois, se
-parait sa mère, qu’avait portés sa grand’mère, vieilles reliques de
-famille dont il avait juré de ne jamais se dessaisir. Il les porta à un
-revendeur juif qui tenait boutique du côté de Middle Temple Lane, et il
-se disait que c’était là comme le cadeau de noces donné par les aïeules
-à la future marquise de Beauchamp d’Antignac.
-
-Dans huit jours, oui, dans huit jours, il prendrait la mer avec la
-pauvre fille.
-
-— Il lui faudrait l’air du pays, avait affirmé le docteur Ploomfield.
-
-Elle respirerait bientôt l’air du pays. Elle remettrait, quelque soir,
-son petit habit, sa jupe rouge et sa toque noire et, pour lui, s’il
-était conduit, un matin, comme d’autres, dans la plaine de Grenelle,
-devant un peloton d’exécution, il saluerait aussi insolemment que
-possible, crierait très haut «Vive Sa Majesté Louis XVII!», et tâcherait
-de tomber avec grâce.
-
-Aux préparatifs de départ, Fanchette apportait une hâte maladive. Elle
-éprouvait cette sensation morbide qu’elle n’aurait pas le temps de fuir
-Londres, que cette douleur ressentie, cette brûlure dans la poitrine,
-cette toux qui la prenait à la gorge et qu’elle étouffait pour ne pas
-attrister le marquis, allaient la coucher dans ce petit lit de fer, sous
-ce toit couvert de neige. Elle avait peur. Sa chambre lui faisait
-l’effet d’une prison. Une cellule, un coin d’hôpital. Il lui semblait
-qu’une fois là-bas, elle serait guérie. Et ces mots: «là-bas», prenaient
-sur ses lèvres des accents très doux.
-
-— Ils ne sont pas si bêtes d’avoir inventé ou retrouvé ce nom:
-_patriotes_, les malandrins de «là-bas», murmurait le marquis. On
-l’aime, en effet, la patrie!
-
-On aime aussi l’asile où l’on a vécu, et lorsque, sa valise à la main,
-le petit marquis prit congé de Londres, il eut, à son grand étonnement,
-un étrange battement de cœur. Il dit adieu à la misérable chambre de
-Crown Court comme si les murailles eussent gardé de ses souffrances et
-de ses joies. C’était là que Fanchette l’avait soigné, veillé, là
-qu’elle s’asseyait lorsque, de sa jolie voix, elle lui lisait _Clarisse
-Harlowe_! Il n’était pas jusqu’à mistress Sniddle qui lui inspirât des
-pensées attendries. La logeuse lui répétait que si, par hasard, — il
-faut tout prévoir! — M. le marquis se trouvait obligé de revenir en
-Angleterre, il retrouverait toujours sa chambre, cet appartement meublé
-si «convenable».
-
-— Ah! mistress Sniddle, répondait le marquis, je suis, comme tous les
-exilés, reconnaissant à l’Angleterre de sa loyale hospitalité, — j’ai
-été libre en un pays libre; — mais j’espère bien jamais, _never_, vous
-entendez, ne remettre les pieds à Londres. Et, dans huit jours, je serai
-à Paris... Que dis-je! mistress Sniddle, avant huit jours!
-
-— Dieu le veuille, monsieur le marquis!
-
-
- VI
-
-Fanchette aussi éprouvait une émotion toute naturelle en quittant le
-logis où elle avec vécu. Mais le brouillard de Londres, décidément,
-l’étouffait.
-
-Elle se mourait, comme la jacinthe de Hollande dans son vase de verre.
-La santé, la vie, l’appétit même, de vivre, elle allait retrouver tout
-cela en France. Et, dans la voiture qui l’emportait, la cahotait vers
-Douvres, elle faisait des rêves. Elle souriait à Hector de Beauchamp,
-entre deux accès de toux, et elle lui répétait:
-
-— Si vous saviez, si vous saviez comme je suis heureuse!
-
-Le temps était froid. On avançait lentement dans la neige, cette neige
-qui se collait aux fenêtres de Soho et qui faisait, maintenant, de la
-verte campagne anglaise une vaste plaine blanche, une nappe glacée. Au
-fond de la voiture, Fanchette se blottissait comme un passereau frileux,
-et le marquis ressentait une volupté de protecteur et d’amoureux à la
-fois à serrer contre sa poitrine, à couvrir de son manteau cette
-créature douloureuse et délicieuse qui lui disait:
-
-— Chaque tour de roue nous rapproche de la mer! Et, après la mer,
-Paris! Paris!
-
-Elle n’avait plus qu’une idée, — l’idée fixe des malades, — se
-retrouver où elle était née, revoir les rues de son enfance, Romainville
-aussi, les lilas de Romainville, et le théâtre, le théâtre où elle avait
-eu sa grande joie d’un soir. Et la route lui paraissait longue.
-N’arriverait-on jamais à Douvres? Les pauvres chevaux, fouaillés par le
-cocher, faisaient de leur mieux, tout fumants dans le brouillard
-roussâtre. L’un d’eux s’abattit sur la neige dure et un des brancards de
-l’équipage se rompit, une des roues étant endommagée aussi. On était
-loin de tout village, dans une plaine où sifflait la bise. Il fallut
-attendre assez longtemps l’arrivée d’un charron. Et Fanchette avait
-froid, se désolait, répétait:
-
-— Nous n’arriverons jamais! Jamais!
-
-Enfin, la roue réparée et le brancard remis en état, le cocher,
-maugréant contre le verglas, reprit sa route et l’on atteignit Douvres.
-
-Les deux exilés eurent une minute de grande joie en apercevant le vieux
-château, là-haut dressé, menaçant, et qui, pour eux, représentait le
-port. Ils allaient donc s’embarquer, la mer était là, et, derrière cette
-brume opaque aperçue dans les échancrures des dunes, la patrie.
-
-Mais le sort paraissait s’acharner contre eux. Lorsque, après avoir
-gagné l’endroit où les attendait le maître du bateau, ils arrivèrent sur
-la grève, leurs bagages déjà posés à terre, le marin, leur montrant la
-mer toute blanche de moutons, — aussi blanche, avec cette écume, que la
-plaine couverte de neige, — dit:
-
-— Partir est impossible.
-
-Impossible! C’était un mot qui sonnait mal aux oreilles du petit
-marquis.
-
-— On peut tout ce qu’on veut, dit-il.
-
-— Oui, mais je ne veux pas exposer mon bateau à être brisé ou envoyé
-sur les côtes de Norvège. La mer grossit. Le vent est mauvais. Mieux
-vaut pour vous attendre à Douvres que de fournir de la pâture aux
-poissons de la Manche.
-
-— Alors, vraiment, nous ne partons pas?
-
-— Nous partirons après la tempête passée. Voyez ces vagues. Hautes
-comme des tours d’églises!
-
-Fanchette était désolée. Il fallut chercher asile dans une petite
-auberge où l’hôte fit un peu la grimace en recevant des Français. Mais
-ce n’était qu’un logis de passage. Le vent allait bientôt se calmer. On
-repartirait, sans doute, le lendemain. Dans la nuit, la malade fut prise
-d’une fièvre ardente, des crachements de sang terrifièrent M. de
-Beauchamp et, le matin venu, Fanchette, trop faible pour se lever,
-demanda elle-même à rester au lit, puisqu’on ne pouvait pas s’embarquer
-tout de suite.
-
-— Cela me reposera et je serai vaillante pour la traversée..., demain.
-
-Mais, le soir, la fièvre redoublait, la toux déchirait plus cruellement
-les poumons de la pauvre fille portant à sa poitrine ses petites mains
-pâlies. Et le marquis demandait un médecin en hâte, car il avait peur,
-maintenant, peur de la voir arrêtée là, condamnée à rester en chemin.
-
-L’hôte maugréa d’abord, disant que l’auberge de _L’Ancre et du Canon_
-n’était pas un hôpital; puis, il s’amenda, eut pitié et envoya lui-même
-son garçon chez son propre docteur. Et celui-ci, gros bonhomme roulant
-comme un muid, accourut en soufflant, ausculta la malade et ordonna des
-moxas dans le dos...
-
-— C’est une petite congestion pulmonaire... Il faut garder la chambre
-et se garer du froid.
-
-— Alors, dit Fanchette, inquiète, nous ne partirons pas demain?
-
-— Quelle folie! Vous ne pourrez sortir avant huit jours!
-
-— Vous dites, docteur? fit le petit marquis.
-
-— Huit jours! Dans huit jours!
-
-Il se demandait, le marquis, si ce gros homme se moquait de lui et
-connaissait la pensée, le refrain, le rêve reporté de semaine en
-semaine: dans huit jours!
-
-«Dans huit jours!» C’était sa phrase éternelle, sa consolation et son
-espoir. Et ces trois mots, si souvent répétés depuis tant de mois, ce
-médecin inconnu les redisait encore et, cette fois, le «_Dans huit
-jours_» — les huit jours du petit marquis — devenait, non plus une
-espérance, mais une sentence.
-
-Soit. Il fallait s’incliner. Dans huit jours. Dans huit jours, la mer
-démontée serait redevenue calme. Dans huit jours, le patron de la barque
-n’aurait plus peur du vent mauvais. Dans huit jours, Fanchette aurait
-repris ses couleurs et serait guérie.
-
-— Eh bien! docteur, résignons-nous. Dans huit jours. Dans huit jours.
-Et mille fois merci.
-
-Mais ils allaient être tragiques, les douloureux huit jours qui allaient
-suivre. La congestion avait terrassé la pauvre enfant et, après avoir
-prononcé le mot «petite» en parlant de la maladie, le docteur, faisant
-la moue, grommelait des paroles mécontentes à l’adresse de quelque
-complication qui survenait, dangereuse. Il regardait, avec une
-expression d’anxiété paternelle, Fanchette, qui lui souriait, lui
-disant:
-
-— Je n’ai plus que sept jours, puis six jours à attendre...
-
-Puis: cinq jours!
-
-Et, lorsqu’il sortait de la chambre, il n’avait pas l’air satisfait.
-
-— Va-t-elle donc mourir ici, la petite Française? lui demandait
-l’hôtelier.
-
-Il hochait la tête et ne répondait pas.
-
-Et Hector de Beauchamp voyait bien, devinait que le brave homme était
-inquiet. Sans être médecin, le marquis s’apercevait trop sûrement de
-l’état de la malade. La toux augmentait, devenait plus fréquente. Des
-étouffements empourpraient le visage amaigri, et la pauvre fille se
-dressait sur son lit, essayant de repousser quelque monstre qui
-l’étreignait. La nuit, elle avait le délire. Elle chantait des chansons
-entendues autrefois. Elle répétait, en essayant de rire, les propos de
-la Fanchette du théâtre au comte Almaviva:
-
-«Oh! Monseigneur... Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous
-savez bien que vous dites toujours: _Si tu veux m’aimer, petite
-Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras_...»
-
-Son gentil visage se penchait et le hochement de tête, commencé dans la
-coquetterie, s’achevait, lassé, dans la douleur.
-
-Le marquis l’écoutait, tremblant, lui prenant les mains, — ces petites
-mains qui brûlaient, — et il lui disait, comme si les paroles de la
-comédie se fussent adressées à lui-même:
-
-— Oui, tout ce que tu voudras, tout, Fanchette!
-
-Et le regard perdu, doucement, avec le respect de la pauvre petite
-débutante pour le grand artiste, elle répondait:
-
-— Merci, monsieur Molé. Vous êtes bon pour moi!
-
-Alors, le marquis sentait ses yeux se remplir de larmes. Il étouffait,
-lui aussi, mais d’émotion contenue, lorsque la frêle voix douce
-s’élevait, ironiquement joyeuse, et que, délirante, Fanchette, la pauvre
-Fanchette, répétait, en imitant M. Préville:
-
- ...Tout finit par des chansons!
-
-Sur les lèvres sèches de la malade, elle revenait constamment, aux
-heures de délire, comme une obsession constante, la ritournelle du
-Vaudeville, et, pour Hector, cet air narquois devenait poignant et
-navrant, une sorte de cantique funèbre. Il se détournait violemment pour
-que Fanchette ne vît point ses larmes. Mais pouvait-elle voir?
-Voyait-elle autre chose que les lointaines images de ses songes? Elle
-était perdue. Le marquis avait la terreur qu’on lui dît:
-
-— Elle ne sera plus là bientôt.
-
-Il était certain de l’atroce sentence, et, pourtant, il n’osait
-interroger le docteur. Il avait peur de la réponse. Huit jours! Avant
-les huit jours, si Fanchette l’avait quitté, quitté pour toujours? S’il
-se trouvait seul dans le monde, cet amour brisé, ce pauvre amour, idylle
-de son exil, emplissant toute sa vie?
-
-Il se sentait trembler, puis il se redressait, espérant, voulant espérer
-contre tout espoir. Allons donc! Fanchette était jeune! On ne meurt pas
-ainsi, à vingt ans! Mais il se rappelait la jolie Olivier, M^{lle}
-Olivier dont Fanchette avait envié la destinée. Et il frissonnait en se
-répétant que Chérubin avait évité l’âge des rides.
-
-Il passait à veiller Fanchette les nuits entières dans un fauteuil. Elle
-le suppliait de prendre du repos.
-
-— Mais, je me repose! Si j’étais à l’armée des princes, je dormirais
-moins encore! D’ailleurs, je dors, Fanchette, oui, je dors... et je rêve
-même de Paris!
-
-— Ah! Paris! disait-elle, mais d’un ton triste comme si elle eût
-renoncé à la terre promise.
-
- * * * * *
-
-Une nuit (la dernière avant la semaine prescrite, les huit jours
-annoncés), le marquis s’était assoupi, Fanchette ayant laissé tomber,
-elle aussi, sa jolie tête amaigrie sur l’oreiller, lorsqu’il fut
-réveillé par un bruit violent de voix partant de la salle basse de
-l’auberge, où des marins chantaient, dansaient, fêtaient bruyamment il
-ne savait quel événement joyeux, — et, en écoutant, voilà qu’il
-distinguait des mots qui lui faisaient bondir le cœur, des injures aux
-marins français qu’on avait coulés en mer et à des frégates françaises
-chassées comme des mouettes peureuses...
-
-Le chœur montait, brutal, ardent, farouche, accompagné de chocs de pots
-de bière et de trépignements de talons sur le sol. Les murs de l’auberge
-de _L’Ancre et du Canon_ en tremblaient. C’étaient des matelots qui
-célébraient une victoire anglaise.
-
-— Hurrah! Hurrah! Hurrah!
-
-Le marquis avait envie de leur crier de se taire et, furieux, il allait
-le faire en descendant pour dire qu’il y avait, là-haut, une malade
-endormie, lorsque Fanchette se réveilla tout à coup et, peureuse,
-écoutant ce bruit qui montait, qui grondait, dit à Hector:
-
-— Qu’est-ce que c’est? Est-ce qu’on vient nous arrêter? Qu’est-ce qu’on
-nous veut? Pourquoi ce tapage?
-
-— Ce n’est rien, Fanchette. Rien... Des matelots qui s’amusent.
-
-— Oui, mais il me fait mal, ce bruit... Oh! J’ai très mal... Je
-voudrais...
-
-— Je vais leur dire...
-
-Elle le retint vivement. Ses mains donnaient au marquis la sensation
-d’un fer rouge...
-
-— Non, ne me quittez pas... J’aurais trop peur... Qu’est-ce que c’est
-donc que cette femme, cette grande femme qui est là et qui me fait des
-signes?
-
-— Une femme? Il n’y a personne ici que moi, Fanchette...
-
-— Si, si... Il y a cette femme... là... (Elle étendait son bras blanc,
-si maigre, vers un point invisible.) Oh! je la reconnais..., je la
-devine... Elle veut m’emmener... Oui, j’y vais, j’y vais!
-
-Mais, se rejetant vers Hector, s’accrochant à lui, le suppliant de la
-défendre:
-
-— Eh bien! non, je ne veux pas!... Je veux rester... Gardez-moi,
-monsieur le marquis, protégez-moi!...
-
-Et, tout à coup:
-
-— Ah! bien! voilà. Elle est partie. Vous l’avez chassée. Merci. Nous
-allons prendre le bateau..., cette fois, n’est-ce pas? nous irons à
-Paris, vraiment... Vraiment? Tiens, ils s’en vont, les matelots.
-
-En bas, ils avaient, en effet, cessé de danser leur trépidant _hornpipe_
-et ils s’en allaient vers la grève en chantant leurs chansons
-patriotiques où Nelson était acclamé...
-
-Le silence se faisait dans l’auberge vide. Et un apaisement soudain
-succédait alors chez Fanchette à la nervosité anxieuse. Elle se sentait
-lasse, étrangement lasse.
-
-Elle dit au marquis:
-
-— La nuit est encore longue. Dormez, je vais dormir!
-
-Et, sur l’oreiller, de sa jolie voix musicale, comme dans un soupir elle
-dit en fermant les yeux:
-
-— _Good night, dear!_
-
-Le marquis la regardait sommeiller. Il était heureux de la voir ainsi
-calme. Très maigre, bien pâle. Mais reposée. Si elle pouvait reposer
-ainsi un jour encore? Si le docteur permettait, enfin, qu’on reprît le
-voyage interrompu? Qui sait?
-
-En attendant, elle dormait. On entendait à peine sa respiration
-d’enfant. Il pouvait, lui aussi, s’endormir, rassuré. Demain, peut-être,
-le sommeil de la nuit aurait-il apporté un adoucissement, donné des
-forces... Demain!
-
-Le lendemain, Hector de Beauchamp se frotta les yeux, ayant dormi plus
-qu’il n’eût voulu et le jour gris filtrant à travers les vantaux de la
-fenêtre. Il regarda Fanchette. Elle dormait toujours. Il ouvrit les
-volets. La lumière entoura d’une teinte livide le visage de la dormeuse.
-Hector s’approcha d’elle doucement. Elle avait, dans son sommeil, un
-délicieux sourire. Sa tête s’appuyait sur ses mains d’enfant. Le profil
-était doux, calme, heureux. Le marquis se pencha sur l’oreille de la
-jolie fille, la petite oreille rose jadis, et maintenant transparente,
-— et il dit, dans un murmure:
-
-— Fanchette!
-
-Elle ne répondit pas. Il répéta le nom aimé. Elle ne faisait pas un
-mouvement, l’endormie. Elle reposait et, marchant sur la pointe des
-pieds, le petit marquis allait s’éloigner pour la laisser à son sommeil
-lorsqu’une horrible pensée lui vint: — si elle n’allait pas se
-réveiller? Si le _good night_ était celui de la grande nuit, un adieu,
-l’adieu? Il revint au lit bien vite. Il posa doucement sa main sur la
-joue de la dormeuse. La chair était froide et les lèvres ne laissaient
-passer aucun souffle. Il prit les petites mains de la pauvre enfant.
-Elles lui semblèrent déjà raidies. Il recula, poussant un cri de colère
-à la fois et de terreur. Il appela:
-
-— Au secours! A moi! Fanchette est morte!
-
-Et, pendant qu’il s’écroulait devant le lit funèbre, prostré, enfonçant
-sa tête dans les draps, ses lèvres sur les mains glacées, un coup de
-canon retentissait au loin, auquel répondaient les batteries de Douvres.
-C’était le bateau des matelots qui prenait la mer pour aller combattre
-la France.
-
-
- VII
-
-Alors, le marquis de Beauchamp d’Antignac n’eut plus qu’une pensée:
-donner à cette enfant une tombe dans la terre d’exil. Elle dormirait là
-sous le _green_ où reposaient des générations disparues. Elle ne
-reverrait pas son Paris, la petite Fanchette, elle ne reverrait pas son
-théâtre. Et, lui, s’embarquerait-il seul et continuerait-il le voyage
-entrepris pour elle? Dans le cimetière de Douvres, les fossoyeurs
-creusèrent la fosse où l’on descendit la Française. Le ciel d’hiver
-s’était éclairci comme pour sourire à la petite morte. Le jaune
-brouillard s’était dissipé et il y eut un rayon pâle sur la bière
-glissant le long des cordes. Un vieux prêtre catholique breton, réfugié
-à Douvres, ayant appris qu’une compatriote était morte, était venu
-réciter la prière des morts.
-
-— Je sais bien que c’est une comédienne, dit-il au marquis; mais elle a
-droit au _De profundis_!
-
-Le petit marquis remercia le vieillard. Il ne quitta l’auberge, où il
-retrouvait la place et comme l’ombre de Fanchette, que lorsque le
-tailleur de pierres à qui il avait commandé une inscription pour la
-tombe lui eût livré l’humble monument. Oh! une simple pierre avec un
-nom: _Fanchette_, — et le titre dont elle eût été fière, la bouquetière
-de Drury Lane:
-
- FANCHETTE
- _de la Comédie-Française_.
-
-Il avait, d’abord, voulu mettre le nom de l’orpheline: Lise. A quoi bon?
-Elle avait été Fanchette, un soir, la Fanchette de Beaumarchais. Elle
-serait Fanchette pour l’éternité, s’il y a une éternité pour les tombes.
