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-The Project Gutenberg eBook of Les derniers Hommes Rouges, by Pierre
-Maël
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les derniers Hommes Rouges
-
-Author: Pierre Maël
-
-Release Date: January 30, 2022 [eBook #67281]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS HOMMES
-ROUGES ***
-
-
-
-
-
- LES DERNIERS
- HOMMES ROUGES
-
- Roman d’aventures
- PAR
- PIERRE MAËL
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE
- IMPRIMEURS DE L’INSTITUT, RUE JACOB, 56
-
- 1895
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- LA DOUBLE VUE 1 vol.
- PILLEUR D’ÉPAVES 1 --
- LE TORPILLEUR 29 1 --
- L’ALCYONE 1 --
- FLEUR DE MER 1 --
- FLOT ET JUSANT 1 --
- SAUVETEUR (couronné par l’Académie française) 1 --
- GAÎTÉS DE BORD (illustrées) 1 --
- L’ONDINE DE RHUIS 1 --
- MER BLEUE 1 --
- LE TORPILLEUR 29 (édition illustrée) 1 --
- UN MANUSCRIT 1 --
- AMOURS SIMPLES 1 --
- PILLEUR D’ÉPAVES (collection des auteurs célèbres) 1 --
- QUAND ON AIME 1 --
- MARIAGE MONDAIN 1 --
- SAUVETEUR (édition de luxe) 1 --
- LE TORPILLEUR 29 (collection des auteurs célèbres) 1 --
- MER SAUVAGE 1 --
- CHARITÉ 1 --
- SOLITUDE 1 --
- HONNEUR, PATRIE 1 --
- UNE FRANÇAISE AU PÔLE NORD (édition de luxe) 1 --
- CE QU’ELLE VOULAIT 1 --
- FEMME D’ARTISTE 1 --
- TERRE DE FAUVES (édition de luxe) 1 --
- LA BRUYÈRE D’YVONNE (collection des auteurs célèbres) 1 --
- DERNIÈRE PENSÉE 1 --
- MER BÉNIE 1 --
- UN ROMAN DE FEMME 1 --
- TOUJOURS A TOI 1 --
- AMOUR D’ORIENT 1 --
- CELLES QUI SAVENT AIMER 1 --
-
-POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
-
- UNE FAUTE D’AMOUR 1 --
- ROBINSON ET ROBINSONNE 1 --
-
-EN PRÉPARATION
-
- PAS DE DOT 1 --
- LE BOIS D’AMOUR 1 --
- PETIT ANGE 1 --
- FLEUR DE FRANCE 1 --
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
-TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--MESNIL (EURE).
-
-
-
-A
-
-ERNEST FLAMMARION
-
-
-
-
-LES DERNIERS HOMMES ROUGES
-
-
-
-
-I
-
-LE BISON NOIR
-
-
-La plaine immense s’étendait, bordée au nord, au sud et à l’ouest par un
-rideau de verdure. Nulle route n’y pouvait guider les pas des voyageurs,
-car on ne pouvait donner le nom de route à l’espèce de sentier tracé à
-travers la prairie par les pieds des hommes et les sabots des chevaux.
-Au-dessus des têtes, le ciel d’un bleu intense gardait le rayonnement
-des derniers beaux jours de l’été. Sur la parure encore intacte des
-arbres de l’année vieillissante mettait des taches d’ocre et de safran.
-Les approches de l’automne se laissaient deviner.
-
-Deux cavaliers suivaient au pas le sentier. Leurs montures auraient, en
-tout pays, attiré l’attention des connaisseurs. C’étaient d’admirables
-bêtes au poil fin, l’un gris pommelé, l’autre alezan, aux têtes d’une
-pureté de lignes rappelant le cheval arabe, auquel les deux superbes
-animaux ne le cédaient ni en vigueur, ni en élégance.
-
-Les deux cavaliers étaient plus remarquables encore que leurs montures.
-
-L’un d’eux était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux
-traits d’une distinction souveraine, aux cheveux et à la moustache
-blonds, aux yeux bleus largement fendus. Son corps avait les proportions
-harmonieuses et puissantes que la légende se plaît à accorder aux
-paladins.--L’autre, d’une stature égale, était presque un vieillard.
-
-Il formait un étrange contraste avec son jeune compagnon, par la
-différence de la race et du type.
-
-Il appartenait, en effet, à cette race rouge du nord de l’Amérique dont
-la sève, sans cesse appauvrie par le contact des civilisations blanches,
-ne laissera bientôt plus de représentants sous le ciel.
-
-Aussi grand que le jeune blanc, d’une carrure aussi athlétique, l’Indien
-portait avec une sorte de majesté naturelle un costume à la fois sauvage
-et civilisé. De longs pantalons de drap fin, terminés par des basanes de
-cuir fauve, garnies d’une frange flottante, des mocassins de cuir
-protégeaient ses pieds et ses jambes. Le haut du corps était vêtu d’une
-sorte de chemise de flanelle rouge, brodée de dessins multicolores. Une
-large ceinture, également rouge, soutenait un revolver à six coups, un
-coutelas et un tomahawk dont le fer, du plus pur acier, était enfermé
-dans une gaine de cuir. Une carabine Winchester du plus parfait modèle
-pendait à son épaule droite, tandis que la hanche gauche du cavalier
-soutenait une cartouchière bien remplie.
-
-La tête de cet homme méritait l’attention de l’observateur et l’étude du
-psychologue.
-
-Elle avait le front haut et bombé, l’œil profondément enchâssé sous
-l’arcade sourcilière, le nez aquilin un peu fort à la base, mais
-singulièrement délicat, les pommettes saillantes, la bouche grande, le
-menton accusé. Une forêt de cheveux noirs parmi lesquels ne se montrait
-aucun fil blanc, se mêlaient sur son crâne à une étrange coiffure faite
-de plumes entrelacées et dont l’extrémité flottait sur le dos du
-cavalier et jusque sur la croupe de sa monture. Et ce pittoresque
-ornement donnait à toute la physionomie de l’homme rouge une expression
-saisissante de force, de noblesse et de grandeur.
-
-Les deux cavaliers se laissaient aller au pas lent de leurs bêtes,
-échangeant des réflexions, tantôt en langue française, tantôt dans le
-dialecte particulier, qui appartenait à la famille des Pawnies.
-
---Ainsi, Wagha-na,--dit le jeune homme,--vous avez entrepris seul et
-mené seul à bonne fin cette noble et féconde entreprise? Savez-vous que
-bien peu d’hommes, dans l’histoire, ont fait œuvre aussi utile en même
-temps qu’aussi grandiose?
-
---Je ne sais si elle est grandiose, ou si elle le sera,--répondit
-mélancoliquement l’Indien.--Utile, elle l’a déjà été; elle le sera plus
-encore, si ceux qui la continueront se conforment au plan que je me suis
-tracé et que je leur laisserai comme un testament.
-
---Comme un testament?--se récria gaiement le jeune homme.--Voilà un mot
-hors de saison dans votre bouche!
-
-L’Indien sourit et poursuivit avec cet accent calme, un peu traînant,
-qui appartient à la race.
-
---Vous me flattez, mon cher Georges. J’ai cinquante-sept ans; je touche
-aux portes de la vieillesse, et, vous le savez, pour ceux de ma couleur,
-les portes de la vieillesse sont celles de la mort, car nous ne
-dépassons guère les dix ou douze lustres, nous, qui sommes, peut-être,
-les aînés de l’humanité.
-
-Il prononça ces mots avec une sorte de tristesse, mais de tristesse
-sereine et grave, avec le ton qui convient à un sage.
-
-Puis, d’un geste large, il embrassa l’horizon verdoyant dont l’allure de
-leurs chevaux les rapprochait peu à peu.
-
---Voyez ces forêts, mon cher enfant,--dit-il.--Elles sont encore pleines
-de sève et de vigueur. L’homme ne les a point encore souillées de son
-industrie profanatrice. Encore quinze ou vingt ans, et ceux que vous
-nommez les pionniers de la civilisation les auront envahies, dégradées,
-mutilées.
-
-Autrefois, elles couvraient toute la face de ce continent, le nouveau
-par rapport à l’Europe, et pourtant, la vieille, la sainte patrie des
-hommes rouges. Elles étaient notre domaine propre, l’asile de notre
-primitive innocence, au temps où la postérité de Caïn n’avait point
-enseigné la haine et les armes au reste de l’humanité. Les armes, nous
-ne nous en servions que pour pourvoir aux besoins de l’existence, pour
-la défendre contre les fauves, contre les autres créatures de Dieu,
-devenues les ennemis de l’homme après la grande malédiction.
-
-Il s’interrompit et fixa un regard défiant sur les yeux clairs et francs
-de son compagnon.
-
---Peut-être vous étonnez-vous de m’entendre parler ainsi, mon cher
-Georges, moi, un Indien, moi qui devrais sans doute me conformer aux
-traditions de vos conteurs blancs, et ne prononcer que des noms vagues,
-des termes voisins d’une mythologie mystique: le Grand-Esprit, le
-Manitou suprême,--que sais-je encore, ainsi que parlent mes ancêtres
-dans les livres de Fenimore Cooper et des autres romanciers?
-
-Et l’Indien sourit derechef, avec une teinte de scepticisme ironique
-dans son sourire.
-
-Mais le jeune Européen n’avait point souri, lui. Tout au contraire, il
-prêtait l’oreille aux paroles de son voisin de marche avec déférence et
-conviction. Ce que voyant, celui-ci continua:
-
---Il ne faut pas vous en étonner. Les jours sont loin où mes pareils,
-ceux de mon sang, usaient encore d’une terminologie religieuse voisine
-de la superstition ou du fanatisme. Entre autres bienfaits que nous a
-apportés la civilisation européenne, il faut compter au premier rang
-l’incroyance qui est à l’âme ce que le whisky est au corps. Rares, très
-rares, sont ceux qui, comme moi, ont pu combler avec le haut et pur
-enseignement du Christianisme le vide laissé en nos esprits par la ruine
-de notre première et fruste religion.
-
-Il parlait avec une lenteur pondérée, et fréquemment ses regards se
-perdaient dans le vague, en une sorte de rêverie comme s’ils eussent
-cherché quelque mystérieux au delà.
-
-Cependant, les chevaux avaient pris insensiblement une allure plus
-rapide. Leur trot relevé les emportait à travers l’interminable prairie,
-et il devenait plus difficile d’entretenir la conversation. D’ailleurs,
-le jour déclinait, l’astre descendait sur l’horizon. On le voyait
-maintenant effleurer du bord extrême de son disque les cimes feuillues
-du sud-ouest, dont s’éloignaient les voyageurs, tandis que la bordure
-des forêts, au nord, semblait se rapprocher.
-
---Ho! ho! dit brusquement l’Indien, j’oublie le temps à bavarder, et ne
-fais pas attention que vous devez avoir grand’faim. Il nous faut hâter
-le pas, si nous voulons arriver avant la fin du jour.
-
-Sa main flatta l’encolure du mustang, qui prit un temps de galop. Son
-compagnon l’imita, et tous deux s’élancèrent à travers la plaine herbue
-et verte.
-
-Ils étaient dans cette partie du Dominion Canadien qui avoisine les
-territoires des États-Unis, au nord de l’État de Dakotah. Ils avaient
-laissé sur leur droite les vastes territoires forestiers du Manitoba où
-se porte de nos jours l’émigration française, et ils couraient en ligne
-oblique, à l’ouest du Petit-Winnipeg, dans la direction de la rivière
-Saskatchewan, l’un des plus grands cours d’eau de l’Amérique du Nord.
-
-C’étaient vraiment d’admirables chevaux qui portaient les deux
-voyageurs.
-
-Ils coururent ainsi deux heures sans modérer leur allure. Tout à coup,
-l’horizon du Nord qui, de loin, semblait clos par la ligne verte des
-arbres, parut reculer encore. Mais les premiers arbres, clairsemés, se
-montrèrent tels qu’un rideau feuillu masquant le lit de la rivière:
-
---Le beau fleuve! s’écria Georges avec un élan de sincère admiration.
-
---Oui, répondit Wagha-na, le beau fleuve, et surtout le bon fleuve,
-fertilisant, giboyeux, poissonneux, qui nous fournit la nourriture et
-qui arrose nos pâturages. Hélas! un jour viendra sans doute où ce fleuve
-ne sera plus que l’artère de quelque grande agglomération d’hommes,
-l’égout collecteur des immondices de la civilisation.
-
-Ils avaient atteint les berges du cours d’eau, berges peu élevées,
-s’abaissant en pente douce jusqu’à la nappe paisible, large de plus d’un
-kilomètre en cet endroit. L’Indien expliqua à son jeune compagnon qu’à
-dix milles à l’ouest se trouvait le confluent des deux Saskatchewan qui
-unissent leurs noms comme leurs eaux.
-
-A quoi le jeune Français répondit avec la gaieté de sa race:
-
---Alors, c’est un mariage de cousins; ça ne sort pas de la famille!
-
-Le Pawnie daigna sourire de cette boutade.
-
---Vous autres, Français, dit-il, vous avez, entre autres qualités, celle
-de l’esprit. C’est peut-être même cette qualité qui vous fait le mieux
-venir des autres peuples, mais qui vous suscite le plus de jaloux. Vous
-êtes les prodigues, les enfants perdus de l’histoire et de l’humanité,
-les seuls qui n’ayez point été durs envers notre race.
-
-Une fois encore, il interrompit ses réflexions attristées.
-
-A cinquante brasses de la côte, un bateau ponté, une sorte de
-brick-goëlette, se laissait bercer par le courant, fort rapide. Un canot
-s’en détacha, monté par deux hommes qui se mirent à nager vers la rive.
-
---Est-ce pour nous que l’on vient? demanda le jeune homme.
-
---Oui, mon cher enfant, c’est pour nous. Est-ce que cela vous étonne?
-
---Non. Seulement, je me pose une question assez embarrassante.
-Qu’allons-nous faire de nos chevaux?
-
-Cette fois, l’Indien se mit à rire de bon cœur. Il était certain que ce
-problème devait se présenter à l’esprit de Georges.
-
---Nos chevaux? C’est juste. Mais, heureusement, le cas est prévu depuis
-longtemps. Vous allez voir.
-
-Ce disant, il avait mis à pied à terre, exemple que le Français
-s’empressa de suivre. Alors, en un tour de main, il défit la sangle et
-enleva au cheval la selle et le filet léger qui lui tenait lieu de mors.
-Georges copia fidèlement tous les gestes de son compagnon.
-
-Le canot avait abordé. Deux hommes le montaient. Des deux hommes, l’un
-était un blanc vieilli dans la prairie, une sorte de trappeur aux
-proportions herculéennes, l’autre un Indien du même sang que Wagha-na.
-
-Celui-ci leur serra la main, et Georges, après lui, reçut le vigoureux
-_shake hands_ des deux hommes. Ils s’embarquèrent vivement. A peine dans
-le bateau, le Pawnie se tourna vers les chevaux, demeurés paisibles sur
-la rive, et leur cria:
-
---Hips, Gola, à votre choix. L’eau ou la prairie.
-
-Les intelligentes bêtes redressèrent leurs têtes fines, pointèrent les
-oreilles, et regardèrent vers l’occident où le ciel, décoloré par le
-haut, ressemblait, à la lisière des bois, à la gueule d’un four
-incandescent. Ils jugèrent sans doute l’heure trop avancée pour faire la
-route à pieds, car, sans hésiter, ils entrèrent dans la rivière et se
-mirent à nager vigoureusement vers le brick, à la suite du canot
-qu’emportaient les avirons.
-
-Georges ne revenait pas de sa surprise. Il était littéralement
-émerveillé.
-
---Ainsi,--demanda-t-il à son guide,--voilà tout votre procédé à l’égard
-de vos chevaux? Vous les laissez libres de prendre la route qu’ils
-préfèrent? Mais, si vous avez loin à aller, je n’imagine pas qu’ils vous
-arrivent ainsi à la nage.
-
-Wagha-na et ses deux acolytes se reprirent à rire de la réflexion.
-
---Non, assurément,--répondit le Pawnie.--Nous les hissons à bord.
-
---A bord?--interrogea le Français.--Je veux bien vous croire. Mais ce
-n’est pas petite besogne de hisser des chevaux?
-
-La réponse à la question ne se fit pas attendre.
-
-Tandis que l’embarcation rangeait l’échelle du brick, on vit descendre
-du pont une façon de filet à mailles très fortes muni de poids qui
-l’entraînèrent au fond, tandis que ses bords s’ouvraient largement.
-
-Le premier des deux chevaux, Hips, nagea vers le filet au milieu duquel
-il se plaça. La seconde d’après, les palans se relevaient en grinçant,
-et le cheval, uniformément soutenu sous le ventre, les jambes pendantes,
-fut délicatement déposé sur le pont, à l’avant du bateau. La même
-opération, renouvelée avec les mêmes précautions, amena Gola à côté de
-son compagnon de route. Ni l’un ni l’autre des deux animaux ne
-paraissait surpris de cette manœuvre.
-
---Ah! par exemple!--s’écria Georges,--vous pouvez vous vanter d’avoir
-des chevaux intelligents en ce pays!
-
---Oui,--répondit Wagha-na,--je reconnais que leur intelligence nous a
-grandement aidés au début de ce petit exercice.
-
-Aujourd’hui les huit cents bêtes du ranch sont toutes plus ou moins
-aptes à faire ce que viennent de faire Hips et Gola.
-
---Soit! Mais vous leur laissiez le choix tout à l’heure, m’a-t-il
-semblé?
-
---Vous avez bien vu. Nous leur laissons toujours le choix. Le cheval est
-une bête nerveuse, partant ombrageuse, qui agit toujours par impulsion.
-Il ne faut donc pas le contrarier. En conséquence, nous donnons à nos
-chevaux toute liberté de s’embarquer avec nous ou de franchir à la
-course les quinze lieues qui nous séparent encore du ranch.
-
-Cette explication satisfit pleinement le jeune homme, bien qu’elle le
-laissât rêveur.
-
---Mais voici qu’il se fait nuit, reprit l’Indien, et votre estomac doit
-réclamer une nourriture plus substantielle qu’une dissertation sur les
-mœurs particulières des mustangs canadiens. Souffrez donc que je vous
-conduise à la salle à manger et vous présente au personnel de _L’Homme
-libre_.
-
---Vous dites?... questionna Georges, surpris.
-
---Je dis: _L’Homme libre_. C’est le nom de notre cher brick.
-
-Il s’engagea le premier dans l’étroit escalier qui descendait dans la
-coursive et introduisit son hôte dans une salle à manger meublée avec
-cette entente parfaite du confortable qui caractérise le goût anglais.
-
---Bonjour, père! s’écria une voix fraîche et rieuse, en bon français,
-mais avec un accent qui rappelait l’intonation chantante des Normands et
-des Picards.
-
-Une grande et belle jeune fille, aux yeux et aux cheveux noirs, aux
-traits d’une idéale pureté s’avança et tendit son front mat et blanc au
-baiser de Wagha-na.
-
-Et, comme Georges s’inclinait, laissant lire une véritable stupeur sur
-ses traits, l’Indien le présenta à la jeune fille, dont il énonça
-ensuite brièvement les noms et qualités.
-
---Mademoiselle Maddalen Kerlo, ma fille. Les Goddem disent Miss Madge.
-
-La jeune fille, elle aussi, avait ressenti une sorte de trouble en face
-du nouveau-venu.
-
-Son nom de Georges Vernant avait éveillé en sa mémoire une lointaine et
-confuse réminiscence.
-
---Mettons-nous à table, fit l’Indien, interrompant ce muet tête-à-tête;
-nous y serons mieux pour causer.
-
-Et, avant de s’asseoir, il acheva les présentations.
-
---Joë O’Connor, dit-il en désignant le trappeur, Marc Cheen-Buck, et il
-montrait l’Indien.
-
-Puis il prononça deux noms encore et montra deux hommes au teint très
-brun, aux yeux brillants comme des charbons.
-
-C’étaient des métis de blancs et d’Indiens, de ceux que, dans le pays,
-on appelle «Bois brûlés», anciens compagnons de Riel dans sa lutte
-contre le gouvernement du Dominion.
-
-Le dîner fut servi par des domestiques nègres, fort bien traités,
-d’ailleurs, par leurs maîtres. Mlle Maddalen, ou mieux Madeleine, avait
-surveillé la cuisine en fille habituée à ne rien négliger des soucis du
-ménage et qui ne s’en croit pas amoindrie.
-
-La conversation fut vive, enjouée. Wagha-na était un gentleman dans
-toute la force de ce terme anglais qui manque à la langue française. Les
-bons vins et les bons plats ne l’effarouchaient point et lui rendaient
-la gaieté qui semblait ne lui être point habituelle en tout autre état.
-Il en fit lui-même la remarque à son hôte:
-
---Peut-être, mon cher Georges, vous étonnez-vous du changement de mon
-humeur? Je puis vous l’expliquer en disant que ma tristesse n’est pas
-uniforme. Il me faut bien oublier que notre race s’en va, à peine de lui
-en donner moi-même l’exemple par trop de morosité. Un peu de verve
-devant une bonne table n’a jamais empêché le cœur de garder le deuil de
-ce qu’il aime. Il vaut mieux prendre la vie comme elle vient, et la
-fêter _inter pocula_.
-
-Il s’exprimait avec une aisance parfaite et une profonde connaissance de
-la langue française. Et comme Georges Vernant paraissait ne point sortir
-des surprises, l’Indien s’expliqua:
-
---Vous ignorez, sans doute, que je ne suis point un sauvage comme un
-autre. J’ai voyagé non seulement en Amérique, mais sur le vieux
-continent, en Allemagne, en Angleterre, en France. C’est même en ce
-dernier pays que j’ai été élevé. J’en ai rapporté le goût très vif des
-choses de la poésie et de l’art. Aussi rien ne m’a-t-il été plus
-agréable que de retrouver des Français dans cette partie du Canada où je
-suis venu me réfugier à la suite de notre échec dans les États-Unis.
-
-Alors Wagha-na raconta sa jeunesse. Élevé, ainsi qu’il venait de le
-dire, en France, par les soins d’un prêtre catholique qui l’avait
-baptisé, il y avait fait de fortes et brillantes études. Ses maîtres
-avaient même espéré un moment qu’il entrerait dans les ordres, ce qui
-donnerait à l’Église un apôtre du même sang que les peuples auxquels il
-porterait l’Évangile. Cet espoir avait été déçu. Wagha-na, que le
-baptême chrétien avait nommé Jean, ne s’était pas plutôt retrouvé sur le
-sol de ses pères qu’il avait accepté le commandement d’un parti
-d’Indiens en révolte contre les lois de l’Union. Une lutte formidable
-s’en était suivie. Les Rouges avaient été héroïques; mais, finalement,
-après trois ans d’une guerre acharnée, ils avaient subi la loi de la
-conquête. Plusieurs avaient fait leur soumission et accepté le régime
-des «black hills» et des «réserves». Le _Bison noir_, tel était le titre
-de Wagha-na, réduit à se cacher, avait reçu l’hospitalité d’un colon
-français du Minnesotah, Paul Vernant, le père de Georges. Celui-ci
-l’avait aidé à franchir la frontière canadienne, et, pendant trois
-nouvelles années, le chef indien avait été l’hôte et l’ami du Breton
-Yves Kerlo. Ensemble, ils avaient mené dans les solitudes du Manitoba la
-grande vie libre de trappeurs et d’éleveurs. A quarante ans, Yves Kerlo
-avait épousé une jeune métisse Bois brûlé. Il en avait eu une fille, la
-petite Madeleine, aujourd’hui âgée de dix-huit ans. La mère n’avait
-guère survécu à la naissance de cette enfant, et lorsque, trois ans plus
-tard, Kerlo était tombé mystérieusement frappé par une balle, il avait
-confié l’enfant à son ami l’Indien avec ces paroles d’obsécration:
-
---Wagha-na, je pardonne à mon meurtrier. Mais n’oublie pas que je suis
-victime d’un attentat qui avait pour but d’assurer ma succession à un
-misérable, mon seul parent, mon unique héritier, si Madeleine venait à
-disparaître. Veille donc sur l’enfant et garde-la comme si elle était ta
-propre fille.
-
-Lui-même, par un testament en règle, avait institué son ami légataire
-universel d’une fortune déjà respectable que Wagha-na, avec autant
-d’intelligence que de bonheur, avait prodigieusement accrue. Aujourd’hui
-l’Indien se trouvait à la tête d’une opulence qui se chiffrait par
-millions.
-
-Son premier acte avait été de conduire l’orpheline à Montréal où il
-l’avait confiée aux religieuses du Saint-Esprit, en ayant soin, pour
-plus de précautions, de la recommander à la supérieure sous les noms de
-Marie-Madeleine Jean. Puis il était revenu dans les forêts et les
-plaines de la Saskatchewan et de l’Assiniboine pour y mettre en vigueur
-tout un système d’exploitation et d’organisation que sa tête puissante
-avait depuis longtemps conçu.
-
-Ce système était fort simple. Il consistait à défricher par avance, au
-goût des émigrants, de vastes espaces de terres, qu’il cédait ensuite au
-gouvernement canadien pour les concessions que celui-ci voulait faire
-aux colons venus de l’Ancien Monde, plus spécialement de France et
-d’Irlande. Car Wagha-na avait voué toute son affection aux races qu’il
-estimait les plus voisines de la sienne par leurs mœurs, leurs tendances
-et leur caractère.
-
-Toutefois l’Indien avait soin de ne point aliéner la totalité de ses
-possessions territoriales. Il s’y réservait de vastes espaces consacrés
-soit à la culture, soit à l’élevage, et d’autres plus restreints sur
-lesquels il établissait, ainsi que sur de véritables fiefs, des familles
-soigneusement choisies dans le contingent français ou irlandais que lui
-envoyait l’émigration. Il créait pour les Indiens de véritables postes
-de ralliement, des stations fort bien aménagées au point de vue du
-confortable, et n’exigeait, en retour, que des prestations volontaires
-pour le service du ranch qu’il entretenait, et l’engagement formel, sous
-peine de dépossession immédiate, de ne laisser aucun débit de boissons
-s’installer sur leurs terres, sans son autorisation expresse. Il
-combattait ainsi l’ivrognerie, ce fléau des races rouges et aussi des
-Irlandais. Les uns et les autres avaient un délai de trente ans pour se
-rendre acquéreurs des portions de terres concédées, et force leur était
-ainsi de se créer une famille pour continuer leur établissement.
-
-Quant à Wagha-na, il poussait alors sa course plus avant dans l’ouest ou
-le nord, acquérait de nouvelles terres et en ouvrait les voies à de
-nouvelles colonies.
-
---Oui, dit-il, en étendant son poing fermé dans la direction du sud,
-c’est là ma vengeance. Je jette la semence d’un peuple qui, tôt ou tard,
-dévorera cet agrégat cosmopolite et industriel qui se nomme les
-États-Unis.
-
-Le brick voguait maintenant en pleines ténèbres. Soudain la lune brilla
-au ciel et éclaira de ses rayons une nappe d’argent sans bornes, sur
-laquelle quelques feux brillaient de loin en loin.
-
---Le lac Winnipeg, dit l’Indien, répondant à la muette question des yeux
-de Georges Vernant.
-
-
-
-
-II
-
-MADELEINE
-
-
-La fille d’Yves Kerlo était une étrange et séduisante créature.
-
-Peut-être n’aurait-elle pas rempli exactement le programme des qualités
-requises pour faire ce que nous nommons, en France, «une jeune fille
-accomplie». Elle n’avait point encore les grâces alanguies de la femme,
-elle n’avait jamais eu les subtiles coquetteries de quelques
-échantillons assez désagréables du sexe féminin. Mais la femme française
-revivait en elle par ses qualités de vivacité spirituelle, de haut bon
-sens, de dévouement à la hauteur de toutes les épreuves.
-
-En même temps, elle tenait de son origine sauvage, quoique déjà
-lointaine, un charme mystérieux et captivant. Sa beauté même avait la
-saveur des fruits exotiques. On pouvait lire dans ses yeux une volonté
-impétueuse, un courage que n’effrayait aucun obstacle.
-
-Grande, élégante et souple, elle était écuyère consommée en même temps
-que rompue à tous les exercices. Aussi Wagha-na, en lui faisant faire
-plus ample connaissance avec Georges Vernant, souligna-t-il ses éloges
-d’une parole qui, chez nous, n’eût pas été précisément un compliment:
-
---C’est un garçon manqué que cette fille-là.
-
-Dans la bouche de l’Indien, ce n’était là qu’un éloge.
-
-Mais l’éloge ne nuisait aucunement aux qualités de séduction de la jeune
-fille.
-
-Sous la forêt de ses cheveux noirs, son teint blanc et mat, que
-coloraient à peine, sous le coup d’une excitation ou d’une émotion,
-quelques fugitives rougeurs, faisait mieux ressortir l’éclat de ses
-prunelles sombres.
-
-Quoique toujours élégamment vêtue dans l’intérieur de la maison, et
-toujours avec le goût pur qu’avaient su affiner en elle les religieuses
-françaises dont elle avait été l’élève à Montréal, elle revêtait pour
-ses courses au dehors un costume de chasse qui lui assurait mieux la
-liberté de ses mouvements.
-
-Ici encore l’élégance s’était rencontrée naturellement, sans recherche.
-De larges pantalons à la zouave, ou une courte jupe, descendant
-jusqu’aux genoux, étaient accompagnés de guêtres de peau tannées à la
-manière indienne et rejoignant des mocassins également de cuir. Une
-sorte de justaucorps de cuir protégeait le buste, un chapeau de feutre à
-larges bords pour l’été, une toque de fourrure en hiver, complétaient ce
-costume simple et pittoresque.
-
-Il n’était pas jusqu’aux armes qui ne fussent appropriées aux forces et
-au goût de la jeune fille.
-
-Un ceinturon brodé par elle soutenait une cartouchière, un revolver à
-six coups, une dague à la lame large et solide. Sur son épaule, elle
-jetait une carabine légère que Wagha-na avait fait faire tout exprès
-pour sa fille, une arme admirable, ciselée et damasquinée, d’une portée
-et d’une justesse égale à celles des fusils de guerre. L’Indien y avait
-mis le prix. Ce chef-d’œuvre avait coûté mille dollars,--un prix
-exorbitant en Europe où les plus belles armes ne dépassent pas le
-chiffre de quatre mille francs.
-
-Ce fut en cet équipement que Maddalen se montra à Georges Vernant le
-lendemain matin de son arrivée à la station de Dogherty, nom irlandais
-donné par ses premiers habitants à l’embryon de ville où ils s’étaient
-assemblés provisoirement, d’abord, et bientôt définitivement fixés.
-
-Dogherty n’était encore qu’un village de soixante feux, construit sur la
-rive orientale du lac Winnipeg.
-
-Au simple point de vue de ses origines, cette ébauche d’agglomération
-urbaine méritait d’être étudiée de près.
-
-Des soixante familles qui la constituaient, vingt étaient purement
-indiennes. Quatorze autres étaient de race métisse. Six représentaient
-l’élément français, et plus spécialement breton, auquel Wagha-na avait
-voué une affection particulière. Les vingt autres étaient irlandaises.
-Et, bien qu’inférieures en nombre, les familles blanches l’emportaient
-par le chiffre des vivants. En effet, elles mettaient en ligne cent
-cinquante-six individus des deux sexes, tandis que les vingt familles
-indiennes n’offraient que soixante-quinze membres et les quatorze
-métisses soixante.
-
-Wagha-na, qui présidait aux destinées de ces organisations commençantes,
-s’attachait à leur imposer dès le début un régime quasi-militaire.
-Chaque cité ainsi fondée avait sa milice à laquelle on était astreint de
-vingt à quarante-cinq ans, ce qui n’empêchait pas les hommes plus âgés
-de se constituer en réserve.
-
-Présentement, Dogherty avait une armée active de cinquante-deux soldats
-volontaires, parmi lesquels vingt-six Irlandais, douze Français, huit
-Indiens et six «Bois brûlés», et une réserve de trente hommes dont Joë
-O’Connor était le chef indiscuté. Il était, à vrai dire, le
-généralissime de ces quatre-vingt-deux combattants, et disait avec
-fierté, en montrant de la main l’ensemble des demeures, à moitié voilées
-par les arbres:
-
---Si l’on appelait les jeunes gens à partir de quinze ans, je
-commanderais à une véritable compagnie de cent deux hommes.
-
---Cent trois quand je suis là,--disait gaiement Miss Madge, en
-embrassent le vieux trappeur sur les deux joues.
-
---Oui, quand vous êtes là,--répliquait Joë.--Mais, voilà, petite Miss.
-Quand y êtes-vous?
-
-Et Madeleine de répondre avec un imperturbable sérieux:
-
---Tu sais bien que j’y suis toujours, capitaine Joë O’Connor.
-
-Cette réponse amenait un sourire sur les lèvres de l’Irlandais, et ses
-yeux se fixaient, humides, pleins de tendresse sur la belle jeune fille
-qui lui parlait avec cette familiarité touchante.
-
-C’est que Madeleine était à la fois l’enfant et la reine, presque la fée
-des vingt-deux stations fondées par Jean Wagha-na. Elle leur servait de
-lien familial. Tous aimaient le noble et grand Indien qui s’était fait
-le bienfaiteur et l’ami de ses frères sans distinction de couleur et
-d’origine. Mais cette affection était tempérée par le respect et même
-par un peu de crainte. Jean Wagha-na avait eu, au début de ses
-créations, quelques sévérités à l’égard de certaines velléités de
-discorde. De mauvais esprits, de faux frères, avaient subi l’effet de sa
-justice. Il avait même été contraint, en une circonstance, de brûler la
-cervelle à un Yankee venu sur ses terres beaucoup plus en espion qu’en
-colonisateur.
-
-Ces souvenirs lui avaient fait une légende, un renom d’implacable
-justice que mille actes de bonté et de mansuétude n’avaient pu détruire.
-Aussi bien ne nuisait-elle aucunement à son prestige.
-
-Mais, autour de Madeleine, cette même légende n’était plus qu’une
-auréole de poésie, fondant tous les cœurs en une seule tendresse, en un
-attachement fanatique qui lui assurait le dévouement sans réserve des
-dix mille habitants de la nouvelle colonie et lui donnait pour armée,
-pour gardes attentifs et jaloux, les trois mille six cents volontaires
-qui formaient la milice du petit État.
-
-Elles étaient ravissantes, les histoires que racontaient les mères et
-les filles sur le passage de la fée, histoires empreintes de la poésie
-des forêts et des solitudes, histoires vraies, au demeurant, qui toutes
-se rattachaient à de bonnes actions ou à de vaillantes prouesses
-accomplies par la jeune fille.
-
-Oui, c’était bien vraiment une fée que l’on voyait passer sur sa jument
-alezane emportée d’une course folle à travers la prairie, chassant
-devant elle les troupeaux de chevaux sauvages ou de bœufs aux immenses
-cornes, franchissant ravins et torrents comme si le merveilleux coursier
-qui la portait avait eu des ailes, affrontant les bandes de bisons
-encore errantes dans les plaines ou les hardes de wapitis, n’ayant aucun
-souci des panthères de la forêt ou des terribles grizzlis de la
-montagne.
-
-Mais c’était plus encore une fée, cette douce et belle jeune fille que
-l’on voyait toujours apparaître au moment des détresses, au chevet des
-malades ou des mourants, portant aux uns l’argent ou les armes
-nécessaires, aux autres le remède efficace ou simplement apaisant, à
-tous le bienfait de sa parole et de son sourire.
-
-Les Pères qui dirigeaient les consciences de ce jeune peuple, les
-religieuses qui leur versaient le baume des soins pieux et de
-l’enseignement chrétien, disaient d’elle en la regardant:
-
---C’est notre fille et notre sœur. Ce sera la première sainte du
-Manitoba.
-
-Aussi était-ce fête en chaque station dès qu’on signalait sa venue.
-Celles qui possédaient quelques instruments de musique lui préparaient
-une réception triomphale. On lui dressait des arcs de triomphe, et la
-milice en armes, précédée du clergé et des écoles, suivie du reste de la
-population, se portait en grande pompe au-devant d’elle.
-
-Alors la pieuse Madeleine s’humiliait. Elle se défendait de ces honneurs
-qu’elle jugeait immérités, et, du plus loin qu’elle voyait les bannières
-de la paroisse et la croix portée par les enfants de chœur, elle mettait
-pied à terre et s’avançait, les mains jointes, s’agenouillant pour
-recevoir la bénédiction du prêtre.
-
-De toutes les stations de la colonie, Dogherty était celle qui obtenait
-les préférences de Madeleine.
-
-Elle avait pour cela plusieurs raisons. C’était à Dogherty qu’elle était
-née, qu’elle avait passé les premières années de son enfance, qu’elle
-avait, plus tard, après sa sortie du couvent vu naître et croître, sous
-sa jeune influence, les belles et bonnes œuvres qui s’y épanouissaient.
-Dogherty était, en quelque sorte, son apanage, son bien propre. Les
-habitants se flattaient de la posséder entre tous, à eux, bien à eux, et
-peut-être la charmante fille encourageait-elle un peu la naïve vanité
-qu’ils en tiraient.
-
-Or, ce matin-là, entre autres, elle était attendue avec impatience. Le
-conseil de la station s’était réuni et avait décidé de soumettre à son
-jugement, en dernier ressort, une question embarrassante.
-
-Il s’agissait d’une demande de séjour adressée aux autorités par deux
-étrangers venus du Sud. Bien que se disant catholiques et d’origine
-française, les nouveaux venus n’avaient pas eu l’heur de plaire aux
-habitants de la colonie. La grande majorité du conseil,--six contre
-un,--avait conclu au rejet de la demande.
-
-Cela n’avait point empêché d’exercer à leur égard les devoirs d’une
-hospitalité bienveillante.
-
-On les avait logés et nourris pendant trois jours. Mais les règlements
-étaient formels: ils prescrivaient que, dans la semaine, le conseil eût
-à statuer sur l’admission définitive des voyageurs à la résidence
-perpétuelle. Or c’était là le point du conflit. Malgré leur instinctive
-répulsion à rencontre des deux personnages, les chefs de la station
-n’auraient pas voulu rejeter la demande qui leur était faite, sans en
-référer à celle qui, à leurs yeux, représentait toute la sagesse unie à
-toute la bonté.
-
-Ils avaient donc attendu la venue de la «fée» pour lui exposer le
-délicat problème. En outre, la présence de Wagha-na leur assurait le
-concours d’un jugement très sûr, d’une sagacité éprouvée.
-
-Aussi, lorsque Georges Vernant, à son lever, fut descendu dans la salle
-à manger de la maison que les colons de Dogherty avaient bâtie en belle
-pierre pour leur jeune souveraine, vit-il celle-ci se présenter à lui en
-simple et claire toilette de femme du monde qui n’a plus qu’à mettre son
-chapeau sur sa tête.
-
-Il s’inclina devant la matineuse jeune fille, s’étonnant un peu qu’elle
-fût levée d’aussi bonne heure. Le jour, en effet, venait à peine de
-paraître, et le lac était couvert de brumes blanches, moutonnant comme
-des flocons de laine sur le dos d’un troupeau de moutons.
-
---Vous vous préparez donc à sortir, Mademoiselle? demanda-t-il gaiement
-à Madeleine.
-
---Oui, Monsieur, répondit-elle, et pour affaires graves.
-
-Et elle lui exposa le cas difficile que l’on soumettait à sa compétence.
-
---Vous le voyez, dit-elle, j’ai grand besoin que la sagesse divine
-m’assiste en cette occasion. Mes chers concitoyens me font juge d’un cas
-auprès duquel celui qu’eut à trancher le grand roi Salomon n’était qu’un
-jeu... d’enfants au berceau.
-
---Vous ne pouviez mieux dire, Mademoiselle, répliqua Georges, riant du
-mot de la jeune fille.
-
-Il ne pouvait se défendre d’une véritable surprise en face de cette
-simplicité des âges primitifs, qui remettait à l’intuition, presque à
-l’instinct de cœur d’une femme à peine entrée dans la vie la solution
-d’un problème qui tenait en suspens la prudence de plusieurs hommes
-mûrs.
-
-Madeleine n’était pas sans s’être aperçue de cet étonnement de son hôte,
-et peut-être allait-elle s’en expliquer avec lui, lorsque son père
-d’adoption entra à son tour dans la salle à manger.
-
-Tous trois s’assirent alors autour d’une table sur laquelle une servante
-Indienne avait placé des œufs, du beurre, du chocolat préparé avec une
-entente parfaite de ce breuvage hygiénique et fortifiant.
-
-La conversation se généralisa. En quelques paroles, Wagha-na expliqua à
-Georges toute la gravité du problème qui s’agitait devant ce conseil
-d’hommes simples et quelque peu frustes.
-
---Mon cher enfant, dit-il, vous venez des cités industrieuses et
-policées de l’Union et de la vieille Europe. Vous n’êtes point encore au
-courant de nos mœurs et de nos usages. Et pourtant, vous n’en êtes pas
-si éloigné que vous en avez l’air et que vous pourriez le croire
-vous-même. N’êtes-vous donc point le fils de mon vieil ami Paul Vernant,
-l’un des plus robustes et des plus hardis colons du Minnesotah? Il ne
-peut donc exister en vous aucune répulsion, aucune répugnance contre
-notre mode de vie par trop agreste.
-
-Georges protesta vivement contre une telle hypothèse.
-
---Répugnance, répulsion? Quels mots employez-vous donc là? Ils n’ont
-aucune signification dans le sujet actuel de notre entretien. Ne
-savez-vous donc pas que les années passées par moi, soit dans les
-grandes cités industrielles et commerçantes des États-Unis, soit même
-dans la douce et chère France, notre première patrie, au sein de cette
-ville admirable, unique au monde, qui se nomme Paris, ne m’ont laissé
-aucun regret, et qu’elles étaient toujours hantées par le désir de
-revenir aux lieux de mon enfance?
-
---En ce cas, vos vœux sont réalisés, mon cher Georges, puisque votre
-père renonce à l’idée de vous établir dans un grand centre comme New
-York ou Chicago, et consent à vous garder près de lui.
-
---Mieux encore, mon excellent ami,--répondit Georges.--Mon père va
-au-delà de mes désirs. Il met en vente toutes ses propriétés du
-Minnesotah pour passer la frontière et s’établir ici. Il a le désir de
-finir ses jours auprès de vous et de ses compatriotes. Le Canada
-n’est-il pas destiné à devenir une seconde France?
-
---Quoi!--s’écria joyeusement l’Indien,--votre père se souvient à ce
-point de notre vieille amitié! Il réalise le plus cher de mes vœux. Ah!
-vous pouvez m’en croire, aucune nouvelle ne pouvait être plus douce à
-mon cœur.
-
-Et, se levant, il ouvrit ses bras au jeune Vernant et le serra
-étroitement sur sa poitrine. Madeleine fit une adorable moue.
-
---Oh! Monsieur Vernant, fit-elle, vous êtes ingénieur, m’a dit mon père.
-N’allez pas, je vous en supplie, nous apporter votre abominable progrès
-à la vapeur, cette atroce science dont le siècle est si fier, et que je
-considère, moi, comme le bourreau de la nature!
-
-Georges rassura en souriant la jeune fille trop promptement alarmée.
-
---Tranquillisez-vous, Mademoiselle. Oui, je suis ingénieur, mais sans
-professer pour la science l’aversion que vous semblez ressentir à son
-endroit, je puis vous assurer, que j’ai tout autant que vous l’horreur
-d’un progrès dont le luxe est toute la raison d’être et le mercantilisme
-l’essence. Je ne veux faire de la science que l’auxiliaire de la nature,
-la propagatrice des bienfaits que l’homme est en droit d’attendre
-d’elle, qu’il doit lui réclamer au besoin. Sous la garantie de cette
-déclaration, j’espère que vous ne me refuserez pas la faveur de
-m’établir sur votre domaine, aux côtés de mon père, et de prendre ma
-part de l’œuvre grandiose que le vôtre a si heureusement entreprise.
-
-Madeleine rougit et, souriant à son tour, tendit la main au jeune homme.
-
---Non, fit-elle, à Dieu ne plaise que je refuse un aussi précieux
-concours. Je le réclame même au besoin.
-
-Ils ne purent continuer leur dialogue sur ce sujet. La porte venait de
-s’ouvrir et l’Indien Cheen-Buck était entré.
-
---Petite Reine, dit-il, le Conseil est assemblé et n’attend plus que
-vous.
-
-Mlle Kerlo se leva. Elle jeta sur sa tête une sorte de cape de toile
-blanche et, donnant l’exemple, elle sortit la première, en criant
-gaiement à Georges:
-
---Allons, Monsieur. Vernant, s’il vous plaît d’assister à une séance
-délibérative du Comté de Dogherty, vous n’avez qu’à me suivre.
-
-Elle s’était servie de l’expression «Comté» pour traduire le mot anglais
-«Shire» qui correspond à une division territoriale inconnue aux Français
-et qu’elle appliquait arbitrairement aux terres non classées du
-Dominion.
-
-Elle conduisit son père d’adoption et l’hôte de celui-ci dans le local
-des séances du Conseil. Ce local servait à tous les pouvoirs, militaire,
-administratif et judiciaire. Dans une haute et vaste salle, aux murs et
-aux planchers de bois, des chaises rangées sur trois des faces étaient
-réservées aux spectateurs. Sur une estrade plus élevée d’un pied et demi
-était placée la large table en bois de chêne couverte de trois peaux de
-bisons merveilleusement préparées, autour de laquelle, sur d’imposants
-fauteuils, s’asseyaient les conseillers de la station, le juge Étienne
-Briant, un Français, et les officiers de la milice qui y tenaient
-hebdomadairement leurs réunions.
-
-Au moment où Madeleine, escortée de Wagha-na et de Georges, pénétra dans
-la salle, les sept membres, parmi lesquels se trouvait l’Indien Marc
-Cheen-Buck, qui était allé la prévenir, se levèrent respectueusement, et
-Joë O’Connor, traduisant les sentiments de l’assistance, lui offrit le
-fauteuil de la présidence.
-
---Comme en Angleterre, dit le vieil Irlandais, nous avons, nous aussi,
-notre gracieuse reine.
-
---Et, dit le juge Étienne Briant, en riant, la loi Salique n’existe
-point en ce pays.
-
-Mlle Kerlo refusa gentiment d’un geste de la main. Puis, afin de bien
-montrer à ses amis qu’elle ne se désintéressait aucunement de leurs
-préoccupations administratives, elle prit vivement une chaise le long du
-mur et, la plaçant sur l’estrade, s’assit sans façons à côté du
-président O’Connor, un peu en arrière.
-
-Étienne Briant résuma et présenta la question en quelques mots. C’était
-lui qui, seul, avait émis un avis favorable à l’autorisation à donner
-aux deux étrangers qui sollicitaient le droit de domicile. Il crut
-devoir s’en expliquer.
-
---Je dirai donc à notre chère Reine, comme je l’ai dit à mes excellents
-collègues, que je me suis cru tenu, par ce caractère même de juge dont
-m’a revêtu la confiance de mes concitoyens, à accorder à deux nouveaux
-venus la faveur de s’établir loyalement sur notre territoire. Mais
-j’ajoute que je n’y vois aucun avantage.
-
-Madeleine écouta ces paroles, et les raisons contraires de chacun des
-conseillers, avec une petite moue passablement moqueuse.
-
---Est-il possible, demanda-t-elle, de voir, ces solliciteurs face à
-face?
-
---Rien n’est plus facile, répondit Cheen-Buck. Ils attendent derrière la
-maison commune, sous un chêne.
-
---Bien! Qu’on les fasse venir! Je crois que cela vaudra mieux.
-
-Madeleine prononça ces mots d’un ton net et tranchant, qui marquait une
-grande force de volonté.
-
-Cheen-Buck, qui était, sans doute, l’appariteur en chef ou le préfet de
-police de la petite commune, se leva et, ouvrant une porte dans le fond
-de la salle, jeta un ordre bref à un beau garçon de vingt ans, coiffé
-d’un large chapeau de feutre, chaussé de bottes molles, et qui,
-par-dessus son justaucorps de peau, portait une large ceinture de laine
-rouge à laquelle étaient pendus un sabre de cavalerie et un revolver
-d’arçon dans sa gaine de peau de martre zibeline.
-
-Le jeune milicien traversa la salle et sortit. Mais ce ne fut que pour
-rentrer au bout de trois minutes escortant les deux pétitionnaires.
-
-On vit alors apparaître deux individus aussi dissemblables par l’allure
-que par les signes extérieurs du corps.
-
-Le premier était un homme de taille moyenne, bien pris dans ses formes,
-et paraissant âgé de quarante à quarante-cinq ans. Sa figure, très
-brune, soulignée par une barbe en collier, passablement longue sous le
-menton, avait tous les caractères à l’aide desquels on trace si aisément
-la caricature du Yankee démocrate. Rien de haut ou de grand ne se voyait
-sur cette physionomie têtue et revêche, qui n’était pas dépourvue,
-cependant, d’une certaine fierté, due à la bonne opinion que le
-personnage avait de lui-même. Il déclara se nommer Ulphilas Pitch,
-d’origine norvégienne, mais, depuis trois générations, citoyen de la
-libre Amérique.
-
-Le second, de très grande taille, de proportions herculéennes, répondait
-aux noms de Gisber Schulmann. Il parlait correctement le français, mais
-avec un accent tudesque auquel il était impossible de se méprendre.
-Quand on lui demanda sa nationalité, il répondit qu’il était Alsacien,
-et fit voir divers papiers portant la marque des autorités françaises de
-Belfort.
-
-En ce moment, Wagha-na, qui s’était assis au rang des spectateurs, éleva
-la voix et prononça avec la plus pure intonation parisienne, ces mots
-qui firent tressaillir le nommé Schulmann.
-
---Rien ne ressemble plus à un honnête homme qu’un coquin, et à un
-alsacien qu’un allemand.
-
-Le solliciteur répliqua avec impertinence.
-
---Je parle au chef de cette station et non à ce Peau-Rouge qui n’a rien
-à voir dans cette affaire.
-
-Georges Vernant put voir Wagha-na frémir. Mais l’Indien fut suffisamment
-maître de lui. Il ne proféra plus une parole.
-
-Quelqu’un parla pour lui; ce fut Madeleine.
-
-La jeune fille s’était levée. Ses yeux noirs lançaient des éclairs.
-Elle, si douce à l’ordinaire, semblait agitée d’une violente colère.
-Elle regarda bien en face les deux hommes et, les apostrophant durement:
-
---J’atteste, dit-elle, que j’étais venue ici avec de bonnes intentions à
-votre égard. Mais puisque votre premier acte est de manquer de respect à
-mon père, le bienfaiteur de ce pays, que tous aiment et vénèrent...
-
---Oui, oui, bien parlé, Reine!--s’exclamèrent les membres du
-Conseil.--Vous n’avez pas besoin d’en dire davantage. Notre résolution
-est prise. Que ces mécréants aillent se faire pendre ailleurs. Le
-Dominion est vaste.
-
-Ulphilas Pitch adressa un rapide reproche à son compagnon. Confus de sa
-maladresse, Gisber Schulmann essaya de la réparer au moyen d’une autre
-maladresse.
-
---J’ignorais, dit-il, que cet homme fût le respecté John Wagha-na.
-
---Cheen-Buck, prononça Joë O’Connor, tu feras manger ces deux hommes,
-après quoi on les reconduira aux limites de la station. Le Conseil n’a
-pas de terres à leur concéder.
-
-
-
-
-III
-
-UN COMPLOT
-
-
-L’instinct des membres du Conseil de la station avait été aussi sûr que
-celui des animaux, et le petit incident d’audience qui s’était produit
-n’avait fait que jeter le poids additionnel qui avait fait pencher la
-balance dans le sens de l’expulsion.
-
-Tout le monde fut satisfait de ce jugement, tout le monde, sauf
-peut-être Marc Cheen-Buck qui, méfiant comme tous ceux de sa race,
-adressa ces paroles à Wagha-na au sortir de la salle:
-
---Chef, tu t’es fait deux ennemis mortels, et la fée pourrait bien s’en
-repentir.
-
-Le Pawnie avait froncé le sourcil. Il affecta pourtant la plus
-tranquille confiance et répondit:
-
---Tu te trompes, Marc. Je ne me suis pas fait de ces deux hommes des
-ennemis pour l’excellente raison qu’ils le sont depuis longtemps. Tu
-peux même être assuré d’une chose, c’est qu’ils ne sont venus ici que
-dans l’intention bien arrêtée de nous nuire. Seulement, voici où
-commencent mes incertitudes. Viennent-ils spontanément, ou bien sont-ils
-envoyés par quelqu’un?
-
---Que veux-tu dire? Questionna Cheen-Buck, surpris et même alarmé.
-
---Chut!--et le Chef mit un doigt sur sa bouche,--nous reparlerons de
-tout ceci plus tard. Il importe que l’enfant ne sache rien, et, en ce
-moment, elle est trop près de nous. Viens ce soir me rejoindre en
-compagnie de Joë et du juge Étienne Briant. Nous tiendrons conseil entre
-nous.
-
-Il quitta son compagnon et vint vers Madeleine qui s’entretenait
-gaiement avec Georges.
-
-Or, pendant ce temps, les deux personnages expulsés étaient conduits par
-le jeune milicien de garde vers l’hôtel un peu rustique où ils étaient
-eux-mêmes descendus. L’hôtesse, une métisse, mère de quatre enfants,
-leur offrit un dîner copieux, et lorsqu’ils portèrent la main à leurs
-poches pour régler l’addition, la brave femme les remercia d’un geste.
-Comme ils s’étonnaient, elle ajouta:
-
---Nos lois particulières sont précises sur ce point. Du moment que l’on
-ne vous garde pas à Dogherty, vous n’avez rien à nous payer. Prenez donc
-vos chevaux à l’écurie; ils ne paient pas plus que vous.
-
-Les voyageurs, quoique surpris de ces mœurs patriarcales, n’en furent
-pas autrement touchés. Ils remontèrent sur leurs bêtes et reprirent,
-assez maussades, le chemin de la prairie.
-
---Eh bien, Gisber, je vous avais prévenu, fit le Yankee, qui n’avait pas
-encore dominé sa mauvaise humeur, votre langue nous a desservis une fois
-de plus. Sans votre insolence envers l’Indien, nous serions à cette
-heure citoyens de l’État de Dogherty.
-
-Il avait ironiquement appuyé sur ces mots «l’État de Dogherty».
-
---Voilà un honneur dont je me passe aisément! ricana le Germain avec sa
-grossièreté habituelle.
-
---Eh! reprit l’autre, toujours grondeur, qui parle de l’honneur qu’on en
-peut acquérir. Je n’envisage que l’avantage que nous en pouvions retirer
-au point de vue de nos projets.
-
---Et quel est donc cet avantage que vous regrettez si fort, Ulphilas?
-
---_Stupid fellow!_ grommela l’Américain entre les dents. Et, répondant à
-son compagnon, il poursuivit:
-
---Comment ne voyez-vous pas de quel avantage il eût été pour nous de
-nous trouver sur le terrain même que nous convoitons. Ici, nous aurions
-pu suivre jour par jour, heure par heure, l’existence et les faits de
-cette riche héritière, car il n’y a pas l’ombre d’un doute à conserver:
-l’identité de Madeleine Jean avec la fille d’Yves Kerlo est indéniable.
-Tandis que, proscrits et éloignés comme nous le sommes maintenant, il
-nous est bien difficile de la surveiller et de nous tenir prêts pour une
-bonne occasion.--Sans compter que voilà tous ces gens-là prévenus et,
-désormais, ils vont avoir l’œil sur nous.
-
-Gisber Schulmann avait baissé la tête. Il ne sentait que trop la vérité
-des reproches de son compagnon.
-
-Tous deux pressaient l’allure de leurs bêtes en gens nerveux et
-mécontents.
-
-Au bout de quelques kilomètres parcourus sans mot dire, l’Allemand
-releva la tête.
-
---Ulphilas! demanda-t-il presque timidement.
-
---Qu’y a-t-il? questionna le Yankee toujours aussi bourru.
-
---Savez-vous que tout ce que vous me dites-là me donne beaucoup à
-réfléchir?
-
-L’Américain éclata d’un rire singulier qui ressemblait beaucoup à un
-grognement.
-
---Allons! fit-il, je prévois la suite de votre discours.
-
---Vous prévoyez?... Ah! Et, voyons un peu ce que vous prévoyez, mon
-digne maître?
-
-Pitch ralentit l’allure de son cheval et, relevant, sur son front les
-lunettes d’or qui lui donnaient un faux air de vieux savant ou de
-pasteur en retraite, il regarda son camarade du coin de l’œil, avec un
-sourire goguenard:
-
---Je vous connais depuis trop longtemps, _my dear_, pour ne point savoir
-à quoi m’en tenir sur l’ensemble de vos vertus, en y comprenant celle de
-courage.
-
---Vous me persiflez, Ulphy, et vous avez tort! gronda Gisber avec une
-colère contenue.
-
---Non, mon cher. Dire la vérité, ce n’est point persifler. Je vous dis
-que je vous connais.
-
-Ce que vous allez me dire peut se résumer ainsi: «L’entreprise est
-hasardeuse, pleine de périls. Si nous l’abandonnions!»
-
-L’Allemand ne parut point se blesser de l’ironie de ces paroles. Il paya
-d’audace.
-
---Eh bien, mon cher, vous avez vu clair, et telle est, en effet, ma
-pensée. Je n’ai aucune honte de le confesser.
-
---A la bonne heure, mon cher, répliqua le Yankee railleur. Entre nous,
-vous faites bien d’être sincère, car cela me met à l’aise avec vous. Je
-vous dirai donc que, moi aussi, je trouve cette aventure extrêmement
-dangereuse. Mais, au contraire de vous, c’est là, selon moi, une raison
-de plus pour que nous nous y acharnions.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---Vous allez me comprendre, si, toutefois, vous voulez bien me prêter un
-peu plus d’attention que vous n’en apportez, d’ordinaire, aux choses
-sérieuses qui demandent un effort de la volonté et une tension de
-l’esprit.
-
-Gisber Schulmann parut agacé de cet exorde qui servait d’introduction à
-une confidence. Il contint néanmoins son caractère naturellement
-irascible, et répondit, avec un frémissement d’impatience:
-
---Ulphy, au lieu de me morigéner sans cesse, vous feriez mieux de
-m’ouvrir l’esprit. Vous perdez du temps à me trouver l’intellect lent
-et, surtout, à me le dire à tout propos. Mieux vaudrait me faire entrer
-vos idées dans la tête. Vous savez, en effet, que dès que ma cervelle a
-reçu une idée, elle la retient imperturbablement, et qu’alors toute mon
-énergie s’emploie à l’exécuter.
-
-L’Américain cessa de plaisanter son compagnon et reprit, avec une
-sincérité d’apparence.
-
---Oui, mon cher Gisber, je vous sais fidèle et dévoué, tenace en vos
-résolutions, «homme de main», pour tout dire, selon l’expression des
-anciens. Et, c’est parce que je me plais à reconnaître en vous ces
-qualités, que je n’hésite pas plus longtemps à vous faire connaître le
-résultat de mes propres méditations.
-
---Trêve de compliments, Ulphy. Vous y mêlez trop de vinaigre. Venez au
-fait.
-
-Ulphilas Pitch s’expliqua alors.
-
-Ces deux hommes qu’un instinct de prudence, servi par la concordance des
-faits, avait fait reconnaître comme deux coquins par les habitants de
-Dogherty, étaient, en effet, les pires bandits qu’il fût possible de
-s’imaginer. Dans combien d’actions criminelles avaient-ils déjà trempé,
-il eût été peut-être très difficile de le dire. Présentement ils
-mûrissaient entre eux un odieux complot, celui de faire disparaître par
-tous les moyens l’adorable jeune fille héritière de la colossale fortune
-d’Yves Kerlo, son père selon le sang, et, probablement aussi, légataire
-universelle des biens de Jean Wagha-na, son père adoptif.
-
-Il va sans dire qu’en cette affaire les deux misérables n’agissaient
-point pour leur compte, mais pour celui d’un tiers, le personnage
-intéressé à la disparition de Madeleine, un certain Léopold Sourbin,
-cousin de l’orpheline, neveu d’Yves Kerlo et, par conséquent, seul
-héritier, après elle, de l’opulence qu’elle possédait.
-
-Ce Léopold Sourbin avait-il été vraiment le meurtrier de son oncle? Le
-crime remontait déjà très haut, à une époque où lui-même n’avait guère
-plus de dix-huit ans. A cette date, Sourbin avait son père encore
-vivant, marié à une sœur de Kerlo, et, à maintes reprises, le Breton,
-par tendresse pour sa sœur, la plus malheureuse des épouses et des
-mères, avait secouru de ses deniers, en lui assurant mieux que de
-l’aisance, son indigne beau-frère.
-
-Mais ce Sourbin était un homme d’une perversité raffinée. Tant que sa
-femme avait vécu, il avait ménagé les susceptibilités d’Yves Kerlo,
-sachant bien qu’il le tenait par là. A la mort de la pauvre créature, il
-avait essayé d’apitoyer le Breton sur le sort de son neveu Léopold,
-enfant de dix ans à peine. Yves, qui connaissait le père et ne lui
-pardonnait point les tortures qu’il avait infligées à sa femme, lui
-avait répondu en constituant une rente de dix mille francs payable au
-jeune homme lorsqu’il aurait atteint sa majorité. En même temps, il
-avait rompu toutes relations avec son beau-frère et s’était lui-même
-marié.
-
-Demeuré veuf après un an de mariage, il avait voulu se consacrer à
-l’éducation de sa fille. Le coup de feu qui l’avait frappé n’avait point
-été si prompt qu’il l’eût empêché de reconnaître son meurtrier. C’était
-alors qu’il avait institué Wagha-na son légataire en lui confiant la
-petite Madeleine.
-
-L’Indien avait fidèlement, pieusement rempli son mandat.
-
-Mais, avec un implacable sentiment de la justice, dernière survivance en
-lui des instincts sauvages de sa race, le Bison Noir avait cherché à
-atteindre l’assassin. Traqué comme une bête fauve, devinant la poursuite
-acharnée du Pawnie, frustré, d’ailleurs, dans ses espérances, Sourbin
-n’avait éprouvé aucun désir de faire casser en justice le testament de
-son parent. Il soupçonnait, d’ailleurs, que Wagha-na devait avoir
-quelque moyen en réserve, et, plus que tout le reste, il redoutait de la
-part de son adversaire soit quelque accusation capitale devant les
-juges, soit, ce qui était vraisemblable, un coup de hache ou de poignard
-à l’heure où il s’y attendrait le moins.
-
-Il avait donc quitté l’Amérique, avec le remords d’un meurtre inutile et
-l’appréhension d’une vengeance désormais acharnée à sa perte.
-
-Cette crainte et ce remords avaient-ils abrégé ses jours? Peut-être? Il
-n’avait guère survécu que sept ans à sa victime, et avait eu, pour
-dernier châtiment en ce monde, l’ingratitude filiale. Léopold, en effet,
-n’avait pas plutôt été maître des deux cent cinquante mille francs
-laissés par son oncle, qu’il s’était empressé de refuser tout subside à
-son père, et le misérable assassin avait fini par expirer dans le fossé
-des fortifications de Paris, une nuit d’hiver, sans que le médecin, qui
-examina le cadavre et conclut à une congestion cérébrale, pût affirmer
-que cette congestion était due au froid plutôt qu’à l’alcool.
-
-«Tel père, tel fils,»--dit le proverbe. En cette circonstance, le père
-valait encore mieux que le fils, ainsi que l’événement devait le
-prouver. Ce dernier, en effet, débutait par une façon de parricide.
-Aussi criminel que le brillant auteur de ses jours, Léopold Sourbin
-l’emportait sur lui en prudence, en dissimulation.
-
-Les deux cent mille francs de son capital ne furent point dissipés en
-prodigalités.
-
-Non. Ce modèle des fils était, en même temps, le plus sagace des
-coupe-jarrets. Il avait étudié le droit au point de vue des félonies
-qu’un habile homme peut commettre en ayant soin de prendre la loi pour
-complice,--et le commerce avec l’esprit de recherche tourné vers les
-innovations générales dans l’art de la fraude.
-
-Aussi, en huit ans, était-il parvenu à quintupler son capital.
-
-D’aucuns trouveront que Léopold Sourbin aurait pu se tenir pour
-satisfait. Un million, aussi rapidement que frauduleusement gagné, est
-un denier dont le plus grand nombre des hommes s’estiment contents.
-
-Tel n’était point le sentiment du cousin de Madeleine Kerlo.
-
-Avec un million, il se jugeait pauvre, d’autant que, pour stimuler ses
-convoitises, revenait sans cesse à son esprit la pensée de l’immense
-héritage de son oncle passé aux mains d’un étranger, et cela depuis de
-longues années.
-
-Toute sa cupidité en souffrait, et il était mûr pour le crime à
-commettre, à la condition, cependant, que ce crime pût être fructueux.
-Or, jusqu’au milieu de sa trente-quatrième année, Léopold, qui avait
-négligé de se renseigner auprès de son père, avait ignoré l’existence
-possible, probable même, de sa cousine.
-
-Un voyage qu’il fit en Amérique le mit en rapports avec le nommé Pitch,
-une espèce de _sollicitor_, ou plus exactement, d’agent d’affaires
-véreux, qui, tout de suite, flaira une piste à suivre. Il se rendit à
-Québec et à Montréal, prit ses informations, s’enquit minutieusement et
-revint avec la preuve, non seulement de l’existence de Madeleine Kerlo,
-mais aussi de l’énorme fortune dont elle était héritière.
-
-Tout de suite, il mit Léopold Sourbin au courant de la situation, et un
-plan à double fin fut ourdi par eux.
-
-La meilleure, mais non la plus facile des solutions, était celle d’un
-mariage possible entre le Français et sa cousine.
-
-Les deux complices étudièrent cette combinaison. Elle ne leur parut
-point chimérique au premier abord. Mais comme Léopold ne tenait
-aucunement à se montrer avant l’heure, ne voulant paraître que pour
-cueillir le fruit à point nommé, il laissa à son bon ami et compère
-Ulphilas le soin de diriger cette délicate entreprise.
-
-De son côté, Pitch, ne se fiant pas outre mesure au succès éventuel
-d’une tentative à laquelle la personnalité de son client n’apportait que
-de médiocres chances, résolut de préparer en même temps la seconde
-ressource, celle-là plus sûre à son avis, puisqu’on n’a jamais besoin du
-consentement d’un individu pour le supprimer.
-
-Ce fut dans ce but qu’il s’adjoignit pour bras droit l’Allemand Gisber
-Schulmann, homme de sac et de corde, celui-là, prêt à tous les mauvais
-coups, pourvu qu’il y trouvât une occasion de gagner de l’argent.
-
-Or l’occasion se présentait, cette fois, souverainement tentante pour
-des coquins.
-
-A leur tour, ils s’étaient rapidement concertés et, pour première
-décision, s’étaient résolus à porter le siège de leurs opérations au
-cœur même du territoire ennemi.
-
-Ils venaient d’en être expulsés d’une manière tout à fait humiliante, et
-la rage qui bouillonnait dans l’âme ulcérée de Schulmann l’emportait
-déjà aux pires résolutions. Mais Pitch, beaucoup plus calme par
-tempérament, instruit par de nombreuses et cruelles expériences, avait
-cette philosophie spéciale qui consiste à savoir accepter l’inévitable.
-Il se disait qu’on ne violente pas la fortune et que toute l’habileté du
-sage réside dans la clairvoyance avec laquelle il doit regarder venir la
-fantasque déité sur la roue perpétuellement en mouvement.
-
-Il ne se décourageait donc jamais, et, battu sur un point, portait
-immédiatement sur un autre l’effort de son intelligence jamais lassée,
-sans cesse en éveil. Et, ce faisant, il mettait en pratique l’aphorisme
-de son illustre compatriote Benjamin Franklin.
-
---«Patience et persévérance sont le secret de bien des fortunes.»
-
-Il n’insista donc pas fort longtemps sur le chapitre des reproches à
-adresser à son brutal compagnon. Et comme celui-ci le pressait de
-questions au sujet du nouveau parti qu’il comptait prendre, Ulphilas
-répondit:
-
---Pour le moment, nous n’avons point autre chose à faire que de
-redescendre jusqu’à Montréal afin d’y cueillir quelques renseignements
-qui me sont encore indispensables. Je verrai là-bas ce qu’il nous faudra
-faire.
-
-Cette, parole ne renseignait guère Schulmann. Mais comme, malgré ses
-violences, il avait l’habitude de tenir son complice pour l’homme le
-mieux avisé de sa connaissance, il s’empressa d’accepter sans discussion
-cette manière d’injonction que formulait le Yankee.
-
-Tous deux poussèrent donc leurs bêtes le long des rives du lac et, sans
-perdre de temps à échanger des réflexions nouvelles, prirent à franc
-étrier le chemin de l’est.
-
-Le pays qu’ils parcouraient était déjà livré à l’exploitation et les
-défrichements le convertissaient rapidement en une plaine rase, en
-partie cultivée, en partie abandonnée à l’élevage. Des agglomérations de
-plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, révélaient l’approche
-rapide de la civilisation, de cette civilisation à la vapeur qui dégrade
-la face de la terre et qui inspirait à Wagha-na de si violentes
-imprécations.
-
-Les deux voyageurs mirent toute une journée à sortir de la zone encore
-dépendante des concessions de Kerlo et de Wagha-na. Au delà c’étaient
-les terres déjà cédées par le gouvernement aux émigrants de l’intérieur
-ou de l’étranger. La nuit était déjà fort avancée lorsque Pitch et
-Schulmann arrêtèrent leurs bêtes à l’entrée d’une véritable ville, bâtie
-en pierres et en briques plus encore qu’en bois, avec des rues
-rectilignes, des angles droits, des becs de gaz et même, çà et là, des
-lampes électriques.
-
-Ainsi marche le progrès au Nouveau-Monde. Il n’y a pas d’étapes entre la
-sauvagerie et les raffinements de la civilisation.
-
-La maison devant laquelle ils mirent pied à terre était un hôtel pourvu
-de tout le confortable que les Anglais seuls savent comprendre et
-organiser. Les deux voyageurs n’eurent donc qu’à jeter les brides de
-leurs chevaux aux valets d’écurie empressés à leur rencontre, et à se
-laisser conduire jusqu’au _dining-room_, lisez salle à manger, du
-caravansérail.
-
-Une chose cependant leur fit faire la grimace au moment où l’hôtesse
-vint les saluer.
-
-Mme Jacquemart était Française, en effet. C’était une belle et fraîche
-Normande que son mari, un Canadien d’Ottawa, était allé chercher dans le
-pays de Caux et avait emmenée dans le Manitoba pour y ouvrir avec lui
-l’hôtel, florissant dès ses premières heures, du _Bon Roi Henri_.
-
-Mais ils n’eurent pas le loisir de laisser voir leur contrariété en
-quittant la maison.
-
-Un homme qu’ils n’avaient point remarqué et qui, depuis leur entrée, les
-dévisageait d’un coin plus obscur du réfectoire, se leva brusquement et,
-les mains tendues, la face hilare, vint à leur rencontre en s’écriant:
-
---Ah! mon cher Pitch, je ne m’attendais guère à vous voir aujourd’hui!
-
-Ulphilas dissimula une seconde grimace. Le personnage s’était, lui
-aussi, exprimé en langue française.
-
-Mais ce n’était point là le motif de la contrariété éprouvée par l’agent
-d’affaires. Cette contrariété avait une cause bien autrement grave. Elle
-venait de ce fait que dans l’hôte nouveau du _Bon Roi Henri_ le Yankee
-venait de reconnaître Léopold Sourbin, le cousin de Madeleine Kerlo,
-celui pour le compte duquel il travaillait avec le secret espoir de
-travailler plus encore pour lui-même.
-
-Elle était fâcheuse, cette rencontre. Elle se produisait trop tôt.
-
-Aussi maître qu’il fût de lui, l’Américain n’en laissa pas moins percer
-son dépit. Toutefois, afin de se donner une meilleure contenance en face
-de son client, il lui présenta le nommé Gisber Schulmann que Sourbin ne
-connaissait pas encore.
-
-Le Français n’avait pas été sans s’apercevoir du mécontentement de son
-mandataire. Il n’en tint pas compte, bien qu’une telle découverte eût
-fait naître en lui des soupçons. Mais pressé de savoir, il questionna
-Pitch avec insistance.
-
---Eh bien! mon digne ami, comment vont nos affaires?
-
-Ulphilas ne crut pas devoir dissimuler. De quel profit lui aurait-il été
-de taire ce que l’autre ne tarderait point à apprendre?
-
-Il répondit donc, accentuant de ses sourcils froncés et de sa mine
-revêche les mauvaises nouvelles de sa parole:
-
---Mal, cher Monsieur, très mal.
-
-Sourbin s’alarma. Mais chez ce malandrin retors il y avait du Gascon,
-prompt à se l’assurer lui-même. Il se dit que, très certainement, Pitch
-exagérait. En quoi les «affaires» pouvaient-elles «aller mal», puisque,
-jusqu’à ce moment, on n’avait, pour ainsi dire, rien entrepris de
-sérieux?
-
-Il se fit expliquer les paroles de l’ancien sollicitor; et quand
-celui-ci lui eut raconté tout au long l’histoire de leur échec dans la
-station de Dogherty, le Français se sentit complètement rassuré.
-
---N’est-ce que cela, mon cher monsieur Pitch? fit-il. C’est un bien
-petit malheur. Allons, je vois que j’ai bien fait de ne point attendre
-une lettre de vous pour revenir. Je puis encore réparer ce qu’il y a de
-compromis.
-
-Et, en effet, Léopold Sourbin ne s’alarmait aucunement. Même, il n’était
-pas éloigné de se réjouir de l’échec subi par ses associés en félonie.
-Cela liquidait la situation et lui permettait de se débarrasser
-d’acolytes maladroits et gênants.
-
-Mais cette bonne pensée n’eût certainement pas fait le compte des deux
-flibustiers qu’il s’était adjoints et qui n’entendaient point se laisser
-remercier de la sorte sans toucher leurs gages et, surtout, sans palper
-la part de dividendes qu’ils espéraient de «l’affaire». Aussi, Pitch, le
-dîner fini, envoya-t-il l’épais Gisber se coucher et, demeuré seul en
-face du cousin de Madeleine, lui tint-il ce discours aussi laconique que
-significatif.
-
---_My good fellow_, il est convenu que, quelle que soit l’issue de notre
-entreprise, nous la poursuivons en commun, et que ma part dans les
-bénéfices sera de trente-trois pour cent. Je ne vous rappelle ces choses
-que pour le cas, d’ailleurs invraisemblable, où vous auriez eu à
-souffrir de quelque trouble de la mémoire.
-
-
-
-
-IV
-
-MONSIEUR SOURBIN
-
-
-Le cousin de Madeleine Kerlo fut un instant décontenancé.
-
-Était-il donc sorcier, ce misérable Américain, pour avoir lu si
-clairement dans sa pensée?
-
-Car c’était là la chose la plus surprenante qu’il eût formulé avec une
-netteté mathématique les conditions du contrat passé entre lui et son
-complice, au moment précis où ce dernier songeait au moyen qu’il
-pourrait prendre pour se délivrer d’une collaboration gênante, sinon
-nuisible.
-
-Une telle clairvoyance de la part de son complice n’était pas pour
-rassurer le Français. A son tour, il comprit qu’il fallait rivaliser de
-dissimulation. Aussi s’empressa-t-il de rassurer Pitch le mieux qu’il
-put et lui renouvela-t-il l’assurance de sa bonne foi.
-
-Après quoi il se fit raconter par le menu les incidents de la démarche
-des deux coquins auprès du Conseil de Dogherty, de leur échec
-ignominieux et des soupçons que, bien certainement, leur attitude avait
-dû inspirer.
-
-Allons, allons! pensa-t-il, il n’est que temps de réparer toutes ces
-bévues et de devenir, le plus tôt possible, le mari de ma charmante
-cousine.
-
-Alors, changeant de ton, il feignit un vif mécontentement, reprocha au
-Yankee sa maladresse en termes fort amers et lui déclara tout net
-qu’avant de suspecter sa bonne foi à l’endroit des engagements pris, il
-eût mieux fait de baser ses réclamations sur des services rendus.
-
---J’entends agir désormais à ma guise,--fit-il;--et, si je réussis à
-obtenir la main de miss Madge, soyez assuré que vous n’aurez pas à me
-rappeler l’exécution de mes promesses.
-
-C’était peu dire, et Ulphilas avait tout lieu d’être mécontent en voyant
-ses affaires prendre une semblable tournure. Mais il n’avait pas le
-droit de se plaindre. Force lui fut donc de dévorer son ressentiment,
-mais sans abdiquer la prétention qu’il avait de terminer l’entreprise à
-son avantage.
-
-Un double danger menaçait donc maintenant la douce Madeleine. Son
-indigne cousin allait chercher à s’emparer de sa fortune au moyen d’un
-mariage, tandis que les deux scélérats, écartés par la méfiance de leur
-associé, s’efforceraient de contraindre celui-ci par un crime
-abominable.
-
-Le plus sûr, le plus rapide moyen de réaliser des bénéfices était, pour
-eux, de faire tomber la succession de Jean Kerlo aux mains de son neveu
-Léopold Sourbin. Par là même, Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient
-condamné à mort la fille adoptive de Wagha-na.
-
-Il y a, par bonheur, d’invisibles Providences qui veillent sur les jours
-de chaque homme. Une heureuse chance avait conduit les trois misérables
-à l’hôtel du _Bon Roi Henri_, dont les patrons, M. et Mme Jacquemart,
-comptaient parmi les plus fidèles amis de l’Indien et de ses compagnons.
-
-Mme Jacquemart surtout était une fine commère qui n’était pas pour rien
-du pays de la pomme et des hautes coiffes de dentelles. Son œil perçant,
-habitué à lire sur les visages, avait tout de suite scruté les
-physionomies de ses trois nouveaux hôtes, et à peine avait-elle pu
-échanger quelques réflexions avec son mari, qu’elle s’était empressée de
-lui dire avec cet accent qui porte tout de suite la conviction au plus
-intime de la conscience:
-
---Pour lors, Pierre, mon ami, m’est avis que ces gens-là, ça n’est pas
-des paroissiens bien recommandables. Je gagerais même qu’ils ne sont ici
-que pour préparer un mauvais coup.
-
-Et Pierre de répondre avec ce même accent du Cotentin et de la vallée
-d’Auge qu’un siècle écoulé n’a point fait perdre aux Canadiens séparés
-de la mère-patrie:
-
---Tout de même, femme, que tu pourrais bien avoir raison. Faudra les
-tenir à l’œil.
-
-Le lendemain de ce jour, Pitch et Schulmann, masquant leur jeu et,
-d’ailleurs, résolus à mener leur campagne en dehors de Sourbin
-quittèrent l’hôtel pour reprendre la ligne de Montréal.
-
-Ils avaient laissé de faux noms à l’hôtel.
-
-Sourbin n’avait pas cru devoir taire le sien.
-
-Dès qu’il se vit seul, son visage revêtit un aspect hilare. Il s’enquit
-auprès de ses hôtes de la situation de Wagha-na, du succès de ses
-entreprises, demanda quelle était cette «Madeleine Jean» qui passait
-pour la fille adoptive du Bison Noir, et laissa voir une curiosité si
-étrange que le ménage Jacquemart en conçut des soupçons plus vifs
-encore. Dès qu’ils se retrouvèrent seuls, le mari et la femme décidèrent
-de prévenir l’Indien et les amis, afin que, si, comme tout le faisait
-craindre, quelque odieux complot s’ourdissait contre eux, ils pussent,
-du moins, se tenir sur leurs gardes.
-
---En conséquence, Pierre s’empressa de se rendre au désir de Léopold
-Sourbin qui désirait être mis au plus tôt en rapports avec Wagha-na. Il
-s’offrit même à lui servir de guide auprès du chef Pawnie. Mais, en même
-temps, il appelait à lui l’un de ses garçons, homme de confiance, dont
-le dévouement envers l’Indien égalait celui de ses patrons et, lui
-remettant une lettre pour le père adoptif de Madeleine, lui donnait la
-mission suivante:
-
---Tu vas prendre le meilleur cheval de l’écurie. Tu partiras dès l’aube,
-à franc étrier pour Dogherty. Quand tu auras rejoint Wagha-na, tu lui
-donneras cette lettre. Si, par hasard, il était parti pour quelque autre
-station, tu confierais la lettre à Cheen-Buck ou à Joë, en leur
-recommandant de l’envoyer le plus tôt possible au chef. Il y a urgence.
-
-Cette mission, Pierre Jacquemart le savait, allait être fidèlement
-remplie.
-
-Le lendemain de ce jour, dès que l’émissaire eut pris une avance assez
-considérable pour pouvoir avertir à temps le chef indien, Pierre
-Jacquemart, à son tour, accompagné de Léopold Sourbin, s’élança sur le
-chemin de la station de Dogherty.
-
-Ni Wagha-na, ni Madeleine n’avaient encore quitté la ville naissante.
-
-L’Indien reçut courtoisement le nouveau venu. Il le présenta à Madeleine
-en termes polis, mais sans aucune note de bienveillance. La conversation
-fut banale et l’on ne précisa aucun détail.
-
-Si bien que le Français s’alarma de cette réserve. Il voulut,
-sur-le-champ, en avoir le cœur net.
-
-Il demanda donc au Bison Noir un entretien particulier. Comme Wagha-na
-n’avait aucune raison de lui refuser cet entretien, il le lui accorda
-sur l’heure. Laissant donc Madeleine et Georges Vernant à la station,
-l’Indien offrit à son visiteur une promenade sur le lac. Ils y
-pourraient mieux converser, à l’abri d’oreilles indiscrètes, car il
-était facile de prévoir que le débat allait être grave.
-
-Lorsque les deux hommes se furent assis dans une élégante baleinière,
-l’Indien au gouvernail et tenant l’écoute de la voile, le dialogue
-s’engagea sur le ton de la plus parfaite urbanité.
-
---Je vous écoute, Monsieur, commença Jean.
-
---Monsieur Wagha-na, répondit Sourbin, qu’intimidaient l’affabilité, la
-distinction et l’aisance de manières de son interlocuteur, j’éprouve
-quelque embarras à aborder le sujet.
-
---N’en ayez aucun, répliqua galamment l’Indien, je suis homme à tout
-entendre.
-
-Alors le neveu de Kerlo s’expliqua:
-
---Monsieur, tout à l’heure, au moment où j’ai abordé pour la première
-fois mademoiselle Madeleine Kerlo, j’ai éprouvé une réelle surprise de
-ne point m’entendre présenter à elle sous le titre qui m’eût assuré de
-sa part le meilleur accueil, j’ose le croire.
-
-Wagha-na joua la surprise avec une étonnante perfection.
-
---Et, ce titre, Monsieur, quel est-il, s’il vous plaît?
-
-Ce fut au tour de Sourbin de s’étonner.
-
---Mais... celui de cousin, Monsieur. Je suppose, en effet, Monsieur, que
-vous n’ignorez point ma parenté avec mademoiselle Madeleine Kerlo?
-
-L’Indien répliqua avec une imperturbable bonhomie.
-
---Je n’étais pas tenu de le savoir, Monsieur. Les Sourbin ne doivent pas
-manquer dans le monde, j’imagine, et, en dépit de votre nom, vous ne
-portez point, écrits sur votre visage, les signes de votre parenté.
-
---Elle n’est pourtant pas douteuse, Monsieur, je vous prie de le croire,
-fit Léopold sur un ton aigre-doux.
-
-Cette fois l’Indien garda un assez long silence. Puis, changeant de ton
-et d’attitude, il regarda son interlocuteur bien en face.
-
---Monsieur Sourbin, dit-il froidement, vous venez d’invoquer un titre
-qui ne peut guère vous servir. Je dois vous en prévenir tout de suite,
-afin que vous sachiez en faire votre profit. Nous ne sommes point en
-France, Monsieur. Madeleine Kerlo se nomme Madeleine Jean auprès de tous
-ceux qui l’ont connue. Elle est héritière de grands biens, mais non
-comme vous pourriez le croire. La fortune de mon ami Kerlo est revenue
-tout entière entre mes mains, en vertu d’un acte régulier, et c’est ma
-propre succession qui assurera la fortune de ma fille adoptive.
-
---Ah! proféra Léopold Sourbin, d’un accent qui traduisit son dépit.
-
---Et, continua Wagha-na sans se déconcerter, je ne suis point encore à
-la limite de l’âge et je n’entends point me laisser mourir sans opposer
-une vigoureuse résistance aux années et aux décrépitudes qu’elles
-apportent avec elles.
-
-C’était un maître-diplomate, ce Bison Noir. Il n’avait parlé de la sorte
-que pour mettre à couvert les espérances de sa pupille et défendre sa
-vie contre les attentats éventuels qu’il devinait dans l’ombre. On avait
-assassiné le père, on pouvait aussi bien assassiner l’enfant. Il fallait
-que ce crime, par son inutilité même, devînt impossible. Avant de
-frapper Madeleine, il faudrait frapper l’Indien, et celui-ci n’était pas
-homme, il venait de le dire, à se laisser tuer sans se défendre.
-
-Léopold Sourbin éprouva pendant quelques minutes une humiliante
-confusion.
-
-Le peu que venait de lui dire l’Indien lui prouvait qu’il était deviné.
-Le regard aigu de cet homme de bronze, aux prunelles claires et sagaces
-comme celles d’un oiseau de proie, avait pénétré en lui, disséquant sa
-pensée. Il ne pouvait rien celer à la clairvoyance du Pawnie. Et,
-cependant, jouant le tout pour le tout, il essaya de violenter la
-situation:
-
---Monsieur, reprit-il, vous venez de me dire que j’avais eu tort
-d’invoquer le lien de parenté qui m’unit à mademoiselle Kerlo.
-Laissez-moi m’étonner qu’un homme de votre valeur puisse faire cas de
-préjugés dignes d’un autre âge, qui font le fils responsable des erreurs
-du père. Le mien a, en effet, pâti d’un mauvais renom, pire que la
-vérité. S’il a eu des torts envers quelqu’un, ce ne peut être qu’envers
-moi. Je les ai oubliés. Il est mort.
-
---Ah!--fit à son tour Wagha-na, qui ignorait la fin malheureuse du père
-de Léopold.
-
---Oui, continua celui-ci. Mon père est mort, et si j’ai fait le voyage
-d’Amérique, c’est...
-
-Il hésita. Le reste du discours ne lui venait pas aisément. De plus, le
-regard du Bison Noir le gênait.
-
---C’est, poursuivit-il, s’enhardissant, parce que j’ai voulu effacer
-jusqu’à la trace des dissentiments du passé, dont j’ai toujours ignoré,
-d’ailleurs, la nature et la cause, et mettre au service de ma cousine,
-avec la plus tendre affection, le dévouement le plus désintéressé.
-
-Un sourire passablement ironique glissa sur les lèvres de Wagha-na.
-
---Monsieur, répondit-il, je vous sais un gré infini de cette affection
-spontanée pour votre cousine, affection d’autant plus méritoire que vous
-ne connaissiez point Madeleine et que vous l’avez vue hier pour la
-première fois. Mais permettez-moi de vous dire qu’en ces matières, je
-laisse à ma pupille toute sa liberté, et que d’elle seule dépendra le
-succès de la candidature que vous comptez poser auprès de son cœur. Dès
-à présent, toutefois, et sans vouloir vous décourager, je dois vous
-prévenir que la fille de Jean Kerlo est d’un goût difficile, d’un
-jugement très sûr, d’une sagacité très rare. Elle a l’énergie d’un homme
-et la pénétration d’un policier.
-
-Léopold Sourbin se mordit les lèvres. Cet encouragement de l’Indien
-n’était rien moins qu’encourageant.
-
-Il eut le tort de vouloir demander davantage.
-
---Mais, vous-même, Monsieur Wagha-na, vous aurai-je pour allié ou pour
-ennemi en ces circonstances?
-
-Ni l’un, ni l’autre, Monsieur, répliqua l’Indien. Je n’ai pas l’habitude
-de préjuger de questions aussi délicates. Je ne demande pas mieux que de
-vous croire digne de votre cousine, bien que, dès à présent, vous ayez à
-lutter dans mon esprit contre certains souvenirs, certaines préventions
-de l’ordre le plus grave, mais dont je ne vous parlerai que si le besoin
-s’en impose. Faites-vous donc agréer par Madeleine, et il est probable
-que vous n’aurez aucun obstacle à craindre de ma part.
-
-Ces paroles n’étaient pas pour rassurer l’aigrefin.
-
-Le Bison Noir, parlant ainsi, ramenait la barque vers le rivage. Il
-était manifeste que cet entretien ne se prolongerait point et que
-l’Indien n’entendait pas se laisser interroger davantage.
-
---Allons! se dit Léopold, il me faut m’aider moi-même, si je veux que le
-proverbe s’accomplisse.
-
-Tout au fond de lui-même, sa conscience lui disait bien que la besogne
-qu’il allait entreprendre n’était point de celles auxquelles «le Ciel»
-accorde sa protection.
-
-Il ne devait donc compter que sur lui-même et les circonstances
-favorables.
-
-Une chose l’avait tout de suite alarmé. Il avait pris ombrage de la
-présence à Dogherty de Georges Vernant. Ce jeune homme à l’œil ouvert,
-au visage fier et loyal, pouvait être un rival redoutable, et il était
-visible que Wagha-na le protégeait. De plus, le reste de la colonie lui
-était ouvertement sympathique.
-
-Il fallait donc évincer ce concurrent dangereux et, pour ce faire,
-conquérir les bonnes grâces des amis de l’Indien, collaborateurs et
-associés de l’œuvre spécialement philanthropique que celui-ci avait
-commencée.
-
-Pour obtenir ce résultat, le Français se mit à étudier les goûts et les
-préférences des acolytes de Wagha-na.
-
-Il se rapprocha d’abord de Joë O’Connor.
-
-Le vieil Irlandais avait un faible prononcé pour le tabac d’Europe, et
-plus spécialement pour le tabac français. Il se trouvait que Léopold
-Sourbin en avait, à tous risques, emporté une bonne provision. Il le mit
-très volontiers à la disposition du vieux trappeur, qui put, de la
-sorte, fumer quelques bonnes pipes.
-
-C’était procéder tout à fait à la manière indienne, en allumant le
-«calumet de paix».
-
-Mais, le lendemain même de ce jour, Léopold éprouva une surprise.
-
-Pis qu’une surprise, car l’incident lui parut caractéristique d’une
-véritable méfiance.
-
-En effet, l’Irlandais vint à lui, le visage changé, et lui dit sans
-préambule:
-
---Monsieur Sourbin, avez-vous encore beaucoup de tabac comme celui que
-vous m’avez donné hier?
-
---Mais certainement, cher Monsieur, répliqua le cousin de Madeleine, et
-toujours à votre disposition.
-
-Mais Joë ne l’entendait point de cette manière. Il tira de sa poche une
-large bourse en peau de renard, de laquelle il fit sortir quelques
-pièces d’argent.
-
---Eh! que voulez-vous faire? réclama Sourbin. Je n’entends pas être
-payé.
-
---Et moi, j’entends, au contraire, que vous le soyez, même pour celui
-que je vous ai pris hier. Sinon, je ne vous en prendrai plus. Nous ne
-sommes pas d’assez vieux amis pour que je me permette d’accepter ainsi
-de vous, sans façons, un cadeau de cette importance. Nous sommes en
-Amérique, Monsieur, et, en Amérique, tout se paye.
-
---Comme vous voudrez, cher Monsieur, riposta Léopold, qui souriait de
-travers, bien que j’eusse préféré vous voir accepter de bon cœur ce que
-je vous ai offert de bon cœur.
-
---Hum! pensa-t-il, voilà un homme retourné. Le maudit Peau-Rouge est
-passé par là.
