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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614 - -Author: Yves d'Évreux - -Annotator: Ferdinand Denis - -Release Date: January 2, 2022 [eBook #67080] - -Language: French - -Produced by: Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the Online - Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This - file was produced from images generously made available by - The Internet Archive) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS LE NORD DU -BRÉSIL FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614 *** - - - - - BIBLIOTHECA - AMERICANA - - COLLECTION D’OUVRAGES - INEDITS OU RARES - SUR - L’AMÉRIQUE. - - LEIPZIG & PARIS, - LIBRAIRIE A. FRANCK - ALBERT L. HEROLD. - - 1864. - - - - - VOYAGE - DANS LE - NORD DU BRÉSIL - FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614 - - PAR LE - PÈRE YVES D’ÉVREUX. - - PUBLIÉ D’APRÈS L’EXEMPLAIRE UNIQUE CONSERVÉ - A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE PARIS. - - AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES - PAR - M. FERDINAND DENIS, - conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève. - - LEIPZIG & PARIS, - LIBRAIRIE A. FRANCK - ALBERT L. HEROLD. - - 1864. - - - - -Le P. Yves d’Evreux et les premières missions du Maranham. - - -Au temps de Louis XIII, le magnifique couvent des capucins de la rue St. -Honoré comptait parmi ses moines deux religieux portant le même nom: Le -P. Yves de Paris et le P. Yves d’Evreux. Le premier, ancien avocat, beau -diseur, ardent à la dispute, imbu des idées de son siècle jouissait par -la ville d’une haute réputation; et les biographies modernes constatent -encore son éclat effacé; le second, ami secret de l’étude, plus ami de -l’humanité, esprit observateur, âme passionnée pour les beautés de la -nature, prêt à marcher où l’appelait son zèle, mais ne faisant nul cas -de la curiosité que pouvait exciter sa personne, fut complétement oublié -et oublié de telle sorte, que malgré un mérite reconnu deux cent -cinquante ans ont passé sur son humble tombe sans qu’une voix amie ait -appelé l’attention sur lui. - -Pour qu’il fût fait mention de ce moine obscur, il a fallu deux choses, -sur lesquelles on ne devait pas compter au temps où il vivait; la -transformation en un puissant Empire des déserts qu’il avait parcourus; -et l’amour passionné de certains vieux livres, qu’on réhabilite avec -raison, parce que seuls, ils retracent des faits sans la connaissance -desquels, la civilisation, croissante de certains pays, marcherait dans -l’ignorance de ses origines. - -Le grand couvent de Paris, renfermait alors bien des hommes condamnés à -un injuste oubli. Fondé en 1575, par Catherine de Médicis[1], il avait -acquis en peu de temps une renommée de science théologique, de zèle -charitable dans les épidémies et d’abnégation, qu’il conserva à peu près -intacte durant tout le dix-septième siècle. C’était là que le parti -favorable aux religieux cloîtrés recrutait les esprits actifs qu’il -opposait à l’évêque de Belley. C’était sur ces vastes terrains, possédés -naguère par la maison de la Trémouille que s’élevait cette immense -officine, bien connue du corps médical de Paris, où les habitués de la -cour, aussi bien que les plus humbles bourgeois, venaient se munir de -médicaments difficiles à se procurer autre part, ou qu’on préparait avec -une incurie étrange dans les autres quartiers de l’immense cité[2]. Mais -disons-le promptement ce n’était pas la science incontestée alors de ces -religieux, ni les résultats positifs de leur administration soigneuse, -ni même les bienfaits journaliers, par lesquels ils se rendaient utiles -aux classes nécessiteuses, qui leur valaient le crédit universel dont -ils jouissaient dans Paris, ils le devaient surtout aux conversions -éclatantes, dont le grand monastère de la rue St. Honoré avait été tout -récemment le théâtre. C’était dans ce couvent, qu’un des plus grands -seigneurs du dernier règne, le comte du Bouchage, plus connu sous le nom -du P. Ange de Joyeuse, était venu renoncer au faste de la cour, et -s’était démis volontairement de ses charges militaires, pour vivre dans -la plus étroite pauvreté. C’était dans ce sombre asile qu’un des -rejetons les plus illustres de la famille de Pembroke, avait abjuré le -Calvinisme et, renonçant à la plus brillante existence, avait accepté -les humbles fonctions qui dès la première année du siècle, il est vrai, -s’étaient échangées pour lui contre les dignités de l’ordre, et -l’avaient mis à même de poursuivre sans relâche, la mission qu’il -s’était volontairement imposée. - - [1] L’ordonnance qui constitue définitivement le monastère est du 28 - novembre. Ce lieu de retraite avait été concédé l’année précédente - par Catherine de Médicis, à des capucins venus d’Italie: la donation - fut confirmée par Henri III le 24 septembre 1574. Voy. Boverio, - Annali di Frati minori. - - [2] Le _Mercure Galant_ renferme une vue très curieuse de la vaste - apothicairerie de ce couvent. - -Il nous serait facile de multiplier ici les noms célèbres, et d’étonner -peut-être, en mettant en relief ceux qu’on a si complétement oubliés; -pour être bref, nous nous maintiendrons strictement dans notre sujet[3]. - - [3] Dès l’année 1617, on ne comptait pas moins de 655 religieux dans - les deux custodes de Paris et de Rouen, il y avait parmi eux 209 - clercs. Vers 1685, il y avait en France 5681 capucins. - -Le P. Yves d’Evreux et le P. Yves de Paris apparurent comme nous l’avons -dit, à peu près vers la même époque; mais la renommée toujours -croissante de l’un, éclipsa complétement le souvenir bien fugitif que -l’autre avait laissé et de bons esprits ont pu même un moment les -confondre. Ils eurent cependant, il faut le répéter, une destinée bien -différente. Yves d’Evreux, nous l’avons dit, s’éloignait en général du -bruit politique, et ne se mêlait aux luttes du siècle que pour soulever -quelque point de doctrine religieuse; le second, infiniment plus jeune -dans l’ordre que son homonyme, toujours prêt à prendre part aux combats -que les ordres réguliers soutenaient parfois contre le pouvoir -ecclésiastique, s’était acquis par cela même une immense renommée, dont -se glorifiait le monastère. On le regardait comme un éloquent orateur et -comme l’un des hommes les plus diserts de son temps. L’hyperbole de -l’éloge monastique, va même jusqu’à le considérer comme la tête la plus -forte qu’eut encore produite son ordre. Ce fut donc lui qui occupa -uniquement ses supérieurs, lui dont les livres multiples, écrits surtout -en latin, furent opposés victorieusement aux écrits violents lancés -contre les ordres mendiants. Il avait gardé de son ancien état d’avocat, -la faconde embrouillée de l’époque, il se mêlait en outre d’astrologie -judiciaire, on lui attribuait en un mot le _fatum mundi_, livre absurde, -mais qui pendant un temps s’était emparé des esprits. Déclaré à -l’unanimité l’oracle de son couvent, on n’eut pas même un moment l’idée -de joindre dans un commun souvenir, un religieux qui s’appelait comme -lui et qui ne savait que faire le sacrifice de son existence, pour -amener quelques âmes à Dieu! Qu’eût fait notre humble amant de la -nature, devant ce personnage glorieux, devant ce _phénix_ des -théologiens français, comme on se plaît à le nommer[4]? - - [4] Nous n’inventons rien: l’un de ses plus ardents admirateurs, - capucin comme lui, il est vrai, parle de sa personne en ces termes: - _Tantarum segete scientiarum, factus est dives ut Galliae Phoenix - hac nostra aetate communiter sit appelatus._ Voy. le vaste - répertoire de Denis de Gênes. _Bibliotheca scriptorum ordinis - minorum Sancti Francisci capucinorum._ Wadding, plus modéré, se - contente d’appeler Yves de Paris _egregius concinnator, insignis - Capuccinus_. L’auteur anonyme des éloges mss. des capucins de la - ville de Paris, met moins de bornes à son enthousiasme: «La nature a - semblé vouloir s’épuiser pour donner à ce grand personnage tout ce - qu’elle pouvait lui donner avec abondance de grandeur de plus rare - et de plus surprenant!» Né en 1590, Yves de Paris prit l’habit - religieux le 27 septembre 1620, six ans après le retour d’Yves - d’Evreux revenant malade du Brésil: il mourut le 14 octobre 1678. Ce - religieux a fait imprimer 28 ouvrages, dont nous reproduirons ici - les titres principaux en suivant l’ordre chronologique de leur - publication: _Les heureux succès de la piété ou les triomphes de la - vie religieuse sur le monde et l’hérésie_, 4me édit. Paris, 1634, 2 - vol. in-12.--_De l’indifférence_, 2me édit. Paris, 1640, in-8.--_La - théologie naturelle._ Paris, 1640-1643, 4 T. in-4.--_Astrologiae - novae methodus et fatum universi observatum, a Franc Allaco Arabe - christiano._ Paris, 1654. C’est ce livre, que le hardi et crédule - capucin craignit cependant de publier sous son nom et qu’on - désignait sous le nom de _Fatum mundi_.--_Jus naturale rebus creatis - a Deo constitutum_, etc. etc. Parisiis, 1658, in-fol.--Le _Fatum - mundi_ fut réimprimé en 1658, et l’année d’après parut l’ouvrage - suivant: _Dissertatio de libro praecedenti ad amplissimos viros - senatus Britanniae Armoricae_. Parisiis, 1659, in-fol.--_Digestum - sapientiae in quo habetur scientiarum omnium rerum divinarum et - humanarum nexus_, etc. etc. 1654--1659, 3 vols. in-fol., réimp. avec - des additions en 1661.--_Le Magistrat Chrétien mis en ordre par le - P. Yves, son neveu._ Paris, 1688, in-12.--_Les fausses opinions du - monde_. Paris, 1688, in-12. etc. etc.--On voit qu’il n’y a nulle - analogie d’études entre les deux capucins homonymes. L’un des - ouvrages du P. Yves de Paris fut brûlé de la main du bourreau. - -Mais qui songe maintenant au P. Yves de Paris? Qui s’intéresse même aux -discussions dont la véhémence excita autour de lui une admiration si -vive? Remettons ici les hommes aussi bien que les faits à la place -qu’ils doivent occuper réellement. Yves d’Evreux a su contempler dans sa -grandeur primitive une terre exubérante de vie et de jeunesse, deux -siècles d’oubli ont passé sur son œuvre et il brille aujourd’hui, jeune, -plein de grâce, à côté de Lery, de Fernand Cardim, d’Anchieta, de toutes -ces âmes privilégiées, qui unissaient la faculté de l’observation au -sentiment exquis des beautés de la nature, et qui ont salué, poètes -inconnus, l’aurore d’un grand Empire. - -Yves d’Evreux, il le faut dire avec regret, a eu la destinée de presque -tous les historiens primitifs du nouveau monde; sa biographie quelque -peu développée reste à faire: malgré les plus minutieuses recherches -multipliées en ces derniers temps, au-delà de ce que l’on pourrait -supposer, nous connaissons à peine les circonstances les plus -importantes de sa vie; on ne saurait même rien de positif à ce sujet, -sans quelques notes glanées çà et là, dans les archives des vieux -couvents. Comme son œuvre, son histoire réelle s’est éteinte dans tous -les souvenirs. Les écrivains de son ordre pensent en avoir dit assez sur -lui, lorsqu’ils ont rappelé qu’il vivait au dix-septième siècle, qu’il -fut zélé missionnaire, et qu’il fit un livre, continuation obligée du -voyage de son compagnon, le P. Claude: ils oublient même de rappeler -qu’il vécut deux ans parmi les indiens, où celui-ci ne fit qu’un séjour -de quatre mois. - -Selon les inductions qu’on peut tirer d’un livret ms. conservé à la -bibliothèque mazarine, opuscule plein de dates précises, consacrées aux -capucins du couvent de la rue St. Honoré, notre missionnaire devait être -né vers 1577. Son surnom indique bien certainement la ville dont il est -originaire, mais nous ne savons pas même le nom qu’il aurait dû porter -dans le siècle, comme on disait alors. Sous ce rapport, les amateurs de -vieux voyages ont été beaucoup plus favorisés à l’égard de son compagnon -le P. Claude, qu’on sait avoir appartenu à une excellente famille -d’Abbeville, celle des Foullon[5]. Ce qu’il y a de bien certain, c’est -que les parents du père Yves lui firent faire des études excellentes, et -que les professeurs auxquels on le confia ne se contentèrent pas de lui -enseigner le latin, mais qu’ils lui apprirent le grec et même l’hébreu -et qu’ils surent lui inspirer ce goût littéraire, sans lequel il n’y a -pas d’habile écrivain. Ce fut au couvent de Rouen qu’il fit son -noviciat; il y entra le 18 août 1595; le doute le plus léger ne saurait -exister à ce sujet[6]. Après avoir pris l’habit dans cette maison, il y -demeura probablement pendant quelques années et dut prêcher dans la -plupart des villes de la haute Normandie. Il est également probable -qu’alors il se trouva en rapport d’études et de ministère avec le jeune -François de Bourdemare, né comme lui normand, comme lui prédicateur dans -sa province et destiné plus tard à lui succéder dans la mission du -Maranham[7]. - - [5] Et non Sylvère, comme l’a dit par mégarde dans la biographie, le - vénérable Eyriès. (Voy. à ce sujet M. Prarond, _Les hommes utiles de - l’Arrondissement d’Abbeville_. 1858, in-8.) - - [6] Voy. le ms. de la bibliothèque mazarine déjà cité, il porte au - titre: _Annales des R. P. Capucins de la province de Paris, la mer - et la source de toutes celles de ça les monts_. No. 2879, pet. in-4. - - [7] François de Bourdemare ou Boudemard, né à Rouen, avait quitté la - province, où sa famille jouissait du plus grand crédit, pour se - faire capucin à Orléans. Il entra comme novice au couvent de cette - ville, le 2 octobre 1603, mais il est infiniment probable qu’il - revint en Normandie, avant de faire partie du grand couvent de la - rue St. Honoré. - -Distingué bientôt par ses supérieurs, et portant déjà le titre de -prédicateur, qu’on n’accordait qu’aux religieux d’élite, le P. Yves fut -désigné pour remplir les fonctions de gardien du couvent de Montfort. -Malheureusement, les documents que nous avons sous les yeux et qui -constatent ce fait, ne désignent pas d’une autre façon, la ville dans -laquelle dut s’écouler la plus grande partie de la jeunesse studieuse de -notre bon missionnaire. Il y a en France plus de treize localités -portant ce nom, et il ne nous est point possible de dire d’une façon -absolue, où notre voyageur s’affermit dans sa carrière religieuse. Dès -les premières années du siècle, il change néanmoins de résidence, et -nous le retrouvons au grand couvent de la rue St. Honoré, vers le milieu -de l’an 1611, à l’époque où le P. Léonard de Paris était encore -provincial de l’ordre[8], presque au moment où ce savant religieux -allait être nommé par le pape supérieur des missions orientales. - - [8] Le P. Léonard, mourut à Paris, âgé de 72 ans, le 4 septembre 1640. - Antoine Faure, son père, était conseiller au parlement de Paris. Le - livre _des éloges historiques_, ms. de la bibliothèque impériale, le - qualifie «du plus grand homme que la religion des capucins ait - jamais eus et aura peut-être jamais.» On le trouve de nouveau - provincial de la rue St. Honoré en l’année 1615. - -Nous aurons occasion de signaler autre part, le mouvement politique, -appliqué aux expéditions maritimes qui se manifesta parmi nous, vers le -milieu du XVIme siècle, et qui tenta de faire participer notre commerce -aux avantages que l’Espagne et le Portugal s’étaient exclusivement -réservés. Cinquante ans plus tard et tout en profitant des avantages -acquis par les explorations des Verazano, des Cartier, des Roberval et -de tant d’autres navigateurs qui avaient créé pour nous, ce qu’on -appelait alors la _nouvelle France_, on tournait les regards vers les -régions plus favorisées où l’on prétendait coloniser ce que l’on -appelait avec amour la _France équinoxiale_. Il y avait eu déjà en 1555, -une _France Antarctique_, qui, si elle n’avait porté ce nom qu’un -moment, n’en avait pas moins acquis à nos marins les sympathies -chaleureuses et dévouées des peuples indigènes dont les tribus -nombreuses se partageaient alors le Brésil. Le mouvement protestant -aidait partout à ces conquêtes paisibles, bien qu’il ne dût pas laisser -de traces durables dans l’Amérique du sud, les réfugiés comme les -missionnaires, soumettaient ces nations barbares[9] dont les deux -communions se disputaient la conversion. Sans parler ici de certaines -prétentions des Navigateurs Dieppois, qui faisaient remonter leurs -explorations premières des côtes du Maranham, à l’année 1524; sans -mentionner même, les navigations d’Alphonse le Xaintongeois aux bouches -de l’Amazone, dès 1542; il nous serait facile de prouver que vingt-cinq -ans plus tard Henri IV concédait à un brave capitaine de la religion -réformée, l’immense étendue de territoire vers lequel Yves d’Evreux -devait se diriger, pour y évangéliser les sauvages, au sortir de sa -paisible retraite de Montfort. Nous voyons en effet, Daniel de la -Tousche, sieur de la Ravardière en possession de ces concessions si -vaguement définies grâce à des lettres patentes datées du mois de -juillet 1605[10]. Nous acquérons la certitude même que deux ans plus -tard, après avoir accompli deux voyages successifs dans le nord du -Brésil, la Ravardière avait décidé les Tabajaras et les Tupinambas -proprement dits à envoyer une sorte d’ambassade vers le roi très -chrétien dans le but de solliciter sa protection contre les -envahissements des Portugais. Cette mission indienne avait été sans -résultat, mais la Ravardière n’en avait pas moins continué un séjour -prolongé parmi ces peuples, et en 1610, ayant fait renouveler les -anciennes concessions qui lui avaient été faites cinq ans auparavant, il -s’était cru autorisé immédiatement après la mort de Henri IV, à former -une association pour la colonisation définitive de ces régions -abandonnées[11]. - - [9] Voy. sur l’expédition protestante du sieur Villegagnon, les - Relations circonstanciées de _Nicolas Barré_, de _Jean de Lery_ et - de l’Anonyme, reproduit par Crespin. Il est certain que les - Calvinistes avaient établi leur prédominance dans la baie de Rio de - Janeiro. On peut leur opposer les nombreux pamphlets auxquels donna - lieu le chef de l’entreprise. La réunion de ces pièces satyriques - fait partie des riches collections de la bibliothèque de l’Arsenal. - - [10] Comme on le verra autre part et lors de la publication de la - première partie du voyage, l’ancienne expédition de la Ravardière - avait été précédée par celle de Riffault en 1594, et des Vaux, le - compagnon de ce dernier, s’était immédiatement mis à la découverte - du pays en se mêlant aux Indiens. - - [11] Nous croyons devoir reproduire ici le texte de cette concession - renouvelée; le premier texte nous est resté inconnu. «Louis à tous - ceulx qui les présentes verront salut. Le feu roy Henry le grand - nostre très honoré seigneur et père, que dieu absolve, ayant par ses - lettres patentes du mois de juillet 1605, constitué et estably le - sieur de la Ravardière de la Touche, son lieutenant général en terre - de l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à l’île de la - Trinité, il auroit faict deux divers voyages aux Indes pour - descouvrir les havres et rivières propres pour y aborder et y - establir des Collonies, ce qui luy auroit si heureusement succeddé - (sic) qu’estant arrivé en ces contrées, il auroit facilement disposé - les habitans des isles de Maragnan et terre ferme adjacentes vues - par luy, Topinamboux, Tabajares et autres à rechercher nostre - protection et se ranger soubz nostre authorité, tant par sa - généreuse et sage conduitte et par l’affection et inclination - naturelle qui se rencontrent en ces peuples envers la nation - françoyse, laquelle ils avoient assez faict cognoistre par l’envoy - qu’ils firent de leurs ambassadeurs, qui moururent sytost qu’ils - furent arrivez au port de Cancalle, et dont nous aurions encore - receu de pareilles asseurances, par les relations qui nous en furent - faictes par le sieur de la Ravardière, ce qui nous auroit depuis - donné occasion de luy faire expédier nos lettres patentes du mois - d’octobre mil six cent dix pour retourner de rechef aux dits pays, - continuer ses progrez ainsi qu’il auroit faict et y auroit demeuré - deux ans et demy sans trouble, et dix-huit mois tant en guerre qu’en - tresve avec les Portugais, etc. etc.» Nous avons réservé à dessein - pour la publication prochaine du livre de Claude d’Abbeville dont - celui-ci est le complément, tous les détails politiques qui - regardent l’expédition; nous réservons également pour cette partie - de la collection les détails biographiques sur les Razilly, sur la - Ravardière et sur de Pézieux. - -Ce n’avait pas été toutefois aux hommes de son parti religieux, que la -Ravardière s’était adressé pour mener à bien cette vaste entreprise, il -était au contraire entré sans hésitation en pourparler avec de fervents -catholiques dont la loyauté lui était parfaitement connue, l’amiral -François de Razilly, l’une des vieilles gloires de la France, et Nicolas -de Harlay, l’une de ses sommités financières, étaient devenus ses -associés pour l’exploitation de son privilége. Nous ne connaissons pas -dans tout le XVIIme siècle de transaction consentie entre catholiques et -protestants qui manifestât à un plus haut degré que celle-ci, la probité -unie au désintéressement: C’était en réalité, une entreprise digne du -concours de ce père Yves d’Evreux; dont tout nous atteste la droiture et -la sincérité. - -Le titre de lieutenant du Roy, avait été dévolu sans contestation à -Razilly; celui-ci s’était réservé en même temps toute liberté d’action, -et n’avait pas cessé de faire prévaloir les prérogatives de la communion -qu’il professait. Partout où il se présenterait sur ces plages, la croix -allait être plantée solennellement. Des missionnaires catholiques devait -être emmenés d’Europe pour prêcher la foi aux Indiens. Ces conventions -reçurent en effet une exécution si ponctuelle, qu’on ne trouve pas un -seul passage, soit dans Claude d’Abbeville, soit dans Yves d’Evreux, qui -laisse soupçonner, le moindre dissentiment se manifestant parmi les -chefs de l’expédition. - -Fort du crédit dont il jouissait depuis longtemps à la cour, aidé -d’ailleurs par les secours pécuniaires, d’une importance réelle, qu’il -avait tirés de son association avec Nicolas de Harlay, seigneur de -Sancy, baron de Molle et de Gros bois, l’amiral de Razilly était parvenu -rapidement au but qu’il s’était proposé, en intéressant la Régente au -succès d’une entreprise, approuvée d’ailleurs précédemment par Henri IV. -Sur sa demande, Marie de Médicis écrivit au P. Léonard, qui gouvernait -alors le grand couvent des capucins de la rue St. Honoré, et lui demanda -en réclamant ses prières, quatre religieux, destinés à fonder un couvent -de l’ordre dans l’île de Maragnan. Il faut bien le dire, le nord du -Brésil, qui offre aujourd’hui toutes les ressources de la civilisation, -apparaissait alors, même aux plus doctes de l’université de Paris, comme -une région vouée à toutes les horreurs de la vie sauvage, et dont les -cosmographes, quand ils s’en occupaient, exagéraient à dessein la -barbarie, laissant d’ailleurs à l’imagination le champ complétement -libre, et ne marquant aucune délimitation exacte, sur ces cartes -informes, où Raleigh se plaisait naguère à évoquer tous les monstres du -monde antique. - -Il n’y eut cependant pas un seul moment d’hésitation parmi ces -religieux, lorsque le provincial eut fait lecture de la missive royale à -l’heure où ils se trouvaient tous rassemblés dans le vaste réfectoire du -monastère: quarante d’entre eux voulurent être choisis pour faire partie -de cette périlleuse entreprise, et les documents officiels que nous -avons sous les yeux, nous font connaître même l’espèce d’enthousiasme -qui s’empara du couvent tout entier quand on connut la teneur du message -des Tuileries. La plupart des pères du couvent s’offrirent dans un élan -spontané pour desservir la mission nouvelle: le zèle des plus ardents -dut être réprimé et le P. Léonard, d’accord avec le définiteur de -l’ordre déclara aussitôt, qu’on se maintiendrait strictement dans le -choix des quatre religieux demandés. - -Voici la liste de ces noms, dans l’ordre qu’ils devaient garder entre -eux, et les rares historiens qui les mentionnent, se seraient évité -quelques erreurs, si comme nous, ils avaient consulté les archives du -couvent: - -Le très vénérable père Yves d’Evreux, supérieur[12]. - - [12] On peut lire tout au long la lettre d’Obédience qui fut accordée - au P. Yves dans la Chronologie historique des Capucins de la ville - de Paris, p. 193, elle est en date du 27 août 1611, et commence - ainsi: «_Venerando in Christo Patri Yvoni Ebroiensi predicatori - ordinis fratrum minorum Sancti Francisci Capucinorum, frater - Leonardus parisiensis ejusdem ordinis in Provincia parisiensi licet - immeritus salutem in domino, in eo qui est nostra salus._» - -Le T. V. Claude d’Abbeville. - -Le T. V. P. Arcène (sic) de Paris. - -Le T. V. Ambroise d’Amiens. - -Les religieux choisis parmi leurs frères, s’étaient prosternés à genoux -devant le P. Léonard, pour le remercier humblement de l’honneur auquel -ils se trouvaient appelés; il leur fut annoncé que le voyage serait -prochain: Dès l’heure même ils étaient prêts. - -Il n’y a nul doute, on le voit, sur la qualité du religieux auquel -devait être confiée la direction des missions du Maranham. On a donc -quelque peine à comprendre, pourquoi l’ancien gouverneur de la province, -Berredo, qui fait autorité au Brésil, accorde le titre de supérieur à -Claude d’Abbeville, dont la nomination dans le mouvement hiérarchique -suit seulement celle du digne missionnaire appelé à diriger ses travaux. -Il fallait certainement que le P. Yves eût acquis déjà dans l’ordre une -renommée incontestable, pour qu’on le préférât aux trois religieux qui -venaient de lui être adjoints. Tous trois ils étaient prêtres; comme -lui, ils ont donné la preuve qu’ils possédaient une instruction solide, -et le troisième d’entre eux, déjà fort avancé dans sa carrière, avait -été à diverses reprises revêtu de certains emplois honorables qui -attestaient la considération dont il jouissait auprès de ses supérieurs. -Le P. Ambroise s’était d’ailleurs voué avec ardeur à toutes les œuvres -de charité, durant les années calamiteuses qui avaient pesé sur la fin -du siècle, et sa bonté active était si connue, ses prédications -ferventes étaient si bien accueillies par le peuple, qu’on l’avait -surnommé l’_Apôtre de la France_[13]. - - [13] Ses restes reposent au Brésil; ce fut le seul des quatre - missionnaires qui ne revit pas l’Europe. Le P. Ambroise d’Amiens - avait fait d’excellentes études, et avait même brillé en Sorbonne; - il allait prendre sa licence, pour se vouer à la magistrature ou - simplement au barreau, lorsqu’il se décida en 1575 à entrer chez les - Capucins; c’était un des premiers frères qui eussent habité le - couvent de la rue St. Honoré et il y avait rempli à diverses - reprises l’office de gardien. Il faut placer entre les années 1584 - et 1586, l’époque des courageux dévouements, où il brava les - horreurs de la contagion pour secourir la population parisienne, qui - lui décerna le surnom sous lequel on le connaissait. L’âge déjà - avancé auquel il était parvenu aurait dû le faire exclure du voyage, - à l’issue duquel il succomba, mais il est certain qu’on ne put - résister à ses instances et qu’il mit tout en œuvre pour faire - partie de la mission: il s’y rendit du reste d’une grande utilité. - Voy. le ms. de la bibl. imp. intitulé: _Eloges historiques de tous - les grands hommes et de touts les illustres religieux de la province - de Paris_, fonds St. Honoré. - -Les lettres d’Obédience délivrées au P. Yves d’Evreux par ses supérieurs -sont datées du 12 août 1611, et lui ordonnent d’aller s’embarquer à -Cancale, où il sera reçu à bord du vaisseau amiral commandé par le -lieutenant du roi Razilly. - -Le récit détaillé de la longue navigation qui devait conduire les -missionnaires au Brésil, la séparation forcée de la flottille, les -péripéties de ce voyage, qui dura près de cinq mois, et qui s’effectue -aujourd’hui à jour fixe en moins de 25 jours; tout cela a été dit en -termes précis et excellents par Claude d’Abbeville, dans la première -partie de la narration et nous ne saurions le répéter ici. Ce que nous -pouvons affirmer c’est que le P. Yves n’eut pas seulement à supporter -les désagréments d’un voyage maritime, dont nous ne saurions guère nous -représenter maintenant les difficultés, mais qu’aux soucis d’une -installation déplorable, vinrent se joindre encore bien des fatigues -imprévues et, une fois à terre, bien des douleurs poignantes; telles que -celles que lui fit ressentir par exemple, la mort du digne P. Ambroise, -puis les vives attaques d’une maladie, qui se renouvela jusqu’à son -départ, et auxquelles il faillit succomber. Tout cela a été raconté, -simplement, dignement, par le zélé missionnaire beaucoup mieux que nous -ne saurions le faire ici. - -Ce qu’il ne dit pas, le pauvre moine dont l’exquise sensibilité et la -résignation touchante se montrent en tant d’occasions, c’est le chagrin -qu’il dut ressentir, quand il vit que le courage imprévoyant de M. de -Pézieux, n’avait eu pour résultat que la mort déplorable de cet ami, -sans que la vaillance de M. de la Ravardière en pût tirer nul avantage -pour le maintien de la colonie; ce qu’il n’a pu nous raconter, c’est sa -déchéance des fonctions de supérieur de la mission, qu’il dut apprendre -avant même le triomphe des armes de Jeronymo de Albuquerque et -l’expulsion définitive des Français. Pour expliquer cette circonstance -dont le digne religieux ne fait nulle mention, il est indispensable de -dire ici un mot de la situation administrative, dans laquelle se -trouvait le grand couvent de la rue St. Honoré. - -En 1614, le père Léonard, si renommé parmi ses frères, avait cessé -d’être provincial et ne devait être promu de nouveau à ces hautes -fonctions qu’à la fin de l’année 1615. C’était le très vénérable Honoré -de Champigny qui l’avait remplacé[14]; et l’on vante à bon droit les -améliorations de toute nature, l’activité surtout dans la distribution -des secours charitables, qui s’était introduite sous son gouvernement -intérieur. - - [14] Le P. Honoré de Champigny mourut en odeur de sainteté dans le - courant de 1621. - -A cette époque, un religieux étranger, originaire de l’Ecosse, et -appartenant à une grande famille, fixait sur lui les regards de ses -frères et l’on peut dire aussi ceux de la cour de France, le P. Archange -de Pembroke, avait remplacé en quelque sorte le P. Ange de Joyeuse. -Nommé provincial en 1609, et n’ayant pas cessé depuis ce temps de -remplir des emplois importants, le capucin écossais avait été nommé -après le départ du P. Yves, directeur des missions, _dans les Indes -orientales et occidentales_. Les raisons qui firent abandonner plus tard -l’expédition du Maranham se taisaient alors ou pour mieux dire -n’existaient pas; Archange de Pembroke résolut de se rendre lui-même au -Brésil et de donner une impulsion considérable à la petite mission -emmenée quelques mois auparavant par François de Razilly. Pour cela, il -fit choix de onze religieux, sur le zèle desquels il devait compter, -mais dont les noms sont restés dans l’oubli, et parmi lesquels se -trouvait un historien, aujourd’hui complétement perdu, dont il nous a -été impossible de retrouver la Relation malgré les recherches les plus -persévérantes continuées durant plusieurs mois à Paris, à Rouen et à -Madrid[15]. - - [15] L’indication de cet ouvrage nous a été conservée par Guibert et - ne paraît ensuite dans aucune bibliographie spéciale. Bourdemare - publia ses observations sous le titre de _Relatio de populis - brasiliensibus_. Madrid, 1617, in-4. Léon Pinello parle du Fr. J. - François de Burdemar (c’est l’orthographe dont il se sert), comme il - parle d’Yves d’Evreux, probablement sur ouï-dire. Le livre des - éloges affirme qu’il entreprit deux voyages en Amérique et qu’il - vint mourir en qualité de _forestier_ dans un couvent de son ordre, - en Espagne, un an environ après la publication de son livre. Nous - supposons que l’expression dont se sert ici le biographe est - purement et simplement la francisation du mot espagnol _forastero_, - étranger. - -Le P. François de Bourdemare était du nombre de ces gentilshommes -opulents, qui après avoir joui de toutes les superfluités de la fortune, -éteignaient tout-à-coup dans un cloître ce que l’on appelait l’orgueil -du siècle et les souvenirs mondains; veuf depuis quelques années, il -avait abandonné ses richesses territoriales à son fils et il était venu -ensevelir sa vie dans les monastères d’Orléans et de Rouen, d’où il -était passé au couvent de la rue St. Honoré de Paris; là il donnait, -dit-on, des preuves journalières d’une humilité qui dépassait de -beaucoup à coup sûr, ce que l’on exigeait des membres de la communauté. -Gentilhomme renommé naguère par son élégance, à cette époque de faste -qui précéda le faste de Louis XIV, il ne portait plus que des vêtements -rapiécés, il ajoutait encore par son abandon à la pauvreté de l’habit de -capucin. Compléter le martyre, se vouer à la conversion des sauvages lui -sembla la chose la plus naturelle et la plus enviable à la fois; cet -homme dont la société avait été si recherchée, et dont l’instruction -était si solide qu’il pouvait écrire un long ouvrage en latin, regarda -comme un bienfait des définiteurs de l’ordre d’être envoyé dans une -contrée à peu près déserte, où manquaient toutes les ressources de la -vie; lui et Archange de Pembroke, dont la vie avait été plus brillante -encore que la sienne s’embarquèrent le 28 mars 1614 avec dix autres -moines, à bord du navire où commandait le brave de Pratz qui emmenait -sur son navire 300 nouveaux colons et qui portait des secours à la -Ravardière, dont on prévoyait sans doute à Paris, la situation -difficile. - -Comblés des dons de ces seigneurs de la cour de Louis XIII, avec -lesquels ils se trouvaient naguère en relations journalières, charmés -surtout de transmettre à l’humble couvent du Maranham, les beaux -ornements auxquels la duchesse de Guise avait travaillé de ses propres -mains, ils partirent au Hâvre, et l’on peut dire que pour l’époque leur -traversée fut une sorte de phénomène, ils ne mirent que deux mois et 15 -jours pour parvenir à la côte nord du Brésil, mais une fois entrés dans -la baie de Guaxanduba, ils apprirent en quel état déplorable se -trouvaient alors les affaires de la France dans ces contrées. Les -missionnaires n’ignoraient point que leur institution les mettait pour -ainsi dire à l’abri de ces revirements politiques, que le reste de -l’expédition pouvait redouter (on ne pouvait les faire prisonniers par -exemple); ils se rendirent en pompe au couvent de St. Louis, ils y -portèrent les présents de la duchesse de Guise, mais ils n’y trouvèrent -plus qu’un seul religieux, le P. Arsène de Paris[16], et encore était-il -accablé de maladies. Plus malade que son unique compagnon, sachant sans -doute qu’il était remplacé dans son ministère, comme supérieur du -monastère naissant, Yves d’Evreux s’était embarqué très probablement à -bord d’un des navires qui avait accompagné l’escadre; les documents que -nous avons sous les yeux disent qu’en ce moment, il se trouvait réduit à -l’inaction par une complète paralysie, suite probable des fatigues -auxquelles l’avaient contraint ses travaux journaliers dans le fort. - - [16] Le P. Arsène de Paris, ne tarda pas lui-même à quitter le Brésil, - mais son zèle pour les missions n’était point diminué, par la triste - issue des affaires du Maranham; il passa au Canada, et prêcha les - Hurons, après avoir converti les Tupinambas. Il fut même supérieur - des missions de l’Amérique du Nord durant cinq ans; il vint mourir - dans le grand couvent de Paris le 20 juin 1645, il comptait 46 ans - de religion. Il est infiniment probable qu’il eut pour successeur en - Amérique le P. Ange de Luynes gardien de Noyon, que nous voyons - commissaire et supérieur des missions du Canada en 1646. - -Pour expliquer l’invasion lente mais continue de cette triste maladie, -il suffit de se représenter d’ailleurs ce qu’était en réalité à ce -moment la ville naissante de San Luiz. Bien que cette riante capitale -soit considérée aujourd’hui à bon droit comme une des villes les plus -salubres de l’Empire Brésilien, elle surgissait à peine alors du sein -des forêts; les miasmes délétères qui s’échappent toujours des lieux -récemment défrichés, l’absence absolue de certains médicaments -énergiques au moyen desquels on combat aujourd’hui victorieusement les -influences paludéennes, tout concourt à expliquer, comment le P. Yves -d’Evreux ne put attendre l’issue de la guerre commencée et dans quelle -nécessité il se vit de regagner l’Europe, pour ne pas devenir le fardeau -de la mission, après en avoir été l’agent le plus actif et le soutien le -plus dévoué. - -Rien ne nous a été raconté de la façon dont s’opéra son voyage, et nous -ne savons pas même s’il se rendit à Paris, ou bien s’il alla demander un -asile dans sa ville natale, au couvent de capucins[17], que l’ordre y -avait fondé quelques mois seulement après son départ. Les archives de la -ville d’Evreux, se taisent absolument sur ce point et ne contiennent -rien, qui ait trait à la mission brésilienne; il faut désormais attendre -d’un hazard imprévu, des documents biographiques dont on ne peut pas -même soupçonner l’existence. - - [17] Le couvent des capucins de la ville d’Evreux ne fut érigé qu’en - l’année 1612 «à l’extrémité d’un faubourg de la ville du côté du - midy, en partie par les soins et par la libéralité de Jean le Jau, - alors grand pénitencier et vicaire général du diocèse.» Voy. - _Histoire civile et ecclésiastique du comté d’Evreux_, p. 365. M. - l’abbé Lebeurier, dont on connaît les lumières et le zèle - archéologique, a bien voulu faire toutes les recherches nécessaires - sur le point qui nous occupe ici, elles ont été complétement - infructueuses. - -L’historique de la seconde mission des capucins français au Maranham, -complétement ignorée de Berredo et des autres écrivains portugais, ne -nous laisse pas dans la même incertitude au sujet des missionnaires qui -succédèrent à Yves d’Evreux et à ses compagnons[18]. Nous savons -qu’arrivés dès le 15 juin devant la ville naissante, ils chantaient le -_Te Deum_ le 22 du même mois, dans le couvent rustique qu’avaient -commencé à édifier leurs prédécesseurs; mais nous n’ignorons pas, non -plus, qu’ils prévoyaient dès lors, la ruine de la mission. - - [18] Le ms. que nous avons sous les yeux et qui rend compte - sommairement du voyage d’Archange de Pembroke ne laisse pas voir - assez clairement le nom de la localité qui reçut les missionnaires, - pour que nous essayions de le reproduire, nous transcrivons - néanmoins le récit du débarquement: «Quelques soldats allèrent à - terre et trouvèrent divers obstacles qui ne nous pronostiquèrent - rien de bon, c’estoit quelques Portugais et un prestre séculier, qui - animoient les Indiens contre les François: il y eut de la batterie - et nos soldats apprirent que les Portugais avoient dessein de - s’emparer de la côte du Maragnan et y chasser les François, ce qui - fit conjecturer à nos pères qu’ils n’y feroient pas grand fruict.» - _Ms. du fonds des capucins de la maison rue St. Honoré._ - -Nous ne savons point quels furent les actes du P. Archange, au couvent -de St. Louis; mais il est à peu près certain qu’il n’imita dans son zèle -ni le P. Yves d’Evreux, ni le P. Arsène de Paris; nous voyons même que -ses efforts échouèrent parce que la division s’était mise, «parmi les -choses de la colonie et que cela s’accrut encore avec l’arrivée des -Portugais, qui se rendirent maîtres du pays.» Le pieux biographe dont la -narration nous sert ici de guide, admet bien que le nouveau supérieur -administra le baptême à 650 Indiens, mais il ajoute que sans doute ces -pauvres sauvages ne restèrent pas longtemps fidèles à la religion qu’ils -avaient embrassée et qu’ils retournèrent à leur idolâtrie; «le nombre -des chrétiens sincères ne s’élevant pas au-delà de soixante, auxquels il -faut joindre une vingtaine d’enfants.» Si l’on retrouvait une vie -détaillée de l’aventureux moine écossais que signale le vieil écrivain -de l’ordre, en la taxant de fort exagérée, on aurait probablement des -renseignements plus détaillés sur sa mission en Amérique. -Malheureusement ce livre, s’il existe dans quelque bibliothèque ignorée, -est tout aussi rare que celui de François de Bourdemare et nous avons -échoué dans les recherches multipliées que nous en avons faites pour en -offrir un extrait à nos lecteurs[19]. - - [19] Forcé de nous renfermer dans un cadre limité, nous ne pouvons - donner que sommairement le récit des événements qui amenèrent - l’abandon du Maranham par les Français. Tout fut décidé le 21 - novembre 1614 après la bataille où périt l’infortuné de Pézieux. - Outre le grand mémoire publié au sujet de cette expédition par - l’Académie des Sciences de Lisbonne, on trouvera les renseignements - les plus étendus sur cette période de l’histoire du Maranham et sur - ses missions par les Jésuites dans la vaste et précieuse publication - du docteur A. J. de Mello Moraes. Elle est intitulée: _Corographia, - Historica, Chronologica, Genealogica, nobiliaria e politica do - emperio do Brasil_. (Voy. le T. 3, publ. en 1860.) - -Nous supposons toutefois, que le P. Archange de Pembroke, laissant -plusieurs de ses missionnaires dans le couvent des capucins récemment -édifié, effectua son retour en France, dès la fin de 1614 et qu’il fut -ramené en Europe, par ce capitaine de Pratz, qui conduisait à Paris -Gregorio Fragoso le propre neveu de Jeronymo de Albuquerque, chargé -lui-même d’une mission diplomatique, qu’on allait discuter -contradictoirement à Lisbonne. Rentré dans sa cellule du couvent de la -rue St. Honoré, le P. Archange y oublia promptement le Brésil, il se -mêla aux affaires politiques de son temps, les dignités de l’ordre -vinrent le trouver de nouveau et il vécut dans le grand monastère, -jusqu’au moment où Richelieu atteignit à l’apogée de sa puissance[20]. - - [20] Sa mort est fixée dans les Obituaires de l’ordre, au 29 août - 1632; c’est-à-dire en l’année où fut célébré le traité de - Castelnaudary. Il y avait alors 47 ans qu’il était en religion; on - lui donne toujours la qualification de religieux écossais, mais en - réalité il appartenait à une famille galloise. - -Les amateurs de vieux voyages, ceux qui scrutent encore avec intérêt les -souvenirs épars dont il faudrait composer l’histoire plus glorieuse -qu’on ne le suppose de nos colonies, ne s’arrêteront pas à ces détails, -ils voudront savoir comment le Maranham échappa aux efforts courageux du -brave La Ravardière. L’histoire générale du Brésil, publiée en ces -derniers temps par l’exact Adolfo de Varnhagen, leur répondra avec plus -de précision encore, que le poète lauréat Southey. C’est là qu’ils -pourront voir comment des forces portugaises ayant été expédiées dès le -mois d’octobre 1612 pour chasser les Français de leur nouvel -établissement, dont la cour de Madrid prenait ombrage, le mois de mai -1613 ne s’était pas tout-à-fait écoulé que Jeronymo de Albuquerque -partant du Ceará s’était déjà concerté avec Martim Soares, pour faire -réussir l’expédition hérissée de difficultés dont il avait le -commandement. Des renforts indispensables venus de Pernambuco sont mis à -sa disposition et le 23 août le blocus de l’établissement français est -commencé; le 19 novembre La Ravardière à la tête de deux cents -fantassins et de 1500 Indiens attaque résolument ceux qui veulent le -déloger de sa ville naissante; le brave de Pézieux succombe dans une -tentative imprudente, pour n’avoir pas exécuté les ordres d’un chef plus -expérimenté que lui. Les Portugais prennent à leur tour l’offensive et -bientôt, malgré son habileté reconnue et sa valeur brillante, le chef de -la nouvelle colonie se voit contraint de négocier un arrangement, qui -renvoie devant les cours de Madrid et de Paris les parties -belligérantes. Avant d’en venir à cette extrémité, La Ravardière a perdu -cent hommes et a vu neuf des siens prisonniers. On peut dire que si sa -résistance est celle d’un brave dont la renommée était faite, la -conduite de ses rivaux a tout le caractère chevaleresque qu’on déployait -alors si souvent dans les combats singuliers. Pourquoi faut-il, qu’après -des conventions librement consenties, et quand le 3 novembre 1614, La -Ravardière a remis solennellement le fort de San Luiz à Alexandre de -Moura, un acte déloyal ternisse cette campagne noblement terminée. La -Ravardière, en effet, quitte dès lors le Maranham et suit Alexandre de -Moura à Pernambuco, mais c’est bientôt pour être dirigé sur Lisbonne, où -il subit au fort de Belem une captivité étroite qui ne dure pas moins de -trois ans[21]. - - [21] D’ordinaire les historiens taisent cette dernière circonstance; - nous ne la voyons même rappelée sommairement et sans commentaires - que dans la collection diplomatique (le _quadro elementar_) du - vicomte de Santarem. La lettre autographe, qui constate la captivité - de La Ravardière existe à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où - nous en avons pris connaissance. Elle contraste, il faut le dire, - avec ce qui s’était passé un an auparavant, dans le camp de Jeronymo - de Albuquerque. Cette lettre écrite d’un style fort modéré est - adressée à M. de Puysieux. (Voy. fonds franc. No. 228--15, p. 197) - -On le voit par cet exposé sommaire, la ville de San Luiz, la capitale -florissante d’une des provinces les plus riches du Brésil, est une cité -d’origine absolument française; et la chambre municipale l’a -heureusement si bien compris, qu’elle a récemment relevé de leur ruine -les modestes édifices qui datent de cette époque: il y a là, à la fois, -absence de patriotisme étroit et sentiment de bon goût. Mais revenons au -livre charmant, dont nous devons surtout nous occuper, faisons connaître -le sort bizarre qui l’attendait en France. Nous évoquerons ensuite avec -le bon moine, quelques souvenirs dont peut se colorer la poésie. - -Moins malheureux en apparence, que ce Jean de Lery qu’on a si bien -caractérisé, en l’appelant le Montaigne des vieux voyageurs[22], Yves -d’Evreux n’avait pas vu son manuscrit égaré durant quinze ans, une -mésaventure plus complète, plus absolue l’avait frappé. Expédié aux -supérieurs de l’ordre, ce livre, qui complétait celui de Claude -d’Abbeville fut détruit avant son apparition. Imprimé chez François Huby -dans les ateliers duquel s’était déjà éditée la relation de son -compagnon, il avait été complétement lacéré. François Huby, nous le -disons ici avec regret s’était en cette occasion laissé séduire et, -oubliant les devoirs imposés à sa profession, n’avait pas craint de -devenir l’instrument d’une préoccupation politique des plus mesquines. -Selon toute probabilité, la raison qui faisait retenir La Ravardière au -fort de Belem, conduisait les mains sacriléges qui détruisaient rue St. -Jacques, le volume précieux dans lequel on exposait avec une si -admirable sincérité, les avantages que devait produire à la France -l’expédition de 1613. Mais entre l’impression du voyage de Claude -d’Abbeville et celle du livre qui en est la suite nécessaire, un -événement d’une haute portée politique s’était produit. Le mariage d’une -princesse espagnole avec Louis XIII encore enfant avait été -définitivement résolu[23]; et tout un parti, dans la cour de France, -avait un singulier intérêt à étouffer ce qui pouvait porter quelque -ombrage à la maison d’Espagne. Les projets de conquête dans l’Amérique -du sud, cessaient tout-à-coup de trouver des partisans. Dès lors même on -dut employer tous les moyens pour faire oublier un projet de conquête, -dont avec le temps l’Espagne s’était inquiétée: et la relation écrite -d’un style si modéré, qui racontait simplement les incidents d’une -mission lointaine, fut vouée à un complet anéantissement. - - [22] Je me plais à rappeler ici une aimable expression du savant - Auguste de St. Hilaire. Lery avait effectué comme on sait son voyage - à Rio de Janeiro au temps de Villegagnon, c’est-à-dire en 1556. La - première édition de ce récit charmant ne parut qu’en 1571. Notre - Yves d’Evreux, qui a par le style tant de points de contact avec cet - écrivain avait-il lu son livre? Nous ne voyons rien en lui, qui - puisse faire conclure pour l’affirmative. Les éditions du Voyage de - Lery, se multiplièrent cependant à tel point, qu’il y en eut une - cinquième et dernière en 1611. - - [23] Ce projet d’une double alliance entre les deux couronnes, datait - déjà de 1612, il fut annoncé officiellement le 25 mars, de la même - année, et l’on sait qu’il ne s’effectua que trois ans plus tard. Le - départ des missionnaires avait eu lieu déjà le 19 mars. Les - fiançailles du roi de France avec l’infante ne préoccupaient pas - encore les esprits comme ils les préoccuperont par exemple en 1615. - Tous les faits relatifs à l’alliance des deux royaumes, sont - consignés longuement dans le livre suivant: _Inventaire général de - l’histoire de France par Jean de Serre, commençant à Pharamond et - finissant à Louis XIII_. Paris, Mathurin Henault, in-18. (Voy. le T. - VIII.) - -Au moment où cet acte arbitraire s’effectuait, un seul homme en France, -porta un intérêt réel à l’œuvre et à son auteur. François de Razilly -n’était pas tombé heureusement dans la captivité qui paralysait tous les -efforts de La Ravardière; on peut dire même qu’il n’avait pas perdu de -vue, un seul moment, les avantages que son pays pouvait tirer d’une -colonie dont il avait dirigé les premiers efforts. Sachant que le volume -dû au père Yves d’Evreux allait être détruit complétement, bien qu’il -fût imprimé dans son intégrité; il se transporta à l’imprimerie de Huby, -pour s’y faire remettre un exemplaire du livre; soit qu’il n’eût pas mis -assez de promptitude dans ses démarches, soit que la destruction de -l’œuvre fût commencée, les feuilles qu’il parvint à se faire délivrer, -ou qu’un de ses agents se procura _par subtilz moyens_, ne purent être -réunies sans qu’on eût à déplorer la perte de divers fragments; des -lacunes assez importantes, ne permirent point d’en former un exemplaire -complet. L’amiral fit imprimer sa protestation, autre part, sans aucun -doute, que dans les ateliers de la rue St. Jacques, il la joignit au -livre qu’il fit relier magnifiquement aux armes de la maison de France, -et il alla le porter, non pas à Marie de Médicis, l’ancienne protectrice -de la colonie du Maranham, mais à Louis XIII. Le roi enfant s’était fort -amusé l’année précédente des trois pauvres Sauvages Tupinambas, dont il -avait été le parrain, ses souvenirs même étaient assez vifs, pour qu’il -crayonnât de temps à autre les ornements grotesques dont nos brésiliens -prétendaient s’embellir[24]; il lut peut-être quelques pages du beau -volume que Razilly venait de lui offrir, mais à cela se borna sans -doute, l’intérêt qu’il lui accorda. Richelieu n’était pas encore -surintendant de sa marine, les projets de navigations lointaines -sommeillaient à la cour pour bien des années. Le livre du P. Yves, -accolé à celui du P. Claude, dont il était la suite, fut déposé sur les -rayons de la bibliothèque et tout le monde l’y laissa dormir. Ce fut là -au temps du digne Van-Praet, au début de l’année 1835, que l’auteur de -cette notice eut le bonheur de le rencontrer. Il serait oiseux de -raconter ici de quelle surprise fut frappé l’heureux découvreur à la -lecture de ce récit aimable, si sincère dans ses moindres détails, si -précieux par ses utiles renseignements. Pour faire comprendre sa valeur, -il suffit de dire, que notre bon missionnaire était demeuré deux ans, où -son vénérable compagnon n’avait vécu que quatre mois à peine. Yves -d’Evreux figura dès lors dans une série d’articles, que publiait la -Revue de Paris, sur _les vieux voyageurs français_, et certes il parut -sans désavantage à côté de ce P. du Tertre, que Châteaubriand a nommé -d’une façon si juste, le Bernardin de St. Pierre du dix-septième siècle. - - [24] On a pu voir, il y a quelques mois, chez un marchand de - curiosités de la rue du petit Lion un dessin attribué à Louis XIII - enfant et qui représentait bien évidemment la figure d’un Tupinamba - ornée de peintures bizarres. - -Cet article, dont le moindre défaut sans doute était d’être trop peu -développé forma en la même année une mince brochure publiée chez -Techener et promptement épuisée. Yves d’Evreux ne fut plus dès lors -complétement inconnu aux amateurs de vieux voyages, aux hommes de goût -même, qui recherchent curieusement les écrivains oubliés, avant-coureurs -du grand siècle. Préoccupé plus qu’on ne le croit en Europe de ses -poétiques traditions et de ses gloires naissantes, le Brésil salua le -nom du vieux voyageur et lui donna un rang parmi les hommes trop peu -connus qu’on doit interroger sur ses origines. L’empereur D. Pedro, -qu’on doit ranger parmi les bibliophiles les plus éclairés et dont on -connaît le goût pour les raretés bibliographiques, qui jettent quelque -jour sur les antiquités de son vaste empire, en fit faire une copie, son -exemple fut imité! L’unique exemplaire de la bibliothèque impériale fut -lu et relu; une phalange d’écrivains habiles et zélés qui ont exhumé du -néant l’histoire de leur beau pays, l’appelèrent en témoignage de leurs -assertions, Adolfo de Varnhagen, Pereira da Sylva, Lisboa, l’auteur du -Timon, et en dernier lieu le savant Caetano da Sylva, le citèrent parmi -les meilleures autorités qu’on pût invoquer sur les croyances indiennes -et contribuèrent singulièrement à le faire sortir de son obscurité. - -La France n’avait pas attendu ces témoignages d’estime pour assigner au -P. Yves d’Evreux, la place qu’il méritait. Si Boucher de la Richarderie -n’avait pas même prononcé son nom en rehaussant de tout son pouvoir -celui de Claude d’Abbeville, M. Henri Ternaux Compans l’avait destiné à -augmenter sa précieuse collection des voyageurs qui ont fait connaître -l’ancienne Amérique. M. d’Avezac le cite avec honneur et fait ressortir -ses qualités. - -Tous ces témoignages d’admiration pour l’humble écrivain, qui sacrifia -sans murmure son œuvre, n’ont malheureusement pas eu pour résultat de -faire sortir sa vie de l’obscurité qui la voile, et nous ne savons en -vérité sur quelles autorités se fonde un savant bibliographe, quand il -le fait vivre jusqu’en l’année 1650[25]. - - [25] La plus grande obscurité règne en général sur la biographie de - ces vieux voyageurs devenus tout-à-coup si importants au point de - vue historique. Le vénérable Eyriès que nous citons parfois est bien - peu fondé dans son assertion par exemple, lorsqu’il affirme que - Claude d’Abbeville poussa sa carrière jusqu’en 1632. Les mss. de la - maison St. Honoré le font mourir à Rouen dès l’année 1616, après 23 - ans de religion. Il n’est pas exact non plus de lui attribuer la vie - de la bienheureuse Colette vierge de l’ordre de Ste. Claire. Ce - livre parut en 1616 in-12 et en 1628 in-8; les initiales qu’il porte - au titre auraient pu faire éviter cette méprise, peu importante, il - est vrai. L’opuscule dont nous parlons se trouve à la bibliothèque - de l’Arsenal, où nous avons été à même de l’examiner. - -En présence d’un volumineux manuscrit de la bibliothèque impériale nous -avons pu croire une seule fois que tous nos doutes sur les points -principaux de la biographie de notre écrivain allaient être enfin -éclaircis, il n’en a rien été. Les _Eloges historiques de tous les -grands hommes et tous les illustres religieux de la province de Paris_ -ne renferment malheureusement que les notices relatives aux religieux de -St. Honoré, de Picpus et de St. Jacques[26]. Il est dit même dans le -cours de l’ouvrage que le P. Pascal d’Abbeville[27] ayant séparé sa -province de la province de Normandie en 1629, il ne faut point chercher -dans ce recueil les noms des religieux qui n’habitèrent pas Paris. - - [26] Ce recueil vraiment curieux, commencé le 18 novembre 1709, se - composait jadis de 3 vols. in-4., le T. 1er malheureusement égaré - contenait les _Annales de la Province_, sa perte nous a privé - probablement de quelques détails précieux sur la mission du P. Yves; - il est inscrit sous ce numéro: _Capucins de la rue St. Honoré_ 4 - (Ter.). - - [27] Le P. Paschal d’Abbeville fut élu au couvent de la rue St. Honoré - 19me provincial; la division qu’il opéra en 1629, eut lieu - probablement par suite du nombre croissant des religieux dans les - trois couvents de Paris. - -C’est un fait que l’on a trop complétement mis en oubli, que -l’excitation toute littéraire qui se fit sentir en France à deux -reprises diverses, lors de l’arrivée sur notre sol des Sauvages -brésiliens qu’on vit à soixante ans de distance débarquer soit à Rouen, -soit à Paris. Ces apparitions successives d’Indiens, qui sont d’ailleurs -suivies toujours de relations remarquables, provoquent évidemment dans -les esprits, un retour vers les beautés primitives de la nature, qui -n’est ni sans charme, ni sans grandeur. Notre Montaigne ne lui échappe -pas, et il le témoigne par quelques paroles pleines de grâce, à propos -d’une chanson brésilienne. Les deux plus grands poëtes de ces temps-là, -si divers et si rapprochés cependant, s’en émeuvent au point de -consacrer une attention toute particulière à ces habitants des grandes -forêts, mêlés fortuitement aux gens de la cour de France et dont ils se -prennent à envier les joies paisibles et surtout l’insoucieuse -existence. Ronsard ne veut pas que ces hommes qui lui rappellent ce que -fut le monde à son origine, perdent rien de leur heureuse innocence, et -il adjure même ceux qui les vont visiter de ne point échanger -l’ignorance où ils vivent contre les soucis de la civilisation[28]. -Malherbe en entretient longuement à son tour le docte Peiresc; il en -fait l’objet de plusieurs de ses lettres, c’est sur leurs traces, qu’il -faut chercher la paix et la joie. Leurs danses ont inspiré les raffinés -de la cour, et l’un des plus habiles artistes de Paris a fait sur leurs -airs une sarabande d’un goût merveilleux, dont le poète envoie une -copie[29]. Nous pourrions encore citer d’autres exemples de ce subit -engouement pour l’indépendance des pauvres Indiens et surtout pour le -magnifique pays qu’ils habitent. Selon ces poètes, en tête desquels il -faut mettre du Bartas[30], c’est à cette source vivifiante, que peut se -renouveler par des comparaisons nouvelles, une verve prête à tarir. Sans -aucun doute, tous ces vieux voyageurs trop complétement oubliés durant -un siècle, exercèrent une réelle influence sur leur temps et plus tard, -comme on peut s’en convaincre en relisant Chateaubriand, la naïveté de -leurs récits, la fraîcheur de leurs peintures, inspirèrent les grands -écrivains qui songeaient déjà dans leurs descriptions à sortir des types -convenus et à émouvoir par la vérité. - - [28] On ne connaît pas généralement ces vers de Ronsard, ils - s’adressent au fondateur de la France antarctique, à ce changeant - personnage, tour-à-tour huguenot et fervent catholique, dont Lery - fuit les sévérités excentriques, jusqu’au plus profond des forêts: - - Docte Villegaignon tu fais une grand’ faute, - De vouloir rendre fine une gent si peu caute, - Comme ton Amérique, où le peuple incognu - Erre innocentement tout farouche et tout nud, - D’habits tout aussi nud, qu’il est nud de malice, - Qu’il ne cognoist les noms des vertus ni des vices - De Sénat ny de Roy, qui vit à son plaisir, - Porté de l’appétit de son premier désir: - Et qui n’a dedans l’âme ainsi que nous emprainte - La frayeur de la loy qui nous fait vivre en plainte: - Mais suivant sa nature est seul maistre de soy, - Soy mesme est sa Loy, son Sénat et son Roy. - Qui de coutres trenchans la terre n’importune - Laquelle comme l’air à chacun est commune - Et comme l’eau d’un fleuve est commun tout leur bien - Sans procez engendrer de ce mot _tien_ et _mien_. - Pour ce laisse les là ne romps plus (je te prie) - Le tranquille repos de leur première vie. - Laisse les (je te prie) si pitié te remord - Ne les tourmente plus et t’enfui de leur bord. - Las! Si tu leur apprends à limiter la terre, - Pour agrandir leurs champs, ils te feront la guerre - Les procez auront lieu, l’amitié défaudra - Et l’aspre ambition tourmenter les viendra - Comme elle fait ici, nous autres pauvres hommes - Qui par trop de raisons trop misérables sommes: - Ils vivent maintenant en leur âge doré. - - Le poète, en continuant ses conseils finit par dire: comme Rousseau - _Je voudrois vivre ainsy_. - - [29] Voy. la Correspondance et la Collection Peiresc. - - [30] Cet écrivain aimable en donne une preuve, dans son poème de la - première semaine qui ne fut imprimé qu’en 1610 bien que l’auteur fût - déjà mort en 1599. - - Déjà l’ardent Cocuyes és Espagnes nouvelles, - Porte deux feux au front et deux feux sous les ailes - L’aiguille du brodeur aux rais de ces flambeaux - Souvent d’un lit royal chamarre les rideaux: - Au rais de ces brandons, durant la nuit plus noire - L’ingénieux tourneur polit en rond l’yvoire, - A ces rais l’usurier recompte son trésor, - A ces rais l’escrivain conduit sa plume d’or. - - Le lampyre que les indiens des Antilles nommaient _Cocuyo_ fut - partout comme on voit la grande merveille du XVIme siècle. Le P. du - Tertre lui a consacré quelques lignes charmantes. - -Yves d’Evreux n’est pas seulement un peintre habile, un conteur naïf, -c’est un observateur clairvoyant des mœurs d’une race pour ainsi dire -éteinte, qu’on ne saurait trop souvent consulter. Pour ne choisir qu’un -exemple parmi ceux qu’il offre en si grand nombre, il est le seul qui -nous décrive de véritables idoles modelées en cire par les Indiens ou -sculptées dans le bois. Hans Staden, Thevet, Lery et même Gabriel Soares -si explicites sur le culte du Maraca, se taisent sur celui qu’on rendait -alors à ces statuettes grossièrement façonnées, sans doute, par les -habitans nomades des grandes forêts, mais qui n’en constitue pas moins -un commencement dans la pratique naissante de l’art; il dit de la façon -la plus précise comme on le pourra voir aisément: «Cette perverse -coustume prenoit accroissement et s’enhardissoit ès villages proches de -Juniparan.» Puis il ajoute, que son compagnon le R. P. Arsène, trouvait -au destour des bois de ces idoles... Or, on peut tirer de ce passage une -induction curieuse et qui n’est pas sans importance pour l’archéologie -future d’un grand empire, c’est qu’au début du XVIIe siècle un -changement notable s’était opéré déjà dans les idées religieuses du -grand peuple de la côte. Sans doute à cette époque les Piayes avaient vu -des statues dans les églises qu’on édifiait de toutes parts sur le -littoral: avec la merveilleuse facilité d’imitation que possèdent les -Indiens, déjà à la fin du XVIe siècle, ils avaient personnifié -quelques-uns des nombreux génies dont ils peuplaient leurs forêts. Ces -premières idoles, furent malheureusement taillées dans le bois; nulle -d’entre elles que nous sachions n’a été conservée par les musées -ethnographiques du nouveau monde, qui de toutes parts, commencent à se -fonder; elles existaient cependant en assez grand nombre. Arrivés dans -le voisinage du fleuve des Amazones, les Tupinambas étaient entrés en -relation d’idées avec des peuples indigènes infiniment plus civilisés -qu’eux; la puissante nation des Omaguas par exemple, dont les tribus -venaient des régions péruviennes, pouvait avoir exercé son influence sur -l’art grossier, dont on trouva parmi eux de si curieux _specimen_. Il -est à remarquer que ces faits importants, sont en général absolument -négligés par les historiens portugais. Ce n’est pas une gloire médiocre -pour notre vieille littérature, que d’avoir produit des écrivains assez -observateurs pour en faire l’objet d’une étude attentive. - -Parmi ceux qui se mêlèrent à ces nations malheureuses, au début du XVIIe -siècle, nous ne connaissons à vrai dire qu’un seul voyageur portugais, -dont les récits charmants doivent être placés à côté de ceux de Jean de -Lery et du P. Yves d’Evreux[31]. C’est ce Fernand Cardim, qui était -encore supérieur des jésuites en 1609 et qui visita les Indiens du sud, -après avoir longtemps administré les Aldées d’Ilheos et de Bahia. Bien -que ce missionnaire ne puisse nullement se comparer pour l’importance -des documents qu’il renferme à Gabriel Soares[32], auquel il faudra -toujours recourir dès que l’on prétendra avoir une idée exacte des -nationalités indiennes et de la migration des tribus, il est surtout par -son style, de la parenté de notre vieil écrivain; il a comme lui un -abandon de préjugés, qui lui fait aimer les Sauvages et un charme -d’expression qui peint admirablement l’Indien dans son Aldée, en nous -révélant surtout la grandeur naïve de son caractère. - - [31] _Narrativa epistolar de uma Viagem e missão jesuitica pela Bahia, - Porto Seguro, Pernambuco, Espirito Sancto, Rio de Janeiro_ etc. - _Escripta em duas Cartas ao Padre Provincial em Portugal_. Lisboa, - 1847, in-8. - - [32] _Tratado descriptivo do Brasil em 1587_ etc. Rio de Janeiro, - 1851, in-8. Ces deux ouvrages ont été exhumés par M. Adolfo de - Varnhagen, l’historien si connu du Brésil. Ce dernier ouvrage dont - un ms. se trouve à la bibliothèque impériale de Paris est reproduit - également par son habile éditeur, dans la _Revista trimensal_. - Gabriel Soares, périt en 1591 sur une côte inhospitalière, à la - suite d’un déplorable naufrage, c’est presque, comme on le voit, un - contemporain d’Yves d’Evreux. - -La relation du P. Yves d’Evreux n’ajoute pas seulement un document d’une -importance réelle à l’histoire du Brésil, elle n’est pas uniquement -destinée à constater les faits qui succédèrent à la fondation de San -Luiz, aux yeux des Français, elle doit avoir encore un autre genre de -mérite. Par la naïveté élégante de sa diction, par la couleur habilement -ménagée de son style, par la finesse de ses observations, on pourrait -dire aussi par le sentiment exquis des beautés de la nature qu’elle -révèle chez son auteur, elle appartient à la série des écrivains -français, qui continuent l’époque de Montaigne et qui font présager le -grand siècle. Yves d’Evreux, si on eût été à même de le lire, eût exercé -sur son temps, l’influence qu’avait eue quelques années auparavant Jean -de Lery, qui décrivait des scènes analogues à celles qu’on le voit si -bien peindre. Moins habile écrivain que lui, Claude d’Abbeville continua -cette influence littéraire. - -Si dans la retraite qu’il s’était choisie, et que nous supposons, non -sans quelque raison, avoir été ou Rouen ou Evreux, ou même le bourg de -St. Eloi, le P. Yves apprit quel avait été définitivement le sort de ses -chers indiens, son âme en dut être profondément contristée. Après -l’expulsion des Français, Jeronymo de Albuquerque avait été nommé -_Capitão mór_ du Pará, tandis que Francisco Caldeira Castello Branco -était désigné pour continuer les découvertes et les conquêtes vers les -régions du Pará. Ce fut des efforts combinés de ces deux officiers que -résulta la fondation définitive de la riante cité de San Luiz et dans le -même temps celle de Belem. - -Ces deux villes s’élevèrent pacifiquement et sans que les Indiens -missent d’opposition à leur construction. Bien loin de là, ils prêtèrent -leur concours aux travaux considérables qu’elles exigeaient, et -plusieurs d’entre eux accompagnèrent même un officier nommé Bento Maciel -sur les rives du Rio Pindaré, à la recherche des immenses richesses -métalliques qu’on supposait à tort exister sur ses bords; expédition -fatale, qui n’eut pas d’autre résultat que l’anéantissement des -Guajajaras. - -Les Tupinambas ne commettaient plus sans doute d’hostilités contre les -Portugais et ils vivaient sous la direction de Mathias d’Albuquerque, le -fils du gouverneur, mais ils n’en regrettaient pas moins vivement leurs -anciens alliés. Ils n’occupaient plus le voisinage immédiat de la cité -nouvelle, c’était dans le district de Cumá que se groupaient leurs -nombreuses Aldées. Un jour que le chef européen qui les surveillait -s’était absenté pour rejoindre son père qui l’avait mandé auprès de sa -personne, quelques Indiens arrivés du Pará passèrent par Tapuytapera. -Ils étaient porteurs de lettres qui devaient être remises au Capitão mór -de San Luiz. Un Tupinamba converti au Christianisme et que l’on appelait -Amaro, profita du passage de ses compatriotes pour mettre à exécution un -épouvantable projet. S’emparant de l’une des lettres, que portait l’un -de ses compatriotes, il la déploya et feignit de la lire[33], puis -s’adressant aux chefs, il leur déclara que le contenu de ce message -n’était autre chose qu’une abominable trahison ourdie par les Portugais, -ceux-ci avaient résolu, osa-t-il affirmer, de les rendre tous esclaves. -Un épouvantable massacre durant lequel périrent sans exception tous les -blancs fut le résultat de cette ruse indienne que les événements -précédents ne rendaient que trop facile à réaliser. Le bruit d’un -incident pareil gagna bientôt le littoral. Mathias d’Albuquerque se -porta résolument sur les lieux et vengea ses compatriotes en exterminant -sans pitié les Tupinambas. - - [33] Berredo affirme que cet Indien était un ami dévoué des Français. - Mais le _Jornal de Timon_ mieux informé, nous révèle le nom de ce - terrible sauvage, il s’appelait Amaro, et il avait été élevé dans - les missions du sud. Par conséquent il ne pouvait y avoir contracté - une grande tendresse pour les Français. Pour ourdir son affreux - stratagème, il suffisait bien de la haine conçue par certains - Indiens contre ceux qui asservissaient leur pays, il n’était pas - nécessaire d’être originaire de Rouen ou bien de la Rochelle. - -Alors les tribus éloignées s’excitent entre elles, à former une alliance -indissoluble; un esprit implacable de vengeance anime maintenant ces -sauvages naguère si paisibles et si disposés à embrasser la foi -nouvelle, que leur avait prêchée Yves d’Evreux. Les Aldées lointaines se -soulèvent spontanément. Jeronymo d’Albuquerque expédie des troupes -aguerries contre les Indiens, la mort et l’incendie remplacent les fêtes -auxquelles on s’était livré naguère avec tant d’abandon. Trois ans -s’étaient écoulés à peine cependant depuis le départ des capucins -français; on était arrivé au commencement de 1617. La ville de San Luiz -do Maranham bâtie avec activité, commençait à prendre l’aspect d’une -cité européenne. Cet accroissement rapide ne pouvait manquer d’inquiéter -les sauvages, ils étaient devenus clairvoyants: contraints à abandonner -le sud du Brésil, pour trouver les grandes forêts au sein desquelles ils -avaient espéré recouvrer leur indépendance, ils n’avaient plus -maintenant qu’une pensée, c’était la destruction complète d’une race -envahissante que leurs ancêtres n’auraient pu chasser. Les chefs -Tupinambas formèrent une ligue des bords solitaires du Cumá à ceux de -l’Amazone; on allait marcher secrètement vers la colonie nouvelle et, à -un jour convenu, tous les habitans devaient en être exterminés. Il n’y -avait plus guère d’Indien, alors, qui ne bravât sans terreur les -décharges de la mousqueterie. - -Pendant que ce projet s’ourdissait et que l’on songeait à en poursuivre -l’exécution, Mathias d’Albuquerque était sans défiance à Tapuytapera, -avec un petit nombre de soldats; c’en était fait de lui et des hommes -qu’il commandait, lorsqu’il se trouva un traître parmi les indigènes; le -complot des chefs fut découvert au commandant portugais, celui-ci ne se -laissa pas intimider par le nombre des ennemis redoutables qu’il avait à -combattre, il leur livra une première bataille et les repoussa à -cinquante lieues de là, aidé dans cette action audacieuse par un -officier plein de bravoure que l’on nommait Manuel Pirez. - -L’antagoniste de Razilly et de La Ravardière vivait encore, mais il -était bien près à cette époque de finir sa carrière; fixé à San Luiz -dans la cité naissante, il put aider son fils de ses avis et des forces -qu’il tenait en réserve. Mathias d’Albuquerque ne se laissa pas effrayer -par les difficultés de tout genre que rencontrait sa petite armée dans -ces immenses solitudes; il battit partiellement les Indiens et le 3 -février 1617, il remporta sur eux une victoire complète, ils furent -repoussés dans la profondeur des forêts. Alors seulement, le vieux -général rentra à San Luiz, les tribus les plus redoutables venaient -d’être exterminées; et ce qu’il venait d’accomplir dans ces déserts, -Francisco Caldeira le faisait à son tour dans les solitudes du Pará, où -s’élevait la cité de Belem. - -Ce n’était pas à coup sûr ce qu’avaient rêvés Yves d’Evreux et ses trois -compagnons, pour le Maranham: ils en avaient fait en leur âme le séjour -d’une société nouvelle, où tous ces cœurs simples allaient se réunir à -eux, pour célébrer un Dieu de paix. Des ordres de massacre remplaçaient -les jours de prière; une solitude effrayante s’était faite autour des -colons. Il y aurait cependant une sorte d’injustice à le taire; les -religieux qu’avaient amenés avec lui Jeronymo d’Albuquerque, avaient -continué l’œuvre des missionnaires français. Comme Yves d’Evreux et -comme le P. Claude d’Abbeville, F. Cosme de San Damian et F. Manoel da -Piedade, appartenaient à l’ordre des capucins dès l’année 1617, -c’est-à-dire au moment où sévissait la guerre et quand Bourdemare -publiait son livre; ils demandaient à la cour de Madrid des religieux -infatigables, endurcis à toutes les fatigues et capables de les aider. -Le 22 juillet quatre nouveaux religieux arrivaient dans ces régions, -mais ce n’était pas au petit couvent de San Luiz qu’ils étaient -destinés, ils restèrent aux environs de Belem et commencèrent les -conversions du Pará[34]. - - [34] Voy. Berredo, _Annaes historicos do Maranham_, voy. également _O - Jornal de Timon_ (M. Lisboa). Lisbonne, 1858, No. 11 et 12. Cet - écrivain fixe l’époque de la mort de Jeronymo de Albuquerque, à - l’année 1618; son fils Antonio de Albuquerque, lui succéda dans le - gouvernement de la province. - -Il est toutefois bien incertain, que ces faits historiques, auxquels il -faut accorder désormais une place si importante dans les annales du -Brésil, soient jamais parvenus aux oreilles des missionnaires dévoués -qui avaient bravé tant de fatigues pour convertir les Indiens; pendant -plus de deux siècles, l’Europe y demeura complètement indifférente, et -ce ne fut même qu’une vingtaine d’années après leur accomplissement -qu’on vit les capucins du grand couvent de Paris reprendre -courageusement l’œuvre de leurs prédécesseurs[35]: à cette époque, Yves -d’Evreux était bien près d’avoir accompli sa carrière si, pour lui déjà, -ce dur pèlerinage n’était fini. - - [35] En 1635 des missionnaires de l’ordre des capucins partent pour la - Guyane. Leurs travaux sont consignés dans les mss. légués par le - grand couvent de Paris. - -Tout était consommé d’ailleurs pour les peuples un moment nos alliés -fidèles, auxquels il avait tenté de porter les lumières de l’Evangile. -Déjà, ils s’étaient retirés sur les bords déserts du Xingú, du Tocantins -et de l’Araguaya. Et c’est là, bien loin des colons européens qu’ils se -sont perpétués sous les noms connus à peine des _Apiacas_, des _Gés_, -des _Mundurucus_, si redoutés jadis, si peu craints aujourd’hui et -d’ailleurs favorisés par une administration humaine[36]. Ces possesseurs -primitifs du Brésil parlent encore dans sa pureté l’idiome des Tupis, -dont le P. Yves nous a conservé quelques vestiges comme Thevet et -surtout Jean de Lery l’avaient fait avant qu’il ne rassemblât -laborieusement les éléments de son livre. C’est sur les bords de ces -grands fleuves que nous avons nommés que tant de tribus décimées ont été -observées il y a quarante ans par l’illustre Martius. Mais le savant -voyageur ne se plaindrait plus aujourd’hui que nul ne soit allé -recueillir les souvenirs expirants dont ces Indiens sont demeurés les -dépositaires. Lorsque le gouvernement brésilien eut la pensée, en ces -derniers temps, d’instituer une commission scientifique composée de -savants nationaux, et chargée de visiter les points les plus reculés de -cet immense empire qui ne renferme pas moins de 36° d’orient en -occident, ce fut le Ceará, le Maranham, le Pará et même le Rio Negro, -qu’il voulut qu’on explorât. Il avait parfaitement compris que s’il y -avait dans ces terres vierges, d’admirables productions naturelles à -recueillir, il y avait aussi toute une mythologie, toute une série de -traditions historiques à préserver de l’oubli. Aussi tandis que les -Freyre Alleman, les Capanema, les Gabaglia, réunissaient les précieux -matériaux sur l’histoire naturelle, sur la géographie et sur la -météorologie, dont ils ont commencé une vaste publication[37], un poète -historien, aimé de son pays, s’en allait résolument dans ces solitudes -inexplorées pour s’initier aux secrets de la vie indienne. Antonio -Gonçalvez Dias, né lui-même dans l’intérieur du Maranham, familiarisé -dès l’enfance avec les légendes américaines, parlant la _lingoa geral_, -se chargeait en quelque sorte d’exécuter le programme tracé par Martius. -Bientôt les légendes américaines, nous n’oserions dire les mythes -religieux des grands peuples du littoral, nous apparaîtront, tels qu’ils -se sont perpétués dans l’intérieur (grâce à l’exil peut-être) et ce sera -alors, quand le moment des sérieuses études ethnographiques sera arrivé, -que l’on comprendra toute la valeur des récits naïfs de Lery, de Hans -Staden et d’Yves d’Evreux. - - [36] Voy. sur ces peuples, la rapide visite qui leur a été faite par - M. de Castelnau en 1851: _Expédition scientifique dans les parties - centrales de l’Amérique du sud_. T. 2. p. 316. - - [37] Voy. _Trabalhos da Commissão scientifica de exploração_. Rio de - Janeiro. Typographia universal de Laemmert, 1862, in-4. - -Il y aurait cependant une étrange injustice à nier les anciennes -tentatives faites par les religieux portugais pour opérer la conversion -des peuples sauvages dans le voisinage de l’Amazonie; ce fut grâce à -eux, que l’exploration du Maranham commença vers l’année 1607, par ces -voyages qu’accomplissaient avec tant de courage les missionnaires partis -des couvents de Pernambuco: tentatives qui ne furent point perdues pour -la géographie, mais qui, au profit de l’œuvre chrétienne, n’aboutirent -d’abord qu’à un martyre inutile. Plus tard, sans doute l’œuvre des -Figueira et des Pinto porta ses fruits et de grands travaux évangéliques -adoucirent la position des Indiens du Maranham[38]. C’est encore un -écrivain français, à peu près ignoré et contemporain de nos bons -missionnaires, qui a retracé avec le plus de zèle et on pourrait dire -avec un soin vraiment pieux, l’itinéraire suivi par ces hommes -courageux, contemporains du P. Yves qu’il a connu sans doute, mais dont -il ne possède ni la grâce, ni la naïveté[39]. Pierre du Jarric nous -apprend comment les vastes régions intérieures d’un pays que convoitait -la France, furent parcourues par deux religieux de son ordre, à peu près -au temps où La Ravardière pour la première fois en explorait le -littoral. Francisco Pinto et Luiz Figueira avaient toutefois, à cette -époque, un grand avantage moral sur les Français, ils savaient -admirablement la langue des peuples qu’ils tentaient de convertir. Bien -plus jeune que son compagnon, destiné à succomber dans son apostolat, le -P. Luiz Figueira s’initia alors plus que jamais aux secrets d’une langue -déjà visiblement altérée sur le bord de la mer, et qui se conservait -dans sa pureté primitive au sein des forêts. Cinq ans après l’impression -du volume qu’on devait au P. Yves, il publia son _Arte de Grammatica_ et -pour la première fois depuis les essais incomplets du XVIe siècle, on -eut les principes d’une langue que parlait encore un peuple courageux -destiné bientôt à périr[40]. Revenons à notre pieux voyageur. - - [38] On trouvera les renseignements les plus détaillés sur les - missions jésuitiques et sur l’administration des Indiens au Maranham - (choses si peu connues en France) dans la _Corografia historica - chronographica_ du Dr. Moraes e Mello. Cet écrivain a soin de - rappeler dès le début de son Tome 3, les immenses secours qu’il a - tirés des dons faits à l’institut historique de Rio de Janeiro par - le conseiller Antonio Vasconcellos de Drummond e Menezes. Dans le - cours de ses longs voyages, le diplomate auquel on doit de si - précieux renseignements sur l’Afrique, ne s’était pas borné à ces - recherches et il avait réuni touchant le Brésil d’innombrables - manuscrits sur lesquels aujourd’hui s’appuie l’historien. Privé - depuis plusieurs années de la vue, il en a fait hommage à son pays. - - [39] Trois ans environ, avant le départ de la mission des capucins - pour le Maranham, le P. du Jarric dédiait au roi enfant, le livre - suivant: _Seconde partie de l’histoire des choses plus mémorables - advenues tant ez Indes orientales, que autres pays de la descouverte - des Portugais en l’establissement et progrez de la foi Chrétienne et - Catholique et principalement de ce que les religieux de la Compagnie - de Jésus y ont faict et enduré pour la mesme fin depuis qu’ils y - sont entrez, jusqu’à l’année 1600_, par le P. Pierre du Jarric, - Tolosain de la mesme compagnie, à Bourdeaus, Simon Mellange, 1610, - in-4. Tout ce qui est relatif au Brésil, se trouve contenu dons ce - vaste recueil entre les pages 248 et 359. Mais c’est dans le livre V - de ce que l’auteur appelle l’_Histoire des Indes Orientales_, part. - 3, p. 490, qu’il faut chercher les faits curieux signalés dans cette - notice. - - [40] Cette première édition, publiée en 1621, est devenue pour ainsi - dire introuvable, la seconde que nous avons sous les yeux est - intitulée: _Arte de Grammatica da lingua brasilica do P. Luis - Figueira, Theologo da Companhia de Jesus_. Lisboa, Miguel Deslande, - anno 1687, pet. in-12. Le savant bibliographe portugais M. - Innocencio da Sylva ne reproduit pas exactement ce titre, mais il - signale une édition faite à Bahia en 1851, par M. João Joaquim da - Sylva Guimaraens: le titre en est fort développé. La Grammaire - d’Anchieta, _Arte da Grammatica da lingoa mais usada na Costa do - Brazil_, parut à Coïmbre en 1595, in-8. On n’en connaît en Portugal - qu’un seul exemplaire. - -S’il vivait encore, comme cela est assez probable, bien au-delà de -l’époque qu’on assigne à ces événements, en 1619, par exemple, Yves -d’Evreux ne faisait plus partie certainement du vaste monastère dont il -était sorti jadis pour se rendre dans le nouveau monde. On peut supposer -que son homonyme de Paris commençait à l’éclipser et qu’il se tenait -loin de la grande communauté; s’il eût habité le couvent de la rue St. -Honoré, il n’est pas probable qu’on l’eût complétement oublié dans les -courtes biographies qu’on accorde si libéralement à des religieux qui -n’avaient rien écrit, tel est entre autres cet Yves de Corbeil, simple -frère lai mort en 1623, et que recommandait uniquement dans l’ordre son -dévouement à l’humanité. - -Nous en avons d’ailleurs la certitude, c’était dans un humble couvent de -sa province natale que le P. Yves s’était retiré: nous le trouvons en -1620 à St. Eloy[41], et nous supposons qu’il avait choisi cette -résidence parce qu’il s’y trouvait dans le voisinage du couvent des -Andelys. - - [41] St. Eloi près Gisors, dans le département de l’Eure, est une - bourgade de 384 habitans à 25 kil. des Andelys; il y a également St. - Eloi de Fourques, village de l’Eure à 25 kil. de Bernay. Nous - inclinons à croire que ce fut dans la première de ces bourgades, que - demeura notre missionnaire. - -Dans ces fertiles campagnes, où s’était éveillé le génie du Poussin, -notre bon missionnaire avait encore sans doute des loisirs suffisants -pour admirer la riante nature et la fraîcheur des paysages. Peut-être en -d’autres temps eût-il été à même de retracer ces fines observations qui -en font parfois un incomparable naturaliste; mais après l’émotion -qu’avait imprimée à sa pensée la majestueuse solitude des forêts -séculaires du Brésil, il ne se laissa plus captiver que par les ardentes -disputes de la théologie. Un livre encore introuvable (car nous nous -heurtons à chaque moment ici, à des raretés presque aussi difficiles à -rencontrer que le _voyage_), nous prouve que pour son repos, il ne sut -pas résister à l’esprit du siècle. N’ayant plus à convertir les Indiens, -il se prit à discuter avec les protestants, et chose assez bizarre, ce -fut un de ses compatriotes, personnage essentiellement estimé de ses -coreligionaires qu’il attaqua ou peut-être auquel il répondit seulement. -Nous ignorons le titre du premier opuscule, qu’il lança à son -adversaire, mais un savant bibliographe de la Normandie, M. Frère, nous -a fourni le second; c’est pour nous une sorte de révélation. - -Ce livret est intitulé: _Supplément nécessaire à l’escript que le -capucin Yves a fait imprimer touchant les conférences entre lui et Jean -Maximilien Delangle._ Rouen, David Jeuffroy, 1618, in-8.[42] - - [42] Voy. la _Bibliographie Normande_. Nous nous sommes adressé - directement à la docte obligeance de M. Frère pour obtenir la - communication du _supplément nécessaire_; malgré des recherches - persévérantes, il s’est vu dans l’impossibilité de nous fournir - d’autre renseignement que celui dont on peut prendre connaissance - dans son excellent ouvrage. - -Cet écrit que le docte bibliographe attribue à notre missionnaire, -pourrait ne pas être émané directement de sa plume, mais il prouve -l’existence d’un autre ouvrage plus étendu, et démontre qu’il y avait eu -entre lui et les dissidents de sérieuses discussions orales. Mieux lui -eussent valu, sans doute, les naïves discussions qu’il avait naguère -avec Japi Ouassou en l’île du Maranham ou les prédications si rarement -interrompues qu’il faisait naguère au Port St. Louis et qu’interrompait -si rarement la grave assemblée des Indiens, auxquels une sévère -politesse enjoint d’écouter l’orateur tant qu’il lui plaît de garder -pour lui la parole; circonstance qui (pour le dire en passant) a bien pu -tromper en mainte circonstance un ardent missionnaire, sur le succès -qu’il obtenait. Yves d’Evreux, cette fois, avait affaire à l’un des -hommes les plus fermes et les plus estimés parmi les protestants et -l’écrit du religieux fut déféré au parlement. - -Jean Maximilien de Baux, seigneur de Langle, était un jeune ministre -plein d’ardeur, originaire d’Evreux comme le P. Yves, et demeurant alors -au grand Quevilly, petite ville de quinze à seize cents habitans à une -bien faible distance de Rouen[43]. Nous ne savons point quel était -l’objet en discussion: quelque diligence que nous ayons faite, aucune -des pièces du procès n’est venue à notre connaissance; mais il est -certain que le dernier écrit, dont M. Frère nous a révélé l’existence, -excita d’une manière fâcheuse l’attention de l’autorité, car un arrêt du -parlement, en date du 8 avril 1620, intervint à son sujet, et condamna -David Jeuffroy à cinquante livres d’amende pour avoir édité sans -permission préalable, le livre incriminé[44]. Cette décision n’atteint -pas notre missionnaire on le voit, elle s’applique uniquement à -l’imprimeur qu’il avait choisi, mais elle implique en soi un blâme -indirect qui atteint le livre, et l’on peut supposer que notre bon -missionnaire s’était laissé emporter par l’ardeur de la polémique, à des -personnalités regrettables. On était cependant assez peu scrupuleux sur -ce point en 1618, et il ne paraît pas qu’en définitive, la carrière du -jeune ministre auquel s’attaquait le P. Yves, en ait été suspendue dans -sa marche; bien loin de là, nous le voyons dès l’année 1623 député par -ses coreligionaires au synode national de Charenton, puis il fait -partie, quatre ans plus tard, de celui qui se tient alors en Normandie, -dans la ville d’Alençon. - - [43] Le grand Quevilly, _Clavilleum_, bourgade de la Seine inférieure - est à 6 kil. de Rouen seulement, et fait partie du canton de - Grand-Couronne. - - [44] Maximilien de Baux fut appelé plus tard à desservir l’église du - culte réformé à Rouen. Il poussa sa carrière jusqu’à l’âge de 84 ans - et mourut en 1674; il laissa après lui la réputation d’un homme dont - l’âme était droite et les mœurs singulièrement austères. Voy. les - frères Haag, _La France protestante_. - -A partir de l’année 1620, nous perdons toute trace du P. Yves d’Evreux. -Cependant plusieurs écrivains ecclésiastiques bien postérieurs à cette -date, enregistrent son nom dans leurs vastes nécropoles, en multipliant -de telles erreurs à son sujet, qu’on acquiert la certitude qu’ils -n’avaient jamais vu son livre. Boverio da Salluzo[45], Marcellino de -Pise[46], Wadding[47], d’ordinaire si exact, le P. Denys de Gênes[48], -ou ne donnent que des détails généraux fort approximatifs sur son œuvre -sans en spécifier la date, ou altèrent grossièrement le millésime de -l’année d’impression. Ce dernier, par exemple, le fixe à 1654, erreur -bien évidente, procédant d’une première faute d’impression et que -répètent à l’envi Masseville[49] et même le _Moreri Normand_[50]. Le P. -Franc. Martin, de l’ordre des Cordeliers, dont on conserve le manuscrit -à Caen la change seul de son autorité privée et la porte à 1659, en -donnant toujours comme lieu d’impression la ville de Rouen. L’_Epitome -de la bibliotheca oriental y occidental_ de Leon Pinelo, livre qui fut -réédité comme on sait par Barcia au XVIIIe siècle, est le seul ouvrage -en ce tems où soit mentionné le voyage que nous réimprimons, avec une -certaine exactitude, mais là encore, le titre de la relation publiée par -notre pauvre missionnaire se trouve si singulièrement altéré par le -bibliographe espagnol, qu’on voit dans cette indication erronée -l’influence de Denis de Gênes, il est difficile de reconnaître sous un -pareil déguisement l’habile continuateur du P. Claude d’Abbeville[51]. - - [45] _Capucinorum Annales_, Lugduni, 1632, in-fol., puis la traduction - italienne: _Annali di Frati minori Cappucini_ etc. Venetia, 1643, - in-4. - - [46] _Annales seu sacrarum historiarum ordinis minorum Sancti - Francisci qui Capucini nuncupantur_ etc. Lugduni, 1676, in-fol. - - [47] _Annales ordinis minorum_, 2me édit., Romae, 1731, puis les - _Scriptores ordinis minorum_, 1650, in-fol. du même. - - [48] _Bibliotheca Scriptorum ordinis minorum._ Genuae, 1680. in-4., - réimp. en 1691 pet. in-fol. Ce dernier, après quelques lignes sur - les mérites du P. _Ivo Ebroycencis vulgo d’Evreux_ donne ainsi - l’Indication de son livre: _scripsit gallicè Relationem sui itineris - et Navigationis Sociorum que Capucinorum ad regnum Marangani: cui - etiam adjunxit historiam de moribus illarum nationum_. Rothomagi, - 1654. Voy. T. 1 in-4. - - [49] _Histoire de Normandie._ T. VI, p. 414. Masseville prouve - évidemment qu’il s’est contenté de traduire le P. Denys de Gênes, - puisque il dit, que notre missionnaire «donna une Relation - géographique des régions où il avait pénétré et particulièrement du - pays de _Marangan_.» _Regni Marangani_ a dit son prédecesseur. - - [50] Voy. ce précieux ms. à la bibl. de Caen. Une bibliothèque - américaine, composé par le colonel Antoine de Alcedo, Madrid, 1791, - 2 vol. in-8., ne mentionne pas le P. Yves: mais cette omission nous - laisse peu de regrets, son compagnon, le P. Claude d’Abbeville, y - est représenté convertissant avec un zèle infatigable les Sauvages - du Canada! - - [51] La première édition de l’_Epitome_, supprimée par ordre de - l’inquisition et devenue rarissime, ne porte sur son titre gravé, - qui fixe la date de l’impression du livre à 1629, que les noms - d’_Antonio de Léon_, celui de Pinelo est omis. Il n’y est fait nulle - mention d’Yves d’Evreux (ce livre fait partie de la bibl. Ste - Geneviève), l’édition donnée en 3 vols. pet. in-fol. par Barcia - travestit ainsi le titre de notre livre: _Fr. Yvon de Evreux, - capuchino. Relacion de su viage al Reino de Marangano, con sus - compañeros: historia de las Costumbres de aquellas naciones_. Imp. - 1654, in-4. frances. - -Nous en avons à peu près la certitude, par les manuscrits que nous a -légués le grand couvent de la rue St. Honoré, Yves d’Evreux vécut -au-delà de l’année 1629, mais il ne revint pas à Paris, tout indique -même qu’il devait être tombé dans une sorte de défaveur, parce que l’on -avait sans doute à cœur de faire oublier au roi d’Espagne les tentatives -qui avaient été faites naguère sur le Maranham. Cela est si vrai, que -les anciens chefs de l’expédition ne purent renouer une vaste -entreprise, dans laquelle étaient engagés leurs plus chers intérêts. -Malgré la faveur dont il semble avoir joui à la cour, l’amiral de -Razilly échoua complétement dans ses tentatives sur ce point, et -lorsqu’il fut rendu à la liberté, après sa captivité dans le château de -Belem, le brave La Ravardière ne retourna jamais dans l’Amérique du sud. -Ces deux noms paraissent encore une fois dans l’histoire de notre -marine[52], et ils apparaissent glorieusement, mais c’est en Afrique, -sur ces côtes inhospitalières, où de hardis pirates devaient être -châtiés de temps à autre, pour que toute sécurité ne fût pas enlevée à -notre commerce. - - [52] Isaac de Razilly, chevalier de l’ordre de St. Jean de Jérusalem, - premier capitaine de l’Amirauté de France, chef d’Escadre des - vaisseaux du roi en la province de Bretagne, est nommé amiral de la - flotte royale qu’on expédie sur les côtes de la Barbarie en 1630 et - il s’adjoint La Ravardière: le 3 septembre de la même année nous le - trouvons devant Safy, où il s’occupe du rachat des captifs. - -La Ravardière employa glorieusement et, nous le voyons, d’une façon -toute chrétienne, les dernières années d’une vie active, consacrée -entièrement à la gloire de son pays; le temps lui manqua pour tracer le -récit de ses voyages dans l’Amérique du sud. Nous savons de science -certaine que, par ses ordres, une relation détaillée de son expédition -sur les bords de l’Amazone avait dû être dressée en 1614. Cette espèce -de journal, qui éclaircirait tant de choses, ne nous est pas parvenu, il -ne serait pas sans intérêt à coup sûr, de la comparer aux documents qui -nous ont été transmis vers le même temps par un autre Français, dont les -voyages ont eu les honneurs d’une réimpression. Dix ans auparavant, en -effet, le garde des curiosités de Henri IV et de Louis XIII, Jean -Mocquet avait parcouru les rives de l’Amazone, vers le milieu de l’année -1604, et s’était efforcé de faire connaître le grand fleuve à ses -compatriotes. Malheureusement, ce pauvre chirurgien de campagne, avait -plus de zèle que de lumières et ses observations ne pourraient se -comparer à celles d’un homme aussi connu par son instruction que par sa -loyauté. Le voyage de La Ravardière sur l’Amazone et dans le Maranham, -doit être aussi décrit minutieusement dans la grande chronique -manuscrite des pères de la compagnie qui existe encore à Evora. En -consultant les savants travaux bibliographiques de M. Rivara, nous en -avons acquis la certitude, le chapitre 111 de ce vaste recueil est -consacré entièrement au séjour des Français dans ces régions. Nous -n’avons pas été à même de l’examiner. Grâce à l’esprit d’investigation, -qui s’est emparé de tant de savants historiens, on ne saurait donc -désespérer complètement de retrouver l’écrit que nous signalons. - -Le Brésil fait chaque jour les plus louables efforts pour réunir en -corps de doctrine les documents inédits qui constituent ses origines -historiques; si jamais le voyage de La Ravardière était découvert dans -quelque bibliothèque ignorée, ce serait avec Claude d’Abbeville et Yves -d’Evreux le guide le plus sûr qu’on pût consulter sur ces provinces du -nord dont on connaît à peine les splendides solitudes et dont notre -missionnaire révèle pour ainsi dire le passé. - - - - - Voyage au Brésil - exécuté dans les années 1612 et 1613, - par le - P. Yves d’Evreux, - religieux capucin, - - publié avec une introduction et des Notes - par - M. Ferdinand Denis, - conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève. - - - - - SUITTE DE - L’HISTOIRE - DES CHOSES PLUS - MEMORABLES ADVENUES - EN MARAGNAN ES - ANNEES 1613 & - 1614.[53] - - SECOND TRAITE. - - A PARIS - DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY, RUE SAINT JACQUES A LA - BIBLE D’OR & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS EN LA - GALERIE DES PRISONNIERS. - - MDCXV. - AVEC PRIVILEGE DU ROY. - - - - -AU ROY. - - -SIRE, - -Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir du livre du R. P. -Yves d’Evreux supprimé par fraude et impieté, moyennant certaine somme -de deniers, entre les mains de François Huby, Imprimeur[54], Que j’offre -maintenant à V. M. deux ans & demy apres sa premiere naissance aussi -tost estouffee qu’elle avoit veu le jour. Afin que V. M. & la Royne sa -Mere pour lors Regente, ne voyant point une verité si claire que -celle-cy, fust plus aisement persuadee, par faux rapports, à laisser -perir contre leurs sainctes, et bonnes intentions, la plus pieuse & -honorable entreprise qui se pouvoit faire dans le nouveau monde. Comme -il se verra tant par l’Histoire du R. P. Claude Dableville, que ceste -presente à laquelle il ne manque que la plus grand part de la Preface, & -quelques Chapitres sur la fin que je n’ay peu recouvrir. Cela s’est -faict encor’ à dessein pour faire perdre insensiblement à V. M. le -tiltre de Roy Tres-Chrestien. Luy faisant abandonner les sacrifices et -sacrements exercez sur les nouveaux Chrestiens, la reputation de ses -armes, & bandieres, l’utilité qui pouvoit luy arriver, & à ses subjects, -d’un si riche & fertile pays, et la retraicte du tout importante, d’un -port favorable pour la navigation de long cours, aujourd’huy ruinee -faute d’avoir conservé ce que j’avois avec tant de soins, & de despenses -acquis. Pour à quoy parvenir, l’on s’est servy de deux impostures trop -recogneuës de personnes qui ont bon jugement, L’une, que le pays estoit -infertile, & ne produisoit aucune richesse, contre la verité, que j’ay -tousjours constamment maintenuë, et qui ne paroist aujourd’huy que trop -veritable, L’autre, que les Indiens estoient incapables du Christianisme -contre la parole de Dieu, & la doctrine universelle de l’Eglise. Voilà -comment, SIRE, ceste belle action si bien commencee s’est esvanoüye, -tant par la fraude & malice de ceux qui pour couvrir leurs fautes & -manquement les ont rejettez sur ceux du pays, Qui par la negligence des -mauvais François, qui n’ayant autre but que leur profit & interest -particulier, se sont peu souciez, de celuy de V. M. & empescher une si -signalee perte, qui sert aujourd’huy de fables à toutes les nations -estrangeres, de mespris de vostre authorité Royale à toute l’Europe, & -de douleur à tous vos bons subjects. Desquelles illusions, quand il -plaira à V. M. s’en relever par les salutaires advis de personnages -d’honneur, recogneuë pour estre zelez à l’accroissement de la gloire de -Dieu, & celuy de vostre Royaume, je luy offre encor’ ma vie, celle de -mes freres. Et ce peu de pratique & experience qui est en nous pour -faire recognoistre par tous les coins de ce nouveau monde, qu’il n’y a -point en la Chrestienté un si grand et puissant monarque qu’un Roy de -France. Quand il veut employer, je ne diray pas sa puissance, mais -seulement son authorité. C’est, SIRE, Tout ce que peut un de vos plus -humbles subjects, auquel tous les mauvais traitemens, pertes de biens & -de fortune, que contre la foy publique que j’ay soufferts durant la -minorité de V. M. n’ont point faict encor’ perdre le courage de la -servir glorieusement. M’assurant qu’elle aura mes services pour -agreables, & le vœu solemnel que je fais d’estre le reste de ma vie, - -son tres-humble et tres-obeissant serviteur et subject, - -FRANÇOIS DE RASILLY. - - - - -AU ROY. - - -SIRE, - -La principale raison qu’eurent les Anciens de canoniser entre les Dieux -la plus-part de leurs Empereurs, fut la pieté à la Religion qu’ils -avoient recogneuë en iceux pendant leur vie. Et c’est chose bien notable -que nous trouvons par les Histoires, qu’encore que quelques-uns des -Empereurs eslevez de bas lieu, au sommet de l’Empire, se soient monstrez -cruels et sanguinaires vers leurs subjects, nonobstant ils n’ont pas -laissé d’obtenir apres leur mort le nom de Dieux, avoir des Temples et -des Autels, des Sacrifices et des Prestres, establis et ordonnez par le -Senat, et ce en consideration de la Pieté et Religion qu’ils avoient -conservee inviolablement au milieu de plusieurs autres imperfections. -Ces Monarques grands en domination, petits en la cognoissance du vray -Dieu, estoient poussez d’une inclination emprainte naturellement dans -leur cœur, de la Majesté Divine, de laquelle tous Monarques sont le vif -Image, et partant à eux appartient de dilater le Royaume de Dieu, comme -les Lieutenans de sa Majesté souveraine. A ceste fin, ils parsemoient -leurs arcs et trophees, leurs colonnes et statuës des enseignes de la -Religion, et laissoient à la posterité des plaques et planches des -metaux plus incorruptibles, ainsi que sont la Bronze, Or et Argent, -gravees de leurs Images, et des vestiges de leur pieté, à ce que le -temps n’en offuscast la memoire. - -Antonin le Pieux, laissa sur la Bronze et l’argent, sa Pieté et Religion -Burinee en ceste sorte. C’estoit une Dame vestuë en Deesse, devant -laquelle estoit un Autel chargé d’un feu continuellement bruslant, & -entre ses mains elle tenoit un Vase plein de bonnes odeurs qu’elle -jettoit à chasque heure en sacrifice dans ce feu, signifiant par là la -Pieté et Religion qu’il portoit aux Dieux. - -Si l’inclination naturelle privee de grace et de lumiere surnaturelle, -avoit tant de puissance au cœur de ces Monarques, que pouvons-nous dire, -voire que pouvons-nous penser, combien Dieu agite interieurement les -cœurs des Rois illustrez et enrichis de la vraye Religion? - -Louys quatriesme Empereur, Prince vertueux et chery de tous, preferoit à -toutes ses affaires celles de la Religion; & pour exciter tous ses -subjects à son imitation, avoit marqué sa monnoye d’un Temple traversé -d’une Croix, & tout autour estoit inscrit, _Christiana Religio_. - -Celuy qui a emporté le prix, Sire, par sus tous les Monarques du Monde, -en faict de Pieté & Religion a esté sainct Louys, l’honneur des -François, duquel vous heritez le Sang, le Sceptre, le nom, et -l’imitation de ses vertus: car non seulement, il a employé ses thresors, -sa noblesse, ains aussi sa propre personne, passant les Mers, (Mers qui -ne respectent, non plus que la mort aucune qualité de personnes, pour -les envelopper dans ses ondes) afin de restaurer la Pieté & Religion -abatuë par les cruautez des Infidelles, & y est mort pour ce subject. - -Jamais siecle de Roy n’eust tant de convenance avec le siecle de ce bon -Roy sainct Louys, qu’a le vostre, Sire, & laissant à part ce qui ne -faict à mon propos, je prendray seulement ce beau subject, que -l’ouverture vous est faicte d’imiter sa Pieté & Religion envers ces -pauvres Sauvages, qui desirent extremement cognoistre Dieu, et vivre -soubs l’ombre de vos Lys, non pas seulement les habitans de _Maragnan_, -_Tapouytapere_, _Comma_, _Cayetez_, _Para_, _Tabaiares_, _Longscheveux_: -ains aussi plusieurs autres Nations, lesquelles souhaittent s’approcher -des Peres, ainsi que je diray amplement au suivant Discours. - -Vous seul, Sire, pouvez tout ce bien, par ce qu’ils ayment naturellement -les François & hayssent les Portugais, tout ce que peuvent nos -Religieux, c’est d’exposer leur vie à la poursuitte de la conversion de -ces pauvres gens: chose de peu de duree, si vostre Royale pieté n’y met -la main. - -Cest’ affaire n’est pas tant difficile, comme l’on pourroit s’imaginer, -ny de si grande charge et despence que l’on estimeroit: il n’y faut des -cinquante, ou des cent mille escus, ains une liberalité mediocre -fidellement administree (pour l’entretien des Seminaires, où seront -admis les enfans des Sauvages, unique esperance de l’establissement -ferme de la Religion en ces pays là,) sera suffisante. - -Si vostre Majesté, Sire, se resout à cela, je m’asseure qu’à vostre -imitation, plusieurs de vos Princes & Princesses, Seigneurs & Dames, -s’exciteront à contribuer quelque chose, pour l’augmentation de la Foy -en ces quartiers là. - -Et afin que je ne sois facheux à vostre Majesté par une prolixité -malseante, je finiray avec cest’ histoire Evangelique de la pauvre -Chananee reputee pour chienne, laquelle ne demandoit pour la delivrance -de sa fille possedee du Diable, que les miettes tombantes de la table -Royale du Redempteur: Ceste nation des Sauvages est issüe d’un mesme -Pere que ceste Chananee, ses enfans sont possedez des Demons par -l’infidelité: Elle ne demande ny vos thresors ny grande somme de -deniers, ains seulement les miettes superflues, qui tombent deçà, delà, -de vostre Royale grandeur. - -Parquoy, Sire, je vous supplie tres-humblement de regarder de bon œil -ceste pauvre Nation, & recevoir de bon cœur ce petit Discours des choses -plus memorables arrivees pendant les deux ans que j’ay pratiqué avec -eux, suivant le commandement de la Royne vostre mere, faict à nos -Reverends Peres, duquel nous nous sommes aquitez le plus fidelement -qu’il nous a esté possible, ainsi que verrez en ce Traitté, lequel quand -vostre Majesté aura eu pour agreable avec le contenu d’iceluy, je -m’estimeray tres-bien recompensé de ce que j’en pretens recevoir en ce -Monde, auquel tant qu’il plaira à Dieu me faire vivre, ce sera pour -m’employer avec toute la fidelité à moy possible, au service de vostre -Majesté, comme celuy qui est & sera à jamais d’icelle, - -Tres-humble & fidele suject - -F. YVES D’EVREUX - -CAPUCIN. - - - - -ADVERTISSEMENT - -au Lecteur. - - -Amy lecteur, vous serez adverty, que je ne feray aucune repetition des -choses que le Reverend Pere Claude a escrit en son histoire, seulement -j’adjousteray ce que l’experience m’a donné plus qu’à luy, n’ayant esté -que quatre mois dans _Maragnan_ et moy deux ans entiers: vous trouverez -ceste verité, quand vous confererez nos deux escrits ensemble, d’autant -que l’addition que j’en feray, supposera ce qu’il en aura escrit de -mesme matiere. - - - - -PREFACE - -Sur les deux - -Traittez suivans. - - -La Sapience, aux Proverbes 29. propose un enigme tres-beau en ces -paroles: _pauper & dives obviaverunt sibi, utriusque illuminator est -Dominus_: J’ay veu le pauvre sortir d’un hospital chargé de playes et -d’ulceres, couvert & non vetu de vieux haillons, marcher en la place -publique, & entrer dans le temple du Seigneur par la porte du midy: & en -mesme heure j’ay consideré le riche sortir de son Palais bien vetu de -soye, & paré d’or, d’argent et de pierres precieuses, venir le long de -la voye qui s’aboutit à la porte du Tabernacle du coté de Septentrion, -si à propos, que l’un & l’autre, le pauvre & le riche, se sont -rencontrez teste à teste, front à front, droict au milieu du grand -rideau du _Sancta Sanctorum_, où la face du Seigneur rend une si belle -clarté, que le visage de ces deux rayonnoit d’une mesme splendeur -Divine. Voilà ce que veut dire la Sapience sous l’obscurité de ces -paroles. - -Laissons les diverses explications mystiques et spirituelles qui se -peuvent tirer de là, & prenons seulement celle qui faict à nostre -subject, laquelle nous avons mise pour frontispice à nostre livre. - -Ce pauvre est le pere Sainct François, et les Religieux de son Ordre: Ce -Riche est la Royale puissance de sa Majesté tres-Chrestienne procedee de -la tige sacree du Roy Sainct Louys. Quand est ce, & en quel lieu, ce -Pauvre, & ce Riche se sont-ils trouvez à la rencontre? ç’a esté -veritablement en la Mission Evangelique pour convertir les Indiens. Le -troisiesme s’est trouvé entre les deux, sçavoir est, ce grand Dieu -illuminateur des pecheurs, gisans sous les tenebres de la mort. - -Le pauvre Sainct François a faict dans les Indes, ce que disoit Sainct -Paul, en la conversion des Gentils; _Ego plantavi_, J’ay planté la Foy -parmy les Sauvages de _Maragnan_: Sainct Louys protecteur de la France & -Ayeul de nostre Roy respond, suivant la promesse faicte quand nous -embrassames ceste entreprise, _Rigabo_, Je l’arrouseray, & ne permettray -qu’elle se flestrisse, faute de luy donner soulagement. Car ce n’est -rien, de planter, si l’humeur manque à la racine qui refocille la plante -nouvelle: autrement l’ardeur du Soleil secheroit le tout: Et nostre Dieu -qui suit tousjours la disposition des subjets, asseure infalliblement -qu’il donnera augmentation à l’entreprise, _Incrementum dabo_: Et ce par -une lumiere plus grande de jour en jour des mysteres de nostre Foy -versee sur ces Indiens obtenebrez de l’ignorance, _utriusque illuminator -est Dominus_, Le Seigneur est le flambeau de tous deux. - -Qui le peut mieux sçavoir que les Sauvages, lesquels en rendent -temoignage par les Baptesmes qu’il ont receu de nos mains, & la promesse -comme generale de se faire Chrestiens? c’est pourquoy ils font responce, -_credimus_. O pieté Royale, vous n’avez point perdu vostre temps de nous -avoir envoyé les messagers de l’Evangile. - - - - -Suitte de L’Histoire des choses plus memorables advenuës en Maragnan és -années 1613 & 1614. - - - - -PREMIER TRAICTÉ. - - - - -De la Construction des chappelles de S. François & de S. Loüis en -Maragnan[55]. - -Chap. I. - - -Le Psalmiste Royal David en son Psalme 28, qu’il composa en action de -graces pour la consommation du Tabernacle, dict. _Afferte Domino filii -Dei, afferte Domino filios arietum_. Apportez au Seigneur, ô enfans de -Dieu, apportez au Seigneur des enfants de beliers, ce que Rabbi -Joanathas va expliquant en cete sorte: _Tribuite coram Domino laudem -cœtus Angelorum, tribuite coram Domino gloriam & fortitudinem_. -Contribuez devant le Seigneur loüange, ô chœurs Angeliques, contribuez -devant le Seigneur gloire et force: Il vouloit dire que les bien-heureux -Anges assistent les hommes en toutes leurs sainctes entreprises, & -specialement quand il est question de procurer le salut des ames, car -ces bien-heureux Esprits marchent au devant & fendent la presse des -Diables ennemis de salut, Pour donner seur accez aux hommes Apostoliques -vers les Ames errantes par les deserts de l’Infidelité, qui sont icy -paragonnees aux Enfans des Beliers cornus, qui rampent deçà delà par les -rochers de dureté de cœur, Prises toutefois avec la douceur de -l’Evangile se laissent amener doucement à la porte du Tabernacle de -Dieu, lavees dans la grande mer du Baptesme, & offertes à la face du -_Sancta Sanctorum_. - -Les Premiers sacrifices que receut Dieu du Peuple d’Israël, quand ils -allerent posseder la terre de Promission, de laquelle ils bannirent -l’Infidelité, furent sous les tentes & pavillons du Tabernacle, mais -puis apres le Temple fut basti, dans lequel les mesmes sacrifices furent -offerts. - -Chose semblable nous arriva, qui allions en ce Païs plein d’Infidelité & -d’Ignorance de Dieu farcy de Diables, effrontement tyrannisans ces -Pauvres ames captives, pour y donner la lumiere de l’Evangile, bannir la -mécroyance, chasser les Demons, planter & construire l’Eglise de Dieu: -Car nous celebrâmes l’espace de quatre mois et plus, les saincts -sacrifices sous une belle tente, au milieu des arbres verdoyans, puis -une partie de nostre équipage estant retournée en France pour querir -secours, & l’autre demeuree pour fonder la Colonie, nous fismes bastir -la Chappelle de Sainct François de Maragnan en un lieu beau & plaisant, -joint à la mer, enrichy d’une belle fontaine, qui jamais ne tarit, où je -choisis ma demeure pour servir par apres de convent aux Religieux que -j’attendois en secours. Cette chappelle fut achevee la veille de Noel, -Jour bien à propos; correspondant à la devotion qu’avoit jadis le -Seraphique Pere Sainct François, auquel la chappelle estoit consacree. -D’autant qu’iceluy, entre toutes les festes de l’annee, celebroit la -nuict toute lumineuse & sans tenebres de la naissance du vray Soleil -Jesus-Christ, & ce sainct Pere avoit telle coustume de bastir une Creche -où il passoit cete nuict en haute contemplation du profond mystere de -l’Incarnation, & de l’abaissement si nouveau du Tres-haut enterre. De -verité je m’esjoüissois infiniement voir dans cette petite Chappelle -(faicte de bois, couvertes de Palmes, ressemblant plus à la Creche de -Bethleem, qu’aux grands & precieux Temples de l’Europe) nos François en -grande devotion Psalmodier les Matines de cette nuict; Puis lavez au -Sacrement de Penitence, recevoit le mesme Fils de Dieu, dans la creche -de leurs cœurs, enveloppé des langes des SS. Sacremens de l’Autel. - -Nous solemnisâmes le jour de pareille devotion: que la nuict, y -adjoustans la Predication, chose que nous avons gardee tousjours du -depuis, Festes & Dimanches: de quoy nous recevions tant de contentement, -qu’encores qu’endurassions beaucoup en ces premiers commencements, -toutefois tandis que dura cette devotion, le temps se passoit si viste, -que le jour ne nous sembloit pas durer deux heures; d’autant que -l’esprit nourry de pieté, ne sçauroit avoir si peu d’occupation -d’ailleurs, qu’il ne s’estonne de voir si tost la nuict venir. - -Je n’estois pas seul qui ressentois cecy, ains plusieurs autres qui me -l’ont dit du depuis, que tandis que la santé me permit de garder cet -ordre, il ne leur ennuyoit aucunement. - -Cete devotion s’augmenta encore bien plus quand la Chappelle Sainct -Loüis au Fort fut edifiee[56], à la forme & façon des Eglises de nos -Convens, bastie de charpente, close & couverte de bons aiz, ciez des -arbres nommez _Acaioukantin_. Là j’allois celebrer la Messe, chanter -Vespres, faire la Predication, et baptiser les Cathecumenes. Au soir la -cloche sonnoit, & tous se trouvoient avant que d’aller se coucher, en -cette chappelle, où l’on chantoit le Salut, & sonnoit on le Pardon, puis -chacun se retiroit où il vouloit. - - - - -De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencemens. - -Chap. II. - - -L’homme est composé d’esprit et de corps, l’esprit comme le plus noble -doit estre servy le premier, puis apres le corps; à ce subject il estoit -plus que raisonnable de travailler premierement aux Chappelles pour en -icelles repaistre les esprits de la parole de Dieu, & des SS. Sacremens, -puis s’appliquer à ce qui regardoit le temporel; Or tout ainsi qu’une -terre, non encore cultivee ne donne pas grand contentement à son -Maistre, voire s’il n’avoit du pain d’ailleurs, il pourroit mourir de -faim aupres d’Icelle semblablement le lieu que l’on avoit choisi pour -bastir la forteresse de Sainct Loüis estoit esloigné de toute commodité; -d’autant que c’est une poincte de roche qui avance dans la mer, en un -des bouts de l’Isle, où jadis les Sauvages avoient habité & jardiné, & -par ainsi rendu sterile; d’autant que la terre ayant porté trois ans n’a -plus de force à produire aucune chose sinon du bois, si d’adventure elle -ne repose plusieurs annees; cela fut cause que nous patissions beaucoup -en ces commencements, voire à peine avions nous de la farine du Païs, de -laquelle nous faisions du _Migan_, c’est à dire de la boüillie avec du -sel, de l’eau et du poivre, qu’ils appellent Ionker, & de cela seulement -nous sustentions nostre vie. Quelques uns qui ne pouvoient manger de -cette farine seiche, la détrempoient dans l’eau & la mangeoient, Ceux -qui estans en France à peine pouvoient manger des viandes delicates, -trouvoient en ce Païs les legumes, quand ils en pouvoient avoir, -tres-delicieuses. - -Je rapporte cecy pour loüer la patience des François au service de leur -Roy, & pour effacer cette tache qu’ordinairement on jette sur leur -manteau, qu’ils sont impatiens, indomtables et mal-obeïssans; Car je -tesmoigne, avec verité, que je ne vey jamais tant de patience, et tant -d’obeissance, qu’en ces Pauvres François. Que ceux donc qui ont bonne -volonté d’aller en ces Païs ne s’estonnent d’entendre cette grande -pauvreté; Car ils ne patiront jamais, ce que nous avons pati, & de jour -en jour la terre s’accomode & les vivres s’augmentent. - -Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer à la pesche des -vaches de mer[57], environ à 30 & 40. lieües de l’Isle: ces bestes -poissons ont la teste de vache sans cornes toute fois, deux pates sur le -devant au dessous des mamelles, elles produisent leurs veaux comme les -vaches, & les nourissent de leur laict, mais le petit veau a cette -proprieté digne d’estre remarquee, pour nous servir d’instruction, c’est -qu’il embrasse sa mere par sus le dos avec ses deux petites pates, & -jamais ne la quitte, quoy que morte, tellement qu’on les prend vifs, & -en a-on apporté de vifs jusques en l’Isle, & sont tres-delicats. Que -cecy serve aux enfans à executer le commandement de Dieu, d’honorer Pere -& Mere, c’est à dire, de leur survenir, aymer & respecter; que les -Catholiques se souviennent de demeurer fermes & colez au giron de -l’Eglise leur Mere, & qu’aucune persecution ne les en arrache, que tous -bons François cherissent leur Roy & leur Patrie. Ces Vaches de mer sont -prises à la pasture qui est l’herbe croissante au bordage de la mer: Les -Sauvages coulans leur canot doucement par derriere elles, d’où ils les -dardent de deux ou trois harpons, & mortes qu’elles sont, sont tirees à -terre, mises en pieces & salees; Chose pareille arrive aux delicieux & -gloutons, qui s’estans fabriquez leur ventre pour Dieu, sont surpris de -la mort au milieu des viandes, et saouls sont traisnez en un moment dans -les Enfers. - -Le sel du tout necessaire, tant pour saler ces vaches, que pour autres -commoditez, se pesche environ à quarante lieuës de l’Isle, dans des -grandes plaines sablonneuses, ou il se faict naturellement en forme de -glace, dur & luisant comme cristal, & ce par le flus & reflus de la mer -qui donne dans ces plaines, & quand la mer est retiree, le Soleil vient -à le cuire par sa chaleur, & est beaucoup meilleur, que celuy de France, -& que celuy d’Espagne. Il faut l’aller pescher avant la saison des -pluyes, pour ce qu’elles noyent le lieu où il se trouve. - -Ayant prouvenu à ce mesnage, l’on dispersa une partie des François par -les villages, pour y vivre suivant la coustume du Païs, qui est d’avoir -des _Chetouasaps_, c’est à dire hostes ou comperes, en leur donnant des -marchandises au lieu d’argent; Et cette hospitalité ou comperage est -entr’eux fort estroicte; car ils vous tiennent proprement comme leurs -enfans, tandis que vous demeurez avec eux, vont à la chasse & à la -pesche pour vous, & d’avantage leur coustume estoit de donner leur -filles à leurs Comperes, qui prenoient deslors le nom de Marie, & le -sur-nom du François pour designer l’alliance avec tel François, en sorte -que disant Marie telle, c’estoit autant que de dire la Concubine d’un -tel. De sçavoir au vray pour quoy ils appellent leurs filles données aux -François, pour concubines du nom de Marie, je ne puis l’asseurer, sinon -qu’un jour un Sauvage me dist, luy monstrant un Tableau de la Mere de -Dieu, et luy disant, _Koaï Toupan Marie_. Voilà la Mere de Dieu Marie: -il me respondit: _chè aï Toupan Arobiar Marie_. Je croy & cognoy que la -Mere de Dieu est Marie, & appellons nos filles que nous donnons aux -_Caraibes_ Marie. Cette coustume de prendre les filles des Sauvages, a -esté deffenduë aux François, & cela ne se faict plus, si ce n’est -occultement, mesme les sauvages qui de premier abord que l’on fist cete -deffence, se doutoient de la fidelité & amitié des François envers eux, -pour ne prendre leurs filles comme ils avoient de coustume, à present -qu’ils ont esté entierement informez que Dieu defend d’avoir des femmes -sinon en mariage, & que les Peres Messagers de Dieu le preschoient & -l’avoient fait prohiber par ordonnance du Grand, se scandalisent quand -ils voyent les François faire au contraire & le venoient denoncer au -Grand & à Nous, en sorte qu’il faut que le François face ses affaires -bien secrettement, s’il ne veut que cela soit cogneu. - - - - -De la Construction du Fort de Saint Louys, & de l’ardeur des Sauvages à -porter les terres. - -Chap. III. - - -Le temps venu qu’il faisoit bon travailler aux fortifications de la -place designee pour la defence des François, & que la charpente jà -faicte selon le dessein donné pour servir de ceinture au fort à soutenir -les terres fut dressee: alors on fit dire par tous les vilages de l’Isle -& de la Province de _Tapouytapere_[58]: que chacun les uns apres les -autres eust à venir travailler aux terres que l’on tiroit des fossez du -Fort pour les porter sur les terrasses des courtines, esperons, & plates -formes, qui du depuis furent couvertes de gros & grands -_Apparituries_[59] qui sont arbres durs comme fer et incorruptibles, en -sorte que le canon auroit de la peine contre ceste place & l’escalade -tres-dificile: aussi tost dit, aussi tost faict, tellement que de toutes -parts un vilage apres l’autre, les Sauvages venoient amenants femmes & -enfans quant à soy, aportans des vivres necessaires pour le temps qu’ils -sçavoient demeurer à travailler, & ce souz la conduite de leurs -Principaux: coustume qu’ils observent en toutes leurs entreprises de -consequence, que non seulement ils marchent avec leurs Principaux, ains -ils tiennent le front de la compagnie. La nature leur ayant donné ceste -cognoissance que l’exemple des Principaux encourage infiniment les -Inferieurs. - -En quoy ils sont plus fideles à la nature, que nous ne sommes, puis que -nous voyons tout le contraire en la Republique Chrestienne: d’où -certainement toutes les erreurs & corruptions de mœurs ont pris leur -source: car encore que nous devions prester l’oreille seulement à la -doctrine & ne point amuser nostre veuë à la mauvaise vie: ce nonobstant -les foibles s’acrochent plus aux œuvres qu’au bien dire. - -Ces Sauvages venus ils se mettent à travailler d’un ardeur incomparable, -monstrans de voix & de geste un courage admirable, & eussiez dit -plustost qu’ils aloient aux nopces qu’au travail, ne cessans de rire & -s’esjouyr les uns avec les autres, chacun courant portant son fais du -fond des fossez au dessus des terasses, & y avoit entr’eux une emulation -non petite à qui feroit plus de voyage, & porteroit plus grand nombre de -paniers de terre. - -Icy vous noterez qu’il n’y a gens au monde si infatigables au travail -qu’iceux, quand de bon cœur ils entreprennent quelque chose, ne se -soucians de boire ou de manger, pourveu qu’ils viennent à chef de ce -qu’ils entreprennent, & au plus fort des difficultez, ils ne font que -rire, huer, et chanter pour s’entr’encourager: à l’oposite si vous -pensez les rudoyer & les faire travailler par menaces ils ne feront rien -qui vaille, & cognoissant leur naturel estre tel, jamais ils ne -contraignent leurs enfans ny leurs esclaves, ains ils les ont par -douceur. - -Le François approche fort de ce naturel, specialement les Nobles, qui ne -peuvent subir le joug de la contrainte, mais exposent leur propre vie -aux doux commandemens de leurs Princes: beau document pour ceux qui ont -charge d’autruy, de plustost les avoir par douceur & clemence que par -force & rigueur, menageant en ce point le naturel de la nation -Françoise. Non seulement les hommes travailloient: mais aussi les femmes -& les petits enfans, ausquels petits enfans, ils faisoient de petits -paniers, pour porter de la terre selon leur petite force. J’ay veu -plusieurs de ces petits qui n’avoient pas plus de deux ou trois ans -faire leurs charges dans leurs petits paniers avec leurs menotes n’ayans -pas la force naturelle d’user de peles ou autres instrumens à charger. - -Je m’enquis de quelques Anciens, pourquoy ils permettoient que ces -enfans travaillassent, amusans plus ceux qui les regardoient & -specialement leurs peres & meres que d’avancer besongne; & davantage -qu’ils les mettoient en danger estans nuds & tendres comme ils sont, -d’estre blessez par quelque eboulement de terre ou roulement de pierre. -Telle fut leur responce par le Truchement: Nous sommes bien aises que -nos enfans travaillant avec nous à ce Fort, à ce que venus en leur -vieillesse, ils disent à leurs enfans, & ceux cy à leurs descendans: -Voilà les forteresses que nous & nos peres ont faict pour les François, -lesquels amenerent des Peres pour faire des maisons à Dieu, & vindrent -pour nous defendre contre nos ennemis. - -Ceste façon de faire remarquer à leurs enfans ce qui se passe leur est -commune en general en toutes choses, & ainsi suppleent au manquement -d’escriture, pour communiquer les affaire des siecles passez à la -posterité: & pour ne rien oublier, ains vivement le graver en leur -memoire: souvent ils devisent par ensemble des choses passees aux -siecles de leurs grands Peres ou au temps de leur jeunesse, et -l’enseignent à leurs enfans, comme nous dirons cy apres. Je voudrois que -nos Peres eussent esté aussi diligens à graver dans le cœur de leurs -descendans... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... ment & en abondance, les Sauvages mettent le feu aux buissons & -haliers, dans lesquels ces reptiles se retirent. Il y en a de trois -sortes[60], les uns de terre, qui font leur demeure dans les bois; les -autres d’eau douce, qui habitent és rivages de ce fleuve, & és lieux -marescageux; Les troisiesmes sont de mer, & vivent en icelle, mais elles -viennent faire leurs œufs dans le sable prochain en grand nombre, puis -les couvrent industrieusement avec le mesme sable: Ils ressemblent aux -œufs de poule, hors-mis qu’ils n’ont pas la coque si dure, ains flexible -et mole, & ne sont pas droictement si gros ny aigus, mais ronds, sont -fort bons, soit à la coque, soit en autre façon que les vouliez manger. - -Le long de ceste Riviere est orné d’arbres, portant casses beaucoup -meilleures, que celles que l’on use communément, j’en ay gousté -moy-mesme, & plusieurs autres de nostre equipage: & outre la vertu -medicinale qu’elles ont, beaucoup plus forte, que celle de Levant: car -l’experience a enseigné qu’une once d’icelle faict autant d’operation, -que deux de celle du Levant. Elles sont excellemment bonnes confites ne -laissant de lascher le corps, & l’entretenir en son benefice. On y voit -de tres-belles prairies, longues & larges indiciblement, & portent le -foin doux & fin. On y trouve la pite de laquelle se font les taffetas de -la Chine en quantité, croissant comme des queuës de cheval, belle comme -la soye, & encore plus forte. La terre y est forte & grasse, & beaucoup -plus fidelle à la moisson que celle de _Maragnan_, ou des environs, et -m’a-t’on dict qu’on y peut faire deux cueillettes l’annee. Les forests -sont de haute fustaye, encore vierges en la couppe, ennoblies de -plusieurs sortes de bois fort excellent, soit en couleur, soit en -proprieté de medecine: & les Sauvages habitans là, nous ont rapporté -qu’il s’y trouvoit du bois de Bresil. Parmy ces Forests il y a une telle -multitude de Cerfs, Biches, Chevreils, Vaches braves[61] & Sangliers -qu’en peu d’heure vous en tuez autant que vous voulez: & afin qu’on ne -m’estime user d’hyperboles en cet endroit, je m’en rapporte aux -tesmoignages de ceux qui se sont trouvez en ce voyage de _Miary_, & sont -à present en France, & liront cecy, & confesseront qu’eux-mesmes m’ont -dict, que les Sauvages de leur embarquement leur apportoient une si -grande quantité de venaison, qu’ils n’en sçavoient que faire. Un -Gentilhomme du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois Sangliers d’un -coup de mousquet[63], ce qui ne pourroit estre s’ils n’y estoient -espois. - -Il y a grand nombre d’arbres chargez d’esseins de mouches à miel, menues -& petites environ comme la moitié des nostres, mais bien plus -industrieuses, car elles font de tres-excellent miel liquide & clair -comme eau de roche, & ce miel est contenu dans des petites phioles -faictes de cire, grosses comme un estœuf, semblables en forme à nos -petites phioles de verre, suspenduës par ordre és rameaux d’un petit -arbre, composé de cire. Le quel petit arbre de cire, est attaché & colé -aux branches au tronc, ou bien dans le creux des arbres des Forests, ou -des Prairies. De ce miel on en faict de tres bon vin fort & chaut à -l’estomac, qui approche en couleur & en goust au vin de Canarie. Nos -gens en firent quantité pendant qu’ils estoient là, duquel plusieurs -furent coiffez. Il s’y trouve une autre espece de miel, mal appellé miel -pourtant, car il est aigre comme vin aigre & est fait par une autre -espece de mouches. - -Quelques jours apres que nos gens furent arrivez en cette contree, ils -se mirent à chercher les _Tabaiares_[62], & leurs habitations; Ils -trouverent des _Aioupaues_[64] et des chemins nouvellement frayez: mais -ils ne peurent trouver ceux qu’ils cherchoient: C’est pourquoy voyans -que leur farine diminuoit, & qu’à peine en pourroient ils avoir pour -retourner jusques en _Maragnan_, encore bien courte, ils delibererent de -r’amener leur armee de Sauvages avec eux, & choisir seulement deux -Esclaves _Tabaiares_, ausquels ils donnerent de la farine pour vivre un -mois avec des marchandises, leur promettant une seure liberté & bonne -recompense, au cas qu’ils allassent chercher, & trouver leurs -semblables, ce qu’ils accepterent & accomplirent, & approchans des -villages des _Tabaiares_, commencerent à huer, & ce pour eviter d’estre -flechez: D’autant que ceste Nation estoit en continuel combat avec une -autre nation voisine. A leur cry plusieurs sortirent, ausquels ils -raconterent le contenu de leur charge: comme les François estoient en -_Maragnan_ bien fortifiez, que les Peres estoient avec eux, & qu’on les -estoit venu chercher, mais que la farine manquant, on avoit esté -contrainct de quitter la poursuitte, & qu’ils avoient esté choisis & -envoyez pour parfaire cette entreprise, & dévelopant les marchandises, -leur donnerent ferme asseurance de leur discours: à quoy servit beaucoup -la recognoissance qu’ils eurent de ces deux Esclaves, autrefois pris en -guerre par les _Tapinambos_. Vous pouvez penser quelle chere on leur -fist, & quelle resjouyssance eurent ces _Tabaiares_ de telles nouvelles. -Laissons les en repos l’espace de 3. & 4. mois, pour conter à leur aise -& r’embarquons-nous avec nos gens, pour retourner en l’Isle. - - - - -De la Preparation des Tapinambos, pour faire le Voyage des Amazones. - -Chap. VII. - - -Aussitost que ceste armee fut retournee de _Miary_, l’on parla -chaudement de faire dans peu de temps le Voyage des _Amazones_[65]. Ja -auparavant on en parloit, mais assez froidement, tellement que peu de -gens le croyoient, comme à la verité il n’y avoit pas grande apparence -de quitter l’Isle, estant si peu de gens que nous estions, pour la -deffendre contre les Portuguaiz, desquels nous estions menacez dés ce -temps là. - -A cette nouvelle toute l’Isle & les Provinces circonvoisines se -remuerent: Car vous devez sçavoir qu’il n’y a Nation au Monde si encline -à la guerre, & à faire nouveaux voyages que ces Sauvages Bresiliens. Les -4. & 500. lieuës ne leur sont rien, pour aller attaquer leurs ennemis, & -gaigner des Esclaves. Et combien qu’ils soient naturellement peureux & -craintifs, si est-ce que quand ils sont eschauffez au combat, ils -demeurent fermes jusques à ce qu’ils n’ayent plus d’armes, & lors ils se -servent des dents & des ongles contre leurs ennemis. - -La plus part de leur guerre se faict par ruse & finesse, allans sur -l’aube du jour inopinément attrapper leurs ennemis dedans leurs loges, & -ordinairement ceux qui ont bonnes jambes se sauvent de leurs mains, les -vieillards, femmes, & enfans demeurans pour les gages, qui sont amenez -esclaves dans les terres des _Tapinambos_. Ils font encore autrement, -c’est que sous pretexte de marchandise, ils vont le long des rivieres où -habitent leurs ennemis, ausquels ils font de belles promesses, & -monstrent leurs danrees, & _Caramemos_ ou paniers, dans lesquels ils -mettent ce qu’ils ont de plus cher, & quand ils voient leur beau, ils se -jettent sur ces pauvres _Simpliciaux_, tuans les uns, & amenans les -autres captifs: Et pour cette cause toutes les Nations du Bresil se -défient d’eux, & ne veulent paix avec eux, les tenans generalement pour -traitres. - -Ils sont fort asseurez quand ils sont en la compagnie des François; & -veulent tousjours que les François marchent devant: que s’ils voyent -qu’un François tourne en arriere, ils seroient bien marris qu’il eust -meilleures jambes à fuyr qu’eux. En cecy l’on peut voir combien vaut -l’opinion que l’on a conceuë des personnes, qui est neantmoins la plus -grande vanité & folie de cette vie: car souvent il arrivera que les bons -& vertueux demeureront en arriere, où les vicieux & corrompus seront -cheris & eslevez. - -Je fus fort diligent & curieux à remarquer leur façon de faire pour -aller à la guerre, ne me contentant point de ce que j’en avois oüi dire. -Premierement les femmes & les filles s’appliquent à faire les farines de -guerre[66] en abondance sçachans naturellement que le soldat bien nourry -en vaut deux, & qu’il n’y a rien plus dangereux en une armee que la -famine, laquelle rend les plus courageux, foibles & sans cœur, & qu’au -lieu d’aller contre l’ennemy, il faut aller chercher à vivre. Cette -farine de guerre est differente de l’ordinaire, par ce qu’elle est mieux -cuite, & meslee avec du _Cariman_, qui fait qu’elle se garde longtemps: -Il est bien vray qu’elle n’est si agreable au goust, mais plus saine que -la fraische. - -Secondement les hommes s’employent à faire des canots, ou à refaire ceux -qui estoient ja faicts, propres à telles affaires; Car il faut qu’ils -soient longs & larges pour y contenir plusieurs personnes, & porter -aussi leurs armes & leurs provisions, & neantmoins ce n’est qu’un arbre, -Lequel apres qu’ils l’ont couppé par le pied, & bien esbranché, n’y -laissant que le seul corps de l’arbre bien droit de bout à l’autre, ils -fendent & levent l’escorce avec quelque peu de la chair de l’arbre, -environ la largeur & profondeur de demy-pied: ils mettent le feu dans -cette fente, avec des copeaux bien secs, qui bruslent à loisir le dedans -de l’arbre, & à mesure que le feu brusle, ils grattent le bruslé avec -une tille d’acier, & poursuivent ceste façon de faire jusqu’à tant que -tout l’arbre soit creusé en dedans, ne laissant d’entier que deux doigts -d’époisseur, puis avec leviers lui donnent la forme & largeur, & ces -canots de guerre sont quelquefois capables de porter deux ou trois cens -personnes[67] avec leurs provisions. Ils voguent à la rame par des -jeunes hommes forts & robustes, choisis pour cela, tenans chacun son -aviron de 3. pieds de long, poussans l’eau en pique & non en travers. - -Troisiesmement, ils preparent leurs plumaceries, tant pour la teste, -bras, reins, que pour leurs armes: Pour la teste, ils se font une -perruque de plumes d’oissillons rouges, jaunes, pers & violets qu’ils -attachent à leurs cheveux avec une espece de gomme, & appliquent sur -leur front de grandes plumes d’Arras, & de semblables oiseaux rouges, -jaunes & pers en forme de mitre, qu’ils lient par derriere la teste. Ils -mettent à leurs bras des bracelets de plumes de diverses couleurs, -tissus avec fil de coton, comme est aussi semblablement cette mitre -susdite. Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes de la queuë -d’Austruche[68], qu’ils suspendent avec deux cordons de coton teint en -rouge, passant du col en croisade sur le dos, tellement que vous diriés -à les voir emplumez par la teste, par les bras, & sur les reins que ce -soient des Autruches qui n’ont des plumes sinon qu’en ces 3. parties de -leurs corps: Et en effect il me souvient voyant cela de cete belle -antiquité que remarque Job chap. 39. _Penna struthionis similis est -pennis Erodii & Accipitris_: La plume de l’Autruche est semblable aux -plumes du Heron, & de l’Espervier: lequel passage est clairement -expliqué par les diverses leçons ou versions, de l’ancienne coustume -tant des Grecs que des Romains, qui estoient que les Colonels -presentoient aux Capitaines & Soldats des plumes d’Autruche pour mettre -sur leurs casques & heaumes afin de les inciter à la victoire. - -Et de faict je voulu sçavoir par mon Truchement pourquoy ils portoient -ces plumes d’Autruche sur leurs reins: ils me firent responce que leurs -peres leur avoient laissé ceste coustume, afin de les enseigner comment -ils se devoient comporter en guerre contre leurs ennemis, imitans le -naturel de l’Autruche, qui est quand elle se sent la plus forte, qu’elle -vient hardiment contre celui qui la poursuit: si elle se sent la plus -foible, levant ses aisles pour emboufer le vent, elle s’enfuit, jettant -de ses pates le sable & les pierres vers son ennemy: ainsi devons nous -faire, disoient-ils. J’ay recogneu ce naturel de l’Autruche par -experience en une petite Autruche privee qui estoit au village -d’_Usaap_, laquelle estoit assaillie journellement par tous les petits -garçons du lieu: quand elle voyoit qu’il n’y en avoit que deux ou trois -apres elle, elle se retournoit, & avec son estomach les jettoit par -terre: que si elle voyoit que la compagnie fust trop forte pour elle, -elle gaignoit au pied. - -Je m’asseure qu’il y aura des esprits qui s’estonneront de ce que je -viens de dire, & specialement comme il est possible que ces Sauvages -tirent les moyens de se gouverner de la proprieté des Animaux: mais -s’ils se ressouviennent que la cognoissance des herbes medecinale a esté -enseignee aux hommes par la Cicoigne, la Colombe, le Cerf & le Chevreil: -si la façon de faire la guerre, poser les sentinelles a esté prise des -Gruës: si le bien de l’Estat Monarchique a pris son commencement des -Mouches à miel: Si les Architectes ont appris des Arondelles à faire les -voutes: Si Jesus Christ mesme nous renvoye à la consideration des -Milans, Vautours, Aigles & Passereaux, leur estonnement cessera & -specialement, s’ils veulent croire que ces Sauvages imitent en tout ce -qu’ils peuvent la perfection des Oyseaux & Animaux qui sont en leur -pays, sur lesquelles perfections ils composent toutes leurs chansons -qu’ils recitent en leurs danses: car les Oyseaux de leurs pays estans -vestus de trois couleurs, specialement rouge, jaune, & pers, ils ayment -les draps & habits de ces mesmes couleurs: pour ce que les Onces & -Sangliers sont les plus furieux Animaux de leur terre, ils prennent -leurs dens & les enchassent dans leurs levres, jouës & oreilles pour -paroistre plus furieux. Les plumes des armes sont mises aux bouts des -espees & des arcs: bref tout cela ainsi preparé, ils se mettent à boire -de leur vin fait de _mouay_ publiquement pour dire à Dieu à ceux qui -restent dans le pays. - - - - -Du partement des François avec les Sauvages pour aler aux Amazones. - -Chap. VIII. - - -Auparavant que j’entre en matiere, il sera bon que j’allegue ce que j’ay -appris des Sauvages, touchant la Verité des Amazones, parce que c’est -une demande ordinaire, s’il y a des Amazones en ces quartiers là, & si -elles sont semblables à celles desquelles les Historiographes font tant -de mention? Pour le premier chef, vous devez sçavoir que c’est un bruit -general & commun parmy tous les Sauvages qu’il y en a, & qu’elles -habitent en une Isle assez grande, ceinte de ce grand fleuve de -_Maragnon_, autrement des _Amazones_, qui a en son embucheure dans la -mer cinquante lieuës de large, & que ces _Amazones_ furent jadis femmes -& filles des _Tapinambos_, lesquels se retirerent à la persuasion & -soubs la conduicte d’une d’entr’elles, de la societé & maistrise des -_Tapinambos_: & gagnans pays le long de ceste riviere, en fin -appercevans une belle Isle, elles s’y retirerent, & admirent en -certaines saisons de l’annee, sçavoir des _Acaious_, les hommes des -prochaines habitations pour avoir leur compagnie. Que si elles -accouchent d’un fils c’est pour le pere, & l’emmene avec luy apres qu’il -est competamment alaicté: si c’est une fille, la mere la retient pour -demeurer à tousjours avec elle. Voilà le bruict commun & general. - -Un jour pendant que les François estoient en ce voyage: je fus visité -d’un grand Principal fort avant dans ceste riviere, lequel apres qu’il -m’eust faict sa harangue (ainsi que je diray en son lieu cy apres) me -dit qu’il estoit habitant des dernieres terres de la Nation des -Tapinambos, & qu’il luy falloit pres de deux lunes pour retourner de -_Maragnan_ en son village: je luy fis responce que je m’estonnois de la -peine qu’il avoit prise de venir de si loing. Il me repliqua, j’estoy -venu en _Para_ pour voir mes parens, quand les François passerent pour -aller faire la guerre à nos enemis, & ayant ouy tant parler de vous -autres Peres, j’ay voulu moy-mesme vous voir pour en porter des -nouvelles asseurees à mes semblables. Je luy fis demander à lors par mon -truchement, si sa demeure estoit fort esloignee des _Amazones_ il me dit -qu’il falloit une lune, c’est à dire un mois pour y aller. Je luy fis -repliquer, s’il y avoit esté autrefois, & les avoit veuës, il me fit -responce, qu’il ne les avoit point veuës, ny estoit entré en leurs -terres: mais bien qu’il avoit rangé dans les canots de guerre l’Isle où -elles habitoient. - -Quant au second Chef, ce mot d’_Amazone_ leur est imposé par les -Portugais & François[69], pour l’aprochement qu’elles ont avec les -_Amazones_ anciennes, à cause de la separation des hommes: mais elles ne -se coupent pas la mamelle droitte, ny ne suivent le courage de ces -grandes guerrieres, ains vivant comme les autres femmes Sauvages, -habiles & aptes neantmoins à tirer de l’arc, vont nuës, & se defendent -comme elles peuvent de leurs ennemis. - -En l’an donc mil six cens treize, au mois de Juillet le huictiesme jour, -le Sieur de la Ravardiere partit du port saincte Marie de _Maragnan_, -salué de plusieurs canonades & mousquetades tirees du fort sainct Louys, -comme est la coustume des gens de guerre, menant avec soy quarante bons -soldats, & dix Matelots, ayant pris pour son asseurance vingt des -Principaux Sauvages, tant de l’Isle de _Maragnan Tapouitapere_, que de -_Comma_[71], & alla droict prendre terre à _Comma_, là où plusieurs -canots de Sauvages l’attendoient, & ayant faict provision de farines, -cingla de _Comma_ aux _Caïetés_, où il y a vingt villages de -_Tapinambos_, & sejournant en ce lieu pres d’un mois, renvoya sa barque -avec soixante esclaves qui luy furent donnez. Le dix-septiesme d’Aoust, -il alla des _Cayetés_ avec plusieurs habitans du mesme pays, & vint en -un village appellé _Meron_, où il fit embarquer dans de grands canots -tant les Sauvages que les François, & vint à l’emboucheure de la riviere -de _Para_: sur ce chemin de mer un François fut noyé par le renversement -du canot où il estoit, ses Compagnons se sauvans à Fourchon sur le -ventre du canot renversé. - -Ceste riviere de _Para_ est fort peuplee de _Tapinambos_, tant à son -emboucheure que le long d’icelle; estant arrivé au dernier village -environ soixante lieuës de l’emboucheure, il fut affectionnement prié -par tous les Principaux de ce pays là d’aller faire la guerre aux -_Camarapins_, gens farouches[70] qui ne veulent paix avec personne, & -partant ils n’espargnent aucun de leurs ennemis: ains les captivent -tuent & mangent sans accepter: Ils avoient tué peu auparavant trois des -enfans d’un des Principaux _Tapinambos_ de ces Regions là, & en avoient -gardé les os pour monstrer à leurs parens, afin de leur faire davantage -de dueil. - -Ceste armee donc des François & des _Tapinambos_ au nombre de plus de -mil deux cens sortit de _Para_, & entra en la riviere des _Pacaiares_ & -de là en la riviere de _Parisop_[72], où ils trouverent _Vuacêté_ ou -_Vuac-ouassou_, qui fit offre de mil deux cens des siens pour renforcer -l’armee, dont il fut remercié. Il en fut pris seulement quelque nombre -qu’il accompagna luy mesme, et les mena au lieu des ennemis, lesquels -demeuroient dans les _Iouras_[73], qui sont des maisons faictes à la -forme des Ponts aux Changes & de sainct Michel de Paris, assises sur le -haut de gros arbres plantees en l’eau. Incontinent ils furent assiegez -de nos gens, & salvez de 1000. ou 1200. coups de mousquet en trois -heures, & se deffendirent valeureusement, en sorte que les flesches -tomboient sur les nostres, comme la pluye ou la gresle, & blesserent -quelques François & plusieurs _Tapinambos_, pas un toutesfois n’en -mourut. On leur tira quelques coups de fauconneau & d’Espoire, & mit-on -le feu à trois de leurs _Iouras_, dont soixante des leurs furent tuez, -ce qui leur acreut davantage le desespoir, aymans mieux passer par le -feu, que de tomber és mains des _Tapinambos_, ce qui fut cause qu’on les -laissa là, pour les avoir une autrefois avec douceur beaucoup meilleure, -& plus propre pour gagner les sauvages. - -Durant le combat furieux des mousquetaires ils userent d’une ruse -nompareille, c’est qu’ils pendirent leurs morts contre le Parapet de -leur _Iouras_, & leur ayant attaché une corde de coton aux pieds, les -faisoient bransler le long des fentes: ce que voyans les François, ils -croyoient que ce fussent des Sauvages vivans qui passassent et -repassassent, tellement que tirans trois ou quatre à la fois, ces -pauvres corps furent lardez de plusieurs coups, dont ces canailles -huoient & se moquoient: lors une de leurs femmes commença à paroistre, -qui faisant signe avec un lict de coton qu’elle vouloit parlementer, -tous cesserent de tirer, puis ceste femme cria _Vuac, Vuac_. Pourquoy -nous as-tu amené ces bouches de feu (parlant des François à cause de la -lumiere qui sortoit des bassinets de leurs mousquets) pour nous ruiner & -effacer de la terre: pense-tu nous avoir au nombre de tes esclaves, -voilà les os de tes amis & de tes alliez, j’en ay mangé la chair, & si -encore j’espere que je te mangeray, & les tiens. On luy fit dire par les -Truchemens qu’elle eust à se rendre, afin de sauver le reste du feu. -Non, non, dit-elle, jamais nous ne nous rendrons aux _Tapinambos_, ils -sont traistres: Voilà nos Principaux qui sont morts & tuez de ces -bouches de feu, gens que nous ne vismes jamais, s’il faut mourir nous -mourrons volontiers avec nos grands guerriers: nostre nation est grande -pour vanger nostre mort. - -Un de leurs Principaux se fit porter dans un canot à la face de nostre -armee, & tenant d’une main une trousse de flesches, & de l’autre son arc -dit, venez, venez au combat, nous ne craignons rien nous sommes -vaillans, j’en flescheray aujourd’huy un bon nombre, & s’estant approché -un peu trop pres de nos soldats, un d’iceux luy porta une bale dans la -teste qui le renversa mort dans l’eau. Ils estoient si adextres à tirer -leurs flesches en haut, qu’elles tomboient droict à plomb dans la -galiotte où estoient nos soldats & dans les canots & en blesserent -plusieurs. Vous pouvez voir par cecy le courage de ces nations Sauvages: -qui ne sont meuz que de la seule nature: que feroient-ils s’ils estoient -policez ou conduits & instruits par la discipline militaire? - - - - -Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage, & premierement -des ruses d’un Sauvage nommé Capiton. - -Chap. IX. - - -Tandis qu’une partie de nos François, & plusieurs des Principaux des -Sauvages estoient en Para & és lieux circonvoisins, plusieurs choses -memorables se passerent en l’Isle, lesquelles je vay raconter d’ordre és -suivans chapitres. Et premierement d’un plaisant & rusé Sauvage appellé -Capiton[74], frere de mere d’un Principal, grand amy des François nommé -_Ianouaravaête_, c’est à dire, le grand chien ou chien furieux. - -Ce Capiton s’estoit ingeré finement aupres de nous, nous faisant dire -par le Truchement, qu’il desiroit fort de se faire Chrestien, -d’apprendre à lire & à escrire, parler François, & faire les reverences, -gestes & ceremonies des François. On adjousta foy à ce Sauvage, & -quelques-uns d’entre nous prenoient grande peine au tour de luy. Ayant -passé quelques mois en nostre voisinage, il fut desireux d’avoir des -habits, comme estoient nos Chasubles, avec lesquels nous disions la -Messe, & de faict il nous en fit demander par sa femme qui en fut tout -aussi tost esconduite. Il ne nous quitta point encore pour ce refus, -mais quelque temps apres, couvrant sagement son mescontentement, alloit -en son village, & retournoit vers nous, jusques au temps qu’il s’esmeut -un petit bruit par l’Isle, que les François vouloient faire les -_Tapinambos_ Esclaves, & partant qu’il falloit abandonner l’Isle, & se -retirer. A quoy plusieurs presterent l’oreille, & pour ce subject ils -quitterent leurs villages, & s’en allerent à d’autres plus commodes, -pour fuir, s’il en estoit besoin. - -Cettuy-ci estima que le temps estoit venu pour se faire valoir parmy les -siens, ayant un desir extrême d’estre estimé grand, & ne pouvoit aquerir -ce grade: Car c’est le propre de l’honneur de fuyr ceux qui le -poursuivent desordonnément, chose que nous voyons pratiquee en toute -sorte de condition, & ç’avoit esté son but & intention, quand il -s’approcha de nous, de parvenir à ce poinct par nostre moyen; Car -l’ambitieux n’espargne rien pour arriver à ce qu’il desire, non pas -mesme les choses les plus sacrées. - -Il commença donc à visiter les villages de l’Isle, esquels il pensoit -qu’il y avoit des mescontens contre les François, & là dans les loges, & -aux _Carbets_, selon leur coustume, frappant ses cuisses à grands coups -du plat des mains, haranguoit, disant; _Ché, Ché, Ché, auaëté. Ché, Ché, -Ché, Pagy Ouässou, Ché, Ché, Ché, Aiouka païs_, &c. C’est à dire, Moy, -moy, moy, Je suis furieux & vaillant. Moy, moy, moy, Je suis un grand -Sorcier: C’est moy, c’est moy, qui tuë les Peres &c. J’ai faict mourir -le Pere qui est mort & enterré à _Yuiret_, où demeure le _Pay Ouassou_, -le grand Pere auquel j’ay envoyé tous les maux qu’il a[75], & le feray -mourir comme l’autre. Je tourmenteray les François avec maladies, et -leurs donneray tant de vers aux pieds & aux jambes qu’ils seront -contraints de s’en retourner en leur païs. Je feray mourir les racines -de leurs jardins, à ce qu’ils meurent de faim: J’ai demeuré autrefois -aupres d’eux, & mangeois souvent avec eux, je regardois leurs façons de -faire, quand il servoient le _Toupan_. Mais j’ay recogneu qu’ils ne -sçavoient rient au prix de nous autres _Pagis_, Sorciers. Partant nous -ne devons les craindre, & s’il faut que nous sortions, je veux marcher -devant: car je suis fort & vaillant. Il fut pres de deux mois à courir -l’Isle, & faire ces discours sans que nous en sceussions rien, d’autant -qu’ils sont fort secrets, où il y va de leur public interest, bien -qu’autrement quand il n’y va que du particulier, facilement ils -descouvrent les entreprises. - -_Iapy-Ouässou_ le reprit fort aigrement de tels discours, ce que fit -aussi _Piraiuua_, mais son frere le _Grand Chien_ le denonça & en outre -demanda qu’il luy fust permis de l’aller prendre, & le pendre de sa -propre main. Ces nouvelles arriverent incontinent aux oreilles du -_Capiton_, qui commença à trembler comme s’il eust eu la fievre, & ne -disoit plus _Ché auo-êté_, ny _Ché Pagi-Ouassou_, ou _Ché Aiouca Pay_, -mais bien au contraire devant les siens tremblant de peur il dict, _Ché -assequegai seta, ypocku Topinambo, ypocku decatougué: giriragoy -Topinambo, giriragoy seta atoupaué: ypocku ianouara vacté, ypocku -decatougué giriragoy ianouara vaetè giriragoy seta atoupauè_: Ah! que -j’ay de peur, & grandement, ô que les _Topinambos_ sont méchans[76], ils -sont méchans parfaictement: Ils ont menty, les _Topinambos_, ils ont -menty grandement & amplement: que le _Grand Chien_ est meschant, il est -meschant parfaictement; Il a menty le _Grand Chien_, il a menty -grandement & amplement, &c. Je n’ay rien dit de tout cela, je n’ay point -faict mourir le Pere & n’ay point dict que je veux faire mourir le Grand -Pere, & que je luy ay envoyé ses maladies. Semblablement je n’ay jamais -dit que je veux tourmenter les François & faire mourir leurs racines, -car je ne suis point barbier, & ne le fus jamais, ains je veux estre -fils des Peres, & retourner auprez d’eux & les nourrir: Ce que je les ay -quittez, c’estoit pour venir cueillir mon mil; Je veux aller bientost -trouver le grand Pere, & luy porter de mon May, & de ma pesche, & de ma -venaison & luy donner un de mes Esclaves afin d’appaiser le Grand des -François, à ce qu’il ne croye le _Grand Chien_, qui m’a voulu tousjours -du mal, encore que je sois son frere: Il m’a voulu souventfois tuer, & -si le _Mourouuichaue_, c’est à dire le Principal des François, luy donne -une fois congé de me venir prendre, il me tuera infailliblement. De ces -paroles vous recognoistrez l’humeur de ces Sauvages qui ne confesseront -jamais la verité tant qu’ils pourront se deffendre. - -Ce pauvre miserable _Capiton_ demeura fuitif dans les bois, & se -retiroit le plus souvent en un village appellé _Giroparieta_, c’est à -dire le village de tous les Diables, sur le bord de la mer, quand il -m’envoya un de ses parens faire la paix avec moy, & obtenir pardon du -Grand. M’envoyant un sien Esclave fort & robuste, bon pescheur & -chasseur: Luy & sa femme, & ses gens me vindrent voir, chargez de May, -de poisson et de venaison, & tant luy que sa femme me dirent merveille -pour me persuader de ne rien croire de tout ce qu’on disoit de luy, -chargeant les _Tapinambos_ & le _Grand-Chien_ de mensonge, & de -plusieurs autres meschancetez, quant à luy qu’il nous estoit bon amy, & -qu’il avoit envie d’estre Chrestien & sa femme & luy ayant promis que le -Grand oubliera cela, & moy semblablement, il s’en retourna fort joyeux. - - - - -De la venue d’une Barque Portuguaise à Maragnan. - -Chap. X. - - -Lors que nous y pensions le moins & que l’Isle estoit vuide de Sauvages -et de François (car les uns estoient allez au voyage des Amazones, les -autres au 2. voyage de _Miary_, duquel nous parlerons cy-apres) nous -fusmes inquietez l’espace d’un bon mois de mille rapports, tant des -Sauvages, qui habitoient pres de la mer, que des François residans aux -Forts, qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon du costé de -l’Islette Saincte Anne, & du costé de _Taboucourou_[78], voire que l’on -avoit veu trois navires voguans autour de l’Isle: quand pour certain se -presenta une barque, commandee par un Capitaine Portuguaiz, nommé Martin -Soarez, laquelle venait de l’Isle Sainte Anne, où ils avoient mis pied à -terre, pris possession pour le Roy Catholique; planté une haute Croix, & -attaché un aiz gravé, contenant l’Escriture de laquelle sera parlé -cy-apres. Cette barque roda l’ance & baye du havre de Caours, mettant -pied à terre à chaque fois, pour voir & choisir les contrees propres à -faire succres, specialement en un lieu appellé _Ianouarapin_, où ils -planterent une Croix, en intention d’y faire une belle habitation de -Portuguaiz, & d’y dresser force moulins à sucre. De là ils -s’approcherent de la rade de Caours, qui est une des entrees de l’Isle: -où depuis leur venuë, on a basty deux beaux forts, pour empescher la -descente. Ils tirerent quelques coups de Fauconneaux, pour appeller les -Sauvages de l’Isle à eux; Personne n’y voulut aller, sinon que le -Principal d’_Itaparis_, soupçonné pour traitre: Il fut interrogé de -plusieurs choses, on ne sçait ce qu’il respondit; Ils luy donnerent -quelques haches & serpes, & s’en revint ainsi en l’Isle. Or ces -Portuguaiz avoient avec eux des _Canibaliers_ Sauvages[77] qui habitent -en _Mocourou_, & parens des _Canibaliers_, qui sont refugiez à -_Maragnan_, qu’ils envoyerent à terre pour prendre cognoissance, & -sçavoir s’il y avoit dedans l’Isle multitude de François, & s’ils -estoient fortifiez, & avoient du canon. - -De bon-heur ils s’addresserent à des _Tapinambos_, qui leur dirent qu’il -n’y avoit aucun François dedans l’Isle, qu’ils s’en estoient tous allez, -& n’y avoient aucun fort, ny laissé navire, barque ou canon, & sur cette -asseurance ils commencerent à manger. Les _Tapinambos_ envoyerent -vitement au Fort sainct Louys, donner advertissement de tout cecy. On -depescha aussitost une barque, fournie de bons hommes, pour aller saisir -les Portuguaiz: mais il arriva qu’un traistre _Canibalier_, qui haissoit -les François, auquel on avoit remis desja plusieurs fois la punition -qu’il meritoit, eut le bruit de la venuë des Canibaliers, & alla -hastivement les trouver, & leur dit à l’oreille; Que faites vous icy, -montez vitement en mer, & retournez en vostre barque: car il y a -plusieurs François en l’Isle qui ont un beau fort, barques, canons & -navires: Ce qu’entendant les _Canibaliers_, se leverent tous esperdus, -disans à leurs hostes _Tapinambos_, qui les amusoient: Ha! meschans, -vous celez vos comperes, & marchans à grand pas avec le traitre -_Canibalier_, ils r’entrerent dans leur batteau & legerement gaignerent -leur barque, qui estoit ancree en la rade bien avant dans la mer. Les -Portuguaiz voyans cela se douterent aussitost que les François estoient -en l’Isle, & ne manqueroient pas de les poursuivre, partant ils se -depescherent de lever les ancres, lesquelles à peine estoient levees, -qu’ils descouvrent la barque des François, & les François la leur, qui -se hasterent de coupper chemin aux Portuguais, marchans à la bouline, -extremement bien, brisans les roëles & bancs de la mer, se soucians peu -de toucher, pourveu qu’ils eussent leur proye: dont eust reussi une -grande commodité: car l’on eust sceu toutes les intentions des -Portuguaiz, lesquels s’appercevoient du bon vouloir des... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... toutes Nations, & nous le voyons par experience en plusieurs lieux -de la France, d’où le Proverbe est venu, pleurer de joye. - -Estans arrivez au Fort, & s’estans reposez à leur aise, d’autant que de -leur naturel, ils sont graves prenans leur temps sans se precipiter à -l’estourdie, ny se laisser emporter à la vivacité & impulsion de la -curiosité, qui est l’imperfection unique du François de faire toutes ses -actions à la haste, donnant le vol à ses affections d’aboutir où elles -pretendent, ils allerent trouver le Grand, auquel ils firent ceste -harangue. - -Suivant les nouvelles que tu as mis en la bouche de deux des nostres, -qui estoient esclaves parmy les _Tapinambos_, pour nous estre par eux -fidellement rapportees, à sçavoir de ta venuë & de celle des Peres en -ces quartiers, pour nous deffendre des _Peros_ & nous enseigner le vray -Dieu, nous donner des haches & autres ferremens pour vivre aisement: -nous avons parlé de cela en plusieurs _Carbets_, & remettant devant nos -yeux que les François nous avoient tousjours esté fidelles, demeurans -paisiblement avec nous & nous accompagnans à la guerre, où quelques uns -d’eux sont morts, tous mes semblables se sont fort resjouys, & ont -resolu avec mon Grand de t’obeir en tout & faire ta volonté: c’est -pourquoy ils m’ont envoyé me donnant charge expresse de ramener quant & -moy de tes François, pour nous accompagner & nous garder jusqu’à tant -que nous venions au lieu que tu nous donneras. - -La reponce fut de l’amitié qu’on leur portoit, & qu’on leur donneroit -des François. De là ils me vindrent trouver en ma loge, où ils -m’exposerent semblablement leur charge, ainsi que je diray en son lieu. -Ils me demanderent mon petit Truchement pour aller avec eux, afin -d’asseurer _Thion_ leur Grand & tous leurs semblables, que je les -recevois pour enfans de Dieu, & qu’ils vinssent hardiment soubs la -protection des Peres: Ainsi accompagnez d’un bon nombre de François, & -mon Truchement avec eux, à qui j’avois donné quelques images pour -presenter à _Thion_ leur Grand, ils se mirent sur mer, & allerent droict -à _Miary_, & de là en leurs habitations. - -Estans arrivez, ils furent receuz avec un grand applaudissement, force -pleurs, force larmes & des danses jour & nuict: les vins furent preparez -en grande abondance, les sangliers & autre venaison furent apportez aux -François en grand nombre: plusieurs filles des plus belles, leur furent -offertes: mais les François les refuserent, alleguans que Dieu ne le -vouloit pas, & que les Peres l’avoient defendu: mais s’ils vouloient -estre bien agreables aux Peres quand ils viendroient en l’Isle: il -faudroit qu’ils plantassent des Croix, pour chasser _Giropary_[79] du -milieu d’eux: aussi tost dit, aussi tost faict, tellement qu’ils -planterent une multitude de Croix çà & là, le long de leurs loges qui se -voient encore à present en ce lieu, lesquelles demeurent pour marque de -leur antique habitation, d’où ils furent appellez pour venir en une -autre terre ja illuminee de la cognoissance de Dieu, & enrichie des -sacro-saincts Sacrements de l’Eglise, comme fut jadis la nation du -peuple d’Israel retiré de l’Egypte pour venir en la terre de Promission. - -Ces choses estant faictes, chacun commença à faire la cueillette & -moisson, rompre les jardinages & faire grande chere, puis que dans peu -ils devoient quitter & abandonner ceste place: ils s’enqueroient -ordinairement de plusieurs choses concernant leur salut, & on -satisfaisoit à leur demande. - -Les François ne perdirent le temps ny la commodité de gagner la nation -prochaine qui leur estoit ennemie, & dont ils en avoient tant mangé que -c’est pitié de l’entendre: car ils estoient les plus forts & en plus -grand nombre de villages & d’hommes: & le Principal de ceste nation, -nommé La Farine d’Estrempee, homme vaillant à la guerre, de bonne humeur -& fort enclin au Christianisme ainsi que nous dirons en son lieu, disoit -en se gaudissant que s’il eust voulu manger ses ennemis, il n’en eust -resté pour lors aucun: mais je les ay conservez pour mon plaisir les uns -apres les autres, pour entretenir mon appetit, & exercer mes gens -journellement à la guerre: que si je les eusse tuez tout en un coup, qui -les eust mangez? Puis mes gens n’ayans plus contre qui s’exercer, peut -estre se fussent-ils desunis & separez, comme nous avons faict d’avec -_Thion_. Cecy dit-il, pour ce qu’auparavant ce n’estoit qu’une nation de -ces deux: lesquels tous ensemble habitans en ces lieux assez eslongnez -de voisins, contre lesquels ils se pouvoient exercer à la guerre, ils se -rebellerent l’un contre l’autre. Cecy confirme ceste belle maxime -d’Estat, que qui veut conserver l’interieur en paix, il faut exercer les -remuans au dehors specialement contre les ennemis de la Foy, & -moralement qui veut sauver le cœur de tout vice & imperfection, il faut -mettre seure garde aux sens exterieurs. - -Les conditions de la paix furent qu’on mettroit en oubly de part & -d’autre toutes les injures & mangeries: qui plus avoit perdu, devoit -avoir plus de patience, & que jamais ils ne se feroient reproche, aussi -que venus dedans l’Isle ils demeureroient separez l’un de l’autre, & -tous fidellement assisteroient les François. Et ainsi le temps venu on -leur envoya force canots & barques dans lesquels ils se mirent & -vindrent à l’Isle. Ils furent bien receuz, & leur Chef _Thion_ salué de -cinq coups de canon & de deux saluades de mousquets, & passant par le -milieu des soldats François arangez selon les ceremonies de la guerre, -il entra au fort où le Sieur de Pesieux & moy le receumes. Quant aux -harangues qu’il nous fit, je les diray en leur lieu; conduisons-le en sa -loge pour se reposer. - - - - -De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary. - -Chap. XIII. - - -Ayant conversé fort familierement avec ceste Nation, j’ay descouvert -beaucoup de particularitez, qui sont propres à eux seuls, & beaucoup -d’autres qui sont communes à tous les _Tapinambos_, desquels personne -n’a point encore escrit, au moins parlé suffisamment, & sont belles & -rares, qui faict que je m’y estendray plus amplement. Ces peuples -estoient appellez par les _Tapinambos_, _Tabaiares_, auparavant qu’ils -se fussent reunis[80]. Ce nom est commun et appellatif, pour signifier -toute sorte d’ennemis; Car mesme cette Nation des Tabaiares appelloient -les _Tapinambos_ de l’Isle, _Tabaiares_, _Tapinambos_, maintenant qu’ils -sont en l’Isle pacifiez & d’accord: Les _Tapinambos_ les appellent -_Miarigois_ c’est à dire gens venus de _Miary_[82]: ou habitans de -_Miari_, ainsi que les _Dannois_ venans occuper la Neustrie, Province -ancienne dependante de la Couronne de France furent appellez Normands, & -l’ayant retenuë sous l’hommage des Roys de France, perdit son nom ancien -de Neustrie, & prit celuy de Normandie. - -Les François les appellent Pierres vertes[81], à cause d’une montagne -non beaucoup esloignee de leur antique habitation, en laquelle se trouve -de tres-belles & precieuses pierres vertes, lesquelles ont plusieurs -proprietez specialement contre le mal de rate, & flux de sang: & m’a -t’on dict qu’on y trouve des Emeraudes tres-fines: Là ces Sauvages -alloient chercher de ces pierres vertes: tant pour en mettre en leurs -levres, que pour en faire trafic avec les nations voisines. Les -_Tapinambos_ & les _Tapouis_ font grand estat de ces pierres[83]: J’ay -veu donner moy-mesme pour une seule pierre à levre, de cette sorte, la -valeur de plus de vingt escus de marchandise, que donna un _Tapinambos_ -à un _Miarigois_ dans nostre loge de Sainct François de Maragnan. Un -certain long cheveux vint chez nous, orné de ses plus beaux atours, qui -estoient de deux branches de corne de chevreil, & de quatre dents de -biche fort longues, au lieu de pendant d’oreille, de quoy il se bravoit -extremement, par ce que cela estoit agencé industrieusement, d’autant -que le commun, specialement les femmes, ne les portent que de bois rond, -assez gros, comme de deux doigts en diametre: vous pouvez penser quel -trou ils font à leurs oreilles: mais sa plus grande braverie estoit -d’une de ces pierres vertes longue pour le moins de quatre doigts, & -toute ronde, qui me plaisoit infiniement, & avois grand desir de l’avoir -pour la porter en France. Je lui fis demander ce qu’il vouloit que je -luy donnasse pour cette pierre: Il me fist responce: Donne moy un navire -de France plein de haches, serpes, habits, espees & harquebuses. - -Un autre _Tapinambos_ fort vieil en portoit une en sa levre d’en bas en -ovale, large comme le creux de la main, laquelle pour le long temps -qu’il la portoit, & ne l’avoit ostée de son lieu, estoit enchassee dans -son menton, la chair s’estant repliee par dessus les bords de la pierre, -& avoit pris la forme d’ovale de cette pierre. J’ay dict cecy pour faire -voir la valeur de ces pierres vertes. - -Ces _Miarigois_ sont communément d’une belle stature, bien -proportionnez, valeureux en guerre: de sorte qu’estans bien conduicts, -ils ne reculent & ne s’enfuyent point comme les autres _Tapinambos_ & -n’en puis donner autre raison, sinon qu’ils ont esté nourris parmy les -combats, qu’ils ont tousjours livrez aux Portuguais, lesquels ils ont -autrefois défaicts, forcé leurs forts, & emporté leurs enseignes, & -jamais n’eussent abandonné leur premiere habitation, ainsi que Thion, -leur Principal, nous harangua à sa venuë au Fort Sainct Loüis, si la -disette des poudres à canon n’eust contrainct les François, qui estoient -avecques eux, de ceder à la force, & au grand nombre des Portugais. - -C’est un plaisir que de voir le zele & le soin qu’ils ont de porter les -espees, que les François leur ont donné, perpetuellement à leur costé, -sans jamais les laisser, sinon lors qu’ils reposent en leurs lits; ou -qu’ils travaillent en leurs jardins, & lors ils les pendent en une -branche d’arbre aupres d’eux: d’où il me souvenoit de l’Histoire de -Nehemias, en la reparation des murs de Hierusalem, que les habitans -d’icelle tenoient d’une main les armes, & de l’autre les instrumens à -travailler. - -Ils sont curieux de tenir leurs espees claires comme cristal, & les -fourbissent eux mesmes, avec du sable doux & de lyanduc, c’est à dire de -l’huile de palme, les aiguisent souvent pour les entretenir bien -tranchantes, r’accommodent la pointe, quand la roüille, qui est fort -commune sous cette zone torride, l’a mangée. Ils s’accoustument à les -bien manier, faisant marches & des-marches, quasi à la façon des -Suisses, quand ils escriment. - -Outre qu’ils sont gens de courage & bons soldats, ils travaillent -extremement bien, & aimerois mieux une heure de leur besogne, qu’une -journee d’un _Tapinambos_. Leurs Principaux travaillent aussi bien que -les moindres, leur travail toutefois est reglé: car ils se levent à la -pointe du jour, desjeunent, puis femme & enfans avec eux, vont tous de -compagnie, huans, chantans & rians, travailler en leurs jardins, & quand -le Soleil vient à sa force, qui est à l’heure de dix heures, quittent le -travail, viennent repaistre & dormir, & sur les deux heures apres Midy, -quand le Soleil vient à perdre sa force, ils retournent au travail -jusques à la nuict. - -Les Principaux, qui ordinairement tiennent table ouverte, & pour cet -effect doivent avoir une grande estenduë de jardins, dressent un -_Caouin_ general, auquel ils convient un chacun, à la charge de coupper -ses jardins. Cela se faict avec grande allegresse en une belle matinee -ou deux, puis vont boire en la loge de celuy qui les a mis en besogne, -chacun goustant au vin s’il est temps de le boire, & au cas qu’ils le -trouvent bon, le loüent grandement de sa force, & composent des chansons -là dessus, qu’ils recitent en faisant le tour des loges au son du -_Maraca_, prononçans telles ou semblables paroles: O le vin, le bon vin, -jamais il n’en fut de semblable, ô le vin, bon vin, nous en boirons à -nostre aise, ô le vin, le bon vin, nous n’y trouverons point de paresse: -Ils appellent un vin paresseux, qui n’a point de force pour les enyvrer -incontinent, & qui ne les provoque à vomissement, pour derechef boire -d’autant: Les filles servent à cet escot, on danse, on chante à plaisir, -on couche ceux qui s’enyvrent soigneusement, il s’y fait rarement des -quereles: mais ils sont joyeux & plaisans en leur vin, specialement les -femmes qui font mille singeries, dont elles provoqueroient les plus -tristes & espleurez à se débonder de rire. Pour moy je confesse que -jamais en ma vie je n’ay eu tant envie de rire, que lors que ces femmes -escrimoient les unes contre les autres, avec des gobelets de bois pleins -de ce vin, beuvans l’une à l’autre, faisant mille grimaces & démarches. - -Ils sont fort liberaux de ce qu’ils ont de plus cher, comme sont leurs -filles & leurs femmes: Car je pris garde quand on les alla querir au -second voyage de _Miary_, que plusieurs _Tapinambos_, tant de l’Isle de -_Maragnan_, que de Tapoüitapere, allerent exprez avec les François, pour -avoir des filles & des femmes en don de ces _Miarigois_, ce qu’ils -obtindrent facilement, comme aussi plusieurs autres enjolivemens, que -ces peuples seuls ont grace de faire, & par ainsi tenus fort chers & -precieux entre les _Tapinambos_. - -Ils ont aussi une coustume, que j’ay pareillement remarquee entre les -Tapinambos, c’est, qu’ils portent des siflets ou flutes, faictes des os -des jambes, cuisses & bras de leurs ennemis, qui rendent un son fort -aigu & clair, & chantent sur icelles leurs notes ordinaires, -specialement quand ils sont en leurs _Caouins_, ou quand ils vont en -guerre. - -Les jeunes filles ne mesprisent pas l’alliance des vieillards & chenus, -comme font les filles de _Tapinambos_, ains au contraire elles -s’estiment d’avantage d’espouser un vieillard, notamment quand il est -Principal, & je m’en estonnois, comme chose assez malseante, de voir -plusieurs jeunes filles de quinze à seize ans, estre mariees à ces -vieillards, ce que font au contraire les filles des _Tapinambos_, -lesquelles passent leur jeunesse en filles de bonne volonté, puis elles -acceptent un mary. Ce que j’ay dict, non pour autre subject que pour -faire voir l’aveuglement des ames detenuës en la captivité de cet -immonde esprit, qui ne cesse de precipiter d’ordure en ordure les ames -qui luy servent. - - - - -Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps, et comme ils font -Esclaves leurs Ennemis. - -Chap. XIV. - - -Ces Peuples, & non seulement eux, mais generalement tous les Indiens du -Bresil, ont accoustumé de s’inciser le corps, & le decouper aussi -joliment, que les Tailleurs & Cousturiers, bien experimentez en leur -art, decoupent leurs habits par deçà: Et ceste façon de faire ne -s’arreste pas aux hommes simplement, ains passe jusques aux femmes, avec -ceste difference toutefois que les hommes s’incisent par tout le corps, -mais les femmes se contentent de se découper depuis le nombril jusques -aux cuisses: ce qu’ils font par le moyen d’une dent d’_Agouti_ fort -aiguë, & d’une gomme bruslee, reduite en charbon, appliquee dans la -playe, & jamais ne s’efface: Ce que je dis en passant, non pour m’y -s’arrester, mais pour descouvrir l’origine de cette antique coustume, -pratiquee, il y a jà long temps, par les Nations policees, qui me fait -dire qu’elle est fondee en la Nature; puis que cette Nation Barbare, -sans communication d’aucune autre Nation civilisee, l’aye inventee & -exercee. J’ay donc appris de ces Sauvages, que deux raisons les -esmeuvent à decoupper leur corps en cette sorte: sçavoir le regret & -deüil perpetuel, qu’ils ont de la mort de leurs parens, tombez entre les -mains de leurs ennemis, l’autre est la protestation qu’ils font, comme -vaillans & forts, de vanger leur mort contre leurs ennemis: quasi comme -s’ils vouloient signifier par cette rasure douloureuse, qu’ils -n’espargneront ny leur sang, ny leur vie, pour en faire la vengeance: & -de fait, plus il sont stigmatisez, plus ils sont estimez vaillans, & de -grand courage. En quoy ils sont imitez des femmes valeureuses & -courageuses. - -Pour monstrer la source antique de cecy, je ne desire faire la recherche -des Histoires Prophanes, chose trop prolixe: ains je me contenteray de -le faire voir dans les Sainctes Ecritures, en divers passages, où Dieu -reprouve ceste façon, comme chose, qui ressent son Barbare & Sauvage. Au -Levitique 19. _Super mortuo non incidetis carnem vestram, neque figuras -aliquas, aut stigmata facietis vobis_, vous ne ferez point pour le mort -incision en vostre chair, & vous ne ferez aucunes figures ou marques. Et -au Chap. 21. _Neque in carnibus suis facient incisuras_: Et ils ne -feront incisions en leur chair. Au Deut. 14. _Non vos incidetis, nec -facietis calvitium super mortuo_: Ne vous ferez incisions, & ne vous -arracherez les cheveux pour le mort. Sur lesquels passage la Glose des -Peres adjouste, comme ont coustume de faire les Gentils & Idolatres, & -est bien à noter ce que dit le dernier passage: _Ne vous ferez incision, -& ne vous arracherez les cheveux pour le mort_, où il conjoint -l’incision avec la decheveleure sur le mort, par ce que ces deux façons -de faire sont estroictement gardees par nos Sauvages: quant à l’incision -vous l’avez entendu, mais pour la décheveleure, vous devez sçavoir que -si tost que les femmes & les filles sont asseurees de la captivité, ou -mort en guerre de leurs Peres & Maris, elles se coupent les cheveux, -crient & lamentent effroyablement, incitant leurs semblables à la -vengeance & à prendre les armes, & poursuivre les ennemis, comme je -feray voir cy apres, quand je reciteray l’Histoire des _Tremembais_. - -Quant à la façon de captiver leurs Prisonniers, & les rendre Esclaves: -je l’ay apris des Esclaves que l’on m’avoit donnez en ce païs là, pour -me prouvoir des choses necessaires à la vie. Un jour je reprenois de -paresse l’un d’iceux, fort & vaillant, qu’un _Tapinambos_ m’avoit donné, -il me rendit cette responce pour mon admonition, douce toutefois; (car -je sçavois bien la maniere qu’il faut garder envers ceste Nation, -laquelle repute les reprimandes pour playes & blesseures, & les battre, -c’est autant que les tuer[84], ains aymeroient mieux mourir -honorablement, comme ils disent, c’est au milieu des assemblees, comme a -descrit suffisamment le R. Pere Claude. Il me rendit, dis je, cette -responce. Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre[85], ainsi -qu’a faict celuy qui m’a donné à toy pour me reprendre. Je fus curieux -incontinent de sçavoir par mon Truchement ce qu’il vouloit dire: Alors -je recognus que c’estoit une ceremonie de guerre, pratiquee entre ces -nations, que quand un prisonnier est tombé en la main de quelqu’un, -celuy qui le prend, luy frappe de la main sur l’espaule, luy disant, je -te fay mon Esclave, & deslors ce pauvre captif, quelque grand qu’il soit -entre les siens, se recognoist esclave & vaincu, suit le victorieux, le -sert fidelement, sans que son maistre prenne garde à luy, ains a la -liberté d’aller de çà de là, ne fait que ce qu’il veut, & ordinairement -espouse la fille ou la sœur de son Maistre, jusques au jour qu’il doit -estre tué & mangé, & lors luy & ses enfans yssus de la propre fille de -son maistre, sont boucanez & mangez: chose pourtant qui ne se fait plus -à _Maragnan_, _Tapoüitapere_ & _Comma_ ny mesmes aux _Caietez_ sinon -rarement. - -Cette cognoissance me resveilla l’esprit d’une vieille coustume, que -j’avois leuë autrefois dans les Sacrez Cayers & Histoires des Romains, -pratiquee en la Captivité des prisonniers: laquelle pour bien entendre, -il faut remarquer que les ceremonies exterieures, ont esté inventees, -pour representer naifvement les affections de l’interieur: Pour exemple, -flechir le genoüil, baiser la main, descouvrir la teste, lors que nous -salüons quelqu’un, qui nous est affectionné, sont autant de tesmoignages -de l’offre interieure, que nous luy faisons: de mesme les espaules ont -esté à l’antiquité des hierogliphiques, representans le mystere caché -des actions internes, & externes des hommes, & laissant à part ce qui ne -faict à mon propos, je me contenteray de rapporter ces deux suyvans: -c’est premierement, que le sceptre appuyé sur l’espaule, signifioit la -puissance Royale: la Pertuisane sur l’espaule, declaroit la puissance -des Chefs de guerre: les Masses d’or & d’argent, la puissance du Senat & -des Pontifes: Les haches entortillees de branches de vignes, la -puissance du Consulat, & des Gouverneurs de Provinces: A quoy regarde ce -qui est escrit par Esaye chap. 9. _Factus est Principatus super humerum -ejus_, sa domination est mise sur son espaule, & au chap. 22. _Dabo -clavem domus David super humerum ejus_, & mettray la clef de la maison -de David sur son espaule, c’est à dire le Sceptre de David. - -Au contraire mettre un joug, tel que portent les bœufs ou les chevaux au -labour, ou bien passer sous la pique traversee entre deux autres: ou -bien recevoir sur l’espaule nuë le coup de la verge, estoit le signe -d’esclavage, comme l’a fort bien representé le mesme Esaye chap. 9 -_Jugum oneris ejus & virgam humeris ejus, & Sceptrum exactoris ejus -superasti_: Tu as surmonté le joug de son fardeau, & la verge de son -espaule, & le Sceptre de son Exacteur, parlant de la captivité de la -Gentilité, que le Sauveur a affranchie: De mesme ces Sauvages frappans -sur l’espaule de leurs prisonniers, ils signifient qu’ils les rendent -captifs, & en effect je trouve une belle Prophetie toute literale -contenant ce malheur, auquel ces pauvres Sauvages Chananeans sont -sujets, par un jugement inscrutable de la Divine Sapience, & la -participation de l’antique malediction de Chanaan leur Pere; c’est en -Esaye chap. 47. _Tolle molam, & mole farinam: denuda turpitudinem tuam, -discooperi humerum, revela crura, transi flumina._ Prends la meule & -faits moudre la farine: découvre ta turpitude, decouvre ton espaule, -monstre tes cuisses, passe les fleuves. Ces Sauvages ont pris la meule & -la farine, n’ayans aucuns ferremens pour travailler, soit au bois, soit -en leurs jardinages, ains seulement se servoient de haches de pierre, -pour couper les arbres, à faire leurs maisons & canots, & pour aiguiser -des bastons, afin de cultiver la terre, pour y semer leurs graines, & -planter leurs racines, & pour toute recompense de leur labeur, ne -mangent que de la farine, des racines grugees sur une rape, faicte de -petite cailloux aigus, enchassez dans un bois plat, large de demy pied. -Laquelle farine ils font cuire dans une grande poesle de terre, sur le -feu, comme il est dict plus amplement en l’Histoire du R. P. Claude. -Leur turpitude est découverte en telle façon, que les femmes & les -filles, tant s’en-faut qu’elles en soient honteuses, qu’elles ont de la -peine de se resoudre à se couvrir: Ils ont l’espaule descouverte, -subject à ceste grande captivité, commune à toutes ces Nations: Ils -montrent leurs cuisses, la fornication, non toutefois l’adultere, estant -en usage parmy eux, sans aucune reprehension. Ils passent les fleuves, -cherchans les Isles incognuës, afin de se mettre en seureté. - - - - -Des Loix de la Captivité. - -Chap. XV. - - -Puis que nous sommes sur ce subject des Esclaves, il est bon de traicter -des Loix de la captivité, c’est à dire, que les Esclavves doivent -garder, qui sont celles-cy. Premierement, De ne point toucher à la femme -du Maistre, à peine d’estre fleché sur l’heure, & la femme d’estre mise -à mort, ou au moins bien battuë, & renduë à ses Pere & Mere: d’où elle -reçoit une tres-grande honte, tout ainsi que par deçà une femme seroit -taxee d’avoir la compagnie d’un de ses valets: Sur quoy vous pouvez -remarquer, que les filles ne sont meprisees pour s’abandonner à qui bon -leur semble, tandis qu’elles demeurent filles, mais aussitost qu’elles -ont accepté un mary, si elles se donnent à un autre, outre l’injure -qu’on leur fait de les appeler _Patakeres_, c’est à dire putains, elles -tombent à la mercy de leurs marys, d’estre tuees, battuës & repudiees. - -Il est bien vrai que les François ont addoucy ceste Loy si rude, de ne -donner permission aux Marys, de tuer tant l’esclave que la femme -adultere: ains les amener tous deux au fort S. Loüis, pour en voir faire -la punition, ou la faire eux-mesme, ainsi que je l’ay veu pratiquer -quelquefois specialement d’un adultere commis entre la femme du -Principal d’_Ouyrapyran_, & d’un Esclave fort beau jeune homme. - -Cet Esclave estoit amoureux de ceste femme, & apres avoir espié tous les -moyens d’en joüir, il la vit un jour aller toute seule à la fontaine, -assez esloignee du village: Il alla incontinent apres & luy exposa sa -volonté, puis l’embrassant de force, la transporta assez avant dans le -bois où il r’assassia son desir: Elle qui estoit d’une bonne lignee, ne -voulut point crier de peur d’estre diffamee, ains pria l’esclave de -tenir le tout caché. Le mary s’ennuyant de la longue absence de sa -femme, & qu’elle tardoit tant à venir, il se douta de quelque chose: car -elle estoit assez belle & de bonne grace: il vint luy-mesme à la -fontaine, où il trouva sur le bord d’icelle les vaisseaux de sa femme -pleins d’eau, & tournant sa veuë deçà delà, comme font les hommes -frappez d’une telle maladie, vit sa femme sortir du bois du costé de la -fontaine, & l’esclave sortir par un autre costé: lors il l’alla saisir -au colet, & et le donna en garde à ses amis, prit sa femme par la main & -la conduit chez ses parens les enchargeant de la luy representer quand -il la demanderoit. Le lendemain accompagné des siens, il m’amena cete -Esclave en ma loge, m’exposant le fait comme il est cy dessus raconté, -adjoutant que si ce n’eust esté le respect des commandemens qu’avoient -faict les Peres & les François, il eust faict mourir cet esclave, -pardonnant nonobstant à sa femme qui y avoit esté forcée, laquelle il -avoit ja rendue à ses parens pour la laisser. Je le loüé fort de ceste -sienne obeissance & respect; & à la verité c’estoit un homme bien faict, -beau de visage & de corps, il parloit bien & en bon termes, representant -en son maintien, tant au visage qu’au corps, une generosité & noblesse -de courage: je l’envoiay au Sieur de Pezieux Lieutenant pour sa Majesté, -en l’abscense du Sieur de la Ravardiere, lequel ayant entendu tout le -discours, fit mettre les fers aux pieds à l’esclave, & promit au -Principal d’en faire telle justice qu’il voudroit; le Principal luy -repliqua, je veux qu’il meure selon la coustume: le Sieur de Pezieux -respondit, que Dieu avoit commandé en sa Loy que l’homme & la femme -adultere devoient mourir. Ouy mais dit le Principal: elle y a esté -contrainte. Non, dit le Sieur, la femme ne peut estre contrainte par un -homme seul, ou au moins elle devoit crier, & non pas prier le Sauvage de -n’en dire mot, qui est un consentement tacite: il disoit tout cecy, -specialement pour sauver l’esclave de la mort: car il sçavoit bien que -le Principal ne permettroit jamais que sa femme fust mise à mort, à -cause du grand parentage dont elle estoit. Ce qui arriva sur le champ: -car il pria le Sieur de Pesieux de ne faire mourir l’esclave, ains -seulement qu’il le mit au carcan, & qu’il luy fust permis de le fustiger -à son plaisir; ouy ce dit le Sieur, à la charge que tu donneras quatre -coups de corde à ta femme, devant toutes les femmes qui sont icy au -Fort, & ce au son de la trompette. Il s’y accorda, & le l’endemain, elle -fut examinee & confrontee avec l’esclave, & le tout recogneu comme je -l’ay raconté cy dessus: l’un & l’autre furent menez à la place publique -du fort, où est plantee la potence & le carcan: là le mary faisant -l’office de bourreau, prend trois ou quatre cordons de corde bien dure -qu’il lie en son bras, & entortille en sa main droitte, desquels il -sengla sa femme par quatre fois, y laissant les marques bien grosses & -entieres, imprimees sur ses reins, son ventre & ses costez: mais non pas -sans jetter force larmes, qui luy couloient des yeux le long de ses -jouës, avec grands soupirs: sa femme gemissoit semblablement, les yeux -vers la terre, de honte qu’elle avoit de voir toutes ces femmes autour -d’elle, qui ne faisoient pas meilleure mine qu’elle, ains pleuroient -toutes, tant de compassion que d’apprehension, qu’il ne leur en vint -autant & d’avantage. Les hommes au contraire se resjouyssoient de voir -une si bonne justice, & disoient en gaudissant à leurs femmes: que je -t’y trouve. Toute ceste journee là, les femmes des Tabaiares firent une -triste mine. - -Ce bon mary apres avoir donné les quatres coups a sa femme, luy dit; je -n’avois point envie de te battre, & j’ay faict ce que j’ay peu envers le -Grand des François, pour te sauver: mais va, essuye tes larmes & ne -pleure plus, je te reprens pour femme, & te rameneray quand & moy, quand -j’auray foüeté cet esclave. Dieu sçait si le regret qu’il avoit eu de -fouëter sa femme, amenda le marché au pauvre esclave: car le mettant en -place marchande, il fit une rouë tout autour de luy de l’estenduë de sa -corde faisant retirer un chacun à l’escart. L’esclave avoit les fers aux -pieds, debout & nud comme la main, qui supporta si constamment les -coups, qu’il ne dit jamais une seule parole, & ne remua aucunement de sa -place: encore que ce principal bandast de toutes ses forces les coups -sur ce pauvre corps, & perdant l’haleine de force de toucher, se reposa -par trois fois, puis recommençoit de tant mieux, tellement qu’il ne -laissa partie sur son corps qui ne fust atteinte de ces cordages. Il -commença par les pieds, puis sur les jambes, sur les cuisses, sur les -parties naturelles, sur les reins, sur le ventre, sur les espaules, sur -le col, sur la face & sur la teste. De ces coups l’esclave demeura -long-temps malade, tousjours ayant les fers aux pieds, selon la demande -qu’en avoit faict ce Principal, mais quelque temps apres il permit qu’il -fut delivré, suivant la demande que luy en fit le Sieur de Pesieux, qui -en tout vouloit satisfaire à ces Principaux, pour les obliger d’avantage -à estre fidelles aux François. La feste ainsi passee il reprit sa femme -qui ne pleuroit plus, mais commençoit à rire, ils s’en retournerent, -comme si jamais rien ne fust arrivé. - - - - -Des autres Loix pour les Esclaves. - -Chap. XVI. - - -Les autres loix sont, que les Esclaves tant hommes que filles ne se -peuvent marier, sinon du congé de leur maistre: & cecy, à raison qu’il -faut que tant l’homme que la femme esclaves demeurent ensemble, & que -les enfans sortis d’iceux soient & appartiennent au maistre. Les -Sauvages _Tapinambos_ ordinairement prennent les filles esclaves à -femme, & donnent leurs propres filles, ou sœurs aux garçons esclaves, -pour croistre leur mesnage & entretenir la cuisine. Les François font -autrement: car ils achetent hommes & femmes esclaves, qu’ils marient -ensemble, la femme demeure pour faire le mesnage de la maison, & le mary -s’en va à la pesche & à la chasse: s’il arrive quelquefois qu’un -François recouvre & achete quelque jeune fille esclave, il la faict voir -à quelque jeune _Tapinambos_, qui est fort porté à l’amour de celles qui -ont bonne grace, puis le François luy promet qu’il sera son gendre, & -qu’il ayme son esclave comme sa propre fille, par ainsi le _Tapinambos_ -vint demeurer chez luy, espouze la jeune fille, tellement que pour une -esclave il en a deux, & les appelle du nom de fille & de gendre, & eux -l’apelent leur _Cherou_, c’est à dire leur pere. - -Les filles esclaves qui demeurent sans marier, se pourvoient la part où -elles veulent, pourveu que leurs Maistres ne leur deffendent -expressement à tels, ou à tels: car à lors si elles y estoient trouvees, -il y auroit du mal pour elles: Mais le Maistre ne leur peut pas -deffendre universellement d’aider au public: car elles luy diroient -nettement, prens nous donc à femme, puis que tu ne veux que personne -nous cherisse. - -Les esclaves doivent fidellement apporter leurs pesches & venaison, & -mettre le tout aux pieds du maistre, ou de la maistresse, lequel ou -laquelle apres avoir choisi ce qui leur plaist, leur donnent le reste -pour manger. Ils ne doivent rien faire pour autruy, sinon par le -consentement de leur maistre, ny encore donner les hardes que le maistre -leur a donné qu’ils ne luy en ayent dit auparavant un mot, autrement on -pourroit repeter les hardes de ceux à qui elles ont esté donnees, comme -choses qui n’appartenoient legitimement aux esclaves. - -Ils ne doivent passer au travers de la paroy des loges, laquelle n’est -faict que de _Pindo_ ou branches de palme, autrement ils sont coupables -de mort, ains doivent passer par la porte, chose pourtant indifferente -aux _Tapinambos_ de passer, ou par la porte commune, ou à travers de la -closture de palmes. - -Ils ne se doivent mettre en devoir de fuir, autrement, s’ils sont repris -c’en est faict: il faut qu’ils soient mangez; & n’appartiennent plus au -maistre, ains au commun: & pour cet effect, quand on ramene un esclave -fugitif, les vieilles femmes du village sortent & viennent au devant -d’iceluy, crians à ceux qui le ramenent, c’est à nous, baillez le nous, -nous le voulons manger, & frappans de leurs mains leurs bouches, crient -l’une à l’autre, avec une certaine note, nous le mangerons, nous le -mangerons, il est à nous. Je vous donneray un exemple de cecy. - -C’est qu’un Principal guerrier de l’Isle de _Maragnan_ appellé _Ybouyra -Pouïtan_, c’est à dire l’arbre du Bresil[86], revenant de la guerre & -amenant des esclaves, l’un d’iceux se met en devoir de se sauver, lequel -repris & ramené, les vieilles allerent au devant, frappant leur bouche -de leurs mains & disans, c’est à nous, baillez le nous, il faut qu’il -soit mangé; & on eut bien de la peine à le sauver, nonobstant les -defences faictes de ne plus manger d’esclaves, & si l’on n’eust usé de -menaces, il eust passé par les mains & le gosier de ces vieilles. - -S’il arrive que ces esclaves meurent de maladie naturelle, & qu’ils -soient privez du lict d’honneur, à sçavoir d’estre publiquement tuez & -mangez; un peu auparavant qu’ils rendent l’ame, on les traine dans le -bois, là où on leur brise la teste, & espand la cervelle, le corps -demeurant exposé à certains gros oyseaux, comme sont icy nos corbeaux, -qui mangent les pendus & roüez: que si d’avanture ils sont trouvez morts -dans leurs licts, on les jette par terre, on les traine par les pieds -dans les bois, ou on leur rompt la teste comme dessus, chose qui n’est -plus pratiquée dans l’Isle, ny és lieux circonvoisins, sinon rarement & -en cachette. - -A l’oposite ils ont beaucoup de privileges, qui est cause qu’ils -demeurent volontiers parmy les _Tapinambos_, sans vouloir s’enfuir, -reputans leur maistres & maistresses comme leurs peres & meres, à cause -de la douceur dont ils usent envers eux, faisans leur devoir: parce -qu’ils ne les crient ny molestent aucunement: tant s’en faut qu’il les -battent, ils les supportent en beaucoup de choses qui ne sont contre la -coustume: ils en ont grande compassion, & quand ils voyent que les -François traitent rudement les leur, ils en pleurent: s’ils se plaignent -du traittement des François ils les croyent & adjoustent foy à ce qu’ils -disent. S’ils s’enfuient des François, ils les celent, les nourrissent -dans les bois, les y vont visiter, les filles vont dormir avec eux, leur -rapportent tout ce qui se passe, leur donnent conseil de ce qu’ils -doivent faire, tellement qu’il est tres-difficile de les pouvoir prendre -& recouvrer, fussiez-vous une vingtaine d’hommes apres: ce qu’ils ne -font pas vers les esclaves qui appartiennent à leurs semblables. A ce -propos je demandois un jour à l’un des esclaves que j’avois, s’il ne se -tenoit pas bien heureux d’estre avec moy. Premierement pour ce que je -luy apprendrois à craindre Dieu. 2. d’autant qu’il estoit asseuré de -n’estre jamais mangé, ains que quand il seroit Chrestien, on le feroit -libre & demeureroit avec les Peres, ainsi que s’il estoit leur propre -fils, il me fit ceste responce par mon Truchement, qu’à la verité il se -tenoit bien fortuné d’estre tombé entre les mains des Peres, tant pour -cognoistre Dieu que pour vivre avec eux, neantmoins que pour l’autre -chef, il ne se soucioit pas beaucoup d’estre mangé: car disoit-il, quand -on est mort, on ne sent plus rien, qu’ils mangent, ou qu’ils ne mangent -point, c’est tout un à celuy qui est mort, je me fusse fasché pourtant -de mourir en mon lict, & ne point mourir à la façon des Grands au milieu -des danses & des _Caouins_, & me vanger avant que mourir, de ceux qui -m’eussent mangé. Car toutes les fois que je songe, que je suis fils d’un -des grands de mon pays, & que mon pere estoit craint, & que chacun -l’environnoit pour l’escouter quand il alloit au _Carbet_[87], & me -voyant à present esclave, sans peinture, & sans plumes attachees sur ma -teste, sur mes bras, & en mes poignets, comme sont accoustrez les fils -des grands de nos quartiers je voudrois estre mort: specialement quand -je songe & me ressouviens, que je fus pris petit, avec ma mere dans mon -pays, & amené à _Comma_, où je vy tuer & manger ma mere, avec laquelle -je desirois de mourir: car elle m’aymoit infiniment, je ne puis que -regretter ma vie; disant ces paroles, il pleuroit tendrement, & versoit -une grande abondance de larmes, en sorte qu’il me perçoit le cœur: car -je recognoissois par experience, combien ces Sauvages sont tendres en -amour vers leurs parens, & leurs parens vers eux. - -Il adjoustoit, qu’apres que sa mere fut tuee & mangee, son maistre & sa -maistresse l’adopterent pour fils, & les appelloit du nom de pere & de -mere: & quand il en parloit, c’estoit avec une affection indicible, -encore qu’ils eussent mangé sa propre mere, & eussent deliberé de le -manger luy-mesme, un peu auparavant que nous vinssions en l’Isle. Ses -Maistre & Maistresse prenoient bien la peine de le venir voir chez nous, -encore qu’il y aye plus de 50 lieuës de leur village à nostre loge. - -Ils ont plusieurs autres privileges: car il leur est permis d’aller -courtiser les filles libres, sans aucun danger, voire mesme les filles -de leur Maistre & Maistresse, si tant est qu’elles s’y accordent, comme -à la verité elles n’en font pas grand refus; toutefois elles se retirent -aux bois dans certaines logettes, où elles donnent assignation à une -heure prefixe, & ce pour eviter une petite reproche qui se faict -entr’eux, que des filles de bonne race s’addonnent à des Esclaves: -toutefois ceste reproche est si petite, qu’elle tourne plustost à risee, -qu’à des-honneur. - -Ils vont aux _Caoüins_ & danses publiques librement, s’accoutrans de -mille varietez sur le corps, soit en peinture, soit en plumacerie, quand -ils en peuvent avoir: car cela est assez cher entr’eux. - -Avec les enfans propres de la maison, ils se comportent comme s’ils -estoient leurs freres. Bref, ils vivent en ceste captivité fort -librement. - - - - -Combien les Sauvages sont misericordieux envers les criminels de cas -fortuit & sans malice. - -Chap. XVII. - - -Entre les perfections naturelles que j’ay remarquees par experience en -ces Sauvages, est une juste misericorde. Je veux dire qu’ils sont -desireux de voir faire la justice des meschans, quand malicieusement ils -ont perpetré quelque crime: Au contraire ils sont fort misericordieux, & -desirent qu’on face misericorde à ceux qui par accident & fortune sont -tombez en quelque faute: Ce que je vous veux faire voir sur la glace ou -miroir d’un bel exemple, qui est tel. - -_Maïobe_ est un village grand, à trois lieuës du fort Sainct Louys, le -Principal de ce lieu est un assez bon homme, & qui est ayme les -François, & nous fit faire nostre loge. Ce bon homme avoit deux fils -forts & robustes, tous deux mariez, & deux filles, une mariee, l’autre à -marier, assez gentilles & de bonne grace, fort aimee de ses Pere & Mere, -tellement qu’ils en estoient fols, & ne parloient d’autre chose, & la -gardoient pour un François, disoient-ils, quand les navires seroient de -retour & que les François commenceroient à prendre leurs filles pour -femmes. Il bastissoit ses chasteaux & ses fortunes sur ce fresle -vaisseau, ainsi que la bonne femme tenant entre ses mains le premier œuf -de sa poule, montoit de degré en degré jusqu’à esperer une principauté, -par le moyen de cet œuf, qui à l’instant tomba de ses mains, & par -consequent avec luy toute la fortune esperee de la bonne femme: De -mesure cettuy-cy n’ayant autre consolation, qu’en cette jeune fille, peu -de jours apres qu’il me fut venu voir, au milieu d’une triste nuict, -_Geropary_, tordit le col à cette jeune plante, luy ayant mis la bouche -sur le dos: Chose espouventable: car elle devint noire comme un beau -Diable, les yeux ouverts & renversez, la bouche beante, la langue tiree, -les levres d’embas & d’en haut rissollees, tellement que l’on voyoit ses -dents & ses gencives descouvertes: les pieds & les mains roides: ce qui -pensa faire mourir, & de peur & de tristesse ses parens: & jamais je -n’ay peu sçavoir qui pouvoit estre la cause de cecy, sinon qu’elle -estoit infidelle, & peut-estre vivoit lubriquement, combien que jamais -elle n’en eut le bruict: mais bien son Pere avoit vendu sa fille aisnee -à quelque François pour en abuser, qu’il avoit retiree, pour cet effect -d’avec son mary. Advisent ceux qui sont en peché mortel, qu’ils sont en -la domination & puissance du Diable, lequel si Dieu le permettoit leur -en feroit autant. - -Cet accident ne fut pas seul: car un mal-heur en traisne un autre, & le -premier est l’Ambassadeur du second: pour ce quelque temps apres, ce -Principal faisant un vin public, auquel il avoit invité non seulement -ceux de son propre village, mais aussi tous ceux des villages aux -environs. Là tout le monde estant arrivé, les danses, les chansons, les -vins venus en leur ferveur, en sorte que plusieurs estoient yvres, ses -deux fils, dont j’ay parlé, se querelerent, & celuy qui avoit le tort, -par incident, voulant coleter son plus jeune frere, contre qui il -quereloit, se fourra une trousse de fleches dans le ventre, duquel coup -il tomba incontinent à la renverse esvanoüi: on luy retira les fleches -du ventre avec une douleur excessive, ainsi que vous pouvez penser, & la -douleur fist bientost passer le vin, lors la feste fut troublée, les -chants tournez en lamentations & hurlemens, le vin en larmes, les danses -en esgratignemens, & arrachement de cheveux, le pauvre bon homme de -Pere, spectateur d’une telle tragedie, assis sur son lict de coton, -saisi d’une pamoison, tomba dedans son lict: Lors il disoit à la -compagnie, qu’en un coup il perdoit ses deux enfans, sans celle qu’il -avoit perduë auparavant, un broché par sa faute, & l’autre que les -François feroient mourir: Chacun en avoit grande compassion. Tous les -Principaux de l’Isle se resolurent de venir en corps, au Fort Sainct -Loüis, & prier pour le salut du vivant. - -Cependant le blessé se hastoit, à son regret, de passer le pas de la -mort, dont il appella son frere vivant, & luy dit: J’ay grand tort: car -j’ay tué plusieurs personnes tout en un coup. Je me suis tué moy-mesme, -j’ay tué mon Pere qui mourra de tristesse, je t’ay tué: car les François -te feront mourir, pour ce qu’ils sont entiers en justice, & à punir les -meschans: Mais sçais-tu ce qu’il y a, croy mon conseil, & fay ce que je -te diray: Les Peres qui sont venus avec les François sont -misericordieux, & nous ayment, & nos enfans, & nous font dire par leurs -Truchements qu’ils sont venus en ces cartiers pour nous sauver: J’ay -aussi entendu un jour dans nostre _Carbet_ d’un de nos semblables, que -les Païs des Peres ont autrefois baptisé, tandis qu’ils estoient avec -eux, qu’il avoit veu les _Canibaliers_ se retirer en leurs Eglises, lors -qu’ils avoient fait quelque mal pour estre en seureté, & que personne ne -leur osoit toucher: fais le mesme, va t’en sur la nuict avec mon Pere -trouver le Païs en sa loge d’_Yuiret_, & le prie de te mettre en la -maison de Dieu, qui est contre sa loge, & demeure là, jusqu’à tant que -mon Pere avec les Principaux ayent appaisé le Grand des François, & -qu’il t’ait pardonné: Et pour plus faciliter cela, tu sçais que les -François ont besoin de canots & d’Esclaves, que mon Pere offre au Grand -ton Canot & tes Esclaves, afin que tu ne meures. Tout cecy fut executé -de poinct en poinct: car ce vieillard, Pere des deux enfans me vint -trouver, me faisant requeste & supplication de recevoir son fils dans la -maison de Dieu, & interceder pour obtenir sa grace envers le Grand des -François, me persuadant cecy par beaucoup de raisons, comme celle-cy. - -Vous autres Peres faictes amasser nos _Carbets_ à toute heure qu’il vous -plaist, & voulez que grands & petits s’y trouvent, afin d’entendre la -cause qui vous a esmeus de quitter vos demeures & vos terres, beaucoup -meilleures que celles-cy, pour nous venir enseigner le naturel de Dieu, -qui est, dites-vous, misericordieux & bon, desireux de vie, & ennemy de -mort, & ne veut que personne meure, ains qu’il est mort sur un arbre, -pour faire vivre ceux, qui estoient morts. Vous dites encores que nos -enfans ne sont plus nostres, mais qu’ils sont à vous, que Dieu vous les -a donnez, & que les garderez jusques à la mort, monstrez moy ce jour -d’huy que vostre parole est veritable. Je suis vieil & ay perdu tous mes -enfans, il ne m’en reste plus qu’un qui a basty ceste loge, il vous ayme -parfaitement vous autres Peres, & veut estre Chrestien. Il a tué son -frere sans y penser, ou plustost son frere s’est tué luy-mesme avec des -fleches qu’il portoit: Je te prie, reçois-le avec toy en la maison de -Dieu, & viens avec moy pour parler au Grand, car il ne te refusera rien, -il t’honore par trop. J’avois voulu amener avec moy ce mien fils pour -qui je te prie, mais il craint par trop la fureur des François: Il est à -present errant parmy les bois, fuyant comme un sanglier deçà delà: à -chaque fois qu’il entend les branches des arbres remuer il soupçonne que -ce sont les François qui vont armez apres luy, pour le prendre & -l’amener à _Yuiret_, afin de l’attacher à la gueule d’un canon. Je luy -fey responce par le Truchement, que je m’employrois pour luy -asseurément, & que j’esperois obtenir ce qu’il me demandoit, pour ce que -le Grand nous aymoit, mais qu’il estoit bon qu’il allast luy mesme faire -sa harangue, & que je ne manquerois d’aller apres luy. Il alla de ce pas -au Fort, accompagné d’un des Principaux Truchemens de la Colonie, nommé -_Migan_[88], & exposa sa requeste & supplication au sieur de Pesieux en -ceste sorte. - -Je suis un Pere mal-heureux, qui finira sa vieillesse comme les -sangliers, vivant seulet, & mangeant les racines ameres toutes cruës, si -tu n’as pitié de moy: La Misericorde est convenable aux Grands, & n’ont -non plus de grandeur, qu’ils ont de clemence & misericorde. Ton Roy est -le plus grand Roy du monde ainsi que les nostres qui ont esté en France -le nous ont rapporté. Il t’a envoyé icy comme un des Principaux de sa -suitte, afin que tu nous liberasses de la captivité des _Peros_: donc -puis que tu es grand, tu es misericordieux, & partant tu dois user de -misericorde envers ceux qui sont tombez en fortune sans malice. Je sçay -qu’il faut estre juste & prendre le _pour ce_, qu’ils appellent -_seporan_ & vangeance des meschans: ce que nous gardons estroictement -parmy nous, & telle a esté tousjours la coustume de nos Peres: mais -quand la faute ne vient de malice, nous usons de clemence. J’avois deux -enfans, comme tu sçais, lesquels sont venus souvent travailler en ton -Fort, l’un a tué l’autre par accident & sans malice, ou pour mieux dire, -l’aisné s’est embroché, luy mesme dans les fleches du jeune qui reste en -vie, pour lequel je te prie de ne le poursuivre point, ains de luy -pardonner: C’est luy qui me doit nourrir en ma vieillesse; Il a -tousjours aymé les François: & quand il en voit venir en mon village, il -appelle incontinent ses chiens, & s’en va aux _Agoutis_ & aux _Pacs_ -qu’il leur apporte pour manger. Il a faict la maison des Peres, & -m’asseure que les Peres prieront pour luy: Il a tousjours esté obeissant -à sa belle-mere que voilà, qui l’ayme comme son propre fils: son frere, -qu’il a tué sans y penser, & sans volonté, estoit meschant, n’aymoit -point les François, jamais il ne leur voulut rien donner, ny aller à la -chasse pour eux, haissoit sa belle-mere, & la mettoit souvent en colere: -quand il fut tué il estoit yvre, & vint prendre la femme de son frere, & -luy arrachant son enfant d’entre les bras, le jetta d’un costé, & la -mere de l’autre, en luy donnant des soufflets, encore qu’elle fust -enceinte, & ce devant mes yeux, & les yeux de son Mary, & eusmes -patience en tout cela: mais venant pour coleter son frere, afin de le -battre, il se donna des fleches qu’il tenoit en sa main dans le ventre, -desquelles il est mort: Pourquoi perdray-je mes deux enfans tout en un -coup sur ma vieillesse? Si tu veux faire mourir le vivant, faits moy -mourir quant & luy. Voilà qu’il te donne son canot pour aller à la -pesche & ses Esclaves pour te servir. Le Sieur de Pesieux admira ceste -harangue, comme il m’a souvent dict depuis, & l’a raconté à plusieurs -personnes, s’estonnant de voir une si belle Rhetorique en la bouche d’un -Sauvage: Car vous devez sçavoir, que je represente tous ces discours & -harangues le plus naifvement qu’il m’est possible, sans user d’artifice. - -Il luy fit responce, que c’estoit un grand crime, qu’un frere eust tué -son frere: Mais d’autant qu’il disoit que cecy estoit arrivé plus par la -faute du mort, que par celle du vivant, il se laisseroit aisement -gaigner à la misericorde par la priere des Peres, ausquels il ne vouloit -rien refuser: Et ainsi l’asseura que son fils n’auroit point de mal: & -quant aux dons qu’il luy offroit, tant du canot que des Esclaves, il les -acceptoit, mais qu’il les luy donnoit pour soustenir sa vieillesse, eu -esgard à ce qu’il aymoit les Peres & les François. Cet acte de -misericorde & de liberalité contenta infiniment ce bon vieillard, qui ne -fut pas ingrat d’en semer le bruit par toute l’Isle & d’en venir -recognoistre par action de grace, le dict Sieur & nous autres, apportant -quant & luy de la venaison qu’avoit prins ce sien fils remis en grace. - - - - -Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon des François, & de -leur apprendre les mestiers que nous avons en l’Europe. - -Chap. XVIII. - - -Au Livre 2. des Machabees Chap. I. nous lisons que le feu sacré de -l’Autel fut caché dans le puits de Nephtar le long de la captivité du -peuple, & se changea en bourbe: le peuple retournant de captivité en -liberté, les Prestres puiserent ce limon, qu’ils verserent sur le bois -exposé en l’Autel, sous les Sacrifices: Aussi tost que le Soleil donna -là dessus, ce limon retourna en feu, & devora les Holocaustes: Je desire -me servir de ceste figure, pour expliquer ce que je veux dire, tant en -ce Chapitre qu’és autres suyvans, sçavoir est: Que par ce feu nous -devons entendre l’esprit humain, imitant la nature du feu en son -activité, legereté, chaleur & clarté, lequel esprit devient bourbe & -limon, caché dans un centre contraire au sien propre, & ce par la -captivité de son ame en l’infidelité: Je veux dire que l’esprit de -l’homme creé pour connoistre Dieu, & apprendre les arts & sciences, -devint embourbé & obscurcy parmy les immondicitez, lors que son ame est -detenuë en la cadene de l’infidelité, sous la tyrannie de Sathan: Mais -aussi tost que ceste sienne ame sort de captivité, par l’instruction & -conduicte des Prophetes de Dieu, cet esprit remonte de ce puits fangeux, -& renforcé par la lumiere & cognoissance de Dieu, des arts & bonnes -sciences, il se rend apte & prompt à executer ce qu’il entend & apprend: -chose que je feray voir & toucher au doigt, par l’exemple de nos -Sauvages: & ce principalement, d’autant que les plus ordinaires demandes -qu’on nous faict des Sauvages, sont, s’il y a esperance que ces gens se -puissent civiliser, rendre domestiques, s’assembler en une Cité, faire -marchés, apprendre mestiers, estudier, escrire, & acquerir sciences. - -Premierement je tiens qu’ils sont beaucoup plus aisez à civiliser, que -le commun de nos Païsans de France, & la raison de cecy est, que la -nouveauté a je ne sçay quelle puissance sur l’esprit, pour l’exciter à -apprendre ce qu’il voit de nouveau, & luy est plaisant: Or est-il que -nos _Tapinambos_ n’ont eu jamais aucune cognoissance de civilité jusqu’à -present, qui est cause qu’ils s’efforcent, par tous moyens de -contre-faire nos François, comme je diray cy apres: Au contraire les -Paysans de nostre France sont tellement confirmez en leur lourdise, que -pour aucune conversation qu’ils puissent avoir, tant par les villes que -parmy les honnestes gens, ils retiennent tousjours les démarches de -villageois. - -Les _Tapinambos_ depuis deux ans en çà que les François leur apprennent -à oster leurs chappeaux & salüer le monde, à baiser les mains, faire la -reverence, donner le bon jour, dire Adieu, venir à l’Eglise, prendre de -l’eau beniste, se mettre à genoux, joindre les mains, faire le signe de -la Croix sur leur front & poitrine, frapper leur estomach devant Dieu, -escouter la Messe, entendre le sermon, quoy qu’ils n’y conçoivent rien, -porter des _Agnus Dei_, ayder au Prestre à dire la Messe, s’asseoir en -table, mettre la serviette devant soy, laver leurs mains, prendre la -viande avecques trois doigts, la coupper sur l’assiete, boire à la -compagnie: bref faire toutes les autres honnestetez & civilitez qui sont -entre nous, s’y sont si bien advancez, que vous diriez qu’ils ont esté -nourris toute leur vie entre les François. Qui sera celuy donc qui me -voudra nier que ces marques ne soient suffisantes, pour convaincre nos -esprits à esperer & croire, qu’avec le temps ceste nation se rendra -domestique, bien apprise & honneste. - -On tient, & est vray, que les exemples confirment plus, que toute autre -espece de raison, rapportee à la preuve d’une verité: C’est pourquoy je -veux icy inserer l’exemple de quelques Sauvages nourris en la maison des -Nobles. Il y a de present à _Maragnan_ une femme Sauvage d’une des -bonnes lignées de l’Isle, qui autrefois avoit esté prise petite fille -par les Portuguais, & venduë pour Esclave à Dame Catherine Albuquerque, -petite Niepce de ce grand Albuquerque, Vice-Roy des Indes Orientales, -soubs le Roy de Portugal, laquelle se tient à Fernambourg & est marquise -de Fernand de la Rongne, Isle tres-belles & plantureuse, comme la -descrit le Reverend Pere Claude en son Histoire. Cette petite fille -faite Chrestienne, apprist tellement la civilité, que si elle estoit -accommodée maintenant à la Portuguaise, on ne pourroit pas la -distinguer, si elle seroit de naissance Portuguaise ou Sauvage, portant -devant ses yeux la honte & la pudeur, que doit avoir une femme, couvrant -soigneusement l’imperfection de son sexe. J’en pourrois dire autant de -beaucoup d’autres Sauvages, qui ont esté nourris parmy les Portuguais, & -de ceux qui sont venus en France, lesquels ont retenu ce qu’ils ont -apris, & le pratiquent quand ils sont entre les François. - -C’est chose bien nouvelle entre eux que de porter les moustaches & la -barbe, & nonobstant voyant que les François font estat de ces deux -choses, plusieurs se laissent venir la barbe & nourissent leurs -moustaches. - -Quant aux arts & mestiers, ils y ont une aptitude nompareille. J’ay -cogneu un Sauvage de _Miary_, surnommé le Mareschal, à cause du mestier -qu’il exerçoit entr’eux, lequel ayant veu travailler autrefois un -Mareschal François, sans que cet ouvrier prist la peine de luy rien -monstrer, il sçavoit aussi bien la mesure à toucher son marteau avec les -autres, sur une barre de fer chaud, comme s’il eust esté longtemps -apprentif: & neantmoins c’est une chose que ceux du mestier sçavent, -qu’il faut du temps pour apprendre la musique des marteaux, sur -l’enclume du mareschal. Ce mesme Sauvage estant dans ces terres perduës -de _Miary_ avec ses semblables, sans enclume, marteau, limes, estau, -travailloit neantmoins fort proprement à faire des fers à fleches, -harpons & haims à prendre poissons: Il prenoit une grosse pierre dure au -lieu d’enclume, & une autre mediocre pour luy servir de marteau, puis -faisant chaufer son fer dans le feu, il luy donnoit telle forme qu’il -luy plaisoit. - -Les mestiers plus necessaires d’estre exercez en ces Païs là sont -ceux-cy: Taillandier, Futenier, Charpentier, Menuisier, Cordier, -Cousturier, Cordonnier, Masson, Potier, Briquetier & Laboureur. A tous -ces mestiers ils sont fort aptes & aidez de la nature. - -Pour le Taillandier nous l’avons monstré par l’exemple susdit. Quant au -mestier de Futenier, ou faiseur de futene, c’est leur propre mestier, -s’il estoit corrigé: car ils tissent leurs lits extremement bien, -travaillent à l’estame aussi joliment que les François. Et si ils ne se -servent ny de navete, ny d’eguille de fer ains de petits bastons. - -Je raconteray icy une jolie histoire; Un jour je m’en allois visiter le -Grand _Thion_ Principal des Pierres vertes _Tabaiares_: comme je fus en -sa loge, & que je l’eus demandé, une de ses femmes me conduit soubs un -bel arbre qui estoit au bout de sa loge qui le couvroit de l’ardeur du -soleil: là dessouz il avoit dressé son mestier pour tistre des licts de -coton, & travailloit apres fort soigneusement: je m’estonnay beaucoup de -voir ce Grand Capitaine vieil Colonel de sa nation, ennobly de plusieurs -coups de mousquets, s’amuser à faire ce mestier, & je ne peus me taire -que je n’en sceusse la raison, esperant apprendre quelque chose de -nouveau en ce spectacle si particulier. Je luy fist demander par le -Truchement qui estoit avec moy, à quelle fin il s’amusoit à cela? il me -fit responce: les jeunes gens considerent mes actions, & selon que je -fais ils font: si je demeurois sur mon lict à me branler & humer le -petun, ils ne voudroient faire autre chose: mais quand il me voient -aller au bois, la hache sur l’espaule & la serpe en main, ou qu’ils me -voient travailler à faire des licts, ils sont honteux de ne rien faire: -jamais je ne fus plus satisfaict, & ceux qui estoient avec moy que par -ces paroles, lesquelles à la mienne volonté fussent pratiquées des -Chrestiens: l’on ne verroit l’oisiveté mere de tous vices si avant en -France comme elle est. - -La charpenterie ne leur peut estre difficile: car dés leur jeunesse ils -manient les haches; & je les ay veu par experience en faisans leur -loges, ou celles des François, asseoir leurs haches aussi asseurement, & -redonner quatre ou cinq fois au mesme endroit, que pourroit faire un -charpentier bien appris. - -La menuiserie leur est bien aisee à apprendre: ils dolent avec leurs -serpes un bois aussi usny & esgal, que si le rabot y avoit passé. Ils -font des marmots de bois & d’autres figures avec leur seuls couteaux. Il -ne leur faut ne scie, ny autre outil à faire leurs arcs & avirons, & -leurs espees de guerre, avec une simple tille: ils creusent & -accommodent leurs canots, leur donnent telle forme qu’il leur plaist. -Bref de tous les autres metiers mentionnez cy-dessus: Je les ay veu fort -industrieusement travailler, tellement qu’avec peu d’enseignement, ils -viendroient à la perfection d’iceux: par dessus tout cela, ils -s’entendent infiniment bien à faire des robes, couvertures de lict, -ciel, pentes & rideaux de lict, de plumes de diverses couleurs, qu’à -peine jugeriez vous de loin, que ce peut estre. Je ne veux parler de -l’aptitude qu’ils ont connaturelle à peindre, & faire divers fueillages -& figures, se servans seulement d’un petit copeau, au lieu qu’il faut -tant de pinceaux à nos peintres, compas, regles, & crayons. - - - - -Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les sciences & la vertu. - -Chap. XIX. - - -J’ay recogneu depuis mon retour des Indes en France, par les frequentes -& ordinaires demandes que me faisoient ceux qui me venoient voir, la -grande difficulté qu’ont tous nos François, de se persuader, que ces -Sauvages soient capables de science & de vertu: ains je ne sçay si -quelques-uns ne vont point jusques-là d’estimer les peuples barbares, -plustost du genre des _Magots_ que du genre des hommes. Je dy moy & par -exemple je le prouveray, qu’ils sont hommes, & par consequent capable de -science & de vertu: puis qu’au rapport de Seneque en son Epistre 110. -_Omnibus natura dedit fundamenta semenque virtutum._ La nature a donné à -tous les hommes du monde, sans exception d’aucun, les fondemens, & -semences des vertus, paroles bien notables: car comme les fondemens, & -la semence sont jettez dans les entrailles de la terre & par consequent -cachez en icelle: de mesme Dieu a jetté naturellement en l’esprit de -l’homme les fondemens & semences des vertus; sur lesquels fondemens tout -homme peut bastir avec la grace de Dieu, un bel edifice, & tirer de la -semence une tige portant fleurs & fruits, doctrine que prouve -tres-clairement sainct Jean Chrysost. en l’Homelie 55. au peuple -d’Antioche, & en l’Homelie 15. sur l’Epistre I. à Thimothee moralisant -ce passage de la Geneze: _Germinet terra herbam virentem, & omne lignum -pomiferum_: que la terre produise l’herbe verdoyante, & toute espece -d’arbres fruictiers ou portans pommes, il adjouste: _Dic ut producat -ipse terra fructum proprium & exibit quicquid facere velis_, dy & -commande à ta propre terre, c’est à dire à ton ame, qu’elle produise son -fruict connaturel, & tu verras qu’incontinent elle produira ce que tu -demandes. Et sainct Bernard, au traicté de la vie solitaire dit, _virtus -vis est quædam ex natura:_ que la vertu est une certaine force qui sort -de la nature. Qu’il en soit ainsi, je le veux faire paroistre par -plusieurs exemples, & commençant premierement par les sciences, pour -lesquelles apprendre, il faut que les trois facultez de l’ame -concurrent, la volonté, l’intellect, & la memoire: la volonté fournit à -l’homme le desir d’apprendre, par lequel nous surmontons toute espece de -travail & difficulté: l’intellect donne la vivacité de comprendre & la -memoire reserve & conserve ce qui est cogneu & appris. - -Les Sauvages sont extremement curieux de sçavoir choses nouvelles, & -pour rassasier cet appetit, les long chemins, & la distance des pays -leur est bien courte, la faim qu’ils patissent souvent ne leur couste -rien, les travaux leur sont repos: ils vous escoutent attentivement, & -tant que vous voulez, sans s’ennuyer, & sans qu’ils disent aucun mot, -lors que vous leur discourez, soit de Dieu, soit d’autre chose: si vous -voulez avoir patience avec eux, ils vous font mille interrogations. Il -me souvient qu’entre les discours que je leur faisois ordinairement par -Truchement, je leur disois que si tost que nos Peres seroient venus de -France, ils feroient bastir de belles maisons de pierre & de bois, où -leurs enfans seroient receus, ausquels les Peres aprendroient tout ce -que sçavent les _Caraibes_. Ils me respondoient: O que nos enfans sont -bien heureux qui aprendront tant de belles choses, ô que nous sommes -mal-heureux & tous nos Peres devant nous, qui n’ont point eu de Pays. -Leur intellect est vif autant que la nature le permet: ce que vous -reconnoistrés par ce qui suit: Il n’y a gueres d’Estoiles au Ciel qu’ils -ne connoissent, ils sçavent juger à peu pres de la venuë des pluyes, & -autres saisons de l’année, distingueront à la Physionomie un François -d’avec un Portugais, un _Tapoüis_ d’avec un _Tapinambos_ & ainsi des -autres: Ils ne font rien que par conseil: Ils pesent en leur jugement -une chose, devant qu’en dire leur opinion: Ils demeurent fermes & -songeards sans se precipiter à parler. Que si vous me dites: Comment est -il possible que ces personnes là ayent du jugement faisans ce qu’ils -font? Car pour un couteau, ils vous donneront pour cent escus d’Ambre -gris s’il l’ont, ou quelqu’autre chose dont nous faisons prix, ainsi -qu’est l’or, l’argent & les pierres precieuses. Je vous diray l’opinion -qu’ils ont de nous au contraire sur ce point: c’est qu’ils nous estiment -fols & peu judicieux, de priser plus les choses qui ne servent de rien à -l’entretien de la vie, que celles sans lesquelles nous ne pouvons vivre -commodement. Et de faict, qui est celuy qui ne confessera qu’un couteau -est plus necessaire à la vie de l’homme qu’un diamant de cent mille -escus, les comparant l’un à l’autre, & separant l’estime qu’on en faict. -Et pour monstrer qu’ils ne manquent point de jugement à se servir de -l’estime, que font les François des choses qui se trouvent en leurs -pays: ils sçavent bien rehausser le prix des choses qu’ils croyent que -les François recherchent. Un jour quelques-uns me disoient qu’il falloit -que nous fussions bien pauvres de bois en France, & qu’eussions grand -froid, puis que nous envoyons des navires de si loing, à la mercy de -tant de perils, querir du bois en leur pays[89]: Je leur fey dire, que -ce bois n’estoit pas pour brusler, ainsi pour teindre les habits en -couleur. Ils me repliquerent: quoy donc vous nous vendez ce qui croist -en nostre pays, en nous donnant des casaques rouges, jaunes & pers: Je -leur satisfey disant: qu’il falloit mesler d’autres couleurs avec celles -de leur pays pour teindre les draps. Si vous me dites de rechef qu’ils -font des actions totalement brutales, telles que sont celles-cy, manger -leurs ennemis, & generalement tout ce qui les blesse, comme les poux, -les vers, espines & autres. Je respons, que cela ne provient de faute de -jugement, ains d’une erreur hereditaire qui a tousjours esté entr’eux, -que leur honneur dependoit de la vengeance; & me semble que l’erreur de -nos François à se couper la gorge en duel, n’est pas plus excusable; & -toutefois nous voyons que les plus beaux esprits, & les premiers de la -Noblesse, sont frappez de cet erreur, meprisans le commandement de Dieu, -& mettans leur salut eternel en peril eminent. - -Quant à la memoire, ils l’ont tres-bonne, puis qu’ils se souviennent -pour tousjours de ce qu’ils ont une fois ouy, ou veu, & vous -representeront toutes les circonstances, soit du lieu, soit du temps, -soit des personnes, que telle chose a esté ditte ou faicte, faisant une -geographie ou description naturelle avec le bout de leurs doigts sur le -sable, de ce qu’ils vous representent. - -Ce qui m’estonna d’avantage, est qu’ils reciteront tout ce qui s’est -passé d’un temps immemorial, & ce seulement par la traditive: car les -vieillards ont ceste coustume de souvent raconter devant les jeunes -quels furent leurs grands peres & ayeux, & ce qui se passa en leurs -siecles: ils font cecy en leurs _Carbets_, & quelquefois en leurs loges, -s’esveillans de bon matin & excitans les leur à escouter les harangues: -aussi font-ils quand ils se visitent: car s’embrassans l’un l’autre, en -pleurant tendrement, ils repetent l’un apres l’autre, parole pour -parole, leurs grands peres & ayeux, & tout ce qui est passé en leurs -siecles. - - - - -Suitte des Matieres precedentes. - -Chap. XX. - - -J’accorde que ces peuples sont enclins à beaucoup de vices -naturellement: mais il se faut ressouvenir qu’ils sont captifs, par -l’infidelité de ces esprits rebelles à la loy Divine, & instigateurs de -la transgression d’icelle: que sainct Jean en sa premiere Epistre -appelle Iniquité, ou Inegalité, c’est-à-dire, deviation ou detour du -droict comme le texte Grec exprime notamment, ἡ ἁμαρτία ἐστὶν ἡ ἀνομία, -c’est à dire, _Peccatum est exorbitatio a lege_: laquelle loy est de -deux sortes, Divine & Humaine; la Divine a esté donnee par escrit à -Moyse, & du depuis par Jesus-Christ aux Chrestiens: l’humaine est -burinee au fond de la nature: Et ces deux loix sont deux sortes de -pechez en leurs transgressions: l’un est appellé peché contre les -commandemens de Dieu, & l’autre peché contre la lumiere naturelle; & de -cestuy-cy seront chargez & condamnez les mescroyans, chacun en son -particulier, outre le peché commun de l’infidelité. - -Entre tous les vices auquels pourroient estre subjets ces Barbares, -ceux-cy sont speciaux, sçavoir est, la vengeance qu’ils ne demordent -jamais, quelque mine qu’ils facent à leurs ennemis reconciliez & la -mettent en pratique à toute occasion: & de faict il n’y a nulle doute, -que si les François avoient quité _Maragnan_, toutes les nations qui se -sont là congregees pesle-mesle, pour avoir l’aliance des François, -estant auparavant ennemies, se mangeroient les unes les autres, & -toutefois c’est chose estrange, qu’à present ils vivent en bonne -intelligence soubs les François, s’entredonnans leurs filles en mariage. - -Ils sont fort amateurs de vin, & s’enyvrer est un grand honneur entre -eux, mesmes les femmes. Ils sont lubriques extremement, & plus les -jeunes filles que tout autre, inventeurs de fauses nouvelles, menteurs, -legers & inconstans, qui sont vices communs à tous mescroyans, & pour -accomplir la mesure ils sont paresseux incroyablement: de sorte qu’ils -ayment mieux ne rien faire, & vivre chetivement, que de travailler & -vivre grassement: Car s’ils vouloient tant soit peu se forcer, ils -pourroient en peu d’heure avoir abondance de chair & de poisson. Cecy se -doit specialement entendre des _Tapinambos_: Car pour les autres -Nations, telles que sont les _Tabaiares_, _Long-cheveux_, _Tremembaiz_, -_Canibaniliers_, _Pacajares_, _Camarapins_, _Pinariens_, & semblables, -ils se peinent pour mieux vivre, & amasser marchandises, & s’accommoder -gentiment tant en leurs loges, qu’en leurs mesnages. - -Je vay icy reciter un exemple joyeux de la paresse de nos _Tapinambos_. -Quelques François du Fort, ayans demandé congé d’aller par les villages -pour se rafreschir, vindrent en bonne rencontre au village d’_Vsaap_, & -à l’entree de la premiere loge, ils trouverent un grand _Boucan_ chargé -de venaison: aupres duquel le maistre d’iceluy estoit couché dans un lit -de coton, qui se plaignoit fort, comme s’il eust esté malade: Nos -François affamez & bien deliberez de faire feste à cette table preparee, -luy demanderent d’une voix douce & amoureuse _Dé omano Chetouasap_, -estes-vous malade mon Compere? Il respond qu’oüi: les François -repliquerent, qu’avez-vous donc? Qu’est-ce qui vous faict mal? Ma femme, -dict-il; est dés le matin au jardin, & je n’ay encore mangé. Les -François luy dirent: voilà de la farine & de la chair si prez de vous, -que ne vous levez-vous pour en prendre? Il respond, _Cheateum_, Je suis -paresseux, je ne me sçaurois lever. Voulez-vous, dirent les François, -que nous vous apportions de la farine & de la viande, & nous mangerons -avec vous? Je le veux bien, respondit-il, aussitost chacun se met en -devoir de descharger le _Boucan_, & le mettre devant luy, & s’asseans en -rond, comme c’est la coustume, l’incitoient à manger par le bon appetit -qu’ils avoient, & la peine qu’ils eurent d’apporter les viandes de -dessus le _Boucan_, qui n’estoit qu’à trois pieds de là, fut le payement -de leur escot. - -Nonobstant ces perverses inclinations, ils en ont d’autres tres-bonnes & -loüables à la vertu. Ils vivent paisiblement les uns avec les autres, -font part de leur pesche, chasse & autres vivres à leurs semblables, & -ne mangent rien en secret parmy eux. Un jour au village de _Ianouaran_ -il n’y avoit autre chose à manger que de la farine: Il survint un jeune -garçon qui apporta une grosse perdrix fraischement tuee, sa mere la -plume au feu, la faict boüillir, la met au mortier, puis la reduict en -poudre, & faisant apporter des fueilles de _Manioch_ (lesquelles -approchent du goust de la chicoree sauvage), les fit boüillir, & les -ayant bien hachees, elle mesle la poudre de la perdrix & de la farine -avec ces fueilles hachees, duquel meslange elle fit de petites boules, -grosses comme une balle, qu’elle envoya à tous les mesnages de sa loge -chacun la sienne. J’ay veu moy-mesme une chose plus qu’admirable, encore -qu’elle soit triviale & de peu de consequence: C’est que plusieurs -Sauvages fort affamez, vindrent de la pesche en ma loge, n’ayans sceu -rien prendre sinon qu’une _Crabe_, c’est un Cancre, qu’ils firent cuire -sur les charbons, & m’ayans demandé de la farine pour la manger, ils -s’asseerent en terre en rond, chacun prenant son morceau: Ils estoient -douze ou treize. Vous pouvez penser combien chacun en pouvoit avoir, -parce que la _Crabe_ n’excedoit au plus la grosseur d’un œuf de poule. - -La liberalité est tres-grande entr’eux, & l’avarice en est fort -esloignee, tellement que si quelqu’un d’entr’eux a desir d’avoir quelque -chose qui appartient à son semblable, il luy dit franchement sa volonté: -& il faut que la chose soit bien chere à celuy qui la possede, si elle -ne luy est donnee incontinent, à la charge toutefois que si le demandeur -a quelque autre chose que le donneur affectionne, il la lui donnera -toutefois & quantes qu’il la luy demandera. - -Ils font paroistre leur liberalité beaucoup plus vers les estrangers, -que vers leurs compatriotes, tellement qu’ils s’apauvrissent de leurs -hardes, pour en accommoder les estrangers qui les viennent voir, -s’estimans bien recompensez d’estre reputez liberaux par ceux qui ne -sont de leur pays, croyans que leur renommee volera dans les pays -esloignez, & là seront tenus pour grands & riches: de sorte que bien -souvent ils vont faire des visites à cent, deux cens, & trois cens -lieuës, pour ce sujet d’estre estimez par leurs liberalitez. Jamais ils -ne s’entre-dérobent, ains tout est à la veuë d’un chacun, suspendu aux -poutres & soliveaux de leurs loges. Il est bien vray que dedans l’Isle à -present, dans _Tapouïtapere_ & _Comma_, ils ont des coffres que les -François leurs ont donnez, dans lesquels ils reserrent leur meilleure -marchandise, aussi il s’est ensuivy soit de là, soit de l’exemple des -François, que plusieurs apprennent le mestier de dérober. Ils appellent -dérober, _Monda_ le larron, _Mondaron_, & est une grande injure -entr’eux, tellement qu’ils changent de couleur au visage, de sorte -qu’appeller une femme laronnesse, & double putain qu’ils signifient par -le mot _Menondere_, à la difference d’une simple putain appellée -_Patakuere_, c’est le pis qu’on luy sçauroit dire: aussi vous estes -payez de mesme monnoye, quand vous les appellez larrons: pour ce qu’ils -vous jettent sur la barbe un beau & bon _Giriragoy_, c’est à dire, tu as -menty, sans espargner personne, en quoy on peut recognoistre, combien ce -vice leur déplaist, puis qu’ils n’en sçauroient supporter l’injure. - -Ils gardent equité ensemble, ne se fraudent, & ne se trompent; si -quelqu’un offence autruy, la peine du _Talion_ s’ensuit; sont fort -compationnans & se respectent l’un l’autre, specialement les vieillards. -Ils sont fort patiens en leurs miseres & famine, jusques à manger de la -terre[90], à quoy ils habituent leurs enfans, chose que j’ay veuë -plusieurs fois, que les petits enfans tenoient en leurs mains une plote -de terre, qu’ils ont en leur pays _quasi_ comme terre sigilee, laquelle -ils sucçoient & mangeoient, ainsi que les enfans de France, les pommes, -les poires, & autres fruicts qu’on leur donne. - -Ils ne sont pas fort curieux à apprester leur viande, comme nous: car, -ou ils la jettent dans le feu pour la cuire, ou la mettent boüillir dans -la marmite sans sel, ou rostir à la fumee sur le _Boucan_. - - - - -Ordre et Respect que la Nature a mise entre les Sauvages, qui se garde -imviolablement par la jeunesse. - -Chap. XXI. - - -Le poinct que j’ay le plus consideré & le plus admiré, pendant les deux -ans que j’ay demeuré entre les Sauvages, est l’ordre & respect gardé -inviolablement des jeunes, vers leurs majeurs, ou entr’eux, chacun -executant ce que son aage requiert de luy, sans s’ingérer de plus haut -ou de moindre. Qui est celuy qui ne s’estonnera avec moy, que la pure -nature ait plus de force sur ces Barbares à faire garder le respect, que -les enfans doivent à leurs majeurs, & à demeurer dans les bornes du -devoir que requiert la diversité des aages, que la nature, dis je, ait -plus de force à faire observer ces choses, que non pas la Loy, ny la -grace de Jesus-Christ sur les Chrestiens, parmy lesquels rarement l’on -voit que la jeunesse se tienne dedans ses termes, nonobstant tous les -beaux enseignements, Maistres & Pedagogues, ains l’on n’y remarque que -de la confusion & grande presomption. A la mienne volonté que ce -discours suivant nous y apporte quelque remede. - -Les Sauvages ont distingué leurs aages, par certains degrez, chaque -degré, portant sur le front de son entree, son nom propre, qui advertit -celuy qui desire entrer dans son Palais ses parterres & allees, le but -de sa charge, qu’il enveloppe sous soy par enigme, comme faisoient jadis -les Hierogliphiques des Egyptiens. Le premier desquels, pour les enfans -masles & legitimes, se nomme en leur langue, _Peitan_, c’est à dire, -enfant sortant du ventre de sa mere. En ce premier degré d’aage, plein -d’ignorance du costé de l’Enfant, & qui n’a autre portion que les pleurs -& la foiblesse, si est-ce qu’estant le fondement de tous les autres -degrez, la Nature; bonne mere à ces Sauvages, a voulu que l’enfançon -fust disposé immediatement, à la sortie du ventre de sa mere, à recevoir -en luy, les premieres semences du naturel commun de ces Barbares: Car il -n’est point caressé, emmailloté, eschauffé, bien nourry, bien gardé, ny -mis en la main d’aucune nourrice, ains simplement lavé dans le ruisseau, -ou en quelque autre vase plein d’eau: est mis en un petit lit de cotton, -ses petits membres ayans toute liberté, sans vesture quelconque, soit -sur le corps, soit sur la teste: il se contente pour sa nourriture du -laict de sa mere, & des grains de mil rostis sur les charbons, & machez -dans la bouche de la mere reduicts en farine, & détrampez de sa salive -en forme de boüillie, laquelle sa mere luy donne en sa petite bouche, -ainsi qu’ont accoustumé les oyseaux de repaistre leurs petits, -c’est-à-dire bouche à bouche. Il est bien vray que quand l’enfant est un -peu fort, par une cognoissance & inclination naturelle, vous le voyez -rire, s’esjoüir, & tressaillir à la mode des enfans, sur les bras de sa -mere, la considerant mascher grossement en sa bouche, sa nourriture, & -portant son petit bras à la bouche de sa nourrice, il reçoit dans le -creux de sa menote cette pasture naturelle, qu’il porte droict à sa -petite bouche & la mange: & quand il se sent rassasié, il jette le -surplus en terre, & destournant son visage, frappant de ses mains la -bouche de sa mere, il luy fait entendre, qu’il n’en veut plus. A quoy -obeist la mere, ne forçant en rien son appetit, & ne luy donnant aucune -occasion de pleurer. Si l’enfant a soif il sçait fort bien demander par -ses gestes la mammelle de sa mere. Ces petits enfans rendent, en ce -jeune aage, le respect & le devoir, que la nature leur demande en ce -degré: car ils ne sont point criards, pourveu qu’ils voyent leurs meres, -se tiennent en la place, où elles les mettent: Quand elles vont jardiner -au bois, elles vous les asseent tous nuds comme ils sont sur le sable & -la poudre, où ils se tiennent sans dire mot, quoy que l’ardeur du Soleil -leur donne vivement sur la teste, & sur le corps. Qui est celuy de nous -autres, qui auroit eu en son petit aage la moindre de ses incommoditez, -& seroit à present en vie? Nos parens sçavent la retribution & le devoir -que nous avons commencé à leur rendre, dés ce premier degré, d’où ils -pouvoient bien s’asseurer, si le trop grand amour qu’ils nous portoient -ne les eust aveuglez, qu’en tous les autres degrez de nostre aage, nous -ne serions pas plus recognoissans de nostre devoir envers eux, quelque -peine qu’ils puissent prendre. - -Le second degré d’aage commence au temps que le petit enfant s’esvertuë -d’aller tout seul, encore que confusément on ne laisse d’appeller du -mesme mot que je vay dire les enfans, en leur premier degré: Neantmoins -j’ay pris garde de prez, qu’autre est la façon de gouverner les enfans -qui ne peuvent marcher, & autre la façon de gouverner ceux qui -s’efforcent d’aller tous seuls, qui faict que nous devons mettre ce -degré à part, & singulariser leur nom, pour l’adapter seulement à leur -degré, specifié par la diversité de gouvernement & d’action: Le second -degré s’appelle _Kounoumy miry_, petit garsonnet[91], & dure jusqu’à -l’aage de sept ou huict ans. En tout ce temps ils ne s’esloignent de -leurs meres, & ne suivent encore leurs Peres, qui plus est, on les -laisse à la mammelle, tant que d’eux mesmes, ils s’en retirent, -s’accoustumans peu à peu à manger des grosses viandes, comme les grands -& adults. On leur fait de petits arcs, & des flesches proportionnees à -la force de leurs bras: lors s’amassans les uns avec les autres de mesme -aage, ils plantent & attachent quelques courges, devant eux, sur -lesquelles ils tirent leurs fleches, & ainsi de bonne heure ils -s’adextrent tant les bras que la veuë à tirer justement. On ne voit -battre, ny foüetter ces enfans, qui obeissent à leurs parens, & -respectent ceux qui sont plus aagez qu’eux. Cet aage d’enfans est -infiniment agreable: car vous remarquez en eux la distinction qui peut -estre en nous, de la nature & de la grace: pour ce que, rejettant toute -comparaison, je les ay trouvez aussi mignons, doux & affables, que les -enfans de par de çà, sans oublier pourtant d’excepter & mettre à part, -la grace du Sainct Esprit, qui est donnee aux enfans des Chrestiens par -le Baptesme. Que s’il arrive que ces enfans en cet aage meurent, les -parens en portent un deüil extreme, & en gravent une memoire perpetuelle -en leur cœur, pour s’en resouvenir en toutes les ceremonies de larmes & -de pleurs, rememorans entre ces souvenances, qu’ils se font les uns aux -autres, en pleurant cette perte, & mort de leurs petits garsonnets, les -appellant d’un nom particulier _Ykounoumirmee-seon_, le petit garsonnet -mort en son enfance. J’ay veu de ces foles meres demeurer au milieu de -leurs jardins, dans les bois toutes seules, voire quelquefois s’arrester -& acroupir dans le milieu du chemin, pleurantes amerement, & leur ayant -faict demander ce qu’elles avoient de pleurer ainsi toutes seules dans -les bois, & au milieu du chemin: Helas! disoient-elles, nous nous -resouvenons de la mort de nos petits enfans, _Ché Kounoumirmee-seon_, -morts en leurs enfances. Puis elles recommençoient de tant plus à -pleurer, & se fondoient en larmes: & à la verité cela est connaturel, -d’avoir regret de la perte & mort de ces petits enfans, qui tant s’en -faut, qu’ils ayent donné de la peine à leurs parens, c’est au contraire, -le seul & unique temps du cours de leur vie, auquel ils puissent donner -quelque contentement à leurs peres & meres. - -Le troisieme degré contient l’aage entre ces deux premiers degrez, -d’enfance & de puerilité, & entre les degrez d’adolescence & virilité, -qui est proprement depuis 8 jusques à 15 ans, que nous appellons -jeunesse, & garsons: les Sauvages les appellent simplement _Kounoumy_ -sans aucune autre addition, telle qu’est l’enfance appellee _Kounoumy -miry_ & l’adolescence nommee _Kounoumy Ouassou_. Ces _Kounoumys_ donc, -ou garsons, en l’aage de 8 à 15 ans, ne s’arrestent plus au foyer, ny -autour de leurs meres, ains suivent leurs Peres, apprennent à -travailler, selon qu’ils voyent qu’ils font: ils s’appliquent à -rechercher la nourriture pour la famille, vont au bois tirer des -oyseaux, vont à la mer, flecher les poissons, qui est chose tres-belle à -voir, avec quelle industrie ils dardent quelquefois trois à trois ces -poissons, ou bien ils les prennent avec la ligne faite de _toucon_, ou -dans les _poussars_, qui sont une espece de fouloire & petite seine, se -chargent d’huytres & de moules, & apportent le tout en la maison: on ne -leur commande de ce faire. Ils y vont de leur propre instinct, -recognoissans que c’est le devoir de leur aage, & que tous leurs majeurs -ont fait le mesme. Ce travail & exercice plus joyeux que penible, -correspondant à l’inclination de leurs ans, les affranchit de beaucoup -de vices, ausquels la nature infectee commence à prester l’oreille et le -goust: Et c’est, ce me semble, la raison pourquoy, l’on propose à la -jeunesse des divers exercices liberaux ou mechaniques, pour la retirer & -divertir de l’impulsion corrompuë, que chacun a naturellement attachee -dedans soy, laquelle se renforce par l’oysiveté, specialement en ce -temps. - -Le quatriesme degré est pour ceux, que les Sauvages appellent _Kounoumy -Ouassou_, c’est à dire grands garsons, ou jeunes hommes, comprenant les -ans depuis 15. jusques à 25. que nous disons entre nous l’adolescence. -Ceux-cy ont une autre sorte de comportement: car ils s’addonnent fort et -ferme au travail, ils s’habituent à bien manier les avirons des Canots, -et pour ceste cause on les choisit, quand on desire aller en guerre, -pour nager les Canots. Ce sont eux qui s’estudient specialement à faire -les fleches pour la guerre: ils vont à la chasse, avec les chiens, -s’acoustument à bien flecher et harponner les gros poissons, ne portent -encore des _Karaiobes_, c’est-à-dire, des pieces de drap liees devant -eux pour cacher leur honte, comme font les hommes mariez, mais avec une -fueille de Palme ils accomodent ceste partie. Ils peuvent librement -deviser avec les plus aagez, hormis au _Carbet_, où il faut qu’ils -escoutent, sont prompts à faire service à ceux qui les surpassent -d’aage. Et à vray dire, c’est en ce temps qu’ils aydent plus à leurs -Peres & Meres, de leur travail, chasse et pesche, d’autant qu’ils ne -sont point encore mariez, & par consequent non obligez à nourrir une -femme: & c’est pourquoy leurs parens s’attristent beaucoup, quand ils -meurent en ces annees, leur donnans un nouveau nom en signe de douleur, -qui est _Ykounoumy-ouassou-remee seon_, c’est à dire le grand garson -mort, ou le grand garson mort en son adolescence. - -Le cinquiesme degré prend depuis 25. jusqu’à 40. ans, & celuy qui est en -ces annees proprement s’appelle _Aua_, vocable qui ne laisse pas d’estre -imposé generalement à tous les aages, ainsi comme est le nom d’homme -parmy nous: toutefois il doit estre particulier à cet aage, en tant -qu’alors l’homme est en sa force appellé par les Latins _vir, à -virtute_, & en François aage viril, pour la virilité, c’est-à-dire la -force qui est en l’homme en ce terme: de mesme ceste langue des Sauvages -use de ce mot _Aua_, duquel procede _Auaeté_, c’est-à-dire fort, -robuste, vaillant, furieux, pour signifier le 5. aage de leurs enfans. -En ce temps ils sont bons guerriers pour bien frapper, mais non pour -conduire. Ils recherchent les femmes en mariage en cette saison, lequel -n’est pas beaucoup difficile à faire: car le trousseau de la nouvelle -mariee ne consiste qu’en quelques courges que sa mere luy donne pour -commencer son mesnage, au lieu qu’en ces pais les meres fournissent les -vestements, linges, ornemens & pierreries à leurs filles. Les peres -donnent pour doüaire, aux marys qui espousent leurs filles, 30. ou 40. -buches coupees de mesure, qu’ils font porter en la chambre du nouveau -marié, pour faire le feu des nopces, & ce nouveau marié s’appelle non -plus, _Aua_, mais _Mendar-amo_. Quoy que ce jeune homme soit marié, & la -jeune femme semblablement, cela n’oste ny afranchit de l’obligation -naturelle, d’assister leurs parents, ains demeurent tousjours obligez de -leur subvenir, & ayder à faire leurs jardinages. C’est une remonstrance -que j’entendy faire en ma loge, par la fille de _Iapy-Ouassou_, baptisée -& mariee en l’Eglise, à un autre Sauvage son mary aussi Chrestien, -lequel s’en allait à _Tapouitapere_, assister le R. Pere Arsene, pour -baptiser plusieurs Sauvages: Elle luy dit ainsi: Où veux-tu aller? Tu -sçais bien que les jardins de mon Pere sont à faire, & qu’il a faute de -vivres: Ne sçais tu pas qu’il m’a donnee à toy, à la charge que tu luy -ayderois & subviendrois en sa vieillesse? Si tu le veux abandonner je -m’en vay retourner chez luy. On la reprit sur ces derniers mots, luy -faisant recognoistre la foy, qu’elle avoit donnee, de jamais ne -l’abandonner, ou se separer de luy, quant au reste on la loüa fort: Et -pleust à Dieu que tous les enfans de la Chrestienté se mirassent en ce -lieu, apprenans la vraye intelligence de ces paroles formelles du -mariage, que l’homme & la femme quitteront leurs parens pour adherer -ensemble: car tant s’en faut que Dieu authorise l’ingratitude des enfans -mariez, pour ce disent-il, qu’ils ont d’autres enfans, ou sont prests -d’en avoir, ausquels il faut qu’ils pourvoient: qu’au contraire, Dieu -reprouve comme damnez, ceux qui abandonnent leurs parens, sans lesquels, -mettant la volonté de Dieu à part, ils ne seroient au monde, ny eux ny -leurs enfans; mais bien par ces paroles Dieu declare la grande union qui -doit estre d’esprit & de corps, entre l’homme & la femme par le mariage. - -Le 6. degré enferme en soy, les annees depuis 40. jusqu’à la mort, & ce -degré est le plus honorable de tous; c’est luy qui couronne de respect & -de majesté les braves soldats, & prudens Capitaines d’entr’eux: tout -ainsi que la saison de l’Aoust donne la cueillette des labeurs, & -recompence la patience du laboureur à supporter l’hyver, & le printemps, -sans estre aydé de sa terre, sur laquelle il a tant fait de tours & -retours avec la charruë, ainsi en est-il parmy les Sauvages, lesquels -estans parvenus à la saison d’anciens & vieillards sont honorez de tous -ceux qui sont leurs inferieurs en aage. Celuy qui est receu par la -course de ses annees en ce terme, est appellé _Thouyuaë_, c’est a dire -ancien & vieillard: Il n’est plus si assidu au travail comme les autres, -ains il travaille à son vouloir & à son aise, & plus pour servir -d’exemple à la jeunesse & suivre la coustume de leur Nation, que pour -autre necessité: il est escouté avec silence dans un _Carbet_: & parle -par mesure & gravement sans precipiter ses paroles, lesquelles il -accompagne de geste naïf, & explicant nettement ce qu’il veut dire, & le -sentiment avec lequel il prononce ces paroles. On luy respond doucement -& respectueusement, & les jeunes le regardent & escoutent attentivement, -quand il parle: s’il se trouve à la feste des _Kaouïnayes_, il est le -premier assis & servy le premier; & d’entre les filles qui versent le -vin, & le presentent aux invitez: les plus honorables le servent, telles -que sont les filles les plus proches de consanguinité à celuy qui faict -le convive. Parmy les danses qui se font là, ces anciens & vieillards -entonnent les chansons, & leur donnent la notte, commençans d’une voix -fort basse, mais grave, tousjours montant presque à la mesure de nostre -musique. Leurs femmes ont soin d’eux, leur lavent les pieds, leur -apprestent & apportent à manger, & s’il y a quelque difficulté en la -viande, poisson, ou escrevices de mer, pour estre aisement machees leurs -femmes les cassent, espluchent & accommodent. Quand quelqu’un d’eux -meurt, les vieillards luy rendent honneur, le pleurent comme les femmes, -& l’appellent _Thouy-uaë-pee-seon_. Il est vray que s’il est mort en -guerre, ils l’appellent d’un autre mot, qui est _marate-Kouapee-seon_, -c’est-à-dire, le vieillard mort au milieu des armes: ce qui ennoblit -autant les enfans d’iceluy & toute sa race, comme entre nous, quelque -vieil Colonel, qui toute sa vie n’a faict rien autre chose, que porter -les armes pour le service de son Roy & de sa patrie, meurt pour le -comble de son honneur les armes au poing, la face tournee vers les -ennemis, au milieu d’un furieux combat, chose qui n’est pas oubliee par -ses enfans, ains la tiennent pour le plus grand heritage qu’il leur peut -laisser & sçavent bien s’en servir, pour representer au Prince le bon -service de leur pere, & partant recompence deüe par le Prince aux -enfans. Ces Sauvages qui ne font cas d’aucune recompence humaine ains -seulement de l’honneur, recueillans & rassemblans toutes les passions de -leurs ames à ce seul but, ne peuvent autrement, qu’ils ne facent grande -estime des proüesses de leurs parens, & qu’ils ne soient estimez par les -autres pour le respect d’iceux. Ceux qui meurent en leur lict, ne -laissent pas d’estre honorez, chacun selon son merite, & est appelé -d’iceux _Theon-souyee seon_, c’est à dire, le bon vieillard mort en son -propre lict. - -Par ce discours vous pouvez voir, comme la nature seule nous apprend de -respecter les vieillards & anciens, les ayder & secourir & reprend -aigrement la temerité & presomption de la jeunesse de ce temps qui sans -prevoir l’advenir n’advisent pas qu’alors qu’ils deviendront vieux, il -leur sera rendu justement la mesme mesure qu’ils ont donnee estant -jeunes à leurs predecesseurs: car ils apprennent par exemple, leurs -enfans à leur rendre ceste ingratitude. - - - - -Que le mesme ordre & respect se garde entre les filles & les femmes. - -Chap. XXII. - - -Les traicts de la nature se trouvent entre ces Sauvages, tout ainsi que -les pierres precieuses se rencontrent dans les flancs d’une montagne: -car celuy qui estimeroit, que les diamans & autres joyaux fussent dans -leur lict naturel aussi clairs & estincelans, comme ils se voient -enchassez dans les bagues, seroit un fol: pour ce que ces riches pieces -sont enveloppees dans le limon, sans paroistre beaucoup, tellement que -plusieurs passent & repassent dessus, ignorans ce secret, sans les lever -de terre. - -La mesme chose se pratique en la conversation de ces pauvres Sauvages: -combien y en a-il, qui ont ignoré, & ignorent ce que j’ay rapporté icy, -& rapporteray, quoy qu’ils ayent longtemps conversé avec eux, faute -d’avoir penetré & remarqué la belle conduitte de la nature en ces gens -destituez de grace, ains ont passé par dessus ces pierres precieuses -sans en faire leur profit, traversant le tout en gros. - -Le mesme ordre des degrez d’aage, j’ay remarqué entre les filles & les -femmes, comme il est entre les hommes, sçavoir, que le premier degré -supposé commun aux masles & aux femelles sortans immediatement du ventre -de leurs meres, appellé du mot, _Peïtan_, ainsi qu’avons dit -suffisamment au chapitre precedent: le second degré suit, qui met -distinction d’aage, de sexe & de devoir: d’aage de fille à fille, de -sexe de fille à garçon & de devoir de la plus jeune à son aisnee. Ce -degré enclost dedans soy les sept premieres annees, & la fillette de ce -temps s’appelle _Kougnantin-myri_, c’est-à-dire la petite fillette. En -tout cet aage, elle demeure fixement avec sa mere, succeant le laict de -la mere plus d’un an davantage que les garçonnets, voire je diray bien -ceste verité, d’en avoir veu aagees de plus de six ans, teter encore -leurs meres, mangeant fort bien toute autre viande, parlant & courant -comme les autres. Au lieu que les garçonnets de cet aage portent des -arcs & fleches, ces fillettes s’amusent à contre-faire leurs meres en -fillant comme elles peuvent du coton, & traceant une espece de petit -lict, comme est la coustume des fillettes de cet aage à s’amuser à -quelques frivoles & legeres ouvrages, pestrissent la terre, -contrefaisant l’usage des plus experimentees à faire des vases & des -escuelles de terre. Il y a bien à dire de l’amour que portent les peres -& les meres à leurs petits enfans masles, ou fillettes; pour ce que tant -le pere que la mere batissent leur amour sur leur fils, & pour les -filles, cela leur est par accident, & ne sont point esloignees en ceste -suitte de nature, de nostre lumiere commune qui nous rend plus prisables -les fils que les filles, & non sans raison: car l’un conserve la souche, -& l’autre la met en pieces. - -Le troisiesme degré va depuis sept jusqu’à quinze, & la fille de cet -aage s’appelle _Kougnantin_, c’est à dire fille: c’est en cet aage -qu’elles perdent ordinairement par leurs foles phantasies, ce que ce -sexe a de plus cher, & sans quoy elles ne meritent d’estre estimees, ny -devant Dieu, ny devant les hommes: qu’on me pardonne, si je dy un mot, -que plusieurs de ce sexe en cet aage, ne sont pas plus sages par de çà, -quoy que l’honneur & la loy de Dieu, les devroit convier à l’immortalité -de la candeur, parce que ces pauvres jeunes filles barbares, ont un -erreur connaturel procedé de l’auteur de tout mal, qu’elles ne doivent -estre trouvees apres cet aage avec le signacle de leur pureté: Je n’en -diray pas d’avantage, pour n’offencer le Lecteur: il me suffit -d’ateindre & toucher le fil de mon discours. En ces annees elles -apprennent tous le devoir d’une femme, soit pour filer les cotons, pour -tistre les licts, pour travailler en estame, pour semer & planter les -jardins, pour faire les farines, composer les vins, & apprester les -viandes, gardent un grand silence, quand elles se trouvent en compagnie, -où il y a des hommes, & generalement elles parlent peu de cet aage, si -elles ne sont avec leurs semblables. - -Le 4. degré est depuis 15. ans jusqu’à 25. ans; lequel impose à la fille -de cet âge le nom de _Kougnanmoucou_, c’est-à-dire, une fille, ou femme -en sa grandeur & stature parfaicte, que nous disons en ces quartiers -fille à marier. Nous passerons souz silence l’abus qui se commet en ces -annees, par la tromperie que la coustume de leur Nation deceuë, leur a -imprimé pour loy dans leur esprit. Ce sont elles qui font tout le -mesnage de la maison, relevant de peine leurs meres, & ont la charge des -choses necessaires pour le vivre de la famille. Elles ne sont pas -longtemps sans estre demandees en mariage, si tant est que leurs parens -ne les reservent pour quelque François, afin d’avoir abondance de -marchandise, & en cas que cela ne soit, elles sont donnees en mariage, & -alors elles portent le nom de _Kougnanmoucou-poire_[92], c’est-à-dire, -femme mariee & en la force de son aage. Et dés ce temps elle suit son -mary, portant sur sa teste, & sur son dos apres luy, tant les ustenciles -necessaires, pour presenter à manger, que le mesme manger, & les vivres -qui sont de besoin par les chemins: tout ainsi que les mulets de par -deçà portent le bagage & les vivres des Seigneurs: Et en effect, puisque -je suis sur ce point je diray ce mot, que comme les Seigneurs de -l’Europe ambitieux de faire recognoistre à tout le monde leur grandeur, -taschent d’avoir le plus grand nombre de mulets qu’ils peuvent: ainsi -ces Sauvages sont extremement convoiteux d’avoir nombre de femmes pour -marcher apres eux, portans leur bagage: d’autant qu’entr’eux, ils sont -prisez & estimez selon le nombre des femmes qu’ils ont. - -Ces jeunes femmes devenuës grosses du faict de leurs maris, sont -appellees d’un mot particulier _Pouroua-bore_, c’est à dire, femme -enceinte, & nonobstant ceste grossesse, elles ne laissent de travailler, -jusqu’à l’heure de leur accouchement, comme si elles n’estoient point -empeschees. Elles deviennent fort grosses, à cause qu’elles rendent -leurs enfans assez grands & membrus. Plusieurs penseroient que ces -femmes en cet estat, auroient plus de curiosité de se couvrir, mais -c’est tout un avec les autres temps. Venuë qu’elle est au temps de ses -couches, si couches se doivent apeller: car elle ne garde pour tout cela -le lict, si elle n’est prevenuë de grandes douleurs, encore à lors -demeure-elle assize, environnee de ses voisines, lesquelles elle a -invitees, quelque peu auparavant, au sentiment & mouvement de son -fruict, de l’assister par ces paroles, _Chemen-boüirare-Kouritim_, -c’est-à-dire, je m’en vay incontinent accoucher, ou je suis preste à -present d’accoucher, lors le bruit court par les loges, que telle ou -telle s’en va accoucher, disans ces paroles avec le nom propre de la -femme qu’elles y conjoignent _Ymen-bouïrare_, qui signifie, une telle -est accouchee, ou s’en va accoucher. Le mary s’y trouve avec les -voisins, & si tant est que sa femme ait difficulté d’enfanter, il luy -presse le ventre, pour faire sortir l’enfant, sorty qu’il est, il se -couche pour faire la gesine au lieu de sa femme[93], qui s’employe à son -office coustumier, & lors toutes les femmes du village viennent le voir -& visiter couché en ce sien lict, le consolant sur la peine & douleur -qu’il a eu de faire cet enfant, & est traitté comme fort malade & bien -lassé, sans sortir du lict, au lieu que par deça les femmes gardent le -lict apres l’accouchement où elles sont visitees & traittees. - -Le cinquiesme degré enferme dans ses limites les annees de vingt-cinq à -quarante ans, auquel temps le femme reçoit toute sa force, ainsi que -l’homme; & partant est appellee du nom commun & general _Kougnan_, sans -autre addition, ce que nous dirions en François, une maistresse femme, -ou une femme en sa force. En ce terme les femmes Indiennes ont encore -quelques traicts de la beauté de leur jeunesse, neantmoins elles s’en -vont au declin le grand galot, & commencent à estre hideuses & sales, -leurs mamelles pendantes le long de leurs flancs, comme vous voyez par -deça aux levrettes & chiennes de chasse: ce qui apporte une horreur à la -veuë: quand elles sont jeunes, elles sont tout au contraire, portans les -mamelles fermes. Je ne veux m’amuser d’avantage à ceste matiere, apres -que j’auray dit, que la recompence dés ce monde donnee à la pureté, est -l’incorruption & integrité accompagnee de bonne odeur, fort bien -representee dans les sainctes lettres par la fleur de Lys, pur, entier & -odoriferant: _Sicut lilium inter spinas, sic amica mea inter filias._ - -Le sixiesme & dernier degré prend depuis quarante ans, jusqu’au reste de -la vie, & la femme de ce temps est nommee _Ouainuy_: dans ces annees, -elles ne laissent d’estre fœcondes à produire des enfans: Elles usent du -privilege de mere de famille: ce sont elles qui president à faire les -_Kaouins_, & toutes leurs autres manieres de brasseries: sont les -maistresses du _Carbet_, où se trouvent les femmes pour deviser: & quand -le pouvoir de manger les esclaves estoit encore entier, c’estoit leur -office de bien faire rostir le corps, recueuillir la gresse qui en -degoutoit, afin d’en faire le _Migan_, c’est-à-dire le potage, de faire -cuire les tripes & boyaux dans des grandes poëles de terre, y mesler la -farine, & les chous de leurs pays, puis mesuroient la portion d’un -chacun dans des escuelles de bois, qu’elles envoyoient à tous par les -jeunes filles. Ce sont elles qui commencent les pleurs & gemissemens sur -les deffuncts, & à la bien venuë de leurs amis. Elles enseignent aux -jeunes ce qu’elles ont appris. Elles sont plus corrompuës en paroles, & -plus effrontees que les filles & les jeunes femmes; & n’oserois dire ce -qui en est, & ce que j’en ay veu & recogneu. Bien vray est que j’en ay -veu & cogneu de fort bonnes, honnestes & charitables. - -Il y avoit au Fort S. Louïs deux bonnes vieilles femmes _Tabaiares_, qui -ne manquoient jamais de m’apporter de leurs petites commoditez, & quand -elles me les offroient, c’estoit en pleurant, & s’excusant de ne pouvoir -faire mieux. Je n’ay pas pourtant grande esperance de ces vieilles: Il -faut que le Païs s’en face quitte par la mort naturelle: quand elles -meurent elles ne sont pas beaucoup pleurees ny regrettees, ainsi les -Sauvages en sont bien aises pour en avoir de jeunes. Je me suis laissé -dire que les Sauvages, par opinion supersticieuse tiennent, que les -femmes ont bien de la peine, apres qu’elles sont mortes, de trouver le -lieu, où dansent leurs grands Peres, par delà les montagnes, & qu’une -bonne part demeure par les chemins si tant est que quelques unes s’y -arrivent. Elles deviennent fort sales, quand elles atteignent l’aage -decrepité, & y a ceste distinction entre les vieillards & les vieilles, -que les vieillards sont venerables, & representent une façon en eux, de -gravité & authorité; à l’opposite les vieilles de ces Païs sont -rechignees & ridees comme un parchemin mis au feu: nonobstant cela, -elles sont fort respectees, tant de leurs maris, que de leurs enfans & -specialement des filles & des jeunes femmes. - - - - -De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages. - -Chap. XXIII. - - -La consanguinité entre ces barbares, a autant d’eschelons & rameaux -comme la nostre, & se conserve de famille en famille, avec autant de -curiosité comme nous pourrions faire, excepté le poinct de Castimonie, -qui a de la peine parmy eux, sinon au premier eschelon, c’est-à-dire de -Pere à fille. Pour les sœurs, & les freres, ils ne se marient pas -ensemble, mais du reste de leurs affaires j’en doute, & non sans raison, -cela ne merite pas d’estre escrit. - -Le premier rameau sort du tronc de leurs Ayeuls ou grands Peres, qu’ils -appellent _Tamoin_[94], & soubs ce mot ils comprennent tous leurs -devanciers, voire depuis Noé, jusqu’au dernier de leurs Ayeuls; & c’est -chose estrange, comment ils se souviennent & racontent d’Ayeul en Ayeul, -leurs devanciers, veu que nous sommes bien en peine en l’Europe de -monter jusqu’au Tris-ayeul, que les familles ne se perdent deçà delà. - -Le second rameau pousse & sort du premier, & s’appelle _Touue_, -c’est-à-dire, Pere, & est celuy qui les engendre en vray & legitime -mariage, tel qu’il est pratiqué par delà: Car la Loy des bastards, est -autre que celle des legitimes, ainsi que nous dirons en son lieu. Ce -rameau paternel en produit un autre qui se nomme _Taïre_, c’est-à-dire, -fils, lequel rameau vient à se coupper, & fourcher en diverses branches, -ausquelles ils imposent ces noms _Chéircure_, c’est-à-dire, mon grand -frere, ou mon frere aisné, qui doit tenir la tige de la maison & de la -famille, & _Chèuboüire_, qui signifie mon petit frere, ou mon cadet, -auquel n’appartient de tenir la maison, sinon par la mort de son grand -frere. Arrivant qu’un de ces deux freres aye enfant; cet enfant, masle -ou femelle, doit appeller le frere de son Pere _Chétouteure_, -c’est-à-dire, mon oncle, & sa femme _Chèachè_, ma tante. Semblablement -si son Pere a des sœurs, il les appelle _Chèachè_, ma Tante, comme aussi -les marys de ses sœurs _Chètouteure_, mon Oncle. Les Oncles & les Tantes -appellent les enfans masles de leurs freres, ou sœurs _Chèyeure_, -c’est-à-dire, mon Nepveu, & les filles _Reindeure_, ou _Chereindeure_, -ma niepce. Les enfans descendus de deux freres, ou de frere, & de sœur, -ou bien de deux sœurs s’appellent ainsi. Les masles _Rieure_, ou -_Cherieure_ mon cousin, les femelles _Yetipere_, ou _Cheitipere_, ma -cousine. Quant à la descente du costé des femmes, la grand-mere fait le -1. Eschelon, soit du costé Paternel ou du costé Maternel, c’est à dire -la Mere du propre Pere, duquel on est descendu, ou la Mere de sa propre -Mere qui l’a engendré, & est appellee _Ariy_, ou _Cheariy_ ma -grand’mere. La propre mere faict le 2. Eschelon, nommee _Aï_, Mere, ou -_Cheaï_, ma Mere. La fille faict le 3. Eschelon, dite _Tagyre_, fille, -ou _Chéagyre_ ma fille. Le 4. Eschelon est de la sœur, appellee -_Teindure_, sœur, ou _Chéreindure_, ma sœur. La Tante faict le 5. -Eschelon, nommé _Yaché_, Tante, ou _Chèaché_, ma Tante. Le 6. Eschelon -est en la Niepce, appellee _Reindure_, ou _Chereindure_, ma Niepce, ou -ma petite sœur, qui est une forme de parler entr’elles. Le 7. Eschelon -est de la Cousine, nommee _Yetipere_, Cousine, ou _Cheytipere_, ma -Cousine; Somme voicy les rameaux de la consanguinité d’entre eux. - - -Pour les masles. - - Grand Pere. - Pere. - Fils. - Frere. - Oncle. - Neveu. - Cousin. - -Qu’ils appellent en leur langue - - _Chéramoin_, ou _Tamoin_. - _Touue_, ou _Chérou_. - _Tayre_, ou _Chéayre_. - _Chéircure_, ou _Chéubouïre_. - _Touteure_, on _Chétouteure_. - _Yeure_, ou _Chéyeure_. - _Rieure_, ou _Chérieure_. - - -Pour les femelles. - - Grand mere. - Mere. - Fille. - Sœur. - Tante. - Niepce. - Cousine. - -Qu’il appellent en leur langue - - _Ariy_, ou _Ché-Ariy_. - _Aï_, ou _Chéaï_. - _Tagyre_, ou _Chéagyre_. - _Theindeure_, ou _Chéreindeure_. - _Yaché_, ou _Chèaché_. - _Reindeure_, ou _Chéreindeure_. - _Yetipere_, ou _Ché-yetipere_. - -Outre ceste consanguinité, il s’en trouve deux autres contractees par -alliance, sçavoir, ou en donnant leur fille à quelqu’un, ou recevant une -fille pour femme de leur fils, ou bien secondement, en contractant -l’alliance d’hospitalité avec les François, quand specialement ils leur -donnent leur filles pour concubines. Ils appellent ceux à qui ils -donnent leurs filles _Taiuuen_, gendre, ou _Chéraiuuen_, mon gendre. Ils -imposent ce nom à la fille, qu’ils reçoivent pour femme à leur fils -_Taütateu_, bru, ou belle fille, _Chérautateu_, ma bru; ils appellent le -François, avec qui ils contractent l’alliance d’hospitalité, _Touassap_, -Compere, ou _Ché touassap_, mon Compere, & quelquefois _Chéaïre_, mon -fils, ou _Chéraiuuen_, mon gendre, & ce lors que le François retient sa -fille pour concubine.--Telle est donc ce rameau d’alliance. - - Gendre. - Bru. - Compere. - -Et en leur langue - - _Taiuuen_, ou _Ché-raiuuen_. - _Taütateu_, ou _Cheraütateu_. - _Touassap_, ou _Chetouassap_, ou bien _Ché-aïre_. - -Les bastards sont tous les enfans qu’ils ont hors le legitime mariage -pratiqué entr’eux, à leur mode, & entre ces bastards il y a un ordre: ou -bien ils sont sortis d’un _Tapinambos_ & _Tapinambose_, & cestuy est le -premier Eschelon: ou d’une Indienne _Tapinambose_ & d’un François, & -c’est le second rameau: ou d’un _Tapinambos_ & d’une Esclave, & c’est le -troisiesme Eschelon, ou d’une Indienne _Tapinambose_, et d’un serviteur -Esclave, & c’est le quatriesme rameau: ou d’une servante Esclave, & d’un -François, c’est le dernier Eschelon. - -Telle est donc ceste ligne de bastards. - - D’un _Tapinambos_ avec une _Tapinambose_. - D’une Indienne _Tapinambose_ & d’un François. - D’un _Tapinambos_ & d’une Esclave. - D’une Indienne _Tapinambose_ & d’un serviteur Esclave. - D’une servante Esclave & d’un François. - -Ces Bastards sont appelez en leur langue - - _Marap_, ou _Ché-marap_. - -Et les Bastards des François, - - _Mulâtres_. - -Les loix de ces bastards sont diverses, selon la diversité de leurs -descentes: & auparavant que je les touche, il faut poser la regle -generale qu’ils observoient vers les bastards, qui est, que quand... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -ils l’appellent _Toreuüe_, c’est à dire gaillard, _Cheroreuuë_, je suis -joyeux, gaillard: celuy qui est plaisant, & a le mot à dire, -_aron-ayue_. - -Leurs salutations, demandes, & responces, quand ils se trouvent par -ensemble, sont si douces que rien plus: d’autant qu’ils les prononcent -avec un accent assez long, fort doux, & attrayant, specialement les -femmes & les filles; & pour ce que je sçay, que cela apportera une -consolation au Lecteur: j’ay mis cy dessoubs la forme & maniere -ordinaire de leur pourparler, qui est telle[95]. - -Le matin quand ils se levent, ils se disent. - - Bon jour. _Tyen-de-Koem._ - Et à vous aussi. _Nein Tyen-de-Koem._ - -Le soir quand ils reviennent du travail, & qu’ils se separent, ils se -disent. - - Bon soir. _Tyen de Karouq._ - Et à vous aussi. _Nein Tyen de Karouq._ - -Quand la nuict est fermee, & qu’ils veulent aller coucher, ils disent -l’un à l’autre. - - Bonne nuict. _Tyen-de-petom._ - Et à vous aussi. _Nein-Tyen-de-petom._ - -S’ils voient quelqu’un venir à eux, ou passer aupres d’eux, ou s’ils se -rencontrent en chemin, souvent ils s’arrestent un peu, & -s’entre-demandent avec une parole & un visage familier. - - D’où venez vous? _Mamo souï pereiou?_ - Où allez-vous? _Mamo peresso?_ - -Lors ils respondent & disent d’où ils viennent, & où ils vont, & c’est -ordinairement l’une de ces choses suivantes, ausquelles toute leur vie & -exercice est appliquee, à sçavoir, ou pescher en la mer, aller dans le -bois, couper des arbres, visiter leurs jardins, planter leurs racines, -cueillir leurs fruicts, arracher leurs naveaux, aller à la chasse, se -promener çà & là, visiter les villages, & les loges l’un de l’autre par -ainsi ils respondent, - - Je viens de la mer. _Paranam-souï-Kaiout._ - Je viens de pescher. _Pira-rekie-souï-Kaiout._ - Je viens du bois. _Kaa-souï-Kaiout._ - Je viens de couper du bois. _Ybouïra monosoc._ - ou bien _Ybouïra mondoc._ - Je viens du jardin. _Ko-souï-Kaiout._ - Je viens de jardiner. _Ko-pirarouer-Kaiout._ - Je viens de bescher & planter. _Maëtum arouere._ - Je viens de cueillir des - fruicts. _Vuapoo-arouere-Kaiout._ - Je viens de la chasse. _Kaaue-arouere-Kaiout._ - Je viens de me promener. _Mosou-arouere-Kaiout._ - Je viens d’un tel village. _Taaue-souï-Kaiout._ - Je viens de voir un tel. _Ahere-piac-souï-Kaiout._ - Je viens de mon logis. _Cheroe-souï_, ou bien, - _Cheretan-souï_. - A Dieu, je m’en vay. _Ne in cheaiourco._ - A Dieu, nous en allons. _Ne in oro iourco._ - -Que si quelqu’un de leurs voisins les va trouver en leur loge, ou s’ils -le voient en peine, cherchant çà & là quelque chose luy demandent, - - Que cherchez-vous? _Maëperese-Kar?_ - Que demandez-vous? _Marapereico?_ - -Alors ils disent ce qu’ils cherchent, & ce qu’ils demandent fort -librement; Pour exemple, - - Je demande à manger. _Ageroure deué-cheremyouran ressé._ - Je demande de la farine. _Ageroure ouï ressé._ - Je demande de la chair. _Ageroure soo ressé._ - Je demande du poisson. _Ageroure pyra ressé._ - Je demande de l’eau. _Ageroure v. ressé._ - Je demande du feu. _Ageroure tata cheué._ - Je demande un couteau. _Ageroure xè._ - Une hache. _Iu._ - -S’ils voient quelqu’un tout pensif en soy-mesme, ils luy demandent ce -qu’il a, à quoy il pense. - - Que pensez-vous? _Mara-péde-ie mongueta?_ - -Il respond. - - Je ne pense à rien. _Ai Kogné._ - Je pense à quelque chose. _Maerssé-Kaien-arico._ - Je pense à vous. _Deressé Kaien-arico._ - -Si davanture quelques-uns devisent ensemble, ils sont fort curieux de -sçavoir ce qu’ils disent, & ainsi ils viennent doucement les trouver, & -leur demandent. - - Que dites vous? _Mara-erepe?_ ou bien, _Mara-erepipo?_ - Que disiez vous ensemble? _Mara-peïe-peïooupé._ - -Ils respondent, - - Nous parlions de nos affaires. _Ore-rei-Koran Koïo-mongueta._ - Nous parlions de vous. _Deressé Koïa-mongueta._ - -C’est ainsi qu’ils passent leur vie doucement les uns avec les autres en -toute familiarité, selon que vous pouvez recognoistre par ce discours. - - - - -Des humeurs incompatibles avec les Sauvages. - -Chap. XXV. - - -Socrate avoit coustume de dire, que tout ainsi que le vin aspre, & rude -est de mauvaise digestion, difficile, & mal plaisant à boire, ainsi les -humeurs rudes, aspres & facheuses, sont mal propres pour converser avec -les hommes. Et Plutarque escrit que, comme le son aigre des chauderons & -pots cassez, mettent les Tygres en colere, de telle façon qu’ils se -jettent à corps perdu, sur ceux qui viennent leur chanter aux oreilles -ces motets si importuns & desagreables, aussi sont les mauvaises -complexions & humeurs, parmy les societez des hommes. Nous avons -recogneu la pratique de cecy estre fondee en la nature, considerant -combien ces Sauvages fuyent les humeurs agrestes & complexions austeres. - -Ils hayssent sur toutes choses, quand ils voyent un des leurs agacer son -voisin, ce qu’ils appellent en leur langue, _Moïaron_, ou bien quand ils -voyent qu’ils debattent par ensemble de paroles, ce qu’ils nomment -_Oroacap_: quand ils trouvent de semblables humeurs, ils les fuyent, & -ce gardent le plus qu’ils peuvent, de tomber en debat avec iceux: voire -ils font bien d’avantage, car ils advertissent les François, leurs -Comperes, de n’aller rien demander chez ces personnes là. Si d’aventure -ils ont des femmes qui soient de telle complexion, ils en sont fort -empeschez, & ne se font pas beaucoup tirer l’oreille, pour s’en défaire, -ou leur permettre qu’elles aillent là, où elles voudront se pourvoir. Il -y a à _Iuniparan_ dans l’Isle, un Hermaphrodite, qui en l’exterieur -paroist plus femme qu’homme: car il porte le visage & la voix de femme, -les cheveux non rudes, ains flexibles & longs, comme ceux des femmes, -nonobstant il est marié, & a des enfans, mais il est d’un naturel si -facheux qu’il est contraint de demeurer seul, pour ce que les autres -Sauvages du village, ont crainte de debattre de paroles avec luy. J’ay -veu toute une famille changer de village, seulement pour eviter le -voisinage d’un Sauvage, subject à ces mauvaises humeurs. - -Ils se mocquent, & méprisent l’homme qui s’amuse aux agacemens, & -paroles de sa femme, quand elle est de mauvaise complexion. Il arriva, -pendant que j’estois en ces cartiers, qu’un Sauvage s’ennuya de -supporter les facheuses humeurs de sa femme, tellement que prenant un -baston de sa main droicte, & de sa gauche les cheveux de sa femme, il -voulut experimenter, si cette huyle & baume n’adouciroit point l’aigreur -de son mal: mais il fut bien estonné, que le feu se mist en la playe, -tellement que le mal en devint plus grand: Car à la veuë des voisins -cette femme sceut bien s’échapper de ses mains, & prenant semblablement -un baston, elle voulut faire le mesme service à son mary, & apres -s’estre gressez l’un l’autre avec la risee des regardans, ils -demeurerent aussi grand maistre l’un que l’autre, sinon que le mary fut -depuis la fable, & le discours universel, tant des grands, que des -petits. Et les anciens disoient en leurs _Carbets_: qu’avoit-il affaire -de s’arrester à sa femme, puis qu’il la cognoissoit telle. - -Je les ay vu quitter & abandonner leur marchandise à celuy à qui ils -l’avoient venduë, & ce pour eviter la dispute de paroles qu’il leur -faisoit: Pourtant vous remarquerez, qu’ils n’ont que, Oüi, & Non, quand -ils traictent par ensemble, ou avec les François, sans jamais -barguigner. Plusieurs autres exemples pourroient estre apportez icy -touchant cette matiere, mais ceux-ci suffisent. - -Ils apprehendent merveilleusement les gens coleres qu’ils nomment -_Poromotare-vim_, & s’entr’advertissent quand ils sont en colere, -disans, _Chèporomotare-vim_, je suis en colere, & lors personne ne dit -mot, ains on l’addoucit tant que l’on peut: ce qu’ils appellent -_Mogerecoap_, c’est à dire, adoucir un autre. _Aïmogerecoap_, j’adoucis -celuy qui est en colere. - -J’ay pris garde par plusieurs fois, que quand ils voyoient un François -en colere, ils estoient comme hors d’eux-mesmes, changeans de couleur en -face, & se retiroient arriere de sa voye, disans l’un à l’autre, _Ymari -touroussou_. Il est grandement en colere, il est grandement fasché: -_Ché-assequeié-seta_, il me fait grand peur. - -Il arriva que deux ou trois de nostre equipage se laissoient emporter à -la colere assez souvent, dans les villages, où ils estoient: Les -principaux du lieu sceurent fort bien se venir plaindre au Fort Sainct -Loüis, & prier qu’on leur ostast ces François d’avec eux & qu’ils -vinssent demeurer au Fort, par ce, disoient-ils, que cela nous faict -peur & specialement à nos enfans: ce que l’on fist. - -Si le debat des paroles, & la colere leur est facheuse, beaucoup plus le -sont les debats en effect, quand quelques uns d’entr’eux tombent en -querelle, ce qui est fort rare, & viennent à s’entre-battre, qu’ils -appellent _Ionoupan_, entre-battre, & encore davantage quand ils -s’entre-blessent, ce qu’ils nomment _Ioüapichap_, entre-blesser, & le -pis est, quand apres s’estre bien entre-battus, ils viennent en despit -l’un de l’autre, à brusler leurs loges: ce qu’ils signifient par ce mot -_Iouapic_, entre-brusler: car alors chacun s’en sent, & pas un n’oseroit -se mettre en devoir de les empescher: car voicy comment ils font; Ils se -retirent chacun à leur costé, et prenant une poignee de branches de -palme seiche, l’allument, la portent à la couverture de leur mesme -costé, disant à un chacun, sauve qui pourra son costé, pour moy j’ay mis -le feu au mien, personne ne m’en pouvoit empescher, & ainsi en peu -d’heure, tout le village est bruslé, & si personne ne luy en dict rien: -Plusieurs fois cela fust arrivé en l’Isle, n’eust esté la crainte, -qu’ils avoient des François. - -Ils haissent semblablement d’estre injuriez, soit homme, soit femme, -mesme celles qui font profession de servir au public ne veulent qu’on -les appelle _Pataqueres_, putains: & me souvient qu’une Indienne -Esclave, ayant eu un enfant d’un François, quelques autres luy -reprocherent qu’elle estoit putain, elle se fascha fort, & dist, que si -desormais on l’appelloit plus _Pataquere_, qu’elle tueroit cet enfant, -ou l’enterreroit tout vif: ils appellent l’injure, _Courap_. - -Il ne se faut pas estonner, si ces Sauvages fuyent de telle façon la -colere & ses effects, puisque cette passion repugne immediatement au -naturel de l’homme, & le faict devenir totalement brute, ainsi que dict -Sainct Basile le Grand, en l’Homelie 10. qu’il a faict de l’ire: -_Hominem penitus in feram converti_, que la colere change l’homme -totalement en une furieuse beste: & Sainct Gregoire de Nysse, en -l’Oraison 2. de la beatitude, compare la colere à ces vieilles sorcieres -du Paganisme ancien, qui par enchantemens transmuoient & changeoient en -la forme de diverses bestes furieuses, maintenant en Sanglier, une -autrefois en Panthere: La colere faict chose pareille: Et Sainct -Gregoire le Grand, au livre cinquiesme de ses Morales, chap. trentiesme -dict, que le cerveau du colere, est le trou où s’engendrent les Viperes: -_Cogitationes iracundi vipereæ sunt generationis_. Platon n’enseignoit -autre remede à ses escoliers contre cette passion, sinon qu’ils -contemplassent vivement les gestes & les paroles d’un homme colere, ou -bien quand eux-mesmes seroient tombez en colere, qu’ils allassent -vistement se considerer dans un miroir. Ce n’est donc point chose tant -nouvelle, ny si hors de propos si ces Sauvages craignent, se tirent à -part quand ils voyent un homme en colere specialement un François: Car -comme dict le Proverbe Chap. vingt sept. _Impetum concitati spiritus -ferre quis poterit?_ Moins aussi est-ce chose difficile à croire, qu’en -dépit l’un de l’autre, si daventure ils sont tombez en debat, ils -bruslent leurs loges, puis qu’aux Proverbes 26. il est dict, _sicut -carbones ad prunas, & ligna ad ignem_, que les charbons sur le brasier, -& le bois sur le feu, ainsi le debat de paroles à l’homme naturellement -colere, _sic homo iracundus suscitat rixas_, & en l’Ecclesiastique 28. -_secundum ligna sylvæ, sic ignis exardescit_: Telle qu’est la quantité -du bois, telle est la force du feu, parlant de la colere. - - - - -De l’Oeconomie des Sauvages. - -Chap. XXVI. - - -Pitacus disoit, ainsi que rapporte Strobee de luy, que cette famille est -bien ordonnee, quand deux choses concurrent, sçavoir, qu’il n’y aye -aucune superfluité, soit au vivre, soit au mesnage, & pareillement qu’il -n’y aye aucune disette de ces choses: Et Ciceron rapporte du grand -Caton, lequel interrogé quel mesnage luy sembloit le meilleur: c’est, -respondit-il, où l’on donne competamment à manger, le vestir, & que le -travail y soit chery. Il me semble que ces sentences soient plustost -dites pour les Sauvages, & gens qui vivent frugalement, que pour aucune -autre condition de personnes. Sainct Thomas definissant l’Oeconomie, -conclud que ce n’est autre chose, qu’une bonne conduitte domestique, -tendante à cette fin, que la famille soit accommodée de vivres, & autres -choses necessaires, & specialement, que parmy cette famille soit -entretenuë une bonne intelligence, chacun s’aquittant de ce à quoy il -est employé. Monstrons cecy estre enseigné aux Sauvages, par la pure -Nature, & non par aucune autre science aquise. - -Les villages sont partis en quatre loges: sur lesquelles toutes commande -un _Mourouuichaue_, pour le temporel, & un _Pagy Ouassou_, c’est à dire -un Sorcier pour les maladies & enchanteries[96]: Chaque loge a son -Principal. Ces quatres Principaux respondent au Principal de tout le -village; & luy avec les maistres Principaux des autres villages, -respondent au Souverain Principal de toute la Province. Chaque - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - - - - -Du soin que les Sauvages ont de leurs corps. - -Chap. XXVIII. - - -Platon appelloit la forme du corps, un privilege de Nature, & Crates le -Philosophe, un Royaume Solitaire. Ces deux sentences meriteroient un -discours long & ample: si nous traittions autre chose qu’une histoire, -laquelle demande un stile concis, sans aucune superfluité de paroles, ou -de digressions faictes mal à propos: partant nous appliquerons le dire -de ces deux Philosophes à nostre subject, pour faire voir que la Nature -ayant dénié, par un si long temps, aux corps des Indiens les vestemens, -les a recompensez d’un singulier privilege, les formant beaux & bien -faicts, encore que les meres n’y prennent aucune peine: ains les levent -& manient, comme elles feroient un morceau de bois. Ce que dit Crates, -leur convient tres-bien, d’appeller ceste forme corporelle, un Royaume -solitaire & desert: car tout ainsi que les animaux du desert, croissent -& s’embellissent extremement bien, pendant qu’ils demeurent en leur -Royaume deserté, c’est à dire en leur liberté connative: Et à l’oposite, -s’ils sont pris des hommes, & amenez en la demeure domestique des Rois & -Princes de la Terre, pour estre veuz & montrez, ainsi qu’un spectacle -nouveau, vous les voyez incontinent se descharner, se desplaire, & -perdre l’appetit d’engendrer & conserver leur espece, & cecy non pour -autre occasion que pour avoir perdu la liberté de ce Royaume solitaire. -Pareillement ce que la Nature a osté d’un costé à ces Sauvages, à -sçavoir les vivres bien apprestez, les potions bien friandes, les habits -pompeux, les licts molets, & les superbes maisons & palais, elle les a -recompencez d’un autre part, en leur donnant une pleine liberté, comme -aux oyseaux de l’air, & aux bestes des forests, sans estre molestez des -mangeries & plaideries de par deçà, qui n’est pas une des moindres -afflictions d’entre les autres, qui balancent les commoditez que nous -pensons avoir en ce monde Ancien. Et si le Diable par permission de -Dieu, pour en tirer un bien, qui est leur salut, ne se fut mis à -traverser ces Barbares, leur suscitant nouvelles discordes, à ce qu’ils -se tuassent & mangeassent les uns les autres: il n’y a point de doute -qu’ils ne fussent les plus heureux hommes de la Terre, à cause de ceste -franchise & liberté connaturelle, laquelle assaisonne si bien les -viandes qu’ils ont, qu’elles tournent en nourriture parfaicte & salubre, -d’où procede immediatement la belle forme de leurs corps. - -Je ne fais qu’attendre l’objection pour y respondre; qu’on a veu de ces -gens sales, laids comme marpaux. Je dy que ce n’est pas au visage, où il -faut remarquer la forme & beauté d’un homme: c’est de quoy Demosthene se -moquoit, quand les Ambassadeurs d’Athenes furent de retour de leur -Ambassade au Roy Philippe de Macedoine, lesquelles loüoient la beauté du -visage de ce Roy: non, non, dit Demosthene, ce n’est pas un subject -digne de loüange en un homme, que la beauté de son visage, qu’il a -commun avec les Courtisanes: mais bien en la stature du corps, -proportion des membres, & phisionomie de grandeur & de noblesse: Et -c’est ce que je traitte, que la Nature a donné pour l’ordinaire, un -corps bien faict, bien proportionné, & d’une stature convenable, -specialement aux _Tapinambos_: Et quant à ce qu’ils gastent leurs -visages par incisions, ouvertures, & fanfares de peintures & ossemens, -cela provient, comme j’ay dit cy dessus, de l’opinion qu’ils ont d’estre -estimez plus vaillans. - -Ils sont fort soigneux de tenir leurs corps nets de toute ordure: ils se -lavent fort souvent tout le corps, & ne se passe jour, qu’ils ne jettent -sur eux, force eau, & se frotent avec les mains de tous costez, & en -toutes les parts, pour oster la poudre & autres ordures. Les femmes ne -manquent point de se peigner souvent: Ils craignent fort d’amaigrir, -qu’ils appellent en leur langue, _Angäiuare_, & s’en plaignent devant -leurs semblables, disans, _Ché Angäiuare_, je suis maigre, & chacun en a -compassion, specialement quand il arrive qu’ils font quelque voyage, -pendant lequel, il faut qu’ils jeusnent & travaillent: lors qu’ils sont -de retour, & que leurs joües semblent estre abatuës, chacun les pleure & -plaint, disant _Deangäiuare seta_, helas! que tu es maigre, tu n’a plus -que les os. - -Ce point estoit l’unique cause, pour laquelle nous ne pouvions garder -avec nous les jeunes enfans baptisez: par ce que les meres avoient si -grande peur, qu’ils n’emmaigrissent avec les François, pour la croyance -qu’elles avoient que les François estoient en disette, qu’elles ne -permettoient à leurs maris d’amener ces petits enfans quant & eux, pour -voir les Peres, & les Chapelles de Dieu, qu’à toute force, en chargeant -tres-estroittement aux maris de les ramener avec eux, & toutes les fois -qu’elles pensoient à ces enfans, elles fondoient en larmes, & -s’atristoient infiniment. - -J’avois retenu un jeune enfant de _Tapuitapere_ faict Chrestien & nommé -Michel, lequel sçavoit extremement bien & en bons termes la doctrine -Chrestienne, afin qu’il l’apprist aux Esclaves que j’avois. Il demeura -quelques mois avec moy, mais il ne me fut jamais possible de le garder -davantage, à cause de l’importunité qu’en faisoit sa mere, & la douleur -qu’elle monstroit avoir par ses pleurs & lamentations continuelles, de -sorte que son pere vint expres le querir, & luy ayant dit que sa mere le -regardoit en pitié (c’est une phrase de parler entr’eux, pour montrer -leur compassion vers autruy) il me vint demander congé de s’en -retourner, avec un regret pourtant de me quiter, & en pleuroit de -douleur (tant ces jeunes enfans caressent les Peres & se plaisent avec -eux) alleguant que sa mere devenoit maigre de tristesse, à cause de son -absence, & l’opinion qu’elle avoit de luy, qu’il emmaigriroit avec moy, -neantmoins qu’il ne manqueroit point de raconter à sa mere la bonne -chere que je luy faisois, à ce qu’elle luy permist de retourner vers -nous. - -Un de nos Esclaves avoit faict quelque faute, pour laquelle il merita -d’avoir le fouët, quand il vit que c’estoit au faict & au prendre, il -pria qu’on eust esgard à ce qu’il estoit maigre, & qu’on ne frappast si -vivement son corps, ainsi que s’il eust esté gras; par ce, disoit-il, -que la graisse sert de couverture aux os, soustient les coups, & -empesche que la douleur ne vienne jusqu’à eux: Si vous frappez fort, -vous me romprez les veines qui ne sont couvertes que de la peau, (il -disoit cela pour ce qu’il estoit naturellement maigre). - -Or pour s’engraisser, ils s’assemblent quantité d’Indiens, s’embarquent -dans un grand Canot, se munissent de farine, portent nombre de fleches, -menent leurs Chiens, & s’en vont en terre ferme, où ils tuent autant de -venaison qu’ils veulent, soit Cerfs, Biches, Sangliers, Vaches-Braves, -_Tatous_, soit une infinité d’oyseaux, & demeurans là, tant que leur -farine dure, ils s’engraissent, en mangeant leur saoul de ces viandes, -puis retournans en l’Isle, apportent avec eux force venaison boucanee. - -_Le Bresil_ revenu de la guerre de _Para_ en l’Isle, s’estimant maigre, -demanda congé au Sieur de la Ravardiere d’aller en terre ferme, & de -mener avec luy quelques François fort maigres pour les engraisser, ce -qui luy fut accordé: & allant assés avant dans la grande terre, ils -abondoient en toute sorte de venaison, mais parmy ce bon-heur, un -mal-heur leur arriva: c’est que la farine leur manqua tellement, qu’ils -furent contraincts de manger le cœur des palmes, en guise de pain, avec -leurs viandes: ce qui faschoit bien les François, qui ne s’accommodent -gueres volontiers à ce genre de pain de Palmiers, & avoient grand -regret, que la feste n’estoit entiere, voyans tant de chair devant eux, -& n’avoient moyen d’en manger, à cause que le pain & le sel leur -manquoit. Il me semble qu’il leur estoit arrivé ce qui advint à Midas -affamé d’or, quand sa femme luy fist presenter sur la table force -viandes, mais toutes d’or, ou bien ce que l’on feint de Tentale, qui au -milieu des eaux mouroit de soif: Chose pareille leur arriva car ils -emmaigrirent plus qu’ils n’engraisserent, & ce par leur faute, n’ayans -porté de la farine, autant qu’il en falloit. - -Les François imitent en ce poinct les Sauvages, & sont bien receus -d’iceux: Car les François qui demeurent au Fort, demandent congé d’aller -par les villages, faire une promenade & bonne chere. Les Sauvages, qui -sçavent cela, vont à la chasse, & donnent (moyennant quelques -marchandises) à ces promeneurs deux ou trois bons repas, apres lesquels, -il faut gaigner pays, autrement vous n’aurez que du commun, à quoy les -François sont stilez, si bien qu’apres avoir faict deux ou trois bons -repas en un village, ils sautent en l’autre, & par ainsi faisans le tour -de l’Isle, ou de la Province de _Tapoüitapere_ & _Comma_, ils reprennent -leur force, & se consolent. Les François qui sont logez par Comperage en -ces villages, ne sont pas trop aises de telles promenades: d’autant que -s’il y a quelque chose de bon alors, ce n’est pas pour eux, ains pour -les Passans: le naturel du Sauvage estant de donner tout le meilleur -qu’ils ont aux survenans pour deux ou trois repas, apres lesquels vous -n’avez que le commun & l’ordinaire. Admirez, je vous prie, en passant, -le grand amour de Dieu vers les hommes, lequel a imprimé naturellement -la charité du prochain; Car que pourroient faire mieux les Chrestiens, -voire les Religieux les plus reformez, sinon que la charité des Sauvages -est purement naturelle, sans pouvoir meriter la gloire, & la charité des -Chrestiens est sur-naturelle, & espere la récompense en la vie -eternelle. - -Ce soin de leurs Corps est ménagé par plusieurs autres façons de faire, -comme sont celles-cy: Ils ont tousjours l’herbe de _Petun_ en la bouche, -la fumee de laquelle ils attirent par la bouche, & le rendent par les -narines, afin de vuider les humiditez du Cerveau, & en avalent, pour -nettoyer l’estomach de cruditez, lesquelles ils font sortir par -eructations. Ils n’ont pas si tost achevé de manger qu’ils prennent leur -_Petun_, comme ils font aussi du grand matin, à la sortie du lit, & -avant de se coucher. Mais à propos du _Petun_, il est bon que je -rapporte icy l’opinion supersticieuse qu’ils ont de cette herbe, & de sa -fumee. Ils croyent que cette fumee les rend diserts, de bon jugement & -eloquens en parole, tellement que jamais ils ne commencent une harangue -qu’ils n’en ayent pris. Et me semble que leur opinion n’est point tant -supersticieuse, qu’elle n’aye quelque raison naturelle; car je l’ay -experimenté moy mesme, que cette fumee esclaircit l’entendement, -dissipant les vapeurs, qui possedent l’organe du Cerveau, & affermit la -voix, en ce qu’elle desseiche les humiditez & crachats de la bouche, qui -se rencontrent à la sortie de la veine vocale tellement que la langue en -est bien plus libre à faire sa fonction: La verité de cecy est bien -aisee à experimenter, pourveu qu’on en prenne avec modestie, & au temps -convenable: Car l’abondance & continuation n’en est pas, à mon advis, -trop bonne & salubre à ceux qui vivent de boissons & viandes chaudes; -mais à ceux qui sont humides & froids de cerveau & d’estomach, la prise -de ceste fumee ne leur peut estre que saine; Et c’est une autre raison, -pourquoy les Sauvages qui habitent sous cette zone tres-humide, & qui -pour l’ordinaire ne boivent que de l’eau, prennent continuellement de -ceste fumee, à sçavoir pour descharger leur Cerveau des humiditez & -froidures, & l’estomach de cruditez: ce que font semblablement les -Matelots & les gens habitans sur le rivage de la mer. Ce _Petun_ aussi -ayans trempé 24. heures dans du vin blanc, opere de grands effects pour -nettoyer le corps de ses infections. On ne prend seulement que le vin. -Ils ont aussi une autre opinion que la fumee qu’ils avalent du _Petun_, -les tient gaillards & joyeux contre la tristesse & melancolie qui leur -peut survenir. Je vous le feray voir par exemples, outre ce que j’en ay -peu apprendre par leurs discours. Un Sauvage supplicié à la bouche du -Canon, (duquel je parleray au Traicté du Spirituel) auparavant que de -s’acheminer au supplice, il demanda un cofin de _Petun_, disant, que -l’on me donne la derniere consolation de cette vie, par laquelle je -puisse fortement & joyeusement rendre l’Ame: & de faict si tost qu’on -luy eu donné ce _Petun_, il s’en alloit joyeux, & chantant à la mort; & -quand ses semblables l’attacherent à la bouche du Canon, il les pria de -ne luy lier le bras droict si bas & si court qu’il n’eust moyen de -porter en sa bouche son cofin de Petun, tellement que la balle du Canon -ayant divisé le corps en deux, une partie portée dans la mer, & l’autre -tombee au bas du rocher, à laquelle le bras droict estoit joint, on -trouva encore dans la main droicte le cofin de _Petun_. - -Les Sauvages jugez à mort, selon la coustume du pays, ne vont jamais au -lieu où ils doivent estre assommez, qu’on ne leur donne le _Petun_, ny -mesme les Sauvages, quelque maladie qu’ils ayent, ne laissent ce regime. -Les Sorciers du pays ne servent de cette herbe au service des Diables, -mais nous n’en parleront point à present, si la memoire me le permet, ce -sera pour une autre fois. - -Ils ont une autre façon de faire, pour conserver leurs Corps en santé; -C’est qu’ils mangent souvent & peu à la fois, pour l’ordinaire, & ce -apres qu’ils ont mangé, lavent soigneusement la bouche & si entre les -repas ils ont soif, ils boivent à demy leur saoul, & gargarisent -tres-bien la bouche, pour addoucir l’ardeur du Palais. Font bien cuire -les viandes & n’en mangent point de cuites à demy: sont beaucoup plus -soigneux en ce poinct que les François. Ils se frottent d’huyles de -Palmes, de _Rocon_ & de _Iunipape_[97], qui sont choses qui les tiennent -en bonne disposition: Je m’asseurre que ceux qui liront cecy, & auront -tant soit peu de cognoissance de la disposition du corps humain, & du -regime necessaire pour l’entretenir, jugeront que la Nature donne à ces -gens, ce que la science & l’experience donne à ceux de par deçà. - - - - -De quelques indispositions naturelles, ausquelles les Sauvages sont -subjects; Et quels noms ils donnent aux membres du corps. - -Chap. XXIX. - - -La verité est, que les Sauvages sont gratifiez de la Nature d’une bonne -santé & disposition parfaicte & gaillarde: & rarement se trouvent -entr’eux des Corps maleficiez & monstrueux: Nonobstant il s’en trouve, -mais un entre cent. - -D’aveugles tout à faict je n’en ay point veu, & toutesfois ils en ont, -qu’ils appellent _Thessa-vm_, aveugle, _Cheressa-vm_, Je suis aveugle, & -_Ressa-vm_, tu es aveugle. Une chose ay je bien veu, que quelques uns -avoient la veuë fort courte, specialement les vieux, & notamment les -femmes, voire c’est chose comme ordinaire, que les femmes passé 30. ans, -ayent la veuë fort courte & debile, en sorte qu’elles ne peuvent plus -voir à tirer des pieds les _Thons_, ou vers[98], ains il faut que ce -soit des jeunes garsons ou jeunes filles. A ce propos un Capitaine -François, qui n’estoit pas de nostre equipage, & ne se tourmente pas -beaucoup pour croire une divinité, disoit que le Pape n’avoit point de -puissance sur la mer, puisque Dieu avoit dit à Sainct Pierre, que sa -puissance s’estendoit seulement sur la terre: Par ainsi tous ceux qui -passent de ces pays icy au delà de la mer, ne sont pas obligez aux -ordonnances de l’Eglise de deçà, ains librement, entre autres choses -pouvoient prendre une jeune fille pour concubine, puisque la necessité -requiert qu’elles tirent & ostent des pieds des François ceste vermine. -Je dy cecy pour faire voir combien ces pays sont dangereux aux ames qui -tournent le tout en venin. - -J’ay veu des borgnes entr’eux (qu’ils appellent _Thessaue_) mais en -petit nombre, & des bigles appellez _Thessauen_, bigle, _Cheressauen_, -je suis bigle, _Deressauen_, tu es bigle. Il s’y trouve des begues -nommez _Guingayue_, begue, _Chegningayue_, je suis begue. Les enfans -sont fort chassieux, & les vieillards aussi, qu’ils nomment -_Thessaou-vm_, chassieux, _Cheressaou-vm_, je suis chassieux. -_Deressaou-vm_, tu es chassieux, & cecy provient de la grande humidité -du pays, qui domine plus sur les corps des petits enfans & des -vieillards, à cause de la foiblesse de la chaleur naturelle qui est en -ces corps des jeunes & vieux, que non pas sur les autres corps qui -possedent une chaleur naturelle, forte & robuste. Il s’en trouve de -chauves, assez peu pourtant, & sont appellez _Apterep_, chauve, -_Chéapterep_, je suis chauve: & l’occasion pourquoy on ne voit là tant -d’hommes chauves qu’icy: est que generalement leurs cheveux sont nourris -d’une forte & aduste nourriture, tellement qu’ils ont les cheveux forts, -roides & droicts. - -Ils ont peu de boiteux appellez _Parin_, peu de manchots, nommez -_Iuuasuc_, peu de muets dits, _Gneen-eum_. De gouteux ils en ont qu’ils -appellent _Karouarebore_, & les goutes _Karouare_. Il s’y trouve une -espece de galleux qui viennent de race, changent de peau tous les ans, & -diriez à les voir, qu’ils sont malades de Sainct Main, & neantmoins ne -sentent aucun mal, & sont fort sains, on les appelle tant eux que les -autres galleux, _Kourouuebore_, & la galle _Kourouue_, je suis galleux, -_Ché-courouue_. Il y a des camus comme icy, nommez _Timbep_: Je suis -camus, _Chétimbep_: Tu es camus, _Detimbep_, il est camus _Ytinbep_. - -Il n’y a partie au corps, à laquelle ces Sauvages n’ayent donné un nom -special & particulier. Ils appellent l’Ame _An_, mon Ame, _ché-An_, ton -Ame, _Dean_: nos Ames, _Orean_, vos Ames, _Pean_, leurs Ames, _Yan_: & -cecy tant que l’ame demeure enfermee dans le corps: car ils appellent -d’un autre nom l’ame separee du corps, sçavoir, _Angoüere_. - - La Teste. _Acan._ - Ma Teste. _Cheacan._ - Crasse. _Kua._ - Cheveux. _Aue._ - Mes cheveux. _Cheaue._ - Cervelle. _Apoutouon._ - Front. _Suua._ - Paupiere. _Taupepyre._ - Face. _Tova._ - Ma face. _Cherova._ - Ta face. _Derova._ - Sa face. _Sova._ - L’œil. _Tessa._ - Larmes. _Thessau._ - Mon œil. _Cheressa._ - Maille en l’œil. _Tessaton._ - J’ay une maille en l’œil. _Cheressaton._ - Cligner les yeux. _Sapoumi._ - Je cligne les yeux. _Assapoumi._ - L’ouye. _Apoüissa._ - Oüir. _Sendup._ - J’entends. _Assendup._ - Oreille. _Nemby._ - Mon oreille. _Chénemby._ - Nez. _Tin._ - Morve. _Embouue._ - Se moucher. _Yembouue._ - Narine. _Apoin-ouare._ - Palais de la bouche. _Konguire._ - Bouche. _Giourou._ - Levre d’en haut. _Apouan._ - Levre d’em bas. _Teube._ - Gosier. _Yasseok._ - Cracher. _Gneumon._ - Je crache. _Aouendeumon._ - Tu craches. _Eveouendeumon._ - Salive. _Thenduc._ - Langue. _Apeckon._ - Ma langue. _Ché-ape kon._ - Parler. _Gneem._ - Je parle. _Aïgneem._ - Un beau parleur. _Gneemporam._ - Haleine. _Pouïtou._ - Les dents. _Taïm._ - J’ay mal aux dents. _Chéraiuassu._ - Ma dent. _Cheraïm._ - Ta dent. _Deraïm._ - Sa dent. _Saïm._ - Dent macheliere. _Taiuue._ - Macher. _Chouou._ - Je mache. _Achouou._ - Joüe. _Tovape._ - Baiser. _Geouroupoüitare._ - Je baise. _Aigeouroupoüitare._ - Jouflu. _Tovape-Ouassou._ - Menton _Tendeuua._ - Barbe _Tendeuua-aue._ - Barbu _Tendeuuaaue-rekouare._ - Chignon du col _Aioure._ - Col _Aiouripouï._ - Estrangler par le col _Ioubouïc._ - Poitrine _Potia._ - Espaules _Atiue._ - Bras _Iuua._ - Coude _Tenuvangan._ - Poignet _Papouë._ - Paume de la main _Popouïtare._ - Main _Po._ - Ma main _Chépo._ - Main droicte _Ekatoua._ - Main gauche _Assou._ - Doigts _Pouan._ - Ungle _Pouampé._ - Mon ongle _Chépouampé._ - Mammelle _Cam._ - Cœur _Gnaen._ - Veines _Taiuc._ - Le sang _Toubouï._ - La rate _Perep._ - Boyaux _Thyepouy._ - Foye _Pouya._ - Fiel _Pouya-oupiare._ - Panse _Thuye-ouassou._ - Ventre _Theïc._ - Nombril _Pourouan._ - Le dos _Atoucoupé._ - Les reins _Pouïasoo._ - Costé _Ké._ - Mon costé _Ché-ké._ - Coste _ArouKan._ - Ma coste _Ché-arouKan._ - Hanche _Tenambouik._ - Matrice _Acaïa._ - Roignons _Pere Ketin._ - Les fesses _Tevire._ - Jarret _Anangoüire._ - Cuisses _Ouue._ - Genoüil _Tenupouian._ - Jambes _Touma._ - Pied _Pouï._ - Le talon du pied _Pouïta._ - La plante du pied _Pouipouïtare._ - Orteil _Puissan._ - Le corps _Tétè._ - Mon corps _Chéreté._ - Peau _Pyre._ - Sueur _Thue._ - Graisse _Kaue._ - Os _Cam._ - Mes os _Chécam._ - Moële _Camapoutouon._ - - - - -De quelques maladies particulieres à ces Païs des Indes, & de leurs -remedes. - -Chap. XXX. - - -La Genese nous apprend, suivant l’explication des Docteurs, que Dieu -avoit donné à l’homme une espece d’arbre, pour se servir de son fruict, -en guise de Theriaque à tous maux. Ce mesme Dieu tousjours bon, qui ayme -ses Creatures, tant soient-elles chetives & esloignees de luy, prevoioit -que ceste infortunee generation des Sauvages seroit par une longue -suitte d’annees vagabonde & nuë parmy ces forests spatieuses du Bresil: -& pourtant il leur a voulu donner en general plusieurs sortes d’arbres & -d’herbes, dont ils se servent en leurs blessures & maladies. - -Car il faut que vous croyez que ces Pays sont autant fournis d’arbres -medicinaux, de gommes salutaires, & d’herbes souveraines, qu’aucun qui -soit soubs la voute des Cieux, le temps le fera cognoistre[99], & -l’industrie de ceux qui s’appliqueront à en faire la recherche. - -J’ay veu de l’escorce d’un certain arbre, laquelle sentoit tout ainsi -que le Mastic, qui croist aux Jardins de l’Europe, & les Sauvages disent -que ceste escorce sert à toute maladie, & en usent: Davantage ils -tiennent que toutes les bestes des forests, se sentans ou frappees ou -malades, courent à cet arbre pour avoir guerison: & pour cette cause -rarement peut on trouver un de ces Arbres qui aye l’escorce entiere, -parce que les bestes & animaux du pays la viennent ronger. - -Il y a une espece de gomme blanche, qui croist dans les fueilles des -Arbres, en sorte que vous diriez à les voir, qu’elles soient émaillees -d’argent, & ceste gomme est infiniment bonne pour toutes sortes de -playes. Il y a une autre espece de gomme blanche, si souveraine à -nettoyer les playes, ou à attirer à soy l’apostume & l’ordure enclose -dans la chair, qu’en vingt quatre heures elle faict son effect, -nettoyant entierement la playe. Je l’ay veu experimenter sur un garçon -François que j’avois avecques moy, lequel avoit les pieds & les jambes -tellement gastees & apostumees par les vers de ce pays là, que nous -estions en crainte qu’il perdist totalement les jambes: chose si -horrible à voir, que je ne puis l’exprimer par paroles, & neantmoins luy -ayant faict appliquer sur les pieds & sur les jambes des emplastres de -cette gomme, le lendemain il estoit aussi sain, que s’il n’eust eu rien -auparavant, la gomme de ces emplastres ayant premierement tué tous les -vers qui estoient en nombre infiny: Secondement, elle les avoit tirez -par force de dedans la chair bien avant, où ils estoient attachez, & se -les estoit colez, tellement que vous voyez sur l’emplastre tous ces vers -attachez par la teste. Tiercement, elle avoit nettoyé les playes si bien -qu’il n’y restoit aucune sanie, ains vous voyez la chair toute vive & -vermeille. Je laisse à part tout le reste tant des gommes que des -baumes, que d’un million d’herbes que l’on peut tirer par l’alembic, -pour en avoir l’esprit & l’essence, afin que j’entre en mon subject, qui -est de parler de certaines maladies qui regnent en ces pays là, & du -remede d’icelles: non pas que le pays de soy soit maladif & fascheux, -ains au contraire, c’est un air fort bon & sain, specialement depuis le -moys de Juin, jusques au moys de Janvier: durant ce temps les Brises, -c’est à dire, les vents de l’Est, ou de l’Orient souflent incessamment, -purgeant le pays de ses grosses vapeurs, & par ainsi les Sauvages sont -rarement malades: Et à vray dire, pour l’ordinaire ils n’ont qu’une -maladie de laquelle ils meurent. Les François sont plus subjects à estre -malades, ainsi que l’experience me l’a faict cognoistre & à plusieurs -autres: mais en verité je croy que cela nous est plus arrivé de disette -& misere qu’il nous a falu endurer en ces commencemens que d’autre -cause; & par ainsi que les François estant un peu accommodez, comme ils -commençoient de l’estre quand je partis de l’Isle; je n’estime pas -qu’ils tombent en ces inconveniens & infirmitez, & par consequent -personne ne se doit faire peur à soy-mesme, tenant pour ferme & asseuré -qu’il ne souffrira jamais la centiesme partie du mal que nous avons -enduré. - -La premiere de leurs maladies, s’appelle en leur langue _Pian_, qui -vient du mot de _Pé_, c’est-à-dire, chemin, ou si vous voulez, du mot du -pied: pour ce que ceste maladie accidentellement se prend du crachat, ou -de la sanie espanchee sur la terre, sur laquelle on marche, & commence -tousjours soubs les orteils du pied, de la grandeur d’un liard, de -couleur noirastre; & ceste tache est appellee par les Indiens Aïpïan, -c’est à dire, la _Mere Pian_[100]: parce que d’elle procedent toutes les -autres playes & apostumes, que ceste mal-heureuse maladie faict -universellement sur le corps, à la façon d’une herbe ou arbrisseau, qui -sortant de cette _Mere Pian_, comme de sa racine, va tousjours -croissant, & s’elevant en haut, jette çà & là par le corps, ses -branches, fueilles & bourgeons, qui remplit interieurement & couvre -exterieurement ce corps miserable de plusieurs douleurs extremes & de -putrefaction nompareille, de laquelle plusieurs meurent: Elle dure deux -ans ou environ. Si c’est un François qui a ceste maladie, il faut de -necessité qu’il soit guery parfaictement devant qu’il retourne en -France; autrement il sera contraint de retourner au Bresil pour se faire -guerir: car tous les remedes du monde appliquez à ceste maladie, hors du -Bresil, n’y peuvent rien, sinon la Rheubarbe commune, qui guerit tous -nos maux, sçavoir la mort. J’ay dit comme ceste maladie arrive -accidentellement: disons à present son origine & la source ordinaire & -naturelle, afin que les François qui iront en ces quartiers là prennent -garde à eux. - -Ceste maladie donc vient aux François, comme le mal de Naples, par -l’excez & hantise des filles Indiennes, tellement que ceux qui s’en -veulent garantir, il faut, ou qu’ils vivent chastement, ou qu’ils menent -leurs femmes, ou qu’ils espousent les Indiennes Chrestiennes: car le -mariage est un seur contre-poison pour ce venin, voire mesme le mariage -naturel entre les Indiens, lesquels ne l’ont point, quant au gros, s’il -ne l’ont gagné par excez autre part, quand au petit, chacun l’a une fois -en sa vie; ainsi qu’en l’Europe, la grosse & petite verole. Or ceste -grosse _Pian_ excede & en douleur & en saleté, sans aucune comparaison, -le mal de Naples; & à bon droict: Car le peché que commettent les -François en ces pays là avec les Indiennes, merite dés ceste vie -punition, en tant qu’ils nous ravissent ces pauvres ames Indiennes -d’entre les mains, lesquelles viendroient à la fontaine de salut: si ces -fournaises de lubricité ne les en destournoient par leurs mauvais -exemples. Que ceux qui sont coupables de ce peché, pensent quel conte -ils doivent rendre à Dieu, pour avoir esté cause de la perte & damnation -de ces pauvres ames Indiennes. Que si la vie eternelle est promise à -ceux qui seront cause du salut d’autruy quel loyer esperent ceux, qui -pour satisfaire à leur brutalité, sont occasion de faire mespriser à ces -pauvres innocentes, & leur salut & la predication de l’Evangile? - -Le remede principal pour ceste maladie, est la patience & le temps: les -sueurs y servent beaucoup, & l’alegent fort & accourcissent le temps, -comme font aussi les dietes & le regime de vivre. L’experience a faict -recognoistre que la viande plus propre à ces malades, est la chair du -poisson nommé _Rechien_ (duquel les hommes sains ne mangent jamais, -s’ils ne vouloient vomir jusqu’au sang, & tomber en de grandes maladies) -boüillie avec des herbes fortes & ameres, qui se trouvent en ces -pays-là: Par ainsi ils payent bien le moment d’un plaisir par un million -de douleurs, & ce qui seroit poison aux sains, leur est une viande -salubre, mais de mauvais goust. C’est l’ordinaire de ce rusé Apoticaire -Sathan, de froter le bord de la coupe avec la douceur du sucre ou du -miel, pour faire avaller tout d’une volte le poison, qui par apres -déchire les entrailles de rage & de douleur: Je veux dire qu’il presente -au pecheur le plaisir, mais non la peine du plaisir, & bientost le -pauvre mal-heureux experimente que le plaisir passe vistement, mais la -douleur dure éternellement. - -Nous avons experimenté une autre maladie en ces pays là, tant le Sieur -de la Ravardiere qu’autres François, mais moy sur tous, qui provient de -grosses fievres quartes, tierces & erratiques, lesquelles apres avoir -bien miné le corps, se resolvent en de grands maux de reins & coliques -insupportables, accompagnez de vomissemens continuels, & tousjours -atenuans le corps, refroidisent & resserrent l’estomach, par une -continuelle fluxion du Cerveau, laquelle s’espand par les bras, cuisses -& jambes, & les rend perclus: si bien que vous demeurez comme une statuë -ou pierre immobile. Il me semble que c’est la maladie, de laquelle plus -souvent les Sauvages meurent venant etiques & perclus de leurs membres. - -Les remedes à ceste maladie sont, de boire le moins d’eau que l’on peut, -parce que la saveur des eaux de ce pays là, avec l’alteration causee de -sa chaleur, faict que l’on en boit excessivement, & ainsi l’estomach -perd sa chaleur, & acquiert une grande crudité & foiblesse, d’où il se -reserre & remplit de pituité & autres humeurs corrompuës: à present -qu’il y a de la biere, j’espere que ces maladies ne seront pas -frequentes, & n’arriveront à l’excez où je les ay veuës, & en porte les -marques. Le vin & l’eau de vie sont fort necessaires pour rechauffer ces -estomachs: Par ainsi je conseille ceux qui iront en ces pays là, de -garder soigneusement pour leur necessité leur vin & leur eau de vie, & -non pas les prodiguer en bonne santé dans une desbauche, puisque la -biere de ce pays là faicte de bon mil, est plus savoureuse & salubre à -cause de la chaleur continuelle, que n’est pas le vin ou l’eau de vie. - -Les bons potages sont l’unique remede, & nourriture de ces malades, -lesquels on faict de volaille & d’œufs, qui sont en grande abondance en -ces quartiers là. - -Les autres maladies sont, catarres & mal de dents fort violents, à cause -de l’humidité nocturne de ceste Zone Torride: Ainsi qu’a tres-bien -remarqué Acosta Jesuite, en son Histoire des Indes, où le Lecteur aura -recours: parce que je ne veux rien dire de ce qu’un autre a dit ou -escrit, au moins que je sache. Ceste humidité de la nuict est si forte, -qu’elle cause la roüille sur les espees, mousquets, couteaux, serpes & -haches, qu’elle les mange & devore, si l’on n’est bien soigneux de les -conserver: Et les fluxions du cerveau sont si froides, que descendant à -la racine des dents, elles les pourrissent & font tomber. - -Les remedes singuliers à ces inconveniens sont l’aplication des -cauteres, sur le col & les bras, & se bien couvrir la teste quand la -nuict est venuë. - -Tous les ans il court une maladie des yeux, de laquelle peu sont exempts -specialement les François, elle n’est pas de duree, c’est seulement pour -huict jours ou environ: mais le mal est si vehement que c’est plustost -rage que mal: & si on n’y met remede, on est en danger de ne voir que la -moitié du mauvais temps. Le remede en est facile: c’est que l’on prend -un peu de vitriol qu’on faict fondre dans une phiole de verre pleine -d’eau claire, laquelle on coule sur les yeux entierement & fixement -ouverts, & se faut garder de toucher à ses yeux, ains il les faut tenir -couverts, & n’aller au vent ny au Soleil, autrement le mal se redouble, -parce que ceste maladie estant causee d’une fluxion chaude & -accrimoneuse, si vous frotez vos yeux, ou allez au vent ou au Soleil, -vous irritez vostre mal. - - - - -De la Mort et funerailles des Indiens. - -Chap. XXXI. - - -Jacob espousa les deux sœurs, Lya & Rachel: ce passage est diversement -expliqué par les Peres & Docteurs: Je prendray seulement celuy qui -convient à l’histoire: c’est que Dieu a deux filles, la Nature & la -Grace, qu’il donne pour Espouses à ses Esleus: la Nature est chassieuse, -mais fœconde comme Lya: la Grace surpasse toute beauté mais resserree -comme Rachel: Toutes deux sont sœurs, & au regard de leurs visages vous -les recognoissez pour telles, & semblablement leurs enfans pour -germains, discernant d’avec eux les lignees estrangeres: Je veux dire -qu’en un point & ceremonie, nous recognoissons facilement la vraye -Religion & les heritiers d’icelle, sçavoir est, en la ceremonie du -dernier honneur que l’on faict à ses parens: veu que c’est chose si -naturellement gravee dans le fond de l’Ame des Nations les plus -Barbares, qui rend un argument du tout demonstratif, que ceux là sont en -la vraye voye qui font estat de leurs morts & deffuncts: Et à l’opposite -que ceux là sont non seulement en la voye des Gentils, mais en la voye -du tout contraire à l’instinct purement naturel: suivant en ce cas les -brutes & animaux, de ne tenir aucun conte de leurs amis trespassez, -specialement pour la meilleure partie du composé qui est l’Ame. - -C’est la malediction que donne Job chap. 18. _Memoria illius pereat de -terra, & non celebretur nomen ejus in plateis_: que sa memoire soit -perie de terre, & que son nom ne soit pas celebré par les ruës. Ce que -Symmachus explicant dit: _Non erit nomen ejus in faciem fori_, que son -nom ne parviendra jusqu’au barreau des Senateurs, & plus clairement -Policronius, _Nec in amicorum versabitur memoria_: que la memoire de -telles gens n’aura pas seulement place entre ses amis: grande -malediction, puisque les peuples les plus sauvages du monde universel, -qui sont les habitans du Bresil, n’apprehendent rien plus que de mourir, -non pleurez ny lamentez, c’est-à-dire, qu’ils soient privez des pleurs, -des lamentations & d’autres ceremonies, quoyque superstitieuses, de -leurs parens en leur mort. - -Ces Sauvages atenuez de maladie, depuis qu’ils sont jugez à mort par -leurs parens, on leur demande ce qu’ils desirent de manger avant que de -mourir, & aussi tost il leur est trouvé: combien que leurs repas -ordinaires, tandis que la maladie dure, ne soient autres, que de la -farine de _Manioch_, & du _Ionker_, c’est-à-dire du poivre d’Inde, meslé -avec le sel: croyans que par ceste disette, ils recouvreront leur -pristine santé, qui est un grand abus entr’eux: car j’ay veu moy-mesme -un homme & une femme de la nation des _Tabaiares_, qui n’avoient que les -os & la peau, & à nostre jugement ils ne pouvoient vivre encore deux -jours, (& toutesfois pour cet effet, les baptisans apres l’avoir requis) -que leur ayant faict prendre de bons boüillons, ils eschaperent pour -ceste fois la mort. - -Baste comme ils sont aux abois de la mort, tous les parens s’assemblent, -& generalement tous leurs concitoyens qui environnent le lict du -moribond, les parens tenans le lieu le plus proche du lict, & apres eux -les vieillards & les vieilles & ainsi d’aage en aage, personne ne dit -mot, seulement ils regardent le mourant attentivement, debondant de -leurs yeux des larmes continuelles, & aussi tost que la pauvre creature -a rendu son esprit, vous entendez des hurlemens, cris & lamentations -composez d’une musique si diverse de voix fortes, aiguës, basses, -enfantines & autres, qu’il est impossible que le cœur n’en soit -attendry: quoy que vous reputiez toutes ces douleurs & pleurs sortir -d’un cœur purement naturel, sans autre consideration du bien ou du mal, -que peut encourir cet esprit sorty du corps mort. - -Apres que ce corps est bien pleuré le Principal de la loge ou du -village, ou le Principal des Amis faict une grande harangue pleine -d’emotion, se frappant souvent la poitrine & les cuisses, & en icelle il -raconte les gestes & hauts faits du mort, disant à la fin de sa -Harangue: y a-il quelqu’un qui se plaigne de luy? N’a-t-il pas faict en -sa vie ce qu’un fort & vaillant doit faire? Je dis cecy pour m’y estre -trouvé trois ou quatre fois; & alors il me souvenoit de ce que j’avois -autrefois leu & remarqué dans Polibe, livre six, & dans Diodore -Sicilien, livre second, Chapitre trois, que les Anciens Romains avoient -ceste coustume de faire porter les defuncts en la Place Publique, & lors -le Fils aisné de la maison, ou le principal heritier au defaut d’enfans -masles & aagez, montoit sur un Theatre, déchifrant toutes les loüanges -qu’il pouvoit du mort, son Parent, puis conjuroit toute l’assemblee -d’accuser, s’ils pouvoient, le defunct, afin d’y respondre, & faire que -tous accompagnassent son Corps au Sepulchre. - -Revenons à nos Sauvages: ces pleurs & harangues estant faictes, on prend -le Corps que l’on emplume par la teste, & par les bras, les uns luy -vestent des casaques, & luy donnent un chappeau, s’il en a, on luy -apporte des cosins de Petun[102], son Arc, ses Fleches, ses Haches, & -ses Serpes, du Feu, de l’Eau, de la Farine, de la Chair, ou du Poisson, -& la marchandise qu’il aymoit le plus, tandis qu’il vivoit: Alors on va -faire sa fosse creuse & ronde en forme d’un puits, convenablement large: -là il est apporté & assis sur ses talons, selon la coustume qu’ils ont -de s’asseoir, ils le devalent doucement au fond[101], arrangeants autour -de luy la farine, l’eau, la chair ou le poisson, & ce à sa main droicte, -afin qu’il en puisse prendre commodément: De l’autre costé ils mettent -ses Haches, Serpes, Arcs & Fleches. Puis faisans un petit trou à costé, -ils y posent le feu avec des copeaux bien secs, de peur qu’il ne -s’esteigne, & tout prenans congé de luy, le prient, de faire leurs -recommandations à leurs Peres, grands Peres, Parens & Amis qui dansent -par delà les montagnes des Andes, là où ils croyent tous aller apres -leur mort: Quelques uns luy donnent pour porter en present à leurs amis -quelques marchandises; en fin chacun l’exhortant de prendre bon courage -de faire son voyage ils l’advertissent de plusieurs choses: -Premierement, de ne point laisser esteindre son feu. Secondement, de ne -passer par le pays des ennemis. Troisiesmement de n’oublier ses Serpes & -ses Haches quand il aura dormy en un lieu: & lors ils le couvrent -doucement de terre & demeurans par quelque espace de temps sur la fosse, -ils pleurent profondement, luy disant Adieu: Les femmes reviennent -souvent, & de nuict & de jour, pleurer sur sa fosse, luy demandans s’il -n’est point encore party. - -Je diray à ce propos trois Histoires fort plaisantes. La premiere: c’est -qu’ils avoient enterré un bon vieillard environ à cinquante pas de ma -loge: Ces vieilles me rompoient jour & nuit la teste: Je m’advisay d’un -expedient pour me mettre en repos, c’est que je fis cacher deux jeunes -garsons François que j’avois avec moy, derriere un buisson à trois pas -de la fosse, & sur le milieu du chemin, par où ces vieilles devoient -passer. J’y fy cacher deux Esclaves, ausquels j’avois donné le mot, ce -qu’ils devoient dire & qu’ils devoient faire: la nuict venuë, je les -envoyay chacun en son embuscade, au bout d’un quart d’heure les vieilles -s’en vont de compagnie sur la fosse, & commencent à hurler, aussi tost -mes François contrefont _Geropari_, Dieu sçait si ces vieilles ne -trouverent pas leurs jambes pour gaigner au pied: mais elles furent bien -estonnees qu’elles trouverent devant elles la seconde embuscade, & deux -autres _Geroparis_, contrefaits, qui les firent arrester plus mortes que -vives, s’escrians horriblement passans plusieurs brossailles & buissons -pour gaigner leur loge: Là arrivees elles mettent tout le monde en -esmeute, faisans fermer les entrees de la loge, de peur que _Geropari_ -n’entrast: Je n’estois pas loin de là, qui prenois le plaisir de cette -Comedie & m’en trouvay fort bien: Car elles ne me rompirent plus la -teste. - -La seconde Histoire est d’un Sauvage mort & enterré sur le chemin de -nostre lieu de Sainct François au Fort S. Loüis. Ce Sauvage avoit esté -baptisé avant que mourir, & neantmoins sans y avoir pensé, & à nostre -desceu, ils l’enterrerent en ce lieu là selon les ceremonies cy dessus -descrites. J’en fus un peu fasché, & m’en plaignis: mais on ne sçavoit -sur qui jetter la faute, joint qu’il y avoit desja trois ou quatre jours -qu’il estoit enterré: En ce temps là passant par le chemin, je trouvay -sa femme qui revenoit des jardins, assise sur la fosse pleurant -amerement, & avoit espanché sur ceste fosse plusieurs espies de Mil: Je -m’arrestay, & luy demanday que c’est qu’elle faisoit là. Elle me fit -responce, Je demande à mon Mary s’il n’est pas encore party: Car j’ay -peur qu’on luy aye trop lié les jambes & les bras quand il fut enterré, -& si on ne luy a point donné de couteau: Il n’a seulement que sa Serpe & -sa Hache, & je luy apporte ce Mil, afin que s’il a mangé ce qu’on luy a -donné, il le prenne & s’en aille. Je la fy sortir hors de là, luy -remonstrant, comme je peus, son ignorance & superstition. - -La troisiesme Histoire fut d’un petit enfant, environ de deux ans, -malade du flux de ventre, que je baptisay avant de mourir, qui ne fut -pas longtemps, car deux heures apres son Baptesme on me vint dire qu’il -estoit trespassé. Je m’y en allay avec le Sieur de Pesieux & autres -François, afin de le faire ensevelir dans un linceul de coton: Nous le -trouvasmes environné de vieilles, qui faisoient un tintamare de leurs -pleurs & cris, capables de fendre une teste d’acier, & de plus ce pauvre -petit corps enfantin chargé de rassades, c’est à dire grains de verre -que leur portent les François, dont il font grand estat, & de plusieurs -os de Limaçons Marins, qui sont leurs atours & paremens des grandes -Festes; Jamais il ne nous fut possible de gaigner cela sur ces vieilles, -d’oster ce mesnage de dessus luy, mais il falut l’ensevelir tel qu’il -estoit, puis un François le prenant sur un aiz, l’apporta apres moy -suivy des François, à la façon des funerailles que nous faisons en -l’Europe: Nous vinsmes en la Chapelle de Sainct Loüis au Fort, où le -corps reposa tandis que je disois les Oraisons ordonnees de l’Eglise à -cet effet. - -Nos vieilles nous suivirent de prez, & estans arrivees à la porte de -l’Eglise, n’osans passer outre, commencerent à entonner une Musique si -haute & si forte, que nous ne nous entendions pas l’un l’autre dans -l’Eglise: toutefois on les fist taire, & prenans le corps nous -l’allasmes enterrer au Cimetiere joignant la Chappelle. Ces vieilles se -glissoient parmy les François qui entouroient la fosse, apportans les -unes du feu, les autres de l’eau, les autres de la farine, & le reste -dit cy dessus, pour mettre aux costez de cest enfant pour s’en servir en -son chemin, ce que je fy jetter au loin devant elles, leur faisant -remonstrer leur folie par le Truchement: ainsi elles s’en retournerent -en leur loge pleurer leur saoul. - - - - -Du retour en l’Isle du sieur de la Ravardiere, & de quelques Principaux -qui le suivirent. - -Chap. XXXII. - - -Le Sieur de Pesieux à la venuë de la Barque Portuguaise ne manqua point -d’escrire & dépescher un Canot, pour aller trouver le Sieur de la -Ravardiere & luy manifester l’estat auquel nous estions, attendans un -siege prochain: mais le Canot fut plus de trois mois à trouver le dit -Sieur, lequel ayant appris ces nouvelles, se dépescha autant qu’il peut, -de venir en l’Isle, s’exposant à plusieurs dangers, qui sont en ces -mers: mais sa diligence ne nous eust pas beaucoup servi: Car en ces 4. -mois qu’il y eut entre le temps que nous attendions le siege & sa venuë, -nous eussions vaincu ou esté vaincus. - -Cette rupture du voyage des Amazones fist grand tort à la Colonie: parce -qu’on eust cueilly & amassé une grande quantité de marchandises, le long -de ces rivieres, bien plus peuplees de Sauvages de diverses Nations, que -ne sont pas l’_Isle_, Tapoüitapere, _Comma_ & les _Caïtez_[103]: Et qui -plus est, ces Peuples là sont plus debonnaires que ceux-cy, & mieux -fournis de coton & autres danrees: Davantage ils sont plus pauvres & -diseteux de Haches, Serpes, Couteaux, & Habits par consequent pour peu -de chose on eust eu beaucoup de leurs richesses. - -Un autre detriment que receut la Colonie des François en cette -interruption de voyage, fut que beaucoup de Nations estoient resoluës de -s’approcher de l’Isle, habiter les Pays circonvoisins, & les cultiver, & -fussent venus avec ledict Sieur au retour des Amazones: Mais ce bruit -des Portuguais leur fist suspendre la resolution qu’ils en avoient -prise, attendans dans l’issuë de cet affaire. - -Le Sieur de la Ravardiere estant venu, on poursuivit hastivement -d’achever les Forts des advenuës de l’Isle, on y porta du Canon, & posa -garnison. Quelques jours apres il fut suivy de plusieurs gens de guerre -Sauvages, qui vindrent en l’Isle, & entre les autres la _Grand-Raye_ des -_Caïetez_, Sauvage estimé entr’eux, & tenu pour valeureux & de bon -conseil, pour le respect duquel ses semblables font beaucoup, voire s’il -faut dire, le suivent & embrassent son opinion entierement. Ce qui sert -fort aux François en ces Pays là: car il retient tous les Sauvages au -service & à la devotion de nos gens. - -Un peu auparavant qu’on allast aux Amazones, quelques meschans garnemens -firent courir un bruict dans les _Caïetez_ & _Para_, que les François -s’en alloient les prendre captifs, soubs umbre d’aller aux Amazones: Ce -bruict esmeut tellement ces Peuples, qu’ils estoient prests de quitter -leurs habitations, pour s’enfuyr autre part, mais par les Harangues que -leur fit la _Grand-Raye_, ces gens effrayez sans subject furent -r’asseurez, ce Sauvage leur disant tout le bien qu’il peut des François. - -Il accompagna, luy, sa femme, & quelques siens parens une Barque envoyee -de l’Isle en _Para_, pour traicter des Marchandises du Pays, où on avoit -trouvé plusieurs choses precieuses: Mais le mal-heur voulut, qu’estant -partie de là pour retourner en l’Isle, sa trop pesante charge l’enfonça -dans la mer, environ à deux lieuës de terre; Chacun mesprisant les -richesses, se depoüilla, qui prenant une écoutille du vaisseau, un autre -quelque aiz, d’autres se mirent dans le bateau, mais la _Grand-Raye_ -ayant patience que tous prissent le moyen de se sauver: enfin luy & sa -femme avec un Truchement François se mirent tous les derniers à la nage, -encourageant l’une & l’autre par ces paroles: La mort est envieuse, -voyez comme elle nous jette ses vagues sur la teste, afin de nous -abysmer, monstrons luy que nous sommes encore forts & vaillants, & qu’il -n’est pas temps qu’elle nous emporte: Tous se sauverent en certaines -Islettes inhabitees, hors mis un François qui fut emporté en nageant par -les Poissons _Rechiens_[104]. La _Grand-Raye_ voyant les François nuds & -affamez, & qu’ils estoient en lieux steriles, enfermez de plusieurs bras -de mer, se met à nage, passe un long Pays plein d’Aparituriers, où il -eut bien de la peine & du travail à passer dans ces racines, & sortir -des vases, dans lesquelles il entroit quelquefois jusques au col. Estant -parvenu au village de ses semblables, il les excita de venir avec des -Canots, des Vestemens & des Vivres: ce qu’ils firent; puis apres -revenans aux villages qui estoient vis à vis du lieu où se perdit la -Barque, il leur fist rendre quelques marchandises que la mer avoit jetté -au bord. - -Ce _Grand-Raye_ estoit autrefois venu en France, dans un Navire de -sainct Malo, & avoit sejourné en France l’espace d’un an, ou environ, & -en si peu de temps il avoit appris à parler François, si bien qu’encore -au jourd’huy il se faict entendre aux François, quoy qu’il y ait bien -des années qu’il en est de retour: & a si bon esprit, jugement & memoire -qu’il remarqua, & les raconte à present, toutes les particularitez que -nous avons en France. Je ne veux icy rien dire de ce qui touche l’Estat -Spirituel, ny de la Harangue qu’il me fist, concernante le -Christianisme, par ce que je la diray en son lieu au Traicté suivant: -mais quant à ce qui regarde le Temporel, il racontoit souvent à ses -semblables, voire je l’entendis haranguer le mesme aux _Tabaiares_ du -Fort Sainct Loüis. - -Les François sont forts, ont un grand pays plein de bons vivres, ils ont -le vin en abondance, le pain, le mouton, le bœuf, les poules, plusieurs -sortes d’oyseaux, grand nombre de poissons: leurs maisons sont de -pierre, environnees de grosses murailles, sur lesquelles on voit de gros -Canons braquez: La mer bat au pied, ou bien ils ont de grands fossez -pleins d’eau. Le long des ruës vous voyez les maisons ouvertes, pleines -de toute sorte de marchandises: Ils vont sur des chevaux, & entr’eux il -y a des Grands ou Principaux mieux suivis que les autres: De ce nombre -est Monsieur de la Ravardiere, qui a sa maison proche de la ville où -j’abordé. Le Roy de France demeure au milieu de son Royaume, en une -ville, qu’ils appellent Paris. Les François haissent, comme nous, les -_Peros_, & leur font la guerre par mer & par terre, & demeurent les plus -forts. Car les _Peros_ sont en ce pays là tenus pour foibles, & les -François pour vaillans, & plus valeureux que toute autre Nation. C’est -pourquoy nous ne devons point craindre, ils nous defendront bien. -Quelques mesdisans de nostre Nation ont rapporté que les François -n’avoient peu prendre les _Camarapins_, mais cela est faux: Ils y ont -faict leur devoir, & si les _Tapinambos_ eussent voulu donner par -derriere, nous les eussions pris: mais le Grand des François a eu pitié -d’eux, ne les voulant pas tous brusler, comme fut une partie d’iceux. -Cecy, & autres semblables discours il fit alors, & depuis allant par -l’Isle, dans chaque village, il le recitoit au _Carbet_. - -Or la façon avecques laquelle il fit son entree dans la Grande Place de -Sainct Loüis; tant pour salüer les _Tabaiares_ de leur bien venuë, que -pour favoriser les François, ce fut qu’il ordonna ses gens d’une façon -bien estrange: Il les rangea tous queüe à queüe, ils estoient bien -quelque cent ou six vingts: Aux uns il fist prendre en main des Courges, -aux autres des Marmites, aux autres des Rondaches, aux autres des Espees -& Poignards, aux autres des Arcs & Fleches & autres Instrumens -dissemblables, & disposant les Joüeurs de _Maraca_[105] environ par -dixaines, ils firent le tour des Loges des _Tabaiares_, puis vindrent en -la Grande Place du Fort, où nous estions, finir leur danse devant nous, -laquelle tiroit fort sur la danse des _Pantalons_, s’avançans & -cheminans peu à peu avecques mesure, frappans également tous ensemble la -terre de leurs pieds, & ce au ton de la voix, & du son du _Maraca_, -qu’ils gardoient tous en mesme cadence, recitans une chanson de victoire -à la loüange des François. Ils remuoient la teste de çà de là, & les -mains aussi, avec tels gestes qu’ils eussent faict rire les pierres. -Ceste façon de danser est appellee entre les _Tapinambos_ -_Porasséu-tapoüi_, c’est à dire, la danse des _Tapouis_ par ce que la -danse des _Tapinambos_ est toute dissemblable: car elle se faict en -rond, sans remuer de place. La danse finie, il nous vint salüer & puis -s’alla reposer & manger en la loge qui luy estoit preparee. - - - - -Du voyage du Capitaine Maillar[106] dans la terre ferme, en l’habitation -d’un grand Barbier: Description de ceste terre, & des tromperies de ce -grand Barbier. - -Chap. XXXIII. - - -C’est une verité recogneuë de tous ceux qui ont hanté ces Pays du -Bresil, que la terre ferme n’a rien de commun en beauté & fertilité avec -les Isles: pour ce que les Isles sont sables noirs et legers, adustes & -bruslez de la continuelle chaleur, d’autant que les Isles sont bien plus -sujectes en ceste Zone torride aux chaleurs & ardeurs, & ce à cause de -la mer qui redouble par reflexion la puissance de la lumiere du Soleil -sur l’opacité prochaine & concentrique de la terre: Chose que vous -experimentez en la composition des miroirs ardans, desquels le centre -est opaque, & eslevé plus que sa circonference & ses bords: & partant -les rayons du Soleil se reünissent & colligent en ce centre, qui pour -cet effect produisent le feu & la flamme aux subjects disposez, mis à la -poincte & pyramide de ce centre. - -Le Sieur de la Ravardiere ayant plusieurs fois entendu des Sauvages -qu’il y avoit une terre infiniment bonne, à cent, ou cent cinquantes -lieuës de _Maragnan_ dans la Terre Ferme, és contrees qui sont vers la -Riviere de _Miary_, à plus de quarante ou cinquante lieuës d’icelle, il -dépescha une Barque & des Canots, & y envoya le capitaine Maillar de -Sainct Malo, avecques quelques François & un Chirurgien, qui se -cognoissoit fort à la nature des herbes & arbres precieux. En cette -terre, s’estoit retiré un des Principaux Sorciers de _Maragnan_, -avecques quarante ou cinquante de ses semblables, tant hommes que -femmes, & y avoit basty un village, & cultivé la terre, laquelle luy -rendoit toutes choses en si grande abondance, que ce mal-heureux faisoit -acroire à tous les _Tapinambos_, ainsi que je diray cy apres, qu’il -avoit un esprit, qui faisoit venir & croistre de terre ce qu’il vouloit. -Là ce Capitaine se transporta, avecques bien de la peine: car il falut -qu’il passast une longue & large plaine couverte de joncs & de roseaux, -marchant dedans l’eau jusques à la ceinture, & apres y avoir sejourné -quelque temps, & remarqué la bonté de la terre, il nous rapporta ce qui -s’ensuit. - -C’est, que la terre de ce lieu estoit forte, grasse & noire, & -tres-bonne à produire les cannes de sucre, & beaucoup meilleure que -celle de Fernambourg: ce qu’il peut bien tesmoigner, pour avoir demeuré -plusieurs annees dans Fernambourg & pratiqué les autres endroicts que -tiennent les Portuguaiz: La terre est arrosee de grande quantité de -ruisseaux capables de faire moudre les engins à succre. - -Il y a abondance de poissons d’eau douce fort grands, & de plusieurs -especes: Les Tortuës y sont sans nombre, le gibier & la venaison de -toute sorte, & en quantité indicible, outre les Cerfs, Biches, -Chevreils, Sangliers, Vaches-Braves, _Pagues_, _Agoutis_, _Armadilles_, -qu’ils appellent _Tatous_. Il s’y trouve des Lapins & des Lievres, comme -en France, mais plus petits: la diversité des oyseaux & du gibier est -tres-grande: Les Perdrix, Faisans, _Moitons_[107], Bisez, Ramiers, -Tourtes, & Tourterelles, Herons & semblables s’y voyent par admiration. -La terre porte les racines grosses comme la cuisse. Le Petun y vient -fort grand & fort bon, & disent que l’on y peut faire deux cueillettes -l’année. Le Mil y vient fort haut, gros & en quantité. Il y a des -fruicts beaucoup meilleurs & en plus grand nombre que dans l’Isle, -_Tapouitapere_ & _Comma_. Il y a diversité de Perroquets en couleur & -grosseur specialement des _Touins_ francs[108], gros comme des moineaux, -qui apprennent incontinent à parler, mais ils meurent du haut mal, quand -il sont apportez dans l’Isle. J’ay veu moy-mesme que d’un grand nombre, -à peine en peut-on sauver demy douzaine, & en mangeant, chantant ou -sautelotant dans la cage, sans aucune apparence de mal precedant, en -faisant trois on quatre tours ils tomboient morts. Il y de forts gros -Magos & des Monnes barbuës, tres-belles & tres-rares, & qui seroient -fort recherchees, si on en apportoit en France. - -Il se tient là un Barbier ou Sorcier fort bien accommodé & fourny de -toutes choses necessaires: il estoit venu un peu avant ce voyage, faire -ses barberies & enchantemens, & ce à fin de gagner les hardes & -ferrailles des Sauvages de _Maragnan_, pour les emporter quant & soy en -son pays. Ces barberies furent de diverses sortes. Premierement il avoit -une grosse marionette qu’il faisoit se mouvoir subtilement, specialement -la machoire basse de sa bouche, & haranguoit faisant à croire aux femmes -des Sauvages, que si elles vouloient que leurs graines & legumes -multipliassent quatre fois plus, qu’elles n’avoient coustume de faire: -il falloit qu’elles apportassent quelques unes de ces graines & legumes, -& les donnassent à sa marionette, pour les faire tourner trois ou quatre -fois dans sa bouche, afin de recevoir la force de multiplication de son -esprit, qui demeuroit en ceste marionnette: puis semant une ou deux de -ces graines ou racines dans leurs jardins, toutes les autres graines & -legumes prendroient la force de multiplier de ces deux. Il y eut une -telle presse par les villages où il alla, des femmes qui luy apportoient -des graines & legumes pour faire tourner en la bouche de la marionette, -qu’à peine y pouvoit-il fournir, & les femmes gardoient cela fort -curieusement. - -2. Il institua une danse ou procession generale, & faisoit porter à tous -les Sauvages, tant hommes, femmes, qu’enfans, des branches de Palme -piquante, surnommee _Toucon_[110], & alloient tout autour des loges -chantans & dansans, & ce disoit-il, pour exciter son esprit à envoyer -les pluyes, (car en ceste annee elles vindrent trop tard) apres la -procession ils caouïnoient jusqu’au crever[111]. 3. Il fit emplir d’eau -plusieurs grands vaisseaux de terre, & marmotant je ne sçay quelles -paroles dessus, apres lesquelles il plongeoit dedans un rameau de palme, -aspergeant un chacun sur la teste: il disoit: soyez mondes & purifiez, -afin que mon esprit vous envoye les pluyes en abondance. 4. Il prit une -grosse canne de roseau creuse, qu’il emplit d’herbe de _Petun_, & y -mettant le feu par un bout, il souffloit la fumée sur ces Sauvages, -disant, Prenez la force de mon esprit[109], par laquelle vous serez -tousjours sains de corps & vaillants de courage contre vos ennemis. 