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-The Project Gutenberg eBook of Les derniers Hommes Rouges, by Pierre
-Maël
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les derniers Hommes Rouges
-
-Author: Pierre Maël
-
-Release Date: January 30, 2022 [eBook #67281]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS HOMMES
-ROUGES ***
-
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- LES DERNIERS
- HOMMES ROUGES
-
- Roman d’aventures
- PAR
- PIERRE MAËL
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE
- IMPRIMEURS DE L’INSTITUT, RUE JACOB, 56
-
- 1895
-
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-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- LA DOUBLE VUE 1 vol.
- PILLEUR D’ÉPAVES 1 --
- LE TORPILLEUR 29 1 --
- L’ALCYONE 1 --
- FLEUR DE MER 1 --
- FLOT ET JUSANT 1 --
- SAUVETEUR (couronné par l’Académie française) 1 --
- GAÎTÉS DE BORD (illustrées) 1 --
- L’ONDINE DE RHUIS 1 --
- MER BLEUE 1 --
- LE TORPILLEUR 29 (édition illustrée) 1 --
- UN MANUSCRIT 1 --
- AMOURS SIMPLES 1 --
- PILLEUR D’ÉPAVES (collection des auteurs célèbres) 1 --
- QUAND ON AIME 1 --
- MARIAGE MONDAIN 1 --
- SAUVETEUR (édition de luxe) 1 --
- LE TORPILLEUR 29 (collection des auteurs célèbres) 1 --
- MER SAUVAGE 1 --
- CHARITÉ 1 --
- SOLITUDE 1 --
- HONNEUR, PATRIE 1 --
- UNE FRANÇAISE AU PÔLE NORD (édition de luxe) 1 --
- CE QU’ELLE VOULAIT 1 --
- FEMME D’ARTISTE 1 --
- TERRE DE FAUVES (édition de luxe) 1 --
- LA BRUYÈRE D’YVONNE (collection des auteurs célèbres) 1 --
- DERNIÈRE PENSÉE 1 --
- MER BÉNIE 1 --
- UN ROMAN DE FEMME 1 --
- TOUJOURS A TOI 1 --
- AMOUR D’ORIENT 1 --
- CELLES QUI SAVENT AIMER 1 --
-
-POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
-
- UNE FAUTE D’AMOUR 1 --
- ROBINSON ET ROBINSONNE 1 --
-
-EN PRÉPARATION
-
- PAS DE DOT 1 --
- LE BOIS D’AMOUR 1 --
- PETIT ANGE 1 --
- FLEUR DE FRANCE 1 --
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
-TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--MESNIL (EURE).
-
-
-
-A
-
-ERNEST FLAMMARION
-
-
-
-
-LES DERNIERS HOMMES ROUGES
-
-
-
-
-I
-
-LE BISON NOIR
-
-
-La plaine immense s’étendait, bordée au nord, au sud et à l’ouest par un
-rideau de verdure. Nulle route n’y pouvait guider les pas des voyageurs,
-car on ne pouvait donner le nom de route à l’espèce de sentier tracé à
-travers la prairie par les pieds des hommes et les sabots des chevaux.
-Au-dessus des têtes, le ciel d’un bleu intense gardait le rayonnement
-des derniers beaux jours de l’été. Sur la parure encore intacte des
-arbres de l’année vieillissante mettait des taches d’ocre et de safran.
-Les approches de l’automne se laissaient deviner.
-
-Deux cavaliers suivaient au pas le sentier. Leurs montures auraient, en
-tout pays, attiré l’attention des connaisseurs. C’étaient d’admirables
-bêtes au poil fin, l’un gris pommelé, l’autre alezan, aux têtes d’une
-pureté de lignes rappelant le cheval arabe, auquel les deux superbes
-animaux ne le cédaient ni en vigueur, ni en élégance.
-
-Les deux cavaliers étaient plus remarquables encore que leurs montures.
-
-L’un d’eux était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux
-traits d’une distinction souveraine, aux cheveux et à la moustache
-blonds, aux yeux bleus largement fendus. Son corps avait les proportions
-harmonieuses et puissantes que la légende se plaît à accorder aux
-paladins.--L’autre, d’une stature égale, était presque un vieillard.
-
-Il formait un étrange contraste avec son jeune compagnon, par la
-différence de la race et du type.
-
-Il appartenait, en effet, à cette race rouge du nord de l’Amérique dont
-la sève, sans cesse appauvrie par le contact des civilisations blanches,
-ne laissera bientôt plus de représentants sous le ciel.
-
-Aussi grand que le jeune blanc, d’une carrure aussi athlétique, l’Indien
-portait avec une sorte de majesté naturelle un costume à la fois sauvage
-et civilisé. De longs pantalons de drap fin, terminés par des basanes de
-cuir fauve, garnies d’une frange flottante, des mocassins de cuir
-protégeaient ses pieds et ses jambes. Le haut du corps était vêtu d’une
-sorte de chemise de flanelle rouge, brodée de dessins multicolores. Une
-large ceinture, également rouge, soutenait un revolver à six coups, un
-coutelas et un tomahawk dont le fer, du plus pur acier, était enfermé
-dans une gaine de cuir. Une carabine Winchester du plus parfait modèle
-pendait à son épaule droite, tandis que la hanche gauche du cavalier
-soutenait une cartouchière bien remplie.
-
-La tête de cet homme méritait l’attention de l’observateur et l’étude du
-psychologue.
-
-Elle avait le front haut et bombé, l’œil profondément enchâssé sous
-l’arcade sourcilière, le nez aquilin un peu fort à la base, mais
-singulièrement délicat, les pommettes saillantes, la bouche grande, le
-menton accusé. Une forêt de cheveux noirs parmi lesquels ne se montrait
-aucun fil blanc, se mêlaient sur son crâne à une étrange coiffure faite
-de plumes entrelacées et dont l’extrémité flottait sur le dos du
-cavalier et jusque sur la croupe de sa monture. Et ce pittoresque
-ornement donnait à toute la physionomie de l’homme rouge une expression
-saisissante de force, de noblesse et de grandeur.
-
-Les deux cavaliers se laissaient aller au pas lent de leurs bêtes,
-échangeant des réflexions, tantôt en langue française, tantôt dans le
-dialecte particulier, qui appartenait à la famille des Pawnies.
-
---Ainsi, Wagha-na,--dit le jeune homme,--vous avez entrepris seul et
-mené seul à bonne fin cette noble et féconde entreprise? Savez-vous que
-bien peu d’hommes, dans l’histoire, ont fait œuvre aussi utile en même
-temps qu’aussi grandiose?
-
---Je ne sais si elle est grandiose, ou si elle le sera,--répondit
-mélancoliquement l’Indien.--Utile, elle l’a déjà été; elle le sera plus
-encore, si ceux qui la continueront se conforment au plan que je me suis
-tracé et que je leur laisserai comme un testament.
-
---Comme un testament?--se récria gaiement le jeune homme.--Voilà un mot
-hors de saison dans votre bouche!
-
-L’Indien sourit et poursuivit avec cet accent calme, un peu traînant,
-qui appartient à la race.
-
---Vous me flattez, mon cher Georges. J’ai cinquante-sept ans; je touche
-aux portes de la vieillesse, et, vous le savez, pour ceux de ma couleur,
-les portes de la vieillesse sont celles de la mort, car nous ne
-dépassons guère les dix ou douze lustres, nous, qui sommes, peut-être,
-les aînés de l’humanité.
-
-Il prononça ces mots avec une sorte de tristesse, mais de tristesse
-sereine et grave, avec le ton qui convient à un sage.
-
-Puis, d’un geste large, il embrassa l’horizon verdoyant dont l’allure de
-leurs chevaux les rapprochait peu à peu.
-
---Voyez ces forêts, mon cher enfant,--dit-il.--Elles sont encore pleines
-de sève et de vigueur. L’homme ne les a point encore souillées de son
-industrie profanatrice. Encore quinze ou vingt ans, et ceux que vous
-nommez les pionniers de la civilisation les auront envahies, dégradées,
-mutilées.
-
-Autrefois, elles couvraient toute la face de ce continent, le nouveau
-par rapport à l’Europe, et pourtant, la vieille, la sainte patrie des
-hommes rouges. Elles étaient notre domaine propre, l’asile de notre
-primitive innocence, au temps où la postérité de Caïn n’avait point
-enseigné la haine et les armes au reste de l’humanité. Les armes, nous
-ne nous en servions que pour pourvoir aux besoins de l’existence, pour
-la défendre contre les fauves, contre les autres créatures de Dieu,
-devenues les ennemis de l’homme après la grande malédiction.
-
-Il s’interrompit et fixa un regard défiant sur les yeux clairs et francs
-de son compagnon.
-
---Peut-être vous étonnez-vous de m’entendre parler ainsi, mon cher
-Georges, moi, un Indien, moi qui devrais sans doute me conformer aux
-traditions de vos conteurs blancs, et ne prononcer que des noms vagues,
-des termes voisins d’une mythologie mystique: le Grand-Esprit, le
-Manitou suprême,--que sais-je encore, ainsi que parlent mes ancêtres
-dans les livres de Fenimore Cooper et des autres romanciers?
-
-Et l’Indien sourit derechef, avec une teinte de scepticisme ironique
-dans son sourire.
-
-Mais le jeune Européen n’avait point souri, lui. Tout au contraire, il
-prêtait l’oreille aux paroles de son voisin de marche avec déférence et
-conviction. Ce que voyant, celui-ci continua:
-
---Il ne faut pas vous en étonner. Les jours sont loin où mes pareils,
-ceux de mon sang, usaient encore d’une terminologie religieuse voisine
-de la superstition ou du fanatisme. Entre autres bienfaits que nous a
-apportés la civilisation européenne, il faut compter au premier rang
-l’incroyance qui est à l’âme ce que le whisky est au corps. Rares, très
-rares, sont ceux qui, comme moi, ont pu combler avec le haut et pur
-enseignement du Christianisme le vide laissé en nos esprits par la ruine
-de notre première et fruste religion.
-
-Il parlait avec une lenteur pondérée, et fréquemment ses regards se
-perdaient dans le vague, en une sorte de rêverie comme s’ils eussent
-cherché quelque mystérieux au delà.
-
-Cependant, les chevaux avaient pris insensiblement une allure plus
-rapide. Leur trot relevé les emportait à travers l’interminable prairie,
-et il devenait plus difficile d’entretenir la conversation. D’ailleurs,
-le jour déclinait, l’astre descendait sur l’horizon. On le voyait
-maintenant effleurer du bord extrême de son disque les cimes feuillues
-du sud-ouest, dont s’éloignaient les voyageurs, tandis que la bordure
-des forêts, au nord, semblait se rapprocher.
-
---Ho! ho! dit brusquement l’Indien, j’oublie le temps à bavarder, et ne
-fais pas attention que vous devez avoir grand’faim. Il nous faut hâter
-le pas, si nous voulons arriver avant la fin du jour.
-
-Sa main flatta l’encolure du mustang, qui prit un temps de galop. Son
-compagnon l’imita, et tous deux s’élancèrent à travers la plaine herbue
-et verte.
-
-Ils étaient dans cette partie du Dominion Canadien qui avoisine les
-territoires des États-Unis, au nord de l’État de Dakotah. Ils avaient
-laissé sur leur droite les vastes territoires forestiers du Manitoba où
-se porte de nos jours l’émigration française, et ils couraient en ligne
-oblique, à l’ouest du Petit-Winnipeg, dans la direction de la rivière
-Saskatchewan, l’un des plus grands cours d’eau de l’Amérique du Nord.
-
-C’étaient vraiment d’admirables chevaux qui portaient les deux
-voyageurs.
-
-Ils coururent ainsi deux heures sans modérer leur allure. Tout à coup,
-l’horizon du Nord qui, de loin, semblait clos par la ligne verte des
-arbres, parut reculer encore. Mais les premiers arbres, clairsemés, se
-montrèrent tels qu’un rideau feuillu masquant le lit de la rivière:
-
---Le beau fleuve! s’écria Georges avec un élan de sincère admiration.
-
---Oui, répondit Wagha-na, le beau fleuve, et surtout le bon fleuve,
-fertilisant, giboyeux, poissonneux, qui nous fournit la nourriture et
-qui arrose nos pâturages. Hélas! un jour viendra sans doute où ce fleuve
-ne sera plus que l’artère de quelque grande agglomération d’hommes,
-l’égout collecteur des immondices de la civilisation.
-
-Ils avaient atteint les berges du cours d’eau, berges peu élevées,
-s’abaissant en pente douce jusqu’à la nappe paisible, large de plus d’un
-kilomètre en cet endroit. L’Indien expliqua à son jeune compagnon qu’à
-dix milles à l’ouest se trouvait le confluent des deux Saskatchewan qui
-unissent leurs noms comme leurs eaux.
-
-A quoi le jeune Français répondit avec la gaieté de sa race:
-
---Alors, c’est un mariage de cousins; ça ne sort pas de la famille!
-
-Le Pawnie daigna sourire de cette boutade.
-
---Vous autres, Français, dit-il, vous avez, entre autres qualités, celle
-de l’esprit. C’est peut-être même cette qualité qui vous fait le mieux
-venir des autres peuples, mais qui vous suscite le plus de jaloux. Vous
-êtes les prodigues, les enfants perdus de l’histoire et de l’humanité,
-les seuls qui n’ayez point été durs envers notre race.
-
-Une fois encore, il interrompit ses réflexions attristées.
-
-A cinquante brasses de la côte, un bateau ponté, une sorte de
-brick-goëlette, se laissait bercer par le courant, fort rapide. Un canot
-s’en détacha, monté par deux hommes qui se mirent à nager vers la rive.
-
---Est-ce pour nous que l’on vient? demanda le jeune homme.
-
---Oui, mon cher enfant, c’est pour nous. Est-ce que cela vous étonne?
-
---Non. Seulement, je me pose une question assez embarrassante.
-Qu’allons-nous faire de nos chevaux?
-
-Cette fois, l’Indien se mit à rire de bon cœur. Il était certain que ce
-problème devait se présenter à l’esprit de Georges.
-
---Nos chevaux? C’est juste. Mais, heureusement, le cas est prévu depuis
-longtemps. Vous allez voir.
-
-Ce disant, il avait mis à pied à terre, exemple que le Français
-s’empressa de suivre. Alors, en un tour de main, il défit la sangle et
-enleva au cheval la selle et le filet léger qui lui tenait lieu de mors.
-Georges copia fidèlement tous les gestes de son compagnon.
-
-Le canot avait abordé. Deux hommes le montaient. Des deux hommes, l’un
-était un blanc vieilli dans la prairie, une sorte de trappeur aux
-proportions herculéennes, l’autre un Indien du même sang que Wagha-na.
-
-Celui-ci leur serra la main, et Georges, après lui, reçut le vigoureux
-_shake hands_ des deux hommes. Ils s’embarquèrent vivement. A peine dans
-le bateau, le Pawnie se tourna vers les chevaux, demeurés paisibles sur
-la rive, et leur cria:
-
---Hips, Gola, à votre choix. L’eau ou la prairie.
-
-Les intelligentes bêtes redressèrent leurs têtes fines, pointèrent les
-oreilles, et regardèrent vers l’occident où le ciel, décoloré par le
-haut, ressemblait, à la lisière des bois, à la gueule d’un four
-incandescent. Ils jugèrent sans doute l’heure trop avancée pour faire la
-route à pieds, car, sans hésiter, ils entrèrent dans la rivière et se
-mirent à nager vigoureusement vers le brick, à la suite du canot
-qu’emportaient les avirons.
-
-Georges ne revenait pas de sa surprise. Il était littéralement
-émerveillé.
-
---Ainsi,--demanda-t-il à son guide,--voilà tout votre procédé à l’égard
-de vos chevaux? Vous les laissez libres de prendre la route qu’ils
-préfèrent? Mais, si vous avez loin à aller, je n’imagine pas qu’ils vous
-arrivent ainsi à la nage.
-
-Wagha-na et ses deux acolytes se reprirent à rire de la réflexion.
-
---Non, assurément,--répondit le Pawnie.--Nous les hissons à bord.
-
---A bord?--interrogea le Français.--Je veux bien vous croire. Mais ce
-n’est pas petite besogne de hisser des chevaux?
-
-La réponse à la question ne se fit pas attendre.
-
-Tandis que l’embarcation rangeait l’échelle du brick, on vit descendre
-du pont une façon de filet à mailles très fortes muni de poids qui
-l’entraînèrent au fond, tandis que ses bords s’ouvraient largement.
-
-Le premier des deux chevaux, Hips, nagea vers le filet au milieu duquel
-il se plaça. La seconde d’après, les palans se relevaient en grinçant,
-et le cheval, uniformément soutenu sous le ventre, les jambes pendantes,
-fut délicatement déposé sur le pont, à l’avant du bateau. La même
-opération, renouvelée avec les mêmes précautions, amena Gola à côté de
-son compagnon de route. Ni l’un ni l’autre des deux animaux ne
-paraissait surpris de cette manœuvre.
-
---Ah! par exemple!--s’écria Georges,--vous pouvez vous vanter d’avoir
-des chevaux intelligents en ce pays!
-
---Oui,--répondit Wagha-na,--je reconnais que leur intelligence nous a
-grandement aidés au début de ce petit exercice.
-
-Aujourd’hui les huit cents bêtes du ranch sont toutes plus ou moins
-aptes à faire ce que viennent de faire Hips et Gola.
-
---Soit! Mais vous leur laissiez le choix tout à l’heure, m’a-t-il
-semblé?
-
---Vous avez bien vu. Nous leur laissons toujours le choix. Le cheval est
-une bête nerveuse, partant ombrageuse, qui agit toujours par impulsion.
-Il ne faut donc pas le contrarier. En conséquence, nous donnons à nos
-chevaux toute liberté de s’embarquer avec nous ou de franchir à la
-course les quinze lieues qui nous séparent encore du ranch.
-
-Cette explication satisfit pleinement le jeune homme, bien qu’elle le
-laissât rêveur.
-
---Mais voici qu’il se fait nuit, reprit l’Indien, et votre estomac doit
-réclamer une nourriture plus substantielle qu’une dissertation sur les
-mœurs particulières des mustangs canadiens. Souffrez donc que je vous
-conduise à la salle à manger et vous présente au personnel de _L’Homme
-libre_.
-
---Vous dites?... questionna Georges, surpris.
-
---Je dis: _L’Homme libre_. C’est le nom de notre cher brick.
-
-Il s’engagea le premier dans l’étroit escalier qui descendait dans la
-coursive et introduisit son hôte dans une salle à manger meublée avec
-cette entente parfaite du confortable qui caractérise le goût anglais.
-
---Bonjour, père! s’écria une voix fraîche et rieuse, en bon français,
-mais avec un accent qui rappelait l’intonation chantante des Normands et
-des Picards.
-
-Une grande et belle jeune fille, aux yeux et aux cheveux noirs, aux
-traits d’une idéale pureté s’avança et tendit son front mat et blanc au
-baiser de Wagha-na.
-
-Et, comme Georges s’inclinait, laissant lire une véritable stupeur sur
-ses traits, l’Indien le présenta à la jeune fille, dont il énonça
-ensuite brièvement les noms et qualités.
-
---Mademoiselle Maddalen Kerlo, ma fille. Les Goddem disent Miss Madge.
-
-La jeune fille, elle aussi, avait ressenti une sorte de trouble en face
-du nouveau-venu.
-
-Son nom de Georges Vernant avait éveillé en sa mémoire une lointaine et
-confuse réminiscence.
-
---Mettons-nous à table, fit l’Indien, interrompant ce muet tête-à-tête;
-nous y serons mieux pour causer.
-
-Et, avant de s’asseoir, il acheva les présentations.
-
---Joë O’Connor, dit-il en désignant le trappeur, Marc Cheen-Buck, et il
-montrait l’Indien.
-
-Puis il prononça deux noms encore et montra deux hommes au teint très
-brun, aux yeux brillants comme des charbons.
-
-C’étaient des métis de blancs et d’Indiens, de ceux que, dans le pays,
-on appelle «Bois brûlés», anciens compagnons de Riel dans sa lutte
-contre le gouvernement du Dominion.
-
-Le dîner fut servi par des domestiques nègres, fort bien traités,
-d’ailleurs, par leurs maîtres. Mlle Maddalen, ou mieux Madeleine, avait
-surveillé la cuisine en fille habituée à ne rien négliger des soucis du
-ménage et qui ne s’en croit pas amoindrie.
-
-La conversation fut vive, enjouée. Wagha-na était un gentleman dans
-toute la force de ce terme anglais qui manque à la langue française. Les
-bons vins et les bons plats ne l’effarouchaient point et lui rendaient
-la gaieté qui semblait ne lui être point habituelle en tout autre état.
-Il en fit lui-même la remarque à son hôte:
-
---Peut-être, mon cher Georges, vous étonnez-vous du changement de mon
-humeur? Je puis vous l’expliquer en disant que ma tristesse n’est pas
-uniforme. Il me faut bien oublier que notre race s’en va, à peine de lui
-en donner moi-même l’exemple par trop de morosité. Un peu de verve
-devant une bonne table n’a jamais empêché le cœur de garder le deuil de
-ce qu’il aime. Il vaut mieux prendre la vie comme elle vient, et la
-fêter _inter pocula_.
-
-Il s’exprimait avec une aisance parfaite et une profonde connaissance de
-la langue française. Et comme Georges Vernant paraissait ne point sortir
-des surprises, l’Indien s’expliqua:
-
---Vous ignorez, sans doute, que je ne suis point un sauvage comme un
-autre. J’ai voyagé non seulement en Amérique, mais sur le vieux
-continent, en Allemagne, en Angleterre, en France. C’est même en ce
-dernier pays que j’ai été élevé. J’en ai rapporté le goût très vif des
-choses de la poésie et de l’art. Aussi rien ne m’a-t-il été plus
-agréable que de retrouver des Français dans cette partie du Canada où je
-suis venu me réfugier à la suite de notre échec dans les États-Unis.
-
-Alors Wagha-na raconta sa jeunesse. Élevé, ainsi qu’il venait de le
-dire, en France, par les soins d’un prêtre catholique qui l’avait
-baptisé, il y avait fait de fortes et brillantes études. Ses maîtres
-avaient même espéré un moment qu’il entrerait dans les ordres, ce qui
-donnerait à l’Église un apôtre du même sang que les peuples auxquels il
-porterait l’Évangile. Cet espoir avait été déçu. Wagha-na, que le
-baptême chrétien avait nommé Jean, ne s’était pas plutôt retrouvé sur le
-sol de ses pères qu’il avait accepté le commandement d’un parti
-d’Indiens en révolte contre les lois de l’Union. Une lutte formidable
-s’en était suivie. Les Rouges avaient été héroïques; mais, finalement,
-après trois ans d’une guerre acharnée, ils avaient subi la loi de la
-conquête. Plusieurs avaient fait leur soumission et accepté le régime
-des «black hills» et des «réserves». Le _Bison noir_, tel était le titre
-de Wagha-na, réduit à se cacher, avait reçu l’hospitalité d’un colon
-français du Minnesotah, Paul Vernant, le père de Georges. Celui-ci
-l’avait aidé à franchir la frontière canadienne, et, pendant trois
-nouvelles années, le chef indien avait été l’hôte et l’ami du Breton
-Yves Kerlo. Ensemble, ils avaient mené dans les solitudes du Manitoba la
-grande vie libre de trappeurs et d’éleveurs. A quarante ans, Yves Kerlo
-avait épousé une jeune métisse Bois brûlé. Il en avait eu une fille, la
-petite Madeleine, aujourd’hui âgée de dix-huit ans. La mère n’avait
-guère survécu à la naissance de cette enfant, et lorsque, trois ans plus
-tard, Kerlo était tombé mystérieusement frappé par une balle, il avait
-confié l’enfant à son ami l’Indien avec ces paroles d’obsécration:
-
---Wagha-na, je pardonne à mon meurtrier. Mais n’oublie pas que je suis
-victime d’un attentat qui avait pour but d’assurer ma succession à un
-misérable, mon seul parent, mon unique héritier, si Madeleine venait à
-disparaître. Veille donc sur l’enfant et garde-la comme si elle était ta
-propre fille.
-
-Lui-même, par un testament en règle, avait institué son ami légataire
-universel d’une fortune déjà respectable que Wagha-na, avec autant
-d’intelligence que de bonheur, avait prodigieusement accrue. Aujourd’hui
-l’Indien se trouvait à la tête d’une opulence qui se chiffrait par
-millions.
-
-Son premier acte avait été de conduire l’orpheline à Montréal où il
-l’avait confiée aux religieuses du Saint-Esprit, en ayant soin, pour
-plus de précautions, de la recommander à la supérieure sous les noms de
-Marie-Madeleine Jean. Puis il était revenu dans les forêts et les
-plaines de la Saskatchewan et de l’Assiniboine pour y mettre en vigueur
-tout un système d’exploitation et d’organisation que sa tête puissante
-avait depuis longtemps conçu.
-
-Ce système était fort simple. Il consistait à défricher par avance, au
-goût des émigrants, de vastes espaces de terres, qu’il cédait ensuite au
-gouvernement canadien pour les concessions que celui-ci voulait faire
-aux colons venus de l’Ancien Monde, plus spécialement de France et
-d’Irlande. Car Wagha-na avait voué toute son affection aux races qu’il
-estimait les plus voisines de la sienne par leurs mœurs, leurs tendances
-et leur caractère.
-
-Toutefois l’Indien avait soin de ne point aliéner la totalité de ses
-possessions territoriales. Il s’y réservait de vastes espaces consacrés
-soit à la culture, soit à l’élevage, et d’autres plus restreints sur
-lesquels il établissait, ainsi que sur de véritables fiefs, des familles
-soigneusement choisies dans le contingent français ou irlandais que lui
-envoyait l’émigration. Il créait pour les Indiens de véritables postes
-de ralliement, des stations fort bien aménagées au point de vue du
-confortable, et n’exigeait, en retour, que des prestations volontaires
-pour le service du ranch qu’il entretenait, et l’engagement formel, sous
-peine de dépossession immédiate, de ne laisser aucun débit de boissons
-s’installer sur leurs terres, sans son autorisation expresse. Il
-combattait ainsi l’ivrognerie, ce fléau des races rouges et aussi des
-Irlandais. Les uns et les autres avaient un délai de trente ans pour se
-rendre acquéreurs des portions de terres concédées, et force leur était
-ainsi de se créer une famille pour continuer leur établissement.
-
-Quant à Wagha-na, il poussait alors sa course plus avant dans l’ouest ou
-le nord, acquérait de nouvelles terres et en ouvrait les voies à de
-nouvelles colonies.
-
---Oui, dit-il, en étendant son poing fermé dans la direction du sud,
-c’est là ma vengeance. Je jette la semence d’un peuple qui, tôt ou tard,
-dévorera cet agrégat cosmopolite et industriel qui se nomme les
-États-Unis.
-
-Le brick voguait maintenant en pleines ténèbres. Soudain la lune brilla
-au ciel et éclaira de ses rayons une nappe d’argent sans bornes, sur
-laquelle quelques feux brillaient de loin en loin.
-
---Le lac Winnipeg, dit l’Indien, répondant à la muette question des yeux
-de Georges Vernant.
-
-
-
-
-II
-
-MADELEINE
-
-
-La fille d’Yves Kerlo était une étrange et séduisante créature.
-
-Peut-être n’aurait-elle pas rempli exactement le programme des qualités
-requises pour faire ce que nous nommons, en France, «une jeune fille
-accomplie». Elle n’avait point encore les grâces alanguies de la femme,
-elle n’avait jamais eu les subtiles coquetteries de quelques
-échantillons assez désagréables du sexe féminin. Mais la femme française
-revivait en elle par ses qualités de vivacité spirituelle, de haut bon
-sens, de dévouement à la hauteur de toutes les épreuves.
-
-En même temps, elle tenait de son origine sauvage, quoique déjà
-lointaine, un charme mystérieux et captivant. Sa beauté même avait la
-saveur des fruits exotiques. On pouvait lire dans ses yeux une volonté
-impétueuse, un courage que n’effrayait aucun obstacle.
-
-Grande, élégante et souple, elle était écuyère consommée en même temps
-que rompue à tous les exercices. Aussi Wagha-na, en lui faisant faire
-plus ample connaissance avec Georges Vernant, souligna-t-il ses éloges
-d’une parole qui, chez nous, n’eût pas été précisément un compliment:
-
---C’est un garçon manqué que cette fille-là.
-
-Dans la bouche de l’Indien, ce n’était là qu’un éloge.
-
-Mais l’éloge ne nuisait aucunement aux qualités de séduction de la jeune
-fille.
-
-Sous la forêt de ses cheveux noirs, son teint blanc et mat, que
-coloraient à peine, sous le coup d’une excitation ou d’une émotion,
-quelques fugitives rougeurs, faisait mieux ressortir l’éclat de ses
-prunelles sombres.
-
-Quoique toujours élégamment vêtue dans l’intérieur de la maison, et
-toujours avec le goût pur qu’avaient su affiner en elle les religieuses
-françaises dont elle avait été l’élève à Montréal, elle revêtait pour
-ses courses au dehors un costume de chasse qui lui assurait mieux la
-liberté de ses mouvements.
-
-Ici encore l’élégance s’était rencontrée naturellement, sans recherche.
-De larges pantalons à la zouave, ou une courte jupe, descendant
-jusqu’aux genoux, étaient accompagnés de guêtres de peau tannées à la
-manière indienne et rejoignant des mocassins également de cuir. Une
-sorte de justaucorps de cuir protégeait le buste, un chapeau de feutre à
-larges bords pour l’été, une toque de fourrure en hiver, complétaient ce
-costume simple et pittoresque.
-
-Il n’était pas jusqu’aux armes qui ne fussent appropriées aux forces et
-au goût de la jeune fille.
-
-Un ceinturon brodé par elle soutenait une cartouchière, un revolver à
-six coups, une dague à la lame large et solide. Sur son épaule, elle
-jetait une carabine légère que Wagha-na avait fait faire tout exprès
-pour sa fille, une arme admirable, ciselée et damasquinée, d’une portée
-et d’une justesse égale à celles des fusils de guerre. L’Indien y avait
-mis le prix. Ce chef-d’œuvre avait coûté mille dollars,--un prix
-exorbitant en Europe où les plus belles armes ne dépassent pas le
-chiffre de quatre mille francs.
-
-Ce fut en cet équipement que Maddalen se montra à Georges Vernant le
-lendemain matin de son arrivée à la station de Dogherty, nom irlandais
-donné par ses premiers habitants à l’embryon de ville où ils s’étaient
-assemblés provisoirement, d’abord, et bientôt définitivement fixés.
-
-Dogherty n’était encore qu’un village de soixante feux, construit sur la
-rive orientale du lac Winnipeg.
-
-Au simple point de vue de ses origines, cette ébauche d’agglomération
-urbaine méritait d’être étudiée de près.
-
-Des soixante familles qui la constituaient, vingt étaient purement
-indiennes. Quatorze autres étaient de race métisse. Six représentaient
-l’élément français, et plus spécialement breton, auquel Wagha-na avait
-voué une affection particulière. Les vingt autres étaient irlandaises.
-Et, bien qu’inférieures en nombre, les familles blanches l’emportaient
-par le chiffre des vivants. En effet, elles mettaient en ligne cent
-cinquante-six individus des deux sexes, tandis que les vingt familles
-indiennes n’offraient que soixante-quinze membres et les quatorze
-métisses soixante.
-
-Wagha-na, qui présidait aux destinées de ces organisations commençantes,
-s’attachait à leur imposer dès le début un régime quasi-militaire.
-Chaque cité ainsi fondée avait sa milice à laquelle on était astreint de
-vingt à quarante-cinq ans, ce qui n’empêchait pas les hommes plus âgés
-de se constituer en réserve.
-
-Présentement, Dogherty avait une armée active de cinquante-deux soldats
-volontaires, parmi lesquels vingt-six Irlandais, douze Français, huit
-Indiens et six «Bois brûlés», et une réserve de trente hommes dont Joë
-O’Connor était le chef indiscuté. Il était, à vrai dire, le
-généralissime de ces quatre-vingt-deux combattants, et disait avec
-fierté, en montrant de la main l’ensemble des demeures, à moitié voilées
-par les arbres:
-
---Si l’on appelait les jeunes gens à partir de quinze ans, je
-commanderais à une véritable compagnie de cent deux hommes.
-
---Cent trois quand je suis là,--disait gaiement Miss Madge, en
-embrassent le vieux trappeur sur les deux joues.
-
---Oui, quand vous êtes là,--répliquait Joë.--Mais, voilà, petite Miss.
-Quand y êtes-vous?
-
-Et Madeleine de répondre avec un imperturbable sérieux:
-
---Tu sais bien que j’y suis toujours, capitaine Joë O’Connor.
-
-Cette réponse amenait un sourire sur les lèvres de l’Irlandais, et ses
-yeux se fixaient, humides, pleins de tendresse sur la belle jeune fille
-qui lui parlait avec cette familiarité touchante.
-
-C’est que Madeleine était à la fois l’enfant et la reine, presque la fée
-des vingt-deux stations fondées par Jean Wagha-na. Elle leur servait de
-lien familial. Tous aimaient le noble et grand Indien qui s’était fait
-le bienfaiteur et l’ami de ses frères sans distinction de couleur et
-d’origine. Mais cette affection était tempérée par le respect et même
-par un peu de crainte. Jean Wagha-na avait eu, au début de ses
-créations, quelques sévérités à l’égard de certaines velléités de
-discorde. De mauvais esprits, de faux frères, avaient subi l’effet de sa
-justice. Il avait même été contraint, en une circonstance, de brûler la
-cervelle à un Yankee venu sur ses terres beaucoup plus en espion qu’en
-colonisateur.
-
-Ces souvenirs lui avaient fait une légende, un renom d’implacable
-justice que mille actes de bonté et de mansuétude n’avaient pu détruire.
-Aussi bien ne nuisait-elle aucunement à son prestige.
-
-Mais, autour de Madeleine, cette même légende n’était plus qu’une
-auréole de poésie, fondant tous les cœurs en une seule tendresse, en un
-attachement fanatique qui lui assurait le dévouement sans réserve des
-dix mille habitants de la nouvelle colonie et lui donnait pour armée,
-pour gardes attentifs et jaloux, les trois mille six cents volontaires
-qui formaient la milice du petit État.
-
-Elles étaient ravissantes, les histoires que racontaient les mères et
-les filles sur le passage de la fée, histoires empreintes de la poésie
-des forêts et des solitudes, histoires vraies, au demeurant, qui toutes
-se rattachaient à de bonnes actions ou à de vaillantes prouesses
-accomplies par la jeune fille.
-
-Oui, c’était bien vraiment une fée que l’on voyait passer sur sa jument
-alezane emportée d’une course folle à travers la prairie, chassant
-devant elle les troupeaux de chevaux sauvages ou de bœufs aux immenses
-cornes, franchissant ravins et torrents comme si le merveilleux coursier
-qui la portait avait eu des ailes, affrontant les bandes de bisons
-encore errantes dans les plaines ou les hardes de wapitis, n’ayant aucun
-souci des panthères de la forêt ou des terribles grizzlis de la
-montagne.
-
-Mais c’était plus encore une fée, cette douce et belle jeune fille que
-l’on voyait toujours apparaître au moment des détresses, au chevet des
-malades ou des mourants, portant aux uns l’argent ou les armes
-nécessaires, aux autres le remède efficace ou simplement apaisant, à
-tous le bienfait de sa parole et de son sourire.
-
-Les Pères qui dirigeaient les consciences de ce jeune peuple, les
-religieuses qui leur versaient le baume des soins pieux et de
-l’enseignement chrétien, disaient d’elle en la regardant:
-
---C’est notre fille et notre sœur. Ce sera la première sainte du
-Manitoba.
-
-Aussi était-ce fête en chaque station dès qu’on signalait sa venue.
-Celles qui possédaient quelques instruments de musique lui préparaient
-une réception triomphale. On lui dressait des arcs de triomphe, et la
-milice en armes, précédée du clergé et des écoles, suivie du reste de la
-population, se portait en grande pompe au-devant d’elle.
-
-Alors la pieuse Madeleine s’humiliait. Elle se défendait de ces honneurs
-qu’elle jugeait immérités, et, du plus loin qu’elle voyait les bannières
-de la paroisse et la croix portée par les enfants de chœur, elle mettait
-pied à terre et s’avançait, les mains jointes, s’agenouillant pour
-recevoir la bénédiction du prêtre.
-
-De toutes les stations de la colonie, Dogherty était celle qui obtenait
-les préférences de Madeleine.
-
-Elle avait pour cela plusieurs raisons. C’était à Dogherty qu’elle était
-née, qu’elle avait passé les premières années de son enfance, qu’elle
-avait, plus tard, après sa sortie du couvent vu naître et croître, sous
-sa jeune influence, les belles et bonnes œuvres qui s’y épanouissaient.
-Dogherty était, en quelque sorte, son apanage, son bien propre. Les
-habitants se flattaient de la posséder entre tous, à eux, bien à eux, et
-peut-être la charmante fille encourageait-elle un peu la naïve vanité
-qu’ils en tiraient.
-
-Or, ce matin-là, entre autres, elle était attendue avec impatience. Le
-conseil de la station s’était réuni et avait décidé de soumettre à son
-jugement, en dernier ressort, une question embarrassante.
-
-Il s’agissait d’une demande de séjour adressée aux autorités par deux
-étrangers venus du Sud. Bien que se disant catholiques et d’origine
-française, les nouveaux venus n’avaient pas eu l’heur de plaire aux
-habitants de la colonie. La grande majorité du conseil,--six contre
-un,--avait conclu au rejet de la demande.
-
-Cela n’avait point empêché d’exercer à leur égard les devoirs d’une
-hospitalité bienveillante.
-
-On les avait logés et nourris pendant trois jours. Mais les règlements
-étaient formels: ils prescrivaient que, dans la semaine, le conseil eût
-à statuer sur l’admission définitive des voyageurs à la résidence
-perpétuelle. Or c’était là le point du conflit. Malgré leur instinctive
-répulsion à rencontre des deux personnages, les chefs de la station
-n’auraient pas voulu rejeter la demande qui leur était faite, sans en
-référer à celle qui, à leurs yeux, représentait toute la sagesse unie à
-toute la bonté.
-
-Ils avaient donc attendu la venue de la «fée» pour lui exposer le
-délicat problème. En outre, la présence de Wagha-na leur assurait le
-concours d’un jugement très sûr, d’une sagacité éprouvée.
-
-Aussi, lorsque Georges Vernant, à son lever, fut descendu dans la salle
-à manger de la maison que les colons de Dogherty avaient bâtie en belle
-pierre pour leur jeune souveraine, vit-il celle-ci se présenter à lui en
-simple et claire toilette de femme du monde qui n’a plus qu’à mettre son
-chapeau sur sa tête.
-
-Il s’inclina devant la matineuse jeune fille, s’étonnant un peu qu’elle
-fût levée d’aussi bonne heure. Le jour, en effet, venait à peine de
-paraître, et le lac était couvert de brumes blanches, moutonnant comme
-des flocons de laine sur le dos d’un troupeau de moutons.
-
---Vous vous préparez donc à sortir, Mademoiselle? demanda-t-il gaiement
-à Madeleine.
-
---Oui, Monsieur, répondit-elle, et pour affaires graves.
-
-Et elle lui exposa le cas difficile que l’on soumettait à sa compétence.
-
---Vous le voyez, dit-elle, j’ai grand besoin que la sagesse divine
-m’assiste en cette occasion. Mes chers concitoyens me font juge d’un cas
-auprès duquel celui qu’eut à trancher le grand roi Salomon n’était qu’un
-jeu... d’enfants au berceau.
-
---Vous ne pouviez mieux dire, Mademoiselle, répliqua Georges, riant du
-mot de la jeune fille.
-
-Il ne pouvait se défendre d’une véritable surprise en face de cette
-simplicité des âges primitifs, qui remettait à l’intuition, presque à
-l’instinct de cœur d’une femme à peine entrée dans la vie la solution
-d’un problème qui tenait en suspens la prudence de plusieurs hommes
-mûrs.
-
-Madeleine n’était pas sans s’être aperçue de cet étonnement de son hôte,
-et peut-être allait-elle s’en expliquer avec lui, lorsque son père
-d’adoption entra à son tour dans la salle à manger.
-
-Tous trois s’assirent alors autour d’une table sur laquelle une servante
-Indienne avait placé des œufs, du beurre, du chocolat préparé avec une
-entente parfaite de ce breuvage hygiénique et fortifiant.
-
-La conversation se généralisa. En quelques paroles, Wagha-na expliqua à
-Georges toute la gravité du problème qui s’agitait devant ce conseil
-d’hommes simples et quelque peu frustes.
-
---Mon cher enfant, dit-il, vous venez des cités industrieuses et
-policées de l’Union et de la vieille Europe. Vous n’êtes point encore au
-courant de nos mœurs et de nos usages. Et pourtant, vous n’en êtes pas
-si éloigné que vous en avez l’air et que vous pourriez le croire
-vous-même. N’êtes-vous donc point le fils de mon vieil ami Paul Vernant,
-l’un des plus robustes et des plus hardis colons du Minnesotah? Il ne
-peut donc exister en vous aucune répulsion, aucune répugnance contre
-notre mode de vie par trop agreste.
-
-Georges protesta vivement contre une telle hypothèse.
-
---Répugnance, répulsion? Quels mots employez-vous donc là? Ils n’ont
-aucune signification dans le sujet actuel de notre entretien. Ne
-savez-vous donc pas que les années passées par moi, soit dans les
-grandes cités industrielles et commerçantes des États-Unis, soit même
-dans la douce et chère France, notre première patrie, au sein de cette
-ville admirable, unique au monde, qui se nomme Paris, ne m’ont laissé
-aucun regret, et qu’elles étaient toujours hantées par le désir de
-revenir aux lieux de mon enfance?
-
---En ce cas, vos vœux sont réalisés, mon cher Georges, puisque votre
-père renonce à l’idée de vous établir dans un grand centre comme New
-York ou Chicago, et consent à vous garder près de lui.
-
---Mieux encore, mon excellent ami,--répondit Georges.--Mon père va
-au-delà de mes désirs. Il met en vente toutes ses propriétés du
-Minnesotah pour passer la frontière et s’établir ici. Il a le désir de
-finir ses jours auprès de vous et de ses compatriotes. Le Canada
-n’est-il pas destiné à devenir une seconde France?
-
---Quoi!--s’écria joyeusement l’Indien,--votre père se souvient à ce
-point de notre vieille amitié! Il réalise le plus cher de mes vœux. Ah!
-vous pouvez m’en croire, aucune nouvelle ne pouvait être plus douce à
-mon cœur.
-
-Et, se levant, il ouvrit ses bras au jeune Vernant et le serra
-étroitement sur sa poitrine. Madeleine fit une adorable moue.
-
---Oh! Monsieur Vernant, fit-elle, vous êtes ingénieur, m’a dit mon père.
-N’allez pas, je vous en supplie, nous apporter votre abominable progrès
-à la vapeur, cette atroce science dont le siècle est si fier, et que je
-considère, moi, comme le bourreau de la nature!
-
-Georges rassura en souriant la jeune fille trop promptement alarmée.
-
---Tranquillisez-vous, Mademoiselle. Oui, je suis ingénieur, mais sans
-professer pour la science l’aversion que vous semblez ressentir à son
-endroit, je puis vous assurer, que j’ai tout autant que vous l’horreur
-d’un progrès dont le luxe est toute la raison d’être et le mercantilisme
-l’essence. Je ne veux faire de la science que l’auxiliaire de la nature,
-la propagatrice des bienfaits que l’homme est en droit d’attendre
-d’elle, qu’il doit lui réclamer au besoin. Sous la garantie de cette
-déclaration, j’espère que vous ne me refuserez pas la faveur de
-m’établir sur votre domaine, aux côtés de mon père, et de prendre ma
-part de l’œuvre grandiose que le vôtre a si heureusement entreprise.