-
-Il se rabattit sur Cheen-Buck.
-
-Mais, de ce côté, il n’y avait rien à attendre. L’Indien, par ses
-origines autant que par son caractère, tenait de trop près à Wagha-na.
-Les avances de Sourbin furent donc en pure perte.
-
-L’aventurier fut bientôt à même d’apprécier le sentiment public à
-l’égard des étrangers en général et de lui-même en particulier. Le soir
-de ce jour, le second qu’il passait à la station, après le dîner, et
-comme les hommes fumaient en commun sur la vérandah élevée en face de la
-maison, Wagha-na mit sur le tapis le passage d’Ulphilas Pitch et de
-Gisber Schulmann. Les divers convives du chef firent des gorges chaudes
-à ce propos, et les défauts des deux vilains personnages furent
-vigoureusement critiqués.
-
-Au moment où les noms du Yankee et de son compagnon furent prononcés,
-Sourbin laissa échapper une exclamation.
-
-Les yeux pénétrants du Bison Noir ne l’avaient pas quitté. Le chef
-indien demanda:
-
---Est-ce que vous connaissez ces deux hommes, monsieur Sourbin?
-
-Léopold comprit qu’une dénégation serait non seulement inutile, mais
-dangereuse, qu’au lieu de les dissiper, elle ne ferait que corroborer
-les soupçons. Il paya donc d’audace et répondit d’un ton dégagé:
-
---Assurément, je les connais. Je viens de les retrouver à l’hôtel du
-_Bon Roi Henri_. Mais j’avais déjà fait leur connaissance à New-York. En
-vérité, je n’aurais jamais cru que ce fussent des gens aussi suspects
-que vous le dites.
-
-Madeleine intervint de sa douce voix.
-
---Très sincèrement, nous devons reconnaître que nous les avons surtout
-jugés sur leurs mines, qui ne sont pas attirantes. Pour moi, j’ai été
-outrée de l’insolence de ce Germain à l’égard de mon père. C’était fort
-imprudent de la part de gens qui voulaient se concilier la
-bienveillance.
-
---C’était surtout une preuve de grossièreté évidente, fit remarquer
-Georges Vernant.
-
-La jeune fille sourit, et, toujours bonne en ses appréciations, ajouta:
-
---Sans doute, mais ce n’est pas une raison pour en faire des coquins. En
-français, il y a loin des mots «homme malhonnête» aux mots «malhonnête
-homme».
-
-Cette ingénieuse réflexion de Madeleine, coupa court à l’entretien sur
-ce sujet gênant pour Léopold. Mais la conversation lui avait permis de
-s’assurer qu’il était au milieu de gens observateurs et prudents. A la
-réflexion, il reconnut que Wagha-na n’avait prononcé les noms des deux
-misérables, qu’afin de savoir s’ils étaient en relations suivies avec
-son hôte. Maintenant l’épreuve était faite, le père adoptif de Madge
-était renseigné.
-
-Aussi, en récapitulant les événements de ces deux jours, Sourbin dut-il
-s’avouer qu’il n’avait pas fait preuve d’une très grande habileté et
-que, pour confiant qu’il fût en sa propre supériorité, il avait agi en
-simple écolier en venant se remettre à la merci de ceux qu’il aurait à
-combattre.
-
-Dès lors les idées les plus perverses hantèrent son cerveau.
-
-Peu s’en fallut qu’il ne revînt au plan primitif de Pitch et ne
-s’arrêtât aux pires résolutions. L’instinct paternel, l’atavisme du
-crime, se réveilla en lui. Il se mit à chercher une combinaison qui lui
-permît de conquérir, sinon la main, du moins la fortune de sa cousine.
-Il ne recula plus devant l’hypothèse d’un attentat.
-
-L’occasion allait, d’ailleurs, lui en être offerte. A lui d’être assez
-adroit pour ne point la laisser échapper.
-
---Monsieur Sourbin, lui demanda Madeleine, qui n’avait fait encore
-aucune allusion à leurs liens de parenté, allez-vous être des nôtres
-pendant notre grande excursion dans l’ouest?
-
---Ah! questionna-t-il au lieu de répondre, et de quel côté allez-vous
-diriger votre course?
-
---C’est juste, fit-elle, vous n’êtes point au courant. Sachez donc que
-nous entreprenons en automne une expédition dans les régions du lac de
-l’Esclave. C’est le moment du passage des bœufs sauvages qui descendent
-du Nord.
-
---Ce doit être intéressant, et je ne demande pas mieux que d’y assister.
-
---En ce cas, vous partirez avec nous demain. Les chemins de fer sont
-encore à créer dans cette partie de notre continent, bien que le Canada
-soit à la veille de construire une grande ligne, rivale de celle des
-États-Unis, et allant du Saint-Laurent jusqu’à Vancouver.
-
-Léopold n’avait pas beaucoup d’apprêts à faire. Wagha-na mettait toutes
-choses à sa disposition: armes, chevaux, vivres et couvert. Il eut moins
-de scrupules à accepter les générosités de son hôte que n’en avait
-montrés Joë O’Connor à lui prendre son tabac.
-
---Décidément, se dit-il, l’hospitalité de ces sauvages est aussi large
-que leur territoire, aussi vaste que leurs horizons. J’aurais grand tort
-de n’en point profiter. D’autant plus que, si je deviens le mari de
-Madeleine, c’est de mon propre bien que je me serai servi.
-
-Sur cette réflexion dégagée de toute gratitude, le Français alla dormir
-d’un sommeil qui se prolongea fort avant dans la matinée. Quand il se
-leva, tout le monde était prêt à partir: on n’attendait que lui.
-
-Les voyageurs se mirent tout aussitôt en route. Wagha-na et Georges
-Vernant avaient repris leurs chevaux du premier parcours: Hips et Gola.
-Joë O’Connor et Cheen-Buck venaient ensuite, escortant Madeleine à la
-tête d’une douzaine de blancs, de métis et d’Indiens de la station. Une
-trentaine d’autres chevaux, entièrement libres, suivaient docilement la
-petite troupe, trottant et galopant à ses côtés.
-
---Ce sont nos montures de rechange, dit Madeleine à son cousin, dont
-elle avait remarqué l’étonnement. Quand les nôtres seront fatigués de
-nous porter, nous ne ferons que passer leurs harnais à d’autres. Ce
-n’est pas plus difficile que cela.
-
-
-
-
-V
-
-LA CHASSE AUX BISONS
-
-
-C’était un pittoresque voyage, que celui de la caravane. A mesure
-qu’elle s’avançait dans les plaines du nord-ouest, les forêts
-s’éclaircissaient peu à peu, et la succession même des essences, par
-leur gradation régulière, annonçait la disparition progressive des
-grandes végétations, cédant la place aux arbustes qui peuvent seuls
-soutenir la rigueur des hivers. Aux chênes et aux peupliers succédaient
-les trembles et les bouleaux, puis à ceux-ci les sapins, les séquoias,
-les pins maritimes, les cyprès.
-
-Enfin, on atteignit des zones dénudées, où, l’hiver, l’aquilon devait se
-donner carrière. C’étaient d’immenses espaces, à peine coupés, çà et là,
-par des bouquets de sapins, des haies naturelles de genévriers, et de
-houx, de genêts presque arborescents. De loin en loin, on voyait, au
-travers des herbes encore hautes et qui ondulaient à la manière des
-flots, scintiller une nappe d’argent, et alors Wagha-na, qui conduisait
-la colonne, ou Madeleine, flanquée de ses gardes du corps, expliquaient
-à Georges Vernant ou à Léopold Sourbin que c’étaient là des
-infiltrations des grands lacs ou l’étang passagèrement formé par la
-stagnation de quelque rivière destinée, au printemps suivant, à grossir
-les grands cours d’eau tels que les deux branches de la Saskatchewan.
-
-La prairie devenait bien telle qu’il le fallait pour ces grandes
-chasses. L’herbe, tantôt molle et veloutée, tantôt épineuse et
-tranchante, atteignait de telles proportions qu’il était nécessaire de
-s’y ouvrir parfois un chemin, la serpe ou la faux à la main, afin
-d’éviter les fondrières et les marécages qu’elles dissimulent.
-
-Hommes et chevaux disparaissaient dans cette mer verdoyante et il
-fallait se tenir groupés pour ne point courir le risque de se perdre ou,
-ce qui eût été plus grave, de se laisser surprendre par les faunes de la
-prairie.
-
---Comment? s’écria Léopold qui ne put s’empêcher de frissonner, à cette
-révélation, je m’étais laissé conter qu’à part les serpents à sonnettes,
-l’Amérique septentrionale n’avait plus d’animaux féroces.
-
---On vous avait trompé, cher Monsieur, répliqua d’un ton passablement
-gouailleur Joë O’Connor, auquel le Français avait cru devoir communiquer
-cette réflexion.--Nous possédons encore quelques variétés de félins
-dangereux: le couguar, que, dans l’Amérique du Sud, on nomme _puma_, ou
-lion sans crinière, une espèce de panthère de taille inférieure à celle
-du jaguar, des loups redoutables en bandes, et, dans le voisinage des
-montagnes, tous les genres d’ours, et surtout le terrible grizzly.
-
-Il ajouta:
-
---Et, puisque vous parlez de serpents, sachez que le crotale est encore
-assez répandu dans nos régions. Il a pour compères plusieurs sortes de
-trigonocéphales, analogues à ceux de Panama, et de la Colombie, et même
-quelques pythons de belle venue. Je ne vous parle pas du serpent-fouet,
-que nous aurons l’occasion de rencontrer.
-
-Ces explications, données d’une voix extrêmement calme, n’étaient pas
-faites pour mettre la confiance dans l’esprit de Sourbin. Il lui arriva
-de regretter de s’être embarqué en pareille aventure.
-
-Il fut bientôt à même de joindre aux renseignements fournis par ses
-compagnons de route, les fruits de sa propre expérience, et ce dans des
-circonstances particulièrement émouvantes.
-
-La colonne venait de sortir momentanément des grandes herbes et s’était
-engagée sur un sol pierreux que couvrait à peine un gazon rare. Sous les
-rayons obliques du soleil d’automne, cette plaine immense dégageait une
-chaleur énorme. Les chevaux, lassés, sentaient peser sur eux la fatigue
-de cette orageuse journée et s’en allaient, le cou pendant, sans que
-leurs cavaliers songeassent à activer leur allure.
-
-Seul, le nommé Sourbin, peut-être afin de donner à ses compagnons une
-haute idée de ses moyens hippiques, tracassait sa monture, s’efforçant
-de l’entraîner à quelque longue course, de la faire caracoler.
-
-Brusquement, l’animal, harassé, exaspéré, fut pris de colère. Il pointa
-ses oreilles, et partit à fond de train à travers la plaine, sans
-s’inquiéter autrement de Léopold qui, fou de terreur, bondissait de la
-croupe à l’encolure et qui, finalement, sans autre souci de sa dignité
-d’écuyer, avait lâché la bride pour se mieux accrocher, à la crinière du
-cheval.
-
-Cet attachement du cavalier pour sa monture n’empêcha point la
-séparation violente et définitive. Un dernier écart du mustang
-désarçonna l’aventureux Sourbin et l’envoya fort rudement mesurer de
-toute sa longueur le sol rugueux et caillouteux sur lequel il venait de
-fournir cette course périlleuse.
-
-Le malheureux demeura quelques instants sans connaissance. Puis il se
-releva, meurtri, courbé en deux, s’efforçant de regagner la caravane, de
-laquelle deux hommes s’étaient détachés à toute bride pour lui porter,
-secours.
-
-Mais, hélas! ce n’était là qu’une partie des épreuves de Léopold.
-
-Il était exposé à un danger bien autrement redoutable.
-
-Ce qui avait effrayé le cheval, l’arrêtant court au point de déterminer
-le choc inattendu qui avait fait vider les arçons au cousin de
-Madeleine, c’était la vue, à quelque deux cents mètres en avant de lui,
-d’un reptile de grande taille, long de trois mètres cinquante, au corps
-d’un gris rougeâtre, qui, ramassé sur lui-même, se balançait sur ses
-derniers anneaux, tel qu’un ressort tout prêt à se détendre.
-
-C’était précisément un de ces serpents-fouets dont il venait d’être
-parlé, et dont Joë O’Connor avait annoncé la rencontre. Le terrible
-ophidien est compté parmi les plus venimeux de son ordre, et sa morsure
-tue un homme ou un cheval en moins de deux heures.
-
-L’infortuné Sourbin avait eu pourtant cette chance de tomber à point
-nommé.
-
-Car le reptile ne s’était levé que pour résister à une attaque. En
-effet, le serpent-fouet, qui emprunte son nom à la faculté redoutable
-qu’il possède de bondir sur son adversaire, est, par bonheur, rarement
-agressif. Celui-ci avait vu venir le cheval emporté et, tout de suite,
-s’était mis en état de défense. Si bien que, la bête écartée et Léopold
-à terre, le serpent avait repris sa course à travers la prairie, sans
-songer aucunement à une mauvaise action.
-
-Malheureusement pour lui, en cette occurrence, Léopold avait recouvré
-ses sens trop tôt.
-
-Le fouet n’était plus qu’à une centaine de mètres du Français lorsque
-celui-ci, se relevant péniblement, essaya de battre en retraite vers ses
-compagnons de route.
-
-Le reptile vit ce mouvement et s’en alarma. Il prit sur-le-champ
-l’offensive et se mit à ramper de toute sa vitesse vers son ennemi
-supposé. En quelques minutes, il eut réduit de moitié la distance qui le
-séparait de lui.
-
-C’en était fait de Sourbin qui, ne soupçonnant aucun danger, ne se
-hâtait guère de fuir. Comment l’aurait-il pu, d’ailleurs, après la
-violente commotion qui avait suivi, cette chute tout à fait inattendue?
-
-Déjà le hideux serpent dressait sa tête oblongue, aux yeux sanglants,
-placée, au bout d’un cou long et frêle, et poussait des sifflements de
-colère, lorsque ces sifflements mêmes et la forte odeur de musc qu’il
-répandait avertirent Léopold Sourbin du menaçant voisinage qu’il
-subissait.
-
-Le cousin de Madeleine, pris d’une terreur irraisonnée, se mit à fuir
-aussi vite que le lui permirent ses jambes endolories et courbaturée.
-Malheureusement, il ne pouvait l’emporter sur son formidable adversaire
-qui, d’une seule détente de sa queue, bandée comme un arc, franchissait
-cinq ou six mètres.
-
-Sourbin était donc perdu, et rien ne l’eût arraché au danger, si les
-deux cavaliers détachés de la colonne n’eussent gagné de vitesse. Déjà
-le reptile n’était plus qu’à dix pas de lui, lorsque l’un des hardis
-écuyers, enlevant sa bête d’un élan furieux, malgré ses résistances,
-passa comme en un vol entre le fuyard et le serpent. Son bras s’allongea
-armé du fouet à manche court qui sert aux cow-boys des prairies. La
-corde siffla, mordante et tranchante. Elle vint s’enrouler au cou du
-reptile, dont elle brisa net la colonne vertébrale.
-
-Le monstre se tordit vainement, tandis que l’élan forcené du cheval
-traînait pendant quelque cent pas encore son corps détendu et flasque
-comme une courroie dépliée.
-
-Alors Georges Vernant, car c’était lui, revint vers Sourbin et lui dit,
-en riant:
-
---Çà, mon cher compatriote, vous pouvez remercier Dieu; vous l’avez
-échappé belle.
-
---Je vous dois aussi quelques remerciements à vous-même, répliqua
-Léopold, moins reconnaissant du service rendu que dépité du rire avec
-lequel l’avait abordé son sauveur.--Morbleu! Quelle poigne et quelle
-adresse! Tuer un serpent boa avec une ficelle. Ça ne se voit pas tous
-les jours, et, pour ma part...
-
---Peuh! répondit Vernant, c’est un exercice qui nous est familier au
-Mexique, d’où je viens. Et puis, ce n’est point un boa, ce serpent,
-c’est un fouet. De plus, ma ficelle est une bonne arme, car c’est aussi
-un fouet. Si bien que nous avons un dicton qui énonce cette
-particularité. Nous disons: «Il faut combattre le fouet par le fouet».
-
-Tout en parlant, Georges avait mis pied à terre et, très complaisamment,
-mettait son cheval à la disposition de Léopold pour le ramener vers la
-caravane, lorsqu’ils virent revenir Cheen-Buck, le second des deux
-cavaliers, ramenant par la bride la monture trop fringante qui avait si
-malencontreusement désarçonné son cavalier.
-
-Sourbin se remit en selle tant bien que mal. Mais, en vérité, il n’avait
-pas brillante mine ainsi monté.
-
-Personne cependant ne railla sa mésaventure. Il n’entendit guère que ce
-propos goguenard de Joë O’Connor:
-
---Eh bien! Monsieur, quand je vous disais que nous ferions connaissance
-avec les bêtes de la prairie?
-
-Ce fut la seule allusion faite à ce déplorable accident.
-
-Aussi bien, ne marcha-t-on pas fort longtemps ce jour-là.
-
-Wagha-na avait donné l’ordre de tout préparer pour le prochain
-campement.
-
-Ce campement, il était là, tout dressé au milieu de la plaine, attendant
-les voyageurs derrière un bouquet de bouleaux et de sapins, le seul
-qu’on rencontrât dans un rayon de dix-huit milles. A peine l’eût-on
-dépassé, que les cavaliers se trouvèrent en face d’un véritable village
-de bois, à carcasse de fer, dont chaque maison était surélevée sur une
-façon de pilotis formée de colonnes de fer creuses, afin de les isoler
-d’un sol dont Sourbin avait pu apprécier par lui-même le désagréable
-contact.
-
-A peine la colonne se fut-elle démasquée que, brusquement, toutes les
-demeures s’animèrent. Des hommes, des femmes, des enfants s’élancèrent
-hors des toits de ce village factice et vinrent, en courant, souhaiter
-la bienvenue aux nouveaux arrivants.
-
-Madeleine expliqua à Georges, à Sourbin, l’origine de cet établissement.
-
-C’était un titre de plus à la reconnaissance des Canadiens envers
-Wagha-na, un de ces nombreux bienfaits qu’il avait généreusement
-prodigués au pays tout entier.
-
-Ce lieu était un ancien rendez-vous de chasse, autrefois désert et
-dépourvu de ressources. L’idée était venue au Bison Noir d’y établir une
-tribu de ses compatriotes, ne leur donnant, d’ailleurs, d’autre
-obligation que celle de tenir le campement toujours prêt pour les
-chasseurs qui venaient tous les ans, de grandes distances, poursuivre le
-bœuf sauvage ou le cerf wapiti dans ces solitudes. Il leur avait imposé
-le même devoir envers les trappeurs et les agents de la compagnie de la
-Baie d’Hudson, si souvent exposés, pendant les grands froids des hivers
-du Pôle, à mourir de misère et d’inanition dans ces régions désolées.
-
---C’est décidément un homme fort ingénieux que vôtre père d’adoption, ma
-chère cousine, dit Léopold Sourbin.
-
---C’est surtout un grand homme de bien, riposta presque sévèrement la
-jeune fille.
-
-Et, tournant sans façons le dos au déplaisant personnage, elle rejoignit
-au petit trot Wagha-na, déjà en conférence avec les habitants du village
-improvisé.
-
-Tout était disposé. Les voyageurs n’avaient plus qu’à prendre possession
-de leurs appartements. Et ce fut une cause nouvelle d’émerveillement que
-de voir avec quel ordre, quelle admirable propreté était tenu ce
-caravansérail vraiment philanthropique.
-
-Avant d’y descendre, le Bison Noir entraîna son jeune compagnon en un
-temps de galop sur le front du village.
-
-Cent vingt-deux maisons, toutes construites sur le même modèle,
-s’alignaient en deux rues bordées de jardins potagers et coupées par
-deux places au centre desquelles deux puits savamment creusés donnaient
-une eau aussi salubre qu’abondante. Chaque maison pouvait recevoir cent
-quarante locataires faisant leur cuisine en commun.
-
-Wagha-na ne put s’empêcher de rire devant la surprise, presque
-l’ahurissement de ses hôtes, quand il leur dit:
-
---Indépendamment de nous, qui occupons une maison spéciale, le village
-compte deux cents habitants qui y séjournent six mois, au bout desquels
-ils cèdent la place à de nouveaux occupants. Les deux cents actuels sont
-des Sioux, autrefois les ennemis nés des Pawnies. La religion et la
-pratique d’un bien-être égalitaire les ont amenés au point de douceur et
-d’hospitalité fraternelle où vous les voyez. Ils attendent pour demain
-un fort contingent de l’ouest, deux mille chasseurs environ.
-
---Deux mille? s’écria Sourbin qui avait rejoint Vernant. Et tous vont
-chasser ici?
-
---Trouvez-vous que la place manque pour deux mille hommes? demanda
-plaisamment Wagha-na.
-
-Et son bras, d’un geste large, mesurait l’immense horizon, qui
-paraissait s’allonger, se distendre encore sous les derniers feux du
-couchant, comme bordé par la bleuâtre dentelure des monts farouches qui
-commencent à l’Amérique Russe pour se prolonger à travers tout le
-nouveau Continent, d’un pôle à l’autre, et finir dans les volcans de la
-Terre de feu.
-
---Monsieur Wagha-na, fit encore Léopold,--vous avez fait venir sans
-doute ces maisonnettes d’Europe?
-
-Le Bison Noir se contenta de sourire discrètement, ce qui contrasta avec
-l’éclat de rire homérique de Cheen-Buck et de Joë.
-
---D’Europe, Monsieur Sourbin? Pourquoi d’Europe? Pensez-vous que nous ne
-puissions nous suffire? Sachez donc que nous n’avons rien emprunté à
-autrui, pas même à nos industrieux voisins des États-Unis. Ce sont nos
-mines et nos ingénieurs qui ont fourni et agencé ces armatures de fer;
-ce sont nos bois qui ont donné les planches, les toitures, les meubles.
-Vous le voyez, nous ne devons rien à personne. Le Yankee n’a rien à
-faire chez nous. En revanche, l’Indien s’y retrouve parmi ses frères, et
-puisque vous me demandiez tout à l’heure si deux mille hommes allaient
-chasser ici, je vous répondrai: non. Ils ne le peuvent pas, non que la
-place leur manque, mais parce que nos règlements s’y opposent. Il
-s’agit, en effet, de laisser du gibier pour les années suivantes. Aussi,
-parmi les diverses familles que vous verrez demain, chacune suivra son
-itinéraire particulier. Les Chactas resteront avec nous pour le bison.
-Les Cheyennes iront à l’ouest chercher l’ours; les Apaches et les
-Comanches au nord, à la poursuite des loups, des isatis et des margalis.
-Dieu nous enseigne à modérer notre désir et à faire la part de chaque
-besoin.
-
-Il prononça ces paroles avec un noble orgueil, mais aussi avec un
-sentiment de foi profonde.
-
---Fort bien, insista encore Sourbin, je vois bien l’hôtel et le couvert
-mis; je ne vois pas les plats.
-
---Vous êtes trop pressé, Monsieur le Français; les plats marchent
-encore, ricana Joë O’Connor.
-
---Oui, ajouta Cheen-Buck, tout aussi gouailleur, ici c’est comme à
-Chicago: le gibier vient se mettre lui-même dans la machine.
-
-Il n’avait pas achevé sa plaisanterie qu’une série de sons bizarres
-éclatèrent, poussés par des cornes gigantesques.
-
---Oh! oh! Qu’est-ce que c’est que ça? s’exclama l’inconvainquable
-Léopold.
-
---Ça, c’est le rappel de la cuisine, comme je vous le disais.
-
-Et Wagha-na, enchérissant sur la plaisanterie de Cheen-Buck, ajouta:
-
---Un peu comme en Suisse. Seulement, ici, nous l’appelons le _Ranz des
-porcs_.
-
-Il lit monter ses hôtes dans la maison qu’il s’était réservée, et, du
-haut du balcon qui la ceinturait, ceux-ci purent assister à un fort
-curieux spectacle, auquel ils ne s’étaient point attendus.
-
-De tous les points cardinaux surgirent dans la plaine d’innombrables
-troupeaux de porcs gris, vêtus d’une fourrure infiniment plus soyeuse et
-plus épaisse que celle de leurs congénères d’Europe. Poussés par de
-robustes chiens et suivis par des valets de ferme indiens, armés de
-fouets interminables, les Suiliens accoururent en bandes régulières et
-dociles et se distribuèrent en groupes qui, tous, allèrent s’enfermer
-derrière les palissades de kraals destinés à les recevoir.
-
-Léopold Sourbin n’épuisait point ses étonnements. Il n’était pas au bout
-de ses questions:
-
---Mais, savez-vous, Monsieur Wagha-na, que tous ces animaux doivent être
-d’un entretien difficile? Avec quoi les nourrissez-vous?
-
-L’Indien, cette fois, n’y put tenir. Il se mit à rire de bon cœur.
-
---Ah! çà, Monsieur Sourbin, vous figurez-vous, par hasard, que c’est
-pour l’unique agrément de les promener que nous les lâchons dans la
-campagne tous les matins, et que nous les ramenons tous les soirs?
-
---Alors, vous les traitez comme de vulgaires moutons? Vous les envoyez
-paître, tout simplement?
-
---Comme vous dites: nous les envoyons paître. Ils se nourrissent
-eux-mêmes, au petit bonheur. Dame! comme disent les Bretons, ils ne font
-pas de la graisse à ce régime; mais ils trouvent encore à manger, ne
-serait-ce que les serpents qui pullulent en ce pays et dont vous avez pu
-voir de si près un si vilain échantillon.
-
---Pouah! se récria le cousin de Madeleine, vos cochons mangent des
-serpents?
-
---Mais oui, et c’est tout profit pour nous, puisque nous mangeons les
-cochons qui nous débarrassent des serpents.
-
-On conversa de la sorte jusqu’à l’heure peu avancée où les voyageurs
-goûtèrent la joie du repos sur de forts bons lits, n’ayant point eu,
-depuis six jours, l’usage de ce meuble essentiellement utile.
-
-De même qu’on s’était couché de bonne heure, on se leva de grand matin.
-
-On assista de la sorte à l’exode des troupeaux de porcs. Puis d’autres
-sons de cornes et de trompettes annoncèrent l’approche des tribus
-indiennes qui venaient camper au village pour quarante-huit ou
-soixante-douze heures.
-
-Ce fut vraiment un coup d’œil magnifique à contempler.
-
-Les Indiens arrivaient, tous à cheval, ayant déjà revêtu leurs manteaux
-et leurs fourrures d’hiver. Quelques-uns néanmoins restaient nus jusqu’à
-la ceinture, peints de couleurs diverses allant du rouge sang au chrome
-clair, du vert Véronèse au bleu de cobalt. Et ce fantastique défilé
-d’hommes peints, emportés au galop de chevaux de race, offrait un
-spectacle unique dans le cadre de cette plaine immense, sous
-l’irradiation de ce couchant de pourpre et d’or.
-
-A cheval lui-même devant le front du village, ayant près de lui
-Cheen-Buck, O’Connor et Madeleine, Wagha-na recevait, tel qu’un roi, les
-hommages enthousiastes des arrivants.
-
-N’était-il donc pas le roi de ces peuplades proscrites et chassées de
-leurs terres familiales, ce grand Peau-Rouge dont le noble génie avait
-conçu l’audacieuse pensée de rassembler en un seul faisceau tous les
-fils de sa race, de leur rendre avec la liberté l’exercice de leurs
-droits, de les appeler à un plus fier avenir, à de plus hautes
-destinées? N’était-il pas leur roi, cet homme que l’intelligence et la
-volonté, aidées de la fortune créée par elles, avaient fait l’aîné de
-leur sang, presque leur père?
-
-En son honneur, toutes les tribus, jadis hostiles, exécutèrent une
-triple cavalcade, une fantasia comparable à celles des Arabes du nord de
-l’Afrique. Ce fut un jeu de cirque merveilleux qui, pendant près de deux
-heures, se développa sous les yeux fascinés des spectateurs.
-
-Puis, lorsqu’il eut pris fin, les chefs d’abord, les simples cavaliers
-ensuite, vinrent, à tour de rôle, saluer le Bison Noir. Il serra toutes
-les mains, distribua des compliments, finalement retint à dîner les
-quarante principaux caciques.
-
-Le repas se donna hors des maisons, sur la place, battue et nivelée
-comme une aire de ferme. Tout autour de la table centrale, soixante
-autres tables furent dressées et servies par les occupants actuels de la
-station.
-
-Léopold Sourbin, qui avait paru assez disposé à mépriser cette cuisine
-indienne, s’en pourlécha les babines, ce qui lui valut une apostrophe
-piquante de Joë O’Connor.
-
---Eh bien! monsieur le Français, railla le trappeur, revenez-vous un peu
-de votre mauvaise opinion sur notre compte? Pour des Sauvages, nous ne
-nous tirons pas trop mal d’affaire, n’est-il pas vrai?
-
-Il eût été difficile au personnage de ne point le reconnaître.
-
-L’hospitalité de Wagha-na s’exerçait, en effet, sur un pied de
-générosité très large. Non seulement les mets servis sur la table des
-chefs étaient apprêtés avec un art consommé, ce qui ne surprit plus
-personne lorsque l’on sut que Cheen-Buck, qui en avait surveillé
-l’apprêt, en qualité d’économe de l’expédition, avait poussé son amour
-de l’art culinaire jusqu’à passer huit années dans les principales
-villes d’Europe, et spécialement de France et d’Italie, où, comme Pierre
-le Grand en Hollande, il avait voulu se former lui-même par la
-pratique;--non seulement l’apparition de vins de Bordeaux, de Bourgogne,
-de Chianti, de Marsala, de Madère, de Porto, d’Australie souleva des
-transports d’enthousiasme, mais cet enthousiasme alla jusqu’au délire
-lorsqu’on plaça sur la table douze bouteilles dont les goulots argentés
-disaient assez la provenance.
-
---Mes chers hôtes, s’écria Wagha-na en se levant, c’est aujourd’hui
-l’anniversaire de ma fille Madeleine. J’ai tenu à le fêter avec vous.
-Buvons à sa santé!
-
-Toutes les flûtes à champagne,--car ce détail même n’avait point été
-négligé,--répondirent à ce toast. Ce fut une vraie joie pour tous ces
-hommes à la nature fruste, mais généreuse, de s’unir au vœu de leur
-chef. Et Léopold Sourbin, pour la première fois de sa vie ressentit
-quelque chose qui ressemblait à un remords, en songeant que, naguère
-encore, il formait l’abominable projet d’assassiner cette belle jeune
-fille assise en face de lui.
-
---A demain pour le premier passage des bisons! conclut Joë O’Connor.
-
-
-
-
-VI
-
-UNE MARÉE VIVANTE
-
-
-On s’éveilla comme la veille, au son des cornes. Mais cette fois, elles
-ne faisaient que répondre à de lointains appels, venus des extrémités de
-la plaine. En un instant tout le monde fut sur pied, et lorsque Wagha-na
-souhaita le bonjour à ses amis, son premier mot fut pour leur dire:
-
---A cheval, Messieurs. Les bœufs ne viendront pas nous rejoindre ici.
-C’est à nous d’aller à leur rencontre.
-
---A quelle distance environ? questionna Georges Vernant.
-
-A deux lieues à peu près, un peu plus, un peu moins. Las chasseurs de
-l’autre côté nous avertissent.
-
-On se sépara sur l’heure des tribus qui remontaient au nord et à l’est.
-Puis, la carabine au dos, le couteau de chasse à la ceinture, le lasso
-enroulé sur l’arçon, on s’élança vers les horizons de l’ouest.
-
-Wagha-na ne s’était pas trompé. A un peu plus de cinq milles du
-campement, on rencontra les premiers éclaireurs de la peuplade qui
-chassait. Ils firent connaître qu’un troupeau de six cents têtes environ
-avait passé la veille à quarante milles au nord, et que son approche
-était signalée depuis les premières heures de l’aube.
-
-Toutefois une difficulté se présentait sur laquelle on n’avait pas
-compté.
-
-L’énorme armée des bisons venait directement sur la plaine. Si elle s’y
-engageait, il fallait considérer la chasse comme perdue, car, sur cet
-immense espace pierreux et découvert, il serait impossible aux chasseurs
-de dissimuler leur présence. Les bœufs ne se laisseraient point
-approcher.
-
-Dès lors, il ne resterait à leurs adversaires que la maigre ressource
-d’abattre à coups de fusils quelques individus isolés,--pauvre
-consolation qui n’allait point elle-même sans offrir de nombreux périls.
-
-L’effort des traqueurs tendait donc à faire dévier la marche du troupeau
-vers les prairies herbeuses dans lesquelles il devenait beaucoup plus
-facile aux chasseurs de se cacher. Si l’on n’y pouvait entraîner la
-masse entière, du moins essaierait-on d’en détourner un groupe, une
-importante fraction.
-
---Combien êtes-vous?--demanda Wagha-na au chef Sioux qui menait la
-colonne.
-
---Cinq cent vingt, pas un de plus,--répondit celui-ci.
-
---En effet, remarqua le Bison Noir, cinq cent soixante-dix avec les
-cinquante que nous sommes. C’est vraiment peu pour huit cents bœufs
-sauvages!
-
-Ils n’eurent ni le temps ni le loisir de fournir un plus long entretien.
-
-Une rumeur sourde, continue, profonde, venait de s’élever au nord-ouest.
-
-C’était comme le bruit des grandes eaux perçu par un jour de tempête, ou
-comme les clameurs d’une foule à une grande distance. Bientôt, à ces
-sons confus succéda une sorte de long ronflement analogue à celui du
-vent; une nuée épaisse de poussière soulevée annonça l’approche du
-troupeau, précédée elle-même par une longue trépidation de l’air et du
-sol.
-
-Et c’était vraiment une sensation étrange, troublante, se résolvant en
-un sentiment de terreur mal défini.
-
-Soudain des mugissements, d’abord confus, puis nets et distincts, des
-beuglements mêlés ou isolés, remplirent tous les échos de l’immense
-plaine, et l’on put voir, à travers la poussière, déchirée çà et là,
-comme un opaque rideau, une ligne noire s’avançant pleine de cris et de
-tumulte.
-
-L’Indien se tourna vers ses compagnons.
-
---Un temps de galop, Messieurs, cria-t-il. Il ne faut pas nous trouver
-sur le passage du troupeau.
-
-En effet, ce n’était point là un danger qu’on eût le droit de braver.
-
-Sur cette plaine dénudée où ils ne pouvaient se laisser attarder par
-aucune pâture, les bœufs allaient passer comme un ouragan, renversant,
-écrasant tout sur leur passage. Il était donc urgent de prévenir leur
-course et de se mettre au plus tôt à l’abri de quelque futaie, ou même
-de quelque prairie herbeuse.
-
-Tout le monde suivit le conseil donné par Wagha-na. On lâcha les brides,
-et les chevaux, qui n’avaient pas besoin d’ailleurs, d’autre stimulant
-que la peur qu’ils ressentaient, partirent ventre à terre dans la
-direction du sud-ouest.
-
-Quel était le développement du front de la ligne occupée par le
-troupeau?
-
-C’était ce qu’on ne pouvait dire dès à présent. Mais Wagha-na, depuis
-longtemps versé dans la connaissance des choses du désert, avait fait
-prendre cette direction à la colonne, parce qu’il savait qu’à trois
-milles environ plus au sud on rencontrerait un bois de sapins suffisant
-pour entraver la charge furieuse des bisons.
-
-L’essentiel était de l’atteindre avant que la première vague de cette
-marée vivante ne déferlât sur le point de la plaine où l’on se trouvait.
-
-Aussi Wagha-na donnait-il l’exemple comme il avait donné le conseil.
-
-Penché sur le cou de son cheval Gola, il l’animait par des paroles
-encourageantes, tantôt le flattant de la paume, tantôt le fouaillant
-avec l’extrémité du bridon qu’il tenait dans sa main gauche.
-
-Et, tout en courant, il se retournait sur sa selle et jetait de nouveaux
-encouragements à sa troupe.
-
---Hardi, vous autres, hardi! Poussez vos bêtes! Il n’y a pas une minute
-à perdre.
-
-C’était véritablement effrayant, cette course à travers la prairie
-aride.
-
-A ses côtés, l’Indien retrouvait Madeleine, écuyère consommée et
-infatigable. Tout auprès d’elle, Georges Vernant, Cheen-Buck, Joë
-O’Connor, allaient de la même allure rapide et sûre. Puis venait le
-peloton des cavaliers venus de Dogherty et des environs, escorté par
-quelques-uns des habitants du campement. Enfin, fermant la marche,
-emporté par le galop vertigineux de son cheval, le même qui,
-l’avant-veille, l’avait si lestement désarçonné, Léopold Sourbin suivait
-fiévreusement et péniblement la colonne.
-
-Il n’était que temps. Le troupeau arrivait en longue ligne, pareille à
-une armée en bataille. On la voyait maintenant onduler, se fermer,
-s’ouvrir, fléchir sur un point, se rompre et gagner sur un autre, selon
-que le terrain, médiocrement accidenté pourtant, offrait à l’immense
-front un obstacle ou une déclivité.
-
-Et il semblait que cette ligne allât se perdre aux bornes mêmes de
-l’horizon.
-
-Le danger était si grand que Wagha-na, inquiet pour ses compagnons, en
-semblait perdre son sang-froid ordinaire.
-
-Il s’oubliait au point de mêler, dans ses exclamations en langue
-indienne ou française, des mots de langue anglaise.
-
---_Well, well!_ criait-il, piquez, piquez ferme! _All is lost!_
-
-Oui, tout était perdu, si l’on ne gagnait pas, avant de subir le choc du
-troupeau, la bande verdoyante des sapins que l’on voyait couper le ciel
-à moitié d’un demi-mille maintenant.
-
-Tout à coup, en avant du gros de la troupe, une avant-garde surgit, à
-peine séparée par deux ou trois cents mètres du peloton des cavaliers.
-
-Il y avait là vingt ou vingt-cinq mâles, des taureaux de grande taille
-dont l’œil brillait, farouche et terrible, sous l’épaisse toison qui
-couvrait leur encolure et leurs épaules puissantes.
-
-Avec un beuglement féroce, ils sortirent d’un pli de terrain et se
-ruèrent en avant, les cornes basses.
-
---Aux éperons! cria Wagha-na, en français cette fois.
-
-Les mollettes d’acier touchèrent les flancs des bêtes, dont la course
-exaspérée se précipita haletante éperdue.
-
-Mais les taureaux chassaient à vue, et l’on sait que le bison américain
-peut soutenir une lutte de vitesse contre le cheval.
-
-En cette circonstance, le péril était d’autant plus redoutable que,
-maintenant, pour gagner le couvert, il fallait courir parallèlement à la
-ligne assaillante et, par conséquent, perdre l’avance que l’on avait sur
-elle.
-
-N’importe! C’était là un péril prévu et qui n’arrêtait point les
-vaillants Canadiens.
-
---Encore un quart de mille, et nous sommes sauvés! cria Wagha-na.
-
-Un quart de mille!
-
-Et les taureaux n’étaient plus qu’à cent cinquante pas de la troupe!
-
-Un instant, le chef eut la pensée de faire arrêter la colonne et de
-fusiller à bout portant les terribles ruminants.
-
-Mais, qu’y aurait-on gagné? S’arrêter, c’était donner le temps au front
-de bataille de gagner son avant-garde, et, en supposant que celle-ci fût
-tout entière foudroyée par la décharge, ce qui n’était rien moins que
-certain, c’était permettre à l’aile droite du troupeau de fermer les
-issues, en débordant le bois de sapins.
-
-La fuite se fit donc plus rapide, plus accélérée. Les chevaux,
-justifiaient la métaphore vulgaire. Ils dévoraient l’espace.
-
-Enfin, les Sioux, les premiers, franchirent la lisière du bois et
-s’enfoncèrent sous les arbres.
-
-Wagha-na, Madeleine, Georges Vernant, sûrs maintenant d’atteindre
-l’abri, avaient modéré leur allure.
-
-Tout le monde se trouva sous les branches avant que l’avant-garde des
-bisons ne vînt se briser contre cet obstacle.
-
-Seul, l’infortuné Léopold, malgré l’énergie que déployait sa monture,
-restait en retard d’une vingtaine de mètres.
-
-Juste en ce moment, l’un des taureaux, une bête monstrueuse, au vaste
-front, armé de cornes courtes, mais acérées, se détacha du groupe et
-fondit à l’improviste sur le malencontreux cavalier.
-
-Le Français se sentit perdu.
-
-Il eut l’envie bizarre, maladive, de lâcher la bride et les étriers pour
-se laisser choir hors des atteintes de l’effroyable ruminant.
-
-Mais, avant qu’il pût mettre ce projet morbide à exécution, une lueur
-rapide s’alluma sous son regard hébété, tandis qu’une détonation
-éclatait à quelques pas de lui, emplissant ses oreilles bourdonnantes.
-
-Le bison frappé entre les deux yeux par une balle à pointe d’acier,
-tomba raide mort, capotant en avant.
-
-En même temps, une main nerveuse saisit Léopold sous le bras et le remit
-en selle, en équilibre.
-
---Eh bien, mon cousin, dit une voix douce, un peu railleuse, vous voyez
-que je suis encore bonne à quelque chose, et qu’il eût été maladroit de
-me tuer.
-
-Malgré le trouble de ses esprits, Sourbin éprouva une commotion en
-entendant ces paroles.
-
-Il se retourna. Madeleine chevauchait à son côté. Un énigmatique sourire
-se jouait sur ses lèvres.
-
-Il n’osa l’interroger, tout plein de gratitude en même temps que de
-confusion.
-
-C’était la première fois que la jeune fille se servait de ces mots «mon
-cousin», en lui parlant.
-
-Cette anomalie, par elle-même, était déjà suffisamment instructive. Mais
-si l’on y joignait les paroles prononcées, la leçon prenait une
-signification bien autrement grave.
-
-Sourbin voulut parler, répondre quelque chose. Aucun mot ne vint à ses
-lèvres.
-
-Il attacha sur sa compagne un regard vague, maladif, qui, mieux que tout
-autre signe, donna à Madeleine l’intuition de l’état d’âme de son peu
-intéressant «cousin».
-
-Au reste, ni l’un ni l’autre n’avait le temps de faire à loisir des
-réflexions de morale ou de philosophie.
-
-Ce n’était pas tout que d’avoir gagné le bois. Il ne pouvait, en effet,
-leur offrir qu’une protection essentiellement provisoire. Rien
-n’empêchait les bœufs sauvages de l’envahir pour y poursuivre les
-chasseurs. Mais, là, du moins, ils ne pouvaient attaquer qu’isolément,
-et l’avantage restait à leurs ennemis dans cette rencontre en
-tirailleurs.
-
-Cependant l’avant-garde du troupeau, fidèle à sa consigne, bien qu’un
-instant décontenancée par le fracas de l’arme à feu et la chute d’un de
-ses mâles, n’en continuait pas moins sa course à travers la plaine. Ce
-n’était plus son affaire de relancer les chasseurs. Les taureaux s’en
-tenaient à leur rôle d’éclaireurs.
-
-Les cavaliers eurent donc le temps de gagner l’intérieur des sapins, où
-ils se tinrent en arrêt, attendant le passage de la troupe.
-
-Elle passa sans rompre sa ligne, et, pendant un moment, ce fut un
-effrayant vacarme de mugissements, tandis que la terre tremblait sous
-les pieds fourchus des redoutables bêtes. On voyait les taureaux guider
-la masse par escouades régulières, comme auraient pu le faire des
-sous-officiers de l’espèce bovine. Derrière eux se pressaient les
-vaches, alourdies par leurs mamelles gonflées de lait, et les veaux
-bondissant, sans s’écarter de la communauté familiale.
-
-Ce fut comme le mascaret de quelque fleuve soudainement gonflé par le
-flux.
-
-Mais cette première vague dont le choc eût tout broyé, si on l’eût subi
-de front, ne causa aucun dommage sur ses flancs. Il était visible que
-les bœufs avaient hâte de gagner les pâturages ou, tout au moins, de
-traverser cette plaine nue qui leur paraissait sans doute à eux-mêmes
-semée de périls et d’embûches.
-
---Ah! fit, Joë, exprimant un regret, voilà le troupeau passé! Voilà une
-belle occasion perdue!
-
-L’un des éclaireurs Sioux répondit, en entendant cette plainte:
-
---Nos frères Sioux ont du rabattre une partie du troupeau. Il y en avait
-plus que cela hier matin.
-
---Es-tu sûr de ce que tu dis là?--demanda Wagha-na.
-
---Oui, parfaitement sûr. D’ailleurs tu ne vas pas tarder à t’en
-apercevoir toi-même.
-
-Il disait vrai.
-
-Une demi-heure environ s’écoula, au bout de laquelle de nouveaux
-mugissements, de nouvelles trépidations ébranlèrent l’atmosphère,
-Seulement le bruit et le frémissement étaient bien moindres. En outre,
-des clameurs confuses, des sons de trompes, des aboiements de chiens s’y
-mêlaient, attestant, la présence des chasseurs auprès du troupeau
-traqué.
-
---Attention! cria Cheen-Buck, je les vois venir.
-
-Nos frères Sioux ne savent pas que nous sommes ici. Ils dirigent le
-troupeau sur nous.
-
---Qu’allons-nous faire? demanda d’une voix étranglée Sourbin, que tant
-d’émotions réitérées commençaient à remplir d’épouvante.
-
---Monsieur le Français, répliqua Joë O’Connor, nous allons tout
-bonnement remonter à cheval et charger cette bande, afin de l’empêcher
-de nous charger elle-même.
-
-Cela ne faisait pas précisément le compte de Léopold qui, en fait de
-chasses au buffle, estimait qu’il en avait assez vu jusqu’ici et ne
-demandait pas mieux que de se remettre à des occupations moins
-champêtres.
-
-Cependant, il fit contre fortune bon cœur et, quoique légèrement
-endommagé par les galops effrénés de ces derniers jours, enfourcha de
-nouveau sa bête avec une résignation mélancolique que celle-ci semblait
-partager.
-
-Cela inspira même à Joë un mot pittoresque, quoique assez méchant:
-
---Vous avez là un assez joli poulet d’Inde, fit-il en caressant le
-cheval: Il commence à se faire à votre méthode.
-
-Sourbin n’eut pas le loisir de relever cette épigramme.
-
-La colonne du Bison Noir sortait du bois, prête à donner la main aux
-chasseurs Sioux.
-
---Venez avec nous, mon cousin, dit Madeleine, sans aucune malice cette
-fois dans le ton. Il vous est permis de faire usage de la carabine.
-
---N’en faites-vous donc pas usage vous-même?--questionna l’aventurier.
-
---Non, répondit-elle en riant, ce ne serait pas absolument correct.
-
---Il me semble pourtant que tout à l’heure...
-
---Tout à l’heure, nous ne chassions pas. C’est nous qui étions chassés.
-Et puis, vu la position critique où vous vous trouviez, j’ai cru pouvoir
-déroger aux règles ordinaires de la chasse aux buffles.
-
-Elle riait en disant cela, mais ce rire parut à Sourbin moins cruel que
-le persiflage d’O’Connor.
-
---A propos, fit-il, et ce bœuf que vous avez tué? Est-ce que nous
-n’allons pas le ramasser?
-
---Rassurez-vous. Nous le ramasserons tout à l’heure, avec les autres.
-
-Et la gracieuse amazone, rendant la bride à sa monture, s’élança à la
-rencontre des cavaliers indiens qui accouraient brandissant le lasso ou
-les _bolas_, deux boules de fer creux reliées entre elles par une
-courroie d’une solidité à toute épreuve.
-
-Le troupeau détourné était de cent cinquante têtes environ, parmi
-lesquelles une dizaine de mâles tout au plus. Le reste, vaches et veaux,
-affolés par la vue des assaillants, s’enfuyaient dans toutes les
-directions, pêle-mêle, n’ayant plus rien de la superbe ordonnance du
-gros de la troupe.
-
-La chasse ne commençait guère qu’en ce moment. Trois ou quatre des
-moindres animaux, tout au plus, avaient été déjà capturés à la manière
-accoutumée. Par déférence pour Wagha-na, et aussi par une émulation
-légitime, les Indiens ne voulaient accomplir leurs véritables exploits
-que sous les yeux de l’homme illustre qu’ils tenaient à juste titre pour
-le restaurateur de leur indépendance, qu’ils nommaient avec
-reconnaissance le «Père» de leur race.
-
-Alors commencèrent devant les yeux émerveillés du Bison Noir ces
-prouesses superbes qui font de la chasse aux bœufs sauvages l’un des
-spectacles les plus émouvants que l’œil humain puisse contempler.
-
-Les Indiens s’étaient divisés en une vingtaine de groupes dont l’effort
-convergent tendait à rompre le faisceau des ruminants et à disperser
-ceux-ci, en les poussant par bandes séparées vers le bois de sapins.
-
-Comme s’ils avaient eu conscience du piège que couvrait cette manœuvre,
-les animaux se pressaient les uns sur les autres, non sans perdre en
-chemin un des leurs demeuré en retard et qui était tout aussitôt
-circonvenu par les chasseurs.
-
-Celui-ci fuyait au hasard, poursuivi à grands cris par les Indiens.
-Puis, au moment où, perdant toute prudence, la bête fonçait sur l’un de
-ses persécuteurs, celui-ci se dérobait adroitement, tandis que plusieurs
-autres accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux.
-
-Alors le plus rapproché déployait le lasso et après l’avoir fait tourner
-deux ou trois fois au-dessus de sa tête, lançait au loin le cercle à
-nœud coulant. Il venait s’abattre sur la crinière de l’animal et,
-resserré sur-le-champ par l’élan furieux du cheval, donnait au bison une
-secousse si brusque que celui-ci généralement s’abattait à moitié
-étranglé.
-
-Avant qu’il n’eût le temps de se relever, un autre chasseur était sur
-lui et, d’un seul coup de tomahawk, lui tranchait les tendons des jambes
-postérieures, le réduisant ainsi à l’impuissance de se mouvoir.
-
-Une vingtaine de bêtes furent prises ainsi en quelques minutes.
-
-Mais le chiffre convenu d’avance, celui qui devait fournir aux Sioux
-leur provision de viande pour l’hiver, était de cent têtes, sans parler
-des jeunes bovidés que l’on emmènerait captifs aux campements, afin de
-renouveler le troupeau captif des vaches laitières. On avait donc encore
-beaucoup à faire pour achever le nombre.
-
-Le noyau central, encore gros de cent trente bêtes, refusait de se
-disperser, et les Indiens, emportés par leur audace excessive, se
-voyaient fréquemment contraints de se dérober à une charge inattendue du
-troupeau.
-
-Tout à coup, celui-ci, pris d’une panique imprévue, après avoir fourni
-dans la plaine une course effrénée, fit tête sur queue et, servant trop
-bien cette fois les intentions des chasseurs, se mit à fuir en masse
-dans la direction du bois.
-
-Trop bien, en effet, car si, sous le couvert, les bœufs ne pouvaient se
-mouvoir aussi aisément que dans la plaine, il y devenait également plus
-difficile aux Indiens d’y manœuvrer à cheval.
-
-Et, cependant, les audacieux Sioux n’hésitèrent pas à s’engager sous les
-sapins, à la suite de leur proie qui fuyait.
-
-Encore une vingtaine de vaches et six ou sept veaux furent pris dans
-cette poursuite.
-
-Mais, dès lors, la chasse était manquée, à moins que l’on ne s’acharnât
-derrière le troupeau.
-
-Or, celui-ci avait pris la direction du sud-ouest, une direction
-dangereuse, d’abord parce que les fuyards pouvaient entraîner fort loin
-les chasseurs, ensuite parce qu’elle les rapprochait des montagnes où
-les fauves étaient à redouter.
-
-Wagha-na rassembla sur l’heure le conseil des chefs, et le tint sans
-faire halte, au grand trot des chevaux.
-
-Il lança tout un escadron de cent vingt hommes pour tourner le bois et
-tâcher de rabattre le troupeau, s’il en était temps encore. Devant la
-menace de perte, on décida qu’exceptionnellement il serait fait usage
-des armes à feu.
-
-Hélas! Toutes ces mesures ne donnèrent que de piètres résultats.
-
-Lorsque, à cinq heures du soir; la nuit étant déjà presque faite, on
-releva les corps gisant dans la plaine, on n’en compta que
-quarante-neuf, en y comprenant le taureau abattu par Madeleine Kerlo. On
-avait pris, en outre, treize veaux de tout âge.
-
-C’était misérable. C’était pour la pauvre tribu la menace d’un hiver
-cruel, réduit à la ration, et cela précisément en une année où, par une
-protection visible de Dieu, la population s’était légèrement accrue.
-
---Non, s’écria vivement Wagha-na, il ne sera pas dit que nous
-abandonnons ainsi la poursuite. Faisons halte un instant. Les bœufs ne
-peuvent pousser bien avant. Nous allons dormir jusqu’à trois heures du
-matin et, à ce moment-là, nous reprendrons notre course jusqu’à ce que
-nous ayons retrouvé nos fuyards.
-
-On obéit à la lettre à cette sage prescription. Les tentes furent
-dressées. Madeleine et son père adoptif reçurent leurs amis habituels
-autour d’un thé accompagné de punch. Puis on alluma un brasero que l’on
-garnit de charbon emporté de Dogherty par le toujours précautionneux
-Cheen-Buck. Alors la conversation s’engagea sur le pied de l’intimité,
-car Léopold Sourbin, harassé de fatigue, avait demandé la permission de
-ne point perdre un instant de sommeil. Depuis dix jours qu’il était le
-commensal de Wagha-na, il avait vu ses forces et son courage soumis à de
-formidables épreuves.
-
---Chef, interrogea brusquement Joë O’Connor, les Indiens viennent de
-m’apprendre une chose qui m’inquiète un peu.
-
---Quoi donc? répondit indifféremment le Bison Noir.
-
---Ils ont rencontré, en passant au campement, deux voyageurs à cheval
-qui paraissaient nous suivre. Au signalement qu’ils en donnent, j’ai cru
-reconnaître les deux vilains oiseaux que nous avons mis à la porte de
-Dogherty.
-
-Wagha-na se mit à rire.
-
---Toujours soupçonneux, vieux Joë. Que veux-tu que ces faces de Yankees
-viennent faire dans nos solitudes du nord-ouest?
-
---C’est précisément parce, qu’ils n’y ont rien à faire que je me méfie
-de leur présence, répliqua l’Irlandais.
-
-L’Indien parut un instant soucieux. Ses sourcils se rapprochèrent
-violemment et il s’abandonna à une sombre méditation.
-
-Puis, jugeant peut-être qu’il n’y avait pas lieu de prêter plus
-d’attention aux propos de Joë, il murmura:
-
---Bah! Qu’avons-nous à faire avec ces hommes? Laisse-les venir, et
-s’ils nous ennuient, eh bien!...
-
-Il n’acheva pas. S’enveloppant d’un large manteau de fourrure, il donna
-le premier l’exemple du sommeil.
-
-
-
-
-VII
-
-LES MONTS ROCHEUX
-
-
-Il faut croire que les bœufs poursuivis par Wagha-na et ses chasseurs
-étaient des bêtes endiablées, car, pendant huit jours encore, ils
-entraînèrent les chasseurs dans les prairies du sud-ouest. Si bien que
-l’on atteignit en même temps le pied des montagnes Rocheuses et les
-frontières de la Californie.
-
-Par bonheur, cette poursuite n’avait point été infructueuse. Les Sioux
-avaient pu parfaire le chiffre d’animaux, tant tués que pris, qu’ils
-avaient jugé nécessaire à leur consommation hivernale.
-
-Aussi le jour où le centième buffle eut été abattu, leurs chefs,
-d’accord avec Wagha-na, arrêtèrent sur l’heure la marche en avant. On
-dressa les tentes. Un banquet de fête réunit tous les membres de
-l’expédition et l’on décida que, dès le lendemain, à l’aube, on
-prendrait le chemin du retour.
-
-Aussi bien l’automne froid et brumeux s’annonçait-il menaçant. Les
-chaînons les plus bas se montraient déjà couverts de neiges précoces. Il
-fallait redouter le déchaînement des vents du nord qui, dès la fin
-d’octobre, glacent les campagnes et répandant au loin leur souffle
-mortel.
-
-Mais ce n’était là que le moindre des motifs. Il en était un plus grave
-qui déterminait Wagha-na.
-
-On touchait à la frontière américaine, et, outre la haine implacable que
-le cœur de l’Indien nourrissait contre les oppresseurs de sa race, il
-détestait plus spécialement cette population mêlée, bâtarde, qui occupe
-surtout les États nouveaux de l’Union: Texas, Colorado, Sacramento, les
-districts de la Californie et du Montana, population qui joint à la
-dureté du Saxon la férocité native des descendants des conquérants
-espagnols.
-
-Il savait que ces frontières sont insuffisamment gardées, sur leur
-immense ligne de développement, par les faibles garnisons qu’y placent,
-en des forts mal reliés entre eux, les autorités canadiennes. Il savait
-que, pour éviter à la mère-patrie des conflits incessants, celles-ci
-ferment trop souvent les yeux sur les quotidiennes violations du
-territoire britannique par les bandes armées des chercheurs d’or et des
-émigrants américains.
-
-Or, plusieurs motifs justifiaient les appréhensions de l’Indien et lui
-dictaient une marche rétrograde.
-
-Le lendemain même du jour où Joë O’Connor avait exprimé ses craintes au
-sujet de la réapparition des deux inquiétants personnages, Ulphilas
-Pitch et Gisber Schulmann se montrèrent sur les derrières des chasseurs.
-
-Ce retour s’expliquait aisément.
-
-Les deux coquins, en quittant Sourbin, avaient rejoint par le plus court
-les tronçons de voies ferrées, qui reliaient entre elles les cités du
-Bas-Canada. Une seule journée leur avait suffi pour s’assurer que
-Madeleine Jean était bien la fille du Breton Kerlo. Il ne s’agissait
-donc que de supprimer celle-ci pour faire retomber son héritage aux
-mains de Léopold Sourbin, et il est à croire que Pitch avait acquis sur
-ce dernier des droits suffisamment précis pour ne lui laisser aucun
-doute sur l’issue de l’entreprise au sujet de ses propres intérêts.
-
-Une fois munis du document nécessaire, les deux coquins étaient revenus
-sur leurs pas.
-
-A Dogherty, où ils ne demandaient plus le séjour, on n’avait fait aucune
-difficulté de leur apprendre que Wagha-na et ses hôtes avaient pris le
-chemin du nord-ouest. Là, encore, après avoir doublé les étapes, ils
-avaient dû changer leur itinéraire et suivre les chasseurs du côté des
-frontières californiennes.
-
-Car il leur fallait, au plus tôt, rattraper Léopold Sourbin.
-
-Ils avaient, en effet, le soupçon que celui-ci travaillait de plus en
-plus pour son seul compte, qu’il cherchait à s’affranchir d’une
-complicité dangereuse et inutilement compromettante.
-
-Moins que jamais Pitch et Schulmann entendaient rendre à Sourbin sa
-liberté.
-
-Sourbin, en effet, était l’auxiliaire indispensable. Il pouvait se
-passer d’eux, non eux de lui. Leur effort se fût dépensé en pure perte,
-si ce précieux intermédiaire entre eux et les millions de Madeleine leur
-eût fait défaut.
-
-Or Pitch et Schulmann avaient joué leur va-tout sur ce coup de dés.
-
-Leurs chevaux étaient surmenés et ils voyaient approcher le moment où
-leurs bourses seraient vides.
-
-Il y avait donc urgence absolue à atteindre leur complice, devenu leur
-instrument.
-
-D’ailleurs Schulmann, l’homme des actions rapides, était décidé à ne
-point traîner les choses en longueur. Puisqu’on se trouvait en plein
-désert, les occasions ne pouvaient manquer d’en finir avec les
-difficultés de la situation. Le coup de fusil d’un maladroit peut tuer
-aussi aisément un homme qu’un animal.
-
-L’essentiel était de se faire admettre au nombre des chasseurs, ou, du
-moins, de s’y faufiler, à titre de chasseurs indépendants, afin de
-mettre à profit la première occurrence qui mettrait Madeleine à portée
-de sa carabine.
-
-Ulphilas, à vrai dire, blâmait cet empressement opiniâtre.
-
---Vous avez tort, ne cessait-il de répéter à l’Allemand, de mettre tant
-de confiance en vos forces. Outre qu’il peut se rencontrer parmi ces
-sauvages des hommes d’une vigueur égale, sinon supérieure à la vôtre,
-ils possèdent sur vous l’avantage d’être rompus à des exercices violents
-auxquels, permettez-moi de vous le dire, Gisber, vous me paraissez à peu
-près étranger. En sorte que, si votre balle s’égare en chemin, les leurs
-ne suivront pas la même voie. Et je ne parle pas d’autres armes non
-moins dangereuses, mais beaucoup plus sûres que le fusil.
-
---Quelles armes? demanda Schulmann, affectant la plus hautaine
-indifférence.
-
---Hé! mon cher, répliqua Pitch, qui se mit à persifler, vous n’attendez
-pas, j’imagine, que je vous en fasse une nomenclature détaillée. Vous
-les connaissez mieux que moi et n’avez que l’embarras du choix entre ces
-instruments, plus désagréables les uns que les autres: flèches, lances,
-poignards, tomahawks.
-
-L’inconvainquable Gisber se borna à hausser les épaules dédaigneusement.
-
-Ce fut avec ces dispositions également hostiles, mais peu d’accord sur
-le choix des moyens et leur opportunité, que les deux bandits
-rejoignirent la colonne des chasseurs de bisons.
-
-Ils ne s’étaient point attendus à en trouver un pareil nombre.
-
-Ce leur fut une première déception qui leur fit faire la grimace.
-
-Leur second ennui fut de se voir reconnus à la première rencontre.
-
-Wagha-na s’approcha d’eux avec un sourire ironique et, après avoir pris
-des nouvelles de leur santé, leur demanda s’ils étaient venus dans
-l’intention de prendre part à la chasse. Sur leur réponse affirmative,
-il ajouta:
-
---Eh bien! Messieurs, la terre est grande et la prairie aussi. Il y a
-place pour tout le monde sous le soleil. Je vous souhaite une promenade
-agréable et d’heureux coups de fusils.
-
-C’était, en termes polis, leur signifier leur congé.
-
-Gisber Schulmann dut avaler sa rage avec sa salive. L’occasion semblait
-lui échapper.
-
-D’autant plus qu’il fallait à tout prix informer Léopold Sourbin.
-Celui-ci, à la vue de ses complices, était devenu, tout à tour, très
-rouge et très pâle, et ces aspects de son visage n’avaient point échappé
-aux yeux sagaces qui le surveillaient.
-
-Ulphilas joua sa dernière carte:
-
---Gentlemen, demanda-t-il, n’y a-t-il pas, parmi vous, un Français du
-nom de Sourbin?
-
-C’était là, assurément, une souveraine maladresse. Le Yankee aurait dû
-supposer que ceux qu’il s’efforçait de tromper étaient déjà plus ou
-moins au courant des visées du Français, surtout si celui-ci avait fait
-connaître ses intentions au sujet d’un mariage possible avec sa cousine.
-
-Mais le but que visait Pitch n’était point tant d’en imposer à Wagha-na
-que de faire connaître à Léopold lui-même qu’on ne le perdait point de
-vue et, conséquemment, que, s’il cherchait à se dérober à ses
-engagements envers ses deux ex-associés, on saurait lui rappeler cet
-importun souvenir.
-
-A cette question ainsi posée, le Bison Noir répondit sérieusement en
-rappelant ledit Léopold:
-
---Monsieur Sourbin, dit-il, voici deux Messieurs qui paraissent vous
-connaître et qui désirent vous parler.
-
-Très troublé, le cousin de Madeleine sortit, à contrecœur et les
-sourcils froncés, des rangs de ses hôtes et s’avança vers les deux
-aventuriers sans céler sa mauvaise humeur.
-
-Il était dans l’obligation de se montrer froid envers eux, sous peine de
-donner prise aux soupçons.
-
-Il toucha donc à peine le bord de son chapeau de feutre mou en abordant
-Pitch. Quant à Schulmann que, d’ailleurs, il connaissait à peine, il
-affecta de ne point le voir.
-
-L’Allemand n’avait point à se plaindre de ce manque d’égard, étant
-lui-même le plus malotru des hommes.
-
-Quant à Ulphilas, il prit la chose avec son ordinaire placidité:
-
---_All right!_ Monsieur Sourbin. Je trouve très bien que vous feigniez
-de nous être étranger. Comme cela, personne ne pourra croire que nous
-nous entendons pour poursuivre un bénéfice commun.
-
-La phrase était habilement faite. Elle ramenait tout de suite le
-Français à la mémoire de son pacte. Mais elle eut le don de porter
-violemment sur les nerfs de celui-ci.
-
---Hé! monsieur Pitch, réclama-t-il, vous en parlez trop souvent et
-surtout trop à l’aise de ce bénéfice commun.
-
-Engagée sur ce ton, la conversation ne pouvait être aimable.
-
-L’Américain, dès qu’il se vit en tête, répliqua avec non moins
-d’aigreur. Ce que voyant, Léopold poussa son cheval et s’éloigna du gros
-des chasseurs, afin que le bruit des paroles échangées ne pût parvenir
-jusqu’à eux.
-
-Mais s’il évita leurs oreilles, il ne parvint pas à éluder leurs
-regards.
-
-Ces yeux d’hommes des grandes plaines peuvent rivaliser avec ceux des
-faucons et des aigles. Ils suivirent donc à distance l’expression
-mimique des gestes, et s’ils n’en pénétrèrent pas tout le sens, du moins
-comprirent-ils qu’entre ces trois blancs venus de régions différentes,
-les relations étaient plus étroites qu’ils ne voulaient l’avouer.
-
-Wagha-na appela à lui Cheen-Buck et O’Connor.
-
---Vieux Joë, dit-il, si je ne t’ai pas répondu l’autre soir dans la
-tente, ce n’était pas que je blâmasse tes soupçons. Mais je ne voulais
-point alarmer inconsidérément Madeleine. Maintenant, je sais ce que je
-voulais savoir. Nous pouvons donc causer à notre aise.
-
-Et, comme les deux compagnons tendaient l’oreille, il poursuivit:
-
---Désormais, jusqu’à la fin de la chasse, vous emmènerez Madeleine à
-l’autre extrémité de la colonne. Vous vous tiendrez sans cesse à ses
-côtés. Vous veillerez à ce qu’elle ne se trouve jamais à proximité de
-ces deux coquins, pas même à portée de fusil.
-
-Une véritable stupeur se peignit sur les traits des deux hommes.
-
-Le Bison Noir comprit qu’il devait entièrement s’ouvrir à ses amis de
-ses craintes et de ses projets.
-
-Alors, il leur rappela le crime accompli vingt ans plus tôt par le père
-de ce même Léopold Sourbin, et leur expliqua le danger qui menaçait la
-jeune fille. Elle disparue, c’était au fils de l’assassin que revenait
-la fortune.
-
-Joë et l’Indien n’étaient pas gens à s’embarrasser de casuistique.
-
-Wagha-na le vit bien dès leurs premières paroles.
-
---Jean, dit tranquillement O’Connor, parlant avec la familiarité d’une
-vieille affection, à votre place, je n’aurais pas tant de scrupules.
-Puisque ces hommes sont trois coquins, je les tuerais tous les trois.
-
---Hum! fit Wagha-na, qui ne put s’empêcher de rire, le moyen est
-radical, mais un peu vif.
-
---Je partage l’avis de Joë, appuya Cheen-Buck.
-
-Le chef fit alors connaître à ses auditeurs les raisons pour lesquelles
-il ne professait pas leurs sentiments. Certes, il n’avait aucune
-confiance dans le Yankee, pas plus qu’en son compère l’Allemand. Mais il
-jugeait Léopold meilleur que son père et ses associés, sans que,
-pourtant, cette opinion plus favorable allât jusqu’à l’estime du
-personnage. Il suffisait donc d’écarter ce dernier, de lui signifier son
-congé, sans qu’il fût nécessaire de le supprimer.
-
-Lorsque Wagha-na fit connaître les prétentions de Sourbin à la main de
-Madeleine, c’est-à-dire à son héritage, un rire convulsif secoua ses
-deux interlocuteurs. O’Connor éclata:
-
---En vérité, j’aimerais mieux, à mon âge, contracter mariage avec la
-plus laide _squaw_ du pays des Apaches que de laisser ce polisson entrer
-dans la tente de notre fée.
-
---Et moi, ajouta Cheen-Buck, je consens à faire toute ma vie la cuisine
-pour les Yankees, si notre fée accorde seulement un regard d’attention à
-cet affreux drôle.
-
-Wagha-na partagea leur hilarité et leur confia de nouveau la mission de
-veiller sur Madeleine. D’ailleurs, il avait pris le soin d’en informer
-la jeune fille qui ne mit aucun obstacle à cette mesure de précaution.
-
---Une balle de carabine est vite venue,--avait dit sentencieusement
-l’Indien.
-
-Il était donc naturel que, proche la frontière américaine, Wagha-na
-redoublât de prudence et se tînt sur le qui-vive.
-
-Or, le lendemain du jour où le dernier buffle avait été abattu, on
-s’aperçut, au camp, que les deux compagnons Ulphilas Pitch et Gisber
-Schulmann qui, jusque-là, s’étaient laissé voir chaque jour, avaient
-définitivement disparu.
-
---Qu’augurez-vous de cela? demanda le Bison Noir à ses conseillers
-habituels.
-
---Je n’en augure rien de bon, répliqua Joë O’Connor.
-
---Ils ont sans doute passé la frontière, ajouta Cheen-Buck.
-
-Wagha-na hocha la tête.
-
---Oui, ils ont passé la frontière, et c’est là justement qu’est le
-danger. Il existe, si je ne me trompe, un règlement particulier des
-États de l’Ouest qui interdit aux Indiens réfractaires de s’approcher à
-plus de trois milles des limites. Or, nous n’en sommes pas à un mille.
-Je gagerais que ces coquins sont allés prévenir la garnison de quelque
-poste et que nous allons avoir sur les bras toute une compagnie de
-volunteers Riflemen.
-
---Ils passeraient la frontière eux-mêmes, en ce cas, s’écria Vernant,
-présent à l’entretien. Ce serait une violation flagrante de territoire.
-
---Oh! ce n’est pas ce qui les gêne! ricana Cheen-Buck.
-
---Mais nous serions dans le cas de légitime défense?
-
---Cela ne nous empêcherait pas de recevoir leurs balles, mon cher
-enfant, fit tristement Wagha-na. Et nous n’en aurions aucun profit. Le
-gouvernement du Dominion se garderait bien de faire droit à notre
-plainte. Le Canada n’est point encore assez fort pour lutter contre ses
-puissants voisins, et l’Union suscite toutes les occasions de conflit
-pour agrandir son territoire au détriment du nôtre.
-
-Et, avec un soupir, il ajouta:
-
---D’ailleurs, nous sommes Indiens et, en majeure partie, catholiques.
-Nous n’avons pour nous que la population d’origine française, qui
-s’accroît beaucoup trop vite pour ne point porter ombrage au Saxon
-jaloux. Or, celui-ci est partout le même, et peu importe qu’il habite en
-deçà ou au delà du Saint-Laurent et des lacs.
-
-Tout le monde se rendit à la justesse de ces remarques, et l’ordre de
-retraite immédiate fut aussitôt donné.
-
-Toutefois, comme la contrée était sillonnée par le passage
-d’innombrables gibiers à poil et à plumes regagnant les régions plus
-chaudes du midi, Wagha-na consentit à ce que la retraite s’opérât par
-les montagnes.
-
-On s’engagea donc sur la montée de la chaîne.
-
-Les monts Rocheux, qui commencent au Mexique pour se terminer à
-l’archipel fragmenté des Aléoutiennes, ainsi que les vertèbres d’une
-immense épine dorsale, ne sont que la continuation le long du Pacifique,
-et à travers le continent Nord-Américain, de la puissante chaîne des
-Andes. De même que les Cordillères soutiennent tout le triangle
-méridional, les montagnes Rocheuses, avec leurs divers noms espagnols
-qu’elles ont conservés, malgré la conquête Anglo-Saxonne, supportent à
-l’est l’immense développement de plaines qui durent émerger des eaux le
-jour où l’Atlantide, célébrée par Platon, disparut dans les gouffres
-glauques.
-
-Elles comptent, au nombre de leurs pics, de moyenne hauteur, des volcans
-en pleine activité dont un seul, le mont Saint-Élie, appartient à
-l’Amérique Russe, aujourd’hui rachetée par les États-Unis, et les
-autres, Chimborazo, Jorullo, Popocatepeltl, se trouvent disséminés sur
-les contreforts californiens et mexicains.
-
-Le reste de la chaîne, à peu près inexploré, possède, çà et là, quelques
-orifices ignivomes et de nombreuses sources d’eau chaude, des geysers,
-des puits de naphte et de bitume. Le royaume du feu n’est guère éloigné
-de la croûte terrestre en cet endroit.
-
-Celle-ci justifie le nom qui a été donné à la longue extumescence des
-roches pyrogènes.
-
-La chaîne, en effet, est la plus sinistre, la plus tourmentée qui se
-puisse voir.
-
-Nulle part ailleurs, les secousses du globe n’ont amoncelé pareil chaos
-de ruines plutoniennes. Ce ne sont que blocs géants, entassés pêle-mêle
-en d’invraisemblables équilibres, que cassures vives et tranchantes, que
-déchirures béantes.
-
-Ce fut dans ce dédale de blocs éboulés que s’engagea la colonne.
-
---Du moins,--avait dit Wagha-na,--si la fantaisie vient aux Yankees de
-nous attaquer sur notre propre territoire, serons-nous en mesure de nous
-défendre.
-
-Il donna donc le conseil aux Sioux de renvoyer en avant la majeure
-partie de leur troupe.
-
-Ce conseil fut ponctuellement suivi. Il ne resta guère que cent ou cent
-dix hommes autour des quarante compagnons du Bison Noir, et ceux-ci
-s’élancèrent en avant sur les versants de la montagne.
-
-On monta sans arrêt jusqu’à un niveau de deux mille mètres, à travers
-d’âpres vallées, de sombres gorges qu’éclairait, de temps à autre, la
-brusque apparition d’un site plein de verdure lumineuse. On franchit des
-torrents impétueux, des chutes pleines de fracas et d’épouvantes. On
-atteignit ainsi une sorte de ligne de faîte sur laquelle bêtes et gens
-purent enfin assurer leurs pas.
-
-Et, chemin faisant, ainsi qu’on l’avait prévu, il y eut de beaux coups
-de fusil.
-
-Dans une seule matinée, Vernant, O’Connor, Sheen-Buck et une vingtaine
-d’Indiens, rapportèrent au campement provisoire plus de quatre-vingt-dix
-hérons ou grues couronnées, ce qui fournit à la colonne deux succulents
-repas. Le lendemain, les mêmes carabines, chargées à plomb, cela va sans
-dire, abattirent deux cent cinquante têtes de canards sauvages, surpris
-dans les joncs d’un lac aux eaux glacées. Le troisième jour, ce fut un
-véritable massacre de perdrix grises, de cailles, de vanneaux, et
-Léopold Sourbin, qui s’était mis de la partie, compta trente-deux pièces
-pour son propre compte.
-
-Le cousin de Madeleine ne s’était jamais vu à pareille fête.
-
-Aussi insista-t-il avec les Indiens auprès de Wagha-na, afin que l’on
-prolongeât de quelques heures le séjour en cette terre de promission.
-
-Le Bison Noir fit d’abord un assez froid accueil à cette demande. Tout
-lui conseillait la prudence, et, si l’on s’était rejeté plus à l’ouest
-dans la montagne, on n’était point encore sorti de la limite de trois
-milles assignée aux courses Indiennes par les conventions
-internationales.
-
-Il avait donc hâte de se mettre entièrement sous le couvert de la plus
-stricte légalité.
-
-Mais les prières des Indiens furent si pressantes qu’il se laissa
-ébranler dans sa méfiance.
-
-De plus, ses yeux, en interrogeant le visage de Sourbin, n’y démêlèrent
-aucune arrière-pensée. S’il y avait un complot ourdi par les deux
-coquins Pitch et Schulmann, il était patent que le cousin de Madeleine
-n’y entrait pour aucune part.
-
-Wagha-na permit donc de prolonger d’un jour l’étape dans la montagne,
-mais à la condition qu’on se porterait, dès ce délai écoulé, d’un mille
-de plus au nord du point où l’on venait de s’arrêter.
-
-Les chasseurs, joyeux, s’élancèrent dans toutes les directions.
-
-Madeleine, emportée par son ardeur de chasseresse, réclama à son père
-adoptif l’usage de sa liberté.
-
-Après quelques instants de résistance, Wagha-na céda sur ce point comme
-il avait cédé sur l’autre, mais en renouvelant à Joë et à Sheen-Buck ses
-recommandations des jours précédents.
-
-Lui-même, accompagné de Georges Vernant, suivit de très près la colonne
-à laquelle s’était jointe Madeleine.
-
-Celle-ci était composée des plus braves ou, pour mieux dire, des plus
-aventureux parmi les Indiens.
-
-Elle s’élevait au chiffre restreint d’une dizaine de chasseurs, que la
-présence de Madeleine, de Sheen-Buck et d’O’Connor portait à treize,
-nombre de mauvais augure, ainsi que le fit remarquer Léopold Sourbin en
-personne.
-
---Eh bien!--dit Wagha-na, en riant,--joignez-vous à eux; vous serez
-quatorzième.
-
-Depuis quelques jours, en effet, les sentiments de l’Indien à l’égard de
-Léopold avaient changé.
-
-Depuis longtemps il l’observait et il était arrivé à cette conclusion
-que le fils de l’assassin d’Yves Kerlo n’était point une nature
-foncièrement perverse. En outre, soutenu par l’espoir d’épouser sa
-cousine, l’aventurier était le premier intéressé à la conservation de
-celle-ci. Nul gardien ne pouvait donc être plus vigilant que lui.
-
-Mais, pour répondre au regard étonné que lui adressa Vernant, il lui
-expliqua les motifs de sa conduite.
-
-Il ajouta:
-
---Au surplus, le proverbe français ne dit-il pas: «Deux sûretés valent
-mieux qu’une»? Pour nous y conformer, mon cher Georges, nous allons
-surveiller nous-mêmes ce surveillant intéressé.
-
-Et, suivi du jeune homme, il se rapprocha vivement du groupe des
-chasseurs.
-
-Ceux-ci, après avoir gravi une pente fort raide, s’étaient rassemblés
-sur une sorte de plateau, après lequel commençait une longue descente
-plus raide encore, longue d’un mille environ, au bout de laquelle, dans
-le creux d’une exquise vallée, scintillait un lac aux eaux bleues et
-limpides.
-
-Sur les bords de ce lac, un véritable troupeau d’antilopes pâturait à
-son aise.
-
-Attirés par ce spectacle, les chasseurs, Madeleine en tête, avaient
-descendu la pente au galop.
-
-Soudain, comme ils atteignaient à leur tour le plateau, Wagha-na et
-Georges les virent revenir sur leurs pas, donnant les signes d’une vive
-terreur.
-
-
-
-
-VIII
-
-LES GRIZZLYS
-
-
-Que se passait-il donc de l’autre côté du versant?
-
-Ni Georges, ni le Bison Noir n’eurent la patience d’attendre qu’on les
-rejoignît.
-
-Poussant vivement leurs chevaux, ils atteignirent les fuyards. D’un
-mouvement nerveux, Wagha-na saisit par la bride le cheval le plus
-rapproché et, interrogeant le cavalier avec une sorte de violence:
-
---Que se passe-t-il donc?--demanda-t-il.--Êtes-vous tous des lâches, où
-avez-vous été pris d’une folie soudaine?
-
-L’Indien, honteux, mais tout tremblant d’émotion, trouve à peine la
-force de répondre:
-
---Grizzlys.
-
-Ce mot, si plein d’une signification terrible, suffisait à expliquer la
-panique.
-
-Sans en entendre davantage, Wagha-na et Georges continuèrent à descendre
-l’effroyable pente.
-
-Ce qu’ils virent alors aurait dû les glacer d’effroi si leurs cœurs
-eussent été capables de crainte.
-
-Le dangereux sentier du versant, presque au point où il débouchait dans
-la vallée, s’engageait entre des roches éboulées formant de chaque côté
-comme une muraille, haute de six à sept mètres. C’était là un véritable
-défilé, long de deux cents toises, la plus naturelle et la mieux
-disposée des embuscades et qui, par un temps de guerre, eût pu fournir à
-des soldats, retranchés derrière ces parapets, la plus inexpugnable des
-défenses.
-
-Or, sur les pierres de ce double rempart, apparaissaient, descendant
-avec précautions de roche en roche, six ours gris de taille gigantesque,
-qui n’étaient peut-être, eux-mêmes, que l’avant-garde d’une armée.
-
-Ils s’étaient évidemment embusqués sur ce point afin d’y surprendre les
-antilopes.
-
-L’arrivée des cavaliers, en troublant leur embûche savamment ourdie, les
-avait mis en fureur, et, maintenant, c’était à ces fâcheux inattendus
-que s’en prenait leur rage.
-
-La situation était vraiment terrible.
-
-Les Indiens qui escortaient Madeleine avaient, pour la plupart, aperçu
-le danger avant de s’engager dans l’étroit corridor des roches. Ils
-avaient donc arrêté leurs bêtes et rétrogradé. Leurs cris et leurs
-signaux étaient parvenus trop tard aux sept qui avaient franchi le
-périlleux passage.
-
-A cette heure, ceux-ci ne devaient plus songer à battre en retraite par
-le même chemin.
-
-Six ours grizzlys suffiraient à arrêter une compagnie de voltigeurs. Que
-pouvaient donc contre eux une poignée de cavaliers qui auraient eu à
-soutenir un choc presque individuel?
-
-L’ours gris est, en effet, l’un des animaux les plus redoutables de la
-création; et les trappeurs américains le tiennent pour beaucoup plus
-terrible que le lion ou le tigre. A la vérité, il n’a pas, comme les
-grands félins de l’Afrique et de l’Asie, le ressort d’acier qui les fait
-bondir et rend leur choc irrésistible; il ne peut grimper aux arbres
-comme le léopard et la panthère. Mais il possède une effroyable vigueur
-et, debout sur ses pattes de derrière, il peut saisir la tête d’un
-cheval. On en a vu arrêter des bisons mâles à la course en les
-étreignant de leurs énormes bras.
-
-Longs et maigres, ils mesurent souvent trois mètres cinquante du museau
-à la naissance de la queue. Leurs os saillants, leurs larges poitrines,
-leurs gueules monstrueuses, leurs yeux sanglants ajoutent encore à la
-terreur qu’ils inspirent.
-
-Ce n’est pas tout. Comme tous les plantigrades, les grizzlys ont «la vie
-dure». Quelques-uns ont lutté avec courage bien que percés de plus de
-dix-huit balles. Et ce qui contribue à rendre plus fâcheuse leur
-rencontre, c’est la rapidité de leur course. Ils peuvent, en effet,
-suivre un cheval au trot. Tout homme à pied est perdu, s’il se fie à la
-vitesse de ses jambes. Plus que contre tout autre fauve, il doit
-conserver son sang-froid afin de ne point perdre la balle qu’il lui
-destine et qui ne le tue qu’en frappant entre les yeux ou au défaut de
-l’épaule.
-
-Tels étaient les effrayants animaux avec lesquels Madeleine et ses
-compagnons allaient se trouver aux prises.
-
-Encore si, pour revenir, ils avaient trouvé le chemin libre!
-
-Mais, outre que la retraite leur était coupée, le chemin horrible,
-montueux, glissant, semé de rocailles, n’aurait pas permis aux chevaux
-d’y soutenir une allure rapide. Il était déjà presque fabuleux que la
-petite troupe eût pu descendre sans encombre une côte aussi déclive.
-
-Ils ne pouvaient donc que fuir dans l’autre direction, c’est-à-dire vers
-la vallée et le petit lac où, naguère, s’abreuvaient les cerfs dont la
-vue avait surexcité leur ardeur cynégétique.
-
-Mais cette vallée elle-même, leur offrait-elle un refuge assuré?
-
-De la place où ils se trouvaient, Wagha-na et Georges ne pouvaient s’en
-rendre compte. Et quant à s’engager à leur tour dans le défilé, ils ne
-devaient point y songer. C’eût été de leur part une bravade aussi
-inutile que téméraire.
-
-Trois des ours avaient atteint déjà les roches les plus basses. Un autre
-prenait pied sur le sentier avec un grognement féroce comme pour inviter
-ses congénères à le rejoindre au plus tôt.
-
-Les cavaliers n’auraient pas franchi trois mètres sans être happés au
-passage.
-
-Wagha-na arrêta son cheval.
-
---Ne bouge pas, Gola, bonne bête,--lui dit-il.--Tu n’as rien à craindre
-de cette vermine. Tu sais bien que ton maître ne t’abandonnera pas, bon
-cheval.
-
-Il lui parlait comme il eût parlé à une créature humaine.
-
-Et, véritablement, le noble, animal parut le comprendre. Bien qu’il
-tremblât de tous ses membres et qu’une sueur froide glaçât sa belle robe
-dorée, il demeura immobile, à moins de cent mètres des fauves, comme si
-ses fins sabots se fussent incrustés dans le roc.
-
-Le Bison Noir mit pied à terre.
-
---Je vous conseille d’en faire autant,--dit-il à Vernant, surpris.
-
-Lorsque le jeune homme l’eut imité, Wagha-na adressa à Hips un discours
-analogue à celui qu’il venait de tenir à sa propre monture. Hips se
-conforma à ce paternel avertissement.
-
-Alors l’Indien décrocha de sa ceinture un cor d’ivoire finement ciselé
-et en tira trois ou quatre sons perçants.
-
-C’était un appel de ralliement jeté aux Indiens qui chassaient dans la
-montagne.
-
-Les sept compagnons qui avaient fui, revenus de leur terreur, s’étaient
-rapprochés de leur chef et avaient suivi son exemple.
-
-Wagha-na expliqua sa pensée.
-
---Il n’y a qu’une tactique à suivre avec ces brutes: tâcher de les
-attirer sur nous, afin de permettre aux autres de revenir.
-
-Les neuf hommes marchèrent donc, la carabine au poing, au-devant des
-féroces plantigrades.
-
-Ceux-ci étaient déjà au nombre de trois sur le chemin. Les trois autres
-continuaient leur descente.
-
-Au moment où ils avaient entendu les sons du cor de l’Indien, les ours
-avaient donné quelques signes de terreur. Bientôt, comme sollicités par
-une bravoure soudaine, ils se retournèrent et vinrent, d’un trot lourd,
-mais rapide, au-devant de leurs assaillants.
-
---Attention!--commanda Wagha-na. Il s’agit de les attirer le plus loin
-possible sur la montée. Faisons donc retraite sur nos chevaux. Avec eux,
-nous n’avons rien à craindre.
-
-La manœuvre était fort simple. En voyant reculer leurs ennemis, les
-Grizzlys s’enhardirent. Puis, pris tout à coup d’une aveugle fureur, ils
-accélérèrent leur course, avec des grondements si terribles que les
-chevaux des Indiens, moins aguerris que Hips et Gola, dont ils avaient
-pourtant imité la courageuse attitude, se mirent à renâcler, à souffler
-violemment, à se cabrer, ce qui alarma Wagha-na.
-
---Tenez vos bêtes!--cria-t-il d’une voix vibrante.
-
-L’ordre était plus facile à donner qu’à exécuter. Les Indiens cependant
-parvinrent à maîtriser les animaux fous de terreur.
-
-Cependant les ours gagnaient du terrain. Ils n’étaient pas à plus de
-deux cents pas, lorsque le Bison Noir, saisissant sa carabine, pourvue
-de balles à pointes d’acier, l’épaula, en criant derechef à ses
-compagnons:
-
---Visez bien! Il s’agit de ne pas perdre une seule charge. Si nous
-avions ces trois-là du premier coup, le reste ne serait plus qu’un jeu.
-Allons! Je le répète: visez bien.
-
-L’étroitesse du chemin ne permettait point malheureusement aux neuf
-hommes de tirer en même temps.
-
-Les quatre premiers seuls, parmi lesquels se trouvaient Wagha-na et
-Georges Vernant, firent feu simultanément.
-
-Deux balles atteignirent le premier des animaux, celles du jeune
-Français et du Bison Noir. Toutes les deux le frappèrent aux bons
-endroits. Wagha-na avait visé le front.
-
-Frappé au front et au cœur, le monstre tomba foudroyé.
-
-Les deux compagnons ne reçurent que des projectiles de plomb, l’un dans
-le cou, l’autre à l’une des pattes de devant.
-
-Alors, soit que cette fusillade les eût effrayés, soit que la vue de
-leur frère mort leur inspirât de salutaires réflexions, les lourdes
-bêtes se détournèrent brusquement et se mirent à fuir sur la pente
-précipitée, où les avaient devancés déjà leurs congénères.
-
---Hardi!--cria Wagha-na en plaçant de nouvelles cartouches dans le
-magasin de son arme belge, conforme au modèle français,--hardi, vous
-autres. Ne les laissez pas échapper.
-
-Les cinq Indiens qui n’avaient point encore tiré firent feu à leur tour.
-Peines perdues! Bien que tous les coups eussent porté, les ours
-n’étaient atteints que par derrière. Cette décharge ne fit qu’accélérer
-leur course vers la vallée.
-
-Le Bison Noir fut saisi d’une profonde terreur.
-
---Je connais l’ours,--dit-il.--Pour que ceux-ci soient pressés de fuir
-comme ils le font, contre toutes leurs habitudes, c’est qu’évidemment il
-doit y en avoir d’autres dans la vallée.
-
---Et Madeleine!--s’écria Georges étranglé par la douleur.
-
---Oui, Madeleine,--répondit l’Indien.--Il faut la sauver à tout prix.
-
-D’un geste qui compléta sa pensée il montra au jeune homme le double
-parapet des roches.
-
-En cet endroit, elles formaient une sorte d’escalier cyclopéen. C’était
-par cet escalier que les ours étaient descendus.
-
-Georges n’en entendit pas davantage.
-
-D’un bond, il gravit la première marche, immédiatement accompagné par le
-père adoptif de la jeune fille.
-
-En quelques élans, ils eurent gagné la crête du remblai de roches. De
-là, leur vue embrassa un assez vaste horizon et ils purent se rendre
-compte de toute la scène qui se déroulait sous leurs regards.
-
-A leurs pieds se creusait la vallée, longue à peine de deux kilomètres,
-large au plus de huit cents mètres. Au centre s’étendait le petit lac
-bleu, ombragé de saules, de cyprès et de platanes. Alentour, les pentes
-se voilaient d’une végétation superbe, mais que le Nord avait déjà
-touchée de son haleine glaciale.
-
-Au delà s’ouvrait un second couloir analogue à celui qu’ils venaient de
-parcourir et qui devait mettre la vallée en communication avec d’autres
-semblables, car on pouvait, à distance, voir moutonner, par derrière les
-roches grises qui trouaient l’humus, tout un flot de frondaisons
-jaunissantes.
-
-Et dans cet étroit espace, six cavaliers groupés ensemble semblaient
-interroger l’horizon environnant.
-
-Wagha-na ne s’était pas trompé. Il n’avait que trop bien deviné la cause
-de la retraite des ours.
-
-De l’autre côté de la vallée, cinq nouveaux grizzlys, aussi énormes que
-les premiers, sortaient du milieu des arbres et s’avançaient au petit
-trop vers les cavaliers.
-
---Cinq et cinq font dix!--prononça le Bison Noir. Et ce truisme ainsi
-prononcé n’avait rien de ridicule. Il prenait, au contraire, une
-terrifiante signification en présence de l’attaque des monstrueuses
-bêtes. D’autant plus qu’avec le même ton de découragement, l’Indien
-ajouta:
-
---Ils sont six en tout.