-
-Et quand il eut dit, épelé, redit ce nom gravé sur la pierre grise, il
-reprit tristement le chemin de Londres, il refit, comme il eût suivi le
-chemin d’un calvaire, la route parcourue avec la jolie fille blottie
-contre lui; il rentra morne, accablé et comme vieilli dans le gouffre
-énorme de la cité toute en liesse. C’était le soir, et, par une ironie
-amère, le soir de la veille de Christmas, du Christmas joyeux, bruyant,
-turbulent, kermesse géante, qui emplissait Londres de lumières crues, de
-mangeaille et de marée sous les touffes de houx faisant aux poissons
-volumineux, aux homards, aux crabes, aux biftecks saignants, des
-auréoles de verdure. L’exilé regardait, comme hébété, les êtres et les
-choses. Les passants chantaient, la foule se poussait autour des
-débitants de viande ou de coquillages. Il y avait partout une intensité,
-une fureur de vivre. Dans tout ce peuple aussi, une ardeur belliqueuse
-dans sa joie de frairie annuelle. Un vent de victoire dans cette
-bourrasque de plaisir.
-
-Le petit marquis frappa à la porte du logis de Crown Court, toujours
-aussi noir, aussi solitaire, aussi lugubre, et mistress Sniddle lui
-apprit comme une bonne nouvelle que sa misérable chambre était encore
-libre. Et, en effet, c’était une consolation pour le marquis de
-retrouver l’asile où Fanchette l’avait soigné, lui avait lu, là,
-Richardson. C’était hier. Et c’était si loin, déjà si loin!
-
-— Pauvre miss Fanchette, dit la logeuse. Alors, elle s’est envolée, la
-petite fauvette?
-
-Le nom sourit à Hector de Beauchamp. C’était bien cela. Un être ailé et
-chantant. Il dit:
-
-— Oui, envolée. Je la retrouverai ici, par le souvenir!
-
-Les chansons de Noël, les bruits des cohues de Christmas lui arrivaient
-comme une lointaine rumeur confuse, et l’abandon du destin lui était
-plus cruel dans cette joie brutale de toute une ville en liesse. Ah!
-dans la chapelle du château, à Saint-Alvère, l’arbre chargé de pommes et
-de grappes conservées des raisinières, l’arbre illuminé de bougies que
-le chapelain bénissait, autrefois, autrefois...
-
- * * * * *
-
-Il devait en revoir bien souvent, le petit marquis, des Christmas
-anglais et se rappeler ainsi, tous les ans, les Noëls évanouis de son
-cher Périgord. Les années, en effet, succédaient aux années et les huit
-jours du petit marquis devenaient des huit ans, des dix ans, plus
-encore... Le siècle avait fini, le dix-huitième siècle des philosophes
-et des paniers, des têtes poudrés et des têtes coupées, le siècle de la
-liberté pour les uns, de l’exil pour lui. Le siècle nouveau avait
-apporté des idées et des mœurs nouvelles, roulé des événements et des
-hommes. Il était né au bruit du canon, il continuait avec des
-mitraillades. Le marquis de Beauchamp reprenait instinctivement,
-mécaniquement, avec une sorte d’obstination machinale, ses promenades
-interrogatives du côté de l’ «Office des Étrangers».
-
-— Que se passait-il? Qu’y avait-il de nouveau en France? En Europe?
-Allait-on pouvoir, enfin, faire ses malles et rentrer?
-
-Non. La barrière était toujours dressée.
-
-Il fallait des démarches pour se faire rayer de la liste des émigrés.
-Et, disait-on, une fois en France, on demeurait encore surveillé par les
-yeux de la police. Surveillé! Le mot retentissait à l’oreille du marquis
-comme une injure! Quoi! ne se pouvoir promener sur les boulevards sans
-qu’un mouchard de M. Fouché vous marchât sur les talons! Continuer à
-être suspect comme au temps même de la Terreur! Voir dans M. de
-Bonaparte un remplaçant de M. de Robespierre! Ah! non, vertubleu, non,
-mille fois non! Mieux valait encore la misérable chambre de Crown Court
-et le brouillard jaune de ce diable de Londres!
-
-Et puis, maintenant, Hector de Beauchamp avait, dans cette Angleterre,
-un coin sacré où il allait parfois comme en pèlerinage et on eût dit
-qu’à Douvres il y eût, pour sa pensée et son corps, des racines.
-C’était, dans le _green_, la petite pierre sous laquelle reposait
-Fanchette, et il quittait volontiers son logis pour aller porter,
-déposer là-bas un bouquet de fleurs, de fleurs pareilles à celles que la
-comédienne étalait autrefois sur son éventaire.
-
-Le temps marchait, et les années d’attente et de misère continuaient
-pour le petit marquis, pouffant de rire lui-même à cette idée que tout,
-comédie, tragédie, éloignement, tristesse, finirait «dans huit jours»!
-
-— Ah! mes huit jours, comme ils s’allongent, mes huit jours!
-
-Il n’eût tenu qu’à lui de revenir après la paix d’Amiens et lorsque
-Bonaparte permettait aux émigrés de rentrer. Mais, puisqu’on ne lui
-rendait pas ses biens, de quel droit rendait-on au marquis sa patrie? Il
-était plaisant, en vérité, ce Premier Consul, il jouait au souverain et
-ne disait-on pas qu’il venait d’adopter une livrée verte? Une livrée
-verte! La couleur de celle des gens de M. le comte d’Artois! Le marquis
-eût sifflé au passage l’équipage consulaire, — d’autant plus (les
-gazettes anglaises rapportaient le mot) que Bonaparte avait dit: «Ils
-sont ridicules les animaux qui me contestant le droit de choisir mes
-couleurs! Est-ce que je ne vaux pas le comte d’Artois? Ah! ma foi, ils
-en verront bien d’autres!»
-
-— «Ils en verront bien d’autres!» Eh bien! non, je ne veux rien voir de
-cette mascarade, répétait le petit marquis. J’attendrai!
-
-Il avait éprouvé une émotion profonde lorsqu’un soir, un pauvre diable
-de paysan s’était présenté à lui, lui rapportant du lointain Périgord le
-prix de fermages accumulés et lui disant:
-
-— C’est Montpezat, votre métayer, qui, sachant que je passais en
-Angleterre, — je suis garçon d’écurie chez lord Holland, — m’a confié
-cet argent, qui est à vous, monsieur le marquis!
-
-L’argent arrivait bien, M. de Beauchamp étant à bout de ressources. Ce
-bon Montpezat! Le modèle des serviteurs! Il y a de braves gens, en ce
-monde. Ah! toute sa vie durant, Montpezat jouirait de la ferme qu’il
-exploitait, il serait chez lui, à Ratevoul! Mais comment le Périgourdin
-avait-il pu découvrir la retraite de l’exilé?
-
-— Au «Bureau des Étrangers», monsieur le marquis. Nous savions, là-bas,
-au pays, que vous étiez à Londres, et alors... Ah! monsieur le marquis,
-quand vous rentrerez à Saint-Alvère, on en tirera des pétards, on en
-allumera des feux de joie sous les châtaigniers!
-
-— Plus tard, mon ami. Cela viendra. Mais plus tard. Ça ne peut pas
-durer, n’est-ce pas, ce Consulat?... Un Consulat! Des consuls! O parodie
-de l’histoire romaine!
-
-Et le Consulat ne durait pas; mais il était remplacé par l’Empire, et,
-maintenant, c’était l’empereur qui gagnait des batailles et qui faisait
-pousser aux Anglais des cris de colère. Les caricatures continuaient à
-parodier Boney et son grand chapeau, ses grandes bottes et son grand
-sabre, sorte d’ogre empanaché et montrant les dents. Les passants
-continuaient à en rire; mais M. de Beauchamp ne pouvait s’empêcher de
-répondre, lorsqu’on lui parlait de «petites victoires sans conséquence»
-des Français:
-
-— Tout de même, quelque peu importantes qu’elles soient, M. Pitt en a
-eu un coup de sang!
-
-On haussait les épaules autour de lui, lorsqu’il disait encore:
-
-— Il me semble que ce drôle vient d’entrer à Vienne!
-
-— Oui. Par surprise...
-
-— Mais qu’est-ce que cette nouvelle bataille que les crieurs annoncent?
-
-— Rien du tout. Un petit engagement. Quelques patrouilles repoussées
-près d’un étang. Une escarmouche. Ils appellent ça Austerlitz!
-
-Le petit marquis avait pris le parti de se laisser vivre au gré des
-événements. Et, dans cette inaction, calculant penny par penny ce dont
-il pouvait disposer grâce à ce que lui avait envoyé le fermier
-Montpezat, faisant aussi, pour épargner ses maigres ressources, des
-copies pour des maisons de commerce, les années qui bouleversaient
-l’Europe passaient, passaient, condamnant l’exilé à une sorte de torpeur
-fataliste. L’heure arriverait bien où l’on pourrait rentrer en France
-tête haute, puisque tout arrive...
-
-Mais que c’était long et que les heures étaient lourdes! Ah! si ce
-Jacobin couronné n’avait pas fait fusiller le duc d’Enghien, M. de
-Beauchamp eût peut-être consenti à signer la paix avec lui et à passer
-par Paris pour se rendre en Périgord! Mais Paris était trop près de
-Vincennes, et l’idée de voir le petit Corse aux Tuileries semblait
-ironique au petit marquis. Alors, ne pardonnant pas, ne capitulant
-point, il restait fidèle à son entêtement. Il ne rentrerait que dans
-huit jours.
-
-Et les noms de «petits engagements» continuaient à emplir les gazettes
-anglaises. Iéna, Eylau, Friedland, Essling, Wagram... Puis, d’autres
-encore, des noms espagnols, puis des noms russes... Le récit d’une
-grande et terrible aventure... Borodino, Moscou... Des bulletins
-constatant que l’armée, en ce moment même, à demi ensevelie sous la
-neige, était victorieuse et que «jamais la santé de Sa Majesté n’avait
-été meilleure»; puis, d’autres noms encore, tracés en lettres rouges sur
-la carte du monde: Lutzen, Bautzen, Leipzig... Des batailles en
-France... La Champagne piétinée... Paris tombé, l’empereur, oui,
-_Boney_, réfugié, cantonné dans l’île d’Elbe... Et, cette fois, le roi
-rentrant à Paris! Le roi! A Paris, le roi de France...
-
-Le petit marquis, à cette nouvelle, avait résolu de rentrer bien vite,
-et, ayant refait ses malles tant de fois faites, défaites, refaites, il
-s’apprêtait, une fois encore, à reprendre, en s’arrêtant à Douvres, le
-bateau de Calais après avoir donné un dernier adieu à Fanchette. Mais
-c’était cette tombe, tout justement, qui le retenait, comme s’il allait
-laisser son cœur en Angleterre. Il avait vieilli, n’étant pas vieux,
-pourtant; mais il n’était plus le galant petit marquis promenant dans
-Piccadilly son élégance gentiment impertinente. Vingt ans d’exil — plus
-de vingt ans! — lui avaient apporté des rides. Alerte toujours, mince
-toujours, marchant toujours la tête haute, on ne lui eût point donné la
-quarantaine, et il l’avait dépassée. Tout de même, au coin des yeux, on
-eût déjà trouvé le semblant de la mélancolique patte d’oie. Mais
-l’entêtement de l’exilé avait pour complément la fidélité de l’amoureux.
-Les années ne lui avaient point fait oublier Fanchette, et de jour en
-jour, maintenant même, maintenant que la route était libre, il
-attendait, il temporisait avant de quitter le pays où il allait laisser
-cette humble petite tombe. Après lui, qui arracherait les herbes toutes
-prêtes à effacer les mots: «_Fanchette, de la Comédie-Française_»?
-
-— Mes huit jours ont duré tant d’années! Ils peuvent bien durer
-quelques jours encore!
-
-Ils durèrent cent jours, cette fois, les Cent-Jours du retour de l’île
-d’Elbe, et M. de Beauchamp fut réveillé, un matin de printemps, par
-mistress Sniddle, qui lui dit, effarée:
-
-— Monsieur le marquis, monsieur le marquis, grande, effrayante
-nouvelle! Boney!...
-
-— Eh bien! Boney?
-
-— Boney s’est échappé de son île! Boney est rentré aux Tuileries!
-
-— Aux Tuileries, mistress Sniddle?
-
-— Aux Tuileries. Et c’est la guerre, dit-on partout, la guerre qui va
-recommencer.
-
-— Ce diable de Bonaparte a du _pluck_, répondit le marquis.
-
-Il regarda ses malles bouclées.
-
-— Attendons, fit-il encore. Mais, cette fois, par exemple, c’est bien
-l’affaire de huit jours!
-
-Londres bouillonnait. Le marquis s’alla promener par les rues. Les
-visages des passants étaient blêmes d’anxiété ou rouges de colère. On
-parlait d’écraser, cette fois, le Boney, et le duc était là, le glorieux
-duc des campagnes d’Espagne. D’autres ne pouvaient s’empêcher d’admirer.
-L’histoire avait l’air, vraiment, d’un roman d’aventures. Des régiments
-défilaient, musique en tête, que la foule saluait, couvrait de ses
-hurrahs.
-
-— Allons, dit le marquis, cela sent encore la poudre.
-
-Et, lorsqu’il vit partir pour la Belgique les bataillons qu’allait
-commander le Duc de fer, il ne put s’empêcher de songer à ces pauvres
-braves gens du pays de France qui avaient, une fois encore, pris leur
-fusil et suivi leur empereur.
-
-Mistress Sniddle lui avait dit un mot qui l’avait fait à la fois sourire
-et frémir:
-
-— Monsieur le marquis, on assure que ce ne sera pas long. Une campagne
-de huit jours!
-
-Dans huit jours! Mais la campagne débutait par un coup de tonnerre. Un
-nom nouveau était imprimé par les gazettes: _Ligny_. A Ligny, les
-Prussiens avaient été bousculés; le vieux Blücher, foulé aux pieds des
-chevaux, avait failli être sabré, fait prisonnier... Eh! eh! Boney avait
-au jeu de la mort retrouvé la chance!... Mais, tout à coup, explosion de
-joie dans l’immense Londres. Victoire! La nouvelle arrivait de la
-défaite française. Waterloo! Wellington! A Mont-Saint-Jean, la vieille
-garde écrasée. L’empereur en fuite. Les Alliés marchant sur Paris une
-fois encore. Et c’était un délire dans la cité, dans les parcs, à bord
-des bateaux de la Tamise. Vive le duc! Hurrah pour Wellington! Gloire à
-la vieille Angleterre! Alors, le petit marquis rentrait seul dans son
-triste logis de Crown Court, et, tandis que mistress Sniddle allumait,
-pour illuminer le logis, des chandelles de résine, Hector de Beauchamp
-d’Antignac fermait sa porte, rêvait dans l’ombre et se sentait
-invinciblement une envie de pleurer.
-
-Pourquoi?
-
-Pourtant, — et, cette fois, pour toujours, — Waterloo lui rouvrait les
-portes de la France!
-
-La Cour de Gand reprenait le chemin de Paris. Le petit marquis pouvait
-reprendre la route de Saint-Alvère. Il se sentait pris, d’ailleurs
-(était-ce l’âge qui venait?), par une sorte de nostalgie qu’il n’avait
-pas éprouvée, même aux premières heures de l’exil. Les vignes, les
-_ratoubles_, les champs de blé d’Espagne, le petit _riou_ courant au bas
-de la terrasse sur les cailloux blancs, tous ces paysages de son
-enfance, il avait, à présent, hâte de les revoir. Il laisserait au
-cimetière de Douvres le rêve enchanté de sa jeunesse pour retrouver au
-pays la tombe de ses vieux. Et puis, il était pressé aussi de revoir sur
-les Tuileries, et au-dessus des bataillons en marche, flotter le drapeau
-blanc fleurdelisé sous lequel avaient combattu ses ancêtres.
-
-Il partirait donc. Oh! certes, pour tout de bon, il partirait! Il irait,
-une dernière fois, porter des fleurs à la pauvre Fanchette. Et, cette
-fois, les huit jours de proscription seraient enfin finis. Huit jours!
-
-— Mistress Sniddle, je prends congé de votre Angleterre. Elle me fut
-pitoyable. Je lui dis adieu. Et je vous dis adieu aussi, bonne mistress
-Sniddle. Ma valise est bouclée. Dans deux jours, je me mets en route!
-
-— Bon vent, bonne mer, monsieur le marquis!
-
-Et, la veille de son départ, un beau soleil d’automne donnant un air
-d’été aux rues de Londres, le marquis de Beauchamp voulut revoir, une
-dernière fois, les coins de la grande ville où il avait si souvent
-promené, bercé sa mélancolie. Il entrait dans Westminster, pénétrait
-dans le Cloître, allait encore à ce «Bureau des Étrangers» où, cette
-fois, on lui donnait des nouvelles du roi Louis XVIII, que saluaient,
-là-bas, la plupart des maréchaux de l’Empire. Il éprouvait comme une
-volupté amère à se revoir dans les ruelles où il avait si souvent,
-lamentable et seul, traîné les talons. Tel qu’autrefois, le petit
-marquis redressait sa taille et passait le front haut parmi ces
-étrangers. Mais, maintenant, ce n’était plus l’espoir de la fin d’exil
-qui combattait sa tristesse, c’était la certitude d’échapper à
-l’étouffante atmosphère de Londres, aux pensées déprimantes, et les huit
-jours, les fameux et décevants huit jours qui avaient duré vingt et un
-ans, — près de vingt-deux ans, — ces ironiques huit jours s’appelaient
-_demain_!
-
-Demain! En route pour la France! Demain, la fin d’un mauvais rêve!
-Demain, le mot qui résume tous les espoirs à la fois et toutes les
-revanches! Demain!...
-
-Et, jusqu’au soir ayant erré, battu le pavé, regardé les boutiques,
-longé la Tamise, le soir tombant et les lanternes des tavernes
-s’allumant, çà et là, comme de gros yeux rouges, comme il passait dans
-le Strand pour regagner le chemin de Saint-James et le logis de Crown
-Court, le petit marquis fut arrêté par une pancarte affichée à la porte
-d’un débit de _wines and spirits_, où l’on donnait à boire entre deux
-chansons et deux gigues. Un nom l’attira: _Boney_, et un titre: _Boney
-on board the Bellérophon_. Bonaparte à bord du navire où il avait cru
-trouver asile.
-
-Le marquis de Beauchamp, toujours curieux, voulut voir. Comment
-parlaiton de l’Usurpateur, là dedans? Il descendit, par un étroit
-escalier de pierre, dans un caveau empli de fumée et garni de tables
-autour desquelles buvaient et mangeaient des spectateurs aux faces
-brutales de matelots ou de rôdeurs. Il y avait aussi des filles aux bras
-nus, belles, rieuses, dépoitraillées. La taverne sentait l’ale et le
-tabac. Le petit marquis eût préféré l’ambre et il se disait que sa
-curiosité le menait là en un étrange cabaret. Sans même lui demander ce
-qu’il voulait, un garçon à mine de boucher lui apporta de la bière et un
-_roast beef_ et, mis en appétit malgré l’odeur, le marquis réclama du
-pain, ce qui provoqua chez le _steward_ un étonnement profond.
-
-— Vraiment, songeait le marquis, pour mon dernier repas, je n’ai point
-choisi le lieu le plus élégant!
-
-Mais chose curieuse, la bière était exquise et le _roast beef_
-excellent.
-
-— On a de ces surprises, pensait encore Hector de Beauchamp. Il faut
-parfois goûter à la cuisine du peuple!
-
-Et, dans cette atmosphère épaisse, parmi ces matelots et ces belles
-filles, il mangeait de bon appétit après avoir touché du bout des lèvres
-à la nourriture, et il se divertissait aux clowneries des danseurs qui
-se succédaient sur l’estrade, applaudis, acclamés par les hurrahs du
-public, les pots d’ale frappés sur les tables ajoutant leur fracas aux
-bravos gutturaux; — il s’amusait de ce tapage et de cette beuverie de
-taverne, le petit marquis, lorsque, à son grand étonnement, il vit tout
-à coup apparaître sur ces planches un chanteur, un acteur portant le
-costume dont les caricatures féroces de Rowlandson revêtaient,
-d’ordinaire, Bonaparte, les grosses bottes éperonnées, la redingote
-grise et le large chapeau déjà légendaire, et, à cette apparition, un
-hurrah formidable, accompagné de rires insultants, s’éleva, éclata comme
-une explosion et, souligné par des rires, souffleté par des sifflets, un
-nom, un nom unique retentit, ironiquement, férocement prononcé:
-
-— _Boney! Oh! Boney!_
-
-Et une voix de stentor, que l’_old Irish whisky_ rendait étrangement
-rauque, ajouta:
-
-— Pendez-le aux vergues, Boney! Toute la salle applaudit. Les belles
-filles riaient. Le marquis de Beauchamp se sentait mal à l’aise. S’il
-partait? S’il laissait là ces matelots et ces drôles? Mais il voulut
-voir jusqu’où l’espèce de mime aperçu là pousserait la caricature, et il
-entendit, il écouta une chanson que chantait, en l’accompagnant d’une
-gigue, le danseur comique dressé sur ces tréteaux.