-
-Madeleine rougit et, souriant à son tour, tendit la main au jeune homme.
-
---Non, fit-elle, à Dieu ne plaise que je refuse un aussi précieux
-concours. Je le réclame même au besoin.
-
-Ils ne purent continuer leur dialogue sur ce sujet. La porte venait de
-s’ouvrir et l’Indien Cheen-Buck était entré.
-
---Petite Reine, dit-il, le Conseil est assemblé et n’attend plus que
-vous.
-
-Mlle Kerlo se leva. Elle jeta sur sa tête une sorte de cape de toile
-blanche et, donnant l’exemple, elle sortit la première, en criant
-gaiement à Georges:
-
---Allons, Monsieur. Vernant, s’il vous plaît d’assister à une séance
-délibérative du Comté de Dogherty, vous n’avez qu’à me suivre.
-
-Elle s’était servie de l’expression «Comté» pour traduire le mot anglais
-«Shire» qui correspond à une division territoriale inconnue aux Français
-et qu’elle appliquait arbitrairement aux terres non classées du
-Dominion.
-
-Elle conduisit son père d’adoption et l’hôte de celui-ci dans le local
-des séances du Conseil. Ce local servait à tous les pouvoirs, militaire,
-administratif et judiciaire. Dans une haute et vaste salle, aux murs et
-aux planchers de bois, des chaises rangées sur trois des faces étaient
-réservées aux spectateurs. Sur une estrade plus élevée d’un pied et demi
-était placée la large table en bois de chêne couverte de trois peaux de
-bisons merveilleusement préparées, autour de laquelle, sur d’imposants
-fauteuils, s’asseyaient les conseillers de la station, le juge Étienne
-Briant, un Français, et les officiers de la milice qui y tenaient
-hebdomadairement leurs réunions.
-
-Au moment où Madeleine, escortée de Wagha-na et de Georges, pénétra dans
-la salle, les sept membres, parmi lesquels se trouvait l’Indien Marc
-Cheen-Buck, qui était allé la prévenir, se levèrent respectueusement, et
-Joë O’Connor, traduisant les sentiments de l’assistance, lui offrit le
-fauteuil de la présidence.
-
---Comme en Angleterre, dit le vieil Irlandais, nous avons, nous aussi,
-notre gracieuse reine.
-
---Et, dit le juge Étienne Briant, en riant, la loi Salique n’existe
-point en ce pays.
-
-Mlle Kerlo refusa gentiment d’un geste de la main. Puis, afin de bien
-montrer à ses amis qu’elle ne se désintéressait aucunement de leurs
-préoccupations administratives, elle prit vivement une chaise le long du
-mur et, la plaçant sur l’estrade, s’assit sans façons à côté du
-président O’Connor, un peu en arrière.
-
-Étienne Briant résuma et présenta la question en quelques mots. C’était
-lui qui, seul, avait émis un avis favorable à l’autorisation à donner
-aux deux étrangers qui sollicitaient le droit de domicile. Il crut
-devoir s’en expliquer.
-
---Je dirai donc à notre chère Reine, comme je l’ai dit à mes excellents
-collègues, que je me suis cru tenu, par ce caractère même de juge dont
-m’a revêtu la confiance de mes concitoyens, à accorder à deux nouveaux
-venus la faveur de s’établir loyalement sur notre territoire. Mais
-j’ajoute que je n’y vois aucun avantage.
-
-Madeleine écouta ces paroles, et les raisons contraires de chacun des
-conseillers, avec une petite moue passablement moqueuse.
-
---Est-il possible, demanda-t-elle, de voir, ces solliciteurs face à
-face?
-
---Rien n’est plus facile, répondit Cheen-Buck. Ils attendent derrière la
-maison commune, sous un chêne.
-
---Bien! Qu’on les fasse venir! Je crois que cela vaudra mieux.
-
-Madeleine prononça ces mots d’un ton net et tranchant, qui marquait une
-grande force de volonté.
-
-Cheen-Buck, qui était, sans doute, l’appariteur en chef ou le préfet de
-police de la petite commune, se leva et, ouvrant une porte dans le fond
-de la salle, jeta un ordre bref à un beau garçon de vingt ans, coiffé
-d’un large chapeau de feutre, chaussé de bottes molles, et qui,
-par-dessus son justaucorps de peau, portait une large ceinture de laine
-rouge à laquelle étaient pendus un sabre de cavalerie et un revolver
-d’arçon dans sa gaine de peau de martre zibeline.
-
-Le jeune milicien traversa la salle et sortit. Mais ce ne fut que pour
-rentrer au bout de trois minutes escortant les deux pétitionnaires.
-
-On vit alors apparaître deux individus aussi dissemblables par l’allure
-que par les signes extérieurs du corps.
-
-Le premier était un homme de taille moyenne, bien pris dans ses formes,
-et paraissant âgé de quarante à quarante-cinq ans. Sa figure, très
-brune, soulignée par une barbe en collier, passablement longue sous le
-menton, avait tous les caractères à l’aide desquels on trace si aisément
-la caricature du Yankee démocrate. Rien de haut ou de grand ne se voyait
-sur cette physionomie têtue et revêche, qui n’était pas dépourvue,
-cependant, d’une certaine fierté, due à la bonne opinion que le
-personnage avait de lui-même. Il déclara se nommer Ulphilas Pitch,
-d’origine norvégienne, mais, depuis trois générations, citoyen de la
-libre Amérique.
-
-Le second, de très grande taille, de proportions herculéennes, répondait
-aux noms de Gisber Schulmann. Il parlait correctement le français, mais
-avec un accent tudesque auquel il était impossible de se méprendre.
-Quand on lui demanda sa nationalité, il répondit qu’il était Alsacien,
-et fit voir divers papiers portant la marque des autorités françaises de
-Belfort.
-
-En ce moment, Wagha-na, qui s’était assis au rang des spectateurs, éleva
-la voix et prononça avec la plus pure intonation parisienne, ces mots
-qui firent tressaillir le nommé Schulmann.
-
---Rien ne ressemble plus à un honnête homme qu’un coquin, et à un
-alsacien qu’un allemand.
-
-Le solliciteur répliqua avec impertinence.
-
---Je parle au chef de cette station et non à ce Peau-Rouge qui n’a rien
-à voir dans cette affaire.
-
-Georges Vernant put voir Wagha-na frémir. Mais l’Indien fut suffisamment
-maître de lui. Il ne proféra plus une parole.
-
-Quelqu’un parla pour lui; ce fut Madeleine.
-
-La jeune fille s’était levée. Ses yeux noirs lançaient des éclairs.
-Elle, si douce à l’ordinaire, semblait agitée d’une violente colère.
-Elle regarda bien en face les deux hommes et, les apostrophant durement:
-
---J’atteste, dit-elle, que j’étais venue ici avec de bonnes intentions à
-votre égard. Mais puisque votre premier acte est de manquer de respect à
-mon père, le bienfaiteur de ce pays, que tous aiment et vénèrent...
-
---Oui, oui, bien parlé, Reine!--s’exclamèrent les membres du
-Conseil.--Vous n’avez pas besoin d’en dire davantage. Notre résolution
-est prise. Que ces mécréants aillent se faire pendre ailleurs. Le
-Dominion est vaste.
-
-Ulphilas Pitch adressa un rapide reproche à son compagnon. Confus de sa
-maladresse, Gisber Schulmann essaya de la réparer au moyen d’une autre
-maladresse.
-
---J’ignorais, dit-il, que cet homme fût le respecté John Wagha-na.
-
---Cheen-Buck, prononça Joë O’Connor, tu feras manger ces deux hommes,
-après quoi on les reconduira aux limites de la station. Le Conseil n’a
-pas de terres à leur concéder.
-
-
-
-
-III
-
-UN COMPLOT
-
-
-L’instinct des membres du Conseil de la station avait été aussi sûr que
-celui des animaux, et le petit incident d’audience qui s’était produit
-n’avait fait que jeter le poids additionnel qui avait fait pencher la
-balance dans le sens de l’expulsion.
-
-Tout le monde fut satisfait de ce jugement, tout le monde, sauf
-peut-être Marc Cheen-Buck qui, méfiant comme tous ceux de sa race,
-adressa ces paroles à Wagha-na au sortir de la salle:
-
---Chef, tu t’es fait deux ennemis mortels, et la fée pourrait bien s’en
-repentir.
-
-Le Pawnie avait froncé le sourcil. Il affecta pourtant la plus
-tranquille confiance et répondit:
-
---Tu te trompes, Marc. Je ne me suis pas fait de ces deux hommes des
-ennemis pour l’excellente raison qu’ils le sont depuis longtemps. Tu
-peux même être assuré d’une chose, c’est qu’ils ne sont venus ici que
-dans l’intention bien arrêtée de nous nuire. Seulement, voici où
-commencent mes incertitudes. Viennent-ils spontanément, ou bien sont-ils
-envoyés par quelqu’un?
-
---Que veux-tu dire? Questionna Cheen-Buck, surpris et même alarmé.
-
---Chut!--et le Chef mit un doigt sur sa bouche,--nous reparlerons de
-tout ceci plus tard. Il importe que l’enfant ne sache rien, et, en ce
-moment, elle est trop près de nous. Viens ce soir me rejoindre en
-compagnie de Joë et du juge Étienne Briant. Nous tiendrons conseil entre
-nous.
-
-Il quitta son compagnon et vint vers Madeleine qui s’entretenait
-gaiement avec Georges.
-
-Or, pendant ce temps, les deux personnages expulsés étaient conduits par
-le jeune milicien de garde vers l’hôtel un peu rustique où ils étaient
-eux-mêmes descendus. L’hôtesse, une métisse, mère de quatre enfants,
-leur offrit un dîner copieux, et lorsqu’ils portèrent la main à leurs
-poches pour régler l’addition, la brave femme les remercia d’un geste.
-Comme ils s’étonnaient, elle ajouta:
-
---Nos lois particulières sont précises sur ce point. Du moment que l’on
-ne vous garde pas à Dogherty, vous n’avez rien à nous payer. Prenez donc
-vos chevaux à l’écurie; ils ne paient pas plus que vous.
-
-Les voyageurs, quoique surpris de ces mœurs patriarcales, n’en furent
-pas autrement touchés. Ils remontèrent sur leurs bêtes et reprirent,
-assez maussades, le chemin de la prairie.
-
---Eh bien, Gisber, je vous avais prévenu, fit le Yankee, qui n’avait pas
-encore dominé sa mauvaise humeur, votre langue nous a desservis une fois
-de plus. Sans votre insolence envers l’Indien, nous serions à cette
-heure citoyens de l’État de Dogherty.
-
-Il avait ironiquement appuyé sur ces mots «l’État de Dogherty».
-
---Voilà un honneur dont je me passe aisément! ricana le Germain avec sa
-grossièreté habituelle.
-
---Eh! reprit l’autre, toujours grondeur, qui parle de l’honneur qu’on en
-peut acquérir. Je n’envisage que l’avantage que nous en pouvions retirer
-au point de vue de nos projets.
-
---Et quel est donc cet avantage que vous regrettez si fort, Ulphilas?
-
---_Stupid fellow!_ grommela l’Américain entre les dents. Et, répondant à
-son compagnon, il poursuivit:
-
---Comment ne voyez-vous pas de quel avantage il eût été pour nous de
-nous trouver sur le terrain même que nous convoitons. Ici, nous aurions
-pu suivre jour par jour, heure par heure, l’existence et les faits de
-cette riche héritière, car il n’y a pas l’ombre d’un doute à conserver:
-l’identité de Madeleine Jean avec la fille d’Yves Kerlo est indéniable.
-Tandis que, proscrits et éloignés comme nous le sommes maintenant, il
-nous est bien difficile de la surveiller et de nous tenir prêts pour une
-bonne occasion.--Sans compter que voilà tous ces gens-là prévenus et,
-désormais, ils vont avoir l’œil sur nous.
-
-Gisber Schulmann avait baissé la tête. Il ne sentait que trop la vérité
-des reproches de son compagnon.
-
-Tous deux pressaient l’allure de leurs bêtes en gens nerveux et
-mécontents.
-
-Au bout de quelques kilomètres parcourus sans mot dire, l’Allemand
-releva la tête.
-
---Ulphilas! demanda-t-il presque timidement.
-
---Qu’y a-t-il? questionna le Yankee toujours aussi bourru.
-
---Savez-vous que tout ce que vous me dites-là me donne beaucoup à
-réfléchir?
-
-L’Américain éclata d’un rire singulier qui ressemblait beaucoup à un
-grognement.
-
---Allons! fit-il, je prévois la suite de votre discours.
-
---Vous prévoyez?... Ah! Et, voyons un peu ce que vous prévoyez, mon
-digne maître?
-
-Pitch ralentit l’allure de son cheval et, relevant, sur son front les
-lunettes d’or qui lui donnaient un faux air de vieux savant ou de
-pasteur en retraite, il regarda son camarade du coin de l’œil, avec un
-sourire goguenard:
-
---Je vous connais depuis trop longtemps, _my dear_, pour ne point savoir
-à quoi m’en tenir sur l’ensemble de vos vertus, en y comprenant celle de
-courage.
-
---Vous me persiflez, Ulphy, et vous avez tort! gronda Gisber avec une
-colère contenue.
-
---Non, mon cher. Dire la vérité, ce n’est point persifler. Je vous dis
-que je vous connais.
-
-Ce que vous allez me dire peut se résumer ainsi: «L’entreprise est
-hasardeuse, pleine de périls. Si nous l’abandonnions!»
-
-L’Allemand ne parut point se blesser de l’ironie de ces paroles. Il paya
-d’audace.
-
---Eh bien, mon cher, vous avez vu clair, et telle est, en effet, ma
-pensée. Je n’ai aucune honte de le confesser.
-
---A la bonne heure, mon cher, répliqua le Yankee railleur. Entre nous,
-vous faites bien d’être sincère, car cela me met à l’aise avec vous. Je
-vous dirai donc que, moi aussi, je trouve cette aventure extrêmement
-dangereuse. Mais, au contraire de vous, c’est là, selon moi, une raison
-de plus pour que nous nous y acharnions.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---Vous allez me comprendre, si, toutefois, vous voulez bien me prêter un
-peu plus d’attention que vous n’en apportez, d’ordinaire, aux choses
-sérieuses qui demandent un effort de la volonté et une tension de
-l’esprit.
-
-Gisber Schulmann parut agacé de cet exorde qui servait d’introduction à
-une confidence. Il contint néanmoins son caractère naturellement
-irascible, et répondit, avec un frémissement d’impatience:
-
---Ulphy, au lieu de me morigéner sans cesse, vous feriez mieux de
-m’ouvrir l’esprit. Vous perdez du temps à me trouver l’intellect lent
-et, surtout, à me le dire à tout propos. Mieux vaudrait me faire entrer
-vos idées dans la tête. Vous savez, en effet, que dès que ma cervelle a
-reçu une idée, elle la retient imperturbablement, et qu’alors toute mon
-énergie s’emploie à l’exécuter.
-
-L’Américain cessa de plaisanter son compagnon et reprit, avec une
-sincérité d’apparence.
-
---Oui, mon cher Gisber, je vous sais fidèle et dévoué, tenace en vos
-résolutions, «homme de main», pour tout dire, selon l’expression des
-anciens. Et, c’est parce que je me plais à reconnaître en vous ces
-qualités, que je n’hésite pas plus longtemps à vous faire connaître le
-résultat de mes propres méditations.
-
---Trêve de compliments, Ulphy. Vous y mêlez trop de vinaigre. Venez au
-fait.
-
-Ulphilas Pitch s’expliqua alors.
-
-Ces deux hommes qu’un instinct de prudence, servi par la concordance des
-faits, avait fait reconnaître comme deux coquins par les habitants de
-Dogherty, étaient, en effet, les pires bandits qu’il fût possible de
-s’imaginer. Dans combien d’actions criminelles avaient-ils déjà trempé,
-il eût été peut-être très difficile de le dire. Présentement ils
-mûrissaient entre eux un odieux complot, celui de faire disparaître par
-tous les moyens l’adorable jeune fille héritière de la colossale fortune
-d’Yves Kerlo, son père selon le sang, et, probablement aussi, légataire
-universelle des biens de Jean Wagha-na, son père adoptif.
-
-Il va sans dire qu’en cette affaire les deux misérables n’agissaient
-point pour leur compte, mais pour celui d’un tiers, le personnage
-intéressé à la disparition de Madeleine, un certain Léopold Sourbin,
-cousin de l’orpheline, neveu d’Yves Kerlo et, par conséquent, seul
-héritier, après elle, de l’opulence qu’elle possédait.
-
-Ce Léopold Sourbin avait-il été vraiment le meurtrier de son oncle? Le
-crime remontait déjà très haut, à une époque où lui-même n’avait guère
-plus de dix-huit ans. A cette date, Sourbin avait son père encore
-vivant, marié à une sœur de Kerlo, et, à maintes reprises, le Breton,
-par tendresse pour sa sœur, la plus malheureuse des épouses et des
-mères, avait secouru de ses deniers, en lui assurant mieux que de
-l’aisance, son indigne beau-frère.
-
-Mais ce Sourbin était un homme d’une perversité raffinée. Tant que sa
-femme avait vécu, il avait ménagé les susceptibilités d’Yves Kerlo,
-sachant bien qu’il le tenait par là. A la mort de la pauvre créature, il
-avait essayé d’apitoyer le Breton sur le sort de son neveu Léopold,
-enfant de dix ans à peine. Yves, qui connaissait le père et ne lui
-pardonnait point les tortures qu’il avait infligées à sa femme, lui
-avait répondu en constituant une rente de dix mille francs payable au
-jeune homme lorsqu’il aurait atteint sa majorité. En même temps, il
-avait rompu toutes relations avec son beau-frère et s’était lui-même
-marié.
-
-Demeuré veuf après un an de mariage, il avait voulu se consacrer à
-l’éducation de sa fille. Le coup de feu qui l’avait frappé n’avait point
-été si prompt qu’il l’eût empêché de reconnaître son meurtrier. C’était
-alors qu’il avait institué Wagha-na son légataire en lui confiant la
-petite Madeleine.
-
-L’Indien avait fidèlement, pieusement rempli son mandat.
-
-Mais, avec un implacable sentiment de la justice, dernière survivance en
-lui des instincts sauvages de sa race, le Bison Noir avait cherché à
-atteindre l’assassin. Traqué comme une bête fauve, devinant la poursuite
-acharnée du Pawnie, frustré, d’ailleurs, dans ses espérances, Sourbin
-n’avait éprouvé aucun désir de faire casser en justice le testament de
-son parent. Il soupçonnait, d’ailleurs, que Wagha-na devait avoir
-quelque moyen en réserve, et, plus que tout le reste, il redoutait de la
-part de son adversaire soit quelque accusation capitale devant les
-juges, soit, ce qui était vraisemblable, un coup de hache ou de poignard
-à l’heure où il s’y attendrait le moins.
-
-Il avait donc quitté l’Amérique, avec le remords d’un meurtre inutile et
-l’appréhension d’une vengeance désormais acharnée à sa perte.
-
-Cette crainte et ce remords avaient-ils abrégé ses jours? Peut-être? Il
-n’avait guère survécu que sept ans à sa victime, et avait eu, pour
-dernier châtiment en ce monde, l’ingratitude filiale. Léopold, en effet,
-n’avait pas plutôt été maître des deux cent cinquante mille francs
-laissés par son oncle, qu’il s’était empressé de refuser tout subside à
-son père, et le misérable assassin avait fini par expirer dans le fossé
-des fortifications de Paris, une nuit d’hiver, sans que le médecin, qui
-examina le cadavre et conclut à une congestion cérébrale, pût affirmer
-que cette congestion était due au froid plutôt qu’à l’alcool.
-
-«Tel père, tel fils,»--dit le proverbe. En cette circonstance, le père
-valait encore mieux que le fils, ainsi que l’événement devait le
-prouver. Ce dernier, en effet, débutait par une façon de parricide.
-Aussi criminel que le brillant auteur de ses jours, Léopold Sourbin
-l’emportait sur lui en prudence, en dissimulation.
-
-Les deux cent mille francs de son capital ne furent point dissipés en
-prodigalités.
-
-Non. Ce modèle des fils était, en même temps, le plus sagace des
-coupe-jarrets. Il avait étudié le droit au point de vue des félonies
-qu’un habile homme peut commettre en ayant soin de prendre la loi pour
-complice,--et le commerce avec l’esprit de recherche tourné vers les
-innovations générales dans l’art de la fraude.
-
-Aussi, en huit ans, était-il parvenu à quintupler son capital.
-
-D’aucuns trouveront que Léopold Sourbin aurait pu se tenir pour
-satisfait. Un million, aussi rapidement que frauduleusement gagné, est
-un denier dont le plus grand nombre des hommes s’estiment contents.
-
-Tel n’était point le sentiment du cousin de Madeleine Kerlo.
-
-Avec un million, il se jugeait pauvre, d’autant que, pour stimuler ses
-convoitises, revenait sans cesse à son esprit la pensée de l’immense
-héritage de son oncle passé aux mains d’un étranger, et cela depuis de
-longues années.
-
-Toute sa cupidité en souffrait, et il était mûr pour le crime à
-commettre, à la condition, cependant, que ce crime pût être fructueux.
-Or, jusqu’au milieu de sa trente-quatrième année, Léopold, qui avait
-négligé de se renseigner auprès de son père, avait ignoré l’existence
-possible, probable même, de sa cousine.
-
-Un voyage qu’il fit en Amérique le mit en rapports avec le nommé Pitch,
-une espèce de _sollicitor_, ou plus exactement, d’agent d’affaires
-véreux, qui, tout de suite, flaira une piste à suivre. Il se rendit à
-Québec et à Montréal, prit ses informations, s’enquit minutieusement et
-revint avec la preuve, non seulement de l’existence de Madeleine Kerlo,
-mais aussi de l’énorme fortune dont elle était héritière.
-
-Tout de suite, il mit Léopold Sourbin au courant de la situation, et un
-plan à double fin fut ourdi par eux.
-
-La meilleure, mais non la plus facile des solutions, était celle d’un
-mariage possible entre le Français et sa cousine.
-
-Les deux complices étudièrent cette combinaison. Elle ne leur parut
-point chimérique au premier abord. Mais comme Léopold ne tenait
-aucunement à se montrer avant l’heure, ne voulant paraître que pour
-cueillir le fruit à point nommé, il laissa à son bon ami et compère
-Ulphilas le soin de diriger cette délicate entreprise.
-
-De son côté, Pitch, ne se fiant pas outre mesure au succès éventuel
-d’une tentative à laquelle la personnalité de son client n’apportait que
-de médiocres chances, résolut de préparer en même temps la seconde
-ressource, celle-là plus sûre à son avis, puisqu’on n’a jamais besoin du
-consentement d’un individu pour le supprimer.
-
-Ce fut dans ce but qu’il s’adjoignit pour bras droit l’Allemand Gisber
-Schulmann, homme de sac et de corde, celui-là, prêt à tous les mauvais
-coups, pourvu qu’il y trouvât une occasion de gagner de l’argent.
-
-Or l’occasion se présentait, cette fois, souverainement tentante pour
-des coquins.
-
-A leur tour, ils s’étaient rapidement concertés et, pour première
-décision, s’étaient résolus à porter le siège de leurs opérations au
-cœur même du territoire ennemi.
-
-Ils venaient d’en être expulsés d’une manière tout à fait humiliante, et
-la rage qui bouillonnait dans l’âme ulcérée de Schulmann l’emportait
-déjà aux pires résolutions. Mais Pitch, beaucoup plus calme par
-tempérament, instruit par de nombreuses et cruelles expériences, avait
-cette philosophie spéciale qui consiste à savoir accepter l’inévitable.
-Il se disait qu’on ne violente pas la fortune et que toute l’habileté du
-sage réside dans la clairvoyance avec laquelle il doit regarder venir la
-fantasque déité sur la roue perpétuellement en mouvement.
-
-Il ne se décourageait donc jamais, et, battu sur un point, portait
-immédiatement sur un autre l’effort de son intelligence jamais lassée,
-sans cesse en éveil. Et, ce faisant, il mettait en pratique l’aphorisme
-de son illustre compatriote Benjamin Franklin.
-
---«Patience et persévérance sont le secret de bien des fortunes.»
-
-Il n’insista donc pas fort longtemps sur le chapitre des reproches à
-adresser à son brutal compagnon. Et comme celui-ci le pressait de
-questions au sujet du nouveau parti qu’il comptait prendre, Ulphilas
-répondit:
-
---Pour le moment, nous n’avons point autre chose à faire que de
-redescendre jusqu’à Montréal afin d’y cueillir quelques renseignements
-qui me sont encore indispensables. Je verrai là-bas ce qu’il nous faudra
-faire.
-
-Cette, parole ne renseignait guère Schulmann. Mais comme, malgré ses
-violences, il avait l’habitude de tenir son complice pour l’homme le
-mieux avisé de sa connaissance, il s’empressa d’accepter sans discussion
-cette manière d’injonction que formulait le Yankee.
-
-Tous deux poussèrent donc leurs bêtes le long des rives du lac et, sans
-perdre de temps à échanger des réflexions nouvelles, prirent à franc
-étrier le chemin de l’est.
-
-Le pays qu’ils parcouraient était déjà livré à l’exploitation et les
-défrichements le convertissaient rapidement en une plaine rase, en
-partie cultivée, en partie abandonnée à l’élevage. Des agglomérations de
-plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, révélaient l’approche
-rapide de la civilisation, de cette civilisation à la vapeur qui dégrade
-la face de la terre et qui inspirait à Wagha-na de si violentes
-imprécations.
-
-Les deux voyageurs mirent toute une journée à sortir de la zone encore
-dépendante des concessions de Kerlo et de Wagha-na. Au delà c’étaient
-les terres déjà cédées par le gouvernement aux émigrants de l’intérieur
-ou de l’étranger. La nuit était déjà fort avancée lorsque Pitch et
-Schulmann arrêtèrent leurs bêtes à l’entrée d’une véritable ville, bâtie
-en pierres et en briques plus encore qu’en bois, avec des rues
-rectilignes, des angles droits, des becs de gaz et même, çà et là, des
-lampes électriques.
-
-Ainsi marche le progrès au Nouveau-Monde. Il n’y a pas d’étapes entre la
-sauvagerie et les raffinements de la civilisation.
-
-La maison devant laquelle ils mirent pied à terre était un hôtel pourvu
-de tout le confortable que les Anglais seuls savent comprendre et
-organiser. Les deux voyageurs n’eurent donc qu’à jeter les brides de
-leurs chevaux aux valets d’écurie empressés à leur rencontre, et à se
-laisser conduire jusqu’au _dining-room_, lisez salle à manger, du
-caravansérail.
-
-Une chose cependant leur fit faire la grimace au moment où l’hôtesse
-vint les saluer.
-
-Mme Jacquemart était Française, en effet. C’était une belle et fraîche
-Normande que son mari, un Canadien d’Ottawa, était allé chercher dans le
-pays de Caux et avait emmenée dans le Manitoba pour y ouvrir avec lui
-l’hôtel, florissant dès ses premières heures, du _Bon Roi Henri_.
-
-Mais ils n’eurent pas le loisir de laisser voir leur contrariété en
-quittant la maison.
-
-Un homme qu’ils n’avaient point remarqué et qui, depuis leur entrée, les
-dévisageait d’un coin plus obscur du réfectoire, se leva brusquement et,
-les mains tendues, la face hilare, vint à leur rencontre en s’écriant:
-
---Ah! mon cher Pitch, je ne m’attendais guère à vous voir aujourd’hui!
-
-Ulphilas dissimula une seconde grimace. Le personnage s’était, lui
-aussi, exprimé en langue française.
-
-Mais ce n’était point là le motif de la contrariété éprouvée par l’agent
-d’affaires. Cette contrariété avait une cause bien autrement grave. Elle
-venait de ce fait que dans l’hôte nouveau du _Bon Roi Henri_ le Yankee
-venait de reconnaître Léopold Sourbin, le cousin de Madeleine Kerlo,
-celui pour le compte duquel il travaillait avec le secret espoir de
-travailler plus encore pour lui-même.
-
-Elle était fâcheuse, cette rencontre. Elle se produisait trop tôt.
-
-Aussi maître qu’il fût de lui, l’Américain n’en laissa pas moins percer
-son dépit. Toutefois, afin de se donner une meilleure contenance en face
-de son client, il lui présenta le nommé Gisber Schulmann que Sourbin ne
-connaissait pas encore.
-
-Le Français n’avait pas été sans s’apercevoir du mécontentement de son
-mandataire. Il n’en tint pas compte, bien qu’une telle découverte eût
-fait naître en lui des soupçons. Mais pressé de savoir, il questionna
-Pitch avec insistance.
-
---Eh bien! mon digne ami, comment vont nos affaires?
-
-Ulphilas ne crut pas devoir dissimuler. De quel profit lui aurait-il été
-de taire ce que l’autre ne tarderait point à apprendre?
-
-Il répondit donc, accentuant de ses sourcils froncés et de sa mine
-revêche les mauvaises nouvelles de sa parole:
-
---Mal, cher Monsieur, très mal.
-
-Sourbin s’alarma. Mais chez ce malandrin retors il y avait du Gascon,
-prompt à se l’assurer lui-même. Il se dit que, très certainement, Pitch
-exagérait. En quoi les «affaires» pouvaient-elles «aller mal», puisque,
-jusqu’à ce moment, on n’avait, pour ainsi dire, rien entrepris de
-sérieux?
-
-Il se fit expliquer les paroles de l’ancien sollicitor; et quand
-celui-ci lui eut raconté tout au long l’histoire de leur échec dans la
-station de Dogherty, le Français se sentit complètement rassuré.
-
---N’est-ce que cela, mon cher monsieur Pitch? fit-il. C’est un bien
-petit malheur. Allons, je vois que j’ai bien fait de ne point attendre
-une lettre de vous pour revenir. Je puis encore réparer ce qu’il y a de
-compromis.
-
-Et, en effet, Léopold Sourbin ne s’alarmait aucunement. Même, il n’était
-pas éloigné de se réjouir de l’échec subi par ses associés en félonie.
-Cela liquidait la situation et lui permettait de se débarrasser
-d’acolytes maladroits et gênants.
-
-Mais cette bonne pensée n’eût certainement pas fait le compte des deux
-flibustiers qu’il s’était adjoints et qui n’entendaient point se laisser
-remercier de la sorte sans toucher leurs gages et, surtout, sans palper
-la part de dividendes qu’ils espéraient de «l’affaire». Aussi, Pitch, le
-dîner fini, envoya-t-il l’épais Gisber se coucher et, demeuré seul en
-face du cousin de Madeleine, lui tint-il ce discours aussi laconique que
-significatif.
-
---_My good fellow_, il est convenu que, quelle que soit l’issue de notre
-entreprise, nous la poursuivons en commun, et que ma part dans les
-bénéfices sera de trente-trois pour cent. Je ne vous rappelle ces choses
-que pour le cas, d’ailleurs invraisemblable, où vous auriez eu à
-souffrir de quelque trouble de la mémoire.
-
-
-
-
-IV
-
-MONSIEUR SOURBIN
-
-
-Le cousin de Madeleine Kerlo fut un instant décontenancé.
-
-Était-il donc sorcier, ce misérable Américain, pour avoir lu si
-clairement dans sa pensée?
-
-Car c’était là la chose la plus surprenante qu’il eût formulé avec une
-netteté mathématique les conditions du contrat passé entre lui et son
-complice, au moment précis où ce dernier songeait au moyen qu’il
-pourrait prendre pour se délivrer d’une collaboration gênante, sinon
-nuisible.
-
-Une telle clairvoyance de la part de son complice n’était pas pour
-rassurer le Français. A son tour, il comprit qu’il fallait rivaliser de
-dissimulation. Aussi s’empressa-t-il de rassurer Pitch le mieux qu’il
-put et lui renouvela-t-il l’assurance de sa bonne foi.
-
-Après quoi il se fit raconter par le menu les incidents de la démarche
-des deux coquins auprès du Conseil de Dogherty, de leur échec
-ignominieux et des soupçons que, bien certainement, leur attitude avait
-dû inspirer.
-
-Allons, allons! pensa-t-il, il n’est que temps de réparer toutes ces
-bévues et de devenir, le plus tôt possible, le mari de ma charmante
-cousine.
-
-Alors, changeant de ton, il feignit un vif mécontentement, reprocha au
-Yankee sa maladresse en termes fort amers et lui déclara tout net
-qu’avant de suspecter sa bonne foi à l’endroit des engagements pris, il
-eût mieux fait de baser ses réclamations sur des services rendus.
-
---J’entends agir désormais à ma guise,--fit-il;--et, si je réussis à
-obtenir la main de miss Madge, soyez assuré que vous n’aurez pas à me
-rappeler l’exécution de mes promesses.
-
-C’était peu dire, et Ulphilas avait tout lieu d’être mécontent en voyant
-ses affaires prendre une semblable tournure. Mais il n’avait pas le
-droit de se plaindre. Force lui fut donc de dévorer son ressentiment,
-mais sans abdiquer la prétention qu’il avait de terminer l’entreprise à
-son avantage.
-
-Un double danger menaçait donc maintenant la douce Madeleine. Son
-indigne cousin allait chercher à s’emparer de sa fortune au moyen d’un
-mariage, tandis que les deux scélérats, écartés par la méfiance de leur
-associé, s’efforceraient de contraindre celui-ci par un crime
-abominable.
-
-Le plus sûr, le plus rapide moyen de réaliser des bénéfices était, pour
-eux, de faire tomber la succession de Jean Kerlo aux mains de son neveu
-Léopold Sourbin. Par là même, Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient
-condamné à mort la fille adoptive de Wagha-na.
-
-Il y a, par bonheur, d’invisibles Providences qui veillent sur les jours
-de chaque homme. Une heureuse chance avait conduit les trois misérables
-à l’hôtel du _Bon Roi Henri_, dont les patrons, M. et Mme Jacquemart,
-comptaient parmi les plus fidèles amis de l’Indien et de ses compagnons.
-
-Mme Jacquemart surtout était une fine commère qui n’était pas pour rien
-du pays de la pomme et des hautes coiffes de dentelles. Son œil perçant,
-habitué à lire sur les visages, avait tout de suite scruté les
-physionomies de ses trois nouveaux hôtes, et à peine avait-elle pu
-échanger quelques réflexions avec son mari, qu’elle s’était empressée de
-lui dire avec cet accent qui porte tout de suite la conviction au plus
-intime de la conscience:
-
---Pour lors, Pierre, mon ami, m’est avis que ces gens-là, ça n’est pas
-des paroissiens bien recommandables. Je gagerais même qu’ils ne sont ici
-que pour préparer un mauvais coup.
-
-Et Pierre de répondre avec ce même accent du Cotentin et de la vallée
-d’Auge qu’un siècle écoulé n’a point fait perdre aux Canadiens séparés
-de la mère-patrie:
-
---Tout de même, femme, que tu pourrais bien avoir raison. Faudra les
-tenir à l’œil.
-
-Le lendemain de ce jour, Pitch et Schulmann, masquant leur jeu et,
-d’ailleurs, résolus à mener leur campagne en dehors de Sourbin
-quittèrent l’hôtel pour reprendre la ligne de Montréal.
-
-Ils avaient laissé de faux noms à l’hôtel.
-
-Sourbin n’avait pas cru devoir taire le sien.
-
-Dès qu’il se vit seul, son visage revêtit un aspect hilare. Il s’enquit
-auprès de ses hôtes de la situation de Wagha-na, du succès de ses
-entreprises, demanda quelle était cette «Madeleine Jean» qui passait
-pour la fille adoptive du Bison Noir, et laissa voir une curiosité si
-étrange que le ménage Jacquemart en conçut des soupçons plus vifs
-encore. Dès qu’ils se retrouvèrent seuls, le mari et la femme décidèrent
-de prévenir l’Indien et les amis, afin que, si, comme tout le faisait
-craindre, quelque odieux complot s’ourdissait contre eux, ils pussent,
-du moins, se tenir sur leurs gardes.
-
---En conséquence, Pierre s’empressa de se rendre au désir de Léopold
-Sourbin qui désirait être mis au plus tôt en rapports avec Wagha-na. Il
-s’offrit même à lui servir de guide auprès du chef Pawnie. Mais, en même
-temps, il appelait à lui l’un de ses garçons, homme de confiance, dont
-le dévouement envers l’Indien égalait celui de ses patrons et, lui
-remettant une lettre pour le père adoptif de Madeleine, lui donnait la
-mission suivante:
-
---Tu vas prendre le meilleur cheval de l’écurie. Tu partiras dès l’aube,
-à franc étrier pour Dogherty. Quand tu auras rejoint Wagha-na, tu lui
-donneras cette lettre. Si, par hasard, il était parti pour quelque autre
-station, tu confierais la lettre à Cheen-Buck ou à Joë, en leur
-recommandant de l’envoyer le plus tôt possible au chef. Il y a urgence.
-
-Cette mission, Pierre Jacquemart le savait, allait être fidèlement
-remplie.
-
-Le lendemain de ce jour, dès que l’émissaire eut pris une avance assez
-considérable pour pouvoir avertir à temps le chef indien, Pierre
-Jacquemart, à son tour, accompagné de Léopold Sourbin, s’élança sur le
-chemin de la station de Dogherty.
-
-Ni Wagha-na, ni Madeleine n’avaient encore quitté la ville naissante.
-
-L’Indien reçut courtoisement le nouveau venu. Il le présenta à Madeleine
-en termes polis, mais sans aucune note de bienveillance. La conversation
-fut banale et l’on ne précisa aucun détail.
-
-Si bien que le Français s’alarma de cette réserve. Il voulut,
-sur-le-champ, en avoir le cœur net.
-
-Il demanda donc au Bison Noir un entretien particulier. Comme Wagha-na
-n’avait aucune raison de lui refuser cet entretien, il le lui accorda
-sur l’heure. Laissant donc Madeleine et Georges Vernant à la station,
-l’Indien offrit à son visiteur une promenade sur le lac. Ils y
-pourraient mieux converser, à l’abri d’oreilles indiscrètes, car il
-était facile de prévoir que le débat allait être grave.
-
-Lorsque les deux hommes se furent assis dans une élégante baleinière,
-l’Indien au gouvernail et tenant l’écoute de la voile, le dialogue
-s’engagea sur le ton de la plus parfaite urbanité.
-
---Je vous écoute, Monsieur, commença Jean.
-
---Monsieur Wagha-na, répondit Sourbin, qu’intimidaient l’affabilité, la
-distinction et l’aisance de manières de son interlocuteur, j’éprouve
-quelque embarras à aborder le sujet.
-
---N’en ayez aucun, répliqua galamment l’Indien, je suis homme à tout
-entendre.
-
-Alors le neveu de Kerlo s’expliqua:
-
---Monsieur, tout à l’heure, au moment où j’ai abordé pour la première
-fois mademoiselle Madeleine Kerlo, j’ai éprouvé une réelle surprise de
-ne point m’entendre présenter à elle sous le titre qui m’eût assuré de
-sa part le meilleur accueil, j’ose le croire.
-
-Wagha-na joua la surprise avec une étonnante perfection.
-
---Et, ce titre, Monsieur, quel est-il, s’il vous plaît?
-
-Ce fut au tour de Sourbin de s’étonner.
-
---Mais... celui de cousin, Monsieur. Je suppose, en effet, Monsieur, que
-vous n’ignorez point ma parenté avec mademoiselle Madeleine Kerlo?
-
-L’Indien répliqua avec une imperturbable bonhomie.
-
---Je n’étais pas tenu de le savoir, Monsieur. Les Sourbin ne doivent pas
-manquer dans le monde, j’imagine, et, en dépit de votre nom, vous ne
-portez point, écrits sur votre visage, les signes de votre parenté.
-
---Elle n’est pourtant pas douteuse, Monsieur, je vous prie de le croire,
-fit Léopold sur un ton aigre-doux.
-
-Cette fois l’Indien garda un assez long silence. Puis, changeant de ton
-et d’attitude, il regarda son interlocuteur bien en face.
-
---Monsieur Sourbin, dit-il froidement, vous venez d’invoquer un titre
-qui ne peut guère vous servir. Je dois vous en prévenir tout de suite,
-afin que vous sachiez en faire votre profit. Nous ne sommes point en
-France, Monsieur. Madeleine Kerlo se nomme Madeleine Jean auprès de tous
-ceux qui l’ont connue. Elle est héritière de grands biens, mais non
-comme vous pourriez le croire. La fortune de mon ami Kerlo est revenue
-tout entière entre mes mains, en vertu d’un acte régulier, et c’est ma
-propre succession qui assurera la fortune de ma fille adoptive.
-
---Ah! proféra Léopold Sourbin, d’un accent qui traduisit son dépit.
-
---Et, continua Wagha-na sans se déconcerter, je ne suis point encore à
-la limite de l’âge et je n’entends point me laisser mourir sans opposer
-une vigoureuse résistance aux années et aux décrépitudes qu’elles
-apportent avec elles.
-
-C’était un maître-diplomate, ce Bison Noir. Il n’avait parlé de la sorte
-que pour mettre à couvert les espérances de sa pupille et défendre sa
-vie contre les attentats éventuels qu’il devinait dans l’ombre. On avait
-assassiné le père, on pouvait aussi bien assassiner l’enfant. Il fallait
-que ce crime, par son inutilité même, devînt impossible. Avant de
-frapper Madeleine, il faudrait frapper l’Indien, et celui-ci n’était pas
-homme, il venait de le dire, à se laisser tuer sans se défendre.
-
-Léopold Sourbin éprouva pendant quelques minutes une humiliante
-confusion.
-
-Le peu que venait de lui dire l’Indien lui prouvait qu’il était deviné.
-Le regard aigu de cet homme de bronze, aux prunelles claires et sagaces
-comme celles d’un oiseau de proie, avait pénétré en lui, disséquant sa
-pensée. Il ne pouvait rien celer à la clairvoyance du Pawnie. Et,
-cependant, jouant le tout pour le tout, il essaya de violenter la
-situation:
-
---Monsieur, reprit-il, vous venez de me dire que j’avais eu tort
-d’invoquer le lien de parenté qui m’unit à mademoiselle Kerlo.
-Laissez-moi m’étonner qu’un homme de votre valeur puisse faire cas de
-préjugés dignes d’un autre âge, qui font le fils responsable des erreurs
-du père. Le mien a, en effet, pâti d’un mauvais renom, pire que la
-vérité. S’il a eu des torts envers quelqu’un, ce ne peut être qu’envers
-moi. Je les ai oubliés. Il est mort.
-
---Ah!--fit à son tour Wagha-na, qui ignorait la fin malheureuse du père
-de Léopold.
-
---Oui, continua celui-ci. Mon père est mort, et si j’ai fait le voyage
-d’Amérique, c’est...
-
-Il hésita. Le reste du discours ne lui venait pas aisément. De plus, le
-regard du Bison Noir le gênait.
-
---C’est, poursuivit-il, s’enhardissant, parce que j’ai voulu effacer
-jusqu’à la trace des dissentiments du passé, dont j’ai toujours ignoré,
-d’ailleurs, la nature et la cause, et mettre au service de ma cousine,
-avec la plus tendre affection, le dévouement le plus désintéressé.
-
-Un sourire passablement ironique glissa sur les lèvres de Wagha-na.