-
-Mais, chez un tel homme, le découragement ne pouvait être de longue
-durée.
-
---Peut-être,--dit-il,--aurons-nous le temps d’en abattre un ou deux au
-sortir du défilé?
-
-Et, toujours accompagné de Georges Vernant, bondissant de roche en
-roche, ils parvinrent ainsi aux derniers blocs surplombant la vallée. De
-là, ils pouvaient être vus par les cavaliers et même échanger quelques
-paroles avec eux.
-
---Joë,--appela le Bison Noir.
-
-Le vieux trappeur, qui se tenait aux côtés de Madeleine, se retourna.
-
---Profitez du passage au moment où il sera libre,--cria Wagha-na, en
-montant le défilé!
-
-L’Irlandais comprit. Trois des six cavaliers se tournèrent vers
-l’orifice du défilé, pendant que les trois autres faisaient face aux
-assaillants de la vallée.
-
-Contre ces derniers, la défense était plus aisée.
-
-Ils ne pouvaient, en effet, venir à l’attaque qu’après avoir contourné
-le petit lac, ce qui permettait aux assaillis de les fusiller à leur
-aise, puis de se dérober par le défilé, si le passage en était libre.
-
-Mais là gisait toute la difficulté. Il fallait que ce paysage fût libre.
-
-Déjà Wagha-na et Georges Vernant avaient tourné l’extrémité du détroit
-rocheux et, descendant le plus bas possible, s’efforçaient d’attirer sur
-eux l’attention des Grizzlys, afin que, renonçant à la poursuite des
-cavaliers, ils permissent à ceux-ci la fuite, par le chemin qu’ils
-venaient de parcourir.
-
-En un clin d’œil les deux hommes se dressèrent, au milieu de l’éboulis,
-de manière à prendre d’enfilade la longueur du couloir au moment où les
-fauves apparaîtraient.
-
-Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Presque simultanément, trois
-têtes affreuses se montrèrent.
-
-Les deux coups de feu éclatèrent en même temps.
-
-C’étaient de merveilleux tireurs que Georges Vernant et le Bison Noir.
-Les balles à pointe d’acier trouvèrent chacune un ours au bout de leurs
-trajectoires et deux bêtes s’abattirent, l’une, le cœur troué, l’autre
-le crâne fracassé.
-
-Il en restait deux autres. Joë O’Connor, Sheen-Buck et Léopold Sourbin,
-très crâne devant ce danger inévitable, les frappèrent à la course.
-
---Dieu soit loué!--s’écria Wagha-na,--la route est libre maintenant.
-
-Les six cavaliers n’avaient point attendu cette exclamation pour
-s’élancer vers le défilé.
-
-Il y avait bien encore une difficulté.
-
-Des cinq grizzlys ainsi fusillés, deux n’étaient point tout à fait
-morts, et leurs grands corps, renversés sur le flanc obstruaient le
-passage. On les voyait se soulever péniblement, avec de douloureux
-efforts pour se redresser.
-
---Il faut passer tout de même,--cria énergiquement Madeleine.
-
-Et, enlevant vigoureusement sa bête, la vaillante jeune fille montra le
-chemin à ses compagnons.
-
-Mais ceux-ci ne voulurent pas la laisser affronter la première la
-périlleuse traversée.
-
-Sheen-Buck s’élança en avant, prenant la tête. Cavalier incomparable, il
-franchit d’un bond le corps du plantigrade le plus rapproché. Après lui
-passa Léopold, qui avait un peu le droit de se prendre pour un héros.
-Puis ce fut le tour de l’Indien et de Joë. Madeleine fermait la marche.
-
-Dans le fond de la vallée, les cinq autres grizzlys avaient précipité
-leur course et atteignaient déjà les bords du lac.
-
-Alors se produisit un incident tout à fait inattendu et qui renouvela
-toutes les terreurs.
-
-Au moment même où Madeleine, donnant du champ à sa monture, s’apprêtait
-à franchir l’obstacle à son tour, la jument eut une grande secousse de
-tout son corps et s’affaissa sur les genoux, comme si elle eût buté des
-pieds de devant.
-
-Mais la détonation d’un coup de feu ne laissa aucun doute sur la cause
-de sa chute. Le pauvre animal tombait sous la balle d’un tireur
-maladroit, balle destinée sans doute à l’ours blessé qui, par un suprême
-effort, venait de se remettre d’aplomb sur ses pattes et, sanglant, la
-gueule entr’ouverte, s’avançait vers la jeune fille désarçonnée.
-
-Madeleine était tombée, sans se blesser heureusement. Elle était debout
-maintenant, épaulant l’arme élégante que son père adoptif avait fait
-confectionner spécialement pour elle.
-
-La balle ne fit au monstre qu’une blessure insignifiante qui accrut sa
-rage.
-
-Mais une autre détonation coïncida avec la décharge de la petite
-carabine.
-
-C’était Wagha-na qui avait tiré.
-
-Chose étrange! Il n’avait point tiré sur l’ours.
-
-On l’avait vu se tourner vers le mur de roches formant l’épaulement
-opposé du défilé. Quand la fumée se dissipa, on put voir une silhouette
-humaine disparaître rapidement derrière les blocs que domina une seconde
-un bonnet de fourrure.
-
-Ce bonnet de fourrure avait été une révélation pour Wagha-na.
-
-Debout sur une roche et montrant la muraille cyclopéenne qui lui faisait
-face, il cria:
-
---Cent livres à qui m’amènera cet homme, mort ou vif.
-
-Les Indiens qui descendaient la pente, abandonnèrent leurs chevaux et se
-ruèrent à l’assaut de l’escalier titanique.
-
-Cependant, dans la vallée, la situation de Madeleine était devenue
-critique.
-
-L’ours, quoique grièvement blessé, avait encore assez de forces pour
-broyer la jeune fille et la déchirer. Il s’avançait, péniblement sans
-doute et par soubresauts, mais il gagnait du terrain, et la pauvre
-enfant se trouvait prise entre cet adversaire redoutable et les cinq
-grizzlys de la vallée qui hâtaient leur course et dont le plus rapproché
-n’était pas éloigné de plus d’une centaine de mètres.
-
-Elle était donc perdue si quelque prompte intervention ne l’arrachait à
-cette épouvantable alternative.
-
-Par bonheur, Georges Vernant avait pu juger d’un seul coup d’œil la
-situation.
-
-S’adossant au pan de rochers, haut, sur ce point, de huit à dix mètres
-et assez lisse, il se raidit et se laissa couler, les pieds en avant, en
-élevant sa carabine au-dessus de sa tête.
-
-En touchant le sol de la vallée, il bondit à la rencontre de l’ours.
-
-Il ne fallait pas songer à faire usage d’une arme à feu. Le moindre
-tremblement de la main pouvait être mortel pour Madeleine elle-même, que
-la balle aurait pu atteindre, ne fût-ce qu’en ricochant sur la paroi de
-granit.
-
-Tenant donc sa carabine de la main gauche, Georges brandit de la droite
-la hache à manche court qui ne quitte jamais l’Indien des prairies et le
-trappeur des forêts.
-
-Ce fut pour les spectateurs de cette scène émouvante une minute
-d’indicible angoisse.
-
-Debout, le couteau de chasse à la main, l’intrépide Madeleine attendait
-le choc du monstre.
-
-Elle vit venir du même œil le péril et le secours.
-
-L’animal était à bout de force. Mais quelque obscur instinct, quelque
-sombre fureur de vengeance le soutenait encore, sans nul doute. Son
-attaque n’en devait être que plus terrible.
-
-Essoufflé par la course qu’il venait de faire, Georges Vernant ne put
-que jeter un mot à la jeune fille.
-
---A droite!
-
-A droite, c’est-à-dire vers la muraille de granit dans laquelle
-s’ouvrait un enfoncement suffisant pour permettre à Madeleine, en s’y
-blottissant, d’échapper à l’étreinte désespérée du grizzly.
-
-Elle entendit l’avis salutaire. D’un seul élan, elle se jeta dans la
-fente.
-
-Il était temps. Déjà l’ours s’était dressé sur ses pattes de derrière,
-énorme, aussi haut qu’un cheval. Il retomba avec un rugissement de rage
-impuissante sur la paroi de granit que rayèrent ses griffes furieuses.
-
-Mais avant qu’il eût touché terre, Vernant s’était rué sur lui.
-
-D’une main sûre et d’une vigueur herculéenne, la hache fut envoyée sur
-la nuque épaisse de l’animal. Telle fut la force du coup que le fer
-s’enfonça profondément entre les vertèbres cervicales. Le grizzly
-s’abattit comme une masse, pareil à un bœuf sous le maillet de
-l’abattoir.
-
-Alors, saisissant la jeune fille dans ses bras d’athlète, Georges
-l’emporta comme il eût fait d’un enfant sur la raide montée.
-
---Madeleine,--lui dit-il en la déposant,--puis-je vous dire aujourd’hui
-que je vous aime?
-
-Elle ne répondit pas, mais elle sourit en lui serrant la main.
-
-
-
-
-IX
-
-BLANCS ET ROUGES
-
-
-Tout le monde était sauf. On n’avait eu à déplorer que la perte d’un
-cheval. Mais cette perte était fort sensible à Madeleine qui pleura
-devant le cadavre de sa belle jument, lâchement tuée par une balle qui
-était peut-être destinée à la jeune fille elle-même.
-
-Bien entendu, à partir de ce moment, la chasse fut abandonnée. On se
-borna à accueillir à coups de fusils les cinq grizzlys retardataires,
-lesquels, de leur côté, ne s’obstinèrent point dans une attaque aussi
-chaudement reçue, et regagnèrent leurs cavernes, emportant quelques
-balles dans leurs puissantes musculatures.
-
-On les laissa opérer leur retraite sans les inquiéter davantage. On
-avait hâte de se rassembler dans la plaine, loin de ces dangereux
-parages, afin d’y commenter les incidents de cette journée féconde en
-émotions.
-
-Le dépouillement des cadavres retint encore une heure environ les
-chasseurs sur le théâtre du drame. Après quoi, l’on se mit en quête d’un
-campement pour la nuit. Heureusement que les divers groupes disséminés
-dans la montagne rentrèrent chargés de butin et que le repas du soir,
-déjà assuré par les chasses des jours précédents, fut abondamment pourvu
-de viande fraîche.
-
-On dressa donc les tentes à portée de fusil des premiers versants. Par
-mesure de prudence, Wagha-na disposa sa troupe en colonne de guerre, et
-plaça des sentinelles à toutes les extrémités du camp.
-
-Et comme Georges l’interrogeait sur les motifs qui lui inspiraient ces
-mesures de prévoyance:
-
---Mon cher enfant,--répondit le Bison Noir,--il s’est passé aujourd’hui
-des choses si extraordinaires que la plus méticuleuse prudence s’impose
-à nous. Nous devons être prêts à tout événement.
-
---Oui, je sais,--fit Vernant,--vous faites allusion à ce coup de feu
-maladroit et à ce bonnet de fourrure entrevu par vous?
-
---S’il n’y avait là qu’une maladresse, vous ne me verriez point aussi
-préoccupé, mon cher Georges. Cette balle était celle d’un ennemi. Je ne
-dis pas que cet ennemi ait voulu tuer Madeleine, mais il la frappait
-indirectement, puisque, en tuant le cheval, c’est-à-dire en lui ôtant
-les moyens de fuir, il la livrait aux dents et aux griffes du grizzly.
-
---Et l’on n’a pas pu s’emparer du misérable?
-
---Malheureusement non. L’homme s’est enfui avec une rapidité étonnante.
-Il a gagné un bouquet de pins sous lesquels il s’est perdu aux regards
-de ceux qui le poursuivaient.
-
---Il faudrait pourtant s’en assurer. Qui soupçonnez-vous?
-
---Je soupçonne les deux Yankees que vous savez. Ces deux coquins
-préméditent depuis longtemps un mauvais coup. Hier, ils ont failli
-l’accomplir. Madeleine morte, sa succession était ouverte, comme jadis
-celle de son père. Et vous vous expliquez maintenant les causes de cet
-attentat.
-
---Oui, je me l’explique,--murmura Vernant, dont la main se crispa sur la
-poignée de son revolver.--Mais cela ne s’accomplira pas, s’il plaît à
-Dieu! J’aurai plutôt la tête de ces deux scélérats.
-
---Ce n’est pas tout,--continua Wagha-na.
-
---D’autres indices m’ont frappé. Ces ours...
-
---Ces ours?--interrompit le jeune homme.
-
---Que voulez-vous dire? Ce n’étaient pas des complices, à coup sûr?
-
-Le Bison Noir eut un fin sourire.
-
---Au contraire, mon cher Georges, et beaucoup plus que vous ne pourriez
-le croire. Complices inconscients, cela va sans dire, mais qui ont joué
-leur rôle à merveille.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---Vous allez me comprendre. L’ours, le grizzly surtout, ne va jamais par
-bandes. Il est même très rare d’en rencontrer une famille chassant en
-commun. Il faut donc, pour que nous en ayons trouvé onze assemblés,
-qu’ils aient obéi à la fois à un mot d’ordre et à une poussée du dehors.
-Le mot d’ordre, cela va sans dire, a été donné à leurs meneurs. Pour les
-attirer sur le même point, il faut que, de directions opposées, on les
-ait rabattus sur nous, en même temps que l’on lançait devant eux le
-troupeau d’antilopes qui excita la convoitise de nos imprudents
-chasseurs.
-
---Ainsi, vous supposez.
-
---Je suppose,--je dirai même que c’est une certitude en mon esprit,--que
-cinquante ou soixante rabatteurs, pour le moins, ont envahi la montagne
-et formé un vaste cercle à dessein de pousser sur nous les fauves.
-
-Georges Vernant était renseigné. Aussi s’expliqua-t-il que les ordres
-très rigoureux de Wagha-na fixassent le départ de la colonne pour le
-lendemain à la première heure du jour.
-
-Agréé par Madeleine en qualité de fiancé, il avait obtenu d’elle et de
-Wagha-na la faveur de s’attacher aux pas de la jeune fille qu’il
-entendait ne plus quitter, maintenant qu’il savait de quelle sorte de
-périls elle était menacée.
-
-A l’aube, on plia les tentes. Puis Wagha-na distribua sa troupe à
-l’instar d’une petite armée. Cinquante cavaliers Sioux prirent la tête,
-formant une solide avant-garde; quatre-vingts fermèrent la marche. Dans
-la troupe centrale fut placée Madeleine que flanquaient Sheen-Buck et
-Joë O’Connor, et que Georges Vernant précédait de quatre à cinq pas.
-
-Léopold Sourbin était venu se placer aux côtés du jeune Français
-Canadien.
-
-Depuis les événements de la veille, Léopold prisait très haut sa propre
-bravoure. Peu s’en fallait qu’il ne se plaçât sur un pied d’égalité avec
-l’intrépide jeune homme dont tout le monde avait pu admirer l’héroïsme.
-
-Quelque bonne opinion que Sourbin eût de la constance avec laquelle il
-avait supporté l’indicible terreur que lui avait causée la présence des
-ours, il avait cependant une vague conscience de la supériorité physique
-et morale de Georges Vernant et n’était pas fâché de s’approcher de lui,
-ne fût-ce que pour profiter des reflets de sa gloire.
-
-Celui-ci éprouvait des sentiments diamétralement opposés à l’égard du
-cousin de Madeleine, et il ne prenait aucun soin de les lui dissimuler.
-
-Aussi, lorsque l’aventurier eut poussé son cheval botte à botte avec
-lui, Vernant ne put-il se défendre d’une rudesse que justifiaient les
-circonstances et surtout les apparences défavorables à Léopold.
-
---A propos, monsieur Sourbin,--lui dit-il à brûle-pourpoint,--que sont
-devenus vos amis?
-
---Quels amis?--demanda naïvement l’interpellé, qui n’avait pu s’empêcher
-de tressaillir.
-
---Mais ces deux gredins qui nous ont suivis, ces deux Yankees de
-mauvaise mine?
-
---Vous appelez ça mes amis?--répliqua le Français avec une moue
-dédaigneuse.--Mais, Monsieur, je n’ai jamais eu que des relations
-d’affaires avec ces gens-là. Je ne m’enquiers pas de leurs faits et
-gestes.
-
---Vous avez tort,--répliqua brutalement Georges.--Vous feriez mieux de
-vous en enquérir, car ce sont deux misérables coquins, auxquels je
-casserai la tête à notre première rencontre avec eux.
-
-Pour le coup, cette vigoureuse assurance donnée par Vernant réjouit
-l’âme de Léopold.
-
-Il éclata d’un rire aigu, qui témoignait d’une satisfaction profonde.
-
-Parbleu! mon cher Monsieur,--avoua-t-il,--ce n’est pas moi qui les
-défendrai.
-
-Et, voyant que son interlocuteur attachait sur lui un regard malgré tout
-surpris, il s’empressa de rectifier ses paroles en ce qu’elles
-paraissaient révéler d’égoïsme satisfait.
-
---Si je vous parle ainsi, ce n’est pas que le procédé ne me semble un
-peu vif. En France, nous nous en remettons à la justice du soin
-d’exécuter les criminels. Mais je ne doute pas que vous n’ayez de bonnes
-raisons pour vous guider, et c’est pour cela que, sans vous approuver
-entièrement, je ne me jetterai pas à la traverse de vos intentions.
-
---Vous auriez grand tort, en effet, de le faire,--répliqua Georges avec
-la même rudesse de ton et d’expression.--Vous ne les sauveriez pas et,
-dans la bagarre, il pourrait vous arriver d’attraper des horions.
-
-La conversation tournait à l’aigre, et force était bien à Léopold de
-reconnaître que son compagnon de route, jusque-là d’une rare urbanité,
-était devenu peu liant.
-
-Un incident, imprévu pour tous, sauf peut-être pour Wagha-na, y mit un
-terme.
-
-On vit revenir tout à coup une dizaine des cavaliers de l’avant-garde.
-
-Le Bison Noir n’attendit pas qu’ils l’eussent rejoint. En un temps de
-galop, il se porta au-devant d’eux et recueillit les informations qu’ils
-lui apportaient. Elles n’étaient rien moins que rassurantes.
-
-Le jeune chef Sioux, qui conduisait le détachement, avait vu brusquement
-surgir de l’horizon de l’ouest, venant d’une gorge des montagnes, une
-trentaine de cavaliers américains, armés jusqu’aux dents et portant
-l’uniforme gris et le chapeau de feutre à plumes de la milice des
-frontières.
-
-Il avait fait halte et attendu l’arrivée des soldats.
-
-Leur chef, un lieutenant, d’aspect rude et grossier, s’était avancé, les
-interrogeant avec brutalité.
-
---D’où venaient-ils? Que faisaient-ils en ces parages? Quel était leur
-chef?
-
-Le jeune Sioux n’était pas d’humeur endurante. Il avait répondu avec
-vivacité.
-
-Alors, les voix s’étaient grossies avec les expressions. Les soldats de
-l’Union, inférieurs en nombre et se trouvant en présence d’adversaires
-bien armés, avaient baissé le ton, tout en déclarant qu’ils s’opposaient
-au passage de la troupe et qu’ils feraient appel aux garnisons des forts
-voisins.
-
-Devant cette attitude hostile, le chef sioux n’avait voulu prendre
-aucune décision.
-
-Il en avait donc immédiatement référé à celui qu’il tenait lui-même pour
-son supérieur, à Wagha-na.
-
-A ces nouvelles, celui-ci n’hésita pas. Il fit presser l’allure de la
-troupe et se trouva en moins d’une demi-heure sur le théâtre de la
-conférence.
-
-A la vue du formidable renfort que recevaient leurs adversaires, les
-Yankees ne se sentirent point rassurés.
-
-Wagha-na, accompagné de Georges, de Joë et de Sheen-Buck, sortit des
-rangs des Indiens et s’avança à quelques pas seulement du détachement
-américain. En anglais très pur, il engagea le dialogue.
-
---Que nous voulez-vous, Messieurs? demanda-t-il poliment.
-
-L’officier répondit avec brusquerie qu’il exécutait les ordres donnés à
-tous les chefs de stations militaires à rencontre de bandes indiennes
-non soumises qui se rapprochaient de moins de trois milles de la
-frontière.
-
---Je vous ferai remarquer, répliqua le Bison Noir, que nous sommes ici à
-huit milles au moins de cette frontière et que c’est vous, en ce moment,
-qui violez le territoire de Sa Majesté Britannique.
-
-La remarque était si juste que le lieutenant parut fort embarrassé.
-
---Vous n’avez donc rien à faire ici, Messieurs, poursuivit le Bison
-Noir. Toute persistance de votre part serait une véritable déclaration
-de guerre à l’Angleterre dont nous sommes les loyaux sujets.
-
---Les Sioux ne sont point sujets de l’Angleterre, voulut rectifier
-l’officier. Leurs tribus sont établies officiellement et reconnues par
-le Congrès de l’Union sur les terres du Dakotah.
-
---Les Sioux n’ont pas tous accepté d’être citoyens des réserves,
-répondit le jeune chef avec feu.
-
-L’officier le regarda de travers. La rectification était précise. Mais
-il n’entendait pas recevoir de leçon en présence de ses hommes.
-
---Ceux qui n’ont point accepté sont des réfractaires, tenus pour des
-ennemis.
-
---Fort bien, Monsieur, concéda Wagha-na. Mais votre remarque n’est
-fondée, tout au plus, que sur le territoire américain. Or, vous êtes ici
-en terre anglaise.
-
---C’est la seconde fois que vous me le dites! s’exclama le lieutenant
-bourru.
-
---Afin de vous rappeler que vous n’avez plus rien à faire ici, et que
-vous aggravez votre situation en prolongeant votre séjour.
-
-Ces derniers mots parurent irriter les soldats. Plusieurs d’entre eux
-portèrent ostensiblement la main à leurs fontes ou à leurs ceintures,
-comme pour y prendre leurs pistolets.
-
-Mais Wagha-na, changeant alors de ton, apostropha sévèrement l’officier.
-
---Lieutenant, dit-il, vous êtes responsable de ce qui pourra arriver.
-Ceci est un acte d’hostilité au premier chef. Si vous ne le réprimez pas
-à l’instant, je vous arrête, vous et vos hommes et je ne me tiendrai
-pour satisfait qu’après vous avoir remis prisonniers aux autorités
-canadiennes de Vancouver.
-
-Les Yankees ne répondirent que par de sourdes imprécations.
-
---En voilà assez, conclut le Bison Noir. Vous avez le temps de regagner
-la frontière au galop. Toute résistance de votre part serait aussi vaine
-que coupable. Allons, Messieurs, adieu et sans rancune.
-
-Son geste désignait aux trente agresseurs l’escadron nombreux que
-formaient derrière lui les cavaliers Sioux.
-
-Le lieutenant rassembla ses hommes. Sans une politesse, sans un salut à
-l’adresse de ses courtois adversaires, il jeta l’ordre du départ, et le
-détachement prit la route du Sud dans un nuage de poussière.
-
---Cette fois, je l’espère, fit Georges Vernant, nous en avons fini avec
-ces désagréables voisins?
-
-Wagha-na hocha la tête.
-
---Rien n’est moins sûr. A vrai dire, ils ne se risqueront point
-eux-mêmes. Mais il n’en faudrait pas augurer qu’ils ne nous susciteront
-pas d’autres ennuis.
-
-Et, renouvelant ses ordres, il fit presser encore l’allure de la troupe.
-On ne la ralentit qu’au bout du trentième mille. Cette fois, la plaine
-paraissait suffisamment vaste et la distance assez grande de la
-frontière pour n’avoir plus à appréhender de nouveaux contacts avec les
-Yankees.
-
-Alors seulement, Wagha-na fit connaître à Georges les dernières craintes
-qu’il avait conçues.
-
-Cette lutte de l’élément rouge contre l’élément blanc atteint parfois à
-un degré de férocité inouïe. La haine est égale de part et d’autres, et
-mille causes secondaires viennent s’ajouter au séculaire antagonisme des
-races pour lui donner un caractère de sauvagerie inconnue en Europe et
-même chez les peuples orientaux.
-
-La religion elle-même vient aigrir le conflit et rendre les adversaires
-plus implacables.
-
-Il est un motif, entre autres, que les blancs invoquent pour justifier
-leurs propres cruautés et qui, en effet, donne à la guerre une apparence
-odieuse. C’est l’habitude qu’ont malheureusement conservée presque
-toutes les tribus indiennes, et qui ne semble pas près de disparaître,
-de scalper l’ennemi abattu. On sait que l’usage du scalp a cette
-particularité affreuse de ne point toujours entraîner la mort des
-victimes. Mais il leur laisse une existence souffreteuse, exposée à
-toutes les douleurs du système nerveux, à tous les accidents cérébraux,
-sans parler du ridicule amer auquel les expose une calvitie anormale.
-
-De leur côté, les rouges reprochent aux blancs leurs exactions, leurs
-pillages, la dépossession ininterrompue, que n’a même pas arrêtée cette
-création des «réserves,» ou garantie de certains territoires libres
-laissés par la race conquérante à la race conquise.
-
-Et comme la force matérielle, sans cesse accrue par les progrès de la
-science, donne toute supériorité aux blancs, il en résulte que les
-Rouges, pour compenser cette infériorité, recourent à toutes les
-perfidies, à toutes les ruses de la guerre de «sauvages», nom que cette
-guerre justifie amplement.
-
-De là violences systématiques, extermination par le fer, le feu, le
-poison, la maladie, la faim.
-
-Il n’est pas jusqu’à la trahison qui ne serve la diplomatie des
-belligérants.
-
-«Diviser pour régner,» la formule attribuée à la perfide Albion, est
-aussi celle des autres nations, et plus spécialement de celles qui se
-réclament d’une origine saxonne.
-
-En vertu de cet aphorisme, les États-Unis poussent à la guerre les unes
-contre les autres les peuplades sauvages qu’ils ne peuvent s’assimiler.
-Ces luttes intestines aident mieux aux progrès de leur ennemi commun que
-toute victoire directe de celui-ci. C’est un moyen aussi ancien que le
-monde et dont tous les conquérants ont reconnu l’efficacité.
-
-Et c’était à ce procédé de victoire déloyale que Wagha-na avait fait
-allusion, lorsqu’il avait dit à Georges Vernant:
-
---Il n’en faudrait point augurer qu’ils ne nous susciteront pas d’autres
-ennuis.
-
-Cependant la colonne, à peu près rassurée, avait résolu de prendre
-encore pendant quelques heures les distractions de la chasse.
-
-On ne pouvait s’éloigner ainsi de ces régions presque désertes que la
-saison favorisait merveilleusement sous le rapport de l’abondance autant
-que de la qualité du gibier.
-
-Mais ces territoires giboyeux attirent les chasseurs de toutes les
-parties du Continent septentrional.
-
-Aussi, le front de Wagha-na était-il resté soucieux malgré la retraite
-des Yankees.
-
-Pressé de questions par Georges Vernant, il lui expliqua ses
-inquiétudes.
-
---L’effort que je poursuis depuis vingt ans, vous devez le comprendre,
-n’est pas fait pour plaire à la race conquérante. Songez-y.
-Qu’adviendrait-il, si j’arrivais à rassembler en corps de nations toutes
-les tribus errantes de la race Rouge? Elles comptent encore deux
-millions et demi d’individus. C’est un chiffre qui serait doublé en
-trente ans, si un peu plus de bien-être, la pratique d’une sage hygiène,
-permettaient à nos malheureuses familles de s’affranchir du plus grand
-nombre des causes de mortalité qui les décime.
-
-Or, une telle reviviscence de races qu’ils n’ont su, jusqu’ici, que
-détruire, serait de nature à alarmer les blancs. Il paraît que la
-civilisation exige notre holocauste.--Afin d’entraver une telle action,
-le Yankee pousse à la rivalité des tribus entre elles et, par malheur,
-il réussit auprès de bon nombre d’entre elles. Je compte chez les hommes
-rouges d’implacables ennemis de mes idées et de mes efforts. Les races
-du Sud, Apaches et Comanches, plus spécialement, que je n’ai pu encore
-aborder de front, font une effroyable guerre à tous ceux que j’ai déjà
-pu rallier sous ma bannière. Nous passons à leurs yeux pour
-d’abominables traîtres qu’il faut massacrer sans pitié.--Or, c’est
-précisément en ce moment que ces tribus remontent du Texas, de la
-Californie, du Mexique même, vers les prairies que nous traversons.
-Maintenant, vous rendez-vous compté de mon angoisse.
-
---Oui, répondit Vernant, elles sont dignes d’un grand cœur comme le
-vôtre, car, dans un conflit de ce genre, c’est toujours la lutte
-fratricide, le sang indien qui coule.
-
---Merci, mon cher Georges, de me comprendre si bien. Vos paroles
-m’apportent une véritable consolation, répondit l’Indien avec une
-émotion qui fit monter des larmes sous ses paupières.
-
-Les appréhensions de Wagha-na n’étaient, hélas! que trop fondées.
-
-Lorsque, après vingt-quatre heures de repos à la fois matériel et moral
-les Sioux reprirent la route du Nord-Est, que l’on ne devait plus
-interrompre désormais, la vue d’un nuage gris sur l’horizon du Sud
-alarma le Bison Noir.
-
---Allons!--fit-il tristement,--voilà ce que je craignais.
-
-On fut promptement renseigné.
-
-Le nuage n’était que la poussière soulevée par une nombreuse cavalerie.
-
-Quand celle-ci fut à portée de carabines, on ne put se méprendre sur ses
-intentions, non plus que sur son caractère. Cinq cents Comanches
-environ, reconnaissables aux teintes sanglantes de leurs peintures et de
-leurs splendides panaches de plumes, à leurs longues lances barbelées,
-aux arcs dont beaucoup encore affectent de se servir, en haine de la
-civilisation européenne, arrivaient à fond de train.
-
-On les voyait, cavaliers sans rivaux, le torse nu, les jambes vêtues du
-pantalon mexicain fendu, les pieds chaussés de magnifiques
-mocassins,--une vanité presque nationale,--exécuter de merveilleuses
-voltes sur leurs superbes mustangs qu’ils montaient à crû, n’ayant
-adopté de leur contact avec les blancs que l’habitude du mors et des
-éperons d’acier.
-
-Wagha-na ne perdit pas son temps aux réflexions philanthropiques.
-
-Il connaissait ses adversaires pour les avoir trop souvent rencontrés en
-des heurts de ce genre.
-
-Il fallait donc se mettre en garde sur le champ contre leur première
-charge, afin de leur imposer le salutaire respect des armes à feu, plus
-redoutables que les lances.
-
-Les Sioux formèrent donc une double colonne, sur deux rangs, s’unissant
-à l’une des extrémités, de manière à présenter à l’ennemi l’ouverture
-d’un angle hérissé de canons de carabines en joue.
-
-Cette tactique, inventée par Wagha-na, avait pour principal avantage de
-paralyser la fougue de l’ennemi.
-
-En effet, celui-ci, soit qu’il chargeât en colonne, soit qu’il se
-déployât en ligne, recevait, tout d’abord, un feu de front terrible.
-Emporté par son élan, il venait s’engager dans l’ouverture de l’angle
-qui, se rompant alors, permettait aux deux ailes des Sioux de
-l’envelopper en le fusillant sur les flancs, pour se rejoindre en
-arrière et recommencer la même manœuvre. Alors, se retournant vers
-Georges, le Bison Noir lui demanda.
-
---Mon cher enfant, voulez-vous vous charger d’une mission de confiance?
-
---Oui, répondit Vernant sans hésiter.
-
-
-
-
-X
-
-BATAILLE
-
-
-La mission dont le Bison Noir chargeait le jeune homme était celle de
-parlementaire.
-
-Escorté de Sheen-Buck, qui parlait tous les dialectes indiens, le fiancé
-de Madeleine s’avança donc à la rencontre des Comanches sans avoir mis
-aucun signe de paix ou de guerre au canon de sa carabine. Il ne fallait
-point avoir l’air de suspecter les intentions des Comanches, afin de ne
-leur fournir aucun prétexte à ouvrir les hostilités.
-
-Pour mieux prouver sa confiance, Georges rejeta sa carabine sur son dos
-et salua en soulevant, son chapeau dès qu’il se trouva à portée de la
-voix.
-
-Trois Indiens se détachèrent du gros, de la troupe et rendirent le salut
-en étendant les mains en avant.
-
-Alors Georges parla à voix claire, se servant de la langue anglaise.
-
---Gentlemen, demanda-t-il, est-ce nous que vous cherchez et avez-vous
-l’intention de faire route avec nous?
-
-Celui qui paraissait le chef répondit en fort mauvais anglais:
-
---C’est vous que nous cherchons, mais non pour cheminer avec vous. La
-prairie est large, et les hommes de cœur ne font pas leur compagnie des
-brigands.
-
---Qui appelez-vous brigands? demanda Vernant, très calme.
-
---Ceux qui ne craignent pas d’entrer sur les terres des hommes libres
-pendant leur absence pour y poursuivre le gibier qui ne saurait leur
-appartenir.
-
---En ce cas, le reproche ne nous concerne pas. Nous sommes comme vous
-des hommes libres, et nous exerçons les droits que nous ont accordés la
-nature et les lois des peuples.
-
---Qu’êtes-vous donc venus faire sur nos terres? Si l’homme blanc se fait
-l’allié du rouge, c’est pour préparer quelque trahison.
-
-Ici Sheen-Buck intervint.
-
-Il vit bien que le conflit reposait tout entier sur un malentendu
-habilement exploité par les Yankees.
-
-Il expliqua donc au chef Comanche que ses camarades étaient des Sioux
-qui, vingt jours plus tôt, s’étaient rassemblés aux campements du lac de
-l’Esclave et qui relevaient simplement des autorités canadiennes.
-
-Le chef Comanche était d’humeur mauvaise. Il ne cherchait que la
-querelle.
-
---Les Sioux sont des chiens, répliqua-t-il violemment. Ils servent les
-blancs contre leurs frères.
-
---Je ne suis point un Sioux, répondit dédaigneusement le Pawnie, que la
-fréquentation des blancs dans leurs propres domaines avait rendu fort
-indifférent à de telles injures.
-
-Et, haussant les épaules, il reprit silencieusement sa place à côté de
-Vernant.
-
-Celui-ci voulait clore le débat.
-
---Voyons, dit-il, que nous demandez-vous? Quel est l’objet de vos
-réclamations?
-
---Que les Sioux et les blancs qui sont avec eux nous livrent dix de
-leurs chefs, et, parmi eux, Wagha-na, le Bison Noir.
-
-Le jeune homme contint la colère qui commençait à le gagner.
-
---Et... si nous refusons? demanda-t-il?
-
---Les Comanches sont gens d’honneur. Ils savent tirer vengeance des
-injures qu’on leur fait.
-
---Très bien! répliqua Georges. Ce sera tant pis pour vous s’il vous
-arrive du désagrément.
-
-Il revint au galop vers Wagha-na auquel il transmit les insolentes
-exigences de l’ennemi.
-
---Allons! fit le Bison Noir, il n’y a pas moyen de l’éviter. Il faut en
-découdre.
-
-Sur-le-champ, il fit prendre à sa troupe l’ordre de bataille indiqué.
-
-L’ennemi se rendit compte des dispositions de combat. Il n’attendit pas
-l’attaque.
-
-Les cinq cents Comanches se ruèrent, la lance en avant sur les Sioux.
-
-Une effroyable décharge les accueillit.
-
-Cent quatre-vingts carabines avaient fait feu en même temps, renversant
-soixante cavaliers au moins.
-
-Et, tout aussitôt, l’angle se rompant, les deux ailes des Sioux
-passèrent à toute bride sur le flanc de la colonne ennemie qu’elles
-fusillèrent à bout portant.
-
-Tout cela s’était accompli avec la rapidité de la foudre. Une centaine
-des féroces cavaliers étaient tombés morts ou blessés, sans avoir même
-pu joindre leurs adversaires.
-
-Les Comanches, déconcertés par cette tactique inconnue, se divisèrent à
-leur tour en deux colonnes de deux cents hommes environ et, chargeant en
-ligne de deux côtés à la fois, ripostèrent avec les flèches et le plomb.
-
-Cette riposte fut meurtrière pour les Sioux dont une vingtaine
-tombèrent, plus ou moins grièvement atteints.
-
-Wagha-na comprit le danger qu’il y aurait à laisser les Comanches
-multiplier les tentatives de ce genre.
-
-Il réunit donc sous sa main les trente-cinq compagnons qu’il avait
-emmenés de Dogherty, les massant en une seule colonne derrière laquelle
-vint se ranger le chef Sioux avec ses meilleurs cavaliers, tandis que
-les autres se formaient en ailes développées. Et sur un commandement du
-Bison Noir, tout l’escadron fondit, bride abattue, sur les Comanches.
-
-A cinquante mètres, le premier groupe s’ouvrit et fit feu.
-
-Tous les coups portèrent. Quarante Comanches tombèrent. Et avant qu’ils
-eussent réparé le désordre de leurs rangs, la colonne entière les troua,
-les culbuta, sabres, haches ou lances en mains.
-
-Ainsi rompus, ils durent essuyer derechef le feu à bout portant des deux
-ailes des Sioux.
-
-Alors, frappés d’épouvante, ne pouvant se rejoindre, les deux tiers
-d’entre eux tournèrent leurs bêtes vers le Sud et se mirent à fuir à
-travers la prairie.
-
-C’était la victoire pour Wagha-na et les Sioux.
-
-Le combat n’avait pas duré plus de vingt minutes. Les pertes des
-Comanches étaient énormes. La moitié de leur effectif était mort ou
-blessé. Le reste, démoralisé, se dérobait à la poursuite de leurs
-vainqueurs.
-
-Pour ceux-ci, c’était le moment critique.
-
-En effet, malgré les efforts pour les maintenir, Wagha-na put constater
-avec douleur que l’instinct sauvage reprenait le dessus et qu’il était
-impossible de maîtriser la furie de ces brutes affolées par la soif du
-carnage.
-
-Des cent quarante hommes que conduisait le jeune chef, une centaine
-s’était élancée à la poursuite des fuyards.
-
-Le chef lui-même les y avait entraînés, obéissant autant à la vaine
-gloriole du commandement qu’aux impulsions ataviques qui le poussaient
-au massacre. Le reste courait à travers le champ de bataille, s’y
-livrant à la hideuse besogne de la conquête des chevelures.
-
---Voilà le moment le plus dangereux, de la journée, dit tout bas le
-Bison Noir à Georges Vernant. Tant qu’il ne s’est agi que de combattre,
-j’ai pu tenir mes hommes dans la main. Mais à présent, les voici lâchés.
-Nous devons à la plus élémentaire prudence de ne point les attendre. Un
-retour offensif des Comanches nous serait désastreux.
-
-Sur son ordre, on sonna de la trompe pour rallier les Indiens épars dans
-la plaine. Une vingtaine obéirent à l’appel. Les autres poursuivirent
-leur odieuse besogne.
-
-Alors, le Bison Noir, pressant la marche de ses cavaliers, s’abandonna à
-de mornes rêveries.
-
-Des doutes cruels lui venaient sans doute sur l’efficacité de sa
-mission.
-
-Il avait voulu réunir en un seul faisceau tous les représentants de sa
-race. Et voilà que cette race elle-même lui paraissait condamnée par
-Dieu à la destruction. Ce n’était pas seulement les blancs qui
-travaillaient à hâter l’heure de sa disparition; eux-mêmes conspiraient
-à leur ruine. Ils se faisaient les complices de la haine universelle;
-ils justifiaient le mépris et les malédictions des peuples civilisés en
-tournant contre eux-mêmes leurs armes fratricides.
-
-Oui, c’étaient là pour le vaillant chef, d’amers sujets de méditations.
-
-Tout en cheminant, il ne pouvait se défendre de la plainte. Il versait
-le trop plein de son cœur dans l’âme de Georges Vernant, devenu mieux
-encore que Madeleine le confident de ses pensées.
-
-C’est qu’en effet sa tendresse toute paternelle envers la jeune fille
-lui faisait un scrupule de jeter une tristesse dans cette jeune âme,
-d’assombrir son front et ses lèvres où il n’aurait voulu voir briller
-que de riantes préoccupations. Et sa propre tristesse prenait souvent
-les accents et les dehors de la colère.
-
---Ah! les misérables! prononçait-il, les misérables!
-
-Certes, nul ne pouvait se méprendre au sens de ces imprécations.
-
-Elles contenaient bien plus encore la pitié que le ressentiment.
-
---Il faut leur pardonner, disait plus doucement Georges. Pouvez-vous
-donc leur en vouloir de ce qu’ils ne pénètrent pas toute la grandeur,
-toute la noblesse de vos projets sur eux? S’est-il jamais trouvé un
-peuple qui ait compris l’œuvre des hommes de génie qui l’ont arraché à
-la mort ou conduit à la gloire? L’histoire n’en offre pas d’exemple.
-
-Et, avec de telles paroles, il apaisait cette âme qui avait parfois ses
-moments de défaillance.
-
-Le soir de ce jour, lorsqu’on dressa les tentes, à vingt milles du champ
-de bataille, on fut rejoint par le jeune chef Sioux et une partie de son
-effectif. L’orgueilleux jeune homme montrait à tout venant douze scalps
-saignants pendus aux franges de sa selle.
-
-Wagha-na n’y put tenir. Il éclata devant ce hideux spectacle et sa
-douleur s’exhala en une formidable allocution.--Chinga-Roa, le Renard
-avisé, peut être fier de ses exploits,--s’écria-t-il avec une ironique
-véhémence.--Il a réussi à retrouver en une seule journée la barbarie
-stupide des temps où l’homme Rouge se faisait exterminer en masses par
-les Visages Pâles. Vainqueur des Comanches, il s’est égalé à eux en
-férocité. Et maintenant c’est du sang de ses frères que ses mains sont
-dégouttantes.
-
-Et cependant, Chinga-Roa, le Renard Avisé, avait juré de ne jamais
-verser ce sang; il avait promis à son père Wagha-na de ne combattre que
-pour défendre sa vie et d’aider de toutes ses forces au relèvement de sa
-race. Mais Chinga-Roa est comme tous les jeunes hommes à cerveau faible.
-Il a le cœur du lion et la cervelle du lièvre. Il oublie le soir ce
-qu’il a juré le matin.
-
-L’apostrophe était rude. Elle fit tressaillir le jeune homme et, à
-plusieurs reprises, pendant que le Bison Noir parlait, lui-même et ses
-guerriers laissèrent voir une violente irritation.
-
-Peu s’en fallut qu’une querelle n’éclatât.
-
-Pourtant le chef Sioux fit preuve, en cette circonstance, d’une louable
-abnégation.
-
-D’une voix qui tremblait un peu, il prononça ces paroles de soumission:
-
---Mon père Wagha-na a raison, et je reconnais que j’ai agi en homme
-inconsidéré. Chinga-Roa a manqué à la promesse qu’il avait faite. Il
-s’est laissé aller à la colère contre les Comanches parce que les
-Comanches ont dit que les Sioux étaient des chiens. Que mon père
-Wagha-na oublie la faute commise aujourd’hui. Le Renard Avisé saura se
-souvenir des conseils de la sagesse. Il n’agira plus qu’après avoir pris
-l’avis des têtes blanches.
-
-C’était une amende honorable, une loyale confession.
-
-Le Bison Noir s’avança vers le jeune homme et lui posa sa main droite
-sur le front.
-
---Chinga-Roa a réparé sa faute, dit-il gravement. Il vient de parler
-comme devraient le faire tous les hommes de la race Rouge. Qu’il se
-souvienne de ce jour. Je ne l’oublierai pas.
-
-La réconciliation ainsi faite, Wagha-na emmena l’impétueux Sioux sous sa
-tente.
-
---Combien as-tu perdu d’hommes? demanda-t-il en attachant son œil
-d’aigle sur les yeux troublés de Chinga-Roa.
-
-Le Renard avisé baissa le front, confus, en balbutiant:
-
---Les Comanches sont les plus lâches des hommes. Ils sont revenus en
-forces quand ils nous ont vus peu nombreux.
-
-Le Pawnie renouvela sa question.
-
---Dix-sept des nôtres sont morts, avoua-t-il, mais nous avons mis en
-fuite les Comanches.
-
-Un soupir gonfla la poitrine du Bison Noir. Mais il n’ajouta aucun
-reproche à ceux qu’il avait déjà adressés. Il avait d’autres soucis.
-
-La fuite des Comanches lui paraissait due moins à une victoire des Sioux
-qu’à la pratique d’une de ces ruses de guerre dont il savait ses
-compatriotes coutumiers. Il était à craindre qu’on n’eût, la nuit venue,
-quelque attaque imprévue à subir.
-
-On prit donc toutes les précautions nécessaires. Les abords du camp
-furent largement éclairés sur une circonférence distante de cent
-cinquante mètres des tentes, afin que les flèches de l’ennemi ne pussent
-venir silencieusement assaillir les chasseurs endormis.
-
-L’événement prouva que l’on avait eu raison de se méfier d’une surprise.
-
-En effet, vers trois heures du matin, un sifflement pareil au bruit d’un
-bâton vivement tourné annonça que les perfides méridionaux étaient
-revenus à la charge. Une première flèche, dépassant le cercle des
-torches, vint se ficher en terre à une soixantaine de mètres des
-premières tentes, prouvant la sagesse des mesures prises par le Bison
-Noir.
-
-L’ordre qu’il avait donné fut rigoureusement exécuté. Personne ne
-bougea. Aussi l’ennemi, s’enhardissant, envoya-t-il une seconde volée de
-flèches. Une trentaine de celles-ci parvinrent dans la zone la plus
-rapprochée du camp.
-
-Alors seulement Wagha-na fit sortir des tentes une soixantaine d’hommes
-qui s’avancèrent, en rampant sur les mains et les genoux, jusqu’à la
-limite atteinte par les flèches. Distribués en quatre groupes
-principaux, ils firent face aux quatre points cardinaux, conservant la
-position couchée. Les ordres se donnèrent à voix basse, et
-recommandation fut faite de tirer au jugé à la hausse de quatre-vingt
-mètres et au niveau moyen de la ceinture d’un homme.
-
-Puis, tout rentra dans le silence.
-
-Il était convenu que les hommes tireraient au commandement, sur un coup
-de sifflet. Si l’attaque était simultanée, les quatre groupes feraient
-feu en même temps devant eux, afin de balayer le terrain. En même temps,
-la réserve de la troupe, d’un nombre, égal, se tiendrait au centre du
-camp, prête à charger sur le point le plus menacé.
-
-Wagha-na avait appelé près de lui Joë O’Connor, auquel il avait confié
-une petite boîte de cuir assez semblable à un appareil photographique,
-lui enjoignant de n’en faire usage qu’au moment opportun.
-
-Une vingtaine de minutes s’écoulèrent sans qu’aucun signe menaçant se
-produisît.
-
-Brusquement une rumeur sourde s’éleva aux abords du camp, et une nuée de
-flèches passa en sifflant.
-
-Elle vint s’abattre à peu près à la même portée que les précédentes.
-Quelques-unes néanmoins dépassèrent cette portée. L’une d’elles troua
-une tente, une autre, plus efficace encore, cloua au sol le bras d’un
-des Sioux.
-
-Mais, en même temps, une dizaine de balles déchirèrent les toiles du
-campement. Deux Sioux furent assez grièvement blessés aux jambes.
-L’ennemi, convaincu que ses adversaires étaient couchés, avait tiré au
-ras du sol.
-
-L’attaque avait été générale, sauf du côté d’où les balles étaient
-venues.
-
-Un coup de sifflet donna le signal de la riposte.
-
-Celle-ci fut terrible.
-
-Soixante coups de feu éclatèrent simultanément et tout aussitôt la
-plaine s’emplit de cris et de gémissements.
-
-La décharge avait porté sur tous les points. Les tireurs avaient dirigé
-leur feu en éventail, et l’ennemi imprudent venait d’être fauché par
-cette foudroyante réplique. Ils avaient cru surprendre; c’étaient eux
-qui étaient surpris.
-
-Alors Joë O’Connor s’avança, porteur de la boîte que lui avait confiée
-Wagha-na. Sur l’ordre de celui-ci, les quatre pelotons se rassemblèrent,
-et la réserve sortit à son tour, l’arme chargée, prête à donner au
-commandement.
-
-Dans la plaine, des bruits divers se faisaient entendre. On percevait
-des renâclements et des cliquetis de sabots de cheval.
-
-Il était manifeste que, pour débusquer les tireurs aperçus à la lueur
-d’une décharge qui avait dû leur être excessivement meurtrière, les
-Comanches allaient charger dans l’obscurité.
-
-On n’avait pas le temps de plier les tentes. Mais les chevaux étaient
-là. En un clin d’œil tout le monde fut en selle et rassemblé en arrière
-du camp dont on éteignit toutes les torches. La plaine se trouva donc
-plongée dans de denses ténèbres.
-
-Mais, au même instant, un faisceau lumineux d’une grande puissance
-s’épandit sur la prairie, montrant aux Sioux leurs adversaires déjà
-massés pour la charge. Quatre-vingts fusils étaient déjà prêts. Ils
-firent feu, et l’ennemi, atteint par cet ouragan de plomb, rompit son
-ordonnance. C’était Joë O’Connor qui venait d’utiliser son projecteur
-électrique.
-
-Avec des hurlements de rage et de désespoir, les Comanches se ruèrent
-sur le camp. On put les voir, dans la blanche nappe d’électricité,
-s’agiter éperdus, aveuglés, poussant leurs bêtes au hasard, n’ayant plus
-pour les guider que l’instinct d’une haine affolante.
-
-Ils coururent tout droit aux tentes pareilles à de gigantesques
-fantômes. Mais, dans leur course désespérée, ils offrirent aux tireurs
-Sioux une cible trop aisée. De nouveau, une décharge les prit en écharpe
-et leur tua une vingtaine d’hommes.
-
-Les plus emportés ne purent que planter leurs longues lances dans la
-toile des tentes ou les hérisser de flèches inutiles.
-
-Mais déjà leurs chefs sonnaient la retraite. Il était évident que la
-lutte leur avait été funeste, et qu’ils n’entendaient pas continuer à
-leurs dépens la cruelle expérience qu’ils venaient de faire du génie
-militaire de Wagha-na.
-
-Les Sioux ne les poursuivirent point.
-
-Ils avaient mieux à faire en s’occupant de leurs blessés. En effet, une
-quinzaine des leurs avaient été atteints par des flèches perdues ou des
-balles venues à l’ouverture. Par bonheur, aucune des blessures n’était
-mortelle.
-
-Le plus grièvement atteint était Georges Vernant qu’une flèche avait
-frappé au bras gauche, un peu au-dessous de l’épaule. Mais ce qui avait
-consolé le jeune homme, c’était que, sans sa présence, le trait eût tué
-Madeleine.
-
-Aussi la fille adoptive du Bison Noir lui avait-elle adressé tout haut
-ses remerciements.
-
---Voici deux fois que je vous dois la vie, Georges. La mienne vous
-appartient, vous le savez.
-
-Cette parole, Léopold Sourbin l’avait entendue. Il en avait frémi de
-colère.
-
-Un âpre sentiment de jalousie était entré dans son cœur et il avait
-senti renaître en lui les fiévreux désirs qui en avaient fait l’associé
-ou plutôt le complice de Pitchet de Schulmann.
-
-Ce n’était point seulement sa cupidité qui était en jeu. Il avait conçu
-pour sa cousine un amour profond et sincère, et cet amour lui avait
-inspiré l’horreur de ses premiers calculs et des misérables dont il
-avait voulu faire les instruments de ses odieux projets. Mais, à cette
-heure, une haine sourde bouillonnait en lui contre le jeune Canadien.
-
-Cette haine, elle l’étouffait. Il ne pouvait la laisser voir, lui donner
-cours. Indépendamment de l’affection et de l’estime dont Wagha-na et ses
-compagnons entouraient Georges Vernant, n’y avait-il pas, désormais à
-ménager la tendresse dont Madeleine elle-même venait de donner un si
-précieux gage à son rival?
-
-Ce n’était pas tout. N’était-il pas lié à Georges par la dette d’une
-étroite reconnaissance?
-
-Léopold ne pouvait oublier, en effet, en quelles circonstances critiques
-celui-ci lui avait sauvé la vie: Sa course éperdue à travers la plaine
-aride, sa chute de cheval et l’attaque inopinée du serpent-fouet, dont
-il serait tombé victime, sans la courageuse intervention de celui dont
-il souhaitait maintenant la mort.
-
-Oui, la mort, car la reconnaissance en son cœur avait cédé la place à la
-jalousie, implacable, féroce.
-
-Et Léopold Sourbin en était à regretter de n’avoir pas à sa portée les
-deux misérables auxquels il aurait pu recourir pour qu’ils le
-délivrassent de la présence d’un rival exécré.
-
-Or, ces complices que regrettait Léopold étaient plus près de lui qu’il
-ne pouvait le soupçonner.
-
-
-
-
-XI
-
-LE RAPT
-
-
-Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient fini par se mettre d’accord
-sur les moyens à prendre.
-
-Chose étrange! C’était la brutalité du second qui avait eu raison des
-prudences du premier. A la suite d’une explication fort acerbe dans
-laquelle l’Allemand lui avait reproché l’insuccès de ses machinations et
-de ses trames ténébreuses, prônant très haut l’emploi des moyens
-énergiques, le Yankee avait fini par concéder à son complice ses
-prémisses. Il avait donc été convenu entre les deux hommes que si, au
-cours de leur voyage aux côtés des chasseurs de bisons ils ne
-parvenaient point à déterminer Sourbin à une action décisive, Gisber
-prendrait à son tour la direction des «opérations».
-
-L’échéance était arrivée, ou plus exactement le terme de l’épreuve fixé
-par Pitch lui-même. L’Américain n’avait pas protesté. Il n’avait pas
-même réclamé une prolongation du délai. Il s’était soumis sans murmure.
-
-Tout aussitôt Schulmann avait entraîné son compagnon au delà de la
-frontière. Sur son inspiration, qu’il avait, d’ailleurs, approuvée,
-Ulphilas avait gagné le poste le plus voisin et prévenu les autorités
-américaines du voisinage dangereux des Sioux en deçà des limites
-imposées par les traités.
-
-Mais là ne s’était pas bornée l’intervention hostile des deux coquins.
-
-Gisber Schulmann était pressé de mettre lui-même la main à la besogne.
-Il n’avait suscité l’action armée des Yankees que pour occuper
-l’attention des Indiens, comptant profiter de leur trouble pour mener à
-bien son propre projet. Or ce projet, très hardi, ne tendait à rien
-moins qu’à ravir ou à tuer Madeleine.
-
-Il crut un moment l’occasion propice toute trouvée.
-
-En courant à travers les premiers contreforts de la chaîne, afin de
-surveiller les agissements de Wagha-na et de sa troupe, Gisber fit la
-rencontre d’un parti de trappeurs qui, eux-mêmes, lui signalèrent la
-présence des ours grizzlys.
-
-L’arrivée des Indiens avait mis ces hommes en fureur en éloignant d’eux
-le gibier auquel ils donnaient la chasse. Il fut donc très facile à
-Schulmann de les gagner à sa cause, sans leur faire connaître, cela va
-sans dire, les raisons qui le faisaient agir. Ainsi furent détournés les
-ours. Puis, en même temps qu’ils poussaient les terribles animaux les
-uns vers les autres, les trappeurs chassaient devant eux les antilopes
-jusqu’à l’étroite vallée en entonnoir, point commun et obligé, centre de
-leur effort aussi bien que des recherches probables des Sioux.
-
-Le Bison Noir avait donc eu raison lorsqu’il avait tenu pour un indice
-de malveillance la présence des onze grizzlys rassemblés sur un même
-point. Le coup de fusil qui avait tué la jument de Madeleine n’avait été
-qu’une maladresse de Schulmann, emporté par la fougue brutale de son
-caractère.
-
-Tout s’était passé à peu près comme l’avait disposé l’Allemand.
-
-Mais le résultat n’avait pas répondu à son attente. La prudence en même
-temps que la fermeté de Wagha-na avaient évité un conflit qui aurait
-certainement amené de dangereuses complications.
-
-Gisber était profondément humilié. Son machiavélisme n’avait rien
-produit d’efficace.
-
-Ulphilas trouva l’occurrence tout à fait naturelle pour rentrer en scène
-et reprendre la haute main dans la direction de la commune entreprise.
-Et comme Schulmann avouait qu’il était, suivant l’expression vulgaire,
-au bout de son rouleau, Pitch se trouva fort bien servi par les
-circonstances lorsqu’il suggéra, au lieutenant américain l’idée de se
-débarrasser des Comanches, voisins toujours désagréables, en les lançant
-à la poursuite des Sioux.
-
-Le plan réussit à merveille. Les sauvages agréèrent sur-le-champ l’offre
-de dépouiller leurs frères selon le sang.
-
-Ils y mirent néanmoins une condition: celle d’être accompagnés par deux
-blancs.
-
-Leur méfiance ne désarmait point. Ils mettaient en pratique la parole
-que Virgile place dans la bouche de Laocoon: «Je redoute les Grecs
-jusque dans leurs présents».
-
-Cela entrait trop bien dans les vues de Pitch et de Schulmann pour
-qu’ils n’acceptassent point de se faire sur-le-champ les guides et les
-conseillers des Indiens.
-
-Ils les suivirent donc mêlés à leurs rangs et leur fournissant deux
-carabines de renfort. Mais ils eurent soin de se dissimuler de manière à
-n’être pas reconnus d’emblée, ce qui eût été vraiment trop dangereux.
-
-Après le double échec de leurs alliés, ils désespérèrent du succès.
-
-Mais Ulphilas Pitch n’était pas homme à se décourager longtemps. Dès
-qu’il comprit que l’humiliation des sauvages se tournerait en fureur à
-rencontre des conseillers malencontreux qui les avaient poussés à une
-tentative aussi désastreuse, il n’attendit point que l’orage se
-déchaînât.
-
-Ce fut lui qui prit les devants. Il adressa au chef Comanche les
-reproches les plus acerbes sur son impétuosité maladroite, l’accusant
-d’avoir fait preuve d’autant d’incapacité que de jactance. Puis quand il
-jugea les esprits suffisamment excités, il laissa échapper à dessein
-cette phrase pleine de provocations:
-
---Si j’avais seulement cinquante hommes résolus avec moi, je me ferais
-fort de causer à Wagha-na un dommage sans précédent. Le Bison Noir ne
-s’en relèverait pas.
-
-De telles paroles étaient faites pour donner aux Indiens un vif désir de
-connaître le dessein du Yankee. Ils ne manquèrent pas de l’interroger
-avidement. Et comme Ulphilas refusait dédaigneusement de répondre, le
-chef, emporté par cette même fougue irraisonnée qui lui avait valu ses
-deux défaites, s’écria:
-
---Que le Yanghis dise sa pensée et je m’engage à l’accompagner où il
-voudra avec cinquante de mes plus braves guerriers.
-
-Alors Pitch consentit à parler. Il expliqua que la meilleure manière de
-frapper Wagha-na était de surprendre et d’enlever Madeleine. La perte de
-la «Fée» serait un coup mortel à la fois pour le vieux chef et pour
-l’association qu’il avait créée, tant était grande la confiance
-superstitieuse que ses membres plaçaient en la jeune fille.
-
-En s’exprimant de la sorte, Ulphilas disait la vérité.
-
-Le Bison Noir n’avait jamais eu de famille. Le meilleur de son cœur, il
-l’avait donné à cette enfant, fille de son plus intime ami et dans les
-veines de laquelle coulait un peu de son propre sang, puisqu’elle était,
-par sa mère, descendante des métis de race rouge.
-
-Le Comanche applaudit férocement à ce projet et, tout de suite, on
-arrêta le plan de campagne.
-
-Il consistait, pour Pitch et Schulmann, à se porter en avant sur la
-route qu’allaient suivre les Sioux, d’y dresser une embuscade puis
-d’attendre leur passage pour fondre inopinément sur la colonne au moment
-où l’escorte de Madeleine se montrerait sur le chemin.
-
-Pour ce faire, on sacrifierait au besoin vingt hommes. Mais les plus
-robustes des agresseurs pousseraient droit à la jeune fille, s’en
-empareraient et fuiraient à toute vitesse en l’emportant.
-
-Le problème offrait une première difficulté à résoudre.
-
-Quel pourrait être le chemin suivi par les Sioux?
-
-On ne le saurait qu’en les épiant à distance et de manière à ne point se
-laisser surprendre.
-
-Ce fut alors qu’Ulphilas se ressouvînt de Léopold Sourbin et forma
-l’audacieux projet de se mettre à tout prix en rapports avec lui.
-Bizarre coïncidence! A la même heure, Sourbin regrettait l’absence de
-ses complices.
-
-C’est une superstition populaire chez bien des peuples qu’un désir
-mutuel véhément suffit à rapprocher des êtres éloignés.
-
-En cette circonstance, les adeptes de cette croyance auraient pu
-triompher à leur aise.
-
-Il arriva qu’au matin qui suivit cette nuit troublée, Léopold Sourbin
-qui marchait à l’arrière-garde de la troupe et un peu en arrière,
-entendit brusquement une flèche siffler à son oreille. La flèche vint se
-planter à deux mètres de lui et le Français crut remarquer une tache
-blanche sur cette flèche.
-
-Hésitant d’abord, il obéit cependant à la curiosité qui l’entraînait.
-
-Il se baissa, retira le projectile du sol et constata, non sans stupeur,
-qu’un morceau de papier y était enroulé.
-
-Il le déroula et y lut cet avis qui le fit tressaillir, écrit en langue
-anglaise.
-
---Si M. L. Sourbin oublie ses amis, ses amis ne l’oublient. Ils se
-tiennent près lui.
-
-Et c’était signé: _Ulphilas Pitch_.
-
-Léopold promena autour de lui un regard furtif afin de s’assurer que
-personne parmi ses compagnons de route n’avait surpris son action.
-
-Les Sioux galopaient au loin sans s’occuper autrement des faits et
-gestes du Français.
-
-Par contre il sembla à celui-ci que les arbustes bas qui, à sa droite,
-surgissaient sur la plaine, avaient eu de bizarres mouvements qu’on ne
-pouvait expliquer par le passage du vent à travers les branches.
-
-Un petit bois de bouleaux et de sapins était à proximité. Sans hésiter,
-il poussa sa course de ce côté.
-
-Il avait deviné juste. Ulphilas et Schulmann, opérant cette fois avec
-une habileté merveilleuse, l’avaient épié et suivi. Ils le rejoignirent
-sous le couvert du bois. L’entretien fut bref, mais concluant.
-
-Ce fut Sourbin qui parla le premier.
-
---Le marché tient toujours, dit-il brièvement. Mais j’y mets une
-condition de plus.
-
---Laquelle? demanda hâtivement le Yankee.
-
---Il faut que vous me débarrassiez d’un certain Georges Vernant. Il est,
-en effet, le fiancé de ma cousine et, lui vivant, je ne puis devenir le
-mari de celle-ci. Il est donc urgent de m’en délivrer.
-
-L’Américain haussa les épaules avec un vague sourire. Si Sourbin eût
-interprété sagement ce sourire, voici ce qu’il y aurait démêlé: «Il nous
-importe peu que tu épouses ou n’épouses pas ta cousine, pourvu que tu
-recueilles sa succession».
-
-Mais Léopold ne devina point ce sens caché; il se contenta de la
-promesse donnée par Ulphilas que, dès le lendemain, il serait délivré de
-la rivalité de Georges Vernant.
-
-Et, comme les Sioux n’étaient plus visibles à l’horizon, le cousin de
-Madeleine piqua des deux pour les rejoindre, comprenant que son
-éloignement prolongé pourrait éveiller des soupçons.
-
-Quand il les rejoignit, il prétexta un accident, une chute qu’il avait
-faite. La raison était acceptable; elle avait même toute vraisemblance,
-les précédentes chevauchées de Sourbin ne lui ayant pas précisément
-assuré la réputation d’un écuyer sans défauts.
-
-Il ne remarqua point, d’ailleurs, le fauve regard avec lequel
-l’accueillirent simultanément Wagha-na, Sheen-Buck et le vieil Irlandais
-Joë O’Connor.
-
-La colonne poursuivit sa marche sans incidents. Elle atteignit ainsi, le
-lendemain, les bords de la rivière Murray, un des affluents de la
-Saskatchewan du Sud, cours d’eau rapide, à peine guéable en deux ou
-trois passes difficiles, et qui se cache sous d’épaisses forêts,
-propices aux embûches et aux attaques par surprise.
-
-C’était le lieu que Pitch et ses acolytes indiens avaient choisi pour y
-tenter leur coup de main.
-
-Et, en vérité, ils avaient bien choisi. Le Murray coulait entre des
-rives fort escarpées couronnées de bois vivaces. Le chemin que devaient
-suivre les Sioux pour atteindre le gué de la rivière était lui-même
-bordé de collines boisées, dont quelques-unes, séparées entre elles par
-des sentiers que l’on eût dits taillés au pic dans le granit, formaient
-d’imposantes falaises. Ce chemin, fort étroit, obligeait les chasseurs à
-s’avancer en colonne de deux ou trois cavaliers de front.
-
-Le Bison Noir donna donc l’ordre au chef Sioux de prendre la tête du
-défilé et de faire passer au plus tôt la rivière à ses hommes.
-
-Lui-même, observant partout la même discipline, se plaça au centre avec
-Georges, Madeleine, Léopold Sourbin et ses deux inséparables
-lieutenants, Joë et Sheen-Buck.
-
-Il se trouva qu’en la circonstance cette disposition était la pire de
-toutes, puisqu’elle allait faciliter l’attaque des Comanches.
-
-En effet, au moment même où Wagha-na et ses compagnons atteignaient
-l’angle d’un des chemins tracés par la nature dans l’épaisseur des
-versants boisés, ils se trouvèrent brusquement séparés de l’avant-garde
-que Chinga-Roa avait déjà fait passer sur l’autre rive du Murray.
-
-Le guet-apens avait été réglé avec une parfaite entente de cette guerre
-de ruses.
-
-Pitch et Schulmann, ne tenant point à s’exposer aux coups, s’étaient
-abrités avec leurs bêtes sous une large anfractuosité des roches. Seuls,
-le cacique des Comanches et cinq de ses plus robustes compagnons se
-tenaient, la lance ou la hache à la main, prêts à fondre à l’improviste
-sur l’escorte qu’ils prendraient ainsi de flanc.
-
-Tout se passa comme le Yankee l’avait ordonné. La malchance voulut que
-Madeleine, obéissant peut-être à une surexcitation soudaine de sa
-monture, fût emportée d’une dizaine de mètres en avant de ses
-compagnons.
-
-Une clameur sauvage éclata. Plus rapide que la pensée, le Comanche se
-rua sur la jeune fille et, l’arrachant de sa selle, la jeta violemment
-en travers de la sienne. Puis, sans s’occuper du combat que ses
-compagnons soutenaient derrière lui contre les amis de Madeleine,
-revenus de leur stupeur, il se mit à fuir, accompagné de Gisber et
-d’Ulphilas, par le sentier étroit qui séparait les deux murailles de la
-falaise.
-
-Wagha-na ne se fut pas plutôt rendu compte de l’agression qu’avec un cri
-de rage, il se jeta sur les Comanches qui barraient le passage. Trois
-fois de suite sa hache abattit un adversaire. A ses côtés, Georges, Joë
-et Sheen-Buck, avaient, eux aussi, accompli de foudroyantes prouesses.
-Pas un des compagnons du cacique n’avait échappé à leurs terribles
-coups.
-
-Mais c’étaient là des exploits inutiles. Tandis qu’ils luttaient
-victorieusement contre les Indiens, le chef de ceux-ci fuyait à toute
-vitesse, emportant Madeleine évanouie. Car dans le choc qui s’était
-produit, la tête de la jeune fille avait heurté violemment un des
-rochers de la falaise. Seule son épaisse chevelure l’avait préservée
-d’un plus grave accident.
-
-Cependant la place était déblayée, et le Bison Noir avait recouvré sa
-présence d’esprit.
-
-Tout de suite, il se rendit compte de l’effroyable danger que courait
-l’orpheline.
-
-Il ne s’expliquait point que les bandits l’eussent enlevée au lieu de la
-tuer. Une seule hypothèse se présentait à son esprit pour expliquer ce
-caprice des ennemis. Sans doute, ils comptaient encore sur l’hypothèse
-d’un mariage entre Madeleine et son cousin, solution infiniment plus
-pratique que celle d’un meurtre peut-être inutile.
-
-Mais si cette solution satisfaisait Pitch et Schulmann, il n’était pas
-sûr qu’elle fît le compte du chef comanche.
-
-Celui-là, à coup sûr, n’entrait pour rien dans les combinaisons et les
-calculs de Sourbin et de ses complices. Il n’avait agi, lui, que pour
-prendre sa revanche des deux échecs subis, pour satisfaire son désir de
-haine et de vengeance contre Wagha-na et ses complices; celui-là
-réclamerait la mort de l’infortunée jeune fille; il menacerait ses
-associés provisoires, et, comme, après tout, ceux-ci pouvaient se
-contenter de cette terminaison tragique du drame, ils ne feraient qu’une
-résistance de pure forme aux exigences de l’Indien.
-
-Il fallait donc arracher au plus tôt, et par tous les moyens, Madeleine
-aux mains du féroce sauvage.
-
-En cet instant critique la décision devait être prompte, l’action la
-suivre sans retard. Le puissant esprit du Bison Noir conçut un plan
-rapide qu’il mit à exécution sur l’heure.
-
-A ses côtés se tenait Léopold Sourbin. L’ahurissement et l’épouvante se
-lisaient en grosses lettres sur son visage. Il était impossible un seul
-instant de croire que le coup de main accompli par ses complices eût été
-prémédité de concert avec lui.
-
-Wagha-na interpella vivement le jeune homme.
-
---Allons, monsieur Sourbin, lui dit-il le moment est venu de prouver
-l’attachement dont vous vous êtes vanté pour votre cousine: C’est la
-seule manière d’obtenir ce que vous sollicitez.
-
-L’étonnement de Léopold parut croître. Il demanda d’une voix tremblante.
-
---Je suis prêt à tout pour la sauver. Mais que me faut-il faire?
-Enseignez-le-moi.
-
-Alors, sans arrêter sa course à travers l’étroit défilé, l’Indien exposa
-son plan.
-
---Le rapt a été accompli à l’instigation des deux coquins que vous
-connaissez. Cela est hors de doute. N’essayez pas de le nier; vous
-perdriez votre temps. Mieux vaut pour vos intérêts même leur arracher
-votre cousine dont ils veulent sans doute se faire un otage contre
-vous-même et contre nous.
-
-Et, comme Léopold, ébranlé par ce raisonnement fort simple, se prêtait
-sincèrement à un projet de délivrance, le Pawnie lui fit comprendre le
-rôle qu’il aurait à tenir pour la réussite de ce projet.
-
---Les misérables ont une grande avance sur nous. Mais il est certain
-qu’ils ne peuvent s’éloigner beaucoup, s’ils désirent se mettre en
-relations avec nous. Car leur tentative serait sans utilité s’ils
-n’avaient votre concours.
-
-Or, il s’agit pour vous de les rejoindre, de vous laisser prendre au
-besoin. Nous ne vous perdrons pas de vue. Vous nous tiendrez au courant
-de votre passage eh laissant une trace dans tous les lieux où vous
-camperez.
-
---Quelle trace? questionna le Français, un peu inquiet de la précision
-de ces paroles.
-
-Wagha-na se fit encore plus précis.
-
---Un indice tel que vos compagnons ne puissent le remarquer, ni en
-pénétrer le sens.
-
-Il tira du sac de peau qui pendait à son épaule une poignée de petites
-baies rougeâtres qu’il versa dans la poche de Sourbin.
-
---Voici, dit-il, les graines d’une plante totalement inconnue dans nos
-régions. Elle vient du Brésil. Dès que vous aurez rejoint les Comanches
-et leurs complices, vous laisserez tomber, une de ces graines sur le sol
-de dix en dix mètres. Elles nous serviront de points de repère.
-
---Quoi! s’écria Léopold, vous pourrez retrouver sur le sol d’aussi
-invisibles vestiges?
-
---Ne vous inquiétez point de cela, répliqua l’Indien. Nous avons de bons
-yeux.
-
-Pour la première fois, depuis que Sourbin était son hôte, le Bison Noir
-lui tendit la main.
-
---Allons! dit-il d’une voix émue, il n’y a pas une minute à perdre.
-Hâtez-vous, et que Dieu vous garde!
-
---Je ferai de mon mieux, répliqua le cousin de Madeleine d’une voix mal
-assurée, mais avec une réelle sincérité.
-
-Et, touchant légèrement sa bête, il s’élança dans le chemin étroit
-qu’avaient pris avant lui les ravisseurs.
-
-Certes, c’était pour Léopold Sourbin un véritable acte de courage qu’il
-accomplissait à cette heure.
-
-Il s’en allait seul, entièrement seul, dans ce désert qu’il venait de
-parcourir en nombreuse et vaillante compagnie, et dont il n’avait que
-trop bien apprécié les périls de toute nature. Il y allait sans guide,
-sans soutien, livré à la seule direction de son instinct, entouré de
-périls et d’embûches, ne sachant même pas quel accueil lui réservaient
-ceux vers lesquels il se dirigeait. Son imagination avait gardé la forte
-impression des tragiques événements qu’il avait déjà vus se dérouler
-sous ses yeux. Elle lui montrait des pièges et des ennemis à tous les
-horizons, dans le creux des roches, sous les troncs pressés des arbres:
-ours grizzlys, serpents venimeux, bisons aux cornes farouches, Peaux
-Rouges aux durs visages tatoués et menaçants, s’éclairant parfois d’un
-rire atroce. Et la pensée que Wagha-na et ses amis l’accompagnaient,
-invisibles mais prêts à intervenir, suffisait à peine pour l’empêcher de
-céder à une peur folle, une peur d’enfant.
-
-Une autre cause de trouble venait s’ajouter à celles qui paralysaient à
-moitié sa volonté.
-
-Il ne s’expliquait point à quel calcul auraient pu obéir Pitch et
-Schulmann en agissant comme ils venaient de le faire.
-
-Non seulement ils n’auraient point tenu leur promesse en le débarrassant
-de Georges Vernant, mais encore, en enlevant Madeleine, ils lui ôtaient,
-à lui Sourbin, le moyen de réaliser ses fins.
-
-C’était donc avec une âme incertaine et confuse, pleine de terreurs et
-de remords que le cousin de Madeleine courait à l’aveuglette sur les
-chemins du désert, à la poursuite de complices qui pouvaient bien n’être
-que des ennemis.
-
-Et, cependant, ce fut avec un soupir de soulagement qu’il vit finir
-l’espèce de couloir rocheux qu’il suivait et s’ouvrir devant son regard
-l’horizon sans bornes des plaines.
-
-
-
-
-XII
-
-MARCHÉ DE SANG
-
-
-Lorsque Madeleine sortit de l’évanouissement où l’avaient plongée le
-saisissement de l’agression et surtout le choc violent qu’elle avait
-reçu à la tête, elle était étendue sous une hutte de branchages. Deux
-hommes à figures sinistres la veillaient. Elle n’eut pas de peine à
-reconnaître en eux les deux aventuriers qui naguère avaient demandé la
-faveur de s’établir à Dogherty.
-
-Sa fière et vaillante nature se révolta à la pensée qu’elle pouvait être
-la prisonnière de ces hommes.
-
-Mais tout aussitôt la mémoire lui revint du récent épisode dont elle
-avait été la victime. Elle revit la face hideuse du chef Comanche qui
-l’avait désarçonnée pour l’emporter avec lui en travers de sa selle. Et
-elle se dit que, peut-être, elle jugeait mal ces deux hommes qui
-l’assistaient, qu’elle leur devait plutôt de la reconnaissance si, ce
-qui n’était pas improbable, ils l’avaient arrachée à la violence de
-l’Indien.
-
-Partagée entre la répulsion qu’ils lui inspiraient et le désir de ne
-point se montrer ingrate, la jeune fille voulut, tout d’abord, se rendre
-compte de la situation qui lui était faite. D’un brusque mouvement, elle
-se mit sur son séant, et fit un effort inutile pour se soulever.
-
-Une douleur aiguë traversa son corps, sa tête vacilla, prise de
-vertiges. Elle sentit qu’elle était trop faible et que ses jambes,
-entravées par une mince cordelette, lui refusaient leur service. Elle
-retomba sur le sol, tandis que l’un de ses gardiens, Gisber Schulmann
-éclatait d’un rire à la fois bestial et féroce.
-
-Elle ne put supporter l’idée qu’elle pût être la prisonnière de ces
-hommes.
-
---Messieurs, demanda-t-elle d’une voix que l’émotion troublait, je tiens
-à savoir où je me trouve, si vous êtes des amis ou des ennemis.
-
-Ce fut Ulphilas Pitch qui répondit avec son ironique bonhomie.
-
---Oh! des amis, Miss Madge, bien certainement des amis, et qui ne
-demandent qu’à vous rendre service.
-
---En ce cas, reprit la jeune fille, trompée par cette bienveillante
-perfidie, voulez-vous m’apprendre où je suis et comment, enlevée par un
-Indien, je me trouve présentement auprès de compatriotes, ou, tout au
-moins, d’hommes de race blanche.
-
---Miss, répondit le Yankee, sans se départir de son flegme, il serait
-peut-être un peu long de vous expliquer le cas tout particulier qui vous
-concerne. Vous avez été, ainsi que vous le dites fort justement, enlevée
-par un chef Comanche dont nous sommes un peu les amis. Il paraît que ce
-bon frère rouge avait une forte dent, sinon contre vous-même, du moins à
-rencontre de personnes qui vous sont chères. Il a donc cherché à en
-tirer vengeance, et c’est pour cela que vous vous trouvez présentement
-en cette demeure peu luxueuse, où nous ne pouvons vous offrir rien du
-confortable auquel vous êtes habituée, ce que nous regrettons vivement.
-
-Tout cela avait été dit avec ces intonations gouailleuses des gens qu’en
-France on nomme des «pince sans rire».
-
-Madeleine en l’écoutant sentait son cœur se serrer et avait
-l’appréhension de menaces suspendues sur sa tête.
-
-Elle comprenait que cet homme raillait sa détresse.
-
-Pourtant, elle risqua encore une interrogation.
-
---Puisque vous me voulez tant de bien, Monsieur, veuillez m’expliquer
-pourquoi vous avez pris soin de me lier les jambes?
-
-Un gros rire, cette fois, se fit jour à travers la barbe fauve de Gisber
-Schulmann.
-
-A son tour l’Allemand parla et voulut se montrer spirituel.
-
---Cela, Mademoiselle, dit-il en un français d’intonation particulière,
-est une simple précaution que nous avons prise pour le cas où vous
-chercheriez à vous dérober à notre sollicitude, ce qui serait imprudent,
-étant donné l’état de faiblesse où vous vous trouvez.
-
-Madeleine n’eut pas besoin d’en entendre davantage.
-
-Ce persiflage continu avait suffi à l’éclairer.
-
-Elle sourit dédaigneusement et, regardant les deux coquins bien en face.
-
---Allons! fit-elle, je vous dois des remerciements pour m’avoir délivrée
-d’une crainte, celle de vous prendre pour d’honnêtes gens.
-
-Je vois que je ne m’étais pas trompée. Vous êtes deux misérables.
-
-Elle s’accouda, leur tournant le dos, pour méditer plus à l’aise sur les
-événements, soutenue, d’ailleurs, par le légitime espoir de se voir
-bientôt secourue par Wagha-na et ses amis de Dogherty.
-
-Mais une nouvelle épreuve lui était réservée.
-
-La porte de la hutte s’ouvrit et un nouveau personnage y pénétra, lui
-donnant une seconde fois la sensation désagréable qu’elle avait éprouvée
-au moment du rapt. Celui-ci n’était autre que l’Indien qui l’avait
-enlevée, le chef des Comanches.
-
-Il vint s’asseoir sur le sol, presque à toucher la prisonnière, et, d’un
-accent où éclatait l’orgueil du triomphe et la satisfaction de la
-vengeance accomplie, il dit:
-
---Wagh! L’Ours Gris est un chef invincible! Il a vaincu le Bison Noir et
-les traîtres qui le servent. Il a pris la fille de Wagha-na. L’Ours gris
-emmènera la femme blanche dans son wig-wam. Il fera d’elle l’esclave de
-ses squaws.
-
-Madeleine comprenait tous les dialectes indiens. Ces paroles la
-troublèrent profondément. Elle dissimula néanmoins l’angoisse qui
-l’oppressait, pour ne point ajouter à la joie de son persécuteur.
-Celui-ci poursuivit:
-
---Magua a su vaincre ses ennemis, malgré leurs carabines. Il a tué
-Chinga-Roa, chef des Sioux; il a pris la chevelure de Wagha-na et des
-blancs qui étaient ses alliés. Magua est un grand chef.
-
-C’était la seconde fois que le Comanche se vantait de cet exploit.
-
-Madeleine ne s’alarma point outre mesure. Elle connaissait l’habituelle
-forfanterie des Indiens. C’est chez eux une manière de tourmenter leurs
-ennemis afin de provoquer en eux une défaillance.
-
-Cette indifférence de la prisonnière eut le don d’exaspérer le chef des
-pillards du Sud.
-
---La femme au visage pâle sera la servante du wig-wam, prononça-t-il en
-donnant à ses inflexions aussi bien qu’aux traits de son visage une
-expression plus méchante. Les squaws de l’Ours Gris la mèneront à coups
-de corde. Elles lui arracheront ses beaux cheveux et les ongles de ses
-pieds et de ses mains, et les yeux dont elle est si fière.
-
-Dédaigneuse, Madeleine continua à garder le silence.
-
-Alors l’irritation du chef ne connut plus de bornes. Il se leva et, d’un
-geste violent, saisissant le bonnet de fourrure qui protégeait la tête
-de la jeune fille, il la tira par ses longs cheveux dénoués.
-
-La secousse fut si rude, la douleur si atroce que Madeleine s’évanouit
-pour la seconde fois.
-
-Par bonheur, Pitch et Schulmann intervinrent. Ces brutalités ne
-faisaient pas leur affaire. Aussi dégradé que soit un homme, il n’aime
-point à voir souffrir une femme ou un enfant, à moins qu’il ne soit
-lui-même sous l’empire de l’ivresse ou d’une colère aveuglante. Ils
-consentaient à tuer leur victime, mais ils ne voulaient point lui faire
-la mort cruelle.
-
-Ce fut Gisber en personne qui se fit, en cette circonstance, le
-protecteur de l’orpheline.
-
-Il se jeta sur l’Indien et, grâce à son énorme vigueur, l’eut
-promptement maîtrisé.
-
-Magua, furieux et grinçant des dents, porta la main à sa ceinture où
-brillait son tomahawk au fer acéré et luisant.
-
-Mais l’Allemand n’eut qu’à étendre sa main droite pour paralyser le bras
-de Comanche.
-
---Hé! le sauvage, cria-t-il, l’ours blanc, ou grizzly, pas de ça; ça
-n’est pas dans nos conventions.
-
-L’argument était d’autant plus solide que la poigne de Gisber l’était
-davantage. Tout «grand chef» qu’il se proclamât en ses épiques
-vantardises, l’Ours Gris n’était pas de force à triompher de ses deux
-adversaires en même temps, alors surtout qu’un seul suffisait à le
-maintenir.
-
-Il se résigna donc en la circonstance et en passa par les exigences du
-Teuton.
-
-D’ailleurs, un autre incident vint apporter une heureuse diversion.
-
-La porte venait de s’ouvrir derechef, et un Comanche était rentré
-essoufflé, porteur de quelque grosse nouvelle.
-
-Il échangea avec son chef quelques mots rapides en langue indienne, et
-celui-ci, rappelé au sentiment de la prudence, changea complètement de
-ton pour dire aux deux blancs.
-
---Il y a un visage pâle qui nous suit. Mes guerriers peuvent le tuer ou
-le prendre. Que décidez-vous?
-
---Qu’ils le prennent, qu’ils le prennent! s’écria Pitch en se levant
-précipitamment. Il nous renseignera.
-
-Un quart d’heure plus tard, trois Comanches ramenaient à la hutte un
-homme étroitement garrotté.
-
-A peine Ulphilas eut-il jeté les yeux sur le captif, qu’un cri de joie
-jaillit de ses lèvres:
-
---Tiens! monsieur Sourbin! Quelle heureuse rencontre!
-
---Pas aussi heureuse pour moi, monsieur Pitch, répliqua l’infortuné
-Léopold, tout meurtri par les liens qui entraient dans les chairs, tout
-froissé par la manière peu courtoise avec laquelle les Indiens s’étaient
-emparés de lui.
-
---Détachez cet homme tout de suite, ordonna l’Américain avec autorité.
-C’est un ami.
-
-L’ordre fut exécuté sur-le-champ par les Peaux Rouges, bien qu’avec une
-très visible répugnance. Les sauvages n’eussent pas demandé mieux que
-d’exercer sur ce blanc les tortures raffinées que n’eût pas manqué de
-leur suggérer la haine séculaire qu’entretiennent les incessants
-conflits des deux races.
-
-Mais ils savaient que leur chef était l’associé des deux Yankees et
-agissait de concert avec eux.
-
-Lorsque Léopold, un peu remis de la secousse, fut entré sous la hutte,
-la vue de Madeleine évanouie et attachée excita en lui une colère qu’il
-ne sut pas réprimer. Il en oublia même le sentiment de la prudence et
-éclata en vifs reproches:
-
---Misérables, s’écria-t-il, voilà donc de quelle manière vous avez
-traité cette pauvre enfant!
-
-Gisber Schulmann, tout aussi irascible que Léopold, ne supporta point
-cette apostrophe. Il répondit rudement:
-
---Vous devez bien comprendre que nous n’avons pu traiter la demoiselle
-comme l’aurait fait une femme de chambre. Ce n’est pas notre faute s’il
-nous a fallu recourir aux grands moyens. A la guerre comme à la guerre.
-D’ailleurs, le seul qui n’ait pas le droit de s’en plaindre, c’est vous,
-puisque c’est pour vous que nous travaillons.
-
---Pour moi? se récria Sourbin. Ce n’est point là ce que je vous avais
-demandé, ce que vous m’aviez promis. N’était-il pas convenu que vous
-deviez me débarrasser de l’autre, de ce godelureau qui se jette en
-travers de ma route?
-
-Ulphilas Pitch, qui ne se départait de sa politesse doucereuse que dans
-les cas désespérés, se mit en devoir de réfuter ces assertions.
-
---Sans doute, sans doute, monsieur Sourbin, nous vous avions promis
-cela. Nous vous aurions promis tout ce que vous auriez demandé, pour
-vous faire plaisir, pour renouer de bonnes relations avec vous.
-
-Mais il y a un proverbe de votre pays, si je ne me trompe, qui dit:
-«Promettre et tenir sont deux». Nous nous sommes inspirés de cette
-parole très sage, et, au lieu de tuer Georges Vernant, nous avons
-préféré nous emparer de la riche demoiselle.
-
---C’est-à-dire que vous avez voulu par des menaces ou des tortures lui
-extorquer quelque grosse somme à vous partager?
-
-L’ex-Norvégien devenu Américain hocha la tête avec un silencieux
-ricanement.
-
---Comment se fait-il, monsieur Sourbin, que vous qui êtes un homme
-intelligent, vous n’ayez pas mieux compris nos intentions? Non, nous
-n’avons pas formé d’aussi noirs projets. Nous nous sommes souvenus
-simplement de notre contrat: et nous avons craint que si nous vous
-laissions épouser la demoiselle loin de notre présence, vous oublieriez
-peut-être de nous inviter à la noce. Alors nous avons pensé qu’il serait
-plus équitable et plus avantageux pour tous de célébrer ce mariage un
-peu moins brillamment peut-être, mais avec assez de régularité pour que
-nul n’en puisse contester la validité. Il n’est pas impossible de
-trouver dans la prairie quelque bon prêtre catholique, missionnaire, qui
-vous donne la bénédiction nuptiale. Quant aux témoins, Gisber et moi,
-nous serons heureux d’en remplir les fonctions, par amour pour vous.
-
-Cet odieux persiflage exposait avec une sinistre clarté le plan odieux
-dont les deux bandits poursuivaient la réalisation.
-
-Certes, Léopold Sourbin n’était point de ceux que les scrupules gênent
-aux entournures. Mais, à l’audition de ces cyniques propos il sentit
-tout ce qui lui restait de délicatesse se révolter. Il voulut protester.
-
-La conscience de sa faiblesse, de son impuissance à agir, lui cloua la
-parole sur les lèvres.
-
-Il se souvint fort à propos des recommandations que lui avait faites
-Wagha-na, et son courage lui revint un peu à la pensée que le Bison Noir
-et ses acolytes le suivaient à distance, épiant l’occasion de se jeter
-sur la bande pour le délivrer en même temps que Madeleine.
-
-Or, toute cette conversation des trois hommes, la jeune fille l’avait
-entendue.
-
-Elle avait, en effet, repris ses sens au cours de leur dialogue. Une
-immense lassitude, paralysant ses membres, l’avait tenue immobile, si
-bien qu’aucun des trois complices ne s’était aperçu de son retour au
-sentiment. Et, de la sorte, l’orpheline avait pu entendre et faire son
-profit des révélations que lui fournissait l’odieux entretien.
-
-Elle eut assez d’empire sur elle-même pour réfréner l’indignation qui
-faisait bouillonner tout son sang.
-
-Mais lorsque, au bout de quelques instants, Schulmann et Pitch,
-peut-être afin de mieux connaître les pensées de leur ex-complice,
-sortirent de la hutte, laissant Sourbin seul auprès de sa cousine,
-celle-ci ne put dissimuler son profond mépris.
-
---Les proverbes disent vrai lorsqu’ils assurent qu’on ne juge un homme
-qu’à ses actes. Je ne vous connaissais guère, monsieur Sourbin. Je vous
-connais tout à fait aujourd’hui. Rien ne donne de la clairvoyance comme
-le malheur. Monsieur mon cousin, je ne sais vraiment ce qui l’emporte en
-vous de la suffisance ou de la lâcheté.
-
-Léopold sentit son front s’empourprer. Une colère le gagna. Mais la vue
-de Madeleine enchaînée, de ce beau visage pâli, lui inspirèrent une
-véritable amertume.
-
---En vérité, ma cousine, dit-il, je ne sais, moi, ce qui m’attire de
-votre part une aussi virulente apostrophe.
-
-Madeleine, cette fois, ne put contenir son aversion. Elle rappela au
-jeune homme l’entretien qu’il venait d’avoir avec les deux misérables et
-le pacte qui les enchaînait à eux. Elle en avait assez appris pour
-pouvoir préciser elle-même, par un seul effort de son imagination, les
-détails qui lui échappaient encore, les points qui auraient pu demeurer
-obscurs devant son esprit. Sourbin fut atterré. Il désespéra de pouvoir
-convaincre sa cousine de son innocence relative en l’abominable complot
-qui l’avait livrée aux mains de ses ennemis. Peu s’en fallut que ce
-découragement ne le poussât à s’associer définitivement aux infâmes
-projets de Pitch et de Schulmann.
-
-Mais, une fois encore, ces projets furent déjoués par l’intervention des
-événements.
-
-Brusquement, au milieu du silence et de la solitude des bois, un coup de
-feu éclata.
-
-Léopold, qui était demeuré muet à la suite de l’apostrophe de Madeleine,
-tressaillit et se leva en sursaut.
-
-Il ouvrit la porte et se heurta à Pitch qui rentrait, donnant les signes
-d’une profonde inquiétude.
-
---Vite, vite, cria le Yankee, en selle. Nous sommes poursuivis. Il est
-probable que Wagha-na est à nos trousses.
