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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius - -Author: Jules Arsène Arnaud Claretie - -Release Date: February 13, 2022 [eBook #67402] - -Language: French - -Produced by: Delphine Lettau PM, Cindy Beyer, and the online Distributed - Proofreaders Canada team at http://www.pgdpcanada.net. - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUIT JOURS DU PETIT -MARQUIS & CARLOS ET CORNÉLIUS *** - - - [Cover Illustration] - - - - - _Les Huit Jours_ - _du_ - _Petit Marquis_ - _———————_ - _Carlos et Cornélius_ - - _Par_ - - _Jules Claretie_ - _de l’Académie française_ - - _[Illustration]_ - - _Paris_ - _Nelson, Éditeurs_ - __189, rue Saint-Jacques__ - _Londres, Édimbourg et New-York_ - - - - - Tous droits de reproduction et de traduction - réservés pour tous pays. - - - - -[Illustration: _TABLE_] - - _LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS_ - - _CARLOS ET CORNÉLIUS_ - - - - - LES HUIT JOURS - DU PETIT MARQUIS - - - - - LES HUIT JOURS - DU PETIT MARQUIS - - - I - -UN dimanche, un dimanche anglais, le terrible _Sunday_ silencieux et -morne, le dimanche du vide et de l’ennui, un dimanche de juin, sous la -chaleur torride, la lourde chaleur des étés de Londres, un dimanche de -1793, à l’heure où les jours caniculaires du faubourg Saint-Antoine -avaient pour réponse les jours orageux du Strand, les bouillonnements de -Pall Mall, les nuits pleines de colères de la Chambre des Communes, — -un triste et beau dimanche d’exil, — et, dans les rues de la ville -immense, depuis le matin, sous le ciel gris bleu, d’un bleu de lin, le -marquis de Beauchamp d’Antignac promenait sa désolation, à travers les -rues, se demandant si, par une ironie des heures, le temps n’était pas -plus long et plus pesant, un dimanche, dans l’atmosphère lourde de la -vieille Angleterre. - -Oh! ces dimanches, qui revenaient si vite au bout de semaines qui -passaient si lentement, comme il en avait déjà supporté, traîné du matin -au soir, dans les rues vides, le petit marquis exilé qui regrettait ce -Paris à peine entrevu, Paris, Versailles, tout ce qu’il avait aperçu et -goûté d’exquis au sortir de sa province, tout ce qu’il avait quitté -brusquement pour fuir les Jacobins et parce qu’aussi bien, lui -disait-on, l’honneur était à Coblentz ou à Londres! - -Émigré! Il s’était, un matin, réveillé en une petite chambre de Crown -Court, dans Pall Mall, sous les toits d’une maison anglaise, et il avait -regardé autour de lui. C’était, ce jour-là, un matin de printemps, et un -soleil pâle, si pâle, trouait péniblement le brouillard gris qui -traînait sur les toits carrés, aux tuiles sombres, se déchiquetait aux -cheminées dont les fumées se mêlaient à cette brume... Il avait, deux -jours auparavant, traversé la Manche dans une méchante barque de -pêcheur, partie de Boulogne, la nuit; débarqué à Folkestone, il y était -demeuré quelques heures, regardant, au loin, l’horizon, y cherchant en -vain cette terre de France disparue et qu’il ne reverrait jamais, -peut-être. - -Jamais! Allons donc! Le temps de faire un petit voyage, de contempler un -peu du vert acide des paysages anglais, du noir fumeux des villes -sombres, et il retournerait bien vite au pays. On s’y battait, là-bas, -sur cette terre soulevée comme par un frémissement de volcan, on s’y -égorgeait, oui, mais c’était la France! C’eût été, sans doute, -périlleux; mais c’eût été bien doux d’y rester! - -Et le petit marquis soupirait. - -— Bah! une semaine est bientôt passée! Dans huit jours, je pourrai me -rembarquer, et, cette fois, pour Calais, pour Paris, pour la France! - -En attendant, c’était la liberté, le salut, la sécurité que le marquis -de Beauchamp, émigré, apercevait, pour la première fois, du haut de sa -fenêtre à guillotine (le nom l’avait fait sourire), sous l’aspect d’une -mer de briques dans le brouillard du matin. - -Et, maintenant, c’était dans ce Londres immense qu’il lui fallait vivre. -Pour combien de temps? Bah! encore une fois, un exil n’est pas éternel -et ce n’est pas à vingt-cinq ans que le mot _jamais_ peut être prononcé. -Il fallait attendre. Les révolutions passent. Les bateaux qui emmènent -les pauvres êtres déracinés les ramènent aussi, et le jour viendrait où -le marquis de Beauchamp d’Antignac dirait à quelque batelier anglais, -sur la jetée de Douvres: - -— Allons en France! - -Huit jours! Il s’était donné, en manière de plaisanterie, huit jours -pour se mettre à l’abri et laisser passer la bourrasque qui emportait -les Girondins et les envoyait, là-bas, à l’échafaud. Huit jours! Mais le -temps passait, passait, et le pauvre gentilhomme périgourdin, le cœur -gonflé, la bourse plate, errait, âme en détresse, dans les rues tristes, -ou restait là-haut, au-dessus des cheminées, à relire un petit volume du -chevalier de Parny, qui, trempé d’eau de mer pendant la traversée, -imprégné d’odeur saline, sentait encore l’Angleterre. Ah! comme il -regrettait, le petit marquis, d’avoir quitté Paris, avec tous ses -périls, pour cet immense Londres avec tous ses ennuis! Il y aurait -peut-être eu le cou coupé, eh! oui, peut-être. Et après? C’était une fin -galante. Mais user ses jours, ses longs jours, dans la mélancolie noire -des promenades solitaires, des heurts quotidiens contre des étrangers -qui, pour être des hôtes, n’en étaient pas moins des ennemis, quelle -misère! - -Car il avait des préjugés, le marquis de Beauchamp d’Antignac, et quand -il apercevait, le long de la Tamise, quelque gaillard qui sortait, -titubant, d’une taverne soutenu par un sergent recruteur galonné et -flambant neuf, il se disait que cette recrue allait, avant peu, l’habit -rouge au dos, charger certaines gens qui, pour être des patriotes, n’en -étaient pas moins des Français! Et cela ne lui plaisait qu’à demi, au -petit marquis de Beauchamp, assez irrité d’entendre son nom, son nom de -gentilhomme du Périgord, ainsi prononcé par ses amis d’Angleterre: -_Bioutchemp!_ - -Ah! ses amis! Il n’en avait pas! Il ne connaissait personne, personne -dans ce grand Londres. Trop pauvre pour aller dans les salons, ou à -Richmond, où se réunissaient les élégantes; trop délicat pour errer, -user ses journées dans les tavernes, ménager des malheureux derniers -écus qu’il avait pu arracher au naufrage, il vivait solitaire pour ne -point sembler prendre, auprès des princes qu’il eût pu fréquenter, des -allures de parasite et pour allonger, à force de misérables économies, -la petite somme qui lui assurait encore quelques mois d’existence -étroite. - -Mais quand il n’aurait plus rien, que ferait-il, le petit marquis? -Irait-il grossir les rangs de l’armée de Condé, se battre avec des -compatriotes? Se ferait-il cuisinier, brodeur ou professeur de français? -Irait-il demander la fin de tout à l’eau saumâtre de la Tamise? - -— Qui vivra verra! se disait-il. - -Et il vivait ainsi, au jour le jour, si c’était vivre. Il vivait en se -disant de semaine en semaine, de huit jours en huit jours: - -— Qui sait? La semaine qui vient je serai peut-être à Paris, je -reverrai peut-être Versailles! - -Pour occuper ses matinées, chaque jour, il éprouvait une certaine -curiosité presque nerveuse et comme agressive à aller, devant le palais -de Saint-James, tout près de son logis, voir les grenadiers en habits -rouges échanger, le matin, leurs drapeaux et jouer sous les fenêtres du -vieux palais des airs de bataille et des marches de guerre. C’était -chaque matin, devant le palais aux murailles noires, sèchement découpées -comme des cartonnages, avec des arêtes blanches qui donnaient, même en -ces jours d’été, aux créneaux gothiques une apparence neigeuse, le même -cérémonial quasi religieux, la même marche solennelle: — le salut aux -couleurs réglé comme par un rituel; — et les grenadiers aux tricornes -plantés sur l’oreille défilaient, fifres et tambours chamarrés de blanc -en tête, d’un pas rythmé, lent et sévère, qui étonnait M. de Beauchamp, -lui rappelait les gardes-françaises, si pimpants, alertes, charmants, -mais qui avaient tourné au peuple, les faquins! - -Et quand il apercevait, sur ces drapeaux, des noms malsonnants pour un -Français, de victoires anglaises: _Blenheim_, _Ramillies_, _Malplaquet_, -brodés de jaune, une sourde irritation lui venait, une sorte de désir -insolent d’accompagner l’aigre chanson des fifres de quelque refrain -narquois: - - Monsieur Malbrough est mort, - Est mort et enterré... - -Et il s’éloignait alors, rêvant des beaux matins de Fontenoy, puis se -heurtant, devant quelque magasin d’images, à des gravures aux couleurs -crues, à des imageries sanguinolentes, où les Français étaient -représentés coupant des têtes de femmes, promenant sur une pique la tête -poudrée du roi ou hissant quelque prêtre, un moine ou un fermier -général, à la potence d’une lanterne. Images aux enluminures hurlantes, -qui soulevaient des grognements et de gros rires insultants parmi tous -ces Anglais se pressant là, se poussant pour mieux voir. - -Chose bizarre, ces caricatures contre les bonnets rouges qui, -vengeresses, amusaient le marquis, ces injures aux Jacobins, l’agaçaient -aussi. Il entendait des mots comme: _French tigers_, et cela lui -déplaisait que ses contemporains, même sans-culottes, fussent ainsi -comparés à des fauves. Alors, il se disait: - -— Baste! oublions la politique. Les Anglaises sont délicieuses quand -elles sont jolies. Regardons les femmes! - -Il les regardait, il les lorgnait même, le pauvre émigré, et il les -trouvait adorables avec leurs cheveux sans poudre, blonds ou noirs, -leurs belles lèvres aux carnations de cerises mûres, leurs cous -flexibles, ce beau sang clair, ces yeux qui rêvaient, et, peu à peu, il -sentait que ces beautés décoratives et superbes ne valaient pas, pour -lui, le piquant, le pimpant, le retroussis d’une grisette de Paris. - -— Elles me rappellent leurs repas, les plats couverts de chairs roses, -mais qui manquent de sel... absolument. - -Le mordant d’une danseuse de l’Opéra lui plaisait plus que la grâce -exquise d’une lady à la promenade. Et, pourtant, qu’elles étaient -belles, les grandes dames des équipages de Pall Mall, dont les mères -avaient posé pour sir Joshua Reynolds et lui avaient laissé quelques -mèches de leurs cheveux! - -Ainsi vivait le gentilhomme exilé, loin de ses vignes du Périgord et de -son pied-à-terre de Paris, espérant, de semaine en semaine, le retour, -le bienheureux retour. - -Et, reportant ses espoirs hebdomadaires, le petit marquis voyait se -dérouler le chapelet des jours. Mais, ce dimanche de juin, torride, avec -son implacable soleil, plus que jamais il était triste, le marquis de -Beauchamp, marchant le long des maisons closes avec son ombre devant -lui. Mince, élégant, l’habit marron bien brossé, le chapeau hardiment -planté, les souliers à boucles aussi corrects que ceux que le prince de -Galles mettait alors à la mode, la cheville fine, le poignet léger, les -cheveux sans poudre, mais bien peignés, du talon à la cocarde net et -propre, ayant passé des heures à chasser les grains de charbon, le -marquis passait là, dans le quartier noir de Drury Lane, comme il eût -fait figure dans le château d’Antignac, près de Saint-Alvère, ou dans -une galerie de Trianon. Il n’y avait pas à s’y tromper: c’était un -Français, et, en dépit de l’usure de ses vêtements, un Français -petit-maître qui promenait là sa solitude. Et les chiens anglais ne s’y -trompaient guère, les bulldogs flairant l’étranger et hurlant à ses -mollets. - -— Peut-être, se disait le petit marquis, les animaux, moins politiques -que les hommes d’État, traduisent-ils les vrais sentiments de nos chers -hôtes!... Il n’y a pas à dire, ils subodorent le _French dog_! - -Il s’avançait dans les ruelles étroites, regardant, au fond de _lanes_ -humides comme des puits, des babys superbes et des filles accroupies -dans la pénombre. Il frôlait des débits de whisky d’Écosse où, derrière -des rideaux rouges, des bruits de voix et de verres lui venaient, à -travers l’étouffement des portes fermées. Il regardait les lanternes -énormes, les enseignes fantastiques, chevaux blancs, couronnes d’or, -pipes gigantesques, ancres farouches, et épelait, au coin des rues, des -noms étranges, difficiles à prononcer s’il avait été forcé de demander -son chemin. - -Et, plus il allait, plus il se sentait seul, désespérément seul, dans ce -silence, et une amertume lui venait. Il se rappelait qu’il avait tenté, -l’autre jour, d’acheter, dans le Strand, une tortue que vendait un boy -déguenillé. Une tortue pour avoir, dans sa triste chambre de Crown -Court, un être vivant, une créature quelconque, quelque chose qui -remuerait. Oui, mais qui souffrirait! Et il était plus humain de laisser -la pauvre bête mal finir dans une _turtle soup_ que de la condamner, -elle qui n’avait pas d’opinion politique, ignorait M. Pitt et M. de -Robespierre, à la prison, à l’exil. - -Un moment, le marquis avait eu l’illusion d’une autre compagnie que -celle d’une tortue, en sa solitude. Quoiqu’il eût l’horreur de ce qu’il -appelait les «amours ancillaires», et qu’il regardât un peu comme des -goujats ceux des gentilshommes du Périgord qu’il avait autrefois vus -tout prêts à se reposer de Lindamire avec Margoton, les jolies _maids_ -en robes claires avec leurs bonnets fripons et leurs bras nus, le cou -bien dégagé, lui paraissaient plus appétissantes et plus femmes que les -belles figures de cire des ladies qui lui rappelaient le cabinet de -Curtius. Il eût même volontiers oublié son rang avec une petite rieuse -fillette, sa voisine, qu’il avait prise d’abord pour une Anglaise, avec -son nom d’Annie, et qui était une Suissesse, Anna, parlant tant bien que -mal le français quand elle saluait d’un «Bonjour, monsieur!», dans -l’escalier du noir logis de Crown Court, ce jeune homme à l’air triste, -d’une tristesse plus navrante que les autres, puisqu’elle tombait, comme -un étonnement, comme quelque chose d’inconnu, d’irrationnel, sur un être -jeune, charmant, fait pour sourire, vivre, aller, venir, agir, aimer... - -Mais, elle, cette petite Suissesse, pouvait-on l’aimer? Il eût semblé à -M. de Beauchamp qu’il faisait une chute dans une rivalité avec les -palefreniers. D’ailleurs, Annie, avide de redevenir Anna, était prise du -mal du pays. Elle étouffait, loin de l’eau bleue des lacs, dans le -brouillard de Londres. Un beau jour, elle dit, dans un joli rire -éclairant sa figure fraîche: - -— C’est fini. Je n’y tiens plus. Je repars chez nous! - -Elle le pouvait, la Suissesse! - -Et ce fut alors, dans son exil, un nouvel exil pour le marquis de -Beauchamp d’Antignac. - -Maintenant, personne ne parlait plus français autour de lui, dans la -maison de Crown Court. Personne. Anna, ce n’était rien, Anna, un -prétexte à causeries; mais c’était un écho de la langue maternelle, une -sorte de traduction vivante de l’anglais. Et, voilà, tout disparaissait. -Envolé, le petit oiselet jaseur! Annie! Annie! Le marquis se demandait -s’il n’avait pas été un sot de ne point se déclarer et il se moquait de -lui-même: - -— Comme si Chloris sans falbalas n’était pas la même que Toinon! Et, si -j’avais parlé, — qui sait? — elle ne serait point partie! - -Il soupirait alors. Il regrettait. L’amour, l’amourette, l’illusion, ce -qu’on voudra. Un rêve! - -Ainsi songeait le petit marquis de Beauchamp d’Antignac en sa promenade -par les rues de Londres, en ce lugubre et étouffant dimanche de juin de -l’an III, — l’an III, comme _ils_ disaient là-bas! - - - II - -Le petit marquis, en sa lente promenade, avait été, cependant, quoiqu’il -errât, traînant ses pas sans aucun but, comme instinctivement attiré, -poussé par une marche machinale vers le théâtre de Drury Lane, où, -calculant avec soin ses ressources, supputant ce que lui coûtait sa -maigre nourriture et son pauvre gîte, il se glissait, parfois, heureux -d’échapper à la réalité par le rêve, aux dernières places du parterre, -— ce parterre qui, par une ironie à la fois comique et irritante, -s’appelait _pit_, comme le terrible adversaire du pays. Et, là, M. de -Beauchamp d’Antignac écoutait les comédies de Sheridan et les drames de -Shakespeare; mais il n’entendait guère ni ceux-ci ni celles-là, et se -contentait de lorgner les jolies filles. Oui, Drury Lane, c’était le -charme exquis des actrices anglaises, les profils d’anges, les voix -faites de caresses, les joues en fleurs, les lèvres roses, humides, les -jolies bouches aux dents blanches; c’était la belle Sarah Siddons, -c’était Ophélie, Jessica, Portia, les évocations shakespeariennes; mais -quoi! ce n’était pas le rire clair de Molière, la finesse de Marivaux, -la pirouette de Molé sur son talon rouge, la riposte allègrement -française, pas plus que le solide et patriotique _roast beef_, le vieux -_roast beef_ anglais n’était la cuisine du pays, le civet de lièvre -périgourdin, que M. de Beauchamp arrosait de piquette rose, quand le -champagne semblait l’énerver, et qui lui paraissait délicieuse sous le -ciel de Saint-Alvère et de Bergerac. - -Pourtant, encore une fois, Drury Lane, le théâtre, c’était la halte dans -le songe, l’illusion, l’oubli. Et le petit marquis, sous la colonnade, -interrogeait l’affiche du lendemain, épelant le titre de la pièce: _The -School for Scandal_, — la Médisance, souveraine en tous pays, — -lorsqu’en détournant la tête et en regardant du côté de la rue, il -aperçut, toute seule dans ce coin de Londres, comme il y était seul -lui-même, une jeune fille, jolie à croquer, coiffée d’un bonnet blanc -coquet, qui se tenait accotée contre le mur de brique d’un logis fermé -et tenait entre les mains un panier de fleurs, — un petit éventaire -plutôt, — qu’elle eût présenté aux passants, s’il y avait eu là des -passants dans cet étouffant _Sunday_ désert. - -Le petit marquis prit son lorgnon et regarda la jolie fille. - -Une bouquetière, mais élégante, proprette et correcte, — et, tout à -coup, corrigeant par un sourire son petit air triste, puisque quelqu’un -tournait les yeux vers elle. Les fleurs étaient jolies comme la -fleuriste, de ces fleurs qui s’ouvrent au soleil de Londres, jaunes et -rouges, mais d’un éclat passager, où la rosée, sur les pétales, est -encore une goutte de brouillard. Et, au-dessus des roses rouges ou des -roses pâles, le visage de la bouquetière était plus frais, plus fin, -d’un ton plus doux, d’une couleur plus vivante que toutes ces fleurs -entassées. M. de Beauchamp pensait involontairement à de galantes images -du chevalier de Parny ou de M. de Pezay. C’était, précisément, comme un -bouton de rose qui se fût épanoui en une chair de femme: — une tête -juvénile, un nez fin, des lèvres toutes roses, et, sous des cheveux -blonds relevés, tirés et lissés sur les tempes, deux yeux d’enfant, des -yeux faits pour le pétillement de la jeunesse et de la joie, mais qui, -tout au fond de ce bleu de printemps, avaient une mélancolie vague, un -regret, une songerie douloureuse, peut-être, passant là comme une nuée -sur un ciel de mai. - -— Voilà, vertubleu, se dit Beauchamp, une petite Anglaise qui est jolie -comme une fillette de Greuze. - -Et, traversant la rue, s’avançant et tendant la main vers une rose, il -s’apprêtait à demander, en anglais: «_How much?_ (Combien?)», à la jolie -fille, lorsque la bouquetière, offrant son éventaire, dit, faisant -rapidement une révérence: - -— Fleurissez-vous, monsieur! - -O stupéfaction! La fleuriste était une Française! Le marquis retrouvait -là, devant ce théâtre fermé, en cette rue déserte, une compatriote -perdue comme lui dans ce vaste Londres! - -— Ah! bah! dit-il, nous sommes pays! - -— Parfaitement, fit le petit Greuze. - -— Mais à quoi avez-vous deviné que je suis Français? - -— Et comment, vous, n’avez-vous pas deviné que je suis Française? - -Elle avait raison, la jolie bouquetière. A quelque chose d’alerte et de -piquant, le petit marquis eût pu voir que la vendeuse de fleurs n’était -pas une de ces belles Anglaises aperçues dans les allées d’Hyde Park. Il -prit la rose pâle et, cette fois, dit: - -— Combien? - -— Oh! ce que vous voudrez, monsieur! Un penny, un sol. Rien du tout, -s’il vous plaît. Entre compatriotes, on ne fait pas d’affaires! - -Elle souriait, essayant d’être gaie. - -— Soit, fit le marquis; mais il faut vivre. - -Il prit un shilling dans sa bourse et le mit dans la petite main de la -bouquetière. - -— Oh! dit-elle, c’est beaucoup! C’est beaucoup trop! Vous payez comme -un lord. - -— C’est tout juste l’indemnité que m’accorderait le gouvernement -anglais si j’en faisais la demande. Mais, Dieu merci, il me reste de -quoi subsister encore et il me répugne de devoir quelque chose à des -gens qui canonnent nos compatriotes... Des Jacobins, sans doute, de la -canaille, mais de la canaille française! Et puis, vous savez..., dans -une semaine... - -— Dans une semaine? - -— Oui, dans huit jours, nous serons à Paris! - -— Dans huit jours? - -— Les nouvelles sont bonnes... On a acheté, et plus cher qu’un -shilling, des gens importants du gouvernement de la République, et les -bank-notes vont nous ouvrir, plus sûrement que les obusiers, le chemin -de la France. C’est à Paris, ma chère enfant, que vous pourrez vendre -vos roses..., dans huit jours! - -Il répéta, insistant, scandant les syllabes: - -— Dans huit jours! - -La petite eut une moue charmante. Et, hochant la tête, elle dit, la voix -changée: - -— Oh! à Paris, je ne vendrais pas de roses! - -Elle tenait toujours le shilling comme si elle n’eût osé le glisser dans -son tablier. Et, de ses yeux bleus, elle regardait le petit marquis bien -en face. Il était même un peu troublé par ce franc regard, très doux, -caressant, gentiment narquois, et d’une tendresse au fond mélancolique. - -— Vous n’êtes pas bouquetière, à Paris? - -— Non, dit-elle. Je suis... - -Elle s’arrêta, comme si elle hésitait à révéler un secret. - -— Vous êtes? - -— J’étais..., fit-elle. - -Et, après tout, pourquoi dire à cet inconnu ce qui était fort inutile à -révéler? Mais lui, gracieux, gentiment, se rapprochant d’elle et -respirant la pâle rose: - -— Vous étiez...? - -Il quêtait la réponse comme une aumône. Et puis, entre compatriotes, -pourquoi se cacher et ne point parler, ne point causer, là, franchement, -dans cette rue étrangère comme dans un salon parisien: - -— J’étais comédienne! - -— Ah! bah! fit le marquis. Comédienne? Et voilà pourquoi, sans doute, -vous venez vous établir tout près de Drury Lane? - -— L’odeur des coulisses, la vue des affiches! - -Et la fleuriste, montrant ses dents blanches, riait, cette fois, de bon -cœur. - -— Comédienne! répétait le petit marquis, en regardant, avec plus -d’attention encore, la vendeuse de fleurs. - -Elle avait, en effet, dans le port, dans la façon à la fois élégante et -hardie dont elle portait l’éventaire, une grâce et un gentil aplomb qui -ne rappelaient en rien la faubourienne. Le bonnet blanc planté sur les -cheveux, les petits pieds bien chaussés de souliers fins, la jupe aux -plis soignés, tout, en la jolie bouquetière, rappelait plutôt l’actrice -échappée des mains de la costumière que la marchande des rues vendant -des fleurettes aux passants. - -— Comédienne! - -Et, dans cette rue londonienne, en tête-à-tête avec la jolie Française, -le marquis de Beauchamp avait, tout à coup, la sensation d’échanger -quelques propos aimables, dans un coin de coulisses, avec une actrice -prête à entrer en scène. - -— En vérité, dit-il, vous êtes au théâtre? - -— J’y étais... Mais quoi! lorsque j’ai vu mes camarades arrêtés, j’ai -eu peur! - -— Vos camarades? - -— Sans doute. - -— Quels camarades a-t-on arrêtés? - -— Comment, vous ne savez pas? Mais ceux de la Comédie-Française! - -Le marquis de Beauchamp d’Antignac était stupéfait. Eh! quoi! cette -petite fleuriste rencontrée là, et à qui il venait de donner une pièce -blanche pour soulager quelque détresse vaguement devinée sous la -coquetterie et la propreté du costume, — c’était une comédienne de la -Comédie-Française? Une actrice! Il avait toujours aimé — de loin, -malheureusement — les actrices. Elles lui semblaient des porteuses de -rêve. Au delà des quinquets de la rampe, elles passaient devant ses yeux -comme des prêtresses de cet idéal que tout homme porte en soi-même. -Petit gentilhomme périgourdin, il eût, naguère, donné une année de sa -vie pour être reçu au foyer de la Comédie, voir de près une de ces -créatures de charme, d’esprit, de beauté... Et, par ce dimanche de juin, -dans le désert du grand Londres «ensundifié», — il se trouvait face à -face avec une de ces adorées qui lui souriait, le regardait, lui -parlait... Ces choses n’arrivent que dans les romans ou les comédies. M. -Marmontel en eût fait un conte. - -— Vraiment, mademoiselle, vous êtes actrice et vous appartenez à la -Comédie-Française? - -— J’ai cet honneur, dit la bouquetière. - -Elle ajouta bien vite: - -— Oh! je ne suis pas M^{lle} Contat!... Mais, toute petite pensionnaire -que je suis, j’ai eu l’honneur de doubler M^{lle} Charlotte -Lachassaigne, dans _Le Mariage de Figaro_, un soir qu’elle ne pouvait -jouer Fanchette. Oui, M^{lle} Lachassaigne, qui passe pour être fille du -prince de Lamballe, vous savez! J’ai joué Fanchette au pied levé! - -— Il est très joli, votre pied! dit le petit marquis. - -Mais, sans paraître faire attention au compliment, la jolie fille -continua, heureuse, sans doute, de parler de son théâtre, de son cher -théâtre, de ces coulisses dont l’odeur reste aux narines et la passion -au cœur, quand on les a quittées, quand elles vous ont quitté. - -— Et comme j’avais été applaudie au défilé du quatre, vous savez, sur -l’air des _Folies d’Espagne_, le soir que je remplaçais M^{lle} -Charlotte, malade, et que M. Caron de Beaumarchais, me donnant une tape -sur la joue, m’avait dit: «Petite Fanchette, je te ferai un rôle», -voilà: j’ai pris ce nom de Fanchette, je l’ai gardé au théâtre, je l’ai -gardé à la ville, et la Fanchette de M. Caron de Beaumarchais est -devenue Fanchette la bouquetière, pour vous servir, monsieur, si vous -avez à fleurir votre boutonnière ou le corsage de quelque jolie dame! - -Une actrice de la Comédie-Française! Le marquis ne pouvait se lasser -d’examiner, d’étudier cette gentille personne, qui le regardait aussi, -hardiment, de ses beaux yeux bleus. Et, avec cette facilité qu’on a à se -confier très vite aux compatriotes en pays étranger, la jeune fille -racontait, en affectant une gaieté qu’elle n’avait pas sans doute, -comment elle avait rêvé de devenir une grande comédienne, petite -ouvrière qu’elle était, quittant le logis de la rue Beautreillis pour -figurer dans les pièces de théâtre, grondée par ses parents, mais, -malgré eux, montant sur les planches, heureuse de voir de près les -admirables artistes qu’elle voulait imiter: M. Préville, M. Dugazon, -M^{lle} Olivier, — si jolie avec ses cheveux blonds, M^{lle} Olivier, -qui créait Chérubin, et qui mourait en plein triomphe, attristant ce -Paris qu’elle avait charmé. - -— Et, après avoir été figurante, j’allais devenir..., j’étais devenue -actrice! M. Monvel ne m’appelait jamais que Fanchette, petite Fanchette, -comme M. de Beaumarchais. Et patatras! la bourrasque arrive, je prends -peur et je me sauve pour venir tenir ici un autre emploi et jouer les -fleuristes! Ah! que je regrette d’avoir quitté Paris! On m’y aurait -peut-être coupé le cou, — car, je puis bien vous le dire, je suis -royaliste; mais, au moins, je n’aurais pas respiré le brouillard de -Londres, qui me fait mal et me donne l’envie de reprendre un bateau pour -Boulogne ou Calais! - -— Ma chère enfant, vous avez les mêmes regrets que moi, et il me semble -que vous exprimez mes propres pensées; mais, je vous l’ai dit, fit le -marquis, rassurez-vous. Vous ne le respirerez pas longtemps, ce diable -de brouillard, qui me prend à la gorge, comme vous. L’argent, je vous -l’ai dit, vous entendez, l’argent, un roi qu’on ne détrône pas, aura -raison de ces Jacobins. Et, dans huit jours... - -— Dans huit jours? - -— Et, dans huit jours, vous rejouerez peut-être Fanchette à la Comédie, -et, au lieu de vendre des bouquets, ma belle petite, vous en recevrez -sur la scène, et c’est moi, le marquis de Beauchamp d’Antignac, qui vous -jetterai la première rose! - -— Que Dieu vous entende, monsieur le marquis! En attendant, -fleurissez-vous, monsieur... Fleurissez-vous, mesdames! - - - III - -Ils s’étaient séparés en riant, en riant de ce mélancolique rire qu’ont -les illusionnés qui ne croient qu’à demi à leur rêve. Mais, en se -séparant, ils s’étaient bien promis de se retrouver dans cet immense -Londres. Fanchette habitait, dans Soho, un _lodging_ où une comtesse -authentique s’était établie cuisinière et se faisait une spécialité de -cette sauce fameuse que le maréchal de Richelieu en personne avait -inventée à Mahon, et qui s’appelait la _mayonnaise_. On vit comme on -peut. Et Soho, ce n’était pas loin de Crown Court, le noir passage, et -de Saint-James, le palais du roi. Quand il s’ennuierait trop, le petit -marquis pourrait aller, en toute cérémonie, comme il l’eût fait à -Versailles, ou, s’il l’avait pu, au foyer de la Comédie, rendre visite à -M^{lle} Fanchette. - -Elle lui avait dit son nom: Lise Pomard; mais, à ce nom plébéien, il -préférait cet alerte pseudonyme, Fanchette, qui lui