-
---Monsieur, répondit-il, je vous sais un gré infini de cette affection
-spontanée pour votre cousine, affection d’autant plus méritoire que vous
-ne connaissiez point Madeleine et que vous l’avez vue hier pour la
-première fois. Mais permettez-moi de vous dire qu’en ces matières, je
-laisse à ma pupille toute sa liberté, et que d’elle seule dépendra le
-succès de la candidature que vous comptez poser auprès de son cœur. Dès
-à présent, toutefois, et sans vouloir vous décourager, je dois vous
-prévenir que la fille de Jean Kerlo est d’un goût difficile, d’un
-jugement très sûr, d’une sagacité très rare. Elle a l’énergie d’un homme
-et la pénétration d’un policier.
-
-Léopold Sourbin se mordit les lèvres. Cet encouragement de l’Indien
-n’était rien moins qu’encourageant.
-
-Il eut le tort de vouloir demander davantage.
-
---Mais, vous-même, Monsieur Wagha-na, vous aurai-je pour allié ou pour
-ennemi en ces circonstances?
-
-Ni l’un, ni l’autre, Monsieur, répliqua l’Indien. Je n’ai pas l’habitude
-de préjuger de questions aussi délicates. Je ne demande pas mieux que de
-vous croire digne de votre cousine, bien que, dès à présent, vous ayez à
-lutter dans mon esprit contre certains souvenirs, certaines préventions
-de l’ordre le plus grave, mais dont je ne vous parlerai que si le besoin
-s’en impose. Faites-vous donc agréer par Madeleine, et il est probable
-que vous n’aurez aucun obstacle à craindre de ma part.
-
-Ces paroles n’étaient pas pour rassurer l’aigrefin.
-
-Le Bison Noir, parlant ainsi, ramenait la barque vers le rivage. Il
-était manifeste que cet entretien ne se prolongerait point et que
-l’Indien n’entendait pas se laisser interroger davantage.
-
---Allons! se dit Léopold, il me faut m’aider moi-même, si je veux que le
-proverbe s’accomplisse.
-
-Tout au fond de lui-même, sa conscience lui disait bien que la besogne
-qu’il allait entreprendre n’était point de celles auxquelles «le Ciel»
-accorde sa protection.
-
-Il ne devait donc compter que sur lui-même et les circonstances
-favorables.
-
-Une chose l’avait tout de suite alarmé. Il avait pris ombrage de la
-présence à Dogherty de Georges Vernant. Ce jeune homme à l’œil ouvert,
-au visage fier et loyal, pouvait être un rival redoutable, et il était
-visible que Wagha-na le protégeait. De plus, le reste de la colonie lui
-était ouvertement sympathique.
-
-Il fallait donc évincer ce concurrent dangereux et, pour ce faire,
-conquérir les bonnes grâces des amis de l’Indien, collaborateurs et
-associés de l’œuvre spécialement philanthropique que celui-ci avait
-commencée.
-
-Pour obtenir ce résultat, le Français se mit à étudier les goûts et les
-préférences des acolytes de Wagha-na.
-
-Il se rapprocha d’abord de Joë O’Connor.
-
-Le vieil Irlandais avait un faible prononcé pour le tabac d’Europe, et
-plus spécialement pour le tabac français. Il se trouvait que Léopold
-Sourbin en avait, à tous risques, emporté une bonne provision. Il le mit
-très volontiers à la disposition du vieux trappeur, qui put, de la
-sorte, fumer quelques bonnes pipes.
-
-C’était procéder tout à fait à la manière indienne, en allumant le
-«calumet de paix».
-
-Mais, le lendemain même de ce jour, Léopold éprouva une surprise.
-
-Pis qu’une surprise, car l’incident lui parut caractéristique d’une
-véritable méfiance.
-
-En effet, l’Irlandais vint à lui, le visage changé, et lui dit sans
-préambule:
-
---Monsieur Sourbin, avez-vous encore beaucoup de tabac comme celui que
-vous m’avez donné hier?
-
---Mais certainement, cher Monsieur, répliqua le cousin de Madeleine, et
-toujours à votre disposition.
-
-Mais Joë ne l’entendait point de cette manière. Il tira de sa poche une
-large bourse en peau de renard, de laquelle il fit sortir quelques
-pièces d’argent.
-
---Eh! que voulez-vous faire? réclama Sourbin. Je n’entends pas être
-payé.
-
---Et moi, j’entends, au contraire, que vous le soyez, même pour celui
-que je vous ai pris hier. Sinon, je ne vous en prendrai plus. Nous ne
-sommes pas d’assez vieux amis pour que je me permette d’accepter ainsi
-de vous, sans façons, un cadeau de cette importance. Nous sommes en
-Amérique, Monsieur, et, en Amérique, tout se paye.
-
---Comme vous voudrez, cher Monsieur, riposta Léopold, qui souriait de
-travers, bien que j’eusse préféré vous voir accepter de bon cœur ce que
-je vous ai offert de bon cœur.
-
---Hum! pensa-t-il, voilà un homme retourné. Le maudit Peau-Rouge est
-passé par là.
-
-Il se rabattit sur Cheen-Buck.
-
-Mais, de ce côté, il n’y avait rien à attendre. L’Indien, par ses
-origines autant que par son caractère, tenait de trop près à Wagha-na.
-Les avances de Sourbin furent donc en pure perte.
-
-L’aventurier fut bientôt à même d’apprécier le sentiment public à
-l’égard des étrangers en général et de lui-même en particulier. Le soir
-de ce jour, le second qu’il passait à la station, après le dîner, et
-comme les hommes fumaient en commun sur la vérandah élevée en face de la
-maison, Wagha-na mit sur le tapis le passage d’Ulphilas Pitch et de
-Gisber Schulmann. Les divers convives du chef firent des gorges chaudes
-à ce propos, et les défauts des deux vilains personnages furent
-vigoureusement critiqués.
-
-Au moment où les noms du Yankee et de son compagnon furent prononcés,
-Sourbin laissa échapper une exclamation.
-
-Les yeux pénétrants du Bison Noir ne l’avaient pas quitté. Le chef
-indien demanda:
-
---Est-ce que vous connaissez ces deux hommes, monsieur Sourbin?
-
-Léopold comprit qu’une dénégation serait non seulement inutile, mais
-dangereuse, qu’au lieu de les dissiper, elle ne ferait que corroborer
-les soupçons. Il paya donc d’audace et répondit d’un ton dégagé:
-
---Assurément, je les connais. Je viens de les retrouver à l’hôtel du
-_Bon Roi Henri_. Mais j’avais déjà fait leur connaissance à New-York. En
-vérité, je n’aurais jamais cru que ce fussent des gens aussi suspects
-que vous le dites.
-
-Madeleine intervint de sa douce voix.
-
---Très sincèrement, nous devons reconnaître que nous les avons surtout
-jugés sur leurs mines, qui ne sont pas attirantes. Pour moi, j’ai été
-outrée de l’insolence de ce Germain à l’égard de mon père. C’était fort
-imprudent de la part de gens qui voulaient se concilier la
-bienveillance.
-
---C’était surtout une preuve de grossièreté évidente, fit remarquer
-Georges Vernant.
-
-La jeune fille sourit, et, toujours bonne en ses appréciations, ajouta:
-
---Sans doute, mais ce n’est pas une raison pour en faire des coquins. En
-français, il y a loin des mots «homme malhonnête» aux mots «malhonnête
-homme».
-
-Cette ingénieuse réflexion de Madeleine, coupa court à l’entretien sur
-ce sujet gênant pour Léopold. Mais la conversation lui avait permis de
-s’assurer qu’il était au milieu de gens observateurs et prudents. A la
-réflexion, il reconnut que Wagha-na n’avait prononcé les noms des deux
-misérables, qu’afin de savoir s’ils étaient en relations suivies avec
-son hôte. Maintenant l’épreuve était faite, le père adoptif de Madge
-était renseigné.
-
-Aussi, en récapitulant les événements de ces deux jours, Sourbin dut-il
-s’avouer qu’il n’avait pas fait preuve d’une très grande habileté et
-que, pour confiant qu’il fût en sa propre supériorité, il avait agi en
-simple écolier en venant se remettre à la merci de ceux qu’il aurait à
-combattre.
-
-Dès lors les idées les plus perverses hantèrent son cerveau.
-
-Peu s’en fallut qu’il ne revînt au plan primitif de Pitch et ne
-s’arrêtât aux pires résolutions. L’instinct paternel, l’atavisme du
-crime, se réveilla en lui. Il se mit à chercher une combinaison qui lui
-permît de conquérir, sinon la main, du moins la fortune de sa cousine.
-Il ne recula plus devant l’hypothèse d’un attentat.
-
-L’occasion allait, d’ailleurs, lui en être offerte. A lui d’être assez
-adroit pour ne point la laisser échapper.
-
---Monsieur Sourbin, lui demanda Madeleine, qui n’avait fait encore
-aucune allusion à leurs liens de parenté, allez-vous être des nôtres
-pendant notre grande excursion dans l’ouest?
-
---Ah! questionna-t-il au lieu de répondre, et de quel côté allez-vous
-diriger votre course?
-
---C’est juste, fit-elle, vous n’êtes point au courant. Sachez donc que
-nous entreprenons en automne une expédition dans les régions du lac de
-l’Esclave. C’est le moment du passage des bœufs sauvages qui descendent
-du Nord.
-
---Ce doit être intéressant, et je ne demande pas mieux que d’y assister.
-
---En ce cas, vous partirez avec nous demain. Les chemins de fer sont
-encore à créer dans cette partie de notre continent, bien que le Canada
-soit à la veille de construire une grande ligne, rivale de celle des
-États-Unis, et allant du Saint-Laurent jusqu’à Vancouver.
-
-Léopold n’avait pas beaucoup d’apprêts à faire. Wagha-na mettait toutes
-choses à sa disposition: armes, chevaux, vivres et couvert. Il eut moins
-de scrupules à accepter les générosités de son hôte que n’en avait
-montrés Joë O’Connor à lui prendre son tabac.
-
---Décidément, se dit-il, l’hospitalité de ces sauvages est aussi large
-que leur territoire, aussi vaste que leurs horizons. J’aurais grand tort
-de n’en point profiter. D’autant plus que, si je deviens le mari de
-Madeleine, c’est de mon propre bien que je me serai servi.
-
-Sur cette réflexion dégagée de toute gratitude, le Français alla dormir
-d’un sommeil qui se prolongea fort avant dans la matinée. Quand il se
-leva, tout le monde était prêt à partir: on n’attendait que lui.
-
-Les voyageurs se mirent tout aussitôt en route. Wagha-na et Georges
-Vernant avaient repris leurs chevaux du premier parcours: Hips et Gola.
-Joë O’Connor et Cheen-Buck venaient ensuite, escortant Madeleine à la
-tête d’une douzaine de blancs, de métis et d’Indiens de la station. Une
-trentaine d’autres chevaux, entièrement libres, suivaient docilement la
-petite troupe, trottant et galopant à ses côtés.
-
---Ce sont nos montures de rechange, dit Madeleine à son cousin, dont
-elle avait remarqué l’étonnement. Quand les nôtres seront fatigués de
-nous porter, nous ne ferons que passer leurs harnais à d’autres. Ce
-n’est pas plus difficile que cela.
-
-
-
-
-V
-
-LA CHASSE AUX BISONS
-
-
-C’était un pittoresque voyage, que celui de la caravane. A mesure
-qu’elle s’avançait dans les plaines du nord-ouest, les forêts
-s’éclaircissaient peu à peu, et la succession même des essences, par
-leur gradation régulière, annonçait la disparition progressive des
-grandes végétations, cédant la place aux arbustes qui peuvent seuls
-soutenir la rigueur des hivers. Aux chênes et aux peupliers succédaient
-les trembles et les bouleaux, puis à ceux-ci les sapins, les séquoias,
-les pins maritimes, les cyprès.
-
-Enfin, on atteignit des zones dénudées, où, l’hiver, l’aquilon devait se
-donner carrière. C’étaient d’immenses espaces, à peine coupés, çà et là,
-par des bouquets de sapins, des haies naturelles de genévriers, et de
-houx, de genêts presque arborescents. De loin en loin, on voyait, au
-travers des herbes encore hautes et qui ondulaient à la manière des
-flots, scintiller une nappe d’argent, et alors Wagha-na, qui conduisait
-la colonne, ou Madeleine, flanquée de ses gardes du corps, expliquaient
-à Georges Vernant ou à Léopold Sourbin que c’étaient là des
-infiltrations des grands lacs ou l’étang passagèrement formé par la
-stagnation de quelque rivière destinée, au printemps suivant, à grossir
-les grands cours d’eau tels que les deux branches de la Saskatchewan.
-
-La prairie devenait bien telle qu’il le fallait pour ces grandes
-chasses. L’herbe, tantôt molle et veloutée, tantôt épineuse et
-tranchante, atteignait de telles proportions qu’il était nécessaire de
-s’y ouvrir parfois un chemin, la serpe ou la faux à la main, afin
-d’éviter les fondrières et les marécages qu’elles dissimulent.
-
-Hommes et chevaux disparaissaient dans cette mer verdoyante et il
-fallait se tenir groupés pour ne point courir le risque de se perdre ou,
-ce qui eût été plus grave, de se laisser surprendre par les faunes de la
-prairie.
-
---Comment? s’écria Léopold qui ne put s’empêcher de frissonner, à cette
-révélation, je m’étais laissé conter qu’à part les serpents à sonnettes,
-l’Amérique septentrionale n’avait plus d’animaux féroces.
-
---On vous avait trompé, cher Monsieur, répliqua d’un ton passablement
-gouailleur Joë O’Connor, auquel le Français avait cru devoir communiquer
-cette réflexion.--Nous possédons encore quelques variétés de félins
-dangereux: le couguar, que, dans l’Amérique du Sud, on nomme _puma_, ou
-lion sans crinière, une espèce de panthère de taille inférieure à celle
-du jaguar, des loups redoutables en bandes, et, dans le voisinage des
-montagnes, tous les genres d’ours, et surtout le terrible grizzly.
-
-Il ajouta:
-
---Et, puisque vous parlez de serpents, sachez que le crotale est encore
-assez répandu dans nos régions. Il a pour compères plusieurs sortes de
-trigonocéphales, analogues à ceux de Panama, et de la Colombie, et même
-quelques pythons de belle venue. Je ne vous parle pas du serpent-fouet,
-que nous aurons l’occasion de rencontrer.
-
-Ces explications, données d’une voix extrêmement calme, n’étaient pas
-faites pour mettre la confiance dans l’esprit de Sourbin. Il lui arriva
-de regretter de s’être embarqué en pareille aventure.
-
-Il fut bientôt à même de joindre aux renseignements fournis par ses
-compagnons de route, les fruits de sa propre expérience, et ce dans des
-circonstances particulièrement émouvantes.
-
-La colonne venait de sortir momentanément des grandes herbes et s’était
-engagée sur un sol pierreux que couvrait à peine un gazon rare. Sous les
-rayons obliques du soleil d’automne, cette plaine immense dégageait une
-chaleur énorme. Les chevaux, lassés, sentaient peser sur eux la fatigue
-de cette orageuse journée et s’en allaient, le cou pendant, sans que
-leurs cavaliers songeassent à activer leur allure.
-
-Seul, le nommé Sourbin, peut-être afin de donner à ses compagnons une
-haute idée de ses moyens hippiques, tracassait sa monture, s’efforçant
-de l’entraîner à quelque longue course, de la faire caracoler.
-
-Brusquement, l’animal, harassé, exaspéré, fut pris de colère. Il pointa
-ses oreilles, et partit à fond de train à travers la plaine, sans
-s’inquiéter autrement de Léopold qui, fou de terreur, bondissait de la
-croupe à l’encolure et qui, finalement, sans autre souci de sa dignité
-d’écuyer, avait lâché la bride pour se mieux accrocher, à la crinière du
-cheval.
-
-Cet attachement du cavalier pour sa monture n’empêcha point la
-séparation violente et définitive. Un dernier écart du mustang
-désarçonna l’aventureux Sourbin et l’envoya fort rudement mesurer de
-toute sa longueur le sol rugueux et caillouteux sur lequel il venait de
-fournir cette course périlleuse.
-
-Le malheureux demeura quelques instants sans connaissance. Puis il se
-releva, meurtri, courbé en deux, s’efforçant de regagner la caravane, de
-laquelle deux hommes s’étaient détachés à toute bride pour lui porter,
-secours.
-
-Mais, hélas! ce n’était là qu’une partie des épreuves de Léopold.
-
-Il était exposé à un danger bien autrement redoutable.
-
-Ce qui avait effrayé le cheval, l’arrêtant court au point de déterminer
-le choc inattendu qui avait fait vider les arçons au cousin de
-Madeleine, c’était la vue, à quelque deux cents mètres en avant de lui,
-d’un reptile de grande taille, long de trois mètres cinquante, au corps
-d’un gris rougeâtre, qui, ramassé sur lui-même, se balançait sur ses
-derniers anneaux, tel qu’un ressort tout prêt à se détendre.
-
-C’était précisément un de ces serpents-fouets dont il venait d’être
-parlé, et dont Joë O’Connor avait annoncé la rencontre. Le terrible
-ophidien est compté parmi les plus venimeux de son ordre, et sa morsure
-tue un homme ou un cheval en moins de deux heures.
-
-L’infortuné Sourbin avait eu pourtant cette chance de tomber à point
-nommé.
-
-Car le reptile ne s’était levé que pour résister à une attaque. En
-effet, le serpent-fouet, qui emprunte son nom à la faculté redoutable
-qu’il possède de bondir sur son adversaire, est, par bonheur, rarement
-agressif. Celui-ci avait vu venir le cheval emporté et, tout de suite,
-s’était mis en état de défense. Si bien que, la bête écartée et Léopold
-à terre, le serpent avait repris sa course à travers la prairie, sans
-songer aucunement à une mauvaise action.
-
-Malheureusement pour lui, en cette occurrence, Léopold avait recouvré
-ses sens trop tôt.
-
-Le fouet n’était plus qu’à une centaine de mètres du Français lorsque
-celui-ci, se relevant péniblement, essaya de battre en retraite vers ses
-compagnons de route.
-
-Le reptile vit ce mouvement et s’en alarma. Il prit sur-le-champ
-l’offensive et se mit à ramper de toute sa vitesse vers son ennemi
-supposé. En quelques minutes, il eut réduit de moitié la distance qui le
-séparait de lui.
-
-C’en était fait de Sourbin qui, ne soupçonnant aucun danger, ne se
-hâtait guère de fuir. Comment l’aurait-il pu, d’ailleurs, après la
-violente commotion qui avait suivi, cette chute tout à fait inattendue?
-
-Déjà le hideux serpent dressait sa tête oblongue, aux yeux sanglants,
-placée, au bout d’un cou long et frêle, et poussait des sifflements de
-colère, lorsque ces sifflements mêmes et la forte odeur de musc qu’il
-répandait avertirent Léopold Sourbin du menaçant voisinage qu’il
-subissait.
-
-Le cousin de Madeleine, pris d’une terreur irraisonnée, se mit à fuir
-aussi vite que le lui permirent ses jambes endolories et courbaturée.
-Malheureusement, il ne pouvait l’emporter sur son formidable adversaire
-qui, d’une seule détente de sa queue, bandée comme un arc, franchissait
-cinq ou six mètres.
-
-Sourbin était donc perdu, et rien ne l’eût arraché au danger, si les
-deux cavaliers détachés de la colonne n’eussent gagné de vitesse. Déjà
-le reptile n’était plus qu’à dix pas de lui, lorsque l’un des hardis
-écuyers, enlevant sa bête d’un élan furieux, malgré ses résistances,
-passa comme en un vol entre le fuyard et le serpent. Son bras s’allongea
-armé du fouet à manche court qui sert aux cow-boys des prairies. La
-corde siffla, mordante et tranchante. Elle vint s’enrouler au cou du
-reptile, dont elle brisa net la colonne vertébrale.
-
-Le monstre se tordit vainement, tandis que l’élan forcené du cheval
-traînait pendant quelque cent pas encore son corps détendu et flasque
-comme une courroie dépliée.
-
-Alors Georges Vernant, car c’était lui, revint vers Sourbin et lui dit,
-en riant:
-
---Çà, mon cher compatriote, vous pouvez remercier Dieu; vous l’avez
-échappé belle.
-
---Je vous dois aussi quelques remerciements à vous-même, répliqua
-Léopold, moins reconnaissant du service rendu que dépité du rire avec
-lequel l’avait abordé son sauveur.--Morbleu! Quelle poigne et quelle
-adresse! Tuer un serpent boa avec une ficelle. Ça ne se voit pas tous
-les jours, et, pour ma part...
-
---Peuh! répondit Vernant, c’est un exercice qui nous est familier au
-Mexique, d’où je viens. Et puis, ce n’est point un boa, ce serpent,
-c’est un fouet. De plus, ma ficelle est une bonne arme, car c’est aussi
-un fouet. Si bien que nous avons un dicton qui énonce cette
-particularité. Nous disons: «Il faut combattre le fouet par le fouet».
-
-Tout en parlant, Georges avait mis pied à terre et, très complaisamment,
-mettait son cheval à la disposition de Léopold pour le ramener vers la
-caravane, lorsqu’ils virent revenir Cheen-Buck, le second des deux
-cavaliers, ramenant par la bride la monture trop fringante qui avait si
-malencontreusement désarçonné son cavalier.
-
-Sourbin se remit en selle tant bien que mal. Mais, en vérité, il n’avait
-pas brillante mine ainsi monté.
-
-Personne cependant ne railla sa mésaventure. Il n’entendit guère que ce
-propos goguenard de Joë O’Connor:
-
---Eh bien! Monsieur, quand je vous disais que nous ferions connaissance
-avec les bêtes de la prairie?
-
-Ce fut la seule allusion faite à ce déplorable accident.
-
-Aussi bien, ne marcha-t-on pas fort longtemps ce jour-là.
-
-Wagha-na avait donné l’ordre de tout préparer pour le prochain
-campement.
-
-Ce campement, il était là, tout dressé au milieu de la plaine, attendant
-les voyageurs derrière un bouquet de bouleaux et de sapins, le seul
-qu’on rencontrât dans un rayon de dix-huit milles. A peine l’eût-on
-dépassé, que les cavaliers se trouvèrent en face d’un véritable village
-de bois, à carcasse de fer, dont chaque maison était surélevée sur une
-façon de pilotis formée de colonnes de fer creuses, afin de les isoler
-d’un sol dont Sourbin avait pu apprécier par lui-même le désagréable
-contact.
-
-A peine la colonne se fut-elle démasquée que, brusquement, toutes les
-demeures s’animèrent. Des hommes, des femmes, des enfants s’élancèrent
-hors des toits de ce village factice et vinrent, en courant, souhaiter
-la bienvenue aux nouveaux arrivants.
-
-Madeleine expliqua à Georges, à Sourbin, l’origine de cet établissement.
-
-C’était un titre de plus à la reconnaissance des Canadiens envers
-Wagha-na, un de ces nombreux bienfaits qu’il avait généreusement
-prodigués au pays tout entier.
-
-Ce lieu était un ancien rendez-vous de chasse, autrefois désert et
-dépourvu de ressources. L’idée était venue au Bison Noir d’y établir une
-tribu de ses compatriotes, ne leur donnant, d’ailleurs, d’autre
-obligation que celle de tenir le campement toujours prêt pour les
-chasseurs qui venaient tous les ans, de grandes distances, poursuivre le
-bœuf sauvage ou le cerf wapiti dans ces solitudes. Il leur avait imposé
-le même devoir envers les trappeurs et les agents de la compagnie de la
-Baie d’Hudson, si souvent exposés, pendant les grands froids des hivers
-du Pôle, à mourir de misère et d’inanition dans ces régions désolées.
-
---C’est décidément un homme fort ingénieux que vôtre père d’adoption, ma
-chère cousine, dit Léopold Sourbin.
-
---C’est surtout un grand homme de bien, riposta presque sévèrement la
-jeune fille.
-
-Et, tournant sans façons le dos au déplaisant personnage, elle rejoignit
-au petit trot Wagha-na, déjà en conférence avec les habitants du village
-improvisé.
-
-Tout était disposé. Les voyageurs n’avaient plus qu’à prendre possession
-de leurs appartements. Et ce fut une cause nouvelle d’émerveillement que
-de voir avec quel ordre, quelle admirable propreté était tenu ce
-caravansérail vraiment philanthropique.
-
-Avant d’y descendre, le Bison Noir entraîna son jeune compagnon en un
-temps de galop sur le front du village.
-
-Cent vingt-deux maisons, toutes construites sur le même modèle,
-s’alignaient en deux rues bordées de jardins potagers et coupées par
-deux places au centre desquelles deux puits savamment creusés donnaient
-une eau aussi salubre qu’abondante. Chaque maison pouvait recevoir cent
-quarante locataires faisant leur cuisine en commun.
-
-Wagha-na ne put s’empêcher de rire devant la surprise, presque
-l’ahurissement de ses hôtes, quand il leur dit:
-
---Indépendamment de nous, qui occupons une maison spéciale, le village
-compte deux cents habitants qui y séjournent six mois, au bout desquels
-ils cèdent la place à de nouveaux occupants. Les deux cents actuels sont
-des Sioux, autrefois les ennemis nés des Pawnies. La religion et la
-pratique d’un bien-être égalitaire les ont amenés au point de douceur et
-d’hospitalité fraternelle où vous les voyez. Ils attendent pour demain
-un fort contingent de l’ouest, deux mille chasseurs environ.
-
---Deux mille? s’écria Sourbin qui avait rejoint Vernant. Et tous vont
-chasser ici?
-
---Trouvez-vous que la place manque pour deux mille hommes? demanda
-plaisamment Wagha-na.
-
-Et son bras, d’un geste large, mesurait l’immense horizon, qui
-paraissait s’allonger, se distendre encore sous les derniers feux du
-couchant, comme bordé par la bleuâtre dentelure des monts farouches qui
-commencent à l’Amérique Russe pour se prolonger à travers tout le
-nouveau Continent, d’un pôle à l’autre, et finir dans les volcans de la
-Terre de feu.
-
---Monsieur Wagha-na, fit encore Léopold,--vous avez fait venir sans
-doute ces maisonnettes d’Europe?
-
-Le Bison Noir se contenta de sourire discrètement, ce qui contrasta avec
-l’éclat de rire homérique de Cheen-Buck et de Joë.
-
---D’Europe, Monsieur Sourbin? Pourquoi d’Europe? Pensez-vous que nous ne
-puissions nous suffire? Sachez donc que nous n’avons rien emprunté à
-autrui, pas même à nos industrieux voisins des États-Unis. Ce sont nos
-mines et nos ingénieurs qui ont fourni et agencé ces armatures de fer;
-ce sont nos bois qui ont donné les planches, les toitures, les meubles.
-Vous le voyez, nous ne devons rien à personne. Le Yankee n’a rien à
-faire chez nous. En revanche, l’Indien s’y retrouve parmi ses frères, et
-puisque vous me demandiez tout à l’heure si deux mille hommes allaient
-chasser ici, je vous répondrai: non. Ils ne le peuvent pas, non que la
-place leur manque, mais parce que nos règlements s’y opposent. Il
-s’agit, en effet, de laisser du gibier pour les années suivantes. Aussi,
-parmi les diverses familles que vous verrez demain, chacune suivra son
-itinéraire particulier. Les Chactas resteront avec nous pour le bison.
-Les Cheyennes iront à l’ouest chercher l’ours; les Apaches et les
-Comanches au nord, à la poursuite des loups, des isatis et des margalis.
-Dieu nous enseigne à modérer notre désir et à faire la part de chaque
-besoin.
-
-Il prononça ces paroles avec un noble orgueil, mais aussi avec un
-sentiment de foi profonde.
-
---Fort bien, insista encore Sourbin, je vois bien l’hôtel et le couvert
-mis; je ne vois pas les plats.
-
---Vous êtes trop pressé, Monsieur le Français; les plats marchent
-encore, ricana Joë O’Connor.
-
---Oui, ajouta Cheen-Buck, tout aussi gouailleur, ici c’est comme à
-Chicago: le gibier vient se mettre lui-même dans la machine.
-
-Il n’avait pas achevé sa plaisanterie qu’une série de sons bizarres
-éclatèrent, poussés par des cornes gigantesques.
-
---Oh! oh! Qu’est-ce que c’est que ça? s’exclama l’inconvainquable
-Léopold.
-
---Ça, c’est le rappel de la cuisine, comme je vous le disais.
-
-Et Wagha-na, enchérissant sur la plaisanterie de Cheen-Buck, ajouta:
-
---Un peu comme en Suisse. Seulement, ici, nous l’appelons le _Ranz des
-porcs_.
-
-Il lit monter ses hôtes dans la maison qu’il s’était réservée, et, du
-haut du balcon qui la ceinturait, ceux-ci purent assister à un fort
-curieux spectacle, auquel ils ne s’étaient point attendus.
-
-De tous les points cardinaux surgirent dans la plaine d’innombrables
-troupeaux de porcs gris, vêtus d’une fourrure infiniment plus soyeuse et
-plus épaisse que celle de leurs congénères d’Europe. Poussés par de
-robustes chiens et suivis par des valets de ferme indiens, armés de
-fouets interminables, les Suiliens accoururent en bandes régulières et
-dociles et se distribuèrent en groupes qui, tous, allèrent s’enfermer
-derrière les palissades de kraals destinés à les recevoir.
-
-Léopold Sourbin n’épuisait point ses étonnements. Il n’était pas au bout
-de ses questions:
-
---Mais, savez-vous, Monsieur Wagha-na, que tous ces animaux doivent être
-d’un entretien difficile? Avec quoi les nourrissez-vous?
-
-L’Indien, cette fois, n’y put tenir. Il se mit à rire de bon cœur.
-
---Ah! çà, Monsieur Sourbin, vous figurez-vous, par hasard, que c’est
-pour l’unique agrément de les promener que nous les lâchons dans la
-campagne tous les matins, et que nous les ramenons tous les soirs?
-
---Alors, vous les traitez comme de vulgaires moutons? Vous les envoyez
-paître, tout simplement?
-
---Comme vous dites: nous les envoyons paître. Ils se nourrissent
-eux-mêmes, au petit bonheur. Dame! comme disent les Bretons, ils ne font
-pas de la graisse à ce régime; mais ils trouvent encore à manger, ne
-serait-ce que les serpents qui pullulent en ce pays et dont vous avez pu
-voir de si près un si vilain échantillon.
-
---Pouah! se récria le cousin de Madeleine, vos cochons mangent des
-serpents?
-
---Mais oui, et c’est tout profit pour nous, puisque nous mangeons les
-cochons qui nous débarrassent des serpents.
-
-On conversa de la sorte jusqu’à l’heure peu avancée où les voyageurs
-goûtèrent la joie du repos sur de forts bons lits, n’ayant point eu,
-depuis six jours, l’usage de ce meuble essentiellement utile.
-
-De même qu’on s’était couché de bonne heure, on se leva de grand matin.
-
-On assista de la sorte à l’exode des troupeaux de porcs. Puis d’autres
-sons de cornes et de trompettes annoncèrent l’approche des tribus
-indiennes qui venaient camper au village pour quarante-huit ou
-soixante-douze heures.
-
-Ce fut vraiment un coup d’œil magnifique à contempler.
-
-Les Indiens arrivaient, tous à cheval, ayant déjà revêtu leurs manteaux
-et leurs fourrures d’hiver. Quelques-uns néanmoins restaient nus jusqu’à
-la ceinture, peints de couleurs diverses allant du rouge sang au chrome
-clair, du vert Véronèse au bleu de cobalt. Et ce fantastique défilé
-d’hommes peints, emportés au galop de chevaux de race, offrait un
-spectacle unique dans le cadre de cette plaine immense, sous
-l’irradiation de ce couchant de pourpre et d’or.
-
-A cheval lui-même devant le front du village, ayant près de lui
-Cheen-Buck, O’Connor et Madeleine, Wagha-na recevait, tel qu’un roi, les
-hommages enthousiastes des arrivants.
-
-N’était-il donc pas le roi de ces peuplades proscrites et chassées de
-leurs terres familiales, ce grand Peau-Rouge dont le noble génie avait
-conçu l’audacieuse pensée de rassembler en un seul faisceau tous les
-fils de sa race, de leur rendre avec la liberté l’exercice de leurs
-droits, de les appeler à un plus fier avenir, à de plus hautes
-destinées? N’était-il pas leur roi, cet homme que l’intelligence et la
-volonté, aidées de la fortune créée par elles, avaient fait l’aîné de
-leur sang, presque leur père?
-
-En son honneur, toutes les tribus, jadis hostiles, exécutèrent une
-triple cavalcade, une fantasia comparable à celles des Arabes du nord de
-l’Afrique. Ce fut un jeu de cirque merveilleux qui, pendant près de deux
-heures, se développa sous les yeux fascinés des spectateurs.
-
-Puis, lorsqu’il eut pris fin, les chefs d’abord, les simples cavaliers
-ensuite, vinrent, à tour de rôle, saluer le Bison Noir. Il serra toutes
-les mains, distribua des compliments, finalement retint à dîner les
-quarante principaux caciques.
-
-Le repas se donna hors des maisons, sur la place, battue et nivelée
-comme une aire de ferme. Tout autour de la table centrale, soixante
-autres tables furent dressées et servies par les occupants actuels de la
-station.
-
-Léopold Sourbin, qui avait paru assez disposé à mépriser cette cuisine
-indienne, s’en pourlécha les babines, ce qui lui valut une apostrophe
-piquante de Joë O’Connor.
-
---Eh bien! monsieur le Français, railla le trappeur, revenez-vous un peu
-de votre mauvaise opinion sur notre compte? Pour des Sauvages, nous ne
-nous tirons pas trop mal d’affaire, n’est-il pas vrai?
-
-Il eût été difficile au personnage de ne point le reconnaître.
-
-L’hospitalité de Wagha-na s’exerçait, en effet, sur un pied de
-générosité très large. Non seulement les mets servis sur la table des
-chefs étaient apprêtés avec un art consommé, ce qui ne surprit plus
-personne lorsque l’on sut que Cheen-Buck, qui en avait surveillé
-l’apprêt, en qualité d’économe de l’expédition, avait poussé son amour
-de l’art culinaire jusqu’à passer huit années dans les principales
-villes d’Europe, et spécialement de France et d’Italie, où, comme Pierre
-le Grand en Hollande, il avait voulu se former lui-même par la
-pratique;--non seulement l’apparition de vins de Bordeaux, de Bourgogne,
-de Chianti, de Marsala, de Madère, de Porto, d’Australie souleva des
-transports d’enthousiasme, mais cet enthousiasme alla jusqu’au délire
-lorsqu’on plaça sur la table douze bouteilles dont les goulots argentés
-disaient assez la provenance.
-
---Mes chers hôtes, s’écria Wagha-na en se levant, c’est aujourd’hui
-l’anniversaire de ma fille Madeleine. J’ai tenu à le fêter avec vous.
-Buvons à sa santé!
-
-Toutes les flûtes à champagne,--car ce détail même n’avait point été
-négligé,--répondirent à ce toast. Ce fut une vraie joie pour tous ces
-hommes à la nature fruste, mais généreuse, de s’unir au vœu de leur
-chef. Et Léopold Sourbin, pour la première fois de sa vie ressentit
-quelque chose qui ressemblait à un remords, en songeant que, naguère
-encore, il formait l’abominable projet d’assassiner cette belle jeune
-fille assise en face de lui.
-
---A demain pour le premier passage des bisons! conclut Joë O’Connor.
-
-
-
-
-VI
-
-UNE MARÉE VIVANTE
-
-
-On s’éveilla comme la veille, au son des cornes. Mais cette fois, elles
-ne faisaient que répondre à de lointains appels, venus des extrémités de
-la plaine. En un instant tout le monde fut sur pied, et lorsque Wagha-na
-souhaita le bonjour à ses amis, son premier mot fut pour leur dire:
-
---A cheval, Messieurs. Les bœufs ne viendront pas nous rejoindre ici.
-C’est à nous d’aller à leur rencontre.
-
---A quelle distance environ? questionna Georges Vernant.
-
-A deux lieues à peu près, un peu plus, un peu moins. Las chasseurs de
-l’autre côté nous avertissent.
-
-On se sépara sur l’heure des tribus qui remontaient au nord et à l’est.
-Puis, la carabine au dos, le couteau de chasse à la ceinture, le lasso
-enroulé sur l’arçon, on s’élança vers les horizons de l’ouest.
-
-Wagha-na ne s’était pas trompé. A un peu plus de cinq milles du
-campement, on rencontra les premiers éclaireurs de la peuplade qui
-chassait. Ils firent connaître qu’un troupeau de six cents têtes environ
-avait passé la veille à quarante milles au nord, et que son approche
-était signalée depuis les premières heures de l’aube.
-
-Toutefois une difficulté se présentait sur laquelle on n’avait pas
-compté.
-
-L’énorme armée des bisons venait directement sur la plaine. Si elle s’y
-engageait, il fallait considérer la chasse comme perdue, car, sur cet
-immense espace pierreux et découvert, il serait impossible aux chasseurs
-de dissimuler leur présence. Les bœufs ne se laisseraient point
-approcher.
-
-Dès lors, il ne resterait à leurs adversaires que la maigre ressource
-d’abattre à coups de fusils quelques individus isolés,--pauvre
-consolation qui n’allait point elle-même sans offrir de nombreux périls.
-
-L’effort des traqueurs tendait donc à faire dévier la marche du troupeau
-vers les prairies herbeuses dans lesquelles il devenait beaucoup plus
-facile aux chasseurs de se cacher. Si l’on n’y pouvait entraîner la
-masse entière, du moins essaierait-on d’en détourner un groupe, une
-importante fraction.
-
---Combien êtes-vous?--demanda Wagha-na au chef Sioux qui menait la
-colonne.
-
---Cinq cent vingt, pas un de plus,--répondit celui-ci.
-
---En effet, remarqua le Bison Noir, cinq cent soixante-dix avec les
-cinquante que nous sommes. C’est vraiment peu pour huit cents bœufs
-sauvages!
-
-Ils n’eurent ni le temps ni le loisir de fournir un plus long entretien.
-
-Une rumeur sourde, continue, profonde, venait de s’élever au nord-ouest.
-
-C’était comme le bruit des grandes eaux perçu par un jour de tempête, ou
-comme les clameurs d’une foule à une grande distance. Bientôt, à ces
-sons confus succéda une sorte de long ronflement analogue à celui du
-vent; une nuée épaisse de poussière soulevée annonça l’approche du
-troupeau, précédée elle-même par une longue trépidation de l’air et du
-sol.
-
-Et c’était vraiment une sensation étrange, troublante, se résolvant en
-un sentiment de terreur mal défini.
-
-Soudain des mugissements, d’abord confus, puis nets et distincts, des
-beuglements mêlés ou isolés, remplirent tous les échos de l’immense
-plaine, et l’on put voir, à travers la poussière, déchirée çà et là,
-comme un opaque rideau, une ligne noire s’avançant pleine de cris et de
-tumulte.
-
-L’Indien se tourna vers ses compagnons.
-
---Un temps de galop, Messieurs, cria-t-il. Il ne faut pas nous trouver
-sur le passage du troupeau.
-
-En effet, ce n’était point là un danger qu’on eût le droit de braver.
-
-Sur cette plaine dénudée où ils ne pouvaient se laisser attarder par
-aucune pâture, les bœufs allaient passer comme un ouragan, renversant,
-écrasant tout sur leur passage. Il était donc urgent de prévenir leur
-course et de se mettre au plus tôt à l’abri de quelque futaie, ou même
-de quelque prairie herbeuse.
-
-Tout le monde suivit le conseil donné par Wagha-na. On lâcha les brides,
-et les chevaux, qui n’avaient pas besoin d’ailleurs, d’autre stimulant
-que la peur qu’ils ressentaient, partirent ventre à terre dans la
-direction du sud-ouest.
-
-Quel était le développement du front de la ligne occupée par le
-troupeau?
-
-C’était ce qu’on ne pouvait dire dès à présent. Mais Wagha-na, depuis
-longtemps versé dans la connaissance des choses du désert, avait fait
-prendre cette direction à la colonne, parce qu’il savait qu’à trois
-milles environ plus au sud on rencontrerait un bois de sapins suffisant
-pour entraver la charge furieuse des bisons.
-
-L’essentiel était de l’atteindre avant que la première vague de cette
-marée vivante ne déferlât sur le point de la plaine où l’on se trouvait.
-
-Aussi Wagha-na donnait-il l’exemple comme il avait donné le conseil.
-
-Penché sur le cou de son cheval Gola, il l’animait par des paroles
-encourageantes, tantôt le flattant de la paume, tantôt le fouaillant
-avec l’extrémité du bridon qu’il tenait dans sa main gauche.
-
-Et, tout en courant, il se retournait sur sa selle et jetait de nouveaux
-encouragements à sa troupe.
-
---Hardi, vous autres, hardi! Poussez vos bêtes! Il n’y a pas une minute
-à perdre.
-
-C’était véritablement effrayant, cette course à travers la prairie
-aride.
-
-A ses côtés, l’Indien retrouvait Madeleine, écuyère consommée et
-infatigable. Tout auprès d’elle, Georges Vernant, Cheen-Buck, Joë
-O’Connor, allaient de la même allure rapide et sûre. Puis venait le
-peloton des cavaliers venus de Dogherty et des environs, escorté par
-quelques-uns des habitants du campement. Enfin, fermant la marche,
-emporté par le galop vertigineux de son cheval, le même qui,
-l’avant-veille, l’avait si lestement désarçonné, Léopold Sourbin suivait
-fiévreusement et péniblement la colonne.
-
-Il n’était que temps. Le troupeau arrivait en longue ligne, pareille à
-une armée en bataille. On la voyait maintenant onduler, se fermer,
-s’ouvrir, fléchir sur un point, se rompre et gagner sur un autre, selon
-que le terrain, médiocrement accidenté pourtant, offrait à l’immense
-front un obstacle ou une déclivité.
-
-Et il semblait que cette ligne allât se perdre aux bornes mêmes de
-l’horizon.
-
-Le danger était si grand que Wagha-na, inquiet pour ses compagnons, en
-semblait perdre son sang-froid ordinaire.
-
-Il s’oubliait au point de mêler, dans ses exclamations en langue
-indienne ou française, des mots de langue anglaise.
-
---_Well, well!_ criait-il, piquez, piquez ferme! _All is lost!_
-
-Oui, tout était perdu, si l’on ne gagnait pas, avant de subir le choc du
-troupeau, la bande verdoyante des sapins que l’on voyait couper le ciel
-à moitié d’un demi-mille maintenant.
-
-Tout à coup, en avant du gros de la troupe, une avant-garde surgit, à
-peine séparée par deux ou trois cents mètres du peloton des cavaliers.
-
-Il y avait là vingt ou vingt-cinq mâles, des taureaux de grande taille
-dont l’œil brillait, farouche et terrible, sous l’épaisse toison qui
-couvrait leur encolure et leurs épaules puissantes.
-
-Avec un beuglement féroce, ils sortirent d’un pli de terrain et se
-ruèrent en avant, les cornes basses.
-
---Aux éperons! cria Wagha-na, en français cette fois.
-
-Les mollettes d’acier touchèrent les flancs des bêtes, dont la course
-exaspérée se précipita haletante éperdue.
-
-Mais les taureaux chassaient à vue, et l’on sait que le bison américain
-peut soutenir une lutte de vitesse contre le cheval.
-
-En cette circonstance, le péril était d’autant plus redoutable que,
-maintenant, pour gagner le couvert, il fallait courir parallèlement à la
-ligne assaillante et, par conséquent, perdre l’avance que l’on avait sur
-elle.
-
-N’importe! C’était là un péril prévu et qui n’arrêtait point les
-vaillants Canadiens.
-
---Encore un quart de mille, et nous sommes sauvés! cria Wagha-na.
-
-Un quart de mille!