-
-En même temps, le cacique Magua se ruait dans l’intérieur de la cabane,
-saisissait brutalement la prisonnière par un bras, et, comme elle ne
-pouvait marcher à cause de l’entrave qui gênait ses pas, la traînait au
-dehors et la livrait aux bras d’un de ses guerriers, en lui criant:
-
---Si la femme pâle fait un geste, pousse un seul cri, plonge ton couteau
-dans sa poitrine.
-
-Léopold n’eut pas le temps de s’élever contre cette violence. Il
-comprit, d’ailleurs, que résister en pareil moment, ce serait
-précisément hâter la catastrophe qu’il voulait éviter. Un espoir le
-ressaisit de vaincre l’antipathie et les dédains de sa cousine, et
-obéissant, cette fois, plus à l’amour qu’à la cupidité, il enfourcha son
-propre cheval qu’on lui avait amené, non sans avoir laissé tomber sur le
-seuil de la hutte l’une des graines rouges que lui avait données le
-Bison Noir.
-
-Tout en fuyant sous le couvert de la forêt qui les abritait, il put dire
-à Pitch:
-
---On m’a pris mes armes. Avec quoi voulez-vous que je me défende, si
-l’on nous attaque?
-
-Pitch se rendit compte de la vérité de cette réflexion. Il était sûr de
-tenir son Sourbin; il ne vit donc aucun empêchement à lui confier l’un
-des deux revolvers qui garnissaient ses propres fontes.
-
-C’était une excellente intention qu’avait eue là Léopold.
-
-Il n’avait que trop bien entendu l’ordre donné par le chef Comanche à
-son subordonné, et comme il savait les sauvages capables de s’emporter à
-toutes les violences, le cousin de Madeleine avait pris cette
-précaution. Il galopait maintenant à côté de l’Indien, prêt à lui casser
-la tête s’il le voyait lever la main sur la prisonnière.
-
-Tous ces événements s’étaient accomplis en moins de vingt-quatre heures.
-Il y avait un jour à peine que Wagha-na avait confié à Sourbin la
-mission délicate de guider ses recherches. Une longue et froide nuit
-s’était écoulée pendant laquelle Madeleine n’avait pas recouvré un seul
-instant la conscience de ce qui se passait autour d’elle. Mais dans ce
-délai, les chevaux surmenés des Comanches n’avaient pu fournir une bien
-longue étape, celui de l’Ours Gris surtout, qui avait à porter une
-double charge.
-
-Aussi Wagha-na et ses compagnons avaient-ils pu suivre sans trop de
-difficultés la piste laissée par Sourbin.
-
-Ils étaient même au moment de surprendre le campement provisoire de
-leurs ennemis, lorsque le hennissement du cheval de Joë O’Connor avait
-donné l’éveil aux factionnaires disséminés par Magua aux confins de la
-forêt et de la plaine.
-
-L’un d’eux avait pu ramper jusqu’au voisinage de l’Irlandais et, jugeant
-l’occasion favorable, avait décoché une flèche qui avait frôlé le crâne
-du vieux trappeur.
-
-Celui-ci n’était pas patient de son naturel. Juste en ce moment il se
-tenait appuyé sur sa carabine. La riposte ne s’était pas fait attendre.
-Joë avait tiré sur une ombre qu’il voyait se mouvoir dans le fourré.
-Mais comme la balle de Joë était quasiment infaillible, elle avait
-traversé de part en part le ventre de l’Indien.
-
-C’était le bruit de ce coup, suivi du cri d’agonie du blessé, qui avait
-averti les Comanches.
-
-Il n’y avait pas à revenir sur l’intempestive vivacité de l’Irlandais.
-Wagha-na donna donc l’ordre de charger sur-le-champ, à bride abattue.
-Peut-être parviendrait-on à rejoindre l’ennemi.
-
-Le bois que l’on traversait n’était point aussi étendu qu’il était
-épais. Au delà la plaine recommençait, permettant la chasse à vue. Or
-Pitch et Schulmann, aussi bien que l’Ours Gris, savaient désormais à
-quoi s’en tenir sur le courage et l’opiniâtreté de leurs adversaires.
-Ils comprenaient que ceux-ci ne se lasseraient pas, et comme ils
-ignoraient leur nombre, aucune autre ressource qu’une fuite rapide ne
-s’offrait à eux d’éviter la terrible vengeance que ne manqueraient pas
-d’exercer les amis de Madeleine.
-
-Dans de telles conditions, Pitch avait conçu des intentions moins
-cruelles à l’égard de celle-ci.
-
-Il ne s’agissait plus de la tuer maintenant, mais, bien au contraire, de
-veiller attentivement sur ses jours. N’était-elle pas un otage entre
-leurs mains, le seul moyen de sauver leurs vies en proposant l’échange
-au Bison Noir, dont la haine devait être implacable?
-
-Il était si bien dans ces pensées qu’il ne se montrait pas moins
-attentif que Sourbin lui-même à surveiller l’Indien qui emportait la
-jeune fille évanouie.
-
-Mais, d’autre part, autant il était nécessaire d’emmener l’orpheline
-saine et sauve, autant il fallait empêcher qu’elle ne retombât au
-pouvoir de ses vaillants libérateurs.
-
-Or, le cheval de l’Indien, bête d’une rare vigueur, avait fourni, depuis
-plus d’une semaine, d’invraisemblables chevauchées. Il était impossible
-de lui demander plus qu’il n’avait donné, et déjà sa course saccadée,
-haletante, montrait une fatigue énorme. Si la bête était fourbue, ou
-s’abattait sur le chemin, Madeleine serait perdue pour les ravisseurs.
-
-Ces réflexions, Ulphilas Pitch les avait faites tout en éperonnant
-vigoureusement sa propre monture, laquelle ne valait guère mieux que
-celle du Comanche. Le Yankee se surpassait. Pour un homme qui avait
-toujours préféré la diplomatie à la violence, il faisait preuve, depuis
-quelque temps, de qualités qui eussent fait le plus grand honneur à un
-écuyer de profession.
-
-
-
-
-XIII
-
-HIPS ET GOLA
-
-
-Il y avait près d’une heure que les Comanches et leurs trois compagnons
-de race blanche couraient dans les sentiers naturels qui sillonnaient la
-forêt. Il avait fallu tous les obstacles qui se dressent dans une course
-de ce genre pour la prolonger ainsi. Mais, par là même, les bêtes
-haletantes en avaient subi une fatigue plus grande, contraintes de
-franchir tour à tour des ruisseaux et des fondrières, des haies et des
-fourrés épineux.
-
-La lisière du bois apparut enfin, au-delà de laquelle la plaine
-recommençait, immense, à peine coupée, çà et là, d’autres bois
-semblables.
-
-Là était le péril pour les ravisseurs, là l’espoir pour les vaillants
-qui s’étaient élancés à leur poursuite.
-
-A peine le guerrier Comanche, escorté de Pitch et de Sourbin eut-il
-débouché dans la prairie, que deux autres cavaliers sortirent du
-couvert, emportés par un galop furieux.
-
-Ceux-là, il était impossible de ne les point reconnaître. Ni Pitch, ni
-Sourbin ne se trompèrent en les apercevant.
-
-L’un des cavaliers était Georges Vernant, l’autre Wagha-na en personne.
-
-Et derrière eux, deux autres encore apparaissaient, Joë O’Connor et
-Sheen-Buck, suivis à leur tour par une dizaine des compagnons ordinaires
-du Bison Noir.
-
-La chasse se donnait en plaine cette fois. C’était à qui gagnerait de
-vitesse.
-
-Mais, de l’autre côté, l’Ours Gris se montrait, suivi d’une quinzaine de
-ses plus braves guerriers. Parmi eux se dissimulait du mieux qu’il
-pouvait l’Allemand Gisber Schulmann.
-
-Pitch sentit son cœur se serrer. Il ne tenait pas absolument à une
-rencontre.
-
-Et comme il passait à côté de Léopold, il ne put s’empêcher de lui dire,
-toujours courant:
-
---Décidément, monsieur Sourbin, il va y avoir bataille. Si vous m’en
-croyez, gagnons de vitesse. L’occasion peut se retrouver et la vie vaut
-mieux que l’argent. Je ne me soucie pas de laisser la mienne en ce
-triste pays.
-
-Il jeta les yeux autour de lui, et ce regard circulaire ne fit que
-confirmer ses légitimes appréhensions.
-
-Derrière lui, le Comanche faiblissait visiblement. Quoique de race très
-pure et d’une rare vigueur, le mustang hoquetait et ne courait plus que
-par soubresauts, par bonds inégaux et désordonnés.
-
-Sourbin lui-même s’attardait. Mais la cause de ce retard était tout
-autre que ne la supposait le Yankee.
-
-Le cousin de Madeleine, en effet, n’avait rien à craindre pour lui-même
-d’une bataille, du moins à l’heure présente, puisque les apparences
-étaient pour lui. Ne se conformait-il pas aux prescriptions de Wagha-na?
-
-Au lieu donc de presser sa fuite, le Français retenait sa bête, afin de
-ne point perdre de vue l’Indien qui tenait toujours la pauvre Madeleine
-renversée en travers de la selle. Le plan de Sourbin était très simple.
-Il ne voulait pas laisser à Georges, au rival abhorré, le mérite d’avoir
-sauvé l’orpheline. Ce serait lui-même, Léopold, qui brûlerait la
-cervelle au Comanche, quand il jugerait le Canadien à bonne portée.
-
-Quant à Georges, il n’arriverait sur le théâtre du combat que pour se
-trouver aux prises avec Magua et les plus rapprochés de ses guerriers.
-
-Ce n’était vraiment pas trop mal combiné, et Ulphilas Pitch, si fier de
-son génie diplomatique, n’aurait certainement pas mieux imaginé le moyen
-de jouer un double jeu.
-
-Tandis que ces machiavéliques réflexions hantaient l’esprit de Léopold
-Sourbin, Georges Vernant et Wagha-na gagnaient visiblement du terrain
-sur leurs ennemis. Bientôt même il fut évident que l’un et l’autre des
-deux hardis cavaliers arriveraient à temps pour sauver l’infortunée
-jeune fille.
-
-Car ils étaient merveilleusement montés l’un et l’autre. Hips et Gola,
-que Georges et Wagha-na prenaient à tour de rôle, étaient des bêtes
-fantastiques, possédant la vitesse et le fond inépuisable des chevaux
-Arabes. Il n’était pas un seul des mustangs nés sur la terre d’Amérique
-qui pût rivaliser avec ces coursiers prodigieux, les premiers-nés des
-haras modèles que le Bison Noir avait installés lui-même au sein de ses
-domaines.
-
-Chaque élan des superbes animaux les rapprochait davantage de l’Indien
-qui ne luttait plus que dans l’intention de permettre à son chef de
-l’atteindre. Une fois, en se retournant sur la selle, il aperçut Georges
-à moins de cent mètres de lui et l’idée lui vint de faire usage de son
-arc. Mais gêné dans ses mouvements par le fardeau qu’il emportait, il
-renonça sur-le-champ à cette tentative de défense.
-
-Un second coup d’œil lui montra le jeune Canadien à quatre-vingts pas en
-arrière. Il entendit le galop furieux de Hips sur ses talons et la voix
-puissante du cavalier lui criant:
-
---Rends-toi, ou je fais feu!
-
-Et il vit Georges debout sur les étriers, épaulant rapidement sa
-carabine.
-
-En même temps, Madeleine, par un effort désespéré, se redressa et
-appela:
-
---A moi, Georges, à moi!
-
-L’Indien se pencha sur sa prisonnière, et, se retournant sur sa selle
-avec une prodigieuse adresse, présenta la jeune fille à la carabine déjà
-couchée en joue.
-
-Vernant redressa l’arme avec un rugissement de rage. C’eût été folie que
-d’essayer de tirer en une aussi difficile position. Il pouvait tuer la
-jeune fille en essayant de frapper le ravisseur.
-
-Alors, se penchant sur l’encolure du cheval, il le flatta de la paume,
-en prononçant de douces paroles, ainsi que le faisait Wagha-na lui-même.
-
-Hips comprit-il ce langage? Il est certain que l’intelligence assez
-restreinte du cheval acquiert, dans ses relations avec son cavalier
-habituel, un accroissement de facultés qui peut paraître invraisemblable
-à ceux qui ne connaissent que superficiellement les qualités du généreux
-animal.
-
-En cette circonstance, le coursier que montait Georges Vernant parut,
-selon l’expression du poète «se conformer» à la pensée de son cavalier.
-Changeant brusquement d’allure, comme s’il eût deviné que son rival le
-mustang devait être battu par le fond plus encore que par la vitesse, il
-prit un trot allongé, aussi soutenu qu’un galop de course, et fonça
-obliquement sur le Comanche.
-
-De l’autre côté, Gola, calquant ses mouvements sur ceux de Hips, prit
-comme lui une course oblique de manière à enfermer l’Indien et Sourbin
-dans un angle aigu.
-
-Les deux cavaliers laissèrent faire leurs bêtes, comprenant qu’en ce
-moment leur instinct valait mieux que toute direction calculée. Wagha-na
-et Georges rendirent donc en même temps les rênes, et courbés sur le cou
-de leurs chevaux, le revolver d’une main, la hache de l’autre,
-s’apprêtèrent au combat.
-
-Le sauvage détourna une fois encore la tête. Il vit Georges à cinquante
-pas, Wagha-na à soixante. Alors, il se sentit perdu.
-
-Sur sa droite, l’Ours Gris avait encore plus de deux cents mètres à
-franchir avant de se retrouver à portée pour le secourir. Les autres
-Indiens, malgré leur empressement, étaient encore à une très grande
-distance pour pouvoir soutenir une lutte, d’ailleurs impossible entre
-leur frère isolé et les deux redoutables champions qui le pressaient.
-
-L’homme pouvait néanmoins se sauver. Il lui suffisait, en effet, de
-laisser glisser Madeleine sur le sol. C’était à la fois décharger sa
-bête d’un poids considérable et occuper assez longtemps l’attention de
-ses ennemis pour s’accorder à lui-même le temps de prendre une sérieuse
-avance.
-
-Bien plus: il était croyable que le père et le fiancé de l’orpheline
-borneraient là leur poursuite, n’ayant aucune raison de s’acharner
-contre un adversaire désormais vaincu. D’ailleurs les soins à donner à
-la prisonnière les contraindraient à faire retraite immédiatement vers
-leur campement.
-
-Toutes ces réflexions se présentèrent assurément à l’esprit du féroce
-Indien, et ne les aurait-il pas conçues spontanément qu’il suffisait,
-pour les lui suggérer, de l’appel pressant des deux hommes, lui criant:
-
---Rends-toi, et il ne te sera fait aucun mal. Tu seras libre!
-
-Mais chez ces races demeurées primitives au sein de leur déchéance, les
-passions sont aussi violentes que le cerveau est obtus et entêté.
-L’instinct de la conservation ne fut pas le plus fort en cette âme de
-brute. L’Indien, dominé par la haine de races, pensa que ce serait une
-mort glorieuse qui le frapperait dans l’accomplissement de sa vengeance,
-sur le cadavre d’une victime blanche.
-
-Alors la rage du meurtre s’empara de lui, furieuse, irrésistible.
-
-Il porta la main à sa ceinture et en tira son bowie-knife dont la large
-lame brilla d’un sinistre éclair.
-
-Ni Georges, ni le Bison Noir n’étaient assez rapprochés pour secourir la
-jeune fille.
-
-Heureusement pour la pauvre enfant, Léopold Sourbin était aux côtés de
-l’Indien.
-
-Il vit le danger que courait sa cousine et avec une spontanéité de
-sentiment qui rachetait toutes ses violences passées, il ne songea qu’à
-l’y arracher. Plus prompte encore que celle de l’Indien, sa main se
-leva, armée du revolver que lui avait prêté Pitch, et le bras du
-Comanche retomba brisé. La balle lui avait fracassé le poignet.
-
-Un cri de douleur et de rage jaillit de la poitrine du sauvage. Le
-couteau s’était échappé de ses doigts inertes.
-
-Pourtant, il ne renonça point à sa vengeance. Sa main gauche s’abattit
-sur le cou de l’orpheline renversée et s’y serra violemment.
-
-Mais Madeleine, ressaisie par l’espoir de la délivrance, s’était
-redressée. Elle repoussa convulsivement l’étreinte du misérable Indien
-qu’elle rejeta sur le dos de sa selle. Une secousse du cheval épuisé la
-jeta lourdement sur le sol de la prairie, où elle demeura sans
-mouvement.
-
-En ce moment, Georges arrivait à la hauteur du Comanche. Vivement il
-tira sur le mors, au risque de se désarçonner lui-même. L’animal
-s’arrêta court et le cavalier sauta rapidement à terre. Il releva la
-jeune fille meurtrie et la plaça sur le dos de Hips, fumant et haletant.
-
-Madeleine, par bonheur, n’avait pas perdu connaissance. Bien que
-fortement contusionnée, elle put se tenir assez droite, pendant que
-Georges, tenant le cheval par la bride, la carabine au poing, battait en
-retraite dans la direction du secours amené par Joë et Sheen-Buck.
-
---Déjà Wagha-na l’avait rejoint et s’informait avec sollicitude auprès
-de Madeleine des conséquences de sa terrible chevauchée. Elle le rassura
-d’un sourire et, malgré son extrême lassitude, put affirmer qu’elle
-n’avait ni blessures ni lésions internes.
-
-Mais ce n’était là qu’une demi-victoire ou, plutôt, un avantage
-momentané, la première manche seulement d’une effrayante partie que
-l’ennemi pouvait encore gagner grâce à la supériorité du nombre.
-
-En effet, le Comanche, malgré sa blessure, paraissait disposé à revenir
-au combat, soutenu par l’Ours Gris et les compagnons. Plus que toute
-autre cause, la honte de son échec, jointe à la prévision des furieux
-reproches qu’allait lui adresser son chef, le poussait à cette
-résolution désespérée, si fort en désaccord avec l’ordinaire prudence de
-ses pareils.
-
-Cependant Sourbin avait, lui aussi, battu en retraite et recevait
-maintenant les chaudes félicitations de Georges et de Wagha-na. Ce
-dernier lui avait même tendu la main, avec ces paroles de haute estime:
-
---Je vous sais un gré infini de ce que vous avez fait là, Monsieur. Vous
-avez exécuté à la lettre le programme que je vous avais tracé. Ce n’est
-point votre faute si nous ne sommes pas arrivés plus tôt.
-
-Madeleine au contraire, la plus intéressée, n’avait fait preuve d’aucun
-enthousiasme.
-
-Elle avait dit simplement au Français avec une assez dédaigneux accent:
-
---Je vous remercie, mon cousin. De votre part, cela me touche davantage.
-
-Et cette froideur visible avait impressionné si vivement ses deux amis,
-qu’ils en étaient devenus subitement silencieux.
-
-Wagha-na se retourna vers la plaine. Il vit l’Ours Gris et ses hommes à
-moins de cinquante mètres de lui.
-
---Allons, Messieurs, dit-il, ils sont dix, nous sommes trois. La partie
-est égale.
-
-C’était le mot héroïque de Changarnier pendant la retraite de
-Constantine.
-
---Madeleine, demanda-t-il à la jeune fille, aurais-tu la force de courir
-jusqu’à la rencontre des nôtres?
-
-Il montrait Joë O’Connor et Sheen-Buck encore à deux cents mètres d’eux.
-
-Elle répondit:
-
---Pourquoi ne resterais-je pas avec vous?
-
---Parce que, répondit Wagha-na, nous allons faire usage de nos fusils.
-Cela nous permettra d’arrêter ces coquins le temps nécessaire à assurer
-ta fuite.
-
-Elle comprit et n’insista pas. On lui donna le cheval de Sourbin, le
-moins bon, parce qu’il faudrait peut-être, dans un instant, recourir aux
-jambes des deux autres pour emporter Léopold lui-même.
-
-Tout cela s’était accompli en moins de temps qu’il n’en faut pour le
-dire. Les Comanches n’étaient plus qu’à trente mètres.
-
-Wagha-na et Georges s’étaient abrités derrière Hips et Gola, placés tête
-contre tête. Ils avaient appuyé leurs armes sur les selles, ne voulant
-perdre aucune balle. Georges visa le Comanche blessé, Wagha-na le chef
-lui-même.
-
-Un double coup de feu éclata. Le Comanche roula sous son cheval, l’Ours
-Gris passa par-dessus la tête du sien qui venait de s’abattre, le cœur
-broyé.
-
---Encore! commanda le Bison Noir.
-
-Et, comme les magasins étaient suffisamment garnis, deux nouveaux
-cavaliers ennemis vidèrent les arçons.
-
-Les six autres jugèrent le péril trop grand. Ils croyaient leur chef
-tué. Ils se mirent donc à fuir sans nulle honte.
-
-Mais Magua, qui n’était pas même blessé, s’était dégagé des étriers. Il
-avait saisi la monture d’un de ses guerriers morts; et, maintenant, avec
-une incontestable bravoure, il s’avançait, au pas de sa bête, prodiguant
-d’héroïques défis à ses adversaires.
-
---Wagha-na est un lâche qui a perdu les mœurs de sa race. Il est né
-d’une chienne domestiquée par les blancs pour faire la chasse aux
-Rouges. Il se cache derrière son cheval et il se fie à sa carabine,
-parce que le plomb des visages pâles va plus loin que les flèches des
-fils aînés du Grand Esprit. Mais il n’oserait affronter le tomahawk d’un
-homme libre.
-
-Wagha-na se tourna une fois encore vers les deux extrémités de la
-plaine.
-
-D’un côté, il vit Madeleine hors de la portée des traits et déjà
-recueillie par le petit groupe des Sioux qui avaient suivi Sheen-Buck et
-O’Connor. De l’autre, il aperçut les Comanches immobiles. Ils avaient
-arrêté leur course et, accompagnés de Pitch et de Schulmann, rejoints
-par un plus grand nombre des leurs, ils assistaient de loin à la suprême
-bravade de leur chef.
-
-Le Pawnie mit le pied à l’étrier et mit Gola face à l’Ours Gris.
-
---Que faites-vous? demanda Georges Vernant avec stupeur.
-
-Wagha-na sourit:
-
---Vous le voyez; je vais répondre aux provocations de ce brave.
-
-Le jeune Canadien ne put se défendre d’un étonnement qui ressemblait à
-un reproche.
-
---Vous n’y pensez pas? s’écria-t-il. Exposer votre vie dans un duel de
-cette nature, vous, le chef, le créateur, l’inspirateur de la belle
-œuvre que vous avez jusqu’ici menée à bonne fin? Permettez-moi de vous
-le dire: c’est plus que de l’imprudence. C’est une faute que vous
-commettez.
-
---Non, mon cher Georges. C’est précisément mon œuvre que j’entends
-poursuivre et servir en cette circonstance.
-
-En combattant contre cet homme qui, d’ailleurs, mérite mieux qu’un coup
-de fusil, je joue une belle partie. Je vais lui demander pour enjeu
-l’obéissance de sa tribu.
-
---Laissez-moi, au moins, combattre à votre place. Ma vie n’est pas
-précieuse comme la vôtre.
-
---Non, encore une fois. A quel titre réclameriez-vous l’obéissance de
-ces Indiens qui, d’ailleurs, ne vous l’accorderaient pas? Moi, au
-contraire, en combattant cet homme à armes égales, à la manière
-indienne, j’ai le droit d’exiger de lui une mise de jeu. C’est la règle
-ordinaire des défis et des combats singuliers chez ceux de notre sang.
-
-Il ajouta du même ton paisible, avec le même sourire de sereine
-confiance:
-
---Soyez sans inquiétude! J’ai encore quelque vigueur et j’ai terrassé
-des ennemis bien autrement redoutables que ce garçon-là qui n’a pour lui
-que son courage, très réel, mais insuffisant.
-
-Georges Vernant ne s’opposa plus au désir du Bison Noir. Mais, n’ayant
-pas les mêmes scrupules que son ami, redoutant quelque trahison de la
-part des assistants, il se remit lui-même en selle, prêt à porter
-secours au père adoptif de Madeleine.
-
-Celui-ci, remettant son revolver dans les fontes, s’était défait de sa
-carabine qu’il avait laissée aux mains de Sourbin, spectateur ému du
-duel épique qui se préparait, et auquel l’émotion ôtait la parole. Il ne
-conservait que sa hache et le long poignard, armes familières aux
-Indiens dans leurs combats singuliers.
-
-Cela fait, il poussa Gola à la rencontre du chef Comanche et, arrivé à
-dix pas de lui, leva la main droite, signe de parlementaire, réclamant
-ainsi l’attention de ses ennemis pris comme auditeurs.
-
---Moi, Jean Wagha-na, le Bison Noir, commença-t-il, né de votre sang,
-car le sang des Hommes Rouges est le même pour toutes les tribus qui se
-font une guerre impie, je déclare que je n’ai jamais fait la guerre à
-mes frères, que je les ai soutenus, aidés, défendus, de mon bien et de
-mon bras contre toutes les exigences injustes, que j’ai essayé de les
-réunir en un seul peuple, que si j’ai repoussé par la force l’agression
-des Comanches, c’est parce qu’ils ont refusé de m’entendre et qu’ils
-m’ont attaqué les premiers.
-
-Je déclare au surplus que, même à l’heure présente, je ne cherche point
-la querelle, que je n’élève aucune prétention et que j’ai simplement
-repris à des mains criminelles ma fille que l’on voulait me ravir.
-
---Les mains criminelles, ce sont les mains de Wagha-na le traître,
-interrompit Magua en grinçant des dents. Tu n’oses point accepter le
-combat avec l’homme qui vaut mieux que toi.
-
-Gola fit encore un pas en avant, et le Bison Noir, se dressant sur les
-étriers, apostropha directement son ennemi.
-
---Chien, lui cria-t-il, je suis prêt à te châtier de ton insolence. Mais
-quel gage m’offres-tu de ta bonne foi? Voici le mien. Pour toi, ordonne
-à ceux qui te suivent de se soumettre à moi si tu es vaincu dans la
-lutte.
-
-L’Ours Gris eut un sourd grondement de colère au moment où, joignant
-l’action à la parole, le Pawnie jeta sur le sol une bourse largement
-garnie de bank-notes. Il y en avait pour cent milles dollars, ainsi que
-le fit voir Wagha-na.
-
---Tu m’estimes au-dessous de ma valeur, rugit le Comanche, dont les yeux
-brillaient de convoitise.
-
---Combien t’estimes-tu toi-même? demanda le Pawnie.
-
-L’autre eut un geste d’orgueilleuse jactance et répondit d’une voix
-éclatante.
-
---Deux millions de dollars.
-
---Allons! fit Wagha-na, tu n’es brave qu’en paroles et tu veux éviter le
-combat. Je double la somme.
-
-Et, tirant de son sac de cuir une seconde liasse, il l’envoya rejoindre
-la première dans l’herbe.
-
-
-
-
-XIV
-
-LE DERNIER EXPLOIT DE SOURBIN
-
-
-La dernière apostrophe de son ennemi fut l’étincelle qui enflamma la
-colère de l’Ours Gris.
-
-Avant même que Wagha-na eût prévu l’attaque et se fût mis sur la
-défensive, le Comanche avait brandi sa hache et, piquant son cheval,
-s’était rué sur le chef des Peaux Rouges ralliés.
-
-L’arme siffla, lancée par une main exercée à ce genre d’escrime. Elle
-aurait infailliblement brisé le crâne de Wagha-na si celui-ci, avec la
-souplesse d’un félin, ne se fût laissé glisser sur l’encolure de sa
-bête.
-
-La hache ne rencontra que la tête de Gola auquel elle déchira l’oreille
-droite et vint se planter à moitié dans le pommeau de la selle, non sans
-avoir ouvert une assez large entaille à la cuisse droite du Bison Noir.
-
-Celui-ci se redressa, rendant la bride à son coursier.
-
-L’animal blessé fit entendre un hennissement de fureur et se rua sur la
-monture du Comanche.
-
-Ce fut un terrible choc sous lequel le mustang, fléchit. Ses jambes de
-derrière touchèrent le sol et la main du Bison Noir se tendit, sans
-arme, pour saisir son adversaire.
-
-Mais un brusque mouvement du cheval ennemi le remit sur ses pieds.
-Wagha-na ne saisit que le manteau du Comanche.
-
-Déjà celui-ci fuyait, se dérobant à l’étreinte du Pawnie.
-
-Il avait manqué son coup d’attaque et, privé de sa hache, son arme
-favorite, il cherchait à gagner de vitesse afin de pouvoir la ressaisir
-au passage, lorsqu’il aurait détourné son adversaire.
-
-Mais le Bison Noir connaissait cette tactique.
-
-Au lieu de poursuivre Magua, il demeura sur place, les pieds de Gola se
-posant sur le tomahawk qu’ils enfoncèrent dans le sol herbeux et gras.
-
-Pendant ce temps, l’impassible Wagha-na, sans s’occuper de sa propre
-blessure, ôtait de son sac une bande de toile qu’il employait à panser
-la plaie faite à l’oreille de son fidèle coursier.
-
-A vingt pas de distance, le Comanche l’invectivait avec la même
-forfanterie.
-
-Le Bison Noir souriait dédaigneusement.
-
-Quand il eut achevé le pansement de sa monture, il la fit pivoter et se
-penchant en un effrayant équilibre, il ramassa sur le sol la hache de
-l’Ours Gris et la lui tendant de la main gauche.
-
---Viens la prendre! lui cria-t-il.
-
-C’était un défi insultant qui provoqua chez le Comanche un nouvel accès
-de fureur.
-
---Oui,--répliqua-t-il,--je vais la prendre.
-
-Les spectateurs de ce drame poignant purent le voir, courbé sur son
-cheval, lancer celui-ci ventre à terre sur le Pawnie. Le cavalier tenait
-de la main droite son bowie-knife, tandis que la gauche s’allongeait
-pour saisir le tomahawk que lui tendait le bras allongé de Wagha-na.
-
-Et il semblait que celui-ci, par une folie de générosité, se livrât
-lui-même à la merci de son perfide ennemi.
-
-Mais ceux qui jugeaient de la sorte ne connaissaient point la
-prodigieuse adresse et la redoutable vigueur du Bison Noir. L’homme qui
-avait soutenu trois ans la lutte contre les Yankees était un héros dans
-la plus large acception de ce mot glorieux.
-
-Au moment où l’Ours Gris, emporté par la course du mustang, se
-précipitait sur lui, Wagha-na leva brusquement la hache, et comme le
-Comanche, obligé de se dresser à son tour pour l’atteindre, levait
-lui-même son bras gauche, celui du Pawnie, abandonnant le tomahawk, qui
-retomba sur le sol, se liait comme un lasso de fer à la taille de
-l’assaillant, l’arrachait à sa propre selle pour le jeter, impuissant et
-vaincu, sur le cou de Gola.
-
-Il avait fallu pour accomplir ce tour de cirque une force presque
-surhumaine. Mais cela avait été exécuté avec une telle aisance qu’une
-longue clameur d’admiration s’éleva des deux côtés de la plaine, aussi
-bien des bouches ennemies que de celles des compagnons du héros.
-
-Alors, après avoir arraché au vaincu, étourdi par la secousse, son
-couteau désormais inutile, le Bison Noir s’élança en galopant au-devant
-des guerriers Comanches frappés de terreur et de respect.
-
---Vous êtes à moi par les lois du combat, leur cria-t-il. Je ne ferai
-aucun mal à Magua, je ne prendrai ni sa chevelure ni les vôtres. Que
-deux d’entre vous aillent vers votre tribu pour raconter la chose aux
-têtes blanches et leur dire que Wagha-na vous appelle tous à fumer le
-calumet de paix aux campements du lac Winnipeg.
-
-Interdits, humiliés, mais surpris par cette grandeur d’âme du vainqueur,
-les guerriers mirent pied à terre et jetèrent leurs armes devant le
-Pawnie triomphant.
-
-Alors celui-ci desserra l’étreinte de ses doigts qui faisaient un
-collier de fer à son ennemi, et le posant sans rudesse à terre, lui tint
-le langage suivant:
-
---Le Bison Noir n’a pas plus de haine en ce moment qu’il n’en avait tout
-à l’heure contre son frère Comanche.
-
-L’Ours Gris a combattu en guerrier vaillant. Le sort lui a été
-contraire. Qu’il reprenne ses armes et qu’il montre son amitié à
-Wagha-na.
-
-Pour toute réponse, le vaincu s’approcha du héros et prenant son pied
-droit le baisa avec respect. Puis il dit:
-
---Aucun homme ne s’est jamais vanté d’avoir vaincu l’Ours Gris. Magua a
-fait ce qu’il a pu; il n’a rien à se reprocher.
-
-Et, maintenant, il reconnaît devant ceux de sa tribu et devant le ciel
-où règne le Grand Esprit que Wagha-na, le Bison Noir, est le plus grand
-et le meilleur des hommes. Magua prend pour père le Bison Noir.
-
---A la bonne heure! s’écria en français le père adoptif de Madeleine.
-Nous finissons par où nous aurions dû commencer. N’importe! Que le nom
-de Dieu soit béni!
-
-Il mit alors pied à terre et fit signe aux siens de se rapprocher.
-
-Joë O’Connor, avant tout autre soin, s’empressa d’aller ramasser dans
-l’herbe la bourse et les bank-notes qu’y avait jetés le Pawnie, en
-disant à Sourbin qui paraissait sortir d’un rêve.
-
---Ça, voyez-vous, Monsieur, ça ne se trouve pas sous les pieds d’un
-mustang, excepté quand quelqu’un l’y jette, comme aujourd’hui. Il ne
-faut donc pas le laisser traîner.
-
-Sioux et Comanches échangèrent les présents de l’amitié. Wagha-na tira
-des fontes l’un des magnifiques revolvers qu’il y avait laissés et le
-donna à l’Ours Gris avec six paquets de cartouches.
-
---Voilà le premier cadeau du père à son fils, lui dit-il.
-
-Brusquement son front se rembrunit, ses sourcils se froncèrent.
-
---Qu’avez-vous fait des deux Yankees qui étaient avec vous? demanda-t-il
-presque durement.
-
-Dans les deux camps, on se regarda avec inquiétude et stupéfaction.
-
-C’était vrai, pourtant. On les avait oubliés, ceux-là.
-
-Mais, si les sauvages les avaient négligés, Pitch et Schulmann ne
-s’étaient point négligés eux-mêmes.
-
-Dès qu’ils avaient vu les chances du combat singulier tourner en faveur
-du Bison Noir, ils jugèrent, avec raison, que les choses se gâtaient
-pour eux. Sans en attendre l’issue définitive, ils allèrent
-tranquillement se ranger derrière les rangs des Comanches. Puis,
-profitant de l’inattention générale, ils gagnèrent un bouquet d’arbres
-qui masquait entièrement leur manœuvre.
-
-Il faut croire qu’au moment où Wagha-na se souvint d’eux ils étaient
-déjà loin, car les cavaliers des deux camps eurent beau fouiller du
-regard l’horizon et fournir un temps de galop, pour les découvrir dans
-la plaine, les deux aventuriers demeurèrent introuvables.
-
---Tout est bien qui finit bien, prononça presque gaiement le chef pawnie
-en reprenant avec ses hommes le chemin du campement. Au moins, de cette
-façon, ces deux bandits m’ont épargné l’ennui de les pendre moi-même.
-
-On dut refaire au petit trot tout le chemin fiévreusement parcouru
-depuis l’avant-veille. L’état de fatigue extrême auquel se trouvait
-réduite l’orpheline ne permettait point, en effet, une allure plus
-rapide.
-
-Bientôt même on dut faire halte au bord du Murray. Chinga-Roa et ses
-Sioux y avaient dressé leurs tentes pour attendre le retour de leurs
-compagnons lancés à la poursuite. Ceux-ci rencontrèrent même le jeune
-chef qui, avec quarante cavaliers, s’était porté au-devant d’eux pour
-les soutenir s’ils en avaient besoin. Leur joie fut aussi profonde que
-sincère en reconnaissant leurs amis victorieux.
-
-Mais, en arrivant au camp, Madeleine chancela sur sa selle. Aux
-questions pleines de sollicitude posées par son père adoptif et son
-fiancé, la jeune fille répondit avec effort, péniblement même, demandant
-qu’il lui fût permis de se reposer quelques instants.
-
-On dressa donc sous la tente de Wagha-na un lit de camp, sur lequel
-Madeleine s’étendit avec une satisfaction manifeste. Hélas! Elle ne s’y
-délassa guère. Une fièvre ardente, entrecoupée de délire et de coma,
-s’empara d’elle et, sur-le-champ, les plus graves inquiétudes
-torturèrent l’esprit de ses amis.
-
-Ce furent de cruelles angoisses, pour tous, mais plus particulièrement
-pour les deux hommes dont la vie était en quelque sorte consacrée au
-bonheur de l’orpheline.
-
-Wagha-na et Georges Vernant veillèrent à tour de rôle auprès de la
-pauvre enfant en proie à tous les assauts d’une congestion cérébrale.
-Dans ces régions éloignées de tout secours de la science, force est bien
-aux hardis pionniers qui les parcourent de suppléer eux-mêmes à l’office
-des médecins et des pharmaciens.
-
-Par bonheur, Wagha-na, dans son long séjour en Europe, aussi bien que
-depuis son retour en Amérique, avait poussé fort avant des études
-médicales qui eussent fait honneur à plus d’un praticien renommé de
-l’ancien continent.
-
-Son sac de voyage renfermait, entre autres choses utiles, une trousse
-complète et une petite pharmacie tenue au courant de tous les moyens
-employés par la pharmacopée contemporaine. Il y avait là dedans la
-farine de moutarde unie aux vésicants les plus énergiques, la quinine et
-la belladone sous leurs formes les plus diverses et leurs quantités les
-mieux dosées, les drogues dépuratives ou sédatives, les purgations
-douces ou violentes.
-
-En un clin d’œil, Madeleine fut couverte de sinapismes et entourée de
-compresses d’eau glacée.
-
-La lutte contre la maladie vigoureusement engagée, et prise à ses
-débuts, celle-ci fut heureusement enrayée.
-
-Huit jours entiers, toutefois, la crainte hanta tous les cœurs.
-
-Il n’était point, en effet, un seul des sauvages compagnons du Pawnie
-qui n’aimât cette belle et douce enfant dont les mains étaient toujours
-ouvertes pour une bonne action à accomplir.
-
-Chaque matin, au lever du jour, Chinga-Roa, ou l’un de ses guerriers,
-venait s’asseoir silencieusement à l’entrée de la tente et, malgré le
-froid, chaque jour plus vif, de l’automne, attendait là, sans bouger, la
-sortie de Wagha-na ou de Georges pour prendre des nouvelles de la
-malade.
-
-Ce fut avec une longue et bruyante joie que l’on apprit enfin que tout
-danger était conjuré.
-
-Bientôt, la malade tint à confirmer elle-même la bonne nouvelle.
-
-On la redressa sur sa couche, on l’adossa à un haut oreiller de laine et
-d’herbes fraîches, afin qu’elle fût plus à l’aise pour recevoir ses
-visiteurs. Alors, groupe par groupe, les Sioux entrèrent sous la tente
-et reçurent les premières paroles de la convalescente.
-
---Merci, mes amis, leur disait-elle avec un pâle sourire de ses lèvres
-décolorées, merci de votre sollicitude. Vous êtes tous bons, et je vous
-aime tous autant que vous m’aimez.
-
-Elle disait cela d’une voix éteinte, brisée par la fièvre, et les
-farouches guerriers demeuraient silencieux. Beaucoup pleuraient comme
-des enfants à la vue de cette belle jeune fille devenue si blanche
-qu’elle en était presque transparente, à la vue de cette tête charmante
-que d’impitoyables ciseaux avaient dépouillée de sa longue et,
-luxuriante chevelure. Plusieurs tombaient à genoux devant elle et
-baisaient ses mains; d’autres prosternés comme devant une sainte,
-cachaient leurs fronts dans les plis des couvertures étendues sur ses
-pieds.
-
-Il n’était pas jusqu’à Léopold Sourbin qui n’eût subi une réelle
-transformation.
-
-Pendant les premiers jours de la maladie de sa cousine, pris des mêmes
-terreurs que ses compagnons, il avait voulu, lui aussi s’asseoir à son
-chevet, veiller auprès de cette couche douloureuse.
-
-Mais, malgré le service éclatant qu’il lui avait rendu, Wagha-na, guidé
-par une méfiance que le froid accueil de Madeleine avait corroborée,
-s’était opposé à toute intervention du Français.
-
-Et, comme Léopold, froissé par cette suspicion, laissait voir son
-mécontentement, le Bison Noir lui avait durement répondu:
-
---Il est vrai que vous êtes le cousin de Madeleine, mais, moi, je suis
-son père. Le vôtre a été l’assassin de mon ami Kerlo. Il ne convient pas
-que la fille de la victime soit gardée par le fils du bourreau, surtout
-lorsque, en vertu de la loi, il en est le plus proche héritier.
-
-Ces paroles cruelles avaient leur raison d’être. Mais peut-être
-venaient-elles un peu tard, aujourd’hui que Léopold avait fourni des
-preuves incontestables de sa bonne foi et de son dévouement.
-
-Il est vrai que Wagha-na s’en tenait au proverbe: «Deux sûretés valent
-mieux qu’une».
-
-Ce mépris, bien qu’il lui parût injustifié, avait été d’autant plus
-sensible à Léopold qu’il se trouvait expliqué par la terrible révélation
-que l’Indien venait de lui faire.
-
-Il se retira donc à l’écart et s’y abandonna à une très sincère douleur.
-
-Tout lui manquait à la fois: l’espoir d’épouser sa cousine et la
-confiance passablement présomptueuse qu’il avait eue en lui-même
-jusqu’alors. Car il était si bien changé par les épreuves des derniers
-temps qu’à son insu même, il s’était considérablement amélioré.
-
-Il ne songeait plus aujourd’hui à cette fortune qu’il avait si bassement
-convoitée.
-
-Il aimait Madeleine, aujourd’hui, d’un amour très pur et très
-désintéressé.
-
-Et il comprenait bien que la jeune fille, au courant des crimes du
-passé, au courant de ses propres turpitudes, ne pouvait qu’à grand’peine
-lui pardonner son abominable conduite.
-
-Une seule pensée maintenant occupait son esprit; il ne formait plus
-qu’une ambition, celle de racheter ce passé, de rendre à sa cousine
-quelque suprême service après lequel il serait impossible à celle-ci de
-ne lui point pardonner, peut-être même de lui refuser une place dans ses
-affections.
-
-Et, vraiment, à cette heure, il n’était même plus jaloux de Georges
-Vernant, dont il confessait l’écrasante supériorité.
-
-Il se réjouit donc comme tout le monde de l’heureuse guérison de la
-jeune fille, mais, plein du sentiment de son indignité, il n’osa se
-présenter au chevet de la malade et demander à être reçu par elle.
-
-Ce fut Madeleine elle-même qui remarqua son absence. Elle en parut
-attristée.
-
---Où donc est Monsieur Sourbin? demanda-t-elle. Lui serait-il arrivé un
-malheur?
-
-Wagha-na répondit en riant:
-
---Non, Monsieur Sourbin est fort bien portant. S’il ne s’est point
-présenté ici, c’est peut-être parce qu’il me garde rancune de lui avoir
-interdit ta porte pendant toute la durée de ta maladie. J’ai été dur,
-j’en conviens, mais je devais l’être.
-
---Et maintenant, mon cher père, demanda doucement la fée, vous n’avez
-plus de raisons de l’être, j’imagine. Je serais très heureuse de revoir
-Monsieur Sourbin.
-
---Qu’à cela ne tienne? s’écria gaiement le Bison Noir. Je veux tout ce
-que veut ma fille.
-
-Quelques minutes plus tard, Sourbin pénétrait sous la tente et
-s’avançait vers la convalescente.
-
-Il avait le cœur gros et son émotion éclata lorsque Madeleine, se
-soulevant sur sa couche, lui tendit sa pauvre main amaigrie, en lui
-disant avec le plus suave de ses sourires:
-
---Eh bien, mon cousin Léopold, je ne vous ai pas vu depuis longtemps.
-Dois-je croire que vous me tenez rigueur pour le maigre remerciement que
-je vous ai adressé de votre dévouement? Vous m’avez sauvé la vie, mais
-j’étais déjà si fort ébranlée, que je n’ai pu rassembler mes idées, ni
-trouver les mots que j’aurais voulu employer.
-
-Il s’inclina, balbutiant, sur la main qu’il baisa. Les larmes se firent
-jour sous ses paupières. Il murmura:
-
---Vous n’aviez pas à me remercier, ma cousine. Ce que j’ai fait, je l’ai
-fait de grand cœur, vous pouvez le croire, n’eût-ce été que pour réparer
-ma conduite passée et vous prouver le remords que j’en avais conçu.
-
-Il était impossible d’apporter plus de franchise dans un aveu. Aussi,
-voyant que Madeleine se laissait gagner, elle aussi, par l’émotion,
-Wagha-na s’empressa-t-il d’intervenir.
-
---Allons, Monsieur Sourbin, dit-il, oublions tout cela. Le passé est
-mort; il ne renaîtra plus. Vous n’avez désormais que des amis parmi
-nous, et ces amis ne demandent qu’à vous prouver leur sympathie.
-
-Sa main, noblement ouverte, serra celle du Français. Georges Vernant,
-présent à cet entretien, scella aussi d’une cordiale étreinte la
-réconciliation définitive.
-
-Mais Léopold n’était point à moitié converti. Il voulut justifier cette
-bienveillance.
-
---Non, Messieurs, dit-il, aussi précieuse que me soit votre amitié, je
-ne puis l’accepter ainsi, sans chercher à la mériter. Ce que j’ai fait
-pour ma cousine était naturel. Mais je suis encore en reste avec
-Monsieur Vernant et avec vous, monsieur Wagha-na. Je vous demande donc
-de me mettre en mesure de m’acquitter envers vous.
-
---Rien ne presse, monsieur Sourbin, répondit le Bison Noir. L’occasion
-s’offrira quelque jour.
-
-Elle s’offrit plus tôt que ne l’attendaient les uns et les autres.
-
-Trois jours plus tard, Madeleine déclara qu’elle était suffisamment
-forte pour reprendre le chemin de Dogherty. En conséquence, on mit en
-usage une façon de civière que les sauvages connaissent et emploient
-fréquemment. De fortes courroies reliant deux chevaux entre eux furent
-disposées de manière à recevoir une sorte de hamac dans lequel on plaça
-la jeune fille. On parcourut ainsi, assez rapidement, une soixantaine de
-milles.
-
-Mais au bout de ce trajet, l’orpheline réclama une monture pour
-elle-même et, à la joie générale, reparut en écuyère consommée ainsi
-qu’on était habitué à la voir et à l’admirer.
-
-Hélas! si la maladie était écartée, la malice humaine veillait encore.
-
-Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann ne renonçaient point à leurs odieux
-projets.
-
-Les deux misérables avaient commencé par fuir de toute la vitesse de
-leurs chevaux, se croyant poursuivis par les hommes de Wagha-na et
-n’ayant qu’une confiance très limitée en la loyauté des Comanches, leurs
-alliés de naguère. Même ils se figuraient, non sans apparences de
-raison, que, pour mieux faire leur paix avec le Bison Noir, ceux-ci ne
-se feraient aucun scrupule de lui livrer leurs inspirateurs et leurs
-conseillers.
-
-Mais, dès qu’ils furent rassurés sur l’éventualité d’une poursuite, les
-deux complices modérèrent leur allure et purent à loisir échanger leurs
-maussades réflexions.
-
---Vous êtes, décidément, un homme de grand génie, Ulphilas, railla
-Schulmann, et vos plans ont abouti à de merveilleux résultats. Si vous
-m’aviez laissé faire, la jeune personne serait morte à l’heure qu’il
-est, sa succession ouverte, et le Sourbin entre nos mains, aurait fait
-tout ce que nous aurions voulu. Au lieu de cela, nous voici, après
-quarante jours de fausses manœuvres, perdus dans le désert, sans un
-penny et réduits à demander à nos carabines notre vie...
-
---Ou la vie des autres, interrompit Ulphilas Pitch avec un sinistre
-ricanement.
-
-Pour le coup, Gisber cessa ses récriminations et demanda à son complice
-sur le ton du plus sincère étonnement:
-
---Que voulez-vous dire, Ulphilas?
-
-Le Norvégien battit d’un geste singulier le magasin de sa carabine et
-répliqua très nettement, cette fois:
-
---Je veux dire, mon cher Gisber, que, comme vous, j’en ai assez de
-maladresses et d’échecs, que quand je ne retirerais d’autre profit d’un
-coup de fusil bien placé que celui de satisfaire ma vengeance, je
-tiendrais le diable quitte envers moi. J’en veux à mort à cette petite
-fille qui nous échappe sans cesse, et surtout à ce coquin de Sourbin,
-qui mange à tous les râteliers. Il a sauvé sa cousine. Tant pis pour
-lui. Ce sera son dernier exploit.
-
-Gisber poussa un rugissement de plaisir.
-
---Hip! hip! hurrah! cria-t-il. Ulph, vous voilà comme je voulais vous
-voir; nous allons faire de l’art pour l’art.
-
-Et tous deux tournèrent les têtes de leurs bêtes vers le nord-est où
-déjà Wagha-na et les Sioux avaient disparu.
-
-
-
-
-XV
-
-LE ROI DES PRAIRIES
-
-
-Ce fut avec ces mauvaises intentions que les deux Yankees se mirent à
-suivre la colonne qui ramenait Madeleine.
-
-Instruits par l’exemple des sauvages, par l’existence commune de six
-semaines qu’ils avaient menée dans leurs rangs, ils ne négligèrent
-aucune des précautions dont ceux-ci s’entourent pour suivre une piste en
-se dissimulant eux-mêmes aux regards attentifs des Sioux.
-
-Et, en vérité, si les Comanches les avaient vus, ils auraient pu se
-vanter d’avoir formé de bons élèves.
-
-Pas à pas, pendant dix longs jours, sous les nuits glacées, sous les
-midis encore brûlants, les deux coquins, malgré la fatigue, malgré la
-faim qui les épuisait, la soif qui les brûlait, marchèrent dans les
-vestiges de leurs ennemis, n’ayant plus que l’affreuse cupidité du
-meurtre, le besoin maladif du crime à accomplir.
-
-Ils disputèrent ainsi leur misérable existence aux éléments aussi bien
-qu’aux bêtes nuisibles des forêts et de la plaine.
-
-Un soir, comme on dressait les tentes pour le campement, le ciel,
-jusque-là très pur, s’assombrit brusquement. De sombres nuages, aux gros
-ventres renflés et cuivrés, envahirent la voûte bleue, poussés par une
-brise du nord qui fit frissonner les hommes les plus robustes sous leurs
-chaudes pelisses de fourrures.
-
-En quelques heures, les bois furent dépouillés de leurs frondaisons
-jaunies et les ramures se montrèrent, sèches et nues, pareilles à de
-lugubres squelettes se tordant avec des gémissements dans le vent
-mortel.
-
-Ainsi procède le froid dans les régions circumpolaires et, malgré la
-distance qui l’en sépare, le Canada, pays de plaines immenses, de lacs
-aussi vastes que des mers, et que ne défend aucune chaîne de montagnes,
-subit les brutales caresses du nord.
-
-En voyant ce firmament lugubre, Wagha-na dit à Georges et à Sourbin:
-
---Eh bien, Messieurs, vous allez faire connaissance avec l’hiver des
-septentrions. Ceci n’est que peu de chose, car la saison rigoureuse ne
-commence vraiment qu’en décembre pour finir au milieu de février. Mais
-notre automne n’en vaut pas mieux. Ces nuages sont chargés de neige.
-Demain vous ne reconnaîtrez plus la prairie.
-
-Il donna l’ordre de dresser les tentes en prévision de la neige qui
-allait tomber. Cette précaution consistait à envelopper chacune d’elles
-d’une bordure de pieux en palissade, sur laquelle s’arrêterait la neige.
-Quant à la toiture des tentes, elle fut consolidée à l’aide d’une
-charpente intérieure en bois, que les Indiens eurent tôt fait de couper
-aux arbres environnants.
-
-Tout le monde se blottit dans ces huttes essentiellement temporaires. On
-abrita les chevaux sous des hangars non moins improvisés, faits de
-longues branches placées obliquement sur le sol et clouées aux troncs
-des plus gros arbres. Sous cette toiture tout à fait sommaire, les bêtes
-furent rangées côte à côte, toutes les têtes tournées vers le tronc pris
-comme pivot de cet étrange cirque. Comme l’on ne pouvait plus compter
-sur la prairie pour fournir l’herbe du fourrage, on plaça devant les
-bêtes des brassées entières de genêts rustiques, qui fournissent une
-pitance, sinon agréable, du moins suffisante dans les jours de disette.
-
-Ainsi que l’avait annoncé Wagha-na, il était impossible, le lendemain,
-de reconnaître la prairie.
-
-La neige était tombée avec une telle abondance qu’elle couvrait le sol
-jusqu’à la hauteur de trois pieds, entourant les palissades d’une
-véritable ceinture formant muraille. Aussi loin que la vue s’étendît,
-elle ne découvrait qu’une immensité blanche, de laquelle émergeaient les
-bouquets d’arbres tels qu’ils apparaissent dans les terrés inondées.
-
-Un silence profond régnait dans ce désert glacé. Il s’en dégageait une
-tristesse morne qui n’ôtait pourtant rien à l’aspect grandiose du
-tableau. Mais on n’avait pas de temps à perdre en cette contemplation.
-
-Le Bison Noir s’empressa de le rappeler à ses compagnons.
-
---En route, ordonna-t-il. Il nous faut gagner du terrain tant que le sol
-est friable, car dès que le vent aura soufflé les difficultés
-s’accroîtront et le retour ne sera pas sans présenter quelques dangers.
-
-En effet, ces premiers froids sont fréquemment suivis d’une détente de
-l’atmosphère.
-
-Alors les neiges fondent, les ruisseaux grossissent, les rivières
-débordent, souvent avec impétuosité, multipliant les ravages, et c’est à
-travers une prairie inondée, dont ils ne peuvent deviner les niveaux
-changeants, que les voyageurs sont obligés de se faire une route
-périlleuse.
-
-C’était là ce que redoutait Wagha-na.
-
-Il connaissait trop bien son pays pour n’avoir point lieu de suspecter
-ces froids précoces. Bien que le Canada s’étende en partie dans la zone:
-glaciale, il ne mérite aucunement le mépris qu’affichait Voltaire pour
-ces «arpents de neige» si glorieusement défendus par Montcalm. C’est une
-riche et belle terre où l’hiver n’est guère plus rigoureux qu’au nord de
-l’Allemagne, qu’en Russie, et où il dure beaucoup moins longtemps. La
-belle saison, au contraire, s’y prolonge, précédée et suivie d’une
-double période de pluies et de ciels mous.
-
-Dès que l’ordre eut été donné, on fit sortir les chevaux, on replia les
-tentes, et la colonne s’élança à travers la plaine de l’allure la plus
-rapide que purent soutenir les chevaux.
-
-On ne fit pas beaucoup de chemin. Si la neige durcie est glissante, la
-neige fraîche est inconsistante. Les pieds des bêtes s’enfonçaient en
-d’invisibles crevasses et cela provoquait des chutes souvent pénibles.
-
-Mais le moral de la troupe demeurait excellent. Tous connaissaient ces
-accidents de la grande vie libre et fière du désert; ils étaient
-accoutumés à ces incommodités inhérentes à la nature du pays et à la
-température de ce ciel qui ne se montre sévère parfois que pour
-redevenir clément et favorable aux premiers souffles du printemps.
-
-On s’en allait donc gaiement, faisant contre fortune bon cœur, lorsqu’un
-incident tout à fait imprévu vint jeter un trouble profond dans les
-esprits et faire renaître les angoisses si récemment éprouvées.
-
-On avait atteint un coude de la rivière Murray où le cours d’eau,
-parsemé d’îlots boisés, se divise en plusieurs bras de peu de largeur
-qu’il est aisé de traverser, soit à gué, soit à la nage.
-
-Or, ni l’un ni l’autre de ces moyens ne pouvait être adopté pour le
-transport de Madeleine qui, à peine relevée de sa maladie, réclamait
-encore les plus grands ménagements.
-
-Force fut bien de s’arrêter, malgré les instances de la jeune fille pour
-suivre ses compagnons par la même voie, et de chercher un moyen de
-locomotion qui écartât tout danger de rechute ou de complication dans la
-maladie.
-
-Chinga-Roa résolut assez vite le problème.
-
-Le Renard Avisé avait passé la plus grande partie de son enfance sur les
-bords du lac Supérieur. Il s’y était rompu à tous les exercices du
-canotage, et, plus tard, dans une course que divers membres de sa tribu
-avaient poussée à travers les monts Rocheux, jusqu’aux bords du
-Pacifique, il s’était familiarisé avec l’Océan lui-même.
-
-Il entraîna donc deux ou trois de ses guerriers et, en moins d’une
-heure, ils eurent confectionné une pirogue creusée dans le tronc d’un
-bouleau, assez large pour recevoir deux personnes.
-
-Ce fut dans cette embarcation tout à fait primitive que l’on fit monter
-Madeleine. Une corde fut attachée à l’avant du bateau, permettant aux
-cavaliers qui nageraient dans le voisinage de la tirer avec eux.
-
-Wagha-na, Georges Vernant, Joë O’Connor, Sheen-Buck et Chinga-Roa
-s’attelèrent tour à tour à la nacelle, et cinq des bras furent franchis
-de la sorte sans difficultés.
-
-Restait le sixième, à la fois le plus large et le plus rapide, que
-creusait un courant plein de remous dangereux.
-
-Quand on en toucha les bords, le Bison Noir ouvrit l’avis que deux
-guides ne seraient pas de trop pour escorter le frêle esquif.
-
-Léopold Sourbin, dont le tour n’était pas encore venu, s’offrit avec
-empressement à être l’un des deux nageurs de circonstance. Georges
-Vernant prit pour la seconde fois sa place à la droite de la pirogue,
-tandis que Sourbin la flanquait sur la gauche. Résolument, les deux
-hommes se jetèrent à l’eau et tirèrent le bateau à travers le courant,
-après l’avoir attaché aux selles des deux montures.
-
-On avait déjà parcouru les deux tiers du lit de la rivière, quand
-Sourbin, jetant une exclamation, sortit brusquement de l’eau et, se
-mettant en selle, poussa sa bête en avant de Madeleine, qu’il couvrit de
-son corps.
-
-En même temps, son bras allongé désignait l’autre rive à Georges et à
-Wagha-na, en disant:
-
---Là! là! dans le fourré.
-
-Il n’eut pas le temps d’en dire davantage.
-
-On le vit chanceler sur sa selle, tirer violemment la bride, et tourner
-si rapidement sur lui-même que Georges effrayé n’eut que le temps de le
-soutenir pour l’empêcher de tomber dans la rivière.
-
-Une détonation venait d’éclater et au point qu’avait désigné le doigt de
-Léopold, un nuage de fumée blanche s’enlevait au-dessus d’un buisson de
-houx, de genêts et de buis sauvage.
-
-Il n’en avait pas fallu davantage pour faire comprendre à Wagha-na ce
-qui venait de se passer.
-
-Un homme, un ennemi, poussé par une haine aveuglante, avait fait feu sur
-Madeleine. La jeune fille aurait infailliblement péri, si Léopold
-Sourbin, avec une admirable générosité, ne s’était jeté devant elle.
-C’était lui qui avait reçu la balle destinée à sa cousine.
-
-L’assassin, Wagha-na, n’avait pas besoin qu’on le lui désignât
-autrement. Ce ne pouvait être que l’un des deux Yankees qui depuis le
-début de cette aventureuse campagne, s’acharnaient à poursuivre
-l’orpheline de leur inexplicable haine.
-
-Le Bison Noir avait déjà pris terre. Sans prononcer une parole, il lança
-vivement Gola par-dessus les remblais de neige qui ceignaient le
-buisson, tandis que Joë et Sheen-Buck aidaient Madeleine à débarquer et
-tiraient à terre le malheureux Sourbin livide et sanglant.
-
-Georges, lui, suivait déjà l’exemple du chef Pawnie et galopait à côté
-de lui dans la plaine couverte de neige, bientôt suivi de Chinga-Roa et
-de vingt cavaliers Sioux.
-
-Un second coup de feu éclata et le jeune Canadien sentit le vent d’une
-balle rasant sa tempe droite.
-
-Il vit devant lui l’Allemand Gisber Schulmann qui venait de tirer.
-
---Ah! rugit le jeune homme, je t’aurai, Deutsch maudit, quand bien même
-le diable, ton père, viendrait à ton secours.
-
-Dès le début de la poursuite, il fut visible que les bêtes épuisées des
-deux coquins ne pourraient soutenir une lutte de vitesse avec les deux
-merveilleux coursiers qui avaient nom Hips et Gola.
-
-En effet, au bout de huit cents pas péniblement franchis, la monture de
-l’Allemand buta contre un tronc d’arbre enfoui dans la neige et tomba,
-sur ses genoux, le mufle en avant, les naseaux pleins de sang.
-
-Tout aussitôt le Germain mit pied à terre et brandissant par le canon sa
-carabine qu’il n’avait pas eu le temps de recharger, attendit de pied
-ferme son impétueux assaillant. Georges accourait sur lui, la main
-haute, armé d’un large couteau de chasse à servir un wapiti ou un
-sanglier.
-
-Mais, en voyant son ennemi désarçonné, il ne voulut point profiter de
-l’avantage que lui assurait son cheval.
-
-D’un bon rapide, il quitta la selle et s’avança contre Gisber toujours
-railleur.
-
---Est-ce toi qui as tiré sur Léopold Sourbin? demanda-t-il.
-
---Non, répliqua l’Allemand, mais je regrette de ne l’avoir pas fait.
-D’ailleurs, ce n’était pas à lui que la balle était destinée.
-
---C’était la Fée, alors, que vous vouliez tuer?
-
---Oui, dit encore crânement le misérable.
-
-Un sourire de mépris glissa sur les lèvres de Georges.
-
---Tu ne vaux pas l’honneur que je te fais en te tuant, cria-t-il. Mais
-je n’ai pas le choix des moyens. Défends-toi donc, car j’aurais
-peut-être dû t’écraser ainsi qu’une bête malfaisante.
-
---Défends-toi toi-même, gronda encore l’Allemand, qui, se ruant sur le
-jeune homme, abaissa la crosse de son arme comme il eût fait d’une
-massue.
-
-Un saut de côté préserva Georges. Il mesura d’un coup d’œil la taille du
-colosse. Schulmann le dépassait de la moitié de la tête. Le Canadien
-répondit aux insultes de son ennemi par une suprême raillerie.
-
---On m’avait toujours dit que vos grandes tailles renfermaient de
-petites âmes. Je vais prendre ta mesure tout à l’heure, quand je l’aurai
-couché là.
-
-Et, du bout de son coutelas, il montrait au Teuton le tapis de neige de
-la prairie.
-
-Gisber, dont le premier coup avait porté à faux, grinça des dents, et se
-précipita derechef, la crosse levée.
-
-Vernant l’avait vu venir. Comme la première fois, il esquiva l’attaque.
-Mais, avec la souplesse d’un fauve, il bondit à son tour sur le Germain.
-Un seul coup de poing brisa le poignet gauche du colosse, et la main du
-Canadien se ferma, comme une tenaille sur le cou énorme. En même temps,
-d’une secousse qui eût ébranlé un chêne, le jeune homme déracina le
-géant de sa lourde base et le jeta pesamment sur le sol.
-
---Allons, plaisanta une fois encore Georges, tu as l’air d’un taureau;
-tu n’es qu’un bœuf. Relève-toi. Je ne veux pas t’égorger comme une bête
-de boucherie.
-
-L’Allemand ne se le fit pas dire deux fois.
-
-Écumant, les yeux hors de l’orbite, il mit, lui aussi, au clair la lame
-d’un couteau de chasse et se rua sur Vernant.
-
-Le combat ne fut pas de plus longue durée qu’au premier choc. Une simple
-parade rejeta l’arme de l’assaillant, tandis que celle du Canadien
-disparaissait jusqu’à la garde entre le cou et l’épaule de Schulmann,
-au-dessus du thorax.
-
---Voilà qui est fait! dit une voix tranquille, tout près de Georges. Il
-est dommage que ça n’ait pas eu lieu plus tôt.
-
-C’était Wagha-na qui venait de parler. Et, en se retournant Georges put
-voir le Bison Noir, toujours monté sur Gola, qui lui ramenait Hips par
-la bride. Derrière lui, deux Sioux conduisaient Ulphilas Pitch, les deux
-mains attachées derrière le dos, le cou déjà entouré d’un lasso.
-
---Il ne faut pas faire languir ce gentleman, reprit le Pawnie avec le
-même flegme. Cette humidité froide pourrait lui devenir préjudiciable.
-Allons! camarades, hissez-moi ce Yankee. Nous n’avons point de pasteur
-sous la main.
-
-L’ordre fut immédiatement exécuté.
-
-Juste au-dessus du bras du Murray que l’on venait de traverser, un
-séquoia de belles dimensions allongeait de longues et fortes branches.
-Ce fut à la plus grosse de ces branches que l’on attacha l’extrémité du
-lasso. Après quoi, l’on poussa le misérable Pitch dans le vide.
-
-Il se balança quelques minutes au-dessus des eaux toutes noires de la
-rivière. Puis les convulsions suprêmes prirent fin, et le cadavre
-demeura immobile, accroché par le cou. Déjà, corbeaux et vautours,
-taches sombres dans le firmament gris, tournoyaient, avec des cris aigus
-et des battements d’ailes, au-dessus de cette proie qu’on leur offrait
-si bénévolement. Une sorte d’urubu à crête sanglante avait pris les
-devants et, de son bec puissant, déchiquetait déjà les chairs de Gisber
-Schulmann.
-
-Il n’y avait plus rien à faire qu’à soigner, à soulager, tout au moins,
-l’infortuné Léopold, qu’on avait dû coucher sous une tente dressée à la
-hâte et plantée tant mal que bien dans la neige déjà fondante.
-
-Hélas! Le cas était désespéré. Le cousin de Madeleine expiait en une
-seule fois toutes les vilenies de son passé. Dieu lui accordait, il est
-vrai, mieux que la mort d’un honnête homme: celle d’un brave dont la
-dernière action rachetait une existence mal employée.
-
-Sheen-Buck, qui était le chirurgien de la troupe, put renseigner
-Wagha-na sur la gravité de la blessure dont Sourbin avait été atteint.
-
-Il avait pu sonder la plaie et extraire la balle.
-
-Celle-ci avait frappé le pauvre garçon de haut en bas, sous la clavicule
-gauche. Trouant un oblique chemin, elle avait traversé le poumon des
-deux côtés, déchirant le ventricule droit du cœur. C’était la mort
-imminente, sans arrêt comme sans rémission.
-
-Léopold connaissait son état. Il sourit tristement aux paroles
-affectueuses que lui adressaient Wagha-na, Georges, Joë et Sheen-Buck,
-penchés sur le lit provisoire de sa cruelle agonie.
-
-Quant à Madeleine, le chagrin de ce trépas violent lui ôtait la parole.
-Elle pleurait silencieusement.
-
-Et, la voyant pleurer, le mourant lui adressa de touchantes paroles:
-
---Ma cousine, proféra-t-il à travers les hoquets de la fin, j’étais
-parti de France avec le projet de vous dépouiller. Ici, à votre vue,
-j’ai changé d’intentions; j’ai osé lever les yeux sur vous et concevoir
-d’absurdes espérances. Je vous ai pourtant sincèrement aimée, et,
-aujourd’hui, je puis le dire, je vous aime tous. J’aurais pu être à
-l’avenir un honnête homme. Dieu ne l’a pas voulu. Il est juste. Je meurs
-justement châtié.
-
-Un flot de sang jailli de sa bouche lui coupa la voix. Quand il put la
-recouvrer, il dit encore:
-
---Je viens de faire une confession publique. J’espère qu’elle me
-comptera auprès de Dieu et que ma mort rachètera ma vie. S’il vous est
-possible de faire mettre mon corps en terre sainte, accordez-moi cette
-faveur. Qu’un prêtre bénisse mes pauvres restes. Et vous tous, oubliez
-mes fautes et... priez pour moi.
-
-Telles furent ses dernières recommandations à ceux qu’il n’avait connus
-que pour essayer de leur nuire. On ne se souvint que de son généreux
-repentir, et tous versèrent des larmes sur cette dépouille purifiée par
-le pardon, ennoblie par le sacrifice.
-
-On creusa une tombe sous la neige, dans cette terre durcie. On en marqua
-la place avec une croix.
-
-Puis, toute la colonne reprit le chemin des établissements du Winnipeg.
-
-Elle y rentra dans les premiers jours de décembre. Deux mois s’étaient
-écoulés depuis le départ. De combien de tragiques événements
-n’avaient-ils pas été remplis?
-
-Au printemps suivant furent célébrés, dans la petite église de Dogherty,
-les noces chrétiennes de Georges Vernant et de Madeleine Kerlo.
-
-Tout le monde aimait le fier et noble jeune homme que Wagha-na avait
-choisi pour mari de sa fille adoptive. On l’avait vu à l’œuvre; on
-connaissait son indomptable courage, la générosité de son âme et la
-force herculéenne de son bras. Et, de l’avis de tous, nul homme n’était
-plus digne de continuer un jour l’œuvre du Bison Noir et d’être l’époux
-heureux et aimé de la Fée.
-
-Celle-ci était belle à miracle. Sous son voile, couronnée de fleurs
-d’oranger, dans sa robe d’une éblouissante blancheur, elle rappelait
-plus que jamais les beaux anges qui peuplent de doux rêves le sommeil
-des hommes vertueux et des vierges sacrées. Elle était la plus pure
-fleur de ces neiges septentrionales qui couvrent d’un linceul d’argent
-l’innocence de ces contrées encore intactes, mais s’entr’ouvrent, tous
-les printemps, pour en laisser sortir les moissons de l’énergie humaine
-bénie du ciel.
-
-Madeleine n’avait pas voulu recevoir la bénédiction nuptiale avant
-d’accomplir un pieux devoir.
-
-Aussi, dès que les premiers souffles tièdes avaient chassé les bises
-glaciales et fait verdir les bourgeons, elle avait voulu accompagner la
-colonne qui était retournée au désert, là-bas, sur les bords du Murray,
-pour retirer de sa couche provisoire la dépouille du malheureux Sourbin.
-
-Et, maintenant, Léopold reposait en terre sainte, dans l’humble
-cimetière de Dogherty, sous un bloc de granit qui ne rappelait à la
-mémoire des hommes que l’acte de dévouement où il avait perdu la vie.
-
-Lorsque le jeune couple sortit du temple catholique, des salves de
-mousqueterie, les clameurs d’une foule enthousiaste saluèrent ses
-premiers pas. Georges et Madeleine marchèrent sur un tapis de fleurs et
-de verdure des marches de la chapelle au seuil de leur demeure.
-
-Quarante mille assistants de toutes races se pressèrent pendant trois
-jours dans les rues et les places de Dogherty. Les hôtels étaient
-pleins; les maisons des particuliers elles-mêmes ne purent suffire à
-recevoir la foule. On coucha sous les tentes, dans des baraquements de
-planches et de feuillage.
-
-Et, ce jour-là, il fallut bien se départir un peu de la sévère
-prescription qui rationnait les boissons fortes. Punch, whiskey, brandy,
-cognac de France, genièvre de Hollande, aguardiente du Mexique,
-coulèrent plus que de raison. Mais la raison conserva son empire. On
-n’eut ni troubles, ni accidents à déplorer.
-
-Dans le nombre des chefs de tribus admis à la table des noces, on
-remarqua Magua, l’Ours Gris.
-
-Le chef des Comanches avait tenu sa parole. Désormais, il était le fils
-dévoué du Bison Noir. Huit cents hommes de sa tribu l’avaient suivi pour
-s’établir avec lui sur les bords du lac Athabaska.
-
-Ce jour-là on lut le recensement des peuples de race rouge qui avaient
-adhéré à la noble ligue fondée par Wagha-na. Cent soixante mille Indiens
-des deux sexes acceptaient la vie commune et dotaient le Dominion du
-Canada d’une population pleine d’espoir et de foi en ses nouvelles
-destinées.
-
-Et comme Sheen-Buck avait, une fois de plus, dressé la carte du banquet,
-les langues se firent prolixes au dessert.
-
-Ce fut Magua qui se leva le premier pour boire à la santé des nouveaux
-époux.
-
---Non, répondit Madeleine en haussant sa coupe, le premier vœu doit être
-pour notre commun père, pour Jean Wagha-na, le Roi de la Prairie.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- I. Le bison noir 1
- II. Madeleine 23
- III. Un complot 45
- IV. Monsieur Sourbin 67
- V. La chasse aux bisons 87
- VI. Une marée vivante 109
- VII. Les monts rocheux 131
- VIII. Les grizzlys 153
- IX. Blancs et rouges 173
- X. Bataille 193
- XI. Le rapt 213
- XII. Marché de sang 233
- XIII. Hips et Gola 253
- XIV. Le dernier exploit de Sourbin 273
- XV. Le roi des prairies 293
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS HOMMES
-ROUGES ***
-
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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- The Project Gutenberg eBook of Les derniers Hommes Rouges, by Pierre Maël.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Les derniers Hommes Rouges</span>, by Pierre Maël</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Les derniers Hommes Rouges</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Pierre Maël</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 30, 2022 [eBook #67281]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES DERNIERS HOMMES ROUGES</span> ***</div>
-<h1>LES DERNIERS<br />
-<span class="large">HOMMES ROUGES</span></h1>
-
-<p class="c"><i>Roman d’aventures</i><br />
-<span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">PIERRE MAËL</span></p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C<sup>IE</sup><br />
-<span class="xsmall">IMPRIMEURS DE L’INSTITUT</span>, <span class="xsmall">RUE JACOB</span>, 56</p>
-
-<p class="c">1895</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<ul>
-<li><span class="xsmall">LA DOUBLE VUE</span> <span class="fl">1 vol.</span></li>
-<li><span class="xsmall">PILLEUR D’ÉPAVES</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">LE TORPILLEUR 29</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">L’ALCYONE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">FLEUR DE MER</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">FLOT ET JUSANT</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">SAUVETEUR</span> (couronné par l’Académie française) <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">GAÎTÉS DE BORD</span> (illustrées) <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">L’ONDINE DE RHUIS</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">MER BLEUE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">LE TORPILLEUR</span> 29 (édition illustrée) <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">UN MANUSCRIT</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">AMOURS SIMPLES</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">PILLEUR D’ÉPAVES</span> (collection des auteurs célèbres) <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">QUAND ON AIME</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">MARIAGE MONDAIN</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">SAUVETEUR</span> (édition de luxe) <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">LE TORPILLEUR</span> 29 (collection des auteurs célèbres) <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">MER SAUVAGE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">CHARITÉ</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">SOLITUDE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">HONNEUR, PATRIE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">UNE FRANÇAISE AU PÔLE NORD</span> (édition de luxe) <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">CE QU’ELLE VOULAIT</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">FEMME D’ARTISTE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">TERRE DE FAUVES</span> (édition de luxe) <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">LA BRUYÈRE D’YVONNE</span> (collection des auteurs célèbres) <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">DERNIÈRE PENSÉE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">MER BÉNIE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">UN ROMAN DE FEMME</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">TOUJOURS A TOI</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">AMOUR D’ORIENT</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">CELLES QUI SAVENT AIMER</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-</ul>
-<p class="c">POUR PARAITRE PROCHAINEMENT</p>
-
-<ul>
-<li><span class="xsmall">UNE FAUTE D’AMOUR</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">ROBINSON ET ROBINSONNE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-</ul>
-<p class="c">EN PRÉPARATION</p>
-
-<ul>
-<li><span class="xsmall">PAS DE DOT</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">LE BOIS D’AMOUR</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">PETIT ANGE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-<li><span class="xsmall">FLEUR DE FRANCE</span> <span class="fl">1 —</span></li>
-</ul>
-
-<p class="gap">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<p class="c xsmall">TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C<sup>ie</sup>. — MESNIL (EURE).</p>
-
-<div class="break"></div>
-<p class="c top6em">A<br />
-E<span class="small">RNEST</span> FLAMMARION</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">LES DERNIERS HOMMES ROUGES</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br />
-LE BISON NOIR</h2>
-
-
-<p>La plaine immense s’étendait, bordée au nord,
-au sud et à l’ouest par un rideau de verdure.
-Nulle route n’y pouvait guider les pas des
-voyageurs, car on ne pouvait donner le nom de
-route à l’espèce de sentier tracé à travers la
-prairie par les pieds des hommes et les sabots
-des chevaux. Au-dessus des têtes, le ciel d’un
-bleu intense gardait le rayonnement des derniers
-beaux jours de l’été. Sur la parure encore
-intacte des arbres de l’année vieillissante mettait
-des taches d’ocre et de safran. Les approches
-de l’automne se laissaient deviner.</p>
-
-<p>Deux cavaliers suivaient au pas le sentier.
-Leurs montures auraient, en tout pays, attiré
-l’attention des connaisseurs. C’étaient d’admirables
-bêtes au poil fin, l’un gris pommelé, l’autre
-alezan, aux têtes d’une pureté de lignes
-rappelant le cheval arabe, auquel les deux superbes
-animaux ne le cédaient ni en vigueur,
-ni en élégance.</p>
-
-<p>Les deux cavaliers étaient plus remarquables
-encore que leurs montures.</p>
-
-<p>L’un d’eux était un jeune homme de vingt-quatre
-à vingt-cinq ans, aux traits d’une distinction
-souveraine, aux cheveux et à la moustache
-blonds, aux yeux bleus largement fendus.
-Son corps avait les proportions harmonieuses
-et puissantes que la légende se plaît à accorder
-aux paladins. — L’autre, d’une stature égale,
-était presque un vieillard.</p>
-
-<p>Il formait un étrange contraste avec son jeune
-compagnon, par la différence de la race et du
-type.</p>
-
-<p>Il appartenait, en effet, à cette race rouge du
-nord de l’Amérique dont la sève, sans cesse
-appauvrie par le contact des civilisations blanches,
-ne laissera bientôt plus de représentants
-sous le ciel.</p>
-
-<p>Aussi grand que le jeune blanc, d’une carrure
-aussi athlétique, l’Indien portait avec une sorte
-de majesté naturelle un costume à la fois sauvage et
-civilisé. De longs pantalons de drap fin, terminés
-par des basanes de cuir fauve, garnies d’une
-frange flottante, des mocassins de cuir protégeaient
-ses pieds et ses jambes. Le haut du
-corps était vêtu d’une sorte de chemise de flanelle
-rouge, brodée de dessins multicolores. Une
-large ceinture, également rouge, soutenait un
-revolver à six coups, un coutelas et un tomahawk
-dont le fer, du plus pur acier, était enfermé
-dans une gaine de cuir. Une carabine Winchester
-du plus parfait modèle pendait à son épaule
-droite, tandis que la hanche gauche du cavalier
-soutenait une cartouchière bien remplie.</p>
-
-<p>La tête de cet homme méritait l’attention de
-l’observateur et l’étude du psychologue.</p>
-
-<p>Elle avait le front haut et bombé, l’œil profondément
-enchâssé sous l’arcade sourcilière,
-le nez aquilin un peu fort à la base, mais singulièrement
-délicat, les pommettes saillantes, la
-bouche grande, le menton accusé. Une forêt de
-cheveux noirs parmi lesquels ne se montrait
-aucun fil blanc, se mêlaient sur son
-crâne à une étrange coiffure faite de plumes entrelacées
-et dont l’extrémité flottait sur le dos
-du cavalier et jusque sur la croupe de sa monture.
-Et ce pittoresque ornement donnait à toute
-la physionomie de l’homme rouge une expression
-saisissante de force, de noblesse et de grandeur.</p>
-
-<p>Les deux cavaliers se laissaient aller au pas
-lent de leurs bêtes, échangeant des réflexions,
-tantôt en langue française, tantôt dans le dialecte
-particulier, qui appartenait à la famille
-des Pawnies.</p>
-
-<p>— Ainsi, Wagha-na, — dit le jeune homme, — vous
-avez entrepris seul et mené seul à bonne
-fin cette noble et féconde entreprise ? Savez-vous
-que bien peu d’hommes, dans l’histoire, ont
-fait œuvre aussi utile en même temps qu’aussi
-grandiose ?</p>
-
-<p>— Je ne sais si elle est grandiose, ou si elle le
-sera, — répondit mélancoliquement l’Indien. — Utile,
-elle l’a déjà été ; elle le sera plus encore,
-si ceux qui la continueront se conforment au
-plan que je me suis tracé et que je leur laisserai
-comme un testament.</p>
-
-<p>— Comme un testament ? — se récria gaiement
-le jeune homme. — Voilà un mot hors de
-saison dans votre bouche !</p>
-
-<p>L’Indien sourit et poursuivit avec cet accent
-calme, un peu traînant, qui appartient à la race.</p>
-
-<p>— Vous me flattez, mon cher Georges. J’ai
-cinquante-sept ans ; je touche aux portes de la
-vieillesse, et, vous le savez, pour ceux de ma
-couleur, les portes de la vieillesse sont celles de
-la mort, car nous ne dépassons guère les dix
-ou douze lustres, nous, qui sommes, peut-être,
-les aînés de l’humanité.</p>
-
-<p>Il prononça ces mots avec une sorte de tristesse,
-mais de tristesse sereine et grave, avec le
-ton qui convient à un sage.</p>
-
-<p>Puis, d’un geste large, il embrassa l’horizon
-verdoyant dont l’allure de leurs chevaux les rapprochait
-peu à peu.</p>
-
-<p>— Voyez ces forêts, mon cher enfant, — dit-il. — Elles
-sont encore pleines de sève et de vigueur.
-L’homme ne les a point encore souillées
-de son industrie profanatrice. Encore quinze ou
-vingt ans, et ceux que vous nommez les pionniers
-de la civilisation les auront envahies, dégradées,
-mutilées.</p>
-
-<p>Autrefois, elles couvraient toute la face de ce
-continent, le nouveau par rapport à l’Europe,
-et pourtant, la vieille, la sainte patrie des hommes
-rouges. Elles étaient notre domaine propre, l’asile
-de notre primitive innocence, au temps où
-la postérité de Caïn n’avait point enseigné la
-haine et les armes au reste de l’humanité. Les
-armes, nous ne nous en servions que pour pourvoir
-aux besoins de l’existence, pour la défendre
-contre les fauves, contre les autres créatures
-de Dieu, devenues les ennemis de l’homme après
-la grande malédiction.</p>
-
-<p>Il s’interrompit et fixa un regard défiant sur
-les yeux clairs et francs de son compagnon.</p>
-
-<p>— Peut-être vous étonnez-vous de m’entendre
-parler ainsi, mon cher Georges, moi, un
-Indien, moi qui devrais sans doute me conformer
-aux traditions de vos conteurs blancs, et ne prononcer
-que des noms vagues, des termes voisins
-d’une mythologie mystique : le Grand-Esprit,
-le Manitou suprême, — que sais-je encore,
-ainsi que parlent mes ancêtres dans les livres
-de Fenimore Cooper et des autres romanciers ?</p>
-
-<p>Et l’Indien sourit derechef, avec une teinte
-de scepticisme ironique dans son sourire.</p>
-
-<p>Mais le jeune Européen n’avait point souri,
-lui. Tout au contraire, il prêtait l’oreille aux
-paroles de son voisin de marche avec déférence
-et conviction. Ce que voyant, celui-ci continua :</p>
-
-<p>— Il ne faut pas vous en étonner. Les jours
-sont loin où mes pareils, ceux de mon sang,
-usaient encore d’une terminologie religieuse voisine
-de la superstition ou du fanatisme. Entre
-autres bienfaits que nous a apportés la civilisation
-européenne, il faut compter au premier
-rang l’incroyance qui est à l’âme ce que le
-whisky est au corps. Rares, très rares, sont ceux
-qui, comme moi, ont pu combler avec le haut
-et pur enseignement du Christianisme le vide
-laissé en nos esprits par la ruine de notre première
-et fruste religion.</p>
-
-<p>Il parlait avec une lenteur pondérée, et
-fréquemment ses regards se perdaient dans
-le vague, en une sorte de rêverie comme
-s’ils eussent cherché quelque mystérieux au
-delà.</p>
-
-<p>Cependant, les chevaux avaient pris
-insensiblement
-une allure plus rapide. Leur trot relevé
-les emportait à travers l’interminable prairie, et
-il devenait plus difficile d’entretenir la conversation.
-D’ailleurs, le jour déclinait, l’astre descendait
-sur l’horizon. On le voyait maintenant
-effleurer du bord extrême de son disque les cimes
-feuillues du sud-ouest, dont s’éloignaient
-les voyageurs, tandis que la bordure des forêts,
-au nord, semblait se rapprocher.</p>
-
-<p>— Ho ! ho ! dit brusquement l’Indien, j’oublie
-le temps à bavarder, et ne fais pas attention
-que vous devez avoir grand’faim. Il nous faut
-hâter le pas, si nous voulons arriver avant la
-fin du jour.</p>
-
-<p>Sa main flatta l’encolure du mustang, qui
-prit un temps de galop. Son compagnon l’imita,
-et tous deux s’élancèrent à travers la plaine herbue
-et verte.</p>
-
-<p>Ils étaient dans cette partie du Dominion Canadien
-qui avoisine les territoires des États-Unis,
-au nord de l’État de Dakotah. Ils avaient laissé
-sur leur droite les vastes territoires forestiers du
-Manitoba où se porte de nos jours l’émigration
-française, et ils couraient en ligne oblique, à
-l’ouest du Petit-Winnipeg, dans la direction de
-la rivière Saskatchewan, l’un des plus grands
-cours d’eau de l’Amérique du Nord.</p>
-
-<p>C’étaient vraiment d’admirables chevaux qui
-portaient les deux voyageurs.</p>
-
-<p>Ils coururent ainsi deux heures sans modérer
-leur allure. Tout à coup, l’horizon du Nord qui,
-de loin, semblait clos par la ligne verte des arbres,
-parut reculer encore. Mais les premiers arbres,
-clairsemés, se montrèrent tels qu’un rideau
-feuillu masquant le lit de la rivière :</p>
-
-<p>— Le beau fleuve ! s’écria Georges avec un
-élan de sincère admiration.</p>
-
-<p>— Oui, répondit Wagha-na, le beau fleuve,
-et surtout le bon fleuve, fertilisant, giboyeux,
-poissonneux, qui nous fournit la nourriture et
-qui arrose nos pâturages. Hélas ! un jour viendra
-sans doute où ce fleuve ne sera plus que l’artère
-de quelque grande agglomération d’hommes,
-l’égout collecteur des immondices de la civilisation.</p>
-
-<p>Ils avaient atteint les berges du cours d’eau,
-berges peu élevées, s’abaissant en pente douce
-jusqu’à la nappe paisible, large de plus d’un kilomètre
-en cet endroit. L’Indien expliqua à son
-jeune compagnon qu’à dix milles à l’ouest se
-trouvait le confluent des deux Saskatchewan
-qui unissent leurs noms comme leurs eaux.</p>
-
-<p>A quoi le jeune Français répondit avec la gaieté
-de sa race :</p>
-
-<p>— Alors, c’est un mariage de cousins ; ça ne
-sort pas de la famille !</p>
-
-<p>Le Pawnie daigna sourire de cette boutade.</p>
-
-<p>— Vous autres, Français, dit-il, vous avez,
-entre autres qualités, celle de l’esprit. C’est
-peut-être même cette qualité qui vous fait le
-mieux venir des autres peuples, mais qui vous
-suscite le plus de jaloux. Vous êtes les prodigues,
-les enfants perdus de l’histoire et de l’humanité,
-les seuls qui n’ayez point été durs envers
-notre race.</p>
-
-<p>Une fois encore, il interrompit ses réflexions
-attristées.</p>
-
-<p>A cinquante brasses de la côte, un bateau
-ponté, une sorte de brick-goëlette, se laissait
-bercer par le courant, fort rapide. Un canot s’en
-détacha, monté par deux hommes qui se mirent
-à nager vers la rive.</p>
-
-<p>— Est-ce pour nous que l’on vient ? demanda
-le jeune homme.</p>
-
-<p>— Oui, mon cher enfant, c’est pour nous. Est-ce
-que cela vous étonne ?</p>
-
-<p>— Non. Seulement, je me pose une question
-assez embarrassante. Qu’allons-nous faire de nos
-chevaux ?</p>
-
-<p>Cette fois, l’Indien se mit à rire de bon cœur.
-Il était certain que ce problème devait se présenter
-à l’esprit de Georges.</p>
-
-<p>— Nos chevaux ? C’est juste. Mais, heureusement,
-le cas est prévu depuis longtemps. Vous
-allez voir.</p>
-
-<p>Ce disant, il avait mis à pied à terre, exemple
-que le Français s’empressa de suivre. Alors, en
-un tour de main, il défit la sangle et enleva au
-cheval la selle et le filet léger qui lui tenait lieu
-de mors. Georges copia fidèlement tous les gestes
-de son compagnon.</p>
-
-<p>Le canot avait abordé. Deux hommes le montaient.
-Des deux hommes, l’un était un blanc
-vieilli dans la prairie, une sorte de trappeur aux
-proportions herculéennes, l’autre un Indien du
-même sang que Wagha-na.</p>
-
-<p>Celui-ci leur serra la main, et Georges, après
-lui, reçut le vigoureux <i lang="en" xml:lang="en">shake hands</i> des deux
-hommes. Ils s’embarquèrent vivement. A peine
-dans le bateau, le Pawnie se tourna vers les chevaux,
-demeurés paisibles sur la rive, et leur
-cria :</p>
-
-<p>— Hips, Gola, à votre choix. L’eau ou la prairie.</p>
-
-<p>Les intelligentes bêtes redressèrent leurs têtes
-fines, pointèrent les oreilles, et regardèrent vers
-l’occident où le ciel, décoloré par le haut, ressemblait,
-à la lisière des bois, à la gueule d’un
-four incandescent. Ils jugèrent sans doute l’heure
-trop avancée pour faire la route à pieds, car,
-sans hésiter, ils entrèrent dans la rivière et se
-mirent à nager vigoureusement vers le brick, à
-la suite du canot qu’emportaient les avirons.</p>
-
-<p>Georges ne revenait pas de sa surprise. Il était
-littéralement émerveillé.</p>
-
-<p>— Ainsi, — demanda-t-il à son guide, — voilà
-tout votre procédé à l’égard de vos chevaux ?
-Vous les laissez libres de prendre la route qu’ils
-préfèrent ? Mais, si vous avez loin à aller, je
-n’imagine pas qu’ils vous arrivent ainsi à la nage.</p>
-
-<p>Wagha-na et ses deux acolytes se reprirent
-à rire de la réflexion.</p>
-
-<p>— Non, assurément, — répondit le Pawnie. — Nous
-les hissons à bord.</p>
-
-<p>— A bord ? — interrogea le Français. — Je
-veux bien vous croire. Mais ce n’est pas petite
-besogne de hisser des chevaux ?</p>
-
-<p>La réponse à la question ne se fit pas attendre.</p>
-
-<p>Tandis que l’embarcation rangeait l’échelle du
-brick, on vit descendre du pont une façon de filet
-à mailles très fortes muni de poids qui l’entraînèrent
-au fond, tandis que ses bords s’ouvraient
-largement.</p>
-
-<p>Le premier des deux chevaux, Hips, nagea
-vers le filet au milieu duquel il se plaça. La seconde
-d’après, les palans se relevaient en grinçant,
-et le cheval, uniformément soutenu sous le
-ventre, les jambes pendantes, fut délicatement
-déposé sur le pont, à l’avant du bateau. La même
-opération, renouvelée avec les mêmes précautions,
-amena Gola à côté de son compagnon de
-route. Ni l’un ni l’autre des deux animaux ne
-paraissait surpris de cette manœuvre.</p>
-
-<p>— Ah ! par exemple ! — s’écria Georges, — vous
-pouvez vous vanter d’avoir des chevaux intelligents
-en ce pays !</p>
-
-<p>— Oui, — répondit Wagha-na, — je reconnais
-que leur intelligence nous a grandement
-aidés au début de ce petit exercice.</p>
-
-<p>Aujourd’hui les huit cents bêtes du ranch
-sont toutes plus ou moins aptes à faire ce que
-viennent de faire Hips et Gola.</p>
-
-<p>— Soit ! Mais vous leur laissiez le choix tout à
-l’heure, m’a-t-il semblé ?</p>
-
-<p>— Vous avez bien vu. Nous leur laissons toujours
-le choix. Le cheval est une bête nerveuse,
-partant ombrageuse, qui agit toujours par impulsion.
