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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les derniers Hommes Rouges - -Author: Pierre Maël - -Release Date: January 30, 2022 [eBook #67281] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS HOMMES -ROUGES *** - - - - - - LES DERNIERS - HOMMES ROUGES - - Roman d’aventures - PAR - PIERRE MAËL - - - PARIS - LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE - IMPRIMEURS DE L’INSTITUT, RUE JACOB, 56 - - 1895 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - LA DOUBLE VUE 1 vol. - PILLEUR D’ÉPAVES 1 -- - LE TORPILLEUR 29 1 -- - L’ALCYONE 1 -- - FLEUR DE MER 1 -- - FLOT ET JUSANT 1 -- - SAUVETEUR (couronné par l’Académie française) 1 -- - GAÎTÉS DE BORD (illustrées) 1 -- - L’ONDINE DE RHUIS 1 -- - MER BLEUE 1 -- - LE TORPILLEUR 29 (édition illustrée) 1 -- - UN MANUSCRIT 1 -- - AMOURS SIMPLES 1 -- - PILLEUR D’ÉPAVES (collection des auteurs célèbres) 1 -- - QUAND ON AIME 1 -- - MARIAGE MONDAIN 1 -- - SAUVETEUR (édition de luxe) 1 -- - LE TORPILLEUR 29 (collection des auteurs célèbres) 1 -- - MER SAUVAGE 1 -- - CHARITÉ 1 -- - SOLITUDE 1 -- - HONNEUR, PATRIE 1 -- - UNE FRANÇAISE AU PÔLE NORD (édition de luxe) 1 -- - CE QU’ELLE VOULAIT 1 -- - FEMME D’ARTISTE 1 -- - TERRE DE FAUVES (édition de luxe) 1 -- - LA BRUYÈRE D’YVONNE (collection des auteurs célèbres) 1 -- - DERNIÈRE PENSÉE 1 -- - MER BÉNIE 1 -- - UN ROMAN DE FEMME 1 -- - TOUJOURS A TOI 1 -- - AMOUR D’ORIENT 1 -- - CELLES QUI SAVENT AIMER 1 -- - -POUR PARAITRE PROCHAINEMENT - - UNE FAUTE D’AMOUR 1 -- - ROBINSON ET ROBINSONNE 1 -- - -EN PRÉPARATION - - PAS DE DOT 1 -- - LE BOIS D’AMOUR 1 -- - PETIT ANGE 1 -- - FLEUR DE FRANCE 1 -- - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède et la Norvège. - -TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--MESNIL (EURE). - - - -A - -ERNEST FLAMMARION - - - - -LES DERNIERS HOMMES ROUGES - - - - -I - -LE BISON NOIR - - -La plaine immense s’étendait, bordée au nord, au sud et à l’ouest par un -rideau de verdure. Nulle route n’y pouvait guider les pas des voyageurs, -car on ne pouvait donner le nom de route à l’espèce de sentier tracé à -travers la prairie par les pieds des hommes et les sabots des chevaux. -Au-dessus des têtes, le ciel d’un bleu intense gardait le rayonnement -des derniers beaux jours de l’été. Sur la parure encore intacte des -arbres de l’année vieillissante mettait des taches d’ocre et de safran. -Les approches de l’automne se laissaient deviner. - -Deux cavaliers suivaient au pas le sentier. Leurs montures auraient, en -tout pays, attiré l’attention des connaisseurs. C’étaient d’admirables -bêtes au poil fin, l’un gris pommelé, l’autre alezan, aux têtes d’une -pureté de lignes rappelant le cheval arabe, auquel les deux superbes -animaux ne le cédaient ni en vigueur, ni en élégance. - -Les deux cavaliers étaient plus remarquables encore que leurs montures. - -L’un d’eux était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux -traits d’une distinction souveraine, aux cheveux et à la moustache -blonds, aux yeux bleus largement fendus. Son corps avait les proportions -harmonieuses et puissantes que la légende se plaît à accorder aux -paladins.--L’autre, d’une stature égale, était presque un vieillard. - -Il formait un étrange contraste avec son jeune compagnon, par la -différence de la race et du type. - -Il appartenait, en effet, à cette race rouge du nord de l’Amérique dont -la sève, sans cesse appauvrie par le contact des civilisations blanches, -ne laissera bientôt plus de représentants sous le ciel. - -Aussi grand que le jeune blanc, d’une carrure aussi athlétique, l’Indien -portait avec une sorte de majesté naturelle un costume à la fois sauvage -et civilisé. De longs pantalons de drap fin, terminés par des basanes de -cuir fauve, garnies d’une frange flottante, des mocassins de cuir -protégeaient ses pieds et ses jambes. Le haut du corps était vêtu d’une -sorte de chemise de flanelle rouge, brodée de dessins multicolores. Une -large ceinture, également rouge, soutenait un revolver à six coups, un -coutelas et un tomahawk dont le fer, du plus pur acier, était enfermé -dans une gaine de cuir. Une carabine Winchester du plus parfait modèle -pendait à son épaule droite, tandis que la hanche gauche du cavalier -soutenait une cartouchière bien remplie. - -La tête de cet homme méritait l’attention de l’observateur et l’étude du -psychologue. - -Elle avait le front haut et bombé, l’œil profondément enchâssé sous -l’arcade sourcilière, le nez aquilin un peu fort à la base, mais -singulièrement délicat, les pommettes saillantes, la bouche grande, le -menton accusé. Une forêt de cheveux noirs parmi lesquels ne se montrait -aucun fil blanc, se mêlaient sur son crâne à une étrange coiffure faite -de plumes entrelacées et dont l’extrémité flottait sur le dos du -cavalier et jusque sur la croupe de sa monture. Et ce pittoresque -ornement donnait à toute la physionomie de l’homme rouge une expression -saisissante de force, de noblesse et de grandeur. - -Les deux cavaliers se laissaient aller au pas lent de leurs bêtes, -échangeant des réflexions, tantôt en langue française, tantôt dans le -dialecte particulier, qui appartenait à la famille des Pawnies. - ---Ainsi, Wagha-na,--dit le jeune homme,--vous avez entrepris seul et -mené seul à bonne fin cette noble et féconde entreprise? Savez-vous que -bien peu d’hommes, dans l’histoire, ont fait œuvre aussi utile en même -temps qu’aussi grandiose? - ---Je ne sais si elle est grandiose, ou si elle le sera,--répondit -mélancoliquement l’Indien.--Utile, elle l’a déjà été; elle le sera plus -encore, si ceux qui la continueront se conforment au plan que je me suis -tracé et que je leur laisserai comme un testament. - ---Comme un testament?--se récria gaiement le jeune homme.--Voilà un mot -hors de saison dans votre bouche! - -L’Indien sourit et poursuivit avec cet accent calme, un peu traînant, -qui appartient à la race. - ---Vous me flattez, mon cher Georges. J’ai cinquante-sept ans; je touche -aux portes de la vieillesse, et, vous le savez, pour ceux de ma couleur, -les portes de la vieillesse sont celles de la mort, car nous ne -dépassons guère les dix ou douze lustres, nous, qui sommes, peut-être, -les aînés de l’humanité. - -Il prononça ces mots avec une sorte de tristesse, mais de tristesse -sereine et grave, avec le ton qui convient à un sage. - -Puis, d’un geste large, il embrassa l’horizon verdoyant dont l’allure de -leurs chevaux les rapprochait peu à peu. - ---Voyez ces forêts, mon cher enfant,--dit-il.--Elles sont encore pleines -de sève et de vigueur. L’homme ne les a point encore souillées de son -industrie profanatrice. Encore quinze ou vingt ans, et ceux que vous -nommez les pionniers de la civilisation les auront envahies, dégradées, -mutilées. - -Autrefois, elles couvraient toute la face de ce continent, le nouveau -par rapport à l’Europe, et pourtant, la vieille, la sainte patrie des -hommes rouges. Elles étaient notre domaine propre, l’asile de notre -primitive innocence, au temps où la postérité de Caïn n’avait point -enseigné la haine et les armes au reste de l’humanité. Les armes, nous -ne nous en servions que pour pourvoir aux besoins de l’existence, pour -la défendre contre les fauves, contre les autres créatures de Dieu, -devenues les ennemis de l’homme après la grande malédiction. - -Il s’interrompit et fixa un regard défiant sur les yeux clairs et francs -de son compagnon. - ---Peut-être vous étonnez-vous de m’entendre parler ainsi, mon cher -Georges, moi, un Indien, moi qui devrais sans doute me conformer aux -traditions de vos conteurs blancs, et ne prononcer que des noms vagues, -des termes voisins d’une mythologie mystique: le Grand-Esprit, le -Manitou suprême,--que sais-je encore, ainsi que parlent mes ancêtres -dans les livres de Fenimore Cooper et des autres romanciers? - -Et l’Indien sourit derechef, avec une teinte de scepticisme ironique -dans son sourire. - -Mais le jeune Européen n’avait point souri, lui. Tout au contraire, il -prêtait l’oreille aux paroles de son voisin de marche avec déférence et -conviction. Ce que voyant, celui-ci continua: - ---Il ne faut pas vous en étonner. Les jours sont loin où mes pareils, -ceux de mon sang, usaient encore d’une terminologie religieuse voisine -de la superstition ou du fanatisme. Entre autres bienfaits que nous a -apportés la civilisation européenne, il faut compter au premier rang -l’incroyance qui est à l’âme ce que le whisky est au corps. Rares, très -rares, sont ceux qui, comme moi, ont pu combler avec le haut et pur -enseignement du Christianisme le vide laissé en nos esprits par la ruine -de notre première et fruste religion. - -Il parlait avec une lenteur pondérée, et fréquemment ses regards se -perdaient dans le vague, en une sorte de rêverie comme s’ils eussent -cherché quelque mystérieux au delà. - -Cependant, les chevaux avaient pris insensiblement une allure plus -rapide. Leur trot relevé les emportait à travers l’interminable prairie, -et il devenait plus difficile d’entretenir la conversation. D’ailleurs, -le jour déclinait, l’astre descendait sur l’horizon. On le voyait -maintenant effleurer du bord extrême de son disque les cimes feuillues -du sud-ouest, dont s’éloignaient les voyageurs, tandis que la bordure -des forêts, au nord, semblait se rapprocher. - ---Ho! ho! dit brusquement l’Indien, j’oublie le temps à bavarder, et ne -fais pas attention que vous devez avoir grand’faim. Il nous faut hâter -le pas, si nous voulons arriver avant la fin du jour. - -Sa main flatta l’encolure du mustang, qui prit un temps de galop. Son -compagnon l’imita, et tous deux s’élancèrent à travers la plaine herbue -et verte. - -Ils étaient dans cette partie du Dominion Canadien qui avoisine les -territoires des États-Unis, au nord de l’État de Dakotah. Ils avaient -laissé sur leur droite les vastes territoires forestiers du Manitoba où -se porte de nos jours l’émigration française, et ils couraient en ligne -oblique, à l’ouest du Petit-Winnipeg, dans la direction de la rivière -Saskatchewan, l’un des plus grands cours d’eau de l’Amérique du Nord. - -C’étaient vraiment d’admirables chevaux qui portaient les deux -voyageurs. - -Ils coururent ainsi deux heures sans modérer leur allure. Tout à coup, -l’horizon du Nord qui, de loin, semblait clos par la ligne verte des -arbres, parut reculer encore. Mais les premiers arbres, clairsemés, se -montrèrent tels qu’un rideau feuillu masquant le lit de la rivière: - ---Le beau fleuve! s’écria Georges avec un élan de sincère admiration. - ---Oui, répondit Wagha-na, le beau fleuve, et surtout le bon fleuve, -fertilisant, giboyeux, poissonneux, qui nous fournit la nourriture et -qui arrose nos pâturages. Hélas! un jour viendra sans doute où ce fleuve -ne sera plus que l’artère de quelque grande agglomération d’hommes, -l’égout collecteur des immondices de la civilisation. - -Ils avaient atteint les berges du cours d’eau, berges peu élevées, -s’abaissant en pente douce jusqu’à la nappe paisible, large de plus d’un -kilomètre en cet endroit. L’Indien expliqua à son jeune compagnon qu’à -dix milles à l’ouest se trouvait le confluent des deux Saskatchewan qui -unissent leurs noms comme leurs eaux. - -A quoi le jeune Français répondit avec la gaieté de sa race: - ---Alors, c’est un mariage de cousins; ça ne sort pas de la famille! - -Le Pawnie daigna sourire de cette boutade. - ---Vous autres, Français, dit-il, vous avez, entre autres qualités, celle -de l’esprit. C’est peut-être même cette qualité qui vous fait le mieux -venir des autres peuples, mais qui vous suscite le plus de jaloux. Vous -êtes les prodigues, les enfants perdus de l’histoire et de l’humanité, -les seuls qui n’ayez point été durs envers notre race. - -Une fois encore, il interrompit ses réflexions attristées. - -A cinquante brasses de la côte, un bateau ponté, une sorte de -brick-goëlette, se laissait bercer par le courant, fort rapide. Un canot -s’en détacha, monté par deux hommes qui se mirent à nager vers la rive. - ---Est-ce pour nous que l’on vient? demanda le jeune homme. - ---Oui, mon cher enfant, c’est pour nous. Est-ce que cela vous étonne? - ---Non. Seulement, je me pose une question assez embarrassante. -Qu’allons-nous faire de nos chevaux? - -Cette fois, l’Indien se mit à rire de bon cœur. Il était certain que ce -problème devait se présenter à l’esprit de Georges. - ---Nos chevaux? C’est juste. Mais, heureusement, le cas est prévu depuis -longtemps. Vous allez voir. - -Ce disant, il avait mis à pied à terre, exemple que le Français -s’empressa de suivre. Alors, en un tour de main, il défit la sangle et -enleva au cheval la selle et le filet léger qui lui tenait lieu de mors. -Georges copia fidèlement tous les gestes de son compagnon. - -Le canot avait abordé. Deux hommes le montaient. Des deux hommes, l’un -était un blanc vieilli dans la prairie, une sorte de trappeur aux -proportions herculéennes, l’autre un Indien du même sang que Wagha-na. - -Celui-ci leur serra la main, et Georges, après lui, reçut le vigoureux -_shake hands_ des deux hommes. Ils s’embarquèrent vivement. A peine dans -le bateau, le Pawnie se tourna vers les chevaux, demeurés paisibles sur -la rive, et leur cria: - ---Hips, Gola, à votre choix. L’eau ou la prairie. - -Les intelligentes bêtes redressèrent leurs têtes fines, pointèrent les -oreilles, et regardèrent vers l’occident où le ciel, décoloré par le -haut, ressemblait, à la lisière des bois, à la gueule d’un four -incandescent. Ils jugèrent sans doute l’heure trop avancée pour faire la -route à pieds, car, sans hésiter, ils entrèrent dans la rivière et se -mirent à nager vigoureusement vers le brick, à la suite du canot -qu’emportaient les avirons. - -Georges ne revenait pas de sa surprise. Il était littéralement -émerveillé. - ---Ainsi,--demanda-t-il à son guide,--voilà tout votre procédé à l’égard -de vos chevaux? Vous les laissez libres de prendre la route qu’ils -préfèrent? Mais, si vous avez loin à aller, je n’imagine pas qu’ils vous -arrivent ainsi à la nage. - -Wagha-na et ses deux acolytes se reprirent à rire de la réflexion. - ---Non, assurément,--répondit le Pawnie.--Nous les hissons à bord. - ---A bord?--interrogea le Français.--Je veux bien vous croire. Mais ce -n’est pas petite besogne de hisser des chevaux? - -La réponse à la question ne se fit pas attendre. - -Tandis que l’embarcation rangeait l’échelle du brick, on vit descendre -du pont une façon de filet à mailles très fortes muni de poids qui -l’entraînèrent au fond, tandis que ses bords s’ouvraient largement. - -Le premier des deux chevaux, Hips, nagea vers le filet au milieu duquel -il se plaça. La seconde d’après, les palans se relevaient en grinçant, -et le cheval, uniformément soutenu sous le ventre, les jambes pendantes, -fut délicatement déposé sur le pont, à l’avant du bateau. La même -opération, renouvelée avec les mêmes précautions, amena Gola à côté de -son compagnon de route. Ni l’un ni l’autre des deux animaux ne -paraissait surpris de cette manœuvre. - ---Ah! par exemple!--s’écria Georges,--vous pouvez vous vanter d’avoir -des chevaux intelligents en ce pays! - ---Oui,--répondit Wagha-na,--je reconnais que leur intelligence nous a -grandement aidés au début de ce petit exercice. - -Aujourd’hui les huit cents bêtes du ranch sont toutes plus ou moins -aptes à faire ce que viennent de faire Hips et Gola. - ---Soit! Mais vous leur laissiez le choix tout à l’heure, m’a-t-il -semblé? - ---Vous avez bien vu. Nous leur laissons toujours le choix. Le cheval est -une bête nerveuse, partant ombrageuse, qui agit toujours par impulsion. -Il ne faut donc pas le contrarier. En conséquence, nous donnons à nos -chevaux toute liberté de s’embarquer avec nous ou de franchir à la -course les quinze lieues qui nous séparent encore du ranch. - -Cette explication satisfit pleinement le jeune homme, bien qu’elle le -laissât rêveur. - ---Mais voici qu’il se fait nuit, reprit l’Indien, et votre estomac doit -réclamer une nourriture plus substantielle qu’une dissertation sur les -mœurs particulières des mustangs canadiens. Souffrez donc que je vous -conduise à la salle à manger et vous présente au personnel de _L’Homme -libre_. - ---Vous dites?... questionna Georges, surpris. - ---Je dis: _L’Homme libre_. C’est le nom de notre cher brick. - -Il s’engagea le premier dans l’étroit escalier qui descendait dans la -coursive et introduisit son hôte dans une salle à manger meublée avec -cette entente parfaite du confortable qui caractérise le goût anglais. - ---Bonjour, père! s’écria une voix fraîche et rieuse, en bon français, -mais avec un accent qui rappelait l’intonation chantante des Normands et -des Picards. - -Une grande et belle jeune fille, aux yeux et aux cheveux noirs, aux -traits d’une idéale pureté s’avança et tendit son front mat et blanc au -baiser de Wagha-na. - -Et, comme Georges s’inclinait, laissant lire une véritable stupeur sur -ses traits, l’Indien le présenta à la jeune fille, dont il énonça -ensuite brièvement les noms et qualités. - ---Mademoiselle Maddalen Kerlo, ma fille. Les Goddem disent Miss Madge. - -La jeune fille, elle aussi, avait ressenti une sorte de trouble en face -du nouveau-venu. - -Son nom de Georges Vernant avait éveillé en sa mémoire une lointaine et -confuse réminiscence. - ---Mettons-nous à table, fit l’Indien, interrompant ce muet tête-à-tête; -nous y serons mieux pour causer. - -Et, avant de s’asseoir, il acheva les présentations. - ---Joë O’Connor, dit-il en désignant le trappeur, Marc Cheen-Buck, et il -montrait l’Indien. - -Puis il prononça deux noms encore et montra deux hommes au teint très -brun, aux yeux brillants comme des charbons. - -C’étaient des métis de blancs et d’Indiens, de ceux que, dans le pays, -on appelle «Bois brûlés», anciens compagnons de Riel dans sa lutte -contre le gouvernement du Dominion. - -Le dîner fut servi par des domestiques nègres, fort bien traités, -d’ailleurs, par leurs maîtres. Mlle Maddalen, ou mieux Madeleine, avait -surveillé la cuisine en fille habituée à ne rien négliger des soucis du -ménage et qui ne s’en croit pas amoindrie. - -La conversation fut vive, enjouée. Wagha-na était un gentleman dans -toute la force de ce terme anglais qui manque à la langue française. Les -bons vins et les bons plats ne l’effarouchaient point et lui rendaient -la gaieté qui semblait ne lui être point habituelle en tout autre état. -Il en fit lui-même la remarque à son hôte: - ---Peut-être, mon cher Georges, vous étonnez-vous du changement de mon -humeur? Je puis vous l’expliquer en disant que ma tristesse n’est pas -uniforme. Il me faut bien oublier que notre race s’en va, à peine de lui -en donner moi-même l’exemple par trop de morosité. Un peu de verve -devant une bonne table n’a jamais empêché le cœur de garder le deuil de -ce qu’il aime. Il vaut mieux prendre la vie comme elle vient, et la -fêter _inter pocula_. - -Il s’exprimait avec une aisance parfaite et une profonde connaissance de -la langue française. Et comme Georges Vernant paraissait ne point sortir -des surprises, l’Indien s’expliqua: - ---Vous ignorez, sans doute, que je ne suis point un sauvage comme un -autre. J’ai voyagé non seulement en Amérique, mais sur le vieux -continent, en Allemagne, en Angleterre, en France. C’est même en ce -dernier pays que j’ai été élevé. J’en ai rapporté le goût très vif des -choses de la poésie et de l’art. Aussi rien ne m’a-t-il été plus -agréable que de retrouver des Français dans cette partie du Canada où je -suis venu me réfugier à la suite de notre échec dans les États-Unis. - -Alors Wagha-na raconta sa jeunesse. Élevé, ainsi qu’il venait de le -dire, en France, par les soins d’un prêtre catholique qui l’avait -baptisé, il y avait fait de fortes et brillantes études. Ses maîtres -avaient même espéré un moment qu’il entrerait dans les ordres, ce qui -donnerait à l’Église un apôtre du même sang que les peuples auxquels il -porterait l’Évangile. Cet espoir avait été déçu. Wagha-na, que le -baptême chrétien avait nommé Jean, ne s’était pas plutôt retrouvé sur le -sol de ses pères qu’il avait accepté le commandement d’un parti -d’Indiens en révolte contre les lois de l’Union. Une lutte formidable -s’en était suivie. Les Rouges avaient été héroïques; mais, finalement, -après trois ans d’une guerre acharnée, ils avaient subi la loi de la -conquête. Plusieurs avaient fait leur soumission et accepté le régime -des «black hills» et des «réserves». Le _Bison noir_, tel était le titre -de Wagha-na, réduit à se cacher, avait reçu l’hospitalité d’un colon -français du Minnesotah, Paul Vernant, le père de Georges. Celui-ci -l’avait aidé à franchir la frontière canadienne, et, pendant trois -nouvelles années, le chef indien avait été l’hôte et l’ami du Breton -Yves Kerlo. Ensemble, ils avaient mené dans les solitudes du Manitoba la -grande vie libre de trappeurs et d’éleveurs. A quarante ans, Yves Kerlo -avait épousé une jeune métisse Bois brûlé. Il en avait eu une fille, la -petite Madeleine, aujourd’hui âgée de dix-huit ans. La mère n’avait -guère survécu à la naissance de cette enfant, et lorsque, trois ans plus -tard, Kerlo était tombé mystérieusement frappé par une balle, il avait -confié l’enfant à son ami l’Indien avec ces paroles d’obsécration: - ---Wagha-na, je pardonne à mon meurtrier. Mais n’oublie pas que je suis -victime d’un attentat qui avait pour but d’assurer ma succession à un -misérable, mon seul parent, mon unique héritier, si Madeleine venait à -disparaître. Veille donc sur l’enfant et garde-la comme si elle était ta -propre fille. - -Lui-même, par un testament en règle, avait institué son ami légataire -universel d’une fortune déjà respectable que Wagha-na, avec autant -d’intelligence que de bonheur, avait prodigieusement accrue. Aujourd’hui -l’Indien se trouvait à la tête d’une opulence qui se chiffrait par -millions. - -Son premier acte avait été de conduire l’orpheline à Montréal où il -l’avait confiée aux religieuses du Saint-Esprit, en ayant soin, pour -plus de précautions, de la recommander à la supérieure sous les noms de -Marie-Madeleine Jean. Puis il était revenu dans les forêts et les -plaines de la Saskatchewan et de l’Assiniboine pour y mettre en vigueur -tout un système d’exploitation et d’organisation que sa tête puissante -avait depuis longtemps conçu. - -Ce système était fort simple. Il consistait à défricher par avance, au -goût des émigrants, de vastes espaces de terres, qu’il cédait ensuite au -gouvernement canadien pour les concessions que celui-ci voulait faire -aux colons venus de l’Ancien Monde, plus spécialement de France et -d’Irlande. Car Wagha-na avait voué toute son affection aux races qu’il -estimait les plus voisines de la sienne par leurs mœurs, leurs tendances -et leur caractère. - -Toutefois l’Indien avait soin de ne point aliéner la totalité de ses -possessions territoriales. Il s’y réservait de vastes espaces consacrés -soit à la culture, soit à l’élevage, et d’autres plus restreints sur -lesquels il établissait, ainsi que sur de véritables fiefs, des familles -soigneusement choisies dans le contingent français ou irlandais que lui -envoyait l’émigration. Il créait pour les Indiens de véritables postes -de ralliement, des stations fort bien aménagées au point de vue du -confortable, et n’exigeait, en retour, que des prestations volontaires -pour le service du ranch qu’il entretenait, et l’engagement formel, sous -peine de dépossession immédiate, de ne laisser aucun débit de boissons -s’installer sur leurs terres, sans son autorisation expresse. Il -combattait ainsi l’ivrognerie, ce fléau des races rouges et aussi des -Irlandais. Les uns et les autres avaient un délai de trente ans pour se -rendre acquéreurs des portions de terres concédées, et force leur était -ainsi de se créer une famille pour continuer leur établissement. - -Quant à Wagha-na, il poussait alors sa course plus avant dans l’ouest ou -le nord, acquérait de nouvelles terres et en ouvrait les voies à de -nouvelles colonies. - ---Oui, dit-il, en étendant son poing fermé dans la direction du sud, -c’est là ma vengeance. Je jette la semence d’un peuple qui, tôt ou tard, -dévorera cet agrégat cosmopolite et industriel qui se nomme les -États-Unis. - -Le brick voguait maintenant en pleines ténèbres. Soudain la lune brilla -au ciel et éclaira de ses rayons une nappe d’argent sans bornes, sur -laquelle quelques feux brillaient de loin en loin. - ---Le lac Winnipeg, dit l’Indien, répondant à la muette question des yeux -de Georges Vernant. - - - - -II - -MADELEINE - - -La fille d’Yves Kerlo était une étrange et séduisante créature. - -Peut-être n’aurait-elle pas rempli exactement le programme des qualités -requises pour faire ce que nous nommons, en France, «une jeune fille -accomplie». Elle n’avait point encore les grâces alanguies de la femme, -elle n’avait jamais eu les subtiles coquetteries de quelques -échantillons assez désagréables du sexe féminin. Mais la femme française -revivait en elle par ses qualités de vivacité spirituelle, de haut bon -sens, de dévouement à la hauteur de toutes les épreuves. - -En même temps, elle tenait de son origine sauvage, quoique déjà -lointaine, un charme mystérieux et captivant. Sa beauté même avait la -saveur des fruits exotiques. On pouvait lire dans ses yeux une volonté -impétueuse, un courage que n’effrayait aucun obstacle. - -Grande, élégante et souple, elle était écuyère consommée en même temps -que rompue à tous les exercices. Aussi Wagha-na, en lui faisant faire -plus ample connaissance avec Georges Vernant, souligna-t-il ses éloges -d’une parole qui, chez nous, n’eût pas été précisément un compliment: - ---C’est un garçon manqué que cette fille-là. - -Dans la bouche de l’Indien, ce n’était là qu’un éloge. - -Mais l’éloge ne nuisait aucunement aux qualités de séduction de la jeune -fille. - -Sous la forêt de ses cheveux noirs, son teint blanc et mat, que -coloraient à peine, sous le coup d’une excitation ou d’une émotion, -quelques fugitives rougeurs, faisait mieux ressortir l’éclat de ses -prunelles sombres. - -Quoique toujours élégamment vêtue dans l’intérieur de la maison, et -toujours avec le goût pur qu’avaient su affiner en elle les religieuses -françaises dont elle avait été l’élève à Montréal, elle revêtait pour -ses courses au dehors un costume de chasse qui lui assurait mieux la -liberté de ses mouvements. - -Ici encore l’élégance s’était rencontrée naturellement, sans recherche. -De larges pantalons à la zouave, ou une courte jupe, descendant -jusqu’aux genoux, étaient accompagnés de guêtres de peau tannées à la -manière indienne et rejoignant des mocassins également de cuir. Une -sorte de justaucorps de cuir protégeait le buste, un chapeau de feutre à -larges bords pour l’été, une toque de fourrure en hiver, complétaient ce -costume simple et pittoresque. - -Il n’était pas jusqu’aux armes qui ne fussent appropriées aux forces et -au goût de la jeune fille. - -Un ceinturon brodé par elle soutenait une cartouchière, un revolver à -six coups, une dague à la lame large et solide. Sur son épaule, elle -jetait une carabine légère que Wagha-na avait fait faire tout exprès -pour sa fille, une arme admirable, ciselée et damasquinée, d’une portée -et d’une justesse égale à celles des fusils de guerre. L’Indien y avait -mis le prix. Ce chef-d’œuvre avait coûté mille dollars,--un prix -exorbitant en Europe où les plus belles armes ne dépassent pas le -chiffre de quatre mille francs. - -Ce fut en cet équipement que Maddalen se montra à Georges Vernant le -lendemain matin de son arrivée à la station de Dogherty, nom irlandais -donné par ses premiers habitants à l’embryon de ville où ils s’étaient -assemblés provisoirement, d’abord, et bientôt définitivement fixés. - -Dogherty n’était encore qu’un village de soixante feux, construit sur la -rive orientale du lac Winnipeg. - -Au simple point de vue de ses origines, cette ébauche d’agglomération -urbaine méritait d’être étudiée de près. - -Des soixante familles qui la constituaient, vingt étaient purement -indiennes. Quatorze autres étaient de race métisse. Six représentaient -l’élément français, et plus spécialement breton, auquel Wagha-na avait -voué une affection particulière. Les vingt autres étaient irlandaises. -Et, bien qu’inférieures en nombre, les familles blanches l’emportaient -par le chiffre des vivants. En effet, elles mettaient en ligne cent -cinquante-six individus des deux sexes, tandis que les vingt familles -indiennes n’offraient que soixante-quinze membres et les quatorze -métisses soixante. - -Wagha-na, qui présidait aux destinées de ces organisations commençantes, -s’attachait à leur imposer dès le début un régime quasi-militaire. -Chaque cité ainsi fondée avait sa milice à laquelle on était astreint de -vingt à quarante-cinq ans, ce qui n’empêchait pas les hommes plus âgés -de se constituer en réserve. - -Présentement, Dogherty avait une armée active de cinquante-deux soldats -volontaires, parmi lesquels vingt-six Irlandais, douze Français, huit -Indiens et six «Bois brûlés», et une réserve de trente hommes dont Joë -O’Connor était le chef indiscuté. Il était, à vrai dire, le -généralissime de ces quatre-vingt-deux combattants, et disait avec -fierté, en montrant de la main l’ensemble des demeures, à moitié voilées -par les arbres: - ---Si l’on appelait les jeunes gens à partir de quinze ans, je -commanderais à une véritable compagnie de cent deux hommes. - ---Cent trois quand je suis là,--disait gaiement Miss Madge, en -embrassent le vieux trappeur sur les deux joues. - ---Oui, quand vous êtes là,--répliquait Joë.--Mais, voilà, petite Miss. -Quand y êtes-vous? - -Et Madeleine de répondre avec un imperturbable sérieux: - ---Tu sais bien que j’y suis toujours, capitaine Joë O’Connor. - -Cette réponse amenait un sourire sur les lèvres de l’Irlandais, et ses -yeux se fixaient, humides, pleins de tendresse sur la belle jeune fille -qui lui parlait avec cette familiarité touchante. - -C’est que Madeleine était à la fois l’enfant et la reine, presque la fée -des vingt-deux stations fondées par Jean Wagha-na. Elle leur servait de -lien familial. Tous aimaient le noble et grand Indien qui s’était fait -le bienfaiteur et l’ami de ses frères sans distinction de couleur et -d’origine. Mais cette affection était tempérée par le respect et même -par un peu de crainte. Jean Wagha-na avait eu, au début de ses -créations, quelques sévérités à l’égard de certaines velléités de -discorde. De mauvais esprits, de faux frères, avaient subi l’effet de sa -justice. Il avait même été contraint, en une circonstance, de brûler la -cervelle à un Yankee venu sur ses terres beaucoup plus en espion qu’en -colonisateur. - -Ces souvenirs lui avaient fait une légende, un renom d’implacable -justice que mille actes de bonté et de mansuétude n’avaient pu détruire. -Aussi bien ne nuisait-elle aucunement à son prestige. - -Mais, autour de Madeleine, cette même légende n’était plus qu’une -auréole de poésie, fondant tous les cœurs en une seule tendresse, en un -attachement fanatique qui lui assurait le dévouement sans réserve des -dix mille habitants de la nouvelle colonie et lui donnait pour armée, -pour gardes attentifs et jaloux, les trois mille six cents volontaires -qui formaient la milice du petit État. - -Elles étaient ravissantes, les histoires que racontaient les mères et -les filles sur le passage de la fée, histoires empreintes de la poésie -des forêts et des solitudes, histoires vraies, au demeurant, qui toutes -se rattachaient à de bonnes actions ou à de vaillantes prouesses -accomplies par la jeune fille. - -Oui, c’était bien vraiment une fée que l’on voyait passer sur sa jument -alezane emportée d’une course folle à travers la prairie, chassant -devant elle les troupeaux de chevaux sauvages ou de bœufs aux immenses -cornes, franchissant ravins et torrents comme si le merveilleux coursier -qui la portait avait eu des ailes, affrontant les bandes de bisons -encore errantes dans les plaines ou les hardes de wapitis, n’ayant aucun -souci des panthères de la forêt ou des terribles grizzlis de la -montagne. - -Mais c’était plus encore une fée, cette douce et belle jeune fille que -l’on voyait toujours apparaître au moment des détresses, au chevet des -malades ou des mourants, portant aux uns l’argent ou les armes -nécessaires, aux autres le remède efficace ou simplement apaisant, à -tous le bienfait de sa parole et de son sourire. - -Les Pères qui dirigeaient les consciences de ce jeune peuple, les -religieuses qui leur versaient le baume des soins pieux et de -l’enseignement chrétien, disaient d’elle en la regardant: - ---C’est notre fille et notre sœur. Ce sera la première sainte du -Manitoba. - -Aussi était-ce fête en chaque station dès qu’on signalait sa venue. -Celles qui possédaient quelques instruments de musique lui préparaient -une réception triomphale. On lui dressait des arcs de triomphe, et la -milice en armes, précédée du clergé et des écoles, suivie du reste de la -population, se portait en grande pompe au-devant d’elle. - -Alors la pieuse Madeleine s’humiliait. Elle se défendait de ces honneurs -qu’elle jugeait immérités, et, du plus loin qu’elle voyait les bannières -de la paroisse et la croix portée par les enfants de chœur, elle mettait -pied à terre et s’avançait, les mains jointes, s’agenouillant pour -recevoir la bénédiction du prêtre. - -De toutes les stations de la colonie, Dogherty était celle qui obtenait -les préférences de Madeleine. - -Elle avait pour cela plusieurs raisons. C’était à Dogherty qu’elle était -née, qu’elle avait passé les premières années de son enfance, qu’elle -avait, plus tard, après sa sortie du couvent vu naître et croître, sous -sa jeune influence, les belles et bonnes œuvres qui s’y épanouissaient. -Dogherty était, en quelque sorte, son apanage, son bien propre. Les -habitants se flattaient de la posséder entre tous, à eux, bien à eux, et -peut-être la charmante fille encourageait-elle un peu la naïve vanité -qu’ils en tiraient. - -Or, ce matin-là, entre autres, elle était attendue avec impatience. Le -conseil de la station s’était réuni et avait décidé de soumettre à son -jugement, en dernier ressort, une question embarrassante. - -Il s’agissait d’une demande de séjour adressée aux autorités par deux -étrangers venus du Sud. Bien que se disant catholiques et d’origine -française, les nouveaux venus n’avaient pas eu l’heur de plaire aux -habitants de la colonie. La grande majorité du conseil,--six contre -un,--avait conclu au rejet de la demande. - -Cela n’avait point empêché d’exercer à leur égard les devoirs d’une -hospitalité bienveillante. - -On les avait logés et nourris pendant trois jours. Mais les règlements -étaient formels: ils prescrivaient que, dans la semaine, le conseil eût -à statuer sur l’admission définitive des voyageurs à la résidence -perpétuelle. Or c’était là le point du conflit. Malgré leur instinctive -répulsion à rencontre des deux personnages, les chefs de la station -n’auraient pas voulu rejeter la demande qui leur était faite, sans en -référer à celle qui, à leurs yeux, représentait toute la sagesse unie à -toute la bonté. - -Ils avaient donc attendu la venue de la «fée» pour lui exposer le -délicat problème. En outre, la présence de Wagha-na leur assurait le -concours d’un jugement très sûr, d’une sagacité éprouvée. - -Aussi, lorsque Georges Vernant, à son lever, fut descendu dans la salle -à manger de la maison que les colons de Dogherty avaient bâtie en belle -pierre pour leur jeune souveraine, vit-il celle-ci se présenter à lui en -simple et claire toilette de femme du monde qui n’a plus qu’à mettre son -chapeau sur sa tête. - -Il s’inclina devant la matineuse jeune fille, s’étonnant un peu qu’elle -fût levée d’aussi bonne heure. Le jour, en effet, venait à peine de -paraître, et le lac était couvert de brumes blanches, moutonnant comme -des flocons de laine sur le dos d’un troupeau de moutons. - ---Vous vous préparez donc à sortir, Mademoiselle? demanda-t-il gaiement -à Madeleine. - ---Oui, Monsieur, répondit-elle, et pour affaires graves. - -Et elle lui exposa le cas difficile que l’on soumettait à sa compétence. - ---Vous le voyez, dit-elle, j’ai grand besoin que la sagesse divine -m’assiste en cette occasion. Mes chers concitoyens me font juge d’un cas -auprès duquel celui qu’eut à trancher le grand roi Salomon n’était qu’un -jeu... d’enfants au berceau. - ---Vous ne pouviez mieux dire, Mademoiselle, répliqua Georges, riant du -mot de la jeune fille. - -Il ne pouvait se défendre d’une véritable surprise en face de cette -simplicité des âges primitifs, qui remettait à l’intuition, presque à -l’instinct de cœur d’une femme à peine entrée dans la vie la solution -d’un problème qui tenait en suspens la prudence de plusieurs hommes -mûrs. - -Madeleine n’était pas sans s’être aperçue de cet étonnement de son hôte, -et peut-être allait-elle s’en expliquer avec lui, lorsque son père -d’adoption entra à son tour dans la salle à manger. - -Tous trois s’assirent alors autour d’une table sur laquelle une servante -Indienne avait placé des œufs, du beurre, du chocolat préparé avec une -entente parfaite de ce breuvage hygiénique et fortifiant. - -La conversation se généralisa. En quelques paroles, Wagha-na expliqua à -Georges toute la gravité du problème qui s’agitait devant ce conseil -d’hommes simples et quelque peu frustes. - ---Mon cher enfant, dit-il, vous venez des cités industrieuses et -policées de l’Union et de la vieille Europe. Vous n’êtes point encore au -courant de nos mœurs et de nos usages. Et pourtant, vous n’en êtes pas -si éloigné que vous en avez l’air et que vous pourriez le croire -vous-même. N’êtes-vous donc point le fils de mon vieil ami Paul Vernant, -l’un des plus robustes et des plus hardis colons du Minnesotah? Il ne -peut donc exister en vous aucune répulsion, aucune répugnance contre -notre mode de vie par trop agreste. - -Georges protesta vivement contre une telle hypothèse. - ---Répugnance, répulsion? Quels mots employez-vous donc là? Ils n’ont -aucune signification dans le sujet actuel de notre entretien. Ne -savez-vous donc pas que les années passées par moi, soit dans les -grandes cités industrielles et commerçantes des États-Unis, soit même -dans la douce et chère France, notre première patrie, au sein de cette -ville admirable, unique au monde, qui se nomme Paris, ne m’ont laissé -aucun regret, et qu’elles étaient toujours hantées par le désir de -revenir aux lieux de mon enfance? - ---En ce cas, vos vœux sont réalisés, mon cher Georges, puisque votre -père renonce à l’idée de vous établir dans un grand centre comme New -York ou Chicago, et consent à vous garder près de lui. - ---Mieux encore, mon excellent ami,--répondit Georges.--Mon père va -au-delà de mes désirs. Il met en vente toutes ses propriétés du -Minnesotah pour passer la frontière et s’établir ici. Il a le désir de -finir ses jours auprès de vous et de ses compatriotes. Le Canada -n’est-il pas destiné à devenir une seconde France? - ---Quoi!