-
-Les couplets disaient les mésaventures de Boney, trahi par la victoire
-comme par Joséphine, et, au refrain, le danseur, reprenant sa gigue,
-répétait sur un air sautillant, en un mélange de mauvais anglais et
-d’accent français parodié:
-
- C’est moi Boney, le pauvre Boney,
- Le Boney qui a perdu son empire de carton
- Et son épée de bois!
- Où me cacher? Le duc me poursuit,
- Le duc va me couper les oreilles,
- Au fond,
- Au fond,
- Du _Bellérophon_!
-
-Et, à chaque refrain, c’était, dans la taverne, un enthousiasme
-formidable, un tonnerre de bravos, des cris, des hurrahs, des injures.
-Hector de Beauchamp sentait son cœur battre à ces insultes, qui, en
-frappant un vaincu, atteignaient un homme qui, après tout, avait
-représenté la France. Il allait se lever décidément et remonter le petit
-escalier qu’il avait descendu; mais il s’arrêta en voyant surgir, à côté
-de ce pitre qui incarnait Napoléon, deux superbes grenadiers anglais
-prenant Boney par les oreilles et dansant avec lui une gigue effrénée,
-coupée de bourrades et de supplications, et, entre les habits rouges,
-l’homme en redingote grise se faisait petit, suppliant, pleurant et
-lâche.
-
-Le petit marquis se rappelait avoir vu, à la fête de Saint-Alvère, des
-montreurs de marionnettes jouer _La Tentation de Saint Antoine_, de M.
-Sedaine, avec le solitaire tourmenté par les diables:
-
- Messieurs les démons,
- Laissez-moi donc!
- «Non, tu chanteras,
- Tu danseras, et tu riras!»
-
-C’était la même scène, transportée dans un _public house_ de Londres.
-C’était Bonaparte bafoué et forcé, lui aussi, de «danser en rond» comme
-le pantin de la baraque foraine. Et, tout à coup, le petit marquis
-entendit les grenadiers rouges chanter à leur tour: _Le fouet au
-Français! Le chat à plusieurs queues au petit Français!_ Et les clowns,
-déguisés en soldats, allaient arracher à Boney ses vêtements, et le
-fouetter publiquement devant ces buveurs de stout et ces filles; — mais
-le petit marquis se leva brusquement, se dressa devant sa table, étendit
-la main vers les acteurs de pacotille et dit, la voix nette comme un
-coup de clairon:
-
-— Assez!
-
-Instinctivement, les danseurs, étonnés, interrompirent leur gigue. Tous
-les consommateurs d’ale et de bœuf se retournèrent vers le spectateur
-qui interrompait ainsi la représentation. Des voix interrogèrent:
-
-— Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il y a?
-
-Le petit marquis, fièrement, répéta:
-
-— Assez!
-
-Puis, promenant autour de lui un regard circulaire, il prononça, en
-excellent anglais:
-
-— On n’insulte pas un homme à terre! Ce que chante ce drôle est indigne
-de vous, Anglais!
-
-Il y eut un moment de stupeur dans la salle enfumée. Les yeux étonnés
-s’entre-regardaient. Mais, à l’accent du marquis, à son attitude, à son
-geste, on comprit bien vite, et il y eut une ruée soudaine vers ce petit
-homme seul qui, hardiment, brava cette foule.
-
-— C’est un Français! C’est un partisan de Boney! A la porte, le
-Français! Dehors, le _French dog_, le chien de Français!
-
-Le petit marquis, l’émigré, l’adversaire de M. de Bonaparte, éprouvait
-un singulier sentiment de colère belliqueuse. Ce n’était plus Boney
-qu’on venait d’insulter, qu’on osait publiquement fouetter dans ce
-bouge, c’était la France même. Il se sentait, devant ces étrangers ivres
-de joie brutale, Français, très Français, uniquement Français. Pour lui,
-dans ce Waterloo qu’on exaltait, c’était Fontenoy qu’on bafouait, et,
-devant ce tas de gens hurlant contre lui, enfonçant son chapeau sur sa
-tête, il se rappelait les mots d’ordre de l’ancêtre: «Assujettissez vos
-chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir l’honneur de
-charger!»
-
-Il était debout au milieu d’un cercle de forcenés. Tout le menaçait,
-jusqu’aux comédiens sur l’estrade, jusqu’au danseur chargé de la parodie
-de Bonaparte, et qui criait: «Assommez-le!»
-
-Parmi ces adversaires soudain déchaînés, le petit marquis vit, tout à
-coup, un géant à face noire qu’il n’avait pas aperçu dans la taverne. Il
-reconnut le nègre du Cirque Astley, le terrible boxeur Mac Lee. Le nègre
-répétait:
-
-— Oh! je le connais, celui-là! C’est le petit Français qui a voulu
-faire le malin et qui ne sait même pas se tenir à cheval!
-
-— A mort, le Français! hurla la foule.
-
-Le petit marquis se mit en garde de boxe et répondit à Mac Lee:
-
-— Il était dit que nous ferions un match! Allons!
-
-Et, les cris l’assourdissant, il entendait les hommes et les femmes
-varier leurs menaces:
-
-— Frappez! Allez! En avant, Mac Lee!
-
-— Fouettez-le! Fouettez-le donc! La fessée, comme à Boney!
-
-Le petit Français faisait tête à l’orage.
-
-Il s’était accoté contre une colonne de fer soutenant la voûte du caveau
-et son attitude résolue en imposa un moment à ces adversaires
-l’entourant là comme chiens à la curée autour d’un cerf. Le nègre Mac
-Lee s’avançant sur lui, ses dents blanches découvertes par un rictus
-féroce, Hector de Beauchamp d’Antignac n’attendit pas que le premier
-coup lui fût porté et il lança bravement son poing dans la face noire.
-Un juron sortit des lèvres saignantes du nègre, et, pendant que des
-femmes s’accrochaient aux tibias du petit marquis pour le faire tomber,
-le terrible poing de Mac Lee s’abattit sur le crâne du Français, et le
-marquis, étourdi, assommé, sentit qu’autour de lui, êtres et murailles,
-faces hurlantes et tables chargées de verres, tout tournait à la fois.
-
-Il eut la force de jeter, dans un dernier cri:
-
-— Vivent les Français, canailles!
-
-Et, glissant le long de la colonne, il s’affaissa sur le sol, où le sang
-qui coulait de ses narines se mêlait au pale-ale renversé. Alors ce fut,
-autour de ce pauvre corps étendu, une poussée brutale, féroce. Tous ces
-êtres surexcités, s’animant les uns les autres, s’acharnaient sur le
-Français évanoui.
-
-— Il a insulté le Duc!... Il nous a appelés canailles!... A la
-Tamise!... A Tyburn!...
-
-Et le chanteur, sur l’estrade, reprenant ses couplets injurieux,
-dansait, dansait avec une rage de Mohican autour d’un vaincu, le
-_hornpipe_ enragé que les marins de Nelson avaient trépigné le matin de
-Trafalgar.
-
-Les coups pleuvaient sur le marquis. Tous les poings avaient frappé. Le
-petit marquis gisait, immobile, et un lourd matelot levait sur son
-visage son gros soulier aux clous énormes. Il allait écraser sous son
-talon cette face ensanglantée. Mac Lee l’arrêta:
-
-— Non, dit le nègre, il est _knock out_.
-
-Et le boxeur protégea contre cette foule l’adversaire qu’il avait
-abattu. Le corps du marquis eût été, sans lui, déchiré, mis en bouillie.
-Le nègre dit alors:
-
-— Il faut nous débarrasser de ça!
-
-— A la Tamise! répétèrent des voix rauques.
-
-Mais Mac Lee savait où logeait l’écuyer improvisé d’Astley Circus. Il
-éprouvait, maintenant, un sentiment de pitié pour ce pauvre être sans
-mouvement, mort, peut-être.
-
-— On va le reconduire à Crown Court. Il a son compte.
-
-— Après tout, quoi! dit rudement un matelot, il a fait son devoir de
-Français!
-
-— Il aimait son général, le général Boney!
-
-— L’empereur, dit le marin.
-
-Et ces mêmes êtres, qui eussent, quelques minutes auparavant, déchiqueté
-le corps étendu, se sentaient, peu à peu, émus devant ce demi-cadavre.
-
-— Il n’avait pas peur, le petit!
-
-— Il t’a envoyé un joli coup de poing, Mac Lee!
-
-— Bah! une chiquenaude, fit le nègre, riant toujours.
-
-Ce fut lui qui emporta jusqu’à la rue, monta par le petit escalier
-Hector de Beauchamp, encore évanoui. On héla un carrosse de louage et
-Mac Lee donna l’adresse du petit marquis. Il accompagna même le blessé
-jusqu’au logis de mistress Sniddle. En route, le blessé ouvrit les yeux,
-regarda, étonné, ce visage noir, ces gros yeux d’un blanc de marbre
-fixés sur lui, et il ne comprit rien, tout d’abord, aux paroles de Mac
-Lee:
-
-— Le match est fini! On se donne la main!
-
-Puis, comme s’il eût reconstitué les angoisses successives d’un
-cauchemar, il revoyait la scène farouche au fond du caveau: le danseur,
-les hôtes du _public house_, les matelots, les filles, le cercle affreux
-des faces hurlantes... Il avait envie de crier encore à toutes ces
-brutes: «Vive le roi!» et: «Vive la France!» Il s’évanouit une fois
-encore en arrivant à la pauvre maison de Crown Court, et mistress
-Sniddle leva les yeux au ciel en voyant son hôte en cet état.
-
-— Mais il est perdu! dit-elle.
-
-— Oh! fit le boxeur. Nous en voyons bien d’autres. Et l’on s’en remet.
-
-La logeuse, forte et résolue, déshabilla et coucha le petit marquis
-comme elle eût fait d’un enfant. Il reprit ses sens. Elle alla lui
-chercher un peu de bonne vieille eau-de-vie que le blessé avala avec une
-légère grimace. Puis, en hâte, elle pria une voisine d’aller avertir,
-ramener le docteur Ploomfield.
-
-Hector de Beauchamp était bien faible, lorsque le médecin vint à son
-chevet. Il eut, pourtant, la force de sourire et dit:
-
-— Allons, il était écrit que nous devions nous revoir.
-
-Le brave docteur fut effrayé de l’état où il trouvait le marquis. Son
-pauvre corps maigre n’était qu’une plaie. Le blessé souffrait de
-partout.
-
-— Une rude courbature, docteur!
-
-Puis, se souvenant tout à coup que demain, — oui, demain, — il devait
-partir pour la France, son regard cherchant dans un coin de la chambre
-la valise close, il ajouta:
-
-— Demain, c’est impossible, n’est-ce pas?
-
-— Ce serait imprudent, monsieur le marquis.
-
-— Mais (et le sourire devenait à la fois inquiet et ironique sur ce fin
-visage pâli) dans huit jours?
-
-— Dans huit jours? fit le docteur Ploomfield, qui semblait mentalement
-calculer avant de répondre.
-
-— Oui, dans huit jours! Mes fameux huit jours!
-
-— Peut-être, dit le docteur.
-
-— Seulement _peut-être_?
-
-— J’espère, corrigea doucement le médecin.
-
-Mais, en quittant le chevet du marquis, il glissa tout bas à l’oreille
-de mistress Sniddle:
-
-— Je crains bien qu’on n’ait frappé trop fort. Il faudra voir ce qui
-peut se produire du côté du cerveau. Il faut attendre.
-
-Le docteur Ploomfield n’attendit pas longtemps. Dans la nuit qui suivit,
-le blessé eut le délire. Il appelait. Il se débattait contre des
-adversaires imaginaires. Il mêlait, en des phrases décousues, le nom de
-Boney à celui de Fanchette. Mistress Sniddle, qui le veillait,
-l’entendait dire, d’une voix irritée et sèche:
-
-— Eh bien! quoi, Boney?... C’est un soldat français, Boney... Il aura
-illustré le règne de Sa Majesté Louis XVIII, Boney... Fanchette lui
-portera des fleurs, de jolies rieurs... Des jacinthes... Des roses...
-Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je n’ai pas peur de vous! Waterloo!...
-Qu’est-ce que c’est que ça, Waterloo?... Je ne connais pas... A
-Paris!... Dans huit jours, à Paris!
-
-Et la pensée unique, l’idée obsédante, les mêmes mots, dans le délire
-comme dans la vie, revenaient sur ces lèvres brûlées de fièvre.
-
-— Huit jours!... Dans huit jours!...
-
-Au matin, lorsqu’il revint voir son malade, le docteur diagnostiqua un
-transport au cerveau. Il ordonna des applications sédatives, des lotions
-aux tempes. La fièvre tomba un peu vers midi.
-
-Le marquis posa alors cette question, sa question éternelle:
-
-— Dans huit jours, pourrai-je enfin partir?
-
-— Oui, cher marquis!
-
-Et le docteur songeait: «Avant huit jours ne sera-t-il point parti?»
-
-Le soir, le pouls se mit à battre plus fort. Les mains du petit marquis
-brûlaient. Il désignait toujours à mistress Sniddle des êtres
-imaginaires qui, disait-il, emplissaient la chambre.
-
-— Ce nègre... Là... Oui, ce nègre, qu’est-ce qu’il me veut, ce nègre?
-
-— Si c’est Mac Lee que vous croyez voir, répondait la logeuse, Mac Lee
-est venu savoir de vos nouvelles, et l’on s’inquiète de vous, à Astley
-Circus...
-
-Mais le marquis n’écoutait pas, n’entendait pas. Les visions de la
-fièvre cérébrale peuplaient pour lui le triste logis.
-
-— En avant! Frappez, cognez les premiers, messieurs les Anglais! Comme
-à Fontenoy... Fontenoy... Fanchette...
-
-Et, d’une voix déjà lointaine, doucement, soupirant l’air des _Folies
-d’Espagne_, il parlait à la petite morte, il lui disait qu’on allait,
-oui, qu’on allait bientôt reprendre cette _Folle Journée_ que l’on
-n’avait pas jouée depuis si longtemps, depuis trop longtemps...
-
-— Et, tu sais, petite Fanchette, M. Caron de Beaumarchais te fera un
-rôle... Il a promis, M. de Beaumarchais... Et tu as beau dire, quand les
-auteurs promettent...
-
-Mistress Sniddle écoutait sans comprendre, sans essayer de comprendre.
-Elle ne savait qu’une chose, c’est que le marquis était en danger et que
-le docteur ne répondait pas de sa vie.
-
-A la fin du second jour, l’état du blessé empira. La fièvre prit une
-forme aiguë. Le marquis se dressait sur son lit et parlait de partir, de
-partir tout de suite.
-
-— Le bateau attend... Fanchette m’attend.
-
-Debout, ses fines jambes maigres nues, sa tête enveloppée de linges
-comme d’un turban, étendant sa main nerveusement agitée, il ressemblait
-sur son lit à une sorte de fakir hindou prêchant une guerre sainte ou
-faisant une prière.
-
-— En avant! En avant!... Quiberon!... _La Marseillaise des Émigrés_...
-Bah! je ne me serais point battu contre des Français! Je le dirai au
-roi, dans huit jours! Dans huit jours!
-
-La nuit qui suivit fut cruelle. La forte mistress Sniddle eut
-grand’peine à maintenir dans le lit le marquis délirant. Le jour vint
-qui abattit la fièvre, le jour, une aurore grise, dans le brouillard de
-Londres. Le petit marquis étouffait.
-
-— Ouvrez la fenêtre, dit-il.
-
-Il voulut aspirer l’air du dehors, un air épais qui le prit à la gorge
-et qui lui fit mal.
-
-— J’étouffe. Je respirerai mieux en France!
-
-Le docteur vint à l’heure accoutumée.
-
-— Est-ce que je vais bien, docteur? Je me sens mieux, dit le marquis.
-
-— Avant peu, vous irez tout à fait bien.
-
-— Dans combien de jours? Mes huit jours?
-
-— Avant cela.
-
-— Tant mieux, docteur. Croiriez-vous que je viens, moi, oui, moi,
-d’avoir peur de mourir? Mourir pour avoir défendu Boney..., Napoléon
-Bonaparte, moi, Hector de Beauchamp d’Antignac, avouez que c’eût été
-trop bête!
-
-— Ce n’est pas Boney, dit le docteur, c’est votre pays que vous
-défendiez. C’est très correct!
-
-Le marquis fut jusqu’au soir souriant et calme. Puis, la nuit revint
-avec sa fièvre et, à l’heure des mourants, une dernière vision
-d’autrefois, le Périgord, les châtaigniers, et Versailles et Trianon, et
-les grands marronniers de Figaro, et les fleurettes de Fanchette, et les
-lourdes, lentes, tristes journées d’exil, et les longues courses et
-stations au «Bureau des Étrangers», et les espoirs et les déceptions, et
-les huit jours, les éternels huit jours reportés de semaines en
-semaines, de mois en mois, d’années en années, le retour différé, le
-retour attendu comme la manne de vie, — et voilà que l’heure avait
-sonné: le départ était fixé... Il partirait, il allait partir, il
-partait...
-
-Le petit marquis expira, dans la nuit, en murmurant un mot très doux:
-_France!_ La France!
-
-On trouva dans son portefeuille tout juste de quoi le faire enterrer;
-mais le docteur Ploomfield estima que M. de Beauchamp eût été peut-être
-heureux à l’idée qu’il reposerait auprès de la bouquetière Fanchette,
-comédienne de la Comédie-Française, et c’est pourquoi il y eut deux
-pierres voisines portant des noms français dans le _green_ anglais, le
-cimetière de Douvres.
-
-
-
-
- CARLOS
- ET CORNÉLIUS
-
-
-
-
- CARLOS ET CORNÉLIUS
-
-
- Quel mathématicien calculera ce que la haine entre les humains a
- coûté à l’humanité? La haine au cœur de l’homme est comme la
- grêle sur la moisson; elle couche l’espérance à terre et met à
- sa place la ruine, la misère et la mort.
-
-
- I
-
-IL Y AVAIT fête à Rotterdam dans ce fantastique _Zand-Straat_ qui n’a
-son équivalent qu’au _Rideck_ d’Anvers ou dans les cabarets de la Cité
-de Londres.
-
-Les bateaux de la Compagnie des Indes avaient débarqué, ce soir-là, deux
-bataillons de fantassins hollandais revenant de Java où, de tout cœur,
-ils s’étaient battus en bons soldats. Une révolte à étouffer, des
-insurgés javanais, ou, comme ils se nomment (et le nom a une sombre
-éloquence), des _Chasseurs de têtes_ à châtier: les combats livrés
-avaient été rudes; mais, envoyés un an auparavant, en juillet 1846, pour
-soutenir les soldats et les _coolies_ de l’armée des Indes, les braves
-gens qui revenaient en étaient sortis à leur honneur.
-
-Revoir son pays, quelle joie! Durant le trajet du Moerdyck à Rotterdam,
-les deux bateaux pavoisés avaient été salués par les acclamations des
-paysans accourus sur les rives de la Meuse, et les soldats avaient
-répondu par des hourras aux saluts joyeux de leurs compatriotes.
-
-A Dordrecht, cependant, comme on faisait escale, il s’était passé un
-fait grave. Les deux navires, le _Ruyter_ et le _Guillaume-III_, s’étant
-trouvés à portée de la voix l’un de l’autre, les soldats rapatriés par
-chacun de ces navires s’étaient groupés sur le pont et, avec des gestes
-violents, avaient, malgré leurs officiers, échangé entre eux des
-menaces, d’un bateau à l’autre. On avait même jugé prudent, en voyant
-leur colère mutuelle, de ne point débarquer à Dordrecht, où cependant
-les habitants, bourgmestre en tête, avaient préparé une collation, un
-buffet chargé de poulets aux cerises et de bière et du vin du Rhin, pour
-les vainqueurs des _Chasseurs de têtes_.
-
-Les deux bataillons revenaient des Indes furieux et jaloux. Il s’était
-passé ce fait, à Java, que la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink
-ayant été envoyée à la poursuite des rebelles réfugiés autour de la
-vallée de Guepo-Upas, le capitaine, bouillant et intrépide soldat,
-s’était imprudemment jeté sur la trace des révoltés et avait, assez
-tristement, perdu là beaucoup de ses fantassins. Voici pourquoi. Cette
-vallée de Guepo-Upas est un lieu sinistre, l’enfer de Java. De forme
-ovale, profonde de quarante ou quarante-cinq pieds, une atmosphère
-putride rampe à hauteur d’homme dans ce fond lugubre et mortel. Rien sur
-le sol desséché que des cailloux, la lèpre hideuse d’une herbe jaunâtre,
-et, çà et là, entassés, sinistres, des ossements, des cadavres:
-squelettes de _Chasseurs de têtes_ réfugiés là dans l’espoir d’échapper
-aux balles des Hollandais et frappés de la peste éternelle du
-Guepo-Upas, corps putréfiés d’animaux, carcasses décharnées et rongées
-de tigres, de cerfs ou d’ours: — un champ de mort, un charnier, quelque
-chose de redoutable, de farouche, de sombre, de meurtrier, sans merci.