-Il ne faut donc pas le contrarier. En
-conséquence, nous donnons à nos chevaux toute
-liberté de s’embarquer avec nous ou de franchir
-à la course les quinze lieues qui nous séparent
-encore du ranch.</p>
-
-<p>Cette explication satisfit pleinement le jeune
-homme, bien qu’elle le laissât rêveur.</p>
-
-<p>— Mais voici qu’il se fait nuit, reprit l’Indien,
-et votre estomac doit réclamer une nourriture
-plus substantielle qu’une dissertation sur les
-mœurs particulières des mustangs canadiens.
-Souffrez donc que je vous conduise à la salle
-à manger et vous présente au personnel de
-<i>L’Homme libre</i>.</p>
-
-<p>— Vous dites ?… questionna Georges, surpris.</p>
-
-<p>— Je dis : <i>L’Homme libre</i>. C’est le nom de
-notre cher brick.</p>
-
-<p>Il s’engagea le premier dans l’étroit escalier
-qui descendait dans la coursive et introduisit son
-hôte dans une salle à manger meublée avec cette
-entente parfaite du confortable qui caractérise le
-goût anglais.</p>
-
-<p>— Bonjour, père ! s’écria une voix fraîche et
-rieuse, en bon français, mais avec un accent qui
-rappelait l’intonation chantante des Normands
-et des Picards.</p>
-
-<p>Une grande et belle jeune fille, aux yeux et
-aux cheveux noirs, aux traits d’une idéale pureté
-s’avança et tendit son front mat et blanc
-au baiser de Wagha-na.</p>
-
-<p>Et, comme Georges s’inclinait, laissant lire
-une véritable stupeur sur ses traits, l’Indien le
-présenta à la jeune fille, dont il énonça ensuite
-brièvement les noms et qualités.</p>
-
-<p>— Mademoiselle Maddalen Kerlo, ma fille.
-Les Goddem disent Miss Madge.</p>
-
-<p>La jeune fille, elle aussi, avait ressenti une
-sorte de trouble en face du nouveau-venu.</p>
-
-<p>Son nom de Georges Vernant avait éveillé en
-sa mémoire une lointaine et confuse réminiscence.</p>
-
-<p>— Mettons-nous à table, fit l’Indien, interrompant
-ce muet tête-à-tête ; nous y serons
-mieux pour causer.</p>
-
-<p>Et, avant de s’asseoir, il acheva les présentations.</p>
-
-<p>— Joë O’Connor, dit-il en désignant le trappeur,
-Marc Cheen-Buck, et il montrait l’Indien.</p>
-
-<p>Puis il prononça deux noms encore et montra
-deux hommes au teint très brun, aux yeux
-brillants comme des charbons.</p>
-
-<p>C’étaient des métis de blancs et d’Indiens,
-de ceux que, dans le pays, on appelle « Bois
-brûlés », anciens compagnons de Riel dans sa
-lutte contre le gouvernement du Dominion.</p>
-
-<p>Le dîner fut servi par des domestiques nègres,
-fort bien traités, d’ailleurs, par leurs maîtres.
-M<sup>lle</sup> Maddalen, ou mieux Madeleine, avait
-surveillé la cuisine en fille habituée à ne
-rien négliger des soucis du ménage et qui ne s’en
-croit pas amoindrie.</p>
-
-<p>La conversation fut vive, enjouée. Wagha-na
-était un gentleman dans toute la force de ce
-terme anglais qui manque à la langue française.
-Les bons vins et les bons plats ne
-l’effarouchaient point et lui rendaient la gaieté qui
-semblait ne lui être point habituelle en tout
-autre état. Il en fit lui-même la remarque à
-son hôte :</p>
-
-<p>— Peut-être, mon cher Georges, vous étonnez-vous
-du changement de mon humeur ? Je puis
-vous l’expliquer en disant que ma tristesse
-n’est pas uniforme. Il me faut bien oublier que
-notre race s’en va, à peine de lui en donner
-moi-même l’exemple par trop de morosité. Un
-peu de verve devant une bonne table n’a jamais
-empêché le cœur de garder le deuil de ce qu’il
-aime. Il vaut mieux prendre la vie comme elle
-vient, et la fêter <i lang="la" xml:lang="la">inter pocula</i>.</p>
-
-<p>Il s’exprimait avec une aisance parfaite et une
-profonde connaissance de la langue française. Et
-comme Georges Vernant paraissait ne point sortir
-des surprises, l’Indien s’expliqua :</p>
-
-<p>— Vous ignorez, sans doute, que je ne suis
-point un sauvage comme un autre. J’ai voyagé
-non seulement en Amérique, mais sur le vieux
-continent, en Allemagne, en Angleterre, en
-France. C’est même en ce dernier pays que j’ai
-été élevé. J’en ai rapporté le goût très vif des
-choses de la poésie et de l’art. Aussi rien ne m’a-t-il
-été plus agréable que de retrouver des Français
-dans cette partie du Canada où je suis venu
-me réfugier à la suite de notre échec dans les
-États-Unis.</p>
-
-<p>Alors Wagha-na raconta sa jeunesse. Élevé,
-ainsi qu’il venait de le dire, en France, par les
-soins d’un prêtre catholique qui l’avait baptisé,
-il y avait fait de fortes et brillantes études. Ses
-maîtres avaient même espéré un moment qu’il
-entrerait dans les ordres, ce qui donnerait
-à l’Église un apôtre du même sang que les peuples
-auxquels il porterait l’Évangile. Cet espoir
-avait été déçu. Wagha-na, que le baptême chrétien
-avait nommé Jean, ne s’était pas plutôt
-retrouvé sur le sol de ses pères qu’il avait accepté
-le commandement d’un parti d’Indiens
-en révolte contre les lois de l’Union. Une lutte
-formidable s’en était suivie. Les Rouges avaient
-été héroïques ; mais, finalement, après trois ans
-d’une guerre acharnée, ils avaient subi la loi
-de la conquête. Plusieurs avaient fait leur soumission
-et accepté le régime des « <span lang="en" xml:lang="en">black hills</span> »
-et des « réserves ». Le <i>Bison noir</i>, tel était le
-titre de Wagha-na, réduit à se cacher, avait
-reçu l’hospitalité d’un colon français du Minnesotah,
-Paul Vernant, le père de Georges. Celui-ci
-l’avait aidé à franchir la frontière canadienne,
-et, pendant trois nouvelles années, le chef indien
-avait été l’hôte et l’ami du Breton Yves
-Kerlo. Ensemble, ils avaient mené dans les solitudes
-du Manitoba la grande vie libre de trappeurs
-et d’éleveurs. A quarante ans, Yves Kerlo
-avait épousé une jeune métisse Bois brûlé. Il en
-avait eu une fille, la petite Madeleine, aujourd’hui
-âgée de dix-huit ans. La mère n’avait
-guère survécu à la naissance de cette enfant, et
-lorsque, trois ans plus tard, Kerlo était tombé
-mystérieusement frappé par une balle, il avait
-confié l’enfant à son ami l’Indien avec ces paroles
-d’obsécration :</p>
-
-<p>— Wagha-na, je pardonne à mon meurtrier.
-Mais n’oublie pas que je suis victime d’un attentat
-qui avait pour but d’assurer ma succession
-à un misérable, mon seul parent, mon unique
-héritier, si Madeleine venait à disparaître. Veille
-donc sur l’enfant et garde-la comme si elle
-était ta propre fille.</p>
-
-<p>Lui-même, par un testament en règle, avait
-institué son ami légataire universel d’une fortune
-déjà respectable que Wagha-na, avec autant
-d’intelligence que de bonheur, avait prodigieusement
-accrue. Aujourd’hui l’Indien se
-trouvait à la tête d’une opulence qui se chiffrait
-par millions.</p>
-
-<p>Son premier acte avait été de conduire l’orpheline
-à Montréal où il l’avait confiée aux religieuses
-du Saint-Esprit, en ayant soin, pour plus
-de précautions, de la recommander à la supérieure
-sous les noms de Marie-Madeleine Jean.
-Puis il était revenu dans les forêts et les plaines
-de la Saskatchewan et de l’Assiniboine pour y
-mettre en vigueur tout un système d’exploitation
-et d’organisation que sa tête puissante
-avait depuis longtemps conçu.</p>
-
-<p>Ce système était fort simple. Il consistait à
-défricher par avance, au goût des émigrants,
-de vastes espaces de terres, qu’il cédait ensuite
-au gouvernement canadien pour les concessions
-que celui-ci voulait faire aux colons venus de
-l’Ancien Monde, plus spécialement de France
-et d’Irlande. Car Wagha-na avait voué toute
-son affection aux races qu’il estimait les plus
-voisines de la sienne par leurs mœurs, leurs
-tendances et leur caractère.</p>
-
-<p>Toutefois l’Indien avait soin de ne point aliéner
-la totalité de ses possessions territoriales.
-Il s’y réservait de vastes espaces consacrés soit
-à la culture, soit à l’élevage, et d’autres plus
-restreints sur lesquels il établissait, ainsi que
-sur de véritables fiefs, des familles soigneusement
-choisies dans le contingent français ou
-irlandais que lui envoyait l’émigration. Il créait
-pour les Indiens de véritables postes de ralliement,
-des stations fort bien aménagées au point
-de vue du confortable, et n’exigeait, en retour,
-que des prestations volontaires pour le service
-du ranch qu’il entretenait, et l’engagement formel,
-sous peine de dépossession immédiate, de
-ne laisser aucun débit de boissons s’installer
-sur leurs terres, sans son autorisation expresse.
-Il combattait ainsi l’ivrognerie, ce fléau des
-races rouges et aussi des Irlandais. Les uns et
-les autres avaient un délai de trente ans pour
-se rendre acquéreurs des portions de terres concédées,
-et force leur était ainsi de se créer une
-famille pour continuer leur établissement.</p>
-
-<p>Quant à Wagha-na, il poussait alors sa
-course plus avant dans l’ouest ou le nord, acquérait
-de nouvelles terres et en ouvrait les voies
-à de nouvelles colonies.</p>
-
-<p>— Oui, dit-il, en étendant son poing fermé
-dans la direction du sud, c’est là ma vengeance.
-Je jette la semence d’un peuple qui,
-tôt ou tard, dévorera cet agrégat cosmopolite
-et industriel qui se nomme les États-Unis.</p>
-
-<p>Le brick voguait maintenant en pleines ténèbres.
-Soudain la lune brilla au ciel et éclaira
-de ses rayons une nappe d’argent sans bornes,
-sur laquelle quelques feux brillaient de loin en
-loin.</p>
-
-<p>— Le lac Winnipeg, dit l’Indien, répondant
-à la muette question des yeux de Georges
-Vernant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br />
-MADELEINE</h2>
-
-
-<p>La fille d’Yves Kerlo était une étrange et séduisante
-créature.</p>
-
-<p>Peut-être n’aurait-elle pas rempli exactement
-le programme des qualités requises pour faire
-ce que nous nommons, en France, « une jeune
-fille accomplie ». Elle n’avait point encore les
-grâces alanguies de la femme, elle n’avait jamais
-eu les subtiles coquetteries de quelques
-échantillons assez désagréables du sexe féminin.
-Mais la femme française revivait en elle par
-ses qualités de vivacité spirituelle, de haut bon
-sens, de dévouement à la hauteur de toutes les
-épreuves.</p>
-
-<p>En même temps, elle tenait de son origine
-sauvage, quoique déjà lointaine, un charme
-mystérieux et captivant. Sa beauté même avait
-la saveur des fruits exotiques. On pouvait lire
-dans ses yeux une volonté impétueuse, un courage
-que n’effrayait aucun obstacle.</p>
-
-<p>Grande, élégante et souple, elle était écuyère
-consommée en même temps que rompue à tous
-les exercices. Aussi Wagha-na, en lui faisant
-faire plus ample connaissance avec Georges
-Vernant, souligna-t-il ses éloges d’une parole
-qui, chez nous, n’eût pas été précisément un
-compliment :</p>
-
-<p>— C’est un garçon manqué que cette fille-là.</p>
-
-<p>Dans la bouche de l’Indien, ce n’était là qu’un
-éloge.</p>
-
-<p>Mais l’éloge ne nuisait aucunement aux qualités
-de séduction de la jeune fille.</p>
-
-<p>Sous la forêt de ses cheveux noirs, son teint
-blanc et mat, que coloraient à peine, sous le
-coup d’une excitation ou d’une émotion, quelques
-fugitives rougeurs, faisait mieux ressortir
-l’éclat de ses prunelles sombres.</p>
-
-<p>Quoique toujours élégamment vêtue dans l’intérieur
-de la maison, et toujours avec le goût
-pur qu’avaient su affiner en elle les religieuses
-françaises dont elle avait été l’élève à Montréal,
-elle revêtait pour ses courses au dehors un costume
-de chasse qui lui assurait mieux la liberté
-de ses mouvements.</p>
-
-<p>Ici encore l’élégance s’était rencontrée naturellement,
-sans recherche. De larges pantalons
-à la zouave, ou une courte jupe, descendant
-jusqu’aux genoux, étaient accompagnés de guêtres
-de peau tannées à la manière indienne et rejoignant
-des mocassins également de cuir. Une
-sorte de justaucorps de cuir protégeait le buste,
-un chapeau de feutre à larges bords pour l’été,
-une toque de fourrure en hiver, complétaient
-ce costume simple et pittoresque.</p>
-
-<p>Il n’était pas jusqu’aux armes qui ne fussent
-appropriées aux forces et au goût de la jeune
-fille.</p>
-
-<p>Un ceinturon brodé par elle soutenait une
-cartouchière, un revolver à six coups, une dague
-à la lame large et solide. Sur son épaule,
-elle jetait une carabine légère que Wagha-na
-avait fait faire tout exprès pour sa fille, une
-arme admirable, ciselée et damasquinée, d’une
-portée et d’une justesse égale à celles des fusils
-de guerre. L’Indien y avait mis le prix. Ce
-chef-d’œuvre avait coûté mille dollars, — un prix
-exorbitant en Europe où les plus belles armes
-ne dépassent pas le chiffre de quatre mille francs.</p>
-
-<p>Ce fut en cet équipement que Maddalen se
-montra à Georges Vernant le lendemain matin
-de son arrivée à la station de Dogherty, nom
-irlandais donné par ses premiers habitants à
-l’embryon de ville où ils s’étaient assemblés
-provisoirement, d’abord, et bientôt définitivement
-fixés.</p>
-
-<p>Dogherty n’était encore qu’un village de
-soixante feux, construit sur la rive orientale du
-lac Winnipeg.</p>
-
-<p>Au simple point de vue de ses origines, cette
-ébauche d’agglomération urbaine méritait d’être
-étudiée de près.</p>
-
-<p>Des soixante familles qui la constituaient,
-vingt étaient purement indiennes. Quatorze autres
-étaient de race métisse. Six représentaient
-l’élément français, et plus spécialement breton,
-auquel Wagha-na avait voué une affection particulière.
-Les vingt autres étaient irlandaises.
-Et, bien qu’inférieures en nombre, les familles
-blanches l’emportaient par le chiffre des vivants.
-En effet, elles mettaient en ligne cent cinquante-six
-individus des deux sexes, tandis que les
-vingt familles indiennes n’offraient que soixante-quinze
-membres et les quatorze métisses soixante.</p>
-
-<p>Wagha-na, qui présidait aux destinées de ces
-organisations commençantes, s’attachait à leur
-imposer dès le début un régime quasi-militaire.
-Chaque cité ainsi fondée avait sa milice à laquelle
-on était astreint de vingt à quarante-cinq
-ans, ce qui n’empêchait pas les hommes plus
-âgés de se constituer en réserve.</p>
-
-<p>Présentement, Dogherty avait une armée active
-de cinquante-deux soldats volontaires, parmi
-lesquels vingt-six Irlandais, douze Français, huit
-Indiens et six « Bois brûlés », et une réserve de
-trente hommes dont Joë O’Connor était le chef
-indiscuté. Il était, à vrai dire, le généralissime de
-ces quatre-vingt-deux combattants, et disait avec
-fierté, en montrant de la main l’ensemble des
-demeures, à moitié voilées par les arbres :</p>
-
-<p>— Si l’on appelait les jeunes gens à partir de
-quinze ans, je commanderais à une véritable
-compagnie de cent deux hommes.</p>
-
-<p>— Cent trois quand je suis là, — disait gaiement
-Miss Madge, en embrassent le vieux trappeur
-sur les deux joues.</p>
-
-<p>— Oui, quand vous êtes là, — répliquait Joë. — Mais,
-voilà, petite Miss. Quand y êtes-vous ?</p>
-
-<p>Et Madeleine de répondre avec un imperturbable
-sérieux :</p>
-
-<p>— Tu sais bien que j’y suis toujours, capitaine
-Joë O’Connor.</p>
-
-<p>Cette réponse amenait un sourire sur les lèvres
-de l’Irlandais, et ses yeux se fixaient, humides,
-pleins de tendresse sur la belle jeune fille qui
-lui parlait avec cette familiarité touchante.</p>
-
-<p>C’est que Madeleine était à la fois l’enfant et
-la reine, presque la fée des vingt-deux stations
-fondées par Jean Wagha-na. Elle leur servait
-de lien familial. Tous aimaient le noble et grand
-Indien qui s’était fait le bienfaiteur et l’ami de
-ses frères sans distinction de couleur et d’origine.
-Mais cette affection était tempérée par le
-respect et même par un peu de crainte. Jean
-Wagha-na avait eu, au début de ses créations,
-quelques sévérités à l’égard de certaines velléités
-de discorde. De mauvais esprits, de faux frères,
-avaient subi l’effet de sa justice. Il avait même
-été contraint, en une circonstance, de brûler la
-cervelle à un Yankee venu sur ses terres beaucoup
-plus en espion qu’en colonisateur.</p>
-
-<p>Ces souvenirs lui avaient fait une légende,
-un renom d’implacable justice que mille actes
-de bonté et de mansuétude n’avaient pu détruire.
-Aussi bien ne nuisait-elle aucunement à son
-prestige.</p>
-
-<p>Mais, autour de Madeleine, cette même légende
-n’était plus qu’une auréole de poésie, fondant
-tous les cœurs en une seule tendresse, en
-un attachement fanatique qui lui assurait le dévouement
-sans réserve des dix mille habitants
-de la nouvelle colonie et lui donnait pour armée,
-pour gardes attentifs et jaloux, les trois mille
-six cents volontaires qui formaient la milice du
-petit État.</p>
-
-<p>Elles étaient ravissantes, les histoires que racontaient
-les mères et les filles sur le passage
-de la fée, histoires empreintes de la poésie des
-forêts et des solitudes, histoires vraies, au demeurant,
-qui toutes se rattachaient à de bonnes
-actions ou à de vaillantes prouesses accomplies
-par la jeune fille.</p>
-
-<p>Oui, c’était bien vraiment une fée que l’on
-voyait passer sur sa jument alezane emportée
-d’une course folle à travers la prairie, chassant
-devant elle les troupeaux de chevaux sauvages
-ou de bœufs aux immenses cornes, franchissant
-ravins et torrents comme si le merveilleux
-coursier qui la portait avait eu des ailes, affrontant
-les bandes de bisons encore errantes dans
-les plaines ou les hardes de wapitis, n’ayant
-aucun souci des panthères de la forêt ou des
-terribles grizzlis de la montagne.</p>
-
-<p>Mais c’était plus encore une fée, cette douce
-et belle jeune fille que l’on voyait toujours apparaître
-au moment des détresses, au chevet des
-malades ou des mourants, portant aux uns
-l’argent ou les armes nécessaires, aux autres le
-remède efficace ou simplement apaisant, à tous
-le bienfait de sa parole et de son sourire.</p>
-
-<p>Les Pères qui dirigeaient les consciences de
-ce jeune peuple, les religieuses qui leur versaient
-le baume des soins pieux et de l’enseignement
-chrétien, disaient d’elle en la regardant :</p>
-
-<p>— C’est notre fille et notre sœur. Ce sera la
-première sainte du Manitoba.</p>
-
-<p>Aussi était-ce fête en chaque station dès qu’on
-signalait sa venue. Celles qui possédaient quelques
-instruments de musique lui préparaient une
-réception triomphale. On lui dressait des arcs
-de triomphe, et la milice en armes, précédée du
-clergé et des écoles, suivie du reste de la population,
-se portait en grande pompe au-devant d’elle.</p>
-
-<p>Alors la pieuse Madeleine s’humiliait. Elle se
-défendait de ces honneurs qu’elle jugeait immérités,
-et, du plus loin qu’elle voyait les bannières
-de la paroisse et la croix portée par les enfants
-de chœur, elle mettait pied à terre et s’avançait,
-les mains jointes, s’agenouillant pour recevoir
-la bénédiction du prêtre.</p>
-
-<p>De toutes les stations de la colonie, Dogherty
-était celle qui obtenait les préférences de Madeleine.</p>
-
-<p>Elle avait pour cela plusieurs raisons. C’était
-à Dogherty qu’elle était née, qu’elle avait passé
-les premières années de son enfance, qu’elle
-avait, plus tard, après sa sortie du couvent
-vu naître et croître, sous sa jeune influence,
-les belles et bonnes œuvres qui s’y épanouissaient.
-Dogherty était, en quelque sorte, son
-apanage, son bien propre. Les habitants se
-flattaient de la posséder entre tous, à eux, bien
-à eux, et peut-être la charmante fille encourageait-elle
-un peu la naïve vanité qu’ils en
-tiraient.</p>
-
-<p>Or, ce matin-là, entre autres, elle était attendue
-avec impatience. Le conseil de la station
-s’était réuni et avait décidé de soumettre à son
-jugement, en dernier ressort, une question embarrassante.</p>
-
-<p>Il s’agissait d’une demande de séjour adressée
-aux autorités par deux étrangers venus du
-Sud. Bien que se disant catholiques et d’origine
-française, les nouveaux venus n’avaient
-pas eu l’heur de plaire aux habitants de la colonie.
-La grande majorité du conseil, — six
-contre un, — avait conclu au rejet de la demande.</p>
-
-<p>Cela n’avait point empêché d’exercer à leur
-égard les devoirs d’une hospitalité bienveillante.</p>
-
-<p>On les avait logés et nourris pendant trois
-jours. Mais les règlements étaient formels : ils
-prescrivaient que, dans la semaine, le conseil
-eût à statuer sur l’admission définitive des voyageurs
-à la résidence perpétuelle. Or c’était là le
-point du conflit. Malgré leur instinctive répulsion
-à rencontre des deux personnages, les chefs
-de la station n’auraient pas voulu rejeter la
-demande qui leur était faite, sans en référer à
-celle qui, à leurs yeux, représentait toute la sagesse
-unie à toute la bonté.</p>
-
-<p>Ils avaient donc attendu la venue de la « fée »
-pour lui exposer le délicat problème. En outre,
-la présence de Wagha-na leur assurait le concours
-d’un jugement très sûr, d’une sagacité
-éprouvée.</p>
-
-<p>Aussi, lorsque Georges Vernant, à son lever,
-fut descendu dans la salle à manger de la maison
-que les colons de Dogherty avaient bâtie en
-belle pierre pour leur jeune souveraine, vit-il
-celle-ci se présenter à lui en simple et claire
-toilette de femme du monde qui n’a plus qu’à
-mettre son chapeau sur sa tête.</p>
-
-<p>Il s’inclina devant la matineuse jeune fille,
-s’étonnant un peu qu’elle fût levée d’aussi bonne
-heure. Le jour, en effet, venait à peine de paraître,
-et le lac était couvert de brumes blanches,
-moutonnant comme des flocons de laine
-sur le dos d’un troupeau de moutons.</p>
-
-<p>— Vous vous préparez donc à sortir, Mademoiselle ?
-demanda-t-il gaiement à Madeleine.</p>
-
-<p>— Oui, Monsieur, répondit-elle, et pour affaires
-graves.</p>
-
-<p>Et elle lui exposa le cas difficile que l’on soumettait
-à sa compétence.</p>
-
-<p>— Vous le voyez, dit-elle, j’ai grand besoin
-que la sagesse divine m’assiste en cette
-occasion. Mes chers concitoyens me font juge
-d’un cas auprès duquel celui qu’eut à trancher
-le grand roi Salomon n’était qu’un jeu…
-d’enfants au berceau.</p>
-
-<p>— Vous ne pouviez mieux dire, Mademoiselle,
-répliqua Georges, riant du mot de la jeune
-fille.</p>
-
-<p>Il ne pouvait se défendre d’une véritable surprise
-en face de cette simplicité des âges
-primitifs, qui remettait à l’intuition, presque à l’instinct
-de cœur d’une femme à peine entrée dans
-la vie la solution d’un problème qui tenait en
-suspens la prudence de plusieurs hommes
-mûrs.</p>
-
-<p>Madeleine n’était pas sans s’être aperçue de
-cet étonnement de son hôte, et peut-être allait-elle
-s’en expliquer avec lui, lorsque son père d’adoption
-entra à son tour dans la salle à manger.</p>
-
-<p>Tous trois s’assirent alors autour d’une table
-sur laquelle une servante Indienne avait placé
-des œufs, du beurre, du chocolat préparé avec
-une entente parfaite de ce breuvage hygiénique
-et fortifiant.</p>
-
-<p>La conversation se généralisa. En quelques
-paroles, Wagha-na expliqua à Georges toute la
-gravité du problème qui s’agitait devant ce conseil
-d’hommes simples et quelque peu frustes.</p>
-
-<p>— Mon cher enfant, dit-il, vous venez des
-cités industrieuses et policées de l’Union et de
-la vieille Europe. Vous n’êtes point encore au
-courant de nos mœurs et de nos usages. Et
-pourtant, vous n’en êtes pas si éloigné que vous
-en avez l’air et que vous pourriez le croire vous-même.
-N’êtes-vous donc point le fils de mon
-vieil ami Paul Vernant, l’un des plus robustes
-et des plus hardis colons du Minnesotah ? Il ne
-peut donc exister en vous aucune répulsion,
-aucune répugnance contre notre mode de vie par
-trop agreste.</p>
-
-<p>Georges protesta vivement contre une telle
-hypothèse.</p>
-
-<p>— Répugnance, répulsion ? Quels mots employez-vous
-donc là ? Ils n’ont aucune signification
-dans le sujet actuel de notre entretien. Ne
-savez-vous donc pas que les années passées par
-moi, soit dans les grandes cités industrielles et
-commerçantes des États-Unis, soit même dans
-la douce et chère France, notre première patrie,
-au sein de cette ville admirable, unique au
-monde, qui se nomme Paris, ne m’ont laissé
-aucun regret, et qu’elles étaient toujours hantées
-par le désir de revenir aux lieux de mon
-enfance ?</p>
-
-<p>— En ce cas, vos vœux sont réalisés, mon
-cher Georges, puisque votre père renonce à l’idée
-de vous établir dans un grand centre
-comme New York ou Chicago, et consent à vous garder
-près de lui.</p>
-
-<p>— Mieux encore, mon excellent ami, — répondit
-Georges. — Mon père va au-delà de mes
-désirs. Il met en vente toutes ses propriétés du
-Minnesotah pour passer la frontière et s’établir
-ici. Il a le désir de finir ses jours auprès de vous
-et de ses compatriotes. Le Canada n’est-il pas
-destiné à devenir une seconde France ?</p>
-
-<p>— Quoi ! — s’écria joyeusement l’Indien, — votre
-père se souvient à ce point de notre vieille
-amitié ! Il réalise le plus cher de mes vœux.
-Ah ! vous pouvez m’en croire, aucune nouvelle
-ne pouvait être plus douce à mon cœur.</p>
-
-<p>Et, se levant, il ouvrit ses bras au jeune
-Vernant et le serra étroitement sur sa poitrine.
-Madeleine fit une adorable moue.</p>
-
-<p>— Oh ! Monsieur Vernant, fit-elle, vous êtes
-ingénieur, m’a dit mon père. N’allez pas, je
-vous en supplie, nous apporter votre abominable
-progrès à la vapeur, cette atroce science
-dont le siècle est si fier, et que je considère,
-moi, comme le bourreau de la nature !</p>
-
-<p>Georges rassura en souriant la jeune fille trop
-promptement alarmée.</p>
-
-<p>— Tranquillisez-vous, Mademoiselle. Oui, je
-suis ingénieur, mais sans professer pour la
-science l’aversion que vous semblez ressentir à
-son endroit, je puis vous assurer, que j’ai tout
-autant que vous l’horreur d’un progrès dont le
-luxe est toute la raison d’être et le mercantilisme
-l’essence. Je ne veux faire de la science
-que l’auxiliaire de la nature, la propagatrice
-des bienfaits que l’homme est en droit d’attendre
-d’elle, qu’il doit lui réclamer au besoin.
-Sous la garantie de cette déclaration, j’espère que
-vous ne me refuserez pas la faveur de m’établir
-sur votre domaine, aux côtés de mon père, et de
-prendre ma part de l’œuvre grandiose que le
-vôtre a si heureusement entreprise.</p>
-
-<p>Madeleine rougit et, souriant à son tour, tendit
-la main au jeune homme.</p>
-
-<p>— Non, fit-elle, à Dieu ne plaise que je refuse
-un aussi précieux concours. Je le réclame même
-au besoin.</p>
-
-<p>Ils ne purent continuer leur dialogue sur ce
-sujet. La porte venait de s’ouvrir et l’Indien
-Cheen-Buck était entré.</p>
-
-<p>— Petite Reine, dit-il, le Conseil est assemblé
-et n’attend plus que vous.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Kerlo se leva. Elle jeta sur sa tête une
-sorte de cape de toile blanche et, donnant l’exemple,
-elle sortit la première, en criant gaiement à
-Georges :</p>
-
-<p>— Allons, Monsieur. Vernant, s’il vous plaît
-d’assister à une séance délibérative du Comté
-de Dogherty, vous n’avez qu’à me suivre.</p>
-
-<p>Elle s’était servie de l’expression « Comté »
-pour traduire le mot anglais « <span lang="en" xml:lang="en">Shire</span> » qui correspond
-à une division territoriale inconnue aux
-Français et qu’elle appliquait arbitrairement
-aux terres non classées du Dominion.</p>
-
-<p>Elle conduisit son père d’adoption et l’hôte de
-celui-ci dans le local des séances du Conseil. Ce
-local servait à tous les pouvoirs, militaire, administratif
-et judiciaire. Dans une haute et vaste
-salle, aux murs et aux planchers de bois, des
-chaises rangées sur trois des faces étaient réservées
-aux spectateurs. Sur une estrade plus
-élevée d’un pied et demi était placée la large
-table en bois de chêne couverte de trois peaux
-de bisons merveilleusement préparées, autour
-de laquelle, sur d’imposants fauteuils, s’asseyaient
-les conseillers de la station, le juge
-Étienne Briant, un Français, et les officiers de
-la milice qui y tenaient hebdomadairement leurs
-réunions.</p>
-
-<p>Au moment où Madeleine, escortée de Wagha-na
-et de Georges, pénétra dans la salle, les sept
-membres, parmi lesquels se trouvait l’Indien
-Marc Cheen-Buck, qui était allé la prévenir, se
-levèrent respectueusement, et Joë O’Connor,
-traduisant les sentiments de l’assistance, lui
-offrit le fauteuil de la présidence.</p>
-
-<p>— Comme en Angleterre, dit le vieil Irlandais,
-nous avons, nous aussi, notre gracieuse
-reine.</p>
-
-<p>— Et, dit le juge Étienne Briant, en riant, la
-loi Salique n’existe point en ce pays.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Kerlo refusa gentiment d’un geste de la
-main. Puis, afin de bien montrer à ses amis
-qu’elle ne se désintéressait aucunement de leurs
-préoccupations administratives, elle prit vivement
-une chaise le long du mur et, la plaçant
-sur l’estrade, s’assit sans façons à côté
-du président O’Connor, un peu en arrière.</p>
-
-<p>Étienne Briant résuma et présenta la question
-en quelques mots. C’était lui qui, seul, avait
-émis un avis favorable à l’autorisation à donner
-aux deux étrangers qui sollicitaient le droit de
-domicile. Il crut devoir s’en expliquer.</p>
-
-<p>— Je dirai donc à notre chère Reine, comme
-je l’ai dit à mes excellents collègues, que je me
-suis cru tenu, par ce caractère même de juge
-dont m’a revêtu la confiance de mes concitoyens,
-à accorder à deux nouveaux venus la
-faveur de s’établir loyalement sur notre territoire.
-Mais j’ajoute que je n’y vois aucun avantage.</p>
-
-<p>Madeleine écouta ces paroles, et les raisons
-contraires de chacun des conseillers, avec une
-petite moue passablement moqueuse.</p>
-
-<p>— Est-il possible, demanda-t-elle, de voir, ces
-solliciteurs face à face ?</p>
-
-<p>— Rien n’est plus facile, répondit Cheen-Buck.
-Ils attendent derrière la maison commune, sous
-un chêne.</p>
-
-<p>— Bien ! Qu’on les fasse venir ! Je crois que
-cela vaudra mieux.</p>
-
-<p>Madeleine prononça ces mots d’un ton net et
-tranchant, qui marquait une grande force de
-volonté.</p>
-
-<p>Cheen-Buck, qui était, sans doute, l’appariteur
-en chef ou le préfet de police de la petite commune,
-se leva et, ouvrant une porte dans le fond
-de la salle, jeta un ordre bref à un beau garçon
-de vingt ans, coiffé d’un large chapeau de feutre,
-chaussé de bottes molles, et qui, par-dessus
-son justaucorps de peau, portait une large ceinture
-de laine rouge à laquelle étaient pendus un
-sabre de cavalerie et un revolver d’arçon dans
-sa gaine de peau de martre zibeline.</p>
-
-<p>Le jeune milicien traversa la salle et sortit.
-Mais ce ne fut que pour rentrer au bout de trois
-minutes escortant les deux pétitionnaires.</p>
-
-<p>On vit alors apparaître deux individus aussi
-dissemblables par l’allure que par les signes extérieurs
-du corps.</p>
-
-<p>Le premier était un homme de taille moyenne,
-bien pris dans ses formes, et paraissant âgé de
-quarante à quarante-cinq ans. Sa figure, très
-brune, soulignée par une barbe en collier, passablement
-longue sous le menton, avait tous
-les caractères à l’aide desquels on trace si aisément
-la caricature du Yankee démocrate. Rien
-de haut ou de grand ne se voyait sur cette physionomie
-têtue et revêche, qui n’était pas dépourvue,
-cependant, d’une certaine fierté, due
-à la bonne opinion que le personnage avait de
-lui-même. Il déclara se nommer Ulphilas Pitch,
-d’origine norvégienne, mais, depuis trois générations,
-citoyen de la libre Amérique.</p>
-
-<p>Le second, de très grande taille, de proportions
-herculéennes, répondait aux noms de Gisber
-Schulmann. Il parlait correctement le français,
-mais avec un accent tudesque auquel il
-était impossible de se méprendre. Quand on lui
-demanda sa nationalité, il répondit qu’il était
-Alsacien, et fit voir divers papiers portant la
-marque des autorités françaises de Belfort.</p>
-
-<p>En ce moment, Wagha-na, qui s’était assis
-au rang des spectateurs, éleva la voix et prononça
-avec la plus pure intonation parisienne,
-ces mots qui firent tressaillir le nommé Schulmann.</p>
-
-<p>— Rien ne ressemble plus à un honnête
-homme qu’un coquin, et à un alsacien qu’un
-allemand.</p>
-
-<p>Le solliciteur répliqua avec impertinence.</p>
-
-<p>— Je parle au chef de cette station et non à
-ce Peau-Rouge qui n’a rien à voir dans cette
-affaire.</p>
-
-<p>Georges Vernant put voir Wagha-na frémir.
-Mais l’Indien fut suffisamment maître de lui. Il
-ne proféra plus une parole.</p>
-
-<p>Quelqu’un parla pour lui ; ce fut Madeleine.</p>
-
-<p>La jeune fille s’était levée. Ses yeux noirs
-lançaient des éclairs. Elle, si douce à l’ordinaire,
-semblait agitée d’une violente colère. Elle regarda
-bien en face les deux hommes et, les
-apostrophant durement :</p>
-
-<p>— J’atteste, dit-elle, que j’étais venue ici avec
-de bonnes intentions à votre égard. Mais puisque
-votre premier acte est de manquer de respect
-à mon père, le bienfaiteur de ce pays, que
-tous aiment et vénèrent…</p>
-
-<p>— Oui, oui, bien parlé, Reine ! — s’exclamèrent
-les membres du Conseil. — Vous n’avez
-pas besoin d’en dire davantage. Notre résolution
-est prise. Que ces mécréants aillent se faire
-pendre ailleurs. Le Dominion est vaste.</p>
-
-<p>Ulphilas Pitch adressa un rapide reproche à
-son compagnon. Confus de sa maladresse, Gisber
-Schulmann essaya de la réparer au moyen
-d’une autre maladresse.</p>
-
-<p>— J’ignorais, dit-il, que cet homme fût le
-respecté John Wagha-na.</p>
-
-<p>— Cheen-Buck, prononça Joë O’Connor, tu
-feras manger ces deux hommes, après quoi
-on les reconduira aux limites de la station. Le
-Conseil n’a pas de terres à leur concéder.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br />
-UN COMPLOT</h2>
-
-
-<p>L’instinct des membres du Conseil de la station
-avait été aussi sûr que celui des animaux,
-et le petit incident d’audience qui s’était produit
-n’avait fait que jeter le poids additionnel qui
-avait fait pencher la balance dans le sens de
-l’expulsion.</p>
-
-<p>Tout le monde fut satisfait de ce jugement,
-tout le monde, sauf peut-être Marc Cheen-Buck
-qui, méfiant comme tous ceux de sa race,
-adressa ces paroles à Wagha-na au sortir de la
-salle :</p>
-
-<p>— Chef, tu t’es fait deux ennemis mortels, et
-la fée pourrait bien s’en repentir.</p>
-
-<p>Le Pawnie avait froncé le sourcil. Il affecta
-pourtant la plus tranquille confiance et répondit :</p>
-
-<p>— Tu te trompes, Marc. Je ne me suis pas
-fait de ces deux hommes des ennemis pour l’excellente
-raison qu’ils le sont depuis longtemps.
-Tu peux même être assuré d’une chose, c’est qu’ils
-ne sont venus ici que dans l’intention bien arrêtée
-de nous nuire. Seulement, voici où commencent
-mes incertitudes. Viennent-ils spontanément,
-ou bien sont-ils envoyés par quelqu’un ?</p>
-
-<p>— Que veux-tu dire ? Questionna
-Cheen-Buck, surpris et même alarmé.</p>
-
-<p>— Chut ! — et le Chef mit un doigt sur sa
-bouche, — nous reparlerons de tout ceci plus
-tard. Il importe que l’enfant ne sache rien, et,
-en ce moment, elle est trop près de nous. Viens
-ce soir me rejoindre en compagnie de Joë et du
-juge Étienne Briant. Nous tiendrons conseil
-entre nous.</p>
-
-<p>Il quitta son compagnon et vint vers Madeleine
-qui s’entretenait gaiement avec Georges.</p>
-
-<p>Or, pendant ce temps, les deux personnages
-expulsés étaient conduits par le jeune milicien
-de garde vers l’hôtel un peu rustique où ils
-étaient eux-mêmes descendus. L’hôtesse, une
-métisse, mère de quatre enfants, leur offrit un
-dîner copieux, et lorsqu’ils portèrent la main à
-leurs poches pour régler l’addition, la brave
-femme les remercia d’un geste. Comme ils s’étonnaient,
-elle ajouta :</p>
-
-<p>— Nos lois particulières sont précises sur ce
-point. Du moment que l’on ne vous garde pas à
-Dogherty, vous n’avez rien à nous payer. Prenez
-donc vos chevaux à l’écurie ; ils ne paient
-pas plus que vous.</p>
-
-<p>Les voyageurs, quoique surpris de ces mœurs
-patriarcales, n’en furent pas autrement touchés.
-Ils remontèrent sur leurs bêtes et reprirent, assez
-maussades, le chemin de la prairie.</p>
-
-<p>— Eh bien, Gisber, je vous avais prévenu,
-fit le Yankee, qui n’avait pas encore dominé
-sa mauvaise humeur, votre langue nous a
-desservis une fois de plus. Sans votre insolence
-envers l’Indien, nous serions à cette heure citoyens
-de l’État de Dogherty.</p>
-
-<p>Il avait ironiquement appuyé sur ces mots
-« l’État de Dogherty ».</p>
-
-<p>— Voilà un honneur dont je me passe aisément !
-ricana le Germain avec sa grossièreté
-habituelle.</p>
-
-<p>— Eh ! reprit l’autre, toujours grondeur,
-qui parle de l’honneur qu’on en peut acquérir.
-Je n’envisage que l’avantage que nous
-en pouvions retirer au point de vue de nos
-projets.</p>
-
-<p>— Et quel est donc cet avantage que vous
-regrettez si fort, Ulphilas ?</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Stupid fellow !</i> grommela l’Américain
-entre les dents. Et, répondant à son compagnon,
-il poursuivit :</p>
-
-<p>— Comment ne voyez-vous pas de quel avantage
-il eût été pour nous de nous trouver sur
-le terrain même que nous convoitons. Ici, nous
-aurions pu suivre jour par jour, heure par
-heure, l’existence et les faits de cette riche héritière,
-car il n’y a pas l’ombre d’un doute à
-conserver : l’identité de Madeleine Jean avec la
-fille d’Yves Kerlo est indéniable. Tandis que,
-proscrits et éloignés comme nous le sommes
-maintenant, il nous est bien difficile de la surveiller
-et de nous tenir prêts pour une bonne
-occasion. — Sans compter que voilà tous ces
-gens-là prévenus et, désormais, ils vont avoir
-l’œil sur nous.</p>
-
-<p>Gisber Schulmann avait baissé la tête. Il ne
-sentait que trop la vérité des reproches de son
-compagnon.</p>
-
-<p>Tous deux pressaient l’allure de leurs bêtes
-en gens nerveux et mécontents.</p>
-
-<p>Au bout de quelques kilomètres parcourus
-sans mot dire, l’Allemand releva la tête.</p>
-
-<p>— Ulphilas ! demanda-t-il presque timidement.</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il ? questionna le Yankee toujours
-aussi bourru.</p>
-
-<p>— Savez-vous que tout ce que vous me dites-là
-me donne beaucoup à réfléchir ?</p>
-
-<p>L’Américain éclata d’un rire singulier qui
-ressemblait beaucoup à un grognement.</p>
-
-<p>— Allons ! fit-il, je prévois la suite de votre
-discours.</p>
-
-<p>— Vous prévoyez ?… Ah ! Et, voyons un peu
-ce que vous prévoyez, mon digne maître ?</p>
-
-<p>Pitch ralentit l’allure de son cheval et, relevant,
-sur son front les lunettes d’or qui lui donnaient
-un faux air de vieux savant ou de pasteur
-en retraite, il regarda son camarade du coin de
-l’œil, avec un sourire goguenard :</p>
-
-<p>— Je vous connais depuis trop longtemps,
-<i lang="en" xml:lang="en">my dear</i>, pour ne point savoir à quoi m’en tenir
-sur l’ensemble de vos vertus, en y comprenant
-celle de courage.</p>
-
-<p>— Vous me persiflez, Ulphy, et vous avez
-tort ! gronda Gisber avec une colère contenue.</p>
-
-<p>— Non, mon cher. Dire la vérité, ce n’est
-point persifler. Je vous dis que je vous connais.</p>
-
-<p>Ce que vous allez me dire peut se résumer
-ainsi : « L’entreprise est hasardeuse, pleine de
-périls. Si nous l’abandonnions ! »</p>
-
-<p>L’Allemand ne parut point se blesser de l’ironie
-de ces paroles. Il paya d’audace.</p>
-
-<p>— Eh bien, mon cher, vous avez vu clair,
-et telle est, en effet, ma pensée. Je n’ai aucune
-honte de le confesser.</p>
-
-<p>— A la bonne heure, mon cher, répliqua
-le Yankee railleur. Entre nous, vous faites
-bien d’être sincère, car cela me met à l’aise avec
-vous. Je vous dirai donc que, moi aussi, je
-trouve cette aventure extrêmement dangereuse.
-Mais, au contraire de vous, c’est là, selon moi,
-une raison de plus pour que nous nous y acharnions.</p>
-
-<p>— Je ne vous comprends pas.</p>
-
-<p>— Vous allez me comprendre, si, toutefois,
-vous voulez bien me prêter un peu plus d’attention
-que vous n’en apportez, d’ordinaire, aux
-choses sérieuses qui demandent un effort de la
-volonté et une tension de l’esprit.</p>
-
-<p>Gisber Schulmann parut agacé de cet exorde
-qui servait d’introduction à une confidence. Il
-contint néanmoins son caractère naturellement
-irascible, et répondit, avec un frémissement
-d’impatience :</p>
-
-<p>— Ulphy, au lieu de me morigéner sans cesse,
-vous feriez mieux de m’ouvrir l’esprit. Vous
-perdez du temps à me trouver l’intellect lent et,
-surtout, à me le dire à tout propos. Mieux vaudrait
-me faire entrer vos idées dans la tête. Vous
-savez, en effet, que dès que ma cervelle a reçu
-une idée, elle la retient imperturbablement, et
-qu’alors toute mon énergie s’emploie à l’exécuter.</p>
-
-<p>L’Américain cessa de plaisanter son compagnon
-et reprit, avec une sincérité d’apparence.</p>
-
-<p>— Oui, mon cher Gisber, je vous sais fidèle
-et dévoué, tenace en vos résolutions, « homme
-de main », pour tout dire, selon l’expression
-des anciens. Et, c’est parce que je me plais à
-reconnaître en vous ces qualités, que je n’hésite
-pas plus longtemps à vous faire connaître le
-résultat de mes propres méditations.</p>
-
-<p>— Trêve de compliments, Ulphy. Vous y
-mêlez trop de vinaigre. Venez au fait.</p>
-
-<p>Ulphilas Pitch s’expliqua alors.</p>
-
-<p>Ces deux hommes qu’un instinct de prudence,
-servi par la concordance des faits, avait fait reconnaître
-comme deux coquins par les habitants
-de Dogherty, étaient, en effet, les pires bandits
-qu’il fût possible de s’imaginer. Dans combien
-d’actions criminelles avaient-ils déjà trempé,
-il eût été peut-être très difficile de le dire.
-Présentement ils mûrissaient entre eux un
-odieux complot, celui de faire disparaître par
-tous les moyens l’adorable jeune fille héritière
-de la colossale fortune d’Yves Kerlo, son père
-selon le sang, et, probablement aussi, légataire
-universelle des biens de Jean Wagha-na, son
-père adoptif.</p>
-
-<p>Il va sans dire qu’en cette affaire les deux misérables
-n’agissaient point pour leur compte,
-mais pour celui d’un tiers, le personnage intéressé
-à la disparition de Madeleine, un certain
-Léopold Sourbin, cousin de l’orpheline, neveu
-d’Yves Kerlo et, par conséquent, seul héritier,
-après elle, de l’opulence qu’elle possédait.</p>
-
-<p>Ce Léopold Sourbin avait-il été vraiment le
-meurtrier de son oncle ? Le crime remontait
-déjà très haut, à une époque où lui-même n’avait
-guère plus de dix-huit ans. A cette date,
-Sourbin avait son père encore vivant, marié à
-une sœur de Kerlo, et, à maintes reprises, le
-Breton, par tendresse pour sa sœur, la plus
-malheureuse des épouses et des mères, avait
-secouru de ses deniers, en lui assurant mieux
-que de l’aisance, son indigne beau-frère.</p>
-
-<p>Mais ce Sourbin était un homme d’une perversité
-raffinée. Tant que sa femme avait vécu,
-il avait ménagé les susceptibilités d’Yves Kerlo,
-sachant bien qu’il le tenait par là. A la mort de
-la pauvre créature, il avait essayé d’apitoyer le
-Breton sur le sort de son neveu Léopold, enfant
-de dix ans à peine. Yves, qui connaissait le
-père et ne lui pardonnait point les tortures
-qu’il avait infligées à sa femme, lui avait répondu
-en constituant une rente de dix mille
-francs payable au jeune homme lorsqu’il aurait
-atteint sa majorité. En même temps, il avait
-rompu toutes relations avec son beau-frère et
-s’était lui-même marié.</p>
-
-<p>Demeuré veuf après un an de mariage, il
-avait voulu se consacrer à l’éducation de sa fille.
-Le coup de feu qui l’avait frappé n’avait point
-été si prompt qu’il l’eût empêché de reconnaître
-son meurtrier. C’était alors qu’il avait institué
-Wagha-na son légataire en lui confiant la petite
-Madeleine.</p>
-
-<p>L’Indien avait fidèlement, pieusement rempli
-son mandat.</p>
-
-<p>Mais, avec un implacable sentiment de la
-justice, dernière survivance en lui des instincts
-sauvages de sa race, le Bison Noir avait cherché
-à atteindre l’assassin. Traqué comme une bête
-fauve, devinant la poursuite acharnée du Pawnie,
-frustré, d’ailleurs, dans ses espérances,
-Sourbin n’avait éprouvé aucun désir de faire
-casser en justice le testament de son parent. Il
-soupçonnait, d’ailleurs, que Wagha-na devait
-avoir quelque moyen en réserve, et, plus que
-tout le reste, il redoutait de la part de son adversaire
-soit quelque accusation capitale devant
-les juges, soit, ce qui était vraisemblable, un
-coup de hache ou de poignard à l’heure où il
-s’y attendrait le moins.</p>
-
-<p>Il avait donc quitté l’Amérique, avec le remords
-d’un meurtre inutile et l’appréhension
-d’une vengeance désormais acharnée à sa perte.</p>
-
-<p>Cette crainte et ce remords avaient-ils abrégé
-ses jours ? Peut-être ? Il n’avait guère survécu
-que sept ans à sa victime, et avait eu, pour dernier
-châtiment en ce monde, l’ingratitude filiale.
-Léopold, en effet, n’avait pas plutôt été maître
-des deux cent cinquante mille francs laissés
-par son oncle, qu’il s’était empressé de refuser
-tout subside à son père, et le misérable assassin
-avait fini par expirer dans le fossé des fortifications
-de Paris, une nuit d’hiver, sans que
-le médecin, qui examina le cadavre et conclut à
-une congestion cérébrale, pût affirmer que cette
-congestion était due au froid plutôt qu’à l’alcool.</p>
-
-<p>« Tel père, tel fils, » — dit le proverbe. En
-cette circonstance, le père valait encore mieux
-que le fils, ainsi que l’événement devait le prouver.
-Ce dernier, en effet, débutait par une façon
-de parricide. Aussi criminel que le brillant
-auteur de ses jours, Léopold Sourbin l’emportait
-sur lui en prudence, en dissimulation.</p>
-
-<p>Les deux cent mille francs de son capital ne
-furent point dissipés en prodigalités.</p>
-
-<p>Non. Ce modèle des fils était, en même temps,
-le plus sagace des coupe-jarrets. Il avait étudié
-le droit au point de vue des félonies qu’un habile
-homme peut commettre en ayant soin de
-prendre la loi pour complice, — et le commerce
-avec l’esprit de recherche tourné vers les innovations
-générales dans l’art de la fraude.</p>
-
-<p>Aussi, en huit ans, était-il parvenu à quintupler
-son capital.</p>
-
-<p>D’aucuns trouveront que Léopold Sourbin aurait
-pu se tenir pour satisfait. Un million, aussi
-rapidement que frauduleusement gagné, est un
-denier dont le plus grand nombre des hommes
-s’estiment contents.</p>
-
-<p>Tel n’était point le sentiment du cousin de
-Madeleine Kerlo.</p>
-
-<p>Avec un million, il se jugeait pauvre, d’autant
-que, pour stimuler ses convoitises, revenait sans
-cesse à son esprit la pensée de l’immense héritage
-de son oncle passé aux mains d’un étranger,
-et cela depuis de longues années.</p>
-
-<p>Toute sa cupidité en souffrait, et il était mûr
-pour le crime à commettre, à la condition, cependant,
-que ce crime pût être fructueux. Or,
-jusqu’au milieu de sa trente-quatrième année,
-Léopold, qui avait négligé de se renseigner auprès
-de son père, avait ignoré l’existence possible,
-probable même, de sa cousine.</p>
-
-<p>Un voyage qu’il fit en Amérique le mit en
-rapports avec le nommé Pitch, une espèce de
-<i lang="en" xml:lang="en">sollicitor</i>, ou plus exactement, d’agent d’affaires
-véreux, qui, tout de suite, flaira une piste
-à suivre. Il se rendit à Québec et à Montréal,
-prit ses informations, s’enquit minutieusement
-et revint avec la preuve, non seulement de l’existence
-de Madeleine Kerlo, mais aussi de l’énorme
-fortune dont elle était héritière.</p>
-
-<p>Tout de suite, il mit Léopold Sourbin au
-courant de la situation, et un plan à double fin
-fut ourdi par eux.</p>
-
-<p>La meilleure, mais non la plus facile des solutions,
-était celle d’un mariage possible entre
-le Français et sa cousine.</p>
-
-<p>Les deux complices étudièrent cette combinaison.
-Elle ne leur parut point chimérique au
-premier abord. Mais comme Léopold ne tenait
-aucunement à se montrer avant l’heure, ne
-voulant paraître que pour cueillir le fruit à
-point nommé, il laissa à son bon ami et compère
-Ulphilas le soin de diriger cette délicate
-entreprise.</p>
-
-<p>De son côté, Pitch, ne se fiant pas outre mesure
-au succès éventuel d’une tentative à laquelle
-la personnalité de son client n’apportait
-que de médiocres chances, résolut de préparer
-en même temps la seconde ressource, celle-là
-plus sûre à son avis, puisqu’on n’a jamais besoin
-du consentement d’un individu pour le
-supprimer.</p>
-
-<p>Ce fut dans ce but qu’il s’adjoignit pour bras
-droit l’Allemand Gisber Schulmann, homme
-de sac et de corde, celui-là, prêt à tous les mauvais
-coups, pourvu qu’il y trouvât une occasion
-de gagner de l’argent.</p>
-
-<p>Or l’occasion se présentait, cette fois, souverainement
-tentante pour des coquins.</p>
-
-<p>A leur tour, ils s’étaient rapidement concertés
-et, pour première décision, s’étaient résolus
-à porter le siège de leurs opérations au cœur même
-du territoire ennemi.</p>
-
-<p>Ils venaient d’en être expulsés d’une manière
-tout à fait humiliante, et la rage qui bouillonnait
-dans l’âme ulcérée de Schulmann l’emportait
-déjà aux pires résolutions. Mais Pitch, beaucoup
-plus calme par tempérament, instruit par
-de nombreuses et cruelles expériences, avait
-cette philosophie spéciale qui consiste à savoir
-accepter l’inévitable. Il se disait qu’on ne violente
-pas la fortune et que toute l’habileté du
-sage réside dans la clairvoyance avec laquelle il
-doit regarder venir la fantasque déité sur la
-roue perpétuellement en mouvement.</p>
-
-<p>Il ne se décourageait donc jamais, et, battu
-sur un point, portait immédiatement sur un
-autre l’effort de son intelligence jamais lassée,
-sans cesse en éveil. Et, ce faisant, il mettait en
-pratique l’aphorisme de son illustre compatriote
-Benjamin Franklin.</p>
-
-<p>— « Patience et persévérance sont le secret
-de bien des fortunes. »</p>
-
-<p>Il n’insista donc pas fort longtemps sur le
-chapitre des reproches à adresser à son brutal
-compagnon. Et comme celui-ci le pressait de
-questions au sujet du nouveau parti qu’il comptait
-prendre, Ulphilas répondit :</p>
-
-<p>— Pour le moment, nous n’avons point autre
-chose à faire que de redescendre jusqu’à Montréal
-afin d’y cueillir quelques renseignements
-qui me sont encore indispensables. Je verrai
-là-bas ce qu’il nous faudra faire.</p>
-
-<p>Cette, parole ne renseignait guère Schulmann.
-Mais comme, malgré ses violences, il avait l’habitude
-de tenir son complice pour l’homme le
-mieux avisé de sa connaissance, il s’empressa
-d’accepter sans discussion cette manière d’injonction
-que formulait le Yankee.</p>
-
-<p>Tous deux poussèrent donc leurs bêtes le
-long des rives du lac et, sans perdre de temps
-à échanger des réflexions nouvelles, prirent à
-franc étrier le chemin de l’est.</p>
-
-<p>Le pays qu’ils parcouraient était déjà livré à
-l’exploitation et les défrichements le convertissaient
-rapidement en une plaine rase, en partie
-cultivée, en partie abandonnée à l’élevage. Des
-agglomérations de plus en plus nombreuses, de
-plus en plus pressées, révélaient l’approche rapide
-de la civilisation, de cette civilisation à la
-vapeur qui dégrade la face de la terre et qui inspirait
-à Wagha-na de si violentes imprécations.</p>
-
-<p>Les deux voyageurs mirent toute une journée
-à sortir de la zone encore dépendante des concessions
-de Kerlo et de Wagha-na. Au delà
-c’étaient les terres déjà cédées par le gouvernement
-aux émigrants de l’intérieur ou de l’étranger.
-La nuit était déjà fort avancée lorsque
-Pitch et Schulmann arrêtèrent leurs bêtes à l’entrée
-d’une véritable ville, bâtie en pierres et en
-briques plus encore qu’en bois, avec des rues
-rectilignes, des angles droits, des becs de gaz
-et même, çà et là, des lampes électriques.</p>
-
-<p>Ainsi marche le progrès au Nouveau-Monde.
-Il n’y a pas d’étapes entre la sauvagerie et les
-raffinements de la civilisation.</p>
-
-<p>La maison devant laquelle ils mirent pied à
-terre était un hôtel pourvu de tout le confortable
-que les Anglais seuls savent comprendre et organiser.
-Les deux voyageurs n’eurent donc
-qu’à jeter les brides de leurs chevaux aux valets
-d’écurie empressés à leur rencontre, et à se
-laisser conduire jusqu’au <i lang="en" xml:lang="en">dining-room</i>, lisez
-salle à manger, du caravansérail.</p>
-
-<p>Une chose cependant leur fit faire la grimace
-au moment où l’hôtesse vint les saluer.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jacquemart était Française, en effet. C’était
-une belle et fraîche Normande que son mari,
-un Canadien d’Ottawa, était allé chercher dans
-le pays de Caux et avait emmenée dans le Manitoba
-pour y ouvrir avec lui l’hôtel, florissant
-dès ses premières heures, du <i>Bon Roi Henri</i>.</p>
-
-<p>Mais ils n’eurent pas le loisir de laisser voir
-leur contrariété en quittant la maison.</p>
-
-<p>Un homme qu’ils n’avaient point remarqué et
-qui, depuis leur entrée, les dévisageait d’un coin
-plus obscur du réfectoire, se leva brusquement
-et, les mains tendues, la face hilare, vint à leur
-rencontre en s’écriant :</p>
-
-<p>— Ah ! mon cher Pitch, je ne m’attendais
-guère à vous voir aujourd’hui !</p>
-
-<p>Ulphilas dissimula une seconde grimace. Le
-personnage s’était, lui aussi, exprimé en langue
-française.</p>
-
-<p>Mais ce n’était point là le motif de la contrariété
-éprouvée par l’agent d’affaires. Cette contrariété
-avait une cause bien autrement grave.
-Elle venait de ce fait que dans l’hôte nouveau
-du <i>Bon Roi Henri</i> le Yankee venait de reconnaître
-Léopold Sourbin, le cousin de Madeleine
-Kerlo, celui pour le compte duquel il travaillait
-avec le secret espoir de travailler plus encore
-pour lui-même.</p>
-
-<p>Elle était fâcheuse, cette rencontre. Elle se
-produisait trop tôt.</p>
-
-<p>Aussi maître qu’il fût de lui, l’Américain n’en
-laissa pas moins percer son dépit. Toutefois, afin
-de se donner une meilleure contenance en face
-de son client, il lui présenta le nommé Gisber
-Schulmann que Sourbin ne connaissait pas encore.</p>
-
-<p>Le Français n’avait pas été sans s’apercevoir
-du mécontentement de son mandataire. Il n’en
-tint pas compte, bien qu’une telle découverte
-eût fait naître en lui des soupçons. Mais pressé
-de savoir, il questionna Pitch avec insistance.</p>
-
-<p>— Eh bien ! mon digne ami, comment vont
-nos affaires ?</p>
-
-<p>Ulphilas ne crut pas devoir dissimuler. De
-quel profit lui aurait-il été de taire ce que l’autre
-ne tarderait point à apprendre ?</p>
-
-<p>Il répondit donc, accentuant de ses sourcils
-froncés et de sa mine revêche les mauvaises
-nouvelles de sa parole :</p>
-
-<p>— Mal, cher Monsieur, très mal.</p>
-
-<p>Sourbin s’alarma. Mais chez ce malandrin
-retors il y avait du Gascon, prompt à se l’assurer
-lui-même. Il se dit que, très certainement, Pitch
-exagérait. En quoi les « affaires » pouvaient-elles
-« aller mal », puisque, jusqu’à ce moment, on
-n’avait, pour ainsi dire, rien entrepris de sérieux ?</p>
-
-<p>Il se fit expliquer les paroles de l’ancien <span lang="en" xml:lang="en">sollicitor</span> ;
-et quand celui-ci lui eut raconté tout au
-long l’histoire de leur échec dans la station de
-Dogherty, le Français se sentit complètement
-rassuré.</p>
-
-<p>— N’est-ce que cela, mon cher monsieur Pitch ?
-fit-il. C’est un bien petit malheur. Allons,
-je vois que j’ai bien fait de ne point attendre
-une lettre de vous pour revenir. Je puis encore
-réparer ce qu’il y a de compromis.</p>
-
-<p>Et, en effet, Léopold Sourbin ne s’alarmait
-aucunement. Même, il n’était pas éloigné de se
-réjouir de l’échec subi par ses associés en félonie.
-Cela liquidait la situation et lui permettait
-de se débarrasser d’acolytes maladroits et gênants.</p>
-
-<p>Mais cette bonne pensée n’eût certainement
-pas fait le compte des deux flibustiers qu’il s’était
-adjoints et qui n’entendaient point se laisser
-remercier de la sorte sans toucher leurs gages et,
-surtout, sans palper la part de dividendes qu’ils
-espéraient de « l’affaire ». Aussi, Pitch, le dîner
-fini, envoya-t-il l’épais Gisber se coucher et,
-demeuré seul en face du cousin de Madeleine,
-lui tint-il ce discours aussi laconique que significatif.</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">My good fellow</i>, il est convenu que, quelle
-que soit l’issue de notre entreprise, nous la
-poursuivons en commun, et que ma part
-dans les bénéfices sera de trente-trois pour
-cent. Je ne vous rappelle ces choses que pour
-le cas, d’ailleurs invraisemblable, où vous auriez
-eu à souffrir de quelque trouble de la mémoire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br />
-MONSIEUR SOURBIN</h2>
-
-
-<p>Le cousin de Madeleine Kerlo fut un instant
-décontenancé.</p>
-
-<p>Était-il donc sorcier, ce misérable Américain,
-pour avoir lu si clairement dans sa pensée ?</p>
-
-<p>Car c’était là la chose la plus surprenante qu’il
-eût formulé avec une netteté mathématique les
-conditions du contrat passé entre lui et son complice,
-au moment précis où ce dernier songeait
-au moyen qu’il pourrait prendre pour se délivrer
-d’une collaboration gênante, sinon nuisible.</p>
-
-<p>Une telle clairvoyance de la part de son complice
-n’était pas pour rassurer le Français. A son
-tour, il comprit qu’il fallait rivaliser de dissimulation.
-Aussi s’empressa-t-il de rassurer Pitch
-le mieux qu’il put et lui renouvela-t-il l’assurance
-de sa bonne foi.</p>
-
-<p>Après quoi il se fit raconter par le menu les
-incidents de la démarche des deux coquins auprès
-du Conseil de Dogherty, de leur échec ignominieux
-et des soupçons que, bien certainement,
-leur attitude avait dû inspirer.</p>
-
-<p>Allons, allons ! pensa-t-il, il n’est que temps
-de réparer toutes ces bévues et de devenir, le plus
-tôt possible, le mari de ma charmante cousine.</p>
-
-<p>Alors, changeant de ton, il feignit un vif mécontentement,
-reprocha au Yankee sa maladresse
-en termes fort amers et lui déclara tout net
-qu’avant de suspecter sa bonne foi à l’endroit
-des engagements pris, il eût mieux fait de baser
-ses réclamations sur des services rendus.</p>
-
-<p>— J’entends agir désormais à ma guise, — fit-il ; — et,
-si je réussis à obtenir la main de
-miss Madge, soyez assuré que vous n’aurez pas
-à me rappeler l’exécution de mes promesses.</p>
-
-<p>C’était peu dire, et Ulphilas avait tout lieu
-d’être mécontent en voyant ses affaires prendre
-une semblable tournure. Mais il n’avait pas le
-droit de se plaindre. Force lui fut donc de dévorer
-son ressentiment, mais sans abdiquer la
-prétention qu’il avait de terminer l’entreprise
-à son avantage.</p>
-
-<p>Un double danger menaçait donc maintenant
-la douce Madeleine. Son indigne cousin allait
-chercher à s’emparer de sa fortune au moyen
-d’un mariage, tandis que les deux scélérats,
-écartés par la méfiance de leur associé, s’efforceraient
-de contraindre celui-ci par un crime
-abominable.</p>
-
-<p>Le plus sûr, le plus rapide moyen de réaliser
-des bénéfices était, pour eux, de faire tomber
-la succession de Jean Kerlo aux mains de son
-neveu Léopold Sourbin. Par là même, Ulphilas
-Pitch et Gisber Schulmann avaient condamné
-à mort la fille adoptive de Wagha-na.</p>
-
-<p>Il y a, par bonheur, d’invisibles Providences
-qui veillent sur les jours de chaque homme. Une
-heureuse chance avait conduit les trois misérables
-à l’hôtel du <i>Bon Roi Henri</i>, dont les patrons,
-M. et M<sup>me</sup> Jacquemart, comptaient parmi
-les plus fidèles amis de l’Indien et de ses compagnons.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jacquemart surtout était une fine commère
-qui n’était pas pour rien du pays de la
-pomme et des hautes coiffes de dentelles. Son
-œil perçant, habitué à lire sur les visages, avait
-tout de suite scruté les physionomies de ses trois
-nouveaux hôtes, et à peine avait-elle pu échanger
-quelques réflexions avec son mari, qu’elle s’était
-empressée de lui dire avec cet accent qui porte
-tout de suite la conviction au plus intime de la
-conscience :</p>
-
-<p>— Pour lors, Pierre, mon ami, m’est avis que
-ces gens-là, ça n’est pas des paroissiens bien
-recommandables. Je gagerais même qu’ils ne
-sont ici que pour préparer un mauvais coup.</p>
-
-<p>Et Pierre de répondre avec ce même accent du
-Cotentin et de la vallée d’Auge qu’un siècle écoulé
-n’a point fait perdre aux Canadiens séparés de la
-mère-patrie :</p>
-
-<p>— Tout de même, femme, que tu pourrais
-bien avoir raison. Faudra les tenir à l’œil.</p>
-
-<p>Le lendemain de ce jour, Pitch et Schulmann,
-masquant leur jeu et, d’ailleurs, résolus à mener
-leur campagne en dehors de Sourbin quittèrent
-l’hôtel pour reprendre la ligne de Montréal.</p>
-
-<p>Ils avaient laissé de faux noms à l’hôtel.</p>
-
-<p>Sourbin n’avait pas cru devoir taire le sien.</p>
-
-<p>Dès qu’il se vit seul, son visage revêtit un aspect
-hilare. Il s’enquit auprès de ses hôtes de la
-situation de Wagha-na, du succès de ses entreprises,
-demanda quelle était cette « Madeleine Jean »
-qui passait pour la fille adoptive du Bison Noir,
-et laissa voir une curiosité si étrange que le
-ménage Jacquemart en conçut des soupçons
-plus vifs encore. Dès qu’ils se retrouvèrent seuls,
-le mari et la femme décidèrent de prévenir l’Indien
-et les amis, afin que, si, comme tout le
-faisait craindre, quelque odieux complot s’ourdissait
-contre eux, ils pussent, du moins, se
-tenir sur leurs gardes.</p>
-
-<p>— En conséquence, Pierre s’empressa de se
-rendre au désir de Léopold Sourbin qui désirait
-être mis au plus tôt en rapports avec Wagha-na.
-Il s’offrit même à lui servir de guide auprès
-du chef Pawnie. Mais, en même temps, il appelait
-à lui l’un de ses garçons, homme de confiance,
-dont le dévouement envers l’Indien égalait celui
-de ses patrons et, lui remettant une lettre pour
-le père adoptif de Madeleine, lui donnait la mission
-suivante :</p>
-
-<p>— Tu vas prendre le meilleur cheval de l’écurie.
-Tu partiras dès l’aube, à franc étrier pour
-Dogherty. Quand tu auras rejoint Wagha-na, tu
-lui donneras cette lettre. Si, par hasard, il était
-parti pour quelque autre station, tu confierais la
-lettre à Cheen-Buck ou à Joë, en leur recommandant
-de l’envoyer le plus tôt possible au chef. Il
-y a urgence.</p>
-
-<p>Cette mission, Pierre Jacquemart le savait,
-allait être fidèlement remplie.</p>
-
-<p>Le lendemain de ce jour, dès que l’émissaire
-eut pris une avance assez considérable pour
-pouvoir avertir à temps le chef indien, Pierre
-Jacquemart, à son tour, accompagné de Léopold
-Sourbin, s’élança sur le chemin de la station de
-Dogherty.</p>
-
-<p>Ni Wagha-na, ni Madeleine n’avaient encore
-quitté la ville naissante.</p>
-
-<p>L’Indien reçut courtoisement le nouveau venu.
-Il le présenta à Madeleine en termes polis, mais
-sans aucune note de bienveillance. La conversation
-fut banale et l’on ne précisa aucun détail.</p>
-
-<p>Si bien que le Français s’alarma de cette réserve.
-Il voulut, sur-le-champ, en avoir le cœur
-net.</p>
-
-<p>Il demanda donc au Bison Noir un entretien
-particulier. Comme Wagha-na n’avait aucune
-raison de lui refuser cet entretien, il le lui accorda
-sur l’heure. Laissant donc Madeleine et
-Georges Vernant à la station, l’Indien offrit à
-son visiteur une promenade sur le lac. Ils y pourraient
-mieux converser, à l’abri d’oreilles indiscrètes,
-car il était facile de prévoir que le débat
-allait être grave.</p>
-
-<p>Lorsque les deux hommes se furent assis dans
-une élégante baleinière, l’Indien au gouvernail
-et tenant l’écoute de la voile, le dialogue s’engagea
-sur le ton de la plus parfaite urbanité.</p>
-
-<p>— Je vous écoute, Monsieur, commença Jean.</p>
-
-<p>— Monsieur Wagha-na, répondit Sourbin,
-qu’intimidaient l’affabilité, la distinction et l’aisance
-de manières de son interlocuteur, j’éprouve
-quelque embarras à aborder le sujet.</p>
-
-<p>— N’en ayez aucun, répliqua galamment l’Indien,
-je suis homme à tout entendre.</p>
-
-<p>Alors le neveu de Kerlo s’expliqua :</p>
-
-<p>— Monsieur, tout à l’heure, au moment où
-j’ai abordé pour la première fois mademoiselle
-Madeleine Kerlo, j’ai éprouvé une réelle surprise
-de ne point m’entendre présenter à elle
-sous le titre qui m’eût assuré de sa part le
-meilleur accueil, j’ose le croire.</p>
-
-<p>Wagha-na joua la surprise avec une étonnante
-perfection.</p>
-
-<p>— Et, ce titre, Monsieur, quel est-il, s’il vous
-plaît ?</p>
-
-<p>Ce fut au tour de Sourbin de s’étonner.</p>
-
-<p>— Mais… celui de cousin, Monsieur. Je suppose,
-en effet, Monsieur, que vous n’ignorez point
-ma parenté avec mademoiselle Madeleine Kerlo ?</p>
-
-<p>L’Indien répliqua avec une imperturbable
-bonhomie.</p>
-
-<p>— Je n’étais pas tenu de le savoir, Monsieur.
-Les Sourbin ne doivent pas manquer dans le
-monde, j’imagine, et, en dépit de votre nom,
-vous ne portez point, écrits sur votre visage, les
-signes de votre parenté.</p>
-
-<p>— Elle n’est pourtant pas douteuse, Monsieur,
-je vous prie de le croire, fit Léopold sur un ton
-aigre-doux.</p>
-
-<p>Cette fois l’Indien garda un assez long silence.
-Puis, changeant de ton et d’attitude, il regarda
-son interlocuteur bien en face.</p>
-
-<p>— Monsieur Sourbin, dit-il froidement, vous
-venez d’invoquer un titre qui ne peut guère
-vous servir. Je dois vous en prévenir tout de
-suite, afin que vous sachiez en faire votre profit.
-Nous ne sommes point en France, Monsieur.
-Madeleine Kerlo se nomme Madeleine Jean auprès
-de tous ceux qui l’ont connue. Elle est héritière
-de grands biens, mais non comme vous
-pourriez le croire. La fortune de mon ami Kerlo
-est revenue tout entière entre mes mains, en
-vertu d’un acte régulier, et c’est ma propre succession
-qui assurera la fortune de ma fille adoptive.</p>
-
-<p>— Ah ! proféra Léopold Sourbin, d’un accent
-qui traduisit son dépit.</p>
-
-<p>— Et, continua Wagha-na sans se déconcerter,
-je ne suis point encore à la limite de l’âge et je
-n’entends point me laisser mourir sans opposer
-une vigoureuse résistance aux années et aux décrépitudes
-qu’elles apportent avec elles.</p>
-
-<p>C’était un maître-diplomate, ce Bison Noir.
-Il n’avait parlé de la sorte que pour mettre à
-couvert les espérances de sa pupille et défendre
-sa vie contre les attentats éventuels qu’il devinait
-dans l’ombre. On avait assassiné le père,
-on pouvait aussi bien assassiner l’enfant. Il fallait
-que ce crime, par son inutilité même, devînt
-impossible. Avant de frapper Madeleine, il faudrait
-frapper l’Indien, et celui-ci n’était pas
-homme, il venait de le dire, à se laisser tuer sans
-se défendre.</p>
-
-<p>Léopold Sourbin éprouva pendant quelques
-minutes une humiliante confusion.</p>
-
-<p>Le peu que venait de lui dire l’Indien lui prouvait
-qu’il était deviné. Le regard aigu de cet
-homme de bronze, aux prunelles claires et sagaces
-comme celles d’un oiseau de proie, avait
-pénétré en lui, disséquant sa pensée. Il ne pouvait
-rien celer à la clairvoyance du Pawnie. Et,
-cependant, jouant le tout pour le tout, il essaya
-de violenter la situation :</p>
-
-<p>— Monsieur, reprit-il, vous venez de me dire
-que j’avais eu tort d’invoquer le lien de parenté
-qui m’unit à mademoiselle Kerlo. Laissez-moi
-m’étonner qu’un homme de votre valeur puisse
-faire cas de préjugés dignes d’un autre âge, qui
-font le fils responsable des erreurs du père. Le
-mien a, en effet, pâti d’un mauvais renom, pire
-que la vérité. S’il a eu des torts envers quelqu’un,
-ce ne peut être qu’envers moi. Je les ai
-oubliés. Il est mort.</p>
-
-<p>— Ah ! — fit à son tour Wagha-na, qui ignorait
-la fin malheureuse du père de Léopold.</p>
-
-<p>— Oui, continua celui-ci. Mon père est mort,
-et si j’ai fait le voyage d’Amérique, c’est…</p>
-
-<p>Il hésita. Le reste du discours ne lui venait
-pas aisément. De plus, le regard du Bison Noir
-le gênait.</p>
-
-<p>— C’est, poursuivit-il, s’enhardissant, parce
-que j’ai voulu effacer jusqu’à la trace des dissentiments
-du passé, dont j’ai toujours ignoré,
-d’ailleurs, la nature et la cause, et mettre
-au service de ma cousine, avec la plus tendre
-affection, le dévouement le plus désintéressé.</p>
-
-<p>Un sourire passablement ironique glissa sur
-les lèvres de Wagha-na.</p>
-
-<p>— Monsieur, répondit-il, je vous sais un
-gré infini de cette affection spontanée pour votre
-cousine, affection d’autant plus méritoire
-que vous ne connaissiez point Madeleine et que
-vous l’avez vue hier pour la première fois. Mais
-permettez-moi de vous dire qu’en ces matières,
-je laisse à ma pupille toute sa liberté, et que
-d’elle seule dépendra le succès de la candidature
-que vous comptez poser auprès de son
-cœur. Dès à présent, toutefois, et sans vouloir
-vous décourager, je dois vous prévenir que la
-fille de Jean Kerlo est d’un goût difficile, d’un
-jugement très sûr, d’une sagacité très rare. Elle
-a l’énergie d’un homme et la pénétration d’un
-policier.</p>
-
-<p>Léopold Sourbin se mordit les lèvres. Cet
-encouragement de l’Indien n’était rien moins
-qu’encourageant.</p>
-
-<p>Il eut le tort de vouloir demander davantage.</p>
-
-<p>— Mais, vous-même, Monsieur Wagha-na,
-vous aurai-je pour allié ou pour ennemi en ces
-circonstances ?</p>
-
-<p>Ni l’un, ni l’autre, Monsieur, répliqua l’Indien.
-Je n’ai pas l’habitude de préjuger de
-questions aussi délicates. Je ne demande pas
-mieux que de vous croire digne de votre cousine,
-bien que, dès à présent, vous ayez à lutter
-dans mon esprit contre certains souvenirs, certaines
-préventions de l’ordre le plus grave,
-mais dont je ne vous parlerai que si le besoin
-s’en impose. Faites-vous donc agréer par Madeleine,
-et il est probable que vous n’aurez aucun
-obstacle à craindre de ma part.</p>
-
-<p>Ces paroles n’étaient pas pour rassurer l’aigrefin.</p>
-
-<p>Le Bison Noir, parlant ainsi, ramenait la barque
-vers le rivage. Il était manifeste que cet
-entretien ne se prolongerait point et que l’Indien
-n’entendait pas se laisser interroger davantage.</p>
-
-<p>— Allons ! se dit Léopold, il me faut m’aider
-moi-même, si je veux que le proverbe s’accomplisse.</p>
-
-<p>Tout au fond de lui-même, sa conscience lui
-disait bien que la besogne qu’il allait entreprendre
-n’était point de celles auxquelles « le
-Ciel » accorde sa protection.</p>
-
-<p>Il ne devait donc compter que sur lui-même
-et les circonstances favorables.</p>
-
-<p>Une chose l’avait tout de suite alarmé. Il avait
-pris ombrage de la présence à Dogherty de
-Georges Vernant. Ce jeune homme à l’œil ouvert,
-au visage fier et loyal, pouvait être un rival
-redoutable, et il était visible que Wagha-na
-le protégeait. De plus, le reste de la colonie lui
-était ouvertement sympathique.</p>
-
-<p>Il fallait donc évincer ce concurrent dangereux
-et, pour ce faire, conquérir les bonnes
-grâces des amis de l’Indien, collaborateurs et
-associés de l’œuvre spécialement philanthropique
-que celui-ci avait commencée.</p>
-
-<p>Pour obtenir ce résultat, le Français se mit à
-étudier les goûts et les préférences des acolytes
-de Wagha-na.</p>
-
-<p>Il se rapprocha d’abord de Joë O’Connor.</p>
-
-<p>Le vieil Irlandais avait un faible prononcé
-pour le tabac d’Europe, et plus spécialement
-pour le tabac français. Il se trouvait que Léopold
-Sourbin en avait, à tous risques, emporté
-une bonne provision. Il le mit très volontiers
-à la disposition du vieux trappeur, qui put, de
-la sorte, fumer quelques bonnes pipes.</p>
-
-<p>C’était procéder tout à fait à la manière indienne,
-en allumant le « calumet de paix ».</p>
-
-<p>Mais, le lendemain même de ce jour, Léopold
-éprouva une surprise.</p>
-
-<p>Pis qu’une surprise, car l’incident lui parut
-caractéristique d’une véritable méfiance.</p>
-
-<p>En effet, l’Irlandais vint à lui, le visage
-changé, et lui dit sans préambule :</p>
-
-<p>— Monsieur Sourbin, avez-vous encore beaucoup
-de tabac comme celui que vous m’avez
-donné hier ?</p>
-
-<p>— Mais certainement, cher Monsieur, répliqua
-le cousin de Madeleine, et toujours à votre
-disposition.</p>
-
-<p>Mais Joë ne l’entendait point de cette manière.
-Il tira de sa poche une large bourse en
-peau de renard, de laquelle il fit sortir quelques
-pièces d’argent.</p>
-
-<p>— Eh ! que voulez-vous faire ? réclama Sourbin.
-Je n’entends pas être payé.</p>
-
-<p>— Et moi, j’entends, au contraire, que vous
-le soyez, même pour celui que je vous ai pris
-hier. Sinon, je ne vous en prendrai plus. Nous
-ne sommes pas d’assez vieux amis pour que je
-me permette d’accepter ainsi de vous, sans façons,
-un cadeau de cette importance. Nous
-sommes en Amérique, Monsieur, et, en Amérique,
-tout se paye.</p>
-
-<p>— Comme vous voudrez, cher Monsieur,
-riposta Léopold, qui souriait de travers, bien
-que j’eusse préféré vous voir accepter de bon
-cœur ce que je vous ai offert de bon cœur.</p>
-
-<p>— Hum ! pensa-t-il, voilà un homme retourné.
-Le maudit Peau-Rouge est passé par
-là.</p>
-
-<p>Il se rabattit sur Cheen-Buck.</p>
-
-<p>Mais, de ce côté, il n’y avait rien à attendre.
-L’Indien, par ses origines autant que par son
-caractère, tenait de trop près à Wagha-na. Les
-avances de Sourbin furent donc en pure perte.</p>
-
-<p>L’aventurier fut bientôt à même d’apprécier le
-sentiment public à l’égard des étrangers en général
-et de lui-même en particulier. Le soir de
-ce jour, le second qu’il passait à la station,
-après le dîner, et comme les hommes fumaient
-en commun sur la vérandah élevée en face de
-la maison, Wagha-na mit sur le tapis le passage
-d’Ulphilas Pitch et de Gisber Schulmann.
-Les divers convives du chef firent des gorges
-chaudes à ce propos, et les défauts des deux vilains
-personnages furent vigoureusement critiqués.</p>
-
-<p>Au moment où les noms du Yankee et de
-son compagnon furent prononcés, Sourbin laissa
-échapper une exclamation.</p>
-
-<p>Les yeux pénétrants du Bison Noir ne l’avaient
-pas quitté. Le chef indien demanda :</p>
-
-<p>— Est-ce que vous connaissez ces deux
-hommes, monsieur Sourbin ?</p>
-
-<p>Léopold comprit qu’une dénégation serait non
-seulement inutile, mais dangereuse, qu’au lieu
-de les dissiper, elle ne ferait que corroborer les
-soupçons. Il paya donc d’audace et répondit
-d’un ton dégagé :</p>
-
-<p>— Assurément, je les connais. Je viens de
-les retrouver à l’hôtel du <i>Bon Roi Henri</i>.
-Mais j’avais déjà fait leur connaissance à New-York.
-En vérité, je n’aurais jamais cru que ce
-fussent des gens aussi suspects que vous le
-dites.</p>
-
-<p>Madeleine intervint de sa douce voix.</p>
-
-<p>— Très sincèrement, nous devons reconnaître
-que nous les avons surtout jugés sur leurs
-mines, qui ne sont pas attirantes. Pour moi, j’ai
-été outrée de l’insolence de ce Germain à l’égard
-de mon père. C’était fort imprudent de la
-part de gens qui voulaient se concilier la bienveillance.</p>
-
-<p>— C’était surtout une preuve de grossièreté
-évidente, fit remarquer Georges Vernant.</p>
-
-<p>La jeune fille sourit, et, toujours bonne en
-ses appréciations, ajouta :</p>
-
-<p>— Sans doute, mais ce n’est pas une raison
-pour en faire des coquins. En français, il y a
-loin des mots « homme malhonnête » aux mots
-« malhonnête homme ».</p>
-
-<p>Cette ingénieuse réflexion de Madeleine, coupa
-court à l’entretien sur ce sujet gênant pour
-Léopold. Mais la conversation lui avait permis
-de s’assurer qu’il était au milieu de gens observateurs
-et prudents. A la réflexion, il reconnut
-que Wagha-na n’avait prononcé les noms des
-deux misérables, qu’afin de savoir s’ils étaient en
-relations suivies avec son hôte. Maintenant l’épreuve
-était faite, le père adoptif de Madge était
-renseigné.</p>
-
-<p>Aussi, en récapitulant les événements de ces
-deux jours, Sourbin dut-il s’avouer qu’il n’avait
-pas fait preuve d’une très grande habileté et
-que, pour confiant qu’il fût en sa propre supériorité,
-il avait agi en simple écolier en venant
-se remettre à la merci de ceux qu’il aurait à
-combattre.</p>
-
-<p>Dès lors les idées les plus perverses hantèrent
-son cerveau.</p>
-
-<p>Peu s’en fallut qu’il ne revînt au plan primitif
-de Pitch et ne s’arrêtât aux pires résolutions.
-L’instinct paternel, l’atavisme du crime, se réveilla
-en lui. Il se mit à chercher une combinaison
-qui lui permît de conquérir, sinon la main,
-du moins la fortune de sa cousine. Il ne recula
-plus devant l’hypothèse d’un attentat.</p>
-
-<p>L’occasion allait, d’ailleurs, lui en être offerte.
-A lui d’être assez adroit pour ne point la laisser
-échapper.</p>
-
-<p>— Monsieur Sourbin, lui demanda Madeleine,
-qui n’avait fait encore aucune allusion à
-leurs liens de parenté, allez-vous être des
-nôtres pendant notre grande excursion dans
-l’ouest ?</p>
-
-<p>— Ah ! questionna-t-il au lieu de répondre,
-et de quel côté allez-vous diriger votre course ?</p>
-
-<p>— C’est juste, fit-elle, vous n’êtes point
-au courant. Sachez donc que nous entreprenons
-en automne une expédition dans les régions
-du lac de l’Esclave. C’est le moment du
-passage des bœufs sauvages qui descendent du
-Nord.</p>
-
-<p>— Ce doit être intéressant, et je ne demande
-pas mieux que d’y assister.</p>
-
-<p>— En ce cas, vous partirez avec nous demain.
-Les chemins de fer sont encore à créer dans cette
-partie de notre continent, bien que le Canada
-soit à la veille de construire une grande ligne,
-rivale de celle des États-Unis, et allant du Saint-Laurent
-jusqu’à Vancouver.</p>
-
-<p>Léopold n’avait pas beaucoup d’apprêts à faire.
-Wagha-na mettait toutes choses à sa disposition :
-armes, chevaux, vivres et couvert. Il eut
-moins de scrupules à accepter les générosités
-de son hôte que n’en avait montrés Joë O’Connor
-à lui prendre son tabac.</p>
-
-<p>— Décidément, se dit-il, l’hospitalité de ces
-sauvages est aussi large que leur territoire,
-aussi vaste que leurs horizons. J’aurais grand
-tort de n’en point profiter. D’autant plus que, si
-je deviens le mari de Madeleine, c’est de mon
-propre bien que je me serai servi.</p>
-
-<p>Sur cette réflexion dégagée de toute gratitude,
-le Français alla dormir d’un sommeil qui
-se prolongea fort avant dans la matinée. Quand
-il se leva, tout le monde était prêt à partir : on
-n’attendait que lui.</p>
-
-<p>Les voyageurs se mirent tout aussitôt en
-route. Wagha-na et Georges Vernant avaient repris
-leurs chevaux du premier parcours : Hips
-et Gola. Joë O’Connor et Cheen-Buck venaient
-ensuite, escortant Madeleine à la tête d’une douzaine
-de blancs, de métis et d’Indiens de la station.
-Une trentaine d’autres chevaux, entièrement
-libres, suivaient docilement la petite
-troupe, trottant et galopant à ses côtés.</p>
-
-<p>— Ce sont nos montures de rechange, dit
-Madeleine à son cousin, dont elle avait remarqué
-l’étonnement. Quand les nôtres seront fatigués
-de nous porter, nous ne ferons que passer
-leurs harnais à d’autres. Ce n’est pas plus
-difficile que cela.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br />
-LA CHASSE AUX BISONS</h2>
-
-
-<p>C’était un pittoresque voyage, que celui de la
-caravane. A mesure qu’elle s’avançait dans les
-plaines du nord-ouest, les forêts s’éclaircissaient
-peu à peu, et la succession même des essences,
-par leur gradation régulière, annonçait la disparition
-progressive des grandes végétations,
-cédant la place aux arbustes qui peuvent seuls
-soutenir la rigueur des hivers. Aux chênes et
-aux peupliers succédaient les trembles et les
-bouleaux, puis à ceux-ci les sapins, les séquoias,
-les pins maritimes, les cyprès.</p>
-
-<p>Enfin, on atteignit des zones dénudées, où,
-l’hiver, l’aquilon devait se donner carrière. C’étaient
-d’immenses espaces, à peine coupés, çà
-et là, par des bouquets de sapins, des haies
-naturelles de genévriers, et de houx, de genêts
-presque arborescents. De loin en loin, on voyait,
-au travers des herbes encore hautes et qui ondulaient
-à la manière des flots, scintiller une
-nappe d’argent, et alors Wagha-na, qui conduisait
-la colonne, ou Madeleine, flanquée de ses
-gardes du corps, expliquaient à Georges Vernant
-ou à Léopold Sourbin que c’étaient là
-des infiltrations des grands lacs ou l’étang passagèrement
-formé par la stagnation de quelque
-rivière destinée, au printemps suivant, à
-grossir les grands cours d’eau tels que les deux
-branches de la Saskatchewan.</p>
-
-<p>La prairie devenait bien telle qu’il le fallait
-pour ces grandes chasses. L’herbe, tantôt molle
-et veloutée, tantôt épineuse et tranchante, atteignait
-de telles proportions qu’il était nécessaire
-de s’y ouvrir parfois un chemin, la serpe ou la
-faux à la main, afin d’éviter les fondrières et les
-marécages qu’elles dissimulent.</p>
-
-<p>Hommes et chevaux disparaissaient dans
-cette mer verdoyante et il fallait se tenir groupés
-pour ne point courir le risque de se perdre ou,
-ce qui eût été plus grave, de se laisser surprendre
-par les faunes de la prairie.</p>
-
-<p>— Comment ? s’écria Léopold qui ne put
-s’empêcher de frissonner, à cette révélation,
-je m’étais laissé conter qu’à part les serpents
-à sonnettes, l’Amérique septentrionale n’avait
-plus d’animaux féroces.</p>
-
-<p>— On vous avait trompé, cher Monsieur,
-répliqua d’un ton passablement gouailleur Joë
-O’Connor, auquel le Français avait cru devoir
-communiquer cette réflexion. — Nous possédons
-encore quelques variétés de félins dangereux :
-le couguar, que, dans l’Amérique du Sud, on
-nomme <i>puma</i>, ou lion sans crinière, une espèce
-de panthère de taille inférieure à celle du jaguar,
-des loups redoutables en bandes, et, dans
-le voisinage des montagnes, tous les genres
-d’ours, et surtout le terrible grizzly.</p>
-
-<p>Il ajouta :</p>
-
-<p>— Et, puisque vous parlez de serpents, sachez
-que le crotale est encore assez répandu
-dans nos régions. Il a pour compères plusieurs
-sortes de trigonocéphales, analogues à ceux de
-Panama, et de la Colombie, et même quelques
-pythons de belle venue. Je ne vous parle pas du
-serpent-fouet, que nous aurons l’occasion de
-rencontrer.</p>
-
-<p>Ces explications, données d’une voix extrêmement
-calme, n’étaient pas faites pour mettre la
-confiance dans l’esprit de Sourbin. Il lui arriva
-de regretter de s’être embarqué en pareille
-aventure.</p>
-
-<p>Il fut bientôt à même de joindre aux renseignements
-fournis par ses compagnons de route,
-les fruits de sa propre expérience, et ce dans
-des circonstances particulièrement émouvantes.</p>
-
-<p>La colonne venait de sortir momentanément
-des grandes herbes et s’était engagée sur un sol
-pierreux que couvrait à peine un gazon rare.