--s’écria joyeusement l’Indien,--votre père se souvient à ce -point de notre vieille amitié! Il réalise le plus cher de mes vœux. Ah! -vous pouvez m’en croire, aucune nouvelle ne pouvait être plus douce à -mon cœur. - -Et, se levant, il ouvrit ses bras au jeune Vernant et le serra -étroitement sur sa poitrine. Madeleine fit une adorable moue. - ---Oh! Monsieur Vernant, fit-elle, vous êtes ingénieur, m’a dit mon père. -N’allez pas, je vous en supplie, nous apporter votre abominable progrès -à la vapeur, cette atroce science dont le siècle est si fier, et que je -considère, moi, comme le bourreau de la nature! - -Georges rassura en souriant la jeune fille trop promptement alarmée. - ---Tranquillisez-vous, Mademoiselle. Oui, je suis ingénieur, mais sans -professer pour la science l’aversion que vous semblez ressentir à son -endroit, je puis vous assurer, que j’ai tout autant que vous l’horreur -d’un progrès dont le luxe est toute la raison d’être et le mercantilisme -l’essence. Je ne veux faire de la science que l’auxiliaire de la nature, -la propagatrice des bienfaits que l’homme est en droit d’attendre -d’elle, qu’il doit lui réclamer au besoin. Sous la garantie de cette -déclaration, j’espère que vous ne me refuserez pas la faveur de -m’établir sur votre domaine, aux côtés de mon père, et de prendre ma -part de l’œuvre grandiose que le vôtre a si heureusement entreprise. - -Madeleine rougit et, souriant à son tour, tendit la main au jeune homme. - ---Non, fit-elle, à Dieu ne plaise que je refuse un aussi précieux -concours. Je le réclame même au besoin. - -Ils ne purent continuer leur dialogue sur ce sujet. La porte venait de -s’ouvrir et l’Indien Cheen-Buck était entré. - ---Petite Reine, dit-il, le Conseil est assemblé et n’attend plus que -vous. - -Mlle Kerlo se leva. Elle jeta sur sa tête une sorte de cape de toile -blanche et, donnant l’exemple, elle sortit la première, en criant -gaiement à Georges: - ---Allons, Monsieur. Vernant, s’il vous plaît d’assister à une séance -délibérative du Comté de Dogherty, vous n’avez qu’à me suivre. - -Elle s’était servie de l’expression «Comté» pour traduire le mot anglais -«Shire» qui correspond à une division territoriale inconnue aux Français -et qu’elle appliquait arbitrairement aux terres non classées du -Dominion. - -Elle conduisit son père d’adoption et l’hôte de celui-ci dans le local -des séances du Conseil. Ce local servait à tous les pouvoirs, militaire, -administratif et judiciaire. Dans une haute et vaste salle, aux murs et -aux planchers de bois, des chaises rangées sur trois des faces étaient -réservées aux spectateurs. Sur une estrade plus élevée d’un pied et demi -était placée la large table en bois de chêne couverte de trois peaux de -bisons merveilleusement préparées, autour de laquelle, sur d’imposants -fauteuils, s’asseyaient les conseillers de la station, le juge Étienne -Briant, un Français, et les officiers de la milice qui y tenaient -hebdomadairement leurs réunions. - -Au moment où Madeleine, escortée de Wagha-na et de Georges, pénétra dans -la salle, les sept membres, parmi lesquels se trouvait l’Indien Marc -Cheen-Buck, qui était allé la prévenir, se levèrent respectueusement, et -Joë O’Connor, traduisant les sentiments de l’assistance, lui offrit le -fauteuil de la présidence. - ---Comme en Angleterre, dit le vieil Irlandais, nous avons, nous aussi, -notre gracieuse reine. - ---Et, dit le juge Étienne Briant, en riant, la loi Salique n’existe -point en ce pays. - -Mlle Kerlo refusa gentiment d’un geste de la main. Puis, afin de bien -montrer à ses amis qu’elle ne se désintéressait aucunement de leurs -préoccupations administratives, elle prit vivement une chaise le long du -mur et, la plaçant sur l’estrade, s’assit sans façons à côté du -président O’Connor, un peu en arrière. - -Étienne Briant résuma et présenta la question en quelques mots. C’était -lui qui, seul, avait émis un avis favorable à l’autorisation à donner -aux deux étrangers qui sollicitaient le droit de domicile. Il crut -devoir s’en expliquer. - ---Je dirai donc à notre chère Reine, comme je l’ai dit à mes excellents -collègues, que je me suis cru tenu, par ce caractère même de juge dont -m’a revêtu la confiance de mes concitoyens, à accorder à deux nouveaux -venus la faveur de s’établir loyalement sur notre territoire. Mais -j’ajoute que je n’y vois aucun avantage. - -Madeleine écouta ces paroles, et les raisons contraires de chacun des -conseillers, avec une petite moue passablement moqueuse. - ---Est-il possible, demanda-t-elle, de voir, ces solliciteurs face à -face? - ---Rien n’est plus facile, répondit Cheen-Buck. Ils attendent derrière la -maison commune, sous un chêne. - ---Bien! Qu’on les fasse venir! Je crois que cela vaudra mieux. - -Madeleine prononça ces mots d’un ton net et tranchant, qui marquait une -grande force de volonté. - -Cheen-Buck, qui était, sans doute, l’appariteur en chef ou le préfet de -police de la petite commune, se leva et, ouvrant une porte dans le fond -de la salle, jeta un ordre bref à un beau garçon de vingt ans, coiffé -d’un large chapeau de feutre, chaussé de bottes molles, et qui, -par-dessus son justaucorps de peau, portait une large ceinture de laine -rouge à laquelle étaient pendus un sabre de cavalerie et un revolver -d’arçon dans sa gaine de peau de martre zibeline. - -Le jeune milicien traversa la salle et sortit. Mais ce ne fut que pour -rentrer au bout de trois minutes escortant les deux pétitionnaires. - -On vit alors apparaître deux individus aussi dissemblables par l’allure -que par les signes extérieurs du corps. - -Le premier était un homme de taille moyenne, bien pris dans ses formes, -et paraissant âgé de quarante à quarante-cinq ans. Sa figure, très -brune, soulignée par une barbe en collier, passablement longue sous le -menton, avait tous les caractères à l’aide desquels on trace si aisément -la caricature du Yankee démocrate. Rien de haut ou de grand ne se voyait -sur cette physionomie têtue et revêche, qui n’était pas dépourvue, -cependant, d’une certaine fierté, due à la bonne opinion que le -personnage avait de lui-même. Il déclara se nommer Ulphilas Pitch, -d’origine norvégienne, mais, depuis trois générations, citoyen de la -libre Amérique. - -Le second, de très grande taille, de proportions herculéennes, répondait -aux noms de Gisber Schulmann. Il parlait correctement le français, mais -avec un accent tudesque auquel il était impossible de se méprendre. -Quand on lui demanda sa nationalité, il répondit qu’il était Alsacien, -et fit voir divers papiers portant la marque des autorités françaises de -Belfort. - -En ce moment, Wagha-na, qui s’était assis au rang des spectateurs, éleva -la voix et prononça avec la plus pure intonation parisienne, ces mots -qui firent tressaillir le nommé Schulmann. - ---Rien ne ressemble plus à un honnête homme qu’un coquin, et à un -alsacien qu’un allemand. - -Le solliciteur répliqua avec impertinence. - ---Je parle au chef de cette station et non à ce Peau-Rouge qui n’a rien -à voir dans cette affaire. - -Georges Vernant put voir Wagha-na frémir. Mais l’Indien fut suffisamment -maître de lui. Il ne proféra plus une parole. - -Quelqu’un parla pour lui; ce fut Madeleine. - -La jeune fille s’était levée. Ses yeux noirs lançaient des éclairs. -Elle, si douce à l’ordinaire, semblait agitée d’une violente colère. -Elle regarda bien en face les deux hommes et, les apostrophant durement: - ---J’atteste, dit-elle, que j’étais venue ici avec de bonnes intentions à -votre égard. Mais puisque votre premier acte est de manquer de respect à -mon père, le bienfaiteur de ce pays, que tous aiment et vénèrent... - ---Oui, oui, bien parlé, Reine!--s’exclamèrent les membres du -Conseil.--Vous n’avez pas besoin d’en dire davantage. Notre résolution -est prise. Que ces mécréants aillent se faire pendre ailleurs. Le -Dominion est vaste. - -Ulphilas Pitch adressa un rapide reproche à son compagnon. Confus de sa -maladresse, Gisber Schulmann essaya de la réparer au moyen d’une autre -maladresse. - ---J’ignorais, dit-il, que cet homme fût le respecté John Wagha-na. - ---Cheen-Buck, prononça Joë O’Connor, tu feras manger ces deux hommes, -après quoi on les reconduira aux limites de la station. Le Conseil n’a -pas de terres à leur concéder. - - - - -III - -UN COMPLOT - - -L’instinct des membres du Conseil de la station avait été aussi sûr que -celui des animaux, et le petit incident d’audience qui s’était produit -n’avait fait que jeter le poids additionnel qui avait fait pencher la -balance dans le sens de l’expulsion. - -Tout le monde fut satisfait de ce jugement, tout le monde, sauf -peut-être Marc Cheen-Buck qui, méfiant comme tous ceux de sa race, -adressa ces paroles à Wagha-na au sortir de la salle: - ---Chef, tu t’es fait deux ennemis mortels, et la fée pourrait bien s’en -repentir. - -Le Pawnie avait froncé le sourcil. Il affecta pourtant la plus -tranquille confiance et répondit: - ---Tu te trompes, Marc. Je ne me suis pas fait de ces deux hommes des -ennemis pour l’excellente raison qu’ils le sont depuis longtemps. Tu -peux même être assuré d’une chose, c’est qu’ils ne sont venus ici que -dans l’intention bien arrêtée de nous nuire. Seulement, voici où -commencent mes incertitudes. Viennent-ils spontanément, ou bien sont-ils -envoyés par quelqu’un? - ---Que veux-tu dire? Questionna Cheen-Buck, surpris et même alarmé. - ---Chut!--et le Chef mit un doigt sur sa bouche,--nous reparlerons de -tout ceci plus tard. Il importe que l’enfant ne sache rien, et, en ce -moment, elle est trop près de nous. Viens ce soir me rejoindre en -compagnie de Joë et du juge Étienne Briant. Nous tiendrons conseil entre -nous. - -Il quitta son compagnon et vint vers Madeleine qui s’entretenait -gaiement avec Georges. - -Or, pendant ce temps, les deux personnages expulsés étaient conduits par -le jeune milicien de garde vers l’hôtel un peu rustique où ils étaient -eux-mêmes descendus. L’hôtesse, une métisse, mère de quatre enfants, -leur offrit un dîner copieux, et lorsqu’ils portèrent la main à leurs -poches pour régler l’addition, la brave femme les remercia d’un geste. -Comme ils s’étonnaient, elle ajouta: - ---Nos lois particulières sont précises sur ce point. Du moment que l’on -ne vous garde pas à Dogherty, vous n’avez rien à nous payer. Prenez donc -vos chevaux à l’écurie; ils ne paient pas plus que vous. - -Les voyageurs, quoique surpris de ces mœurs patriarcales, n’en furent -pas autrement touchés. Ils remontèrent sur leurs bêtes et reprirent, -assez maussades, le chemin de la prairie. - ---Eh bien, Gisber, je vous avais prévenu, fit le Yankee, qui n’avait pas -encore dominé sa mauvaise humeur, votre langue nous a desservis une fois -de plus. Sans votre insolence envers l’Indien, nous serions à cette -heure citoyens de l’État de Dogherty. - -Il avait ironiquement appuyé sur ces mots «l’État de Dogherty». - ---Voilà un honneur dont je me passe aisément! ricana le Germain avec sa -grossièreté habituelle. - ---Eh! reprit l’autre, toujours grondeur, qui parle de l’honneur qu’on en -peut acquérir. Je n’envisage que l’avantage que nous en pouvions retirer -au point de vue de nos projets. - ---Et quel est donc cet avantage que vous regrettez si fort, Ulphilas? - ---_Stupid fellow!_ grommela l’Américain entre les dents. Et, répondant à -son compagnon, il poursuivit: - ---Comment ne voyez-vous pas de quel avantage il eût été pour nous de -nous trouver sur le terrain même que nous convoitons. Ici, nous aurions -pu suivre jour par jour, heure par heure, l’existence et les faits de -cette riche héritière, car il n’y a pas l’ombre d’un doute à conserver: -l’identité de Madeleine Jean avec la fille d’Yves Kerlo est indéniable. -Tandis que, proscrits et éloignés comme nous le sommes maintenant, il -nous est bien difficile de la surveiller et de nous tenir prêts pour une -bonne occasion.--Sans compter que voilà tous ces gens-là prévenus et, -désormais, ils vont avoir l’œil sur nous. - -Gisber Schulmann avait baissé la tête. Il ne sentait que trop la vérité -des reproches de son compagnon. - -Tous deux pressaient l’allure de leurs bêtes en gens nerveux et -mécontents. - -Au bout de quelques kilomètres parcourus sans mot dire, l’Allemand -releva la tête. - ---Ulphilas! demanda-t-il presque timidement. - ---Qu’y a-t-il? questionna le Yankee toujours aussi bourru. - ---Savez-vous que tout ce que vous me dites-là me donne beaucoup à -réfléchir? - -L’Américain éclata d’un rire singulier qui ressemblait beaucoup à un -grognement. - ---Allons! fit-il, je prévois la suite de votre discours. - ---Vous prévoyez?... Ah! Et, voyons un peu ce que vous prévoyez, mon -digne maître? - -Pitch ralentit l’allure de son cheval et, relevant, sur son front les -lunettes d’or qui lui donnaient un faux air de vieux savant ou de -pasteur en retraite, il regarda son camarade du coin de l’œil, avec un -sourire goguenard: - ---Je vous connais depuis trop longtemps, _my dear_, pour ne point savoir -à quoi m’en tenir sur l’ensemble de vos vertus, en y comprenant celle de -courage. - ---Vous me persiflez, Ulphy, et vous avez tort! gronda Gisber avec une -colère contenue. - ---Non, mon cher. Dire la vérité, ce n’est point persifler. Je vous dis -que je vous connais. - -Ce que vous allez me dire peut se résumer ainsi: «L’entreprise est -hasardeuse, pleine de périls. Si nous l’abandonnions!» - -L’Allemand ne parut point se blesser de l’ironie de ces paroles. Il paya -d’audace. - ---Eh bien, mon cher, vous avez vu clair, et telle est, en effet, ma -pensée. Je n’ai aucune honte de le confesser. - ---A la bonne heure, mon cher, répliqua le Yankee railleur. Entre nous, -vous faites bien d’être sincère, car cela me met à l’aise avec vous. Je -vous dirai donc que, moi aussi, je trouve cette aventure extrêmement -dangereuse. Mais, au contraire de vous, c’est là, selon moi, une raison -de plus pour que nous nous y acharnions. - ---Je ne vous comprends pas. - ---Vous allez me comprendre, si, toutefois, vous voulez bien me prêter un -peu plus d’attention que vous n’en apportez, d’ordinaire, aux choses -sérieuses qui demandent un effort de la volonté et une tension de -l’esprit. - -Gisber Schulmann parut agacé de cet exorde qui servait d’introduction à -une confidence. Il contint néanmoins son caractère naturellement -irascible, et répondit, avec un frémissement d’impatience: - ---Ulphy, au lieu de me morigéner sans cesse, vous feriez mieux de -m’ouvrir l’esprit. Vous perdez du temps à me trouver l’intellect lent -et, surtout, à me le dire à tout propos. Mieux vaudrait me faire entrer -vos idées dans la tête. Vous savez, en effet, que dès que ma cervelle a -reçu une idée, elle la retient imperturbablement, et qu’alors toute mon -énergie s’emploie à l’exécuter. - -L’Américain cessa de plaisanter son compagnon et reprit, avec une -sincérité d’apparence. - ---Oui, mon cher Gisber, je vous sais fidèle et dévoué, tenace en vos -résolutions, «homme de main», pour tout dire, selon l’expression des -anciens. Et, c’est parce que je me plais à reconnaître en vous ces -qualités, que je n’hésite pas plus longtemps à vous faire connaître le -résultat de mes propres méditations. - ---Trêve de compliments, Ulphy. Vous y mêlez trop de vinaigre. Venez au -fait. - -Ulphilas Pitch s’expliqua alors. - -Ces deux hommes qu’un instinct de prudence, servi par la concordance des -faits, avait fait reconnaître comme deux coquins par les habitants de -Dogherty, étaient, en effet, les pires bandits qu’il fût possible de -s’imaginer. Dans combien d’actions criminelles avaient-ils déjà trempé, -il eût été peut-être très difficile de le dire. Présentement ils -mûrissaient entre eux un odieux complot, celui de faire disparaître par -tous les moyens l’adorable jeune fille héritière de la colossale fortune -d’Yves Kerlo, son père selon le sang, et, probablement aussi, légataire -universelle des biens de Jean Wagha-na, son père adoptif. - -Il va sans dire qu’en cette affaire les deux misérables n’agissaient -point pour leur compte, mais pour celui d’un tiers, le personnage -intéressé à la disparition de Madeleine, un certain Léopold Sourbin, -cousin de l’orpheline, neveu d’Yves Kerlo et, par conséquent, seul -héritier, après elle, de l’opulence qu’elle possédait. - -Ce Léopold Sourbin avait-il été vraiment le meurtrier de son oncle? Le -crime remontait déjà très haut, à une époque où lui-même n’avait guère -plus de dix-huit ans. A cette date, Sourbin avait son père encore -vivant, marié à une sœur de Kerlo, et, à maintes reprises, le Breton, -par tendresse pour sa sœur, la plus malheureuse des épouses et des -mères, avait secouru de ses deniers, en lui assurant mieux que de -l’aisance, son indigne beau-frère. - -Mais ce Sourbin était un homme d’une perversité raffinée. Tant que sa -femme avait vécu, il avait ménagé les susceptibilités d’Yves Kerlo, -sachant bien qu’il le tenait par là. A la mort de la pauvre créature, il -avait essayé d’apitoyer le Breton sur le sort de son neveu Léopold, -enfant de dix ans à peine. Yves, qui connaissait le père et ne lui -pardonnait point les tortures qu’il avait infligées à sa femme, lui -avait répondu en constituant une rente de dix mille francs payable au -jeune homme lorsqu’il aurait atteint sa majorité. En même temps, il -avait rompu toutes relations avec son beau-frère et s’était lui-même -marié. - -Demeuré veuf après un an de mariage, il avait voulu se consacrer à -l’éducation de sa fille. Le coup de feu qui l’avait frappé n’avait point -été si prompt qu’il l’eût empêché de reconnaître son meurtrier. C’était -alors qu’il avait institué Wagha-na son légataire en lui confiant la -petite Madeleine. - -L’Indien avait fidèlement, pieusement rempli son mandat. - -Mais, avec un implacable sentiment de la justice, dernière survivance en -lui des instincts sauvages de sa race, le Bison Noir avait cherché à -atteindre l’assassin. Traqué comme une bête fauve, devinant la poursuite -acharnée du Pawnie, frustré, d’ailleurs, dans ses espérances, Sourbin -n’avait éprouvé aucun désir de faire casser en justice le testament de -son parent. Il soupçonnait, d’ailleurs, que Wagha-na devait avoir -quelque moyen en réserve, et, plus que tout le reste, il redoutait de la -part de son adversaire soit quelque accusation capitale devant les -juges, soit, ce qui était vraisemblable, un coup de hache ou de poignard -à l’heure où il s’y attendrait le moins. - -Il avait donc quitté l’Amérique, avec le remords d’un meurtre inutile et -l’appréhension d’une vengeance désormais acharnée à sa perte. - -Cette crainte et ce remords avaient-ils abrégé ses jours? Peut-être? Il -n’avait guère survécu que sept ans à sa victime, et avait eu, pour -dernier châtiment en ce monde, l’ingratitude filiale. Léopold, en effet, -n’avait pas plutôt été maître des deux cent cinquante mille francs -laissés par son oncle, qu’il s’était empressé de refuser tout subside à -son père, et le misérable assassin avait fini par expirer dans le fossé -des fortifications de Paris, une nuit d’hiver, sans que le médecin, qui -examina le cadavre et conclut à une congestion cérébrale, pût affirmer -que cette congestion était due au froid plutôt qu’à l’alcool. - -«Tel père, tel fils,»--dit le proverbe. En cette circonstance, le père -valait encore mieux que le fils, ainsi que l’événement devait le -prouver. Ce dernier, en effet, débutait par une façon de parricide. -Aussi criminel que le brillant auteur de ses jours, Léopold Sourbin -l’emportait sur lui en prudence, en dissimulation. - -Les deux cent mille francs de son capital ne furent point dissipés en -prodigalités. - -Non. Ce modèle des fils était, en même temps, le plus sagace des -coupe-jarrets. Il avait étudié le droit au point de vue des félonies -qu’un habile homme peut commettre en ayant soin de prendre la loi pour -complice,--et le commerce avec l’esprit de recherche tourné vers les -innovations générales dans l’art de la fraude. - -Aussi, en huit ans, était-il parvenu à quintupler son capital. - -D’aucuns trouveront que Léopold Sourbin aurait pu se tenir pour -satisfait. Un million, aussi rapidement que frauduleusement gagné, est -un denier dont le plus grand nombre des hommes s’estiment contents. - -Tel n’était point le sentiment du cousin de Madeleine Kerlo. - -Avec un million, il se jugeait pauvre, d’autant que, pour stimuler ses -convoitises, revenait sans cesse à son esprit la pensée de l’immense -héritage de son oncle passé aux mains d’un étranger, et cela depuis de -longues années. - -Toute sa cupidité en souffrait, et il était mûr pour le crime à -commettre, à la condition, cependant, que ce crime pût être fructueux. -Or, jusqu’au milieu de sa trente-quatrième année, Léopold, qui avait -négligé de se renseigner auprès de son père, avait ignoré l’existence -possible, probable même, de sa cousine. - -Un voyage qu’il fit en Amérique le mit en rapports avec le nommé Pitch, -une espèce de _sollicitor_, ou plus exactement, d’agent d’affaires -véreux, qui, tout de suite, flaira une piste à suivre. Il se rendit à -Québec et à Montréal, prit ses informations, s’enquit minutieusement et -revint avec la preuve, non seulement de l’existence de Madeleine Kerlo, -mais aussi de l’énorme fortune dont elle était héritière. - -Tout de suite, il mit Léopold Sourbin au courant de la situation, et un -plan à double fin fut ourdi par eux. - -La meilleure, mais non la plus facile des solutions, était celle d’un -mariage possible entre le Français et sa cousine. - -Les deux complices étudièrent cette combinaison. Elle ne leur parut -point chimérique au premier abord. Mais comme Léopold ne tenait -aucunement à se montrer avant l’heure, ne voulant paraître que pour -cueillir le fruit à point nommé, il laissa à son bon ami et compère -Ulphilas le soin de diriger cette délicate entreprise. - -De son côté, Pitch, ne se fiant pas outre mesure au succès éventuel -d’une tentative à laquelle la personnalité de son client n’apportait que -de médiocres chances, résolut de préparer en même temps la seconde -ressource, celle-là plus sûre à son avis, puisqu’on n’a jamais besoin du -consentement d’un individu pour le supprimer. - -Ce fut dans ce but qu’il s’adjoignit pour bras droit l’Allemand Gisber -Schulmann, homme de sac et de corde, celui-là, prêt à tous les mauvais -coups, pourvu qu’il y trouvât une occasion de gagner de l’argent. - -Or l’occasion se présentait, cette fois, souverainement tentante pour -des coquins. - -A leur tour, ils s’étaient rapidement concertés et, pour première -décision, s’étaient résolus à porter le siège de leurs opérations au -cœur même du territoire ennemi. - -Ils venaient d’en être expulsés d’une manière tout à fait humiliante, et -la rage qui bouillonnait dans l’âme ulcérée de Schulmann l’emportait -déjà aux pires résolutions. Mais Pitch, beaucoup plus calme par -tempérament, instruit par de nombreuses et cruelles expériences, avait -cette philosophie spéciale qui consiste à savoir accepter l’inévitable. -Il se disait qu’on ne violente pas la fortune et que toute l’habileté du -sage réside dans la clairvoyance avec laquelle il doit regarder venir la -fantasque déité sur la roue perpétuellement en mouvement. - -Il ne se décourageait donc jamais, et, battu sur un point, portait -immédiatement sur un autre l’effort de son intelligence jamais lassée, -sans cesse en éveil. Et, ce faisant, il mettait en pratique l’aphorisme -de son illustre compatriote Benjamin Franklin. - ---«Patience et persévérance sont le secret de bien des fortunes.» - -Il n’insista donc pas fort longtemps sur le chapitre des reproches à -adresser à son brutal compagnon. Et comme celui-ci le pressait de -questions au sujet du nouveau parti qu’il comptait prendre, Ulphilas -répondit: - ---Pour le moment, nous n’avons point autre chose à faire que de -redescendre jusqu’à Montréal afin d’y cueillir quelques renseignements -qui me sont encore indispensables. Je verrai là-bas ce qu’il nous faudra -faire. - -Cette, parole ne renseignait guère Schulmann. Mais comme, malgré ses -violences, il avait l’habitude de tenir son complice pour l’homme le -mieux avisé de sa connaissance, il s’empressa d’accepter sans discussion -cette manière d’injonction que formulait le Yankee. - -Tous deux poussèrent donc leurs bêtes le long des rives du lac et, sans -perdre de temps à échanger des réflexions nouvelles, prirent à franc -étrier le chemin de l’est. - -Le pays qu’ils parcouraient était déjà livré à l’exploitation et les -défrichements le convertissaient rapidement en une plaine rase, en -partie cultivée, en partie abandonnée à l’élevage. Des agglomérations de -plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, révélaient l’approche -rapide de la civilisation, de cette civilisation à la vapeur qui dégrade -la face de la terre et qui inspirait à Wagha-na de si violentes -imprécations. - -Les deux voyageurs mirent toute une journée à sortir de la zone encore -dépendante des concessions de Kerlo et de Wagha-na. Au delà c’étaient -les terres déjà cédées par le gouvernement aux émigrants de l’intérieur -ou de l’étranger. La nuit était déjà fort avancée lorsque Pitch et -Schulmann arrêtèrent leurs bêtes à l’entrée d’une véritable ville, bâtie -en pierres et en briques plus encore qu’en bois, avec des rues -rectilignes, des angles droits, des becs de gaz et même, çà et là, des -lampes électriques. - -Ainsi marche le progrès au Nouveau-Monde. Il n’y a pas d’étapes entre la -sauvagerie et les raffinements de la civilisation. - -La maison devant laquelle ils mirent pied à terre était un hôtel pourvu -de tout le confortable que les Anglais seuls savent comprendre et -organiser. Les deux voyageurs n’eurent donc qu’à jeter les brides de -leurs chevaux aux valets d’écurie empressés à leur rencontre, et à se -laisser conduire jusqu’au _dining-room_, lisez salle à manger, du -caravansérail. - -Une chose cependant leur fit faire la grimace au moment où l’hôtesse -vint les saluer. - -Mme Jacquemart était Française, en effet. C’était une belle et fraîche -Normande que son mari, un Canadien d’Ottawa, était allé chercher dans le -pays de Caux et avait emmenée dans le Manitoba pour y ouvrir avec lui -l’hôtel, florissant dès ses premières heures, du _Bon Roi Henri_. - -Mais ils n’eurent pas le loisir de laisser voir leur contrariété en -quittant la maison. - -Un homme qu’ils n’avaient point remarqué et qui, depuis leur entrée, les -dévisageait d’un coin plus obscur du réfectoire, se leva brusquement et, -les mains tendues, la face hilare, vint à leur rencontre en s’écriant: - ---Ah! mon cher Pitch, je ne m’attendais guère à vous voir aujourd’hui! - -Ulphilas dissimula une seconde grimace. Le personnage s’était, lui -aussi, exprimé en langue française. - -Mais ce n’était point là le motif de la contrariété éprouvée par l’agent -d’affaires. Cette contrariété avait une cause bien autrement grave. Elle -venait de ce fait que dans l’hôte nouveau du _Bon Roi Henri_ le Yankee -venait de reconnaître Léopold Sourbin, le cousin de Madeleine Kerlo, -celui pour le compte duquel il travaillait avec le secret espoir de -travailler plus encore pour lui-même. - -Elle était fâcheuse, cette rencontre. Elle se produisait trop tôt. - -Aussi maître qu’il fût de lui, l’Américain n’en laissa pas moins percer -son dépit. Toutefois, afin de se donner une meilleure contenance en face -de son client, il lui présenta le nommé Gisber Schulmann que Sourbin ne -connaissait pas encore. - -Le Français n’avait pas été sans s’apercevoir du mécontentement de son -mandataire. Il n’en tint pas compte, bien qu’une telle découverte eût -fait naître en lui des soupçons. Mais pressé de savoir, il questionna -Pitch avec insistance. - ---Eh bien! mon digne ami, comment vont nos affaires? - -Ulphilas ne crut pas devoir dissimuler. De quel profit lui aurait-il été -de taire ce que l’autre ne tarderait point à apprendre? - -Il répondit donc, accentuant de ses sourcils froncés et de sa mine -revêche les mauvaises nouvelles de sa parole: - ---Mal, cher Monsieur, très mal. - -Sourbin s’alarma. Mais chez ce malandrin retors il y avait du Gascon, -prompt à se l’assurer lui-même. Il se dit que, très certainement, Pitch -exagérait. En quoi les «affaires» pouvaient-elles «aller mal», puisque, -jusqu’à ce moment, on n’avait, pour ainsi dire, rien entrepris de -sérieux? - -Il se fit expliquer les paroles de l’ancien sollicitor; et quand -celui-ci lui eut raconté tout au long l’histoire de leur échec dans la -station de Dogherty, le Français se sentit complètement rassuré. - ---N’est-ce que cela, mon cher monsieur Pitch? fit-il. C’est un bien -petit malheur. Allons, je vois que j’ai bien fait de ne point attendre -une lettre de vous pour revenir. Je puis encore réparer ce qu’il y a de -compromis. - -Et, en effet, Léopold Sourbin ne s’alarmait aucunement. Même, il n’était -pas éloigné de se réjouir de l’échec subi par ses associés en félonie. -Cela liquidait la situation et lui permettait de se débarrasser -d’acolytes maladroits et gênants. - -Mais cette bonne pensée n’eût certainement pas fait le compte des deux -flibustiers qu’il s’était adjoints et qui n’entendaient point se laisser -remercier de la sorte sans toucher leurs gages et, surtout, sans palper -la part de dividendes qu’ils espéraient de «l’affaire». Aussi, Pitch, le -dîner fini, envoya-t-il l’épais Gisber se coucher et, demeuré seul en -face du cousin de Madeleine, lui tint-il ce discours aussi laconique que -significatif. - ---_My good fellow_, il est convenu que, quelle que soit l’issue de notre -entreprise, nous la poursuivons en commun, et que ma part dans les -bénéfices sera de trente-trois pour cent. Je ne vous rappelle ces choses -que pour le cas, d’ailleurs invraisemblable, où vous auriez eu à -souffrir de quelque trouble de la mémoire. - - - - -IV - -MONSIEUR SOURBIN - - -Le cousin de Madeleine Kerlo fut un instant décontenancé. - -Était-il donc sorcier, ce misérable Américain, pour avoir lu si -clairement dans sa pensée? - -Car c’était là la chose la plus surprenante qu’il eût formulé avec une -netteté mathématique les conditions du contrat passé entre lui et son -complice, au moment précis où ce dernier songeait au moyen qu’il -pourrait prendre pour se délivrer d’une collaboration gênante, sinon -nuisible. - -Une telle clairvoyance de la part de son complice n’était pas pour -rassurer le Français. A son tour, il comprit qu’il fallait rivaliser de -dissimulation. Aussi s’empressa-t-il de rassurer Pitch le mieux qu’il -put et lui renouvela-t-il l’assurance de sa bonne foi. - -Après quoi il se fit raconter par le menu les incidents de la démarche -des deux coquins auprès du Conseil de Dogherty, de leur échec -ignominieux et des soupçons que, bien certainement, leur attitude avait -dû inspirer. - -Allons, allons! pensa-t-il, il n’est que temps de réparer toutes ces -bévues et de devenir, le plus tôt possible, le mari de ma charmante -cousine. - -Alors, changeant de ton, il feignit un vif mécontentement, reprocha au -Yankee sa maladresse en termes fort amers et lui déclara tout net -qu’avant de suspecter sa bonne foi à l’endroit des engagements pris, il -eût mieux fait de baser ses réclamations sur des services rendus. - ---J’entends agir désormais à ma guise,--fit-il;--et, si je réussis à -obtenir la main de miss Madge, soyez assuré que vous n’aurez pas à me -rappeler l’exécution de mes promesses. - -C’était peu dire, et Ulphilas avait tout lieu d’être mécontent en voyant -ses affaires prendre une semblable tournure. Mais il n’avait pas le -droit de se plaindre. Force lui fut donc de dévorer son ressentiment, -mais sans abdiquer la prétention qu’il avait de terminer l’entreprise à -son avantage. - -Un double danger menaçait donc maintenant la douce Madeleine. Son -indigne cousin allait chercher à s’emparer de sa fortune au moyen d’un -mariage, tandis que les deux scélérats, écartés par la méfiance de leur -associé, s’efforceraient de contraindre celui-ci par un crime -abominable. - -Le plus sûr, le plus rapide moyen de réaliser des bénéfices était, pour -eux, de faire tomber la succession de Jean Kerlo aux mains de son neveu -Léopold Sourbin. Par là même, Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient -condamné à mort la fille adoptive de Wagha-na. - -Il y a, par bonheur, d’invisibles Providences qui veillent sur les jours -de chaque homme. Une heureuse chance avait conduit les trois misérables -à l’hôtel du _Bon Roi Henri_, dont les patrons, M. et Mme Jacquemart, -comptaient parmi les plus fidèles amis de l’Indien et de ses compagnons. - -Mme Jacquemart surtout était une fine commère qui n’était pas pour rien -du pays de la pomme et des hautes coiffes de dentelles. Son œil perçant, -habitué à lire sur les visages, avait tout de suite scruté les -physionomies de ses trois nouveaux hôtes, et à peine avait-elle pu -échanger quelques réflexions avec son mari, qu’elle s’était empressée de -lui dire avec cet accent qui porte tout de suite la conviction au plus -intime de la conscience: - ---Pour lors, Pierre, mon ami, m’est avis que ces gens-là, ça n’est pas -des paroissiens bien recommandables. Je gagerais même qu’ils ne sont ici -que pour préparer un mauvais coup. - -Et Pierre de répondre avec ce même accent du Cotentin et de la vallée -d’Auge qu’un siècle écoulé n’a point fait perdre aux Canadiens séparés -de la mère-patrie: - ---Tout de même, femme, que tu pourrais bien avoir raison. Faudra les -tenir à l’œil. - -Le lendemain de ce jour, Pitch et Schulmann, masquant leur jeu et, -d’ailleurs, résolus à mener leur campagne en dehors de Sourbin -quittèrent l’hôtel pour reprendre la ligne de Montréal. - -Ils avaient laissé de faux noms à l’hôtel. - -Sourbin n’avait pas cru devoir taire le sien. - -Dès qu’il se vit seul, son visage revêtit un aspect hilare. Il s’enquit -auprès de ses hôtes de la situation de Wagha-na, du succès de ses -entreprises, demanda quelle était cette «Madeleine Jean» qui passait -pour la fille adoptive du Bison Noir, et laissa voir une curiosité si -étrange que le ménage Jacquemart en conçut des soupçons plus vifs -encore. Dès qu’ils se retrouvèrent seuls, le mari et la femme décidèrent -de prévenir l’Indien et les amis, afin que, si, comme tout le faisait -craindre, quelque odieux complot s’ourdissait contre eux, ils pussent, -du moins, se tenir sur leurs gardes. - ---En conséquence, Pierre s’empressa de se rendre au désir de Léopold -Sourbin qui désirait être mis au plus tôt en rapports avec Wagha-na. Il -s’offrit même à lui servir de guide auprès du chef Pawnie. Mais, en même -temps, il appelait à lui l’un de ses garçons, homme de confiance, dont -le dévouement envers l’Indien égalait celui de ses patrons et, lui -remettant une lettre pour le père adoptif de Madeleine, lui donnait la -mission suivante: - ---Tu vas prendre le meilleur cheval de l’écurie. Tu partiras dès l’aube, -à franc étrier pour Dogherty. Quand tu auras rejoint Wagha-na, tu lui -donneras cette lettre. Si, par hasard, il était parti pour quelque autre -station, tu confierais la lettre à Cheen-Buck ou à Joë, en leur -recommandant de l’envoyer le plus tôt possible au chef. Il y a urgence. - -Cette mission, Pierre Jacquemart le savait, allait être fidèlement -remplie. - -Le lendemain de ce jour, dès que l’émissaire eut pris une avance assez -considérable pour pouvoir avertir à temps le chef indien, Pierre -Jacquemart, à son tour, accompagné de Léopold Sourbin, s’élança sur le -chemin de la station de Dogherty. - -Ni Wagha-na, ni Madeleine n’avaient encore quitté la ville naissante. - -L’Indien reçut courtoisement le nouveau venu. Il le présenta à Madeleine -en termes polis, mais sans aucune note de bienveillance. La conversation -fut banale et l’on ne précisa aucun détail. - -Si bien que le Français s’alarma de cette réserve. Il voulut, -sur-le-champ, en avoir le cœur net. - -Il demanda donc au Bison Noir un entretien particulier. Comme Wagha-na -n’avait aucune raison de lui refuser cet entretien, il le lui accorda -sur l’heure. Laissant donc Madeleine et Georges Vernant à la station, -l’Indien offrit à son visiteur une promenade sur le lac. Ils y -pourraient mieux converser, à l’abri d’oreilles indiscrètes, car il -était facile de prévoir que le débat allait être grave. - -Lorsque les deux hommes se furent assis dans une élégante baleinière, -l’Indien au gouvernail et tenant l’écoute de la voile, le dialogue -s’engagea sur le ton de la plus parfaite urbanité. - ---Je vous écoute, Monsieur, commença Jean. - ---Monsieur Wagha-na, répondit Sourbin, qu’intimidaient l’affabilité, la -distinction et l’aisance de manières de son interlocuteur, j’éprouve -quelque embarras à aborder le sujet. - ---N’en ayez aucun, répliqua galamment l’Indien, je suis homme à tout -entendre. - -Alors le neveu de Kerlo s’expliqua: - ---Monsieur, tout à l’heure, au moment où j’ai abordé pour la première -fois mademoiselle Madeleine Kerlo, j’ai éprouvé une réelle surprise de -ne point m’entendre présenter à elle sous le titre qui m’eût assuré de -sa part le meilleur accueil, j’ose le croire. - -Wagha-na joua la surprise avec une étonnante perfection. - ---Et, ce titre, Monsieur, quel est-il, s’il vous plaît? - -Ce fut au tour de Sourbin de s’étonner. - ---Mais... celui de cousin, Monsieur. Je suppose, en effet, Monsieur, que -vous n’ignorez point ma parenté avec mademoiselle Madeleine Kerlo? - -L’Indien répliqua avec une imperturbable bonhomie. - ---Je n’étais pas tenu de le savoir, Monsieur. Les Sourbin ne doivent pas -manquer dans le monde, j’imagine, et, en dépit de votre nom, vous ne -portez point, écrits sur votre visage, les signes de votre parenté. - ---Elle n’est pourtant pas douteuse, Monsieur, je vous prie de le croire, -fit Léopold sur un ton aigre-doux. - -Cette fois l’Indien garda un assez long silence. Puis, changeant de ton -et d’attitude, il regarda son interlocuteur bien en face. - ---Monsieur Sourbin, dit-il froidement, vous venez d’invoquer un titre -qui ne peut guère vous servir. Je dois vous en prévenir tout de suite, -afin que vous sachiez en faire votre profit. Nous ne sommes point en -France, Monsieur. Madeleine Kerlo se nomme Madeleine Jean auprès de tous -ceux qui l’ont connue. Elle est héritière de grands biens, mais non -comme vous pourriez le croire. La fortune de mon ami Kerlo est revenue -tout entière entre mes mains, en vertu d’un acte régulier, et c’est ma -propre succession qui assurera la fortune de ma fille adoptive. - ---Ah! proféra Léopold Sourbin, d’un accent qui traduisit son dépit. - ---Et, continua Wagha-na sans se déconcerter, je ne suis point encore à -la limite de l’âge et je n’entends point me laisser mourir sans opposer -une vigoureuse résistance aux années et aux décrépitudes qu’elles -apportent avec elles. - -C’était un maître-diplomate, ce Bison Noir. Il n’avait parlé de la sorte -que pour mettre à couvert les espérances de sa pupille et défendre sa -vie contre les attentats éventuels qu’il devinait dans l’ombre. On avait -assassiné le père, on pouvait aussi bien assassiner l’enfant. Il fallait -que ce crime, par son inutilité même, devînt impossible. Avant de -frapper Madeleine, il faudrait frapper l’Indien, et celui-ci n’était pas -homme, il venait de le dire, à se laisser tuer sans se défendre. - -Léopold Sourbin éprouva pendant quelques minutes une humiliante -confusion. - -Le peu que venait de lui dire l’Indien lui prouvait qu’il était deviné. -Le regard aigu de cet homme de bronze, aux prunelles claires et sagaces -comme celles d’un oiseau de proie, avait pénétré en lui, disséquant sa -pensée. Il ne pouvait rien celer à la clairvoyance du Pawnie. Et, -cependant, jouant le tout pour le tout, il essaya de violenter la -situation: - ---Monsieur, reprit-il, vous venez de me dire que j’avais eu tort -d’invoquer le lien de parenté qui m’unit à mademoiselle Kerlo. -Laissez-moi m’étonner qu’un homme de votre valeur puisse faire cas de -préjugés dignes d’un autre âge, qui font le fils responsable des erreurs -du père. Le mien a, en effet, pâti d’un mauvais renom, pire que la -vérité. S’il a eu des torts envers quelqu’un, ce ne peut être qu’envers -moi. Je les ai oubliés. Il est mort. - ---Ah!