rappelait le défilé -des Espagnoles dans _Le Mariage de Figaro_, et, coquette, marquant le -pas sur la musique, évoquait pour lui le décor, la marche, les costumes -des figurantes, gais et colorés dans la lumière; et il lui semblait -qu’il avait vu, dans ce défilé même, à Paris, la petite Lise et qu’il -l’avait trouvée jolie. - -Elle ou une autre, d’ailleurs, c’était Fanchette. La bouquetière avait -pris possession de sa pensée. Avec ses vingt-cinq ans et son besoin -d’aimer quelqu’un, le marquis s’était attaché à cette délicieuse -compatriote, et l’image d’Annie, Anna, la petite Suissesse, s’était -évaporée comme une fumée. Puis, il éprouvait un sentiment très -particulier depuis cette rencontre devant Drury Lane: il ne se sentait -plus isolé. Il avait un but, revoir la jolie bouquetière, retrouver -devant le théâtre, à l’heure de l’entrée du public, la petite actrice -française qui jouait si gentiment son rôle de vendeuse de fleurs. Ah! le -beau dimanche que ce _Sunday_ où il avait rencontré Fanchette! Tous ses -désespoirs, ses ennuis noirs, ce besoin de solitude amère qui lui -faisait, par fierté, fuir les émigrés et les émigrettes de la tapageuse -colonie de Richmond, toutes ses pensées de détresse avaient fui. Et il -se voyait déjà dans quelque loge de la Comédie, applaudissant la rentrée -de «M^{lle} Lise Pomard» dans la pièce de ce drôle de Beaumarchais: - -— Dans huit jours, peut-être! Oui, pourquoi pas dans huit jours? - -Et Fanchette, la petite Fanchette, c’était déjà Paris. Elle réalisait -pour lui l’image même de la patrie et le charme de la femme; elle lui -rappelait les lointaines Parisiennes et les petits pieds, les pieds -malicieux de la comédienne lui trottaient par la tête sur l’air des -_Folies d’Espagne_, mis en chanson par Collé. - -Il avait plaisir à retrouver la jolie fille qui souriait bien, un peu -coquette (on est femme), à ses marivaudages, mais, en bonne et honnête -personne, tendait, de bonne amitié, la main à un compatriote comme elle -perdu en pays étranger. - -Ils avaient fait ce pacte de se revoir sans qu’un mot d’amour fût -prononcé, un amour qui ne pouvait être qu’une amourette, ce que ne -voulait pas la petite Lise, souriante, mais sérieuse. - -— Nous sommes deux exilés, lui avait-elle dit, et, comme tels, amis et -bons amis dès la première rencontre. Mais n’allons pas plus loin, -monsieur le marquis. Fanchette est une honnête fille. - -— Et je suis un galant homme, Fanchette. - -— Un galant homme qui ne s’avisera pas de faire le galant? - -— Je vous le promets. - -— Est-ce dit et bien dit? - -— Foi de gentilhomme! A moins, petite Lise, que vous ne me releviez, un -jour, de ma promesse. - -Le marquis de Beauchamp avait accepté ce traité de franche camaraderie -qui lui donnait une compagne et lui permettait de parler un peu de la -France, de Paris, de Trianon, du théâtre, cet autre Temple de l’Amour. -La jeune fille lui plaisait par sa bonne grâce et sa gaieté, cette -simplicité et cette franchise de sentiments... Et si différente des -belles dames de là-bas! - -Et il y eut, depuis ce jour, en ce monde qu’est le vaste Londres, deux -êtres perdus dans la foule qui se réunirent, se retrouvèrent, vécurent -de la même vie d’espérance, avec ces mots si souvent répétés: - -— Dans huit jours! A Paris, dans huit jours! - -Ils n’étaient pas les seuls à vivre de chimères. Tout émigré qui louait -alors un logis pour plus d’un mois était regardé comme un traître. -Combien de réfugiés ne défaisaient même point leurs malles! A quoi bon? -On allait rentrer. - -Le petit marquis, cependant, n’était pas sans inquiétude, voyant fondre, -peu à peu, la somme d’argent assez forte qu’il avait emportée de France, -mais qui menaçait de se réduire à zéro. Les huit jours, de semaine en -semaine, avaient déjà duré longtemps. Presque chaque soir, M. de -Beauchamp allait au ministère de l’intérieur interroger l’employé -principal de l’ «Office des Étrangers». Il y avait foule devant le -bureau spécial installé pour les réfugiés. Ces Français, jetés hors de -la patrie, interrogeaient avec anxiété, et, arrivant avec des battements -de cœur, pleins d’espoir, ressortaient la tête un peu basse. - -Eh! quoi, ces diables de Jacobins avaient encore battu l’ennemi, envahi -la Savoie — un Montesquiou en tête, je vous demande un peu!... — et -pris la Hollande! Ils veulent donc tout dévorer, ces ogres sauvages? - -— Allons!... Nous ne reprendrons pas encore le bateau... - -— Attendez huit jours, répondait tout haut, de sa voix claire, le -marquis de Beauchamp d’Antignac. Patience! Qui sait si nous serons -encore ici la semaine qui vient? - -C’était son refrain, et les mêmes mots lui revenaient aux lèvres, même -lorsqu’il retrouvait Fanchette, la bonne camarade des journées lentes. - -Il se revoyait avec elle aussi jeune que lorsqu’il rêvait de romans et -d’aventures en lisant _Gonzalve de Cordoue_, du chevalier de Florian, -sous les châtaigniers du Périgord. Ils allaient — pareil, lui, à un -petit clerc en liberté conduisant aux Prés-Saint-Gervais quelque -grisette — à Hampton Court ou sur la Tamise, aux jours de fête, et, ces -jours-là, la bouquetière se donnait congé, laissait l’éventaire au logis -et cueillait des pâquerettes et des crocus pour elle-même. Elle «se -fleurissait», la fleuriste! Et cela lui rappelait les lilas de -Romainville! - -— Vous ne connaissez pas Romainville, monsieur le marquis? - -— Non, ma chère enfant. Mais nous irons... Nous irons dans... - -Elle l’interrompait alors en riant. - -— Ne répétez pas ce que vous avez l’habitude de dire. Cela porte -malheur. Et combien de huit jours déjà font vos huit jours? - -— Il serait facile d’en établir le calcul, miss Fanchette. A quoi bon? -Ce ne sont pas les huit jours passés, ce sont les huit jours à venir qui -comptent! - -Cependant, l’été finissait, l’hiver venait, le triste hiver brumeux de -Londres, enveloppé dans une atmosphère roussâtre. Fanchette souffrait à -aller par les rues offrir aux passants ses tristes fleurs gelées. Et le -marquis, réduit à ses derniers shillings, voyait avec effroi se dresser -l’heure spectrale où il lui faudrait, comme les autres émigrés pauvres, -accepter le shilling d’indemnité du gouvernement anglais. - -A cette perspective, il se sentait sourdement irrité et comme insulté. -Il se rappelait les drapeaux des gardes à Saint-James et les caricatures -de Rowlandson aux étalages des libraires. Il se disait qu’à cette heure -même, les habits rouges se heurtaient aux habits bleus et que le sang -français coulait sous les balles anglaises. Accepter de ces gens-là un -subside, il faudrait, palsambleu! en être réduit à la dernière extrémité -pour s’y résigner. Mais comment vivre lorsque le dernier écu rapporté de -France serait épuisé? La logeuse de Crown Court, grosse personne rouge -comme une tomate et forte comme un tonneau d’ale, mistress Sniddle, -ferait bien crédit quelque temps à son locataire. Ce n’était pas une -mauvaise femme; mais elle répétait volontiers que feu Sniddle l’avait -laissée veuve avec six enfants à nourrir et que le prix de ses loyers -servait à acheter des bas aux petits. - -Le marquis voyait ainsi approcher l’heure où il faudrait trouver des -ressources pour vivre. - -— Si vos huit jours durent encore longtemps, monsieur le marquis, vous -en serez réduit à vous faire cuisinier comme tant d’autres, lui disait -Fanchette en riant. - -— Non, ma chère enfant, mais j’ai trouvé un métier digne de moi. Et, en -attendant, ne m’appelez plus «Monsieur le marquis», je vous prie. Il me -semble que ce titre, qui vaut cher là-bas, mais qui m’est bien inutile -ici, sonne mal sur vos lèvres. - -— Et comment voulez-vous que je vous appelle? - -— Je ne sais pas... Monsieur Hector... On m’a donné ce nom homérique... -Je le garde. - -— Monsieur Hector? Eh bien! monsieur Hector, quel métier avez-vous -trouvé? - -— L’autre jour, ma chère enfant, à l’Astley Circus, près de Westminster -Bridge, où j’étais entré pour voir une pantomime sur _Tippoo-Sahib_, -vous savez, leur ennemi, — il leur donne du fil à retordre dans l’Inde, -— une pantomime qui fait fureur, j’ai lié connaissance avec le vicomte -de Mornac... Le vicomte, bon cavalier, figure un officier français parmi -les acteurs du mimodrame... Eh! je monte à cheval mieux que lui et j’ai -appris à lire dans le traité de Pluvinel... Quand je n’aurai plus le -sol, je cavalcaderai au cirque Astley. Voilà! - -— Et, moi, je chanterai, au café-concert, des chansons françaises! - -— _La Vendéenne! La Marseillaise des Émigrés!_ - -— Ou les couplets de _La Folle Journée_: - - Or, messieurs, la comédie... - ...Tout finit par des chansons! - -Ils riaient; mais la petite Lise ne voyait pas sans tristesse, quand -elle interrogeait son miroir, ses pauvres joues devenir maigres, et le -petit marquis notait avec inquiétude la fréquence des accès de toux qui -amenaient un peu de rougeur aux pommettes de la jolie fille. Il se -demandait si le printemps de France, ce printemps qu’avril ramenait, -n’enlèverait point la pâleur du visage de cette enfant. - -— Patience!... Patience!... - -On assurait que, bientôt, une expédition française, conduite par des -jeunes gens intrépides et où les vieux officiers de la marine française -avaient noblement accepté de s’enrôler en simples soldats, une -entreprise hardie, bien conduite, décisive, allait avoir raison de -Messieurs les Jacobins. Unis aux gars de la Vendée, les volontaires -embarqués à Plymouth marcheraient sur Paris. Ce serait vite fait. Un -combat. Quelques étapes. - -— Et vous reprendriez peut-être avant peu votre rôle de Fanchette, ma -petite Lise! - -— Ne plaisantez pas, monsieur le marquis! - -— «Monsieur le marquis!» Encore!... Fanchette, si vous recommencez, je -vous appelle citoyenne! - -Mais, un matin, en allant au «Bureau des Étrangers», le petit marquis -apprit une triste nouvelle. Il ne s’agissait plus d’espérer qu’on -entrerait à Paris promptement. Un nom douloureux revenait dans les -propos de la foule accourue aux renseignements, un nom qu’on répétait -tout bas: Quiberon! La défaite! Le désastre!... Et, dans un grand deuil -soudain, unis au nom du vainqueur, ce Lazare Hoche, on entendait des -mots tragiques: «Auray... Les vaincus fusillés... La grève rouge...» Et -Sombreuil, l’élégant Sombreuil, tombé, avec tant d’autres! - -Au Parlement, le gouvernement annonçait que, du moins, sur la grève, le -sang anglais n’avait point coulé; mais le petit marquis de Beauchamp -d’Antignac frissonnait à la réplique superbe de Sheridan: - -— Oui, mais l’honneur anglais a coulé par tous les pores! - -— Ma pauvre Fanchette, dit-il, ce soir-là, à la comédienne, ce n’est -pas encore cette fois-ci que vous reprendrez _La Folle Journée_... - -— Encore huit jours, huit autres jours, monsieur le marquis! - -— Hector, s’il vous plaît, mademoiselle! - -Il se demandait si son devoir n’eût pas été de suivre d’Hervilly, -Puisaye, et de charger avec eux les soldats de la République. Un -scrupule l’avait retenu. Très vaillant, le petit marquis était prêt à -toute bravoure. Mais il lui répugnait de combattre coude à coude avec -l’étranger et, dans la petite chapelle des émigrés de King Street, à la -messe dite en mémoire des vaincus de la prairie d’Auray, le marquis de -Beauchamp d’Antignac pria pour ceux qui, morts pour leur foi et leur -roi, auraient pu mourir pour la patrie. - -Il se rappelait alors la journée brumeuse du dernier vendredi saint, où, -dans les ténèbres de la sombre église, il avait écouté le sermon d’un -jeune prêtre rappelant aux Français la passion de Jésus mort pour ses -frères. Le marquis avait éprouvé là une émotion pareille à celle qui lui -étreignait le cœur, aux jours de Noël, dans la petite église de -Saint-Alvère. - -Et tous ces Français chassés de France, comme blottis dans un asile de -paix, grelottant un peu sous la voûte froide, écoutaient la voix de ce -maigre prédicateur qui, d’un geste large, étendait sa main osseuse sur -tous ces fronts, ces têtes pensives, ces exilés dont les malheurs -comptaient peu, comparés aux crachats, aux insultes, aux blessures, à -l’agonie du Martyrisé. Les auditeurs, à peine entrevus dans la pénombre -de la chapelle, ressemblaient à des ombres, et le petit marquis avait eu -là une sensation singulière: il lui semblait qu’il assistait à une messe -de fantômes. Ou, encore, à une réunion de chrétiens traqués et menacés -dans les caveaux des Catacombes. - -Mais quand, au sortir du sermon, Fanchette, trempant sa main d’enfant -dans le bénitier, lui avait tendu ses doigts mouillés d’eau bénite, le -marquis s’était senti rappelé à une réalité plus souriante, et, cette -main de bouquetière, il avait eu l’envie de s’incliner vers elle et de -la baiser, comme il eût fait des doigts d’une marquise. - -Et il se rappelait souvent le pâle jeune prêtre qu’il n’avait plus revu -et qui était peut-être allé mourir au pays breton, comme tant d’autres. - -Cependant, les ressources de M. de Beauchamp touchaient décidément à -leur fin et les victoires républicaines ne permettaient guère d’espérer -que l’exil finît bientôt comme les derniers écus de l’exilé. Les -illusions s’envolaient, pareilles aux volées de perdreaux poursuivies -autrefois dans les _ratoubles_. - -Eh bien! il était écrit qu’il imiterait M. de Mornac, et Hector de -Beauchamp se présenta bravement au directeur d’Astley Circus, en lui -demandant s’il n’était pas besoin là d’un bon écuyer capable de montrer -aux jockeys anglais comment on comprenait l’équitation en France. - -Le manager reçut le petit marquis avec un sourire un peu ironique. Ce -n’était pas à des Anglais qu’on pouvait apprendre à manier un cheval et -ce dont le Cirque Astley avait besoin pour le moment, c’était d’un -clown. - -— Vous dites? fit Hector de Beauchamp. - -— D’un clown. John Paterson nous a quittés. Un clown nouveau, un clown -français serait une curiosité certaine. Eh! parbleu, vous êtes élégant, -vous paraissez leste. Avec un peu de farine au visage et le costume du -Gilles de Watteau, vous auriez grand succès, cher monsieur, je vous -jure! - -Le petit marquis se demandait si le manager en veine d’humour se moquait -de lui. - -En vérité, proposer au marquis de Beauchamp d’Antignac de se barbouiller -de blanc le visage et de grimacer en souquenille de Pierrot sous les -yeux du peuple de Londres? Ce manager poussait un peu loin la -plaisanterie britannique. - -— Monsieur, fit le gentilhomme, d’un joli ton sec, je puis monter un -cheval en public et je pourrais même comme mon compatriote, le vicomte -de Mornac, figurer parmi les acteurs de votre pantomime équestre, -quoique, je vous l’avoue, je serais volontiers du parti de -Tippoo-Sahib... Oui, ne vous fâchez pas... Mais faire ici le métier d’un -Janot sur les tréteaux des théâtres de la foire, j’aimerais autant me -jeter à votre Tamise, qui ne sent pas toujours bon, comme vous savez! - -Le manager avait écouté froidement. Puis, il haussa les épaules. - -— «Il n’est pas de sot métier», dit un proverbe de votre pays. Et le -métier de clown est un métier comme un autre. M. Sheridan prétendait -même qu’il est plus acceptable que celui de la plupart des «honorables», -ses collègues au Parlement. Mais M. Sheridan a pour principe d’être -toujours de l’opposition. Il y a des clowns plus populaires que des -ministres, et Son Altesse le prince de Galles vous dira... - -— Son Altesse dira ce qu’elle voudra, interrompit le marquis. Je veux -bien devenir écuyer, par aventure; je ne veux pas me faire clown, M. -Sheridan dépensât-il, pour me convaincre, toute son éloquence et tout -son talent. - -Il allait (pirouettant sur ses talons, qui n’étaient plus des talons -rouges) se retirer en saluant galamment, avec un grain d’impertinence, -le manager, lorsque celui-ci, étudiant la silhouette du marquis, fit un -geste et dit: - -— Attendez. - -Et, très vivement: - -— Consentiriez-vous, monsieur, à chevaucher en costume de mousquetaire? -Oui, de mousquetaire du temps de Charles I^{er}? - -— J’ai porté des déguisements en des bals parés et travestis, répondit -le marquis. Il n’est rien là qui me paraisse insupportable. - -— Eh bien! laissez-moi mettre sur l’affiche les débuts du cavalier... -Quel est votre petit nom? - -— Hector... - -— Du _Cavalier Hector_ dans les exercices enseignés, jadis, au roi -Louis XIII ou Louis XIV, comme vous voudrez, et je vous donnerai le -meilleur cheval de mon écurie... _Abdullah_..., un arabe... très doux... -Vous en ferez ce que vous voudrez! - -— Je n’ai pas besoin que la bête soit douce. La douceur, cher Monsieur, -je ne l’aime que chez les femmes. - -Et sans doute, en parlant ainsi, le petit marquis songeait-il à la jolie -Fanchette. - - - IV - -Fanchette ne fut qu’à demi étonnée lorsque le marquis lui annonça qu’il -allait débuter dans un cirque. L’émigration faisait tant de miracles! -N’y avait-il pas une baronne authentique qui servait des bavaroises dans -un _coffee-house_ du Strand? L’important était de fuir la misère et le -spleen. Et puis, pour M. de Beauchamp, cette mascarade était une -occupation. Ils étaient si longs et si lourds, les huit jours -incessamment renouvelés, reportés d’une date à une autre! Le petit -marquis monta à cheval dans l’écurie d’Astley Circus comme il eût mis le -pied à l’étrier pour partir en guerre. Il se rappelait que son -grand-père, le marquis Pierre-Arnaud de Beauchamp d’Antignac, avait -ainsi, bien en selle, chargé à Fontenoy dans les rangs de la Maison -Rouge. Sous le déguisement du mousquetaire d’autrefois, le marquis -Hector éprouvait le petit frisson du cavalier à qui l’on disait: - -— Assujettissez vos chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir -l’honneur de charger! - -On l’applaudit lorsqu’il fit son entrée dans l’arène, très joliment -costumé en cavalier du temps de Louis XIII, la plume au feutre et l’épée -au côté. Il portait un pourpoint de velours bleu et le petit manteau -brodé flottait galamment sur ses épaules. Fanchette, qui le suivait des -yeux, assise au premier rang des spectatrices, le trouvait d’aspect fort -galant et avait bien envie de lui jeter un de ses bouquets invendus. Le -succès du _Cavalier Hector_ fut, ce soir-là, incomparable. Les écuyers -d’Astley Circus vinrent féliciter leur nouveau confrère lorsqu’il sauta -à bas de son cheval, et le petit marquis se rappelait qu’il y avait eu -un temps où ses aïeux couraient le tournoi sous le regard des dames. Il -ne lui semblait pas qu’il fût un baladin exhibant ses talents, mais un -chevalier montrant noblement sa maîtrise. Cependant, lorsqu’un certain -colosse, le nègre Mac Lee, un boxeur, lui tendit sa large patte en lui -disant: «Bravo, camarade!», le marquis hésita pendant une seconde à -mettre sa main dans la paume blanche du géant noir. Il le trouvait -familier. Camarade! Boxer n’était pas, comme caracoler, un exercice -noble, le boxeur fût-il à cheval. Mais quoi! A la guerre comme à la -guerre! - -Allait-il se targuer de sa supériorité équestre? - -— Camarade, soit, dit-il à Mac Lee, qui avait remarqué, cependant, -l’hésitation et grognait tout bas contre les impertinents scrupules du -petit Français. - -— Et maintenant, voilà, j’ai un métier! dit gaiement le marquis à la -petite Lise, en la reconduisant, par les rues sombres, jusqu’à son logis -de Soho. - -Il eût bien voulu ne point se séparer d’elle, et, après avoir chevauché -comme un écuyer, il murmurait comme un poète les verselets du marquis de -Pezay: - - Non, ce n’est point la fraîcheur d’un ruisseau - Qui de l’amour peut apaiser la flamme; - Quand, une fois, ce dieu brûle notre âme, - Il peut lui seul éteindre son flambeau... - -— Ah! Fanchette, disait-il, tout en marchant, si vous lisiez _Zélis au -Bain_, vous verriez que le berger Hylas méritait bien qu’on ne le fît -point languir! - -Mais la jeune fille l’arrêtait bien vite et, riant un peu: - -— Monsieur le marquis, est-ce votre succès de cavalier qui vous monte à -la tête? Oh! le théâtre!... le théâtre! Il nous grise tous et toutes! -Mais vous savez bien ce qui est convenu entre nous. Pacte sacré! Ne me -parlez jamais que d’amitié, de bonne amitié! - -Et, comme elle toussait, Hector de Beauchamp répondait en ramenant sur -les épaules de la jolie fille la mante qui avait glissé: - -— Oui, je suis un sot, vous avez raison... Et, en effet, cela donne une -certaine ivresse, les bravos... Je l’ai senti tout à l’heure, est-ce -drôle! Ah! quand vous rentrerez à la Comédie-Française, comme on -applaudira Fanchette! - -— Hélas! nous en sommes loin! - -Ce n’était pas son succès de gentil cavalier qui grisait, comme disait -Fanchette, le petit marquis, mais c’était la grâce pimpante de cette -camarade de tous les jours qu’il s’habituait à rencontrer, qu’il voyait, -maintenant, quotidiennement, car, depuis que l’écuyer Hector cavalcadait -à Astley Circus, elle avait laissé là Drury Lane et c’était à la porte -du cirque qu’elle vendait ses fleurettes. Elle offrait en souriant ses -jacinthes et gazouillait, avec un gentil accent français, un engageant: - -— _Pretty flowers, ladies?_ - -Et le Français et la Française se retrouvaient tout naturellement à la -fin de la représentation, traversant ensemble la Tamise et remontant: -elle vers Soho, lui à son _lodging_ de Crown Court. Et comme il lui -paraissait triste alors, ce logis, et comme la solitude lui paraissait -dure! Il gravissait le petit escalier en allumant un rat de cave, et, -lorsqu’il poussait la porte de sa chambre, il se rappelait, en -soupirant, les journées lentes où il rêvait d’acheter une tortue, un -chat ou un chien pour avoir là une compagnie. Ah! si elle voulait, la -jolie Fanchette! - -Mais non, point de sottes pensées, marquis! Fidélité au pacte. Une -amitié en exil, une aimable idylle fraternelle dans le brouillard de -Londres, c’était déjà une bonne fortune. L’ennui était plus opaque et -plus noir avant la rencontre de Drury Lane. - -— Tu n’es plus seul, maintenant, songeait-il. - -Il ne fallait pas trop demander. - -Tout de même, si Fanchette était là, près de lui, remplissant de sa -gaieté la pauvre chambre aux murailles nues, la vie serait autrement -supportable. C’était, cette chambre obscure, une étroite cage sans -oiseau. - -— Et si je l’épousais? se disait parfois, en s’endormant, le petit -marquis, revoyant, dans le demi-sommeil, la jolie nuque et les cheveux -blonds de Fanchette, et les petites mains applaudissant le cavalier -Hector et le galop éperdu d’_Abdullah_. - -Après tout, dans les Contes Moraux, les rois épousent bien des bergères. -Le petit marquis était seul au monde. Pas un oncle du Périgord ne se -lèverait pour lui reprocher sa mésalliance. - -— D’ailleurs, beauté vaut noblesse, vraiment! - -Alors, et tout à coup, il se demandait s’il ne subissait pas un peu le -pouvoir des maximes nouvelles. Comment, encore un pas et la noblesse -allait lui sembler un préjugé? - -— Palsambleu, prends garde, marquis! Tu tournes au démocrate! Et à quoi -bon, grand Dieu! puisque, avant peu, tu retraverseras le détroit et tu -rentreras en France! - -C’était sur cette pensée qu’il s’endormait, murmurant ironiquement, -tristement, avec un sentiment de scepticisme que lui donnait le -demi-sommeil, mais qui, au réveil, s’enfuirait bien vite: - -— Huit jours! Ah! bien oui, huit jours! Ils dureront longtemps, tes -huit jours! - -Il arriva que le destin, qui a ses malices, fournit au petit marquis -l’occasion de n’être plus seul dans la chambrette de Crown Court. Le -beau mousquetaire, en franchissant une haie aux applaudissements des -spectateurs du cirque, eut la malchance qui guette parfois le meilleur -cavalier. Le cheval fit un écart, l’arabe _Abdullah_ s’abattit et le -petit marquis fut projeté contre la barrière, une côte enfoncée et le -bras droit cassé. On le releva en piteux état; mais, pâle et souffrant -horriblement, il eut encore la force de sourire et, ramassant une rose -que quelque spectatrice lui avait jetée, il la porta à ses lèvres, et -salua, comme s’il eût envoyé ce baiser galant à toute l’assemblée. Puis, -souriant toujours, il rentra dans la coulisse, le front haut, sa petite -taille élégamment redressée et refusant l’appui des écuyers qui, pour le -soutenir, lui offraient leur bras. - -— N’ai-je point gâté, dit-il seulement, mon bel habit de mousquetaire? - -— Ah! répliqua le boxeur nègre, vous en verriez bien d’autres, cavalier -Hector, si vous faisiez un match avec Mac Lee! - -La douleur de son bras cassé ennuyait un peu le «cavalier Hector». Puis, -il souffrait aussi du côté de la hanche. On fit avancer une voiture de -louage. Le marquis s’installa de son mieux sur les coussins, et en route -pour Crown Court! Chaque cahot sur le pavé donnait au blessé une -secousse violente. - -— Du diable, pensait-il, me voilà mis à pied, et pour combien de temps? - -Mistress Sniddle poussa les hauts cris en voyant chez elle arriver un -malade. Le marquis avait grand’peine à monter son escalier et il -s’arrêtait, parfois, de marche en marche. - -— Mistress Sniddle, disait-il, en essayant de rire, vous allez, -maintenant, être mon infirmière! - -Mais, comme il arrivait enfin péniblement près de son lit, mistress -Sniddle arrangeant, en effet, les couvertures, quelqu’un frappa vivement -à la porte, et, comme il répondait: «Entrez!», M. de Beauchamp poussa un -cri de surprise joyeuse en apercevant le joli visage de Fanchette, mais -pâli, effrayé, et l’apparition de la comédienne lui fit l’effet d’un -baume immédiat. Derrière la jeune fille, un grand gentleman, tout de -noir vêtu, maigre et sinistre, apparaissait, à peine éclairé par la -chandelle qu’avait allumée mistress Sniddle. - -— Le docteur, dit Fanchette, le docteur Ploomfield... - -— J’étais de service à l’Astley Circus, dit le docteur, mais vous êtes -parti si vite que je n’ai pu vous venir en aide, monsieur... -Mademoiselle a tenu à m’amener ici... Permettez-moi de vous examiner... - -— Je me retire, dit mistress Sniddle, pudique. - -Elle emmena Fanchette sur l’escalier, et les deux femmes restèrent dans -l’ombre, la petite Française, très inquiète, nerveuse, et mistress -Sniddle beaucoup plus calme, pendant que le docteur examinait le blessé. -La fracture du bras était très nette; visiblement, une côte avait -souffert; il n’y avait rien de grave du côté de la hanche, mais il -fallait un appareil, et en manière d’éclisses le médecin prit les -premiers morceaux de bois venus et ficela de son mieux le bras malade. - -— Je ne vous fais pas mal? demandait-il froidement, de temps à autre. - -Et le petit marquis, toujours poli, répondait: - -— Au contraire! - -Il reviendrait le lendemain, dès le matin, le docteur Ploomfield. En -attendant, il fallait tâcher de prendre du repos et, s’il était -possible, de dormir. Fanchette se proposait pour passer la nuit au -chevet du blessé, et le petit marquis, le bras déjà pris par l’appareil -improvisé, la remerciait par un sourire; mais mistress Sniddle ne -trouvait pas convenable qu’une jeune fille fût, sous son toit, enfermée -avec un jeune homme, et ce mot: _convenable_, revenait comme un refrain -sur les lèvres de la logeuse. - -— Bah! fit le marquis. Je suis rompu. La fatigue me sera un somnifère! - -Il envoya, de la main gauche, un salut à Fanchette, un salut qui -ressemblait fort à l’esquisse d’un baiser, et, remerciant le docteur et -mistress Sniddle, il s’endormit, quand il fut seul, en rêvant qu’il -faisait son entrée dans la cour d’honneur de Versailles, sur un cheval -arabe piaffant et se cabrant sur le pavé du roi. - -Mais, le lendemain, il souffrait assez vivement, et le docteur, après la -pose d’un appareil définitif, lui ordonna de se tenir tranquille et de -garder la chambre jusqu’à ce que les douleurs thoraciques eussent -disparu. - -— Alors, vous m’emprisonnez, docteur? - -— Je vous prescris le repos... - -— Mais cette chambre est pire que la Bastille... Et comment saurai-je, -maintenant, les nouvelles de France? - -— Mistress Sniddle vous apportera les gazettes. - -— Et Fanchette, pensa le marquis, me dira ce qu’on affiche à l’ «Office -des Étrangers». - -Cette pensée, l’idée que Fanchette viendrait lui tenir compagnie, -consolait le petit marquis ainsi condamné à une immobilité relative. - -Elle venait fidèlement, en effet, la bouquetière, ouvrant gaiement la -porte et montrant, sur le seuil, son fin visage de Parisienne et ses -fleurs. Le bonjour de la jolie fille était, pour le marquis, une -surprise toujours nouvelle. Voilà qu’il bénissait, maintenant, sa -mésaventure, puisqu’elle lui valait les visites de cette enfant. La -prison lui devenait chère. Il se disait, en riant, que la doctrine de ce -diable de Voltaire a du bon. Le docteur Pangloss, cet enragé optimiste, -n’est pas un imbécile. - -— J’espère bien, ajoutait-il gaiement, que le docteur Ploomfield ne me -laissera pas sortir de sitôt. - -Elle s’asseyait près du lit de M. de Beauchamp et lui apportait, en -effet, les nouvelles de France... - -— Bonaparte a encore battu les Autrichiens... - -— Encore! Où cela? - -— En Italie, toujours. Il marche droit sur Vienne... - -— _Boney!