5. -Il planta un May d’arbre, au milieu du village, chargé de coton, & apres -avoir faict quelque tours & retours aux environs, il leur dit, qu’ils -auroient ceste annee grande quantité de coton. - -Or pour toutes ces barberies, la pluye ne venoit point, & ne cessoit -jour & nuict de faire danser les Sauvages, & crier le plus haut qu’ils -pouvoient pour reveiller son esprit ainsi que jadis faisoient les -sacrificateurs de Baal; nonobstant ces cris, la pluye ne venoit point. -Il s’advisa de faire accroire à ces Sauvages, qu’il voyoit bien son -esprit chargé de pluyes, du costé de la mer: mais il n’osoit approcher à -cause de la Croix, qui estoit plantee au milieu de la place du village, -vis à vis la Chappelle de nostre Dame _d’Usaap_, & par ainsi s’ils -vouloient avoir de la pluye il falloit déplanter ceste Croix: à quoy ils -acquiescerent aisement, & l’eussent faict, n’eust esté les François qui -estoient-là, & la crainte d’en estre punis qui les en empescha. - -Ceste nouvelle vint au Fort, & aussi tost on y envoya _Le Grand Chien_, -& les François pour amener le Barbier, & voir au moins s’il pourroit -danser au milieu d’une sale, d’une façon qui ne luy eust pleu, & luy -eust-on appris, que son esprit n’eust esté bastant de le sauver: Ce que -recognoissant fort bien, par l’advertissement qu’il eust, qu’on -l’envoyoit querir, pour luy faire tout honneur au Fort: il ploya -hastivement son bagage, & prenant ses gens avec luy, se sauva par mer -dans son _Canot_, & quelque temps apres il envoya faire ses excuses, par -un sien parent, qui apporta beaucoup de presens de son pays, pour faire -sa paix. - -Il laissa une croyance aux Sauvages de l’Isle, qu’il avoit un esprit -fort bon, & estoit grand amy de Dieu, qu’il n’estoit point meschant, -ains ne demandoit qu’à bien faire: Il mange avec moy, disoit-il, dort & -marche devant moy, & souvent il vole devant mes yeux; & quand le temps -est venu de faire mes jardins, je ne fay que marquer avec un baston, -l’estenduë d’iceux, & le lendemain au matin je trouve tout faict. -Quelques-uns des Sauvages Chrestiens, ayans entendu, que nous avions -desir de faire punir ce compagnon, abuseur de peuple, ils me disoient, -qu’il falloit avoir pitié de luy, & ne luy rien faire; par ce qu’il -n’avoit jamais esté meschant, ny son esprit, ains que l’un & l’autre -s’estoient employez à faire croistre les biens de la terre: Je les -enseignay sur ceste matiere ce qu’ils devoient croire. Pensez vous -autres qui lisez cecy, combien ce ruzé Sathan sçait comme un Singe, -contrefaire les ceremonies de l’Eglise, pour introniser sa superstition, -& retenir en sa cordele les ames infidelles. Vous le pouvez voir par -ceste procession de Palmes, ceste aspersion d’eau, & soufflement de -fumee, communicant son esprit, de quoy nous parlerons plus amplement au -Traitté du Spirituel. - - - - -De la venue des Tremembaiz; comme on les poursuivit, & de leurs -habitations & façons de faire. - -Chap. XXXIV. - - -En ce temps, la Nation des _Tremembaiz_, qui demeure au deçà de la -montagne de _Camoussy_, & dans les plaines & sables, vers la Riviere de -_Toury_, non guere esloignee des arbres secs, sables blancs, & l’Islette -saincte Anne, fit une sortie inopinee vers la forest, où nichent les -oyseaux rouges, & aux sables blancs, où se trouve l’Ambre gris, & où -l’on pesche une grande multitude de poissons; & ce en intention de -surprendre les _Tapinambos_, desquels ils sont ennemis jurez: en quoy -ils ne furent trompez: Car plusieurs des _Tapinambos_ de l’Isle, estans -allez en ces quartiers specialement pour y pescher, furent assaillis des -_Tremembais_[112]: les uns furent tuez sur la place; les autres furent -menez captifs, & ne sçait-on ce qu’ils en ont faict: les autres -eschapperent dans leur _Canot_, revenans en l’Isle de _Maragnan_, qui -apporterent ces piteuses nouvelles, lesquelles remplirent les villages, -d’où estoient les morts, de cris & hurlements, les meres & les femmes -incitans ceux de l’Isle à les poursuivre: ce que les Principaux -resolurent ensemble, & vindrent prier les François de leur donner un -Chef & nombre de soldats, ce qu’on leur accorda. _Iapy Ouassou_ fut le -conducteur de ceste armee[113], & fut suivy d’un grand nombre de -Sauvages, & accompagné des François. Ils s’en vont droict passer la mer, -entre l’Isle & les sables blancs, où ils mirent pied à terre, pour se -reposer & nuicter les uns allans à la pesche, les autres à la chasse, & -les femmes & les filles chercher de l’eau parmy les sables, qui ne -pouvoit estre que sommastre, c’est-à-dire, demy douce & demy salee; -tendre les licts, faire du feu, & apprester le manger: Les jeunes -_Tapinambos_ faisoient les _Aioupaues_, tant pour les Principaux que -pour les François, & au principal _Aioupaue_, le Colonel se loge, & tous -les Capitaines apportent leurs licts, qu’ils pendent tout autour du lict -de leur Colonel: ceremonie qu’ils gardent en toutes leurs guerres, -specialement quand ils sont proches de leurs ennemis; A quoy ils en -adjoustent une autre, qui est, de faire les feux & obscurs, de peur que -leurs ennemis ne les descouvrent la nuict: Car ils ont tous en general -ceste coustume, tant les _Tapinambos_ que les autres, de faire monter au -coupeau des plus hauts arbres, leurs sentinelles, pour descouvrir, s’il -paroistra de nuict quelque feu ou lumiere des ennemis. - -Le lendemain, ils se mettent à chercher deçà delà, marchans jusqu’à une -plaine tres-grande de sable, environnee de bois de trois costez, & au -quatriesme de la mer; là ils trouverent les _Aioupaues_ des -_Tremembaiz_, & une marmite Portugaise, d’où nous apprismes, avec les -autres nouvelles que nous en avions eu au precedent, que les Portugais -estoient habituez en la _Tortue_, & en la montagne de _Camoussy_, & -avoient faict alliance avec les _Tremembaiz_, comme aussi avec les -Montagnars, tant _d’Ybouapap_ que de _Mocourou_, specialement avec -_Giropary Ouassou_, c’est à dire, _Le Grand Diable_, Prince & Roy d’une -grande Nation de _Canibaliers_[114], lequel _Grand Diable_ ayme fort les -François, & hait naturellement les Portugais, & c’est chose asseuree, -que si les François ont du bon en ces pays là, il trahira les Portugais, -& se joindra avec les François: Car on tient qu’il est _Mulatre_ -François, c’est à dire, nay d’un François & d’Indienne. Revenons à -nostre subject. - -Nos Sauvages trouverent un de leurs semblables encore vivant, qui -s’estoit sauvé à la fuitte dans les bois, & caché dans un arbre: mais -entendant le son des Trompes de guerre, qui est un grand bois creusé, -ayant la gueule d’en bas & d’en haut à la façon d’une Trompette, il -sortit tout defaict & sans figure d’homme, pour n’avoir rien mangé -l’espace de huict jours, sinon des feuilles de l’arbre où il s’estoit -caché, & ceste carcasse vivante enseigna le mieux qu’il peut, le lieu où -gisoient les morts ses compagnons, lesquels on trouva la teste fendue & -les haches de pierres, desquels ils leur avoient fendu la teste mises -sur leurs corps, comme c’est leur coustume, de ne se servir jamais d’une -arme, quand avec icelle, ils ont tué un de leurs ennemis. - -_Carouatapyran_ un des Principaux de _Comma_, m’apporta une de ces -haches de pierre, toute teinte de sang, & veluë des cheveux qui y -estoient colez, avec la cervelle du fils du Principal _Ianouaran_, de -laquelle il avoit esté tué, & qui fut trouvee sur luy. _Carouatapyran_, -m’apprit ce que je ne sçavois pas, touchant ces haches, faictes d’une -pierre tres-dure, & taillees en forme de croissant: car il me dit, que -les _Tremembaiz_ avoient coustume tous les mois, au premier jour du -Croissant, de veiller toute la nuict à faire ces haches, & ne cessoient -qu’elles ne fussent parfaites, ayans ceste superstition, que portans ces -haches en guerre, ils n’estoient jamais vaincus, ains remportoient la -victoire de leurs ennemis: pendant qu’ils font ces haches, les femmes, -filles & enfans sont dehors les _Aioupaues_, dansant & chantant à la -face du Croissant. - -Ces _Tremembaiz_ sont valeureux, & redoutez des _Tapinambos_, d’une -stature competante, legers à la course, plus errants que stables en -leurs demeures: leur viande plus commune est le poisson & ne laissent, -quand ils veulent, d’aller à la chasse: ils ne s’amusent à faire des -jardinages, ny des loges, ains habitent soubs les _Aioupaues_, ayment -plus les plaines que les forests: car ils descouvrent tout autour d’eux. -Ils ne portent grand mesnage ou bagage apres eux, se contentans de leurs -arcs, flesches & haches quelques _Couïs_[115] & Courges pour puiser de -l’eau & quelques marmites pour cuire les viandes: tirent à coups de -fleches les poissons, bien plus adroicts que les _Tapinambos_: sont -robustes de corps, tellement que prenans un de leurs ennemis par le -bras, le jettent à terre, ainsi que feriez un chappon: Ils couchent sur -le sable le plus du temps. - -Ils se servent de ce lieu des sables blancs, & des arbres secs, à -prendre les _Tapinambos_, comme on faict de la ratiere à prendre les -Rats, & ce pour trois raisons. La premiere, à cause de la pesche, qui -est là fort fertile & abondante. La seconde, à cause d’une forest, où -les oyseaux rouges de toutes parts, viennent nicher, pour faire leurs -petits. Si bien que les _Tapinambos_ ne manquent pas d’aller en cette -saison, dénicher les petits, & prendre les œufs à demy couvez, & ce en -si grande abondance, qu’il est impossible de l’exprimer, tellement -qu’ils en ont pour vivre plus de deux mois, quand ils sont retournez en -l’Isle, les ayant auparavant boucanez, endurcis & rendus secs comme -bois, qui est chose où je trouvois bien peu d’appetit: & à vray dire, je -n’en pouvois manger: nonobstant ce sont grandes delices, & un gibier -fort exquis parmy ces Sauvages. Je rapporteray quelque particularité -notable de ces oyseaux rouges cy apres. La troisiesme raison est pour -cueillir l’ambre gris, que les _Tapinambos_ appellent _Pirapoty_, c’est -à dire fiante de poissons[116]; Car ils ont opinion que cet ambre gris -n’est autre chose que l’excrement des Baleines, ou d’autres semblables -gros poissons, lequel eslevé sur l’eau, est jetté par les vagues en ce -lieu: bien qu’il y aye des François qui disent que cet Ambre gris n’est -autre chose que la fleur de la mer, que les Sauvages appellent -_Paranampoture_ ou une gomme de mer _Paranamussuk_: le Lecteur en -pensera ce qu’il luy plaira. - -Cet ambre gris se trouve par masse sur ces sables, quand la mer est -retiree, & ce plus en une saison qu’en l’autre, & il arrive quelque fois -que la masse est grosse, digne d’estre mise dans un Cabinet Royal, & -qu’on ne pourroit justement estimer & payer: mais à cause que toutes les -bestes & oyseaux de là, & des environs, les _Crabes_, Lezards & autres -reptiles de la mer se jettent dessus, avec lesquels surviennent les -_Tapinambos_, cupides de cette matiere, non pour l’estat qu’ils en font, -mais pour ce qu’ils voyent, que les François recherchent cela avec grand -soin, le tout est dissipé par morceaux. Je conseillois un jour de faire -là un fort, tant pour empescher les courses des _Tremembaiz_ que pour -boucher l’entree aux Navires dans l’Islette Saincte Anne, qu’aussi pour -recueillir cet Ambre gris: parce qu’il n’y a point de doute, que souvent -la mer en jette sur ces Sables, lequel est aussi espars & mangé par les -bestes, oyseaux & reptiles, joint que les Sauvages de l’Isle, n’y vont -que deux ou trois fois l’annee. Je m’asseure que cet Ambre payeroit bien -son Fort, sa garnison & beaucoup d’autres. - -Nos Sauvages _Tapinambos_ & nos François apres avoir cherché çà & là, ne -trouverent rien autre que leurs morts, les _Aioupaues_, & les vestiges -des ennemis: par ainsi ils s’en revindrent en l’Isle plus affamez que -blessez. - - - - -De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, & du voyage d’Ouarpy. - -Chap. XXXV. - - -Il y avoit une Nation vers _l’Ouest_, de laquelle jamais par cy-devant -on n’avoit oüi parler, & estoit incogneüe à tous les _Tapinambos_, -demeurans dans les bois fort avant à quatre ou cinq cens lieuës de -l’Isle, n’ayans eu jamais la commodité des Haches ny des Serpes, ains se -servoit seulement des Haches de pierre, vivoit fort secrettement dans -ces Pays & Forests, soubs l’obeissance d’un Roy. Ils furent advertis, -par le moyen de quelques Sauvages qu’ils surprirent sur mer, que les -François estoient venus en l’Isle de _Maragnan_, & y habitoient, & -avoient amené quant & eux des Peres qui enseignoient le vray Dieu, & -purifioient les Sauvages de leurs pechez. Ils porterent ces nouvelles à -leur Roy, lequel fist dépescher incontinent des Canots, où il fit -embarquer un des Principaux apres luy de cette Nation, qu’il fist -accompagner de deux cens jeunes hommes fort & vaillans, habiles à nager -& à flecher, avec commandement d’aller vers l’Isle, sans mettre -aucunement pied à terre, ains se contentassent de parlementer avec les -Truchemens des François, & s’en retourner au pays, prenans garde -qu’aucun ne s’apperceust de la route qu’ils prenoient. - -Ils arriverent donc vis à vis de _Tapouitapere_, où estoit pour lors le -Truchement _Migan_, qui adverti de leur venuë, les alla trouver sur mer, -& parlementa avec leur Principal fort longtemps: Car ce Principal -l’interrogea, Premierement, des Peres, quels gens c’estoient, ce qu’ils -faisoient & enseignoient. Secondement, des François, quelles estoient -leurs forces, leurs marchandises, s’il estoit vray, qu’ils eussent -reconcilié ensemble les _Tapinambos_ & les _Tabaiares_, & s’ils vivoient -en bonne paix dans l’Isle. Le Truchement ayant respondu à tout cela -selon ce qu’il devoit, le Principal demeura satisfaict, & dit, qu’il en -estoit fort aise, & que son Roy & toute sa Nation s’en resjoüiroit -infiniement: parce qu’ils desiroient tous de s’approcher des François, -tant pour cognoistre Dieu, pour avoir des Haches & Serpes de fer, pour -cultiver leurs jardins, que pour estre en seureté de leurs ennemis. -Quant à eux, qu’ils feroient force coton & autre marchandise, en -récompense pour donner aux François, sans rien demander autre chose que -leur alliance & protection. - -Le Truchement luy demanda, si sa Nation estoit grande, & s’il y avoit -loin en son Pays: Il respondit que sa Nation estoit grande & son Païs -fort loin, denotant à peu prez, la distance par lieuës, qu’il y pouvoit -avoir de l’Isle en sa terre, monstrant par ses doigts le nombre des -Lunes, c’est-à-dire, des mois qu’il luy falloit pour retourner en son -Pays: & adjousta, Je ne te puis dire l’endroict de nostre habitation, -par ce que mon Roy me l’a deffendu, & aussi pour ce que nous craignons, -qu’on nous y vint faire la guerre. Contente toy que dans six mois, je -reviendray icy t’apporter certaines nouvelles, & va dire asseurément à -ton Grand, que les choses estant telles que tu m’as dit, nous viendrons -tous demeurer aupres de vous. - -Le Truchement repliqua, Vien, je te prie, voir le Fort que nous avons -faict, & les gros Canons braquez dessus, & les François qui sont là en -garnison, afin que tu le rapportes à ton Roy. Non, dit-il, c’est chose -qui m’est deffenduë de mettre pied à terre, moy ou les miens: Neantmoins -l’on fit tant apres luy, que luy ayant donné des ostages, il permit à -quelques uns des siens, de mettre pied à terre à _Tapoüitapere_ où ils -furent les tres-bien receus, & ayant trafiqué quelques Haches & Serpes -pour d’autres marchandises, qu’ils avoient apporté, ils s’en -retournerent fort joyeux. Cependant les Canots estoient en mer, l’aviron -dans l’eau, prests de voguer, s’ils fust arrivé quelque chose mal à -poinct. Les autres avoient la main sur la corde de leurs arcs, les -fleches encochees & prestes à tirer, tant ces Nations se defient les -unes des autres: Mais en leur rendant leurs gens, ils rendirent les -ostages: ainsi ils s’en allerent en paix: Dieu les conduise, & les -vueille amener à la cognoissance de son nom. - -Quant au voyage d’_Ouarpy_, qui est une Riviere & contree, à six vingts -lieuës de l’Isle[117], & davantage, vers les _Caïetez_, il fut entrepris -par le Sieur de Pisieux, accompagné de quinze François, & de deux cens -Sauvages pour les raisons suivantes. La premiere pour découvrir une mine -d’or & d’argent, qui est à cent lieuës au haut de la Riviere, les -Sauvages nous en apporterent du soufre mineral, qui s’est trouvé fort -bon, & par consequent on a esperance, que ces mines seront bonnes & -fertiles: Depuis je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays là, -une grande quantité de mines d’or, meslé de cuivre, & d’argent meslé de -plomb[118], ce que tesmoignent asseurément les eaux minerales qui -viennent des montagnes. La seconde pour r’amener quant & luy une Nation -des _Tabaiares_, qui habitent sur ceste Riviere. La troisiesme, pour -chercher une Nation de _Long-Cheveux_, qui demeure en ces Pays, atenant -la riviere d’_Ouarpy_, lesquels sont debonnaires & aisez à civiliser, & -trafiquent avec les _Tapinambos_: si ces choses reussissent, comme je -croy qu’elles feront, dans peu de temps l’Isle sera riche, pour les -marchandises que feront tous ces Sauvages r’assemblez, & se rendra -forte, contre l’invasion des Portuguais, & me reposant sur cette -esperance, je traitteray de quelques particularitez fort rares, que j’ay -remarqué en ces Pays, satisfaisant aux difficultez qui s’y presenteront -de prime abord, par bonnes & naturelles raisons. - - - - -Des Astres & du Soleil. - -Chap. XXXVI. - - -C’est une chose belle & considerable, que le Ciel, sous ceste Zone -torride, semble beaucoup moins estoillé, qu’en l’Europe: c’est à dire, -qu’il n’y apparoist pas tant de petites Estoilles, attachees à la voute -azuree de ce Pays là, comme à la voute du Ciel de ce nostre Pays: & au -contraire nous voyons beaucoup plus de grandes Estoilles estincelantes & -luisantes là, qu’icy. Je ne me suis jamais persuadé qu’il y eust moins -d’Estoilles en ce pays là, qu’en celui-cy, mais que cela venoit de -l’erreur de nostre veuë, pour la raison suivante: C’est que tous qui -habitent hors des deux Solstices, Cancer & Capricorne regardent -obliquement le centre du Ciel, qui est la ligne Ecliptique, ou Zone -torride, où passe le Soleil: & pourtant, ils ont plus d’Orizon, & par -consequent plus grande espace du Ciel à contempler, & ainsi peuvent voir -ou nombrer plus d’Estoilles. A l’opposite ceux qui habitent entre les -Solstices, & specialement soubs la Zone torride, ne contemplent plus -ceste ligne obliquement, ains en Sphere droicte, & pour ce subject ont -moins d’Orizon, & par consequent moins de Ciel à contempler, & en suitte -moins d’Estoilles à nombrer. - -Cette raison est confirmee par une autre experience: C’est que le Soleil -se couche, & se leve tout-à-coup, sans faire aucune Aurore, ny de soir, -ains ferme le jour quant & soy à son coucher, & introduict la nuict: & à -son lever chasse la nuict, & faict le jour: Que s’il y a là soir ou -matin, c’est si peu que rien: Au contraire en l’Europe nous avons en -Esté quelquefois plus de deux heures de soir, & autant de matin, avant -que le Soleil se leve, & apres qu’il est couché, & ce pour la raison -dire que les habitans sous la Zone torride sont en Sphere droicte, & -nous autres en Sphere oblique. J’adjouste encore une autre experience -quand nous revenons de _Maragnan_ par deçà, au Pole Septentrional, nous -découvrons bien plustost l’Estoille de ce Pole, que quand nous allons -d’icy à _Maragnan_, l’Estoille de la Croisade, encore qu’elle soit -beaucoup plus eslevee que le Pole Antartic ou Austral. Une autre chose -j’ay remarqué en ceste Planette du Soleil; C’est qu’elle faict deux -Midis tous divers entre les deux termes de l’annee, de sorte qu’en une -moitié de l’année, regardant l’Est, il est à votre droicte, c’est à -dire, en la partie Australe, & en l’autre moitié de l’annee il est à -vostre gauche, c’est à dire, du costé vers la Partie Septentrionale: & -en tous ces Midis il y a fort peu d’Ombre: d’autant que jaçoit que le -Soleil ne regarde en Zenit cette terre, que deux fois l’annee: comme il -faict aussi toutes les terres enfermees dans les deux Solstices: -neantmoins il vous est si voisin en Sphere droicte, qu’il n’y a pas -beaucoup à dire, quand il est venu en son Midy, qu’il ne vous frappe à -plomb le coupeau de la teste: toutesfois vous distinguez tres-facilement -ces deux Midis, entre lesquels cette terre est situee. - -La raison de tout cecy est, que le Soleil couppe deux fois l’annee en -Zenit la Zone torride, comme j’ay dit, & ce pour faire ces Solstices du -Cancre & Capricorne, & par consequent il est necessaire que ceux qui -habitent soubs la Zone torride, le voyent faire son Midy tantost d’un -costé, tantost de l’autre. Pour exemple, Quand il sort du Capricorne, -pour s’acheminer vers le Cancer, les Bresiliens habitans soubs la Zone -torride, ont leur Midy à la main droicte, & quand il quitte le Cancer -pour retourner au Capricorne, ils l’ont à la main gauche. - -J’aurois icy un beau champ pour discourir de la Sapience de Dieu en la -fabrique de ce monde: mais n’ayant pour but que succinctement escrire -une Histoire, je laisse cela à la consideration du Lecteur: seulement -rafraichissant la memoire comme Dieu a departy la course de ce Soleil, -sçavoir, en deux extremitez, & pour le milieu, & tous les habitans de -ces trois stations, également reçoivent & participent autant de la -lumiere du Soleil en l’annee, les uns que les autres, excepté les -habitans du Cancer, qui retiennent le Soleil en l’annee trois jours & -quelques heures, davantage que les habitans du Capricorne, d’où viennent -les Bissextes, & la reformation du Calendrier, chose qu’il nous faut -expliquer: commençons par le milieu, puis nous viendrons aux extremitez. - -Le milieu est composé des deux extremitez, & doit estre également -distant de l’une & de l’autre, autrement il ne pourroit estre milieu. -Toute la course du Soleil se termine en vingt-quatre heures, pour jour -naturel, & en douze mois pour an. Or est-il que la Zone torride est le -milieu de la course journaliere & annuelle du Soleil, partant, il faut -qu’en sa troisiesme part & portion elle joüisse journellement & -annuellement de la lumiere du Soleil également avecques les deux parties -extremes: ce qu’elle ne pourroit faire, si elle n’avoit en toute l’annee -ses jours égaux, c’est-à-dire, 12. heures de Soleil: car si elle -excedoit tant soit peu en cette portion, elle ne seroit plus le milieu -de la course du Soleil, ains tendroit vers l’une des deux extremitez, & -ensuitte elle auroit en un temps de ces douze mois les jours plus grands -les uns que les autres pour r’avoir en une fois ce qu’elle perdroit en -l’autre, & par ainsi il faudroit assigner une autre Zone du Ciel, qui -fust le milieu & centre de cette course, d’autant que le milieu est de -l’essence, voire le fondement d’icelle des deux extremitez: car il est -impossible de s’imaginer deux extremes sans milieu, ains comme j’ay -dict, le milieu est composé des deux extremitez, & par ainsi nous disons -que cette Zone torride, estant le milieu de la course Solaire, doit -avoir sa portion de lumiere composee des deux extremitez, qui sont douze -& douze, que le Soleil donne également aux deux Solstices, entre les -deux bouts de l’annee, recompensant en un temps, ce qu’il avoit retenu -en l’autre. Composons à present une troisiesme portion pour servir de -milieu de ces deux extremitez, douze & douze. Il faut que nous prenions -six d’une part, & six de l’autre, pour rendre le tout égal: par ainsi -vous entendrez facilement, comme cette Zone torride joüit egalement -avecques les autres parties du monde, de la lumiere du Soleil sans -changer son nombre de six & six, plus en un temps qu’en l’autre, par ce -qu’elle participe egalement des deux extremitez: & ainsi soit que le -Soleil aille visiter le Cancre & ses habitations, leur donnant pour sa -bien-venuë, largesse & liberalité de lumiere: soit qu’il aille au -Capricorne en faire autant, la Zone torride pour cela ne luy est point -importune, ny ne hausse l’imposition de ses peages ordinaires: mais elle -luy faict payer seulement six heures de matin, & six d’apres Midy de -lumiere & chaleur pour son passage de la traversee de sa terre, & du -travail de ses habitans, qu’ils prennent à sa venuë. - -Quant aux terres & habitans d’entre les Tropiques, & hors les Tropiques, -ils divisent également entr’eux, qui plus, qui moins, en divers temps, -la lumiere du Soleil, & par compensation plus en un temps qu’à l’autre, -au bout de l’annee ils trouvent qu’ils ont eu également chacun, douze -heures de lumiere pour un jour naturel & douze mois pour l’annee. - -J’ay dict que les habitants du Cancre, tant dedans que dehors son -Tropique, jouyssent trois jours du Soleil davantage que les autres: De -donner raison naturelle de cela, & tout ce qu’en disent les Astrologues -n’est rien: C’est un secret que la Divine Sapience s’est reservé, & un -honneur qu’elle faict à ce monde ancien, composé des trois parties, -Asie, Afrique & Europe: & si une raison Alegorique peut satisfaire à -cela, Je croy que c’est pour remarquer les trois speciaux privileges, -que ce vieil Monde a receu par dessus le Nouveau, à sçavoir, la premiere -peuplade de l’homme chassé du Paradis Terrestre: le don de la loy -escrite, à Moyse, & la redemption du monde par JESUS CHRIST. - - - - -Des Vents, Pluyes Tonnerres, & Esclairs qui sont en Maragnan & autres -lieux voisins. - -Chap. XXXVII. - - -Outre les choses, que le Reverend Pere Claude a dict en son Histoire de -ces matieres: J’adjousteray ce que l’experience m’a faict recognoistre -de plus, que j’ay bien voulu communiquer au Lecteur, pour son -contentement: Et premierement des Vents, entre lesquels celuy d’Orient -s’attribuë le Sceptre & le Royaume de ceste terre du Bresil, & supposees -les raisons que le Reverend Pere apporte, j’en adjouste une autre que -tiennent tous les Mathematiciens, qui ont vogué par delà, & en ont -escrit. Sçavoir, que la perpetuité de ces Vents d’Orient, soufflans en -ces cartiers, provient de la disposition des costes du Bresil, -lesquelles vont de l’Est, à l’Ouest droictement: car le Soleil ayant -eslevé les vapeurs de la terre & de l’eau, & les tirant apres soy, par -la violence de son cours journalier, ces vapeurs rencontrans les costes -du Bresil, droict de l’Orient à l’Occident, sans aucune inflexion, les -suivent: Ce que vous pratiquez domestiquement en la fumee, qui suit le -premier Corps solide, qu’elle rencontre, pour le soutien de sa -foiblesse, & privee qu’elle est de tout Corps solide, va selon -l’agitation & predomination de la vapeur soufflante au dessus d’elle. - -Or combien qu’il soit ainsi, que les Vents des trois autres parts du -monde, sçavoir Ouest, Nord, & Sus, ne regnent pas en _Maragnan_ & lieux -circonvoisins en comparaison des vents de l’Est, ce n’est pas à dire -pourtant, que les vents ne viennent quelquefois du Nord, & du Suz, & -rarement de l’Ouest. - -Les vents s’augmentent tousjours à _Maragnan_, depuis le mois d’Aoust -jusqu’en Janvier, qui est proprement l’Esté de ceste terre, où le temps -est tousjours serain: Cela vient du cours du Soleil, qui revenant du -Solstice du Cancre, pour aller à celuy du Capricorne, il esleve les -grandes vapeurs, qui sont en ces terres aqueuses & humides, de dessoubs -la Zone Torride, & plus il s’approche de ces terres, plus aussi il en -esleve, & par consequent les Vents se renforcent, lesquels ne sont autre -chose, que ces mesmes vapeurs eslevees en l’air. - -2. La raison pourquoy les pluyes ne commencent qu’à la my-Janvier, ou en -Fevrier, & vont tousjours s’augmentant jusqu’au commencement de Juin, ou -vers la fin d’Avril, est que le Soleil retourne du Solstice du -Capricorne, vers le Solstice du Cancre, & tire à soy grande abondance -d’humiditez de ces terres là, lesquelles s’epoississent en l’air, & -tombent: Et d’autant plus que le Soleil s’approche de son terme, -d’autant plus il augmente ses humiditez, & faict que leur cheute est -plus espoisse, forte & subtile, & suivant cecy, nous voyons qu’en ce -mesme Bresil, la saison & la force des pluyes est diverse, une terre -l’ayant premiere que l’autre. - -Ces pluyes sont pour l’ordinaire, abondantes, frequentes, longues, & -continues, & ce plus la nuict que le jour, & ceste saison des pluyes est -le temps de la semaille, laquelle incontinent pousse, germe, & donne -augmentation, voire & la cueillette, ou moisson: Et cecy est, d’autant -que ceste terre sabloneuse, est desseichee à cause de la proximité du -Soleil; & par ainsi les pluyes tombantes sur icelle, en abondance & -continuation, elle absorbe en soy, par une avidité nompareille, ces -pluyes, changeant sa secheresse, en une temperee humidité, mere de -generations. - -Ces pluyes sont fort differentes de la rosee qui tombe la nuict, en la -saison d’Esté; parce que les pluyes ont une mauvaise odeur, & à -l’oposite, la rosee a une tres-bonne odeur; & la cause de cecy est, que -les pluyes viennent du combat des grosses vapeurs aërees, & par -consequent, apportent quant & soy, la qualité de leurs agens, & cause -efficiente: Joinct que les pluyes tombantes avec impetuosité sur la -terre, laquelle est couverte, ou des fueillages putrefiez, ou des -cendres des bois bruslez, ces pluyes chaudes de leur nature outre ceste -impetuosité, esmeuvent la terre, à rendre une odeur mauvaise, procedante -de ces putrefactions: A l’oposite, la rosee tombant doucement, lors que -la nuict est seraine, & non agitee, & qui plus est qualifiee d’une -temperature froide, & non chaude, sans excez toutefois, donne bonne -odeur, specialement quand elle tombe sur des herbes odoriferantes. - -Au temps des pluyes, les corps sont plus maladifs, qu’au temps des -Brises, où vents de l’Esté, & en voicy l’occasion: C’est en premier -lieu, que les vents ne soufflent plus, & par consequent ne purgent -l’air, & ne chassent les grosses vapeurs marines & aqueuses, qui de soy -sont maladives. En second lieu, c’est que les nuës se battant & -fracassant en ce temps des pluyes, elles produisent des pesanteurs aux -corps, des maux de cœur, & des estouffemens d’estomach, les nerfs se -laschent, & les os s’emplissent d’humidité: ce qui n’arrive pas au temps -des vents, qui netoyent l’air, la mer & la terre. - -3. Les tonnerres & esclairs sont sans aucune comparaison, plus forts & -frequens au Bresil, qu’en ce vieil Monde, specialement au temps des -pluyes, auquel les tonnerres sont espouventables, si bien que vous -diriez, que la terre va renverser, & un esclair dure plus de temps, que -douze d’icy: Pensez que font à lors les Sauvages, si le plus grand -guerrier, oseroit pour lors mettre le nez à la porte; & sans faire le -bon valet, j’en ay eu plus que mon saoul de pœur, & neantmoins on ne -s’apperçoit point de la cheute des tonnerres: je croy qu’en voicy la -cause. Pendant que la chaleur a son regne paisible, depuis Aoust, -jusqu’en Fevrier, rarement on entend les tonnerres: mais quand le combat -de la froidure, & de la chaleur, s’esleve depuis Fevrier jusqu’en Juin, -il faut de necessité, que l’amorce & le canon jouë, qui sont ces -esclairs & tonnerres: & pour ce que la chaleur est en sa force, soubs la -Zone Torride, & que la froidure se fortifie en ce temps-là, par le -retour du Soleil, du Capricorne au Cancre, avec l’amas des humiditez -concrees en l’air: Il faut par consequent, que le combat en soit plus -grand: les tonnerres plus frequens, & les esclairs plus furieux. Or la -cause, pourquoy on ne s’apperçoit point de la cheute du tonnerre, ce -sont les arbres hauts & puissans de ces pays, lesquels arbres -naturellement en tous pays, sont le jouët & la niche des tempestes -foudroyantes: Partant comme ceste terre est couverte de forests, -enrichies d’arbres de hauteur admirable, il est bien aisé que le -tonnerre tombe sans s’en appercevoir. Joinct l’experience qu’on en a -tous les jours par les arbres abatus & bruslez, qui se rencontrent dans -les forests. - - - - -De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan. - -Chap. XXXVIII. - - -La Mer est differente en _Maragnan_, en ses marees, d’avec le reste de -l’Univers: d’autant que l’Ocean par tout, suit par mesure infallible, le -Croissant, plenitude, & décours de la Lune, & neantmoins nos Matelots -ont remarqué en _Maragnan_, qu’il y avoit un jour ou deux, & quelquefois -davantage, de distance & difformité avec l’ordinaire des autres marees -de Univers. Il est aisé de respondre à ceste difficulté: si on veut -remarquer, que le seul Bresil differe d’avec toutes les autres contrees -de l’Univers, en ce point qu’il est environné de mille et mille -inflexions causees, tant par les bancs & roüeles de sable, que par les -tours & retours des pointes & bayes: Joinct que ces terres & ces -emboucheures sont extremement découpees, tellement que les marees ne -viennent si tost en leur hauteur, dans les rivieres salees, ports & -havres, comme elles font ailleurs. Prenez-en l’exemple au flux & reflux -de la mer, dans la riviere de Seine: car la mer au Havre de Grace est -preste de refluer, quand le flot vient d’arriver au Pont de l’Arche. - -J’ay pris garde à une autre chose, commune aussi aux autres mers, mais -non pas tant: c’est que la mer en son flux, disperse à chaque pointe de -roche, sa maree propre, faisant au milieu du Chenail, le sillon de son -flux principal, orné de la cresme marine qui s’amasse en ce milieu, -ainsi que si vous tiriez une corde au niveau, & sert d’adresse aux -Pilotes, pour recognoistre le Chenail d’entre les batures. La raison de -cecy est, ce me semble, la proprieté de la figure ronde, qu’ont tous les -Elemens, qui est de disperser son champ à tous les points de sa -circonference: par ainsi la mer faict au milieu du centre de son flux, -le sillon, ou fil de son cours: puis disperse & donne à chasque pointe -de rocher, le ray de sa maree: en sorte que j’ay veu quelquefois -plusieurs pieces de bois, portees diversement & en opposition contre les -rochers, par les rays & rameaux de ces marees diverses. - -Les eaux de _Maragnan_ sont incorruptibles & beaucoup meilleures que -celles de l’Europe, comme j’ay recogneu par experience à mon retour de -dix semaines, en voicy la raison: Plus un corps est subject à repassion -& changement de qualité, plus est-il corruptible & mauvais, à cause des -alterations que le changement leur apporte: Or les eaux de _Maragnan_ -sont tousjours en mesme estat, & par ainsi incorruptibles & tres-bonnes: -Au contraire les eaux de l’Europe sont tantost chaudes, tantost froides, -& par consequent corruptibles & mauvaises. - -Les fontaines de _Maragnan_ ne sont pas froides, comme les fontaines de -l’Europe: parce que les terres de _Bresil_ sont basses, & pour ce -subject, ne peuvent causer l’antiperistase dans leurs entrailles -specialement pour la proximité du Soleil, qui penetre bien vivement & -avant dans la terre qui est sabloneuse, & pourtant fort susceptible de -la chaleur. Or est-il que les eaux de l’Europe sont froides en Esté, à -cause de la grande antiperistase des terres, qui sont hautes, d’où les -eaux coulent, lesquelles terres sont le plus souvent fortes & pesantes, -& resistent à la chaleur du Soleil: Par ainsi donc les fontaines du -_Bresil_, demeurent tousjours en une semblable temperature: pource que -le Soleil roule esgalement sur elles, & n’ont rien qui leur puisse -apporter quelque qualité froide. - -Entre ces fontaines de _Maragnan_, les unes sont meilleures que les -autres & de couleur diverse: ce qui vient de la terre, qui est fort -diversifiee en goust & en couleur: Joinct que la terre estant basse -comme j’ay dit, plusieurs arbres, les uns de bon goust, & les autres de -mauvais, estendent leurs racines en bas, entre lesquelles les veines des -fontaines courantes, reçoivent une qualité bonne ou mauvaise, tant de la -terre que des arbres. - -Une autre chose est à noter de ces fontaines: c’est que les unes -tarissent vers le mois du Septembre, & les autres diminuent sans se -tarir pourtant; cecy procede de la terre de _Maragnan_, laquelle estant -chaude, seche & sabloneuse, dissipe aisement ses eaux, qu’elle reçoit -des pluyes, desquelles elle faict & nourrit pour la plus-part, ces -fontaines. Et pourtant les mois de Septembre, Octobre, Novembre & -Decembre, estant les plus eslognez des pluyes, la plus-part des -fontaines se tarissent, & les autres diminuent fort. - -Celuy qui desire boire de l’eau extremement froide, doit emplir un seau -d’eau & l’exposer au serain de la nuict, le matin il la trouvera aussi -froide que glace: ce qu’il ne feroit pas, s’il alloit aussi matin puiser -de l’eau à la fontaine: parce que les nuicts estans fort froides à -_Maragnan_, elles agissent bien plustost sur une eau enfermee en petite -quantité, & dans un vaisseau, qui de tous costez est environné de l’air, -que non pas sur les eaux tousjours mouvantes par leur courant, retenues -en leurs licts basse, & de toutes parts couvertes & opaque, n’ayant que -la seule superficie à descouvert: Ainsi qu’il est aisé de voir en -l’Europe, durant l’Hyver, que les fontaines & fosses pleines d’eau, -situees à l’abry & à couvert, rarement sont gelees, voire je dy, -refroidies. - - - - -Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan[119]. - -Chap. XXXIX. - - -La plus-part des arbres de ces pays, sont durs & pesans, & cecy -provient, que la solidité és choses mixtes, est causee de la bonne -coction de l’humide: Or est-il qu’en ces pays, l’humide & le chaud -abondent extremement, & en parfaicte egalité, si vous considerez la -saison des mois, en l’annee: parce que les pluyes ont leur temps, pour -abreuver la terre, en grande abondance, & la chaleur aussi a son regne, -pour cuire & digerer ceste humidité, nourriture des vegetans, -specialement des arbres, lesquels estendans leurs racines au fond, & au -large de la terre attirent à soy grande abondance d’humidité, & -survenant la chaleur forte sur icelle humidité, l’augmentation se resout -en corps solide. - -Les arbres sont perpetuellement verdoyans, par une succession -journaliere & continuelle de nouvelles fueilles aux vieilles, tellement -que les nouvelles sortans du bourjon de la branche, attirent à soy -l’humeur radicale, laquelle suivant la jeune force de l’inclination -attractive, residante en ces nouvelles fueilles, les vieilles demeurent -privees de toute nourriture, & par ainsi se seichent & tombent. Nous -voyons cela pratiqué en nos Corps, quand un nouvel ungle vient à pousser -le vieil, tellement que par une succession de nouvelles fueilles aux -vieilles, les arbres demeurent en mesme estat: ce que nous ne pouvons -pas avoir en l’Europe, à cause de l’Hyver, qui resserre la chaleur -naturelle des arbres en dedans; Ainsi il faut que les fueilles de nos -arbres generalement tombent aussi tost, que la chaleur vient à manquer, -abandonnant l’humide, lequel pourrit le pied de la fueille, au lieu de -luy donner vigueur, comme il faisoit, estant accompagné de la chaleur -radicale: & partant il faut que les fueilles tombent: Au contraire au -Bresil le chaud & l’humide se faisans bonne & perpetuelle compagnie, -produisent en tout temps, des nouvelles fueilles, sur la vieillesse des -autres: Car en toutes choses generalement, il faut remarquer trois -Estats d’Estre. Le 1. l’Estre croissant, le 2. l’Estre permanent, le 3. -l’Estre diminuant, à la fin duquel la mort vient necessairement: ce que -nous voyons en ces fueilles, qui ont un temps pour croistre, un autre, -pour demeurer parfaictes, & un autre pour diminuer & mourir. - -Entre ces arbres, j’en trouve de dignes d’estre remarquez. Premierement, -les Aparituriers, qui sont arbres croissans le long de la mer, & jettent -de leurs rameaux, des petits filets, sur le sable de la mer, ou entre -les pierres qui couvrent la vase, qui tost prennent racine, se -fortifient & grossissent, & ayans eu leur stature parfaicte, commencent -eux mesmes de jetter d’autres filets, qui font comme ils ont fait, en -sorte que ces arbres se multiplient infiniment, chacun produisant son -semblable de main en main, non de la racine, comme les autres arbres, -ains de leurs rameaux: En quoy je ne sçay lequel des deux plus admirer, -ou la succession perpetuelle de Pere en Fils, ou la generation toute -diverse d’avec le commun des arbres. Or la raison pourquoy ces arbres -produisent en cette sorte leur semblable, est, que ces Aparituriers sont -fort hauts & pesans, & en leur commencement menus & deliez vers la -racine, et au contraire fort gros par le milieu: & partant s’ils -naissoient de la racine de leur Pere, ils ne pourroient jamais s’eslever -en haut, à cause de la foiblesse & delicatesse de leur pied, & de la -grosseur & pesanteur de leur milieu, ains faudroit qu’ils demeurassent -couchez & rampans le long des sables, à quoy la Nature a pourveu de leur -donner deux naissances: La premiere, du rameau de leur Pere, où ils -demeurent perpetuellement incorporez, & par consequent bien soustenus, -la 2. naissance de la rade de la mer, dans laquelle ils profondent & -estendent leurs racines, & attirent une seconde nourriture: à ce -qu’ainsi soustenus & nourris, par haut & par bas, ils puissent aisément -croistre. Et remarquerez en passant cette belle particularité, qu’ils -ont deux naissances, & deux nourritures: la premiere est d’en haut, -consubstantielle avec son geniteur, qui faict une mesme essence avec -luy, est engendré de luy, sorty de luy, & neantmoins est tousjours avec -luy, & inseparable de luy: vit de mesme nourriture que luy: La seconde -naissance & nourriture est d’embas, du sein de l’arene de la mer, -prenant nourriture de la mesme mer, eslevant en haut cette nourriture, -pour la conjoindre & unir avec la nourriture, qu’il reçoit de son Pere, -par lesquelles deux nourritures il croist, se fortifie, estend ses -branches, desquelles derechef, par une autre naissance, il produit ses -filets, qu’il faict prendre racine, dedans la mesme mer qui l’a produit. - -Je me servois de cette comparaison, pour faire comprendre aux Sauvages -le Mystere de l’incarnation du Fils de Dieu, en leur disant: Que le Fils -de Dieu avoit deux naissances, une d’en haut, eternelle & Divine, -sortant de son Pere, sans en sortir, distingué de son Pere par -Hypostase, comme le rameau de l’Apariturier, avec le fils engendré de -luy, un toutesfois en essence & substance avec son Geniteur, comme le -filet avec son rameau, vivant d’une mesme nourriture Divine & Celeste, -sçavoir, l’amour du Sainct Esprit, qui faict la troisiesme Personne de -la Trinité: L’autre d’embas, temporelle & humaine, sorti du sein de la -Vierge Marie, & nourry de son sacré Laict, & que croissant homme & Dieu -tout ensemble, vivant interieurement de la nourriture Divine, & -exterieurement de la nourriture corporelle, parvenu à l’aage de trente -trois ans & demy, apres avoir communiqué sa doctrine celeste aux hommes, -confirmee par ses miracles, il estendit ses branches, permettant qu’on -l’attachast sur l’arbre de la Croix, & du milieu de ses playes produit -ses Esleus, leur faisant prendre racine dedans sa saincte Eglise, -regenerez par l’Eau Baptismale, & nourris des Saincts Sacremens: Chose -que les Sauvages concevoient extremement bien, & n’y trouvoient, à ce -qu’ils me disoient, aucune difficulté, argumentans ainsi: Si Dieu a -donné cette puissance aux arbres, qui n’ont point de sentiment, pourquoy -luy mesme n’aura-il pas moyen d’en faire autant? - -Il y a en ces Pays là des arbres, qui semblent à l’escorce & à -l’exterieur du tout secs, & ne portent jamais aucune fueilles, & -neantmoins quand leur saison est venuë, ils jettent en tres-grande -quantité, des fleurs fort belles & toufuës, semblables en forme & en -grosseur aux Peaunes doubles de deçà, & sont de diverses couleurs, -toutefois pour l’ordinaire elles sont jaunes: La raison de cette -particularité est, que la Nature se finit & termine à l’action, qu’elle -choisit & eslit entre les autres: tellement que quand elle se rend -liberale à fournir à quelque membre, un suracroist de nourriture, c’est -aux despens des autres membres: par ainsi si ces arbres donnoient leur -suc, à faire une grosse escorce verdoyante & humide, & couvrir d’une -belle cheveleure de fueilles le coupeau de leurs rameaux, ils ne -pourroient pas produire ces belles fleurs: lesquelles naturellement en -tous les vegetans, viennent d’un suc bien digeré & subtil, & par -consequent qui monte facilement aux extremitez des rameaux, ne se -souciant des autres parties des arbres, pour leur donner quelque espece -de nourriture. J’ay recogneu cecy par une belle experience, en France, -és Seriziers que l’on chastre, pour les empescher de porter fruict, afin -qu’ils jettent tout leur suc, à produire des fleurs larges & doubles, -comme roses musquees doubles. - -Il se trouve là d’autres arbres, qui ferment leurs fueilles, & les -replient l’une sur l’autre, quand le Soleil se veut coucher, & si tost -qu’il est levé, les déplient & espanissent: ainsi que nous voyons faire -en France, à l’herbe du Soucy, & au Tourne-soleil: Cecy procede de -l’humidité, ou serain de la nuit, qui les reserre, à cause que la -qualité du froid est constrictive: à l’opposite la chaleur du jour les -ouvre, parce qu’elle est aperitive. - -J’ay peu facilement trouver des raisons naturelles de plusieurs -singularitez, que j’ay veuës en _Maragnan_: mais je confesse nuëment, -que je n’ay sceu jamais trouver la cause naturelle: pourquoy certains -arbres, de ce pays-là, au seul toucher que faict l’homme contre leur -tronc, avec sa main, incontinent ils ferment generalement toutes leurs -fueilles: si ce n’estoit d’aventure, qu’il y eust en ces arbres, quelque -proprieté sensitive, comme nous lisons estre en l’Eponge, laquelle si -tost qu’elle sent le toucher de l’homme qui la veut coupper, elle se -reserre & cache dans le creux & la fente de la pierre marine qui l’a -engendree. - -Les _Acaiouiers_ qui portent les _Acaious_, propres à faire vin, -naissent naturellement le long de la mer, & pour cet effect ils vivent -du suc marin & salé, d’où vient que le vin d’_Acaiou_ est piquant, -acrimonieux, chargeant les reins de douleurs à la longue, & fort mauvais -pour le Poulmon, J’ay fait une experience de ce vin, le passant par une -chausse, & en ay tiré une grande quantité de sel. - -Il y a des Espines, que vous diriez estre creées de Dieu, pour -representer le Mystere de la Passion[120] de Jesus-Christ, par ce -qu’elles croissent par bouquets, quatre en bas, également distantes -l’une de l’autre, en forme de Croix, & une au couppeau, qui tourne la -pointe vers le Ciel, & est ornee de neuf fueilles, reduites en trois -petits bouquets, chacun petit bouquet en possedant trois, lesquelles la -saison arrivee, se convertissent en trois fleurs, cette belle Espine -consistant au milieu. Ces cinq Espines sont les instrumens de cinq -playes de Jesus-Christ: La Couronne d’Espines environnant son Chef, -comme cette Espine d’enhaut ornee des fueilles, c’est-à-dire des pechez -& vanitez des 3. aages du monde, en la Loy de Nature, Escrite, & de -Grace, lesquels pechez & imperfections, se sont changez par le merite du -Sang de Jesus-Christ, en fleurs de grace, de bonnes œuvres, & récompence -de la gloire. - - - - -Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent en ces Pays. - -Chap. XL. - - -C’est un poinct non petit de la Phisique, ou Philosophie Naturelle: -Comment il se peut faire qu’un animal vivant, & parfaict en son espece, -se concree de luy mesme sans geniteurs. Albert le grand escrit qu’il a -veu des Poissons vivans dans le milieu d’une grande pierre de marbre -tiree de sa roche, & fenduë par le milieu. Cela ne doit sembler nouveau -à ceux qui ont peu lire cet Autheur: Car j’ay veu dans les ruisseaux de -_Maragnan_, causez par les pluyes, & qui se seichoient tost-apres, de -fort beaux Poissons semblables en couleur & grandeur, avec d’autres -Poissons qui vivent dans les rivieres permanentes, & naissent de fray. -Comment cela se peut faire, que ces Poissons sans fray, en peu de mois, -naissent, croissent & meurent à la cheute, accroissement & tarissement -des eaux? J’en diray la raison, qui est, la force & influence des -Planettes predominantes en Janvier & Fevrier, pendant lesquels ces -Poissons naissent, & de la forte conjonction de l’humide & du chaut, -avec la disposition du terroir, le tout concurrant avec l’influence des -Planettes, d’où vient que plustost telle espece de Poissons naisse en -ces lieux qu’en autre part, ce que nous experimentons en l’Europe, que -la diversité des terres où passent les eaux possede diversité de -Poissons. - -Entre les oyseaux de _Maragnan_, desquels je dirois des merveilles, si -autre que moy ne l’eust ja faict, J’ay remarqué une singularité és -_Courlieus_ rouges[121], qui sont non seulement vestus de plumes rouges -comme escarlatte, mais aussi la chair de leurs corps est de céte -couleur: & cette singularité est, que leur premier plumage à l’issuë de -la coque est blanc, & demeure tel, jusqu’au temps qu’ils puissent voler, -& lors ils changent leur blanc en noir, & persistent en cette couleur, -jusqu’à ce qu’ils ayent obtenu leur grosseur & grandeur naturelle, de là -ils deviennent demy gris & demy rouges, & en fin totalement rouges, qui -sont quatre changemens. Je ne rapporte cecy pour l’avoir oüi dire: mais -je l’ay veu en ceux qu’on nourrissoit privez & domestiques: Cecy -n’arrive point sans une profonde raison fondee en la Nature: & la voicy, -ce me semble, c’est que la couleur du poil & du plumage, suit la -disposition & qualité du suc & de la nourriture dont le vivant se -nourrit: Car le Philosophe tient, que le poil & le plumage vient, croist -& se nourrist de la superfluité de l’aliment: Or est-il que la couleur -blanche suppose un aliment doux & delicat: & par ainsi le petit -_Courlieu_ sorti de sa coque, gisant au berceau de son nid, & ne vivant -en tout ce temps, que de Moucherons, & de _Maringoüins_, qui volent -autour de luy, il faut que son plumage, procedant de ceste foible -nourriture, subisse la couleur blanche: A l’opposite la couleur noire du -poil & de la plume, suppose en l’animal une abondance & superfluité -d’aliment: parce que la vivacité de la chaleur naturelle, va tousjours -excitant l’appetit, pour se jetter sur la pasture: Suivant cecy j’ay -pris garde que cet oyseau, quand il est vestu de plumes noires, est -extremement gourmand, & mange sans cesse. La couleur grise & demy rouge -de plumage, manifeste une temperature de cette trop grande avidité -d’aliment, une regle, au choix naturel, d’une viande singuliere & -propre, qu’il doit tousjours entretenir: & pour cette occasion j’ay -remarqué qu’en ce temps là, cet oyseau choisit une viande singuliere & -speciale, à laquelle seule il tend son vol, sçavoir est, des Crabes, ou -Escrevisses de mer, lesquelles estant consommees en son estomach, se -resolvent en chile, rouge comme Escarlatte, lequel receu dans le foye, -tant s’en faut qu’il reçoive aucune couleur d’iceluy, comme c’est -l’ordinaire en tout autre animant, qu’au contraire ce chile escarlatin, -teinct ce mesme foye de sa couleur, & tousjours conservant la mesme -teinture passe dans les veines, des veines en la chair, & de la chair au -plumage, rendant le tout si parfaictement rouge, que mettant un de ces -oyseaux cuire dans un pot, vous diriez qu’on y a mis une poignee de -vermillon dedans. - -Entre un million de Lezards & reptiles de mer, j’ay appliqué ma -consideration sur une espece fort monstrueuse: Car c’est un animal qui -vit en partie dans l’eau, en partie sur la terre, en partie sur les -arbres, r’acourcissant en luy les trois Spheres, esquelles vivent tous -les animaux de ce monde. Car premierement il participe avecques les -Poissons de l’Element de l’Eau: Il s’attribuë avecques les hommes & les -quadrupedes l’Element de la Terre: Et avecques les oyseaux il niche & -repose sur les arbres. Je diray plus, il semble que les Astres luy ayent -donné sur les reins, depuis la teste jusqu’au bout de la queuë, une -representation de leurs rayons & estincellements. Car vous luy voyez une -belle ceinture sur le dos, des rayons du Soleil, & des Estoilles: tous -semblables à ceux que peignent nos Peintres autour du Globe du Soleil & -des Estoilles: Et quant à sa peau elle est esmaillee d’une couleur -argentine & azuree, ainsi qu’est le Lambris du Ciel, quand il est -serain. Cet animal sentant la force du Soleil, sort de la mer, monte sur -les arbres voisins, & choisissant un rameau bien propre à se coucher, là -il s’estend & se repose: Il pond ses œufs dans ces arbres maritins, -lesquels eschauffez par la chaleur du Soleil, se transforment en -Lezardeaux, lesquels aussi tost qu’ils sont sortis de leur coque, -recognoissent Pere & Mere, les suivent pour pasturer, soit en la mer, -soit sur la terre, soit és branches des arbres. Je donneray la raison de -ce que nous avons dict, sçavoir, que plus l’animal est humide, plus -est-il chargé de sommeil: Or entre toutes les sortes d’animaux, cette -espece de Lezards est humide & froid, par consequent subject au dormir. -Et d’autant que le sommeil est plus agreable, que les membres sont -conservez en leur degré de chaleur, voilà pourquoy ils recherchent les -lieux plus propres à recevoir la chaleur du Soleil. Et recognoissans que -le peu de chaleur, qu’ils ont connaturelle, ne seroit bastant pour faire -esclorre leurs œufs, ils les exposent aux raiz du Soleil. - - - - -De la Pesche de Piry. - -Chap. XLI. - - -Les Sauvages de _Maragnan_, _Tapoüitapere_ & _Comma_ ont une pesche -asseuree & annuelle, ainsi que nous avons la pesche des Moruës sur le -Banc, ou és Terres Neufves tous les ans: Car quelques moys apres les -pluyes, lors qu’ils pensent que les eaux sont retirees, ils s’embarquent -dans leurs Canots en grande multitude, se fournissans de farine pour -quelques moys ou six sepmaines, & ainsi s’en vont rangeant les terres en -un lieu esloigné de l’Isle, pres de 40. lieuës ou plus. Là ils se -campent, dressans les _Aioupaues_, puis s’addonnent à la pesche du -poisson, à la chasse des _Caimans_ ou Cocodrilles, & à la recherche des -Tortuës: Et là il se trouve souvent grande quantité des Sauvages de -divers villages de l’Isle, soit des habitans de _Tapoüitapere_ ou -_Comma_. Les Poissons se peschent dans les fosses de sable, où il n’y a -pas grande eau: Car mesme si on y va un peu plus tard, que la saison ne -le requiert, on trouve ces fosses assechees, & le Poisson mort sur la -place. Il est impossible d’exprimer le nombre & la quantité de ces -Poissons. C’est assez que je dise & face comprendre en un mot, que tout -autant qu’il y va de Sauvages, ils s’en chargent, y en laissant beaucoup -plus qu’ils n’en emportent. Ces Poissons sont gros & courts, n’excedans -pourtant en grosseur l’espoisseur du bras, & la longueur de demy-pied -entre queuë & teste, le museau rabatu, quasi comme une forme de Tanche, -& estime que ce sont Poissons de semblable espece aux Poissons de la -mer, appellez des Matelots Carreaux: Estans pris dans les petits rets -qu’ils portent, nommez d’iceux _Poussars_, ils vous les embrochent par -le milieu douzaine à douzaine, ainsi que l’on faict par deçà les -Aloüetes, & mettent le tout sur le _Boucan_ rostir en la fumee, sans -rien vuider des entrailles: & ainsi en amassent une grande quantité -qu’ils apportent en leurs Loges, desquelles ils vivent un mois, voire -pres de deux. Quand ils les veulent manger, ils en tirent la peau, -laquelle ils font bien seicher au Soleil, puis la pillent au Mortier, & -la reduisent au poudre, dont ils font leurs _Migans_, c’est-à-dire leurs -Potages, tout ainsi que font les Turcs de la poudre des pieces de Bœuf -cuittes au four, quand ils sont en guerre. - -Un jour je m’en allois par l’Isle, & me trouvant en certain village, ils -ne sçavoient que me donner pour disner, sinon qu’ils mirent quelques-uns -de ces Poissons boüillir dans un pot, & du clair ils m’en firent du -_Migan_, & me presenterent le reste dans un plat. Je ne fy ny à l’un ny -à l’autre beaucoup de tort, à cause du goust de la fumee, neantmoins les -François qui estoient avec moy en mangeoient de grand appetit, tenans -ces Poissons de fort bon goust: & mesme les Sauvages s’en estonnoient, -comme estant chose dont ils font grand estat, & vont loing pour la -chercher. - -Or comment ces Poissons se trouvent dans ces fosses en si grande -abondance, depuis le temps des pluyes, jusqu’alors: si la raison peut -servir, que j’ay alleguee cy dessus au Chap. 40. Je m’en raporte: Mais -mon opinion est, que la grande quantité des pluyes fait deborder les -rivieres & les ruisseaux, voire la mer mesme, en sorte que toutes ces -plaines sont noyees plus que la hauteur d’un homme, tellement que les -Poissons sortent de leur lieu naturel, allechez par la pasture nouvelle -d’un lieu recent, & s’amusans par trop à retourner en leur Patrie, les -eaux s’abbaissent, & demeurent enfermez dans les fosses & valees: ainsi -que nous voyons par deçà, lors que les estangs & les rivieres se -débordent, & que le Poisson s’en fuit qui deçà qui delà dans les -vallees. - -La Chasse des _Caimans_ ne leur est pas moins plaisante qu’utile: ce -sont Cocodrilles mediocres, qui n’excedent 8. ou 10. pieds de long, & -ont la peau fort dure & le ventre molet, sans langue, les yeux vivaces, -cauteleux & méchans, qui se jettent fort bien sur les hommes, coupent & -avalent le premier membre qu’ils atrapent. Ils se retirent dans des -creux au rivage des eaux tousjours aux aguests: ils nagent comme -poissons, & rampent sur la terre assez bellement pourtant, ouvrent la -gueule, & taschent de vous espouvanter s’ils vous rencontrent, font des -œufs gros comme les poules, mais revestus d’aiguillons comme chataignes, -& sont bons à manger: il est bien vray que je n’en ai point voulu user -encore qu’on m’en ait offert, pour l’horreur que j’avois de ces animaux. -Ils couvent leurs œufs, & d’iceux procedent des petits Cocodrillons, -gros, grands & longs, comme ces petits Lezars gris que nous voyons -courir en Esté sur les murailles: Chose estrange qu’un si gros animal -vienne de si peu de matiere, & qu’à l’issuë de sa coque il commence à -trotter & à ramper en si petite stature. Sa chair sent le musc, & c’est -ce qui la rend douçastre & desagreable au goust: Nonobstant les Sauvages -ne s’arrestent pas là, ains ils en font grand’chere quand ils en ont: & -par ainsi ils les cherchent soigneusement. Et d’autant que ce lieu de -Piry est humide & limonneux, il abonde en _Caïmans_, lesquels les -Sauvages poursuivent, adressans justement leurs flesches soubs la gorge, -ou dans le petit ventre de ces animaux, puis à grands coups de levier, -ils achevent de les assommer, Cela faict ils les eschorchent, puis les -mettent par pieces, & les boucannent. S’ils sont petits, ils les font -cuire dans leurs escailles, & les estiment bien meilleurs & delicats -ainsi cuits: parce, disent-ils, qu’ils rostis en leur graisse, & que -rien ne se perd de leur substance. J’ay tousjours aymé mieux le croire -que de l’experimenter, non que je n’aye eu souvent l’occasion de ce -faire; pource que les Sauvages m’en presentoient assez au retour de -_Piry_. Mais la seule representation que je me faisois de la figure de -ces animaux me faisoit bondir le cœur en la presence des morceaux de -leur chair. Les François qui en mangeoient m’ont dit, que cela -approchoit à peu pres du goust de porc frais, sinon qu’il est plus -douçastre, huileux & musqué. Il y a du danger de se bagner en ces -pays-là, si ce n’est en lieu découvert, parce que ces miserables bestes -se glissent doucement & se jettent sur vous. L’on me conta qu’un enfant -du village de _Rasaiup_ tombé dans le ruisseau où ils prennent de l’eau, -fut emporté & mangé par ces _Caïmans_. Et comme je m’en allois le long -des sables de la Mer depuis _Troou_ jusqu’à Rasaiup accompagné de -plusieurs Sauvages, ils me menerent boire en une grande fosse, -environnee de plusieurs haliers & bocages, & m’advertirent qu’il ne -falloit demeurer là long-temps, parce que c’estoit le repaire de -plusieurs Cocodrilles qui se presentoient à ceux qui alloient boire en -ceste fosse. Baste c’est assez que nos Sauvages leur font la guerre, -tant pour l’utilité que pour le plaisir, & en apportent bonne -fourniture, quand ils reviennent de _Piry_. - -La cause pourquoy ces animaux n’ont point de langue, c’est ce me semble, -qu’ils ont le gosier & le col du tout inflexibles, tellement qu’ils ne -sçauroient regarder ny derriere ny à costé d’eux, s’ils ne mouvent le -corps entier & ne se destournent: joinct qu’ils ont la machoire d’en bas -forte & immobile, qui sont choses du tout necessaires à l’usage de la -langue, & ne remuent que la machoire d’en haut: Et pour ceste mesme -occasion ils avalent tout d’un coup leur proye, sans la tourner ny -retourner dans leur gueule. - -Sainct Isidore escrit que les Cocodrilles du Nil, parviennent jusques à -la longueur de 20. coudees, & sont de couleur de safran, mais ceux de -_Maragnan_ & des environs, n’excedent comme j’ai dit, la longueur de 10. -ou 12. pieds. Il y a encore ceste difference que les cocodrilles -d’Egypte habitent de nuict dans l’eau, & de jour sur la terre, parce que -dit ce sainct Evesque, cet animal recherche la chaleur: Or est-il qu’en -Egypte les eaux sont chaudes la nuict, & la terre froide, & de jour la -terre est chaude & l’eau froide: Mais au contraire à _Maragnan_, ils -demeurent de nuict sur la terre, & le jour dans l’eau: d’autant que la -nuict, les eaux sont froides, & chaudes de jour; & la terre est -temperee. La raison pourquoy cet animal a pœur de ceux qui le -pourchassent, & est hardy contre ceux qui le fuient, c’est pour ce -qu’aisement il se jette sur les fuiards, & ne se peut deffendre qu’à -grande difficulté contre les assaillans: De plus il est doüé d’un -naturel timide & palpitant: le propre duquel est de s’asseurer sur les -fuiards, & perdre courage devant ceux qui resistent. Et la cause -pourquoy il n’a qu’un boyau, c’est pour ce qu’il manque à la premiere -digestion, à sçavoir, à decouper les viandes par le menu. Il craint -d’avantage les Sauvages que les François: ce que font aussi ceux de -l’Egypte, craignans plus les Egyptiens que les Estrangers: Solinus en -donne la raison, qui est que cela procede d’une sienne industrie -naturelle, à recognoistre & odorer ceux qui luy font la guerre plus -ordinairement. Sa fiante est exquise & bien recherchee, pour faire les -fards des Dames. Je ne sçay pas si ce que Phisiologue escrit de luy est -vray[123], que quand il a mangé quelqu’un, il pleure & regrette son -mal-heur. - -Outre ces deux exercices que font les Sauvages en ce lieu de _Piry_, ils -pourchassent les Tortues qui sont en quantité indicible, & en apportent -en l’Isle de toutes vives, tant que leurs _Canots_ en peuvent porter. -Ils ne sont pas chiches de vous en donner à l’heure qu’ils arrivent, & -pour peu de marchandises vous en avez beaucoup. Il me souvient que -quelques _Canots_ passans aupres de nostre lieu de sainct François, pour -un petit couteau qui vaut en France un sol, ils m’en donnerent soixante -dix: Et pour la farine que je leur donnay à disner, ils m’en -presenterent vingt-cinq, lesquelles je mis toutes en un certain endroit -humide & frais, leur faisant jetter journellement de l’eau, & se -garderent ainsi sans manger plus de six semaines. Les Sauvages en -mangent volontiers & disent que cela les tient en santé & leur faict bon -estomach: Ils les font cuire dans leurs coques toutes entieres sans rien -oster de dedans: & nous les trouvions meilleures en ceste sorte qu’en -toute autre. Si quelqu’un d’eux a mal aux oreilles par la descente d’un -Catarre, les femmes prennent du sang de ces reptiles, parmy lequel elles -meslent du laict tiré de leurs mamelles, & en frottent le fond de -l’oreille. De plus quand ils ont arraché le poil de leurs corps, avec -les pincettes de fer que les François leur donnent, ils frottent la -place avec - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - - - - -De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards. - -Chap. XLIII. - - -Ils ont une autre chasse de vermine, non moins plaisante & agreable que -les precedentes: Car ils font la chasse aux Rats domestiques & sauvages. -Ils ne mangent point les domestiques, au moins que je sçache, mais ils -leur font la chasse cruellement: Car si un Rat est veu en quelque Loge, -tous les habitans d’icelle s’amassent: les uns avec Arcs & Fleches, les -autres avec leviers: Les Chiens y sont aussi appellez, tellement que le -pauvre Rat a bien des affaires, & luy est impossible d’eschapper, ou la -gueule des Chiens, ou le coup des leviers, ou bien le dard de la Fleche. -Si tost qu’il est mort, on le pend par la queuë au bout d’une perche, & -est mis au milieu du village pour servir d’exercice aux petits enfans -qui le flechent. Les villages qui sont plus proches des Havres où -abordent les Navires en ont davantage, par ce que ceux des Navires, si -tost qu’ils sentent la terre, se mettent à nage, & viennent aux -premieres Loges qu’ils rencontrent, renonçans à leur pays natal, qui est -la mer, pour demeurer en un pays plus ferme & asseuré, qui est la terre. - -Ils mangent les Rats sauvages, qui se trouvent dans les bois, voire ce -leur est une viande delicieuse: Ils leur font la chasse en ceste sorte. -Ils creusent une fosse au milieu d’un canton de bois, où il y a des -entrees deçà delà, comme sont les Clapiers, ou Terriers des Lapins: puis -ils s’amassent grand nombre de jeunes hommes, tenans des batons en leurs -mains, & vont faire une huee aux environs de ceste fosse en rond: tout -ainsi qu’on faict en ces cartiers quand on veut prendre les Loups; & -frappans deçà delà les buissons, en font sortir les Rats, lesquels -fuyans devant eux, & trouvans ces Terriers tous faicts & propres pour se -cacher ils entrent dedans, alors les Sauvages s’approchent, & chacun -garde son trou, les autres entrent dans la grande fosse, & à coups de -bastons ils assomment ces Rats, qu’ils partissent apres egalement -ensemble, & s’en reviennent en leur village, chacun apportant sa proye -qu’ils mettent sur le _Boucan_, ou sur les charbons, les ayant fendus -par le devant, sans en oster la peau, laquelle ils font gresiller quand -le dedans est assez cuit, & afin que la graisse ne se perde point, ils -les enfarinent: & ces morceaux sont de requeste, & plus prisez que les -Sangliers, les Cerfs, les _Agoutis_ ou _Pagues_, la proportion d’un -chacun estant gardee, & quelquesfois ils en apportent une si grande -quantité que c’est merveille. - -La chasse aux Fourmis se faict vers le temps des pluyes, par ce qu’en -ceste saison toutes les especes de Fourmis remuent mesnage. Celles qui -peuvent voler prennent la Region de l’air, & quittent leurs Loges, -faictes & creusees en terre: Les autres (si elles s’apperçoivent, par un -instinct naturel, que les eaux pourront entrer en leurs cavernes, & -endommager leurs magazins) plient bagage, & ce avec un ordre qui merite -d’estre escrit, en ayant veu l’experience, laquelle je reciteray, afin -qu’elle serve de modelle à tous les autres. - -En nostre Loge de S. François, au commencement des pluyes, une milliace -de millions de fourmis sortit d’une caverne, non bien esloignee de là, -laquelle s’en vint prendre possession d’un coin de ma chambre, sous -lequel ils avoient creusé des chambres, antichambres & magazins: En un -beau matin toute la compagnie deslogea, & apporterent, comme je croy, -plus d’un boisseau d’œufs posez en diverses stations, c’est à dire, à -deux pas l’un de l’autre; chaque monceau avoit ses fourmis ordonnees, -lesquelles venoient descharger leur faiz au prochain amas, & ne -passoient outre, & ainsi s’en retournoient à leur monceau continuans -leur office. Je fus bien estonné de voir cette multitude innumerable, & -cette quantité d’œufs qui rendoient une fort mauvaise odeur: je fis -faire un bon feu, & en aporté le brasier sur tous ces œufs, & au chemin -que tenoient ces bestioles. Alors elles furent bien estonnees, & -joüerent à sauve qui peut, chacune prenant un de ces œufs pour le -garantir du feu, comme fit Ænee son Pere Anchise en la conflagration de -Troye. Neantmoins je ne peu si bien faire, qu’elles ne se logeassent au -lieu où elles avoient destiné, à la charge toutefois qu’elles -n’incommoderoient point leur hoste: ce qu’elles firent: car r’assemblans -leurs gens l’espace de deux ou trois jours, hors mis celles qui perirent -par le feu, elles conclurent qu’il falloit aller à la picoree dehors, & -se contenterent du logis, puisque je le leur permettois, à mon regret -pourtant. Vous eussiez eu du contentement de voir ces bestelettes aller -depuis le matin, Soleil levant, jusques au soir Soleil couchant, amasser -leurs provisions, c’estoient des fueilles de certain arbre, sur les -branches duquel, (comme j’allay voir moy mesme) estoit une quantité de -ces fourmis, laquelle avoit seulement charge de coupper les fueilles, & -les laisser tomber en bas: le reste de la compagnie prenoit chacune la -sienne, & la portoit au magazin. Et notez qu’elles avoient faict deux -chemins aussi bien tracez, selon leur petitesse, qu’il est possible de -voir: Celles qui estoient chargees, retournoient par l’un & les -dechargees, alloient par l’autre, sans se mesler les unes parmi les -autres, & m’asseure qu’il y avoit plus de quatre cens pas où ils -alloient querir leur charge; & le mesme observent toutes les autres -especes de fourmis. Je n’oublieray aussi, comme chose remarquable, les -voutes qu’elles font d’une industrie admirable, quand elles veulent -cheminer à couvert. - -Nos Sauvages ne font pas la chasse à toute sorte de fourmis, ains -seulement à celles qui sont grosses comme le pouce, apres lesquelles -tout un village sort, hommes, femmes, garsons & filles: & la premiere -fois que je leur vy faire ceste chasse, je ne sçavois que c’estoit, ny -où ils alloient si vistes, tous abandonnans leurs Loges pour courir -apres ces fourmis volantes, lesquelles ils prenoient avec leurs mains & -les mettoient soigneusement dans une courge, leur rompans les aisles -pour les fricasser, & les manger. Ils les prennent encore d’une autre -façon, & sont les filles & les femmes, lesquelles s’asseans à la bouche -de leur caverne, invitent ces grosses fourmis à sortir[125] par une -petite chanson, laquelle je fis interpreter au Truchement, & estoit -telle: Venez mon amy, venez voir la belle, elle vous donnera des -noisettes: & tousjours repliquoient cela, à mesure que les fourmis -sortoient, lesquelles elles pernoient leur rompant les aisles & les -pieds: Et quand elles estoient deux femmes en un trou, elles recitoient -l’une apres l’autre la chanson, & les fourmis qui sortoient de là, -pendant la chanson, estoient à celle qui chantoit: Vous seriez estonné -des gros monceaux de terre qu’elles tirent de leur caverne. Elles -bouchent au temps des pluyes les trous du costé que viennent les pluyes, -& laissent seulement les trous ouverts du costé, duquel les pluyes -viennent rarement. Les fourmis de _Maragnan_ ont deux ennemis mortels, -specialement les gros fourmis, sçavoir est une sorte de Chiens sauvages -de poil de loup puans au possible[124], qui ont la teste & la langue -fort aiguë, & vont aux fourmillieres se repaistre: Et une autre espece -de grosses Fourmis, qui naissent communément avec les autres, ainsi que -le Bourdon avec les Abeilles, & tandis qu’elles sont petites & foibles -elles travaillent avec les autres sans faire bruict ou frapper: mais -quand elles sont devenuës grandes & fortes, elles quittent la -communauté, & font bande à part seule à seule, & ne vont plus en -compagnie, mais chacune se tient en embuscade le long des chemins où -elles se jettent sur leurs sœurs & parentes comme fit jadis Abimelech, -bastard de Gedeon sur les soixante dix enfans legitimes de son Pere ses -propres freres, lesquels il mist tous à mort sur une pierre en Ephra. Le -Lecteur pourra se servir de cecy pour l’appliquer à quoy il voudra selon -son esprit & consideration. Voilà comment nos Sauvages s’excercent apres -ces bestioles plus utilement que ne font pas les enfans de deçà apres -les Papillons: tellement qu’ils font profit de tout, & ne laissent rien -perdre, prenans tout ensemble leur plaisir avec utilité: voyons le -reste. - -La chasse des Lezards que les _Tapinambos_ appellent _Taroüire_ (& sont -les grands Lezards) & _Tojou_ (sont les petits) se faict -diversement[126], selon la diversité des Lezards terrestres & marins: -Les marins habitent ordinairement dans les plaines couvertes -d’_Aparituriers_, où deux fois en 24. heures la mer se degorge: là ils -vivent de _Crabes_, Moules, Chevrettes, que le commun appelle en France -Crevettes, & du poisson qu’ils y peschent, tandis que la mer est en ce -lieu. Ils font leurs œufs dans le creux des arbres. Les Sauvages les -vont vener & flecher quand la mer est retiree, entrans dans la vase -quelquesfois jusques aux esselles. Il y a autant à manger en ces Lezards -qu’en un Lapin, voire qu’en un grand Lievre, selon la grosseur de -l’animal. Ils les font boüillir en faisans du _Migan_, ou rostir sur le -_Boucan_. Les François les mettent à la broche, lardez du lard des -Vaches marines, & croyriez de premier abord que ce fussent des Lapins ou -Lievres embrochez: La saulce qu’on y fait est semblable à celle des -Lievres & Lapins. Plusieurs François sont si friands de ces Lezards, -qu’ils tiennent qu’ils valent mieux que les lapins de deçà. J’ay mieux -aymé le croire que d’y gouster. - -Les Lezards terrestres sont plus la chasse des jeunes garsons que des -hommes, encore que j’aye veu des hommes aussi aspres à les vener que les -enfans. Mesme j’ay veu quelquesfois plus d’une vingtaine de Sauvages -tant hommes que garsons courir apres deux ou trois petits Lezards: -lesquels pris sont aussi tost jettez sur le brasier & gresillez, chacun -en prend sa part, selon le nombre de la capture, & trouvent cela fort -bon. Les jeunes garsons aussi tost qu’ils en aperçoivent courir parmy -les Loges, sur la couverture, ou dans les buissons, ils les flechent, -mais ils sont bien plus aspres apres les gros domestiques qu’apres les -petits car il y a davantage à manger, d’autant qu’il s’en voit d’aussi -long que le bras, & quasi de mesme grosseur: Il y en a une espece de -tous vers, qui ne sortent point des arbres, ains se tiennent estalez sur -les fueilles à l’ardeur du Soleil, & les Sauvages disent qu’ils sont -fort venimeux, par ainsi ils les laissent & ces animaux ne se sentans -poursuivis ne s’effrayent de vous voir contr’eux. Ils sont presque -semblables aux Cameleons, desquels nous parlerons cy apres. Ils ont les -yeux estincelans & rouges comme escarlate. - -Tous ces Lezards domestiques se joignent par ensemble ainsi qu’une boule -en rond, tellement que la queuë du masle est joincte à la teste de la -femelle, & la queuë de la femelle est unie avec la teste du masle, & le -tout ployé en rond, les deux testes & les deux queuës du masle & de la -femelle s’atouchent. J’eu pœur la premiere fois que je rencontray deux -gros de ces Lezards ausi accommodez: car je ne sçavois ce que ce pouvoit -estre, ny quelle sorte de Serpent, voyant quatre yeux en un endroict, & -un seul corps estendu en rond. Les femelles sont bien plus grosses que -les masles. Les petits Lezards pondent leurs œufs quasi à la mesure du -bout du petit doigt, & ce dans un trou, qu’ils couvrent puis apres de -sable, au nombre de cinq ou de sept: la chaleur du Soleil les esclost. -Les grands Lezards les font plus gros, selon la proportion de leur -corps; & ordinairement ils font des nids, soit en la couverture des -loges, soit en dehors dans les bois, & portent en ce lieu tout ce qu’ils -peuvent trouver de mol, comme mousse, plume, coton, drapeau, & choses -semblables, se rendent fort familiers à la maison, s’ils ont esprouvé & -experimenté que vous ne leur vouliez aucun mal. Ils font autant de -bruict qu’un chien quand ils marchent, & portent ce qu’ils trouvent en -leur bouche: & c’est un plaisir de leur voir faire ce mesnage. Ils se -gardent bien d’aller le droict chemin, quand ils vont faire leur nid, -ains ils prennent un grand destour, afin que vous ne puissiez -recognoistre l’endroict. Le Soleil esclost leurs œufs, aussi bien que -ceux des petits: Et la raison est qu’ils sont par trop froids, & n’ont -aucune chaleur suffisante à produire cet effect. Ils sont venez par de -grandes & horribles Couleuvres, les unes de couleur d’eau, les autres -violettes, & les autres tachetees & semees de diverses couleurs. Elles -viennent jusques dans les maisons, specialement sur le toict pour -chercher ceste proye. Les Lezards la sentent de bien long & lors vous -les voyez courir çà & là, comme si le feu estoit en la maison. Je fis -tuer trois de ces Couleuvres un Dimanche au matin que nous allions dire -la Messe à la Chappelle de sainct François, dans laquelle nous -trouvasmes ces hideuses bestes faisans la chasse apres les gros Lezards, -desquels elles en avoient tué un assez bon nombre: mais elles payerent -leur temerité avec grande difficulté pourtant: car elles receurent -chacune plus de cinquante coups de levier: encore se fussent-elles -sauvees, si je ne les eusse faict mettre par tronçons, lesquels -vescurent & remuerent plus de vingt-quatre heures apres, cherchans à se -rejoindre, quoy qu’ils fussent espars loing l’un de l’autre plus de -quatre & cinq pas. Les Sauvages ont en horreur ceste sorte de Serpens, & -disent qu’ils sont fort venimeux. - -Les Lezards perdent leur queuë de vieillesse, & tombent devenuës toutes -noires, & mesme sont tendres comme verre, & se rompent au moindre -accident: Je n’ay pas opinion qu’elles reviennent; encore qu’Aristote -aye escrit des Lezards de par deçà, que leurs queuës estans coupees -elles reviennent: Je m’appuye sur l’experience d’un gros Lezard -domestique qui estoit en nostre loge de sainct François, lequel en -l’espace de deux ans, j’ay tousjours veu sans queuë & venoit manger -ordinairement devant nous, & avec les poules qui ne s’en estonnoient -plus, pour la privauté accoustumee qu’elles avoient avec luy. On dit -pourtant, & les François en ont eu l’experience, qu’une espece de ces -gros Lezards viennent prendre les petits poulets & les emportent aux -bois où ils les mangent. - - - - -Des Araignes, Cigales & Moucherons. - -Chap. XLIV. - - -La vie de l’homme est comparee à celle de l’Araigne en plusieurs -passages de la saincte Escriture, specialement au Psalm. 89. _Anni -nostri sicut Aranea meditabuntur_, nos annees se passeront, seront -contees, meditees comme ceux de l’Araigne. Sainct Isidore escrit que -l’Araigne est un ver de l’Element de l’Air nourry en iceluy, d’où elle -tire l’etymologie de son nom, & ceste chetive creature n’a jamais repos, -tousjours travaille, escoule sa substance à bastir sa toile, tousjours -en danger, & tant elle que ses biens & richesses sont suspendues en un -filet & à la mercy du moindre souffle de vent: Ou si vous voulez, de la -fantaisie d’un valet, ou d’une chambriere à luy charger un coup de -balet, qui l’assomme & fracasse tout son labeur: Voudriez-vous un plus -beau miroir pour considerer les mal-heurs & miseres de ceste vie? Je ne -perdray donc point le temps, si laissant à part ce qui est commun & -journellement recogneu par deçà, du naturel de ceste vermine, je -rapporte ce que j’ay contemplé curieusement en la proprieté des Araignes -de _Maragnan_: Et auparavant que j’enfonce ceste matiere, il est bon que -je traitte d’une espece de grosse Araigne quasi comme le poing & plus. -Elles se trouvent ordinairement dans les bois creux, desquels on -environne les loges, ainsi que par deçà de palis: Elles se trouvent -aussi aux coins, cheminent peu, n’ont point de toiles, tres venimeuses, -rouges, presque en couleur aux petits Pigeonneaux quand ils sortent de -la coque, ce qui est fort hideux à voir: Les Sauvages les fuient, & -tiennent que la piqueure en est mortifere. Elles se nourrissent de la -corruption de l’air. - -Pour les autres especes, elles sont diverses: les unes grosses à -proportion pourtant; les autres mediocres, & les autres menues; & toutes -celles-cy sont domestiques. Il y en a d’autres dans les bois, -distinguees aussi en grosses, mediocres & menues. Au temps des pluyes, -elles s’engendrent plus volontiers qu’en autre temps, neantmoins elles -ne laissent d’estre produictes en tout temps: Elles se joignent sur le -soir à la fraischeur de la nuict, le masle abandonnant sa toile pour se -glisser avec son fil en la toile de la femelle si elle est tendue plus -bas, ou si la toile de la femelle est tendue plus haut, la femelle -descend & vient trouver le masle, & lors elles se joignent. Cecy est -tant aisé à discerner qu’elles ne manquent jamais sur la fin du jour à -faire ce que je viens de dire. L’Araigne masle est petite au regard de -la femelle: car elle est trois fois aussi grosse que luy: Elles font une -petite bourse ronde & platte, couverte d’une toile si gentiment faicte & -licee, que vous croyriez fermement estre du satin blanc, & que ce ploton -fust une enchasseure d’Agnus Dei. Elles n’y laissent qu’un petit -pertuis, par lequel elles poussent leurs œufs avec le pied, & la bourse -estant pleine elles bouchent le pertuis, le licent comme le reste, & le -tiennent perpetuellement embrassé sur leur ventre & estomach: -l’eschauffant par ce moyen jusqu’au temps qu’elles recognoissent que -leurs petits sont esclos, & à lors elles tranchent ceste plaque le long -du circuit, comme vous feriez l’écoce d’une feve, afin de donner -ouverture & sortie aux petites Araignes, lesquelles incontinent se -mettent à courir le long de la toile de leur mere, & la nuict se -retirent soubs elle, ainsi que les poussins soubs la poule, pour estre -eschauffees en ce bas aage contre la froidure de la nuict: Estans -parvenuës à leur force, chacune faict sa toile, se nourrit & prouvoit -par son industrie. - -Il y en a d’autres qui font de petits pots de terre gros comme une prune -de Damas presque de la forme des pots de moyneau, si bien licees dedans -& dehors qu’il n’est pas possible de plus: ce que font aussi certaines -especes de Mouches; dont nous parlerons cy apres. La bouche de ces pots -ressemble à la gueule des pots à moyneau, gardee la proportion des uns -aux autres, & n’y laissent qu’un petit trou à mettre une épingle, par où -ils passent leurs œufs afin qu’ils esclosent à la chaleur du Soleil: ce -petit pot est attaché, ou contre du bois, ou sur une fueille de Palme, & -la terre de laquelle elles forment ce vaisseau, est semblable en couleur -à la terre de Beauvais. Ayans emply ce pot de leurs œufs, elles le -bouchent, & quand le terme est venu que les petites sont escloses, les -meres viennent desboucher le trou & l’agrandissent, & à lors les petites -sortent qui suivent leurs meres en leur habitation. - -Celles des bois ont une autre façon de faire: elles vuident les noix des -Palmes piquantes, rongeans peu à peu l’amande, laquelle elle jettent par -trois petits trouz qui sont naturellement en ces noix: puis elles font -là dedans leur nid & leurs œufs qui esclosent en leur saison. - -Les toiles de ces Araignes sont diversifiees & differentes selon la -situation & les places, esquelles elles ont choisi leur demeure: car les -Araignes domestiques tendent leurs rets aux fentes & ouvertures, par -lesquelles les Mouches & Moucherons entrent dans les Loges. Celles qui -demeurent és arbres tendent de branche en branche, voire d’arbrisseau en -arbrisseau, pour attraper les Papillons & semblables vers volans. Celles -qui estendent leur toile immediatement sur la terre, c’est pour prendre -les vermines rampantes, comme sont les Fourmis, & autres de pareil -genre. - -Il y en a qui font des toiles si fortes qu’elles enveloppent dedans les -petits Lezards; & en mesme temps ces Araignes descendent qui leur -fourent un éguillon qu’elles ont au derriere dont ils meurent: & en -apres leur succent la cervelle & le sang, & s’estans enflees de cela, -elles se retirent. J’ay veu des Araignes de mer tirans à peu pres sur la -forme des Araignes terrestres, mais fort grandes[127]: elles se retirent -en mer dans des petits creux, & vivent de poissonnets qui vont fleurans -les bordages de l’eau. Il me souvient d’avoir pris garde que de ces -Couleuvres que je fy couper & trancher en pieces, les Araignes des -environs y estans survenues à monceaux, en tirerent le sang & l’humeur: -Et les Sauvages disent que si à lors elles piquoient quelqu’un par la -teste, qu’il deviendroit fol & en mourroit. - -_Maragnan_ abonde, comme je croy, sur toutes les terres du Monde en -Cigales[128], lesquelles font un si estrange bruict en leur saison, -qu’il est impossible de le penser si on ne l’a ouy. Il y en a de -diverses sortes, & en grosseur & en son: car les unes sont petites, ou -mediocres, comme leur son aussi. Les autres sont grosses & longues pres -de six pouces, & ont un ton fort & haut, qui vous entre vivement dans -les oreilles: Elles ne chantent point durant la force des pluyes, mais -tres-bien le long de l’Esté, & d’autant plus que la saison des pluyes -approche, plus elles renforcent leur son, tellement qu’à ce que m’ont -dit les Sauvages, elles se rompent les flancs, tant par le battement des -aisles, que pour se bander & boursoufler, afin de rendre une meilleure -harmonie. Je me suis appliqué à recognoistre les proprietés de ce petit -animal, faisant en prendre quelques-unes que j’enfermois avec des -fueilles en nostre Loge. J’ay recogneu que leur chant provient de trois -choses. Premierement, elles attirent l’Air dans leur ventre & s’enflent, -à fin de rendre leurs flancs tendus & sonnans; & ont un accord si juste -de l’extension des flancs avec les aisles du milieu où se faict le son, -que vous voyez sensiblement & clairement, qu’elles reprennent leur -haleine à l’instant que les aisles se levent: Et au mesme instant que -les aisles se rabattent, elles enflent & bandent leur costez. -Secondement elles ont des aisles fort minces & diaphanes susceptibles du -son, à cause de leur grande seicheresse, tellement que les aisles de -dessus fortes & massives, qui est la troisiesme cause de ce chant, -venans à battre & toucher ces aisles du milieu contre les flancs, l’Air -intervenant emporte ce son quant & luy. Je vous feray entendre cecy par -des comparaisons vulgaires. Trois choses se trouvent en un Luth, à fin -de rendre son harmonie, les costes du Lut sous lesquelles l’air est -contenu entrant par la rose du milieu: Les cordes tenduës, nettes, -seiches & bien vuidées, & la main du Joüeur: De mesme ces petits Animaux -ont les costez ou flancs souslevez par l’air attiré de leur bouche en -leur ventre: Puis les secondes aisles au lieu de cordes, & les grosses -aisles au lieu de la main du Joüeur. - -Elles chantent en Esté depuis le Soleil levant jusques environ Minuit ou -deux heures apres Minuit: & lors elles cessent à cause de la rosée -froide qui commence à tomber, & gardent ce silence jusqu’au lever du -Soleil qui essuye par sa lumiere la rosée tombée sur ces fueilles, & -vient à eschauffer leurs aisles. Pendant ce silence j’ay opinion -qu’elles se repaissent de la mesme rosée, & je ne dy point cecy sans -cause, d’autant qu’elles demeurent presque tousjours en mesme place: si -ce n’est par accident, voiant quelqu’un ou sentant quelque mouvement, -elles volent sur une autre fueille. Quelques unes d’icelles, & -specialement celles qui sont totalement vertes, ne disent mot, & rampent -sur terre, comme les sauterelles, s’unissent ensemble à la façon des -mousches, & font de petits œufs noirs dans quelques pertuis de la -branche, desquels se forment des vermisseaux, qui peu à peu deviennent -Cigalles, & ce vers le moys de Septembre: en sorte qu’elles se -fortifient pour passer la saison des pluyes, afin de succeder à leurs -Peres & Meres qui meurent, comme j’estime en ceste saison pour le -subject cy-dessus allegué, qu’elles se rompent les flancs à force de -crier, à la venuë des pluyes. Elles n’ont point de sang, beaucoup moins -que les mouches, mais elles sont d’une substance poreuse, seiche & -legere. Les Poules n’en veulent point, ains se contentent de les tuer: -Que si par hazard elles en mangent, s’atenuent & ne peuvent engraisser. - -Il y a en ces pays diverses especes de Moucherons, mais je me veux -seulement arrester à ceux qui meritent d’entrer en la consideration de -l’esprit humain, à cause des principes naturels qui se recognoissent en -iceux, & ceux-cy sont appellez par les Sauvages _Maringoins_: entre -lesquels il y a de la diversité en grosseur & grandeur, mais non en -forme ny en proprieté. Ils naissent tous d’une humeur acrimonieuse, & -ayment les saveurs aigres & aiguës, & non les douces: Pour cette cause -la mer & ses bordages en sont farcis durant les pluyes & procedent de -l’humeur de la mer, & vapeurs d’icelle. Ils sont fort molestes aux -hommes, leur perçant la peau avec leur bec pointu comme une éguille, & -en succent l’humeur salee qui court entre la peau & la chair. Ils ayment -la lumiere: mais ils craignent la flambe & la fumee, tellement qu’aussi -tost que la nuict est venuë, ceux qui demeurent dehors s’accrochent sur -les fueilles des arbres: Quant à ceux qui sont dedans les Loges, ils -s’attachent la nuict sur la couverture du Toict, à leur grand regret, à -cause des feux que les Sauvages font autour d’eux, pour se garantir de -leur piqueure la nuit, par le moyen de la flambe & de la fumee. Plus -vous estes proches de l’eau, plus vous abondez en cette vermine par ce -que leur origine est specialement des eaux, ainsi que nous avons dit. - -Ils servent de venaison aux Chauve-souris, lesquelles les attrapent dans -leurs aisles, frayans le lieu où ils sont attachez, puis les mangent, -approchans leurs aisles de leurs bouches, dans lesquelles ces gros -_Maringoins_ sont enveloppez. - -Nos François qui vont à la pesche des Vaches de mer, sont infiniment -tourmentez de ces bestioles, & sont contraincts de pendre leurs licts de -Coton aux branches des arbres le plus haut qu’ils peuvent, pour éviter -leur importunité, à cause de l’air & du vent qui souffle davantage au -haut des arbres qu’au dessous, si les cordes rompoient ils feroient un -beau sault, & ne cessent de bransler, pour faire fuyr d’autour d’eux -ceste vermine. - - - - -Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes qui sont en ces Pays. - -Chap. XLV. - - -De toutes les bestioles qui tiennent compagnie à l’homme domestiquement -au Bresil, il n’y en a point qui égalle en multitude le Grillon, appellé -par les Sauvages _Coujou_[129]: Et pour estre si familier & domestique, -j’ay eu occasion & commodité d’employer ma curiosité afin de comprendre -les proprietez de ce petit animal. Il naist & de corruption & de -generation. Et pour vous le faire voir, vous devez remarquer que quand -nouvellement on faict une Loge couverte de Palme fraische, vous estes -estonné qu’en un instant vous avez des millions & des milliaces de ces -Grillons, ou _Coujous_, dans la couverture de vostre Toict. Si vous me -ditez qu’ils s’assemblent là des bois circonvoisins, cela ne peut estre: -d’autant que couvrez une Loge de vieille Palme, au lieu de nouvelle, -vous n’en avez si grande incommodité à beaucoup moins. Partant il faut -conclure que cela procede de la Palme fraische avecques la chaleur du -Soleil. Et de faict j’ay pris garde que deux ou trois jours apres que la -couverture est mise, ces Grillons sont blancs comme neige, signe de leur -nouvelle generation, & peu à peu prennent la forme ordinaire des -_Coujous_, à sçavoir d’une couleur jaunastre meslee de noir. S’ils -s’engendrent de l’humeur de la Palme, ils naissent pareillement de la -substance corrompuë des pois & feves: Ce que j’ay recogneu par -experience. Quant à la production de Pere & de Mere, ils viennent d’une -semence jettee sur les fueilles de Palme, & cette semence est gluante, & -tient ferme au lieu ou elle est mise, jusques à ce que d’icelle, par le -moyen de la chaleur, il en sorte un autre Grillon. Ce petit animal est -aspre infiniment à la conjonction. Et c’est pourquoy ils multiplient -tant en ces Pays de delà. Ceste bestiole est petite, mais fort rusee. -Elle sçait ses heures pour prendre sa pasture, & ses heures pour -chanter: elle ne manque jamais de venir prendre son repas aussi tost -qu’elle recognoist que chacun est couché, & alors elles descendent en -grande compagnie de dedans la couverture du Toict, & couvrent, s’il faut -ainsi parler, l’aire ou le plancher des Loges. Là elles cueillent les -miettes & autres restes du manger, elles ayment sur tout les _Crabes_, -de sorte que si elles en trouvent quelque reste, c’est à qui en pourra -avoir. Ayant pris leur pasture, s’en retournent en leur lieu, & se -mettent à chanter, & persistent le reste de la nuict, & le jour aussi, -si ce n’est que le Soleil donne trop vivement son ardeur en la place où -elles sont. Elles craignent les pluyes, & pendant qu’elles tombent à -force, à peine disent-elles mot. Ainsi ces Grillons cherissent le temps -serain & doux, qui n’excede ny en chaleur, ny en pluye: ils sont -fascheux & pernicieux aux draps: car ils mangent & rongent tout, fust-ce -un manteau de cent escus, si on le laisse en voye, & ont bien tost faict -leur coup, il ne leur faut qu’une nuict pour le mettre à la fripperie. -Ils ne touchent point à la toille, si elle n’est grasse ou imbuë d’un -autre liqueur qu’ils ayment: tellement que pour conserver les draps, il -faut de necessité les envelopper & bien coudre dans de la toille. - -Ils ont 4. principaux ennemis qui leur font merveilleuse guerre. Les -premiers sont les Lezards qui courent apres, comme les chiens apres les -Lievres: c’est un plaisir que de voir cette chasse, les tours & retours -que donne le chassé au chasseur. Les seconds sont certaines petites -Guenons jaunes & vertes, appellees par les Sauvages _Sapaious_, allegres -& subtiles comme un oiseau, & vous les prennent subtilement avec leurs -mains, faisans la chasse d’une main, & de l’autre attrappent le gibier. -Les troisiesmes sont les Poules qui les avalent avec une avidité -incomparable, & à cet effet volent sur les Loges, & bien souvent gastent -la couverture pour trouver leur friandise. Les quatriesmes sont certains -gros fourmis qui les vont attaquer, & specialement les Grillons qui se -retirent au tour des Loges, dans des petits trous & cavernes qu’ils ont -faite pour leur retraite: je me suis amusé quelquefois à voir ce combat: -car le gros fourmy descend en la caverne, & faict tant que le _Coujou_ -sort en campagne, ou bien il le tire par le pied, & souvent le _Coujou_ -ayme mieux perdre ses cuisses de derriere, que le fourmy emporte, que de -perdre entierement la vie. D’autres se laissent manger dans leur trou, -en sorte qu’il ne leur reste que la teste & les aisles, lesquelles -encore sont emportees par leurs ennemis en trophee en leurs cavernes. -Ces bestioles ont une malice particuliere que j’ay souvent experimentée. -C’est qu’ils vous viennent mordre le bout des doigts la nuit quand vous -dormez, & emportent la piece. Je m’en suis trouve incommodé au pouce -droict l’espace de huict jours, que je ne pouvois aucunement escrire. - -Le Cameleon est un petit animal de la grandeur & grosseur d’un Lezard -mediocre, ayant la face, les yeux & la teste semblables aux Lezards, -mais le dos porte la figure des écailles du Cocodrille, & semble qu’il -ait la peau revestuë de poil ou de mousse. Il a la queuë assez longue, & -ordinairement pliee en Dedalus, diminuant son rond jusques au bout de la -queuë. Rarement vous voyez le masle avec la femelle: & pour ce je -n’oserois asseurer la façon de leur generation, par ce que je ne l’ay -peu comprendre ny experimenter. Je me contenteray de rapporter ce que -j’ay veu. Il est tardif infiniment, tousjours au Soleil, sur les -fueilles ou sur les branches, estimant qu’il ne vit que de rosee. Les -flancs luy battent incessamment, specialement quand il apperçoit quelque -chose. Cecy luy arrive de la timidité naturelle, procedante d’une humeur -excessive en froid, ce qui le rendroit fort venimeux s’il estoit mangé -de quelque animal. Vous ne le trouvez jamais sur les arbres fruictiers, -& je croy que la Nature y a pourveu, afin qu’il n’empoisonnast par sa -froidure excessive le fruict qu’il toucheroit: ains vous le voyez sur -les branches des arbres qui ne servent à autre usage qu’à brusler. Il a -4. pieds comme les Lezards, & diversifie sa couleur au mouvement qu’il -faict de son corps, & au batement de ses costez. Les Cameleons sont -assez rares en _Maragnan_, & vous ne les trouverez qu’aux lieux exposez -droit au Midy: ils sont couchez sur les fueilles les 4. pates estenduës, -& la teste appuyee: ils ne meuvent ny destournent les yeux quand ils -regardent, ny abaissent les paupieres de dessus: le dessous de la gorge -leur bat perpetuellement. On dict que si cet animal estoit jetté dans le -feu, difficilement pourroit-il brusler, & empoisonneroit ceux qui le -regarderoient brusler, par la fumee qui l’infecteroit. Je n’en ay point -faict d’experience: mais bien d’un autre petit animal non beaucoup -esloigné de la qualité froide qui est au Cameleon. Je le fis jetter au -milieu d’un brasier bien ardant, que j’avois fait allumer à cet effet, & -me retirant assez loing, je pris garde qu’il vescut dans le milieu de ce -feu, tousjours mouvant, & combien qu’il mourust apres ce temps, si -est-ce que jamais le feu ne peut agir contre son corps, ains il demeura -entier, solide, conservant sa figure & son poil, & le fis retirer du feu -pour le jetter en un trou. - -Il y a plusieurs sortes & especes de Mouches, les unes de nuict, les -autres de jour, c’est à dire que les unes ont la nuict, en laquelle -elles se pourvoient de pasture, prennent leurs esbat volantes çà & là à -leur plaisir, & en diverses sortes, les unes moindres, les autres plus -grosses, & pour ce qu’elles ont à converser parmy les tenebres, la -Providence de Dieu les a pourveuës d’un flambeau[130] qu’elles portent -devant & derriere elles. Le flambeau de devant est attaché sur leur -estomach, & c’est une plaque de forme quadrangulaire, sinon que les deux -Angles qui touchent leur menton sont plus estroicts, faicte d’une -pellicule diaphane & couverte d’un poil fort delicat, avec lequel elles -reçoivent l’humidité de la nuict; & par ce moyen produisent un esclat de -lumiere. Vous pouvez entendre cecy, s’il vous ressouvient que les -Merlans esclattent la nuict comme chandelles, à cause de l’ecaille -delicate ou peau humectee qui les couvre: Pareillement certain bois -pourry, ou pour mieux dire, rarefié & subtilisé est doüé d’une qualité -susceptible de l’humide bien purgé de sa crasse: autant en ont-ils sur -le plat de leur ventre, où se trouve une pellicule bien desliee & -touffuë de ce poil delicat dit cy dessus: tellement que ces vermisseaux -volans à travers une nuict obscure, semblent autant de grosses -estincelles qui sortiroient d’une ardente fournaise à fondre les metaux. - -Les autres Mouches vont de jour; & pour ce qu’elles sont en nombre -infiny, je me veux seulement arrester à celles que j’ay considerees de -plus pres & esquelles j’ay remarqué chose digne d’estre communiqué au -Lecteur, à sçavoir, des Mouches à Miel, & des Guespes de ces quartiers -là, outre ce que j’en ay dit cy devant. Donc les Mouches à Miel de -_Maragnan_ & des lieux circonvoisins font leurs demeures en trois -façons: ou entre les branches des arbres, comme j’ai dit au discours de -_Miary_, ou dans le creux des arbres, c’est-à-dire, dans le tronc -principal: car elles choisissent un arbre qui soit creux en son tronc, & -passent par le haut, c’est à dire, à la teste du tronc, & descendent -jusques en bas vers la terre, où elles jettent le fondement de leurs -ruches, puis vont bastissant leur miel, montans tousjours en haut: ou 3. -Elles choisissent un lieu commode auquel elles mesmes dressent une ruche -faicte de terre & creuse par dedans, où elles composent leur cire & leur -miel. - -Leur generation est virginale, & croy qu’il n’y a entr’elles distinction -de masle & de femelle, ains toutes portent le germe duquelles nouvelles -sont produictes. Je vous diray la raison qui m’a persuadé cecy, avec -l’attentifve consideration que j’ay faict souvent sur un essein de -Mouches à Miel dans un grand arbre creux & sec à 30. pas de nostre loge -de sainct François: Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire, que ces -Mouches ne vous piquent point[131], pourveu que vous ne leur faciez -aucun mal, approchez tant & si prez que vous voudrez d’elles. Les -Sauvages firent un trou au pied de cet arbre, par lequel le miel tomboit -au desceu des Mouches, & mesme les raiz dans lesquels les jeunes Mouches -estoient enveloppees, & c’est ce que j’anatomisay fidellement. Je -trouvay que ces raiz estoient bouchez de toutes parts bien couverts & -empaquetez dans une toile bien deliee, & par dessus la cire & le miel -estoient accommodez. En quelques chambrettes de ces raiz je trouvay -seulement des petites goustes de semence, claires comme eau de roche, & -j’appris que c’estoit là la matiere de laquelle les nouvelles Mouches -tiroient leur origine. En d’autres logettes, je remarquay le _Chaos_ -encore sans forme, faict & composé de ceste matiere premiere, & c’estoit -une paste mole, blanche comme creme. En d’autres je trouvay des petites -Mouches parfaictement formees, mais emmaillotees dans une toile delicate -& diaphane, & ces petites Mouches avoient mouvement: je rompis doucement -ceste toile, & trouvay que ces Mouches avoient toutes les parties de -leurs corps bien distinctes & formees, horsmis qu’elles n’avoient point -de pieds, & pense que ce soient les derniers membres qu’elles -obtiennent, & ce apres le mouvement; & par ainsi je recogneust ce que -dit sainct Isidore de ces Mouches, estre vray: _Apes dictæ sunt quia -sine pedibus nascuntur, nam postmodùm accipiunt_: Les Abeilles ou -plustost les Apedes sont ainsi appellees parce qu’elles naissent sans -pieds, l’_a_ estant pris pour ce mot, sans, & _pedes_ pour ce mot, -pieds, tellement qu’_apedes_, est à dire sans pieds, ce mot ne se dit en -François, mais au lieu d’iceluy, on dit Abeilles. Et quant à ce que j’ay -rapporté de leur generation virginale, outre l’experience que j’en ay -eu, de laquelle pourtant quelques esprits pourroient douter, j’ay un -temoin irrefragable, c’est sainct Ambroise en son Exameron, Docteur qui -s’est autant employé à la recherche des secrets de ces Abeilles, -qu’aucun autre devant luy, ou apres luy: Et non sans cause, puis que dés -son berceau, ces Mouches à Miel se camperent sur ses levres, en prenant -possession de sa bouche emmiellee: Voicy ses paroles. _Apes nullo -concubitu miscentur, nec libidine resolvuntur, nec partus doloribus -quatiuntur, sed integritatem corporis virginalem servantes subitò -maximum filiorum examen emittunt_: Les Abeilles ne se meslent par aucune -conjonction, & ne se laschent par aucune lubricité, ne sont esbranlez -des douleurs de l’enfantement, ains gardant l’integrité virginale de -leurs corps, en peu de temps elles produisent un tres-grand essein de -nouvelles Mouches. Et l’Autheur du livre de la Nature des choses: -_Omnibus virginalis integritas corporis_: Toutes retiennent l’integrité -virginale de leurs corps. - -Il y a des Guepes de diverses especes, mais l’une d’icelles emporte avec -soy quelque chose de nouveau, & ceste espece est noire, fort mince par -le milieu du corps, tellement que vous diriez que leur ventre soit -attaché à leur estomach par un seul filet: Elles sont industrieuses au -possible: Elles se retirent toutes dans un nid faict au terre au coupeau -des arbres si bien plastré, qu’aucune goute d’eau n’y peut entrer: le -haut ou la couverture du nid est en dome, par ainsi la pluye qui tombe -s’écoule legerement & ne s’arreste. Il n’y a point d’ouverture en ce -nid, sinon cinq ou six trouz proportionnez à la grosseur des Guespes. Là -dedans ils font leur magazin pour vivre, & une espece de miel tres-amer -& noir comme encre. Elles ont chacune leur demeure creusee dans la paroy -de leur nid, ainsi que sont les boulins d’un colombier, où se retirent -les Pigeons: l’industrie avec laquelle ils maçonnent ce nid est -admirable, je l’ay consideree infinies fois. Elles viennent au bord des -fontaines faire leur mortier, prenans en leurs petits pieds un petit -morceau de terre qu’elles destrampent & amolissent avec l’eau qu’elles -vont querir & apportent au poil ou mousse de leur cuisse, ce mortier -preparé, elles se le chargent en divers endroicts de leurs corps. -Premierement souz leur col. 2. en leurs pieds, 3. en la joincture de -leurs cuisses, contre leurs corps. Elles ne font point leurs petites en -la niche commune, mais chacune dresse sa couche à part, au modele d’une -fleur de Jusquiame, attachée & suspenduë à quelque bois ou autre chose à -couvert, hors du danger des vents & de la pluye. Elles sont longtemps à -preparer ces nids, & les ornent le plus qu’elles peuvent avec le lissoir -de leur museau. Là dedans elles jettent leur semence, comme les Mouches -à Miel: puis elles ferment l’entree & la cachettent, la nuict elles vont -coucher en la communauté, & de grand matin elles retournent pour faire -la garde & la sentinelle autour de leurs depost, & ne le perdent de -veuë, jurans mortelle guerre à quiconque luy fera tort: J’en peus dire -des nouvelles: car un jour sans y penser, je m’en allay à un des coings -de nostre loge accommoder je ne sçay quoy; & en passant je frappé de ma -teste ce berceau sur lequel estoit la mere, laquelle mal jugeant de mon -intention, estima que je l’avois faict par affront, d’ou poussee d’une -colere, elle vint choisir la partie plus chere du corps humain, sçavoir -les yeux, afin de se vanger de son outrage: mais Dieu voulut qu’au lieu -de me donner dans les yeux elle me frappa de son éguillon immediatement -dans les sourcils: le coup fut si apre, & le venin si penetrant que je -tombay par terre de douleur, toutes mes veines batant depuis la plante -des pieds jusques au sommet de la teste d’une façon extraordinaire, & -telle que jamais devant ny apres je n’en ay senty de semblable. Il me -falut porter sur la couche, ayant le cœur tout transsi, & la partie -blessée s’enfla grandement, & brusloit comme un charbon: J’estimois en -perdre l’œil, & m’en sentis quelques jours, en fin cela s’en alla. Elles -font encore leurs petits d’une autre façon: par ce qu’elles bastissent -un petit pot de terre rond, comme j’ay dit cy-dessus des Araignes, & -jettent là dedans leur semence qui se converti en vermisseau semblable -aux vers qu’on trouve aux Prunes de Damas rouge; & puis apres ce -vermisseau aquiert des aisles & se transforme en Guespe. - -Les Sauvages n’ont point de Cantarides en leur Pays, neantmoins ils en -font grand estat, donnent beaucoup de marchandise pour en avoir: Les -François leur en portent, lesquels autrefois leur ont donné la -connoissance de l’effet de ces mouches pour exciter l’homme à ce qui ne -se doit escrire: qui fait voir que les hommes vicieux gasteront plus -cette Nation qu’elle n’est naturellement. - -Ils ont des taignes & vermisseaux rongeans fort subtils & ingenieux, -quelquefois vous estimerez un vestement beau & entier, mais aussitost -que faites passer les vergettes dessus, vous emportez quant & quant le -poil & n’y laissez que la tissure. De mesme en sont les vers rongeans -les bois qui font un bruit admirable: Dieu les a pourveuz pourtant -d’oyseaux qui vont espluchans les arbres de ces vers. - - - - -Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil. - -Chap. XLVI. - - -La plus furieuse beste du Bresil est l’Once, laquelle tire en grandeur -aux levriers de deçà: Sa face ressemble plus au Chat qu’à tout autre -animal: elle a les moustaches furieusement arangées, la veuë vivace & -espouventable; sa peau est comme la peau d’un Loup tachetee de noir -ainsi que le Leopard; ses griffes sont fort longues, ses pates comme les -pates d’un chat, la queuë grande & bien plus longue que tout le corps -ensemble, allant tousjours diminüant jusques au bout; elle luy sert de -joüet au milieu d’une plaine de sable, courant apres elle en tournoiant, -tout ainsi que vous voyez faire aux petits chats quand ils sont au -milieu d’une sale tournoians pour atteindre le bout de leur queuë. Elle -ayme la solitude, & hait toute sorte de compagnie, va seulette dans les -bois, n’est jamais accompagnee de son pareil, sinon au temps qu’il faut -s’accoupler, & la femelle se sentant pleine se retire. Elle ne craint ny -redoute aucune chose. Elle s’arreste si elle vous voit venir à elle, & -se met au bout du chemin par où vous devez passer, tellement qu’il faut -ou tourner bride, ou se resoudre de la combattre: car elle ne cede -point: Il est plus à propos de se retirer avec sa courte honte, que non -pas par orgueil hasarder sa vie à la furie d’une beste. Le R. P. Arsene -se trouva bien d’avoir fait ainsi, lequel venant du village de _Mayobe_ -en nostre loge de S. François, rencontra en son chemin en plein midy une -grande Once, qui se mettant au milieu de la voye l’atendoit à ce pas: -Luy retourna au village & evita par ce moyen le danger qui luy estoit -eminent. Elles ne cherchent pas les hommes, & c’est chose rare quand on -la rencontre: bien vray est qu’il y a du danger quand cet accident -arrive. Elles ne se jettent à coup, ny ne courent incontinent apres ceux -quelles voient, ains les suivent seulement pas à pas, & leur donnent -loysir de se retirer, si ce n’estoit par aventure quelques enfans -qu’elles pourroient grifer, mais cela n’echet souvent. Elles craignent -fort le feu, & ne s’en approchent, & par ce moyen les Sauvages se -mettent en asseurance tant és bois que dans leurs loges lesquelles ne -ferment point ny de jour ny de nuict. Elles font la guerre aux Chiens & -aux Guenons outrageusement, viennent prendre les Chiens jusques dans les -villages & les loges sans faire aucun tort aux Sauvages qui sont couchez -dans leurs licts; & quand ils vont à la chasse menans force Chiens, fort -souvent les Onces les tuënt & les mangent, faignans de fuir devant eux: -Et comme ces Chiens sont eslognez de leurs maistres, tout d’un coup -elles sautent sur eux & les estranglent. Peu eschappent leurs griffes -pour en venir dire des nouvelles à leur maistre, lequel n’entendent plus -japer ses Chiens, tient pour asseuré que les Onces en ont fait leur -diner; & ne marche pas plus outre, ains s’en revient plus viste à son -logis faire pleurer sa femme & ses filles sur la mort de ses Chiens, -qu’il n’estoit allé à la chasse en intention d’aporter de quoy rire. Car -s’il est dangereux d’aborder un Soldat en furie & victorieux de ses -ennemis, il est bien plus perilleux de se presenter à telle heure à la -veuë des Onces. - -Elles venent & attrapent les Guenons en cette sorte. Apres avoir batu -les bois en circuit, où les Monnes se retirent: elles taschent de les -aculer en une pointe, où les Guenons sont par monceaux: Lors les Onces -grimpent vistement aux arbres & se jettent apres à corps perdu sur les -branches & rameaux des arbres, & ainsi les prennent. Elles usent d’une -autre finesse: c’est qu’elles les attendent bien cachées sous les -fueilles au lieu où elles recognoissent que ces Monnes viennent boire: -Davantage elles se mussent dans la vase, où elles ont remarqué que les -Guenons viennent pescher des Moules & des _Crabes_: & tout d’un coup -sortans de là elles saisissent celles qu’elles peuvent. Elles font -encore plus: quand elles voient ou entendent que les Guenons sont en -quelque lieu assemblées elles vont bellement, le ventre contre terre, -comme font les chats quand ils veulent prendre une Soury: lors elles -s’estendent faignans estre mortes: La premiere Guenon qui passe en ce -lieu, s’arreste & appelle les autres qui viennent incontinent & -descendent le plus bas qu’elles peuvent, se defians tousjours pourtant, -à fin de contempler & considerer asseurement si leur ennemie est morte, -grincans les dents & marmotans un ramage de congratulation à sa mort: -mais elles sont bien estonnées que la trepassée resuscite à leurs voix, -montant plus viste qu’elles au feste des arbres, où elles changent leur -vie en mort non simulée, ains en verité. - -L’once ne porte jamais qu’un Onceau, & ce une fois seule comme la -Lyonne, qui est cause qu’il y en a peu dans le Bresil: par-ce que -l’Onceau dechire la matrice de sa mere, & ne laisse neantmoins de nourir -ce petit fort curieusement jusques à ce qu’il soit capable de se -pourvoir: nonobstant cette rupture maternelle, les femelles ne laissent -de convenir à la saison avec les masles, bien que ce soit en vain. Les -Onces sont passageres; & vont de pays en pays, passent les bras de mer, -& qui plus est, quand elles manquent de pasture en terre, elles vont -pescher specialement des _Crabes_, & autres Limaces de mer. - -On voit semblablement des Onces Marines (ainsi que j’ay dict au Discours -de _Miary_) portans la partie anterieure d’une Once terrestre, & la -posterieure d’un Poisson: Elles sont furieuses aussi bien que les -terrestres, & s’eslancent de l’eau contre leurs ennemis: les masles & -les femelles frayent & jettent leurs petites hors de leur ventre, ainsi -que font les Baleines, Marsoüins & autres Poissons de la mer. - -Les Guenons sont de diverse espece en _Maragnan_ & en ses environs[132], -les unes sont grandes & fortes, barbuës, & qui ont leur sexe bien -apparent: Cette espece est dangereuse, & se deffend fort bien contre les -Sauvages dans les bois. J’ai entendu d’un Truchement, qu’un jour un -Sauvage ayant donné d’une fleche dans l’espaule d’une de ces grosses -Monnes, elle retira la fleche de sa main, & la jetta contre le Sauvage, -& le blessa griefvement. Cette sorte de beste se jette sur les filles & -sur les femmes, & si elles sont les plus fortes, elles leur font -violence. Il y en a d’autres barbuës, mais moindres, qui ne laissent -pourtant de porter les mamelles au sein, & la distinction du sexe en son -lieu propre. Celles-cy sont traittees ordinairement des François -avecques les Sauvages, lesquelles les attrappent avec un gros materas -qu’ils tirent sur elles, & ainsi les font tomber toutes estourdies, puis -apres ils les encheinent & apprivoisent: Les communes sont presque -semblables en sexe & d’une maniere qui ne merite pas d’estre escrite. -Generalement le naturel des Monnes de ces Pays là est fort agreable. -Premierement, elles s’entresuivent queuë à queuë, la premiere donnant la -cadence au pas, en sorte que les suivantes mettent les pieds & les mains -où la premiere a mis les siens. Elles font quelquefois une si grande -procession, que l’on en a veu telle fois deux ou trois cens sauter les -unes apres les autres. Je ne veux pas dire davantage, encore que ce -seroit la verité, pour n’estonner point le Lecteur. Je sçay que je me -suis trouvé plusieurs fois dans les bois, esquels elles avoient coustume -d’habiter plus souvent, & vous diray, sans taxer le nombre, que j’en ay -veu une tres-grande quantité, faisans en la maniere que je viens de -dire: Chose qui est autant agreable, qu’autre que l’on puisse imaginer: -Car ces animaux se jetteront à corps perdu d’arbre en arbre, de branche -en branche, comme pourroit faire un oyseau bien volant, & vont si viste, -que c’est tout ce que vous pouvez faire de jetter la veuë dessus. Si -elles vous aperçoivent soubs les arbres, elles font un bruict, en vous -agaçant, nompareil, & apres estre demeurees quelque temps à vous chanter -des injures en leur langue, elles gaignent pays comme auparavant. Elles -ne manquent jamais à une heure presixe[133] sur le soir, ou la nuict, de -venir boire: Mais sçavez vous avecques quelle industrie? le gros de -l’armee s’arreste à trois cens pas de la fontaine, & envoye des espies, -lesquelles viennent visiter la fontaine, & les advenues d’icelle, -regardent soigneusement deçà delà s’il n’y a rien qui bransle, & si -quelques ennemis ne sont point aux aguets: si elles apperçoivent -quelqu’un, elles crient d’une voix affreuse, & gaignent au pied, au lieu -où est l’armee: Puis quelque temps apres elles retournent, & font comme -devant: Et au cas que la place soit seure, elles crient & japent pour -faire venir la trouppe, laquelle estant arrivee garde cette autre ruse, -c’est qu’elles boivent toutes une à une, & à mesure qu’une a beu, elle -passe outre & monte aux arbres, & ainsi file à file jusqu’à la derniere, -elles boivent & s’eschappent d’un autre costé qu’elles n’estoient venuës -afin d’achever leur procession: Car de la fontaine elles vont au Sabbat -traicter leurs amours: parmy lesquelles ordinairement il y a de grandes -complainctes, crieries, morsures & esgratigneures: car les plus fortes -veulent estre servies les premieres, & choisir les Dames. Je ne dy rien -que je ne le sçache par experience: Car nous avions ce Réveil-soir tous -les jours aux environs de nostre fontaine de Sainct François. - -Quant elles vont à la pesche elles s’entresuivent de compagnie, les -Meres portans leurs petits sur leurs espaules: La pesche qu’elles font -est de _Crabes_ & de Moules: Pour prendre un _Crabe_ elles luy rompent -premierement les deux maistres pieds, afin de se garantir de leur -morsure: puis apres elles les froissent avecques leurs dents, si elles -les trouvent trop durs elles les cassent avec une pierre: autant en -font-elles des Moules, si leurs dents n’y peuvent rien. - -Les Meres sont soigneuses de paistre leurs petits avant que de prendre -leur pasture, elles tirent le Moule d’entre ses coques, & le _Crabe_ de -sa coquille bien nettoyé, & les presentent à leurs petits campez sur le -dos, lesquels les prennent, & les mangent. N’ayez pas peur que ces -Guenons s’esloignent des arbres: car c’est leur refuge aussi tost qu’ils -oyent du bruict, ou voyent quelqu’un, & ainsi elles choisissent un lieu -pour pescher, dont les arbres soient proches, hauts & toufus. S’ils -voyent passer un Canot de Sauvages assez loing d’elles, elles le salüent -de quelque risee à leur mode, que si le Canot approche du lieu où elles -sont, haut le pied, vous ne les tenez pas, l’armee deloge. - - - - -Des Aigles et grands Oyseaux & d’autres petits Oyseaux qui sont en ces -Pays là. - -Chap. XLVII. - - -Encore que dans l’Isle l’on ne voye ordinairement des Aigles, si est-ce -qu’il y en a quantité en la terre ferme, voisine de _Maragnan_. Ces -Aigles ne sont pas droictement si grandes que celles du vieil Monde, -mais bien plus furieuses, hardies & fortes, attaquans librement les -hommes, & font leur nid, non sur les rochers, comme dict Job, _Aquila in -petris manet_, l’Aigle demeure dans les rochers, ains entre les arbres: -à ce subject je vous vay raconter ce que j’ay entendu en _Maragnan_, de -deux Aigles merveilleusement furieuses, lesquelles vindrent nicher dans -les _Aparituriers d’Ouy-rapiran_, qui est un petit village à lieuë & -demye du Fort Sainct Loüis sur le bord de la mer: L’on m’a monstré le -lieu où elles estoient, allans un jour nous recreer par eau, chez un de -nos amys François demeurant en ce village: Ces Aigles avoient couppé des -branches plus grosses que la cuisse, & si gentiment accommodé, qu’une -douzaine d’hommes n’en eussent sceu faire autant. Là elles avoient faict -leurs œufs & esclos leurs petits, & personne n’osait desormais passer en -ce lieu. Elles alloient à la chasse des chevreils; les tuoient, & avec -leurs ongles, & avec leur bec, puis les mettoient en pieces, qu’elles -apportoient à leurs petits, peschoient pareillement, se jettans sur les -poissons nommez Marsoüins, _Pirapans_, & gros Museaux, qu’elles tiroient -de la mer avec leurs griffes, & les traisnant à bord les divisoient en -morceaux pour les donner à leurs Aiglons. Elles marcherent plus avant: -car elles déchirerent un homme & une femme _Tapinambose_, ce qui fut -occasion de leur mort & de celle de leur petits, pour ce qu’on leur -dressa une embusche si dextrement, que le masle fut tué, & la femelle se -voyant vesve, se retira en terre ferme, & abandonna ses petits, lesquels -passerent par les armes des _Tapinambos_, en vengeance du crime commis -en la personne de ces deux _Tapinambos_, & leur nid fut dissipé. - -La femelle est plus grande que le masle, toutes deux tirent sur la -couleur grise, l’œil vif & cruel, une hupe forte & redressee sur le -coupeau de la teste, leurs plumes grosses par le tuyau, & grande comme -celles d’un coq d’Inde: les _Tapinambos_ se servent d’icelles, -specialement pour empenner leurs fleches. Elles ont cecy de special & -particulier: que si les Sauvages les mettent avec d’autres plumes, -telles que sont les plumes d’_Arras_ & de semblables gros oyseaux: ces -plumes d’Aigles les rongent & les mangent, par ainsi ils les mettent à -part, & se gardent bien de les accomoder à leurs fleches, avecques une -autre sorte de plumes pour la mesme occasion. - -Quelque grand oyseau que puisse porter la terre ferme, l’Aigle demeure -le maistre & le Roy, non par égalité de force, ains par subtilité & -legereté de vol, l’Aigle se guindant en haut, quant il veut combatre les -grands oyseaux, & descend à plomb sur iceux, il les abbat & terrasse, -leur fendant la teste à coups de bec. Tous les oyseaux les craignent, -perdent la voix à leur cry, & se tapissent les voyans voler. Leur -principale chasse sont les Aigrettes, qui sont quasi comme colombes -blanches, lesquelles vivent sur le rivage de la mer, & se campent sur le -bout des branches qui pendent sur la mer, contemplantes la venuë des -petits poissons pour se jetter dessus & les prendre. Là les Aigles les -vont trouver, qui vous les troussent & emportent en un moment. Elles -prennent aussi leur nourriture des Tortuës de mer & de terre, & ne -pardonnent à aucun Serpent ou couleuvre qu’elles puissent appercevoir. - -Rarement les Sauvages peuvent les aborder pour les flecher: Car elles se -tiennent au sommet des arbres, où elles s’espluchent aux rayons du -Soleil, tirans avec leur bec les vieilles plumes de leurs aisles & de -leur queuë, qu’elles sentent ne leur pouvoir plus servir, à cause de -leur vieillesse. Les Sauvages se transportent là pour chercher ces -plumes & en user: Elles tirent fort à la forme & couleur des plumes aux -aisles des Coqs d’Inde, & sont tres-bonnes pour escrire. - -Outre ces Aigles, vous avez de grands Oyseaux appellez _Ouira-Ouassou_, -presques aussi grands que les Autruches d’Affrique[134], voire plus -hauts en stature, mais non si gros de charnure: les Gruës de deçà ne -sont que des Moineaux en comparaison: Que si quelques-uns ont veu celuy -que nos gens apporterent en France, qu’ils sçachent qu’il y en a encore -une fois d’aussi gros. Les Sauvages les vont prendre quand ils sont -petits, espians le temps & l’heure que leurs Parents vont à la chasse. -Ces petits sont blancs en leur jeunesse, & peu à peu se muent & changent -jusques à ce qu’ils ayent obtenu leur vray plumage & couleur. Ces -Oyseaux sont gloutons à merveille, ne peuvent quasi se rassasier: il est -bien vray que quand ils ont bien mangé leur saoul, c’est pour plusieurs -jours. Si les Guenons & les Monnes pouvoient persuader aux Sauvages -d’extirper la race de ces Oyseaux, elles le feroient de bon cœur: car -elles tireroient un grand profit, d’autant qu’elles perdent des millions -de leurs gens chasque annee à rassasier ces gourmands. Les _Tapinambos_ -qui nourrissent de ces oyseaux, cognoissent que la meilleure viande -qu’on leur peut donner, sont les Guenons: & pour cela s’en vont aux -bois, en tuent, les leur apportent, & les ont bien tost dépeschees. - -Il y a plusieurs autres sortes de gros Oyseaux, mais non comparables à -ceux-cy, tels que sont les _Arras_, _Canidez_ & autres, lesquels sont -pris & mis en captivité par les Indiens d’une gentille façon. Ils s’en -vont par les bois, & espient les arbres où ces Oyseaux ont coustume de -passer la nuict, & où volontiers ils reviennent le jour apres la pasture -se camper: ce qu’ayans recogneu, ils battissent sur le coupeau d’un de -ces arbres, une petite loge toute ronde, capable de tenir trois ou -quatre hommes, faicte de branches de Palmes: ils montent là, & attendent -la venuë de ces Oyseaux, qui ne se defians d’aucune chose, s’approchent -assez pres, & pensans se reposer asseurement comme devant, sont estonnez -qu’on leur tire un coup de materas, qui les estourdit sans les tuer, & -tombent en bas, où ils sont aussi tost attrapez & faicts prisonniers, & -avec le temps s’aprivoisent de telle sorte, qu’encore qu’on leur donne -liberté, ils ne veulent plus quitter la maison de leur maistre: ils se -mettent sur les loges, font un bruit desesperé, rendans un son comme les -Corbeaux de deçà, apprennent à parler ainsi que les Perroquets, -fournissent de plumes à leurs hostes, pour se braver & faire leur -fanfare[135]: Car au lieu que nos habitans le long de la riviere de -Loire, plument leurs Oyes pour mettre aux licts: ces Indiens tirent les -plumes de ces Oyseaux, pour en faire leurs mitres & autres paremens de -plumaceries. - -Ils ont des Herons en grande quantité & de plusieurs sortes: les uns -sont fort grands, & les autres mediocres. Ils font leur nids dans les -_Apparituriers_ sur le bord de la Mer, vivent du poisson qu’ils -peschent, & les apportent tous entiers à leurs petits, à qui ils les -font avaler dés ce petit aage: Je me suis estonné de voir un si gros -Poisson comme seroit un grand Haran & d’avantage, estre trouvé dans la -poche d’un petit Heron qui n’avoit que le poil folet. Les Sauvages vont -denicher ces petits parmy les _Apparituriers_, à la charge pourtant de -porter des bastons pour se deffendre du pere & de la mere, qui ne -manquent en tel accident, de secourir ceux qu’ils nourrissoient si -tendrement & soigneusement, à fin de dilater leur espece. - -A ces Herons conviennent fort d’autres Oyseaux nommez Furcades par les -François & Portugais, à cause de leur queuë qui semble fourchuë lors -qu’ils volent: font aussi leurs nids dans les _Apparituriers_, mais au -lieu le plus secret, & peu hanté des hommes qu’il leur est possible de -trouver. Là ils pondent & esclosent leurs petits, & vont à la Mer tout -le long du jour, pour emplir un gros sachet qu’ils ont soubs la gorge de -poisson, à fin d’en repaistre leurs petits: & quand ils n’en ont point, -ceste bourse s’emplit de vent, qui les soulage & soustient dans le -milieu de l’air, à passer plusieurs jours & nuicts sans aller gister à -terre: ains vont fort avant en Mer chercher leur proye, à plus de -cinquante ou soixante lieuës de terre. Ils ont la veuë merveilleusement -aiguë, tellement que du lieu où ils sont qui est fort haut, ils -descouvrent le poisson, sur lequel ils se jettent incontinent & le -ravissent. Ils ont une proprieté tres-belle, c’est qu’ils suivent les -Poissons de proye qui vont apres les menus Poissons afin de les manger: -Ces Oyseaux s’approchent à une lance de l’eau, & ne s’oublient de -participer au butin, voire defrauder le poursuivant s’ils peuvent. - -Outre ces gros Oyseaux, il y a une milliace d’Oysillons, d’entre -lesquels je trouve ceux-cy remarquables. Premierement les Aloüettes de -Mer qui sont en si grande quantité qu’elles couvrent les sables de la -Mer, quand elle est en son reflux: Elles sont fort bonnes à manger, & -cependant elles ne vivent que de la créme que laisse la Mer sur les -sables, laquelle elles vont leschant avec leur petit bec: vous en tuez à -plaisir avec une harquebuze chargee de dragees, si tant est que vous -soyez dans un _Canot_. - -Il y a une autre sorte d’Oyseaux plus admirables que croyables, & -cependant c’est une verité que nous avons experimentee, lesquels ont le -bec faict comme ces couteaux qui se replient dans leur manche, qu’on -appelle communement Jambettes & Rasoirs: ainsi leurs becs sont inutiles -à les pourvoir d’aucune nourriture, & aussi dit-on, que ces Oyseaux ne -vivent que de vent, & leurs becs trenchans ne servent d’autre chose qu’à -leur donner du passetemps, lors qu’ils se promenent és rivages de la -Mer, rencontrans en leur chemin quelque Poisson courant au bord, ils le -découpent en deux, ainsi qu’avec un couteau, & se contentent de cela. Le -jour que nous partismes de _Maragnan_, un jeune homme qui appartient au -Sieur de Sainct Vincent, qui m’assista en tout mon voyage, nous en tua -un, dont je fis garder le bec pour apporter en France. - -Il y a des Merles comme en France, semblables en plumages & en chant, -degoisent leurs ramages à plaisir sur la fin des pluyes, quand le beau -temps revient voir les habitans de la Zone Torride, à l’oposite sur la -fin du beau temps, & au commencement des pluyes il rend un chant -pitoyable, quasi comme regrettant le passé, & apprehandant les orages de -l’Hyver, si Hyver se doit appeller. - -Plusieurs petits Oysillons se trouvent d’une beauté indicible: les uns -pers, les autres violets, les autres azurez, jaunes, & de couleur -meslee: Les Sauvages font leur perruques de leurs plumages, sont chers, -parce qu’il est bien difficile de les tuer: car ils ressentent -naturellement l’envie qu’on leur porte: par ainsi ils demeurent au -sommet des arbres tres-hauts, & font leurs petits nids suspendus aux -extremitez des branches, ausquels ils sont attachez avec un filet de -Pite tres-fort, & à l’autre bout de ce filet qui est pendant sur la -terre, ils fabriquent un pot de terre, dans lequel ils font leurs -petits, & y entrent par un trou seulement, proportionné à leur grosseur. -C’est la nature qui leur apprend cecy, pour conserver eux & leurs -petits. J’ay apporté de ces Oysillons en France qui ravissoient en -admiration ceux qui les ont veuz. - -Ceste terre de _Maragnan_ possede un genre d’Oysillons, qui n’excedent -en grosseur le bout du pouce, je dy mesme avec leurs plumes, & ont un -chant fort melodieux, revenant à celuy de l’Aloüette, laquelle ils -imitent aussi quand ils veulent chanter: car ils se dressent droict le -bec en haut, & montent tousjours tant que la voix leur peut durer, & -leurs aisles les supporter. Ils font volontiers leurs demeures aupres -des fontaines, où souvent ils viennent se plonger & bagner leurs petites -aisles, pour plus aisement se guinder en haut. Ils nichent là aupres: -vous pouvez penser de quelle grosseur peuvent estre leurs œufs, & en -pondent jusqu’à cinq & sept, leurs petits sont encore bien plus -admirables en leur petitesse, que leur pere & leur mere, & neantmoins -sont si fœconds que les enfans en apportent des Courges toutes pleines. -Il y en a de diverses couleurs, jaunes, violets, tannelez, & de mille -autres façons. - - - - -Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces pays des Indes -Occidentales. - -Chap. XLVIII. - - -Pour perfectionner ce 1. traitté: J’ay trouvé bon, voire necessaire de -donner responce à toutes les demandes qu’on faict de ces pays. La -premiere est, si cette terre de l’Equinoxe peut estre habitée par les -François pour ce que le François estant delicat, & nay en un pays assez -temperé, eslevé avec beaucoup de soin & bonne nourriture, il y a de -l’apparence qu’il ne pourra jamais s’accommoder dans une terre agreste, -sauvage, couverte de bois & parmy des peuples Barbares, souz une Zone -bruslante & ardente. A cela je respons, qu’à la verité tous commencemens -sont difficiles: mais peu à peu, la difficulté se rend facile. Il n’y a -ville ny village en tout le Monde Universel, qui n’aye esté facheuse & -incommode de premier abord: mais apres quelques annees le tout a reussi, -& nos Peres nous ont laissé le fruict de leurs labeurs. Quels gens -furent jamais plus delicats que les Romains? & cependant n’ont-ils pas -quité Rome & l’Italie, pour planter leurs Colonies dans les forests des -Allemagnes & des Gaules. Le Portugais n’est-il pas d’Europe comme nous, -& aussi suject aux maladies, travaux & fatigues, que le François? Ouy! -Mais il nous devance en ce point qu’il est plus patient que nous & sçait -bien qu’il faut au prealable labourer que de moissonner: cependant il -est maintenant bien estably au _Bresil_: il y faict de grands -traffiques, la terre est bien cultivee & accomodee. On y a de tout pour -de l’argent, aussi bien que dans Lisbonne. Quoy je vous prie, si la -patience des hommes a rendu les terres gelees & glacees plus de huict -mois l’annee bonnes & fertiles: une terre qui est le cœur du Monde ne -sera-elle point habitable aux François? C’est une folie de penser cela. -Partant je dy que la Terre est proportionnee au naturel du François -aussi que la France, si elle estoit cultivee & accommodee de vivres -necessaires au naturel François, tels que sont le pain & le vin: car -quant à la chair, poisson, legumes & racines, il y en a une telle -abondance, qu’il n’est possible de le croire, à la charge pourtant qu’il -les faut prendre & planter. Car si quelqu’un pensoit que les arbres -portassent les Oysons tous rostis, que les haliers fussent chargez -d’espaules de mouton, fraischement tirees de la broche, l’air plein -d’Alouettes, accommodees entre deux tesmoings & bien cuittes, en sorte -qu’il n’y eust qu’à ouvrir la bouche & s’en repaistre il seroit bien -trompé: Et ne luy conseilleray point d’aller en ces quartiers, voilé de -ceste fantasie: car il s’en repentiroit. Concluons ceste premiere -responce, que la terre est habitable pour les François, & s’ils perdent -ceste commodité de l’habiter, qu’ils en seront faschez un jour, mais -trop tard. - -2. Voicy ce qu’on dit, & bien baste[136]: la terre est habitable, on y -peut habiter avec quelques incommoditez, pourtant durant certaines -annees. Ouy mais! est-elle salubre pour les François? Nous avons leu, -que les Indiens y sont sains, & vivent assez longtemps, mais ils sont -Sauvages & Barbares, naiz sous ce climat, & accoustumez à telle -temperature: Les François n’ont pas ce privilege, ains ils sont subjects -à plusieurs fievres, lesquelles en fin se terminent en paralisie, ou -autres incommoditez. Je respons à cela que nous jugeons des substances -par leurs accidens, & des païs par les incommoditez & infirmitez: -Comparons maintenant le moindre bourg, ou village de France à la Colonie -des François qui sont en ces terres, nous trouverons qu’en l’espace d’un -an, il y aura dix fois plus de malades en ce village qu’il n’y en a eu -deux ans entiers parmy nous en _Maragnan_: Si quelques uns se sont -trouvez mal, ce n’est pas chose nouvelle, par tout la mort est presente; -aussi sont les maladies. Les Rois & les Princes n’en sont pas exempts, -voire és pays les plus beaux & les plus sains que l’homme puisse -imaginer. En deux ans entiers que j’ay esté en ces pays-là, nous n’avons -eu qu’un mort[137], sçavoir le R. P. Ambroise: j’entens de mort -naturelle: Car pour ceux qui ont esté mangez des poissons, c’estoit leur -faute de s’estre mis en mer: Encore le R. P. mourut d’une espece de -pluresie, s’estant trop échaufé à couper de gros arbres, & ayant laissé -boire la sueur à son habit, il alla droit celebrer la Messe, à la sortie -de laquelle il ne manqua point d’estre surpris d’une fievre, de laquelle -il mourut dans peu de jours. J’en puis parler asseurement, puisque je -l’assistay jusqu’au bout, pendant que nos deux autres Peres estoient -allez autre part pour le service de Dieu. Suivant cecy, imaginons-nous -que _Maragnan_ & Paris plaident l’un contre l’autre: Paris luy dit, Tu -es une mauvaise contree, tu m’as faict mourir un Pere Capucin que je -t’avois envoyé: _Maragnan_ respond, pour un j’en ay perdu quatre des -miens, Avez-vous occasion de me blasmer? & si encore les miens estoient -assistez comme Princes, & le pauvre Capucin n’avoit que de la farine ou -bien peu davantage. Partant faisons cet accord que climat y est sain & -salubre, aiguisant l’apetit extremement: s’il y avoit autant de -friandises en ces quartiers là comme en France, les Damoiselles feroient -presse d’y aller. - -3. On dit, voilà qui va bien! mais il n’y a ne vin, ne bled qui sont les -principales nourritures, sans lesquelles les meilleurs banquets & les -plus delicates viandes sont peu estimees. Je respons qu’il y a du May en -tres grande abondance dont on peut faire du pain & en faisions faire -quand nous voulions, & le trouvions fort bon au goust, mais nous aymions -mieux de la farine du pays, specialement quand elle estoit fresche, -parce qu’elle ne charge tant l’estomach. Ce pain de _May_ sert de -nourriture à plusieurs pays de ce vieil monde[139], specialement en -Turquie, d’où il est appellé bled de Turquie: Au reste on n’est point -hors d’esperance que la terre ferme du Bresil, qui est forte & grasse ne -puisse porter du bled, duquel cy apres chacun pourra faire du pain comme -en France: Et ceux de Fernambourg en eussent faict, qui ne sont pas -loing de nous, mais en pire pays, quant à la terre ferme de _Maragnan_, -n’eust esté que le Roy d’Espagne n’a jamais voulu que l’on fist aux -Indes, tant Orientales qu’Occidentales, bleds ny vignes, à fin de rendre -ces terres necessiteuses de son secours, & dependantes des biens qui -croissent en ses Royaumes d’Espagne & Portugal. J’adjouste encore que -les contrees du Perou qui sont en mesme paralelle que la terre ferme de -_Maragnan_ sont fertiles en bleds, & vignes. Qui empeschera donc qu’il -n’y en vienne? Pour le vin, il n’y en a pas à present sorty des vignes -du Pays: nonobstant la vigne y peut croistre[138], & l’on nous a dit que -celle qu’ont portee nos Religieux en ce dernier voyage a repris & -poussé. Qui empeschera que l’on n’y en face en quantité, & que dans deux -ou trois ans l’on n’y en recueille à foison? La France n’a pas tousjours -eu du vin, à present elle en regorge. Les Flamens, Anglois, Hibernois & -Danois n’en ont point de leur cru: ils se contentent de la biere, & -s’ils veulent boire du vin, ils le peuvent par le moien de la bourse, -laquelle fait sauter les vins les meilleurs de l’Univers en ces Pays qui -n’en ont point, & en boivent de meilleur que ceux à qui sont les vignes. -On en fait autant à _Maragnan_: car les Navires y en portent. Bien est -vray qu’il y est un peu plus cher qu’en France, mais il en est d’autant -meilleur selon l’opinion de nos François qui font estat des choses au -prix qu’elles leur coustent. Ceux qui seront bons mesnagers, qu’ils se -fassent à la biere du Pays qui ne peut estre que tres-bonne à cause -qu’elle est faite de May elle ne sera pas chere: car ce bled est en -abondance en ce Pays là: & puis les eaux y sont bonnes & saines. - -4. On dit: Si cela est, ce n’est pas mal: mais y peut-on faire du -profit? Car depuis qu’on y est allé nous n’avons veu chose aucune qui -merite de nous encourager à y dependre de l’argent. Je respons à cela: -que si tous sçavoient l’occasion pourquoy ce manquement arrive, ils -seroient fort satisfaits, mais ce n’est pas chose que tout le monde -doive sçavoir. Je diray seulement que ce manquement ne vient point de la -part du Pays qui est fort propre à produire de bonnes marchandises quand -il sera bien cultivé, tels que sont les Cotons, les Literies, les -Casses, les Bois de diverses couleurs, la Pite[140], les Teintures de -_Rocou_ de Cramoisy, les Poivres longs, l’Azur, le Cuivre, l’Argent, -l’Or, & les Pierres precieuses, les Plumaceries, les Oyseaux de diverses -couleurs, les Guenons, Monnes & _Sapaious_ & surtout les Succres, quand -on aura dressé des moulins & planté des Cannes. Donc si on n’a rien -apporté, (taisant ce qui se doit dire en public) cela vient de ce qu’on -a mal procedé à ses affaires, les particuliers regardans seulement à -leur proffit: ce qui a faict qu’on s’est peu muny des marchandises de -France necessaires aux Sauvages, pour lesquelles avoir ils cultivent -leurs terres, faisans amas de Cotons, Teintures, Poivres & autres choses -semblables outre les autres denrées que les François peuvent avoir -d’eux-mesmes. Les Sauvages voians la pauvreté des Magazins, & qu’à peine -avoit-on de la marchandise pour avoir des farines. Ils se sont rendus -paresseux, n’ont rien voulu faire & ne feront encore, tandis que les -François n’auront rien à leur donner en recompence: car tel est leur -naturel, & n’en aurez autre chose: & ne sont blamables en cela, puis -qu’en toute la Chrestienté vous ne trouverez un seul homme qui vueille -travailler pour rien. Pourquoy ne vous estonnez point si on n’a rien -aporté: mais estonnez vous si au premier voyage on aporte quelque chose: -Car je ne m’y attends pas pour les raisons susdites & autres que je -tais: & au cas qu’on prouvoye à ce defaut, ainsi qu’il appartient, je -vous asseure que l’Isle & ses environs fourniront de bonnes estoffes. - -Aiant satisfait à toutes ces demandes & objections: J’aurois bien envie -d’en faire à une infinité de jeunes Gentils-hommes qui n’ont rien que -l’espée & le poignart quant aux biens de la fortune, mais riches de -courage, voire trop: car c’est souvent la cause qu’ils s’entrecouppent -la gorge, & vont de compagnie prendre possession d’un Pays bien fascheux -dont aucun vaisseau ne revient pour en dire des nouvelles. Je voudroy, -dis-je, leur demander, Que faites vous en France sinon espouser les -querelles de vos freres aisnez? Que ne tentez vous fortune, & au moins -que n’enrichissez-vous vostre esprit de la veuë des choses nouvelles? -Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur s’accoiseroit[141], & -vostre jugement s’affermiroit: vous feriez service à Dieu & à vostre Roy -en visitant cette nouvelle France. Là vous iriez descouvrir terres -nouvelles, vous pourriez trouver quelque chose de prix, soit pierres -precieuses, soit autre chose: & quand il n’y auroit que ce seul point -qu’à vostre retour parmy les compagnies vous ne demeureriez muetz, -tousjours celuy qui a voyagé a son pain acquis. Les cendres & les foyers -sont pour les enfans de mesnage, qui sont créez de Dieu pour cultiver la -terre: La Noblesse est en ce monde pour un autre dessein: & ce dessein -qu’est-il? C’est d’employer vos labeurs & vos espées à dilater le -Royaume de Dieu, favoriser les Apostres de Jesus-Christ à parvenir au -but, pour lequel ils sont envoyez: C’est pour accroistre le Sceptre & la -Couronne de vostre Prince naturel: & mourir en ces deux entreprises est -mourir au lit d’honneur. Vous m’allez respondre, Nous ne demandons que -cela: mais sous qui, & par quel moien? Ma plume, Messieurs, ne passe pas -plus outre. J’ay fait ce que je doy, j’ignore le reste: J’espere -pourtant que Dieu touchera ceux qui peuvent tout pour la perfection -d’une si haute entreprise. - - - - -Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux Indes. - -Chap. XLIX. - - -Sage est celuy, dit le Proverbe, qui par l’exemple & experience d’autruy -pourvoit à ses affaires. Si nos François eussent bien sceu avant que -d’aller aux Indes, ce qu’ils ont connu depuis, ils eussent mieux pourveu -à leurs affaires, & n’eussent pas enduré tant d’incommoditez comme ils -ont enduré. Que celuy donc qui a resolu d’aller en ces quartiers, pense -en soy-mesme, combien de temps, il pretend d’y estre, & qu’il y adjouste -une fois autant: car la commodité ne se trouve pas tousjours de revenir, -quand on le voudroit bien. - -Qu’il face sa provision pour tout ce temps de deux sortes, l’une pour sa -personne, l’autre pour les Sauvages à fin d’avoir d’iceux vivres & -marchandises. Les provisions pour sa personne doivent estre d’eau de vie -la plus forte & du vin de Canarie du meilleur, & ce dans de bons flacons -d’estain, bien bouchez & poissez, serrez sous la clef dans son coffre, & -qu’il les garde aussi soigneusement que son cœur, pour le temps de sa -necessité & maladie, qui pourroit luy survenir, & se garde bien d’entrer -en debauche avec personne, pour ce que son petit fait s’en iroit bien -tost: d’autant que c’est la coustume de la mer, depuis qu’on soupçonne -avoir du vin ou de l’eau de vie en son coffre, on ne cesse de le prier -de boire une fois avec la compagnie, & quand il est en train il doit -faire de deux choses l’une, ou monstrer sa liberalité, car il ne manque -pas d’y estre incité, ou se resoudre, d’estre reputé un vieillaque, & -avaller les injures qu’on luy fera: Partant le plus seur pour luy est de -ne point entrer en l’ecot. Il doit pour le passage de la mer, faire -quelques provisions d’autre vin de quelque langue bressillée & de choses -semblables, à fin d’y avoir recours à son besoin: d’autant que -l’ordinaire du Navire est assez leger & mal apresté. - -Il se doit fournir d’un bon nombre de chemises, mouchoirs & habits de -futaine, ou de simple toile, & non d’estoffes pesantes, fortes & de -prix, si ce n’estoit quelques habits pour les festes: Car il ne faut en -ces Pays là, que estoffes les plus legeres. Qu’il porte avec soy -quantité de savon, pour blanchir & nettoyer son mesnage: Qu’il n’oublie -de porter quantité de soulliers, car il ne s’en trouve point là, sinon -ceux que l’on y a portez & y sont chers, tellement que pour une paire, -vous en auriez en France une douzaine. Il faut aussi porter des -serviettes, napes & linceuls & un beau matelas, & si vous desirez vivre -à la Françoise c’est à dire nettement, ayez de la vesselle d’estain pour -vostre necessité en maladie. Vous feriez bien d’avoir du sucre & de -bonnes espiceries, voire quelque morceau de Reubarbe, bien fine, le tout -bien enfermé dans une boiste, de peur que les fourmis de ce Pays là, ne -vous devalisent vostre sucre: car c’est chose presque incroyable du -sentiment qu’ont ces bestioles envers le sucre, & n’y a lieu où elles -n’aillent & ne le percent s’il est de bois: C’est pourquoy ces boistes -devroient estre de fer blanc. - -Les marchandises necessaires pour les Sauvages desquelles vous aurez -d’eux, soit vivres, soit marchandises de leur Pays, soit esclaves pour -vous servir & cultiver vos jardins, sont celles-cy: Ayez force couteaux -à manche de bois, desquel usent les bouchers: car ce sont ceux qu’ayment -plus les Sauvages. Prenez des ciseaux de malle en quantité, force -peignes, miroirs, grains de verre de couleur pers, qu’ils appellent -rassade, serpes, haches, hansas[142], des chapeaux de petit pris, -casaques, chemisoles, hauts de chausses de friperie, vieilles espées & -harquebuses de peu de coust. Ils font grand estat de tout cecy, dont -vous aurez moyen d’avoir des esclaves, & de bonnes marchandises d’iceux. -N’oubliez aussi du drap pers & rouge, & du plus bas prix que vous -pourrez trouver: car ils ne font pas grande difference des estoffes, des -pens d’oreilles, siflets, sonnettes, bagues de cuivre doré, des hains à -pescher, des grugeoires de laiton plates, longues d’un pied & larges de -demy, ce sont denrées lesquelles ils ayment. Si vous estes bien fourny -de ces choses, ne doutez point que ne soiez tres-bien-venu parmy eux, ne -faciez grande chere, & gaigniez beaucoup au trafic de ce qui croist en -leurs Pays, que vous aurez pour peu, si vous sçavez bien vous conduire. - -Ce Magazin fait, n’oubliez pas le principal, qui est, avant que monter -sur mer, laver & repaistre vostre ame des SS. Sacremens de la confession -& Communion, ayant disposé de vos affaires de par deçà, comme celuy qui -ne sçait si la mer luy permettra de retourner en terre: & estant -embarqué dans le vaisseau accomoder son lit, le plus pres du gros mats -qu’il pourra, si on desire n’estre bercé plus qu’on ne voudroit: car ce -lieu est le plus quiete de tout le vaisseau. Il faut tousjours avoir la -crainte de Dieu devant les yeux: mais non plus des accidens de la mer: -d’autant qu’il vaut bien mieux faire bonne mine qu’une mauvaise, puis -que la crainte n’y sert de rien. Ne vous espouvantez jamais sinon lors -que vous verrez les Pilotes crier misericorde; Car alors il faut penser -à son ame, que les affaires vont mal. Pour voir le vaisseau de costé, -les coffres renverser, la mer entrer sur le tillac, les voiles tremper -dans l’eau, les matelots jurer & renasquer[143], c’est peu de cas, -faites bonne mine, pensant neantmoins tousjours à vostre conscience. Ne -prenez querelle avec aucun matelot, car vous n’y gaigneriez rien. - -Quand vous serez arrivé au Port, ne vous hastez point de mettre pied à -terre, ains prenez garde à vos hardes, & à vostre coffre: Car il arrive -souvent qu’aux debarquemens on visite les coffres, & on serre les -marchandises ou hardes, sur lesquelles on peut mettre la main: faites -porter vostre esquipage quant & vous, chez vostre Compere, lequel vous -eslirez en cette sorte, si tant est que vouliez estre à vostre aise. 1. -Qu’il aye des Esclaves, un Canot, & des Chiens, d’autant que vous ne -manquerez avec luy de pesche & de venaison: Ce que vous n’auriez au -contraire sinon rarement, & faudroit encore qu’allassiez achepter des -autres Sauvages, vostre nourriture, & par ainsi il vous cousteroit deux -fois autant à vivre. 2. Enquestez-vous, s’ils sont de bonne humeur, -specialement la femme: car une mauvaise hostesse donne bien du mal à son -hoste. Que si vous rencontrez bien d’entrée il faut faire quelques -presens, puis les tenant en halaine sans estre trop liberal, vous leur -devez donner tous les mois quelque chose, de peur qu’ils ne vous -tiennent pour avare, & comme tel: ne vous difament parmi leurs -semblables: pour ce que vous auriez de la difficulté à trouver quelque -chose, & mangeroient le tout à vostre deceu. Ne vous laissez emporter -aux mignardises des filles de vostre hoste, ou autres, elles ne -manqueront pas de vous caresser, si elles sçavent que vous avez des -marchandises: En toutes choses il ne faut que tenir bon, si vous vous -remettez devant les yeux le hasard & danger des ordes maladies qui -arrivent à ceux qui s’oublient en cecy? Vous pouvez vous en garantir -aysement, specialement si vous considerez le grand peché que vous -commetez. - - - - -De la Reception que font les Sauvages aux François nouveaux venus & -comme il se faut comporter avec eux. - -Chap. L. - - -S’il y a Nation au monde portée à faire bon accueil à leurs amis -arrivans de nouveau, & à les recevoir en leurs maisons pour les traitter -autant bien qu’il leur est possible, les _Topinambos_ envers les -François doivent tenir le premier rang: Car si tost que les François ont -mis pied à terre de leur vaisseau, vous voyez venir les Sauvages de -toutes parts dans leurs Canots, emplumez & accommodez à la grandeur leur -faire feste. Bien plus comme ils aperçoivent de loing les vaisseaux sur -la mer approcher de leur terre, le bruit court incontinent par tous les -Cantons de leur Pays _Aourt vgar ouassou Karaybe_, ou bien _Aourt Nauire -souay_, voilà des grands Navires de France qui viennent. Incontinent -vous les voyés prendre leurs beaux habits, s’ils en ont, & commencent à -haranguer l’un à l’autre, en cette sorte: Voilà les Navires de France -qui viennent, je feray un bon Compere: il me donnera des haches, des -serpes, des couteaux, des espées & des vestemens: Je luy donneray ma -fille: j’iray à la chasse & à la pesche pour luy, je feray force cotons, -je chercheray des Aigrettes & de l’Ambre pour luy donner, je seray -riche: car je choisiray un bon Compere, qui aura bien des marchandises. -Et en disant cecy ils se battent les fesses & la poitrine en signe de -joye. Lors les femmes & les filles font de la farine fresche, & les -hommes vont à la chasse & à la pesche: Puis tout le mesnage vient chargé -de diverses viandes, racines, poissons, venaison, farine, c’est au lieu -où abordent les vaisseaux. Les plus hastez vont avec leurs Canots -trouver le vaisseau ancré à la rade, & vont recognoistre s’il n’y a -point de leurs vieux _Chetouassaps_, & considerer celuy des François qui -a la meilleure mine, à fin de luy offrir son comperage, sa loge & sa -fille: Si tost que les François ont mis pied à terre, ils s’amassent -tous autour d’eux: leurs monstrent bons visages tant les hommes que les -femmes: leur presentent des vivres, les invitent à estre leurs comperes: -s’offrent à porter leurs hardes; & enfin font ce qu’ils peuvent pour les -contenter & avoir leur bonne grace: Ils ne vont pas pourtant par envie -l’un sur l’autre pour avoir un François logé chez eux, celuy qui a le -premier parlé l’emporte sans contradiction, & ne se diffament point. Ils -font bien d’avantage, quand un François change de Compere, ils n’en font -point d’estat, le mesprisent & tiennent pour un homme facheux, -argumentans ainsi? S’il n’a sceu demeurer avec un tel, comment demeurera -il avec moy? Il est bien vray que si le Sauvage estoit de mauvaise -humeur, chiche & paresseux, quand le François le quiteroit, il n’en -seroit mal voulu: Au contraire ils diroient, Il a bien faict de le -laisser: c’est un homme chiche, paresseux & difficile. - -Le François ayant choisi un compere, il le suit & s’en va en son -village[144]: à lors l’hoste avec une certaine gravité, tout ainsi que -si jamais il ne l’avoit veu, il luy tend la main, & luy dit, _Ereiup -Chetouassap?_ Es-tu venu mon Compere?[145] chose plaisante & -considerable. Car vous diriez à les voir, qu’ils sortent à la façon des -Empereurs d’un cabinet bien fermé, où ils estoient empeschez en de -grandes affaires: Que s’ils veulent faire un grand acueil à ce François, -& luy monstrer qu’ils l’ayment parfaictement, auparavant que ce Pere de -Famille luy dise _Ereioupe_, les femmes & les filles le pleurent: puis -ce bon jour luy est donné. Le François luy respond, _Pà_, ouy? responce -qui signifie tout cecy, ouy de bon cœur: Je t’ay choisi pour demeurer -avec toy & pour estre mon compere & du nombre de ta famille: Je t’ay -preferé à un autre: car je t’aime & m’as semblé estre bon homme. Le -Sauvage luy dit, _Auge-y-po_, voylà qui est bien, j’en suis infiniment -aise, tu m’honore beaucoup, tu sois le bien venu, tu ne sçaurois où -aller pour estre mieux receu. Par cecy vous recognoissez la candeur & -simplicité de la Nature laquelle a peu de discours, ains vient aux -effects. A l’opposite la corruption a inventé tant de discours, tant de -paroles succrees, reverence sur reverence, souvent la main au chappeau & -au partir de là, le cœur n’y touche. Quelle jugeront nous de ces deux -receptions & bien-venuë estre la meilleure & plus correspondente à la -Loy de Dieu, & à la simplicité Chrestienne. - -Apres ces paroles il vous dit, _Marapé derere?_ comment t’apelles tu -quel est ton nom? comme veux tu que nous t’appellions? Quel nom veux-tu -qu’on t’impose? Où faut-il noter, que si vous ne vous estes donné & -choisi un nom, lequel vous leur dites à lors, & desormais estes appellé -par tout le pays de ce nom, les Sauvages du village où vous demeurez, -vous en choisiront un pris des choses naturelles, qui sont en leurs -pays, & ce le plus convenablement qu’il leur sera possible, selon la -phisionomie qu’ils verront en vostre visage, ou selon les humeurs & -façons de faire qu’ils recognoistront en vous. Pour l’exemple: entre nos -François, les uns furent appelez _Levre de Mulet_: parce que celuy à qui -le nom fut imposé, avoit la levre d’en bas avancee, ainsi qu’ont les -poissons nommez _Mulets_: un autre fut appellé _Grand Gosier_, pource -qu’on ne le pouvoit rassasier: un autre fut nommé _Gros Grapau_[146], à -cause qu’ils le voyoient tout bouffy: un autre _Chien Galeux_, d’autant -qu’il avoit mauvaise couleur: un autre, _Petit Perroquet_, parce qu’il -ne faisoit que parler: un autre _La Grande Picque_, d’autant qu’il -estoit haut & menu, & ainsi des autres generalement: & font cecy -ordinairement en leurs _Carbets_, en semblables discours. Et bien quel -nom donnerons-nous à un tel ton compere? Je ne sçay, dit-il, il faut -voir: lors chacun dit son opinion & le nom qui rencontre le mieux & est -receu de l’assemblee, est imposé avec son consentement si c’est quelque -homme d’honneur: car le vulgaire ne laisse pas d’estre appellé, vueille -ou non, du nom que l’Assemblé luy a donné. - -Ils ont aussi une autre façon de donner des noms, & c’est lors qu’ils -vous ayment bien, & font grand estat de vous, en vous imposant leur -propre nom. - -Ayant sceu vostre nom, il pense à la cuisine, vous disant, -_Demoursousain Chetouasap_, ou bien _Deambouassuk Chetouasap?_ As-tu -faim mon compere? veux-tu manger quelque chose? L’hostesse vous escoute -& vous regarde preste à vous faire service, de sorte que c’est à vous de -dire Ouy, ou nenny: car ils prendront vostre responce pour argent -contant: d’autant qu’en ces pays là, il ne faut estre honteux ny faire -la petite bouche. Si vous avez faim, vous leur dites _Pa, -Chemoursousain, Pa, Cheambouassuk_, ouy, j’ay faim, je veux manger: Ils -adjoustent, _Maé pereipotar_: Que veux-tu manger? que desires-tu que je -t’apporte? Ils sont fort liberaux en ces commencemens, diligens à la -chasse & à la pesche, à fin de vous contenter & gaigner vostre affection -pour obtenir des marchandises, mais prenez garde de ne donner pas tant -au commencement, que vous ne les reteniez tousjours en haleine, leur -presentant de mois en mois quelque chosette. A leur demande vous -respondez ce que vous desirez, chair, poisson, oyseaux, racines, ou -autre choses: à lors la femme & l’homme aussi, apportent devant vous la -venaison, le _Migan_ qu’ils ont, & en mangez à vostre aise, & en donnez -à qui vous voulez. Si tost que vous avez mangé, il faict tendre son lict -pres du vostre & commence à deviser avec vous, vous presentant un coffin -de _Petun_, qu’il allume luy mesme, & sucçant trois fois de cette fumee -qu’il faict sortir par ses narines, il vous le donne pour en prendre, -comme chose tres-bonne, & dont il faict plus d’estat, & telle est leur -coustume generallement, comme en France on a accoustumé de vous -presenter à boire. Il allume aussi son coffin, & apres en avoir pris -cinq ou six bonnes gorgees, il s’enqueste de vostre voyage, disant, -_Ereia Kasse pipo_: As-tu quitté ton pays pour venir icy nous voir, nous -visiter, nous apporter des marchandises? vous luy dites, _Pa_: ouy je -l’ay quitté: j’ay mesprisé mes amis & mon pays pour te venir voir. A -lors levant la teste par forme d’admiration, il dit, _Yandé repiac -aout_, on a eu compassion de nous, on nous a regardé en pitié: les -François ont eu souvenance de nous, ils ne nous ont point oubliez. Ils -quittent leurs pays pour nous venir voir: _Y Katou Karaibe_, que les -François sont bons & nos grands amis! Puis il demande au François -_Mobouype derouuichaue Yrom?_ Combien avez vous avec vous de Superieurs, -de Guerriers, de Capitaines, de Principaux? Il luy respond _Seta_, -beaucoup. Le Sauvage replique _De Mourouuichaue?_ n’est tu pas du -nombre? n’est-tu pas des Principaux? vous pouvez penser qu’il n’y a si -chetif qui ne die du bien de soy-mesme: par ainsi le François respond -_Ché Mourouuichaue_. Ouy, je suis du nombre des Principaux. Le Sauvage -dit, _Teh Augeypo_, J’en suis bien aise voilà qui va bien. C’est assez: -parlons maintenant d’autre chose. _Ererou patoua? Ererou de caramemo -seta?_ As-tu apporté des coffres quant & toy, & force cabinets pleins de -marchandises? car ce sont les meilleures nouvelles qu’on leur peut -apporter, c’est où ils ont l’esprit tendu & le cœur adonné, tout ce -qu’ils disent devant ces paroles, n’est qu’un preambule pour tomber en -ce subject: & apres que le François luy a respondu, qu’ouy: Le Sauvage -poursuit ses demandes: en ceste sorte _Mae porerout decaramemo poupé?_ -Qu’avez-vous apporté dans vos coffrets & escrins? Quelle marchandise y a -il ce qu’ils disent d’une façon fort douce & flatteuse: d’autant qu’ils -sont infiniment curieux de sçavoir & de voir les marchandises que les -François ont apporté. Et le François doit estre adverty de ne leur dire -& monstrer ce qu’ils ont, ains les tenir suspens en ce desir, s’il veut -tirer d’eux de bons services & du profit; mais leur respondre en ceste -sorte _Y Katou-paué_: J’ay tant apporté de choses que je ne les puis -nommer, & sont toutes belles & magnifiques. Ceste parole est comme l’eau -jettee sur la fournaise ardente du forgeron, qui redouble la chaleur, & -aiguise l’activité de la flamme: semblablement ceste response eschauffe -le desir qu’ils ont de sçavoir qui les esmeut de faire mille gestes -d’adulation, avec propos correspondans à tels gestes, vous disans, -_Eimonbeou opap-katou_: Et je te prie ne me cele rien, dy les moy, -_Yassoiauok de Karamemo assepiak demaë_: Ouvre moy tes coffres, tes -cabinets, à fin que je voye tes marchandises & tes richesses. Il faut -que le François responde, _Aimosanen ressepiak_ ou _Kayren deuè_. Je -suis empesché pour le present, laisse moy en repos, tu les verras une -autre fois quand je viendray à toy, _Begoyé sepiak_. Ne doute point, tu -les verras un jour à ton loisir. Le Sauvage entendant cecy, & voyant -bien qu’il perd son temps, il dit à soy-mesme, haussant les espaules -quasi comme se plaignant: _Augé katout tegné_, bien donc, faut que je me -contente. Je voy bien que mes prieres ne seront exaucees: mais au moins, -dit-il au François, _Dereroupé xeapare amon?_ N’as-tu pas apporté force -hansars? qui sont serpes, lesquelles ont le manche de fer. _Dereroupé -ourà sossea-mon?_ As-tu aussi apporté des serpes qui ayent le manche de -bois? _Ereroupé Ytaxé amo?_ As-tu apporté des couteaux d’acier? -_Ereroupé Ytaapen?_ As-tu apporté des espées d’acier? _Ereroupé tataü?_ -As-tu apporté des arquebuzes? _Ereroupé Tatapouy seta?_ As-tu apporté -force poudre à canon? Le François respond à tout cela. _Arou seta -Ygatoupé giapareté_. Ouy j’en ay apporté une grande multitude, sont -beaux & fort bons. Le Sauvage dit _Auge-y-po_. Voilà qui est bien. -_Ereipotar touroumi? Ereipotar Kerè?