--fit à son tour Wagha-na, qui ignorait la fin malheureuse du père -de Léopold. - ---Oui, continua celui-ci. Mon père est mort, et si j’ai fait le voyage -d’Amérique, c’est... - -Il hésita. Le reste du discours ne lui venait pas aisément. De plus, le -regard du Bison Noir le gênait. - ---C’est, poursuivit-il, s’enhardissant, parce que j’ai voulu effacer -jusqu’à la trace des dissentiments du passé, dont j’ai toujours ignoré, -d’ailleurs, la nature et la cause, et mettre au service de ma cousine, -avec la plus tendre affection, le dévouement le plus désintéressé. - -Un sourire passablement ironique glissa sur les lèvres de Wagha-na. - ---Monsieur, répondit-il, je vous sais un gré infini de cette affection -spontanée pour votre cousine, affection d’autant plus méritoire que vous -ne connaissiez point Madeleine et que vous l’avez vue hier pour la -première fois. Mais permettez-moi de vous dire qu’en ces matières, je -laisse à ma pupille toute sa liberté, et que d’elle seule dépendra le -succès de la candidature que vous comptez poser auprès de son cœur. Dès -à présent, toutefois, et sans vouloir vous décourager, je dois vous -prévenir que la fille de Jean Kerlo est d’un goût difficile, d’un -jugement très sûr, d’une sagacité très rare. Elle a l’énergie d’un homme -et la pénétration d’un policier. - -Léopold Sourbin se mordit les lèvres. Cet encouragement de l’Indien -n’était rien moins qu’encourageant. - -Il eut le tort de vouloir demander davantage. - ---Mais, vous-même, Monsieur Wagha-na, vous aurai-je pour allié ou pour -ennemi en ces circonstances? - -Ni l’un, ni l’autre, Monsieur, répliqua l’Indien. Je n’ai pas l’habitude -de préjuger de questions aussi délicates. Je ne demande pas mieux que de -vous croire digne de votre cousine, bien que, dès à présent, vous ayez à -lutter dans mon esprit contre certains souvenirs, certaines préventions -de l’ordre le plus grave, mais dont je ne vous parlerai que si le besoin -s’en impose. Faites-vous donc agréer par Madeleine, et il est probable -que vous n’aurez aucun obstacle à craindre de ma part. - -Ces paroles n’étaient pas pour rassurer l’aigrefin. - -Le Bison Noir, parlant ainsi, ramenait la barque vers le rivage. Il -était manifeste que cet entretien ne se prolongerait point et que -l’Indien n’entendait pas se laisser interroger davantage. - ---Allons! se dit Léopold, il me faut m’aider moi-même, si je veux que le -proverbe s’accomplisse. - -Tout au fond de lui-même, sa conscience lui disait bien que la besogne -qu’il allait entreprendre n’était point de celles auxquelles «le Ciel» -accorde sa protection. - -Il ne devait donc compter que sur lui-même et les circonstances -favorables. - -Une chose l’avait tout de suite alarmé. Il avait pris ombrage de la -présence à Dogherty de Georges Vernant. Ce jeune homme à l’œil ouvert, -au visage fier et loyal, pouvait être un rival redoutable, et il était -visible que Wagha-na le protégeait. De plus, le reste de la colonie lui -était ouvertement sympathique. - -Il fallait donc évincer ce concurrent dangereux et, pour ce faire, -conquérir les bonnes grâces des amis de l’Indien, collaborateurs et -associés de l’œuvre spécialement philanthropique que celui-ci avait -commencée. - -Pour obtenir ce résultat, le Français se mit à étudier les goûts et les -préférences des acolytes de Wagha-na. - -Il se rapprocha d’abord de Joë O’Connor. - -Le vieil Irlandais avait un faible prononcé pour le tabac d’Europe, et -plus spécialement pour le tabac français. Il se trouvait que Léopold -Sourbin en avait, à tous risques, emporté une bonne provision. Il le mit -très volontiers à la disposition du vieux trappeur, qui put, de la -sorte, fumer quelques bonnes pipes. - -C’était procéder tout à fait à la manière indienne, en allumant le -«calumet de paix». - -Mais, le lendemain même de ce jour, Léopold éprouva une surprise. - -Pis qu’une surprise, car l’incident lui parut caractéristique d’une -véritable méfiance. - -En effet, l’Irlandais vint à lui, le visage changé, et lui dit sans -préambule: - ---Monsieur Sourbin, avez-vous encore beaucoup de tabac comme celui que -vous m’avez donné hier? - ---Mais certainement, cher Monsieur, répliqua le cousin de Madeleine, et -toujours à votre disposition. - -Mais Joë ne l’entendait point de cette manière. Il tira de sa poche une -large bourse en peau de renard, de laquelle il fit sortir quelques -pièces d’argent. - ---Eh! que voulez-vous faire? réclama Sourbin. Je n’entends pas être -payé. - ---Et moi, j’entends, au contraire, que vous le soyez, même pour celui -que je vous ai pris hier. Sinon, je ne vous en prendrai plus. Nous ne -sommes pas d’assez vieux amis pour que je me permette d’accepter ainsi -de vous, sans façons, un cadeau de cette importance. Nous sommes en -Amérique, Monsieur, et, en Amérique, tout se paye. - ---Comme vous voudrez, cher Monsieur, riposta Léopold, qui souriait de -travers, bien que j’eusse préféré vous voir accepter de bon cœur ce que -je vous ai offert de bon cœur. - ---Hum! pensa-t-il, voilà un homme retourné. Le maudit Peau-Rouge est -passé par là. - -Il se rabattit sur Cheen-Buck. - -Mais, de ce côté, il n’y avait rien à attendre. L’Indien, par ses -origines autant que par son caractère, tenait de trop près à Wagha-na. -Les avances de Sourbin furent donc en pure perte. - -L’aventurier fut bientôt à même d’apprécier le sentiment public à -l’égard des étrangers en général et de lui-même en particulier. Le soir -de ce jour, le second qu’il passait à la station, après le dîner, et -comme les hommes fumaient en commun sur la vérandah élevée en face de la -maison, Wagha-na mit sur le tapis le passage d’Ulphilas Pitch et de -Gisber Schulmann. Les divers convives du chef firent des gorges chaudes -à ce propos, et les défauts des deux vilains personnages furent -vigoureusement critiqués. - -Au moment où les noms du Yankee et de son compagnon furent prononcés, -Sourbin laissa échapper une exclamation. - -Les yeux pénétrants du Bison Noir ne l’avaient pas quitté. Le chef -indien demanda: - ---Est-ce que vous connaissez ces deux hommes, monsieur Sourbin? - -Léopold comprit qu’une dénégation serait non seulement inutile, mais -dangereuse, qu’au lieu de les dissiper, elle ne ferait que corroborer -les soupçons. Il paya donc d’audace et répondit d’un ton dégagé: - ---Assurément, je les connais. Je viens de les retrouver à l’hôtel du -_Bon Roi Henri_. Mais j’avais déjà fait leur connaissance à New-York. En -vérité, je n’aurais jamais cru que ce fussent des gens aussi suspects -que vous le dites. - -Madeleine intervint de sa douce voix. - ---Très sincèrement, nous devons reconnaître que nous les avons surtout -jugés sur leurs mines, qui ne sont pas attirantes. Pour moi, j’ai été -outrée de l’insolence de ce Germain à l’égard de mon père. C’était fort -imprudent de la part de gens qui voulaient se concilier la -bienveillance. - ---C’était surtout une preuve de grossièreté évidente, fit remarquer -Georges Vernant. - -La jeune fille sourit, et, toujours bonne en ses appréciations, ajouta: - ---Sans doute, mais ce n’est pas une raison pour en faire des coquins. En -français, il y a loin des mots «homme malhonnête» aux mots «malhonnête -homme». - -Cette ingénieuse réflexion de Madeleine, coupa court à l’entretien sur -ce sujet gênant pour Léopold. Mais la conversation lui avait permis de -s’assurer qu’il était au milieu de gens observateurs et prudents. A la -réflexion, il reconnut que Wagha-na n’avait prononcé les noms des deux -misérables, qu’afin de savoir s’ils étaient en relations suivies avec -son hôte. Maintenant l’épreuve était faite, le père adoptif de Madge -était renseigné. - -Aussi, en récapitulant les événements de ces deux jours, Sourbin dut-il -s’avouer qu’il n’avait pas fait preuve d’une très grande habileté et -que, pour confiant qu’il fût en sa propre supériorité, il avait agi en -simple écolier en venant se remettre à la merci de ceux qu’il aurait à -combattre. - -Dès lors les idées les plus perverses hantèrent son cerveau. - -Peu s’en fallut qu’il ne revînt au plan primitif de Pitch et ne -s’arrêtât aux pires résolutions. L’instinct paternel, l’atavisme du -crime, se réveilla en lui. Il se mit à chercher une combinaison qui lui -permît de conquérir, sinon la main, du moins la fortune de sa cousine. -Il ne recula plus devant l’hypothèse d’un attentat. - -L’occasion allait, d’ailleurs, lui en être offerte. A lui d’être assez -adroit pour ne point la laisser échapper. - ---Monsieur Sourbin, lui demanda Madeleine, qui n’avait fait encore -aucune allusion à leurs liens de parenté, allez-vous être des nôtres -pendant notre grande excursion dans l’ouest? - ---Ah! questionna-t-il au lieu de répondre, et de quel côté allez-vous -diriger votre course? - ---C’est juste, fit-elle, vous n’êtes point au courant. Sachez donc que -nous entreprenons en automne une expédition dans les régions du lac de -l’Esclave. C’est le moment du passage des bœufs sauvages qui descendent -du Nord. - ---Ce doit être intéressant, et je ne demande pas mieux que d’y assister. - ---En ce cas, vous partirez avec nous demain. Les chemins de fer sont -encore à créer dans cette partie de notre continent, bien que le Canada -soit à la veille de construire une grande ligne, rivale de celle des -États-Unis, et allant du Saint-Laurent jusqu’à Vancouver. - -Léopold n’avait pas beaucoup d’apprêts à faire. Wagha-na mettait toutes -choses à sa disposition: armes, chevaux, vivres et couvert. Il eut moins -de scrupules à accepter les générosités de son hôte que n’en avait -montrés Joë O’Connor à lui prendre son tabac. - ---Décidément, se dit-il, l’hospitalité de ces sauvages est aussi large -que leur territoire, aussi vaste que leurs horizons. J’aurais grand tort -de n’en point profiter. D’autant plus que, si je deviens le mari de -Madeleine, c’est de mon propre bien que je me serai servi. - -Sur cette réflexion dégagée de toute gratitude, le Français alla dormir -d’un sommeil qui se prolongea fort avant dans la matinée. Quand il se -leva, tout le monde était prêt à partir: on n’attendait que lui. - -Les voyageurs se mirent tout aussitôt en route. Wagha-na et Georges -Vernant avaient repris leurs chevaux du premier parcours: Hips et Gola. -Joë O’Connor et Cheen-Buck venaient ensuite, escortant Madeleine à la -tête d’une douzaine de blancs, de métis et d’Indiens de la station. Une -trentaine d’autres chevaux, entièrement libres, suivaient docilement la -petite troupe, trottant et galopant à ses côtés. - ---Ce sont nos montures de rechange, dit Madeleine à son cousin, dont -elle avait remarqué l’étonnement. Quand les nôtres seront fatigués de -nous porter, nous ne ferons que passer leurs harnais à d’autres. Ce -n’est pas plus difficile que cela. - - - - -V - -LA CHASSE AUX BISONS - - -C’était un pittoresque voyage, que celui de la caravane. A mesure -qu’elle s’avançait dans les plaines du nord-ouest, les forêts -s’éclaircissaient peu à peu, et la succession même des essences, par -leur gradation régulière, annonçait la disparition progressive des -grandes végétations, cédant la place aux arbustes qui peuvent seuls -soutenir la rigueur des hivers. Aux chênes et aux peupliers succédaient -les trembles et les bouleaux, puis à ceux-ci les sapins, les séquoias, -les pins maritimes, les cyprès. - -Enfin, on atteignit des zones dénudées, où, l’hiver, l’aquilon devait se -donner carrière. C’étaient d’immenses espaces, à peine coupés, çà et là, -par des bouquets de sapins, des haies naturelles de genévriers, et de -houx, de genêts presque arborescents. De loin en loin, on voyait, au -travers des herbes encore hautes et qui ondulaient à la manière des -flots, scintiller une nappe d’argent, et alors Wagha-na, qui conduisait -la colonne, ou Madeleine, flanquée de ses gardes du corps, expliquaient -à Georges Vernant ou à Léopold Sourbin que c’étaient là des -infiltrations des grands lacs ou l’étang passagèrement formé par la -stagnation de quelque rivière destinée, au printemps suivant, à grossir -les grands cours d’eau tels que les deux branches de la Saskatchewan. - -La prairie devenait bien telle qu’il le fallait pour ces grandes -chasses. L’herbe, tantôt molle et veloutée, tantôt épineuse et -tranchante, atteignait de telles proportions qu’il était nécessaire de -s’y ouvrir parfois un chemin, la serpe ou la faux à la main, afin -d’éviter les fondrières et les marécages qu’elles dissimulent. - -Hommes et chevaux disparaissaient dans cette mer verdoyante et il -fallait se tenir groupés pour ne point courir le risque de se perdre ou, -ce qui eût été plus grave, de se laisser surprendre par les faunes de la -prairie. - ---Comment? s’écria Léopold qui ne put s’empêcher de frissonner, à cette -révélation, je m’étais laissé conter qu’à part les serpents à sonnettes, -l’Amérique septentrionale n’avait plus d’animaux féroces. - ---On vous avait trompé, cher Monsieur, répliqua d’un ton passablement -gouailleur Joë O’Connor, auquel le Français avait cru devoir communiquer -cette réflexion.--Nous possédons encore quelques variétés de félins -dangereux: le couguar, que, dans l’Amérique du Sud, on nomme _puma_, ou -lion sans crinière, une espèce de panthère de taille inférieure à celle -du jaguar, des loups redoutables en bandes, et, dans le voisinage des -montagnes, tous les genres d’ours, et surtout le terrible grizzly. - -Il ajouta: - ---Et, puisque vous parlez de serpents, sachez que le crotale est encore -assez répandu dans nos régions. Il a pour compères plusieurs sortes de -trigonocéphales, analogues à ceux de Panama, et de la Colombie, et même -quelques pythons de belle venue. Je ne vous parle pas du serpent-fouet, -que nous aurons l’occasion de rencontrer. - -Ces explications, données d’une voix extrêmement calme, n’étaient pas -faites pour mettre la confiance dans l’esprit de Sourbin. Il lui arriva -de regretter de s’être embarqué en pareille aventure. - -Il fut bientôt à même de joindre aux renseignements fournis par ses -compagnons de route, les fruits de sa propre expérience, et ce dans des -circonstances particulièrement émouvantes. - -La colonne venait de sortir momentanément des grandes herbes et s’était -engagée sur un sol pierreux que couvrait à peine un gazon rare. Sous les -rayons obliques du soleil d’automne, cette plaine immense dégageait une -chaleur énorme. Les chevaux, lassés, sentaient peser sur eux la fatigue -de cette orageuse journée et s’en allaient, le cou pendant, sans que -leurs cavaliers songeassent à activer leur allure. - -Seul, le nommé Sourbin, peut-être afin de donner à ses compagnons une -haute idée de ses moyens hippiques, tracassait sa monture, s’efforçant -de l’entraîner à quelque longue course, de la faire caracoler. - -Brusquement, l’animal, harassé, exaspéré, fut pris de colère. Il pointa -ses oreilles, et partit à fond de train à travers la plaine, sans -s’inquiéter autrement de Léopold qui, fou de terreur, bondissait de la -croupe à l’encolure et qui, finalement, sans autre souci de sa dignité -d’écuyer, avait lâché la bride pour se mieux accrocher, à la crinière du -cheval. - -Cet attachement du cavalier pour sa monture n’empêcha point la -séparation violente et définitive. Un dernier écart du mustang -désarçonna l’aventureux Sourbin et l’envoya fort rudement mesurer de -toute sa longueur le sol rugueux et caillouteux sur lequel il venait de -fournir cette course périlleuse. - -Le malheureux demeura quelques instants sans connaissance. Puis il se -releva, meurtri, courbé en deux, s’efforçant de regagner la caravane, de -laquelle deux hommes s’étaient détachés à toute bride pour lui porter, -secours. - -Mais, hélas! ce n’était là qu’une partie des épreuves de Léopold. - -Il était exposé à un danger bien autrement redoutable. - -Ce qui avait effrayé le cheval, l’arrêtant court au point de déterminer -le choc inattendu qui avait fait vider les arçons au cousin de -Madeleine, c’était la vue, à quelque deux cents mètres en avant de lui, -d’un reptile de grande taille, long de trois mètres cinquante, au corps -d’un gris rougeâtre, qui, ramassé sur lui-même, se balançait sur ses -derniers anneaux, tel qu’un ressort tout prêt à se détendre. - -C’était précisément un de ces serpents-fouets dont il venait d’être -parlé, et dont Joë O’Connor avait annoncé la rencontre. Le terrible -ophidien est compté parmi les plus venimeux de son ordre, et sa morsure -tue un homme ou un cheval en moins de deux heures. - -L’infortuné Sourbin avait eu pourtant cette chance de tomber à point -nommé. - -Car le reptile ne s’était levé que pour résister à une attaque. En -effet, le serpent-fouet, qui emprunte son nom à la faculté redoutable -qu’il possède de bondir sur son adversaire, est, par bonheur, rarement -agressif. Celui-ci avait vu venir le cheval emporté et, tout de suite, -s’était mis en état de défense. Si bien que, la bête écartée et Léopold -à terre, le serpent avait repris sa course à travers la prairie, sans -songer aucunement à une mauvaise action. - -Malheureusement pour lui, en cette occurrence, Léopold avait recouvré -ses sens trop tôt. - -Le fouet n’était plus qu’à une centaine de mètres du Français lorsque -celui-ci, se relevant péniblement, essaya de battre en retraite vers ses -compagnons de route. - -Le reptile vit ce mouvement et s’en alarma. Il prit sur-le-champ -l’offensive et se mit à ramper de toute sa vitesse vers son ennemi -supposé. En quelques minutes, il eut réduit de moitié la distance qui le -séparait de lui. - -C’en était fait de Sourbin qui, ne soupçonnant aucun danger, ne se -hâtait guère de fuir. Comment l’aurait-il pu, d’ailleurs, après la -violente commotion qui avait suivi, cette chute tout à fait inattendue? - -Déjà le hideux serpent dressait sa tête oblongue, aux yeux sanglants, -placée, au bout d’un cou long et frêle, et poussait des sifflements de -colère, lorsque ces sifflements mêmes et la forte odeur de musc qu’il -répandait avertirent Léopold Sourbin du menaçant voisinage qu’il -subissait. - -Le cousin de Madeleine, pris d’une terreur irraisonnée, se mit à fuir -aussi vite que le lui permirent ses jambes endolories et courbaturée. -Malheureusement, il ne pouvait l’emporter sur son formidable adversaire -qui, d’une seule détente de sa queue, bandée comme un arc, franchissait -cinq ou six mètres. - -Sourbin était donc perdu, et rien ne l’eût arraché au danger, si les -deux cavaliers détachés de la colonne n’eussent gagné de vitesse. Déjà -le reptile n’était plus qu’à dix pas de lui, lorsque l’un des hardis -écuyers, enlevant sa bête d’un élan furieux, malgré ses résistances, -passa comme en un vol entre le fuyard et le serpent. Son bras s’allongea -armé du fouet à manche court qui sert aux cow-boys des prairies. La -corde siffla, mordante et tranchante. Elle vint s’enrouler au cou du -reptile, dont elle brisa net la colonne vertébrale. - -Le monstre se tordit vainement, tandis que l’élan forcené du cheval -traînait pendant quelque cent pas encore son corps détendu et flasque -comme une courroie dépliée. - -Alors Georges Vernant, car c’était lui, revint vers Sourbin et lui dit, -en riant: - ---Çà, mon cher compatriote, vous pouvez remercier Dieu; vous l’avez -échappé belle. - ---Je vous dois aussi quelques remerciements à vous-même, répliqua -Léopold, moins reconnaissant du service rendu que dépité du rire avec -lequel l’avait abordé son sauveur.--Morbleu! Quelle poigne et quelle -adresse! Tuer un serpent boa avec une ficelle. Ça ne se voit pas tous -les jours, et, pour ma part... - ---Peuh! répondit Vernant, c’est un exercice qui nous est familier au -Mexique, d’où je viens. Et puis, ce n’est point un boa, ce serpent, -c’est un fouet. De plus, ma ficelle est une bonne arme, car c’est aussi -un fouet. Si bien que nous avons un dicton qui énonce cette -particularité. Nous disons: «Il faut combattre le fouet par le fouet». - -Tout en parlant, Georges avait mis pied à terre et, très complaisamment, -mettait son cheval à la disposition de Léopold pour le ramener vers la -caravane, lorsqu’ils virent revenir Cheen-Buck, le second des deux -cavaliers, ramenant par la bride la monture trop fringante qui avait si -malencontreusement désarçonné son cavalier. - -Sourbin se remit en selle tant bien que mal. Mais, en vérité, il n’avait -pas brillante mine ainsi monté. - -Personne cependant ne railla sa mésaventure. Il n’entendit guère que ce -propos goguenard de Joë O’Connor: - ---Eh bien! Monsieur, quand je vous disais que nous ferions connaissance -avec les bêtes de la prairie? - -Ce fut la seule allusion faite à ce déplorable accident. - -Aussi bien, ne marcha-t-on pas fort longtemps ce jour-là. - -Wagha-na avait donné l’ordre de tout préparer pour le prochain -campement. - -Ce campement, il était là, tout dressé au milieu de la plaine, attendant -les voyageurs derrière un bouquet de bouleaux et de sapins, le seul -qu’on rencontrât dans un rayon de dix-huit milles. A peine l’eût-on -dépassé, que les cavaliers se trouvèrent en face d’un véritable village -de bois, à carcasse de fer, dont chaque maison était surélevée sur une -façon de pilotis formée de colonnes de fer creuses, afin de les isoler -d’un sol dont Sourbin avait pu apprécier par lui-même le désagréable -contact. - -A peine la colonne se fut-elle démasquée que, brusquement, toutes les -demeures s’animèrent. Des hommes, des femmes, des enfants s’élancèrent -hors des toits de ce village factice et vinrent, en courant, souhaiter -la bienvenue aux nouveaux arrivants. - -Madeleine expliqua à Georges, à Sourbin, l’origine de cet établissement. - -C’était un titre de plus à la reconnaissance des Canadiens envers -Wagha-na, un de ces nombreux bienfaits qu’il avait généreusement -prodigués au pays tout entier. - -Ce lieu était un ancien rendez-vous de chasse, autrefois désert et -dépourvu de ressources. L’idée était venue au Bison Noir d’y établir une -tribu de ses compatriotes, ne leur donnant, d’ailleurs, d’autre -obligation que celle de tenir le campement toujours prêt pour les -chasseurs qui venaient tous les ans, de grandes distances, poursuivre le -bœuf sauvage ou le cerf wapiti dans ces solitudes. Il leur avait imposé -le même devoir envers les trappeurs et les agents de la compagnie de la -Baie d’Hudson, si souvent exposés, pendant les grands froids des hivers -du Pôle, à mourir de misère et d’inanition dans ces régions désolées. - ---C’est décidément un homme fort ingénieux que vôtre père d’adoption, ma -chère cousine, dit Léopold Sourbin. - ---C’est surtout un grand homme de bien, riposta presque sévèrement la -jeune fille. - -Et, tournant sans façons le dos au déplaisant personnage, elle rejoignit -au petit trot Wagha-na, déjà en conférence avec les habitants du village -improvisé. - -Tout était disposé. Les voyageurs n’avaient plus qu’à prendre possession -de leurs appartements. Et ce fut une cause nouvelle d’émerveillement que -de voir avec quel ordre, quelle admirable propreté était tenu ce -caravansérail vraiment philanthropique. - -Avant d’y descendre, le Bison Noir entraîna son jeune compagnon en un -temps de galop sur le front du village. - -Cent vingt-deux maisons, toutes construites sur le même modèle, -s’alignaient en deux rues bordées de jardins potagers et coupées par -deux places au centre desquelles deux puits savamment creusés donnaient -une eau aussi salubre qu’abondante. Chaque maison pouvait recevoir cent -quarante locataires faisant leur cuisine en commun. - -Wagha-na ne put s’empêcher de rire devant la surprise, presque -l’ahurissement de ses hôtes, quand il leur dit: - ---Indépendamment de nous, qui occupons une maison spéciale, le village -compte deux cents habitants qui y séjournent six mois, au bout desquels -ils cèdent la place à de nouveaux occupants. Les deux cents actuels sont -des Sioux, autrefois les ennemis nés des Pawnies. La religion et la -pratique d’un bien-être égalitaire les ont amenés au point de douceur et -d’hospitalité fraternelle où vous les voyez. Ils attendent pour demain -un fort contingent de l’ouest, deux mille chasseurs environ. - ---Deux mille? s’écria Sourbin qui avait rejoint Vernant. Et tous vont -chasser ici? - ---Trouvez-vous que la place manque pour deux mille hommes? demanda -plaisamment Wagha-na. - -Et son bras, d’un geste large, mesurait l’immense horizon, qui -paraissait s’allonger, se distendre encore sous les derniers feux du -couchant, comme bordé par la bleuâtre dentelure des monts farouches qui -commencent à l’Amérique Russe pour se prolonger à travers tout le -nouveau Continent, d’un pôle à l’autre, et finir dans les volcans de la -Terre de feu. - ---Monsieur Wagha-na, fit encore Léopold,--vous avez fait venir sans -doute ces maisonnettes d’Europe? - -Le Bison Noir se contenta de sourire discrètement, ce qui contrasta avec -l’éclat de rire homérique de Cheen-Buck et de Joë. - ---D’Europe, Monsieur Sourbin? Pourquoi d’Europe? Pensez-vous que nous ne -puissions nous suffire? Sachez donc que nous n’avons rien emprunté à -autrui, pas même à nos industrieux voisins des États-Unis. Ce sont nos -mines et nos ingénieurs qui ont fourni et agencé ces armatures de fer; -ce sont nos bois qui ont donné les planches, les toitures, les meubles. -Vous le voyez, nous ne devons rien à personne. Le Yankee n’a rien à -faire chez nous. En revanche, l’Indien s’y retrouve parmi ses frères, et -puisque vous me demandiez tout à l’heure si deux mille hommes allaient -chasser ici, je vous répondrai: non. Ils ne le peuvent pas, non que la -place leur manque, mais parce que nos règlements s’y opposent. Il -s’agit, en effet, de laisser du gibier pour les années suivantes. Aussi, -parmi les diverses familles que vous verrez demain, chacune suivra son -itinéraire particulier. Les Chactas resteront avec nous pour le bison. -Les Cheyennes iront à l’ouest chercher l’ours; les Apaches et les -Comanches au nord, à la poursuite des loups, des isatis et des margalis. -Dieu nous enseigne à modérer notre désir et à faire la part de chaque -besoin. - -Il prononça ces paroles avec un noble orgueil, mais aussi avec un -sentiment de foi profonde. - ---Fort bien, insista encore Sourbin, je vois bien l’hôtel et le couvert -mis; je ne vois pas les plats. - ---Vous êtes trop pressé, Monsieur le Français; les plats marchent -encore, ricana Joë O’Connor. - ---Oui, ajouta Cheen-Buck, tout aussi gouailleur, ici c’est comme à -Chicago: le gibier vient se mettre lui-même dans la machine. - -Il n’avait pas achevé sa plaisanterie qu’une série de sons bizarres -éclatèrent, poussés par des cornes gigantesques. - ---Oh! oh! Qu’est-ce que c’est que ça? s’exclama l’inconvainquable -Léopold. - ---Ça, c’est le rappel de la cuisine, comme je vous le disais. - -Et Wagha-na, enchérissant sur la plaisanterie de Cheen-Buck, ajouta: - ---Un peu comme en Suisse. Seulement, ici, nous l’appelons le _Ranz des -porcs_. - -Il lit monter ses hôtes dans la maison qu’il s’était réservée, et, du -haut du balcon qui la ceinturait, ceux-ci purent assister à un fort -curieux spectacle, auquel ils ne s’étaient point attendus. - -De tous les points cardinaux surgirent dans la plaine d’innombrables -troupeaux de porcs gris, vêtus d’une fourrure infiniment plus soyeuse et -plus épaisse que celle de leurs congénères d’Europe. Poussés par de -robustes chiens et suivis par des valets de ferme indiens, armés de -fouets interminables, les Suiliens accoururent en bandes régulières et -dociles et se distribuèrent en groupes qui, tous, allèrent s’enfermer -derrière les palissades de kraals destinés à les recevoir. - -Léopold Sourbin n’épuisait point ses étonnements. Il n’était pas au bout -de ses questions: - ---Mais, savez-vous, Monsieur Wagha-na, que tous ces animaux doivent être -d’un entretien difficile? Avec quoi les nourrissez-vous? - -L’Indien, cette fois, n’y put tenir. Il se mit à rire de bon cœur. - ---Ah! çà, Monsieur Sourbin, vous figurez-vous, par hasard, que c’est -pour l’unique agrément de les promener que nous les lâchons dans la -campagne tous les matins, et que nous les ramenons tous les soirs? - ---Alors, vous les traitez comme de vulgaires moutons? Vous les envoyez -paître, tout simplement? - ---Comme vous dites: nous les envoyons paître. Ils se nourrissent -eux-mêmes, au petit bonheur. Dame! comme disent les Bretons, ils ne font -pas de la graisse à ce régime; mais ils trouvent encore à manger, ne -serait-ce que les serpents qui pullulent en ce pays et dont vous avez pu -voir de si près un si vilain échantillon. - ---Pouah! se récria le cousin de Madeleine, vos cochons mangent des -serpents? - ---Mais oui, et c’est tout profit pour nous, puisque nous mangeons les -cochons qui nous débarrassent des serpents. - -On conversa de la sorte jusqu’à l’heure peu avancée où les voyageurs -goûtèrent la joie du repos sur de forts bons lits, n’ayant point eu, -depuis six jours, l’usage de ce meuble essentiellement utile. - -De même qu’on s’était couché de bonne heure, on se leva de grand matin. - -On assista de la sorte à l’exode des troupeaux de porcs. Puis d’autres -sons de cornes et de trompettes annoncèrent l’approche des tribus -indiennes qui venaient camper au village pour quarante-huit ou -soixante-douze heures. - -Ce fut vraiment un coup d’œil magnifique à contempler. - -Les Indiens arrivaient, tous à cheval, ayant déjà revêtu leurs manteaux -et leurs fourrures d’hiver. Quelques-uns néanmoins restaient nus jusqu’à -la ceinture, peints de couleurs diverses allant du rouge sang au chrome -clair, du vert Véronèse au bleu de cobalt. Et ce fantastique défilé -d’hommes peints, emportés au galop de chevaux de race, offrait un -spectacle unique dans le cadre de cette plaine immense, sous -l’irradiation de ce couchant de pourpre et d’or. - -A cheval lui-même devant le front du village, ayant près de lui -Cheen-Buck, O’Connor et Madeleine, Wagha-na recevait, tel qu’un roi, les -hommages enthousiastes des arrivants. - -N’était-il donc pas le roi de ces peuplades proscrites et chassées de -leurs terres familiales, ce grand Peau-Rouge dont le noble génie avait -conçu l’audacieuse pensée de rassembler en un seul faisceau tous les -fils de sa race, de leur rendre avec la liberté l’exercice de leurs -droits, de les appeler à un plus fier avenir, à de plus hautes -destinées? N’était-il pas leur roi, cet homme que l’intelligence et la -volonté, aidées de la fortune créée par elles, avaient fait l’aîné de -leur sang, presque leur père? - -En son honneur, toutes les tribus, jadis hostiles, exécutèrent une -triple cavalcade, une fantasia comparable à celles des Arabes du nord de -l’Afrique. Ce fut un jeu de cirque merveilleux qui, pendant près de deux -heures, se développa sous les yeux fascinés des spectateurs. - -Puis, lorsqu’il eut pris fin, les chefs d’abord, les simples cavaliers -ensuite, vinrent, à tour de rôle, saluer le Bison Noir. Il serra toutes -les mains, distribua des compliments, finalement retint à dîner les -quarante principaux caciques. - -Le repas se donna hors des maisons, sur la place, battue et nivelée -comme une aire de ferme. Tout autour de la table centrale, soixante -autres tables furent dressées et servies par les occupants actuels de la -station. - -Léopold Sourbin, qui avait paru assez disposé à mépriser cette cuisine -indienne, s’en pourlécha les babines, ce qui lui valut une apostrophe -piquante de Joë O’Connor. - ---Eh bien! monsieur le Français, railla le trappeur, revenez-vous un peu -de votre mauvaise opinion sur notre compte? Pour des Sauvages, nous ne -nous tirons pas trop mal d’affaire, n’est-il pas vrai? - -Il eût été difficile au personnage de ne point le reconnaître. - -L’hospitalité de Wagha-na s’exerçait, en effet, sur un pied de -générosité très large. Non seulement les mets servis sur la table des -chefs étaient apprêtés avec un art consommé, ce qui ne surprit plus -personne lorsque l’on sut que Cheen-Buck, qui en avait surveillé -l’apprêt, en qualité d’économe de l’expédition, avait poussé son amour -de l’art culinaire jusqu’à passer huit années dans les principales -villes d’Europe, et spécialement de France et d’Italie, où, comme Pierre -le Grand en Hollande, il avait voulu se former lui-même par la -pratique;--non seulement l’apparition de vins de Bordeaux, de Bourgogne, -de Chianti, de Marsala, de Madère, de Porto, d’Australie souleva des -transports d’enthousiasme, mais cet enthousiasme alla jusqu’au délire -lorsqu’on plaça sur la table douze bouteilles dont les goulots argentés -disaient assez la provenance. - ---Mes chers hôtes, s’écria Wagha-na en se levant, c’est aujourd’hui -l’anniversaire de ma fille Madeleine. J’ai tenu à le fêter avec vous. -Buvons à sa santé! - -Toutes les flûtes à champagne,--car ce détail même n’avait point été -négligé,--répondirent à ce toast. Ce fut une vraie joie pour tous ces -hommes à la nature fruste, mais généreuse, de s’unir au vœu de leur -chef. Et Léopold Sourbin, pour la première fois de sa vie ressentit -quelque chose qui ressemblait à un remords, en songeant que, naguère -encore, il formait l’abominable projet d’assassiner cette belle jeune -fille assise en face de lui. - ---A demain pour le premier passage des bisons! conclut Joë O’Connor. - - - - -VI - -UNE MARÉE VIVANTE - - -On s’éveilla comme la veille, au son des cornes. Mais cette fois, elles -ne faisaient que répondre à de lointains appels, venus des extrémités de -la plaine. En un instant tout le monde fut sur pied, et lorsque Wagha-na -souhaita le bonjour à ses amis, son premier mot fut pour leur dire: - ---A cheval, Messieurs. Les bœufs ne viendront pas nous rejoindre ici. -C’est à nous d’aller à leur rencontre. - ---A quelle distance environ? questionna Georges Vernant. - -A deux lieues à peu près, un peu plus, un peu moins. Las chasseurs de -l’autre côté nous avertissent. - -On se sépara sur l’heure des tribus qui remontaient au nord et à l’est. -Puis, la carabine au dos, le couteau de chasse à la ceinture, le lasso -enroulé sur l’arçon, on s’élança vers les horizons de l’ouest. - -Wagha-na ne s’était pas trompé. A un peu plus de cinq milles du -campement, on rencontra les premiers éclaireurs de la peuplade qui -chassait. Ils firent connaître qu’un troupeau de six cents têtes environ -avait passé la veille à quarante milles au nord, et que son approche -était signalée depuis les premières heures de l’aube. - -Toutefois une difficulté se présentait sur laquelle on n’avait pas -compté. - -L’énorme armée des bisons venait directement sur la plaine. Si elle s’y -engageait, il fallait considérer la chasse comme perdue, car, sur cet -immense espace pierreux et découvert, il serait impossible aux chasseurs -de dissimuler leur présence. Les bœufs ne se laisseraient point -approcher. - -Dès lors, il ne resterait à leurs adversaires que la maigre ressource -d’abattre à coups de fusils quelques individus isolés,--pauvre -consolation qui n’allait point elle-même sans offrir de nombreux périls. - -L’effort des traqueurs tendait donc à faire dévier la marche du troupeau -vers les prairies herbeuses dans lesquelles il devenait beaucoup plus -facile aux chasseurs de se cacher. Si l’on n’y pouvait entraîner la -masse entière, du moins essaierait-on d’en détourner un groupe, une -importante fraction. - ---Combien êtes-vous?--demanda Wagha-na au chef Sioux qui menait la -colonne. - ---Cinq cent vingt, pas un de plus,--répondit celui-ci. - ---En effet, remarqua le Bison Noir, cinq cent soixante-dix avec les -cinquante que nous sommes. C’est vraiment peu pour huit cents bœufs -sauvages! - -Ils n’eurent ni le temps ni le loisir de fournir un plus long entretien. - -Une rumeur sourde, continue, profonde, venait de s’élever au nord-ouest. - -C’était comme le bruit des grandes eaux perçu par un jour de tempête, ou -comme les clameurs d’une foule à une grande distance. Bientôt, à ces -sons confus succéda une sorte de long ronflement analogue à celui du -vent; une nuée épaisse de poussière soulevée annonça l’approche du -troupeau, précédée elle-même par une longue trépidation de l’air et du -sol. - -Et c’était vraiment une sensation étrange, troublante, se résolvant en -un sentiment de terreur mal défini. - -Soudain des mugissements, d’abord confus, puis nets et distincts, des -beuglements mêlés ou isolés, remplirent tous les échos de l’immense -plaine, et l’on put voir, à travers la poussière, déchirée çà et là, -comme un opaque rideau, une ligne noire s’avançant pleine de cris et de -tumulte. - -L’Indien se tourna vers ses compagnons. - ---Un temps de galop, Messieurs, cria-t-il. Il ne faut pas nous trouver -sur le passage du troupeau. - -En effet, ce n’était point là un danger qu’on eût le droit de braver. - -Sur cette plaine dénudée où ils ne pouvaient se laisser attarder par -aucune pâture, les bœufs allaient passer comme un ouragan, renversant, -écrasant tout sur leur passage. Il était donc urgent de prévenir leur -course et de se mettre au plus tôt à l’abri de quelque futaie, ou même -de quelque prairie herbeuse. - -Tout le monde suivit le conseil donné par Wagha-na. On lâcha les brides, -et les chevaux, qui n’avaient pas besoin d’ailleurs, d’autre stimulant -que la peur qu’ils ressentaient, partirent ventre à terre dans la -direction du sud-ouest. - -Quel était le développement du front de la ligne occupée par le -troupeau? - -C’était ce qu’on ne pouvait dire dès à présent. Mais Wagha-na, depuis -longtemps versé dans la connaissance des choses du désert, avait fait -prendre cette direction à la colonne, parce qu’il savait qu’à trois -milles environ plus au sud on rencontrerait un bois de sapins suffisant -pour entraver la charge furieuse des bisons. - -L’essentiel était de l’atteindre avant que la première vague de cette -marée vivante ne déferlât sur le point de la plaine où l’on se trouvait. - -Aussi Wagha-na donnait-il l’exemple comme il avait donné le conseil. - -Penché sur le cou de son cheval Gola, il l’animait par des paroles -encourageantes, tantôt le flattant de la paume, tantôt le fouaillant -avec l’extrémité du bridon qu’il tenait dans sa main gauche. - -Et, tout en courant, il se retournait sur sa selle et jetait de nouveaux -encouragements à sa troupe. - ---Hardi, vous autres, hardi! Poussez vos bêtes! Il n’y a pas une minute -à perdre. - -C’était véritablement effrayant, cette course à travers la prairie -aride. - -A ses côtés, l’Indien retrouvait Madeleine, écuyère consommée et -infatigable. Tout auprès d’elle, Georges Vernant, Cheen-Buck, Joë -O’Connor, allaient de la même allure rapide et sûre. Puis venait le -peloton des cavaliers venus de Dogherty et des environs, escorté par -quelques-uns des habitants du campement. Enfin, fermant la marche, -emporté par le galop vertigineux de son cheval, le même qui, -l’avant-veille, l’avait si lestement désarçonné, Léopold Sourbin suivait -fiévreusement et péniblement la colonne. - -Il n’était que temps. Le troupeau arrivait en longue ligne, pareille à -une armée en bataille. On la voyait maintenant onduler, se fermer, -s’ouvrir, fléchir sur un point, se rompre et gagner sur un autre, selon -que le terrain, médiocrement accidenté pourtant, offrait à l’immense -front un obstacle ou une déclivité. - -Et il semblait que cette ligne allât se perdre aux bornes mêmes de -l’horizon. - -Le danger était si grand que Wagha-na, inquiet pour ses compagnons, en -semblait perdre son sang-froid ordinaire. - -Il s’oubliait au point de mêler, dans ses exclamations en langue -indienne ou française, des mots de langue anglaise. - ---_Well, well!_ criait-il, piquez, piquez ferme! _All is lost!