_ Ce petit _Boney_, comme ils l’appellent; c’est donc le -diable, ce petit _Boney_? - -— Cela me paraît être le démon de la bataille, monsieur le marquis... - -— Ah! pas de marquis! pas de marquis!... répétait M. de Beauchamp -d’Antignac. - -Quelquefois, il lui demandait de lui faire la lecture. Il aimait la voix -de cette enfant. Une voix argentine et fraîche qui, souvent, avait -l’accent ému, lent et grave, des cloches qui sonnent l’angélus du soir. - -Elle avait pris un livre sur un des rayons de bois blanc de la -chambrette. - -— _La Guerre des Dieux_, voulez-vous que je vous lise cela, monsieur le -marquis? - -— Non, non! Oh! non! pas cela! Pas cela! - -— Pourquoi?... demandait Fanchette, en fixant sur le blessé ses jolis -yeux bleus candides. - -— Parce que..., parce que ce satané Parny est aussi un petit démon en -son genre, comme Boney... Demandez donc, ma petite Fanchette, à quelque -libraire de Soho, une traduction de _Tom Jones_... - -— Ou _Clarisse Harlowe_... Je ne connais pas _Clarisse Harlowe_... - -— _Clarisse Harlowe_, si vous voulez... Nous dirons du mal de ce coquin -de Lovelace! - -Il fermait les yeux, pendant qu’elle lisait, et il lui semblait qu’il -était loin de Londres, à Paris, au théâtre, et qu’une délicieuse -interprète d’une comédie sentimentale lui contait une histoire d’amour, -triste, triste, mais consolante, puisqu’elle faisait oublier, pour ces -malheurs imaginaires, les malheurs de ces personnages rêvés. - -— On ne se résignerait pas à l’histoire, murmurait le marquis, si l’on -n’avait pas le roman pour s’en consoler! - -— Et savez-vous, Fanchette, disait-il encore, que, s’ils ne vous -nomment pas sociétaire à votre rentrée, ils seront de triples sots? Je -me chargerai d’obtenir l’ordre de début et la nomination d’un des -prochains Gentilshommes de la Chambre! - -— Oh! que nous en sommes loin! faisait-elle en riant. - -— Qui sait? répétait le petit marquis. - -Et ce furent, dans la pauvre chambre du triste passage, des heures de -halte délicieuses, que celles de cette convalescence du marquis, -contraint à laisser ainsi passer les journées dans une inaction charmée. -La bouquetière le quittait pour aller vendre ses fleurs et lorsque, à la -porte du Cirque, elle avait vidé son éventaire, elle arrivait, -trottinant en hâte, essoufflée et, s’asseyant, elle lisait, Hector de -Beauchamp regardant, à la lueur de la chandelle, ce front intelligent et -pur, pâli, mais que la lueur rendait tout rose. Il se rappelait les -veillées du Périgord, les fermiers égrenant les _panouilles_ de blé -d’Espagne, les grains dorés de maïs dans la grande cuisine du château. -Les flambeaux de résine coloraient de même le front des paysannes de -là-bas. Et sa bonne nourrice, elle aussi, s’asseyait de même à son -chevet, pour l’endormir, en lui chantant des chansons. - - Tiro, tiro, marinier tiro, - Tiro lo cordo, marinier! - -Il se sentait redevenir enfant. Il lui semblait vivre quelque songe. Ah! -la bonne idée qu’avait eue _Abdullah_ d’avoir un caprice et de se -montrer rétif! Le cavalier désarçonné devait à cet arabe les meilleures -heures, peut-être, de sa vie, les plus consolantes, certainement. - -Un souci, pourtant, une inquiétude mordait au cœur le petit marquis. Il -trouvait que la petite Lise maigrissait, son teint prenant une couleur -de fine porcelaine. Parfois, au milieu d’un chapitre, une petite toux -sèche arrêtait la lecture. Fanchette, alors, devenait rouge et le -marquis lui demandait: - -— Êtes-vous fatiguée? Si vous arrêtiez? - -Mais, avec son gentil sourire: - -— Non! oh! non, je veux voir comment meurt la pauvre Clarisse! Et nous -aurons à lire le nouveau roman de M^{me} de Genlis: _Sillery_... - -— Ah! oui, _M^{me} de La Vallière_, dont l’annonce est interdite en -France à cause du portrait de Louis XIV... - -— Ou encore _Le Voyage du Jeune Anacharsis_... - -— Oh! j’espère bien être valide avant que nous n’en soyons là!... - -Et cette idée même n’allait pas sans mélancolie: il songeait alors qu’il -n’y aurait plus de lectures, plus de roman de Richardson, plus de -prétexte à cet autre petit roman dont l’humble cadre était cette étroite -chambre d’exil, son petit univers devenu tout à coup un délicieux asile, -grâce à cette enfant qui apparaissait là, disparaissait et emplissait de -poésie un taudis dans un noir passage londonien. - -Quand il fut guéri, le docteur lui permit de reprendre son existence -accoutumée; alors, au lieu d’être satisfait, il fut triste. - -— Vous n’allez plus venir à Crown Court, mademoiselle Fanchette! - -— Et pourquoi? - -— Parce que je ne suis plus intéressant! La peste soit de la santé! Je -m’étais si bien habitué à votre présence! - -— Et je ne détestais pas de venir me prouver à moi-même que j’ai encore -quelque ressouvenir de la bonne diction!... - -— Oh! M^{lle} Contat ne lirait pas mieux _Clarisse Harlowe_, ma bonne, -ma chère Fanchette! - -Elle aussi avait, comme le marquis, pris l’habitude de ces tête-à-tête -et de ces causeries. Elle avait pour son malade la pitié tendre -qu’éprouvent presque toujours pour leurs blessés les infirmières. La -femme est faite pour soigner et pour consoler. Puis, cette chose -précieuse, l’habitude, l’attachait à ce pauvre isolé qui, s’il voulait -faire quelques pas, s’appuyait sur elle, prenait son bras, le serrait -doucement et, en humant le grand air dans les allées d’Hyde Park, -disait: - -— Tout de même, il est quelquefois bon de vivre! - -Elle voyait, avec une sorte de tristesse, approcher le jour où elle -serait aussi souvent seule que naguère, dans son logis de Soho. Et -comme, redevenu «grand garçon», disait-il, il la reconduisait chez elle, -il éprouvait un petit serrement de cœur lorsqu’il fallait la quitter, au -seuil de la petite maison de brique enfumée. Eh! vertubleu! le docteur -Ploomfield aurait bien pu prolonger la convalescence et ne donner que -plus tard, beaucoup plus tard, son _exeat_! - -— Comme c’est bête de se quitter ainsi, ne trouvez-vous pas, Fanchette? -dit-il, un soir, au moment où la bouquetière allait frapper à la porte -de son logis. - -— Il le faut bien, monsieur le marquis! - -— C’était si bon..., c’était si doux... J’ai envie d’éperonner -_Abdullah_ pour que ce petit sarrasin me lance encore contre la -barrière! On ne sait pas, non, on ne saura jamais tout ce qu’il y a de -charme dans une maladie. - -— Cela dépend de qui l’on a à son chevet, monsieur le marquis! fit la -petite malicieuse. Si M^{me} Sniddle vous avait lu Richardson... - -— Pouah! je crois que j’aurais autant aimé Monsieur Marat! - -Ils riaient; mais, tout à coup, le petit marquis devint sérieux. Il -prit, d’un geste à la fois tendre et rapide, la main de la jeune fille, -et, regardant Fanchette dans les yeux, tout droit, franchement, il dit -lentement, d’une voix très basse, comme s’il redevenait timide: - -— Fanchette, ne vous êtes-vous pas aperçue d’une chose? - -— Laquelle? dit Fanchette, dont la voix tremblait aussi. - -Elle devinait bien, et, devinant, elle avait peur. - -— C’est que je vous aime, Fanchette! - -— Oh! fit-elle, nous avions dit que nous ne parlerions jamais de cela. -Jamais. Amis d’exil, et c’est tout. - -— Non, non, non, ce n’est pas tout, Fanchette! A quoi bon se mentir à -soi-même et se taire? A quoi bon désunir ceux que le sort unit? -Fanchette, mon amie, ma chère petite lectrice amie, voulez-vous être ma -femme? - -Elle le regarda avec ses beaux yeux agrandis, éperdus. - -— Votre femme? Moi? - -— Ma femme, oui, ma femme! Vous me dites: «Monsieur le marquis!» Je -vous appellerai marquise. C’est la marquise de Beauchamp d’Antignac qui -rentrera à la Comédie quand le marquis rentrera en France! Que -voulez-vous, ma pauvre chère petite Fanchette, je ne peux pas me passer -de vous! Les romans de M^{me} de Genlis me paraissent assommants quand -vous ne les lisez pas... Ils le sont probablement... C’est elle, la -comtesse, qui les écrit, mais c’est vous qui les faites... Fanchette, ô -sensible et tendre Fanchette, ce n’est pas le hasard qui nous fit nous -rencontrer, un dimanche de soleil, devant Drury Lane, c’est le dieu -d’amour, cet amour que chantent dans leur théâtre leur vieux Shakespeare -et Monsieur Sheridan, et que j’ai rencontré, moi, dans la rue! - -Elle était étourdie; elle se demandait si le petit marquis ne se jouait -point d’elle, si cette déclaration, qui lui tombait là sur la tête comme -une montgolfière sur des spectateurs, n’était pas une épreuve. Elle -regardait Hector de Beauchamp, qui souriait, essayant de donner à ses -paroles un accent élégamment léger, mais qui était visiblement ému et -qui était très pâle, tandis qu’elle devenait toute rouge. - -— Monsieur le marquis, est-ce une épreuve? Vous moquez-vous de moi? Je -suis une pauvre fille... - -— Vous avez été ma consolation et ma joie dans cet exil, qui, -d’ailleurs, ne va pas durer... - -— Une petite comédienne, songez donc, une bouquetière... - -— Une comédienne qui deviendra grande. Une bouquetière à qui on jettera -des bouquets! - -Elle avait peur de défaillir, tant elle était joyeuse. Comme il -l’aimait! Comme elle était aimée! Pour la première fois de sa vie, la -petite Lise se sentait très fière. - -— Eh bien? demanda le marquis. - -— Eh bien! que votre volonté soit faite! Moi aussi, moi aussi... - -Elle prit un temps et, délicieusement, en riant, mais avec une larme -dans les yeux: - -— _I love you!_ dit-elle. - -Et, comme il laissait tomber ses lèvres sur la petite main tendue de -Fanchette, puis comme il déposait doucement sur ce front de jeune fille -un baiser de fiancé, des sons lointains de musique, un air de marche -militaire, leur vinrent, joués par des soldats d’Écosse, et, les cris de -la foule se mêlant aux accents pénétrants du pibrock, ils virent -déboucher, parmi les hourras et sous une poussée de gens agitant leurs -coiffures, des Écossais Gris partant pour Plymouth et dont les -baïonnettes jetaient des éclairs rouges sous le soleil couchant. - -M. de Beauchamp d’Antignac hocha la tête et dit: - -— Ceux-là aussi sont des fiancés! Les fiancés de la mort! - - - V - -Le petit marquis était heureux. Son existence, maintenant, était fixée. -Il se figurait la joie des bonnes gens de Saint-Alvère, lorsqu’il leur -présenterait — bientôt — une aussi jolie marquise. Il entendait déjà, -sous les châtaigniers, les _chobréttaires_ jouant des airs de fête, -comme les pibrocks écossais leurs airs de guerre des _highlands_; il se -voyait rentrant en son castel ensommeillé depuis son départ comme le -château de la Belle au Bois Dormant. Et, alors, quelles joies! Tonneaux -défoncés. Agneaux rôtis en plein air. Une _frairie_! Mais, le lendemain -même de cette soirée délicieuse, où le double aveu était sorti de leurs -lèvres, le petit marquis devait éprouver une colère. Les jours se -suivent et point ne se ressemblent. Comme il sortait de Crown Court pour -aller présenter ses souhaits, — eh! oui, faire sa cour à Fanchette, — -il entendit les crieurs de journaux annoncer des nouvelles d’Italie et, -malgré la neige qui tombait, fouettant les visages, les passants -s’arrêtaient, faisaient cercle autour des débitants de feuilles toutes -fraîches sorties de la presse à bras et donnaient leur penny en hâte. De -quoi s’agissait-il donc? - -Le marquis entendit un de ces acheteurs de gazettes dire à sa femme: - -— Il paraît que Boney a encore gagné une bataille! - -Encore! M. de Beauchamp en fut agacé. Il jeta bien vite les yeux sur le -papier et, en effet, il apprit là qu’après Arcole, Bonaparte, ce damné -Buonaparte, avait encore bousculé les Autrichiens à Rivoli. - -— Ah çà! mais cet Alvinzi, murmura le marquis, c’est donc un imbécile, -cet Alvinzi qui se fait brosser comme un Soubise? - -Et, sous les flocons de neige, il lisait, curieux et enfiévré, les -détails de la bataille. Le gazetier contait que le général Bonaparte -avait, le soir de Rivoli, dit, en montrant un tas de drapeaux à un autre -soldat jacobin, un nommé Lasalle, tombant de fatigue après une journée -de charges à fond de train: «Couche-toi dessus, Lasalle, tu l’as bien -mérité!» - -Alors, froissant le journal et haussant les épaules, le petit marquis -avait dit, tout haut, exhalant sa mauvaise humeur sans contrainte: - -— Mais c’est un plagiaire, ce M. de Buonaparte. - -— Un plagiaire! Un simple plagiaire! avait-il plaisir à répéter à -Fanchette en entrant, poudré à blanc par la neige, dans l’appartement de -la jeune fille. - -Il tenait à la main la gazette froissée. - -— Eh! qu’y a-t-il? demanda la bouquetière. - -— Encore une algarade de ce monsieur qui commande en Italie! Il a une -audace..., une audace! Lisez plutôt. - -— Eh bien! quoi? fit-elle après avoir lu. - -— Eh bien! chère enfant. Il copie notre histoire, tout bonnement. On a -dû trouver superbe, parbleu, son mot à son ami Lesalle..., Lasalle..., -Masalle..., je ne sais pas... «Couche-toi dessus!» Et ils se tutoient, -ces généraux!... Ce sont des chefs de bande! Ma chère enfant, nous en -avons connu, je pense, de ces soirs-là, et feu mon aïeul, qui était -cordon bleu, m’a bien souvent conté que, le soir de la bataille de -Villaviciosa, après avoir, peu de temps auparavant, fait prisonniers -cinq mille Anglais, dont Stanhope, sans parler des Autrichiens, M. le -duc de Vendôme dit à Sa Majesté Philippe V d’Espagne, petit-fils de -Louis XIV, qui se sentait fatigué..., comme ce monsieur...: «Votre -Majesté va pouvoir dormir sur le plus beau lit que jamais souverain ait -trouvé.» Et, sous un arbre, le duc ordonna qu’on étendît les drapeaux, -étendards et guidons pris à l’ennemi. Voilà ce que se permet de copier -le batailleur de Rivoli! ... «_Couche-toi-dessus!_» Il aura beau faire, -il ne peut pas encore, comme M. le maréchal de Luxembourg, être appelé, -que je pense, ainsi que parlait monseigneur le prince de Conti, le -«Tapissier de Notre-Dame». - -Fanchette écoutait le marquis et remarquait fort bien que la colère de -M. de Beauchamp s’atténuait, tombait, à mesure qu’il parlait. Il -reprenait la gazette que ses doigts avaient pétrie. Il relisait les -nouvelles. Il épelait à nouveau ces noms, tout à l’heure inconnus: -_Lasalle_, _Rivoli_, et peu à peu, comme s’il eût éprouvé le vague -regret de n’avoir pas vu ces chevauchées, entendu ces canonnades, senti -la poudre: - -— Tout de même, Boney, le petit Corse, il les mène tambour battant, ces -grenadiers d’Autriche! Au printemps prochain, il n’en aura fait qu’une -bouchée! - -Le printemps! Il était encore loin, le printemps! A travers la vitre des -fenêtres, la neige de novembre laissait à peine apercevoir les toits -voisins, et, auprès du maigre feu de houille qu’elle entretenait avec -peine, Fanchette approchait une chaise de paille pour que le marquis -vînt se chauffer. - -— Vous avez les pieds mouillés, monsieur le marquis! - -— Et vous avez les mains glacées, ma petite Fanchette! - -— Je n’ai pas froid, cependant, et cette nuit même, cette nuit, il me -semblait que j’avais la fièvre... - -Doucement, avec son joli sourire éclairant son visage d’enfant, elle -ajouta bien vite, pour rassurer le marquis: - -— C’est la joie! - -Mais elle en avait trop dit. Ce mot: _fièvre_, inquiétait soudain le -pauvre Hector de Beauchamp, qui interrogeait bien vite, anxieusement, le -visage de la charmante fille. - -— Allons, regardez-moi, Fanchette. Voyons cette mine. - -Il souriait encore, ce visage, il souriait toujours, et, pourtant, au -fond des yeux clairs, une sorte d’involontaire mélancolie révélait une -souffrance. - -— La fièvre! Vous n’avez pas été malade, Fanchette? - -— Non, je vous dis. Heureuse. Et avez-vous remarqué? Le chagrin vous -abat quelquefois et le bonheur vous empêche de dormir. On se dit: «Je -voudrais être à demain pour avoir la certitude que je n’ai pas rêvé!» - -— Vous n’avez pas rêvé, Fanchette. Ou, plutôt, vois-tu, nous faisons un -rêve, un beau rêve... Blottis là, sous ce toit, où la neige tombe, je ne -connais point d’êtres plus heureux... Bonaparte, là-bas, et son -Lasalle..., ce sont des pauvres, vois-tu, comparés à nous, de pauvres -pauvres, avec leurs trophées, leurs drapeaux! - -Elle se mit à rire en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, à -l’idée que le vainqueur de l’Italie était un pauvre diable comparé à -elle; mais, tout à coup, ce rire clair fut coupé brusquement par un -accès de toux, et ce gentil visage de fillette de Greuze s’empourpra -comme sous un étouffement. - -— Ce n’est rien! Ce n’est rien! répétait, entre deux quintes, sa douce -voix brisée. - -Et ce n’était plus contre Boney, Lasalle et leurs victoires, que -s’emportait, que s’irritait intérieurement le petit marquis; c’était -contre cette neige collée aux fenêtres, pénétrant les os, prenant à la -gorge cette chère aimée dont le regard semblait s’excuser de lui causer -un chagrin, une angoisse. - -Il s’était levé, lui apportait un verre d’eau. - -— Voulez-vous de la tisane, Fanchette? - -— Merci. C’est fini. Oh! je vous dis, ce n’était rien. Et si c’était -quelque chose, eh bien? quoi!... ce ne serait rien encore! - -Elle disait cela délibérément, avec la crânerie joyeuse d’un volontaire -allant au feu, à la française. - -— Êtes-vous folle, Fanchette! - -— Non, je dis ce que je pense. Et, tenez, voulez-vous que je vous -l’avoue, tout bas, bien bas? J’ai toujours envié M^{lle} Olivier..., -vous savez..., la jolie M^{lle} Olivier, qui avait créé Chérubin, chanté -_La Romance à Madame_, conquis, charmé, affolé Paris et qui est morte... -pftt!... disparue..., toute jeune, toute blonde..., adorée!... Et si -bonne, si bonne, M^{lle} Olivier! Elle était si gentille, qu’on ne -pouvait pas s’imaginer qu’elle pût jamais devenir vieille..., avoir des -rides. C’est si laid, les rides! Moi non plus, je ne voudrais pas avoir -de rides. Vous me trouvez peut-être coquette? dit-elle encore. - -Puis, comme si le sourire de la blonde sociétaire disparue l’eût -reportée vers le théâtre, son théâtre, vers Paris, elle se mit à évoquer -les beaux soirs de France, le défilé du _Mariage_ sur l’air des _Folies -d’Espagne_, où, de son petit pied se relevant et retombant comme une -touche de piano, elle battait la mesure en marchant, et cette soirée où -elle avait remplacé, doublé M^{lle} Lachassaigne: - -— J’étais si contente! Et si jolie! oui, cher marquis, je deviens -coquette, décidément!... Ah! mon costume! Mon joli costume! Celui qu’a -décrit M. Caron de Beaumarchais!... Un petit habit, un juste brun avec -des ganses et des boutons d’argent, la jupe de couleur; rouge; sur la -tête, une toque noire à plumes... J’aurais préféré un grand chapeau de -paille, comme les jolies dames que peint M^{me} Vigée-Lebrun... Mais les -auteurs, vous savez, les auteurs, ce qu’ils veulent il faut le faire! - -Le petit marquis l’écoutait avec une émotion soudaine, une inquiétude -qui devenait peu à peu de la terreur. Fanchette parlait, parlait, -maintenant, avec une volubilité vraiment étrange. Elle avait dans le -regard un éclat inattendu. Il lui prit les mains: elles étaient -brûlantes. Un léger frisson la fit pourtant se plaindre du froid, et la -petite toux, qui souvent avait inquiété Hector de Beauchamp, revint, -secouant douloureusement ce gentil corps frêle. - -— Il faut vous soigner, Fanchette!... Il ne faut pas être malade, ma -femme! - -Ce nom la rendait toute joyeuse, amusée, en quelque sorte, comme si ce -fût un jeu que ce mariage projeté. - -— On changera le titre de la pièce de Beaumarchais, disait-elle en -riant. Ce sera, à la reprise, _Le Mariage de Fanchette_!... Quand on -pense, disait-elle encore, qu’on n’a pas joué _La Folle Journée_ depuis -1790... Ni en 1791, ni en 1792, ni en 1793... Ils avaient peut-être peur -que M. Marie-Joseph de Chénier trouvât M. de Beaumarchais -réactionnaire... - -Ce besoin presque maladif de parler du théâtre rendait plus vives les -craintes du marquis. Il y avait, maintenant, chez Fanchette, comme une -obsession. Son être semblait se dédoubler. Obstinément, sa pensée allait -vers Paris, se tendait vers la Comédie. Elle dit tout à coup, un soir, -en regardant le marquis dans les yeux: - -— Si nous partions? - -— Partir? Vous dites? - -— Oui, si nous partions? - -— Et pour aller où? - -— En France. A Paris. Oui, c’est une idée. Je ne dors pas la nuit. Et, -dans mon insomnie, c’est à Paris que je pense, aux camarades, aux -coulisses... Je m’ennuie ici, je m’ennuie. Je vais tomber malade dans ce -Londres... - -Les flocons de neige s’amassaient aux vitres, encadrant de bourrelets -glacés les arêtes des fenêtres. Une bise froide entrait par-dessous la -porte et Fanchette approchait ses mains du feu de houille, dont les -languettes bleuâtres sautillaient parmi le charbon rouge. Elle regardait -s’écrouler tristement les morceaux consumés. Et ce feu ne la réchauffait -pas. Il faisait si froid, il faisait si laid autour d’elle! Et il devait -faire si bon à Paris! - -— Il n’y fait pas bon pour les émigrés, répondait le petit marquis avec -une moue qui voulait sourire. - -— Bah! quand on risquerait un peu sa tête! Paris vaut bien une -imprudence! - -Hector avait tout d’abord pris ce désir pour une fantaisie, un caprice -de femme; mais il se précisait, il s’affirmait, ce désir, et le docteur -Ploomfield, qu’il avait amené auprès de Fanchette, prononçait des mots -assez effrayants: consomption, nostalgie, toux nerveuse... On pouvait -trouver diverses causes au malaise dont souffrait cette enfant: regret -du pays, ennui, mal de l’exil et aussi, aussi — le docteur baissait la -voix, même pour parler à l’oreille du marquis — un peu de phtisie. - -Eh! parbleu! cette toux, la maudite petite toux! Hector avait bien -deviné. L’idée que cet être exquis dont il voulait pour toujours faire -sa compagne pouvait lui être enlevé tout à coup le piquait au cœur comme -une pointe d’épée. - -Fanchette avait quasi brusquement pris en haine cette petite chambre, -qu’elle trouvait presque joyeuse autrefois, la parant des fleurs de son -éventaire. Maintenant, en montrant au marquis une jacinthe qui poussait -dans un vase de verre ses racines échevelées, pareilles à des tentacules -de méduses, elle disait: - -— Voyez comme elle a de peine à fleurir! Et s’il fleurit, cet oignon de -Hollande, la fleur jaune d’or mourra de froid. Il faut partir! - -Elle ajouta, un jour, en souriant d’un petit sourire railleur et triste: - -— D’ailleurs, cher marquis, n’avez-vous pas dit souvent que, dans huit -jours... - -— Oui, oui, dans huit jours, dans huit jours!... - -Et, brusquement, le marquis s’écria: - -— Eh bien! soit! Oui!... Dans huit jours! Malgré vents et marées, -batailles de M. Bonaparte et lois et décrets des proscripteurs, nous -partirons dans huit jours! Vous le voulez? Dans huit jours, nous serons -en France! - -— A Paris! dit Fanchette, avec la ferveur d’un mahométan prononçant le -nom de La Mecque. - -— A la Comédie! - -— Au Foyer! - -— En route, Fanchette, fit le petit marquis. Puisqu’il ne faut que -Paris pour vous guérir, on vous guérira! Et, si l’on me met la main au -collet, eh bien! nous verrons. Je me défendrai! - -Il s’occupa de trouver la somme voulue pour payer quelque maître -batelier qui consentît à traverser la Manche, à passer de Douvres à -Calais, à débarquer la nuit sur quelque point abordable de la côte -française. Jusqu’à ces derniers jours, le pauvre marquis de Beauchamp -avait conservé pieusement deux ou trois bijoux dont, autrefois, se -parait sa mère, qu’avait portés sa grand’mère, vieilles reliques de -famille dont il avait juré de ne jamais se dessaisir. Il les porta à un -revendeur juif qui tenait boutique du côté de Middle Temple Lane, et il -se disait que c’était là comme le cadeau de noces donné par les aïeules -à la future marquise de Beauchamp d’Antignac. - -Dans huit jours, oui, dans huit jours, il prendrait la mer avec la -pauvre fille. - -— Il lui faudrait l’air du pays, avait affirmé le docteur Ploomfield. - -Elle respirerait bientôt l’air du pays. Elle remettrait, quelque soir, -son petit habit, sa jupe rouge et sa toque noire et, pour lui, s’il -était conduit, un matin, comme d’autres, dans la plaine de Grenelle, -devant un peloton d’exécution, il saluerait aussi insolemment que -possible, crierait très haut «Vive Sa Majesté Louis XVII!», et tâcherait -de tomber avec grâce. - -Aux préparatifs de départ, Fanchette apportait une hâte maladive. Elle -éprouvait cette sensation morbide qu’elle n’aurait pas le temps de fuir -Londres, que cette douleur ressentie, cette brûlure dans la poitrine, -cette toux qui la prenait à la gorge et qu’elle étouffait pour ne pas -attrister le marquis, allaient la coucher dans ce petit lit de fer, sous -ce toit couvert de neige. Elle avait peur. Sa chambre lui faisait -l’effet d’une prison. Une cellule, un coin d’hôpital. Il lui semblait -qu’une fois là-bas, elle serait guérie. Et ces mots: «là-bas», prenaient -sur ses lèvres des accents très doux. - -— Ils ne sont pas si bêtes d’avoir inventé ou retrouvé ce nom: -_patriotes_, les malandrins de «là-bas», murmurait le marquis. On -l’aime, en effet, la patrie! - -On aime aussi l’asile où l’on a vécu, et lorsque, sa valise à la main, -le petit marquis prit congé de Londres, il eut, à son grand étonnement, -un étrange battement de cœur. Il dit adieu à la misérable chambre de -Crown Court comme si les murailles eussent gardé de ses souffrances et -de ses joies. C’était là que Fanchette l’avait soigné, veillé, là -qu’elle s’asseyait lorsque, de sa jolie voix, elle lui lisait _Clarisse -Harlowe_! Il n’était pas jusqu’à mistress Sniddle qui lui inspirât des -pensées attendries. La logeuse lui répétait que si, par hasard, — il -faut tout prévoir! — M. le marquis se trouvait obligé de revenir en -Angleterre, il retrouverait toujours sa chambre, cet appartement meublé -si «convenable». - -— Ah! mistress Sniddle, répondait le marquis, je suis, comme tous les -exilés, reconnaissant à l’Angleterre de sa loyale hospitalité, — j’ai -été libre en un pays libre; — mais j’espère bien jamais, _never_, vous -entendez, ne remettre les pieds à Londres. Et, dans huit jours, je serai -à Paris... Que dis-je! mistress Sniddle, avant huit jours! - -— Dieu le veuille, monsieur le marquis! - - - VI - -Fanchette aussi éprouvait une émotion toute naturelle en quittant le -logis où elle avec vécu. Mais le brouillard de Londres, décidément, -l’étouffait. - -Elle se mourait, comme la jacinthe de Hollande dans son vase de verre. -La santé, la vie, l’appétit même, de vivre, elle allait retrouver tout -cela en France. Et, dans la voiture qui l’emportait, la cahotait vers -Douvres, elle faisait des rêves. Elle souriait à Hector de Beauchamp, -entre deux accès de toux, et elle lui répétait: - -— Si vous saviez, si vous saviez comme je suis heureuse! - -Le temps était froid. On avançait lentement dans la neige, cette neige -qui se collait aux fenêtres de Soho et qui faisait, maintenant, de la -verte campagne anglaise une vaste plaine blanche, une nappe glacée. Au -fond de la voiture, Fanchette se blottissait comme un passereau frileux, -et le marquis ressentait une volupté de protecteur et d’amoureux à la -fois à serrer contre sa poitrine, à couvrir de son manteau cette -créature douloureuse et délicieuse qui lui disait: - -— Chaque tour de roue nous rapproche de la mer! Et, après la mer, -Paris! Paris! - -Elle n’avait plus qu’une idée, — l’idée fixe des malades, — se -retrouver où elle était née, revoir les rues de son enfance, Romainville -aussi, les lilas de Romainville, et le théâtre, le théâtre où elle avait -eu sa grande joie d’un soir. Et la route lui paraissait longue. -N’arriverait-on jamais à Douvres? Les pauvres chevaux, fouaillés par le -cocher, faisaient de leur mieux, tout fumants dans le brouillard -roussâtre. L’un d’eux s’abattit sur la neige dure et un des brancards de -l’équipage se rompit, une des roues étant endommagée aussi. On était -loin de tout village, dans une plaine où sifflait la bise. Il fallut -attendre assez longtemps l’arrivée d’un charron. Et Fanchette avait -froid, se désolait, répétait: - -— Nous n’arriverons jamais! Jamais! - -Enfin, la roue réparée et le brancard remis en état, le cocher, -maugréant contre le verglas, reprit sa route et l’on atteignit Douvres. - -Les deux exilés eurent une minute de grande joie en apercevant le vieux -château, là-haut dressé, menaçant, et qui, pour eux, représentait le -port. Ils allaient donc s’embarquer, la mer était là, et, derrière cette -brume opaque aperçue dans les échancrures des dunes, la patrie. - -Mais le sort paraissait s’acharner contre eux. Lorsque, après avoir -gagné l’endroit où les attendait le maître du bateau, ils arrivèrent sur -la grève, leurs bagages déjà posés à terre, le marin, leur montrant la -mer toute blanche de moutons, — aussi blanche, avec cette écume, que la -plaine couverte de neige, — dit: - -— Partir est impossible. - -Impossible! C’était un mot qui sonnait mal aux oreilles du petit -marquis. - -— On peut tout ce qu’on veut, dit-il. - -— Oui, mais je ne veux pas exposer mon bateau à être brisé ou envoyé -sur les côtes de Norvège. La mer grossit. Le vent est mauvais. Mieux -vaut pour vous attendre à Douvres que de fournir de la pâture aux -poissons de la Manche. - -— Alors, vraiment, nous ne partons pas? - -— Nous partirons après la tempête passée. Voyez ces vagues. Hautes -comme des tours d’églises! - -Fanchette était désolée. Il fallut chercher asile dans une petite -auberge où l’hôte fit un peu la grimace en recevant des Français. Mais -ce n’était qu’un logis de passage. Le vent allait bientôt se calmer. On -repartirait, sans doute, le lendemain. Dans la nuit, la malade fut prise -d’une fièvre ardente, des crachements de sang terrifièrent M. de -Beauchamp et, le matin venu, Fanchette, trop faible pour se lever, -demanda elle-même à rester au lit, puisqu’on ne pouvait pas s’embarquer -tout de suite. - -— Cela me reposera et je serai vaillante pour la traversée..., demain. - -Mais, le soir, la fièvre redoublait, la toux déchirait plus cruellement -les poumons de la pauvre fille portant à sa poitrine ses petites mains -pâlies. Et le marquis demandait un médecin en hâte, car il avait peur, -maintenant, peur de la voir arrêtée là, condamnée à rester en chemin. - -L’hôte maugréa d’abord, disant que l’auberge de _L’Ancre et du Canon_ -n’était pas un hôpital; puis, il s’amenda, eut pitié et envoya lui-même -son garçon chez son propre docteur. Et celui-ci, gros bonhomme roulant -comme un muid, accourut en soufflant, ausculta la malade et ordonna des -moxas dans le dos... - -— C’est une petite congestion pulmonaire... Il faut garder la chambre -et se garer du froid. - -— Alors, dit Fanchette, inquiète, nous ne partirons pas demain? - -— Quelle folie! Vous ne pourrez sortir avant huit jours! - -— Vous dites, docteur? fit le petit marquis. - -— Huit jours! Dans huit jours! - -Il se demandait, le marquis, si ce gros homme se moquait de lui et -connaissait la pensée, le refrain, le rêve reporté de semaine en -semaine: dans huit jours! - -«Dans huit jours!» C’était sa phrase éternelle, sa consolation et son -espoir. Et ces trois mots, si souvent répétés depuis tant de mois, ce -médecin inconnu les redisait encore et, cette fois, le «_Dans huit -jours_» — les huit jours du petit marquis — devenait, non plus une -espérance, mais une sentence. - -Soit. Il fallait s’incliner. Dans huit jours. Dans huit jours, la mer -démontée serait redevenue calme. Dans huit jours, le patron de la barque -n’aurait plus peur du vent mauvais. Dans huit jours, Fanchette aurait -repris ses couleurs et serait guérie. - -— Eh bien! docteur, résignons-nous. Dans huit jours. Dans huit jours. -Et mille fois merci. - -Mais ils allaient être tragiques, les douloureux huit jours qui allaient -suivre. La congestion avait terrassé la pauvre enfant et, après avoir -prononcé le mot «petite» en parlant de la maladie, le docteur, faisant -la moue, grommelait des paroles mécontentes à l’adresse de quelque -complication qui survenait, dangereuse. Il regardait, avec une -expression d’anxiété paternelle, Fanchette, qui lui souriait, lui -disant: - -— Je n’ai plus que sept jours, puis six jours à attendre... - -Puis: cinq jours! - -Et, lorsqu’il sortait de la chambre, il n’avait pas l’air satisfait. - -— Va-t-elle donc mourir ici, la petite Française? lui demandait -l’hôtelier. - -Il hochait la tête et ne répondait pas. - -Et Hector de Beauchamp voyait bien, devinait que le brave homme était -inquiet. Sans être médecin, le marquis s’apercevait trop sûrement de -l’état de la malade. La toux augmentait, devenait plus fréquente. Des -étouffements empourpraient le visage amaigri, et la pauvre fille se -dressait sur son lit, essayant de repousser quelque monstre qui -l’étreignait. La nuit, elle avait le délire. Elle chantait des chansons -entendues autrefois. Elle répétait, en essayant de rire, les propos de -la Fanchette du théâtre au comte Almaviva: - -«Oh! Monseigneur... Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous -savez bien que vous dites toujours: _Si tu veux m’aimer, petite -Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras_...» - -Son gentil visage se penchait et le hochement de tête, commencé dans la -coquetterie, s’achevait, lassé, dans la douleur. - -Le marquis l’écoutait, tremblant, lui prenant les mains, — ces petites -mains qui brûlaient, — et il lui disait, comme si les paroles de la -comédie se fussent adressées à lui-même: - -— Oui, tout ce que tu voudras, tout, Fanchette! - -Et le regard perdu, doucement, avec le respect de la pauvre petite -débutante pour le grand artiste, elle répondait: - -— Merci, monsieur Molé. Vous êtes bon pour moi! - -Alors, le marquis sentait ses yeux se remplir de larmes. Il étouffait, -lui aussi, mais d’émotion contenue, lorsque la frêle voix douce -s’élevait, ironiquement joyeuse, et que, délirante, Fanchette, la pauvre -Fanchette, répétait, en imitant M. Préville: - - ...Tout finit par des chansons! - -Sur les lèvres sèches de la malade, elle revenait constamment, aux -heures de délire, comme une obsession constante, la ritournelle du -Vaudeville, et, pour Hector, cet air narquois devenait poignant et -navrant, une sorte de cantique funèbre. Il se détournait violemment pour -que Fanchette ne vît point ses larmes. Mais pouvait-elle voir? -Voyait-elle autre chose que les lointaines images de ses songes? Elle -était perdue. Le marquis avait la terreur qu’on lui dît: - -— Elle ne sera plus là bientôt. - -Il était certain de l’atroce sentence, et, pourtant, il n’osait -interroger le docteur. Il avait peur de la réponse. Huit jours! Avant -les huit jours, si Fanchette l’avait quitté, quitté pour toujours? S’il -se trouvait seul dans le monde, cet amour brisé, ce pauvre amour, idylle -de son exil, emplissant toute sa vie? - -Il se sentait trembler, puis il se redressait, espérant, voulant espérer -contre tout espoir. Allons donc! Fanchette était jeune! On ne meurt pas -ainsi, à vingt ans! Mais il se rappelait la jolie Olivier, M^{lle} -Olivier dont Fanchette avait envié la destinée. Et il frissonnait en se -répétant que Chérubin avait évité l’âge des rides. - -Il passait à veiller Fanchette les nuits entières dans un fauteuil. Elle -le suppliait de prendre du repos. - -— Mais, je me repose! Si j’étais à l’armée des princes, je dormirais -moins encore! D’ailleurs, je dors, Fanchette, oui, je dors... et je rêve -même de Paris! - -— Ah! Paris! disait-elle, mais d’un ton triste comme si elle eût -renoncé à la terre promise. - - * * * * * - -Une nuit (la dernière avant la semaine prescrite, les huit jours -annoncés), le marquis s’était assoupi, Fanchette ayant laissé tomber, -elle aussi, sa jolie tête amaigrie sur l’oreiller, lorsqu’il fut -réveillé par un bruit violent de voix partant de la salle basse de -l’auberge, où des marins chantaient, dansaient, fêtaient bruyamment il -ne savait quel événement joyeux, — et, en écoutant, voilà qu’il -distinguait des mots qui lui faisaient bondir le cœur, des injures aux -marins français qu’on avait coulés en mer et à des frégates françaises -chassées comme des mouettes peureuses... - -Le chœur montait, brutal, ardent, farouche, accompagné de chocs de pots -de bière et de trépignements de talons sur le sol. Les murs de l’auberge -de _L’Ancre et du Canon_ en tremblaient. C’étaient des matelots qui -célébraient une victoire anglaise. - -— Hurrah! Hurrah! Hurrah! - -Le marquis avait envie de leur crier de se taire et, furieux, il allait -le faire en descendant pour dire qu’il y avait, là-haut, une malade -endormie, lorsque Fanchette se réveilla tout à coup et, peureuse, -écoutant ce bruit qui montait, qui grondait, dit à Hector: - -— Qu’est-ce que c’est? Est-ce qu’on vient nous arrêter? Qu’est-ce qu’on -nous veut? Pourquoi ce tapage? - -— Ce n’est rien, Fanchette. Rien... Des matelots qui s’amusent. - -— Oui, mais il me fait mal, ce bruit... Oh! J’ai très mal... Je -voudrais... - -— Je vais leur dire... - -Elle le retint vivement. Ses mains donnaient au marquis la sensation -d’un fer rouge... - -— Non, ne me quittez pas... J’aurais trop peur... Qu’est-ce que c’est -donc que cette femme, cette grande femme qui est là et qui me fait des -signes? - -— Une femme? Il n’y a personne ici que moi, Fanchette... - -— Si, si... Il y a cette femme... là... (Elle étendait son bras blanc, -si maigre, vers un point invisible.) Oh! je la reconnais..., je la -devine... Elle veut m’emmener... Oui, j’y vais, j’y vais! - -Mais, se rejetant vers Hector, s’accrochant à lui, le suppliant de la -défendre: - -— Eh bien! non, je ne veux pas!... Je veux rester... Gardez-moi, -monsieur le marquis, protégez-moi!... - -Et, tout à coup: - -— Ah! bien! voilà. Elle est partie. Vous l’avez chassée. Merci. Nous -allons prendre le bateau..., cette fois, n’est-ce pas? nous irons à -Paris, vraiment... Vraiment? Tiens, ils s’en vont, les matelots. - -En bas, ils avaient, en effet, cessé de danser leur trépidant _hornpipe_ -et ils s’en allaient vers la grève en chantant leurs chansons -patriotiques où Nelson était acclamé... - -Le silence se faisait dans l’auberge vide. Et un apaisement soudain -succédait alors chez Fanchette à la nervosité anxieuse. Elle se sentait -lasse, étrangement lasse. - -Elle dit au marquis: - -— La nuit est encore longue. Dormez, je vais dormir! - -Et, sur l’oreiller, de sa jolie voix musicale, comme dans un soupir elle -dit en fermant les yeux: - -— _Good night, dear!_ - -Le marquis la regardait sommeiller. Il était heureux de la voir ainsi -calme. Très maigre, bien pâle. Mais reposée. Si elle pouvait reposer -ainsi un jour encore? Si le docteur permettait, enfin, qu’on reprît le -voyage interrompu? Qui sait? - -En attendant, elle dormait. On entendait à peine sa respiration -d’enfant. Il pouvait, lui aussi, s’endormir, rassuré. Demain, peut-être, -le sommeil de la nuit aurait-il apporté un adoucissement, donné des -forces... Demain! - -Le lendemain, Hector de Beauchamp se frotta les yeux, ayant dormi plus -qu’il n’eût voulu et le jour gris filtrant à travers les vantaux de la -fenêtre. Il regarda Fanchette. Elle dormait toujours. Il ouvrit les -volets. La lumière entoura d’une teinte livide le visage de la dormeuse. -Hector s’approcha d’elle doucement. Elle avait, dans son sommeil, un -délicieux sourire. Sa tête s’appuyait sur ses mains d’enfant. Le profil -était doux, calme, heureux. Le marquis se pencha sur l’oreille de la -jolie fille, la petite oreille rose jadis, et maintenant transparente, -— et il dit, dans un murmure: - -— Fanchette! - -Elle ne répondit pas. Il répéta le nom aimé. Elle ne faisait pas un -mouvement, l’endormie. Elle reposait et, marchant sur la pointe des -pieds, le petit marquis allait s’éloigner pour la laisser à son sommeil -lorsqu’une horrible pensée lui vint: — si elle n’allait pas se -réveiller? Si le _good night_ était celui de la grande nuit, un adieu, -l’adieu? Il revint au lit bien vite. Il posa doucement sa main sur la -joue de la dormeuse. La chair était froide et les lèvres ne laissaient -passer aucun souffle. Il prit les petites mains de la pauvre enfant. -Elles lui semblèrent déjà raidies. Il recula, poussant un cri de colère -à la fois et de terreur. Il appela: - -— Au secours! A moi! Fanchette est morte! - -Et, pendant qu’il s’écroulait devant le lit funèbre, prostré, enfonçant -sa tête dans les draps, ses lèvres sur les mains glacées, un coup de -canon retentissait au loin, auquel répondaient les batteries de Douvres. -C’était le bateau des matelots qui prenait la mer pour aller combattre -la France. - - - VII - -Alors, le marquis de Beauchamp d’Antignac n’eut plus qu’une pensée: -donner à cette enfant une tombe dans la terre d’exil. Elle dormirait là -sous le _green_ où reposaient des générations disparues. Elle ne -reverrait pas son Paris, la petite Fanchette, elle ne reverrait pas son -théâtre. Et, lui, s’embarquerait-il seul et continuerait-il le voyage -entrepris pour elle? Dans le cimetière de Douvres, les fossoyeurs -creusèrent la fosse où l’on descendit la Française. Le ciel d’hiver -s’était éclairci comme pour sourire à la petite morte. Le jaune -brouillard s’était dissipé et il y eut un rayon pâle sur la bière -glissant le long des cordes. Un vieux prêtre catholique breton, réfugié -à Douvres, ayant appris qu’une compatriote était morte, était venu -réciter la prière des morts. - -— Je sais bien que c’est une comédienne, dit-il au marquis; mais elle a -droit au _De profundis_! - -Le petit marquis remercia le vieillard. Il ne quitta l’auberge, où il -retrouvait la place et comme l’ombre de Fanchette, que lorsque le -tailleur de pierres à qui il avait commandé une inscription pour la -tombe lui eût livré l’humble monument. Oh! une simple pierre avec un -nom: _Fanchette_, — et le titre dont elle eût été fière, la bouquetière -de Drury Lane: - - FANCHETTE - _de la Comédie-Française_. - -Il avait, d’abord, voulu mettre le nom de l’orpheline: Lise. A quoi bon? -Elle avait été Fanchette, un soir, la Fanchette de Beaumarchais. Elle -serait Fanchette pour l’éternité, s’il y a une éternité pour les tombes. - -Et quand il eut dit, épelé, redit ce nom gravé sur la pierre grise, il -reprit tristement le chemin de Londres, il refit, comme il eût suivi le -chemin d’un calvaire, la route parcourue avec la jolie fille blottie -contre lui; il rentra morne, accablé et comme vieilli dans le gouffre -énorme de la cité toute en liesse. C’était le soir, et, par une ironie -amère, le soir de la veille de Christmas, du Christmas joyeux, bruyant, -turbulent, kermesse géante, qui emplissait Londres de lumières crues, de -mangeaille et de marée sous les touffes de houx faisant aux poissons -volumineux, aux homards, aux crabes, aux biftecks saignants, des -auréoles de verdure. L’exilé regardait, comme hébété, les êtres et les -choses. Les passants chantaient, la foule se poussait autour des -débitants de viande ou de coquillages. Il y avait partout une intensité, -une fureur de vivre. Dans tout ce peuple aussi, une ardeur belliqueuse -dans sa joie de frairie annuelle. Un vent de victoire dans cette -bourrasque de plaisir. - -Le petit marquis frappa à la porte du logis de Crown Court, toujours -aussi noir, aussi solitaire, aussi lugubre, et mistress Sniddle lui -apprit comme une bonne nouvelle que sa misérable chambre était encore -libre. Et, en effet, c’était une consolation pour le marquis de -retrouver l’asile où Fanchette l’avait soigné, lui avait lu, là, -Richardson. C’était hier. Et c’était si loin, déjà si loin! - -— Pauvre miss Fanchette, dit la logeuse. Alors, elle s’est envolée, la -petite fauvette? - -Le nom sourit à Hector de Beauchamp. C’était bien cela. Un être ailé et -chantant. Il dit: - -— Oui, envolée. Je la retrouverai ici, par le souvenir! - -Les chansons de Noël, les bruits des cohues de Christmas lui arrivaient -comme une lointaine rumeur confuse, et l’abandon du destin lui était -plus cruel dans cette joie brutale de toute une ville en liesse. Ah! -dans la chapelle du château, à Saint-Alvère, l’arbre chargé de pommes et -de grappes conservées des raisinières, l’arbre illuminé de bougies que -le chapelain bénissait, autrefois, autrefois... - - * * * * * - -Il devait en revoir bien souvent, le petit marquis, des Christmas -anglais et se rappeler ainsi, tous les ans, les Noëls évanouis de son -cher Périgord. Les années, en effet, succédaient aux années et les huit -jours du petit marquis devenaient des huit ans, des dix ans, plus -encore... Le siècle avait fini, le dix-huitième siècle des philosophes -et des paniers, des têtes poudrés et des têtes coupées, le siècle de la -liberté pour les uns, de l’exil pour lui. Le siècle nouveau avait -apporté des idées et des mœurs nouvelles, roulé des événements et des -hommes. Il était né au bruit du canon, il continuait avec des -mitraillades. Le marquis de Beauchamp reprenait instinctivement, -mécaniquement, avec une sorte d’obstination machinale, ses promenades -interrogatives du côté de l’ «Office des Étrangers». - -— Que se passait-il? Qu’y avait-il de nouveau en France? En Europe? -Allait-on pouvoir, enfin, faire ses malles et rentrer? - -Non. La barrière était toujours dressée. - -Il fallait des démarches pour se faire rayer de la liste des émigrés. -Et, disait-on, une fois en France, on demeurait encore surveillé par les -yeux de la police. Surveillé! Le mot retentissait à l’oreille du marquis -comme une injure! Quoi! ne se pouvoir promener sur les boulevards sans -qu’un mouchard de M. Fouché vous marchât sur les talons! Continuer à -être suspect comme au temps même de la Terreur! Voir dans M. de -Bonaparte un remplaçant de M. de Robespierre! Ah! non, vertubleu, non, -mille fois non! Mieux valait encore la misérable chambre de Crown Court -et le brouillard jaune de ce diable de Londres! - -Et puis, maintenant, Hector de Beauchamp avait, dans cette Angleterre, -un coin sacré où il allait parfois comme en pèlerinage et on eût dit -qu’à Douvres il y eût, pour sa pensée et son corps, des racines. -C’était, dans le _green_, la petite pierre sous laquelle reposait -Fanchette, et il quittait volontiers son logis pour aller porter, -déposer là-bas un bouquet de fleurs, de fleurs pareilles à celles que la -comédienne étalait autrefois sur son éventaire. - -Le temps marchait, et les années d’attente et de misère continuaient -pour le petit marquis, pouffant de rire lui-même à cette idée que tout, -comédie, tragédie, éloignement, tristesse, finirait «dans huit jours»! - -— Ah! mes huit jours, comme ils s’allongent, mes huit jours! - -Il n’eût tenu qu’à lui de revenir après la paix d’Amiens et lorsque -Bonaparte permettait aux émigrés de rentrer. Mais, puisqu’on ne lui -rendait pas ses biens, de quel droit rendait-on au marquis sa patrie? Il -était plaisant, en vérité, ce Premier Consul, il jouait au souverain et -ne disait-on pas qu’il venait d’adopter une livrée verte? Une livrée -verte! La couleur de celle des gens de M. le comte d’Artois! Le marquis -eût sifflé au passage l’équipage consulaire, — d’autant plus (les -gazettes anglaises rapportaient le mot) que Bonaparte avait dit: «Ils -sont ridicules les animaux qui me contestant le droit de choisir mes -couleurs! Est-ce que je ne vaux pas le comte d’Artois? Ah! ma foi, ils -en verront bien d’autres!» - -— «Ils en verront bien d’autres!» Eh bien! non, je ne veux rien voir de -cette mascarade, répétait le petit marquis. J’attendrai! - -Il avait éprouvé une émotion profonde lorsqu’un soir, un pauvre diable -de paysan s’était présenté à lui, lui rapportant du lointain Périgord le -prix de fermages accumulés et lui disant: - -— C’est Montpezat, votre métayer, qui, sachant que je passais en -Angleterre, — je suis garçon d’écurie chez lord Holland, — m’a confié -cet argent, qui est à vous, monsieur le marquis! - -L’argent arrivait bien, M. de Beauchamp étant à bout de ressources. Ce -bon Montpezat! Le modèle des serviteurs! Il y a de braves gens, en ce -monde. Ah! toute sa vie durant, Montpezat jouirait de la ferme qu’il -exploitait, il serait chez lui, à Ratevoul! Mais comment le Périgourdin -avait-il pu découvrir la retraite de l’exilé? - -— Au «Bureau des Étrangers», monsieur le marquis. Nous savions, là-bas, -au pays, que vous étiez à Londres, et alors... Ah! monsieur le marquis, -quand vous rentrerez à Saint-Alvère, on en tirera des pétards, on en -allumera des feux de joie sous les châtaigniers! - -— Plus tard, mon ami. Cela viendra. Mais plus tard. Ça ne peut pas -durer, n’est-ce pas, ce Consulat?... Un Consulat! Des consuls! O parodie -de l’histoire romaine! - -Et le Consulat ne durait pas; mais il était remplacé par l’Empire, et, -maintenant, c’était l’empereur qui gagnait des batailles et qui faisait -pousser aux Anglais des cris de colère. Les caricatures continuaient à -parodier Boney et son grand chapeau, ses grandes bottes et son grand -sabre, sorte d’ogre empanaché et montrant les dents. Les passants -continuaient à en rire; mais M. de Beauchamp ne pouvait s’empêcher de -répondre, lorsqu’on lui parlait de «petites victoires sans conséquence» -des Français: - -— Tout de même, quelque peu importantes qu’elles soient, M. Pitt en a -eu un coup de sang! - -On haussait les épaules autour de lui, lorsqu’il disait encore: - -— Il me semble que ce drôle vient d’entrer à Vienne! - -— Oui. Par surprise... - -— Mais qu’est-ce que cette nouvelle bataille que les crieurs annoncent? - -— Rien du tout. Un petit engagement. Quelques patrouilles repoussées -près d’un étang. Une escarmouche. Ils appellent ça Austerlitz! - -Le petit marquis avait pris le parti de se laisser vivre au gré des -événements. Et, dans cette inaction, calculant penny par penny ce dont -il pouvait disposer grâce à ce que lui avait envoyé le fermier -Montpezat, faisant aussi, pour épargner ses maigres ressources, des -copies pour des maisons de commerce, les années qui bouleversaient -l’Europe passaient, passaient, condamnant l’exilé à une sorte de torpeur -fataliste. L’heure arriverait bien où l’on pourrait rentrer en France -tête haute, puisque tout arrive... - -Mais que c’était long et que les heures étaient lourdes! Ah! si ce -Jacobin couronné n’avait pas fait fusiller le duc d’Enghien, M. de -Beauchamp eût peut-être consenti à signer la paix avec lui et à passer -par Paris pour se rendre en Périgord! Mais Paris était trop près de -Vincennes, et l’idée de voir le petit Corse aux Tuileries semblait -ironique au petit marquis. Alors, ne pardonnant pas, ne capitulant -point, il restait fidèle à son entêtement. Il ne rentrerait que dans -huit jours. - -Et les noms de «petits engagements» continuaient à emplir les gazettes -anglaises. Iéna, Eylau, Friedland, Essling, Wagram... Puis, d’autres -encore, des noms espagnols, puis des noms russes... Le récit d’une -grande et terrible aventure... Borodino, Moscou... Des bulletins -constatant que l’armée, en ce moment même, à demi ensevelie sous la -neige, était victorieuse et que «jamais la santé de Sa Majesté n’avait -été meilleure»; puis, d’autres noms encore, tracés en lettres rouges sur -la carte du monde: Lutzen, Bautzen, Leipzig... Des batailles en -France... La Champagne piétinée... Paris tombé, l’empereur, oui, -_Boney_, réfugié, cantonné dans l’île d’Elbe... Et, cette fois, le roi -rentrant à Paris! Le roi! A Paris, le roi de France... - -Le petit marquis, à cette nouvelle, avait résolu de rentrer bien vite, -et, ayant refait ses malles tant de fois faites, défaites, refaites, il -s’apprêtait, une fois encore, à reprendre, en s’arrêtant à Douvres, le -bateau de Calais après avoir donné un dernier adieu à Fanchette. Mais -c’était cette tombe, tout justement, qui le retenait, comme s’il allait -laisser son cœur en Angleterre. Il avait vieilli, n’étant pas vieux, -pourtant; mais il n’était plus le galant petit marquis promenant dans -Piccadilly son élégance gentiment impertinente. Vingt ans d’exil — plus -de vingt ans! — lui avaient apporté des rides. Alerte toujours, mince -toujours, marchant toujours la tête haute, on ne lui eût point donné la -quarantaine, et il l’avait dépassée. Tout de même, au coin des yeux, on -eût déjà trouvé le semblant de la mélancolique patte d’oie. Mais -l’entêtement de l’exilé avait pour complément la fidélité de l’amoureux. -Les années ne lui avaient point fait oublier Fanchette, et de jour en -jour, maintenant même, maintenant que la route était libre, il -attendait, il temporisait avant de quitter le pays où il allait laisser -cette humble petite tombe. Après lui, qui arracherait les herbes toutes -prêtes à effacer les mots: «_Fanchette, de la Comédie-Française_»? - -— Mes huit jours ont duré tant d’années! Ils peuvent bien durer -quelques jours encore! - -Ils durèrent cent jours, cette fois, les Cent-Jours du retour de l’île -d’Elbe, et M. de Beauchamp fut réveillé, un matin de printemps, par -mistress Sniddle, qui lui dit, effarée: - -— Monsieur le marquis, monsieur le marquis, grande, effrayante -nouvelle! Boney!... - -— Eh bien! Boney? - -— Boney s’est échappé de son île! Boney est rentré aux Tuileries! - -— Aux Tuileries, mistress Sniddle? - -— Aux Tuileries. Et c’est la guerre, dit-on partout, la guerre qui va -recommencer. - -— Ce diable de Bonaparte a du _pluck_, répondit le marquis. - -Il regarda ses malles bouclées. - -— Attendons, fit-il encore. Mais, cette fois, par exemple, c’est bien -l’affaire de huit jours! - -Londres bouillonnait. Le marquis s’alla promener par les rues. Les -visages des passants étaient blêmes d’anxiété ou rouges de colère. On -parlait d’écraser, cette fois, le Boney, et le duc était là, le glorieux -duc des campagnes d’Espagne. D’autres ne pouvaient s’empêcher d’admirer. -L’histoire avait l’air, vraiment, d’un roman d’aventures. Des régiments -défilaient, musique en tête, que la foule saluait, couvrait de ses -hurrahs. - -— Allons, dit le marquis, cela sent encore la poudre. - -Et, lorsqu’il vit partir pour la Belgique les bataillons qu’allait -commander le Duc de fer, il ne put s’empêcher de songer à ces pauvres -braves gens du pays de France qui avaient, une fois encore, pris leur -fusil et suivi leur empereur. - -Mistress Sniddle lui avait dit un mot qui l’avait fait à la fois sourire -et frémir: - -— Monsieur le marquis, on assure que ce ne sera pas long. Une campagne -de huit jours! - -Dans huit jours! Mais la campagne débutait par un coup de tonnerre. Un -nom nouveau était imprimé par les gazettes: _Ligny_. A Ligny, les -Prussiens avaient été bousculés; le vieux Blücher, foulé aux pieds des -chevaux, avait failli être sabré, fait prisonnier... Eh! eh! Boney avait -au jeu de la mort retrouvé la chance!... Mais, tout à coup, explosion de -joie dans l’immense Londres. Victoire! La nouvelle arrivait de la -défaite française. Waterloo! Wellington! A Mont-Saint-Jean, la vieille -garde écrasée. L’empereur en fuite. Les Alliés marchant sur Paris une -fois encore. Et c’était un délire dans la cité, dans les parcs, à bord -des bateaux de la Tamise. Vive le duc! Hurrah pour Wellington! Gloire à -la vieille Angleterre! Alors, le petit marquis rentrait seul dans son -triste logis de Crown Court, et, tandis que mistress Sniddle allumait, -pour illuminer le logis, des chandelles de résine, Hector de Beauchamp -d’Antignac fermait sa porte, rêvait dans l’ombre et se sentait -invinciblement une envie de pleurer. - -Pourquoi? - -Pourtant, — et, cette fois, pour toujours, — Waterloo lui rouvrait les -portes de la France! - -La Cour de Gand reprenait le chemin de Paris. Le petit marquis pouvait -reprendre la route de Saint-Alvère. Il se sentait pris, d’ailleurs -(était-ce l’âge qui venait?), par une sorte de nostalgie qu’il n’avait -pas éprouvée, même aux premières heures de l’exil. Les vignes, les -_ratoubles_, les champs de blé d’Espagne, le petit _riou_ courant au bas -de la terrasse sur les cailloux blancs, tous ces paysages de son -enfance, il avait, à présent, hâte de les revoir. Il laisserait au -cimetière de Douvres le rêve enchanté de sa jeunesse pour retrouver au -pays la tombe de ses vieux. Et puis, il était pressé aussi de revoir sur -les Tuileries, et au-dessus des bataillons en marche, flotter le drapeau -blanc fleurdelisé sous lequel avaient combattu ses ancêtres. - -Il partirait donc. Oh! certes, pour tout de bon, il partirait! Il irait, -une dernière fois, porter des fleurs à la pauvre Fanchette. Et, cette -fois, les huit jours de proscription seraient enfin finis. Huit jours! - -— Mistress Sniddle, je prends congé de votre Angleterre. Elle me fut -pitoyable. Je lui dis adieu. Et je vous dis adieu aussi, bonne mistress -Sniddle. Ma valise est bouclée. Dans deux jours, je me mets en route! - -— Bon vent, bonne mer, monsieur le marquis! - -Et, la veille de son départ, un beau soleil d’automne donnant un air -d’été aux rues de Londres, le marquis de Beauchamp voulut revoir, une -dernière fois, les coins de la grande ville où il avait si souvent -promené, bercé sa mélancolie. Il entrait dans Westminster, pénétrait -dans le Cloître, allait encore à ce «Bureau des Étrangers» où, cette -fois, on lui donnait des nouvelles du roi Louis XVIII, que saluaient, -là-bas, la plupart des maréchaux de l’Empire. Il éprouvait comme une -volupté amère à se revoir dans les ruelles où il avait si souvent, -lamentable et seul, traîné les talons. Tel qu’autrefois, le petit -marquis redressait sa taille et passait le front haut parmi ces -étrangers. Mais, maintenant, ce n’était plus l’espoir de la fin d’exil -qui combattait sa tristesse, c’était la certitude d’échapper à -l’étouffante atmosphère de Londres, aux pensées déprimantes, et les huit -jours, les fameux et décevants huit jours qui avaient duré vingt et un -ans, — près de vingt-deux ans, — ces ironiques huit jours s’appelaient -_demain_! - -Demain! En route pour la France! Demain, la fin d’un mauvais rêve! -Demain, le mot qui résume tous les espoirs à la fois et toutes les -revanches! Demain!... - -Et, jusqu’au soir ayant erré, battu le pavé, regardé les boutiques, -longé la Tamise, le soir tombant et les lanternes des tavernes -s’allumant, çà et là, comme de gros yeux rouges, comme il passait dans -le Strand pour regagner le chemin de Saint-James et le logis de Crown -Court, le petit marquis fut arrêté par une pancarte affichée à la porte -d’un débit de _wines and spirits_, où l’on donnait à boire entre deux -chansons et deux gigues. Un nom l’attira: _Boney_, et un titre: _Boney -on board the Bellérophon_. Bonaparte à bord du navire où il avait cru -trouver asile. - -Le marquis de Beauchamp, toujours curieux, voulut voir. Comment -parlaiton de l’Usurpateur, là dedans? Il descendit, par un étroit -escalier de pierre, dans un caveau empli de fumée et garni de tables -autour desquelles buvaient et mangeaient des spectateurs aux faces -brutales de matelots ou de rôdeurs. Il y avait aussi des filles aux bras -nus, belles, rieuses, dépoitraillées. La taverne sentait l’ale et le -tabac. Le petit marquis eût préféré l’ambre et il se disait que sa -curiosité le menait là en un étrange cabaret. Sans même lui demander ce -qu’il voulait, un garçon à mine de boucher lui apporta de la bière et un -_roast beef_ et, mis en appétit malgré l’odeur, le marquis réclama du -pain, ce qui provoqua chez le _steward_ un étonnement profond. - -— Vraiment, songeait le marquis, pour mon dernier repas, je n’ai point -choisi le lieu le plus élégant! - -Mais chose curieuse, la bière était exquise et le _roast beef_ -excellent. - -— On a de ces surprises, pensait encore Hector de Beauchamp. Il faut -parfois goûter à la cuisine du peuple! - -Et, dans cette atmosphère épaisse, parmi ces matelots et ces belles -filles, il mangeait de bon appétit après avoir touché du bout des lèvres -à la nourriture, et il se divertissait aux clowneries des danseurs qui -se succédaient sur l’estrade, applaudis, acclamés par les hurrahs du -public, les pots d’ale frappés sur les tables ajoutant leur fracas aux -bravos gutturaux; — il s’amusait de ce tapage et de cette beuverie de -taverne, le petit marquis, lorsque, à son grand étonnement, il vit tout -à coup apparaître sur ces planches un chanteur, un acteur portant le -costume dont les caricatures féroces de Rowlandson revêtaient, -d’ordinaire, Bonaparte, les grosses bottes éperonnées, la redingote -grise et le large chapeau déjà légendaire, et, à cette apparition, un -hurrah formidable, accompagné de rires insultants, s’éleva, éclata comme -une explosion et, souligné par des rires, souffleté par des sifflets, un -nom, un nom unique retentit, ironiquement, férocement prononcé: - -— _Boney! Oh! Boney!