-
-Les _Chasseurs de têtes_, ces hardis révoltés javanais, moitié bandits,
-moitié patriotes, avaient audacieusement et habilement mis entre eux et
-la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink le tragique vallon du
-Guepo-Upas. S’y engager, c’était mourir. Le capitaine Flink disait
-souvent, en faisant sonner haut son prénom de Carlos, qu’il avait du
-sang andalou dans les veines et que le flegmatique courage de ses
-Hollandais avait besoin d’aiguillon. Il lança donc ses troupes à travers
-la vallée, voulant, comme d’un seul bond, débusquer les rebelles établis
-au delà. Tourner le Guepo-Upas eût, sans nul doute, été prudent. Mais
-Carlos Flink mettait son point d’honneur à se montrer téméraire.
-
-Il entra, le premier, dans la vallée sombre. Son courage même le sauva.
-Au bout de quelques pas, il sentit sa tête s’alourdir, un cercle de fer
-étreindre, à les briser, son front et ses tempes, et il tomba, comme
-foudroyé, sur les cailloux, criant encore: «En avant!» Ses hommes le
-prirent aussitôt et le rapportèrent en hâte au point de départ de la
-colonne, à l’entrée du Guepo-Upas. Le chirurgien le frictionna, lui fit
-respirer des sels violents, boire un peu de genièvre — l’eau-de-vie de
-Hollande — et le capitaine Adriaan-Carlos Flink revint à lui.
-
-Il demanda alors si les _Chasseurs de têtes_ étaient débusqués et mis en
-fuite.
-
-— Non, mon capitaine, lui répondit un sergent, et nous n’avons même pas
-pu les atteindre!
-
-Carlos Flink fronça le sourcil.
-
-— Est-ce que mes soldats n’auraient plus de cœur? fit-il. Est-ce que le
-lieutenant Meppel n’a pas rempli son devoir? J’avais dit: «En avant!» Il
-me remplaçait. Il devait marcher. Où est-il?
-
-— Il est mort, mon capitaine, répondit le sergent.
-
-— Mort?
-
-— Et quarante-deux hommes avec lui ont succombé.
-
-— En vérité! Les _Chasseurs de têtes_ tirent donc bien aujourd’hui?
-
-— Ce ne sont point les _Chasseurs de têtes_, capitaine, fit le
-chirurgien après le sergent, c’est le Guepo-Upas qui nous tue. Voyez!
-
-Du doigt, il désignait les survivants de la compagnie, assis sur le sol,
-accablés, livides, portant à leur front serré leurs mains brûlantes de
-fièvre, la plupart saisis de frissons, secoués par un mal terrible, la
-peste, l’étouffement lugubre que produisent les miasmes du vallon semé
-de squelettes, cimetière qui se venge, cette terre de mort et qui tue.
-
-Une demi-heure de chemin dans le Guepo-Upas avait suffi pour décimer
-plus sûrement la compagnie du capitaine Flink que ne l’eussent fait en
-deux heures les coups de feu des _Chasseurs de têtes_. Après avoir
-essayé vainement de déployer ses soldats en tirailleurs, le lieutenant
-Meppel avait fait sonner la retraite. On avait aussi rapidement que
-possible regagné l’entrée de la vallée, mais un homme tombait à chaque
-pas.
-
-On se traînait; on fuyait en titubant l’air méphitique; on rampait vers
-le grand air salubre, on tendait les lèvres desséchées vers l’atmosphère
-pure, vers le salut, vers la vie!
-
-Mais tous n’y pouvaient pas atteindre, et les uniformes bleus et les
-larges pantalons blancs des soldats étendus pour toujours faisaient, au
-loin, des taches noires et blanches à côté des ossements des tigres
-lavés par les torrents des pluies.
-
-Adriaan-Carlos Flink eut envie de se briser le crâne en voyant ses
-soldats repoussés et couchés à terre par cet ennemi insaisissable:
-l’air. Comment lutter contre un adversaire qui pénètre en vous par les
-narines, qui s’infiltre dans votre sang par les pores? L’expédition
-était manquée. Carlos ramena à Batavia les débris décimés de sa colonne,
-et, durant cette seconde partie de la route, bien des hommes, accablés,
-agonisant en chemin, succombèrent encore.
-
-A Batavia, l’accueil du gouverneur général fut sévère. Le major général
-Engelvaard, venu d’Amsterdam pour inspecter l’armée des Indes
-orientales, fit observer au capitaine Flink qu’il n’était point permis
-de risquer la vie des soldats d’une aussi téméraire façon et dans une
-entreprise inutilement périlleuse.
-
-— Votre excuse, ajouta le major général, c’est que vous avez fait de
-votre mieux pour mourir!
-
-La _Gazette de Java_ reçut l’ordre formel de ne pas dire un mot de cet
-échec.
-
-Il y avait, le soir, au palais du gouverneur, un dîner qui ne fut point
-contremandé, pour ne pas donner l’alarme à Batavia, et tous les
-officiers de la garnison y étaient conviés. Carlos Flink se fit excuser;
-mais comme, après le repas, les convives, servis par des Malais aux
-robes de soie rouge et aux ceintures lamées d’or, prenaient le café sous
-les bananiers aux larges feuilles et les _flamboyants_ étincelants de
-fleurs écarlates, on se mit à parler du triste résultat de l’expédition
-de Guepo-Upas. Évidemment, le capitaine Flink avait manqué de prudence.
-Mais qui pouvait le blâmer de son indomptable héroïsme? L’armée des
-Pays-Bas n’avait peut-être pas un meilleur officier que lui.
-Adriaan-Carlos était savant, doué d’un esprit profond, et le besoin
-d’action et de mouvement n’étouffait point chez lui la pensée. Son seul
-tort avait été, encore une fois, de tenter l’impossible.
-
-L’impossible! Ce mot, désolant dans toutes les langues, amena, lorsqu’on
-le prononça, un petit sourire d’incrédulité parfaite sur les lèvres de
-Cornélius van Elven, capitaine d’infanterie de la même promotion que
-Flink, et qui se trouvait, par aventure, placé tout justement à table en
-face du major général Engelvaard. Cornélius était un homme froid, solide
-et un peu lourd, qui ne parlait, ne s’animait et ne souriait jamais qu’à
-bon escient. Le major général aperçut ce sourire, et comme il
-connaissait le tempérament discret et grave de l’officier, il voulut
-savoir ce que pensait le capitaine Cornélius.
-
-— A ce mot: _impossible_, vous avez souri, capitaine! lui dit-il.
-Croyez-vous donc qu’on puisse sérieusement déloger les rebelles en
-traversant la vallée de Guepo-Upas?
-
-— Mon général, fit Cornélius, je vous répondrais sur-le-champ si le
-capitaine Carlos Flink n’était pas mon ami intime. Mais nous avons
-grandi ensemble, ensemble nous avons passé nos examens et conquis nos
-grades. Moi, prudent comme un vrai Néerlandais, lui, bouillant comme un
-Aragonais, nous nous sommes toujours aimés, et ce qui est arrivé
-d’heureux à l’un a toujours été un bonheur pour l’autre. Lorsque j’ai vu
-rentrer hier sa compagnie aux rangs éclaircis, la même douleur qui lui
-arrachait des larmes de colère m’a étreint le cœur. Nous ne sommes pas
-seulement des camarades et des amis, nous sommes, Carlos et moi, des
-frères d’armes. Ne me demandez pas pourquoi j’ai souri, si j’ai souri,
-ce que j’ignore. Pour moi, le capitaine Adriaan-Carlos Flink est le plus
-remarquable comme le plus brave officier de l’armée hollandaise, et si
-vous me le permettez, mon général, je porterai un _toast_ aux héros du
-Guepo-Upas, aux soldats de l’expédition, au lieutenant Meppel et au
-capitaine Flink!
-
-L’heure des _toasts_ était passée, mais la proposition de Cornélius van
-Elven n’en fut pas moins couverte de hourras et de bravos. Au moment où
-le capitaine se retirait, le major général s’avança vers lui, le prit
-familièrement par le bras et, l’entraînant un peu dans l’ombre, vers des
-caféiers:
-
-— Capitaine, lui dit-il, vous n’êtes pas homme à laisser échapper un
-sourire, si quelque pensée bien nette ne traverse point votre esprit.
-Vous êtes en toutes choses pondéré et réfléchi. Puis, avec une ténacité
-superbe, ce que vous avez conçu dans le silence du cabinet, vous
-l’exécutez hardiment sur le champ de bataille. Vous voyez que je connais
-votre tempérament de soldat. Eh bien! votre imperceptible sourire de
-tout à l’heure signifiait clairement pour moi qu’il n’est pas, en dépit
-de tout, impossible de traverser la vallée du Guepo-Upas. Or, si la
-chose n’est pas impossible, capitaine, il ne faut point que l’armée des
-Indes reste sur l’échec d’aujourd’hui. Il faut que les rebelles soient
-battus dès demain, et celui qui doit les battre, c’est vous!
-
-— Moi?
-
-— Vous, capitaine.
-
-— Mon général, fit Cornélius, je vous ai dit que le capitaine Flink
-était le plus brave de nous tous. Où il a échoué, comment voulez-vous
-que je réussisse?
-
-— C’est votre affaire, capitaine. Mais il faut que les soldats qui
-viennent de mourir soient promptement vengés.
-
-— Le capitaine Flink les vengerait aussi bien que moi... les vengera
-mieux que moi, mon général!
-
-— Capitaine, reprit fermement le major général, vous ne me comprenez
-pas; il ne s’agit point de vous faire réussir où votre ami a échoué. Il
-s’agit d’un intérêt général, celui de la patrie, qui passe avant tout
-intérêt particulier. Il faut que, lorsque la Hollande apprendra que ses
-fils sont morts, elle apprenne en même temps que leur trépas a eu pour
-lendemain une victoire. J’entends donc que, dès l’aube, vous vous
-mettiez en marche vers le Guepo-Upas avec votre compagnie. C’est un
-ordre, capitaine, comprenez-moi bien, un ordre formel.
-
-— Et si je ramène mes soldats comme Carlos Flink a ramené les siens?
-
-— A la garde de Dieu, capitaine! La mort est belle quand c’est la mort
-pour le pays. Mais je suis certain que vous réussirez.
-
-— Qui vous le dit, mon général?
-
-— Votre sourire!
-
-Le major général avait dans le capitaine van Elven une confiance
-absolue. La froideur même de Cornélius était rassurante. S’il eût été
-certain d’échouer, le capitaine eût brisé son épée plutôt que d’exécuter
-un ordre inutilement meurtrier. Ou encore il eût marché seul, droit à la
-mort, en essayant tout pour épargner la vie de ses hommes. Engelvaard
-avait bien deviné: le sourire furtif de van Elven signifiait en effet
-qu’on pouvait traverser le Guepo-Upas. Ce sourire de mathématicien qui
-entrevoit la solution d’un problème, de l’artiste qui achève par la
-pensée son tableau, du poète qui entend à son oreille tinter la rime
-d’or, Cornélius l’avait laissé monter à ses lèvres sans songer que le
-major général y pourrait voir la critique silencieuse de la témérité de
-Carlos Flink et la conviction d’une revanche.
-
-C’était pourtant cela que signifiait ce sourire.
-
-Cornélius obéit. Le lendemain, il partait avec ses soldats pour la
-vallée de mort. Des chiens attachés avec des cordes suivaient en
-rechignant la colonne, tirés par des soldats comme des bœufs qui
-sortiraient de l’abattoir. Devant la vallée, on s’arrêta. Cornélius van
-Elven était très pâle, mais il souriait encore. Il donna l’ordre de
-détacher les chiens et de les faire entrer dans la vallée. Il s’agissait
-de savoir combien de temps les animaux resteraient vivants dans
-l’atmosphère délétère. Les chiens partirent en jappant. Alors Cornélius
-monta sur un tertre, regarda au loin la vallée pleine de cadavres et
-tira sa montre. Au bout de sept minutes, trois chiens étaient abattus,
-tombés sur le côté et comme foudroyés. Le dernier vécut dix minutes.
-L’air méphitique du Guepo-Upas allait vite en besogne.
-
-Cornélius demeura un moment la tête penchée comme faisant un calcul
-mental. Il savait la profondeur et l’étendue de la vallée, il comptait
-le nombre de pas qu’il faudrait faire pour atteindre les _Chasseurs de
-têtes_ dont on entendait vaguement les chants de guerre dans la
-montagne. Tout à coup, il se tourna vers son lieutenant, et d’un ton
-bref il laissa tomber cet ordre étrange:
-
-— Lieutenant Rudolph, les cigares!
-
-Le lieutenant fit aussitôt ouvrir une caisse, et comme on leur eût
-distribué des cartouches, on distribua des cigares aux soldats. Deux
-cigares par homme. Les fantassins paraissaient étonnés, mais le
-capitaine Cornélius avait calculé que la combustion du tabac permettrait
-à ses hommes de respirer, au moins pendant quelques minutes, un autre
-air que l’atmosphère mortelle du Guepo-Upas.
-
-Les fusils étaient chargés, les baïonnettes au canon.
-
-— En avant! cria Cornélius qui, le cigare aux lèvres, entra dans la
-vallée comme y était entré Carlos Flink, c’est-à-dire le premier.
-
-L’expédient, très simple et très vulgaire, du cigare, sauva pourtant la
-compagnie tout entière, et pas un soldat ne succomba avant de rencontrer
-l’ennemi. Ceux qui s’arrêtèrent furent ceux-là seuls qui voulaient
-donner un salut d’adieu à leurs camarades tombés la veille. Les cigares
-n’étaient pas même à demi consumés lorsque la compagnie aborda de front
-les _Chasseurs de têtes_ surpris, et grimpa allègrement, pour les
-débusquer, le long des flancs desséchés des montagnes où les rebelles se
-croyaient invincibles. Les cailloux roulaient sous les pieds des
-assaillants, les balles des révoltés couchaient çà et là quelque soldat
-sur la pente roide; mais la colonne de Cornélius van Elven montait
-toujours, le cigare aux dents, suivant hardiment le capitaine qui, tête
-baissée, l’épée à la main, courait, avant tous, à l’ennemi.
-
-Le succès était complet. Ceux des _Chasseurs de têtes_ qui ne furent pas
-tués se rendirent. Les _arroyos_ de Batavia furent illuminés, le soir,
-et les lanternes de Venise se balancèrent au bout des larges feuilles
-des palmiers. Le gouverneur réservait au capitaine Cornélius une sorte
-de rentrée triomphale. Cette fois, le banquet offert à la colonne
-victorieuse fut joyeux et plein de rires. Les salades de bambou, les
-plats de riz et de _kari_, pimentés au poivre rouge, disparurent,
-attaqués par de braves gens aux larges estomacs qui, après avoir
-vaillamment bravé la mort, n’étaient point fâchés de saluer la vie, et
-le major général fit amplement distribuer aux soldats, en attendant les
-grades et les croix, de ces longs cigares que fument, là-bas, les
-Hollandais en les allumant avec du bois de santal.
-
-La compagnie décimée du capitaine Carlos Flink avait reçu aussi sa
-distribution de cigares, mais — chose qui produisit à Batavia un
-déplorable effet — elle les refusa. Quelques hommes seuls acceptèrent,
-puis, quand ils voulurent fumer, leurs camarades leur arrachèrent les
-cigares et les foulèrent aux pieds. Il se passait ce phénomène, assez
-rare dans les armées, que les vaincus étaient jaloux de leurs vengeurs.
-Adriaan-Carlos Flink, leur chef, n’avait point paru au banquet, comme si
-la victoire de Cornélius van Elven eût été pour lui une seconde défaite.
-
-Le soir même, au sortir du repas, Cornélius se rendait tout droit chez
-Flink et lui expliquait comment et en vertu de quel ordre pressant il
-s’était chargé de poursuivre les _Chasseurs de têtes_. Il lui rappela
-que, loin de vouloir passer pour un rival, il avait porté hautement la
-santé de son ami Adriaan-Carlos. Il essaya de faire entendre à Flink
-que, s’il y a des revers personnels, il n’y a jamais que des triomphes
-en commun, et que le sacrifice héroïque de la veille avait préparé, en
-imposant la prudence et la ruse, le succès même du lendemain.
-
-Carlos Flink répondit simplement, d’un ton légèrement ironique, qu’il
-avait été habitué à combattre avec du salpêtre et non avec du tabac.
-
-— Toutes les armes sont bonnes, répliqua Cornélius en souriant très
-doucement et comme s’il n’eût pas compris l’intention de son ami.
-
-— Je ne suis pas de cet avis, fit Carlos, et il y a de certaines
-inventions adroites que n’auront jamais les insensés, les fous qui
-cherchent à toute heure l’occasion de bien mourir!
-
-Cornélius souriait toujours.
-
-— En vérité, Carlos, tu sais pourtant bien que nul d’entre nous ne
-craint la mort. Je pense que tout homme est brave, comme disait
-Wellington, le duc de fer. Mais la guerre chevaleresque n’est plus et la
-guerre scientifique commence!
-
-— Je le sais bien. On s’aperçoit tous les jours que les héros d’Homère
-sont finis!
-
-— Voyons, dit Cornélius, pardonne-moi mes cigares qui ne valent pas,
-j’en conviens, ton intrépidité, et prends la main que je te tends. Tes
-soldats sont courroucés contre les miens. Les pauvres diables ne
-comprennent pas qu’ayant fait leur devoir comme nous, ils aient été
-moins heureux que nous. Apaisons cette méchante humeur, et demain
-promenons-nous dans Batavia, bras dessus, bras dessous, comme hier et
-comme toujours.
-
-— Jamais, dit Adriaan-Carlos.
-
-— Jamais? Et pourquoi? Que t’ai-je fait?
-
-— Tu m’as causé la plus grande douleur de ma vie, tu m’as fait sentir
-combien une nature froide et calculatrice est supérieure, au point de
-vue du succès, à une âme bouillante et ardente... Et puis... et puis...
-ma foi, pourquoi ne pas te le dire? Je sais... et voilà ma blessure...
-je sais... que tu as demandé la main de Margaret Holtius, et que cette
-main t’a été accordée.
-
-— Eh bien?... dit Cornélius en devenant alors légèrement pâle.
-
-Margaret Holtius était la fille d’un négociant hollandais et d’une femme
-de Java, une adorable fille d’une séduction irrésistible, les yeux
-grands et noirs, d’une douceur veloutée, que traversaient parfois des
-éclairs fauves, le type le plus complet et le plus charmant de la beauté
-métisse, énergique comme une Arabe, caressante comme une enfant.
-
-Cornélius s’était épris d’elle pour l’avoir vue étendue dans sa voiture,
-passant, à l’ombre des grands arbres, comme la vision même de la grâce,
-tandis que les musiques militaires jouaient les airs nationaux dans la
-plaine de Waterloo, la grande promenade de Batavia. La séduction
-électrique, douce et fière de Margaret, avec ses toilettes de cachemire
-bleu de ciel, blanc ou rose clair, l’espèce d’attrait fauve et exquis de
-ces yeux aux larges prunelles, de ces cheveux d’un noir puissant,
-avaient captivé jusqu’à l’âme Cornélius, dont l’apparente froideur
-cachait une volonté absolue et des résolutions hardies. Il entendait
-parfois célébrer, par les chanteurs malais qui passaient sous ses
-fenêtres, les capiteuses séductions des beautés javanaises, et il ne
-pouvait s’empêcher de songer à Margaret lorsque le chanteur s’écriait,
-multipliant les images dans cette éternelle chanson d’amour qui est chez
-tous les peuples le cantique des cantiques:
-
- Ses lèvres sont de la couleur d’une écorce,
- D’une écorce fraîche et rouge;
- Ses sourcils sont comme deux feuilles d’arbre,
- Ses yeux sont étincelants, son nez est rose,
- Sa peau éblouit, ses bras sont comme un arc,
- Ses boucles d’oreilles portent des rubis.
- Mais les bijoux les plus précieux
- Ce sont ses ongles qui ressemblent à des perles,
- Et ses prunelles qui brillent comme des diamants!...
-
-— Margaret! Margaret! Margaret! murmurait alors Cornélius en fermant
-les yeux.
-
-Et tous les soupirs du chanteur lui semblaient, pareils à une brise
-parfumée, monter comme un encens vers la belle fille.
-
-Après l’avoir aimée de loin, il s’était fait présenter chez le père de
-Margaret, et maître Holtius, le négociant, avait cordialement accueilli
-le capitaine van Elven. Cornélius était jeune, un peu gros, mais doux et
-bon, et, en dépit de ses cheveux d’un blond jaune que le travail avait
-déjà rendus rares, Margaret se laissa aller à une sympathie profonde
-pour ce soldat qui lui avait dit un jour si simplement et si tendrement:
-«Je vous aime!»
-
-Cornélius avait d’ailleurs tenu secrète, même pour Carlos, son ami,
-cette affection dont il ne pouvait parler sans compromettre un peu
-Margaret Holtius. Il venait enfin d’être agréé officiellement par le
-père, et il allait épouser la jeune fille lorsque l’ordre d’écraser
-définitivement les _Chasseurs de têtes_ lui était arrivé. Avant de
-partir, il avait écrit à sa fiancée ces simples lignes: _Si je meurs, ce
-sera en songeant à vous. Pour me porter bonheur, pensez à moi!_
-
-En entendant Adriaan-Carlos prononcer le nom de Margaret, Cornélius
-éprouva une émotion douloureuse que les paroles ironiques du capitaine
-Flink n’avaient pu jusque-là lui causer.