_ - -Oui, tout était perdu, si l’on ne gagnait pas, avant de subir le choc du -troupeau, la bande verdoyante des sapins que l’on voyait couper le ciel -à moitié d’un demi-mille maintenant. - -Tout à coup, en avant du gros de la troupe, une avant-garde surgit, à -peine séparée par deux ou trois cents mètres du peloton des cavaliers. - -Il y avait là vingt ou vingt-cinq mâles, des taureaux de grande taille -dont l’œil brillait, farouche et terrible, sous l’épaisse toison qui -couvrait leur encolure et leurs épaules puissantes. - -Avec un beuglement féroce, ils sortirent d’un pli de terrain et se -ruèrent en avant, les cornes basses. - ---Aux éperons! cria Wagha-na, en français cette fois. - -Les mollettes d’acier touchèrent les flancs des bêtes, dont la course -exaspérée se précipita haletante éperdue. - -Mais les taureaux chassaient à vue, et l’on sait que le bison américain -peut soutenir une lutte de vitesse contre le cheval. - -En cette circonstance, le péril était d’autant plus redoutable que, -maintenant, pour gagner le couvert, il fallait courir parallèlement à la -ligne assaillante et, par conséquent, perdre l’avance que l’on avait sur -elle. - -N’importe! C’était là un péril prévu et qui n’arrêtait point les -vaillants Canadiens. - ---Encore un quart de mille, et nous sommes sauvés! cria Wagha-na. - -Un quart de mille! - -Et les taureaux n’étaient plus qu’à cent cinquante pas de la troupe! - -Un instant, le chef eut la pensée de faire arrêter la colonne et de -fusiller à bout portant les terribles ruminants. - -Mais, qu’y aurait-on gagné? S’arrêter, c’était donner le temps au front -de bataille de gagner son avant-garde, et, en supposant que celle-ci fût -tout entière foudroyée par la décharge, ce qui n’était rien moins que -certain, c’était permettre à l’aile droite du troupeau de fermer les -issues, en débordant le bois de sapins. - -La fuite se fit donc plus rapide, plus accélérée. Les chevaux, -justifiaient la métaphore vulgaire. Ils dévoraient l’espace. - -Enfin, les Sioux, les premiers, franchirent la lisière du bois et -s’enfoncèrent sous les arbres. - -Wagha-na, Madeleine, Georges Vernant, sûrs maintenant d’atteindre -l’abri, avaient modéré leur allure. - -Tout le monde se trouva sous les branches avant que l’avant-garde des -bisons ne vînt se briser contre cet obstacle. - -Seul, l’infortuné Léopold, malgré l’énergie que déployait sa monture, -restait en retard d’une vingtaine de mètres. - -Juste en ce moment, l’un des taureaux, une bête monstrueuse, au vaste -front, armé de cornes courtes, mais acérées, se détacha du groupe et -fondit à l’improviste sur le malencontreux cavalier. - -Le Français se sentit perdu. - -Il eut l’envie bizarre, maladive, de lâcher la bride et les étriers pour -se laisser choir hors des atteintes de l’effroyable ruminant. - -Mais, avant qu’il pût mettre ce projet morbide à exécution, une lueur -rapide s’alluma sous son regard hébété, tandis qu’une détonation -éclatait à quelques pas de lui, emplissant ses oreilles bourdonnantes. - -Le bison frappé entre les deux yeux par une balle à pointe d’acier, -tomba raide mort, capotant en avant. - -En même temps, une main nerveuse saisit Léopold sous le bras et le remit -en selle, en équilibre. - ---Eh bien, mon cousin, dit une voix douce, un peu railleuse, vous voyez -que je suis encore bonne à quelque chose, et qu’il eût été maladroit de -me tuer. - -Malgré le trouble de ses esprits, Sourbin éprouva une commotion en -entendant ces paroles. - -Il se retourna. Madeleine chevauchait à son côté. Un énigmatique sourire -se jouait sur ses lèvres. - -Il n’osa l’interroger, tout plein de gratitude en même temps que de -confusion. - -C’était la première fois que la jeune fille se servait de ces mots «mon -cousin», en lui parlant. - -Cette anomalie, par elle-même, était déjà suffisamment instructive. Mais -si l’on y joignait les paroles prononcées, la leçon prenait une -signification bien autrement grave. - -Sourbin voulut parler, répondre quelque chose. Aucun mot ne vint à ses -lèvres. - -Il attacha sur sa compagne un regard vague, maladif, qui, mieux que tout -autre signe, donna à Madeleine l’intuition de l’état d’âme de son peu -intéressant «cousin». - -Au reste, ni l’un ni l’autre n’avait le temps de faire à loisir des -réflexions de morale ou de philosophie. - -Ce n’était pas tout que d’avoir gagné le bois. Il ne pouvait, en effet, -leur offrir qu’une protection essentiellement provisoire. Rien -n’empêchait les bœufs sauvages de l’envahir pour y poursuivre les -chasseurs. Mais, là, du moins, ils ne pouvaient attaquer qu’isolément, -et l’avantage restait à leurs ennemis dans cette rencontre en -tirailleurs. - -Cependant l’avant-garde du troupeau, fidèle à sa consigne, bien qu’un -instant décontenancée par le fracas de l’arme à feu et la chute d’un de -ses mâles, n’en continuait pas moins sa course à travers la plaine. Ce -n’était plus son affaire de relancer les chasseurs. Les taureaux s’en -tenaient à leur rôle d’éclaireurs. - -Les cavaliers eurent donc le temps de gagner l’intérieur des sapins, où -ils se tinrent en arrêt, attendant le passage de la troupe. - -Elle passa sans rompre sa ligne, et, pendant un moment, ce fut un -effrayant vacarme de mugissements, tandis que la terre tremblait sous -les pieds fourchus des redoutables bêtes. On voyait les taureaux guider -la masse par escouades régulières, comme auraient pu le faire des -sous-officiers de l’espèce bovine. Derrière eux se pressaient les -vaches, alourdies par leurs mamelles gonflées de lait, et les veaux -bondissant, sans s’écarter de la communauté familiale. - -Ce fut comme le mascaret de quelque fleuve soudainement gonflé par le -flux. - -Mais cette première vague dont le choc eût tout broyé, si on l’eût subi -de front, ne causa aucun dommage sur ses flancs. Il était visible que -les bœufs avaient hâte de gagner les pâturages ou, tout au moins, de -traverser cette plaine nue qui leur paraissait sans doute à eux-mêmes -semée de périls et d’embûches. - ---Ah! fit, Joë, exprimant un regret, voilà le troupeau passé! Voilà une -belle occasion perdue! - -L’un des éclaireurs Sioux répondit, en entendant cette plainte: - ---Nos frères Sioux ont du rabattre une partie du troupeau. Il y en avait -plus que cela hier matin. - ---Es-tu sûr de ce que tu dis là?--demanda Wagha-na. - ---Oui, parfaitement sûr. D’ailleurs tu ne vas pas tarder à t’en -apercevoir toi-même. - -Il disait vrai. - -Une demi-heure environ s’écoula, au bout de laquelle de nouveaux -mugissements, de nouvelles trépidations ébranlèrent l’atmosphère, -Seulement le bruit et le frémissement étaient bien moindres. En outre, -des clameurs confuses, des sons de trompes, des aboiements de chiens s’y -mêlaient, attestant, la présence des chasseurs auprès du troupeau -traqué. - ---Attention! cria Cheen-Buck, je les vois venir. - -Nos frères Sioux ne savent pas que nous sommes ici. Ils dirigent le -troupeau sur nous. - ---Qu’allons-nous faire? demanda d’une voix étranglée Sourbin, que tant -d’émotions réitérées commençaient à remplir d’épouvante. - ---Monsieur le Français, répliqua Joë O’Connor, nous allons tout -bonnement remonter à cheval et charger cette bande, afin de l’empêcher -de nous charger elle-même. - -Cela ne faisait pas précisément le compte de Léopold qui, en fait de -chasses au buffle, estimait qu’il en avait assez vu jusqu’ici et ne -demandait pas mieux que de se remettre à des occupations moins -champêtres. - -Cependant, il fit contre fortune bon cœur et, quoique légèrement -endommagé par les galops effrénés de ces derniers jours, enfourcha de -nouveau sa bête avec une résignation mélancolique que celle-ci semblait -partager. - -Cela inspira même à Joë un mot pittoresque, quoique assez méchant: - ---Vous avez là un assez joli poulet d’Inde, fit-il en caressant le -cheval: Il commence à se faire à votre méthode. - -Sourbin n’eut pas le loisir de relever cette épigramme. - -La colonne du Bison Noir sortait du bois, prête à donner la main aux -chasseurs Sioux. - ---Venez avec nous, mon cousin, dit Madeleine, sans aucune malice cette -fois dans le ton. Il vous est permis de faire usage de la carabine. - ---N’en faites-vous donc pas usage vous-même?--questionna l’aventurier. - ---Non, répondit-elle en riant, ce ne serait pas absolument correct. - ---Il me semble pourtant que tout à l’heure... - ---Tout à l’heure, nous ne chassions pas. C’est nous qui étions chassés. -Et puis, vu la position critique où vous vous trouviez, j’ai cru pouvoir -déroger aux règles ordinaires de la chasse aux buffles. - -Elle riait en disant cela, mais ce rire parut à Sourbin moins cruel que -le persiflage d’O’Connor. - ---A propos, fit-il, et ce bœuf que vous avez tué? Est-ce que nous -n’allons pas le ramasser? - ---Rassurez-vous. Nous le ramasserons tout à l’heure, avec les autres. - -Et la gracieuse amazone, rendant la bride à sa monture, s’élança à la -rencontre des cavaliers indiens qui accouraient brandissant le lasso ou -les _bolas_, deux boules de fer creux reliées entre elles par une -courroie d’une solidité à toute épreuve. - -Le troupeau détourné était de cent cinquante têtes environ, parmi -lesquelles une dizaine de mâles tout au plus. Le reste, vaches et veaux, -affolés par la vue des assaillants, s’enfuyaient dans toutes les -directions, pêle-mêle, n’ayant plus rien de la superbe ordonnance du -gros de la troupe. - -La chasse ne commençait guère qu’en ce moment. Trois ou quatre des -moindres animaux, tout au plus, avaient été déjà capturés à la manière -accoutumée. Par déférence pour Wagha-na, et aussi par une émulation -légitime, les Indiens ne voulaient accomplir leurs véritables exploits -que sous les yeux de l’homme illustre qu’ils tenaient à juste titre pour -le restaurateur de leur indépendance, qu’ils nommaient avec -reconnaissance le «Père» de leur race. - -Alors commencèrent devant les yeux émerveillés du Bison Noir ces -prouesses superbes qui font de la chasse aux bœufs sauvages l’un des -spectacles les plus émouvants que l’œil humain puisse contempler. - -Les Indiens s’étaient divisés en une vingtaine de groupes dont l’effort -convergent tendait à rompre le faisceau des ruminants et à disperser -ceux-ci, en les poussant par bandes séparées vers le bois de sapins. - -Comme s’ils avaient eu conscience du piège que couvrait cette manœuvre, -les animaux se pressaient les uns sur les autres, non sans perdre en -chemin un des leurs demeuré en retard et qui était tout aussitôt -circonvenu par les chasseurs. - -Celui-ci fuyait au hasard, poursuivi à grands cris par les Indiens. -Puis, au moment où, perdant toute prudence, la bête fonçait sur l’un de -ses persécuteurs, celui-ci se dérobait adroitement, tandis que plusieurs -autres accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux. - -Alors le plus rapproché déployait le lasso et après l’avoir fait tourner -deux ou trois fois au-dessus de sa tête, lançait au loin le cercle à -nœud coulant. Il venait s’abattre sur la crinière de l’animal et, -resserré sur-le-champ par l’élan furieux du cheval, donnait au bison une -secousse si brusque que celui-ci généralement s’abattait à moitié -étranglé. - -Avant qu’il n’eût le temps de se relever, un autre chasseur était sur -lui et, d’un seul coup de tomahawk, lui tranchait les tendons des jambes -postérieures, le réduisant ainsi à l’impuissance de se mouvoir. - -Une vingtaine de bêtes furent prises ainsi en quelques minutes. - -Mais le chiffre convenu d’avance, celui qui devait fournir aux Sioux -leur provision de viande pour l’hiver, était de cent têtes, sans parler -des jeunes bovidés que l’on emmènerait captifs aux campements, afin de -renouveler le troupeau captif des vaches laitières. On avait donc encore -beaucoup à faire pour achever le nombre. - -Le noyau central, encore gros de cent trente bêtes, refusait de se -disperser, et les Indiens, emportés par leur audace excessive, se -voyaient fréquemment contraints de se dérober à une charge inattendue du -troupeau. - -Tout à coup, celui-ci, pris d’une panique imprévue, après avoir fourni -dans la plaine une course effrénée, fit tête sur queue et, servant trop -bien cette fois les intentions des chasseurs, se mit à fuir en masse -dans la direction du bois. - -Trop bien, en effet, car si, sous le couvert, les bœufs ne pouvaient se -mouvoir aussi aisément que dans la plaine, il y devenait également plus -difficile aux Indiens d’y manœuvrer à cheval. - -Et, cependant, les audacieux Sioux n’hésitèrent pas à s’engager sous les -sapins, à la suite de leur proie qui fuyait. - -Encore une vingtaine de vaches et six ou sept veaux furent pris dans -cette poursuite. - -Mais, dès lors, la chasse était manquée, à moins que l’on ne s’acharnât -derrière le troupeau. - -Or, celui-ci avait pris la direction du sud-ouest, une direction -dangereuse, d’abord parce que les fuyards pouvaient entraîner fort loin -les chasseurs, ensuite parce qu’elle les rapprochait des montagnes où -les fauves étaient à redouter. - -Wagha-na rassembla sur l’heure le conseil des chefs, et le tint sans -faire halte, au grand trot des chevaux. - -Il lança tout un escadron de cent vingt hommes pour tourner le bois et -tâcher de rabattre le troupeau, s’il en était temps encore. Devant la -menace de perte, on décida qu’exceptionnellement il serait fait usage -des armes à feu. - -Hélas! Toutes ces mesures ne donnèrent que de piètres résultats. - -Lorsque, à cinq heures du soir; la nuit étant déjà presque faite, on -releva les corps gisant dans la plaine, on n’en compta que -quarante-neuf, en y comprenant le taureau abattu par Madeleine Kerlo. On -avait pris, en outre, treize veaux de tout âge. - -C’était misérable. C’était pour la pauvre tribu la menace d’un hiver -cruel, réduit à la ration, et cela précisément en une année où, par une -protection visible de Dieu, la population s’était légèrement accrue. - ---Non, s’écria vivement Wagha-na, il ne sera pas dit que nous -abandonnons ainsi la poursuite. Faisons halte un instant. Les bœufs ne -peuvent pousser bien avant. Nous allons dormir jusqu’à trois heures du -matin et, à ce moment-là, nous reprendrons notre course jusqu’à ce que -nous ayons retrouvé nos fuyards. - -On obéit à la lettre à cette sage prescription. Les tentes furent -dressées. Madeleine et son père adoptif reçurent leurs amis habituels -autour d’un thé accompagné de punch. Puis on alluma un brasero que l’on -garnit de charbon emporté de Dogherty par le toujours précautionneux -Cheen-Buck. Alors la conversation s’engagea sur le pied de l’intimité, -car Léopold Sourbin, harassé de fatigue, avait demandé la permission de -ne point perdre un instant de sommeil. Depuis dix jours qu’il était le -commensal de Wagha-na, il avait vu ses forces et son courage soumis à de -formidables épreuves. - ---Chef, interrogea brusquement Joë O’Connor, les Indiens viennent de -m’apprendre une chose qui m’inquiète un peu. - ---Quoi donc? répondit indifféremment le Bison Noir. - ---Ils ont rencontré, en passant au campement, deux voyageurs à cheval -qui paraissaient nous suivre. Au signalement qu’ils en donnent, j’ai cru -reconnaître les deux vilains oiseaux que nous avons mis à la porte de -Dogherty. - -Wagha-na se mit à rire. - ---Toujours soupçonneux, vieux Joë. Que veux-tu que ces faces de Yankees -viennent faire dans nos solitudes du nord-ouest? - ---C’est précisément parce, qu’ils n’y ont rien à faire que je me méfie -de leur présence, répliqua l’Irlandais. - -L’Indien parut un instant soucieux. Ses sourcils se rapprochèrent -violemment et il s’abandonna à une sombre méditation. - -Puis, jugeant peut-être qu’il n’y avait pas lieu de prêter plus -d’attention aux propos de Joë, il murmura: - ---Bah! Qu’avons-nous à faire avec ces hommes? Laisse-les venir, et -s’ils nous ennuient, eh bien!... - -Il n’acheva pas. S’enveloppant d’un large manteau de fourrure, il donna -le premier l’exemple du sommeil. - - - - -VII - -LES MONTS ROCHEUX - - -Il faut croire que les bœufs poursuivis par Wagha-na et ses chasseurs -étaient des bêtes endiablées, car, pendant huit jours encore, ils -entraînèrent les chasseurs dans les prairies du sud-ouest. Si bien que -l’on atteignit en même temps le pied des montagnes Rocheuses et les -frontières de la Californie. - -Par bonheur, cette poursuite n’avait point été infructueuse. Les Sioux -avaient pu parfaire le chiffre d’animaux, tant tués que pris, qu’ils -avaient jugé nécessaire à leur consommation hivernale. - -Aussi le jour où le centième buffle eut été abattu, leurs chefs, -d’accord avec Wagha-na, arrêtèrent sur l’heure la marche en avant. On -dressa les tentes. Un banquet de fête réunit tous les membres de -l’expédition et l’on décida que, dès le lendemain, à l’aube, on -prendrait le chemin du retour. - -Aussi bien l’automne froid et brumeux s’annonçait-il menaçant. Les -chaînons les plus bas se montraient déjà couverts de neiges précoces. Il -fallait redouter le déchaînement des vents du nord qui, dès la fin -d’octobre, glacent les campagnes et répandant au loin leur souffle -mortel. - -Mais ce n’était là que le moindre des motifs. Il en était un plus grave -qui déterminait Wagha-na. - -On touchait à la frontière américaine, et, outre la haine implacable que -le cœur de l’Indien nourrissait contre les oppresseurs de sa race, il -détestait plus spécialement cette population mêlée, bâtarde, qui occupe -surtout les États nouveaux de l’Union: Texas, Colorado, Sacramento, les -districts de la Californie et du Montana, population qui joint à la -dureté du Saxon la férocité native des descendants des conquérants -espagnols. - -Il savait que ces frontières sont insuffisamment gardées, sur leur -immense ligne de développement, par les faibles garnisons qu’y placent, -en des forts mal reliés entre eux, les autorités canadiennes. Il savait -que, pour éviter à la mère-patrie des conflits incessants, celles-ci -ferment trop souvent les yeux sur les quotidiennes violations du -territoire britannique par les bandes armées des chercheurs d’or et des -émigrants américains. - -Or, plusieurs motifs justifiaient les appréhensions de l’Indien et lui -dictaient une marche rétrograde. - -Le lendemain même du jour où Joë O’Connor avait exprimé ses craintes au -sujet de la réapparition des deux inquiétants personnages, Ulphilas -Pitch et Gisber Schulmann se montrèrent sur les derrières des chasseurs. - -Ce retour s’expliquait aisément. - -Les deux coquins, en quittant Sourbin, avaient rejoint par le plus court -les tronçons de voies ferrées, qui reliaient entre elles les cités du -Bas-Canada. Une seule journée leur avait suffi pour s’assurer que -Madeleine Jean était bien la fille du Breton Kerlo. Il ne s’agissait -donc que de supprimer celle-ci pour faire retomber son héritage aux -mains de Léopold Sourbin, et il est à croire que Pitch avait acquis sur -ce dernier des droits suffisamment précis pour ne lui laisser aucun -doute sur l’issue de l’entreprise au sujet de ses propres intérêts. - -Une fois munis du document nécessaire, les deux coquins étaient revenus -sur leurs pas. - -A Dogherty, où ils ne demandaient plus le séjour, on n’avait fait aucune -difficulté de leur apprendre que Wagha-na et ses hôtes avaient pris le -chemin du nord-ouest. Là, encore, après avoir doublé les étapes, ils -avaient dû changer leur itinéraire et suivre les chasseurs du côté des -frontières californiennes. - -Car il leur fallait, au plus tôt, rattraper Léopold Sourbin. - -Ils avaient, en effet, le soupçon que celui-ci travaillait de plus en -plus pour son seul compte, qu’il cherchait à s’affranchir d’une -complicité dangereuse et inutilement compromettante. - -Moins que jamais Pitch et Schulmann entendaient rendre à Sourbin sa -liberté. - -Sourbin, en effet, était l’auxiliaire indispensable. Il pouvait se -passer d’eux, non eux de lui. Leur effort se fût dépensé en pure perte, -si ce précieux intermédiaire entre eux et les millions de Madeleine leur -eût fait défaut. - -Or Pitch et Schulmann avaient joué leur va-tout sur ce coup de dés. - -Leurs chevaux étaient surmenés et ils voyaient approcher le moment où -leurs bourses seraient vides. - -Il y avait donc urgence absolue à atteindre leur complice, devenu leur -instrument. - -D’ailleurs Schulmann, l’homme des actions rapides, était décidé à ne -point traîner les choses en longueur. Puisqu’on se trouvait en plein -désert, les occasions ne pouvaient manquer d’en finir avec les -difficultés de la situation. Le coup de fusil d’un maladroit peut tuer -aussi aisément un homme qu’un animal. - -L’essentiel était de se faire admettre au nombre des chasseurs, ou, du -moins, de s’y faufiler, à titre de chasseurs indépendants, afin de -mettre à profit la première occurrence qui mettrait Madeleine à portée -de sa carabine. - -Ulphilas, à vrai dire, blâmait cet empressement opiniâtre. - ---Vous avez tort, ne cessait-il de répéter à l’Allemand, de mettre tant -de confiance en vos forces. Outre qu’il peut se rencontrer parmi ces -sauvages des hommes d’une vigueur égale, sinon supérieure à la vôtre, -ils possèdent sur vous l’avantage d’être rompus à des exercices violents -auxquels, permettez-moi de vous le dire, Gisber, vous me paraissez à peu -près étranger. En sorte que, si votre balle s’égare en chemin, les leurs -ne suivront pas la même voie. Et je ne parle pas d’autres armes non -moins dangereuses, mais beaucoup plus sûres que le fusil. - ---Quelles armes? demanda Schulmann, affectant la plus hautaine -indifférence. - ---Hé! mon cher, répliqua Pitch, qui se mit à persifler, vous n’attendez -pas, j’imagine, que je vous en fasse une nomenclature détaillée. Vous -les connaissez mieux que moi et n’avez que l’embarras du choix entre ces -instruments, plus désagréables les uns que les autres: flèches, lances, -poignards, tomahawks. - -L’inconvainquable Gisber se borna à hausser les épaules dédaigneusement. - -Ce fut avec ces dispositions également hostiles, mais peu d’accord sur -le choix des moyens et leur opportunité, que les deux bandits -rejoignirent la colonne des chasseurs de bisons. - -Ils ne s’étaient point attendus à en trouver un pareil nombre. - -Ce leur fut une première déception qui leur fit faire la grimace. - -Leur second ennui fut de se voir reconnus à la première rencontre. - -Wagha-na s’approcha d’eux avec un sourire ironique et, après avoir pris -des nouvelles de leur santé, leur demanda s’ils étaient venus dans -l’intention de prendre part à la chasse. Sur leur réponse affirmative, -il ajouta: - ---Eh bien! Messieurs, la terre est grande et la prairie aussi. Il y a -place pour tout le monde sous le soleil. Je vous souhaite une promenade -agréable et d’heureux coups de fusils. - -C’était, en termes polis, leur signifier leur congé. - -Gisber Schulmann dut avaler sa rage avec sa salive. L’occasion semblait -lui échapper. - -D’autant plus qu’il fallait à tout prix informer Léopold Sourbin. -Celui-ci, à la vue de ses complices, était devenu, tout à tour, très -rouge et très pâle, et ces aspects de son visage n’avaient point échappé -aux yeux sagaces qui le surveillaient. - -Ulphilas joua sa dernière carte: - ---Gentlemen, demanda-t-il, n’y a-t-il pas, parmi vous, un Français du -nom de Sourbin? - -C’était là, assurément, une souveraine maladresse. Le Yankee aurait dû -supposer que ceux qu’il s’efforçait de tromper étaient déjà plus ou -moins au courant des visées du Français, surtout si celui-ci avait fait -connaître ses intentions au sujet d’un mariage possible avec sa cousine. - -Mais le but que visait Pitch n’était point tant d’en imposer à Wagha-na -que de faire connaître à Léopold lui-même qu’on ne le perdait point de -vue et, conséquemment, que, s’il cherchait à se dérober à ses -engagements envers ses deux ex-associés, on saurait lui rappeler cet -importun souvenir. - -A cette question ainsi posée, le Bison Noir répondit sérieusement en -rappelant ledit Léopold: - ---Monsieur Sourbin, dit-il, voici deux Messieurs qui paraissent vous -connaître et qui désirent vous parler. - -Très troublé, le cousin de Madeleine sortit, à contrecœur et les -sourcils froncés, des rangs de ses hôtes et s’avança vers les deux -aventuriers sans céler sa mauvaise humeur. - -Il était dans l’obligation de se montrer froid envers eux, sous peine de -donner prise aux soupçons. - -Il toucha donc à peine le bord de son chapeau de feutre mou en abordant -Pitch. Quant à Schulmann que, d’ailleurs, il connaissait à peine, il -affecta de ne point le voir. - -L’Allemand n’avait point à se plaindre de ce manque d’égard, étant -lui-même le plus malotru des hommes. - -Quant à Ulphilas, il prit la chose avec son ordinaire placidité: - ---_All right!_ Monsieur Sourbin. Je trouve très bien que vous feigniez -de nous être étranger. Comme cela, personne ne pourra croire que nous -nous entendons pour poursuivre un bénéfice commun. - -La phrase était habilement faite. Elle ramenait tout de suite le -Français à la mémoire de son pacte. Mais elle eut le don de porter -violemment sur les nerfs de celui-ci. - ---Hé! monsieur Pitch, réclama-t-il, vous en parlez trop souvent et -surtout trop à l’aise de ce bénéfice commun. - -Engagée sur ce ton, la conversation ne pouvait être aimable. - -L’Américain, dès qu’il se vit en tête, répliqua avec non moins -d’aigreur. Ce que voyant, Léopold poussa son cheval et s’éloigna du gros -des chasseurs, afin que le bruit des paroles échangées ne pût parvenir -jusqu’à eux. - -Mais s’il évita leurs oreilles, il ne parvint pas à éluder leurs -regards. - -Ces yeux d’hommes des grandes plaines peuvent rivaliser avec ceux des -faucons et des aigles. Ils suivirent donc à distance l’expression -mimique des gestes, et s’ils n’en pénétrèrent pas tout le sens, du moins -comprirent-ils qu’entre ces trois blancs venus de régions différentes, -les relations étaient plus étroites qu’ils ne voulaient l’avouer. - -Wagha-na appela à lui Cheen-Buck et O’Connor. - ---Vieux Joë, dit-il, si je ne t’ai pas répondu l’autre soir dans la -tente, ce n’était pas que je blâmasse tes soupçons. Mais je ne voulais -point alarmer inconsidérément Madeleine. Maintenant, je sais ce que je -voulais savoir. Nous pouvons donc causer à notre aise. - -Et, comme les deux compagnons tendaient l’oreille, il poursuivit: - ---Désormais, jusqu’à la fin de la chasse, vous emmènerez Madeleine à -l’autre extrémité de la colonne. Vous vous tiendrez sans cesse à ses -côtés. Vous veillerez à ce qu’elle ne se trouve jamais à proximité de -ces deux coquins, pas même à portée de fusil. - -Une véritable stupeur se peignit sur les traits des deux hommes. - -Le Bison Noir comprit qu’il devait entièrement s’ouvrir à ses amis de -ses craintes et de ses projets. - -Alors, il leur rappela le crime accompli vingt ans plus tôt par le père -de ce même Léopold Sourbin, et leur expliqua le danger qui menaçait la -jeune fille. Elle disparue, c’était au fils de l’assassin que revenait -la fortune. - -Joë et l’Indien n’étaient pas gens à s’embarrasser de casuistique. - -Wagha-na le vit bien dès leurs premières paroles. - ---Jean, dit tranquillement O’Connor, parlant avec la familiarité d’une -vieille affection, à votre place, je n’aurais pas tant de scrupules. -Puisque ces hommes sont trois coquins, je les tuerais tous les trois. - ---Hum! fit Wagha-na, qui ne put s’empêcher de rire, le moyen est -radical, mais un peu vif. - ---Je partage l’avis de Joë, appuya Cheen-Buck. - -Le chef fit alors connaître à ses auditeurs les raisons pour lesquelles -il ne professait pas leurs sentiments. Certes, il n’avait aucune -confiance dans le Yankee, pas plus qu’en son compère l’Allemand. Mais il -jugeait Léopold meilleur que son père et ses associés, sans que, -pourtant, cette opinion plus favorable allât jusqu’à l’estime du -personnage. Il suffisait donc d’écarter ce dernier, de lui signifier son -congé, sans qu’il fût nécessaire de le supprimer. - -Lorsque Wagha-na fit connaître les prétentions de Sourbin à la main de -Madeleine, c’est-à-dire à son héritage, un rire convulsif secoua ses -deux interlocuteurs. O’Connor éclata: - ---En vérité, j’aimerais mieux, à mon âge, contracter mariage avec la -plus laide _squaw_ du pays des Apaches que de laisser ce polisson entrer -dans la tente de notre fée. - ---Et moi, ajouta Cheen-Buck, je consens à faire toute ma vie la cuisine -pour les Yankees, si notre fée accorde seulement un regard d’attention à -cet affreux drôle. - -Wagha-na partagea leur hilarité et leur confia de nouveau la mission de -veiller sur Madeleine. D’ailleurs, il avait pris le soin d’en informer -la jeune fille qui ne mit aucun obstacle à cette mesure de précaution. - ---Une balle de carabine est vite venue,--avait dit sentencieusement -l’Indien. - -Il était donc naturel que, proche la frontière américaine, Wagha-na -redoublât de prudence et se tînt sur le qui-vive. - -Or, le lendemain du jour où le dernier buffle avait été abattu, on -s’aperçut, au camp, que les deux compagnons Ulphilas Pitch et Gisber -Schulmann qui, jusque-là, s’étaient laissé voir chaque jour, avaient -définitivement disparu. - ---Qu’augurez-vous de cela? demanda le Bison Noir à ses conseillers -habituels. - ---Je n’en augure rien de bon, répliqua Joë O’Connor. - ---Ils ont sans doute passé la frontière, ajouta Cheen-Buck. - -Wagha-na hocha la tête. - ---Oui, ils ont passé la frontière, et c’est là justement qu’est le -danger. Il existe, si je ne me trompe, un règlement particulier des -États de l’Ouest qui interdit aux Indiens réfractaires de s’approcher à -plus de trois milles des limites. Or, nous n’en sommes pas à un mille. -Je gagerais que ces coquins sont allés prévenir la garnison de quelque -poste et que nous allons avoir sur les bras toute une compagnie de -volunteers Riflemen. - ---Ils passeraient la frontière eux-mêmes, en ce cas, s’écria Vernant, -présent à l’entretien. Ce serait une violation flagrante de territoire. - ---Oh! ce n’est pas ce qui les gêne! ricana Cheen-Buck. - ---Mais nous serions dans le cas de légitime défense? - ---Cela ne nous empêcherait pas de recevoir leurs balles, mon cher -enfant, fit tristement Wagha-na. Et nous n’en aurions aucun profit. Le -gouvernement du Dominion se garderait bien de faire droit à notre -plainte. Le Canada n’est point encore assez fort pour lutter contre ses -puissants voisins, et l’Union suscite toutes les occasions de conflit -pour agrandir son territoire au détriment du nôtre. - -Et, avec un soupir, il ajouta: - ---D’ailleurs, nous sommes Indiens et, en majeure partie, catholiques. -Nous n’avons pour nous que la population d’origine française, qui -s’accroît beaucoup trop vite pour ne point porter ombrage au Saxon -jaloux. Or, celui-ci est partout le même, et peu importe qu’il habite en -deçà ou au delà du Saint-Laurent et des lacs. - -Tout le monde se rendit à la justesse de ces remarques, et l’ordre de -retraite immédiate fut aussitôt donné. - -Toutefois, comme la contrée était sillonnée par le passage -d’innombrables gibiers à poil et à plumes regagnant les régions plus -chaudes du midi, Wagha-na consentit à ce que la retraite s’opérât par -les montagnes. - -On s’engagea donc sur la montée de la chaîne. - -Les monts Rocheux, qui commencent au Mexique pour se terminer à -l’archipel fragmenté des Aléoutiennes, ainsi que les vertèbres d’une -immense épine dorsale, ne sont que la continuation le long du Pacifique, -et à travers le continent Nord-Américain, de la puissante chaîne des -Andes. De même que les Cordillères soutiennent tout le triangle -méridional, les montagnes Rocheuses, avec leurs divers noms espagnols -qu’elles ont conservés, malgré la conquête Anglo-Saxonne, supportent à -l’est l’immense développement de plaines qui durent émerger des eaux le -jour où l’Atlantide, célébrée par Platon, disparut dans les gouffres -glauques. - -Elles comptent, au nombre de leurs pics, de moyenne hauteur, des volcans -en pleine activité dont un seul, le mont Saint-Élie, appartient à -l’Amérique Russe, aujourd’hui rachetée par les États-Unis, et les -autres, Chimborazo, Jorullo, Popocatepeltl, se trouvent disséminés sur -les contreforts californiens et mexicains. - -Le reste de la chaîne, à peu près inexploré, possède, çà et là, quelques -orifices ignivomes et de nombreuses sources d’eau chaude, des geysers, -des puits de naphte et de bitume. Le royaume du feu n’est guère éloigné -de la croûte terrestre en cet endroit. - -Celle-ci justifie le nom qui a été donné à la longue extumescence des -roches pyrogènes. - -La chaîne, en effet, est la plus sinistre, la plus tourmentée qui se -puisse voir. - -Nulle part ailleurs, les secousses du globe n’ont amoncelé pareil chaos -de ruines plutoniennes. Ce ne sont que blocs géants, entassés pêle-mêle -en d’invraisemblables équilibres, que cassures vives et tranchantes, que -déchirures béantes. - -Ce fut dans ce dédale de blocs éboulés que s’engagea la colonne. - ---Du moins,--avait dit Wagha-na,--si la fantaisie vient aux Yankees de -nous attaquer sur notre propre territoire, serons-nous en mesure de nous -défendre. - -Il donna donc le conseil aux Sioux de renvoyer en avant la majeure -partie de leur troupe. - -Ce conseil fut ponctuellement suivi. Il ne resta guère que cent ou cent -dix hommes autour des quarante compagnons du Bison Noir, et ceux-ci -s’élancèrent en avant sur les versants de la montagne. - -On monta sans arrêt jusqu’à un niveau de deux mille mètres, à travers -d’âpres vallées, de sombres gorges qu’éclairait, de temps à autre, la -brusque apparition d’un site plein de verdure lumineuse. On franchit des -torrents impétueux, des chutes pleines de fracas et d’épouvantes. On -atteignit ainsi une sorte de ligne de faîte sur laquelle bêtes et gens -purent enfin assurer leurs pas. - -Et, chemin faisant, ainsi qu’on l’avait prévu, il y eut de beaux coups -de fusil. - -Dans une seule matinée, Vernant, O’Connor, Sheen-Buck et une vingtaine -d’Indiens, rapportèrent au campement provisoire plus de quatre-vingt-dix -hérons ou grues couronnées, ce qui fournit à la colonne deux succulents -repas. Le lendemain, les mêmes carabines, chargées à plomb, cela va sans -dire, abattirent deux cent cinquante têtes de canards sauvages, surpris -dans les joncs d’un lac aux eaux glacées. Le troisième jour, ce fut un -véritable massacre de perdrix grises, de cailles, de vanneaux, et -Léopold Sourbin, qui s’était mis de la partie, compta trente-deux pièces -pour son propre compte. - -Le cousin de Madeleine ne s’était jamais vu à pareille fête. - -Aussi insista-t-il avec les Indiens auprès de Wagha-na, afin que l’on -prolongeât de quelques heures le séjour en cette terre de promission. - -Le Bison Noir fit d’abord un assez froid accueil à cette demande. Tout -lui conseillait la prudence, et, si l’on s’était rejeté plus à l’ouest -dans la montagne, on n’était point encore sorti de la limite de trois -milles assignée aux courses Indiennes par les conventions -internationales. - -Il avait donc hâte de se mettre entièrement sous le couvert de la plus -stricte légalité. - -Mais les prières des Indiens furent si pressantes qu’il se laissa -ébranler dans sa méfiance. - -De plus, ses yeux, en interrogeant le visage de Sourbin, n’y démêlèrent -aucune arrière-pensée. S’il y avait un complot ourdi par les deux -coquins Pitch et Schulmann, il était patent que le cousin de Madeleine -n’y entrait pour aucune part. - -Wagha-na permit donc de prolonger d’un jour l’étape dans la montagne, -mais à la condition qu’on se porterait, dès ce délai écoulé, d’un mille -de plus au nord du point où l’on venait de s’arrêter. - -Les chasseurs, joyeux, s’élancèrent dans toutes les directions. - -Madeleine, emportée par son ardeur de chasseresse, réclama à son père -adoptif l’usage de sa liberté. - -Après quelques instants de résistance, Wagha-na céda sur ce point comme -il avait cédé sur l’autre, mais en renouvelant à Joë et à Sheen-Buck ses -recommandations des jours précédents. - -Lui-même, accompagné de Georges Vernant, suivit de très près la colonne -à laquelle s’était jointe Madeleine. - -Celle-ci était composée des plus braves ou, pour mieux dire, des plus -aventureux parmi les Indiens. - -Elle s’élevait au chiffre restreint d’une dizaine de chasseurs, que la -présence de Madeleine, de Sheen-Buck et d’O’Connor portait à treize, -nombre de mauvais augure, ainsi que le fit remarquer Léopold Sourbin en -personne. - ---Eh bien!--dit Wagha-na, en riant,--joignez-vous à eux; vous serez -quatorzième. - -Depuis quelques jours, en effet, les sentiments de l’Indien à l’égard de -Léopold avaient changé. - -Depuis longtemps il l’observait et il était arrivé à cette conclusion -que le fils de l’assassin d’Yves Kerlo n’était point une nature -foncièrement perverse. En outre, soutenu par l’espoir d’épouser sa -cousine, l’aventurier était le premier intéressé à la conservation de -celle-ci. Nul gardien ne pouvait donc être plus vigilant que lui. - -Mais, pour répondre au regard étonné que lui adressa Vernant, il lui -expliqua les motifs de sa conduite. - -Il ajouta: - ---Au surplus, le proverbe français ne dit-il pas: «Deux sûretés valent -mieux qu’une»? Pour nous y conformer, mon cher Georges, nous allons -surveiller nous-mêmes ce surveillant intéressé. - -Et, suivi du jeune homme, il se rapprocha vivement du groupe des -chasseurs. - -Ceux-ci, après avoir gravi une pente fort raide, s’étaient rassemblés -sur une sorte de plateau, après lequel commençait une longue descente -plus raide encore, longue d’un mille environ, au bout de laquelle, dans -le creux d’une exquise vallée, scintillait un lac aux eaux bleues et -limpides. - -Sur les bords de ce lac, un véritable troupeau d’antilopes pâturait à -son aise. - -Attirés par ce spectacle, les chasseurs, Madeleine en tête, avaient -descendu la pente au galop. - -Soudain, comme ils atteignaient à leur tour le plateau, Wagha-na et -Georges les virent revenir sur leurs pas, donnant les signes d’une vive -terreur. - - - - -VIII - -LES GRIZZLYS - - -Que se passait-il donc de l’autre côté du versant? - -Ni Georges, ni le Bison Noir n’eurent la patience d’attendre qu’on les -rejoignît. - -Poussant vivement leurs chevaux, ils atteignirent les fuyards. D’un -mouvement nerveux, Wagha-na saisit par la bride le cheval le plus -rapproché et, interrogeant le cavalier avec une sorte de violence: - ---Que se passe-t-il donc?--demanda-t-il.