_ - -Et une voix de stentor, que l’_old Irish whisky_ rendait étrangement -rauque, ajouta: - -— Pendez-le aux vergues, Boney! Toute la salle applaudit. Les belles -filles riaient. Le marquis de Beauchamp se sentait mal à l’aise. S’il -partait? S’il laissait là ces matelots et ces drôles? Mais il voulut -voir jusqu’où l’espèce de mime aperçu là pousserait la caricature, et il -entendit, il écouta une chanson que chantait, en l’accompagnant d’une -gigue, le danseur comique dressé sur ces tréteaux. - -Les couplets disaient les mésaventures de Boney, trahi par la victoire -comme par Joséphine, et, au refrain, le danseur, reprenant sa gigue, -répétait sur un air sautillant, en un mélange de mauvais anglais et -d’accent français parodié: - - C’est moi Boney, le pauvre Boney, - Le Boney qui a perdu son empire de carton - Et son épée de bois! - Où me cacher? Le duc me poursuit, - Le duc va me couper les oreilles, - Au fond, - Au fond, - Du _Bellérophon_! - -Et, à chaque refrain, c’était, dans la taverne, un enthousiasme -formidable, un tonnerre de bravos, des cris, des hurrahs, des injures. -Hector de Beauchamp sentait son cœur battre à ces insultes, qui, en -frappant un vaincu, atteignaient un homme qui, après tout, avait -représenté la France. Il allait se lever décidément et remonter le petit -escalier qu’il avait descendu; mais il s’arrêta en voyant surgir, à côté -de ce pitre qui incarnait Napoléon, deux superbes grenadiers anglais -prenant Boney par les oreilles et dansant avec lui une gigue effrénée, -coupée de bourrades et de supplications, et, entre les habits rouges, -l’homme en redingote grise se faisait petit, suppliant, pleurant et -lâche. - -Le petit marquis se rappelait avoir vu, à la fête de Saint-Alvère, des -montreurs de marionnettes jouer _La Tentation de Saint Antoine_, de M. -Sedaine, avec le solitaire tourmenté par les diables: - - Messieurs les démons, - Laissez-moi donc! - «Non, tu chanteras, - Tu danseras, et tu riras!» - -C’était la même scène, transportée dans un _public house_ de Londres. -C’était Bonaparte bafoué et forcé, lui aussi, de «danser en rond» comme -le pantin de la baraque foraine. Et, tout à coup, le petit marquis -entendit les grenadiers rouges chanter à leur tour: _Le fouet au -Français! Le chat à plusieurs queues au petit Français!_ Et les clowns, -déguisés en soldats, allaient arracher à Boney ses vêtements, et le -fouetter publiquement devant ces buveurs de stout et ces filles; — mais -le petit marquis se leva brusquement, se dressa devant sa table, étendit -la main vers les acteurs de pacotille et dit, la voix nette comme un -coup de clairon: - -— Assez! - -Instinctivement, les danseurs, étonnés, interrompirent leur gigue. Tous -les consommateurs d’ale et de bœuf se retournèrent vers le spectateur -qui interrompait ainsi la représentation. Des voix interrogèrent: - -— Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il y a? - -Le petit marquis, fièrement, répéta: - -— Assez! - -Puis, promenant autour de lui un regard circulaire, il prononça, en -excellent anglais: - -— On n’insulte pas un homme à terre! Ce que chante ce drôle est indigne -de vous, Anglais! - -Il y eut un moment de stupeur dans la salle enfumée. Les yeux étonnés -s’entre-regardaient. Mais, à l’accent du marquis, à son attitude, à son -geste, on comprit bien vite, et il y eut une ruée soudaine vers ce petit -homme seul qui, hardiment, brava cette foule. - -— C’est un Français! C’est un partisan de Boney! A la porte, le -Français! Dehors, le _French dog_, le chien de Français! - -Le petit marquis, l’émigré, l’adversaire de M. de Bonaparte, éprouvait -un singulier sentiment de colère belliqueuse. Ce n’était plus Boney -qu’on venait d’insulter, qu’on osait publiquement fouetter dans ce -bouge, c’était la France même. Il se sentait, devant ces étrangers ivres -de joie brutale, Français, très Français, uniquement Français. Pour lui, -dans ce Waterloo qu’on exaltait, c’était Fontenoy qu’on bafouait, et, -devant ce tas de gens hurlant contre lui, enfonçant son chapeau sur sa -tête, il se rappelait les mots d’ordre de l’ancêtre: «Assujettissez vos -chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir l’honneur de -charger!» - -Il était debout au milieu d’un cercle de forcenés. Tout le menaçait, -jusqu’aux comédiens sur l’estrade, jusqu’au danseur chargé de la parodie -de Bonaparte, et qui criait: «Assommez-le!» - -Parmi ces adversaires soudain déchaînés, le petit marquis vit, tout à -coup, un géant à face noire qu’il n’avait pas aperçu dans la taverne. Il -reconnut le nègre du Cirque Astley, le terrible boxeur Mac Lee. Le nègre -répétait: - -— Oh! je le connais, celui-là! C’est le petit Français qui a voulu -faire le malin et qui ne sait même pas se tenir à cheval! - -— A mort, le Français! hurla la foule. - -Le petit marquis se mit en garde de boxe et répondit à Mac Lee: - -— Il était dit que nous ferions un match! Allons! - -Et, les cris l’assourdissant, il entendait les hommes et les femmes -varier leurs menaces: - -— Frappez! Allez! En avant, Mac Lee! - -— Fouettez-le! Fouettez-le donc! La fessée, comme à Boney! - -Le petit Français faisait tête à l’orage. - -Il s’était accoté contre une colonne de fer soutenant la voûte du caveau -et son attitude résolue en imposa un moment à ces adversaires -l’entourant là comme chiens à la curée autour d’un cerf. Le nègre Mac -Lee s’avançant sur lui, ses dents blanches découvertes par un rictus -féroce, Hector de Beauchamp d’Antignac n’attendit pas que le premier -coup lui fût porté et il lança bravement son poing dans la face noire. -Un juron sortit des lèvres saignantes du nègre, et, pendant que des -femmes s’accrochaient aux tibias du petit marquis pour le faire tomber, -le terrible poing de Mac Lee s’abattit sur le crâne du Français, et le -marquis, étourdi, assommé, sentit qu’autour de lui, êtres et murailles, -faces hurlantes et tables chargées de verres, tout tournait à la fois. - -Il eut la force de jeter, dans un dernier cri: - -— Vivent les Français, canailles! - -Et, glissant le long de la colonne, il s’affaissa sur le sol, où le sang -qui coulait de ses narines se mêlait au pale-ale renversé. Alors ce fut, -autour de ce pauvre corps étendu, une poussée brutale, féroce. Tous ces -êtres surexcités, s’animant les uns les autres, s’acharnaient sur le -Français évanoui. - -— Il a insulté le Duc!... Il nous a appelés canailles!... A la -Tamise!... A Tyburn!... - -Et le chanteur, sur l’estrade, reprenant ses couplets injurieux, -dansait, dansait avec une rage de Mohican autour d’un vaincu, le -_hornpipe_ enragé que les marins de Nelson avaient trépigné le matin de -Trafalgar. - -Les coups pleuvaient sur le marquis. Tous les poings avaient frappé. Le -petit marquis gisait, immobile, et un lourd matelot levait sur son -visage son gros soulier aux clous énormes. Il allait écraser sous son -talon cette face ensanglantée. Mac Lee l’arrêta: - -— Non, dit le nègre, il est _knock out_. - -Et le boxeur protégea contre cette foule l’adversaire qu’il avait -abattu. Le corps du marquis eût été, sans lui, déchiré, mis en bouillie. -Le nègre dit alors: - -— Il faut nous débarrasser de ça! - -— A la Tamise! répétèrent des voix rauques. - -Mais Mac Lee savait où logeait l’écuyer improvisé d’Astley Circus. Il -éprouvait, maintenant, un sentiment de pitié pour ce pauvre être sans -mouvement, mort, peut-être. - -— On va le reconduire à Crown Court. Il a son compte. - -— Après tout, quoi! dit rudement un matelot, il a fait son devoir de -Français! - -— Il aimait son général, le général Boney! - -— L’empereur, dit le marin. - -Et ces mêmes êtres, qui eussent, quelques minutes auparavant, déchiqueté -le corps étendu, se sentaient, peu à peu, émus devant ce demi-cadavre. - -— Il n’avait pas peur, le petit! - -— Il t’a envoyé un joli coup de poing, Mac Lee! - -— Bah! une chiquenaude, fit le nègre, riant toujours. - -Ce fut lui qui emporta jusqu’à la rue, monta par le petit escalier -Hector de Beauchamp, encore évanoui. On héla un carrosse de louage et -Mac Lee donna l’adresse du petit marquis. Il accompagna même le blessé -jusqu’au logis de mistress Sniddle. En route, le blessé ouvrit les yeux, -regarda, étonné, ce visage noir, ces gros yeux d’un blanc de marbre -fixés sur lui, et il ne comprit rien, tout d’abord, aux paroles de Mac -Lee: - -— Le match est fini! On se donne la main! - -Puis, comme s’il eût reconstitué les angoisses successives d’un -cauchemar, il revoyait la scène farouche au fond du caveau: le danseur, -les hôtes du _public house_, les matelots, les filles, le cercle affreux -des faces hurlantes... Il avait envie de crier encore à toutes ces -brutes: «Vive le roi!» et: «Vive la France!» Il s’évanouit une fois -encore en arrivant à la pauvre maison de Crown Court, et mistress -Sniddle leva les yeux au ciel en voyant son hôte en cet état. - -— Mais il est perdu! dit-elle. - -— Oh! fit le boxeur. Nous en voyons bien d’autres. Et l’on s’en remet. - -La logeuse, forte et résolue, déshabilla et coucha le petit marquis -comme elle eût fait d’un enfant. Il reprit ses sens. Elle alla lui -chercher un peu de bonne vieille eau-de-vie que le blessé avala avec une -légère grimace. Puis, en hâte, elle pria une voisine d’aller avertir, -ramener le docteur Ploomfield. - -Hector de Beauchamp était bien faible, lorsque le médecin vint à son -chevet. Il eut, pourtant, la force de sourire et dit: - -— Allons, il était écrit que nous devions nous revoir. - -Le brave docteur fut effrayé de l’état où il trouvait le marquis. Son -pauvre corps maigre n’était qu’une plaie. Le blessé souffrait de -partout. - -— Une rude courbature, docteur! - -Puis, se souvenant tout à coup que demain, — oui, demain, — il devait -partir pour la France, son regard cherchant dans un coin de la chambre -la valise close, il ajouta: - -— Demain, c’est impossible, n’est-ce pas? - -— Ce serait imprudent, monsieur le marquis. - -— Mais (et le sourire devenait à la fois inquiet et ironique sur ce fin -visage pâli) dans huit jours? - -— Dans huit jours? fit le docteur Ploomfield, qui semblait mentalement -calculer avant de répondre. - -— Oui, dans huit jours! Mes fameux huit jours! - -— Peut-être, dit le docteur. - -— Seulement _peut-être_? - -— J’espère, corrigea doucement le médecin. - -Mais, en quittant le chevet du marquis, il glissa tout bas à l’oreille -de mistress Sniddle: - -— Je crains bien qu’on n’ait frappé trop fort. Il faudra voir ce qui -peut se produire du côté du cerveau. Il faut attendre. - -Le docteur Ploomfield n’attendit pas longtemps. Dans la nuit qui suivit, -le blessé eut le délire. Il appelait. Il se débattait contre des -adversaires imaginaires. Il mêlait, en des phrases décousues, le nom de -Boney à celui de Fanchette. Mistress Sniddle, qui le veillait, -l’entendait dire, d’une voix irritée et sèche: - -— Eh bien! quoi, Boney?... C’est un soldat français, Boney... Il aura -illustré le règne de Sa Majesté Louis XVIII, Boney... Fanchette lui -portera des fleurs, de jolies rieurs... Des jacinthes... Des roses... -Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je n’ai pas peur de vous! Waterloo!... -Qu’est-ce que c’est que ça, Waterloo?... Je ne connais pas... A -Paris!... Dans huit jours, à Paris! - -Et la pensée unique, l’idée obsédante, les mêmes mots, dans le délire -comme dans la vie, revenaient sur ces lèvres brûlées de fièvre. - -— Huit jours!... Dans huit jours!... - -Au matin, lorsqu’il revint voir son malade, le docteur diagnostiqua un -transport au cerveau. Il ordonna des applications sédatives, des lotions -aux tempes. La fièvre tomba un peu vers midi. - -Le marquis posa alors cette question, sa question éternelle: - -— Dans huit jours, pourrai-je enfin partir? - -— Oui, cher marquis! - -Et le docteur songeait: «Avant huit jours ne sera-t-il point parti?» - -Le soir, le pouls se mit à battre plus fort. Les mains du petit marquis -brûlaient. Il désignait toujours à mistress Sniddle des êtres -imaginaires qui, disait-il, emplissaient la chambre. - -— Ce nègre... Là... Oui, ce nègre, qu’est-ce qu’il me veut, ce nègre? - -— Si c’est Mac Lee que vous croyez voir, répondait la logeuse, Mac Lee -est venu savoir de vos nouvelles, et l’on s’inquiète de vous, à Astley -Circus... - -Mais le marquis n’écoutait pas, n’entendait pas. Les visions de la -fièvre cérébrale peuplaient pour lui le triste logis. - -— En avant! Frappez, cognez les premiers, messieurs les Anglais! Comme -à Fontenoy... Fontenoy... Fanchette... - -Et, d’une voix déjà lointaine, doucement, soupirant l’air des _Folies -d’Espagne_, il parlait à la petite morte, il lui disait qu’on allait, -oui, qu’on allait bientôt reprendre cette _Folle Journée_ que l’on -n’avait pas jouée depuis si longtemps, depuis trop longtemps... - -— Et, tu sais, petite Fanchette, M. Caron de Beaumarchais te fera un -rôle... Il a promis, M. de Beaumarchais... Et tu as beau dire, quand les -auteurs promettent... - -Mistress Sniddle écoutait sans comprendre, sans essayer de comprendre. -Elle ne savait qu’une chose, c’est que le marquis était en danger et que -le docteur ne répondait pas de sa vie. - -A la fin du second jour, l’état du blessé empira. La fièvre prit une -forme aiguë. Le marquis se dressait sur son lit et parlait de partir, de -partir tout de suite. - -— Le bateau attend... Fanchette m’attend. - -Debout, ses fines jambes maigres nues, sa tête enveloppée de linges -comme d’un turban, étendant sa main nerveusement agitée, il ressemblait -sur son lit à une sorte de fakir hindou prêchant une guerre sainte ou -faisant une prière. - -— En avant! En avant!... Quiberon!... _La Marseillaise des Émigrés_... -Bah! je ne me serais point battu contre des Français! Je le dirai au -roi, dans huit jours! Dans huit jours! - -La nuit qui suivit fut cruelle. La forte mistress Sniddle eut -grand’peine à maintenir dans le lit le marquis délirant. Le jour vint -qui abattit la fièvre, le jour, une aurore grise, dans le brouillard de -Londres. Le petit marquis étouffait. - -— Ouvrez la fenêtre, dit-il. - -Il voulut aspirer l’air du dehors, un air épais qui le prit à la gorge -et qui lui fit mal. - -— J’étouffe. Je respirerai mieux en France! - -Le docteur vint à l’heure accoutumée. - -— Est-ce que je vais bien, docteur? Je me sens mieux, dit le marquis. - -— Avant peu, vous irez tout à fait bien. - -— Dans combien de jours? Mes huit jours? - -— Avant cela. - -— Tant mieux, docteur. Croiriez-vous que je viens, moi, oui, moi, -d’avoir peur de mourir? Mourir pour avoir défendu Boney..., Napoléon -Bonaparte, moi, Hector de Beauchamp d’Antignac, avouez que c’eût été -trop bête! - -— Ce n’est pas Boney, dit le docteur, c’est votre pays que vous -défendiez. C’est très correct! - -Le marquis fut jusqu’au soir souriant et calme. Puis, la nuit revint -avec sa fièvre et, à l’heure des mourants, une dernière vision -d’autrefois, le Périgord, les châtaigniers, et Versailles et Trianon, et -les grands marronniers de Figaro, et les fleurettes de Fanchette, et les -lourdes, lentes, tristes journées d’exil, et les longues courses et -stations au «Bureau des Étrangers», et les espoirs et les déceptions, et -les huit jours, les éternels huit jours reportés de semaines en -semaines, de mois en mois, d’années en années, le retour différé, le -retour attendu comme la manne de vie, — et voilà que l’heure avait -sonné: le départ était fixé... Il partirait, il allait partir, il -partait... - -Le petit marquis expira, dans la nuit, en murmurant un mot très doux: -_France!_ La France! - -On trouva dans son portefeuille tout juste de quoi le faire enterrer; -mais le docteur Ploomfield estima que M. de Beauchamp eût été peut-être -heureux à l’idée qu’il reposerait auprès de la bouquetière Fanchette, -comédienne de la Comédie-Française, et c’est pourquoi il y eut deux -pierres voisines portant des noms français dans le _green_ anglais, le -cimetière de Douvres. - - - - - CARLOS - ET CORNÉLIUS - - - - - CARLOS ET CORNÉLIUS - - - Quel mathématicien calculera ce que la haine entre les humains a - coûté à l’humanité? La haine au cœur de l’homme est comme la - grêle sur la moisson; elle couche l’espérance à terre et met à - sa place la ruine, la misère et la mort. - - - I - -IL Y AVAIT fête à Rotterdam dans ce fantastique _Zand-Straat_ qui n’a -son équivalent qu’au _Rideck_ d’Anvers ou dans les cabarets de la Cité -de Londres. - -Les bateaux de la Compagnie des Indes avaient débarqué, ce soir-là, deux -bataillons de fantassins hollandais revenant de Java où, de tout cœur, -ils s’étaient battus en bons soldats. Une révolte à étouffer, des -insurgés javanais, ou, comme ils se nomment (et le nom a une sombre -éloquence), des _Chasseurs de têtes_ à châtier: les combats livrés -avaient été rudes; mais, envoyés un an auparavant, en juillet 1846, pour -soutenir les soldats et les _coolies_ de l’armée des Indes, les braves -gens qui revenaient en étaient sortis à leur honneur. - -Revoir son pays, quelle joie! Durant le trajet du Moerdyck à Rotterdam, -les deux bateaux pavoisés avaient été salués par les acclamations des -paysans accourus sur les rives de la Meuse, et les soldats avaient -répondu par des hourras aux saluts joyeux de leurs compatriotes. - -A Dordrecht, cependant, comme on faisait escale, il s’était passé un -fait grave. Les deux navires, le _Ruyter_ et le _Guillaume-III_, s’étant -trouvés à portée de la voix l’un de l’autre, les soldats rapatriés par -chacun de ces navires s’étaient groupés sur le pont et, avec des gestes -violents, avaient, malgré leurs officiers, échangé entre eux des -menaces, d’un bateau à l’autre. On avait même jugé prudent, en voyant -leur colère mutuelle, de ne point débarquer à Dordrecht, où cependant -les habitants, bourgmestre en tête, avaient préparé une collation, un -buffet chargé de poulets aux cerises et de bière et du vin du Rhin, pour -les vainqueurs des _Chasseurs de têtes_. - -Les deux bataillons revenaient des Indes furieux et jaloux. Il s’était -passé ce fait, à Java, que la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink -ayant été envoyée à la poursuite des rebelles réfugiés autour de la -vallée de Guepo-Upas, le capitaine, bouillant et intrépide soldat, -s’était imprudemment jeté sur la trace des révoltés et avait, assez -tristement, perdu là beaucoup de ses fantassins. Voici pourquoi. Cette -vallée de Guepo-Upas est un lieu sinistre, l’enfer de Java. De forme -ovale, profonde de quarante ou quarante-cinq pieds, une atmosphère -putride rampe à hauteur d’homme dans ce fond lugubre et mortel. Rien sur -le sol desséché que des cailloux, la lèpre hideuse d’une herbe jaunâtre, -et, çà et là, entassés, sinistres, des ossements, des cadavres: -squelettes de _Chasseurs de têtes_ réfugiés là dans l’espoir d’échapper -aux balles des Hollandais et frappés de la peste éternelle du -Guepo-Upas, corps putréfiés d’animaux, carcasses décharnées et rongées -de tigres, de cerfs ou d’ours: — un champ de mort, un charnier, quelque -chose de redoutable, de farouche, de sombre, de meurtrier, sans merci. - -Les _Chasseurs de têtes_, ces hardis révoltés javanais, moitié bandits, -moitié patriotes, avaient audacieusement et habilement mis entre eux et -la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink le tragique vallon du -Guepo-Upas. S’y engager, c’était mourir. Le capitaine Flink disait -souvent, en faisant sonner haut son prénom de Carlos, qu’il avait du -sang andalou dans les veines et que le flegmatique courage de ses -Hollandais avait besoin d’aiguillon. Il lança donc ses troupes à travers -la vallée, voulant, comme d’un seul bond, débusquer les rebelles établis -au delà. Tourner le Guepo-Upas eût, sans nul doute, été prudent. Mais -Carlos Flink mettait son point d’honneur à se montrer téméraire. - -Il entra, le premier, dans la vallée sombre. Son courage même le sauva. -Au bout de quelques pas, il sentit sa tête s’alourdir, un cercle de fer -étreindre, à les briser, son front et ses tempes, et il tomba, comme -foudroyé, sur les cailloux, criant encore: «En avant!» Ses hommes le -prirent aussitôt et le rapportèrent en hâte au point de départ de la -colonne, à l’entrée du Guepo-Upas. Le chirurgien le frictionna, lui fit -respirer des sels violents, boire un peu de genièvre — l’eau-de-vie de -Hollande — et le capitaine Adriaan-Carlos Flink revint à lui. - -Il demanda alors si les _Chasseurs de têtes_ étaient débusqués et mis en -fuite. - -— Non, mon capitaine, lui répondit un sergent, et nous n’avons même pas -pu les atteindre! - -Carlos Flink fronça le sourcil. - -— Est-ce que mes soldats n’auraient plus de cœur? fit-il. Est-ce que le -lieutenant Meppel n’a pas rempli son devoir? J’avais dit: «En avant!» Il -me remplaçait. Il devait marcher. Où est-il? - -— Il est mort, mon capitaine, répondit le sergent. - -— Mort? - -— Et quarante-deux hommes avec lui ont succombé. - -— En vérité! Les _Chasseurs de têtes_ tirent donc bien aujourd’hui? - -— Ce ne sont point les _Chasseurs de têtes_, capitaine, fit le -chirurgien après le sergent, c’est le Guepo-Upas qui nous tue. Voyez! - -Du doigt, il désignait les survivants de la compagnie, assis sur le sol, -accablés, livides, portant à leur front serré leurs mains brûlantes de -fièvre, la plupart saisis de frissons, secoués par un mal terrible, la -peste, l’étouffement lugubre que produisent les miasmes du vallon semé -de squelettes, cimetière qui se venge, cette terre de mort et qui tue. - -Une demi-heure de chemin dans le Guepo-Upas avait suffi pour décimer -plus sûrement la compagnie du capitaine Flink que ne l’eussent fait en -deux heures les coups de feu des _Chasseurs de têtes_. Après avoir -essayé vainement de déployer ses soldats en tirailleurs, le lieutenant -Meppel avait fait sonner la retraite. On avait aussi rapidement que -possible regagné l’entrée de la vallée, mais un homme tombait à chaque -pas. - -On se traînait; on fuyait en titubant l’air méphitique; on rampait vers -le grand air salubre, on tendait les lèvres desséchées vers l’atmosphère -pure, vers le salut, vers la vie! - -Mais tous n’y pouvaient pas atteindre, et les uniformes bleus et les -larges pantalons blancs des soldats étendus pour toujours faisaient, au -loin, des taches noires et blanches à côté des ossements des tigres -lavés par les torrents des pluies. - -Adriaan-Carlos Flink eut envie de se briser le crâne en voyant ses -soldats repoussés et couchés à terre par cet ennemi insaisissable: -l’air. Comment lutter contre un adversaire qui pénètre en vous par les -narines, qui s’infiltre dans votre sang par les pores? L’expédition -était manquée. Carlos ramena à Batavia les débris décimés de sa colonne, -et, durant cette seconde partie de la route, bien des hommes, accablés, -agonisant en chemin, succombèrent encore. - -A Batavia, l’accueil du gouverneur général fut sévère. Le major général -Engelvaard, venu d’Amsterdam pour inspecter l’armée des Indes -orientales, fit observer au capitaine Flink qu’il n’était point permis -de risquer la vie des soldats d’une aussi téméraire façon et dans une -entreprise inutilement périlleuse. - -— Votre excuse, ajouta le major général, c’est que vous avez fait de -votre mieux pour mourir! - -La _Gazette de Java_ reçut l’ordre formel de ne pas dire un mot de cet -échec. - -Il y avait, le soir, au palais du gouverneur, un dîner qui ne fut point -contremandé, pour ne pas donner l’alarme à Batavia, et tous les -officiers de la garnison y étaient conviés. Carlos Flink se fit excuser; -mais comme, après le repas, les convives, servis par des Malais aux -robes de soie rouge et aux ceintures lamées d’or, prenaient le café sous -les bananiers aux larges feuilles et les _flamboyants_ étincelants de -fleurs écarlates, on se mit à parler du triste résultat de l’expédition -de Guepo-Upas. Évidemment, le capitaine Flink avait manqué de prudence. -Mais qui pouvait le blâmer de son indomptable héroïsme? L’armée des -Pays-Bas n’avait peut-être pas un meilleur officier que lui. -Adriaan-Carlos était savant, doué d’un esprit profond, et le besoin -d’action et de mouvement n’étouffait point chez lui la pensée. Son seul -tort avait été, encore une fois, de tenter l’impossible. - -L’impossible! Ce mot, désolant dans toutes les langues, amena, lorsqu’on -le prononça, un petit sourire d’incrédulité parfaite sur les lèvres de -Cornélius van Elven, capitaine d’infanterie de la même promotion que -Flink, et qui se trouvait, par aventure, placé tout justement à table en -face du major général Engelvaard. Cornélius était un homme froid, solide -et un peu lourd, qui ne parlait, ne s’animait et ne souriait jamais qu’à -bon escient. Le major général aperçut ce sourire, et comme il -connaissait le tempérament discret et grave de l’officier, il voulut -savoir ce que pensait le capitaine Cornélius. - -— A ce mot: _impossible_, vous avez souri, capitaine! lui dit-il. -Croyez-vous donc qu’on puisse sérieusement déloger les rebelles en -traversant la vallée de Guepo-Upas? - -— Mon général, fit Cornélius, je vous répondrais sur-le-champ si le -capitaine Carlos Flink n’était pas mon ami intime. Mais nous avons -grandi ensemble, ensemble nous avons passé nos examens et conquis nos -grades. Moi, prudent comme un vrai Néerlandais, lui, bouillant comme un -Aragonais, nous nous sommes toujours aimés, et ce qui est arrivé -d’heureux à l’un a toujours été un bonheur pour l’autre. Lorsque j’ai vu -rentrer hier sa compagnie aux rangs éclaircis, la même douleur qui lui -arrachait des larmes de colère m’a étreint le cœur. Nous ne sommes pas -seulement des camarades et des amis, nous sommes, Carlos et moi, des -frères d’armes. Ne me demandez pas pourquoi j’ai souri, si j’ai souri, -ce que j’ignore. Pour moi, le capitaine Adriaan-Carlos Flink est le plus -remarquable comme le plus brave officier de l’armée hollandaise, et si -vous me le permettez, mon général, je porterai un _toast_ aux héros du -Guepo-Upas, aux soldats de l’expédition, au lieutenant Meppel et au -capitaine Flink! - -L’heure des _toasts_ était passée, mais la proposition de Cornélius van -Elven n’en fut pas moins couverte de hourras et de bravos. Au moment où -le capitaine se retirait, le major général s’avança vers lui, le prit -familièrement par le bras et, l’entraînant un peu dans l’ombre, vers des -caféiers: - -— Capitaine, lui dit-il, vous n’êtes pas homme à laisser échapper un -sourire, si quelque pensée bien nette ne traverse point votre esprit. -Vous êtes en toutes choses pondéré et réfléchi. Puis, avec une ténacité -superbe, ce que vous avez conçu dans le silence du cabinet, vous -l’exécutez hardiment sur le champ de bataille. Vous voyez que je connais -votre tempérament de soldat. Eh bien! votre imperceptible sourire de -tout à l’heure signifiait clairement pour moi qu’il n’est pas, en dépit -de tout, impossible de traverser la vallée du Guepo-Upas. Or, si la -chose n’est pas impossible, capitaine, il ne faut point que l’armée des -Indes reste sur l’échec d’aujourd’hui. Il faut que les rebelles soient -battus dès demain, et celui qui doit les battre, c’est vous! - -— Moi? - -— Vous, capitaine. - -— Mon général, fit Cornélius, je vous ai dit que le capitaine Flink -était le plus brave de nous tous. Où il a échoué, comment voulez-vous -que je réussisse? - -— C’est votre affaire, capitaine. Mais il faut que les soldats qui -viennent de mourir soient promptement vengés. - -— Le capitaine Flink les vengerait aussi bien que moi... les vengera -mieux que moi, mon général! - -— Capitaine, reprit fermement le major général, vous ne me comprenez -pas; il