-
-— Carlos, dit-il gravement, nous sommes nés tous deux dans le même
-village, et les maisons de nos parents morts se touchaient comme
-jusqu’ici se sont touchés nos coudes. Nous avons marché côte à côte dans
-la vie et la main dans la main. Il y a des frères qui se sont moins
-aimés que nous. Carlos, je te demande pardon de ne t’avoir pas dit que
-j’aimais Margaret. Mais, je venais justement te prier de vouloir bien
-être mon témoin le plus cher à l’heure de cette union.
-
-— Ton témoin? dit Carlos Flink avec une expression bizarre. Ton
-témoin?... C’est impossible.
-
-— Pourquoi? Parce que j’ai eu la mauvaise fortune de marcher sur tes
-traces glorieuses dans le Guepo-Upas?
-
-— Non, fit Carlos, ce n’est point pour cela! Margaret Holtius, ta
-fiancée, j’allais la demander à son père, et l’épouser eût été ma joie.
-Comprends-tu?
-
-Cornélius van Elven était devenu presque livide. Il sentait bien
-maintenant que c’était là sans nul doute — là seulement peut-être — la
-véritable cause de la colère et de la souffrance de Carlos. Il n’essaya
-point de rien adoucir. La plaie était vive, et toute parole eût semblé
-une cruauté de plus.
-
-Il tendit une fois encore la main au capitaine Flink et lui dit
-simplement:
-
-— Demeurons toujours ce que nous avons été l’un pour l’autre, des
-frères, et si je t’ai involontairement causé une douleur, Carlos,
-pardonne-moi, veux-tu?
-
-Sa main était largement ouverte et comme suppliante. Celle du capitaine
-Flink demeurait immobile et crispée. Cornélius se mordit les lèvres.
-
-— Carlos!... Carlos! dit-il par deux fois, la voix étranglée.
-
-Carlos ne répondait pas.
-
-— Carlos! dit encore le capitaine Cornélius, je vais partir... je pars!
-
-Carlos s’était détourné et demeurait impassible.
-
-— Adieu, Carlos! s’écria enfin Cornélius van Elven.
-
-Et il s’élança hors du logis d’Adriaan-Carlos Flink.
-
-Pendant qu’il se retournait encore dans la rue pour voir si son ami
-n’allait point se montrer à sa fenêtre et le rappeler, Carlos se jetait
-en pleurant de rage sur son lit de nattes, et il avait envie de crier:
-_Cornélius! Cornélius!_ Mais un double sentiment de jalousie meurtrie,
-d’orgueil et d’amour blessés à la fois, le retenait, arrêtait ce cri
-dans sa gorge.
-
-Cornélius van Elven était déjà loin maintenant.
-
-
- II
-
-Ainsi, de ces deux amis réunis jusque-là par d’intimes liens, une double
-rencontre, — la gloire d’un combat et l’œillade fauve d’une métisse, —
-venait de faire deux rivaux. Ils ne se parlèrent plus durant leur séjour
-à Batavia, ou n’échangèrent que de brèves paroles dictées par la
-nécessité du service. Ce qui les séparait était d’autant plus redoutable
-que c’était un sentiment plus vague de jalousie. Il semblait à
-Adriaan-Carlos que Cornélius venait de lui voler sa gloire, de lui
-arracher son amour, et Cornélius van Elven commençait à trouver que le
-capitaine Flink nourrissait d’étranges et noires idées. Ces deux hommes,
-liés naguère par l’affection la plus dévouée et dont toutes les pensées
-avaient été communes, paraissaient déjà ne plus se comprendre.
-
-Il semble que la haine entoure d’une sorte de buée sinistre toutes les
-actions humaines et les défigure comme ces jaunes et épais brouillards
-qui changent les hommes en spectres.
-
-On eût dit, au surplus, que les soldats commandés par chacun des deux
-officiers prissent un sauvage plaisir à irriter chaque jour davantage
-ces blessures. Les rixes étaient fréquentes entre les deux compagnies,
-et les vaincus de Guepo-Upas ne pardonnaient point le succès aux
-vainqueurs. «Ce qui nous a manqué, disaient-ils ironiquement, ce n’est
-pas le courage, c’est le tabac!» Lorsqu’il fut question, en juin 1847,
-de ramener en Europe les régiments de l’armée continentale envoyés
-l’année précédente pour renforcer l’effectif de l’armée des Indes, des
-précautions furent prises pour éviter tout conflit. Le _Ruyter_ emporta
-la compagnie du capitaine Flink et le _Guillaume-III_ celle du capitaine
-van Elven.
-
-Sur le _Guillaume-III_, le capitaine Cornélius emmenait avec lui
-Margaret Holtius devenue sa femme, Margaret souriante au bras de
-Cornélius, avec ses beaux grands yeux pleins d’admiration fixés sur cet
-homme dont le sang-froid, la bonté, le calme viril, la puissance faite
-de douceur lui plaisaient. Margaret s’était tenue sur le pont du navire,
-sa tête pâle, au teint mat légèrement doré, appuyée contre la poitrine
-de son mari, tandis que le bateau, filant avec le _Ruyter_, s’avançait
-vers cette ville inconnue pour la jeune femme et où Cornélius avait été
-élevé: _Rotterdam_!
-
-Le soleil se couchait comme incendié avec de grandes raies d’un rouge
-d’or, tandis que le rivage apparaissait déjà sombre, à la nuit tombante,
-sous un ciel gris. Les bateaux rencontrés, avec leurs falots allumés,
-d’un éclat verdâtre, ressemblaient, sur l’eau du fleuve immense, à des
-lampyres entrevus dans l’herbe. Au loin, dans la brume, des étincelles
-scintillaient, une ville dessinait sa silhouette noire. En approchant,
-on distinguait à peine, dans une forêt de mâts d’un brun rouge, des
-espèces de jonques à liserés verts, et devant cet étonnant tableau à
-l’aspect féerique, ces maisons brunes où s’allumaient des lumières,
-cette tour d’église dominant au loin les mâts des navires, la lune qui
-se levait sur un fond bleuâtre découpait sur le ciel la silhouette
-bizarre d’un moulin. Margaret Holtius pouvait encore se croire loin de
-la vieille Europe, dans quelque coin curieux de Java ou de Bornéo, du
-Japon ou de l’Inde. Cette ville, ce clocher, ces mâts, c’était Rotterdam
-cependant!...
-
-On avait, ce soir-là, pris soin de faire débarquer les passagers du
-_Ruyter_ et ceux de _Guillaume-III_ à une heure de distance. La
-compagnie du capitaine Flink avait été casernée fort loin de celle du
-capitaine van Elven, et les soldats d’Adriaan-Carlos devaient même
-partir le lendemain pour La Haye; mais l’ordre du départ ne vint pas, et
-les troupes restèrent à Rotterdam vingt-quatre heures de plus. Ces
-vingt-quatre heures allaient décider de la destinée de Cornélius et du
-capitaine Flink.
-
-Les soldats et marins revenant de Java avaient soif de bière hollandaise
-et faim de gros baisers posés sur des joues fraîches. Il y a comme un
-accès de folie brutale dans la joie farouche du matelot qu’on descend à
-terre et du soldat qu’on rapatrie. Vive le coin de terre où l’on est né!
-Au diable les piments de Batavia, les épices, le riz et le _kari_! Qu’on
-oublie les Javanaises à la peau sèche, maigres et jaunes! Tout le
-_Zand-Straat_ était en fête, bruyant et flambant, le lendemain du
-débarquement des bataillons des Indes. Au fond des _musicos_ sinistres,
-illuminés de rouge derrière les rideaux blancs ou pourpre, — autour des
-comptoirs d’étain et devant la double rangée de bancs où se tenaient
-assises de futures danseuses en camisoles blanches, les bras nus, gras
-et blancs, les joues luisantes et carminées comme des pommes mûres, la
-peau gonflée de houblon, des rondes de kermesses de Rubens se formaient.
-On dansait au son des crins-crins; on hurlait à pleine voix, on buvait à
-plein gosier, on entendait, au fond du _Zand_, des cris de joie féroce
-et bruyante sortir de ces tabagies étranges qui arboraient ces noms
-bizarres sur leurs enseignes peintes: _A l’Éléphant blanc de Siam, aux
-Rois Mages, au Cheval blanc dans un panier_.
-
-Les soldats de Flink et de van Elven s’étaient comme engouffrés dans ce
-_Zand_, avides de danses brutales, de rasades immenses, de poussées
-formidables. C’était le déchaînement hardi de la brutalité, les
-lendemains débordants et bestiaux de l’héroïsme. De folles chansons,
-entonnées au fond des rues, partaient avec des fusées de rires gras,
-mâles et niais. Un vent de liesse insensée passait sur ce fond, illuminé
-comme une forge, de vieille ville hollandaise. Les marins trinquaient
-aux prochains départs, buvaient aux prochains retours. Les soldats
-contaient gaiement leurs campagnes. Ceux du capitaine Flink s’étaient
-rendus au _musico_ de l’_Éléphant blanc_. Ceux de Cornélius Elven
-dansaient dans un flot de poussière, sur le parquet poudreux des _Rois
-Mages_.
-
-Tout à coup, le bruit se répandit dans le _Zand_ que les soldats du
-capitaine Flink — par plaisanterie et pour se venger des fantassins de
-Cornélius — allaient entrer aux _Rois Mages_ et prétendaient forcer
-leurs rivaux à fumer des cigares de paille, par allusion aux cigares du
-Guepo-Upas.
-
-Les soldats de la compagnie de van Elven se mirent à rire. Fumer des
-cigares de paille! Subir la volonté des vaincus du Guepo-Upas! En
-vérité, c’était comique, et on allait donc un peu s’amuser à se
-dégourdir les poings!
-
-Il se trouvait, d’ailleurs, qu’une partie de la compagnie ayant été
-retenue à la caserne, les soldats de Cornélius étaient moins nombreux
-dans le _Zand-Straat_ que leurs adversaires décimés à Java.
-
-— Peu importe! dit l’un d’eux. Que les _Flinkois_ y viennent! on leur
-montrera ce que vaut la compagnie de fusiliers du capitaine Cornélius!
-
-La bière aidant et la chaleur, les cerveaux s’échauffaient dans ces
-antres fumeux pleins de rires. On parlait maintenant d’aller rôtir les
-vainqueurs des _Chasseurs de têtes_ dans le _musico_ des _Rois Mages_.
-Déjà des pierres avaient été lancées contre les vitres du cabaret,
-brisant le verre et déchirant les rideaux. Les soldats du capitaine
-Cornélius se barricadaient en chantant dans la grande salle basse et,
-renversant les bancs de bois et le comptoir d’étain, se tenaient
-derrière, attendant, en riant, — des pieds de tables et des escabeaux
-ou des couteaux à la main, — l’assaut des grenadiers du capitaine
-Flink.
-
-L’ivresse, l’ivresse brutale et lourde s’en mêlait. On voyait briller
-dans ces yeux striés de rouge des éclairs fauves. Au dehors, les soldats
-de Flink accouraient déjà, poussant des cris, sifflant, hurlant,
-répétant sur tous les tons une stupide chanson dont le refrain improvisé
-était:
-
- Ils mangeront des cigares de paille!
-
-Dans le _Zand-Straat_, tout grouillant de monde, une foule énorme, des
-hommes, des femmes, des enfants accourus entouraient les soldats du
-capitaine Flink groupés devant les _Rois Mages_ et défiant leurs rivaux
-de sortir. Des clameurs rauques montaient de ce tas de gens en délire.
-Des cailloux, des sous de cuivre, des souliers volaient de leurs mains
-et brisaient, de minute en minute, un carreau de plus. On entendait
-jaillir des insultes, de grossières injures de rustres, des défis qui
-sentaient le vin, le genièvre et la bière.
-
-— Sortez donc! Mais venez donc dans la rue! Ils se blottissent comme
-des lapins! Holà! oh! les fumeurs de cigares, on a donc peur de
-s’enrhumer au grand air? Eh! fusiliers manques, voici des cigares de
-paille!
-
-Et le refrain reprenait, entonné par des voix rauques, répété par la
-foule, refrain stupide, irritant et insultant:
-
- Ils mangeront des cigares de paille!
-
-— Et vous mangerez des bottelées de foin! répondit enfin un sergent de
-la compagnie de Cornélius en se montrant brusquement à une des fenêtres
-des _Rois Mages_.
-
-On eût dit que les soldats groupés autour du _musico_ n’attendaient que
-cette apparition pour se ruer sur le cabaret, enfoncer la porte et se
-heurter aux bancs de bois amoncelés.
-
-— A l’assaut! En avant! cria une voix.
-
-Et, par une poussée terrible, la foule des _Flinkois_ entra, broyant la
-porte et les vitrages, dans le _musico_ où les soldats de Cornélius
-attendaient comme une garnison assiégée.
-
-— Assommez! assommez! cria la même voix qui semblait puer l’alcool. Il
-en restera toujours assez, des fumeurs de cigares! En avant et vive le
-capitaine Adriaan-Carlos Flink!
-
-— Vive le capitaine Cornélius van Elven! répondirent les soldats tapis
-derrière le comptoir d’étain renversé.
-
-Il y avait comme une fureur multiple dans ces deux saluts devenus des
-cris de haine. C’était l’aiguillon soudain qui excitait les uns contre
-les autres ces hommes portant le même uniforme, parlant la même langue,
-et dont quelques-uns, comme Adriaan-Carlos et Cornélius, étaient nés
-peut-être dans le même village. Bras nus, la tunique jetée à terre,
-farouches, ces soldats s’attaquaient entre eux, s’étreignaient, se
-frappaient de leurs poings fermés ou de leurs couteaux ouverts, se
-colletaient dans de sauvages corps à corps, prêts à mordre ou à se
-déchirer le visage avec leurs ongles. On entendait des cris étouffés,
-des plaintes chargées de rage, des bruits sourds qui étaient des sons de
-bâton tombant sur des crânes ou des poings osseux frappant des
-poitrines, par une détente de muscles herculéenne. Et cette lutte pleine
-d’épouvante se passait dans la nuit, les lumières du _musico_ ayant été
-éteintes; on entrevoyait vaguement, dans une pénombre pleine de
-blasphèmes et de menaces, des silhouettes qui grouillaient, sinistres,
-comme des ombres de damnés!
-
-La nouvelle se répandit bientôt en ville que les soldats de l’armée des
-Indes s’égorgeaient entre eux dans le _Zand-Straat_. Cornélius, averti,
-quitta sa femme, boucla son ceinturon et accourut au moment même où
-Carlos Flink arrivait, furieux, sur le lieu de la mêlée.
-
-— Nos hommes se battent, dit brusquement Adriaan-Carlos. Si les deux
-compagnies ont quelque démêlé à vider, ce devrait être pourtant l’œuvre
-des officiers et non celle des soldats!
-
-— Quand vous voudrez, répondit Cornélius. En attendant, il faut que ce
-désordre cesse.
-
-Il avait amené un clairon et quelques hommes de sa compagnie; il fit un
-signe, et le son clair et vibrant du cuivre retentit dans le
-_Zand-Straat_ comme un cri de coq au milieu d’un orage. La foule se
-dispersa soudain devant les _Rois Mages_ en apercevant, au bout de la
-rue, les éclairs des baïonnettes des soldats.
-
-— Nos officiers! dirent les fusiliers en s’arrêtant tout à coup avec un
-respect instinctif.
-
-La compagnie d’Adriaan-Carlos avait d’ailleurs échoué devant la
-barricade des _Rois Mages_. Plus d’un combattant se retirait, rasant la
-muraille, assommé à demi, les yeux bleuis, la joue déchirée, le sang sur
-le visage. Les autres, dans le _musico_, alignaient leurs blessés le
-long de la muraille, comme en bataille, et leur versaient du rhum pour
-les soutenir.
-
-— Ainsi, s’écria Cornélius en s’avançant, voilà le spectacle que
-donnent, en retrouvant leurs foyers, les soldats de la Hollande? Il vaut
-bien la peine d’avoir été, là-bas, des héros, pour se conduire ici comme
-des bandits. — Oui, des bandits! répéta Cornélius, élevant la voix pour
-étouffer tous les murmures. Il n’y aura ni récompenses ni croix pour
-personne. Les soldats de l’armée des Indes se sont déshonorés!
-
-— Oui, répondit Adriaan-Carlos, et c’est bien pourquoi ceux qui les
-commandent doivent faire oublier un tel scandale!
-
-Du geste, il touchait la poignée de son épée.
-
-Cornélius van Elven haussa les épaules, et Carlos l’entendit qui
-murmurait tout bas:
-
-— Il est fou!
-
-Cette rixe farouche, au fond d’une ruelle louche, courrouça fort le
-major général, ministre de la guerre. Le lendemain, la compagnie du
-capitaine van Elven était sévèrement consignée, et celle du capitaine
-Flink dirigée en toute hâte sur La Haye. Quant aux officiers, mandés à
-La Haye l’un et l’autre, ils donnèrent tour à tour des explications sur
-les causes d’un pareil scandale. Il y avait eu mort d’hommes. Deux
-soldats venaient de succomber à l’hôpital de Rotterdam, l’un d’une
-blessure au ventre, l’autre d’un coup de talon à la tempe.
-
-Ce fut surtout sur le capitaine Flink que le ministre faisait retomber
-la responsabilité de ce triste drame. Adriaan-Carlos semblait avoir
-entretenu chez ses soldats un sentiment de dépit et de colère. On
-l’avait entendu plus d’une fois parler tout haut, avec ironie et devant
-ses troupes, des vainqueurs du Guepo-Upas. Le major général donna à
-entendre que le capitaine Adriaan-Carlos Flink serait cassé de son
-grade.
-
-Carlos était pauvre. Sa seule fortune, c’était cette épée qu’on menaçait
-de lui enlever. Cornélius, au contraire, fils d’un armateur, marié en
-outre à cette jolie Margaret Holtius qui avait apporté une fortune,
-pouvait se passer de sa solde et de son grade.
-
-— Monsieur le ministre, dit-il au général, il serait souverainement
-injuste d’accuser le capitaine Flink, lorsque le seul auteur de cette
-fâcheuse affaire, c’est moi.
-
-— Vous, capitaine?
-
-— Je n’ai pas eu le triomphe modeste, monsieur le ministre, j’ai
-peut-être trop humilié le légitime orgueil de braves gens qui avaient
-bien combattu avant nous. Durant la traversée, mes hommes ont défié les
-soldats du capitaine Flink sur la terre ferme; ceux-ci ont répondu à ce
-défi. De là le combat du _Zand-Straat_.
-
-— Oui-da! fit le major général un peu incrédule.
-
-— Monsieur le ministre, interrompit brusquement Carlos Flink, qui
-depuis un moment se mordillait la moustache, n’écoutez pas le capitaine
-van Elven. C’est si bien moi et mes hommes qui trouvons, avec raison,
-que le capitaine nous a pris notre gloire, que je suis disposé à croiser
-mon épée contre la sienne quand il voudra!
-
-— Capitaine, dit sévèrement le major général, une provocation? devant
-moi?
-
-— Je vous demande pardon, mon général, répondit Carlos, mais, sur
-l’honneur, il y a un officier de trop dans l’armée hollandaise, moi ou
-lui!
-
-— Eh bien! capitaine, répliqua froidement Cornélius van Elven, restez
-seul désormais: ce n’est pas moi qui vous ravirai vos victoires!
-Monsieur le ministre, je vous prie de vouloir bien recevoir ma
-démission!
-
-— Votre démission, capitaine?
-
-— Ma démission, monsieur le ministre. J’ai fait mon devoir. Je vais
-tâcher de faire mon bonheur. Je vous demande seulement de ne pas donner
-suite à une enquête qui pourrait être contraire au brave capitaine
-Flink.
-
-Chose sinistre que la haine, même chez les meilleurs! Carlos allait
-faire un mouvement, non pour remercier Cornélius, mais pour repousser
-cette générosité qui lui paraissait humiliante. Ce mot _bonheur_ était
-entré comme une lame de couteau dans le cœur d’Adriaan. Il avait revu
-soudain la créole Margaret avec ses grands yeux de gazelle et ses
-souples mouvements de tigresse caressante, et il lui avait semblé que,
-par un égoïsme insultant, Cornélius le condamnait, lui, le capitaine
-pauvre, à la vie de hasard de l’officier de fortune, tandis qu’il se
-réservait la grasse vie de ces riches Hollandais qui interprètent ainsi
-le commandement: _Travaille six jours et repose-toi le septième_, en
-disant: «Fais travailler les gens de Java pendant sept jours et
-repose-toi toute la semaine!»
-
-— Monsieur le ministre, dit Carlos Flink, je ne souffrirai pas...
-
-Le ministre l’interrompit brusquement.
-
-— Vous n’avez pas d’opinion à émettre, capitaine, dit-il; rendez-vous à
-la tête de votre compagnie!
-
-Carlos partit, et le ministre essaya de faire revenir sur sa décision le
-capitaine Cornélius. Mais, chez ces natures d’une énergie froide, toute
-résolution est inébranlable. La démission du capitaine van Elven ne fut
-point reprise.