_ As-tu faim de dormir? veux-tu te -coucher? Le François, _Pa che potar_. Ouy je veux dormir, laisse moy. -Alors le Sauvage luy donne le bon soir & bonne nuict disant, _Nein -tyande Karouk tyande petom_, bon soir, bonne nuict, reposez à vostre -aise: Laissons les en ce repos, & commençons le second traitté de ceste -Histoire. - - - - - SUITTE DE - L’HISTOIRE - DES CHOSES PLUS - MEMORABLES ADVENUËS - EN MARAGNAN, ÈS - ANNEES 1613. & - 1614. - - SECOND TRAITE. - - DES FRUICTS DE L’EVANGILE - QUI TOST PARURENT PAR LE BAPTESME - DE PLUSIEURS ENFANS. - - A PARIS - DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY. RUË SAINCT JACQUES A LA - BIBLE D’OR, & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS, EN LA - GALERIE DES PRISONNIERS. - - MDCXV. - AVEC PRIVILEGE DU ROY. - - - - -Suitte de l’Histoire des choses plus memorables advenuës en Maragnan, és -annees 1613 & 1614. - -SECOND TRAITÉ. - - - - -Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par le Baptesme de -plusieurs enfans. - -Chap. I. - - -Le Cantique second (representant alegoriquement la naissance de -l’Eglise, dans une nouvelle terre, non encore illuminee de la -cognoissance du vray Dieu) dit: _Vox turturis audita est in terra -nostra: ficus protulit grossos suos: vineæ florentes dederunt odorem -suum: La voix de la tourterelle a esté ouye en nostre terre: Le figuier -a produict ses figues vertes: Les vignes fleurissantes ont donné leur -odeur._ Sur lesquelles paroles, Rabbi Jonathas, en sa Paraphrase -Chaldaïque, dit: que la voix de la Tourterelle, nous signifie la voix du -sainct Esprit, annonçant la Redemption promise à Abraham, pere de tous -les Croyans: voicy comment il parle, _vox spiritus sancti & redemptionis -quam dixi Abrahæ Patri vestro: La voix du sainct Esprit, & de la -redemption, que j’ay promise à Abraham vostre pere_: Il adjouste que par -le figuier, il faut entendre l’Eglise: & par les figues nouëes & -escloses nouvellement, nous est representee la confession de la foy, que -les Croyans doivent faire devant Dieu: & par les vignes en fleur donnans -bonne odeur, sont designez les petits enfans, loüans le Dominateur des -Siecles: _Cœtus Israel, qui comparatus est precocibus ficubus aperuit os -suum, & etiam pueri & infantes laudaverunt Dominatorem sæculi_: Cela -s’est veu en nostre temps accomply dedans _Maragnan_ & ses environs: où -apres que la voix du Sainct Esprit, par la predication de l’Evangile, -eut resonné dans ces terres, & frappé le cœur d’une grande multitude, -specialement de ceux qui ont requis le Baptesme, le beau figuier de -l’Eglise, a poussé & bourjonné de nouvelles & verdoyantes figues, les -ames sortans de l’infidelité à la croyance d’un vray Dieu, lors les -vignes fleuries ont donné leur odeur, quand les petits enfans ont receu -les eaux Baptismales sur leurs testes, louans le Dominateur des Siecles, -par la participation du sang de Jesus-Christ & de la foy de l’Eglise. - -Chose admirable, & qui merite d’estre bien pesee & consideree, que si -tost que la voix du Sainct Esprit eut tonné & esclairé parmy ces forests -desertes, dans ces haliers espois & picquans, les pauvres Biches (ces -Sauvages) venees par le cruel Chasseur Sathan, elles ont commencé à la -force & impetuosité de ceste voix, produire leurs petits fans, comme -avoit jadis prophetisé le Prophete Royal David au Psal. vingt-huict. -_Vox Domini præparantis Cervos, & revelabit condensa & in templo ejus -omnes dicent gloriam._ La voix du Seigneur preparant les Cerfs, revelera -l’interieur des boccages & haliers & en son Temple tous chanteront ses -loüanges. L’Explication que donnent les Doctes à ces paroles, prise des -diverses leçons est, que la voix du Seigneur sert aux Biches à rendre -leurs petits, ainsi que la main de la Sage-femme ou du Chirurgien bien -expert, sert à tirer l’enfant sauf & en vie, du ventre de sa mere. Or -est-il que ceste voix n’est autre, si nous croyons les naturalistes, que -le son du tonnerre, & la lumiere de l’esclair, laquelle par un secret de -la Nature bien caché, donne le moyen à la Biche de se delivrer: Ainsi en -a faict de mesme la Predication de l’Evangile, animee & vivifiee par le -sainct Esprit, excitant interieurement le cœur de ces Barbares -enveloppez, il y avoit si longtemps, dans les haliers & bocages de -l’ignorance, infidelité & perverses coustumes. - -Dans les _Carbets_ on ne parle plus d’autre chose, que de cette nouvelle -cognoissance de Dieu, chacun rapportant, à son tour, ce qu’il avoit peu -entendre, quand ils nous venoient visiter, & reunissans tous ces -discours ensemble, finissoient leurs _Carbets_ en tres-grand desir de -voir baptiser leurs enfans, & eux aussi, tenans ensemble telles ou -semblables paroles, ainsi que j’ay peu remarquer & recueillir à diverses -fois. - -Quelles choses, disoient-ils, sont celles-cy, que les Peres nous font -entendre par leur Truchement? Jamais nous n’en avions entendu de -semblables: Nos Peres nous ont laissé de main en main, par tradition, -qu’il estoit venu jadis un grand _Marata_ du _Toupan_[147], c’est-à-dire -Apostre de Dieu, dans les Provinces où ils demeuroient, & leur -enseignoit plusieurs choses de Dieu: voire ce fut luy qui leur monstra -le _Manioch_, c’est à dire, les racines pour faire du pain: car -auparavant nos Peres ne mangeoient que des racines trouvees dans les -bois: Ce _Marata_ voyant nos Ancestres, ne faire conte de sa parole, il -se resolut de les quitter: mais auparavant il voulut leur laisser un -tesmoignage de sa venuë, en incisant dans une Roche, une Table & des -Images avec de l’Escriture, & la forme de ses pieds, & de ceux qui le -suyvoient, gravez en bas dans le mesme rocher, comme aussi des pates des -animaux qu’ils menoient apres eux, semblablement les trous de leurs -bastons, sur lesquels ils s’appuyoient en cheminant: Ce qu’ayant faict, -il s’en alla passer la mer, pour gaigner un autre pays; Et bien que nos -Peres l’ayent depuis fort recherché, ayans recogneu leur faute, & la -grande saincteté du personnage, ils n’en ont sceu avoir nouvelles: Et -depuis ce temps là, jusqu’à present, aucun _Marata_ du _Toupan_, ne nous -est venu visiter. - -Il y a long-temps que nous hantons les François, & pas un d’iceux, ne -nous a amené des _Pays_, ny ne nous a raconté ce que les Peres nous font -dire par leurs Truchemens; voire ils font vivre d’une autre façon les -_Caraïbes_, qu’ils n’avoient coustume de faire anciennement avec nous. -Ils deffendent que les François ne prennent plus nos filles, lesquels -n’en faisoient point de difficulté auparavant, ains nous les demandoient -pour des marchandises. Ils disent de grandes choses de Dieu & parlent à -luy dans les Eglises: & lors qu’ils veulent parler, ils font fermer les -portes & nous font sortir dehors, pour ce que le _Toupan_ descend devant -eux: & lors tous les _Caraïbes_ mettent à genoux: Ils font boire & -manger le _Toupan_ dans de beaux vases d’or & la table où ils mangent, -est bien accommodee & ornee de belles estoffes, & de beaux linges: Et -quant à eux, ils sont vestus de riches accoustremens: Quand ils veulent -parler aux _Caraïbes_ ils s’asséent au milieu d’eux, & n’y a qu’un Pere -assis qui parle. Tous les François escoutent, & est longtemps à parler, -& se fache en parlant, & on ne sçait à qui il parle: car tous se -tiennent fermes: Apres qu’il a parlé, ils se mettent à chanter les uns -apres les autres de costé en costé, & lisent dans un _Cotiare_ ce qu’ils -chantent, c’est à dire dans un livre, & parlent, disent-ils, à Dieu en -ce temps là. Ils tiennent tous nos Peres perdus avec _Giropari_, -bruslans dans des feux qui sont sousterrains, & se mocquent de nous -quand nous pleurons & lamentons sur les funerailles de nos parens. Ils -font jetter dans les bois, le boire, le manger, le feu, que nous avons -accoustumé de donner à nos parens deffuncts, pour faire leur voyage, au -lieu, où se retirent nos grands Peres, entre les montagnes des Andes. -Ils nous font dire & prescher, que nous sommes trompez, de croire à nos -Barbiers & Sorciers, specialement à leur soufflement pour la guerison -des malades. Ils parlent hardiment contre _Giropari_, & ne le craignent -aucunement. Ils promettent à ceux qui croiront au _Toupan_, & seront -lavez de leurs mains, de monter là haut au Ciel, par dessus les -Estoilles, le Soleil & la Lune: où ils tiennent que le _Toupan_ est -assis, & autour de luy, ces _Maratas_, & tous ceux qui ont creu à leurs -paroles, & ont esté lavez d’iceux. Ils ne veulent point de filles ny de -femmes, & disent que le fils du _Toupan_ n’en avoit point, ains qu’il -descendit dans le ventre d’une jeune fille appellee Marie, avec laquelle -jamais son mary n’eut accointance. Ils ont des jours auxquels ils ne -mangent point de chair, encore qu’on leur en apportast. Ils ne passent -point de jours au nombre des dix doigts de la main, qu’ils ne fassent -une ou deux fois vestir aux François leurs beaux habits, & venir à la -maison du _Toupan_, pour parler avec luy, & escouter la parole de Dieu. - -Ils sont vestus tout d’une autre sorte que les François, & marchent -devant eux: & chacun les saluë. Ils sont tousjours avec les Grands, qui -leur accordent ce qu’ils veulent, & dit-on qu’ils ont quitté leurs -richesses & marchandises, afin d’estre libres, pour converser avec le -_Toupan_, & manifester la volonté d’iceluy aux François. Quand nous les -allons voir, ils nous font caresse, specialement à nos enfans, & disent -que ce n’est plus à nous nos enfans, mais à eux, & que le _Toupan_, les -leur a donnez. Que nous ne craignions point, par ce que jamais ils ne -nous abandonneront, ny nos enfans. Qu’ils sont en grand nombre en -France: & que tous les ans, il en viendra par deçà de nouveaux, lesquels -apres avoir enseigné & appris nos enfans, ils les feront parler à Dieu -familierement comme ils luy parlent. Qu’ils leur apprendront à -_Kotiarer_, c’est à dire, escrire, & faire parler le _Papere_, c’est à -dire, le papier, envoyé de bien loing aux absens. Leur Roy est puissant, -qui les ayme, & nous assistera, tant qu’ils seront avec nous. Ah! que ne -sommes nous plus jeunes, pour voir les choses grandes que feront les -_Païs_ en nostre terre! Car ils bastiront de pierre de grandes Eglises, -comme sont celles de France. Ils apporteront de belles étofes, pour -orner le lieu, où le _Toupan_ descend. Ils feront venir des -_Miengarres_, c’est à dire, des Chantres Musiciens[148], pour chanter -les grandeurs du _Toupan_. Ils retireront tous nos enfans en un mesme -lieu, & quelques uns des _Païs_ auront soing d’eux. Feront venir les -femmes de France pour enseigner nos filles à faire comme elles. Nous ne -manquerons de ferremens pour jardiner. Ah! disoient quelques uns -d’entr’eux, suivant ces discours; Si nous voyons venir des femmes en -nostre pays, nous tenons pour certain, que les François ne nous -abandonneront plus, ny les Peres, specialement s’il nous donnent des -femmes de France. Si j’avois (disoit un de ces particuliers) une femme -de France, je n’en voudrois point d’autre, & je ferois tant de jardins -pour les François, que j’en nourrirois moy seul autant que j’ay de -doigts aux mains & aux pieds, c’est-à-dire, vingt, nombre indefiny, pour -signifier beaucoup: parce qu’apres qu’ils ont compté jusques à vingt, -ils sont au bout de leur roole. Cettui-cy estoit Principal, lequel se -levant au milieu de la compagnie, où j’estois present, battoit ses -fesses tant qu’il pouvoit, disant _Assa-oussou Kougnan Karaïbe, -Assa-Oussou seta &c._ J’ayme une femme Françoise de tout mon cœur, je -l’ayme extremement: auquel le _Grand-Chien_ respondit, qui estoit aussi -Principal: L’on m’a promis de m’amener une femme de France, laquelle -j’espouseray de la main des Peres, & me feray Chrestien, comme j’ay -faict faire mon petit Loüis Coquet; & veux faire mon fils legitime dans -peu de temps. Ma premiere femme est vieille, elle n’a plus besoing de -mary. Pour les huict jeunes que j’ay, je les donneray à femmes à mes -Parens, & n’auray plus que la femme de France, & ma vieille femme pour -nous servir. Plusieurs autres semblables discours ils tenoient, tant en -leurs _Carbets_ que chez moy, quand ils me venoient voir, que je passe, -me contentant d’avoir rapporté ce que dessus, pour faire voir la ferveur -de ces Barbares, suscitee par la voix du Sainct Esprit. _Vox turturis -audita est in terra nostra_, à produire de leur interieur bouché & -preocupé de mille infections, ces beaux & amiables petit Cerfs, _Vox -Domini præparantis Cervos_, & en un autre endroict, _Cerva charissima & -gratissimus hynnulus_, aux Proverbes Chapitre cinq, la biche tres-aymee, -& le fan tres-gracieux: poursuivons le reste. - -Ces discours furent suyvis incontinent de la pratique: car plusieurs -petits enfans nous furent apportez, tant au Reverend Pere Arsene, qui -demeuroit à _Iuniparan_, qu’à moy, qui demeurois à Sainct François, -proche du Fort Sainct Loüis, pour assister les François, & recevoir les -Indiens Estrangers, qui venoient de jour en jour nous voir & -recognoistre, si ce qu’on leur rapportoit en leurs pays esloignez de -nous autres, estoit veritable. C’estoit la division que nous avions -faicte de ces terres grandes & spacieuses, pour les cultiver & -moissonner autant que pouvoient s’estendre nos forces, à sçavoir que -l’un pourveust d’un costé, & l’autre de l’autre, excepté quand il seroit -necessaire d’aller hors l’Isle, alors nous y pourvoyons selon qu’il -estoit expedient. - -Il est impossible que je puisse exprimer de parole, le contentement & la -joye, que nous recevions de veoir ces pauvres Sauvages nous apporter -leurs enfans, volontairement & sans contraincte, pour estre baptisez, -les accommodant le mieux qu’ils pouvoient avec le moyen que les François -leur en donnoient, à sçavoir, enveloppez dans quelque morceau de toille -de coton, ayans choysi des François pour Parrins de leurs enfans, -contractans entr’eux une alliance tres-estroicte, specialement les -enfans baptisez, si tant est qu’ils fussent en aage de cognoissance, car -alors ils prenoient leurs Parrins pour leurs vrais Peres, les appellans -du nom de _Cherou_, c’est à dire, mon Pere, & les François les -appelloient _Cheaire_, c’est à dire, mon fils, & les fillettes -_Cheagire_, ma fille: ils les vestoient le mieux qu’il leur estoit -possible: Et les Sauvages Peres des enfans baptisez, leur apportoient -des commoditez de leurs jardins, de leur pesches & venaison. - -Voyant ces choses se passer ainsi, il me souvenoit de ce qui est dit aux -Cantiques Chapitre cinquiesme. _Oculi ejus sicut Colombæ super rivulos -aquarum, quæ lactæ sunt lotæ, & resident juxta fluenta plenissima._ Les -yeux de JESUS CHRIST, Espoux de l’Eglise, ressemblent aux yeux de la -Colombe lavee de laict, laquelle contemple les ruisseaux des fontaines, -& faict sa retraicte & demeure dans les rochers qui bornent les fleuves -amples & spacieux. Ces yeux de JESUS-CHRIST sont les graces du Sainct -Esprit, qui font esclorre leurs œufs à la façon des Tortuës, exposez à -la mercy des degorgemens de le mer, & à la froidure du Sable. Ces mesmes -yeux ont pour but & fin le lavement & pureté des ames, specialement des -petites ames encore couvertes de laict: Et tout ainsi que la Colombe -blanche se plaist sur les ruisseaux, & habite sur le bord des gros -fleuves, ainsi le Sainct Esprit se plaist extremement à la conversion -d’une terre nouvelle, & regarde de bon œil ces petites ames enfantines -sortir de l’accident commun de ces terres barbares, sçavoir, de -l’ignorance de Dieu, pour venir à la cognoissance d’iceluy, & par le -moyen des eaux baptismales, estre faictes participantes de la vision de -Dieu, tout ainsi que nous autres: Car Dieu n’est accepteur de personnes, -ces ames barbares luy ont autant cousté que les nostres. O prix infiny! -ô manquement de charité, qui ne peut recevoir excuse devant Dieu, de -voir tant d’ames qui se presentent pour estre sauvees sans peine, & sans -coup ferir, neantmoins pour peu d’ayde elles sont en danger de se -perdre. Bon Dieu! Nous croyons tous (& JESUS-CHRIST nous a confirmé -cette croyance) qu’une seule ame vaut mieux que tout le reste du monde, -c’est à dire, que tous les Empires & les Royaumes de la terre, que -toutes les richesses & thresors que les hommes possedent: mais helas! -nous n’avons garde d’operer selon nostre croyance. - -Je ne puis me retirer de ce subject que je ne donne ouverture aux -ressentimens interieurs que j’en ay, pour les faire voir, & descharger -ma conscience, autant que je m’y sens obligé: Et me semble que le -passage que je viens d’alleguer, me servira d’addresse & de conduite. -J’ay autre fois leu & remarqué dans de bons Autheurs profonds & subtils, -en la cognoissance des secrets & mysteres des passages de l’Escriture: -que les Colombes blanches lavees de laict, estoient certaines Colombes -que les Syriens nourrissoient au respect & honneur de leur Royne -Semiramis, & estoit deffendu, sur peine de la mort de les tuer. Les -anciens nous ont appris que cette Royne, entre ses hauts faicts d’armes, -s’estoit immortalisee par un acte memorable, plus miraculeux que -possible à la grandeur des Roys, à sçavoir, ses jardins, vergers & bois -de plaisir suspendus entre le Ciel & la Terre. - -Salomon n’a point pris ceste comparaison tiree des choses prophanes, -sinon pour declarer une œuvre divine remarquable entre les autres, qui -est la conversion des ames, œuvre du tout reservee à la puissance de -Dieu, pour estre une seconde creation, par laquelle, comme il a suspendu -la terre en l’air, ainsi suspend-il les jardins vergers & forests de son -Eglise, hors & par dessus l’estime & jugement des hommes terrestres, -afin de donner lieu & place à la predestination inscrutable de ses -esleus, les appellant quand il luy plaist, du milieu des deserts, & de -l’interieur des forests les plus vastes & espoisses. - -Avant que de passer outre je ne laisseray eschapper la convenance & -accord, qui se trouve entre cette grande Semiramis & Marie de France, -Royne tres-Chrestienne. Semiramis fut laissee Royne Regente & -Gouvernante de son fils le Roy d’Assyrie, expedia plusieurs grandes -affaires, pour le bien & la manutention de l’Empire de son fils: Chose -pareille de poinct en poinct se faict voir en la personne de nostre -Royne: & bien que Semiramis eust executé de son temps plusieurs œuvres -magnifiques, pour lesquelles elle merita l’amour & l’obeissance de ses -subjects, plus qu’aucune autre Royne, qui l’eust devancee: Nonobstant -l’immortalité de son nom proceda de ses edifices miraculeux. -Semblablement Je diray, & justement, qu’entre les heroïques actions de -la Royne, Mere du Roy, qui laisseront son nom immortel à la posterité, -sera que la Mission des Peres Capucins aux terres du Bresil, pour y -planter les Jardins de l’Eglise, a esté commencee & establie soubs son -authorité & commandement: & par ainsi le Bresil sera obligé de nourrir -ces Colombes blanches en memoire & souvenance d’une si grande Semiramis -qui ne manquent non plus de pieté que de puissance à perfectionner ceste -entreprise. - -Je vous prie encore remarquez cecy en l’appel ou vocation de nos petites -Colombes lavees de laict, j’entends des petits enfans des Sauvages -amenees au Christianisme par le Baptesme. Il n’y a pas encore cinq ans -qu’on ne parloit aucunement du desir de la conversion de ces gens. Le -Diable commandoit là dedans à la baguette, traisnoit apres luy toutes -ces ames sans payer aucune decime à Dieu, à present, & tant que la -Mission durera, laquelle continuera, si l’on veut concourir avec Dieu, -vous entendez les grands fruicts qui jà ont esté faicts, & journellement -se presentent à faire. - -La plus grande de nos consolations, & celle qui nous faisoit plus -aisément avaler les amertumes des travaux & difficultez, qui ne nous -manquoient point en ces pays là, estoit de voir la bonne & franche -volonté des Sauvages à nous presenter leurs enfans pour estre baptisez, -voire experimentans par la conversation qu’ils avoient avecques nous, -que c’estoit la chose la plus agreable qu’il nous eussent peu faire, que -de nous donner leurs enfans pour les baptiser: c’estoient leurs plus -ordinaires discours avec nous, que de nous dire le grand desir qu’ils -avoient que ces enfans receussent le Baptesme par nos mains. Je pourrois -apporter icy plusieurs exemples pour confirmer cette verité: mais estant -ainsi que je les reserve chacun en leur lieu je les laisseray pour le -present. - - - - -Du Baptesme de plusieurs malades & anciens lesquels moururent apres -l’avoir receu. - -Chap. II. - - -Entre les plus beaux Enigmes sacrez que recite Job en son livre, est -celuy qu’il propose au Chapitre quatorsiesme sous la parabole du -Laurier, disant, _Si senuerit in terra radix ejus, & in pulvere mortuus -fuerit truncus illius, ad odorem aquæ germinabit, & faciet comam quasi -cùm primo plantatum est_: Si la racine du Laurier s’envieillit dans la -terre, & que son tronc meure dans la poudre, aussi tost qu’il sentira -l’odeur de l’eau, il germera, & reproduira une nouvelle chevelure de -fueilles, tout ainsi comme s’il venoit d’estre planté. Les Septante ont -tourné ce passage en ceste sorte: _Si in petra mortuus fuerit truncus -ejus, ab odore aquæ florebit, & faciet messem, sicut nova plantata_. Si -le Tronc du Laurier meurt dedans la pierre, à l’odeur de l’eau, il -florira & rendra sa moisson ainsi qu’une nouvelle-plante. Une autre -version adjouste encore quelque chose de plus beau: _Attracto humore -aquæo iterum germinat, exhibetque fructus decerpendos, ut plantæ -solent_: Le Laurier mort & sec attirant à soy l’humeur de l’eau germe de -rechef, & presente ses fruicts à cueillir, tout ainsi que les autres -plantes. En ces trois Textes, vous descouvrez plusieurs choses toutes -literales à nostre subject, à sçavoir, Premierement. - -La racine du Laurier envieilly dans la terre. Secondement, son tronc -mort dans la poudre, ou dans la roche. Troisiesmement, que l’odeur de -l’eau redonne la vie perduë à la racine & au tronc, & de plus, faict -produire les fueilles, les fleurs & les fruicts. Par le Laurier entendez -les Nations Infidelles, suivant la fiction des Anciens de la Nymphe -Daphné, laquelle poursuivie des Demons soubs le nom d’un Apollon fut -convertie en Laurier. Par sa racine envieillie dans la poudre, ou dans -la roche, recognoissez que cela signifie une longue suitte d’annees, -esquelles ces Nations Barbares sont demeurees en leur perverses & -inveterees coustumes. Et par le tronc jà mort, interpretez-le de la fin -& consommation du cours de ceste ignorance: Dieu voulant à present -visiter ceste Nation, choisissant à cet effect aussi bien les malades, -vieux, caducs, & moribonds, pour les faire renaistre en JESUS-CHRIST, -portans les fueilles verdoyantes de la grace, les fleurs des dons du -sainct Esprit, & les fruicts des merites de la Passion de JESUS-CHRIST, -& ce à l’odeur & attraict de l’eau Baptismale. - -Nous estions fort consolez, quand nous baptisions les malades & les -vieillards, desquels nous tenions la mort comme asseuree, & ce pour les -raisons suivantes: Premierement nous avions pœur que le secours nous -manquast, & par ainsi, il eust fallu quitter le pays, laisser & -abandonner tous ces enfans nouvellement baptisez, & les adults qui se -presentoient incessament: au moins estions nous asseurez, que baptisans -ceux qui s’en alloient mourir, le Paradis leur estoit ouvert, & estoient -eschappez des occasions, lesquelles leur eussent peu faire perdre, -peut-estre la grace obtenuë, demeurans seuls & eslognez des Ministres de -l’Eglise pour les nourrir en la grace receue. Secondement, c’est que le -Baptesme de ces vieillards faisoit un grand effort dans le cœur des -assistans, voyans la devotion, avec laquelle ordinairement ces moribonds -recevoient le Baptesme. Je vous le feray voir par les exemples mis cy -dessouz. - -Deux jeunes femmes en l’Isle tomberent malades, l’une estoit libre, & -l’autre esclave. La libre estoit mariee à un jeune _Tapinambos_ fort bon -garçon, & qui depuis la mort de sa femme, a tousjours poursuivy d’estre -baptisé, apprenant avec grand courage la doctrine Chrestienne. Ceste -sienne jeune femme approchant de la mort, demanda qu’on luy donnast le -Bapteme, confessant de cœur & de bouche la verité de nostre Religion, -monstrant par signes exterieurs le vif touchement du sainct Esprit en -son cœur, arrousant ses joües de plusieurs larmes, procedantes d’amour & -de recognoissance du grand _Toupan_, qui luy faisoit ceste grace tant -signalee, de l’avoir faict naistre en ce siecle, pour la tirer d’entre -tant d’Ames de sa Nation perduës, & luy donner la jouyssance de son -Paradis. Elle regardoit le Ciel fixement avec les yeux, & d’une parole -douce & tremblotante, elle recitoit ce qu’on luy avoit appris de la -croyance de Dieu, rejettant bien loing d’elle _Giropary_, & detestant -son antique tromperie. Parmy ce discours, avant-coureur de sa mort, elle -souspiroit en regrettant la damnation de ses ancestres. Elle faisoit des -remonstrances tres-belles à ce jeune homme son mary, l’incitant à -recevoir le plustost qu’il pourroit l’ablution de ses pechez. - -Une chose particuliere, je me suis laissé dire d’elle, c’est qu’elle -n’avoit point faict faute de son corps en toute sa jeunesse, & n’avoit -jamais cogneu autre que son mary, ce qui n’est pas un petit miracle en -ce pays-là, à cause de la sotte coustume que le Diable a inseré dans le -cœur des filles, de faire honneur, de leur deshonneur, n’estimant rien -la chasteté ou virginité. Par cecy vous voyez qu’en tous les Esleuz de -Dieu, il y a tousjours quelque belle vertu naturelle, au moins qui -provoque, non par merite, mais par disposition, la grace de Dieu, qui à -la façon du Soleil, indifferamment est preste d’entrer dans l’Ame d’un -chacun, quand elle y trouve de la disposition. - -La _Tapouye_ ou esclave, surprise d’une violente fievre, qui la -tourmentoit excessivement, estoit gisante dans son lict de coton -delaissee & abandonnee de tout le monde, selon la coustume pratiquee -entre ces Sauvages, lesquels tiendroient à grand deshonneur, d’assister -une Esclave à sa mort naturelle ains auparavant que nous vinssions dans -l’Isle & que nous eussions faict recognoistre combien la cruauté est -desagreable à Dieu, ils jettoient par terre l’Esclave moribond, & là luy -cassoient la cervelle, comme j’ay remarqué au traitté du temporel. Ceste -infortunee femme prisonniere de Sathan, surchargee des communs mal-heurs -de la Nature, qui sont les infirmitez & maladies aspres & -insupportables, & delaissee de toute creature, fut regardee en pitié, & -visitee de son Createur, l’incitant interieurement à demander le -Baptesme. O jugement de Dieu! ô Providence eternelle! Qui sera celuy qui -puisse comprendre tes conseils en la conduitte des hommes. Ceste pauvre -creature dardee vivement au cœur par les fleches des premieres graces de -son Seigneur, non meritees par aucune bonne œuvre precedente, qu’eust -peu avoir faict ceste Esclave, jetta sa veu deçà delà, par la loge, pour -voir si personne ne se presenteroit qu’elle peust appeller pour -l’envoyer vers les _Pays_, afin d’estre lavee des eaux Baptismales, de -bonne fortune, elle apperceut un François, auquel ayant exposé ses -desirs, il se hasta de les venir manifester au Pere qui estoit proche de -là, lequel l’alla aussi tost visiter, enseigner & baptiser. Le François -demeura pres d’elle pour l’assister, qui m’a raconté des choses -estranges, comme fit aussi le Pere qui la baptisa: C’est que ceste -miserable creature, quant au corps, mais bien heureuse, quant à l’Ame, -commença à ressentir les gages du Ciel, & le merite du sang de -JESUS-CHRIST à elle communiqué par le Baptesme; d’autant qu’ayant -presque tousjours les yeux fichez au Ciel, elle pleuroit abondamment, & -disoit ces paroles à chasque moment de temps, _Y Katou Toupan, Ché -arobiar Toupan_, ô que Dieu est bon! ô que Dieu est bon, je croy en luy: -puis par signes elle monstroit au François que _Giropary_, le Diable -tournoyoit au tour de son lict, disant, _Ko Giropary, Ko Ypochu -Giropary_: Tenez voilà en ce lieu le mechant Diable, jettez sur luy de -l’eau du _Toupan_, c’est à dire, de l’eau Beniste, à fin qu’il s’enfuie: -ce que faisant le François, elle luy disoit qu’il fuyoit à grande haste; -& par ainsi elle prioit ce François, qu’il jettast tout autour d’elle & -de son lict force eau Beniste, ce qu’il fit, comme aussi le Pere, quand -il s’y trouvoit. - -Et d’autant qu’elle avoit un mal de teste, qui la tourmentoit -indiciblement, elle pria qu’on luy lavast le front, les temples & la -teste de l’eau beniste, de quoy elle se trouva fort soulagee, & ne -sentoit presque plus son mal, & peu apres elle rendit son esprit à Dieu. -On ensevelit & enterra son corps à la façon des Chrestiens: mais il -arriva que quelques meschans enfans de _Giropary_, qu’on n’a sceu jamais -descouvrir, & qui eussent esté punis, allerent de nuict la déterrer, luy -briser la teste, & emporterent la toile de coton, dans laquelle elle -estoit ensevelie: le matin on la fit renterrer. Et ne se faut estonner -de cecy, puisque le Diable se reserve tousjours quelques bon serviteurs, -voire mesme parmy les Royaumes les mieux policez, pour executer ses -detestables inventions. Car vous devez sçavoir que les _Tapinambos_ -naturellement hayssent ceux qui ouvrent les sepulchres des morts, & ne -pourroient pas endurer que les François ouvrissent les fosses de -leurs parens, pour prendre les marchandises qu’ils enterrent -superstitieusement avec leurs morts. - -Un vieillard _Tabaiare_ s’en alloit mourant, les os luy perçoyent la -peau, la voix luy defailloit, & estoit demeuré perclus de tous ses -membres en son lict. Se voyant donc plus mort que vif, il pensa à sa -conscience inspiré de Dieu, & demanda d’estre baptisé. Nous l’allasmes -visiter & catechiser, luy demandans son consentement à tous les poincts -& articles que nous luy proposions. Il nous respondit les mains joinctes -qu’il croyoit tout ce que nous luy disions: Et nous arrestans plus sur -les articles de la croyence de la saincte Trinité, de l’Incarnation, -mort & passion du Fils de Dieu, du Baptesme, & du mystere de la saincte -Eucharistie, que sur les autres articles de la Foy, à cause qu’il estoit -pressé de la Mort, nous luy faisions entendre ceste matiere si haute & -profonde par comparaisons familieres, à quoy il consentoit: & desirant -le Baptesme de tout son cœur, nous luy voulions faire promettre qu’au -cas qu’il revint en santé, il recevroit les ceremonies du Baptesme dans -la Chappelle sainct Louys, & apprendroit diligemment toute la Doctrine -Chrestienne, laquelle nous demandions aux Catecumenes avant que de les -baptiser. - -Il respondit à ces parolles qu’il n’y avoit pas si loing de sa loge à la -Chappelle de sainct Louys, qu’on ne peust bien l’y porter, à fin d’y -recevoir avant que de mourir, les ceremonies du Baptesme, & qu’il -desiroit ceste consolation, pour n’estre empesché d’aller droict au -Ciel. Nous voyons ceste ferveur & devotion, en feusmes bien aises & nous -y accordasmes: ainsi estant apporté dans un lict de coton en l’Eglise de -sainct Louys, nous le baptisasmes solemnellement. Quelques jours apres, -il mourut doucement. - -Une femme _Tabaiare_ en ce mesme temps tomba malade, & la force de sa -maladie l’ayant minee de telle façon, que chacun jugeoit qu’elle ne -pouvoit plus guere vivre, nous la fusmes voir, & luy offrir le Baptesme, -ce qu’elle accepta fort volontiers & nous escoutoit attentivement -discourir par les Truchemens de la gloire de Paradis, & des peines de -l’Enfer, semblablement ce qu’elle devoit croire, avant que de recevoir -le Baptesme, & au cas que Dieu luy renvoyast sa santé, qu’elle -apprendroit la doctrine Chrestienne, & recevroit en l’Eglise les -ceremonies du Baptesme, tellement que consentant à tout ce que nous luy -avions proposé, le Baptesme luy fut donné, & ayant recouvert sa santé, -elle se mit en devoir de s’aquitter de sa promesse: mais un poinct la -travailloit, sçavoir, qu’elle estoit femme d’un _Tabaiare_, lequel avoit -deux autres femmes, par ainsi elle ne pouvoit vivre au mariage requis -par les loix du Christianisme. Nous remediasmes à cela, suivant le -conseil de sainct Paul. _Si qua mulier fidelis habet virum infidelem & -hic consentit habitare cum illa, non dimittat virum &c. quod si -infidelis discedit, discedat_: C’est à dire: Si quelque femme fidele est -mariee à un homme infidele, & qu’iceluy consente d’habiter avec elle, -qu’elle ne le quitte &c. Que si l’homme infidele la quitte, qu’elle le -quitte aussi: par ainsi nous fismes dire à son mary, que s’il vouloit -retenir ceste sienne femme faicte Chrestienne pour unique, en se -retirant des autres, qu’elle ne le quitteroit point: mais s’il vouloit -la retenir comme auparavant en forme de concubine, que nous & les Grands -des François luy permettions de le laisser, estant chose incompatible -avec le Christianisme. Le mary eut en cecy de la repugnance, neantmoins -il s’y accorda à la fin, & ainsi ceste femme fut faicte bonne -Chrestienne, demeurant seule femme avec luy. - -Nous en faisions autant aux petits enfans qui s’en alloient mourir, nous -gardions cest ordre, que nous prenions le consentement des peres & meres -avant que de les baptiser, bien que nous n’eussions pas manqué de les -baptiser, si nous les eussions veuz proches de la mort: mais pour ce que -nous estions asseurez en general de la bonne volonté de tous les -Sauvages, à presenter leurs enfans pour estre baptisez, nous leur -rendions ce devoir, pour les attirer eux-mesme à se convertir. De -rapporter icy quelques exemples, je ne le trouve à propos, d’autant que -je ne veux rien escrire qui n’apporte avec soy quelque chose -extraordinaire. - - - - -Du Baptesme de plusieurs adults, specialement d’un nommé Martin. - -Chap. III. - - -Auparavant que je touche ceste matiere, je trouve qu’il est necessaire -d’advertir le Lecteur, qu’il trouvera en la fin du livre du R. P. Claude -quelque chose de ceste histoire & de la suivante, le tout extrait d’une -de mes lettres que j’envoiay de _Maragnan_, à mes Superieurs: Et -d’autant que je n’ay faict qu’effleurer ces histoires, il est besoing -que je les descrive tout au long. - -Ces Sacrees eaux du Baptesme ne croupirent point dans l’Isle, ains -traversant les mers par un cours fort & impetueux sans se mesler, -passerent és terres fermes de _Tapouitapere_ & _Comma_, lesquels par -leur doux bruict recueillerent les esprits de ceux que Dieu avoit choisi -pour luy & par la suavité de leur goust les attirent à en rechercher la -source. Merveille qui ne peut estre descrite comme elle merite, que la -vivacité de ces eaux surmonta sans aucune comparaison, l’activité du vif -argent, à reconcilier à soy toutes les mailles de l’Or esparses çà & là. -Je veux dire les ames inspirees de Dieu, en ces terres de _Tapouitapere_ -& _Comma_ pour venir voir à _Maragnan_, où le salut de ces pays avoit -pris son fondement. - -Qui pourroit escrire le grand nombre des personnes qui nous venoient -visiter, pour apprendre quelque chose des mysteres de nostre Foy? certes -cela ne se peut dire, neantmoins pour contenter l’esprit du Lecteur & -donner quelque arrest à sa pensee, je diray, qu’il n’estoit jour, auquel -je ne receusse des nouveaux visiteurs: & tel jour se passoit qu’il me -falloit satisfaire à plus de cent ou six vingt personnes: & c’estoit la -cause pour laquelle je ne pouvois pas aysement abandonner le Fort, & -donner la pasture aux autres vilages de l’Isle que j’avois pour ma -portion. - -Plusieurs de ces Sauvages d’aages divers, se presenterent pour recevoir -le Baptesme, mais je me rendois un peu pesant & difficile à le donner, -sinon à ceux que je connoissois par quelque acte extraordinaire m’estre -envoiés de Dieu, & que sa volonté fust, que nous le baptisassions. La -raison pour quoy nous faisions cette difficulté, je l’ay dit cy devant, -sçavoir est, que nous estions en doute du secours & craignions, qu’apres -avoir donné le Baptesme à tous ceux qui le demandoient, que les laissans -faute de Coadjuteurs, ils ne tombassent en pire estat que nous ne les -avions trouvé. Nous ne laissions pourtant de les nourrir en esperance & -de les entretenir tousjours à la connoissance & amour du Souverain -jusques à la venuë des nouveaux Peres, qu’ils trouveront tous prests -d’executer leur volonté. - -Or entre ceux qui furent touchez vivement du sainct Esprit, & que pour -cet effect nous receumes au Baptesme, fut un Indien de _Tapouytapere_ -Principal dans un village de cette Province jadis appellé _Marentin_, -lequel avoit tousjours esté grand amy des François homme de bon naturel, -fort modeste, peu parlant, les yeux arrestez, & souvent inclinez vers la -terre, avoit esté autrefois entre les siens tenu pour un des asseurez -barbiers ou sorciers, & chacun se trouvoit bien d’estre souflé de luy en -ses maladies. Il m’a conté & à beaucoup d’autres depuis qu’il est -Chrestien, que lors qu’il exerçoit les barberies, il estoit visité de -plusieurs esprits folets, lesquels voloient devant luy, quand il alloit -au bois, & changoient de diverses couleurs, & ne luy faisoient aucun -mal, ains se rendoient privez avec luy: toutefois il estoit en doute & -en crainte, s’il estoient bons ou mauvais esprits: Car telle est leur -croyance, comme nous dirons cy apres, qu’il y a des bons & mauvais -esprits. Il avoit trois femmes, avant qu’il fut Chrestien, selon la -coustume. - -Il arriva donc, que sans y penser, il vint avec plusieurs Sauvages, ses -semblables, de _Tapouytapere_, en l’Isle de _Maragnan_ pour nous voir, & -les ceremonies avec lesquels nous servions le _Toupan_. Estant venu au -Fort S. Louys il vit le matin du jour suivant (qui estoit un Dimanche) -que les François estoient vestus de leurs beaux habits, suivoient leurs -Chefs pour se rendre en nostre loge de S. François, à fin d’y entendre -la Messe: & de plus ils voyoient un grand nombre de Sauvages marcher -apres les François: ce qui l’emeut à suivre la Compagnie, specialement à -cause du desir & de l’intention qu’il avoit, il y a ja longtemps, -conceuë de s’approcher de nous. - -La Chapelle de S. François fut aussi-tost remplie tant des François que -des Sauvages Chrestiens & non Chrestiens, lesquels avoient tous une -devotion speciale, de recevoir sur eux quelque goutte d’Eau beniste. Ce -_Marentin_ voyant la presse, gaigna le mieux qu’il peut le coing de -derriere la porte, & monta sur le banc là dressé, pour voir à son aise, -tout ce que je ferois: Si tost que je fus arrivé sur les marches de -l’Autel, je me tournay vers l’Assistance pour la saluër, & m’aperceu de -ce Sauvage, lequel ayant regardé, me laissa je ne sçay quoy en l’esprit -de l’esperance de son salut. - -Il raconta depuis, & en voulut estre informé, comme il avoit pris garde -à tous les gestes que j’avois faicts en la celebration de ce haut & -profond mystere de la Messe, à sçavoir, comment, & pourquoy je me -revestois d’une Aube blanche, me ceignois d’une ceinture, mettais le -Manipule en mon bras & l’Estolle en mon col: Je m’aprochois à la droite -de l’Autel, où m’estois presenté un vaisseau plein d’eau, & du sel, sur -lesquels je prononçois des paroles, en faisant plusieurs signes de -Croix: toute l’assistance des François levée de bout, laquelle me -respondoit en chantant, & qu’ayant fait cecy, tenant en main une branche -de palme, je la trempois dans ce vaisseau, jettant sur l’Autel des -gouttes d’eau, puis sur moy, & que me levant de là, j’allois asperger -les François, commençant aux Chefs jusques aux derniers qui estoient à -la porte de l’Eglise: où les autres Sauvages non Chrestiens -s’approchoient pour en recevoir quelque goutte, estimans que celà leur -servoit contre _Geropary_: Luy mesme descendit de dessus le banc & -fendit la presse pour recevoir aussi sur luy quelque goutte d’Eau -beniste: ce qui luy arriva. - -Il n’eut pas si tost cette goutte de rosee celeste tombee sur luy, que -les mouches cantarides pleines de poison & de venin ne fuissent de -dessus les fleurs de son ame à demy espanoüies, & les Abeilles -industrieuses des divines inspirations ne survinssent pour y concréer le -doux miel de la grace prevenante au Christianisme: Car estant retourné -en son petit coing, derriere tous les autres, il s’acroupit & -s’endormit, & pendant ce sommeil il veit les Cieux ouverts, & monter -dans iceluy une grande quantité de gens vestus de blanc, & apres eux, -beaucoup de _Tapinambos_ à mesure qu’ils estoient baptisez de nous. Il -luy fut dit en cette vision, que ces gens vestus de blanc estoient les -_Caraybes_, c’est à dire, François ou Chrestiens[149], lesquels avoient -eu la connoissance de Dieu, & le Baptesme de toute antiquité: Et quand -aux Sauvages qui marchoient apres lavez par nous, c’estoient ceux qui -croioient en Dieu & à nos paroles, & recevoient le Baptesme de nostre -main: Estant revenu de son extase, il ne dit mot, mais demeura -extremement pensif & melancholique, & tel s’embarqua & retourna chez -luy. - -Il n’est pas sitost arrive en sa loge, qu’il est mesconnu de ses gens, -qui luy demandoient ce qu’il avoit, & quelle disgrace il avoit receuë -des François à _Yuiret_: mais sans rien respondre, il remplissoit de -jour en autre son cœur de tristesse, & se rendoit fuitif de la compagnie -de ses semblables, se promenant seul dans ses jardins & dans ses bois: -où il fut assailly de rechef de ces esprits folets, puis tomba en une -grosse maladie qui l’acheminoit à la mort, tousjours affligé de la -Vision qu’il avoit eu à _Yuiret_, & de celle des dits esprits. En fin il -ouyt une voix interieure qui luy dit, que s’il vouloit estre delivré de -cette affliction & maladie, & de plus d’aller avec Dieu au Ciel, il -falloit avant que de mourir, qu’il fust lavé de cette Eau tombée sur luy -pendant qu’il estoit en la maison de _Toupan_ à _Yuiret_. - -Il obeit à cette voix, & de grand matin il appella un sien frere luy -donnant charge d’aller incontinent vers nous, & nous supplier par -l’entremise du Grand des François, qu’il pria à cet effet, que nous luy -envoyassions de l’Eau du _Toupan_ dans une plotte de coton mise en un -_Caramémo_[150], de peur qu’il ne s’en perdit quelque goutte, à ce que -luy estant portée, il la fist pressurer sur sa teste pour en estre lavé -& aller au Ciel. Ce sien parent fit ce qui luy estoit enjoint, faisant -sa harangue au Sieur de Pesieux bon Catholique, lequel en fut tout -estonné, non seulement luy, mais aussi le sieur de la Ravardiere & -autres de la Religion pretenduë: Le Sieur de Pesieux m’amena cet homme, -& avec luy le Truchement _Migan_ pour me declarer le suject de sa venuë, -qui me rendit tout esmerveillé de voir une si grande foy accompagnee de -crainte, respect & humilité en un Sauvage. Je voulus aussitost y aller, -mais on ne me le conseilla point, à cause, comme j’ay dit, que tous les -jours les Sauvages me venoient trouver de diverses parts: J’y pouvois -encore moins envoyer le Reverend Pere Arsene; car il avoit assez -d’affaires pour lors, où il estoit: Partant nous conclusmes d’y envoyer -un François propre & capable d’assister ce malade en ce qui concernoit -son salut, & le baptiser sans ceremonie au cas qu’il le veist proche de -la mort. - -Ce François arrivé avec le frere de Marentin en sa loge, luy feit -entendre comme je ne pouvois quitter l’Isle ny le Fort sainct Louys à -cause de la multitude des Sauvages qui me venoient trouver de tous -costez, mais que je l’avois envoyé en ma place, à fin de le baptiser, -avant que de mourir, si tant estoit qu’il fut si malade qu’il ne peut -venir jusques en l’Isle, pour estre baptisé de nos mains. Ayant entendu -cecy il se remplit de ferveur & d’ardeur; Puis que la chose va ainsi, -dict-il, je ne permettray point qu’un _Caraibe_ me lave: mais je veux -estre baptisé de la main des _Païs_, & ne manqua pas, (tout malade & -foible qu’il estoit, & tant, qu’il ne se pouvoit soustenir qu’à -grand’peine) de se lever le lendemain, de s’embarquer & venir au Fort me -trouver, lequel m’exposant le grand desir qu’il avoit d’estre fils de -Dieu & estre lavé, me raconta par le Truchement, les visions que j’ay -mis cy-dessus. Je luy fis responce qu’il falloit donc qu’il apprist la -doctrine Chrestienne le plustost qu’il pourroit, & renonçast à la -pluralité des femmes, se contentant d’une seule. C’estoient les deux -choses que nous demandions aux adults qui requeroient le Baptesme, entre -les autres. - -Il me repliqua, que pour la pluralité des femmes, c’estoit chose qu’il -n’avoit jamais gueres approuvee, & qu’il estoit plus que raisonnable -qu’un homme n’eust qu’une femme, mais que pour le bien de son mesnage, -il en avoit besoing de plusieurs. Je luy dy là dessus qu’il pouvoit -avoir plusieurs femmes en qualité de servantes, mais non en qualité de -femmes. A quoy il s’accorda facilement, & armé d’un grand courage -d’apprendre la doctrine Chrestienne il la sceut en peu de jours: lors il -desira de moy avant que d’estre baptisé, que je l’instruisisse des -ceremonies qu’il avoit si attentivement contemplees le 1. jour qu’il fut -touché de l’esprit de Dieu. - -Je luy dis que le _Toupan_ estoit un grand Seigneur, lequel encore qu’on -ne le vist point, ne laissoit d’estre present devant nous, & partant -qu’il falloit le servir avec une profonde reverence, & avec des ornemens -& habits tous differens de l’ordinaire. Que le premier vestement blanc -qu’il me vit prendre nous signifioit trois choses: Premierement, -l’innocence & la pureté avec laquelle nous devons paraistre devant luy: -Secondement, le vestement de son humanité, prise du sang d’une vierge, -soubs lequel il avoit conversé avec les hommes; Troisiesmement, que -c’estoit pour nous representer la robe de mocquerie qu’il receut de ses -ennemis, quand il voulut souffrir pour nous, leur permettant d’exercer -sur luy ce qu’ils voulurent, non qu’il ne les eust bien empesché s’il -eust voulu. Que la ceinture de laquelle je m’estois ceint, & ces bandes -de drap de soye que j’avois mis en mon bras & en mon col, nous -representoient les ornemens que nous devons donner à nostre ame à ce -qu’elle soit agreable à Dieu, à sçavoir, par la ceinture la continence -des femmes, par la bande sur le bras, que nous devons bien faire au -prochain, & la bande sur le col, où l’on a coustume de porter les -Colliers & Carquans marque d’amour, c’estoit la perseverance en nostre -profession: qu’aussi cette ceinture & ces bandes nous representoient les -cordes avec lesquelles le Sauveur avoit esté lié. - -Cet autre vestement de soye que je mettois par dessus tout, c’estoit le -zele ou salut des ames, lequel nous tous devions procurer, estans -obligez de ne pas nous contenter d’aller au Ciel, mais faire ce que nous -pourrons afin que nos semblables nous y accompagnent. Joint aussi que -cela signifie le second vestement de risee qui fut donné à nostre -Seigneur en sa Passion. Quant à l’eau & au sel, sur lesquels il me vit -prononcer les paroles, c’estoit que je donnois puissance à l’eau de la -part de Dieu, de chasser le Diable du lieu où elle seroit jettee, & des -personnes sur lesquelles elle tomboit: & par ainsi que l’aspergement ou -arrousement que j’en faisois avec la Palme, sur les François, c’estoit -pour chasser les Diables d’autour d’eux. Et quant à ce qu’ils -chantoient, pendant que j’aspergeois, c’estoit une priere qu’ils -faisoient à Dieu, d’estre nettoyez interieurement de leurs pechez. - -Ayant esté parfaictement instruict de toutes ces choses, nous arrestames -qu’il seroit bon, & à propos de le baptiser, au jour & feste de la -Tres-saincte Trinité: Il choisit pour son Parrin le Sieur de Pesieux, & -le jour escheu, on le fist vestir d’une toille de coton tres-blanche, -pour garder la convenance au Sacrement qu’il devoit recevoir: c’est -l’innocence & candeur Baptismale conferée soubs l’invocation des trois -Personnes de la Saincte Trinité. Un grand nombre de Sauvages, -principalement de _Tapouitapere_, se trouverent à son Baptesme, chose -qui les excita & incita merveilleusement, voyans cet homme, leur -semblable, respecté entr’eux, tant pour ses barberies anciennes, que -pour l’authorité & aage qu’il avoit, recevoir comme un petit enfant, le -lavement de Jesus-Christ sur son chef. - -Voyant une si belle occasion de profiter, je fis fendre la presse entre -les François, pour faire approcher les Premiers & Principaux des -Sauvages là presens, ausquels je fis faire cette harangue par le -Truchement. Vous voyez, mes amis, journellement devant vos yeux en -vostre terre que les oyseaux s’entre-suivent, & où les premiers dressent -leur vol, là toute la trouppe se met en suitte: vous sçavez bien que les -Sangliers marchent en grande quantité de compagnie, sans qu’aucun -d’iceux se fourvoye des traces des premiers: vous experimentez que les -_Paratins_, c’est-à-dire, les Poissons nommez Mulets, vont dans la mer -en grosse trouppe suivants leurs conducteurs, tellement que les premiers -s’eslançans de l’eau à la rencontre de vos Canots quand vous allez à la -pesche, les autres les invitent, lesquels tombans dans vos Canots, vous -en prenez grande quantité. Qui fait cela? C’est l’exemple des -semblables. La Nature ayant vivement inseré dans toutes creatures -vivantes & cognoissantes une attraction des choses semblables en espece -les unes apres les autres. Regardez maintenant cet homme qui est de vos -semblables, & des premiers d’entre vous, lequel se faict enfant de Dieu. -Je sçay bien que vous estes portez à nous donner vos enfans, mais -quelques uns d’entre vous ont opinion, qu’ils ne sont pas capables de -recevoir le Baptesme pour estre trop vieux: c’est une tromperie en vous, -car Dieu n’est acceptateur de personne, vous estes aussi propres d’estre -baptisez, & d’aller au Ciel, comme vos enfans: voicy cet homme que je -vay baptiser devant nous, à la charge, comme il m’a promis, d’enseigner -ceux qui voudront l’escouter: Ouvrez les oreilles pour entendre ce qu’il -va reciter. - -Cela dit, je le fis mettre à genoux sur les marches de l’Autel, & -reciter haut & clair en sa langue, les mains jointes, la Doctrine -Chrestienne, laquelle nous mettrons cy-apres en son lieu: puis je -commençay les ceremonies de son Baptesme à la veuë des autres Sauvages -qui contemploient le tout fort attentivement, & ayant parachevé & admis -le nom imposé par son Parrin de Martin François, à cause de la -convenance qu’il y avoit entre son ancien nom _Marentin_, à Martin, pour -faire que ceste sienne conversion fust mieux recogneuë, de tous les -Sauvages, qui le cognoissoient par ce nom de _Marentin_: Apres, dis-je, -que tout cela fut faict, je le fis asseoir aupres de son Parrin, & -commençay la Messe, laquelle il escouta fort devotieusement, ayant -tousjours les mains jointes, & venu à l’eslevation du Sainct Sacrement, -il se mist à genoux comme les autres, recitant à part soy l’Oraison -Dominicale & sa croyance, tandis qu’il vit que les autres François -demeurerent à genoux. - -Quelques jours apres il voulut s’en retourner en son village, ayant -obtenu la santé du corps & de l’ame, & prenant congé de nos Messieurs & -de moy, nous luy donnasmes des Chappelets, des Images, des _Agnus Dei_ & -des noms de Jesus: Nous luy recommandasmes sur tout, qu’apres qu’il -auroit servi Dieu, il se ressouvint de prier la Vierge Marie Mere de -Jesus-Christ, disant autant d’_Ave Maria_ en sa langue, qu’il y avoit de -grains en ce Chappelet, & que venu aux gros grains il dist l’Oraison -Dominicale en sa mesme langue: Il prit une grande devotion à cette -Saincte Mere de Dieu, tellement qu’il portoit son Chappelet à son col, -qu’il baisoit souvent, & quand il vouloit prier Dieu, il le tiroit, & -faisoit ce que nous luy avions appris. - -Avant que de partir il me dit qu’il n’avoit qu’un fils qu’il m’ameneroit -à son retour, afin que je le visse, & que quand il l’auroit entierement -instruit en la Doctrine Chrestienne, je le baptiserois, & le donneroit -aux Peres desormais pour demeurer tousjours avec eux. Il nous promit -semblablement qu’il esliroit une de ses trois femmes, specialement celle -qui estoit mere de cet enfant, si tant estoit qu’elle voulust se faire -Chrestienne comme luy: pour les deux autres, qu’il les retiendroit comme -servantes: Il s’est fort bien aquitté de ces promesses, par ainsi il -s’embarqua, & s’en alla à _Tapouitapere_ chez luy en son village. - - - - -Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en l’instruction & -conversion de ses semblables. - -Chap. IV. - - -Il n’y a rien plus fuyart & plus difficile à rendre domestique que la -Panthere: c’est bien davantage, elle est de son naturel fort furieuse -vers les animaux des forests qu’elle tranche & met en pieces à la -premiere rencontre: toutesfois au renouveau, quand elle se sent -emprainte & chargee de petits, elle se rend plus favorable, jettant des -bonnes odeurs par les Pores de son corps, & muant sa voix de cruelle -qu’elle estoit, en doux appels des autres animaux à suire son odeur & -jouyr de sa societé: ce qu’ils font. - -La Nation des _Tapinambos_ estoit une vraye Panthere, cruelle sur tout -autre Peuple, ainsi que leur coustume de faire le tesmoigne assez, -mangeans leurs ennemis: mais aussitost que le renouveau de la grace a -paru sur leur terre, ils ont changé leur cruauté en douceur, leurs -discours damnables en discours salutaires, les puantes odeurs -procedantes de leur _Boucan_, en bonnes odeurs, s’attirans les uns les -autre à l’odeur de JESUS-CHRIST, rejallissante au dehors par les pores -ouverts d’un amour vers le prochain, à luy vouloir le mesme bien qu’ils -ont receu, à ce provoquez par la conception spirituelle faicte des -graces de Dieu au fond de leur Ame, selon ce qu’il dit aux Cantiques. I. -_Oleum effusum nomen tuum, ideò adolescentulæ dilexerunt te nimis_: Et -peu apres, _Trahe me post te, curremus in odorem unguentorum tuorum_: -Ton nom, ô Sauveur du Monde, & la cognoissance d’iceluy est un baume -respandu, à la force & odeur duquel les jeunes Ames se sont esprises de -ton amour, & tost se sont mises à la poursuite de son acquisition. - -Martin François, entre les autres Sauvages, mit en pratique ceste -doctrine: car il ne fut pas si tost arrivé dans son village, qu’il se -mit à haranguer ses voisins, & de là donna dans les autres villages de -la Province de _Tapouïtapere_, où il discouroit des grandeurs de Dieu, & -des graces à luy faites. Il remettoit aussi devant les yeux des Sauvages -ses compatriottes, le grand mal-heur de leurs Ancestres, qui estoient -tous peris avec _Giropary_, & le bon-heur qui se presentoit à eux s’ils -vouloient le recevoir, d’estre baptisez & faicts enfans de Dieu. - -Ces harangues ne furent sans effect, ains plusieurs le venoient trouver -pour boire à la fontaine de Salut, succer le laict de la poictrine de -JESUS-CHRIST à son imitation & exemple, comme on raconte de la Licorne, -laquelle cherchant les eaux elognees de venin, par hasard, est -transpercee jusqu’au cœur de la suavité du chant d’une jeune -Pacelle[151] couchee là aupres soubs les rameaux verdoyans des arbres de -la forest, playe qui delivre cet animal de sa furie naturelle, & -l’approche à la poictrine de celle qui l’a blessee: Licorne non ingratte -ny avare du bien receu, ains transportee du desir d’en faire part à ses -semblables, lesquelles elle va chercher dans le profond des bois, & les -invite par toutes sortes de gestes à la suivre, & se rendre -participantes du bon-heur qu’elle a receu. Personne ne doute que la -jeune Pucelle nous represente l’Espouse de JESUS-CHRIST la saincte -Eglise, son chant harmonieux la predication de l’Evangile, sa poictrine -où les bestes mesmes sont bien receuës, la misericorde Divine mise en -son pouvoir, les eaux sans venin les Saincts Sacrements, la Licorne -farouche les infidelles: la premiere frappee suivie des autres, l’un -d’iceux converty parfaictement, qui par ses discours & ses exemples -attire apres soy les autres, & tel fut Martin François. - -Il ne se passa pas six mois, qu’on ne vit de grands effects: car ayant -converty & instruict plusieurs des habitans de _Tapouïtapere_ de toute -sorte d’aage, il nous envoya les plus hastez & les mieux instruicts au -fort S. Louys pour estre baptisez, ausquels apres les avoir retenus -quelque temps pour considerer leur ferveur, je ne peux refuser le -baptesme: cependant le nombre des Catecumenes s’augmentoit de jour en -jour en _Tapouïtapere_, si bien qu’il fallut que le R. P. Arsene y -allast pour en baptiser un grand nombre que l’on ne pouvoit refuser, -tant pour le desir qu’ils monstroient en avoir, que pour sçavoir -parfaictement ce que doit sçavoir le Chrestien. - -Martin avoit basty une chappelle & une loge tout aupres, au milieu de -son village avec l’ayde des autres Chrestiens & des Sauvages de son -village: Le Pere benit la Chappelle, & prit possession de la loge, où il -estoit visité & nourry tant qu’il fut là, par les Chrestiens & Sauvages. -Apres qu’il eut baptisé ceux qu’il trouva propres, il alla voir quelques -villages de la Province, specialement leur souverain Principal, & fut le -bien venu par tout, recognoissant en ces peuples un desir general -d’estre Chrestiens, & d’avoir en tous leurs villages des Peres. - -Le bon homme Martin François obtint un nom honorable qui luy fut imposé -par les habitans de _Tapouïtapere_, à cause du labeur & de la peine -qu’il luy voyoient prendre autour d’eux, pour les faire Chrestiens, & -pour ce aussi qu’il estoit le premier Chrestien de leur terre, & -sçavoient bien que nous l’aymions: Ce nom fut de _Paï-miry_, le petit -Pere, ou le Vicaire des Peres. Et à la verité il meritoit bien ce nom: -car depuis qu’il fut Chrestien, l’on n’a jamais remarqué en luy aucune -trace de vieil homme, c’est à dire, des coustumes mauvaises que les -Sauvages observent. Il estoit grave, modeste & peu parlant, & rarement -pouvoit-il estre incité à rire: Il s’abstenoit de tout ce qui luy -sembloit contrarier à la profession du Christianisme. - -Tel estoit le Formulaire de vie qu’il gardoit & faisoit garder à tous -les autres Chrestiens comme le plus ancien. I. Ils convenoient tous -ensemble soir & matin, en la Chappelle: lors un d’entre eux, se levoit -debout, les autres demeurans à genoux, puis hautement, il disoit en sa -langue, _Au nom du Pere, du Fils & du sainct Esprit_, & se marquoit le -front du signe de la Croix, les yeux, la bouche, & la poitrine, ce que -faisoient pareillement tous les autres, puis joignant les mains, les -yeux vers l’Autel, il recitoit posement & distinctement l’Oraison -Dominicale, le Symbole des Apostres; les Commandemens de Dieu, & ceux de -l’Eglise. Cela finy, s’il y avoit quelque avertissement à donner on le -disoit, puis chacun s’en alloit à sa besogne. - -2. Ils vivoient en commun, lors qu’ils se trouvoient ensemble, apportans -leurs pesches & chasses, pour estre également parties entr’eux, & -auparavant que de manger le plus ancien d’entr’eux disoit en sa langue -le _Benedicite_, faisant le signe de la Croix, sur soy & sur les viandes -presentes, tous ostoient leur chappeau, & faisoient le signe de la Croix -sur eux, lors que celuy qui benissoit la faisoit, & pas un ne touchoit -aux viandes, qu’elles ne fussent benistes. En mangeant ils ne contoient -chose de risee ou mauvaise comme ont coustume de faire les _Tapinambos_, -mais le plus ancien recitoit quelque chose de Dieu, & de la Religion. - -3. Ils n’alloient aucunement aux _Caouïns_ & assemblees, selon la -coustume des _Tapinambos_: c’estoit un des points principaux que Martin -François gravoit dans le cœur de ceux qu’il convertissoit, a sçavoir, -que les _Caouïns_ estoient inventez par _Giropary_, pour semer discorde -entre ces Barbares, & pour provoquer ceux qui s’y trouvoient à toute -sorte de mal, qu’il estoit impossible que ceux qui aymoient les -_Caouïns_ aymassent Dieu, c’est pourquoy, disoit-il, quand je m’apperçoy -que quelques-uns de mes semblables se retirent des _Caouïnages_, je -prens augure qu’ils seront bien tost Chrestiens, & je les vay trouver: -mais ceux que je voy aymer ce sabat, je n’ay courage de m’adresser à -eux. Ce qu’il dit est veritable, car c’est un spectacle assez hideux de -voir ces gens en telles assemblees, & semble plustost un sabat de -Sorciers, qu’une assemblee d’hommes. Je m’y suis trouvé une seule fois -seulement pour en sçavoir parler, & jamais depuis je n’y voulu -retourner. Je voyois d’un costé les uns couchez dans leur lict, -vomissans à grande force les autres faisans des demarches, ayant perdu -le jugement à cause du vin, d’autres qui huoient, d’autres qui faisoient -mille grimaces, d’autres qui dansoient au son du _Maraca_, d’autres qui -chantoient avec confusion de voix & de ton, d’autres qui beuvoient de -grand courage, & petunoient pour se rendre bien tost yvres, & le pis que -je trouvois en cela, c’estoit que les filles & les femmes y estoient -pesle-mesle, me persuadant qu’il est bien difficile que Bacchus soit -sans Venus: Et à la mienne volonté que les François facent en ce point, -ce que les Portugais ont faict, qu’ils deffendent aux Sauvages tous ces -_Caouïnages_: les Portugais ont recogneu depuis le temps qu’ils sont -habituez aux Indes, qu’un des plus grands empeschemens de venir au -Christianisme, ce sont ces assemblees diaboliques, desquelles aussi -procedent presque toutes les discordes & vilennies qui sont entre ces -Sauvages. - -4. Ces nouveaux Chrestiens vont vestus le mieux qu’ils peuvent, & -marchent de compagnie ensemble, ne portans ny flesches, ny arcs, sinon -lors qu’ils vont à la chasse, ou à la pesche, ains se contentent de -porter un baston d’une sorte d’Ebene noire ou rouge, tellement qu’il est -aisé de les distinguer d’avec les autres. Et quant ils vont par les -villages de leur contree, s’il se trouve un Chrestien au village où ils -abordent, ils se retirent chez luy, & se contentent de ce qu’il a faict -provision, vivans sobrement, comme il est bien seant & convenable aux -Chrestiens. - - - - -D’un indien condamné à la mort, lequel demanda le Baptesme, avant que de -mourir. - -Chap. V. - - -On n’estimeroit jamais, si l’experience n’en eust donné la cognoissance, -que voyant simplement à l’exterieur la coque d’une huistre marine -broüillee & soüillee de vase & de bourbe, il y eut au dedans une perle -si precieuse, laquelle merite bien d’estre logee aux Cabinets des -Princes. Qui pourroit croire qu’un Sauvage abysmé en toute iniquité, -impureté & immondicité, telle que je n’oserois l’avoir icy recitee, que -mesme je croy, que le Diable autheur de ces ordures, en ait honte, -n’estoit l’inimitié & superbe contre le Souverain qui le pousse à cela. -Qui pourroit dis-je, croire qu’un tel par une divine Providence, eust -esté choisi pour le Royaume des Cieux, & tiré de ces abysmes infernales, -pour recevoir (à sa mort justement meritee par ses turpitudes) le sacré -Baptesme, pour le laver de toutes ses soüillures, & luy rendre le -Paradis ouvert, & facile d’entree. - -Ce fut un pauvre Indien brutal, plus cheval qu’homme, fuiant par les -forests, à cause du bruict qu’il avoit eu, que les François le -cherchoient luy & ses semblables pour les faire mourir, & purger la -terre de telles ordures à la face du sainct Evangile, & à la candeur de -la pureté & netteté de la Religion Catholique, Apostolique & Romaine: -Pris qu’il est, on le garrotte & seurement on l’amene au Fort sainct -Louys, où on luy mit les fers aux pieds: on luy donne bonne garde -jusqu’à tant que quelques Principaux de ces contrees fussent venus pour -assister à son procez, sa sentence & sa mort, ce qu’ils firent. Le -prisonnier n’attendit pas qu’on luy commençast son procez, pour se -donner à luy-mesme sa sentence: car il dit devant tous, Je suis mort, & -l’ay bien merité: mais je voudrois que ceux qui ont peché avec moy, en -receussent autant. - -Son procez faict, & sa sentence luy estant signifiee, on eut soin de son -Ame, en luy remonstrant que s’il vouloit recevoir le Baptesme, -nonobstant sa mauvaise vie passee, il iroit droict au Ciel, à l’instant -que son Ame sortiroit de son Corps. Il creut cecy, & demanda lors -d’estre baptisé. Le Sieur de Pesieux pour cet effet me vint trouver en -nostre loge de sainct François de _Maragnan_, & ayant pris conseil -ensemble, s’il estoit expedient que moy-mesme luy donnasse le Baptesme, -nous trouvasmes que non, pour les raisons suivantes: à sçavoir, que les -Sauvages avoient ceste croyance de nous autres pays, que nous estions -gens de misericorde, & que nous nous employons volontiers vers les -Grands, pour obtenir la vie de ceux qui estoient condamnez à la mort. -D’avantage que les Grands nous aymoient, & ne nous refusoient chose -aucune. De plus que nous preschions que Dieu ne vouloit point la mort, -mais la vie du pecheur, & que nous estions venus pour cet effect, afin -de leur donner ceste vie, tellement que si je l’eusse baptisé -publiquement, avant que de mourir, j’eusse infailliblement donné -plusieurs fantaisies à ces esprits encore tendres & incapables, sur la -bonne opinion qu’ils avoient de nous: chose qui eust beaucoup prejudicié -pour venir au but de nos intentions: joint que j’eusse donné matiere de -murmure aux Sauvages, qui eussent peu dire cecy: Si les Peres ayment la -vie, pourquoy laissent-ils aller cettuy-cy qui est Chrestien à la mort? -S’ils ayment tant les Chrestiens, pourquoy n’ayment-ils cettuy-cy? Si -les Grands ne leur refusent rien, pourquoy ne le leur ont-ils demandé? -Somme, tant pour ces raisons que pour autres que je laisse, nous -trouvasmes qu’il estoit non seulement expedient, mais tres-necessaire, -que je ne le baptisasse point. Par ainsi je priay le dict Sieur, -qu’apres l’avoir bien faict instruire par les Truchemens, il luy -conferast, peu auparavant que d’aller au supplice, le Baptesme sans les -ceremonies de l’Eglise: ce qu’il accepta & fit pareillement. - -Il receut donc d’un visage serain & sans tristesse, en la presence des -Principaux Sauvages le Baptesme, apres lequel, un de ces Principaux -(nommé _Karouatapiran_, c’est à dire le Chardon Rouge, duquel nous -parlerons une autre fois) luy fit cette harangue: Tu as grande occasion -maintenant de te consoler, & non de t’affliger, veu qu’à present tu es -enfant de Dieu par le Baptesme que tu viens de recevoir de la main de -_Tatou-ouassou_, (qui est le nom du Sieur de Pesieux, en leur langue) -lequel a eu permission des Peres de ce faire. Tu meurs pour tes fautes & -approuvons ta mort, moy mesme je veux mettre le feu au Canon, afin que -les François sçachent & voyent que nous detestons les ordures que tu as -commises: mais regarde la bonté de Dieu, & des Peres envers toy, qui ont -chassé _Giropari_ d’auprés de toy par le moyen de ton Baptesme, en sorte -qu’incontinent que ton ame sortira de ton corps, elle ira droict au Ciel -pour voir le _Toupan_, & vivre avec les _Caraïbes_ qui sont autour de -luy: quand le _Toupan_ r’envoyera un chacun prendre son corps, si tu -aymes mieux porter les cheveux longs & avoir un corps de femme au Ciel, -que celuy d’un homme, tu prieras le _Toupan_ qu’il te face un corps de -femme, & tu resusciteras femme, & là haut au Ciel, tu seras mis au costé -des femmes, & non au costé des hommes. - -Vous excuserez ce pauvre Sauvage non encore Chrestien ny Catecumene -touchant le poinct de la Resurrection. Il nous avoit entendus enseigner -que tous les hommes resusciteront un jour, chaque ame retournant du -lieu, où elle est jusqu’au jour du jugement, pour prendre son corps, luy -il adjouste du sien ce qu’il pense estre indifferent à la resurrection, -qu’une ame reçoive un corps masle ou femelle, en quoy il se trompoit, & -on ne laissa pas passer cela, sans l’informer mieux & le patient aussi: -mais j’ay bien voulu mettre le tout simplement comme il le dit, afin que -le Lecteur recognoisse combien fidelement je rapporte les choses comme -elles sont passees, ainsi que desja l’ay adverty, & advertis derechef -pour les harangues que j’ay à mettre cy apres. - -Ce pauvre condamné receut ses consolations de bon cœur & avant que -marcher au supplice, il dist à toute la compagnie: Je m’en vay mourir & -vous perdray de veuë, je n’ay plus peur de _Giropari_, puis que je suis -enfant de Dieu: je n’ay que faire de marchandise, ny de feu, ny de -farine, ny d’eau, ny d’aucun ferrement pour faire mon voyage par delà -les montagnes, où vous pensez que vos Peres dansent: mais donnez moy du -_Petun_, à ce que je meure allegrement la parole ferme, & sans peur, qui -m’estouffe l’estomach. On luy donna ce qu’il demandoit, comme on faict -par deçà le pain & vin à ceux qui vont mourir par Justice: coustume qui -n’est pas de ce temps, mais de toute antiquité, laquelle presentoit aux -criminels le vin myrrhé, & l’hypocras pour provoquer le sommeil aux -patiens. Cela faict on le mena au Canon, braqué sur la poincte du Fort -Sainct Loüys, panchant dans la mer, & estant attaché par les reins à la -gueule d’iceluy, le _Chardon rouge_ mit le feu à l’amorce, en la -presence de tous les Principaux assistans là & d’autres Sauvages, & -devant les François: Aussitost la bale fendit le corps en deux, une -partie tomba au pied de la roche, l’autre partie fut portee en la mer, -qui n’a point esté veuë du depuis. Quant à son ame il est à croire que -les Anges l’esleverent au Ciel, puis qu’il mourut à la sortie des eaux -Baptismales: asseurance tres-infaillible de la salvation de ceux à qui -Dieu faict cette grace, qui n’est pas petite ny commune, mais bien aussi -rare que la vocation du bon Larron en la Croix, lequel ayant mené une -vie débordee jusques à la potence où il estoit attaché, receut -neantmoins cette promesse de JESUS CHRIST: _Hodie mecum eris in -Paradiso_, Tu seras aujourd’huy avec moy en Paradis: Autant en pouvons -nous dire de ce mal-heureux bien-heureux Indien, qui nous donne un beau -subject d’admirer & adorer les jugemens de Dieu. - -_Karouatapyran_ Executeur de ce supplice, monstroit par ses gestes & -paroles un grand contentement & obligation aux François d’avoir receu -cet honneur, & l’estimoit bien plus que l’honneur & la gloire que cette -Nation abusee donne à ceux qui publiquement tuent les Prisonniers, qui -est pourtant un des plus grands honneurs qu’on puisse recevoir entr’eux, -& est une faveur non petite aux jeunes gens, quand ils sont esleus pour -executer le prisonnier, & est comme l’entree de grandeur, pour estre un -jour Principal: Par ainsi ce grand _Karouatapiran_, se loüa fort de ce -sien fait, & s’en servoit de moyen à se faire craindre entre les siens, -haranguant par tous les villages où il alloit ce qu’il avoit fait, -adjoustant qu’il estoit frere des François, leur defenseur & -exterminateur des meschants & des rebelles. - - - - -Formulaire des Harangues que nous faisions aux Sauvages, quand ils nous -venoient voir, pour les attirer à la cognoissance de nostre Dieu, & à -l’obeissance de nostre Roy. - -Chap. VI. - - -Le moyen par lequel jadis les Atheniens attirerent les peuples à la -cognoissance de la Philosophie, & à l’obeissance d’une Republique, -estoit representé par le simulachre de leur _Palladium_ qu’ils -feignoient estre apporté du Ciel & l’avoient colloqué au lieu plus -eminent de leur ville. Telle estoit cette Idole de Pallas, vous la voyez -armee de pied en cap, & sortir de sa bouche des raiz de miel, qui -tomboient sur ses auditeurs & spectateurs, lesquels s’endormoient de -douceur. Les Druides enseignerent la mesme chose aux Gaulois, eslevans -la statuë d’Hercule sur le Portail de leurs Temples, portant sur sa -teste la hure de Lyon, & sur ses espaules la massuë de ses victoires, & -de sa bouche sortoient des chenettes d’or qui alloient prendre par les -oreilles, une multitude d’hommes & de femmes, jeunes & vieux, afin de -les tirer apres soy. Voicy l’intention des Atheniens & des Gaulois, -c’est qu’ils signifioient, que les hommes sont attirez par la douceur & -par la raison à l’obeissance des loix divines & humaines, & se -maintiennent en ceste obeissance par la protection des armes, que les -Souverains portent à ce sujet, pour conserver leurs vassaux. - -Le premier de ces deux nous appartenoit quand sa Majesté & nos Peres -nous envoyerent par delà, pour amener à la cognoissance de Dieu ces -pauvres ames barbares, lesquelles nous recogneusmes avant que nous -mettre en besongne, desireuses de la douceur: Et par ainsi nous -conclumes ensemble de regler nos paroles & nos façons de faire avec eux -au niveau d’une parfaicte douceur, dont nous nous sommes bien trouvez. - -J’avois apris ceste leçon du Cantique premier, qu’entre les ornemens que -JESUS-CHRIST avoit donné à son Eglise, la debonnaireté & clemence envers -les pecheurs & infideles tenoit un des premiers rangs, selon ces -paroles: _Murenulas aureas faciemus tibi vermiculatas argento_: Nous te -ferons des chenettes d’or torses comme petites lamproyes émaillees de -fil d’argent en forme de petits vers, pour faire esclatter la beauté de -l’or. Les Septante disent, _Simulachra auri faciemus tibi, cum -vermiculationibus argenti_. Nous te ferons des petites Statuës d’or fin, -émaillees de fil d’argent en figure de petit verds. Et Rabbi Jonathas -adjouste que telles estoient les tables de Saphir, sur lesquelles les -Commandements de Dieu estoient gravez: parce que la lumiere de la gloire -du Donneur, rendoit le Saphir diaphane de couleur d’or & l’escriture -gravee des doigts de Dieu tiree en ligne, rendoit l’émail en figure de -petites Lamproyes ou verds de terre. Qui ne diroit qu’il y eust de -l’intelligence entre ces divines ceremonies, & celles des Atheniens & -Gaulois, les unes & les autres nous signifians par les Statuës & les -Chenettes d’or, la force & puissance qu’a la douceur, pour ranger les -Ames plus barbares, à l’obeissance des Loix de Dieu: Et vrayement ce -n’est pas sans raison, que JESUS-CHRIST ait émaillé les Chenetes d’or de -son Espouse de la figure des vers de terre & des petites Lamproyes: puis -que luy mesme s’est faict ver, pour attirer à soy les vers, & est venu -en terre pour se conjoindre les vers de terre. Et comme les Lamproyes ne -rejettent de soy les serpens, pour frayer avec elle, moyennant qu’ils -vomissent leur venin: Aussi JESUS-CHRIST n’a point mesprisé les hommes, -pauvres serpens, pourveu qu’ils se facent quites de leur venin. Que si -le Maistre a faict cecy, que doivent faire les chetifs Disciples de sa -Majesté? Quiconque donc s’offre à servir son Dieu en la conversion de -ces hommes Sauvages, il doit mouler ses paroles & actions sur la douceur -que JESUS-CHRIST a pratiqué luy mesme en terre. - -Tels estoient les articles de nos conferences avec les Sauvages. Le 1. -Que nous taschions de leur faire concevoir vivement en leur cœur que -nous estions leurs amis, & leurs fideles amis, voire plus que leurs -Peres, Meres, ou autres Parens, en leur disant ces paroles & plusieurs -autres, _Pera-oussou pare Koroyco_, Nous sommes vos amis, vos intimes. -De ces paroles ils s’esjouissoient extremement & prenoient une grande -confiance de converser avec nous: de sorte qu’ils nous estoient -importuns, & ne nous donnoient aucun loysir, qu’ils ne fussent à nous -regarder & considerer nos gestes. Je vous donneray des exemples de cecy. - -Un jour de Pasques apres le service, auquel assisterent plusieurs -Sauvages, tant de _Tapouytapere_ que de l’Isle, je voulu me retirer pour -penser à ce que je devois dire au Sermon d’apres disner & pour cet -effect, je feis fermer les portes de nostre loge, à ce que personne n’y -entrast ce peu de temps qu’il y avoit jusques à l’heure de la -Predication; mais voicy que ces Sauvages impatiens d’entrer apres avoir -faict deux ou trois fois le tour de la loge pour trouver passage, en fin -ils arracherent quelques pieux par où ils passerent. Je leur monstray en -mon visage quelque mescontentement de ce qu’ils avoient fait, & leur -demanday pourquoy ils estoient si importuns; Ils respondirent, par ce -que nous avons envie de te voir & parler à toy librement, lors que les -François ne sont point autour de toy, & sommes venus expres pour cette -occasion; Ainsi il me les falut entretenir sans avoir moyen de m’en -defaire. Lors que je disois le service divin à part moy dans nostre -Chapelle à porte close, on leur voyoit rompre la natte de la Guinée, de -laquelle nous avions tapissé nostre Chapelle, pour voir ce que je -faisois ainsi à genoux devant l’Autel; & disoient l’un à l’autre tout -bas _Ygnéem Toupan_, il parle à Dieu, & ne sortoient point de là que je -n’eusse achevé. - -Pour me delivrer de ces importunitez, je feis faire une closture tout -autour de nostre loge & de la Chapelle de S. François bien forte & -farcie de branches de Palme piquante qui ont des esguilles plus longues -que le doigt, ce nonobstant ils ne laissoient de trouver moyen d’entrer -& me venir trouver: En parlant de cecy, il me souvient du dire -d’Antalcide, selon que Plutarque l’escrit au Traité des Apophtegmes -Laconiques, que Qui veut gaigner les hommes en amitié, il faut qu’il ayt -la langue ruisselante de miel, & la main pleine de fruicts, -c’est-à-dire, qu’il faut qu’il use de douces paroles, & donne les -services selon les paroles. Nous ne pouvions faire davantage vers ces -Sauvages que de nous insinuër en leur amitié par douces paroles, & leur -offrir la connoissance de Dieu, & les Sacremens de l’Eglise seuls -fruicts de la Passion de JESUS-CHRIST. - -Ælian dit au liv. 14. de ses histoires diverses; qu’Epaminondas eust -esté bien fasché s’il fut sorty de son Palais en public, qu’il n’eust -aquis & adjousté un nouvel amy au nombre de ses anciens amys. Il ne nous -estoit besoin d’aller ny à deux cens ny à trois cens lieuës, pour -aquerir des nouveaux amys à JESUS-CHRIST: car ils venoient assez d’eux -mesme vers nous pour cet effet. Gellius. 1. c. 3. rapporte que Pericles -un des grands Areopages d’Athenes terminoit les amitiez des hommes -jusques aux Autels des Dieux: mais de l’amitié divine entre Dieu & les -hommes, fondee & enracinee sur les Autels il n’en a point parlé, par ce -que tout Payen qu’il estoit, il ne pouvoit enfoncer la force & -impetuosité d’un tel amour, qui ressemble à celuy du propre centre, où -chaque creature est destinée de se porter & reposer; Vous le voyez par -les choses graves tendantes d’un poix naturel en bas, & au contraire par -les legeres tendantes en haut. Le puissant Roy Darius receut en present -d’un sien amy une belle pomme de grenade, laquelle coupant par la moitié -il admira la beauté & le nombre de ses pepins, & dit à la compagnie, A -la mienne volonté que j’eusse autant de Zopires (c’estoit son plus -intime amy) qu’il y a de grains en cette pomme. Ce n’est pas une petite -grace ny un petit privilege que Dieu a fait à cet ordre Seraphique de S. -François que de luy avoir donné le couteau de la parole à fin d’ouvrir -la pomme encore entiere & fermée des terres de _Maragnan_ pour presenter -à JESUS-CHRIST des millions d’Ames, non seulement pour luy estre -reconciliees, mais aussi pour luy estre un jour fideles Espouses. - -N’est-ce pas à ce sujet que Dieu inspira à Salomon au 4. liv. des Roys, -chap. 29. de faire les chapitaux des Colonnes d’airain, avec un rest -parsemé de pommes de grenade, signifiant par cela la mission de -l’Evangile vers les nations infideles, le rest servant à prendre ces -poissons fuiars, par une douce eloquence: & les pommes de grenade pour -les lier & unir par amour avec JESUS-CHRIST, & le reste de ses fideles: -& n’y ayant rien plus fort pour gaigner l’amour que le mesme amour: -voilà pourquoy je conclus qu’il estoit totalement necessaire que nous -fissions reconnoistre à ces Sauvages que nous les aymions tendrement & -intimement & que nous leur offrissions nous-mesme & ce que nous avions, -leur disans _Ore-mae pémareamo_, tout ce que nous avons est vostre; Et -pour cette cause, lors que j’avois une grande quantité de poissons comme -cela m’estoit assez ordinaire, je leur en donnois à tous, specialement -aux _Tabaiares_ nouveaux venus en l’Isle, qui pour ceste raison avoient -de la disette, n’ayans pas encore fait leurs jardins, notamment à ceux -qui estoient nos voisins. - -Le 2. Article de nos conferences estoit de leur exposer les fruicts & -esmolumens qu’ils devoient attendre de nostre amitié, à sçavoir, la -reformation de leur vie & la connoissance du vray Dieu, & en outre la -defence de nostre Roy contre leurs ennemys, qui ne manqueroit à leur -envoyer des hommes, & d’armes selon qu’il s’ensuit. _Pe moé Koroiout, -pere Koramressé: Toupan mombe-oüaue koroiout peam: yande mognan gare rhé -opap katou, ahé maè mognan. Yangatouran: yandé renonde vuac oueriko: ahé -gneem roupi yandè rekormé. Pepusurom peamo tareumbare soüy yauäeté -orerou vichaue: Pepusurom okat araia obooure ouaia pepusurom anouam._ -C’est à dire: Nous vous aprendrons à vivre plus à vostre aise: & voulons -vous enseigner le vray Dieu: lequel est Createur de tout le monde: Il -est tres-bon: & nous a preparé le Ciel, si nous suivons sa parole en -cette vie. Nous venons vous defendre de vos ennemys. Nostre Roy est fort -& puissant qui vous donnera tousjours secours: & vous fournira d’armes & -de gens. Ils estoient fort attentifs à tout ce que dessus, & nous -respondoient que les François les avoient tousjours assistez: mais à -present que nous estions envoyez de nostre Roy en leur terre, à fin de -les retirer de la cadene de _Giropary_: Ils ne doutoient aucunement -qu’ils n’aprissent de grandes choses de Dieu, specialement quand nous -sçaurions bien leur langue, Car, disoient-ils, les Truchemens n’ont -point parlé à Dieu comme vous. Ils ne nous peuvent dire autre chose que -ce que vous leur dittes: mais si vous parliez à nous, vous nous diriez -ce que Dieu vous a dit. Nos enfans seront plus heureux que nous: car ils -pourront apprendre la langue Françoise de vous, ainsi que vous nous avez -promis: & auront bien plus de connoissance de Dieu que nous qui sommes -ja vieux. Nous n’avons fait que courir & errer par les bois devant la -face des _Peros_[152], mangeans souvent les racines des bois pour toute -nourriture. Nos enfans seront asseurez contre leurs ennemys. Les -François prendront nos filles, & nos fils les filles des François & -ainsi nous serons parens: Vous demeurerez au milieu d’eux & de leurs -vilages, & serez leurs Peres: Le _Toupan_ les aymera & _Giropary_ ne -leur donnera desormais aucune peine: & les vivres abonderont en toute -sorte: car les marchandises des François ne leur manqueront point: ô -qu’ils seront heureux! Mais nous ne verrons point ces choses. - -Vespasien Empereur, & Domitian aussi, si tost qu’ils entroient dans un -Pays nouveau, pour y planter des Colonies Romaines, avoient coustume de -faire jetter en bronze la foy & les fruicts d’icelle qu’ils promettoient -publiquement à tout le monde, en cette sorte: C’estoit une Dame qui -estendoit la main droite, symbole de la foy, & de la gauche elle -presentoit la corne d’abondance pleine de toute sorte de fruicts, voire -les premieres monnoyes qu’ils faisoient courir dans les Païs nouveaux -estoient frapées à la mesme marque, signifians par là la fidelité qu’ils -garderoient à ces Peuples, de laquelle procederoit une infinité de biens -& de commoditez à leur Nation. Entendez, si vous voulez, par ceste Dame -la saincte Eglise entrante nouvellement dans ces terres Barbares, -laquelle estendoit sa main droicte, promettant aux habitans d’icelle, la -foy de JESUS-CHRIST, son Espoux, & la fidelité de ses serviteurs, qui -n’espargneroient labeur aucun, non pas mesme leur propre vie pour les -ayder à se sauver. Et quant aux fruicts qu’elle leur offroit, c’estoit -les Sacremens & la cognoissance de Dieu, & des choses Divines. Ou bien -entendez par ceste mesme Dame la France, plantant nouvellement ses Lys -dans ces Regions & Contrees du Bresil, donnant la main droicte d’une -asseurance de garder & conserver ces Sauvages soubs son obeissance & sa -Couronne, & les fruicts du trafic de diverses marchandises que l’on -porteroit de France en ces terres, en eschange d’autres meilleures. - - - - -Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle les Catecumenes -apprenoient & recitoient par cœur, avant que d’estre baptisez. - -Chap. VII. - - -Au Levitique premier, & en autre lieu, nous lisons qu’auparavant que la -victime choisie fust offerte à l’Autel, il falloit que celuy qui la -presentoit, luy mit ses mains sur la teste entre les cornes. Quelques -uns ont adjousté, qu’on entouroit ces cornes des fleurs de Jonc Marin, -(duquel les espines & non les fleurs furent posees su la teste de -JESUS-CHRIST, offert en holocauste sur la Croix) lors les Prestres -prenoient ceste victime, & la lavoient dans ce grand Vaisseau de Bronze -appellé _Mer_. C’est une figure des nouveaux Catecumenes, qui desirent -d’estre lavez par le Baptesme, & estre offerts devant l’Autel du -Redempteur. La premiere chose requise à ces Catecumenes est, qu’ils -mettent les mains dessus la teste: les mains sont les hierogliphiques -des œuvres, & la teste est le siege de l’esprit & entendement. La -premiere chose donc necessaire à ces Novices de la Foy Chrestienne, est -l’operation de l’entendement: je veux dire, qu’il faut qu’ils sçachent & -entendent ce qu’ils pretendent croire & promettre, Et entortiller les -cornes de la curiosité & propre jugement des fleurs de Jonc Marin, -couronne des Dieux, par l’obeissance à la Divine Revelation. C’estoit ce -que nous demandions aux Adults, avant que de leur conferer le Baptesme, -& pas un n’y estoit receu, qu’il ne le sceut parfaictement, & ne le -recitast hautement devant tous, estant chose d’obligation, à quoy -devroient bien adviser tant de Chrestiens ignorans leur croyance & -profession. - - -Doctrine Chrestienne en la langue des Topinambos[153] & en François, & -premierement l’Oraison Dominicale. - - _Ore-rouue vuac peté couare._ - Nostre Pere és Cieux qui es. - - _Ymoe-tepoire derere-toico._ - Sanctifié soit ton nom. - - _To-oure de-reigne._ - Advienne ton Royaume. - - _Teiè-mognan deremimotare yboipé vuacpe iémognan eaue._ - Soit faicte ta volonté en la terre comme aux Cieux. - - _Oreremiou-are aiedouare eimé ioury oreue._ - Nostre pain quotidien donne aujourd’hui à nous. - - _De-ieurou orè yangaypaue ressè._ - Pardonne nos offences. - - _Ore recome-mossaré soupè ore-ieuron eaue._ - Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. - - _Moar-ocar humé yepé tecomemo-poupé._ - Et ne nous induits point en tentation. - - _Oré pessuron peyepè mäe ayue souy._ - Mais nous delivre du mal. - - Amen Iesu. - - -La Salution Angelique. - - _Aue Maria gratia, Resse tonoussen väe._ - Je te saluë Marie, de grace pleine. - - _Deyron yandé yaré-reco._ - Avec toy est le Seigneur. - - _Ymonbeou Katou poïre aue edereico Kougnan souy._ - Beniste tu es entre les femmes. - - _Ymonbeau Katou poïre aue demeinboïre IESUS._ - Benit est le fruict de ton ventre, JESUS. - - -Oraison à la Vierge. - - _Sancta Maria Toupan seu._ - Saincte Marie mere de Dieu. - - _Hé Toupan mongueta ore-yangaypaue vaë ressé._ - Prie Dieu pour nous pecheurs. - - _Cohu yran ore-requi ore-roumeué._ - Maintenant, & à l’heure de nostre mort. - - Amen Iesu. - - -Le Symbole des Apostres. - - _Arobiar Toupan._ - Je croy en Dieu. - - _Touue opap Katou mäeté tirouan._ - Pere tout puissant. - - _Mognangare vuac._ - Createur du Ciel. - - _Mognangare ybouy._ - Createur de la terre. - - IESVS CHRIST _Tayre oyepe vac._ - En JESUS CHRIST son fils unique. - - _Ahe_ Sainct Esprit, _demognan pitan amo_. - Qui a esté du sainct Esprit conceu. - - _Ahé poïre oart_ Saincte Marie, _Souy_. - Et nay de la Vierge Marie. - - _Ponce Pilate Mourouuichaue amoseico sericomemo poïre amo._ - Soubs Ponce Pilate President a souffert. - - _Yiouca poïre amo youira._ - A esté tué sur le bois de la Croix. - - _Ioasaue ressé._ - Il est mort. - - _Ymoiar ypoïre ytemim bouïre amo._ - Et a esté ensevely & enterré au Sepulchre. - - _Oouue ieuue euue apeterpé._ - Est descendu aux Enfers. - - _Ahé souï touriare mossa poïre ressè oouue omboueue souï. Secobé - yereie-bouïre._ - Le tiers jour est resuscité des morts. - - _Oié oupire vuacpè._ - Est monté aux Cieux. - - _Toupan touue opap-Katou măeté tirouan mognangare Katou aue cotu - seua._ - De Dieu son Pere tout-puissant, il se sied à la dextre. - - _Ahé souï tourinè ycobé văe omano văe poïre pauè recomognan._ - Et de là viendra les vifs & les morts juger. - - _Arobiar_ Sainct Esprit. - Je croy au sainct Esprit. - - _Arobiar_ Saincte Eglise Catholique. - Je croy la Saincte Eglise Catholique. - - _Arobiar_ Sainct _tecokatou demosaoc morooupé_. - Je croy des Saincts la communion. - - _Arobiar teco-engay paue ressè morooupé Toupan deüron._ - Je croy des pechez la remission de Dieu. - - _Arobiar asè-recobé ieboure._ - Je croy la resurrection de la chair. - - _Arobiar teioubé opauaerem-eim-rerecoe nouame._ - Je croy la vie eternelle. - - Amen Iesu. - - -Les dix Commandemens de Dieu. - - 1. _Ymoeté yepé Toupan._ - Honore un seul Dieu. - - 2. _Aytè ereté netieume poïre renoy teigné._ - Tu ne prendras point le nom de ton Dieu en vain. - - 3. _Ymoeté_ Dimanche _are maratecouare eum aue_. - Honore & sanctifie le Dimanche jour de repos. - - 4. _Y moëtè derouue desseu eaue._ - Honore ton Pere & ta Mere. - - 5. _Eparapiti humé._ - Tu ne tueras point. - - 6. _Eporopotare humé._ - Tu ne pailladeras point. - - 7. _Emonmaron humè._ - Tu ne déroberas point. - - 8. _Teremoen humé aua ressé._ - Tu ne diras point faux tesmoignage contre l’homme. - - 9. _Yemonmotare humé aua remerico ressé._ - Tu ne convoiteras de l’homme la femme. - - 10. _Yemonmotare humè aua maë ressé._ - Tu ne convoiteras point de l’homme chose qui luy appartienne. - - -Sommaire des Commandemens de Dieu. - - 1. _Opap Katou maeté tiroüan sosay asé Toupan raousouue._ - Sur toutes choses tu aymeras Dieu. - - 2. _Oie aousouue eaué asé ouua pichare raoussouue._ - Ayme ton prochain comme Toy-mesme. - - -Les Commandemens de la Saincte Eglise. - - 1. _Are maratecouare ehumé Messe rendouue._ - Escoute la Messe les jours des Festes. - - 2. _Sei hou iauion Yemonbeou._ - Tous les ans au moins une fois tu diras tes pechez. - - 3. _Toupan rare Pacques iauion._ - Ton Dieu à Pasques tu prendras. - - 4. _Iecouacouue iauion erecoucouue._ - Les Jeusnes tu garderas de Karesme & Vigile. - - 5. _Aiauion asé mäe moiaoc._ - Tu rendras les dismes. - - -Les Sept Sacremens. - - 1. _Iemongaraïue._ - Baptesme. - - 2. _Asé seuvap aua reou assou yendu Karaiue non._ - Recevras de la Saincte huyle au front par la main de l’Evesque. - - 3. _Asè-reon yanondé Toupan rare._ - Devant mourir recevras le corps de Dieu. - - 4. _Asè-reon yanondé yendu Karaiue rare._ - Avant mourir tu recevras l’huyle sacree. - - 5. _Oyekoacouue, Oyemonbeou._ - La Penitence & Confession. - - 6. _Oyemo-auare._ - L’ordre. - - 7. _Mendar._ - Mariage. - - - - -Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de Dieu, des Esprits & de -l’Ame. - -Chap. VIII. - - -Le Psalmiste Royal David au Psalme 101. qui est une priere qu’il composa -pour les pauvres & miserables detenus en anxieté & oppression, -particulierement en infidelité, dict, _Placuerunt servis tuis lapides -ejus, & terræ ejus miserebuntur._ Les pierres de Syon ont pleu à tes -serviteurs, & pour cette cause ils donneront la misericorde à la terre. -Sainct Hierosme tourne ces paroles en cette sorte: _Quia placitos -fecerunt servi tui lapides ejus, & pulverem ejus miserabilem_: Tes -serviteurs ont rendu agreables ses pierres à ta Majesté, voire jusqu’à -la poudre miserable. Appliquons ces paroles à nostre subject, laissant à -part tous les autres Mysteres enveloppez sous icelles & disons, que -_Placuerunt servis tuis lapides ejus_: Nous avons trouvé ces pauvres -Sauvages & Barbares en nostre premiere Mission des pierres bien propres -pour edifier & bastir la saincte Eglise dans ces pays deserts, & avons -donné par nostre ministere à quelque poignee de sable & d’arene la -misericorde Divine: J’entends le Baptesme, à quelque nombre de petits -enfans, de moribonds, & adults, qui ne sont certainement que trois -grains de sable, au parangon de l’estenduë & profondeur des sables de la -mer, c’est à dire, en comparaison de la quantité & multitude des Nations -immenses en peuple au voisinage de _Maragnan_. - -Disons apres, avecques Sainct Hierosme, _quia placitos fecerunt servi -tui lapides ejus, & pulverum ejus miserabilem_, que nous avons faict -voir à toute la Chrestienté & aux Monarques d’icelle, soient spirituels, -soient temporels, pour la descharge de nos consciences, qu’il plaist à -Dieu de reveiller ces Barbares du profond sommeil d’une mescroyance, ou -si voulez, qu’il plaist à Dieu de faire ardre & brusler la petite -estincelle de feu de lumiere naturelle, qui s’est tousjours gardee -depuis le naufrage universel du Deluge en ces Nations, soubs les cendres -de mille superstitions. - -Cette estincelle de feu cachee soubs les cendres parmy ces peuples -Sauvages, est la croyance naturelle qu’ils ont tousjours euë de Dieu, -des Esprits, & de l’Immortalité de l’Ame. Quant à la croyance de Dieu, -il est impossible, naturellement parlant, qu’il se trouve une Nation -tant lourde, stupide, & brutale soit-elle, qu’elle ne recognoisse -universellement une souveraine Majesté: Car comme dict Lactance Firmian, -en ses divines Institutions, livre premier, Chapitre second, _Nemo est -enim tam rudis, tam feris moribus, qui non oculos suos in Cœlis tollens, -&c._, Il n’y a homme si rude, ny si brutal, qu’élevant les yeux au Ciel, -encore qu’il ne puisse comprendre que c’est que Dieu, & que sa -providence, nonobstant qu’il ne collige de la grandeur & estenduë des -Cieux, du mouvement perpetuel d’iceux, de la disposition, fermeté, -utilité & beauté de ces voutes azurees, qu’il y a un souverain Recteur -qui conduict le tout en cadence. Et Boece livre 4. de la Consolation des -Sages, Prose 6. _Omnium generatio rerum &c._ Que la generation -continuelle des mixtes & la diversité & ordre des formes, qui vestent -une mesme matiere premiere, convainc naturellement & necessairement -qu’il y a un premier Directeur en l’addresse uniforme de tant de -contraires formes, pour perfectionner ce monde universel. Et Seneque en -l’Epistre 92 à son amy Lucile: _Quis dubitare potest mi Lucilli, quin -Deorum immortalium munus sit quòd vivimus?_ Qui est celuy, mon amy -Lucille, qui met en doute que sa vie ne soit un don & bien fait des -Dieux Immortels? Et Aristote livre II. des Animaux, apres qu’il a -raconté pleinement leurs perfections, il conclud: _Debemus inspicere -formas & delectari in Artifice qui fecit eas._ Nous devons contempler -les formes des creatures, non pour nous y arrester, ains passer d’elles -à celuy qui les a fait, afin de nous y esjoüir. C’est donc chose -asseuree que ces Sauvages ont eu de tout temps la cognoissance d’un -Dieu, mais non de l’Essence, Unité & Trinité, matiere dependante toute -de la foy, quoy que Dieu en ait laissé quelque trace & vestige en la -Nature, par lesquelles les hommes en ont peu conjecturer je ne sçay -quoy: ainsi qu’Aristote livre 4. du Ciel & du Monde, apres avoir tourné -& retourné son esprit parmy les perfections de ce monde, a dit: _Nihil -est perfectum nisi Trinitas_. Il n’y a rien de parfait sinon la Trinité. - -Ces Sauvages ont de tout temps appellé Dieu du mot _Toupan_, nom qu’ils -donnent au Tonnerre, ainsi que nous voyons ordinairement parmy les -hommes, que quelque beau chef-d’œuvre porte le nom de son Autheur: & -cecy singulierement, pour autant que ces Tonnerres & Esclairs roulans & -esclairans de toutes parts, sur la teste de ces Sauvages -espouvantablement, ils ont apris & recogneu que cela venoit de la -puissante main de celuy qui habite sur les Cieux. Je me suis enquis par -le Truchement des vieillards de ce pays, s’ils croyoient que ce -_Toupan_, Autheur du Tonnerre estoit homme comme nous. Ils me firent -responce que non: parce que si c’estoit un homme comme nous grand -Seigneur pourtant, comment pourroit-il courir si viste, aller de -l’Orient à l’Occident, quand il tonne, voire qu’en mesme temps il tonne -sur nous, & és 4 parties du monde, & puis il est aussi bien sur vous en -France, comme il est sur nous icy. De plus s’il estoit homme, il -faudroit qu’un autre homme l’eust faict. Car tout homme vient d’un autre -homme. En apres _Giropari_ est le valet de Dieu, lequel nous ne voyons -point, & tout homme se voit, par ainsi nous ne pensons pas que le -_Toupan_ soit un homme. Mais donc, respliquois-je, Que pensez-vous que -ce soit? Nous ne sçavons, disoient-ils, Nous croyons seulement qu’il est -partout, & qu’il a fait tout. Nos Barbiers n’ont jamais parlé à luy, -ains seulement ils parlent aux compagnons de _Giropari_. Voilà la -croyance de Dieu, que ces Sauvages ont eu tousjours emprainte -naturellement en leur esprit, sans le recognoistre par aucune sorte de -prieres ou de sacrifices. - -Ils ont en apres une croyance naturelle des Esprits tant bons que -mauvais. Ils appellent les bons Esprits ou Anges _Apoïaueué_, & les -mauvais Esprits ou Diables _Ouaioupia_. Je vous reciteray ce que j’ay -appris de leurs discours à diverses fois. Ils estiment que les bons -Esprits leur font venir la pluye en temps oportun, qu’ils ne font tort à -leurs jardins, qu’ils ne les batent & tourmentent point: Ils vont au -Ciel rapporter à Dieu ce qui se passe icy bas, qu’ils ne font point de -peur, la nuict, ny dans les bois: ils accompagnent & assistent les -François. A l’oposite, ils tiennent que les mauvais Esprits ou Diables -sont sous la puissance de _Giropari_, lequel estoit valet de Dieu, & -pour ses meschancetez Dieu le chassa & ne voulut plus le voir ny les -siens, & qu’il hait les hommes, & ne vaut rien: que c’est luy qui -empesche les pluyes de venir en saison, qui les trahit en guerre contre -leurs ennemis, qu’il les bat, & leur faict peur: qu’ordinairement il -habite dans les villages delaissez, & specialement és lieux où ont esté -enterrez les Corps de leurs Parents: Et mesme j’ay ouy dire à quelques -Indiens, que pensans aller cueillir des _Acaious_ en certains villages -delaissez, _Giropary_ sortit du village avec une voix espouventable, & -battit quelques-uns de leur compagnie fort bien. - -Ils disent aussi que _Giropary_, & les siens, ont certains animaux qui -ne se voyent jamais, & ne marchent que de nuict, rendans une voix -horrible, & qui transist l’interieur (ce que j’ay entendu une infinité -de fois) avec lesquels ils ont compagnie, & pourtant les appellent _Soo -Giropary_, l’animal de _Giropary_, & tiennent que ces animaux servent -tantost d’hommes, tantost de femmes aux Diables: ce que nous appellons -par deçà _Succubes & Incubes_, & les Sauvages _Kougnan Giropary_ le -femme du Diable, _Aua Giropary_, l’homme du Diable. Il y a aussi de -certains oyseaux Nocturnes, qui n’ont point de chant, mais une plainte -moleste & facheuse à ouyr, fuyards & ne sortent des bois, appelez par -les Indiens, _Ouyra Giropary_, les oyseaux du Diable[154], & disent que -les Diables couvent avec eux: qu’ils ne font qu’un œuf en une place, -puis un autre en un autre: que c’est le Diable qui les couvre: qu’ils ne -mangent que de la terre: Sur quoy je ne tairay ma curiosité. Je me -resolus d’experimenter la verité de tout cecy: d’autant que fort souvent -ces bestes nocturnes venoient autour de nostre loge de sainct François -crier hideusement, & ce au temps que les nuicts estoient sombres & -noires: je me tins prest, pour courir hastivement avec d’autres -François, au lieu où ces bestes estoient, selon que nous pouvions -conjecturer à l’ouye: mais jamais nous ne peusmes rien voir, mesme nous -les entendions crier aussi tost, à plus d’un grand quart de lieuë de là. -Quelques François m’ont dit que c’estoit une espece de Chats huans: mais -cela est impossible, veu le son & le bruict, & la grosseur d’iceluy que -ceste beste rend. D’autres ont voulu dire que c’estoit le buglement des -_Vaches braves_: mais les Sauvages le nient, & la commune opinion des -Sauvages est que c’est une sorte de bestes puantes, plus grandes qu’un -Regnard. - -J’ay aussi voulu avoir l’experience de ces oyseaux de _Giropary_, & à -cet effect, je m’avancé doucement, où la conjecture de mon ouye me -portoit, à la voix melancholique de cet oyseau, & ayant à peu pres -remarqué le lieu, je m’en allay le lendemain au soir de bonne heure me -cacher dans le bois pres du dit lieu, & ne fus point trompé pour ceste -fois: car incontinent que la nuict eut couvert la terre, voicy que ce -vilain oyseau s’approche à deux pas de moy, s’acroupissant dans le -sable, & commença à entonner son chant hideux, chose que je ne peux -supporter, mais sortant d’où j’estois, j’allay voir le lieu où il estoit -accroupy, & ne trouvay rien: sa forme & grosseur tiroit sur le Chathuant -de deçà, & son plumage gris. Tout ce que dessus n’est point eslogné du -sens commun; car nous lisons és Histoires, & en divers Autheurs, la -conjonction qu’ont les Diables avec les animaux hideux & immondes, & -c’est luy qui dés le commencement du Monde, se couvrit du corps du -Serpent chevelu, pour tromper nos premiers Parents. Et la saincte -Escriture luy attribue la forme des plus furieux, monstrueux & horribles -animaux d’entre tous ceux qui vivent & rampent sur la face de la terre. - -Ils croient l’immortalité de l’Ame, laquelle tandis qu’elle informe le -corps, ils appellent _An_, & aussi tost qu’elle a laissé le corps pour -s’en aller en son lieu destiné, ils la nomment _Angoüere_. Il est bien -vray qu’ils ont opinion qu’il n’y a que les femmes vertueuses, qui ayent -l’Ame immortelle, à ce que j’ay peu comprendre par divers discours & -enquestes que j’en ay faict, estimans que ces femmes vertueuses doivent -estre mises au nombre des hommes, desquels tous en general, les Ames -sont immortelles apres la mort: Pour les autres femmes ils en doutent. -Semblablement ils croyent naturellement que les Ames des meschans vont -avec _Giropary_, & que ce sont elles qui les tourmentent avec le mesme -Diable, & demeurent dans les vieux villages, ou leurs corps sont -enterrez. Quant aux Ames des bons, ils s’asseurent qu’elles vont en un -lieu de repos, où elles dansent à tousjours sans manquer de chose aucune -qui leur soit de besoin. Voilà tout ce que j’ay peu apprendre, touchant -ces trois points de leur croyance naturelle de Dieu, des Esprits & des -Ames, & ce par une soigneuse recherche entre les discours ordinaires, -que j’ay eu dans ces deux ans, avec une infinité de Sauvages. - - - - -Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a retenu ces pauvres -Indiens un si long-temps dans ses cadenes. - -Chap. IX. - - -Adonibesec, est un des plus grands Tyrans qui furent jamais, avoit -vaincu & subjugué soixante & dix Roys, ausquels il fit couper les doigts -des mains, & les orteils des pieds, & toutes les fois qu’il vouloit -manger, il les faisoit venir soubs sa table comme chiens pour ronger les -os qu’il leur jettoit & manger quelques morceaux de pain qu’il leur -faisoit donner là dessouz, ne vivans d’autre chose: parce que le diner -achevé, on les remenoit à la cadene. Ce Tyran representoit le naturel du -Diable, lequel il a tousjours exercé vers les Nations qu’il s’est rendu -subjectes par l’infidelité, les tenant ferme à la cadene, ne leur -permettant autres vivres que ses restes, leur ayant tranché tous les -moyens de fuir & d’operer, pervertissant ou effaçant les marques que -Dieu a imprimees naturellement és hommes, par lesquelles ils pouvoient -se disposer à incliner Dieu d’avoir pitié d’eux, qui est la chose que le -Diable redoute surtout & est aisé de le voir en nos Sauvages, lesquels -sont demeurez un si long temps sans aucune cognoissance du souverain -Dieu, retenus dans ses chenes infernales par les abus & corruptions que -le Diable a contractez en eux. - -C’est pourquoy Sainct Paul representoit les ruzes & finesses de Sathan à -ses - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -ste raison avions nous occasion d’admirer la forme & la façon de faire -des _Pagis_ ou Barbiers, qui tiennent parmy les Sauvages le rang de -Mediateurs entre les esprits & le reste du peuple, & sont ceux qui ont -plus grande authorité aquise par leurs fraudes, subtilitez & abus, & ont -detenu ces gens plus fortement soubs le Royaume de l’ennemy de salut, -selon ce qui est escrit aux Proverbes vingt neuf. _Princeps qui libenter -audit verba mendacii, omnes ministros habet impios_: Le Prince, qui -volontiers preste l’oreille au mensonge, est servi d’officiers impies & -meschans. Laissant à part l’explication literale de ce passage, nous -l’appliquerons à nostre subject, disant que ce Prince, qui tend les -oreilles au mensonge, ou pour mieux dire, qui est le Pere de mensonge, -c’est le Diable ennemy de verité: ses officiers sont ceux qui abusent le -peuple par leur inventions, subtilitez & enchantemens procedez de -l’instigation des Demons tels que sont les Sorciers Bresiliens. Et ce -pendant se conservent en cette authorité, sans se controoller les uns -les autres, quoy qu’en verité ils sçavent bien les tromperies qu’ils -usent tous à l’endroict de leurs compatriotes. - -Ces Sorciers n’ont point de maistre, mais deviennent tels que la portee -de leur esprit les favorise: de sorte que ceux qui ont le plus bel -esprit deviennent les plus habiles. Beaucoup commencent à aprendre ce -mestier, invitez par l’honneur & le lucre, qu’ils voyent estre rendu aux -experts de la Barberie, mais peu arrivent à la perfection. Vous ne -trouverez gueres de villages, desquels les Principaux & Anciens ne -facent profession d’en sçavoir quelque chose. Les Novices de cet art, -s’estudient à bien se vanter, & dire des merveilles d’eux: & faire -quelque petite subtilité devant leurs semblables, pour obtenir le bruit -de vacquer à ce mestier. Leur advencement se faict par quelque accident -& cas fortuit: comme s’ils predisoient la pluye avant qu’elle parust, & -qu’elle survint incontinent apres: S’ils avoient soufflé quelque malade, -& par fortune revint en santé, seroit un signalé moyen, pour estre bien -tost respecté & honoré comme Barbier tres-expert. Par exemple, sans -comparaison, si la fortune en voulait tant par deçà à quelque nouveau -Medecin & Chirurgien qu’un malade desesperé, & une playe tres-griefve -recouvrast guerison, non pas tant pour l’industrie du Medecin nouveau, -ou Chirurgien: ains par le bon naturel avec le concours des unguents -communs, il n’y a point de doute que telle guerison seroit attribuee à -la science & experience des Curateurs, d’où ils prendroient occasion de -faire voler leur renommee parmy les bonnes villes, & seroient receus de -là en avant honorablement aux bonnes maisons. Chose pareille se trouve -dans le Bresil en ces nouveaux Sorciers, lors que la santé du malade -s’est ensuyvie apres leur soufflement. N’ayez peur que cecy demeure -caché dans la loge du patient: Car aussi tost vous verrez trotter ce -Barberot de village en village, raconter ses hauts faits, y adjoustant -trois fois autant qu’il n’en a fait. - -Le Diable, esprit superbe ne se communique pas indifferemment à tous les -Barbiers: mais il choisit les plus beaux esprits d’entre iceux, & lors -il mesle ses inventions avec leurs subtilitez. Prenez exemple par deçà. -Vous ne voyez pas que les Diables facent de grandes operations ny -communications aux petits Sorciers: Ils se contentent de leur donner de -la malice au poids & talent de leur esprit. Mais si d’aventure ils -rencontrent quelque bel esprit, ils luy font largement part de leurs -damnables & perverses sciences, tels que sont ordinairement les -Necromanciens, Judiciaires, & Magiciens: Ainsi en est-il des Sorciers de -par delà. Vous en trouvez de bien petits, & n’en faict-on pas grand -estat, & si on ne les craint gueres, & leur métier ne leur vaut -beaucoup. Il y en a d’autres un petit plus sçavans & mediocres, entre -les petits & les grands: Et ceux là d’ordinaire levent leur boutique en -chaque village qu’ils s’attribuent, ainsi que leur cartier designé, -solicitans les habitans du lieu: ayans soin des danses & d’autres choses -qui dépendent de leur office. Si un autre, égal à eux, venoit sur leur -Province, ils n’en seroient pas contens; Mais quand un plus grand qu’eux -est invité, il faut qu’ils ayent patience. - -Plus ils parviennent & augmentent en notice d’abus, plus vous les voyez -monstrer une gravité exterieure, & parlent peu, aymans la solitude, & -évitent le plus qu’ils peuvent les compagnies, d’où ils acquierent plus -d’honneur & respect, sont les plus prisez apres les Principaux, voire -les Principaux leur parlent avec reverence, telle qu’elle est en usage -en ces pays là, & personne ne les fasche. Et pour se conserver en tel -honneur, ils dressent leurs Loges à part, esloignez de voisins. Ce rusé -Demon leur apprend ce que la discipline Religieuse observe, à sçavoir, -pour conserver l’esprit de Dieu, rendre son ame capable des visites & -consolations d’iceluy, il faut aymer la solitude, & se retirer en -icelle, fuyant soigneusement le plus qu’il est possible, la compagnie -des hommes: d’où non seulement vous acquerez les faveurs spirituelles, -mais aussi l’honneur & le respect de ceux que vous fuyez: Car la -complexion des hommes est semblable à celle de l’honneur & de l’umbre: -Si vous courez apres ils fuyront devant vous: si vous les fuyez, ils -courront apres vous. Tels sont les hommes: Rendez vous communicable avec -eux, c’est d’où ils prendront occasion de vous mespriser, fuyez-les, ils -vous respecteront. - -Semblablement ce vieux Docteur de malice enseigne les principaux de ses -disciples à eviter le commun, se rendre songeards & melancoliques, -bander leur cervelle à nouvelles inventions & fantaisies, demeurer seuls -avec leurs familles, pour estre plus capables de communiquer à leur -entendement les moyens, par lesquels il veut amuser ces peuples en leur -ignorance & superstition, s’esjouissant de voir tant de Nations tomber -en sa cordele. Ce n’est pas du jourd’huy, ny en cette seule nation, -qu’il va contrefaisant les exercices de la vraye Religion, mais de tout -temps & en tout lieu: car il ne peut estre Autheur d’un vray bien, ains -seulement faux imitateur d’iceluy. Et comme les serpens se cachent soubs -la fueille verdoyante pour picquer le faucheur: de mesme il cache son -venin & sa fausse Religion, soubs l’apparence seulement d’une imitation -des œuvres de Dieu. - -Pline, & Solinus disent, que le Ceraste, serpent mortifere se couvre de -sable, laissant au dehors les cornes qu’il porte sur la teste, afin -d’inviter les oyseaux à la pasture, lesquelles croyans que ce soit -quelque chose convenable à leur nourriture, s’approchent, mais aussi -tost le galand sort de son embuscade, & se jette dessus. - -La Genese compare le Diable à ce serpent, _Cerastes in semita_, le -Ceraste au chemin. Nous le voyons pratiqué en nos Sauvages, nourris & -entretenus à ses amorces de telle façon, qu’il ne seroit pas possible de -le croire, si on ne l’avoit veu: Et pour ce qu’un chacun ne peut pas en -avoir l’experience, je prie le Lecteur de croire ce que je vay luy -raconter. - -Ces pauvres Sauvages sont si fols, autour de leurs Sorciers, -specialement des Grands, qu’ils croyent fermement qu’ils peuvent leur -envoyer les maladies, les famines, & les leur oster quand il leur -plaist. Et bien que les mesmes Sorciers sçachent qu’ils sont trompeurs -tous tant qu’ils sont: neantmoins ils croyent, qu’ils ne gueriroient -point eux-mesme, s’ils ne passoient sous les mains d’un autre. - -Si quelque François tombe malade par les villages, son Compere, & sa -Commere le prient de vouloir permettre que ces Barbiers le viennent -visiter, souffler de leur bouche & manier de leurs mains. Mais que -diriez vous, si je vous asseurois que plusieurs des Sauvages me venant -visiter, pendant mes maladies, me prioyent fort affectueusement de leur -permettre qu’ils m’amenassent leurs Barbiers, afin de me souffler & -manier, m’asseurans qu’infalliblement j’aurois guerison. - -Le grand _Thion_ tombé malade[122] aussi tost qu’il fut venu de _Miary_ -au Fort Sainct Loüis, estima, & le croyoit pour certain, que sa maladie -procedoit de la menace du grand Barbier de son pays, lequel vouloit -destourner & empescher ces peuples _Miarigois_ de venir dans l’Isle, & -ne laissa d’en persuader plusieurs à demeurer avec luy dans les forests -de _Miary_: Il avoit menacé _Thion_ qu’il le feroit mourir si tost qu’il -seroit arrivé à _Maragnan_: ce qui n’advint pas pourtant: Car apres le -cours d’une fievre assez violente, il recouvrit sa santé: Neantmoins -pendant sa maladie il s’attendoit de mourir, quelque remonstrance que -nous luy peussions faire, qu’il ne faloit aucunement adjouster foy à ces -Sorciers. - -Si ces petits & mediocres Barbiers ont de l’authorité entre les leurs, -beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez _Pagy-Ouassou_, -grands Barbiers[155]: car ceux-là sont comme les Souverains d’une -Province, crains & redoutez grandement, & sont parvenus à telle -authorité par beaucoup de subtilitez: Et pour l’ordinaire ils ont au -moins une communication tacite avec le Diable. La part où ils se portent -les peuples les suyvent: ils sont graves, & ne communiquent aisement -avecques les leur, sont bien suivis quand ils vont quelque part, & ont -quantité de femmes: les marchandises ne leur manquent point: leurs -semblables se trouvent bien-heureux de leur faire des presens: & en un -tour de Barberie ils despoüilleroient leurs compatriotes des meilleures -hardes qu’ils pourroient avoir en leurs coffres. Ils se gardent bien de -descouvrir leurs subtilitez devant les Sauvages: & en effect, ils se -mocquent d’eux, ainsi que quelques uns d’entr’eux m’ont rapporté, des -façons desquels ils usoient pour amuser les peuples: Ce que je diray une -autre fois en son lieu. - -_Iapy-Ouassou_ & le grand Barbier de _Tapouïtapere_ eurent quelque dépit -& defi l’un avecques l’autre; le grand Barbier luy manda, s’il ne se -souvenoit plus, qu’il luy avoit autrefois envoyé les maladies dont il -pensa mourir, n’eust esté qu’il l’envoya prier de les retirer, & si à -present il ne le craignoit plus? Ce discours fit caler le voile à -_Iapy-Ouassou_, & se tenir heureux d’avoir son amitié. Cela venoit d’une -femme retenue par force. Mais l’histoire du sujet, pourquoy ce Grand -Barbier parloit ainsi à _Iapy-Ouassou_, merite bien d’estre racontee, -pour ce qu’elle touche nostre matiere. - -Le grand Barbier de _Tapouïtapere_ avoit acquis dans sa Province & sur -ses voisins le bruict & authorité d’un parfaict Enchanteur, qui envoyoit -à qui bon luy sembloit les maladies, & la mort; & à l’oposite guerissoit -& remettoit en santé ceux qu’il luy plaisoit. Pour ceste cause il obtint -le degré de souverain Principal en son pays, & manioit à son plaisir -tous les habitans de sa Province: _Iapy-Ouassou_ cependant se mocquoit & -gaboit de tout cela: l’autre le sceut, qui luy fit dire, que dans peu de -temps, il esprouveroit en luy-mesme, s’il n’avoit aucune puissance de -faire mal ou bien, à qui il voudroit: _Iapy-Ouassou_ mesprisa tout cela: -nonobstant la fortune voulut qu’il tomba malade naturellement: -neantmoins voilà qu’il se met en fantasie que sa maladie provenoit du -grand Barbier de _Tapoüitapere_, encore qu’il y ait la mer à passer -entre l’une & l’autre Province, & la force de l’imagination redouble sa -maladie de telle sorte, qu’on le jugeoit à la mort. Tous les Barbiers & -Barberots de l’Isle le viennent visiter, & pas un ne luy peut apporter -santé: Enfin il fut contraint de choisir des plus belles marchandises -qu’il avoit, & les envoyer bien humblement à ce Barbier, le suppliant -par les Messagers qui estoient de ses parents qu’il commandast à la -maladie de le quitter. Le Barbier prenant les marchandises, luy envoya -je ne sçay quel fatras à manger, l’asseurant qu’il seroit bien tost -guery. _Iapy-Ouassou_ le creut, & commença peu à peu à se bien porter, -redoutant desormais le Barbier, lequel devant ses plus familiers se -moquoit de luy, & s’authorisoit par dessus luy. - -Or comment se peut-il faire, me direz vous, que les maladies s’engregent -& s’en aillent par la forte imagination & vive apprehension qu’ont ces -Sauvages des menaces de leurs Barbiers, ou des faveurs d’iceux: c’est -une matiere de medecins: neantmoins je satisferay à la demande par les -exemples ordinaires des _Ypocondriaques_, ou maladies d’imagination: -lesquels encore qu’ils soient tres-sains, & leurs parties interieures -fort entieres, neantmoins persuadez en leur fantaisie, vous les voyez -debiles & miserables, les uns s’imaginans une maladie, les autres une -autre: Et pour finir ce discours, vous noterez que les uns sont estimez -grands Barbiers pour faire du mal: les autres recogneuz grands Barbiers -pour faire du bien. - - - - -Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs fauses propheties, -Idoles & sacrifices. - -Chap. XI. - - -Sainct Augustin montre que le Diable esmeu de sa superbe, a voulu estre -servy comme Dieu, imitant fausement en tout & partout la façon de faire -de Dieu specialement en ses Oracles: _Diabolus est Angelus per superbiam -separatus à Deo, qui in veritate non stetit, & doctor mendacii, &c._ Le -Diable est un Ange separé par sa superbe de Dieu, qui n’a point voulu -demeurer ferme en la verité, ains s’est faict docteur de mensonge. -Voyant que Dieu parloit à ses Prophetes jadis en diverses façons, & à -son peuple entre les deux figures des Cherubins posez sur l’Arche -d’Alliance, il a voulu semblablement en toutes aages avoir ses faux -Prophetes, avec lesquels ils communiquoit ses mal-heureux desseins, & -ses faux Oracles rendus d’entre diverses figures, par une secrette -operation des Demons habitans en ces lieux: tantost souz la figure d’un -Serpent, tantost d’un Toreau, d’un Hibou, d’une Corneille, d’une -Pyramide, d’une Statuë, & ainsi des autres. Ses faux Prophetes -devinoient les choses à venir, non par esprit Prophetique: car le Diable -ne le peut, ains seulement par une experience qu’il a de longue main: -jouxte laquelle la subtilité de son esprit va presageant les choses -futures, selon la disposition qu’il voit és hommes & en leurs affaires: -ainsi que le dit fort bien Isidore: _Dæmones triplici acumine -præscientiæ vigent, scilicet, sublimitate naturæ, experientia temporum, -revelatione superiorum potestatum_: Les Demons sont doüez de trois -subtilitez, à prevoir les choses futures, sçavoir est, de la sublimité -de leur nature, de l’experience des temps, & de la revelation des -puissances superieures. Laissant à part l’experience si ancienne de ses -deportemens parmy la Gentilité, je veux vous faire voir ce que j’ay -appris de veritable: Comment le Diable a tousjours trompé & trompe -encore pour le jourd’huy ces pauvres Sauvages par ses Oracles & -predictions. - -Le Barbier, duquel j’ay parlé cy dessus, retiré dans les plaines de -_Miary_, avoit des Diables familiers souz la figure de petits Oyseaux -noirs, lesquels l’advertissoient des choses qu’il devoit faire, & -d’autres qui se passoient soit en l’Isle, soit en autre lieu. Au temps -qu’il vouloit venir à _Maragnan_, il luy fut revelé & dit par ces -Oyseaux un jour se promenant dans les jardins, que bien tost les -_Tapouïs_ viendroient, lesquels raviroient son _Mil_ & ses racines, mais -qu’il ne luy arriveroit ny aux siens aucun mal, chose qui advint: Car -les _Tapouïs_ estant venus secrettement pour le surprendre: ayans -entendu un grand bruict dans les loges du Barbier, ils n’oserent donner -dessus, craignans qu’il n’y eust nombre d’hommes, mais se contenterent -seulement de faire leurs charges de _Mil_ & de racines, puis s’en -allerent. Ces mesmes petits Oyseaux, ou les Diables, soubs leur figure -commanderent à ce Barbier d’aller en l’Isle de _Maragnan_ faire ses -barberies, & inviter ceux qui voudroient quiter l’Isle à venir en son -habitation, luy enchargeant d’aller droict prendre terre au havre de -_Taperoussou_, c’est-à-dire, le village des grosses bestes, qui est en -un bout de _Maragnan_, & luy deffendans d’approcher entierement du lieu -où habitoient les Peres: ce qu’il fit de poinct en point: car jamais il -ne nous fut posible, quelque asseurance que nous luy peussions donner de -venir nous voir, & disoit que ses esprits nous craignoient, & s’il leur -desobeyssoit, ses jardins demeureroient à faire, n’y travailleroient -plus & il perdroit son authorité entre ses semblables. Que ses esprits -luy avoient conseillé de se retirer de _Maragnan_, avant que nous y -fussions arrivez, afin de vivre avec luy doucement comme ils avoient -faict jusqu’à ce jour: Tels & semblables discours tenoit-il aux habitans -de _Taperoussou_, une partie desquels adjoustoit foy à ce qu’il -racontoit: Et pour ceste occasion, plusieurs femmes se jettoient sur ses -genoux, avec larmes & grands cris, le prians de ne point sortir de leur -contree, & ne dresser son chemin vers _Yuiret_ où nous estions, -specialement puis que les esprits le luy avoient defendu, autrement il -luy arriveroit du mal. Considerez, Lecteur, la mauvaitié, & la crainte -de ces Demons, mauvaitié à empescher, tant qu’il leur est possible, que -les hommes ne viennent à la lumiere de la verité, ains persistent soubs -l’obscurité des tenebres de l’infidelité. C’est le propre de la malice -de fuir la clarté, de peur que ses mauvaises œuvres ne soient -manifestees, & par ainsi son authorité aneantie. La crainte, qu’ils ont -des serviteurs de Dieu, la presence desquels ils ne peuvent non plus -soustenir, que le hibou peut supporter les vifs rayons du Soleil, & les -Crapaux la fleur & odeur de la vigne, monstre combien grande est la -puissance que Dieu a donnee à son Eglise sur les Potentats de l’Enfer: -Poursuivons. - -Deux Barbiers Principaux gouvernoient les deux Nations des _Tabaiares_ -ennemies l’une de l’autre, lesquels Barbiers nourrissoient leurs peuples -en abus & communiquoient souvent avec les Diables souz diverses formes -d’oyseaux. Celuy du costé de _Thion_ meschant & mal-heureux (qui n’a -jamais voulu venir en l’Isle, ains detournoit, tant qu’il pouvoit, ses -semblables d’y venir) nourrissoit une Chauve-soury dans sa loge, qu’ils -appellent _Endura_, laquelle parloit à luy d’une voix humaine en -_Topinambos_, & si haut quelquefois qu’on la pouvoit entendre à six pas -de la loge, non distinctement, ains confusement & d’un son enfantin: Le -Sauvage luy respondoit demeurant seul en sa loge: car quand il -s’appercevoit qu’elle vouloit parler à luy, il faisoit sortir ses gens. - -Pendant que nos gens furent là, pour faire apprester les Sauvages à -passer de leur pays en l’Isle, la curiosité esmeut quelques François, -qui avoient ouy dire des merveilles de ce Sorcier, de prier leurs -comperes, que quand ils recognoistroient le colloque d’entre le Barbier -& la Chauve-soury, il les en advertissent ce qu’ils firent: Et ainsi -s’approchans doucement & finement de la demeure de l’Enchanteur, ils -entendirent librement la voix de l’un & de l’autre, & voulans se joindre -plus pres, en intention de pouvoir distinguer les mots de leur -pourparler, ils furent descouverts par le Sorcier, la Chauve-soury se -retirant: lors ce Barbier les appella sans se fascher, & les fit entrer -chez luy, leur demandant ce qu’ils vouloient, & pourquoy ils estoient la -escoutans? Les François luy respondirent, qu’ils avoient esté informez -par les Sauvages ses semblables qu’il avoit une visible & familiere -communication avec _Giropary_, & qu’ils desiroient d’en experimenter -quelque chose, & c’estoit l’occasion pourquoy ils s’estoient ainsi -approchez, & qu’ils avoient bien entendu & remarqué deux voix, la -sienne, & une autre plus douce & claire. Il est vray, dit-il, je parlois -maintenant à ma chauve-soury, laquelle m’est venuë dire des merveilles & -de grandes nouvelles: car elle m’a dit qu’il y avoit guerre en France, & -que les _Caraibes_ de _Maragnan_ n’estoient pas où ils pensoient: que je -ne m’estonnasse de rien, & que je demeurasse ferme avec elle dans ce -pays, sans aller avec mes compatriotes en l’Isle: d’autant que nous n’y -demeurerions pas longtemps, pource que les François s’en retourneroient -en leur pays: Elle m’a dict aussi qu’il y en a plusieurs de -_Tapouïtapere_ qui sont fuis dans les bois. Ayant dict cecy, les -François luy demanderent, comment il nourrissoit & entretenoit ceste -Chauve-Soury? Il respondit que son Esprit un jour, pendant qu’il estoit -seul, luy dict, qu’il vouloit desormais parler à luy sous la forme de ce -hideux Oyseau, & pourtant qu’il luy fist une petite demeure en sa loge, -ou il viendroit coucher & prendre son repos, & mangeroit de toutes les -viandes dont luy-mesme mangeoit, & quand il voudroit parler à luy, qu’il -l’escouteroit & luy respondroit. Que cét Esprit aussi, quand il auroit -envie de luy communiquer quelque chose de nouveau, l’appelleroit par son -nom, & parleroit à luy dans la loge ou dans les bois, où il commanda au -Barbier de luy faire une niche, dans laquelle il se retireroit & -parleroit à luy tousjours sous la figure d’une Chauve-Soury: voilà dict -le sorcier, le lieu où elle se tient, montrant un des coins de sa loge, -où estoit la niche accommodee de Palmes: là, adjousta-il, elle vient, -converse avec moy, nous discourons ensemble, & mange ce que je luy -donne. - -Je ne puis passer cecy que je ne remarque beaucoup de particularitez: la -1. Pourquoy le Diable a pris plustost ceste forme de Chauve Soury que -d’un autre Oyseau. 2. comment le Diable contrefait la parole humaine. 3. -de la verité de ces nouvelles de France: & comment se peut faire que le -Diable sçache tout ce qui se passe au monde. 4. Pour quelle raison il -usoit de viandes. 5. de la situation du lieu qu’il requeroit pour -discourir avec son Enchanteur. - -Pour satisfaire à la 1. difficulté, nous disons que l’axiome des -Philosophes. _Le semblable cherche son semblable_, est tres-veritable -experimenté tant és choses Physiques que surnaturelles: par ainsi le -diable qui par sa superbe est devenu un Esprit immonde, recherche aussi -en la nature pour l’ordinaire les formes plus horribles & immondes qu’il -peut trouver pour se communiquer à ses bons serviteurs & amis. Je sçay -bien ce que dict S. Paul. _Ipse enim Sathanas transfigurat se in Angelum -lucis_, que Sathan rusé Cameleon, pour seduire les simples prend la -forme d’un Ange de lumiere, c’est à dire, se revest de belles figures ou -tient des discours en apparence fort bons, mais c’est afin de mieux -joüer son jeu. Par ainsi les belles formes de femmes, & filles qu’il -prend pour attirer à soy les luxurieux, cela ne vient d’autre principe -que du desir de tirer apres luy chacun selon son inclination. Et pour ce -subject, dict S. Thomas que le Diable naturellement ne peut hayr les -Anges bien heureux, pource qu’il communique avec eux en la nature: Mais -quant à la difference de la justice qui est és Anges, & de l’injustice -qui est és Diables, il leur est impossible de les aymer. Je tire de -ceste conclusion deux inclinations qu’ont les Demons: l’une naturelle, -par laquelle ils ayment les choses belles ou au moins ne les peuvent -hayr: l’autre procede de la coulpe & de la superbe: par laquelle ils -ayment & recherchent les choses sales & abominables, & ne peuvent -autrement, à cause qu’ils sont confirmez en ce bouleversement d’apetit, -la coulpe demeurant la maistresse de la nature. Et ainsi disons nous -vulguairement que le Diable a horreur des turpitudes & meschancetez -qu’il faict faire aux hommes par ses instigations: vous entendrez cecy -suivant la distinction de la nature & de la coulpe qui est au Diable. - -Voicy donc une des premieres causes pour laquelle ce cruel Behemot prend -la figure de Chauve-Soury: à laquelle j’en adjouste une autre tiree -d’une proprieté peculiere aux Chauve-Sourys de pardelà: C’est que ces -vilains Oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles & grands que ceux de -pardeçà, viennent trouver les personnes couchees & dormantes en leur -lict[156], & leur arrachent une piece de la chair, puis en succent le -sang en grande quantité, sans que le blessé puisse se reveiller: Car ils -ont ceste autre proprieté de tenir l’homme endormy, pendant qu’ils -succent son sang: & estans saouls le quittent, le sang au reste ne -laissant de tousjours distiller, ce qui rend la personne debile, & par -plusieurs jours a de la peine à marcher. Sathan ne pouvoit mieux choisir -pour representer son naturel & sa cruauté: car il vient de nuict, sous -les tenebres de l’ignorance & infidelité trouver les hommes endormis és -delices de leur chair, & leur arrachent l’inclination naturelle qu’ils -ont vers Dieu, il a beau moyen de succer à son aise le sang instrument -de la vie, les affections & passions de ses captifs, pour les rendre -debiles & impuissans à tout bien, & à rechercher leur salut. - -La 2. difficulté est, comment le Diable contrefait la voix humaine: veu -qu’il n’a ny organes ny langue pour ce faire: ains sa parole n’est autre -que la manifestation de son desir & volonté, lors qu’il parle aux autres -Diables ses compagnons, & aux hommes par les impressions fantastiques -qu’il estend à la veuë de l’imagination: Neantmoins la saincte Escriture -nous aprend qu’il s’est servi de la langue du serpent pour seduire -nostre premiere Mere: Dieu le permettant ainsi; car il ne peut rien en -la creature tant il est foible & indigent, sans la permission de Dieu: & -avec cette permission il peut former un corps en l’air, & articuler ses -affections & desirs sous telle langue qu’il luy plaist. Nous le voyons -és possedez, par lesquels il discourt de plusieurs langues inconnuës. Je -laisse là mille autres façons avec lesquelles il faict voir aux -Enchanteurs ce qu’ils desirent de luy: car cela n’est à nostre propos. - -Nous avons remarqué tiercement les nouvelles qu’il donna des troubles -qui estoient en France, à sçavoir, de cette levée de gens-d’armes -derniere passée: & comment cela se peut faire. Je diray avec S. -Augustin, que les Demons surpassent en legereté tout autant qu’il y a de -corps en la machine de ce monde, & qu’il n’y a rien de corporel qui -puisse s’esgaler à leur vitesse. En 24. heures le premier mobile fait -cette grande course tout autour des voutes inferieures, espace qui -surmonte toute la computation qu’en pourroient faire les Mathemaciens, -tellement qu’en une heure il vous depesche je ne sçay combien de mille -lieuës. Adaptez maintenant cecy à la legereté que peuvent avoir ces -esprits, qu’en peu de momens ils auront fait le tour du monde universel, -& là sçavent & voyent ce qui s’y passe, & de là prennent conjecture de -predire les choses futures: Si les Courriers alloient aussi viste, nous -aurions à chaque heure des nouvelles de tous costez. - -Quartement elle usoit des viandes soit que cette Chauve-soury, fut -vraye, de laquelle le Diable se servoit, & pourtant avoit besoin de -nourriture, soit que ce fut seulement une representation exterieure en -l’imaginative, & par consequent n’avoit aucune necessité de viande, pour -vivre: nonobstant ç’a tousjours esté la coustume des Demons de manger & -boire en apparence en la compagnie de leurs tres-chers officiers, -imitant en cecy l’exemple des bons Anges en l’Ancien Testament, lesquels -mangeoient avec les S.S. Personnages tels que furent Abraham, Loth, -Thobie, & autres. - -Sinquiesmement, la situation du lieu que cet esprit demandoit à sçavoir -les bois & le creux des arbres, ou quelque encoignure d’une loge -solitaire chose qui fait voir l’inclination aquise de ces esprits -rebelles par leur condamnation de faire leur demeure és lieux obscurs, -deserts tristes & melancholiques, craignans mesme, s’il faut ainsi -parler, la lumiere creée, & la douceur de l’harmonie. Vous le pouvez -voir en la personne de Saül possedé, lequel estoit appaisé par le son de -la harpe de David. Et Asmodee fut lié par l’Ange Raphaël dans le fond du -desert, & Sathan enchainé par l’Ange de l’Apocalypse dans le puys des -Abysmes: Et ce pauvre possedé des legions diaboliques, que Jesus-Christ -delivra, logeoit de nuit & de jour, dans les sepulchres des trepassez. -Mais les Anciens feignoient que Cerberus tiré de l’Enfer à la veuë de ce -beau Soleil ne pouvoit s’empescher de vomir l’Aconite, jusques à ce -qu’il luy fut permis de retourner vistement en ces cavernes tenebreuses. -Cecy soit dit pour le sorcier du vilage du grand _Thion_. - -Quant au _Pagy-ouassou_ des vilages de _La farine detrempée_ il advertit -les siens quelques mois auparavant que les François arrivassent là, que -les _Caraybes_ viendroient bien-tost, & leur apporteroient des -marchandises: & faut notter qu’ils ignoroient du tout que les François -fussent en l’Isle de _Maragnan_. A cet advertissement de leur Sorcier -quelques uns se vestirent des chemises & autres hardes qui leur -restoient du temps jadis que les François habitoient avec eux: & ainsi -vestus s’en allerent agacer les villages de _Thion_ à fin de les -espouvanter leur disans, Rendez vous à nous: car nous avons les François -avec nous: voylà les chemises & les hardes qu’ils nous ont données. Ces -paroles intimideront fort _Thion_ & ses gens: & songeoient à fuir, n’eut -esté que les messagers envoyez par les François arriverent, qui les -asseurerent du contraire, & que les François viendroient à eux -aussi-tost qu’on auroit envoyé des embassades en l’Isle. Vous pouvez -voir par cet exemple combien ce rusé Sathan donnoit d’authorité à ces -_Pagys_, leur faisant predire les choses à venir: Mais cette sienne ruse -n’est pas trop grande touchant le point de prediction: par-ce qu’il -voyoit la diligence que les François faisoient à rechercher les Peuples -voisins, & l’envie & resolution qu’ils avoient pris d’aller trouver ces -Nations la part où elles se trouvoient: Partant ce bon valet en advertit -son maistre. - -Les Diables usent d’une autre façon de parler & communiquer avec les -Sorciers de ces Pays, sçavoir est: Ils font faire un trou en terre dans -les loges escartées: & là les sorciers se couchent sur le ventre, -mettent la teste au trou les yeux fermez, & font les demandes telles -qu’ils veulent au demon, & en ont responce par une voix procedante du -fond de ce trou. Cette façon de faire estoit fort ordinaire parmy la -Gentilité: & laissant les histoires prophanes, je m’en raporteray du -tout à ce qui est escrit au 1. des Roys, chap. 28. lors que Saül alla -consulter la Sorciere d’Endor, laquelle se courbant en terre, la teste & -la face dans un trou, faisant ses invocations, elle s’escria, _Deos vidi -ascendentes de terra_: J’ay veu des Dieux montans de la terre: Ce n’est -pas sans raison qu’elle s’escria & usa de ces mots, J’ay veu des Dieux: -d’autant que ces enchantemens ne pouvoient avoir de force qu’à faire -venir quelques Diables: mais Dieu voulut que la propre ame de Samuël -montast à sa parole, à fin de prophetiser le dernier malheur de Saul, -qui avoit recours en ses necessitez aux devins & sorciers. - -J’ay entendu de quelques François demeurans au vilage d’_Vsaap_, qu’un -sorcier de ce lieu estoit fort craint & redouté par les Sauvages, par-ce -que chacun sçavoit qu’il parloit librement au Diable en la maniere -cy-dessus dite, & n’osoient aprocher de sa loge, quand ils voyoient la -porte fermée, se doutans qu’il traitoit & communiquoit avec son demon de -ses affaires. Il y a une vieille Sorciere en l’Isle qui ne se fait -connoistre que bien secrettement, les Sauvages en font grand estat, & -n’est employée qu’aux maladies incurables: quand tous les Sorciers sont -venus au bout de leur rolet, alors elle est invitée, seurement amenee & -en cachette. Un jour arriva, à ce que m’ont dit quelques François, -qu’elle vint à _Vsaap_ pour faire une guerison desesperée, & au -prealable que de rien commencer: elle s’enferma dans une loge separée au -milieu de la place du vilage, & lors fit ses invocations & enchantemens -diaboliques sur le corps du malade, faisant paroistre visiblement son -demon. Les François qui m’ont raconté cecy, furent curieux d’aller voir -par quelques fentes ce que cette sorciere faisoit, mais les Sauvages les -en empescherent tant qu’ils peurent, leur disans que les esprits de -cette femme estoient dangereux & mauvais: tellement que si quelqu’un -d’eux alloit les espier, ils luy torderoient infalliblement le col la -nuit suivante. Les François se moquerent de tout cela, & allerent -bellement à cette loge, au grand estonnement des Sauvages qui les -regardoient, les estimans par trop hardis & presomptueux: & faisans un -trou à la closture de Palme, ils regardoient les gestes de cette femme, -& apperceurent je ne sçay quoy de monstrueux au tour d’elle, sans -pouvoir distinguer la forme, & s’en retournerent ainsi. - -Pendant que j’estois malade, quelques-uns me parlerent de cette -malheureuse creature en grande loüange & estime: comme celle qui ne -manquoit jamais de rendre la santé à ceux qui la prioient de ce faire: -vous pouvez penser si ces paroles m’estoient agreables. Je me suis -laissé conter aussi de certains Barbiers de ces Contrés là qu’ils -avoient des logettes dans les bois, esquelles ils alloient consulter -leurs esprits: & de fait, c’est une chose assez frequente tant dedans -l’Isle qu’és autres Pays voisins, que les Barbiers & sorciers batissent -des petites loges de Palme és lieux les plus cachez des bois: & là -plantent de petites Idoles faictes de cire, ou de bois, en forme -d’homme[157]: les uns moindres, les autres plus grands, mais ces plus -grands ne surpassent une coudee de haut. Là en certains jours ces -Sorciers vont seuls portant avec soy du feu, de l’eau, de la chair ou -poisson, de la farine, may, legumes, plumes de couleur, & des fleurs: De -ces viandes ils en font une espece de Sacrifice à ces idoles, & aussi -bruslent des gommes de bonne odeur devant elles, avec les plumes & les -fleurs ils en paroient l’Idole, & se tenoient un long temps dans ces -logettes tout seuls: & faut croire que c’estoit à la communication de -ces esprits. - -Cette perverse coustume prenoit accroissement, & s’enhardissoit és -villages proches de _Iuniparan_, où demeuroit le Reverend Pere Arsene, -tellement qu’il trouvoit au destour des bois de ces Idoles de cire, & -quelquefois dans les Loges. Il y pourveut par les exorcismes qu’il fit -en sa Chappelle contre ces diables si hardis & outrecuidez, & depuis je -n’en ay point oüy beaucoup parler. Considerez icy la presomption de -Sathan, qui en tout lieu, & en toutes nations, quand il peut, se faict -recognoistre par quelque espece d’adoration & de sacrifice, sçachant -bien que nulle Religion peut estre, bonne ou mauvaise sans quelque -espece de sacrifice & representation de la chose que nous adorons. Voilà -pourquoy il inventa les Idoles au lieu des vrayes Images que Dieu avoit -commandé d’estre erigees au Tabernacle, & depuis au Temple de Salomon: -Et au lieu des vrays sacrifices, que Dieu establit en sa Loy, cet esprit -superbe procura d’avoir des Autels & des Sacrifices de toute sorte de -bestes & des fruicts de la terre: Et combien que ceste Nation des -Sauvages n’ait en public aucunes ceremonies de Religion, ny priere ny -oraison: Neantmoins ces Sorciers en particulier servent au diable selon -que j’ay dit. - -Or pour fermer ce discours: je diray que ces gens facilement croyoient -qu’on peut avoir des Esprits particuliers, mesme les François: je vous -en donneray des exemples. - -Comme le Sieur de la Ravardiere estoit en son voyage de _Para_, au -retour de la guerre des _Camarapins_, il fut adverti par une femme que -les Sauvages du village où il estoit logé, avoient resolu de le mettre à -mort, les François & les _Tapinambos_ qui estoient allez avec luy. L’on -fit ce que l’on peut pour en sçavoir la verité, mais ils eurent tous -bonne bouche, & ne confesserent rien. On s’advisa de faire accroire aux -Sauvages de ces pays là, qu’en la montre ou petite horloge que portoit -le Sieur de la Ravardiere, il y avoit un esprit caché, lequel excitoit -tout ce mouvement que l’on voyoit au dedans & au dehors: & qu’il -reveloit aux François les choses les plus secrettes: partant on fit -venir le Chef, auquel on dit, que s’il permettoit que l’eguille de la -montre que portoit le dit Sieur, parvint jusques à un tel point du -Quadran, que l’esprit qui estoit là dedans diroit la verité: pour ce, -luy dit-on, tiens, prend & porte avec toy cecy, & si tu vois que -l’éguille avance jusques là, precede nostre esprit, & nous viens -manifester le tout. Il prit la montre & la porta chez luy, & voyant que -cela marchoit en allant, il creut facilement que c’estoit l’esprit des -François qui donnoit un tel mouvement, & n’attendit qu’il parvint au but -qu’on luy avoit prescrit, ains il revint, declara tout, & rendit la -montre. - -Le Capitaine d’un navire de guerre nous donna une fort belle Image qu’il -avoit prise dans un navire Portuguais qui s’en alloit à Fernambourg. Je -fis mettre par hasard cette Image, à l’heure qu’on me l’apporta, sur -l’un des cofres de nostre Chambre: & voicy qu’au mesme temps plusieurs -femmes Indiennes vindrent en nostre Loge, lesquelles appercevans cette -Image en bosse fort vive, diversifiee de couleurs sur la couche d’or, -s’estonnerent, & ne vouloient point entrer disans. _Y auaëté asse quege -seta?_ Qu’est-ce que cela de nouveau qui est si furieux, & nous regarde -si vivement? Il nous faict peur. Je les fis entrer leur disans, qu’elles -n’eussent point peur, & que c’estoit une Image des Serviteurs de Dieu. -Je fus tout estonné qu’elles s’en allerent à ses pieds pleurer sa -bien-venuë, puis me vindrent demander quelle viande il aymoit, afin de -luy en aller querir. Je me pris à sousrire de leur simplicité, & fist -oster l’Image que je mis en la Chappelle Sainct François. - -Chose quasi toute semblable arriva à un _Tabaiare_ fort simple, lequel -contemplant de la porte un tres-beau Crucifix que nous avons en la -Chappelle S. Loüis: jamais il ne me fut possible de le faire entrer dans -la Chappelle, disant à mon Truchement, Voilà qui me regarde trop -vivement, il est vivant sans doute, & j’aurois peur qu’estant entré sans -estre baptisé, il ne me fist du mal. Plusieurs autres ont fait le -semblable, mais prenant le Crucifix entre mes bras, je leur faisois voir -que ce n’estoit que du bois, representant par telle figure ce que -JESUS-CHRIST avoit enduré pour nous. Cecy leur arrivoit de la -superstition, comme j’ay dit, que leurs Sorciers avoient semé entr’eux, -tant de leurs Idoles que de leurs Esprits. - - - - -De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees par les Sorciers du -Bresil. - -Chap. XII. - - -Ce Prince seroit bien marry de laisser rien d’entier au service de Dieu, -qu’il ne taschast de l’imiter fausement, afin de l’introduire au cult -superstitieux de sa superbe. Dieu avoit jadis institué les eaux de -Purification en l’Ancien Testament, faictes & composees de diverses -matieres & ceremonies diverses, selon le but & subject auquel elles -devoient estre employees, tantost pour purifier les hommes, maintenant -les vases & ustensiles du Temple: une autre fois les habits, maisons et -tout le mesnage. Semblablement ce Demon institua en la Gentilité les -eaux de lustration, desquelles les Payens se servoient à diverses fins, -ainsi que les Juifs: car les hommes en estoient lavez & aspergez avant -que de se presenter au sacrifices, comme aussi les ustensiles des -Temples des Idoles, & les maisons, habits & mesnage des infidelles. -Voyons si ce mal-heureux serpent s’est point oublié d’amuser nos -Sauvages de telles superstitions. - -Quand vous n’auriez point d’autres exemples que celuy que j’ay allegué -au Traicté du Temporel, des barberies que fit ce Sorcier venu des -plaines de _Miary_, cela seroit suffisant pour voir entierement les -folies & abus que l’ancien trompeur a sursemees parmy les peuples, -touchant le poinct que nous traictons. Mais d’autant que j’ay apris des -discours des Barbiers mesme, avec lesquels j’ay parlé, plusieurs -singularitez qu’ils faisoient pour amuser leurs gens: je serois marry -d’en priver le Lecteur. - -C’est donc la coustume des _Pagys-Ouassous_ de celebrer en certain temps -de l’annee des lustrations publiques[158], c’est à dire des -purifications superstitieuses par aspersion d’eau sur les Sauvages: & -bien que le tout depende de leur fantaisie, composans ces ablutions à -leur caprice, neantmoins pour l’ordinaire ils font emplir d’eau des -grands vaisseaux de terre, & proferans secrettement quelques paroles -dessus & soufflans de la fumee de _Petun_, & meslans un peu de poudre de -la Loge où ils sont, ils se mettent à danser, puis apres le Barbier -prend des branches de Palme, qu’il trampe là dedans, & en asperge la -compagnie. Cela fait, chacun prend de cette eauë dans des _Couis_ ou -escuelles de bois, & s’en lavent, comme aussi leurs enfans. - -_Pacamont_, Grand Barbier de _Comma_[159], me contoit un jour qu’il -faisoit sortir de l’eau de terre, avec laquelle il lavoit ces gens, au -grand estonnement de tous ces Barbares, qui voyoient sortir si -nouvellement cette eauë du milieu de sa Loge, & la recevoient comme si -elle eust esté miraculeusement envoyee par les Esprits: mais le rusé -avoit emply un grand vaisseau d’eau, laquelle s’escouloit par soubs -terre dans des canaux de bois creux qui est en grande quantité au -Bresil: & ainsi il trompoit ces gens. - -Le Diable avoit persuadé aux Gentils plusieurs sortes d’abus és eaux, -fontaines & ruisseaux. Les Nymphes habitoient aux unes, les Deesses aux -autres: les unes faisoient un effet, les autres un autre: les unes -estoient facheuses & dangereuses, les autres agreables & asseurees: les -unes sacrees, les autres prophanes. Pareillement ces Sauvages ont une -opinion superstitieuse, que quand ils voyent certaine espece de lezards, -lesquels ressemblent aux Mourons de deçà, ou aux Lezards veneneux de -diverses couleurs, courir dans leurs eaux, ils estiment que cette -fontaine est dangereuse pour les femmes, & que _Giropari_ boit de cette -eauë: Ayant sceu cette superstition je m’en servy pour me delivrer de -l’importunité & incommodité que me faisoient les femmes se lavans dans -la fontaine de nostre lieu de S. François: car je fis courir le bruit -qu’il y avoit là de ces Mourons: pas une du depuis n’en voulut aprocher, -sinon les Esclaves du Fort, ausquelles il estoit deffendu de se laver -dans la fontaine par ce moyen j’eus le loisir de la faire clorre & -fermer à la clef, afin de conserver l’eau en sa netteté. Cette -superstition va jusques là qu’ils croyent que ces Lezards se jettent sur -les femmes, qu’ils les endorment & ont leur compagnie, tellement -qu’elles deviennent grosses de leur fait, & produisent des Lezards au -lieu d’enfans: Et c’est pourquoy pendant que ce bruit fut en sa vigueur, -les Esclaves du Fort ayans commandement d’aller querir de l’eau en ce -lieu, venoient en compagnie armees de bastons, de couteaux & autres -instrumens semblables pour se deffendre, disoient-elles, de ces Lezards, -qui ne fut pas une petite risee à tous nous autres François. - -Outre les eaux de lustrations & diaboliques ablutions pratiquees par ces -Barbiers ils usent d’une façon particuliere à communiquer leur esprit -aux autres: & c’est par le moyen de l’herbe de _Petun_, laquelle estant -mise dans une canne de Roseau, ces Sorciers en attirent la fumee, -laquelle ils degorgent sur les assistans, ou la soufflent de la canne -sur iceux, les exhortant de recevoir leur Esprit & la vertu d’icelui. Ne -diriez vous pas que ce cauteleux Dragon vueille en ceste fausse -ceremonie imiter Jesus-Christ quand il donna son Esprit à ses Apostres, -& la puissance à eux & à leurs successeurs de le donner en sa personne à -ceux qui seroient initiez aux sacrez Ordres; Ainsi qu’il est porté en S. -Jean. _Insufflavit & dixit eis, Accipite Spiritum Sanctum._ Il soufla -sur eux, & leur dit, Recevez le Sainct Esprit; Car d’où ces Barbiers -auroient-ils pris ceste ceremonie Sathanique, si le Diable ne la leur -avoit montré; pour ce qu’ayans tousjours esté enfermez dans ceste grande -& vaste prison du Bresil, sans aucune communication du viel monde; ils -ne pouvoient l’avoir apprise d’aucune autre Nation. Ces souflemens leur -sont fort particuliers, comme une ceremonie du tout necessaire pour -donner guerison aux malades: Car vous les voyez attirer par leur bouche, -tant qu’ils peuvent, le mal, disent-ils, du patient dans leur bouche & -gosier, & contrefaisans la bouche toute pleine, bandee & boursoufflee, -ils laschent tout d’un coup ce vent enfermé dehors, faisant autant de -bruit presque qu’un coup de pistolet, & crachent apres à grande force, -disant que c’est le mal qu’ils ont succé, & taschent de le faire croire -au malade. - -A ce propos nous prismes un jour grand plaisir le sieur de Pesieux & moy -au village d’_Usaap_. Il y avoit un pauvre garson Sauvage vivement -tourmenté d’une colique du pays: Un de ces Barbiers vint exercer son -attraction d’esprit sur son petit ventre, faisant plusieurs mines, & se -reprenant à diverses fois, & ce d’autant qu’il voyoit que nous le -regardions attentivement, nonobstant pour toutes ses aspirations & -attractions le garson ne cessoit de crier; En fin il nous vint trouver -apportant en ses mains deux ou trois petits cloux, & nous dit: voilà ce -que je luy ay tiré du ventre; il a les boyaux tous pleins de cela, il me -les faut tirer les uns apres les autres: de peur que si je ne les luy -tirois en gros, ils ne luy crevassent les tripes & ecorchassent le -gosier. Il le fit acroire à ce garson qui ne cessoit de crier qu’on luy -tirast les cloux du ventre. Si ces loges eussent esté couvertes -d’ardoises, je pense qu’il eust mis en la teste de ce garson d’avoir -mangé les lates & les cloux de la couverture; mais n’ayans pas les cloux -de fer communs entr’eux, je ne sçay comment il peut embaboüiner les -assistans & leur persuader ceste folie. Je pourrois icy rapporter -plusieurs semblables exemples, mais celuy-cy suffit pour faire entendre -le sujet que je traitte. - -Or si c’est chose digne d’admiration de voir la malice de l’Esprit -infernal en tout ce que nous avons dit jusques icy: beaucoup plus grand -doit estre nostre étonnement, en ce que je vay dire: parce qu’il a -estably la confession auriculaire entre ces Sauvages. Je ne dy rien que -je n’aye entendu de mes oreilles de la bouche de _Pacamont_, & -semblablement par le recit d’autres Sauvages & François. Ce grand _Pagy_ -en sa Province de _Comma_ alloit visiter quand il luy plaisoit les -vilages de son cartier, & la commendoit que chacun vint à confesse à -luy, specialement les jeunes femmes & les filles: & quand il trouvoit -quelques une qui ne vouloient pas tout dire, il les menassoit de son -Esprit, qu’au cas qu’elles ne dissent tout il les tourmenteroit & -sçavoit finement recognoistre si elles disoient tout ou non. Puis il -leur donnoit je ne sçay quelle sorte d’absolution, mais le galant -sçavoit bien apres dire les nouvelles de l’escole, remarquant les unes & -les autres pour telle & telle action, & neanmoins cela, il n’a pas -laissé d’exercer ce mestier & façon d’entendre les confessions jusques -au temps que nous arrivasmes là. Pensez je vous prie, qui luy pouvoit -avoir appris ceste maniere de confesser auriculairement, menacer ses -semblables qu’au cas qu’ils celassent quelque chose son Esprit les -batroit, & que confessant tout, son Esprit les absoudroit. - - - - -Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces Pays de Maragnan. - - -Le sauveur du monde en S. Marc, auparavant que de monter à la dextre de -son Pere, donna charge à ses Apostres & Disciples d’aller par tout le -monde universel, convertir les infideles, les asseurant par certains -signes & marques d’une prochaine ruine de l’Empire des Demons, à -sçavoir, _Signa eos qui crediderint hæc sequentur: In nomine meo dæmonia -ejicient, linguis loquentur novis, serpentes tollent, & si mortiferum -quid biberint, non eis nocebit. Super ægros manus imponent & benè -habebunt_: Ces signes suivront ceux qui croiront, ils chasseront les -Diables en mon nom, ils parleront nouveaux langages, ils osteront les -serpens, & s’ils boivent quelque venin mortifere il ne leur nuira point: -ils imposeront leurs mains sur les malades & s’en trouveront bien. Pour -entendre clairement ces paroles, il faut noter avec les Peres & -Docteurs, qu’elles ont esté pratiquees literalement par les premiers -Chrestiens: d’autant qu’il estoit necessaire en ce premier âge de -l’Eglise, laquelle devoit combatre l’obstination des Juifs & la folle -sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a esté estenduë par -l’Univers, & que l’obstination des Juifs a esté condamnee de tous, & la -sagesse humaine tenue pour vanité: il n’a pas esté necessaire -d’effectuer literalement ces signes en toute les conversions de -mecroians, ains seulement la pratique Allegorique & Mystique a esté -suffisante. Et c’est ce que nous voulons montrer en ce chapitre avoir -esté faict & se faire tous les jours parmy ces terres de _Marignan_. - -Premierement il est dit, _In nomine meo dæmonia ejicient_, ils -chasseront les demons en mon nom. Dans les deux ans que j’ay esté en -_Maragnan_ j’ay veu cecy executé en diverses façons: c’est que les -Diables ont faict paroistre realement la pœur & la crainte qu’ils -avoient du nom de Dieu, procurans par toutes les voyes du monde, -d’empescher nostre Mission, de persuader à leurs Barbiers qui leur -estoient plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils avoient -commandement de s’approcher de nous, donner terreur aux Sauvages du -signe de la Croix & les inciter à les arracher, exciter les mauvais -exemples pour tourner en risee ce que saintement nous enseignons à ces -Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans de _Marignan_, -_Tapouïtapere_, _Comma_, les _Caietez_, ceux de _Para_ & _Miary_, à ce -qu’ils eussent à fuir dans les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne -tombassent en la cadene & captivité des François ou Portuguaiz: -cependant il est arrivé tout autrement: car au temps que nous estimions -que tout estoit perdu, ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la -puissance de son nom, retenant non seulement ces Sauvages aupres de -nous, les rendant faciles & obeissans à sa parole, mais aussi il a fait -que ces Barbares mesprisent leurs sorciers & la puissance des Diables -tenans pour certain que le nom de Dieu & l’ablution de Jesus-Christ fait -fuir _Gyropari_. J’en donneray de beaux exemples. - -Vous vous souviendrez de ce que j’ay dict cy-dessus tant des Barbiers -des plaines de _Miary_ que des habitations de _Thiü_, comme les Diables -leur manifestoient la crainte qu’ils avoient des croix plantees au nom -de JESUS-CHRIST, & de nous ses chetifs serviteurs: Et comme quelqu’un de -leurs principaux m’entretenoient sur ce que ces Barbiers n’avoient voulu -venir avec eux: je luy en demande la raison: il me dict: Parce que -_Giropari_ craint le _Toupan_. - -_Acaiouy_ Principal de Miary, duquel nous parlerons cy-apres plus -amplement, lors qu’il me vint trouver pour me demander congé de faire sa -loge aupres de moy: ne voulant demeurer avec les autres au fort: il me -dict qu’entre les raisons qui l’emovoient à bastir sa loge prez de la -nostre, c’estoit que _Giropari_ n’osoit approcher du lieu où nous -habitions, puis que nous estions venus exprez afin de le chasser du -pays. - -_Pierre le Chien_ Sauvage baptisé à Dieppe il y a plusieurs annees nous -contoit, aux sieurs de la Ravardiere, de Pisieux, & autres & à moy sur -la demande qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, que Dieu l’avoit -tousjours gardé en mille dangers pour ce qu’il estoit Chrestien, & -faisoit fuir les Diables dés-lors qu’il entroit en un village, que ses -semblables estoient asseurez, quand ils estoient avec luy, & ne -craignoient point _Giropari_. - -Autant en croioient les habitans de _Tapoïtapere_ des nouveaux -Chrestiens lesquels ils estimoient commander à _Giropari_ & le chasser, -& estoient bien aise d’avoir des Chrestiens en leurs vilages pour la -mesme raison. Cecy m’a esté rapporté assez souvent tant par Martin -François Indien, que par les François. Et à ce sujet nous inculquions -dans l’esprit des Catecumenes ce poinct & croyance, que sitost qu’ils -seroient lavez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne les -devoient desormais craindre aucunement. - -Somme c’est un bruit general dans tous ces pays que les Diables sont des -mauvais Espris lesquels redoutent les _Pays_ & les _Karaïbes_, -c’est-à-dire les Peres & tous ceux qui sont baptisez. Il me souvient que -mille fois parlant aux Sauvages de ceste matiere, ils me respondoient, -_Gyropari yportassouassequegésera_, le diable est à present bien pauvre -& gueux, il a grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit: _Giropari -ypochu, Toupan Katou_, le diable est meschant, il est cruel, il ne vaut -rien? Mais Dieu est tres-bon. Que pourriez-vous desirer d’avantage pour -l’accomplissement de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale -ruine du diable? Voilà les diables qui confessent eux-mesmes qu’ils -craignent le nom de JESUS-CHRIST, les armes de sa Passion, & mesme ses -serviteurs, dissuadent leurs plus intimes amis de s’approcher de nous, -renversent le ciel & la terre pour empescher nos entreprises, suscitent -tout ce qu’ils peuvent inventer pour les rompre: En fin ils donnent du -nez en terre, sont au bout de leurs finesses: Ceux qui jadis les -craignoient, les meprisent à present. Que reste-il sinon de poursuivre -les choses encommencees. - -_Linguis loquentur novis_, ils parleront nouveaux languages. Vraiement -nos Sauvages de _Maragnan_ parlent un language bien nouveau, puis -qu’aucun devant nostre Mission sinon ce _Marata_ Ancien, c’est à dire un -des Apostres de JESUS-CHRIST, duquel nous avons parlé cy devant, ne leur -appris à parler comme ils parlent à present à sçavoir, la profession du -Christianisme, en recitant le Symbole des Apostres _Arobiar Toupan_ &c. -& parler à Dieu par l’Oraison Dominicale, _Orerouue &c._ dresser leurs -vies & leurs actions suivant les commandemens de Dieu, _ymoeté yepé -Toupan_ &c. & selon les commandemens de l’Eglise _Are maratecouare ehumè -&c._ laver & fortifier leurs ames par les S. Sacremens. _Iemongaraïue -&c._ - -N’est ce pas parler un langage nouveau que discourir ensemble des -mysteres de nostre Foy tels que sont l’Unité d’Essence en Dieu & Trinité -de Personnes: que le Fils de Dieu ait pris un Corps dans le Ventre -Virginal: qu’il soit mort luy qui est Autheur de vie: que les meschans -sont aux Enfers: que tous les hommes resusciteront en corps & en ame: & -de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et cependant voilà les discours -ordinaires de nos Barbiers, qui par cy-devant ne parloient que de tuer, -manger, rotir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de leurs -lubricitez paillardises & folies. Celuy qui voudra bien peser cecy, -s’etonnera d’un tel changement parmy des Barbares qui ne sçavoient chose -aucune, que ce que simplement la nature leur avoit enseigné. - -Les Juifs croioient que les Apostres fussent sortis d’un cabaret pleins -jusques au gosier de vin & de viande, quand ils virent qu’en mesme temps -les Gentils de divers pays faisoient signe de bien entendre ce qu’ils -preschoient, & que les Apostres semblablement entendissent leurs -questions & demandes sur ce qu’ils enseignoient: Je vous dy pareillement -que les Sauvages estoient estonnez & perdus quand ils voioient leurs -semblables baptisez discourir en leur langue de choses si hautes, si -profondes, & si nouvelles, comme celles que nous leurs apprenions par -les truchemens, & disoient les uns aux autres: D’où vient que ceux cy -parlent si bien du _Toupan_ & que les Pays leur ayent peu apprendre de -si belles choses, qu’ils nous recitent, & mesme nos enfans qui sont plus -sages que nous, & que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont devancé: -desquels pas un, quoy qu’ils ayent vescu longtemps, ne nous a rien dict -de semblable comme font les Pays: Il faut de necessité qu’ils ayent -parlé à Dieu. - -Troisiesmement _serpentes tollent_: Ils osteront les serpens. Qui sont -ces serpens du Bresil, lesquels envenimoient de leur langue & de leur -queuë ces peuples? Ne sont-ce pas premierement tous les grands & petits -Sorciers qui abusoient de leurs Nations? La Foy de JESUS-CHRIST, estant -comme la Cigongne, laquelle purge les Pays où elle faict sa demeure des -serpens venimeux. Sainct Paul jetta en l’Isle de Malte la vipere qui le -tenoit au doigt, dans le feu. Le doigt donné de JESUS-CHRIST aux -Apostres, est la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire des -Agents naturels doucement, sans contraincte, disposer le subject à -recevoir une nouvelle forme, par le bannissement & ruyne d’une autre -forme contraire: Ainsi ces viperes jettees au feu, sont les Ministres de -Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre la Nation abusee -susceptible de l’Evangile, & de la cognoissance de Dieu. Que si je dis -qu’il semble que le Sainct Esprit aye envers ces Sorciers de _Maragnan_ -faict un plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les Sacrificateurs du -Paganisme: Je croy que mon opinion sera bien receuë, par ce que ostez -deux ou trois de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne -desirent rien plus que d’estre baptisez: au contraire rarement ces -Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, espousoient le Christianisme: -Par ainsi nous pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans leurs -poitrines sur la terre sont devenus oyseaux volans dans l’Element de -l’air suivans la Prophetie d’Isaye: _De radice colubri egredietur -Regulus, & semen ejus absorbens volucrem_: De la racine de la Couleuvre -sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira l’oyseau; Ce que -Vatable interprete en cette sorte[160]: _De radice serpentis egredietur -Regulus, & fructus ejus Cerastes volans_: De la racine du serpent -sortira le Basilic, & le fruict d’iceluy sera un Ceraste volant. - -Pour entendre ce passage il faut se souvenir de ce qu’escrivent les -Naturalistes, à sçavoir que les grosses Couleuvres engendrent le -Basilic: lors qu’elles ont mangé un Crapaux: Mais le Basilic cherche les -Poules blanches, avec lesquelles il a conjonction & de sa semence -pondent des œufs, lesquels elles cachent dans un trou au sable à -l’ardeur du Soleil, & de ces œufs s’esclosent des serpens volans. Ils ne -disent rien en cet endroict, que je n’aye experimenté en _Maragnan_ -selon le commun advis & opinion des Sauvages. Car il m’arriva par deux -fois qu’une Poule blanche que j’avois, fit deux petits œufs, ronds comme -une Prune de Damas & picotez: puis changea son chant, & eussiez dit, -qu’elle estoit fole: Nos Sauvages me dirent alors, qu’infalliblement le -Basilic l’avoit couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & jetter, -& brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit des œufs qu’elle -pondroit, en mourroit asseurément: & si on laissoit les œufs sans les -brusler, il en sortiroit des serpens volans, qu’elle n’estoit la -premiere, ains souvent cela arrive, & aussi tost les Poules changent -leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons cecy à nostre propos, & -disons que la Couleuvre ancienne est le Prince des Demons Sathan, les -Basilics sont les Diables ordonnez sur les Provinces par Lucifer, afin -de seduire le monde, les serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que -sont les _Pagys_ ou Barbiers du Bresil, lesquels veulent acquerir des -aisles pour changer d’Element, de la terre en l’air, quitter leurs -vieilles & abominables coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs -abominations & service diabolique, & s’approcher du Ciel, comme le reste -des Indiens par l’ablution ou lavement de leurs anciens pechez au -Sacrement de Baptesme. - -Ces Serpens aussi bannis du Bresil, sont ces mal-heureuses coustumes & -pechez abominables qu’ils commettoient, tel qu’estoient les vilenies, -rages & vengeances, ainsi que nous avons discouru en autre lieu assez -amplement. - -Quatriesmement, _Et si mortiferum quid biberint non eis nocebit_: Et -s’ils boivent quelque poison mortifere il ne leur nuira point. Le vray -poison que les ames avalent, est la fausse doctrine que le Diable faict -suggerer aux oreilles des nouveaux Chrestiens. Vous le trouvez en -plusieurs exemples du siecle mesme des Apostres: Comme certains -seducteurs s’en alloient débaucher les simples, lesquels avalans la -potion d’_Aconite_ se sentoient aussi tost bourrelez dedans l’ame & -esbranlez en la foy, mais le Sainct Esprit, duquel il est dit en la -Genese, _Spiritus Domini, ferebatur super aquas_, l’Esprit du Seigneur -estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non encore -perfectionnees ny esclairees, ou comme veulent dire les autres, -_Incubabat aquis_, il couvoit les eaux du Chaos pour en tirer les belles -Colombes, ainsi que feignoient les Poëtes, des œufs de Thetis, couvés -par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent Castor & Pollux, ou -bien, _fovebat aquas_ il eschauffoit ces eaux encore froides: Le Sainct -Esprit, dis-je, excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces -nouveaux Chrestiens, que non pas celle des anciens en la foy. Par ainsi -il va voletant sur ces eaux destournees du vray chemin par les mauvais -discours de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couvant les œufs delaissez -du Pere & de la Mere les ames fraichement lavees, mais esloignees de la -presence de ceux qui les ont nettoyees: eschauffe ces eaux gelees par le -souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le poison beu leur donne la -mort, ains les ramenant au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux -qui les avoient apres Dieu engendrez spirituellement à JESUS-CHRIST pour -leur faire vomir ce venin de leur cœur, & reprendre la salutaire -nourriture, par laquelle elles se fortifieroient pour resister desormais -à tous esbranslemens. - -Cela se passa au Bresil, aussi bien qu’il se fit du temps des Apostres, -que quelque nombre de nouveaux Chrestiens de _Tapouïtapere_ estonnez des -mauvais discours d’un certain personnage, se despoüillerent & -renoncerent à demy au Christianisme: mais nous y pourveusmes -soigneusement: Aussi firent nos Messieurs qui se rendirent tres-diligens -à remedier à ce mal, y apportans tout ce qu’ils jugerent estre -necessaire, & par ainsi ces nouvelles plantes fletries d’une Bise -gelante, retournerent à leur premiere verdeur & vigueur, & nous revenans -voir au Fort S. Loüis, nous les encourageasmes à demeurer à jamais -stables & fermes en la profession du Christianisme, & leur enchergeasmes -de ne s’esloigner point de _Martin François_ qui nous servoit en ces -cartiers quasi comme de suffragant: Le Diable par ce moyen se sentoit de -toutes parts acculé, & ses affaires alloient de jour en jour en -empirant. J’espere à present que j’escris cecy, que les Peres qui sont -par delà, luy donnent de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en -decadence, & s’approche de sa totale ruine: Car avant que je quittasse -l’Isle, je voyois & experimentois une disposition generale & universelle -de la conversion de ces peuples[161], specialement des enfans. - - - - -Que les enfans du Bresil termineront & finiront le Royaume de Lucifer, & -commenceront à establir le Royaume de Jesus Christ. - -Chap. XIIII. - - -Le Psalmiste Royal David en son Psalme 8. lequel est institulé en cette -sorte, _In finem pro torcularibus, Psalmus David_. C’est à dire le -Pseaume de David qui doit estre chanté en action de graces au Seigneur, -sur la fin des vendanges, dit, par prevision de la ruine totale de -l’Empire de Lucifer sur les ames infidelles, & de l’establissement du -Royaume de JESUS-CHRIST: _Ex ore infantium & lactentium perfecisti -laudem propter inimicos tuos, ut destruas inimicum & ultorem_. Tu as -perfectionné ta loüange par la bouche des enfans & des petits à la -mammelle en dépit de tes ennemis; à ce que tu destruises l’Adversaire & -le Tyran plein de vengeance. Rabbi Jonathas embellit ce passage & -l’esclaircit en cette sorte: _Fundasti fortitudinem ut destruas Authorem -inimicitiarum & ultorem_. Tu as fondé la force de ton Empire par la -bouche & confession de foy des petits enfans, pour monstrer ta grandeur, -en ruinant de fond en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur -sanguinaire. Et Sainct Hierosme dict: _Quiescat inimicus & ultor_, Tu as -fermé la bouche au seducteur ennemy de salut & enragé contre les hommes -par la voix des enfans. - -Grande merveille que les enfans ont esté le Symbole de la fondation -prochaine du Royaume de JESUS-CHRIST, & de la cheute de la puissance des -Demons. Je ne veux icy m’arrester beaucoup à relever de plusieurs -exemples ce traict de la providence de Dieu, ains je me contenteray de -rapporter ce qui se passa au Triomphe de JESUS-CHRIST avant sa Passion, -lors que les enfans crioyent, _Osanna filio David_, & que le Fils de -Dieu soit le bien venu, qui fut ce que ce S. Roy prendoit dire -premierement, en intitulant son Cantique _In finem pro torcularibus_, en -la fin pour les pressions, c’est à dire, en la fin du Royaume de Sathan, -& au commencement de la Passion de JESUS-CHRIST quand ces enfans -devoient rendre ce tribut & recognoissance. Secondement de jour en jour, -& en suitte, en la fin & consommation de la captivité de Sathan sur les -ames infidelles: & au commencement de la saincte Eglise, establie parmy -elles, & ce principalement par les enfans: chose que je veux faire voir -estre accomplie és enfans du Bresil. - -Ces jeunes ames, non encore corrompues ny gastees des vieilles & -mauvaises coustumes de leurs Peres, montrent je ne sçay quelle -disposition singuliere & particuliere à recevoir comme un tableau ras, -telle peinture... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... répugnance: & nous leur facilitions le moyen de l’entendre par les -choses qu’ils voyoient journellement: telles que sont les huitres -croissantes sur les branches des arbres, lesquelles prennent chair & vie -entre deux coquilles, sans aucune commixtion ny emission de semence, -ains de l’humeur marine & par la chaleur du Soleil: Ainsi le Fils de -Dieu au ventre de la Pucelle, la saincte Vierge, son precieux sang ayant -fourny de matiere, & le Sainct Esprit de chaleur, a pris son corps sans -autre operation humaine. Ils goustoient fort cette similitude, & me -respliquoient que plusieurs autres choses en leur pays s’engendroient -par la seule operation du Soleil, telles que sont les lezards qui -sortent des œufs, apres que la chaleur du Soleil leur a donné la vie: -partant qu’ils ne trouvoient aucune difficulté en cela: ny aussi, que -Dieu se fust faict homme pour mourir, afin de sauver les siens, parce -que, disoient-ils, _Giropari_, qui est un esprit meschant, entre dans le -corps des animaux monstrueux, pour nous faire peur, battre & tourmenter. - -Sur tout j’admirois certes, comment si aisement ils se persuadoient, la -verité & la realité de JESUS-CHRIST Fils de Dieu, soubs les especes de -pain & de vin, veu que nous voyons par deçà tant d’ames errantes en ce -poinct, lesquelles en toutes autres affaires ne manquent point d’esprit -& de jugement. Je ne puis dire autre chose là dessus, sinon ce que la -Saincte Escriture dict aux Proverbes vingt cinq: _Sicut qui mel multum -comedit non est ei bonum, sic qui scrutator est majestatis opprimetur à -gloria_: C’est chose bien douce que le miel, mais quiconque en mange par -trop, il n’y a rien qui offence d’avantage l’estomach: De mesme il n’y a -rien de plus suave & delicieux que la consideration des œuvres de Dieu, -& la lecture des sainctes lettres, mais celuy qui entre trop avant & -mesure le tout à l’aulne de son esprit, poussé de la superbe de son -entendement. Il n’y a rien plus asseuré qu’il demeurera opprimé des vifs -rayons de la gloire de sa Majesté: cela se voit és yeux des hybous -aveuglez, pour ce qu’ils veulent contempler & juger de la face du Soleil -& de sa lumiere: Au contraire ceux qui manient avec crainte & humilité -les mysteres de nostre Foy, sont esclairez sans danger de leur veuë, & -obeissent doucement à la volonté & puissance du Souverain, lequel peut -ce qu’il veut, peut, veut & faict ce qu’il dict. Ces pauvres Sauvages, -je dy mesme ceux qui n’estoient pas encore Chrestiens, si tost qu’on -leur faisoit signe qu’ils sortissent de l’Eglise, ils s’en alloient -franchement, demeurans neantmoins à la porte, laquelle estoit fermee -pendant que l’on disoit le Canon de la Messe, & qu’on faisoit la -communion: & disoient par ensemble que le _Toupan_ descendoit à cette -heure là sur nos Autels, beuvant & mangeant avec nous, & ne meritoient -pas demeurer devant luy, sinon lors qu’ils seroient baptisez, & la plus -part d’iceux se tenoit à genoux, ayans veu les François faire le mesme: -Quant aux Indiens Chrestiens, ils s’agenoüilloient incontinent qu’ils -entendoient sonner la clochette, joignans les mains & adorans Dieu. Ils -appellent ce mystere du tres-sacré Corps & precieux Sang du fils de Dieu -du mot de _Toupan_, c’est à dire, de Dieu mesme, ainsi qu’il est porté -en leur croyance, _Aséreou yanondé Toupan rare_, c’est à dire, devant -mourir tu recevras le Corps de Dieu. Et encore que je recogneusse en eux -cette facilité de croire à ce secret si profond, je n’osois me hasarder -de les communier, si ce n’eust esté en l’article de la mort, & aymois -mieux laisser cela à ceux qui viendroient apres moy, parce qu’un jour -donnant la communion à une Indienne, laquelle j’avois faicte examiner -autant qu’il me fut possible avant que de luy donner le precieux corps -de Jesus Christ à Pasques, si tost qu’elle eut receu l’Hostie sacree, -elle se troubla fort, & ne la pouvoit avaler, tellement qu’elle vint à -hausser sa main afin de me redonner l’Hostie, ce que j’empeschay, luy -disant qu’il n’y avoit que les Prestres qui peussent la toucher, & -qu’elle n’eust point de crainte, & ne se troublast point de recevoir son -Dieu, que sa volonté estoit qu’elle le receust & l’avallast hardiment, -ce qu’elle fit moyennant un peu de vin, que je luy mis dans la bouche -avec le calice: ceste secheresse de la langue & de la bouche ne luy -estoit arrivee que d’une trop grandes timidité à recevoir cette saincte -viande, ce qui me fit resoudre desormais de les laisser se bien fonder -en la cognoissance de cet article, auparavant que de leur administrer le -sainct Sacrement: & encore que plusieurs me demandassent le _Toupan_, je -les remettois à la venuë de nos Peres. - -On n’a pas grande peine à les faire confesser leurs fautes, mesme les -femmes, & des choses, lesquelles par deçà le sexe feminin faict toute -difficulté de declarer aux Prestres, tenans la personne de Dieu: Ils -vous disent fort librement, l’oüy, & le non, le temps, le lieu, la -qualité des personnes, & le nombre de leurs pechez, sans aucune honte -sote & mondaine, comme nous voyons par deçà. Ils ne hesitent en rien à -croire l’effect du Baptesme, qui est le lavement des peschez, la -filiation de Dieu, & l’acquisition du Ciel, & tiennent pour certain que -ceux qui sont baptisez vont en paradis avec Dieu: Cela s’entend pourveu -qu’ils ne retombent en peché mortel. De tout temps ils ont creu qu’il y -avoit un Enfer où estoit _Giropari_, & avec lequel les meschans -alloient: De mesme ils tenoient par tradition que Dieu estoit bien -heureux là haut, & que les bons esprits demeuroient avec luy: & quant à -leurs Peres qui avoient bien vescu, ils s’en alloient en un lieu de -delices, terrestre pourtant, ou rien ne leur manquoit. Suivant cecy il -nous fut bien aisé de leur faire entendre ce qu’ils devoient croire du -Paradis, de l’Enfer, & d’un troisiesme lieu, dans lequel les ames sont -purgees auparavant que d’aller au Ciel, & d’un quatriesme où les petits -enfans qui ne reçoivent le Baptesme, mourans avant l’usage de raison, -estoient receus pour ne point endurer de mal, aussi ne pouvoir jamais -voir Dieu, le Baptesme estant la clef du Ciel. - -On ne croiroit jamais, si l’experience ne le faisoit voir, combien ces -gens sont curieux de sçavoir les choses de Dieu. Ils nous faisoient tous -les jours mille questions quand nous discourions avec eux de ces -matieres, ainsi que celles-cy: Comment Dieu avoit faict le monde. Si -c’estoit avec ses mains, ou si les bons esprits luy avoient aydé à faire -les Cieux, les Estoilles, le Soleil, la Lune, le Feu, l’Air, l’Eau & la -Terre, les premiers hommes, les premiers oyseaux, poissons, animaux, -reptiles, arbres & herbes. Ce qu’il y avoit devant que le monde fust -fait, ce que Dieu faisoit estant tout seul; & en quelle forme il est là -haut au Ciel. Par quel moyen il faict rouler le Tonnerre, & envoye les -pluyes: s’il parle aux hommes, si nous estions descendus du Ciel, si -nous estions naiz de femmes, si nous avions veu les Anges & les Diables, -qui nous avoit apris tout ce que nous leur enseignions, si nous ne -mourions point: & apres que nous estions morts comment on faisoit -d’autres _Pays_. S’il y avoit beaucoup de _Pays_ en France, si tous -estoient vestus comme nous, s’il y avoit un Roy _Pay_, pourquoy nous ne -voulions point de femmes ny de marchandises, si la Mere de Dieu avoit -esté une fille comme une autre, si elle avoit beu & mangé ainsi que -nous, pourquoy il estoit mort, s’il ne venoit point quelquefois du Ciel -se promener en terre, & parler à nous, si ces Apostres estoient _Pays_ -comme nous, combien il y en avoit eu, pour quoy les autres _Karaibes_ -François n’estoient pas aussi bien _Pays_ comme nous, si c’estoit -nous-mesmes, qui nous fussions faits _Pays_, ou si c’estoit un autre qui -nous eust fait tels. - -A toutes ces demandes & plusieurs autres, nous leurs respondions ce qui -en estoit, & faisoient paroistre exterieurement par leurs gestes & -paroles le contentement qu’ils en recevoient: aussi à la verité le temps -s’escouloit doucement parmy toutes ces demandes & confabulations: Et -pour ce que je veux mettre cy apres les divers & plus singuliers -discours que j’ay eu avec les _Mourouuichaues_, c’est à dire, les -Principaux de _Maragnan_, _Tapoüitapere_, _Comma_, _Caietez_, _Para_ & -_Miary_. Je ne me veux arrester davantage sur ces questions & demandes: -d’autant que vous les verrez au long, & mes responces parmy ces -conferences, lesquelles comme j’espere, vous donneront un grand -contentement, vous asseurant que je les rapporteray tres-fidelement, & -ne m’escarteray que le moins qu’il me sera possible, de la phrase -ordinaire qu’ils ont en leurs harangues: en quoy l’on m’excusera, comme -aussi du passé, si l’on ne trouve tant d’ornement en ceste Histoire, -ainsi que requerroit la curiosité du siecle: mon opinion est, que la -beauté d’une Histoire est la verité du faict & la simplicité du stile. -Que si je ne rapporte mot à mot ces Conferences, ou que j’use de -multiplicité de paroles, c’est assez que je n’offenceray en rien la -substance du fait, & que cette abondance de discours sera du tout -necessaire & requise, afin de vous faire entendre clairement leur -intention & discours. - - - - -Conference premiere avec Pacamont grand Barbier de Comma. - -Chap. XVI. - - -Ayant eu plusieurs Conferences avec ce Principal & grand Sorcier j’ay -avisé de les distinguer par Chapitres, desquelles voicy la premiere. - -_Pacamont_ est petit de corps, vil & abjet, tellement que qui ne le -cognoistroit, on en feroit fort peu d’estat: Cependant c’est le plus -grand & le plus authorisé entre tous les Principaux de ces pays de -_Maragnan_, specialement en la Province de _Comma_, qui est une des plus -belles, fertile & peuplee contree des _Tapinambos_. Il a si grande -puissance là dedans, qu’a sa seule parole il remuë tous les habitans, & -y est craint extremement. Il est fin & rusé autant que Sauvage peut -estre, & par ses ruses & finesses, il est parvenu à ceste sienne -authorité, grandeur & credit. On le tient pour un souverain Barbier, -tres-subtil sorcier, & fort familier aux Esprits, qui a la mort & la vie -entre ses mains, donnant la vie & la santé à qui bon luy semble: grand -soufleur, & entretenoit les simples par confessions, lustrations, -encensemens, & semblables autres choses, ainsi que nous avons dict -cy-dessus. Il se garda bien de venir des premiers saluër les François & -s’offrir à eux, voulant au préalable experimenter ce qu’ils demandoient: -Pourquoy ils estoient venus: Et comme ils s’establiroient. Et estant -bien informé de tout cela, il s’en vint au fort S. Louys faire son -entree, salüer le sieur de la Ravardiere d’une plaisante façon. Il -estoit bien accompagné, & ses gens revestus de plumes, & la plus forte -de ses femmes avec luy, & n’en avoit pas moins de trente. - -Arrivé qu’il est à _Yuiret_ ayant passé la mer dans nostre Barque, -laquelle estoit allee querir des farines en son pays, où il y a plus de -quarante lieuës de mer de distance du Fort de S. Louys: arrivé, dis-je, -qu’il fut, il fit sçavoir au sieur de la Ravardiere qu’il l’alloit -trouver dans son Fort: Le sieur l’attendit à cet effect: Cependant il -fit arranger ses gens les uns apres les autres qui le suivoient. Il vint -faire le tour des Loges lesquelles estoient basties autour de la grande -Place de S. Louys, haranguant selon la coustume & recitant sa grandeur, -& l’amour qu’il portoit aux François, & le subjet de sa venüe, -semblablement la valeur & la puissance des François. Ayant finy il -s’approche de la porte du Fort, en un carfour où estoient plusieurs -François assemblez, considerans les façons de faire de cet homme: Lors -il commanda à sa femme qu’elle se disposast à le porter jusques au logis -du Gouverneur. A quoy elle obeit: Et ainsi montans sur elle à fourchon, -à la mode que les Indiennes portant leurs enfans, il entre au Fort & va -trouver le dict sieur: sa femme estoit noire comme un beau diable, -s’estant peinturee depuis la plante des pieds jusques à la teste du suc -de _Iunipap_. Pensez avant que de pousser plus outre en matiere, si la -compagnie peut s’empecher de rire, voyant un des Princes du Bresil monté -sur un si beau Rousin: Il fut gracieusement receu & dict ce qu’il voulut -pour ses excuses: Et apres avoir faict ses affaires, il s’en vint chez -moy, en la loge de Sainct François accompagné de ses gens emplumacez: Je -luy fis tendre incontinent un lit de coton tout blanc, où s’asseant, il -demanda à l’un de sa compagnie son cofin de _Petun_, lequel le luy -alluma aussi tost & le luy donna: Et apres en avoir pris trois où quatre -fois, & rendu la fumee par les narines, il commença à me parler, -(j’estois assis vis à vis de luy en un autre lit de coton, ayant mon -Truchement prés de moy) gravement & posement en ceste sorte. - -Il y a plusieurs Lunes que j’ay le desir de te venir voir, & les autres -_Païs_, mais tu sçais toy qui parles à Dieu, que nous autres qui sommes -estimez converser avec les Esprits, qu’il n’est pas bon ny expedient -d’estre legers & faciles, & aux premieres nouvelles s’emouvoir & mettre -en chemin: parce que nous sommes regardez de nos semblables, & se -rangent à ce que nous faisons. La puissance que nous avons obtenüe sur -nos gens se conserve par une gravité que nous leur monstrons en nos -gestes & en nos paroles. Les volages & ceux qui au premier bruit -apprestent leurs Canots, s’emplument, & vont voir hativement ce qui est -arrivé du nouveau, sont peu estimez, & ne deviennent grands Principaux: -c’est ce qui m’a retenu & empesché de venir plutost. Ceux de -_Tapouïtapere_, & plusieurs de ma Province sont venus devant moy, mais -ils sont moins que moy. Je me resjouys de vostre venuë, parce que -j’apprendray que c’est que Dieu. Je suis plus capable de le sçavoir, -qu’aucun de mes semblables. Je ne voudrois pas que l’un d’iceux me -precedast, ou que tu le lavasses devant moy, & le fisses parler à Dieu: -quand tu m’auras enseigné ce que c’est que du _Toupan_, j’auray plus -d’authorité que je n’avois, & seray bien plus estimé des miens que je -n’estois: & seray sous toy en mon pays: Et tu mettras en la bouche de -ceux que tu m’envoieras pour me le dire, ce que tu veux que je face: & -quand mes semblables verront que je seray Fils de Dieu & lavé, tous le -voudront estre à mon exemple. - -Ce me seroit une grande douleur, si tu prisois quelqu’un plus que moy: -Car j’ay tousjours faict estat des choses hautes. J’ay esté curieux de -hanter les François & de les ouyr. Je sçay de mes ayeuls l’histoire de -Noë, lequel fit une barque, & mit ses gens dedans, & que Dieu feit -plouvoir en si grande quantité par plusieurs jours, que la terre fut -couverte d’eau, laquelle creusa par apres les terres, fit les montagnes, -les valees, & la mer, & nous separa d’avec vous. Noë fut nostre Pere à -tous. Je sçay aussi que Marie a esté Mere du _Toupan_, & qu’elle n’a -esté connuë d’aucun homme: Mais Dieu luy-mesme s’est faict un Corps en -son ventre: Et comme il fut grand, il envoya des _Maratas_, des Apostres -par tout: nos Peres en ont eu un, dont nous avons encore les vestiges. -Vous autres _Païs_ estes bien plus grands que nous. Car vous parlez au -_Toupan_, & les esprits vous craignent: c’est pourquoy je veux estre -_Paï_. Il y a longtemps que suis _Pagy_ & personne n’a esté plus grand -que moy. Je n’en fais plus d’estat: Car aussi bien je voy que mes -semblables feront seulement conte de vous. Je voudroy bien que tu -voulusse venir en ma Province, c’est une bonne terre: Il y a force -Sangliers, Cerfs & Biches, tu n’en manquerois point, & je serois -tousjours avec toy. - -Je fis responce à ces paroles, que j’estois bien aise de le voir, & que -j’avois souvent ouy parler de luy & de la puissance qu’il avoit: Et -comme il trompoit par diverses ruses les Indiens, leur faisant à croire -qu’il avoit un Esprit familier: mais que ma rejouissance estoit bien -plus grande de ce qu’il commençoit à recognoistre sa faute. Il est bien -vray que je descouvrois par ce discours qu’il n’avoit l’intention telle -que Dieu la demandoit, pour estre mis au nombre de ses enfans, & lavé de -l’Eau Divine. - -Il reprist la parolle en ceste maniere. Que veux-tu dire par la, que je -ne cherche pas Dieu, comme il faut? Car je desire estre _Paï_, comme -toy: me faire admirer plus que jamais, parmy les miens, leur persuader -d’estre enfans de Dieu, & venir à toy afin que tu les baptises, & faire -en ma Province ce que tu voudras, & qu’on die que moy qui estois grand -_Pagy_, je suis le premier à recognoistre Dieu & vous autres _Païs_: Et -estant estimé de grand esprit, les autres sous mon ombre viennent à Dieu -& facent comme moy: Car si je ne me fais laver, plusieurs ne le feront -pas & dirons, attendons que _Pacamont_ soit _Caraybe_, & puis nous le -serons, car il a meilleur esprit que nous, & est bien plus subtil. Tu -dois sçavoir qu’auparavant que tu vinsses je lavois ceux de ma contree, -comme vous faites vous autres les vostres, mais c’estoit au nom de mon -esprit, & vous le faites au nom du _Toupan_. Je souflois les malades & -ils s’en portoient bien. Ils me disoient ce qu’ils avoient fait, & -j’empeschois que _Giropary_ ne leur fit tort. Je faisois venir les -bonnes années, & me vangois de ceux qui me meprisoient par maladies. Je -leur donnois de l’eau qui sortoit du plancher de ma loge, & à present je -ne fais plus cela, & ne le veux plus faire: car c’estoit la subtilité de -mon esprit qui me suggeroit toutes ces choses & me moquois des miens, -lesquels estimoient cela estre merveille, mais c’est qu’ils n’ont point -d’esprit. Il est bien vray qu’un François m’avoit apris à faire sortir -de l’eau ma loge. - -Je luy fis dire là dessus par mon Truchement, qu’en cela mesme qu’il me -venoit de repliquer je trouvoy qu’il ne cherchoit pas Dieu comme il -falloit, par ce qu’il pretendoit par le moyen du Baptesme de devenir -plus grand & plus estimé entre les siens, qu’il n’estoit auparavant par -ses barberies & enchantemens, & que Dieu demandoit de ses enfans, qu’ils -fussent humbles & contrits des fautes passées: combien qu’en verité Dieu -ne laisse d’extoller les siens: beaucoup plus que les Diables ne font -les leur: & partant tandis qu’il auroit cet esprit, il ne falloit qu’il -esperast que les Peres le receussent au Baptesme, mais bien lors qu’ils -le verroient eslongné de superbe & repentant de ses sorceleries. Comme -je disois ces paroles le Truchement du sieur de la Ravardiere appellé -_Migan_ vint me trouver, à cause que je l’avois envoyé querir pour -entretenir _Pacamont_: pour ce que ces Sauvages ont cela de naturel de -priser plus les Truchemens anciens que les jeunes. Je luy raconté mot à -mot tout ce que nous avions conferé jusqu’à cette heure là & le priay de -luy faire une harangue correspondante à mes discours & aux siens, & -voicy ce qu’il luy dit. - -Tu sçais bien qu’il y a longtemps que je converse avec vous & avec vos -Peres, quand nous estions à _Potyiou_. Je t’ay dit souvent que tu estois -un trompeur & abusois tes semblables, lesquels sont de legere croiance: -Tu leur faisois acroire ce que tu voulois: tes peres & tous ceux qui ne -sont baptisez s’en vont à _Giropary_ dans les Enfers, & tu iras avec -eux, si tu ne fais ce que les _Pays_ disent. Quand nous estions avec toy -devant que les Peres vinssent, nous ne laissions pas de nous moquer de -ce que vous autres _Pagys_ faisiez: nous ne disions mot pourtant: car ce -n’estoit pas ce qui nous amenoit, pourveu que nous recueillassions les -cotons ce nous estoit assez. Nous prenions vos filles & en avions des -enfans, à present les _Pays_ nous le deffendent, & n’oserois pour ce -suject aller encore à l’Eglise, ny moy, ny ceux que tu vois qui n’y vont -point: car les Peres nous ont defendu d’y aller d’autant que Dieu defend -la paillardise. Tu as trente femmes, il faut que tu les laisses, & te -contente d’une, si tu desires estre fils de Dieu & recevoir le Baptesme: -penses au bien & au bonheur que tu as maintenant de pouvoir t’afranchir -& delivrer des pates du Diable. Tes peres n’ont point eu l’ocasion que -tu as: c’est Dieu qui te pousse à venir voir les _Pays_, & à luy -demander le Baptesme: Mais regarde que Dieu sçait tout & ne peut estre -trompé, veut & desire que ceux qui viendront à luy, renoncent -parfaitement au Diable & à toutes ses façons de faire. - -Il luy fit cette responce; Ne sçais-tu pas bien ce que j’ay tousjours -esté entre les miens? combien ils faisoient estat de mes barberies? ne -sçais-tu pas bien aussi que j’ay traité les François comme j’ay peu & -leur ay fait bonne chere. J’ay tousjours excité mes semblables à leur -donner leurs filles & leurs marchandises pour des ferremens: j’estois -bien aise d’estre avec eux, à fin d’aprendre quelque chose de nouveau, -pour ce vous autres François avez bien meilleur esprit & entendement que -nous, & si tost que j’entendis que les Peres estoient arrivez j’en fu -bien ayse, & dis à mes semblables: voilà qui est bien: Ils nous -aprendront à connoistre Dieu: je les veux aller voir: c’est ce qui -m’amene & de quoy nous parlions. - -Je dis à _Migan_ qu’il luy fit entendre ce de quoy je l’avois desja -entretenu, à sçavoir qu’il estoit le bien-venu: mais qu’il falloit qu’il -recherchast le Baptesme avec humilité & repentance. _Migan_ luy fit tres -bien reconnoistre cela en luy remettant devant les yeux la grandeur & -puissance de Dieu, & au contraire la petitesse des hommes, specialement -de ceux lesquels estoient detenus en la captivité de Sathan. Il trouva -cecy fort bon, & me fit dire, qu’il ne faudroit aucunement de me revenir -voir le lendemain pour parler avec moy de ses affaires: Par ainsi nostre -conference finit & s’en allerent de compagnie au Fort, apres que je leur -eu donné à chacun un coup d’eau de vie. - -Or il nous faut remarquer plusieurs belles particularitez en ce -discours, lesquelles autrement seroient obscures & passeroient à la -legere. Premierement le faux zele qu’ont ces Sorciers de conserver leur -authorité & credit entre les leurs, prenans garde de ne faire aucune -action legerement, par laquelle ils puissent estre jugez de leurs -inferieurs, aussi inconstans & imparfaits qu’eux, & par consequent aussi -incapables d’entretenir les esprits familiers qu’eux: supposans que pour -avoir la joüissance des esprits il faut estre constant & grave, & ne se -laisser emporter aux premiers bruits. Considerez en cecy comment les -Diables abusent du flambeau naturel logé en l’homme, lequel nous fait -voir clairement que si nous desirons d’entretenir le vray esprit de Dieu -en nous, il faut necessairement bannir la legereté & inconstance de -nostre interieur, nous retirer fermes au milieu de nous, & ne rien faire -ou dire que la raison n’aye discuté & pesé: autrement nous sommes -moindres, eu esgard à la profession que nous faisons du Christianisme, -que ces sorciers lesquels se contraignoient d’estre graves pour demeurer -en bonne estime devant leurs semblables. - -Vous noterez secondement les effets de l’Esprit diabolique, qui sont la -superbe & grande presomption se fourrant mesme parmy les choses sacrées, -tant ce venim est fort, qui veut agir contre son contraire: Car il n’y a -rien si contredisant que l’Esprit de Dieu, & l’Esprit de Sathan: -l’Humilité de JESUS-CHRIST, & la superbe de Lucifer: l’abnegation du -Chrestien, & la presomption des enfans du Diable: C’est ainsi que Simon -le Magicien procedoit avec S. Pierre, requerrant l’Esprit de Dieu avec -le prix de son argent, afin de se faire reconnoistre pour grand par le -moyen du S. Esprit. Quel grand aveuglement, d’estimer que Dieu fut le -vassal de vanité! Quelle pitié d’une ame enchainée des obscuritez -infernales! Ce pauvre sorcier du Bresil estimoit au commencement que -nous avions Dieu dans nostre poche, pour le donner à qui bon nous eut -semblé, & luy encharger expressement de bien obeïr au maistre à qui nous -le loüerions: C’est ce serviteur & esclave Demon qui se rend familier -aux mechans pour faire mille badinages en intention d’avoir apres leur -ame, lequel avoit imprimé cette fantasie en la teste de ce pauvre -_Pagy_, Dieu nous garde de tel danger. - -Troisiesmement, quant à ce qu’il dit de Noë & de la Vierge, je n’oserois -asseurer de qu’il tient cela: si c’est des François, il n’y a pas grande -aparence: car tous les François qui ont esté par devant nous, ne leur -parloient que de saletez & concubinages: ou si c’est d’une antique -tradition, il semble que cela soit: pour ce que dés lors que nous -arrivâmes à _Yuiret_, _Iapy Ouassou_ nous fit presque un semblable -discours du deluge & d’un Apostre qui estoit venu en leur terre, comme -il est escrit au livre de R. P. Claude. - - - - -De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont. - -Chap. XVII. - - -Le lendemain du grand matin il ne manqua de me venir voir, comme il -m’avoit promis, acompagné de ses gens: & ne voulut s’asseoir dans un -lict, ains il me prit par la main, & me dit, _Ché assepiak ok Toupan_, -je te prie mene moy voir la maison de Dieu: car là je te veux parler, -selon tes discours d’hier au soir. Je luy dis qu’il vint apres moy, & -que j’allois l’y conduire: ce qu’il fit. Aussi-tost que tout son monde -fut entré, il les fit ranger vers la porte, & s’approchant de moy, il me -dit tout bas à l’oreille: Ceux-cy ne sçavent rien & ne sont capables -d’entendre parler de Dieu: partant, je veux que nous parlions ensemble -tout bellement: (j’avois faict tendre nostre Chappelle de nos plus beaux -ornements, & accomodé sur les Escaliers de l’Autel plusieurs & -differentes Images:) Nous nous approchasmes de l’Autel ayant le -Truchement avec moy: Et à lors il m’interrogea l’espace de plus de deux -heures sur toutes les pieces qu’il voyoit devant luy. - -Premierement il voulut sçavoir, ce que signifioit le Crucifix, disant: -qui est ce mort si bien faict & tendu sur ce bois croisé? Je luy fis -dire, que cela representoit le Fils de Dieu faict homme au ventre de la -Vierge, attaché par ses ennemis sur ce bois, afin d’aquerir à son Pere, -ceux qui seroient lavez du sang qu’il voyoit ruisseler de ses mains, -pieds & costé. Il se tint par une espace de temps fort suspens, -regardant fixement l’Image du Crucifix: puis en respirant, il lascha ses -paroles: Comment, _Omano Toupan_? Quoy, est-il possible que Dieu soit -mort? Je luy fis repliquer, qu’il ne falloit qu’il estimast que Dieu -fust mort, lequel avoit tousjours vescu dés toute eternité, que c’estoit -luy qui donnoit la vie aux hommes & aux animaux: ains seulement le corps -qu’il avoit pris de la Pucelle saincte Marie estoit mort, pour accrocher -à la mort _Giropary_, ainsi qu’il voyoit faire aux enfans, lesquels -voulans prendre un gros poisson de la mer, qui mange les petits, font un -appas sur l’hameçon de leur ligne du corps d’un des poissonnets, sur -lequel le gros Poisson se jettant, il se trouve pris, tiré, aterré, & -mis à mort, à la faveur & delivrance des petits poissons. Ainsi ce -meschant _Giropary_ alloit devorant tous nos Peres, mais Dieu voulut -envoyer son Fils pour le prendre à la ligne, de laquelle ceste Croix -servoit de perche, ces clous & ces espines d’haim ou de crochet, & son -corps d’appas: mais me fit-il respondre, pour quoy le Diable avoit-il -puissance sur nos Peres? Parce, luy dis-je, qu’ils avoient esté rebelles -au commandement de Dieu, mangé d’un fruict defendu, & s’estoient laissé -tromper au Diable souz la forme de Serpent. Et combien que Dieu eust peu -nous sauver par autres voyes, si trouva il ceste façon plus douce & -raisonnable, prenant le ravisseur par sa propre proye. Il se contenta de -ces paroles, & adjousta si le corps du _Toupan_ estoit en France encore -sur le bois, comme cestuy-cy que tu me monstre, & si tu l’as veu? Non -dis-je: mais il resuscita peu apres qu’il fut mort, portant ce corps là -haut au Ciel, vivant & clair comme le Soleil, & est assis au plus beau -lieu du Paradis, devant lequel tous les Esprits, & les Ames des gens de -bien viennent se courber, le remercians de ce qu’il a mis à mort leur -ennemy: Et en la faveur de ce corps, les nostres, apres qu’ils seront -morts, revivront & seront portez au Ciel par les Anges, de nous, dis-je, -qui sommes lavez par le sang escoulé de ses playes: Et à l’oposite vos -corps, & ceux de vos Peres iront avec _Giropary_ dans les feux brusler -pour tousjours, si vous n’estes lavez en ce sang. Mais il faut, dit-il, -qu’il sorty beaucoup de sang de son corps, & que vous le gardiez -soigneusement, pour en laver tant de personnes. Je luy respondis: Tu es -encore trop grossier pour entendre ces mysteres: il suffit qu’il aye une -seule fois espandu ce sang sur la terre, & qu’en memoire & merite -d’iceluy, nous lavions les Ames spirituellement par l’eau Elementaire, -que nous jettons sur les corps. Ne voy-tu pas qu’une source ou fontaine -persevere tousjours en son cours, encore qu’elle n’aye esté creusee -qu’une seule fois de la main de Dieu? Tu sçay bien que l’Estoile -Poussiniere, & le Chariot ont esté une seule fois attachees au Ciel: Et -cependant tous les ans, si tost que tu les voy briller sur la teste, -elles t’envoient les pluyes, & arrousent tes jardins. Il dit apres: -C’estoient de meschantes gens ceux qui firent mourir le _Toupan_: car il -est bon, je l’ayme, & veux croire en luy. Je luy dis: ils estoient -abusez par _Giropary_, comme tu es, lequel les incita à le persecuter, -faire mourir & crucifier, à cause qu’il les reprenoit de leurs -meschancetez, ainsi que nous faisons, suivant le commandement qu’il nous -en a donné: Et tous ceux qui obeissent au Diable sont ses ennemis, & luy -en feroient autant, comme ceux-là ont faict, s’il retournoit au Monde. -Je voudroy bien, dit-il que tu me donnasses une semblable image pour -porter quant & moy en ma province. Je rapporterois de mot à mot à mes -semblables ce que tu me viens de dire, & luy ferois une plus belle loge -que celle-cy. Je la ferois bien fermer, personne n’y entreroit que moy, -& ceux que je trouverois capables d’entendre le discours que tu me viens -de faire. Je luy fis responce. Apres que tu seras Baptisé nous te -permettrons d’en faire une, en laquelle nous erigerons un Autel pareil à -celuy-cy, orné de mesme, & paré d’Images semblables à celles-cy que tu -vois. - -2. Il y avoit au pied du Crucifix, une Image de Nostre Dame faicte en -broderie d’une merveilleuse beauté, & revetue de perles, que le sieur de -S. Vincent nous donna, quand il s’en retourna en France: laquelle -contemplant, il me demanda. Quelle est ceste femme si belle & ce petit -enfant devant elle, qu’elle regarde les mains jointes? Je luy fis dire -que c’estoit la figure de Marie Mere de Dieu, & ce petit Enfançon, -c’estoit le Fils de Dieu, quand il sortit du Ventre d’Icelle. Il -redoubla ces paroles deux ou trois fois, _Ko ai Toupan Marie?_ Comment, -est-ce là Marie Mere de Dieu? _Kougnam Ykatou_, que c’estoit une belle -femme. Je luy fis dire, qu’il falloit, qu’elle fust bien belle, puis que -Dieu l’avoit prise pour Espouse & Mere de son Fils, que c’estoit la -Princesse de toutes les femmes, qu’elle n’avoit point eu d’autre Mary -que Dieu qui l’eust connuë, & que sans estre touchee elle avoit enfanté -le Fils de Dieu: que son Corps estoit resuscité peu apres sa mort, ainsi -que celuy de son Fils, & avoit esté eslevee dans le Ciel par les Anges, -où il est à present assis aupres du Corps de son Fils. Voilà, me dit-il, -de grandes choses, qu’une fille puisse enfanter sans homme. Comment, ce -dis-je, ne voy-tu pas que les huitres croissent sur les branches des -arbres, sans masle, ny aucune commixtion de semence? Dieu ayme la -pureté: Car il est plus net que lumiere du Soleil. Il est vray, dit-il, -mais vous sçavez de grandes choses, vous autres _Pays_. Vous estes bien -plus sages que nous: Car nous ne prenons pas garde aux choses qui sont -en nostre terre, lesquelles nous voyons tous les jours: Et vous autres -en peu de temps les cognoissez. - -Ce n’est pas assez, luy dis-je, viens-çà avec moy, & sois attentif à ce -que je te feray dire par mon Truchement, à la charge que quand tu -l’auras sceu presentement devant moy, tu en discoureras à tes gens que -tu as faict retirer à la porte: Car Dieu veut que tous soyent sauvez -aussi bien les petits que les grands. Ayant dict cela, je luy fis voir -toutes les pieces & portraits de la Creation & Redemption, luy montrant -avec une verge chasque partie d’iceux: En l’un la creation des Cieux, & -des Elemens, en l’autre la creation des Poissons & des Oyseaux, en un -autre la creation des Animaux, arbres & herbes: & c’estoit un plaisir de -le voir si attentif sur ces figures des Oyseaux, Poissons, & Animaux, -afin de recognoistre ceux de sa terre, & quand il en voyoit quelqu’un -qui approchoit au plus pres de la figure des leur, il ne manquoit pas de -nous dire, voilà un tel Oyseau, un tel Poisson, ou un tel Animal: Et -ceux qu’il ne cognoissoit point, il me demandoit, s’ils estoient en -nostre pays, & comment nous les appellions: specialement il arrestoit sa -consideration à la figure de Dieu qui estoit au milieu de tout cela les -bras estendus, sortant de sa bouche un brandon de vent, & me demandoit -ce que cela signifioit? Je luy fis responce que c’estoit pour -representer, comme toutes choses avoient esté faictes par la seule -parole de Dieu, & que sa puissance & l’estendue de sa domination -touchoit les deux extremitez du Ciel. Ce qu’il admira d’avantage, fut la -creation de la femme d’une des costes de l’homme pendant qu’il dormoit, -& voulut estre informé de cela: Ce que je fis. C’est, dis-je, que Dieu -veut que tu n’ayes qu’une femme & non plus trente comme tu as. Car si -Dieu eust voulu que l’homme en eust eu davantage qu’une, il les luy eust -creées en ce commencement, & n’en ayant creé qu’une encore de son costé, -il pretend que l’homme se passe d’une seule femme laquelle il faut qu’il -ayme & retienne, & non pas la changer à la premiere fantasie, ainsi que -vous faictes vous autres qui suivez _Giropary_, lequel vous a persuadé -d’avoir plusieurs femmes, afin de vous revolter les uns contre les -autres, & vous entremanger à cause des femmes, lesquelles vous allez -ravir jusques dans les Loges de leurs propres marys. - -Sur les Escaliers de l’Autel, les douzes Apostres estoient rangez & le -Pere sainct François, fort bien faicts & enluminez? Il me demandoit qui -estoient ces _Karaïbes_. Je luy fis responce que ces douzes, estoient -les douzes _Maratas_ du Fils du _Toupan_[162], lesquels apres son -Ascension au Ciel diviserent le monde universel en douzes parts: chacun -prenant la sienne, où ils allerent faire la guerre à _Giropari_ & laver -tous les hommes qui voudroient croire en Dieu, & avoient laissé apres -eux des successeurs de l’un à l’autre jusques à nous: Et choisissant -Sainct Barthelemy, je le luy montray disant: Tien, voilà ce grand -_Marata_ qui est venu en ton pays, duquel vous racontez tant de -merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est luy qui -fit inciser la Roche, l’Autel, les Images, & Escritures qui y sont -encore à present, que vous avez veu vous autres[163]. C’est luy qui vous -a laissé le _Manioch_, & apris à faire du pain, vos peres auparavant sa -venue, ne mangeans que des racines ameres dans les bois. Et pour n’avoir -voulu luy obeïr il les quitta, leur predisant de grands malheurs, & -qu’ils demeureroient un longtemps sans voir de _Maratas_. Cela s’est -passé ainsi qu’il l’a dit, & n’avez eu depuis jusques à nous aucun, qui -vous delivrast des mains du Diable, & vous fist enfans de Dieu. Prenez -garde de n’en faire autant que vos peres. Lors que je luy faisois tenir -ce discours par mon Truchement il contemploit l’Image de -Sainct-François, & me dict, Qui est celui la qui est habillé comme toy? -C’est luy, dis-je, nostre pere à tous nous autres _Païs_, lequel s’est -vestu en ceste sorte. Vit-il encore? respondit-il, est-il en France? -T’a-il envoyé & les autres _Pays_ qui sont venus? Non, dis-je, il ne vit -plus. Il est mort, car nous mourons tous. Il a laissé des successeurs -qui nous ont envoyé. Il n’est plus en France. Il est là haut au Ciel -avec Dieu, où nous esperons aller apres luy. N’avoit-il point de femme, -dit-il, non plus que vous? Non, luy dis-je, car generalement tous les -_Pays_ n’ont point de femme: d’autant qu’ils imitent le Fils de Dieu -leur Roy, lequel vivant en ce monde n’avoit point de femme. Cela estant -dict, il regardoit le Ciel & les pentes qui couvroient nostre Autel, -lesquels estoient d’un beau damas à grand fueillage chamarrez & estofez -de passement & franges de fin argent avec le devant d’Autel de pareille -façon, & disant que tout cela estoit beau, & que nous servions le -_Toupan_ avec grande reverence, il me pria de le Baptiser, avant qu’il -s’en retournast, & que je luy donnasse des Images pour porter avec luy -en son pays. Il faut, luy dis-je, au prealable que tu sçaches -parfaictement la doctrine de Dieu. Ne m’as-tu pas dict, respondit-il, -tout ce qu’il faut sçavoir pour estre lavé? Non dis-je, ce n’est qu’un -devis que j’ay faict avec toy. Il y a bien d’autres choses à apprendre: -Qui me les apprendra? dit-il: Je luy fis responce: si tu veux sejourner, -je te l’apprendray, ou te le feray apprendre. Mais je ne te puis -baptiser sitost, encore que tu sceusses la doctrine du _Toupan_. Je veux -voir ta perseverance & attendre nos Peres qui viendront bien tost, ainsi -qu’ils m’ont promis. Ils te baptiseront & iront avec toy faire la maison -de Dieu en ton vilage, & ne t’abandonneront plus. Entre-cy & leur venuë -ne cesse de haranguer en tes _Carbets_ à tes semblables ce que je t’ay -appris. Ne fais plus tes sorceleries, & par ce moyen nous t’aymerons & -les François, & si tu seras tousjours le bien venu. Je le feray, dit-il, -& n’y manqueray point. J’eusse bien voulu pourtant que tu m’eusses lavé. -Je ne faudray de te venir souvent visiter, afin que j’apprenne tousjours -quelque chose de nouveau. - -Lors il appella ses gens lesquels estoient demeurez tout ce temps contre -la porte au bas de l’Eglise; Quelle obeissance & respect parmy les -Sauvages! & les fit approcher de l’Autel, ausquels il descourut par le -menu de tout ce que je luy avois enseigné: il leur montroit -semblablement les Images & ce qu’elles signifioient. Ces pauvres gens -estoient comme hors d’eux-mesmes, jetans à chasque fois des soupirs -d’admiration à leur mode, & apres tout cela il prit congé de moy & s’en -alla au Fort de Sainct Louys, où il se r’embarqua pour s’en retourner en -son pays: jusques à une autrefois qu’il me vint visiter de rechef pour -le mesme subject, racontant comme il s’estoit aquitté de ce que je luy -avois recommandé à son partement, à sçavoir, de haranguer aux _Carbets_ -ce que je luy avois appris: & adjouta que tous ceux de sa Province se -feroient Chrestiens quand il seroit Baptisé: Partant il me prioit de ce -faire. Mais l’encourageant de faire de mieux en mieux, je luy donnay -bonne esperance qu’il seroit Baptisé dans peu de temps, à sçavoir à la -venue des Peres de France. Nous eusmes ensemble plusieurs autres -discours en ceste seconde visite de la mesme matiere que dessus, il -recevoit ces cognoissances tres-avidement, montrant par ses gestes un -indicible contentement: Et en effect ceste seconde fois qu’il nous vint -voir, il fut fort modeste, accompagné de peu de gens, sans avoir tant de -plumacerie, & ne me parloit plus arrogamment comme il faisoit au -commencement. - - - - -Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere. - -Chap. XVIII. - - -Le grand Barbier de _Tapouitapere_ est homme fort venerable, d’une belle -stature & bien faict, bon guerrier, modeste, grave, & qui parle peu: -grand amy des François, possedant sur les habitants de sa Province -autant de puissance, que _Pacamont_ dans _Comma_, _Iapy Ouassou_ en -_Maragnan_, _La grand Raye_ aux _Caietez_, _Thion_, & _La Farine -Detrempee_ sur les _Tabaiares_, riche en plusieurs beaux enfans qui sont -fideles aux François & Chrestiens, comme nous dirons cy-apres. Il vint -au Fort S. Louys accompagné d’un grand nombre des siens, qui estoient -environ trois ou quatre cens, pour faire travailler aux fortifications, -afin d’y envoyer apres qu’il auroit fait son temps, le reste de ceux de -_Tapouitapere_, les uns apres les autres, presque à chaque fois deux ou -trois cens Sauvages. Pendant que son temps dura pour le travail il -demeuroit assis aupres de nos Messieurs à regarder travailler ses gens, -les exhortant à bien faire. Je le fus voir en ce labeur, & me fit faire -ses excuses par le Truchement, de ce qu’il n’estoit venu me voir dés son -entree en l’Isle, en cette sorte. - -Je ne te suis point allé trouver, d’autant que j’ay plusieurs choses à -discourir avec toy, qui requierent du loisir: & m’a esté necessaire -d’assister mes gens au travail, afin qu’ils s’employassent -courageusement à fortifier cette place. Je ne manqueray point de t’aller -voir avec _Migan_ que voicy, lequel te fera entendre ce que luy diray, & -me fera sçavoir les merveilles que vous enseignez à nos semblables. Je -luy fis dire que je ne trouvois point cela mauvais, ains j’estois bien -aise de le voir assidu à la besongne, à ce que ces terraces & ces fossez -fussent bien tost parachevez, pour resister à leurs ennemis, & que nous -aurions toute commodité de conferer ensemble: que je ne respirois rien -plus que cela, que nous l’aymions fort, tant pour sa bonté naturelle, -que pour ce qu’il cherissoit les François, & leur avoit tousjours esté -fidele. Là dessus nous nous asseames l’un contre l’autre, & devisasmes -de plusieurs choses indifferentes, specialement de la ferveur de ses -gens, & notamment des petits enfans à charger la terre, chose qui luy -donnoit, & à nous aussi, un grand contentement, & me fit dire à ce -propos, que ce n’estoit pas sans raison que les petits enfans -travailloient fervemment & courageusement, puisque c’estoit pour eux ce -que l’on faisoit, & qu’iceux verroient les merveilles que les François -feroient un jour en cette terre. Ils seront tous autres que nous, -disoit-il, car ils deviendront _Karaibes_, marcheront vestus, & verront -les Eglises de Dieu basties de pierre. Je luy fis faire cette responce, -qu’à la verité leurs enfans seroient bien-heureux un jour: mais aussi -qu’eux-mesmes pouvoient joüir de la mesme fortune, que nous ne serions -pas long temps sans qu’il vint du secours & des navires de France, dans -lesquelles viendroient plusieurs _Pais_ & bon nombre de François -vaillans en guerre, force ferraille & marchandises qu’on leur donneroit: -que lors on bastiroit des maisons à la façon des François; l’on iroit -avec eux à la guerre contre leurs ennemis, on feroit venir les -_Tapinambos_ & autres alliez d’iceux, cultiver la terre ferme és -environs de l’Isle, qu’ils pourroient voir tout cela, avant que de -mourir. Apres ces paroles je pris congé de la compagnie, & m’en revins -chez nous. Comme le temps de son travail fut accomply, il me vint -visiter, accompagné des principaux de ses gens, & le Truchement _Migan_ -avec luy. Estant assis & ayant pris du _Petun_ selon leur coustume, il -me fit dire ces paroles. - -J’ay autrefois usé de plusieurs barberies qui m’ont rendu grand & -authorisé parmy les miens. Il y a longtemps que j’ay recogneu que ce -n’estoient que des abus, & que je me moque de tous ceux qui font ce -mestier. Je n’ay point ignoré qu’il y avoit un Dieu: mais de le -cognoistre je n’ay sceu. Il seroit impossible que le Soleil tournast & -revint à sa cadence tous les ans, que les pluyes & les vents fussent, -que les Tonnerres esclatassent si fort s’il n’y avoit un Dieu, facteur -de tout cela. Nous avons des meschans qui vivent librement sans craindre -aucun chastiment, & nous croyons que ceux cy vont à _Giropari_. Nous en -avons d’autres qui sont bons, qui ne veulent point tuer, donnent -volontiers ce qu’ils ont à manger, & avons opinion que ceux-cy sont -aymez de Dieu, & qu’ils ne vont point avec les Diables. Je fus fort -resjoüi quand on me dit, qu’il y avoit des _Pais_ venus, lesquels -enseignoient le _Toupan_, & lavoient les hommes en son nom: & c’est une -des principales causes qui m’amene icy pour vous voir, & dire ma -conception, laquelle est, que je desire estre instruit & baptisé, pour -ce que je sçay bien que vous avez dict que tous ceux qui ne seroient -baptisez, seroient damnez, & que tous nos Peres sont perdus. J’ay -plusieurs enfans, je veux qu’ils soient Chrestiens comme moy, afin que -nous allions tous avec Dieu. Je desire luy bastir une maison en mon -village, & faire faire une Loge aupres pour l’un de vous. Je le -nourriray & ne manquera d’aucun vivre. Je tiendray la main à ceux de ma -Province lesquels ont foy & asseurance en moy, à ce qu’ils soient faits -Chrestiens. Le Truchement m’ayant recité tout ce que dessus, adjousta & -me dit, Cet homme a de grands sentimens de Dieu, & bien de la -cognoissance: car il use des mots les plus emphatiques de sa langue pour -mieux exprimer ce qu’il ressent & cognoist, & a grand regret que vous ne -le pouvez entendre & comprendre: voyez à luy respondre selon son desir. - -Faites luy entendre, dis-je, ces paroles le plus eloquemment que vous -pourrez sans vous haster. Les François nous ont faict bon rapport de toy -& de tes enfans, tant de vostre fidelité, amitié, que d’une bonté -naturelle qui est en vous: & c’est le vray moyen de recevoir bientost la -faveur de Dieu, & obtenir sa cognoissance & son Baptesme: Tu le vois -ordinairement devant tes yeux, que la bonne terre rapporte aisement -abondance de fruicts des semences jettees en elle. L’homme est une -terre, & l’Evangile la semence: quand Dieu trouve une terre fertile non -preoccupee de ronces & d’espines, il y jette facilement son grain; -partant j’espere beaucoup de toy & de tes enfans: que si nous estions -davantage de _Pais_ que nous ne sommes, je t’asseure que tu en aurois -pour mener dés à present avec toy: mais ayes patience, nous en aurons -bien tost. Ne laisse cependant de bastir la maison de Dieu, & la Loge -des _Pais_, afin qu’aussi tost qu’ils seront arrivez, tu les puisses -retirer & accommoder. Tu ne peux demeurer icy longtemps à cause de ta -charge: Nous ne pouvons pas aussi aller vers toy pour le peu que nous -sommes: conserve en toy ta bonne volonté, & Dieu t’aydera. Je -m’apperçois bien que tu as de grands sentimens de Dieu, & que son Esprit -t’a touché le cœur, & illustré l’entendement, pour te faire dire ce que -tu m’as fait entendre: c’est un grand bien pour toy, ne le mesprise pas. - -Il me fit responce à cela. Je ne fus jamais mauvais, & les tueries de -nos Esclaves ne m’ont point pleu. Je n’ay point ravy les femmes -d’autruy. Je me suis contenté des miennes. Il est bien vray que je me -suis faict craindre, menaçant ceux qui me mesprisoient de leur envoyer -des maladies, qui tomboient malade de peur. Car je n’ay jamais voulu -entretenir les Esprits, comme font les autres _Pagis_, ains me suis -servi seulement de la subtilité de mon esprit, & de la grandeur de mon -courage. Mes barberies ne m’ont point tant aydé à acquerir l’authorité -que j’ay; que la valeur laquelle j’ay faict paroistre souvent en guerre. -Je suis ancien, je ne veux plus que la paix & douceur. Je luy fis dire -que c’estoit le meilleur, & qu’il n’avoit tant irrité le Souverain -contre luy, comme avoient faict les autres Barbiers, lesquels -communiquoient avec les Diables, qu’il demeurast en ce repos de -conscience jusques au jour de son Baptesme. Cela dict, il me demanda à -voir la Chappelle, & s’enquesta de poinct en poinct ce que signifioit -tout ce qu’il voyoit, tant l’Autel, & ses Paremens, que les Images. Je -luy expliquay le tout à son contentement: & ainsi il prit congé de moy -pour s’en retourner en son pays, ce qu’il fit. Je luy donnay des Images -pour porter avec luy; qu’il receut fort joyeusement, & luy declaray ce -qu’elles signifioient, & qu’il les gardast soigneusement dans ses -coffres, que _Giropari_ les apprehendoit, par ce que jadis le Fils de -Dieu l’avoit vaincu en mourant sur la Croix. Ainsi il s’en alla d’avec -moy. - -Peu de temps apres _Martin François_ fut converti à la Foy, & luy permis -de bastir une Chappelle en son village, afin d’y celebrer la Messe, & y -baptiser quand nous irions à _Tapouïtapere_. Ce grand Barbier, duquel -nous parlons, en avoit quelque jalousie, & me manda qu’il s’estonnoit, -comment j’avois permis que _Martin_ fit une Chappelle en son village -devant qu’il en eust faict une au sien, & qu’il meritoit bien à cause de -sa grandeur, d’edifier le premier une maison à Dieu en sa contree, & -avoir des Peres, selon que je luy avois promis. Je fis responce à ceux -qui m’apporterent ces nouvelles de sa part, que je n’avois en rien -outrepassé mes paroles & promesses, qu’il estoit le premier de -_Tapoüitapere_, à qui j’avois permis de construire une Chappelle, que -c’estoit à luy de preceder les autres, & pour les Peres, qu’ils -n’estoient encore venus: neantmoins quand nous passerions de _Maragnan_ -à _Tapoüitapere_, nous ne manquerions jamais d’aller chez luy & le -visiter: que je n’avois peu refuser à _Martin François_, fait Chrestien, -d’avoir aupres de luy une maison de Dieu pour y faire ses prieres. Il -trouva fort bonne cette responce. - -Entre ceux que _Martin_ convertit, depuis son Baptesme, furent deux des -enfans de ce _Mourouuichaue_, qui en receut une singuliere consolation, -les excitant à bien apprendre leur croyance & doctrine Chrestienne, mais -le mal-heur leur estant arrivé de se laisser emporter par le mauvais -discours d’un de nos Truchemens à la resolution de quitter le -Christianisme, le bon Pere ayant sceu qu’ils avoient à cet effet quitté -leurs habits & vestemens, il leur dit: Que pensez vous faire, vous -estonnez-vous de si peu? Pourquoy vous estes vous despoüillez, & avez -dit que ne vouliez desormais estre Chrestiens? Je veux presentement que -repreniez vos habits, & alliez trouver _Martin François_ en son village, -& receviez sa doctrine, laquelle les Peres luy ont communiquee. Ne vous -separez point de luy, & ne me revenez pas voir qu’il ne revienne avec -vous. Je luy manderay qu’il me vienne trouver, afin qu’il aille vers les -_Païs_. Ces enfans obeyrent à leur Pere, reprindrent leurs habits, & -vindrent trouver _Martin François_, lequel ayant fait une course vers ce -grand Barbier, il vint accompagné de plusieurs Chrestiens au Fort de -Sainct Loüis, pour nous manifester, & à nos messieurs, comme toutes les -affaires s’estoient passees: & on y pourveut fort sagement, ainsi que -l’occasion le requeroit. Par cecy vous voyez le vray amour que les Peres -doivent porter à leurs enfans, ayans beaucoup plus de soin de leur -salut, que d’autre chose. Cet homme n’estoit encore baptisé quand il -rendit ce vray acte de Pere à ses enfans decheus de la grace. - -Le Reverend Pere Arsene, accompagné des Chrestiens, l’alla voir en son -village, qui fut receu de luy extremement bien, luy faisant voir en son -visage toute la bien vueillance qu’un Sauvage peut monstrer, luy -presenta force venaison à manger, le priant que s’il venoit demeurer à -_Tapoüitapere_ qu’il choisist sa demeure en son village, où il seroit -bien accommodé: cela s’entend selon le pais. - -Depuis cela il n’envoya son fils aisné, nommé _Chenamby_, c’est-à-dire, -mon oreille, lequel amena quant & luy sa femme, & un sien petit fils qui -me dist, Mon pere est soucieux de toy, & craint fort que tu ne manques -de farine, c’est le subject qui m’amene: Si tost que le _May_ sera venu, -il t’en envoyera quantité. Il a grand desir d’estre adverti incontinent -que les _Païs_ seront venus: car aussi tost il quittera son village & -passera la mer, pour les venir salüer & demander l’un d’iceux, & -l’amener avec luy pour aprendre la science de Dieu & estre lavé par luy. -J’ay 2. de mes freres _Karaibes_, lesquels, comme tu sçais, s’estoient -despoüillez, en dépit des discours qu’on leur avoit tenu: ils font bien -à present, & sont ordinairement avec leur _Pai-miry_, c’est-à-dire, le -petit Pere, sur-nom qu’ils avoient donné à _Martin François_, à cause de -la diligence qu’il prenoit à convertir les ames, je veux estre Chrestien -avec mon Pere, & ma femme que voicy, pareillement ce petit enfant -qu’elle porte, lequel ayant attaint l’aage competant, je donneray aux -_Pays_ pour estre instruit par eux. Ce _Chenamby_ bredoüilloit un peu le -François, & l’entendoit aucunement, & ce par la peine & diligence qu’il -y apportoit, conversant avec les François le plus qu’il luy estoit -possible: Neantmoins je luy fis faire responce en sa langue par le -Truchement: que j’estois bien aise d’entendre que son pere avoit bonne -souvenance de nous: mais que mon principal contentement procedoit de la -perseverance de la bonne volonté de son pere & de ses freres vers le -Christianisme: Specialement je me resjoüissois de le voir disposé luy & -sa femme à recevoir la Foy Chrestienne, & de nous offrir cet enfant, -afin de luy donner tels enseignemens que nous trouverions à propos, -quand il seroit parmy nous. Je l’exhortay par plusieurs paroles à se -tenir ferme en tel desir, & sa femme pareillement, laquelle estoit -d’assez bonne grace, jeune & modeste en son maintien, & portoit en ses -yeux je ne sçay quelle pudeur, n’osant me regarder à pleins yeux: & de -plus elle cachoit du pied droict de son enfant son infirmité, ayant ce -respect naturel de ne se presenter autrement devant moy, d’où je tiray -un tres-bon signe, & m’enquestay plus avant de ses humeurs & -complexions: je trouvay qu’elle estoit fort bonne & charitable aux -François, humble & obeissante à ses beau-pere & mary: ce ne sont pas de -petites vertus naturelles en une Indienne. Son mary me promit, avant que -de partir, qu’il n’en espouseroit point d’autre, & que jamais il ne la -quitteroit, & je luy dis que s’il faisoit cela les _Pays_ les mariroient -en l’Eglise apres avoir esté baptisez. - - - - -Conference avec Iacoupen[164]. - -Chap. XIX. - - -Iacoupen estoit un des Principaux d’entre les _Canibaliers_, lesquels le -Sieur de la Ravardiere avoit amenez en l’Isle, pere d’un jeune enfant -Chrestien d’assez bon esprit, nommé Jean, & auparavant _Acaiouy-Miry_, -la petite Pomme d’_Acaiou_. Ce _Iacoupen_ prit la peine par plusieurs -fois de venir de _Iuniparan_ me trouver, & deviser avec moy des choses -divines, & de la vanité de ce monde: Entre les autres fois il se -transporta un jour en ma Loge avecques son fils, & me tint ces discours. - -Il m’ennuye fort que je ne suis baptisé: car je recognois que tandis que -je demeureray comme je suis, le Diable me peut travailler & donner de la -peine. Hé! qui est asseuré de vivre jusques à la nuict? Voicy que je -m’en retourne en mon village, je puis rencontrer une Once furieuse qui -me coupera la gorge, & me fera mourir tout seul dans les bois. Cependant -où ira mon esprit? Je ne suis pas marry ny envieux que mon fils que -voilà soit baptisé premier que moy. Mais dy moy: N’est-ce pas chose -nouvelle qu’il soit fils de Dieu devant moy, qui suis son pere, & que -j’apprenne de luy ce que je luy devrois apprendre? Je pense & repense -souvent à cela, depuis que vous autres _Pays_ estes venus icy, il me -ressouvient de la cruauté de _Giropari_ envers nostre Nation: car il -nous a faict tous mourir, & persuada à nos Barbiers de nous amener au -milieu d’une forest incogneuë, où nous ne cessions de danser, n’ayans -autre chose de quoy nous nourrir que le cœur des palmes, la chasse & le -gibier dont plusieurs mouroient de foiblesse & debilité. Estans sortis -de là, & venus dans les vaisseaux du _Mourouuichaue_ la Ravardiere en -cette Isle de _Maragnan_, _Giropari_ nous a dressé une autre embuscade, -incitant par un François les _Tapinambos_ à massacrer plusieurs de nos -gens, & les manger: Que si vous ne fussiez venus, ils eussent parachevé -de nous tuer tous: Ainsi sommes-nous miserables en cette vie. Nous -poursuivons les Cerfs & les Biches afin de les tuer & manger: mais ils -n’ont besoin de ferrailles ny de feu, ils trouvent leur manger appresté: -quand ils s’apperçoivent qu’on les poursuit en un endroict, en peu -d’heure ils se transportent en un autre, ils passent les bras de mer -sans Canot: Mais nous autres nous ne pouvons pas faire ainsi. Il nous -faut des ferremens, du feu & des canots, & qui plus est, nos ennemis -nous viennent bien trouver, tantost les _Peros_, tantost les -_Tapinambos_ & autres Nations adversaires: & ainsi notre condition est -pire que celle des animaux de la terre. - -Je luy fis cette responce. Ce que tu a dict est bien veritable: car le -Diable ne demande rien plus que de perdre l’ame, & tuer le corps: il -s’est monstré tousjours tel vers ceux qu’il a peu gagner & tenir en sa -cadene: c’est un mauvais maistre qui traicte cruellement ses serviteurs. -Dieu n’est point acceptateur des vieux ny des jeunes. Ceux qui se -presentent les premiers sont receus de luy. Neantmoins les derniers sont -souvent les premiers, à cause qu’ils reçoivent le Christianisme avec -plus de consideration, & y perseverent avec plus de ferveur que ceux qui -l’embrassent à la legere. Nostre Dieu nous a faict miserables en ce -monde, pour ne pas mettre nostre fin és delices de nostre chair, ains à -ce que nous nous preparions à mener une autre vie que celle-cy. - -Auparavant que je passe plus avant en matiere, il est necessaire que -j’explique ce qu’il veut dire en sa Harangue, quand il parle de -l’infortune arrivee à sa Nation à la suasion de leurs Barbiers, & du -massacre fait d’eux par les _Tapinambos_. Il y avoit entr’eux un grand -Sorcier qui communiquoit visiblement avec les Diables, & avoit une si -grande authorité sur ses semblables, que tout ce qu’il leur persuadoit, -ils le faisoient, Le Diable se servit de cette occasion, afin de seduire -& tromper cette populace, commandant au Sorcier de leur dire qu’ils -eussent à le suivre, afin d’aller posseder une belle terre, en laquelle -naturellement toutes choses viendroient à souhait, sans qu’ils eussent -aucune peine ny travail. Cette Nation abusee suivit ce mal-heureux, & -n’alla pas loing qu’elle n’esprouvast la tromperie de l’Esprit du -Conducteur: car ils perirent diversement par milliers, & enfin se -trouverent dans le milieu d’une vaste forest, où le Sorcier les fist -arrester, leur persuadant qu’il falloit demeurer là dansans jusques à -tant que son Esprit luy enseignast le lieu où il falloit aller. Le Sieur -de la Ravardiere les trouva là, qui leur fit remonstrer comme ils -estoient abusez, ce qu’ayans recogneu, ils le suivirent & s’embarquerent -dans ses vaisseaux, & furent amenez en l’Isle de _Maragnan_. Où quelque -temps apres, un miserable François prit querelle avec leur Chef, & pour -se vanger il induisit les _Tapinambos_ à les tuer: ils en mirent à mort -quelque cent ou six vingts, lesquels ils mangerent, les autres furent -reservez. Ce massacre fut commis 5. ou 6 mois devant que nous vinssions -en l’Isle: Poursuivons nostre Discours. - -Apres ma responce, il me dit: j’ay grand regret que je ne vous puis -assister ainsi que le meritez: mais je n’ay pas moyen d’avoir des -Esclaves, autrefois je me suis veu riche en serviteurs, maintenant j’en -suis pauvre. Je fais ce que je puis au Pere qui demeure à _Iuniparan_: -je suis marri que je ne te puis apporter, toutes les fois que je viens -te voir, de la venaison. Je luy dis là dessus. Ce n’est pas ce que je -recherche de toy: je suis bien aise pourtant de cognoistre ta devotion & -bonne volonté. Mais ce que je desire de toy, est que tu t’avances de -jour en jour, & croisses en la cognoissance de Dieu. Tu as le _Pays_ en -ton village, hante le souvent & aprens de luy les merveilles du -_Toupan_: Tu as de plus ton fils que voilà, lequel sçait la doctrine -Chrestienne, qu’il te l’enseigne & à tous ceux de ta maison: car il -pourra le faire plus aisement que nous, pour ce qu’il prononcera mieux -les mots de vostre langue. - -Ce que tu viens de me dire m’afflige, respondit-il, à sçavoir, de mon -fils lequel au commencement qu’il fut faict Chrestien aprenoit bien: il -sçavoit desja un peu lire en son _Cotiare_, & former son escriture, il -estoit tousjours avec le Pere, le suivoit partout: mais il a tout -quitté, s’adonnant à la liberté, oublie ce qu’il a apris, & quand il -voit que le _Pay_ le cherche, il s’enfuit au bois, cela me fait mourir, -& ne gagne rien pour luy dire, je te prie de luy remonstrer, & luy faire -recognoistre qu’il est enfant de Dieu, & que _Giropari_ le veut seduire: -le voilà, parles à luy. Ce que je fis, luy remettant devant les yeux la -ferveur avec laquelle il avoit receu le Baptesme, & que j’estois fort -estonné de voir en luy un tel changement que mesme il fuyait les _Pays_, -que le diable le talonneroit de pres, s’il ne retournoit à son devoir, -ne hantoit le _Pay_ de _Iuniparan_, & ne r’apprenoit sa croyance. Il -escouta ces paroles doucement, & monstra un desir de mieux faire. Mais -considerez je vous prie, le zele d’un vray pere envers le salut de son -enfant, comme nous avons monstré semblablement en l’exemple du grand -Barbier de _Tapoüitapere_: Ce Pere est encore Payen, & nonobstant vous -le voiez si soucieux & en peine pour la conscience de son Fils. Combien -y a-il de parens en France, lesquels ne pensent de leurs enfans qu’en ce -qui regarde les biens du corps, & negligent ceux de l’Esprit. - -Une autre fois il me vint revoir, accompagné de quelques Sauvages ses -voisins; nous tombasmes en divers discours de la creation du monde, de -la providence de Dieu en la conduitte des hommes, & de la vocation -singuliere & particuliere. Pour le premier point de la creation: Il -faut, disoit-il, que Dieu soit un Esprit puissant, lequel nous ne -pouvons comprendre, pour avoir creé d’une seule parole, ainsi que j’ay -entendu souvent de vous autres _Pays_, tout ce que nous voyons & -entendons. Car je considere la grande estendue de la mer qu’il y a -depuis ceste Isle jusques en France, estant ainsi que les Navires -emploient douze Lunes pour aller & venir, & que le mesme Soleil que nous -avons, soit celuy que vous avez en vostre pays. Combien d’Oyseaux, de -Poissons, d’Animaux, d’arbres & herbes y a il en ce monde, & tout cela -soit faict par le _Toupan_. - -Pour le second point, il dit: Je me trouve empesché, quand je me mets à -penser à la diversité des Nations qui sont au monde. Je voy que les -François abondent en richesses, sont valeureux, ont inventé les navires -à passer les Mers, les Canons & la poudre, pour tuer les hommes -invisiblement, sont bien vestus & bien nouris, sont crains & redoutez: -Et au contraire tous nous autres de par deçà nous sommes demeurez errans -& vagabons, sans habits, sans haches, serpes, couteaux & autres -ferremens: D’où cela peut-il proceder? Deux enfans naissent en mesme -temps, un François & l’autre _Topinambos_, tous deux infirmes & foibles, -& nonobstant l’un naist pour avoir toutes ses commoditez: & l’autre pour -passer sa vie pauvrement. Nous venons libres au monde, & n’avons rien -plus l’un que l’autre: Et cependant voicy que les uns deviennent -esclaves & les autres _Mourouuichaues_. - -Pour le troisiesme point. Je ne me sçaurois contenter l’esprit, -adjousta-il, quand je pense pourquoy vous autres François avez plustost -la cognoissance de Dieu que non pas nous. Et pourquoy nous avons esté un -si long-temps en ceste ignorance. Vous nous dites que Dieu vous a -envoyez, que ne vous envoioit il plustost? Nos Peres ne se fussent pas -perdus, comme ils ont faict. Et puis que les Pays sont hommes comme -nous: d’où vient qu’ils parlent plustost à Dieu que les autres? - -Je luy fis responce à tout cela. Que nostre esprit est trop petit pour -concevoir des choses si hautes, lesquelles le grand Dieu s’est reservé à -luy seul. C’est assez qu’il a tout faict, qu’il ayme un chacun & le -prouvoit des choses necessaires: Et quand il voit qu’un homme est -disposé à recevoir sa Foy, il ne manque point de le faire visiter par -ses Apostres, lesquels luy donnent le moyen de se sauver: Et partant -qu’il est à croire qu’auparavant que nous vinssions, leur cœur & esprit -n’estoit disposé & preparé à recevoir une si grande lumiere telle qu’est -la lumiere de l’Evangile. Ces discours & plusieurs autres semblables -furent mis en avant, par lesquels vous pouvez voir la capacité de ces -ames à recevoir la Foy de nostre Sauveur JESUS-CHRIST. - - - - -Conference avec le Principal d’Oroboutin. - -Chap. XX. - - -Ce Principal est d’une haute stature, assez gréle, modeste, & -debonnaire, lequel estoit demeuré malade depuis nostre venue jusques au -temps qu’il me vint visiter. Il entra chez nous accompagné de quelques -uns des siens, avec beaucoup de respect, & quasi comme en tremblant: Et -luy ayant faict bon racueil, je le fis seoir vis à vis de moy dans un -lit de coton: & lors, suivant la coustume, il commença à me faire ceste -harangue presque de mot à mot. - -Je suis venu à toy ce jourd’huy, ô _Paï_, pour deux choses: l’une pour -m’excuser & te prier de ne prendre garde, si je ne me trouvay à vostre -entrée à _Ouraparis_ comme firent _Iapy-Ouassou_, _Pira iuua_, -_Ianouarauaëte_ & les autres principaux de l’Isle: semblablement de ce -que je n’ay peu preceder _Pacamont_, & _Aua Thion_ mon Grand, parce que -j’estois tenu d’une grieve maladie qui m’a tousjours travaillé du -depuis: Mais je n’ay laissé parmy ceste infirmité, d’avoir le desir de -voir ta face, & entendre de ta bouche ce que mes semblables de mon -vilage m’ont rapporté de vous autres _Païs_. La seconde chose qui -m’amene est, pour t’offrir mes enfans, lesquels je te donne & veux -qu’ils soyent tiens, & que tu les faces _Karaibes_. Je desire -pareillement & t’en prie, que tu viennes ou l’un des _Païs_ en mon -vilage pour y bastir une maison de Dieu, nous instruire moy & mes -semblables, & nous declarer ce que le _Toupan_ desire de nous pour estre -lavez comme vous faictes les autres: Et je t’asseure qu’il ne manquera -pas de vivres, car ma contree est bonne & abondante en venaison. - -Le Lecteur sera adverty qu’il est aisé de representer par escrit les -paroles & le discours de ce Sauvage, mais non pas les gestes & la -vivacité de son esprit avec lesquels il m’entretenoit: je puis dire -seulement que ses discours estoyent accompagnez de larmes & d’une voix -pleine de ferveur & devotion, par laquelle il me faisoit voir ce qui -estoit caché dans son interieur du touchement du Sainct-Esprit, & du -desir ardent qu’il avoit d’estre Chrestien: Pour ce subject je luy fis -ceste responce. Il n’est pas necessaire que tu me faces ton excuse sur -l’absence de ta personne; lors que nous mismes pied à terre en l’Isle: -Car outre que ta maladie te donnoit occasion de ne t’y pas trouver, la -distance qu’il y a d’icy à ton vilage te rendoit assez excusé. Mais je -me resjouy fort de contempler en toy une si bonne volonté envers nous, & -une si grande affection de ton salut, du salut de tes enfans, & -generalement de tes semblables. Si nous estions à present d’avantage de -_Pays_, croy moy que j’irois en ton vilage, ou j’y en envoirois un -autre: Mais nous ne pouvons abandonner l’Isle, à cause des estrangers -qui viennent nous voir, ausquels il faut donner toute satisfaction: Dés -aussi-tost que les _Pays_ seront venus de France, je t’asseure que tu en -auras: Car je recognois clairement que tu es choisi de Dieu pour estre -un jour enrolé au nombre de ses enfans. Prends courage, & espere ce que -je te dy. - -Il me repliqua: Tu me consoles beaucoup: car depuis que le bruict a -couru dans nostre Contree, que vous disiez des merveilles du _Toupan_, & -que vous traittiez si doucement nos semblables, je n’ay point eu de -repos, ceste fantaisie me travaillant incessament: Quand est-ce que tu -iras trouver le _Païs_, & que tu entendras de sa bouche ce que tes -compatriotes te viennent dire? Leve toy, & essaye de cheminer: J’ay obey -souvent à ceste pensee, me levant du lict; mais j’estois si maigre & -décharné, que je ne pouvois me soustenir: Tu le peux voir en mes bras, -mon corps & mes cuisses, qui n’ont pas encore repris la chair & la -graisse, que ma maladie a mangé. Ce qui me fascha d’avantage, fut -d’entendre que _Marentin_ estoit venu tout malade te trouver & recevoir -le Baptesme: je voudroy bien te supplier qu’auparavant que je m’en -retourne, tu m’enseignes quelque chose de Dieu, je le tiendray ferme en -mon esprit, & n’en oublieray un seul mot, ains fidelement je le -raconteray à mes gens & à mes enfans. J’ay trois jeunes garçons desquels -tu vois le plus grand, je veux qu’ils se tiennent aupres des _Pays_ -quand ils seront venus, & qu’ils s’asseent à leurs pieds, escoutans -diligemment ce qui sortira de leur bouche, & leur obeissent en tout ce -qu’ils leur commanderont; ils iront à la chasse & à la pesche pour eux. - -Je luy fis dire par le Truchement, que sa priere estoit raisonnable, & -que je ne le pouvois refuser: par ainsi qu’il escoutast bien ce que je -lui allois enseigner, & qu’il fist approcher son fils & ses autres gens, -qui estoient assis à l’autre bout de la loge. Estans approchez, je -commençay à luy declarer le Mystere de la Creation & Redemption, -expliquant le tout par des comparaisons ordinaires & palpables. Il est -impossible de dire l’attention & alteration avec laquelle il recevoit -ces eaux sacrees du Redempteur. Jamais Biche ne fut si friande & -desireuse d’une fontaine claire en plein Esté, que cestuy-cy estoit de -gouster cette nouvelle Doctrine. Pleust à Dieu, sans faire comparaison, -que les Chrestiens receussent la parole de Dieu avec autant d’avidité: -Car il avoit ses espaules courbees, durant mon discours, & les yeux à -demy tournez, & à peine osoit-il tirer son haleine & avaler sa salive. -Vous eussiez entendu une Soury trotter dans nostre loge, pendant que je -discourois: Enfin il me dit, Voilà des choses grandes: jamais je n’en ay -entendu de semblables: car Dieu n’a point parlé à nos Peres ny à nous, & -pas un _Karaïbe_ ne nous a entretenus de semblables propos. Tu me viens -de dire que Dieu est par tout, & qu’on ne le peut voir, & neantmoins il -voit tout, & nous entend, & que quelque part que nous allions, il est -avec nous & marche devant nous: qu’il n’y a que ceux qui sont baptisez -qui le puissent sentir & recognoistre, qu’il n’a pas de corps comme -nous, mais c’est un esprit estendu par tout l’Univers. J’ay bien entendu -cela: mais j’ay de la peine à le concevoir: car nous ne sommes pas -nourris à entendre de si grandes choses: nous avons l’esprit adonné de -nostre naturel à bien pescher, chasser, flescher, & faire semblables -exercices: du reste nous nous en remettons en nos Barbiers, qui ont -l’esprit plus subtil pour deviser avec les Esprits. - -Tu m’as dit que Dieu est comme l’Air, lequel nous respirons incessament -& sans lequel nous mourrions: De mesme le _Toupan_ est celuy qui nous -donne la vie & la respiration, & entre en nous, & nous environne comme -l’Air. De plus, que comme l’Air est partout, & va partout: ainsi Dieu -entre partout, & est partout: J’entends bien ce poinct, pour ce que si -Dieu a faict l’Air de ce naturel: il faut de necessité qu’il soit plus -que luy. Je suis fort aise de ce que tu m’as dit, que _Giropary_ -n’estoit que le valet du _Toupan_, qu’il est battu par les bons Esprits, -quand il fait le mauvais, & lors qu’il a frappé un homme ou une femme, -si ce n’est que Dieu luy en aye donné le congé, il est bien tost serré -de pres: qu’il n’a aucune puissance sur ceux qui sont baptisez. C’est -bien faict à Dieu: car _Giropary_ est meschant: & je voudrois que les -bons Esprits l’eussent tant battu qu’il en fust mort. Si tost que je -seray Chrestien s’il approche de mon village, j’iray hardiment devant -luy, & n’auray aucune pœur. - -Vous pouvez excuser ce Sauvage qui n’est pas encore Chrestien, de ce -qu’il parle de ceste sorte: Escoutez le reste de son discours qu’il -poursuivit ainsi. - -Il falloit que la fille, laquelle espousa Dieu, fust fort belle & bien -riche, & la plus grande Dame de son Pays: car le _Toupan_ est le plus -grand de tous les _Mourouuichaues_: je croy que son Fils estoit bien -suivy, & qu’il avoit apres luy beaucoup de train: mais ces meschans -traistres qui le mirent à mort estoient bien rusez & cauteleux, il -fallut qu’ils le fissent mourir secrettement: car si ses gens en eussent -esté advertis, il l’eussent secouru: je m’asseure qu’ils furent bien -resjoüys, quand ils virent qu’il sortoit de sa fosse vivant: il devoit à -lors se vanger de ceux qui l’avoient faict mourir, & en prendre le -pour-ce. Mais tu m’as dit grande chose, qu’il monta là haut au Ciel tout -seul en Corps & en Ame, & qu’il est assis par dessus le Soleil, & qu’il -a les yeux bien plus clairs que le Soleil & la Lune, que rien ne se -faict, ny se passe ça bas en terre, qu’il ne voye & contemple, aussi -bien en ton pays comme au nostre, & qu’il entend clairement toutes nos -paroles, & que quand vous le priez en vos Eglises il vous entend & -escoute, qu’il vient tous les jours sur vos Autels, où vous parlez à -luy, & tous les _Karaïbes_ librement, mesme sans ouvrir la bouche, & ne -laisse pas de cognoistre ce que vous dites en vostre cœur, & que c’est -luy qui vous envoye vers nous, à fin de nous enseigner ces choses, -lesquelles je trouve bien belles, & ne m’ennüyerois point de t’entendre, -mais la barque s’en veut retourner, & mes jardins que j’ay laissez -prests à couper me pressent & forcent de mon aller: joinct que je n’ay -point apporté de farine avec moy. Je luy fis responce que s’il n’y avoit -que le manquement de farine, qui le contraignist à s’en retourner, j’en -avois à son commandement, & pour tous ceux qui l’accompagnoient: il me -remercia à sa façon, & s’en alla ainsi, prenant congé de moy, & moy de -luy. - - - - -Conference avec la Vague, l’un des Principaux de Comma. - -Chap. XXI. - - -Ce Principal a tousjours esté le Pere commun des François en sa contree -de _Comma_, les honorant, respectant & soustenant contre tous les -mauvais discours que les meschans & libertins ont accoustumé de faire, -en sorte qu’il estoit hay d’iceux, & menacé d’estre battu, voire d’estre -tué, n’eust esté la crainte des François. Il receut nos gens quand ils -allerent en _Para_, avec toute sorte de bon accueil, & leur fit grand -chere, voulant estre le _Chetoüasap_ ordinaire du Chef des François, & -posoit en cela son bon-heur & sa chevance, d’estre aymé & bien venu avec -les François. Il avoit un fils aagé de vingt-ans, lequel il recommanda -fort au Sieur de la Ravardiere & à tous nos gens, les priant qu’il fust -le bien receu d’eux, ne demandant autre recompense de sa fidele amitié, -sinon que ce sien fils peust vivre parmy les François, & pour dire en un -mot, qu’il devint François: A ceste occasion, il avoit enchargé à ce -sien fils de s’efforcer, tant qu’il luy seroit possible, d’apprendre la -langue Françoise, & pour l’apprendre plus aisement, il luy commanda de -hanter les François tant qu’il pourroit, tellement qu’il demeuroit -tousjours avec les François qui estoient à _Comma_, & fit si bien qu’il -apprit quelques mots de nostre langue. - -Ce bon homme de Pere pensoit avoir gagné toutes les richesses du Monde, -quand il vit que son fils balbutoit vingt ou trente mots François, & -estima qu’il estoit temps d’amener ce grand Docteur aux _Païs_, c’est à -dire à nous autres pour estre baptisé, & de là faict _Karaïbe_, -François: Car vous devez remarquer, tant pour l’intelligence de ce -discours, que de plusieurs autres precedens & subsequens, que les -Sauvages avoient opinion qu’il fust necessaire pour devenir François, -qu’il falloit premierement recevoir le Baptesme: autrement c’estoit -folie de l’esperer, & à la verité ils n’estoient pas trompez en ceste -pensee: car le vray François, est plus François pour la pieté & -Religion, que non pas pour son origine, puis que Dieu l’a bien-heuré -tant, que d’estre vassal & suject d’un Roy tres-Chrestien, premier fils -de l’Eglise, & à jamais son tres-fidele Protecteur, comme il l’a monstré -en toutes les occasions qui se sont presentees de temps en temps: Et si -nous croyons à S. Augustin, au Traité de l’Antechrist, c’est luy qui -doit resister à cet Antechrist. Mais de cecy il en est parlé en un autre -lieu. Retournons à nostre homme. Il m’amena donc son fils, avec une fort -grande devotion, & s’asseant en un lict de coton, son fils aupres de -luy: il commença à me faire ses excuses de ce qu’il ne s’estoit plustost -transporté de _Comma_ en l’Isle, afin de nous venir voir & visiter: au -reste qu’il estoit un de nos plus grands amis de par de là, qu’il -souhaitoit infiniment d’avoir des _Païs_ avec luy en son village, qu’il -leur feroit bonne chere, qu’ils ne manqueroient d’aucune chose pour -vivre, comme de Sangliers, Cerfs, Biches, & autres sortes de nourriture: -leurs excuses ordinaires sont telles. Apres qu’il se fut excusé: il me -fit ceste harangue. - -Je suis homme d’aage, & tel que tu me vois, j’ay encore beaucoup de -force, j’espere de voir ce mien fils que je t’amene, bon _Karaïbe_, le -Grand me l’a promis, il le voit de bon œil, & le veut vestir, & m’a dit -que je luy laisse pour demeurer avec les François: C’est pourquoy je te -viens prier de le laver de l’eau du _Toupan_: je t’asseure qu’il sçait -tout ce qu’il faut sçavoir, tu l’entendras tantost: car j’ay pris garde -qu’il parle avec les François, & m’a dit qu’il en entend beaucoup. Il -est bon garçon & ayme les François: Ayant dit ces paroles, il fit signe -à son fils qu’il s’approchast: puis il luy commanda de raconter tout ce -qu’il sçavoit de François. J’avois bien de la peine à me contenir de -rire, & ne pouvois jouyr de mon Truchement, tant il estoit transporté de -la passion de rire sur la simplicité de ce personnage: neantmoins je le -retins luy faisant faire son excuse sur les singeries d’un petit -Perroquet que j’avois, à fin que ce bon homme ne pensast que ce fust de -luy qu’il rioit. Ce jeune homme son fils me recita la Doctrine qu’il -avoit propre, disoit son pere, & suffisante à recevoir le Baptesme en -cette sorte: _Bon joure monseïeur comme re vo reporteré vou. Ben -monseïeur, à vostre servirice, volè vou mangeare, Oy: du pain, peïsson, -char, may teste, men chapeyau, pourpuin, Chaüsse, Chamise_. Je ne peus -en entendre davantage, si je n’eusse voulu debonder: Je luy fis donc -dire, que c’estoit assez, que je voioy bien par là, qu’il n’avoit point -perdu son temps. Le bonhomme plein de ferveur me prevint avant que je ne -peusse achever ce que j’avois envie de luy dire, se leva de sa place, & -alla prendre toutes les ustensiles de nostre chambre, & me disoit les -monstrant l’un apres l’autre, il sçait bien comme cela s’apelle en -François, & cela, cela & cela & s’aprochant de la table, il la pressoit -avec ses deux mains, & disoit: Il sçait bien encore cela en François; -Puis s’adressant à son fils, il luy demanda: Est-il pas vray ce que je -dy? Le garson luy respondit: _Oy_ & davantage; qu’il apeleroit bien par -son nom tel, tel & tel François, qu’il sçavoit bien le nom des armes, -_Oune acrebouse qui fait pouf, oune espée, oune canone, qui fait patau_. -Mais luy dit son pere, aprendras tu bien-tost le reste? Oy. Voylà qui -est bien dit le pere: ne faille pas tous les jours à venir reciter ta -leçon devant le _Pay_. - -Leur ayant donné toute liberté de parler tant pour me remettre en bon -estat de ne plus rire, que pour donner issu à leur ferveur, je commençay -à leur faire entendre que ce n’estoit pas ce que je demandois, -auparavant que de conferer le Baptesme, ains la connaissance de Dieu, & -des autres choses qui dependent de nostre Religion. Il fut bien estonné -d’entendre ce discours: car il reconnut que l’estime qu’il avoit que son -fils fut grand Docteur, estoit vaine, que mesme il ne sçavoit ce que je -luy disois: En fin je luy fis expliquer par le Truchement, & telle fut -sa responce, qu’il n’avoit encore entendu parler de cela, neantmoins que -son fils estoit de si bon esprit qu’il auroit bien-tost apris, qu’il ne -luy faudroit pas plus d’une lune pour aprendre tout, & pour cette cause -qu’il laisseroit son fils au Fort S. Louys. Je luy repliquay qu’il -feroit tres-bien, que j’y aporterois ce que je pourrois, & seroit -tousjours le bien venu en nostre loge. - -Mais toy dis-je, ne penses tu point à te faire le bien que tu procure à -ton fils? Helas! ce dit-il je suis trop vieux. Je ne pourrois plus rien -apprendre: c’est à faire à ces jeunes gens d’estre _Karaïbes_. Comment -luy repliquay-je: ayme tu mieux aller avec les Diables brusler la bas, -que t’efforcer d’apprendre la science de Dieu, par laquelle tu -meriterois d’estre netoyé de tes pechez, & aller apres ta mort là haut -au Ciel avec Dieu? Ton excuse n’est pas valable d’alleguer ta -vieillesse. Tu as la langue si eloquente pour deviser un jour entier si -tu voulois. Considere combien il y a que tu m’entretiens & combien de -paroles tu as proferé. Il ne te faut apprendre la cinquiesme partie des -propos que tu m’as tenu à present, afin d’estre Chrestien, & si ce sont -paroles de ton langage sous lesquelles nous avons compris ce que Dieu -nous a laissé sous nostre langue. Vous aprenez si aisement des chansons, -& haranguez si longuement des affaires de vos Ancestres: Tu pourra donc -facilement apprendre ce que tu veux que ton fils sçache. Bien donc, me -dict-il. Il faudra que je le face, & s’adressant à son fils, il luy -dict. Escoute, Apprens bien tout ce qu’on t’enseignera: N’en laisse -perdre un mot, & remarque ce que tu verras faire aux François, & faits -le mesme: Puis je te reviendray querir pour te remener en mon pays, & là -tu m’apprendras tout ce qu’on t’aura enseigné, & à faire ce que tu auras -remarqué. Tu seras le bien venu, & nos semblables feront grand estat de -toy, & s’amasseront pour t’escouter haranguer si belles choses: Puis -nous viendrons trouver les _Païs_ qui nous baptiseront. Ayant dit cecy, -il me regarda en se souriant. Et bien, dit-il, _Paï_? ne boirons nous -point du bon vin de France, ou du _Kaoüin_ brulant, c’est à dire, de -l’eau de vie: Il n’est pas que tu n’en aye quelque bouteille en ton -cofre: baille, baille moy la clef. Tantost le _Mourouuichaue_ m’en a -donné en son logis qui estoit bon & bien fort, & frotant son estomach -avec sa main, il me disoit, tien, je sens encore cela qui m’eschauffe: -C’est tousjours la coustume des François de tirer la bouteille de leur -cofre, quand leurs amys les viennent voir. J’ay bien envie de venir -souvent à _Yuiret_, lors que les navires seront venus de France pour -gouter de leur vin, lequel je trouve bien meilleur que non pas le -nostre. En fin voyant la simplicité de cet homme, qu’il avoit commencé -le premier à rire, & que nous ne parlions plus des choses de Dieu, il -faloit rire ensemble, & le contenter en luy donnant de l’eau de vie, & -apres en avoir troussé un assez bon coup, il me fist signe & me fist -dire par le Truchement que je n’avois pas beu à luy, qu’il falloit que -je beusse, & puis qu’il me plegeroit: Il fallut ainsi faire pour gaigner -ces hommes à Dieu, & nous les obliger en tout ce que nous pouvions, -suivant leur naturel, quand Dieu n’y estoit point offencé: tellement que -mon homme me voulut pleger à quoy je m’accordé. Apres avoir haussé la -volte pour le second coup, il commença à prononcer de la gorge ces -paroles, _Goy Y katou de Katogne Kaouïn tata_, ô qu’il est bon & -tres-bon le vin de feu, ou le vin qui brusle. Je pris mauvais augure de -ce mot _Goy_ qui est l’entree pour bien boire, & commencé à songer, -comment je pourrois resserrer ma bouteille: Car je n’avois pas besoin -d’une si grosse despence: Pour ce qu’en ce temps-là nous en estions -assez courts: tellement que je dy à mon Truchement qu’il la reportast: -Et voulant la prendre, mon Sauvage mit la main dessus, & me fist dire -que les François ne r’enfermoient jamais les bouteilles qu’ils avoient -tiré du cofre pour mettre sur la table, & qu’il s’estoit trouvé -plusieurs-fois avec eux. Je vy bien qu’il me falloit payer rançon pour -mon prisonnier, pourveu encore que j’en fusse quitte par bonne -composition: Je luy fis dire que ce _Kaouïn tata_, n’estoit pas -semblable à celuy qu’il avoit beu autrefois, qu’il faisoit tourner la -cervelle à celuy qui en beuvoit trop, que je devois avoir soin de son -corps & de sa santé, neantmoins que je luy en donnerois encore un petit -coup pour dire à Dieu: Et ainsi s’en alla fort content. Il ne manqua pas -lendemain de revenir me voir: Mais je le previns & allay au devant de ce -que je doutois, luy faisant voir une bouteille cassee semblable à celle -du jour precedent, & feignois estre grandement marry de l’eau de vie qui -estoit dedans, & s’estoit respandue, il en montra un dœuil -semblablement, & frappant sur sa cuisse il me fist dire: Voilà que -c’est: si tu eusse voulu nous l’eussions beuë, & rien n’eut esté - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - _Les derniers feuillets qui terminent cette relation manquent dans - l’exemplaire unique de l’édition originale qui existe à la - Bibliothèque impériale de Paris. (Voir la préface en tête du volume.)_ - - _On a suppléé en quelque sorte à cette lacune regrettable en donnant à - la fin du volume des lettres infiniment curieuses et laissées depuis - longtemps dans l’oubli._ - - - - -DISCOURS ET CONGRATULATION _à la France: Sur l’arrivée des Peres -Capucins en l’Inde nouvelle de l’Americque Meridionale en la terre du -Brasil_. - - -Grand Royaume et peuple françois, que tu as sujet de loüer Dieu, -tres-Chrestien Royaume tes joyes vont croissant de jour à autre oyant de -si bonnes nouvelles, Soleil des Royaumes, la fleur des peuples de -l’univers, tu es recommandable certes de tous poincts. - -Et pour ton Antiquité en la foy Catholique, religion Chrestienne, -devotion aux Autels divins, et ferveur à ouyr la parole de Dieu. - -Et pour l’amour et à l’endroit de ton Prince naturel, et pour ton -honneste naïveté, ou sincere rondeur en conversant, qualités que nulle -nation porte sur le front comme toy. - -Splendide, magnificque, et magnifié Royaume, sur tous les Royaumes de la -terre. - -Et pour la majesté de ta couronne, la belle et ancienne suitte de tes -Monarques jusques au nombre de soixante et quatre Roys, desquels les uns -ont esté Empereurs et les autres Saincts, canonisez au Ciel; aussi pour -la valeur et proüesses en guerre de ta gente vaillante liberale noblesse -aux cols de laict. - -Et pour la sapience de tes universitez, en toutes sortes de sciences, et -facultez, et pour l’amplitude de tes Magistrats, et la prudence de tes -Parlemens redoutables, la serenité de tes conseils, et les belles loix -de ta police. - -Que dis-je? - -Peuple sage, intelligent, grande nation, Illustre Royaume, Ciel estoillé -de tant de beaux Esprits polis, façonnez: certainement tu es Illustre à -merveilles! - -Pour les multitudes de tant de venerables prelats, grands Eveschez, -riches Abbayes, Chefs d’ordre. - -Pour les multitudes de tant de Saincts hommes signalés en bonté, fameux -en science, nobles de race. Illustres en miracles qui ont vécu flori, -replendi, dedans, et dehors de tes monasteres. - -Pour ta situation entre les deux grands mers ou portant tes deux bras tu -exerces la piété, et Justice, en tant de grandes fortes, belles, riches, -renommées et populeuses villes, en un pays de si grasse abondance, en -des provinces, si larges et plantureuses, et si en nombre. - -Que te reste-il pour le comble de tes biens? - -Que peut-on adjouter au bouquet accombly de tes loz, à la guirlande de -tes honneurs, à la couronne de tes gloires, tissu en ce triple ternaire, -signifié par tes trois Lis d’or en un champ azuré, sinon qu’enrichy ce -jourd’huy d’un Roy Louys le Roy des Lis tu sois sous son auctorité bon -odeur JESUS, au haut, et au loin emmy des peuples Sauvages plongés en -tenebres, et en ombre de mort d’infidelité, d’incivilité, et -d’inhumanité. - -Tu sois choisy de Dieu à ton tres-grand honneur, contentement, et joye -pour y porter le nom suave du Redempteur establir le sceptre Imperial de -sa triomphante croix, sacré signe, et signal du fils de l’homme, et -guidon du grand Roy des Roys, ou les peuples à sauver se doivent tous -ranger; et y semer aussi la bonne nouvelle de son Evangile porte-salut -aux croyans. - -Jadis jusqu’en l’Occident, et tirant au midy par le grand Charlemagne -avec le glaive de fer tu as montré ta valeur contre les Sarrazins -importuns à l’Espagne. - -Jusques dans l’Orient par le grand sainct Louys une fois, deux fois, tu -as faict resentir à l’impieté Turquesque la force de ton bras, et arboré -ce bel estendart de la saincte Croix dans la Palestine; par un Duc de -Boüillon, un Duc de Mercœur, et un Duc de Nevers. Ils ont tremblé à ce -nom de François, qui leur sera fatal, et as montré ton courage le -coutelas en main. - -Mais maintenant _Nova bella eligit Dominus, Clypeus, et hasta si -apparuerint_, nouvelles guerres, conquestes tout au rebours, boucliers, -et lances, s’ils se verront icy? point du tout, mais la Croix de JESUS, -mais l’autel du grand Roy des armées avec son sur auguste Missah, qui -est le glaive de Dieu et le glaive de Gedeon, de celuy qui est Dieu, et -homme tout ensemble, mais l’eau beniste qui chassera les Diables, mais -la conqueste des cœurs antropophages ou manges-hommes à la seule oüye de -la parole de Dieu, qui toute inhumanité posée aymeront desormais leur -prochain comme eux mesmes, qui quittant l’impudence, et la non-pudeur se -revestiront de blanc d’innocence, et de pudeur honneste, qui de -brutalité entreront en raison, et tu es choisie ô France, pour faire -telle guerre? En ton ame dy-moy n’est-ce pas la une guerre à sceptre de -Lis, à roses, et à fleurs? qui ouït jamais chose semblables és batailles -mondaines? Mais ce sont les guerres du grand Amant JESUS. - -Que te reste-il donc maintenant apres tes vieux combats, sinon de -t’esjoüir plantant la foy, la loy, parmy une gent farouche en ses mœurs, -inhumaine en ses faits: mais facile pourtant à subir le doux joug de ton -humain abord, chose que n’a peu faire le superbe ou rustique Portugais -avec ses rigides entrées. Esjoüis-toy donc Prince des Lis, car c’est là -ta plus grand gloire de servir au grand Roy du Ciel, et de la terre, de -legat, d’Ambassade de ses mervelles, et grandeurs aux Isles eloignées -aux parties plus lointaines de la Region Australe. - -Ceste sage Princesse tres-chrestienne tres-catholique, magnanime en -courage: comme une autre Judith nostre grand Reyne, regente, nostre -Dame, et maistresse a faict ceste demande par lettres aux RR. PP. -Superieurs des Capucins de la Province de France et de Paris ses -tres-humbles subjects. Assemblez en chapitre d’accorder au sieur de -Rasilli Lieutenant general establi de sa Majesté en ces contrées -lointaines un nombre de Religieux pour l’employ d’une si saincte, mais -dangereuse entreprise. Cela pourtant luy a esté tres-librement accordé, -et pour quatre seulement qui maintenant y sont comme explorateurs de la -terre, tous quatre Prestres et Predicateurs, Pere Yves d’Evreux, P. -Claude d’Abbeville, P. Ambroise d’Amiens, et P. Arsene de Paris, -cinquante de tous ceux qui se trouverent en l’assemblee capitulaire se -sont trouvez escrits sur le roole qui tous ont offert le hazard de leur -vie d’un cœur franc, et noble pour s’employer au salut de ces pauvres -Payens, de ces pauvres Sauvages, de ces pauvres bouleversez de la -tempeste du diable sans consolateur ny pere. En voilà donc à la gloire -du grand Sauveur le plein narré augmenté de trois paires de lettres plus -fraiches que les precedentes. Narré je dis et de leur envoy, et de leur -navigation partie traversee, partie prospere, et de leur arrivee -heureuse, et de tant de bien que sa Majesté par eux, a desja operé, et -de tout plein de particularitez qui n’ont encore paru dans le public és -autres imprimez: lisez donc. - -Mais auparavant, afin que le Deiste, ny le Censeur mondain, le moqueur -heretique ne se rie de si honnorables desseins, qui viennent -premierement du ciel. Ils sçauront que c’est chose dez long-temps -prophetizee des saincts qui ont parlé inspirez du sainct Esprit. - -Le Prophete Isaie n’a-il pas dict _propter hoc in doctrinis glorificate -dominum, in insulis maris nomen domini Dei Israel_: Pour ce que je feray -au milieu de la terre glorifiez en le Seigneur en doctrines, prechez le -par tout és Isles de la mer annoncez, glorifiez le nom du Seigneur Dieu -d’Israël. Et ailleurs, voilà mon Serviteur je le joindray à moy, mon -choisy, mon ame s’est compleüe en luy, il prononcera jugement aux -Gentils, etc. Et les Isles attendront avec expectation sa loy, je t’ay -donné en aliance du peuple pour lumiere aux Gentils, afin que tu ouvres -les yeux des aveugles et tirasses des cachots, le prisonnier de la -geole, et prison; et ceux qui sont seans en obscures tenebres. - -Chantez au Seigneur un Cantique nouveau sa loüange est des extremitez de -la terre, vous qui descendez en mer, et sa plenitude aussi, Isles et les -habitans d’icelles, chantez et plus bas, _ponent Domino gloriam et -laudem ejus in insulis nunciabunt_: Ils donneront gloire au Seigneur, et -prescheront sa loüange aux Isles. - -Le mesmes prophetize qu’elles recevront sa loy: mon juste est proche, -mon Sauveur est sorti (se dit Dieu le pere?) et mes bras jugeront les -peuples, les Isles m’attendront et soustiendront mon bras, c’est à dire -recevront mon fils. - -Et autre part parlant à son Eglise qui est la Romaine, car d’autre -jamais cela ne s’est verifié. Car les Isles m’attendent et au -commancement les Navires de la mer, afin que je t’amene tes enfans de -bien loing. - -Et au soixante-sixiesme chapitre Dieu par le mesme Prophete dit. Et je -mettray en eux le signe, et en envoiray de ceux qui sont desja sauvez -aux Gentils en mer, en Africque, et Lidie, qui deschochent la flesche, -en Italie, en Grece, et aux Isles bien loing, à ceux qui n’ont point ouy -parler de moy, et n’ont point veu ma gloire, et annonceront ma gloire -aux Gentils, et les ameneront en don, et en present au Seigneur: Riches -presents certes et pretieuses perles à Dieu. - -Le Prophete Sophonie. Les islustres hommes l’adoreront de leur lieu, et -toutes les Isles des Gentils. - -Le grand Inspirateur des Prophetes par son Esprit Jesus-Christ a aussi -prononcé et prophetisé. - -Et cet Evangile du Royaume sera presché en tout le rond universel de la -terre, en tesmoignage à tous les Gentils, et alors viendra la -consommation du monde asçavoir. Ainssi nous autres Catholiques devons -nous avoir une grand joye de voir la parole de Dieu s’accomplir -fidelement de jour à autre, et non par autre congregation assemblée, que -par la Saincte Eglise Romaine, et doit en particulier ce grand Royaume, -remercier Dieu se ser de luy pour porter si loing la gloire de ses -trophées. - -L’extrait qui suit, vous fera foy de cette verité, faict, et tiré de -quatre lettres, que le P. Arsene un des quatre a escrit de ce pays là, -une au R. P. Commissaire Provincial, une au R. P. Custode de la custodie -de Paris, une au R. P. Vicaire du couvent de Paris, et une à son frere, -dont trois sont dattées du 27 d’Aoust, et disent davantage que sa -quatriesme du 20. Une du R. P. Claude à ses deux freres, Monsieur -Foulon, et le P. Martial[165] et une commune des deux sudits Peres -escrite à Monsieur Fermanet, et pour vous faire une histoire et narré -agreable, et ne repeter les mesmes choses tout a esté compilé et mis en -une seule lettre comme vous voirez, et tres-fidelement avec leur paroles -propres. Or lisez au nom de Dieu. - - - - -EXTRAIT ET TRES-FIDELE RAPPORT _de six paires de lettres des Reverens -Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs Capucins, escrittes -tant aux Peres de Paris de leur ordre, qu’autres personnes seculieres, -dont il y en a quatre du R. P. Arsene, et une du P. Claude, et une -commune des deux ensemble_. - - -Mes Reverens et tres-cher Peres Dieu vous donne sa paix nous vous -envoyons ce petit mot, pour vous donner avis, et nouvelles du succés de -nostre voyage, et comme avec l’aide de Dieu nous sommes heureusement -arrivés en cette terre du Brasil en l’Isle de Maragnon entre le peuple -appellé Topinabas, et ce non sans beaucoup de fatigues; car nous avons -esté cinq mois sur la mer, les incommodités de laquelle personne ne peut -cognoistre sinon ceux qui les resentent, et pour autant que Monsieur de -Rasilly s’en retourne et repasse en France dans deux ou trois mois pour -nous ramener un nouveau secours, c’est la cause pourquoy, nous -differerons à vous écrire pour lors plus amplement tout le succés de -nostre voyage, tant ce que nous avons veu sur la mer, que nous avons -trouvé sur la terre de ce pays et monde nouveau. Nous nous contenterons -pour le present de vous mander ben à la hate par cette commodité qui se -presente, que pour venir en ce lieu nôtre route a été telle qu’apres -avoir faict voile à Cancale port de Bretagne, étant quelque deux cens -lieuës en mer, il se leva une telle tourmente qu’elle separa tous nos -trois vaisseaux les uns des autres, et nous sommes étonnés, non -seulement nous, mais mémes tous nos meilleurs pilotes comme pas un de -nosdits vaisseaux n’aye faict naufrage, neanmoins Dieu nous preserva en -telle sorte que nous retrouvames nos deux autres vaisseaux étans -relaschez en Angleterre à cause de ce mauvais temps comme nous vous -avons mandé de là, je croy que vous aurés receu nos lettres. - -Le lundy donc de Pasques nous partimes de Plume en Angleterre[166] d’ou -étans partis nous avons eu tousjours du bon vent, et temps assés -favorable excepté quelques jours en la côte de Guinée, qui est fort -dangereuse pour les maladies du pays; de Plume donc nous fumes secondez -d’un vent si favorable qu’en peu de temps il nous fist passer les Isles -de Canarie, et passasmes entre l’Isle appellee forte venture, et la -grand Isle de Canarie; lesquelles Isles nous vismes fort à descouvert. -Des Canaries nous gagnasmes la cotte d’Aphricque au cap de Baiador -costoiant tousjours les costes de Barbarie, de Baiador nous rengeames -cette côte d’Aphricque jusqu’à la riviere ditte Lore par les -Espagnols[167] prés de laquelle nous moüillasmes l’Anchre, de là nous -rengeames encore la coste d’Aphricque jusques au cap blanc, lieu qui est -droit sous le tropicque de Cancer. Du cap blanc nous veismes ranger la -côte de Guinée passant entre les Isles du cap verd, et le cap verd, lieu -fort dangereux, pour les maladies contagieuses qui prennent en ce pays -en certaines saisons de l’année, et cette maladie prend aux gencives en -telle sorte que la chair vient surmonter les dents et mémes les faict -tomber, du lieu desquelles étant tombées sort du sang en si grande -abondance qu’on ne le peut étancher, de sorte que cela avec le mal -d’estomach, et l’enfleure qui prend au méme temps emportent leur homme, -et y en a bien peu qui en rechappent, bien que Dieu mercy il n’en soit -point pourtant mort de tout nostre embarquement pendant le voyage, mais -étans arrivez à l’entrée de la terre, il en est mort trois, qui ont esté -enterrez. Or de ceste côte de Guinée, nous vismes à nous approcher de la -ligne Equinoctiale, qui nous fut d’un accez tant difficile, que nous ne -pensions pas la passer à si bon marché, veu la saison ou nous estions: -car elle nous fit un peu de peine à passer pour un vent contraire qui -s’éleva, qui nous tinst bien quinze jours, ce qui nous mettoit en de -grandes apprehensions, que les calmes ne nous vinssent encore prendre -auparavant que de pouvoir passer: mais graces à Dieu petit à petit, et -quoy que le vent fut contraire, nous fimes tant de bordées qu’en les -voyant nous la passames et nous rendismes du costé de l’hemisphere du -Midy. Ayant passé la ligne, nous vinsmes et arrivasmes en une petite -Isle appellée Fernand de la Roque[168] située à quatre degrez de hauteur -vers le Midy de cinq à six lieües de tour, Isle fort belle et gratieuse, -toutes les proprietez de laquelle nous vous escrirons (Dieu aidant) à la -premiere commodité, c’est un vray petit paradis terrestre; en ceste Isle -nous mismes pied à terre, et vous diray seulement que nous y trouvasmes -dix-sept ou dix-huict Indiens Sauvages avec un Portugais, lesquels -estoient tous esclave et releguez en ceste Isle par ceux de Fernambuco, -une partie desquels Indiens (cinq à sçavoir) nous baptisasmes. Apres -avoir planté la Croix en ceste Isle au milieu d’une chapelle que nous y -disposames pour y dire la saincte Messe, apres que nous eusmes beny le -lieu, ou nous demeurasmes quinze jours: Nous mariasmes aussi deux de ces -Sauvages, un Indien avec une Indienne apres les avoir baptisez: L’autre -partie nous ne les voulusmes pas baptiser en ce lieu: Mais trouvasmes -bon de differer le baptesme jusques à ce que nous fussions arrivez au -lieu que nous pretendions, si bien que nous delivrasmes tous ces -Sauvages, et d’esclaves qu’ils estoient les avons rendus libres à leur -grand contentement, ils nous dirent qu’ils vouloient tous venir demeurer -avec nous à Maragnon, comme de faict ils y sont. Nous les avons donc -amenez avec nous avec force cotton, et autres marchandises qu’ils -avoient. De Fernand de la Roque nous veismes gaigner et ranger la côte -du Brasil, et continuant nôtre chemin sommes venus jusques au cap de la -Tortuë terre ferme du Brasil aux pays des Canibales, ou Eusebe dit en -son histoire que S. Matthieu Apôtre a passé, à la veüe de cette côte du -Brasil, je vous laisse à penser si nous eusmes de la joye, et du -contentement de voir les terres tant desirées, et pour lesquelles, il y -avoit cinq mois que nous étions flottant par la mer. - -Or apres avoir été quinze jours au cap de la Tortuë nous fismes voile, -et arrivasmes en l’Isle de Maragnon, et y veismes moüiller l’Anchre, le -jour de la Glorieuse saincte Anne mere de la sacrée Vierge Marie, de -quoy je m’éjoüys (ce dit le Pere Claude) infiniment de ce qu’en ce jour -que j’aime tant nous eusmes ce bon heur que d’arriver en nôtre lieu tant -desiré. - -Le Dimanche ensuivant nous meismes tous pié à terre, et en chantant le -_Te Deum laudamus_, l’eau Beniste faicte, le _Veni creator_, les -Litanies de nôtre Dame étant chantées, nous alasmes en procession depuis -le lieu de nôtre descente jusques au lieu que nous avions designé pour y -planter la Croix laquelle étoit portée par Monsieur de Rasilly, et tous -les principaux de nostre compagnie. Puis cette Isle, qui jusques à -maintenant avoit esté appellée l’Islette, estant beneiste fut appellée -par le sieur de Rasilly, et de la Ravardiere l’Islette S. Anne, par ce -que nous y estions arrivez ce jour là, et à cause de Madame la Comtesse -de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est parente de Monsieur de -Rasilly[169], puis nous y plantasmes la Croix. La place donc ainsi -beniste, et la Croix plantée il fut enterré au pié d’icelle un pauvre -homme de nostre compagnie qui estoit un des trois qui moururent, lequel -estoit tonnelier de son estat. - -Toute cette action estant faicte en cette Isle au grand contentement -d’un chascun, apres y avoir esté quelques huict jours. Nous parteismes -de ceste Islette pour aller en la grande Isle de Maragnon habitée des -Sauvages (qui sont les pierres pretieuses que nous cherchions) où estans -par la grace de Dieu arrivez en bonne disposition et santé. Estans -revetus de nos habits de serge grize assez fine à cause des chaleurs de -cette Zone torride, et revetus par dessus nos habis d’un beau surplis -blanc, et portans en la main nos bastons, et la Croix au dessus, où sont -nos Crucifix nous descendeimes tous de nostre vaisseau dans un Canot, -qui est une sorte de batteau que font les Indiens tout d’une piece où -estans tous ces Sauvages qui estoient sur le bord de la mer avec -Monsieur de Rasilly, et beaucoup de François tant de nostre equippage -que de celuy de Monsieur du Manoir, et du Capitaine Gerard aussi -François que nous avons trouvé icy, beaucoup de ces Sauvages se -jetterent en nage dans la mer pour venir au devant de nous. Et ainsi -conduits de ceste armée passames, et mismes pié à terre, où le sieur de -Rasilly s’estant mis à genoux avec tous les François pour nous recevoir -(qui estoit une espece d’honneur non accoustumé) nous estans -entre-embrassez, et baisez pour salutation, j’eus le bon heur (se dit le -pere Claude) d’entonner le _Te Deum laudamus_, selon le chant de -l’Eglise, que nous poursuivismes alans en procession avec tous les -François pleurans de joye et d’allegresse estans suivis des Indiens. Et -ainsi prismes possession de cette terre, et monde nouveau pour -Jesus-Christ, et en son nom, esperans de benir la place, et d’y planter -la Croix un de ces jours que nous avons differé à dessein. Je laisse -toutes les autres particularitez quand je vous escriray plus amplement -de la suite de nostre voyage. Seulement je vous diray encores en passant -que le Dimanche 12 jour d’Aoust, jour de saincte Claire nous celebrasmes -tous quatre la premiere Messe en ce pays. C’estoit bien la raison que le -jour d’une Saincte Vierge de nostre Ordre, laquelle a apporté une -nouvelle lumiere au monde fut ordonné de Dieu pour faire paroistre une -lumiere nouvelle (à sçavoir la lumiere de son sainct Evangile) en ce -monde nouveau. - -Et je ne puis vous dire maintenant le grand contentement que ces pauvres -Sauvages ont reçeu de nostre venuë. C’est un peuple tout acquis, et -gaigné, peuple grand à la verité qui nous aime et affectionne -infiniment, ils nous appellent les grands Prophetes de Dieu et de -Ioupan, et en leur langage du pays Carribain, Matarata[170]. L’on nous a -aporté de bonnes nouvelles depuis que nous sommes icy. A sçavoir que -ceux de Para qui est un autre peuple voysin des Amazones d’un costé, et -de l’autre costé voisin de cestui-cy, ou il y à cent mil hommes -seulement, lesquels nous desirent extremement, et nous veulent avoir -pour les instruire. Si bien que je vous diray en un mot, que _messis -multa, operarii autem pauci_, la moisson est grande, mais nous sommes -trop peu d’ouvriers pour y travailler. Car si nous voulions dés -maintenant il s’en baptiseroit une grande partie. Cela est vray que, -_regiones albescunt ad messem_, ces regions icy blanchissent pour le -besoin qu’elles ont de la moisson, et que le temps est venu que Dieu -veut estre icy adoré et recognu. - -Maintenant nous sommes apres pour trouver une place pour nous camper, et -y faire une Chapelle tant qu’il soit venu des Massons de France pour -faire une Eglise: mais ce sont tous bois taillis qu’il faut déffricher -au paravant. - -Au reste je ne vous puis dire maintenant le grand contentement que ces -pauvres Sauvages ont reçeu de nostre venuë. Ils nous donnent de -tres-belles esperances de leur conversion. Tout ce peuple quoy que -brutal, et barbare, si est-il neantmoins si fort joyeux de nostre -arrivée, qu’ils nous viennent tous voir avec grand joye, ils monstrent -un grandissime desir de se faire instruire au Christianisme, je croy que -quand nous serons versez en leur langue qu’il y aura plainement à -moissonner, et du contentement pour ceux qui auront bien du Zele de -Dieu, et du salut des Ames. Ils preparent tous leurs enfans pour nous -les amener pour instruire. Et nous ont promis de ne plus manger de chair -humaine. Il est d’ailleurs fort bonnasse, point malicieux. N’a aucune -Religion sinon qu’il a la croyance d’un Dieu qu’ils appellent Ioupan, et -croit l’immortalité de l’Ame. Quant au pays c’est une terre fort bonne -et fertile, il n’y a jamais de froidures, mais un continuel Esté, on ny -sçait que c’est de froid, les arbres y sont tousjours verds, et en tout -temps. Et les jours, et les nuicts tousjours égaux, le Soleil s’y leve -tous les jours à six heures du matin, et se couche à six heures du soir. -Nous ne sommes qu’à deux degrez, et demy de la ligne, Equinoctiale, ou -de l’Equateur. On tient qu’il y a force richesses en ce pays, comme -mines d’or, des pierres precieuses, des perles, de l’Ambre-gris, apres -il y a force poyvre, force cotton, force herbe à la Reinne, ou petun, -force sucre. Bref nous vous asseurons que quand on y sera estably qu’on -si trouvera comme en un petit Paradis terrestre, ou on aura toute sorte -de commodité et contentement, je ne puis vous en dire d’avantage, ce -sera pour le retour de Monsieur de Rasilly que je vous manderay d’autres -choses en particulier. Au reste jamais je ne me portay mieux qu’à -present graces à Dieu, ne beuvant que de l’eau (ainsi parle le P. -Claude). Si en France il m’eust fallu faire la milliesme partie de ce -qu’il faut faire icy, je pense que mille fois je serois mort, en quoy je -recognois que _non in solo pane vivit homo_, l’homme ne vit pas -seulement de pain. Il faut que les delicats de France viennent icy, je -louë Dieu de que jamais je ne fus malade sur la mer du mal ordinaire, au -grand estonnement d’un chacun, seulement, venant au pays des chaleurs -lors que nous estions justement sous le Tropicque de Cancer, le Soleil -montant à lors j’eus deux ou trois petits accez de fiebvres qui se -passerent aussi-tost Dieu mercy, je laisse le reste pour un autre temps, -le temps et les affaires nous pressent. Priez Dieu pour nous s’il vous -plaist et pour toute nostre compagnie, et faictes prier tant que vous -pourrez, car jamais nous n’eusmes tant besoin des graces de Dieu (sans -lesquelles nous ne pouvons rien) que maintenant. Ce que si vous faictes -Dieu vous en sçaura gré. - - - - -Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres qui ont -esté dictes de bouche aux Peres Capucins de Paris par Monsieur du -Manoir. - - -Monsieur du Manoir[171] (qui est un des Capitaines desquels il est parlé -en la lettre precedente qu’ils trouverent en ce pays-là avec le -Capitaine Gerard) estant revenu en France ces jours derniers, et leur -ayant luy mesme apporté la susdite lettre avec plusieurs autres -(quelques unes desquelles nous avons bien voulu mettre icy, à ce que les -merveilleuses œuvres de Dieu desquelles ces lettres font foy, ne soyent -ensevelies dans le tombeau d’oubly: ains qu’elle soient mises au jour à -ce que les hommes ayent sujet de loüer la sagesse, providence et bonté -du Createur), leur a dit de bouche plusieurs particularitez de leurs -Peres, qui ne sont pas contenuës dans la susdite lettre, ny dedans les -suivantes. Il dit donc que les Peres estans arrivez en ce pays. Ils -commencerent à planter leur pavillon faisant une maniere de Chapelle -pour y dire la Messe, et quelques petites cellules pour se loger, à quoy -faire ces pauvres Sauvages leur aidoyent eux mêmes avec des toilles et -rameaux d’arbres. Ce qu’estant achevé, un jour comme un Pere disoit la -Messe, voicy venir un de ces Sauvages des plus anciens (qu’ils tiennent -comme leurs gouverneurs, les honorant, et respectant à cause de la -vieillesse) lequel en amena trente autres avec luy pour entendre la -Messe, ce qu’ils firent, et ce avec un grandissime estonnement et -admiration voyant tant de si belles ceremonies, et de si beaux ornements -qu’ils n’avoyent accoustumé de voir (car ils vont tous nuds tant hommes -que femmes). Or quand le Prestre approcha de la consecration comme vers -l’offertoire, ils tirerent un rideau qui estoit entre le Prestre et le -peuple, de sorte que ces pauvres gens ne pouvoient plus voir le Prestre, -ny ce qu’il faisoit la derriere, ce qui les scandaliza fort de ce que -l’on leur avoit faict un tel affront, qui fut cause qu’apres la Messe -ils allerent trouver les Peres, leur demandant la cause pourquoy ils -leur avoient ainsi faict cest affront, à quoy les Peres respondirent: -que ce qu’ils en avoient faict, n’estoit pas pour les braver mais que -c’estoit pour ce qu’ils estoient encore Payens, et que par consequent -ils ne pouvoient pas celebrer la Messe en leur presence, leur estant -ainsi enjoint de l’Eglise, ce qu’entendant s’appaiserent, et se -rendirent fort capables: puis s’en retournerent racontant le tout à -leurs femmes, lesquelles desireuses de voir ces grands Prophetes de Dieu -et de Ioupan, s’assemblerent grand nombre pour les venir voir: mais les -Peres ne leur voulant ouvrir la porte de leur petite cabane, à cause -qu’elles estoient toutes nuës, elles n’eurent pas la patience du second -refus: car rompant la porte (qui n’estoit pas difficile à rompre) elles -entrerent dedans, et regardans et contemplans ces Prophetes, elles ne se -pouvoient souler de les regarder, y estans toutesfois un peu trop -long-temps, les Peres les prierent de se retirer, ce qu’elles firent. -Apres ceste visite ces Anciens vieillards desquels nous avons parlé, -s’assemblerent grande multitude pour adviser entre eux quel present ils -devoient faire à ces Prophetes en signe de bienvueillance, et de -resjouissance de leur arrivée. Il voulurent finalement qu’attendu qu’ils -couchoient sur la dure, qu’il leur failloit faire present d’un mattelas -de cotton pour chacun (car le cotton croît en ce pays) avec chacun une -des plus belles filles, qui est un des plus grands presens qu’ils ayent -accoustumé de faire. Ayans donc apporté quatre mattelas, et amené quatre -belles filles, ils les offrirent aux Peres: Mais les bons Peres se riant -de cela: ils accepterent fort volontiers leurs mattelas, leur rendant -leur filles avec un remerciement. Ce qui estonna fort ces Sauvages, -disant les uns aux autres. Quoy? ces Prophetes-cy ne sont-ils pas hommes -comme nous? Pourquoy donc n’acceptent-ils pas ces filles estant chose -impossible qu’un homme s’en puisse passer? Pourquoy nous font-ils un tel -affront: mais nos Peres prenans la parole ils respondirent que ce -n’estoit pas qu’ils reprouvassent le mariage, quant il estoit selon les -loix de Dieu, tant s’en faut qu’ils le loüoient, mais que Dieu leur -ayant octroyé des graces plus particulieres qu’aux autres hommes à cause -qu’ils le servent plus perfaictement, ils pouvoyent facilement par le -moyen d’icelles graces se passer de l’usage des femmes. Ce qu’ayant oüy -ces pauvres gens ils demeurerent tous estonnez, et comme hors d’eux -mesmes admirant la saincteté de ces Prophetes, et de la en avant ils les -ont eu en plus grande veneration, s’estimans bien-heureux de leur donner -leurs enfans à ce qu’ils les baptisent et instruisent en nôtre saincte -foy; ainsi qu’il se pourra voir par la lettre suivante, que lesdits -Peres ont escrit à un honnorable marchant de Roüen nommé Monsieur -Fermanet, qui est un de leurs grands bienfaicteurs, laquelle nous avons -bien voulu mettre icy à ce que l’on voye que nous n’y mettons rien du -nostre, ains purement et simplement, le mettons selon que nous l’avons -leu és lettres, et entendu de personnes dignes de foy, qui les ont -veuës, nous mettons aussi ceste lettre pource qu’il y a dans icelle des -particularitez qui ne sont point aux autres. La lettre est celle qui -suit. - - - - -LETTRE QUE LES PERES CAPUCINS ONT ESCRIT A MONSIEUR FERMANET. - - -Monsieur Dieu vous donne sa saincte paix. Apres tant de conjurations que -vous nous fistes à nostre departement de vous rescrire, nous nous -fussions sentis par trop coulpables, de manquer à vous mander des -nouvelles de nostre bon pays, lesquelles sont tres-bonnes graces à Dieu. -Nous y sommes arrivez heureusement apres avoir flotté quatre ou cinq -mois sur la mer. Au reste nous avons esté receus honorablement des -Indiens, je dis honorablement selon leur rusticité, mais il n’importe en -quelle maniere que ce puisse estre, pour veu qu’ils rendent le -tesmoignage de leur bien-veillance, ce qu’ils ont faict, et font encores -tous les jours, nous amenans leurs enfans pour les instruire, ce que -nous esperons de bien faire avec l’aide de Dieu. Au retour de Monsieur -de Rasilly qui sera dedans deux ou trois mois nous vous pourrons mander -le nombre des convertis, et de ceux qui sont nouvellement baptisez. -Quant au pais il est fort bon, et espere-on d’en tirer force Petun, et -force Rouçou, il s’y trouve dés maintenant force succre, de fort belles -pierres, et de l’ambre gris, et tient-on qu’à 20. liües d’icy il y a une -mine d’or, n’estoit la trop grand haste que nous avons, nous vous en -manderions d’avantage: mais estans trop pressez nous ne la vous ferons -plus longue. Vous baisant tres-humblement les mains, nous recommandant à -Madame vostre femme, et sommes à vous, et à elle. - -_Vos tres-humbles serviteurs en nostre Seigneur, F. Claude d’Abbeville, -et F. Arsene de Paris._ - - - - -RELATION D’UN MATELOT VENU DU MESME PAYS, FAICTE AU R. P. GARDIEN DU -HAVRE DE GRACE, DE QUOY IL DONNE ADVIS AU R. P. COMMISSAIRE. - - -Reverend Pere, humble salut en nostre Seigneur, ce mot est pour vous -donner advis comme ce jourd’huy m’est venu trouver un matelot, lequel a -veu, et parlé a noz Freres à Maragnon aux Topinabas, auquel lieu ils -arriverent tous en bonne santé sans aucun enpeschement environ le 8. de -Juillet, le Matelot à entendu leur Messe, où se trouva quelque vieil -Sauvage du pais, qui considera tout ce qui s’y faisoit, avec environ -vint-cinq ou trente avec luy. Quant ce vint à la consecration et -elevation de la saincte hostie on abaissa une toile, dequoy ils -s’estonnerent pourquoy on avoit fait cela; Surquoy estans satisfaits, -incontinent firent publier par tout ce qu’ils avoient veu, de sorte que -depuis il leur est venu grand nombre d’hommes de ces Sauvages pour les -ayder à faire leur logement, et le fort qu’ils ont commencé. Le Matelot -en est party le 22. d’Aoust dernier, dedans le vaisseau de Moisset dont -il avoit donné la conduite au Sieur du Manoir, auquel il croit que nos -freres aurons donné leurs lettres, ou à quelqu’autre chef du vaisseau, -qui me gardera de vous escrire d’autre particularitez. Ils n’ont pas -changé la couleur de l’habit et ne la changeront, leur habit est -seulement d’une estoffe plus legere que le nostre, à cause de la -chaleur. Dieu soit loué de tout, et leur face la grace d’y fructifier à -la gloire de son S. nom, et exaltation de la saincte foy de son Eglise. - -Je suis de vostre R. le plus serviable en Jesus-Christ, du Havre ce 12. -Novembre 1612. - -F. Theophile, Capucin indigne. - - - - -Notes critiques - -et - -historiques sur le voyage - -du - -P. Yves d’Evreux. - - -[53] Suitte de l’histoire des choses plus memorables advenues en -Maragnan. Voy. le titre. - -Cette vaste province, l’une des plus florissantes du Brésil, n’avait -reçu aucun établissement de quelque importance, avant l’arrivée des -missionnaires français. Les limites qu’on lui accordait alors étaient -complétement arbitraires et il ne faut pas oublier, que l’immense -capitainerie du Piauhy en fit partie intégrale, jusqu’en l’année 1811. -Aujourd’hui son étendue en longueur est de 186 lieues (de 20 l. au dég.) -sur 140 de largeur. Sa superficie n’est pas évaluée à moins de 20,000 -lieues carrées. Elle git entre 1° 16′ et 7° 35′ de lat. mérid. Elle -confine au N. O. avec le Pará dont elle est séparée par le Rio Gurupy, -au N. E. elle est baignée par l’Atlantique, au S. E. le Parahiba forme -ses limites du côté du Piauhy. Le Tocantius enfin la sépare au S. de la -province de Goyaz. Quoique chaud et humide, le climat du Maranham est -sain, les pluies qui fertilisent ce riche territoire commencent -régulièrement en Octobre. L’aspect général du pays offre partout des -mouvements de terrain inégaux, il ne présente nulle part cependant, des -élévations bien considérables, si l’on excepte toutefois de ces données -générales et forcément sommaires, la Comarca de _Pastos bons_. Là, on -rencontre des montagnes telles que Alpracata, Valentim, Negro, etc. Le -pays est arrosé par 14 cours d’eau. De tous ces fleuves c’est le -Parnahiba qui est le plus considérable; malheureusement, ses rives ne -sont pas d’une salubrité égale sur tous les points, à ce que l’on -observe dans le reste de la province, il y règne des fièvres -intermittentes. On évalue son cours à 240 lieues. L’_Itapicurú_ qui -vient immédiatement après lui et dont il est fréquemment question dans -la Relation du P. Yves ne baigne qu’une étendue de 150 lieues de -terrain; le _Mearim_ a un cours plus restreint, on l’évalue à 78 l. Le -_Pindaré_, le _Turiassu_, le _Gurupi_, le _Manoel Alves Grande_ sont -moins considérables encore.--On suppose que la population entière de la -province peut s’élever aujourd’hui à 462,000 habitans. Cependant, le -_Relatorio_ officiel de la présidence qui porte la date du 3 Juillet -1862, n’évalue ce chiffre qu’à 312,628 âmes, dont 227,873 individus -libres et 84,755 esclaves. Il est à remarquer que le recensement général -de la population de l’Empire, fait en 1825, n’admettait qu’une -population de 165,020 âmes. On a acquis la certitude, que ce chiffre -était en réalité fort inférieur à ce qu’il devait être. Il témoignait -seulement de la répugnance qu’avaient alors les propriétaires à déclarer -le nombre exact de leurs esclaves.--Quant à la population nomade des -indiens, à celle qu’il serait si curieux de bien connaître pour -apprécier les changements survenus parmi les Aldées depuis le temps où -écrivait le P. Yves, nul chiffre ne la constate, et ne peut exactement -la fournir. Ce qu’on peut dire, c’est qu’elle est plus considérable au -Maranham, au Pará et dans la nouvelle province de Rio Negro, que partout -ailleurs. On n’a en définitive, que les données les plus imparfaites et -les plus rares, sur ces hordes malheureuses, dont se préoccupe -aujourd’hui le gouvernement. La sollicitude tardive, mais charitable de -l’administration provinciale a trop de maux à réparer pour que la -réparation soit complète. Tout est à faire encore en ce qui touche les -Indiens. Ces tribus n’ont su conserver ni la dignité que donne à -l’habitant des forêts une complète liberté, ni les principes de -civilisation qu’on avait tenté de leur inculquer au XVIIme siècle. -Refoulées définitivement dans l’intérieur par Mathias d’Albuquerque, -décimées par le virus de la petite vérole, elles ne sont plus que -l’ombre de ce qu’elles étaient sous leurs chefs indépendants. Cette -population indigène, est cependant plus considérable dans les solitudes -du Maranham, que ne l’indiquent certaines statistiques et l’on évalue à -5000 environ, ceux des indiens qu’on a pu réunir en villages. Si nous en -croyons un militaire éclairé, qui s’est trouvé avec eux dans des -rapports incessants durant une vingtaine d’années, la déchéance physique -est bien moindre chez ces peuplades, que la déchéance morale; elles ont -perdu jusqu’au souvenir de leurs traditions théogoniques, qu’il eût été -si curieux de comparer aux récits des vieux voyageurs français. Sous ce -rapport, elles ont été bien moins favorisées que ces Guarayos, visités -naguère par d’Orbigny, et qui répètent encore dans leurs chants, les -légendes cosmogoniques du XVIme siècle. Les Indiens du Maranham, parmi -lesquels on distingue les Timbirás, les Gêz, les Krans et les Cherentes -ne peuvent donc fournir à l’historien, que des renseignements bien -affaiblis puisque, il y a maintenant environ quarante ans, le major -Francisco de Paula Ribeiro avait déjà constaté chez eux cet immense -envahissement de l’oubli (voy. la _Revista trimensal_ T. 3, p. 311), -c’est cet oubli fatal des grandes traditions, qui rend aujourd’hui si -précieux des livres, tels que ceux de nos vieux missionnaires; là tout -au moins les mythes antiques sont recueillis parce qu’il a fallu les -combattre. Il se présente de temps à autre parmi ces Indiens dégénérés, -quelques hommes énergiques, qui comprennent l’abaissement de leur race -et qui voudraient la faire marcher en avant, mais ces chefs sont aussi -rares qu’ils sont peu compris, et de plus, c’est vers l’avenir qu’ils -tournent leurs regards; ils n’ont aucun sentiment réel de leur ancienne -nationalité. Leurs compatriotes qui devraient tout au moins leur savoir -gré des travaux entrepris pour améliorer leur sort futur, les accablent -parfois de leur haine aussi irréfléchie qu’elle est brutale. C’est ce -qui est arrivé à _Tempe_ et à _Kocrit_, ces chefs qu’avait connus le -major Ribeiro. Ils ont fait de vains efforts pour pousser dans la voie -de la civilisation les peuplades, dont la direction leur avait été -dévolue: ils sont tombés victimes de leur zèle. Voy. _Memoria sobre as -nações gentias que presentemente habitam o continente do Maranhão, -escripta no anno de 1819 pelo major graduado Francisco de Paula Ribeiro, -Revista trimensal_ T. 3, p. 184. - -Disons en passant, que les Tupinambas évangélisés par les missionnaires -français, n’ont pas laissé de descendants connus; on suppose seulement -qu’un rameau appartenant à cette grande nation, peuple encore les -bourgades de _Vinhaes_ et de _Paço de lumiar_ dans l’île. _Sam Miguel_ -et _Frezedalas_ sur les bords de l’Itapicurú peuvent être dans le même -cas; il en est de même à l’égard de Vianna sur le Pindaré. Plus -probablement encore les Tupinambas se sont confondus avec les nations de -l’intérieur; ils ont pris les noms de Timbirás et de Gamellas. Les -_Sakamekrans_, les _Kapiekrans_ ou _canelas-finas_, et les _Gez_, -errants dans les grandes forêts à l’ouest de l’Itapicurú ne sont autres -que des subdivisions des Timbirás. Le major Ribeiro, nie, que ces -diverses peuplades se livrent encore aux horreurs de l’anthropophagie. -C’est dans cet écrivain si impartial et qui reconnaît toute la férocité -des Timbirás, qu’il faut étudier les horribles représailles dont les -malheureux Indiens ont été l’objet: l’esclavage n’en a été que le moins -sanglant résultat. Le major évaluait à 80,000 environ, le nombre des -Indiens Sauvages errants en 1819 dans les grandes forêts; il a dû -diminuer considérablement depuis cette époque. - - -[54] Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir du livre du R. -P. Yves d’Evreux supprimé par fraude et impieté, moyennant certaine -somme de deniers entre les mains de François Huby, imprimeur. p. 1. - -François Huby était aussi libraire et sa boutique occupait une place -parmi les magasins les plus achalandés dans la galerie des prisonniers -au palais; il dut souffrir comme bien d’autres du grand incendie qui eut -lieu en 1618. Quatre ans auparavant qu’il se chargeât de la publication -du livre de Claude d’Abbeville, dont le nôtre n’était qu’une suite, il -demeurait rue St. Jacques, au Soufflet d’or, et non à la Bible d’or, -qu’il prit plus tard pour enseigne. S’il fut atteint dans sa prospérité, -ce fut justice pour avoir permis qu’une main impie privât la France -durant plus de deux siècles, du livre charmant, qu’il avait édité et que -nous remettons aujourd’hui en lumière, grâce à une de ces entreprises -littéraires si rares de nos jours, où l’honneur des lettres est la -pensée dominante, et l’emporte sur tout autre considération. - -Le volume qui a servi à notre réimpression est relié en maroquin rouge, -parsemé de fleurs de lys d’or et aux armes de Louis XIII. Il fait partie -de la réserve sous le Nº O 1766 de la Bibliothèque Impériale de Paris. - - -[55] St. Louïs en Maragnan. p. 9. - -La capitale du Maranham, occupe aujourd’hui encore, l’emplacement qui -fut choisi par ses anciens fondateurs. Elle est située par 2° 30′ 44″ de -lat. Austr. et 1° 6′ 24″ de long. orient. à compter du fort de -Villegagnon, dans la baie de Rio de Janeiro. La Ravardière et Razilly -choisirent pour la construire, la pointe O. d’une petite péninsule, liée -à l’île de Maranham même par la chaussée _do Caminho grande_. Les cours -d’eau désignés sous les noms d’_Anil_ et de _Bocanga_ sortis de points -divers de l’île, confondent leurs eaux dans une même embouchure et -forment une vaste baie. L’élévation qui se présente au S. du Anil à l’E. -et au N. du Bocanga (c’est précisément l’endroit où se réunissent les -deux petits fleuves), constitue l’emplacement primitif où s’éleva la -ville naissante, placée sous le patronage de St. Louis. - -San Luiz do Maranham fut élevé en 1676 par une bulle d’Innocent XI à la -dignité de cité épiscopale, c’est une ville qui ne compte guère moins de -trente mille habitans et qui se trouvant bâtie sur un terrain doucement -onduleux, paré en tout temps de la plus riche végétation, offre de -l’avis de tous les voyageurs un aspect charmant. (Voy. _Corografia -Brasilica_, _Will. Hadfield_, _Milliet de St. Adolphe_ et -principalement, les _apontamentos estatisticos da provincia do Maranham_ -placés à la suite du grand Almanach de 1860, publ. par B. de Mattos.) -Cette jolie cité est divisée naturellement par l’épine dorsale de la -péninsule, que sépare les deux bassins des cours d’eau dans la direction -de l’E. O. Son point culminant est le _Campo d’Ourique_; là, elle -présente 32m 692c d’élévation au-dessus du niveau moyen de la marée. -Toute la ville se divise en trois paroisses: _Nossa senhora da -Victoria_, _San João_ et _Nossa senhora da Conceição_. On y compte 72 -rues, 19 ruelles, et 10 places. Elle possède 55 édifices publics et -2,764 maisons, dont 450 seulement offrent un ou plusieurs étages. De -l’avis même des habitans, les places pourraient offrir plus d’étendue et -de régularité. Bien qu’elles soient coupées à angle droit, les rues -devraient parfois être plus larges, mieux disposées en un mot selon les -lois de l’hygiène. Leur pavé du reste n’est pas précisément mauvais, et -elles sont d’une inclinaison convenable relativement aux deux cours -d’eau, qui baignent la ville. Somme toute, Maranham est une capitale -dont l’air est salubre et qu’on ne saurait accuser de manquer de -propreté. - -«Le navire qui est en quête d’un ancrage prend pour balise le palais du -gouvernement, assis sur l’éminence qui domine le port. Ce bâtiment a à -sa base la forteresse de San Luiz: et de ses fenêtres le regard qui -parcourt une baie étendue, contemple au loin dans un horizon fugitif les -côtes et la ville d’Alcantara; plus près la barre avec son petit fort de -la pointe d’Area et au dedans du port, sur la rive opposée du Bocanga, -le petit hermitage ruiné de _Bom Fim_, et en face sur l’Anil la pointe -de San Francisco.» Ce fut là où selon la notice qui nous dirige, La -Ravardière remit au commandant Portugais la ville naissante et la -forteresse de San Luiz. Ce qu’on ne saurait assez rappeler, c’est la -conduite toute chevaleresque du commandant Français en cette occasion et -même celle d’Alexandre de Moura, qui agissait au nom de l’Espagne. Le -jeune chirurgien de Paris, qui alla panser avec tant de zèle les blessés -des deux partis et qui reçut un si touchant accueil dans le camp ennemi, -peut seul donner une idée par son récit, plein de naïveté et de -franchise, de la cordialité qui régna entre les Français et les -Portugais après le combat (voy. _les Archives des Voyages publiées_ par -M. Ternaux Compans). A quelques mètres, en suivant la rive du Anil -s’élève le couvent et l’église de Sancto Antonio; ces bâtiments ont été -construits au lieu même où durant l’année 1612, Yves d’Evreux aidé des -PP. Arsène et Claude d’Abbeville, bâtit son petit couvent, sous -l’invocation de St. François. Ce monastère des capucins français a été -rebâti plusieurs fois; «une partie du moderne couvent, est occupée -aujourd’hui, par le séminaire épiscopal, et l’église qui est en -construction s’élève de nouveau dans le goût de l’architecture gothique -simple.» Ce sera, à ce que l’on assure, la plus belle église de San -Luiz. - -Cette construction n’est pas l’unique, tant s’en faut, dont se préoccupe -la cité, mais c’est la seule, en quelque façon, qui nous intéresse -directement. Nous ne parlerons donc ici, que pour mémoire, et du quai -_da Sagraçao_, nommé ainsi à l’occasion du couronnement de D. Pedro II, -et du vaste bassin qu’on creuse en ce moment, dans le but de lui faire -admettre une frégate à vapeur de premier ordre, nous nous contenterons -de citer le dock que l’on projette dans le voisinage de l’Anse das -Pedras. Il y aurait plusieurs constructions monumentales telles que -l’Eglise do Carmo, la cathédrale, la caserne du _Campo do Ourique_, le -théâtre qu’il serait juste de mentionner, mais il ne faut pas oublier -que ceci n’est qu’une note rapide, destinée à faire saisir dans son -ensemble, ce qu’est devenue en deux cents cinquante ans, la fondation -française. - -Un des voyageurs les plus modernes qui se soient occupés de ces -contrées, William Hadfield, fait observer que San Luiz est la ville du -Brésil, où l’on parle le plus purement le Portugais. C’est, en effet, la -patrie de deux écrivains hautement estimés dans l’Empire, Odorico Mendes -et João Francisco Lisboa, dont la mort est toute récente. Après avoir -traduit Virgile avec une supériorité de style qu’envieraient les -contemporains de Camoens, Odorico Mendes prépare en ce moment une -version en vers d’Homère, où la science du rythme le dispute à -l’inspiration.--Quant au poète des légendes nationales, dont tout le -Brésil répète aujourd’hui les chants (nous voulons parler ici de -Gonçalvez Dias), il appartient bien à la province du Maranham, qu’il a -explorée en savant et en voyageur intrépide, mais il est né à Caxias. -Les œuvres de ces trois écrivains honneur du pays, sont aussi l’honneur -de la bibliothèque publique, mais cet établissement institué dans une -ville éminemment littéraire est bien peu en rapport avec les nécessités -croissantes de ses autres institutions relatives à l’instruction -publique. Il y a trois ans tout au plus, il ne comptait que 1031 -volumes. Puisse le livre que nous reproduisons ici, le premier avec -celui de Claude d’Abbeville, qui ait été écrit dans la ville naissante, -commencer une ère nouvelle pour cet établissement indispensable dans une -capitale florissante. Plusieurs fondations heureusement viennent en aide -à son insuffisance, on publie à San Luiz divers journaux, tels que le -_Publicador Maranhense_, l’_Imprensa_, le _Jornal do Comercio_ etc. -etc., et il y a dans la ville une société de typographie; à laquelle il -faut joindre un grand cabinet de lecture et une société littéraire -l’_Atheneu Maranhense_. Tout cela contraste étrangement avec l’époque où -le P. Arsène de Paris trouvait à peine une feuille de papier pour écrire -à ses supérieurs. - - -[56] Cette devotion s’augmenta encore bien plus quand la chapelle Sainct -Loüis au fort fut edifiee. p. 11. - -L’église cathédrale de _San Luiz_ ou _Maranham_, car la ville porte -toujours ces deux noms, a cessé d’être sous l’invocation de St. Louis de -France. C’est aujourd’hui l’ancienne église du couvent des Jésuites, qui -sert de cathédrale, cette église est sous l’invocation de _Nossa Senhora -da Victoria_. (Voy. _Ayres do Cazal, Corografia Brasilica_, Rio de -Janeiro, 1817, T. I. p. 166.) Il paraît que dans les vastes -constructions faites en ces derniers temps pour agrandir le couvent de -Sanct-Antonio on a respecté la petite chapelle d’origine française; les -Franciscains qui la desservent aujourd’hui, n’étaient l’année dernière -qu’au nombre de trois: Fr. Vicente de Jesus (gardien), Fr. Ricardo do -Sepulcro et Fr. Joaquim de S. Francisco, tous les deux prêtres. - - -[57] Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer à la pesches -des vaches de mer. p. 13. - -Cette espèce de phoque à la chair savoureuse, était alors -prodigieusement commune dans le nord du Brésil et dans l’intérieur de la -Guyane; c’est ce que les Portugais appelent le _peixe-boy_, le -poisson-bœuf, les Indiens le _manati_. La chair excellente de ce poisson -nourrit encore en grande partie les habitans des bords de l’Amazone et -du Tocantius. (Voy. Osculati, _America equatoriale_.) Claude d’Abbeville -lui donne le nom d’_Ourüraourü_. - - -[58] Alors on fit dire par tous les vilages de l’isle et de la province -de Tapouytapere. p. 15. - -Ce nom de lieu déjà cité, reviendra fréquemment. Le vaste territoire -qu’on désigne encore au Maranham sous la dénomination de _Tapuytapera_ -est réparti aujourd’hui entre les comarcas d’Alcantara et de Guimaraens. -Il renfermait jadis onze Aldées indiennes. Cumá était la plus -considérable de toutes. Tapouytapère est à environ 40 lieues de San -Luiz. Selon M. Martius ce nom s’expliquerait par cette courte -périphrase: habitation des indiens ennemis. Voy. le volume intitulé: -_Glossaria linguarum brasiliensum_. Erlangen, 1863, in-8. On trouve -placés à part, dans ce recueil, les noms de lieux, comme ceux des -végétaux et du règne animal. - - -[59] Qui du depuis furent couvertes de gros et grands Aparituries. p. -15. - -L’_Apariturier_ ou _Apariturie_, qui fournit de si heureuses -comparaisons au P. Yves, est simplement le Manglier (Rhyzophora Linn.). -Cet arbre des rives américaines, si utile à l’industrie, forme en effet -de vastes forêts maritimes dans le Maranham et sur toute la côte du -Brésil, aussi bien que sur celle du pays de Venezuela. On a détruit avec -beaucoup trop de promptitude ces arbres, dans une foule de localités, et -nous avons entendu attribuer même l’invasion récente de la fièvre jaune -à la destruction systématique de ce végétal charmant, qui égaye de sa -verdure tous les rivages brésiliens. En tombant sous le fer du -cultivateur, il laisse à découvert des plages boueuses, habitées par des -myriades de crabes, et d’où s’échappent des effluves paludéennes de la -pire espèce. Il y a au Brésil deux espèces de Mangliers, le _mangue -branco_ et le _mangue vermelho_. Nous renvoyons pour leur description -scientifique à Aug. de St. Hilaire. Nous supposons que le vieux mot -employé ici par le P. Yves vient du verbe _parere_ enfanter, parce que -cet arbre se reproduit par les racines qu’il jette en arcades autour de -lui. (Voy. dans _nos scènes de la nature sous les tropiques_, l’effet du -manglier dans le paysage.) - - -[60] Il y en a de trois sortes. p. 18. - -La fâcheuse lacune qui existe ici, permet cependant de reconnaître qu’il -s’agit des tortues du Maranham. On prépare au Pará, avec les œufs de ce -Chelidonien, ce qu’on appelle la _manteiga de Tartaruga_ ou _beurre de -Tortue_. Il s’en exporte une quantité prodigieuse. - - -[61] Parmy ces forests il y a une telle multitude de cerfs biches, -chevreils, vaches braves. p. 19. - -Dans cette énumération assez complète des quadrupèdes qu’on pouvait se -procurer à la chasse, un nom frappera naturellement le lecteur, c’est -celui de vache brave. Il eût été possible, rigoureusement parlant, que -les rives du Mearim eussent reçu quelques individus de la race bovine, -introduits déjà depuis longtemps dans la province de Pernambuco: Claude -d’Abbeville est même explicite sur ce point. Mais ce n’est pas ce qu’a -voulu dire notre bon missionnaire; la vache _brave_ ou _brague_, comme -il est dit autre part, est le _Tapir_ ou _Tapié_, selon Montoya: animal -fort commun alors d’une extrémité du Brésil à l’autre. Pour le désigner -les Espagnols et les Portugais se servaient d’une dénomination empruntée -aux maures. Ils l’appelaient aussi _Anta_ ou _Danta_ qui signifie, -dit-on, buffle. Lorsque les Américains à leur tour eurent à imposer un -nom au bœuf, ils l’appelèrent _Tapir-assou_. M. Martius fait observer -avec raison que le mot s’applique dans la _lingoa geral_ à tout gros -mammifère. Ce pachyderme étant le plus gros animal connu de l’Amérique -du sud, sa chasse fut bientôt en honneur chez les Européens et il -disparut, en grande partie du moins, des lieux où il était le plus -répandu. Dans certaines contrées de l’Amérique c’était un animal sacré. -A ce titre même, il figure sur divers monuments. Au Brésil les indigènes -cherchaient à se le procurer, non-seulement à cause de sa venaison, mais -surtout en raison de l’épaisseur de son cuir, dont ils fabriquaient des -boucliers, et que ne pouvaient traverser des flèches armées le plus -ordinairement d’une pointe aiguë de bois ou d’un roseau affilé. Jean de -Lery avait rapporté du Brésil en France, plusieurs de ces rondaches, -elles ne parvinrent pas jusqu’en Europe. Une effroyable famine, due à -une traversée de cinq mois, obligea le pauvre voyageur à s’en nourrir -après les avoir fait ramollir dans l’eau. Ceux de nos lecteurs qui -voudront des détails intéressants et exacts sur le Tapir américain, les -trouveront dans une excellente dissertation consacrée spécialement à cet -animal, elle est due au docteur Roulin bibliothécaire de l’institut. On -lit dans le Glossaire de M. Martius une synonimie étendue se rapportant -au Tapir. (Voy. p. 479.) - - -[62] Ils se mirent à chercher les Tabaiares. p. 19. - -Il est bien certain que les Indiens de cette tribu se tournèrent contre -les Français. Il y a dans l’histoire de cette expédition, un fait qui -n’a pas été suffisamment remarqué: C’est que le plus fameux des -capitaines indiens, dont le Brésil ait gardé la mémoire, fit ses -premières armes au Maranham, durant l’occupation des Français. Le fameux -_Camarão_ (la Crevette), le grand chef ou _Morobixaba_ des Tabajares, -commandait à 30 archers, durant la lutte qui s’établit entre la -Ravardière et Jeronymo d’Albuquerque. Convoqué par le gouvernement -portugais pour prendre part à cette guerre, il partit de _Rio-grande do -Norte_ où se trouvait son Aldée et se rendit au _Presidio de nossa -senhora do Amparo_, dans le Maranham le 6 septembre 1614. Son frère -nommé _Jacauna_, le suivit; avec un fils qui n’avait pas plus de 18 ans -et qui portait le même nom que lui. Bien des années après, Camarão, qui -avait appris la guerre à si bonne école acquit un renom immortel dans -les fastes du Brésil, en contribuant à l’expulsion des Hollandais. (Voy. -_Memorias para a historia da capitania do Maranhão_. Cette narration -historique a été insérée dans les _Noticias para a historia e geografia -das Nações ultramarinas_. - - -[63] Un gentilhomme du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois -sangliers d’un coup de mousquet. p. 19. - -Il n’y a pas de véritables sangliers au Brésil et l’on ne peut donner ce -nom aux _Pecaris_ ou _Tajassús_ (appelés par les habitans _Porcos do -Matto_). La prouesse du gentilhomme n’a rien d’extraordinaire, parce que -les pecaris marchent toujours en troupes nombreuses et que le gros plomb -suffit pour les tuer. Martius a donné la synonimie complète de cet -animal dans ses _Glossaria linguarum brasiliensium_. (Voy. la division -_Animalia cum Synonimis_ p. 477.) - - -[64] Ils trouverent des Aioupaues. p. 19. - -Un _ajoupa_ est une petite cabane couverte en feuillage et qui se trouve -ouverte à tous les vents. Ce mot est encore fort usité dans nos -établissements de la Guyane. On voit des représentations d’ajoupas dans -Barrère. - - -[65] Aussitost que cette armee fut retournée de Miary, l’on parla -chaudement de faire dans peu de temps le voyage des Amazones. p. 20. - -Dès l’année 1542, l’embouchure du grand fleuve avait été explorée par -Alphonse le Xaintongeois. (Voy. le _ms. original de son voyage_ à la -bibliothèque impériale de Paris.) Jean Mocquet, chirurgien français -garde des curiosités de Henri IV, avait visité ses rives. (Voy. _le ms. -de sa relation_ à la bibliothèque Ste. Geneviève.) Enfin la Ravardière -avait poussé jusque-là une première reconnaissance. Jean Mocquet est -tout-à-fait explicite touchant le mythe des Amazones, qui a tant occupé -La Condamine et l’illustre de Humboldt. Il tenait tout ce qu’il rapporte -de ces femmes belliqueuses, d’un chef nommé _Anacaioury_. Ce personnage -ou peut-être son homonyme, figure comme on le verra bientôt dans Yves -d’Evreux. Il commandait à une nation d’Oyapok ou d’Yapoco. Mocquet -annonce à ses lecteurs qu’il ne put aller visiter les Amazones comme il -le désirait «à cause que les courants sont trop violens pour les -vaisseaux et mesme pour son navire et patache qui tiroit desja assez -d’eau». - -Tous ces récits sur le grand fleuve avaient laissé en France des -impressions si durables, que le comte de Pagan conviait Mazarin quarante -ans plus tard, à reprendre des projets oubliés. Pour conquérir -l’Amazonie, il veut que l’on s’unisse aux Indiens. Selon lui, le -cardinal doit rechercher l’alliance «des illustres _Homagues_ (les -Omaguas), des généreux _Yorimanes_ et des vaillants _Topinambes_.» -Jamais certes nos sauvages n’avaient reçu de si pompeuses dénominations! - -Il serait bien curieux de retrouver le récit de l’expédition exécutée -sur les rives de l’Amazone en 1613, il avait été fait par ordre de la -Ravardière et l’on en possédait encore une copie au temps de Louis XIII. - - -[66] Premierement les femmes et les filles s’appliquent à faire leurs -farines de guerre. p. 22. - -Gabriel Soares entre dans les détails les plus minutieux touchant la -manière dont les Indiens fabriquaient cette farine, dont ils formaient -de grands approvisionnements. L’espèce de manioc désignée sous le nom de -_Carima_ en faisait la base. Cette racine était d’abord desséchée à un -feu doux, et après l’avoir rapée, on la pilait dans un mortier, puis on -la blutait bien et ou la mêlait en certaine quantité avec l’autre espèce -de manioc, au moment où l’on devait la torréfier. On lui donnait un -degré de siccité extrême, et elle se conservait beaucoup plus longtemps -que l’autre. On aura du reste, sur cette industrie agricole des -aborigènes du Brésil, tous les renseignements désirables dans le -_Tratado descriptivo do Brasil_, p. 167. M. Auguste de Saint Hilaire a -dit avec raison que l’exploitation du manioc avait tiré la plupart de -ses procédés de l’économie domestique des Tupis; il a résumé en même -temps, de la façon la plus concise et la plus habile, ce qu’il y avait à -dire sur la culture de la plante (_Voyage dans le district des Diamants -et sur le littoral du Brésil._ T. 2, p. 263 et suiv.). - - -[67] Ces canots de guerre, sont quelquefois capables de porter deux ou -trois cents personnes. p. 23. - -Gabriel Soares est tout-à-fait d’accord ici avec notre missionnaire. Les -grands canots, dont il est question, s’appelaient _Maracatim_ parce -qu’ils portaient un Maraca protecteur à leur proue. Le mot _iga_ -désignait un canot simple, _Jgaripé_ un canot d’écorce, etc. etc. (Voy. -à ce sujet _Ruiz de Montoya_, _Tesoro_, à la p. 173.) - - -[68] Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes de la queüe -d’Austruche. p. 23. - -André Thevet, et après lui Jean de Lery, ont représenté avec exactitude -ce genre d’ornement, que le dernier de ces voyageurs nomme _Araroye_. Il -était réservé au P. Yves de nous faire connaître sa valeur symbolique. - - -[69] Ce mot d’Amazone leur est imposé par les Portugais et Français. p. -26. - -Le curieux récit de l’Indien, confirme l’opinion émise par Humboldt, -qu’il a bien pu se trouver jadis quelques femmes lasses du joug que leur -faisaient subir les hommes et se vouant à la vie guerrière. Il cadre -également avec les traditions recueillies par La Condamine.--Soixante -ans environ avant le P. Yves, le cordelier André Thevet n’est pas -éloigné de voir dans ces Sauvages américaines, des descendantes directes -de l’armée féminine commandée par Pentesilée! Humboldt a dit avec raison -que le mythe des Amazones appartenait à tous les siècles et à tous les -cycles de civilisation. - - -[70] Il fut affectionnement prié par tous les principaux de ce pays là -d’aller faire la guerre aux _Camarapins_ gens farouches. p. 27. - -Cette nation n’est pas indiquée dans le _Diccionario topographico, -historico, descriptivo, da Comarca do Alto Amazonas_. Recife, 1852, 1 -vol. in-12. Nous ne l’avons pas non plus trouvé mentionnée dans la -longue nomenclature de la _Corografia paraense_ d’Accioli de Cerqueira e -Silva. Elle doit être éteinte; Martius n’en fait pas mention dans ses -noms de lieux et de nations, qui forment une division du Glossaire -publié récemment. - - -[71] Comma, p. 27. - -Sous cette dénomination qui revient si fréquemment, on ne désignait pas -seulement un grand village au-delà de Tapouytapère; c’était aussi le nom -d’un vaste territoire et d’une rivière. Selon le P. Claude, Comma -signifie la place propre à pêcher du poisson; nous doutons fort que -cette explication soit exacte. On cherche vainement Comma dans le -Glossaire de Martius publié en 1863. - - -[72] La riviere des _pacaiares_ et de là en la riviere de _Parisop_. p. -27. - -Casal, le _Dictionnaire du haut Amazone_, et Accioli se taisent -également, sur ces fleuves, qui reçurent une armée de deux mille hommes! -Martius signale une nation des Pacajaz ou Pacaya dans le Pará. (Voy. -_Glossaria linguarum_ p. 519.) - - -[73] Et les mena au lieu des ennemis, lesquels demeuroient dans les -_Iouras_. p. 28. - -Cette courte description d’habitations aériennes construites sur des -mangliers, et sur des troncs de palmiers murichy, rappelle un fait des -plus curieux, qu’on a jadis rangé parmi les fables et qui figure dans la -Relation de Walther Ralegh. Il est bien certain qu’on a pu mettre -quelque exagération dans les premiers récits, mais que le fait en -lui-même est de la plus grande authenticité. Il a lieu encore aux -bouches de l’Orénoque. Les _Waraons_ visités il y a près d’un siècle par -le docteur Leblond, les _Guaraunos_ que décrit le savant Codazzi, sont -un seul et même peuple, que son étrange manière de vivre a sauvé d’une -entière destruction. Les Camarapins, dont nous venons de constater la -disparition furent moins heureux. On peut consulter sur les Indiens des -Iouras l’extrait que nous avons donné jadis des manuscrits dans lesquels -le médecin français a constaté son séjour chez les Waraons. (Voy. _la -Guyane_, 1828, in-18.) Codazzi dont on connaît les beaux travaux -géographiques, citait encore en 1841, les Guaraunos, comme n’ayant pas -complétement abandonné leurs maisons aériennes. Il y a vingt ans tout au -plus, ils venaient trafiquer avec les habitans de la Trinidad. (Voy. -_Resúmen de la Geografía de Venezuela_. Paris, 1841, in-8.) Agostino -Codazzi est mort dernièrement. Quant aux mss. de Leblond, que nous avons -eus à notre disposition jadis, ils faisaient partie de la collection de -voyages possédée en 1824 par l’éditeur Nepveu. - - -[74] Et premierement d’un plaisant et rusé sauvage appelé _Capiton_. p. -30. - -Ce personnage portait une dénomination toute portugaise, et il était -dévoué à la nation dont il servait les intérêts. Le titre de _Capitão_ a -été promptement accepté du reste, par les chefs de la race indienne. - - -[75] J’ay faict mourir le pere qui est mort et enterré à Yuiret, où -demeure le _pay ouassou_ le grand pere auquel j’ay envoyé tous les maux -qu’il a. p. 31. - -Ce sauvage fanfaron, se vantait d’avoir fait mourir le P. Ambroise -résidant à Yuiret, qu’il faut prononcer _Ieuiree_, selon Claude -d’Abbeville, qui indique en même temps l’étrange signification de ce -nom. Le _pay ouassou_, le grand père, est Yves d’Evreux. Nous ferons -observer à ce sujet que le mot _Pay_ signifie père en Portugais. _Pay -guaçu_ de l’avis même de Ruiz de Montoya signifie évêque, prélat en -Guarani. Le nom de Pay fut d’autant plus promptement adopté par les -Indiens qu’il avait une plus grande analogie avec celui qui désigne les -gens graves; les sorciers _hechizeros_, pour nous servir de la propre -expression du lexicographe espagnol. Dans la _lingoa geral_, -modification du Guarani, Pay signifie père, moine, et seigneur. _Pay -Abaré Guaçu_ était la désignation des Prélats et des Jésuites. Les -Indiens nomment encore le pape _Pay’ abaré oçú eté_. - - -[76] Ah que j’ay de peur grandement ô que les Topinambos sont méchants. -p. 32. - -Nous ne saurions dire pourquoi le missionnaire modifie l’orthographe -d’un nom de peuple, qu’il a si souvent présentée d’une autre façon. -Claude d’Abbeville écrit _Topynambas_; l’auteur de la somptueuse entrée -_Toupinabaulx_, Hans Staden _Topinembas_, et enfin Jean de Lery les -appelle _Tououpinambaoults_. Malherbe adoucit le mot en écrivant -_Topinambous_. Ce fut cette dernière orthographe qui prévalut au temps -de Louis XIV. Nous sommes revenus à celle adoptée par les Brésiliens. - - -[77] Or ces Portugaiz avoient avec eux des Canibaliers Sauvages. p. 34. - -Par le mot si vague, qu’emploie ici le P. Yves, nous supposons qu’il -prétend désigner des peuples plus sauvages encore que ne l’étaient les -Tupinambas, ou se livrant d’une façon plus déterminée à -l’anthropophagie. On trouvera dans les œuvres de M. de Humboldt une -curieuse définition du mot _Canibale_. Nous ferons remarquer que -cinquante ans auparavant l’époque à laquelle écrivait le P. Yves, on -désignait plus spécialement ainsi les Indiens rapprochés de l’équateur. -On lit dans l’histoire de la France antarctique d’André Thevet à propos -du bois de teinture: «Celui qui est du costé de la rivière de Ianaïre -est meilleur que l’autre du costé des Canibales et toute la coste de -Marignan» (p. 116 au verso), et plus loin: «Puisque nous sommes venuz à -ces Canibales nous en dirons un petit mot, or ce peuple depuis le Cap -St. Augustin et au-delà jusques près de Marignan est le plus cruel et -inhumain qu’en partie quelconque de l’Amérique. Cette canaille mange -ordinairement chair humaine comme nous ferions du mouton» (p. 119). - - -[78] Nous fusmes inquietez l’espace d’un bon mois de mille rapports, -tant des Sauvages qui habitoient pres de la mer, que des François -residans aux forts qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon -du costé de l’islette St. Anne et du costé de _Taboucourou_. p. 34. - -Ce fut en effet sur les bords de l’_Itapecurú_ que les Portugais se -présentèrent. Claude d’Abbeville dit quelques mots de ce beau fleuve, -mais il en exagère le cours. Nous sommes si peu au fait de la géographie -de ces contrées, qu’Adrien Balbi se contente d’introduire son nom dans -les tableaux qu’il a dressés des fleuves du Maranham. Mais quels -prodigieux changements se sont opérés sur ses rives depuis l’époque où -notre bon moine le nommait en altérant son nom. A la place du ces -forêts, où erraient jadis les Tymbiras, on cultive le maïs, le manioc, -le sucre, le tabac, le coton, et la récolte de cette dernière production -est si abondante, qu’elle monte pour deux districts seulement à plus de -35,000 sacs. - -Les villes les plus importantes qui s’élèvent sur ce fleuve ne sont pas -même connues de nom en France et figurent à peine dans nos livres de -géographie. Qui a entendu parler par exemple de la petite cité de -Caxias, la riante patrie de Gonçalvez Dias. C’est cependant une ville -riche et commerçante, que l’on rencontre sur les bords de l’Itapecurú à -soixante lieues de la capitale. Ce n’était en 1821, qu’une bourgade de -2400 âmes environ et aujourd’hui, son accroissement a été si rapide, -qu’on lui accorde au-delà de 6000 habitans. Caxias est le centre du -commerce qui se fait avec la vaste province du Piauhy et avec les -immenses solitudes peuplées de troupeaux qu’on désigne sous le nom de -_Sertão_. Plantée pour ainsi dire dans le désert, elle a des écoles -florissantes, un théâtre, des établissements d’utilité publique, qu’on -ne rencontre pas toujours dans des villes plus considérables. Le nom de -Caxias a d’ailleurs une signification politique au Brésil. Ce fut là, -qu’en 1832, sur le morne de Alecrim, fut livrée la bataille à l’issue de -laquelle se consolida l’indépendance de la province. Plus tard, sur la -colline même qui portait le nom indien _das Tabocas_ eut lieu le combat -sanglant, où fut vaincu Fidié et qui inspira des vers si énergiques à -Gonçalvez Dias. Il faudrait des volumes pour exposer même sommairement -les perturbations qui suivirent cet événement et les luttes orageuses -qui se continuèrent dans ce coin ignoré du monde jusqu’en 1848, époque à -laquelle le docteur Furtado sut réprimer le brigandage qui désolait la -cité naissante. La nature elle seule est grande dans ces régions, 20,000 -habitans tout au plus forment la population de ce vaste municipe -effleuré à peine par l’agriculture. A la distance où nous sommes -d’ailleurs, ces révolutions si longues à raconter, nous font l’effet de -celles du moyen-âge qu’enregistre parfois l’histoire locale, mais -qu’elle oublie pour ainsi dire aussitôt parce que ces événements ne se -lient à aucun des grands intérêts dont le monde se préoccupe. A plus -juste raison encore on pourrait appliquer ce que nous disons à villa de -Codó, la bourgade la plus florissante de la province après Caxias; comme -elle, elle est baignée par l’Itapecurú, et comme elle un espace de -soixante lieues la sépare de la capitale. - - -[79] Il faudroit qu’ils plantassent des croix pour chasser Giropary. p. -37. - -Cette dénomination du mauvais principe, acceptée durant tout le courant -de leur publication, par Yves d’Evreux et par Claude d’Abbeville, semble -appartenir plus spécialement au nord du Brésil. Martius écrit _Jurupari_ -ou _Jerupari_. _Anhánga_ paraît avoir été plus usité dans le sud. Le -_Tesoro de la lingoa Guarani_, ne renferme pas la signification du mot -Giropari. _Angaí_ dans ce précieux dictionnaire, désigne le mauvais -esprit. Anhanga aujourd’hui ne signifie plus qu’un fantôme. (Voy. -Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingoa Tupy_.) - - -[80] Ces peuples estoient appelés par les Tapinambos Tabaiares, -auparavant qu’ils se fussent reunis. p. 39. - -Tabajares, ne signifie nullement _ennemi_, mais bien les seigneurs de -l’Aldée. (Voy. Adolfo de Varnhagen, _Historia geral do Brazil_, T. -1;--Accioli, _Revista do Instituto_.) - - -[81] Les François les appellent pierres vertes. p. 39. - -La dénomination adoptée au XVIIe siècle par nos compatriotes venait -indubitablement de l’habitude où étaient ces Indiens de se percer la -lèvre inférieure et même les joues, pour y introduire des disques de -jade, travaillés avec beaucoup de patience, et qu’ils regardaient comme -leurs joyaux les plus précieux. (Voy. _sur l’usage de se percer la lèvre -inférieure chez les Américains du sud_, notre série d’articles insérée -avec de nombreuses gravures dans le _Magasin pittoresque_. T. 18, p. -138, 183, 239, 338, 350, et 390.) - - -[82] _Miarigois_, c’est-à-dire gens venus de Miary. p. 39. - -Miarigois est un nom évidemment forgé par notre bon missionnaire. -Rabelais n’eut pas mieux inventé. Les Miarigois n’étaient autres que des -Tupinambas qui s’étaient fixés sur les bords fertiles de ce Miary, que -Cazal prétend avoir donné son nom à la province. Le Mearim qui offre un -cours de 166 lieues n’est navigable que durant l’hivernage, les grands -canots ne peuvent le remonter alors que jusqu’à 60 lieues, il prend -naissance dans la _Serra do Negro_ et _Canella_ par les 8° 2′ 23″ de -lat. et les 2° 21′ de long., comptés depuis l’île de Villegagnon (baie -de Rio de Janeiro). - - -[83] Les _Tapouis_ font grand estat de ces pierres. p. 40. - -Le mot _Tapuya_ ou _Tapouy_ a soulevé de grandes discussions, est il le -nom d’un peuple? (Voy. _le Dictionnaire de Gonçalvez Dias_.) -Signifie-t-il ennemi? Ruiz de Montoya se tait sur ce point. Faut-il en -faire une nation distincte de celle des Tupis, à laquelle ces derniers -auraient imposé ce nom. Un écrivain, qui fait autorité, M. Accioli, ne -semble pas hésiter à ce propos. Lorsqu’il a énuméré les principales -divisions de la race Tupique, il dit: «Une autre nation générique, celle -des _Tapuias_ se subdivise conformément à l’opinion d’un grand nombre en -peuplades parlant près de cent langues tels sont: les _Aymorés_, les -_Potentús_, les _Guaitacás_, les _Guaramonis_, les _Guaregores_, les -_Jaçarussús_, les _Amanipaqués_, les _Payeias_ et un grand nombre -d’autres.» (Voy. le T. XII de la _Revista trimensal_. _Dissertação -historica ethnographica e politica sobre quaes eram as tribus -aborigenes_, etc. p. 143.) - - -[84] Les battre c’est autant que les tuer. p. 45. - -Ce mot était devenu proverbial aux îles et à la Guyane. - - -[85] Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre. p. 45. - -Hans Staden fait prisonnier par les Tupinambas en 1550 au sortir du fort -de Bertioga suscite une grande discussion, lorsqu’il faut savoir -définitivement quel est celui qui l’a touché le premier. (Voy. _la -Collect. Ternaux Compans_.) - - -[86] _Ybouira Pouïtan_, c’est-à-dire l’arbre du Bresil. p. 54. - -Ce nom de chef n’a rien d’extraordinaire, mais il faut écrire _Ibira -Pitanga_ pour plus d’exactitude. (Voy. Ruiz de Montoya.) Lery écrit -_Araboutan_, Thevet _Oraboutan_. Ce bois célèbre disparaît chaque jour -davantage des grandes forêts où l’allaient chercher nos ancêtres. - - -[87] Chacun l’environnoit pour l’escouter quand il alloit au Carbet. p. -55. - -C’est un Tabajara qui parle, mais nous ferons observer que le mot -_Carbet_ n’appartient pas à la _lingoa geral_. Le P. Ruiz de Montoya ne -l’a pas inséré dans son précieux _Tesoro de la lingua Guarani_. Il est -plus particulièrement en usage parmi les Galibis et d’autres peuples de -la Guyane. Le voisinage de notre colonie se fait sentir dans le récit du -P. Yves, rien que par cette expression. Il faut faire une certaine -différence entre les Carbets et les _Ocas_ ou _Tabas_, qui constituaient -l’architecture rudimentaire des autres peuples du Brésil. Ecoutons à ce -sujet le P. du Tertre: «Au milieu de toutes ces cases, ils en font une -grande commune qu’ils appellent _Carbet_, laquelle a toujours 60 ou 80 -pieds de longueur et est composée de grandes fourches hautes de 18 ou 20 -pieds, plantés en terre. Ils posent sur ces fourches un latanier ou un -autre arbre fort droit qui sert de faist, sur lequel ils ajustent des -chevrons qui viennent toucher la terre, et les couvrent de roseaux ou de -fuëilles de latanier, de sorte qu’il fait fort obscur dans ces Carbets, -car il n’y entre aucune clarté que par la porte, qui est si basse qu’on -ne sauroit y entrer sans se courber.» - -Les détails que nous venons de donner ici sont empruntés à un ouvrage -qui date de l’année 1643, et ils se rapportent plus spécialement à -l’architecture rustique des Caraïbes insulaires. Nous avons choisi cet -exemple à peu près contemporain du livre publié par notre auteur, parce -qu’il n’y avait pas en réalité de notables différences entre les Carbets -des îles et ceux du continent. Si l’on faisait une histoire de ces cases -de feuillage si promptement élevées, on pourrait en constater néanmoins -certaines variétés, selon les usages auxquels on les destinait. (Voy. à -ce sujet, _le voyage pittoresque au Brésil de Debret_, puis les gravures -du livre d’André Thevet, publ. en 1558.) Il y avait les petits et les -grands Carbets, ceux où les Piayes faisaient leurs jongleries, et ceux -où se tenaient les grands conseils. Ces derniers affectaient la forme -d’un de nos vastes hangars, et pouvaient contenir jusqu’à 150 ou 200 -guerriers. Au XVIIe siècle, dans le langage de nos colonies, parmi les -îles ou sur le continent, tenir un conseil quelconque, c’était -_Carbeter_; le terme était consacré et se trouve dans tous les -voyageurs. (Voy. entre autres Biet, _Voyage de la France équinoxiale_. -Paris, 1654, in-4.) - - -[88] Il alla de ce pas au fort, accompagné d’un des principaux -truchemens de la compagnie nommé Migan. p. 60. - -David Migan était Dieppois et comme tant de Normands de la fin du XVIe -siècle, il était venu chercher fortune parmi les sauvages du Brésil. Les -chefs de l’expédition le trouvèrent établi depuis nombre d’années à -Jupanaran, sur l’île de Maranham. C’était dans l’étendue du mot, un -truchement de la Normandie et dieu sait de quelle réputation jouissaient -ces interprètes, dans ce qu’on appelait alors le monde civilisé. On -allait jusqu’à les assimiler aux sauvages, dont ils partageaient -disait-on parfois les odieux festins. David Migan eut les honneurs du -Mercure français. (Voy. T. 3, p. 164.) Il revint en France avec Rasilly, -auquel il était particulièrement attaché, lui seul était en état de bien -traduire à la reine la longue harangue d’Itapoucou. Nous ferons -remarquer en passant qu’il a apposé sa signature, dans la cession que la -Ravardière faisait de ses droits à François de Rasilly. Cela indique -sans aucun doute qu’il jouissait d’une considération exceptionnelle. Le -nom de Migan toutefois nous paraît être un nom de guerre, ce mot en -langue tupique, désigne l’épaisse bouillie que l’on faisait avec la -farine de manioc. Malherbe qui se trouvait aux Tuileries lors de la -présentation des Indiens fait remarquer l’habileté de cet homme. Il y -avait un autre interprète nommé Sébastien, qui avait été attaché à la -personne d’Yves d’Evreux. - - -[89] Un jour quelques uns me disoient qu’il falloit que nous fussions -bien pauvres de bois en France et qu’eussions grand froid, puisque nous -envoyons des navires de si loing à la mercy de tant de perilz querir du -bois de leur pays. p. 70. - -Il est infiniment curieux de trouver au Maranham en l’année 1612, un -sauvage faisant absolument le même raisonnement au P. Yves, que celui -auquel était obligé de répondre Jean de Lery en 1556: «Que veut dire que -vous autres _Maïr_ et _Peros_ (c’est-à-dire français et portugais) -veniez quérir de si loin du bois pour vous chauffer? N’en y a-t-il point -en vostre pays?» (Voy. _Histoire d’un voyage en la terre du Brésil_. -Rouen, 1578, in-8.) - - -[90] Ils sont fort patiens en leurs miseres et famine jusques à manger -de la terre. p. 76. - -M. de Humboldt a décrit longuement la région des Otomaques et les amas -considérables de terre, que font ces Indiens pour s’en nourrir, à -l’époque où la chasse et la pêche leur font défaut. Selon le grand -voyageur, cette terre séchée au soleil et formant des pyramides de -boulettes rangées symétriquement, n’est si recherchée par les Sauvages, -qu’en raison des particules animalisées qui la rendent nutritive. Le P. -du Tertre prouve que les Indiens des îles étaient géophages comme ceux -du continent, mais il suppose que c’était uniquement par une aberration -du goût. «Tous mangent de la terre, aussi bien les mères que les -enfants, dit-il, la cause d’un si grand déréglement d’apétit ne peut -procéder à mon avis, que d’un excès de mélancolie.» (_Hist. nat. des -Antilles, habitées par les Français._ T. 2. p. 375.) Non loin des -régions que décrit le P. Yves, sur les bords du Rio Ucayale, on -rencontre encore les indiens Pinacos, dont le véritable nom est -_Puynagas_. Ces Indiens dédaignés par leurs compatriotes sont -d’intrépides géophages. L’un des plus curieux opuscules qui aient été -publiés sur cette matière, est celui de M. Moreau de Jonnès. Il est -intitulé: _Observations sur les Géophages des Antilles_. Paris, An VI, -il n’a pas plus de 11 pages. - - -[91] Le second degré s’appelle Kounoumy miry petit Garsonnet. p. 79. - -Dans cette énumération des divers degrés de l’enfance nous retrouvons -encore l’exactitude du P. Yves; mais il a confondu la lettre _N_ avec la -lettre _R_; le mot enfant s’écrit dans les glossaires brésiliens: -_Curumîm_. (Voy. Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingua Tupy_. Leipzig, -1858, in-12.) - - -[92] Elles sont donnees en mariage, et alors elles portent le nom de -_Kougnanmoucou-poire_. p. 88. - -M. Gonçalvez Dias désigne sous le nom de _Cunhã mucú_ la jeune vierge. -(Voy. _Diccionario_.) - - -[93] Il se couche pour faire la Gésine au lieu de sa femme. p. 89. - -Cet usage étrange dont parlent tous les vieux voyageurs du XVIe siècle, -ne s’était pas, comme on voit, encore modifié. On ne le retrouve pas -seulement chez les Caraïbes des îles, il est en vigueur chez plusieurs -peuples de l’Europe et notamment chez les Basques, on le désignait jadis -sous le nom de la _Couvade_. Les _mélanges historiques_ publiés à Orange -en 1675, contiennent d’intéressantes recherches à ce sujet: «C’estoit, y -est-il dit, une assez plaisante coutume que celle qui s’observoit dans -le Bearn. Lorsque une femme estoit accouchée, elle se levoit et son mary -se mettoit au lit, faisant la commère. Je crois que les Bearnais avoyent -tiré cette coutume des Espagnols, de qui Strabon dit la même chose au 3e -livre de sa géographie. La même coutume se pratiquait chez les -Tibaréniens, au rapport de Nimphodore, dans l’excellent scholiaste -d’Apollonius le Rhodien, liv. 2 et chez les Tartares suivant le -témoignage de Marc Paul au chapitre 41 du 2e livre.» Cette conduite si -bizarre qu’on ne saurait expliquer lorsqu’on n’est point descendu assez -profondément dans les replis cachés du caractère indien, était -religieusement suivie par les guerriers Tupinambas les plus forts et les -plus renommés; elle fait sourire l’homme civilisé, qui en cherche -naturellement l’origine. Elle devient touchante, pour ainsi dire, si -l’on fait attention qu’elle est toujours accompagnée des plus cruelles -privations. Non-seulement l’Indien qui vient d’être père et qui se -condamne volontairement à ce repos ridicule, ne mange pas, mais il -s’impose encore d’autres supplices; le tout, dans le but d’éviter au -petit être qui vient de naître certains maux qu’il redoute pour lui. Par -suite de son ignorance, et de ses idées superstitieuses, il s’attribue -sur l’enfant une influence physiologique illusoire et il brave -stoïquement de grandes souffrances pour en épargner quelques-unes au -nouveau-né. L’homme policé des villes médiocrement éclairé parfois, se -garde bien d’interroger les idées pleines de dévouement, mobiles du -Sauvage; avant de juger sa conduite il rit de pitié. La compagne de -l’Indien, cependant partage son étrange superstition, et elle approuve -son mari. Elle se résigne même sans murmure à de vraies douleurs et à un -nouveau travail parfois tres-rude puisque tout le poids du ménage -retombe forcément sur elle. Dans la pensée de cette pauvre créature le -salut du nouveau-né est attaché à la conduite stoïque que tient son -mari. Nous ne saurons jamais quel était le mobile qui conduisait les -anciens lorsqu’ils s’abandonnaient à ce repos bizarre, il ne différait -point probablement de celui qu’on accorde aux Américains. Carli dont -l’ingénieuse érudition explique tant de choses de l’antiquité américaine -n’essaye même pas de chercher un motif à ce qu’il trouve si burlesque. -Il se trompe certainement lorsqu’il affirme qu’on apportait des aliments -abondants à ces solitaires. (Voy. _Lettres Américaines_. Boston et -Paris, 1788, T. 1, p. 114.) Il est bon toutefois de lire avec précaution -la version française de ce curieux passage; le traducteur français le -Febvre de Villebrune n’a pas su rendre aux expressions italianisées par -l’auteur leur valeur réelle. Antoine Biet est plus juste à l’égard des -Indiens et il se montre bien moins enclin que ses prédécesseurs à la -raillerie, lorsqu’il décrit la Couvade chez les Galibis. Il l’avoue, le -pauvre Indien «Jeusne étroitement pendant six semaines ne mangeant que -fort peu, d’où vient que quand sa couche est faite, il se leve maigre, -comme une squelette (sic).» Le même voyageur nous fait voir son patient -Galibi, ne quittant pas le Carbet et n’osant pas même lever les yeux sur -ceux qui l’environnent. (_Voyage de la France équinoxiale_, liv. III, p. -390) - -En décrivant les coutumes de certains Caraïbes, l’auteur de l’histoire -morale des Antilles ne pouvait oublier la Couvade. Rochefort en raconte -les circonstances et il spécifie son analogie avec une cérémonie à peu -près identique dont il avait été témoin dans une province de France. Ce -repos forcé de l’Indien, lui paraît souverainement absurde, mais il ne -dénie pas au pauvre patient le mérite du jeûne, il avoue qu’on ne lui -donne rien de toute la journée, qu’un petit morceau de Cassave et un peu -d’eau. (Voy. _L’histoire morale_, p. 494.) Nous ne pousserons pas plus -loin ces citations, il suffira de dire qu’en ce qui touche les peuples -du Brésil, les Tupiniquins, les Tupinacs, les Tabajares, les Petiguaras -et bien d’autres tribus imitaient les Tupis. Cette nomenclature n’ajoute -rien d’ailleurs au fait en lui-même. Ce qu’il importait ici de faire -ressortir c’était l’amour paternel de l’Indien. On restitue ainsi à la -plus bizarre des coutumes l’origine réelle qu’elle doit avoir. - - -[94] Grand-peres qu’ils appellent _Tamoins_. p. 91. - -_Tamoi_ veut dire grand-père dans la langue des Tupinambas; il y a ici -altération du mot produite par une différence dans la prononciation. On -lit dans le _Tesoro de la lingua Guarani_ base de la lexicographie -brésilienne _=Tamôî=, abuelo, =Cheramôî=, mi abuelo, =Cherúramôîruba=, -mi bisabuelo, =Cherúramôî=, el abuelo de mi padre_, etc. Les Tamoyos -avaient donc par leur origine une réelle prééminence sur les autres -tribus appartenant à la même race. Vers le milieu du XVIe siècle ils -habitaient les alentours de _Nicteroy_, ou si on l’aime mieux les -environs de Rio de Janeiro. Alliés fidèles des Français, ils furent -chassés de ce beau territoire par Salema, et les débris de leurs tribus -descendirent vers les régions du nord, où ils retrouveront leurs anciens -amis, qui s’étaient réfugiés surtout dans les campagnes du Maranham. - - -[95] J’ay mis cy-dessoubs la forme et maniere ordinaire de leur pour -parler qui est tel. p. 96. - -L’espèce de vocabulaire, que donne ici notre missionnaire, n’est pas -d’une importance médiocre. Les lecteurs français peu familiarisés avec -la philologie américaine dédaigneront sans doute ce recueil de phrases, -procédant d’une langue sur laquelle s’est égayé Boileau; il n’en sera -point de même, dans un vaste Empire, où les lettres sont aujourd’hui en -honneur. Il y a longues années déjà que l’auteur de l’_histoire générale -du Brésil_ a fait ressortir l’importance de l’étude des langues -indigènes dans un mémoire inséré parmi les actes de l’_Institut -historique de Rio de Janeiro_ (août 1840). Si le P. Anchieta, auquel on -doit la première grammaire connue de la _lingoa geral_ ne parlait pas du -Tupi sans une sorte d’enthousiasme, si Figueira l’a imité dans sa naïve -admiration, Laet en s’abstenant de ces formes admiratives, a vanté son -abondance et sa douceur. En cela il a été suivi par Bettendorf. On peut -dire néanmoins que de tous ces écrivains, c’est le P. Araujo, qui a fait -le mieux saisir son importance, au point de vue philosophique. «Comment -se fait-il, dit quelque part ce religieux, que les peuples par qui elle -a été parlée, ayant leurs idées limitées dans un cercle étroit d’objets -tous nécessaires, cependant, à leur mode d’existence, aient pu concevoir -des signes représentatifs d’idées, capables d’atteindre aux choses dont -ils n’avaient nulle connaissance antérieurement, et cela, non pas d’une -façon telle quelle, mais avec propriété, énergie, élégance,» et il -ajoute aussitôt: «n’ayant aucune idée de religion, si ce n’est de la -religion naturelle. Ils n’en ont pas moins trouvé dans leur propre -langue des expressions pour rendre toute la sublimité des mystères de la -religion de Grâce, sans rien emprunter aux autres idiomes.» On se -tromperait étrangement, si l’on supposait que la langue usitée parmi les -tribus nombreuses, que trouva Pedralvez Cabral au Brésil, en l’année -1500, est aujourd’hui éteinte. Non-seulement elle a laissé partout des -vestiges dans la géographie du Brésil, mais on la parle dans une -multitude de villages et elle a la plus étroite affinité avec ce -Guarani, qui est la langue en usage dans la plus grande portion du -Paraguay. Cette langue toutefois n’est plus déjà ce qu’elle était au -XVIme siècle. Les idiomes des peuples sauvages se modifient comme ceux -des peuples civilisés et plus encore peut-être, quand un courant d’idées -nouvelles vient les détourner de leur libre allure. Le _Maya_, le -_Quiché_, l’_Aztèque_, le _Quichua_, l’_Aymara_, ne sont plus ce qu’ils -étaient du temps de Cortez, d’Alvarado, et de Pizare. Si le savant -Veytia, pouvait, il y a tout près d’un siècle, constater l’énorme -différence que présente le Nahuatl ancien, avec le Nahuatl, que -plusieurs personnes parlaient de son temps, on doit se figurer aisément -ce qui est advenu à l’égard de la langue Tupique et du Guarani moderne. -Cette dernière langue, si usitée au Paraguay, n’est plus parlée dans sa -pureté native, nous dit M. de Beaurepaire Rohan, que parmi les _Cayuas_ -aux sources de l’Iguatiny. Tous les livres, qui ont envisagé la vieille -langue au point de vue grammatical sont donc précieux. Sous ce rapport -même, il le faut bien dire, les voyages d’Hans Staden, de Thevet et de -Lery, le sont plus que les relations de Claude d’Abbeville et d’Yves -d’Evreux. On trouvera tous les renseignements désirables sur ce sujet -dans notre opuscule publié sous ce titre: _Une fête brésilienne célébrée -à Rouen en 1550. Suivie d’un fragment du XVIme siècle roulant sur la -Théogonie des anciens peuples du Brésil et des poésies en langue Tupique -de Christovam Valente._ Paris, Techener, 1850, gr. in-8. - -Le savant Hermann E. Ludewig n’a pas eu connaissance du vocabulaire -donné par le P. Yves ou du moins il ne le cite point. (Voy. _The -literature of American aboriginal languages_. London, 1857, in-8.) De -vastes travaux ont été entrepris du reste sur cette langue en ces -derniers temps. Au premier rang nous devons nommer ceux de l’illustre -Martius. Un littérateur éminent du Brésil, M. Gonçalvez Dias, qui a déjà -publié à Leipzig _le Diccionario da lingua Tupy_ (1858), est allé -l’étudier de nouveau dans les forêts profondes de l’Amazonie. La -philologie brésilienne va donc faire encore d’immenses progrès. - - -[96] Un Pagy Ouassou, c.