ne s’agit point de vous faire réussir où votre ami a échoué. Il -s’agit d’un intérêt général, celui de la patrie, qui passe avant tout -intérêt particulier. Il faut que, lorsque la Hollande apprendra que ses -fils sont morts, elle apprenne en même temps que leur trépas a eu pour -lendemain une victoire. J’entends donc que, dès l’aube, vous vous -mettiez en marche vers le Guepo-Upas avec votre compagnie. C’est un -ordre, capitaine, comprenez-moi bien, un ordre formel. - -— Et si je ramène mes soldats comme Carlos Flink a ramené les siens? - -— A la garde de Dieu, capitaine! La mort est belle quand c’est la mort -pour le pays. Mais je suis certain que vous réussirez. - -— Qui vous le dit, mon général? - -— Votre sourire! - -Le major général avait dans le capitaine van Elven une confiance -absolue. La froideur même de Cornélius était rassurante. S’il eût été -certain d’échouer, le capitaine eût brisé son épée plutôt que d’exécuter -un ordre inutilement meurtrier. Ou encore il eût marché seul, droit à la -mort, en essayant tout pour épargner la vie de ses hommes. Engelvaard -avait bien deviné: le sourire furtif de van Elven signifiait en effet -qu’on pouvait traverser le Guepo-Upas. Ce sourire de mathématicien qui -entrevoit la solution d’un problème, de l’artiste qui achève par la -pensée son tableau, du poète qui entend à son oreille tinter la rime -d’or, Cornélius l’avait laissé monter à ses lèvres sans songer que le -major général y pourrait voir la critique silencieuse de la témérité de -Carlos Flink et la conviction d’une revanche. - -C’était pourtant cela que signifiait ce sourire. - -Cornélius obéit. Le lendemain, il partait avec ses soldats pour la -vallée de mort. Des chiens attachés avec des cordes suivaient en -rechignant la colonne, tirés par des soldats comme des bœufs qui -sortiraient de l’abattoir. Devant la vallée, on s’arrêta. Cornélius van -Elven était très pâle, mais il souriait encore. Il donna l’ordre de -détacher les chiens et de les faire entrer dans la vallée. Il s’agissait -de savoir combien de temps les animaux resteraient vivants dans -l’atmosphère délétère. Les chiens partirent en jappant. Alors Cornélius -monta sur un tertre, regarda au loin la vallée pleine de cadavres et -tira sa montre. Au bout de sept minutes, trois chiens étaient abattus, -tombés sur le côté et comme foudroyés. Le dernier vécut dix minutes. -L’air méphitique du Guepo-Upas allait vite en besogne. - -Cornélius demeura un moment la tête penchée comme faisant un calcul -mental. Il savait la profondeur et l’étendue de la vallée, il comptait -le nombre de pas qu’il faudrait faire pour atteindre les _Chasseurs de -têtes_ dont on entendait vaguement les chants de guerre dans la -montagne. Tout à coup, il se tourna vers son lieutenant, et d’un ton -bref il laissa tomber cet ordre étrange: - -— Lieutenant Rudolph, les cigares! - -Le lieutenant fit aussitôt ouvrir une caisse, et comme on leur eût -distribué des cartouches, on distribua des cigares aux soldats. Deux -cigares par homme. Les fantassins paraissaient étonnés, mais le -capitaine Cornélius avait calculé que la combustion du tabac permettrait -à ses hommes de respirer, au moins pendant quelques minutes, un autre -air que l’atmosphère mortelle du Guepo-Upas. - -Les fusils étaient chargés, les baïonnettes au canon. - -— En avant! cria Cornélius qui, le cigare aux lèvres, entra dans la -vallée comme y était entré Carlos Flink, c’est-à-dire le premier. - -L’expédient, très simple et très vulgaire, du cigare, sauva pourtant la -compagnie tout entière, et pas un soldat ne succomba avant de rencontrer -l’ennemi. Ceux qui s’arrêtèrent furent ceux-là seuls qui voulaient -donner un salut d’adieu à leurs camarades tombés la veille. Les cigares -n’étaient pas même à demi consumés lorsque la compagnie aborda de front -les _Chasseurs de têtes_ surpris, et grimpa allègrement, pour les -débusquer, le long des flancs desséchés des montagnes où les rebelles se -croyaient invincibles. Les cailloux roulaient sous les pieds des -assaillants, les balles des révoltés couchaient çà et là quelque soldat -sur la pente roide; mais la colonne de Cornélius van Elven montait -toujours, le cigare aux dents, suivant hardiment le capitaine qui, tête -baissée, l’épée à la main, courait, avant tous, à l’ennemi. - -Le succès était complet. Ceux des _Chasseurs de têtes_ qui ne furent pas -tués se rendirent. Les _arroyos_ de Batavia furent illuminés, le soir, -et les lanternes de Venise se balancèrent au bout des larges feuilles -des palmiers. Le gouverneur réservait au capitaine Cornélius une sorte -de rentrée triomphale. Cette fois, le banquet offert à la colonne -victorieuse fut joyeux et plein de rires. Les salades de bambou, les -plats de riz et de _kari_, pimentés au poivre rouge, disparurent, -attaqués par de braves gens aux larges estomacs qui, après avoir -vaillamment bravé la mort, n’étaient point fâchés de saluer la vie, et -le major général fit amplement distribuer aux soldats, en attendant les -grades et les croix, de ces longs cigares que fument, là-bas, les -Hollandais en les allumant avec du bois de santal. - -La compagnie décimée du capitaine Carlos Flink avait reçu aussi sa -distribution de cigares, mais — chose qui produisit à Batavia un -déplorable effet — elle les refusa. Quelques hommes seuls acceptèrent, -puis, quand ils voulurent fumer, leurs camarades leur arrachèrent les -cigares et les foulèrent aux pieds. Il se passait ce phénomène, assez -rare dans les armées, que les vaincus étaient jaloux de leurs vengeurs. -Adriaan-Carlos Flink, leur chef, n’avait point paru au banquet, comme si -la victoire de Cornélius van Elven eût été pour lui une seconde défaite. - -Le soir même, au sortir du repas, Cornélius se rendait tout droit chez -Flink et lui expliquait comment et en vertu de quel ordre pressant il -s’était chargé de poursuivre les _Chasseurs de têtes_. Il lui rappela -que, loin de vouloir passer pour un rival, il avait porté hautement la -santé de son ami Adriaan-Carlos. Il essaya de faire entendre à Flink -que, s’il y a des revers personnels, il n’y a jamais que des triomphes -en commun, et que le sacrifice héroïque de la veille avait préparé, en -imposant la prudence et la ruse, le succès même du lendemain. - -Carlos Flink répondit simplement, d’un ton légèrement ironique, qu’il -avait été habitué à combattre avec du salpêtre et non avec du tabac. - -— Toutes les armes sont bonnes, répliqua Cornélius en souriant très -doucement et comme s’il n’eût pas compris l’intention de son ami. - -— Je ne suis pas de cet avis, fit Carlos, et il y a de certaines -inventions adroites que n’auront jamais les insensés, les fous qui -cherchent à toute heure l’occasion de bien mourir! - -Cornélius souriait toujours. - -— En vérité, Carlos, tu sais pourtant bien que nul d’entre nous ne -craint la mort. Je pense que tout homme est brave, comme disait -Wellington, le duc de fer. Mais la guerre chevaleresque n’est plus et la -guerre scientifique commence! - -— Je le sais bien. On s’aperçoit tous les jours que les héros d’Homère -sont finis! - -— Voyons, dit Cornélius, pardonne-moi mes cigares qui ne valent pas, -j’en conviens, ton intrépidité, et prends la main que je te tends. Tes -soldats sont courroucés contre les miens. Les pauvres diables ne -comprennent pas qu’ayant fait leur devoir comme nous, ils aient été -moins heureux que nous. Apaisons cette méchante humeur, et demain -promenons-nous dans Batavia, bras dessus, bras dessous, comme hier et -comme toujours. - -— Jamais, dit Adriaan-Carlos. - -— Jamais? Et pourquoi? Que t’ai-je fait? - -— Tu m’as causé la plus grande douleur de ma vie, tu m’as fait sentir -combien une nature froide et calculatrice est supérieure, au point de -vue du succès, à une âme bouillante et ardente... Et puis... et puis... -ma foi, pourquoi ne pas te le dire? Je sais... et voilà ma blessure... -je sais... que tu as demandé la main de Margaret Holtius, et que cette -main t’a été accordée. - -— Eh bien?... dit Cornélius en devenant alors légèrement pâle. - -Margaret Holtius était la fille d’un négociant hollandais et d’une femme -de Java, une adorable fille d’une séduction irrésistible, les yeux -grands et noirs, d’une douceur veloutée, que traversaient parfois des -éclairs fauves, le type le plus complet et le plus charmant de la beauté -métisse, énergique comme une Arabe, caressante comme une enfant. - -Cornélius s’était épris d’elle pour l’avoir vue étendue dans sa voiture, -passant, à l’ombre des grands arbres, comme la vision même de la grâce, -tandis que les musiques militaires jouaient les airs nationaux dans la -plaine de Waterloo, la grande promenade de Batavia. La séduction -électrique, douce et fière de Margaret, avec ses toilettes de cachemire -bleu de ciel, blanc ou rose clair, l’espèce d’attrait fauve et exquis de -ces yeux aux larges prunelles, de ces cheveux d’un noir puissant, -avaient captivé jusqu’à l’âme Cornélius, dont l’apparente froideur -cachait une volonté absolue et des résolutions hardies. Il entendait -parfois célébrer, par les chanteurs malais qui passaient sous ses -fenêtres, les capiteuses séductions des beautés javanaises, et il ne -pouvait s’empêcher de songer à Margaret lorsque le chanteur s’écriait, -multipliant les images dans cette éternelle chanson d’amour qui est chez -tous les peuples le cantique des cantiques: - - Ses lèvres sont de la couleur d’une écorce, - D’une écorce fraîche et rouge; - Ses sourcils sont comme deux feuilles d’arbre, - Ses yeux sont étincelants, son nez est rose, - Sa peau éblouit, ses bras sont comme un arc, - Ses boucles d’oreilles portent des rubis. - Mais les bijoux les plus précieux - Ce sont ses ongles qui ressemblent à des perles, - Et ses prunelles qui brillent comme des diamants!... - -— Margaret! Margaret! Margaret! murmurait alors Cornélius en fermant -les yeux. - -Et tous les soupirs du chanteur lui semblaient, pareils à une brise -parfumée, monter comme un encens vers la belle fille. - -Après l’avoir aimée de loin, il s’était fait présenter chez le père de -Margaret, et maître Holtius, le négociant, avait cordialement accueilli -le capitaine van Elven. Cornélius était jeune, un peu gros, mais doux et -bon, et, en dépit de ses cheveux d’un blond jaune que le travail avait -déjà rendus rares, Margaret se laissa aller à une sympathie profonde -pour ce soldat qui lui avait dit un jour si simplement et si tendrement: -«Je vous aime!» - -Cornélius avait d’ailleurs tenu secrète, même pour Carlos, son ami, -cette affection dont il ne pouvait parler sans compromettre un peu -Margaret Holtius. Il venait enfin d’être agréé officiellement par le -père, et il allait épouser la jeune fille lorsque l’ordre d’écraser -définitivement les _Chasseurs de têtes_ lui était arrivé. Avant de -partir, il avait écrit à sa fiancée ces simples lignes: _Si je meurs, ce -sera en songeant à vous. Pour me porter bonheur, pensez à moi!_ - -En entendant Adriaan-Carlos prononcer le nom de Margaret, Cornélius -éprouva une émotion douloureuse que les paroles ironiques du capitaine -Flink n’avaient pu jusque-là lui causer. - -— Carlos, dit-il gravement, nous sommes nés tous deux dans le même -village, et les maisons de nos parents morts se touchaient comme -jusqu’ici se sont touchés nos coudes. Nous avons marché côte à côte dans -la vie et la main dans la main. Il y a des frères qui se sont moins -aimés que nous. Carlos, je te demande pardon de ne t’avoir pas dit que -j’aimais Margaret. Mais, je venais justement te prier de vouloir bien -être mon témoin le plus cher à l’heure de cette union. - -— Ton témoin? dit Carlos Flink avec une expression bizarre. Ton -témoin?... C’est impossible. - -— Pourquoi? Parce que j’ai eu la mauvaise fortune de marcher sur tes -traces glorieuses dans le Guepo-Upas? - -— Non, fit Carlos, ce n’est point pour cela! Margaret Holtius, ta -fiancée, j’allais la demander à son père, et l’épouser eût été ma joie. -Comprends-tu? - -Cornélius van Elven était devenu presque livide. Il sentait bien -maintenant que c’était là sans nul doute — là seulement peut-être — la -véritable cause de la colère et de la souffrance de Carlos. Il n’essaya -point de rien adoucir. La plaie était vive, et toute parole eût semblé -une cruauté de plus. - -Il tendit une fois encore la main au capitaine Flink et lui dit -simplement: - -— Demeurons toujours ce que nous avons été l’un pour l’autre, des -frères, et si je t’ai involontairement causé une douleur, Carlos, -pardonne-moi, veux-tu? - -Sa main était largement ouverte et comme suppliante. Celle du capitaine -Flink demeurait immobile et crispée. Cornélius se mordit les lèvres. - -— Carlos!... Carlos! dit-il par deux fois, la voix étranglée. - -Carlos ne répondait pas. - -— Carlos! dit encore le capitaine Cornélius, je vais partir... je pars! - -Carlos s’était détourné et demeurait impassible. - -— Adieu, Carlos! s’écria enfin Cornélius van Elven. - -Et il s’élança hors du logis d’Adriaan-Carlos Flink. - -Pendant qu’il se retournait encore dans la rue pour voir si son ami -n’allait point se montrer à sa fenêtre et le rappeler, Carlos se jetait -en pleurant de rage sur son lit de nattes, et il avait envie de crier: -_Cornélius! Cornélius!_ Mais un double sentiment de jalousie meurtrie, -d’orgueil et d’amour blessés à la fois, le retenait, arrêtait ce cri -dans sa gorge. - -Cornélius van Elven était déjà loin maintenant. - - - II - -Ainsi, de ces deux amis réunis jusque-là par d’intimes liens, une double -rencontre, — la gloire d’un combat et l’œillade fauve d’une métisse, — -venait de faire deux rivaux. Ils ne se parlèrent plus durant leur séjour -à Batavia, ou n’échangèrent que de brèves paroles dictées par la -nécessité du service. Ce qui les séparait était d’autant plus redoutable -que c’était un sentiment plus vague de jalousie. Il semblait à -Adriaan-Carlos que Cornélius venait de lui voler sa gloire, de lui -arracher son amour, et Cornélius van Elven commençait à trouver que le -capitaine Flink nourrissait d’étranges et noires idées. Ces deux hommes, -liés naguère par l’affection la plus dévouée et dont toutes les pensées -avaient été communes, paraissaient déjà ne plus se comprendre. - -Il semble que la haine entoure d’une sorte de buée sinistre toutes les -actions humaines et les défigure comme ces jaunes et épais brouillards -qui changent les hommes en spectres. - -On eût dit, au surplus, que les soldats commandés par chacun des deux -officiers prissent un sauvage plaisir à irriter chaque jour davantage -ces blessures. Les rixes étaient fréquentes entre les deux compagnies, -et les vaincus de Guepo-Upas ne pardonnaient point le succès aux -vainqueurs. «Ce qui nous a manqué, disaient-ils ironiquement, ce n’est -pas le courage, c’est le tabac!» Lorsqu’il fut question, en juin 1847, -de ramener en Europe les régiments de l’armée continentale envoyés -l’année précédente pour renforcer l’effectif de l’armée des Indes, des -précautions furent prises pour éviter tout conflit. Le _Ruyter_ emporta -la compagnie du capitaine Flink et le _Guillaume-III_ celle du capitaine -van Elven. - -Sur le _Guillaume-III_, le capitaine Cornélius emmenait avec lui -Margaret Holtius devenue sa femme, Margaret souriante au bras de -Cornélius, avec ses beaux grands yeux pleins d’admiration fixés sur cet -homme dont le sang-froid, la bonté, le calme viril, la puissance faite -de douceur lui plaisaient. Margaret s’était tenue sur le pont du navire, -sa tête pâle, au teint mat légèrement doré, appuyée contre la poitrine -de son mari, tandis que le bateau, filant avec le _Ruyter_, s’avançait -vers cette ville inconnue pour la jeune femme et où Cornélius avait été -élevé: _Rotterdam_! - -Le soleil se couchait comme incendié avec de grandes raies d’un rouge -d’or, tandis que le rivage apparaissait déjà sombre, à la nuit tombante, -sous un ciel gris. Les bateaux rencontrés, avec leurs falots allumés, -d’un éclat verdâtre, ressemblaient, sur l’eau du fleuve immense, à des -lampyres entrevus dans l’herbe. Au loin, dans la brume, des étincelles -scintillaient, une ville dessinait sa silhouette noire. En approchant, -on distinguait à peine, dans une forêt de mâts d’un brun rouge, des -espèces de jonques à liserés verts, et devant cet étonnant tableau à -l’aspect féerique, ces maisons brunes où s’allumaient des lumières, -cette tour d’église dominant au loin les mâts des navires, la lune qui -se levait sur un fond bleuâtre découpait sur le ciel la silhouette -bizarre d’un moulin. Margaret Holtius pouvait encore se croire loin de -la vieille Europe, dans quelque coin curieux de Java ou de Bornéo, du -Japon ou de l’Inde. Cette ville, ce clocher, ces mâts, c’était Rotterdam -cependant!... - -On avait, ce soir-là, pris soin de faire débarquer les passagers du -_Ruyter_ et ceux de _Guillaume-III_ à une heure de distance. La -compagnie du capitaine Flink avait été casernée fort loin de celle du -capitaine van Elven, et les soldats d’Adriaan-Carlos devaient même -partir le lendemain pour La Haye; mais l’ordre du départ ne vint pas, et -les troupes restèrent à Rotterdam vingt-quatre heures de plus. Ces -vingt-quatre heures allaient décider de la destinée de Cornélius et du -capitaine Flink. - -Les soldats et marins revenant de Java avaient soif de bière hollandaise -et faim de gros baisers posés sur des joues fraîches. Il y a comme un -accès de folie brutale dans la joie farouche du matelot qu’on descend à -terre et du soldat qu’on rapatrie. Vive le coin de terre où l’on est né! -Au diable les piments de Batavia, les épices, le riz et le _kari_! Qu’on -oublie les Javanaises à la peau sèche, maigres et jaunes! Tout le -_Zand-Straat_ était en fête, bruyant et flambant, le lendemain du -débarquement des bataillons des Indes. Au fond des _musicos_ sinistres, -illuminés de rouge derrière les rideaux blancs ou pourpre, — autour des -comptoirs d’étain et devant la double rangée de bancs où se tenaient -assises de futures danseuses en camisoles blanches, les bras nus, gras -et blancs, les joues luisantes et carminées comme des pommes mûres, la -peau gonflée de houblon, des rondes de kermesses de Rubens se formaient. -On dansait au son des crins-crins; on hurlait à pleine voix, on buvait à -plein gosier, on entendait, au fond du _Zand_, des cris de joie féroce -et bruyante sortir de ces tabagies étranges qui arboraient ces noms -bizarres sur leurs enseignes peintes: _A l’Éléphant blanc de Siam, aux -Rois Mages, au Cheval blanc dans un panier_. - -Les soldats de Flink et de van Elven s’étaient comme engouffrés dans ce -_Zand_, avides de danses brutales, de rasades immenses, de poussées -formidables. C’était le déchaînement hardi de la brutalité, les -lendemains débordants et bestiaux de l’héroïsme. De folles chansons, -entonnées au fond des rues, partaient avec des fusées de rires gras, -mâles et niais. Un vent de liesse insensée passait sur ce fond, illuminé -comme une forge, de vieille ville hollandaise. Les marins trinquaient -aux prochains départs, buvaient aux prochains retours. Les soldats -contaient gaiement leurs campagnes. Ceux du capitaine Flink s’étaient -rendus au _musico_ de l’_Éléphant blanc_. Ceux de Cornélius Elven -dansaient dans un flot de poussière, sur le parquet poudreux des _Rois -Mages_. - -Tout à coup, le bruit se répandit dans le _Zand_ que les soldats du -capitaine Flink — par plaisanterie et pour se venger des fantassins de -Cornélius — allaient entrer aux _Rois Mages_ et prétendaient forcer -leurs rivaux à fumer des cigares de paille, par allusion aux cigares du -Guepo-Upas. - -Les soldats de la compagnie de van Elven se mirent à rire. Fumer des -cigares de paille! Subir la volonté des vaincus du Guepo-Upas! En -vérité, c’était comique, et on allait donc un peu s’amuser à se -dégourdir les poings! - -Il se trouvait, d’ailleurs, qu’une partie de la compagnie ayant été -retenue à la caserne, les soldats de Cornélius étaient moins nombreux -dans le _Zand-Straat_ que leurs adversaires décimés à Java. - -— Peu importe! dit l’un d’eux. Que les _Flinkois_ y viennent! on leur -montrera ce que vaut la compagnie de fusiliers du capitaine Cornélius! - -La bière aidant et la chaleur, les cerveaux s’échauffaient dans ces -antres fumeux pleins de rires. On parlait maintenant d’aller rôtir les -vainqueurs des _Chasseurs de têtes_ dans le _musico_ des _Rois Mages_. -Déjà des pierres avaient été lancées contre les vitres du cabaret, -brisant le verre et déchirant les rideaux. Les soldats du capitaine -Cornélius se barricadaient en chantant dans la grande salle basse et, -renversant les bancs de bois et le comptoir d’étain, se tenaient -derrière, attendant, en riant, — des pieds de tables et des escabeaux -ou des couteaux à la main, — l’assaut des grenadiers du capitaine -Flink. - -L’ivresse, l’ivresse brutale et lourde s’en mêlait. On voyait briller -dans ces yeux striés de rouge des éclairs fauves. Au dehors, les soldats -de Flink accouraient déjà, poussant des cris, sifflant, hurlant, -répétant sur tous les tons une stupide chanson dont le refrain improvisé -était: - - Ils mangeront des cigares de paille! - -Dans le _Zand-Straat_, tout grouillant de monde, une foule énorme, des -hommes, des femmes, des enfants accourus entouraient les soldats du -capitaine Flink groupés devant les _Rois Mages_ et défiant leurs rivaux -de sortir. Des clameurs rauques montaient de ce tas de gens en délire. -Des cailloux, des sous de cuivre, des souliers volaient de leurs mains -et brisaient, de minute en minute, un carreau de plus. On entendait -jaillir des insultes, de grossières injures de rustres, des défis qui -sentaient le vin, le genièvre et la bière. - -— Sortez donc! Mais venez donc dans la rue! Ils se blottissent comme -des lapins! Holà! oh! les fumeurs de cigares, on a donc peur de -s’enrhumer au grand air? Eh! fusiliers manques, voici des cigares de -paille! - -Et le refrain reprenait, entonné par des voix rauques, répété par la -foule, refrain stupide, irritant et insultant: - - Ils mangeront des cigares de paille! - -— Et vous mangerez des bottelées de foin! répondit enfin un sergent de -la compagnie de Cornélius en se montrant brusquement à une des fenêtres -des _Rois Mages_. - -On eût dit que les soldats groupés autour du _musico_ n’attendaient que -cette apparition pour se ruer sur le cabaret, enfoncer la porte et se -heurter aux bancs de bois amoncelés. - -— A l’assaut! En avant! cria une voix. - -Et, par une poussée terrible, la foule des _Flinkois_ entra, broyant la -porte et les vitrages, dans le _musico_ où les soldats de Cornélius -attendaient comme une garnison assiégée. - -— Assommez! assommez! cria la même voix qui semblait puer l’alcool. Il -en restera toujours assez, des fumeurs de cigares! En avant et vive le -capitaine Adriaan-Carlos Flink! - -— Vive le capitaine Cornélius van Elven! répondirent les soldats tapis -derrière le comptoir d’étain renversé. - -Il y avait comme une fureur multiple dans ces deux saluts devenus des -cris de haine. C’était l’aiguillon soudain qui excitait les uns contre -les autres ces hommes portant le même uniforme, parlant la même langue, -et dont quelques-uns, comme Adriaan-Carlos et Cornélius, étaient nés -peut-être dans le même village. Bras nus, la tunique jetée à terre, -farouches, ces soldats s’attaquaient entre eux, s’étreignaient, se -frappaient de leurs poings fermés ou de leurs couteaux ouverts, se -colletaient dans de sauvages corps à corps, prêts à mordre ou à se -déchirer le visage avec leurs ongles. On entendait des cris étouffés, -des plaintes chargées de rage, des bruits sourds qui étaient des sons de -bâton tombant sur des crânes ou des poings osseux frappant des -poitrines, par une détente de muscles herculéenne. Et cette lutte pleine -d’épouvante se passait dans la nuit, les lumières du _musico_ ayant été -éteintes; on entrevoyait vaguement, dans une pénombre pleine de -blasphèmes et de menaces, des silhouettes qui grouillaient, sinistres, -comme des ombres de damnés! - -La nouvelle se répandit bientôt en ville que les soldats de l’armée des -Indes s’égorgeaient entre eux dans le _Zand-Straat_. Cornélius, averti, -quitta sa femme, boucla son ceinturon et accourut au moment même où -Carlos Flink arrivait, furieux, sur le lieu de la mêlée. - -— Nos hommes se battent, dit brusquement Adriaan-Carlos. Si les deux -compagnies ont quelque démêlé à vider, ce devrait être pourtant l’œuvre -des officiers et non celle des soldats! - -— Quand vous voudrez, répondit Cornélius. En attendant, il faut que ce -désordre cesse. - -Il avait amené un clairon et quelques hommes de sa compagnie; il fit un -signe, et le son clair et vibrant du cuivre retentit dans le -_Zand-Straat_ comme un cri de coq au milieu d’un orage. La foule se -dispersa soudain devant les _Rois Mages_ en apercevant, au bout de la -rue, les éclairs des baïonnettes des soldats. - -— Nos officiers! dirent les fusiliers en s’arrêtant tout à coup avec un -respect instinctif. - -La compagnie d’Adriaan-Carlos avait d’ailleurs échoué devant la -barricade des _Rois Mages_. Plus d’un combattant se retirait, rasant la -muraille, assommé à demi, les yeux bleuis, la joue déchirée, le sang sur -le visage. Les autres, dans le _musico_, alignaient leurs blessés le -long de la muraille, comme en bataille, et leur versaient du rhum pour -les soutenir. - -— Ainsi, s’écria Cornélius en s’avançant, voilà le spectacle que -donnent, en retrouvant leurs foyers, les soldats de la Hollande? Il vaut -bien la peine d’avoir été, là-bas, des héros, pour se conduire ici comme -des bandits. — Oui, des bandits! répéta Cornélius, élevant la voix pour -étouffer tous les murmures. Il n’y aura ni récompenses ni croix pour -personne. Les soldats de l’armée des Indes se sont déshonorés! - -— Oui, répondit Adriaan-Carlos, et c’est bien pourquoi ceux qui les -commandent doivent faire oublier un tel scandale! - -Du geste, il touchait la poignée de son épée. - -Cornélius van Elven haussa les épaules, et Carlos l’entendit qui -murmurait tout bas: - -— Il est fou! - -Cette rixe farouche, au fond d’une ruelle louche, courrouça fort le -major général, ministre de la guerre. Le lendemain, la compagnie du -capitaine van Elven était sévèrement consignée, et celle du capitaine -Flink dirigée en toute hâte sur La Haye. Quant aux officiers, mandés à -La Haye l’un et l’autre, ils donnèrent tour à tour des explications sur -les causes d’un pareil scandale. Il y avait eu mort d’hommes. Deux -soldats venaient de succomber à l’hôpital de Rotterdam, l’un d’une -blessure au ventre, l’autre d’un coup de talon à la tempe. - -Ce fut surtout sur le capitaine Flink que le ministre faisait retomber -la responsabilité de ce triste drame. Adriaan-Carlos semblait avoir -entretenu chez ses soldats un sentiment de dépit et de colère. On -l’avait entendu plus d’une fois parler tout haut, avec ironie et devant -ses troupes, des vainqueurs du Guepo-Upas. Le major général donna à -entendre que le capitaine Adriaan-Carlos Flink serait cassé de son -grade. - -Carlos était pauvre. Sa seule fortune, c’était cette épée qu’on menaçait -de lui enlever. Cornélius, au contraire, fils d’un armateur, marié en -outre à cette jolie Margaret Holtius qui avait apporté une fortune, -pouvait se passer de sa solde et de son grade. - -— Monsieur le ministre, dit-il au général, il serait souverainement -injuste d’accuser le capitaine Flink, lorsque le seul auteur de cette -fâcheuse affaire, c’est moi. - -— Vous, capitaine? - -— Je n’ai pas eu le triomphe modeste, monsieur le ministre, j’ai -peut-être trop humilié le légitime orgueil de braves gens qui avaient -bien combattu avant nous. Durant la traversée, mes hommes ont défié les -soldats du capitaine Flink sur la terre ferme; ceux-ci ont répondu à ce -défi. De là le combat du _Zand-Straat_. - -— Oui-da! fit le major général un peu incrédule. - -— Monsieur le ministre, interrompit brusquement Carlos Flink, qui -depuis un moment se mordillait la moustache, n’écoutez pas le capitaine -van Elven. C’est si bien moi et mes hommes qui trouvons, avec raison, -que le capitaine nous a pris notre gloire, que je suis disposé à croiser -mon épée contre la sienne quand il voudra! - -— Capitaine, dit sévèrement le major général, une provocation? devant -moi? - -— Je vous demande pardon, mon général, répondit Carlos, mais, sur -l’honneur, il y a un officier de trop dans l’armée hollandaise, moi ou -lui! - -— Eh bien! capitaine, répliqua froidement Cornélius van Elven, restez -seul désormais: ce n’est pas moi qui vous ravirai vos victoires! -Monsieur le ministre, je vous prie de vouloir bien recevoir ma -démission! - -— Votre démission, capitaine? - -— Ma démission, monsieur le ministre. J’ai fait mon devoir. Je vais -tâcher de faire mon bonheur. Je vous demande seulement de ne pas donner -suite à une enquête qui pourrait être contraire au brave capitaine -Flink. - -Chose sinistre que la haine, même chez les meilleurs! Carlos allait -faire un mouvement, non pour remercier Cornélius, mais pour repousser -cette générosité qui lui paraissait humiliante. Ce mot _bonheur_ était -entré comme une lame de couteau dans le cœur d’Adriaan. Il avait revu -soudain la créole Margaret avec ses grands yeux de gazelle et ses -souples mouvements de tigresse