-Sous les rayons obliques du soleil d’automne,
-cette plaine immense dégageait une chaleur
-énorme. Les chevaux, lassés, sentaient peser sur
-eux la fatigue de cette orageuse journée et s’en
-allaient, le cou pendant, sans que leurs cavaliers
-songeassent à activer leur allure.</p>
-
-<p>Seul, le nommé Sourbin, peut-être afin de
-donner à ses compagnons une haute idée de ses
-moyens hippiques, tracassait sa monture, s’efforçant
-de l’entraîner à quelque longue course,
-de la faire caracoler.</p>
-
-<p>Brusquement, l’animal, harassé, exaspéré, fut
-pris de colère. Il pointa ses oreilles, et partit à
-fond de train à travers la plaine, sans s’inquiéter
-autrement de Léopold qui, fou de terreur, bondissait
-de la croupe à l’encolure et qui, finalement,
-sans autre souci de sa dignité d’écuyer,
-avait lâché la bride pour se mieux accrocher, à
-la crinière du cheval.</p>
-
-<p>Cet attachement du cavalier pour sa monture
-n’empêcha point la séparation violente et définitive.
-Un dernier écart du mustang désarçonna
-l’aventureux Sourbin et l’envoya fort rudement
-mesurer de toute sa longueur le sol rugueux et
-caillouteux sur lequel il venait de fournir cette
-course périlleuse.</p>
-
-<p>Le malheureux demeura quelques instants
-sans connaissance. Puis il se releva, meurtri,
-courbé en deux, s’efforçant de regagner la caravane,
-de laquelle deux hommes s’étaient détachés
-à toute bride pour lui porter, secours.</p>
-
-<p>Mais, hélas ! ce n’était là qu’une partie des
-épreuves de Léopold.</p>
-
-<p>Il était exposé à un danger bien autrement redoutable.</p>
-
-<p>Ce qui avait effrayé le cheval, l’arrêtant court
-au point de déterminer le choc inattendu qui
-avait fait vider les arçons au cousin de Madeleine,
-c’était la vue, à quelque deux cents mètres
-en avant de lui, d’un reptile de grande taille,
-long de trois mètres cinquante, au corps d’un
-gris rougeâtre, qui, ramassé sur lui-même, se
-balançait sur ses derniers anneaux, tel qu’un ressort
-tout prêt à se détendre.</p>
-
-<p>C’était précisément un de ces serpents-fouets
-dont il venait d’être parlé, et dont Joë O’Connor
-avait annoncé la rencontre. Le terrible ophidien
-est compté parmi les plus venimeux de son
-ordre, et sa morsure tue un homme ou un
-cheval en moins de deux heures.</p>
-
-<p>L’infortuné Sourbin avait eu pourtant cette
-chance de tomber à point nommé.</p>
-
-<p>Car le reptile ne s’était levé que pour résister
-à une attaque. En effet, le serpent-fouet, qui
-emprunte son nom à la faculté redoutable qu’il
-possède de bondir sur son adversaire, est, par
-bonheur, rarement agressif. Celui-ci avait vu
-venir le cheval emporté et, tout de suite, s’était
-mis en état de défense. Si bien que, la bête
-écartée et Léopold à terre, le serpent avait
-repris sa course à travers la prairie, sans songer
-aucunement à une mauvaise action.</p>
-
-<p>Malheureusement pour lui, en cette occurrence,
-Léopold avait recouvré ses sens trop tôt.</p>
-
-<p>Le fouet n’était plus qu’à une centaine de
-mètres du Français lorsque celui-ci, se relevant
-péniblement, essaya de battre en retraite vers
-ses compagnons de route.</p>
-
-<p>Le reptile vit ce mouvement et s’en alarma.
-Il prit sur-le-champ l’offensive et se mit à ramper
-de toute sa vitesse vers son ennemi supposé.
-En quelques minutes, il eut réduit de moitié
-la distance qui le séparait de lui.</p>
-
-<p>C’en était fait de Sourbin qui, ne soupçonnant
-aucun danger, ne se hâtait guère de fuir.
-Comment l’aurait-il pu, d’ailleurs, après la
-violente commotion qui avait suivi, cette chute
-tout à fait inattendue ?</p>
-
-<p>Déjà le hideux serpent dressait sa tête oblongue,
-aux yeux sanglants, placée, au bout d’un
-cou long et frêle, et poussait des sifflements de
-colère, lorsque ces sifflements mêmes et la
-forte odeur de musc qu’il répandait avertirent
-Léopold Sourbin du menaçant voisinage qu’il
-subissait.</p>
-
-<p>Le cousin de Madeleine, pris d’une terreur
-irraisonnée, se mit à fuir aussi vite que le lui
-permirent ses jambes endolories et courbaturée.
-Malheureusement, il ne pouvait l’emporter
-sur son formidable adversaire qui, d’une
-seule détente de sa queue, bandée comme un
-arc, franchissait cinq ou six mètres.</p>
-
-<p>Sourbin était donc perdu, et rien ne l’eût arraché
-au danger, si les deux cavaliers détachés
-de la colonne n’eussent gagné de vitesse. Déjà
-le reptile n’était plus qu’à dix pas de lui, lorsque
-l’un des hardis écuyers, enlevant sa bête
-d’un élan furieux, malgré ses résistances, passa
-comme en un vol entre le fuyard et le serpent.
-Son bras s’allongea armé du fouet à manche
-court qui sert aux cow-boys des prairies. La
-corde siffla, mordante et tranchante. Elle vint
-s’enrouler au cou du reptile, dont elle brisa net
-la colonne vertébrale.</p>
-
-<p>Le monstre se tordit vainement, tandis que
-l’élan forcené du cheval traînait pendant quelque
-cent pas encore son corps détendu et flasque
-comme une courroie dépliée.</p>
-
-<p>Alors Georges Vernant, car c’était lui, revint
-vers Sourbin et lui dit, en riant :</p>
-
-<p>— Çà, mon cher compatriote, vous pouvez
-remercier Dieu ; vous l’avez échappé belle.</p>
-
-<p>— Je vous dois aussi quelques remerciements
-à vous-même, répliqua Léopold, moins reconnaissant
-du service rendu que dépité du rire
-avec lequel l’avait abordé son sauveur. — Morbleu !
-Quelle poigne et quelle adresse ! Tuer un
-serpent boa avec une ficelle. Ça ne se voit pas
-tous les jours, et, pour ma part…</p>
-
-<p>— Peuh ! répondit Vernant, c’est un exercice
-qui nous est familier au Mexique, d’où je
-viens. Et puis, ce n’est point un boa, ce serpent,
-c’est un fouet. De plus, ma ficelle est une
-bonne arme, car c’est aussi un fouet. Si bien
-que nous avons un dicton qui énonce cette particularité.
-Nous disons : « Il faut combattre le
-fouet par le fouet ».</p>
-
-<p>Tout en parlant, Georges avait mis pied à
-terre et, très complaisamment, mettait son
-cheval à la disposition de Léopold pour le ramener
-vers la caravane, lorsqu’ils virent revenir
-Cheen-Buck, le second des deux cavaliers,
-ramenant par la bride la monture trop fringante
-qui avait si malencontreusement désarçonné
-son cavalier.</p>
-
-<p>Sourbin se remit en selle tant bien que mal.
-Mais, en vérité, il n’avait pas brillante mine
-ainsi monté.</p>
-
-<p>Personne cependant ne railla sa mésaventure.
-Il n’entendit guère que ce propos goguenard de
-Joë O’Connor :</p>
-
-<p>— Eh bien ! Monsieur, quand je vous disais
-que nous ferions connaissance avec les bêtes de la
-prairie ?</p>
-
-<p>Ce fut la seule allusion faite à ce déplorable
-accident.</p>
-
-<p>Aussi bien, ne marcha-t-on pas fort longtemps
-ce jour-là.</p>
-
-<p>Wagha-na avait donné l’ordre de tout préparer
-pour le prochain campement.</p>
-
-<p>Ce campement, il était là, tout dressé au
-milieu de la plaine, attendant les voyageurs
-derrière un bouquet de bouleaux et de sapins,
-le seul qu’on rencontrât dans un rayon de dix-huit
-milles. A peine l’eût-on dépassé, que les
-cavaliers se trouvèrent en face d’un véritable
-village de bois, à carcasse de fer, dont chaque
-maison était surélevée sur une façon de pilotis
-formée de colonnes de fer creuses, afin de les
-isoler d’un sol dont Sourbin avait pu apprécier
-par lui-même le désagréable contact.</p>
-
-<p>A peine la colonne se fut-elle démasquée que,
-brusquement, toutes les demeures s’animèrent.
-Des hommes, des femmes, des enfants s’élancèrent
-hors des toits de ce village factice et
-vinrent, en courant, souhaiter la bienvenue aux
-nouveaux arrivants.</p>
-
-<p>Madeleine expliqua à Georges, à Sourbin, l’origine
-de cet établissement.</p>
-
-<p>C’était un titre de plus à la reconnaissance
-des Canadiens envers Wagha-na, un de ces nombreux
-bienfaits qu’il avait généreusement prodigués
-au pays tout entier.</p>
-
-<p>Ce lieu était un ancien rendez-vous de chasse,
-autrefois désert et dépourvu de ressources. L’idée
-était venue au Bison Noir d’y établir une tribu
-de ses compatriotes, ne leur donnant,
-d’ailleurs, d’autre obligation que celle de tenir le campement
-toujours prêt pour les chasseurs qui venaient
-tous les ans, de grandes distances, poursuivre
-le bœuf sauvage ou le cerf wapiti dans
-ces solitudes. Il leur avait imposé le même devoir
-envers les trappeurs et les agents de la compagnie
-de la Baie d’Hudson, si souvent exposés, pendant
-les grands froids des hivers du Pôle, à mourir de
-misère et d’inanition dans ces régions désolées.</p>
-
-<p>— C’est décidément un homme fort ingénieux
-que vôtre père d’adoption, ma chère cousine, dit
-Léopold Sourbin.</p>
-
-<p>— C’est surtout un grand homme de bien, riposta
-presque sévèrement la jeune fille.</p>
-
-<p>Et, tournant sans façons le dos au déplaisant
-personnage, elle rejoignit au petit trot Wagha-na,
-déjà en conférence avec les habitants du village
-improvisé.</p>
-
-<p>Tout était disposé. Les voyageurs n’avaient
-plus qu’à prendre possession de leurs appartements.
-Et ce fut une cause nouvelle d’émerveillement
-que de voir avec quel ordre, quelle admirable
-propreté était tenu ce caravansérail
-vraiment philanthropique.</p>
-
-<p>Avant d’y descendre, le Bison Noir entraîna
-son jeune compagnon en un temps de galop sur
-le front du village.</p>
-
-<p>Cent vingt-deux maisons, toutes construites
-sur le même modèle, s’alignaient en deux rues
-bordées de jardins potagers et coupées par deux
-places au centre desquelles deux puits savamment
-creusés donnaient une eau aussi salubre qu’abondante.
-Chaque maison pouvait recevoir cent quarante
-locataires faisant leur cuisine en commun.</p>
-
-<p>Wagha-na ne put s’empêcher de rire devant
-la surprise, presque l’ahurissement de ses hôtes,
-quand il leur dit :</p>
-
-<p>— Indépendamment de nous, qui occupons
-une maison spéciale, le village compte deux
-cents habitants qui y séjournent six mois,
-au bout desquels ils cèdent la place à de nouveaux
-occupants. Les deux cents actuels sont des Sioux,
-autrefois les ennemis nés des Pawnies. La religion
-et la pratique d’un bien-être égalitaire les
-ont amenés au point de douceur et d’hospitalité
-fraternelle où vous les voyez. Ils attendent pour
-demain un fort contingent de l’ouest, deux mille
-chasseurs environ.</p>
-
-<p>— Deux mille ? s’écria Sourbin qui avait rejoint
-Vernant. Et tous vont chasser ici ?</p>
-
-<p>— Trouvez-vous que la place manque pour
-deux mille hommes ? demanda plaisamment
-Wagha-na.</p>
-
-<p>Et son bras, d’un geste large, mesurait l’immense
-horizon, qui paraissait s’allonger, se distendre
-encore sous les derniers feux du couchant,
-comme bordé par la bleuâtre dentelure des
-monts farouches qui commencent à l’Amérique
-Russe pour se prolonger à travers tout le nouveau
-Continent, d’un pôle à l’autre, et finir dans
-les volcans de la Terre de feu.</p>
-
-<p>— Monsieur Wagha-na, fit encore Léopold, — vous
-avez fait venir sans doute ces maisonnettes
-d’Europe ?</p>
-
-<p>Le Bison Noir se contenta de sourire discrètement,
-ce qui contrasta avec l’éclat de rire
-homérique de Cheen-Buck et de Joë.</p>
-
-<p>— D’Europe, Monsieur Sourbin ? Pourquoi
-d’Europe ? Pensez-vous que nous ne puissions
-nous suffire ? Sachez donc que nous n’avons rien
-emprunté à autrui, pas même à nos industrieux
-voisins des États-Unis. Ce sont nos mines et
-nos ingénieurs qui ont fourni et agencé ces armatures
-de fer ; ce sont nos bois qui ont donné
-les planches, les toitures, les meubles. Vous le
-voyez, nous ne devons rien à personne. Le Yankee
-n’a rien à faire chez nous. En revanche, l’Indien
-s’y retrouve parmi ses frères, et puisque vous
-me demandiez tout à l’heure si deux mille
-hommes allaient chasser ici, je vous répondrai :
-non. Ils ne le peuvent pas, non que la place leur
-manque, mais parce que nos règlements s’y
-opposent. Il s’agit, en effet, de laisser du gibier
-pour les années suivantes. Aussi, parmi les
-diverses familles que vous verrez demain,
-chacune suivra son itinéraire particulier. Les
-Chactas resteront avec nous pour le bison. Les
-Cheyennes iront à l’ouest chercher l’ours ; les
-Apaches et les Comanches au nord, à la poursuite
-des loups, des isatis et des margalis. Dieu nous
-enseigne à modérer notre désir et à faire la part
-de chaque besoin.</p>
-
-<p>Il prononça ces paroles avec un noble orgueil,
-mais aussi avec un sentiment de foi profonde.</p>
-
-<p>— Fort bien, insista encore Sourbin, je
-vois bien l’hôtel et le couvert mis ; je ne vois
-pas les plats.</p>
-
-<p>— Vous êtes trop pressé, Monsieur le Français ;
-les plats marchent encore, ricana Joë
-O’Connor.</p>
-
-<p>— Oui, ajouta Cheen-Buck, tout aussi gouailleur,
-ici c’est comme à Chicago : le gibier
-vient se mettre lui-même dans la machine.</p>
-
-<p>Il n’avait pas achevé sa plaisanterie qu’une
-série de sons bizarres éclatèrent, poussés par
-des cornes gigantesques.</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama
-l’inconvainquable Léopold.</p>
-
-<p>— Ça, c’est le rappel de la cuisine, comme je
-vous le disais.</p>
-
-<p>Et Wagha-na, enchérissant sur la plaisanterie
-de Cheen-Buck, ajouta :</p>
-
-<p>— Un peu comme en Suisse. Seulement, ici,
-nous l’appelons le <i>Ranz des porcs</i>.</p>
-
-<p>Il lit monter ses hôtes dans la maison qu’il
-s’était réservée, et, du haut du balcon qui la
-ceinturait, ceux-ci purent assister à un fort
-curieux spectacle, auquel ils ne s’étaient point
-attendus.</p>
-
-<p>De tous les points cardinaux surgirent dans la
-plaine d’innombrables troupeaux de porcs gris,
-vêtus d’une fourrure infiniment plus soyeuse et
-plus épaisse que celle de leurs congénères d’Europe.
-Poussés par de robustes chiens et suivis
-par des valets de ferme indiens, armés de fouets
-interminables, les Suiliens accoururent en bandes
-régulières et dociles et se distribuèrent en
-groupes qui, tous, allèrent s’enfermer derrière
-les palissades de kraals destinés à les recevoir.</p>
-
-<p>Léopold Sourbin n’épuisait point ses
-étonnements. Il n’était pas au bout de ses questions :</p>
-
-<p>— Mais, savez-vous, Monsieur Wagha-na,
-que tous ces animaux doivent être d’un entretien
-difficile ? Avec quoi les nourrissez-vous ?</p>
-
-<p>L’Indien, cette fois, n’y put tenir. Il se mit à
-rire de bon cœur.</p>
-
-<p>— Ah ! çà, Monsieur Sourbin, vous figurez-vous,
-par hasard, que c’est pour l’unique agrément
-de les promener que nous les lâchons dans
-la campagne tous les matins, et que nous les
-ramenons tous les soirs ?</p>
-
-<p>— Alors, vous les traitez comme de vulgaires
-moutons ? Vous les envoyez paître, tout simplement ?</p>
-
-<p>— Comme vous dites : nous les envoyons
-paître. Ils se nourrissent eux-mêmes, au petit
-bonheur. Dame ! comme disent les Bretons, ils
-ne font pas de la graisse à ce régime ; mais ils
-trouvent encore à manger, ne serait-ce que les
-serpents qui pullulent en ce pays et dont vous
-avez pu voir de si près un si vilain échantillon.</p>
-
-<p>— Pouah ! se récria le cousin de Madeleine,
-vos cochons mangent des serpents ?</p>
-
-<p>— Mais oui, et c’est tout profit pour nous,
-puisque nous mangeons les cochons qui nous
-débarrassent des serpents.</p>
-
-<p>On conversa de la sorte jusqu’à l’heure peu
-avancée où les voyageurs goûtèrent la joie du
-repos sur de forts bons lits, n’ayant point eu,
-depuis six jours, l’usage de ce meuble essentiellement
-utile.</p>
-
-<p>De même qu’on s’était couché de bonne heure,
-on se leva de grand matin.</p>
-
-<p>On assista de la sorte à l’exode des troupeaux
-de porcs. Puis d’autres sons de cornes et de
-trompettes annoncèrent l’approche des tribus
-indiennes qui venaient camper au village pour
-quarante-huit ou soixante-douze heures.</p>
-
-<p>Ce fut vraiment un coup d’œil magnifique à
-contempler.</p>
-
-<p>Les Indiens arrivaient, tous à cheval, ayant
-déjà revêtu leurs manteaux et leurs fourrures
-d’hiver. Quelques-uns néanmoins restaient nus
-jusqu’à la ceinture, peints de couleurs diverses
-allant du rouge sang au chrome clair, du vert
-Véronèse au bleu de cobalt. Et ce fantastique
-défilé d’hommes peints, emportés au galop de
-chevaux de race, offrait un spectacle unique
-dans le cadre de cette plaine immense, sous l’irradiation
-de ce couchant de pourpre et d’or.</p>
-
-<p>A cheval lui-même devant le front du village,
-ayant près de lui Cheen-Buck, O’Connor et Madeleine,
-Wagha-na recevait, tel qu’un roi, les
-hommages enthousiastes des arrivants.</p>
-
-<p>N’était-il donc pas le roi de ces peuplades
-proscrites et chassées de leurs terres familiales,
-ce grand Peau-Rouge dont le noble génie avait
-conçu l’audacieuse pensée de rassembler en un
-seul faisceau tous les fils de sa race, de leur
-rendre avec la liberté l’exercice de leurs droits,
-de les appeler à un plus fier avenir, à de plus
-hautes destinées ? N’était-il pas leur roi, cet
-homme que l’intelligence et la volonté, aidées
-de la fortune créée par elles, avaient fait l’aîné
-de leur sang, presque leur père ?</p>
-
-<p>En son honneur, toutes les tribus, jadis hostiles,
-exécutèrent une triple cavalcade, une fantasia
-comparable à celles des Arabes du nord
-de l’Afrique. Ce fut un jeu de cirque merveilleux
-qui, pendant près de deux heures, se développa
-sous les yeux fascinés des spectateurs.</p>
-
-<p>Puis, lorsqu’il eut pris fin, les chefs d’abord,
-les simples cavaliers ensuite, vinrent, à tour de
-rôle, saluer le Bison Noir. Il serra toutes les
-mains, distribua des compliments, finalement
-retint à dîner les quarante principaux caciques.</p>
-
-<p>Le repas se donna hors des maisons, sur la
-place, battue et nivelée comme une aire de ferme.
-Tout autour de la table centrale, soixante autres
-tables furent dressées et servies par les occupants
-actuels de la station.</p>
-
-<p>Léopold Sourbin, qui avait paru assez disposé
-à mépriser cette cuisine indienne, s’en pourlécha
-les babines, ce qui lui valut une apostrophe
-piquante de Joë O’Connor.</p>
-
-<p>— Eh bien ! monsieur le Français, railla le
-trappeur, revenez-vous un peu de votre mauvaise
-opinion sur notre compte ? Pour des Sauvages,
-nous ne nous tirons pas trop mal d’affaire,
-n’est-il pas vrai ?</p>
-
-<p>Il eût été difficile au personnage de ne point
-le reconnaître.</p>
-
-<p>L’hospitalité de Wagha-na s’exerçait, en effet,
-sur un pied de générosité très large. Non seulement
-les mets servis sur la table des chefs
-étaient apprêtés avec un art consommé, ce qui
-ne surprit plus personne lorsque l’on sut que
-Cheen-Buck, qui en avait surveillé l’apprêt, en
-qualité d’économe de l’expédition, avait poussé
-son amour de l’art culinaire jusqu’à passer huit
-années dans les principales villes d’Europe, et
-spécialement de France et d’Italie, où, comme
-Pierre le Grand en Hollande, il avait voulu se
-former lui-même par la pratique ; — non seulement
-l’apparition de vins de Bordeaux, de
-Bourgogne, de Chianti, de Marsala, de Madère,
-de Porto, d’Australie souleva des transports
-d’enthousiasme, mais cet enthousiasme alla jusqu’au
-délire lorsqu’on plaça sur la table douze
-bouteilles dont les goulots argentés disaient assez
-la provenance.</p>
-
-<p>— Mes chers hôtes, s’écria Wagha-na en se
-levant, c’est aujourd’hui l’anniversaire de ma
-fille Madeleine. J’ai tenu à le fêter avec vous.
-Buvons à sa santé !</p>
-
-<p>Toutes les flûtes à champagne, — car ce détail
-même n’avait point été négligé, — répondirent
-à ce toast. Ce fut une vraie joie pour tous
-ces hommes à la nature fruste, mais généreuse,
-de s’unir au vœu de leur chef. Et Léopold Sourbin,
-pour la première fois de sa vie ressentit
-quelque chose qui ressemblait à un remords, en
-songeant que, naguère encore, il formait l’abominable
-projet d’assassiner cette belle jeune fille
-assise en face de lui.</p>
-
-<p>— A demain pour le premier passage des
-bisons ! conclut Joë O’Connor.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br />
-UNE MARÉE VIVANTE</h2>
-
-
-<p>On s’éveilla comme la veille, au son des
-cornes. Mais cette fois, elles ne faisaient que
-répondre à de lointains appels, venus des extrémités
-de la plaine. En un instant tout le
-monde fut sur pied, et lorsque Wagha-na souhaita
-le bonjour à ses amis, son premier mot
-fut pour leur dire :</p>
-
-<p>— A cheval, Messieurs. Les bœufs ne viendront
-pas nous rejoindre ici. C’est à nous d’aller
-à leur rencontre.</p>
-
-<p>— A quelle distance environ ? questionna
-Georges Vernant.</p>
-
-<p>A deux lieues à peu près, un peu plus, un
-peu moins. Las chasseurs de l’autre côté nous
-avertissent.</p>
-
-<p>On se sépara sur l’heure des tribus qui remontaient
-au nord et à l’est. Puis, la carabine
-au dos, le couteau de chasse à la ceinture,
-le lasso enroulé sur l’arçon, on s’élança vers
-les horizons de l’ouest.</p>
-
-<p>Wagha-na ne s’était pas trompé. A un peu
-plus de cinq milles du campement, on rencontra
-les premiers éclaireurs de la peuplade qui
-chassait. Ils firent connaître qu’un troupeau de
-six cents têtes environ avait passé la veille à quarante
-milles au nord, et que son approche était
-signalée depuis les premières heures de l’aube.</p>
-
-<p>Toutefois une difficulté se présentait sur laquelle
-on n’avait pas compté.</p>
-
-<p>L’énorme armée des bisons venait directement
-sur la plaine. Si elle s’y engageait, il
-fallait considérer la chasse comme perdue, car,
-sur cet immense espace pierreux et découvert,
-il serait impossible aux chasseurs de dissimuler
-leur présence. Les bœufs ne se laisseraient
-point approcher.</p>
-
-<p>Dès lors, il ne resterait à leurs adversaires
-que la maigre ressource d’abattre à coups de
-fusils quelques individus isolés, — pauvre
-consolation qui n’allait point elle-même sans
-offrir de nombreux périls.</p>
-
-<p>L’effort des traqueurs tendait donc à faire
-dévier la marche du troupeau vers les prairies
-herbeuses dans lesquelles il devenait beaucoup
-plus facile aux chasseurs de se cacher. Si l’on
-n’y pouvait entraîner la masse entière, du
-moins essaierait-on d’en détourner un groupe,
-une importante fraction.</p>
-
-<p>— Combien êtes-vous ? — demanda Wagha-na
-au chef Sioux qui menait la colonne.</p>
-
-<p>— Cinq cent vingt, pas un de plus, — répondit
-celui-ci.</p>
-
-<p>— En effet, remarqua le Bison Noir, cinq
-cent soixante-dix avec les cinquante que nous
-sommes. C’est vraiment peu pour huit cents
-bœufs sauvages !</p>
-
-<p>Ils n’eurent ni le temps ni le loisir de fournir
-un plus long entretien.</p>
-
-<p>Une rumeur sourde, continue, profonde, venait
-de s’élever au nord-ouest.</p>
-
-<p>C’était comme le bruit des grandes eaux
-perçu par un jour de tempête, ou comme les
-clameurs d’une foule à une grande distance.
-Bientôt, à ces sons confus succéda une sorte de
-long ronflement analogue à celui du vent ; une
-nuée épaisse de poussière soulevée annonça
-l’approche du troupeau, précédée elle-même
-par une longue trépidation de l’air et du sol.</p>
-
-<p>Et c’était vraiment une sensation étrange,
-troublante, se résolvant en un sentiment de
-terreur mal défini.</p>
-
-<p>Soudain des mugissements, d’abord confus,
-puis nets et distincts, des beuglements mêlés
-ou isolés, remplirent tous les échos de l’immense
-plaine, et l’on put voir, à travers la
-poussière, déchirée çà et là, comme un opaque
-rideau, une ligne noire s’avançant pleine de
-cris et de tumulte.</p>
-
-<p>L’Indien se tourna vers ses compagnons.</p>
-
-<p>— Un temps de galop, Messieurs, cria-t-il.
-Il ne faut pas nous trouver sur le passage du
-troupeau.</p>
-
-<p>En effet, ce n’était point là un danger qu’on
-eût le droit de braver.</p>
-
-<p>Sur cette plaine dénudée où ils ne pouvaient
-se laisser attarder par aucune pâture, les bœufs
-allaient passer comme un ouragan, renversant,
-écrasant tout sur leur passage. Il était donc
-urgent de prévenir leur course et de se mettre
-au plus tôt à l’abri de quelque futaie, ou même
-de quelque prairie herbeuse.</p>
-
-<p>Tout le monde suivit le conseil donné par
-Wagha-na. On lâcha les brides, et les chevaux,
-qui n’avaient pas besoin d’ailleurs, d’autre stimulant
-que la peur qu’ils ressentaient, partirent
-ventre à terre dans la direction du sud-ouest.</p>
-
-<p>Quel était le développement du front de la
-ligne occupée par le troupeau ?</p>
-
-<p>C’était ce qu’on ne pouvait dire dès à présent.
-Mais Wagha-na, depuis longtemps versé
-dans la connaissance des choses du désert,
-avait fait prendre cette direction à la colonne,
-parce qu’il savait qu’à trois milles environ plus
-au sud on rencontrerait un bois de sapins
-suffisant pour entraver la charge furieuse des
-bisons.</p>
-
-<p>L’essentiel était de l’atteindre avant que la
-première vague de cette marée vivante ne déferlât
-sur le point de la plaine où l’on se trouvait.</p>
-
-<p>Aussi Wagha-na donnait-il l’exemple comme
-il avait donné le conseil.</p>
-
-<p>Penché sur le cou de son cheval Gola, il l’animait
-par des paroles encourageantes, tantôt
-le flattant de la paume, tantôt le fouaillant avec
-l’extrémité du bridon qu’il tenait dans sa main
-gauche.</p>
-
-<p>Et, tout en courant, il se retournait sur sa
-selle et jetait de nouveaux encouragements à sa
-troupe.</p>
-
-<p>— Hardi, vous autres, hardi ! Poussez vos
-bêtes ! Il n’y a pas une minute à perdre.</p>
-
-<p>C’était véritablement effrayant, cette course à
-travers la prairie aride.</p>
-
-<p>A ses côtés, l’Indien retrouvait Madeleine,
-écuyère consommée et infatigable. Tout auprès
-d’elle, Georges Vernant, Cheen-Buck, Joë O’Connor,
-allaient de la même allure rapide et sûre.
-Puis venait le peloton des cavaliers venus de
-Dogherty et des environs, escorté par quelques-uns
-des habitants du campement. Enfin,
-fermant la marche, emporté par le galop vertigineux
-de son cheval, le même qui, l’avant-veille,
-l’avait si lestement désarçonné, Léopold
-Sourbin suivait fiévreusement et péniblement
-la colonne.</p>
-
-<p>Il n’était que temps. Le troupeau arrivait en
-longue ligne, pareille à une armée en bataille.
-On la voyait maintenant onduler, se fermer,
-s’ouvrir, fléchir sur un point, se rompre et
-gagner sur un autre, selon que le terrain,
-médiocrement accidenté pourtant, offrait à
-l’immense front un obstacle ou une déclivité.</p>
-
-<p>Et il semblait que cette ligne allât se perdre
-aux bornes mêmes de l’horizon.</p>
-
-<p>Le danger était si grand que Wagha-na, inquiet
-pour ses compagnons, en semblait perdre
-son sang-froid ordinaire.</p>
-
-<p>Il s’oubliait au point de mêler, dans ses exclamations
-en langue indienne ou française,
-des mots de langue anglaise.</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Well, well !</i> criait-il, piquez, piquez ferme !
-<i lang="en" xml:lang="en">All is lost !</i></p>
-
-<p>Oui, tout était perdu, si l’on ne gagnait pas,
-avant de subir le choc du troupeau, la bande
-verdoyante des sapins que l’on voyait couper le
-ciel à moitié d’un demi-mille maintenant.</p>
-
-<p>Tout à coup, en avant du gros de la troupe,
-une avant-garde surgit, à peine séparée par deux
-ou trois cents mètres du peloton des cavaliers.</p>
-
-<p>Il y avait là vingt ou vingt-cinq mâles, des
-taureaux de grande taille dont l’œil brillait, farouche
-et terrible, sous l’épaisse toison qui couvrait
-leur encolure et leurs épaules puissantes.</p>
-
-<p>Avec un beuglement féroce, ils sortirent d’un
-pli de terrain et se ruèrent en avant, les cornes
-basses.</p>
-
-<p>— Aux éperons ! cria Wagha-na, en français
-cette fois.</p>
-
-<p>Les mollettes d’acier touchèrent les flancs des
-bêtes, dont la course exaspérée se précipita
-haletante éperdue.</p>
-
-<p>Mais les taureaux chassaient à vue, et l’on
-sait que le bison américain peut soutenir une
-lutte de vitesse contre le cheval.</p>
-
-<p>En cette circonstance, le péril était d’autant
-plus redoutable que, maintenant, pour gagner
-le couvert, il fallait courir parallèlement à la
-ligne assaillante et, par conséquent, perdre l’avance
-que l’on avait sur elle.</p>
-
-<p>N’importe ! C’était là un péril prévu et qui
-n’arrêtait point les vaillants Canadiens.</p>
-
-<p>— Encore un quart de mille, et nous sommes
-sauvés ! cria Wagha-na.</p>
-
-<p>Un quart de mille !</p>
-
-<p>Et les taureaux n’étaient plus qu’à cent cinquante
-pas de la troupe !</p>
-
-<p>Un instant, le chef eut la pensée de faire arrêter
-la colonne et de fusiller à bout portant les
-terribles ruminants.</p>
-
-<p>Mais, qu’y aurait-on gagné ? S’arrêter, c’était
-donner le temps au front de bataille de gagner
-son avant-garde, et, en supposant que celle-ci
-fût tout entière foudroyée par la décharge, ce
-qui n’était rien moins que certain, c’était permettre
-à l’aile droite du troupeau de fermer les
-issues, en débordant le bois de sapins.</p>
-
-<p>La fuite se fit donc plus rapide, plus accélérée.
-Les chevaux, justifiaient la métaphore vulgaire.
-Ils dévoraient l’espace.</p>
-
-<p>Enfin, les Sioux, les premiers, franchirent la
-lisière du bois et s’enfoncèrent sous les arbres.</p>
-
-<p>Wagha-na, Madeleine, Georges Vernant, sûrs
-maintenant d’atteindre l’abri, avaient modéré
-leur allure.</p>
-
-<p>Tout le monde se trouva sous les branches
-avant que l’avant-garde des bisons ne vînt se
-briser contre cet obstacle.</p>
-
-<p>Seul, l’infortuné Léopold, malgré l’énergie
-que déployait sa monture, restait en retard
-d’une vingtaine de mètres.</p>
-
-<p>Juste en ce moment, l’un des taureaux, une
-bête monstrueuse, au vaste front, armé de
-cornes courtes, mais acérées, se détacha du
-groupe et fondit à l’improviste sur le malencontreux
-cavalier.</p>
-
-<p>Le Français se sentit perdu.</p>
-
-<p>Il eut l’envie bizarre, maladive, de lâcher la
-bride et les étriers pour se laisser choir hors
-des atteintes de l’effroyable ruminant.</p>
-
-<p>Mais, avant qu’il pût mettre ce projet morbide
-à exécution, une lueur rapide s’alluma
-sous son regard hébété, tandis qu’une détonation
-éclatait à quelques pas de lui, emplissant
-ses oreilles bourdonnantes.</p>
-
-<p>Le bison frappé entre les deux yeux par une
-balle à pointe d’acier, tomba raide mort, capotant
-en avant.</p>
-
-<p>En même temps, une main nerveuse saisit
-Léopold sous le bras et le remit en selle, en
-équilibre.</p>
-
-<p>— Eh bien, mon cousin, dit une voix douce,
-un peu railleuse, vous voyez que je suis encore
-bonne à quelque chose, et qu’il eût été maladroit
-de me tuer.</p>
-
-<p>Malgré le trouble de ses esprits, Sourbin
-éprouva une commotion en entendant ces paroles.</p>
-
-<p>Il se retourna. Madeleine chevauchait à son
-côté. Un énigmatique sourire se jouait sur ses
-lèvres.</p>
-
-<p>Il n’osa l’interroger, tout plein de gratitude
-en même temps que de confusion.</p>
-
-<p>C’était la première fois que la jeune fille se
-servait de ces mots « mon cousin », en lui parlant.</p>
-
-<p>Cette anomalie, par elle-même, était déjà suffisamment
-instructive. Mais si l’on y joignait
-les paroles prononcées, la leçon prenait une signification
-bien autrement grave.</p>
-
-<p>Sourbin voulut parler, répondre quelque
-chose. Aucun mot ne vint à ses lèvres.</p>
-
-<p>Il attacha sur sa compagne un regard vague,
-maladif, qui, mieux que tout autre signe, donna
-à Madeleine l’intuition de l’état d’âme de son
-peu intéressant « cousin ».</p>
-
-<p>Au reste, ni l’un ni l’autre n’avait le temps
-de faire à loisir des réflexions de morale ou de
-philosophie.</p>
-
-<p>Ce n’était pas tout que d’avoir gagné le bois.
-Il ne pouvait, en effet, leur offrir qu’une protection
-essentiellement provisoire. Rien n’empêchait
-les bœufs sauvages de l’envahir pour y
-poursuivre les chasseurs. Mais, là, du moins,
-ils ne pouvaient attaquer qu’isolément, et l’avantage
-restait à leurs ennemis dans cette rencontre
-en tirailleurs.</p>
-
-<p>Cependant l’avant-garde du troupeau, fidèle à
-sa consigne, bien qu’un instant décontenancée
-par le fracas de l’arme à feu et la chute d’un
-de ses mâles, n’en continuait pas moins sa
-course à travers la plaine. Ce n’était plus son
-affaire de relancer les chasseurs. Les taureaux
-s’en tenaient à leur rôle d’éclaireurs.</p>
-
-<p>Les cavaliers eurent donc le temps de gagner
-l’intérieur des sapins, où ils se tinrent en arrêt,
-attendant le passage de la troupe.</p>
-
-<p>Elle passa sans rompre sa ligne, et, pendant
-un moment, ce fut un effrayant vacarme de mugissements,
-tandis que la terre tremblait sous
-les pieds fourchus des redoutables bêtes. On
-voyait les taureaux guider la masse par escouades
-régulières, comme auraient pu le faire
-des sous-officiers de l’espèce bovine. Derrière
-eux se pressaient les vaches, alourdies par leurs
-mamelles gonflées de lait, et les veaux bondissant,
-sans s’écarter de la communauté familiale.</p>
-
-<p>Ce fut comme le mascaret de quelque fleuve
-soudainement gonflé par le flux.</p>
-
-<p>Mais cette première vague dont le choc eût
-tout broyé, si on l’eût subi de front, ne causa
-aucun dommage sur ses flancs. Il était visible
-que les bœufs avaient hâte de gagner les pâturages
-ou, tout au moins, de traverser cette
-plaine nue qui leur paraissait sans doute à eux-mêmes
-semée de périls et d’embûches.</p>
-
-<p>— Ah ! fit, Joë, exprimant un regret, voilà
-le troupeau passé ! Voilà une belle occasion
-perdue !</p>
-
-<p>L’un des éclaireurs Sioux répondit, en entendant
-cette plainte :</p>
-
-<p>— Nos frères Sioux ont du rabattre une partie
-du troupeau. Il y en avait plus que cela hier
-matin.</p>
-
-<p>— Es-tu sûr de ce que tu dis là ? — demanda
-Wagha-na.</p>
-
-<p>— Oui, parfaitement sûr. D’ailleurs tu ne vas
-pas tarder à t’en apercevoir toi-même.</p>
-
-<p>Il disait vrai.</p>
-
-<p>Une demi-heure environ s’écoula, au bout de
-laquelle de nouveaux mugissements, de nouvelles
-trépidations ébranlèrent l’atmosphère,
-Seulement le bruit et le frémissement étaient
-bien moindres. En outre, des clameurs confuses,
-des sons de trompes, des aboiements de
-chiens s’y mêlaient, attestant, la présence des
-chasseurs auprès du troupeau traqué.</p>
-
-<p>— Attention ! cria Cheen-Buck, je les vois
-venir.</p>
-
-<p>Nos frères Sioux ne savent pas que
-nous sommes ici. Ils dirigent le troupeau sur
-nous.</p>
-
-<p>— Qu’allons-nous faire ? demanda d’une voix
-étranglée Sourbin, que tant d’émotions réitérées
-commençaient à remplir d’épouvante.</p>
-
-<p>— Monsieur le Français, répliqua Joë O’Connor,
-nous allons tout bonnement remonter
-à cheval et charger cette bande, afin de
-l’empêcher de nous charger elle-même.</p>
-
-<p>Cela ne faisait pas précisément le compte de
-Léopold qui, en fait de chasses au buffle, estimait
-qu’il en avait assez vu jusqu’ici et ne demandait
-pas mieux que de se remettre à des occupations
-moins champêtres.</p>
-
-<p>Cependant, il fit contre fortune bon cœur et,
-quoique légèrement endommagé par les galops
-effrénés de ces derniers jours, enfourcha de
-nouveau sa bête avec une résignation mélancolique
-que celle-ci semblait partager.</p>
-
-<p>Cela inspira même à Joë un mot pittoresque,
-quoique assez méchant :</p>
-
-<p>— Vous avez là un assez joli poulet d’Inde,
-fit-il en caressant le cheval : Il commence à se
-faire à votre méthode.</p>
-
-<p>Sourbin n’eut pas le loisir de relever cette
-épigramme.</p>
-
-<p>La colonne du Bison Noir sortait du bois,
-prête à donner la main aux chasseurs Sioux.</p>
-
-<p>— Venez avec nous, mon cousin, dit Madeleine,
-sans aucune malice cette fois dans le
-ton. Il vous est permis de faire usage de la
-carabine.</p>
-
-<p>— N’en faites-vous donc pas usage vous-même ? — questionna
-l’aventurier.</p>
-
-<p>— Non, répondit-elle en riant, ce ne serait
-pas absolument correct.</p>
-
-<p>— Il me semble pourtant que tout à l’heure…</p>
-
-<p>— Tout à l’heure, nous ne chassions pas.
-C’est nous qui étions chassés. Et puis, vu la position
-critique où vous vous trouviez, j’ai cru
-pouvoir déroger aux règles ordinaires de la
-chasse aux buffles.</p>
-
-<p>Elle riait en disant cela, mais ce rire parut à
-Sourbin moins cruel que le persiflage d’O’Connor.</p>
-
-<p>— A propos, fit-il, et ce bœuf que vous
-avez tué ? Est-ce que nous n’allons pas le ramasser ?</p>
-
-<p>— Rassurez-vous. Nous le ramasserons tout
-à l’heure, avec les autres.</p>
-
-<p>Et la gracieuse amazone, rendant la bride à
-sa monture, s’élança à la rencontre des cavaliers
-indiens qui accouraient brandissant le lasso ou
-les <i>bolas</i>, deux boules de fer creux reliées entre
-elles par une courroie d’une solidité à toute
-épreuve.</p>
-
-<p>Le troupeau détourné était de cent cinquante
-têtes environ, parmi lesquelles une dizaine de
-mâles tout au plus. Le reste, vaches et veaux,
-affolés par la vue des assaillants, s’enfuyaient
-dans toutes les directions, pêle-mêle, n’ayant
-plus rien de la superbe ordonnance du gros de
-la troupe.</p>
-
-<p>La chasse ne commençait guère qu’en ce moment.
-Trois ou quatre des moindres animaux,
-tout au plus, avaient été déjà capturés à la manière
-accoutumée. Par déférence pour Wagha-na,
-et aussi par une émulation légitime, les Indiens
-ne voulaient accomplir leurs véritables
-exploits que sous les yeux de l’homme illustre
-qu’ils tenaient à juste titre pour le restaurateur
-de leur indépendance, qu’ils nommaient avec
-reconnaissance le « Père » de leur race.</p>
-
-<p>Alors commencèrent devant les yeux émerveillés
-du Bison Noir ces prouesses superbes
-qui font de la chasse aux bœufs sauvages l’un
-des spectacles les plus émouvants que l’œil
-humain puisse contempler.</p>
-
-<p>Les Indiens s’étaient divisés en une vingtaine
-de groupes dont l’effort convergent tendait
-à rompre le faisceau des ruminants et à
-disperser ceux-ci, en les poussant par bandes
-séparées vers le bois de sapins.</p>
-
-<p>Comme s’ils avaient eu conscience du piège
-que couvrait cette manœuvre, les animaux se
-pressaient les uns sur les autres, non sans
-perdre en chemin un des leurs demeuré en retard
-et qui était tout aussitôt circonvenu par
-les chasseurs.</p>
-
-<p>Celui-ci fuyait au hasard, poursuivi à grands
-cris par les Indiens. Puis, au moment où, perdant
-toute prudence, la bête fonçait sur l’un
-de ses persécuteurs, celui-ci se dérobait adroitement,
-tandis que plusieurs autres accouraient
-de toute la vitesse de leurs chevaux.</p>
-
-<p>Alors le plus rapproché déployait le lasso et
-après l’avoir fait tourner deux ou trois fois au-dessus
-de sa tête, lançait au loin le cercle à
-nœud coulant. Il venait s’abattre sur la crinière
-de l’animal et, resserré sur-le-champ par
-l’élan furieux du cheval, donnait au bison une
-secousse si brusque que celui-ci généralement
-s’abattait à moitié étranglé.</p>
-
-<p>Avant qu’il n’eût le temps de se relever, un
-autre chasseur était sur lui et, d’un seul coup
-de tomahawk, lui tranchait les tendons des
-jambes postérieures, le réduisant ainsi à l’impuissance
-de se mouvoir.</p>
-
-<p>Une vingtaine de bêtes furent prises ainsi en
-quelques minutes.</p>
-
-<p>Mais le chiffre convenu d’avance, celui qui
-devait fournir aux Sioux leur provision de
-viande pour l’hiver, était de cent têtes, sans
-parler des jeunes bovidés que l’on emmènerait
-captifs aux campements, afin de renouveler le
-troupeau captif des vaches laitières. On avait
-donc encore beaucoup à faire pour achever le
-nombre.</p>
-
-<p>Le noyau central, encore gros de cent trente
-bêtes, refusait de se disperser, et les Indiens,
-emportés par leur audace excessive, se voyaient
-fréquemment contraints de se dérober à une
-charge inattendue du troupeau.</p>
-
-<p>Tout à coup, celui-ci, pris d’une panique imprévue,
-après avoir fourni dans la plaine une
-course effrénée, fit tête sur queue et, servant
-trop bien cette fois les intentions des chasseurs,
-se mit à fuir en masse dans la direction du bois.</p>
-
-<p>Trop bien, en effet, car si, sous le couvert,
-les bœufs ne pouvaient se mouvoir aussi aisément
-que dans la plaine, il y devenait également
-plus difficile aux Indiens d’y manœuvrer
-à cheval.</p>
-
-<p>Et, cependant, les audacieux Sioux n’hésitèrent
-pas à s’engager sous les sapins, à la suite
-de leur proie qui fuyait.</p>
-
-<p>Encore une vingtaine de vaches et six ou
-sept veaux furent pris dans cette poursuite.</p>
-
-<p>Mais, dès lors, la chasse était manquée, à
-moins que l’on ne s’acharnât derrière le troupeau.</p>
-
-<p>Or, celui-ci avait pris la direction du sud-ouest,
-une direction dangereuse, d’abord parce
-que les fuyards pouvaient entraîner fort loin les
-chasseurs, ensuite parce qu’elle les rapprochait
-des montagnes où les fauves étaient à redouter.</p>
-
-<p>Wagha-na rassembla sur l’heure le conseil
-des chefs, et le tint sans faire halte, au grand
-trot des chevaux.</p>
-
-<p>Il lança tout un escadron de cent vingt
-hommes pour tourner le bois et tâcher de rabattre
-le troupeau, s’il en était temps encore.
-Devant la menace de perte, on décida qu’exceptionnellement
-il serait fait usage des armes
-à feu.</p>
-
-<p>Hélas ! Toutes ces mesures ne donnèrent que
-de piètres résultats.</p>
-
-<p>Lorsque, à cinq heures du soir ; la nuit étant
-déjà presque faite, on releva les corps gisant
-dans la plaine, on n’en compta que quarante-neuf,
-en y comprenant le taureau abattu par
-Madeleine Kerlo. On avait pris, en outre, treize
-veaux de tout âge.</p>
-
-<p>C’était misérable. C’était pour la pauvre tribu
-la menace d’un hiver cruel, réduit à la ration,
-et cela précisément en une année où, par une
-protection visible de Dieu, la population s’était
-légèrement accrue.</p>
-
-<p>— Non, s’écria vivement Wagha-na, il ne
-sera pas dit que nous abandonnons ainsi la
-poursuite. Faisons halte un instant. Les bœufs
-ne peuvent pousser bien avant. Nous allons
-dormir jusqu’à trois heures du matin et, à ce
-moment-là, nous reprendrons notre course jusqu’à
-ce que nous ayons retrouvé nos fuyards.</p>
-
-<p>On obéit à la lettre à cette sage prescription.
-Les tentes furent dressées. Madeleine et son
-père adoptif reçurent leurs amis habituels autour
-d’un thé accompagné de punch. Puis on
-alluma un brasero que l’on garnit de charbon
-emporté de Dogherty par le toujours précautionneux
-Cheen-Buck. Alors la conversation
-s’engagea sur le pied de l’intimité, car Léopold
-Sourbin, harassé de fatigue, avait demandé
-la permission de ne point perdre un instant
-de sommeil. Depuis dix jours qu’il était le
-commensal de Wagha-na, il avait vu ses forces
-et son courage soumis à de formidables épreuves.</p>
-
-<p>— Chef, interrogea brusquement Joë O’Connor,
-les Indiens viennent de m’apprendre une
-chose qui m’inquiète un peu.</p>
-
-<p>— Quoi donc ? répondit indifféremment le
-Bison Noir.</p>
-
-<p>— Ils ont rencontré, en passant au campement,
-deux voyageurs à cheval qui paraissaient
-nous suivre. Au signalement qu’ils en donnent,
-j’ai cru reconnaître les deux vilains oiseaux
-que nous avons mis à la porte de Dogherty.</p>
-
-<p>Wagha-na se mit à rire.</p>
-
-<p>— Toujours soupçonneux, vieux Joë. Que
-veux-tu que ces faces de Yankees viennent faire
-dans nos solitudes du nord-ouest ?</p>
-
-<p>— C’est précisément parce, qu’ils n’y ont
-rien à faire que je me méfie de leur présence,
-répliqua l’Irlandais.</p>
-
-<p>L’Indien parut un instant soucieux. Ses sourcils
-se rapprochèrent violemment et il s’abandonna
-à une sombre méditation.</p>
-
-<p>Puis, jugeant peut-être qu’il n’y avait pas lieu
-de prêter plus d’attention aux propos de Joë,
-il murmura :</p>
-
-<p>— Bah ! Qu’avons-nous à faire avec ces hommes ?
-Laisse-les venir, et s’ils nous ennuient,
-eh bien !…</p>
-
-<p>Il n’acheva pas. S’enveloppant d’un large
-manteau de fourrure, il donna le premier
-l’exemple du sommeil.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br />
-LES MONTS ROCHEUX</h2>
-
-
-<p>Il faut croire que les bœufs poursuivis par
-Wagha-na et ses chasseurs étaient des bêtes
-endiablées, car, pendant huit jours encore,
-ils entraînèrent les chasseurs dans les prairies
-du sud-ouest. Si bien que l’on atteignit en
-même temps le pied des montagnes Rocheuses
-et les frontières de la Californie.</p>
-
-<p>Par bonheur, cette poursuite n’avait point
-été infructueuse. Les Sioux avaient pu parfaire
-le chiffre d’animaux, tant tués que pris, qu’ils
-avaient jugé nécessaire à leur consommation
-hivernale.</p>
-
-<p>Aussi le jour où le centième buffle eut été
-abattu, leurs chefs, d’accord avec Wagha-na,
-arrêtèrent sur l’heure la marche en avant. On
-dressa les tentes. Un banquet de fête réunit
-tous les membres de l’expédition et l’on décida
-que, dès le lendemain, à l’aube, on prendrait
-le chemin du retour.</p>
-
-<p>Aussi bien l’automne froid et brumeux s’annonçait-il
-menaçant. Les chaînons les plus bas
-se montraient déjà couverts de neiges précoces.
-Il fallait redouter le déchaînement des vents du
-nord qui, dès la fin d’octobre, glacent les campagnes
-et répandant au loin leur souffle mortel.</p>
-
-<p>Mais ce n’était là que le moindre des motifs.
-Il en était un plus grave qui déterminait Wagha-na.</p>
-
-<p>On touchait à la frontière américaine, et,
-outre la haine implacable que le cœur de l’Indien
-nourrissait contre les oppresseurs de sa
-race, il détestait plus spécialement cette population
-mêlée, bâtarde, qui occupe surtout les
-États nouveaux de l’Union : Texas, Colorado,
-Sacramento, les districts de la Californie et
-du Montana, population qui joint à la dureté
-du Saxon la férocité native des descendants des
-conquérants espagnols.</p>
-
-<p>Il savait que ces frontières sont insuffisamment
-gardées, sur leur immense ligne de développement,
-par les faibles garnisons qu’y placent,
-en des forts mal reliés entre eux, les autorités
-canadiennes. Il savait que, pour éviter à
-la mère-patrie des conflits incessants, celles-ci
-ferment trop souvent les yeux sur les quotidiennes
-violations du territoire britannique par les
-bandes armées des chercheurs d’or et des émigrants
-américains.</p>
-
-<p>Or, plusieurs motifs justifiaient les appréhensions
-de l’Indien et lui dictaient une marche rétrograde.</p>
-
-<p>Le lendemain même du jour où Joë O’Connor
-avait exprimé ses craintes au sujet de la réapparition
-des deux inquiétants personnages, Ulphilas
-Pitch et Gisber Schulmann se montrèrent
-sur les derrières des chasseurs.</p>
-
-<p>Ce retour s’expliquait aisément.</p>
-
-<p>Les deux coquins, en quittant Sourbin, avaient
-rejoint par le plus court les tronçons de voies
-ferrées, qui reliaient entre elles les cités du Bas-Canada.
-Une seule journée leur avait suffi pour
-s’assurer que Madeleine Jean était bien la fille
-du Breton Kerlo. Il ne s’agissait donc que de
-supprimer celle-ci pour faire retomber son héritage
-aux mains de Léopold Sourbin, et il est
-à croire que Pitch avait acquis sur ce dernier
-des droits suffisamment précis pour ne lui laisser
-aucun doute sur l’issue de l’entreprise au
-sujet de ses propres intérêts.</p>
-
-<p>Une fois munis du document nécessaire, les
-deux coquins étaient revenus sur leurs pas.</p>
-
-<p>A Dogherty, où ils ne demandaient plus le
-séjour, on n’avait fait aucune difficulté de leur
-apprendre que Wagha-na et ses hôtes avaient
-pris le chemin du nord-ouest. Là, encore, après
-avoir doublé les étapes, ils avaient dû changer
-leur itinéraire et suivre les chasseurs du côté
-des frontières californiennes.</p>
-
-<p>Car il leur fallait, au plus tôt, rattraper Léopold
-Sourbin.</p>
-
-<p>Ils avaient, en effet, le soupçon que celui-ci
-travaillait de plus en plus pour son seul
-compte, qu’il cherchait à s’affranchir d’une
-complicité dangereuse et inutilement compromettante.</p>
-
-<p>Moins que jamais Pitch et Schulmann entendaient
-rendre à Sourbin sa liberté.</p>
-
-<p>Sourbin, en effet, était l’auxiliaire indispensable.
-Il pouvait se passer d’eux, non eux de lui.
-Leur effort se fût dépensé en pure perte, si ce
-précieux intermédiaire entre eux et les millions
-de Madeleine leur eût fait défaut.</p>
-
-<p>Or Pitch et Schulmann avaient joué leur
-va-tout sur ce coup de dés.</p>
-
-<p>Leurs chevaux étaient surmenés et ils voyaient
-approcher le moment où leurs bourses seraient
-vides.</p>
-
-<p>Il y avait donc urgence absolue à atteindre
-leur complice, devenu leur instrument.</p>
-
-<p>D’ailleurs Schulmann, l’homme des actions
-rapides, était décidé à ne point traîner les choses
-en longueur. Puisqu’on se trouvait en plein
-désert, les occasions ne pouvaient manquer
-d’en finir avec les difficultés de la situation. Le
-coup de fusil d’un maladroit peut tuer
-aussi aisément un homme qu’un animal.</p>
-
-<p>L’essentiel était de se faire admettre au nombre
-des chasseurs, ou, du moins, de s’y faufiler,
-à titre de chasseurs indépendants, afin de mettre
-à profit la première occurrence qui mettrait
-Madeleine à portée de sa carabine.</p>
-
-<p>Ulphilas, à vrai dire, blâmait cet empressement
-opiniâtre.</p>
-
-<p>— Vous avez tort, ne cessait-il de répéter
-à l’Allemand, de mettre tant de confiance en
-vos forces. Outre qu’il peut se rencontrer parmi
-ces sauvages des hommes d’une vigueur égale,
-sinon supérieure à la vôtre, ils possèdent sur
-vous l’avantage d’être rompus à des exercices
-violents auxquels, permettez-moi de vous le
-dire, Gisber, vous me paraissez à peu près
-étranger. En sorte que, si votre balle s’égare en
-chemin, les leurs ne suivront pas la même voie.
-Et je ne parle pas d’autres armes non moins dangereuses,
-mais beaucoup plus sûres que le fusil.</p>
-
-<p>— Quelles armes ? demanda Schulmann,
-affectant la plus hautaine indifférence.</p>
-
-<p>— Hé ! mon cher, répliqua Pitch, qui se
-mit à persifler, vous n’attendez pas, j’imagine,
-que je vous en fasse une nomenclature
-détaillée. Vous les connaissez mieux que moi et
-n’avez que l’embarras du choix entre ces instruments,
-plus désagréables les uns que les autres :
-flèches, lances, poignards, tomahawks.</p>
-
-<p>L’inconvainquable Gisber se borna à hausser
-les épaules dédaigneusement.</p>
-
-<p>Ce fut avec ces dispositions également hostiles,
-mais peu d’accord sur le choix des moyens
-et leur opportunité, que les deux bandits rejoignirent
-la colonne des chasseurs de bisons.</p>
-
-<p>Ils ne s’étaient point attendus à en trouver un
-pareil nombre.</p>
-
-<p>Ce leur fut une première déception qui leur
-fit faire la grimace.</p>
-
-<p>Leur second ennui fut de se voir reconnus à
-la première rencontre.</p>
-
-<p>Wagha-na s’approcha d’eux avec un sourire
-ironique et, après avoir pris des nouvelles de
-leur santé, leur demanda s’ils étaient venus
-dans l’intention de prendre part à la chasse.
-Sur leur réponse affirmative, il ajouta :</p>
-
-<p>— Eh bien ! Messieurs, la terre est grande et
-la prairie aussi. Il y a place pour tout le monde
-sous le soleil. Je vous souhaite une promenade
-agréable et d’heureux coups de fusils.</p>
-
-<p>C’était, en termes polis, leur signifier leur
-congé.</p>
-
-<p>Gisber Schulmann dut avaler sa rage avec sa
-salive. L’occasion semblait lui échapper.</p>
-
-<p>D’autant plus qu’il fallait à tout prix informer
-Léopold Sourbin. Celui-ci, à la vue de ses
-complices, était devenu, tout à tour, très rouge
-et très pâle, et ces aspects de son visage n’avaient
-point échappé aux yeux sagaces qui le
-surveillaient.</p>
-
-<p>Ulphilas joua sa dernière carte :</p>
-
-<p>— Gentlemen, demanda-t-il, n’y a-t-il pas,
-parmi vous, un Français du nom de Sourbin ?</p>
-
-<p>C’était là, assurément, une souveraine maladresse.
-Le Yankee aurait dû supposer que ceux
-qu’il s’efforçait de tromper étaient déjà plus ou
-moins au courant des visées du Français, surtout
-si celui-ci avait fait connaître ses intentions
-au sujet d’un mariage possible avec sa
-cousine.</p>
-
-<p>Mais le but que visait Pitch n’était point tant
-d’en imposer à Wagha-na que de faire connaître
-à Léopold lui-même qu’on ne le perdait point
-de vue et, conséquemment, que, s’il cherchait
-à se dérober à ses engagements envers ses
-deux ex-associés, on saurait lui rappeler cet importun
-souvenir.</p>
-
-<p>A cette question ainsi posée, le Bison Noir
-répondit sérieusement en rappelant ledit Léopold :</p>
-
-<p>— Monsieur Sourbin, dit-il, voici deux Messieurs
-qui paraissent vous connaître et qui désirent
-vous parler.</p>
-
-<p>Très troublé, le cousin de Madeleine sortit, à
-contrecœur et les sourcils froncés, des rangs
-de ses hôtes et s’avança vers les deux aventuriers
-sans céler sa mauvaise humeur.</p>
-
-<p>Il était dans l’obligation de se montrer froid
-envers eux, sous peine de donner prise aux
-soupçons.</p>
-
-<p>Il toucha donc à peine le bord de son chapeau
-de feutre mou en abordant Pitch. Quant à Schulmann
-que, d’ailleurs, il connaissait à peine, il
-affecta de ne point le voir.</p>
-
-<p>L’Allemand n’avait point à se plaindre de ce
-manque d’égard, étant lui-même le plus malotru
-des hommes.</p>
-
-<p>Quant à Ulphilas, il prit la chose avec son
-ordinaire placidité :</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">All right !</i> Monsieur Sourbin. Je trouve
-très bien que vous feigniez de nous être étranger.
-Comme cela, personne ne pourra croire
-que nous nous entendons pour poursuivre un
-bénéfice commun.</p>
-
-<p>La phrase était habilement faite. Elle ramenait
-tout de suite le Français à la mémoire de
-son pacte. Mais elle eut le don de porter violemment
-sur les nerfs de celui-ci.</p>
-
-<p>— Hé ! monsieur Pitch, réclama-t-il, vous en
-parlez trop souvent et surtout trop à l’aise de
-ce bénéfice commun.</p>
-
-<p>Engagée sur ce ton, la conversation ne pouvait
-être aimable.</p>
-
-<p>L’Américain, dès qu’il se vit en tête, répliqua
-avec non moins d’aigreur. Ce que voyant,
-Léopold poussa son cheval et s’éloigna du gros
-des chasseurs, afin que le bruit des paroles
-échangées ne pût parvenir jusqu’à eux.</p>
-
-<p>Mais s’il évita leurs oreilles, il ne parvint pas
-à éluder leurs regards.</p>
-
-<p>Ces yeux d’hommes des grandes plaines peuvent
-rivaliser avec ceux des faucons et des aigles.
-Ils suivirent donc à distance l’expression mimique
-des gestes, et s’ils n’en pénétrèrent pas
-tout le sens, du moins comprirent-ils qu’entre
-ces trois blancs venus de régions différentes, les
-relations étaient plus étroites qu’ils ne voulaient
-l’avouer.</p>
-
-<p>Wagha-na appela à lui Cheen-Buck et O’Connor.</p>
-
-<p>— Vieux Joë, dit-il, si je ne t’ai pas répondu
-l’autre soir dans la tente, ce n’était pas que
-je blâmasse tes soupçons. Mais je ne voulais
-point alarmer inconsidérément Madeleine. Maintenant,
-je sais ce que je voulais savoir. Nous
-pouvons donc causer à notre aise.</p>
-
-<p>Et, comme les deux compagnons tendaient
-l’oreille, il poursuivit :</p>
-
-<p>— Désormais, jusqu’à la fin de la chasse,
-vous emmènerez Madeleine à l’autre extrémité
-de la colonne. Vous vous tiendrez sans cesse à
-ses côtés. Vous veillerez à ce qu’elle ne se trouve
-jamais à proximité de ces deux coquins, pas
-même à portée de fusil.</p>
-
-<p>Une véritable stupeur se peignit sur les traits
-des deux hommes.</p>
-
-<p>Le Bison Noir comprit qu’il devait entièrement
-s’ouvrir à ses amis de ses craintes et de
-ses projets.</p>
-
-<p>Alors, il leur rappela le crime accompli vingt
-ans plus tôt par le père de ce même Léopold
-Sourbin, et leur expliqua le danger qui menaçait
-la jeune fille. Elle disparue, c’était au fils
-de l’assassin que revenait la fortune.</p>
-
-<p>Joë et l’Indien n’étaient pas gens à s’embarrasser
-de casuistique.</p>
-
-<p>Wagha-na le vit bien dès leurs premières
-paroles.</p>
-
-<p>— Jean, dit tranquillement O’Connor, parlant
-avec la familiarité d’une vieille affection,
-à votre place, je n’aurais pas tant de scrupules.
-Puisque ces hommes sont trois coquins, je les
-tuerais tous les trois.</p>
-
-<p>— Hum ! fit Wagha-na, qui ne put s’empêcher
-de rire, le moyen est radical, mais un peu
-vif.</p>
-
-<p>— Je partage l’avis de Joë, appuya Cheen-Buck.</p>
-
-<p>Le chef fit alors connaître à ses auditeurs les
-raisons pour lesquelles il ne professait pas leurs
-sentiments. Certes, il n’avait aucune confiance
-dans le Yankee, pas plus qu’en son compère
-l’Allemand. Mais il jugeait Léopold meilleur que
-son père et ses associés, sans que, pourtant,
-cette opinion plus favorable allât jusqu’à l’estime
-du personnage. Il suffisait donc
-d’écarter ce dernier, de lui signifier son congé, sans
-qu’il fût nécessaire de le supprimer.</p>
-
-<p>Lorsque Wagha-na fit connaître les prétentions
-de Sourbin à la main de Madeleine, c’est-à-dire
-à son héritage, un rire convulsif secoua
-ses deux interlocuteurs. O’Connor éclata :</p>
-
-<p>— En vérité, j’aimerais mieux, à mon âge,
-contracter mariage avec la plus laide <i lang="en" xml:lang="en">squaw</i>
-du pays des Apaches que de laisser ce polisson
-entrer dans la tente de notre fée.</p>
-
-<p>— Et moi, ajouta Cheen-Buck, je consens
-à faire toute ma vie la cuisine pour les Yankees,
-si notre fée accorde seulement un regard
-d’attention à cet affreux drôle.</p>
-
-<p>Wagha-na partagea leur hilarité et leur confia
-de nouveau la mission de veiller sur Madeleine.
-D’ailleurs, il avait pris le soin d’en informer
-la jeune fille qui ne mit aucun obstacle à
-cette mesure de précaution.</p>
-
-<p>— Une balle de carabine est vite venue, — avait
-dit sentencieusement l’Indien.</p>
-
-<p>Il était donc naturel que, proche la frontière
-américaine, Wagha-na redoublât de prudence
-et se tînt sur le qui-vive.</p>
-
-<p>Or, le lendemain du jour où le dernier buffle
-avait été abattu, on s’aperçut, au camp, que
-les deux compagnons Ulphilas Pitch et Gisber
-Schulmann qui, jusque-là, s’étaient laissé voir
-chaque jour, avaient définitivement disparu.</p>
-
-<p>— Qu’augurez-vous de cela ? demanda le
-Bison Noir à ses conseillers habituels.</p>
-
-<p>— Je n’en augure rien de bon, répliqua Joë
-O’Connor.</p>
-
-<p>— Ils ont sans doute passé la frontière,
-ajouta Cheen-Buck.</p>
-
-<p>Wagha-na hocha la tête.</p>
-
-<p>— Oui, ils ont passé la frontière, et c’est
-là justement qu’est le danger. Il existe, si je ne
-me trompe, un règlement particulier des États
-de l’Ouest qui interdit aux Indiens réfractaires
-de s’approcher à plus de trois milles des limites.
-Or, nous n’en sommes pas à un mille. Je gagerais
-que ces coquins sont allés prévenir la
-garnison de quelque poste et que nous allons
-avoir sur les bras toute une compagnie de <span lang="en" xml:lang="en">volunteers
-Riflemen</span>.</p>
-
-<p>— Ils passeraient la frontière eux-mêmes,
-en ce cas, s’écria Vernant, présent à l’entretien.
-Ce serait une violation flagrante de territoire.</p>
-
-<p>— Oh ! ce n’est pas ce qui les gêne ! ricana
-Cheen-Buck.</p>
-
-<p>— Mais nous serions dans le cas de légitime
-défense ?</p>
-
-<p>— Cela ne nous empêcherait pas de recevoir
-leurs balles, mon cher enfant, fit tristement
-Wagha-na. Et nous n’en aurions aucun profit.
-Le gouvernement du Dominion se garderait
-bien de faire droit à notre plainte. Le Canada
-n’est point encore assez fort pour lutter
-contre ses puissants voisins, et l’Union suscite
-toutes les occasions de conflit pour agrandir
-son territoire au détriment du nôtre.</p>
-
-<p>Et, avec un soupir, il ajouta :</p>
-
-<p>— D’ailleurs, nous sommes Indiens et, en
-majeure partie, catholiques. Nous n’avons pour
-nous que la population d’origine française,
-qui s’accroît beaucoup trop vite pour ne point
-porter ombrage au Saxon jaloux. Or, celui-ci
-est partout le même, et peu importe qu’il habite
-en deçà ou au delà du Saint-Laurent et des lacs.</p>
-
-<p>Tout le monde se rendit à la justesse de ces
-remarques, et l’ordre de retraite immédiate fut
-aussitôt donné.</p>
-
-<p>Toutefois, comme la contrée était sillonnée
-par le passage d’innombrables gibiers à poil et
-à plumes regagnant les régions plus chaudes
-du midi, Wagha-na consentit à ce que la retraite
-s’opérât par les montagnes.</p>
-
-<p>On s’engagea donc sur la montée de la chaîne.</p>
-
-<p>Les monts Rocheux, qui commencent au Mexique
-pour se terminer à l’archipel fragmenté
-des Aléoutiennes, ainsi que les vertèbres d’une
-immense épine dorsale, ne sont que la continuation
-le long du Pacifique, et à travers le
-continent Nord-Américain, de la puissante
-chaîne des Andes. De même que les Cordillères
-soutiennent tout le triangle méridional,
-les montagnes Rocheuses, avec leurs divers
-noms espagnols qu’elles ont conservés, malgré
-la conquête Anglo-Saxonne, supportent à l’est
-l’immense développement de plaines qui durent
-émerger des eaux le jour où l’Atlantide, célébrée
-par Platon, disparut dans les gouffres
-glauques.</p>
-
-<p>Elles comptent, au nombre de leurs pics, de
-moyenne hauteur, des volcans en pleine activité
-dont un seul, le mont Saint-Élie, appartient
-à l’Amérique Russe, aujourd’hui rachetée par
-les États-Unis, et les autres, Chimborazo, Jorullo,
-Popocatepeltl, se trouvent disséminés sur
-les contreforts californiens et mexicains.</p>
-
-<p>Le reste de la chaîne, à peu près inexploré,
-possède, çà et là, quelques orifices ignivomes
-et de nombreuses sources d’eau chaude, des
-geysers, des puits de naphte et de bitume. Le
-royaume du feu n’est guère éloigné de la
-croûte terrestre en cet endroit.</p>
-
-<p>Celle-ci justifie le nom qui a été donné à la
-longue extumescence des roches pyrogènes.</p>
-
-<p>La chaîne, en effet, est la plus sinistre, la
-plus tourmentée qui se puisse voir.</p>
-
-<p>Nulle part ailleurs, les secousses du globe
-n’ont amoncelé pareil chaos de ruines plutoniennes.
-Ce ne sont que blocs géants, entassés
-pêle-mêle en d’invraisemblables équilibres, que
-cassures vives et tranchantes, que déchirures
-béantes.</p>
-
-<p>Ce fut dans ce dédale de blocs éboulés que
-s’engagea la colonne.</p>
-
-<p>— Du moins, — avait dit Wagha-na, — si la
-fantaisie vient aux Yankees de nous attaquer
-sur notre propre territoire, serons-nous en
-mesure de nous défendre.</p>
-
-<p>Il donna donc le conseil aux Sioux de renvoyer
-en avant la majeure partie de leur troupe.</p>
-
-<p>Ce conseil fut ponctuellement suivi. Il ne
-resta guère que cent ou cent dix hommes
-autour des quarante compagnons du Bison
-Noir, et ceux-ci s’élancèrent en avant sur les
-versants de la montagne.</p>
-
-<p>On monta sans arrêt jusqu’à un niveau de
-deux mille mètres, à travers d’âpres vallées,
-de sombres gorges qu’éclairait, de temps à
-autre, la brusque apparition d’un site plein de
-verdure lumineuse. On franchit des torrents
-impétueux, des chutes pleines de fracas et d’épouvantes.
-On atteignit ainsi une sorte de ligne
-de faîte sur laquelle bêtes et gens purent enfin
-assurer leurs pas.</p>
-
-<p>Et, chemin faisant, ainsi qu’on l’avait prévu,
-il y eut de beaux coups de fusil.</p>
-
-<p>Dans une seule matinée, Vernant, O’Connor,
-Sheen-Buck et une vingtaine d’Indiens, rapportèrent
-au campement provisoire plus de quatre-vingt-dix
-hérons ou grues couronnées,
-ce qui fournit à la colonne deux succulents
-repas. Le lendemain, les mêmes carabines,
-chargées à plomb, cela va sans dire, abattirent
-deux cent cinquante têtes de canards
-sauvages, surpris dans les joncs d’un lac aux
-eaux glacées. Le troisième jour, ce fut un véritable
-massacre de perdrix grises, de cailles,
-de vanneaux, et Léopold Sourbin, qui
-s’était mis de la partie, compta trente-deux pièces pour
-son propre compte.</p>
-
-<p>Le cousin de Madeleine ne s’était jamais vu
-à pareille fête.</p>
-
-<p>Aussi insista-t-il avec les Indiens auprès de
-Wagha-na, afin que l’on prolongeât de quelques
-heures le séjour en cette terre de promission.</p>
-
-<p>Le Bison Noir fit d’abord un assez froid
-accueil à cette demande. Tout lui conseillait
-la prudence, et, si l’on s’était rejeté plus à
-l’ouest dans la montagne, on n’était point encore
-sorti de la limite de trois milles assignée
-aux courses Indiennes par les conventions internationales.</p>
-
-<p>Il avait donc hâte de se mettre entièrement
-sous le couvert de la plus stricte légalité.</p>
-
-<p>Mais les prières des Indiens furent si pressantes
-qu’il se laissa ébranler dans sa méfiance.</p>
-
-<p>De plus, ses yeux, en interrogeant le visage
-de Sourbin, n’y démêlèrent aucune arrière-pensée.
-S’il y avait un complot ourdi par les deux
-coquins Pitch et Schulmann, il était patent que
-le cousin de Madeleine n’y entrait pour aucune
-part.</p>
-
-<p>Wagha-na permit donc de prolonger d’un
-jour l’étape dans la montagne, mais à la condition
-qu’on se porterait, dès ce délai écoulé,
-d’un mille de plus au nord du point où l’on
-venait de s’arrêter.</p>
-
-<p>Les chasseurs, joyeux, s’élancèrent dans toutes
-les directions.</p>
-
-<p>Madeleine, emportée par son ardeur de chasseresse,
-réclama à son père adoptif l’usage de
-sa liberté.</p>
-
-<p>Après quelques instants de résistance, Wagha-na
-céda sur ce point comme il avait cédé sur
-l’autre, mais en renouvelant à Joë et à Sheen-Buck
-ses recommandations des jours précédents.</p>
-
-<p>Lui-même, accompagné de Georges Vernant,
-suivit de très près la colonne à laquelle s’était
-jointe Madeleine.</p>
-
-<p>Celle-ci était composée des plus braves ou,
-pour mieux dire, des plus aventureux parmi
-les Indiens.</p>
-
-<p>Elle s’élevait au chiffre restreint d’une dizaine
-de chasseurs, que la présence de Madeleine,
-de Sheen-Buck et d’O’Connor portait à
-treize, nombre de mauvais augure, ainsi que
-le fit remarquer Léopold Sourbin en personne.</p>
-
-<p>— Eh bien ! — dit Wagha-na, en riant, — joignez-vous
-à eux ; vous serez quatorzième.</p>
-
-<p>Depuis quelques jours, en effet, les sentiments
-de l’Indien à l’égard de Léopold avaient changé.</p>
-
-<p>Depuis longtemps il l’observait et il était
-arrivé à cette conclusion que le fils de l’assassin
-d’Yves Kerlo n’était point une nature foncièrement
-perverse. En outre, soutenu par
-l’espoir d’épouser sa cousine, l’aventurier était
-le premier intéressé à la conservation de celle-ci.
-Nul gardien ne pouvait donc être plus vigilant
-que lui.</p>
-
-<p>Mais, pour répondre au regard étonné que
-lui adressa Vernant, il lui expliqua les motifs
-de sa conduite.</p>
-
-<p>Il ajouta :</p>
-
-<p>— Au surplus, le proverbe français ne dit-il
-pas : « Deux sûretés valent mieux qu’une » ?
-Pour nous y conformer, mon cher Georges,
-nous allons surveiller nous-mêmes ce surveillant
-intéressé.</p>
-
-<p>Et, suivi du jeune homme, il se rapprocha
-vivement du groupe des chasseurs.</p>
-
-<p>Ceux-ci, après avoir gravi une pente fort
-raide, s’étaient rassemblés sur une sorte de plateau,
-après lequel commençait une longue descente
-plus raide encore, longue d’un mille
-environ, au bout de laquelle, dans le creux
-d’une exquise vallée, scintillait un lac aux
-eaux bleues et limpides.</p>
-
-<p>Sur les bords de ce lac, un véritable troupeau
-d’antilopes pâturait à son aise.</p>
-
-<p>Attirés par ce spectacle, les chasseurs, Madeleine
-en tête, avaient descendu la pente au
-galop.</p>
-
-<p>Soudain, comme ils atteignaient à leur tour le
-plateau, Wagha-na et Georges les virent revenir
-sur leurs pas, donnant les signes d’une
-vive terreur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br />
-LES GRIZZLYS</h2>
-
-
-<p>Que se passait-il donc de l’autre côté du versant ?</p>
-
-<p>Ni Georges, ni le Bison Noir n’eurent la patience
-d’attendre qu’on les rejoignît.</p>
-
-<p>Poussant vivement leurs chevaux, ils atteignirent
-les fuyards. D’un mouvement nerveux,
-Wagha-na saisit par la bride le cheval le plus
-rapproché et, interrogeant le cavalier avec une
-sorte de violence :</p>
-
-<p>— Que se passe-t-il donc ? — demanda-t-il. — Êtes-vous
-tous des lâches, où avez-vous été
-pris d’une folie soudaine ?</p>
-
-<p>L’Indien, honteux, mais tout tremblant d’émotion,
-trouve à peine la force de répondre :</p>
-
-<p>— Grizzlys.</p>
-
-<p>Ce mot, si plein d’une signification terrible,
-suffisait à expliquer la panique.</p>
-
-<p>Sans en entendre davantage, Wagha-na
-et Georges continuèrent à descendre l’effroyable pente.</p>
-
-<p>Ce qu’ils virent alors aurait dû les glacer d’effroi
-si leurs cœurs eussent été capables de crainte.</p>
-
-<p>Le dangereux sentier du versant, presque au
-point où il débouchait dans la vallée, s’engageait
-entre des roches éboulées formant de chaque
-côté comme une muraille, haute de six à
-sept mètres. C’était là un véritable défilé, long
-de deux cents toises, la plus naturelle et la
-mieux disposée des embuscades et qui, par un
-temps de guerre, eût pu fournir à des soldats,
-retranchés derrière ces parapets, la plus inexpugnable
-des défenses.</p>
-
-<p>Or, sur les pierres de ce double rempart,
-apparaissaient, descendant avec précautions
-de roche en roche, six ours gris de taille gigantesque,
-qui n’étaient peut-être, eux-mêmes, que
-l’avant-garde d’une armée.</p>
-
-<p>Ils s’étaient évidemment embusqués sur ce
-point afin d’y surprendre les antilopes.</p>
-
-<p>L’arrivée des cavaliers, en troublant leur embûche
-savamment ourdie, les avait mis en
-fureur, et, maintenant, c’était à ces fâcheux
-inattendus que s’en prenait leur rage.</p>
-
-<p>La situation était vraiment terrible.</p>
-
-<p>Les Indiens qui escortaient Madeleine avaient,
-pour la plupart, aperçu le danger avant de
-s’engager dans l’étroit corridor des roches. Ils
-avaient donc arrêté leurs bêtes et rétrogradé.
-Leurs cris et leurs signaux étaient parvenus
-trop tard aux sept qui avaient franchi le périlleux
-passage.</p>
-
-<p>A cette heure, ceux-ci ne devaient plus songer
-à battre en retraite par le même chemin.</p>
-
-<p>Six ours grizzlys suffiraient à arrêter une
-compagnie de voltigeurs. Que pouvaient donc
-contre eux une poignée de cavaliers qui auraient
-eu à soutenir un choc presque individuel ?</p>
-
-<p>L’ours gris est, en effet, l’un des animaux les
-plus redoutables de la création ; et les trappeurs
-américains le tiennent pour beaucoup plus terrible
-que le lion ou le tigre. A la vérité, il n’a
-pas, comme les grands félins de l’Afrique et
-de l’Asie, le ressort d’acier qui les fait bondir et
-rend leur choc irrésistible ; il ne peut grimper
-aux arbres comme le léopard et la panthère.
-Mais il possède une effroyable vigueur et, debout
-sur ses pattes de derrière, il peut saisir la
-tête d’un cheval. On en a vu arrêter des bisons
-mâles à la course en les étreignant de leurs
-énormes bras.</p>
-
-<p>Longs et maigres, ils mesurent souvent trois
-mètres cinquante du museau à la naissance de
-la queue. Leurs os saillants, leurs larges poitrines,
-leurs gueules monstrueuses, leurs yeux
-sanglants ajoutent encore à la terreur qu’ils inspirent.</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout. Comme tous les plantigrades,
-les grizzlys ont « la vie dure ». Quelques-uns
-ont lutté avec courage bien que percés de
-plus de dix-huit balles. Et ce qui contribue à
-rendre plus fâcheuse leur rencontre, c’est la rapidité
-de leur course. Ils peuvent, en effet, suivre
-un cheval au trot. Tout homme à pied est
-perdu, s’il se fie à la vitesse de ses jambes. Plus
-que contre tout autre fauve, il doit conserver
-son sang-froid afin de ne point perdre la balle
-qu’il lui destine et qui ne le tue qu’en frappant
-entre les yeux ou au défaut de l’épaule.</p>
-
-<p>Tels étaient les effrayants animaux avec lesquels
-Madeleine et ses compagnons allaient se
-trouver aux prises.</p>
-
-<p>Encore si, pour revenir, ils avaient trouvé
-le chemin libre !</p>
-
-<p>Mais, outre que la retraite leur était coupée,
-le chemin horrible, montueux, glissant, semé
-de rocailles, n’aurait pas permis aux chevaux
-d’y soutenir une allure rapide. Il était déjà
-presque fabuleux que la petite troupe eût pu
-descendre sans encombre une côte aussi déclive.</p>
-
-<p>Ils ne pouvaient donc que fuir dans l’autre
-direction, c’est-à-dire vers la vallée et le petit
-lac où, naguère, s’abreuvaient les cerfs dont la
-vue avait surexcité leur ardeur cynégétique.</p>
-
-<p>Mais cette vallée elle-même, leur offrait-elle
-un refuge assuré ?</p>
-
-<p>De la place où ils se trouvaient, Wagha-na
-et Georges ne pouvaient s’en rendre compte.
-Et quant à s’engager à leur tour dans le défilé,
-ils ne devaient point y songer. C’eût été de leur
-part une bravade aussi inutile que téméraire.</p>
-
-<p>Trois des ours avaient atteint déjà les roches
-les plus basses. Un autre prenait pied sur le
-sentier avec un grognement féroce comme pour
-inviter ses congénères à le rejoindre au plus
-tôt.</p>
-
-<p>Les cavaliers n’auraient pas franchi trois
-mètres sans être happés au passage.</p>
-
-<p>Wagha-na arrêta son cheval.</p>
-
-<p>— Ne bouge pas, Gola, bonne bête, — lui
-dit-il. — Tu n’as rien à craindre de cette vermine.
-Tu sais bien que ton maître ne t’abandonnera
-pas, bon cheval.</p>
-
-<p>Il lui parlait comme il eût parlé à une créature
-humaine.</p>
-
-<p>Et, véritablement, le noble, animal parut le
-comprendre. Bien qu’il tremblât de tous ses
-membres et qu’une sueur froide glaçât sa belle
-robe dorée, il demeura immobile, à moins de
-cent mètres des fauves, comme si ses fins sabots
-se fussent incrustés dans le roc.</p>
-
-<p>Le Bison Noir mit pied à terre.</p>
-
-<p>— Je vous conseille d’en faire autant, — dit-il
-à Vernant, surpris.</p>
-
-<p>Lorsque le jeune homme l’eut imité, Wagha-na
-adressa à Hips un discours analogue à celui
-qu’il venait de tenir à sa propre monture. Hips
-se conforma à ce paternel avertissement.</p>
-
-<p>Alors l’Indien décrocha de sa ceinture un cor
-d’ivoire finement ciselé et en tira trois ou quatre
-sons perçants.</p>
-
-<p>C’était un appel de ralliement jeté aux Indiens
-qui chassaient dans la montagne.</p>
-
-<p>Les sept compagnons qui avaient fui, revenus
-de leur terreur, s’étaient rapprochés de leur
-chef et avaient suivi son exemple.</p>
-
-<p>Wagha-na expliqua sa pensée.</p>
-
-<p>— Il n’y a qu’une tactique à suivre avec ces
-brutes : tâcher de les attirer sur nous, afin de
-permettre aux autres de revenir.</p>
-
-<p>Les neuf hommes marchèrent donc, la carabine
-au poing, au-devant des féroces plantigrades.</p>
-
-<p>Ceux-ci étaient déjà au nombre de trois sur
-le chemin. Les trois autres continuaient leur
-descente.</p>
-
-<p>Au moment où ils avaient entendu les sons
-du cor de l’Indien, les ours avaient donné quelques
-signes de terreur. Bientôt, comme sollicités
-par une bravoure soudaine, ils se retournèrent
-et vinrent, d’un trot lourd, mais rapide,
-au-devant de leurs assaillants.</p>
-
-<p>— Attention ! — commanda Wagha-na. Il s’agit
-de les attirer le plus loin possible sur la
-montée. Faisons donc retraite sur nos chevaux.
-Avec eux, nous n’avons rien à craindre.</p>
-
-<p>La manœuvre était fort simple. En voyant
-reculer leurs ennemis, les Grizzlys s’enhardirent.
-Puis, pris tout à coup d’une aveugle fureur, ils
-accélérèrent leur course, avec des grondements
-si terribles que les chevaux des Indiens, moins
-aguerris que Hips et Gola, dont ils avaient
-pourtant imité la courageuse attitude, se mirent
-à renâcler, à souffler violemment, à se cabrer,
-ce qui alarma Wagha-na.</p>
-
-<p>— Tenez vos bêtes ! — cria-t-il d’une voix
-vibrante.</p>
-
-<p>L’ordre était plus facile à donner qu’à exécuter.
-Les Indiens cependant parvinrent à maîtriser
-les animaux fous de terreur.</p>
-
-<p>Cependant les ours gagnaient du terrain. Ils
-n’étaient pas à plus de deux cents pas, lorsque
-le Bison Noir, saisissant sa carabine, pourvue
-de balles à pointes d’acier, l’épaula, en criant
-derechef à ses compagnons :</p>
-
-<p>— Visez bien ! Il s’agit de ne pas perdre une
-seule charge. Si nous avions ces trois-là du premier
-coup, le reste ne serait plus qu’un jeu.
-Allons ! Je le répète : visez bien.</p>
-
-<p>L’étroitesse du chemin ne permettait point
-malheureusement aux neuf hommes de tirer en
-même temps.</p>
-
-<p>Les quatre premiers seuls, parmi lesquels se
-trouvaient Wagha-na et Georges Vernant, firent
-feu simultanément.</p>
-
-<p>Deux balles atteignirent le premier des animaux,
-celles du jeune Français et du Bison Noir.
-Toutes les deux le frappèrent aux bons endroits.
-Wagha-na avait visé le front.</p>
-
-<p>Frappé au front et au cœur, le monstre tomba
-foudroyé.</p>
-
-<p>Les deux compagnons ne reçurent que des
-projectiles de plomb, l’un dans le cou, l’autre
-à l’une des pattes de devant.</p>
-
-<p>Alors, soit que cette fusillade les eût effrayés,
-soit que la vue de leur frère mort leur inspirât
-de salutaires réflexions, les lourdes bêtes se détournèrent
-brusquement et se mirent à fuir sur
-la pente précipitée, où les avaient devancés
-déjà leurs congénères.</p>
-
-<p>— Hardi ! — cria Wagha-na en plaçant de
-nouvelles cartouches dans le magasin de son
-arme belge, conforme au modèle français, — hardi,
-vous autres. Ne les laissez pas échapper.</p>
-
-<p>Les cinq Indiens qui n’avaient point encore
-tiré firent feu à leur tour.
-Peines perdues ! Bien que tous les coups eussent
-porté, les ours n’étaient atteints que par
-derrière. Cette décharge ne fit qu’accélérer leur
-course vers la vallée.</p>
-
-<p>Le Bison Noir fut saisi d’une profonde terreur.</p>
-
-<p>— Je connais l’ours, — dit-il. — Pour que
-ceux-ci soient pressés de fuir comme ils le font,
-contre toutes leurs habitudes, c’est qu’évidemment
-il doit y en avoir d’autres dans la vallée.</p>
-
-<p>— Et Madeleine ! — s’écria Georges étranglé
-par la douleur.</p>
-
-<p>— Oui, Madeleine, — répondit l’Indien. — Il
-faut la sauver à tout prix.</p>
-
-<p>D’un geste qui compléta sa pensée il montra
-au jeune homme le double parapet des roches.</p>
-
-<p>En cet endroit, elles formaient une sorte d’escalier
-cyclopéen. C’était par cet escalier que les
-ours étaient descendus.</p>
-
-<p>Georges n’en entendit pas davantage.</p>
-
-<p>D’un bond, il gravit la première marche,
-immédiatement accompagné par le père adoptif
-de la jeune fille.</p>
-
-<p>En quelques élans, ils eurent gagné la crête
-du remblai de roches. De là, leur vue embrassa
-un assez vaste horizon et ils purent se rendre
-compte de toute la scène qui se déroulait sous
-leurs regards.</p>
-
-<p>A leurs pieds se creusait la vallée, longue à
-peine de deux kilomètres, large au plus de huit
-cents mètres. Au centre s’étendait le petit lac
-bleu, ombragé de saules, de cyprès et de platanes.