--Êtes-vous tous des lâches, où -avez-vous été pris d’une folie soudaine? - -L’Indien, honteux, mais tout tremblant d’émotion, trouve à peine la -force de répondre: - ---Grizzlys. - -Ce mot, si plein d’une signification terrible, suffisait à expliquer la -panique. - -Sans en entendre davantage, Wagha-na et Georges continuèrent à descendre -l’effroyable pente. - -Ce qu’ils virent alors aurait dû les glacer d’effroi si leurs cœurs -eussent été capables de crainte. - -Le dangereux sentier du versant, presque au point où il débouchait dans -la vallée, s’engageait entre des roches éboulées formant de chaque côté -comme une muraille, haute de six à sept mètres. C’était là un véritable -défilé, long de deux cents toises, la plus naturelle et la mieux -disposée des embuscades et qui, par un temps de guerre, eût pu fournir à -des soldats, retranchés derrière ces parapets, la plus inexpugnable des -défenses. - -Or, sur les pierres de ce double rempart, apparaissaient, descendant -avec précautions de roche en roche, six ours gris de taille gigantesque, -qui n’étaient peut-être, eux-mêmes, que l’avant-garde d’une armée. - -Ils s’étaient évidemment embusqués sur ce point afin d’y surprendre les -antilopes. - -L’arrivée des cavaliers, en troublant leur embûche savamment ourdie, les -avait mis en fureur, et, maintenant, c’était à ces fâcheux inattendus -que s’en prenait leur rage. - -La situation était vraiment terrible. - -Les Indiens qui escortaient Madeleine avaient, pour la plupart, aperçu -le danger avant de s’engager dans l’étroit corridor des roches. Ils -avaient donc arrêté leurs bêtes et rétrogradé. Leurs cris et leurs -signaux étaient parvenus trop tard aux sept qui avaient franchi le -périlleux passage. - -A cette heure, ceux-ci ne devaient plus songer à battre en retraite par -le même chemin. - -Six ours grizzlys suffiraient à arrêter une compagnie de voltigeurs. Que -pouvaient donc contre eux une poignée de cavaliers qui auraient eu à -soutenir un choc presque individuel? - -L’ours gris est, en effet, l’un des animaux les plus redoutables de la -création; et les trappeurs américains le tiennent pour beaucoup plus -terrible que le lion ou le tigre. A la vérité, il n’a pas, comme les -grands félins de l’Afrique et de l’Asie, le ressort d’acier qui les fait -bondir et rend leur choc irrésistible; il ne peut grimper aux arbres -comme le léopard et la panthère. Mais il possède une effroyable vigueur -et, debout sur ses pattes de derrière, il peut saisir la tête d’un -cheval. On en a vu arrêter des bisons mâles à la course en les -étreignant de leurs énormes bras. - -Longs et maigres, ils mesurent souvent trois mètres cinquante du museau -à la naissance de la queue. Leurs os saillants, leurs larges poitrines, -leurs gueules monstrueuses, leurs yeux sanglants ajoutent encore à la -terreur qu’ils inspirent. - -Ce n’est pas tout. Comme tous les plantigrades, les grizzlys ont «la vie -dure». Quelques-uns ont lutté avec courage bien que percés de plus de -dix-huit balles. Et ce qui contribue à rendre plus fâcheuse leur -rencontre, c’est la rapidité de leur course. Ils peuvent, en effet, -suivre un cheval au trot. Tout homme à pied est perdu, s’il se fie à la -vitesse de ses jambes. Plus que contre tout autre fauve, il doit -conserver son sang-froid afin de ne point perdre la balle qu’il lui -destine et qui ne le tue qu’en frappant entre les yeux ou au défaut de -l’épaule. - -Tels étaient les effrayants animaux avec lesquels Madeleine et ses -compagnons allaient se trouver aux prises. - -Encore si, pour revenir, ils avaient trouvé le chemin libre! - -Mais, outre que la retraite leur était coupée, le chemin horrible, -montueux, glissant, semé de rocailles, n’aurait pas permis aux chevaux -d’y soutenir une allure rapide. Il était déjà presque fabuleux que la -petite troupe eût pu descendre sans encombre une côte aussi déclive. - -Ils ne pouvaient donc que fuir dans l’autre direction, c’est-à-dire vers -la vallée et le petit lac où, naguère, s’abreuvaient les cerfs dont la -vue avait surexcité leur ardeur cynégétique. - -Mais cette vallée elle-même, leur offrait-elle un refuge assuré? - -De la place où ils se trouvaient, Wagha-na et Georges ne pouvaient s’en -rendre compte. Et quant à s’engager à leur tour dans le défilé, ils ne -devaient point y songer. C’eût été de leur part une bravade aussi -inutile que téméraire. - -Trois des ours avaient atteint déjà les roches les plus basses. Un autre -prenait pied sur le sentier avec un grognement féroce comme pour inviter -ses congénères à le rejoindre au plus tôt. - -Les cavaliers n’auraient pas franchi trois mètres sans être happés au -passage. - -Wagha-na arrêta son cheval. - ---Ne bouge pas, Gola, bonne bête,--lui dit-il.--Tu n’as rien à craindre -de cette vermine. Tu sais bien que ton maître ne t’abandonnera pas, bon -cheval. - -Il lui parlait comme il eût parlé à une créature humaine. - -Et, véritablement, le noble, animal parut le comprendre. Bien qu’il -tremblât de tous ses membres et qu’une sueur froide glaçât sa belle robe -dorée, il demeura immobile, à moins de cent mètres des fauves, comme si -ses fins sabots se fussent incrustés dans le roc. - -Le Bison Noir mit pied à terre. - ---Je vous conseille d’en faire autant,--dit-il à Vernant, surpris. - -Lorsque le jeune homme l’eut imité, Wagha-na adressa à Hips un discours -analogue à celui qu’il venait de tenir à sa propre monture. Hips se -conforma à ce paternel avertissement. - -Alors l’Indien décrocha de sa ceinture un cor d’ivoire finement ciselé -et en tira trois ou quatre sons perçants. - -C’était un appel de ralliement jeté aux Indiens qui chassaient dans la -montagne. - -Les sept compagnons qui avaient fui, revenus de leur terreur, s’étaient -rapprochés de leur chef et avaient suivi son exemple. - -Wagha-na expliqua sa pensée. - ---Il n’y a qu’une tactique à suivre avec ces brutes: tâcher de les -attirer sur nous, afin de permettre aux autres de revenir. - -Les neuf hommes marchèrent donc, la carabine au poing, au-devant des -féroces plantigrades. - -Ceux-ci étaient déjà au nombre de trois sur le chemin. Les trois autres -continuaient leur descente. - -Au moment où ils avaient entendu les sons du cor de l’Indien, les ours -avaient donné quelques signes de terreur. Bientôt, comme sollicités par -une bravoure soudaine, ils se retournèrent et vinrent, d’un trot lourd, -mais rapide, au-devant de leurs assaillants. - ---Attention!--commanda Wagha-na. Il s’agit de les attirer le plus loin -possible sur la montée. Faisons donc retraite sur nos chevaux. Avec eux, -nous n’avons rien à craindre. - -La manœuvre était fort simple. En voyant reculer leurs ennemis, les -Grizzlys s’enhardirent. Puis, pris tout à coup d’une aveugle fureur, ils -accélérèrent leur course, avec des grondements si terribles que les -chevaux des Indiens, moins aguerris que Hips et Gola, dont ils avaient -pourtant imité la courageuse attitude, se mirent à renâcler, à souffler -violemment, à se cabrer, ce qui alarma Wagha-na. - ---Tenez vos bêtes!--cria-t-il d’une voix vibrante. - -L’ordre était plus facile à donner qu’à exécuter. Les Indiens cependant -parvinrent à maîtriser les animaux fous de terreur. - -Cependant les ours gagnaient du terrain. Ils n’étaient pas à plus de -deux cents pas, lorsque le Bison Noir, saisissant sa carabine, pourvue -de balles à pointes d’acier, l’épaula, en criant derechef à ses -compagnons: - ---Visez bien! Il s’agit de ne pas perdre une seule charge. Si nous -avions ces trois-là du premier coup, le reste ne serait plus qu’un jeu. -Allons! Je le répète: visez bien. - -L’étroitesse du chemin ne permettait point malheureusement aux neuf -hommes de tirer en même temps. - -Les quatre premiers seuls, parmi lesquels se trouvaient Wagha-na et -Georges Vernant, firent feu simultanément. - -Deux balles atteignirent le premier des animaux, celles du jeune -Français et du Bison Noir. Toutes les deux le frappèrent aux bons -endroits. Wagha-na avait visé le front. - -Frappé au front et au cœur, le monstre tomba foudroyé. - -Les deux compagnons ne reçurent que des projectiles de plomb, l’un dans -le cou, l’autre à l’une des pattes de devant. - -Alors, soit que cette fusillade les eût effrayés, soit que la vue de -leur frère mort leur inspirât de salutaires réflexions, les lourdes -bêtes se détournèrent brusquement et se mirent à fuir sur la pente -précipitée, où les avaient devancés déjà leurs congénères. - ---Hardi!--cria Wagha-na en plaçant de nouvelles cartouches dans le -magasin de son arme belge, conforme au modèle français,--hardi, vous -autres. Ne les laissez pas échapper. - -Les cinq Indiens qui n’avaient point encore tiré firent feu à leur tour. -Peines perdues! Bien que tous les coups eussent porté, les ours -n’étaient atteints que par derrière. Cette décharge ne fit qu’accélérer -leur course vers la vallée. - -Le Bison Noir fut saisi d’une profonde terreur. - ---Je connais l’ours,--dit-il.--Pour que ceux-ci soient pressés de fuir -comme ils le font, contre toutes leurs habitudes, c’est qu’évidemment il -doit y en avoir d’autres dans la vallée. - ---Et Madeleine!--s’écria Georges étranglé par la douleur. - ---Oui, Madeleine,--répondit l’Indien.--Il faut la sauver à tout prix. - -D’un geste qui compléta sa pensée il montra au jeune homme le double -parapet des roches. - -En cet endroit, elles formaient une sorte d’escalier cyclopéen. C’était -par cet escalier que les ours étaient descendus. - -Georges n’en entendit pas davantage. - -D’un bond, il gravit la première marche, immédiatement accompagné par le -père adoptif de la jeune fille. - -En quelques élans, ils eurent gagné la crête du remblai de roches. De -là, leur vue embrassa un assez vaste horizon et ils purent se rendre -compte de toute la scène qui se déroulait sous leurs regards. - -A leurs pieds se creusait la vallée, longue à peine de deux kilomètres, -large au plus de huit cents mètres. Au centre s’étendait le petit lac -bleu, ombragé de saules, de cyprès et de platanes. Alentour, les pentes -se voilaient d’une végétation superbe, mais que le Nord avait déjà -touchée de son haleine glaciale. - -Au delà s’ouvrait un second couloir analogue à celui qu’ils venaient de -parcourir et qui devait mettre la vallée en communication avec d’autres -semblables, car on pouvait, à distance, voir moutonner, par derrière les -roches grises qui trouaient l’humus, tout un flot de frondaisons -jaunissantes. - -Et dans cet étroit espace, six cavaliers groupés ensemble semblaient -interroger l’horizon environnant. - -Wagha-na ne s’était pas trompé. Il n’avait que trop bien deviné la cause -de la retraite des ours. - -De l’autre côté de la vallée, cinq nouveaux grizzlys, aussi énormes que -les premiers, sortaient du milieu des arbres et s’avançaient au petit -trop vers les cavaliers. - ---Cinq et cinq font dix!--prononça le Bison Noir. Et ce truisme ainsi -prononcé n’avait rien de ridicule. Il prenait, au contraire, une -terrifiante signification en présence de l’attaque des monstrueuses -bêtes. D’autant plus qu’avec le même ton de découragement, l’Indien -ajouta: - ---Ils sont six en tout. - -Mais, chez un tel homme, le découragement ne pouvait être de longue -durée. - ---Peut-être,--dit-il,--aurons-nous le temps d’en abattre un ou deux au -sortir du défilé? - -Et, toujours accompagné de Georges Vernant, bondissant de roche en -roche, ils parvinrent ainsi aux derniers blocs surplombant la vallée. De -là, ils pouvaient être vus par les cavaliers et même échanger quelques -paroles avec eux. - ---Joë,--appela le Bison Noir. - -Le vieux trappeur, qui se tenait aux côtés de Madeleine, se retourna. - ---Profitez du passage au moment où il sera libre,--cria Wagha-na, en -montant le défilé! - -L’Irlandais comprit. Trois des six cavaliers se tournèrent vers -l’orifice du défilé, pendant que les trois autres faisaient face aux -assaillants de la vallée. - -Contre ces derniers, la défense était plus aisée. - -Ils ne pouvaient, en effet, venir à l’attaque qu’après avoir contourné -le petit lac, ce qui permettait aux assaillis de les fusiller à leur -aise, puis de se dérober par le défilé, si le passage en était libre. - -Mais là gisait toute la difficulté. Il fallait que ce paysage fût libre. - -Déjà Wagha-na et Georges Vernant avaient tourné l’extrémité du détroit -rocheux et, descendant le plus bas possible, s’efforçaient d’attirer sur -eux l’attention des Grizzlys, afin que, renonçant à la poursuite des -cavaliers, ils permissent à ceux-ci la fuite, par le chemin qu’ils -venaient de parcourir. - -En un clin d’œil les deux hommes se dressèrent, au milieu de l’éboulis, -de manière à prendre d’enfilade la longueur du couloir au moment où les -fauves apparaîtraient. - -Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Presque simultanément, trois -têtes affreuses se montrèrent. - -Les deux coups de feu éclatèrent en même temps. - -C’étaient de merveilleux tireurs que Georges Vernant et le Bison Noir. -Les balles à pointe d’acier trouvèrent chacune un ours au bout de leurs -trajectoires et deux bêtes s’abattirent, l’une, le cœur troué, l’autre -le crâne fracassé. - -Il en restait deux autres. Joë O’Connor, Sheen-Buck et Léopold Sourbin, -très crâne devant ce danger inévitable, les frappèrent à la course. - ---Dieu soit loué!--s’écria Wagha-na,--la route est libre maintenant. - -Les six cavaliers n’avaient point attendu cette exclamation pour -s’élancer vers le défilé. - -Il y avait bien encore une difficulté. - -Des cinq grizzlys ainsi fusillés, deux n’étaient point tout à fait -morts, et leurs grands corps, renversés sur le flanc obstruaient le -passage. On les voyait se soulever péniblement, avec de douloureux -efforts pour se redresser. - ---Il faut passer tout de même,--cria énergiquement Madeleine. - -Et, enlevant vigoureusement sa bête, la vaillante jeune fille montra le -chemin à ses compagnons. - -Mais ceux-ci ne voulurent pas la laisser affronter la première la -périlleuse traversée. - -Sheen-Buck s’élança en avant, prenant la tête. Cavalier incomparable, il -franchit d’un bond le corps du plantigrade le plus rapproché. Après lui -passa Léopold, qui avait un peu le droit de se prendre pour un héros. -Puis ce fut le tour de l’Indien et de Joë. Madeleine fermait la marche. - -Dans le fond de la vallée, les cinq autres grizzlys avaient précipité -leur course et atteignaient déjà les bords du lac. - -Alors se produisit un incident tout à fait inattendu et qui renouvela -toutes les terreurs. - -Au moment même où Madeleine, donnant du champ à sa monture, s’apprêtait -à franchir l’obstacle à son tour, la jument eut une grande secousse de -tout son corps et s’affaissa sur les genoux, comme si elle eût buté des -pieds de devant. - -Mais la détonation d’un coup de feu ne laissa aucun doute sur la cause -de sa chute. Le pauvre animal tombait sous la balle d’un tireur -maladroit, balle destinée sans doute à l’ours blessé qui, par un suprême -effort, venait de se remettre d’aplomb sur ses pattes et, sanglant, la -gueule entr’ouverte, s’avançait vers la jeune fille désarçonnée. - -Madeleine était tombée, sans se blesser heureusement. Elle était debout -maintenant, épaulant l’arme élégante que son père adoptif avait fait -confectionner spécialement pour elle. - -La balle ne fit au monstre qu’une blessure insignifiante qui accrut sa -rage. - -Mais une autre détonation coïncida avec la décharge de la petite -carabine. - -C’était Wagha-na qui avait tiré. - -Chose étrange! Il n’avait point tiré sur l’ours. - -On l’avait vu se tourner vers le mur de roches formant l’épaulement -opposé du défilé. Quand la fumée se dissipa, on put voir une silhouette -humaine disparaître rapidement derrière les blocs que domina une seconde -un bonnet de fourrure. - -Ce bonnet de fourrure avait été une révélation pour Wagha-na. - -Debout sur une roche et montrant la muraille cyclopéenne qui lui faisait -face, il cria: - ---Cent livres à qui m’amènera cet homme, mort ou vif. - -Les Indiens qui descendaient la pente, abandonnèrent leurs chevaux et se -ruèrent à l’assaut de l’escalier titanique. - -Cependant, dans la vallée, la situation de Madeleine était devenue -critique. - -L’ours, quoique grièvement blessé, avait encore assez de forces pour -broyer la jeune fille et la déchirer. Il s’avançait, péniblement sans -doute et par soubresauts, mais il gagnait du terrain, et la pauvre -enfant se trouvait prise entre cet adversaire redoutable et les cinq -grizzlys de la vallée qui hâtaient leur course et dont le plus rapproché -n’était pas éloigné de plus d’une centaine de mètres. - -Elle était donc perdue si quelque prompte intervention ne l’arrachait à -cette épouvantable alternative. - -Par bonheur, Georges Vernant avait pu juger d’un seul coup d’œil la -situation. - -S’adossant au pan de rochers, haut, sur ce point, de huit à dix mètres -et assez lisse, il se raidit et se laissa couler, les pieds en avant, en -élevant sa carabine au-dessus de sa tête. - -En touchant le sol de la vallée, il bondit à la rencontre de l’ours. - -Il ne fallait pas songer à faire usage d’une arme à feu. Le moindre -tremblement de la main pouvait être mortel pour Madeleine elle-même, que -la balle aurait pu atteindre, ne fût-ce qu’en ricochant sur la paroi de -granit. - -Tenant donc sa carabine de la main gauche, Georges brandit de la droite -la hache à manche court qui ne quitte jamais l’Indien des prairies et le -trappeur des forêts. - -Ce fut pour les spectateurs de cette scène émouvante une minute -d’indicible angoisse. - -Debout, le couteau de chasse à la main, l’intrépide Madeleine attendait -le choc du monstre. - -Elle vit venir du même œil le péril et le secours. - -L’animal était à bout de force. Mais quelque obscur instinct, quelque -sombre fureur de vengeance le soutenait encore, sans nul doute. Son -attaque n’en devait être que plus terrible. - -Essoufflé par la course qu’il venait de faire, Georges Vernant ne put -que jeter un mot à la jeune fille. - ---A droite! - -A droite, c’est-à-dire vers la muraille de granit dans laquelle -s’ouvrait un enfoncement suffisant pour permettre à Madeleine, en s’y -blottissant, d’échapper à l’étreinte désespérée du grizzly. - -Elle entendit l’avis salutaire. D’un seul élan, elle se jeta dans la -fente. - -Il était temps. Déjà l’ours s’était dressé sur ses pattes de derrière, -énorme, aussi haut qu’un cheval. Il retomba avec un rugissement de rage -impuissante sur la paroi de granit que rayèrent ses griffes furieuses. - -Mais avant qu’il eût touché terre, Vernant s’était rué sur lui. - -D’une main sûre et d’une vigueur herculéenne, la hache fut envoyée sur -la nuque épaisse de l’animal. Telle fut la force du coup que le fer -s’enfonça profondément entre les vertèbres cervicales. Le grizzly -s’abattit comme une masse, pareil à un bœuf sous le maillet de -l’abattoir. - -Alors, saisissant la jeune fille dans ses bras d’athlète, Georges -l’emporta comme il eût fait d’un enfant sur la raide montée. - ---Madeleine,--lui dit-il en la déposant,--puis-je vous dire aujourd’hui -que je vous aime? - -Elle ne répondit pas, mais elle sourit en lui serrant la main. - - - - -IX - -BLANCS ET ROUGES - - -Tout le monde était sauf. On n’avait eu à déplorer que la perte d’un -cheval. Mais cette perte était fort sensible à Madeleine qui pleura -devant le cadavre de sa belle jument, lâchement tuée par une balle qui -était peut-être destinée à la jeune fille elle-même. - -Bien entendu, à partir de ce moment, la chasse fut abandonnée. On se -borna à accueillir à coups de fusils les cinq grizzlys retardataires, -lesquels, de leur côté, ne s’obstinèrent point dans une attaque aussi -chaudement reçue, et regagnèrent leurs cavernes, emportant quelques -balles dans leurs puissantes musculatures. - -On les laissa opérer leur retraite sans les inquiéter davantage. On -avait hâte de se rassembler dans la plaine, loin de ces dangereux -parages, afin d’y commenter les incidents de cette journée féconde en -émotions. - -Le dépouillement des cadavres retint encore une heure environ les -chasseurs sur le théâtre du drame. Après quoi, l’on se mit en quête d’un -campement pour la nuit. Heureusement que les divers groupes disséminés -dans la montagne rentrèrent chargés de butin et que le repas du soir, -déjà assuré par les chasses des jours précédents, fut abondamment pourvu -de viande fraîche. - -On dressa donc les tentes à portée de fusil des premiers versants. Par -mesure de prudence, Wagha-na disposa sa troupe en colonne de guerre, et -plaça des sentinelles à toutes les extrémités du camp. - -Et comme Georges l’interrogeait sur les motifs qui lui inspiraient ces -mesures de prévoyance: - ---Mon cher enfant,--répondit le Bison Noir,--il s’est passé aujourd’hui -des choses si extraordinaires que la plus méticuleuse prudence s’impose -à nous. Nous devons être prêts à tout événement. - ---Oui, je sais,--fit Vernant,--vous faites allusion à ce coup de feu -maladroit et à ce bonnet de fourrure entrevu par vous? - ---S’il n’y avait là qu’une maladresse, vous ne me verriez point aussi -préoccupé, mon cher Georges. Cette balle était celle d’un ennemi. Je ne -dis pas que cet ennemi ait voulu tuer Madeleine, mais il la frappait -indirectement, puisque, en tuant le cheval, c’est-à-dire en lui ôtant -les moyens de fuir, il la livrait aux dents et aux griffes du grizzly. - ---Et l’on n’a pas pu s’emparer du misérable? - ---Malheureusement non. L’homme s’est enfui avec une rapidité étonnante. -Il a gagné un bouquet de pins sous lesquels il s’est perdu aux regards -de ceux qui le poursuivaient. - ---Il faudrait pourtant s’en assurer. Qui soupçonnez-vous? - ---Je soupçonne les deux Yankees que vous savez. Ces deux coquins -préméditent depuis longtemps un mauvais coup. Hier, ils ont failli -l’accomplir. Madeleine morte, sa succession était ouverte, comme jadis -celle de son père. Et vous vous expliquez maintenant les causes de cet -attentat. - ---Oui, je me l’explique,--murmura Vernant, dont la main se crispa sur la -poignée de son revolver.--Mais cela ne s’accomplira pas, s’il plaît à -Dieu! J’aurai plutôt la tête de ces deux scélérats. - ---Ce n’est pas tout,--continua Wagha-na. - ---D’autres indices m’ont frappé. Ces ours... - ---Ces ours?--interrompit le jeune homme. - ---Que voulez-vous dire? Ce n’étaient pas des complices, à coup sûr? - -Le Bison Noir eut un fin sourire. - ---Au contraire, mon cher Georges, et beaucoup plus que vous ne pourriez -le croire. Complices inconscients, cela va sans dire, mais qui ont joué -leur rôle à merveille. - ---Je ne vous comprends pas. - ---Vous allez me comprendre. L’ours, le grizzly surtout, ne va jamais par -bandes. Il est même très rare d’en rencontrer une famille chassant en -commun. Il faut donc, pour que nous en ayons trouvé onze assemblés, -qu’ils aient obéi à la fois à un mot d’ordre et à une poussée du dehors. -Le mot d’ordre, cela va sans dire, a été donné à leurs meneurs. Pour les -attirer sur le même point, il faut que, de directions opposées, on les -ait rabattus sur nous, en même temps que l’on lançait devant eux le -troupeau d’antilopes qui excita la convoitise de nos imprudents -chasseurs. - ---Ainsi, vous supposez. - ---Je suppose,--je dirai même que c’est une certitude en mon esprit,--que -cinquante ou soixante rabatteurs, pour le moins, ont envahi la montagne -et formé un vaste cercle à dessein de pousser sur nous les fauves. - -Georges Vernant était renseigné. Aussi s’expliqua-t-il que les ordres -très rigoureux de Wagha-na fixassent le départ de la colonne pour le -lendemain à la première heure du jour. - -Agréé par Madeleine en qualité de fiancé, il avait obtenu d’elle et de -Wagha-na la faveur de s’attacher aux pas de la jeune fille qu’il -entendait ne plus quitter, maintenant qu’il savait de quelle sorte de -périls elle était menacée. - -A l’aube, on plia les tentes. Puis Wagha-na distribua sa troupe à -l’instar d’une petite armée. Cinquante cavaliers Sioux prirent la tête, -formant une solide avant-garde; quatre-vingts fermèrent la marche. Dans -la troupe centrale fut placée Madeleine que flanquaient Sheen-Buck et -Joë O’Connor, et que Georges Vernant précédait de quatre à cinq pas. - -Léopold Sourbin était venu se placer aux côtés du jeune Français -Canadien. - -Depuis les événements de la veille, Léopold prisait très haut sa propre -bravoure. Peu s’en fallait qu’il ne se plaçât sur un pied d’égalité avec -l’intrépide jeune homme dont tout le monde avait pu admirer l’héroïsme. - -Quelque bonne opinion que Sourbin eût de la constance avec laquelle il -avait supporté l’indicible terreur que lui avait causée la présence des -ours, il avait cependant une vague conscience de la supériorité physique -et morale de Georges Vernant et n’était pas fâché de s’approcher de lui, -ne fût-ce que pour profiter des reflets de sa gloire. - -Celui-ci éprouvait des sentiments diamétralement opposés à l’égard du -cousin de Madeleine, et il ne prenait aucun soin de les lui dissimuler. - -Aussi, lorsque l’aventurier eut poussé son cheval botte à botte avec -lui, Vernant ne put-il se défendre d’une rudesse que justifiaient les -circonstances et surtout les apparences défavorables à Léopold. - ---A propos, monsieur Sourbin,--lui dit-il à brûle-pourpoint,--que sont -devenus vos amis? - ---Quels amis?--demanda naïvement l’interpellé, qui n’avait pu s’empêcher -de tressaillir. - ---Mais ces deux gredins qui nous ont suivis, ces deux Yankees de -mauvaise mine? - ---Vous appelez ça mes amis?--répliqua le Français avec une moue -dédaigneuse.--Mais, Monsieur, je n’ai jamais eu que des relations -d’affaires avec ces gens-là. Je ne m’enquiers pas de leurs faits et -gestes. - ---Vous avez tort,--répliqua brutalement Georges.--Vous feriez mieux de -vous en enquérir, car ce sont deux misérables coquins, auxquels je -casserai la tête à notre première rencontre avec eux. - -Pour le coup, cette vigoureuse assurance donnée par Vernant réjouit -l’âme de Léopold. - -Il éclata d’un rire aigu, qui témoignait d’une satisfaction profonde. - -Parbleu! mon cher Monsieur,--avoua-t-il,--ce n’est pas moi qui les -défendrai. - -Et, voyant que son interlocuteur attachait sur lui un regard malgré tout -surpris, il s’empressa de rectifier ses paroles en ce qu’elles -paraissaient révéler d’égoïsme satisfait. - ---Si je vous parle ainsi, ce n’est pas que le procédé ne me semble un -peu vif. En France, nous nous en remettons à la justice du soin -d’exécuter les criminels. Mais je ne doute pas que vous n’ayez de bonnes -raisons pour vous guider, et c’est pour cela que, sans vous approuver -entièrement, je ne me jetterai pas à la traverse de vos intentions. - ---Vous auriez grand tort, en effet, de le faire,--répliqua Georges avec -la même rudesse de ton et d’expression.--Vous ne les sauveriez pas et, -dans la bagarre, il pourrait vous arriver d’attraper des horions. - -La conversation tournait à l’aigre, et force était bien à Léopold de -reconnaître que son compagnon de route, jusque-là d’une rare urbanité, -était devenu peu liant. - -Un incident, imprévu pour tous, sauf peut-être pour Wagha-na, y mit un -terme. - -On vit revenir tout à coup une dizaine des cavaliers de l’avant-garde. - -Le Bison Noir n’attendit pas qu’ils l’eussent rejoint. En un temps de -galop, il se porta au-devant d’eux et recueillit les informations qu’ils -lui apportaient. Elles n’étaient rien moins que rassurantes. - -Le jeune chef Sioux, qui conduisait le détachement, avait vu brusquement -surgir de l’horizon de l’ouest, venant d’une gorge des montagnes, une -trentaine de cavaliers américains, armés jusqu’aux dents et portant -l’uniforme gris et le chapeau de feutre à plumes de la milice des -frontières. - -Il avait fait halte et attendu l’arrivée des soldats. - -Leur chef, un lieutenant, d’aspect rude et grossier, s’était avancé, les -interrogeant avec brutalité. - ---D’où venaient-ils? Que faisaient-ils en ces parages? Quel était leur -chef? - -Le jeune Sioux n’était pas d’humeur endurante. Il avait répondu avec -vivacité. - -Alors, les voix s’étaient grossies avec les expressions. Les soldats de -l’Union, inférieurs en nombre et se trouvant en présence d’adversaires -bien armés, avaient baissé le ton, tout en déclarant qu’ils s’opposaient -au passage de la troupe et qu’ils feraient appel aux garnisons des forts -voisins. - -Devant cette attitude hostile, le chef sioux n’avait voulu prendre -aucune décision. - -Il en avait donc immédiatement référé à celui qu’il tenait lui-même pour -son supérieur, à Wagha-na. - -A ces nouvelles, celui-ci n’hésita pas. Il fit presser l’allure de la -troupe et se trouva en moins d’une demi-heure sur le théâtre de la -conférence. - -A la vue du formidable renfort que recevaient leurs adversaires, les -Yankees ne se sentirent point rassurés. - -Wagha-na, accompagné de Georges, de Joë et de Sheen-Buck, sortit des -rangs des Indiens et s’avança à quelques pas seulement du détachement -américain. En anglais très pur, il engagea le dialogue. - ---Que nous voulez-vous, Messieurs? demanda-t-il poliment. - -L’officier répondit avec brusquerie qu’il exécutait les ordres donnés à -tous les chefs de stations militaires à rencontre de bandes indiennes -non soumises qui se rapprochaient de moins de trois milles de la -frontière. - ---Je vous ferai remarquer, répliqua le Bison Noir, que nous sommes ici à -huit milles au moins de cette frontière et que c’est vous, en ce moment, -qui violez le territoire de Sa Majesté Britannique. - -La remarque était si juste que le lieutenant parut fort embarrassé. - ---Vous n’avez donc rien à faire ici, Messieurs, poursuivit le Bison -Noir. Toute persistance de votre part serait une véritable déclaration -de guerre à l’Angleterre dont nous sommes les loyaux sujets. - ---Les Sioux ne sont point sujets de l’Angleterre, voulut rectifier -l’officier. Leurs tribus sont établies officiellement et reconnues par -le Congrès de l’Union sur les terres du Dakotah. - ---Les Sioux n’ont pas tous accepté d’être citoyens des réserves, -répondit le jeune chef avec feu. - -L’officier le regarda de travers. La rectification était précise. Mais -il n’entendait pas recevoir de leçon en présence de ses hommes. - ---Ceux qui n’ont point accepté sont des réfractaires, tenus pour des -ennemis. - ---Fort bien, Monsieur, concéda Wagha-na. Mais votre remarque n’est -fondée, tout au plus, que sur le territoire américain. Or, vous êtes ici -en terre anglaise. - ---C’est la seconde fois que vous me le dites! s’exclama le lieutenant -bourru. - ---Afin de vous rappeler que vous n’avez plus rien à faire ici, et que -vous aggravez votre situation en prolongeant votre séjour. - -Ces derniers mots parurent irriter les soldats. Plusieurs d’entre eux -portèrent ostensiblement la main à leurs fontes ou à leurs ceintures, -comme pour y prendre leurs pistolets. - -Mais Wagha-na, changeant alors de ton, apostropha sévèrement l’officier. - ---Lieutenant, dit-il, vous êtes responsable de ce qui pourra arriver. -Ceci est un acte d’hostilité au premier chef. Si vous ne le réprimez pas -à l’instant, je vous arrête, vous et vos hommes et je ne me tiendrai -pour satisfait qu’après vous avoir remis prisonniers aux autorités -canadiennes de Vancouver. - -Les Yankees ne répondirent que par de sourdes imprécations. - ---En voilà assez, conclut le Bison Noir. Vous avez le temps de regagner -la frontière au galop. Toute résistance de votre part serait aussi vaine -que coupable. Allons, Messieurs, adieu et sans rancune. - -Son geste désignait aux trente agresseurs l’escadron nombreux que -formaient derrière lui les cavaliers Sioux. - -Le lieutenant rassembla ses hommes. Sans une politesse, sans un salut à -l’adresse de ses courtois adversaires, il jeta l’ordre du départ, et le -détachement prit la route du Sud dans un nuage de poussière. - ---Cette fois, je l’espère, fit Georges Vernant, nous en avons fini avec -ces désagréables voisins? - -Wagha-na hocha la tête. - ---Rien n’est moins sûr. A vrai dire, ils ne se risqueront point -eux-mêmes. Mais il n’en faudrait pas augurer qu’ils ne nous susciteront -pas d’autres ennuis. - -Et, renouvelant ses ordres, il fit presser encore l’allure de la troupe. -On ne la ralentit qu’au bout du trentième mille. Cette fois, la plaine -paraissait suffisamment vaste et la distance assez grande de la -frontière pour n’avoir plus à appréhender de nouveaux contacts avec les -Yankees. - -Alors seulement, Wagha-na fit connaître à Georges les dernières craintes -qu’il avait conçues. - -Cette lutte de l’élément rouge contre l’élément blanc atteint parfois à -un degré de férocité inouïe. La haine est égale de part et d’autres, et -mille causes secondaires viennent s’ajouter au séculaire antagonisme des -races pour lui donner un caractère de sauvagerie inconnue en Europe et -même chez les peuples orientaux. - -La religion elle-même vient aigrir le conflit et rendre les adversaires -plus implacables. - -Il est un motif, entre autres, que les blancs invoquent pour justifier -leurs propres cruautés et qui, en effet, donne à la guerre une apparence -odieuse. C’est l’habitude qu’ont malheureusement conservée presque -toutes les tribus indiennes, et qui ne semble pas près de disparaître, -de scalper l’ennemi abattu. On sait que l’usage du scalp a cette -particularité affreuse de ne point toujours entraîner la mort des -victimes. Mais il leur laisse une existence souffreteuse, exposée à -toutes les douleurs du système nerveux, à tous les accidents cérébraux, -sans parler du ridicule amer auquel les expose une calvitie anormale. - -De leur côté, les rouges reprochent aux blancs leurs exactions, leurs -pillages, la dépossession ininterrompue, que n’a même pas arrêtée cette -création des «réserves,» ou garantie de certains territoires libres -laissés par la race conquérante à la race conquise. - -Et comme la force matérielle, sans cesse accrue par les progrès de la -science, donne toute supériorité aux blancs, il en résulte que les -Rouges, pour compenser cette infériorité, recourent à toutes les -perfidies, à toutes les ruses de la guerre de «sauvages», nom que cette -guerre justifie amplement. - -De là violences systématiques, extermination par le fer, le feu, le -poison, la maladie, la faim. - -Il n’est pas jusqu’à la trahison qui ne serve la diplomatie des -belligérants. - -«Diviser pour régner,» la formule attribuée à la perfide Albion, est -aussi celle des autres nations, et plus spécialement de celles qui se -réclament d’une origine saxonne. - -En vertu de cet aphorisme, les États-Unis poussent à la guerre les unes -contre les autres les peuplades sauvages qu’ils ne peuvent s’assimiler. -Ces luttes intestines aident mieux aux progrès de leur ennemi commun que -toute victoire directe de celui-ci. C’est un moyen aussi ancien que le -monde et dont tous les conquérants ont reconnu l’efficacité. - -Et c’était à ce procédé de victoire déloyale que Wagha-na avait fait -allusion, lorsqu’il avait dit à Georges Vernant: - ---Il n’en faudrait point augurer qu’ils ne nous susciteront pas d’autres -ennuis. - -Cependant la colonne, à peu près rassurée, avait résolu de prendre -encore pendant quelques heures les distractions de la chasse. - -On ne pouvait s’éloigner ainsi de ces régions presque désertes que la -saison favorisait merveilleusement sous le rapport de l’abondance autant -que de la qualité du gibier. - -Mais ces territoires giboyeux attirent les chasseurs de toutes les -parties du Continent septentrional. - -Aussi, le front de Wagha-na était-il resté soucieux malgré la retraite -des Yankees. - -Pressé de questions par Georges Vernant, il lui expliqua ses -inquiétudes. - ---L’effort que je poursuis depuis vingt ans, vous devez le comprendre, -n’est pas fait pour plaire à la race conquérante. Songez-y. -Qu’adviendrait-il, si j’arrivais à rassembler en corps de nations toutes -les tribus errantes de la race Rouge? Elles comptent encore deux -millions et demi d’individus. C’est un chiffre qui serait doublé en -trente ans, si un peu plus de bien-être, la pratique d’une sage hygiène, -permettaient à nos malheureuses familles de s’affranchir du plus grand -nombre des causes de mortalité qui les décime. - -Or, une telle reviviscence de races qu’ils n’ont su, jusqu’ici, que -détruire, serait de nature à alarmer les blancs. Il paraît que la -civilisation exige notre holocauste.--Afin d’entraver une telle action, -le Yankee pousse à la rivalité des tribus entre elles et, par malheur, -il réussit auprès de bon nombre d’entre elles. Je compte chez les hommes -rouges d’implacables ennemis de mes idées et de mes efforts. Les races -du Sud, Apaches et Comanches, plus spécialement, que je n’ai pu encore -aborder de front, font une effroyable guerre à tous ceux que j’ai déjà -pu rallier sous ma bannière. Nous passons à leurs yeux pour -d’abominables traîtres qu’il faut massacrer sans pitié.--Or, c’est -précisément en ce moment que ces tribus remontent du Texas, de la -Californie, du Mexique même, vers les prairies que nous traversons. -Maintenant, vous rendez-vous compté de mon angoisse. - ---Oui, répondit Vernant, elles sont dignes d’un grand cœur comme le -vôtre, car, dans un conflit de ce genre, c’est toujours la lutte -fratricide, le sang indien qui coule. - ---Merci, mon cher Georges, de me comprendre si bien. Vos paroles -m’apportent une véritable consolation, répondit l’Indien avec une -émotion qui fit monter des larmes sous ses paupières. - -Les appréhensions de Wagha-na n’étaient, hélas! que trop fondées. - -Lorsque, après vingt-quatre heures de repos à la fois matériel et moral -les Sioux reprirent la route du Nord-Est, que l’on ne devait plus -interrompre désormais, la vue d’un nuage gris sur l’horizon du Sud -alarma le Bison Noir. - ---Allons!