-à-d. un grand sorcier pour les maladies et -enchanteries. p. 104. - -Il y a ici une lacune fâcheuse dans notre texte, puisque il est à peu -près indubitable que notre voyageur allait s’étendre sur une caste qui -joue avec les _Morobixaba_ le rôle principal dans la vie civile et -politique des Brésiliens. Simon de Vasconcellos, dans ses _noticias do -Brasil_, ne laisse pour ainsi dire rien à désirer sur ce point et nous y -renvoyons. Nous ferons observer toutefois, que les _Piayes_, _Pagé_ ou -_Pagy_, n’obtenaient la prodigieuse influence qu’ils exerçaient qu’en se -soumettant à des épreuves et à des jeûnes tels, que leur vie se trouvait -en danger, lorsqu’ils obtenaient le titre, objet de leur ambition. -Depuis l’embouchure de l’Orenoque, jusqu’à celles du Rio de la Plata, -ces épreuves ne variaient guère. Lorsque le récipiendaire était déjà -épuisé par le jeûne, on le livrait à la morsure des fourmis, on lui -ingurgitait d’abominables potions dont le jus de tabac faisait la base -et parfois on l’enfumait jusqu’à ce qu’il tombât privé de sentiment. -S’il résistait à ces supplices, il marchait l’égal des guerriers et -l’emportait parfois sur eux. - -Vasconcellos nous a laissé sur ce qu’on pourrait appeler le collége des -piayes (comme on a dit le collége des druides) certains détails -infiniment précieux: ils s’appliquent surtout néanmoins, aux provinces -du sud. Dans le nord c’étaient les _Pajes Aybas_, qu’on regardait comme -des sorciers, de puissants astrologues, ou si l’on veut des -_Tempestaires_ auxquels rien ne pouvait résister. Non-seulement ils -tenaient les astres sous leur dépendance, mais la lune, et le soleil -lui-même, obéissaient à leurs ordres; ils déchaînaient les vents, ils -soulevaient les tempêtes. Les animaux les plus terribles, tels que les -jaguars et les jacarés se soumettaient à leurs ordres. Pour arriver, aux -yeux du vulgaire, à ce degré de puissance, les Pajè Aybas possédaient un -moyen qui n’a jamais manqué son effet; ils avaient _leur herbe aux -sorciers_ bien autrement puissante que celle de l’Europe, qui l’est déjà -beaucoup. C’était la _Parica_, dont le docteur Rodriguez Ferreira a -laissé la description et a fait connaître les effets délétères. (Voy. -les _Mémoires de l’Académie des Sciences de Lisbonne_.) On mâchait la -Parica, on en faisait une sorte d’onguent avec lequel on pratiquait des -onctions. - - -[97] Ils se frottent d’huyles de palme de _rocon_ et de Junipape. p 112. - -Il y a ici une légère erreur typographique que nous rectifions, il faut -lire _rocou_. Sur toute l’étendue de l’Amérique méridionale, les tribus -sauvages se teignaient la peau en rouge orangé et en noir bleuâtre au -moyen du rocou, _Bixia Orellana_ et du _Genipayer_ (_Genipa Americana_). -Le P. Yves parle en termes exacts, du fruit de cet arbre, qui croît en -abondance au Maranham; le jus clair et limpide qu’on en extrait, tourne -au noir intense presque immédiatement après son application et garde sa -fixité inaltérable même dans l’eau durant neuf jours. (Voy. ce que dit à -ce sujet Humboldt, _Voyage aux régions équinoxiales_.) - - -[98] Elles ne peuvent plus voir à tirer des pieds les _thons_ ou vers. -p. 113. - -Yves d’Evreux se sert ici d’une expression impropre, il désigne par le -mot _Thon_, ce qu’on appelle le _bicho do pé_, _niga_, _Pulex penetrans_ -des entomologistes. Il serait possible néanmoins, que le mot appartînt à -_la lingoa geral_. Il se trouve avec la même acception dans Thevet, qui -a écrit en 1558. (Voy. _France antarctique_, p. 90.) Cet insecte est -trop connu pour que nous insistions ici sur les maux dont il peut -devenir l’origine. (Voy. entre autres naturalistes l’exact Auguste de -St. Hilaire, _Voyage dans l’intérieur du Brésil_. T. 1, p. 35 et 36.) - - -[99] Il faut que vous croyez que ces pays sont autant fournis d’arbres -medicinaux, de gommes salutaires et d’herbes souveraines, qu’aucun que -soit soubs la voute des cieux. Le temps le fera cognoistre. p. 118. - -La prophétie du bon père s’est complétement réalisée. Il y a peu de -régions sur le globe, qui aient été explorées à un tel point au profit -de la science. Outre _les plantes utiles_ du Brésil dues au regrettable -Auguste de St. Hilaire, on a aujourd’hui la _Flora brasiliensis_ de -l’illustre Martius qui a donné également la _materia medica_ de ce vaste -pays. Nous craindrions de fatiguer l’esprit du lecteur par une aride -nomenclature, en accumulant ici les titres de livres spéciaux. Nous nous -contenterons de faire observer que les Brésiliens ont apporté eux-mêmes -leur large part à cet ensemble de travaux scientifiques. Il suffit de -nommer ici les mémoires publiés en ces derniers temps par M. Freyre -Allemão et l’immense recueil demeuré malheureusement imparfait, qui -porte le titre de _Flora fluminensis_. - - -[100] Ceste tache est appelee par les indiens _Aïpian_, c’est-à-dire la -_mère pian_. p. 120. - -Cette funeste maladie, si voisine de la syphilis, si elle n’est la -syphilis elle-même se trouve décrite également dans _la France -antarctique_ d’André Thevet, livre publié à Paris en 1558 (voy. à la p. -86). Jean de Lery en décrit aussi les symptômes. Il est donc évident -qu’on ne saurait attribuer aux noirs de la Guinée une affection si -répandue chez les Américains. - - -[101] Ils le devalent doucement au fond. p. 126. - -Le P. Yves est ici d’une rigoureuse exactitude dans tout ce qu’il dit -sur les funérailles des Indiens. Lery et Thevet se trouvent complétement -d’accord avec lui. Ce dernier a donné une excellente planche -représentant un Tupinamba, qu’on descend au tombeau. (Voy. p. 82 au -verso.) - - -[102] _Cosins_ du Petun. p. 126. - -Il faut lire ici _Cofins_. Les Tupinambas n’omettaient point en effet -dans leurs singulières prévisions une certaine quantité de tabac -destinée au mort, de même qu’on lui apportait des viandes, du poisson, -des racines de Cara et de la farine de Manioc. Tout ce que le P. Yves -raconte dans ce chapitre est de la plus grande exactitude et l’on peut -examiner sur ce sujet deux images naïves que reproduisent _la France -antarctique_ de Thevet et _le Voyage_ de Lery. - - -[103] Tapouitapere, Comma et Caietez. p. 130. - -Les Tapouïtapères qui empruntaient leur nom à une localité du Maranham -étaient-ils les longs cheveux? Ils appartenaient à la race Tupique, -puisque Migan, l’interprète Dieppois, entendait leur langage, il en -était de même des Comma, ou Indiens de la bourgade portant ce nom. Les -Cahétes formaient au XVIme siècle, une nation essentiellement -belliqueuse, occupant la plus grande partie du territoire de la province -de Pernambuco. Ce peuple parlait la langue Tupique ou _lingoa geral_. On -trouvera les plus curieux renseignements sur son organisation -intérieure, dans le _Roteiro do Brazil_, ms. de la bibl. imp. de Paris. -Il est reconnu aujourd’hui que ce livre si remarquable, composé en 1587, -par Gabriel Soares, est le travail le plus complet qui existe sur les -diverses tribus du Brésil existant encore à l’époque où vivait le P. -Yves. L’Académie des Sciences de Lisbonne en avait reconnu depuis -longtemps l’importance et l’avait fait imprimer dans ses _Noticias das -nações ultramarinas_, lorsque M. Adolfo de Varnhagen collationnant entre -eux tous les manuscrits revêtus de titres divers, mais dus au même -auteur, en donna une nouvelle édition bien supérieure à toutes les -autres: elle a paru sous ce titre: _Tratado descriptivo do Brazil em -1587, obra de Gabriel Soares de Souza, Senhor de Engenho da Bahia nella -residente dezesete annos, seu vereador da Camara_. Rio de Janeiro, 1851, -in-8. - - -[104] Tous se sauverent en certaines islettes inhabitees, horsmis un -François qui fut emporté en nageant par les poissons _Rechiens_. p. 132. - -Le P. Yves suit toujours cette vicieuse orthographe pour désigner le -_requin_. Ou a dû écrire primitivement _requiem_: S’il est vrai que le -nom imposé à ce squale vorace vienne de la rapidité avec laquelle il -donne la mort. - - -[105] Les Joueurs de Maraca. p. 133. - -Le Maraca dont il a été si souvent question était un instrument -symbolique, dont on faisait usage dans les cérémonies sacrées et dans -les fêtes. Le garde des curiosités du roi, Thevet, en a donné une -description excellente dans ses manuscrits inédits. On ne sera pas fâché -de la retrouver dans ce volume: «Tenant à leur main, un ou deux Maracas, -qui est un fruit gros, fait en ovale, comme un œuf d’austruche et grand -comme une moyenne citrouille, lequel fruict, n’est pas bon à manger, -mais est fort plaisant à veoir, ils en font certain mystère et -superstition la plus estrange qu’on saurait penser. Car, ayant creusé ce -fruict par le mytan, ils vous remplissent de certaines graines de millet -gros comme pois, puis le fichent dans un bout de bâton, et enrichy qu’il -est de beau plumage, ils le plantent tout de bout en terre. Chaque -mesnage en a un ou deux, qu’ilz reverent comme si c’estoit leur Toupan, -le tenant à la main lorsqu’ils dansent et le faisant sonner: penseriez -que c’est Toupan qui parle à eux.» (Ms. d’André Thevet conservés à la -bibl. imp. de Paris.) Hans Staden, Lery, Roulox Baro ont consacré des -pages nombreuses au Maraca, Malherbe lui-même parle de ceux qu’il -entendit à Paris, lorsqu’on baptisa les trois Indiens dont Louis XIII -fut le parrain. - -Arrivés à Paris, au couvent de leurs protecteurs, les Tupinambas revêtus -de leurs beaux atours, armés de Maracas firent fureur à la cour. On se -passionna même pour leurs danses, je dirais presque pour leur musique. -Il serait curieux de retrouver aujourd’hui, la Sarabande que le fameux -Gauthier fit en leur honneur. Malherbe écrivait au célèbre Peiresc qu’il -l’envoyait à Marc Antoine et il ajoutait: «On la tient pour une des plus -excellences pièces que l’on puisse ouïr.» (Voy. _Correspondance_, p. 285 -de l’ancienne édit.) Douze pages plus loin, Malherbe revient sur la -pièce en vogue et sur son auteur: «Gauthier est tenu le premier du -métier; je ne sais s’il aura réussi et si le goût de la province se -conformera à celui de la cour.» - -On ne se contenta pas d’associer les pauvres sauvages à d’étranges -amusements, on prétendait les fixer en France. Le poëte dit p. 275: «Les -Capucins pour faire la courtoisie complète à ces pauvres gens sont après -à faire résoudre quelques dévotes à les espouser à quoi je crois qu’ils -ont déjà bien commencé,» mais tandis que l’on accueillait si bien les -guerriers du Maranham, leurs femmes ne jouissaient pas de la même -faveur. Une certaine princesse dont le poète tait le nom en avait pris -une opinion étrange et nous renvoyons pour ce fait à la p. 264: «Elle -dit que pour eux elle est bien contente de leur donner à dîner, mais que -Mesdames leurs femmes ne pouvaient être que... vous m’entendez bien et -ne les veut pas recevoir chez elle.» - - -[106] Du voyage du capitaine Maillar. p. 134. - -Il est extrêmement curieux de voir que cette expédition envoyée en -reconnaissance, sur les rives fertiles du Mearim, y constata dès lors, -que les terres y étaient essentiellement propres à la culture de la -canne à sucre, c’est aujourd’hui celle qui emploie tous les bras et il y -a environ 15 ans que cette révolution agricole s’est faite sous -l’influence de M. Franco de Sá. La charrue dédaignée si longtemps -sillonne enfin ce sol admirable. - - -[107] Des moitons. p. 136. - -Il faut lire _Mutum_ (prononcez _Moutoum_); la plus petite espèce était -désignée sous le nom de _Mutum Pinima_. Voy. le dict. Tupy de Gonçalvez -Dias. Il s’agit ici du Hocco _Crax Alector_: Gibier fort recherché. La -société impériale d’acclimatation fait en ce moment les plus louables -efforts pour naturaliser cet oiseau du Brésil et de la Guyane en France. - - -[108] Des Tonins francs. p. 136. - -C’est la jolie espèce de perruche, qu’on connaît au Brésil sous le nom -de _Tui_. Elle forme parfois des volées si considérables, qu’elle -devient alors un des fléaux de l’agriculture. - - -[109] Il souffloit la fumee sur ces sauvages, disant: Prenez la force de -mon esprit. p. 137. - -Jean de Lery est entré dans les détails les plus curieux sur la fête -solennelle durant laquelle on soufflait l’_esprit de courage_ aux -guerriers, prêts à partir pour une expédition. L’une des planches de son -livre représente même cette cérémonie. Chez toutes les tribus de la race -tupique, le tabac était considéré comme une plante sacrée. Nous avons -réuni tout ce qu’on savait il y a quelques années sur les origines du -Petun, dans notre lettre à M. Alfred Demersay, sur l’introduction du -tabac en France. (Voy. _Etudes économiques sur l’Amérique méridionale. -Du Tabac du Paraguay._ Paris, Guillaumin, 1851, in-8.) - - -[110] Des branches de palme piquante surnommé _Toucon_. p. 137. - -C’est le palmier que les Brésiliens appellent _Tucum_. On peut consulter -à ce sujet la magnifique monographie des palmiers de Martius. Le Tucum -offre des fibres vertes et tendres, au moyen desquelles on se procure un -fil excellent qui sert à fabriquer des filets. - - -[111] Après la procession ils _caouinoient_ jusqu’au crever. p. 137. - -Yves d’Evreux n’hésite pas ici avec sa naïveté habituelle, à fabriquer -un verbe tiré de la langue des Indiens. Des bords de l’Orénoque jusqu’au -Rio de la Plata, le caouin était fabriqué en quantités immenses. Qu’elle -se préparât avec du maïs maché par les femmes, ou bien avec du manioc, -du cajou et même de la _jabuticaba_, cette espèce de bière (de cidre si -on le préfère), portait en tout lieu le même nom. Nous retrouvons cette -fabrication et le nom qui la désigne jusque parmi les Araucans. (Voy. -l’important voyage au Chili de M. Claudio Gay.) Le mot _caouin_ a -franchi des espaces immenses, les procédés par lesquels on l’obtient -sont en tout lieu les mêmes, et il atteste une étroite parenté entre les -peuples les plus éloignés les uns des autres. Hans Staden, Lery, Thevet, -en ont signalé l’abus, et nous renvoyons à leurs curieuses relations. Ce -que nos vieux voyageurs appelaient _Caouïnage_; constituait après tout -une solennité dont le sens religieux nous échappe encore. Ces orgies -précédaient parfois, les grandes expéditions ou leur succédaient. Le vin -d’Europe s’appelle aujourd’hui _Caouin Pyranga_ et l’eau-de-vie si -fatale à la race indienne _Caouin Tata_, boisson de feu. - - -[112] Des Tapinambos de l’isle, estans allez en ces quartiers -spécialement pour y pescher furent assaillis des _Tremenbaiz_. p. 139 et -140. - -Le nom de cette nation si peu connue, qui se présente sous la plume du -P. Yves, est un garant de l’exactitude qu’il met dans ses récits. Il y -avait encore en 1817, quelques _Tramenbez_ mêlés à des cultivateurs de -la race blanche au Ciará; ils s’occupaient de la culture du manioc et -vivaient dans le village de _Nossa Senhora da Conceição d’Almofalla_. Il -y avait dans le district qu’ils habitaient des salines abandonnées. -(Voy. Ayres de Cazal _Corografia brasilica_. T. 2, p. 235.) Le P. Yves -vante la valeur et l’industrie de ces Indiens (p. 142), ils étaient -ennemis jurés des Tupinambas. - - -[113] Japy Ouassou fut le conducteur de cette armee. p. 140. - -Nous prenons ce chef fameux au moment où il est revêtu du commandement. -C’est la figure indienne qui domine les deux relations, celle du P. -Claude d’Abbeville et celle du P. Yves. Son nom signifie le gros -troupiale. Dans la _lingoa geral_ le mot _japim_ est la dénomination de -ce joli oiseau à plumage jaune et noir qui va par bandes nombreuses et -qui fabrique de toutes parts des nids si pittoresques. On pourrait aussi -lui trouver une autre signification. _Japy_ signifie dans la langue -indienne parlée au _Maranham_, le heurt, le coup. (Voy. Gonçalvez Dias -_Diccionario_.) La première explication est la seule adoptée. -Japy-Ouassou était ce qu’on appelait un _mitagaya_, un grand guerrier. - - -[114] Avec Giropary Ouassou c’est-à-dire le grand diable prince et roy -d’une grande nation de Canibaliers. p. 141. - -Le P. Yves se laisse beaucoup trop aller ici à ses souvenirs de -l’Europe. _Giropary Assou_, dont il est en effet question dans les -écrivains portugais, n’avait rien de commun avec un prince ou un roi, -tels qu’on se les figurait dans la hiérarchie adoptée alors par presque -tous les états de l’ancien monde. Cette erreur du reste, avait été déjà -répandue bien longtemps auparavant, par André Thevet dans sa _France -antarctique_ et dans sa _Cosmographie_. L’historien du Portugal, La -Clède, qui vivait au XVIIIme siècle, va plus loin encore dans -l’énumération des titres pompeux qu’il accorde à quelques pauvres chefs -de tribus. - - -[115] Quelques _Couïs_. p. 142. - -Sous le nom de _Couy_ on désigne journellement au Brésil des vases -légers, obtenus des fruits du calebassier. C’est ce qu’on appelle au -Venezuela des _Tutumas_ (prononcez _Toutoumas_). Quelques-uns de ces -vases naturels présentent une délicate ornementation, et des couleurs -inattaquables à l’eau, qui sont d’un grand éclat. (Voy. à ce sujet -Claude d’Abbeville, _Histoire de la mission des pères Capucins_.) - - -[116] La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre gris que les -Tapinambos appellent _Pirapoty_, c’est-à-dire fiante de poisson. p. 143. - -Ceci est confirmé par ce que nous apprend Magalhães de Gandavo, le -premier écrivain portugais, qui ait donné une histoire régulière du -Brésil en 1576. Cet ami de Camoens rappelle l’expression indienne dont -se sert ici le P. Yves, mais il ne partage point son opinion, et suppose -que l’ambre est un produit végétal qui se forme au fond de la mer. Ce -qu’il y a de certain c’est qu’au XVIme et au XVIIme siècle, la rencontre -presque toujours fortuite d’énormes morceaux d’ambre jetés par les -vagues sur des plages inexplorées, enrichissait nombre de gens. - - -[117] Quant au voyage d’Ouarpy, qui est une riviere et contree à cent -vingt lieues de l’isle. p. 146. - -Nous avons inutilement demandé ce nom au livre d’Ayrès de Cazal et au -dictionnaire de M. Millet de St. Adolphe. La région qu’il désigne ayant -pour habitans les Cahetès, nous avons la certitude qu’il faut la -chercher dans la province de Pernambuco. Le mot _Cahetès_ signifie du -reste les grandes forêts et s’appliqua à diverses localités. C’étaient -bien les Cahetès, qui avaient sacrifié et dévoré en 1556, le premier -évêque du Brésil D. Pedro Fernandez Sardinha. Ce savant prélat, né a -Setuval et élevé à l’université de Paris, retournait alors à Lisbonne, -où il allait porter ses plaintes contre le gouverneur de Bahia. On -montre encore le tertre sur lequel il reçut la mort. Rien n’y peut -croître à ce qu’affirme la légende populaire. (Voy. Adolfo de Varnhagen, -_Historia geral do Brazil_.) Le livre de Gabriel Soarez renferme tous -les détails désirables sur les Cahetès, ces Indiens considérés partout -comme des guerriers invincibles, se vantaient d’être d’habiles -musiciens. L’exploration d’Ouarpy dont il est ici question et -qu’entreprit M. de Pezieux est une preuve évidente du soin qu’on mit à -reconnaître cette vaste région, on la fit parcourir du nord au sud. - - -[118] Je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays-là une grande -quantité de mines d’or meslé de cuivre et d’argent meslé de plomb. p. -146. - -Ces mines d’or, que l’on espérait rencontrer au Maranham dès l’année -1613, et qu’on ne découvrit point alors, existent cependant dans des -montagnes qu’on désigne sous le nom de _Maracassumé_. Le métal précieux -se rencontre surtout à Piranhas (district de Sancta Helena) aux sources -des Rios Pindaré, de Gurupy, Cabello de Velha (_Cururupu_), Prata -(_Sancta Helena_), à Revirada, sur les rives du Tomatahy etc. etc., mais -il est peu abondant. Il y a du cuivre à la Chapada dans un endroit -désigné sous le nom de Fasendinha et dans le haut Pindaré; le fer est -plus répandu. Il apparaît dans les montagnes de Tirocambo et à -Pastos-boms. On suppose aussi qu’il y a des mines d’étain dans la -province, mais le fait a besoin d’être vérifié. Un minéral bien précieux -dans l’état actuel de l’industrie se montre au Maranham. Nous voulons -parler du charbon de terre; on en a trouvé des indices dans le canal -d’Arapapahy et l’on affirme qu’une mine de houille a été ouverte à une -demi lieue de Villa de Codó à la ferme de Sanct Antonio. Les -échantillons qu’on en a tirés sont même, dit-on, d’une qualité -supérieure. La même chose pourrait être affirmée à ce que l’on assure -d’un canton appelé Vinhaes. Il y a également du cristal de roche et des -pierres semi précieuses à San Jozé dos Mattões. Des saphirs se sont -montrés sur le versant de la chaîne de San Bernardo do Parnahyba. - -Nous rappellerons en passant, que les premières mines d’or ou pour mieux -dire les premiers lavages aurifères, destinés à enrichir le Brésil, ne -furent découverts à Minas Geraës qu’en 1595. Ce ne fut pas par les -provinces du nord, que la métropole eut alors connaissance des richesses -métalliques de ce vaste territoire: ce fut par la côte orientale où se -rendent le _rio Doce_ et le _rio Jiquitinhonha_. On sait que ce dernier -fleuve qui prend le nom de Belmonte, au moment où il se jette dans la -mer à peu de distance du premier, fournit également depuis, une énorme -quantité de diamants à la couronne. Ces pierres, que l’on rencontra vers -1729 surtout dans la vallée entourée de roches escarpées, que l’on -appelait _Ivitur_ et que les Portugais baptisèrent du nom de _Cerro do -frio_, n’étaient pas complétement dédaignées par les Indiens: les -enfants les ramassaient et s’en servaient comme de jouets. Il n’y a pas -de diamants au Maranham. - - -[119] Des singularitez de quelques arbres du Maranham. p. 158. - -Le P. Yves se montre ici très incomplet, mais il ne faut pas oublier -qu’il était naturaliste, comme l’était un théologien de son temps; son -prédécesseur a mis d’ailleurs moins de brièveté dans ses descriptions. -Ce qu’il dit de quelques _mimosa_, indique sa préoccupation de certains -phénomènes naturels. Les qualités malfaisantes, qu’il reconnaît au suc -du Cajou, dont on fait une sorte de cidre, sont fort exagérées. Nous -dirons en passant que le mot _caouïn_ tire son origine du nom indien de -cet arbre. _Cajú-y_, liqueur du _Cajú_. - - -[120] Il y a des espines que vous diriez estre creées de Dieu, pour -représenter le Mystere de la Passion. p. 163. - -La fleur de la passion (_Grenadilla Cærulea_) dans l’ensemble de -laquelle une imagination prévenue trouve les saints attributs, jouissait -alors d’une faveur prodigieuse. On la décrivait dans nombre d’écrits, on -la gravait en exagérant les points de similitude qu’elle pouvait avoir -avec les instruments de supplice de Jésus-Christ. Yves d’Evreux en -rencontra de magnifiques dans les campagnes brésiliennes, et il les -signala aux amateurs de fleurs splendides. Quelques années plus tard, il -eût certainement emprunté du poète populaire du Brésil, Santa Rita -Durão, la description poétique que celui-ci en donne dans son poème -intitulé: _Le Caramurú_. Nous signalons aux amateurs des flores -fantastiques, une gravure du XVIIme siècle infiniment curieuse, qui -reproduit la plante de grandeur naturelle, elle est figurée dans le -volume suivant: _Antonii Possevini Mantuani Societatis Jesu cultura -ingeniorum, examen ingeniorum Joannis Huartis. Expenditur Coloniae -Agrippinae_, 1610, in-12. - - -[121] J’ay remarqué une singularité és _Courlieus rouges_. p. 164. - -Le Guara (_Ibis rubra_, ou _Tantalus ruber_) a disparu en partie, des -portions du littoral, où il venait étaler son brillant plumage, soumis -cependant selon l’âge de l’oiseau, à tant de modifications. On voit dans -le curieux voyage de Hans Staden publié en Allemagne dès l’année 1557, -quel rôle le pennage de ce brillant phénicoptère jouait dans l’industrie -indienne. Les Tupinambas entreprenaient à certaines époques fixes de -véritables expéditions pour se procurer ses dépouilles, toujours trop -rares, pour les fêtes que se donnaient les tribus entre elles. Les -plumes du Guara étaient remplacées au besoin, par celles de la poule -commune, qu’on teignait au moyen de la teinture vermeille de -l’Ibirapitanga ou bois du Brésil. De nos jours le Guara s’est réfugié -sur les bords peu fréquentés du Rio São Francisco, et on le rencontre -surtout dans les régions encore inoccupées que baigne le Rio Negro. On -en voit encore beaucoup au sud, sur les bords de la _lagoa dos patos_. -On en trouve également à Guaratuba. (Voy. _le second voyage d’Aug. St. -Hilaire_. T. 2, p. 222.) - - -[122] Le grand _Thion_ tombé malade. p. 169. - -Le mot _Téon_ signifie la mort en Tupi. - - -[123] Je ne sais pas, si ce que _Physiologue_ escrit de luy est vrai. p. -171. - -Il est impossible à ceux qui n’ont pas lu les anciens bestiaires du -moyen-âge de donner un sens à cette phrase. Le livre connu sous le titre -de _Physiologus_ jouissait encore d’un certain crédit au temps du P. -Yves d’Evreux. Nous renvoyons pour les détails précis sur ce curieux -ouvrage au recueil savant publié par les R. P. Cahier et Martin, sous le -titre de _Mélanges d’Archéologie, d’Histoire et de Littérature_. 4 vol. -in-fol. - - -[124] Les fourmis du Maragnan ont deux ennemis mortels specialement les -gros fourmis, savoir une sorte de chiens sauvages puans au possible. p. -176. - -Le prétendu chien, dont parle ici le bon missionnaire est fort éloigné, -par sa nature de la race canine. C’est tout simplement le fourmilier, -connu des indigènes du Brésil sous le nom de _Tamandua_. La science lui -a imposé celui de _Myrmecophaga jubata_. Le naturaliste Watterton, qui a -si curieusement étudié les quadrupèdes du nouveau monde, dans les lieux -mêmes, où ils se livrent sans contrainte à leurs instincts, a donné de -cet animal une description excellente. Il y a au Brésil plusieurs -espèces de fourmilier. La grosse espèce appelée par les portugais -_Tamandua cavallo_ est fort rare. C’est ce surnom qui a probablement -induit Claude d’Abbeville en erreur lorsqu’il affirme que le fourmilier -est grand comme un cheval. Le mot indien qui désigne ce curieux -quadrupède vient de deux mots Tupis: _taixi_ fourmi, et _mondé_ ou -_mondá_ prendre. - - -[125] Ils les prennent encore d’autre façon, et sont les filles et les -femmes lesquelles s’asseans à la bouche de leur caverne invitent ces -grosses fourmis à sortir. p. 176. - -Les femmes Tupinambas, qui chantoient ainsi pour charmer les fourmis et -activer la chasse de ces insectes, ne le faisaient pas dans le but -unique de les détruire ou de préserver leurs champs de maïs d’une -invasion à laquelle rien ne résiste. Les grosses fourmis torréfiées, -étaient regardées par elles comme une des friandises les plus délicates, -et elles ont légué ce mets à quelques colons du sud auxquels nos -modernes Brillat-Savarin ne le disputeront pas. De même que les Arabes -mangent encore des sauterelles conservées par le sel ou par la -dessication, de même, que les Guaraons des bords de l’Orénoque font -leurs délices de la larve du palmier Murichi (nous omettons ici une -friandise créole du même genre), de même nos Sauvages amassaient des -provisions considérables de ces insectes, et s’en nourrissaient. Le plus -véridique des voyageurs, qui aient parcouru le Brésil, M. Auguste de St. -Hilaire a trouvé persistante encore, la coutume de manger des fourmis -rôties. Après avoir constaté que ce mets étrange est en honneur à -Espirito Santo, et que les habitans de Campos, qui sont dans un état -continuel de rivalité avec ceux de Villa da Victoria, les appellent -_Tata Tanajuras_, avaleurs de fourmis, il ajoute: «J’ai mangé moi-même -un plat de ces animaux, qui avait été apprêté par une femme Pauliste et -ne leur ai point trouvé un goût désagréable.» (Voy. _le second voyage au -Brésil_. T. 2, p. 181.) - -Martin Soares de Souza, que l’on a appelé avec quelque raison le -Grégoire de Tours des Brésiliens est plus explicite que tous les -voyageurs sur le parti que les Indiens tiraient des fourmis au point de -vue de l’alimentation. Nous copions ici ce curieux passage. Après avoir -parlé de la grosse espèce que l’on désigne sous le nom d’Içans, il -ajoute: «_E estas formigas comem os indios, torradas sobre o fogo, e -fazem lhe muita festa; e alguns homens brancos andan entre elles, e os -mistiços as tem por bom jantar, e o gabam de saboroso, dizendo que subem -a passas de Alicante; e torradas son brancas dentro._» Et les Indiens -mangent ces fourmis torréfiées sur le feu leur faisant grande fête, et -quelques hommes blancs, les imitent et les métis regardent ces insectes -comme un bon manger vantant leur saveur et disant qu’elles valent les -raisins secs d’Alicante, et rôties elles sont blanches à l’intérieur. - - -[126] La chasse des lezards que les Tapinambos appellent Taroüire (et -sont les grands lezards) et _Tyou_ sont les petits se faict diversement. -p. 177. - -Il faut écrire _Tarauyra_, mais ce mot signifie un petit lézard c’est la -seconde dénomination qui s’applique à la grosse espèce. Il s’agit ici du -_Tiú_ (_Tupinambis monitor_). La chair de ce reptile est en effet -excellente, et la préparation culinaire vantée par Yves d’Evreux, ne -devait pas peu contribuer à l’améliorer. La répugnance du bon père à -goûter de ce mets, n’est nullement partagée par les descendants -d’européens, accoutumés aux meilleures tables. La viande du Tiú -ressemble par sa blancheur et par sa délicatesse, à celle du poulet le -plus délicat. On la sert au Brésil avec raison sur les tables les plus -comfortables. - - -[127] J’ay veu des araignes de mer tirans à peu pres sur la forme des -araignes terrestres, mais fort grandes. p. 181. - -Notre auteur veut parler de l’_Aranha caranguejeira_ (_Aranea -avicularia_), mais ici son sentiment d’observation est en défaut. Il -exagère singulièrement les dimensions de cet insecte vraiment hideux -qu’on peut voir d’ailleurs dans toutes les collections d’entomologie: il -n’est pas exact de dire qu’elles ne filent point de toile, la piqûre -n’en est point mortifère, mais elle est vénéneuse. On la désigne dans la -langue Tupi sous le nom de _Nhandu-Guaçu_ ou de _Jandú_. - - -[128] Maragnan abonde comme ce croy sur toutes les terres du monde en -cigales. p. 183 et 184. - -Ce que nous dit ici le bon religieux des bruits de la cigale dénote un -sentiment d’observation en histoire naturelle bien rare pour l’époque où -il écrivait, mais il importe de ne pas confondre ici la _Cigarra_ -brésilienne avec l’insecte que nous désignons sous ce nom. - - -[129] Le grillon appelé par les sauvages coujou. p. 187. - -Le nom en _Tupi_ s’écrit _Okijú_. (Voy. Martius, Glossaria ling. bras. -p. 465.) - - -[130] Et pour ce qu’elles ont à converser parmy les tenebres, la -Providence de Dieu les a pourvues d’un flambeau. p. 191. - -Yves d’Evreux se montre ici, il faut en convenir bien inférieur à son -contemporain le P. du Tertre. Tout ce qu’il dit néanmoins sur la lumière -des _lampyres_ est fort exact. L’entomologie était trop peu avancée -alors, pour qu’il établît une classification parmi ces insectes. Nous -sommes à même de réparer cette lacune. On connaît maintenant au Brésil -huit espèces de lampyres: _Lampyris crassicornis_, _lampyris -signaticollis_, _lampyris concoloripennis_, _lampyris fulvipes_, -_lampyris diaphana_, _lampyris hespera_, _lampyris nigra_, _lampyris -maculata_. On peut joindre à ces charmants insectes la lucidote -thoracique (_lucidota thoracica_). - - -[131] Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire que ces mouches ne vous -piquent pas. p. 192. - -Ceci est parfaitement exact, et les abeilles du Brésil sont privées -d’aiguillon, voici ce que dit à ce sujet un exact et savant observateur. -Après avoir affirmé comme le P. Yves, que les abeilles ne piquaient -point, Auguste de St. Hilaire continue ainsi: «Une espèce qu’on nomme -_Tataira_, laisse, à ce qu’on assure, échapper par l’anus, une liqueur -brûlante et c’est ordinairement la nuit qu’on lui enlève son miel. Les -espèces appelées _Uruçu boi_, _Sanharó_, _Burá_, _bravo_, _chupé_, -_arapua_ et _Tubi_, se défendent quand on les attaque, mais il paraît -qu’elles n’ont pas plus d’aiguillon que les autres et qu’elles se -contentent de mordre.» Le miel des diverses espèces est en effet très -liquide. La cire que produisent tous les essaims est d’une teinte -brunâtre fort intense, et l’on n’est pas encore parvenu à lui donner la -blancheur de celle de l’Europe. Spix et Martius fournissent du reste de -précieux renseignements sur ces utiles insectes, ils complétent ceux de -notre grand botaniste. (Voy. _Voyage dans les provinces de Rio de -Janeiro et de Minas-Geraes_. T. 2, p. 371 et suiv.) - - -[132] Les Guenons sont de diverse espece en Maragnan et en ses environs. -p. 199. - -Il n’y a peut-être pas de région au monde, en effet, qui renferme une -plus grande variété de singes que le Brésil, nous supposons qu’il est -ici question d’abord du _Guariba_ ou _Mycetes ursinus_, puis, que le bon -missionnaire a voulu ensuite décrire l’alouate surnommée _Stentor_. -C’est probablement à cette espèce que se rapporte la description si -gracieuse et si animée, que donne ensuite notre vieil écrivain. Il est -bon de faire observer néanmoins, que le P. Yves se rend dans ce qui -précède, l’écho d’une croyance populaire fort répandue au XVIme siècle. -Cette espèce de légende des forêts, beaucoup plus applicable aux singes -de l’Afrique et de l’Asie qu’à ceux du nouveau monde, n’est pas -complétement éteinte dans les campagnes de l’Amérique méridionale, et -l’on montra à M. de Castelnau, une femme indienne, qu’on prétendait -avoir choisi un époux parmi les singes des grands bois. (Voy. -_Expédition dans les parties centrales de l’Amérique du sud, de Rio de -Janeiro à Lima et de Lima au Pará, exécutée par ordre du gouvernement -français_. Paris, 1851, partie historique. 5 vols. in-8.) - - -[133] A une heure presixe. p. 200. - -Lisez préfixe. Il suffit d’avoir vécu dans les forêts hantées par les -singes, pour reconnaître ici l’exactitude du P. Yves d’Evreux. - - -[134] Outre ces aigles vous avez de grands oyseaux appelez Ouira-Ouassou -presques aussi grands que les autruches d’Affrique etc. p. 203. - -Il y a ici erreur évidente, ou plutôt exagération. Le P. Claude -d’Abbeville, qui décrit le même oiseau de proie (p. 232), prétend qu’il -est «deux fois plus gros que n’est un aigle», qu’il a «la jambe grosse -environ comme le bras et la patte en forme de griffon.»--Ceci pourrait -s’appliquer au condor tout au plus et il n’y en a point dans cette -portion de l’Amérique du sud. Au dire du colonel Accioli cependant le -_Gavião real_ est d’une force telle qu’il arrête dans sa course le cerf -le plus vigoureux. La description du P. Yves a quelque chose de si -fantastique, qu’on pourrait supposer au premier abord qu’elle s’applique -à l’autruche américaine le _Nandú_, qu’on ne rencontre guère que dans -les plaines du Ceará et du Piauhy. Un écrivain de la même époque, que -nous avons plusieurs fois cité, Gabriel Soares, rétablit les faits en -parlant de l’_Ura-oaçu_. «Ce sont, dit-il, des oiseaux, comme les milans -de Portugal, sans aucune différence, ils sont noirs et ont de grandes -ailes, dont les pennes sont utilisées par les Indiens pour empenner -leurs flèches, ils vivent de rapine.» (Voy. _Tratado descriptivo do -Brazil em 1587_. Rio de Janeiro, 1851. 1 vol. in-8. p. 232.) - -Rappelons en passant, qu’au point de vue de la science, car la grâce du -style ne fait jamais défaut à notre vieux voyageur, la partie -ornithologique est très imparfaite. Ce que dit par exemple le P. Yves de -l’oiseau mouche ou du colibri est tout-à-fait inexact: il n’y a rien -dans son cri aigu, qui rappelle le chant de l’alouette. Les souvenirs se -sont parfois confondus à distance. - - -[135] Les perroquets fournissent de plumes à leurs hostes pour se braver -et faire leur fanfare. p. 205. - -Yves d’Evreux veut dire ici, que les Indiens se _font braves_, se parent -avec les plumes des perroquets. Non-seulement les Tupinambas faisaient -avec ces plumes des manteaux, des diadèmes, des jambières, mais ils -hachaient très menues les petites pennes colorées de ces oiseaux et se -couvraient le corps de ce duvet, qu’ils fixaient au moyen d’une gomme. -Cette parure sauvage d’un effet singulièrement original est encore en -honneur dans certaines tribus. On voit par les récits de Jean de Lery, -qu’elle s’est conservée durant plus de trois siècles. Le voyage -pittoresque de Debret en offre un spécimen. - - -[136] Voicy ce qu’on dit, et bien baste. p. 209. - -Et bien baste, cela suffit bien: Les Espagnols et les Portugais ont -conservé le mot _bastar_ suffire. - - -[137] Nous n’aurons eu qu’un mort, sçavoir le R. P. Ambroise. p. 210. - -Nous avons déjà payé un juste tribut de souvenir à ce bon religieux si -zélé, dont la tombe ignorée est au Maranham, dans l’ancien cimetière du -petit couvent. Comme l’indique son surnom de religion, le P. Ambroise -était né dans la capitale de la Picardie, «de parents fort à leur aise, -dit le manuscrit des éloges, et qui lui donnèrent de l’éducation autant -que le traficq (sic) qu’il faisaient leur en donnait le loisir.» Après -avoir étudié en Sorbonne et au moment où il allait prendre sa licence, -il fut touché par les prédications du P. Pacifique de St. Gervais et -entra au couvent en 1575, presque aussitôt que fut fondé le monastère de -la rue St. Honoré. Il acheva son noviciat en 1599, et il remplit d’abord -avec joie, l’office de frère lai. On l’admit bientôt, comme prédicateur -et ce fut alors qu’il acquit ce renom de charité qui l’avait rendu si -populaire. Il aspirait à plus que cela, «il eût voulu convertir toutes -les Indes», dit la notice qu’on lui a consacrée. Le père Yves d’Evreux a -rendu un éclatant hommage aux soins dont il entourait ses frères, durant -le rude voyage qu’ils avaient à accomplir. Il était à bout de forces, -lorsqu’il tomba malade, dans sa pauvre cabane de feuillage le 26 -septembre 1612. Une fièvre ardente le dévorait. Toutefois, même après -avoir reçu l’extrême onction, il conserva sa raison entière et une -raison pleine de fermeté. Transcrivons ici les quelques mots qui font -connaître ce que fut la fin du bon vieillard; Claude d’Abbeville la -raconte. «Ayant vu tomber sur luy un petit tableau de St. Pierre, qui -estoit au-dessus de sa couche et auquel il avoit une particulière -dévotion il dit: allons grand saint, partons puisque vous me venez -quérir. Ce qu’aiant dit, il tourna les yeux vers le crucifix et -agonisant quelque peu de temps, il rendit sa belle âme à son créateur le -9 octobre 1612, que l’on célèbre la fête du glorieux apôtre de la France -St. Denis évêque de Paris. On l’enterra dans un lieu appelé de St. -François, qui estoit consacré à notre patriarche, comme les prémices des -capucins de France.» (Voy. aussi _Eloges historiques de tous les -illustres hommes et tous les illustres religieux capucins de la ville de -Paris, les uns par la prédication, les autres par les vertus et sainteté -de leurs œuvres, les autres par les missions parmy les infidelles_, etc. -etc. sous le Nº capucins St. Honoré 4 (ter). Nous ne saurions trop -regretter que le 1er volume de cette importante collection soit perdu -depuis plusieurs années. Il contenait les annales de la province. - - -[138] Non obstant la vigne y peut croistre. p. 211. - -Le P. Yves dit ici rigoureusement la vérité, mais il ne s’ensuit pas que -dans la partie nord du Brésil, on puisse faire du vin. L’obstacle le -plus réel à sa fabrication, gît dans la façon dont le fruit de la vigne -mûrit sous les tropiques. Sur une même grappe, à côté de grains en -pleine maturité, on trouve des grains nombreux, qui sont restés -complétement verts. On a fait, dit-on, jadis quelques pièces de vin aux -environs de Bahia. En remontant vers le sud et dans la région tempérée -de Mendoza, le raisin vient à maturité parfaite et donne un vin des plus -délicats. (Voy. entre autres voyages, sur ce point curieux de -l’agriculture américaine: Sallusti, _Storia delle missione del Chile_, 4 -vol. in-8., puis ce que dit à ce sujet P. Barrère, _Nouvelle Relation de -la France équinoxiale_, Paris, 1743, 1 vol. in-12, p. 53 et 54.) - - -[139] Ce pain de _May_ sert de nourriture à plusieurs pays de ce vieil -monde. p. 211. - -Cette phrase si positive du vieux missionnaire prouve avec quelle -rapidité s’était répandu en Europe _l’Avati_ des Brésiliens; le _Maïs_ -des insulaires, que Christophe Colomb observa, dès 1493, comme il -remarqua le tabac, à son premier voyage. Une grande discussion, non -encore résolue, a été soulevée par les botanistes, à propos de l’origine -première du maïs. En ce qui touche celui du Brésil, nous croyons devoir -rapporter ici l’opinion d’un savant voyageur, bien digne de faire -autorité. Auguste de St. Hilaire, le croyait originaire du Paraguay, où -il a été trouvé, dit-il, à l’état sauvage. La culture du maïs est pour -tout le sud de l’Amérique, la plante nourricière par excellence et l’on -sait préparer sa farine par des procédés bien simples et qui la rendent -d’un goût vraiment délicieux. Nous renvoyons pour tout ce qui regarde -cette précieuse graminée à l’excellent livre du docteur Duchesne: -_Traité complet du maïs ou blé de Turquie_, Paris, Renouard, 1833, in-8. -et au grand ouvrage de M. Bonafous. - - -[140] La pite. p. 212. - -Il s’agit ici de la filasse produite en abondance par une espèce -d’Ananas (_Ananas non aculeatus_, _Pitta dictus Plum._), les Portugais -en fabriquaient des bas, presque aussi recherchés que les bas de soie. - - -[141] Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur s’accoiseroit. p. -213. - -Accoiser est un mot hors d’usage; il signifie rendre coi, calmer, -apaiser. - - -[142] Haches, hansas. p. 216. - -Ce mot ne se trouve pas dans le dictionnaire de Nicot, sieur de -Villemain. Nous croyons pouvoir affirmer qu’il faut écrire _hansars_; on -doit entendre par ce terme une serpe de grande dimension. (Voy. à la p. -224.) - - -[143] Jurer et renasquer. p. 217. - -Faire certain bruit en retirant impétueusement son haleine par le nez. -Il est populaire et le Dictionnaire de l’Académie le confond avec le mot -renâcler qui se dit plus communément dans le style très familier. - - -[144] Le François ayant choisi un compere, il le suit et s’en va en son -village. p. 220. - -Ces réceptions des Indiens sont admirablement peintes par Cardim. Les -Brésiliens ne peuvent opposer, en effet, pour la grâce du récit et le -charme des détails, qu’un seul voyageur portugais à Yves d’Evreux et à -Claude d’Abbeville; c’est celui que nous venons de nommer. Cet écrivain -charmant, mais dont les récits sont trop courts, appartient à l’ordre -des Jésuites. Il se rendit au Brésil dès 1583 et y resta revêtu des -dignités de l’ordre au moins jusqu’à la fin de 1618. Il eut par -conséquent une entière connaissance de l’établissement des Français au -nord du Brésil et certainement il apprit à Bahia leur expulsion, il se -tait malheureusement sur cette dernière circonstance. Fernand Cardim est -placé dans une position bien différente de celle où se trouvait le P. -Yves d’Evreux. Partout où il se présente le long de la côte, les Indiens -sont soumis au christianisme et ont perdu leur grandeur primitive, en -conservant la plupart de leurs usages. Le missionnaire français -catéchise au contraire des indigènes, qui combattent pour leur -indépendance et qui fuient leurs conquérants. Les deux bons -missionnaires ont néanmoins la même indulgence et parfois la même -admiration naïve pour les peuples enfants, qu’ils prêchent et dont -l’imprévoyance est le plus grand comme le plus terrible défaut. - -Les lettres de F. Cardim sont une heureuse découverte due à -l’infatigable auteur de l’_Historia geral do Brazil_. M. Adolfo de -Varnhagen n’a pas mis son nom à cette publication précieuse. Nous lui -restituons ici l’honneur qui lui revient comme homme de science et comme -homme de goût. L’Opuscule du à Fernão Cardim est intitulé: _Narrativa -epistolar de uma viagem e missão Jesuitica pela Bahia, Ilheos_, etc. -etc., Lisboa, 1847, in-18. de 123 pages. Ce que paraît avoir ignoré le -savant éditeur, c’est qu’on trouve d’intéressants renseignements sur -Cardim et sur les missionnaires contemporains du Brésil dans un écrivain -Toulousain nommé du Jarric. Voy. _la 2me partie des choses plus -mémorables advenues tant aux Indes orientales que autres pays de la -découverte des Portugais en l’establissement de la foi chrestienne et -catholique_, etc. Bordeaux, 1610, in-4. Le volume est dédié à Louis -XIII. Dans ce livre ce qui a rapport au Brésil et particulièrement aux -régions voisines du Maragnan, est contenu entre la p. 248 et la p. 359. -Pierre du Jarric mourut en 1609. Son ouvrage fut traduit en latin et -imprimé à Cologne en 1615. Cette version, qui contient certaines -additions, forme 4 vol. in-8. - - -[145] Il lui tend la main et lui dit _Ereiup Chetouas sap_. Es-tu venu -mon compere? p. 220. - -Il est à peu près certain que notre bon missionnaire n’avait lu, ni la -relation d’André Thevet publiée dès l’année 1558, ni le voyage plus -récent de Jean de Lery dont les opinions religieuses devaient -naturellement l’éloigner. En comparant ces vieux voyageurs entre eux, on -est frappé de la similitude qu’offre leur récit. Voici ce que dit Jean -de Lery, à propos de la réception que lui firent les Tupinambas de Rio -de Janeiro: - -«Pour donc que déclarer les cérémonies que les Tououpinambaoults -observent à la réception de leurs amis qui les vont visiter; il faut en -premier lieu sitost que le voyager est arrivé en la maison du -_Moussacat_, c’est-à-dire bon père de famille, qui donne à manger aux -passans qu’il aura choisi pour son hoste, (ce qu’il faut faire en -chascun village où l’on fréquente et sur peine de le facher quand on y -arrive n’aller pas premièrement ailleurs) que s’asseant dans un lict de -coton pendu en l’air, il y demeure quelque peu de temps sans dire mot. -Après cela les femmes venans, les fesses contre terre et tenans leurs -deux mains sur leurs yeux, en plorans de ceste façon la bien venüe de -celuy dont sera question elles diront mille choses à sa louange. - -Comme par exemple: tu as pris tant de peine à nous venir voir; tu es -bon; tu es vaillant; et si c’est un François, ou autre étranger de par -deçà elles adjousteront tu nous a apporté tant de belles besongnes, dont -nous n’avons point en ce pays; bref comme j’ai dit, elles jettant de -grosses larmes tiendront plusieurs tels propos d’aplaudissemens et -flatteries. Que si au reciproque le nouveau venu assis dans le lict veut -leur agréer: en faisant bonne mine de son costé, s’il ne veut plorer -tout-à-fait (comme j’en ai veu de nostre nation qui oyant la brayerie de -ces femmes aupres d’eux estoient si veaux que d’en venir jusque-là) pour -le moins leur respondant jettant quelques souspirs faut-il qu’il en -fasse semblant. Ceste première salutation faite ainsi de bonne grâce par -ces femmes, entre puis le _moussacat_, c’est-à-dire le vieillard maistre -de la maison lequel aussi de sa part aura esté un quart-d’heure sans -faire semblant de vous voir (caresse fort contraire à nos embrassades, -baisemens et touchemens de main à l’arrivée de nos amis). Venant lors à -vous: vous dira premièrement _ereioubé_. C’est-à-dire es tu venu? etc. -etc.» (Voy. _Jean de Lery, Histoire d’un voyage en la terre du Brésil_. -Rouen, 1578, in-8. 1re édition.) - - -[146] Un autre fut appellé _grand Gosier_, pour ce qu’on ne pouvait le -rassasier: un autre fut nommé _Gros Grapau_. p. 221. - -Lisez crapaud. Ou rencontre au Brésil, une grenouille de dimension -prodigieuse à laquelle on a donné le nom de Grenouille mugissante. -Claude d’Abbeville a dit: «L’on trouve en ce païs là des crapaux -merveilleusement grands qu’ils appellent _Courourou_. Il y en a de tels -qui ont plus d’un pied ou pied et demy de diamètre: quand ils sont -escorchés, il ne se peut dire combien leur chair est blanche estans fort -bons à manger. J’ay veu des gentilshommes françois en manger avec grand -appétit.» - - -[147] Nos peres nous ont laissé de main en main, par tradition, qu’il -estoit venu jadis, un grand Marata du Toupan. p. 229. - -Il est évidemment question ici de la fameuse légende brésilienne -relative à _Sumé_, le législateur des Tupis. Dans le curieux opuscule -qu’il a publié sur ce personnage, Mr. Adolfo de Varnhagen, raconte son -arrivée à l’île de Maranham et comment il disparut au moment où l’on -s’apprêtait à le sacrifier. Le mot _Marata_ nous embarrasse, nous -l’avons cherché vainement dans Ruiz de Montoya. Est-ce une altération du -mot _Mair_ ou _Maïr_, si souvent employé par Lery et Thevet, lorsqu’il -s’agit de désigner un étranger, un personnage extraordinaire. Nous ne -saurions répondre sur ce point d’une façon concluante. _Sumé_ qui répand -la culture du manioc parmi les sauvages est barbu. On a dit avec raison -que c’était un personnage analogue au Manco Capac des péruviens et au -Quetzalcoatl des Aztèques. On pourrait ajouter au Zamna de l’Amérique -centrale. (Voy. sur ce personnage Adolfo de Varnhagen, _Historia geral -do Brazil_, T. 1, p. 136, et le même, _Sumé_. _Lenda mytho-religiosa -americana etc. agora traduzida por um paulista de Sorocaba_, Madrid, -1855, broch. in-18 de 39 pag.) - - -[148] Ils feront venir des _Miengarres_, c’est-à-dire des chantres -musiciens. p. 232. - -Le verbe chanter, se dit _Nheengar_ en langage Tupi. Un _Nheengaçara_ -est un chanteur proprement dit. - - -[149] Il luy fut dit en cette vision que ces gens vestus de blanc -estoient les _Caraybes_, c’est-à-dire françois ou chrestiens. p. 248. - -Il peut paraître étrange au lecteur, que les français soient assimilés -ici aux Caraïbes. Ceux qui ont lu attentivement les œuvres de Humboldt, -auront le mot de cette énigme. Les Caraïbes du continent américain, qui -formaient une nation immense, étaient renommés dans l’Amérique entière -par leur vaillance et par leur perspicacité. Leurs piayes ou si on -l’aime mieux leurs devins, l’emportaient sur tous ceux des autres -nations; ils étaient dans le nouveau monde ce qu’étaient dans l’ancien -les Chaldéens. Simon de Vasconcellos nous donne la preuve de cette -suprématie intellectuelle; dans le sud du Brésil, les _Caraïbe-bébé_ -n’étaient autres que de puissants devins. C’était l’appellation -consacrée aux hommes renommés par l’intelligence, aux esprits, aux -anges; on l’appliqua bientôt aux étrangers. Mr. Adolfo de Varnhagen -lui-même fait observer que la dénomination de _Caryba_ était au début -une qualification accordée aux Européens. On voit (dans l’_Historia -geral_ p. 312) que tous les chrétiens étaient désignés ainsi. - - -[150] Il pria à cet effet que nous lui envoyassions de l’eau du Toupan -dans une plotte de coton mise en un _Caramémo_. p. 249. - -Un _Caramémo_ est ce qu’on appelle un _Pagará_ à la Guyane, c’est-à-dire -un panier léger, fait avec des feuilles de palmiste et affectant parfois -la forme la plus élégante. Claude d’Abbeville désigne aussi en le -décrivant ce gracieux ustensile d’un ménage indien. Barrère en a fait -dessiner de jolis _specimen_. - - -[151] La suavité du chant d’une jeune pacelle. p. 257. - -Il faut lire pucelle. Yves d’Evreux, familiarisé avec tous les symboles, -qui avaient cours de son temps n’avait garde d’oublier une gracieuse -allégorie dans laquelle figure la licorne. Voy. notre _Monde enchantée_ -et surtout la dissertation intitulée: _Revue de l’histoire de la Licorne -par un naturaliste de Montpellier_ (P. J. Amoreu), Montpellier, -Durville, 1818, in-8 de 47 pages. - - -[152] Nous n’aurons fait que courir et errer par les bois devant la face -des _peros_. p. 270. - -On sait que les Tupinambas nommaient toujours ainsi les Portugais. -_Pero_ veut dire chien, dans la langue de Camoens, mais on suppose que -l’appellation _Pedro_, fort usitée au Brésil, était cause de cette -désignation bizarre. Ayrès de Cazal contient même à ce sujet une petite -histoire, il raconte en rappelant la tradition, comment un serrurier -nommé Pedro, avait été jeté par un naufrage sur les rivages du Maranham. -Grâce à son habileté dans l’art de travailler le fer cet homme se rendit -bientôt agréable aux Indiens et son nom modifié légèrement servit à -désigner les étrangers qu’on supposait appartenir à la même race que -lui. Le docteur Moraes e Mello a donné cette légende d’une façon -beaucoup plus complète dans sa Corographia. - - -[153] Doctrine chrestienne en la langue des Topinambos. p. 272. - -On n’a pas tenté d’éclaircir par une discussion grammaticale, cette -portion du livre. Des différences trop sensibles apportées par le temps -et surtout par la prononciation, rendaient cette tâche pour ainsi dire -impossible. Rien n’est plus difficile que de rendre par les caractères -dont se compose notre écriture les sons des langues indiennes. Ces -inflexions si délicates et parfois si fugitives dans leur rudesse -apparente sont malaisément fixées sur le papier. Comme l’a fait -remarquer Humboldt, elles tiennent parfois à certains caractères -physiques des races. Les nations européennes elles-mêmes les plus -exercées ne perçoivent pas de la même manière les sons, et surtout -n’essayent pas de les écrire de la même façon; où le Portugais entend -_Oca_, par exemple, ou bien _Toba_, le Français entend _Oc_ et _Tobe_, -où le premier sent son oreille frappée par le mot _Murubixaba_, le -second perçoit _Mourouvichave_. La différence cesse d’être aussi -sensible, lorsque les mots sont prononcés selon le génie de chaque -langue. Le mot _Topinambos_ comme il est écrit au début de cette note, -équivaut absolument par le son en langue Portugaise au mot -_Toupinambous_ comme le prononçaient les contemporains de Malherbe. Pour -l’histoire de la linguistique cette courte doctrine chrétienne n’est -toutefois pas sans intérêt. On pourra la comparer avec certains ouvrages -du même genre écrits par une plume portugaise. Les chants religieux en -Tupi, de Christovam Valente, entre autres, sont dans ce cas. Je les ai -introduits dans l’opuscule intitulé: _Une fête brésilienne_, Paris, -Techener, 1850. Le livre qui les contient est devenu pour ainsi dire -introuvable et seule peut-être la bibliothèque impériale le possède. -Nous reproduisons ici son titre: _Catecismo brasilico da doutrina -christão, com o ceremonial dos sacramentos e mais actos parochiaes. -Composto por padres doutos da companhia de Jesus, aperfeiçoado e dado à -luz pelo padre Antonio de Araujo da mesma companhia, emendado nesta -segunda impressão pelo padre Bertholameu de Leam da mesma companhia._ -Lisboa, na officina de Miguel Deslandes, 1681, petit in-8. La 1re -édition est de 1618. - -Si on voulait, on pourrait compléter cette étude comparative en -recherchant les manuscrits suivants que cite Barbosa Machado et qu’il -serait si curieux de voir publier; Ludewig les a omis dans son savant -travail complété par Mr. Trubener. P. João de Jesus _explicação dos -mysterios da fé_. P. Manoel da Veiga _Catecismo_. F. Pedro de Santa Rosa -_Confessonario_. André Thevet, dans ses manuscrits conservés à la -bibliothèque impériale de Paris, donne _le pater_ et _le credo_ en tupi. -Il les reproduit même dans sa grande cosmographie. Ces deux documents -sont surtout précieux par leur ancienneté: ils datent de 1556. Parmi les -livres de ce genre l’un des plus modernes et des plus curieux est celui -du P. Marcos Antonio, il est intitulé: _Doutrina e perguntas, dos -mysterios principaes de Nossa Santa fé na lingua Brasila_. Il a été -composé vers 1750, et Ludewig le mentionne comme faisant partie des -collections du _British Museum_. - - -[154] Il y a aussi de certains oiseaux nocturnes, qui n’ont point de -chant, mais une plainte moleste et facheuse à ouyr, fuyards et ne -sortent des bois appelez par les indiens _Ouyra Giropary_, les oyseaux -du Diable. p. 281. - -Lery avait déjà constaté l’effet du chant mélancolique, que fait -entendre le Macauhan sur l’esprit des Indiens. La croyance aux messagers -des âmes, aux oiseaux prophétiques, n’est pas tout-à-fait éteinte, elle -s’est conservée chez la puissante nation des Guaycourous, elle paraît -avoir exercé jadis son influence sur toutes les tribus des Tupis, mais -le P. Yves lui donne une extension qu’elle n’avait pas jadis, c’est déjà -une altération visible dans les anciennes idées mythologiques. Le nom de -ce volatile vénéré s’écrit en portugais _Acaúan_ et même _Macauân_; -l’oiseau fait sa nourriture des reptiles. Il s’en faut de beaucoup qu’il -ait l’aspect sinistre, que lui donne notre bon missionnaire. Il a une -tête assez grosse relativement au corps, et elle est cendrée, il a le -poitrail et le ventre rouges, ses ailes et sa queue sont noires -tachetées de blanc. Aujourd’hui, la plupart des indigènes se bornent à -croire que cet oiseau est chargé de leur annoncer l’arrivée d’un hôte. -On peut consulter sur l’Acaúan, Accioli, _Corografia Paraense_, et -Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingua Tupy_. Martius au mot Oacaoam dit -que c’est le Macagua de Felix d’Azara. Falco (herpethocheres). - - -[155] Si ces petits et mediocres Barbiers ont de l’autorité entre les -leurs, beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez -Pagy-Ouassou grands barbiers. p. 289. - -Au temps d’Yves d’Evreux, les chirurgiens les plus habiles étaient -encore désignés sous le nom de _Barbiers_; quelques années avant lui -l’illustre Ambroise Paré ne prenait pas d’autre titre. Comme les -_Piayes_, _Pagé_, _Pagy_, _Boyés_ ou _Piaches_, car on leur donne tous -ces noms, se mêlaient de la cure des blessures ou des maladies; le P. -Yves, ainsi qu’on l’a vu dans tout le cours de l’ouvrage les assimile -avec un certain dédain aux barbiers, mais on le sent, aux barbiers de -village. Ce chapitre est certainement l’un des plus curieux du livre; il -doit être comparé soigneusement avec tout ce qui a été dit par Simon de -Vasconcellos (_Chronica da companhia de Jesus_, in-fol.), et avec tous -les mémoires qu’a publiés l’institut historique de Rio de Janeiro sur la -religion primitive des indigènes; les attributs de Geropary y sont -définis clairement. La lacune d’une feuille est vivement à regretter. Il -est évident qu’elle nous fait perdre de précieux documents sur les -hommes rusés et habiles qui conservaient parmi eux les traditions. - - -[156] Ces vilains oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles et grands -que ceux de pardeçà, viennent trouver les personnes couchees et -dormantes en leur lict. p. 297. - -Au temps où devait paraître cette relation, les chauves-souris étaient -encore rangées dans la classe des oiseaux. Ce que dit ici notre -voyageur, sur les Vampires, n’a rien d’exagéré. On peut consulter sur ce -point Ch. Watterton (_Excursion dans l’Amérique méridionale_, p. 15 et -389). Ce savant naturaliste décrit avec un soin minutieux le genre de -blessure que fait cette chauve-souris américaine sur les gens endormis. -Il avait tué un Vampire, qui portait 32 pouces d’envergure. En général, -ils sont beaucoup moins grands. - - -[157] Et là plantent de petites idoles faites de cire ou de bois en -forme d’hommes. p. 302. - -Parmi les vieux voyageurs du XVIIme siècle, Yves d’Evreux est comme nous -l’avons fait remarquer, le seul qui signale chez les Tupinambas des -rudiments de statuaire (bien imparfaite sans doute) appliqués à la -mythologie de ces peuples. Il n’y a rien de semblable dans Thevet, Hans -Staden et Lery, pas plus que dans Vasconcellos, Cardim, Soarez ou -Jaboatam. Les Tupis étaient des peuples uniquement chasseurs, passant -accidentellement à la vie agricole. Les seuls vestiges de sculpture que -nous connaissions d’eux, sont appliqués à leurs _Maconas_, ou à leur -_Lyvera-pème_, espèces d’armes pesantes, qu’ils se plaisaient à orner -avec une sorte d’adresse. Ils étaient dans l’habitude de fixer un Maraca -empenné de plumes brillantes à la proue de leurs canots de guerre si -élancés et si élégants, il serait possible que la base de cet instrument -eût été alors orné de sculptures, analogues à celles qu’on remarque chez -les insulaires de la Polynésie. Il est probable qu’en multipliant leurs -rapports avec les Européens, les Tupinambas ont puisé parmi nous -certaines idées de sculpture rudimentaire, qu’ils ont appliquées à leurs -grossières divinités. L’exact Barrère, qui écrivait, il est vrai, plus -d’un siècle après Yves d’Evreux parle d’un Piaye ayant exécuté une -statuette de ce génie du mal _Anaanh_, qui n’est autre chose que -l’_Anhanga_ de Nobrega et d’Anchieta, et dont la terrible mission sur la -terre est si bien définie par Jean de Lery, qui l’appelle toujours -_Aignan_. Qu’on lui donne aux îles ou sur le continent les noms -d’_Uracan_, d’_Hyorocan_, de _Gerupary_, de _Maboya_, d’_Amignao_; qu’on -reconnaisse dans des génies secondaires, ses messagers (nous en -nommerons un le malicieux _chinay_, qui fait maigrir les pauvres Indiens -en suçant leur sang), Anhanga a été revêtu d’une face terrible du XVIIme -au XVIIIme siècle. Ce type primitif de la sculpture religieuse des Tupis -a été malheureusement taillé dans un bois très mou et n’a pu guère -résister à l’action du temps ou à l’invasion des termites; nous doutons -qu’on puisse jamais s’en procurer un _specimen_ remontant à deux -siècles. Voici du reste le passage si curieux de Barrère, qui confirme -le dire du P. Yves: «Les Indiens ont une autre sorte de piayerie assez -singulière. Ils font une figure du diable, d’un bois fort mol et -résonnant; cette statue qui est grande de trois ou quatre pieds est -affreuse par la longue queue et les longues griffes qu’ils lui font. Ils -l’appellent _Anaantanha_, comme qui dirait image du diable; car _Tanha_ -signifie figure et _Anaan_ diable. Après avoir soufflé les malades, les -Piayes portent cette figure hors du Carbet. Là, ils l’apostrophent et la -frappent rudement à coups de bâton, comme pour obliger le diable à -quitter malgré lui le malade.» (Voy. _Nouvelle Relation de la France -équinoxiale, contenant la description des côtes de la Guiane, de l’isle -de Cayenne, le commerce de cette colonie, les divers changements arrivés -dans ce pays_ etc. etc. Paris, 1743, gr. in-12.) - -Dans un chapitre précédent Yves d’Evreux a déjà parlé d’une marionnette, -à laquelle était adaptée une sorte de mécanisme et qui servait aux -enchantements d’un Piaye. Nous ne saurions trop regretter qu’aucune de -ces idoles ne soit entrée dans les collections ethnographiques dont on -commençait à se préoccuper en ce temps. Peu d’années avant l’époque où -La Ravardière explorait le fleuve des Amazones, Jean Mocquet, le garde -des curiosités du roi, parcourait ses rives: c’eût été une rare bonne -fortune, pour l’archéologie américaine, s’il eut pu se procurer -quelques-unes des idoles semblables à celles dont parle le P. Yves. - - -[158] C’est donc la coustume des Pagys-Ouassous de celebrer en certain -temps de l’annee des lustrations publiques. p. 306. - -Il est infiniment probable, que les lustrations dont il est question ici -étaient pratiquées en souvenir des cérémonies que les Tupinambas avaient -vu faire aux chrétiens. Il pouvait en être de même, à l’égard de la -prétendue confession auriculaire dont l’auteur parle un peu plus loin -(p. 309). Les anciens voyageurs, Hans Staden, Lery et Thevet, ne disent -rien qui aie trait à une pratique semblable. - - -[159] Pacamont, grand barbier de Comma. p. 306. - -Il semble au premier abord, que ce piaye si influent ait reçu un nom -français; il n’en est rien. Il y avait à la même époque un chef puissant -nommé _Pacquara-behu_, le ventre d’un pac plein d’eau. Pacamont pourrait -signifier le Paca pris au piége _Pacamondé_. Le nom du pays sur lequel -il exerçait son influence signifie la région des plantes laiteuses: il -s’écrit _Cumá_. - - -[160] Ce que Vatable interprete en cette sorte. p. 315. - -Vatable ou Vateblé était un hébraïsant célèbre du XVIme siècle, -restaurateur des études orientales en France; il mourut en 1547. Ses -notes sur l’ancien testament avaient été insérées dans la bible de -Robert Etienne. - - -[161] J’espere à présent que j’escris cecy, que les Peres qui sont par -delà, luy donnent de terribles alarmes et que son royaume va fort en -decadence et s’approche de sa totale ruine: car avant que je quittasse -l’Isle, je voyois et experimentois une disposition generale et -universelle de la conversion de ces peuples. p. 318. - -Cette phrase nous prouve que le P. Yves écrivit son ouvrage en Europe et -qu’il avait connaissance de la mission dirigée par le P. Archange. -Marcellino de Pise affirme, que 565 Indiens reçurent le baptême durant -cette seconde expédition religieuse. (Voy. _Annales historiarum ordinis -minorum_. Lugd., 1676, in-fol.) Le P. Archange, suivi de ses douze -compagnons et porteur des magnifiques ornements brodés par la duchesse -de Guise, devait, en effet, s’environner d’une tout autre pompe que les -quatre généreux capucins, qui avaient commencé la mission. Grâce à des -documents qui nous viennent de la marine, et que nous devons à -l’obligeance de Mr. P. Margry, nous voyons par une lettre inédite du -sieur de Beaulieu à Mr. de Razilly, que le P. Archange qui comprenait -parfaitement la valeur de l’argent, abstraction faite du vœu de -pauvreté, n’avait pas voulu s’embarquer tant qu’il y avait eu pour lui -espérance de se procurer des subsides. Malgré les ressources dont put -disposer son chef spirituel, l’histoire de cette seconde mission est -encore à faire; elle n’a même laissé aucune trace, et elle sera sans -doute ignorée, tant que le livre de François de Bourdemare se dérobera à -nos investigations. Nous savons seulement, que beaucoup plus favorisé -qu’Yves d’Evreux, par ses supérieurs, il avait reçu, grâce à ses lettres -d’Obédience, le droit d’admettre des novices dans son couvent. Il n’eut -pas le temps de mettre à profit un tel privilége; mais lors de son -retour en Europe, on le récompensa de son zèle et dès l’année 1615, il -était devenu gardien du grand couvent de la rue St. Honoré. - -Tous ces faits omis naturellement par les historiens du Maranham sont -constatés dans _les éloges historiques_, manuscrit de la bibliothèque -impériale, il y aurait toutefois de l’injustice à oublier que le P. -Marcellino de Pise les mentionne. Après avoir raconté comment le général -des capucins Paul de Caesena, permit à Honoré de Paris, alors -provincial, d’envoyer une seconde mission en Amérique; il ajoute: «_Ille -nihil cunctatus, duodecim fratres ad hanc expeditionem, aptos elegit -quorum animosa phalanx navem conscençâ secedens in indiam, a barbara -illa natione jam capucinorum placidis moribus assueta per humaniter fuit -excepta._» A l’entrée des Portugais, le P. Archange de Pembroke se -retira avec les capucins français et fit place aux Franciscains, qui -vinrent s’établir dans le monastère au nombre de vingt. Sous la -direction de Fr. Christovam Severim, le couvent reçut dès-lors une -institution nouvelle. Les bases en avaient été jetées en 1624, mais -elles ne furent arrêtées définitivement que le 4 Août de l’année -suivante. - -Nous nous garderons bien de mettre sous les yeux du lecteur les -péripéties fâcheuses par lesquelles passa le monastère durant deux cent -vingt-cinq ans; il suffira de dire qu’au début du siècle, il tombait à -peu près en ruine. En 1860, le gardien actuel, qui n’avait plus sous sa -direction que deux Franciscains, mais qui heureusement avait su se -concilier la sympathie des habitants de San Luiz a fait un appel à la -charité publique, pour qu’on réparât dignement un édifice, qui se lie si -intimement aux souvenirs les plus intéressants du pays. L’ordre -aujourd’hui est fort pauvre, mais il contraste, dit-on, par son -dévouement avec bien des couvents opulents de la cité qui laissent -tomber en ruine leur monastère. L’appel de Fr. Vicente de Jesus a été -entendu. On a recueilli des sommes assez abondantes pour réparer ce qui -avait subi l’injure du temps. Tout en conservant l’humble chapelle où -vint prier Yves d’Evreux on élève de nouvelles constructions et l’église -de Sancto Antonio sera la plus belle de cette riante cité. - - -[162] Il me demandoit qui estoient ces Karaïbes, je luy fis reponce que -ces douzes estoient les douze _Maratas_ du fils du Toupan. p. 337. - -Il est infiniment curieux de voir ici, le père Yves d’Evreux, faire une -sorte d’allusion à des croyances anciennes de ces peuples, que Thevet, -ou peut-être le chevalier de Villegagnon avait recueillis dès l’année -1555, et auxquelles d’ailleurs nos voyageurs du XVIme siècle semblent -rester étrangers dans le cours de leurs récits. Une note même concise -nous entraînerait trop loin et nous nous voyons forcé de renvoyer le -lecteur à un opuscule dans lequel nous avons rassemblé tout ce que nous -avons pu trouver sur les idées mythologiques des Tamoyos et des -Tupinambas. (Voy. sur les _Maïrata_, _une fête brésilienne célébrée à -Rouen en 1550 suivie d’un fragment du XVIme siècle roulant sur la -Théogonie des anciens peuples du Brésil_. Paris, Techener, 1850, gr. -in-8.) - - -[163] Et choisissant Sainct Barthelemy je le luy montray disant Tien, -voilà ce grand Marata qui est venu en ton pays, duquel vous racontez -tant de merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est -luy qui fit inciser la Roche, l’autel les images et escritures qui y -sont encore à present et que vous avez veu vous autres etc. p. 338. - -La légende brésilienne a transmis d’âge en âge le récit des -pérégrinations de deux prophètes fort distincts, en honneur à peu près -égal chez ces peuples barbares et qu’elle nomme tour à tour Tamandaré et -Sumé. Comme Bouddha, le dernier a laissé toutefois l’empreinte d’un de -ses pieds sur la roche vive lorsqu’il a quitté la terre. Le mythe de -Tamandaré qui se lie au récit du déluge américain est raconté tout au -long par Vasconcellos dans ses _Noticias do Brasil_, p. 47 et 48. C’est -là qu’on peut voir, comment le Noë américain, s’élançant au sommet d’un -palmier, qui portait sa cime jusque dans les cieux et guidant ainsi sa -famille, se sauva et repeupla la terre. Dans la phrase que nous citons -ici, Yves d’Evreux fait allusion au législateur beaucoup plus moderne, -Sumé, ce Triptolème brésilien, qui enseigna la culture du manioc aux -peuples issus de Tamandaré. Simon de Vasconcellos dit très positivement: -«Il y avait entre eux une tradition fort antique, transmise des pères -aux enfants et elle racontait que bien des siècles après le déluge, des -hommes blancs avaient apparu dans ces régions, ils parlaient aux peuples -d’un seul dieu et d’une autre vie. L’un deux s’appelait _Sumé_, par -lequel il faut entendre _Thomé_.» En préférant la tradition qui accorde -l’honneur d’avoir évangélisé les peuples lointains à Saint Barthélemy, -le P. Yves d’Evreux fait preuve de sa connaissance des sources. Au -rapport d’Eusèbe, en effet, cet apôtre voyageur, avait pénétré jusqu’à -l’extrémité des Indes. Saint Pantène ayant parcouru le fond de l’Asie -dès le IIIme siècle, y avait déjà trouvé des traces du christianisme, -qu’on pouvait attribuer aux prédications de St. Barthélemy. La légende -contraire a cependant prévalu au Brésil, comme elle a prévalu surtout -aux Indes. (Voy. le livre portugais intitulé: _Jornada do Arcebispo de -Goa dom Frey Aleixo de Menezes, quando foy as serras do Malauar, lugares -em que morão os antiguos Christãos de S. Thomé_. Coimbra, 1606, in-fol.) -Les traces des pieds de St. Thomas étaient visibles du temps de -Vasconcellos, au nord du port de Saint-Vincent non loin de la ville. Ces -traces de deux pieds nuds merveilleusement empreints sur la pierre (_tão -vivas e expressas, como se em hum mesmo tempo, juntamente se fizerão_) -étaient parfois cachées sous l’eau. Le religieux franciscain Jaboatam, -retrouve au récif devant Pernambuco, les saintes empreintes; cependant -dans cette seconde version de la légende, ou ne voit apparaître qu’un -tout petit pied, comme celui d’un enfant de cinq ans, et le pieux -narrateur suppose que c’est celui d’un jeune compagnon de l’apôtre. -(Voy. le _novo Orbe Seraphico_, réimprimé en ces derniers temps par les -soins de l’_Institut historique et géographique de Rio de Janeiro_.) - -On ne se contente pas de reconnaître ces traces fameuses sur plusieurs -points du littoral, et il serait bien long de les énumérer: on fait -pénétrer résolument le saint voyageur dans l’intérieur du Brésil, et là, -il inscrit sur la roche, en caractères gigantesques, l’histoire de sa -mission. Il y a à _Minas geraes_, un village auquel on a donné son nom, -c’est _São Thomé das lettras_. Un observateur sérieux, le général Cunha -Mattos ne vit pas les fameuses inscriptions, mais il fut à même de -constater la tradition et il pense que l’inscription fantastique que -l’on remarque sur l’une des parois de la _Serra das lettras_, est due à -quelque accident du terrain, à des dendrites, pour nous servir de ses -expressions. (Voy. _Itinerario do Rio de Janeiro ao Pará e Maranhão_. -Rio de Janeiro, 1836, 2 vol. in-8. T. 1er, p. 63.) C’est même -aujourd’hui l’opinion qui a prévalu, et dans l’inscription gigantesque -de la _Serra das lettras_, on ne voit plus maintenant qu’une -infiltration de particules ferrugineuses qui sur les grès de la montagne -a simulé des caractères d’écriture. - -Quant aux hiéroglyphes grossièrement tracés en creux et dont l’origine -indienne n’est pas douteuse, ils sont nombreux au Brésil; et plusieurs -ouvrages nous en ont transmis des _fac-simile_. Le grand voyage -pittoresque de Mr. Debret en offre deux, qui ne manquent pas d’un -certain intérêt. Nous voulons parler de l’inscription présentée par la -montagne _do Anastabia_ et des sculptures en creux exécutées sur un -rocher qu’on rencontre à peu de distance des bords du Rio Yapurá, dans -la province du Pará: il pourrait se faire que le discours du P. Yves fît -allusion à ce monument original, et d’exécution fort grossière, dont Mr. -Debret donne l’explication (T. 1er, p. 46), mais dans lesquels -l’imagination la plus prévenue ne saurait trouver des bases pour asseoir -une opinion historique ou religieuse. - -En ce qui regarde _les roches incisées_ dont parle notre bon moine, la -tradition en est répandue dans l’Amérique entière, et ces accidents -résultats des grandes commotions de la nature sont toujours expliquées -par la légende indienne, en les attribuant au pouvoir souverain d’un -demi-dieu, qui brise à son gré les rochers les plus rebelles au travail -de l’homme et parfois les plus gigantesques; à la Nouvelle-Grenade, le -saut de Tequendama n’a pas d’autre cause; il est dû comme on sait au -grand Bochica. Sur le point dont nous nous préoccupons, il pourrait bien -être question d’une ouverture faite au _récif_ qui borde le littoral de -Pernambuco et que l’on attribue au grand Sumé, ou à son représentant -chrétien l’apôtre voyageur. (Voy. Fr. Antonio de Santa Maria Jaboatam, -_Novo orbe serafico brasilico_ ou _Chronica dos Frades menores da -provincia do Brasil_, 2me édit. Rio de Janeiro, 1858.) Jaboatam écrivait -son livre en 1761. - - -[164] Conference avec Iacoupen. p. 348. - -Ce chef indien portait un nom bien connu dans l’ornithologie du Brésil. -Le _Jacupema_ n’est autre que le Penelope superciliaris. C’est un des -meilleurs gibiers du Brésil. - - -[165] Le P. Martial d’Abbeville. p. 370. - -La famille des Foulon, qui jouissait d’une haute considération à -Abbeville avait voué plusieurs de ses membres à la vie monastique. Le P. -Martial vint à Paris, avec son frère, le P. Claude; ce dernier, dont -l’article est si erroné dans la biographie universelle, était déjà -gardien du couvent de sa ville natale en 1608, mais comme le P. Yves il -avait commencé son noviciat en 1595 (le 9 juin). La bibliothèque de -l’Arsenal possède un opuscule du P. Claude, devenu rare. Il est -intitulé: _L’arrivée des Pères Capucins et la conversion des sauvages à -nostre sainte Foy déclarés par le R. P. Claude d’Abbeville, prédicateur -Capucin à Paris_, chez Jean Nigaut rue St. Jean de Latran, au 1613. On -peut comparer cet écrit à l’article intitulé: _Retour du sieur de -Rasilly en France et des Toupinambous qu’il amena à Paris. Mercure -français_, T. 3, p. 164. _L’histoire chronologique de la bienheureuse -Colette, réformatrice des trois ordres du Séraphique Père St. François_. -Paris, Nicolas Buon, 1628, in-12, n’est nullement du P. Claude, comme le -prétend Eyriès. L’Epitre dédicatoire est signée Fr. S. d’A., capucin -indigne. Claude d’Abbeville était déjà mort, lorsque cet ouvrage parut. -Après avoir vécu 23 ans en religion il s’éteignit à Rouen en 1616, et -non en 1632. - - -[166] Nous partimes de Plume en Angleterre. p. 372. - -Il faut lire Plymouth, Claude d’Abbeville écrit Plemüe. - - -[167] De Baiador nous rengeasmes cette côte d’Aphricque jusqu’à la -riviere ditte Lore par les Espagnols. p. 372. - -Il s’agit ici du Rio de Ouro. - - -[168] Ayant passé, nous vinsmes et arrivasmes en une petite Isle appelee -Fernand de la Roque. p. 373. - -On reconnaîtrait difficilement sous ce nom l’île de _Fernão de Noronha_, -et non _Fernando de Noronha_, comme l’écrivent quelques géographes, elle -est à 75° long. E. N. E. du Cap de São Roque, elle se trouve située par -les 3° 48′ à 52′ de lat. Son voisinage du Cap St. Roch explique -l’altération de son nom. Quelques vieux voyageurs écrivent Fernand de la -Rongne; le P. Claude est dans ce cas. - - -[169] Puis ceste isle qui jusques à maintenant avoit esté appelee -l’Islette Ste. Anne par ce que nous y estions arrivez ce jour-là et à -cause de Madame la Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est -parente de Mr. de Rasilly. p. 374. - -Cette dernière circonstance a été omise par le P. Claude. - - -[170] Ils nous appellent les grands prophetes de Dieu et de Ioupan et en -leur langage du pays Carribain, Matarata. p. 376. - -Il faut lire Toupan au lieu de Ioupan. Quant au mot Matarata, qui -revient dans cette phrase, ne peut-on l’expliquer par l’adjectif -_Mbaráeté_ qui signifie fort. Il semble être sous cette signification -dans le _Tesoro de la lengua Guarani_ du P. Ruiz de Montoya. - - -[171] Le sieur du Manoir. p. 378. - -Le capitaine du Manoir était établi depuis longtemps dans l’île et il -s’y était créé de nombreuses relations. Ce fut lui, qui lors de -l’arrivée des missionnaires, les accueillit et leur donna même un -festin. «Aussi magnifique que l’on saurait faire en France,» dit le P. -Claude. MM. de Rasilly et de Pezieux y assistaient. Ce fut de la -résidence de du Manoir qu’on partit pour venir occuper l’endroit, où -s’éleva le fort de St. Louis. Cet officier revint en France, avant la -prise de possession du Maranham par les Portugais. - -Lorsque nos forces navales eurent évacué les ports du Maranham, -plusieurs Français ne suivirent pas l’exemple de du Manoir, et -s’établirent dans la nouvelle colonie, mais on n’y admit guère que les -artisans. On serait dans l’erreur si l’on supposait que la mission -fondée avec tant de zèle par nos religieux fut abandonnée; elle ne passa -même pas dans un autre ordre, et les franciscains en restèrent chargés: -on trouvera sur ce point tous les renseignements désirables dans l’_Orbe -Seraphico_ du P. Jaboatam. Ce recueil renferme une longue biographie de -F. Francisco do Rosario moine célèbre de l’ordre de St. François, qui -prit possession du couvent des capucins dix ans environ après l’abandon -définitif que ceux-ci en avaient fait. Ce zélé missionnaire s’enfonçait -fréquemment dans les solitudes inexplorées du Maranham et allait -catéchiser les indiens. Il composa même en 1630, un savant ouvrage sur -les tribus sauvages qu’il avait visitées. Ce livre malheureusement n’a -jamais été publié, et serait s’il était retrouvé un précieux commentaire -au voyage du P. Yves. Fatigué par ses travaux dont la multiplicité -étonne l’imagination, F. Francisco do Rosario passa à Bahia, où il fut -revêtu des dignités de l’ordre et où il mourut en odeur de sainteté le -24 février 1650. On affirme qu’il avait annoncé longtemps à l’avance les -grands événements politiques qui faisant présager l’expulsion de -l’Espagne rendirent son indépendance au Brésil. Il paraît qu’il avait -été forcé de reconstruire en l’année 1625, les bâtiments qu’avaient -commencé à élever nos religieux. Aussi est il regardé à St. Louis de -Maranham, comme le véritable fondateur du couvent de son ordre. - -Nous n’ajouterons plus qu’un mot destiné à clore les renseignements -réunis dans ces notes. Non seulement ils trouveront leur complément dans -le travail qui précédera la Relation du P. Claude d’Abbeville, mais on -peut dès à présent les compléter par des ouvrages français -contemporains, absolument négligés à ce point de vue, par les historiens -de l’Amérique. Le P. Pierre de Jarric entre autres se trouve être dans -ce cas. Qui s’attendrait en effet à rencontrer dans une _histoire des -indes orientales_ tous les faits religieux qui eurent lieu dans le -Maranham, avant l’année 1607. C’est cependant en consultant le Vme livre -de cette volumineuse Relation, qu’on trouve l’histoire tragique des PP. -Francisco Pinto et Luiz Figueira, Jésuites portugais, qui furent les -premiers à visiter l’intérieur des régions inexplorées, dont le littoral -fut occupé par les français. François Pyrard, le voyageur Belge, fixé -dans la petite ville de Laval, nous dit aussi dans sa Relation des Indes -et surtout des îles Maldives, ce qu’on pensait du Brésil en Europe au -temps où vivait le P. Yves. Il ne parle point néanmoins du Maranham et -n’en pouvait point parler. - -Il y a encore un fait remarquable à signaler c’est que cette belle -province que le volume publié par M. Herold contribuera plus qu’aucun -autre voyage ancien à faire connaître soit restée si longtemps en dehors -de toute vie politique. Concédée dès l’origine aux fils de Jean de -Barros, l’historien fameux des Indes, elle ne fut révélée à l’Europe que -par une déplorable catastrophe; puis, malgré sa fertilité et la -magnificence de sa végétation on l’oublia. Elle figure cependant sur -l’un des monuments géographiques les plus importants où l’on ait su -spécifier ce qu’était le Brésil au XVIme siècle. Nous voulons parler de -la belle carte de Gaspard Viegas, qui est datée du mois d’Octobre 1534, -et que possède la bibliothèque impériale de Paris. Nul historien n’en -avait fait mention jusqu’à ce jour et malgré son admirable exactitude -pour les temps reculés où elle fut construite, elle serait restée -longtemps ignorée encore, sans la docte obligeance de M. Cortambert qui -nous l’a communiquée. Nous aimons à rappeler ici, que ce beau travail -d’un géographe inconnu se liera désormais à la plus vaste et à la plus -exacte reconnaissance des côtes du Brésil qui ait été acquise à la -science en ces derniers temps, M. le capitaine de frégate Mouchez en -fera l’objet d’un examen spécial dans son grand ouvrage nautique sur le -littoral du Brésil. - -Ici doivent finir les notes qui étaient nécessaires pour qu’on pût -comprendre en France et même en Amérique, le texte de notre vieux -voyageur. Nous n’ajouterons plus qu’un mot, et il est peut-être -indispensable pour faire comprendre la valeur du précieux document que -nous exhumons. Le compagnon fidèle du P. Yves d’Evreux, le P. Arsène de -Paris, écrivait en 1613 au supérieur de sa maison à propos des régions -qu’il évangélisait: «Je vous asseure, mon père, que quand on s’y sera un -peu estably: On s’y trouvera comme en un vray paradis terrestre.» -L’espérance du bon religieux n’était pas de celles, qui se réalisent -complétement; les choses ne marchent pas ainsi en ce bas monde; mais -sans être un paradis, le Maranham est devenu une des provinces -florissantes d’un vaste Empire, qui va progressant. Au milieu de ces -prospérités réelles et malgré les efforts d’esprits heureusement doués, -les progrès intellectuels du pays ne sont pas tout ce qu’ils pourraient -être; les souvenirs du passé, qui servent si puissamment le -développement des populations, y sont pour ainsi dire abolis. Point -d’archives, point de bibliothèques publiques, peu d’institutions -littéraires. Cela a été compris si bien par le chef de l’Empire, que dom -Pedro II, chargea il y a dix ans l’un des esprits les plus actifs et les -plus éminents de ce pays, d’aller examiner à St. Luiz l’état réel des -dépôts littéraires de la capitale du Maranham. Nous ne prétendons pas -reproduire ici les plaintes judicieuses et fondées de Mr. Gonçalvez -Dias, sur l’état déplorable où il trouva les établissements qui devaient -être l’objet de ses investigations. On peut lire son rapport écrit d’un -style si mesuré, dans la _Revista trimensal_, que publie avec tant de -zèle l’institut historique de Rio de Janeiro. Nous ne citerons qu’un -fait, où il a dix années, tout au plus, Mr. Dias comptait encore deux -mille volumes (nous voulons parler ici de la bibliothèque publique), -l’almanach de 1860, donné par Mr. B. de Mattos n’en compte plus que 1030 -dans le plus déplorable état! Puisse la réimpression du P. Yves d’Evreux -signaler une ère nouvelle dans la patrie d’Odorico Mendez, de Gonçalvez -Dias et de Lisboa. - - -Imprimerie de Bär & Hermann à Leipzig. - - - - -Index alphabétique - -de quelques dénominations employées dans le voyage - -du - -Père Yves d’Evreux. - - -(On n’a donné dans cet index sommaire, ni les mots appartenant aux -dialogues, ni les expressions tirées des langues indiennes, et qui sont -contenues dans l’introduction ou dans les notes.) - - -Acaiouier, _arbre_. 162. - -Acaioucantin, _arbre_. 11. - -Acaious, _peuple_. 25. - -Acaiouy, _chef de Miary_. 312. - -Acosta, Père, Soc. J. 123. - -Agouti. 44. 61. 136. 174. - -Aioupaues. 19. 140. 142. 144. - -Aipian, _maladie_. 120. - -Albuquerque, Catherine. 65. - -Amazones. _peuple_, _fleuve_. 20. 25. 26. 130. 131. - -Ambroise. Père. 210. - -Apparituries, _arbre_. 15. 159. 160. 177. 205. - -Arsène. Père. 82. 196. 233. 256. 302. 346. - -Basilic. 315. - -Boucan. 168. 177. - -Caïetés. 27. 46. 146. - -Caimans. 169 et suiv. - -Camarapins, _peuple_. 27. 73. 133. 303. - -Camoussy, _montagne_. 139. 141. - -Canibaliers. 34. 73. - -Caouin. 42. 43. 55. 56. 258. - -Caours, _port_. 34. - -Caramemos. 21. 249. - -Carbets. 31. 36. 55. 59. 60. 71. 81. 84. 100. 221. - -Cariman. 22. - -Carouatapyran, _chef des Comma_. 141. - -Chetouasaps. 14. - -Claude d’Abbeville. Père. 1. 7. 45. 48. 65. 151. 244. 332. - -Comma. 27. 46. 56. 75. 109. 167. 325. 359. - -Couis. 142. - -Coujou, _grillon_. 187 et suiv. - -Fernambourg. 65. 135. 211. 304. - -Giroparieta, _village_. 33. - -Giropary. 37. 57. 127. 128. 230. 240. 280 et souvent. - -Giropary-Ouassou, _chef_. 141. - -Grand-Raye, _chef des Caïetés_. 131. - -Itaparis. 34. - -Jacoupen, _chef_. 348 et suiv. - -Janouaran, _village_. 74. 141. - -Janouarapin. 34. - -Janouara-vaête, _chef_. 30. - -Japy-Ouassou, _chef_. 32. 82. 140. 290. 332. 340. - -Jonker. 12. 125. - -Jouras. 28. - -Junipape, _teinture_. 112. 326. - -Juniparan. 99. 233. 302. 348. - -Kaouin. 90. - -Kaouinages. 84. - -La Farine Destrempée, _chef_. 37. 300. 341. - -La Vague, _chef de Comma_. 359. - -Le Grand Chien, _chef_. 138. - -Long-cheveux, _peuple_. 73. 144. 147. - -Maillar, _capitaine_. 134. - -Maïobe, _village_. 57. 196. - -Manioch, _végétal_. 74. 229. - -Manioch, _farine_. 125. - -Maraca. 42. 133. 134. 258. - -Maragnon, _fleuve_. 25. - -Marata. 229. 328. 337. - -Mayobe, voir Maïobe. - -Meron, _village_. 27. - -Miarigois. 39. - -Miary. 19. 20. 33. 37. 39. 66. 135. 191. 289. 293. - -Migan. 12. 90. 168. 177. 222. - -Migan, _truchement_. 60. 145. 249. 329. - -Mil. 293. - -Mocourou, _province_. 34. - -Mocourou, _peuple_. 141. - -Oroboutin. 354. - -Ouarpy, _rivière_, _pays_. 144. 146. 147. - -Ouira-ouassou, _oiseau_. 203. - -Ouyrapiran, _village_. 202. - -Ouyrapyran, _chef_. 49. - -Pacajares, _peuple_. 73. - -Pacaiares, _rivière_. 27. - -Pacamont, _sorcier de Comma_. 306. 309. 325. 340. - -Pacs. 61. - -Pagis, _sorciers_. 31. 285. 300. - -Pagues. 136. 174. - -Para, _contrée_, _rivière_. 26. 27. 30. 108. 131. 303. 359. - -Parisop, _rivière_. 28. - -Patakeres. 49. - -Pays. 323 et suiv. - -Peros. 36. 61. 133. 270. - -Pesieux. Sieur de. 38. 50. 52. 61. 62. 128. 130. 146. 249. 251. 260. -262. 308. - -Petun, _herbe_. 110. 111. 136. 137. 222. 263. 306. 307. 326. - -Pierre le Chien. 312. - -Pinariens, _peuple_. 73. - -Pindo. 53. - -Piraiuua, _chef_. 32. - -Pirapoty, _ambre gris_. 143. - -Piry. 167. 169. 170. 171. - -Potyiou. 330. - -Rasaiup, _village_. 170. - -Ravardière, Sieur de la. 26. 50. 108. 122. 130. 135. 249. 303. 325. 348. -350. 359. - -Rocou, _teinture_. 112. - -Sainte-Anne, _île_. 34. 139. 143. - -Saint-François de Maragnan. 10. - -Saint-Louis au Fort. 11. - -Saint-Louis au Maragnan. 9. - -Sainte-Marie de Maragnan, _port_. 27. - -Saint-Vincent, Sieur de. 206. 335. - -Soarez, Martin, _capitaine portugais_. 34. - -Tabaiares. 19. 20. 39. 51. 66. 73. 125. 133. 145. 146. 242. 294. - -Taboucourou. 34. - -Taperoussou, _port_. 293. 294. - -Tapinambos, _peuple_. 20. 21. 25. 27. 28. 29. 30. 32. 34. 35. 36. 39. -40. 52. 53. 64. 73. 106. 133. 139. 140. 144. 145. 147. 177. 202. 204. -242. 255. - -Tapouis, _peuple_. 39. 293. - -Tapouytapere, _province_. 15. 27. 42. 46. 75. 82. 109. 144. 145. 146. -167. 246. 252. 255. 340. - -Tarouïre, _sorte d’Iguane_. 177. - -Tatous. 108. 136. - -Thion, _chef_. 36. 38. 41. 66. 289. 300. 341. - -Thon, _insecte qui s’introduit dans les pieds_. 113. - -Toucon, _palmier_. 137. - -Touin, _oiseau_. 136. - -Toupan. 31. 229. 280. 321 et suiv. - -Toury, _rivière_. 139. - -Tremembais, _peuple_. 45. 73. 139 et suiv. - -Troou ou Tojou. 170. - -Tyou, _contrée_. 177. - -Vsaap, _village_. 24. 73. 138. 301. 308. - -Vuacêté ou Vuac-Ouassou, _chef_. 28. - -Ybouapap, _peuple_. 141. - -Ybouyra-Pouïtan, _chef_. 54. - -Yuiret. 59. 60. 248. 294. 326. 332. - - - - -Table des matières. - - - pag. - Introduction I - Préface de F. de Rasilly 1 - Préface au Roi du P. Yves d’Evreux 3 - Advertissement au lecteur 7 - Préface sur les deux traittez suivans 7 - - Premier traité. - - Chap. I. De la Construction des chappelles de St. François & de - St. Loüis en Maragnan 9 - Chap. II. De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencements 12 - Chap. III. De la Construction du Fort de Sainct Louys & de - l’ardeur des Sauvages à porter les terres 15 - Lacune. - Chap. VII. De la Preparation des Tapinambos pour faire le Voyage - des Amazones 20 - Chap. VIII. Du partement des François avec les Sauvages pour - aler aux Amazones 25 - Chap. IX. Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage - & premierement des ruses d’un Sauvage nommé Capiton 30 - Chap. X. De la venue d’une Barque Portugaise à Maragnan 33 - Lacune. - Chap. XIII. De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary 39 - Chap. XIV. Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps - & comme ils font Esclaves leurs Ennemis 43 - Chap. XV. Des Loix de la Captivité 48 - Chap. XVI. Des autres Loix pour les Esclaves 52 - Chap. XVII. Combien les Sauvages sont misericordieux envers les - criminels de cas fortuit & sans malice 57 - Chap. XVIII. Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon - des François & de leur apprendre les mestiers que nous avons - en l’Europe 63 - Chap. XIX. Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les - sciences & la vertu 68 - Chap. XX. Suitte des Matieres precedentes 72 - Chap. XXI. Ordre & Respect que la Nature a mise entre les - Sauvvages, qui se garde imviolablement par la jeunesse 76 - Chap. XXII. Que le mesme ordre & respect se garde entre les - filles & les femmes 85 - Chap. XXIII. De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages 91 - Lacune. - Chap. XXV. Des humeurs incompatibles avec les Sauvages 99 - Chap. XXVI. De l’Oeconomie des Sauvages 103 - Lacune. - Chap. XXVIII. Du soin que les Sauvages ont de leur corps 105 - Chap. XXIX. De quelques indispositions naturelles, auxquelles - les Sauvages sont subjects; Et quels noms ils donnent aux - membres du corps 112 - Chap. XXX. De quelques maladies particulieres à ces Païs des - Indes, & de leurs remèdes 117 - Chap. XXXI. De la Mort et funerailles des Indiens 124 - Chap. XXXII. Du retour en l’Isle du sieur de La Ravardiere, - & de quelques Principaux qui le suivirent 130 - Chap. XXXIII. Du voyage du Capitaine Maillar dans la terre - ferme, en l’habitation d’un grand Barbier: Description de - ceste terre, & des tromperies de ce grand Barbier 134 - Chap. XXXIV. De la venue des Tremembaiz: comme on les - poursuivit, & de leurs habitations & façons de faire 139 - Chap. XXXV. De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, - & du voyage d’Ouarpy 144 - Chap. XXXVI. Des Astres & du Soleil 147 - Chap. XXXVII. Des Vents, Pluyes, Tonnerres, & Eclairs qui sont - en Maragnan & autres lieux voisins 151 - Chap. XXXVIII. De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan 155 - Chap. XXXIX. Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan 158 - Chap. XL. Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent - en ces Pays 163 - Chap. XLI. De la Pesche de Piry 167 - Lacune. - Chap. XLIII. De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards 173 - Chap. XLIV. Des Araignes, Cigales & Moucherons 180 - Chap. XLV. Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes qui - sont en ces Pays 187 - Chap. XLVI. Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil 196 - Chap. XLVII. Des Aigles & grands Oyseaux & d’autres petits - Oyseaux qui sont en ces Pays là 201 - Chap. XLVIII. Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces - pays des Indes Occidentales 208 - Chap. XLIX. Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux - Indes 214 - Chap. L. De la Reception que font les Sauvages aux François - nouveaux venus & comme il se faut comporter avec eux 218 - - Second traité. - - Chap. I. Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par le - Baptesme de plusieurs enfans 227 - Chap. II. Du Baptesme de plusieurs malades & anciens lesquels - moururent apres l’avoir receu 237 - Chap. III. Du Baptesme de plusieurs adults, specialement d’un - nommé Martin 244 - Chap. IV. Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en - l’instruction & conversion de ses semblables 254 - Chap. V. D’un indien condamné à la mort, lequel demanda le - Baptesme, avvant que de mourir 259 - Chap. VI. Formulaire des Harangues que nous faisions aux - Sauvages, quand ils nous venaient voir, pour les attirer à - la cognoissance de nostre Dieu, & à l’obeissance de - nostre Roy 264 - Chap. VII. Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle - les Catecumenes apprenoient & recitoient par cœur, avant - que d’estre baptisez 271 - Chap. VIII. Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de - Dieu, des Esprits & de l’Ame 277 - Chap. IX. Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a - retenu ces pauvres Indiens un si long-temps dans ses cadenes 284 - Lacune - Chap XI. Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs - fauses propheties. Idoles & sacrifices 292 - Chap. XII. De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees - par les Sorciers du Bresil 305 - Chap. XIII. Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces - Pays de Maragnan 310 - Chap. XIV. Que les enfans du Bresil termineront & finiront le - Royaume de Lucifer, & commenceront à establir le Royaume de - Jesus Christ 318 - Lacune. - Chap. XVI. Conference premiere avec Pacamont, grand Barbier - de Comma 325 - Chap. XVII. De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont 333 - Chap. XVIII. Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere 340 - Chap. XIX. Conference avec Jacoupen 348 - Chap. XX. Conference avec le Principal d’Oroboutin 354 - Chap. XXI. Conference avec la Vague, l’un des Principaux de - Comma 359 - Discours & Congratulation à la France: Sur l’arrivee des Peres - Capucins en l’Inde nouvelle de l’Amerique Meridionale en la - terre du Brasil 365 - Extrait & tres-fidele Rapport de six paires de lettres des - Reverens Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs - Capucins, escrittes tant aux Peres de Paris de leur ordre, - qu’autres personnes seculieres, dont il y en a quatre du - R. P. Arsene, & une du P. Claude, & une commune des deux - ensemble 371 - Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres - qui ont esté dictes de bouche aux Peres Capucins de Paris - par Monsieur du Manoir 378 - Lettre que les Peres Capucins ont escrit à Monsieur Fermanet 381 - Relation d’un matelot venu du mesme pays, faicte au R. P. - Gardien du Havre de Grace, de quoy il donne advis au R. P. - Commissaire 382 - Notes critiques et historiques sur le voyage du P. Yves - d’Evreux 385 - Index alphabétique du voyage du P. Yves d’Evreux III - Table des matières VII - - - - -NOTES DU TRANSCRIPTEUR - - -L’orthographe est conforme à l’original. Toutefois, dans le texte de -1615, on a remplacé les abréviations par signes conventionnels (par -exemple «cõme» pour «comme»). On a distingué les u/v et i/j, uniquement -en français et en latin. - -Le typographe de Leipzig ayant fait amplement preuve de ses limites en -matière de connaissance du français (environ une erreur manifeste par -page dans l’introduction en français moderne), on s’est permis de -corriger de nombreuses erreurs manifestes (par exemple «uauqel» pour -«auquel»), puisqu’il était impossible de distinguer entre des coquilles -intentionnellement conservées de l’édition de 1615 et des coquilles -introduites dans la réédition. On a notammment retouché les accents et -apostrophes («a» au lieu de «à», «t’on» au lieu de «ton», etc.). - -Les notes numérotées de [1] à [52] correspondent aux notes en bas de -page de l’original, dans l’introduction. - -On a numéroté de [53] à [171] les notes situées en fin d’ouvrage -(l’original ne comprenant aucun renvoi vers ces notes depuis le corps du -texte, ni aucune numérotation). - -Le typographe de Leipzig a fait usage des caractères espacés (selon -l’usage allemand) en guise d’italiques, dans les pages 4 à 15. On a -remplacé par des italiques par homogénéité avec le reste de l’ouvrage. -Les caractères espacés à l’intérieur d’un passage en italique page 412 -ont été indiqués entre signes égale =comme ceci=. - - - - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS LE NORD DU BRÉSIL -FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614 *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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FRANCK<br /> -<span class="small red">ALBERT L. HEROLD.</span></p> - -<p class="c">1864.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c"><img src="images/illu2.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<h1><span class="red">VOYAGE</span><br /> -<span class="xsmall">DANS LE</span><br /> -<span class="large">NORD DU BRÉSIL</span><br /> -<span class="xsmall">FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614</span></h1> - -<p class="c red">PAR LE<br /> -<span class="large">PÈRE YVES D’ÉVREUX.</span></p> - -<p class="c">PUBLIÉ D’APRÈS L’EXEMPLAIRE UNIQUE CONSERVÉ -A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE PARIS.</p> - -<p class="c"><span class="small">AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES<br /> -PAR</span><br /> -<b class="large">M. FERDINAND DENIS,</b><br /> -<span class="small">conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.</span></p> - - -<p class="c gap"><span class="large">LEIPZIG & PARIS,</span><br /> -LIBRAIRIE A. FRANCK<br /> -<span class="small red">ALBERT L. HEROLD.</span></p> - -<p class="c">1864.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_i" class="pagenum">i</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="i1" title="Introduction"><b>Le P. Yves d’Evreux</b><br /> -et les premières missions du Maranham.</h2> - - -<p>Au temps de Louis XIII, le magnifique couvent -des capucins de la rue St. Honoré comptait parmi -ses moines deux religieux portant le même nom : Le -P. Yves de Paris et le P. Yves d’Evreux. Le premier, -ancien avocat, beau diseur, ardent à la dispute, -imbu des idées de son siècle jouissait par la ville -d’une haute réputation ; et les biographies modernes -constatent encore son éclat effacé ; le second, ami -secret de l’étude, plus ami de l’humanité, esprit observateur, -âme passionnée pour les beautés de la -nature, prêt à marcher où l’appelait son zèle, mais -ne faisant nul cas de la curiosité que pouvait exciter -sa personne, fut complétement oublié et oublié de -telle sorte, que malgré un mérite reconnu deux cent -cinquante ans ont passé sur son humble tombe sans -qu’une voix amie ait appelé l’attention sur lui.</p> - -<p>Pour qu’il fût fait mention de ce moine obscur, -il a fallu deux choses, sur lesquelles on ne devait -pas compter au temps où il vivait ; la transformation -en un puissant Empire des déserts qu’il avait parcourus ; -et l’amour passionné de certains vieux livres, -qu’on réhabilite avec raison, parce que seuls, ils -<span id="pg_ii" class="pagenum">ii</span>retracent des faits sans la connaissance desquels, la -civilisation, croissante de certains pays, marcherait -dans l’ignorance de ses origines.</p> - -<p>Le grand couvent de Paris, renfermait alors -bien des hommes condamnés à un injuste oubli. -Fondé en 1575, par Catherine de Médicis<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, il avait -acquis en peu de temps une renommée de science -théologique, de zèle charitable dans les épidémies et -d’abnégation, qu’il conserva à peu près intacte durant -tout le dix-septième siècle. C’était là que le -parti favorable aux religieux cloîtrés recrutait les -esprits actifs qu’il opposait à l’évêque de Belley. -C’était sur ces vastes terrains, possédés naguère par -la maison de la Trémouille que s’élevait cette immense -officine, bien connue du corps médical de -Paris, où les habitués de la cour, aussi bien que les -plus humbles bourgeois, venaient se munir de médicaments -difficiles à se procurer autre part, ou qu’on -préparait avec une incurie étrange dans les autres -quartiers de l’immense cité<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Mais disons-le promptement -ce n’était pas la science incontestée alors -de ces religieux, ni les résultats positifs de leur administration -soigneuse, ni même les bienfaits journaliers, -par lesquels ils se rendaient utiles aux classes -nécessiteuses, qui leur valaient le crédit universel -dont ils jouissaient dans Paris, ils le devaient surtout -aux conversions éclatantes, dont le grand monastère -de la rue St. Honoré avait été tout récemment -le théâtre. C’était dans ce couvent, qu’un des -plus grands seigneurs du dernier règne, le comte du -Bouchage, plus connu sous le nom du P. Ange de -<span id="pg_iii" class="pagenum">iii</span>Joyeuse, était venu renoncer au faste de la cour, -et s’était démis volontairement de ses charges militaires, -pour vivre dans la plus étroite pauvreté. -C’était dans ce sombre asile qu’un des rejetons les -plus illustres de la famille de Pembroke, avait abjuré -le Calvinisme et, renonçant à la plus brillante -existence, avait accepté les humbles fonctions qui -dès la première année du siècle, il est vrai, s’étaient -échangées pour lui contre les dignités de l’ordre, et -l’avaient mis à même de poursuivre sans relâche, la -mission qu’il s’était volontairement imposée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> L’ordonnance qui constitue définitivement le monastère est du -28 novembre. Ce lieu de retraite avait été concédé l’année précédente -par Catherine de Médicis, à des capucins venus d’Italie : la donation -fut confirmée par Henri III le 24 septembre 1574. Voy. Boverio, <span lang="it" xml:lang="it">Annali -di Frati minori</span>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le <i>Mercure Galant</i> renferme une vue très curieuse de la vaste -apothicairerie de ce couvent.</p> -</div> -<p>Il nous serait facile de multiplier ici les noms -célèbres, et d’étonner peut-être, en mettant en relief -ceux qu’on a si complétement oubliés ; pour être bref, -nous nous maintiendrons strictement dans notre -sujet<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dès l’année 1617, on ne comptait pas moins de 655 religieux -dans les deux custodes de Paris et de Rouen, il y avait parmi eux -209 clercs. Vers 1685, il y avait en France 5681 capucins.</p> -</div> -<p>Le P. Yves d’Evreux et le P. Yves de Paris -apparurent comme nous l’avons dit, à peu près vers -la même époque ; mais la renommée toujours croissante -de l’un, éclipsa complétement le souvenir bien -fugitif que l’autre avait laissé et de bons esprits -ont pu même un moment les confondre. Ils eurent cependant, -il faut le répéter, une destinée bien différente. -Yves d’Evreux, nous l’avons dit, s’éloignait en général -du bruit politique, et ne se mêlait aux luttes du -siècle que pour soulever quelque point de doctrine -religieuse ; le second, infiniment plus jeune dans -l’ordre que son homonyme, toujours prêt à prendre -part aux combats que les ordres réguliers soutenaient -parfois contre le pouvoir ecclésiastique, s’était acquis -par cela même une immense renommée, dont se glorifiait -le monastère. On le regardait comme un éloquent -orateur et comme l’un des hommes les plus -diserts de son temps. L’hyperbole de l’éloge monastique, -<span id="pg_iv" class="pagenum">iv</span>va même jusqu’à le considérer comme la tête -la plus forte qu’eut encore produite son ordre. Ce -fut donc lui qui occupa uniquement ses supérieurs, -lui dont les livres multiples, écrits surtout en latin, -furent opposés victorieusement aux écrits violents -lancés contre les ordres mendiants. Il avait gardé -de son ancien état d’avocat, la faconde embrouillée -de l’époque, il se mêlait en outre d’astrologie judiciaire, -on lui attribuait en un mot le <i lang="la" xml:lang="la">fatum mundi</i>, -livre absurde, mais qui pendant un temps s’était emparé -des esprits. Déclaré à l’unanimité l’oracle de -son couvent, on n’eut pas même un moment l’idée -de joindre dans un commun souvenir, un religieux -qui s’appelait comme lui et qui ne savait que faire -le sacrifice de son existence, pour amener quelques -âmes à Dieu ! Qu’eût fait notre humble amant de -la nature, devant ce personnage glorieux, devant ce -<i>phénix</i> des théologiens français, comme on se plaît -à le nommer<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Nous n’inventons rien : l’un de ses plus ardents admirateurs, -capucin comme lui, il est vrai, parle de sa personne en ces termes : -<i lang="la" xml:lang="la">Tantarum segete scientiarum, factus est dives ut Galliae Phoenix hac -nostra aetate communiter sit appelatus.</i> Voy. le vaste répertoire de -Denis de Gênes. <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca scriptorum ordinis minorum Sancti Francisci -capucinorum.</i> Wadding, plus modéré, se contente d’appeler Yves -de Paris <i lang="la" xml:lang="la">egregius concinnator, insignis Capuccinus</i>. L’auteur anonyme -des éloges mss. des capucins de la ville de Paris, met moins de bornes -à son enthousiasme : « La nature a semblé vouloir s’épuiser pour -donner à ce grand personnage tout ce qu’elle pouvait lui donner avec -abondance de grandeur de plus rare et de plus surprenant ! » Né en -1590, Yves de Paris prit l’habit religieux le 27 septembre 1620, six ans -après le retour d’Yves d’Evreux revenant malade du Brésil : il mourut -le 14 octobre 1678. Ce religieux a fait imprimer 28 ouvrages, dont -nous reproduirons ici les titres principaux en suivant l’ordre chronologique -de leur publication : <i>Les heureux succès de la piété ou les -triomphes de la vie religieuse sur le monde et l’hérésie</i>, 4me édit. -Paris, 1634, 2 vol. in-12. — <i>De l’indifférence</i>, 2me édit. Paris, -1640, in-8. — <i>La théologie naturelle.</i> Paris, 1640-1643, 4 T. in-4. — <i lang="la" xml:lang="la">Astrologiae -novae methodus et fatum universi observatum, a -Franc Allaco Arabe christiano.</i> Paris, 1654. C’est ce livre, que le -hardi et crédule capucin craignit cependant de publier sous son nom -et qu’on désignait sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Fatum mundi</i>. — <i lang="la" xml:lang="la">Jus naturale -rebus creatis a Deo constitutum</i>, etc. etc. <span lang="la" xml:lang="la">Parisiis</span>, 1658, in-fol. — Le -<i lang="la" xml:lang="la">Fatum mundi</i> fut réimprimé en 1658, et l’année d’après parut -l’ouvrage suivant : <i lang="la" xml:lang="la">Dissertatio de libro praecedenti ad amplissimos -viros senatus Britanniae Armoricae</i>. <span lang="la" xml:lang="la">Parisiis</span>, 1659, in-fol. — <i lang="la" xml:lang="la">Digestum -sapientiae in quo habetur scientiarum omnium rerum divinarum -et humanarum nexus</i>, etc. etc. 1654 — 1659, 3 vols. in-fol., -réimp. avec des additions en 1661. — <i>Le Magistrat Chrétien mis -en ordre par le P. Yves, son neveu.</i> Paris, 1688, in-12. — <i>Les -fausses opinions du monde</i>. Paris, 1688, in-12. etc. etc. — On voit -qu’il n’y a nulle analogie d’études entre les deux capucins homonymes. -L’un des ouvrages du P. Yves de Paris fut brûlé de la main du -bourreau.</p> -</div> -<p><span id="pg_v" class="pagenum">v</span>Mais qui songe maintenant au P. Yves de Paris ? -Qui s’intéresse même aux discussions dont la véhémence -excita autour de lui une admiration si vive ? -Remettons ici les hommes aussi bien que les faits à -la place qu’ils doivent occuper réellement. Yves -d’Evreux a su contempler dans sa grandeur primitive -une terre exubérante de vie et de jeunesse, -deux siècles d’oubli ont passé sur son œuvre et il -brille aujourd’hui, jeune, plein de grâce, à côté de -Lery, de Fernand Cardim, d’Anchieta, de toutes ces -âmes privilégiées, qui unissaient la faculté de l’observation -au sentiment exquis des beautés de la nature, -et qui ont salué, poètes inconnus, l’aurore d’un -grand Empire.</p> - -<p>Yves d’Evreux, il le faut dire avec regret, a eu -la destinée de presque tous les historiens primitifs -du nouveau monde ; sa biographie quelque peu développée -reste à faire : malgré les plus minutieuses -recherches multipliées en ces derniers temps, au-delà -de ce que l’on pourrait supposer, nous connaissons à -peine les circonstances les plus importantes de sa -vie ; on ne saurait même rien de positif à ce sujet, -sans quelques notes glanées çà et là, dans les archives -des vieux couvents. Comme son œuvre, son -histoire réelle s’est éteinte dans tous les souvenirs. -Les écrivains de son ordre pensent en avoir dit -<span id="pg_vi" class="pagenum">vi</span>assez sur lui, lorsqu’ils ont rappelé qu’il vivait au -dix-septième siècle, qu’il fut zélé missionnaire, et -qu’il fit un livre, continuation obligée du voyage de -son compagnon, le P. Claude : ils oublient même de -rappeler qu’il vécut deux ans parmi les indiens, où -celui-ci ne fit qu’un séjour de quatre mois.</p> - -<p>Selon les inductions qu’on peut tirer d’un livret -ms. conservé à la bibliothèque mazarine, opuscule -plein de dates précises, consacrées aux capucins du -couvent de la rue St. Honoré, notre missionnaire -devait être né vers 1577. Son surnom indique bien -certainement la ville dont il est originaire, mais nous -ne savons pas même le nom qu’il aurait dû porter -dans le siècle, comme on disait alors. Sous ce rapport, -les amateurs de vieux voyages ont été beaucoup -plus favorisés à l’égard de son compagnon le -P. Claude, qu’on sait avoir appartenu à une excellente -famille d’Abbeville, celle des Foullon<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ce -qu’il y a de bien certain, c’est que les parents du -père Yves lui firent faire des études excellentes, et -que les professeurs auxquels on le confia ne se contentèrent -pas de lui enseigner le latin, mais qu’ils -lui apprirent le grec et même l’hébreu et qu’ils surent -lui inspirer ce goût littéraire, sans lequel il n’y -a pas d’habile écrivain. Ce fut au couvent de Rouen -qu’il fit son noviciat ; il y entra le 18 août 1595 ; le -doute le plus léger ne saurait exister à ce sujet<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. -Après avoir pris l’habit dans cette maison, il y demeura -probablement pendant quelques années et dut -prêcher dans la plupart des villes de la haute Normandie. -Il est également probable qu’alors il se -trouva en rapport d’études et de ministère avec le -<span id="pg_vii" class="pagenum">vii</span>jeune François de Bourdemare, né comme lui normand, -comme lui prédicateur dans sa province et -destiné plus tard à lui succéder dans la mission du -Maranham<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Et non Sylvère, comme l’a dit par mégarde dans la biographie, -le vénérable Eyriès. (Voy. à ce sujet M. Prarond, <i>Les hommes -utiles de l’Arrondissement d’Abbeville</i>. 1858, in-8.)</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voy. le ms. de la bibliothèque mazarine déjà cité, il porte au -titre : <i>Annales des R. P. Capucins de la province de Paris, la mer -et la source de toutes celles de ça les monts</i>. No. 2879, pet. in-4.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> François de Bourdemare ou Boudemard, né à Rouen, avait -quitté la province, où sa famille jouissait du plus grand crédit, pour -se faire capucin à Orléans. Il entra comme novice au couvent de -cette ville, le 2 octobre 1603, mais il est infiniment probable qu’il -revint en Normandie, avant de faire partie du grand couvent de la -rue St. Honoré.</p> -</div> -<p>Distingué bientôt par ses supérieurs, et portant -déjà le titre de prédicateur, qu’on n’accordait qu’aux -religieux d’élite, le P. Yves fut désigné pour remplir -les fonctions de gardien du couvent de Montfort. -Malheureusement, les documents que nous avons sous -les yeux et qui constatent ce fait, ne désignent pas -d’une autre façon, la ville dans laquelle dut s’écouler -la plus grande partie de la jeunesse studieuse -de notre bon missionnaire. Il y a en France plus -de treize localités portant ce nom, et il ne nous est -point possible de dire d’une façon absolue, où notre -voyageur s’affermit dans sa carrière religieuse. Dès -les premières années du siècle, il change néanmoins -de résidence, et nous le retrouvons au grand couvent -de la rue St. Honoré, vers le milieu de l’an -1611, à l’époque où le P. Léonard de Paris était -encore provincial de l’ordre<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, presque au moment -où ce savant religieux allait être nommé par le pape -supérieur des missions orientales.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le P. Léonard, mourut à Paris, âgé de 72 ans, le 4 septembre -1640. Antoine Faure, son père, était conseiller au parlement de -Paris. Le livre <i>des éloges historiques</i>, ms. de la bibliothèque impériale, -le qualifie « du plus grand homme que la religion des capucins -ait jamais eus et aura peut-être jamais. » On le trouve de nouveau -provincial de la rue St. Honoré en l’année 1615.</p> -</div> -<p>Nous aurons occasion de signaler autre part, le -mouvement politique, appliqué aux expéditions maritimes -qui se manifesta parmi nous, vers le milieu -du XVI<sup>me</sup> siècle, et qui tenta de faire participer -<span id="pg_viii" class="pagenum">viii</span>notre commerce aux avantages que l’Espagne et le -Portugal s’étaient exclusivement réservés. Cinquante -ans plus tard et tout en profitant des avantages acquis -par les explorations des Verazano, des Cartier, -des Roberval et de tant d’autres navigateurs qui -avaient créé pour nous, ce qu’on appelait alors la -<i>nouvelle France</i>, on tournait les regards vers les -régions plus favorisées où l’on prétendait coloniser -ce que l’on appelait avec amour la <i>France équinoxiale</i>. -Il y avait eu déjà en 1555, une <i>France Antarctique</i>, -qui, si elle n’avait porté ce nom qu’un moment, n’en -avait pas moins acquis à nos marins les sympathies -chaleureuses et dévouées des peuples indigènes dont -les tribus nombreuses se partageaient alors le Brésil. -Le mouvement protestant aidait partout à ces conquêtes -paisibles, bien qu’il ne dût pas laisser de traces -durables dans l’Amérique du sud, les réfugiés -comme les missionnaires, soumettaient ces nations -barbares<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> dont les deux communions se disputaient -la conversion. Sans parler ici de certaines prétentions -des Navigateurs Dieppois, qui faisaient remonter -leurs explorations premières des côtes du Maranham, -à l’année 1524 ; sans mentionner même, les navigations -d’Alphonse le Xaintongeois aux bouches de -l’Amazone, dès 1542 ; il nous serait facile de prouver -que vingt-cinq ans plus tard Henri IV concédait -à un brave capitaine de la religion réformée, l’immense -étendue de territoire vers lequel Yves d’Evreux -devait se diriger, pour y évangéliser les sauvages, -au sortir de sa paisible retraite de Montfort. Nous -voyons en effet, Daniel de la Tousche, sieur de la -<span id="pg_ix" class="pagenum">ix</span>Ravardière en possession de ces concessions si vaguement -définies grâce à des lettres patentes datées -du mois de juillet 1605<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Nous acquérons la certitude -même que deux ans plus tard, après avoir accompli -deux voyages successifs dans le nord du -Brésil, la Ravardière avait décidé les Tabajaras et -les Tupinambas proprement dits à envoyer une sorte -d’ambassade vers le roi très chrétien dans le but -de solliciter sa protection contre les envahissements -des Portugais. Cette mission indienne avait été sans -résultat, mais la Ravardière n’en avait pas moins -continué un séjour prolongé parmi ces peuples, et -en 1610, ayant fait renouveler les anciennes concessions -qui lui avaient été faites cinq ans auparavant, -il s’était cru autorisé immédiatement après la mort -de Henri IV, à former une association pour la colonisation -définitive de ces régions abandonnées<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voy. sur l’expédition protestante du sieur Villegagnon, les -Relations circonstanciées de <i>Nicolas Barré</i>, de <i>Jean de Lery</i> et de -l’Anonyme, reproduit par Crespin. Il est certain que les Calvinistes -avaient établi leur prédominance dans la baie de Rio de Janeiro. On -peut leur opposer les nombreux pamphlets auxquels donna lieu le chef -de l’entreprise. La réunion de ces pièces satyriques fait partie des -riches collections de la bibliothèque de l’Arsenal.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Comme on le verra autre part et lors de la publication de la -première partie du voyage, l’ancienne expédition de la Ravardière avait -été précédée par celle de Riffault en 1594, et des Vaux, le compagnon -de ce dernier, s’était immédiatement mis à la découverte du pays en -se mêlant aux Indiens.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Nous croyons devoir reproduire ici le texte de cette concession -renouvelée ; le premier texte nous est resté inconnu. « Louis à -tous ceulx qui les présentes verront salut. Le feu roy Henry le grand -nostre très honoré seigneur et père, que dieu absolve, ayant par ses -lettres patentes du mois de juillet 1605, constitué et estably le sieur -de la Ravardière de la Touche, son lieutenant général en terre de -l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à l’île de la Trinité, -il auroit faict deux divers voyages aux Indes pour descouvrir -les havres et rivières propres pour y aborder et y establir des Collonies, -ce qui luy auroit si heureusement succeddé (sic) qu’estant arrivé -en ces contrées, il auroit facilement disposé les habitans des isles de -Maragnan et terre ferme adjacentes vues par luy, Topinamboux, Tabajares -et autres à rechercher nostre protection et se ranger soubz nostre -authorité, tant par sa généreuse et sage conduitte et par l’affection et -inclination naturelle qui se rencontrent en ces peuples envers la nation -françoyse, laquelle ils avoient assez faict cognoistre par l’envoy qu’ils -firent de leurs ambassadeurs, qui moururent sytost qu’ils furent arrivez -au port de Cancalle, et dont nous aurions encore receu de pareilles -asseurances, par les relations qui nous en furent faictes par le -sieur de la Ravardière, ce qui nous auroit depuis donné occasion de -luy faire expédier nos lettres patentes du mois d’octobre mil six cent -dix pour retourner de rechef aux dits pays, continuer ses progrez -ainsi qu’il auroit faict et y auroit demeuré deux ans et demy sans -trouble, et dix-huit mois tant en guerre qu’en tresve avec les Portugais, -etc. etc. » Nous avons réservé à dessein pour la publication -prochaine du livre de Claude d’Abbeville dont celui-ci est le complément, -tous les détails politiques qui regardent l’expédition ; nous réservons -également pour cette partie de la collection les détails biographiques -sur les Razilly, sur la Ravardière et sur de Pézieux.</p> -</div> -<p><span id="pg_x" class="pagenum">x</span>Ce n’avait pas été toutefois aux hommes de son -parti religieux, que la Ravardière s’était adressé pour -mener à bien cette vaste entreprise, il était au contraire -entré sans hésitation en pourparler avec de -fervents catholiques dont la loyauté lui était parfaitement -connue, l’amiral François de Razilly, l’une -des vieilles gloires de la France, et Nicolas de Harlay, -l’une de ses sommités financières, étaient devenus -ses associés pour l’exploitation de son privilége. -Nous ne connaissons pas dans tout le XVII<sup>me</sup> siècle -de transaction consentie entre catholiques et protestants -qui manifestât à un plus haut degré que -celle-ci, la probité unie au désintéressement : C’était -en réalité, une entreprise digne du concours de ce -père Yves d’Evreux ; dont tout nous atteste la droiture -et la sincérité.</p> - -<p>Le titre de lieutenant du Roy, avait été dévolu -sans contestation à Razilly ; celui-ci s’était réservé en -même temps toute liberté d’action, et n’avait pas cessé -de faire prévaloir les prérogatives de la communion -qu’il professait. Partout où il se présenterait sur ces -plages, la croix allait être plantée solennellement. -Des missionnaires catholiques devait être emmenés -d’Europe pour prêcher la foi aux Indiens. Ces conventions -reçurent en effet une exécution si ponctuelle, -qu’on ne trouve pas un seul passage, soit dans Claude -d’Abbeville, soit dans Yves d’Evreux, qui laisse soupçonner, -le moindre dissentiment se manifestant parmi -les chefs de l’expédition.</p> - -<p><span id="pg_xi" class="pagenum">xi</span>Fort du crédit dont il jouissait depuis longtemps -à la cour, aidé d’ailleurs par les secours pécuniaires, -d’une importance réelle, qu’il avait tirés de son association -avec Nicolas de Harlay, seigneur de Sancy, -baron de Molle et de Gros bois, l’amiral de Razilly -était parvenu rapidement au but qu’il s’était proposé, -en intéressant la Régente au succès d’une entreprise, -approuvée d’ailleurs précédemment par Henri IV. -Sur sa demande, Marie de Médicis écrivit au P. -Léonard, qui gouvernait alors le grand couvent des -capucins de la rue St. Honoré, et lui demanda en -réclamant ses prières, quatre religieux, destinés à -fonder un couvent de l’ordre dans l’île de Maragnan. -Il faut bien le dire, le nord du Brésil, qui offre aujourd’hui -toutes les ressources de la civilisation, apparaissait -alors, même aux plus doctes de l’université -de Paris, comme une région vouée à toutes les horreurs -de la vie sauvage, et dont les cosmographes, -quand ils s’en occupaient, exagéraient à dessein la -barbarie, laissant d’ailleurs à l’imagination le champ -complétement libre, et ne marquant aucune délimitation -exacte, sur ces cartes informes, où Raleigh -se plaisait naguère à évoquer tous les monstres du -monde antique.</p> - -<p>Il n’y eut cependant pas un seul moment d’hésitation -parmi ces religieux, lorsque le provincial -eut fait lecture de la missive royale à l’heure où -ils se trouvaient tous rassemblés dans le vaste réfectoire -du monastère : quarante d’entre eux voulurent -être choisis pour faire partie de cette périlleuse entreprise, -et les documents officiels que nous avons -sous les yeux, nous font connaître même l’espèce -d’enthousiasme qui s’empara du couvent tout entier -quand on connut la teneur du message des Tuileries. -La plupart des pères du couvent s’offrirent dans un -élan spontané pour desservir la mission nouvelle : le -zèle des plus ardents dut être réprimé et le P. Léonard, -d’accord avec le définiteur de l’ordre déclara -<span id="pg_xii" class="pagenum">xii</span>aussitôt, qu’on se maintiendrait strictement dans le -choix des quatre religieux demandés.</p> - -<p>Voici la liste de ces noms, dans l’ordre qu’ils -devaient garder entre eux, et les rares historiens qui -les mentionnent, se seraient évité quelques erreurs, -si comme nous, ils avaient consulté les archives du -couvent :</p> - -<p>Le très vénérable père Yves d’Evreux, supérieur<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> On peut lire tout au long la lettre d’Obédience qui fut accordée -au P. Yves dans la Chronologie historique des Capucins de la -ville de Paris, p. 193, elle est en date du 27 août 1611, et commence -ainsi : « <i lang="la" xml:lang="la">Venerando in Christo Patri Yvoni Ebroiensi predicatori -ordinis fratrum minorum Sancti Francisci Capucinorum, frater Leonardus -parisiensis ejusdem ordinis in Provincia parisiensi licet immeritus -salutem in domino, in eo qui est nostra salus.</i> »</p> -</div> -<p>Le T. V. Claude d’Abbeville.</p> - -<p>Le T. V. P. Arcène (sic) de Paris.</p> - -<p>Le T. V. Ambroise d’Amiens.</p> - -<p>Les religieux choisis parmi leurs frères, s’étaient -prosternés à genoux devant le P. Léonard, pour le -remercier humblement de l’honneur auquel ils se -trouvaient appelés ; il leur fut annoncé que le voyage -serait prochain : Dès l’heure même ils étaient prêts.</p> - -<p>Il n’y a nul doute, on le voit, sur la qualité du -religieux auquel devait être confiée la direction des -missions du Maranham. On a donc quelque peine à -comprendre, pourquoi l’ancien gouverneur de la province, -Berredo, qui fait autorité au Brésil, accorde le -titre de supérieur à Claude d’Abbeville, dont la nomination -dans le mouvement hiérarchique suit seulement -celle du digne missionnaire appelé à diriger ses -travaux. Il fallait certainement que le P. Yves eût -acquis déjà dans l’ordre une renommée incontestable, -pour qu’on le préférât aux trois religieux qui -venaient de lui être adjoints. Tous trois ils étaient -prêtres ; comme lui, ils ont donné la preuve qu’ils -possédaient une instruction solide, et le troisième -<span id="pg_xiii" class="pagenum">xiii</span>d’entre eux, déjà fort avancé dans sa carrière, avait -été à diverses reprises revêtu de certains emplois -honorables qui attestaient la considération dont il -jouissait auprès de ses supérieurs. Le P. Ambroise -s’était d’ailleurs voué avec ardeur à toutes les œuvres -de charité, durant les années calamiteuses qui -avaient pesé sur la fin du siècle, et sa bonté active -était si connue, ses prédications ferventes étaient si -bien accueillies par le peuple, qu’on l’avait surnommé -l’<i>Apôtre de la France</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Ses restes reposent au Brésil ; ce fut le seul des quatre missionnaires -qui ne revit pas l’Europe. Le P. Ambroise d’Amiens avait -fait d’excellentes études, et avait même brillé en Sorbonne ; il allait -prendre sa licence, pour se vouer à la magistrature ou simplement au -barreau, lorsqu’il se décida en 1575 à entrer chez les Capucins ; c’était -un des premiers frères qui eussent habité le couvent de la rue St. -Honoré et il y avait rempli à diverses reprises l’office de gardien. Il -faut placer entre les années 1584 et 1586, l’époque des courageux dévouements, -où il brava les horreurs de la contagion pour secourir la -population parisienne, qui lui décerna le surnom sous lequel on le -connaissait. L’âge déjà avancé auquel il était parvenu aurait dû le -faire exclure du voyage, à l’issue duquel il succomba, mais il est certain -qu’on ne put résister à ses instances et qu’il mit tout en œuvre -pour faire partie de la mission : il s’y rendit du reste d’une grande -utilité. Voy. le ms. de la bibl. imp. intitulé : <i>Eloges historiques de -tous les grands hommes et de touts les illustres religieux de la province -de Paris</i>, fonds St. Honoré.</p> -</div> -<p>Les lettres d’Obédience délivrées au P. Yves -d’Evreux par ses supérieurs sont datées du 12 août -1611, et lui ordonnent d’aller s’embarquer à Cancale, -où il sera reçu à bord du vaisseau amiral commandé -par le lieutenant du roi Razilly.</p> - -<p>Le récit détaillé de la longue navigation qui -devait conduire les missionnaires au Brésil, la séparation -forcée de la flottille, les péripéties de ce -voyage, qui dura près de cinq mois, et qui s’effectue -aujourd’hui à jour fixe en moins de 25 jours ; tout -cela a été dit en termes précis et excellents par -Claude d’Abbeville, dans la première partie de la -narration et nous ne saurions le répéter ici. Ce que -<span id="pg_xiv" class="pagenum">xiv</span>nous pouvons affirmer c’est que le P. Yves n’eut pas -seulement à supporter les désagréments d’un voyage -maritime, dont nous ne saurions guère nous représenter -maintenant les difficultés, mais qu’aux soucis -d’une installation déplorable, vinrent se joindre encore -bien des fatigues imprévues et, une fois à terre, -bien des douleurs poignantes ; telles que celles que -lui fit ressentir par exemple, la mort du digne P. -Ambroise, puis les vives attaques d’une maladie, qui -se renouvela jusqu’à son départ, et auxquelles il -faillit succomber. Tout cela a été raconté, simplement, -dignement, par le zélé missionnaire beaucoup -mieux que nous ne saurions le faire ici.</p> - -<p>Ce qu’il ne dit pas, le pauvre moine dont l’exquise -sensibilité et la résignation touchante se montrent -en tant d’occasions, c’est le chagrin qu’il dut -ressentir, quand il vit que le courage imprévoyant -de M. de Pézieux, n’avait eu pour résultat que la -mort déplorable de cet ami, sans que la vaillance -de M. de la Ravardière en pût tirer nul avantage -pour le maintien de la colonie ; ce qu’il n’a pu nous -raconter, c’est sa déchéance des fonctions de supérieur -de la mission, qu’il dut apprendre avant même -le triomphe des armes de Jeronymo de Albuquerque -et l’expulsion définitive des Français. Pour expliquer -cette circonstance dont le digne religieux ne -fait nulle mention, il est indispensable de dire ici -un mot de la situation administrative, dans laquelle -se trouvait le grand couvent de la rue St. Honoré.</p> - -<p>En 1614, le père Léonard, si renommé parmi -ses frères, avait cessé d’être provincial et ne devait -être promu de nouveau à ces hautes fonctions -qu’à la fin de l’année 1615. C’était le très vénérable -Honoré de Champigny qui l’avait remplacé<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> ; et l’on -vante à bon droit les améliorations de toute nature, -<span id="pg_xv" class="pagenum">xv</span>l’activité surtout dans la distribution des secours -charitables, qui s’était introduite sous son gouvernement -intérieur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Le P. Honoré de Champigny mourut en odeur de sainteté dans -le courant de 1621.</p> -</div> -<p>A cette époque, un religieux étranger, originaire -de l’Ecosse, et appartenant à une grande famille, -fixait sur lui les regards de ses frères et l’on -peut dire aussi ceux de la cour de France, le P. -Archange de Pembroke, avait remplacé en quelque -sorte le P. Ange de Joyeuse. Nommé provincial -en 1609, et n’ayant pas cessé depuis ce temps de -remplir des emplois importants, le capucin écossais -avait été nommé après le départ du P. Yves, directeur -des missions, <i>dans les Indes orientales et occidentales</i>. -Les raisons qui firent abandonner plus tard -l’expédition du Maranham se taisaient alors ou pour -mieux dire n’existaient pas ; Archange de Pembroke -résolut de se rendre lui-même au Brésil et de donner -une impulsion considérable à la petite mission -emmenée quelques mois auparavant par François de -Razilly. Pour cela, il fit choix de onze religieux, -sur le zèle desquels il devait compter, mais dont les -noms sont restés dans l’oubli, et parmi lesquels se -trouvait un historien, aujourd’hui complétement perdu, -dont il nous a été impossible de retrouver la Relation -malgré les recherches les plus persévérantes continuées -durant plusieurs mois à Paris, à Rouen et à -Madrid<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> L’indication de cet ouvrage nous a été conservée par Guibert -et ne paraît ensuite dans aucune bibliographie spéciale. Bourdemare -publia ses observations sous le titre de <i lang="la" xml:lang="la">Relatio de populis brasiliensibus</i>. -Madrid, 1617, in-4. Léon Pinello parle du Fr. J. François de -Burdemar (c’est l’orthographe dont il se sert), comme il parle d’Yves -d’Evreux, probablement sur ouï-dire. Le livre des éloges affirme qu’il -entreprit deux voyages en Amérique et qu’il vint mourir en qualité -de <i>forestier</i> dans un couvent de son ordre, en Espagne, un an environ -après la publication de son livre. Nous supposons que l’expression -dont se sert ici le biographe est purement et simplement la francisation -du mot espagnol <i lang="es" xml:lang="es">forastero</i>, étranger.</p> -</div> -<p><span id="pg_xvi" class="pagenum">xvi</span>Le P. François de Bourdemare était du nombre -de ces gentilshommes opulents, qui après avoir joui -de toutes les superfluités de la fortune, éteignaient -tout-à-coup dans un cloître ce que l’on appelait l’orgueil -du siècle et les souvenirs mondains ; veuf depuis -quelques années, il avait abandonné ses richesses -territoriales à son fils et il était venu ensevelir sa -vie dans les monastères d’Orléans et de Rouen, d’où il -était passé au couvent de la rue St. Honoré de Paris ; là -il donnait, dit-on, des preuves journalières d’une humilité -qui dépassait de beaucoup à coup sûr, ce que l’on -exigeait des membres de la communauté. Gentilhomme -renommé naguère par son élégance, à cette époque -de faste qui précéda le faste de Louis XIV, il ne -portait plus que des vêtements rapiécés, il ajoutait -encore par son abandon à la pauvreté de l’habit de -capucin. Compléter le martyre, se vouer à la conversion -des sauvages lui sembla la chose la plus naturelle -et la plus enviable à la fois ; cet homme dont -la société avait été si recherchée, et dont l’instruction -était si solide qu’il pouvait écrire un long ouvrage -en latin, regarda comme un bienfait des définiteurs -de l’ordre d’être envoyé dans une contrée à -peu près déserte, où manquaient toutes les ressources -de la vie ; lui et Archange de Pembroke, dont la vie -avait été plus brillante encore que la sienne s’embarquèrent -le 28 mars 1614 avec dix autres moines, -à bord du navire où commandait le brave de Pratz -qui emmenait sur son navire 300 nouveaux colons -et qui portait des secours à la Ravardière, dont on -prévoyait sans doute à Paris, la situation difficile.</p> - -<p>Comblés des dons de ces seigneurs de la cour -de Louis XIII, avec lesquels ils se trouvaient naguère -en relations journalières, charmés surtout de -transmettre à l’humble couvent du Maranham, les -beaux ornements auxquels la duchesse de Guise -avait travaillé de ses propres mains, ils partirent -au Hâvre, et l’on peut dire que pour l’époque leur -<span id="pg_xvii" class="pagenum">xvii</span>traversée fut une sorte de phénomène, ils ne mirent -que deux mois et 15 jours pour parvenir à la côte -nord du Brésil, mais une fois entrés dans la baie de -Guaxanduba, ils apprirent en quel état déplorable -se trouvaient alors les affaires de la France dans -ces contrées. Les missionnaires n’ignoraient point -que leur institution les mettait pour ainsi dire à -l’abri de ces revirements politiques, que le reste de -l’expédition pouvait redouter (on ne pouvait les faire -prisonniers par exemple) ; ils se rendirent en pompe -au couvent de St. Louis, ils y portèrent les présents -de la duchesse de Guise, mais ils n’y trouvèrent plus -qu’un seul religieux, le P. Arsène de Paris<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, et encore -était-il accablé de maladies. Plus malade que son -unique compagnon, sachant sans doute qu’il était -remplacé dans son ministère, comme supérieur du -monastère naissant, Yves d’Evreux s’était embarqué -très probablement à bord d’un des navires qui avait -accompagné l’escadre ; les documents que nous avons -sous les yeux disent qu’en ce moment, il se trouvait -réduit à l’inaction par une complète paralysie, suite -probable des fatigues auxquelles l’avaient contraint -ses travaux journaliers dans le fort.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le P. Arsène de Paris, ne tarda pas lui-même à quitter le -Brésil, mais son zèle pour les missions n’était point diminué, par la triste -issue des affaires du Maranham ; il passa au Canada, et prêcha les -Hurons, après avoir converti les Tupinambas. Il fut même supérieur -des missions de l’Amérique du Nord durant cinq ans ; il vint -mourir dans le grand couvent de Paris le 20 juin 1645, il comptait -46 ans de religion. Il est infiniment probable qu’il eut pour successeur -en Amérique le P. Ange de Luynes gardien de Noyon, que nous -voyons commissaire et supérieur des missions du Canada en 1646.</p> -</div> -<p>Pour expliquer l’invasion lente mais continue de -cette triste maladie, il suffit de se représenter d’ailleurs -ce qu’était en réalité à ce moment la ville naissante -de San Luiz. Bien que cette riante capitale -soit considérée aujourd’hui à bon droit comme une -des villes les plus salubres de l’Empire Brésilien, elle -<span id="pg_xviii" class="pagenum">xviii</span>surgissait à peine alors du sein des forêts ; les miasmes -délétères qui s’échappent toujours des lieux -récemment défrichés, l’absence absolue de certains -médicaments énergiques au moyen desquels on combat -aujourd’hui victorieusement les influences paludéennes, -tout concourt à expliquer, comment le P. -Yves d’Evreux ne put attendre l’issue de la guerre -commencée et dans quelle nécessité il se vit de regagner -l’Europe, pour ne pas devenir le fardeau de -la mission, après en avoir été l’agent le plus actif -et le soutien le plus dévoué.</p> - -<p>Rien ne nous a été raconté de la façon dont -s’opéra son voyage, et nous ne savons pas même -s’il se rendit à Paris, ou bien s’il alla demander un -asile dans sa ville natale, au couvent de capucins<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, -que l’ordre y avait fondé quelques mois seulement -après son départ. Les archives de la ville d’Evreux, -se taisent absolument sur ce point et ne contiennent -rien, qui ait trait à la mission brésilienne ; il faut -désormais attendre d’un hazard imprévu, des documents -biographiques dont on ne peut pas même soupçonner -l’existence.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le couvent des capucins de la ville d’Evreux ne fut érigé -qu’en l’année 1612 « à l’extrémité d’un faubourg de la ville du côté -du midy, en partie par les soins et par la libéralité de Jean le Jau, -alors grand pénitencier et vicaire général du diocèse. » Voy. <i>Histoire -civile et ecclésiastique du comté d’Evreux</i>, p. 365. M. l’abbé Lebeurier, -dont on connaît les lumières et le zèle archéologique, a bien -voulu faire toutes les recherches nécessaires sur le point qui nous -occupe ici, elles ont été complétement infructueuses.</p> -</div> -<p>L’historique de la seconde mission des capucins -français au Maranham, complétement ignorée de Berredo -et des autres écrivains portugais, ne nous laisse -pas dans la même incertitude au sujet des missionnaires -qui succédèrent à Yves d’Evreux et à ses -compagnons<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. Nous savons qu’arrivés dès le 15 -<span id="pg_xix" class="pagenum">xix</span>juin devant la ville naissante, ils chantaient le <i lang="la" xml:lang="la">Te -Deum</i> le 22 du même mois, dans le couvent rustique -qu’avaient commencé à édifier leurs prédécesseurs ; -mais nous n’ignorons pas, non plus, qu’ils prévoyaient -dès lors, la ruine de la mission.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le ms. que nous avons sous les yeux et qui rend compte sommairement -du voyage d’Archange de Pembroke ne laisse pas voir -assez clairement le nom de la localité qui reçut les missionnaires, pour -que nous essayions de le reproduire, nous transcrivons néanmoins le -récit du débarquement : « Quelques soldats allèrent à terre et trouvèrent -divers obstacles qui ne nous pronostiquèrent rien de bon, c’estoit -quelques Portugais et un prestre séculier, qui animoient les Indiens -contre les François : il y eut de la batterie et nos soldats apprirent -que les Portugais avoient dessein de s’emparer de la côte du Maragnan -et y chasser les François, ce qui fit conjecturer à nos pères qu’ils n’y -feroient pas grand fruict. » <i>Ms. du fonds des capucins de la maison -rue St. Honoré.</i></p> -</div> -<p>Nous ne savons point quels furent les actes du P. -Archange, au couvent de St. Louis ; mais il est à peu -près certain qu’il n’imita dans son zèle ni le P. Yves -d’Evreux, ni le P. Arsène de Paris ; nous voyons -même que ses efforts échouèrent parce que la division -s’était mise, « parmi les choses de la colonie et -que cela s’accrut encore avec l’arrivée des Portugais, -qui se rendirent maîtres du pays. » Le pieux -biographe dont la narration nous sert ici de guide, -admet bien que le nouveau supérieur administra le -baptême à 650 Indiens, mais il ajoute que sans doute -ces pauvres sauvages ne restèrent pas longtemps -fidèles à la religion qu’ils avaient embrassée et qu’ils -retournèrent à leur idolâtrie ; « le nombre des chrétiens -sincères ne s’élevant pas au-delà de soixante, -auxquels il faut joindre une vingtaine d’enfants. » Si -l’on retrouvait une vie détaillée de l’aventureux moine -écossais que signale le vieil écrivain de l’ordre, en -la taxant de fort exagérée, on aurait probablement -des renseignements plus détaillés sur sa mission en -Amérique. Malheureusement ce livre, s’il existe dans -quelque bibliothèque ignorée, est tout aussi rare que -celui de François de Bourdemare et nous avons -<span id="pg_xx" class="pagenum">xx</span>échoué dans les recherches multipliées que nous en -avons faites pour en offrir un extrait à nos lecteurs<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Forcé de nous renfermer dans un cadre limité, nous ne pouvons -donner que sommairement le récit des événements qui amenèrent -l’abandon du Maranham par les Français. Tout fut décidé le 21 novembre -1614 après la bataille où périt l’infortuné de Pézieux. Outre -le grand mémoire publié au sujet de cette expédition par l’Académie -des Sciences de Lisbonne, on trouvera les renseignements les plus -étendus sur cette période de l’histoire du Maranham et sur ses missions -par les Jésuites dans la vaste et précieuse publication du docteur -A. J. de Mello Moraes. Elle est intitulée : <i lang="pt" xml:lang="pt">Corographia, Historica, -Chronologica, Genealogica, nobiliaria e politica do emperio do -Brasil</i>. (Voy. le T. 3, publ. en 1860.)</p> -</div> -<p>Nous supposons toutefois, que le P. Archange -de Pembroke, laissant plusieurs de ses missionnaires -dans le couvent des capucins récemment édifié, effectua -son retour en France, dès la fin de 1614 et qu’il -fut ramené en Europe, par ce capitaine de Pratz, -qui conduisait à Paris Gregorio Fragoso le propre -neveu de Jeronymo de Albuquerque, chargé lui-même -d’une mission diplomatique, qu’on allait discuter contradictoirement -à Lisbonne. Rentré dans sa cellule -du couvent de la rue St. Honoré, le P. Archange y -oublia promptement le Brésil, il se mêla aux affaires -politiques de son temps, les dignités de l’ordre -vinrent le trouver de nouveau et il vécut dans le -grand monastère, jusqu’au moment où Richelieu atteignit -à l’apogée de sa puissance<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Sa mort est fixée dans les Obituaires de l’ordre, au 29 août 1632 ; -c’est-à-dire en l’année où fut célébré le traité de Castelnaudary. Il y -avait alors 47 ans qu’il était en religion ; on lui donne toujours la qualification -de religieux écossais, mais en réalité il appartenait à une -famille galloise.</p> -</div> -<p>Les amateurs de vieux voyages, ceux qui scrutent -encore avec intérêt les souvenirs épars dont il -faudrait composer l’histoire plus glorieuse qu’on ne -le suppose de nos colonies, ne s’arrêteront pas à ces -détails, ils voudront savoir comment le Maranham -échappa aux efforts courageux du brave La Ravardière. -L’histoire générale du Brésil, publiée en ces -<span id="pg_xxi" class="pagenum">xxi</span>derniers temps par l’exact Adolfo de Varnhagen, -leur répondra avec plus de précision encore, que le -poète lauréat Southey. C’est là qu’ils pourront voir -comment des forces portugaises ayant été expédiées -dès le mois d’octobre 1612 pour chasser les Français -de leur nouvel établissement, dont la cour de Madrid -prenait ombrage, le mois de mai 1613 ne s’était pas -tout-à-fait écoulé que Jeronymo de Albuquerque partant -du Ceará s’était déjà concerté avec Martim Soares, -pour faire réussir l’expédition hérissée de difficultés -dont il avait le commandement. Des renforts -indispensables venus de Pernambuco sont mis à sa -disposition et le 23 août le blocus de l’établissement -français est commencé ; le 19 novembre La Ravardière -à la tête de deux cents fantassins et de 1500 -Indiens attaque résolument ceux qui veulent le déloger -de sa ville naissante ; le brave de Pézieux succombe -dans une tentative imprudente, pour n’avoir -pas exécuté les ordres d’un chef plus expérimenté -que lui. Les Portugais prennent à leur tour l’offensive -et bientôt, malgré son habileté reconnue et sa -valeur brillante, le chef de la nouvelle colonie se -voit contraint de négocier un arrangement, qui renvoie -devant les cours de Madrid et de Paris les parties -belligérantes. Avant d’en venir à cette extrémité, -La Ravardière a perdu cent hommes et a vu -neuf des siens prisonniers. On peut dire que si -sa résistance est celle d’un brave dont la renommée -était faite, la conduite de ses rivaux a tout le caractère -chevaleresque qu’on déployait alors si souvent -dans les combats singuliers. Pourquoi faut-il, -qu’après des conventions librement consenties, et -quand le 3 novembre 1614, La Ravardière a remis -solennellement le fort de San Luiz à Alexandre de -Moura, un acte déloyal ternisse cette campagne noblement -terminée. La Ravardière, en effet, quitte -dès lors le Maranham et suit Alexandre de Moura -à Pernambuco, mais c’est bientôt pour être dirigé -<span id="pg_xxii" class="pagenum">xxii</span>sur Lisbonne, où il subit au fort de Belem une captivité -étroite qui ne dure pas moins de trois ans<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> D’ordinaire les historiens taisent cette dernière circonstance ; -nous ne la voyons même rappelée sommairement et sans commentaires -que dans la collection diplomatique (le <i lang="pt" xml:lang="pt">quadro elementar</i>) du vicomte -de Santarem. La lettre autographe, qui constate la captivité de La -Ravardière existe à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où nous en -avons pris connaissance. Elle contraste, il faut le dire, avec ce qui -s’était passé un an auparavant, dans le camp de Jeronymo de Albuquerque. -Cette lettre écrite d’un style fort modéré est adressée à M. -de Puysieux. (Voy. fonds franc. No. 228 — 15, p. 197)</p> -</div> -<p>On le voit par cet exposé sommaire, la ville de -San Luiz, la capitale florissante d’une des provinces -les plus riches du Brésil, est une cité d’origine absolument -française ; et la chambre municipale l’a heureusement -si bien compris, qu’elle a récemment relevé -de leur ruine les modestes édifices qui datent -de cette époque : il y a là, à la fois, absence de patriotisme -étroit et sentiment de bon goût. Mais revenons -au livre charmant, dont nous devons surtout -nous occuper, faisons connaître le sort bizarre qui -l’attendait en France. Nous évoquerons ensuite avec -le bon moine, quelques souvenirs dont peut se colorer -la poésie.</p> - -<p>Moins malheureux en apparence, que ce Jean -de Lery qu’on a si bien caractérisé, en l’appelant le -Montaigne des vieux voyageurs<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, Yves d’Evreux -n’avait pas vu son manuscrit égaré durant quinze -ans, une mésaventure plus complète, plus absolue -l’avait frappé. Expédié aux supérieurs de l’ordre, -ce livre, qui complétait celui de Claude d’Abbeville -<span id="pg_xxiii" class="pagenum">xxiii</span>fut détruit avant son apparition. Imprimé chez François -Huby dans les ateliers duquel s’était déjà éditée -la relation de son compagnon, il avait été complétement -lacéré. François Huby, nous le disons ici -avec regret s’était en cette occasion laissé séduire et, -oubliant les devoirs imposés à sa profession, n’avait -pas craint de devenir l’instrument d’une préoccupation -politique des plus mesquines. Selon toute probabilité, -la raison qui faisait retenir La Ravardière au -fort de Belem, conduisait les mains sacriléges qui -détruisaient rue St. Jacques, le volume précieux dans -lequel on exposait avec une si admirable sincérité, -les avantages que devait produire à la France l’expédition -de 1613. Mais entre l’impression du voyage -de Claude d’Abbeville et celle du livre qui en est -la suite nécessaire, un événement d’une haute portée -politique s’était produit. Le mariage d’une princesse -espagnole avec Louis XIII encore enfant avait été -définitivement résolu<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ; et tout un parti, dans la cour -de France, avait un singulier intérêt à étouffer ce -qui pouvait porter quelque ombrage à la maison -d’Espagne. Les projets de conquête dans l’Amérique -du sud, cessaient tout-à-coup de trouver des partisans. -Dès lors même on dut employer tous les moyens -pour faire oublier un projet de conquête, dont avec -le temps l’Espagne s’était inquiétée : et la relation -écrite d’un style si modéré, qui racontait simplement -les incidents d’une mission lointaine, fut vouée à un -complet anéantissement.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Je me plais à rappeler ici une aimable expression du savant -Auguste de St. Hilaire. Lery avait effectué comme on sait son voyage -à Rio de Janeiro au temps de Villegagnon, c’est-à-dire en 1556. La -première édition de ce récit charmant ne parut qu’en 1571. Notre Yves -d’Evreux, qui a par le style tant de points de contact avec cet écrivain -avait-il lu son livre ? Nous ne voyons rien en lui, qui puisse -faire conclure pour l’affirmative. Les éditions du Voyage de Lery, se -multiplièrent cependant à tel point, qu’il y en eut une cinquième et -dernière en 1611.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Ce projet d’une double alliance entre les deux couronnes, datait -déjà de 1612, il fut annoncé officiellement le 25 mars, de la -même année, et l’on sait qu’il ne s’effectua que trois ans plus tard. -Le départ des missionnaires avait eu lieu déjà le 19 mars. Les fiançailles -du roi de France avec l’infante ne préoccupaient pas encore les -esprits comme ils les préoccuperont par exemple en 1615. Tous les -faits relatifs à l’alliance des deux royaumes, sont consignés longuement -dans le livre suivant : <i>Inventaire général de l’histoire de France -par Jean de Serre, commençant à Pharamond et finissant à Louis -XIII</i>. Paris, Mathurin Henault, in-18. (Voy. le T. VIII.)</p> -</div> -<p><span id="pg_xxiv" class="pagenum">xxiv</span>Au moment où cet acte arbitraire s’effectuait, -un seul homme en France, porta un intérêt réel à -l’œuvre et à son auteur. François de Razilly n’était -pas tombé heureusement dans la captivité qui paralysait -tous les efforts de La Ravardière ; on peut dire -même qu’il n’avait pas perdu de vue, un seul moment, -les avantages que son pays pouvait tirer d’une -colonie dont il avait dirigé les premiers efforts. Sachant -que le volume dû au père Yves d’Evreux allait -être détruit complétement, bien qu’il fût imprimé dans -son intégrité ; il se transporta à l’imprimerie de Huby, -pour s’y faire remettre un exemplaire du livre ; soit -qu’il n’eût pas mis assez de promptitude dans ses -démarches, soit que la destruction de l’œuvre fût -commencée, les feuilles qu’il parvint à se faire délivrer, -ou qu’un de ses agents se procura <i>par subtilz -moyens</i>, ne purent être réunies sans qu’on eût à déplorer -la perte de divers fragments ; des lacunes assez -importantes, ne permirent point d’en former un exemplaire -complet. L’amiral fit imprimer sa protestation, -autre part, sans aucun doute, que dans les ateliers -de la rue St. Jacques, il la joignit au livre qu’il fit -relier magnifiquement aux armes de la maison de -France, et il alla le porter, non pas à Marie de Médicis, -l’ancienne protectrice de la colonie du Maranham, -mais à Louis XIII. Le roi enfant s’était fort -amusé l’année précédente des trois pauvres Sauvages -Tupinambas, dont il avait été le parrain, ses souvenirs -même étaient assez vifs, pour qu’il crayonnât -de temps à autre les ornements grotesques dont nos -brésiliens prétendaient s’embellir<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> ; il lut peut-être -quelques pages du beau volume que Razilly venait de -lui offrir, mais à cela se borna sans doute, l’intérêt -<span id="pg_xxv" class="pagenum">xxv</span>qu’il lui accorda. Richelieu n’était pas encore surintendant -de sa marine, les projets de navigations -lointaines sommeillaient à la cour pour bien des -années. Le livre du P. Yves, accolé à celui du -P. Claude, dont il était la suite, fut déposé sur les -rayons de la bibliothèque et tout le monde l’y laissa -dormir. Ce fut là au temps du digne Van-Praet, au -début de l’année 1835, que l’auteur de cette notice -eut le bonheur de le rencontrer. Il serait oiseux de -raconter ici de quelle surprise fut frappé l’heureux -découvreur à la lecture de ce récit aimable, si sincère -dans ses moindres détails, si précieux par ses -utiles renseignements. Pour faire comprendre sa valeur, -il suffit de dire, que notre bon missionnaire était -demeuré deux ans, où son vénérable compagnon -n’avait vécu que quatre mois à peine. Yves d’Evreux -figura dès lors dans une série d’articles, que publiait -la Revue de Paris, sur <i>les vieux voyageurs français</i>, -et certes il parut sans désavantage à côté de ce P. -du Tertre, que Châteaubriand a nommé d’une façon -si juste, le Bernardin de St. Pierre du dix-septième -siècle.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> On a pu voir, il y a quelques mois, chez un marchand de -curiosités de la rue du petit Lion un dessin attribué à Louis XIII -enfant et qui représentait bien évidemment la figure d’un Tupinamba -ornée de peintures bizarres.</p> -</div> -<p>Cet article, dont le moindre défaut sans doute -était d’être trop peu développé forma en la même -année une mince brochure publiée chez Techener et -promptement épuisée. Yves d’Evreux ne fut plus dès -lors complétement inconnu aux amateurs de vieux -voyages, aux hommes de goût même, qui recherchent -curieusement les écrivains oubliés, avant-coureurs du -grand siècle. Préoccupé plus qu’on ne le croit en -Europe de ses poétiques traditions et de ses gloires -naissantes, le Brésil salua le nom du vieux voyageur -et lui donna un rang parmi les hommes trop peu -connus qu’on doit interroger sur ses origines. L’empereur -D. Pedro, qu’on doit ranger parmi les bibliophiles -les plus éclairés et dont on connaît le goût -pour les raretés bibliographiques, qui jettent quelque -jour sur les antiquités de son vaste empire, en fit -<span id="pg_xxvi" class="pagenum">xxvi</span>faire une copie, son exemple fut imité ! L’unique -exemplaire de la bibliothèque impériale fut lu et relu ; -une phalange d’écrivains habiles et zélés qui ont exhumé -du néant l’histoire de leur beau pays, l’appelèrent -en témoignage de leurs assertions, Adolfo de -Varnhagen, Pereira da Sylva, Lisboa, l’auteur du -Timon, et en dernier lieu le savant Caetano da Sylva, -le citèrent parmi les meilleures autorités qu’on pût -invoquer sur les croyances indiennes et contribuèrent -singulièrement à le faire sortir de son obscurité.</p> - -<p>La France n’avait pas attendu ces témoignages -d’estime pour assigner au P. Yves d’Evreux, la place -qu’il méritait. Si Boucher de la Richarderie n’avait -pas même prononcé son nom en rehaussant de tout -son pouvoir celui de Claude d’Abbeville, M. Henri -Ternaux Compans l’avait destiné à augmenter sa précieuse -collection des voyageurs qui ont fait connaître -l’ancienne Amérique. M. d’Avezac le cite avec -honneur et fait ressortir ses qualités.</p> - -<p>Tous ces témoignages d’admiration pour l’humble -écrivain, qui sacrifia sans murmure son œuvre, n’ont -malheureusement pas eu pour résultat de faire sortir -sa vie de l’obscurité qui la voile, et nous ne savons -en vérité sur quelles autorités se fonde un savant -bibliographe, quand il le fait vivre jusqu’en l’année -1650<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> La plus grande obscurité règne en général sur la biographie -de ces vieux voyageurs devenus tout-à-coup si importants au -point de vue historique. Le vénérable Eyriès que nous citons parfois -est bien peu fondé dans son assertion par exemple, lorsqu’il affirme que -Claude d’Abbeville poussa sa carrière jusqu’en 1632. Les mss. de la -maison St. Honoré le font mourir à Rouen dès l’année 1616, après 23 -ans de religion. Il n’est pas exact non plus de lui attribuer la vie -de la bienheureuse Colette vierge de l’ordre de Ste. Claire. Ce livre -parut en 1616 in-12 et en 1628 in-8 ; les initiales qu’il porte au titre -auraient pu faire éviter cette méprise, peu importante, il est vrai. -L’opuscule dont nous parlons se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal, -où nous avons été à même de l’examiner.</p> -</div> -<p>En présence d’un volumineux manuscrit de la -<span id="pg_xxvii" class="pagenum">xxvii</span>bibliothèque impériale nous avons pu croire une seule -fois que tous nos doutes sur les points principaux de -la biographie de notre écrivain allaient être enfin -éclaircis, il n’en a rien été. Les <i>Eloges historiques -de tous les grands hommes et tous les illustres religieux -de la province de Paris</i> ne renferment malheureusement -que les notices relatives aux religieux -de St. Honoré, de Picpus et de St. Jacques<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Il est -dit même dans le cours de l’ouvrage que le P. Pascal -d’Abbeville<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> ayant séparé sa province de la province -de Normandie en 1629, il ne faut point chercher dans -ce recueil les noms des religieux qui n’habitèrent pas -Paris.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Ce recueil vraiment curieux, commencé le 18 novembre 1709, -se composait jadis de 3 vols. in-4., le T. 1<sup>er</sup> malheureusement égaré -contenait les <i>Annales de la Province</i>, sa perte nous a privé probablement -de quelques détails précieux sur la mission du P. Yves ; il -est inscrit sous ce numéro : <i>Capucins de la rue St. Honoré</i> 4 (Ter.).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Le P. Paschal d’Abbeville fut élu au couvent de la rue St. -Honoré 19<sup>me</sup> provincial ; la division qu’il opéra en 1629, eut lieu -probablement par suite du nombre croissant des religieux dans les -trois couvents de Paris.</p> -</div> -<p>C’est un fait que l’on a trop complétement mis -en oubli, que l’excitation toute littéraire qui se fit -sentir en France à deux reprises diverses, lors de -l’arrivée sur notre sol des Sauvages brésiliens qu’on -vit à soixante ans de distance débarquer soit à Rouen, -soit à Paris. Ces apparitions successives d’Indiens, -qui sont d’ailleurs suivies toujours de relations remarquables, -provoquent évidemment dans les esprits, un -retour vers les beautés primitives de la nature, qui -n’est ni sans charme, ni sans grandeur. Notre Montaigne -ne lui échappe pas, et il le témoigne par quelques -paroles pleines de grâce, à propos d’une chanson -brésilienne. Les deux plus grands poëtes de ces -temps-là, si divers et si rapprochés cependant, s’en -émeuvent au point de consacrer une attention toute -particulière à ces habitants des grandes forêts, mêlés -<span id="pg_xxviii" class="pagenum">xxviii</span>fortuitement aux gens de la cour de France et dont -ils se prennent à envier les joies paisibles et surtout -l’insoucieuse existence. Ronsard ne veut pas que -ces hommes qui lui rappellent ce que fut le monde -à son origine, perdent rien de leur heureuse innocence, -et il adjure même ceux qui les vont visiter -de ne point échanger l’ignorance où ils vivent contre -les soucis de la civilisation<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. Malherbe en entretient -longuement à son tour le docte Peiresc ; il -en fait l’objet de plusieurs de ses lettres, c’est sur -<span id="pg_xxix" class="pagenum">xxix</span>leurs traces, qu’il faut chercher la paix et la joie. -Leurs danses ont inspiré les raffinés de la cour, et -l’un des plus habiles artistes de Paris a fait sur leurs -airs une sarabande d’un goût merveilleux, dont le -poète envoie une copie<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Nous pourrions encore citer -d’autres exemples de ce subit engouement pour l’indépendance -des pauvres Indiens et surtout pour le -magnifique pays qu’ils habitent. Selon ces poètes, -en tête desquels il faut mettre du Bartas<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, c’est à -cette source vivifiante, que peut se renouveler par -des comparaisons nouvelles, une verve prête à tarir. -Sans aucun doute, tous ces vieux voyageurs trop -complétement oubliés durant un siècle, exercèrent -une réelle influence sur leur temps et plus tard, -comme on peut s’en convaincre en relisant Chateaubriand, -la naïveté de leurs récits, la fraîcheur de -leurs peintures, inspirèrent les grands écrivains qui -songeaient déjà dans leurs descriptions à sortir des -types convenus et à émouvoir par la vérité.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> On ne connaît pas généralement ces vers de Ronsard, ils -s’adressent au fondateur de la France antarctique, à ce changeant personnage, -tour-à-tour huguenot et fervent catholique, dont Lery fuit -les sévérités excentriques, jusqu’au plus profond des forêts :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Docte Villegaignon tu fais une grand’ faute,</div> -<div class="verse">De vouloir rendre fine une gent si peu caute,</div> -<div class="verse">Comme ton Amérique, où le peuple incognu</div> -<div class="verse">Erre innocentement tout farouche et tout nud,</div> -<div class="verse">D’habits tout aussi nud, qu’il est nud de malice,</div> -<div class="verse">Qu’il ne cognoist les noms des vertus ni des vices</div> -<div class="verse">De Sénat ny de Roy, qui vit à son plaisir,</div> -<div class="verse">Porté de l’appétit de son premier désir :</div> -<div class="verse">Et qui n’a dedans l’âme ainsi que nous emprainte</div> -<div class="verse">La frayeur de la loy qui nous fait vivre en plainte :</div> -<div class="verse">Mais suivant sa nature est seul maistre de soy,</div> -<div class="verse">Soy mesme est sa Loy, son Sénat et son Roy.</div> -<div class="verse">Qui de coutres trenchans la terre n’importune</div> -<div class="verse">Laquelle comme l’air à chacun est commune</div> -<div class="verse">Et comme l’eau d’un fleuve est commun tout leur bien</div> -<div class="verse">Sans procez engendrer de ce mot <i>tien</i> et <i>mien</i>.</div> -<div class="verse">Pour ce laisse les là ne romps plus (je te prie)</div> -<div class="verse">Le tranquille repos de leur première vie.</div> -<div class="verse">Laisse les (je te prie) si pitié te remord</div> -<div class="verse">Ne les tourmente plus et t’enfui de leur bord.</div> -<div class="verse">Las ! Si tu leur apprends à limiter la terre,</div> -<div class="verse">Pour agrandir leurs champs, ils te feront la guerre</div> -<div class="verse">Les procez auront lieu, l’amitié défaudra</div> -<div class="verse">Et l’aspre ambition tourmenter les viendra</div> -<div class="verse">Comme elle fait ici, nous autres pauvres hommes</div> -<div class="verse">Qui par trop de raisons trop misérables sommes :</div> -<div class="verse">Ils vivent maintenant en leur âge doré.</div> -</div> - -<p>Le poète, en continuant ses conseils finit par dire : comme Rousseau -<i>Je voudrois vivre ainsy</i>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Voy. la Correspondance et la Collection Peiresc.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Cet écrivain aimable en donne une preuve, dans son poème de -la première semaine qui ne fut imprimé qu’en 1610 bien que l’auteur -fût déjà mort en 1599.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Déjà l’ardent Cocuyes és Espagnes nouvelles,</div> -<div class="verse">Porte deux feux au front et deux feux sous les ailes</div> -<div class="verse">L’aiguille du brodeur aux rais de ces flambeaux</div> -<div class="verse">Souvent d’un lit royal chamarre les rideaux :</div> -<div class="verse">Au rais de ces brandons, durant la nuit plus noire</div> -<div class="verse">L’ingénieux tourneur polit en rond l’yvoire,</div> -<div class="verse">A ces rais l’usurier recompte son trésor,</div> -<div class="verse">A ces rais l’escrivain conduit sa plume d’or.</div> -</div> - -<p class="noindent">Le lampyre que les indiens des Antilles nommaient <i>Cocuyo</i> fut partout -comme on voit la grande merveille du XVI<sup>me</sup> siècle. Le P. du -Tertre lui a consacré quelques lignes charmantes.</p> -</div> -<p>Yves d’Evreux n’est pas seulement un peintre -habile, un conteur naïf, c’est un observateur clairvoyant -des mœurs d’une race pour ainsi dire éteinte, -qu’on ne saurait trop souvent consulter. Pour ne -choisir qu’un exemple parmi ceux qu’il offre en si -<span id="pg_xxx" class="pagenum">xxx</span>grand nombre, il est le seul qui nous décrive de -véritables idoles modelées en cire par les Indiens ou -sculptées dans le bois. Hans Staden, Thevet, Lery -et même Gabriel Soares si explicites sur le culte du -Maraca, se taisent sur celui qu’on rendait alors à -ces statuettes grossièrement façonnées, sans doute, -par les habitans nomades des grandes forêts, mais -qui n’en constitue pas moins un commencement dans -la pratique naissante de l’art ; il dit de la façon la -plus précise comme on le pourra voir aisément : « Cette -perverse coustume prenoit accroissement et s’enhardissoit -ès villages proches de Juniparan. » Puis il -ajoute, que son compagnon le R. P. Arsène, trouvait -au destour des bois de ces idoles… Or, on peut -tirer de ce passage une induction curieuse et qui -n’est pas sans importance pour l’archéologie future -d’un grand empire, c’est qu’au début du XVII<sup>e</sup> siècle -un changement notable s’était opéré déjà dans les -idées religieuses du grand peuple de la côte. Sans doute -à cette époque les Piayes avaient vu des statues dans -les églises qu’on édifiait de toutes parts sur le littoral : -avec la merveilleuse facilité d’imitation que possèdent -les Indiens, déjà à la fin du XVI<sup>e</sup> siècle, ils -avaient personnifié quelques-uns des nombreux génies -dont ils peuplaient leurs forêts. Ces premières idoles, -furent malheureusement taillées dans le bois ; -nulle d’entre elles que nous sachions n’a été conservée -par les musées ethnographiques du nouveau -monde, qui de toutes parts, commencent à se fonder ; -elles existaient cependant en assez grand nombre. Arrivés -dans le voisinage du fleuve des Amazones, les -Tupinambas étaient entrés en relation d’idées avec -des peuples indigènes infiniment plus civilisés qu’eux ; -la puissante nation des Omaguas par exemple, dont -les tribus venaient des régions péruviennes, pouvait -avoir exercé son influence sur l’art grossier, dont on -trouva parmi eux de si curieux <i lang="la" xml:lang="la">specimen</i>. Il est à -remarquer que ces faits importants, sont en général -<span id="pg_xxxi" class="pagenum">xxxi</span>absolument négligés par les historiens portugais. Ce -n’est pas une gloire médiocre pour notre vieille littérature, -que d’avoir produit des écrivains assez observateurs -pour en faire l’objet d’une étude attentive.</p> - -<p>Parmi ceux qui se mêlèrent à ces nations malheureuses, -au début du XVII<sup>e</sup> siècle, nous ne connaissons -à vrai dire qu’un seul voyageur portugais, -dont les récits charmants doivent être placés à côté -de ceux de Jean de Lery et du P. Yves d’Evreux<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. -C’est ce Fernand Cardim, qui était encore supérieur -des jésuites en 1609 et qui visita les Indiens du sud, -après avoir longtemps administré les Aldées d’Ilheos -et de Bahia. Bien que ce missionnaire ne puisse -nullement se comparer pour l’importance des documents -qu’il renferme à Gabriel Soares<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, auquel il -faudra toujours recourir dès que l’on prétendra avoir -une idée exacte des nationalités indiennes et de la -migration des tribus, il est surtout par son style, de -la parenté de notre vieil écrivain ; il a comme lui un -abandon de préjugés, qui lui fait aimer les Sauvages -et un charme d’expression qui peint admirablement -l’Indien dans son Aldée, en nous révélant surtout la -grandeur naïve de son caractère.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i lang="pt" xml:lang="pt">Narrativa epistolar de uma Viagem e missão jesuitica pela -Bahia, Porto Seguro, Pernambuco, Espirito Sancto, Rio de Janeiro</i> -etc. <i lang="pt" xml:lang="pt">Escripta em duas Cartas ao Padre Provincial em Portugal</i>. -Lisboa, 1847, in-8.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i lang="pt" xml:lang="pt">Tratado descriptivo do Brasil em 1587</i> etc. Rio de Janeiro, -1851, in-8. Ces deux ouvrages ont été exhumés par M. Adolfo de -Varnhagen, l’historien si connu du Brésil. Ce dernier ouvrage dont -un ms. se trouve à la bibliothèque impériale de Paris est reproduit -également par son habile éditeur, dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista trimensal</i>. Gabriel -Soares, périt en 1591 sur une côte inhospitalière, à la suite d’un déplorable -naufrage, c’est presque, comme on le voit, un contemporain -d’Yves d’Evreux.</p> -</div> -<p>La relation du P. Yves d’Evreux n’ajoute pas -seulement un document d’une importance réelle à -l’histoire du Brésil, elle n’est pas uniquement destinée -à constater les faits qui succédèrent à la fondation -<span id="pg_xxxii" class="pagenum">xxxii</span>de San Luiz, aux yeux des Français, elle doit avoir -encore un autre genre de mérite. Par la naïveté -élégante de sa diction, par la couleur habilement -ménagée de son style, par la finesse de ses observations, -on pourrait dire aussi par le sentiment exquis -des beautés de la nature qu’elle révèle chez son auteur, -elle appartient à la série des écrivains français, -qui continuent l’époque de Montaigne et qui font présager -le grand siècle. Yves d’Evreux, si on eût été -à même de le lire, eût exercé sur son temps, l’influence -qu’avait eue quelques années auparavant Jean -de Lery, qui décrivait des scènes analogues à celles -qu’on le voit si bien peindre. Moins habile écrivain -que lui, Claude d’Abbeville continua cette influence -littéraire.</p> - -<p>Si dans la retraite qu’il s’était choisie, et que -nous supposons, non sans quelque raison, avoir été -ou Rouen ou Evreux, ou même le bourg de St. Eloi, -le P. Yves apprit quel avait été définitivement le -sort de ses chers indiens, son âme en dut être profondément -contristée. Après l’expulsion des Français, -Jeronymo de Albuquerque avait été nommé -<i lang="pt" xml:lang="pt">Capitão mór</i> du Pará, tandis que Francisco Caldeira -Castello Branco était désigné pour continuer les découvertes -et les conquêtes vers les régions du Pará. -Ce fut des efforts combinés de ces deux officiers que -résulta la fondation définitive de la riante cité de -San Luiz et dans le même temps celle de Belem.</p> - -<p>Ces deux villes s’élevèrent pacifiquement et sans -que les Indiens missent d’opposition à leur construction. -Bien loin de là, ils prêtèrent leur concours aux -travaux considérables qu’elles exigeaient, et plusieurs -d’entre eux accompagnèrent même un officier nommé -Bento Maciel sur les rives du Rio Pindaré, à la recherche -des immenses richesses métalliques qu’on -supposait à tort exister sur ses bords ; expédition fatale, -qui n’eut pas d’autre résultat que l’anéantissement -des Guajajaras.</p> - -<p><span id="pg_xxxiii" class="pagenum">xxxiii</span>Les Tupinambas ne commettaient plus sans doute -d’hostilités contre les Portugais et ils vivaient sous -la direction de Mathias d’Albuquerque, le fils du gouverneur, -mais ils n’en regrettaient pas moins vivement -leurs anciens alliés. Ils n’occupaient plus le -voisinage immédiat de la cité nouvelle, c’était dans -le district de Cumá que se groupaient leurs nombreuses -Aldées. Un jour que le chef européen qui -les surveillait s’était absenté pour rejoindre son père -qui l’avait mandé auprès de sa personne, quelques -Indiens arrivés du Pará passèrent par Tapuytapera. -Ils étaient porteurs de lettres qui devaient -être remises au <span lang="pt" xml:lang="pt">Capitão mór</span> de San Luiz. Un Tupinamba -converti au Christianisme et que l’on appelait -Amaro, profita du passage de ses compatriotes -pour mettre à exécution un épouvantable projet. S’emparant -de l’une des lettres, que portait l’un de ses compatriotes, -il la déploya et feignit de la lire<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, puis -s’adressant aux chefs, il leur déclara que le contenu -de ce message n’était autre chose qu’une abominable -trahison ourdie par les Portugais, ceux-ci avaient résolu, -osa-t-il affirmer, de les rendre tous esclaves. -Un épouvantable massacre durant lequel périrent sans -exception tous les blancs fut le résultat de cette ruse -indienne que les événements précédents ne rendaient -que trop facile à réaliser. Le bruit d’un incident -pareil gagna bientôt le littoral. Mathias d’Albuquerque -se porta résolument sur les lieux et vengea ses -compatriotes en exterminant sans pitié les Tupinambas.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Berredo affirme que cet Indien était un ami dévoué des Français. -Mais le <i lang="pt" xml:lang="pt">Jornal de Timon</i> mieux informé, nous révèle le nom -de ce terrible sauvage, il s’appelait Amaro, et il avait été élevé dans -les missions du sud. Par conséquent il ne pouvait y avoir contracté -une grande tendresse pour les Français. Pour ourdir son affreux -stratagème, il suffisait bien de la haine conçue par certains Indiens -contre ceux qui asservissaient leur pays, il n’était pas nécessaire d’être -originaire de Rouen ou bien de la Rochelle.</p> -</div> -<p><span id="pg_xxxiv" class="pagenum">xxxiv</span>Alors les tribus éloignées s’excitent entre elles, -à former une alliance indissoluble ; un esprit implacable -de vengeance anime maintenant ces sauvages -naguère si paisibles et si disposés à embrasser la foi -nouvelle, que leur avait prêchée Yves d’Evreux. -Les Aldées lointaines se soulèvent spontanément. -Jeronymo d’Albuquerque expédie des troupes aguerries -contre les Indiens, la mort et l’incendie remplacent -les fêtes auxquelles on s’était livré naguère avec tant -d’abandon. Trois ans s’étaient écoulés à peine cependant -depuis le départ des capucins français ; on était -arrivé au commencement de 1617. La ville de San -Luiz do Maranham bâtie avec activité, commençait -à prendre l’aspect d’une cité européenne. Cet accroissement -rapide ne pouvait manquer d’inquiéter les -sauvages, ils étaient devenus clairvoyants : contraints -à abandonner le sud du Brésil, pour trouver les grandes -forêts au sein desquelles ils avaient espéré recouvrer -leur indépendance, ils n’avaient plus maintenant -qu’une pensée, c’était la destruction complète -d’une race envahissante que leurs ancêtres n’auraient -pu chasser. Les chefs Tupinambas formèrent une -ligue des bords solitaires du Cumá à ceux de l’Amazone ; -on allait marcher secrètement vers la colonie -nouvelle et, à un jour convenu, tous les habitans devaient -en être exterminés. Il n’y avait plus guère -d’Indien, alors, qui ne bravât sans terreur les décharges -de la mousqueterie.