-
-Et les taureaux n’étaient plus qu’à cent cinquante pas de la troupe!
-
-Un instant, le chef eut la pensée de faire arrêter la colonne et de
-fusiller à bout portant les terribles ruminants.
-
-Mais, qu’y aurait-on gagné? S’arrêter, c’était donner le temps au front
-de bataille de gagner son avant-garde, et, en supposant que celle-ci fût
-tout entière foudroyée par la décharge, ce qui n’était rien moins que
-certain, c’était permettre à l’aile droite du troupeau de fermer les
-issues, en débordant le bois de sapins.
-
-La fuite se fit donc plus rapide, plus accélérée. Les chevaux,
-justifiaient la métaphore vulgaire. Ils dévoraient l’espace.
-
-Enfin, les Sioux, les premiers, franchirent la lisière du bois et
-s’enfoncèrent sous les arbres.
-
-Wagha-na, Madeleine, Georges Vernant, sûrs maintenant d’atteindre
-l’abri, avaient modéré leur allure.
-
-Tout le monde se trouva sous les branches avant que l’avant-garde des
-bisons ne vînt se briser contre cet obstacle.
-
-Seul, l’infortuné Léopold, malgré l’énergie que déployait sa monture,
-restait en retard d’une vingtaine de mètres.
-
-Juste en ce moment, l’un des taureaux, une bête monstrueuse, au vaste
-front, armé de cornes courtes, mais acérées, se détacha du groupe et
-fondit à l’improviste sur le malencontreux cavalier.
-
-Le Français se sentit perdu.
-
-Il eut l’envie bizarre, maladive, de lâcher la bride et les étriers pour
-se laisser choir hors des atteintes de l’effroyable ruminant.
-
-Mais, avant qu’il pût mettre ce projet morbide à exécution, une lueur
-rapide s’alluma sous son regard hébété, tandis qu’une détonation
-éclatait à quelques pas de lui, emplissant ses oreilles bourdonnantes.
-
-Le bison frappé entre les deux yeux par une balle à pointe d’acier,
-tomba raide mort, capotant en avant.
-
-En même temps, une main nerveuse saisit Léopold sous le bras et le remit
-en selle, en équilibre.
-
---Eh bien, mon cousin, dit une voix douce, un peu railleuse, vous voyez
-que je suis encore bonne à quelque chose, et qu’il eût été maladroit de
-me tuer.
-
-Malgré le trouble de ses esprits, Sourbin éprouva une commotion en
-entendant ces paroles.
-
-Il se retourna. Madeleine chevauchait à son côté. Un énigmatique sourire
-se jouait sur ses lèvres.
-
-Il n’osa l’interroger, tout plein de gratitude en même temps que de
-confusion.
-
-C’était la première fois que la jeune fille se servait de ces mots «mon
-cousin», en lui parlant.
-
-Cette anomalie, par elle-même, était déjà suffisamment instructive. Mais
-si l’on y joignait les paroles prononcées, la leçon prenait une
-signification bien autrement grave.
-
-Sourbin voulut parler, répondre quelque chose. Aucun mot ne vint à ses
-lèvres.
-
-Il attacha sur sa compagne un regard vague, maladif, qui, mieux que tout
-autre signe, donna à Madeleine l’intuition de l’état d’âme de son peu
-intéressant «cousin».
-
-Au reste, ni l’un ni l’autre n’avait le temps de faire à loisir des
-réflexions de morale ou de philosophie.
-
-Ce n’était pas tout que d’avoir gagné le bois. Il ne pouvait, en effet,
-leur offrir qu’une protection essentiellement provisoire. Rien
-n’empêchait les bœufs sauvages de l’envahir pour y poursuivre les
-chasseurs. Mais, là, du moins, ils ne pouvaient attaquer qu’isolément,
-et l’avantage restait à leurs ennemis dans cette rencontre en
-tirailleurs.
-
-Cependant l’avant-garde du troupeau, fidèle à sa consigne, bien qu’un
-instant décontenancée par le fracas de l’arme à feu et la chute d’un de
-ses mâles, n’en continuait pas moins sa course à travers la plaine. Ce
-n’était plus son affaire de relancer les chasseurs. Les taureaux s’en
-tenaient à leur rôle d’éclaireurs.
-
-Les cavaliers eurent donc le temps de gagner l’intérieur des sapins, où
-ils se tinrent en arrêt, attendant le passage de la troupe.
-
-Elle passa sans rompre sa ligne, et, pendant un moment, ce fut un
-effrayant vacarme de mugissements, tandis que la terre tremblait sous
-les pieds fourchus des redoutables bêtes. On voyait les taureaux guider
-la masse par escouades régulières, comme auraient pu le faire des
-sous-officiers de l’espèce bovine. Derrière eux se pressaient les
-vaches, alourdies par leurs mamelles gonflées de lait, et les veaux
-bondissant, sans s’écarter de la communauté familiale.
-
-Ce fut comme le mascaret de quelque fleuve soudainement gonflé par le
-flux.
-
-Mais cette première vague dont le choc eût tout broyé, si on l’eût subi
-de front, ne causa aucun dommage sur ses flancs. Il était visible que
-les bœufs avaient hâte de gagner les pâturages ou, tout au moins, de
-traverser cette plaine nue qui leur paraissait sans doute à eux-mêmes
-semée de périls et d’embûches.
-
---Ah! fit, Joë, exprimant un regret, voilà le troupeau passé! Voilà une
-belle occasion perdue!
-
-L’un des éclaireurs Sioux répondit, en entendant cette plainte:
-
---Nos frères Sioux ont du rabattre une partie du troupeau. Il y en avait
-plus que cela hier matin.
-
---Es-tu sûr de ce que tu dis là?--demanda Wagha-na.
-
---Oui, parfaitement sûr. D’ailleurs tu ne vas pas tarder à t’en
-apercevoir toi-même.
-
-Il disait vrai.
-
-Une demi-heure environ s’écoula, au bout de laquelle de nouveaux
-mugissements, de nouvelles trépidations ébranlèrent l’atmosphère,
-Seulement le bruit et le frémissement étaient bien moindres. En outre,
-des clameurs confuses, des sons de trompes, des aboiements de chiens s’y
-mêlaient, attestant, la présence des chasseurs auprès du troupeau
-traqué.
-
---Attention! cria Cheen-Buck, je les vois venir.
-
-Nos frères Sioux ne savent pas que nous sommes ici. Ils dirigent le
-troupeau sur nous.
-
---Qu’allons-nous faire? demanda d’une voix étranglée Sourbin, que tant
-d’émotions réitérées commençaient à remplir d’épouvante.
-
---Monsieur le Français, répliqua Joë O’Connor, nous allons tout
-bonnement remonter à cheval et charger cette bande, afin de l’empêcher
-de nous charger elle-même.
-
-Cela ne faisait pas précisément le compte de Léopold qui, en fait de
-chasses au buffle, estimait qu’il en avait assez vu jusqu’ici et ne
-demandait pas mieux que de se remettre à des occupations moins
-champêtres.
-
-Cependant, il fit contre fortune bon cœur et, quoique légèrement
-endommagé par les galops effrénés de ces derniers jours, enfourcha de
-nouveau sa bête avec une résignation mélancolique que celle-ci semblait
-partager.
-
-Cela inspira même à Joë un mot pittoresque, quoique assez méchant:
-
---Vous avez là un assez joli poulet d’Inde, fit-il en caressant le
-cheval: Il commence à se faire à votre méthode.
-
-Sourbin n’eut pas le loisir de relever cette épigramme.
-
-La colonne du Bison Noir sortait du bois, prête à donner la main aux
-chasseurs Sioux.
-
---Venez avec nous, mon cousin, dit Madeleine, sans aucune malice cette
-fois dans le ton. Il vous est permis de faire usage de la carabine.
-
---N’en faites-vous donc pas usage vous-même?--questionna l’aventurier.
-
---Non, répondit-elle en riant, ce ne serait pas absolument correct.
-
---Il me semble pourtant que tout à l’heure...
-
---Tout à l’heure, nous ne chassions pas. C’est nous qui étions chassés.
-Et puis, vu la position critique où vous vous trouviez, j’ai cru pouvoir
-déroger aux règles ordinaires de la chasse aux buffles.
-
-Elle riait en disant cela, mais ce rire parut à Sourbin moins cruel que
-le persiflage d’O’Connor.
-
---A propos, fit-il, et ce bœuf que vous avez tué? Est-ce que nous
-n’allons pas le ramasser?
-
---Rassurez-vous. Nous le ramasserons tout à l’heure, avec les autres.
-
-Et la gracieuse amazone, rendant la bride à sa monture, s’élança à la
-rencontre des cavaliers indiens qui accouraient brandissant le lasso ou
-les _bolas_, deux boules de fer creux reliées entre elles par une
-courroie d’une solidité à toute épreuve.
-
-Le troupeau détourné était de cent cinquante têtes environ, parmi
-lesquelles une dizaine de mâles tout au plus. Le reste, vaches et veaux,
-affolés par la vue des assaillants, s’enfuyaient dans toutes les
-directions, pêle-mêle, n’ayant plus rien de la superbe ordonnance du
-gros de la troupe.
-
-La chasse ne commençait guère qu’en ce moment. Trois ou quatre des
-moindres animaux, tout au plus, avaient été déjà capturés à la manière
-accoutumée. Par déférence pour Wagha-na, et aussi par une émulation
-légitime, les Indiens ne voulaient accomplir leurs véritables exploits
-que sous les yeux de l’homme illustre qu’ils tenaient à juste titre pour
-le restaurateur de leur indépendance, qu’ils nommaient avec
-reconnaissance le «Père» de leur race.
-
-Alors commencèrent devant les yeux émerveillés du Bison Noir ces
-prouesses superbes qui font de la chasse aux bœufs sauvages l’un des
-spectacles les plus émouvants que l’œil humain puisse contempler.
-
-Les Indiens s’étaient divisés en une vingtaine de groupes dont l’effort
-convergent tendait à rompre le faisceau des ruminants et à disperser
-ceux-ci, en les poussant par bandes séparées vers le bois de sapins.
-
-Comme s’ils avaient eu conscience du piège que couvrait cette manœuvre,
-les animaux se pressaient les uns sur les autres, non sans perdre en
-chemin un des leurs demeuré en retard et qui était tout aussitôt
-circonvenu par les chasseurs.
-
-Celui-ci fuyait au hasard, poursuivi à grands cris par les Indiens.
-Puis, au moment où, perdant toute prudence, la bête fonçait sur l’un de
-ses persécuteurs, celui-ci se dérobait adroitement, tandis que plusieurs
-autres accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux.
-
-Alors le plus rapproché déployait le lasso et après l’avoir fait tourner
-deux ou trois fois au-dessus de sa tête, lançait au loin le cercle à
-nœud coulant. Il venait s’abattre sur la crinière de l’animal et,
-resserré sur-le-champ par l’élan furieux du cheval, donnait au bison une
-secousse si brusque que celui-ci généralement s’abattait à moitié
-étranglé.
-
-Avant qu’il n’eût le temps de se relever, un autre chasseur était sur
-lui et, d’un seul coup de tomahawk, lui tranchait les tendons des jambes
-postérieures, le réduisant ainsi à l’impuissance de se mouvoir.
-
-Une vingtaine de bêtes furent prises ainsi en quelques minutes.
-
-Mais le chiffre convenu d’avance, celui qui devait fournir aux Sioux
-leur provision de viande pour l’hiver, était de cent têtes, sans parler
-des jeunes bovidés que l’on emmènerait captifs aux campements, afin de
-renouveler le troupeau captif des vaches laitières. On avait donc encore
-beaucoup à faire pour achever le nombre.
-
-Le noyau central, encore gros de cent trente bêtes, refusait de se
-disperser, et les Indiens, emportés par leur audace excessive, se
-voyaient fréquemment contraints de se dérober à une charge inattendue du
-troupeau.
-
-Tout à coup, celui-ci, pris d’une panique imprévue, après avoir fourni
-dans la plaine une course effrénée, fit tête sur queue et, servant trop
-bien cette fois les intentions des chasseurs, se mit à fuir en masse
-dans la direction du bois.
-
-Trop bien, en effet, car si, sous le couvert, les bœufs ne pouvaient se
-mouvoir aussi aisément que dans la plaine, il y devenait également plus
-difficile aux Indiens d’y manœuvrer à cheval.
-
-Et, cependant, les audacieux Sioux n’hésitèrent pas à s’engager sous les
-sapins, à la suite de leur proie qui fuyait.
-
-Encore une vingtaine de vaches et six ou sept veaux furent pris dans
-cette poursuite.
-
-Mais, dès lors, la chasse était manquée, à moins que l’on ne s’acharnât
-derrière le troupeau.
-
-Or, celui-ci avait pris la direction du sud-ouest, une direction
-dangereuse, d’abord parce que les fuyards pouvaient entraîner fort loin
-les chasseurs, ensuite parce qu’elle les rapprochait des montagnes où
-les fauves étaient à redouter.
-
-Wagha-na rassembla sur l’heure le conseil des chefs, et le tint sans
-faire halte, au grand trot des chevaux.
-
-Il lança tout un escadron de cent vingt hommes pour tourner le bois et
-tâcher de rabattre le troupeau, s’il en était temps encore. Devant la
-menace de perte, on décida qu’exceptionnellement il serait fait usage
-des armes à feu.
-
-Hélas! Toutes ces mesures ne donnèrent que de piètres résultats.
-
-Lorsque, à cinq heures du soir; la nuit étant déjà presque faite, on
-releva les corps gisant dans la plaine, on n’en compta que
-quarante-neuf, en y comprenant le taureau abattu par Madeleine Kerlo. On
-avait pris, en outre, treize veaux de tout âge.
-
-C’était misérable. C’était pour la pauvre tribu la menace d’un hiver
-cruel, réduit à la ration, et cela précisément en une année où, par une
-protection visible de Dieu, la population s’était légèrement accrue.
-
---Non, s’écria vivement Wagha-na, il ne sera pas dit que nous
-abandonnons ainsi la poursuite. Faisons halte un instant. Les bœufs ne
-peuvent pousser bien avant. Nous allons dormir jusqu’à trois heures du
-matin et, à ce moment-là, nous reprendrons notre course jusqu’à ce que
-nous ayons retrouvé nos fuyards.
-
-On obéit à la lettre à cette sage prescription. Les tentes furent
-dressées. Madeleine et son père adoptif reçurent leurs amis habituels
-autour d’un thé accompagné de punch. Puis on alluma un brasero que l’on
-garnit de charbon emporté de Dogherty par le toujours précautionneux
-Cheen-Buck. Alors la conversation s’engagea sur le pied de l’intimité,
-car Léopold Sourbin, harassé de fatigue, avait demandé la permission de
-ne point perdre un instant de sommeil. Depuis dix jours qu’il était le
-commensal de Wagha-na, il avait vu ses forces et son courage soumis à de
-formidables épreuves.
-
---Chef, interrogea brusquement Joë O’Connor, les Indiens viennent de
-m’apprendre une chose qui m’inquiète un peu.
-
---Quoi donc? répondit indifféremment le Bison Noir.
-
---Ils ont rencontré, en passant au campement, deux voyageurs à cheval
-qui paraissaient nous suivre. Au signalement qu’ils en donnent, j’ai cru
-reconnaître les deux vilains oiseaux que nous avons mis à la porte de
-Dogherty.
-
-Wagha-na se mit à rire.
-
---Toujours soupçonneux, vieux Joë. Que veux-tu que ces faces de Yankees
-viennent faire dans nos solitudes du nord-ouest?
-
---C’est précisément parce, qu’ils n’y ont rien à faire que je me méfie
-de leur présence, répliqua l’Irlandais.
-
-L’Indien parut un instant soucieux. Ses sourcils se rapprochèrent
-violemment et il s’abandonna à une sombre méditation.
-
-Puis, jugeant peut-être qu’il n’y avait pas lieu de prêter plus
-d’attention aux propos de Joë, il murmura:
-
---Bah! Qu’avons-nous à faire avec ces hommes? Laisse-les venir, et
-s’ils nous ennuient, eh bien!...
-
-Il n’acheva pas. S’enveloppant d’un large manteau de fourrure, il donna
-le premier l’exemple du sommeil.
-
-
-
-
-VII
-
-LES MONTS ROCHEUX
-
-
-Il faut croire que les bœufs poursuivis par Wagha-na et ses chasseurs
-étaient des bêtes endiablées, car, pendant huit jours encore, ils
-entraînèrent les chasseurs dans les prairies du sud-ouest. Si bien que
-l’on atteignit en même temps le pied des montagnes Rocheuses et les
-frontières de la Californie.
-
-Par bonheur, cette poursuite n’avait point été infructueuse. Les Sioux
-avaient pu parfaire le chiffre d’animaux, tant tués que pris, qu’ils
-avaient jugé nécessaire à leur consommation hivernale.
-
-Aussi le jour où le centième buffle eut été abattu, leurs chefs,
-d’accord avec Wagha-na, arrêtèrent sur l’heure la marche en avant. On
-dressa les tentes. Un banquet de fête réunit tous les membres de
-l’expédition et l’on décida que, dès le lendemain, à l’aube, on
-prendrait le chemin du retour.
-
-Aussi bien l’automne froid et brumeux s’annonçait-il menaçant. Les
-chaînons les plus bas se montraient déjà couverts de neiges précoces. Il
-fallait redouter le déchaînement des vents du nord qui, dès la fin
-d’octobre, glacent les campagnes et répandant au loin leur souffle
-mortel.
-
-Mais ce n’était là que le moindre des motifs. Il en était un plus grave
-qui déterminait Wagha-na.
-
-On touchait à la frontière américaine, et, outre la haine implacable que
-le cœur de l’Indien nourrissait contre les oppresseurs de sa race, il
-détestait plus spécialement cette population mêlée, bâtarde, qui occupe
-surtout les États nouveaux de l’Union: Texas, Colorado, Sacramento, les
-districts de la Californie et du Montana, population qui joint à la
-dureté du Saxon la férocité native des descendants des conquérants
-espagnols.
-
-Il savait que ces frontières sont insuffisamment gardées, sur leur
-immense ligne de développement, par les faibles garnisons qu’y placent,
-en des forts mal reliés entre eux, les autorités canadiennes. Il savait
-que, pour éviter à la mère-patrie des conflits incessants, celles-ci
-ferment trop souvent les yeux sur les quotidiennes violations du
-territoire britannique par les bandes armées des chercheurs d’or et des
-émigrants américains.
-
-Or, plusieurs motifs justifiaient les appréhensions de l’Indien et lui
-dictaient une marche rétrograde.
-
-Le lendemain même du jour où Joë O’Connor avait exprimé ses craintes au
-sujet de la réapparition des deux inquiétants personnages, Ulphilas
-Pitch et Gisber Schulmann se montrèrent sur les derrières des chasseurs.
-
-Ce retour s’expliquait aisément.
-
-Les deux coquins, en quittant Sourbin, avaient rejoint par le plus court
-les tronçons de voies ferrées, qui reliaient entre elles les cités du
-Bas-Canada. Une seule journée leur avait suffi pour s’assurer que
-Madeleine Jean était bien la fille du Breton Kerlo. Il ne s’agissait
-donc que de supprimer celle-ci pour faire retomber son héritage aux
-mains de Léopold Sourbin, et il est à croire que Pitch avait acquis sur
-ce dernier des droits suffisamment précis pour ne lui laisser aucun
-doute sur l’issue de l’entreprise au sujet de ses propres intérêts.
-
-Une fois munis du document nécessaire, les deux coquins étaient revenus
-sur leurs pas.
-
-A Dogherty, où ils ne demandaient plus le séjour, on n’avait fait aucune
-difficulté de leur apprendre que Wagha-na et ses hôtes avaient pris le
-chemin du nord-ouest. Là, encore, après avoir doublé les étapes, ils
-avaient dû changer leur itinéraire et suivre les chasseurs du côté des
-frontières californiennes.
-
-Car il leur fallait, au plus tôt, rattraper Léopold Sourbin.
-
-Ils avaient, en effet, le soupçon que celui-ci travaillait de plus en
-plus pour son seul compte, qu’il cherchait à s’affranchir d’une
-complicité dangereuse et inutilement compromettante.
-
-Moins que jamais Pitch et Schulmann entendaient rendre à Sourbin sa
-liberté.
-
-Sourbin, en effet, était l’auxiliaire indispensable. Il pouvait se
-passer d’eux, non eux de lui. Leur effort se fût dépensé en pure perte,
-si ce précieux intermédiaire entre eux et les millions de Madeleine leur
-eût fait défaut.
-
-Or Pitch et Schulmann avaient joué leur va-tout sur ce coup de dés.
-
-Leurs chevaux étaient surmenés et ils voyaient approcher le moment où
-leurs bourses seraient vides.
-
-Il y avait donc urgence absolue à atteindre leur complice, devenu leur
-instrument.
-
-D’ailleurs Schulmann, l’homme des actions rapides, était décidé à ne
-point traîner les choses en longueur. Puisqu’on se trouvait en plein
-désert, les occasions ne pouvaient manquer d’en finir avec les
-difficultés de la situation. Le coup de fusil d’un maladroit peut tuer
-aussi aisément un homme qu’un animal.
-
-L’essentiel était de se faire admettre au nombre des chasseurs, ou, du
-moins, de s’y faufiler, à titre de chasseurs indépendants, afin de
-mettre à profit la première occurrence qui mettrait Madeleine à portée
-de sa carabine.
-
-Ulphilas, à vrai dire, blâmait cet empressement opiniâtre.
-
---Vous avez tort, ne cessait-il de répéter à l’Allemand, de mettre tant
-de confiance en vos forces. Outre qu’il peut se rencontrer parmi ces
-sauvages des hommes d’une vigueur égale, sinon supérieure à la vôtre,
-ils possèdent sur vous l’avantage d’être rompus à des exercices violents
-auxquels, permettez-moi de vous le dire, Gisber, vous me paraissez à peu
-près étranger. En sorte que, si votre balle s’égare en chemin, les leurs
-ne suivront pas la même voie. Et je ne parle pas d’autres armes non
-moins dangereuses, mais beaucoup plus sûres que le fusil.
-
---Quelles armes? demanda Schulmann, affectant la plus hautaine
-indifférence.
-
---Hé! mon cher, répliqua Pitch, qui se mit à persifler, vous n’attendez
-pas, j’imagine, que je vous en fasse une nomenclature détaillée. Vous
-les connaissez mieux que moi et n’avez que l’embarras du choix entre ces
-instruments, plus désagréables les uns que les autres: flèches, lances,
-poignards, tomahawks.
-
-L’inconvainquable Gisber se borna à hausser les épaules dédaigneusement.
-
-Ce fut avec ces dispositions également hostiles, mais peu d’accord sur
-le choix des moyens et leur opportunité, que les deux bandits
-rejoignirent la colonne des chasseurs de bisons.
-
-Ils ne s’étaient point attendus à en trouver un pareil nombre.
-
-Ce leur fut une première déception qui leur fit faire la grimace.
-
-Leur second ennui fut de se voir reconnus à la première rencontre.
-
-Wagha-na s’approcha d’eux avec un sourire ironique et, après avoir pris
-des nouvelles de leur santé, leur demanda s’ils étaient venus dans
-l’intention de prendre part à la chasse. Sur leur réponse affirmative,
-il ajouta:
-
---Eh bien! Messieurs, la terre est grande et la prairie aussi. Il y a
-place pour tout le monde sous le soleil. Je vous souhaite une promenade
-agréable et d’heureux coups de fusils.
-
-C’était, en termes polis, leur signifier leur congé.
-
-Gisber Schulmann dut avaler sa rage avec sa salive. L’occasion semblait
-lui échapper.
-
-D’autant plus qu’il fallait à tout prix informer Léopold Sourbin.
-Celui-ci, à la vue de ses complices, était devenu, tout à tour, très
-rouge et très pâle, et ces aspects de son visage n’avaient point échappé
-aux yeux sagaces qui le surveillaient.
-
-Ulphilas joua sa dernière carte:
-
---Gentlemen, demanda-t-il, n’y a-t-il pas, parmi vous, un Français du
-nom de Sourbin?
-
-C’était là, assurément, une souveraine maladresse. Le Yankee aurait dû
-supposer que ceux qu’il s’efforçait de tromper étaient déjà plus ou
-moins au courant des visées du Français, surtout si celui-ci avait fait
-connaître ses intentions au sujet d’un mariage possible avec sa cousine.
-
-Mais le but que visait Pitch n’était point tant d’en imposer à Wagha-na
-que de faire connaître à Léopold lui-même qu’on ne le perdait point de
-vue et, conséquemment, que, s’il cherchait à se dérober à ses
-engagements envers ses deux ex-associés, on saurait lui rappeler cet
-importun souvenir.
-
-A cette question ainsi posée, le Bison Noir répondit sérieusement en
-rappelant ledit Léopold:
-
---Monsieur Sourbin, dit-il, voici deux Messieurs qui paraissent vous
-connaître et qui désirent vous parler.
-
-Très troublé, le cousin de Madeleine sortit, à contrecœur et les
-sourcils froncés, des rangs de ses hôtes et s’avança vers les deux
-aventuriers sans céler sa mauvaise humeur.
-
-Il était dans l’obligation de se montrer froid envers eux, sous peine de
-donner prise aux soupçons.
-
-Il toucha donc à peine le bord de son chapeau de feutre mou en abordant
-Pitch. Quant à Schulmann que, d’ailleurs, il connaissait à peine, il
-affecta de ne point le voir.
-
-L’Allemand n’avait point à se plaindre de ce manque d’égard, étant
-lui-même le plus malotru des hommes.
-
-Quant à Ulphilas, il prit la chose avec son ordinaire placidité:
-
---_All right!_ Monsieur Sourbin. Je trouve très bien que vous feigniez
-de nous être étranger. Comme cela, personne ne pourra croire que nous
-nous entendons pour poursuivre un bénéfice commun.
-
-La phrase était habilement faite. Elle ramenait tout de suite le
-Français à la mémoire de son pacte. Mais elle eut le don de porter
-violemment sur les nerfs de celui-ci.
-
---Hé! monsieur Pitch, réclama-t-il, vous en parlez trop souvent et
-surtout trop à l’aise de ce bénéfice commun.
-
-Engagée sur ce ton, la conversation ne pouvait être aimable.
-
-L’Américain, dès qu’il se vit en tête, répliqua avec non moins
-d’aigreur. Ce que voyant, Léopold poussa son cheval et s’éloigna du gros
-des chasseurs, afin que le bruit des paroles échangées ne pût parvenir
-jusqu’à eux.
-
-Mais s’il évita leurs oreilles, il ne parvint pas à éluder leurs
-regards.
-
-Ces yeux d’hommes des grandes plaines peuvent rivaliser avec ceux des
-faucons et des aigles. Ils suivirent donc à distance l’expression
-mimique des gestes, et s’ils n’en pénétrèrent pas tout le sens, du moins
-comprirent-ils qu’entre ces trois blancs venus de régions différentes,
-les relations étaient plus étroites qu’ils ne voulaient l’avouer.
-
-Wagha-na appela à lui Cheen-Buck et O’Connor.
-
---Vieux Joë, dit-il, si je ne t’ai pas répondu l’autre soir dans la
-tente, ce n’était pas que je blâmasse tes soupçons. Mais je ne voulais
-point alarmer inconsidérément Madeleine. Maintenant, je sais ce que je
-voulais savoir. Nous pouvons donc causer à notre aise.
-
-Et, comme les deux compagnons tendaient l’oreille, il poursuivit:
-
---Désormais, jusqu’à la fin de la chasse, vous emmènerez Madeleine à
-l’autre extrémité de la colonne. Vous vous tiendrez sans cesse à ses
-côtés. Vous veillerez à ce qu’elle ne se trouve jamais à proximité de
-ces deux coquins, pas même à portée de fusil.
-
-Une véritable stupeur se peignit sur les traits des deux hommes.
-
-Le Bison Noir comprit qu’il devait entièrement s’ouvrir à ses amis de
-ses craintes et de ses projets.
-
-Alors, il leur rappela le crime accompli vingt ans plus tôt par le père
-de ce même Léopold Sourbin, et leur expliqua le danger qui menaçait la
-jeune fille. Elle disparue, c’était au fils de l’assassin que revenait
-la fortune.
-
-Joë et l’Indien n’étaient pas gens à s’embarrasser de casuistique.
-
-Wagha-na le vit bien dès leurs premières paroles.
-
---Jean, dit tranquillement O’Connor, parlant avec la familiarité d’une
-vieille affection, à votre place, je n’aurais pas tant de scrupules.
-Puisque ces hommes sont trois coquins, je les tuerais tous les trois.
-
---Hum! fit Wagha-na, qui ne put s’empêcher de rire, le moyen est
-radical, mais un peu vif.
-
---Je partage l’avis de Joë, appuya Cheen-Buck.
-
-Le chef fit alors connaître à ses auditeurs les raisons pour lesquelles
-il ne professait pas leurs sentiments. Certes, il n’avait aucune
-confiance dans le Yankee, pas plus qu’en son compère l’Allemand. Mais il
-jugeait Léopold meilleur que son père et ses associés, sans que,
-pourtant, cette opinion plus favorable allât jusqu’à l’estime du
-personnage. Il suffisait donc d’écarter ce dernier, de lui signifier son
-congé, sans qu’il fût nécessaire de le supprimer.
-
-Lorsque Wagha-na fit connaître les prétentions de Sourbin à la main de
-Madeleine, c’est-à-dire à son héritage, un rire convulsif secoua ses
-deux interlocuteurs. O’Connor éclata:
-
---En vérité, j’aimerais mieux, à mon âge, contracter mariage avec la
-plus laide _squaw_ du pays des Apaches que de laisser ce polisson entrer
-dans la tente de notre fée.
-
---Et moi, ajouta Cheen-Buck, je consens à faire toute ma vie la cuisine
-pour les Yankees, si notre fée accorde seulement un regard d’attention à
-cet affreux drôle.
-
-Wagha-na partagea leur hilarité et leur confia de nouveau la mission de
-veiller sur Madeleine. D’ailleurs, il avait pris le soin d’en informer
-la jeune fille qui ne mit aucun obstacle à cette mesure de précaution.
-
---Une balle de carabine est vite venue,--avait dit sentencieusement
-l’Indien.
-
-Il était donc naturel que, proche la frontière américaine, Wagha-na
-redoublât de prudence et se tînt sur le qui-vive.
-
-Or, le lendemain du jour où le dernier buffle avait été abattu, on
-s’aperçut, au camp, que les deux compagnons Ulphilas Pitch et Gisber
-Schulmann qui, jusque-là, s’étaient laissé voir chaque jour, avaient
-définitivement disparu.
-
---Qu’augurez-vous de cela? demanda le Bison Noir à ses conseillers
-habituels.
-
---Je n’en augure rien de bon, répliqua Joë O’Connor.
-
---Ils ont sans doute passé la frontière, ajouta Cheen-Buck.
-
-Wagha-na hocha la tête.
-
---Oui, ils ont passé la frontière, et c’est là justement qu’est le
-danger. Il existe, si je ne me trompe, un règlement particulier des
-États de l’Ouest qui interdit aux Indiens réfractaires de s’approcher à
-plus de trois milles des limites. Or, nous n’en sommes pas à un mille.
-Je gagerais que ces coquins sont allés prévenir la garnison de quelque
-poste et que nous allons avoir sur les bras toute une compagnie de
-volunteers Riflemen.
-
---Ils passeraient la frontière eux-mêmes, en ce cas, s’écria Vernant,
-présent à l’entretien. Ce serait une violation flagrante de territoire.
-
---Oh! ce n’est pas ce qui les gêne! ricana Cheen-Buck.
-
---Mais nous serions dans le cas de légitime défense?
-
---Cela ne nous empêcherait pas de recevoir leurs balles, mon cher
-enfant, fit tristement Wagha-na. Et nous n’en aurions aucun profit. Le
-gouvernement du Dominion se garderait bien de faire droit à notre
-plainte. Le Canada n’est point encore assez fort pour lutter contre ses
-puissants voisins, et l’Union suscite toutes les occasions de conflit
-pour agrandir son territoire au détriment du nôtre.
-
-Et, avec un soupir, il ajouta:
-
---D’ailleurs, nous sommes Indiens et, en majeure partie, catholiques.
-Nous n’avons pour nous que la population d’origine française, qui
-s’accroît beaucoup trop vite pour ne point porter ombrage au Saxon
-jaloux. Or, celui-ci est partout le même, et peu importe qu’il habite en
-deçà ou au delà du Saint-Laurent et des lacs.
-
-Tout le monde se rendit à la justesse de ces remarques, et l’ordre de
-retraite immédiate fut aussitôt donné.
-
-Toutefois, comme la contrée était sillonnée par le passage
-d’innombrables gibiers à poil et à plumes regagnant les régions plus
-chaudes du midi, Wagha-na consentit à ce que la retraite s’opérât par
-les montagnes.
-
-On s’engagea donc sur la montée de la chaîne.
-
-Les monts Rocheux, qui commencent au Mexique pour se terminer à
-l’archipel fragmenté des Aléoutiennes, ainsi que les vertèbres d’une
-immense épine dorsale, ne sont que la continuation le long du Pacifique,
-et à travers le continent Nord-Américain, de la puissante chaîne des
-Andes. De même que les Cordillères soutiennent tout le triangle
-méridional, les montagnes Rocheuses, avec leurs divers noms espagnols
-qu’elles ont conservés, malgré la conquête Anglo-Saxonne, supportent à
-l’est l’immense développement de plaines qui durent émerger des eaux le
-jour où l’Atlantide, célébrée par Platon, disparut dans les gouffres
-glauques.
-
-Elles comptent, au nombre de leurs pics, de moyenne hauteur, des volcans
-en pleine activité dont un seul, le mont Saint-Élie, appartient à
-l’Amérique Russe, aujourd’hui rachetée par les États-Unis, et les
-autres, Chimborazo, Jorullo, Popocatepeltl, se trouvent disséminés sur
-les contreforts californiens et mexicains.
-
-Le reste de la chaîne, à peu près inexploré, possède, çà et là, quelques
-orifices ignivomes et de nombreuses sources d’eau chaude, des geysers,
-des puits de naphte et de bitume. Le royaume du feu n’est guère éloigné
-de la croûte terrestre en cet endroit.
-
-Celle-ci justifie le nom qui a été donné à la longue extumescence des
-roches pyrogènes.
-
-La chaîne, en effet, est la plus sinistre, la plus tourmentée qui se
-puisse voir.
-
-Nulle part ailleurs, les secousses du globe n’ont amoncelé pareil chaos
-de ruines plutoniennes. Ce ne sont que blocs géants, entassés pêle-mêle
-en d’invraisemblables équilibres, que cassures vives et tranchantes, que
-déchirures béantes.
-
-Ce fut dans ce dédale de blocs éboulés que s’engagea la colonne.
-
---Du moins,--avait dit Wagha-na,--si la fantaisie vient aux Yankees de
-nous attaquer sur notre propre territoire, serons-nous en mesure de nous
-défendre.
-
-Il donna donc le conseil aux Sioux de renvoyer en avant la majeure
-partie de leur troupe.
-
-Ce conseil fut ponctuellement suivi. Il ne resta guère que cent ou cent
-dix hommes autour des quarante compagnons du Bison Noir, et ceux-ci
-s’élancèrent en avant sur les versants de la montagne.
-
-On monta sans arrêt jusqu’à un niveau de deux mille mètres, à travers
-d’âpres vallées, de sombres gorges qu’éclairait, de temps à autre, la
-brusque apparition d’un site plein de verdure lumineuse. On franchit des
-torrents impétueux, des chutes pleines de fracas et d’épouvantes. On
-atteignit ainsi une sorte de ligne de faîte sur laquelle bêtes et gens
-purent enfin assurer leurs pas.
-
-Et, chemin faisant, ainsi qu’on l’avait prévu, il y eut de beaux coups
-de fusil.
-
-Dans une seule matinée, Vernant, O’Connor, Sheen-Buck et une vingtaine
-d’Indiens, rapportèrent au campement provisoire plus de quatre-vingt-dix
-hérons ou grues couronnées, ce qui fournit à la colonne deux succulents
-repas. Le lendemain, les mêmes carabines, chargées à plomb, cela va sans
-dire, abattirent deux cent cinquante têtes de canards sauvages, surpris
-dans les joncs d’un lac aux eaux glacées. Le troisième jour, ce fut un
-véritable massacre de perdrix grises, de cailles, de vanneaux, et
-Léopold Sourbin, qui s’était mis de la partie, compta trente-deux pièces
-pour son propre compte.
-
-Le cousin de Madeleine ne s’était jamais vu à pareille fête.
-
-Aussi insista-t-il avec les Indiens auprès de Wagha-na, afin que l’on
-prolongeât de quelques heures le séjour en cette terre de promission.
-
-Le Bison Noir fit d’abord un assez froid accueil à cette demande. Tout
-lui conseillait la prudence, et, si l’on s’était rejeté plus à l’ouest
-dans la montagne, on n’était point encore sorti de la limite de trois
-milles assignée aux courses Indiennes par les conventions
-internationales.
-
-Il avait donc hâte de se mettre entièrement sous le couvert de la plus
-stricte légalité.
-
-Mais les prières des Indiens furent si pressantes qu’il se laissa
-ébranler dans sa méfiance.
-
-De plus, ses yeux, en interrogeant le visage de Sourbin, n’y démêlèrent
-aucune arrière-pensée. S’il y avait un complot ourdi par les deux
-coquins Pitch et Schulmann, il était patent que le cousin de Madeleine
-n’y entrait pour aucune part.
-
-Wagha-na permit donc de prolonger d’un jour l’étape dans la montagne,
-mais à la condition qu’on se porterait, dès ce délai écoulé, d’un mille
-de plus au nord du point où l’on venait de s’arrêter.
-
-Les chasseurs, joyeux, s’élancèrent dans toutes les directions.
-
-Madeleine, emportée par son ardeur de chasseresse, réclama à son père
-adoptif l’usage de sa liberté.
-
-Après quelques instants de résistance, Wagha-na céda sur ce point comme
-il avait cédé sur l’autre, mais en renouvelant à Joë et à Sheen-Buck ses
-recommandations des jours précédents.
-
-Lui-même, accompagné de Georges Vernant, suivit de très près la colonne
-à laquelle s’était jointe Madeleine.
-
-Celle-ci était composée des plus braves ou, pour mieux dire, des plus
-aventureux parmi les Indiens.
-
-Elle s’élevait au chiffre restreint d’une dizaine de chasseurs, que la
-présence de Madeleine, de Sheen-Buck et d’O’Connor portait à treize,
-nombre de mauvais augure, ainsi que le fit remarquer Léopold Sourbin en
-personne.
-
---Eh bien!--dit Wagha-na, en riant,--joignez-vous à eux; vous serez
-quatorzième.
-
-Depuis quelques jours, en effet, les sentiments de l’Indien à l’égard de
-Léopold avaient changé.
-
-Depuis longtemps il l’observait et il était arrivé à cette conclusion
-que le fils de l’assassin d’Yves Kerlo n’était point une nature
-foncièrement perverse. En outre, soutenu par l’espoir d’épouser sa
-cousine, l’aventurier était le premier intéressé à la conservation de
-celle-ci. Nul gardien ne pouvait donc être plus vigilant que lui.
-
-Mais, pour répondre au regard étonné que lui adressa Vernant, il lui
-expliqua les motifs de sa conduite.
-
-Il ajouta:
-
---Au surplus, le proverbe français ne dit-il pas: «Deux sûretés valent
-mieux qu’une»? Pour nous y conformer, mon cher Georges, nous allons
-surveiller nous-mêmes ce surveillant intéressé.
-
-Et, suivi du jeune homme, il se rapprocha vivement du groupe des
-chasseurs.
-
-Ceux-ci, après avoir gravi une pente fort raide, s’étaient rassemblés
-sur une sorte de plateau, après lequel commençait une longue descente
-plus raide encore, longue d’un mille environ, au bout de laquelle, dans
-le creux d’une exquise vallée, scintillait un lac aux eaux bleues et
-limpides.
-
-Sur les bords de ce lac, un véritable troupeau d’antilopes pâturait à
-son aise.
-
-Attirés par ce spectacle, les chasseurs, Madeleine en tête, avaient
-descendu la pente au galop.
-
-Soudain, comme ils atteignaient à leur tour le plateau, Wagha-na et
-Georges les virent revenir sur leurs pas, donnant les signes d’une vive
-terreur.
-
-
-
-
-VIII
-
-LES GRIZZLYS
-
-
-Que se passait-il donc de l’autre côté du versant?
-
-Ni Georges, ni le Bison Noir n’eurent la patience d’attendre qu’on les
-rejoignît.
-
-Poussant vivement leurs chevaux, ils atteignirent les fuyards. D’un
-mouvement nerveux, Wagha-na saisit par la bride le cheval le plus
-rapproché et, interrogeant le cavalier avec une sorte de violence:
-
---Que se passe-t-il donc?--demanda-t-il.--Êtes-vous tous des lâches, où
-avez-vous été pris d’une folie soudaine?
-
-L’Indien, honteux, mais tout tremblant d’émotion, trouve à peine la
-force de répondre:
-
---Grizzlys.
-
-Ce mot, si plein d’une signification terrible, suffisait à expliquer la
-panique.
-
-Sans en entendre davantage, Wagha-na et Georges continuèrent à descendre
-l’effroyable pente.
-
-Ce qu’ils virent alors aurait dû les glacer d’effroi si leurs cœurs
-eussent été capables de crainte.
-
-Le dangereux sentier du versant, presque au point où il débouchait dans
-la vallée, s’engageait entre des roches éboulées formant de chaque côté
-comme une muraille, haute de six à sept mètres. C’était là un véritable
-défilé, long de deux cents toises, la plus naturelle et la mieux
-disposée des embuscades et qui, par un temps de guerre, eût pu fournir à
-des soldats, retranchés derrière ces parapets, la plus inexpugnable des
-défenses.
-
-Or, sur les pierres de ce double rempart, apparaissaient, descendant
-avec précautions de roche en roche, six ours gris de taille gigantesque,
-qui n’étaient peut-être, eux-mêmes, que l’avant-garde d’une armée.
-
-Ils s’étaient évidemment embusqués sur ce point afin d’y surprendre les
-antilopes.
-
-L’arrivée des cavaliers, en troublant leur embûche savamment ourdie, les
-avait mis en fureur, et, maintenant, c’était à ces fâcheux inattendus
-que s’en prenait leur rage.
-
-La situation était vraiment terrible.
-
-Les Indiens qui escortaient Madeleine avaient, pour la plupart, aperçu
-le danger avant de s’engager dans l’étroit corridor des roches. Ils
-avaient donc arrêté leurs bêtes et rétrogradé. Leurs cris et leurs
-signaux étaient parvenus trop tard aux sept qui avaient franchi le
-périlleux passage.
-
-A cette heure, ceux-ci ne devaient plus songer à battre en retraite par
-le même chemin.
-
-Six ours grizzlys suffiraient à arrêter une compagnie de voltigeurs. Que
-pouvaient donc contre eux une poignée de cavaliers qui auraient eu à
-soutenir un choc presque individuel?
-
-L’ours gris est, en effet, l’un des animaux les plus redoutables de la
-création; et les trappeurs américains le tiennent pour beaucoup plus
-terrible que le lion ou le tigre. A la vérité, il n’a pas, comme les
-grands félins de l’Afrique et de l’Asie, le ressort d’acier qui les fait
-bondir et rend leur choc irrésistible; il ne peut grimper aux arbres
-comme le léopard et la panthère. Mais il possède une effroyable vigueur
-et, debout sur ses pattes de derrière, il peut saisir la tête d’un
-cheval. On en a vu arrêter des bisons mâles à la course en les
-étreignant de leurs énormes bras.