-
-Cornélius avait, d’ailleurs, déjà entrevu pour sa vie un autre but que
-la gloire des armes et un autre rêve plus vaste et plus beau.
-
-— Les hommes comme vous sont assez rares pour qu’ils n’aient point le
-droit de se soustraire au service de la patrie, lui répéta par deux fois
-le ministre.
-
-L’éternel sourire plein de pensées de Cornélius releva ses lèvres, et il
-répondit alors au major général:
-
-— Monsieur le ministre, n’ayez crainte. Si je quitte l’armée, c’est
-pour être plus utile encore à la Hollande.
-
-— Et comment cela? demanda le ministre.
-
-Cornélius souriait encore.
-
-— Oh! fit-il, c’est mon secret! Et permettez-moi de ne point le révéler
-aujourd’hui. Les plus beaux rêves passent pour des folies lorsqu’ils ne
-se réalisent pas.
-
-
- III
-
-Grâce à l’espèce de sacrifice de Cornélius van Elven, le capitaine
-Carlos Flink ne quitta point l’armée et conserva son grade. Il fallait,
-devant l’opinion publique, une victime expiatoire pour l’affaire du
-_Zand-Straat_. Cette victime, ce fut Cornélius. Le capitaine Flink
-continua à servir la Hollande, et Cornélius, accrochant à la muraille
-son épée de capitaine, se contenta, comme il l’avait dit au ministre,
-d’être heureux, tout en poursuivant avec acharnement un but que bien
-d’autres eussent traité de chimère.
-
-Il y avait dix ans déjà que l’aventure du _Zand-Straat_ était oubliée et
-l’ancien capitaine des fusiliers du Guepo-Upas continuait à caresser le
-rêve qu’il avait, en amoureux jaloux d’un songe, voulu cacher au major
-général.
-
-Lorsque Cornélius van Elven, enfermé dans son artistique maison de
-Rotterdam, laissait échapper le secret de ses préoccupations constantes,
-de ses espoirs et de ses rêves, il n’y avait cependant point, dans tout
-le royaume des Pays-Bas, un homme plus éloquent que lui. Il n’était déjà
-plus le soldat d’autrefois, l’homme des prouesses froidement résolues.
-Son nom n’était pas oublié des soldats hollandais de la garnison de
-Batavia, mais peut-être ses fantassins n’eussent-ils point reconnu leur
-ancien officier. Maintenant, Cornélius vivait loin du monde, penché sur
-d’immenses cartes géographiques, entre des mappemondes volumineuses, la
-plume ou le compas à la main, poursuivant on ne savait quel problème,
-alignant avec un acharnement passionné des chiffres après des chiffres.
-
-Quoique jeune encore — il avait tout au plus atteint la quarantaine —
-Cornélius ressemblait déjà à un vieillard. Ses cheveux étaient rares sur
-son crâne à demi dénudé, dont le front élargi et admirablement dessiné,
-vaste et beau, luisait comme de l’ivoire jauni. Ses tempes grisonnaient,
-et sa barbe, qu’il portait entière, semée de fils d’argent, lui donnait,
-lorsqu’il était assis à sa table de travail, une calotte de velours sur
-la tête, l’aspect de quelque songeur de Rembrandt. Cet homme était beau
-d’ailleurs, blond, l’œil bleu rempli d’une flamme virile, et lorsqu’il
-laissait tomber son regard, du haut des fenêtres de sa demeure, sur la
-Meuse aux eaux vertes qui coulait, rapide, devant son logis, on devinait
-que ce n’était pas sur les bateaux en marche ou à l’ancre qu’il fixait
-ses prunelles, mais plutôt sur quelque chose d’invisible aux autres
-yeux, de lointain et d’immense, qu’il entrevoyait, lui, comme le voyant
-aperçoit le fantôme.
-
-Il y avait tout un monde de visions dans l’œil clair de Cornélius van
-Elven. L’ancien capitaine des bataillons de Batavia poursuivait la
-solution de quelque problème étrange. Il vivait retiré, avec sa chère
-Margaret, une vieille cuisinière et deux domestiques, dans sa demeure du
-quai des _Boompjies_ (les petits arbres), logis coquet, d’une propreté
-étincelante, aux acajous brillants, aux miroirs sans mouchetures, aux
-boutons de porte polis comme du cristal jaune.
-
-Il avait fait un véritable musée de curiosités artistiques ou
-scientifiques, tapissant les murailles de _lavis_ géographiques exécutés
-par lui-même, suspendant à côté des faïences de Delft, aux chinoiseries
-bleues et gaies, des armes de Java, des kriss malais, des sabres
-japonais à la poignée nattée d’argent, ou de grands plats de cuivre
-repoussé, ornés de l’énorme grappe de raisin de Chanaan, qui est comme
-la marque distinctive des cuivres hollandais.
-
-Entouré de ces objets d’art et gardant toujours à portée de sa main ses
-instruments de travail, règles, boussoles et compas, Cornélius van Elven
-était heureux. La poésie, chez lui, était d’ailleurs fort joliment
-représentée par des fleurs toujours fraîches, des tulipes aux larges
-pétales striés de rouge et de jaune, hautes sur leur tige verte, et par
-cette femme jeune, adorable, qui passait, dans cette calme maison
-hollandaise, comme un rayon de soleil électrique et réchauffant.
-
-La beauté de madame van Elven était célèbre à Rotterdam, et la jolie
-créole, qui faisait jadis tourner toutes les têtes lorsqu’elle
-apparaissait sous les grands arbres de la rue centrale de Batavia, eût
-encore brillé au premier rang si, malgré sa fortune — et pour plaire à
-son mari — elle elle ne se fût volontairement confinée dans sa maison
-des Boompjies. Cornélius vivait donc heureux. Il avait trouvé le bonheur
-dans le calme et dans le rêve. Il aimait à s’enfermer seul dans son
-cabinet de travail, et parfois il laissait Margaret s’y glisser et venir
-déposer un baiser sur son front penché.
-
-— Tu travailles trop, Cornélius! disait la jeune femme avec une
-expression de bonté profonde.
-
-Il relevait la tête, souriait de son beau sourire grave et répondait:
-
-— On ne travaille jamais assez. La vie est si courte!
-
-Alors, quand Margaret lui demandait vers quel but il marchait avec tant
-d’acharnement depuis des années, Cornélius van Elven semblait se
-transfigurer; ses traits placides et lourds prenaient soudain une
-expression vraiment inspirée, et l’ancien combattant des _Chasseurs de
-têtes_ se mettait à parler, avec une éloquence chaude et une foi
-vibrante, des mystères que la nature cachait encore à l’homme et que
-l’homme devait un jour pénétrer. Il disait les contrées inconnues, les
-terres ignorées, les déserts immenses. Il montrait à Margaret éblouie
-tout ce que cet être fragile et nu, l’homme, jeté sans défense sur
-l’écorce terrestre, avait déjà trouvé et ce qui lui restait encore à
-découvrir. Puis, comme un amoureux qui eût tiré de sa poitrine l’image
-de la femme aimée, comme un prêtre qui tout à coup eût découvert l’autel
-adoré, Cornélius, enfiévré, ardent, ses yeux bleus jetant des éclairs,
-le geste élargi, la voix ardente, révélait à Margaret le secret de ses
-recherches.
-
-— Tu as grandi, lui disait-il, sous le soleil d’Asie. Tu as connu les
-grands ciels d’un bleu implacable sur lesquels se découpent les palais
-blancs que l’œil ne peut fixer. Tu as cherché, enfant, sous les lianes
-des _banians_ immenses, un peu d’ombre contre la chaleur; tu as vu des
-hommes à la peau de bronze que les rayons du jour semblaient réduire à
-l’état de squelette. Tu as baigné tes petits pieds de reine dans les
-flots bleus de la mer de Java. Tu as vu des pays aux arbres verts comme
-des émeraudes, aux lacs couleur de turquoise, aux fleurs jaunes comme de
-l’or ou rouges comme du sang ou des rubis. Eh bien! il y a, là-bas, du
-côté du pôle, après la région des frimas et des neiges, derrière les
-hautes montagnes de glace, au delà des brumes pleines de mystères et des
-glaciers où grelottent, dans leurs peaux de bêtes, les Esquimaux du
-Groenland; il y a, loin des _icebergs_ formidables, une mer immense et
-bleue, plus bleue que celle du Bengale, au-dessus de laquelle volent,
-innombrables et pareils à des flocons de neige, des multitudes d’oiseaux
-inconnus! C’est la Mer libre, la grande mer, la mer profonde, la mer
-plus vaste que l’Océan, puisqu’on n’en connaît point les limites, et qui
-s’étend, avec ses bordures de glaces, jusque dans des régions où jamais
-voix humaine n’a été entendue! Cette mer, la mer libre du pôle, sir John
-Franklin l’a entrevue peut-être, Mac-Clintock est certain qu’elle
-existe, Mac-Clure en a parlé! Moi, je la cherche, et je veux, je veux,
-entends-tu? je veux m’enivrer de sa féerie, je veux respirer le vent qui
-souffle au-dessus de ses vagues, je veux, de mes lèvres avides, je veux
-boire de son eau glacée!
-
-Et, continuant à décrire cette mer inconnue que son œil de voyant
-apercevait clairement là, devant lui, — comme une vision vers laquelle
-il pouvait étendre la main, — Cornélius van Elven entraînait réellement
-Margaret sur ce grand chemin du rêve. La fille de l’armateur de Batavia
-se laissait emporter par ces songes superbes. Elle aussi, plongeant ses
-grands yeux noirs dans les yeux bleus et pleins de fièvre de son mari,
-elle entrevoyait cette grande mer mystérieuse du pôle, déroulant au loin
-ses flots et commençant peut-être un monde. Pleine d’admiration, de
-respect et de passion pour Cornélius, elle trouvait que celui-là qui
-pensait à reculer ainsi les limites assignées à l’homme était un de ces
-êtres d’élection sur le front desquels s’est posée la langue de feu du
-génie. Elle lui disait: _Parle! Parle!_ lorsque, comparant son premier
-état à celui qu’il voulait suivre, Cornélius répétait que le soldat
-conquérant qui tue n’est rien à côté du marin qui donne sa vie pour
-découvrir des univers. Et lorsque, après lui avoir tant de fois décrit,
-comme s’il l’eût réellement visitée jadis, cette brumeuse contrée du
-Nord où le vieil Odin, le dieu Scandinave, semble éternellement assis,
-dans ses glaciers brillants et beaux comme un Walhalla, sur son trône de
-neige, lorsqu’il lui disait:
-
-— Je veux aller là, je veux attacher le nom de van Elven à la
-découverte de la Mer libre...
-
-Margaret répondait, heureuse et fière:
-
-— Ce que tu feras sera bien fait, Cornélius, et si tu as besoin de ma
-fortune tout entière, prends-la, prends, mon bien-aimé! Tu sais bien
-qu’elle est à toi!
-
-Ce n’était pas de quelques milliers de florins que parlait madame van
-Elven. Maître Holtius, mort depuis quelques années, avait laissé à sa
-fille une royale fortune, bank-notes et tonnes d’or. De cette fortune,
-Margaret en avait donné une partie aux pauvres en souvenir du négociant.
-Le reste avait été confié à la Banque des Pays-Bas. Cornélius van Elven
-pouvait donc à son gré fréter un navire, dépenser ce qu’il voudrait pour
-l’expédition projetée. Margaret avait en lui la foi la plus profonde,
-une foi absolue, celle de l’enfant qui incarne tout amour dans son père.
-
-— Merci, répondait alors Cornélius lorsque Margaret lui parlait ainsi.
-Quand j’aurai décidément trouvé le chemin qu’il faut suivre, le passage
-à travers les falaises sinistres, je partirai, ma bien-aimée, en te
-bénissant.
-
-Cornélius van Elven n’avait d’autre amour que sa Margaret et d’autre
-rêve que son œuvre. Point d’enfants. On eût dit que la vie le condamnait
-au but unique qu’il entrevoyait comme dans la fièvre.
-
-Depuis bien longtemps, Cornélius n’avait pas entendu parler de Carlos
-Flink. Le capitaine était reparti pour Bornéo ou pour Sumatra. Il y
-avait séjourné pendant plusieurs années, faisant son devoir, risquant sa
-vie, puis il en était revenu avec une maladie de foie assez prononcée,
-et il s’était marié à Overschie, dans ce petit village tranquille où il
-espérait oublier ses fatigues et ses déceptions. Adriaan-Carlos, malgré
-ses facultés hors de pair, son courage à toute épreuve, son coup d’œil
-admirable, cette intrépidité d’âme et de corps qui l’avait taillé dans
-le roc des héros, n’était, en effet, arrivé à rien, et se trouvait, à
-quarante ans passés, aussi pauvre que devant, malade et lassé de tant de
-luttes. A quoi lui avait servi de verser tant de fois son sang,
-inutilement et obscurément, dans ces rencontres ignorées avec des
-rebelles, sur la côte ou dans les montagnes? Il revenait au pays avec le
-même grade que jadis, et se répétant tout bas que l’aventure du
-_Zand-Straat_ et la démission de van Elven avaient peut-être été les
-seuls obstacles à son avancement. La mauvaise note encourue subsistait,
-et les ministres succédant aux ministres n’oubliaient point l’équipée du
-terrible combat au fond d’une rue de Rotterdam.
-
-Aussi bien, Adriaan-Carlos se sentait-il devenir subitement très pâle
-lorsque le nom de Cornélius était prononcé devant lui. Peut-être eût-il
-oublié ce passé douloureux, cette rivalité désastreuse, si le mariage
-lui eût donné la joie qu’il était en droit d’attendre. Mais le capitaine
-Flink avait tout justement épousé la seule femme qui ne pût lui
-convenir. C’était une bonne, douce et naïve Hollandaise, blonde, blanche
-et grasse, riant volontiers tout d’abord, mais rendue timide et presque
-triste par les soubresauts et les colères de son mari, et qui, dans le
-petit logis d’Overschie, passait maintenant silencieuse et peureuse, ne
-s’occupant que d’arriver à l’heure militaire pour les repas et faire
-flamber les cuivres polis de la maison.
-
-Adriaan-Carlos, fumant sa pipe à sa fenêtre, regardait, du matin au
-soir, le calme paysage des environs d’Overschie, les grands prés d’un
-vert tendre sous un ciel gris pâle, argenté et lumineux, avec des nuages
-en flocons de neige, au loin des toits rouges, un moulin presque
-toujours immobile, des vaches tachées de noir paissant l’herbe piquée de
-fleurettes, l’eau des canaux étincelant au soleil, une fraîcheur, une
-santé, une paix profonde, un cadre tout fait pour un heureux.
-
-— Paysage de ruminants! disait alors le capitaine Flink avec humeur.
-L’homme n’est pas seulement sur terre pour digérer! Ah! que je m’ennuie!
-
-Tout l’ennuyait: sa femme, qui était charmante, avec son calme et clair
-visage; son chien, qui était fidèle; sa servante, qui était dévouée. Il
-avait d’abord cru trouver, avec le repos, le contentement dans ce coin
-de terre. Il n’y rencontrait que le vaste, écœurant et profond ennui.
-
-— Je suis fait pour l’action, disait-il, criait-il tout haut, et les
-vitres du petit logis en tremblaient. Ma vie n’a plus de but maintenant.
-Je suis las de m’assommer ici. Qu’est-ce que je pourrais bien faire?
-
-Une gazette de Rotterdam vint lui annoncer un matin que l’ex-capitaine
-van Elven, «le héros du Guepo-Upas», comme on appelait toujours
-Cornélius, préparait, disait-on, une expédition toute personnelle au
-pôle nord. Cornélius van Elven, après avoir tout d’abord conseillé à ses
-compatriotes de faire communiquer la mer du Nord avec Amsterdam, —
-œuvre superbe, qui devait être exécutée plus tard, — avait cherché
-ensuite une autre entreprise digne de lui et s’était résolu, paraît-il,
-à découvrir, délimiter et sonder la Mer libre du pôle. «Était-il besoin,
-ajoutait la gazette, de faire ressortir tout ce qu’avait d’admirable, de
-vraiment grand et de vraiment patriotique un semblable projet? Quelle
-reconnaissance devait garder un jour la Hollande à l’homme qui, après
-l’avoir si bien servie autrefois, voulait aujourd’hui la parer d’une
-nouvelle gloire!»
-
-Carlos Flink froissa tout aussitôt le journal avec rage et le jeta à
-terre, pendant que sa femme Dica lui versait doucement son café.
-
-— Trop chaud! il est trop chaud!... s’écria le capitaine après l’avoir
-goûté. Ce Cornélius!... Il y a donc des destinées comme la sienne!
-Toujours fortuné! Avait-il vraiment mérité plus que moi d’avoir de la
-renommée, de la fortune, et une femme?... Ah! quelle femme!...
-
-La pauvre Dica entendait tout cela.
-
-— Une vraie femme! continuait Carlos; énergique, ardente, et qui serait
-capable, en cas de malheur, de partager toutes les douleurs avec lui!
-Toutes!
-
-— Est-ce que je ne partage pas les tiennes, mon ami? murmura doucement
-Dica en tendant le sucrier à son mari.
-
-— Ce n’est pas la même chose..., fit Carlos. Satané sucre! il ne sucre
-pas! Où diable as-tu pris ce sucre?... Non, mille fois non, ce n’est pas
-la même chose!... A un caractère enragé comme le mien, il fallait une
-femme comme Margaret.
-
-— Alors, dit madame Flink en s’efforçant de retenir ses larmes, puisque
-tu crois que c’était elle qui pouvait te rendre heureux, pourquoi ne
-l’as-tu pas épousée?
-
-Ces paroles, les seules que Dica eût encore prononcées avec une nuance
-de reproche, firent sur Adriaan-Carlos l’effet d’un obus. Il bondit,
-regarda sa femme dont les yeux de faïence bleue se mouillaient de pleurs
-et dont le visage, rose et frais d’ordinaire, était tout pâle.
-
-Puis il haussa les épaules et dit:
-
-— Pourquoi? pourquoi?... Eh! parbleu! parce qu’il était là, _lui_!
-Parce que dans la part de chance faite à deux hommes grandissant côte à
-côte _il_ a tout pris, lui, gloire et bonheur! Et je l’ai aimé! et je
-l’ai appelé mon frère! Ah! ce Cornélius! Je voudrais... oui, je voudrais
-lui prouver que je le vaux bien, dussé-je pour cela risquer cette
-misérable carcasse dont les balles et les couteaux des _Chasseurs de
-têtes_ n’ont jamais voulu!
-
-— Alors, tu le hais bien? demanda Dica.
-
-— Oh! jusqu’aux moelles!
-
-— C’est dommage, fit doucement la Hollandaise avec une expression de
-mélancolie que Carlos Flink ne comprit pas. Vois-tu, Adriaan, je ne dis
-rien, j’ai l’air de ne rien comprendre, mais je ne suis pas une sotte!
-Il n’y a rien de plus sinistre que la haine. Je ne connais M. van Elven
-que de réputation, mais je sais qu’il est aussi calme que tu es emporté,
-aussi froid que tu es bouillant, aussi disposé au rêve que tu es prêt à
-l’action. Unis entre vous, que de services vous auriez pu vous rendre
-l’un à l’autre, et aussi aux autres! Avec l’affection, on fait des
-miracles. Avec la haine, on fait des folies. Je ne sais pas où j’ai lu
-cela, mais le mot m’a frappé, et je l’ai retenu, mon ami: «La haine est
-une force perdue!»
-
-Dans ce que venait de dire, avec cette intelligence profonde que donne
-la tendresse, madame Flink, Adriaan-Carlos ne vit qu’une chose: l’éloge
-de Cornélius. Il s’irrita davantage, se fâcha tout à fait et, tandis
-qu’il prenait son café en grommelant, Dica monta à sa chambre et se mit
-à pleurer toute seule. Quand elle redescendit, essuyant ses yeux rouges,
-elle retrouva le capitaine Flink à la même place, mais penché sur la
-gazette et songeant. Il entendit du bruit, releva la tête, et Dica fut
-toute surprise en voyant son visage: ce visage rayonnait.
-
-— Qu’as-tu donc? lui dit-elle. Adriaan, Adriaan, réponds-moi!...
-Qu’as-tu donc?
-
-— Rien! fit Adriaan-Carlos. Mais j’ai peut-être trouvé le moyen de
-prouver à l’heureux Cornélius van Elven que le capitaine Flink est aussi
-bon patriote que lui!
-
-
- IV
-
-Le docteur Kane et le docteur Hayes n’avaient pas encore, lorsque
-Cornélius conçut son projet, exécuté leurs voyages au Groenland.
-Découvrir la Mer libre du pôle, planter sur ses rives de glace le
-drapeau tricolore de Néerlande, était donc une entreprise vraiment
-patriotique et belle, et van Elven, du fond de sa maison des Boompjies,
-avait nourri un de ces rêves que portent seuls en eux les grands
-chercheurs d’inconnu. Ce n’était pas une ambition vulgaire qui le
-poussait à cette audacieuse aventure: si son nom devait y grandir, le
-nom de son pays en devait recevoir un lustre nouveau. La Hollande, reine
-des mers autrefois, allait prouver qu’elle avait encore des fils prêts à
-tenter le sort et à conquérir l’univers.