caressante, et il lui avait semblé que, -par un égoïsme insultant, Cornélius le condamnait, lui, le capitaine -pauvre, à la vie de hasard de l’officier de fortune, tandis qu’il se -réservait la grasse vie de ces riches Hollandais qui interprètent ainsi -le commandement: _Travaille six jours et repose-toi le septième_, en -disant: «Fais travailler les gens de Java pendant sept jours et -repose-toi toute la semaine!» - -— Monsieur le ministre, dit Carlos Flink, je ne souffrirai pas... - -Le ministre l’interrompit brusquement. - -— Vous n’avez pas d’opinion à émettre, capitaine, dit-il; rendez-vous à -la tête de votre compagnie! - -Carlos partit, et le ministre essaya de faire revenir sur sa décision le -capitaine Cornélius. Mais, chez ces natures d’une énergie froide, toute -résolution est inébranlable. La démission du capitaine van Elven ne fut -point reprise. - -Cornélius avait, d’ailleurs, déjà entrevu pour sa vie un autre but que -la gloire des armes et un autre rêve plus vaste et plus beau. - -— Les hommes comme vous sont assez rares pour qu’ils n’aient point le -droit de se soustraire au service de la patrie, lui répéta par deux fois -le ministre. - -L’éternel sourire plein de pensées de Cornélius releva ses lèvres, et il -répondit alors au major général: - -— Monsieur le ministre, n’ayez crainte. Si je quitte l’armée, c’est -pour être plus utile encore à la Hollande. - -— Et comment cela? demanda le ministre. - -Cornélius souriait encore. - -— Oh! fit-il, c’est mon secret! Et permettez-moi de ne point le révéler -aujourd’hui. Les plus beaux rêves passent pour des folies lorsqu’ils ne -se réalisent pas. - - - III - -Grâce à l’espèce de sacrifice de Cornélius van Elven, le capitaine -Carlos Flink ne quitta point l’armée et conserva son grade. Il fallait, -devant l’opinion publique, une victime expiatoire pour l’affaire du -_Zand-Straat_. Cette victime, ce fut Cornélius. Le capitaine Flink -continua à servir la Hollande, et Cornélius, accrochant à la muraille -son épée de capitaine, se contenta, comme il l’avait dit au ministre, -d’être heureux, tout en poursuivant avec acharnement un but que bien -d’autres eussent traité de chimère. - -Il y avait dix ans déjà que l’aventure du _Zand-Straat_ était oubliée et -l’ancien capitaine des fusiliers du Guepo-Upas continuait à caresser le -rêve qu’il avait, en amoureux jaloux d’un songe, voulu cacher au major -général. - -Lorsque Cornélius van Elven, enfermé dans son artistique maison de -Rotterdam, laissait échapper le secret de ses préoccupations constantes, -de ses espoirs et de ses rêves, il n’y avait cependant point, dans tout -le royaume des Pays-Bas, un homme plus éloquent que lui. Il n’était déjà -plus le soldat d’autrefois, l’homme des prouesses froidement résolues. -Son nom n’était pas oublié des soldats hollandais de la garnison de -Batavia, mais peut-être ses fantassins n’eussent-ils point reconnu leur -ancien officier. Maintenant, Cornélius vivait loin du monde, penché sur -d’immenses cartes géographiques, entre des mappemondes volumineuses, la -plume ou le compas à la main, poursuivant on ne savait quel problème, -alignant avec un acharnement passionné des chiffres après des chiffres. - -Quoique jeune encore — il avait tout au plus atteint la quarantaine — -Cornélius ressemblait déjà à un vieillard. Ses cheveux étaient rares sur -son crâne à demi dénudé, dont le front élargi et admirablement dessiné, -vaste et beau, luisait comme de l’ivoire jauni. Ses tempes grisonnaient, -et sa barbe, qu’il portait entière, semée de fils d’argent, lui donnait, -lorsqu’il était assis à sa table de travail, une calotte de velours sur -la tête, l’aspect de quelque songeur de Rembrandt. Cet homme était beau -d’ailleurs, blond, l’œil bleu rempli d’une flamme virile, et lorsqu’il -laissait tomber son regard, du haut des fenêtres de sa demeure, sur la -Meuse aux eaux vertes qui coulait, rapide, devant son logis, on devinait -que ce n’était pas sur les bateaux en marche ou à l’ancre qu’il fixait -ses prunelles, mais plutôt sur quelque chose d’invisible aux autres -yeux, de lointain et d’immense, qu’il entrevoyait, lui, comme le voyant -aperçoit le fantôme. - -Il y avait tout un monde de visions dans l’œil clair de Cornélius van -Elven. L’ancien capitaine des bataillons de Batavia poursuivait la -solution de quelque problème étrange. Il vivait retiré, avec sa chère -Margaret, une vieille cuisinière et deux domestiques, dans sa demeure du -quai des _Boompjies_ (les petits arbres), logis coquet, d’une propreté -étincelante, aux acajous brillants, aux miroirs sans mouchetures, aux -boutons de porte polis comme du cristal jaune. - -Il avait fait un véritable musée de curiosités artistiques ou -scientifiques, tapissant les murailles de _lavis_ géographiques exécutés -par lui-même, suspendant à côté des faïences de Delft, aux chinoiseries -bleues et gaies, des armes de Java, des kriss malais, des sabres -japonais à la poignée nattée d’argent, ou de grands plats de cuivre -repoussé, ornés de l’énorme grappe de raisin de Chanaan, qui est comme -la marque distinctive des cuivres hollandais. - -Entouré de ces objets d’art et gardant toujours à portée de sa main ses -instruments de travail, règles, boussoles et compas, Cornélius van Elven -était heureux. La poésie, chez lui, était d’ailleurs fort joliment -représentée par des fleurs toujours fraîches, des tulipes aux larges -pétales striés de rouge et de jaune, hautes sur leur tige verte, et par -cette femme jeune, adorable, qui passait, dans cette calme maison -hollandaise, comme un rayon de soleil électrique et réchauffant. - -La beauté de madame van Elven était célèbre à Rotterdam, et la jolie -créole, qui faisait jadis tourner toutes les têtes lorsqu’elle -apparaissait sous les grands arbres de la rue centrale de Batavia, eût -encore brillé au premier rang si, malgré sa fortune — et pour plaire à -son mari — elle elle ne se fût volontairement confinée dans sa maison -des Boompjies. Cornélius vivait donc heureux. Il avait trouvé le bonheur -dans le calme et dans le rêve. Il aimait à s’enfermer seul dans son -cabinet de travail, et parfois il laissait Margaret s’y glisser et venir -déposer un baiser sur son front penché. - -— Tu travailles trop, Cornélius! disait la jeune femme avec une -expression de bonté profonde. - -Il relevait la tête, souriait de son beau sourire grave et répondait: - -— On ne travaille jamais assez. La vie est si courte! - -Alors, quand Margaret lui demandait vers quel but il marchait avec tant -d’acharnement depuis des années, Cornélius van Elven semblait se -transfigurer; ses traits placides et lourds prenaient soudain une -expression vraiment inspirée, et l’ancien combattant des _Chasseurs de -têtes_ se mettait à parler, avec une éloquence chaude et une foi -vibrante, des mystères que la nature cachait encore à l’homme et que -l’homme devait un jour pénétrer. Il disait les contrées inconnues, les -terres ignorées, les déserts immenses. Il montrait à Margaret éblouie -tout ce que cet être fragile et nu, l’homme, jeté sans défense sur -l’écorce terrestre, avait déjà trouvé et ce qui lui restait encore à -découvrir. Puis, comme un amoureux qui eût tiré de sa poitrine l’image -de la femme aimée, comme un prêtre qui tout à coup eût découvert l’autel -adoré, Cornélius, enfiévré, ardent, ses yeux bleus jetant des éclairs, -le geste élargi, la voix ardente, révélait à Margaret le secret de ses -recherches. - -— Tu as grandi, lui disait-il, sous le soleil d’Asie. Tu as connu les -grands ciels d’un bleu implacable sur lesquels se découpent les palais -blancs que l’œil ne peut fixer. Tu as cherché, enfant, sous les lianes -des _banians_ immenses, un peu d’ombre contre la chaleur; tu as vu des -hommes à la peau de bronze que les rayons du jour semblaient réduire à -l’état de squelette. Tu as baigné tes petits pieds de reine dans les -flots bleus de la mer de Java. Tu as vu des pays aux arbres verts comme -des émeraudes, aux lacs couleur de turquoise, aux fleurs jaunes comme de -l’or ou rouges comme du sang ou des rubis. Eh bien! il y a, là-bas, du -côté du pôle, après la région des frimas et des neiges, derrière les -hautes montagnes de glace, au delà des brumes pleines de mystères et des -glaciers où grelottent, dans leurs peaux de bêtes, les Esquimaux du -Groenland; il y a, loin des _icebergs_ formidables, une mer immense et -bleue, plus bleue que celle du Bengale, au-dessus de laquelle volent, -innombrables et pareils à des flocons de neige, des multitudes d’oiseaux -inconnus! C’est la Mer libre, la grande mer, la mer profonde, la mer -plus vaste que l’Océan, puisqu’on n’en connaît point les limites, et qui -s’étend, avec ses bordures de glaces, jusque dans des régions où jamais -voix humaine n’a été entendue! Cette mer, la mer libre du pôle, sir John -Franklin l’a entrevue peut-être, Mac-Clintock est certain qu’elle -existe, Mac-Clure en a parlé! Moi, je la cherche, et je veux, je veux, -entends-tu? je veux m’enivrer de sa féerie, je veux respirer le vent qui -souffle au-dessus de ses vagues, je veux, de mes lèvres avides, je veux -boire de son eau glacée! - -Et, continuant à décrire cette mer inconnue que son œil de voyant -apercevait clairement là, devant lui, — comme une vision vers laquelle -il pouvait étendre la main, — Cornélius van Elven entraînait réellement -Margaret sur ce grand chemin du rêve. La fille de l’armateur de Batavia -se laissait emporter par ces songes superbes. Elle aussi, plongeant ses -grands yeux noirs dans les yeux bleus et pleins de fièvre de son mari, -elle entrevoyait cette grande mer mystérieuse du pôle, déroulant au loin -ses flots et commençant peut-être un monde. Pleine d’admiration, de -respect et de passion pour Cornélius, elle trouvait que celui-là qui -pensait à reculer ainsi les limites assignées à l’homme était un de ces -êtres d’élection sur le front desquels s’est posée la langue de feu du -génie. Elle lui disait: _Parle! Parle!_ lorsque, comparant son premier -état à celui qu’il voulait suivre, Cornélius répétait que le soldat -conquérant qui tue n’est rien à côté du marin qui donne sa vie pour -découvrir des univers. Et lorsque, après lui avoir tant de fois décrit, -comme s’il l’eût réellement visitée jadis, cette brumeuse contrée du -Nord où le vieil Odin, le dieu Scandinave, semble éternellement assis, -dans ses glaciers brillants et beaux comme un Walhalla, sur son trône de -neige, lorsqu’il lui disait: - -— Je veux aller là, je veux attacher le nom de van Elven à la -découverte de la Mer libre... - -Margaret répondait, heureuse et fière: - -— Ce que tu feras sera bien fait, Cornélius, et si tu as besoin de ma -fortune tout entière, prends-la, prends, mon bien-aimé! Tu sais bien -qu’elle est à toi! - -Ce n’était pas de quelques milliers de florins que parlait madame van -Elven. Maître Holtius, mort depuis quelques années, avait laissé à sa -fille une royale fortune, bank-notes et tonnes d’or. De cette fortune, -Margaret en avait donné une partie aux pauvres en souvenir du négociant. -Le reste avait été confié à la Banque des Pays-Bas. Cornélius van Elven -pouvait donc à son gré fréter un navire, dépenser ce qu’il voudrait pour -l’expédition projetée. Margaret avait en lui la foi la plus profonde, -une foi absolue, celle de l’enfant qui incarne tout amour dans son père. - -— Merci, répondait alors Cornélius lorsque Margaret lui parlait ainsi. -Quand j’aurai décidément trouvé le chemin qu’il faut suivre, le passage -à travers les falaises sinistres, je partirai, ma bien-aimée, en te -bénissant. - -Cornélius van Elven n’avait d’autre amour que sa Margaret et d’autre -rêve que son œuvre. Point d’enfants. On eût dit que la vie le condamnait -au but unique qu’il entrevoyait comme dans la fièvre. - -Depuis bien longtemps, Cornélius n’avait pas entendu parler de Carlos -Flink. Le capitaine était reparti pour Bornéo ou pour Sumatra. Il y -avait séjourné pendant plusieurs années, faisant son devoir, risquant sa -vie, puis il en était revenu avec une maladie de foie assez prononcée, -et il s’était marié à Overschie, dans ce petit village tranquille où il -espérait oublier ses fatigues et ses déceptions. Adriaan-Carlos, malgré -ses facultés hors de pair, son courage à toute épreuve, son coup d’œil -admirable, cette intrépidité d’âme et de corps qui l’avait taillé dans -le roc des héros, n’était, en effet, arrivé à rien, et se trouvait, à -quarante ans passés, aussi pauvre que devant, malade et lassé de tant de -luttes. A quoi lui avait servi de verser tant de fois son sang, -inutilement et obscurément, dans ces rencontres ignorées avec des -rebelles, sur la côte ou dans les montagnes? Il revenait au pays avec le -même grade que jadis, et se répétant tout bas que l’aventure du -_Zand-Straat_ et la démission de van Elven avaient peut-être été les -seuls obstacles à son avancement. La mauvaise note encourue subsistait, -et les ministres succédant aux ministres n’oubliaient point l’équipée du -terrible combat au fond d’une rue de Rotterdam. - -Aussi bien, Adriaan-Carlos se sentait-il devenir subitement très pâle -lorsque le nom de Cornélius était prononcé devant lui. Peut-être eût-il -oublié ce passé douloureux, cette rivalité désastreuse, si le mariage -lui eût donné la joie qu’il était en droit d’attendre. Mais le capitaine -Flink avait tout justement épousé la seule femme qui ne pût lui -convenir. C’était une bonne, douce et naïve Hollandaise, blonde, blanche -et grasse, riant volontiers tout d’abord, mais rendue timide et presque -triste par les soubresauts et les colères de son mari, et qui, dans le -petit logis d’Overschie, passait maintenant silencieuse et peureuse, ne -s’occupant que d’arriver à l’heure militaire pour les repas et faire -flamber les cuivres polis de la maison. - -Adriaan-Carlos, fumant sa pipe à sa fenêtre, regardait, du matin au -soir, le calme paysage des environs d’Overschie, les grands prés d’un -vert tendre sous un ciel gris pâle, argenté et lumineux, avec des nuages -en flocons de neige, au loin des toits rouges, un moulin presque -toujours immobile, des vaches tachées de noir paissant l’herbe piquée de -fleurettes, l’eau des canaux étincelant au soleil, une fraîcheur, une -santé, une paix profonde, un cadre tout fait pour un heureux. - -— Paysage de ruminants! disait alors le capitaine Flink avec humeur. -L’homme n’est pas seulement sur terre pour digérer! Ah! que je m’ennuie! - -Tout l’ennuyait: sa femme, qui était charmante, avec son calme et clair -visage; son chien, qui était fidèle; sa servante, qui était dévouée. Il -avait d’abord cru trouver, avec le repos, le contentement dans ce coin -de terre. Il n’y rencontrait que le vaste, écœurant et profond ennui. - -— Je suis fait pour l’action, disait-il, criait-il tout haut, et les -vitres du petit logis en tremblaient. Ma vie n’a plus de but maintenant. -Je suis las de m’assommer ici. Qu’est-ce que je pourrais bien faire? - -Une gazette de Rotterdam vint lui annoncer un matin que l’ex-capitaine -van Elven, «le héros du Guepo-Upas», comme on appelait toujours -Cornélius, préparait, disait-on, une expédition toute personnelle au -pôle nord. Cornélius van Elven, après avoir tout d’abord conseillé à ses -compatriotes de faire communiquer la mer du Nord avec Amsterdam, — -œuvre superbe, qui devait être exécutée plus tard, — avait cherché -ensuite une autre entreprise digne de lui et s’était résolu, paraît-il, -à découvrir, délimiter et sonder la Mer libre du pôle. «Était-il besoin, -ajoutait la gazette, de faire ressortir tout ce qu’avait d’admirable, de -vraiment grand et de vraiment patriotique un semblable projet? Quelle -reconnaissance devait garder un jour la Hollande à l’homme qui, après -l’avoir si bien servie autrefois, voulait aujourd’hui la parer d’une -nouvelle gloire!» - -Carlos Flink froissa tout aussitôt le journal avec rage et le jeta à -terre, pendant que sa femme Dica lui versait doucement son café. - -— Trop chaud! il est trop chaud!... s’écria le capitaine après l’avoir -goûté. Ce Cornélius!... Il y a donc des destinées comme la sienne! -Toujours fortuné! Avait-il vraiment mérité plus que moi d’avoir de la -renommée, de la fortune, et une femme?... Ah! quelle femme!... - -La pauvre Dica entendait tout cela. - -— Une vraie femme! continuait Carlos; énergique, ardente, et qui serait -capable, en cas de malheur, de partager toutes les douleurs avec lui! -Toutes! - -— Est-ce que je ne partage pas les tiennes, mon ami? murmura doucement -Dica en tendant le sucrier à son mari. - -— Ce n’est pas la même chose..., fit Carlos. Satané sucre! il ne sucre -pas! Où diable as-tu pris ce sucre?... Non, mille fois non, ce n’est pas -la même chose!... A un caractère enragé comme le mien, il fallait une -femme comme Margaret. - -— Alors, dit madame Flink en s’efforçant de retenir ses larmes, puisque -tu crois que c’était elle qui pouvait te rendre heureux, pourquoi ne -l’as-tu pas épousée? - -Ces paroles, les seules que Dica eût encore prononcées avec une nuance -de reproche, firent sur Adriaan-Carlos l’effet d’un obus. Il bondit, -regarda sa femme dont les yeux de faïence bleue se mouillaient de pleurs -et dont le visage, rose et frais d’ordinaire, était tout pâle. - -Puis il haussa les épaules et dit: - -— Pourquoi? pourquoi?... Eh! parbleu! parce qu’il était là, _lui_! -Parce que dans la part de chance faite à deux hommes grandissant côte à -côte _il_ a tout pris, lui, gloire et bonheur! Et je l’ai aimé! et je -l’ai appelé mon frère! Ah! ce Cornélius! Je voudrais... oui, je voudrais -lui prouver que je le vaux bien, dussé-je pour cela risquer cette -misérable carcasse dont les balles et les couteaux des _Chasseurs de -têtes_ n’ont jamais voulu! - -— Alors, tu le hais bien? demanda Dica. - -— Oh! jusqu’aux moelles! - -— C’est dommage, fit doucement la Hollandaise avec une expression de -mélancolie que Carlos Flink ne comprit pas. Vois-tu, Adriaan, je ne dis -rien, j’ai l’air de ne rien comprendre, mais je ne suis pas une sotte! -Il n’y a rien de plus sinistre que la haine. Je ne connais M. van Elven -que de réputation, mais je sais qu’il est aussi calme que tu es emporté, -aussi froid que tu es bouillant, aussi disposé au rêve que tu es prêt à -l’action. Unis entre vous, que de services vous auriez pu vous rendre -l’un à l’autre, et aussi aux autres! Avec l’affection, on fait des -miracles. Avec la haine, on fait des folies. Je ne sais pas où j’ai lu -cela, mais le mot m’a frappé, et je l’ai retenu, mon ami: «La haine est -une force perdue!» - -Dans ce que venait de dire, avec cette intelligence profonde que donne -la tendresse, madame Flink, Adriaan-Carlos ne vit qu’une chose: l’éloge -de Cornélius. Il s’irrita davantage, se fâcha tout à fait et, tandis -qu’il prenait son café en grommelant, Dica monta à sa chambre et se mit -à pleurer toute seule. Quand elle redescendit, essuyant ses yeux rouges, -elle retrouva le capitaine Flink à la même place, mais penché sur la -gazette et songeant. Il entendit du bruit, releva la tête, et Dica fut -toute surprise en voyant son visage: ce visage rayonnait. - -— Qu’as-tu donc? lui dit-elle. Adriaan, Adriaan, réponds-moi!... -Qu’as-tu donc? - -— Rien! fit Adriaan-Carlos. Mais j’ai peut-être trouvé le moyen de -prouver à l’heureux Cornélius van Elven que le capitaine Flink est aussi -bon patriote que lui! - - - IV - -Le docteur Kane et le docteur Hayes n’avaient pas encore, lorsque -Cornélius conçut son projet, exécuté leurs voyages au Groenland. -Découvrir la Mer libre du pôle, planter sur ses rives de glace le -drapeau tricolore de Néerlande, était donc une entreprise vraiment -patriotique et belle, et van Elven, du fond de sa maison des Boompjies, -avait nourri un de ces rêves que portent seuls en eux les grands -chercheurs d’inconnu. Ce n’était pas une ambition vulgaire qui le -poussait à cette audacieuse aventure: si son nom devait y grandir, le -nom de son pays en devait recevoir un lustre nouveau. La Hollande, reine -des mers autrefois, allait prouver qu’elle avait encore des fils prêts à -tenter le sort et à conquérir l’univers. - -A Rotterdam, à Amsterdam et à La Haye, on parlait déjà avec admiration -du «projet de Cornélius». Quelques-uns souriaient bien un peu, mais chez -ce peuple de matelots laborieux, hardis, qui se sont construit eux-mêmes -une patrie en la disputant et l’arrachant à la mer, toute expédition de -ce genre, fût-elle insensée en apparence, devait rencontrer des -approbateurs. Les dames de La Haye, comme si elles eussent voulu -revendiquer pour leur sexe une part de gloire, ne tarissaient pas -d’éloges sur cette petite créole, la métisse, ou, comme on dit, la -_lipplape_ Margaret, qui sacrifiait hardiment sa fortune à la gloire de -son époux. - -Et Margaret était bien heureuse et bien fière, non point de ces éloges, -mais de l’intime satisfaction de sa conscience, fière de se sentir -associée à cette œuvre immense. Elle eût été plus heureuse encore si -Cornélius eût consenti à la laisser prendre sa part des dangers qu’il -allait courir. Elle essaya bien de faire entendre à son mari qu’elle -aurait le courage et la force de l’accompagner partout, mais van Elven -ne voulut pas l’entraîner dans ce qu’il regardait comme une périlleuse -folie. - -— Toi, — une femme, — au Groenland!... C’est impossible. - -Margaret se résigna donc et passa son temps dès lors à surveiller la -confection des vêtements et des fourrures que devait emporter Cornélius. -Un certain nombre de braves gens, anciens matelots, un lieutenant de -vaisseau de la marine royale, Gaspard Hynkx, et un chirurgien, Justus -van Doole, s’étaient offerts, avides d’inconnu et de gloire, pour -accompagner Cornélius van Elven. Le navire, spécialement aménagé pour -l’expédition, était à l’ancre à Rotterdam, et les curieux affluaient sur -le quai, lisant au flanc du bâtiment ce joyeux nom de bon augure: -l’_Espérance_. Il y a comme une poésie vivante et tangible dans tout -navire au port et qui demain partira pour des terres lointaines. Il -semble que cette masse de bois, de cuivre, de cordages et de fonte soit -réellement un être animé qui va livrer un duel terrible à l’infini. Mais -lorsque le bateau qui partira est promis à quelque aventure gigantesque, -comme l’était l’_Espérance_, on s’arrête devant lui, le cœur plein -d’angoisses, et on le saluerait volontiers comme un être vivant qui va -mourir. - -L’_Espérance_ embarquait déjà ses provisions pour l’hivernage, ses -instruments de travail, des tentes, des couvertures, et on disait à -Rotterdam que la date de son départ était maintenant fixée, lorsque le -bruit se répandit en Hollande qu’une autre expédition, une expédition -rivale, conduite par des Anglais, allait quitter Liverpool avant même -que l’_Espérance_ eût levé l’ancre. - -L’expédition anglaise n’attendait plus, paraît-il, que l’arrivée d’un -officier hollandais qui devait jouer un rôle prépondérant dans le -voyage. Cet officier, dont on ne disait pas encore le nom, s’était -présenté à la Société de géographie de Londres, cartes en mains, -démontrant la possibilité de traverser le passage du pôle nord et, après -une série de conférences éloquentes, il avait entraîné bon nombre de -souscripteurs. - -Lady Franklin, avide de retrouver les traces de son mari, s’associait -largement à l’entreprise, et toute cette affaire avait été conduite en -Angleterre avec une telle habileté et une telle discrétion, qu’on -n’apprenait, en Hollande, l’existence de cette expédition en quelque -sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était plus possible de la devancer. - -Un matin, le courrier venant d’Angleterre apporta à Cornélius van Elven -cette lettre datée de Liverpool: - - «14 avril 185... - - «Il y a dix ans, vous m’avez arraché la gloire d’écraser les - rebelles de Java au delà du Guepo-Upas. Depuis dix ans, j’ai - vécu sur ce souvenir qui a fait de nous, amis autrefois, deux - adversaires. Aujourd’hui le sort, inclément pour moi, me permet - de vous disputer une victoire nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de - passer triomphant à travers les mers arctiques. Moi aussi, j’ai - pâli sur les cartes, interrogé, le compas à la main, ces grands - horizons inconnus. Moi aussi, je crois avoir trouvé et j’ai pu - réussir à intéresser bien des gens à mon œuvre. Le public et - l’or hollandais vous étaient tout acquis. J’ai appelé à moi - l’Angleterre. C’est sur un navire anglais que je pars, et nous - ferons telle diligence que j’espère bien avoir l’honneur de - planter le premier, à côté du drapeau de la vieille Angleterre, - les couleurs de mon pays, les trois couleurs de Néerlande, sur - la rive de la Mer libre. - - «Demain notre navire lève l’ancre. Le _Saint-James_ aura pris - l’avance sur l’_Espérance_. Quand vous arriverez au Groenland, - vous trouverez la trace de notre passage sur les glaciers. La - place sera prise, la Mer libre découverte. Ce sera, si vous le - permettez, la revanche du Guepo-Upas, capitaine van Elven! - - «Adriaan-Carlos Flink.» - -Après avoir lu cette lettre, Cornélius faillit avoir un coup de sang. Il -ne ressentait pas seulement de la colère contre l’ancien compagnon de -ses premiers combats devenu son rival, son plus cruel ennemi, il -éprouvait une sorte d’accablement farouche devant cet obstacle imprévu -qui se dressait entre son but et lui. Cette expédition tant rêvée, ce -beau projet plein d’audace, ce n’était plus maintenant son œuvre -unique!... Un autre avait conçu, un autre exécutait, à cette heure même, -un pareil voyage!... Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse! Cet -Adriaan-Carlos qu’il avait tant de fois pressé contre sa poitrine! La -jalousie, les déceptions, la vie en avaient fait cet homme qui jurait de -lui ravir son triomphe et qui écrivait si amèrement: «Votre défaite sera -ma revanche.» - -Jusque-là, Cornélius n’avait point haï Carlos. Il hochait doucement la -tête lorsqu’on prononçait ce nom, et quand il parlait de son ancien ami, -sa parole n’avait que de la pitié, et souvent de l’attendrissement. Mais -dès lors, tout fut dit. La même haine violente qui faisait battre le -cœur ardent de Carlos emplit l’âme plus ferme de Cornélius. Tant -d’insolence gonfla la poitrine de van Elven, et Margaret l’entendit -crier en montrant le poing à quelqu’un d’invisible: - -— Misérable! - -— A qui parles-tu? De qui parles-tu? demanda Margaret. - -— De qui? De Carlos. Un traître. Un homme qui veut me voler le fruit de -tant d’années de recherches, de veilles et d’efforts, comme un larron me -volerait ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de mes nuits des heures de -labeur acharné, mon front sera devenu tout à fait chauve, mes yeux se -seront creusés; à quarante-quatre ans, j’aurai l’air d’un vieillard, -tout cela pour que maître Carlos me dérobe mon œuvre et me soufflette de -la lettre que voici! Il eût été à terre et près de moi, je lui eusse -répondu par un cartel. Je le croyais fou, je ne le savais pas méchant. -Fou! Après tout, il l’est de croire que ce que j’ai mis tant d’années à -concevoir et à découvrir, il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il ne -s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de trouver mathématiquement. - -Puis, s’interrompant tout à coup: - -— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a, ce Carlos, une intelligence -profonde et vive... Du génie! Presque du génie! Si ce que j’ai -laborieusement cherché il l’avait trouvé, lui? Il est savant, très -savant. Si ce passage du pôle il le découvrait avant moi?... Eh bien! il -faut partir, partir en hâte! Il faut arriver avant le _Saint-James_! Il -faut que le premier talon humain qui se pose là-bas, sur cette neige, -sur ce sol glacé, ce soit le mien! - -Et, avec une sorte de fièvre, lui si calme d’ordinaire, si maître de -lui, il hâtait les préparatifs de départ, il poussait ses compagnons à -lever l’ancre sur l’heure. - -Les beaux yeux de Margaret étaient rouges maintenant. Elle pleurait, -mais sans se plaindre. Elle avait rencontré, un soir, sur le quai des -Boompjies, une femme blonde, à l’air triste et bon, qui regardait -mélancoliquement le navire l’_Espérance_. - -— Est-ce que vous avez un parent, votre mari ou votre frère, qui -s’embarque sur l’_Espérance_? lui avait-elle dit. - -Et la jeune femme avait répondu: - -— Non! Si je regarde ce navire, c’est qu’il est cause que mon mari est -loin, bien loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être! - -— Je ne comprends pas, dit Margaret. - -— Hélas! madame, reprit la jeune femme, c’est parce que le capitaine -Cornélius s’en va au pôle nord, que Carlos Flink y va aussi! - -— Carlos Flink! s’écria Margaret. - -— Je suis sa femme. Le connaissez-vous? - -— Je suis la femme de Cornélius van Elven! - -Margaret et Dica se regardèrent un moment, avec une expression étrange, -comme si chacune d’elles eût mesuré ce qu’il y avait chez l’autre de -haine contre celui qu’elle aimait; puis, dans la mélancolie profonde et -douce du regard, dans les yeux bleus de Dica, dans les yeux noirs de -Margaret, il y avait tant de douleur, de tristesse, d’effroi, de -faiblesse et de bonté condamnées à la torture, qu’instinctivement leurs -mains se tendirent l’une vers l’autre et que les deux femmes de ces -hommes qui se haïssaient s’embrassèrent, comme si ce baiser de paix eût -dû porter bonheur à ceux qui partaient. - -Le lendemain, à l’heure où l’_Espérance_ levait l’ancre, hissant -fièrement, devant les autres bateaux pavoises, le drapeau aux trois -couleurs hollandaises, il y avait dans la foule deux femmes qui se -tenaient serrées l’une contre l’autre et qui priaient. - -— Mon Dieu! disait l’une, ramenez Cornélius sain et sauf! - -— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait l’autre. - -Et toutes deux, à travers leurs larmes: - -— Faites que leur haine mutuelle ne leur porte point malheur! - -Le canon tonna, l’_Espérance_ sortit de Rotterdam aux acclamations de la -foule, et tant qu’on put l’apercevoir à l’horizon, sur les eaux vertes -de la Meuse, Dica demeura debout à côté de Margaret, agenouillée. - -Le soir, à travers sa fenêtre entr’ouverte, Margaret entendit, comme un -vague écho, les couplets d’une vieille chanson qui lui fit peur. - -C’était un jeune marin ou un mousse, qui passait le long des Boompjies, -une voix d’enfant, et qui chantait: - - Hé! ho! matelot, matelot! - Où vas-tu sur la mer lointaine? - — Je vais chercher mon capitaine - Perdu là-bas au fond de l’eau! - -Margaret sentit un frisson lui passer sur le corps; la voix, -s’éloignant, continuait: - - — Hé! ho! matelot, matelot! - Tu sais bien que la mer lointaine - Ne rend mousse ni capitaine. - Reste auprès des tiens, matelot. - -Margaret eut encore la force de fermer sa fenêtre; puis elle tomba, les -yeux gros de larmes qui ne pouvaient couler et à demi évanouie, dans le -grand fauteuil où d’habitude s’asseyait Cornélius van Elven lorsqu’il -rêvait à la grande mer, la mer féerique, la mer libre et bleue du pôle. - - - V - -Le voyage de l’_Espérance_ commença bien. Cornélius van Elven ne doutait -pas du succès. Il éprouva la sensation de l’amoureux qui aperçoit enfin, -près de lui, la femme aimée, lorsqu’il se trouva dans cette mer polaire -qui engloutit parfois plus de trente vaisseaux dans un seul été. Ce -paysage terrible et beau, cette mer d’un vert tendre comme une émeraude -opalisée, et, au-dessus, le bleu pâli du ciel; ces courants de glace -qu’emporte, en les brisant, le flot qui roule ces masses glacées, les -_icebergs_, immenses, redoutables, détachés de la rive gelée comme les -blocs gigantesques d’une avalanche; ces colossales masses contournées ou -déchiquetées, tantôt lourdes comme des constructions cyclopéennes, -tantôt découpées comme des clochetons gothiques; ces îles flottantes et -menaçantes qui, d’un choc, eussent broyé l’_Espérance_, tenaient -Cornélius fasciné, debout sur le pont et plongeant son regard au delà de -ces immenses montagnes dont les stalactiques et les stalagmites géantes -étincelaient, irisées comme du cristal. - -— Par delà ces glaciers, se disait-il, est la Mer libre, la mer sans -rivages, que le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement! Allons! -courage, Cornélius! Tu vas toucher du doigt ton rêve! - -Un vieux baleinier, pris à bord du navire, hochait la tête cependant -lorsqu’il entendait Cornélius parler ainsi, tout haut, comme un -illuminé. - -Il y avait tant d’obstacles encore à franchir; les _ice-fields_ à -éviter, ces immenses plaines de glaces de dix lieues de large parfois et -qui, charriées par la mer, font voler en poussière le navire qu’elles -heurtent, et les _packs_ ou trains de glace d’eau douce et d’eau salée, -aussi effroyables que la débâcle d’un univers gelé, et qui passent -emportés comme un monde tout entier, crevassés, hérissés, informes, -sinistres, oscillants, avec des ours farouches au sommet de leurs crêtes -blanches. - -Qu’il était loin maintenant, Cornélius van Elven, des _arroyos_ de java, -où le soleil dardait ses rayons implacables et où les Hollandais blonds, -aux riches uniformes, et les brunes créoles aux écharpes écarlates -cherchaient voluptueusement l’ombre douce sous les panaches des -cocotiers et les arbres aux fleurs flamboyantes! - -Il songeait parfois aussi à son calme foyer de Rotterdam, à sa compagne -aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin de feu où il avait passé tant -de chères soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant des mondes inconnus -dans ces bûches de bois qui brûlaient!... Comme il eût voulu embrasser -Margaret! Mais il chassait bien vite ces pensées troublantes. Il avait -besoin de tout son courage. Plus tard... plus tard il songerait à elle, -lorsqu’il reviendrait au pays avec une gloire nouvelle et un nom -immortel. - -Pourvu que Carlos Flink n’arrivât point le premier à la mer de glace! -Carlos devait être, lui aussi, dans ces parages de la mer de Melville. -Un jour, un mirage étrange fit apercevoir au fond du ciel, à l’équipage -de l’_Espérance_, l’image renversée d’un navire qui, les mâts en bas, -paraissait errer d’une façon fantastique au fond de l’infini. Ce ne -pouvait être l’_Espérance_, qui se reflétait ainsi dans le ciel. Le -navire-fantôme était, en effet, d’une taille différente. Cornélius prit -son télescope, demeura longtemps l’œil attaché sur ce spectre de navire -et poussa enfin un cri de colère. Au mât de ce bateau, apparu dans l’air -et ainsi aperçu par un phénomène de réflexion très simplement explicable -par suite de ces _icebergs_, glaciers cristallins changés en miroir, le -pavillon britannique flottait: le drapeau de la marine anglaise! - -— Misère de moi! s’écria van Elven. C’est, j’en jurerais, le -_Saint-James_! C’est Adriaan-Carlos qui est là! Et ce navire est -peut-être, qui sait! de dix lieues en avance sur nous! Adriaan! Adriaan! -Ah! misérable Adriaan!... - -Une agitation soudaine de l’air fit disparaître brusquement ce fantôme -de navire qui pouvait, qui devait marcher en effet à huit ou dix lieues -de là, et Cornélius sentit croître contre Carlos Flink sa haine -grondante. - -L’_Espérance_ était d’ailleurs arrivée, après maintes luttes contre les -banquises, aux limites extrêmes de la navigation. Il fallait hiverner, -passer de longs mois sinistres sur la glace. Pendant combien de jours, -pareils à des nuits sombres, resterait-on là, sans soleil? - -Cornélius van Elven avait apporté de Hollande deux pigeons courriers; il -en prit un, lui attacha au cou une lettre écrite à Margaret et le lâcha -dans l’air déjà opaque après l’avoir pressé contre ses lèvres. - - «Tout va bien, disait la lettre. Nous hivernons. Au printemps, - nous reprendrons la route. A la fête de Noël, non de l’an - prochain, mais de l’année qui suivra, je te raconterai, - Margaret, les merveilles de la Mer libre du pôle. Le temps est - long, mais la patience est grande quand on croit et quand on - aime. Je t’aime et j’aime mon pays. Vive la Hollande! - - «Cornélius.» - -Il suivit des yeux le pigeon qui s’envolait sur le ciel gris et qui ne -fut bientôt plus qu’un point imperceptible dans l’espace. - -Alors, par des froids effroyables, sous l’implacable ciel bas, sombre et -brun comme du bronze, sur cette glace emprisonnant le navire, dans leurs -huttes faites de neige durcie, à la lueur de quelque corde trempée dans -la graisse fétide, les compagnons de Cornélius restèrent là, condamnés à -la nuit sans fin, avant-courrière de la mort. Souvent le froid devenait -mortel. La température descendait jusqu’à 60 degrés centigrades -au-dessous de glace. La vapeur d’eau se gelait en l’air et retombait en -flocons de neige. Un matelot ayant voulu boire, la peau de ses lèvres, -arrachée, demeura collée à la tasse; la peau humaine touchant -directement un objet quelconque était aussitôt brûlée comme par un fer -rougi. Le scorbut emporta, pendant cette longue obscurité de cent -quarante-deux jours, le lieutenant Gaspard Hynkx et trois matelots qu’on -ensevelit dans la neige. - -Cornélius van Elven donna à ceux qui partaient le dernier adieu et dit -aux autres: - -— Du courage! - -Sa fermeté ne se démentait pas. Il restait calme, admirable et certain -du succès. - -Pourtant, dans ses heures de sommeil, deux images bien différentes le -hantaient: celles de son bonheur lointain et celle de son rival, en -route comme lui pour la Mer libre. - -Le printemps vint. Quelques hommes désignés par le sort étant laissés à -bord de l’_Espérance_, on se lança vers le nord sur des traîneaux. -Couverts de fourrures, les pieds dans des raquettes, sur le visage un -masque de fil de fer pour protéger leurs prunelles contre l’éclat -sinistre de la neige qui brûle la vue comme un foyer incandescent, des -traîneaux portant le biscuit, le thé, la farine et les instruments de -physique, les compagnons de Cornélius s’avancèrent lentement à travers -les aspérités farouches, sans plus apercevoir une créature humaine -vivante, plus un Esquimau, à travers ce désert de glace. A peine -pouvait-on franchir un mille par jour. On ne rencontrait plus de -banquises. Un seul ours fut entrevu, fuyant, étonné, et les coups de feu -qui le saluèrent retentirent, mystérieusement répercutés par des échos -étranges, comme le seul bruit qu’eût entendu cette farouche solitude -depuis que le monde était monde. - -Cornélius, énergique, plein de foi superbe, avançait toujours, répétant -en montrant le nord: - -— Là-bas est la Mer libre! - -On n’était plus, disait-il, qu’à deux cents milles du pôle. Deux cents -milles, c’est-à-dire deux cents jours de marche! Deux cents! - -— Pourquoi aller plus loin? demanda, accablé, le chirurgien Justus van -Doole. - -— Pour aller au but, répondit Cornélius. Rebrousser chemin, ce serait -lâche! - -Et, tout bas, il ajoutait: - -— Adriaan irait jusqu’au bout, lui! - -Le scorbut continuait cependant à frapper. Des hommes avaient eu les -bras gelés. Il avait fallu amputer le baleinier Petersen des deux pieds. -On transportait le malheureux sur les traîneaux. En chemin, Petersen -souriait et priait. Quelques jours après, le pauvre diable mourut. - -— Notre nombre diminue, fit stoïquement Cornélius, mais notre but se -rapproche! - -Et l’on continua la route. - -Plus loin que le cap Colombia, sur la glace, l’équipage de l’_Espérance_ -trouva des débris de verre, un manche de couteau, des traces de passage -de quelques hommes. - -Cornélius se sentit comme mordu au cœur. - -— Adriaan! Adriaan-Carlos! s’écria-t-il, pendant que son imagination -lui montrait le capitaine Flink, son rival, poussant un cri de triomphe -et arrivant le premier à la Mer libre. - -— En route!... dit-il aussitôt avec une résolution farouche. - -Un peu plus loin, ce ne furent plus des débris, ce fut un cadavre qu’on -trouva, celui d’un officier de la marine anglaise, mort isolé, mort de -faim peut-être, et mort la main droite sur son fusil chargé, la main -gauche sur sa Bible ouverte, cette Bible qu’il lisait sans doute à -l’heure de l’agonie: l’arme de mort pour défendre sa vie, le livre pour -nourrir son âme. - -— Plus de doute, songea Cornélius, le _Saint-James_ est de ce côté, -Carlos Flink a deviné la bonne route! - -On creusa un trou dans la neige et l’on y déposa l’officier mort. -Cornélius prit la Bible et dit, après avoir lu sur la garde le nom de -cet homme: - -— Celui de nous qui reviendra au pays rapportera ce livre à lady -Susannah France... le nom est écrit là! - -Puis, résolument, à travers la glace, les compagnons de van Elven, -attirés là-bas par le rêve, continuèrent lentement leur chemin. - -Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire, mordus par le froid, -la peau bleuie, leur respiration devenant de la neige, fouettés par la -tempête, déchirés par les glaçons, la barbe collée aux vêtements, les -cils raidis changés en aiguilles gelées, les narines bouchées par le -froid, la gorge serrée par l’angine, pris de vertiges, égarés, perdus, -fantômes humains dont les ombres trébuchantes se détachaient vaguement -sur cet horizon éternellement blanc, pareil à un linceul immense, à un -drap mortuaire et sans fin. - - - VI - -Ils marchaient sous un ciel lugubre, pâle et étincelant comme une -coupole d’argent, apercevant maintenant, parfois, des vols de mouettes, -d’_eiders-ducks_ et de _dove-kies_, les pigeons de la mer. - -— Savez-vous où ils vont, disait alors Cornélius, plein de fièvre et de -joie, en montrant ces oiseaux. Ils vont au delà des glaces chercher -l’air plus doux, les eaux chauffées par le _Gulf-Stream_, la mer -immense! Ils vont, comme nous, vers la Mer libre! Allons, compagnons, en -avant! - -Mais, à mesure que les jours passaient, les forces de ces intrépides -s’usaient lentement, et Cornélius sentait le découragement s’infiltrer, -comme un poison, dans les âmes. Le sourd appel de la patrie lointaine -disait tout bas: _Reviens!_ au cœur de chacun d’eux. Ils parlaient de -s’arrêter, de camper, de laisser Cornélius s’aventurer seul jusqu’au -delà du point où ils étaient parvenus et de l’attendre là, blottis dans -la neige. - -— Vous le voulez? leur dit alors Cornélius. Je sens, je sais pourtant -que nous ne devons pas être à plus de trois ou quatre journées de marche -de cette mer qui est mon rêve. Les mouettes sont plus nombreuses, voyez! -Pourtant, vous redoutez de me suivre et votre courage est à bout? Eh -bien! soit, j’irai seul! ou je n’irai qu’avec ceux qui ont encore la -foi: qui m’aime me suive! - -Un seul homme se détacha du groupe des survivants de l’_Espérance_. -C’était Justus van Doole, le chirurgien. - -Il prit avec lui des biscuits, du thé, du whisky gelé, deux chiens aux -longs poils blancs, et il partit. - -Il était convenu que l’équipage attendrait Cornélius et Justus pendant -un mois. Après quoi, les hommes seraient libres de reprendre, à travers -le désert de glaces, le chemin du pays. - -— Dieu vous garde! crièrent au capitaine van Elven les matelots de -l’_Espérance_. - -Cornélius répondit fermement: - -— A bientôt! - -On le vit s’enfoncer avec Justus dans les profondeurs glacées, et ces -deux hommes, silencieux et résolus, marchèrent tout un jour encore à la -recherche de l’Océan sans limites. - -La Mer, la libre Mer, ne semblait point se rapprocher, quoi que -Cornélius en eût dit. Justus et lui ne rencontraient que le vide. Ils -avaient déjà marché trois jours. - -A l’aurore du quatrième jour, Cornélius dit: - -— J’ai le pressentiment que nous serons aujourd’hui arrivés au but. - -Et il pressait dans sa main gantée le drapeau tricolore roulé, dont il -se servait comme d’un _ice-stock_. - -Tout à coup il poussa un cri, un cri d’effroi. Justus venait de mettre -le pied sur une flaque d’eau à peine recouverte de glace et, sans bruit, -comme un caillou s’enfoncerait dans un étang glauque, l’homme avait -disparu tout d’un coup, après avoir vainement essayé de se soutenir sur -l’eau. - -La flaque d’eau était moitié lac et moitié gouffre. - -— Pauvre Justus! dit, devant ce trou sans fond qui venait d’engloutir -un homme, van Elven, le cœur serré. Justus van Doole, ta mort, sans -autre témoin que moi, ta mort sans gloire, vaut mieux que la vie de bien -d’autres! - -Alors il se sentit désespérément seul; seul avec les chiens qui -hurlaient parfois en le suivant, seul avec le drapeau de Hollande entre -les mains, un couteau à côté et son rêve dans l’âme! Non, ce n’était pas -être seul. - -— Adieu, Justus van Doole! cria Cornélius dans la solitude. - -Puis, d’un pas ferme et fier, il reprit sa route et continua son chemin. - -Cet homme, perdu dans l’immensité farouche, c’était l’Humanité même, -l’Humanité en marche vers le songe, l’immensité, l’inconnu! - -Le soir, Cornélius van Elven coucha dans une grotte de glace, ses chiens -à côté de lui, et le lendemain, debout, il se remit à l’œuvre. Des deux -chiens, un seul restait, secouant ses poils gelés. L’autre s’était -enfui, rebroussant chemin. - -Cornélius marchait, fantôme allant vers un fantôme, lorsque, après deux -heures de fatigues, le sol gelé devint plus hérissé, plus difficile et -plus raboteux. C’était maintenant un amoncellement de blocs de glaces, -quelque chose d’effroyable et de grandiose. A peine, au milieu de ce -chaos, un chemin possible. Au fond, la brume, — la brume épaisse et -jaunâtre, — un enfer noir. Cornélius van Elven avançait toujours. - -Il sentit bientôt que, sous ses pieds, la glace craquait, faiblissait. - -Le chien esquimau qui l’avait suivi se mit à trembler, comme avaient -autrefois tremblé les chiens de Java à l’entrée du Guepo-Upas, et, pris -de terreur, il s’enfuit en hurlant, comme s’était enfui son compagnon. - -Cornélius van Elven avança encore. - -Encore quelques pas, et brusquement, comme si un voile immense se fût -déchiré devant lui, comme si une main invisible eût tiré le rideau de -brume sombre qu’il avait tout à l’heure devant les yeux, une mer, une -immense mer apparut aux pieds de cet homme planté sur la falaise de -glace, et, — spectacle que jamais n’avait vu un œil humain! — -Cornélius aperçut là, immense et bleue, déroulant ses flots purs sous un -ciel d’azur, la Mer libre, la mer sans rivages, la mer vierge et sans -limites qui marquait sans nul doute le commencement d’un monde. - -— Hourra! cria-t-il alors de sa voix la plus éclatante et la plus mâle. -Hourra! hourra! hourra! - -Son cri montait, joyeux, éperdu, altier et triomphant, dans l’air -limpide. Son œil se baignait dans l’espace sans bornes. C’était -l’infini, c’était le rêve! Des oiseaux inconnus, blancs et noirs, les -ailes étendues, énormes, passaient, jetant leurs notes claires, et -rasaient, en tournoyant, le flot bleu; des hirondelles, des mouettes, -semblables à des flocons neigeux, voltigeaient heureuses; — et c’était -au-dessus de l’immensité bleue une multitude d’êtres, un bruissement -d’ailes, une neige animée, vivante et chancelante. Des phoques se -jouaient dans les flots, regardaient étonnés et fuyaient. Des dos -étranges de poissons ignorés se montraient çà et là, à fleur d’eau, et -plongeaient brusquement sous les yeux de Cornélius. - -— Oh! le songe grandiose! Oh! le spectacle écrasant! Le ciel profond, -la mer immense, le flux joyeux! Quelle tentation! se jeter dans cette -mer, plonger dans ces flots tièdes! Et là-bas, plus loin, aller plus -loin et découvrir quelque terre vierge! - -— J’ai vaincu! j’ai trouvé! songeait Cornélius. Ces bordures de glace -où j’appuie mes pieds, ce sont les limites d’un monde, et cette mer -fluide et sans limites, c’est le commencement d’un univers! - -«Margaret, Margaret, ajouta-t-il, je puis maintenant revenir à toi, -Margaret!» - -Il s’était agenouillé. Il se releva, et dépliant alors le drapeau -hollandais, dont la lumière du pôle fit étinceler fièrement les trois -couleurs: - -— Mon pays, dit-il, à toi, mon pays, cette Mer libre à laquelle donne -ton nom le plus dévoué de tes fils! — Elle s’appellera la Mer Batave! -Vive la Hollande! - -— Vive la Hollande! répéta tout à coup, derrière Cornélius, une voix -ardente, et le capitaine crut un moment que c’était l’écho qui venait de -lui renvoyer son cri de triomphe. Mais, en se retournant, il devint -horriblement pâle et sentit tout son sang lui refluer au cœur. - -Là, devant lui, debout, ironique et hardi, un bâton ferré à la main, se -tenait un homme que Cornélius reconnut malgré son enveloppe de peaux de -bêtes, et dont il jeta le nom avec rage: - -— Carlos Flink! - -— Oui, Carlos Flink! dit cette apparition vivante, Carlos qui est -arrivé avant toi devant la Mer libre et qui lui a déjà donné son nom! - -Cornélius van Elven éprouva brusquement une rage de fou. Il lui semblait -que sa tête se perdait. Il voulait tout d’abord se jeter d’un bond sur -Adriaan-Carlos et l’étrangler de ses mains robustes. - -Ainsi le rival, acharné, était là! Carlos avait déjà posé les pieds sur -cette neige!... Il avait baptisé peut-être de son nom la Mer Batave! -Était-ce possible? - -— Je rêve! je rêve! se disait Cornélius. - -Alors, avec une joie incisive, chacune de ses paroles entrant au cœur de -van Elven comme une lame de fer rouge, Adriaan-Carlos fit à son ami -d’autrefois le récit de ses propres efforts, de ses journées de marche à -travers les banquises, du voyage du _Saint-James_ dans la région du cap -Sabine; il lui montra les marins à bout de forces, le bateau menacé par -les glaces qu’il fallait repousser comme un assaut, et lui, lui, Carlos -Flink, continuant intrépidement sa route, poussé par une double passion: -l’ambition d’attacher enfin son nom à quelque grande chose, et la soif -de se venger de Cornélius van Elven, le héros de Java. - -Et Cornélius repassait, au récit de Carlos, par toutes les épreuves -terribles qu’il avait supportées lui-même depuis son départ. Il -souffrait une fois encore ses lugubres souffrances, et le tableau de -tous ces maux doublait sa haine, car de tout cela il n’avait donc -triomphé que pour se voir arracher sa découverte et voler sa victoire? - -— Allons, Cornélius van Elven, dit Carlos Flink avec un rire strident, -tu peux retourner à Rotterdam, maintenant. L’équipage du _Saint-James_, -qui m’attend, est campé à deux milles d’ici, et je l’aurai rejoint -demain. Et demain je pourrai dire à ces matelots qui m’ont suivi: «La -Mer libre existe, et c’est moi, Carlos Flink, qui l’ai découverte!» - -— Toi? fit van Elven, toi?... Tu mens! Ce rêve de toute ma vie, tu me -l’as volé! Tu as marché sur ma trace lâchement!... Celui qui a conçu le -projet de venir ici, c’est moi! Celui qui retournera en Hollande en -disant: «J’ai trouvé!» c’est moi! - -Et tandis que le drapeau hollandais flottait doucement, comme caressé -par la brise de la grande mer, Cornélius van Elven, d’un mouvement -farouche, tira de sa gaine de cuir le coutelas qui pendait à son côté, à -demi dissimulé sous les poils des fourrures. - -Adriaan-Carlos se mit encore à rire. - -— Tu vois cette mer? dit-il, eh bien! je veux avoir son secret, moi, et -je l’aurai! Oui, nous faisant des barques du bois de nos traîneaux, nous -irons demander à la Mer libre quel continent elle baigne! J’irai plus -loin que toi, Cornélius, je te le jure, plus loin, plus loin qu’aucune -créature humaine n’aura jamais osé aller! - -— Regarde bien cette falaise de glace, répondit froidement Cornélius, -c’est là que tu t’arrêteras. Tu n’iras pas plus loin, entends-tu, -Adriaan-Carlos? - -Seuls au bout du monde, devant l’immensité sublime, ils ne songeaient -pas à oublier, ils ne pensaient qu’à se haïr. - -Cornélius brandit son coutelas et se jeta, sinistre dans ses peaux de -bêtes, vers Adriaan qui s’était armé. - -Carlos Flink ajusta son ennemi du canon d’un pistolet et dit résolument: - -— Prends garde! De nous deux, je te l’ai dit, un seul doit revenir -là-bas. Un seul doit rapporter au pays le secret de cette découverte. -Cornélius van Elven, tu es mort! - -Son doigt pressa la gâchette du pistolet, et les mouettes éperdues -s’envolèrent en criant, effarées, terrifiées et venant d’apprendre que -partout où l’homme passe il apporte le danger et la mort. - -Cornélius, blessé, avait trébuché d’abord, et Carlos avait attendu, -comme si son rival eût dû tomber sur le coup. Mais, intrépide, et d’un -mouvement surhumain, van Elven continuait d’avancer, et la large lame de -son coutelas jetait des éclairs bleuâtres sous la lumière intense du -pôle. - -Carlos avait maintenant, lui aussi, tiré son couteau. - -— Non, ce n’est pas moi qui vais mourir, lui dit Cornélius, c’est toi! - -Les deux hommes, l’un immobile, l’autre marchant devant lui, se -heurtèrent brusquement, et, dans un corps à corps sinistre, les armes -qu’ils tenaient se croisèrent comme deux dagues sans que ni l’un ni -l’autre atteignît la poitrine de son adversaire. Ils se colletaient, -haletants, dans une lutte féroce, et chacun d’eux de la pointe de son -arme cherchait le cœur de l’autre. Face à face, leurs haleines se -mêlant, les yeux dans les yeux, crispés, hurlant, ces deux êtres, plus -pareils à des fauves qu’à des hommes, s’insultaient du regard et de la -voix, tandis que leurs mains avides se déchiraient à vouloir fouiller du -coutelas le corps de l’ennemi. - -Carlos voyait d’ailleurs, et avec une joie sauvage, des taches rouges -monter au cou de Cornélius; du sang perlait déjà, coulant le long des -manches, sur les poils blancs des peaux dont van Elven était couvert. - -Ah! Cornélius était livide, Cornélius était blessé, Cornélius allait -mourir!... - -— Tu ne reverras plus Rotterdam! lui cria Carlos, riant toujours de son -rire cruel et fou. - -Cornélius redoubla d’énergie sauvage, étreignit puissamment de son bras -gauche Carlos, qui ouvrit alors la bouche comme si la respiration lui -échappait, et du bras droit leva le coutelas au-dessus du front du -capitaine Flink. - -Carlos était armé encore, mais le terrible bras de Cornélius -l’étreignait à l’étouffer. Il eût pu frapper par derrière; il n’en avait -plus la force. - -Il se sentait perdu. Hagard, il voyait ce coutelas, ce coutelas levé, -étincelant, éclatant, et qui allait tout à l’heure s’enfoncer dans sa -chair. - -Il fit un effort prodigieux, terrible, et sa face s’abattit sur le -visage de Cornélius, mordant la joue de ses dents de fer. - -La douleur arracha à van Elven un cri aiguë et d’un bond il essaya de -reculer, mais du moins en tenant toujours Carlos Flink étouffant. Son -pied glissa sur la glace qui craquait, et alors la même chute, une chute -atroce, mortelle au ras de ce gouffre, la chute de ce colletage de deux -fureurs, de cette fraternité de la haine, entraîna ces deux êtres -saignants et hideux. Carlos et Cornélius se déchirèrent encore au bord -de la falaise glacée, se tordant comme deux tigres sur la nappe blanche; -puis tout à coup la glace s’affaissant sous leur poids, un plus fort -craquement se fit entendre, un bloc, pareil à du cristal, se détacha de -la crête qui brillait, et dans l’immensité, sous le ciel bleu, les deux -corps enlacés de Cornélius et de Carlos tombèrent, avec un dernier -blasphème, dans les flots de la Mer libre qui se fermèrent sur eux avec -le bruit profond et sourd de l’eau qui fait un linceul aux cadavres. - -Au bord sans fin de la grande mer, dans la solitude gelée, il n’y avait -plus rien maintenant que le silence, rien que l’immensité déserte, rien -que le mystère et que l’inconnu. - -Les oiseaux montaient dans l’air pur avec leurs envergures immenses. - -Et qui eût dit que deux hommes étaient venus là, tout à l’heure, jetant -sur cet horizon conquis le coup d’œil orgueilleux du triomphe? - -Un peu de glace brisée, des traces de pas bientôt effacées, et puis -rien! - -Encore, toujours, éternellement, la mer tiède continuait à battre ses -bords dentelés avec un grand murmure et à dérouler ses flots bleus... La -mer, la Mer libre et sans nom, la mer inviolée comme depuis l’éternité! - - - VII - -Quelques années après, lorsque le docteur Kane découvrit à son tour la -Mer libre du pôle, il trouva, encore plantée sur la falaise, la hampe -d’un drapeau dont le vent avait emporté les couleurs. - -C’était le drapeau enfoncé là par Cornélius van Elven, dont les matelots -de l’_Espérance_ n’avaient plus eu de Nouvelles — jamais. - -L’_Espérance_ et le _Saint-James_ étaient ensemble revenus à Valentia, -en Islande, puis l’un à Rotterdam et l’autre à Liverpool, après avoir -attendu, celui-ci Carlos Flink, celui-là van Elven. - -— Carlos et Cornélius se seront perdus en même temps, disait-on, et -perdus sans même savoir qu’ils étaient si rapprochés l’un de l’autre. - -Nul ne pouvait soupçonner en effet que la haine de ces deux hommes les -avait fait s’entr’égorger ainsi et se perdre, quand ils touchaient l’un -et l’autre à leur rêve. - -Margaret et Dica, les deux veuves de Cornélius et de Carlos, ont fait -élever en commun un monument près du cimetière de Rotterdam. On y lit -ces mots dictés par le cœur à celles qui aimaient tant ceux qui se -haïrent: - - _A deux frères ennemis_ - _réconciliés dans la mort!_ - -Margaret et Dica y vont pleurer toujours, et leurs mains déposent -pieusement, auprès du monument de pierre, des bouquets de fleurs, des -violettes du pôle. - -— Nous les aimions cependant assez pour qu’ils eussent dû ne pas se -haïr! songent-elles. - -Puis doucement: - -— Quelle gloire les attendait pourtant — et le bonheur aussi — s’ils -avaient su... s’ils avaient pu oublier! Ah! maudite, maudite soit la -haine! - -Parfois Dica demande à Margaret: - -— Et s’ils n’étaient pas morts cependant?... S’ils revenaient! Oui, -s’ils revenaient... un jour? - -— J’y pense bien souvent, répond Margaret. - -Et ses yeux brillent aussitôt d’une intense joie. - -Mais, comme un funèbre écho, le triste refrain de la chanson du mousse -lui revient: - - Hé! ho! matelot, matelot! - Tu sais bien que la mer lointaine - Ne rend mousse ni capitaine. - Reste auprès des tiens, matelot! - -Elle pleure alors et se remet à prier. - - ‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾ - PRINTED IN GREAT BRITAIN - - - - - Note de Transcription - -Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été -corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation -de la majorité a été employé. - -Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se -produisent. - -L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été -écrit et ou publié. - -[Fin de _Les Huit Jours du Petit Marquis & Carlos et Cornélius_, par -Jules Arsène Arnaud Claretie.] - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS -& CARLOS ET CORNÉLIUS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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