-
-Longs et maigres, ils mesurent souvent trois mètres cinquante du museau
-à la naissance de la queue. Leurs os saillants, leurs larges poitrines,
-leurs gueules monstrueuses, leurs yeux sanglants ajoutent encore à la
-terreur qu’ils inspirent.
-
-Ce n’est pas tout. Comme tous les plantigrades, les grizzlys ont «la vie
-dure». Quelques-uns ont lutté avec courage bien que percés de plus de
-dix-huit balles. Et ce qui contribue à rendre plus fâcheuse leur
-rencontre, c’est la rapidité de leur course. Ils peuvent, en effet,
-suivre un cheval au trot. Tout homme à pied est perdu, s’il se fie à la
-vitesse de ses jambes. Plus que contre tout autre fauve, il doit
-conserver son sang-froid afin de ne point perdre la balle qu’il lui
-destine et qui ne le tue qu’en frappant entre les yeux ou au défaut de
-l’épaule.
-
-Tels étaient les effrayants animaux avec lesquels Madeleine et ses
-compagnons allaient se trouver aux prises.
-
-Encore si, pour revenir, ils avaient trouvé le chemin libre!
-
-Mais, outre que la retraite leur était coupée, le chemin horrible,
-montueux, glissant, semé de rocailles, n’aurait pas permis aux chevaux
-d’y soutenir une allure rapide. Il était déjà presque fabuleux que la
-petite troupe eût pu descendre sans encombre une côte aussi déclive.
-
-Ils ne pouvaient donc que fuir dans l’autre direction, c’est-à-dire vers
-la vallée et le petit lac où, naguère, s’abreuvaient les cerfs dont la
-vue avait surexcité leur ardeur cynégétique.
-
-Mais cette vallée elle-même, leur offrait-elle un refuge assuré?
-
-De la place où ils se trouvaient, Wagha-na et Georges ne pouvaient s’en
-rendre compte. Et quant à s’engager à leur tour dans le défilé, ils ne
-devaient point y songer. C’eût été de leur part une bravade aussi
-inutile que téméraire.
-
-Trois des ours avaient atteint déjà les roches les plus basses. Un autre
-prenait pied sur le sentier avec un grognement féroce comme pour inviter
-ses congénères à le rejoindre au plus tôt.
-
-Les cavaliers n’auraient pas franchi trois mètres sans être happés au
-passage.
-
-Wagha-na arrêta son cheval.
-
---Ne bouge pas, Gola, bonne bête,--lui dit-il.--Tu n’as rien à craindre
-de cette vermine. Tu sais bien que ton maître ne t’abandonnera pas, bon
-cheval.
-
-Il lui parlait comme il eût parlé à une créature humaine.
-
-Et, véritablement, le noble, animal parut le comprendre. Bien qu’il
-tremblât de tous ses membres et qu’une sueur froide glaçât sa belle robe
-dorée, il demeura immobile, à moins de cent mètres des fauves, comme si
-ses fins sabots se fussent incrustés dans le roc.
-
-Le Bison Noir mit pied à terre.
-
---Je vous conseille d’en faire autant,--dit-il à Vernant, surpris.
-
-Lorsque le jeune homme l’eut imité, Wagha-na adressa à Hips un discours
-analogue à celui qu’il venait de tenir à sa propre monture. Hips se
-conforma à ce paternel avertissement.
-
-Alors l’Indien décrocha de sa ceinture un cor d’ivoire finement ciselé
-et en tira trois ou quatre sons perçants.
-
-C’était un appel de ralliement jeté aux Indiens qui chassaient dans la
-montagne.
-
-Les sept compagnons qui avaient fui, revenus de leur terreur, s’étaient
-rapprochés de leur chef et avaient suivi son exemple.
-
-Wagha-na expliqua sa pensée.
-
---Il n’y a qu’une tactique à suivre avec ces brutes: tâcher de les
-attirer sur nous, afin de permettre aux autres de revenir.
-
-Les neuf hommes marchèrent donc, la carabine au poing, au-devant des
-féroces plantigrades.
-
-Ceux-ci étaient déjà au nombre de trois sur le chemin. Les trois autres
-continuaient leur descente.
-
-Au moment où ils avaient entendu les sons du cor de l’Indien, les ours
-avaient donné quelques signes de terreur. Bientôt, comme sollicités par
-une bravoure soudaine, ils se retournèrent et vinrent, d’un trot lourd,
-mais rapide, au-devant de leurs assaillants.
-
---Attention!--commanda Wagha-na. Il s’agit de les attirer le plus loin
-possible sur la montée. Faisons donc retraite sur nos chevaux. Avec eux,
-nous n’avons rien à craindre.
-
-La manœuvre était fort simple. En voyant reculer leurs ennemis, les
-Grizzlys s’enhardirent. Puis, pris tout à coup d’une aveugle fureur, ils
-accélérèrent leur course, avec des grondements si terribles que les
-chevaux des Indiens, moins aguerris que Hips et Gola, dont ils avaient
-pourtant imité la courageuse attitude, se mirent à renâcler, à souffler
-violemment, à se cabrer, ce qui alarma Wagha-na.
-
---Tenez vos bêtes!--cria-t-il d’une voix vibrante.
-
-L’ordre était plus facile à donner qu’à exécuter. Les Indiens cependant
-parvinrent à maîtriser les animaux fous de terreur.
-
-Cependant les ours gagnaient du terrain. Ils n’étaient pas à plus de
-deux cents pas, lorsque le Bison Noir, saisissant sa carabine, pourvue
-de balles à pointes d’acier, l’épaula, en criant derechef à ses
-compagnons:
-
---Visez bien! Il s’agit de ne pas perdre une seule charge. Si nous
-avions ces trois-là du premier coup, le reste ne serait plus qu’un jeu.
-Allons! Je le répète: visez bien.
-
-L’étroitesse du chemin ne permettait point malheureusement aux neuf
-hommes de tirer en même temps.
-
-Les quatre premiers seuls, parmi lesquels se trouvaient Wagha-na et
-Georges Vernant, firent feu simultanément.
-
-Deux balles atteignirent le premier des animaux, celles du jeune
-Français et du Bison Noir. Toutes les deux le frappèrent aux bons
-endroits. Wagha-na avait visé le front.
-
-Frappé au front et au cœur, le monstre tomba foudroyé.
-
-Les deux compagnons ne reçurent que des projectiles de plomb, l’un dans
-le cou, l’autre à l’une des pattes de devant.
-
-Alors, soit que cette fusillade les eût effrayés, soit que la vue de
-leur frère mort leur inspirât de salutaires réflexions, les lourdes
-bêtes se détournèrent brusquement et se mirent à fuir sur la pente
-précipitée, où les avaient devancés déjà leurs congénères.
-
---Hardi!--cria Wagha-na en plaçant de nouvelles cartouches dans le
-magasin de son arme belge, conforme au modèle français,--hardi, vous
-autres. Ne les laissez pas échapper.
-
-Les cinq Indiens qui n’avaient point encore tiré firent feu à leur tour.
-Peines perdues! Bien que tous les coups eussent porté, les ours
-n’étaient atteints que par derrière. Cette décharge ne fit qu’accélérer
-leur course vers la vallée.
-
-Le Bison Noir fut saisi d’une profonde terreur.
-
---Je connais l’ours,--dit-il.--Pour que ceux-ci soient pressés de fuir
-comme ils le font, contre toutes leurs habitudes, c’est qu’évidemment il
-doit y en avoir d’autres dans la vallée.
-
---Et Madeleine!--s’écria Georges étranglé par la douleur.
-
---Oui, Madeleine,--répondit l’Indien.--Il faut la sauver à tout prix.
-
-D’un geste qui compléta sa pensée il montra au jeune homme le double
-parapet des roches.
-
-En cet endroit, elles formaient une sorte d’escalier cyclopéen. C’était
-par cet escalier que les ours étaient descendus.
-
-Georges n’en entendit pas davantage.
-
-D’un bond, il gravit la première marche, immédiatement accompagné par le
-père adoptif de la jeune fille.
-
-En quelques élans, ils eurent gagné la crête du remblai de roches. De
-là, leur vue embrassa un assez vaste horizon et ils purent se rendre
-compte de toute la scène qui se déroulait sous leurs regards.
-
-A leurs pieds se creusait la vallée, longue à peine de deux kilomètres,
-large au plus de huit cents mètres. Au centre s’étendait le petit lac
-bleu, ombragé de saules, de cyprès et de platanes. Alentour, les pentes
-se voilaient d’une végétation superbe, mais que le Nord avait déjà
-touchée de son haleine glaciale.
-
-Au delà s’ouvrait un second couloir analogue à celui qu’ils venaient de
-parcourir et qui devait mettre la vallée en communication avec d’autres
-semblables, car on pouvait, à distance, voir moutonner, par derrière les
-roches grises qui trouaient l’humus, tout un flot de frondaisons
-jaunissantes.
-
-Et dans cet étroit espace, six cavaliers groupés ensemble semblaient
-interroger l’horizon environnant.
-
-Wagha-na ne s’était pas trompé. Il n’avait que trop bien deviné la cause
-de la retraite des ours.
-
-De l’autre côté de la vallée, cinq nouveaux grizzlys, aussi énormes que
-les premiers, sortaient du milieu des arbres et s’avançaient au petit
-trop vers les cavaliers.
-
---Cinq et cinq font dix!--prononça le Bison Noir. Et ce truisme ainsi
-prononcé n’avait rien de ridicule. Il prenait, au contraire, une
-terrifiante signification en présence de l’attaque des monstrueuses
-bêtes. D’autant plus qu’avec le même ton de découragement, l’Indien
-ajouta:
-
---Ils sont six en tout.
-
-Mais, chez un tel homme, le découragement ne pouvait être de longue
-durée.
-
---Peut-être,--dit-il,--aurons-nous le temps d’en abattre un ou deux au
-sortir du défilé?
-
-Et, toujours accompagné de Georges Vernant, bondissant de roche en
-roche, ils parvinrent ainsi aux derniers blocs surplombant la vallée. De
-là, ils pouvaient être vus par les cavaliers et même échanger quelques
-paroles avec eux.
-
---Joë,--appela le Bison Noir.
-
-Le vieux trappeur, qui se tenait aux côtés de Madeleine, se retourna.
-
---Profitez du passage au moment où il sera libre,--cria Wagha-na, en
-montant le défilé!
-
-L’Irlandais comprit. Trois des six cavaliers se tournèrent vers
-l’orifice du défilé, pendant que les trois autres faisaient face aux
-assaillants de la vallée.
-
-Contre ces derniers, la défense était plus aisée.
-
-Ils ne pouvaient, en effet, venir à l’attaque qu’après avoir contourné
-le petit lac, ce qui permettait aux assaillis de les fusiller à leur
-aise, puis de se dérober par le défilé, si le passage en était libre.
-
-Mais là gisait toute la difficulté. Il fallait que ce paysage fût libre.
-
-Déjà Wagha-na et Georges Vernant avaient tourné l’extrémité du détroit
-rocheux et, descendant le plus bas possible, s’efforçaient d’attirer sur
-eux l’attention des Grizzlys, afin que, renonçant à la poursuite des
-cavaliers, ils permissent à ceux-ci la fuite, par le chemin qu’ils
-venaient de parcourir.
-
-En un clin d’œil les deux hommes se dressèrent, au milieu de l’éboulis,
-de manière à prendre d’enfilade la longueur du couloir au moment où les
-fauves apparaîtraient.
-
-Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Presque simultanément, trois
-têtes affreuses se montrèrent.
-
-Les deux coups de feu éclatèrent en même temps.
-
-C’étaient de merveilleux tireurs que Georges Vernant et le Bison Noir.
-Les balles à pointe d’acier trouvèrent chacune un ours au bout de leurs
-trajectoires et deux bêtes s’abattirent, l’une, le cœur troué, l’autre
-le crâne fracassé.
-
-Il en restait deux autres. Joë O’Connor, Sheen-Buck et Léopold Sourbin,
-très crâne devant ce danger inévitable, les frappèrent à la course.
-
---Dieu soit loué!--s’écria Wagha-na,--la route est libre maintenant.
-
-Les six cavaliers n’avaient point attendu cette exclamation pour
-s’élancer vers le défilé.
-
-Il y avait bien encore une difficulté.
-
-Des cinq grizzlys ainsi fusillés, deux n’étaient point tout à fait
-morts, et leurs grands corps, renversés sur le flanc obstruaient le
-passage. On les voyait se soulever péniblement, avec de douloureux
-efforts pour se redresser.
-
---Il faut passer tout de même,--cria énergiquement Madeleine.
-
-Et, enlevant vigoureusement sa bête, la vaillante jeune fille montra le
-chemin à ses compagnons.
-
-Mais ceux-ci ne voulurent pas la laisser affronter la première la
-périlleuse traversée.
-
-Sheen-Buck s’élança en avant, prenant la tête. Cavalier incomparable, il
-franchit d’un bond le corps du plantigrade le plus rapproché. Après lui
-passa Léopold, qui avait un peu le droit de se prendre pour un héros.
-Puis ce fut le tour de l’Indien et de Joë. Madeleine fermait la marche.
-
-Dans le fond de la vallée, les cinq autres grizzlys avaient précipité
-leur course et atteignaient déjà les bords du lac.
-
-Alors se produisit un incident tout à fait inattendu et qui renouvela
-toutes les terreurs.
-
-Au moment même où Madeleine, donnant du champ à sa monture, s’apprêtait
-à franchir l’obstacle à son tour, la jument eut une grande secousse de
-tout son corps et s’affaissa sur les genoux, comme si elle eût buté des
-pieds de devant.
-
-Mais la détonation d’un coup de feu ne laissa aucun doute sur la cause
-de sa chute. Le pauvre animal tombait sous la balle d’un tireur
-maladroit, balle destinée sans doute à l’ours blessé qui, par un suprême
-effort, venait de se remettre d’aplomb sur ses pattes et, sanglant, la
-gueule entr’ouverte, s’avançait vers la jeune fille désarçonnée.
-
-Madeleine était tombée, sans se blesser heureusement. Elle était debout
-maintenant, épaulant l’arme élégante que son père adoptif avait fait
-confectionner spécialement pour elle.
-
-La balle ne fit au monstre qu’une blessure insignifiante qui accrut sa
-rage.
-
-Mais une autre détonation coïncida avec la décharge de la petite
-carabine.
-
-C’était Wagha-na qui avait tiré.
-
-Chose étrange! Il n’avait point tiré sur l’ours.
-
-On l’avait vu se tourner vers le mur de roches formant l’épaulement
-opposé du défilé. Quand la fumée se dissipa, on put voir une silhouette
-humaine disparaître rapidement derrière les blocs que domina une seconde
-un bonnet de fourrure.
-
-Ce bonnet de fourrure avait été une révélation pour Wagha-na.
-
-Debout sur une roche et montrant la muraille cyclopéenne qui lui faisait
-face, il cria:
-
---Cent livres à qui m’amènera cet homme, mort ou vif.
-
-Les Indiens qui descendaient la pente, abandonnèrent leurs chevaux et se
-ruèrent à l’assaut de l’escalier titanique.
-
-Cependant, dans la vallée, la situation de Madeleine était devenue
-critique.
-
-L’ours, quoique grièvement blessé, avait encore assez de forces pour
-broyer la jeune fille et la déchirer. Il s’avançait, péniblement sans
-doute et par soubresauts, mais il gagnait du terrain, et la pauvre
-enfant se trouvait prise entre cet adversaire redoutable et les cinq
-grizzlys de la vallée qui hâtaient leur course et dont le plus rapproché
-n’était pas éloigné de plus d’une centaine de mètres.
-
-Elle était donc perdue si quelque prompte intervention ne l’arrachait à
-cette épouvantable alternative.
-
-Par bonheur, Georges Vernant avait pu juger d’un seul coup d’œil la
-situation.
-
-S’adossant au pan de rochers, haut, sur ce point, de huit à dix mètres
-et assez lisse, il se raidit et se laissa couler, les pieds en avant, en
-élevant sa carabine au-dessus de sa tête.
-
-En touchant le sol de la vallée, il bondit à la rencontre de l’ours.
-
-Il ne fallait pas songer à faire usage d’une arme à feu. Le moindre
-tremblement de la main pouvait être mortel pour Madeleine elle-même, que
-la balle aurait pu atteindre, ne fût-ce qu’en ricochant sur la paroi de
-granit.
-
-Tenant donc sa carabine de la main gauche, Georges brandit de la droite
-la hache à manche court qui ne quitte jamais l’Indien des prairies et le
-trappeur des forêts.
-
-Ce fut pour les spectateurs de cette scène émouvante une minute
-d’indicible angoisse.
-
-Debout, le couteau de chasse à la main, l’intrépide Madeleine attendait
-le choc du monstre.
-
-Elle vit venir du même œil le péril et le secours.
-
-L’animal était à bout de force. Mais quelque obscur instinct, quelque
-sombre fureur de vengeance le soutenait encore, sans nul doute. Son
-attaque n’en devait être que plus terrible.
-
-Essoufflé par la course qu’il venait de faire, Georges Vernant ne put
-que jeter un mot à la jeune fille.
-
---A droite!
-
-A droite, c’est-à-dire vers la muraille de granit dans laquelle
-s’ouvrait un enfoncement suffisant pour permettre à Madeleine, en s’y
-blottissant, d’échapper à l’étreinte désespérée du grizzly.
-
-Elle entendit l’avis salutaire. D’un seul élan, elle se jeta dans la
-fente.
-
-Il était temps. Déjà l’ours s’était dressé sur ses pattes de derrière,
-énorme, aussi haut qu’un cheval. Il retomba avec un rugissement de rage
-impuissante sur la paroi de granit que rayèrent ses griffes furieuses.
-
-Mais avant qu’il eût touché terre, Vernant s’était rué sur lui.
-
-D’une main sûre et d’une vigueur herculéenne, la hache fut envoyée sur
-la nuque épaisse de l’animal. Telle fut la force du coup que le fer
-s’enfonça profondément entre les vertèbres cervicales. Le grizzly
-s’abattit comme une masse, pareil à un bœuf sous le maillet de
-l’abattoir.
-
-Alors, saisissant la jeune fille dans ses bras d’athlète, Georges
-l’emporta comme il eût fait d’un enfant sur la raide montée.
-
---Madeleine,--lui dit-il en la déposant,--puis-je vous dire aujourd’hui
-que je vous aime?
-
-Elle ne répondit pas, mais elle sourit en lui serrant la main.
-
-
-
-
-IX
-
-BLANCS ET ROUGES
-
-
-Tout le monde était sauf. On n’avait eu à déplorer que la perte d’un
-cheval. Mais cette perte était fort sensible à Madeleine qui pleura
-devant le cadavre de sa belle jument, lâchement tuée par une balle qui
-était peut-être destinée à la jeune fille elle-même.
-
-Bien entendu, à partir de ce moment, la chasse fut abandonnée. On se
-borna à accueillir à coups de fusils les cinq grizzlys retardataires,
-lesquels, de leur côté, ne s’obstinèrent point dans une attaque aussi
-chaudement reçue, et regagnèrent leurs cavernes, emportant quelques
-balles dans leurs puissantes musculatures.
-
-On les laissa opérer leur retraite sans les inquiéter davantage. On
-avait hâte de se rassembler dans la plaine, loin de ces dangereux
-parages, afin d’y commenter les incidents de cette journée féconde en
-émotions.
-
-Le dépouillement des cadavres retint encore une heure environ les
-chasseurs sur le théâtre du drame. Après quoi, l’on se mit en quête d’un
-campement pour la nuit. Heureusement que les divers groupes disséminés
-dans la montagne rentrèrent chargés de butin et que le repas du soir,
-déjà assuré par les chasses des jours précédents, fut abondamment pourvu
-de viande fraîche.
-
-On dressa donc les tentes à portée de fusil des premiers versants. Par
-mesure de prudence, Wagha-na disposa sa troupe en colonne de guerre, et
-plaça des sentinelles à toutes les extrémités du camp.
-
-Et comme Georges l’interrogeait sur les motifs qui lui inspiraient ces
-mesures de prévoyance:
-
---Mon cher enfant,--répondit le Bison Noir,--il s’est passé aujourd’hui
-des choses si extraordinaires que la plus méticuleuse prudence s’impose
-à nous. Nous devons être prêts à tout événement.
-
---Oui, je sais,--fit Vernant,--vous faites allusion à ce coup de feu
-maladroit et à ce bonnet de fourrure entrevu par vous?
-
---S’il n’y avait là qu’une maladresse, vous ne me verriez point aussi
-préoccupé, mon cher Georges. Cette balle était celle d’un ennemi. Je ne
-dis pas que cet ennemi ait voulu tuer Madeleine, mais il la frappait
-indirectement, puisque, en tuant le cheval, c’est-à-dire en lui ôtant
-les moyens de fuir, il la livrait aux dents et aux griffes du grizzly.
-
---Et l’on n’a pas pu s’emparer du misérable?
-
---Malheureusement non. L’homme s’est enfui avec une rapidité étonnante.
-Il a gagné un bouquet de pins sous lesquels il s’est perdu aux regards
-de ceux qui le poursuivaient.
-
---Il faudrait pourtant s’en assurer. Qui soupçonnez-vous?
-
---Je soupçonne les deux Yankees que vous savez. Ces deux coquins
-préméditent depuis longtemps un mauvais coup. Hier, ils ont failli
-l’accomplir. Madeleine morte, sa succession était ouverte, comme jadis
-celle de son père. Et vous vous expliquez maintenant les causes de cet
-attentat.
-
---Oui, je me l’explique,--murmura Vernant, dont la main se crispa sur la
-poignée de son revolver.--Mais cela ne s’accomplira pas, s’il plaît à
-Dieu! J’aurai plutôt la tête de ces deux scélérats.
-
---Ce n’est pas tout,--continua Wagha-na.
-
---D’autres indices m’ont frappé. Ces ours...
-
---Ces ours?--interrompit le jeune homme.
-
---Que voulez-vous dire? Ce n’étaient pas des complices, à coup sûr?
-
-Le Bison Noir eut un fin sourire.
-
---Au contraire, mon cher Georges, et beaucoup plus que vous ne pourriez
-le croire. Complices inconscients, cela va sans dire, mais qui ont joué
-leur rôle à merveille.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---Vous allez me comprendre. L’ours, le grizzly surtout, ne va jamais par
-bandes. Il est même très rare d’en rencontrer une famille chassant en
-commun. Il faut donc, pour que nous en ayons trouvé onze assemblés,
-qu’ils aient obéi à la fois à un mot d’ordre et à une poussée du dehors.
-Le mot d’ordre, cela va sans dire, a été donné à leurs meneurs. Pour les
-attirer sur le même point, il faut que, de directions opposées, on les
-ait rabattus sur nous, en même temps que l’on lançait devant eux le
-troupeau d’antilopes qui excita la convoitise de nos imprudents
-chasseurs.
-
---Ainsi, vous supposez.
-
---Je suppose,--je dirai même que c’est une certitude en mon esprit,--que
-cinquante ou soixante rabatteurs, pour le moins, ont envahi la montagne
-et formé un vaste cercle à dessein de pousser sur nous les fauves.
-
-Georges Vernant était renseigné. Aussi s’expliqua-t-il que les ordres
-très rigoureux de Wagha-na fixassent le départ de la colonne pour le
-lendemain à la première heure du jour.
-
-Agréé par Madeleine en qualité de fiancé, il avait obtenu d’elle et de
-Wagha-na la faveur de s’attacher aux pas de la jeune fille qu’il
-entendait ne plus quitter, maintenant qu’il savait de quelle sorte de
-périls elle était menacée.
-
-A l’aube, on plia les tentes. Puis Wagha-na distribua sa troupe à
-l’instar d’une petite armée. Cinquante cavaliers Sioux prirent la tête,
-formant une solide avant-garde; quatre-vingts fermèrent la marche. Dans
-la troupe centrale fut placée Madeleine que flanquaient Sheen-Buck et
-Joë O’Connor, et que Georges Vernant précédait de quatre à cinq pas.
-
-Léopold Sourbin était venu se placer aux côtés du jeune Français
-Canadien.
-
-Depuis les événements de la veille, Léopold prisait très haut sa propre
-bravoure. Peu s’en fallait qu’il ne se plaçât sur un pied d’égalité avec
-l’intrépide jeune homme dont tout le monde avait pu admirer l’héroïsme.
-
-Quelque bonne opinion que Sourbin eût de la constance avec laquelle il
-avait supporté l’indicible terreur que lui avait causée la présence des
-ours, il avait cependant une vague conscience de la supériorité physique
-et morale de Georges Vernant et n’était pas fâché de s’approcher de lui,
-ne fût-ce que pour profiter des reflets de sa gloire.
-
-Celui-ci éprouvait des sentiments diamétralement opposés à l’égard du
-cousin de Madeleine, et il ne prenait aucun soin de les lui dissimuler.
-
-Aussi, lorsque l’aventurier eut poussé son cheval botte à botte avec
-lui, Vernant ne put-il se défendre d’une rudesse que justifiaient les
-circonstances et surtout les apparences défavorables à Léopold.
-
---A propos, monsieur Sourbin,--lui dit-il à brûle-pourpoint,--que sont
-devenus vos amis?
-
---Quels amis?--demanda naïvement l’interpellé, qui n’avait pu s’empêcher
-de tressaillir.
-
---Mais ces deux gredins qui nous ont suivis, ces deux Yankees de
-mauvaise mine?
-
---Vous appelez ça mes amis?--répliqua le Français avec une moue
-dédaigneuse.--Mais, Monsieur, je n’ai jamais eu que des relations
-d’affaires avec ces gens-là. Je ne m’enquiers pas de leurs faits et
-gestes.
-
---Vous avez tort,--répliqua brutalement Georges.--Vous feriez mieux de
-vous en enquérir, car ce sont deux misérables coquins, auxquels je
-casserai la tête à notre première rencontre avec eux.
-
-Pour le coup, cette vigoureuse assurance donnée par Vernant réjouit
-l’âme de Léopold.
-
-Il éclata d’un rire aigu, qui témoignait d’une satisfaction profonde.
-
-Parbleu! mon cher Monsieur,--avoua-t-il,--ce n’est pas moi qui les
-défendrai.
-
-Et, voyant que son interlocuteur attachait sur lui un regard malgré tout
-surpris, il s’empressa de rectifier ses paroles en ce qu’elles
-paraissaient révéler d’égoïsme satisfait.
-
---Si je vous parle ainsi, ce n’est pas que le procédé ne me semble un
-peu vif. En France, nous nous en remettons à la justice du soin
-d’exécuter les criminels. Mais je ne doute pas que vous n’ayez de bonnes
-raisons pour vous guider, et c’est pour cela que, sans vous approuver
-entièrement, je ne me jetterai pas à la traverse de vos intentions.
-
---Vous auriez grand tort, en effet, de le faire,--répliqua Georges avec
-la même rudesse de ton et d’expression.--Vous ne les sauveriez pas et,
-dans la bagarre, il pourrait vous arriver d’attraper des horions.
-
-La conversation tournait à l’aigre, et force était bien à Léopold de
-reconnaître que son compagnon de route, jusque-là d’une rare urbanité,
-était devenu peu liant.
-
-Un incident, imprévu pour tous, sauf peut-être pour Wagha-na, y mit un
-terme.
-
-On vit revenir tout à coup une dizaine des cavaliers de l’avant-garde.
-
-Le Bison Noir n’attendit pas qu’ils l’eussent rejoint. En un temps de
-galop, il se porta au-devant d’eux et recueillit les informations qu’ils
-lui apportaient. Elles n’étaient rien moins que rassurantes.
-
-Le jeune chef Sioux, qui conduisait le détachement, avait vu brusquement
-surgir de l’horizon de l’ouest, venant d’une gorge des montagnes, une
-trentaine de cavaliers américains, armés jusqu’aux dents et portant
-l’uniforme gris et le chapeau de feutre à plumes de la milice des
-frontières.
-
-Il avait fait halte et attendu l’arrivée des soldats.
-
-Leur chef, un lieutenant, d’aspect rude et grossier, s’était avancé, les
-interrogeant avec brutalité.
-
---D’où venaient-ils? Que faisaient-ils en ces parages? Quel était leur
-chef?
-
-Le jeune Sioux n’était pas d’humeur endurante. Il avait répondu avec
-vivacité.
-
-Alors, les voix s’étaient grossies avec les expressions. Les soldats de
-l’Union, inférieurs en nombre et se trouvant en présence d’adversaires
-bien armés, avaient baissé le ton, tout en déclarant qu’ils s’opposaient
-au passage de la troupe et qu’ils feraient appel aux garnisons des forts
-voisins.
-
-Devant cette attitude hostile, le chef sioux n’avait voulu prendre
-aucune décision.
-
-Il en avait donc immédiatement référé à celui qu’il tenait lui-même pour
-son supérieur, à Wagha-na.
-
-A ces nouvelles, celui-ci n’hésita pas. Il fit presser l’allure de la
-troupe et se trouva en moins d’une demi-heure sur le théâtre de la
-conférence.
-
-A la vue du formidable renfort que recevaient leurs adversaires, les
-Yankees ne se sentirent point rassurés.
-
-Wagha-na, accompagné de Georges, de Joë et de Sheen-Buck, sortit des
-rangs des Indiens et s’avança à quelques pas seulement du détachement
-américain. En anglais très pur, il engagea le dialogue.
-
---Que nous voulez-vous, Messieurs? demanda-t-il poliment.
-
-L’officier répondit avec brusquerie qu’il exécutait les ordres donnés à
-tous les chefs de stations militaires à rencontre de bandes indiennes
-non soumises qui se rapprochaient de moins de trois milles de la
-frontière.
-
---Je vous ferai remarquer, répliqua le Bison Noir, que nous sommes ici à
-huit milles au moins de cette frontière et que c’est vous, en ce moment,
-qui violez le territoire de Sa Majesté Britannique.
-
-La remarque était si juste que le lieutenant parut fort embarrassé.
-
---Vous n’avez donc rien à faire ici, Messieurs, poursuivit le Bison
-Noir. Toute persistance de votre part serait une véritable déclaration
-de guerre à l’Angleterre dont nous sommes les loyaux sujets.
-
---Les Sioux ne sont point sujets de l’Angleterre, voulut rectifier
-l’officier. Leurs tribus sont établies officiellement et reconnues par
-le Congrès de l’Union sur les terres du Dakotah.
-
---Les Sioux n’ont pas tous accepté d’être citoyens des réserves,
-répondit le jeune chef avec feu.
-
-L’officier le regarda de travers. La rectification était précise. Mais
-il n’entendait pas recevoir de leçon en présence de ses hommes.
-
---Ceux qui n’ont point accepté sont des réfractaires, tenus pour des
-ennemis.
-
---Fort bien, Monsieur, concéda Wagha-na. Mais votre remarque n’est
-fondée, tout au plus, que sur le territoire américain. Or, vous êtes ici
-en terre anglaise.
-
---C’est la seconde fois que vous me le dites! s’exclama le lieutenant
-bourru.
-
---Afin de vous rappeler que vous n’avez plus rien à faire ici, et que
-vous aggravez votre situation en prolongeant votre séjour.
-
-Ces derniers mots parurent irriter les soldats. Plusieurs d’entre eux
-portèrent ostensiblement la main à leurs fontes ou à leurs ceintures,
-comme pour y prendre leurs pistolets.
-
-Mais Wagha-na, changeant alors de ton, apostropha sévèrement l’officier.
-
---Lieutenant, dit-il, vous êtes responsable de ce qui pourra arriver.
-Ceci est un acte d’hostilité au premier chef. Si vous ne le réprimez pas
-à l’instant, je vous arrête, vous et vos hommes et je ne me tiendrai
-pour satisfait qu’après vous avoir remis prisonniers aux autorités
-canadiennes de Vancouver.
-
-Les Yankees ne répondirent que par de sourdes imprécations.
-
---En voilà assez, conclut le Bison Noir. Vous avez le temps de regagner
-la frontière au galop. Toute résistance de votre part serait aussi vaine
-que coupable. Allons, Messieurs, adieu et sans rancune.
-
-Son geste désignait aux trente agresseurs l’escadron nombreux que
-formaient derrière lui les cavaliers Sioux.
-
-Le lieutenant rassembla ses hommes. Sans une politesse, sans un salut à
-l’adresse de ses courtois adversaires, il jeta l’ordre du départ, et le
-détachement prit la route du Sud dans un nuage de poussière.
-
---Cette fois, je l’espère, fit Georges Vernant, nous en avons fini avec
-ces désagréables voisins?
-
-Wagha-na hocha la tête.
-
---Rien n’est moins sûr. A vrai dire, ils ne se risqueront point
-eux-mêmes. Mais il n’en faudrait pas augurer qu’ils ne nous susciteront
-pas d’autres ennuis.
-
-Et, renouvelant ses ordres, il fit presser encore l’allure de la troupe.
-On ne la ralentit qu’au bout du trentième mille. Cette fois, la plaine
-paraissait suffisamment vaste et la distance assez grande de la
-frontière pour n’avoir plus à appréhender de nouveaux contacts avec les
-Yankees.
-
-Alors seulement, Wagha-na fit connaître à Georges les dernières craintes
-qu’il avait conçues.
-
-Cette lutte de l’élément rouge contre l’élément blanc atteint parfois à
-un degré de férocité inouïe. La haine est égale de part et d’autres, et
-mille causes secondaires viennent s’ajouter au séculaire antagonisme des
-races pour lui donner un caractère de sauvagerie inconnue en Europe et
-même chez les peuples orientaux.
-
-La religion elle-même vient aigrir le conflit et rendre les adversaires
-plus implacables.
-
-Il est un motif, entre autres, que les blancs invoquent pour justifier
-leurs propres cruautés et qui, en effet, donne à la guerre une apparence
-odieuse. C’est l’habitude qu’ont malheureusement conservée presque
-toutes les tribus indiennes, et qui ne semble pas près de disparaître,
-de scalper l’ennemi abattu. On sait que l’usage du scalp a cette
-particularité affreuse de ne point toujours entraîner la mort des
-victimes. Mais il leur laisse une existence souffreteuse, exposée à
-toutes les douleurs du système nerveux, à tous les accidents cérébraux,
-sans parler du ridicule amer auquel les expose une calvitie anormale.
-
-De leur côté, les rouges reprochent aux blancs leurs exactions, leurs
-pillages, la dépossession ininterrompue, que n’a même pas arrêtée cette
-création des «réserves,» ou garantie de certains territoires libres
-laissés par la race conquérante à la race conquise.
-
-Et comme la force matérielle, sans cesse accrue par les progrès de la
-science, donne toute supériorité aux blancs, il en résulte que les
-Rouges, pour compenser cette infériorité, recourent à toutes les
-perfidies, à toutes les ruses de la guerre de «sauvages», nom que cette
-guerre justifie amplement.
-
-De là violences systématiques, extermination par le fer, le feu, le
-poison, la maladie, la faim.
-
-Il n’est pas jusqu’à la trahison qui ne serve la diplomatie des
-belligérants.
-
-«Diviser pour régner,» la formule attribuée à la perfide Albion, est
-aussi celle des autres nations, et plus spécialement de celles qui se
-réclament d’une origine saxonne.
-
-En vertu de cet aphorisme, les États-Unis poussent à la guerre les unes
-contre les autres les peuplades sauvages qu’ils ne peuvent s’assimiler.
-Ces luttes intestines aident mieux aux progrès de leur ennemi commun que
-toute victoire directe de celui-ci. C’est un moyen aussi ancien que le
-monde et dont tous les conquérants ont reconnu l’efficacité.
-
-Et c’était à ce procédé de victoire déloyale que Wagha-na avait fait
-allusion, lorsqu’il avait dit à Georges Vernant:
-
---Il n’en faudrait point augurer qu’ils ne nous susciteront pas d’autres
-ennuis.
-
-Cependant la colonne, à peu près rassurée, avait résolu de prendre
-encore pendant quelques heures les distractions de la chasse.
-
-On ne pouvait s’éloigner ainsi de ces régions presque désertes que la
-saison favorisait merveilleusement sous le rapport de l’abondance autant
-que de la qualité du gibier.
-
-Mais ces territoires giboyeux attirent les chasseurs de toutes les
-parties du Continent septentrional.
-
-Aussi, le front de Wagha-na était-il resté soucieux malgré la retraite
-des Yankees.
-
-Pressé de questions par Georges Vernant, il lui expliqua ses
-inquiétudes.
-
---L’effort que je poursuis depuis vingt ans, vous devez le comprendre,
-n’est pas fait pour plaire à la race conquérante. Songez-y.
-Qu’adviendrait-il, si j’arrivais à rassembler en corps de nations toutes
-les tribus errantes de la race Rouge? Elles comptent encore deux
-millions et demi d’individus. C’est un chiffre qui serait doublé en
-trente ans, si un peu plus de bien-être, la pratique d’une sage hygiène,
-permettaient à nos malheureuses familles de s’affranchir du plus grand
-nombre des causes de mortalité qui les décime.
-
-Or, une telle reviviscence de races qu’ils n’ont su, jusqu’ici, que
-détruire, serait de nature à alarmer les blancs. Il paraît que la
-civilisation exige notre holocauste.--Afin d’entraver une telle action,
-le Yankee pousse à la rivalité des tribus entre elles et, par malheur,
-il réussit auprès de bon nombre d’entre elles. Je compte chez les hommes
-rouges d’implacables ennemis de mes idées et de mes efforts. Les races
-du Sud, Apaches et Comanches, plus spécialement, que je n’ai pu encore
-aborder de front, font une effroyable guerre à tous ceux que j’ai déjà
-pu rallier sous ma bannière. Nous passons à leurs yeux pour
-d’abominables traîtres qu’il faut massacrer sans pitié.--Or, c’est
-précisément en ce moment que ces tribus remontent du Texas, de la
-Californie, du Mexique même, vers les prairies que nous traversons.
-Maintenant, vous rendez-vous compté de mon angoisse.
-
---Oui, répondit Vernant, elles sont dignes d’un grand cœur comme le
-vôtre, car, dans un conflit de ce genre, c’est toujours la lutte
-fratricide, le sang indien qui coule.
-
---Merci, mon cher Georges, de me comprendre si bien. Vos paroles
-m’apportent une véritable consolation, répondit l’Indien avec une
-émotion qui fit monter des larmes sous ses paupières.
-
-Les appréhensions de Wagha-na n’étaient, hélas! que trop fondées.
-
-Lorsque, après vingt-quatre heures de repos à la fois matériel et moral
-les Sioux reprirent la route du Nord-Est, que l’on ne devait plus
-interrompre désormais, la vue d’un nuage gris sur l’horizon du Sud
-alarma le Bison Noir.
-
---Allons!--fit-il tristement,--voilà ce que je craignais.
-
-On fut promptement renseigné.
-
-Le nuage n’était que la poussière soulevée par une nombreuse cavalerie.
-
-Quand celle-ci fut à portée de carabines, on ne put se méprendre sur ses
-intentions, non plus que sur son caractère. Cinq cents Comanches
-environ, reconnaissables aux teintes sanglantes de leurs peintures et de
-leurs splendides panaches de plumes, à leurs longues lances barbelées,
-aux arcs dont beaucoup encore affectent de se servir, en haine de la
-civilisation européenne, arrivaient à fond de train.
-
-On les voyait, cavaliers sans rivaux, le torse nu, les jambes vêtues du
-pantalon mexicain fendu, les pieds chaussés de magnifiques
-mocassins,--une vanité presque nationale,--exécuter de merveilleuses
-voltes sur leurs superbes mustangs qu’ils montaient à crû, n’ayant
-adopté de leur contact avec les blancs que l’habitude du mors et des
-éperons d’acier.
-
-Wagha-na ne perdit pas son temps aux réflexions philanthropiques.
-
-Il connaissait ses adversaires pour les avoir trop souvent rencontrés en
-des heurts de ce genre.
-
-Il fallait donc se mettre en garde sur le champ contre leur première
-charge, afin de leur imposer le salutaire respect des armes à feu, plus
-redoutables que les lances.
-
-Les Sioux formèrent donc une double colonne, sur deux rangs, s’unissant
-à l’une des extrémités, de manière à présenter à l’ennemi l’ouverture
-d’un angle hérissé de canons de carabines en joue.
-
-Cette tactique, inventée par Wagha-na, avait pour principal avantage de
-paralyser la fougue de l’ennemi.
-
-En effet, celui-ci, soit qu’il chargeât en colonne, soit qu’il se
-déployât en ligne, recevait, tout d’abord, un feu de front terrible.
-Emporté par son élan, il venait s’engager dans l’ouverture de l’angle
-qui, se rompant alors, permettait aux deux ailes des Sioux de
-l’envelopper en le fusillant sur les flancs, pour se rejoindre en
-arrière et recommencer la même manœuvre. Alors, se retournant vers
-Georges, le Bison Noir lui demanda.
-
---Mon cher enfant, voulez-vous vous charger d’une mission de confiance?
-
---Oui, répondit Vernant sans hésiter.
-
-
-
-
-X
-
-BATAILLE
-
-
-La mission dont le Bison Noir chargeait le jeune homme était celle de
-parlementaire.
-
-Escorté de Sheen-Buck, qui parlait tous les dialectes indiens, le fiancé
-de Madeleine s’avança donc à la rencontre des Comanches sans avoir mis
-aucun signe de paix ou de guerre au canon de sa carabine. Il ne fallait
-point avoir l’air de suspecter les intentions des Comanches, afin de ne
-leur fournir aucun prétexte à ouvrir les hostilités.
-
-Pour mieux prouver sa confiance, Georges rejeta sa carabine sur son dos
-et salua en soulevant, son chapeau dès qu’il se trouva à portée de la
-voix.
-
-Trois Indiens se détachèrent du gros, de la troupe et rendirent le salut
-en étendant les mains en avant.
-
-Alors Georges parla à voix claire, se servant de la langue anglaise.
-
---Gentlemen, demanda-t-il, est-ce nous que vous cherchez et avez-vous
-l’intention de faire route avec nous?
-
-Celui qui paraissait le chef répondit en fort mauvais anglais:
-
---C’est vous que nous cherchons, mais non pour cheminer avec vous. La
-prairie est large, et les hommes de cœur ne font pas leur compagnie des
-brigands.
-
---Qui appelez-vous brigands? demanda Vernant, très calme.
-
---Ceux qui ne craignent pas d’entrer sur les terres des hommes libres
-pendant leur absence pour y poursuivre le gibier qui ne saurait leur
-appartenir.
-
---En ce cas, le reproche ne nous concerne pas. Nous sommes comme vous
-des hommes libres, et nous exerçons les droits que nous ont accordés la
-nature et les lois des peuples.
-
---Qu’êtes-vous donc venus faire sur nos terres? Si l’homme blanc se fait
-l’allié du rouge, c’est pour préparer quelque trahison.
-
-Ici Sheen-Buck intervint.
-
-Il vit bien que le conflit reposait tout entier sur un malentendu
-habilement exploité par les Yankees.
-
-Il expliqua donc au chef Comanche que ses camarades étaient des Sioux
-qui, vingt jours plus tôt, s’étaient rassemblés aux campements du lac de
-l’Esclave et qui relevaient simplement des autorités canadiennes.
-
-Le chef Comanche était d’humeur mauvaise. Il ne cherchait que la
-querelle.
-
---Les Sioux sont des chiens, répliqua-t-il violemment. Ils servent les
-blancs contre leurs frères.
-
---Je ne suis point un Sioux, répondit dédaigneusement le Pawnie, que la
-fréquentation des blancs dans leurs propres domaines avait rendu fort
-indifférent à de telles injures.
-
-Et, haussant les épaules, il reprit silencieusement sa place à côté de
-Vernant.
-
-Celui-ci voulait clore le débat.