-
-A Rotterdam, à Amsterdam et à La Haye, on parlait déjà avec admiration
-du «projet de Cornélius». Quelques-uns souriaient bien un peu, mais chez
-ce peuple de matelots laborieux, hardis, qui se sont construit eux-mêmes
-une patrie en la disputant et l’arrachant à la mer, toute expédition de
-ce genre, fût-elle insensée en apparence, devait rencontrer des
-approbateurs. Les dames de La Haye, comme si elles eussent voulu
-revendiquer pour leur sexe une part de gloire, ne tarissaient pas
-d’éloges sur cette petite créole, la métisse, ou, comme on dit, la
-_lipplape_ Margaret, qui sacrifiait hardiment sa fortune à la gloire de
-son époux.
-
-Et Margaret était bien heureuse et bien fière, non point de ces éloges,
-mais de l’intime satisfaction de sa conscience, fière de se sentir
-associée à cette œuvre immense. Elle eût été plus heureuse encore si
-Cornélius eût consenti à la laisser prendre sa part des dangers qu’il
-allait courir. Elle essaya bien de faire entendre à son mari qu’elle
-aurait le courage et la force de l’accompagner partout, mais van Elven
-ne voulut pas l’entraîner dans ce qu’il regardait comme une périlleuse
-folie.
-
-— Toi, — une femme, — au Groenland!... C’est impossible.
-
-Margaret se résigna donc et passa son temps dès lors à surveiller la
-confection des vêtements et des fourrures que devait emporter Cornélius.
-Un certain nombre de braves gens, anciens matelots, un lieutenant de
-vaisseau de la marine royale, Gaspard Hynkx, et un chirurgien, Justus
-van Doole, s’étaient offerts, avides d’inconnu et de gloire, pour
-accompagner Cornélius van Elven. Le navire, spécialement aménagé pour
-l’expédition, était à l’ancre à Rotterdam, et les curieux affluaient sur
-le quai, lisant au flanc du bâtiment ce joyeux nom de bon augure:
-l’_Espérance_. Il y a comme une poésie vivante et tangible dans tout
-navire au port et qui demain partira pour des terres lointaines. Il
-semble que cette masse de bois, de cuivre, de cordages et de fonte soit
-réellement un être animé qui va livrer un duel terrible à l’infini. Mais
-lorsque le bateau qui partira est promis à quelque aventure gigantesque,
-comme l’était l’_Espérance_, on s’arrête devant lui, le cœur plein
-d’angoisses, et on le saluerait volontiers comme un être vivant qui va
-mourir.
-
-L’_Espérance_ embarquait déjà ses provisions pour l’hivernage, ses
-instruments de travail, des tentes, des couvertures, et on disait à
-Rotterdam que la date de son départ était maintenant fixée, lorsque le
-bruit se répandit en Hollande qu’une autre expédition, une expédition
-rivale, conduite par des Anglais, allait quitter Liverpool avant même
-que l’_Espérance_ eût levé l’ancre.
-
-L’expédition anglaise n’attendait plus, paraît-il, que l’arrivée d’un
-officier hollandais qui devait jouer un rôle prépondérant dans le
-voyage. Cet officier, dont on ne disait pas encore le nom, s’était
-présenté à la Société de géographie de Londres, cartes en mains,
-démontrant la possibilité de traverser le passage du pôle nord et, après
-une série de conférences éloquentes, il avait entraîné bon nombre de
-souscripteurs.
-
-Lady Franklin, avide de retrouver les traces de son mari, s’associait
-largement à l’entreprise, et toute cette affaire avait été conduite en
-Angleterre avec une telle habileté et une telle discrétion, qu’on
-n’apprenait, en Hollande, l’existence de cette expédition en quelque
-sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était plus possible de la devancer.
-
-Un matin, le courrier venant d’Angleterre apporta à Cornélius van Elven
-cette lettre datée de Liverpool:
-
- «14 avril 185...
-
- «Il y a dix ans, vous m’avez arraché la gloire d’écraser les
- rebelles de Java au delà du Guepo-Upas. Depuis dix ans, j’ai
- vécu sur ce souvenir qui a fait de nous, amis autrefois, deux
- adversaires. Aujourd’hui le sort, inclément pour moi, me permet
- de vous disputer une victoire nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de
- passer triomphant à travers les mers arctiques. Moi aussi, j’ai
- pâli sur les cartes, interrogé, le compas à la main, ces grands
- horizons inconnus. Moi aussi, je crois avoir trouvé et j’ai pu
- réussir à intéresser bien des gens à mon œuvre. Le public et
- l’or hollandais vous étaient tout acquis. J’ai appelé à moi
- l’Angleterre. C’est sur un navire anglais que je pars, et nous
- ferons telle diligence que j’espère bien avoir l’honneur de
- planter le premier, à côté du drapeau de la vieille Angleterre,
- les couleurs de mon pays, les trois couleurs de Néerlande, sur
- la rive de la Mer libre.
-
- «Demain notre navire lève l’ancre. Le _Saint-James_ aura pris
- l’avance sur l’_Espérance_. Quand vous arriverez au Groenland,
- vous trouverez la trace de notre passage sur les glaciers. La
- place sera prise, la Mer libre découverte. Ce sera, si vous le
- permettez, la revanche du Guepo-Upas, capitaine van Elven!
-
- «Adriaan-Carlos Flink.»
-
-Après avoir lu cette lettre, Cornélius faillit avoir un coup de sang. Il
-ne ressentait pas seulement de la colère contre l’ancien compagnon de
-ses premiers combats devenu son rival, son plus cruel ennemi, il
-éprouvait une sorte d’accablement farouche devant cet obstacle imprévu
-qui se dressait entre son but et lui. Cette expédition tant rêvée, ce
-beau projet plein d’audace, ce n’était plus maintenant son œuvre
-unique!... Un autre avait conçu, un autre exécutait, à cette heure même,
-un pareil voyage!... Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse! Cet
-Adriaan-Carlos qu’il avait tant de fois pressé contre sa poitrine! La
-jalousie, les déceptions, la vie en avaient fait cet homme qui jurait de
-lui ravir son triomphe et qui écrivait si amèrement: «Votre défaite sera
-ma revanche.»
-
-Jusque-là, Cornélius n’avait point haï Carlos. Il hochait doucement la
-tête lorsqu’on prononçait ce nom, et quand il parlait de son ancien ami,
-sa parole n’avait que de la pitié, et souvent de l’attendrissement. Mais
-dès lors, tout fut dit. La même haine violente qui faisait battre le
-cœur ardent de Carlos emplit l’âme plus ferme de Cornélius. Tant
-d’insolence gonfla la poitrine de van Elven, et Margaret l’entendit
-crier en montrant le poing à quelqu’un d’invisible:
-
-— Misérable!
-
-— A qui parles-tu? De qui parles-tu? demanda Margaret.
-
-— De qui? De Carlos. Un traître. Un homme qui veut me voler le fruit de
-tant d’années de recherches, de veilles et d’efforts, comme un larron me
-volerait ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de mes nuits des heures de
-labeur acharné, mon front sera devenu tout à fait chauve, mes yeux se
-seront creusés; à quarante-quatre ans, j’aurai l’air d’un vieillard,
-tout cela pour que maître Carlos me dérobe mon œuvre et me soufflette de
-la lettre que voici! Il eût été à terre et près de moi, je lui eusse
-répondu par un cartel. Je le croyais fou, je ne le savais pas méchant.
-Fou! Après tout, il l’est de croire que ce que j’ai mis tant d’années à
-concevoir et à découvrir, il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il ne
-s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de trouver mathématiquement.
-
-Puis, s’interrompant tout à coup:
-
-— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a, ce Carlos, une intelligence
-profonde et vive... Du génie! Presque du génie! Si ce que j’ai
-laborieusement cherché il l’avait trouvé, lui? Il est savant, très
-savant. Si ce passage du pôle il le découvrait avant moi?... Eh bien! il
-faut partir, partir en hâte! Il faut arriver avant le _Saint-James_! Il
-faut que le premier talon humain qui se pose là-bas, sur cette neige,
-sur ce sol glacé, ce soit le mien!
-
-Et, avec une sorte de fièvre, lui si calme d’ordinaire, si maître de
-lui, il hâtait les préparatifs de départ, il poussait ses compagnons à
-lever l’ancre sur l’heure.
-
-Les beaux yeux de Margaret étaient rouges maintenant. Elle pleurait,
-mais sans se plaindre. Elle avait rencontré, un soir, sur le quai des
-Boompjies, une femme blonde, à l’air triste et bon, qui regardait
-mélancoliquement le navire l’_Espérance_.
-
-— Est-ce que vous avez un parent, votre mari ou votre frère, qui
-s’embarque sur l’_Espérance_? lui avait-elle dit.
-
-Et la jeune femme avait répondu:
-
-— Non! Si je regarde ce navire, c’est qu’il est cause que mon mari est
-loin, bien loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être!
-
-— Je ne comprends pas, dit Margaret.
-
-— Hélas! madame, reprit la jeune femme, c’est parce que le capitaine
-Cornélius s’en va au pôle nord, que Carlos Flink y va aussi!
-
-— Carlos Flink! s’écria Margaret.
-
-— Je suis sa femme. Le connaissez-vous?
-
-— Je suis la femme de Cornélius van Elven!
-
-Margaret et Dica se regardèrent un moment, avec une expression étrange,
-comme si chacune d’elles eût mesuré ce qu’il y avait chez l’autre de
-haine contre celui qu’elle aimait; puis, dans la mélancolie profonde et
-douce du regard, dans les yeux bleus de Dica, dans les yeux noirs de
-Margaret, il y avait tant de douleur, de tristesse, d’effroi, de
-faiblesse et de bonté condamnées à la torture, qu’instinctivement leurs
-mains se tendirent l’une vers l’autre et que les deux femmes de ces
-hommes qui se haïssaient s’embrassèrent, comme si ce baiser de paix eût
-dû porter bonheur à ceux qui partaient.
-
-Le lendemain, à l’heure où l’_Espérance_ levait l’ancre, hissant
-fièrement, devant les autres bateaux pavoises, le drapeau aux trois
-couleurs hollandaises, il y avait dans la foule deux femmes qui se
-tenaient serrées l’une contre l’autre et qui priaient.
-
-— Mon Dieu! disait l’une, ramenez Cornélius sain et sauf!
-
-— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait l’autre.
-
-Et toutes deux, à travers leurs larmes:
-
-— Faites que leur haine mutuelle ne leur porte point malheur!
-
-Le canon tonna, l’_Espérance_ sortit de Rotterdam aux acclamations de la
-foule, et tant qu’on put l’apercevoir à l’horizon, sur les eaux vertes
-de la Meuse, Dica demeura debout à côté de Margaret, agenouillée.
-
-Le soir, à travers sa fenêtre entr’ouverte, Margaret entendit, comme un
-vague écho, les couplets d’une vieille chanson qui lui fit peur.
-
-C’était un jeune marin ou un mousse, qui passait le long des Boompjies,
-une voix d’enfant, et qui chantait:
-
- Hé! ho! matelot, matelot!
- Où vas-tu sur la mer lointaine?
- — Je vais chercher mon capitaine
- Perdu là-bas au fond de l’eau!
-
-Margaret sentit un frisson lui passer sur le corps; la voix,
-s’éloignant, continuait:
-
- — Hé! ho! matelot, matelot!
- Tu sais bien que la mer lointaine
- Ne rend mousse ni capitaine.
- Reste auprès des tiens, matelot.
-
-Margaret eut encore la force de fermer sa fenêtre; puis elle tomba, les
-yeux gros de larmes qui ne pouvaient couler et à demi évanouie, dans le
-grand fauteuil où d’habitude s’asseyait Cornélius van Elven lorsqu’il
-rêvait à la grande mer, la mer féerique, la mer libre et bleue du pôle.
-
-
- V
-
-Le voyage de l’_Espérance_ commença bien. Cornélius van Elven ne doutait
-pas du succès. Il éprouva la sensation de l’amoureux qui aperçoit enfin,
-près de lui, la femme aimée, lorsqu’il se trouva dans cette mer polaire
-qui engloutit parfois plus de trente vaisseaux dans un seul été. Ce
-paysage terrible et beau, cette mer d’un vert tendre comme une émeraude
-opalisée, et, au-dessus, le bleu pâli du ciel; ces courants de glace
-qu’emporte, en les brisant, le flot qui roule ces masses glacées, les
-_icebergs_, immenses, redoutables, détachés de la rive gelée comme les
-blocs gigantesques d’une avalanche; ces colossales masses contournées ou
-déchiquetées, tantôt lourdes comme des constructions cyclopéennes,
-tantôt découpées comme des clochetons gothiques; ces îles flottantes et
-menaçantes qui, d’un choc, eussent broyé l’_Espérance_, tenaient
-Cornélius fasciné, debout sur le pont et plongeant son regard au delà de
-ces immenses montagnes dont les stalactiques et les stalagmites géantes
-étincelaient, irisées comme du cristal.
-
-— Par delà ces glaciers, se disait-il, est la Mer libre, la mer sans
-rivages, que le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement! Allons!
-courage, Cornélius! Tu vas toucher du doigt ton rêve!
-
-Un vieux baleinier, pris à bord du navire, hochait la tête cependant
-lorsqu’il entendait Cornélius parler ainsi, tout haut, comme un
-illuminé.
-
-Il y avait tant d’obstacles encore à franchir; les _ice-fields_ à
-éviter, ces immenses plaines de glaces de dix lieues de large parfois et
-qui, charriées par la mer, font voler en poussière le navire qu’elles
-heurtent, et les _packs_ ou trains de glace d’eau douce et d’eau salée,
-aussi effroyables que la débâcle d’un univers gelé, et qui passent
-emportés comme un monde tout entier, crevassés, hérissés, informes,
-sinistres, oscillants, avec des ours farouches au sommet de leurs crêtes
-blanches.
-
-Qu’il était loin maintenant, Cornélius van Elven, des _arroyos_ de java,
-où le soleil dardait ses rayons implacables et où les Hollandais blonds,
-aux riches uniformes, et les brunes créoles aux écharpes écarlates
-cherchaient voluptueusement l’ombre douce sous les panaches des
-cocotiers et les arbres aux fleurs flamboyantes!
-
-Il songeait parfois aussi à son calme foyer de Rotterdam, à sa compagne
-aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin de feu où il avait passé tant
-de chères soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant des mondes inconnus
-dans ces bûches de bois qui brûlaient!... Comme il eût voulu embrasser
-Margaret! Mais il chassait bien vite ces pensées troublantes. Il avait
-besoin de tout son courage. Plus tard... plus tard il songerait à elle,
-lorsqu’il reviendrait au pays avec une gloire nouvelle et un nom
-immortel.
-
-Pourvu que Carlos Flink n’arrivât point le premier à la mer de glace!
-Carlos devait être, lui aussi, dans ces parages de la mer de Melville.
-Un jour, un mirage étrange fit apercevoir au fond du ciel, à l’équipage
-de l’_Espérance_, l’image renversée d’un navire qui, les mâts en bas,
-paraissait errer d’une façon fantastique au fond de l’infini. Ce ne
-pouvait être l’_Espérance_, qui se reflétait ainsi dans le ciel. Le
-navire-fantôme était, en effet, d’une taille différente. Cornélius prit
-son télescope, demeura longtemps l’œil attaché sur ce spectre de navire
-et poussa enfin un cri de colère. Au mât de ce bateau, apparu dans l’air
-et ainsi aperçu par un phénomène de réflexion très simplement explicable
-par suite de ces _icebergs_, glaciers cristallins changés en miroir, le
-pavillon britannique flottait: le drapeau de la marine anglaise!
-
-— Misère de moi! s’écria van Elven. C’est, j’en jurerais, le
-_Saint-James_! C’est Adriaan-Carlos qui est là! Et ce navire est
-peut-être, qui sait! de dix lieues en avance sur nous! Adriaan! Adriaan!
-Ah! misérable Adriaan!...
-
-Une agitation soudaine de l’air fit disparaître brusquement ce fantôme
-de navire qui pouvait, qui devait marcher en effet à huit ou dix lieues
-de là, et Cornélius sentit croître contre Carlos Flink sa haine
-grondante.
-
-L’_Espérance_ était d’ailleurs arrivée, après maintes luttes contre les
-banquises, aux limites extrêmes de la navigation. Il fallait hiverner,
-passer de longs mois sinistres sur la glace. Pendant combien de jours,
-pareils à des nuits sombres, resterait-on là, sans soleil?
-
-Cornélius van Elven avait apporté de Hollande deux pigeons courriers; il
-en prit un, lui attacha au cou une lettre écrite à Margaret et le lâcha
-dans l’air déjà opaque après l’avoir pressé contre ses lèvres.
-
- «Tout va bien, disait la lettre. Nous hivernons. Au printemps,
- nous reprendrons la route. A la fête de Noël, non de l’an
- prochain, mais de l’année qui suivra, je te raconterai,
- Margaret, les merveilles de la Mer libre du pôle. Le temps est
- long, mais la patience est grande quand on croit et quand on
- aime. Je t’aime et j’aime mon pays. Vive la Hollande!
-
- «Cornélius.»
-
-Il suivit des yeux le pigeon qui s’envolait sur le ciel gris et qui ne
-fut bientôt plus qu’un point imperceptible dans l’espace.
-
-Alors, par des froids effroyables, sous l’implacable ciel bas, sombre et
-brun comme du bronze, sur cette glace emprisonnant le navire, dans leurs
-huttes faites de neige durcie, à la lueur de quelque corde trempée dans
-la graisse fétide, les compagnons de Cornélius restèrent là, condamnés à
-la nuit sans fin, avant-courrière de la mort. Souvent le froid devenait
-mortel. La température descendait jusqu’à 60 degrés centigrades
-au-dessous de glace. La vapeur d’eau se gelait en l’air et retombait en
-flocons de neige. Un matelot ayant voulu boire, la peau de ses lèvres,
-arrachée, demeura collée à la tasse; la peau humaine touchant
-directement un objet quelconque était aussitôt brûlée comme par un fer
-rougi. Le scorbut emporta, pendant cette longue obscurité de cent
-quarante-deux jours, le lieutenant Gaspard Hynkx et trois matelots qu’on
-ensevelit dans la neige.
-
-Cornélius van Elven donna à ceux qui partaient le dernier adieu et dit
-aux autres:
-
-— Du courage!
-
-Sa fermeté ne se démentait pas. Il restait calme, admirable et certain
-du succès.
-
-Pourtant, dans ses heures de sommeil, deux images bien différentes le
-hantaient: celles de son bonheur lointain et celle de son rival, en
-route comme lui pour la Mer libre.
-
-Le printemps vint. Quelques hommes désignés par le sort étant laissés à
-bord de l’_Espérance_, on se lança vers le nord sur des traîneaux.
-Couverts de fourrures, les pieds dans des raquettes, sur le visage un
-masque de fil de fer pour protéger leurs prunelles contre l’éclat
-sinistre de la neige qui brûle la vue comme un foyer incandescent, des
-traîneaux portant le biscuit, le thé, la farine et les instruments de
-physique, les compagnons de Cornélius s’avancèrent lentement à travers
-les aspérités farouches, sans plus apercevoir une créature humaine
-vivante, plus un Esquimau, à travers ce désert de glace. A peine
-pouvait-on franchir un mille par jour. On ne rencontrait plus de
-banquises. Un seul ours fut entrevu, fuyant, étonné, et les coups de feu
-qui le saluèrent retentirent, mystérieusement répercutés par des échos
-étranges, comme le seul bruit qu’eût entendu cette farouche solitude
-depuis que le monde était monde.
-
-Cornélius, énergique, plein de foi superbe, avançait toujours, répétant
-en montrant le nord:
-
-— Là-bas est la Mer libre!
-
-On n’était plus, disait-il, qu’à deux cents milles du pôle. Deux cents
-milles, c’est-à-dire deux cents jours de marche! Deux cents!
-
-— Pourquoi aller plus loin? demanda, accablé, le chirurgien Justus van
-Doole.
-
-— Pour aller au but, répondit Cornélius. Rebrousser chemin, ce serait
-lâche!
-
-Et, tout bas, il ajoutait:
-
-— Adriaan irait jusqu’au bout, lui!
-
-Le scorbut continuait cependant à frapper. Des hommes avaient eu les
-bras gelés. Il avait fallu amputer le baleinier Petersen des deux pieds.
-On transportait le malheureux sur les traîneaux. En chemin, Petersen
-souriait et priait. Quelques jours après, le pauvre diable mourut.
-
-— Notre nombre diminue, fit stoïquement Cornélius, mais notre but se
-rapproche!
-
-Et l’on continua la route.
-
-Plus loin que le cap Colombia, sur la glace, l’équipage de l’_Espérance_
-trouva des débris de verre, un manche de couteau, des traces de passage
-de quelques hommes.
-
-Cornélius se sentit comme mordu au cœur.
-
-— Adriaan! Adriaan-Carlos! s’écria-t-il, pendant que son imagination
-lui montrait le capitaine Flink, son rival, poussant un cri de triomphe
-et arrivant le premier à la Mer libre.