</p> - -<p>Pendant que ce projet s’ourdissait et que l’on -songeait à en poursuivre l’exécution, Mathias d’Albuquerque -était sans défiance à Tapuytapera, avec un -petit nombre de soldats ; c’en était fait de lui et des -hommes qu’il commandait, lorsqu’il se trouva un -traître parmi les indigènes ; le complot des chefs fut -découvert au commandant portugais, celui-ci ne se -laissa pas intimider par le nombre des ennemis redoutables -qu’il avait à combattre, il leur livra une -première bataille et les repoussa à cinquante lieues -<span id="pg_xxxv" class="pagenum">xxxv</span>de là, aidé dans cette action audacieuse par un officier -plein de bravoure que l’on nommait Manuel -Pirez.</p> - -<p>L’antagoniste de Razilly et de La Ravardière -vivait encore, mais il était bien près à cette époque de -finir sa carrière ; fixé à San Luiz dans la cité naissante, -il put aider son fils de ses avis et des forces -qu’il tenait en réserve. Mathias d’Albuquerque ne -se laissa pas effrayer par les difficultés de tout genre -que rencontrait sa petite armée dans ces immenses -solitudes ; il battit partiellement les Indiens et le -3 février 1617, il remporta sur eux une victoire complète, -ils furent repoussés dans la profondeur des forêts. -Alors seulement, le vieux général rentra à -San Luiz, les tribus les plus redoutables venaient -d’être exterminées ; et ce qu’il venait d’accomplir -dans ces déserts, Francisco Caldeira le faisait à son -tour dans les solitudes du Pará, où s’élevait la cité -de Belem.</p> - -<p>Ce n’était pas à coup sûr ce qu’avaient rêvés Yves -d’Evreux et ses trois compagnons, pour le Maranham : -ils en avaient fait en leur âme le séjour d’une société -nouvelle, où tous ces cœurs simples allaient se réunir à -eux, pour célébrer un Dieu de paix. Des ordres de massacre -remplaçaient les jours de prière ; une solitude -effrayante s’était faite autour des colons. Il y aurait -cependant une sorte d’injustice à le taire ; les religieux -qu’avaient amenés avec lui Jeronymo d’Albuquerque, -avaient continué l’œuvre des missionnaires -français. Comme Yves d’Evreux et comme le P. -Claude d’Abbeville, F. Cosme de San Damian et F. -Manoel da Piedade, appartenaient à l’ordre des capucins -dès l’année 1617, c’est-à-dire au moment où -sévissait la guerre et quand Bourdemare publiait -son livre ; ils demandaient à la cour de Madrid des -religieux infatigables, endurcis à toutes les fatigues -et capables de les aider. Le 22 juillet quatre nouveaux -religieux arrivaient dans ces régions, mais ce -<span id="pg_xxxvi" class="pagenum">xxxvi</span>n’était pas au petit couvent de San Luiz qu’ils étaient -destinés, ils restèrent aux environs de Belem et commencèrent -les conversions du Pará<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Voy. Berredo, <i lang="pt" xml:lang="pt">Annaes historicos do Maranham</i>, voy. également -<i lang="pt" xml:lang="pt">O Jornal de Timon</i> (M. Lisboa). Lisbonne, 1858, No. 11 et 12. -Cet écrivain fixe l’époque de la mort de Jeronymo de Albuquerque, à -l’année 1618 ; son fils Antonio de Albuquerque, lui succéda dans le -gouvernement de la province.</p> -</div> -<p>Il est toutefois bien incertain, que ces faits historiques, -auxquels il faut accorder désormais une -place si importante dans les annales du Brésil, soient -jamais parvenus aux oreilles des missionnaires dévoués -qui avaient bravé tant de fatigues pour convertir -les Indiens ; pendant plus de deux siècles, l’Europe -y demeura complètement indifférente, et ce ne -fut même qu’une vingtaine d’années après leur accomplissement -qu’on vit les capucins du grand couvent -de Paris reprendre courageusement l’œuvre de leurs -prédécesseurs<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> : à cette époque, Yves d’Evreux était -bien près d’avoir accompli sa carrière si, pour lui -déjà, ce dur pèlerinage n’était fini.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> En 1635 des missionnaires de l’ordre des capucins partent -pour la Guyane. Leurs travaux sont consignés dans les mss. légués -par le grand couvent de Paris.</p> -</div> -<p>Tout était consommé d’ailleurs pour les peuples -un moment nos alliés fidèles, auxquels il avait tenté -de porter les lumières de l’Evangile. Déjà, ils s’étaient -retirés sur les bords déserts du Xingú, du Tocantins -et de l’Araguaya. Et c’est là, bien loin des colons -européens qu’ils se sont perpétués sous les noms connus -à peine des <i>Apiacas</i>, des <i>Gés</i>, des <i>Mundurucus</i>, -si redoutés jadis, si peu craints aujourd’hui et d’ailleurs -favorisés par une administration humaine<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. Ces -possesseurs primitifs du Brésil parlent encore dans -sa pureté l’idiome des Tupis, dont le P. Yves nous a -conservé quelques vestiges comme Thevet et surtout -<span id="pg_xxxvii" class="pagenum">xxxvii</span>Jean de Lery l’avaient fait avant qu’il ne rassemblât -laborieusement les éléments de son livre. C’est sur les -bords de ces grands fleuves que nous avons nommés -que tant de tribus décimées ont été observées il y a -quarante ans par l’illustre Martius. Mais le savant voyageur -ne se plaindrait plus aujourd’hui que nul ne soit -allé recueillir les souvenirs expirants dont ces Indiens -sont demeurés les dépositaires. Lorsque le gouvernement -brésilien eut la pensée, en ces derniers temps, -d’instituer une commission scientifique composée de -savants nationaux, et chargée de visiter les points les -plus reculés de cet immense empire qui ne renferme -pas moins de 36° d’orient en occident, ce fut le -Ceará, le Maranham, le Pará et même le Rio Negro, -qu’il voulut qu’on explorât. Il avait parfaitement -compris que s’il y avait dans ces terres vierges, -d’admirables productions naturelles à recueillir, il -y avait aussi toute une mythologie, toute une -série de traditions historiques à préserver de l’oubli. -Aussi tandis que les Freyre Alleman, les Capanema, -les Gabaglia, réunissaient les précieux matériaux -sur l’histoire naturelle, sur la géographie et -sur la météorologie, dont ils ont commencé une vaste -publication<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, un poète historien, aimé de son pays, -s’en allait résolument dans ces solitudes inexplorées -pour s’initier aux secrets de la vie indienne. Antonio -Gonçalvez Dias, né lui-même dans l’intérieur du Maranham, -familiarisé dès l’enfance avec les légendes -américaines, parlant la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i>, se chargeait en -quelque sorte d’exécuter le programme tracé par -Martius. Bientôt les légendes américaines, nous n’oserions -dire les mythes religieux des grands peuples -du littoral, nous apparaîtront, tels qu’ils se sont perpétués -dans l’intérieur (grâce à l’exil peut-être) et ce -sera alors, quand le moment des sérieuses études -<span id="pg_xxxviii" class="pagenum">xxxviii</span>ethnographiques sera arrivé, que l’on comprendra -toute la valeur des récits naïfs de Lery, de Hans -Staden et d’Yves d’Evreux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Voy. sur ces peuples, la rapide visite qui leur a été faite par -M. de Castelnau en 1851 : <i>Expédition scientifique dans les parties -centrales de l’Amérique du sud</i>. T. 2. p. 316.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Trabalhos da Commissão scientifica de exploração</i>. -Rio de Janeiro. Typographia universal de Laemmert, 1862, in-4.</p> -</div> -<p>Il y aurait cependant une étrange injustice à -nier les anciennes tentatives faites par les religieux -portugais pour opérer la conversion des peuples sauvages -dans le voisinage de l’Amazonie ; ce fut grâce -à eux, que l’exploration du Maranham commença -vers l’année 1607, par ces voyages qu’accomplissaient -avec tant de courage les missionnaires partis des -couvents de Pernambuco : tentatives qui ne furent -point perdues pour la géographie, mais qui, au profit -de l’œuvre chrétienne, n’aboutirent d’abord qu’à un -martyre inutile. Plus tard, sans doute l’œuvre des -Figueira et des Pinto porta ses fruits et de grands -travaux évangéliques adoucirent la position des Indiens -du Maranham<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. C’est encore un écrivain -français, à peu près ignoré et contemporain de nos -bons missionnaires, qui a retracé avec le plus de -zèle et on pourrait dire avec un soin vraiment pieux, -l’itinéraire suivi par ces hommes courageux, contemporains -du P. Yves qu’il a connu sans doute, -mais dont il ne possède ni la grâce, ni la naïveté<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. -<span id="pg_xxxix" class="pagenum">xxxix</span>Pierre du Jarric nous apprend comment les vastes -régions intérieures d’un pays que convoitait la France, -furent parcourues par deux religieux de son ordre, -à peu près au temps où La Ravardière pour la première -fois en explorait le littoral. Francisco Pinto -et Luiz Figueira avaient toutefois, à cette époque, -un grand avantage moral sur les Français, ils savaient -admirablement la langue des peuples qu’ils -tentaient de convertir. Bien plus jeune que son compagnon, -destiné à succomber dans son apostolat, le -P. Luiz Figueira s’initia alors plus que jamais aux -secrets d’une langue déjà visiblement altérée sur le -bord de la mer, et qui se conservait dans sa pureté -primitive au sein des forêts. Cinq ans après l’impression -du volume qu’on devait au P. Yves, il publia -son <i lang="la" xml:lang="la">Arte de Grammatica</i> et pour la première fois -depuis les essais incomplets du XVI<sup>e</sup> siècle, on eut -les principes d’une langue que parlait encore un -peuple courageux destiné bientôt à périr<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. Revenons -à notre pieux voyageur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> On trouvera les renseignements les plus détaillés sur les missions -jésuitiques et sur l’administration des Indiens au Maranham -(choses si peu connues en France) dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia historica chronographica</i> -du Dr. Moraes e Mello. Cet écrivain a soin de rappeler -dès le début de son Tome 3, les immenses secours qu’il a tirés des -dons faits à l’institut historique de Rio de Janeiro par le conseiller -Antonio Vasconcellos de Drummond e Menezes. Dans le cours de ses -longs voyages, le diplomate auquel on doit de si précieux renseignements -sur l’Afrique, ne s’était pas borné à ces recherches et il avait -réuni touchant le Brésil d’innombrables manuscrits sur lesquels aujourd’hui -s’appuie l’historien. Privé depuis plusieurs années de la vue, il -en a fait hommage à son pays.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Trois ans environ, avant le départ de la mission des capucins -pour le Maranham, le P. du Jarric dédiait au roi enfant, le livre suivant : -<i>Seconde partie de l’histoire des choses plus mémorables advenues -tant ez Indes orientales, que autres pays de la descouverte des -Portugais en l’establissement et progrez de la foi Chrétienne et Catholique -et principalement de ce que les religieux de la Compagnie -de Jésus y ont faict et enduré pour la mesme fin depuis qu’ils y -sont entrez, jusqu’à l’année 1600</i>, par le P. Pierre du Jarric, Tolosain -de la mesme compagnie, à Bourdeaus, Simon Mellange, 1610, in-4. -Tout ce qui est relatif au Brésil, se trouve contenu dons ce vaste recueil -entre les pages 248 et 359. Mais c’est dans le livre V de ce -que l’auteur appelle l’<i>Histoire des Indes Orientales</i>, part. 3, p. 490, -qu’il faut chercher les faits curieux signalés dans cette notice.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Cette première édition, publiée en 1621, est devenue pour ainsi -dire introuvable, la seconde que nous avons sous les yeux est intitulée : -<i lang="pt" xml:lang="pt">Arte de Grammatica da lingua brasilica do P. Luis Figueira, -Theologo da Companhia de Jesus</i>. <span lang="pt" xml:lang="pt">Lisboa</span>, Miguel Deslande, <span lang="pt" xml:lang="pt">anno</span> -1687, pet. in-12. Le savant bibliographe portugais M. Innocencio da -Sylva ne reproduit pas exactement ce titre, mais il signale une édition -faite à Bahia en 1851, par M. João Joaquim da Sylva Guimaraens : -le titre en est fort développé. La Grammaire d’Anchieta, <i lang="pt" xml:lang="pt">Arte -da Grammatica da lingoa mais usada na Costa do Brazil</i>, parut -à Coïmbre en 1595, in-8. On n’en connaît en Portugal qu’un seul -exemplaire.</p> -</div> -<p>S’il vivait encore, comme cela est assez probable, -<span id="pg_xl" class="pagenum">xl</span>bien au-delà de l’époque qu’on assigne à ces événements, -en 1619, par exemple, Yves d’Evreux ne -faisait plus partie certainement du vaste monastère -dont il était sorti jadis pour se rendre dans le nouveau -monde. On peut supposer que son homonyme -de Paris commençait à l’éclipser et qu’il se tenait -loin de la grande communauté ; s’il eût habité le -couvent de la rue St. Honoré, il n’est pas probable -qu’on l’eût complétement oublié dans les courtes biographies -qu’on accorde si libéralement à des religieux -qui n’avaient rien écrit, tel est entre autres -cet Yves de Corbeil, simple frère lai mort en 1623, -et que recommandait uniquement dans l’ordre son -dévouement à l’humanité.</p> - -<p>Nous en avons d’ailleurs la certitude, c’était dans -un humble couvent de sa province natale que le P. -Yves s’était retiré : nous le trouvons en 1620 à St. -Eloy<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, et nous supposons qu’il avait choisi cette -résidence parce qu’il s’y trouvait dans le voisinage du -couvent des Andelys.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> St. Eloi près Gisors, dans le département de l’Eure, est une -bourgade de 384 habitans à 25 kil. des Andelys ; il y a également -St. Eloi de Fourques, village de l’Eure à 25 kil. de Bernay. Nous -inclinons à croire que ce fut dans la première de ces bourgades, que -demeura notre missionnaire.</p> -</div> -<p>Dans ces fertiles campagnes, où s’était éveillé -le génie du Poussin, notre bon missionnaire avait -encore sans doute des loisirs suffisants pour admirer -la riante nature et la fraîcheur des paysages. Peut-être -en d’autres temps eût-il été à même de retracer -ces fines observations qui en font parfois un incomparable -naturaliste ; mais après l’émotion qu’avait -imprimée à sa pensée la majestueuse solitude des -forêts séculaires du Brésil, il ne se laissa plus captiver -que par les ardentes disputes de la théologie. -Un livre encore introuvable (car nous nous heurtons -à chaque moment ici, à des raretés presque aussi -<span id="pg_xli" class="pagenum">xli</span>difficiles à rencontrer que le <i>voyage</i>), nous prouve -que pour son repos, il ne sut pas résister à l’esprit -du siècle. N’ayant plus à convertir les Indiens, il -se prit à discuter avec les protestants, et chose assez -bizarre, ce fut un de ses compatriotes, personnage -essentiellement estimé de ses coreligionaires qu’il -attaqua ou peut-être auquel il répondit seulement. -Nous ignorons le titre du premier opuscule, qu’il -lança à son adversaire, mais un savant bibliographe -de la Normandie, M. Frère, nous a fourni le second ; -c’est pour nous une sorte de révélation.</p> - -<p>Ce livret est intitulé : <i>Supplément nécessaire à -l’escript que le capucin Yves a fait imprimer touchant -les conférences entre lui et Jean Maximilien Delangle.</i> -Rouen, David Jeuffroy, 1618, in-8.<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Voy. la <i>Bibliographie Normande</i>. Nous nous sommes adressé -directement à la docte obligeance de M. Frère pour obtenir la communication -du <i>supplément nécessaire</i> ; malgré des recherches persévérantes, -il s’est vu dans l’impossibilité de nous fournir d’autre renseignement -que celui dont on peut prendre connaissance dans son excellent -ouvrage.</p> -</div> -<p>Cet écrit que le docte bibliographe attribue à -notre missionnaire, pourrait ne pas être émané directement -de sa plume, mais il prouve l’existence d’un -autre ouvrage plus étendu, et démontre qu’il y avait -eu entre lui et les dissidents de sérieuses discussions -orales. Mieux lui eussent valu, sans doute, les naïves -discussions qu’il avait naguère avec Japi Ouassou en -l’île du Maranham ou les prédications si rarement -interrompues qu’il faisait naguère au Port St. Louis -et qu’interrompait si rarement la grave assemblée -des Indiens, auxquels une sévère politesse enjoint -d’écouter l’orateur tant qu’il lui plaît de garder pour -lui la parole ; circonstance qui (pour le dire en passant) -a bien pu tromper en mainte circonstance un -ardent missionnaire, sur le succès qu’il obtenait. -Yves d’Evreux, cette fois, avait affaire à l’un des -<span id="pg_xlii" class="pagenum">xlii</span>hommes les plus fermes et les plus estimés parmi -les protestants et l’écrit du religieux fut déféré au -parlement.</p> - -<p>Jean Maximilien de Baux, seigneur de Langle, -était un jeune ministre plein d’ardeur, originaire -d’Evreux comme le P. Yves, et demeurant alors au -grand Quevilly, petite ville de quinze à seize cents -habitans à une bien faible distance de Rouen<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. -Nous ne savons point quel était l’objet en discussion : -quelque diligence que nous ayons faite, aucune -des pièces du procès n’est venue à notre connaissance ; -mais il est certain que le dernier écrit, dont -M. Frère nous a révélé l’existence, excita d’une manière -fâcheuse l’attention de l’autorité, car un arrêt -du parlement, en date du 8 avril 1620, intervint à -son sujet, et condamna David Jeuffroy à cinquante -livres d’amende pour avoir édité sans permission -préalable, le livre incriminé<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Cette décision n’atteint -pas notre missionnaire on le voit, elle s’applique -uniquement à l’imprimeur qu’il avait choisi, mais -elle implique en soi un blâme indirect qui atteint le -livre, et l’on peut supposer que notre bon missionnaire -s’était laissé emporter par l’ardeur de la polémique, -à des personnalités regrettables. On était cependant -assez peu scrupuleux sur ce point en 1618, -et il ne paraît pas qu’en définitive, la carrière du -jeune ministre auquel s’attaquait le P. Yves, en ait -été suspendue dans sa marche ; bien loin de là, nous -le voyons dès l’année 1623 député par ses coreligionaires -au synode national de Charenton, puis il fait -<span id="pg_xliii" class="pagenum">xliii</span>partie, quatre ans plus tard, de celui qui se tient -alors en Normandie, dans la ville d’Alençon.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Le grand Quevilly, <i lang="la" xml:lang="la">Clavilleum</i>, bourgade de la Seine inférieure -est à 6 kil. de Rouen seulement, et fait partie du canton de Grand-Couronne.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Maximilien de Baux fut appelé plus tard à desservir l’église -du culte réformé à Rouen. Il poussa sa carrière jusqu’à l’âge de 84 -ans et mourut en 1674 ; il laissa après lui la réputation d’un homme -dont l’âme était droite et les mœurs singulièrement austères. Voy. les -frères Haag, <i>La France protestante</i>.</p> -</div> -<p>A partir de l’année 1620, nous perdons toute -trace du P. Yves d’Evreux. Cependant plusieurs -écrivains ecclésiastiques bien postérieurs à cette date, -enregistrent son nom dans leurs vastes nécropoles, -en multipliant de telles erreurs à son sujet, qu’on -acquiert la certitude qu’ils n’avaient jamais vu son -livre. Boverio da Salluzo<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, Marcellino de Pise<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, -Wadding<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, d’ordinaire si exact, le P. Denys de -Gênes<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, ou ne donnent que des détails généraux -fort approximatifs sur son œuvre sans en spécifier -la date, ou altèrent grossièrement le millésime de -l’année d’impression. Ce dernier, par exemple, le -fixe à 1654, erreur bien évidente, procédant d’une -première faute d’impression et que répètent à l’envi -Masseville<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> et même le <i>Moreri Normand</i><a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. Le P. -<span id="pg_xliv" class="pagenum">xliv</span>Franc. Martin, de l’ordre des Cordeliers, dont on -conserve le manuscrit à Caen la change seul de son -autorité privée et la porte à 1659, en donnant toujours -comme lieu d’impression la ville de Rouen. -L’<i lang="es" xml:lang="es">Epitome de la bibliotheca oriental y occidental</i> de -Leon Pinelo, livre qui fut réédité comme on sait par -Barcia au XVIII<sup>e</sup> siècle, est le seul ouvrage en ce -tems où soit mentionné le voyage que nous réimprimons, -avec une certaine exactitude, mais là encore, -le titre de la relation publiée par notre pauvre missionnaire -se trouve si singulièrement altéré par le -bibliographe espagnol, qu’on voit dans cette indication -erronée l’influence de Denis de Gênes, il est difficile -de reconnaître sous un pareil déguisement l’habile -continuateur du P. Claude d’Abbeville<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Capucinorum Annales</i>, <span lang="la" xml:lang="la">Lugduni</span>, 1632, in-fol., puis la traduction -italienne : <i lang="it" xml:lang="it">Annali di Frati minori Cappucini</i> etc. <span lang="it" xml:lang="it">Venetia</span>, -1643, in-4.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Annales seu sacrarum historiarum ordinis minorum Sancti -Francisci qui Capucini nuncupantur</i> etc. <span lang="la" xml:lang="la">Lugduni</span>, 1676, in-fol.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Annales ordinis minorum</i>, 2me édit., <span lang="la" xml:lang="la">Romae</span>, 1731, puis les -<i lang="la" xml:lang="la">Scriptores ordinis minorum</i>, 1650, in-fol. du même.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca Scriptorum ordinis minorum.</i> <span lang="la" xml:lang="la">Genuae</span>, 1680. in-4., -réimp. en 1691 pet. in-fol. Ce dernier, après quelques lignes sur les -mérites du P. <i lang="la" xml:lang="la">Ivo Ebroycencis vulgo d’Evreux</i> donne ainsi l’Indication -de son livre : <i lang="la" xml:lang="la">scripsit gallicè Relationem sui itineris et Navigationis -Sociorum que Capucinorum ad regnum Marangani : cui -etiam adjunxit historiam de moribus illarum nationum</i>. <span lang="la" xml:lang="la">Rothomagi</span>, -1654. Voy. T. 1 in-4.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Histoire de Normandie.</i> T. VI, p. 414. Masseville prouve -évidemment qu’il s’est contenté de traduire le P. Denys de Gênes, -puisque il dit, que notre missionnaire « donna une Relation géographique -des régions où il avait pénétré et particulièrement du pays de -<i>Marangan</i>. » <i lang="la" xml:lang="la">Regni Marangani</i> a dit son prédecesseur.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Voy. ce précieux ms. à la bibl. de Caen. Une bibliothèque -américaine, composé par le colonel Antoine de Alcedo, Madrid, 1791, 2 -vol. in-8., ne mentionne pas le P. Yves : mais cette omission nous -laisse peu de regrets, son compagnon, le P. Claude d’Abbeville, y est -représenté convertissant avec un zèle infatigable les Sauvages du Canada !</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> La première édition de l’<i>Epitome</i>, supprimée par ordre de -l’inquisition et devenue rarissime, ne porte sur son titre gravé, qui -fixe la date de l’impression du livre à 1629, que les noms d’<i>Antonio -de Léon</i>, celui de Pinelo est omis. Il n’y est fait nulle mention -d’Yves d’Evreux (ce livre fait partie de la bibl. Ste Geneviève), l’édition -donnée en 3 vols. pet. in-fol. par Barcia travestit ainsi le titre de -notre livre : <i lang="pt" xml:lang="pt">Fr. Yvon de Evreux, capuchino. Relacion de su viage -al Reino de Marangano, con sus compañeros : historia de las Costumbres -de aquellas naciones</i>. Imp. 1654, in-4. <span lang="pt" xml:lang="pt">frances</span>.</p> -</div> -<p>Nous en avons à peu près la certitude, par les -manuscrits que nous a légués le grand couvent de -la rue St. Honoré, Yves d’Evreux vécut au-delà de -l’année 1629, mais il ne revint pas à Paris, tout indique -même qu’il devait être tombé dans une sorte -de défaveur, parce que l’on avait sans doute à cœur -de faire oublier au roi d’Espagne les tentatives qui -avaient été faites naguère sur le Maranham. Cela -est si vrai, que les anciens chefs de l’expédition ne -purent renouer une vaste entreprise, dans laquelle -étaient engagés leurs plus chers intérêts. Malgré la -faveur dont il semble avoir joui à la cour, l’amiral -de Razilly échoua complétement dans ses tentatives -sur ce point, et lorsqu’il fut rendu à la liberté, après -<span id="pg_xlv" class="pagenum">xlv</span>sa captivité dans le château de Belem, le brave La -Ravardière ne retourna jamais dans l’Amérique du -sud. Ces deux noms paraissent encore une fois -dans l’histoire de notre marine<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, et ils apparaissent -glorieusement, mais c’est en Afrique, sur ces -côtes inhospitalières, où de hardis pirates devaient -être châtiés de temps à autre, pour que toute sécurité -ne fût pas enlevée à notre commerce.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Isaac de Razilly, chevalier de l’ordre de St. Jean de Jérusalem, -premier capitaine de l’Amirauté de France, chef d’Escadre des -vaisseaux du roi en la province de Bretagne, est nommé amiral de la -flotte royale qu’on expédie sur les côtes de la Barbarie en 1630 et il -s’adjoint La Ravardière : le 3 septembre de la même année nous le trouvons -devant Safy, où il s’occupe du rachat des captifs.</p> -</div> -<p>La Ravardière employa glorieusement et, nous -le voyons, d’une façon toute chrétienne, les dernières -années d’une vie active, consacrée entièrement -à la gloire de son pays ; le temps lui manqua pour -tracer le récit de ses voyages dans l’Amérique du -sud. Nous savons de science certaine que, par ses -ordres, une relation détaillée de son expédition sur -les bords de l’Amazone avait dû être dressée en -1614. Cette espèce de journal, qui éclaircirait tant -de choses, ne nous est pas parvenu, il ne serait pas -sans intérêt à coup sûr, de la comparer aux documents -qui nous ont été transmis vers le même temps -par un autre Français, dont les voyages ont eu les -honneurs d’une réimpression. Dix ans auparavant, -en effet, le garde des curiosités de Henri IV et de -Louis XIII, Jean Mocquet avait parcouru les rives -de l’Amazone, vers le milieu de l’année 1604, et -s’était efforcé de faire connaître le grand fleuve à -ses compatriotes. Malheureusement, ce pauvre chirurgien -de campagne, avait plus de zèle que de lumières -et ses observations ne pourraient se comparer -à celles d’un homme aussi connu par son instruction -que par sa loyauté. Le voyage de La Ravardière -<span id="pg_xlvi" class="pagenum">xlvi</span>sur l’Amazone et dans le Maranham, doit être aussi -décrit minutieusement dans la grande chronique manuscrite -des pères de la compagnie qui existe encore -à Evora. En consultant les savants travaux bibliographiques -de M. Rivara, nous en avons acquis la certitude, -le chapitre 111 de ce vaste recueil est consacré -entièrement au séjour des Français dans ces régions. -Nous n’avons pas été à même de l’examiner. Grâce -à l’esprit d’investigation, qui s’est emparé de tant de -savants historiens, on ne saurait donc désespérer complètement -de retrouver l’écrit que nous signalons.</p> - -<p>Le Brésil fait chaque jour les plus louables -efforts pour réunir en corps de doctrine les documents -inédits qui constituent ses origines historiques ; -si jamais le voyage de La Ravardière était -découvert dans quelque bibliothèque ignorée, ce serait -avec Claude d’Abbeville et Yves d’Evreux le -guide le plus sûr qu’on pût consulter sur ces provinces -du nord dont on connaît à peine les splendides -solitudes et dont notre missionnaire révèle pour ainsi -dire le passé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em"><span class="xlarge">Voyage au Brésil</span><br /> -exécuté dans les années 1612 et 1613,<br /> -<span class="small">par le</span><br /> -P. Yves d’Evreux,<br /> -<span class="small">religieux capucin,</span><br /> -publié avec une introduction et des Notes<br /> -<span class="small">par</span><br /> -<b>M. Ferdinand Denis</b>,<br /> -<span class="small">conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<div class="c"><img src="images/illu3.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<p class="c top4em"><span class="large red">SUITTE DE</span><br /> -<b class="xlarge sans-serif red">L’HISTOIRE</b><br /> -<span class="large">DES CHOSES PLUS</span><br /> -MEMORABLES ADVENUES<br /> -EN MARAGNAN ES<br /> -ANNEES 1613 &<br /> -1614.<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a></p> - -<p class="c small red">SECOND TRAITE.</p> - -<p class="c gap"><b class="sans-serif">A PARIS</b><br /> -<span class="small">DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY, RUE SAINT JACQUES A LA</span><br /> -<span class="xsmall">BIBLE D’OR & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS EN LA<br /> -GALERIE DES PRISONNIERS.</span></p> - -<p class="c small">MDCXV.<br /> -AVEC PRIVILEGE DU ROY.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_1" class="pagenum">1</span></p> - -<h2 class="nobreak" title="Préface de F. de Rasilly" id="i2"></h2> - -<p class="ind xlarge">AU ROY.</p> - - -<p class="c">SIRE,</p> - -<p>Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir -du livre du R. P. Yves d’Evreux supprimé par fraude -et impieté, moyennant certaine somme de deniers, -entre les mains de François Huby, Imprimeur<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, Que -j’offre maintenant à V. M. deux ans & demy apres sa -premiere naissance aussi tost estouffee qu’elle avoit -veu le jour. Afin que V. M. & la Royne sa Mere -pour lors Regente, ne voyant point une verité si -claire que celle-cy, fust plus aisement persuadee, -par faux rapports, à laisser perir contre leurs sainctes, -et bonnes intentions, la plus pieuse & honorable -entreprise qui se pouvoit faire dans le nouveau monde. -Comme il se verra tant par l’Histoire du R. P. Claude -Dableville, que ceste presente à laquelle il ne manque -que la plus grand part de la Preface, & quelques -Chapitres sur la fin que je n’ay peu recouvrir. Cela -s’est faict encor’ à dessein pour faire perdre insensiblement -à V. M. le tiltre de Roy Tres-Chrestien. -Luy faisant abandonner les sacrifices et sacrements -exercez sur les nouveaux Chrestiens, la reputation de -ses armes, & bandieres, l’utilité qui pouvoit luy arriver, -& à ses subjects, d’un si riche & fertile pays, et la -retraicte du tout importante, d’un port favorable pour -la navigation de long cours, aujourd’huy ruinee faute -d’avoir conservé ce que j’avois avec tant de soins, -& de despenses acquis. Pour à quoy parvenir, l’on -s’est servy de deux impostures trop recogneuës de -<span id="pg_2" class="pagenum">2</span>personnes qui ont bon jugement, L’une, que le pays -estoit infertile, & ne produisoit aucune richesse, contre -la verité, que j’ay tousjours constamment maintenuë, -et qui ne paroist aujourd’huy que trop veritable, -L’autre, que les Indiens estoient incapables du Christianisme -contre la parole de Dieu, & la doctrine universelle -de l’Eglise. Voilà comment, SIRE, ceste belle -action si bien commencee s’est esvanoüye, tant par -la fraude & malice de ceux qui pour couvrir leurs -fautes & manquement les ont rejettez sur ceux du -pays, Qui par la negligence des mauvais François, -qui n’ayant autre but que leur profit & interest particulier, -se sont peu souciez, de celuy de V. M. & -empescher une si signalee perte, qui sert aujourd’huy -de fables à toutes les nations estrangeres, de mespris -de vostre authorité Royale à toute l’Europe, & de douleur -à tous vos bons subjects. Desquelles illusions, -quand il plaira à V. M. s’en relever par les salutaires -advis de personnages d’honneur, recogneuë pour estre -zelez à l’accroissement de la gloire de Dieu, & celuy -de vostre Royaume, je luy offre encor’ ma vie, celle -de mes freres. Et ce peu de pratique & experience -qui est en nous pour faire recognoistre par tous les -coins de ce nouveau monde, qu’il n’y a point en la -Chrestienté un si grand et puissant monarque qu’un -Roy de France. Quand il veut employer, je ne diray -pas sa puissance, mais seulement son authorité. C’est, -SIRE, Tout ce que peut un de vos plus humbles subjects, -auquel tous les mauvais traitemens, pertes de -biens & de fortune, que contre la foy publique que -j’ay soufferts durant la minorité de V. M. n’ont point -faict encor’ perdre le courage de la servir glorieusement. -M’assurant qu’elle aura mes services pour -agreables, & le vœu solemnel que je fais d’estre le -reste de ma vie,</p> - -<p class="c">son tres-humble et tres-obeissant serviteur et subject,<br /> -FRANÇOIS DE RASILLY.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_3" class="pagenum">3</span></p> - -<h2 class="nobreak" title="Préface au Roi du P. Yves d’Evreux" id="i3"></h2> - -<p class="ind xlarge">AU ROY.</p> - - -<p class="c">SIRE,</p> - -<p>La principale raison qu’eurent les Anciens de -canoniser entre les Dieux la plus-part de leurs -Empereurs, fut la pieté à la Religion qu’ils avoient -recogneuë en iceux pendant leur vie. Et c’est chose -bien notable que nous trouvons par les Histoires, -qu’encore que quelques-uns des Empereurs eslevez -de bas lieu, au sommet de l’Empire, se soient monstrez -cruels et sanguinaires vers leurs subjects, nonobstant -ils n’ont pas laissé d’obtenir apres leur mort le nom -de Dieux, avoir des Temples et des Autels, des Sacrifices -et des Prestres, establis et ordonnez par le Senat, -et ce en consideration de la Pieté et Religion qu’ils -avoient conservee inviolablement au milieu de plusieurs -autres imperfections. Ces Monarques grands en domination, -petits en la cognoissance du vray Dieu, estoient -poussez d’une inclination emprainte naturellement -dans leur cœur, de la Majesté Divine, de laquelle tous -Monarques sont le vif Image, et partant à eux appartient -de dilater le Royaume de Dieu, comme les -Lieutenans de sa Majesté souveraine. A ceste fin, -ils parsemoient leurs arcs et trophees, leurs colonnes -et statuës des enseignes de la Religion, et laissoient -à la posterité des plaques et planches des metaux -plus incorruptibles, ainsi que sont la Bronze, Or et -Argent, gravees de leurs Images, et des vestiges -de leur pieté, à ce que le temps n’en offuscast la -memoire.</p> - -<p>Antonin le Pieux, laissa sur la Bronze et -l’argent, sa Pieté et Religion Burinee en ceste sorte. -C’estoit une Dame vestuë en Deesse, devant laquelle -estoit un Autel chargé d’un feu continuellement -bruslant, & entre ses mains elle tenoit un Vase plein -<span id="pg_4" class="pagenum">4</span>de bonnes odeurs qu’elle jettoit à chasque heure en -sacrifice dans ce feu, signifiant par là la Pieté et -Religion qu’il portoit aux Dieux.</p> - -<p>Si l’inclination naturelle privee de grace et de -lumiere surnaturelle, avoit tant de puissance au -cœur de ces Monarques, que pouvons-nous dire, -voire que pouvons-nous penser, combien Dieu agite -interieurement les cœurs des Rois illustrez et -enrichis de la vraye Religion ?</p> - -<p>Louys quatriesme Empereur, Prince vertueux -et chery de tous, preferoit à toutes ses affaires -celles de la Religion ; & pour exciter tous ses subjects -à son imitation, avoit marqué sa monnoye d’un -Temple traversé d’une Croix, & tout autour estoit -inscrit, <i lang="la" xml:lang="la">Christiana Religio</i>.</p> - -<p>Celuy qui a emporté le prix, Sire, par sus tous -les Monarques du Monde, en faict de Pieté & Religion -a esté sainct Louys, l’honneur des François, -duquel vous heritez le Sang, le Sceptre, le nom, et -l’imitation de ses vertus : car non seulement, il a -employé ses thresors, sa noblesse, ains aussi sa -propre personne, passant les Mers, (Mers qui ne respectent, -non plus que la mort aucune qualité de -personnes, pour les envelopper dans ses ondes) afin -de restaurer la Pieté & Religion abatuë par les -cruautez des Infidelles, & y est mort pour ce -subject.</p> - -<p>Jamais siecle de Roy n’eust tant de convenance -avec le siecle de ce bon Roy sainct Louys, qu’a -le vostre, Sire, & laissant à part ce qui ne faict à -mon propos, je prendray seulement ce beau subject, -que l’ouverture vous est faicte d’imiter sa Pieté & -Religion envers ces pauvres Sauvages, qui desirent -extremement cognoistre Dieu, et vivre soubs l’ombre -de vos Lys, non pas seulement les habitans de -<i>Maragnan</i>, <i>Tapouytapere</i>, <i>Comma</i>, <i>Cayetez</i>, -<i>Para</i>, <i>Tabaiares</i>, <i>Longscheveux</i> : ains aussi plusieurs -autres Nations, lesquelles souhaittent s’approcher -<span id="pg_5" class="pagenum">5</span>des Peres, ainsi que je diray amplement au -suivant Discours.</p> - -<p>Vous seul, Sire, pouvez tout ce bien, par ce -qu’ils ayment naturellement les François & hayssent -les Portugais, tout ce que peuvent nos Religieux, -c’est d’exposer leur vie à la poursuitte de la conversion -de ces pauvres gens : chose de peu de duree, -si vostre Royale pieté n’y met la main.</p> - -<p>Cest’ affaire n’est pas tant difficile, comme l’on -pourroit s’imaginer, ny de si grande charge et -despence que l’on estimeroit : il n’y faut des cinquante, -ou des cent mille escus, ains une liberalité -mediocre fidellement administree (pour l’entretien -des Seminaires, où seront admis les enfans des -Sauvages, unique esperance de l’establissement ferme -de la Religion en ces pays là,) sera suffisante.</p> - -<p>Si vostre Majesté, Sire, se resout à cela, je -m’asseure qu’à vostre imitation, plusieurs de vos -Princes & Princesses, Seigneurs & Dames, s’exciteront -à contribuer quelque chose, pour l’augmentation -de la Foy en ces quartiers là.</p> - -<p>Et afin que je ne sois facheux à vostre Majesté -par une prolixité malseante, je finiray avec cest’ -histoire Evangelique de la pauvre Chananee reputee -pour chienne, laquelle ne demandoit pour la delivrance -de sa fille possedee du Diable, que les -miettes tombantes de la table Royale du Redempteur : -Ceste nation des Sauvages est issüe d’un mesme -Pere que ceste Chananee, ses enfans sont possedez -des Demons par l’infidelité : Elle ne demande ny -vos thresors ny grande somme de deniers, ains seulement -les miettes superflues, qui tombent deçà, -delà, de vostre Royale grandeur.</p> - -<p>Parquoy, Sire, je vous supplie tres-humblement -de regarder de bon œil ceste pauvre Nation, & -recevoir de bon cœur ce petit Discours des choses -plus memorables arrivees pendant les deux ans que -j’ay pratiqué avec eux, suivant le commandement -<span id="pg_6" class="pagenum">6</span>de la Royne vostre mere, faict à nos Reverends -Peres, duquel nous nous sommes aquitez le plus -fidelement qu’il nous a esté possible, ainsi que verrez -en ce Traitté, lequel quand vostre Majesté aura eu -pour agreable avec le contenu d’iceluy, je m’estimeray -tres-bien recompensé de ce que j’en pretens recevoir -en ce Monde, auquel tant qu’il plaira à Dieu me -faire vivre, ce sera pour m’employer avec toute la -fidelité à moy possible, au service de vostre Majesté, -comme celuy qui est & sera à jamais d’icelle,</p> - -<p class="sign"><span class="blk">Tres-humble & fidele suject<br /> -F. YVES D’EVREUX<br /> -<span class="small">CAPUCIN.</span></span></p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_7" class="pagenum">7</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="i4" title="Advertissement au lecteur">ADVERTISSEMENT<br /> -au Lecteur.</h2> - - -<p>Amy lecteur, vous serez adverty, que je ne -feray aucune repetition des choses que le Reverend -Pere Claude a escrit en son histoire, seulement -j’adjousteray ce que l’experience m’a donné plus -qu’à luy, n’ayant esté que quatre mois dans <i>Maragnan</i> -et moy deux ans entiers : vous trouverez -ceste verité, quand vous confererez nos deux escrits -ensemble, d’autant que l’addition que j’en feray, -supposera ce qu’il en aura escrit de mesme matiere.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="i5" title="Préface sur les deux traittez suivans">PREFACE<br /> -Sur les deux<br /> -<span class="small">Traittez suivans</span>.</h2> - - -<p>La Sapience, aux Proverbes 29. propose un -enigme tres-beau en ces paroles : <i lang="la" xml:lang="la">pauper & dives -obviaverunt sibi, utriusque illuminator est -Dominus</i> : J’ay veu le pauvre sortir d’un hospital -chargé de playes et d’ulceres, couvert & non vetu -de vieux haillons, marcher en la place publique, & -entrer dans le temple du Seigneur par la porte du -midy : & en mesme heure j’ay consideré le riche -sortir de son Palais bien vetu de soye, & paré d’or, -d’argent et de pierres precieuses, venir le long de la -voye qui s’aboutit à la porte du Tabernacle du coté -de Septentrion, si à propos, que l’un & l’autre, le -pauvre & le riche, se sont rencontrez teste à teste, -front à front, droict au milieu du grand rideau du -<i lang="la" xml:lang="la">Sancta Sanctorum</i>, où la face du Seigneur rend -une si belle clarté, que le visage de ces deux -rayonnoit d’une mesme splendeur Divine. Voilà ce -que veut dire la Sapience sous l’obscurité de ces paroles.</p> - -<p>Laissons les diverses explications mystiques -<span id="pg_8" class="pagenum">8</span>et spirituelles qui se peuvent tirer de là, & prenons -seulement celle qui faict à nostre subject, laquelle -nous avons mise pour frontispice à nostre livre.</p> - -<p>Ce pauvre est le pere Sainct François, et les -Religieux de son Ordre : Ce Riche est la Royale -puissance de sa Majesté tres-Chrestienne procedee -de la tige sacree du Roy Sainct Louys. Quand est -ce, & en quel lieu, ce Pauvre, & ce Riche se sont-ils -trouvez à la rencontre ? ç’a esté veritablement -en la Mission Evangelique pour convertir les Indiens. -Le troisiesme s’est trouvé entre les deux, -sçavoir est, ce grand Dieu illuminateur des pecheurs, -gisans sous les tenebres de la mort.</p> - -<p>Le pauvre Sainct François a faict dans les -Indes, ce que disoit Sainct Paul, en la conversion -des Gentils ; <i lang="la" xml:lang="la">Ego plantavi</i>, J’ay planté la Foy -parmy les Sauvages de <i>Maragnan</i> : Sainct Louys -protecteur de la France & Ayeul de nostre Roy -respond, suivant la promesse faicte quand nous embrassames -ceste entreprise, <i lang="la" xml:lang="la">Rigabo</i>, Je l’arrouseray, -& ne permettray qu’elle se flestrisse, faute de luy -donner soulagement. Car ce n’est rien, de planter, -si l’humeur manque à la racine qui refocille la plante -nouvelle : autrement l’ardeur du Soleil secheroit le -tout : Et nostre Dieu qui suit tousjours la disposition -des subjets, asseure infalliblement qu’il donnera -augmentation à l’entreprise, <i lang="la" xml:lang="la">Incrementum dabo</i> : -Et ce par une lumiere plus grande de jour en jour -des mysteres de nostre Foy versee sur ces Indiens -obtenebrez de l’ignorance, <i lang="la" xml:lang="la">utriusque illuminator -est Dominus</i>, Le Seigneur est le flambeau de tous deux.</p> - -<p>Qui le peut mieux sçavoir que les Sauvages, -lesquels en rendent temoignage par les Baptesmes -qu’il ont receu de nos mains, & la promesse comme -generale de se faire Chrestiens ? c’est pourquoy ils -font responce, <i lang="la" xml:lang="la">credimus</i>. O pieté Royale, vous -n’avez point perdu vostre temps de nous avoir -envoyé les messagers de l’Evangile.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_9" class="pagenum">9</span></p> - -<p class="c large">Suitte de L’Histoire des choses plus memorables -advenuës en Maragnan és années -1613 & 1614.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">PREMIER TRAICTÉ.</h2> - - - - -<h3 id="ch1">De la Construction des chappelles de S. François & de -S. Loüis en Maragnan<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</h3> - -<p class="c">Chap. I.</p> - - -<p>Le Psalmiste Royal David en son Psalme 28, -qu’il composa en action de graces pour la consommation -du Tabernacle, dict. <i lang="la" xml:lang="la">Afferte Domino -filii Dei, afferte Domino filios arietum</i>. -Apportez au Seigneur, ô enfans de Dieu, apportez -au Seigneur des enfants de beliers, ce -que Rabbi Joanathas va expliquant en cete sorte : -<i lang="la" xml:lang="la">Tribuite coram Domino laudem cœtus -Angelorum, tribuite coram Domino gloriam -& fortitudinem</i>. Contribuez devant le Seigneur -loüange, ô chœurs Angeliques, contribuez devant -le Seigneur gloire et force : Il vouloit dire que -les bien-heureux Anges assistent les hommes en -toutes leurs sainctes entreprises, & specialement quand -il est question de procurer le salut des ames, car -ces bien-heureux Esprits marchent au devant & fendent -la presse des Diables ennemis de salut, Pour -donner seur accez aux hommes Apostoliques vers -les Ames errantes par les deserts de l’Infidelité, -<span id="pg_10" class="pagenum">10</span>qui sont icy paragonnees aux Enfans des Beliers -cornus, qui rampent deçà delà par les rochers de -dureté de cœur, Prises toutefois avec la douceur -de l’Evangile se laissent amener doucement à la -porte du Tabernacle de Dieu, lavees dans la grande -mer du Baptesme, & offertes à la face du <i lang="la" xml:lang="la">Sancta -Sanctorum</i>.</p> - -<p>Les Premiers sacrifices que receut Dieu du -Peuple d’Israël, quand ils allerent posseder la terre -de Promission, de laquelle ils bannirent l’Infidelité, -furent sous les tentes & pavillons du Tabernacle, -mais puis apres le Temple fut basti, dans lequel les -mesmes sacrifices furent offerts.</p> - -<p>Chose semblable nous arriva, qui allions en -ce Païs plein d’Infidelité & d’Ignorance de Dieu -farcy de Diables, effrontement tyrannisans ces Pauvres -ames captives, pour y donner la lumiere de -l’Evangile, bannir la mécroyance, chasser les Demons, -planter & construire l’Eglise de Dieu : Car nous celebrâmes -l’espace de quatre mois et plus, les saincts -sacrifices sous une belle tente, au milieu des arbres -verdoyans, puis une partie de nostre équipage -estant retournée en France pour querir secours, & -l’autre demeuree pour fonder la Colonie, nous fismes -bastir la Chappelle de Sainct François de Maragnan -en un lieu beau & plaisant, joint à la mer, enrichy -d’une belle fontaine, qui jamais ne tarit, où je choisis -ma demeure pour servir par apres de convent -aux Religieux que j’attendois en secours. Cette chappelle -fut achevee la veille de Noel, Jour bien à propos ; -correspondant à la devotion qu’avoit jadis le -Seraphique Pere Sainct François, auquel la chappelle -estoit consacree. D’autant qu’iceluy, entre toutes -les festes de l’annee, celebroit la nuict toute lumineuse -& sans tenebres de la naissance du vray Soleil -Jesus-Christ, & ce sainct Pere avoit telle coustume -de bastir une Creche où il passoit cete nuict -en haute contemplation du profond mystere de l’Incarnation, -<span id="pg_11" class="pagenum">11</span>& de l’abaissement si nouveau du Tres-haut -enterre. De verité je m’esjoüissois infiniement -voir dans cette petite Chappelle (faicte de bois, couvertes -de Palmes, ressemblant plus à la Creche de -Bethleem, qu’aux grands & precieux Temples de l’Europe) -nos François en grande devotion Psalmodier -les Matines de cette nuict ; Puis lavez au Sacrement -de Penitence, recevoit le mesme Fils de Dieu, dans -la creche de leurs cœurs, enveloppé des langes des -SS. Sacremens de l’Autel.</p> - -<p>Nous solemnisâmes le jour de pareille devotion : -que la nuict, y adjoustans la Predication, -chose que nous avons gardee tousjours du depuis, -Festes & Dimanches : de quoy nous recevions tant -de contentement, qu’encores qu’endurassions beaucoup -en ces premiers commencements, toutefois tandis -que dura cette devotion, le temps se passoit si viste, -que le jour ne nous sembloit pas durer deux heures ; -d’autant que l’esprit nourry de pieté, ne sçauroit -avoir si peu d’occupation d’ailleurs, qu’il ne s’estonne -de voir si tost la nuict venir.</p> - -<p>Je n’estois pas seul qui ressentois cecy, ains -plusieurs autres qui me l’ont dit du depuis, que tandis -que la santé me permit de garder cet ordre, il -ne leur ennuyoit aucunement.</p> - -<p>Cete devotion s’augmenta encore bien plus -quand la Chappelle Sainct Loüis au Fort fut edifiee<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, -à la forme & façon des Eglises de nos Convens, -bastie de charpente, close & couverte de bons aiz, -ciez des arbres nommez <i>Acaioukantin</i>. Là j’allois -celebrer la Messe, chanter Vespres, faire la Predication, -et baptiser les Cathecumenes. Au soir la -cloche sonnoit, & tous se trouvoient avant que d’aller -se coucher, en cette chappelle, où l’on chantoit -le Salut, & sonnoit on le Pardon, puis chacun se -retiroit où il vouloit.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_12" class="pagenum">12</span></p> - -<h3 id="ch2">De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencemens.</h3> - -<p class="c">Chap. II.</p> - - -<p>L’homme est composé d’esprit et de corps, l’esprit -comme le plus noble doit estre servy le premier, -puis apres le corps ; à ce subject il estoit plus que -raisonnable de travailler premierement aux Chappelles -pour en icelles repaistre les esprits de la parole -de Dieu, & des SS. Sacremens, puis s’appliquer -à ce qui regardoit le temporel ; Or tout ainsi qu’une -terre, non encore cultivee ne donne pas grand contentement -à son Maistre, voire s’il n’avoit du pain -d’ailleurs, il pourroit mourir de faim aupres d’Icelle -semblablement le lieu que l’on avoit choisi pour -bastir la forteresse de Sainct Loüis estoit esloigné de -toute commodité ; d’autant que c’est une poincte de -roche qui avance dans la mer, en un des bouts de -l’Isle, où jadis les Sauvages avoient habité & jardiné, -& par ainsi rendu sterile ; d’autant que la terre ayant -porté trois ans n’a plus de force à produire aucune -chose sinon du bois, si d’adventure elle ne repose -plusieurs annees ; cela fut cause que nous patissions -beaucoup en ces commencements, voire à peine avions -nous de la farine du Païs, de laquelle nous faisions -du <i>Migan</i>, c’est à dire de la boüillie avec du sel, -de l’eau et du poivre, qu’ils appellent Ionker, & de -cela seulement nous sustentions nostre vie. Quelques -uns qui ne pouvoient manger de cette farine seiche, -la détrempoient dans l’eau & la mangeoient, Ceux -qui estans en France à peine pouvoient manger -des viandes delicates, trouvoient en ce Païs les legumes, -quand ils en pouvoient avoir, tres-delicieuses.</p> - -<p>Je rapporte cecy pour loüer la patience des -François au service de leur Roy, & pour effacer -cette tache qu’ordinairement on jette sur leur manteau, -qu’ils sont impatiens, indomtables et mal-obeïssans ; -Car je tesmoigne, avec verité, que je ne vey -<span id="pg_13" class="pagenum">13</span>jamais tant de patience, et tant d’obeissance, qu’en -ces Pauvres François. Que ceux donc qui ont bonne -volonté d’aller en ces Païs ne s’estonnent d’entendre -cette grande pauvreté ; Car ils ne patiront jamais, -ce que nous avons pati, & de jour en jour la terre -s’accomode & les vivres s’augmentent.</p> - -<p>Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer -à la pesche des vaches de mer<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, environ à 30 -& 40. lieües de l’Isle : ces bestes poissons ont la teste -de vache sans cornes toute fois, deux pates sur le devant -au dessous des mamelles, elles produisent leurs -veaux comme les vaches, & les nourissent de leur laict, -mais le petit veau a cette proprieté digne d’estre remarquee, -pour nous servir d’instruction, c’est qu’il embrasse -sa mere par sus le dos avec ses deux petites -pates, & jamais ne la quitte, quoy que morte, tellement -qu’on les prend vifs, & en a-on apporté de -vifs jusques en l’Isle, & sont tres-delicats. Que cecy -serve aux enfans à executer le commandement de -Dieu, d’honorer Pere & Mere, c’est à dire, de leur -survenir, aymer & respecter ; que les Catholiques -se souviennent de demeurer fermes & colez au giron -de l’Eglise leur Mere, & qu’aucune persecution ne -les en arrache, que tous bons François cherissent -leur Roy & leur Patrie. Ces Vaches de mer sont -prises à la pasture qui est l’herbe croissante au bordage -de la mer : Les Sauvages coulans leur canot -doucement par derriere elles, d’où ils les dardent de -deux ou trois harpons, & mortes qu’elles sont, sont -tirees à terre, mises en pieces & salees ; Chose pareille -arrive aux delicieux & gloutons, qui s’estans -fabriquez leur ventre pour Dieu, sont surpris de la -mort au milieu des viandes, et saouls sont traisnez -en un moment dans les Enfers.</p> - -<p>Le sel du tout necessaire, tant pour saler ces -vaches, que pour autres commoditez, se pesche environ -à quarante lieuës de l’Isle, dans des grandes -plaines sablonneuses, ou il se faict naturellement en -<span id="pg_14" class="pagenum">14</span>forme de glace, dur & luisant comme cristal, & -ce par le flus & reflus de la mer qui donne dans ces -plaines, & quand la mer est retiree, le Soleil vient -à le cuire par sa chaleur, & est beaucoup meilleur, -que celuy de France, & que celuy d’Espagne. Il -faut l’aller pescher avant la saison des pluyes, pour -ce qu’elles noyent le lieu où il se trouve.</p> - -<p>Ayant prouvenu à ce mesnage, l’on dispersa -une partie des François par les villages, pour y -vivre suivant la coustume du Païs, qui est d’avoir -des <i>Chetouasaps</i>, c’est à dire hostes ou comperes, -en leur donnant des marchandises au lieu d’argent ; -Et cette hospitalité ou comperage est entr’eux -fort estroicte ; car ils vous tiennent proprement comme -leurs enfans, tandis que vous demeurez avec eux, -vont à la chasse & à la pesche pour vous, & d’avantage -leur coustume estoit de donner leur filles à leurs -Comperes, qui prenoient deslors le nom de Marie, -& le sur-nom du François pour designer l’alliance -avec tel François, en sorte que disant Marie telle, -c’estoit autant que de dire la Concubine d’un tel. -De sçavoir au vray pour quoy ils appellent leurs -filles données aux François, pour concubines du nom -de Marie, je ne puis l’asseurer, sinon qu’un jour un -Sauvage me dist, luy monstrant un Tableau de la -Mere de Dieu, et luy disant, <i>Koaï Toupan Marie</i>. -Voilà la Mere de Dieu Marie : il me respondit : <i>chè -aï Toupan Arobiar Marie</i>. Je croy & cognoy -que la Mere de Dieu est Marie, & appellons nos -filles que nous donnons aux <i>Caraibes</i> Marie. Cette -coustume de prendre les filles des Sauvages, a esté -deffenduë aux François, & cela ne se faict plus, si -ce n’est occultement, mesme les sauvages qui de -premier abord que l’on fist cete deffence, se doutoient -de la fidelité & amitié des François envers eux, pour -ne prendre leurs filles comme ils avoient de coustume, -à present qu’ils ont esté entierement informez que -Dieu defend d’avoir des femmes sinon en mariage, -<span id="pg_15" class="pagenum">15</span>& que les Peres Messagers de Dieu le preschoient -& l’avoient fait prohiber par ordonnance du Grand, -se scandalisent quand ils voyent les François faire -au contraire & le venoient denoncer au Grand & -à Nous, en sorte qu’il faut que le François face ses -affaires bien secrettement, s’il ne veut que cela soit -cogneu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch3">De la Construction du Fort de Saint Louys, & de l’ardeur -des Sauvages à porter les terres.</h3> - -<p class="c">Chap. III.</p> - - -<p>Le temps venu qu’il faisoit bon travailler aux -fortifications de la place designee pour la defence -des François, & que la charpente jà faicte selon le -dessein donné pour servir de ceinture au fort à soutenir -les terres fut dressee : alors on fit dire par tous -les vilages de l’Isle & de la Province de <i>Tapouytapere</i><a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> : -que chacun les uns apres les autres eust -à venir travailler aux terres que l’on tiroit des fossez -du Fort pour les porter sur les terrasses des courtines, -esperons, & plates formes, qui du depuis furent -couvertes de gros & grands <i>Apparituries</i><a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> qui -sont arbres durs comme fer et incorruptibles, en -sorte que le canon auroit de la peine contre ceste -place & l’escalade tres-dificile : aussi tost dit, aussi -tost faict, tellement que de toutes parts un vilage -apres l’autre, les Sauvages venoient amenants femmes -& enfans quant à soy, aportans des vivres necessaires -pour le temps qu’ils sçavoient demeurer à travailler, -& ce souz la conduite de leurs Principaux : -coustume qu’ils observent en toutes leurs entreprises -de consequence, que non seulement ils marchent -avec leurs Principaux, ains ils tiennent le front de -la compagnie. La nature leur ayant donné ceste -<span id="pg_16" class="pagenum">16</span>cognoissance que l’exemple des Principaux encourage -infiniment les Inferieurs.</p> - -<p>En quoy ils sont plus fideles à la nature, que -nous ne sommes, puis que nous voyons tout le contraire -en la Republique Chrestienne : d’où certainement -toutes les erreurs & corruptions de mœurs ont -pris leur source : car encore que nous devions prester -l’oreille seulement à la doctrine & ne point amuser -nostre veuë à la mauvaise vie : ce nonobstant les -foibles s’acrochent plus aux œuvres qu’au bien dire.</p> - -<p>Ces Sauvages venus ils se mettent à travailler -d’un ardeur incomparable, monstrans de voix & de -geste un courage admirable, & eussiez dit plustost -qu’ils aloient aux nopces qu’au travail, ne cessans de -rire & s’esjouyr les uns avec les autres, chacun courant -portant son fais du fond des fossez au dessus des -terasses, & y avoit entr’eux une emulation non petite -à qui feroit plus de voyage, & porteroit plus -grand nombre de paniers de terre.</p> - -<p>Icy vous noterez qu’il n’y a gens au monde si -infatigables au travail qu’iceux, quand de bon cœur -ils entreprennent quelque chose, ne se soucians de -boire ou de manger, pourveu qu’ils viennent à chef -de ce qu’ils entreprennent, & au plus fort des difficultez, -ils ne font que rire, huer, et chanter pour s’entr’encourager : -à l’oposite si vous pensez les rudoyer & -les faire travailler par menaces ils ne feront rien -qui vaille, & cognoissant leur naturel estre tel, jamais -ils ne contraignent leurs enfans ny leurs esclaves, -ains ils les ont par douceur.</p> - -<p>Le François approche fort de ce naturel, specialement -les Nobles, qui ne peuvent subir le joug -de la contrainte, mais exposent leur propre vie aux -doux commandemens de leurs Princes : beau document -pour ceux qui ont charge d’autruy, de plustost -les avoir par douceur & clemence que par force & -rigueur, menageant en ce point le naturel de la -nation Françoise. Non seulement les hommes travailloient : -<span id="pg_17" class="pagenum">17</span>mais aussi les femmes & les petits enfans, -ausquels petits enfans, ils faisoient de petits -paniers, pour porter de la terre selon leur petite -force. J’ay veu plusieurs de ces petits qui n’avoient -pas plus de deux ou trois ans faire leurs charges -dans leurs petits paniers avec leurs menotes n’ayans -pas la force naturelle d’user de peles ou autres -instrumens à charger.</p> - -<p>Je m’enquis de quelques Anciens, pourquoy ils -permettoient que ces enfans travaillassent, amusans -plus ceux qui les regardoient & specialement leurs -peres & meres que d’avancer besongne ; & davantage -<span class="folionum">verso.</span>qu’ils les mettoient en danger estans nuds & -tendres comme ils sont, d’estre blessez par quelque -eboulement de terre ou roulement de pierre. Telle fut -leur responce par le Truchement : Nous sommes bien -aises que nos enfans travaillant avec nous à ce Fort, -à ce que venus en leur vieillesse, ils disent à leurs -enfans, & ceux cy à leurs descendans : Voilà les -forteresses que nous & nos peres ont faict pour les -François, lesquels amenerent des Peres pour faire -des maisons à Dieu, & vindrent pour nous defendre -contre nos ennemis.</p> - -<p>Ceste façon de faire remarquer à leurs enfans -ce qui se passe leur est commune en general en -toutes choses, & ainsi suppleent au manquement -d’escriture, pour communiquer les affaire des siecles -passez à la posterité : & pour ne rien oublier, ains -vivement le graver en leur memoire : souvent ils -devisent par ensemble des choses passees aux siecles -de leurs grands Peres ou au temps de leur jeunesse, -et l’enseignent à leurs enfans, comme nous dirons -cy apres. Je voudrois que nos Peres eussent esté -aussi diligens à graver dans le cœur de leurs descendans…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_18" class="pagenum">18</span><span class="folionum">folio 17.</span>… ment & en abondance, les Sauvages mettent -le feu aux buissons & haliers, dans lesquels ces -reptiles se retirent. Il y en a de trois sortes<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>, les -uns de terre, qui font leur demeure dans les bois ; -les autres d’eau douce, qui habitent és rivages de -ce fleuve, & és lieux marescageux ; Les troisiesmes -sont de mer, & vivent en icelle, mais elles viennent -faire leurs œufs dans le sable prochain en grand -nombre, puis les couvrent industrieusement avec le -mesme sable : Ils ressemblent aux œufs de poule, -hors-mis qu’ils n’ont pas la coque si dure, ains flexible -et mole, & ne sont pas droictement si gros ny aigus, -mais ronds, sont fort bons, soit à la coque, soit en -autre façon que les vouliez manger.</p> - -<p>Le long de ceste Riviere est orné d’arbres, portant -casses beaucoup meilleures, que celles que l’on -use communément, j’en ay gousté moy-mesme, & -plusieurs autres de nostre equipage : & outre la vertu -medicinale qu’elles ont, beaucoup plus forte, que celle -de Levant : car l’experience a enseigné qu’une once -<span class="folionum">verso.</span>d’icelle faict autant d’operation, que deux de celle -du Levant. Elles sont excellemment bonnes confites -ne laissant de lascher le corps, & l’entretenir en -son benefice. On y voit de tres-belles prairies, -longues & larges indiciblement, & portent le foin -doux & fin. On y trouve la pite de laquelle se font -les taffetas de la Chine en quantité, croissant comme -des queuës de cheval, belle comme la soye, & encore -plus forte. La terre y est forte & grasse, & -beaucoup plus fidelle à la moisson que celle de <i>Maragnan</i>, -ou des environs, et m’a-t’on dict qu’on y -peut faire deux cueillettes l’annee. Les forests sont -de haute fustaye, encore vierges en la couppe, ennoblies -de plusieurs sortes de bois fort excellent, -soit en couleur, soit en proprieté de medecine : & les -Sauvages habitans là, nous ont rapporté qu’il s’y -trouvoit du bois de Bresil. Parmy ces Forests il -y a une telle multitude de Cerfs, Biches, Chevreils, -<span id="pg_19" class="pagenum">19</span>Vaches braves<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> & Sangliers qu’en peu d’heure vous -en tuez autant que vous voulez : & afin qu’on ne -m’estime user d’hyperboles en cet endroit, je m’en -rapporte aux tesmoignages de ceux qui se sont trouvez -<span class="folionum">folio 18.</span>en ce voyage de <i>Miary</i>, & sont à present en -France, & liront cecy, & confesseront qu’eux-mesmes -m’ont dict, que les Sauvages de leur embarquement -leur apportoient une si grande quantité de venaison, -qu’ils n’en sçavoient que faire. Un Gentilhomme -du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois Sangliers -d’un coup de mousquet<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, ce qui ne pourroit -estre s’ils n’y estoient espois.</p> - -<p>Il y a grand nombre d’arbres chargez d’esseins -de mouches à miel, menues & petites environ comme -la moitié des nostres, mais bien plus industrieuses, -car elles font de tres-excellent miel liquide & clair -comme eau de roche, & ce miel est contenu dans -des petites phioles faictes de cire, grosses comme -un estœuf, semblables en forme à nos petites -phioles de verre, suspenduës par ordre és rameaux -d’un petit arbre, composé de cire. Le quel petit -arbre de cire, est attaché & colé aux branches au -tronc, ou bien dans le creux des arbres des Forests, -ou des Prairies. De ce miel on en faict de tres -bon vin fort & chaut à l’estomac, qui approche en -<span class="folionum">verso.</span>couleur & en goust au vin de Canarie. Nos gens -en firent quantité pendant qu’ils estoient là, duquel -plusieurs furent coiffez. Il s’y trouve une autre espece -de miel, mal appellé miel pourtant, car il est -aigre comme vin aigre & est fait par une autre -espece de mouches.</p> - -<p>Quelques jours apres que nos gens furent arrivez -en cette contree, ils se mirent à chercher -les <i>Tabaiares</i><a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>, & leurs habitations ; Ils trouverent -des <i>Aioupaues</i><a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> et des chemins nouvellement frayez : -mais ils ne peurent trouver ceux qu’ils cherchoient : -C’est pourquoy voyans que leur farine diminuoit, -& qu’à peine en pourroient ils avoir pour retourner -<span id="pg_20" class="pagenum">20</span>jusques en <i>Maragnan</i>, encore bien courte, ils delibererent -de r’amener leur armee de Sauvages avec -eux, & choisir seulement deux Esclaves <i>Tabaiares</i>, -ausquels ils donnerent de la farine pour vivre un -mois avec des marchandises, leur promettant une -seure liberté & bonne recompense, au cas qu’ils allassent -chercher, & trouver leurs semblables, ce -<span class="folionum">folio 19.</span>qu’ils accepterent & accomplirent, & approchans des -villages des <i>Tabaiares</i>, commencerent à huer, & -ce pour eviter d’estre flechez : D’autant que ceste -Nation estoit en continuel combat avec une autre -nation voisine. A leur cry plusieurs sortirent, ausquels -ils raconterent le contenu de leur charge : -comme les François estoient en <i>Maragnan</i> bien fortifiez, -que les Peres estoient avec eux, & qu’on les -estoit venu chercher, mais que la farine manquant, -on avoit esté contrainct de quitter la poursuitte, & -qu’ils avoient esté choisis & envoyez pour parfaire -cette entreprise, & dévelopant les marchandises, leur -donnerent ferme asseurance de leur discours : à quoy -servit beaucoup la recognoissance qu’ils eurent de -ces deux Esclaves, autrefois pris en guerre par les -<i>Tapinambos</i>. Vous pouvez penser quelle chere on -leur fist, & quelle resjouyssance eurent ces <i>Tabaiares</i> -de telles nouvelles. Laissons les en repos l’espace -de 3. & 4. mois, pour conter à leur aise & r’embarquons-nous -avec nos gens, pour retourner en l’Isle.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch7">De la Preparation des Tapinambos, pour faire le -Voyage des Amazones.</h3> - -<p class="c">Chap. VII.</p> - - -<p>Aussitost que ceste armee fut retournee de <i>Miary</i>, -l’on parla chaudement de faire dans peu de -temps le Voyage des <i>Amazones</i><a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. Ja auparavant -<span id="pg_21" class="pagenum">21</span>on en parloit, mais assez froidement, tellement que -peu de gens le croyoient, comme à la verité il n’y -avoit pas grande apparence de quitter l’Isle, estant -si peu de gens que nous estions, pour la deffendre -contre les Portuguaiz, desquels nous estions menacez -dés ce temps là.</p> - -<p>A cette nouvelle toute l’Isle & les Provinces -circonvoisines se remuerent : Car vous devez sçavoir -qu’il n’y a Nation au Monde si encline à la guerre, -& à faire nouveaux voyages que ces Sauvages Bresiliens. -Les 4. & 500. lieuës ne leur sont rien, pour -<span class="folionum">folio 20.</span>aller attaquer leurs ennemis, & gaigner des Esclaves. -Et combien qu’ils soient naturellement peureux & -craintifs, si est-ce que quand ils sont eschauffez au -combat, ils demeurent fermes jusques à ce qu’ils -n’ayent plus d’armes, & lors ils se servent des dents -& des ongles contre leurs ennemis.</p> - -<p>La plus part de leur guerre se faict par ruse & -finesse, allans sur l’aube du jour inopinément attrapper -leurs ennemis dedans leurs loges, & ordinairement -ceux qui ont bonnes jambes se sauvent de -leurs mains, les vieillards, femmes, & enfans demeurans -pour les gages, qui sont amenez esclaves dans -les terres des <i>Tapinambos</i>. Ils font encore autrement, -c’est que sous pretexte de marchandise, ils -vont le long des rivieres où habitent leurs ennemis, -ausquels ils font de belles promesses, & monstrent -leurs danrees, & <i>Caramemos</i> ou paniers, dans lesquels -ils mettent ce qu’ils ont de plus cher, & quand -ils voient leur beau, ils se jettent sur ces pauvres -<i>Simpliciaux</i>, tuans les uns, & amenans les autres -captifs : Et pour cette cause toutes les Nations du -<span class="folionum">verso.</span>Bresil se défient d’eux, & ne veulent paix avec eux, -les tenans generalement pour traitres.</p> - -<p>Ils sont fort asseurez quand ils sont en la compagnie -des François ; & veulent tousjours que les -François marchent devant : que s’ils voyent qu’un -François tourne en arriere, ils seroient bien marris -<span id="pg_22" class="pagenum">22</span>qu’il eust meilleures jambes à fuyr qu’eux. En cecy -l’on peut voir combien vaut l’opinion que l’on a conceuë -des personnes, qui est neantmoins la plus grande -vanité & folie de cette vie : car souvent il arrivera -que les bons & vertueux demeureront en arriere, où -les vicieux & corrompus seront cheris & eslevez.</p> - -<p>Je fus fort diligent & curieux à remarquer leur -façon de faire pour aller à la guerre, ne me contentant -point de ce que j’en avois oüi dire. Premierement -les femmes & les filles s’appliquent à faire -les farines de guerre<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> en abondance sçachans naturellement -que le soldat bien nourry en vaut deux, -& qu’il n’y a rien plus dangereux en une armee que -<span class="folionum">folio 21.</span>la famine, laquelle rend les plus courageux, foibles -& sans cœur, & qu’au lieu d’aller contre l’ennemy, -il faut aller chercher à vivre. Cette farine de guerre -est differente de l’ordinaire, par ce qu’elle est mieux -cuite, & meslee avec du <i>Cariman</i>, qui fait qu’elle -se garde longtemps : Il est bien vray qu’elle n’est -si agreable au goust, mais plus saine que la fraische.</p> - -<p>Secondement les hommes s’employent à faire des -canots, ou à refaire ceux qui estoient ja faicts, propres -à telles affaires ; Car il faut qu’ils soient longs -& larges pour y contenir plusieurs personnes, & porter -aussi leurs armes & leurs provisions, & neantmoins -ce n’est qu’un arbre, Lequel apres qu’ils l’ont couppé -par le pied, & bien esbranché, n’y laissant que le seul -corps de l’arbre bien droit de bout à l’autre, ils fendent -& levent l’escorce avec quelque peu de la chair -de l’arbre, environ la largeur & profondeur de demy-pied : -ils mettent le feu dans cette fente, avec des -copeaux bien secs, qui bruslent à loisir le dedans de -l’arbre, & à mesure que le feu brusle, ils grattent -le bruslé avec une tille d’acier, & poursuivent ceste -façon de faire jusqu’à tant que tout l’arbre soit -<span class="folionum">verso.</span>creusé en dedans, ne laissant d’entier que deux doigts -d’époisseur, puis avec leviers lui donnent la forme & -largeur, & ces canots de guerre sont quelquefois capables -<span id="pg_23" class="pagenum">23</span>de porter deux ou trois cens personnes<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> avec -leurs provisions. Ils voguent à la rame par des -jeunes hommes forts & robustes, choisis pour cela, -tenans chacun son aviron de 3. pieds de long, poussans -l’eau en pique & non en travers.</p> - -<p>Troisiesmement, ils preparent leurs plumaceries, -tant pour la teste, bras, reins, que pour leurs armes : -Pour la teste, ils se font une perruque de plumes -d’oissillons rouges, jaunes, pers & violets qu’ils attachent -à leurs cheveux avec une espece de gomme, -& appliquent sur leur front de grandes plumes d’Arras, -& de semblables oiseaux rouges, jaunes & pers en -forme de mitre, qu’ils lient par derriere la teste. -Ils mettent à leurs bras des bracelets de plumes de -diverses couleurs, tissus avec fil de coton, comme est -aussi semblablement cette mitre susdite. Sur les reins -ils ont une rondache faite de plumes de la queuë -d’Austruche<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, qu’ils suspendent avec deux cordons de -coton teint en rouge, passant du col en croisade sur le -dos, tellement que vous diriés à les voir emplumez par -<span class="folionum">folio 22.</span>la teste, par les bras, & sur les reins que ce soient -des Autruches qui n’ont des plumes sinon qu’en ces -3. parties de leurs corps : Et en effect il me souvient -voyant cela de cete belle antiquité que remarque Job -chap. 39. <i lang="la" xml:lang="la">Penna struthionis similis est pennis Erodii -& Accipitris</i> : La plume de l’Autruche est semblable -aux plumes du Heron, & de l’Espervier : lequel passage -est clairement expliqué par les diverses leçons -ou versions, de l’ancienne coustume tant des Grecs -que des Romains, qui estoient que les Colonels presentoient -aux Capitaines & Soldats des plumes d’Autruche -pour mettre sur leurs casques & heaumes afin -de les inciter à la victoire.</p> - -<p>Et de faict je voulu sçavoir par mon Truchement -pourquoy ils portoient ces plumes d’Autruche -sur leurs reins : ils me firent responce que leurs peres -leur avoient laissé ceste coustume, afin de les enseigner -comment ils se devoient comporter en guerre -<span id="pg_24" class="pagenum">24</span>contre leurs ennemis, imitans le naturel de l’Autruche, -qui est quand elle se sent la plus forte, qu’elle vient -<span class="folionum">verso.</span>hardiment contre celui qui la poursuit : si elle se sent -la plus foible, levant ses aisles pour emboufer le -vent, elle s’enfuit, jettant de ses pates le sable & -les pierres vers son ennemy : ainsi devons nous faire, -disoient-ils. J’ay recogneu ce naturel de l’Autruche -par experience en une petite Autruche privee qui -estoit au village d’<i>Usaap</i>, laquelle estoit assaillie -journellement par tous les petits garçons du lieu : -quand elle voyoit qu’il n’y en avoit que deux ou -trois apres elle, elle se retournoit, & avec son estomach -les jettoit par terre : que si elle voyoit que la -compagnie fust trop forte pour elle, elle gaignoit -au pied.</p> - -<p>Je m’asseure qu’il y aura des esprits qui s’estonneront -de ce que je viens de dire, & specialement -comme il est possible que ces Sauvages tirent les -moyens de se gouverner de la proprieté des Animaux : -mais s’ils se ressouviennent que la cognoissance -des herbes medecinale a esté enseignee aux hommes -par la Cicoigne, la Colombe, le Cerf & le Chevreil : -si la façon de faire la guerre, poser les sentinelles -a esté prise des Gruës : si le bien de l’Estat Monarchique -<span class="folionum">folio 23.</span>a pris son commencement des Mouches à -miel : Si les Architectes ont appris des Arondelles à -faire les voutes : Si Jesus Christ mesme nous renvoye -à la consideration des Milans, Vautours, Aigles -& Passereaux, leur estonnement cessera & specialement, -s’ils veulent croire que ces Sauvages imitent -en tout ce qu’ils peuvent la perfection des Oyseaux -& Animaux qui sont en leur pays, sur lesquelles -perfections ils composent toutes leurs chansons qu’ils -recitent en leurs danses : car les Oyseaux de leurs -pays estans vestus de trois couleurs, specialement -rouge, jaune, & pers, ils ayment les draps & habits -de ces mesmes couleurs : pour ce que les Onces & -Sangliers sont les plus furieux Animaux de leur terre, -<span id="pg_25" class="pagenum">25</span>ils prennent leurs dens & les enchassent dans leurs -levres, jouës & oreilles pour paroistre plus furieux. -Les plumes des armes sont mises aux bouts des espees -& des arcs : bref tout cela ainsi preparé, ils -se mettent à boire de leur vin fait de <i>mouay</i> publiquement -pour dire à Dieu à ceux qui restent -dans le pays.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch8">Du partement des François avec les Sauvages pour -aler aux Amazones.</h3> - -<p class="c">Chap. VIII.</p> - - -<p>Auparavant que j’entre en matiere, il sera bon -que j’allegue ce que j’ay appris des Sauvages, touchant -la Verité des Amazones, parce que c’est une -demande ordinaire, s’il y a des Amazones en ces -quartiers là, & si elles sont semblables à celles desquelles -les Historiographes font tant de mention ? -Pour le premier chef, vous devez sçavoir que c’est -un bruit general & commun parmy tous les Sauvages -qu’il y en a, & qu’elles habitent en une Isle assez -grande, ceinte de ce grand fleuve de <i>Maragnon</i>, -autrement des <i>Amazones</i>, qui a en son embucheure -<span class="folionum">folio 24.</span>dans la mer cinquante lieuës de large, & que ces -<i>Amazones</i> furent jadis femmes & filles des <i>Tapinambos</i>, -lesquels se retirerent à la persuasion & -soubs la conduicte d’une d’entr’elles, de la societé -& maistrise des <i>Tapinambos</i> : & gagnans pays le -long de ceste riviere, en fin appercevans une belle -Isle, elles s’y retirerent, & admirent en certaines saisons -de l’annee, sçavoir des <i>Acaious</i>, les hommes -des prochaines habitations pour avoir leur compagnie. -<span id="pg_26" class="pagenum">26</span>Que si elles accouchent d’un fils c’est pour le -pere, & l’emmene avec luy apres qu’il est competamment -alaicté : si c’est une fille, la mere la retient -pour demeurer à tousjours avec elle. Voilà le bruict -commun & general.</p> - -<p>Un jour pendant que les François estoient en ce -voyage : je fus visité d’un grand Principal fort avant -dans ceste riviere, lequel apres qu’il m’eust faict sa -harangue (ainsi que je diray en son lieu cy apres) me -dit qu’il estoit habitant des dernieres terres de la -Nation des Tapinambos, & qu’il luy falloit pres de -<span class="folionum">verso.</span>deux lunes pour retourner de <i>Maragnan</i> en son -village : je luy fis responce que je m’estonnois de la -peine qu’il avoit prise de venir de si loing. Il me -repliqua, j’estoy venu en <i>Para</i> pour voir mes parens, -quand les François passerent pour aller faire la guerre -à nos enemis, & ayant ouy tant parler de vous autres -Peres, j’ay voulu moy-mesme vous voir pour en porter -des nouvelles asseurees à mes semblables. Je -luy fis demander à lors par mon truchement, si sa -demeure estoit fort esloignee des <i>Amazones</i> il me -dit qu’il falloit une lune, c’est à dire un mois pour -y aller. Je luy fis repliquer, s’il y avoit esté autrefois, -& les avoit veuës, il me fit responce, qu’il ne -les avoit point veuës, ny estoit entré en leurs terres : -mais bien qu’il avoit rangé dans les canots de guerre -l’Isle où elles habitoient.</p> - -<p>Quant au second Chef, ce mot d’<i>Amazone</i> -leur est imposé par les Portugais & François<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, pour -l’aprochement qu’elles ont avec les <i>Amazones</i> anciennes, -à cause de la separation des hommes : mais -elles ne se coupent pas la mamelle droitte, ny ne -suivent le courage de ces grandes guerrieres, ains -<span class="folionum">folio 25.</span>vivant comme les autres femmes Sauvages, habiles -& aptes neantmoins à tirer de l’arc, vont nuës, & se -defendent comme elles peuvent de leurs ennemis.</p> - -<p>En l’an donc mil six cens treize, au mois de -Juillet le huictiesme jour, le Sieur de la Ravardiere -<span id="pg_27" class="pagenum">27</span>partit du port saincte Marie de <i>Maragnan</i>, salué -de plusieurs canonades & mousquetades tirees du -fort sainct Louys, comme est la coustume des gens -de guerre, menant avec soy quarante bons soldats, -& dix Matelots, ayant pris pour son asseurance -vingt des Principaux Sauvages, tant de l’Isle de -<i>Maragnan Tapouitapere</i>, que de <i>Comma</i><a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, & alla -droict prendre terre à <i>Comma</i>, là où plusieurs -canots de Sauvages l’attendoient, & ayant faict provision -de farines, cingla de <i>Comma</i> aux <i>Caïetés</i>, -où il y a vingt villages de <i>Tapinambos</i>, & sejournant -en ce lieu pres d’un mois, renvoya sa barque -avec soixante esclaves qui luy furent donnez. Le -dix-septiesme d’Aoust, il alla des <i>Cayetés</i> avec -plusieurs habitans du mesme pays, & vint en un -village appellé <i>Meron</i>, où il fit embarquer dans de -grands canots tant les Sauvages que les François, -<span class="folionum">verso.</span>& vint à l’emboucheure de la riviere de <i>Para</i> : sur -ce chemin de mer un François fut noyé par le -renversement du canot où il estoit, ses Compagnons -se sauvans à Fourchon sur le ventre du canot renversé.</p> - -<p>Ceste riviere de <i>Para</i> est fort peuplee de <i>Tapinambos</i>, -tant à son emboucheure que le long -d’icelle ; estant arrivé au dernier village environ soixante -lieuës de l’emboucheure, il fut affectionnement -prié par tous les Principaux de ce pays là d’aller -faire la guerre aux <i>Camarapins</i>, gens farouches<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> -qui ne veulent paix avec personne, & partant ils -n’espargnent aucun de leurs ennemis : ains les captivent -tuent & mangent sans accepter : Ils avoient -tué peu auparavant trois des enfans d’un des Principaux -<i>Tapinambos</i> de ces Regions là, & en avoient -gardé les os pour monstrer à leurs parens, afin de -leur faire davantage de dueil.</p> - -<p>Ceste armee donc des François & des <i>Tapinambos</i> -au nombre de plus de mil deux cens sortit -de <i>Para</i>, & entra en la riviere des <i>Pacaiares</i> & de -<span id="pg_28" class="pagenum">28</span><span class="folionum">folio 26.</span>là en la riviere de <i>Parisop</i><a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, où ils trouverent <i>Vuacêté</i> -ou <i>Vuac-ouassou</i>, qui fit offre de mil deux -cens des siens pour renforcer l’armee, dont il fut -remercié. Il en fut pris seulement quelque nombre -qu’il accompagna luy mesme, et les mena au lieu -des ennemis, lesquels demeuroient dans les <i>Iouras</i><a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, -qui sont des maisons faictes à la forme des Ponts -aux Changes & de sainct Michel de Paris, assises -sur le haut de gros arbres plantees en l’eau. Incontinent -ils furent assiegez de nos gens, & salvez de -1000. ou 1200. coups de mousquet en trois heures, -& se deffendirent valeureusement, en sorte que les -flesches tomboient sur les nostres, comme la pluye ou -la gresle, & blesserent quelques François & plusieurs -<i>Tapinambos</i>, pas un toutesfois n’en mourut. On -leur tira quelques coups de fauconneau & d’Espoire, -& mit-on le feu à trois de leurs <i>Iouras</i>, dont soixante -des leurs furent tuez, ce qui leur acreut davantage -le desespoir, aymans mieux passer par le feu, que -de tomber és mains des <i>Tapinambos</i>, ce qui fut -cause qu’on les laissa là, pour les avoir une autrefois -<span class="folionum">verso.</span>avec douceur beaucoup meilleure, & plus propre -pour gagner les sauvages.</p> - -<p>Durant le combat furieux des mousquetaires ils -userent d’une ruse nompareille, c’est qu’ils pendirent -leurs morts contre le Parapet de leur <i>Iouras</i>, & leur -ayant attaché une corde de coton aux pieds, les faisoient -bransler le long des fentes : ce que voyans les -François, ils croyoient que ce fussent des Sauvages -vivans qui passassent et repassassent, tellement que -tirans trois ou quatre à la fois, ces pauvres corps -furent lardez de plusieurs coups, dont ces canailles -huoient & se moquoient : lors une de leurs femmes -commença à paroistre, qui faisant signe avec un lict -de coton qu’elle vouloit parlementer, tous cesserent -de tirer, puis ceste femme cria <i>Vuac, Vuac</i>. Pourquoy -nous as-tu amené ces bouches de feu (parlant -des François à cause de la lumiere qui sortoit des -<span id="pg_29" class="pagenum">29</span>bassinets de leurs mousquets) pour nous ruiner & -effacer de la terre : pense-tu nous avoir au nombre -de tes esclaves, voilà les os de tes amis & de tes -alliez, j’en ay mangé la chair, & si encore j’espere -que je te mangeray, & les tiens. On luy fit dire par -<span class="folionum">folio 27.</span>les Truchemens qu’elle eust à se rendre, afin de -sauver le reste du feu. Non, non, dit-elle, jamais -nous ne nous rendrons aux <i>Tapinambos</i>, ils sont -traistres : Voilà nos Principaux qui sont morts & -tuez de ces bouches de feu, gens que nous ne -vismes jamais, s’il faut mourir nous mourrons volontiers -avec nos grands guerriers : nostre nation est -grande pour vanger nostre mort.</p> - -<p>Un de leurs Principaux se fit porter dans un -canot à la face de nostre armee, & tenant d’une main -une trousse de flesches, & de l’autre son arc dit, -venez, venez au combat, nous ne craignons rien -nous sommes vaillans, j’en flescheray aujourd’huy un -bon nombre, & s’estant approché un peu trop pres -de nos soldats, un d’iceux luy porta une bale dans -la teste qui le renversa mort dans l’eau. Ils estoient -si adextres à tirer leurs flesches en haut, qu’elles -tomboient droict à plomb dans la galiotte où estoient -nos soldats & dans les canots & en blesserent plusieurs. -Vous pouvez voir par cecy le courage de ces -nations Sauvages : qui ne sont meuz que de la seule -nature : que feroient-ils s’ils estoient policez ou conduits -<span class="folionum">verso.</span>& instruits par la discipline militaire ?</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_30" class="pagenum">30</span></p> - -<h3 id="ch9">Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage, & -premierement des ruses d’un Sauvage nommé Capiton.</h3> - -<p class="c">Chap. IX.</p> - - -<p>Tandis qu’une partie de nos François, & plusieurs -des Principaux des Sauvages estoient en Para -& és lieux circonvoisins, plusieurs choses memorables -se passerent en l’Isle, lesquelles je vay raconter d’ordre -és suivans chapitres. Et premierement d’un plaisant -& rusé Sauvage appellé Capiton<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, frere de mere d’un -Principal, grand amy des François nommé <i>Ianouaravaête</i>, -c’est à dire, le grand chien ou chien furieux.</p> - -<p><span class="folionum">folio 28.</span>Ce Capiton s’estoit ingeré finement aupres de -nous, nous faisant dire par le Truchement, qu’il desiroit -fort de se faire Chrestien, d’apprendre à lire -& à escrire, parler François, & faire les reverences, -gestes & ceremonies des François. On adjousta foy -à ce Sauvage, & quelques-uns d’entre nous prenoient -grande peine au tour de luy. Ayant passé quelques -mois en nostre voisinage, il fut desireux d’avoir des -habits, comme estoient nos Chasubles, avec lesquels -nous disions la Messe, & de faict il nous en fit demander -par sa femme qui en fut tout aussi tost esconduite. -Il ne nous quitta point encore pour ce -refus, mais quelque temps apres, couvrant sagement -son mescontentement, alloit en son village, & retournoit -vers nous, jusques au temps qu’il s’esmeut un -petit bruit par l’Isle, que les François vouloient -faire les <i>Tapinambos</i> Esclaves, & partant qu’il falloit -abandonner l’Isle, & se retirer. A quoy plusieurs -presterent l’oreille, & pour ce subject ils quitterent -leurs villages, & s’en allerent à d’autres plus commodes, -pour fuir, s’il en estoit besoin.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Cettuy-ci estima que le temps estoit venu -pour se faire valoir parmy les siens, ayant un desir -extrême d’estre estimé grand, & ne pouvoit aquerir -<span id="pg_31" class="pagenum">31</span>ce grade : Car c’est le propre de l’honneur de fuyr -ceux qui le poursuivent desordonnément, chose que -nous voyons pratiquee en toute sorte de condition, -& ç’avoit esté son but & intention, quand il s’approcha -de nous, de parvenir à ce poinct par nostre -moyen ; Car l’ambitieux n’espargne rien pour arriver -à ce qu’il desire, non pas mesme les choses -les plus sacrées.</p> - -<p>Il commença donc à visiter les villages de -l’Isle, esquels il pensoit qu’il y avoit des mescontens -contre les François, & là dans les loges, & aux -<i>Carbets</i>, selon leur coustume, frappant ses cuisses -à grands coups du plat des mains, haranguoit, disant ; -<i>Ché, Ché, Ché, auaëté. Ché, Ché, Ché, Pagy -Ouässou, Ché, Ché, Ché, Aiouka païs</i>, &c. C’est -à dire, Moy, moy, moy, Je suis furieux & vaillant. -Moy, moy, moy, Je suis un grand Sorcier : -C’est moy, c’est moy, qui tuë les Peres &c. J’ai -<span class="folionum">folio 29.</span>faict mourir le Pere qui est mort & enterré à <i>Yuiret</i>, -où demeure le <i>Pay Ouassou</i>, le grand Pere auquel -j’ay envoyé tous les maux qu’il a<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, & le feray mourir -comme l’autre. Je tourmenteray les François avec -maladies, et leurs donneray tant de vers aux pieds -& aux jambes qu’ils seront contraints de s’en retourner -en leur païs. Je feray mourir les racines de -leurs jardins, à ce qu’ils meurent de faim : J’ai demeuré -autrefois aupres d’eux, & mangeois souvent -avec eux, je regardois leurs façons de faire, quand -il servoient le <i>Toupan</i>. Mais j’ay recogneu qu’ils -ne sçavoient rient au prix de nous autres <i>Pagis</i>, -Sorciers. Partant nous ne devons les craindre, & -s’il faut que nous sortions, je veux marcher devant : -car je suis fort & vaillant. Il fut pres de deux mois -à courir l’Isle, & faire ces discours sans que nous -en sceussions rien, d’autant qu’ils sont fort secrets, -où il y va de leur public interest, bien qu’autrement -quand il n’y va que du particulier, facilement ils -descouvrent les entreprises.</p> - -<p><span id="pg_32" class="pagenum">32</span><span class="folionum">verso.</span><i>Iapy-Ouässou</i> le reprit fort aigrement de tels -discours, ce que fit aussi <i>Piraiuua</i>, mais son frere -le <i>Grand Chien</i> le denonça & en outre demanda -qu’il luy fust permis de l’aller prendre, & le pendre -de sa propre main. Ces nouvelles arriverent incontinent -aux oreilles du <i>Capiton</i>, qui commença à -trembler comme s’il eust eu la fievre, & ne disoit -plus <i>Ché auo-êté</i>, ny <i>Ché Pagi-Ouassou</i>, ou <i>Ché -Aiouca Pay</i>, mais bien au contraire devant les -siens tremblant de peur il dict, <i>Ché assequegai -seta, ypocku Topinambo, ypocku decatougué : giriragoy -Topinambo, giriragoy seta atoupaué : ypocku -ianouara vacté, ypocku decatougué giriragoy ianouara -vaetè giriragoy seta atoupauè</i> : Ah ! que j’ay -de peur, & grandement, ô que les <i>Topinambos</i> -sont méchans<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>, ils sont méchans parfaictement : -Ils ont menty, les <i>Topinambos</i>, ils ont menty -grandement & amplement : que le <i>Grand Chien</i> est -meschant, il est meschant parfaictement ; Il a -menty le <i>Grand Chien</i>, il a menty grandement & -amplement, &c. Je n’ay rien dit de tout cela, je -n’ay point faict mourir le Pere & n’ay point dict -que je veux faire mourir le Grand Pere, & que -<span class="folionum">folio 30.</span>je luy ay envoyé ses maladies. Semblablement -je n’ay jamais dit que je veux tourmenter les -François & faire mourir leurs racines, car je ne -suis point barbier, & ne le fus jamais, ains je veux -estre fils des Peres, & retourner auprez d’eux & les -nourrir : Ce que je les ay quittez, c’estoit pour -venir cueillir mon mil ; Je veux aller bientost trouver -le grand Pere, & luy porter de mon May, & -de ma pesche, & de ma venaison & luy donner un de -mes Esclaves afin d’appaiser le Grand des François, -à ce qu’il ne croye le <i>Grand Chien</i>, qui m’a voulu -tousjours du mal, encore que je sois son frere : Il -m’a voulu souventfois tuer, & si le <i>Mourouuichaue</i>, -c’est à dire le Principal des François, luy donne -une fois congé de me venir prendre, il me tuera -<span id="pg_33" class="pagenum">33</span>infailliblement. De ces paroles vous recognoistrez -l’humeur de ces Sauvages qui ne confesseront jamais -la verité tant qu’ils pourront se deffendre.</p> - -<p>Ce pauvre miserable <i>Capiton</i> demeura fuitif -dans les bois, & se retiroit le plus souvent en un -village appellé <i>Giroparieta</i>, c’est à dire le village -de tous les Diables, sur le bord de la mer, quand -<span class="folionum">verso.</span>il m’envoya un de ses parens faire la paix avec -moy, & obtenir pardon du Grand. M’envoyant un -sien Esclave fort & robuste, bon pescheur & chasseur : -Luy & sa femme, & ses gens me vindrent voir, -chargez de May, de poisson et de venaison, & tant -luy que sa femme me dirent merveille pour me persuader -de ne rien croire de tout ce qu’on disoit de -luy, chargeant les <i>Tapinambos</i> & le <i>Grand-Chien</i> de -mensonge, & de plusieurs autres meschancetez, quant -à luy qu’il nous estoit bon amy, & qu’il avoit envie -d’estre Chrestien & sa femme & luy ayant promis -que le Grand oubliera cela, & moy semblablement, -il s’en retourna fort joyeux.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">folio 31.</span></p> - -<h3 id="ch10">De la venue d’une Barque Portuguaise à Maragnan.</h3> - -<p class="c">Chap. X.</p> - - -<p>Lors que nous y pensions le moins & que l’Isle -estoit vuide de Sauvages et de François (car les -uns estoient allez au voyage des Amazones, les -autres au 2. voyage de <i>Miary</i>, duquel nous parlerons -cy-apres) nous fusmes inquietez l’espace d’un -bon mois de mille rapports, tant des Sauvages, qui -habitoient pres de la mer, que des François residans -aux Forts, qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups -<span id="pg_34" class="pagenum">34</span>de canon du costé de l’Islette Saincte Anne, & du -costé de <i>Taboucourou</i><a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, voire que l’on avoit veu -trois navires voguans autour de l’Isle : quand pour -certain se presenta une barque, commandee par -<span class="folionum">verso.</span>un Capitaine Portuguaiz, nommé Martin Soarez, laquelle -venait de l’Isle Sainte Anne, où ils avoient -mis pied à terre, pris possession pour le Roy Catholique ; -planté une haute Croix, & attaché un aiz gravé, -contenant l’Escriture de laquelle sera parlé cy-apres. -Cette barque roda l’ance & baye du havre de Caours, -mettant pied à terre à chaque fois, pour voir & -choisir les contrees propres à faire succres, specialement -en un lieu appellé <i>Ianouarapin</i>, où ils planterent -une Croix, en intention d’y faire une belle -habitation de Portuguaiz, & d’y dresser force moulins -à sucre. De là ils s’approcherent de la rade de -Caours, qui est une des entrees de l’Isle : où depuis -leur venuë, on a basty deux beaux forts, pour empescher -la descente. Ils tirerent quelques coups de -Fauconneaux, pour appeller les Sauvages de l’Isle à -eux ; Personne n’y voulut aller, sinon que le Principal -d’<i>Itaparis</i>, soupçonné pour traitre : Il fut interrogé -de plusieurs choses, on ne sçait ce qu’il respondit ; -Ils luy donnerent quelques haches & serpes, & -<span class="folionum">folio 32.</span>s’en revint ainsi en l’Isle. Or ces Portuguaiz avoient -avec eux des <i>Canibaliers</i> Sauvages<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> qui habitent en -<i>Mocourou</i>, & parens des <i>Canibaliers</i>, qui sont refugiez -à <i>Maragnan</i>, qu’ils envoyerent à terre pour prendre -cognoissance, & sçavoir s’il y avoit dedans l’Isle -multitude de François, & s’ils estoient fortifiez, & -avoient du canon.</p> - -<p>De bon-heur ils s’addresserent à des <i>Tapinambos</i>, -qui leur dirent qu’il n’y avoit aucun François -dedans l’Isle, qu’ils s’en estoient tous allez, & -n’y avoient aucun fort, ny laissé navire, barque -ou canon, & sur cette asseurance ils commencerent -à manger. Les <i>Tapinambos</i> envoyerent vitement -au Fort sainct Louys, donner advertissement de tout -<span id="pg_35" class="pagenum">35</span>cecy. On depescha aussitost une barque, fournie -de bons hommes, pour aller saisir les Portuguaiz : -mais il arriva qu’un traistre <i>Canibalier</i>, qui haissoit -les François, auquel on avoit remis desja plusieurs -fois la punition qu’il meritoit, eut le bruit de la -venuë des Canibaliers, & alla hastivement les trouver, -& leur dit à l’oreille ; Que faites vous icy, -montez vitement en mer, & retournez en vostre -<span class="folionum">verso.</span>barque : car il y a plusieurs François en l’Isle qui -ont un beau fort, barques, canons & navires : Ce -qu’entendant les <i>Canibaliers</i>, se leverent tous esperdus, -disans à leurs hostes <i>Tapinambos</i>, qui les amusoient : -Ha ! meschans, vous celez vos comperes, & -marchans à grand pas avec le traitre <i>Canibalier</i>, ils -r’entrerent dans leur batteau & legerement gaignerent -leur barque, qui estoit ancree en la rade bien avant -dans la mer. Les Portuguaiz voyans cela se douterent -aussitost que les François estoient en l’Isle, -& ne manqueroient pas de les poursuivre, partant -ils se depescherent de lever les ancres, lesquelles à -peine estoient levees, qu’ils descouvrent la barque -des François, & les François la leur, qui se hasterent -de coupper chemin aux Portuguais, marchans à la -bouline, extremement bien, brisans les roëles & bancs -de la mer, se soucians peu de toucher, pourveu qu’ils -eussent leur proye : dont eust reussi une grande -commodité : car l’on eust sceu toutes les intentions -des Portuguaiz, lesquels s’appercevoient du bon vouloir -des…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_36" class="pagenum">36</span><span class="folionum">folio 41.</span>… toutes Nations, & nous le voyons par experience -en plusieurs lieux de la France, d’où le Proverbe -est venu, pleurer de joye.</p> - -<p>Estans arrivez au Fort, & s’estans reposez à -leur aise, d’autant que de leur naturel, ils sont graves -prenans leur temps sans se precipiter à l’estourdie, -ny se laisser emporter à la vivacité & impulsion de -la curiosité, qui est l’imperfection unique du François -de faire toutes ses actions à la haste, donnant -le vol à ses affections d’aboutir où elles pretendent, -ils allerent trouver le Grand, auquel ils firent ceste -harangue.</p> - -<p>Suivant les nouvelles que tu as mis en la bouche -de deux des nostres, qui estoient esclaves parmy -les <i>Tapinambos</i>, pour nous estre par eux fidellement -rapportees, à sçavoir de ta venuë & de celle -des Peres en ces quartiers, pour nous deffendre des -<i>Peros</i> & nous enseigner le vray Dieu, nous donner -des haches & autres ferremens pour vivre aisement : -nous avons parlé de cela en plusieurs <i>Carbets</i>, & -<span class="folionum">verso.</span>remettant devant nos yeux que les François nous -avoient tousjours esté fidelles, demeurans paisiblement -avec nous & nous accompagnans à la guerre, -où quelques uns d’eux sont morts, tous mes semblables -se sont fort resjouys, & ont resolu avec mon -Grand de t’obeir en tout & faire ta volonté : c’est -pourquoy ils m’ont envoyé me donnant charge expresse -de ramener quant & moy de tes François, -pour nous accompagner & nous garder jusqu’à tant -que nous venions au lieu que tu nous donneras.</p> - -<p>La reponce fut de l’amitié qu’on leur portoit, -& qu’on leur donneroit des François. De là ils me -vindrent trouver en ma loge, où ils m’exposerent -semblablement leur charge, ainsi que je diray en -son lieu. Ils me demanderent mon petit Truchement -pour aller avec eux, afin d’asseurer <i>Thion</i> leur -Grand & tous leurs semblables, que je les recevois -pour enfans de Dieu, & qu’ils vinssent hardiment -<span id="pg_37" class="pagenum">37</span>soubs la protection des Peres : Ainsi accompagnez -d’un bon nombre de François, & mon Truchement -avec eux, à qui j’avois donné quelques images pour -presenter à <i>Thion</i> leur Grand, ils se mirent sur mer, & -<span class="folionum">folio 42.</span>allerent droict à <i>Miary</i>, & de là en leurs habitations.</p> - -<p>Estans arrivez, ils furent receuz avec un grand -applaudissement, force pleurs, force larmes & des -danses jour & nuict : les vins furent preparez en -grande abondance, les sangliers & autre venaison -furent apportez aux François en grand nombre : -plusieurs filles des plus belles, leur furent offertes : -mais les François les refuserent, alleguans que Dieu -ne le vouloit pas, & que les Peres l’avoient defendu : -mais s’ils vouloient estre bien agreables aux Peres -quand ils viendroient en l’Isle : il faudroit qu’ils plantassent -des Croix, pour chasser <i>Giropary</i><a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a> du milieu -d’eux : aussi tost dit, aussi tost faict, tellement qu’ils -planterent une multitude de Croix çà & là, le long -de leurs loges qui se voient encore à present en ce -lieu, lesquelles demeurent pour marque de leur antique -habitation, d’où ils furent appellez pour venir -en une autre terre ja illuminee de la cognoissance de -Dieu, & enrichie des sacro-saincts Sacrements de -l’Eglise, comme fut jadis la nation du peuple d’Israel -<span class="folionum">verso.</span>retiré de l’Egypte pour venir en la terre de Promission.</p> - -<p>Ces choses estant faictes, chacun commença à -faire la cueillette & moisson, rompre les jardinages -& faire grande chere, puis que dans peu ils devoient -quitter & abandonner ceste place : ils s’enqueroient -ordinairement de plusieurs choses concernant leur -salut, & on satisfaisoit à leur demande.</p> - -<p>Les François ne perdirent le temps ny la commodité -de gagner la nation prochaine qui leur estoit -ennemie, & dont ils en avoient tant mangé que c’est -pitié de l’entendre : car ils estoient les plus forts & -en plus grand nombre de villages & d’hommes : & -le Principal de ceste nation, nommé La Farine -d’Estrempee, homme vaillant à la guerre, de bonne -<span id="pg_38" class="pagenum">38</span>humeur & fort enclin au Christianisme ainsi que nous -dirons en son lieu, disoit en se gaudissant que s’il -eust voulu manger ses ennemis, il n’en eust resté -pour lors aucun : mais je les ay conservez pour mon -<span class="folionum">folio 43.</span>plaisir les uns apres les autres, pour entretenir mon -appetit, & exercer mes gens journellement à la guerre : -que si je les eusse tuez tout en un coup, qui les eust -mangez ? Puis mes gens n’ayans plus contre qui -s’exercer, peut estre se fussent-ils desunis & separez, -comme nous avons faict d’avec <i>Thion</i>. Cecy dit-il, -pour ce qu’auparavant ce n’estoit qu’une nation de -ces deux : lesquels tous ensemble habitans en ces -lieux assez eslongnez de voisins, contre lesquels ils -se pouvoient exercer à la guerre, ils se rebellerent -l’un contre l’autre. Cecy confirme ceste belle maxime -d’Estat, que qui veut conserver l’interieur en paix, -il faut exercer les remuans au dehors specialement -contre les ennemis de la Foy, & moralement qui veut -sauver le cœur de tout vice & imperfection, il faut -mettre seure garde aux sens exterieurs.</p> - -<p>Les conditions de la paix furent qu’on mettroit -en oubly de part & d’autre toutes les injures & mangeries : -qui plus avoit perdu, devoit avoir plus de -<span class="folionum">verso.</span>patience, & que jamais ils ne se feroient reproche, -aussi que venus dedans l’Isle ils demeureroient separez -l’un de l’autre, & tous fidellement assisteroient -les François. Et ainsi le temps venu on leur envoya -force canots & barques dans lesquels ils se -mirent & vindrent à l’Isle. Ils furent bien receuz, -& leur Chef <i>Thion</i> salué de cinq coups de canon & -de deux saluades de mousquets, & passant par le -milieu des soldats François arangez selon les ceremonies -de la guerre, il entra au fort où le Sieur de -Pesieux & moy le receumes. Quant aux harangues -qu’il nous fit, je les diray en leur lieu ; conduisons-le -en sa loge pour se reposer.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_39" class="pagenum">39</span></p> - -<p><span class="folionum">folio 44.</span></p> - -<h3 id="ch13">De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary.</h3> - -<p class="c">Chap. XIII.</p> - - -<p>Ayant conversé fort familierement avec ceste -Nation, j’ay descouvert beaucoup de particularitez, -qui sont propres à eux seuls, & beaucoup -d’autres qui sont communes à tous les <i>Tapinambos</i>, -desquels personne n’a point encore escrit, au moins -parlé suffisamment, & sont belles & rares, qui faict -que je m’y estendray plus amplement. Ces peuples -estoient appellez par les <i>Tapinambos</i>, <i>Tabaiares</i>, -auparavant qu’ils se fussent reunis<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. Ce nom est -commun et appellatif, pour signifier toute sorte -d’ennemis ; Car mesme cette Nation des Tabaiares -appelloient les <i>Tapinambos</i> de l’Isle, <i>Tabaiares</i>, <i>Tapinambos</i>, -<span class="folionum">verso.</span>maintenant qu’ils sont en l’Isle pacifiez -& d’accord : Les <i>Tapinambos</i> les appellent <i>Miarigois</i> -c’est à dire gens venus de <i>Miary</i><a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> : ou habitans de -<i>Miari</i>, ainsi que les <i>Dannois</i> venans occuper la -Neustrie, Province ancienne dependante de la Couronne -de France furent appellez Normands, & l’ayant -retenuë sous l’hommage des Roys de France, -perdit son nom ancien de Neustrie, & prit celuy de -Normandie.</p> - -<p>Les François les appellent Pierres vertes<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, à -cause d’une montagne non beaucoup esloignee de -leur antique habitation, en laquelle se trouve de tres-belles -& precieuses pierres vertes, lesquelles ont plusieurs -proprietez specialement contre le mal de rate, -& flux de sang : & m’a t’on dict qu’on y trouve des -Emeraudes tres-fines : Là ces Sauvages alloient -chercher de ces pierres vertes : tant pour en mettre -en leurs levres, que pour en faire trafic avec les -nations voisines. Les <i>Tapinambos</i> & les <i>Tapouis</i> -font grand estat de ces pierres<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> : J’ay veu donner -<span id="pg_40" class="pagenum">40</span>moy-mesme pour une seule pierre à levre, de cette -<span class="folionum">folio 45.</span>sorte, la valeur de plus de vingt escus de marchandise, -que donna un <i>Tapinambos</i> à un <i>Miarigois</i> dans -nostre loge de Sainct François de Maragnan. Un -certain long cheveux vint chez nous, orné de ses -plus beaux atours, qui estoient de deux branches -de corne de chevreil, & de quatre dents de biche -fort longues, au lieu de pendant d’oreille, de quoy -il se bravoit extremement, par ce que cela estoit -agencé industrieusement, d’autant que le commun, -specialement les femmes, ne les portent que de bois -rond, assez gros, comme de deux doigts en diametre : -vous pouvez penser quel trou ils font à leurs oreilles : -mais sa plus grande braverie estoit d’une de ces -pierres vertes longue pour le moins de quatre doigts, -& toute ronde, qui me plaisoit infiniement, & avois -grand desir de l’avoir pour la porter en France. Je -lui fis demander ce qu’il vouloit que je luy donnasse -pour cette pierre : Il me fist responce : Donne moy -un navire de France plein de haches, serpes, habits, -espees & harquebuses.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Un autre <i>Tapinambos</i> fort vieil en portoit une -en sa levre d’en bas en ovale, large comme le creux -de la main, laquelle pour le long temps qu’il la -portoit, & ne l’avoit ostée de son lieu, estoit enchassee -dans son menton, la chair s’estant repliee par dessus -les bords de la pierre, & avoit pris la forme d’ovale -de cette pierre. J’ay dict cecy pour faire voir la -valeur de ces pierres vertes.</p> - -<p>Ces <i>Miarigois</i> sont communément d’une belle -stature, bien proportionnez, valeureux en guerre : -de sorte qu’estans bien conduicts, ils ne reculent & -ne s’enfuyent point comme les autres <i>Tapinambos</i> -& n’en puis donner autre raison, sinon qu’ils ont -esté nourris parmy les combats, qu’ils ont tousjours -livrez aux Portuguais, lesquels ils ont autrefois défaicts, -forcé leurs forts, & emporté leurs enseignes, & -jamais n’eussent abandonné leur premiere habitation, -<span id="pg_41" class="pagenum">41</span>ainsi que Thion, leur Principal, nous harangua à sa -venuë au Fort Sainct Loüis, si la disette des poudres -à canon n’eust contrainct les François, qui estoient -avecques eux, de ceder à la force, & au grand -<span class="folionum">folio 46.</span>nombre des Portugais.</p> - -<p>C’est un plaisir que de voir le zele & le soin -qu’ils ont de porter les espees, que les François leur -ont donné, perpetuellement à leur costé, sans jamais -les laisser, sinon lors qu’ils reposent en leurs lits ; -ou qu’ils travaillent en leurs jardins, & lors ils les -pendent en une branche d’arbre aupres d’eux : d’où -il me souvenoit de l’Histoire de Nehemias, en la reparation -des murs de Hierusalem, que les habitans -d’icelle tenoient d’une main les armes, & de l’autre -les instrumens à travailler.</p> - -<p>Ils sont curieux de tenir leurs espees claires -comme cristal, & les fourbissent eux mesmes, avec du -sable doux & de lyanduc, c’est à dire de l’huile de -palme, les aiguisent souvent pour les entretenir -bien tranchantes, r’accommodent la pointe, quand la -roüille, qui est fort commune sous cette zone torride, -l’a mangée. Ils s’accoustument à les bien manier, -faisant marches & des-marches, quasi à la façon des -Suisses, quand ils escriment.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Outre qu’ils sont gens de courage & bons soldats, -ils travaillent extremement bien, & aimerois -mieux une heure de leur besogne, qu’une journee -d’un <i>Tapinambos</i>. Leurs Principaux travaillent aussi -bien que les moindres, leur travail toutefois est -reglé : car ils se levent à la pointe du jour, desjeunent, -puis femme & enfans avec eux, vont tous de compagnie, -huans, chantans & rians, travailler en leurs -jardins, & quand le Soleil vient à sa force, qui est -à l’heure de dix heures, quittent le travail, viennent -repaistre & dormir, & sur les deux heures apres -Midy, quand le Soleil vient à perdre sa force, ils -retournent au travail jusques à la nuict.</p> - -<p><span id="pg_42" class="pagenum">42</span>Les Principaux, qui ordinairement tiennent table -ouverte, & pour cet effect doivent avoir une grande -estenduë de jardins, dressent un <i>Caouin</i> general, -auquel ils convient un chacun, à la charge de coupper -ses jardins. Cela se faict avec grande allegresse en -une belle matinee ou deux, puis vont boire en la -loge de celuy qui les a mis en besogne, chacun -<span class="folionum">folio 47.</span>goustant au vin s’il est temps de le boire, & au cas -qu’ils le trouvent bon, le loüent grandement de sa -force, & composent des chansons là dessus, qu’ils -recitent en faisant le tour des loges au son du -<i>Maraca</i>, prononçans telles ou semblables paroles : -O le vin, le bon vin, jamais il n’en fut de semblable, -ô le vin, bon vin, nous en boirons à nostre aise, -ô le vin, le bon vin, nous n’y trouverons point de -paresse : Ils appellent un vin paresseux, qui n’a point -de force pour les enyvrer incontinent, & qui ne les -provoque à vomissement, pour derechef boire d’autant : -Les filles servent à cet escot, on danse, on -chante à plaisir, on couche ceux qui s’enyvrent -soigneusement, il s’y fait rarement des quereles : -mais ils sont joyeux & plaisans en leur vin, specialement -les femmes qui font mille singeries, dont elles -provoqueroient les plus tristes & espleurez à se débonder -de rire. Pour moy je confesse que jamais -en ma vie je n’ay eu tant envie de rire, que lors -que ces femmes escrimoient les unes contre les autres, -avec des gobelets de bois pleins de ce vin, beuvans -<span class="folionum">verso.</span>l’une à l’autre, faisant mille grimaces & démarches.</p> - -<p>Ils sont fort liberaux de ce qu’ils ont de plus -cher, comme sont leurs filles & leurs femmes : Car -je pris garde quand on les alla querir au second -voyage de <i>Miary</i>, que plusieurs <i>Tapinambos</i>, tant -de l’Isle de <i>Maragnan</i>, que de Tapoüitapere, allerent -exprez avec les François, pour avoir des filles & -des femmes en don de ces <i>Miarigois</i>, ce qu’ils obtindrent -facilement, comme aussi plusieurs autres enjolivemens, -que ces peuples seuls ont grace de faire, -<span id="pg_43" class="pagenum">43</span>& par ainsi tenus fort chers & precieux entre les -<i>Tapinambos</i>.</p> - -<p>Ils ont aussi une coustume, que j’ay pareillement -remarquee entre les Tapinambos, c’est, qu’ils portent -des siflets ou flutes, faictes des os des jambes, cuisses -& bras de leurs ennemis, qui rendent un son fort -aigu & clair, & chantent sur icelles leurs notes -ordinaires, specialement quand ils sont en leurs -<i>Caouins</i>, ou quand ils vont en guerre.</p> - -<p>Les jeunes filles ne mesprisent pas l’alliance des -vieillards & chenus, comme font les filles de <i>Tapinambos</i>, -<span class="folionum">folio 48.</span>ains au contraire elles s’estiment d’avantage d’espouser -un vieillard, notamment quand il est Principal, -& je m’en estonnois, comme chose assez malseante, -de voir plusieurs jeunes filles de quinze à seize -ans, estre mariees à ces vieillards, ce que font au -contraire les filles des <i>Tapinambos</i>, lesquelles passent -leur jeunesse en filles de bonne volonté, puis elles -acceptent un mary. Ce que j’ay dict, non pour autre -subject que pour faire voir l’aveuglement des ames -detenuës en la captivité de cet immonde esprit, qui -ne cesse de precipiter d’ordure en ordure les ames -qui luy servent.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch14">Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps, -et comme ils font Esclaves leurs Ennemis.</h3> - -<p class="c">Chap. XIV.</p> - - -<p>Ces Peuples, & non seulement eux, mais generalement -tous les Indiens du Bresil, ont accoustumé -de s’inciser le corps, & le decouper aussi joliment, -que les Tailleurs & Cousturiers, bien experimentez -<span id="pg_44" class="pagenum">44</span>en leur art, decoupent leurs habits par deçà : Et -ceste façon de faire ne s’arreste pas aux hommes -simplement, ains passe jusques aux femmes, avec -ceste difference toutefois que les hommes s’incisent -par tout le corps, mais les femmes se contentent de se -<span class="folionum">folio 49.</span>découper depuis le nombril jusques aux cuisses : ce -qu’ils font par le moyen d’une dent d’<i>Agouti</i> fort -aiguë, & d’une gomme bruslee, reduite en charbon, -appliquee dans la playe, & jamais ne s’efface : Ce -que je dis en passant, non pour m’y s’arrester, mais -pour descouvrir l’origine de cette antique coustume, -pratiquee, il y a jà long temps, par les Nations policees, -qui me fait dire qu’elle est fondee en la Nature ; -puis que cette Nation Barbare, sans communication -d’aucune autre Nation civilisee, l’aye inventee -& exercee. J’ay donc appris de ces Sauvages, que -deux raisons les esmeuvent à decoupper leur corps -en cette sorte : sçavoir le regret & deüil perpetuel, -qu’ils ont de la mort de leurs parens, tombez entre -les mains de leurs ennemis, l’autre est la protestation -qu’ils font, comme vaillans & forts, de vanger leur -mort contre leurs ennemis : quasi comme s’ils vouloient -signifier par cette rasure douloureuse, qu’ils -n’espargneront ny leur sang, ny leur vie, pour en -faire la vengeance : & de fait, plus il sont stigmatisez, -plus ils sont estimez vaillans, & de grand courage. -<span class="folionum">verso.</span>En quoy ils sont imitez des femmes valeureuses & -courageuses.</p> - -<p>Pour monstrer la source antique de cecy, je ne -desire faire la recherche des Histoires Prophanes, -chose trop prolixe : ains je me contenteray de le -faire voir dans les Sainctes Ecritures, en divers passages, -où Dieu reprouve ceste façon, comme chose, -qui ressent son Barbare & Sauvage. Au Levitique -19. <i lang="la" xml:lang="la">Super mortuo non incidetis carnem vestram, neque -figuras aliquas, aut stigmata facietis vobis</i>, vous -ne ferez point pour le mort incision en vostre chair, -& vous ne ferez aucunes figures ou marques. Et -<span id="pg_45" class="pagenum">45</span>au Chap. 21. <i lang="la" xml:lang="la">Neque in carnibus suis facient incisuras</i> : -Et ils ne feront incisions en leur chair. Au Deut. 14. -<i lang="la" xml:lang="la">Non vos incidetis, nec facietis calvitium super mortuo</i> : -Ne vous ferez incisions, & ne vous arracherez les -cheveux pour le mort. Sur lesquels passage la Glose -des Peres adjouste, comme ont coustume de faire -les Gentils & Idolatres, & est bien à noter ce que -dit le dernier passage : <i>Ne vous ferez incision, & ne -vous arracherez les cheveux pour le mort</i>, où il conjoint -l’incision avec la decheveleure sur le mort, par -ce que ces deux façons de faire sont estroictement -<span class="folionum">folio 50.</span>gardees par nos Sauvages : quant à l’incision vous -l’avez entendu, mais pour la décheveleure, vous -devez sçavoir que si tost que les femmes & les filles -sont asseurees de la captivité, ou mort en guerre -de leurs Peres & Maris, elles se coupent les cheveux, -crient & lamentent effroyablement, incitant -leurs semblables à la vengeance & à prendre les -armes, & poursuivre les ennemis, comme je feray -voir cy apres, quand je reciteray l’Histoire des <i>Tremembais</i>.</p> - -<p>Quant à la façon de captiver leurs Prisonniers, -& les rendre Esclaves : je l’ay apris des Esclaves -que l’on m’avoit donnez en ce païs là, pour me -prouvoir des choses necessaires à la vie. Un jour -je reprenois de paresse l’un d’iceux, fort & vaillant, -qu’un <i>Tapinambos</i> m’avoit donné, il me rendit cette -responce pour mon admonition, douce toutefois ; -(car je sçavois bien la maniere qu’il faut garder -envers ceste Nation, laquelle repute les reprimandes -pour playes & blesseures, & les battre, c’est autant -que les tuer<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>, ains aymeroient mieux mourir honorablement, -comme ils disent, c’est au milieu des assemblees, -<span class="folionum">verso.</span>comme a descrit suffisamment le R. Pere -Claude. Il me rendit, dis je, cette responce. Tu -ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, ainsi -qu’a faict celuy qui m’a donné à toy pour me reprendre. -Je fus curieux incontinent de sçavoir par -<span id="pg_46" class="pagenum">46</span>mon Truchement ce qu’il vouloit dire : Alors je recognus -que c’estoit une ceremonie de guerre, pratiquee -entre ces nations, que quand un prisonnier -est tombé en la main de quelqu’un, celuy qui le -prend, luy frappe de la main sur l’espaule, luy disant, -je te fay mon Esclave, & deslors ce pauvre captif, -quelque grand qu’il soit entre les siens, se recognoist -esclave & vaincu, suit le victorieux, le sert fidelement, -sans que son maistre prenne garde à luy, ains a la -liberté d’aller de çà de là, ne fait que ce qu’il veut, -& ordinairement espouse la fille ou la sœur de son -Maistre, jusques au jour qu’il doit estre tué & mangé, -& lors luy & ses enfans yssus de la propre fille de -son maistre, sont boucanez & mangez : chose pourtant -<span class="folionum">folio 51.</span>qui ne se fait plus à <i>Maragnan</i>, <i>Tapoüitapere</i> & -<i>Comma</i> ny mesmes aux <i>Caietez</i> sinon rarement.</p> - -<p>Cette cognoissance me resveilla l’esprit d’une -vieille coustume, que j’avois leuë autrefois dans les -Sacrez Cayers & Histoires des Romains, pratiquee -en la Captivité des prisonniers : laquelle pour bien -entendre, il faut remarquer que les ceremonies exterieures, -ont esté inventees, pour representer naifvement -les affections de l’interieur : Pour exemple, -flechir le genoüil, baiser la main, descouvrir la teste, -lors que nous salüons quelqu’un, qui nous est affectionné, -sont autant de tesmoignages de l’offre interieure, -que nous luy faisons : de mesme les espaules -ont esté à l’antiquité des hierogliphiques, representans -le mystere caché des actions internes, & externes -des hommes, & laissant à part ce qui ne faict à mon -propos, je me contenteray de rapporter ces deux -suyvans : c’est premierement, que le sceptre appuyé -sur l’espaule, signifioit la puissance Royale : la Pertuisane -sur l’espaule, declaroit la puissance des Chefs -de guerre : les Masses d’or & d’argent, la puissance -<span class="folionum">verso.</span>du Senat & des Pontifes : Les haches entortillees de -branches de vignes, la puissance du Consulat, & des -Gouverneurs de Provinces : A quoy regarde ce qui -<span id="pg_47" class="pagenum">47</span>est escrit par Esaye chap. 9. <i lang="la" xml:lang="la">Factus est Principatus -super humerum ejus</i>, sa domination est mise sur son -espaule, & au chap. 22. <i lang="la" xml:lang="la">Dabo clavem domus David -super humerum ejus</i>, & mettray la clef de la maison -de David sur son espaule, c’est à dire le Sceptre -de David.</p> - -<p>Au contraire mettre un joug, tel que portent -les bœufs ou les chevaux au labour, ou bien passer -sous la pique traversee entre deux autres : ou bien -recevoir sur l’espaule nuë le coup de la verge, -estoit le signe d’esclavage, comme l’a fort bien representé -le mesme Esaye chap. 9 <i lang="la" xml:lang="la">Jugum oneris ejus -& virgam humeris ejus, & Sceptrum exactoris ejus -superasti</i> : Tu as surmonté le joug de son fardeau, -& la verge de son espaule, & le Sceptre de son Exacteur, -parlant de la captivité de la Gentilité, que -le Sauveur a affranchie : De mesme ces Sauvages -frappans sur l’espaule de leurs prisonniers, ils signifient -qu’ils les rendent captifs, & en effect je trouve -<span class="folionum">folio 52.</span>une belle Prophetie toute literale contenant ce malheur, -auquel ces pauvres Sauvages Chananeans sont -sujets, par un jugement inscrutable de la Divine -Sapience, & la participation de l’antique malediction -de Chanaan leur Pere ; c’est en Esaye chap. 47. -<i lang="la" xml:lang="la">Tolle molam, & mole farinam : denuda turpitudinem -tuam, discooperi humerum, revela crura, transi flumina.</i> -Prends la meule & faits moudre la farine : découvre -ta turpitude, decouvre ton espaule, monstre tes cuisses, -passe les fleuves. Ces Sauvages ont pris la meule & la -farine, n’ayans aucuns ferremens pour travailler, soit -au bois, soit en leurs jardinages, ains seulement se -servoient de haches de pierre, pour couper les arbres, -à faire leurs maisons & canots, & pour aiguiser des -bastons, afin de cultiver la terre, pour y semer leurs -graines, & planter leurs racines, & pour toute recompense -de leur labeur, ne mangent que de la farine, -des racines grugees sur une rape, faicte de -petite cailloux aigus, enchassez dans un bois plat, -<span id="pg_48" class="pagenum">48</span><span class="folionum">verso.</span>large de demy pied. Laquelle farine ils font cuire -dans une grande poesle de terre, sur le feu, comme -il est dict plus amplement en l’Histoire du R. P. -Claude. Leur turpitude est découverte en telle façon, -que les femmes & les filles, tant s’en-faut qu’elles -en soient honteuses, qu’elles ont de la peine de se -resoudre à se couvrir : Ils ont l’espaule descouverte, -subject à ceste grande captivité, commune à toutes -ces Nations : Ils montrent leurs cuisses, la fornication, -non toutefois l’adultere, estant en usage parmy eux, -sans aucune reprehension. Ils passent les fleuves, -cherchans les Isles incognuës, afin de se mettre en -seureté.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">folio 53.</span></p> - -<h3 id="ch15">Des Loix de la Captivité.</h3> - -<p class="c">Chap. XV.</p> - - -<p>Puis que nous sommes sur ce subject des Esclaves, -il est bon de traicter des Loix de la captivité, -c’est à dire, que les Esclavves doivent garder, -qui sont celles-cy. Premierement, De ne point -toucher à la femme du Maistre, à peine d’estre -fleché sur l’heure, & la femme d’estre mise à mort, -ou au moins bien battuë, & renduë à ses Pere & -Mere : d’où elle reçoit une tres-grande honte, tout -ainsi que par deçà une femme seroit taxee d’avoir -la compagnie d’un de ses valets : Sur quoy vous -pouvez remarquer, que les filles ne sont meprisees -pour s’abandonner à qui bon leur semble, tandis -qu’elles demeurent filles, mais aussitost qu’elles ont -<span id="pg_49" class="pagenum">49</span>accepté un mary, si elles se donnent à un autre, -<span class="folionum">verso.</span>outre l’injure qu’on leur fait de les appeler <i>Patakeres</i>, -c’est à dire putains, elles tombent à la mercy -de leurs marys, d’estre tuees, battuës & repudiees.</p> - -<p>Il est bien vrai que les François ont addoucy -ceste Loy si rude, de ne donner permission aux -Marys, de tuer tant l’esclave que la femme adultere : -ains les amener tous deux au fort S. Loüis, pour -en voir faire la punition, ou la faire eux-mesme, -ainsi que je l’ay veu pratiquer quelquefois specialement -d’un adultere commis entre la femme du Principal -d’<i>Ouyrapyran</i>, & d’un Esclave fort beau jeune -homme.</p> - -<p>Cet Esclave estoit amoureux de ceste femme, -& apres avoir espié tous les moyens d’en joüir, il -la vit un jour aller toute seule à la fontaine, assez -esloignee du village : Il alla incontinent apres & luy -exposa sa volonté, puis l’embrassant de force, la transporta -assez avant dans le bois où il r’assassia son -desir : Elle qui estoit d’une bonne lignee, ne voulut -point crier de peur d’estre diffamee, ains pria -l’esclave de tenir le tout caché. Le mary s’ennuyant -<span class="folionum">folio 54.</span>de la longue absence de sa femme, & qu’elle tardoit -tant à venir, il se douta de quelque chose : car elle -estoit assez belle & de bonne grace : il vint luy-mesme -à la fontaine, où il trouva sur le bord d’icelle -les vaisseaux de sa femme pleins d’eau, & tournant -sa veuë deçà delà, comme font les hommes frappez -d’une telle maladie, vit sa femme sortir du bois du -costé de la fontaine, & l’esclave sortir par un autre -costé : lors il l’alla saisir au colet, & et le donna en -garde à ses amis, prit sa femme par la main & la -conduit chez ses parens les enchargeant de la luy -representer quand il la demanderoit. Le lendemain -accompagné des siens, il m’amena cete Esclave en -ma loge, m’exposant le fait comme il est cy dessus -raconté, adjoutant que si ce n’eust esté le respect -des commandemens qu’avoient faict les Peres & les -<span id="pg_50" class="pagenum">50</span>François, il eust faict mourir cet esclave, pardonnant -nonobstant à sa femme qui y avoit esté forcée, laquelle -il avoit ja rendue à ses parens pour la laisser. -Je le loüé fort de ceste sienne obeissance & respect ; -& à la verité c’estoit un homme bien faict, beau de -<span class="folionum">verso.</span>visage & de corps, il parloit bien & en bon termes, -representant en son maintien, tant au visage qu’au -corps, une generosité & noblesse de courage : je -l’envoiay au Sieur de Pezieux Lieutenant pour sa -Majesté, en l’abscense du Sieur de la Ravardiere, -lequel ayant entendu tout le discours, fit mettre les -fers aux pieds à l’esclave, & promit au Principal -d’en faire telle justice qu’il voudroit ; le Principal -luy repliqua, je veux qu’il meure selon la coustume : -le Sieur de Pezieux respondit, que Dieu avoit commandé -en sa Loy que l’homme & la femme adultere -devoient mourir. Ouy mais dit le Principal : elle y -a esté contrainte. Non, dit le Sieur, la femme ne -peut estre contrainte par un homme seul, ou au -moins elle devoit crier, & non pas prier le Sauvage -de n’en dire mot, qui est un consentement tacite : il -disoit tout cecy, specialement pour sauver l’esclave -de la mort : car il sçavoit bien que le Principal ne -permettroit jamais que sa femme fust mise à mort, -à cause du grand parentage dont elle estoit. Ce qui -arriva sur le champ : car il pria le Sieur de Pesieux -<span class="folionum">folio 55.</span>de ne faire mourir l’esclave, ains seulement qu’il le -mit au carcan, & qu’il luy fust permis de le fustiger -à son plaisir ; ouy ce dit le Sieur, à la charge que -tu donneras quatre coups de corde à ta femme, devant -toutes les femmes qui sont icy au Fort, & ce -au son de la trompette. Il s’y accorda, & le l’endemain, -elle fut examinee & confrontee avec l’esclave, -& le tout recogneu comme je l’ay raconté cy dessus : -l’un & l’autre furent menez à la place publique du -fort, où est plantee la potence & le carcan : là le -mary faisant l’office de bourreau, prend trois ou -quatre cordons de corde bien dure qu’il lie en son -<span id="pg_51" class="pagenum">51</span>bras, & entortille en sa main droitte, desquels il -sengla sa femme par quatre fois, y laissant les -marques bien grosses & entieres, imprimees sur ses -reins, son ventre & ses costez : mais non pas sans -jetter force larmes, qui luy couloient des yeux le -long de ses jouës, avec grands soupirs : sa femme -gemissoit semblablement, les yeux vers la terre, de -honte qu’elle avoit de voir toutes ces femmes autour -d’elle, qui ne faisoient pas meilleure mine qu’elle, -ains pleuroient toutes, tant de compassion que d’apprehension, -<span class="folionum">verso.</span>qu’il ne leur en vint autant & d’avantage. -Les hommes au contraire se resjouyssoient de voir -une si bonne justice, & disoient en gaudissant à leurs -femmes : que je t’y trouve. Toute ceste journee là, -les femmes des Tabaiares firent une triste mine.</p> - -<p>Ce bon mary apres avoir donné les quatres coups -a sa femme, luy dit ; je n’avois point envie de te -battre, & j’ay faict ce que j’ay peu envers le Grand -des François, pour te sauver : mais va, essuye tes -larmes & ne pleure plus, je te reprens pour femme, -& te rameneray quand & moy, quand j’auray foüeté -cet esclave. Dieu sçait si le regret qu’il avoit -eu de fouëter sa femme, amenda le marché au -pauvre esclave : car le mettant en place marchande, -il fit une rouë tout autour de luy de l’estenduë de sa -corde faisant retirer un chacun à l’escart. L’esclave -avoit les fers aux pieds, debout & nud comme la -main, qui supporta si constamment les coups, qu’il -ne dit jamais une seule parole, & ne remua aucunement -de sa place : encore que ce principal bandast -<span class="folionum">folio 56.</span>de toutes ses forces les coups sur ce pauvre corps, -& perdant l’haleine de force de toucher, se reposa -par trois fois, puis recommençoit de tant mieux, -tellement qu’il ne laissa partie sur son corps qui ne -fust atteinte de ces cordages. Il commença par les -pieds, puis sur les jambes, sur les cuisses, sur les -parties naturelles, sur les reins, sur le ventre, sur -les espaules, sur le col, sur la face & sur la teste. -<span id="pg_52" class="pagenum">52</span>De ces coups l’esclave demeura long-temps malade, -tousjours ayant les fers aux pieds, selon la demande -qu’en avoit faict ce Principal, mais quelque temps -apres il permit qu’il fut delivré, suivant la demande -que luy en fit le Sieur de Pesieux, qui en tout vouloit -satisfaire à ces Principaux, pour les obliger -d’avantage à estre fidelles aux François. La feste -ainsi passee il reprit sa femme qui ne pleuroit plus, -mais commençoit à rire, ils s’en retournerent, comme -si jamais rien ne fust arrivé.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch16">Des autres Loix pour les Esclaves.</h3> - -<p class="c">Chap. XVI.</p> - - -<p>Les autres loix sont, que les Esclaves tant -hommes que filles ne se peuvent marier, sinon du -congé de leur maistre : & cecy, à raison qu’il faut -que tant l’homme que la femme esclaves demeurent -ensemble, & que les enfans sortis d’iceux soient & -appartiennent au maistre. Les Sauvages <i>Tapinambos</i> -ordinairement prennent les filles esclaves à femme, -& donnent leurs propres filles, ou sœurs aux garçons -esclaves, pour croistre leur mesnage & entretenir la -cuisine. Les François font autrement : car ils achetent -hommes & femmes esclaves, qu’ils marient ensemble, -la femme demeure pour faire le mesnage de la maison, -<span class="folionum">folio 57.</span>& le mary s’en va à la pesche & à la chasse : -s’il arrive quelquefois qu’un François recouvre & -achete quelque jeune fille esclave, il la faict voir -à quelque jeune <i>Tapinambos</i>, qui est fort porté à -l’amour de celles qui ont bonne grace, puis le François -<span id="pg_53" class="pagenum">53</span>luy promet qu’il sera son gendre, & qu’il ayme -son esclave comme sa propre fille, par ainsi le <i>Tapinambos</i> -vint demeurer chez luy, espouze la jeune -fille, tellement que pour une esclave il en a deux, & -les appelle du nom de fille & de gendre, & eux -l’apelent leur <i>Cherou</i>, c’est à dire leur pere.</p> - -<p>Les filles esclaves qui demeurent sans marier, -se pourvoient la part où elles veulent, pourveu que -leurs Maistres ne leur deffendent expressement à -tels, ou à tels : car à lors si elles y estoient trouvees, -il y auroit du mal pour elles : Mais le Maistre ne -leur peut pas deffendre universellement d’aider au -public : car elles luy diroient nettement, prens nous -donc à femme, puis que tu ne veux que personne -nous cherisse.</p> - -<p>Les esclaves doivent fidellement apporter leurs -pesches & venaison, & mettre le tout aux pieds du -maistre, ou de la maistresse, lequel ou laquelle apres -<span class="folionum">verso.</span>avoir choisi ce qui leur plaist, leur donnent le reste -pour manger. Ils ne doivent rien faire pour autruy, -sinon par le consentement de leur maistre, ny encore -donner les hardes que le maistre leur a donné qu’ils -ne luy en ayent dit auparavant un mot, autrement -on pourroit repeter les hardes de ceux à qui elles -ont esté donnees, comme choses qui n’appartenoient -legitimement aux esclaves.</p> - -<p>Ils ne doivent passer au travers de la paroy -des loges, laquelle n’est faict que de <i>Pindo</i> ou -branches de palme, autrement ils sont coupables de -mort, ains doivent passer par la porte, chose pourtant -indifferente aux <i>Tapinambos</i> de passer, ou par -la porte commune, ou à travers de la closture de -palmes.</p> - -<p>Ils ne se doivent mettre en devoir de fuir, autrement, -s’ils sont repris c’en est faict : il faut qu’ils -soient mangez ; & n’appartiennent plus au maistre, -ains au commun : & pour cet effect, quand on ramene -un esclave fugitif, les vieilles femmes du village -<span id="pg_54" class="pagenum">54</span>sortent & viennent au devant d’iceluy, crians -à ceux qui le ramenent, c’est à nous, baillez le nous, -<span class="folionum">folio 58.</span>nous le voulons manger, & frappans de leurs mains -leurs bouches, crient l’une à l’autre, avec une certaine -note, nous le mangerons, nous le mangerons, il est -à nous. Je vous donneray un exemple de cecy.</p> - -<p>C’est qu’un Principal guerrier de l’Isle de <i>Maragnan</i> -appellé <i>Ybouyra Pouïtan</i>, c’est à dire l’arbre -du Bresil<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>, revenant de la guerre & amenant des -esclaves, l’un d’iceux se met en devoir de se sauver, -lequel repris & ramené, les vieilles allerent au -devant, frappant leur bouche de leurs mains & -disans, c’est à nous, baillez le nous, il faut qu’il soit -mangé ; & on eut bien de la peine à le sauver, nonobstant -les defences faictes de ne plus manger d’esclaves, -& si l’on n’eust usé de menaces, il eust passé -par les mains & le gosier de ces vieilles.</p> - -<p>S’il arrive que ces esclaves meurent de maladie -naturelle, & qu’ils soient privez du lict d’honneur, à -sçavoir d’estre publiquement tuez & mangez ; un peu -auparavant qu’ils rendent l’ame, on les traine dans -le bois, là où on leur brise la teste, & espand la -cervelle, le corps demeurant exposé à certains gros -<span class="folionum">verso.</span>oyseaux, comme sont icy nos corbeaux, qui mangent -les pendus & roüez : que si d’avanture ils sont trouvez -morts dans leurs licts, on les jette par terre, on -les traine par les pieds dans les bois, ou on leur -rompt la teste comme dessus, chose qui n’est plus -pratiquée dans l’Isle, ny és lieux circonvoisins, sinon -rarement & en cachette.</p> - -<p>A l’oposite ils ont beaucoup de privileges, qui -est cause qu’ils demeurent volontiers parmy les -<i>Tapinambos</i>, sans vouloir s’enfuir, reputans leur -maistres & maistresses comme leurs peres & meres, -à cause de la douceur dont ils usent envers eux, -faisans leur devoir : parce qu’ils ne les crient ny -molestent aucunement : tant s’en faut qu’il les battent, -ils les supportent en beaucoup de choses qui ne sont -<span id="pg_55" class="pagenum">55</span>contre la coustume : ils en ont grande compassion, & -quand ils voyent que les François traitent rudement -les leur, ils en pleurent : s’ils se plaignent du traittement -des François ils les croyent & adjoustent foy -à ce qu’ils disent. S’ils s’enfuient des François, ils -les celent, les nourrissent dans les bois, les y vont -visiter, les filles vont dormir avec eux, leur rapportent -tout ce qui se passe, leur donnent conseil de -<span class="folionum">folio 59.</span>ce qu’ils doivent faire, tellement qu’il est tres-difficile -de les pouvoir prendre & recouvrer, fussiez-vous -une vingtaine d’hommes apres : ce qu’ils ne font pas -vers les esclaves qui appartiennent à leurs semblables. -A ce propos je demandois un jour à l’un des esclaves -que j’avois, s’il ne se tenoit pas bien heureux d’estre -avec moy. Premierement pour ce que je luy apprendrois -à craindre Dieu. 2. d’autant qu’il estoit -asseuré de n’estre jamais mangé, ains que quand il -seroit Chrestien, on le feroit libre & demeureroit avec -les Peres, ainsi que s’il estoit leur propre fils, il me -fit ceste responce par mon Truchement, qu’à la verité -il se tenoit bien fortuné d’estre tombé entre les -mains des Peres, tant pour cognoistre Dieu que pour -vivre avec eux, neantmoins que pour l’autre chef, il -ne se soucioit pas beaucoup d’estre mangé : car disoit-il, -quand on est mort, on ne sent plus rien, qu’ils -mangent, ou qu’ils ne mangent point, c’est tout un -à celuy qui est mort, je me fusse fasché pourtant de -mourir en mon lict, & ne point mourir à la façon -des Grands au milieu des danses & des <i>Caouins</i>, & -<span class="folionum">verso.</span>me vanger avant que mourir, de ceux qui m’eussent -mangé. Car toutes les fois que je songe, que je suis -fils d’un des grands de mon pays, & que mon pere -estoit craint, & que chacun l’environnoit pour l’escouter -quand il alloit au <i>Carbet</i><a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, & me voyant à present -esclave, sans peinture, & sans plumes attachees -sur ma teste, sur mes bras, & en mes poignets, -comme sont accoustrez les fils des grands de nos -quartiers je voudrois estre mort : specialement quand -<span id="pg_56" class="pagenum">56</span>je songe & me ressouviens, que je fus pris petit, -avec ma mere dans mon pays, & amené à <i>Comma</i>, -où je vy tuer & manger ma mere, avec laquelle je -desirois de mourir : car elle m’aymoit infiniment, je -ne puis que regretter ma vie ; disant ces paroles, il -pleuroit tendrement, & versoit une grande abondance -de larmes, en sorte qu’il me perçoit le cœur : car je -recognoissois par experience, combien ces Sauvages -sont tendres en amour vers leurs parens, & leurs -parens vers eux.</p> - -<p>Il adjoustoit, qu’apres que sa mere fut tuee & -mangee, son maistre & sa maistresse l’adopterent pour -fils, & les appelloit du nom de pere & de mere : & -<span class="folionum">folio 60.</span>quand il en parloit, c’estoit avec une affection indicible, -encore qu’ils eussent mangé sa propre mere, -& eussent deliberé de le manger luy-mesme, un peu -auparavant que nous vinssions en l’Isle. Ses Maistre -& Maistresse prenoient bien la peine de le venir voir -chez nous, encore qu’il y aye plus de 50 lieuës de -leur village à nostre loge.</p> - -<p>Ils ont plusieurs autres privileges : car il leur -est permis d’aller courtiser les filles libres, sans aucun -danger, voire mesme les filles de leur Maistre -& Maistresse, si tant est qu’elles s’y accordent, comme -à la verité elles n’en font pas grand refus ; toutefois -elles se retirent aux bois dans certaines logettes, où -elles donnent assignation à une heure prefixe, & ce -pour eviter une petite reproche qui se faict entr’eux, -que des filles de bonne race s’addonnent à des Esclaves : -toutefois ceste reproche est si petite, qu’elle -tourne plustost à risee, qu’à des-honneur.</p> - -<p>Ils vont aux <i>Caoüins</i> & danses publiques librement, -s’accoutrans de mille varietez sur le corps, -soit en peinture, soit en plumacerie, quand ils en -<span class="folionum">verso.</span>peuvent avoir : car cela est assez cher entr’eux.</p> - -<p>Avec les enfans propres de la maison, ils se -comportent comme s’ils estoient leurs freres. Bref, -ils vivent en ceste captivité fort librement.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_57" class="pagenum">57</span></p> - -<h3 id="ch17">Combien les Sauvages sont misericordieux envers les -criminels de cas fortuit & sans malice.</h3> - -<p class="c">Chap. XVII.</p> - - -<p>Entre les perfections naturelles que j’ay remarquees -par experience en ces Sauvages, est une juste -misericorde. Je veux dire qu’ils sont desireux de -voir faire la justice des meschans, quand malicieusement -ils ont perpetré quelque crime : Au contraire -ils sont fort misericordieux, & desirent qu’on face -misericorde à ceux qui par accident & fortune sont -tombez en quelque faute : Ce que je vous veux faire -<span class="folionum">folio 61.</span>voir sur la glace ou miroir d’un bel exemple, qui -est tel.</p> - -<p><i>Maïobe</i> est un village grand, à trois lieuës du -fort Sainct Louys, le Principal de ce lieu est un -assez bon homme, & qui est ayme les François, & -nous fit faire nostre loge. Ce bon homme avoit deux -fils forts & robustes, tous deux mariez, & deux filles, -une mariee, l’autre à marier, assez gentilles & de -bonne grace, fort aimee de ses Pere & Mere, tellement -qu’ils en estoient fols, & ne parloient d’autre -chose, & la gardoient pour un François, disoient-ils, -quand les navires seroient de retour & que les -François commenceroient à prendre leurs filles pour -femmes. Il bastissoit ses chasteaux & ses fortunes -sur ce fresle vaisseau, ainsi que la bonne femme -tenant entre ses mains le premier œuf de sa poule, -montoit de degré en degré jusqu’à esperer une principauté, -par le moyen de cet œuf, qui à l’instant -tomba de ses mains, & par consequent avec luy -toute la fortune esperee de la bonne femme : De -mesure cettuy-cy n’ayant autre consolation, qu’en -cette jeune fille, peu de jours apres qu’il me fut venu -<span class="folionum">verso.</span>voir, au milieu d’une triste nuict, <i>Geropary</i>, tordit -<span id="pg_58" class="pagenum">58</span>le col à cette jeune plante, luy ayant mis la bouche -sur le dos : Chose espouventable : car elle devint -noire comme un beau Diable, les yeux ouverts & -renversez, la bouche beante, la langue tiree, les -levres d’embas & d’en haut rissollees, tellement que -l’on voyoit ses dents & ses gencives descouvertes : -les pieds & les mains roides : ce qui pensa faire -mourir, & de peur & de tristesse ses parens : & jamais -je n’ay peu sçavoir qui pouvoit estre la cause -de cecy, sinon qu’elle estoit infidelle, & peut-estre -vivoit lubriquement, combien que jamais elle n’en -eut le bruict : mais bien son Pere avoit vendu sa -fille aisnee à quelque François pour en abuser, qu’il -avoit retiree, pour cet effect d’avec son mary. Advisent -ceux qui sont en peché mortel, qu’ils sont en -la domination & puissance du Diable, lequel si Dieu -le permettoit leur en feroit autant.</p> - -<p>Cet accident ne fut pas seul : car un mal-heur -en traisne un autre, & le premier est l’Ambassadeur -<span class="folionum">folio 62.</span>du second : pour ce quelque temps apres, ce Principal -faisant un vin public, auquel il avoit invité non seulement -ceux de son propre village, mais aussi tous -ceux des villages aux environs. Là tout le monde -estant arrivé, les danses, les chansons, les vins venus -en leur ferveur, en sorte que plusieurs estoient yvres, -ses deux fils, dont j’ay parlé, se querelerent, & celuy -qui avoit le tort, par incident, voulant coleter -son plus jeune frere, contre qui il quereloit, se fourra -une trousse de fleches dans le ventre, duquel coup -il tomba incontinent à la renverse esvanoüi : on luy -retira les fleches du ventre avec une douleur excessive, -ainsi que vous pouvez penser, & la douleur -fist bientost passer le vin, lors la feste fut troublée, -les chants tournez en lamentations & hurlemens, le -vin en larmes, les danses en esgratignemens, & arrachement -de cheveux, le pauvre bon homme de -Pere, spectateur d’une telle tragedie, assis sur son -lict de coton, saisi d’une pamoison, tomba dedans son -<span id="pg_59" class="pagenum">59</span>lict : Lors il disoit à la compagnie, qu’en un coup -il perdoit ses deux enfans, sans celle qu’il avoit -<span class="folionum">verso.</span>perduë auparavant, un broché par sa faute, & l’autre -que les François feroient mourir : Chacun en avoit -grande compassion. Tous les Principaux de l’Isle se -resolurent de venir en corps, au Fort Sainct Loüis, -& prier pour le salut du vivant.</p> - -<p>Cependant le blessé se hastoit, à son regret, de -passer le pas de la mort, dont il appella son frere -vivant, & luy dit : J’ay grand tort : car j’ay tué plusieurs -personnes tout en un coup. Je me suis tué -moy-mesme, j’ay tué mon Pere qui mourra de tristesse, -je t’ay tué : car les François te feront mourir, -pour ce qu’ils sont entiers en justice, & à punir les -meschans : Mais sçais-tu ce qu’il y a, croy mon conseil, -& fay ce que je te diray : Les Peres qui sont -venus avec les François sont misericordieux, & nous -ayment, & nos enfans, & nous font dire par leurs -Truchements qu’ils sont venus en ces cartiers pour -nous sauver : J’ay aussi entendu un jour dans nostre -<i>Carbet</i> d’un de nos semblables, que les Païs des -Peres ont autrefois baptisé, tandis qu’ils estoient avec -<span class="folionum">folio 63.</span>eux, qu’il avoit veu les <i>Canibaliers</i> se retirer en -leurs Eglises, lors qu’ils avoient fait quelque mal -pour estre en seureté, & que personne ne leur osoit -toucher : fais le mesme, va t’en sur la nuict avec -mon Pere trouver le Païs en sa loge d’<i>Yuiret</i>, & le -prie de te mettre en la maison de Dieu, qui est -contre sa loge, & demeure là, jusqu’à tant que mon -Pere avec les Principaux ayent appaisé le Grand -des François, & qu’il t’ait pardonné : Et pour plus -faciliter cela, tu sçais que les François ont besoin -de canots & d’Esclaves, que mon Pere offre au Grand -ton Canot & tes Esclaves, afin que tu ne meures. -Tout cecy fut executé de poinct en poinct : car ce -vieillard, Pere des deux enfans me vint trouver, me -faisant requeste & supplication de recevoir son fils -dans la maison de Dieu, & interceder pour obtenir -<span id="pg_60" class="pagenum">60</span>sa grace envers le Grand des François, me persuadant -cecy par beaucoup de raisons, comme celle-cy.</p> - -<p>Vous autres Peres faictes amasser nos <i>Carbets</i> -<span class="folionum">verso.</span>à toute heure qu’il vous plaist, & voulez que grands -& petits s’y trouvent, afin d’entendre la cause qui -vous a esmeus de quitter vos demeures & vos terres, -beaucoup meilleures que celles-cy, pour nous venir -enseigner le naturel de Dieu, qui est, dites-vous, -misericordieux & bon, desireux de vie, & ennemy de -mort, & ne veut que personne meure, ains qu’il est -mort sur un arbre, pour faire vivre ceux, qui estoient -morts. Vous dites encores que nos enfans ne sont -plus nostres, mais qu’ils sont à vous, que Dieu vous -les a donnez, & que les garderez jusques à la mort, -monstrez moy ce jour d’huy que vostre parole est -veritable. Je suis vieil & ay perdu tous mes enfans, -il ne m’en reste plus qu’un qui a basty ceste loge, -il vous ayme parfaitement vous autres Peres, & veut -estre Chrestien. Il a tué son frere sans y penser, -ou plustost son frere s’est tué luy-mesme avec des -fleches qu’il portoit : Je te prie, reçois-le avec toy en -la maison de Dieu, & viens avec moy pour parler -au Grand, car il ne te refusera rien, il t’honore par -<span class="folionum">folio 64</span>trop. J’avois voulu amener avec moy ce mien fils -pour qui je te prie, mais il craint par trop la fureur -des François : Il est à present errant parmy les bois, -fuyant comme un sanglier deçà delà : à chaque fois -qu’il entend les branches des arbres remuer il soupçonne -que ce sont les François qui vont armez apres -luy, pour le prendre & l’amener à <i>Yuiret</i>, afin de -l’attacher à la gueule d’un canon. Je luy fey responce -par le Truchement, que je m’employrois pour luy -asseurément, & que j’esperois obtenir ce qu’il me demandoit, -pour ce que le Grand nous aymoit, mais -qu’il estoit bon qu’il allast luy mesme faire sa harangue, -& que je ne manquerois d’aller apres luy. -Il alla de ce pas au Fort, accompagné d’un des -Principaux Truchemens de la Colonie, nommé <i>Migan</i><a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, -<span id="pg_61" class="pagenum">61</span>& exposa sa requeste & supplication au sieur de -Pesieux en ceste sorte.</p> - -<p>Je suis un Pere mal-heureux, qui finira sa vieillesse -comme les sangliers, vivant seulet, & mangeant -les racines ameres toutes cruës, si tu n’as pitié de -moy : La Misericorde est convenable aux Grands, & -<span class="folionum">verso.</span>n’ont non plus de grandeur, qu’ils ont de clemence -& misericorde. Ton Roy est le plus grand Roy du -monde ainsi que les nostres qui ont esté en France -le nous ont rapporté. Il t’a envoyé icy comme un -des Principaux de sa suitte, afin que tu nous liberasses -de la captivité des <i>Peros</i> : donc puis que tu -es grand, tu es misericordieux, & partant tu dois -user de misericorde envers ceux qui sont tombez -en fortune sans malice. Je sçay qu’il faut estre -juste & prendre le <i>pour ce</i>, qu’ils appellent <i>seporan</i> -& vangeance des meschans : ce que nous gardons -estroictement parmy nous, & telle a esté tousjours -la coustume de nos Peres : mais quand la faute ne -vient de malice, nous usons de clemence. J’avois -deux enfans, comme tu sçais, lesquels sont venus -souvent travailler en ton Fort, l’un a tué l’autre par -accident & sans malice, ou pour mieux dire, l’aisné -s’est embroché, luy mesme dans les fleches du jeune -qui reste en vie, pour lequel je te prie de ne le poursuivre -point, ains de luy pardonner : C’est luy qui -me doit nourrir en ma vieillesse ; Il a tousjours aymé -<span class="folionum">folio 65.</span>les François : & quand il en voit venir en mon village, -il appelle incontinent ses chiens, & s’en va aux -<i>Agoutis</i> & aux <i>Pacs</i> qu’il leur apporte pour manger. -Il a faict la maison des Peres, & m’asseure que les -Peres prieront pour luy : Il a tousjours esté obeissant -à sa belle-mere que voilà, qui l’ayme comme son propre -fils : son frere, qu’il a tué sans y penser, & sans -volonté, estoit meschant, n’aymoit point les François, -jamais il ne leur voulut rien donner, ny aller à la chasse -pour eux, haissoit sa belle-mere, & la mettoit souvent -en colere : quand il fut tué il estoit yvre, & vint -<span id="pg_62" class="pagenum">62</span>prendre la femme de son frere, & luy arrachant son -enfant d’entre les bras, le jetta d’un costé, & la -mere de l’autre, en luy donnant des soufflets, encore -qu’elle fust enceinte, & ce devant mes yeux, & les -yeux de son Mary, & eusmes patience en tout cela : -mais venant pour coleter son frere, afin de le battre, -il se donna des fleches qu’il tenoit en sa main dans -<span class="folionum">verso.</span>le ventre, desquelles il est mort : Pourquoi perdray-je -mes deux enfans tout en un coup sur ma vieillesse ? -Si tu veux faire mourir le vivant, faits moy mourir -quant & luy. Voilà qu’il te donne son canot pour -aller à la pesche & ses Esclaves pour te servir. Le -Sieur de Pesieux admira ceste harangue, comme il -m’a souvent dict depuis, & l’a raconté à plusieurs -personnes, s’estonnant de voir une si belle Rhetorique -en la bouche d’un Sauvage : Car vous devez sçavoir, -que je represente tous ces discours & harangues le -plus naifvement qu’il m’est possible, sans user d’artifice.</p> - -<p>Il luy fit responce, que c’estoit un grand crime, -qu’un frere eust tué son frere : Mais d’autant qu’il -disoit que cecy estoit arrivé plus par la faute du -mort, que par celle du vivant, il se laisseroit aisement -gaigner à la misericorde par la priere des -Peres, ausquels il ne vouloit rien refuser : Et ainsi -l’asseura que son fils n’auroit point de mal : & quant -aux dons qu’il luy offroit, tant du canot que des -<span class="folionum">folio 66.</span>Esclaves, il les acceptoit, mais qu’il les luy donnoit -pour soustenir sa vieillesse, eu esgard à ce qu’il -aymoit les Peres & les François. Cet acte de misericorde -& de liberalité contenta infiniment ce bon -vieillard, qui ne fut pas ingrat d’en semer le bruit -par toute l’Isle & d’en venir recognoistre par action -de grace, le dict Sieur & nous autres, apportant -quant & luy de la venaison qu’avoit prins ce sien -fils remis en grace.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_63" class="pagenum">63</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch18">Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon des -François, & de leur apprendre les mestiers que nous -avons en l’Europe.</h3> - -<p class="c">Chap. XVIII.</p> - - -<p>Au Livre 2. des Machabees Chap. I. nous lisons -que le feu sacré de l’Autel fut caché dans le puits -de Nephtar le long de la captivité du peuple, & se -changea en bourbe : le peuple retournant de captivité -en liberté, les Prestres puiserent ce limon, qu’ils -verserent sur le bois exposé en l’Autel, sous les Sacrifices : -Aussi tost que le Soleil donna là dessus, -ce limon retourna en feu, & devora les Holocaustes : -Je desire me servir de ceste figure, pour expliquer -ce que je veux dire, tant en ce Chapitre qu’és autres -<span class="folionum">folio 67.</span>suyvans, sçavoir est : Que par ce feu nous devons -entendre l’esprit humain, imitant la nature du feu -en son activité, legereté, chaleur & clarté, lequel -esprit devient bourbe & limon, caché dans un -centre contraire au sien propre, & ce par la captivité -de son ame en l’infidelité : Je veux dire que -l’esprit de l’homme creé pour connoistre Dieu, & apprendre -les arts & sciences, devint embourbé & obscurcy -parmy les immondicitez, lors que son ame -est detenuë en la cadene de l’infidelité, sous la tyrannie -de Sathan : Mais aussi tost que ceste sienne -ame sort de captivité, par l’instruction & conduicte -des Prophetes de Dieu, cet esprit remonte de ce -puits fangeux, & renforcé par la lumiere & cognoissance -de Dieu, des arts & bonnes sciences, il se -rend apte & prompt à executer ce qu’il entend & -apprend : chose que je feray voir & toucher au doigt, -par l’exemple de nos Sauvages : & ce principalement, -d’autant que les plus ordinaires demandes qu’on -<span id="pg_64" class="pagenum">64</span><span class="folionum">verso.</span>nous faict des Sauvages, sont, s’il y a esperance -que ces gens se puissent civiliser, rendre domestiques, -s’assembler en une Cité, faire marchés, apprendre -mestiers, estudier, escrire, & acquerir sciences.</p> - -<p>Premierement je tiens qu’ils sont beaucoup plus -aisez à civiliser, que le commun de nos Païsans de -France, & la raison de cecy est, que la nouveauté a -je ne sçay quelle puissance sur l’esprit, pour l’exciter -à apprendre ce qu’il voit de nouveau, & luy -est plaisant : Or est-il que nos <i>Tapinambos</i> n’ont -eu jamais aucune cognoissance de civilité jusqu’à -present, qui est cause qu’ils s’efforcent, par tous -moyens de contre-faire nos François, comme je diray -cy apres : Au contraire les Paysans de nostre -France sont tellement confirmez en leur lourdise, -que pour aucune conversation qu’ils puissent avoir, -tant par les villes que parmy les honnestes gens, -ils retiennent tousjours les démarches de villageois.</p> - -<p>Les <i>Tapinambos</i> depuis deux ans en çà que les -<span class="folionum">folio 68.</span>François leur apprennent à oster leurs chappeaux -& salüer le monde, à baiser les mains, faire la reverence, -donner le bon jour, dire Adieu, venir à -l’Eglise, prendre de l’eau beniste, se mettre à genoux, -joindre les mains, faire le signe de la Croix sur -leur front & poitrine, frapper leur estomach devant -Dieu, escouter la Messe, entendre le sermon, quoy -qu’ils n’y conçoivent rien, porter des <i lang="la" xml:lang="la">Agnus Dei</i>, -ayder au Prestre à dire la Messe, s’asseoir en table, -mettre la serviette devant soy, laver leurs mains, -prendre la viande avecques trois doigts, la coupper -sur l’assiete, boire à la compagnie : bref faire toutes -les autres honnestetez & civilitez qui sont entre -nous, s’y sont si bien advancez, que vous diriez -qu’ils ont esté nourris toute leur vie entre les François. -Qui sera celuy donc qui me voudra nier que -ces marques ne soient suffisantes, pour convaincre -nos esprits à esperer & croire, qu’avec le temps ceste -nation se rendra domestique, bien apprise & honneste.</p> - -<p><span id="pg_65" class="pagenum">65</span>On tient, & est vray, que les exemples confirment -<span class="folionum">verso.</span>plus, que toute autre espece de raison, rapportee -à la preuve d’une verité : C’est pourquoy je -veux icy inserer l’exemple de quelques Sauvages -nourris en la maison des Nobles. Il y a de present -à <i>Maragnan</i> une femme Sauvage d’une des bonnes -lignées de l’Isle, qui autrefois avoit esté prise petite -fille par les Portuguais, & venduë pour Esclave à -Dame Catherine Albuquerque, petite Niepce de ce -grand Albuquerque, Vice-Roy des Indes Orientales, -soubs le Roy de Portugal, laquelle se tient à Fernambourg -& est marquise de Fernand de la Rongne, -Isle tres-belles & plantureuse, comme la descrit le -Reverend Pere Claude en son Histoire. Cette petite -fille faite Chrestienne, apprist tellement la civilité, -que si elle estoit accommodée maintenant à la -Portuguaise, on ne pourroit pas la distinguer, si elle -seroit de naissance Portuguaise ou Sauvage, portant -devant ses yeux la honte & la pudeur, que doit avoir -une femme, couvrant soigneusement l’imperfection -de son sexe. J’en pourrois dire autant de beaucoup -<span class="folionum">folio 69.</span>d’autres Sauvages, qui ont esté nourris parmy les -Portuguais, & de ceux qui sont venus en France, lesquels -ont retenu ce qu’ils ont apris, & le pratiquent -quand ils sont entre les François.</p> - -<p>C’est chose bien nouvelle entre eux que de -porter les moustaches & la barbe, & nonobstant -voyant que les François font estat de ces deux -choses, plusieurs se laissent venir la barbe & nourissent -leurs moustaches.</p> - -<p>Quant aux arts & mestiers, ils y ont une aptitude -nompareille. J’ay cogneu un Sauvage de <i>Miary</i>, -surnommé le Mareschal, à cause du mestier qu’il exerçoit -entr’eux, lequel ayant veu travailler autrefois un -Mareschal François, sans que cet ouvrier prist la peine -de luy rien monstrer, il sçavoit aussi bien la mesure -à toucher son marteau avec les autres, sur une barre -de fer chaud, comme s’il eust esté longtemps apprentif : -<span id="pg_66" class="pagenum">66</span>& neantmoins c’est une chose que ceux du mestier -sçavent, qu’il faut du temps pour apprendre la musique -des marteaux, sur l’enclume du mareschal. Ce -<span class="folionum">verso.</span>mesme Sauvage estant dans ces terres perduës de -<i>Miary</i> avec ses semblables, sans enclume, marteau, -limes, estau, travailloit neantmoins fort proprement -à faire des fers à fleches, harpons & haims à -prendre poissons : Il prenoit une grosse pierre dure -au lieu d’enclume, & une autre mediocre pour luy -servir de marteau, puis faisant chaufer son fer dans -le feu, il luy donnoit telle forme qu’il luy plaisoit.</p> - -<p>Les mestiers plus necessaires d’estre exercez en -ces Païs là sont ceux-cy : Taillandier, Futenier, -Charpentier, Menuisier, Cordier, Cousturier, Cordonnier, -Masson, Potier, Briquetier & Laboureur. A -tous ces mestiers ils sont fort aptes & aidez de la -nature.</p> - -<p>Pour le Taillandier nous l’avons monstré par -l’exemple susdit. Quant au mestier de Futenier, ou -faiseur de futene, c’est leur propre mestier, s’il estoit -corrigé : car ils tissent leurs lits extremement bien, -travaillent à l’estame aussi joliment que les François. -Et si ils ne se servent ny de navete, ny d’eguille -de fer ains de petits bastons.</p> - -<p>Je raconteray icy une jolie histoire ; Un jour je -<span class="folionum">folio 70.</span>m’en allois visiter le Grand <i>Thion</i> Principal des Pierres -vertes <i>Tabaiares</i> : comme je fus en sa loge, & que je -l’eus demandé, une de ses femmes me conduit soubs un -bel arbre qui estoit au bout de sa loge qui le couvroit -de l’ardeur du soleil : là dessouz il avoit dressé son -mestier pour tistre des licts de coton, & travailloit -apres fort soigneusement : je m’estonnay beaucoup -de voir ce Grand Capitaine vieil Colonel de sa nation, -ennobly de plusieurs coups de mousquets, s’amuser -à faire ce mestier, & je ne peus me taire que -je n’en sceusse la raison, esperant apprendre quelque -chose de nouveau en ce spectacle si particulier. Je -luy fist demander par le Truchement qui estoit avec -<span id="pg_67" class="pagenum">67</span>moy, à quelle fin il s’amusoit à cela ? il me fit -responce : les jeunes gens considerent mes actions, -& selon que je fais ils font : si je demeurois sur mon -lict à me branler & humer le petun, ils ne voudroient -faire autre chose : mais quand il me voient aller au -bois, la hache sur l’espaule & la serpe en main, ou -qu’ils me voient travailler à faire des licts, ils sont -<span class="folionum">verso.</span>honteux de ne rien faire : jamais je ne fus plus satisfaict, -& ceux qui estoient avec moy que par ces -paroles, lesquelles à la mienne volonté fussent pratiquées -des Chrestiens : l’on ne verroit l’oisiveté mere -de tous vices si avant en France comme elle est.</p> - -<p>La charpenterie ne leur peut estre difficile : car -dés leur jeunesse ils manient les haches ; & je les -ay veu par experience en faisans leur loges, ou celles -des François, asseoir leurs haches aussi asseurement, -& redonner quatre ou cinq fois au mesme endroit, -que pourroit faire un charpentier bien appris.</p> - -<p>La menuiserie leur est bien aisee à apprendre : -ils dolent avec leurs serpes un bois aussi usny & -esgal, que si le rabot y avoit passé. Ils font des marmots -de bois & d’autres figures avec leur seuls couteaux. -Il ne leur faut ne scie, ny autre outil à faire leurs arcs -& avirons, & leurs espees de guerre, avec une simple -tille : ils creusent & accommodent leurs canots, leur -donnent telle forme qu’il leur plaist. Bref de tous les -autres metiers mentionnez cy-dessus : Je les ay veu -<span class="folionum">folio 71.</span>fort industrieusement travailler, tellement qu’avec peu -d’enseignement, ils viendroient à la perfection d’iceux : -par dessus tout cela, ils s’entendent infiniment bien -à faire des robes, couvertures de lict, ciel, pentes & -rideaux de lict, de plumes de diverses couleurs, qu’à -peine jugeriez vous de loin, que ce peut estre. Je -ne veux parler de l’aptitude qu’ils ont connaturelle -à peindre, & faire divers fueillages & figures, se -servans seulement d’un petit copeau, au lieu qu’il -faut tant de pinceaux à nos peintres, compas, regles, -& crayons.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_68" class="pagenum">68</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch19">Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les -sciences & la vertu.</h3> - -<p class="c">Chap. XIX.</p> - - -<p>J’ay recogneu depuis mon retour des Indes en -France, par les frequentes & ordinaires demandes -que me faisoient ceux qui me venoient voir, la -grande difficulté qu’ont tous nos François, de se -persuader, que ces Sauvages soient capables de -science & de vertu : ains je ne sçay si quelques-uns -ne vont point jusques-là d’estimer les peuples barbares, -plustost du genre des <i>Magots</i> que du genre -des hommes. Je dy moy & par exemple je le prouveray, -qu’ils sont hommes, & par consequent capable -de science & de vertu : puis qu’au rapport de -Seneque en son Epistre 110. <i lang="la" xml:lang="la">Omnibus natura dedit -<span class="folionum">folio 72.</span>fundamenta semenque virtutum.</i> La nature a donné -à tous les hommes du monde, sans exception d’aucun, -les fondemens, & semences des vertus, paroles -bien notables : car comme les fondemens, & la semence -sont jettez dans les entrailles de la terre & -par consequent cachez en icelle : de mesme Dieu a -jetté naturellement en l’esprit de l’homme les fondemens -& semences des vertus ; sur lesquels fondemens -tout homme peut bastir avec la grace de Dieu, un -bel edifice, & tirer de la semence une tige portant -fleurs & fruits, doctrine que prouve tres-clairement -sainct Jean Chrysost. en l’Homelie 55. au peuple -d’Antioche, & en l’Homelie 15. sur l’Epistre I. à -Thimothee moralisant ce passage de la Geneze : -<i lang="la" xml:lang="la">Germinet terra herbam virentem, & omne lignum pomiferum</i> : -que la terre produise l’herbe verdoyante, & -toute espece d’arbres fruictiers ou portans pommes, -il adjouste : <i lang="la" xml:lang="la">Dic ut producat ipse terra fructum -proprium & exibit quicquid facere velis</i>, dy & commande -<span id="pg_69" class="pagenum">69</span>à ta propre terre, c’est à dire à ton ame, -qu’elle produise son fruict connaturel, & tu verras -qu’incontinent elle produira ce que tu demandes. -<span class="folionum">verso.</span>Et sainct Bernard, au traicté de la vie solitaire dit, -<i lang="la" xml:lang="la">virtus vis est quædam ex natura :</i> que la vertu est -une certaine force qui sort de la nature. Qu’il en -soit ainsi, je le veux faire paroistre par plusieurs -exemples, & commençant premierement par les -sciences, pour lesquelles apprendre, il faut que les -trois facultez de l’ame concurrent, la volonté, l’intellect, -& la memoire : la volonté fournit à l’homme -le desir d’apprendre, par lequel nous surmontons -toute espece de travail & difficulté : l’intellect donne -la vivacité de comprendre & la memoire reserve & -conserve ce qui est cogneu & appris.</p> - -<p>Les Sauvages sont extremement curieux de -sçavoir choses nouvelles, & pour rassasier cet appetit, -les long chemins, & la distance des pays leur -est bien courte, la faim qu’ils patissent souvent ne -leur couste rien, les travaux leur sont repos : ils vous -escoutent attentivement, & tant que vous voulez, -sans s’ennuyer, & sans qu’ils disent aucun mot, lors -que vous leur discourez, soit de Dieu, soit d’autre -<span class="folionum">folio 73.</span>chose : si vous voulez avoir patience avec eux, ils -vous font mille interrogations. Il me souvient qu’entre -les discours que je leur faisois ordinairement par -Truchement, je leur disois que si tost que nos -Peres seroient venus de France, ils feroient bastir -de belles maisons de pierre & de bois, où leurs enfans -seroient receus, ausquels les Peres aprendroient -tout ce que sçavent les <i>Caraibes</i>. Ils me respondoient : -O que nos enfans sont bien heureux qui -aprendront tant de belles choses, ô que nous sommes -mal-heureux & tous nos Peres devant nous, qui n’ont -point eu de Pays. Leur intellect est vif autant que -la nature le permet : ce que vous reconnoistrés par -ce qui suit : Il n’y a gueres d’Estoiles au Ciel qu’ils -ne connoissent, ils sçavent juger à peu pres de la -<span id="pg_70" class="pagenum">70</span>venuë des pluyes, & autres saisons de l’année, -distingueront à la Physionomie un François d’avec -un Portugais, un <i>Tapoüis</i> d’avec un <i>Tapinambos</i> & -ainsi des autres : Ils ne font rien que par conseil : -Ils pesent en leur jugement une chose, devant qu’en -<span class="folionum">verso.</span>dire leur opinion : Ils demeurent fermes & songeards -sans se precipiter à parler. Que si vous me -dites : Comment est il possible que ces personnes là -ayent du jugement faisans ce qu’ils font ? Car pour -un couteau, ils vous donneront pour cent escus -d’Ambre gris s’il l’ont, ou quelqu’autre chose dont -nous faisons prix, ainsi qu’est l’or, l’argent & les -pierres precieuses. Je vous diray l’opinion qu’ils ont -de nous au contraire sur ce point : c’est qu’ils nous -estiment fols & peu judicieux, de priser plus les -choses qui ne servent de rien à l’entretien de la vie, -que celles sans lesquelles nous ne pouvons vivre -commodement. Et de faict, qui est celuy qui ne -confessera qu’un couteau est plus necessaire à la -vie de l’homme qu’un diamant de cent mille escus, -les comparant l’un à l’autre, & separant l’estime -qu’on en faict. Et pour monstrer qu’ils ne manquent -point de jugement à se servir de l’estime, que font -les François des choses qui se trouvent en leurs -pays : ils sçavent bien rehausser le prix des choses -qu’ils croyent que les François recherchent. Un jour -<span class="folionum">folio 74.</span>quelques-uns me disoient qu’il falloit que nous fussions -bien pauvres de bois en France, & qu’eussions -grand froid, puis que nous envoyons des navires de -si loing, à la mercy de tant de perils, querir du -bois en leur pays<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a> : Je leur fey dire, que ce bois -n’estoit pas pour brusler, ainsi pour teindre les habits -en couleur. Ils me repliquerent : quoy donc -vous nous vendez ce qui croist en nostre pays, en -nous donnant des casaques rouges, jaunes & pers : -Je leur satisfey disant : qu’il falloit mesler d’autres -couleurs avec celles de leur pays pour teindre les -draps. Si vous me dites de rechef qu’ils font des -<span id="pg_71" class="pagenum">71</span>actions totalement brutales, telles que sont celles-cy, -manger leurs ennemis, & generalement tout ce qui -les blesse, comme les poux, les vers, espines & -autres. Je respons, que cela ne provient de faute -de jugement, ains d’une erreur hereditaire qui a -tousjours esté entr’eux, que leur honneur dependoit -de la vengeance ; & me semble que l’erreur de nos -François à se couper la gorge en duel, n’est pas -plus excusable ; & toutefois nous voyons que les -<span class="folionum">verso.</span>plus beaux esprits, & les premiers de la Noblesse, -sont frappez de cet erreur, meprisans le commandement -de Dieu, & mettans leur salut eternel en peril -eminent.</p> - -<p>Quant à la memoire, ils l’ont tres-bonne, puis -qu’ils se souviennent pour tousjours de ce qu’ils ont -une fois ouy, ou veu, & vous representeront toutes -les circonstances, soit du lieu, soit du temps, soit -des personnes, que telle chose a esté ditte ou faicte, -faisant une geographie ou description naturelle avec -le bout de leurs doigts sur le sable, de ce qu’ils -vous representent.