-
---Voyons, dit-il, que nous demandez-vous? Quel est l’objet de vos
-réclamations?
-
---Que les Sioux et les blancs qui sont avec eux nous livrent dix de
-leurs chefs, et, parmi eux, Wagha-na, le Bison Noir.
-
-Le jeune homme contint la colère qui commençait à le gagner.
-
---Et... si nous refusons? demanda-t-il?
-
---Les Comanches sont gens d’honneur. Ils savent tirer vengeance des
-injures qu’on leur fait.
-
---Très bien! répliqua Georges. Ce sera tant pis pour vous s’il vous
-arrive du désagrément.
-
-Il revint au galop vers Wagha-na auquel il transmit les insolentes
-exigences de l’ennemi.
-
---Allons! fit le Bison Noir, il n’y a pas moyen de l’éviter. Il faut en
-découdre.
-
-Sur-le-champ, il fit prendre à sa troupe l’ordre de bataille indiqué.
-
-L’ennemi se rendit compte des dispositions de combat. Il n’attendit pas
-l’attaque.
-
-Les cinq cents Comanches se ruèrent, la lance en avant sur les Sioux.
-
-Une effroyable décharge les accueillit.
-
-Cent quatre-vingts carabines avaient fait feu en même temps, renversant
-soixante cavaliers au moins.
-
-Et, tout aussitôt, l’angle se rompant, les deux ailes des Sioux
-passèrent à toute bride sur le flanc de la colonne ennemie qu’elles
-fusillèrent à bout portant.
-
-Tout cela s’était accompli avec la rapidité de la foudre. Une centaine
-des féroces cavaliers étaient tombés morts ou blessés, sans avoir même
-pu joindre leurs adversaires.
-
-Les Comanches, déconcertés par cette tactique inconnue, se divisèrent à
-leur tour en deux colonnes de deux cents hommes environ et, chargeant en
-ligne de deux côtés à la fois, ripostèrent avec les flèches et le plomb.
-
-Cette riposte fut meurtrière pour les Sioux dont une vingtaine
-tombèrent, plus ou moins grièvement atteints.
-
-Wagha-na comprit le danger qu’il y aurait à laisser les Comanches
-multiplier les tentatives de ce genre.
-
-Il réunit donc sous sa main les trente-cinq compagnons qu’il avait
-emmenés de Dogherty, les massant en une seule colonne derrière laquelle
-vint se ranger le chef Sioux avec ses meilleurs cavaliers, tandis que
-les autres se formaient en ailes développées. Et sur un commandement du
-Bison Noir, tout l’escadron fondit, bride abattue, sur les Comanches.
-
-A cinquante mètres, le premier groupe s’ouvrit et fit feu.
-
-Tous les coups portèrent. Quarante Comanches tombèrent. Et avant qu’ils
-eussent réparé le désordre de leurs rangs, la colonne entière les troua,
-les culbuta, sabres, haches ou lances en mains.
-
-Ainsi rompus, ils durent essuyer derechef le feu à bout portant des deux
-ailes des Sioux.
-
-Alors, frappés d’épouvante, ne pouvant se rejoindre, les deux tiers
-d’entre eux tournèrent leurs bêtes vers le Sud et se mirent à fuir à
-travers la prairie.
-
-C’était la victoire pour Wagha-na et les Sioux.
-
-Le combat n’avait pas duré plus de vingt minutes. Les pertes des
-Comanches étaient énormes. La moitié de leur effectif était mort ou
-blessé. Le reste, démoralisé, se dérobait à la poursuite de leurs
-vainqueurs.
-
-Pour ceux-ci, c’était le moment critique.
-
-En effet, malgré les efforts pour les maintenir, Wagha-na put constater
-avec douleur que l’instinct sauvage reprenait le dessus et qu’il était
-impossible de maîtriser la furie de ces brutes affolées par la soif du
-carnage.
-
-Des cent quarante hommes que conduisait le jeune chef, une centaine
-s’était élancée à la poursuite des fuyards.
-
-Le chef lui-même les y avait entraînés, obéissant autant à la vaine
-gloriole du commandement qu’aux impulsions ataviques qui le poussaient
-au massacre. Le reste courait à travers le champ de bataille, s’y
-livrant à la hideuse besogne de la conquête des chevelures.
-
---Voilà le moment le plus dangereux, de la journée, dit tout bas le
-Bison Noir à Georges Vernant. Tant qu’il ne s’est agi que de combattre,
-j’ai pu tenir mes hommes dans la main. Mais à présent, les voici lâchés.
-Nous devons à la plus élémentaire prudence de ne point les attendre. Un
-retour offensif des Comanches nous serait désastreux.
-
-Sur son ordre, on sonna de la trompe pour rallier les Indiens épars dans
-la plaine. Une vingtaine obéirent à l’appel. Les autres poursuivirent
-leur odieuse besogne.
-
-Alors, le Bison Noir, pressant la marche de ses cavaliers, s’abandonna à
-de mornes rêveries.
-
-Des doutes cruels lui venaient sans doute sur l’efficacité de sa
-mission.
-
-Il avait voulu réunir en un seul faisceau tous les représentants de sa
-race. Et voilà que cette race elle-même lui paraissait condamnée par
-Dieu à la destruction. Ce n’était pas seulement les blancs qui
-travaillaient à hâter l’heure de sa disparition; eux-mêmes conspiraient
-à leur ruine. Ils se faisaient les complices de la haine universelle;
-ils justifiaient le mépris et les malédictions des peuples civilisés en
-tournant contre eux-mêmes leurs armes fratricides.
-
-Oui, c’étaient là pour le vaillant chef, d’amers sujets de méditations.
-
-Tout en cheminant, il ne pouvait se défendre de la plainte. Il versait
-le trop plein de son cœur dans l’âme de Georges Vernant, devenu mieux
-encore que Madeleine le confident de ses pensées.
-
-C’est qu’en effet sa tendresse toute paternelle envers la jeune fille
-lui faisait un scrupule de jeter une tristesse dans cette jeune âme,
-d’assombrir son front et ses lèvres où il n’aurait voulu voir briller
-que de riantes préoccupations. Et sa propre tristesse prenait souvent
-les accents et les dehors de la colère.
-
---Ah! les misérables! prononçait-il, les misérables!
-
-Certes, nul ne pouvait se méprendre au sens de ces imprécations.
-
-Elles contenaient bien plus encore la pitié que le ressentiment.
-
---Il faut leur pardonner, disait plus doucement Georges. Pouvez-vous
-donc leur en vouloir de ce qu’ils ne pénètrent pas toute la grandeur,
-toute la noblesse de vos projets sur eux? S’est-il jamais trouvé un
-peuple qui ait compris l’œuvre des hommes de génie qui l’ont arraché à
-la mort ou conduit à la gloire? L’histoire n’en offre pas d’exemple.
-
-Et, avec de telles paroles, il apaisait cette âme qui avait parfois ses
-moments de défaillance.
-
-Le soir de ce jour, lorsqu’on dressa les tentes, à vingt milles du champ
-de bataille, on fut rejoint par le jeune chef Sioux et une partie de son
-effectif. L’orgueilleux jeune homme montrait à tout venant douze scalps
-saignants pendus aux franges de sa selle.
-
-Wagha-na n’y put tenir. Il éclata devant ce hideux spectacle et sa
-douleur s’exhala en une formidable allocution.--Chinga-Roa, le Renard
-avisé, peut être fier de ses exploits,--s’écria-t-il avec une ironique
-véhémence.--Il a réussi à retrouver en une seule journée la barbarie
-stupide des temps où l’homme Rouge se faisait exterminer en masses par
-les Visages Pâles. Vainqueur des Comanches, il s’est égalé à eux en
-férocité. Et maintenant c’est du sang de ses frères que ses mains sont
-dégouttantes.
-
-Et cependant, Chinga-Roa, le Renard Avisé, avait juré de ne jamais
-verser ce sang; il avait promis à son père Wagha-na de ne combattre que
-pour défendre sa vie et d’aider de toutes ses forces au relèvement de sa
-race. Mais Chinga-Roa est comme tous les jeunes hommes à cerveau faible.
-Il a le cœur du lion et la cervelle du lièvre. Il oublie le soir ce
-qu’il a juré le matin.
-
-L’apostrophe était rude. Elle fit tressaillir le jeune homme et, à
-plusieurs reprises, pendant que le Bison Noir parlait, lui-même et ses
-guerriers laissèrent voir une violente irritation.
-
-Peu s’en fallut qu’une querelle n’éclatât.
-
-Pourtant le chef Sioux fit preuve, en cette circonstance, d’une louable
-abnégation.
-
-D’une voix qui tremblait un peu, il prononça ces paroles de soumission:
-
---Mon père Wagha-na a raison, et je reconnais que j’ai agi en homme
-inconsidéré. Chinga-Roa a manqué à la promesse qu’il avait faite. Il
-s’est laissé aller à la colère contre les Comanches parce que les
-Comanches ont dit que les Sioux étaient des chiens. Que mon père
-Wagha-na oublie la faute commise aujourd’hui. Le Renard Avisé saura se
-souvenir des conseils de la sagesse. Il n’agira plus qu’après avoir pris
-l’avis des têtes blanches.
-
-C’était une amende honorable, une loyale confession.
-
-Le Bison Noir s’avança vers le jeune homme et lui posa sa main droite
-sur le front.
-
---Chinga-Roa a réparé sa faute, dit-il gravement. Il vient de parler
-comme devraient le faire tous les hommes de la race Rouge. Qu’il se
-souvienne de ce jour. Je ne l’oublierai pas.
-
-La réconciliation ainsi faite, Wagha-na emmena l’impétueux Sioux sous sa
-tente.
-
---Combien as-tu perdu d’hommes? demanda-t-il en attachant son œil
-d’aigle sur les yeux troublés de Chinga-Roa.
-
-Le Renard avisé baissa le front, confus, en balbutiant:
-
---Les Comanches sont les plus lâches des hommes. Ils sont revenus en
-forces quand ils nous ont vus peu nombreux.
-
-Le Pawnie renouvela sa question.
-
---Dix-sept des nôtres sont morts, avoua-t-il, mais nous avons mis en
-fuite les Comanches.
-
-Un soupir gonfla la poitrine du Bison Noir. Mais il n’ajouta aucun
-reproche à ceux qu’il avait déjà adressés. Il avait d’autres soucis.
-
-La fuite des Comanches lui paraissait due moins à une victoire des Sioux
-qu’à la pratique d’une de ces ruses de guerre dont il savait ses
-compatriotes coutumiers. Il était à craindre qu’on n’eût, la nuit venue,
-quelque attaque imprévue à subir.
-
-On prit donc toutes les précautions nécessaires. Les abords du camp
-furent largement éclairés sur une circonférence distante de cent
-cinquante mètres des tentes, afin que les flèches de l’ennemi ne pussent
-venir silencieusement assaillir les chasseurs endormis.
-
-L’événement prouva que l’on avait eu raison de se méfier d’une surprise.
-
-En effet, vers trois heures du matin, un sifflement pareil au bruit d’un
-bâton vivement tourné annonça que les perfides méridionaux étaient
-revenus à la charge. Une première flèche, dépassant le cercle des
-torches, vint se ficher en terre à une soixantaine de mètres des
-premières tentes, prouvant la sagesse des mesures prises par le Bison
-Noir.
-
-L’ordre qu’il avait donné fut rigoureusement exécuté. Personne ne
-bougea. Aussi l’ennemi, s’enhardissant, envoya-t-il une seconde volée de
-flèches. Une trentaine de celles-ci parvinrent dans la zone la plus
-rapprochée du camp.
-
-Alors seulement Wagha-na fit sortir des tentes une soixantaine d’hommes
-qui s’avancèrent, en rampant sur les mains et les genoux, jusqu’à la
-limite atteinte par les flèches. Distribués en quatre groupes
-principaux, ils firent face aux quatre points cardinaux, conservant la
-position couchée. Les ordres se donnèrent à voix basse, et
-recommandation fut faite de tirer au jugé à la hausse de quatre-vingt
-mètres et au niveau moyen de la ceinture d’un homme.
-
-Puis, tout rentra dans le silence.
-
-Il était convenu que les hommes tireraient au commandement, sur un coup
-de sifflet. Si l’attaque était simultanée, les quatre groupes feraient
-feu en même temps devant eux, afin de balayer le terrain. En même temps,
-la réserve de la troupe, d’un nombre, égal, se tiendrait au centre du
-camp, prête à charger sur le point le plus menacé.
-
-Wagha-na avait appelé près de lui Joë O’Connor, auquel il avait confié
-une petite boîte de cuir assez semblable à un appareil photographique,
-lui enjoignant de n’en faire usage qu’au moment opportun.
-
-Une vingtaine de minutes s’écoulèrent sans qu’aucun signe menaçant se
-produisît.
-
-Brusquement une rumeur sourde s’éleva aux abords du camp, et une nuée de
-flèches passa en sifflant.
-
-Elle vint s’abattre à peu près à la même portée que les précédentes.
-Quelques-unes néanmoins dépassèrent cette portée. L’une d’elles troua
-une tente, une autre, plus efficace encore, cloua au sol le bras d’un
-des Sioux.
-
-Mais, en même temps, une dizaine de balles déchirèrent les toiles du
-campement. Deux Sioux furent assez grièvement blessés aux jambes.
-L’ennemi, convaincu que ses adversaires étaient couchés, avait tiré au
-ras du sol.
-
-L’attaque avait été générale, sauf du côté d’où les balles étaient
-venues.
-
-Un coup de sifflet donna le signal de la riposte.
-
-Celle-ci fut terrible.
-
-Soixante coups de feu éclatèrent simultanément et tout aussitôt la
-plaine s’emplit de cris et de gémissements.
-
-La décharge avait porté sur tous les points. Les tireurs avaient dirigé
-leur feu en éventail, et l’ennemi imprudent venait d’être fauché par
-cette foudroyante réplique. Ils avaient cru surprendre; c’étaient eux
-qui étaient surpris.
-
-Alors Joë O’Connor s’avança, porteur de la boîte que lui avait confiée
-Wagha-na. Sur l’ordre de celui-ci, les quatre pelotons se rassemblèrent,
-et la réserve sortit à son tour, l’arme chargée, prête à donner au
-commandement.
-
-Dans la plaine, des bruits divers se faisaient entendre. On percevait
-des renâclements et des cliquetis de sabots de cheval.
-
-Il était manifeste que, pour débusquer les tireurs aperçus à la lueur
-d’une décharge qui avait dû leur être excessivement meurtrière, les
-Comanches allaient charger dans l’obscurité.
-
-On n’avait pas le temps de plier les tentes. Mais les chevaux étaient
-là. En un clin d’œil tout le monde fut en selle et rassemblé en arrière
-du camp dont on éteignit toutes les torches. La plaine se trouva donc
-plongée dans de denses ténèbres.
-
-Mais, au même instant, un faisceau lumineux d’une grande puissance
-s’épandit sur la prairie, montrant aux Sioux leurs adversaires déjà
-massés pour la charge. Quatre-vingts fusils étaient déjà prêts. Ils
-firent feu, et l’ennemi, atteint par cet ouragan de plomb, rompit son
-ordonnance. C’était Joë O’Connor qui venait d’utiliser son projecteur
-électrique.
-
-Avec des hurlements de rage et de désespoir, les Comanches se ruèrent
-sur le camp. On put les voir, dans la blanche nappe d’électricité,
-s’agiter éperdus, aveuglés, poussant leurs bêtes au hasard, n’ayant plus
-pour les guider que l’instinct d’une haine affolante.
-
-Ils coururent tout droit aux tentes pareilles à de gigantesques
-fantômes. Mais, dans leur course désespérée, ils offrirent aux tireurs
-Sioux une cible trop aisée. De nouveau, une décharge les prit en écharpe
-et leur tua une vingtaine d’hommes.
-
-Les plus emportés ne purent que planter leurs longues lances dans la
-toile des tentes ou les hérisser de flèches inutiles.
-
-Mais déjà leurs chefs sonnaient la retraite. Il était évident que la
-lutte leur avait été funeste, et qu’ils n’entendaient pas continuer à
-leurs dépens la cruelle expérience qu’ils venaient de faire du génie
-militaire de Wagha-na.
-
-Les Sioux ne les poursuivirent point.
-
-Ils avaient mieux à faire en s’occupant de leurs blessés. En effet, une
-quinzaine des leurs avaient été atteints par des flèches perdues ou des
-balles venues à l’ouverture. Par bonheur, aucune des blessures n’était
-mortelle.
-
-Le plus grièvement atteint était Georges Vernant qu’une flèche avait
-frappé au bras gauche, un peu au-dessous de l’épaule. Mais ce qui avait
-consolé le jeune homme, c’était que, sans sa présence, le trait eût tué
-Madeleine.
-
-Aussi la fille adoptive du Bison Noir lui avait-elle adressé tout haut
-ses remerciements.
-
---Voici deux fois que je vous dois la vie, Georges. La mienne vous
-appartient, vous le savez.
-
-Cette parole, Léopold Sourbin l’avait entendue. Il en avait frémi de
-colère.
-
-Un âpre sentiment de jalousie était entré dans son cœur et il avait
-senti renaître en lui les fiévreux désirs qui en avaient fait l’associé
-ou plutôt le complice de Pitchet de Schulmann.
-
-Ce n’était point seulement sa cupidité qui était en jeu. Il avait conçu
-pour sa cousine un amour profond et sincère, et cet amour lui avait
-inspiré l’horreur de ses premiers calculs et des misérables dont il
-avait voulu faire les instruments de ses odieux projets. Mais, à cette
-heure, une haine sourde bouillonnait en lui contre le jeune Canadien.
-
-Cette haine, elle l’étouffait. Il ne pouvait la laisser voir, lui donner
-cours. Indépendamment de l’affection et de l’estime dont Wagha-na et ses
-compagnons entouraient Georges Vernant, n’y avait-il pas, désormais à
-ménager la tendresse dont Madeleine elle-même venait de donner un si
-précieux gage à son rival?
-
-Ce n’était pas tout. N’était-il pas lié à Georges par la dette d’une
-étroite reconnaissance?
-
-Léopold ne pouvait oublier, en effet, en quelles circonstances critiques
-celui-ci lui avait sauvé la vie: Sa course éperdue à travers la plaine
-aride, sa chute de cheval et l’attaque inopinée du serpent-fouet, dont
-il serait tombé victime, sans la courageuse intervention de celui dont
-il souhaitait maintenant la mort.
-
-Oui, la mort, car la reconnaissance en son cœur avait cédé la place à la
-jalousie, implacable, féroce.
-
-Et Léopold Sourbin en était à regretter de n’avoir pas à sa portée les
-deux misérables auxquels il aurait pu recourir pour qu’ils le
-délivrassent de la présence d’un rival exécré.
-
-Or, ces complices que regrettait Léopold étaient plus près de lui qu’il
-ne pouvait le soupçonner.
-
-
-
-
-XI
-
-LE RAPT
-
-
-Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient fini par se mettre d’accord
-sur les moyens à prendre.
-
-Chose étrange! C’était la brutalité du second qui avait eu raison des
-prudences du premier. A la suite d’une explication fort acerbe dans
-laquelle l’Allemand lui avait reproché l’insuccès de ses machinations et
-de ses trames ténébreuses, prônant très haut l’emploi des moyens
-énergiques, le Yankee avait fini par concéder à son complice ses
-prémisses. Il avait donc été convenu entre les deux hommes que si, au
-cours de leur voyage aux côtés des chasseurs de bisons ils ne
-parvenaient point à déterminer Sourbin à une action décisive, Gisber
-prendrait à son tour la direction des «opérations».
-
-L’échéance était arrivée, ou plus exactement le terme de l’épreuve fixé
-par Pitch lui-même. L’Américain n’avait pas protesté. Il n’avait pas
-même réclamé une prolongation du délai. Il s’était soumis sans murmure.
-
-Tout aussitôt Schulmann avait entraîné son compagnon au delà de la
-frontière. Sur son inspiration, qu’il avait, d’ailleurs, approuvée,
-Ulphilas avait gagné le poste le plus voisin et prévenu les autorités
-américaines du voisinage dangereux des Sioux en deçà des limites
-imposées par les traités.
-
-Mais là ne s’était pas bornée l’intervention hostile des deux coquins.
-
-Gisber Schulmann était pressé de mettre lui-même la main à la besogne.
-Il n’avait suscité l’action armée des Yankees que pour occuper
-l’attention des Indiens, comptant profiter de leur trouble pour mener à
-bien son propre projet. Or ce projet, très hardi, ne tendait à rien
-moins qu’à ravir ou à tuer Madeleine.
-
-Il crut un moment l’occasion propice toute trouvée.
-
-En courant à travers les premiers contreforts de la chaîne, afin de
-surveiller les agissements de Wagha-na et de sa troupe, Gisber fit la
-rencontre d’un parti de trappeurs qui, eux-mêmes, lui signalèrent la
-présence des ours grizzlys.
-
-L’arrivée des Indiens avait mis ces hommes en fureur en éloignant d’eux
-le gibier auquel ils donnaient la chasse. Il fut donc très facile à
-Schulmann de les gagner à sa cause, sans leur faire connaître, cela va
-sans dire, les raisons qui le faisaient agir. Ainsi furent détournés les
-ours. Puis, en même temps qu’ils poussaient les terribles animaux les
-uns vers les autres, les trappeurs chassaient devant eux les antilopes
-jusqu’à l’étroite vallée en entonnoir, point commun et obligé, centre de
-leur effort aussi bien que des recherches probables des Sioux.
-
-Le Bison Noir avait donc eu raison lorsqu’il avait tenu pour un indice
-de malveillance la présence des onze grizzlys rassemblés sur un même
-point. Le coup de fusil qui avait tué la jument de Madeleine n’avait été
-qu’une maladresse de Schulmann, emporté par la fougue brutale de son
-caractère.
-
-Tout s’était passé à peu près comme l’avait disposé l’Allemand.
-
-Mais le résultat n’avait pas répondu à son attente. La prudence en même
-temps que la fermeté de Wagha-na avaient évité un conflit qui aurait
-certainement amené de dangereuses complications.
-
-Gisber était profondément humilié. Son machiavélisme n’avait rien
-produit d’efficace.
-
-Ulphilas trouva l’occurrence tout à fait naturelle pour rentrer en scène
-et reprendre la haute main dans la direction de la commune entreprise.
-Et comme Schulmann avouait qu’il était, suivant l’expression vulgaire,
-au bout de son rouleau, Pitch se trouva fort bien servi par les
-circonstances lorsqu’il suggéra, au lieutenant américain l’idée de se
-débarrasser des Comanches, voisins toujours désagréables, en les lançant
-à la poursuite des Sioux.
-
-Le plan réussit à merveille. Les sauvages agréèrent sur-le-champ l’offre
-de dépouiller leurs frères selon le sang.
-
-Ils y mirent néanmoins une condition: celle d’être accompagnés par deux
-blancs.
-
-Leur méfiance ne désarmait point. Ils mettaient en pratique la parole
-que Virgile place dans la bouche de Laocoon: «Je redoute les Grecs
-jusque dans leurs présents».
-
-Cela entrait trop bien dans les vues de Pitch et de Schulmann pour
-qu’ils n’acceptassent point de se faire sur-le-champ les guides et les
-conseillers des Indiens.
-
-Ils les suivirent donc mêlés à leurs rangs et leur fournissant deux
-carabines de renfort. Mais ils eurent soin de se dissimuler de manière à
-n’être pas reconnus d’emblée, ce qui eût été vraiment trop dangereux.
-
-Après le double échec de leurs alliés, ils désespérèrent du succès.
-
-Mais Ulphilas Pitch n’était pas homme à se décourager longtemps. Dès
-qu’il comprit que l’humiliation des sauvages se tournerait en fureur à
-rencontre des conseillers malencontreux qui les avaient poussés à une
-tentative aussi désastreuse, il n’attendit point que l’orage se
-déchaînât.
-
-Ce fut lui qui prit les devants. Il adressa au chef Comanche les
-reproches les plus acerbes sur son impétuosité maladroite, l’accusant
-d’avoir fait preuve d’autant d’incapacité que de jactance. Puis quand il
-jugea les esprits suffisamment excités, il laissa échapper à dessein
-cette phrase pleine de provocations:
-
---Si j’avais seulement cinquante hommes résolus avec moi, je me ferais
-fort de causer à Wagha-na un dommage sans précédent. Le Bison Noir ne
-s’en relèverait pas.
-
-De telles paroles étaient faites pour donner aux Indiens un vif désir de
-connaître le dessein du Yankee. Ils ne manquèrent pas de l’interroger
-avidement. Et comme Ulphilas refusait dédaigneusement de répondre, le
-chef, emporté par cette même fougue irraisonnée qui lui avait valu ses
-deux défaites, s’écria:
-
---Que le Yanghis dise sa pensée et je m’engage à l’accompagner où il
-voudra avec cinquante de mes plus braves guerriers.
-
-Alors Pitch consentit à parler. Il expliqua que la meilleure manière de
-frapper Wagha-na était de surprendre et d’enlever Madeleine. La perte de
-la «Fée» serait un coup mortel à la fois pour le vieux chef et pour
-l’association qu’il avait créée, tant était grande la confiance
-superstitieuse que ses membres plaçaient en la jeune fille.
-
-En s’exprimant de la sorte, Ulphilas disait la vérité.
-
-Le Bison Noir n’avait jamais eu de famille. Le meilleur de son cœur, il
-l’avait donné à cette enfant, fille de son plus intime ami et dans les
-veines de laquelle coulait un peu de son propre sang, puisqu’elle était,
-par sa mère, descendante des métis de race rouge.
-
-Le Comanche applaudit férocement à ce projet et, tout de suite, on
-arrêta le plan de campagne.
-
-Il consistait, pour Pitch et Schulmann, à se porter en avant sur la
-route qu’allaient suivre les Sioux, d’y dresser une embuscade puis
-d’attendre leur passage pour fondre inopinément sur la colonne au moment
-où l’escorte de Madeleine se montrerait sur le chemin.
-
-Pour ce faire, on sacrifierait au besoin vingt hommes. Mais les plus
-robustes des agresseurs pousseraient droit à la jeune fille, s’en
-empareraient et fuiraient à toute vitesse en l’emportant.
-
-Le problème offrait une première difficulté à résoudre.
-
-Quel pourrait être le chemin suivi par les Sioux?
-
-On ne le saurait qu’en les épiant à distance et de manière à ne point se
-laisser surprendre.
-
-Ce fut alors qu’Ulphilas se ressouvînt de Léopold Sourbin et forma
-l’audacieux projet de se mettre à tout prix en rapports avec lui.
-Bizarre coïncidence! A la même heure, Sourbin regrettait l’absence de
-ses complices.
-
-C’est une superstition populaire chez bien des peuples qu’un désir
-mutuel véhément suffit à rapprocher des êtres éloignés.
-
-En cette circonstance, les adeptes de cette croyance auraient pu
-triompher à leur aise.
-
-Il arriva qu’au matin qui suivit cette nuit troublée, Léopold Sourbin
-qui marchait à l’arrière-garde de la troupe et un peu en arrière,
-entendit brusquement une flèche siffler à son oreille. La flèche vint se
-planter à deux mètres de lui et le Français crut remarquer une tache
-blanche sur cette flèche.
-
-Hésitant d’abord, il obéit cependant à la curiosité qui l’entraînait.
-
-Il se baissa, retira le projectile du sol et constata, non sans stupeur,
-qu’un morceau de papier y était enroulé.
-
-Il le déroula et y lut cet avis qui le fit tressaillir, écrit en langue
-anglaise.
-
---Si M. L. Sourbin oublie ses amis, ses amis ne l’oublient. Ils se
-tiennent près lui.
-
-Et c’était signé: _Ulphilas Pitch_.
-
-Léopold promena autour de lui un regard furtif afin de s’assurer que
-personne parmi ses compagnons de route n’avait surpris son action.
-
-Les Sioux galopaient au loin sans s’occuper autrement des faits et
-gestes du Français.
-
-Par contre il sembla à celui-ci que les arbustes bas qui, à sa droite,
-surgissaient sur la plaine, avaient eu de bizarres mouvements qu’on ne
-pouvait expliquer par le passage du vent à travers les branches.
-
-Un petit bois de bouleaux et de sapins était à proximité. Sans hésiter,
-il poussa sa course de ce côté.
-
-Il avait deviné juste. Ulphilas et Schulmann, opérant cette fois avec
-une habileté merveilleuse, l’avaient épié et suivi. Ils le rejoignirent
-sous le couvert du bois. L’entretien fut bref, mais concluant.
-
-Ce fut Sourbin qui parla le premier.
-
---Le marché tient toujours, dit-il brièvement. Mais j’y mets une
-condition de plus.
-
---Laquelle? demanda hâtivement le Yankee.
-
---Il faut que vous me débarrassiez d’un certain Georges Vernant. Il est,
-en effet, le fiancé de ma cousine et, lui vivant, je ne puis devenir le
-mari de celle-ci. Il est donc urgent de m’en délivrer.
-
-L’Américain haussa les épaules avec un vague sourire. Si Sourbin eût
-interprété sagement ce sourire, voici ce qu’il y aurait démêlé: «Il nous
-importe peu que tu épouses ou n’épouses pas ta cousine, pourvu que tu
-recueilles sa succession».
-
-Mais Léopold ne devina point ce sens caché; il se contenta de la
-promesse donnée par Ulphilas que, dès le lendemain, il serait délivré de
-la rivalité de Georges Vernant.
-
-Et, comme les Sioux n’étaient plus visibles à l’horizon, le cousin de
-Madeleine piqua des deux pour les rejoindre, comprenant que son
-éloignement prolongé pourrait éveiller des soupçons.
-
-Quand il les rejoignit, il prétexta un accident, une chute qu’il avait
-faite. La raison était acceptable; elle avait même toute vraisemblance,
-les précédentes chevauchées de Sourbin ne lui ayant pas précisément
-assuré la réputation d’un écuyer sans défauts.
-
-Il ne remarqua point, d’ailleurs, le fauve regard avec lequel
-l’accueillirent simultanément Wagha-na, Sheen-Buck et le vieil Irlandais
-Joë O’Connor.
-
-La colonne poursuivit sa marche sans incidents. Elle atteignit ainsi, le
-lendemain, les bords de la rivière Murray, un des affluents de la
-Saskatchewan du Sud, cours d’eau rapide, à peine guéable en deux ou
-trois passes difficiles, et qui se cache sous d’épaisses forêts,
-propices aux embûches et aux attaques par surprise.
-
-C’était le lieu que Pitch et ses acolytes indiens avaient choisi pour y
-tenter leur coup de main.
-
-Et, en vérité, ils avaient bien choisi. Le Murray coulait entre des
-rives fort escarpées couronnées de bois vivaces. Le chemin que devaient
-suivre les Sioux pour atteindre le gué de la rivière était lui-même
-bordé de collines boisées, dont quelques-unes, séparées entre elles par
-des sentiers que l’on eût dits taillés au pic dans le granit, formaient
-d’imposantes falaises. Ce chemin, fort étroit, obligeait les chasseurs à
-s’avancer en colonne de deux ou trois cavaliers de front.
-
-Le Bison Noir donna donc l’ordre au chef Sioux de prendre la tête du
-défilé et de faire passer au plus tôt la rivière à ses hommes.
-
-Lui-même, observant partout la même discipline, se plaça au centre avec
-Georges, Madeleine, Léopold Sourbin et ses deux inséparables
-lieutenants, Joë et Sheen-Buck.
-
-Il se trouva qu’en la circonstance cette disposition était la pire de
-toutes, puisqu’elle allait faciliter l’attaque des Comanches.
-
-En effet, au moment même où Wagha-na et ses compagnons atteignaient
-l’angle d’un des chemins tracés par la nature dans l’épaisseur des
-versants boisés, ils se trouvèrent brusquement séparés de l’avant-garde
-que Chinga-Roa avait déjà fait passer sur l’autre rive du Murray.
-
-Le guet-apens avait été réglé avec une parfaite entente de cette guerre
-de ruses.
-
-Pitch et Schulmann, ne tenant point à s’exposer aux coups, s’étaient
-abrités avec leurs bêtes sous une large anfractuosité des roches. Seuls,
-le cacique des Comanches et cinq de ses plus robustes compagnons se
-tenaient, la lance ou la hache à la main, prêts à fondre à l’improviste
-sur l’escorte qu’ils prendraient ainsi de flanc.
-
-Tout se passa comme le Yankee l’avait ordonné. La malchance voulut que
-Madeleine, obéissant peut-être à une surexcitation soudaine de sa
-monture, fût emportée d’une dizaine de mètres en avant de ses
-compagnons.
-
-Une clameur sauvage éclata. Plus rapide que la pensée, le Comanche se
-rua sur la jeune fille et, l’arrachant de sa selle, la jeta violemment
-en travers de la sienne. Puis, sans s’occuper du combat que ses
-compagnons soutenaient derrière lui contre les amis de Madeleine,
-revenus de leur stupeur, il se mit à fuir, accompagné de Gisber et
-d’Ulphilas, par le sentier étroit qui séparait les deux murailles de la
-falaise.
-
-Wagha-na ne se fut pas plutôt rendu compte de l’agression qu’avec un cri
-de rage, il se jeta sur les Comanches qui barraient le passage. Trois
-fois de suite sa hache abattit un adversaire. A ses côtés, Georges, Joë
-et Sheen-Buck, avaient, eux aussi, accompli de foudroyantes prouesses.
-Pas un des compagnons du cacique n’avait échappé à leurs terribles
-coups.
-
-Mais c’étaient là des exploits inutiles. Tandis qu’ils luttaient
-victorieusement contre les Indiens, le chef de ceux-ci fuyait à toute
-vitesse, emportant Madeleine évanouie. Car dans le choc qui s’était
-produit, la tête de la jeune fille avait heurté violemment un des
-rochers de la falaise. Seule son épaisse chevelure l’avait préservée
-d’un plus grave accident.
-
-Cependant la place était déblayée, et le Bison Noir avait recouvré sa
-présence d’esprit.
-
-Tout de suite, il se rendit compte de l’effroyable danger que courait
-l’orpheline.
-
-Il ne s’expliquait point que les bandits l’eussent enlevée au lieu de la
-tuer. Une seule hypothèse se présentait à son esprit pour expliquer ce
-caprice des ennemis. Sans doute, ils comptaient encore sur l’hypothèse
-d’un mariage entre Madeleine et son cousin, solution infiniment plus
-pratique que celle d’un meurtre peut-être inutile.
-
-Mais si cette solution satisfaisait Pitch et Schulmann, il n’était pas
-sûr qu’elle fît le compte du chef comanche.
-
-Celui-là, à coup sûr, n’entrait pour rien dans les combinaisons et les
-calculs de Sourbin et de ses complices. Il n’avait agi, lui, que pour
-prendre sa revanche des deux échecs subis, pour satisfaire son désir de
-haine et de vengeance contre Wagha-na et ses complices; celui-là
-réclamerait la mort de l’infortunée jeune fille; il menacerait ses
-associés provisoires, et, comme, après tout, ceux-ci pouvaient se
-contenter de cette terminaison tragique du drame, ils ne feraient qu’une
-résistance de pure forme aux exigences de l’Indien.
-
-Il fallait donc arracher au plus tôt, et par tous les moyens, Madeleine
-aux mains du féroce sauvage.
-
-En cet instant critique la décision devait être prompte, l’action la
-suivre sans retard. Le puissant esprit du Bison Noir conçut un plan
-rapide qu’il mit à exécution sur l’heure.
-
-A ses côtés se tenait Léopold Sourbin. L’ahurissement et l’épouvante se
-lisaient en grosses lettres sur son visage. Il était impossible un seul
-instant de croire que le coup de main accompli par ses complices eût été
-prémédité de concert avec lui.
-
-Wagha-na interpella vivement le jeune homme.
-
---Allons, monsieur Sourbin, lui dit-il le moment est venu de prouver
-l’attachement dont vous vous êtes vanté pour votre cousine: C’est la
-seule manière d’obtenir ce que vous sollicitez.
-
-L’étonnement de Léopold parut croître. Il demanda d’une voix tremblante.
-
---Je suis prêt à tout pour la sauver. Mais que me faut-il faire?
-Enseignez-le-moi.
-
-Alors, sans arrêter sa course à travers l’étroit défilé, l’Indien exposa
-son plan.
-
---Le rapt a été accompli à l’instigation des deux coquins que vous
-connaissez. Cela est hors de doute. N’essayez pas de le nier; vous
-perdriez votre temps. Mieux vaut pour vos intérêts même leur arracher
-votre cousine dont ils veulent sans doute se faire un otage contre
-vous-même et contre nous.
-
-Et, comme Léopold, ébranlé par ce raisonnement fort simple, se prêtait
-sincèrement à un projet de délivrance, le Pawnie lui fit comprendre le
-rôle qu’il aurait à tenir pour la réussite de ce projet.
-
---Les misérables ont une grande avance sur nous. Mais il est certain
-qu’ils ne peuvent s’éloigner beaucoup, s’ils désirent se mettre en
-relations avec nous. Car leur tentative serait sans utilité s’ils
-n’avaient votre concours.
-
-Or, il s’agit pour vous de les rejoindre, de vous laisser prendre au
-besoin. Nous ne vous perdrons pas de vue. Vous nous tiendrez au courant
-de votre passage eh laissant une trace dans tous les lieux où vous
-camperez.
-
---Quelle trace? questionna le Français, un peu inquiet de la précision
-de ces paroles.
-
-Wagha-na se fit encore plus précis.
-
---Un indice tel que vos compagnons ne puissent le remarquer, ni en
-pénétrer le sens.
-
-Il tira du sac de peau qui pendait à son épaule une poignée de petites
-baies rougeâtres qu’il versa dans la poche de Sourbin.
-
---Voici, dit-il, les graines d’une plante totalement inconnue dans nos
-régions. Elle vient du Brésil. Dès que vous aurez rejoint les Comanches
-et leurs complices, vous laisserez tomber, une de ces graines sur le sol
-de dix en dix mètres. Elles nous serviront de points de repère.
-
---Quoi! s’écria Léopold, vous pourrez retrouver sur le sol d’aussi
-invisibles vestiges?
-
---Ne vous inquiétez point de cela, répliqua l’Indien. Nous avons de bons
-yeux.
-
-Pour la première fois, depuis que Sourbin était son hôte, le Bison Noir
-lui tendit la main.
-
---Allons! dit-il d’une voix émue, il n’y a pas une minute à perdre.
-Hâtez-vous, et que Dieu vous garde!
-
---Je ferai de mon mieux, répliqua le cousin de Madeleine d’une voix mal
-assurée, mais avec une réelle sincérité.
-
-Et, touchant légèrement sa bête, il s’élança dans le chemin étroit
-qu’avaient pris avant lui les ravisseurs.
-
-Certes, c’était pour Léopold Sourbin un véritable acte de courage qu’il
-accomplissait à cette heure.
-
-Il s’en allait seul, entièrement seul, dans ce désert qu’il venait de
-parcourir en nombreuse et vaillante compagnie, et dont il n’avait que
-trop bien apprécié les périls de toute nature. Il y allait sans guide,
-sans soutien, livré à la seule direction de son instinct, entouré de
-périls et d’embûches, ne sachant même pas quel accueil lui réservaient
-ceux vers lesquels il se dirigeait. Son imagination avait gardé la forte
-impression des tragiques événements qu’il avait déjà vus se dérouler
-sous ses yeux. Elle lui montrait des pièges et des ennemis à tous les
-horizons, dans le creux des roches, sous les troncs pressés des arbres:
-ours grizzlys, serpents venimeux, bisons aux cornes farouches, Peaux
-Rouges aux durs visages tatoués et menaçants, s’éclairant parfois d’un
-rire atroce. Et la pensée que Wagha-na et ses amis l’accompagnaient,
-invisibles mais prêts à intervenir, suffisait à peine pour l’empêcher de
-céder à une peur folle, une peur d’enfant.
-
-Une autre cause de trouble venait s’ajouter à celles qui paralysaient à
-moitié sa volonté.
-
-Il ne s’expliquait point à quel calcul auraient pu obéir Pitch et
-Schulmann en agissant comme ils venaient de le faire.
-
-Non seulement ils n’auraient point tenu leur promesse en le débarrassant
-de Georges Vernant, mais encore, en enlevant Madeleine, ils lui ôtaient,
-à lui Sourbin, le moyen de réaliser ses fins.
-
-C’était donc avec une âme incertaine et confuse, pleine de terreurs et
-de remords que le cousin de Madeleine courait à l’aveuglette sur les
-chemins du désert, à la poursuite de complices qui pouvaient bien n’être
-que des ennemis.
-
-Et, cependant, ce fut avec un soupir de soulagement qu’il vit finir
-l’espèce de couloir rocheux qu’il suivait et s’ouvrir devant son regard
-l’horizon sans bornes des plaines.
-
-
-
-
-XII
-
-MARCHÉ DE SANG
-
-
-Lorsque Madeleine sortit de l’évanouissement où l’avaient plongée le
-saisissement de l’agression et surtout le choc violent qu’elle avait
-reçu à la tête, elle était étendue sous une hutte de branchages. Deux
-hommes à figures sinistres la veillaient. Elle n’eut pas de peine à
-reconnaître en eux les deux aventuriers qui naguère avaient demandé la
-faveur de s’établir à Dogherty.
-
-Sa fière et vaillante nature se révolta à la pensée qu’elle pouvait être
-la prisonnière de ces hommes.
-
-Mais tout aussitôt la mémoire lui revint du récent épisode dont elle
-avait été la victime. Elle revit la face hideuse du chef Comanche qui
-l’avait désarçonnée pour l’emporter avec lui en travers de sa selle. Et
-elle se dit que, peut-être, elle jugeait mal ces deux hommes qui
-l’assistaient, qu’elle leur devait plutôt de la reconnaissance si, ce
-qui n’était pas improbable, ils l’avaient arrachée à la violence de
-l’Indien.
-
-Partagée entre la répulsion qu’ils lui inspiraient et le désir de ne
-point se montrer ingrate, la jeune fille voulut, tout d’abord, se rendre
-compte de la situation qui lui était faite. D’un brusque mouvement, elle
-se mit sur son séant, et fit un effort inutile pour se soulever.
-
-Une douleur aiguë traversa son corps, sa tête vacilla, prise de
-vertiges. Elle sentit qu’elle était trop faible et que ses jambes,
-entravées par une mince cordelette, lui refusaient leur service. Elle
-retomba sur le sol, tandis que l’un de ses gardiens, Gisber Schulmann
-éclatait d’un rire à la fois bestial et féroce.
-
-Elle ne put supporter l’idée qu’elle pût être la prisonnière de ces
-hommes.
-
---Messieurs, demanda-t-elle d’une voix que l’émotion troublait, je tiens
-à savoir où je me trouve, si vous êtes des amis ou des ennemis.
-
-Ce fut Ulphilas Pitch qui répondit avec son ironique bonhomie.
-
---Oh! des amis, Miss Madge, bien certainement des amis, et qui ne
-demandent qu’à vous rendre service.
-
---En ce cas, reprit la jeune fille, trompée par cette bienveillante
-perfidie, voulez-vous m’apprendre où je suis et comment, enlevée par un
-Indien, je me trouve présentement auprès de compatriotes, ou, tout au
-moins, d’hommes de race blanche.
-
---Miss, répondit le Yankee, sans se départir de son flegme, il serait
-peut-être un peu long de vous expliquer le cas tout particulier qui vous
-concerne. Vous avez été, ainsi que vous le dites fort justement, enlevée
-par un chef Comanche dont nous sommes un peu les amis. Il paraît que ce
-bon frère rouge avait une forte dent, sinon contre vous-même, du moins à
-rencontre de personnes qui vous sont chères. Il a donc cherché à en
-tirer vengeance, et c’est pour cela que vous vous trouvez présentement
-en cette demeure peu luxueuse, où nous ne pouvons vous offrir rien du
-confortable auquel vous êtes habituée, ce que nous regrettons vivement.