--fit-il tristement,--voilà ce que je craignais. - -On fut promptement renseigné. - -Le nuage n’était que la poussière soulevée par une nombreuse cavalerie. - -Quand celle-ci fut à portée de carabines, on ne put se méprendre sur ses -intentions, non plus que sur son caractère. Cinq cents Comanches -environ, reconnaissables aux teintes sanglantes de leurs peintures et de -leurs splendides panaches de plumes, à leurs longues lances barbelées, -aux arcs dont beaucoup encore affectent de se servir, en haine de la -civilisation européenne, arrivaient à fond de train. - -On les voyait, cavaliers sans rivaux, le torse nu, les jambes vêtues du -pantalon mexicain fendu, les pieds chaussés de magnifiques -mocassins,--une vanité presque nationale,--exécuter de merveilleuses -voltes sur leurs superbes mustangs qu’ils montaient à crû, n’ayant -adopté de leur contact avec les blancs que l’habitude du mors et des -éperons d’acier. - -Wagha-na ne perdit pas son temps aux réflexions philanthropiques. - -Il connaissait ses adversaires pour les avoir trop souvent rencontrés en -des heurts de ce genre. - -Il fallait donc se mettre en garde sur le champ contre leur première -charge, afin de leur imposer le salutaire respect des armes à feu, plus -redoutables que les lances. - -Les Sioux formèrent donc une double colonne, sur deux rangs, s’unissant -à l’une des extrémités, de manière à présenter à l’ennemi l’ouverture -d’un angle hérissé de canons de carabines en joue. - -Cette tactique, inventée par Wagha-na, avait pour principal avantage de -paralyser la fougue de l’ennemi. - -En effet, celui-ci, soit qu’il chargeât en colonne, soit qu’il se -déployât en ligne, recevait, tout d’abord, un feu de front terrible. -Emporté par son élan, il venait s’engager dans l’ouverture de l’angle -qui, se rompant alors, permettait aux deux ailes des Sioux de -l’envelopper en le fusillant sur les flancs, pour se rejoindre en -arrière et recommencer la même manœuvre. Alors, se retournant vers -Georges, le Bison Noir lui demanda. - ---Mon cher enfant, voulez-vous vous charger d’une mission de confiance? - ---Oui, répondit Vernant sans hésiter. - - - - -X - -BATAILLE - - -La mission dont le Bison Noir chargeait le jeune homme était celle de -parlementaire. - -Escorté de Sheen-Buck, qui parlait tous les dialectes indiens, le fiancé -de Madeleine s’avança donc à la rencontre des Comanches sans avoir mis -aucun signe de paix ou de guerre au canon de sa carabine. Il ne fallait -point avoir l’air de suspecter les intentions des Comanches, afin de ne -leur fournir aucun prétexte à ouvrir les hostilités. - -Pour mieux prouver sa confiance, Georges rejeta sa carabine sur son dos -et salua en soulevant, son chapeau dès qu’il se trouva à portée de la -voix. - -Trois Indiens se détachèrent du gros, de la troupe et rendirent le salut -en étendant les mains en avant. - -Alors Georges parla à voix claire, se servant de la langue anglaise. - ---Gentlemen, demanda-t-il, est-ce nous que vous cherchez et avez-vous -l’intention de faire route avec nous? - -Celui qui paraissait le chef répondit en fort mauvais anglais: - ---C’est vous que nous cherchons, mais non pour cheminer avec vous. La -prairie est large, et les hommes de cœur ne font pas leur compagnie des -brigands. - ---Qui appelez-vous brigands? demanda Vernant, très calme. - ---Ceux qui ne craignent pas d’entrer sur les terres des hommes libres -pendant leur absence pour y poursuivre le gibier qui ne saurait leur -appartenir. - ---En ce cas, le reproche ne nous concerne pas. Nous sommes comme vous -des hommes libres, et nous exerçons les droits que nous ont accordés la -nature et les lois des peuples. - ---Qu’êtes-vous donc venus faire sur nos terres? Si l’homme blanc se fait -l’allié du rouge, c’est pour préparer quelque trahison. - -Ici Sheen-Buck intervint. - -Il vit bien que le conflit reposait tout entier sur un malentendu -habilement exploité par les Yankees. - -Il expliqua donc au chef Comanche que ses camarades étaient des Sioux -qui, vingt jours plus tôt, s’étaient rassemblés aux campements du lac de -l’Esclave et qui relevaient simplement des autorités canadiennes. - -Le chef Comanche était d’humeur mauvaise. Il ne cherchait que la -querelle. - ---Les Sioux sont des chiens, répliqua-t-il violemment. Ils servent les -blancs contre leurs frères. - ---Je ne suis point un Sioux, répondit dédaigneusement le Pawnie, que la -fréquentation des blancs dans leurs propres domaines avait rendu fort -indifférent à de telles injures. - -Et, haussant les épaules, il reprit silencieusement sa place à côté de -Vernant. - -Celui-ci voulait clore le débat. - ---Voyons, dit-il, que nous demandez-vous? Quel est l’objet de vos -réclamations? - ---Que les Sioux et les blancs qui sont avec eux nous livrent dix de -leurs chefs, et, parmi eux, Wagha-na, le Bison Noir. - -Le jeune homme contint la colère qui commençait à le gagner. - ---Et... si nous refusons? demanda-t-il? - ---Les Comanches sont gens d’honneur. Ils savent tirer vengeance des -injures qu’on leur fait. - ---Très bien! répliqua Georges. Ce sera tant pis pour vous s’il vous -arrive du désagrément. - -Il revint au galop vers Wagha-na auquel il transmit les insolentes -exigences de l’ennemi. - ---Allons! fit le Bison Noir, il n’y a pas moyen de l’éviter. Il faut en -découdre. - -Sur-le-champ, il fit prendre à sa troupe l’ordre de bataille indiqué. - -L’ennemi se rendit compte des dispositions de combat. Il n’attendit pas -l’attaque. - -Les cinq cents Comanches se ruèrent, la lance en avant sur les Sioux. - -Une effroyable décharge les accueillit. - -Cent quatre-vingts carabines avaient fait feu en même temps, renversant -soixante cavaliers au moins. - -Et, tout aussitôt, l’angle se rompant, les deux ailes des Sioux -passèrent à toute bride sur le flanc de la colonne ennemie qu’elles -fusillèrent à bout portant. - -Tout cela s’était accompli avec la rapidité de la foudre. Une centaine -des féroces cavaliers étaient tombés morts ou blessés, sans avoir même -pu joindre leurs adversaires. - -Les Comanches, déconcertés par cette tactique inconnue, se divisèrent à -leur tour en deux colonnes de deux cents hommes environ et, chargeant en -ligne de deux côtés à la fois, ripostèrent avec les flèches et le plomb. - -Cette riposte fut meurtrière pour les Sioux dont une vingtaine -tombèrent, plus ou moins grièvement atteints. - -Wagha-na comprit le danger qu’il y aurait à laisser les Comanches -multiplier les tentatives de ce genre. - -Il réunit donc sous sa main les trente-cinq compagnons qu’il avait -emmenés de Dogherty, les massant en une seule colonne derrière laquelle -vint se ranger le chef Sioux avec ses meilleurs cavaliers, tandis que -les autres se formaient en ailes développées. Et sur un commandement du -Bison Noir, tout l’escadron fondit, bride abattue, sur les Comanches. - -A cinquante mètres, le premier groupe s’ouvrit et fit feu. - -Tous les coups portèrent. Quarante Comanches tombèrent. Et avant qu’ils -eussent réparé le désordre de leurs rangs, la colonne entière les troua, -les culbuta, sabres, haches ou lances en mains. - -Ainsi rompus, ils durent essuyer derechef le feu à bout portant des deux -ailes des Sioux. - -Alors, frappés d’épouvante, ne pouvant se rejoindre, les deux tiers -d’entre eux tournèrent leurs bêtes vers le Sud et se mirent à fuir à -travers la prairie. - -C’était la victoire pour Wagha-na et les Sioux. - -Le combat n’avait pas duré plus de vingt minutes. Les pertes des -Comanches étaient énormes. La moitié de leur effectif était mort ou -blessé. Le reste, démoralisé, se dérobait à la poursuite de leurs -vainqueurs. - -Pour ceux-ci, c’était le moment critique. - -En effet, malgré les efforts pour les maintenir, Wagha-na put constater -avec douleur que l’instinct sauvage reprenait le dessus et qu’il était -impossible de maîtriser la furie de ces brutes affolées par la soif du -carnage. - -Des cent quarante hommes que conduisait le jeune chef, une centaine -s’était élancée à la poursuite des fuyards. - -Le chef lui-même les y avait entraînés, obéissant autant à la vaine -gloriole du commandement qu’aux impulsions ataviques qui le poussaient -au massacre. Le reste courait à travers le champ de bataille, s’y -livrant à la hideuse besogne de la conquête des chevelures. - ---Voilà le moment le plus dangereux, de la journée, dit tout bas le -Bison Noir à Georges Vernant. Tant qu’il ne s’est agi que de combattre, -j’ai pu tenir mes hommes dans la main. Mais à présent, les voici lâchés. -Nous devons à la plus élémentaire prudence de ne point les attendre. Un -retour offensif des Comanches nous serait désastreux. - -Sur son ordre, on sonna de la trompe pour rallier les Indiens épars dans -la plaine. Une vingtaine obéirent à l’appel. Les autres poursuivirent -leur odieuse besogne. - -Alors, le Bison Noir, pressant la marche de ses cavaliers, s’abandonna à -de mornes rêveries. - -Des doutes cruels lui venaient sans doute sur l’efficacité de sa -mission. - -Il avait voulu réunir en un seul faisceau tous les représentants de sa -race. Et voilà que cette race elle-même lui paraissait condamnée par -Dieu à la destruction. Ce n’était pas seulement les blancs qui -travaillaient à hâter l’heure de sa disparition; eux-mêmes conspiraient -à leur ruine. Ils se faisaient les complices de la haine universelle; -ils justifiaient le mépris et les malédictions des peuples civilisés en -tournant contre eux-mêmes leurs armes fratricides. - -Oui, c’étaient là pour le vaillant chef, d’amers sujets de méditations. - -Tout en cheminant, il ne pouvait se défendre de la plainte. Il versait -le trop plein de son cœur dans l’âme de Georges Vernant, devenu mieux -encore que Madeleine le confident de ses pensées. - -C’est qu’en effet sa tendresse toute paternelle envers la jeune fille -lui faisait un scrupule de jeter une tristesse dans cette jeune âme, -d’assombrir son front et ses lèvres où il n’aurait voulu voir briller -que de riantes préoccupations. Et sa propre tristesse prenait souvent -les accents et les dehors de la colère. - ---Ah! les misérables! prononçait-il, les misérables! - -Certes, nul ne pouvait se méprendre au sens de ces imprécations. - -Elles contenaient bien plus encore la pitié que le ressentiment. - ---Il faut leur pardonner, disait plus doucement Georges. Pouvez-vous -donc leur en vouloir de ce qu’ils ne pénètrent pas toute la grandeur, -toute la noblesse de vos projets sur eux? S’est-il jamais trouvé un -peuple qui ait compris l’œuvre des hommes de génie qui l’ont arraché à -la mort ou conduit à la gloire? L’histoire n’en offre pas d’exemple. - -Et, avec de telles paroles, il apaisait cette âme qui avait parfois ses -moments de défaillance. - -Le soir de ce jour, lorsqu’on dressa les tentes, à vingt milles du champ -de bataille, on fut rejoint par le jeune chef Sioux et une partie de son -effectif. L’orgueilleux jeune homme montrait à tout venant douze scalps -saignants pendus aux franges de sa selle. - -Wagha-na n’y put tenir. Il éclata devant ce hideux spectacle et sa -douleur s’exhala en une formidable allocution.--Chinga-Roa, le Renard -avisé, peut être fier de ses exploits,--s’écria-t-il avec une ironique -véhémence.--Il a réussi à retrouver en une seule journée la barbarie -stupide des temps où l’homme Rouge se faisait exterminer en masses par -les Visages Pâles. Vainqueur des Comanches, il s’est égalé à eux en -férocité. Et maintenant c’est du sang de ses frères que ses mains sont -dégouttantes. - -Et cependant, Chinga-Roa, le Renard Avisé, avait juré de ne jamais -verser ce sang; il avait promis à son père Wagha-na de ne combattre que -pour défendre sa vie et d’aider de toutes ses forces au relèvement de sa -race. Mais Chinga-Roa est comme tous les jeunes hommes à cerveau faible. -Il a le cœur du lion et la cervelle du lièvre. Il oublie le soir ce -qu’il a juré le matin. - -L’apostrophe était rude. Elle fit tressaillir le jeune homme et, à -plusieurs reprises, pendant que le Bison Noir parlait, lui-même et ses -guerriers laissèrent voir une violente irritation. - -Peu s’en fallut qu’une querelle n’éclatât. - -Pourtant le chef Sioux fit preuve, en cette circonstance, d’une louable -abnégation. - -D’une voix qui tremblait un peu, il prononça ces paroles de soumission: - ---Mon père Wagha-na a raison, et je reconnais que j’ai agi en homme -inconsidéré. Chinga-Roa a manqué à la promesse qu’il avait faite. Il -s’est laissé aller à la colère contre les Comanches parce que les -Comanches ont dit que les Sioux étaient des chiens. Que mon père -Wagha-na oublie la faute commise aujourd’hui. Le Renard Avisé saura se -souvenir des conseils de la sagesse. Il n’agira plus qu’après avoir pris -l’avis des têtes blanches. - -C’était une amende honorable, une loyale confession. - -Le Bison Noir s’avança vers le jeune homme et lui posa sa main droite -sur le front. - ---Chinga-Roa a réparé sa faute, dit-il gravement. Il vient de parler -comme devraient le faire tous les hommes de la race Rouge. Qu’il se -souvienne de ce jour. Je ne l’oublierai pas. - -La réconciliation ainsi faite, Wagha-na emmena l’impétueux Sioux sous sa -tente. - ---Combien as-tu perdu d’hommes? demanda-t-il en attachant son œil -d’aigle sur les yeux troublés de Chinga-Roa. - -Le Renard avisé baissa le front, confus, en balbutiant: - ---Les Comanches sont les plus lâches des hommes. Ils sont revenus en -forces quand ils nous ont vus peu nombreux. - -Le Pawnie renouvela sa question. - ---Dix-sept des nôtres sont morts, avoua-t-il, mais nous avons mis en -fuite les Comanches. - -Un soupir gonfla la poitrine du Bison Noir. Mais il n’ajouta aucun -reproche à ceux qu’il avait déjà adressés. Il avait d’autres soucis. - -La fuite des Comanches lui paraissait due moins à une victoire des Sioux -qu’à la pratique d’une de ces ruses de guerre dont il savait ses -compatriotes coutumiers. Il était à craindre qu’on n’eût, la nuit venue, -quelque attaque imprévue à subir. - -On prit donc toutes les précautions nécessaires. Les abords du camp -furent largement éclairés sur une circonférence distante de cent -cinquante mètres des tentes, afin que les flèches de l’ennemi ne pussent -venir silencieusement assaillir les chasseurs endormis. - -L’événement prouva que l’on avait eu raison de se méfier d’une surprise. - -En effet, vers trois heures du matin, un sifflement pareil au bruit d’un -bâton vivement tourné annonça que les perfides méridionaux étaient -revenus à la charge. Une première flèche, dépassant le cercle des -torches, vint se ficher en terre à une soixantaine de mètres des -premières tentes, prouvant la sagesse des mesures prises par le Bison -Noir. - -L’ordre qu’il avait donné fut rigoureusement exécuté. Personne ne -bougea. Aussi l’ennemi, s’enhardissant, envoya-t-il une seconde volée de -flèches. Une trentaine de celles-ci parvinrent dans la zone la plus -rapprochée du camp. - -Alors seulement Wagha-na fit sortir des tentes une soixantaine d’hommes -qui s’avancèrent, en rampant sur les mains et les genoux, jusqu’à la -limite atteinte par les flèches. Distribués en quatre groupes -principaux, ils firent face aux quatre points cardinaux, conservant la -position couchée. Les ordres se donnèrent à voix basse, et -recommandation fut faite de tirer au jugé à la hausse de quatre-vingt -mètres et au niveau moyen de la ceinture d’un homme. - -Puis, tout rentra dans le silence. - -Il était convenu que les hommes tireraient au commandement, sur un coup -de sifflet. Si l’attaque était simultanée, les quatre groupes feraient -feu en même temps devant eux, afin de balayer le terrain. En même temps, -la réserve de la troupe, d’un nombre, égal, se tiendrait au centre du -camp, prête à charger sur le point le plus menacé. - -Wagha-na avait appelé près de lui Joë O’Connor, auquel il avait confié -une petite boîte de cuir assez semblable à un appareil photographique, -lui enjoignant de n’en faire usage qu’au moment opportun. - -Une vingtaine de minutes s’écoulèrent sans qu’aucun signe menaçant se -produisît. - -Brusquement une rumeur sourde s’éleva aux abords du camp, et une nuée de -flèches passa en sifflant. - -Elle vint s’abattre à peu près à la même portée que les précédentes. -Quelques-unes néanmoins dépassèrent cette portée. L’une d’elles troua -une tente, une autre, plus efficace encore, cloua au sol le bras d’un -des Sioux. - -Mais, en même temps, une dizaine de balles déchirèrent les toiles du -campement. Deux Sioux furent assez grièvement blessés aux jambes. -L’ennemi, convaincu que ses adversaires étaient couchés, avait tiré au -ras du sol. - -L’attaque avait été générale, sauf du côté d’où les balles étaient -venues. - -Un coup de sifflet donna le signal de la riposte. - -Celle-ci fut terrible. - -Soixante coups de feu éclatèrent simultanément et tout aussitôt la -plaine s’emplit de cris et de gémissements. - -La décharge avait porté sur tous les points. Les tireurs avaient dirigé -leur feu en éventail, et l’ennemi imprudent venait d’être fauché par -cette foudroyante réplique. Ils avaient cru surprendre; c’étaient eux -qui étaient surpris. - -Alors Joë O’Connor s’avança, porteur de la boîte que lui avait confiée -Wagha-na. Sur l’ordre de celui-ci, les quatre pelotons se rassemblèrent, -et la réserve sortit à son tour, l’arme chargée, prête à donner au -commandement. - -Dans la plaine, des bruits divers se faisaient entendre. On percevait -des renâclements et des cliquetis de sabots de cheval. - -Il était manifeste que, pour débusquer les tireurs aperçus à la lueur -d’une décharge qui avait dû leur être excessivement meurtrière, les -Comanches allaient charger dans l’obscurité. - -On n’avait pas le temps de plier les tentes. Mais les chevaux étaient -là. En un clin d’œil tout le monde fut en selle et rassemblé en arrière -du camp dont on éteignit toutes les torches. La plaine se trouva donc -plongée dans de denses ténèbres. - -Mais, au même instant, un faisceau lumineux d’une grande puissance -s’épandit sur la prairie, montrant aux Sioux leurs adversaires déjà -massés pour la charge. Quatre-vingts fusils étaient déjà prêts. Ils -firent feu, et l’ennemi, atteint par cet ouragan de plomb, rompit son -ordonnance. C’était Joë O’Connor qui venait d’utiliser son projecteur -électrique. - -Avec des hurlements de rage et de désespoir, les Comanches se ruèrent -sur le camp. On put les voir, dans la blanche nappe d’électricité, -s’agiter éperdus, aveuglés, poussant leurs bêtes au hasard, n’ayant plus -pour les guider que l’instinct d’une haine affolante. - -Ils coururent tout droit aux tentes pareilles à de gigantesques -fantômes. Mais, dans leur course désespérée, ils offrirent aux tireurs -Sioux une cible trop aisée. De nouveau, une décharge les prit en écharpe -et leur tua une vingtaine d’hommes. - -Les plus emportés ne purent que planter leurs longues lances dans la -toile des tentes ou les hérisser de flèches inutiles. - -Mais déjà leurs chefs sonnaient la retraite. Il était évident que la -lutte leur avait été funeste, et qu’ils n’entendaient pas continuer à -leurs dépens la cruelle expérience qu’ils venaient de faire du génie -militaire de Wagha-na. - -Les Sioux ne les poursuivirent point. - -Ils avaient mieux à faire en s’occupant de leurs blessés. En effet, une -quinzaine des leurs avaient été atteints par des flèches perdues ou des -balles venues à l’ouverture. Par bonheur, aucune des blessures n’était -mortelle. - -Le plus grièvement atteint était Georges Vernant qu’une flèche avait -frappé au bras gauche, un peu au-dessous de l’épaule. Mais ce qui avait -consolé le jeune homme, c’était que, sans sa présence, le trait eût tué -Madeleine. - -Aussi la fille adoptive du Bison Noir lui avait-elle adressé tout haut -ses remerciements. - ---Voici deux fois que je vous dois la vie, Georges. La mienne vous -appartient, vous le savez. - -Cette parole, Léopold Sourbin l’avait entendue. Il en avait frémi de -colère. - -Un âpre sentiment de jalousie était entré dans son cœur et il avait -senti renaître en lui les fiévreux désirs qui en avaient fait l’associé -ou plutôt le complice de Pitchet de Schulmann. - -Ce n’était point seulement sa cupidité qui était en jeu. Il avait conçu -pour sa cousine un amour profond et sincère, et cet amour lui avait -inspiré l’horreur de ses premiers calculs et des misérables dont il -avait voulu faire les instruments de ses odieux projets. Mais, à cette -heure, une haine sourde bouillonnait en lui contre le jeune Canadien. - -Cette haine, elle l’étouffait. Il ne pouvait la laisser voir, lui donner -cours. Indépendamment de l’affection et de l’estime dont Wagha-na et ses -compagnons entouraient Georges Vernant, n’y avait-il pas, désormais à -ménager la tendresse dont Madeleine elle-même venait de donner un si -précieux gage à son rival? - -Ce n’était pas tout. N’était-il pas lié à Georges par la dette d’une -étroite reconnaissance? - -Léopold ne pouvait oublier, en effet, en quelles circonstances critiques -celui-ci lui avait sauvé la vie: Sa course éperdue à travers la plaine -aride, sa chute de cheval et l’attaque inopinée du serpent-fouet, dont -il serait tombé victime, sans la courageuse intervention de celui dont -il souhaitait maintenant la mort. - -Oui, la mort, car la reconnaissance en son cœur avait cédé la place à la -jalousie, implacable, féroce. - -Et Léopold Sourbin en était à regretter de n’avoir pas à sa portée les -deux misérables auxquels il aurait pu recourir pour qu’ils le -délivrassent de la présence d’un rival exécré. - -Or, ces complices que regrettait Léopold étaient plus près de lui qu’il -ne pouvait le soupçonner. - - - - -XI - -LE RAPT - - -Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient fini par se mettre d’accord -sur les moyens à prendre. - -Chose étrange! C’était la brutalité du second qui avait eu raison des -prudences du premier. A la suite d’une explication fort acerbe dans -laquelle l’Allemand lui avait reproché l’insuccès de ses machinations et -de ses trames ténébreuses, prônant très haut l’emploi des moyens -énergiques, le Yankee avait fini par concéder à son complice ses -prémisses. Il avait donc été convenu entre les deux hommes que si, au -cours de leur voyage aux côtés des chasseurs de bisons ils ne -parvenaient point à déterminer Sourbin à une action décisive, Gisber -prendrait à son tour la direction des «opérations». - -L’échéance était arrivée, ou plus exactement le terme de l’épreuve fixé -par Pitch lui-même. L’Américain n’avait pas protesté. Il n’avait pas -même réclamé une prolongation du délai. Il s’était soumis sans murmure. - -Tout aussitôt Schulmann avait entraîné son compagnon au delà de la -frontière. Sur son inspiration, qu’il avait, d’ailleurs, approuvée, -Ulphilas avait gagné le poste le plus voisin et prévenu les autorités -américaines du voisinage dangereux des Sioux en deçà des limites -imposées par les traités. - -Mais là ne s’était pas bornée l’intervention hostile des deux coquins. - -Gisber Schulmann était pressé de mettre lui-même la main à la besogne. -Il n’avait suscité l’action armée des Yankees que pour occuper -l’attention des Indiens, comptant profiter de leur trouble pour mener à -bien son propre projet. Or ce projet, très hardi, ne tendait à rien -moins qu’à ravir ou à tuer Madeleine. - -Il crut un moment l’occasion propice toute trouvée. - -En courant à travers les premiers contreforts de la chaîne, afin de -surveiller les agissements de Wagha-na et de sa troupe, Gisber fit la -rencontre d’un parti de trappeurs qui, eux-mêmes, lui signalèrent la -présence des ours grizzlys. - -L’arrivée des Indiens avait mis ces hommes en fureur en éloignant d’eux -le gibier auquel ils donnaient la chasse. Il fut donc très facile à -Schulmann de les gagner à sa cause, sans leur faire connaître, cela va -sans dire, les raisons qui le faisaient agir. Ainsi furent détournés les -ours. Puis, en même temps qu’ils poussaient les terribles animaux les -uns vers les autres, les trappeurs chassaient devant eux les antilopes -jusqu’à l’étroite vallée en entonnoir, point commun et obligé, centre de -leur effort aussi bien que des recherches probables des Sioux. - -Le Bison Noir avait donc eu raison lorsqu’il avait tenu pour un indice -de malveillance la présence des onze grizzlys rassemblés sur un même -point. Le coup de fusil qui avait tué la jument de Madeleine n’avait été -qu’une maladresse de Schulmann, emporté par la fougue brutale de son -caractère. - -Tout s’était passé à peu près comme l’avait disposé l’Allemand. - -Mais le résultat n’avait pas répondu à son attente. La prudence en même -temps que la fermeté de Wagha-na avaient évité un conflit qui aurait -certainement amené de dangereuses complications. - -Gisber était profondément humilié. Son machiavélisme n’avait rien -produit d’efficace. - -Ulphilas trouva l’occurrence tout à fait naturelle pour rentrer en scène -et reprendre la haute main dans la direction de la commune entreprise. -Et comme Schulmann avouait qu’il était, suivant l’expression vulgaire, -au bout de son rouleau, Pitch se trouva fort bien servi par les -circonstances lorsqu’il suggéra, au lieutenant américain l’idée de se -débarrasser des Comanches, voisins toujours désagréables, en les lançant -à la poursuite des Sioux. - -Le plan réussit à merveille. Les sauvages agréèrent sur-le-champ l’offre -de dépouiller leurs frères selon le sang. - -Ils y mirent néanmoins une condition: celle d’être accompagnés par deux -blancs. - -Leur méfiance ne désarmait point. Ils mettaient en pratique la parole -que Virgile place dans la bouche de Laocoon: «Je redoute les Grecs -jusque dans leurs présents». - -Cela entrait trop bien dans les vues de Pitch et de Schulmann pour -qu’ils n’acceptassent point de se faire sur-le-champ les guides et les -conseillers des Indiens. - -Ils les suivirent donc mêlés à leurs rangs et leur fournissant deux -carabines de renfort. Mais ils eurent soin de se dissimuler de manière à -n’être pas reconnus d’emblée, ce qui eût été vraiment trop dangereux. - -Après le double échec de leurs alliés, ils désespérèrent du succès. - -Mais Ulphilas Pitch n’était pas homme à se décourager longtemps. Dès -qu’il comprit que l’humiliation des sauvages se tournerait en fureur à -rencontre des conseillers malencontreux qui les avaient poussés à une -tentative aussi désastreuse, il n’attendit point que l’orage se -déchaînât. - -Ce fut lui qui prit les devants. Il adressa au chef Comanche les -reproches les plus acerbes sur son impétuosité maladroite, l’accusant -d’avoir fait preuve d’autant d’incapacité que de jactance. Puis quand il -jugea les esprits suffisamment excités, il laissa échapper à dessein -cette phrase pleine de provocations: - ---Si j’avais seulement cinquante hommes résolus avec moi, je me ferais -fort de causer à Wagha-na un dommage sans précédent. Le Bison Noir ne -s’en relèverait pas. - -De telles paroles étaient faites pour donner aux Indiens un vif désir de -connaître le dessein du Yankee. Ils ne manquèrent pas de l’interroger -avidement. Et comme Ulphilas refusait dédaigneusement de répondre, le -chef, emporté par cette même fougue irraisonnée qui lui avait valu ses -deux défaites, s’écria: - ---Que le Yanghis dise sa pensée et je m’engage à l’accompagner où il -voudra avec cinquante de mes plus braves guerriers. - -Alors Pitch consentit à parler. Il expliqua que la meilleure manière de -frapper Wagha-na était de surprendre et d’enlever Madeleine. La perte de -la «Fée» serait un coup mortel à la fois pour le vieux chef et pour -l’association qu’il avait créée, tant était grande la confiance -superstitieuse que ses membres plaçaient en la jeune fille. - -En s’exprimant de la sorte, Ulphilas disait la vérité. - -Le Bison Noir n’avait jamais eu de famille. Le meilleur de son cœur, il -l’avait donné à cette enfant, fille de son plus intime ami et dans les -veines de laquelle coulait un peu de son propre sang, puisqu’elle était, -par sa mère, descendante des métis de race rouge. - -Le Comanche applaudit férocement à ce projet et, tout de suite, on -arrêta le plan de campagne. - -Il consistait, pour Pitch et Schulmann, à se porter en avant sur la -route qu’allaient suivre les Sioux, d’y dresser une embuscade puis -d’attendre leur passage pour fondre inopinément sur la colonne au moment -où l’escorte de Madeleine se montrerait sur le chemin. - -Pour ce faire, on sacrifierait au besoin vingt hommes. Mais les plus -robustes des agresseurs pousseraient droit à la jeune fille, s’en -empareraient et fuiraient à toute vitesse en l’emportant. - -Le problème offrait une première difficulté à résoudre. - -Quel pourrait être le chemin suivi par les Sioux? - -On ne le saurait qu’en les épiant à distance et de manière à ne point se -laisser surprendre. - -Ce fut alors qu’Ulphilas se ressouvînt de Léopold Sourbin et forma -l’audacieux projet de se mettre à tout prix en rapports avec lui. -Bizarre coïncidence! A la même heure, Sourbin regrettait l’absence de -ses complices. - -C’est une superstition populaire chez bien des peuples qu’un désir -mutuel véhément suffit à rapprocher des êtres éloignés. - -En cette circonstance, les adeptes de cette croyance auraient pu -triompher à leur aise. - -Il arriva qu’au matin qui suivit cette nuit troublée, Léopold Sourbin -qui marchait à l’arrière-garde de la troupe et un peu en arrière, -entendit brusquement une flèche siffler à son oreille. La flèche vint se -planter à deux mètres de lui et le Français crut remarquer une tache -blanche sur cette flèche. - -Hésitant d’abord, il obéit cependant à la curiosité qui l’entraînait. - -Il se baissa, retira le projectile du sol et constata, non sans stupeur, -qu’un morceau de papier y était enroulé. - -Il le déroula et y lut cet avis qui le fit tressaillir, écrit en langue -anglaise. - ---Si M. L. Sourbin oublie ses amis, ses amis ne l’oublient. Ils se -tiennent près lui. - -Et c’était signé: _Ulphilas Pitch_. - -Léopold promena autour de lui un regard furtif afin de s’assurer que -personne parmi ses compagnons de route n’avait surpris son action. - -Les Sioux galopaient au loin sans s’occuper autrement des faits et -gestes du Français. - -Par contre il sembla à celui-ci que les arbustes bas qui, à sa droite, -surgissaient sur la plaine, avaient eu de bizarres mouvements qu’on ne -pouvait expliquer par le passage du vent à travers les branches. - -Un petit bois de bouleaux et de sapins était à proximité. Sans hésiter, -il poussa sa course de ce côté. - -Il avait deviné juste. Ulphilas et Schulmann, opérant cette fois avec -une habileté merveilleuse, l’avaient épié et suivi. Ils le rejoignirent -sous le couvert du bois. L’entretien fut bref, mais concluant. - -Ce fut Sourbin qui parla le premier. - ---Le marché tient toujours, dit-il brièvement. Mais j’y mets une -condition de plus. - ---Laquelle? demanda hâtivement le Yankee. - ---Il faut que vous me débarrassiez d’un certain Georges Vernant. Il est, -en effet, le fiancé de ma cousine et, lui vivant, je ne puis devenir le -mari de celle-ci. Il est donc urgent de m’en délivrer. - -L’Américain haussa les épaules avec un vague sourire. Si Sourbin eût -interprété sagement ce sourire, voici ce qu’il y aurait démêlé: «Il nous -importe peu que tu épouses ou n’épouses pas ta cousine, pourvu que tu -recueilles sa succession». - -Mais Léopold ne devina point ce sens caché; il se contenta de la -promesse donnée par Ulphilas que, dès le lendemain, il serait délivré de -la rivalité de Georges Vernant. - -Et, comme les Sioux n’étaient plus visibles à l’horizon, le cousin de -Madeleine piqua des deux pour les rejoindre, comprenant que son -éloignement prolongé pourrait éveiller des soupçons. - -Quand il les rejoignit, il prétexta un accident, une chute qu’il avait -faite. La raison était acceptable; elle avait même toute vraisemblance, -les précédentes chevauchées de Sourbin ne lui ayant pas précisément -assuré la réputation d’un écuyer sans défauts. - -Il ne remarqua point, d’ailleurs, le fauve regard avec lequel -l’accueillirent simultanément Wagha-na, Sheen-Buck et le vieil Irlandais -Joë O’Connor. - -La colonne poursuivit sa marche sans incidents. Elle atteignit ainsi, le -lendemain, les bords de la rivière Murray, un des affluents de la -Saskatchewan du Sud, cours d’eau rapide, à peine guéable en deux ou -trois passes difficiles, et qui se cache sous d’épaisses forêts, -propices aux embûches et aux attaques par surprise. - -C’était le lieu que Pitch et ses acolytes indiens avaient choisi pour y -tenter leur coup de main. - -Et, en vérité, ils avaient bien choisi. Le Murray coulait entre des -rives fort escarpées couronnées de bois vivaces. Le chemin que devaient -suivre les Sioux pour atteindre le gué de la rivière était lui-même -bordé de collines boisées, dont quelques-unes, séparées entre elles par -des sentiers que l’on eût dits taillés au pic dans le granit, formaient -d’imposantes falaises. Ce chemin, fort étroit, obligeait les chasseurs à -s’avancer en colonne de deux ou trois cavaliers de front. - -Le Bison Noir donna donc l’ordre au chef Sioux de prendre la tête du -défilé et de faire passer au plus tôt la rivière à ses hommes. - -Lui-même, observant partout la même discipline, se plaça au centre avec -Georges, Madeleine, Léopold Sourbin et ses deux inséparables -lieutenants, Joë et Sheen-Buck. - -Il se trouva qu’en la circonstance cette disposition était la pire de -toutes, puisqu’elle allait faciliter l’attaque des Comanches. - -En effet, au moment même où Wagha-na et ses compagnons atteignaient -l’angle d’un des chemins tracés par la nature dans l’épaisseur des -versants boisés, ils se trouvèrent brusquement séparés de l’avant-garde -que Chinga-Roa avait déjà fait passer sur l’autre rive du Murray. - -Le guet-apens avait été réglé avec une parfaite entente de cette guerre -de ruses. - -Pitch et Schulmann, ne tenant point à s’exposer aux coups, s’étaient -abrités avec leurs bêtes sous une large anfractuosité des roches. Seuls, -le cacique des Comanches et cinq de ses plus robustes compagnons se -tenaient, la lance ou la hache à la main, prêts à fondre à l’improviste -sur l’escorte qu’ils prendraient ainsi de flanc. - -Tout se passa comme le Yankee l’avait ordonné. La malchance voulut que -Madeleine, obéissant peut-être à une surexcitation soudaine de sa -monture, fût emportée d’une dizaine de mètres en avant de ses -compagnons. - -Une clameur sauvage éclata. Plus rapide que la pensée, le Comanche se -rua sur la jeune fille et, l’arrachant de sa selle, la jeta violemment -en travers de la sienne. Puis, sans s’occuper du combat que ses -compagnons soutenaient derrière lui contre les amis de Madeleine, -revenus de leur stupeur, il se mit à fuir, accompagné de Gisber et -d’Ulphilas, par le sentier étroit qui séparait les deux murailles de la -falaise. - -Wagha-na ne se fut pas plutôt rendu compte de l’agression qu’avec un cri -de rage, il se jeta sur les Comanches qui barraient le passage. Trois -fois de suite sa hache abattit un adversaire. A ses côtés, Georges, Joë -et Sheen-Buck, avaient, eux aussi, accompli de foudroyantes prouesses. -Pas un des compagnons du cacique n’avait échappé à leurs terribles -coups. - -Mais c’étaient là des exploits inutiles. Tandis qu’ils luttaient -victorieusement contre les Indiens, le chef de ceux-ci fuyait à toute -vitesse, emportant Madeleine évanouie. Car dans le choc qui s’était -produit, la tête de la jeune fille avait heurté violemment un des -rochers de la falaise. Seule son épaisse chevelure l’avait préservée -d’un plus grave accident. - -Cependant la place était déblayée, et le Bison Noir avait recouvré sa -présence d’esprit. - -Tout de suite, il se rendit compte de l’effroyable danger que courait -l’orpheline. - -Il ne s’expliquait point que les bandits l’eussent enlevée au lieu de la -tuer. Une seule hypothèse se présentait à son esprit pour expliquer ce -caprice des ennemis. Sans doute, ils comptaient encore sur l’hypothèse -d’un mariage entre Madeleine et son cousin, solution infiniment plus -pratique que celle d’un meurtre peut-être inutile. - -Mais si cette solution satisfaisait Pitch et Schulmann, il n’était pas -sûr qu’elle fît le compte du chef comanche. - -Celui-là, à coup sûr, n’entrait pour rien dans les combinaisons et les -calculs de Sourbin et de ses complices. Il n’avait agi, lui, que pour -prendre sa revanche des deux échecs subis, pour satisfaire son désir de -haine et de vengeance contre Wagha-na et ses complices; celui-là -réclamerait la mort de l’infortunée jeune fille; il menacerait ses -associés provisoires, et, comme, après tout, ceux-ci pouvaient se -contenter de cette terminaison tragique du drame, ils ne feraient qu’une -résistance de pure forme aux exigences de l’Indien. - -Il fallait donc arracher au plus tôt, et par tous les moyens, Madeleine -aux mains du féroce sauvage. - -En cet instant critique la décision devait être prompte, l’action la -suivre sans retard. Le puissant esprit du Bison Noir conçut un plan -rapide qu’il mit à exécution sur l’heure. - -A ses côtés se tenait Léopold Sourbin. L’ahurissement et l’épouvante se -lisaient en grosses lettres sur son visage. Il était impossible un seul -instant de croire que le coup de main accompli par ses complices eût été -prémédité de concert avec lui. - -Wagha-na interpella vivement le jeune homme. - ---Allons, monsieur Sourbin, lui dit-il le moment est venu de prouver -l’attachement dont vous vous êtes vanté pour votre cousine: C’est la -seule manière d’obtenir ce que vous sollicitez. - -L’étonnement de Léopold parut croître. Il demanda d’une voix tremblante. - ---Je suis prêt à tout pour la sauver. Mais que me faut-il faire? -Enseignez-le-moi. - -Alors, sans arrêter sa course à travers l’étroit défilé, l’Indien exposa -son plan. - ---Le rapt a été accompli à l’instigation des deux coquins que vous -connaissez. Cela est hors de doute. N’essayez pas de le nier; vous -perdriez votre temps. Mieux vaut pour vos intérêts même leur arracher -votre cousine dont ils veulent sans doute se faire un otage contre -vous-même et contre nous. - -Et, comme Léopold, ébranlé par ce raisonnement fort simple, se prêtait -sincèrement à un projet de délivrance, le Pawnie lui fit comprendre le -rôle qu’il aurait à tenir pour la réussite de ce projet. - ---Les misérables ont une grande avance sur nous. Mais il est certain -qu’ils ne peuvent s’éloigner beaucoup, s’ils désirent se mettre en -relations avec nous. Car leur tentative serait sans utilité s’ils -n’avaient votre concours. - -Or, il s’agit pour vous de les rejoindre, de vous laisser prendre au -besoin. Nous ne vous perdrons pas de vue. Vous nous tiendrez au courant -de votre passage eh laissant une trace dans tous les lieux où vous -camperez. - ---Quelle trace? questionna le Français, un peu inquiet de la précision -de ces paroles. - -Wagha-na se fit encore plus précis. - ---Un indice tel que vos compagnons ne puissent le remarquer, ni en -pénétrer le sens. - -Il tira du sac de peau qui pendait à son épaule une poignée de petites -baies rougeâtres qu’il versa dans la poche de Sourbin. - ---Voici, dit-il, les graines d’une plante totalement inconnue dans nos -régions. Elle vient du Brésil. Dès que vous aurez rejoint les Comanches -et leurs complices, vous laisserez tomber, une de ces graines sur le sol -de dix en dix mètres. Elles nous serviront de points de repère. - ---Quoi! s’écria Léopold, vous pourrez retrouver sur le sol d’aussi -invisibles vestiges? - ---Ne vous inquiétez point de cela, répliqua l’Indien. Nous avons de bons -yeux. - -Pour la première fois, depuis que Sourbin était son hôte, le Bison Noir -lui tendit la main. - ---Allons! dit-il d’une voix émue, il n’y a pas une minute à perdre. -Hâtez-vous, et que Dieu vous garde! - ---Je ferai de mon mieux, répliqua le cousin de Madeleine d’une voix mal -assurée, mais avec une réelle sincérité. - -Et, touchant légèrement sa bête, il s’élança dans le chemin étroit -qu’avaient pris avant lui les ravisseurs. - -Certes, c’était pour Léopold Sourbin un véritable acte de courage qu’il -accomplissait à cette heure. - -Il s’en allait seul, entièrement seul, dans ce désert qu’il venait de -parcourir en nombreuse et vaillante compagnie, et dont il n’avait que -trop bien apprécié les périls de toute nature. Il y allait sans guide, -sans soutien, livré à la seule direction de son instinct, entouré de -périls et d’embûches, ne sachant même pas quel accueil lui réservaient -ceux vers lesquels il se dirigeait. Son imagination avait gardé la forte -impression des tragiques événements qu’il avait déjà vus se dérouler -sous ses yeux. Elle lui montrait des pièges et des ennemis à tous les -horizons, dans le creux des roches, sous les troncs pressés des arbres: -ours grizzlys, serpents venimeux, bisons aux cornes farouches, Peaux -Rouges aux durs visages tatoués et menaçants, s’éclairant parfois d’un -rire atroce. Et la pensée que Wagha-na et ses amis l’accompagnaient, -invisibles mais prêts à intervenir, suffisait à peine pour l’empêcher de -céder à une peur folle, une peur d’enfant. - -Une autre cause de trouble venait s’ajouter à celles qui paralysaient à -moitié sa volonté. - -Il ne s’expliquait point à quel calcul auraient pu obéir Pitch et -Schulmann en agissant comme ils venaient de le faire. - -Non seulement ils n’auraient point tenu leur promesse en le débarrassant -de Georges Vernant, mais encore, en enlevant Madeleine, ils lui ôtaient, -à lui Sourbin, le moyen de réaliser ses fins. - -C’était donc avec une âme incertaine et confuse, pleine de terreurs et -de remords que le cousin de Madeleine courait à l’aveuglette sur les -chemins du désert, à la poursuite de complices qui pouvaient bien n’être -que des ennemis. - -Et, cependant, ce fut avec un soupir de soulagement qu’il vit finir -l’espèce de couloir rocheux qu’il suivait et s’ouvrir devant son regard -l’horizon sans bornes des plaines. - - - - -XII - -MARCHÉ DE SANG - - -Lorsque Madeleine sortit de l’évanouissement où l’avaient plongée le -saisissement de l’agression et surtout le choc violent qu’elle avait -reçu à la tête, elle était étendue sous une hutte de branchages. Deux -hommes à figures sinistres la veillaient. Elle n’eut pas de peine à -reconnaître en eux les deux aventuriers qui naguère avaient demandé la -faveur de s’établir à Dogherty. - -Sa fière et vaillante nature se révolta à la pensée qu’elle pouvait être -la prisonnière de ces hommes. - -Mais tout aussitôt la mémoire lui revint du récent épisode dont elle -avait été la victime. Elle revit la face hideuse du chef Comanche qui -l’avait désarçonnée pour l’emporter avec lui en travers de sa selle. Et -elle se dit que, peut-être, elle jugeait mal ces deux hommes qui -l’assistaient, qu’elle leur devait plutôt de la reconnaissance si, ce -qui n’était pas improbable, ils l’avaient arrachée à la violence de -l’Indien. - -Partagée entre la répulsion qu’ils lui inspiraient et le désir de ne -point se montrer ingrate, la jeune fille voulut, tout d’abord, se rendre -compte de la situation qui lui était faite. D’un brusque mouvement, elle -se mit sur son séant, et fit un effort inutile pour se soulever. - -Une douleur aiguë traversa son corps, sa tête vacilla, prise de -vertiges. Elle sentit qu’elle était trop faible et que ses jambes, -entravées par une mince cordelette, lui refusaient leur service. Elle -retomba sur le sol, tandis que l’un de ses gardiens, Gisber Schulmann -éclatait d’un rire à la fois bestial et féroce. - -Elle ne put supporter l’idée qu’elle pût être la prisonnière de ces -hommes. - ---Messieurs, demanda-t-elle d’une voix que l’émotion troublait, je tiens -à savoir où je me trouve, si vous êtes des amis ou des ennemis. - -Ce fut Ulphilas Pitch qui répondit avec son ironique bonhomie. - ---Oh! des amis, Miss Madge, bien certainement des amis, et qui ne -demandent qu’à vous rendre service. - ---En ce cas, reprit la jeune fille, trompée par cette bienveillante -perfidie, voulez-vous m’apprendre où je suis et comment, enlevée par un -Indien, je me trouve