-Alentour, les pentes se voilaient d’une végétation
-superbe, mais que le Nord avait déjà
-touchée de son haleine glaciale.</p>
-
-<p>Au delà s’ouvrait un second couloir analogue
-à celui qu’ils venaient de parcourir et qui devait
-mettre la vallée en communication avec
-d’autres semblables, car on pouvait, à distance,
-voir moutonner, par derrière les roches grises
-qui trouaient l’humus, tout un flot de frondaisons
-jaunissantes.</p>
-
-<p>Et dans cet étroit espace, six cavaliers groupés
-ensemble semblaient interroger l’horizon
-environnant.</p>
-
-<p>Wagha-na ne s’était pas trompé. Il n’avait
-que trop bien deviné la cause de la retraite des
-ours.</p>
-
-<p>De l’autre côté de la vallée, cinq nouveaux
-grizzlys, aussi énormes que les premiers, sortaient
-du milieu des arbres et s’avançaient au
-petit trop vers les cavaliers.</p>
-
-<p>— Cinq et cinq font dix ! — prononça le Bison
-Noir. Et ce truisme ainsi prononcé n’avait
-rien de ridicule. Il prenait, au contraire, une
-terrifiante signification en présence de l’attaque
-des monstrueuses bêtes. D’autant plus
-qu’avec le même ton de découragement, l’Indien
-ajouta :</p>
-
-<p>— Ils sont six en tout.</p>
-
-<p>Mais, chez un tel homme, le découragement
-ne pouvait être de longue durée.</p>
-
-<p>— Peut-être, — dit-il, — aurons-nous le
-temps d’en abattre un ou deux au sortir du défilé ?</p>
-
-<p>Et, toujours accompagné de Georges Vernant,
-bondissant de roche en roche, ils parvinrent
-ainsi aux derniers blocs surplombant la vallée.
-De là, ils pouvaient être vus par les cavaliers
-et même échanger quelques paroles avec eux.</p>
-
-<p>— Joë, — appela le Bison Noir.</p>
-
-<p>Le vieux trappeur, qui se tenait aux côtés
-de Madeleine, se retourna.</p>
-
-<p>— Profitez du passage au moment où il sera
-libre, — cria Wagha-na, en montant le défilé !</p>
-
-<p>L’Irlandais comprit. Trois des six cavaliers
-se tournèrent vers l’orifice du défilé, pendant
-que les trois autres faisaient face aux assaillants
-de la vallée.</p>
-
-<p>Contre ces derniers, la défense était plus
-aisée.</p>
-
-<p>Ils ne pouvaient, en effet, venir à l’attaque
-qu’après avoir contourné le petit lac, ce qui
-permettait aux assaillis de les fusiller à leur
-aise, puis de se dérober par le défilé, si le passage
-en était libre.</p>
-
-<p>Mais là gisait toute la difficulté. Il fallait que
-ce paysage fût libre.</p>
-
-<p>Déjà Wagha-na et Georges Vernant avaient
-tourné l’extrémité du détroit rocheux et, descendant
-le plus bas possible, s’efforçaient d’attirer
-sur eux l’attention des Grizzlys, afin que,
-renonçant à la poursuite des cavaliers, ils permissent
-à ceux-ci la fuite, par le chemin qu’ils
-venaient de parcourir.</p>
-
-<p>En un clin d’œil les deux hommes se dressèrent,
-au milieu de l’éboulis, de manière à
-prendre d’enfilade la longueur du couloir au
-moment où les fauves apparaîtraient.</p>
-
-<p>Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Presque
-simultanément, trois têtes affreuses se
-montrèrent.</p>
-
-<p>Les deux coups de feu éclatèrent en même
-temps.</p>
-
-<p>C’étaient de merveilleux tireurs que Georges
-Vernant et le Bison Noir. Les balles à pointe
-d’acier trouvèrent chacune un ours au bout de
-leurs trajectoires et deux bêtes s’abattirent,
-l’une, le cœur troué, l’autre le crâne fracassé.</p>
-
-<p>Il en restait deux autres. Joë O’Connor,
-Sheen-Buck et Léopold Sourbin, très crâne
-devant ce danger inévitable, les frappèrent à
-la course.</p>
-
-<p>— Dieu soit loué ! — s’écria Wagha-na, — la
-route est libre maintenant.</p>
-
-<p>Les six cavaliers n’avaient point attendu
-cette exclamation pour s’élancer vers le défilé.</p>
-
-<p>Il y avait bien encore une difficulté.</p>
-
-<p>Des cinq grizzlys ainsi fusillés, deux n’étaient
-point tout à fait morts, et leurs grands corps,
-renversés sur le flanc obstruaient le passage.
-On les voyait se soulever péniblement, avec
-de douloureux efforts pour se redresser.</p>
-
-<p>— Il faut passer tout de même, — cria énergiquement
-Madeleine.</p>
-
-<p>Et, enlevant vigoureusement sa bête, la vaillante
-jeune fille montra le chemin à ses compagnons.</p>
-
-<p>Mais ceux-ci ne voulurent pas la laisser affronter
-la première la périlleuse traversée.</p>
-
-<p>Sheen-Buck s’élança en avant, prenant la
-tête. Cavalier incomparable, il franchit d’un
-bond le corps du plantigrade le plus rapproché.
-Après lui passa Léopold, qui avait un peu le
-droit de se prendre pour un héros. Puis ce
-fut le tour de l’Indien et de Joë. Madeleine fermait
-la marche.</p>
-
-<p>Dans le fond de la vallée, les cinq autres
-grizzlys avaient précipité leur course et atteignaient
-déjà les bords du lac.</p>
-
-<p>Alors se produisit un incident tout à fait
-inattendu et qui renouvela toutes les terreurs.</p>
-
-<p>Au moment même où Madeleine, donnant
-du champ à sa monture, s’apprêtait à franchir
-l’obstacle à son tour, la jument eut une
-grande secousse de tout son corps et s’affaissa
-sur les genoux, comme si elle eût buté des
-pieds de devant.</p>
-
-<p>Mais la détonation d’un coup de feu ne laissa
-aucun doute sur la cause de sa chute. Le pauvre
-animal tombait sous la balle d’un tireur
-maladroit, balle destinée sans doute à l’ours
-blessé qui, par un suprême effort, venait de se
-remettre d’aplomb sur ses pattes et, sanglant,
-la gueule entr’ouverte, s’avançait vers la jeune
-fille désarçonnée.</p>
-
-<p>Madeleine était tombée, sans se blesser heureusement.
-Elle était debout maintenant, épaulant
-l’arme élégante que son père adoptif avait
-fait confectionner spécialement pour elle.</p>
-
-<p>La balle ne fit au monstre qu’une blessure
-insignifiante qui accrut sa rage.</p>
-
-<p>Mais une autre détonation coïncida avec la
-décharge de la petite carabine.</p>
-
-<p>C’était Wagha-na qui avait tiré.</p>
-
-<p>Chose étrange ! Il n’avait point tiré sur
-l’ours.</p>
-
-<p>On l’avait vu se tourner vers le mur de roches
-formant l’épaulement opposé du défilé. Quand
-la fumée se dissipa, on put voir une silhouette
-humaine disparaître rapidement derrière les
-blocs que domina une seconde un bonnet de
-fourrure.</p>
-
-<p>Ce bonnet de fourrure avait été une révélation
-pour Wagha-na.</p>
-
-<p>Debout sur une roche et montrant la muraille
-cyclopéenne qui lui faisait face, il cria :</p>
-
-<p>— Cent livres à qui m’amènera cet homme,
-mort ou vif.</p>
-
-<p>Les Indiens qui descendaient la pente, abandonnèrent
-leurs chevaux et se ruèrent à l’assaut
-de l’escalier titanique.</p>
-
-<p>Cependant, dans la vallée, la situation de
-Madeleine était devenue critique.</p>
-
-<p>L’ours, quoique grièvement blessé, avait encore
-assez de forces pour broyer la jeune fille
-et la déchirer. Il s’avançait, péniblement sans
-doute et par soubresauts, mais il gagnait du
-terrain, et la pauvre enfant se trouvait prise
-entre cet adversaire redoutable et les cinq
-grizzlys de la vallée qui hâtaient leur course et
-dont le plus rapproché n’était pas éloigné de
-plus d’une centaine de mètres.</p>
-
-<p>Elle était donc perdue si quelque prompte
-intervention ne l’arrachait à cette épouvantable
-alternative.</p>
-
-<p>Par bonheur, Georges Vernant avait pu juger
-d’un seul coup d’œil la situation.</p>
-
-<p>S’adossant au pan de rochers, haut, sur ce
-point, de huit à dix mètres et assez lisse, il se
-raidit et se laissa couler, les pieds en avant,
-en élevant sa carabine au-dessus de sa tête.</p>
-
-<p>En touchant le sol de la vallée, il bondit à la
-rencontre de l’ours.</p>
-
-<p>Il ne fallait pas songer à faire usage d’une
-arme à feu. Le moindre tremblement de la
-main pouvait être mortel pour Madeleine elle-même,
-que la balle aurait pu atteindre, ne fût-ce
-qu’en ricochant sur la paroi de granit.</p>
-
-<p>Tenant donc sa carabine de la main gauche,
-Georges brandit de la droite la hache à manche
-court qui ne quitte jamais l’Indien des
-prairies et le trappeur des forêts.</p>
-
-<p>Ce fut pour les spectateurs de cette scène
-émouvante une minute d’indicible angoisse.</p>
-
-<p>Debout, le couteau de chasse à la main, l’intrépide
-Madeleine attendait le choc du monstre.</p>
-
-<p>Elle vit venir du même œil le péril et le secours.</p>
-
-<p>L’animal était à bout de force. Mais quelque
-obscur instinct, quelque sombre fureur de vengeance
-le soutenait encore, sans nul doute. Son
-attaque n’en devait être que plus terrible.</p>
-
-<p>Essoufflé par la course qu’il venait de faire,
-Georges Vernant ne put que jeter un mot à la
-jeune fille.</p>
-
-<p>— A droite !</p>
-
-<p>A droite, c’est-à-dire vers la muraille de
-granit dans laquelle s’ouvrait un enfoncement
-suffisant pour permettre à Madeleine, en s’y
-blottissant, d’échapper à l’étreinte désespérée du
-grizzly.</p>
-
-<p>Elle entendit l’avis salutaire. D’un seul élan,
-elle se jeta dans la fente.</p>
-
-<p>Il était temps. Déjà l’ours s’était dressé sur
-ses pattes de derrière, énorme, aussi haut qu’un
-cheval. Il retomba avec un rugissement de
-rage impuissante sur la paroi de granit que
-rayèrent ses griffes furieuses.</p>
-
-<p>Mais avant qu’il eût touché terre, Vernant
-s’était rué sur lui.</p>
-
-<p>D’une main sûre et d’une vigueur herculéenne,
-la hache fut envoyée sur la nuque
-épaisse de l’animal. Telle fut la force du coup
-que le fer s’enfonça profondément entre les vertèbres
-cervicales. Le grizzly s’abattit comme
-une masse, pareil à un bœuf sous le maillet
-de l’abattoir.</p>
-
-<p>Alors, saisissant la jeune fille dans ses bras
-d’athlète, Georges l’emporta comme il eût fait
-d’un enfant sur la raide montée.</p>
-
-<p>— Madeleine, — lui dit-il en la déposant, — puis-je
-vous dire aujourd’hui que je vous
-aime ?</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas, mais elle sourit en lui
-serrant la main.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br />
-BLANCS ET ROUGES</h2>
-
-
-<p>Tout le monde était sauf. On n’avait eu à déplorer
-que la perte d’un cheval. Mais cette perte
-était fort sensible à Madeleine qui pleura devant
-le cadavre de sa belle jument, lâchement tuée
-par une balle qui était peut-être destinée à la
-jeune fille elle-même.</p>
-
-<p>Bien entendu, à partir de ce moment, la
-chasse fut abandonnée. On se borna à accueillir
-à coups de fusils les cinq grizzlys retardataires,
-lesquels, de leur côté, ne s’obstinèrent
-point dans une attaque aussi chaudement reçue,
-et regagnèrent leurs cavernes, emportant
-quelques balles dans leurs puissantes musculatures.</p>
-
-<p>On les laissa opérer leur retraite sans les inquiéter
-davantage. On avait hâte de se rassembler
-dans la plaine, loin de ces dangereux parages,
-afin d’y commenter les incidents de cette
-journée féconde en émotions.</p>
-
-<p>Le dépouillement des cadavres retint encore
-une heure environ les chasseurs sur le théâtre
-du drame. Après quoi, l’on se mit en quête
-d’un campement pour la nuit. Heureusement
-que les divers groupes disséminés dans la montagne
-rentrèrent chargés de butin et que le
-repas du soir, déjà assuré par les chasses des
-jours précédents, fut abondamment pourvu de
-viande fraîche.</p>
-
-<p>On dressa donc les tentes à portée de fusil
-des premiers versants. Par mesure de prudence,
-Wagha-na disposa sa troupe en colonne de
-guerre, et plaça des sentinelles à toutes les extrémités
-du camp.</p>
-
-<p>Et comme Georges l’interrogeait sur les motifs
-qui lui inspiraient ces mesures de prévoyance :</p>
-
-<p>— Mon cher enfant, — répondit le Bison
-Noir, — il s’est passé aujourd’hui des choses
-si extraordinaires que la plus méticuleuse prudence
-s’impose à nous. Nous devons être
-prêts à tout événement.</p>
-
-<p>— Oui, je sais, — fit Vernant, — vous faites
-allusion à ce coup de feu maladroit et à
-ce bonnet de fourrure entrevu par vous ?</p>
-
-<p>— S’il n’y avait là qu’une maladresse, vous
-ne me verriez point aussi préoccupé, mon cher
-Georges. Cette balle était celle d’un ennemi.
-Je ne dis pas que cet ennemi ait voulu tuer
-Madeleine, mais il la frappait indirectement,
-puisque, en tuant le cheval, c’est-à-dire en lui
-ôtant les moyens de fuir, il la livrait aux dents
-et aux griffes du grizzly.</p>
-
-<p>— Et l’on n’a pas pu s’emparer du misérable ?</p>
-
-<p>— Malheureusement non. L’homme s’est enfui
-avec une rapidité étonnante. Il a gagné un
-bouquet de pins sous lesquels il s’est perdu aux
-regards de ceux qui le poursuivaient.</p>
-
-<p>— Il faudrait pourtant s’en assurer. Qui soupçonnez-vous ?</p>
-
-<p>— Je soupçonne les deux Yankees que vous
-savez. Ces deux coquins préméditent depuis
-longtemps un mauvais coup. Hier, ils ont failli
-l’accomplir. Madeleine morte, sa succession
-était ouverte, comme jadis celle de son père.
-Et vous vous expliquez maintenant les causes
-de cet attentat.</p>
-
-<p>— Oui, je me l’explique, — murmura Vernant,
-dont la main se crispa sur la poignée de
-son revolver. — Mais cela ne s’accomplira pas,
-s’il plaît à Dieu ! J’aurai plutôt la tête de ces
-deux scélérats.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas tout, — continua Wagha-na.</p>
-
-<p>— D’autres indices m’ont frappé. Ces ours…</p>
-
-<p>— Ces ours ? — interrompit le jeune homme.</p>
-
-<p>— Que voulez-vous dire ? Ce n’étaient pas des
-complices, à coup sûr ?</p>
-
-<p>Le Bison Noir eut un fin sourire.</p>
-
-<p>— Au contraire, mon cher Georges, et beaucoup
-plus que vous ne pourriez le croire. Complices
-inconscients, cela va sans dire, mais qui
-ont joué leur rôle à merveille.</p>
-
-<p>— Je ne vous comprends pas.</p>
-
-<p>— Vous allez me comprendre. L’ours, le
-grizzly surtout, ne va jamais par bandes. Il est
-même très rare d’en rencontrer une famille
-chassant en commun. Il faut donc, pour que
-nous en ayons trouvé onze assemblés, qu’ils
-aient obéi à la fois à un mot d’ordre et à une
-poussée du dehors. Le mot d’ordre, cela va
-sans dire, a été donné à leurs meneurs. Pour
-les attirer sur le même point, il faut que, de
-directions opposées, on les ait rabattus sur nous,
-en même temps que l’on lançait devant eux le
-troupeau d’antilopes qui excita la convoitise de
-nos imprudents chasseurs.</p>
-
-<p>— Ainsi, vous supposez.</p>
-
-<p>— Je suppose, — je dirai même que c’est
-une certitude en mon esprit, — que cinquante
-ou soixante rabatteurs, pour le moins, ont envahi
-la montagne et formé un vaste cercle à
-dessein de pousser sur nous les fauves.</p>
-
-<p>Georges Vernant était renseigné. Aussi s’expliqua-t-il
-que les ordres très rigoureux
-de Wagha-na fixassent le départ de la colonne
-pour le lendemain à la première heure du jour.</p>
-
-<p>Agréé par Madeleine en qualité de fiancé, il
-avait obtenu d’elle et de Wagha-na la faveur
-de s’attacher aux pas de la jeune fille qu’il entendait
-ne plus quitter, maintenant qu’il savait
-de quelle sorte de périls elle était menacée.</p>
-
-<p>A l’aube, on plia les tentes. Puis Wagha-na
-distribua sa troupe à l’instar d’une petite armée.
-Cinquante cavaliers Sioux prirent la tête,
-formant une solide avant-garde ; quatre-vingts
-fermèrent la marche. Dans la troupe centrale
-fut placée Madeleine que flanquaient Sheen-Buck
-et Joë O’Connor, et que Georges Vernant
-précédait de quatre à cinq pas.</p>
-
-<p>Léopold Sourbin était venu se placer aux côtés
-du jeune Français Canadien.</p>
-
-<p>Depuis les événements de la veille, Léopold
-prisait très haut sa propre bravoure. Peu s’en
-fallait qu’il ne se plaçât sur un pied d’égalité
-avec l’intrépide jeune homme dont tout le monde
-avait pu admirer l’héroïsme.</p>
-
-<p>Quelque bonne opinion que Sourbin eût de la
-constance avec laquelle il avait supporté l’indicible
-terreur que lui avait causée la présence
-des ours, il avait cependant une vague conscience
-de la supériorité physique et morale de
-Georges Vernant et n’était pas fâché de s’approcher
-de lui, ne fût-ce que pour profiter des
-reflets de sa gloire.</p>
-
-<p>Celui-ci éprouvait des sentiments diamétralement
-opposés à l’égard du cousin de Madeleine,
-et il ne prenait aucun soin de les lui dissimuler.</p>
-
-<p>Aussi, lorsque l’aventurier eut poussé son
-cheval botte à botte avec lui, Vernant ne put-il
-se défendre d’une rudesse que justifiaient les
-circonstances et surtout les apparences défavorables
-à Léopold.</p>
-
-<p>— A propos, monsieur Sourbin, — lui dit-il
-à brûle-pourpoint, — que sont devenus vos
-amis ?</p>
-
-<p>— Quels amis ? — demanda naïvement l’interpellé,
-qui n’avait pu s’empêcher de tressaillir.</p>
-
-<p>— Mais ces deux gredins qui nous ont suivis,
-ces deux Yankees de mauvaise mine ?</p>
-
-<p>— Vous appelez ça mes amis ? — répliqua le
-Français avec une moue dédaigneuse. — Mais,
-Monsieur, je n’ai jamais eu que des relations
-d’affaires avec ces gens-là. Je ne m’enquiers
-pas de leurs faits et gestes.</p>
-
-<p>— Vous avez tort, — répliqua brutalement
-Georges. — Vous feriez mieux de vous en enquérir,
-car ce sont deux misérables coquins,
-auxquels je casserai la tête à notre première
-rencontre avec eux.</p>
-
-<p>Pour le coup, cette vigoureuse assurance
-donnée par Vernant réjouit l’âme de Léopold.</p>
-
-<p>Il éclata d’un rire aigu, qui témoignait d’une
-satisfaction profonde.</p>
-
-<p>Parbleu ! mon cher Monsieur, — avoua-t-il, — ce
-n’est pas moi qui les défendrai.</p>
-
-<p>Et, voyant que son interlocuteur attachait sur
-lui un regard malgré tout surpris, il s’empressa
-de rectifier ses paroles en ce qu’elles paraissaient
-révéler d’égoïsme satisfait.</p>
-
-<p>— Si je vous parle ainsi, ce n’est pas que le
-procédé ne me semble un peu vif. En France,
-nous nous en remettons à la justice du soin
-d’exécuter les criminels. Mais je ne doute pas
-que vous n’ayez de bonnes raisons pour vous
-guider, et c’est pour cela que, sans vous approuver
-entièrement, je ne me jetterai pas à la
-traverse de vos intentions.</p>
-
-<p>— Vous auriez grand tort, en effet, de le
-faire, — répliqua Georges avec la même rudesse
-de ton et d’expression. — Vous ne les sauveriez
-pas et, dans la bagarre, il pourrait vous
-arriver d’attraper des horions.</p>
-
-<p>La conversation tournait à l’aigre, et force
-était bien à Léopold de reconnaître que son compagnon
-de route, jusque-là d’une rare urbanité,
-était devenu peu liant.</p>
-
-<p>Un incident, imprévu pour tous, sauf peut-être
-pour Wagha-na, y mit un terme.</p>
-
-<p>On vit revenir tout à coup une dizaine des
-cavaliers de l’avant-garde.</p>
-
-<p>Le Bison Noir n’attendit pas qu’ils l’eussent
-rejoint. En un temps de galop, il se porta au-devant
-d’eux et recueillit les informations qu’ils
-lui apportaient. Elles n’étaient rien moins que
-rassurantes.</p>
-
-<p>Le jeune chef Sioux, qui conduisait le détachement,
-avait vu brusquement surgir de l’horizon
-de l’ouest, venant d’une gorge des montagnes,
-une trentaine de cavaliers américains,
-armés jusqu’aux dents et portant l’uniforme gris
-et le chapeau de feutre à plumes de la milice des
-frontières.</p>
-
-<p>Il avait fait halte et attendu l’arrivée des soldats.</p>
-
-<p>Leur chef, un lieutenant, d’aspect rude et
-grossier, s’était avancé, les interrogeant avec
-brutalité.</p>
-
-<p>— D’où venaient-ils ? Que faisaient-ils en ces
-parages ? Quel était leur chef ?</p>
-
-<p>Le jeune Sioux n’était pas d’humeur endurante.
-Il avait répondu avec vivacité.</p>
-
-<p>Alors, les voix s’étaient grossies avec les
-expressions. Les soldats de l’Union, inférieurs
-en nombre et se trouvant en présence d’adversaires
-bien armés, avaient baissé le ton, tout en
-déclarant qu’ils s’opposaient au passage de la
-troupe et qu’ils feraient appel aux garnisons des
-forts voisins.</p>
-
-<p>Devant cette attitude hostile, le chef sioux
-n’avait voulu prendre aucune décision.</p>
-
-<p>Il en avait donc immédiatement référé à celui
-qu’il tenait lui-même pour son supérieur, à
-Wagha-na.</p>
-
-<p>A ces nouvelles, celui-ci n’hésita pas. Il fit
-presser l’allure de la troupe et se trouva en moins
-d’une demi-heure sur le théâtre de la conférence.</p>
-
-<p>A la vue du formidable renfort que recevaient
-leurs adversaires, les Yankees ne se sentirent
-point rassurés.</p>
-
-<p>Wagha-na, accompagné de Georges, de Joë et
-de Sheen-Buck, sortit des rangs des Indiens et
-s’avança à quelques pas seulement du détachement
-américain. En anglais très pur, il engagea
-le dialogue.</p>
-
-<p>— Que nous voulez-vous, Messieurs ? demanda-t-il
-poliment.</p>
-
-<p>L’officier répondit avec brusquerie qu’il exécutait
-les ordres donnés à tous les chefs de stations
-militaires à rencontre de bandes indiennes
-non soumises qui se rapprochaient de moins de
-trois milles de la frontière.</p>
-
-<p>— Je vous ferai remarquer, répliqua le Bison
-Noir, que nous sommes ici à huit milles au
-moins de cette frontière et que c’est vous, en
-ce moment, qui violez le territoire de Sa Majesté
-Britannique.</p>
-
-<p>La remarque était si juste que le lieutenant
-parut fort embarrassé.</p>
-
-<p>— Vous n’avez donc rien à faire ici, Messieurs,
-poursuivit le Bison Noir. Toute persistance de
-votre part serait une véritable déclaration de
-guerre à l’Angleterre dont nous sommes les
-loyaux sujets.</p>
-
-<p>— Les Sioux ne sont point sujets de l’Angleterre,
-voulut rectifier l’officier. Leurs tribus
-sont établies officiellement et reconnues par
-le Congrès de l’Union sur les terres du Dakotah.</p>
-
-<p>— Les Sioux n’ont pas tous accepté d’être
-citoyens des réserves, répondit le jeune chef
-avec feu.</p>
-
-<p>L’officier le regarda de travers. La rectification
-était précise. Mais il n’entendait pas recevoir
-de leçon en présence de ses hommes.</p>
-
-<p>— Ceux qui n’ont point accepté sont des réfractaires,
-tenus pour des ennemis.</p>
-
-<p>— Fort bien, Monsieur, concéda Wagha-na.
-Mais votre remarque n’est fondée, tout au plus,
-que sur le territoire américain. Or, vous êtes ici
-en terre anglaise.</p>
-
-<p>— C’est la seconde fois que vous me le dites !
-s’exclama le lieutenant bourru.</p>
-
-<p>— Afin de vous rappeler que vous n’avez plus
-rien à faire ici, et que vous aggravez votre situation
-en prolongeant votre séjour.</p>
-
-<p>Ces derniers mots parurent irriter les soldats.
-Plusieurs d’entre eux portèrent ostensiblement
-la main à leurs fontes ou à leurs ceintures,
-comme pour y prendre leurs pistolets.</p>
-
-<p>Mais Wagha-na, changeant alors de ton, apostropha
-sévèrement l’officier.</p>
-
-<p>— Lieutenant, dit-il, vous êtes responsable
-de ce qui pourra arriver. Ceci est un acte d’hostilité
-au premier chef. Si vous ne le réprimez
-pas à l’instant, je vous arrête, vous et vos
-hommes et je ne me tiendrai pour satisfait qu’après
-vous avoir remis prisonniers aux autorités
-canadiennes de Vancouver.</p>
-
-<p>Les Yankees ne répondirent que par de sourdes
-imprécations.</p>
-
-<p>— En voilà assez, conclut le Bison Noir.
-Vous avez le temps de regagner la frontière
-au galop. Toute résistance de votre part serait
-aussi vaine que coupable. Allons, Messieurs,
-adieu et sans rancune.</p>
-
-<p>Son geste désignait aux trente agresseurs
-l’escadron nombreux que formaient derrière lui
-les cavaliers Sioux.</p>
-
-<p>Le lieutenant rassembla ses hommes. Sans
-une politesse, sans un salut à l’adresse de ses
-courtois adversaires, il jeta l’ordre du départ, et
-le détachement prit la route du Sud dans un
-nuage de poussière.</p>
-
-<p>— Cette fois, je l’espère, fit Georges Vernant,
-nous en avons fini avec ces désagréables voisins ?</p>
-
-<p>Wagha-na hocha la tête.</p>
-
-<p>— Rien n’est moins sûr. A vrai dire, ils ne
-se risqueront point eux-mêmes. Mais il n’en
-faudrait pas augurer qu’ils ne nous susciteront
-pas d’autres ennuis.</p>
-
-<p>Et, renouvelant ses ordres, il fit presser encore
-l’allure de la troupe. On ne la ralentit
-qu’au bout du trentième mille. Cette fois, la
-plaine paraissait suffisamment vaste et la distance
-assez grande de la frontière pour n’avoir
-plus à appréhender de nouveaux contacts avec
-les Yankees.</p>
-
-<p>Alors seulement, Wagha-na fit connaître à
-Georges les dernières craintes qu’il avait conçues.</p>
-
-<p>Cette lutte de l’élément rouge contre l’élément
-blanc atteint parfois à un degré de férocité
-inouïe. La haine est égale de part et d’autres,
-et mille causes secondaires viennent
-s’ajouter au séculaire antagonisme des races
-pour lui donner un caractère de sauvagerie inconnue
-en Europe et même chez les peuples
-orientaux.</p>
-
-<p>La religion elle-même vient aigrir le conflit
-et rendre les adversaires plus implacables.</p>
-
-<p>Il est un motif, entre autres, que les blancs
-invoquent pour justifier leurs propres cruautés
-et qui, en effet, donne à la guerre une apparence
-odieuse. C’est l’habitude qu’ont malheureusement
-conservée presque toutes les tribus
-indiennes, et qui ne semble pas près de disparaître,
-de scalper l’ennemi abattu. On sait que
-l’usage du scalp a cette particularité affreuse de
-ne point toujours entraîner la mort des victimes.
-Mais il leur laisse une existence souffreteuse,
-exposée à toutes les douleurs du système
-nerveux, à tous les accidents cérébraux, sans
-parler du ridicule amer auquel les expose une
-calvitie anormale.</p>
-
-<p>De leur côté, les rouges reprochent aux blancs
-leurs exactions, leurs pillages, la dépossession
-ininterrompue, que n’a même pas arrêtée cette
-création des « réserves, » ou garantie de certains
-territoires libres laissés par la race conquérante
-à la race conquise.</p>
-
-<p>Et comme la force matérielle, sans cesse accrue
-par les progrès de la science, donne toute
-supériorité aux blancs, il en résulte que les Rouges,
-pour compenser cette infériorité, recourent
-à toutes les perfidies, à toutes les ruses de la
-guerre de « sauvages », nom que cette guerre
-justifie amplement.</p>
-
-<p>De là violences systématiques, extermination
-par le fer, le feu, le poison, la maladie, la faim.</p>
-
-<p>Il n’est pas jusqu’à la trahison qui ne serve la
-diplomatie des belligérants.</p>
-
-<p>« Diviser pour régner, » la formule attribuée
-à la perfide Albion, est aussi celle des autres
-nations, et plus spécialement de celles qui
-se réclament d’une origine saxonne.</p>
-
-<p>En vertu de cet aphorisme, les États-Unis
-poussent à la guerre les unes contre les autres
-les peuplades sauvages qu’ils ne peuvent s’assimiler.
-Ces luttes intestines aident mieux aux
-progrès de leur ennemi commun que toute victoire
-directe de celui-ci. C’est un moyen aussi
-ancien que le monde et dont tous les conquérants
-ont reconnu l’efficacité.</p>
-
-<p>Et c’était à ce procédé de victoire déloyale
-que Wagha-na avait fait allusion, lorsqu’il avait
-dit à Georges Vernant :</p>
-
-<p>— Il n’en faudrait point augurer qu’ils ne
-nous susciteront pas d’autres ennuis.</p>
-
-<p>Cependant la colonne, à peu près rassurée,
-avait résolu de prendre encore pendant quelques
-heures les distractions de la chasse.</p>
-
-<p>On ne pouvait s’éloigner ainsi de ces régions
-presque désertes que la saison favorisait merveilleusement
-sous le rapport de l’abondance
-autant que de la qualité du gibier.</p>
-
-<p>Mais ces territoires giboyeux attirent les chasseurs
-de toutes les parties du Continent septentrional.</p>
-
-<p>Aussi, le front de Wagha-na était-il resté soucieux
-malgré la retraite des Yankees.</p>
-
-<p>Pressé de questions par Georges Vernant, il
-lui expliqua ses inquiétudes.</p>
-
-<p>— L’effort que je poursuis depuis vingt ans,
-vous devez le comprendre, n’est pas fait pour
-plaire à la race conquérante. Songez-y. Qu’adviendrait-il,
-si j’arrivais à rassembler en corps
-de nations toutes les tribus errantes de la race
-Rouge ? Elles comptent encore deux millions et
-demi d’individus. C’est un chiffre qui serait
-doublé en trente ans, si un peu plus de bien-être,
-la pratique d’une sage hygiène, permettaient
-à nos malheureuses familles de s’affranchir
-du plus grand nombre des causes de mortalité
-qui les décime.</p>
-
-<p>Or, une telle reviviscence de races qu’ils n’ont
-su, jusqu’ici, que détruire, serait de nature à
-alarmer les blancs. Il paraît que la civilisation
-exige notre holocauste. — Afin d’entraver une
-telle action, le Yankee pousse à la rivalité des
-tribus entre elles et, par malheur, il réussit
-auprès de bon nombre d’entre elles. Je compte
-chez les hommes rouges d’implacables ennemis
-de mes idées et de mes efforts. Les races du Sud,
-Apaches et Comanches, plus spécialement, que
-je n’ai pu encore aborder de front, font une
-effroyable guerre à tous ceux que j’ai déjà pu
-rallier sous ma bannière. Nous passons à leurs
-yeux pour d’abominables traîtres qu’il faut massacrer
-sans pitié. — Or, c’est précisément en ce
-moment que ces tribus remontent du Texas, de
-la Californie, du Mexique même, vers les prairies
-que nous traversons. Maintenant, vous rendez-vous
-compté de mon angoisse.</p>
-
-<p>— Oui, répondit Vernant, elles sont dignes
-d’un grand cœur comme le vôtre, car, dans un
-conflit de ce genre, c’est toujours la lutte fratricide,
-le sang indien qui coule.</p>
-
-<p>— Merci, mon cher Georges, de me comprendre
-si bien. Vos paroles m’apportent une
-véritable consolation, répondit l’Indien avec
-une émotion qui fit monter des larmes sous
-ses paupières.</p>
-
-<p>Les appréhensions de Wagha-na n’étaient,
-hélas ! que trop fondées.</p>
-
-<p>Lorsque, après vingt-quatre heures de repos
-à la fois matériel et moral les Sioux reprirent
-la route du Nord-Est, que l’on ne devait
-plus interrompre désormais, la vue d’un nuage
-gris sur l’horizon du Sud alarma le Bison
-Noir.</p>
-
-<p>— Allons ! — fit-il tristement, — voilà ce
-que je craignais.</p>
-
-<p>On fut promptement renseigné.</p>
-
-<p>Le nuage n’était que la poussière soulevée par
-une nombreuse cavalerie.</p>
-
-<p>Quand celle-ci fut à portée de carabines, on
-ne put se méprendre sur ses intentions, non
-plus que sur son caractère. Cinq cents Comanches
-environ, reconnaissables aux teintes sanglantes
-de leurs peintures et de leurs splendides
-panaches de plumes, à leurs longues
-lances barbelées, aux arcs dont beaucoup encore
-affectent de se servir, en haine de la civilisation
-européenne, arrivaient à fond de train.</p>
-
-<p>On les voyait, cavaliers sans rivaux, le torse
-nu, les jambes vêtues du pantalon mexicain
-fendu, les pieds chaussés de magnifiques mocassins, — une
-vanité presque nationale, — exécuter
-de merveilleuses voltes sur leurs superbes mustangs
-qu’ils montaient à crû, n’ayant adopté de
-leur contact avec les blancs que l’habitude du
-mors et des éperons d’acier.</p>
-
-<p>Wagha-na ne perdit pas son temps aux réflexions
-philanthropiques.</p>
-
-<p>Il connaissait ses adversaires pour les avoir
-trop souvent rencontrés en des heurts de
-ce genre.</p>
-
-<p>Il fallait donc se mettre en garde sur le
-champ contre leur première charge, afin de leur
-imposer le salutaire respect des armes à feu,
-plus redoutables que les lances.</p>
-
-<p>Les Sioux formèrent donc une double colonne,
-sur deux rangs, s’unissant à l’une des extrémités,
-de manière à présenter à l’ennemi l’ouverture
-d’un angle hérissé de canons de carabines en joue.</p>
-
-<p>Cette tactique, inventée par Wagha-na, avait
-pour principal avantage de paralyser la fougue
-de l’ennemi.</p>
-
-<p>En effet, celui-ci, soit qu’il chargeât en colonne,
-soit qu’il se déployât en ligne, recevait,
-tout d’abord, un feu de front terrible. Emporté
-par son élan, il venait s’engager dans l’ouverture
-de l’angle qui, se rompant alors, permettait
-aux deux ailes des Sioux de l’envelopper en le
-fusillant sur les flancs, pour se rejoindre en
-arrière et recommencer la même manœuvre.
-Alors, se retournant vers Georges, le Bison
-Noir lui demanda.</p>
-
-<p>— Mon cher enfant, voulez-vous vous charger
-d’une mission de confiance ?</p>
-
-<p>— Oui, répondit Vernant sans hésiter.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br />
-BATAILLE</h2>
-
-
-<p>La mission dont le Bison Noir chargeait le
-jeune homme était celle de parlementaire.</p>
-
-<p>Escorté de Sheen-Buck, qui parlait tous les
-dialectes indiens, le fiancé de Madeleine s’avança
-donc à la rencontre des Comanches sans avoir
-mis aucun signe de paix ou de guerre au canon
-de sa carabine. Il ne fallait point avoir l’air de
-suspecter les intentions des Comanches, afin de
-ne leur fournir aucun prétexte à ouvrir les hostilités.</p>
-
-<p>Pour mieux prouver sa confiance, Georges
-rejeta sa carabine sur son dos et salua en soulevant,
-son chapeau dès qu’il se trouva à portée
-de la voix.</p>
-
-<p>Trois Indiens se détachèrent du gros, de la
-troupe et rendirent le salut en étendant les
-mains en avant.</p>
-
-<p>Alors Georges parla à voix claire, se servant
-de la langue anglaise.</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Gentlemen</span>, demanda-t-il, est-ce nous que
-vous cherchez et avez-vous l’intention de faire
-route avec nous ?</p>
-
-<p>Celui qui paraissait le chef répondit en fort
-mauvais anglais :</p>
-
-<p>— C’est vous que nous cherchons, mais non
-pour cheminer avec vous. La prairie est large,
-et les hommes de cœur ne font pas leur compagnie
-des brigands.</p>
-
-<p>— Qui appelez-vous brigands ? demanda Vernant,
-très calme.</p>
-
-<p>— Ceux qui ne craignent pas d’entrer sur les
-terres des hommes libres pendant leur absence
-pour y poursuivre le gibier qui ne saurait leur
-appartenir.</p>
-
-<p>— En ce cas, le reproche ne nous concerne
-pas. Nous sommes comme vous des hommes libres,
-et nous exerçons les droits que nous ont
-accordés la nature et les lois des peuples.</p>
-
-<p>— Qu’êtes-vous donc venus faire sur nos
-terres ? Si l’homme blanc se fait l’allié du
-rouge, c’est pour préparer quelque trahison.</p>
-
-<p>Ici Sheen-Buck intervint.</p>
-
-<p>Il vit bien que le conflit reposait tout entier
-sur un malentendu habilement exploité par les
-Yankees.</p>
-
-<p>Il expliqua donc au chef Comanche que ses
-camarades étaient des Sioux qui, vingt jours
-plus tôt, s’étaient rassemblés aux campements
-du lac de l’Esclave et qui relevaient simplement
-des autorités canadiennes.</p>
-
-<p>Le chef Comanche était d’humeur mauvaise.
-Il ne cherchait que la querelle.</p>
-
-<p>— Les Sioux sont des chiens, répliqua-t-il
-violemment. Ils servent les blancs contre leurs
-frères.</p>
-
-<p>— Je ne suis point un Sioux, répondit
-dédaigneusement le Pawnie, que la fréquentation
-des blancs dans leurs propres domaines
-avait rendu fort indifférent à de telles injures.</p>
-
-<p>Et, haussant les épaules, il reprit silencieusement
-sa place à côté de Vernant.</p>
-
-<p>Celui-ci voulait clore le débat.</p>
-
-<p>— Voyons, dit-il, que nous demandez-vous ?
-Quel est l’objet de vos réclamations ?</p>
-
-<p>— Que les Sioux et les blancs qui sont avec
-eux nous livrent dix de leurs chefs, et, parmi
-eux, Wagha-na, le Bison Noir.</p>
-
-<p>Le jeune homme contint la colère qui commençait
-à le gagner.</p>
-
-<p>— Et… si nous refusons ? demanda-t-il ?</p>
-
-<p>— Les Comanches sont gens d’honneur. Ils
-savent tirer vengeance des injures qu’on leur
-fait.</p>
-
-<p>— Très bien ! répliqua Georges. Ce sera
-tant pis pour vous s’il vous arrive du désagrément.</p>
-
-<p>Il revint au galop vers Wagha-na auquel il
-transmit les insolentes exigences de l’ennemi.</p>
-
-<p>— Allons ! fit le Bison Noir, il n’y a pas
-moyen de l’éviter. Il faut en découdre.</p>
-
-<p>Sur-le-champ, il fit prendre à sa troupe l’ordre
-de bataille indiqué.</p>
-
-<p>L’ennemi se rendit compte des dispositions
-de combat. Il n’attendit pas l’attaque.</p>
-
-<p>Les cinq cents Comanches se ruèrent, la lance
-en avant sur les Sioux.</p>
-
-<p>Une effroyable décharge les accueillit.</p>
-
-<p>Cent quatre-vingts carabines avaient fait feu
-en même temps, renversant soixante cavaliers
-au moins.</p>
-
-<p>Et, tout aussitôt, l’angle se rompant, les deux
-ailes des Sioux passèrent à toute bride sur le
-flanc de la colonne ennemie qu’elles fusillèrent
-à bout portant.</p>
-
-<p>Tout cela s’était accompli avec la rapidité de
-la foudre. Une centaine des féroces cavaliers
-étaient tombés morts ou blessés, sans avoir
-même pu joindre leurs adversaires.</p>
-
-<p>Les Comanches, déconcertés par cette tactique
-inconnue, se divisèrent à leur tour en deux
-colonnes de deux cents hommes environ et,
-chargeant en ligne de deux côtés à la fois, ripostèrent
-avec les flèches et le plomb.</p>
-
-<p>Cette riposte fut meurtrière pour les Sioux
-dont une vingtaine tombèrent, plus ou moins
-grièvement atteints.</p>
-
-<p>Wagha-na comprit le danger qu’il y aurait à
-laisser les Comanches multiplier les
-tentatives de ce genre.</p>
-
-<p>Il réunit donc sous sa main les trente-cinq
-compagnons qu’il avait emmenés de Dogherty,
-les massant en une seule colonne derrière laquelle
-vint se ranger le chef Sioux avec ses
-meilleurs cavaliers, tandis que les autres se
-formaient en ailes développées. Et sur un
-commandement du Bison Noir, tout l’escadron
-fondit, bride abattue, sur les Comanches.</p>
-
-<p>A cinquante mètres, le premier groupe s’ouvrit
-et fit feu.</p>
-
-<p>Tous les coups portèrent. Quarante Comanches
-tombèrent. Et avant qu’ils eussent réparé
-le désordre de leurs rangs, la colonne entière
-les troua, les culbuta, sabres, haches ou
-lances en mains.</p>
-
-<p>Ainsi rompus, ils durent essuyer derechef
-le feu à bout portant des deux ailes des Sioux.</p>
-
-<p>Alors, frappés d’épouvante, ne pouvant se
-rejoindre, les deux tiers d’entre eux tournèrent
-leurs bêtes vers le Sud et se mirent à fuir à
-travers la prairie.</p>
-
-<p>C’était la victoire pour Wagha-na et les
-Sioux.</p>
-
-<p>Le combat n’avait pas duré plus de vingt minutes.
-Les pertes des Comanches étaient énormes.
-La moitié de leur effectif était mort ou
-blessé. Le reste, démoralisé, se dérobait à la
-poursuite de leurs vainqueurs.</p>
-
-<p>Pour ceux-ci, c’était le moment critique.</p>
-
-<p>En effet, malgré les efforts pour les maintenir,
-Wagha-na put constater avec douleur que
-l’instinct sauvage reprenait le dessus et qu’il
-était impossible de maîtriser la furie de ces
-brutes affolées par la soif du carnage.</p>
-
-<p>Des cent quarante hommes que conduisait
-le jeune chef, une centaine s’était élancée à la
-poursuite des fuyards.</p>
-
-<p>Le chef lui-même les y avait entraînés, obéissant
-autant à la vaine gloriole du commandement
-qu’aux impulsions ataviques qui le poussaient au
-massacre. Le reste courait à travers le champ
-de bataille, s’y livrant à la hideuse besogne de
-la conquête des chevelures.</p>
-
-<p>— Voilà le moment le plus dangereux, de la
-journée, dit tout bas le Bison Noir à Georges
-Vernant. Tant qu’il ne s’est agi que de combattre,
-j’ai pu tenir mes hommes dans la main.
-Mais à présent, les voici lâchés. Nous devons
-à la plus élémentaire prudence de ne point les
-attendre. Un retour offensif des Comanches nous
-serait désastreux.</p>
-
-<p>Sur son ordre, on sonna de la trompe pour
-rallier les Indiens épars dans la plaine. Une
-vingtaine obéirent à l’appel. Les autres poursuivirent
-leur odieuse besogne.</p>
-
-<p>Alors, le Bison Noir, pressant la marche de
-ses cavaliers, s’abandonna à de mornes rêveries.</p>
-
-<p>Des doutes cruels lui venaient sans doute sur
-l’efficacité de sa mission.</p>
-
-<p>Il avait voulu réunir en un seul faisceau tous
-les représentants de sa race. Et voilà que cette
-race elle-même lui paraissait condamnée par
-Dieu à la destruction. Ce n’était pas seulement
-les blancs qui travaillaient à hâter l’heure de
-sa disparition ; eux-mêmes conspiraient à leur
-ruine. Ils se faisaient les complices de la haine
-universelle ; ils justifiaient le mépris et les malédictions
-des peuples civilisés en tournant contre
-eux-mêmes leurs armes fratricides.</p>
-
-<p>Oui, c’étaient là pour le vaillant chef,
-d’amers sujets de méditations.</p>
-
-<p>Tout en cheminant, il ne pouvait se défendre
-de la plainte. Il versait le trop plein de son
-cœur dans l’âme de Georges Vernant, devenu
-mieux encore que Madeleine le confident de ses
-pensées.</p>
-
-<p>C’est qu’en effet sa tendresse toute paternelle
-envers la jeune fille lui faisait un scrupule de
-jeter une tristesse dans cette jeune âme, d’assombrir
-son front et ses lèvres où il n’aurait
-voulu voir briller que de riantes préoccupations.
-Et sa propre tristesse prenait souvent les accents
-et les dehors de la colère.</p>
-
-<p>— Ah ! les misérables ! prononçait-il, les misérables !</p>
-
-<p>Certes, nul ne pouvait se méprendre au sens
-de ces imprécations.</p>
-
-<p>Elles contenaient bien plus encore la pitié
-que le ressentiment.</p>
-
-<p>— Il faut leur pardonner, disait plus doucement
-Georges. Pouvez-vous donc leur en vouloir
-de ce qu’ils ne pénètrent pas toute la
-grandeur, toute la noblesse de vos projets sur
-eux ? S’est-il jamais trouvé un peuple qui ait
-compris l’œuvre des hommes de génie qui l’ont
-arraché à la mort ou conduit à la gloire ? L’histoire
-n’en offre pas d’exemple.</p>
-
-<p>Et, avec de telles paroles, il apaisait cette âme
-qui avait parfois ses moments de défaillance.</p>
-
-<p>Le soir de ce jour, lorsqu’on dressa les tentes,
-à vingt milles du champ de bataille, on fut rejoint
-par le jeune chef Sioux et une partie de
-son effectif. L’orgueilleux jeune homme montrait
-à tout venant douze scalps saignants pendus
-aux franges de sa selle.</p>
-
-<p>Wagha-na n’y put tenir. Il éclata devant ce
-hideux spectacle et sa douleur s’exhala en une
-formidable allocution. — Chinga-Roa, le Renard
-avisé, peut être fier de ses exploits, — s’écria-t-il
-avec une ironique véhémence. — Il a réussi à
-retrouver en une seule journée la barbarie stupide
-des temps où l’homme Rouge se faisait
-exterminer en masses par les Visages Pâles.
-Vainqueur des Comanches, il s’est égalé à eux
-en férocité. Et maintenant c’est du sang de ses
-frères que ses mains sont dégouttantes.</p>
-
-<p>Et cependant, Chinga-Roa, le Renard Avisé,
-avait juré de ne jamais verser ce sang ; il avait
-promis à son père Wagha-na de ne combattre
-que pour défendre sa vie et d’aider de toutes
-ses forces au relèvement de sa race. Mais Chinga-Roa
-est comme tous les jeunes hommes à cerveau
-faible. Il a le cœur du lion et la cervelle
-du lièvre. Il oublie le soir ce qu’il a juré le
-matin.</p>
-
-<p>L’apostrophe était rude. Elle fit tressaillir le
-jeune homme et, à plusieurs reprises, pendant
-que le Bison Noir parlait, lui-même et ses guerriers
-laissèrent voir une violente irritation.</p>
-
-<p>Peu s’en fallut qu’une querelle n’éclatât.</p>
-
-<p>Pourtant le chef Sioux fit preuve, en cette
-circonstance, d’une louable abnégation.</p>
-
-<p>D’une voix qui tremblait un peu, il prononça
-ces paroles de soumission :</p>
-
-<p>— Mon père Wagha-na a raison, et je reconnais
-que j’ai agi en homme inconsidéré. Chinga-Roa
-a manqué à la promesse qu’il avait faite.
-Il s’est laissé aller à la colère contre les Comanches
-parce que les Comanches ont dit que les
-Sioux étaient des chiens. Que mon père Wagha-na
-oublie la faute commise aujourd’hui. Le
-Renard Avisé saura se souvenir des conseils de
-la sagesse. Il n’agira plus qu’après avoir pris
-l’avis des têtes blanches.</p>
-
-<p>C’était une amende honorable, une loyale
-confession.</p>
-
-<p>Le Bison Noir s’avança vers le jeune homme
-et lui posa sa main droite sur le front.</p>
-
-<p>— Chinga-Roa a réparé sa faute, dit-il gravement.
-Il vient de parler comme devraient
-le faire tous les hommes de la race Rouge.
-Qu’il se souvienne de ce jour. Je ne l’oublierai
-pas.</p>
-
-<p>La réconciliation ainsi faite, Wagha-na emmena
-l’impétueux Sioux sous sa tente.</p>
-
-<p>— Combien as-tu perdu d’hommes ? demanda-t-il
-en attachant son œil d’aigle sur les yeux
-troublés de Chinga-Roa.</p>
-
-<p>Le Renard avisé baissa le front, confus, en
-balbutiant :</p>
-
-<p>— Les Comanches sont les plus lâches des
-hommes. Ils sont revenus en forces quand ils
-nous ont vus peu nombreux.</p>
-
-<p>Le Pawnie renouvela sa question.</p>
-
-<p>— Dix-sept des nôtres sont morts, avoua-t-il,
-mais nous avons mis en fuite les Comanches.</p>
-
-<p>Un soupir gonfla la poitrine du Bison Noir.
-Mais il n’ajouta aucun reproche à ceux qu’il
-avait déjà adressés. Il avait d’autres soucis.</p>
-
-<p>La fuite des Comanches lui paraissait due
-moins à une victoire des Sioux qu’à la pratique
-d’une de ces ruses de guerre dont il savait ses
-compatriotes coutumiers. Il était à craindre
-qu’on n’eût, la nuit venue, quelque attaque imprévue
-à subir.</p>
-
-<p>On prit donc toutes les précautions nécessaires.
-Les abords du camp furent largement
-éclairés sur une circonférence distante de cent
-cinquante mètres des tentes, afin que les flèches
-de l’ennemi ne pussent venir silencieusement
-assaillir les chasseurs endormis.</p>
-
-<p>L’événement prouva que l’on avait eu raison
-de se méfier d’une surprise.</p>
-
-<p>En effet, vers trois heures du matin, un sifflement
-pareil au bruit d’un bâton vivement
-tourné annonça que les perfides méridionaux
-étaient revenus à la charge. Une première flèche,
-dépassant le cercle des torches, vint se ficher
-en terre à une soixantaine de mètres des premières
-tentes, prouvant la sagesse des mesures
-prises par le Bison Noir.</p>
-
-<p>L’ordre qu’il avait donné fut rigoureusement
-exécuté. Personne ne bougea. Aussi l’ennemi,
-s’enhardissant, envoya-t-il une seconde volée
-de flèches. Une trentaine de celles-ci parvinrent
-dans la zone la plus rapprochée du camp.</p>
-
-<p>Alors seulement Wagha-na fit sortir des tentes
-une soixantaine d’hommes qui s’avancèrent, en
-rampant sur les mains et les genoux, jusqu’à la
-limite atteinte par les flèches. Distribués en
-quatre groupes principaux, ils firent face aux
-quatre points cardinaux, conservant la position
-couchée. Les ordres se donnèrent à voix basse,
-et recommandation fut faite de tirer au jugé à
-la hausse de quatre-vingt mètres et au niveau
-moyen de la ceinture d’un homme.</p>
-
-<p>Puis, tout rentra dans le silence.</p>
-
-<p>Il était convenu que les hommes tireraient
-au commandement, sur un coup de sifflet. Si
-l’attaque était simultanée, les quatre groupes
-feraient feu en même temps devant eux, afin
-de balayer le terrain. En même temps, la réserve
-de la troupe, d’un nombre, égal, se tiendrait
-au centre du camp, prête à charger sur
-le point le plus menacé.</p>
-
-<p>Wagha-na avait appelé près de lui Joë
-O’Connor, auquel il avait confié une petite boîte
-de cuir assez semblable à un appareil photographique,
-lui enjoignant de n’en faire usage qu’au
-moment opportun.</p>
-
-<p>Une vingtaine de minutes s’écoulèrent sans
-qu’aucun signe menaçant se produisît.</p>
-
-<p>Brusquement une rumeur sourde s’éleva aux
-abords du camp, et une nuée de flèches passa
-en sifflant.</p>
-
-<p>Elle vint s’abattre à peu près à la même
-portée que les précédentes. Quelques-unes
-néanmoins dépassèrent cette portée. L’une
-d’elles troua une tente, une autre, plus efficace
-encore, cloua au sol le bras d’un des Sioux.</p>
-
-<p>Mais, en même temps, une dizaine de balles
-déchirèrent les toiles du campement. Deux
-Sioux furent assez grièvement blessés aux
-jambes. L’ennemi, convaincu que ses adversaires
-étaient couchés, avait tiré au ras du
-sol.</p>
-
-<p>L’attaque avait été générale, sauf du côté d’où
-les balles étaient venues.</p>
-
-<p>Un coup de sifflet donna le signal de la riposte.</p>
-
-<p>Celle-ci fut terrible.</p>
-
-<p>Soixante coups de feu éclatèrent simultanément
-et tout aussitôt la plaine s’emplit de cris
-et de gémissements.</p>
-
-<p>La décharge avait porté sur tous les points.
-Les tireurs avaient dirigé leur feu en éventail,
-et l’ennemi imprudent venait d’être fauché par
-cette foudroyante réplique. Ils avaient cru surprendre ;
-c’étaient eux qui étaient surpris.</p>
-
-<p>Alors Joë O’Connor s’avança, porteur de la
-boîte que lui avait confiée Wagha-na. Sur
-l’ordre de celui-ci, les quatre pelotons se rassemblèrent,
-et la réserve sortit à son tour, l’arme
-chargée, prête à donner au commandement.</p>
-
-<p>Dans la plaine, des bruits divers se faisaient
-entendre. On percevait des renâclements et des
-cliquetis de sabots de cheval.</p>
-
-<p>Il était manifeste que, pour débusquer les
-tireurs aperçus à la lueur d’une décharge qui
-avait dû leur être excessivement meurtrière, les
-Comanches allaient charger dans l’obscurité.</p>
-
-<p>On n’avait pas le temps de plier les tentes.
-Mais les chevaux étaient là. En un clin d’œil
-tout le monde fut en selle et rassemblé en arrière
-du camp dont on éteignit toutes les torches.
-La plaine se trouva donc plongée dans de
-denses ténèbres.</p>
-
-<p>Mais, au même instant, un faisceau lumineux
-d’une grande puissance s’épandit sur la prairie,
-montrant aux Sioux leurs adversaires déjà
-massés pour la charge. Quatre-vingts fusils
-étaient déjà prêts. Ils firent feu, et l’ennemi,
-atteint par cet ouragan de plomb, rompit son
-ordonnance. C’était Joë O’Connor qui venait
-d’utiliser son projecteur électrique.</p>
-
-<p>Avec des hurlements de rage et de désespoir,
-les Comanches se ruèrent sur le camp. On
-put les voir, dans la blanche nappe d’électricité,
-s’agiter éperdus, aveuglés, poussant leurs bêtes
-au hasard, n’ayant plus pour les guider que
-l’instinct d’une haine affolante.</p>
-
-<p>Ils coururent tout droit aux tentes pareilles à
-de gigantesques fantômes. Mais, dans leur
-course désespérée, ils offrirent aux tireurs Sioux
-une cible trop aisée. De nouveau, une décharge
-les prit en écharpe et leur tua une vingtaine
-d’hommes.</p>
-
-<p>Les plus emportés ne purent que planter leurs
-longues lances dans la toile des tentes ou les
-hérisser de flèches inutiles.</p>
-
-<p>Mais déjà leurs chefs sonnaient la retraite.
-Il était évident que la lutte leur avait été funeste,
-et qu’ils n’entendaient pas continuer à
-leurs dépens la cruelle expérience qu’ils venaient
-de faire du génie militaire de Wagha-na.</p>
-
-<p>Les Sioux ne les poursuivirent point.</p>
-
-<p>Ils avaient mieux à faire en s’occupant de
-leurs blessés. En effet, une quinzaine des leurs
-avaient été atteints par des flèches perdues ou
-des balles venues à l’ouverture. Par bonheur,
-aucune des blessures n’était mortelle.</p>
-
-<p>Le plus grièvement atteint était Georges
-Vernant qu’une flèche avait frappé au bras
-gauche, un peu au-dessous de l’épaule. Mais ce
-qui avait consolé le jeune homme, c’était que,
-sans sa présence, le trait eût tué Madeleine.</p>
-
-<p>Aussi la fille adoptive du Bison Noir lui
-avait-elle adressé tout haut ses remerciements.</p>
-
-<p>— Voici deux fois que je vous dois la vie,
-Georges. La mienne vous appartient, vous
-le savez.</p>
-
-<p>Cette parole, Léopold Sourbin l’avait
-entendue. Il en avait frémi de colère.</p>
-
-<p>Un âpre sentiment de jalousie était entré dans
-son cœur et il avait senti renaître en lui les
-fiévreux désirs qui en avaient fait l’associé ou
-plutôt le complice de Pitchet de Schulmann.</p>
-
-<p>Ce n’était point seulement sa cupidité qui
-était en jeu. Il avait conçu pour sa cousine un
-amour profond et sincère, et cet amour lui avait
-inspiré l’horreur de ses premiers calculs et des
-misérables dont il avait voulu faire les instruments
-de ses odieux projets. Mais, à cette heure,
-une haine sourde bouillonnait en lui contre le
-jeune Canadien.</p>
-
-<p>Cette haine, elle l’étouffait. Il ne pouvait la
-laisser voir, lui donner cours. Indépendamment
-de l’affection et de l’estime dont Wagha-na et
-ses compagnons entouraient Georges Vernant,
-n’y avait-il pas, désormais à ménager la tendresse
-dont Madeleine elle-même venait de
-donner un si précieux gage à son rival ?</p>
-
-<p>Ce n’était pas tout. N’était-il pas lié à Georges
-par la dette d’une étroite reconnaissance ?</p>
-
-<p>Léopold ne pouvait oublier, en effet, en
-quelles circonstances critiques celui-ci lui avait
-sauvé la vie : Sa course éperdue à travers la
-plaine aride, sa chute de cheval et l’attaque
-inopinée du serpent-fouet, dont il serait tombé
-victime, sans la courageuse intervention de
-celui dont il souhaitait maintenant la mort.</p>
-
-<p>Oui, la mort, car la reconnaissance en son
-cœur avait cédé la place à la jalousie, implacable,
-féroce.</p>
-
-<p>Et Léopold Sourbin en était à regretter de
-n’avoir pas à sa portée les deux misérables
-auxquels il aurait pu recourir pour qu’ils le
-délivrassent de la présence d’un rival exécré.</p>
-
-<p>Or, ces complices que regrettait Léopold
-étaient plus près de lui qu’il ne pouvait le
-soupçonner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br />
-LE RAPT</h2>
-
-
-<p>Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient
-fini par se mettre d’accord sur les moyens à
-prendre.</p>
-
-<p>Chose étrange ! C’était la brutalité du second
-qui avait eu raison des prudences du premier.
-A la suite d’une explication fort acerbe dans
-laquelle l’Allemand lui avait reproché l’insuccès
-de ses machinations et de ses trames ténébreuses,
-prônant très haut l’emploi des moyens
-énergiques, le Yankee avait fini par concéder à
-son complice ses prémisses. Il avait donc été
-convenu entre les deux hommes que si, au cours
-de leur voyage aux côtés des chasseurs de bisons
-ils ne parvenaient point à déterminer
-Sourbin à une action décisive, Gisber prendrait
-à son tour la direction des « opérations ».</p>
-
-<p>L’échéance était arrivée, ou plus exactement
-le terme de l’épreuve fixé par Pitch lui-même.
-L’Américain n’avait pas protesté. Il n’avait pas
-même réclamé une prolongation du délai. Il
-s’était soumis sans murmure.</p>
-
-<p>Tout aussitôt Schulmann avait entraîné son
-compagnon au delà de la frontière. Sur son
-inspiration, qu’il avait, d’ailleurs, approuvée,
-Ulphilas avait gagné le poste le plus voisin et
-prévenu les autorités américaines du voisinage
-dangereux des Sioux en deçà des limites imposées
-par les traités.</p>
-
-<p>Mais là ne s’était pas bornée l’intervention
-hostile des deux coquins.</p>
-
-<p>Gisber Schulmann était pressé de mettre lui-même
-la main à la besogne. Il n’avait suscité
-l’action armée des Yankees que pour occuper
-l’attention des Indiens, comptant profiter
-de leur trouble pour mener à bien son propre projet.
-Or ce projet, très hardi, ne tendait à rien
-moins qu’à ravir ou à tuer Madeleine.</p>
-
-<p>Il crut un moment l’occasion propice toute
-trouvée.</p>
-
-<p>En courant à travers les premiers contreforts
-de la chaîne, afin de surveiller les agissements
-de Wagha-na et de sa troupe, Gisber fit la rencontre
-d’un parti de trappeurs qui, eux-mêmes,
-lui signalèrent la présence des ours grizzlys.</p>
-
-<p>L’arrivée des Indiens avait mis ces hommes
-en fureur en éloignant d’eux le gibier auquel
-ils donnaient la chasse. Il fut donc très facile à
-Schulmann de les gagner à sa cause, sans leur
-faire connaître, cela va sans dire, les raisons
-qui le faisaient agir. Ainsi furent détournés les ours.
-Puis, en même temps qu’ils poussaient les terribles
-animaux les uns vers les autres, les trappeurs
-chassaient devant eux les antilopes jusqu’à
-l’étroite vallée en entonnoir, point commun
-et obligé, centre de leur effort aussi bien
-que des recherches probables des Sioux.</p>
-
-<p>Le Bison Noir avait donc eu raison lorsqu’il
-avait tenu pour un indice de malveillance la
-présence des onze grizzlys rassemblés sur un
-même point. Le coup de fusil qui avait tué la
-jument de Madeleine n’avait été qu’une maladresse
-de Schulmann, emporté par la fougue
-brutale de son caractère.</p>
-
-<p>Tout s’était passé à peu près comme l’avait
-disposé l’Allemand.</p>
-
-<p>Mais le résultat n’avait pas répondu à son
-attente. La prudence en même temps que la
-fermeté de Wagha-na avaient évité un conflit
-qui aurait certainement amené de dangereuses
-complications.</p>
-
-<p>Gisber était profondément humilié. Son machiavélisme
-n’avait rien produit d’efficace.</p>
-
-<p>Ulphilas trouva l’occurrence tout à fait naturelle
-pour rentrer en scène et reprendre la
-haute main dans la direction de la commune
-entreprise. Et comme Schulmann avouait qu’il
-était, suivant l’expression vulgaire, au bout de
-son rouleau, Pitch se trouva fort bien servi par
-les circonstances lorsqu’il suggéra, au lieutenant
-américain l’idée de se débarrasser des Comanches,
-voisins toujours désagréables, en les
-lançant à la poursuite des Sioux.</p>
-
-<p>Le plan réussit à merveille. Les sauvages
-agréèrent sur-le-champ l’offre de dépouiller leurs
-frères selon le sang.</p>
-
-<p>Ils y mirent néanmoins une condition : celle
-d’être accompagnés par deux blancs.</p>
-
-<p>Leur méfiance ne désarmait point. Ils mettaient
-en pratique la parole que Virgile place
-dans la bouche de Laocoon : « Je redoute
-les Grecs jusque dans leurs présents ».</p>
-
-<p>Cela entrait trop bien dans les vues de Pitch
-et de Schulmann pour qu’ils n’acceptassent
-point de se faire sur-le-champ les guides et les
-conseillers des Indiens.</p>
-
-<p>Ils les suivirent donc mêlés à leurs rangs et
-leur fournissant deux carabines de renfort. Mais
-ils eurent soin de se dissimuler de manière à
-n’être pas reconnus d’emblée, ce qui eût été
-vraiment trop dangereux.</p>
-
-<p>Après le double échec de leurs alliés, ils désespérèrent
-du succès.</p>
-
-<p>Mais Ulphilas Pitch n’était pas homme à se décourager
-longtemps. Dès qu’il comprit que l’humiliation
-des sauvages se tournerait en fureur
-à rencontre des conseillers malencontreux qui
-les avaient poussés à une tentative aussi désastreuse,
-il n’attendit point que l’orage se déchaînât.</p>
-
-<p>Ce fut lui qui prit les devants. Il adressa au
-chef Comanche les reproches les plus acerbes
-sur son impétuosité maladroite, l’accusant d’avoir
-fait preuve d’autant d’incapacité que de
-jactance. Puis quand il jugea les esprits suffisamment
-excités, il laissa échapper à
-dessein cette phrase pleine de provocations :</p>
-
-<p>— Si j’avais seulement cinquante hommes
-résolus avec moi, je me ferais fort de causer à
-Wagha-na un dommage sans précédent. Le
-Bison Noir ne s’en relèverait pas.</p>
-
-<p>De telles paroles étaient faites pour donner
-aux Indiens un vif désir de connaître le dessein
-du Yankee. Ils ne manquèrent pas de l’interroger
-avidement. Et comme Ulphilas refusait
-dédaigneusement de répondre, le chef, emporté
-par cette même fougue irraisonnée qui lui avait
-valu ses deux défaites, s’écria :</p>
-
-<p>— Que le Yanghis dise sa pensée et je m’engage
-à l’accompagner où il voudra avec
-cinquante de mes plus braves guerriers.</p>
-
-<p>Alors Pitch consentit à parler. Il expliqua
-que la meilleure manière de frapper Wagha-na
-était de surprendre et d’enlever Madeleine. La
-perte de la « Fée » serait un coup mortel à la
-fois pour le vieux chef et pour l’association
-qu’il avait créée, tant était grande la confiance
-superstitieuse que ses membres plaçaient en
-la jeune fille.</p>
-
-<p>En s’exprimant de la sorte, Ulphilas disait
-la vérité.</p>
-
-<p>Le Bison Noir n’avait jamais eu de famille.
-Le meilleur de son cœur, il l’avait donné à
-cette enfant, fille de son plus intime ami et dans
-les veines de laquelle coulait un peu de son
-propre sang, puisqu’elle était, par sa mère, descendante
-des métis de race rouge.</p>
-
-<p>Le Comanche applaudit férocement à ce projet
-et, tout de suite, on arrêta le plan de campagne.</p>
-
-<p>Il consistait, pour Pitch et Schulmann, à se
-porter en avant sur la route qu’allaient suivre
-les Sioux, d’y dresser une embuscade puis d’attendre
-leur passage pour fondre inopinément
-sur la colonne au moment où l’escorte de Madeleine
-se montrerait sur le chemin.</p>
-
-<p>Pour ce faire, on sacrifierait au besoin vingt
-hommes. Mais les plus robustes des agresseurs
-pousseraient droit à la jeune fille, s’en empareraient
-et fuiraient à toute vitesse en l’emportant.</p>
-
-<p>Le problème offrait une première difficulté à
-résoudre.</p>
-
-<p>Quel pourrait être le chemin suivi par les
-Sioux ?</p>
-
-<p>On ne le saurait qu’en les épiant à distance
-et de manière à ne point se laisser surprendre.</p>
-
-<p>Ce fut alors qu’Ulphilas se ressouvînt de Léopold
-Sourbin et forma l’audacieux projet de se
-mettre à tout prix en rapports avec lui. Bizarre
-coïncidence ! A la même heure, Sourbin regrettait
-l’absence de ses complices.</p>
-
-<p>C’est une superstition populaire chez bien des
-peuples qu’un désir mutuel véhément suffit à
-rapprocher des êtres éloignés.</p>
-
-<p>En cette circonstance, les adeptes de cette
-croyance auraient pu triompher à leur aise.</p>
-
-<p>Il arriva qu’au matin qui suivit cette nuit
-troublée, Léopold Sourbin qui marchait à l’arrière-garde
-de la troupe et un peu en arrière,
-entendit brusquement une flèche siffler à son
-oreille. La flèche vint se planter à deux mètres
-de lui et le Français crut remarquer une
-tache blanche sur cette flèche.</p>
-
-<p>Hésitant d’abord, il obéit cependant à la
-curiosité qui l’entraînait.</p>
-
-<p>Il se baissa, retira le projectile du sol et constata,
-non sans stupeur, qu’un morceau de papier
-y était enroulé.</p>
-
-<p>Il le déroula et y lut cet avis qui le fit tressaillir,
-écrit en langue anglaise.</p>
-
-<p>— Si M. L. Sourbin oublie ses amis,
-ses amis ne l’oublient. Ils se tiennent près lui.</p>
-
-<p>Et c’était signé : <i>Ulphilas Pitch</i>.</p>
-
-<p>Léopold promena autour de lui un regard
-furtif afin de s’assurer que personne parmi ses
-compagnons de route n’avait surpris son action.</p>
-
-<p>Les Sioux galopaient au loin sans s’occuper
-autrement des faits et gestes du Français.</p>
-
-<p>Par contre il sembla à celui-ci que les arbustes
-bas qui, à sa droite, surgissaient sur la
-plaine, avaient eu de bizarres mouvements
-qu’on ne pouvait expliquer par le passage du
-vent à travers les branches.</p>
-
-<p>Un petit bois de bouleaux et de sapins était
-à proximité. Sans hésiter, il poussa sa course
-de ce côté.</p>
-
-<p>Il avait deviné juste. Ulphilas et Schulmann,
-opérant cette fois avec une habileté merveilleuse,
-l’avaient épié et suivi. Ils le rejoignirent sous
-le couvert du bois. L’entretien fut bref, mais
-concluant.</p>
-
-<p>Ce fut Sourbin qui parla le premier.</p>
-
-<p>— Le marché tient toujours, dit-il brièvement.
-Mais j’y mets une condition de plus.</p>
-
-<p>— Laquelle ? demanda hâtivement le Yankee.</p>
-
-<p>— Il faut que vous me débarrassiez d’un certain
-Georges Vernant. Il est, en effet, le fiancé
-de ma cousine et, lui vivant, je ne puis devenir
-le mari de celle-ci. Il est donc urgent de
-m’en délivrer.</p>
-
-<p>L’Américain haussa les épaules avec un vague
-sourire. Si Sourbin eût interprété sagement
-ce sourire, voici ce qu’il y aurait démêlé :
-« Il nous importe peu que tu épouses ou n’épouses
-pas ta cousine, pourvu que tu recueilles sa
-succession ».</p>
-
-<p>Mais Léopold ne devina point ce sens caché ;
-il se contenta de la promesse donnée par Ulphilas
-que, dès le lendemain, il serait délivré de
-la rivalité de Georges Vernant.</p>
-
-<p>Et, comme les Sioux n’étaient plus visibles à
-l’horizon, le cousin de Madeleine piqua des deux
-pour les rejoindre, comprenant que son éloignement
-prolongé pourrait éveiller des soupçons.</p>
-
-<p>Quand il les rejoignit, il prétexta un accident,
-une chute qu’il avait faite. La raison était
-acceptable ; elle avait même toute vraisemblance,
-les précédentes chevauchées de Sourbin ne lui
-ayant pas précisément assuré la réputation d’un
-écuyer sans défauts.</p>
-
-<p>Il ne remarqua point, d’ailleurs, le fauve regard
-avec lequel l’accueillirent simultanément
-Wagha-na, Sheen-Buck et le vieil Irlandais Joë
-O’Connor.</p>
-
-<p>La colonne poursuivit sa marche sans incidents.
-Elle atteignit ainsi, le lendemain, les bords de
-la rivière Murray, un des affluents de la Saskatchewan
-du Sud, cours d’eau rapide, à peine
-guéable en deux ou trois passes difficiles, et
-qui se cache sous d’épaisses forêts, propices
-aux embûches et aux attaques par surprise.</p>
-
-<p>C’était le lieu que Pitch et ses acolytes indiens
-avaient choisi pour y tenter leur coup de
-main.</p>
-
-<p>Et, en vérité, ils avaient bien choisi.
-Le Murray coulait entre des rives fort escarpées
-couronnées de bois vivaces. Le chemin
-que devaient suivre les Sioux pour atteindre le
-gué de la rivière était lui-même bordé de collines
-boisées, dont quelques-unes, séparées entre
-elles par des sentiers que l’on eût dits taillés
-au pic dans le granit, formaient d’imposantes
-falaises. Ce chemin, fort étroit, obligeait les
-chasseurs à s’avancer en colonne de deux ou
-trois cavaliers de front.</p>
-
-<p>Le Bison Noir donna donc l’ordre au chef
-Sioux de prendre la tête du défilé et de faire
-passer au plus tôt la rivière à ses hommes.</p>
-
-<p>Lui-même, observant partout la même discipline,
-se plaça au centre avec Georges, Madeleine,
-Léopold Sourbin et ses deux inséparables
-lieutenants, Joë et Sheen-Buck.</p>
-
-<p>Il se trouva qu’en la circonstance cette disposition
-était la pire de toutes, puisqu’elle allait
-faciliter l’attaque des Comanches.</p>
-
-<p>En effet, au moment même où Wagha-na et
-ses compagnons atteignaient l’angle d’un des
-chemins tracés par la nature dans l’épaisseur
-des versants boisés, ils se trouvèrent brusquement
-séparés de l’avant-garde que Chinga-Roa
-avait déjà fait passer sur l’autre rive du Murray.</p>
-
-<p>Le guet-apens avait été réglé avec une parfaite
-entente de cette guerre de ruses.</p>
-
-<p>Pitch et Schulmann, ne tenant point à s’exposer
-aux coups, s’étaient abrités avec leurs
-bêtes sous une large anfractuosité des roches.
-Seuls, le cacique des Comanches et cinq de ses
-plus robustes compagnons se tenaient, la lance
-ou la hache à la main, prêts à fondre à l’improviste
-sur l’escorte qu’ils prendraient ainsi
-de flanc.</p>
-
-<p>Tout se passa comme le Yankee l’avait ordonné.
-La malchance voulut que Madeleine,
-obéissant peut-être à une surexcitation soudaine
-de sa monture, fût emportée d’une dizaine de
-mètres en avant de ses compagnons.</p>
-
-<p>Une clameur sauvage éclata. Plus rapide que
-la pensée, le Comanche se rua sur la jeune
-fille et, l’arrachant de sa selle, la jeta violemment
-en travers de la sienne. Puis, sans s’occuper
-du combat que ses compagnons soutenaient
-derrière lui contre les amis de Madeleine,
-revenus de leur stupeur, il se mit à fuir, accompagné
-de Gisber et d’Ulphilas, par le sentier
-étroit qui séparait les deux murailles de la
-falaise.</p>
-
-<p>Wagha-na ne se fut pas plutôt rendu compte
-de l’agression qu’avec un cri de rage, il se jeta
-sur les Comanches qui barraient le passage. Trois
-fois de suite sa hache abattit un adversaire. A
-ses côtés, Georges, Joë et Sheen-Buck, avaient,
-eux aussi, accompli de foudroyantes prouesses.
-Pas un des compagnons du cacique n’avait
-échappé à leurs terribles coups.</p>
-
-<p>Mais c’étaient là des exploits inutiles. Tandis
-qu’ils luttaient victorieusement contre les Indiens,
-le chef de ceux-ci fuyait à toute vitesse,
-emportant Madeleine évanouie. Car dans le choc
-qui s’était produit, la tête de la jeune fille avait
-heurté violemment un des rochers de la falaise.
-Seule son épaisse chevelure l’avait préservée
-d’un plus grave accident.</p>
-
-<p>Cependant la place était déblayée, et le Bison
-Noir avait recouvré sa présence d’esprit.</p>
-
-<p>Tout de suite, il se rendit compte de l’effroyable
-danger que courait l’orpheline.</p>
-
-<p>Il ne s’expliquait point que les bandits l’eussent
-enlevée au lieu de la tuer. Une seule hypothèse
-se présentait à son esprit pour expliquer
-ce caprice des ennemis. Sans doute, ils
-comptaient encore sur l’hypothèse d’un mariage
-entre Madeleine et son cousin, solution infiniment
-plus pratique que celle d’un meurtre peut-être
-inutile.</p>
-
-<p>Mais si cette solution satisfaisait Pitch et
-Schulmann, il n’était pas sûr qu’elle fît le
-compte du chef comanche.</p>
-
-<p>Celui-là, à coup sûr, n’entrait pour rien dans
-les combinaisons et les calculs de Sourbin et de
-ses complices. Il n’avait agi, lui, que pour prendre
-sa revanche des deux échecs subis, pour
-satisfaire son désir de haine et de vengeance
-contre Wagha-na et ses complices ; celui-là réclamerait
-la mort de l’infortunée jeune fille ; il
-menacerait ses associés provisoires, et, comme,
-après tout, ceux-ci pouvaient se contenter de
-cette terminaison tragique du drame, ils ne feraient
-qu’une résistance de pure forme aux exigences
-de l’Indien.</p>
-
-<p>Il fallait donc arracher au plus tôt, et par
-tous les moyens, Madeleine aux mains du féroce sauvage.</p>
-
-<p>En cet instant critique la décision devait être
-prompte, l’action la suivre sans retard.
-Le puissant esprit du Bison Noir conçut un
-plan rapide qu’il mit à exécution sur l’heure.</p>
-
-<p>A ses côtés se tenait Léopold Sourbin. L’ahurissement
-et l’épouvante se lisaient en grosses
-lettres sur son visage. Il était impossible un
-seul instant de croire que le coup de main accompli
-par ses complices eût été prémédité de
-concert avec lui.</p>
-
-<p>Wagha-na interpella vivement le jeune
-homme.</p>
-
-<p>— Allons, monsieur Sourbin, lui dit-il
-le moment est venu de prouver l’attachement
-dont vous vous êtes vanté pour votre cousine :
-C’est la seule manière d’obtenir ce que vous sollicitez.</p>
-
-<p>L’étonnement de Léopold parut croître. Il
-demanda d’une voix tremblante.</p>
-
-<p>— Je suis prêt à tout pour la sauver. Mais
-que me faut-il faire ? Enseignez-le-moi.</p>
-
-<p>Alors, sans arrêter sa course à travers l’étroit
-défilé, l’Indien exposa son plan.</p>
-
-<p>— Le rapt a été accompli à l’instigation des deux
-coquins que vous connaissez. Cela est hors de
-doute. N’essayez pas de le nier ; vous perdriez
-votre temps. Mieux vaut pour vos intérêts même
-leur arracher votre cousine dont ils veulent sans
-doute se faire un otage contre vous-même et contre
-nous.</p>
-
-<p>Et, comme Léopold, ébranlé par ce raisonnement
-fort simple, se prêtait sincèrement à un
-projet de délivrance, le Pawnie lui fit comprendre
-le rôle qu’il aurait à tenir pour la réussite
-de ce projet.</p>
-
-<p>— Les misérables ont une grande avance
-sur nous. Mais il est certain qu’ils ne peuvent
-s’éloigner beaucoup, s’ils désirent se mettre en
-relations avec nous. Car leur tentative serait
-sans utilité s’ils n’avaient votre concours.</p>
-
-<p>Or, il s’agit pour vous de les rejoindre, de
-vous laisser prendre au besoin. Nous ne vous
-perdrons pas de vue. Vous nous tiendrez au
-courant de votre passage eh laissant une trace
-dans tous les lieux où vous camperez.</p>
-
-<p>— Quelle trace ? questionna le Français, un
-peu inquiet de la précision de ces paroles.</p>
-
-<p>Wagha-na se fit encore plus précis.</p>
-
-<p>— Un indice tel que vos compagnons ne
-puissent le remarquer, ni en pénétrer le sens.</p>
-
-<p>Il tira du sac de peau qui pendait à son
-épaule une poignée de petites baies rougeâtres
-qu’il versa dans la poche de Sourbin.</p>
-
-<p>— Voici, dit-il, les graines d’une plante
-totalement inconnue dans nos régions. Elle
-vient du Brésil. Dès que vous aurez rejoint
-les Comanches et leurs complices, vous laisserez
-tomber, une de ces graines sur le sol de dix en
-dix mètres. Elles nous serviront de points de
-repère.</p>
-
-<p>— Quoi ! s’écria Léopold, vous pourrez
-retrouver sur le sol d’aussi invisibles vestiges ?</p>
-
-<p>— Ne vous inquiétez point de cela, répliqua
-l’Indien. Nous avons de bons yeux.</p>
-
-<p>Pour la première fois, depuis que Sourbin
-était son hôte, le Bison Noir lui tendit la
-main.</p>
-
-<p>— Allons ! dit-il d’une voix émue, il n’y a pas
-une minute à perdre. Hâtez-vous, et que Dieu
-vous garde !</p>
-
-<p>— Je ferai de mon mieux, répliqua le cousin
-de Madeleine d’une voix mal assurée, mais
-avec une réelle sincérité.</p>
-
-<p>Et, touchant légèrement sa bête, il s’élança
-dans le chemin étroit qu’avaient pris avant lui
-les ravisseurs.</p>
-
-<p>Certes, c’était pour Léopold Sourbin un véritable
-acte de courage qu’il accomplissait à cette
-heure.</p>
-
-<p>Il s’en allait seul, entièrement seul, dans ce
-désert qu’il venait de parcourir en nombreuse et
-vaillante compagnie, et dont il n’avait que trop
-bien apprécié les périls de toute nature. Il y
-allait sans guide, sans soutien, livré à la seule
-direction de son instinct, entouré de périls et
-d’embûches, ne sachant même pas quel accueil
-lui réservaient ceux vers lesquels il se dirigeait.
-Son imagination avait gardé la forte impression
-des tragiques événements qu’il avait déjà vus se
-dérouler sous ses yeux. Elle lui montrait des
-pièges et des ennemis à tous les horizons, dans
-le creux des roches, sous les troncs pressés des
-arbres : ours grizzlys, serpents venimeux, bisons
-aux cornes farouches, Peaux Rouges aux durs
-visages tatoués et menaçants, s’éclairant parfois
-d’un rire atroce. Et la pensée que Wagha-na et
-ses amis l’accompagnaient, invisibles mais prêts
-à intervenir, suffisait à peine pour l’empêcher
-de céder à une peur folle, une peur d’enfant.</p>
-
-<p>Une autre cause de trouble venait s’ajouter
-à celles qui paralysaient à moitié sa volonté.</p>
-
-<p>Il ne s’expliquait point à quel calcul auraient
-pu obéir Pitch et Schulmann en agissant comme
-ils venaient de le faire.</p>
-
-<p>Non seulement ils n’auraient point tenu leur
-promesse en le débarrassant de Georges Vernant,
-mais encore, en enlevant Madeleine, ils
-lui ôtaient, à lui Sourbin, le moyen de réaliser
-ses fins.</p>
-
-<p>C’était donc avec une âme incertaine et confuse,
-pleine de terreurs et de remords que le
-cousin de Madeleine courait à l’aveuglette sur
-les chemins du désert, à la poursuite de complices
-qui pouvaient bien n’être que des ennemis.</p>
-
-<p>Et, cependant, ce fut avec un soupir de soulagement
-qu’il vit finir l’espèce de couloir rocheux
-qu’il suivait et s’ouvrir devant son regard
-l’horizon sans bornes des plaines.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br />
-MARCHÉ DE SANG</h2>
-
-
-<p>Lorsque Madeleine sortit de l’évanouissement
-où l’avaient plongée le saisissement de l’agression
-et surtout le choc violent qu’elle avait reçu
-à la tête, elle était étendue sous une hutte de
-branchages. Deux hommes à figures sinistres la
-veillaient. Elle n’eut pas de peine à reconnaître
-en eux les deux aventuriers qui naguère avaient
-demandé la faveur de s’établir à Dogherty.</p>
-
-<p>Sa fière et vaillante nature se révolta à la pensée
-qu’elle pouvait être la prisonnière de ces
-hommes.</p>
-
-<p>Mais tout aussitôt la mémoire lui revint du récent
-épisode dont elle avait été la victime. Elle revit
-la face hideuse du chef Comanche qui l’avait
-désarçonnée pour l’emporter avec lui en travers
-de sa selle. Et elle se dit que, peut-être, elle jugeait
-mal ces deux hommes qui l’assistaient, qu’elle
-leur devait plutôt de la reconnaissance si, ce qui
-n’était pas improbable, ils l’avaient arrachée à
-la violence de l’Indien.</p>
-
-<p>Partagée entre la répulsion qu’ils lui inspiraient
-et le désir de ne point se montrer ingrate,
-la jeune fille voulut, tout d’abord, se rendre
-compte de la situation qui lui était faite. D’un
-brusque mouvement, elle se mit sur son séant,
-et fit un effort inutile pour se soulever.</p>
-
-<p>Une douleur aiguë traversa son corps, sa tête
-vacilla, prise de vertiges. Elle sentit qu’elle était
-trop faible et que ses jambes, entravées par une
-mince cordelette, lui refusaient leur service. Elle
-retomba sur le sol, tandis que l’un de ses gardiens,
-Gisber Schulmann éclatait d’un rire à la
-fois bestial et féroce.</p>
-
-<p>Elle ne put supporter l’idée qu’elle pût être la
-prisonnière de ces hommes.</p>
-
-<p>— Messieurs, demanda-t-elle d’une voix
-que l’émotion troublait, je tiens à savoir où je
-me trouve, si vous êtes des amis ou des ennemis.</p>
-
-<p>Ce fut Ulphilas Pitch qui répondit avec son
-ironique bonhomie.</p>
-
-<p>— Oh ! des amis, Miss Madge, bien certainement
-des amis, et qui ne demandent qu’à vous
-rendre service.</p>
-
-<p>— En ce cas, reprit la jeune fille, trompée
-par cette bienveillante perfidie, voulez-vous
-m’apprendre où je suis et comment, enlevée par
-un Indien, je me trouve présentement auprès de
-compatriotes, ou, tout au moins, d’hommes de
-race blanche.</p>
-
-<p>— Miss, répondit le Yankee, sans se départir
-de son flegme, il serait peut-être un peu long
-de vous expliquer le cas tout particulier qui vous
-concerne. Vous avez été, ainsi que vous le dites
-fort justement, enlevée par un chef Comanche
-dont nous sommes un peu les amis. Il paraît
-que ce bon frère rouge avait une forte dent, sinon
-contre vous-même, du moins à rencontre de
-personnes qui vous sont chères. Il a donc cherché
-à en tirer vengeance, et c’est pour cela que
-vous vous trouvez présentement en cette demeure
-peu luxueuse, où nous ne pouvons vous offrir
-rien du confortable auquel vous êtes habituée,
-ce que nous regrettons vivement.</p>
-
-<p>Tout cela avait été dit avec ces intonations
-gouailleuses des gens qu’en France on nomme
-des « pince sans rire ».</p>
-
-<p>Madeleine en l’écoutant sentait son cœur se
-serrer et avait l’appréhension de menaces suspendues
-sur sa tête.</p>
-
-<p>Elle comprenait que cet homme raillait sa
-détresse.</p>
-
-<p>Pourtant, elle risqua encore une interrogation.</p>
-
-<p>— Puisque vous me voulez tant de bien,
-Monsieur, veuillez m’expliquer pourquoi vous
-avez pris soin de me lier les jambes ?</p>
-
-<p>Un gros rire, cette fois, se fit jour à travers
-la barbe fauve de Gisber Schulmann.</p>
-
-<p>A son tour l’Allemand parla et voulut se montrer
-spirituel.</p>
-
-<p>— Cela, Mademoiselle, dit-il en un français
-d’intonation particulière, est une simple précaution
-que nous avons prise pour le cas où
-vous chercheriez à vous dérober à notre sollicitude,
-ce qui serait imprudent, étant donné l’état
-de faiblesse où vous vous trouvez.</p>
-
-<p>Madeleine n’eut pas besoin d’en entendre davantage.</p>
-
-<p>Ce persiflage continu avait suffi à l’éclairer.</p>
-
-<p>Elle sourit dédaigneusement et, regardant les
-deux coquins bien en face.</p>
-
-<p>— Allons ! fit-elle, je vous dois des remerciements
-pour m’avoir délivrée d’une
-crainte, celle de vous prendre pour d’honnêtes
-gens.</p>
-
-<p>Je vois que je ne m’étais pas trompée. Vous
-êtes deux misérables.</p>
-
-<p>Elle s’accouda, leur tournant le dos, pour
-méditer plus à l’aise sur les événements, soutenue,
-d’ailleurs, par le légitime espoir de se voir
-bientôt secourue par Wagha-na et ses amis de
-Dogherty.</p>
-
-<p>Mais une nouvelle épreuve lui était réservée.</p>
-
-<p>La porte de la hutte s’ouvrit et un nouveau
-personnage y pénétra, lui donnant une seconde
-fois la sensation désagréable qu’elle avait éprouvée
-au moment du rapt. Celui-ci n’était autre
-que l’Indien qui l’avait enlevée, le chef des Comanches.</p>
-
-<p>Il vint s’asseoir sur le sol, presque à toucher
-la prisonnière, et, d’un accent où éclatait l’orgueil
-du triomphe et la satisfaction de la vengeance
-accomplie, il dit :</p>
-
-<p>— Wagh ! L’Ours Gris est un chef invincible !
-Il a vaincu le Bison Noir et les traîtres qui le
-servent. Il a pris la fille de Wagha-na. L’Ours
-gris emmènera la femme blanche dans son
-wig-wam. Il fera d’elle l’esclave de ses
-squaws.</p>
-
-<p>Madeleine comprenait tous les dialectes indiens.
-Ces paroles la troublèrent profondément.
-Elle dissimula néanmoins l’angoisse qui l’oppressait,
-pour ne point ajouter à la joie de son
-persécuteur. Celui-ci poursuivit :</p>
-
-<p>— Magua a su vaincre ses ennemis, malgré
-leurs carabines. Il a tué Chinga-Roa, chef des
-Sioux ; il a pris la chevelure de Wagha-na et des
-blancs qui étaient ses alliés. Magua est un grand
-chef.</p>
-
-<p>C’était la seconde fois que le Comanche se vantait
-de cet exploit.</p>
-
-<p>Madeleine ne s’alarma point outre mesure.
-Elle connaissait l’habituelle forfanterie des Indiens.
-C’est chez eux une manière de tourmenter
-leurs ennemis afin de provoquer en eux une
-défaillance.</p>
-
-<p>Cette indifférence de la prisonnière eut le
-don d’exaspérer le chef des pillards du
-Sud.</p>
-
-<p>— La femme au visage pâle sera la servante
-du wig-wam, prononça-t-il en donnant à ses
-inflexions aussi bien qu’aux traits de son visage
-une expression plus méchante. Les squaws
-de l’Ours Gris la mèneront à coups de corde.
-Elles lui arracheront ses beaux cheveux et les
-ongles de ses pieds et de ses mains, et les yeux
-dont elle est si fière.</p>
-
-<p>Dédaigneuse, Madeleine continua à garder le
-silence.</p>
-
-<p>Alors l’irritation du chef ne connut plus de
-bornes. Il se leva et, d’un geste violent, saisissant
-le bonnet de fourrure qui protégeait la tête
-de la jeune fille, il la tira par ses longs cheveux
-dénoués.</p>
-
-<p>La secousse fut si rude, la douleur si atroce
-que Madeleine s’évanouit pour la seconde
-fois.</p>
-
-<p>Par bonheur, Pitch et Schulmann intervinrent.