-
-Tout cela avait été dit avec ces intonations gouailleuses des gens qu’en
-France on nomme des «pince sans rire».
-
-Madeleine en l’écoutant sentait son cœur se serrer et avait
-l’appréhension de menaces suspendues sur sa tête.
-
-Elle comprenait que cet homme raillait sa détresse.
-
-Pourtant, elle risqua encore une interrogation.
-
---Puisque vous me voulez tant de bien, Monsieur, veuillez m’expliquer
-pourquoi vous avez pris soin de me lier les jambes?
-
-Un gros rire, cette fois, se fit jour à travers la barbe fauve de Gisber
-Schulmann.
-
-A son tour l’Allemand parla et voulut se montrer spirituel.
-
---Cela, Mademoiselle, dit-il en un français d’intonation particulière,
-est une simple précaution que nous avons prise pour le cas où vous
-chercheriez à vous dérober à notre sollicitude, ce qui serait imprudent,
-étant donné l’état de faiblesse où vous vous trouvez.
-
-Madeleine n’eut pas besoin d’en entendre davantage.
-
-Ce persiflage continu avait suffi à l’éclairer.
-
-Elle sourit dédaigneusement et, regardant les deux coquins bien en face.
-
---Allons! fit-elle, je vous dois des remerciements pour m’avoir délivrée
-d’une crainte, celle de vous prendre pour d’honnêtes gens.
-
-Je vois que je ne m’étais pas trompée. Vous êtes deux misérables.
-
-Elle s’accouda, leur tournant le dos, pour méditer plus à l’aise sur les
-événements, soutenue, d’ailleurs, par le légitime espoir de se voir
-bientôt secourue par Wagha-na et ses amis de Dogherty.
-
-Mais une nouvelle épreuve lui était réservée.
-
-La porte de la hutte s’ouvrit et un nouveau personnage y pénétra, lui
-donnant une seconde fois la sensation désagréable qu’elle avait éprouvée
-au moment du rapt. Celui-ci n’était autre que l’Indien qui l’avait
-enlevée, le chef des Comanches.
-
-Il vint s’asseoir sur le sol, presque à toucher la prisonnière, et, d’un
-accent où éclatait l’orgueil du triomphe et la satisfaction de la
-vengeance accomplie, il dit:
-
---Wagh! L’Ours Gris est un chef invincible! Il a vaincu le Bison Noir et
-les traîtres qui le servent. Il a pris la fille de Wagha-na. L’Ours gris
-emmènera la femme blanche dans son wig-wam. Il fera d’elle l’esclave de
-ses squaws.
-
-Madeleine comprenait tous les dialectes indiens. Ces paroles la
-troublèrent profondément. Elle dissimula néanmoins l’angoisse qui
-l’oppressait, pour ne point ajouter à la joie de son persécuteur.
-Celui-ci poursuivit:
-
---Magua a su vaincre ses ennemis, malgré leurs carabines. Il a tué
-Chinga-Roa, chef des Sioux; il a pris la chevelure de Wagha-na et des
-blancs qui étaient ses alliés. Magua est un grand chef.
-
-C’était la seconde fois que le Comanche se vantait de cet exploit.
-
-Madeleine ne s’alarma point outre mesure. Elle connaissait l’habituelle
-forfanterie des Indiens. C’est chez eux une manière de tourmenter leurs
-ennemis afin de provoquer en eux une défaillance.
-
-Cette indifférence de la prisonnière eut le don d’exaspérer le chef des
-pillards du Sud.
-
---La femme au visage pâle sera la servante du wig-wam, prononça-t-il en
-donnant à ses inflexions aussi bien qu’aux traits de son visage une
-expression plus méchante. Les squaws de l’Ours Gris la mèneront à coups
-de corde. Elles lui arracheront ses beaux cheveux et les ongles de ses
-pieds et de ses mains, et les yeux dont elle est si fière.
-
-Dédaigneuse, Madeleine continua à garder le silence.
-
-Alors l’irritation du chef ne connut plus de bornes. Il se leva et, d’un
-geste violent, saisissant le bonnet de fourrure qui protégeait la tête
-de la jeune fille, il la tira par ses longs cheveux dénoués.
-
-La secousse fut si rude, la douleur si atroce que Madeleine s’évanouit
-pour la seconde fois.
-
-Par bonheur, Pitch et Schulmann intervinrent. Ces brutalités ne
-faisaient pas leur affaire. Aussi dégradé que soit un homme, il n’aime
-point à voir souffrir une femme ou un enfant, à moins qu’il ne soit
-lui-même sous l’empire de l’ivresse ou d’une colère aveuglante. Ils
-consentaient à tuer leur victime, mais ils ne voulaient point lui faire
-la mort cruelle.
-
-Ce fut Gisber en personne qui se fit, en cette circonstance, le
-protecteur de l’orpheline.
-
-Il se jeta sur l’Indien et, grâce à son énorme vigueur, l’eut
-promptement maîtrisé.
-
-Magua, furieux et grinçant des dents, porta la main à sa ceinture où
-brillait son tomahawk au fer acéré et luisant.
-
-Mais l’Allemand n’eut qu’à étendre sa main droite pour paralyser le bras
-de Comanche.
-
---Hé! le sauvage, cria-t-il, l’ours blanc, ou grizzly, pas de ça; ça
-n’est pas dans nos conventions.
-
-L’argument était d’autant plus solide que la poigne de Gisber l’était
-davantage. Tout «grand chef» qu’il se proclamât en ses épiques
-vantardises, l’Ours Gris n’était pas de force à triompher de ses deux
-adversaires en même temps, alors surtout qu’un seul suffisait à le
-maintenir.
-
-Il se résigna donc en la circonstance et en passa par les exigences du
-Teuton.
-
-D’ailleurs, un autre incident vint apporter une heureuse diversion.
-
-La porte venait de s’ouvrir derechef, et un Comanche était rentré
-essoufflé, porteur de quelque grosse nouvelle.
-
-Il échangea avec son chef quelques mots rapides en langue indienne, et
-celui-ci, rappelé au sentiment de la prudence, changea complètement de
-ton pour dire aux deux blancs.
-
---Il y a un visage pâle qui nous suit. Mes guerriers peuvent le tuer ou
-le prendre. Que décidez-vous?
-
---Qu’ils le prennent, qu’ils le prennent! s’écria Pitch en se levant
-précipitamment. Il nous renseignera.
-
-Un quart d’heure plus tard, trois Comanches ramenaient à la hutte un
-homme étroitement garrotté.
-
-A peine Ulphilas eut-il jeté les yeux sur le captif, qu’un cri de joie
-jaillit de ses lèvres:
-
---Tiens! monsieur Sourbin! Quelle heureuse rencontre!
-
---Pas aussi heureuse pour moi, monsieur Pitch, répliqua l’infortuné
-Léopold, tout meurtri par les liens qui entraient dans les chairs, tout
-froissé par la manière peu courtoise avec laquelle les Indiens s’étaient
-emparés de lui.
-
---Détachez cet homme tout de suite, ordonna l’Américain avec autorité.
-C’est un ami.
-
-L’ordre fut exécuté sur-le-champ par les Peaux Rouges, bien qu’avec une
-très visible répugnance. Les sauvages n’eussent pas demandé mieux que
-d’exercer sur ce blanc les tortures raffinées que n’eût pas manqué de
-leur suggérer la haine séculaire qu’entretiennent les incessants
-conflits des deux races.
-
-Mais ils savaient que leur chef était l’associé des deux Yankees et
-agissait de concert avec eux.
-
-Lorsque Léopold, un peu remis de la secousse, fut entré sous la hutte,
-la vue de Madeleine évanouie et attachée excita en lui une colère qu’il
-ne sut pas réprimer. Il en oublia même le sentiment de la prudence et
-éclata en vifs reproches:
-
---Misérables, s’écria-t-il, voilà donc de quelle manière vous avez
-traité cette pauvre enfant!
-
-Gisber Schulmann, tout aussi irascible que Léopold, ne supporta point
-cette apostrophe. Il répondit rudement:
-
---Vous devez bien comprendre que nous n’avons pu traiter la demoiselle
-comme l’aurait fait une femme de chambre. Ce n’est pas notre faute s’il
-nous a fallu recourir aux grands moyens. A la guerre comme à la guerre.
-D’ailleurs, le seul qui n’ait pas le droit de s’en plaindre, c’est vous,
-puisque c’est pour vous que nous travaillons.
-
---Pour moi? se récria Sourbin. Ce n’est point là ce que je vous avais
-demandé, ce que vous m’aviez promis. N’était-il pas convenu que vous
-deviez me débarrasser de l’autre, de ce godelureau qui se jette en
-travers de ma route?
-
-Ulphilas Pitch, qui ne se départait de sa politesse doucereuse que dans
-les cas désespérés, se mit en devoir de réfuter ces assertions.
-
---Sans doute, sans doute, monsieur Sourbin, nous vous avions promis
-cela. Nous vous aurions promis tout ce que vous auriez demandé, pour
-vous faire plaisir, pour renouer de bonnes relations avec vous.
-
-Mais il y a un proverbe de votre pays, si je ne me trompe, qui dit:
-«Promettre et tenir sont deux». Nous nous sommes inspirés de cette
-parole très sage, et, au lieu de tuer Georges Vernant, nous avons
-préféré nous emparer de la riche demoiselle.
-
---C’est-à-dire que vous avez voulu par des menaces ou des tortures lui
-extorquer quelque grosse somme à vous partager?
-
-L’ex-Norvégien devenu Américain hocha la tête avec un silencieux
-ricanement.
-
---Comment se fait-il, monsieur Sourbin, que vous qui êtes un homme
-intelligent, vous n’ayez pas mieux compris nos intentions? Non, nous
-n’avons pas formé d’aussi noirs projets. Nous nous sommes souvenus
-simplement de notre contrat: et nous avons craint que si nous vous
-laissions épouser la demoiselle loin de notre présence, vous oublieriez
-peut-être de nous inviter à la noce. Alors nous avons pensé qu’il serait
-plus équitable et plus avantageux pour tous de célébrer ce mariage un
-peu moins brillamment peut-être, mais avec assez de régularité pour que
-nul n’en puisse contester la validité. Il n’est pas impossible de
-trouver dans la prairie quelque bon prêtre catholique, missionnaire, qui
-vous donne la bénédiction nuptiale. Quant aux témoins, Gisber et moi,
-nous serons heureux d’en remplir les fonctions, par amour pour vous.
-
-Cet odieux persiflage exposait avec une sinistre clarté le plan odieux
-dont les deux bandits poursuivaient la réalisation.
-
-Certes, Léopold Sourbin n’était point de ceux que les scrupules gênent
-aux entournures. Mais, à l’audition de ces cyniques propos il sentit
-tout ce qui lui restait de délicatesse se révolter. Il voulut protester.
-
-La conscience de sa faiblesse, de son impuissance à agir, lui cloua la
-parole sur les lèvres.
-
-Il se souvint fort à propos des recommandations que lui avait faites
-Wagha-na, et son courage lui revint un peu à la pensée que le Bison Noir
-et ses acolytes le suivaient à distance, épiant l’occasion de se jeter
-sur la bande pour le délivrer en même temps que Madeleine.
-
-Or, toute cette conversation des trois hommes, la jeune fille l’avait
-entendue.
-
-Elle avait, en effet, repris ses sens au cours de leur dialogue. Une
-immense lassitude, paralysant ses membres, l’avait tenue immobile, si
-bien qu’aucun des trois complices ne s’était aperçu de son retour au
-sentiment. Et, de la sorte, l’orpheline avait pu entendre et faire son
-profit des révélations que lui fournissait l’odieux entretien.
-
-Elle eut assez d’empire sur elle-même pour réfréner l’indignation qui
-faisait bouillonner tout son sang.
-
-Mais lorsque, au bout de quelques instants, Schulmann et Pitch,
-peut-être afin de mieux connaître les pensées de leur ex-complice,
-sortirent de la hutte, laissant Sourbin seul auprès de sa cousine,
-celle-ci ne put dissimuler son profond mépris.
-
---Les proverbes disent vrai lorsqu’ils assurent qu’on ne juge un homme
-qu’à ses actes. Je ne vous connaissais guère, monsieur Sourbin. Je vous
-connais tout à fait aujourd’hui. Rien ne donne de la clairvoyance comme
-le malheur. Monsieur mon cousin, je ne sais vraiment ce qui l’emporte en
-vous de la suffisance ou de la lâcheté.
-
-Léopold sentit son front s’empourprer. Une colère le gagna. Mais la vue
-de Madeleine enchaînée, de ce beau visage pâli, lui inspirèrent une
-véritable amertume.
-
---En vérité, ma cousine, dit-il, je ne sais, moi, ce qui m’attire de
-votre part une aussi virulente apostrophe.
-
-Madeleine, cette fois, ne put contenir son aversion. Elle rappela au
-jeune homme l’entretien qu’il venait d’avoir avec les deux misérables et
-le pacte qui les enchaînait à eux. Elle en avait assez appris pour
-pouvoir préciser elle-même, par un seul effort de son imagination, les
-détails qui lui échappaient encore, les points qui auraient pu demeurer
-obscurs devant son esprit. Sourbin fut atterré. Il désespéra de pouvoir
-convaincre sa cousine de son innocence relative en l’abominable complot
-qui l’avait livrée aux mains de ses ennemis. Peu s’en fallut que ce
-découragement ne le poussât à s’associer définitivement aux infâmes
-projets de Pitch et de Schulmann.
-
-Mais, une fois encore, ces projets furent déjoués par l’intervention des
-événements.
-
-Brusquement, au milieu du silence et de la solitude des bois, un coup de
-feu éclata.
-
-Léopold, qui était demeuré muet à la suite de l’apostrophe de Madeleine,
-tressaillit et se leva en sursaut.
-
-Il ouvrit la porte et se heurta à Pitch qui rentrait, donnant les signes
-d’une profonde inquiétude.
-
---Vite, vite, cria le Yankee, en selle. Nous sommes poursuivis. Il est
-probable que Wagha-na est à nos trousses.
-
-En même temps, le cacique Magua se ruait dans l’intérieur de la cabane,
-saisissait brutalement la prisonnière par un bras, et, comme elle ne
-pouvait marcher à cause de l’entrave qui gênait ses pas, la traînait au
-dehors et la livrait aux bras d’un de ses guerriers, en lui criant:
-
---Si la femme pâle fait un geste, pousse un seul cri, plonge ton couteau
-dans sa poitrine.
-
-Léopold n’eut pas le temps de s’élever contre cette violence. Il
-comprit, d’ailleurs, que résister en pareil moment, ce serait
-précisément hâter la catastrophe qu’il voulait éviter. Un espoir le
-ressaisit de vaincre l’antipathie et les dédains de sa cousine, et
-obéissant, cette fois, plus à l’amour qu’à la cupidité, il enfourcha son
-propre cheval qu’on lui avait amené, non sans avoir laissé tomber sur le
-seuil de la hutte l’une des graines rouges que lui avait données le
-Bison Noir.
-
-Tout en fuyant sous le couvert de la forêt qui les abritait, il put dire
-à Pitch:
-
---On m’a pris mes armes. Avec quoi voulez-vous que je me défende, si
-l’on nous attaque?
-
-Pitch se rendit compte de la vérité de cette réflexion. Il était sûr de
-tenir son Sourbin; il ne vit donc aucun empêchement à lui confier l’un
-des deux revolvers qui garnissaient ses propres fontes.
-
-C’était une excellente intention qu’avait eue là Léopold.
-
-Il n’avait que trop bien entendu l’ordre donné par le chef Comanche à
-son subordonné, et comme il savait les sauvages capables de s’emporter à
-toutes les violences, le cousin de Madeleine avait pris cette
-précaution. Il galopait maintenant à côté de l’Indien, prêt à lui casser
-la tête s’il le voyait lever la main sur la prisonnière.
-
-Tous ces événements s’étaient accomplis en moins de vingt-quatre heures.
-Il y avait un jour à peine que Wagha-na avait confié à Sourbin la
-mission délicate de guider ses recherches. Une longue et froide nuit
-s’était écoulée pendant laquelle Madeleine n’avait pas recouvré un seul
-instant la conscience de ce qui se passait autour d’elle. Mais dans ce
-délai, les chevaux surmenés des Comanches n’avaient pu fournir une bien
-longue étape, celui de l’Ours Gris surtout, qui avait à porter une
-double charge.
-
-Aussi Wagha-na et ses compagnons avaient-ils pu suivre sans trop de
-difficultés la piste laissée par Sourbin.
-
-Ils étaient même au moment de surprendre le campement provisoire de
-leurs ennemis, lorsque le hennissement du cheval de Joë O’Connor avait
-donné l’éveil aux factionnaires disséminés par Magua aux confins de la
-forêt et de la plaine.
-
-L’un d’eux avait pu ramper jusqu’au voisinage de l’Irlandais et, jugeant
-l’occasion favorable, avait décoché une flèche qui avait frôlé le crâne
-du vieux trappeur.
-
-Celui-ci n’était pas patient de son naturel. Juste en ce moment il se
-tenait appuyé sur sa carabine. La riposte ne s’était pas fait attendre.
-Joë avait tiré sur une ombre qu’il voyait se mouvoir dans le fourré.
-Mais comme la balle de Joë était quasiment infaillible, elle avait
-traversé de part en part le ventre de l’Indien.
-
-C’était le bruit de ce coup, suivi du cri d’agonie du blessé, qui avait
-averti les Comanches.
-
-Il n’y avait pas à revenir sur l’intempestive vivacité de l’Irlandais.
-Wagha-na donna donc l’ordre de charger sur-le-champ, à bride abattue.
-Peut-être parviendrait-on à rejoindre l’ennemi.
-
-Le bois que l’on traversait n’était point aussi étendu qu’il était
-épais. Au delà la plaine recommençait, permettant la chasse à vue. Or
-Pitch et Schulmann, aussi bien que l’Ours Gris, savaient désormais à
-quoi s’en tenir sur le courage et l’opiniâtreté de leurs adversaires.
-Ils comprenaient que ceux-ci ne se lasseraient pas, et comme ils
-ignoraient leur nombre, aucune autre ressource qu’une fuite rapide ne
-s’offrait à eux d’éviter la terrible vengeance que ne manqueraient pas
-d’exercer les amis de Madeleine.
-
-Dans de telles conditions, Pitch avait conçu des intentions moins
-cruelles à l’égard de celle-ci.
-
-Il ne s’agissait plus de la tuer maintenant, mais, bien au contraire, de
-veiller attentivement sur ses jours. N’était-elle pas un otage entre
-leurs mains, le seul moyen de sauver leurs vies en proposant l’échange
-au Bison Noir, dont la haine devait être implacable?
-
-Il était si bien dans ces pensées qu’il ne se montrait pas moins
-attentif que Sourbin lui-même à surveiller l’Indien qui emportait la
-jeune fille évanouie.
-
-Mais, d’autre part, autant il était nécessaire d’emmener l’orpheline
-saine et sauve, autant il fallait empêcher qu’elle ne retombât au
-pouvoir de ses vaillants libérateurs.
-
-Or, le cheval de l’Indien, bête d’une rare vigueur, avait fourni, depuis
-plus d’une semaine, d’invraisemblables chevauchées. Il était impossible
-de lui demander plus qu’il n’avait donné, et déjà sa course saccadée,
-haletante, montrait une fatigue énorme. Si la bête était fourbue, ou
-s’abattait sur le chemin, Madeleine serait perdue pour les ravisseurs.
-
-Ces réflexions, Ulphilas Pitch les avait faites tout en éperonnant
-vigoureusement sa propre monture, laquelle ne valait guère mieux que
-celle du Comanche. Le Yankee se surpassait. Pour un homme qui avait
-toujours préféré la diplomatie à la violence, il faisait preuve, depuis
-quelque temps, de qualités qui eussent fait le plus grand honneur à un
-écuyer de profession.
-
-
-
-
-XIII
-
-HIPS ET GOLA
-
-
-Il y avait près d’une heure que les Comanches et leurs trois compagnons
-de race blanche couraient dans les sentiers naturels qui sillonnaient la
-forêt. Il avait fallu tous les obstacles qui se dressent dans une course
-de ce genre pour la prolonger ainsi. Mais, par là même, les bêtes
-haletantes en avaient subi une fatigue plus grande, contraintes de
-franchir tour à tour des ruisseaux et des fondrières, des haies et des
-fourrés épineux.
-
-La lisière du bois apparut enfin, au-delà de laquelle la plaine
-recommençait, immense, à peine coupée, çà et là, d’autres bois
-semblables.
-
-Là était le péril pour les ravisseurs, là l’espoir pour les vaillants
-qui s’étaient élancés à leur poursuite.
-
-A peine le guerrier Comanche, escorté de Pitch et de Sourbin eut-il
-débouché dans la prairie, que deux autres cavaliers sortirent du
-couvert, emportés par un galop furieux.
-
-Ceux-là, il était impossible de ne les point reconnaître. Ni Pitch, ni
-Sourbin ne se trompèrent en les apercevant.
-
-L’un des cavaliers était Georges Vernant, l’autre Wagha-na en personne.
-
-Et derrière eux, deux autres encore apparaissaient, Joë O’Connor et
-Sheen-Buck, suivis à leur tour par une dizaine des compagnons ordinaires
-du Bison Noir.
-
-La chasse se donnait en plaine cette fois. C’était à qui gagnerait de
-vitesse.
-
-Mais, de l’autre côté, l’Ours Gris se montrait, suivi d’une quinzaine de
-ses plus braves guerriers. Parmi eux se dissimulait du mieux qu’il
-pouvait l’Allemand Gisber Schulmann.
-
-Pitch sentit son cœur se serrer. Il ne tenait pas absolument à une
-rencontre.
-
-Et comme il passait à côté de Léopold, il ne put s’empêcher de lui dire,
-toujours courant:
-
---Décidément, monsieur Sourbin, il va y avoir bataille. Si vous m’en
-croyez, gagnons de vitesse. L’occasion peut se retrouver et la vie vaut
-mieux que l’argent. Je ne me soucie pas de laisser la mienne en ce
-triste pays.
-
-Il jeta les yeux autour de lui, et ce regard circulaire ne fit que
-confirmer ses légitimes appréhensions.
-
-Derrière lui, le Comanche faiblissait visiblement. Quoique de race très
-pure et d’une rare vigueur, le mustang hoquetait et ne courait plus que
-par soubresauts, par bonds inégaux et désordonnés.
-
-Sourbin lui-même s’attardait. Mais la cause de ce retard était tout
-autre que ne la supposait le Yankee.
-
-Le cousin de Madeleine, en effet, n’avait rien à craindre pour lui-même
-d’une bataille, du moins à l’heure présente, puisque les apparences
-étaient pour lui. Ne se conformait-il pas aux prescriptions de Wagha-na?
-
-Au lieu donc de presser sa fuite, le Français retenait sa bête, afin de
-ne point perdre de vue l’Indien qui tenait toujours la pauvre Madeleine
-renversée en travers de la selle. Le plan de Sourbin était très simple.
-Il ne voulait pas laisser à Georges, au rival abhorré, le mérite d’avoir
-sauvé l’orpheline. Ce serait lui-même, Léopold, qui brûlerait la
-cervelle au Comanche, quand il jugerait le Canadien à bonne portée.
-
-Quant à Georges, il n’arriverait sur le théâtre du combat que pour se
-trouver aux prises avec Magua et les plus rapprochés de ses guerriers.
-
-Ce n’était vraiment pas trop mal combiné, et Ulphilas Pitch, si fier de
-son génie diplomatique, n’aurait certainement pas mieux imaginé le moyen
-de jouer un double jeu.
-
-Tandis que ces machiavéliques réflexions hantaient l’esprit de Léopold
-Sourbin, Georges Vernant et Wagha-na gagnaient visiblement du terrain
-sur leurs ennemis. Bientôt même il fut évident que l’un et l’autre des
-deux hardis cavaliers arriveraient à temps pour sauver l’infortunée
-jeune fille.
-
-Car ils étaient merveilleusement montés l’un et l’autre. Hips et Gola,
-que Georges et Wagha-na prenaient à tour de rôle, étaient des bêtes
-fantastiques, possédant la vitesse et le fond inépuisable des chevaux
-Arabes. Il n’était pas un seul des mustangs nés sur la terre d’Amérique
-qui pût rivaliser avec ces coursiers prodigieux, les premiers-nés des
-haras modèles que le Bison Noir avait installés lui-même au sein de ses
-domaines.
-
-Chaque élan des superbes animaux les rapprochait davantage de l’Indien
-qui ne luttait plus que dans l’intention de permettre à son chef de
-l’atteindre. Une fois, en se retournant sur la selle, il aperçut Georges
-à moins de cent mètres de lui et l’idée lui vint de faire usage de son
-arc. Mais gêné dans ses mouvements par le fardeau qu’il emportait, il
-renonça sur-le-champ à cette tentative de défense.
-
-Un second coup d’œil lui montra le jeune Canadien à quatre-vingts pas en
-arrière. Il entendit le galop furieux de Hips sur ses talons et la voix
-puissante du cavalier lui criant:
-
---Rends-toi, ou je fais feu!
-
-Et il vit Georges debout sur les étriers, épaulant rapidement sa
-carabine.
-
-En même temps, Madeleine, par un effort désespéré, se redressa et
-appela:
-
---A moi, Georges, à moi!
-
-L’Indien se pencha sur sa prisonnière, et, se retournant sur sa selle
-avec une prodigieuse adresse, présenta la jeune fille à la carabine déjà
-couchée en joue.
-
-Vernant redressa l’arme avec un rugissement de rage. C’eût été folie que
-d’essayer de tirer en une aussi difficile position. Il pouvait tuer la
-jeune fille en essayant de frapper le ravisseur.
-
-Alors, se penchant sur l’encolure du cheval, il le flatta de la paume,
-en prononçant de douces paroles, ainsi que le faisait Wagha-na lui-même.
-
-Hips comprit-il ce langage? Il est certain que l’intelligence assez
-restreinte du cheval acquiert, dans ses relations avec son cavalier
-habituel, un accroissement de facultés qui peut paraître invraisemblable
-à ceux qui ne connaissent que superficiellement les qualités du généreux
-animal.
-
-En cette circonstance, le coursier que montait Georges Vernant parut,
-selon l’expression du poète «se conformer» à la pensée de son cavalier.
-Changeant brusquement d’allure, comme s’il eût deviné que son rival le
-mustang devait être battu par le fond plus encore que par la vitesse, il
-prit un trot allongé, aussi soutenu qu’un galop de course, et fonça
-obliquement sur le Comanche.
-
-De l’autre côté, Gola, calquant ses mouvements sur ceux de Hips, prit
-comme lui une course oblique de manière à enfermer l’Indien et Sourbin
-dans un angle aigu.
-
-Les deux cavaliers laissèrent faire leurs bêtes, comprenant qu’en ce
-moment leur instinct valait mieux que toute direction calculée. Wagha-na
-et Georges rendirent donc en même temps les rênes, et courbés sur le cou
-de leurs chevaux, le revolver d’une main, la hache de l’autre,
-s’apprêtèrent au combat.
-
-Le sauvage détourna une fois encore la tête. Il vit Georges à cinquante
-pas, Wagha-na à soixante. Alors, il se sentit perdu.
-
-Sur sa droite, l’Ours Gris avait encore plus de deux cents mètres à
-franchir avant de se retrouver à portée pour le secourir. Les autres
-Indiens, malgré leur empressement, étaient encore à une très grande
-distance pour pouvoir soutenir une lutte, d’ailleurs impossible entre
-leur frère isolé et les deux redoutables champions qui le pressaient.
-
-L’homme pouvait néanmoins se sauver. Il lui suffisait, en effet, de
-laisser glisser Madeleine sur le sol. C’était à la fois décharger sa
-bête d’un poids considérable et occuper assez longtemps l’attention de
-ses ennemis pour s’accorder à lui-même le temps de prendre une sérieuse
-avance.
-
-Bien plus: il était croyable que le père et le fiancé de l’orpheline
-borneraient là leur poursuite, n’ayant aucune raison de s’acharner
-contre un adversaire désormais vaincu. D’ailleurs les soins à donner à
-la prisonnière les contraindraient à faire retraite immédiatement vers
-leur campement.
-
-Toutes ces réflexions se présentèrent assurément à l’esprit du féroce
-Indien, et ne les aurait-il pas conçues spontanément qu’il suffisait,
-pour les lui suggérer, de l’appel pressant des deux hommes, lui criant:
-
---Rends-toi, et il ne te sera fait aucun mal. Tu seras libre!
-
-Mais chez ces races demeurées primitives au sein de leur déchéance, les
-passions sont aussi violentes que le cerveau est obtus et entêté.
-L’instinct de la conservation ne fut pas le plus fort en cette âme de
-brute. L’Indien, dominé par la haine de races, pensa que ce serait une
-mort glorieuse qui le frapperait dans l’accomplissement de sa vengeance,
-sur le cadavre d’une victime blanche.
-
-Alors la rage du meurtre s’empara de lui, furieuse, irrésistible.
-
-Il porta la main à sa ceinture et en tira son bowie-knife dont la large
-lame brilla d’un sinistre éclair.
-
-Ni Georges, ni le Bison Noir n’étaient assez rapprochés pour secourir la
-jeune fille.
-
-Heureusement pour la pauvre enfant, Léopold Sourbin était aux côtés de
-l’Indien.
-
-Il vit le danger que courait sa cousine et avec une spontanéité de
-sentiment qui rachetait toutes ses violences passées, il ne songea qu’à
-l’y arracher. Plus prompte encore que celle de l’Indien, sa main se
-leva, armée du revolver que lui avait prêté Pitch, et le bras du
-Comanche retomba brisé. La balle lui avait fracassé le poignet.
-
-Un cri de douleur et de rage jaillit de la poitrine du sauvage. Le
-couteau s’était échappé de ses doigts inertes.
-
-Pourtant, il ne renonça point à sa vengeance. Sa main gauche s’abattit
-sur le cou de l’orpheline renversée et s’y serra violemment.
-
-Mais Madeleine, ressaisie par l’espoir de la délivrance, s’était
-redressée. Elle repoussa convulsivement l’étreinte du misérable Indien
-qu’elle rejeta sur le dos de sa selle. Une secousse du cheval épuisé la
-jeta lourdement sur le sol de la prairie, où elle demeura sans
-mouvement.
-
-En ce moment, Georges arrivait à la hauteur du Comanche. Vivement il
-tira sur le mors, au risque de se désarçonner lui-même. L’animal
-s’arrêta court et le cavalier sauta rapidement à terre. Il releva la
-jeune fille meurtrie et la plaça sur le dos de Hips, fumant et haletant.
-
-Madeleine, par bonheur, n’avait pas perdu connaissance. Bien que
-fortement contusionnée, elle put se tenir assez droite, pendant que
-Georges, tenant le cheval par la bride, la carabine au poing, battait en
-retraite dans la direction du secours amené par Joë et Sheen-Buck.
-
---Déjà Wagha-na l’avait rejoint et s’informait avec sollicitude auprès
-de Madeleine des conséquences de sa terrible chevauchée. Elle le rassura
-d’un sourire et, malgré son extrême lassitude, put affirmer qu’elle
-n’avait ni blessures ni lésions internes.
-
-Mais ce n’était là qu’une demi-victoire ou, plutôt, un avantage
-momentané, la première manche seulement d’une effrayante partie que
-l’ennemi pouvait encore gagner grâce à la supériorité du nombre.
-
-En effet, le Comanche, malgré sa blessure, paraissait disposé à revenir
-au combat, soutenu par l’Ours Gris et les compagnons. Plus que toute
-autre cause, la honte de son échec, jointe à la prévision des furieux
-reproches qu’allait lui adresser son chef, le poussait à cette
-résolution désespérée, si fort en désaccord avec l’ordinaire prudence de
-ses pareils.
-
-Cependant Sourbin avait, lui aussi, battu en retraite et recevait
-maintenant les chaudes félicitations de Georges et de Wagha-na. Ce
-dernier lui avait même tendu la main, avec ces paroles de haute estime:
-
---Je vous sais un gré infini de ce que vous avez fait là, Monsieur. Vous
-avez exécuté à la lettre le programme que je vous avais tracé. Ce n’est
-point votre faute si nous ne sommes pas arrivés plus tôt.
-
-Madeleine au contraire, la plus intéressée, n’avait fait preuve d’aucun
-enthousiasme.
-
-Elle avait dit simplement au Français avec une assez dédaigneux accent:
-
---Je vous remercie, mon cousin. De votre part, cela me touche davantage.
-
-Et cette froideur visible avait impressionné si vivement ses deux amis,
-qu’ils en étaient devenus subitement silencieux.
-
-Wagha-na se retourna vers la plaine. Il vit l’Ours Gris et ses hommes à
-moins de cinquante mètres de lui.
-
---Allons, Messieurs, dit-il, ils sont dix, nous sommes trois. La partie
-est égale.
-
-C’était le mot héroïque de Changarnier pendant la retraite de
-Constantine.
-
---Madeleine, demanda-t-il à la jeune fille, aurais-tu la force de courir
-jusqu’à la rencontre des nôtres?
-
-Il montrait Joë O’Connor et Sheen-Buck encore à deux cents mètres d’eux.
-
-Elle répondit:
-
---Pourquoi ne resterais-je pas avec vous?
-
---Parce que, répondit Wagha-na, nous allons faire usage de nos fusils.
-Cela nous permettra d’arrêter ces coquins le temps nécessaire à assurer
-ta fuite.
-
-Elle comprit et n’insista pas. On lui donna le cheval de Sourbin, le
-moins bon, parce qu’il faudrait peut-être, dans un instant, recourir aux
-jambes des deux autres pour emporter Léopold lui-même.
-
-Tout cela s’était accompli en moins de temps qu’il n’en faut pour le
-dire. Les Comanches n’étaient plus qu’à trente mètres.
-
-Wagha-na et Georges s’étaient abrités derrière Hips et Gola, placés tête
-contre tête. Ils avaient appuyé leurs armes sur les selles, ne voulant
-perdre aucune balle. Georges visa le Comanche blessé, Wagha-na le chef
-lui-même.
-
-Un double coup de feu éclata. Le Comanche roula sous son cheval, l’Ours
-Gris passa par-dessus la tête du sien qui venait de s’abattre, le cœur
-broyé.
-
---Encore! commanda le Bison Noir.
-
-Et, comme les magasins étaient suffisamment garnis, deux nouveaux
-cavaliers ennemis vidèrent les arçons.
-
-Les six autres jugèrent le péril trop grand. Ils croyaient leur chef
-tué. Ils se mirent donc à fuir sans nulle honte.
-
-Mais Magua, qui n’était pas même blessé, s’était dégagé des étriers. Il
-avait saisi la monture d’un de ses guerriers morts; et, maintenant, avec
-une incontestable bravoure, il s’avançait, au pas de sa bête, prodiguant
-d’héroïques défis à ses adversaires.
-
---Wagha-na est un lâche qui a perdu les mœurs de sa race. Il est né
-d’une chienne domestiquée par les blancs pour faire la chasse aux
-Rouges. Il se cache derrière son cheval et il se fie à sa carabine,
-parce que le plomb des visages pâles va plus loin que les flèches des
-fils aînés du Grand Esprit. Mais il n’oserait affronter le tomahawk d’un
-homme libre.
-
-Wagha-na se tourna une fois encore vers les deux extrémités de la
-plaine.
-
-D’un côté, il vit Madeleine hors de la portée des traits et déjà
-recueillie par le petit groupe des Sioux qui avaient suivi Sheen-Buck et
-O’Connor. De l’autre, il aperçut les Comanches immobiles. Ils avaient
-arrêté leur course et, accompagnés de Pitch et de Schulmann, rejoints
-par un plus grand nombre des leurs, ils assistaient de loin à la suprême
-bravade de leur chef.
-
-Le Pawnie mit le pied à l’étrier et mit Gola face à l’Ours Gris.
-
---Que faites-vous? demanda Georges Vernant avec stupeur.
-
-Wagha-na sourit:
-
---Vous le voyez; je vais répondre aux provocations de ce brave.
-
-Le jeune Canadien ne put se défendre d’un étonnement qui ressemblait à
-un reproche.
-
---Vous n’y pensez pas? s’écria-t-il. Exposer votre vie dans un duel de
-cette nature, vous, le chef, le créateur, l’inspirateur de la belle
-œuvre que vous avez jusqu’ici menée à bonne fin? Permettez-moi de vous
-le dire: c’est plus que de l’imprudence. C’est une faute que vous
-commettez.
-
---Non, mon cher Georges. C’est précisément mon œuvre que j’entends
-poursuivre et servir en cette circonstance.
-
-En combattant contre cet homme qui, d’ailleurs, mérite mieux qu’un coup
-de fusil, je joue une belle partie. Je vais lui demander pour enjeu
-l’obéissance de sa tribu.
-
---Laissez-moi, au moins, combattre à votre place. Ma vie n’est pas
-précieuse comme la vôtre.
-
---Non, encore une fois. A quel titre réclameriez-vous l’obéissance de
-ces Indiens qui, d’ailleurs, ne vous l’accorderaient pas? Moi, au
-contraire, en combattant cet homme à armes égales, à la manière
-indienne, j’ai le droit d’exiger de lui une mise de jeu. C’est la règle
-ordinaire des défis et des combats singuliers chez ceux de notre sang.
-
-Il ajouta du même ton paisible, avec le même sourire de sereine
-confiance:
-
---Soyez sans inquiétude! J’ai encore quelque vigueur et j’ai terrassé
-des ennemis bien autrement redoutables que ce garçon-là qui n’a pour lui
-que son courage, très réel, mais insuffisant.
-
-Georges Vernant ne s’opposa plus au désir du Bison Noir. Mais, n’ayant
-pas les mêmes scrupules que son ami, redoutant quelque trahison de la
-part des assistants, il se remit lui-même en selle, prêt à porter
-secours au père adoptif de Madeleine.
-
-Celui-ci, remettant son revolver dans les fontes, s’était défait de sa
-carabine qu’il avait laissée aux mains de Sourbin, spectateur ému du
-duel épique qui se préparait, et auquel l’émotion ôtait la parole. Il ne
-conservait que sa hache et le long poignard, armes familières aux
-Indiens dans leurs combats singuliers.
-
-Cela fait, il poussa Gola à la rencontre du chef Comanche et, arrivé à
-dix pas de lui, leva la main droite, signe de parlementaire, réclamant
-ainsi l’attention de ses ennemis pris comme auditeurs.
-
---Moi, Jean Wagha-na, le Bison Noir, commença-t-il, né de votre sang,
-car le sang des Hommes Rouges est le même pour toutes les tribus qui se
-font une guerre impie, je déclare que je n’ai jamais fait la guerre à
-mes frères, que je les ai soutenus, aidés, défendus, de mon bien et de
-mon bras contre toutes les exigences injustes, que j’ai essayé de les
-réunir en un seul peuple, que si j’ai repoussé par la force l’agression
-des Comanches, c’est parce qu’ils ont refusé de m’entendre et qu’ils
-m’ont attaqué les premiers.
-
-Je déclare au surplus que, même à l’heure présente, je ne cherche point
-la querelle, que je n’élève aucune prétention et que j’ai simplement
-repris à des mains criminelles ma fille que l’on voulait me ravir.
-
---Les mains criminelles, ce sont les mains de Wagha-na le traître,
-interrompit Magua en grinçant des dents. Tu n’oses point accepter le
-combat avec l’homme qui vaut mieux que toi.
-
-Gola fit encore un pas en avant, et le Bison Noir, se dressant sur les
-étriers, apostropha directement son ennemi.
-
---Chien, lui cria-t-il, je suis prêt à te châtier de ton insolence. Mais
-quel gage m’offres-tu de ta bonne foi? Voici le mien. Pour toi, ordonne
-à ceux qui te suivent de se soumettre à moi si tu es vaincu dans la
-lutte.
-
-L’Ours Gris eut un sourd grondement de colère au moment où, joignant
-l’action à la parole, le Pawnie jeta sur le sol une bourse largement
-garnie de bank-notes. Il y en avait pour cent milles dollars, ainsi que
-le fit voir Wagha-na.
-
---Tu m’estimes au-dessous de ma valeur, rugit le Comanche, dont les yeux
-brillaient de convoitise.
-
---Combien t’estimes-tu toi-même? demanda le Pawnie.
-
-L’autre eut un geste d’orgueilleuse jactance et répondit d’une voix
-éclatante.
-
---Deux millions de dollars.
-
---Allons! fit Wagha-na, tu n’es brave qu’en paroles et tu veux éviter le
-combat. Je double la somme.
-
-Et, tirant de son sac de cuir une seconde liasse, il l’envoya rejoindre
-la première dans l’herbe.
-
-
-
-
-XIV
-
-LE DERNIER EXPLOIT DE SOURBIN
-
-
-La dernière apostrophe de son ennemi fut l’étincelle qui enflamma la
-colère de l’Ours Gris.
-
-Avant même que Wagha-na eût prévu l’attaque et se fût mis sur la
-défensive, le Comanche avait brandi sa hache et, piquant son cheval,
-s’était rué sur le chef des Peaux Rouges ralliés.
-
-L’arme siffla, lancée par une main exercée à ce genre d’escrime. Elle
-aurait infailliblement brisé le crâne de Wagha-na si celui-ci, avec la
-souplesse d’un félin, ne se fût laissé glisser sur l’encolure de sa
-bête.
-
-La hache ne rencontra que la tête de Gola auquel elle déchira l’oreille
-droite et vint se planter à moitié dans le pommeau de la selle, non sans
-avoir ouvert une assez large entaille à la cuisse droite du Bison Noir.
-
-Celui-ci se redressa, rendant la bride à son coursier.
-
-L’animal blessé fit entendre un hennissement de fureur et se rua sur la
-monture du Comanche.
-
-Ce fut un terrible choc sous lequel le mustang, fléchit. Ses jambes de
-derrière touchèrent le sol et la main du Bison Noir se tendit, sans
-arme, pour saisir son adversaire.
-
-Mais un brusque mouvement du cheval ennemi le remit sur ses pieds.
-Wagha-na ne saisit que le manteau du Comanche.
-
-Déjà celui-ci fuyait, se dérobant à l’étreinte du Pawnie.
-
-Il avait manqué son coup d’attaque et, privé de sa hache, son arme
-favorite, il cherchait à gagner de vitesse afin de pouvoir la ressaisir
-au passage, lorsqu’il aurait détourné son adversaire.
-
-Mais le Bison Noir connaissait cette tactique.
-
-Au lieu de poursuivre Magua, il demeura sur place, les pieds de Gola se
-posant sur le tomahawk qu’ils enfoncèrent dans le sol herbeux et gras.
-
-Pendant ce temps, l’impassible Wagha-na, sans s’occuper de sa propre
-blessure, ôtait de son sac une bande de toile qu’il employait à panser
-la plaie faite à l’oreille de son fidèle coursier.
-
-A vingt pas de distance, le Comanche l’invectivait avec la même
-forfanterie.
-
-Le Bison Noir souriait dédaigneusement.
-
-Quand il eut achevé le pansement de sa monture, il la fit pivoter et se
-penchant en un effrayant équilibre, il ramassa sur le sol la hache de
-l’Ours Gris et la lui tendant de la main gauche.
-
---Viens la prendre! lui cria-t-il.
-
-C’était un défi insultant qui provoqua chez le Comanche un nouvel accès
-de fureur.
-
---Oui,--répliqua-t-il,--je vais la prendre.
-
-Les spectateurs de ce drame poignant purent le voir, courbé sur son
-cheval, lancer celui-ci ventre à terre sur le Pawnie. Le cavalier tenait
-de la main droite son bowie-knife, tandis que la gauche s’allongeait
-pour saisir le tomahawk que lui tendait le bras allongé de Wagha-na.