présentement auprès de compatriotes, ou, tout au -moins, d’hommes de race blanche. - ---Miss, répondit le Yankee, sans se départir de son flegme, il serait -peut-être un peu long de vous expliquer le cas tout particulier qui vous -concerne. Vous avez été, ainsi que vous le dites fort justement, enlevée -par un chef Comanche dont nous sommes un peu les amis. Il paraît que ce -bon frère rouge avait une forte dent, sinon contre vous-même, du moins à -rencontre de personnes qui vous sont chères. Il a donc cherché à en -tirer vengeance, et c’est pour cela que vous vous trouvez présentement -en cette demeure peu luxueuse, où nous ne pouvons vous offrir rien du -confortable auquel vous êtes habituée, ce que nous regrettons vivement. - -Tout cela avait été dit avec ces intonations gouailleuses des gens qu’en -France on nomme des «pince sans rire». - -Madeleine en l’écoutant sentait son cœur se serrer et avait -l’appréhension de menaces suspendues sur sa tête. - -Elle comprenait que cet homme raillait sa détresse. - -Pourtant, elle risqua encore une interrogation. - ---Puisque vous me voulez tant de bien, Monsieur, veuillez m’expliquer -pourquoi vous avez pris soin de me lier les jambes? - -Un gros rire, cette fois, se fit jour à travers la barbe fauve de Gisber -Schulmann. - -A son tour l’Allemand parla et voulut se montrer spirituel. - ---Cela, Mademoiselle, dit-il en un français d’intonation particulière, -est une simple précaution que nous avons prise pour le cas où vous -chercheriez à vous dérober à notre sollicitude, ce qui serait imprudent, -étant donné l’état de faiblesse où vous vous trouvez. - -Madeleine n’eut pas besoin d’en entendre davantage. - -Ce persiflage continu avait suffi à l’éclairer. - -Elle sourit dédaigneusement et, regardant les deux coquins bien en face. - ---Allons! fit-elle, je vous dois des remerciements pour m’avoir délivrée -d’une crainte, celle de vous prendre pour d’honnêtes gens. - -Je vois que je ne m’étais pas trompée. Vous êtes deux misérables. - -Elle s’accouda, leur tournant le dos, pour méditer plus à l’aise sur les -événements, soutenue, d’ailleurs, par le légitime espoir de se voir -bientôt secourue par Wagha-na et ses amis de Dogherty. - -Mais une nouvelle épreuve lui était réservée. - -La porte de la hutte s’ouvrit et un nouveau personnage y pénétra, lui -donnant une seconde fois la sensation désagréable qu’elle avait éprouvée -au moment du rapt. Celui-ci n’était autre que l’Indien qui l’avait -enlevée, le chef des Comanches. - -Il vint s’asseoir sur le sol, presque à toucher la prisonnière, et, d’un -accent où éclatait l’orgueil du triomphe et la satisfaction de la -vengeance accomplie, il dit: - ---Wagh! L’Ours Gris est un chef invincible! Il a vaincu le Bison Noir et -les traîtres qui le servent. Il a pris la fille de Wagha-na. L’Ours gris -emmènera la femme blanche dans son wig-wam. Il fera d’elle l’esclave de -ses squaws. - -Madeleine comprenait tous les dialectes indiens. Ces paroles la -troublèrent profondément. Elle dissimula néanmoins l’angoisse qui -l’oppressait, pour ne point ajouter à la joie de son persécuteur. -Celui-ci poursuivit: - ---Magua a su vaincre ses ennemis, malgré leurs carabines. Il a tué -Chinga-Roa, chef des Sioux; il a pris la chevelure de Wagha-na et des -blancs qui étaient ses alliés. Magua est un grand chef. - -C’était la seconde fois que le Comanche se vantait de cet exploit. - -Madeleine ne s’alarma point outre mesure. Elle connaissait l’habituelle -forfanterie des Indiens. C’est chez eux une manière de tourmenter leurs -ennemis afin de provoquer en eux une défaillance. - -Cette indifférence de la prisonnière eut le don d’exaspérer le chef des -pillards du Sud. - ---La femme au visage pâle sera la servante du wig-wam, prononça-t-il en -donnant à ses inflexions aussi bien qu’aux traits de son visage une -expression plus méchante. Les squaws de l’Ours Gris la mèneront à coups -de corde. Elles lui arracheront ses beaux cheveux et les ongles de ses -pieds et de ses mains, et les yeux dont elle est si fière. - -Dédaigneuse, Madeleine continua à garder le silence. - -Alors l’irritation du chef ne connut plus de bornes. Il se leva et, d’un -geste violent, saisissant le bonnet de fourrure qui protégeait la tête -de la jeune fille, il la tira par ses longs cheveux dénoués. - -La secousse fut si rude, la douleur si atroce que Madeleine s’évanouit -pour la seconde fois. - -Par bonheur, Pitch et Schulmann intervinrent. Ces brutalités ne -faisaient pas leur affaire. Aussi dégradé que soit un homme, il n’aime -point à voir souffrir une femme ou un enfant, à moins qu’il ne soit -lui-même sous l’empire de l’ivresse ou d’une colère aveuglante. Ils -consentaient à tuer leur victime, mais ils ne voulaient point lui faire -la mort cruelle. - -Ce fut Gisber en personne qui se fit, en cette circonstance, le -protecteur de l’orpheline. - -Il se jeta sur l’Indien et, grâce à son énorme vigueur, l’eut -promptement maîtrisé. - -Magua, furieux et grinçant des dents, porta la main à sa ceinture où -brillait son tomahawk au fer acéré et luisant. - -Mais l’Allemand n’eut qu’à étendre sa main droite pour paralyser le bras -de Comanche. - ---Hé! le sauvage, cria-t-il, l’ours blanc, ou grizzly, pas de ça; ça -n’est pas dans nos conventions. - -L’argument était d’autant plus solide que la poigne de Gisber l’était -davantage. Tout «grand chef» qu’il se proclamât en ses épiques -vantardises, l’Ours Gris n’était pas de force à triompher de ses deux -adversaires en même temps, alors surtout qu’un seul suffisait à le -maintenir. - -Il se résigna donc en la circonstance et en passa par les exigences du -Teuton. - -D’ailleurs, un autre incident vint apporter une heureuse diversion. - -La porte venait de s’ouvrir derechef, et un Comanche était rentré -essoufflé, porteur de quelque grosse nouvelle. - -Il échangea avec son chef quelques mots rapides en langue indienne, et -celui-ci, rappelé au sentiment de la prudence, changea complètement de -ton pour dire aux deux blancs. - ---Il y a un visage pâle qui nous suit. Mes guerriers peuvent le tuer ou -le prendre. Que décidez-vous? - ---Qu’ils le prennent, qu’ils le prennent! s’écria Pitch en se levant -précipitamment. Il nous renseignera. - -Un quart d’heure plus tard, trois Comanches ramenaient à la hutte un -homme étroitement garrotté. - -A peine Ulphilas eut-il jeté les yeux sur le captif, qu’un cri de joie -jaillit de ses lèvres: - ---Tiens! monsieur Sourbin! Quelle heureuse rencontre! - ---Pas aussi heureuse pour moi, monsieur Pitch, répliqua l’infortuné -Léopold, tout meurtri par les liens qui entraient dans les chairs, tout -froissé par la manière peu courtoise avec laquelle les Indiens s’étaient -emparés de lui. - ---Détachez cet homme tout de suite, ordonna l’Américain avec autorité. -C’est un ami. - -L’ordre fut exécuté sur-le-champ par les Peaux Rouges, bien qu’avec une -très visible répugnance. Les sauvages n’eussent pas demandé mieux que -d’exercer sur ce blanc les tortures raffinées que n’eût pas manqué de -leur suggérer la haine séculaire qu’entretiennent les incessants -conflits des deux races. - -Mais ils savaient que leur chef était l’associé des deux Yankees et -agissait de concert avec eux. - -Lorsque Léopold, un peu remis de la secousse, fut entré sous la hutte, -la vue de Madeleine évanouie et attachée excita en lui une colère qu’il -ne sut pas réprimer. Il en oublia même le sentiment de la prudence et -éclata en vifs reproches: - ---Misérables, s’écria-t-il, voilà donc de quelle manière vous avez -traité cette pauvre enfant! - -Gisber Schulmann, tout aussi irascible que Léopold, ne supporta point -cette apostrophe. Il répondit rudement: - ---Vous devez bien comprendre que nous n’avons pu traiter la demoiselle -comme l’aurait fait une femme de chambre. Ce n’est pas notre faute s’il -nous a fallu recourir aux grands moyens. A la guerre comme à la guerre. -D’ailleurs, le seul qui n’ait pas le droit de s’en plaindre, c’est vous, -puisque c’est pour vous que nous travaillons. - ---Pour moi? se récria Sourbin. Ce n’est point là ce que je vous avais -demandé, ce que vous m’aviez promis. N’était-il pas convenu que vous -deviez me débarrasser de l’autre, de ce godelureau qui se jette en -travers de ma route? - -Ulphilas Pitch, qui ne se départait de sa politesse doucereuse que dans -les cas désespérés, se mit en devoir de réfuter ces assertions. - ---Sans doute, sans doute, monsieur Sourbin, nous vous avions promis -cela. Nous vous aurions promis tout ce que vous auriez demandé, pour -vous faire plaisir, pour renouer de bonnes relations avec vous. - -Mais il y a un proverbe de votre pays, si je ne me trompe, qui dit: -«Promettre et tenir sont deux». Nous nous sommes inspirés de cette -parole très sage, et, au lieu de tuer Georges Vernant, nous avons -préféré nous emparer de la riche demoiselle. - ---C’est-à-dire que vous avez voulu par des menaces ou des tortures lui -extorquer quelque grosse somme à vous partager? - -L’ex-Norvégien devenu Américain hocha la tête avec un silencieux -ricanement. - ---Comment se fait-il, monsieur Sourbin, que vous qui êtes un homme -intelligent, vous n’ayez pas mieux compris nos intentions? Non, nous -n’avons pas formé d’aussi noirs projets. Nous nous sommes souvenus -simplement de notre contrat: et nous avons craint que si nous vous -laissions épouser la demoiselle loin de notre présence, vous oublieriez -peut-être de nous inviter à la noce. Alors nous avons pensé qu’il serait -plus équitable et plus avantageux pour tous de célébrer ce mariage un -peu moins brillamment peut-être, mais avec assez de régularité pour que -nul n’en puisse contester la validité. Il n’est pas impossible de -trouver dans la prairie quelque bon prêtre catholique, missionnaire, qui -vous donne la bénédiction nuptiale. Quant aux témoins, Gisber et moi, -nous serons heureux d’en remplir les fonctions, par amour pour vous. - -Cet odieux persiflage exposait avec une sinistre clarté le plan odieux -dont les deux bandits poursuivaient la réalisation. - -Certes, Léopold Sourbin n’était point de ceux que les scrupules gênent -aux entournures. Mais, à l’audition de ces cyniques propos il sentit -tout ce qui lui restait de délicatesse se révolter. Il voulut protester. - -La conscience de sa faiblesse, de son impuissance à agir, lui cloua la -parole sur les lèvres. - -Il se souvint fort à propos des recommandations que lui avait faites -Wagha-na, et son courage lui revint un peu à la pensée que le Bison Noir -et ses acolytes le suivaient à distance, épiant l’occasion de se jeter -sur la bande pour le délivrer en même temps que Madeleine. - -Or, toute cette conversation des trois hommes, la jeune fille l’avait -entendue. - -Elle avait, en effet, repris ses sens au cours de leur dialogue. Une -immense lassitude, paralysant ses membres, l’avait tenue immobile, si -bien qu’aucun des trois complices ne s’était aperçu de son retour au -sentiment. Et, de la sorte, l’orpheline avait pu entendre et faire son -profit des révélations que lui fournissait l’odieux entretien. - -Elle eut assez d’empire sur elle-même pour réfréner l’indignation qui -faisait bouillonner tout son sang. - -Mais lorsque, au bout de quelques instants, Schulmann et Pitch, -peut-être afin de mieux connaître les pensées de leur ex-complice, -sortirent de la hutte, laissant Sourbin seul auprès de sa cousine, -celle-ci ne put dissimuler son profond mépris. - ---Les proverbes disent vrai lorsqu’ils assurent qu’on ne juge un homme -qu’à ses actes. Je ne vous connaissais guère, monsieur Sourbin. Je vous -connais tout à fait aujourd’hui. Rien ne donne de la clairvoyance comme -le malheur. Monsieur mon cousin, je ne sais vraiment ce qui l’emporte en -vous de la suffisance ou de la lâcheté. - -Léopold sentit son front s’empourprer. Une colère le gagna. Mais la vue -de Madeleine enchaînée, de ce beau visage pâli, lui inspirèrent une -véritable amertume. - ---En vérité, ma cousine, dit-il, je ne sais, moi, ce qui m’attire de -votre part une aussi virulente apostrophe. - -Madeleine, cette fois, ne put contenir son aversion. Elle rappela au -jeune homme l’entretien qu’il venait d’avoir avec les deux misérables et -le pacte qui les enchaînait à eux. Elle en avait assez appris pour -pouvoir préciser elle-même, par un seul effort de son imagination, les -détails qui lui échappaient encore, les points qui auraient pu demeurer -obscurs devant son esprit. Sourbin fut atterré. Il désespéra de pouvoir -convaincre sa cousine de son innocence relative en l’abominable complot -qui l’avait livrée aux mains de ses ennemis. Peu s’en fallut que ce -découragement ne le poussât à s’associer définitivement aux infâmes -projets de Pitch et de Schulmann. - -Mais, une fois encore, ces projets furent déjoués par l’intervention des -événements. - -Brusquement, au milieu du silence et de la solitude des bois, un coup de -feu éclata. - -Léopold, qui était demeuré muet à la suite de l’apostrophe de Madeleine, -tressaillit et se leva en sursaut. - -Il ouvrit la porte et se heurta à Pitch qui rentrait, donnant les signes -d’une profonde inquiétude. - ---Vite, vite, cria le Yankee, en selle. Nous sommes poursuivis. Il est -probable que Wagha-na est à nos trousses. - -En même temps, le cacique Magua se ruait dans l’intérieur de la cabane, -saisissait brutalement la prisonnière par un bras, et, comme elle ne -pouvait marcher à cause de l’entrave qui gênait ses pas, la traînait au -dehors et la livrait aux bras d’un de ses guerriers, en lui criant: - ---Si la femme pâle fait un geste, pousse un seul cri, plonge ton couteau -dans sa poitrine. - -Léopold n’eut pas le temps de s’élever contre cette violence. Il -comprit, d’ailleurs, que résister en pareil moment, ce serait -précisément hâter la catastrophe qu’il voulait éviter. Un espoir le -ressaisit de vaincre l’antipathie et les dédains de sa cousine, et -obéissant, cette fois, plus à l’amour qu’à la cupidité, il enfourcha son -propre cheval qu’on lui avait amené, non sans avoir laissé tomber sur le -seuil de la hutte l’une des graines rouges que lui avait données le -Bison Noir. - -Tout en fuyant sous le couvert de la forêt qui les abritait, il put dire -à Pitch: - ---On m’a pris mes armes. Avec quoi voulez-vous que je me défende, si -l’on nous attaque? - -Pitch se rendit compte de la vérité de cette réflexion. Il était sûr de -tenir son Sourbin; il ne vit donc aucun empêchement à lui confier l’un -des deux revolvers qui garnissaient ses propres fontes. - -C’était une excellente intention qu’avait eue là Léopold. - -Il n’avait que trop bien entendu l’ordre donné par le chef Comanche à -son subordonné, et comme il savait les sauvages capables de s’emporter à -toutes les violences, le cousin de Madeleine avait pris cette -précaution. Il galopait maintenant à côté de l’Indien, prêt à lui casser -la tête s’il le voyait lever la main sur la prisonnière. - -Tous ces événements s’étaient accomplis en moins de vingt-quatre heures. -Il y avait un jour à peine que Wagha-na avait confié à Sourbin la -mission délicate de guider ses recherches. Une longue et froide nuit -s’était écoulée pendant laquelle Madeleine n’avait pas recouvré un seul -instant la conscience de ce qui se passait autour d’elle. Mais dans ce -délai, les chevaux surmenés des Comanches n’avaient pu fournir une bien -longue étape, celui de l’Ours Gris surtout, qui avait à porter une -double charge. - -Aussi Wagha-na et ses compagnons avaient-ils pu suivre sans trop de -difficultés la piste laissée par Sourbin. - -Ils étaient même au moment de surprendre le campement provisoire de -leurs ennemis, lorsque le hennissement du cheval de Joë O’Connor avait -donné l’éveil aux factionnaires disséminés par Magua aux confins de la -forêt et de la plaine. - -L’un d’eux avait pu ramper jusqu’au voisinage de l’Irlandais et, jugeant -l’occasion favorable, avait décoché une flèche qui avait frôlé le crâne -du vieux trappeur. - -Celui-ci n’était pas patient de son naturel. Juste en ce moment il se -tenait appuyé sur sa carabine. La riposte ne s’était pas fait attendre. -Joë avait tiré sur une ombre qu’il voyait se mouvoir dans le fourré. -Mais comme la balle de Joë était quasiment infaillible, elle avait -traversé de part en part le ventre de l’Indien. - -C’était le bruit de ce coup, suivi du cri d’agonie du blessé, qui avait -averti les Comanches. - -Il n’y avait pas à revenir sur l’intempestive vivacité de l’Irlandais. -Wagha-na donna donc l’ordre de charger sur-le-champ, à bride abattue. -Peut-être parviendrait-on à rejoindre l’ennemi. - -Le bois que l’on traversait n’était point aussi étendu qu’il était -épais. Au delà la plaine recommençait, permettant la chasse à vue. Or -Pitch et Schulmann, aussi bien que l’Ours Gris, savaient désormais à -quoi s’en tenir sur le courage et l’opiniâtreté de leurs adversaires. -Ils comprenaient que ceux-ci ne se lasseraient pas, et comme ils -ignoraient leur nombre, aucune autre ressource qu’une fuite rapide ne -s’offrait à eux d’éviter la terrible vengeance que ne manqueraient pas -d’exercer les amis de Madeleine. - -Dans de telles conditions, Pitch avait conçu des intentions moins -cruelles à l’égard de celle-ci. - -Il ne s’agissait plus de la tuer maintenant, mais, bien au contraire, de -veiller attentivement sur ses jours. N’était-elle pas un otage entre -leurs mains, le seul moyen de sauver leurs vies en proposant l’échange -au Bison Noir, dont la haine devait être implacable? - -Il était si bien dans ces pensées qu’il ne se montrait pas moins -attentif que Sourbin lui-même à surveiller l’Indien qui emportait la -jeune fille évanouie. - -Mais, d’autre part, autant il était nécessaire d’emmener l’orpheline -saine et sauve, autant il fallait empêcher qu’elle ne retombât au -pouvoir de ses vaillants libérateurs. - -Or, le cheval de l’Indien, bête d’une rare vigueur, avait fourni, depuis -plus d’une semaine, d’invraisemblables chevauchées. Il était impossible -de lui demander plus qu’il n’avait donné, et déjà sa course saccadée, -haletante, montrait une fatigue énorme. Si la bête était fourbue, ou -s’abattait sur le chemin, Madeleine serait perdue pour les ravisseurs. - -Ces réflexions, Ulphilas Pitch les avait faites tout en éperonnant -vigoureusement sa propre monture, laquelle ne valait guère mieux que -celle du Comanche. Le Yankee se surpassait. Pour un homme qui avait -toujours préféré la diplomatie à la violence, il faisait preuve, depuis -quelque temps, de qualités qui eussent fait le plus grand honneur à un -écuyer de profession. - - - - -XIII - -HIPS ET GOLA - - -Il y avait près d’une heure que les Comanches et leurs trois compagnons -de race blanche couraient dans les sentiers naturels qui sillonnaient la -forêt. Il avait fallu tous les obstacles qui se dressent dans une course -de ce genre pour la prolonger ainsi. Mais, par là même, les bêtes -haletantes en avaient subi une fatigue plus grande, contraintes de -franchir tour à tour des ruisseaux et des fondrières, des haies et des -fourrés épineux. - -La lisière du bois apparut enfin, au-delà de laquelle la plaine -recommençait, immense, à peine coupée, çà et là, d’autres bois -semblables. - -Là était le péril pour les ravisseurs, là l’espoir pour les vaillants -qui s’étaient élancés à leur poursuite. - -A peine le guerrier Comanche, escorté de Pitch et de Sourbin eut-il -débouché dans la prairie, que deux autres cavaliers sortirent du -couvert, emportés par un galop furieux. - -Ceux-là, il était impossible de ne les point reconnaître. Ni Pitch, ni -Sourbin ne se trompèrent en les apercevant. - -L’un des cavaliers était Georges Vernant, l’autre Wagha-na en personne. - -Et derrière eux, deux autres encore apparaissaient, Joë O’Connor et -Sheen-Buck, suivis à leur tour par une dizaine des compagnons ordinaires -du Bison Noir. - -La chasse se donnait en plaine cette fois. C’était à qui gagnerait de -vitesse. - -Mais, de l’autre côté, l’Ours Gris se montrait, suivi d’une quinzaine de -ses plus braves guerriers. Parmi eux se dissimulait du mieux qu’il -pouvait l’Allemand Gisber Schulmann. - -Pitch sentit son cœur se serrer. Il ne tenait pas absolument à une -rencontre. - -Et comme il passait à côté de Léopold, il ne put s’empêcher de lui dire, -toujours courant: - ---Décidément, monsieur Sourbin, il va y avoir bataille. Si vous m’en -croyez, gagnons de vitesse. L’occasion peut se retrouver et la vie vaut -mieux que l’argent. Je ne me soucie pas de laisser la mienne en ce -triste pays. - -Il jeta les yeux autour de lui, et ce regard circulaire ne fit que -confirmer ses légitimes appréhensions. - -Derrière lui, le Comanche faiblissait visiblement. Quoique de race très -pure et d’une rare vigueur, le mustang hoquetait et ne courait plus que -par soubresauts, par bonds inégaux et désordonnés. - -Sourbin lui-même s’attardait. Mais la cause de ce retard était tout -autre que ne la supposait le Yankee. - -Le cousin de Madeleine, en effet, n’avait rien à craindre pour lui-même -d’une bataille, du moins à l’heure présente, puisque les apparences -étaient pour lui. Ne se conformait-il pas aux prescriptions de Wagha-na? - -Au lieu donc de presser sa fuite, le Français retenait sa bête, afin de -ne point perdre de vue l’Indien qui tenait toujours la pauvre Madeleine -renversée en travers de la selle. Le plan de Sourbin était très simple. -Il ne voulait pas laisser à Georges, au rival abhorré, le mérite d’avoir -sauvé l’orpheline. Ce serait lui-même, Léopold, qui brûlerait la -cervelle au Comanche, quand il jugerait le Canadien à bonne portée. - -Quant à Georges, il n’arriverait sur le théâtre du combat que pour se -trouver aux prises avec Magua et les plus rapprochés de ses guerriers. - -Ce n’était vraiment pas trop mal combiné, et Ulphilas Pitch, si fier de -son génie diplomatique, n’aurait certainement pas mieux imaginé le moyen -de jouer un double jeu. - -Tandis que ces machiavéliques réflexions hantaient l’esprit de Léopold -Sourbin, Georges Vernant et Wagha-na gagnaient visiblement du terrain -sur leurs ennemis. Bientôt même il fut évident que l’un et l’autre des -deux hardis cavaliers arriveraient à temps pour sauver l’infortunée -jeune fille. - -Car ils étaient merveilleusement montés l’un et l’autre. Hips et Gola, -que Georges et Wagha-na prenaient à tour de rôle, étaient des bêtes -fantastiques, possédant la vitesse et le fond inépuisable des chevaux -Arabes. Il n’était pas un seul des mustangs nés sur la terre d’Amérique -qui pût rivaliser avec ces coursiers prodigieux, les premiers-nés des -haras modèles que le Bison Noir avait installés lui-même au sein de ses -domaines. - -Chaque élan des superbes animaux les rapprochait davantage de l’Indien -qui ne luttait plus que dans l’intention de permettre à son chef de -l’atteindre. Une fois, en se retournant sur la selle, il aperçut Georges -à moins de cent mètres de lui et l’idée lui vint de faire usage de son -arc. Mais gêné dans ses mouvements par le fardeau qu’il emportait, il -renonça sur-le-champ à cette tentative de défense. - -Un second coup d’œil lui montra le jeune Canadien à quatre-vingts pas en -arrière. Il entendit le galop furieux de Hips sur ses talons et la voix -puissante du cavalier lui criant: - ---Rends-toi, ou je fais feu! - -Et il vit Georges debout sur les étriers, épaulant rapidement sa -carabine. - -En même temps, Madeleine, par un effort désespéré, se redressa et -appela: - ---A moi, Georges, à moi! - -L’Indien se pencha sur sa prisonnière, et, se retournant sur sa selle -avec une prodigieuse adresse, présenta la jeune fille à la carabine déjà -couchée en joue. - -Vernant redressa l’arme avec un rugissement de rage. C’eût été folie que -d’essayer de tirer en une aussi difficile position. Il pouvait tuer la -jeune fille en essayant de frapper le ravisseur. - -Alors, se penchant sur l’encolure du cheval, il le flatta de la paume, -en prononçant de douces paroles, ainsi que le faisait Wagha-na lui-même. - -Hips comprit-il ce langage? Il est certain que l’intelligence assez -restreinte du cheval acquiert, dans ses relations avec son cavalier -habituel, un accroissement de facultés qui peut paraître invraisemblable -à ceux qui ne connaissent que superficiellement les qualités du généreux -animal. - -En cette circonstance, le coursier que montait Georges Vernant parut, -selon l’expression du poète «se conformer» à la pensée de son cavalier. -Changeant brusquement d’allure, comme s’il eût deviné que son rival le -mustang devait être battu par le fond plus encore que par la vitesse, il -prit un trot allongé, aussi soutenu qu’un galop de course, et fonça -obliquement sur le Comanche. - -De l’autre côté, Gola, calquant ses mouvements sur ceux de Hips, prit -comme lui une course oblique de manière à enfermer l’Indien et Sourbin -dans un angle aigu. - -Les deux cavaliers laissèrent faire leurs bêtes, comprenant qu’en ce -moment leur instinct valait mieux que toute direction calculée. Wagha-na -et Georges rendirent donc en même temps les rênes, et courbés sur le cou -de leurs chevaux, le revolver d’une main, la hache de l’autre, -s’apprêtèrent au combat. - -Le sauvage détourna une fois encore la tête. Il vit Georges à cinquante -pas, Wagha-na à soixante. Alors, il se sentit perdu. - -Sur sa droite, l’Ours Gris avait encore plus de deux cents mètres à -franchir avant de se retrouver à portée pour le secourir. Les autres -Indiens, malgré leur empressement, étaient encore à une très grande -distance pour pouvoir soutenir une lutte, d’ailleurs impossible entre -leur frère isolé et les deux redoutables champions qui le pressaient. - -L’homme pouvait néanmoins se sauver. Il lui suffisait, en effet, de -laisser glisser Madeleine sur le sol. C’était à la fois décharger sa -bête d’un poids considérable et occuper assez longtemps l’attention de -ses ennemis pour s’accorder à lui-même le temps de prendre une sérieuse -avance. - -Bien plus: il était croyable que le père et le fiancé de l’orpheline -borneraient là leur poursuite, n’ayant aucune raison de s’acharner -contre un adversaire désormais vaincu. D’ailleurs les soins à donner à -la prisonnière les contraindraient à faire retraite immédiatement vers -leur campement. - -Toutes ces réflexions se présentèrent assurément à l’esprit du féroce -Indien, et ne les aurait-il pas conçues spontanément qu’il suffisait, -pour les lui suggérer, de l’appel pressant des deux hommes, lui criant: - ---Rends-toi, et il ne te sera fait aucun mal. Tu seras libre! - -Mais chez ces races demeurées primitives au sein de leur déchéance, les -passions sont aussi violentes que le cerveau est obtus et entêté. -L’instinct de la conservation ne fut pas le plus fort en cette âme de -brute. L’Indien, dominé par la haine de races, pensa que ce serait une -mort glorieuse qui le frapperait dans l’accomplissement de sa vengeance, -sur le cadavre d’une victime blanche. - -Alors la rage du meurtre s’empara de lui, furieuse, irrésistible. - -Il porta la main à sa ceinture et en tira son bowie-knife dont la large -lame brilla d’un sinistre éclair. - -Ni Georges, ni le Bison Noir n’étaient assez rapprochés pour secourir la -jeune fille. - -Heureusement pour la pauvre enfant, Léopold Sourbin était aux côtés de -l’Indien. - -Il vit le danger que courait sa cousine et avec une spontanéité de -sentiment qui rachetait toutes ses violences passées, il ne songea qu’à -l’y arracher. Plus prompte encore que celle de l’Indien, sa main se -leva, armée du revolver que lui avait prêté Pitch, et le bras du -Comanche retomba brisé. La balle lui avait fracassé le poignet. - -Un cri de douleur et de rage jaillit de la poitrine du sauvage. Le -couteau s’était échappé de ses doigts inertes. - -Pourtant, il ne renonça point à sa vengeance. Sa main gauche s’abattit -sur le cou de l’orpheline renversée et s’y serra violemment. - -Mais Madeleine, ressaisie par l’espoir de la délivrance, s’était -redressée. Elle repoussa convulsivement l’étreinte du misérable Indien -qu’elle rejeta sur le dos de sa selle. Une secousse du cheval épuisé la -jeta lourdement sur le sol de la prairie, où elle demeura sans -mouvement. - -En ce moment, Georges arrivait à la hauteur du Comanche. Vivement il -tira sur le mors, au risque de se désarçonner lui-même. L’animal -s’arrêta court et le cavalier sauta rapidement à terre. Il releva la -jeune fille meurtrie et la plaça sur le dos de Hips, fumant et haletant. - -Madeleine, par bonheur, n’avait pas perdu connaissance. Bien que -fortement contusionnée, elle put se tenir assez droite, pendant que -Georges, tenant le cheval par la bride, la carabine au poing, battait en -retraite dans la direction du secours amené par Joë et Sheen-Buck. - ---Déjà Wagha-na l’avait rejoint et s’informait avec sollicitude auprès -de Madeleine des conséquences de sa terrible chevauchée. Elle le rassura -d’un sourire et, malgré son extrême lassitude, put affirmer qu’elle -n’avait ni blessures ni lésions internes. - -Mais ce n’était là qu’une demi-victoire ou, plutôt, un avantage -momentané, la première manche seulement d’une effrayante partie que -l’ennemi pouvait encore gagner grâce à la supériorité du nombre. - -En effet, le Comanche, malgré sa blessure, paraissait disposé à revenir -au combat, soutenu par l’Ours Gris et les compagnons. Plus que toute -autre cause, la honte de son échec, jointe à la prévision des furieux -reproches qu’allait lui adresser son chef, le poussait à cette -résolution désespérée, si fort en désaccord avec l’ordinaire prudence de -ses pareils. - -Cependant Sourbin avait, lui aussi, battu en retraite et recevait -maintenant les chaudes félicitations de Georges et de Wagha-na. Ce -dernier lui avait même tendu la main, avec ces paroles de haute estime: - ---Je vous sais un gré infini de ce que vous avez fait là, Monsieur. Vous -avez exécuté à la lettre le programme que je vous avais tracé. Ce n’est -point votre faute si nous ne sommes pas arrivés plus tôt. - -Madeleine au contraire, la plus intéressée, n’avait fait preuve d’aucun -enthousiasme. - -Elle avait dit simplement au Français avec une assez dédaigneux accent: - ---Je vous remercie, mon cousin. De votre part, cela me touche davantage. - -Et cette froideur visible avait impressionné si vivement ses deux amis, -qu’ils en étaient devenus subitement silencieux. - -Wagha-na se retourna vers la plaine. Il vit l’Ours Gris et ses hommes à -moins de cinquante mètres de lui. - ---Allons, Messieurs, dit-il, ils sont dix, nous sommes trois. La partie -est égale. - -C’était le mot héroïque de Changarnier pendant la retraite de -Constantine. - ---Madeleine, demanda-t-il à la jeune fille, aurais-tu la force de courir -jusqu’à la rencontre des nôtres? - -Il montrait Joë O’Connor et Sheen-Buck encore à deux cents mètres d’eux. - -Elle répondit: - ---Pourquoi ne resterais-je pas avec vous? - ---Parce que, répondit Wagha-na, nous allons faire usage de nos fusils. -Cela nous permettra d’arrêter ces coquins le temps nécessaire à assurer -ta fuite. - -Elle comprit et n’insista pas. On lui donna le cheval de Sourbin, le -moins bon, parce qu’il faudrait peut-être, dans un instant, recourir aux -jambes des deux autres pour emporter Léopold lui-même. - -Tout cela s’était accompli en moins de temps qu’il n’en faut pour le -dire. Les Comanches n’étaient plus qu’à trente mètres. - -Wagha-na et Georges s’étaient abrités derrière Hips et Gola, placés tête -contre tête. Ils avaient appuyé leurs armes sur les selles, ne voulant -perdre aucune balle. Georges visa le Comanche blessé, Wagha-na le chef -lui-même. - -Un double coup de feu éclata. Le Comanche roula sous son cheval, l’Ours -Gris passa par-dessus la tête du sien qui venait de s’abattre, le cœur -broyé. - ---Encore! commanda le Bison Noir. - -Et, comme les magasins étaient suffisamment garnis, deux nouveaux -cavaliers ennemis vidèrent les arçons. - -Les six autres jugèrent le péril trop grand. Ils croyaient leur chef -tué. Ils se mirent donc à fuir sans nulle honte. - -Mais Magua, qui n’était pas même blessé, s’était dégagé des étriers. Il -avait saisi la monture d’un de ses guerriers morts; et, maintenant, avec -une incontestable bravoure, il s’avançait, au pas de sa bête, prodiguant -d’héroïques défis à ses adversaires. - ---Wagha-na est un lâche qui a perdu les mœurs de sa race. Il est né -d’une chienne domestiquée par les blancs pour faire la chasse aux -Rouges. Il se cache derrière son cheval et il se fie à sa carabine, -parce que le plomb des visages pâles va plus loin que les flèches des -fils aînés du Grand Esprit. Mais il n’oserait affronter le tomahawk d’un -homme libre. - -Wagha-na se tourna une fois encore vers les deux extrémités de la -plaine. - -D’un côté, il vit Madeleine hors de la portée des traits et déjà -recueillie par le petit groupe des Sioux qui avaient suivi Sheen-Buck et -O’Connor. De l’autre, il aperçut les Comanches immobiles. Ils avaient -arrêté leur course et, accompagnés de Pitch et de Schulmann, rejoints -par un plus grand nombre des leurs, ils assistaient de loin à la suprême -bravade de leur chef. - -Le Pawnie mit le pied à l’étrier et mit Gola face à l’Ours Gris. - ---Que faites-vous? demanda Georges Vernant avec stupeur. - -Wagha-na sourit: - ---Vous le voyez; je vais répondre aux provocations de ce brave. - -Le jeune Canadien ne put se défendre d’un étonnement qui ressemblait à -un reproche. - ---Vous n’y pensez pas? s’écria-t-il. Exposer votre vie dans un duel de -cette nature, vous, le chef, le créateur, l’inspirateur de la belle -œuvre que vous avez jusqu’ici menée à bonne fin? Permettez-moi de vous -le dire: c’est plus que de l’imprudence. C’est une faute que vous -commettez. - ---Non, mon cher Georges. C’est précisément mon œuvre que j’entends -poursuivre et servir en cette circonstance. - -En combattant contre cet homme qui, d’ailleurs, mérite mieux qu’un coup -de fusil, je joue une belle partie. Je vais lui demander pour enjeu -l’obéissance de sa tribu. - ---Laissez-moi, au moins, combattre à votre place. Ma vie n’est pas -précieuse comme la vôtre. - ---Non, encore une fois. A quel titre réclameriez-vous l’obéissance de -ces Indiens qui, d’ailleurs, ne vous l’accorderaient pas? Moi, au -contraire, en combattant cet homme à armes égales, à la manière -indienne, j’ai le droit d’exiger de lui une mise de jeu. C’est la règle -ordinaire des défis et des combats singuliers chez ceux de notre sang. - -Il ajouta du même ton paisible, avec le même sourire de sereine -confiance: - ---Soyez sans inquiétude! J’ai encore quelque vigueur et j’ai terrassé -des ennemis bien autrement redoutables que ce garçon-là qui n’a pour lui -que son courage, très réel, mais insuffisant. - -Georges Vernant ne s’opposa plus au désir du Bison Noir. Mais, n’ayant -pas les mêmes scrupules que son ami, redoutant quelque trahison de la -part des assistants, il se remit lui-même en selle, prêt à porter -secours au père adoptif de Madeleine. - -Celui-ci, remettant son revolver dans les fontes, s’était défait de sa -carabine qu’il avait laissée aux mains de Sourbin, spectateur ému du -duel épique qui se préparait, et auquel l’émotion ôtait la parole. Il ne -conservait que sa hache et le long poignard, armes familières aux -Indiens dans leurs combats singuliers. - -Cela fait, il poussa Gola à la rencontre du chef Comanche et, arrivé à -dix pas de lui, leva la main droite, signe de parlementaire, réclamant -ainsi l’attention de ses ennemis pris comme auditeurs. - ---Moi, Jean Wagha-na, le Bison Noir, commença-t-il, né de votre sang, -car le sang des Hommes Rouges est le même pour toutes les tribus qui se -font une guerre impie, je déclare que je n’ai jamais fait la guerre à -mes frères, que je les ai soutenus, aidés, défendus, de mon bien et de -mon bras contre toutes les exigences injustes, que j’ai essayé de les -réunir en un seul peuple, que si j’ai repoussé par la force l’agression -des Comanches, c’est parce qu’ils ont refusé de m’entendre et qu’ils -m’ont attaqué les premiers. - -Je déclare au surplus que, même à l’heure présente, je ne cherche point -la querelle, que je n’élève aucune prétention et que j’ai simplement -repris à des mains criminelles ma fille que l’on voulait me ravir. - ---Les mains criminelles, ce sont les mains de Wagha-na le traître, -interrompit Magua en grinçant des dents. Tu n’oses point accepter le -combat avec l’homme qui vaut mieux que toi. - -Gola fit encore un pas en avant, et le Bison Noir, se dressant sur les -étriers, apostropha directement son ennemi. - ---Chien, lui cria-t-il, je suis prêt à te châtier de ton insolence. Mais -quel gage m’offres-tu de ta bonne foi? Voici le mien. Pour toi, ordonne -à ceux qui te suivent de se soumettre à moi si tu es vaincu dans la -lutte. - -L’Ours Gris eut un sourd grondement de colère au moment où, joignant -l’action à la parole, le Pawnie jeta sur le sol une bourse largement -garnie de bank-notes. Il y en avait pour cent milles dollars, ainsi que -le fit voir Wagha-na. - ---Tu m’estimes au-dessous de ma valeur, rugit le Comanche, dont les yeux -brillaient de convoitise. - ---Combien t’estimes-tu toi-même? demanda le Pawnie. - -L’autre eut un geste d’orgueilleuse jactance et répondit d’une voix -éclatante. - ---Deux millions de dollars. - ---Allons! fit Wagha-na, tu n’es brave qu’en paroles et tu veux éviter le -combat. Je double la somme. - -Et, tirant de son sac de cuir une seconde liasse, il l’envoya rejoindre -la première dans l’herbe. - - - - -XIV - -LE DERNIER EXPLOIT DE SOURBIN - - -La dernière apostrophe de son ennemi fut l’étincelle qui enflamma la -colère de l’Ours Gris. - -Avant même que Wagha-na eût prévu l’attaque et se fût mis sur la -défensive, le Comanche avait brandi sa hache et, piquant son cheval, -s’était rué sur le chef des Peaux Rouges ralliés. - -L’arme siffla, lancée par une main exercée à ce genre d’escrime. Elle -aurait infailliblement brisé le crâne de Wagha-na si celui-ci, avec la -souplesse d’un félin, ne se fût laissé glisser sur l’encolure de sa -bête. - -La hache ne rencontra que la tête de Gola auquel elle déchira l’oreille -droite et vint se planter à moitié dans le pommeau de la selle, non sans -avoir ouvert une assez large entaille à la cuisse droite du Bison Noir. - -Celui-ci se redressa, rendant la bride à son coursier. - -L’animal blessé fit entendre un hennissement de fureur et se rua sur la -monture du Comanche. - -Ce fut un terrible choc sous lequel le mustang, fléchit. Ses jambes de -derrière touchèrent le sol et la main du Bison Noir se tendit, sans -arme, pour saisir son adversaire. - -Mais un brusque mouvement du cheval ennemi le remit sur ses pieds. -Wagha-na ne saisit que le manteau du Comanche. - -Déjà celui-ci fuyait, se dérobant à l’étreinte du Pawnie. - -Il avait manqué son coup d’attaque et, privé de sa hache, son arme -favorite, il cherchait à gagner de vitesse afin de pouvoir la ressaisir -au passage, lorsqu’il aurait détourné son adversaire. - -Mais le Bison Noir connaissait cette tactique. - -Au lieu de poursuivre Magua, il demeura sur place, les pieds de Gola se -posant sur le tomahawk qu’ils enfoncèrent dans le sol herbeux et gras. - -Pendant ce temps, l’impassible Wagha-na, sans s’occuper de sa propre -blessure, ôtait de son sac une bande de toile qu’il employait à panser -la plaie faite à l’oreille de son fidèle coursier. - -A vingt pas de distance, le Comanche l’invectivait avec la même -forfanterie. - -Le Bison Noir souriait dédaigneusement. - -Quand il eut achevé le pansement de sa monture, il la fit pivoter et se -penchant en un effrayant équilibre, il ramassa sur le sol la hache de -l’Ours Gris et la lui tendant de la main gauche. - ---Viens la prendre! lui cria-t-il. - -C’était un défi insultant qui provoqua chez le Comanche un nouvel accès -de fureur. - ---Oui,--répliqua-t-il,--je vais la prendre. - -Les spectateurs de ce drame poignant purent