-
-— En route!... dit-il aussitôt avec une résolution farouche.
-
-Un peu plus loin, ce ne furent plus des débris, ce fut un cadavre qu’on
-trouva, celui d’un officier de la marine anglaise, mort isolé, mort de
-faim peut-être, et mort la main droite sur son fusil chargé, la main
-gauche sur sa Bible ouverte, cette Bible qu’il lisait sans doute à
-l’heure de l’agonie: l’arme de mort pour défendre sa vie, le livre pour
-nourrir son âme.
-
-— Plus de doute, songea Cornélius, le _Saint-James_ est de ce côté,
-Carlos Flink a deviné la bonne route!
-
-On creusa un trou dans la neige et l’on y déposa l’officier mort.
-Cornélius prit la Bible et dit, après avoir lu sur la garde le nom de
-cet homme:
-
-— Celui de nous qui reviendra au pays rapportera ce livre à lady
-Susannah France... le nom est écrit là!
-
-Puis, résolument, à travers la glace, les compagnons de van Elven,
-attirés là-bas par le rêve, continuèrent lentement leur chemin.
-
-Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire, mordus par le froid,
-la peau bleuie, leur respiration devenant de la neige, fouettés par la
-tempête, déchirés par les glaçons, la barbe collée aux vêtements, les
-cils raidis changés en aiguilles gelées, les narines bouchées par le
-froid, la gorge serrée par l’angine, pris de vertiges, égarés, perdus,
-fantômes humains dont les ombres trébuchantes se détachaient vaguement
-sur cet horizon éternellement blanc, pareil à un linceul immense, à un
-drap mortuaire et sans fin.
-
-
- VI
-
-Ils marchaient sous un ciel lugubre, pâle et étincelant comme une
-coupole d’argent, apercevant maintenant, parfois, des vols de mouettes,
-d’_eiders-ducks_ et de _dove-kies_, les pigeons de la mer.
-
-— Savez-vous où ils vont, disait alors Cornélius, plein de fièvre et de
-joie, en montrant ces oiseaux. Ils vont au delà des glaces chercher
-l’air plus doux, les eaux chauffées par le _Gulf-Stream_, la mer
-immense! Ils vont, comme nous, vers la Mer libre! Allons, compagnons, en
-avant!
-
-Mais, à mesure que les jours passaient, les forces de ces intrépides
-s’usaient lentement, et Cornélius sentait le découragement s’infiltrer,
-comme un poison, dans les âmes. Le sourd appel de la patrie lointaine
-disait tout bas: _Reviens!_ au cœur de chacun d’eux. Ils parlaient de
-s’arrêter, de camper, de laisser Cornélius s’aventurer seul jusqu’au
-delà du point où ils étaient parvenus et de l’attendre là, blottis dans
-la neige.
-
-— Vous le voulez? leur dit alors Cornélius. Je sens, je sais pourtant
-que nous ne devons pas être à plus de trois ou quatre journées de marche
-de cette mer qui est mon rêve. Les mouettes sont plus nombreuses, voyez!
-Pourtant, vous redoutez de me suivre et votre courage est à bout? Eh
-bien! soit, j’irai seul! ou je n’irai qu’avec ceux qui ont encore la
-foi: qui m’aime me suive!
-
-Un seul homme se détacha du groupe des survivants de l’_Espérance_.
-C’était Justus van Doole, le chirurgien.
-
-Il prit avec lui des biscuits, du thé, du whisky gelé, deux chiens aux
-longs poils blancs, et il partit.
-
-Il était convenu que l’équipage attendrait Cornélius et Justus pendant
-un mois. Après quoi, les hommes seraient libres de reprendre, à travers
-le désert de glaces, le chemin du pays.
-
-— Dieu vous garde! crièrent au capitaine van Elven les matelots de
-l’_Espérance_.
-
-Cornélius répondit fermement:
-
-— A bientôt!
-
-On le vit s’enfoncer avec Justus dans les profondeurs glacées, et ces
-deux hommes, silencieux et résolus, marchèrent tout un jour encore à la
-recherche de l’Océan sans limites.
-
-La Mer, la libre Mer, ne semblait point se rapprocher, quoi que
-Cornélius en eût dit. Justus et lui ne rencontraient que le vide. Ils
-avaient déjà marché trois jours.
-
-A l’aurore du quatrième jour, Cornélius dit:
-
-— J’ai le pressentiment que nous serons aujourd’hui arrivés au but.
-
-Et il pressait dans sa main gantée le drapeau tricolore roulé, dont il
-se servait comme d’un _ice-stock_.
-
-Tout à coup il poussa un cri, un cri d’effroi. Justus venait de mettre
-le pied sur une flaque d’eau à peine recouverte de glace et, sans bruit,
-comme un caillou s’enfoncerait dans un étang glauque, l’homme avait
-disparu tout d’un coup, après avoir vainement essayé de se soutenir sur
-l’eau.
-
-La flaque d’eau était moitié lac et moitié gouffre.
-
-— Pauvre Justus! dit, devant ce trou sans fond qui venait d’engloutir
-un homme, van Elven, le cœur serré. Justus van Doole, ta mort, sans
-autre témoin que moi, ta mort sans gloire, vaut mieux que la vie de bien
-d’autres!
-
-Alors il se sentit désespérément seul; seul avec les chiens qui
-hurlaient parfois en le suivant, seul avec le drapeau de Hollande entre
-les mains, un couteau à côté et son rêve dans l’âme! Non, ce n’était pas
-être seul.
-
-— Adieu, Justus van Doole! cria Cornélius dans la solitude.
-
-Puis, d’un pas ferme et fier, il reprit sa route et continua son chemin.
-
-Cet homme, perdu dans l’immensité farouche, c’était l’Humanité même,
-l’Humanité en marche vers le songe, l’immensité, l’inconnu!
-
-Le soir, Cornélius van Elven coucha dans une grotte de glace, ses chiens
-à côté de lui, et le lendemain, debout, il se remit à l’œuvre. Des deux
-chiens, un seul restait, secouant ses poils gelés. L’autre s’était
-enfui, rebroussant chemin.
-
-Cornélius marchait, fantôme allant vers un fantôme, lorsque, après deux
-heures de fatigues, le sol gelé devint plus hérissé, plus difficile et
-plus raboteux. C’était maintenant un amoncellement de blocs de glaces,
-quelque chose d’effroyable et de grandiose. A peine, au milieu de ce
-chaos, un chemin possible. Au fond, la brume, — la brume épaisse et
-jaunâtre, — un enfer noir. Cornélius van Elven avançait toujours.
-
-Il sentit bientôt que, sous ses pieds, la glace craquait, faiblissait.
-
-Le chien esquimau qui l’avait suivi se mit à trembler, comme avaient
-autrefois tremblé les chiens de Java à l’entrée du Guepo-Upas, et, pris
-de terreur, il s’enfuit en hurlant, comme s’était enfui son compagnon.
-
-Cornélius van Elven avança encore.
-
-Encore quelques pas, et brusquement, comme si un voile immense se fût
-déchiré devant lui, comme si une main invisible eût tiré le rideau de
-brume sombre qu’il avait tout à l’heure devant les yeux, une mer, une
-immense mer apparut aux pieds de cet homme planté sur la falaise de
-glace, et, — spectacle que jamais n’avait vu un œil humain! —
-Cornélius aperçut là, immense et bleue, déroulant ses flots purs sous un
-ciel d’azur, la Mer libre, la mer sans rivages, la mer vierge et sans
-limites qui marquait sans nul doute le commencement d’un monde.
-
-— Hourra! cria-t-il alors de sa voix la plus éclatante et la plus mâle.
-Hourra! hourra! hourra!
-
-Son cri montait, joyeux, éperdu, altier et triomphant, dans l’air
-limpide. Son œil se baignait dans l’espace sans bornes. C’était
-l’infini, c’était le rêve! Des oiseaux inconnus, blancs et noirs, les
-ailes étendues, énormes, passaient, jetant leurs notes claires, et
-rasaient, en tournoyant, le flot bleu; des hirondelles, des mouettes,
-semblables à des flocons neigeux, voltigeaient heureuses; — et c’était
-au-dessus de l’immensité bleue une multitude d’êtres, un bruissement
-d’ailes, une neige animée, vivante et chancelante. Des phoques se
-jouaient dans les flots, regardaient étonnés et fuyaient. Des dos
-étranges de poissons ignorés se montraient çà et là, à fleur d’eau, et
-plongeaient brusquement sous les yeux de Cornélius.
-
-— Oh! le songe grandiose! Oh! le spectacle écrasant! Le ciel profond,
-la mer immense, le flux joyeux! Quelle tentation! se jeter dans cette
-mer, plonger dans ces flots tièdes! Et là-bas, plus loin, aller plus
-loin et découvrir quelque terre vierge!
-
-— J’ai vaincu! j’ai trouvé! songeait Cornélius. Ces bordures de glace
-où j’appuie mes pieds, ce sont les limites d’un monde, et cette mer
-fluide et sans limites, c’est le commencement d’un univers!
-
-«Margaret, Margaret, ajouta-t-il, je puis maintenant revenir à toi,
-Margaret!»
-
-Il s’était agenouillé. Il se releva, et dépliant alors le drapeau
-hollandais, dont la lumière du pôle fit étinceler fièrement les trois
-couleurs:
-
-— Mon pays, dit-il, à toi, mon pays, cette Mer libre à laquelle donne
-ton nom le plus dévoué de tes fils! — Elle s’appellera la Mer Batave!
-Vive la Hollande!
-
-— Vive la Hollande! répéta tout à coup, derrière Cornélius, une voix
-ardente, et le capitaine crut un moment que c’était l’écho qui venait de
-lui renvoyer son cri de triomphe. Mais, en se retournant, il devint
-horriblement pâle et sentit tout son sang lui refluer au cœur.
-
-Là, devant lui, debout, ironique et hardi, un bâton ferré à la main, se
-tenait un homme que Cornélius reconnut malgré son enveloppe de peaux de
-bêtes, et dont il jeta le nom avec rage:
-
-— Carlos Flink!
-
-— Oui, Carlos Flink! dit cette apparition vivante, Carlos qui est
-arrivé avant toi devant la Mer libre et qui lui a déjà donné son nom!
-
-Cornélius van Elven éprouva brusquement une rage de fou. Il lui semblait
-que sa tête se perdait. Il voulait tout d’abord se jeter d’un bond sur
-Adriaan-Carlos et l’étrangler de ses mains robustes.
-
-Ainsi le rival, acharné, était là! Carlos avait déjà posé les pieds sur
-cette neige!... Il avait baptisé peut-être de son nom la Mer Batave!
-Était-ce possible?
-
-— Je rêve! je rêve! se disait Cornélius.
-
-Alors, avec une joie incisive, chacune de ses paroles entrant au cœur de
-van Elven comme une lame de fer rouge, Adriaan-Carlos fit à son ami
-d’autrefois le récit de ses propres efforts, de ses journées de marche à
-travers les banquises, du voyage du _Saint-James_ dans la région du cap
-Sabine; il lui montra les marins à bout de forces, le bateau menacé par
-les glaces qu’il fallait repousser comme un assaut, et lui, lui, Carlos
-Flink, continuant intrépidement sa route, poussé par une double passion:
-l’ambition d’attacher enfin son nom à quelque grande chose, et la soif
-de se venger de Cornélius van Elven, le héros de Java.
-
-Et Cornélius repassait, au récit de Carlos, par toutes les épreuves
-terribles qu’il avait supportées lui-même depuis son départ. Il
-souffrait une fois encore ses lugubres souffrances, et le tableau de
-tous ces maux doublait sa haine, car de tout cela il n’avait donc
-triomphé que pour se voir arracher sa découverte et voler sa victoire?
-
-— Allons, Cornélius van Elven, dit Carlos Flink avec un rire strident,
-tu peux retourner à Rotterdam, maintenant. L’équipage du _Saint-James_,
-qui m’attend, est campé à deux milles d’ici, et je l’aurai rejoint
-demain. Et demain je pourrai dire à ces matelots qui m’ont suivi: «La
-Mer libre existe, et c’est moi, Carlos Flink, qui l’ai découverte!»
-
-— Toi? fit van Elven, toi?... Tu mens! Ce rêve de toute ma vie, tu me
-l’as volé! Tu as marché sur ma trace lâchement!... Celui qui a conçu le
-projet de venir ici, c’est moi! Celui qui retournera en Hollande en
-disant: «J’ai trouvé!» c’est moi!
-
-Et tandis que le drapeau hollandais flottait doucement, comme caressé
-par la brise de la grande mer, Cornélius van Elven, d’un mouvement
-farouche, tira de sa gaine de cuir le coutelas qui pendait à son côté, à
-demi dissimulé sous les poils des fourrures.
-
-Adriaan-Carlos se mit encore à rire.
-
-— Tu vois cette mer? dit-il, eh bien! je veux avoir son secret, moi, et
-je l’aurai! Oui, nous faisant des barques du bois de nos traîneaux, nous
-irons demander à la Mer libre quel continent elle baigne! J’irai plus
-loin que toi, Cornélius, je te le jure, plus loin, plus loin qu’aucune
-créature humaine n’aura jamais osé aller!
-
-— Regarde bien cette falaise de glace, répondit froidement Cornélius,
-c’est là que tu t’arrêteras. Tu n’iras pas plus loin, entends-tu,
-Adriaan-Carlos?
-
-Seuls au bout du monde, devant l’immensité sublime, ils ne songeaient
-pas à oublier, ils ne pensaient qu’à se haïr.
-
-Cornélius brandit son coutelas et se jeta, sinistre dans ses peaux de
-bêtes, vers Adriaan qui s’était armé.
-
-Carlos Flink ajusta son ennemi du canon d’un pistolet et dit résolument:
-
-— Prends garde! De nous deux, je te l’ai dit, un seul doit revenir
-là-bas. Un seul doit rapporter au pays le secret de cette découverte.
-Cornélius van Elven, tu es mort!
-
-Son doigt pressa la gâchette du pistolet, et les mouettes éperdues
-s’envolèrent en criant, effarées, terrifiées et venant d’apprendre que
-partout où l’homme passe il apporte le danger et la mort.
-
-Cornélius, blessé, avait trébuché d’abord, et Carlos avait attendu,
-comme si son rival eût dû tomber sur le coup. Mais, intrépide, et d’un
-mouvement surhumain, van Elven continuait d’avancer, et la large lame de
-son coutelas jetait des éclairs bleuâtres sous la lumière intense du
-pôle.
-
-Carlos avait maintenant, lui aussi, tiré son couteau.
-
-— Non, ce n’est pas moi qui vais mourir, lui dit Cornélius, c’est toi!
-
-Les deux hommes, l’un immobile, l’autre marchant devant lui, se
-heurtèrent brusquement, et, dans un corps à corps sinistre, les armes
-qu’ils tenaient se croisèrent comme deux dagues sans que ni l’un ni
-l’autre atteignît la poitrine de son adversaire. Ils se colletaient,
-haletants, dans une lutte féroce, et chacun d’eux de la pointe de son
-arme cherchait le cœur de l’autre. Face à face, leurs haleines se
-mêlant, les yeux dans les yeux, crispés, hurlant, ces deux êtres, plus
-pareils à des fauves qu’à des hommes, s’insultaient du regard et de la
-voix, tandis que leurs mains avides se déchiraient à vouloir fouiller du
-coutelas le corps de l’ennemi.
-
-Carlos voyait d’ailleurs, et avec une joie sauvage, des taches rouges
-monter au cou de Cornélius; du sang perlait déjà, coulant le long des
-manches, sur les poils blancs des peaux dont van Elven était couvert.
-
-Ah! Cornélius était livide, Cornélius était blessé, Cornélius allait
-mourir!...
-
-— Tu ne reverras plus Rotterdam! lui cria Carlos, riant toujours de son
-rire cruel et fou.
-
-Cornélius redoubla d’énergie sauvage, étreignit puissamment de son bras
-gauche Carlos, qui ouvrit alors la bouche comme si la respiration lui
-échappait, et du bras droit leva le coutelas au-dessus du front du
-capitaine Flink.
-
-Carlos était armé encore, mais le terrible bras de Cornélius
-l’étreignait à l’étouffer. Il eût pu frapper par derrière; il n’en avait
-plus la force.
-
-Il se sentait perdu. Hagard, il voyait ce coutelas, ce coutelas levé,
-étincelant, éclatant, et qui allait tout à l’heure s’enfoncer dans sa
-chair.
-
-Il fit un effort prodigieux, terrible, et sa face s’abattit sur le
-visage de Cornélius, mordant la joue de ses dents de fer.
-
-La douleur arracha à van Elven un cri aiguë et d’un bond il essaya de
-reculer, mais du moins en tenant toujours Carlos Flink étouffant. Son
-pied glissa sur la glace qui craquait, et alors la même chute, une chute
-atroce, mortelle au ras de ce gouffre, la chute de ce colletage de deux
-fureurs, de cette fraternité de la haine, entraîna ces deux êtres
-saignants et hideux. Carlos et Cornélius se déchirèrent encore au bord
-de la falaise glacée, se tordant comme deux tigres sur la nappe blanche;
-puis tout à coup la glace s’affaissant sous leur poids, un plus fort
-craquement se fit entendre, un bloc, pareil à du cristal, se détacha de
-la crête qui brillait, et dans l’immensité, sous le ciel bleu, les deux
-corps enlacés de Cornélius et de Carlos tombèrent, avec un dernier
-blasphème, dans les flots de la Mer libre qui se fermèrent sur eux avec
-le bruit profond et sourd de l’eau qui fait un linceul aux cadavres.
-
-Au bord sans fin de la grande mer, dans la solitude gelée, il n’y avait
-plus rien maintenant que le silence, rien que l’immensité déserte, rien
-que le mystère et que l’inconnu.
-
-Les oiseaux montaient dans l’air pur avec leurs envergures immenses.
-
-Et qui eût dit que deux hommes étaient venus là, tout à l’heure, jetant
-sur cet horizon conquis le coup d’œil orgueilleux du triomphe?
-
-Un peu de glace brisée, des traces de pas bientôt effacées, et puis
-rien!
-
-Encore, toujours, éternellement, la mer tiède continuait à battre ses
-bords dentelés avec un grand murmure et à dérouler ses flots bleus... La
-mer, la Mer libre et sans nom, la mer inviolée comme depuis l’éternité!
-
-
- VII
-
-Quelques années après, lorsque le docteur Kane découvrit à son tour la
-Mer libre du pôle, il trouva, encore plantée sur la falaise, la hampe
-d’un drapeau dont le vent avait emporté les couleurs.
-
-C’était le drapeau enfoncé là par Cornélius van Elven, dont les matelots
-de l’_Espérance_ n’avaient plus eu de Nouvelles — jamais.
-
-L’_Espérance_ et le _Saint-James_ étaient ensemble revenus à Valentia,
-en Islande, puis l’un à Rotterdam et l’autre à Liverpool, après avoir
-attendu, celui-ci Carlos Flink, celui-là van Elven.
-
-— Carlos et Cornélius se seront perdus en même temps, disait-on, et
-perdus sans même savoir qu’ils étaient si rapprochés l’un de l’autre.
-
-Nul ne pouvait soupçonner en effet que la haine de ces deux hommes les
-avait fait s’entr’égorger ainsi et se perdre, quand ils touchaient l’un
-et l’autre à leur rêve.
-
-Margaret et Dica, les deux veuves de Cornélius et de Carlos, ont fait
-élever en commun un monument près du cimetière de Rotterdam. On y lit
-ces mots dictés par le cœur à celles qui aimaient tant ceux qui se
-haïrent:
-
- _A deux frères ennemis_
- _réconciliés dans la mort!_
-
-Margaret et Dica y vont pleurer toujours, et leurs mains déposent
-pieusement, auprès du monument de pierre, des bouquets de fleurs, des
-violettes du pôle.
-
-— Nous les aimions cependant assez pour qu’ils eussent dû ne pas se
-haïr! songent-elles.
-
-Puis doucement:
-
-— Quelle gloire les attendait pourtant — et le bonheur aussi — s’ils
-avaient su... s’ils avaient pu oublier! Ah! maudite, maudite soit la
-haine!
-
-Parfois Dica demande à Margaret:
-
-— Et s’ils n’étaient pas morts cependant?... S’ils revenaient! Oui,
-s’ils revenaient... un jour?
-
-— J’y pense bien souvent, répond Margaret.
-
-Et ses yeux brillent aussitôt d’une intense joie.
-
-Mais, comme un funèbre écho, le triste refrain de la chanson du mousse
-lui revient:
-
- Hé! ho! matelot, matelot!
- Tu sais bien que la mer lointaine
- Ne rend mousse ni capitaine.
- Reste auprès des tiens, matelot!
-
-Elle pleure alors et se remet à prier.
-
- ‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾
- PRINTED IN GREAT BRITAIN
-
-
-
-
- Note de Transcription
-
-Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été
-corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation
-de la majorité a été employé.
-
-Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se
-produisent.
-
-L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été
-écrit et ou publié.
-
-[Fin de _Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius_, par
-Jules Arsène Arnaud Claretie.]
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS
-& CARLOS ET CORNÉLIUS ***
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