-
-Et il semblait que celui-ci, par une folie de générosité, se livrât
-lui-même à la merci de son perfide ennemi.
-
-Mais ceux qui jugeaient de la sorte ne connaissaient point la
-prodigieuse adresse et la redoutable vigueur du Bison Noir. L’homme qui
-avait soutenu trois ans la lutte contre les Yankees était un héros dans
-la plus large acception de ce mot glorieux.
-
-Au moment où l’Ours Gris, emporté par la course du mustang, se
-précipitait sur lui, Wagha-na leva brusquement la hache, et comme le
-Comanche, obligé de se dresser à son tour pour l’atteindre, levait
-lui-même son bras gauche, celui du Pawnie, abandonnant le tomahawk, qui
-retomba sur le sol, se liait comme un lasso de fer à la taille de
-l’assaillant, l’arrachait à sa propre selle pour le jeter, impuissant et
-vaincu, sur le cou de Gola.
-
-Il avait fallu pour accomplir ce tour de cirque une force presque
-surhumaine. Mais cela avait été exécuté avec une telle aisance qu’une
-longue clameur d’admiration s’éleva des deux côtés de la plaine, aussi
-bien des bouches ennemies que de celles des compagnons du héros.
-
-Alors, après avoir arraché au vaincu, étourdi par la secousse, son
-couteau désormais inutile, le Bison Noir s’élança en galopant au-devant
-des guerriers Comanches frappés de terreur et de respect.
-
---Vous êtes à moi par les lois du combat, leur cria-t-il. Je ne ferai
-aucun mal à Magua, je ne prendrai ni sa chevelure ni les vôtres. Que
-deux d’entre vous aillent vers votre tribu pour raconter la chose aux
-têtes blanches et leur dire que Wagha-na vous appelle tous à fumer le
-calumet de paix aux campements du lac Winnipeg.
-
-Interdits, humiliés, mais surpris par cette grandeur d’âme du vainqueur,
-les guerriers mirent pied à terre et jetèrent leurs armes devant le
-Pawnie triomphant.
-
-Alors celui-ci desserra l’étreinte de ses doigts qui faisaient un
-collier de fer à son ennemi, et le posant sans rudesse à terre, lui tint
-le langage suivant:
-
---Le Bison Noir n’a pas plus de haine en ce moment qu’il n’en avait tout
-à l’heure contre son frère Comanche.
-
-L’Ours Gris a combattu en guerrier vaillant. Le sort lui a été
-contraire. Qu’il reprenne ses armes et qu’il montre son amitié à
-Wagha-na.
-
-Pour toute réponse, le vaincu s’approcha du héros et prenant son pied
-droit le baisa avec respect. Puis il dit:
-
---Aucun homme ne s’est jamais vanté d’avoir vaincu l’Ours Gris. Magua a
-fait ce qu’il a pu; il n’a rien à se reprocher.
-
-Et, maintenant, il reconnaît devant ceux de sa tribu et devant le ciel
-où règne le Grand Esprit que Wagha-na, le Bison Noir, est le plus grand
-et le meilleur des hommes. Magua prend pour père le Bison Noir.
-
---A la bonne heure! s’écria en français le père adoptif de Madeleine.
-Nous finissons par où nous aurions dû commencer. N’importe! Que le nom
-de Dieu soit béni!
-
-Il mit alors pied à terre et fit signe aux siens de se rapprocher.
-
-Joë O’Connor, avant tout autre soin, s’empressa d’aller ramasser dans
-l’herbe la bourse et les bank-notes qu’y avait jetés le Pawnie, en
-disant à Sourbin qui paraissait sortir d’un rêve.
-
---Ça, voyez-vous, Monsieur, ça ne se trouve pas sous les pieds d’un
-mustang, excepté quand quelqu’un l’y jette, comme aujourd’hui. Il ne
-faut donc pas le laisser traîner.
-
-Sioux et Comanches échangèrent les présents de l’amitié. Wagha-na tira
-des fontes l’un des magnifiques revolvers qu’il y avait laissés et le
-donna à l’Ours Gris avec six paquets de cartouches.
-
---Voilà le premier cadeau du père à son fils, lui dit-il.
-
-Brusquement son front se rembrunit, ses sourcils se froncèrent.
-
---Qu’avez-vous fait des deux Yankees qui étaient avec vous? demanda-t-il
-presque durement.
-
-Dans les deux camps, on se regarda avec inquiétude et stupéfaction.
-
-C’était vrai, pourtant. On les avait oubliés, ceux-là.
-
-Mais, si les sauvages les avaient négligés, Pitch et Schulmann ne
-s’étaient point négligés eux-mêmes.
-
-Dès qu’ils avaient vu les chances du combat singulier tourner en faveur
-du Bison Noir, ils jugèrent, avec raison, que les choses se gâtaient
-pour eux. Sans en attendre l’issue définitive, ils allèrent
-tranquillement se ranger derrière les rangs des Comanches. Puis,
-profitant de l’inattention générale, ils gagnèrent un bouquet d’arbres
-qui masquait entièrement leur manœuvre.
-
-Il faut croire qu’au moment où Wagha-na se souvint d’eux ils étaient
-déjà loin, car les cavaliers des deux camps eurent beau fouiller du
-regard l’horizon et fournir un temps de galop, pour les découvrir dans
-la plaine, les deux aventuriers demeurèrent introuvables.
-
---Tout est bien qui finit bien, prononça presque gaiement le chef pawnie
-en reprenant avec ses hommes le chemin du campement. Au moins, de cette
-façon, ces deux bandits m’ont épargné l’ennui de les pendre moi-même.
-
-On dut refaire au petit trot tout le chemin fiévreusement parcouru
-depuis l’avant-veille. L’état de fatigue extrême auquel se trouvait
-réduite l’orpheline ne permettait point, en effet, une allure plus
-rapide.
-
-Bientôt même on dut faire halte au bord du Murray. Chinga-Roa et ses
-Sioux y avaient dressé leurs tentes pour attendre le retour de leurs
-compagnons lancés à la poursuite. Ceux-ci rencontrèrent même le jeune
-chef qui, avec quarante cavaliers, s’était porté au-devant d’eux pour
-les soutenir s’ils en avaient besoin. Leur joie fut aussi profonde que
-sincère en reconnaissant leurs amis victorieux.
-
-Mais, en arrivant au camp, Madeleine chancela sur sa selle. Aux
-questions pleines de sollicitude posées par son père adoptif et son
-fiancé, la jeune fille répondit avec effort, péniblement même, demandant
-qu’il lui fût permis de se reposer quelques instants.
-
-On dressa donc sous la tente de Wagha-na un lit de camp, sur lequel
-Madeleine s’étendit avec une satisfaction manifeste. Hélas! Elle ne s’y
-délassa guère. Une fièvre ardente, entrecoupée de délire et de coma,
-s’empara d’elle et, sur-le-champ, les plus graves inquiétudes
-torturèrent l’esprit de ses amis.
-
-Ce furent de cruelles angoisses, pour tous, mais plus particulièrement
-pour les deux hommes dont la vie était en quelque sorte consacrée au
-bonheur de l’orpheline.
-
-Wagha-na et Georges Vernant veillèrent à tour de rôle auprès de la
-pauvre enfant en proie à tous les assauts d’une congestion cérébrale.
-Dans ces régions éloignées de tout secours de la science, force est bien
-aux hardis pionniers qui les parcourent de suppléer eux-mêmes à l’office
-des médecins et des pharmaciens.
-
-Par bonheur, Wagha-na, dans son long séjour en Europe, aussi bien que
-depuis son retour en Amérique, avait poussé fort avant des études
-médicales qui eussent fait honneur à plus d’un praticien renommé de
-l’ancien continent.
-
-Son sac de voyage renfermait, entre autres choses utiles, une trousse
-complète et une petite pharmacie tenue au courant de tous les moyens
-employés par la pharmacopée contemporaine. Il y avait là dedans la
-farine de moutarde unie aux vésicants les plus énergiques, la quinine et
-la belladone sous leurs formes les plus diverses et leurs quantités les
-mieux dosées, les drogues dépuratives ou sédatives, les purgations
-douces ou violentes.
-
-En un clin d’œil, Madeleine fut couverte de sinapismes et entourée de
-compresses d’eau glacée.
-
-La lutte contre la maladie vigoureusement engagée, et prise à ses
-débuts, celle-ci fut heureusement enrayée.
-
-Huit jours entiers, toutefois, la crainte hanta tous les cœurs.
-
-Il n’était point, en effet, un seul des sauvages compagnons du Pawnie
-qui n’aimât cette belle et douce enfant dont les mains étaient toujours
-ouvertes pour une bonne action à accomplir.
-
-Chaque matin, au lever du jour, Chinga-Roa, ou l’un de ses guerriers,
-venait s’asseoir silencieusement à l’entrée de la tente et, malgré le
-froid, chaque jour plus vif, de l’automne, attendait là, sans bouger, la
-sortie de Wagha-na ou de Georges pour prendre des nouvelles de la
-malade.
-
-Ce fut avec une longue et bruyante joie que l’on apprit enfin que tout
-danger était conjuré.
-
-Bientôt, la malade tint à confirmer elle-même la bonne nouvelle.
-
-On la redressa sur sa couche, on l’adossa à un haut oreiller de laine et
-d’herbes fraîches, afin qu’elle fût plus à l’aise pour recevoir ses
-visiteurs. Alors, groupe par groupe, les Sioux entrèrent sous la tente
-et reçurent les premières paroles de la convalescente.
-
---Merci, mes amis, leur disait-elle avec un pâle sourire de ses lèvres
-décolorées, merci de votre sollicitude. Vous êtes tous bons, et je vous
-aime tous autant que vous m’aimez.
-
-Elle disait cela d’une voix éteinte, brisée par la fièvre, et les
-farouches guerriers demeuraient silencieux. Beaucoup pleuraient comme
-des enfants à la vue de cette belle jeune fille devenue si blanche
-qu’elle en était presque transparente, à la vue de cette tête charmante
-que d’impitoyables ciseaux avaient dépouillée de sa longue et,
-luxuriante chevelure. Plusieurs tombaient à genoux devant elle et
-baisaient ses mains; d’autres prosternés comme devant une sainte,
-cachaient leurs fronts dans les plis des couvertures étendues sur ses
-pieds.
-
-Il n’était pas jusqu’à Léopold Sourbin qui n’eût subi une réelle
-transformation.
-
-Pendant les premiers jours de la maladie de sa cousine, pris des mêmes
-terreurs que ses compagnons, il avait voulu, lui aussi s’asseoir à son
-chevet, veiller auprès de cette couche douloureuse.
-
-Mais, malgré le service éclatant qu’il lui avait rendu, Wagha-na, guidé
-par une méfiance que le froid accueil de Madeleine avait corroborée,
-s’était opposé à toute intervention du Français.
-
-Et, comme Léopold, froissé par cette suspicion, laissait voir son
-mécontentement, le Bison Noir lui avait durement répondu:
-
---Il est vrai que vous êtes le cousin de Madeleine, mais, moi, je suis
-son père. Le vôtre a été l’assassin de mon ami Kerlo. Il ne convient pas
-que la fille de la victime soit gardée par le fils du bourreau, surtout
-lorsque, en vertu de la loi, il en est le plus proche héritier.
-
-Ces paroles cruelles avaient leur raison d’être. Mais peut-être
-venaient-elles un peu tard, aujourd’hui que Léopold avait fourni des
-preuves incontestables de sa bonne foi et de son dévouement.
-
-Il est vrai que Wagha-na s’en tenait au proverbe: «Deux sûretés valent
-mieux qu’une».
-
-Ce mépris, bien qu’il lui parût injustifié, avait été d’autant plus
-sensible à Léopold qu’il se trouvait expliqué par la terrible révélation
-que l’Indien venait de lui faire.
-
-Il se retira donc à l’écart et s’y abandonna à une très sincère douleur.
-
-Tout lui manquait à la fois: l’espoir d’épouser sa cousine et la
-confiance passablement présomptueuse qu’il avait eue en lui-même
-jusqu’alors. Car il était si bien changé par les épreuves des derniers
-temps qu’à son insu même, il s’était considérablement amélioré.
-
-Il ne songeait plus aujourd’hui à cette fortune qu’il avait si bassement
-convoitée.
-
-Il aimait Madeleine, aujourd’hui, d’un amour très pur et très
-désintéressé.
-
-Et il comprenait bien que la jeune fille, au courant des crimes du
-passé, au courant de ses propres turpitudes, ne pouvait qu’à grand’peine
-lui pardonner son abominable conduite.
-
-Une seule pensée maintenant occupait son esprit; il ne formait plus
-qu’une ambition, celle de racheter ce passé, de rendre à sa cousine
-quelque suprême service après lequel il serait impossible à celle-ci de
-ne lui point pardonner, peut-être même de lui refuser une place dans ses
-affections.
-
-Et, vraiment, à cette heure, il n’était même plus jaloux de Georges
-Vernant, dont il confessait l’écrasante supériorité.
-
-Il se réjouit donc comme tout le monde de l’heureuse guérison de la
-jeune fille, mais, plein du sentiment de son indignité, il n’osa se
-présenter au chevet de la malade et demander à être reçu par elle.
-
-Ce fut Madeleine elle-même qui remarqua son absence. Elle en parut
-attristée.
-
---Où donc est Monsieur Sourbin? demanda-t-elle. Lui serait-il arrivé un
-malheur?
-
-Wagha-na répondit en riant:
-
---Non, Monsieur Sourbin est fort bien portant. S’il ne s’est point
-présenté ici, c’est peut-être parce qu’il me garde rancune de lui avoir
-interdit ta porte pendant toute la durée de ta maladie. J’ai été dur,
-j’en conviens, mais je devais l’être.
-
---Et maintenant, mon cher père, demanda doucement la fée, vous n’avez
-plus de raisons de l’être, j’imagine. Je serais très heureuse de revoir
-Monsieur Sourbin.
-
---Qu’à cela ne tienne? s’écria gaiement le Bison Noir. Je veux tout ce
-que veut ma fille.
-
-Quelques minutes plus tard, Sourbin pénétrait sous la tente et
-s’avançait vers la convalescente.
-
-Il avait le cœur gros et son émotion éclata lorsque Madeleine, se
-soulevant sur sa couche, lui tendit sa pauvre main amaigrie, en lui
-disant avec le plus suave de ses sourires:
-
---Eh bien, mon cousin Léopold, je ne vous ai pas vu depuis longtemps.
-Dois-je croire que vous me tenez rigueur pour le maigre remerciement que
-je vous ai adressé de votre dévouement? Vous m’avez sauvé la vie, mais
-j’étais déjà si fort ébranlée, que je n’ai pu rassembler mes idées, ni
-trouver les mots que j’aurais voulu employer.
-
-Il s’inclina, balbutiant, sur la main qu’il baisa. Les larmes se firent
-jour sous ses paupières. Il murmura:
-
---Vous n’aviez pas à me remercier, ma cousine. Ce que j’ai fait, je l’ai
-fait de grand cœur, vous pouvez le croire, n’eût-ce été que pour réparer
-ma conduite passée et vous prouver le remords que j’en avais conçu.
-
-Il était impossible d’apporter plus de franchise dans un aveu. Aussi,
-voyant que Madeleine se laissait gagner, elle aussi, par l’émotion,
-Wagha-na s’empressa-t-il d’intervenir.
-
---Allons, Monsieur Sourbin, dit-il, oublions tout cela. Le passé est
-mort; il ne renaîtra plus. Vous n’avez désormais que des amis parmi
-nous, et ces amis ne demandent qu’à vous prouver leur sympathie.
-
-Sa main, noblement ouverte, serra celle du Français. Georges Vernant,
-présent à cet entretien, scella aussi d’une cordiale étreinte la
-réconciliation définitive.
-
-Mais Léopold n’était point à moitié converti. Il voulut justifier cette
-bienveillance.
-
---Non, Messieurs, dit-il, aussi précieuse que me soit votre amitié, je
-ne puis l’accepter ainsi, sans chercher à la mériter. Ce que j’ai fait
-pour ma cousine était naturel. Mais je suis encore en reste avec
-Monsieur Vernant et avec vous, monsieur Wagha-na. Je vous demande donc
-de me mettre en mesure de m’acquitter envers vous.
-
---Rien ne presse, monsieur Sourbin, répondit le Bison Noir. L’occasion
-s’offrira quelque jour.
-
-Elle s’offrit plus tôt que ne l’attendaient les uns et les autres.
-
-Trois jours plus tard, Madeleine déclara qu’elle était suffisamment
-forte pour reprendre le chemin de Dogherty. En conséquence, on mit en
-usage une façon de civière que les sauvages connaissent et emploient
-fréquemment. De fortes courroies reliant deux chevaux entre eux furent
-disposées de manière à recevoir une sorte de hamac dans lequel on plaça
-la jeune fille. On parcourut ainsi, assez rapidement, une soixantaine de
-milles.
-
-Mais au bout de ce trajet, l’orpheline réclama une monture pour
-elle-même et, à la joie générale, reparut en écuyère consommée ainsi
-qu’on était habitué à la voir et à l’admirer.
-
-Hélas! si la maladie était écartée, la malice humaine veillait encore.
-
-Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann ne renonçaient point à leurs odieux
-projets.
-
-Les deux misérables avaient commencé par fuir de toute la vitesse de
-leurs chevaux, se croyant poursuivis par les hommes de Wagha-na et
-n’ayant qu’une confiance très limitée en la loyauté des Comanches, leurs
-alliés de naguère. Même ils se figuraient, non sans apparences de
-raison, que, pour mieux faire leur paix avec le Bison Noir, ceux-ci ne
-se feraient aucun scrupule de lui livrer leurs inspirateurs et leurs
-conseillers.
-
-Mais, dès qu’ils furent rassurés sur l’éventualité d’une poursuite, les
-deux complices modérèrent leur allure et purent à loisir échanger leurs
-maussades réflexions.
-
---Vous êtes, décidément, un homme de grand génie, Ulphilas, railla
-Schulmann, et vos plans ont abouti à de merveilleux résultats. Si vous
-m’aviez laissé faire, la jeune personne serait morte à l’heure qu’il
-est, sa succession ouverte, et le Sourbin entre nos mains, aurait fait
-tout ce que nous aurions voulu. Au lieu de cela, nous voici, après
-quarante jours de fausses manœuvres, perdus dans le désert, sans un
-penny et réduits à demander à nos carabines notre vie...
-
---Ou la vie des autres, interrompit Ulphilas Pitch avec un sinistre
-ricanement.
-
-Pour le coup, Gisber cessa ses récriminations et demanda à son complice
-sur le ton du plus sincère étonnement:
-
---Que voulez-vous dire, Ulphilas?
-
-Le Norvégien battit d’un geste singulier le magasin de sa carabine et
-répliqua très nettement, cette fois:
-
---Je veux dire, mon cher Gisber, que, comme vous, j’en ai assez de
-maladresses et d’échecs, que quand je ne retirerais d’autre profit d’un
-coup de fusil bien placé que celui de satisfaire ma vengeance, je
-tiendrais le diable quitte envers moi. J’en veux à mort à cette petite
-fille qui nous échappe sans cesse, et surtout à ce coquin de Sourbin,
-qui mange à tous les râteliers. Il a sauvé sa cousine. Tant pis pour
-lui. Ce sera son dernier exploit.
-
-Gisber poussa un rugissement de plaisir.
-
---Hip! hip! hurrah! cria-t-il. Ulph, vous voilà comme je voulais vous
-voir; nous allons faire de l’art pour l’art.
-
-Et tous deux tournèrent les têtes de leurs bêtes vers le nord-est où
-déjà Wagha-na et les Sioux avaient disparu.
-
-
-
-
-XV
-
-LE ROI DES PRAIRIES
-
-
-Ce fut avec ces mauvaises intentions que les deux Yankees se mirent à
-suivre la colonne qui ramenait Madeleine.
-
-Instruits par l’exemple des sauvages, par l’existence commune de six
-semaines qu’ils avaient menée dans leurs rangs, ils ne négligèrent
-aucune des précautions dont ceux-ci s’entourent pour suivre une piste en
-se dissimulant eux-mêmes aux regards attentifs des Sioux.
-
-Et, en vérité, si les Comanches les avaient vus, ils auraient pu se
-vanter d’avoir formé de bons élèves.
-
-Pas à pas, pendant dix longs jours, sous les nuits glacées, sous les
-midis encore brûlants, les deux coquins, malgré la fatigue, malgré la
-faim qui les épuisait, la soif qui les brûlait, marchèrent dans les
-vestiges de leurs ennemis, n’ayant plus que l’affreuse cupidité du
-meurtre, le besoin maladif du crime à accomplir.
-
-Ils disputèrent ainsi leur misérable existence aux éléments aussi bien
-qu’aux bêtes nuisibles des forêts et de la plaine.
-
-Un soir, comme on dressait les tentes pour le campement, le ciel,
-jusque-là très pur, s’assombrit brusquement. De sombres nuages, aux gros
-ventres renflés et cuivrés, envahirent la voûte bleue, poussés par une
-brise du nord qui fit frissonner les hommes les plus robustes sous leurs
-chaudes pelisses de fourrures.
-
-En quelques heures, les bois furent dépouillés de leurs frondaisons
-jaunies et les ramures se montrèrent, sèches et nues, pareilles à de
-lugubres squelettes se tordant avec des gémissements dans le vent
-mortel.
-
-Ainsi procède le froid dans les régions circumpolaires et, malgré la
-distance qui l’en sépare, le Canada, pays de plaines immenses, de lacs
-aussi vastes que des mers, et que ne défend aucune chaîne de montagnes,
-subit les brutales caresses du nord.
-
-En voyant ce firmament lugubre, Wagha-na dit à Georges et à Sourbin:
-
---Eh bien, Messieurs, vous allez faire connaissance avec l’hiver des
-septentrions. Ceci n’est que peu de chose, car la saison rigoureuse ne
-commence vraiment qu’en décembre pour finir au milieu de février. Mais
-notre automne n’en vaut pas mieux. Ces nuages sont chargés de neige.
-Demain vous ne reconnaîtrez plus la prairie.
-
-Il donna l’ordre de dresser les tentes en prévision de la neige qui
-allait tomber. Cette précaution consistait à envelopper chacune d’elles
-d’une bordure de pieux en palissade, sur laquelle s’arrêterait la neige.
-Quant à la toiture des tentes, elle fut consolidée à l’aide d’une
-charpente intérieure en bois, que les Indiens eurent tôt fait de couper
-aux arbres environnants.
-
-Tout le monde se blottit dans ces huttes essentiellement temporaires. On
-abrita les chevaux sous des hangars non moins improvisés, faits de
-longues branches placées obliquement sur le sol et clouées aux troncs
-des plus gros arbres. Sous cette toiture tout à fait sommaire, les bêtes
-furent rangées côte à côte, toutes les têtes tournées vers le tronc pris
-comme pivot de cet étrange cirque. Comme l’on ne pouvait plus compter
-sur la prairie pour fournir l’herbe du fourrage, on plaça devant les
-bêtes des brassées entières de genêts rustiques, qui fournissent une
-pitance, sinon agréable, du moins suffisante dans les jours de disette.
-
-Ainsi que l’avait annoncé Wagha-na, il était impossible, le lendemain,
-de reconnaître la prairie.
-
-La neige était tombée avec une telle abondance qu’elle couvrait le sol
-jusqu’à la hauteur de trois pieds, entourant les palissades d’une
-véritable ceinture formant muraille. Aussi loin que la vue s’étendît,
-elle ne découvrait qu’une immensité blanche, de laquelle émergeaient les
-bouquets d’arbres tels qu’ils apparaissent dans les terrés inondées.
-
-Un silence profond régnait dans ce désert glacé. Il s’en dégageait une
-tristesse morne qui n’ôtait pourtant rien à l’aspect grandiose du
-tableau. Mais on n’avait pas de temps à perdre en cette contemplation.
-
-Le Bison Noir s’empressa de le rappeler à ses compagnons.
-
---En route, ordonna-t-il. Il nous faut gagner du terrain tant que le sol
-est friable, car dès que le vent aura soufflé les difficultés
-s’accroîtront et le retour ne sera pas sans présenter quelques dangers.
-
-En effet, ces premiers froids sont fréquemment suivis d’une détente de
-l’atmosphère.
-
-Alors les neiges fondent, les ruisseaux grossissent, les rivières
-débordent, souvent avec impétuosité, multipliant les ravages, et c’est à
-travers une prairie inondée, dont ils ne peuvent deviner les niveaux
-changeants, que les voyageurs sont obligés de se faire une route
-périlleuse.
-
-C’était là ce que redoutait Wagha-na.
-
-Il connaissait trop bien son pays pour n’avoir point lieu de suspecter
-ces froids précoces. Bien que le Canada s’étende en partie dans la zone:
-glaciale, il ne mérite aucunement le mépris qu’affichait Voltaire pour
-ces «arpents de neige» si glorieusement défendus par Montcalm. C’est une
-riche et belle terre où l’hiver n’est guère plus rigoureux qu’au nord de
-l’Allemagne, qu’en Russie, et où il dure beaucoup moins longtemps. La
-belle saison, au contraire, s’y prolonge, précédée et suivie d’une
-double période de pluies et de ciels mous.
-
-Dès que l’ordre eut été donné, on fit sortir les chevaux, on replia les
-tentes, et la colonne s’élança à travers la plaine de l’allure la plus
-rapide que purent soutenir les chevaux.
-
-On ne fit pas beaucoup de chemin. Si la neige durcie est glissante, la
-neige fraîche est inconsistante. Les pieds des bêtes s’enfonçaient en
-d’invisibles crevasses et cela provoquait des chutes souvent pénibles.
-
-Mais le moral de la troupe demeurait excellent. Tous connaissaient ces
-accidents de la grande vie libre et fière du désert; ils étaient
-accoutumés à ces incommodités inhérentes à la nature du pays et à la
-température de ce ciel qui ne se montre sévère parfois que pour
-redevenir clément et favorable aux premiers souffles du printemps.
-
-On s’en allait donc gaiement, faisant contre fortune bon cœur, lorsqu’un
-incident tout à fait imprévu vint jeter un trouble profond dans les
-esprits et faire renaître les angoisses si récemment éprouvées.
-
-On avait atteint un coude de la rivière Murray où le cours d’eau,
-parsemé d’îlots boisés, se divise en plusieurs bras de peu de largeur
-qu’il est aisé de traverser, soit à gué, soit à la nage.
-
-Or, ni l’un ni l’autre de ces moyens ne pouvait être adopté pour le
-transport de Madeleine qui, à peine relevée de sa maladie, réclamait
-encore les plus grands ménagements.
-
-Force fut bien de s’arrêter, malgré les instances de la jeune fille pour
-suivre ses compagnons par la même voie, et de chercher un moyen de
-locomotion qui écartât tout danger de rechute ou de complication dans la
-maladie.
-
-Chinga-Roa résolut assez vite le problème.
-
-Le Renard Avisé avait passé la plus grande partie de son enfance sur les
-bords du lac Supérieur. Il s’y était rompu à tous les exercices du
-canotage, et, plus tard, dans une course que divers membres de sa tribu
-avaient poussée à travers les monts Rocheux, jusqu’aux bords du
-Pacifique, il s’était familiarisé avec l’Océan lui-même.
-
-Il entraîna donc deux ou trois de ses guerriers et, en moins d’une
-heure, ils eurent confectionné une pirogue creusée dans le tronc d’un
-bouleau, assez large pour recevoir deux personnes.
-
-Ce fut dans cette embarcation tout à fait primitive que l’on fit monter
-Madeleine. Une corde fut attachée à l’avant du bateau, permettant aux
-cavaliers qui nageraient dans le voisinage de la tirer avec eux.
-
-Wagha-na, Georges Vernant, Joë O’Connor, Sheen-Buck et Chinga-Roa
-s’attelèrent tour à tour à la nacelle, et cinq des bras furent franchis
-de la sorte sans difficultés.
-
-Restait le sixième, à la fois le plus large et le plus rapide, que
-creusait un courant plein de remous dangereux.
-
-Quand on en toucha les bords, le Bison Noir ouvrit l’avis que deux
-guides ne seraient pas de trop pour escorter le frêle esquif.
-
-Léopold Sourbin, dont le tour n’était pas encore venu, s’offrit avec
-empressement à être l’un des deux nageurs de circonstance. Georges
-Vernant prit pour la seconde fois sa place à la droite de la pirogue,
-tandis que Sourbin la flanquait sur la gauche. Résolument, les deux
-hommes se jetèrent à l’eau et tirèrent le bateau à travers le courant,
-après l’avoir attaché aux selles des deux montures.
-
-On avait déjà parcouru les deux tiers du lit de la rivière, quand
-Sourbin, jetant une exclamation, sortit brusquement de l’eau et, se
-mettant en selle, poussa sa bête en avant de Madeleine, qu’il couvrit de
-son corps.
-
-En même temps, son bras allongé désignait l’autre rive à Georges et à
-Wagha-na, en disant:
-
---Là! là! dans le fourré.
-
-Il n’eut pas le temps d’en dire davantage.
-
-On le vit chanceler sur sa selle, tirer violemment la bride, et tourner
-si rapidement sur lui-même que Georges effrayé n’eut que le temps de le
-soutenir pour l’empêcher de tomber dans la rivière.
-
-Une détonation venait d’éclater et au point qu’avait désigné le doigt de
-Léopold, un nuage de fumée blanche s’enlevait au-dessus d’un buisson de
-houx, de genêts et de buis sauvage.
-
-Il n’en avait pas fallu davantage pour faire comprendre à Wagha-na ce
-qui venait de se passer.
-
-Un homme, un ennemi, poussé par une haine aveuglante, avait fait feu sur
-Madeleine. La jeune fille aurait infailliblement péri, si Léopold
-Sourbin, avec une admirable générosité, ne s’était jeté devant elle.
-C’était lui qui avait reçu la balle destinée à sa cousine.
-
-L’assassin, Wagha-na, n’avait pas besoin qu’on le lui désignât
-autrement. Ce ne pouvait être que l’un des deux Yankees qui depuis le
-début de cette aventureuse campagne, s’acharnaient à poursuivre
-l’orpheline de leur inexplicable haine.
-
-Le Bison Noir avait déjà pris terre. Sans prononcer une parole, il lança
-vivement Gola par-dessus les remblais de neige qui ceignaient le
-buisson, tandis que Joë et Sheen-Buck aidaient Madeleine à débarquer et
-tiraient à terre le malheureux Sourbin livide et sanglant.
-
-Georges, lui, suivait déjà l’exemple du chef Pawnie et galopait à côté
-de lui dans la plaine couverte de neige, bientôt suivi de Chinga-Roa et
-de vingt cavaliers Sioux.
-
-Un second coup de feu éclata et le jeune Canadien sentit le vent d’une
-balle rasant sa tempe droite.
-
-Il vit devant lui l’Allemand Gisber Schulmann qui venait de tirer.
-
---Ah! rugit le jeune homme, je t’aurai, Deutsch maudit, quand bien même
-le diable, ton père, viendrait à ton secours.
-
-Dès le début de la poursuite, il fut visible que les bêtes épuisées des
-deux coquins ne pourraient soutenir une lutte de vitesse avec les deux
-merveilleux coursiers qui avaient nom Hips et Gola.
-
-En effet, au bout de huit cents pas péniblement franchis, la monture de
-l’Allemand buta contre un tronc d’arbre enfoui dans la neige et tomba,
-sur ses genoux, le mufle en avant, les naseaux pleins de sang.
-
-Tout aussitôt le Germain mit pied à terre et brandissant par le canon sa
-carabine qu’il n’avait pas eu le temps de recharger, attendit de pied
-ferme son impétueux assaillant. Georges accourait sur lui, la main
-haute, armé d’un large couteau de chasse à servir un wapiti ou un
-sanglier.
-
-Mais, en voyant son ennemi désarçonné, il ne voulut point profiter de
-l’avantage que lui assurait son cheval.
-
-D’un bon rapide, il quitta la selle et s’avança contre Gisber toujours
-railleur.
-
---Est-ce toi qui as tiré sur Léopold Sourbin? demanda-t-il.
-
---Non, répliqua l’Allemand, mais je regrette de ne l’avoir pas fait.
-D’ailleurs, ce n’était pas à lui que la balle était destinée.
-
---C’était la Fée, alors, que vous vouliez tuer?
-
---Oui, dit encore crânement le misérable.
-
-Un sourire de mépris glissa sur les lèvres de Georges.
-
---Tu ne vaux pas l’honneur que je te fais en te tuant, cria-t-il. Mais
-je n’ai pas le choix des moyens. Défends-toi donc, car j’aurais
-peut-être dû t’écraser ainsi qu’une bête malfaisante.
-
---Défends-toi toi-même, gronda encore l’Allemand, qui, se ruant sur le
-jeune homme, abaissa la crosse de son arme comme il eût fait d’une
-massue.
-
-Un saut de côté préserva Georges. Il mesura d’un coup d’œil la taille du
-colosse. Schulmann le dépassait de la moitié de la tête. Le Canadien
-répondit aux insultes de son ennemi par une suprême raillerie.
-
---On m’avait toujours dit que vos grandes tailles renfermaient de
-petites âmes. Je vais prendre ta mesure tout à l’heure, quand je l’aurai
-couché là.
-
-Et, du bout de son coutelas, il montrait au Teuton le tapis de neige de
-la prairie.
-
-Gisber, dont le premier coup avait porté à faux, grinça des dents, et se
-précipita derechef, la crosse levée.
-
-Vernant l’avait vu venir. Comme la première fois, il esquiva l’attaque.
-Mais, avec la souplesse d’un fauve, il bondit à son tour sur le Germain.
-Un seul coup de poing brisa le poignet gauche du colosse, et la main du
-Canadien se ferma, comme une tenaille sur le cou énorme. En même temps,
-d’une secousse qui eût ébranlé un chêne, le jeune homme déracina le
-géant de sa lourde base et le jeta pesamment sur le sol.
-
---Allons, plaisanta une fois encore Georges, tu as l’air d’un taureau;
-tu n’es qu’un bœuf. Relève-toi. Je ne veux pas t’égorger comme une bête
-de boucherie.
-
-L’Allemand ne se le fit pas dire deux fois.
-
-Écumant, les yeux hors de l’orbite, il mit, lui aussi, au clair la lame
-d’un couteau de chasse et se rua sur Vernant.
-
-Le combat ne fut pas de plus longue durée qu’au premier choc. Une simple
-parade rejeta l’arme de l’assaillant, tandis que celle du Canadien
-disparaissait jusqu’à la garde entre le cou et l’épaule de Schulmann,
-au-dessus du thorax.
-
---Voilà qui est fait! dit une voix tranquille, tout près de Georges. Il
-est dommage que ça n’ait pas eu lieu plus tôt.
-
-C’était Wagha-na qui venait de parler. Et, en se retournant Georges put
-voir le Bison Noir, toujours monté sur Gola, qui lui ramenait Hips par
-la bride. Derrière lui, deux Sioux conduisaient Ulphilas Pitch, les deux
-mains attachées derrière le dos, le cou déjà entouré d’un lasso.
-
---Il ne faut pas faire languir ce gentleman, reprit le Pawnie avec le
-même flegme. Cette humidité froide pourrait lui devenir préjudiciable.
-Allons! camarades, hissez-moi ce Yankee. Nous n’avons point de pasteur
-sous la main.
-
-L’ordre fut immédiatement exécuté.
-
-Juste au-dessus du bras du Murray que l’on venait de traverser, un
-séquoia de belles dimensions allongeait de longues et fortes branches.
-Ce fut à la plus grosse de ces branches que l’on attacha l’extrémité du
-lasso. Après quoi, l’on poussa le misérable Pitch dans le vide.
-
-Il se balança quelques minutes au-dessus des eaux toutes noires de la
-rivière. Puis les convulsions suprêmes prirent fin, et le cadavre
-demeura immobile, accroché par le cou. Déjà, corbeaux et vautours,
-taches sombres dans le firmament gris, tournoyaient, avec des cris aigus
-et des battements d’ailes, au-dessus de cette proie qu’on leur offrait
-si bénévolement. Une sorte d’urubu à crête sanglante avait pris les
-devants et, de son bec puissant, déchiquetait déjà les chairs de Gisber
-Schulmann.
-
-Il n’y avait plus rien à faire qu’à soigner, à soulager, tout au moins,
-l’infortuné Léopold, qu’on avait dû coucher sous une tente dressée à la
-hâte et plantée tant mal que bien dans la neige déjà fondante.
-
-Hélas! Le cas était désespéré. Le cousin de Madeleine expiait en une
-seule fois toutes les vilenies de son passé. Dieu lui accordait, il est
-vrai, mieux que la mort d’un honnête homme: celle d’un brave dont la
-dernière action rachetait une existence mal employée.
-
-Sheen-Buck, qui était le chirurgien de la troupe, put renseigner
-Wagha-na sur la gravité de la blessure dont Sourbin avait été atteint.
-
-Il avait pu sonder la plaie et extraire la balle.
-
-Celle-ci avait frappé le pauvre garçon de haut en bas, sous la clavicule
-gauche. Trouant un oblique chemin, elle avait traversé le poumon des
-deux côtés, déchirant le ventricule droit du cœur. C’était la mort
-imminente, sans arrêt comme sans rémission.
-
-Léopold connaissait son état. Il sourit tristement aux paroles
-affectueuses que lui adressaient Wagha-na, Georges, Joë et Sheen-Buck,
-penchés sur le lit provisoire de sa cruelle agonie.
-
-Quant à Madeleine, le chagrin de ce trépas violent lui ôtait la parole.
-Elle pleurait silencieusement.
-
-Et, la voyant pleurer, le mourant lui adressa de touchantes paroles:
-
---Ma cousine, proféra-t-il à travers les hoquets de la fin, j’étais
-parti de France avec le projet de vous dépouiller. Ici, à votre vue,
-j’ai changé d’intentions; j’ai osé lever les yeux sur vous et concevoir
-d’absurdes espérances. Je vous ai pourtant sincèrement aimée, et,
-aujourd’hui, je puis le dire, je vous aime tous. J’aurais pu être à
-l’avenir un honnête homme. Dieu ne l’a pas voulu. Il est juste. Je meurs
-justement châtié.
-
-Un flot de sang jailli de sa bouche lui coupa la voix. Quand il put la
-recouvrer, il dit encore:
-
---Je viens de faire une confession publique. J’espère qu’elle me
-comptera auprès de Dieu et que ma mort rachètera ma vie. S’il vous est
-possible de faire mettre mon corps en terre sainte, accordez-moi cette
-faveur. Qu’un prêtre bénisse mes pauvres restes. Et vous tous, oubliez
-mes fautes et... priez pour moi.
-
-Telles furent ses dernières recommandations à ceux qu’il n’avait connus
-que pour essayer de leur nuire. On ne se souvint que de son généreux
-repentir, et tous versèrent des larmes sur cette dépouille purifiée par
-le pardon, ennoblie par le sacrifice.
-
-On creusa une tombe sous la neige, dans cette terre durcie. On en marqua
-la place avec une croix.
-
-Puis, toute la colonne reprit le chemin des établissements du Winnipeg.
-
-Elle y rentra dans les premiers jours de décembre. Deux mois s’étaient
-écoulés depuis le départ. De combien de tragiques événements
-n’avaient-ils pas été remplis?
-
-Au printemps suivant furent célébrés, dans la petite église de Dogherty,
-les noces chrétiennes de Georges Vernant et de Madeleine Kerlo.
-
-Tout le monde aimait le fier et noble jeune homme que Wagha-na avait
-choisi pour mari de sa fille adoptive. On l’avait vu à l’œuvre; on
-connaissait son indomptable courage, la générosité de son âme et la
-force herculéenne de son bras. Et, de l’avis de tous, nul homme n’était
-plus digne de continuer un jour l’œuvre du Bison Noir et d’être l’époux
-heureux et aimé de la Fée.
-
-Celle-ci était belle à miracle. Sous son voile, couronnée de fleurs
-d’oranger, dans sa robe d’une éblouissante blancheur, elle rappelait
-plus que jamais les beaux anges qui peuplent de doux rêves le sommeil
-des hommes vertueux et des vierges sacrées. Elle était la plus pure
-fleur de ces neiges septentrionales qui couvrent d’un linceul d’argent
-l’innocence de ces contrées encore intactes, mais s’entr’ouvrent, tous
-les printemps, pour en laisser sortir les moissons de l’énergie humaine
-bénie du ciel.
-
-Madeleine n’avait pas voulu recevoir la bénédiction nuptiale avant
-d’accomplir un pieux devoir.
-
-Aussi, dès que les premiers souffles tièdes avaient chassé les bises
-glaciales et fait verdir les bourgeons, elle avait voulu accompagner la
-colonne qui était retournée au désert, là-bas, sur les bords du Murray,
-pour retirer de sa couche provisoire la dépouille du malheureux Sourbin.
-
-Et, maintenant, Léopold reposait en terre sainte, dans l’humble
-cimetière de Dogherty, sous un bloc de granit qui ne rappelait à la
-mémoire des hommes que l’acte de dévouement où il avait perdu la vie.
-
-Lorsque le jeune couple sortit du temple catholique, des salves de
-mousqueterie, les clameurs d’une foule enthousiaste saluèrent ses
-premiers pas. Georges et Madeleine marchèrent sur un tapis de fleurs et
-de verdure des marches de la chapelle au seuil de leur demeure.
-
-Quarante mille assistants de toutes races se pressèrent pendant trois
-jours dans les rues et les places de Dogherty. Les hôtels étaient
-pleins; les maisons des particuliers elles-mêmes ne purent suffire à
-recevoir la foule. On coucha sous les tentes, dans des baraquements de
-planches et de feuillage.
-
-Et, ce jour-là, il fallut bien se départir un peu de la sévère
-prescription qui rationnait les boissons fortes. Punch, whiskey, brandy,
-cognac de France, genièvre de Hollande, aguardiente du Mexique,
-coulèrent plus que de raison. Mais la raison conserva son empire. On
-n’eut ni troubles, ni accidents à déplorer.
-
-Dans le nombre des chefs de tribus admis à la table des noces, on
-remarqua Magua, l’Ours Gris.
-
-Le chef des Comanches avait tenu sa parole. Désormais, il était le fils
-dévoué du Bison Noir. Huit cents hommes de sa tribu l’avaient suivi pour
-s’établir avec lui sur les bords du lac Athabaska.
-
-Ce jour-là on lut le recensement des peuples de race rouge qui avaient
-adhéré à la noble ligue fondée par Wagha-na. Cent soixante mille Indiens
-des deux sexes acceptaient la vie commune et dotaient le Dominion du
-Canada d’une population pleine d’espoir et de foi en ses nouvelles
-destinées.
-
-Et comme Sheen-Buck avait, une fois de plus, dressé la carte du banquet,
-les langues se firent prolixes au dessert.
-
-Ce fut Magua qui se leva le premier pour boire à la santé des nouveaux
-époux.
-
---Non, répondit Madeleine en haussant sa coupe, le premier vœu doit être
-pour notre commun père, pour Jean Wagha-na, le Roi de la Prairie.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- I. Le bison noir 1
- II. Madeleine 23
- III. Un complot 45
- IV. Monsieur Sourbin 67
- V. La chasse aux bisons 87
- VI. Une marée vivante 109
- VII. Les monts rocheux 131
- VIII. Les grizzlys 153
- IX. Blancs et rouges 173
- X. Bataille 193
- XI. Le rapt 213
- XII. Marché de sang 233
- XIII. Hips et Gola 253
- XIV. Le dernier exploit de Sourbin 273
- XV. Le roi des prairies 293
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS HOMMES
-ROUGES ***
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