le voir, courbé sur son -cheval, lancer celui-ci ventre à terre sur le Pawnie. Le cavalier tenait -de la main droite son bowie-knife, tandis que la gauche s’allongeait -pour saisir le tomahawk que lui tendait le bras allongé de Wagha-na. - -Et il semblait que celui-ci, par une folie de générosité, se livrât -lui-même à la merci de son perfide ennemi. - -Mais ceux qui jugeaient de la sorte ne connaissaient point la -prodigieuse adresse et la redoutable vigueur du Bison Noir. L’homme qui -avait soutenu trois ans la lutte contre les Yankees était un héros dans -la plus large acception de ce mot glorieux. - -Au moment où l’Ours Gris, emporté par la course du mustang, se -précipitait sur lui, Wagha-na leva brusquement la hache, et comme le -Comanche, obligé de se dresser à son tour pour l’atteindre, levait -lui-même son bras gauche, celui du Pawnie, abandonnant le tomahawk, qui -retomba sur le sol, se liait comme un lasso de fer à la taille de -l’assaillant, l’arrachait à sa propre selle pour le jeter, impuissant et -vaincu, sur le cou de Gola. - -Il avait fallu pour accomplir ce tour de cirque une force presque -surhumaine. Mais cela avait été exécuté avec une telle aisance qu’une -longue clameur d’admiration s’éleva des deux côtés de la plaine, aussi -bien des bouches ennemies que de celles des compagnons du héros. - -Alors, après avoir arraché au vaincu, étourdi par la secousse, son -couteau désormais inutile, le Bison Noir s’élança en galopant au-devant -des guerriers Comanches frappés de terreur et de respect. - ---Vous êtes à moi par les lois du combat, leur cria-t-il. Je ne ferai -aucun mal à Magua, je ne prendrai ni sa chevelure ni les vôtres. Que -deux d’entre vous aillent vers votre tribu pour raconter la chose aux -têtes blanches et leur dire que Wagha-na vous appelle tous à fumer le -calumet de paix aux campements du lac Winnipeg. - -Interdits, humiliés, mais surpris par cette grandeur d’âme du vainqueur, -les guerriers mirent pied à terre et jetèrent leurs armes devant le -Pawnie triomphant. - -Alors celui-ci desserra l’étreinte de ses doigts qui faisaient un -collier de fer à son ennemi, et le posant sans rudesse à terre, lui tint -le langage suivant: - ---Le Bison Noir n’a pas plus de haine en ce moment qu’il n’en avait tout -à l’heure contre son frère Comanche. - -L’Ours Gris a combattu en guerrier vaillant. Le sort lui a été -contraire. Qu’il reprenne ses armes et qu’il montre son amitié à -Wagha-na. - -Pour toute réponse, le vaincu s’approcha du héros et prenant son pied -droit le baisa avec respect. Puis il dit: - ---Aucun homme ne s’est jamais vanté d’avoir vaincu l’Ours Gris. Magua a -fait ce qu’il a pu; il n’a rien à se reprocher. - -Et, maintenant, il reconnaît devant ceux de sa tribu et devant le ciel -où règne le Grand Esprit que Wagha-na, le Bison Noir, est le plus grand -et le meilleur des hommes. Magua prend pour père le Bison Noir. - ---A la bonne heure! s’écria en français le père adoptif de Madeleine. -Nous finissons par où nous aurions dû commencer. N’importe! Que le nom -de Dieu soit béni! - -Il mit alors pied à terre et fit signe aux siens de se rapprocher. - -Joë O’Connor, avant tout autre soin, s’empressa d’aller ramasser dans -l’herbe la bourse et les bank-notes qu’y avait jetés le Pawnie, en -disant à Sourbin qui paraissait sortir d’un rêve. - ---Ça, voyez-vous, Monsieur, ça ne se trouve pas sous les pieds d’un -mustang, excepté quand quelqu’un l’y jette, comme aujourd’hui. Il ne -faut donc pas le laisser traîner. - -Sioux et Comanches échangèrent les présents de l’amitié. Wagha-na tira -des fontes l’un des magnifiques revolvers qu’il y avait laissés et le -donna à l’Ours Gris avec six paquets de cartouches. - ---Voilà le premier cadeau du père à son fils, lui dit-il. - -Brusquement son front se rembrunit, ses sourcils se froncèrent. - ---Qu’avez-vous fait des deux Yankees qui étaient avec vous? demanda-t-il -presque durement. - -Dans les deux camps, on se regarda avec inquiétude et stupéfaction. - -C’était vrai, pourtant. On les avait oubliés, ceux-là. - -Mais, si les sauvages les avaient négligés, Pitch et Schulmann ne -s’étaient point négligés eux-mêmes. - -Dès qu’ils avaient vu les chances du combat singulier tourner en faveur -du Bison Noir, ils jugèrent, avec raison, que les choses se gâtaient -pour eux. Sans en attendre l’issue définitive, ils allèrent -tranquillement se ranger derrière les rangs des Comanches. Puis, -profitant de l’inattention générale, ils gagnèrent un bouquet d’arbres -qui masquait entièrement leur manœuvre. - -Il faut croire qu’au moment où Wagha-na se souvint d’eux ils étaient -déjà loin, car les cavaliers des deux camps eurent beau fouiller du -regard l’horizon et fournir un temps de galop, pour les découvrir dans -la plaine, les deux aventuriers demeurèrent introuvables. - ---Tout est bien qui finit bien, prononça presque gaiement le chef pawnie -en reprenant avec ses hommes le chemin du campement. Au moins, de cette -façon, ces deux bandits m’ont épargné l’ennui de les pendre moi-même. - -On dut refaire au petit trot tout le chemin fiévreusement parcouru -depuis l’avant-veille. L’état de fatigue extrême auquel se trouvait -réduite l’orpheline ne permettait point, en effet, une allure plus -rapide. - -Bientôt même on dut faire halte au bord du Murray. Chinga-Roa et ses -Sioux y avaient dressé leurs tentes pour attendre le retour de leurs -compagnons lancés à la poursuite. Ceux-ci rencontrèrent même le jeune -chef qui, avec quarante cavaliers, s’était porté au-devant d’eux pour -les soutenir s’ils en avaient besoin. Leur joie fut aussi profonde que -sincère en reconnaissant leurs amis victorieux. - -Mais, en arrivant au camp, Madeleine chancela sur sa selle. Aux -questions pleines de sollicitude posées par son père adoptif et son -fiancé, la jeune fille répondit avec effort, péniblement même, demandant -qu’il lui fût permis de se reposer quelques instants. - -On dressa donc sous la tente de Wagha-na un lit de camp, sur lequel -Madeleine s’étendit avec une satisfaction manifeste. Hélas! Elle ne s’y -délassa guère. Une fièvre ardente, entrecoupée de délire et de coma, -s’empara d’elle et, sur-le-champ, les plus graves inquiétudes -torturèrent l’esprit de ses amis. - -Ce furent de cruelles angoisses, pour tous, mais plus particulièrement -pour les deux hommes dont la vie était en quelque sorte consacrée au -bonheur de l’orpheline. - -Wagha-na et Georges Vernant veillèrent à tour de rôle auprès de la -pauvre enfant en proie à tous les assauts d’une congestion cérébrale. -Dans ces régions éloignées de tout secours de la science, force est bien -aux hardis pionniers qui les parcourent de suppléer eux-mêmes à l’office -des médecins et des pharmaciens. - -Par bonheur, Wagha-na, dans son long séjour en Europe, aussi bien que -depuis son retour en Amérique, avait poussé fort avant des études -médicales qui eussent fait honneur à plus d’un praticien renommé de -l’ancien continent. - -Son sac de voyage renfermait, entre autres choses utiles, une trousse -complète et une petite pharmacie tenue au courant de tous les moyens -employés par la pharmacopée contemporaine. Il y avait là dedans la -farine de moutarde unie aux vésicants les plus énergiques, la quinine et -la belladone sous leurs formes les plus diverses et leurs quantités les -mieux dosées, les drogues dépuratives ou sédatives, les purgations -douces ou violentes. - -En un clin d’œil, Madeleine fut couverte de sinapismes et entourée de -compresses d’eau glacée. - -La lutte contre la maladie vigoureusement engagée, et prise à ses -débuts, celle-ci fut heureusement enrayée. - -Huit jours entiers, toutefois, la crainte hanta tous les cœurs. - -Il n’était point, en effet, un seul des sauvages compagnons du Pawnie -qui n’aimât cette belle et douce enfant dont les mains étaient toujours -ouvertes pour une bonne action à accomplir. - -Chaque matin, au lever du jour, Chinga-Roa, ou l’un de ses guerriers, -venait s’asseoir silencieusement à l’entrée de la tente et, malgré le -froid, chaque jour plus vif, de l’automne, attendait là, sans bouger, la -sortie de Wagha-na ou de Georges pour prendre des nouvelles de la -malade. - -Ce fut avec une longue et bruyante joie que l’on apprit enfin que tout -danger était conjuré. - -Bientôt, la malade tint à confirmer elle-même la bonne nouvelle. - -On la redressa sur sa couche, on l’adossa à un haut oreiller de laine et -d’herbes fraîches, afin qu’elle fût plus à l’aise pour recevoir ses -visiteurs. Alors, groupe par groupe, les Sioux entrèrent sous la tente -et reçurent les premières paroles de la convalescente. - ---Merci, mes amis, leur disait-elle avec un pâle sourire de ses lèvres -décolorées, merci de votre sollicitude. Vous êtes tous bons, et je vous -aime tous autant que vous m’aimez. - -Elle disait cela d’une voix éteinte, brisée par la fièvre, et les -farouches guerriers demeuraient silencieux. Beaucoup pleuraient comme -des enfants à la vue de cette belle jeune fille devenue si blanche -qu’elle en était presque transparente, à la vue de cette tête charmante -que d’impitoyables ciseaux avaient dépouillée de sa longue et, -luxuriante chevelure. Plusieurs tombaient à genoux devant elle et -baisaient ses mains; d’autres prosternés comme devant une sainte, -cachaient leurs fronts dans les plis des couvertures étendues sur ses -pieds. - -Il n’était pas jusqu’à Léopold Sourbin qui n’eût subi une réelle -transformation. - -Pendant les premiers jours de la maladie de sa cousine, pris des mêmes -terreurs que ses compagnons, il avait voulu, lui aussi s’asseoir à son -chevet, veiller auprès de cette couche douloureuse. - -Mais, malgré le service éclatant qu’il lui avait rendu, Wagha-na, guidé -par une méfiance que le froid accueil de Madeleine avait corroborée, -s’était opposé à toute intervention du Français. - -Et, comme Léopold, froissé par cette suspicion, laissait voir son -mécontentement, le Bison Noir lui avait durement répondu: - ---Il est vrai que vous êtes le cousin de Madeleine, mais, moi, je suis -son père. Le vôtre a été l’assassin de mon ami Kerlo. Il ne convient pas -que la fille de la victime soit gardée par le fils du bourreau, surtout -lorsque, en vertu de la loi, il en est le plus proche héritier. - -Ces paroles cruelles avaient leur raison d’être. Mais peut-être -venaient-elles un peu tard, aujourd’hui que Léopold avait fourni des -preuves incontestables de sa bonne foi et de son dévouement. - -Il est vrai que Wagha-na s’en tenait au proverbe: «Deux sûretés valent -mieux qu’une». - -Ce mépris, bien qu’il lui parût injustifié, avait été d’autant plus -sensible à Léopold qu’il se trouvait expliqué par la terrible révélation -que l’Indien venait de lui faire. - -Il se retira donc à l’écart et s’y abandonna à une très sincère douleur. - -Tout lui manquait à la fois: l’espoir d’épouser sa cousine et la -confiance passablement présomptueuse qu’il avait eue en lui-même -jusqu’alors. Car il était si bien changé par les épreuves des derniers -temps qu’à son insu même, il s’était considérablement amélioré. - -Il ne songeait plus aujourd’hui à cette fortune qu’il avait si bassement -convoitée. - -Il aimait Madeleine, aujourd’hui, d’un amour très pur et très -désintéressé. - -Et il comprenait bien que la jeune fille, au courant des crimes du -passé, au courant de ses propres turpitudes, ne pouvait qu’à grand’peine -lui pardonner son abominable conduite. - -Une seule pensée maintenant occupait son esprit; il ne formait plus -qu’une ambition, celle de racheter ce passé, de rendre à sa cousine -quelque suprême service après lequel il serait impossible à celle-ci de -ne lui point pardonner, peut-être même de lui refuser une place dans ses -affections. - -Et, vraiment, à cette heure, il n’était même plus jaloux de Georges -Vernant, dont il confessait l’écrasante supériorité. - -Il se réjouit donc comme tout le monde de l’heureuse guérison de la -jeune fille, mais, plein du sentiment de son indignité, il n’osa se -présenter au chevet de la malade et demander à être reçu par elle. - -Ce fut Madeleine elle-même qui remarqua son absence. Elle en parut -attristée. - ---Où donc est Monsieur Sourbin? demanda-t-elle. Lui serait-il arrivé un -malheur? - -Wagha-na répondit en riant: - ---Non, Monsieur Sourbin est fort bien portant. S’il ne s’est point -présenté ici, c’est peut-être parce qu’il me garde rancune de lui avoir -interdit ta porte pendant toute la durée de ta maladie. J’ai été dur, -j’en conviens, mais je devais l’être. - ---Et maintenant, mon cher père, demanda doucement la fée, vous n’avez -plus de raisons de l’être, j’imagine. Je serais très heureuse de revoir -Monsieur Sourbin. - ---Qu’à cela ne tienne? s’écria gaiement le Bison Noir. Je veux tout ce -que veut ma fille. - -Quelques minutes plus tard, Sourbin pénétrait sous la tente et -s’avançait vers la convalescente. - -Il avait le cœur gros et son émotion éclata lorsque Madeleine, se -soulevant sur sa couche, lui tendit sa pauvre main amaigrie, en lui -disant avec le plus suave de ses sourires: - ---Eh bien, mon cousin Léopold, je ne vous ai pas vu depuis longtemps. -Dois-je croire que vous me tenez rigueur pour le maigre remerciement que -je vous ai adressé de votre dévouement? Vous m’avez sauvé la vie, mais -j’étais déjà si fort ébranlée, que je n’ai pu rassembler mes idées, ni -trouver les mots que j’aurais voulu employer. - -Il s’inclina, balbutiant, sur la main qu’il baisa. Les larmes se firent -jour sous ses paupières. Il murmura: - ---Vous n’aviez pas à me remercier, ma cousine. Ce que j’ai fait, je l’ai -fait de grand cœur, vous pouvez le croire, n’eût-ce été que pour réparer -ma conduite passée et vous prouver le remords que j’en avais conçu. - -Il était impossible d’apporter plus de franchise dans un aveu. Aussi, -voyant que Madeleine se laissait gagner, elle aussi, par l’émotion, -Wagha-na s’empressa-t-il d’intervenir. - ---Allons, Monsieur Sourbin, dit-il, oublions tout cela. Le passé est -mort; il ne renaîtra plus. Vous n’avez désormais que des amis parmi -nous, et ces amis ne demandent qu’à vous prouver leur sympathie. - -Sa main, noblement ouverte, serra celle du Français. Georges Vernant, -présent à cet entretien, scella aussi d’une cordiale étreinte la -réconciliation définitive. - -Mais Léopold n’était point à moitié converti. Il voulut justifier cette -bienveillance. - ---Non, Messieurs, dit-il, aussi précieuse que me soit votre amitié, je -ne puis l’accepter ainsi, sans chercher à la mériter. Ce que j’ai fait -pour ma cousine était naturel. Mais je suis encore en reste avec -Monsieur Vernant et avec vous, monsieur Wagha-na. Je vous demande donc -de me mettre en mesure de m’acquitter envers vous. - ---Rien ne presse, monsieur Sourbin, répondit le Bison Noir. L’occasion -s’offrira quelque jour. - -Elle s’offrit plus tôt que ne l’attendaient les uns et les autres. - -Trois jours plus tard, Madeleine déclara qu’elle était suffisamment -forte pour reprendre le chemin de Dogherty. En conséquence, on mit en -usage une façon de civière que les sauvages connaissent et emploient -fréquemment. De fortes courroies reliant deux chevaux entre eux furent -disposées de manière à recevoir une sorte de hamac dans lequel on plaça -la jeune fille. On parcourut ainsi, assez rapidement, une soixantaine de -milles. - -Mais au bout de ce trajet, l’orpheline réclama une monture pour -elle-même et, à la joie générale, reparut en écuyère consommée ainsi -qu’on était habitué à la voir et à l’admirer. - -Hélas! si la maladie était écartée, la malice humaine veillait encore. - -Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann ne renonçaient point à leurs odieux -projets. - -Les deux misérables avaient commencé par fuir de toute la vitesse de -leurs chevaux, se croyant poursuivis par les hommes de Wagha-na et -n’ayant qu’une confiance très limitée en la loyauté des Comanches, leurs -alliés de naguère. Même ils se figuraient, non sans apparences de -raison, que, pour mieux faire leur paix avec le Bison Noir, ceux-ci ne -se feraient aucun scrupule de lui livrer leurs inspirateurs et leurs -conseillers. - -Mais, dès qu’ils furent rassurés sur l’éventualité d’une poursuite, les -deux complices modérèrent leur allure et purent à loisir échanger leurs -maussades réflexions. - ---Vous êtes, décidément, un homme de grand génie, Ulphilas, railla -Schulmann, et vos plans ont abouti à de merveilleux résultats. Si vous -m’aviez laissé faire, la jeune personne serait morte à l’heure qu’il -est, sa succession ouverte, et le Sourbin entre nos mains, aurait fait -tout ce que nous aurions voulu. Au lieu de cela, nous voici, après -quarante jours de fausses manœuvres, perdus dans le désert, sans un -penny et réduits à demander à nos carabines notre vie... - ---Ou la vie des autres, interrompit Ulphilas Pitch avec un sinistre -ricanement. - -Pour le coup, Gisber cessa ses récriminations et demanda à son complice -sur le ton du plus sincère étonnement: - ---Que voulez-vous dire, Ulphilas? - -Le Norvégien battit d’un geste singulier le magasin de sa carabine et -répliqua très nettement, cette fois: - ---Je veux dire, mon cher Gisber, que, comme vous, j’en ai assez de -maladresses et d’échecs, que quand je ne retirerais d’autre profit d’un -coup de fusil bien placé que celui de satisfaire ma vengeance, je -tiendrais le diable quitte envers moi. J’en veux à mort à cette petite -fille qui nous échappe sans cesse, et surtout à ce coquin de Sourbin, -qui mange à tous les râteliers. Il a sauvé sa cousine. Tant pis pour -lui. Ce sera son dernier exploit. - -Gisber poussa un rugissement de plaisir. - ---Hip! hip! hurrah! cria-t-il. Ulph, vous voilà comme je voulais vous -voir; nous allons faire de l’art pour l’art. - -Et tous deux tournèrent les têtes de leurs bêtes vers le nord-est où -déjà Wagha-na et les Sioux avaient disparu. - - - - -XV - -LE ROI DES PRAIRIES - - -Ce fut avec ces mauvaises intentions que les deux Yankees se mirent à -suivre la colonne qui ramenait Madeleine. - -Instruits par l’exemple des sauvages, par l’existence commune de six -semaines qu’ils avaient menée dans leurs rangs, ils ne négligèrent -aucune des précautions dont ceux-ci s’entourent pour suivre une piste en -se dissimulant eux-mêmes aux regards attentifs des Sioux. - -Et, en vérité, si les Comanches les avaient vus, ils auraient pu se -vanter d’avoir formé de bons élèves. - -Pas à pas, pendant dix longs jours, sous les nuits glacées, sous les -midis encore brûlants, les deux coquins, malgré la fatigue, malgré la -faim qui les épuisait, la soif qui les brûlait, marchèrent dans les -vestiges de leurs ennemis, n’ayant plus que l’affreuse cupidité du -meurtre, le besoin maladif du crime à accomplir. - -Ils disputèrent ainsi leur misérable existence aux éléments aussi bien -qu’aux bêtes nuisibles des forêts et de la plaine. - -Un soir, comme on dressait les tentes pour le campement, le ciel, -jusque-là très pur, s’assombrit brusquement. De sombres nuages, aux gros -ventres renflés et cuivrés, envahirent la voûte bleue, poussés par une -brise du nord qui fit frissonner les hommes les plus robustes sous leurs -chaudes pelisses de fourrures. - -En quelques heures, les bois furent dépouillés de leurs frondaisons -jaunies et les ramures se montrèrent, sèches et nues, pareilles à de -lugubres squelettes se tordant avec des gémissements dans le vent -mortel. - -Ainsi procède le froid dans les régions circumpolaires et, malgré la -distance qui l’en sépare, le Canada, pays de plaines immenses, de lacs -aussi vastes que des mers, et que ne défend aucune chaîne de montagnes, -subit les brutales caresses du nord. - -En voyant ce firmament lugubre, Wagha-na dit à Georges et à Sourbin: - ---Eh bien, Messieurs, vous allez faire connaissance avec l’hiver des -septentrions. Ceci n’est que peu de chose, car la saison rigoureuse ne -commence vraiment qu’en décembre pour finir au milieu de février. Mais -notre automne n’en vaut pas mieux. Ces nuages sont chargés de neige. -Demain vous ne reconnaîtrez plus la prairie. - -Il donna l’ordre de dresser les tentes en prévision de la neige qui -allait tomber. Cette précaution consistait à envelopper chacune d’elles -d’une bordure de pieux en palissade, sur laquelle s’arrêterait la neige. -Quant à la toiture des tentes, elle fut consolidée à l’aide d’une -charpente intérieure en bois, que les Indiens eurent tôt fait de couper -aux arbres environnants. - -Tout le monde se blottit dans ces huttes essentiellement temporaires. On -abrita les chevaux sous des hangars non moins improvisés, faits de -longues branches placées obliquement sur le sol et clouées aux troncs -des plus gros arbres. Sous cette toiture tout à fait sommaire, les bêtes -furent rangées côte à côte, toutes les têtes tournées vers le tronc pris -comme pivot de cet étrange cirque. Comme l’on ne pouvait plus compter -sur la prairie pour fournir l’herbe du fourrage, on plaça devant les -bêtes des brassées entières de genêts rustiques, qui fournissent une -pitance, sinon agréable, du moins suffisante dans les jours de disette. - -Ainsi que l’avait annoncé Wagha-na, il était impossible, le lendemain, -de reconnaître la prairie. - -La neige était tombée avec une telle abondance qu’elle couvrait le sol -jusqu’à la hauteur de trois pieds, entourant les palissades d’une -véritable ceinture formant muraille. Aussi loin que la vue s’étendît, -elle ne découvrait qu’une immensité blanche, de laquelle émergeaient les -bouquets d’arbres tels qu’ils apparaissent dans les terrés inondées. - -Un silence profond régnait dans ce désert glacé. Il s’en dégageait une -tristesse morne qui n’ôtait pourtant rien à l’aspect grandiose du -tableau. Mais on n’avait pas de temps à perdre en cette contemplation. - -Le Bison Noir s’empressa de le rappeler à ses compagnons. - ---En route, ordonna-t-il. Il nous faut gagner du terrain tant que le sol -est friable, car dès que le vent aura soufflé les difficultés -s’accroîtront et le retour ne sera pas sans présenter quelques dangers. - -En effet, ces premiers froids sont fréquemment suivis d’une détente de -l’atmosphère. - -Alors les neiges fondent, les ruisseaux grossissent, les rivières -débordent, souvent avec impétuosité, multipliant les ravages, et c’est à -travers une prairie inondée, dont ils ne peuvent deviner les niveaux -changeants, que les voyageurs sont obligés de se faire une route -périlleuse. - -C’était là ce que redoutait Wagha-na. - -Il connaissait trop bien son pays pour n’avoir point lieu de suspecter -ces froids précoces. Bien que le Canada s’étende en partie dans la zone: -glaciale, il ne mérite aucunement le mépris qu’affichait Voltaire pour -ces «arpents de neige» si glorieusement défendus par Montcalm. C’est une -riche et belle terre où l’hiver n’est guère plus rigoureux qu’au nord de -l’Allemagne, qu’en Russie, et où il dure beaucoup moins longtemps. La -belle saison, au contraire, s’y prolonge, précédée et suivie d’une -double période de pluies et de ciels mous. - -Dès que l’ordre eut été donné, on fit sortir les chevaux, on replia les -tentes, et la colonne s’élança à travers la plaine de l’allure la plus -rapide que purent soutenir les chevaux. - -On ne fit pas beaucoup de chemin. Si la neige durcie est glissante, la -neige fraîche est inconsistante. Les pieds des bêtes s’enfonçaient en -d’invisibles crevasses et cela provoquait des chutes souvent pénibles. - -Mais le moral de la troupe demeurait excellent. Tous connaissaient ces -accidents de la grande vie libre et fière du désert; ils étaient -accoutumés à ces incommodités inhérentes à la nature du pays et à la -température de ce ciel qui ne se montre sévère parfois que pour -redevenir clément et favorable aux premiers souffles du printemps. - -On s’en allait donc gaiement, faisant contre fortune bon cœur, lorsqu’un -incident tout à fait imprévu vint jeter un trouble profond dans les -esprits et faire renaître les angoisses si récemment éprouvées. - -On avait atteint un coude de la rivière Murray où le cours d’eau, -parsemé d’îlots boisés, se divise en plusieurs bras de peu de largeur -qu’il est aisé de traverser, soit à gué, soit à la nage. - -Or, ni l’un ni l’autre de ces moyens ne pouvait être adopté pour le -transport de Madeleine qui, à peine relevée de sa maladie, réclamait -encore les plus grands ménagements. - -Force fut bien de s’arrêter, malgré les instances de la jeune fille pour -suivre ses compagnons par la même voie, et de chercher un moyen de -locomotion qui écartât tout danger de rechute ou de complication dans la -maladie. - -Chinga-Roa résolut assez vite le problème. - -Le Renard Avisé avait passé la plus grande partie de son enfance sur les -bords du lac Supérieur. Il s’y était rompu à tous les exercices du -canotage, et, plus tard, dans une course que divers membres de sa tribu -avaient poussée à travers les monts Rocheux, jusqu’aux bords du -Pacifique, il s’était familiarisé avec l’Océan lui-même. - -Il entraîna donc deux ou trois de ses guerriers et, en moins d’une -heure, ils eurent confectionné une pirogue creusée dans le tronc d’un -bouleau, assez large pour recevoir deux personnes. - -Ce fut dans cette embarcation tout à fait primitive que l’on fit monter -Madeleine. Une corde fut attachée à l’avant du bateau, permettant aux -cavaliers qui nageraient dans le voisinage de la tirer avec eux. - -Wagha-na, Georges Vernant, Joë O’Connor, Sheen-Buck et Chinga-Roa -s’attelèrent tour à tour à la nacelle, et cinq des bras furent franchis -de la sorte sans difficultés. - -Restait le sixième, à la fois le plus large et le plus rapide, que -creusait un courant plein de remous dangereux. - -Quand on en toucha les bords, le Bison Noir ouvrit l’avis que deux -guides ne seraient pas de trop pour escorter le frêle esquif. - -Léopold Sourbin, dont le tour n’était pas encore venu, s’offrit avec -empressement à être l’un des deux nageurs de circonstance. Georges -Vernant prit pour la seconde fois sa place à la droite de la pirogue, -tandis que Sourbin la flanquait sur la gauche. Résolument, les deux -hommes se jetèrent à l’eau et tirèrent le bateau à travers le courant, -après l’avoir attaché aux selles des deux montures. - -On avait déjà parcouru les deux tiers du lit de la rivière, quand -Sourbin, jetant une exclamation, sortit brusquement de l’eau et, se -mettant en selle, poussa sa bête en avant de Madeleine, qu’il couvrit de -son corps. - -En même temps, son bras allongé désignait l’autre rive à Georges et à -Wagha-na, en disant: - ---Là! là! dans le fourré. - -Il n’eut pas le temps d’en dire davantage. - -On le vit chanceler sur sa selle, tirer violemment la bride, et tourner -si rapidement sur lui-même que Georges effrayé n’eut que le temps de le -soutenir pour l’empêcher de tomber dans la rivière. - -Une détonation venait d’éclater et au point qu’avait désigné le doigt de -Léopold, un nuage de fumée blanche s’enlevait au-dessus d’un buisson de -houx, de genêts et de buis sauvage. - -Il n’en avait pas fallu davantage pour faire comprendre à Wagha-na ce -qui venait de se passer. - -Un homme, un ennemi, poussé par une haine aveuglante, avait fait feu sur -Madeleine. La jeune fille aurait infailliblement péri, si Léopold -Sourbin, avec une admirable générosité, ne s’était jeté devant elle. -C’était lui qui avait reçu la balle destinée à sa cousine. - -L’assassin, Wagha-na, n’avait pas besoin qu’on le lui désignât -autrement. Ce ne pouvait être que l’un des deux Yankees qui depuis le -début de cette aventureuse campagne, s’acharnaient à poursuivre -l’orpheline de leur inexplicable haine. - -Le Bison Noir avait déjà pris terre. Sans prononcer une parole, il lança -vivement Gola par-dessus les remblais de neige qui ceignaient le -buisson, tandis que Joë et Sheen-Buck aidaient Madeleine à débarquer et -tiraient à terre le malheureux Sourbin livide et sanglant. - -Georges, lui, suivait déjà l’exemple du chef Pawnie et galopait à côté -de lui dans la plaine couverte de neige, bientôt suivi de Chinga-Roa et -de vingt cavaliers Sioux. - -Un second coup de feu éclata et le jeune Canadien sentit le vent d’une -balle rasant sa tempe droite. - -Il vit devant lui l’Allemand Gisber Schulmann qui venait de tirer. - ---Ah! rugit le jeune homme, je t’aurai, Deutsch maudit, quand bien même -le diable, ton père, viendrait à ton secours. - -Dès le début de la poursuite, il fut visible que les bêtes épuisées des -deux coquins ne pourraient soutenir une lutte de vitesse avec les deux -merveilleux coursiers qui avaient nom Hips et Gola. - -En effet, au bout de huit cents pas péniblement franchis, la monture de -l’Allemand buta contre un tronc d’arbre enfoui dans la neige et tomba, -sur ses genoux, le mufle en avant, les naseaux pleins de sang. - -Tout aussitôt le Germain mit pied à terre et brandissant par le canon sa -carabine qu’il n’avait pas eu le temps de recharger, attendit de pied -ferme son impétueux assaillant. Georges accourait sur lui, la main -haute, armé d’un large couteau de chasse à servir un wapiti ou un -sanglier. - -Mais, en voyant son ennemi désarçonné, il ne voulut point profiter de -l’avantage que lui assurait son cheval. - -D’un bon rapide, il quitta la selle et s’avança contre Gisber toujours -railleur. - ---Est-ce toi qui as tiré sur Léopold Sourbin? demanda-t-il. - ---Non, répliqua l’Allemand, mais je regrette de ne l’avoir pas fait. -D’ailleurs, ce n’était pas à lui que la balle était destinée. - ---C’était la Fée, alors, que vous vouliez tuer? - ---Oui, dit encore crânement le misérable. - -Un sourire de mépris glissa sur les lèvres de Georges. - ---Tu ne vaux pas l’honneur que je te fais en te tuant, cria-t-il. Mais -je n’ai pas le choix des moyens. Défends-toi donc, car j’aurais -peut-être dû t’écraser ainsi qu’une bête malfaisante. - ---Défends-toi toi-même, gronda encore l’Allemand, qui, se ruant sur le -jeune homme, abaissa la crosse de son arme comme il eût fait d’une -massue. - -Un saut de côté préserva Georges. Il mesura d’un coup d’œil la taille du -colosse. Schulmann le dépassait de la moitié de la tête. Le Canadien -répondit aux insultes de son ennemi par une suprême raillerie. - ---On m’avait toujours dit que vos grandes tailles renfermaient de -petites âmes. Je vais prendre ta mesure tout à l’heure, quand je l’aurai -couché là. - -Et, du bout de son coutelas, il montrait au Teuton le tapis de neige de -la prairie. - -Gisber, dont le premier coup avait porté à faux, grinça des dents, et se -précipita derechef, la crosse levée. - -Vernant l’avait vu venir. Comme la première fois, il esquiva l’attaque. -Mais, avec la souplesse d’un fauve, il bondit à son tour sur le Germain. -Un seul coup de poing brisa le poignet gauche du colosse, et la main du -Canadien se ferma, comme une tenaille sur le cou énorme. En même temps, -d’une secousse qui eût ébranlé un chêne, le jeune homme déracina le -géant de sa lourde base et le jeta pesamment sur le sol. - ---Allons, plaisanta une fois encore Georges, tu as l’air d’un taureau; -tu n’es qu’un bœuf. Relève-toi. Je ne veux pas t’égorger comme une bête -de boucherie. - -L’Allemand ne se le fit pas dire deux fois. - -Écumant, les yeux hors de l’orbite, il mit, lui aussi, au clair la lame -d’un couteau de chasse et se rua sur Vernant. - -Le combat ne fut pas de plus longue durée qu’au premier choc. Une simple -parade rejeta l’arme de l’assaillant, tandis que celle du Canadien -disparaissait jusqu’à la garde entre le cou et l’épaule de Schulmann, -au-dessus du thorax. - ---Voilà qui est fait! dit une voix tranquille, tout près de Georges. Il -est dommage que ça n’ait pas eu lieu plus tôt. - -C’était Wagha-na qui venait de parler. Et, en se retournant Georges put -voir le Bison Noir, toujours monté sur Gola, qui lui ramenait Hips par -la bride. Derrière lui, deux Sioux conduisaient Ulphilas Pitch, les deux -mains attachées derrière le dos, le cou déjà entouré d’un lasso. - ---Il ne faut pas faire languir ce gentleman, reprit le Pawnie avec le -même flegme. Cette humidité froide pourrait lui devenir préjudiciable. -Allons! camarades, hissez-moi ce Yankee. Nous n’avons point de pasteur -sous la main. - -L’ordre fut immédiatement exécuté. - -Juste au-dessus du bras du Murray que l’on venait de traverser, un -séquoia de belles dimensions allongeait de longues et fortes branches. -Ce fut à la plus grosse de ces branches que l’on attacha l’extrémité du -lasso. Après quoi, l’on poussa le misérable Pitch dans le vide. - -Il se balança quelques minutes au-dessus des eaux toutes noires de la -rivière. Puis les convulsions suprêmes prirent fin, et le cadavre -demeura immobile, accroché par le cou. Déjà, corbeaux et vautours, -taches sombres dans le firmament gris, tournoyaient, avec des cris aigus -et des battements d’ailes, au-dessus de cette proie qu’on leur offrait -si bénévolement. Une sorte d’urubu à crête sanglante avait pris les -devants et, de son bec puissant, déchiquetait déjà les chairs de Gisber -Schulmann. - -Il n’y avait plus rien à faire qu’à soigner, à soulager, tout au moins, -l’infortuné Léopold, qu’on avait dû coucher sous une tente dressée à la -hâte et plantée tant mal que bien dans la neige déjà fondante. - -Hélas! Le cas était désespéré. Le cousin de Madeleine expiait en une -seule fois toutes les vilenies de son passé. Dieu lui accordait, il est -vrai, mieux que la mort d’un honnête homme: celle d’un brave dont la -dernière action rachetait une existence mal employée. - -Sheen-Buck, qui était le chirurgien de la troupe, put renseigner -Wagha-na sur la gravité de la blessure dont Sourbin avait été atteint. - -Il avait pu sonder la plaie et extraire la balle. - -Celle-ci avait frappé le pauvre garçon de haut en bas, sous la clavicule -gauche. Trouant un oblique chemin, elle avait traversé le poumon des -deux côtés, déchirant le ventricule droit du cœur. C’était la mort -imminente, sans arrêt comme sans rémission. - -Léopold connaissait son état. Il sourit tristement aux paroles -affectueuses que lui adressaient Wagha-na, Georges, Joë et Sheen-Buck, -penchés sur le lit provisoire de sa cruelle agonie. - -Quant à Madeleine, le chagrin de ce trépas violent lui ôtait la parole. -Elle pleurait silencieusement. - -Et, la voyant pleurer, le mourant lui adressa de touchantes paroles: - ---Ma cousine, proféra-t-il à travers les hoquets de la fin, j’étais -parti de France avec le projet de vous dépouiller. Ici, à votre vue, -j’ai changé d’intentions; j’ai osé lever les yeux sur vous et concevoir -d’absurdes espérances. Je vous ai pourtant sincèrement aimée, et, -aujourd’hui, je puis le dire, je vous aime tous. J’aurais pu être à -l’avenir un honnête homme. Dieu ne l’a pas voulu. Il est juste. Je meurs -justement châtié. - -Un flot de sang jailli de sa bouche lui coupa la voix. Quand il put la -recouvrer, il dit encore: - ---Je viens de faire une confession publique. J’espère qu’elle me -comptera auprès de Dieu et que ma mort rachètera ma vie. S’il vous est -possible de faire mettre mon corps en terre sainte, accordez-moi cette -faveur. Qu’un prêtre bénisse mes pauvres restes. Et vous tous, oubliez -mes fautes et... priez pour moi. - -Telles furent ses dernières recommandations à ceux qu’il n’avait connus -que pour essayer de leur nuire. On ne se souvint que de son généreux -repentir, et tous versèrent des larmes sur cette dépouille purifiée par -le pardon, ennoblie par le sacrifice. - -On creusa une tombe sous la neige, dans cette terre durcie. On en marqua -la place avec une croix. - -Puis, toute la colonne reprit le chemin des établissements du Winnipeg. - -Elle y rentra dans les premiers jours de décembre. Deux mois s’étaient -écoulés depuis le départ. De combien de tragiques événements -n’avaient-ils pas été remplis? - -Au printemps suivant furent célébrés, dans la petite église de Dogherty, -les noces chrétiennes de Georges Vernant et de Madeleine Kerlo. - -Tout le monde aimait le fier et noble jeune homme que Wagha-na avait -choisi pour mari de sa fille adoptive. On l’avait vu à l’œuvre; on -connaissait son indomptable courage, la générosité de son âme et la -force herculéenne de son bras. Et, de l’avis de tous, nul homme n’était -plus digne de continuer un jour l’œuvre du Bison Noir et d’être l’époux -heureux et aimé de la Fée. - -Celle-ci était belle à miracle. Sous son voile, couronnée de fleurs -d’oranger, dans sa robe d’une éblouissante blancheur, elle rappelait -plus que jamais les beaux anges qui peuplent de doux rêves le sommeil -des hommes vertueux et des vierges sacrées. Elle était la plus pure -fleur de ces neiges septentrionales qui couvrent d’un linceul d’argent -l’innocence de ces contrées encore intactes, mais s’entr’ouvrent, tous -les printemps, pour en laisser sortir les moissons de l’énergie humaine -bénie du ciel. - -Madeleine n’avait pas voulu recevoir la bénédiction nuptiale avant -d’accomplir un pieux devoir. - -Aussi, dès que les premiers souffles tièdes avaient chassé les bises -glaciales et fait verdir les bourgeons, elle avait voulu accompagner la -colonne qui était retournée au désert, là-bas, sur les bords du Murray, -pour retirer de sa couche provisoire la dépouille du malheureux Sourbin. - -Et, maintenant, Léopold reposait en terre sainte, dans l’humble -cimetière de Dogherty, sous un bloc de granit qui ne rappelait à la -mémoire des hommes que l’acte de dévouement où il avait perdu la vie. - -Lorsque le jeune couple sortit du temple catholique, des salves de -mousqueterie, les clameurs d’une foule enthousiaste saluèrent ses -premiers pas. Georges et Madeleine marchèrent sur un tapis de fleurs et -de verdure des marches de la chapelle au seuil de leur demeure. - -Quarante mille assistants de toutes races se pressèrent pendant trois -jours dans les rues et les places de Dogherty. Les hôtels étaient -pleins; les maisons des particuliers elles-mêmes ne purent suffire à -recevoir la foule. On coucha sous les tentes, dans des baraquements de -planches et de feuillage. - -Et, ce jour-là, il fallut bien se départir un peu de la sévère -prescription qui rationnait les boissons fortes. Punch, whiskey, brandy, -cognac de France, genièvre de Hollande, aguardiente du Mexique, -coulèrent plus que de raison. Mais la raison conserva son empire. On -n’eut ni troubles, ni accidents à déplorer. - -Dans le nombre des chefs de tribus admis à la table des noces, on -remarqua Magua, l’Ours Gris. - -Le chef des Comanches avait tenu sa parole. Désormais, il était le fils -dévoué du Bison Noir. Huit cents hommes de sa tribu l’avaient suivi pour -s’établir avec lui sur les bords du lac Athabaska. - -Ce jour-là on lut le recensement des peuples de race rouge qui avaient -adhéré à la noble ligue fondée par Wagha-na. Cent soixante mille Indiens -des deux sexes acceptaient la vie commune et dotaient le Dominion du -Canada d’une population pleine d’espoir et de foi en ses nouvelles -destinées. - -Et comme Sheen-Buck avait, une fois de plus, dressé la carte du banquet, -les langues se firent prolixes au dessert. - -Ce fut Magua qui se leva le premier pour boire à la santé des nouveaux -époux. - ---Non, répondit Madeleine en haussant sa coupe, le premier vœu doit être -pour notre commun père, pour Jean Wagha-na, le Roi de la Prairie. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - I. Le bison noir 1 - II. Madeleine 23 - III. Un complot 45 - IV. Monsieur Sourbin 67 - V. La chasse aux bisons 87 - VI. Une marée vivante 109 - VII. Les monts rocheux 131 - VIII. Les grizzlys 153 - IX. Blancs et rouges 173 - X. Bataille 193 - XI. Le rapt 213 - XII. Marché de sang 233 - XIII. Hips et Gola 253 - XIV. Le dernier exploit de Sourbin 273 - XV. Le roi des prairies 293 - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS HOMMES -ROUGES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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