-Ces brutalités ne faisaient pas leur affaire. Aussi
-dégradé que soit un homme, il n’aime point à
-voir souffrir une femme ou un enfant, à moins
-qu’il ne soit lui-même sous l’empire de l’ivresse
-ou d’une colère aveuglante. Ils consentaient à
-tuer leur victime, mais ils ne voulaient point
-lui faire la mort cruelle.</p>
-
-<p>Ce fut Gisber en personne qui se fit, en cette
-circonstance, le protecteur de l’orpheline.</p>
-
-<p>Il se jeta sur l’Indien et, grâce à son
-énorme vigueur, l’eut promptement maîtrisé.</p>
-
-<p>Magua, furieux et grinçant des dents, porta
-la main à sa ceinture où brillait son tomahawk
-au fer acéré et luisant.</p>
-
-<p>Mais l’Allemand n’eut qu’à étendre sa main
-droite pour paralyser le bras de Comanche.</p>
-
-<p>— Hé ! le sauvage, cria-t-il, l’ours blanc,
-ou grizzly, pas de ça ; ça n’est pas dans nos
-conventions.</p>
-
-<p>L’argument était d’autant plus solide que la
-poigne de Gisber l’était davantage. Tout « grand
-chef » qu’il se proclamât en ses épiques vantardises,
-l’Ours Gris n’était pas de force à
-triompher de ses deux adversaires en même
-temps, alors surtout qu’un seul suffisait à le
-maintenir.</p>
-
-<p>Il se résigna donc en la circonstance et en
-passa par les exigences du Teuton.</p>
-
-<p>D’ailleurs, un autre incident vint apporter
-une heureuse diversion.</p>
-
-<p>La porte venait de s’ouvrir derechef, et un
-Comanche était rentré essoufflé, porteur de
-quelque grosse nouvelle.</p>
-
-<p>Il échangea avec son chef quelques mots rapides
-en langue indienne, et celui-ci, rappelé
-au sentiment de la prudence, changea complètement
-de ton pour dire aux deux blancs.</p>
-
-<p>— Il y a un visage pâle qui nous suit. Mes
-guerriers peuvent le tuer ou le prendre. Que
-décidez-vous ?</p>
-
-<p>— Qu’ils le prennent, qu’ils le prennent !
-s’écria Pitch en se levant précipitamment. Il
-nous renseignera.</p>
-
-<p>Un quart d’heure plus tard, trois Comanches
-ramenaient à la hutte un homme étroitement
-garrotté.</p>
-
-<p>A peine Ulphilas eut-il jeté les yeux sur le
-captif, qu’un cri de joie jaillit de ses lèvres :</p>
-
-<p>— Tiens ! monsieur Sourbin ! Quelle heureuse
-rencontre !</p>
-
-<p>— Pas aussi heureuse pour moi, monsieur
-Pitch, répliqua l’infortuné Léopold, tout
-meurtri par les liens qui entraient dans les
-chairs, tout froissé par la manière peu courtoise
-avec laquelle les Indiens s’étaient emparés de
-lui.</p>
-
-<p>— Détachez cet homme tout de suite, ordonna
-l’Américain avec autorité. C’est un
-ami.</p>
-
-<p>L’ordre fut exécuté sur-le-champ par les
-Peaux Rouges, bien qu’avec une très visible
-répugnance. Les sauvages n’eussent pas demandé
-mieux que d’exercer sur ce blanc les
-tortures raffinées que n’eût pas manqué de leur
-suggérer la haine séculaire qu’entretiennent les
-incessants conflits des deux races.</p>
-
-<p>Mais ils savaient que leur chef était l’associé
-des deux Yankees et agissait de concert avec
-eux.</p>
-
-<p>Lorsque Léopold, un peu remis de la secousse,
-fut entré sous la hutte, la vue de Madeleine
-évanouie et attachée excita en lui une colère
-qu’il ne sut pas réprimer. Il en oublia même
-le sentiment de la prudence et éclata en vifs
-reproches :</p>
-
-<p>— Misérables, s’écria-t-il, voilà donc de
-quelle manière vous avez traité cette pauvre
-enfant !</p>
-
-<p>Gisber Schulmann, tout aussi irascible que
-Léopold, ne supporta point cette apostrophe. Il
-répondit rudement :</p>
-
-<p>— Vous devez bien comprendre que nous
-n’avons pu traiter la demoiselle comme l’aurait
-fait une femme de chambre. Ce n’est pas notre
-faute s’il nous a fallu recourir aux grands
-moyens. A la guerre comme à la guerre. D’ailleurs,
-le seul qui n’ait pas le droit de s’en plaindre,
-c’est vous, puisque c’est pour vous que
-nous travaillons.</p>
-
-<p>— Pour moi ? se récria Sourbin. Ce n’est
-point là ce que je vous avais demandé, ce que
-vous m’aviez promis. N’était-il pas convenu
-que vous deviez me débarrasser de l’autre, de
-ce godelureau qui se jette en travers de ma
-route ?</p>
-
-<p>Ulphilas Pitch, qui ne se départait de sa politesse
-doucereuse que dans les cas désespérés,
-se mit en devoir de réfuter ces assertions.</p>
-
-<p>— Sans doute, sans doute, monsieur Sourbin,
-nous vous avions promis cela. Nous vous
-aurions promis tout ce que vous auriez demandé,
-pour vous faire plaisir, pour renouer
-de bonnes relations avec vous.</p>
-
-<p>Mais il y a un proverbe de votre pays, si je ne
-me trompe, qui dit : « Promettre et tenir sont
-deux ». Nous nous sommes inspirés de cette
-parole très sage, et, au lieu de tuer Georges
-Vernant, nous avons préféré nous emparer de la
-riche demoiselle.</p>
-
-<p>— C’est-à-dire que vous avez voulu par des
-menaces ou des tortures lui extorquer quelque
-grosse somme à vous partager ?</p>
-
-<p>L’ex-Norvégien devenu Américain hocha la
-tête avec un silencieux ricanement.</p>
-
-<p>— Comment se fait-il, monsieur Sourbin, que
-vous qui êtes un homme intelligent, vous n’ayez
-pas mieux compris nos intentions ? Non, nous
-n’avons pas formé d’aussi noirs projets. Nous
-nous sommes souvenus simplement de notre
-contrat : et nous avons craint que si nous vous
-laissions épouser la demoiselle loin de notre
-présence, vous oublieriez peut-être de nous
-inviter à la noce. Alors nous avons pensé qu’il
-serait plus équitable et plus avantageux pour
-tous de célébrer ce mariage un peu moins brillamment
-peut-être, mais avec assez de régularité
-pour que nul n’en puisse contester la validité.
-Il n’est pas impossible de trouver dans la
-prairie quelque bon prêtre catholique, missionnaire,
-qui vous donne la bénédiction nuptiale.
-Quant aux témoins, Gisber et moi, nous serons
-heureux d’en remplir les fonctions, par amour
-pour vous.</p>
-
-<p>Cet odieux persiflage exposait avec une sinistre
-clarté le plan odieux dont les deux bandits
-poursuivaient la réalisation.</p>
-
-<p>Certes, Léopold Sourbin n’était point de ceux
-que les scrupules gênent aux entournures.
-Mais, à l’audition de ces cyniques propos il
-sentit tout ce qui lui restait de délicatesse se
-révolter. Il voulut protester.</p>
-
-<p>La conscience de sa faiblesse, de son impuissance
-à agir, lui cloua la parole sur les lèvres.</p>
-
-<p>Il se souvint fort à propos des recommandations
-que lui avait faites Wagha-na, et son
-courage lui revint un peu à la pensée que le
-Bison Noir et ses acolytes le suivaient à distance,
-épiant l’occasion de se jeter sur la
-bande pour le délivrer en même temps que
-Madeleine.</p>
-
-<p>Or, toute cette conversation des trois hommes,
-la jeune fille l’avait entendue.</p>
-
-<p>Elle avait, en effet, repris ses sens au cours
-de leur dialogue. Une immense lassitude, paralysant
-ses membres, l’avait tenue immobile, si
-bien qu’aucun des trois complices ne s’était
-aperçu de son retour au sentiment. Et, de la
-sorte, l’orpheline avait pu entendre et faire son
-profit des révélations que lui fournissait l’odieux
-entretien.</p>
-
-<p>Elle eut assez d’empire sur elle-même pour
-réfréner l’indignation qui faisait bouillonner
-tout son sang.</p>
-
-<p>Mais lorsque, au bout de quelques instants,
-Schulmann et Pitch, peut-être afin de mieux
-connaître les pensées de leur ex-complice, sortirent
-de la hutte, laissant Sourbin seul auprès
-de sa cousine, celle-ci ne put dissimuler son
-profond mépris.</p>
-
-<p>— Les proverbes disent vrai lorsqu’ils assurent
-qu’on ne juge un homme qu’à ses actes. Je
-ne vous connaissais guère, monsieur Sourbin.
-Je vous connais tout à fait aujourd’hui. Rien ne
-donne de la clairvoyance comme le malheur.
-Monsieur mon cousin, je ne sais vraiment ce
-qui l’emporte en vous de la suffisance ou de la
-lâcheté.</p>
-
-<p>Léopold sentit son front s’empourprer. Une
-colère le gagna. Mais la vue de Madeleine enchaînée,
-de ce beau visage pâli, lui inspirèrent une
-véritable amertume.</p>
-
-<p>— En vérité, ma cousine, dit-il, je ne sais,
-moi, ce qui m’attire de votre part une aussi virulente
-apostrophe.</p>
-
-<p>Madeleine, cette fois, ne put contenir son
-aversion. Elle rappela au jeune homme l’entretien
-qu’il venait d’avoir avec les deux misérables
-et le pacte qui les enchaînait à eux. Elle en
-avait assez appris pour pouvoir préciser elle-même,
-par un seul effort de son imagination,
-les détails qui lui échappaient encore, les points
-qui auraient pu demeurer obscurs devant son
-esprit. Sourbin fut atterré. Il désespéra de
-pouvoir convaincre sa cousine de son innocence
-relative en l’abominable complot qui
-l’avait livrée aux mains de ses ennemis. Peu
-s’en fallut que ce découragement ne le poussât
-à s’associer définitivement aux infâmes projets
-de Pitch et de Schulmann.</p>
-
-<p>Mais, une fois encore, ces projets furent déjoués
-par l’intervention des événements.</p>
-
-<p>Brusquement, au milieu du silence et de la
-solitude des bois, un coup de feu éclata.</p>
-
-<p>Léopold, qui était demeuré muet à la suite de
-l’apostrophe de Madeleine, tressaillit et se leva
-en sursaut.</p>
-
-<p>Il ouvrit la porte et se heurta à Pitch qui rentrait,
-donnant les signes d’une profonde inquiétude.</p>
-
-<p>— Vite, vite, cria le Yankee, en selle.
-Nous sommes poursuivis. Il est probable que Wagha-na
-est à nos trousses.</p>
-
-<p>En même temps, le cacique Magua se ruait
-dans l’intérieur de la cabane, saisissait brutalement
-la prisonnière par un bras, et, comme elle
-ne pouvait marcher à cause de l’entrave qui gênait
-ses pas, la traînait au dehors et la livrait
-aux bras d’un de ses guerriers, en lui criant :</p>
-
-<p>— Si la femme pâle fait un geste, pousse un
-seul cri, plonge ton couteau dans sa poitrine.</p>
-
-<p>Léopold n’eut pas le temps de s’élever contre
-cette violence. Il comprit, d’ailleurs, que résister
-en pareil moment, ce serait précisément
-hâter la catastrophe qu’il voulait éviter. Un espoir
-le ressaisit de vaincre l’antipathie et les dédains
-de sa cousine, et obéissant, cette fois,
-plus à l’amour qu’à la cupidité, il enfourcha son
-propre cheval qu’on lui avait amené, non sans
-avoir laissé tomber sur le seuil de la hutte l’une
-des graines rouges que lui avait données le
-Bison Noir.</p>
-
-<p>Tout en fuyant sous le couvert de la forêt qui
-les abritait, il put dire à Pitch :</p>
-
-<p>— On m’a pris mes armes. Avec quoi voulez-vous
-que je me défende, si l’on nous attaque ?</p>
-
-<p>Pitch se rendit compte de la vérité de cette
-réflexion. Il était sûr de tenir son Sourbin ; il ne
-vit donc aucun empêchement à lui confier l’un
-des deux revolvers qui garnissaient ses propres
-fontes.</p>
-
-<p>C’était une excellente intention qu’avait eue
-là Léopold.</p>
-
-<p>Il n’avait que trop bien entendu l’ordre donné
-par le chef Comanche à son subordonné, et
-comme il savait les sauvages capables de s’emporter
-à toutes les violences, le cousin de Madeleine
-avait pris cette précaution. Il galopait
-maintenant à côté de l’Indien, prêt à lui casser
-la tête s’il le voyait lever la main sur la prisonnière.</p>
-
-<p>Tous ces événements s’étaient accomplis en
-moins de vingt-quatre heures. Il y avait un jour
-à peine que Wagha-na avait confié à Sourbin la
-mission délicate de guider ses recherches. Une
-longue et froide nuit s’était écoulée pendant laquelle
-Madeleine n’avait pas recouvré un seul
-instant la conscience de ce qui se passait autour
-d’elle. Mais dans ce délai, les chevaux surmenés
-des Comanches n’avaient pu fournir une
-bien longue étape, celui de l’Ours Gris surtout,
-qui avait à porter une double charge.</p>
-
-<p>Aussi Wagha-na et ses compagnons avaient-ils
-pu suivre sans trop de difficultés la piste
-laissée par Sourbin.</p>
-
-<p>Ils étaient même au moment de surprendre
-le campement provisoire de leurs ennemis, lorsque
-le hennissement du cheval de Joë O’Connor
-avait donné l’éveil aux factionnaires disséminés
-par Magua aux confins de la forêt et de la
-plaine.</p>
-
-<p>L’un d’eux avait pu ramper jusqu’au voisinage
-de l’Irlandais et, jugeant l’occasion favorable,
-avait décoché une flèche qui avait frôlé
-le crâne du vieux trappeur.</p>
-
-<p>Celui-ci n’était pas patient de son naturel.
-Juste en ce moment il se tenait appuyé sur sa
-carabine. La riposte ne s’était pas fait attendre.
-Joë avait tiré sur une ombre qu’il voyait se
-mouvoir dans le fourré. Mais comme la balle de
-Joë était quasiment infaillible, elle avait traversé
-de part en part le ventre de l’Indien.</p>
-
-<p>C’était le bruit de ce coup, suivi du cri d’agonie
-du blessé, qui avait averti les Comanches.</p>
-
-<p>Il n’y avait pas à revenir sur l’intempestive
-vivacité de l’Irlandais. Wagha-na donna donc
-l’ordre de charger sur-le-champ, à bride abattue.
-Peut-être parviendrait-on à rejoindre l’ennemi.</p>
-
-<p>Le bois que l’on traversait n’était point aussi
-étendu qu’il était épais. Au delà la plaine recommençait,
-permettant la chasse à vue. Or
-Pitch et Schulmann, aussi bien que l’Ours Gris,
-savaient désormais à quoi s’en tenir sur le courage
-et l’opiniâtreté de leurs adversaires. Ils
-comprenaient que ceux-ci ne se lasseraient pas,
-et comme ils ignoraient leur nombre, aucune autre
-ressource qu’une fuite rapide ne s’offrait à
-eux d’éviter la terrible vengeance que ne manqueraient
-pas d’exercer les amis de Madeleine.</p>
-
-<p>Dans de telles conditions, Pitch avait conçu des
-intentions moins cruelles à l’égard de celle-ci.</p>
-
-<p>Il ne s’agissait plus de la tuer maintenant,
-mais, bien au contraire, de veiller attentivement
-sur ses jours. N’était-elle pas un otage
-entre leurs mains, le seul moyen de sauver leurs
-vies en proposant l’échange au Bison Noir, dont
-la haine devait être implacable ?</p>
-
-<p>Il était si bien dans ces pensées qu’il ne se
-montrait pas moins attentif que Sourbin lui-même
-à surveiller l’Indien qui emportait la
-jeune fille évanouie.</p>
-
-<p>Mais, d’autre part, autant il était nécessaire
-d’emmener l’orpheline saine et sauve, autant il
-fallait empêcher qu’elle ne retombât au pouvoir
-de ses vaillants libérateurs.</p>
-
-<p>Or, le cheval de l’Indien, bête d’une rare
-vigueur, avait fourni, depuis plus d’une semaine,
-d’invraisemblables chevauchées. Il était
-impossible de lui demander plus qu’il n’avait
-donné, et déjà sa course saccadée, haletante,
-montrait une fatigue énorme. Si la bête était
-fourbue, ou s’abattait sur le chemin, Madeleine
-serait perdue pour les ravisseurs.</p>
-
-<p>Ces réflexions, Ulphilas Pitch les avait faites
-tout en éperonnant vigoureusement sa propre
-monture, laquelle ne valait guère mieux que
-celle du Comanche. Le Yankee se surpassait.
-Pour un homme qui avait toujours préféré la
-diplomatie à la violence, il faisait preuve, depuis
-quelque temps, de qualités qui eussent
-fait le plus grand honneur à un écuyer de profession.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br />
-HIPS ET GOLA</h2>
-
-
-<p>Il y avait près d’une heure que les Comanches
-et leurs trois compagnons de race blanche
-couraient dans les sentiers naturels qui sillonnaient
-la forêt. Il avait fallu tous les obstacles
-qui se dressent dans une course de ce genre
-pour la prolonger ainsi. Mais, par là même, les
-bêtes haletantes en avaient subi une fatigue
-plus grande, contraintes de franchir tour à tour
-des ruisseaux et des fondrières, des haies et des
-fourrés épineux.</p>
-
-<p>La lisière du bois apparut enfin, au-delà de laquelle
-la plaine recommençait, immense, à peine
-coupée, çà et là, d’autres bois semblables.</p>
-
-<p>Là était le péril pour les ravisseurs, là l’espoir
-pour les vaillants qui s’étaient élancés à leur
-poursuite.</p>
-
-<p>A peine le guerrier Comanche, escorté de
-Pitch et de Sourbin eut-il débouché dans la
-prairie, que deux autres cavaliers sortirent du
-couvert, emportés par un galop furieux.</p>
-
-<p>Ceux-là, il était impossible de ne les point reconnaître.
-Ni Pitch, ni Sourbin ne se trompèrent
-en les apercevant.</p>
-
-<p>L’un des cavaliers était Georges Vernant,
-l’autre Wagha-na en personne.</p>
-
-<p>Et derrière eux, deux autres encore apparaissaient,
-Joë O’Connor et Sheen-Buck, suivis à
-leur tour par une dizaine des compagnons ordinaires
-du Bison Noir.</p>
-
-<p>La chasse se donnait en plaine cette fois.
-C’était à qui gagnerait de vitesse.</p>
-
-<p>Mais, de l’autre côté, l’Ours Gris se montrait,
-suivi d’une quinzaine de ses plus braves guerriers.
-Parmi eux se dissimulait du mieux qu’il
-pouvait l’Allemand Gisber Schulmann.</p>
-
-<p>Pitch sentit son cœur se serrer. Il ne tenait
-pas absolument à une rencontre.</p>
-
-<p>Et comme il passait à côté de Léopold, il ne
-put s’empêcher de lui dire, toujours courant :</p>
-
-<p>— Décidément, monsieur Sourbin, il va y
-avoir bataille. Si vous m’en croyez, gagnons de
-vitesse. L’occasion peut se retrouver et la vie
-vaut mieux que l’argent. Je ne me soucie pas
-de laisser la mienne en ce triste pays.</p>
-
-<p>Il jeta les yeux autour de lui, et ce regard circulaire
-ne fit que confirmer ses légitimes appréhensions.</p>
-
-<p>Derrière lui, le Comanche faiblissait visiblement.
-Quoique de race très pure et d’une rare
-vigueur, le mustang hoquetait et ne courait
-plus que par soubresauts, par bonds inégaux et
-désordonnés.</p>
-
-<p>Sourbin lui-même s’attardait. Mais la cause
-de ce retard était tout autre que ne la supposait
-le Yankee.</p>
-
-<p>Le cousin de Madeleine, en effet, n’avait rien
-à craindre pour lui-même d’une bataille, du
-moins à l’heure présente, puisque les apparences
-étaient pour lui. Ne se conformait-il pas aux
-prescriptions de Wagha-na ?</p>
-
-<p>Au lieu donc de presser sa fuite, le Français
-retenait sa bête, afin de ne point perdre de vue
-l’Indien qui tenait toujours la pauvre Madeleine
-renversée en travers de la selle. Le plan de
-Sourbin était très simple. Il ne voulait pas laisser
-à Georges, au rival abhorré, le mérite d’avoir
-sauvé l’orpheline. Ce serait lui-même, Léopold,
-qui brûlerait la cervelle au Comanche, quand
-il jugerait le Canadien à bonne portée.</p>
-
-<p>Quant à Georges, il n’arriverait sur le théâtre
-du combat que pour se trouver aux prises avec
-Magua et les plus rapprochés de ses guerriers.</p>
-
-<p>Ce n’était vraiment pas trop mal combiné, et
-Ulphilas Pitch, si fier de son génie diplomatique,
-n’aurait certainement pas mieux imaginé le
-moyen de jouer un double jeu.</p>
-
-<p>Tandis que ces machiavéliques réflexions hantaient
-l’esprit de Léopold Sourbin, Georges Vernant
-et Wagha-na gagnaient visiblement du
-terrain sur leurs ennemis. Bientôt même il fut
-évident que l’un et l’autre des deux hardis cavaliers
-arriveraient à temps pour sauver l’infortunée
-jeune fille.</p>
-
-<p>Car ils étaient merveilleusement montés l’un
-et l’autre. Hips et Gola, que Georges et Wagha-na
-prenaient à tour de rôle, étaient des bêtes fantastiques,
-possédant la vitesse et le fond inépuisable
-des chevaux Arabes. Il n’était pas un seul
-des mustangs nés sur la terre d’Amérique
-qui pût rivaliser avec ces coursiers prodigieux,
-les premiers-nés des haras modèles que le Bison
-Noir avait installés lui-même au sein de ses domaines.</p>
-
-<p>Chaque élan des superbes animaux les rapprochait
-davantage de l’Indien qui ne luttait
-plus que dans l’intention de permettre à son
-chef de l’atteindre. Une fois, en se retournant
-sur la selle, il aperçut Georges à moins de cent
-mètres de lui et l’idée lui vint de faire usage de
-son arc. Mais gêné dans ses mouvements par le
-fardeau qu’il emportait, il renonça sur-le-champ
-à cette tentative de défense.</p>
-
-<p>Un second coup d’œil lui montra le jeune Canadien
-à quatre-vingts pas en arrière. Il entendit
-le galop furieux de Hips sur ses talons
-et la voix puissante du cavalier lui criant :</p>
-
-<p>— Rends-toi, ou je fais feu !</p>
-
-<p>Et il vit Georges debout sur les étriers, épaulant
-rapidement sa carabine.</p>
-
-<p>En même temps, Madeleine, par un effort
-désespéré, se redressa et appela :</p>
-
-<p>— A moi, Georges, à moi !</p>
-
-<p>L’Indien se pencha sur sa prisonnière, et, se
-retournant sur sa selle avec une prodigieuse
-adresse, présenta la jeune fille à la carabine déjà
-couchée en joue.</p>
-
-<p>Vernant redressa l’arme avec un rugissement
-de rage. C’eût été folie que d’essayer de tirer
-en une aussi difficile position. Il pouvait tuer la
-jeune fille en essayant de frapper le ravisseur.</p>
-
-<p>Alors, se penchant sur l’encolure du cheval, il
-le flatta de la paume, en prononçant de douces
-paroles, ainsi que le faisait Wagha-na lui-même.</p>
-
-<p>Hips comprit-il ce langage ? Il est certain que
-l’intelligence assez restreinte du cheval acquiert,
-dans ses relations avec son cavalier habituel,
-un accroissement de facultés qui peut
-paraître invraisemblable à ceux qui ne connaissent
-que superficiellement les qualités du généreux
-animal.</p>
-
-<p>En cette circonstance, le coursier que montait
-Georges Vernant parut, selon l’expression
-du poète « se conformer » à la pensée de son
-cavalier. Changeant brusquement d’allure,
-comme s’il eût deviné que son rival le mustang
-devait être battu par le fond plus encore que par
-la vitesse, il prit un trot allongé, aussi soutenu
-qu’un galop de course, et fonça obliquement
-sur le Comanche.</p>
-
-<p>De l’autre côté, Gola, calquant ses mouvements
-sur ceux de Hips, prit comme lui une
-course oblique de manière à enfermer l’Indien
-et Sourbin dans un angle aigu.</p>
-
-<p>Les deux cavaliers laissèrent faire leurs bêtes,
-comprenant qu’en ce moment leur instinct valait
-mieux que toute direction calculée. Wagha-na
-et Georges rendirent donc en même
-temps les rênes, et courbés sur le cou de leurs
-chevaux, le revolver d’une main, la hache de
-l’autre, s’apprêtèrent au combat.</p>
-
-<p>Le sauvage détourna une fois encore la tête.
-Il vit Georges à cinquante pas, Wagha-na à
-soixante. Alors, il se sentit perdu.</p>
-
-<p>Sur sa droite, l’Ours Gris avait encore plus
-de deux cents mètres à franchir avant de se
-retrouver à portée pour le secourir. Les autres
-Indiens, malgré leur empressement, étaient encore
-à une très grande distance pour pouvoir
-soutenir une lutte, d’ailleurs impossible entre
-leur frère isolé et les deux redoutables champions
-qui le pressaient.</p>
-
-<p>L’homme pouvait néanmoins se sauver. Il lui
-suffisait, en effet, de laisser glisser Madeleine
-sur le sol. C’était à la fois décharger sa bête
-d’un poids considérable et occuper assez longtemps
-l’attention de ses ennemis pour s’accorder
-à lui-même le temps de prendre une sérieuse
-avance.</p>
-
-<p>Bien plus : il était croyable que le père et le
-fiancé de l’orpheline borneraient là leur poursuite,
-n’ayant aucune raison de s’acharner contre
-un adversaire désormais vaincu. D’ailleurs les
-soins à donner à la prisonnière les contraindraient
-à faire retraite immédiatement vers leur
-campement.</p>
-
-<p>Toutes ces réflexions se présentèrent assurément
-à l’esprit du féroce Indien, et ne les aurait-il
-pas conçues spontanément qu’il suffisait, pour
-les lui suggérer, de l’appel pressant des deux
-hommes, lui criant :</p>
-
-<p>— Rends-toi, et il ne te sera fait aucun mal.
-Tu seras libre !</p>
-
-<p>Mais chez ces races demeurées primitives au
-sein de leur déchéance, les passions sont aussi
-violentes que le cerveau est obtus et entêté.
-L’instinct de la conservation ne fut pas le plus
-fort en cette âme de brute. L’Indien, dominé
-par la haine de races, pensa que ce serait une
-mort glorieuse qui le frapperait dans l’accomplissement
-de sa vengeance, sur le cadavre d’une
-victime blanche.</p>
-
-<p>Alors la rage du meurtre s’empara de lui,
-furieuse, irrésistible.</p>
-
-<p>Il porta la main à sa ceinture et en tira son
-<span lang="en" xml:lang="en">bowie-knife</span> dont la large lame brilla d’un sinistre
-éclair.</p>
-
-<p>Ni Georges, ni le Bison Noir n’étaient assez
-rapprochés pour secourir la jeune fille.</p>
-
-<p>Heureusement pour la pauvre enfant, Léopold
-Sourbin était aux côtés de l’Indien.</p>
-
-<p>Il vit le danger que courait sa cousine et avec
-une spontanéité de sentiment qui rachetait toutes
-ses violences passées, il ne songea qu’à l’y arracher.
-Plus prompte encore que celle de l’Indien,
-sa main se leva, armée du revolver que lui avait
-prêté Pitch, et le bras du Comanche retomba
-brisé. La balle lui avait fracassé le poignet.</p>
-
-<p>Un cri de douleur et de rage jaillit de la poitrine
-du sauvage. Le couteau s’était échappé
-de ses doigts inertes.</p>
-
-<p>Pourtant, il ne renonça point à sa vengeance.
-Sa main gauche s’abattit sur le cou de l’orpheline
-renversée et s’y serra violemment.</p>
-
-<p>Mais Madeleine, ressaisie par l’espoir de la délivrance,
-s’était redressée. Elle repoussa convulsivement
-l’étreinte du misérable Indien
-qu’elle rejeta sur le dos de sa selle. Une secousse
-du cheval épuisé la jeta lourdement sur le sol
-de la prairie, où elle demeura sans mouvement.</p>
-
-<p>En ce moment, Georges arrivait à la hauteur
-du Comanche. Vivement il tira sur le
-mors, au risque de se désarçonner lui-même.
-L’animal s’arrêta court et le cavalier sauta rapidement
-à terre. Il releva la jeune fille
-meurtrie et la plaça sur le dos de Hips, fumant et haletant.</p>
-
-<p>Madeleine, par bonheur, n’avait pas perdu
-connaissance. Bien que fortement contusionnée,
-elle put se tenir assez droite, pendant que Georges,
-tenant le cheval par la bride, la carabine au
-poing, battait en retraite dans la direction du
-secours amené par Joë et Sheen-Buck.</p>
-
-<p>— Déjà Wagha-na l’avait rejoint et s’informait
-avec sollicitude auprès de Madeleine des
-conséquences de sa terrible chevauchée. Elle le
-rassura d’un sourire et, malgré son extrême lassitude,
-put affirmer qu’elle n’avait ni blessures
-ni lésions internes.</p>
-
-<p>Mais ce n’était là qu’une demi-victoire ou,
-plutôt, un avantage momentané, la première
-manche seulement d’une effrayante partie que
-l’ennemi pouvait encore gagner grâce à la supériorité
-du nombre.</p>
-
-<p>En effet, le Comanche, malgré sa blessure,
-paraissait disposé à revenir au combat, soutenu
-par l’Ours Gris et les compagnons. Plus que
-toute autre cause, la honte de son échec, jointe
-à la prévision des furieux reproches qu’allait
-lui adresser son chef, le poussait à cette résolution
-désespérée, si fort en désaccord avec l’ordinaire
-prudence de ses pareils.</p>
-
-<p>Cependant Sourbin avait, lui aussi, battu en
-retraite et recevait maintenant les chaudes félicitations
-de Georges et de Wagha-na. Ce dernier
-lui avait même tendu la main, avec ces paroles
-de haute estime :</p>
-
-<p>— Je vous sais un gré infini de ce que vous
-avez fait là, Monsieur. Vous avez exécuté à la
-lettre le programme que je vous avais tracé. Ce
-n’est point votre faute si nous ne sommes pas
-arrivés plus tôt.</p>
-
-<p>Madeleine au contraire, la plus intéressée,
-n’avait fait preuve d’aucun enthousiasme.</p>
-
-<p>Elle avait dit simplement au Français avec
-une assez dédaigneux accent :</p>
-
-<p>— Je vous remercie, mon cousin. De votre
-part, cela me touche davantage.</p>
-
-<p>Et cette froideur visible avait impressionné
-si vivement ses deux amis, qu’ils en étaient devenus
-subitement silencieux.</p>
-
-<p>Wagha-na se retourna vers la plaine. Il vit
-l’Ours Gris et ses hommes à moins de cinquante
-mètres de lui.</p>
-
-<p>— Allons, Messieurs, dit-il, ils sont dix,
-nous sommes trois. La partie est égale.</p>
-
-<p>C’était le mot héroïque de Changarnier pendant
-la retraite de Constantine.</p>
-
-<p>— Madeleine, demanda-t-il à la jeune fille,
-aurais-tu la force de courir jusqu’à la rencontre
-des nôtres ?</p>
-
-<p>Il montrait Joë O’Connor et Sheen-Buck encore
-à deux cents mètres d’eux.</p>
-
-<p>Elle répondit :</p>
-
-<p>— Pourquoi ne resterais-je pas avec vous ?</p>
-
-<p>— Parce que, répondit Wagha-na, nous allons
-faire usage de nos fusils. Cela nous permettra
-d’arrêter ces coquins le temps nécessaire
-à assurer ta fuite.</p>
-
-<p>Elle comprit et n’insista pas. On lui donna
-le cheval de Sourbin, le moins bon, parce qu’il
-faudrait peut-être, dans un instant, recourir aux
-jambes des deux autres pour emporter Léopold
-lui-même.</p>
-
-<p>Tout cela s’était accompli en moins de temps
-qu’il n’en faut pour le dire. Les Comanches n’étaient
-plus qu’à trente mètres.</p>
-
-<p>Wagha-na et Georges s’étaient abrités derrière
-Hips et Gola, placés tête contre tête. Ils
-avaient appuyé leurs armes sur les selles, ne
-voulant perdre aucune balle. Georges visa le
-Comanche blessé, Wagha-na le chef lui-même.</p>
-
-<p>Un double coup de feu éclata. Le Comanche
-roula sous son cheval, l’Ours Gris passa par-dessus
-la tête du sien qui venait de s’abattre,
-le cœur broyé.</p>
-
-<p>— Encore ! commanda le Bison Noir.</p>
-
-<p>Et, comme les magasins étaient suffisamment
-garnis, deux nouveaux cavaliers ennemis vidèrent
-les arçons.</p>
-
-<p>Les six autres jugèrent le péril trop grand.
-Ils croyaient leur chef tué. Ils se mirent donc
-à fuir sans nulle honte.</p>
-
-<p>Mais Magua, qui n’était pas même blessé, s’était
-dégagé des étriers. Il avait saisi la monture
-d’un de ses guerriers morts ; et, maintenant,
-avec une incontestable bravoure, il s’avançait,
-au pas de sa bête, prodiguant d’héroïques défis
-à ses adversaires.</p>
-
-<p>— Wagha-na est un lâche qui a perdu les
-mœurs de sa race. Il est né d’une chienne domestiquée
-par les blancs pour faire la chasse
-aux Rouges. Il se cache derrière son cheval et il
-se fie à sa carabine, parce que le plomb des
-visages pâles va plus loin que les flèches des
-fils aînés du Grand Esprit. Mais il n’oserait affronter
-le tomahawk d’un homme libre.</p>
-
-<p>Wagha-na se tourna une fois encore vers les
-deux extrémités de la plaine.</p>
-
-<p>D’un côté, il vit Madeleine hors de la portée
-des traits et déjà recueillie par le petit groupe
-des Sioux qui avaient suivi Sheen-Buck et O’Connor.
-De l’autre, il aperçut les Comanches
-immobiles. Ils avaient arrêté leur course et,
-accompagnés de Pitch et de Schulmann, rejoints
-par un plus grand nombre des leurs, ils assistaient
-de loin à la suprême bravade de leur chef.</p>
-
-<p>Le Pawnie mit le pied à l’étrier et mit Gola
-face à l’Ours Gris.</p>
-
-<p>— Que faites-vous ? demanda Georges Vernant
-avec stupeur.</p>
-
-<p>Wagha-na sourit :</p>
-
-<p>— Vous le voyez ; je vais répondre aux provocations
-de ce brave.</p>
-
-<p>Le jeune Canadien ne put se défendre d’un
-étonnement qui ressemblait à un reproche.</p>
-
-<p>— Vous n’y pensez pas ? s’écria-t-il. Exposer
-votre vie dans un duel de cette nature,
-vous, le chef, le créateur, l’inspirateur de la
-belle œuvre que vous avez jusqu’ici menée à
-bonne fin ? Permettez-moi de vous le dire : c’est
-plus que de l’imprudence. C’est une faute que
-vous commettez.</p>
-
-<p>— Non, mon cher Georges. C’est précisément
-mon œuvre que j’entends poursuivre et servir
-en cette circonstance.</p>
-
-<p>En combattant contre cet homme qui, d’ailleurs,
-mérite mieux qu’un coup de fusil, je joue
-une belle partie. Je vais lui demander pour enjeu
-l’obéissance de sa tribu.</p>
-
-<p>— Laissez-moi, au moins, combattre à votre
-place. Ma vie n’est pas précieuse comme la
-vôtre.</p>
-
-<p>— Non, encore une fois. A quel titre réclameriez-vous
-l’obéissance de ces Indiens qui,
-d’ailleurs, ne vous l’accorderaient pas ? Moi, au
-contraire, en combattant cet homme à armes
-égales, à la manière indienne, j’ai le droit d’exiger
-de lui une mise de jeu. C’est la règle ordinaire
-des défis et des combats singuliers chez
-ceux de notre sang.</p>
-
-<p>Il ajouta du même ton paisible, avec le même
-sourire de sereine confiance :</p>
-
-<p>— Soyez sans inquiétude ! J’ai encore quelque
-vigueur et j’ai terrassé des ennemis bien
-autrement redoutables que ce garçon-là qui n’a
-pour lui que son courage, très réel, mais insuffisant.</p>
-
-<p>Georges Vernant ne s’opposa plus au désir
-du Bison Noir. Mais, n’ayant pas les mêmes
-scrupules que son ami, redoutant quelque trahison
-de la part des assistants, il se remit lui-même
-en selle, prêt à porter secours au père
-adoptif de Madeleine.</p>
-
-<p>Celui-ci, remettant son revolver dans les
-fontes, s’était défait de sa carabine qu’il avait
-laissée aux mains de Sourbin, spectateur ému
-du duel épique qui se préparait, et auquel l’émotion
-ôtait la parole. Il ne conservait que sa hache
-et le long poignard, armes familières aux Indiens
-dans leurs combats singuliers.</p>
-
-<p>Cela fait, il poussa Gola à la rencontre du chef
-Comanche et, arrivé à dix pas de lui, leva la
-main droite, signe de parlementaire, réclamant
-ainsi l’attention de ses ennemis pris comme auditeurs.</p>
-
-<p>— Moi, Jean Wagha-na, le Bison Noir, commença-t-il,
-né de votre sang, car le sang des
-Hommes Rouges est le même pour toutes les
-tribus qui se font une guerre impie, je déclare
-que je n’ai jamais fait la guerre à mes frères,
-que je les ai soutenus, aidés, défendus, de mon
-bien et de mon bras contre toutes les exigences
-injustes, que j’ai essayé de les réunir en un seul
-peuple, que si j’ai repoussé par la force l’agression
-des Comanches, c’est parce qu’ils ont refusé
-de m’entendre et qu’ils m’ont attaqué les premiers.</p>
-
-<p>Je déclare au surplus que, même à l’heure
-présente, je ne cherche point la querelle, que je
-n’élève aucune prétention et que j’ai simplement
-repris à des mains criminelles ma fille que l’on
-voulait me ravir.</p>
-
-<p>— Les mains criminelles, ce sont les mains
-de Wagha-na le traître, interrompit Magua en
-grinçant des dents. Tu n’oses point accepter
-le combat avec l’homme qui vaut mieux que
-toi.</p>
-
-<p>Gola fit encore un pas en avant, et le Bison
-Noir, se dressant sur les étriers, apostropha directement
-son ennemi.</p>
-
-<p>— Chien, lui cria-t-il, je suis prêt à te châtier
-de ton insolence. Mais quel gage m’offres-tu
-de ta bonne foi ? Voici le mien. Pour toi,
-ordonne à ceux qui te suivent de se soumettre
-à moi si tu es vaincu dans la lutte.</p>
-
-<p>L’Ours Gris eut un sourd grondement de
-colère au moment où, joignant l’action à la parole,
-le Pawnie jeta sur le sol une bourse largement
-garnie de <span lang="en" xml:lang="en">bank-notes</span>. Il y en avait pour
-cent milles dollars, ainsi que le fit voir Wagha-na.</p>
-
-<p>— Tu m’estimes au-dessous de ma valeur,
-rugit le Comanche, dont les yeux brillaient
-de convoitise.</p>
-
-<p>— Combien t’estimes-tu toi-même ? demanda
-le Pawnie.</p>
-
-<p>L’autre eut un geste d’orgueilleuse jactance
-et répondit d’une voix éclatante.</p>
-
-<p>— Deux millions de dollars.</p>
-
-<p>— Allons ! fit Wagha-na, tu n’es brave qu’en
-paroles et tu veux éviter le combat. Je double
-la somme.</p>
-
-<p>Et, tirant de son sac de cuir une seconde
-liasse, il l’envoya rejoindre la première dans
-l’herbe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV<br />
-LE DERNIER EXPLOIT DE SOURBIN</h2>
-
-
-<p>La dernière apostrophe de son ennemi fut l’étincelle
-qui enflamma la colère de l’Ours Gris.</p>
-
-<p>Avant même que Wagha-na eût prévu l’attaque
-et se fût mis sur la défensive, le Comanche
-avait brandi sa hache et, piquant son cheval,
-s’était rué sur le chef des Peaux Rouges ralliés.</p>
-
-<p>L’arme siffla, lancée par une main exercée à
-ce genre d’escrime. Elle aurait infailliblement
-brisé le crâne de Wagha-na si celui-ci, avec la
-souplesse d’un félin, ne se fût laissé glisser sur
-l’encolure de sa bête.</p>
-
-<p>La hache ne rencontra que la tête de Gola auquel
-elle déchira l’oreille droite et vint se planter
-à moitié dans le pommeau de la selle, non
-sans avoir ouvert une assez large entaille à la
-cuisse droite du Bison Noir.</p>
-
-<p>Celui-ci se redressa, rendant la bride à son
-coursier.</p>
-
-<p>L’animal blessé fit entendre un hennissement
-de fureur et se rua sur la monture du Comanche.</p>
-
-<p>Ce fut un terrible choc sous lequel le mustang,
-fléchit. Ses jambes de derrière touchèrent le sol
-et la main du Bison Noir se tendit, sans arme,
-pour saisir son adversaire.</p>
-
-<p>Mais un brusque mouvement du cheval ennemi
-le remit sur ses pieds. Wagha-na ne saisit que
-le manteau du Comanche.</p>
-
-<p>Déjà celui-ci fuyait, se dérobant à l’étreinte
-du Pawnie.</p>
-
-<p>Il avait manqué son coup d’attaque et, privé de
-sa hache, son arme favorite, il cherchait à gagner
-de vitesse afin de pouvoir la ressaisir au
-passage, lorsqu’il aurait détourné son adversaire.</p>
-
-<p>Mais le Bison Noir connaissait cette tactique.</p>
-
-<p>Au lieu de poursuivre Magua, il demeura sur
-place, les pieds de Gola se posant sur le tomahawk
-qu’ils enfoncèrent dans le sol herbeux et
-gras.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, l’impassible Wagha-na,
-sans s’occuper de sa propre blessure, ôtait de
-son sac une bande de toile qu’il employait à
-panser la plaie faite à l’oreille de son fidèle
-coursier.</p>
-
-<p>A vingt pas de distance, le Comanche l’invectivait
-avec la même forfanterie.</p>
-
-<p>Le Bison Noir souriait dédaigneusement.</p>
-
-<p>Quand il eut achevé le pansement de sa monture,
-il la fit pivoter et se penchant en un effrayant
-équilibre, il ramassa sur le sol la hache
-de l’Ours Gris et la lui tendant de la main
-gauche.</p>
-
-<p>— Viens la prendre ! lui cria-t-il.</p>
-
-<p>C’était un défi insultant qui provoqua chez le
-Comanche un nouvel accès de fureur.</p>
-
-<p>— Oui, — répliqua-t-il, — je vais la prendre.</p>
-
-<p>Les spectateurs de ce drame poignant purent
-le voir, courbé sur son cheval, lancer celui-ci
-ventre à terre sur le Pawnie. Le cavalier tenait
-de la main droite son <span lang="en" xml:lang="en">bowie-knife</span>, tandis que
-la gauche s’allongeait pour saisir le tomahawk
-que lui tendait le bras allongé de Wagha-na.</p>
-
-<p>Et il semblait que celui-ci, par une folie de
-générosité, se livrât lui-même à la merci de son
-perfide ennemi.</p>
-
-<p>Mais ceux qui jugeaient de la sorte ne connaissaient
-point la prodigieuse adresse et la redoutable
-vigueur du Bison Noir. L’homme qui
-avait soutenu trois ans la lutte contre les Yankees
-était un héros dans la plus large acception
-de ce mot glorieux.</p>
-
-<p>Au moment où l’Ours Gris, emporté par la
-course du mustang, se précipitait sur lui, Wagha-na
-leva brusquement la hache, et comme
-le Comanche, obligé de se dresser à son tour
-pour l’atteindre, levait lui-même son bras gauche,
-celui du Pawnie, abandonnant le tomahawk,
-qui retomba sur le sol, se liait comme
-un lasso de fer à la taille de l’assaillant, l’arrachait
-à sa propre selle pour le jeter, impuissant
-et vaincu, sur le cou de Gola.</p>
-
-<p>Il avait fallu pour accomplir ce tour de cirque
-une force presque surhumaine. Mais cela avait
-été exécuté avec une telle aisance qu’une longue
-clameur d’admiration s’éleva des deux côtés de
-la plaine, aussi bien des bouches ennemies que
-de celles des compagnons du héros.</p>
-
-<p>Alors, après avoir arraché au vaincu,
-étourdi par la secousse, son couteau désormais
-inutile, le Bison Noir s’élança en galopant au-devant
-des guerriers Comanches frappés de
-terreur et de respect.</p>
-
-<p>— Vous êtes à moi par les lois du combat,
-leur cria-t-il. Je ne ferai aucun mal à Magua,
-je ne prendrai ni sa chevelure ni les vôtres. Que
-deux d’entre vous aillent vers votre tribu pour
-raconter la chose aux têtes blanches et leur dire
-que Wagha-na vous appelle tous à fumer le
-calumet de paix aux campements du lac Winnipeg.</p>
-
-<p>Interdits, humiliés, mais surpris par cette
-grandeur d’âme du vainqueur, les guerriers
-mirent pied à terre et jetèrent leurs armes devant
-le Pawnie triomphant.</p>
-
-<p>Alors celui-ci desserra l’étreinte de ses doigts
-qui faisaient un collier de fer à son ennemi, et
-le posant sans rudesse à terre, lui tint le langage
-suivant :</p>
-
-<p>— Le Bison Noir n’a pas plus de haine en ce
-moment qu’il n’en avait tout à l’heure contre
-son frère Comanche.</p>
-
-<p>L’Ours Gris a combattu en guerrier vaillant.
-Le sort lui a été contraire. Qu’il reprenne ses
-armes et qu’il montre son amitié à Wagha-na.</p>
-
-<p>Pour toute réponse, le vaincu s’approcha du
-héros et prenant son pied droit le baisa avec
-respect. Puis il dit :</p>
-
-<p>— Aucun homme ne s’est jamais vanté d’avoir
-vaincu l’Ours Gris. Magua a fait ce qu’il a
-pu ; il n’a rien à se reprocher.</p>
-
-<p>Et, maintenant, il reconnaît devant ceux de
-sa tribu et devant le ciel où règne le Grand Esprit
-que Wagha-na, le Bison Noir, est le plus
-grand et le meilleur des hommes. Magua prend
-pour père le Bison Noir.</p>
-
-<p>— A la bonne heure ! s’écria en français le
-père adoptif de Madeleine. Nous finissons par
-où nous aurions dû commencer. N’importe ! Que
-le nom de Dieu soit béni !</p>
-
-<p>Il mit alors pied à terre et fit signe aux siens
-de se rapprocher.</p>
-
-<p>Joë O’Connor, avant tout autre soin, s’empressa
-d’aller ramasser dans l’herbe la bourse
-et les <span lang="en" xml:lang="en">bank-notes</span> qu’y avait jetés le Pawnie,
-en disant à Sourbin qui paraissait sortir d’un
-rêve.</p>
-
-<p>— Ça, voyez-vous, Monsieur, ça ne se trouve
-pas sous les pieds d’un mustang, excepté quand
-quelqu’un l’y jette, comme aujourd’hui. Il ne
-faut donc pas le laisser traîner.</p>
-
-<p>Sioux et Comanches échangèrent les présents
-de l’amitié. Wagha-na tira des fontes l’un des
-magnifiques revolvers qu’il y avait laissés et le
-donna à l’Ours Gris avec six paquets de cartouches.</p>
-
-<p>— Voilà le premier cadeau du père à son fils,
-lui dit-il.</p>
-
-<p>Brusquement son front se rembrunit, ses sourcils
-se froncèrent.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous fait des deux Yankees qui
-étaient avec vous ? demanda-t-il presque durement.</p>
-
-<p>Dans les deux camps, on se regarda avec inquiétude
-et stupéfaction.</p>
-
-<p>C’était vrai, pourtant. On les avait oubliés,
-ceux-là.</p>
-
-<p>Mais, si les sauvages les avaient négligés,
-Pitch et Schulmann ne s’étaient point négligés
-eux-mêmes.</p>
-
-<p>Dès qu’ils avaient vu les chances du combat
-singulier tourner en faveur du Bison Noir, ils
-jugèrent, avec raison, que les choses se gâtaient
-pour eux. Sans en attendre l’issue définitive,
-ils allèrent tranquillement se ranger derrière les
-rangs des Comanches. Puis, profitant de l’inattention
-générale, ils gagnèrent un bouquet d’arbres
-qui masquait entièrement leur manœuvre.</p>
-
-<p>Il faut croire qu’au moment où Wagha-na se
-souvint d’eux ils étaient déjà loin, car les cavaliers
-des deux camps eurent beau fouiller du
-regard l’horizon et fournir un temps de galop,
-pour les découvrir dans la plaine, les deux
-aventuriers demeurèrent introuvables.</p>
-
-<p>— Tout est bien qui finit bien, prononça
-presque gaiement le chef pawnie en reprenant
-avec ses hommes le chemin du campement.
-Au moins, de cette façon, ces deux bandits m’ont
-épargné l’ennui de les pendre moi-même.</p>
-
-<p>On dut refaire au petit trot tout le chemin
-fiévreusement parcouru depuis l’avant-veille.
-L’état de fatigue extrême auquel se trouvait réduite
-l’orpheline ne permettait point, en effet,
-une allure plus rapide.</p>
-
-<p>Bientôt même on dut faire halte au bord du
-Murray. Chinga-Roa et ses Sioux y avaient dressé
-leurs tentes pour attendre le retour de leurs
-compagnons lancés à la poursuite. Ceux-ci rencontrèrent
-même le jeune chef qui, avec quarante
-cavaliers, s’était porté au-devant d’eux
-pour les soutenir s’ils en avaient besoin. Leur
-joie fut aussi profonde que sincère en reconnaissant
-leurs amis victorieux.</p>
-
-<p>Mais, en arrivant au camp, Madeleine chancela
-sur sa selle. Aux questions pleines de sollicitude
-posées par son père adoptif et son fiancé,
-la jeune fille répondit avec effort, péniblement
-même, demandant qu’il lui fût permis de se reposer
-quelques instants.</p>
-
-<p>On dressa donc sous la tente de Wagha-na
-un lit de camp, sur lequel Madeleine s’étendit
-avec une satisfaction manifeste. Hélas ! Elle ne s’y
-délassa guère. Une fièvre ardente, entrecoupée
-de délire et de coma, s’empara d’elle et, sur-le-champ,
-les plus graves inquiétudes torturèrent
-l’esprit de ses amis.</p>
-
-<p>Ce furent de cruelles angoisses, pour tous,
-mais plus particulièrement pour les deux hommes
-dont la vie était en quelque sorte consacrée
-au bonheur de l’orpheline.</p>
-
-<p>Wagha-na et Georges Vernant veillèrent à
-tour de rôle auprès de la pauvre enfant en proie
-à tous les assauts d’une congestion cérébrale.
-Dans ces régions éloignées de tout secours de
-la science, force est bien aux hardis pionniers
-qui les parcourent de suppléer eux-mêmes
-à l’office des médecins et des pharmaciens.</p>
-
-<p>Par bonheur, Wagha-na, dans son long séjour
-en Europe, aussi bien que depuis son retour en
-Amérique, avait poussé fort avant des études
-médicales qui eussent fait honneur à plus d’un
-praticien renommé de l’ancien continent.</p>
-
-<p>Son sac de voyage renfermait, entre autres
-choses utiles, une trousse complète et une petite
-pharmacie tenue au courant de tous les moyens
-employés par la pharmacopée contemporaine.
-Il y avait là dedans la farine de moutarde unie
-aux vésicants les plus énergiques, la quinine et
-la belladone sous leurs formes les plus diverses
-et leurs quantités les mieux dosées, les drogues
-dépuratives ou sédatives, les purgations douces
-ou violentes.</p>
-
-<p>En un clin d’œil, Madeleine fut couverte de
-sinapismes et entourée de compresses d’eau
-glacée.</p>
-
-<p>La lutte contre la maladie vigoureusement engagée,
-et prise à ses débuts, celle-ci fut heureusement
-enrayée.</p>
-
-<p>Huit jours entiers, toutefois, la crainte hanta
-tous les cœurs.</p>
-
-<p>Il n’était point, en effet, un seul des sauvages
-compagnons du Pawnie qui n’aimât cette belle
-et douce enfant dont les mains étaient toujours
-ouvertes pour une bonne action à accomplir.</p>
-
-<p>Chaque matin, au lever du jour, Chinga-Roa,
-ou l’un de ses guerriers, venait s’asseoir silencieusement
-à l’entrée de la tente et, malgré le
-froid, chaque jour plus vif, de l’automne, attendait
-là, sans bouger, la sortie de Wagha-na ou
-de Georges pour prendre des nouvelles de la
-malade.</p>
-
-<p>Ce fut avec une longue et bruyante joie que
-l’on apprit enfin que tout danger était conjuré.</p>
-
-<p>Bientôt, la malade tint à confirmer elle-même
-la bonne nouvelle.</p>
-
-<p>On la redressa sur sa couche, on l’adossa à un
-haut oreiller de laine et d’herbes fraîches, afin
-qu’elle fût plus à l’aise pour recevoir ses visiteurs.
-Alors, groupe par groupe, les Sioux entrèrent
-sous la tente et reçurent les premières
-paroles de la convalescente.</p>
-
-<p>— Merci, mes amis, leur disait-elle avec un
-pâle sourire de ses lèvres décolorées, merci
-de votre sollicitude. Vous êtes tous bons, et je
-vous aime tous autant que vous m’aimez.</p>
-
-<p>Elle disait cela d’une voix éteinte, brisée par
-la fièvre, et les farouches guerriers demeuraient
-silencieux. Beaucoup pleuraient comme des enfants
-à la vue de cette belle jeune fille devenue
-si blanche qu’elle en était presque transparente,
-à la vue de cette tête charmante que d’impitoyables
-ciseaux avaient dépouillée de sa longue et,
-luxuriante chevelure. Plusieurs tombaient à genoux
-devant elle et baisaient ses mains ; d’autres
-prosternés comme devant une sainte, cachaient
-leurs fronts dans les plis des couvertures
-étendues sur ses pieds.</p>
-
-<p>Il n’était pas jusqu’à Léopold Sourbin qui n’eût
-subi une réelle transformation.</p>
-
-<p>Pendant les premiers jours de la maladie de
-sa cousine, pris des mêmes terreurs que ses
-compagnons, il avait voulu, lui aussi s’asseoir
-à son chevet, veiller auprès de cette couche douloureuse.</p>
-
-<p>Mais, malgré le service éclatant qu’il lui avait
-rendu, Wagha-na, guidé par une méfiance que
-le froid accueil de Madeleine avait corroborée,
-s’était opposé à toute intervention du Français.</p>
-
-<p>Et, comme Léopold, froissé par cette suspicion,
-laissait voir son mécontentement, le Bison
-Noir lui avait durement répondu :</p>
-
-<p>— Il est vrai que vous êtes le cousin de Madeleine,
-mais, moi, je suis son père. Le vôtre a
-été l’assassin de mon ami Kerlo. Il ne convient
-pas que la fille de la victime soit gardée par le
-fils du bourreau, surtout lorsque, en vertu de
-la loi, il en est le plus proche héritier.</p>
-
-<p>Ces paroles cruelles avaient leur raison d’être.
-Mais peut-être venaient-elles un peu tard, aujourd’hui
-que Léopold avait fourni des preuves
-incontestables de sa bonne foi et de son dévouement.</p>
-
-<p>Il est vrai que Wagha-na s’en tenait au proverbe :
-« Deux sûretés valent mieux qu’une ».</p>
-
-<p>Ce mépris, bien qu’il lui parût injustifié, avait
-été d’autant plus sensible à Léopold qu’il se
-trouvait expliqué par la terrible révélation que
-l’Indien venait de lui faire.</p>
-
-<p>Il se retira donc à l’écart et s’y abandonna à
-une très sincère douleur.</p>
-
-<p>Tout lui manquait à la fois : l’espoir d’épouser
-sa cousine et la confiance passablement présomptueuse
-qu’il avait eue en lui-même jusqu’alors.
-Car il était si bien changé par les épreuves
-des derniers temps qu’à son insu même, il s’était
-considérablement amélioré.</p>
-
-<p>Il ne songeait plus aujourd’hui à cette fortune
-qu’il avait si bassement convoitée.</p>
-
-<p>Il aimait Madeleine, aujourd’hui, d’un amour
-très pur et très désintéressé.</p>
-
-<p>Et il comprenait bien que la jeune fille, au
-courant des crimes du passé, au courant de ses
-propres turpitudes, ne pouvait qu’à grand’peine
-lui pardonner son abominable conduite.</p>
-
-<p>Une seule pensée maintenant occupait son esprit ;
-il ne formait plus qu’une ambition, celle
-de racheter ce passé, de rendre à sa cousine
-quelque suprême service après lequel il serait
-impossible à celle-ci de ne lui point pardonner,
-peut-être même de lui refuser une place dans
-ses affections.</p>
-
-<p>Et, vraiment, à cette heure, il n’était même
-plus jaloux de Georges Vernant, dont il confessait
-l’écrasante supériorité.</p>
-
-<p>Il se réjouit donc comme tout le monde de
-l’heureuse guérison de la jeune fille, mais, plein
-du sentiment de son indignité, il n’osa se présenter
-au chevet de la malade et demander à
-être reçu par elle.</p>
-
-<p>Ce fut Madeleine elle-même qui remarqua son
-absence. Elle en parut attristée.</p>
-
-<p>— Où donc est Monsieur Sourbin ? demanda-t-elle.
-Lui serait-il arrivé un malheur ?</p>
-
-<p>Wagha-na répondit en riant :</p>
-
-<p>— Non, Monsieur Sourbin est fort bien portant.
-S’il ne s’est point présenté ici, c’est peut-être
-parce qu’il me garde rancune de lui avoir
-interdit ta porte pendant toute la durée de ta maladie.
-J’ai été dur, j’en conviens, mais je devais
-l’être.</p>
-
-<p>— Et maintenant, mon cher père, demanda
-doucement la fée, vous n’avez plus de raisons
-de l’être, j’imagine. Je serais très heureuse de
-revoir Monsieur Sourbin.</p>
-
-<p>— Qu’à cela ne tienne ? s’écria gaiement le
-Bison Noir. Je veux tout ce que veut ma fille.</p>
-
-<p>Quelques minutes plus tard, Sourbin pénétrait
-sous la tente et s’avançait vers la convalescente.</p>
-
-<p>Il avait le cœur gros et son émotion éclata
-lorsque Madeleine, se soulevant sur sa couche,
-lui tendit sa pauvre main amaigrie, en lui disant
-avec le plus suave de ses sourires :</p>
-
-<p>— Eh bien, mon cousin Léopold, je ne vous
-ai pas vu depuis longtemps. Dois-je croire que
-vous me tenez rigueur pour le maigre remerciement
-que je vous ai adressé de votre dévouement ?
-Vous m’avez sauvé la vie, mais j’étais
-déjà si fort ébranlée, que je n’ai pu rassembler
-mes idées, ni trouver les mots que j’aurais voulu
-employer.</p>
-
-<p>Il s’inclina, balbutiant, sur la main qu’il
-baisa. Les larmes se firent jour sous ses paupières.
-Il murmura :</p>
-
-<p>— Vous n’aviez pas à me remercier, ma cousine.
-Ce que j’ai fait, je l’ai fait de grand cœur,
-vous pouvez le croire, n’eût-ce été que pour
-réparer ma conduite passée et vous prouver le
-remords que j’en avais conçu.</p>
-
-<p>Il était impossible d’apporter plus de franchise
-dans un aveu. Aussi, voyant que Madeleine
-se laissait gagner, elle aussi, par l’émotion,
-Wagha-na s’empressa-t-il d’intervenir.</p>
-
-<p>— Allons, Monsieur Sourbin, dit-il, oublions
-tout cela. Le passé est mort ; il ne renaîtra
-plus. Vous n’avez désormais que des amis
-parmi nous, et ces amis ne demandent qu’à vous
-prouver leur sympathie.</p>
-
-<p>Sa main, noblement ouverte, serra celle du
-Français. Georges Vernant, présent à cet entretien,
-scella aussi d’une cordiale étreinte la réconciliation
-définitive.</p>
-
-<p>Mais Léopold n’était point à moitié converti.
-Il voulut justifier cette bienveillance.</p>
-
-<p>— Non, Messieurs, dit-il, aussi précieuse
-que me soit votre amitié, je ne puis l’accepter
-ainsi, sans chercher à la mériter. Ce que
-j’ai fait pour ma cousine était naturel. Mais je
-suis encore en reste avec Monsieur Vernant et
-avec vous, monsieur Wagha-na. Je vous demande
-donc de me mettre en mesure de m’acquitter
-envers vous.</p>
-
-<p>— Rien ne presse, monsieur Sourbin, répondit
-le Bison Noir. L’occasion s’offrira quelque
-jour.</p>
-
-<p>Elle s’offrit plus tôt que ne l’attendaient les
-uns et les autres.</p>
-
-<p>Trois jours plus tard, Madeleine déclara qu’elle
-était suffisamment forte pour reprendre le chemin
-de Dogherty. En conséquence, on mit en
-usage une façon de civière que les sauvages connaissent
-et emploient fréquemment. De fortes
-courroies reliant deux chevaux entre eux furent
-disposées de manière à recevoir une sorte de hamac
-dans lequel on plaça la jeune fille. On parcourut
-ainsi, assez rapidement, une soixantaine de
-milles.</p>
-
-<p>Mais au bout de ce trajet, l’orpheline réclama
-une monture pour elle-même et, à la joie générale,
-reparut en écuyère consommée ainsi qu’on
-était habitué à la voir et à l’admirer.</p>
-
-<p>Hélas ! si la maladie était écartée, la malice
-humaine veillait encore.</p>
-
-<p>Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann ne renonçaient
-point à leurs odieux projets.</p>
-
-<p>Les deux misérables avaient commencé par
-fuir de toute la vitesse de leurs chevaux, se
-croyant poursuivis par les hommes de Wagha-na
-et n’ayant qu’une confiance très limitée en
-la loyauté des Comanches, leurs alliés de naguère.
-Même ils se figuraient, non sans apparences
-de raison, que, pour mieux faire leur
-paix avec le Bison Noir, ceux-ci ne se feraient
-aucun scrupule de lui livrer leurs inspirateurs
-et leurs conseillers.</p>
-
-<p>Mais, dès qu’ils furent rassurés sur l’éventualité
-d’une poursuite, les deux complices modérèrent
-leur allure et purent à loisir échanger
-leurs maussades réflexions.</p>
-
-<p>— Vous êtes, décidément, un homme de
-grand génie, Ulphilas, railla Schulmann,
-et vos plans ont abouti à de merveilleux résultats.
-Si vous m’aviez laissé faire, la jeune
-personne serait morte à l’heure qu’il est, sa succession
-ouverte, et le Sourbin entre nos mains,
-aurait fait tout ce que nous aurions voulu. Au
-lieu de cela, nous voici, après quarante jours
-de fausses manœuvres, perdus dans le désert,
-sans un penny et réduits à demander à nos carabines
-notre vie…</p>
-
-<p>— Ou la vie des autres, interrompit Ulphilas
-Pitch avec un sinistre ricanement.</p>
-
-<p>Pour le coup, Gisber cessa ses récriminations
-et demanda à son complice sur le ton du plus
-sincère étonnement :</p>
-
-<p>— Que voulez-vous dire, Ulphilas ?</p>
-
-<p>Le Norvégien battit d’un geste singulier le
-magasin de sa carabine et répliqua très nettement,
-cette fois :</p>
-
-<p>— Je veux dire, mon cher Gisber, que, comme
-vous, j’en ai assez de maladresses et d’échecs,
-que quand je ne retirerais d’autre profit d’un
-coup de fusil bien placé que celui de satisfaire
-ma vengeance, je tiendrais le diable quitte
-envers moi. J’en veux à mort à cette petite fille
-qui nous échappe sans cesse, et surtout à ce coquin
-de Sourbin, qui mange à tous les râteliers.
-Il a sauvé sa cousine. Tant pis pour lui. Ce sera
-son dernier exploit.</p>
-
-<p>Gisber poussa un rugissement de plaisir.</p>
-
-<p>— Hip ! hip ! hurrah ! cria-t-il. Ulph, vous
-voilà comme je voulais vous voir ; nous allons
-faire de l’art pour l’art.</p>
-
-<p>Et tous deux tournèrent les têtes de leurs
-bêtes vers le nord-est où déjà Wagha-na et les
-Sioux avaient disparu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">XV<br />
-LE ROI DES PRAIRIES</h2>
-
-
-<p>Ce fut avec ces mauvaises intentions que les
-deux Yankees se mirent à suivre la colonne qui
-ramenait Madeleine.</p>
-
-<p>Instruits par l’exemple des sauvages, par
-l’existence commune de six semaines qu’ils
-avaient menée dans leurs rangs, ils ne négligèrent
-aucune des précautions dont ceux-ci s’entourent
-pour suivre une piste en se dissimulant
-eux-mêmes aux regards attentifs des Sioux.</p>
-
-<p>Et, en vérité, si les Comanches les avaient
-vus, ils auraient pu se vanter d’avoir formé de
-bons élèves.</p>
-
-<p>Pas à pas, pendant dix longs jours, sous les
-nuits glacées, sous les midis encore brûlants,
-les deux coquins, malgré la fatigue, malgré la
-faim qui les épuisait, la soif qui les brûlait,
-marchèrent dans les vestiges de leurs ennemis,
-n’ayant plus que l’affreuse cupidité du meurtre,
-le besoin maladif du crime à accomplir.</p>
-
-<p>Ils disputèrent ainsi leur misérable existence
-aux éléments aussi bien qu’aux bêtes nuisibles
-des forêts et de la plaine.</p>
-
-<p>Un soir, comme on dressait les tentes pour le
-campement, le ciel, jusque-là très pur, s’assombrit
-brusquement. De sombres nuages, aux gros
-ventres renflés et cuivrés, envahirent la voûte
-bleue, poussés par une brise du nord qui fit
-frissonner les hommes les plus robustes sous
-leurs chaudes pelisses de fourrures.</p>
-
-<p>En quelques heures, les bois furent dépouillés
-de leurs frondaisons jaunies et les ramures se
-montrèrent, sèches et nues, pareilles à de lugubres
-squelettes se tordant avec des gémissements
-dans le vent mortel.</p>
-
-<p>Ainsi procède le froid dans les régions circumpolaires
-et, malgré la distance qui l’en
-sépare, le Canada, pays de plaines immenses,
-de lacs aussi vastes que des mers, et que ne
-défend aucune chaîne de montagnes, subit les
-brutales caresses du nord.</p>
-
-<p>En voyant ce firmament lugubre, Wagha-na
-dit à Georges et à Sourbin :</p>
-
-<p>— Eh bien, Messieurs, vous allez faire
-connaissance avec l’hiver des septentrions. Ceci
-n’est que peu de chose, car la saison rigoureuse
-ne commence vraiment qu’en décembre
-pour finir au milieu de février. Mais notre automne
-n’en vaut pas mieux. Ces nuages sont
-chargés de neige. Demain vous ne reconnaîtrez
-plus la prairie.</p>
-
-<p>Il donna l’ordre de dresser les tentes en prévision
-de la neige qui allait tomber. Cette précaution
-consistait à envelopper chacune d’elles
-d’une bordure de pieux en palissade, sur laquelle
-s’arrêterait la neige. Quant à la toiture des tentes,
-elle fut consolidée à l’aide d’une charpente intérieure
-en bois, que les Indiens eurent tôt fait de
-couper aux arbres environnants.</p>
-
-<p>Tout le monde se blottit dans ces huttes essentiellement
-temporaires. On abrita les chevaux
-sous des hangars non moins improvisés,
-faits de longues branches placées obliquement
-sur le sol et clouées aux troncs des plus gros
-arbres. Sous cette toiture tout à fait sommaire,
-les bêtes furent rangées côte à côte, toutes les
-têtes tournées vers le tronc pris comme pivot de
-cet étrange cirque. Comme l’on ne pouvait plus
-compter sur la prairie pour fournir l’herbe du
-fourrage, on plaça devant les bêtes des brassées
-entières de genêts rustiques, qui fournissent une
-pitance, sinon agréable, du moins suffisante
-dans les jours de disette.</p>
-
-<p>Ainsi que l’avait annoncé Wagha-na, il était
-impossible, le lendemain, de reconnaître la
-prairie.</p>
-
-<p>La neige était tombée avec une telle abondance
-qu’elle couvrait le sol jusqu’à la hauteur
-de trois pieds, entourant les palissades d’une
-véritable ceinture formant muraille. Aussi loin
-que la vue s’étendît, elle ne découvrait qu’une
-immensité blanche, de laquelle émergeaient les
-bouquets d’arbres tels qu’ils apparaissent dans
-les terrés inondées.</p>
-
-<p>Un silence profond régnait dans ce désert
-glacé. Il s’en dégageait une tristesse morne qui
-n’ôtait pourtant rien à l’aspect grandiose du
-tableau. Mais on n’avait pas de temps à perdre
-en cette contemplation.</p>
-
-<p>Le Bison Noir s’empressa de le rappeler à ses
-compagnons.</p>
-
-<p>— En route, ordonna-t-il. Il nous faut gagner
-du terrain tant que le sol est friable,
-car dès que le vent aura soufflé les difficultés
-s’accroîtront et le retour ne sera pas sans présenter
-quelques dangers.</p>
-
-<p>En effet, ces premiers froids sont fréquemment
-suivis d’une détente de l’atmosphère.</p>
-
-<p>Alors les neiges fondent, les ruisseaux grossissent,
-les rivières débordent, souvent avec
-impétuosité, multipliant les ravages, et c’est à
-travers une prairie inondée, dont ils ne peuvent
-deviner les niveaux changeants, que les voyageurs
-sont obligés de se faire une route périlleuse.</p>
-
-<p>C’était là ce que redoutait Wagha-na.</p>
-
-<p>Il connaissait trop bien son pays pour n’avoir
-point lieu de suspecter ces froids précoces. Bien
-que le Canada s’étende en partie dans la zone :
-glaciale, il ne mérite aucunement le mépris
-qu’affichait Voltaire pour ces « arpents de neige »
-si glorieusement défendus par Montcalm. C’est
-une riche et belle terre où l’hiver n’est guère
-plus rigoureux qu’au nord de l’Allemagne, qu’en
-Russie, et où il dure beaucoup moins longtemps.
-La belle saison, au contraire, s’y prolonge,
-précédée et suivie d’une double période
-de pluies et de ciels mous.</p>
-
-<p>Dès que l’ordre eut été donné, on fit sortir
-les chevaux, on replia les tentes, et la colonne
-s’élança à travers la plaine de l’allure la plus
-rapide que purent soutenir les chevaux.</p>
-
-<p>On ne fit pas beaucoup de chemin. Si la neige
-durcie est glissante, la neige fraîche est inconsistante.
-Les pieds des bêtes s’enfonçaient en
-d’invisibles crevasses et cela provoquait des
-chutes souvent pénibles.</p>
-
-<p>Mais le moral de la troupe demeurait excellent.
-Tous connaissaient ces accidents de la
-grande vie libre et fière du désert ; ils étaient
-accoutumés à ces incommodités inhérentes à la
-nature du pays et à la température de ce ciel
-qui ne se montre sévère parfois que pour redevenir
-clément et favorable aux premiers souffles
-du printemps.</p>
-
-<p>On s’en allait donc gaiement, faisant contre
-fortune bon cœur, lorsqu’un incident tout à fait
-imprévu vint jeter un trouble profond dans les
-esprits et faire renaître les angoisses si récemment
-éprouvées.</p>
-
-<p>On avait atteint un coude de la rivière Murray
-où le cours d’eau, parsemé d’îlots boisés, se
-divise en plusieurs bras de peu de largeur qu’il
-est aisé de traverser, soit à gué, soit à la
-nage.</p>
-
-<p>Or, ni l’un ni l’autre de ces moyens ne pouvait
-être adopté pour le transport de Madeleine
-qui, à peine relevée de sa maladie, réclamait
-encore les plus grands ménagements.</p>
-
-<p>Force fut bien de s’arrêter, malgré les instances
-de la jeune fille pour suivre ses compagnons
-par la même voie, et de chercher un moyen de
-locomotion qui écartât tout danger de rechute
-ou de complication dans la maladie.</p>
-
-<p>Chinga-Roa résolut assez vite le problème.</p>
-
-<p>Le Renard Avisé avait passé la plus grande
-partie de son enfance sur les bords du lac Supérieur.
-Il s’y était rompu à tous les exercices du
-canotage, et, plus tard, dans une course que
-divers membres de sa tribu avaient poussée à
-travers les monts Rocheux, jusqu’aux bords du
-Pacifique, il s’était familiarisé avec l’Océan lui-même.</p>
-
-<p>Il entraîna donc deux ou trois de ses guerriers
-et, en moins d’une heure, ils eurent confectionné
-une pirogue creusée dans le tronc d’un bouleau,
-assez large pour recevoir deux personnes.</p>
-
-<p>Ce fut dans cette embarcation tout à fait primitive
-que l’on fit monter Madeleine. Une
-corde fut attachée à l’avant du bateau, permettant
-aux cavaliers qui nageraient dans le voisinage
-de la tirer avec eux.</p>
-
-<p>Wagha-na, Georges Vernant, Joë O’Connor,
-Sheen-Buck et Chinga-Roa s’attelèrent tour à
-tour à la nacelle, et cinq des bras furent franchis
-de la sorte sans difficultés.</p>
-
-<p>Restait le sixième, à la fois le plus large et le
-plus rapide, que creusait un courant plein de
-remous dangereux.</p>
-
-<p>Quand on en toucha les bords, le Bison Noir
-ouvrit l’avis que deux guides ne seraient pas de
-trop pour escorter le frêle esquif.</p>
-
-<p>Léopold Sourbin, dont le tour n’était pas encore
-venu, s’offrit avec empressement à être
-l’un des deux nageurs de circonstance. Georges
-Vernant prit pour la seconde fois sa place à la
-droite de la pirogue, tandis que Sourbin la flanquait
-sur la gauche. Résolument, les deux hommes
-se jetèrent à l’eau et tirèrent le bateau à
-travers le courant, après l’avoir attaché aux selles
-des deux montures.</p>
-
-<p>On avait déjà parcouru les deux tiers du lit de
-la rivière, quand Sourbin, jetant une exclamation,
-sortit brusquement de l’eau et, se mettant
-en selle, poussa sa bête en avant de Madeleine,
-qu’il couvrit de son corps.</p>
-
-<p>En même temps, son bras allongé désignait
-l’autre rive à Georges et à Wagha-na, en disant :</p>
-
-<p>— Là ! là ! dans le fourré.</p>
-
-<p>Il n’eut pas le temps d’en dire davantage.</p>
-
-<p>On le vit chanceler sur sa selle, tirer violemment
-la bride, et tourner si rapidement sur
-lui-même que Georges effrayé n’eut que le temps
-de le soutenir pour l’empêcher de tomber dans
-la rivière.</p>
-
-<p>Une détonation venait d’éclater et au point
-qu’avait désigné le doigt de Léopold, un nuage
-de fumée blanche s’enlevait au-dessus d’un
-buisson de houx, de genêts et de buis sauvage.</p>
-
-<p>Il n’en avait pas fallu davantage pour faire
-comprendre à Wagha-na ce qui venait de se
-passer.</p>
-
-<p>Un homme, un ennemi, poussé par une haine
-aveuglante, avait fait feu sur Madeleine. La
-jeune fille aurait infailliblement péri, si Léopold
-Sourbin, avec une admirable générosité,
-ne s’était jeté devant elle. C’était lui qui avait
-reçu la balle destinée à sa cousine.</p>
-
-<p>L’assassin, Wagha-na, n’avait pas besoin
-qu’on le lui désignât autrement. Ce ne pouvait
-être que l’un des deux Yankees qui depuis le
-début de cette aventureuse campagne, s’acharnaient
-à poursuivre l’orpheline de leur inexplicable
-haine.</p>
-
-<p>Le Bison Noir avait déjà pris terre. Sans
-prononcer une parole, il lança vivement Gola
-par-dessus les remblais de neige qui ceignaient
-le buisson, tandis que Joë et Sheen-Buck aidaient
-Madeleine à débarquer et tiraient à terre
-le malheureux Sourbin livide et sanglant.</p>
-
-<p>Georges, lui, suivait déjà l’exemple du chef
-Pawnie et galopait à côté de lui dans la plaine
-couverte de neige, bientôt suivi de Chinga-Roa
-et de vingt cavaliers Sioux.</p>
-
-<p>Un second coup de feu éclata et le jeune Canadien
-sentit le vent d’une balle rasant sa
-tempe droite.</p>
-
-<p>Il vit devant lui l’Allemand Gisber
-Schulmann qui venait de tirer.</p>
-
-<p>— Ah ! rugit le jeune homme, je t’aurai,
-<span lang="de" xml:lang="de">Deutsch</span> maudit, quand bien même le diable,
-ton père, viendrait à ton secours.</p>
-
-<p>Dès le début de la poursuite, il fut visible que
-les bêtes épuisées des deux coquins ne pourraient
-soutenir une lutte de vitesse avec les deux merveilleux
-coursiers qui avaient nom Hips et Gola.</p>
-
-<p>En effet, au bout de huit cents pas péniblement
-franchis, la monture de l’Allemand buta
-contre un tronc d’arbre enfoui dans la neige et
-tomba, sur ses genoux, le mufle en avant, les
-naseaux pleins de sang.</p>
-
-<p>Tout aussitôt le Germain mit pied à terre et
-brandissant par le canon sa carabine qu’il n’avait
-pas eu le temps de recharger, attendit de
-pied ferme son impétueux assaillant.
-Georges accourait sur lui, la main haute,
-armé d’un large couteau de chasse à servir un
-wapiti ou un sanglier.</p>
-
-<p>Mais, en voyant son ennemi désarçonné, il
-ne voulut point profiter de l’avantage que lui
-assurait son cheval.</p>
-
-<p>D’un bon rapide, il quitta la selle et s’avança
-contre Gisber toujours railleur.</p>
-
-<p>— Est-ce toi qui as tiré sur Léopold Sourbin ?
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>— Non, répliqua l’Allemand, mais je regrette
-de ne l’avoir pas fait. D’ailleurs, ce n’était pas à
-lui que la balle était destinée.</p>
-
-<p>— C’était la Fée, alors, que vous vouliez
-tuer ?</p>
-
-<p>— Oui, dit encore crânement le misérable.</p>
-
-<p>Un sourire de mépris glissa sur les lèvres de
-Georges.</p>
-
-<p>— Tu ne vaux pas l’honneur que je te fais en
-te tuant, cria-t-il. Mais je n’ai pas le choix
-des moyens. Défends-toi donc, car j’aurais
-peut-être dû t’écraser ainsi qu’une bête malfaisante.</p>
-
-<p>— Défends-toi toi-même, gronda encore
-l’Allemand, qui, se ruant sur le jeune homme,
-abaissa la crosse de son arme comme il eût fait
-d’une massue.</p>
-
-<p>Un saut de côté préserva Georges. Il mesura
-d’un coup d’œil la taille du colosse. Schulmann
-le dépassait de la moitié de la tête. Le Canadien
-répondit aux insultes de son ennemi par
-une suprême raillerie.</p>
-
-<p>— On m’avait toujours dit que vos grandes
-tailles renfermaient de petites âmes. Je vais
-prendre ta mesure tout à l’heure, quand je l’aurai
-couché là.</p>
-
-<p>Et, du bout de son coutelas, il montrait au
-Teuton le tapis de neige de la prairie.</p>
-
-<p>Gisber, dont le premier coup avait porté à
-faux, grinça des dents, et se précipita derechef,
-la crosse levée.</p>
-
-<p>Vernant l’avait vu venir. Comme la première
-fois, il esquiva l’attaque. Mais, avec la souplesse
-d’un fauve, il bondit à son tour sur le Germain.
-Un seul coup de poing brisa le poignet gauche
-du colosse, et la main du Canadien se ferma,
-comme une tenaille sur le cou énorme. En même
-temps, d’une secousse qui eût ébranlé un chêne,
-le jeune homme déracina le géant de sa lourde
-base et le jeta pesamment sur le sol.</p>
-
-<p>— Allons, plaisanta une fois encore Georges,
-tu as l’air d’un taureau ; tu n’es qu’un
-bœuf. Relève-toi. Je ne veux pas t’égorger
-comme une bête de boucherie.</p>
-
-<p>L’Allemand ne se le fit pas dire deux fois.</p>
-
-<p>Écumant, les yeux hors de l’orbite, il mit, lui
-aussi, au clair la lame d’un couteau de chasse
-et se rua sur Vernant.</p>
-
-<p>Le combat ne fut pas de plus longue durée
-qu’au premier choc. Une simple parade rejeta
-l’arme de l’assaillant, tandis que celle du Canadien
-disparaissait jusqu’à la garde entre le cou
-et l’épaule de Schulmann, au-dessus du thorax.</p>
-
-<p>— Voilà qui est fait ! dit une voix tranquille,
-tout près de Georges. Il est dommage que ça
-n’ait pas eu lieu plus tôt.</p>
-
-<p>C’était Wagha-na qui venait de parler. Et, en
-se retournant Georges put voir le Bison Noir,
-toujours monté sur Gola, qui lui ramenait Hips
-par la bride. Derrière lui, deux Sioux conduisaient
-Ulphilas Pitch, les deux mains attachées
-derrière le dos, le cou déjà entouré d’un lasso.</p>
-
-<p>— Il ne faut pas faire languir ce gentleman,
-reprit le Pawnie avec le même flegme. Cette
-humidité froide pourrait lui devenir préjudiciable.
-Allons ! camarades, hissez-moi ce Yankee.
-Nous n’avons point de pasteur sous la main.</p>
-
-<p>L’ordre fut immédiatement exécuté.</p>
-
-<p>Juste au-dessus du bras du Murray que l’on
-venait de traverser, un séquoia de belles dimensions
-allongeait de longues et fortes branches.
-Ce fut à la plus grosse de ces branches que l’on
-attacha l’extrémité du lasso. Après quoi, l’on
-poussa le misérable Pitch dans le vide.</p>
-
-<p>Il se balança quelques minutes au-dessus des
-eaux toutes noires de la rivière. Puis les convulsions
-suprêmes prirent fin, et le cadavre demeura
-immobile, accroché par le cou. Déjà, corbeaux
-et vautours, taches sombres dans le
-firmament gris, tournoyaient, avec des cris aigus
-et des battements d’ailes, au-dessus de cette proie
-qu’on leur offrait si bénévolement. Une sorte
-d’urubu à crête sanglante avait pris les devants
-et, de son bec puissant, déchiquetait déjà les
-chairs de Gisber Schulmann.</p>
-
-<p>Il n’y avait plus rien à faire qu’à soigner, à
-soulager, tout au moins, l’infortuné Léopold,
-qu’on avait dû coucher sous une tente dressée
-à la hâte et plantée tant mal que bien dans la
-neige déjà fondante.</p>
-
-<p>Hélas ! Le cas était désespéré. Le cousin de
-Madeleine expiait en une seule fois toutes les
-vilenies de son passé. Dieu lui accordait, il est
-vrai, mieux que la mort d’un honnête homme :
-celle d’un brave dont la dernière action rachetait
-une existence mal employée.</p>
-
-<p>Sheen-Buck, qui était le chirurgien de la
-troupe, put renseigner Wagha-na sur la gravité
-de la blessure dont Sourbin avait été atteint.</p>
-
-<p>Il avait pu sonder la plaie et extraire la
-balle.</p>
-
-<p>Celle-ci avait frappé le pauvre garçon de haut
-en bas, sous la clavicule gauche. Trouant un
-oblique chemin, elle avait traversé le poumon
-des deux côtés, déchirant le ventricule droit du
-cœur. C’était la mort imminente, sans arrêt
-comme sans rémission.</p>
-
-<p>Léopold connaissait son état. Il sourit tristement
-aux paroles affectueuses que lui adressaient
-Wagha-na, Georges, Joë et Sheen-Buck,
-penchés sur le lit provisoire de sa cruelle
-agonie.</p>
-
-<p>Quant à Madeleine, le chagrin de ce trépas
-violent lui ôtait la parole. Elle pleurait silencieusement.</p>
-
-<p>Et, la voyant pleurer, le mourant lui adressa
-de touchantes paroles :</p>
-
-<p>— Ma cousine, proféra-t-il à travers les
-hoquets de la fin, j’étais parti de France avec
-le projet de vous dépouiller. Ici, à votre vue,
-j’ai changé d’intentions ; j’ai osé lever les yeux
-sur vous et concevoir d’absurdes espérances.
-Je vous ai pourtant sincèrement aimée, et, aujourd’hui,
-je puis le dire, je vous aime tous.
-J’aurais pu être à l’avenir un honnête homme.
-Dieu ne l’a pas voulu. Il est juste. Je meurs justement
-châtié.</p>
-
-<p>Un flot de sang jailli de sa bouche lui coupa
-la voix. Quand il put la recouvrer, il dit encore :</p>
-
-<p>— Je viens de faire une confession publique.
-J’espère qu’elle me comptera auprès de Dieu et
-que ma mort rachètera ma vie. S’il vous est
-possible de faire mettre mon corps en terre
-sainte, accordez-moi cette faveur. Qu’un prêtre
-bénisse mes pauvres restes. Et vous tous,
-oubliez mes fautes et… priez pour moi.</p>
-
-<p>Telles furent ses dernières recommandations
-à ceux qu’il n’avait connus que pour essayer de
-leur nuire. On ne se souvint que de son généreux
-repentir, et tous versèrent des larmes sur
-cette dépouille purifiée par le pardon, ennoblie
-par le sacrifice.</p>
-
-<p>On creusa une tombe sous la neige, dans cette
-terre durcie. On en marqua la place avec une
-croix.</p>
-
-<p>Puis, toute la colonne reprit le chemin des
-établissements du Winnipeg.</p>
-
-<p>Elle y rentra dans les premiers jours de décembre.
-Deux mois s’étaient écoulés depuis le
-départ. De combien de tragiques événements
-n’avaient-ils pas été remplis ?</p>
-
-<p>Au printemps suivant furent célébrés, dans
-la petite église de Dogherty, les noces chrétiennes
-de Georges Vernant et de Madeleine Kerlo.</p>
-
-<p>Tout le monde aimait le fier et noble jeune
-homme que Wagha-na avait choisi pour mari
-de sa fille adoptive. On l’avait vu à l’œuvre ; on
-connaissait son indomptable courage, la générosité
-de son âme et la force herculéenne de son
-bras. Et, de l’avis de tous, nul homme n’était
-plus digne de continuer un jour l’œuvre du
-Bison Noir et d’être l’époux heureux et aimé
-de la Fée.</p>
-
-<p>Celle-ci était belle à miracle. Sous son voile,
-couronnée de fleurs d’oranger, dans sa robe
-d’une éblouissante blancheur, elle rappelait plus
-que jamais les beaux anges qui peuplent de doux
-rêves le sommeil des hommes vertueux et des
-vierges sacrées. Elle était la plus pure fleur de
-ces neiges septentrionales qui couvrent d’un
-linceul d’argent l’innocence de ces contrées encore
-intactes, mais s’entr’ouvrent, tous les printemps,
-pour en laisser sortir les moissons de
-l’énergie humaine bénie du ciel.</p>
-
-<p>Madeleine n’avait pas voulu recevoir la bénédiction
-nuptiale avant d’accomplir un pieux
-devoir.</p>
-
-<p>Aussi, dès que les premiers souffles tièdes
-avaient chassé les bises glaciales et fait verdir
-les bourgeons, elle avait voulu accompagner la
-colonne qui était retournée au désert, là-bas,
-sur les bords du Murray, pour retirer de sa couche
-provisoire la dépouille du malheureux
-Sourbin.</p>
-
-<p>Et, maintenant, Léopold reposait en terre
-sainte, dans l’humble cimetière de Dogherty,
-sous un bloc de granit qui ne rappelait à la
-mémoire des hommes que l’acte de dévouement
-où il avait perdu la vie.</p>
-
-<p>Lorsque le jeune couple sortit du temple catholique,
-des salves de mousqueterie, les clameurs
-d’une foule enthousiaste saluèrent ses
-premiers pas. Georges et Madeleine marchèrent
-sur un tapis de fleurs et de verdure des marches
-de la chapelle au seuil de leur demeure.</p>
-
-<p>Quarante mille assistants de toutes races se
-pressèrent pendant trois jours dans les rues et
-les places de Dogherty. Les hôtels étaient pleins ;
-les maisons des particuliers elles-mêmes ne purent
-suffire à recevoir la foule. On coucha sous
-les tentes, dans des baraquements de planches
-et de feuillage.</p>
-
-<p>Et, ce jour-là, il fallut bien se départir un
-peu de la sévère prescription qui rationnait les
-boissons fortes. Punch, whiskey, brandy, cognac
-de France, genièvre de Hollande, aguardiente
-du Mexique, coulèrent plus que de raison.
-Mais la raison conserva son empire. On
-n’eut ni troubles, ni accidents à déplorer.</p>
-
-<p>Dans le nombre des chefs de tribus admis à
-la table des noces, on remarqua Magua, l’Ours
-Gris.</p>
-
-<p>Le chef des Comanches avait tenu sa parole.
-Désormais, il était le fils dévoué du Bison Noir.
-Huit cents hommes de sa tribu l’avaient suivi
-pour s’établir avec lui sur les bords du lac
-Athabaska.</p>
-
-<p>Ce jour-là on lut le recensement des peuples
-de race rouge qui avaient adhéré à la noble ligue
-fondée par Wagha-na. Cent soixante mille
-Indiens des deux sexes acceptaient la vie commune
-et dotaient le Dominion du Canada d’une
-population pleine d’espoir et de foi en ses nouvelles
-destinées.</p>
-
-<p>Et comme Sheen-Buck avait, une fois de plus,
-dressé la carte du banquet, les langues se firent
-prolixes au dessert.</p>
-
-<p>Ce fut Magua qui se leva le premier pour
-boire à la santé des nouveaux époux.</p>
-
-<p>— Non, répondit Madeleine en haussant sa
-coupe, le premier vœu doit être pour notre
-commun père, pour Jean Wagha-na, le Roi
-de la Prairie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td> <td class="xsmall r bot"><div>Pages.</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td><span class="sc">Le bison noir</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td><span class="sc">Madeleine</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch2">23</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td><span class="sc">Un complot</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch3">45</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td><span class="sc">Monsieur Sourbin</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch4">67</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td><span class="sc">La chasse aux bisons</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch5">87</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td><span class="sc">Une marée vivante</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch6">109</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td><span class="sc">Les monts rocheux</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch7">131</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td><span class="sc">Les grizzlys</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch8">153</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td><span class="sc">Blancs et rouges</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch9">173</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td><span class="sc">Bataille</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch10">193</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
-<td><span class="sc">Le rapt</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch11">213</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
-<td><span class="sc">Marché de sang</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch12">233</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
-<td><span class="sc">Hips et Gola</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch13">253</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
-<td><span class="sc">Le dernier exploit de Sourbin</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch14">273</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
-<td><span class="sc">Le roi des prairies</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#ch15">293</a></div></td></tr>
-</table>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES DERNIERS HOMMES ROUGES</span> ***</div>
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-
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
-</div>
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