</p> - -<p>Ce qui m’estonna d’avantage, est qu’ils reciteront -tout ce qui s’est passé d’un temps immemorial, -& ce seulement par la traditive : car les vieillards -ont ceste coustume de souvent raconter devant les -jeunes quels furent leurs grands peres & ayeux, -& ce qui se passa en leurs siecles : ils font cecy -en leurs <i>Carbets</i>, & quelquefois en leurs loges, -s’esveillans de bon matin & excitans les leur à escouter -les harangues : aussi font-ils quand ils se visitent : -car s’embrassans l’un l’autre, en pleurant -tendrement, ils repetent l’un apres l’autre, parole -<span class="folionum">folio 75.</span>pour parole, leurs grands peres & ayeux, & tout ce -qui est passé en leurs siecles.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_72" class="pagenum">72</span></p> - -<h3 id="ch20">Suitte des Matieres precedentes.</h3> - -<p class="c">Chap. XX.</p> - - -<p>J’accorde que ces peuples sont enclins à beaucoup -de vices naturellement : mais il se faut ressouvenir -qu’ils sont captifs, par l’infidelité de ces esprits -rebelles à la loy Divine, & instigateurs de la transgression -d’icelle : que sainct Jean en sa premiere -Epistre appelle Iniquité, ou Inegalité, c’est-à-dire, -deviation ou detour du droict comme le texte Grec -exprime notamment, ἡ ἁμαρτία -ἐστὶν ἡ ἀνομία, c’est à -dire, <i lang="la" xml:lang="la">Peccatum est exorbitatio a lege</i> : laquelle loy -<span class="folionum">verso.</span>est de deux sortes, Divine & Humaine ; la Divine -a esté donnee par escrit à Moyse, & du depuis par -Jesus-Christ aux Chrestiens : l’humaine est burinee -au fond de la nature : Et ces deux loix sont deux -sortes de pechez en leurs transgressions : l’un est -appellé peché contre les commandemens de Dieu, -& l’autre peché contre la lumiere naturelle ; & de -cestuy-cy seront chargez & condamnez les mescroyans, -chacun en son particulier, outre le peché -commun de l’infidelité.</p> - -<p>Entre tous les vices auquels pourroient estre -subjets ces Barbares, ceux-cy sont speciaux, sçavoir -est, la vengeance qu’ils ne demordent jamais, quelque -mine qu’ils facent à leurs ennemis reconciliez & la -mettent en pratique à toute occasion : & de faict il -n’y a nulle doute, que si les François avoient quité -<i>Maragnan</i>, toutes les nations qui se sont là congregees -pesle-mesle, pour avoir l’aliance des François, -estant auparavant ennemies, se mangeroient les unes -les autres, & toutefois c’est chose estrange, qu’à present -ils vivent en bonne intelligence soubs les François, -s’entredonnans leurs filles en mariage.</p> - -<p><span class="folionum">folio 76.</span>Ils sont fort amateurs de vin, & s’enyvrer est -<span id="pg_73" class="pagenum">73</span>un grand honneur entre eux, mesmes les femmes. -Ils sont lubriques extremement, & plus les jeunes -filles que tout autre, inventeurs de fauses nouvelles, -menteurs, legers & inconstans, qui sont vices communs -à tous mescroyans, & pour accomplir la mesure -ils sont paresseux incroyablement : de sorte -qu’ils ayment mieux ne rien faire, & vivre chetivement, -que de travailler & vivre grassement : Car -s’ils vouloient tant soit peu se forcer, ils pourroient -en peu d’heure avoir abondance de chair & de -poisson. Cecy se doit specialement entendre des -<i>Tapinambos</i> : Car pour les autres Nations, telles que -sont les <i>Tabaiares</i>, <i>Long-cheveux</i>, <i>Tremembaiz</i>, <i>Canibaniliers</i>, -<i>Pacajares</i>, <i>Camarapins</i>, <i>Pinariens</i>, & semblables, -ils se peinent pour mieux vivre, & amasser -marchandises, & s’accommoder gentiment tant en -leurs loges, qu’en leurs mesnages.</p> - -<p>Je vay icy reciter un exemple joyeux de la -paresse de nos <i>Tapinambos</i>. Quelques François du -Fort, ayans demandé congé d’aller par les villages -<span class="folionum">verso.</span>pour se rafreschir, vindrent en bonne rencontre au -village d’<i>Vsaap</i>, & à l’entree de la premiere loge, -ils trouverent un grand <i>Boucan</i> chargé de venaison : -aupres duquel le maistre d’iceluy estoit couché -dans un lit de coton, qui se plaignoit fort, comme -s’il eust esté malade : Nos François affamez & bien -deliberez de faire feste à cette table preparee, -luy demanderent d’une voix douce & amoureuse -<i>Dé omano Chetouasap</i>, estes-vous malade mon Compere ? -Il respond qu’oüi : les François repliquerent, -qu’avez-vous donc ? Qu’est-ce qui vous faict mal ? -Ma femme, dict-il ; est dés le matin au jardin, & je -n’ay encore mangé. Les François luy dirent : voilà -de la farine & de la chair si prez de vous, que ne -vous levez-vous pour en prendre ? Il respond, -<i>Cheateum</i>, Je suis paresseux, je ne me sçaurois -lever. Voulez-vous, dirent les François, que nous -vous apportions de la farine & de la viande, & nous -<span id="pg_74" class="pagenum">74</span>mangerons avec vous ? Je le veux bien, respondit-il, -aussitost chacun se met en devoir de descharger le -<span class="folionum">folio 77.</span><i>Boucan</i>, & le mettre devant luy, & s’asseans en -rond, comme c’est la coustume, l’incitoient à manger -par le bon appetit qu’ils avoient, & la peine qu’ils -eurent d’apporter les viandes de dessus le <i>Boucan</i>, -qui n’estoit qu’à trois pieds de là, fut le payement -de leur escot.</p> - -<p>Nonobstant ces perverses inclinations, ils en ont -d’autres tres-bonnes & loüables à la vertu. Ils vivent -paisiblement les uns avec les autres, font part de -leur pesche, chasse & autres vivres à leurs semblables, -& ne mangent rien en secret parmy eux. -Un jour au village de <i>Ianouaran</i> il n’y avoit autre -chose à manger que de la farine : Il survint un -jeune garçon qui apporta une grosse perdrix fraischement -tuee, sa mere la plume au feu, la faict boüillir, -la met au mortier, puis la reduict en poudre, -& faisant apporter des fueilles de <i>Manioch</i> (lesquelles -approchent du goust de la chicoree sauvage), -les fit boüillir, & les ayant bien hachees, elle mesle -la poudre de la perdrix & de la farine avec ces -fueilles hachees, duquel meslange elle fit de petites -<span class="folionum">verso.</span>boules, grosses comme une balle, qu’elle envoya à -tous les mesnages de sa loge chacun la sienne. J’ay -veu moy-mesme une chose plus qu’admirable, encore -qu’elle soit triviale & de peu de consequence : C’est -que plusieurs Sauvages fort affamez, vindrent de la -pesche en ma loge, n’ayans sceu rien prendre sinon -qu’une <i>Crabe</i>, c’est un Cancre, qu’ils firent cuire -sur les charbons, & m’ayans demandé de la farine -pour la manger, ils s’asseerent en terre en rond, -chacun prenant son morceau : Ils estoient douze ou -treize. Vous pouvez penser combien chacun en -pouvoit avoir, parce que la <i>Crabe</i> n’excedoit au plus -la grosseur d’un œuf de poule.</p> - -<p>La liberalité est tres-grande entr’eux, & l’avarice -en est fort esloignee, tellement que si quelqu’un -<span id="pg_75" class="pagenum">75</span>d’entr’eux a desir d’avoir quelque chose qui appartient -à son semblable, il luy dit franchement sa -volonté : & il faut que la chose soit bien chere à -celuy qui la possede, si elle ne luy est donnee incontinent, -à la charge toutefois que si le demandeur -a quelque autre chose que le donneur affectionne, il la -<span class="folionum">folio 78.</span>lui donnera toutefois & quantes qu’il la luy demandera.</p> - -<p>Ils font paroistre leur liberalité beaucoup plus -vers les estrangers, que vers leurs compatriotes, -tellement qu’ils s’apauvrissent de leurs hardes, pour -en accommoder les estrangers qui les viennent voir, -s’estimans bien recompensez d’estre reputez liberaux -par ceux qui ne sont de leur pays, croyans que leur -renommee volera dans les pays esloignez, & là seront -tenus pour grands & riches : de sorte que bien souvent -ils vont faire des visites à cent, deux cens, & -trois cens lieuës, pour ce sujet d’estre estimez par -leurs liberalitez. Jamais ils ne s’entre-dérobent, ains -tout est à la veuë d’un chacun, suspendu aux poutres -& soliveaux de leurs loges. Il est bien vray que -dedans l’Isle à present, dans <i>Tapouïtapere</i> & -<i>Comma</i>, ils ont des coffres que les François leurs -ont donnez, dans lesquels ils reserrent leur meilleure -marchandise, aussi il s’est ensuivy soit de là, soit -de l’exemple des François, que plusieurs apprennent -le mestier de dérober. Ils appellent dérober, <i>Monda</i> -le larron, <i>Mondaron</i>, & est une grande injure entr’eux, -<span class="folionum">verso.</span>tellement qu’ils changent de couleur au visage, -de sorte qu’appeller une femme laronnesse, & double -putain qu’ils signifient par le mot <i>Menondere</i>, à la -difference d’une simple putain appellée <i>Patakuere</i>, -c’est le pis qu’on luy sçauroit dire : aussi vous estes -payez de mesme monnoye, quand vous les appellez -larrons : pour ce qu’ils vous jettent sur la barbe un -beau & bon <i>Giriragoy</i>, c’est à dire, tu as menty, -sans espargner personne, en quoy on peut recognoistre, -combien ce vice leur déplaist, puis qu’ils -n’en sçauroient supporter l’injure.</p> - -<p><span id="pg_76" class="pagenum">76</span>Ils gardent equité ensemble, ne se fraudent, & -ne se trompent ; si quelqu’un offence autruy, la peine -du <i>Talion</i> s’ensuit ; sont fort compationnans & se -respectent l’un l’autre, specialement les vieillards. -Ils sont fort patiens en leurs miseres & famine, -jusques à manger de la terre<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, à quoy ils habituent -leurs enfans, chose que j’ay veuë plusieurs fois, que -les petits enfans tenoient en leurs mains une plote -<span class="folionum">folio 79.</span>de terre, qu’ils ont en leur pays <i lang="la" xml:lang="la">quasi</i> comme terre -sigilee, laquelle ils sucçoient & mangeoient, ainsi que -les enfans de France, les pommes, les poires, & autres -fruicts qu’on leur donne.</p> - -<p>Ils ne sont pas fort curieux à apprester leur -viande, comme nous : car, ou ils la jettent dans le -feu pour la cuire, ou la mettent boüillir dans la marmite -sans sel, ou rostir à la fumee sur le <i>Boucan</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch21">Ordre et Respect -que la Nature a mise entre les Sauvages, qui se garde -imviolablement par la jeunesse.</h3> - -<p class="c">Chap. XXI.</p> - - -<p>Le poinct que j’ay le plus consideré & le plus -admiré, pendant les deux ans que j’ay demeuré -<span class="folionum">verso.</span>entre les Sauvages, est l’ordre & respect gardé inviolablement -des jeunes, vers leurs majeurs, ou -entr’eux, chacun executant ce que son aage requiert -de luy, sans s’ingérer de plus haut ou de moindre. -Qui est celuy qui ne s’estonnera avec moy, que la -pure nature ait plus de force sur ces Barbares à -faire garder le respect, que les enfans doivent à -leurs majeurs, & à demeurer dans les bornes du -<span id="pg_77" class="pagenum">77</span>devoir que requiert la diversité des aages, que la -nature, dis je, ait plus de force à faire observer ces -choses, que non pas la Loy, ny la grace de Jesus-Christ -sur les Chrestiens, parmy lesquels rarement -l’on voit que la jeunesse se tienne dedans ses termes, -nonobstant tous les beaux enseignements, Maistres -& Pedagogues, ains l’on n’y remarque que de la confusion -& grande presomption. A la mienne volonté -que ce discours suivant nous y apporte quelque -remede.</p> - -<p>Les Sauvages ont distingué leurs aages, par -certains degrez, chaque degré, portant sur le front -de son entree, son nom propre, qui advertit celuy -qui desire entrer dans son Palais ses parterres & -<span class="folionum">folio 80.</span>allees, le but de sa charge, qu’il enveloppe sous soy -par enigme, comme faisoient jadis les Hierogliphiques -des Egyptiens. Le premier desquels, pour les enfans -masles & legitimes, se nomme en leur langue, <i>Peitan</i>, -c’est à dire, enfant sortant du ventre de sa mere. -En ce premier degré d’aage, plein d’ignorance du -costé de l’Enfant, & qui n’a autre portion que les -pleurs & la foiblesse, si est-ce qu’estant le fondement -de tous les autres degrez, la Nature ; bonne mere à -ces Sauvages, a voulu que l’enfançon fust disposé -immediatement, à la sortie du ventre de sa mere, à -recevoir en luy, les premieres semences du naturel -commun de ces Barbares : Car il n’est point caressé, -emmailloté, eschauffé, bien nourry, bien gardé, ny -mis en la main d’aucune nourrice, ains simplement -lavé dans le ruisseau, ou en quelque autre vase plein -d’eau : est mis en un petit lit de cotton, ses petits -membres ayans toute liberté, sans vesture quelconque, -soit sur le corps, soit sur la teste : il se contente -pour sa nourriture du laict de sa mere, & des grains -de mil rostis sur les charbons, & machez dans la -<span class="folionum">verso.</span>bouche de la mere reduicts en farine, & détrampez -de sa salive en forme de boüillie, laquelle sa mere -luy donne en sa petite bouche, ainsi qu’ont accoustumé -<span id="pg_78" class="pagenum">78</span>les oyseaux de repaistre leurs petits, c’est-à-dire -bouche à bouche. Il est bien vray que quand -l’enfant est un peu fort, par une cognoissance & inclination -naturelle, vous le voyez rire, s’esjoüir, & -tressaillir à la mode des enfans, sur les bras de sa -mere, la considerant mascher grossement en sa bouche, -sa nourriture, & portant son petit bras à la bouche -de sa nourrice, il reçoit dans le creux de sa menote -cette pasture naturelle, qu’il porte droict à sa petite -bouche & la mange : & quand il se sent rassasié, il -jette le surplus en terre, & destournant son visage, -frappant de ses mains la bouche de sa mere, il luy -fait entendre, qu’il n’en veut plus. A quoy obeist -la mere, ne forçant en rien son appetit, & ne luy -donnant aucune occasion de pleurer. Si l’enfant a -soif il sçait fort bien demander par ses gestes la -<span class="folionum">folio 81.</span>mammelle de sa mere. Ces petits enfans rendent, -en ce jeune aage, le respect & le devoir, que la nature -leur demande en ce degré : car ils ne sont point -criards, pourveu qu’ils voyent leurs meres, se tiennent -en la place, où elles les mettent : Quand elles vont -jardiner au bois, elles vous les asseent tous nuds -comme ils sont sur le sable & la poudre, où ils se -tiennent sans dire mot, quoy que l’ardeur du Soleil -leur donne vivement sur la teste, & sur le corps. -Qui est celuy de nous autres, qui auroit eu en son -petit aage la moindre de ses incommoditez, & seroit -à present en vie ? Nos parens sçavent la retribution -& le devoir que nous avons commencé à leur rendre, -dés ce premier degré, d’où ils pouvoient bien s’asseurer, -si le trop grand amour qu’ils nous portoient -ne les eust aveuglez, qu’en tous les autres degrez de -nostre aage, nous ne serions pas plus recognoissans -de nostre devoir envers eux, quelque peine qu’ils -puissent prendre.</p> - -<p>Le second degré d’aage commence au temps -<span class="folionum">verso.</span>que le petit enfant s’esvertuë d’aller tout seul, encore -que confusément on ne laisse d’appeller du -<span id="pg_79" class="pagenum">79</span>mesme mot que je vay dire les enfans, en leur premier -degré : Neantmoins j’ay pris garde de prez, -qu’autre est la façon de gouverner les enfans qui ne -peuvent marcher, & autre la façon de gouverner ceux -qui s’efforcent d’aller tous seuls, qui faict que nous -devons mettre ce degré à part, & singulariser leur -nom, pour l’adapter seulement à leur degré, specifié -par la diversité de gouvernement & d’action : Le -second degré s’appelle <i>Kounoumy miry</i>, petit garsonnet<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, -& dure jusqu’à l’aage de sept ou huict ans. -En tout ce temps ils ne s’esloignent de leurs meres, -& ne suivent encore leurs Peres, qui plus est, on les -laisse à la mammelle, tant que d’eux mesmes, ils -s’en retirent, s’accoustumans peu à peu à manger des -grosses viandes, comme les grands & adults. On -leur fait de petits arcs, & des flesches proportionnees -à la force de leurs bras : lors s’amassans les uns avec -les autres de mesme aage, ils plantent & attachent -quelques courges, devant eux, sur lesquelles ils tirent -<span class="folionum">folio 82.</span>leurs fleches, & ainsi de bonne heure ils s’adextrent -tant les bras que la veuë à tirer justement. On ne -voit battre, ny foüetter ces enfans, qui obeissent à -leurs parens, & respectent ceux qui sont plus aagez -qu’eux. Cet aage d’enfans est infiniment agreable : -car vous remarquez en eux la distinction qui peut -estre en nous, de la nature & de la grace : pour ce -que, rejettant toute comparaison, je les ay trouvez -aussi mignons, doux & affables, que les enfans de -par de çà, sans oublier pourtant d’excepter & mettre -à part, la grace du Sainct Esprit, qui est donnee -aux enfans des Chrestiens par le Baptesme. Que -s’il arrive que ces enfans en cet aage meurent, les -parens en portent un deüil extreme, & en gravent -une memoire perpetuelle en leur cœur, pour s’en resouvenir -en toutes les ceremonies de larmes & de -pleurs, rememorans entre ces souvenances, qu’ils se -font les uns aux autres, en pleurant cette perte, & -mort de leurs petits garsonnets, les appellant d’un -<span id="pg_80" class="pagenum">80</span>nom particulier <i>Ykounoumirmee-seon</i>, le petit garsonnet -<span class="folionum">verso.</span>mort en son enfance. J’ay veu de ces foles -meres demeurer au milieu de leurs jardins, dans les -bois toutes seules, voire quelquefois s’arrester & acroupir -dans le milieu du chemin, pleurantes amerement, -& leur ayant faict demander ce qu’elles avoient de -pleurer ainsi toutes seules dans les bois, & au milieu -du chemin : Helas ! disoient-elles, nous nous -resouvenons de la mort de nos petits enfans, <i>Ché -Kounoumirmee-seon</i>, morts en leurs enfances. Puis -elles recommençoient de tant plus à pleurer, & se -fondoient en larmes : & à la verité cela est connaturel, -d’avoir regret de la perte & mort de ces petits -enfans, qui tant s’en faut, qu’ils ayent donné de -la peine à leurs parens, c’est au contraire, le seul & -unique temps du cours de leur vie, auquel ils puissent -donner quelque contentement à leurs peres & meres.</p> - -<p>Le troisieme degré contient l’aage entre ces -deux premiers degrez, d’enfance & de puerilité, & -entre les degrez d’adolescence & virilité, qui est -proprement depuis 8 jusques à 15 ans, que nous appellons -<span class="folionum">folio 83.</span>jeunesse, & garsons : les Sauvages les appellent -simplement <i>Kounoumy</i> sans aucune autre -addition, telle qu’est l’enfance appellee <i>Kounoumy -miry</i> & l’adolescence nommee <i>Kounoumy Ouassou</i>. -Ces <i>Kounoumys</i> donc, ou garsons, en l’aage de 8 -à 15 ans, ne s’arrestent plus au foyer, ny autour -de leurs meres, ains suivent leurs Peres, apprennent -à travailler, selon qu’ils voyent qu’ils font : ils s’appliquent -à rechercher la nourriture pour la famille, -vont au bois tirer des oyseaux, vont à la mer, flecher -les poissons, qui est chose tres-belle à voir, avec -quelle industrie ils dardent quelquefois trois à trois -ces poissons, ou bien ils les prennent avec la ligne -faite de <i>toucon</i>, ou dans les <i>poussars</i>, qui sont -une espece de fouloire & petite seine, se chargent -d’huytres & de moules, & apportent le tout en la -maison : on ne leur commande de ce faire. Ils y -<span id="pg_81" class="pagenum">81</span>vont de leur propre instinct, recognoissans que c’est -le devoir de leur aage, & que tous leurs majeurs -ont fait le mesme. Ce travail & exercice plus joyeux -que penible, correspondant à l’inclination de leurs ans, -les affranchit de beaucoup de vices, ausquels la nature -infectee commence à prester l’oreille et le goust : -<span class="folionum">verso.</span>Et c’est, ce me semble, la raison pourquoy, l’on propose -à la jeunesse des divers exercices liberaux ou -mechaniques, pour la retirer & divertir de l’impulsion -corrompuë, que chacun a naturellement attachee dedans -soy, laquelle se renforce par l’oysiveté, specialement -en ce temps.</p> - -<p>Le quatriesme degré est pour ceux, que les -Sauvages appellent <i>Kounoumy Ouassou</i>, c’est à dire -grands garsons, ou jeunes hommes, comprenant les -ans depuis 15. jusques à 25. que nous disons entre -nous l’adolescence. Ceux-cy ont une autre sorte de -comportement : car ils s’addonnent fort et ferme au -travail, ils s’habituent à bien manier les avirons des -Canots, et pour ceste cause on les choisit, quand on -desire aller en guerre, pour nager les Canots. Ce -sont eux qui s’estudient specialement à faire les -fleches pour la guerre : ils vont à la chasse, avec -les chiens, s’acoustument à bien flecher et harponner -les gros poissons, ne portent encore des <i>Karaiobes</i>, -c’est-à-dire, des pieces de drap liees devant eux pour -cacher leur honte, comme font les hommes mariez, -<span class="folionum">folio 84.</span>mais avec une fueille de Palme ils accomodent ceste -partie. Ils peuvent librement deviser avec les plus -aagez, hormis au <i>Carbet</i>, où il faut qu’ils escoutent, -sont prompts à faire service à ceux qui les surpassent -d’aage. Et à vray dire, c’est en ce temps qu’ils -aydent plus à leurs Peres & Meres, de leur travail, -chasse et pesche, d’autant qu’ils ne sont point encore -mariez, & par consequent non obligez à nourrir -une femme : & c’est pourquoy leurs parens s’attristent -beaucoup, quand ils meurent en ces annees, leur -donnans un nouveau nom en signe de douleur, qui -<span id="pg_82" class="pagenum">82</span>est <i>Ykounoumy-ouassou-remee seon</i>, c’est à dire le -grand garson mort, ou le grand garson mort en son -adolescence.</p> - -<p>Le cinquiesme degré prend depuis 25. jusqu’à -40. ans, & celuy qui est en ces annees proprement -s’appelle <i>Aua</i>, vocable qui ne laisse pas d’estre imposé -generalement à tous les aages, ainsi comme est -le nom d’homme parmy nous : toutefois il doit estre -particulier à cet aage, en tant qu’alors l’homme est -<span class="folionum">verso.</span>en sa force appellé par les Latins <i lang="la" xml:lang="la">vir, à virtute</i>, & -en François aage viril, pour la virilité, c’est-à-dire -la force qui est en l’homme en ce terme : de mesme -ceste langue des Sauvages use de ce mot <i>Aua</i>, duquel -procede <i>Auaeté</i>, c’est-à-dire fort, robuste, vaillant, -furieux, pour signifier le 5. aage de leurs enfans. -En ce temps ils sont bons guerriers pour bien -frapper, mais non pour conduire. Ils recherchent -les femmes en mariage en cette saison, lequel n’est -pas beaucoup difficile à faire : car le trousseau de la -nouvelle mariee ne consiste qu’en quelques courges -que sa mere luy donne pour commencer son mesnage, -au lieu qu’en ces pais les meres fournissent les vestements, -linges, ornemens & pierreries à leurs filles. -Les peres donnent pour doüaire, aux marys qui -espousent leurs filles, 30. ou 40. buches coupees de -mesure, qu’ils font porter en la chambre du nouveau -marié, pour faire le feu des nopces, & ce nouveau -marié s’appelle non plus, <i>Aua</i>, mais <i>Mendar-amo</i>. -Quoy que ce jeune homme soit marié, & la jeune -femme semblablement, cela n’oste ny afranchit de -<span class="folionum">folio 85.</span>l’obligation naturelle, d’assister leurs parents, ains -demeurent tousjours obligez de leur subvenir, & ayder -à faire leurs jardinages. C’est une remonstrance que -j’entendy faire en ma loge, par la fille de <i>Iapy-Ouassou</i>, -baptisée & mariee en l’Eglise, à un autre -Sauvage son mary aussi Chrestien, lequel s’en allait -à <i>Tapouitapere</i>, assister le R. Pere Arsene, pour baptiser -plusieurs Sauvages : Elle luy dit ainsi : Où -<span id="pg_83" class="pagenum">83</span>veux-tu aller ? Tu sçais bien que les jardins de mon -Pere sont à faire, & qu’il a faute de vivres : Ne sçais -tu pas qu’il m’a donnee à toy, à la charge que tu -luy ayderois & subviendrois en sa vieillesse ? Si tu -le veux abandonner je m’en vay retourner chez luy. -On la reprit sur ces derniers mots, luy faisant recognoistre -la foy, qu’elle avoit donnee, de jamais ne -l’abandonner, ou se separer de luy, quant au reste -on la loüa fort : Et pleust à Dieu que tous les enfans -de la Chrestienté se mirassent en ce lieu, apprenans -la vraye intelligence de ces paroles formelles -du mariage, que l’homme & la femme quitteront leurs -parens pour adherer ensemble : car tant s’en faut que -Dieu authorise l’ingratitude des enfans mariez, pour -<span class="folionum">verso.</span>ce disent-il, qu’ils ont d’autres enfans, ou sont prests -d’en avoir, ausquels il faut qu’ils pourvoient : qu’au -contraire, Dieu reprouve comme damnez, ceux qui -abandonnent leurs parens, sans lesquels, mettant la -volonté de Dieu à part, ils ne seroient au monde, -ny eux ny leurs enfans ; mais bien par ces paroles -Dieu declare la grande union qui doit estre d’esprit -& de corps, entre l’homme & la femme par le mariage.</p> - -<p>Le 6. degré enferme en soy, les annees depuis -40. jusqu’à la mort, & ce degré est le plus honorable -de tous ; c’est luy qui couronne de respect & de -majesté les braves soldats, & prudens Capitaines -d’entr’eux : tout ainsi que la saison de l’Aoust donne -la cueillette des labeurs, & recompence la patience -du laboureur à supporter l’hyver, & le printemps, sans -estre aydé de sa terre, sur laquelle il a tant fait de -tours & retours avec la charruë, ainsi en est-il parmy -les Sauvages, lesquels estans parvenus à la saison -<span class="folionum">folio 86.</span>d’anciens & vieillards sont honorez de tous ceux qui -sont leurs inferieurs en aage. Celuy qui est receu par -la course de ses annees en ce terme, est appellé -<i>Thouyuaë</i>, c’est a dire ancien & vieillard : Il n’est -plus si assidu au travail comme les autres, ains il -travaille à son vouloir & à son aise, & plus pour -<span id="pg_84" class="pagenum">84</span>servir d’exemple à la jeunesse & suivre la coustume -de leur Nation, que pour autre necessité : il est escouté -avec silence dans un <i>Carbet</i> : & parle par mesure -& gravement sans precipiter ses paroles, lesquelles -il accompagne de geste naïf, & explicant -nettement ce qu’il veut dire, & le sentiment avec lequel -il prononce ces paroles. On luy respond doucement -& respectueusement, & les jeunes le regardent -& escoutent attentivement, quand il parle : s’il se -trouve à la feste des <i>Kaouïnayes</i>, il est le premier -assis & servy le premier ; & d’entre les filles qui -versent le vin, & le presentent aux invitez : les plus -honorables le servent, telles que sont les filles les -plus proches de consanguinité à celuy qui faict le -convive. Parmy les danses qui se font là, ces anciens -<span class="folionum">verso.</span>& vieillards entonnent les chansons, & leur -donnent la notte, commençans d’une voix fort basse, -mais grave, tousjours montant presque à la mesure -de nostre musique. Leurs femmes ont soin d’eux, -leur lavent les pieds, leur apprestent & apportent à -manger, & s’il y a quelque difficulté en la viande, -poisson, ou escrevices de mer, pour estre aisement -machees leurs femmes les cassent, espluchent & -accommodent. Quand quelqu’un d’eux meurt, les -vieillards luy rendent honneur, le pleurent comme -les femmes, & l’appellent <i>Thouy-uaë-pee-seon</i>. Il est -vray que s’il est mort en guerre, ils l’appellent d’un -autre mot, qui est <i>marate-Kouapee-seon</i>, c’est-à-dire, -le vieillard mort au milieu des armes : ce qui ennoblit -autant les enfans d’iceluy & toute sa race, comme -entre nous, quelque vieil Colonel, qui toute sa vie -n’a faict rien autre chose, que porter les armes pour -le service de son Roy & de sa patrie, meurt pour -le comble de son honneur les armes au poing, la -face tournee vers les ennemis, au milieu d’un furieux -combat, chose qui n’est pas oubliee par ses enfans, -<span class="folionum">folio 87.</span>ains la tiennent pour le plus grand heritage qu’il leur -peut laisser & sçavent bien s’en servir, pour representer -<span id="pg_85" class="pagenum">85</span>au Prince le bon service de leur pere, & partant -recompence deüe par le Prince aux enfans. Ces -Sauvages qui ne font cas d’aucune recompence humaine -ains seulement de l’honneur, recueillans & -rassemblans toutes les passions de leurs ames à ce -seul but, ne peuvent autrement, qu’ils ne facent grande -estime des proüesses de leurs parens, & qu’ils ne -soient estimez par les autres pour le respect d’iceux. -Ceux qui meurent en leur lict, ne laissent pas d’estre -honorez, chacun selon son merite, & est appelé d’iceux -<i>Theon-souyee seon</i>, c’est à dire, le bon vieillard mort -en son propre lict.</p> - -<p>Par ce discours vous pouvez voir, comme la -nature seule nous apprend de respecter les vieillards -& anciens, les ayder & secourir & reprend aigrement -la temerité & presomption de la jeunesse de ce temps -qui sans prevoir l’advenir n’advisent pas qu’alors -qu’ils deviendront vieux, il leur sera rendu justement -la mesme mesure qu’ils ont donnee estant jeunes à -leurs predecesseurs : car ils apprennent par exemple, -<span class="folionum">verso.</span>leurs enfans à leur rendre ceste ingratitude.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch22">Que le mesme ordre & respect se garde entre les -filles & les femmes.</h3> - -<p class="c">Chap. XXII.</p> - - -<p>Les traicts de la nature se trouvent entre ces -Sauvages, tout ainsi que les pierres precieuses se -rencontrent dans les flancs d’une montagne : car celuy -qui estimeroit, que les diamans & autres joyaux -fussent dans leur lict naturel aussi clairs & estincelans, -<span id="pg_86" class="pagenum">86</span>comme ils se voient enchassez dans les bagues, -seroit un fol : pour ce que ces riches pieces sont enveloppees -dans le limon, sans paroistre beaucoup, -<span class="folionum">folio 88.</span>tellement que plusieurs passent & repassent dessus, -ignorans ce secret, sans les lever de terre.</p> - -<p>La mesme chose se pratique en la conversation -de ces pauvres Sauvages : combien y en a-il, qui ont -ignoré, & ignorent ce que j’ay rapporté icy, & rapporteray, -quoy qu’ils ayent longtemps conversé avec -eux, faute d’avoir penetré & remarqué la belle conduitte -de la nature en ces gens destituez de grace, -ains ont passé par dessus ces pierres precieuses sans -en faire leur profit, traversant le tout en gros.</p> - -<p>Le mesme ordre des degrez d’aage, j’ay remarqué -entre les filles & les femmes, comme il est entre -les hommes, sçavoir, que le premier degré supposé -commun aux masles & aux femelles sortans immediatement -du ventre de leurs meres, appellé du mot, -<i>Peïtan</i>, ainsi qu’avons dit suffisamment au chapitre -precedent : le second degré suit, qui met distinction -d’aage, de sexe & de devoir : d’aage de fille à fille, -de sexe de fille à garçon & de devoir de la plus -jeune à son aisnee. Ce degré enclost dedans soy -les sept premieres annees, & la fillette de ce temps -<span class="folionum">verso.</span>s’appelle <i>Kougnantin-myri</i>, c’est-à-dire la petite fillette. -En tout cet aage, elle demeure fixement avec sa -mere, succeant le laict de la mere plus d’un an -davantage que les garçonnets, voire je diray bien -ceste verité, d’en avoir veu aagees de plus de six -ans, teter encore leurs meres, mangeant fort bien -toute autre viande, parlant & courant comme les -autres. Au lieu que les garçonnets de cet aage -portent des arcs & fleches, ces fillettes s’amusent -à contre-faire leurs meres en fillant comme elles -peuvent du coton, & traceant une espece de petit -lict, comme est la coustume des fillettes de cet aage -à s’amuser à quelques frivoles & legeres ouvrages, -pestrissent la terre, contrefaisant l’usage des plus -<span id="pg_87" class="pagenum">87</span>experimentees à faire des vases & des escuelles de -terre. Il y a bien à dire de l’amour que portent -les peres & les meres à leurs petits enfans masles, -ou fillettes ; pour ce que tant le pere que la mere -batissent leur amour sur leur fils, & pour les filles, -cela leur est par accident, & ne sont point esloignees -en ceste suitte de nature, de nostre lumiere commune -qui nous rend plus prisables les fils que les -<span class="folionum">folio 89.</span>filles, & non sans raison : car l’un conserve la souche, -& l’autre la met en pieces.</p> - -<p>Le troisiesme degré va depuis sept jusqu’à quinze, -& la fille de cet aage s’appelle <i>Kougnantin</i>, c’est à -dire fille : c’est en cet aage qu’elles perdent ordinairement -par leurs foles phantasies, ce que ce sexe a de -plus cher, & sans quoy elles ne meritent d’estre estimees, -ny devant Dieu, ny devant les hommes : -qu’on me pardonne, si je dy un mot, que plusieurs -de ce sexe en cet aage, ne sont pas plus sages par -de çà, quoy que l’honneur & la loy de Dieu, les -devroit convier à l’immortalité de la candeur, parce -que ces pauvres jeunes filles barbares, ont un erreur -connaturel procedé de l’auteur de tout mal, qu’elles ne -doivent estre trouvees apres cet aage avec le signacle -de leur pureté : Je n’en diray pas d’avantage, pour -n’offencer le Lecteur : il me suffit d’ateindre & toucher -le fil de mon discours. En ces annees elles -apprennent tous le devoir d’une femme, soit pour -filer les cotons, pour tistre les licts, pour travailler -en estame, pour semer & planter les jardins, pour -faire les farines, composer les vins, & apprester les -<span class="folionum">verso.</span>viandes, gardent un grand silence, quand elles se -trouvent en compagnie, où il y a des hommes, & -generalement elles parlent peu de cet aage, si elles -ne sont avec leurs semblables.</p> - -<p>Le 4. degré est depuis 15. ans jusqu’à 25. ans ; -lequel impose à la fille de cet âge le nom de -<i>Kougnanmoucou</i>, c’est-à-dire, une fille, ou femme en -sa grandeur & stature parfaicte, que nous disons en -<span id="pg_88" class="pagenum">88</span>ces quartiers fille à marier. Nous passerons souz -silence l’abus qui se commet en ces annees, par la -tromperie que la coustume de leur Nation deceuë, leur -a imprimé pour loy dans leur esprit. Ce sont elles -qui font tout le mesnage de la maison, relevant de -peine leurs meres, & ont la charge des choses necessaires -pour le vivre de la famille. Elles ne sont -pas longtemps sans estre demandees en mariage, si -tant est que leurs parens ne les reservent pour quelque -François, afin d’avoir abondance de marchandise, & -en cas que cela ne soit, elles sont donnees en mariage, -& alors elles portent le nom de <i>Kougnanmoucou-poire</i><a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, -c’est-à-dire, femme mariee & en la force -de son aage. Et dés ce temps elle suit son mary, -<span class="folionum">folio 90.</span>portant sur sa teste, & sur son dos apres luy, tant -les ustenciles necessaires, pour presenter à manger, -que le mesme manger, & les vivres qui sont de -besoin par les chemins : tout ainsi que les mulets de -par deçà portent le bagage & les vivres des Seigneurs : -Et en effect, puisque je suis sur ce point je -diray ce mot, que comme les Seigneurs de l’Europe -ambitieux de faire recognoistre à tout le monde leur -grandeur, taschent d’avoir le plus grand nombre de mulets -qu’ils peuvent : ainsi ces Sauvages sont extremement -convoiteux d’avoir nombre de femmes pour marcher -apres eux, portans leur bagage : d’autant qu’entr’eux, ils -sont prisez & estimez selon le nombre des femmes qu’ils ont.</p> - -<p>Ces jeunes femmes devenuës grosses du faict de -leurs maris, sont appellees d’un mot particulier <i>Pouroua-bore</i>, -c’est à dire, femme enceinte, & nonobstant -ceste grossesse, elles ne laissent de travailler, jusqu’à -l’heure de leur accouchement, comme si elles -n’estoient point empeschees. Elles deviennent fort -grosses, à cause qu’elles rendent leurs enfans assez -grands & membrus. Plusieurs penseroient que ces femmes -<span class="folionum">verso.</span>en cet estat, auroient plus de curiosité de se couvrir, -mais c’est tout un avec les autres temps. Venuë -qu’elle est au temps de ses couches, si couches se -<span id="pg_89" class="pagenum">89</span>doivent apeller : car elle ne garde pour tout cela le -lict, si elle n’est prevenuë de grandes douleurs, encore -à lors demeure-elle assize, environnee de ses -voisines, lesquelles elle a invitees, quelque peu auparavant, -au sentiment & mouvement de son fruict, -de l’assister par ces paroles, <i>Chemen-boüirare-Kouritim</i>, -c’est-à-dire, je m’en vay incontinent accoucher, ou je -suis preste à present d’accoucher, lors le bruit court -par les loges, que telle ou telle s’en va accoucher, -disans ces paroles avec le nom propre de la femme -qu’elles y conjoignent <i>Ymen-bouïrare</i>, qui signifie, -une telle est accouchee, ou s’en va accoucher. Le -mary s’y trouve avec les voisins, & si tant est que -sa femme ait difficulté d’enfanter, il luy presse le -ventre, pour faire sortir l’enfant, sorty qu’il est, il -se couche pour faire la gesine au lieu de sa femme<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, -qui s’employe à son office coustumier, & lors toutes -les femmes du village viennent le voir & visiter -couché en ce sien lict, le consolant sur la peine & -<span class="folionum">folio 91.</span>douleur qu’il a eu de faire cet enfant, & est traitté -comme fort malade & bien lassé, sans sortir du lict, -au lieu que par deça les femmes gardent le lict apres -l’accouchement où elles sont visitees & traittees.</p> - -<p>Le cinquiesme degré enferme dans ses limites -les annees de vingt-cinq à quarante ans, auquel temps -le femme reçoit toute sa force, ainsi que l’homme ; -& partant est appellee du nom commun & general -<i>Kougnan</i>, sans autre addition, ce que nous dirions -en François, une maistresse femme, ou une femme -en sa force. En ce terme les femmes Indiennes ont -encore quelques traicts de la beauté de leur jeunesse, -neantmoins elles s’en vont au declin le grand galot, -& commencent à estre hideuses & sales, leurs mamelles -pendantes le long de leurs flancs, comme vous -voyez par deça aux levrettes & chiennes de chasse : -ce qui apporte une horreur à la veuë : quand elles -sont jeunes, elles sont tout au contraire, portans les -mamelles fermes. Je ne veux m’amuser d’avantage -<span id="pg_90" class="pagenum">90</span>à ceste matiere, apres que j’auray dit, que la recompence -<span class="folionum">verso.</span>dés ce monde donnee à la pureté, est l’incorruption -& integrité accompagnee de bonne odeur, -fort bien representee dans les sainctes lettres par la -fleur de Lys, pur, entier & odoriferant : <i lang="la" xml:lang="la">Sicut lilium -inter spinas, sic amica mea inter filias.</i></p> - -<p>Le sixiesme & dernier degré prend depuis quarante -ans, jusqu’au reste de la vie, & la femme de -ce temps est nommee <i>Ouainuy</i> : dans ces annees, -elles ne laissent d’estre fœcondes à produire des enfans : -Elles usent du privilege de mere de famille : ce -sont elles qui president à faire les <i>Kaouins</i>, & toutes -leurs autres manieres de brasseries : sont les maistresses -du <i>Carbet</i>, où se trouvent les femmes pour deviser : -& quand le pouvoir de manger les esclaves estoit -encore entier, c’estoit leur office de bien faire rostir -le corps, recueuillir la gresse qui en degoutoit, afin -d’en faire le <i>Migan</i>, c’est-à-dire le potage, de faire -cuire les tripes & boyaux dans des grandes poëles -de terre, y mesler la farine, & les chous de leurs -pays, puis mesuroient la portion d’un chacun dans -des escuelles de bois, qu’elles envoyoient à tous par -<span class="folionum">folio 92.</span>les jeunes filles. Ce sont elles qui commencent les -pleurs & gemissemens sur les deffuncts, & à la bien -venuë de leurs amis. Elles enseignent aux jeunes -ce qu’elles ont appris. Elles sont plus corrompuës -en paroles, & plus effrontees que les filles & les -jeunes femmes ; & n’oserois dire ce qui en est, & ce -que j’en ay veu & recogneu. Bien vray est que j’en -ay veu & cogneu de fort bonnes, honnestes & charitables.</p> - -<p>Il y avoit au Fort S. Louïs deux bonnes vieilles -femmes <i>Tabaiares</i>, qui ne manquoient jamais de -m’apporter de leurs petites commoditez, & quand -elles me les offroient, c’estoit en pleurant, & s’excusant -de ne pouvoir faire mieux. Je n’ay pas pourtant -grande esperance de ces vieilles : Il faut que -le Païs s’en face quitte par la mort naturelle : quand -<span id="pg_91" class="pagenum">91</span>elles meurent elles ne sont pas beaucoup pleurees ny -regrettees, ainsi les Sauvages en sont bien aises pour -en avoir de jeunes. Je me suis laissé dire que les -Sauvages, par opinion supersticieuse tiennent, que -les femmes ont bien de la peine, apres qu’elles sont -mortes, de trouver le lieu, où dansent leurs grands -<span class="folionum">verso.</span>Peres, par delà les montagnes, & qu’une bonne part -demeure par les chemins si tant est que quelques -unes s’y arrivent. Elles deviennent fort sales, quand -elles atteignent l’aage decrepité, & y a ceste distinction -entre les vieillards & les vieilles, que les -vieillards sont venerables, & representent une façon -en eux, de gravité & authorité ; à l’opposite les vieilles -de ces Païs sont rechignees & ridees comme un parchemin -mis au feu : nonobstant cela, elles sont fort -respectees, tant de leurs maris, que de leurs enfans -& specialement des filles & des jeunes femmes.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">folio 93.</span></p> - -<h3 id="ch23">De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages.</h3> - -<p class="c">Chap. XXIII.</p> - - -<p>La consanguinité entre ces barbares, a autant -d’eschelons & rameaux comme la nostre, & se conserve -de famille en famille, avec autant de curiosité -comme nous pourrions faire, excepté le poinct de -Castimonie, qui a de la peine parmy eux, sinon au -premier eschelon, c’est-à-dire de Pere à fille. Pour -les sœurs, & les freres, ils ne se marient pas ensemble, -mais du reste de leurs affaires j’en doute, & -<span class="folionum">verso.</span>non sans raison, cela ne merite pas d’estre escrit.</p> - -<p>Le premier rameau sort du tronc de leurs Ayeuls -ou grands Peres, qu’ils appellent <i>Tamoin</i><a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>, & soubs -<span id="pg_92" class="pagenum">92</span>ce mot ils comprennent tous leurs devanciers, voire -depuis Noé, jusqu’au dernier de leurs Ayeuls ; & c’est -chose estrange, comment ils se souviennent & racontent -d’Ayeul en Ayeul, leurs devanciers, veu que -nous sommes bien en peine en l’Europe de monter -jusqu’au Tris-ayeul, que les familles ne se perdent -deçà delà.</p> - -<p>Le second rameau pousse & sort du premier, & -s’appelle <i>Touue</i>, c’est-à-dire, Pere, & est celuy qui -les engendre en vray & legitime mariage, tel qu’il -est pratiqué par delà : Car la Loy des bastards, est -autre que celle des legitimes, ainsi que nous dirons -en son lieu. Ce rameau paternel en produit un autre -qui se nomme <i>Taïre</i>, c’est-à-dire, fils, lequel rameau -vient à se coupper, & fourcher en diverses branches, -ausquelles ils imposent ces noms <i>Chéircure</i>, c’est-à-dire, -<span class="folionum">folio 94.</span>mon grand frere, ou mon frere aisné, qui doit -tenir la tige de la maison & de la famille, & <i>Chèuboüire</i>, -qui signifie mon petit frere, ou mon cadet, -auquel n’appartient de tenir la maison, sinon par la -mort de son grand frere. Arrivant qu’un de ces -deux freres aye enfant ; cet enfant, masle ou femelle, -doit appeller le frere de son Pere <i>Chétouteure</i>, -c’est-à-dire, mon oncle, & sa femme <i>Chèachè</i>, ma -tante. Semblablement si son Pere a des sœurs, il -les appelle <i>Chèachè</i>, ma Tante, comme aussi les -marys de ses sœurs <i>Chètouteure</i>, mon Oncle. Les -Oncles & les Tantes appellent les enfans masles de -leurs freres, ou sœurs <i>Chèyeure</i>, c’est-à-dire, mon -Nepveu, & les filles <i>Reindeure</i>, ou <i>Chereindeure</i>, ma -niepce. Les enfans descendus de deux freres, ou de -frere, & de sœur, ou bien de deux sœurs s’appellent -ainsi. Les masles <i>Rieure</i>, ou <i>Cherieure</i> mon cousin, -les femelles <i>Yetipere</i>, ou <i>Cheitipere</i>, ma cousine. Quant -à la descente du costé des femmes, la grand-mere fait -le 1. Eschelon, soit du costé Paternel ou du costé -Maternel, c’est à dire la Mere du propre Pere, duquel -<span class="folionum">verso.</span>on est descendu, ou la Mere de sa propre Mere -<span id="pg_93" class="pagenum">93</span>qui l’a engendré, & est appellee <i>Ariy</i>, ou <i>Cheariy</i> -ma grand’mere. La propre mere faict le 2. Eschelon, -nommee <i>Aï</i>, Mere, ou <i>Cheaï</i>, ma Mere. La fille faict -le 3. Eschelon, dite <i>Tagyre</i>, fille, ou <i>Chéagyre</i> ma -fille. Le 4. Eschelon est de la sœur, appellee <i>Teindure</i>, -sœur, ou <i>Chéreindure</i>, ma sœur. La Tante faict -le 5. Eschelon, nommé <i>Yaché</i>, Tante, ou <i>Chèaché</i>, -ma Tante. Le 6. Eschelon est en la Niepce, appellee -<i>Reindure</i>, ou <i>Chereindure</i>, ma Niepce, ou ma -petite sœur, qui est une forme de parler entr’elles. -Le 7. Eschelon est de la Cousine, nommee <i>Yetipere</i>, -Cousine, ou <i>Cheytipere</i>, ma Cousine ; Somme voicy -les rameaux de la consanguinité d’entre eux.</p> - - -<p class="c b">Pour les masles.</p> - -<ul> -<li>Grand Pere.</li> -<li>Pere.</li> -<li>Fils.</li> -<li>Frere.</li> -<li>Oncle.</li> -<li>Neveu.</li> -<li>Cousin.</li> -</ul> -<p><span class="folionum">folio 95.</span>Qu’ils appellent en leur langue</p> - -<ul> -<li><i>Chéramoin</i>, ou <i>Tamoin</i>.</li> -<li><i>Touue</i>, ou <i>Chérou</i>.</li> -<li><i>Tayre</i>, ou <i>Chéayre</i>.</li> -<li><i>Chéircure</i>, ou <i>Chéubouïre</i>.</li> -<li><i>Touteure</i>, on <i>Chétouteure</i>.</li> -<li><i>Yeure</i>, ou <i>Chéyeure</i>.</li> -<li><i>Rieure</i>, ou <i>Chérieure</i>.</li> -</ul> - -<p class="c b">Pour les femelles.</p> - -<ul> -<li>Grand mere.</li> -<li>Mere.</li> -<li>Fille.</li> -<li>Sœur.</li> -<li>Tante.</li> -<li><span id="pg_94" class="pagenum">94</span>Niepce.</li> -<li>Cousine.</li> -</ul> -<p>Qu’il appellent en leur langue</p> - -<ul> -<li><i>Ariy</i>, ou <i>Ché-Ariy</i>.</li> -<li><i>Aï</i>, ou <i>Chéaï</i>.</li> -<li><i>Tagyre</i>, ou <i>Chéagyre</i>.</li> -<li><i>Theindeure</i>, ou <i>Chéreindeure</i>.</li> -<li><i>Yaché</i>, ou <i>Chèaché</i>.</li> -<li><span class="folionum">verso.</span><i>Reindeure</i>, ou <i>Chéreindeure</i>.</li> -<li><i>Yetipere</i>, ou <i>Ché-yetipere</i>.</li> -</ul> -<p>Outre ceste consanguinité, il s’en trouve deux -autres contractees par alliance, sçavoir, ou en donnant -leur fille à quelqu’un, ou recevant une fille pour -femme de leur fils, ou bien secondement, en contractant -l’alliance d’hospitalité avec les François, -quand specialement ils leur donnent leur filles pour -concubines. Ils appellent ceux à qui ils donnent -leurs filles <i>Taiuuen</i>, gendre, ou <i>Chéraiuuen</i>, mon -gendre. Ils imposent ce nom à la fille, qu’ils reçoivent -pour femme à leur fils <i>Taütateu</i>, bru, ou -belle fille, <i>Chérautateu</i>, ma bru ; ils appellent le -François, avec qui ils contractent l’alliance d’hospitalité, -<i>Touassap</i>, Compere, ou <i>Ché touassap</i>, mon -Compere, & quelquefois <i>Chéaïre</i>, mon fils, ou <i>Chéraiuuen</i>, -mon gendre, & ce lors que le François retient -sa fille pour concubine. — Telle est donc ce -rameau d’alliance.</p> - -<ul> -<li><span class="folionum">folio 96.</span>Gendre.</li> -<li>Bru.</li> -<li>Compere.</li> -</ul> -<p>Et en leur langue</p> - -<ul> -<li><i>Taiuuen</i>, ou <i>Ché-raiuuen</i>.</li> -<li><i>Taütateu</i>, ou <i>Cheraütateu</i>.</li> -<li><i>Touassap</i>, ou <i>Chetouassap</i>, ou bien <i>Ché-aïre</i>.</li> -</ul> -<p><span id="pg_95" class="pagenum">95</span>Les bastards sont tous les enfans qu’ils ont hors -le legitime mariage pratiqué entr’eux, à leur mode, -& entre ces bastards il y a un ordre : ou bien ils -sont sortis d’un <i>Tapinambos</i> & <i>Tapinambose</i>, & cestuy -est le premier Eschelon : ou d’une Indienne <i>Tapinambose</i> -& d’un François, & c’est le second rameau : -ou d’un <i>Tapinambos</i> & d’une Esclave, & c’est le -troisiesme Eschelon, ou d’une Indienne <i>Tapinambose</i>, -et d’un serviteur Esclave, & c’est le quatriesme rameau : -ou d’une servante Esclave, & d’un François, -c’est le dernier Eschelon.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Telle est donc ceste ligne de bastards.</p> - -<ul> -<li>D’un <i>Tapinambos</i> avec une <i>Tapinambose</i>.</li> -<li>D’une Indienne <i>Tapinambose</i> & d’un François.</li> -<li>D’un <i>Tapinambos</i> & d’une Esclave.</li> -<li>D’une Indienne <i>Tapinambose</i> & d’un serviteur Esclave.</li> -<li>D’une servante Esclave & d’un François.</li> -</ul> -<p>Ces Bastards sont appelez en leur langue</p> - -<ul> -<li><i>Marap</i>, ou <i>Ché-marap</i>.</li> -</ul> -<p>Et les Bastards des François,</p> - -<ul> -<li><i>Mulâtres</i>.</li> -</ul> -<p>Les loix de ces bastards sont diverses, selon la -diversité de leurs descentes : & auparavant que je les -touche, il faut poser la regle generale qu’ils observoient -vers les bastards, qui est, que quand…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_96" class="pagenum">96</span><span class="folionum">fol. 105.</span>ils l’appellent <i>Toreuüe</i>, c’est à dire gaillard, <i>Cheroreuuë</i>, -je suis joyeux, gaillard : celuy qui est plaisant, -& a le mot à dire, <i>aron-ayue</i>.</p> - -<p>Leurs salutations, demandes, & responces, quand -ils se trouvent par ensemble, sont si douces que rien -plus : d’autant qu’ils les prononcent avec un accent -assez long, fort doux, & attrayant, specialement les -femmes & les filles ; & pour ce que je sçay, que cela -apportera une consolation au Lecteur : j’ay mis cy -dessoubs la forme & maniere ordinaire de leur pourparler, -qui est telle<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> - -<p>Le matin quand ils se levent, ils se disent.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Bon jour.</td> -<td class="w45"><i>Tyen-de-Koem.</i></td></tr> -<tr><td>Et à vous aussi.</td> -<td><i>Nein Tyen-de-Koem.</i></td></tr> -</table> -<p>Le soir quand ils reviennent du travail, & qu’ils -se separent, ils se disent.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Bon soir.</td> -<td class="w45"><i>Tyen de Karouq.</i></td></tr> -<tr><td>Et à vous aussi.</td> -<td><i>Nein Tyen de Karouq.</i></td></tr> -</table> -<p><span class="folionum">verso.</span>Quand la nuict est fermee, & qu’ils veulent -aller coucher, ils disent l’un à l’autre.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Bonne nuict.</td> -<td class="w45"><i>Tyen-de-petom.</i></td></tr> -<tr><td>Et à vous aussi.</td> -<td><i>Nein-Tyen-de-petom.</i></td></tr> -</table> -<p>S’ils voient quelqu’un venir à eux, ou passer -aupres d’eux, ou s’ils se rencontrent en chemin, souvent -ils s’arrestent un peu, & s’entre-demandent avec -une parole & un visage familier.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">D’où venez vous ?</td> -<td class="w45"><i>Mamo souï pereiou ?</i></td></tr> -<tr><td>Où allez-vous ?</td> -<td><i>Mamo peresso ?</i></td></tr> -</table> -<p>Lors ils respondent & disent d’où ils viennent, -& où ils vont, & c’est ordinairement l’une de ces -choses suivantes, ausquelles toute leur vie & exercice -est appliquee, à sçavoir, ou pescher en la mer, -aller dans le bois, couper des arbres, visiter leurs -jardins, planter leurs racines, cueillir leurs fruicts, -arracher leurs naveaux, aller à la chasse, se promener -<span id="pg_97" class="pagenum">97</span><span class="folionum">fol. 106.</span>çà & là, visiter les villages, & les loges l’un -de l’autre par ainsi ils respondent,</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Je viens de la mer.</td> -<td class="w45"><i>Paranam-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de pescher.</td> -<td><i>Pira-rekie-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens du bois.</td> -<td><i>Kaa-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de couper du bois.</td> -<td><i>Ybouïra monosoc,</i> ou bien <i>Ybouïra mondoc.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens du jardin.</td> -<td><i>Ko-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de jardiner.</td> -<td><i>Ko-pirarouer-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de bescher & planter.</td> -<td><i>Maëtum arouere.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de cueillir des fruicts.</td> -<td><i>Vuapoo-arouere-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de la chasse.</td> -<td><i>Kaaue-arouere-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de me promener.</td> -<td><i>Mosou-arouere-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens d’un tel village.</td> -<td><i>Taaue-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de voir un tel.</td> -<td><i>Ahere-piac-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">verso.</span>Je viens de mon logis.</td> -<td><i>Cheroe-souï</i>, ou bien, <i>Cheretan-souï</i>.</td></tr> -<tr><td>A Dieu, je m’en vay.</td> -<td><i>Ne in cheaiourco.</i></td></tr> -<tr><td>A Dieu, nous en allons.</td> -<td><i>Ne in oro iourco.</i></td></tr> -</table> -<p>Que si quelqu’un de leurs voisins les va trouver -en leur loge, ou s’ils le voient en peine, cherchant -çà & là quelque chose luy demandent,</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Que cherchez-vous ?</td> -<td class="w45"><i>Maëperese-Kar ?</i></td></tr> -<tr><td>Que demandez-vous ?</td> -<td><i>Marapereico ?</i></td></tr> -</table> -<p>Alors ils disent ce qu’ils cherchent, & ce qu’ils -demandent fort librement ; Pour exemple,</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Je demande à manger.</td> -<td class="w45"><i>Ageroure deué-cheremyouran ressé.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande de la farine.</td> -<td><i>Ageroure ouï ressé.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande de la chair.</td> -<td><i>Ageroure soo ressé.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande du poisson.</td> -<td><i>Ageroure pyra ressé.</i></td></tr> -<tr><td><span id="pg_98" class="pagenum">98</span><span class="folionum">fol. 107.</span>Je demande de l’eau.</td> -<td><i>Ageroure v. ressé.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande du feu.</td> -<td><i>Ageroure tata cheué.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande un couteau.</td> -<td><i>Ageroure xè.</i></td></tr> -<tr><td>Une hache.</td> -<td><i>Iu.</i></td></tr> -</table> -<p>S’ils voient quelqu’un tout pensif en soy-mesme, -ils luy demandent ce qu’il a, à quoy il pense.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Que pensez-vous ?</td> -<td class="w45"><i>Mara-péde-ie mongueta ?</i></td></tr> -<tr><td></td> -<td></td></tr> -</table> -<p>Il respond.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Je ne pense à rien.</td> -<td class="w45"><i>Ai Kogné.</i></td></tr> -<tr><td>Je pense à quelque chose.</td> -<td><i>Maerssé-Kaien-arico.</i></td></tr> -<tr><td>Je pense à vous.</td> -<td><i>Deressé Kaien-arico.</i></td></tr> -</table> -<p>Si davanture quelques-uns devisent ensemble, -ils sont fort curieux de sçavoir ce qu’ils disent, & -ainsi ils viennent doucement les trouver, & leur demandent.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45"><span class="folionum">verso.</span>Que dites vous ?</td> -<td class="w45"><i>Mara-erepe ?</i> ou bien, <i>Mara-erepipo ?</i></td></tr> -<tr><td>Que disiez vous ensemble ?</td> -<td><i>Mara-peïe-peïooupé.</i></td></tr> -</table> -<p>Ils respondent,</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Nous parlions de nos affaires.</td> -<td class="w45"><i>Ore-rei-Koran Koïo-mongueta.</i></td></tr> -<tr><td>Nous parlions de vous.</td> -<td><i>Deressé Koïa-mongueta.</i></td></tr> -</table> -<p>C’est ainsi qu’ils passent leur vie doucement -les uns avec les autres en toute familiarité, selon -que vous pouvez recognoistre par ce discours.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_99" class="pagenum">99</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 108.</span></p> - -<h3 id="ch25">Des humeurs incompatibles avec les Sauvages.</h3> - -<p class="c">Chap. XXV.</p> - - -<p>Socrate avoit coustume de dire, que tout ainsi -que le vin aspre, & rude est de mauvaise digestion, -difficile, & mal plaisant à boire, ainsi les humeurs -rudes, aspres & facheuses, sont mal propres pour -converser avec les hommes. Et Plutarque escrit -que, comme le son aigre des chauderons & pots cassez, -mettent les Tygres en colere, de telle façon -qu’ils se jettent à corps perdu, sur ceux qui viennent -leur chanter aux oreilles ces motets si importuns & -desagreables, aussi sont les mauvaises complexions -& humeurs, parmy les societez des hommes. Nous -<span class="folionum">verso.</span>avons recogneu la pratique de cecy estre fondee en -la nature, considerant combien ces Sauvages fuyent -les humeurs agrestes & complexions austeres.</p> - -<p>Ils hayssent sur toutes choses, quand ils voyent -un des leurs agacer son voisin, ce qu’ils appellent -en leur langue, <i>Moïaron</i>, ou bien quand ils voyent -qu’ils debattent par ensemble de paroles, ce qu’ils -nomment <i>Oroacap</i> : quand ils trouvent de semblables -humeurs, ils les fuyent, & ce gardent le plus qu’ils -peuvent, de tomber en debat avec iceux : voire ils -font bien d’avantage, car ils advertissent les François, -leurs Comperes, de n’aller rien demander chez -ces personnes là. Si d’aventure ils ont des femmes -qui soient de telle complexion, ils en sont fort empeschez, -& ne se font pas beaucoup tirer l’oreille, -pour s’en défaire, ou leur permettre qu’elles aillent -là, où elles voudront se pourvoir. Il y a à <i>Iuniparan</i> -dans l’Isle, un Hermaphrodite, qui en l’exterieur -paroist plus femme qu’homme : car il porte le visage -& la voix de femme, les cheveux non rudes, ains -<span class="folionum">fol. 109.</span>flexibles & longs, comme ceux des femmes, nonobstant -<span id="pg_100" class="pagenum">100</span>il est marié, & a des enfans, mais il est d’un naturel -si facheux qu’il est contraint de demeurer seul, pour -ce que les autres Sauvages du village, ont crainte -de debattre de paroles avec luy. J’ay veu toute une -famille changer de village, seulement pour eviter le -voisinage d’un Sauvage, subject à ces mauvaises -humeurs.</p> - -<p>Ils se mocquent, & méprisent l’homme qui s’amuse -aux agacemens, & paroles de sa femme, quand -elle est de mauvaise complexion. Il arriva, pendant -que j’estois en ces cartiers, qu’un Sauvage s’ennuya -de supporter les facheuses humeurs de sa femme, -tellement que prenant un baston de sa main droicte, -& de sa gauche les cheveux de sa femme, il voulut -experimenter, si cette huyle & baume n’adouciroit -point l’aigreur de son mal : mais il fut bien estonné, -que le feu se mist en la playe, tellement que -le mal en devint plus grand : Car à la veuë des -voisins cette femme sceut bien s’échapper de ses -<span class="folionum">verso.</span>mains, & prenant semblablement un baston, elle voulut -faire le mesme service à son mary, & apres s’estre -gressez l’un l’autre avec la risee des regardans, ils -demeurerent aussi grand maistre l’un que l’autre, -sinon que le mary fut depuis la fable, & le discours -universel, tant des grands, que des petits. Et les -anciens disoient en leurs <i>Carbets</i> : qu’avoit-il affaire -de s’arrester à sa femme, puis qu’il la cognoissoit -telle.</p> - -<p>Je les ay vu quitter & abandonner leur marchandise -à celuy à qui ils l’avoient venduë, & ce -pour eviter la dispute de paroles qu’il leur faisoit : -Pourtant vous remarquerez, qu’ils n’ont que, Oüi, & -Non, quand ils traictent par ensemble, ou avec les -François, sans jamais barguigner. Plusieurs autres -exemples pourroient estre apportez icy touchant cette -matiere, mais ceux-ci suffisent.</p> - -<p>Ils apprehendent merveilleusement les gens coleres -qu’ils nomment <i>Poromotare-vim</i>, & s’entr’advertissent -<span id="pg_101" class="pagenum">101</span>quand ils sont en colere, disans, <i>Chèporomotare-vim</i>, -je suis en colere, & lors personne ne dit -mot, ains on l’addoucit tant que l’on peut : ce qu’ils -<span class="folionum">fol. 110.</span>appellent <i>Mogerecoap</i>, c’est à dire, adoucir un autre. -<i>Aïmogerecoap</i>, j’adoucis celuy qui est en colere.</p> - -<p>J’ay pris garde par plusieurs fois, que quand ils -voyoient un François en colere, ils estoient comme hors -d’eux-mesmes, changeans de couleur en face, & se -retiroient arriere de sa voye, disans l’un à l’autre, -<i>Ymari touroussou</i>. Il est grandement en colere, il est -grandement fasché : <i>Ché-assequeié-seta</i>, il me fait -grand peur.</p> - -<p>Il arriva que deux ou trois de nostre equipage -se laissoient emporter à la colere assez souvent, dans -les villages, où ils estoient : Les principaux du lieu -sceurent fort bien se venir plaindre au Fort Sainct -Loüis, & prier qu’on leur ostast ces François d’avec -eux & qu’ils vinssent demeurer au Fort, par ce, disoient-ils, -que cela nous faict peur & specialement -à nos enfans : ce que l’on fist.</p> - -<p>Si le debat des paroles, & la colere leur est -facheuse, beaucoup plus le sont les debats en effect, -quand quelques uns d’entr’eux tombent en querelle, -ce qui est fort rare, & viennent à s’entre-battre, -<span class="folionum">verso.</span>qu’ils appellent <i>Ionoupan</i>, entre-battre, & encore davantage -quand ils s’entre-blessent, ce qu’ils nomment -<i>Ioüapichap</i>, entre-blesser, & le pis est, quand apres -s’estre bien entre-battus, ils viennent en despit l’un -de l’autre, à brusler leurs loges : ce qu’ils signifient -par ce mot <i>Iouapic</i>, entre-brusler : car alors chacun -s’en sent, & pas un n’oseroit se mettre en devoir de -les empescher : car voicy comment ils font ; Ils se -retirent chacun à leur costé, et prenant une poignee -de branches de palme seiche, l’allument, la portent -à la couverture de leur mesme costé, disant à un -chacun, sauve qui pourra son costé, pour moy j’ay -mis le feu au mien, personne ne m’en pouvoit empescher, -& ainsi en peu d’heure, tout le village est -<span id="pg_102" class="pagenum">102</span>bruslé, & si personne ne luy en dict rien : Plusieurs -fois cela fust arrivé en l’Isle, n’eust esté la crainte, -qu’ils avoient des François.</p> - -<p>Ils haissent semblablement d’estre injuriez, soit -homme, soit femme, mesme celles qui font profession -<span class="folionum">fol. 111.</span>de servir au public ne veulent qu’on les appelle <i>Pataqueres</i>, -putains : & me souvient qu’une Indienne Esclave, -ayant eu un enfant d’un François, quelques -autres luy reprocherent qu’elle estoit putain, elle se -fascha fort, & dist, que si desormais on l’appelloit -plus <i>Pataquere</i>, qu’elle tueroit cet enfant, ou l’enterreroit -tout vif : ils appellent l’injure, <i>Courap</i>.</p> - -<p>Il ne se faut pas estonner, si ces Sauvages -fuyent de telle façon la colere & ses effects, puisque -cette passion repugne immediatement au naturel de -l’homme, & le faict devenir totalement brute, ainsi -que dict Sainct Basile le Grand, en l’Homelie 10. -qu’il a faict de l’ire : <i lang="la" xml:lang="la">Hominem penitus in feram converti</i>, -que la colere change l’homme totalement en -une furieuse beste : & Sainct Gregoire de Nysse, en -l’Oraison 2. de la beatitude, compare la colere à ces -vieilles sorcieres du Paganisme ancien, qui par enchantemens -transmuoient & changeoient en la forme -de diverses bestes furieuses, maintenant en Sanglier, -une autrefois en Panthere : La colere faict chose -<span class="folionum">verso.</span>pareille : Et Sainct Gregoire le Grand, au livre cinquiesme -de ses Morales, chap. trentiesme dict, que -le cerveau du colere, est le trou où s’engendrent les -Viperes : <i lang="la" xml:lang="la">Cogitationes iracundi vipereæ sunt generationis</i>. -Platon n’enseignoit autre remede à ses escoliers contre -cette passion, sinon qu’ils contemplassent vivement les -gestes & les paroles d’un homme colere, ou bien -quand eux-mesmes seroient tombez en colere, qu’ils -allassent vistement se considerer dans un miroir. Ce -n’est donc point chose tant nouvelle, ny si hors de -propos si ces Sauvages craignent, se tirent à part -quand ils voyent un homme en colere specialement -un François : Car comme dict le Proverbe Chap. -<span id="pg_103" class="pagenum">103</span>vingt sept. <i lang="la" xml:lang="la">Impetum concitati spiritus ferre quis poterit ?</i> -Moins aussi est-ce chose difficile à croire, qu’en dépit -l’un de l’autre, si daventure ils sont tombez en -debat, ils bruslent leurs loges, puis qu’aux Proverbes -26. il est dict, <i lang="la" xml:lang="la">sicut carbones ad prunas, & ligna ad -ignem</i>, que les charbons sur le brasier, & le bois sur -le feu, ainsi le debat de paroles à l’homme naturellement -colere, <i lang="la" xml:lang="la">sic homo iracundus suscitat rixas</i>, & en -<span class="folionum">fol. 112.</span>l’Ecclesiastique 28. <i lang="la" xml:lang="la">secundum ligna sylvæ, sic ignis -exardescit</i> : Telle qu’est la quantité du bois, telle est -la force du feu, parlant de la colere.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch26">De l’Oeconomie des Sauvages.</h3> - -<p class="c">Chap. XXVI.</p> - - -<p>Pitacus disoit, ainsi que rapporte Strobee de -luy, que cette famille est bien ordonnee, quand deux -choses concurrent, sçavoir, qu’il n’y aye aucune superfluité, -soit au vivre, soit au mesnage, & pareillement -qu’il n’y aye aucune disette de ces choses : Et -Ciceron rapporte du grand Caton, lequel interrogé -quel mesnage luy sembloit le meilleur : c’est, respondit-il, -où l’on donne competamment à manger, le vestir, -& que le travail y soit chery. Il me semble que -<span class="folionum">verso.</span>ces sentences soient plustost dites pour les Sauvages, -& gens qui vivent frugalement, que pour aucune -autre condition de personnes. Sainct Thomas definissant -l’Oeconomie, conclud que ce n’est autre chose, -qu’une bonne conduitte domestique, tendante à cette -fin, que la famille soit accommodée de vivres, & -autres choses necessaires, & specialement, que parmy -<span id="pg_104" class="pagenum">104</span>cette famille soit entretenuë une bonne intelligence, -chacun s’aquittant de ce à quoy il est employé. -Monstrons cecy estre enseigné aux Sauvages, par la -pure Nature, & non par aucune autre science aquise.</p> - -<p>Les villages sont partis en quatre loges : sur -lesquelles toutes commande un <i>Mourouuichaue</i>, pour -le temporel, & un <i>Pagy Ouassou</i>, c’est à dire un -Sorcier pour les maladies & enchanteries<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a> : Chaque -loge a son Principal. Ces quatres Principaux respondent -au Principal de tout le village ; & luy avec les -maistres Principaux des autres villages, respondent -au Souverain Principal de toute la Province. Chaque</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_105" class="pagenum">105</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 121.</span></p> - -<h3 id="ch28">Du soin que les Sauvages ont de leurs corps.</h3> - -<p class="c">Chap. XXVIII.</p> - - -<p>Platon appelloit la forme du corps, un privilege -de Nature, & Crates le Philosophe, un Royaume -Solitaire. Ces deux sentences meriteroient un discours -long & ample : si nous traittions autre chose -qu’une histoire, laquelle demande un stile concis, -sans aucune superfluité de paroles, ou de digressions -faictes mal à propos : partant nous appliquerons le -dire de ces deux Philosophes à nostre subject, pour -faire voir que la Nature ayant dénié, par un si long temps, -aux corps des Indiens les vestemens, les a -recompensez d’un singulier privilege, les formant -<span class="folionum">verso.</span>beaux & bien faicts, encore que les meres n’y prennent -aucune peine : ains les levent & manient, comme -elles feroient un morceau de bois. Ce que dit Crates, -leur convient tres-bien, d’appeller ceste forme corporelle, -un Royaume solitaire & desert : car tout ainsi -que les animaux du desert, croissent & s’embellissent -extremement bien, pendant qu’ils demeurent en leur -Royaume deserté, c’est à dire en leur liberté connative : -Et à l’oposite, s’ils sont pris des hommes, & -amenez en la demeure domestique des Rois & -Princes de la Terre, pour estre veuz & montrez, ainsi -qu’un spectacle nouveau, vous les voyez incontinent -se descharner, se desplaire, & perdre l’appetit d’engendrer -& conserver leur espece, & cecy non pour -autre occasion que pour avoir perdu la liberté de ce -Royaume solitaire. Pareillement ce que la Nature -a osté d’un costé à ces Sauvages, à sçavoir les vivres -bien apprestez, les potions bien friandes, les habits -pompeux, les licts molets, & les superbes maisons & -palais, elle les a recompencez d’un autre part, en -leur donnant une pleine liberté, comme aux oyseaux -<span class="folionum">fol. 122.</span>de l’air, & aux bestes des forests, sans estre molestez -des mangeries & plaideries de par deçà, qui n’est -<span id="pg_106" class="pagenum">106</span>pas une des moindres afflictions d’entre les autres, -qui balancent les commoditez que nous pensons avoir -en ce monde Ancien. Et si le Diable par permission -de Dieu, pour en tirer un bien, qui est leur -salut, ne se fut mis à traverser ces Barbares, leur -suscitant nouvelles discordes, à ce qu’ils se tuassent -& mangeassent les uns les autres : il n’y a point de -doute qu’ils ne fussent les plus heureux hommes de -la Terre, à cause de ceste franchise & liberté connaturelle, -laquelle assaisonne si bien les viandes qu’ils -ont, qu’elles tournent en nourriture parfaicte & salubre, -d’où procede immediatement la belle forme de -leurs corps.</p> - -<p>Je ne fais qu’attendre l’objection pour y respondre ; -qu’on a veu de ces gens sales, laids comme marpaux. -Je dy que ce n’est pas au visage, où il faut remarquer -la forme & beauté d’un homme : c’est de quoy -Demosthene se moquoit, quand les Ambassadeurs -<span class="folionum">verso.</span>d’Athenes furent de retour de leur Ambassade au -Roy Philippe de Macedoine, lesquelles loüoient la -beauté du visage de ce Roy : non, non, dit Demosthene, -ce n’est pas un subject digne de loüange en -un homme, que la beauté de son visage, qu’il a commun -avec les Courtisanes : mais bien en la stature -du corps, proportion des membres, & phisionomie de -grandeur & de noblesse : Et c’est ce que je traitte, -que la Nature a donné pour l’ordinaire, un corps -bien faict, bien proportionné, & d’une stature convenable, -specialement aux <i>Tapinambos</i> : Et quant à ce -qu’ils gastent leurs visages par incisions, ouvertures, -& fanfares de peintures & ossemens, cela provient, -comme j’ay dit cy dessus, de l’opinion qu’ils ont -d’estre estimez plus vaillans.</p> - -<p>Ils sont fort soigneux de tenir leurs corps nets -de toute ordure : ils se lavent fort souvent tout le -corps, & ne se passe jour, qu’ils ne jettent sur eux, -force eau, & se frotent avec les mains de tous costez, -& en toutes les parts, pour oster la poudre & autres -<span id="pg_107" class="pagenum">107</span>ordures. Les femmes ne manquent point de se peigner -souvent : Ils craignent fort d’amaigrir, qu’ils appellent -<span class="folionum">fol. 123.</span>en leur langue, <i>Angäiuare</i>, & s’en plaignent devant -leurs semblables, disans, <i>Ché Angäiuare</i>, je suis -maigre, & chacun en a compassion, specialement -quand il arrive qu’ils font quelque voyage, pendant -lequel, il faut qu’ils jeusnent & travaillent : lors qu’ils -sont de retour, & que leurs joües semblent estre abatuës, -chacun les pleure & plaint, disant <i>Deangäiuare seta</i>, -helas ! que tu es maigre, tu n’a plus que les os.</p> - -<p>Ce point estoit l’unique cause, pour laquelle nous -ne pouvions garder avec nous les jeunes enfans baptisez : -par ce que les meres avoient si grande peur, -qu’ils n’emmaigrissent avec les François, pour la -croyance qu’elles avoient que les François estoient -en disette, qu’elles ne permettoient à leurs maris -d’amener ces petits enfans quant & eux, pour voir les -Peres, & les Chapelles de Dieu, qu’à toute force, en -chargeant tres-estroittement aux maris de les ramener -avec eux, & toutes les fois qu’elles pensoient à -ces enfans, elles fondoient en larmes, & s’atristoient -infiniment.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>J’avois retenu un jeune enfant de <i>Tapuitapere</i> -faict Chrestien & nommé Michel, lequel sçavoit -extremement bien & en bons termes la doctrine -Chrestienne, afin qu’il l’apprist aux Esclaves que -j’avois. Il demeura quelques mois avec moy, mais -il ne me fut jamais possible de le garder davantage, -à cause de l’importunité qu’en faisoit sa mere, & la -douleur qu’elle monstroit avoir par ses pleurs & lamentations -continuelles, de sorte que son pere vint -expres le querir, & luy ayant dit que sa mere le -regardoit en pitié (c’est une phrase de parler entr’eux, -pour montrer leur compassion vers autruy) il -me vint demander congé de s’en retourner, avec un -regret pourtant de me quiter, & en pleuroit de douleur -(tant ces jeunes enfans caressent les Peres & -se plaisent avec eux) alleguant que sa mere devenoit -<span id="pg_108" class="pagenum">108</span>maigre de tristesse, à cause de son absence, -& l’opinion qu’elle avoit de luy, qu’il emmaigriroit -avec moy, neantmoins qu’il ne manqueroit point -de raconter à sa mere la bonne chere que je -luy faisois, à ce qu’elle luy permist de retourner -vers nous.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 124.</span>Un de nos Esclaves avoit faict quelque faute, -pour laquelle il merita d’avoir le fouët, quand il -vit que c’estoit au faict & au prendre, il pria qu’on -eust esgard à ce qu’il estoit maigre, & qu’on ne -frappast si vivement son corps, ainsi que s’il eust esté -gras ; par ce, disoit-il, que la graisse sert de couverture -aux os, soustient les coups, & empesche que la -douleur ne vienne jusqu’à eux : Si vous frappez fort, -vous me romprez les veines qui ne sont couvertes -que de la peau, (il disoit cela pour ce qu’il estoit -naturellement maigre).</p> - -<p>Or pour s’engraisser, ils s’assemblent quantité -d’Indiens, s’embarquent dans un grand Canot, se -munissent de farine, portent nombre de fleches, -menent leurs Chiens, & s’en vont en terre ferme, où -ils tuent autant de venaison qu’ils veulent, soit Cerfs, -Biches, Sangliers, Vaches-Braves, <i>Tatous</i>, soit une -infinité d’oyseaux, & demeurans là, tant que leur -farine dure, ils s’engraissent, en mangeant leur saoul -de ces viandes, puis retournans en l’Isle, apportent -<span class="folionum">verso.</span>avec eux force venaison boucanee.</p> - -<p><i>Le Bresil</i> revenu de la guerre de <i>Para</i> en l’Isle, -s’estimant maigre, demanda congé au Sieur de la -Ravardiere d’aller en terre ferme, & de mener avec -luy quelques François fort maigres pour les engraisser, -ce qui luy fut accordé : & allant assés avant -dans la grande terre, ils abondoient en toute sorte -de venaison, mais parmy ce bon-heur, un mal-heur -leur arriva : c’est que la farine leur manqua tellement, -qu’ils furent contraincts de manger le cœur -des palmes, en guise de pain, avec leurs viandes : -ce qui faschoit bien les François, qui ne s’accommodent -<span id="pg_109" class="pagenum">109</span>gueres volontiers à ce genre de pain de -Palmiers, & avoient grand regret, que la feste n’estoit -entiere, voyans tant de chair devant eux, & n’avoient -moyen d’en manger, à cause que le pain & -le sel leur manquoit. Il me semble qu’il leur estoit -arrivé ce qui advint à Midas affamé d’or, quand sa -femme luy fist presenter sur la table force viandes, -mais toutes d’or, ou bien ce que l’on feint de Tentale, -qui au milieu des eaux mouroit de soif : Chose -pareille leur arriva car ils emmaigrirent plus qu’ils -n’engraisserent, & ce par leur faute, n’ayans porté -<span class="folionum">fol. 125.</span>de la farine, autant qu’il en falloit.</p> - -<p>Les François imitent en ce poinct les Sauvages, -& sont bien receus d’iceux : Car les François qui -demeurent au Fort, demandent congé d’aller par les -villages, faire une promenade & bonne chere. Les -Sauvages, qui sçavent cela, vont à la chasse, & donnent -(moyennant quelques marchandises) à ces promeneurs -deux ou trois bons repas, apres lesquels, -il faut gaigner pays, autrement vous n’aurez que -du commun, à quoy les François sont stilez, si bien -qu’apres avoir faict deux ou trois bons repas en un -village, ils sautent en l’autre, & par ainsi faisans le -tour de l’Isle, ou de la Province de <i>Tapoüitapere</i> & -<i>Comma</i>, ils reprennent leur force, & se consolent. -Les François qui sont logez par Comperage en ces -villages, ne sont pas trop aises de telles promenades : -d’autant que s’il y a quelque chose de bon alors, ce -n’est pas pour eux, ains pour les Passans : le naturel -du Sauvage estant de donner tout le meilleur qu’ils -<span class="folionum">verso.</span>ont aux survenans pour deux ou trois repas, apres -lesquels vous n’avez que le commun & l’ordinaire. -Admirez, je vous prie, en passant, le grand amour -de Dieu vers les hommes, lequel a imprimé naturellement -la charité du prochain ; Car que pourroient -faire mieux les Chrestiens, voire les Religieux les -plus reformez, sinon que la charité des Sauvages -est purement naturelle, sans pouvoir meriter la gloire, -<span id="pg_110" class="pagenum">110</span>& la charité des Chrestiens est sur-naturelle, & espere -la récompense en la vie eternelle.</p> - -<p>Ce soin de leurs Corps est ménagé par plusieurs -autres façons de faire, comme sont celles-cy : Ils ont -tousjours l’herbe de <i>Petun</i> en la bouche, la fumee -de laquelle ils attirent par la bouche, & le rendent -par les narines, afin de vuider les humiditez du Cerveau, -& en avalent, pour nettoyer l’estomach de cruditez, -lesquelles ils font sortir par eructations. Ils -n’ont pas si tost achevé de manger qu’ils prennent -leur <i>Petun</i>, comme ils font aussi du grand matin, à -<span class="folionum">fol. 126.</span>la sortie du lit, & avant de se coucher. Mais à propos -du <i>Petun</i>, il est bon que je rapporte icy l’opinion -supersticieuse qu’ils ont de cette herbe, & de -sa fumee. Ils croyent que cette fumee les rend diserts, -de bon jugement & eloquens en parole, tellement -que jamais ils ne commencent une harangue -qu’ils n’en ayent pris. Et me semble que leur opinion -n’est point tant supersticieuse, qu’elle n’aye -quelque raison naturelle ; car je l’ay experimenté -moy mesme, que cette fumee esclaircit l’entendement, -dissipant les vapeurs, qui possedent l’organe du Cerveau, -& affermit la voix, en ce qu’elle desseiche -les humiditez & crachats de la bouche, qui se rencontrent -à la sortie de la veine vocale tellement que -la langue en est bien plus libre à faire sa fonction : -La verité de cecy est bien aisee à experimenter, -pourveu qu’on en prenne avec modestie, & au temps -convenable : Car l’abondance & continuation n’en est -pas, à mon advis, trop bonne & salubre à ceux qui -vivent de boissons & viandes chaudes ; mais à ceux -<span class="folionum">verso.</span>qui sont humides & froids de cerveau & d’estomach, -la prise de ceste fumee ne leur peut estre que saine ; -Et c’est une autre raison, pourquoy les Sauvages qui -habitent sous cette zone tres-humide, & qui pour -l’ordinaire ne boivent que de l’eau, prennent continuellement -de ceste fumee, à sçavoir pour descharger -leur Cerveau des humiditez & froidures, & l’estomach -<span id="pg_111" class="pagenum">111</span>de cruditez : ce que font semblablement les -Matelots & les gens habitans sur le rivage de la mer. -Ce <i>Petun</i> aussi ayans trempé 24. heures dans du vin -blanc, opere de grands effects pour nettoyer le corps -de ses infections. On ne prend seulement que le -vin. Ils ont aussi une autre opinion que la fumee -qu’ils avalent du <i>Petun</i>, les tient gaillards & joyeux -contre la tristesse & melancolie qui leur peut -survenir. Je vous le feray voir par exemples, outre -ce que j’en ay peu apprendre par leurs discours. -Un Sauvage supplicié à la bouche du Canon, (duquel -je parleray au Traicté du Spirituel) auparavant -que de s’acheminer au supplice, il demanda un cofin -de <i>Petun</i>, disant, que l’on me donne la derniere consolation -<span class="folionum">fol. 127.</span>de cette vie, par laquelle je puisse fortement -& joyeusement rendre l’Ame : & de faict si tost -qu’on luy eu donné ce <i>Petun</i>, il s’en alloit joyeux, -& chantant à la mort ; & quand ses semblables l’attacherent -à la bouche du Canon, il les pria de ne -luy lier le bras droict si bas & si court qu’il n’eust -moyen de porter en sa bouche son cofin de Petun, -tellement que la balle du Canon ayant divisé le -corps en deux, une partie portée dans la mer, & -l’autre tombee au bas du rocher, à laquelle le bras -droict estoit joint, on trouva encore dans la main -droicte le cofin de <i>Petun</i>.</p> - -<p>Les Sauvages jugez à mort, selon la coustume -du pays, ne vont jamais au lieu où ils doivent estre -assommez, qu’on ne leur donne le <i>Petun</i>, ny mesme -les Sauvages, quelque maladie qu’ils ayent, ne laissent -ce regime. Les Sorciers du pays ne servent de cette -herbe au service des Diables, mais nous n’en parleront -point à present, si la memoire me le permet, -ce sera pour une autre fois.</p> - -<p>Ils ont une autre façon de faire, pour conserver -<span class="folionum">verso.</span>leurs Corps en santé ; C’est qu’ils mangent souvent -& peu à la fois, pour l’ordinaire, & ce apres -qu’ils ont mangé, lavent soigneusement la bouche -<span id="pg_112" class="pagenum">112</span>& si entre les repas ils ont soif, ils boivent à demy -leur saoul, & gargarisent tres-bien la bouche, pour -addoucir l’ardeur du Palais. Font bien cuire les -viandes & n’en mangent point de cuites à demy : -sont beaucoup plus soigneux en ce poinct que les -François. Ils se frottent d’huyles de Palmes, de <i>Rocon</i> -& de <i>Iunipape</i><a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, qui sont choses qui les tiennent -en bonne disposition : Je m’asseurre que ceux qui -liront cecy, & auront tant soit peu de cognoissance -de la disposition du corps humain, & du regime necessaire -pour l’entretenir, jugeront que la Nature -donne à ces gens, ce que la science & l’experience -donne à ceux de par deçà.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 128.</span></p> - -<h3 id="ch29">De quelques indispositions naturelles, ausquelles les Sauvages -sont subjects ; Et quels noms ils donnent aux -membres du corps.</h3> - -<p class="c">Chap. XXIX.</p> - - -<p>La verité est, que les Sauvages sont gratifiez -de la Nature d’une bonne santé & disposition parfaicte -& gaillarde : & rarement se trouvent entr’eux -des Corps maleficiez & monstrueux : Nonobstant il -s’en trouve, mais un entre cent.</p> - -<p>D’aveugles tout à faict je n’en ay point veu, & -toutesfois ils en ont, qu’ils appellent <i>Thessa-vm</i>, aveugle, -<i>Cheressa-vm</i>, Je suis aveugle, & <i>Ressa-vm</i>, tu es -<span class="folionum">verso.</span>aveugle. Une chose ay je bien veu, que quelques -uns avoient la veuë fort courte, specialement les -vieux, & notamment les femmes, voire c’est chose -<span id="pg_113" class="pagenum">113</span>comme ordinaire, que les femmes passé 30. ans, -ayent la veuë fort courte & debile, en sorte qu’elles -ne peuvent plus voir à tirer des pieds les <i>Thons</i>, ou -vers<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>, ains il faut que ce soit des jeunes garsons ou -jeunes filles. A ce propos un Capitaine François, -qui n’estoit pas de nostre equipage, & ne se tourmente -pas beaucoup pour croire une divinité, disoit -que le Pape n’avoit point de puissance sur la mer, -puisque Dieu avoit dit à Sainct Pierre, que sa puissance -s’estendoit seulement sur la terre : Par ainsi -tous ceux qui passent de ces pays icy au delà de la -mer, ne sont pas obligez aux ordonnances de l’Eglise -de deçà, ains librement, entre autres choses pouvoient -prendre une jeune fille pour concubine, puisque -la necessité requiert qu’elles tirent & ostent des -pieds des François ceste vermine. Je dy cecy pour -faire voir combien ces pays sont dangereux aux -ames qui tournent le tout en venin.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 129.</span>J’ay veu des borgnes entr’eux (qu’ils appellent -<i>Thessaue</i>) mais en petit nombre, & des bigles appellez -<i>Thessauen</i>, bigle, <i>Cheressauen</i>, je suis bigle, -<i>Deressauen</i>, tu es bigle. Il s’y trouve des begues -nommez <i>Guingayue</i>, begue, <i>Chegningayue</i>, je suis -begue. Les enfans sont fort chassieux, & les vieillards -aussi, qu’ils nomment <i>Thessaou-vm</i>, chassieux, -<i>Cheressaou-vm</i>, je suis chassieux. <i>Deressaou-vm</i>, tu es -chassieux, & cecy provient de la grande humidité -du pays, qui domine plus sur les corps des petits -enfans & des vieillards, à cause de la foiblesse de la -chaleur naturelle qui est en ces corps des jeunes & -vieux, que non pas sur les autres corps qui possedent -une chaleur naturelle, forte & robuste. Il s’en trouve -de chauves, assez peu pourtant, & sont appellez -<i>Apterep</i>, chauve, <i>Chéapterep</i>, je suis chauve : & l’occasion -pourquoy on ne voit là tant d’hommes chauves -qu’icy : est que generalement leurs cheveux sont -nourris d’une forte & aduste nourriture, tellement -qu’ils ont les cheveux forts, roides & droicts.</p> - -<p><span id="pg_114" class="pagenum">114</span><span class="folionum">verso.</span>Ils ont peu de boiteux appellez <i>Parin</i>, peu de -manchots, nommez <i>Iuuasuc</i>, peu de muets dits, <i>Gneen-eum</i>. -De gouteux ils en ont qu’ils appellent <i>Karouarebore</i>, -& les goutes <i>Karouare</i>. Il s’y trouve une -espece de galleux qui viennent de race, changent -de peau tous les ans, & diriez à les voir, qu’ils sont -malades de Sainct Main, & neantmoins ne sentent -aucun mal, & sont fort sains, on les appelle tant -eux que les autres galleux, <i>Kourouuebore</i>, & la galle -<i>Kourouue</i>, je suis galleux, <i>Ché-courouue</i>. Il y a des -camus comme icy, nommez <i>Timbep</i> : Je suis camus, -<i>Chétimbep</i> : Tu es camus, <i>Detimbep</i>, il est camus -<i>Ytinbep</i>.</p> - -<p>Il n’y a partie au corps, à laquelle ces Sauvages -n’ayent donné un nom special & particulier. -Ils appellent l’Ame <i>An</i>, mon Ame, <i>ché-An</i>, ton Ame, -<i>Dean</i> : nos Ames, <i>Orean</i>, vos Ames, <i>Pean</i>, leurs -Ames, <i>Yan</i> : & cecy tant que l’ame demeure enfermee -dans le corps : car ils appellent d’un autre nom -l’ame separee du corps, sçavoir, <i>Angoüere</i>.</p> - -<table summary=""> -<tr><td>La Teste.</td> -<td><i>Acan.</i></td></tr> -<tr><td>Ma Teste.</td> -<td><i>Cheacan.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">fol. 130.</span>Crasse.</td> -<td><i>Kua.</i></td></tr> -<tr><td>Cheveux.</td> -<td><i>Aue.</i></td></tr> -<tr><td>Mes cheveux.</td> -<td><i>Cheaue.</i></td></tr> -<tr><td>Cervelle.</td> -<td><i>Apoutouon.</i></td></tr> -<tr><td>Front.</td> -<td><i>Suua.</i></td></tr> -<tr><td>Paupiere.</td> -<td><i>Taupepyre.</i></td></tr> -<tr><td>Face.</td> -<td><i>Tova.</i></td></tr> -<tr><td>Ma face.</td> -<td><i>Cherova.</i></td></tr> -<tr><td>Ta face.</td> -<td><i>Derova.</i></td></tr> -<tr><td>Sa face.</td> -<td><i>Sova.</i></td></tr> -<tr><td>L’œil.</td> -<td><i>Tessa.</i></td></tr> -<tr><td>Larmes.</td> -<td><i>Thessau.</i></td></tr> -<tr><td>Mon œil.</td> -<td><i>Cheressa.</i></td></tr> -<tr><td>Maille en l’œil.</td> -<td><i>Tessaton.</i></td></tr> -<tr><td>J’ay une maille en l’œil.</td> -<td><i>Cheressaton.</i></td></tr> -<tr><td><span id="pg_115" class="pagenum">115</span>Cligner les yeux.</td> -<td><i>Sapoumi.</i></td></tr> -<tr><td>Je cligne les yeux.</td> -<td><i>Assapoumi.</i></td></tr> -<tr><td>L’ouye.</td> -<td><i>Apoüissa.</i></td></tr> -<tr><td>Oüir.</td> -<td><i>Sendup.</i></td></tr> -<tr><td>J’entends.</td> -<td><i>Assendup.</i></td></tr> -<tr><td>Oreille.</td> -<td><i>Nemby.</i></td></tr> -<tr><td>Mon oreille.</td> -<td><i>Chénemby.</i></td></tr> -<tr><td>Nez.</td> -<td><i>Tin.</i></td></tr> -<tr><td>Morve.</td> -<td><i>Embouue.</i></td></tr> -<tr><td>Se moucher.</td> -<td><i>Yembouue.</i></td></tr> -<tr><td>Narine.</td> -<td><i>Apoin-ouare.</i></td></tr> -<tr><td>Palais de la bouche.</td> -<td><i>Konguire.</i></td></tr> -<tr><td>Bouche.</td> -<td><i>Giourou.</i></td></tr> -<tr><td>Levre d’en haut.</td> -<td><i>Apouan.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">verso.</span>Levre d’em bas.</td> -<td><i>Teube.</i></td></tr> -<tr><td>Gosier.</td> -<td><i>Yasseok.</i></td></tr> -<tr><td>Cracher.</td> -<td><i>Gneumon.</i></td></tr> -<tr><td>Je crache.</td> -<td><i>Aouendeumon.</i></td></tr> -<tr><td>Tu craches.</td> -<td><i>Eveouendeumon.</i></td></tr> -<tr><td>Salive.</td> -<td><i>Thenduc.</i></td></tr> -<tr><td>Langue.</td> -<td><i>Apeckon.</i></td></tr> -<tr><td>Ma langue.</td> -<td><i>Ché-ape kon.</i></td></tr> -<tr><td>Parler.</td> -<td><i>Gneem.</i></td></tr> -<tr><td>Je parle.</td> -<td><i>Aïgneem.</i></td></tr> -<tr><td>Un beau parleur.</td> -<td><i>Gneemporam.</i></td></tr> -<tr><td>Haleine.</td> -<td><i>Pouïtou.</i></td></tr> -<tr><td>Les dents.</td> -<td><i>Taïm.</i></td></tr> -<tr><td>J’ay mal aux dents.</td> -<td><i>Chéraiuassu.</i></td></tr> -<tr><td>Ma dent.</td> -<td><i>Cheraïm.</i></td></tr> -<tr><td>Ta dent.</td> -<td><i>Deraïm.</i></td></tr> -<tr><td>Sa dent.</td> -<td><i>Saïm.</i></td></tr> -<tr><td>Dent macheliere.</td> -<td><i>Taiuue.</i></td></tr> -<tr><td>Macher.</td> -<td><i>Chouou.</i></td></tr> -<tr><td>Je mache.</td> -<td><i>Achouou.</i></td></tr> -<tr><td>Joüe.</td> -<td><i>Tovape.</i></td></tr> -<tr><td>Baiser.</td> -<td><i>Geouroupoüitare.</i></td></tr> -<tr><td>Je baise.</td> -<td><i>Aigeouroupoüitare.</i></td></tr> -<tr><td>Jouflu.</td> -<td><i>Tovape-Ouassou.</i></td></tr> -<tr><td><span id="pg_116" class="pagenum">116</span>Menton</td> -<td><i>Tendeuua.</i></td></tr> -<tr><td>Barbe</td> -<td><i>Tendeuua-aue.</i></td></tr> -<tr><td>Barbu</td> -<td><i>Tendeuuaaue-rekouare.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">fol. 131.</span>Chignon du col</td> -<td><i>Aioure.</i></td></tr> -<tr><td>Col</td> -<td><i>Aiouripouï.</i></td></tr> -<tr><td>Estrangler par le col</td> -<td><i>Ioubouïc.</i></td></tr> -<tr><td>Poitrine</td> -<td><i>Potia.</i></td></tr> -<tr><td>Espaules</td> -<td><i>Atiue.</i></td></tr> -<tr><td>Bras</td> -<td><i>Iuua.</i></td></tr> -<tr><td>Coude</td> -<td><i>Tenuvangan.</i></td></tr> -<tr><td>Poignet</td> -<td><i>Papouë.</i></td></tr> -<tr><td>Paume de la main</td> -<td><i>Popouïtare.</i></td></tr> -<tr><td>Main</td> -<td><i>Po.</i></td></tr> -<tr><td>Ma main</td> -<td><i>Chépo.</i></td></tr> -<tr><td>Main droicte</td> -<td><i>Ekatoua.</i></td></tr> -<tr><td>Main gauche</td> -<td><i>Assou.</i></td></tr> -<tr><td>Doigts</td> -<td><i>Pouan.</i></td></tr> -<tr><td>Ungle</td> -<td><i>Pouampé.</i></td></tr> -<tr><td>Mon ongle</td> -<td><i>Chépouampé.</i></td></tr> -<tr><td>Mammelle</td> -<td><i>Cam.</i></td></tr> -<tr><td>Cœur</td> -<td><i>Gnaen.</i></td></tr> -<tr><td>Veines</td> -<td><i>Taiuc.</i></td></tr> -<tr><td>Le sang</td> -<td><i>Toubouï.</i></td></tr> -<tr><td>La rate</td> -<td><i>Perep.</i></td></tr> -<tr><td>Boyaux</td> -<td><i>Thyepouy.</i></td></tr> -<tr><td>Foye</td> -<td><i>Pouya.</i></td></tr> -<tr><td>Fiel</td> -<td><i>Pouya-oupiare.</i></td></tr> -<tr><td>Panse</td> -<td><i>Thuye-ouassou.</i></td></tr> -<tr><td>Ventre</td> -<td><i>Theïc.</i></td></tr> -<tr><td>Nombril</td> -<td><i>Pourouan.</i></td></tr> -<tr><td>Le dos</td> -<td><i>Atoucoupé.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">verso.</span>Les reins</td> -<td><i>Pouïasoo.</i></td></tr> -<tr><td>Costé</td> -<td><i>Ké.</i></td></tr> -<tr><td>Mon costé</td> -<td><i>Ché-ké.</i></td></tr> -<tr><td>Coste</td> -<td><i>Aroukan.</i></td></tr> -<tr><td>Ma coste</td> -<td><i>Ché-aroukan.</i></td></tr> -<tr><td>Hanche</td> -<td><i>Tenambouik.</i></td></tr> -<tr><td>Matrice</td> -<td><i>Acaïa.</i></td></tr> -<tr><td><span id="pg_117" class="pagenum">117</span>Roignons</td> -<td><i>Pere Ketin.</i></td></tr> -<tr><td>Les fesses</td> -<td><i>Tevire.</i></td></tr> -<tr><td>Jarret</td> -<td><i>Anangoüire.</i></td></tr> -<tr><td>Cuisses</td> -<td><i>Ouue.</i></td></tr> -<tr><td>Genoüil</td> -<td><i>Tenupouian.</i></td></tr> -<tr><td>Jambes</td> -<td><i>Touma.</i></td></tr> -<tr><td>Pied</td> -<td><i>Pouï.</i></td></tr> -<tr><td>Le talon du pied</td> -<td><i>Pouïta.</i></td></tr> -<tr><td>La plante du pied</td> -<td><i>Pouipouïtare.</i></td></tr> -<tr><td>Orteil</td> -<td><i>Puissan.</i></td></tr> -<tr><td>Le corps</td> -<td><i>Tétè.</i></td></tr> -<tr><td>Mon corps</td> -<td><i>Chéreté.</i></td></tr> -<tr><td>Peau</td> -<td><i>Pyre.</i></td></tr> -<tr><td>Sueur</td> -<td><i>Thue.</i></td></tr> -<tr><td>Graisse</td> -<td><i>Kaue.</i></td></tr> -<tr><td>Os</td> -<td><i>Cam.</i></td></tr> -<tr><td>Mes os</td> -<td><i>Chécam.</i></td></tr> -<tr><td>Moële</td> -<td><i>Camapoutouon.</i></td></tr> -</table> -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 132.</span></p> - -<h3 id="ch30">De quelques maladies particulieres à ces Païs des Indes, -& de leurs remedes.</h3> - -<p class="c">Chap. XXX.</p> - - -<p>La Genese nous apprend, suivant l’explication -des Docteurs, que Dieu avoit donné à l’homme une -espece d’arbre, pour se servir de son fruict, en guise -de Theriaque à tous maux. Ce mesme Dieu tousjours -bon, qui ayme ses Creatures, tant soient-elles -chetives & esloignees de luy, prevoioit que ceste -infortunee generation des Sauvages seroit par une -longue suitte d’annees vagabonde & nuë parmy ces -<span id="pg_118" class="pagenum">118</span>forests spatieuses du Bresil : & pourtant il leur a -<span class="folionum">verso.</span>voulu donner en general plusieurs sortes d’arbres & -d’herbes, dont ils se servent en leurs blessures & -maladies.</p> - -<p>Car il faut que vous croyez que ces Pays sont -autant fournis d’arbres medicinaux, de gommes salutaires, -& d’herbes souveraines, qu’aucun qui soit -soubs la voute des Cieux, le temps le fera cognoistre<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, -& l’industrie de ceux qui s’appliqueront à en faire -la recherche.</p> - -<p>J’ay veu de l’escorce d’un certain arbre, laquelle -sentoit tout ainsi que le Mastic, qui croist -aux Jardins de l’Europe, & les Sauvages disent que -ceste escorce sert à toute maladie, & en usent : Davantage -ils tiennent que toutes les bestes des forests, se -sentans ou frappees ou malades, courent à cet arbre -pour avoir guerison : & pour cette cause rarement -peut on trouver un de ces Arbres qui aye l’escorce -entiere, parce que les bestes & animaux du pays -la viennent ronger.</p> - -<p>Il y a une espece de gomme blanche, qui croist -<span class="folionum">fol. 133.</span>dans les fueilles des Arbres, en sorte que vous diriez -à les voir, qu’elles soient émaillees d’argent, & ceste -gomme est infiniment bonne pour toutes sortes de -playes. Il y a une autre espece de gomme blanche, -si souveraine à nettoyer les playes, ou à attirer à -soy l’apostume & l’ordure enclose dans la chair, -qu’en vingt quatre heures elle faict son effect, nettoyant -entierement la playe. Je l’ay veu experimenter -sur un garçon François que j’avois avecques -moy, lequel avoit les pieds & les jambes tellement -gastees & apostumees par les vers de ce pays là, -que nous estions en crainte qu’il perdist totalement -les jambes : chose si horrible à voir, que je ne puis -l’exprimer par paroles, & neantmoins luy ayant faict -appliquer sur les pieds & sur les jambes des emplastres -de cette gomme, le lendemain il estoit aussi -sain, que s’il n’eust eu rien auparavant, la gomme -<span id="pg_119" class="pagenum">119</span>de ces emplastres ayant premierement tué tous les -vers qui estoient en nombre infiny : Secondement, -elle les avoit tirez par force de dedans la chair bien -<span class="folionum">verso.</span>avant, où ils estoient attachez, & se les estoit colez, -tellement que vous voyez sur l’emplastre tous ces -vers attachez par la teste. Tiercement, elle avoit -nettoyé les playes si bien qu’il n’y restoit aucune -sanie, ains vous voyez la chair toute vive & vermeille. -Je laisse à part tout le reste tant des gommes -que des baumes, que d’un million d’herbes que l’on -peut tirer par l’alembic, pour en avoir l’esprit & -l’essence, afin que j’entre en mon subject, qui est de -parler de certaines maladies qui regnent en ces pays -là, & du remede d’icelles : non pas que le pays de -soy soit maladif & fascheux, ains au contraire, c’est -un air fort bon & sain, specialement depuis le moys -de Juin, jusques au moys de Janvier : durant ce temps -les Brises, c’est à dire, les vents de l’Est, ou de l’Orient -souflent incessamment, purgeant le pays de ses grosses -vapeurs, & par ainsi les Sauvages sont rarement malades : -Et à vray dire, pour l’ordinaire ils n’ont qu’une -<span class="folionum">fol. 134.</span>maladie de laquelle ils meurent. Les François sont plus -subjects à estre malades, ainsi que l’experience me l’a -faict cognoistre & à plusieurs autres : mais en verité -je croy que cela nous est plus arrivé de disette & -misere qu’il nous a falu endurer en ces commencemens -que d’autre cause ; & par ainsi que les François -estant un peu accommodez, comme ils commençoient -de l’estre quand je partis de l’Isle ; je n’estime -pas qu’ils tombent en ces inconveniens & infirmitez, -& par consequent personne ne se doit faire peur à -soy-mesme, tenant pour ferme & asseuré qu’il ne -souffrira jamais la centiesme partie du mal que nous -avons enduré.</p> - -<p>La premiere de leurs maladies, s’appelle en leur -langue <i>Pian</i>, qui vient du mot de <i>Pé</i>, c’est-à-dire, -chemin, ou si vous voulez, du mot du pied : pour ce -que ceste maladie accidentellement se prend du crachat, -<span id="pg_120" class="pagenum">120</span>ou de la sanie espanchee sur la terre, sur laquelle -on marche, & commence tousjours soubs les -orteils du pied, de la grandeur d’un liard, de couleur -<span class="folionum">verso.</span>noirastre ; & ceste tache est appellee par les Indiens -Aïpïan, c’est à dire, la <i>Mere Pian</i><a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> : parce que -d’elle procedent toutes les autres playes & apostumes, -que ceste mal-heureuse maladie faict universellement -sur le corps, à la façon d’une herbe ou arbrisseau, -qui sortant de cette <i>Mere Pian</i>, comme de sa racine, -va tousjours croissant, & s’elevant en haut, jette çà -& là par le corps, ses branches, fueilles & bourgeons, -qui remplit interieurement & couvre exterieurement -ce corps miserable de plusieurs douleurs extremes & -de putrefaction nompareille, de laquelle plusieurs -meurent : Elle dure deux ans ou environ. Si c’est -un François qui a ceste maladie, il faut de necessité -qu’il soit guery parfaictement devant qu’il retourne -en France ; autrement il sera contraint de retourner -au Bresil pour se faire guerir : car tous les remedes -du monde appliquez à ceste maladie, hors du Bresil, -n’y peuvent rien, sinon la Rheubarbe commune, qui -guerit tous nos maux, sçavoir la mort. J’ay dit -comme ceste maladie arrive accidentellement : disons -<span class="folionum">fol. 135.</span>à present son origine & la source ordinaire & naturelle, -afin que les François qui iront en ces quartiers -là prennent garde à eux.</p> - -<p>Ceste maladie donc vient aux François, comme -le mal de Naples, par l’excez & hantise des filles -Indiennes, tellement que ceux qui s’en veulent garantir, -il faut, ou qu’ils vivent chastement, ou qu’ils -menent leurs femmes, ou qu’ils espousent les Indiennes -Chrestiennes : car le mariage est un seur -contre-poison pour ce venin, voire mesme le mariage -naturel entre les Indiens, lesquels ne l’ont -point, quant au gros, s’il ne l’ont gagné par excez -autre part, quand au petit, chacun l’a une fois en sa -vie ; ainsi qu’en l’Europe, la grosse & petite verole. -Or ceste grosse <i>Pian</i> excede & en douleur & en saleté, -<span id="pg_121" class="pagenum">121</span>sans aucune comparaison, le mal de Naples ; & -à bon droict : Car le peché que commettent les -François en ces pays là avec les Indiennes, merite -dés ceste vie punition, en tant qu’ils nous ravissent -ces pauvres ames Indiennes d’entre les mains, lesquelles -viendroient à la fontaine de salut : si ces -fournaises de lubricité ne les en destournoient par -<span class="folionum">verso.</span>leurs mauvais exemples. Que ceux qui sont coupables -de ce peché, pensent quel conte ils doivent rendre -à Dieu, pour avoir esté cause de la perte & damnation -de ces pauvres ames Indiennes. Que si la -vie eternelle est promise à ceux qui seront cause du -salut d’autruy quel loyer esperent ceux, qui pour -satisfaire à leur brutalité, sont occasion de faire -mespriser à ces pauvres innocentes, & leur salut & -la predication de l’Evangile ?</p> - -<p>Le remede principal pour ceste maladie, est la -patience & le temps : les sueurs y servent beaucoup, -& l’alegent fort & accourcissent le temps, comme font -aussi les dietes & le regime de vivre. L’experience -a faict recognoistre que la viande plus propre à ces -malades, est la chair du poisson nommé <i>Rechien</i> -(duquel les hommes sains ne mangent jamais, s’ils -ne vouloient vomir jusqu’au sang, & tomber en de -grandes maladies) boüillie avec des herbes fortes & -ameres, qui se trouvent en ces pays-là : Par ainsi -ils payent bien le moment d’un plaisir par un million -de douleurs, & ce qui seroit poison aux sains, -<span class="folionum">fol. 136.</span>leur est une viande salubre, mais de mauvais goust. -C’est l’ordinaire de ce rusé Apoticaire Sathan, de -froter le bord de la coupe avec la douceur du sucre -ou du miel, pour faire avaller tout d’une volte le -poison, qui par apres déchire les entrailles de rage -& de douleur : Je veux dire qu’il presente au -pecheur le plaisir, mais non la peine du plaisir, & -bientost le pauvre mal-heureux experimente que le -plaisir passe vistement, mais la douleur dure éternellement.</p> - -<p><span id="pg_122" class="pagenum">122</span>Nous avons experimenté une autre maladie en -ces pays là, tant le Sieur de la Ravardiere qu’autres -François, mais moy sur tous, qui provient de grosses -fievres quartes, tierces & erratiques, lesquelles apres -avoir bien miné le corps, se resolvent en de grands -maux de reins & coliques insupportables, accompagnez -de vomissemens continuels, & tousjours atenuans -le corps, refroidisent & resserrent l’estomach, -par une continuelle fluxion du Cerveau, laquelle -s’espand par les bras, cuisses & jambes, & les rend -perclus : si bien que vous demeurez comme une -<span class="folionum">verso.</span>statuë ou pierre immobile. Il me semble que c’est -la maladie, de laquelle plus souvent les Sauvages -meurent venant etiques & perclus de leurs membres.</p> - -<p>Les remedes à ceste maladie sont, de boire le -moins d’eau que l’on peut, parce que la saveur des -eaux de ce pays là, avec l’alteration causee de sa -chaleur, faict que l’on en boit excessivement, & ainsi -l’estomach perd sa chaleur, & acquiert une grande -crudité & foiblesse, d’où il se reserre & remplit de -pituité & autres humeurs corrompuës : à present qu’il -y a de la biere, j’espere que ces maladies ne seront -pas frequentes, & n’arriveront à l’excez où je les ay -veuës, & en porte les marques. Le vin & l’eau de -vie sont fort necessaires pour rechauffer ces estomachs : -Par ainsi je conseille ceux qui iront en ces -pays là, de garder soigneusement pour leur necessité -leur vin & leur eau de vie, & non pas les prodiguer -en bonne santé dans une desbauche, puisque -la biere de ce pays là faicte de bon mil, est plus -savoureuse & salubre à cause de la chaleur continuelle, -que n’est pas le vin ou l’eau de vie.</p> - -<p>Les bons potages sont l’unique remede, & nourriture -<span class="folionum">fol. 137.</span>de ces malades, lesquels on faict de volaille -& d’œufs, qui sont en grande abondance en ces -quartiers là.</p> - -<p>Les autres maladies sont, catarres & mal de -dents fort violents, à cause de l’humidité nocturne -<span id="pg_123" class="pagenum">123</span>de ceste Zone Torride : Ainsi qu’a tres-bien remarqué -Acosta Jesuite, en son Histoire des Indes, où -le Lecteur aura recours : parce que je ne veux rien -dire de ce qu’un autre a dit ou escrit, au moins que -je sache. Ceste humidité de la nuict est si forte, -qu’elle cause la roüille sur les espees, mousquets, -couteaux, serpes & haches, qu’elle les mange & devore, -si l’on n’est bien soigneux de les conserver : -Et les fluxions du cerveau sont si froides, que descendant -à la racine des dents, elles les pourrissent -& font tomber.</p> - -<p>Les remedes singuliers à ces inconveniens sont -l’aplication des cauteres, sur le col & les bras, & se -bien couvrir la teste quand la nuict est venuë.</p> - -<p>Tous les ans il court une maladie des yeux, de -laquelle peu sont exempts specialement les François, -<span class="folionum">verso.</span>elle n’est pas de duree, c’est seulement pour huict -jours ou environ : mais le mal est si vehement que -c’est plustost rage que mal : & si on n’y met remede, -on est en danger de ne voir que la moitié du mauvais -temps. Le remede en est facile : c’est que l’on -prend un peu de vitriol qu’on faict fondre dans une -phiole de verre pleine d’eau claire, laquelle on coule -sur les yeux entierement & fixement ouverts, & se -faut garder de toucher à ses yeux, ains il les faut -tenir couverts, & n’aller au vent ny au Soleil, autrement -le mal se redouble, parce que ceste maladie -estant causee d’une fluxion chaude & accrimoneuse, -si vous frotez vos yeux, ou allez au vent ou au -Soleil, vous irritez vostre mal.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_124" class="pagenum">124</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 138.</span></p> - -<h3 id="ch31">De la Mort et funerailles des Indiens.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXI.</p> - - -<p>Jacob espousa les deux sœurs, Lya & Rachel : -ce passage est diversement expliqué par les Peres & -Docteurs : Je prendray seulement celuy qui convient -à l’histoire : c’est que Dieu a deux filles, la Nature -& la Grace, qu’il donne pour Espouses à ses Esleus : -la Nature est chassieuse, mais fœconde comme Lya : -la Grace surpasse toute beauté mais resserree comme -Rachel : Toutes deux sont sœurs, & au regard de -leurs visages vous les recognoissez pour telles, & -semblablement leurs enfans pour germains, discernant -d’avec eux les lignees estrangeres : Je veux dire -qu’en un point & ceremonie, nous recognoissons facilement -<span class="folionum">verso.</span>la vraye Religion & les heritiers d’icelle, -sçavoir est, en la ceremonie du dernier honneur que -l’on faict à ses parens : veu que c’est chose si naturellement -gravee dans le fond de l’Ame des Nations -les plus Barbares, qui rend un argument du tout -demonstratif, que ceux là sont en la vraye voye qui -font estat de leurs morts & deffuncts : Et à l’opposite -que ceux là sont non seulement en la voye des -Gentils, mais en la voye du tout contraire à l’instinct -purement naturel : suivant en ce cas les brutes & -animaux, de ne tenir aucun conte de leurs amis -trespassez, specialement pour la meilleure partie du -composé qui est l’Ame.</p> - -<p>C’est la malediction que donne Job chap. 18. -<i lang="la" xml:lang="la">Memoria illius pereat de terra, & non celebretur nomen -ejus in plateis</i> : que sa memoire soit perie de terre, -& que son nom ne soit pas celebré par les ruës. Ce -que Symmachus explicant dit : <i lang="la" xml:lang="la">Non erit nomen ejus -in faciem fori</i>, que son nom ne parviendra jusqu’au -<span id="pg_125" class="pagenum">125</span>barreau des Senateurs, & plus clairement Policronius, -<i lang="la" xml:lang="la">Nec in amicorum versabitur memoria</i> : que la memoire -de telles gens n’aura pas seulement place entre ses -<span class="folionum">fol. 139.</span>amis : grande malediction, puisque les peuples les -plus sauvages du monde universel, qui sont les habitans -du Bresil, n’apprehendent rien plus que de mourir, -non pleurez ny lamentez, c’est-à-dire, qu’ils soient -privez des pleurs, des lamentations & d’autres ceremonies, -quoyque superstitieuses, de leurs parens en -leur mort.</p> - -<p>Ces Sauvages atenuez de maladie, depuis qu’ils -sont jugez à mort par leurs parens, on leur demande -ce qu’ils desirent de manger avant que de mourir, -& aussi tost il leur est trouvé : combien que leurs -repas ordinaires, tandis que la maladie dure, ne -soient autres, que de la farine de <i>Manioch</i>, & du -<i>Ionker</i>, c’est-à-dire du poivre d’Inde, meslé avec le -sel : croyans que par ceste disette, ils recouvreront -leur pristine santé, qui est un grand abus entr’eux : -car j’ay veu moy-mesme un homme & une femme de -la nation des <i>Tabaiares</i>, qui n’avoient que les os & -la peau, & à nostre jugement ils ne pouvoient vivre -encore deux jours, (& toutesfois pour cet effet, les -baptisans apres l’avoir requis) que leur ayant faict -<span class="folionum">verso.</span>prendre de bons boüillons, ils eschaperent pour ceste -fois la mort.</p> - -<p>Baste comme ils sont aux abois de la mort, -tous les parens s’assemblent, & generalement tous -leurs concitoyens qui environnent le lict du moribond, -les parens tenans le lieu le plus proche du lict, & -apres eux les vieillards & les vieilles & ainsi d’aage -en aage, personne ne dit mot, seulement ils regardent -le mourant attentivement, debondant de leurs yeux -des larmes continuelles, & aussi tost que la pauvre -creature a rendu son esprit, vous entendez des hurlemens, -cris & lamentations composez d’une musique -si diverse de voix fortes, aiguës, basses, enfantines -& autres, qu’il est impossible que le cœur n’en soit -<span id="pg_126" class="pagenum">126</span>attendry : quoy que vous reputiez toutes ces douleurs -& pleurs sortir d’un cœur purement naturel, sans -autre consideration du bien ou du mal, que peut -encourir cet esprit sorty du corps mort.</p> - -<p>Apres que ce corps est bien pleuré le Principal de -<span class="folionum">fol. 140.</span>la loge ou du village, ou le Principal des Amis faict une -grande harangue pleine d’emotion, se frappant souvent -la poitrine & les cuisses, & en icelle il raconte les gestes -& hauts faits du mort, disant à la fin de sa Harangue : -y a-il quelqu’un qui se plaigne de luy ? N’a-t-il pas -faict en sa vie ce qu’un fort & vaillant doit faire ? -Je dis cecy pour m’y estre trouvé trois ou quatre -fois ; & alors il me souvenoit de ce que j’avois autrefois -leu & remarqué dans Polibe, livre six, & dans -Diodore Sicilien, livre second, Chapitre trois, que -les Anciens Romains avoient ceste coustume de faire -porter les defuncts en la Place Publique, & lors le -Fils aisné de la maison, ou le principal heritier au -defaut d’enfans masles & aagez, montoit sur un -Theatre, déchifrant toutes les loüanges qu’il pouvoit -du mort, son Parent, puis conjuroit toute l’assemblee -d’accuser, s’ils pouvoient, le defunct, afin d’y respondre, -& faire que tous accompagnassent son Corps au Sepulchre.</p> - -<p>Revenons à nos Sauvages : ces pleurs & harangues -estant faictes, on prend le Corps que l’on -<span class="folionum">verso.</span>emplume par la teste, & par les bras, les uns luy -vestent des casaques, & luy donnent un chappeau, -s’il en a, on luy apporte des cosins de Petun<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, son -Arc, ses Fleches, ses Haches, & ses Serpes, du Feu, -de l’Eau, de la Farine, de la Chair, ou du Poisson, -& la marchandise qu’il aymoit le plus, tandis qu’il -vivoit : Alors on va faire sa fosse creuse & ronde -en forme d’un puits, convenablement large : là il est -apporté & assis sur ses talons, selon la coustume -qu’ils ont de s’asseoir, ils le devalent doucement au -fond<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, arrangeants autour de luy la farine, l’eau, la -chair ou le poisson, & ce à sa main droicte, afin -<span id="pg_127" class="pagenum">127</span>qu’il en puisse prendre commodément : De l’autre -costé ils mettent ses Haches, Serpes, Arcs & Fleches. -Puis faisans un petit trou à costé, ils y posent le -feu avec des copeaux bien secs, de peur qu’il ne -s’esteigne, & tout prenans congé de luy, le prient, -de faire leurs recommandations à leurs Peres, grands -Peres, Parens & Amis qui dansent par delà les montagnes -des Andes, là où ils croyent tous aller apres -leur mort : Quelques uns luy donnent pour porter -en present à leurs amis quelques marchandises ; en -<span class="folionum">fol. 141.</span>fin chacun l’exhortant de prendre bon courage de -faire son voyage ils l’advertissent de plusieurs choses : -Premierement, de ne point laisser esteindre son feu. -Secondement, de ne passer par le pays des ennemis. -Troisiesmement de n’oublier ses Serpes & ses Haches -quand il aura dormy en un lieu : & lors ils le couvrent -doucement de terre & demeurans par quelque espace -de temps sur la fosse, ils pleurent profondement, luy -disant Adieu : Les femmes reviennent souvent, & de -nuict & de jour, pleurer sur sa fosse, luy demandans -s’il n’est point encore party.</p> - -<p>Je diray à ce propos trois Histoires fort plaisantes. -La premiere : c’est qu’ils avoient enterré un -bon vieillard environ à cinquante pas de ma loge : -Ces vieilles me rompoient jour & nuit la teste : Je -m’advisay d’un expedient pour me mettre en repos, -c’est que je fis cacher deux jeunes garsons François -que j’avois avec moy, derriere un buisson à trois pas -de la fosse, & sur le milieu du chemin, par où ces -vieilles devoient passer. J’y fy cacher deux Esclaves, -<span class="folionum">verso.</span>ausquels j’avois donné le mot, ce qu’ils devoient dire -& qu’ils devoient faire : la nuict venuë, je les envoyay -chacun en son embuscade, au bout d’un quart -d’heure les vieilles s’en vont de compagnie sur la -fosse, & commencent à hurler, aussi tost mes François -contrefont <i>Geropari</i>, Dieu sçait si ces vieilles ne -trouverent pas leurs jambes pour gaigner au pied : -mais elles furent bien estonnees qu’elles trouverent -<span id="pg_128" class="pagenum">128</span>devant elles la seconde embuscade, & deux autres -<i>Geroparis</i>, contrefaits, qui les firent arrester plus -mortes que vives, s’escrians horriblement passans -plusieurs brossailles & buissons pour gaigner leur -loge : Là arrivees elles mettent tout le monde en -esmeute, faisans fermer les entrees de la loge, de -peur que <i>Geropari</i> n’entrast : Je n’estois pas loin de -là, qui prenois le plaisir de cette Comedie & m’en -trouvay fort bien : Car elles ne me rompirent plus -la teste.</p> - -<p>La seconde Histoire est d’un Sauvage mort & -enterré sur le chemin de nostre lieu de Sainct François -<span class="folionum">fol. 142.</span>au Fort S. Loüis. Ce Sauvage avoit esté baptisé -avant que mourir, & neantmoins sans y avoir -pensé, & à nostre desceu, ils l’enterrerent en ce lieu -là selon les ceremonies cy dessus descrites. J’en fus -un peu fasché, & m’en plaignis : mais on ne sçavoit -sur qui jetter la faute, joint qu’il y avoit desja trois -ou quatre jours qu’il estoit enterré : En ce temps là -passant par le chemin, je trouvay sa femme qui revenoit -des jardins, assise sur la fosse pleurant amerement, -& avoit espanché sur ceste fosse plusieurs -espies de Mil : Je m’arrestay, & luy demanday que -c’est qu’elle faisoit là. Elle me fit responce, Je demande -à mon Mary s’il n’est pas encore party : Car -j’ay peur qu’on luy aye trop lié les jambes & les -bras quand il fut enterré, & si on ne luy a point -donné de couteau : Il n’a seulement que sa Serpe -& sa Hache, & je luy apporte ce Mil, afin que s’il -a mangé ce qu’on luy a donné, il le prenne & s’en -aille. Je la fy sortir hors de là, luy remonstrant, -comme je peus, son ignorance & superstition.</p> - -<p>La troisiesme Histoire fut d’un petit enfant, environ -<span class="folionum">verso.</span>de deux ans, malade du flux de ventre, que -je baptisay avant de mourir, qui ne fut pas longtemps, -car deux heures apres son Baptesme on me -vint dire qu’il estoit trespassé. Je m’y en allay avec -le Sieur de Pesieux & autres François, afin de le -<span id="pg_129" class="pagenum">129</span>faire ensevelir dans un linceul de coton : Nous le -trouvasmes environné de vieilles, qui faisoient un -tintamare de leurs pleurs & cris, capables de fendre -une teste d’acier, & de plus ce pauvre petit corps -enfantin chargé de rassades, c’est à dire grains de -verre que leur portent les François, dont il font -grand estat, & de plusieurs os de Limaçons Marins, qui -sont leurs atours & paremens des grandes Festes ; -Jamais il ne nous fut possible de gaigner cela sur -ces vieilles, d’oster ce mesnage de dessus luy, mais -il falut l’ensevelir tel qu’il estoit, puis un François -le prenant sur un aiz, l’apporta apres moy suivy des -François, à la façon des funerailles que nous faisons -en l’Europe : Nous vinsmes en la Chapelle de Sainct -Loüis au Fort, où le corps reposa tandis que je -disois les Oraisons ordonnees de l’Eglise à cet effet.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 143.</span>Nos vieilles nous suivirent de prez, & estans -arrivees à la porte de l’Eglise, n’osans passer outre, -commencerent à entonner une Musique si haute & -si forte, que nous ne nous entendions pas l’un l’autre -dans l’Eglise : toutefois on les fist taire, & prenans le -corps nous l’allasmes enterrer au Cimetiere joignant -la Chappelle. Ces vieilles se glissoient parmy les -François qui entouroient la fosse, apportans les unes -du feu, les autres de l’eau, les autres de la farine, -& le reste dit cy dessus, pour mettre aux costez de -cest enfant pour s’en servir en son chemin, ce que -je fy jetter au loin devant elles, leur faisant remonstrer -leur folie par le Truchement : ainsi elles -s’en retournerent en leur loge pleurer leur saoul.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_130" class="pagenum">130</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch32">Du retour en l’Isle du sieur de la Ravardiere, & de -quelques Principaux qui le suivirent.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXII.</p> - - -<p>Le Sieur de Pesieux à la venuë de la Barque -Portuguaise ne manqua point d’escrire & dépescher -un Canot, pour aller trouver le Sieur de la Ravardiere -& luy manifester l’estat auquel nous estions, -attendans un siege prochain : mais le Canot fut plus -de trois mois à trouver le dit Sieur, lequel ayant -appris ces nouvelles, se dépescha autant qu’il peut, -de venir en l’Isle, s’exposant à plusieurs dangers, -<span class="folionum">fol. 144.</span>qui sont en ces mers : mais sa diligence ne nous -eust pas beaucoup servi : Car en ces 4. mois qu’il -y eut entre le temps que nous attendions le siege & -sa venuë, nous eussions vaincu ou esté vaincus.</p> - -<p>Cette rupture du voyage des Amazones fist -grand tort à la Colonie : parce qu’on eust cueilly & -amassé une grande quantité de marchandises, le long -de ces rivieres, bien plus peuplees de Sauvages -de diverses Nations, que ne sont pas l’<i>Isle</i>, Tapoüitapere, -<i>Comma</i> & les <i>Caïtez</i><a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a> : Et qui plus est, ces -Peuples là sont plus debonnaires que ceux-cy, & -mieux fournis de coton & autres danrees : Davantage -ils sont plus pauvres & diseteux de Haches, -Serpes, Couteaux, & Habits par consequent pour peu -de chose on eust eu beaucoup de leurs richesses.</p> - -<p>Un autre detriment que receut la Colonie des -François en cette interruption de voyage, fut que -beaucoup de Nations estoient resoluës de s’approcher -de l’Isle, habiter les Pays circonvoisins, & les cultiver, -& fussent venus avec ledict Sieur au retour -<span class="folionum">verso.</span>des Amazones : Mais ce bruit des Portuguais leur fist -suspendre la resolution qu’ils en avoient prise, attendans -dans l’issuë de cet affaire.</p> - -<p><span id="pg_131" class="pagenum">131</span>Le Sieur de la Ravardiere estant venu, on poursuivit -hastivement d’achever les Forts des advenuës -de l’Isle, on y porta du Canon, & posa garnison. -Quelques jours apres il fut suivy de plusieurs gens -de guerre Sauvages, qui vindrent en l’Isle, & entre -les autres la <i>Grand-Raye</i> des <i>Caïetez</i>, Sauvage estimé -entr’eux, & tenu pour valeureux & de bon conseil, -pour le respect duquel ses semblables font beaucoup, -voire s’il faut dire, le suivent & embrassent son opinion -entierement. Ce qui sert fort aux François en -ces Pays là : car il retient tous les Sauvages au service -& à la devotion de nos gens.</p> - -<p>Un peu auparavant qu’on allast aux Amazones, -quelques meschans garnemens firent courir un bruict -dans les <i>Caïetez</i> & <i>Para</i>, que les François s’en alloient -les prendre captifs, soubs umbre d’aller aux -Amazones : Ce bruict esmeut tellement ces Peuples, -qu’ils estoient prests de quitter leurs habitations, -<span class="folionum">fol. 145.</span>pour s’enfuyr autre part, mais par les Harangues -que leur fit la <i>Grand-Raye</i>, ces gens effrayez sans -subject furent r’asseurez, ce Sauvage leur disant tout -le bien qu’il peut des François.</p> - -<p>Il accompagna, luy, sa femme, & quelques siens -parens une Barque envoyee de l’Isle en <i>Para</i>, pour -traicter des Marchandises du Pays, où on avoit trouvé -plusieurs choses precieuses : Mais le mal-heur voulut, -qu’estant partie de là pour retourner en l’Isle, sa -trop pesante charge l’enfonça dans la mer, environ -à deux lieuës de terre ; Chacun mesprisant les -richesses, se depoüilla, qui prenant une écoutille du -vaisseau, un autre quelque aiz, d’autres se mirent -dans le bateau, mais la <i>Grand-Raye</i> ayant patience -que tous prissent le moyen de se sauver : enfin luy -& sa femme avec un Truchement François se mirent -tous les derniers à la nage, encourageant l’une & -l’autre par ces paroles : La mort est envieuse, voyez -comme elle nous jette ses vagues sur la teste, afin de -nous abysmer, monstrons luy que nous sommes encore -<span id="pg_132" class="pagenum">132</span><span class="folionum">verso.</span>forts & vaillants, & qu’il n’est pas temps qu’elle -nous emporte : Tous se sauverent en certaines Islettes -inhabitees, hors mis un François qui fut emporté en -nageant par les Poissons <i>Rechiens</i><a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>. La <i>Grand-Raye</i> -voyant les François nuds & affamez, & qu’ils estoient -en lieux steriles, enfermez de plusieurs bras de mer, -se met à nage, passe un long Pays plein d’Aparituriers, -où il eut bien de la peine & du travail à passer -dans ces racines, & sortir des vases, dans lesquelles -il entroit quelquefois jusques au col. Estant parvenu -au village de ses semblables, il les excita de venir -avec des Canots, des Vestemens & des Vivres : ce -qu’ils firent ; puis apres revenans aux villages qui -estoient vis à vis du lieu où se perdit la Barque, il -leur fist rendre quelques marchandises que la mer -avoit jetté au bord.</p> - -<p>Ce <i>Grand-Raye</i> estoit autrefois venu en France, -dans un Navire de sainct Malo, & avoit sejourné en -<span class="folionum">fol. 146.</span>France l’espace d’un an, ou environ, & en si peu de -temps il avoit appris à parler François, si bien qu’encore -au jourd’huy il se faict entendre aux François, -quoy qu’il y ait bien des années qu’il en est de retour : -& a si bon esprit, jugement & memoire qu’il -remarqua, & les raconte à present, toutes les particularitez -que nous avons en France. Je ne veux icy -rien dire de ce qui touche l’Estat Spirituel, ny de -la Harangue qu’il me fist, concernante le Christianisme, -par ce que je la diray en son lieu au Traicté -suivant : mais quant à ce qui regarde le Temporel, -il racontoit souvent à ses semblables, voire je l’entendis -haranguer le mesme aux <i>Tabaiares</i> du Fort -Sainct Loüis.</p> - -<p>Les François sont forts, ont un grand pays plein -de bons vivres, ils ont le vin en abondance, le pain, -le mouton, le bœuf, les poules, plusieurs sortes d’oyseaux, -grand nombre de poissons : leurs maisons sont -de pierre, environnees de grosses murailles, sur lesquelles -on voit de gros Canons braquez : La mer -<span id="pg_133" class="pagenum">133</span>bat au pied, ou bien ils ont de grands fossez pleins -d’eau. Le long des ruës vous voyez les maisons -<span class="folionum">verso.</span>ouvertes, pleines de toute sorte de marchandises : -Ils vont sur des chevaux, & entr’eux il y a des -Grands ou Principaux mieux suivis que les autres : -De ce nombre est Monsieur de la Ravardiere, qui -a sa maison proche de la ville où j’abordé. Le Roy -de France demeure au milieu de son Royaume, en -une ville, qu’ils appellent Paris. Les François haissent, -comme nous, les <i>Peros</i>, & leur font la guerre par -mer & par terre, & demeurent les plus forts. Car -les <i>Peros</i> sont en ce pays là tenus pour foibles, & -les François pour vaillans, & plus valeureux que -toute autre Nation. C’est pourquoy nous ne devons -point craindre, ils nous defendront bien. Quelques -mesdisans de nostre Nation ont rapporté que les -François n’avoient peu prendre les <i>Camarapins</i>, mais -cela est faux : Ils y ont faict leur devoir, & si -les <i>Tapinambos</i> eussent voulu donner par derriere, -nous les eussions pris : mais le Grand des François -a eu pitié d’eux, ne les voulant pas tous brusler, -comme fut une partie d’iceux. Cecy, & autres semblables -discours il fit alors, & depuis allant par l’Isle, -<span class="folionum">fol. 147.</span>dans chaque village, il le recitoit au <i>Carbet</i>.</p> - -<p>Or la façon avecques laquelle il fit son entree -dans la Grande Place de Sainct Loüis ; tant pour -salüer les <i>Tabaiares</i> de leur bien venuë, que pour -favoriser les François, ce fut qu’il ordonna ses gens -d’une façon bien estrange : Il les rangea tous queüe -à queüe, ils estoient bien quelque cent ou six vingts : -Aux uns il fist prendre en main des Courges, aux -autres des Marmites, aux autres des Rondaches, aux -autres des Espees & Poignards, aux autres des Arcs -& Fleches & autres Instrumens dissemblables, & -disposant les Joüeurs de <i>Maraca</i><a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> environ par dixaines, -ils firent le tour des Loges des <i>Tabaiares</i>, puis -vindrent en la Grande Place du Fort, où nous estions, -finir leur danse devant nous, laquelle tiroit fort sur -<span id="pg_134" class="pagenum">134</span>la danse des <i>Pantalons</i>, s’avançans & cheminans peu -à peu avecques mesure, frappans également tous ensemble -la terre de leurs pieds, & ce au ton de la -voix, & du son du <i>Maraca</i>, qu’ils gardoient tous en -<span class="folionum">verso.</span>mesme cadence, recitans une chanson de victoire à -la loüange des François. Ils remuoient la teste de -çà de là, & les mains aussi, avec tels gestes qu’ils -eussent faict rire les pierres. Ceste façon de danser -est appellee entre les <i>Tapinambos</i> <i>Porasséu-tapoüi</i>, -c’est à dire, la danse des <i>Tapouis</i> par ce que la -danse des <i>Tapinambos</i> est toute dissemblable : car -elle se faict en rond, sans remuer de place. La -danse finie, il nous vint salüer & puis s’alla reposer -& manger en la loge qui luy estoit preparee.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 148</span></p> - -<h3 id="ch33">Du voyage du Capitaine Maillar<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> dans la terre ferme, en -l’habitation d’un grand Barbier : Description de ceste -terre, & des tromperies de ce grand Barbier.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXIII.</p> - - -<p>C’est une verité recogneuë de tous ceux qui -ont hanté ces Pays du Bresil, que la terre ferme n’a -rien de commun en beauté & fertilité avec les Isles : -pour ce que les Isles sont sables noirs et legers, -adustes & bruslez de la continuelle chaleur, d’autant -que les Isles sont bien plus sujectes en ceste Zone -torride aux chaleurs & ardeurs, & ce à cause de la -mer qui redouble par reflexion la puissance de la lumiere -<span class="folionum">verso.</span>du Soleil sur l’opacité prochaine & concentrique -<span id="pg_135" class="pagenum">135</span>de la terre : Chose que vous experimentez en la -composition des miroirs ardans, desquels le centre -est opaque, & eslevé plus que sa circonference & ses -bords : & partant les rayons du Soleil se reünissent -& colligent en ce centre, qui pour cet effect produisent -le feu & la flamme aux subjects disposez, -mis à la poincte & pyramide de ce centre.</p> - -<p>Le Sieur de la Ravardiere ayant plusieurs fois -entendu des Sauvages qu’il y avoit une terre infiniment -bonne, à cent, ou cent cinquantes lieuës de -<i>Maragnan</i> dans la Terre Ferme, és contrees qui sont -vers la Riviere de <i>Miary</i>, à plus de quarante ou cinquante -lieuës d’icelle, il dépescha une Barque & des -Canots, & y envoya le capitaine Maillar de Sainct -Malo, avecques quelques François & un Chirurgien, -qui se cognoissoit fort à la nature des herbes & -arbres precieux. En cette terre, s’estoit retiré un -des Principaux Sorciers de <i>Maragnan</i>, avecques quarante -ou cinquante de ses semblables, tant hommes -que femmes, & y avoit basty un village, & cultivé -<span class="folionum">fol. 149.</span>la terre, laquelle luy rendoit toutes choses en si -grande abondance, que ce mal-heureux faisoit acroire -à tous les <i>Tapinambos</i>, ainsi que je diray cy apres, -qu’il avoit un esprit, qui faisoit venir & croistre de -terre ce qu’il vouloit. Là ce Capitaine se transporta, -avecques bien de la peine : car il falut qu’il passast -une longue & large plaine couverte de joncs & de -roseaux, marchant dedans l’eau jusques à la ceinture, -& apres y avoir sejourné quelque temps, & remarqué -la bonté de la terre, il nous rapporta ce qui s’ensuit.</p> - -<p>C’est, que la terre de ce lieu estoit forte, grasse -& noire, & tres-bonne à produire les cannes de sucre, -& beaucoup meilleure que celle de Fernambourg : ce -qu’il peut bien tesmoigner, pour avoir demeuré plusieurs -annees dans Fernambourg & pratiqué les autres -endroicts que tiennent les Portuguaiz : La terre est -arrosee de grande quantité de ruisseaux capables de -faire moudre les engins à succre.</p> - -<p><span id="pg_136" class="pagenum">136</span><span class="folionum">verso.</span>Il y a abondance de poissons d’eau douce fort -grands, & de plusieurs especes : Les Tortuës y sont -sans nombre, le gibier & la venaison de toute sorte, -& en quantité indicible, outre les Cerfs, Biches, -Chevreils, Sangliers, Vaches-Braves, <i>Pagues</i>, <i>Agoutis</i>, -<i>Armadilles</i>, qu’ils appellent <i>Tatous</i>. Il s’y trouve des -Lapins & des Lievres, comme en France, mais plus -petits : la diversité des oyseaux & du gibier est tres-grande : -Les Perdrix, Faisans, <i>Moitons</i><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, Bisez, Ramiers, -Tourtes, & Tourterelles, Herons & semblables -s’y voyent par admiration. La terre porte les racines -grosses comme la cuisse. Le Petun y vient fort -grand & fort bon, & disent que l’on y peut faire -deux cueillettes l’année. Le Mil y vient fort haut, -gros & en quantité. Il y a des fruicts beaucoup -meilleurs & en plus grand nombre que dans l’Isle, -<i>Tapouitapere</i> & <i>Comma</i>. Il y a diversité de Perroquets -en couleur & grosseur specialement des <i>Touins</i> francs<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>, -gros comme des moineaux, qui apprennent incontinent à -parler, mais ils meurent du haut mal, quand il sont -<span class="folionum">fol. 150.</span>apportez dans l’Isle. J’ay veu moy-mesme que d’un -grand nombre, à peine en peut-on sauver demy douzaine, -& en mangeant, chantant ou sautelotant dans -la cage, sans aucune apparence de mal precedant, -en faisant trois on quatre tours ils tomboient morts. -Il y de forts gros Magos & des Monnes barbuës, -tres-belles & tres-rares, & qui seroient fort recherchees, -si on en apportoit en France.</p> - -<p>Il se tient là un Barbier ou Sorcier fort bien -accommodé & fourny de toutes choses necessaires : -il estoit venu un peu avant ce voyage, faire ses -barberies & enchantemens, & ce à fin de gagner -les hardes & ferrailles des Sauvages de <i>Maragnan</i>, -pour les emporter quant & soy en son pays. Ces -barberies furent de diverses sortes. Premierement il -avoit une grosse marionette qu’il faisoit se mouvoir -subtilement, specialement la machoire basse de sa -bouche, & haranguoit faisant à croire aux femmes -<span id="pg_137" class="pagenum">137</span>des Sauvages, que si elles vouloient que leurs graines -& legumes multipliassent quatre fois plus, qu’elles -n’avoient coustume de faire : il falloit qu’elles apportassent -<span class="folionum">verso.</span>quelques unes de ces graines & legumes, & -les donnassent à sa marionette, pour les faire tourner -trois ou quatre fois dans sa bouche, afin de recevoir -la force de multiplication de son esprit, qui demeuroit -en ceste marionnette : puis semant une ou deux de -ces graines ou racines dans leurs jardins, toutes les -autres graines & legumes prendroient la force de -multiplier de ces deux. Il y eut une telle presse -par les villages où il alla, des femmes qui luy apportoient -des graines & legumes pour faire tourner en -la bouche de la marionette, qu’à peine y pouvoit-il -fournir, & les femmes gardoient cela fort curieusement.</p> - -<p>2. Il institua une danse ou procession generale, -& faisoit porter à tous les Sauvages, tant hommes, -femmes, qu’enfans, des branches de Palme piquante, -surnommee <i>Toucon</i><a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>, & alloient tout autour des loges -chantans & dansans, & ce disoit-il, pour exciter son -esprit à envoyer les pluyes, (car en ceste annee elles -vindrent trop tard) apres la procession ils caouïnoient -<span class="folionum">fol. 151.</span>jusqu’au crever<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. 3. Il fit emplir d’eau plusieurs grands -vaisseaux de terre, & marmotant je ne sçay quelles -paroles dessus, apres lesquelles il plongeoit dedans -un rameau de palme, aspergeant un chacun sur la -teste : il disoit : soyez mondes & purifiez, afin que -mon esprit vous envoye les pluyes en abondance. -4. Il prit une grosse canne de roseau creuse, qu’il -emplit d’herbe de <i>Petun</i>, & y mettant le feu par un -bout, il souffloit la fumée sur ces Sauvages, disant, -Prenez la force de mon esprit<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, par laquelle vous -serez tousjours sains de corps & vaillants de courage -contre vos ennemis. 5. Il planta un May d’arbre, -au milieu du village, chargé de coton, & apres -avoir faict quelque tours & retours aux environs, il -leur dit, qu’ils auroient ceste annee grande quantité -de coton.</p> - -<p><span id="pg_138" class="pagenum">138</span>Or pour toutes ces barberies, la pluye ne venoit -point, & ne cessoit jour & nuict de faire danser les -Sauvages, & crier le plus haut qu’ils pouvoient pour -<span class="folionum">verso.</span>reveiller son esprit ainsi que jadis faisoient les sacrificateurs -de Baal ; nonobstant ces cris, la pluye ne -venoit point. Il s’advisa de faire accroire à ces Sauvages, -qu’il voyoit bien son esprit chargé de pluyes, -du costé de la mer : mais il n’osoit approcher à cause -de la Croix, qui estoit plantee au milieu de la place -du village, vis à vis la Chappelle de nostre Dame -<i>d’Usaap</i>, & par ainsi s’ils vouloient avoir de la pluye -il falloit déplanter ceste Croix : à quoy ils acquiescerent -aisement, & l’eussent faict, n’eust esté les -François qui estoient-là, & la crainte d’en estre punis -qui les en empescha.</p> - -<p>Ceste nouvelle vint au Fort, & aussi tost on -y envoya <i>Le Grand Chien</i>, & les François pour -amener le Barbier, & voir au moins s’il pourroit -danser au milieu d’une sale, d’une façon qui ne luy -eust pleu, & luy eust-on appris, que son esprit n’eust -esté bastant de le sauver : Ce que recognoissant fort -bien, par l’advertissement qu’il eust, qu’on l’envoyoit -querir, pour luy faire tout honneur au Fort : il ploya -<span class="folionum">fol. 152.</span>hastivement son bagage, & prenant ses gens avec -luy, se sauva par mer dans son <i>Canot</i>, & quelque -temps apres il envoya faire ses excuses, par un sien -parent, qui apporta beaucoup de presens de son pays, -pour faire sa paix.</p> - -<p>Il laissa une croyance aux Sauvages de l’Isle, -qu’il avoit un esprit fort bon, & estoit grand amy de -Dieu, qu’il n’estoit point meschant, ains ne demandoit -qu’à bien faire : Il mange avec moy, disoit-il, -dort & marche devant moy, & souvent il vole devant -mes yeux ; & quand le temps est venu de faire mes -jardins, je ne fay que marquer avec un baston, l’estenduë -d’iceux, & le lendemain au matin je trouve -tout faict. Quelques-uns des Sauvages Chrestiens, -ayans entendu, que nous avions desir de faire punir -<span id="pg_139" class="pagenum">139</span>ce compagnon, abuseur de peuple, ils me disoient, -qu’il falloit avoir pitié de luy, & ne luy rien faire ; -par ce qu’il n’avoit jamais esté meschant, ny son esprit, -ains que l’un & l’autre s’estoient employez à -faire croistre les biens de la terre : Je les enseignay -sur ceste matiere ce qu’ils devoient croire. Pensez -<span class="folionum">verso.</span>vous autres qui lisez cecy, combien ce ruzé Sathan -sçait comme un Singe, contrefaire les ceremonies -de l’Eglise, pour introniser sa superstition, & retenir -en sa cordele les ames infidelles. Vous le pouvez -voir par ceste procession de Palmes, ceste aspersion -d’eau, & soufflement de fumee, communicant son -esprit, de quoy nous parlerons plus amplement au -Traitté du Spirituel.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 153.</span></p> - -<h3 id="ch34">De la venue des Tremembaiz ; comme on les poursuivit, -& de leurs habitations & façons de faire.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXIV.</p> - - -<p>En ce temps, la Nation des <i>Tremembaiz</i>, qui -demeure au deçà de la montagne de <i>Camoussy</i>, & -dans les plaines & sables, vers la Riviere de <i>Toury</i>, -non guere esloignee des arbres secs, sables blancs, -& l’Islette saincte Anne, fit une sortie inopinee vers -la forest, où nichent les oyseaux rouges, & aux sables -blancs, où se trouve l’Ambre gris, & où l’on pesche -une grande multitude de poissons ; & ce en intention -<span class="folionum">verso.</span>de surprendre les <i>Tapinambos</i>, desquels ils sont ennemis -jurez : en quoy ils ne furent trompez : Car -plusieurs des <i>Tapinambos</i> de l’Isle, estans allez en -<span id="pg_140" class="pagenum">140</span>ces quartiers specialement pour y pescher, furent -assaillis des <i>Tremembais</i><a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> : les uns furent tuez sur la -place ; les autres furent menez captifs, & ne sçait-on -ce qu’ils en ont faict : les autres eschapperent dans -leur <i>Canot</i>, revenans en l’Isle de <i>Maragnan</i>, qui apporterent -ces piteuses nouvelles, lesquelles remplirent -les villages, d’où estoient les morts, de cris & hurlements, -les meres & les femmes incitans ceux de l’Isle -à les poursuivre : ce que les Principaux resolurent -ensemble, & vindrent prier les François de leur donner -un Chef & nombre de soldats, ce qu’on leur accorda. -<i>Iapy Ouassou</i> fut le conducteur de ceste -armee<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, & fut suivy d’un grand nombre de Sauvages, -& accompagné des François. Ils s’en vont droict -passer la mer, entre l’Isle & les sables blancs, où ils -mirent pied à terre, pour se reposer & nuicter les -uns allans à la pesche, les autres à la chasse, & les -<span class="folionum">fol. 154.</span>femmes & les filles chercher de l’eau parmy les sables, -qui ne pouvoit estre que sommastre, c’est-à-dire, -demy douce & demy salee ; tendre les licts, faire du -feu, & apprester le manger : Les jeunes <i>Tapinambos</i> -faisoient les <i>Aioupaues</i>, tant pour les Principaux que -pour les François, & au principal <i>Aioupaue</i>, le Colonel -se loge, & tous les Capitaines apportent leurs -licts, qu’ils pendent tout autour du lict de leur Colonel : -ceremonie qu’ils gardent en toutes leurs guerres, -specialement quand ils sont proches de leurs ennemis ; -A quoy ils en adjoustent une autre, qui est, de faire -les feux & obscurs, de peur que leurs ennemis ne -les descouvrent la nuict : Car ils ont tous en general -ceste coustume, tant les <i>Tapinambos</i> que les autres, -de faire monter au coupeau des plus hauts arbres, -leurs sentinelles, pour descouvrir, s’il paroistra de -nuict quelque feu ou lumiere des ennemis.</p> - -<p>Le lendemain, ils se mettent à chercher deçà -delà, marchans jusqu’à une plaine tres-grande de -<span class="folionum">verso.</span>sable, environnee de bois de trois costez, & au quatriesme -de la mer ; là ils trouverent les <i>Aioupaues</i> -<span id="pg_141" class="pagenum">141</span>des <i>Tremembaiz</i>, & une marmite Portugaise, d’où -nous apprismes, avec les autres nouvelles que nous -en avions eu au precedent, que les Portugais estoient -habituez en la <i>Tortue</i>, & en la montagne de <i>Camoussy</i>, -& avoient faict alliance avec les <i>Tremembaiz</i>, -comme aussi avec les Montagnars, tant <i>d’Ybouapap</i> -que de <i>Mocourou</i>, specialement avec <i>Giropary Ouassou</i>, -c’est à dire, <i>Le Grand Diable</i>, Prince & Roy -d’une grande Nation de <i>Canibaliers</i><a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, lequel <i>Grand -Diable</i> ayme fort les François, & hait naturellement -les Portugais, & c’est chose asseuree, que si les François -ont du bon en ces pays là, il trahira les Portugais, -& se joindra avec les François : Car on tient -qu’il est <i>Mulatre</i> François, c’est à dire, nay d’un -François & d’Indienne. Revenons à nostre subject.</p> - -<p>Nos Sauvages trouverent un de leurs semblables -encore vivant, qui s’estoit sauvé à la fuitte dans les -bois, & caché dans un arbre : mais entendant le son -<span class="folionum">fol. 155.</span>des Trompes de guerre, qui est un grand bois creusé, -ayant la gueule d’en bas & d’en haut à la façon -d’une Trompette, il sortit tout defaict & sans figure -d’homme, pour n’avoir rien mangé l’espace de huict -jours, sinon des feuilles de l’arbre où il s’estoit caché, -& ceste carcasse vivante enseigna le mieux qu’il peut, -le lieu où gisoient les morts ses compagnons, lesquels -on trouva la teste fendue & les haches de -pierres, desquels ils leur avoient fendu la teste mises -sur leurs corps, comme c’est leur coustume, de ne se -servir jamais d’une arme, quand avec icelle, ils ont -tué un de leurs ennemis.</p> - -<p><i>Carouatapyran</i> un des Principaux de <i>Comma</i>, -m’apporta une de ces haches de pierre, toute teinte -de sang, & veluë des cheveux qui y estoient colez, -avec la cervelle du fils du Principal <i>Ianouaran</i>, de -laquelle il avoit esté tué, & qui fut trouvee sur luy. -<i>Carouatapyran</i>, m’apprit ce que je ne sçavois pas, -touchant ces haches, faictes d’une pierre tres-dure, -<span class="folionum">verso.</span>& taillees en forme de croissant : car il me dit, que -<span id="pg_142" class="pagenum">142</span>les <i>Tremembaiz</i> avoient coustume tous les mois, au -premier jour du Croissant, de veiller toute la nuict -à faire ces haches, & ne cessoient qu’elles ne fussent -parfaites, ayans ceste superstition, que portans ces -haches en guerre, ils n’estoient jamais vaincus, ains -remportoient la victoire de leurs ennemis : pendant -qu’ils font ces haches, les femmes, filles & enfans -sont dehors les <i>Aioupaues</i>, dansant & chantant à la -face du Croissant.</p> - -<p>Ces <i>Tremembaiz</i> sont valeureux, & redoutez des -<i>Tapinambos</i>, d’une stature competante, legers à la -course, plus errants que stables en leurs demeures : -leur viande plus commune est le poisson & ne laissent, -quand ils veulent, d’aller à la chasse : ils ne s’amusent -à faire des jardinages, ny des loges, ains habitent -soubs les <i>Aioupaues</i>, ayment plus les plaines que -les forests : car ils descouvrent tout autour d’eux. -Ils ne portent grand mesnage ou bagage apres eux, -se contentans de leurs arcs, flesches & haches -<span class="folionum">fol. 156.</span>quelques <i>Couïs</i><a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> & Courges pour puiser de l’eau & -quelques marmites pour cuire les viandes : tirent à -coups de fleches les poissons, bien plus adroicts que -les <i>Tapinambos</i> : sont robustes de corps, tellement -que prenans un de leurs ennemis par le bras, le jettent -à terre, ainsi que feriez un chappon : Ils couchent -sur le sable le plus du temps.</p> - -<p>Ils se servent de ce lieu des sables blancs, & -des arbres secs, à prendre les <i>Tapinambos</i>, comme -on faict de la ratiere à prendre les Rats, & ce pour -trois raisons. La premiere, à cause de la pesche, qui -est là fort fertile & abondante. La seconde, à cause -d’une forest, où les oyseaux rouges de toutes parts, -viennent nicher, pour faire leurs petits. Si bien que -les <i>Tapinambos</i> ne manquent pas d’aller en cette saison, -dénicher les petits, & prendre les œufs à demy -couvez, & ce en si grande abondance, qu’il est impossible -de l’exprimer, tellement qu’ils en ont pour -<span id="pg_143" class="pagenum">143</span>vivre plus de deux mois, quand ils sont retournez -en l’Isle, les ayant auparavant boucanez, endurcis & -rendus secs comme bois, qui est chose où je trouvois -<span class="folionum">verso.</span>bien peu d’appetit : & à vray dire, je n’en pouvois -manger : nonobstant ce sont grandes delices, & un gibier -fort exquis parmy ces Sauvages. Je rapporteray -quelque particularité notable de ces oyseaux rouges -cy apres. La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre -gris, que les <i>Tapinambos</i> appellent <i>Pirapoty</i>, c’est à -dire fiante de poissons<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> ; Car ils ont opinion que cet -ambre gris n’est autre chose que l’excrement des -Baleines, ou d’autres semblables gros poissons, lequel -eslevé sur l’eau, est jetté par les vagues en ce lieu : -bien qu’il y aye des François qui disent que cet -Ambre gris n’est autre chose que la fleur de la mer, -que les Sauvages appellent <i>Paranampoture</i> ou une -gomme de mer <i>Paranamussuk</i> : le Lecteur en pensera -ce qu’il luy plaira.</p> - -<p>Cet ambre gris se trouve par masse sur ces -sables, quand la mer est retiree, & ce plus en une -saison qu’en l’autre, & il arrive quelque fois que la -masse est grosse, digne d’estre mise dans un Cabinet -Royal, & qu’on ne pourroit justement estimer & payer : -<span class="folionum">fol. 157.</span>mais à cause que toutes les bestes & oyseaux de là, -& des environs, les <i>Crabes</i>, Lezards & autres reptiles -de la mer se jettent dessus, avec lesquels surviennent -les <i>Tapinambos</i>, cupides de cette matiere, non pour -l’estat qu’ils en font, mais pour ce qu’ils voyent, que -les François recherchent cela avec grand soin, le -tout est dissipé par morceaux. Je conseillois un jour -de faire là un fort, tant pour empescher les courses -des <i>Tremembaiz</i> que pour boucher l’entree aux Navires -dans l’Islette Saincte Anne, qu’aussi pour recueillir -cet Ambre gris : parce qu’il n’y a point de -doute, que souvent la mer en jette sur ces Sables, -lequel est aussi espars & mangé par les bestes, -oyseaux & reptiles, joint que les Sauvages de l’Isle, -n’y vont que deux ou trois fois l’annee. Je m’asseure -<span id="pg_144" class="pagenum">144</span>que cet Ambre payeroit bien son Fort, sa garnison -& beaucoup d’autres.</p> - -<p>Nos Sauvages <i>Tapinambos</i> & nos François apres -avoir cherché çà & là, ne trouverent rien autre que -<span class="folionum">verso.</span>leurs morts, les <i>Aioupaues</i>, & les vestiges des ennemis : -par ainsi ils s’en revindrent en l’Isle plus affamez -que blessez.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch35">De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, & du voyage -d’Ouarpy.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXV.</p> - - -<p>Il y avoit une Nation vers <i>l’Ouest</i>, de laquelle -jamais par cy-devant on n’avoit oüi parler, & estoit -incogneüe à tous les <i>Tapinambos</i>, demeurans dans -les bois fort avant à quatre ou cinq cens lieuës de -l’Isle, n’ayans eu jamais la commodité des Haches -ny des Serpes, ains se servoit seulement des Haches -de pierre, vivoit fort secrettement dans ces Pays & -<span class="folionum">fol. 158.</span>Forests, soubs l’obeissance d’un Roy. Ils furent advertis, -par le moyen de quelques Sauvages qu’ils -surprirent sur mer, que les François estoient venus -en l’Isle de <i>Maragnan</i>, & y habitoient, & avoient -amené quant & eux des Peres qui enseignoient le -vray Dieu, & purifioient les Sauvages de leurs pechez. -Ils porterent ces nouvelles à leur Roy, lequel fist dépescher -incontinent des Canots, où il fit embarquer -un des Principaux apres luy de cette Nation, qu’il -fist accompagner de deux cens jeunes hommes fort -& vaillans, habiles à nager & à flecher, avec commandement -d’aller vers l’Isle, sans mettre aucunement -<span id="pg_145" class="pagenum">145</span>pied à terre, ains se contentassent de parlementer -avec les Truchemens des François, & s’en retourner -au pays, prenans garde qu’aucun ne s’apperceust de -la route qu’ils prenoient.</p> - -<p>Ils arriverent donc vis à vis de <i>Tapouitapere</i>, -où estoit pour lors le Truchement <i>Migan</i>, qui adverti -de leur venuë, les alla trouver sur mer, & parlementa -avec leur Principal fort longtemps : Car ce Principal -l’interrogea, Premierement, des Peres, quels gens -<span class="folionum">verso.</span>c’estoient, ce qu’ils faisoient & enseignoient. Secondement, -des François, quelles estoient leurs forces, leurs -marchandises, s’il estoit vray, qu’ils eussent reconcilié -ensemble les <i>Tapinambos</i> & les <i>Tabaiares</i>, & -s’ils vivoient en bonne paix dans l’Isle. Le Truchement -ayant respondu à tout cela selon ce qu’il devoit, -le Principal demeura satisfaict, & dit, qu’il en estoit -fort aise, & que son Roy & toute sa Nation s’en resjoüiroit -infiniement : parce qu’ils desiroient tous de -s’approcher des François, tant pour cognoistre Dieu, -pour avoir des Haches & Serpes de fer, pour cultiver -leurs jardins, que pour estre en seureté de leurs ennemis. -Quant à eux, qu’ils feroient force coton & -autre marchandise, en récompense pour donner aux -François, sans rien demander autre chose que leur -alliance & protection.</p> - -<p>Le Truchement luy demanda, si sa Nation estoit -grande, & s’il y avoit loin en son Pays : Il respondit -que sa Nation estoit grande & son Païs fort loin, -denotant à peu prez, la distance par lieuës, qu’il y -<span class="folionum">fol. 159.</span>pouvoit avoir de l’Isle en sa terre, monstrant par -ses doigts le nombre des Lunes, c’est-à-dire, des mois -qu’il luy falloit pour retourner en son Pays : & adjousta, -Je ne te puis dire l’endroict de nostre habitation, -par ce que mon Roy me l’a deffendu, & aussi pour -ce que nous craignons, qu’on nous y vint faire la -guerre. Contente toy que dans six mois, je reviendray -icy t’apporter certaines nouvelles, & va dire -asseurément à ton Grand, que les choses estant telles -<span id="pg_146" class="pagenum">146</span>que tu m’as dit, nous viendrons tous demeurer aupres -de vous.</p> - -<p>Le Truchement repliqua, Vien, je te prie, voir -le Fort que nous avons faict, & les gros Canons braquez -dessus, & les François qui sont là en garnison, -afin que tu le rapportes à ton Roy. Non, dit-il, c’est -chose qui m’est deffenduë de mettre pied à terre, -moy ou les miens : Neantmoins l’on fit tant apres -luy, que luy ayant donné des ostages, il permit à -quelques uns des siens, de mettre pied à terre à <i>Tapoüitapere</i> -où ils furent les tres-bien receus, & ayant -<span class="folionum">verso.</span>trafiqué quelques Haches & Serpes pour d’autres -marchandises, qu’ils avoient apporté, ils s’en retournerent -fort joyeux. Cependant les Canots estoient -en mer, l’aviron dans l’eau, prests de voguer, s’ils fust -arrivé quelque chose mal à poinct. Les autres avoient -la main sur la corde de leurs arcs, les fleches encochees -& prestes à tirer, tant ces Nations se defient -les unes des autres : Mais en leur rendant leurs gens, -ils rendirent les ostages : ainsi ils s’en allerent en paix : -Dieu les conduise, & les vueille amener à la cognoissance -de son nom.</p> - -<p>Quant au voyage d’<i>Ouarpy</i>, qui est une Riviere -& contree, à six vingts lieuës de l’Isle<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, & davantage, -vers les <i>Caïetez</i>, il fut entrepris par le Sieur de Pisieux, -accompagné de quinze François, & de deux -cens Sauvages pour les raisons suivantes. La premiere -pour découvrir une mine d’or & d’argent, qui -est à cent lieuës au haut de la Riviere, les Sauvages -nous en apporterent du soufre mineral, qui s’est -trouvé fort bon, & par consequent on a esperance, -que ces mines seront bonnes & fertiles : Depuis je -<span class="folionum">fol. 160.</span>me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays là, -une grande quantité de mines d’or, meslé de cuivre, -& d’argent meslé de plomb<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>, ce que tesmoignent asseurément -les eaux minerales qui viennent des montagnes. -La seconde pour r’amener quant & luy une -Nation des <i>Tabaiares</i>, qui habitent sur ceste Riviere. -<span id="pg_147" class="pagenum">147</span>La troisiesme, pour chercher une Nation de <i>Long-Cheveux</i>, -qui demeure en ces Pays, atenant la riviere -d’<i>Ouarpy</i>, lesquels sont debonnaires & aisez à -civiliser, & trafiquent avec les <i>Tapinambos</i> : si ces -choses reussissent, comme je croy qu’elles feront, -dans peu de temps l’Isle sera riche, pour les marchandises -que feront tous ces Sauvages r’assemblez, -& se rendra forte, contre l’invasion des Portuguais, -& me reposant sur cette esperance, je traitteray de -quelques particularitez fort rares, que j’ay remarqué -en ces Pays, satisfaisant aux difficultez qui s’y presenteront -de prime abord, par bonnes & naturelles raisons.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch36">Des Astres & du Soleil.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXVI.</p> - - -<p>C’est une chose belle & considerable, que le -Ciel, sous ceste Zone torride, semble beaucoup moins -estoillé, qu’en l’Europe : c’est à dire, qu’il n’y apparoist -pas tant de petites Estoilles, attachees à la voute -azuree de ce Pays là, comme à la voute du Ciel de -ce nostre Pays : & au contraire nous voyons beaucoup -plus de grandes Estoilles estincelantes & luisantes -là, qu’icy. Je ne me suis jamais persuadé -qu’il y eust moins d’Estoilles en ce pays là, qu’en -celui-cy, mais que cela venoit de l’erreur de nostre -veuë, pour la raison suivante : C’est que tous qui -habitent hors des deux Solstices, Cancer & Capricorne -<span class="folionum">fol. 161.</span>regardent obliquement le centre du Ciel, qui -est la ligne Ecliptique, ou Zone torride, où passe le -Soleil : & pourtant, ils ont plus d’Orizon, & par consequent -<span id="pg_148" class="pagenum">148</span>plus grande espace du Ciel à contempler, & -ainsi peuvent voir ou nombrer plus d’Estoilles. A -l’opposite ceux qui habitent entre les Solstices, & -specialement soubs la Zone torride, ne contemplent -plus ceste ligne obliquement, ains en Sphere droicte, -& pour ce subject ont moins d’Orizon, & par consequent -moins de Ciel à contempler, & en suitte moins -d’Estoilles à nombrer.</p> - -<p>Cette raison est confirmee par une autre experience : -C’est que le Soleil se couche, & se leve -tout-à-coup, sans faire aucune Aurore, ny de soir, -ains ferme le jour quant & soy à son coucher, & introduict -la nuict : & à son lever chasse la nuict, & -faict le jour : Que s’il y a là soir ou matin, c’est si -peu que rien : Au contraire en l’Europe nous avons -en Esté quelquefois plus de deux heures de soir, & -<span class="folionum">verso.</span>autant de matin, avant que le Soleil se leve, & apres -qu’il est couché, & ce pour la raison dire que les -habitans sous la Zone torride sont en Sphere droicte, -& nous autres en Sphere oblique. J’adjouste encore -une autre experience quand nous revenons de <i>Maragnan</i> -par deçà, au Pole Septentrional, nous découvrons -bien plustost l’Estoille de ce Pole, que -quand nous allons d’icy à <i>Maragnan</i>, l’Estoille de la -Croisade, encore qu’elle soit beaucoup plus eslevee que -le Pole Antartic ou Austral. Une autre chose j’ay remarqué -en ceste Planette du Soleil ; C’est qu’elle faict deux -Midis tous divers entre les deux termes de l’annee, de -sorte qu’en une moitié de l’année, regardant l’Est, il est -à votre droicte, c’est à dire, en la partie Australe, & en -l’autre moitié de l’annee il est à vostre gauche, c’est -à dire, du costé vers la Partie Septentrionale : & en -tous ces Midis il y a fort peu d’Ombre : d’autant que -jaçoit que le Soleil ne regarde en Zenit cette terre, -que deux fois l’annee : comme il faict aussi toutes -les terres enfermees dans les deux Solstices : neantmoins -<span class="folionum">fol. 162.</span>il vous est si voisin en Sphere droicte, qu’il -n’y a pas beaucoup à dire, quand il est venu en son -<span id="pg_149" class="pagenum">149</span>Midy, qu’il ne vous frappe à plomb le coupeau de -la teste : toutesfois vous distinguez tres-facilement ces -deux Midis, entre lesquels cette terre est situee.</p> - -<p>La raison de tout cecy est, que le Soleil couppe -deux fois l’annee en Zenit la Zone torride, comme -j’ay dit, & ce pour faire ces Solstices du Cancre & -Capricorne, & par consequent il est necessaire que -ceux qui habitent soubs la Zone torride, le voyent -faire son Midy tantost d’un costé, tantost de l’autre. -Pour exemple, Quand il sort du Capricorne, pour -s’acheminer vers le Cancer, les Bresiliens habitans -soubs la Zone torride, ont leur Midy à la main droicte, -& quand il quitte le Cancer pour retourner au Capricorne, -ils l’ont à la main gauche.</p> - -<p>J’aurois icy un beau champ pour discourir de -la Sapience de Dieu en la fabrique de ce monde : -mais n’ayant pour but que succinctement escrire une -<span class="folionum">verso.</span>Histoire, je laisse cela à la consideration du Lecteur : -seulement rafraichissant la memoire comme Dieu a -departy la course de ce Soleil, sçavoir, en deux extremitez, -& pour le milieu, & tous les habitans de -ces trois stations, également reçoivent & participent -autant de la lumiere du Soleil en l’annee, les uns -que les autres, excepté les habitans du Cancer, qui -retiennent le Soleil en l’annee trois jours & quelques -heures, davantage que les habitans du Capricorne, -d’où viennent les Bissextes, & la reformation du -Calendrier, chose qu’il nous faut expliquer : commençons -par le milieu, puis nous viendrons aux extremitez.</p> - -<p>Le milieu est composé des deux extremitez, & -doit estre également distant de l’une & de l’autre, -autrement il ne pourroit estre milieu. Toute la course -du Soleil se termine en vingt-quatre heures, pour -jour naturel, & en douze mois pour an. Or est-il -que la Zone torride est le milieu de la course journaliere -<span class="folionum">fol. 163.</span>& annuelle du Soleil, partant, il faut qu’en -sa troisiesme part & portion elle joüisse journellement -<span id="pg_150" class="pagenum">150</span>& annuellement de la lumiere du Soleil également -avecques les deux parties extremes : ce qu’elle ne -pourroit faire, si elle n’avoit en toute l’annee ses -jours égaux, c’est-à-dire, 12. heures de Soleil : car si -elle excedoit tant soit peu en cette portion, elle ne -seroit plus le milieu de la course du Soleil, ains -tendroit vers l’une des deux extremitez, & ensuitte -elle auroit en un temps de ces douze mois les jours -plus grands les uns que les autres pour r’avoir en -une fois ce qu’elle perdroit en l’autre, & par ainsi -il faudroit assigner une autre Zone du Ciel, qui fust -le milieu & centre de cette course, d’autant que le -milieu est de l’essence, voire le fondement d’icelle des -deux extremitez : car il est impossible de s’imaginer -deux extremes sans milieu, ains comme j’ay dict, le -milieu est composé des deux extremitez, & par ainsi -nous disons que cette Zone torride, estant le milieu -<span class="folionum">verso.</span>de la course Solaire, doit avoir sa portion de lumiere -composee des deux extremitez, qui sont douze -& douze, que le Soleil donne également aux deux -Solstices, entre les deux bouts de l’annee, recompensant -en un temps, ce qu’il avoit retenu en l’autre. -Composons à present une troisiesme portion pour -servir de milieu de ces deux extremitez, douze & -douze. Il faut que nous prenions six d’une part, & -six de l’autre, pour rendre le tout égal : par ainsi -vous entendrez facilement, comme cette Zone torride -joüit egalement avecques les autres parties du monde, -de la lumiere du Soleil sans changer son nombre de -six & six, plus en un temps qu’en l’autre, par ce -qu’elle participe egalement des deux extremitez : & -ainsi soit que le Soleil aille visiter le Cancre & ses -habitations, leur donnant pour sa bien-venuë, largesse -& liberalité de lumiere : soit qu’il aille au Capricorne -en faire autant, la Zone torride pour cela ne luy -est point importune, ny ne hausse l’imposition de ses -<span class="folionum">fol. 164.</span>peages ordinaires : mais elle luy faict payer seulement -six heures de matin, & six d’apres Midy de lumiere -<span id="pg_151" class="pagenum">151</span>& chaleur pour son passage de la traversee de sa -terre, & du travail de ses habitans, qu’ils prennent -à sa venuë.</p> - -<p>Quant aux terres & habitans d’entre les Tropiques, -& hors les Tropiques, ils divisent également -entr’eux, qui plus, qui moins, en divers temps, la lumiere -du Soleil, & par compensation plus en un -temps qu’à l’autre, au bout de l’annee ils trouvent -qu’ils ont eu également chacun, douze heures de lumiere -pour un jour naturel & douze mois pour -l’annee.</p> - -<p>J’ay dict que les habitants du Cancre, tant dedans -que dehors son Tropique, jouyssent trois jours -du Soleil davantage que les autres : De donner raison -naturelle de cela, & tout ce qu’en disent les -Astrologues n’est rien : C’est un secret que la Divine -Sapience s’est reservé, & un honneur qu’elle faict à -ce monde ancien, composé des trois parties, Asie, -<span class="folionum">verso.</span>Afrique & Europe : & si une raison Alegorique peut -satisfaire à cela, Je croy que c’est pour remarquer -les trois speciaux privileges, que ce vieil Monde a -receu par dessus le Nouveau, à sçavoir, la premiere -peuplade de l’homme chassé du Paradis Terrestre : -le don de la loy escrite, à Moyse, & la redemption -du monde par <span class="sc">Jesus Christ</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 165.</span></p> - -<h3 id="ch37">Des Vents, Pluyes Tonnerres, & Esclairs qui sont en -Maragnan & autres lieux voisins.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXVII.</p> - - -<p>Outre les choses, que le Reverend Pere Claude -a dict en son Histoire de ces matieres : J’adjousteray -<span id="pg_152" class="pagenum">152</span>ce que l’experience m’a faict recognoistre de plus, -que j’ay bien voulu communiquer au Lecteur, pour -son contentement : Et premierement des Vents, entre -lesquels celuy d’Orient s’attribuë le Sceptre & le -Royaume de ceste terre du Bresil, & supposees les -<span class="folionum">verso.</span>raisons que le Reverend Pere apporte, j’en adjouste -une autre que tiennent tous les Mathematiciens, qui -ont vogué par delà, & en ont escrit. Sçavoir, que -la perpetuité de ces Vents d’Orient, soufflans en ces -cartiers, provient de la disposition des costes du -Bresil, lesquelles vont de l’Est, à l’Ouest droictement : -car le Soleil ayant eslevé les vapeurs de la terre & -de l’eau, & les tirant apres soy, par la violence de -son cours journalier, ces vapeurs rencontrans les -costes du Bresil, droict de l’Orient à l’Occident, sans -aucune inflexion, les suivent : Ce que vous pratiquez -domestiquement en la fumee, qui suit le premier -Corps solide, qu’elle rencontre, pour le soutien de -sa foiblesse, & privee qu’elle est de tout Corps solide, -va selon l’agitation & predomination de la vapeur -soufflante au dessus d’elle.</p> - -<p>Or combien qu’il soit ainsi, que les Vents des trois -autres parts du monde, sçavoir Ouest, Nord, & Sus, -<span class="folionum">fol. 166.</span>ne regnent pas en <i>Maragnan</i> & lieux circonvoisins -en comparaison des vents de l’Est, ce n’est pas à -dire pourtant, que les vents ne viennent quelquefois -du Nord, & du Suz, & rarement de l’Ouest.</p> - -<p>Les vents s’augmentent tousjours à <i>Maragnan</i>, -depuis le mois d’Aoust jusqu’en Janvier, qui est -proprement l’Esté de ceste terre, où le temps est -tousjours serain : Cela vient du cours du Soleil, qui -revenant du Solstice du Cancre, pour aller à celuy -du Capricorne, il esleve les grandes vapeurs, qui -sont en ces terres aqueuses & humides, de dessoubs -la Zone Torride, & plus il s’approche de ces terres, -plus aussi il en esleve, & par consequent les Vents -se renforcent, lesquels ne sont autre chose, que ces -mesmes vapeurs eslevees en l’air.</p> - -<p><span id="pg_153" class="pagenum">153</span>2. La raison pourquoy les pluyes ne commencent -qu’à la my-Janvier, ou en Fevrier, & vont tousjours -s’augmentant jusqu’au commencement de Juin, ou -vers la fin d’Avril, est que le Soleil retourne du -Solstice du Capricorne, vers le Solstice du Cancre, -& tire à soy grande abondance d’humiditez de ces -<span class="folionum">verso.</span>terres là, lesquelles s’epoississent en l’air, & tombent : -Et d’autant plus que le Soleil s’approche de son -terme, d’autant plus il augmente ses humiditez, & -faict que leur cheute est plus espoisse, forte & subtile, -& suivant cecy, nous voyons qu’en ce mesme -Bresil, la saison & la force des pluyes est diverse, -une terre l’ayant premiere que l’autre.</p> - -<p>Ces pluyes sont pour l’ordinaire, abondantes, -frequentes, longues, & continues, & ce plus la nuict -que le jour, & ceste saison des pluyes est le temps -de la semaille, laquelle incontinent pousse, germe, & -donne augmentation, voire & la cueillette, ou moisson : -Et cecy est, d’autant que ceste terre sabloneuse, est -desseichee à cause de la proximité du Soleil ; & par -ainsi les pluyes tombantes sur icelle, en abondance -& continuation, elle absorbe en soy, par une avidité -nompareille, ces pluyes, changeant sa secheresse, en -une temperee humidité, mere de generations.</p> - -<p>Ces pluyes sont fort differentes de la rosee qui -tombe la nuict, en la saison d’Esté ; parce que les -<span class="folionum">fol. 167.</span>pluyes ont une mauvaise odeur, & à l’oposite, la -rosee a une tres-bonne odeur ; & la cause de cecy -est, que les pluyes viennent du combat des grosses -vapeurs aërees, & par consequent, apportent quant -& soy, la qualité de leurs agens, & cause efficiente : -Joinct que les pluyes tombantes avec impetuosité sur -la terre, laquelle est couverte, ou des fueillages putrefiez, -ou des cendres des bois bruslez, ces pluyes -chaudes de leur nature outre ceste impetuosité, esmeuvent -la terre, à rendre une odeur mauvaise, procedante -de ces putrefactions : A l’oposite, la rosee -tombant doucement, lors que la nuict est seraine, -<span id="pg_154" class="pagenum">154</span>& non agitee, & qui plus est qualifiee d’une temperature -froide, & non chaude, sans excez toutefois, -donne bonne odeur, specialement quand elle tombe -sur des herbes odoriferantes.</p> - -<p>Au temps des pluyes, les corps sont plus maladifs, -qu’au temps des Brises, où vents de l’Esté, & -en voicy l’occasion : C’est en premier lieu, que les -vents ne soufflent plus, & par consequent ne purgent -<span class="folionum">verso.</span>l’air, & ne chassent les grosses vapeurs marines & -aqueuses, qui de soy sont maladives. En second lieu, -c’est que les nuës se battant & fracassant en ce temps -des pluyes, elles produisent des pesanteurs aux corps, -des maux de cœur, & des estouffemens d’estomach, -les nerfs se laschent, & les os s’emplissent d’humidité : -ce qui n’arrive pas au temps des vents, qui -netoyent l’air, la mer & la terre.</p> - -<p>3. Les tonnerres & esclairs sont sans aucune -comparaison, plus forts & frequens au Bresil, qu’en -ce vieil Monde, specialement au temps des pluyes, -auquel les tonnerres sont espouventables, si bien que -vous diriez, que la terre va renverser, & un esclair -dure plus de temps, que douze d’icy : Pensez que -font à lors les Sauvages, si le plus grand guerrier, -oseroit pour lors mettre le nez à la porte ; & sans -faire le bon valet, j’en ay eu plus que mon saoul de -pœur, & neantmoins on ne s’apperçoit point de la -cheute des tonnerres : je croy qu’en voicy la cause. -Pendant que la chaleur a son regne paisible, depuis -<span class="folionum">fol. 168.</span>Aoust, jusqu’en Fevrier, rarement on entend les tonnerres : -mais quand le combat de la froidure, & de -la chaleur, s’esleve depuis Fevrier jusqu’en Juin, il -faut de necessité, que l’amorce & le canon jouë, qui -sont ces esclairs & tonnerres : & pour ce que la chaleur -est en sa force, soubs la Zone Torride, & que -la froidure se fortifie en ce temps-là, par le retour -du Soleil, du Capricorne au Cancre, avec l’amas des -humiditez concrees en l’air : Il faut par consequent, -que le combat en soit plus grand : les tonnerres plus -<span id="pg_155" class="pagenum">155</span>frequens, & les esclairs plus furieux. Or la cause, -pourquoy on ne s’apperçoit point de la cheute du -tonnerre, ce sont les arbres hauts & puissans de ces -pays, lesquels arbres naturellement en tous pays, -sont le jouët & la niche des tempestes foudroyantes : -Partant comme ceste terre est couverte de forests, -enrichies d’arbres de hauteur admirable, il est bien -aisé que le tonnerre tombe sans s’en appercevoir. -Joinct l’experience qu’on en a tous les jours par les -arbres abatus & bruslez, qui se rencontrent dans les -forests.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch38">De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXVIII.</p> - - -<p>La Mer est differente en <i>Maragnan</i>, en ses marees, -d’avec le reste de l’Univers : d’autant que -l’Ocean par tout, suit par mesure infallible, le -Croissant, plenitude, & décours de la Lune, & neantmoins -nos Matelots ont remarqué en <i>Maragnan</i>, -qu’il y avoit un jour ou deux, & quelquefois davantage, -de distance & difformité avec l’ordinaire -des autres marees de Univers. Il est aisé de respondre -à ceste difficulté : si on veut remarquer, que -le seul Bresil differe d’avec toutes les autres contrees -de l’Univers, en ce point qu’il est environné de mille -et mille inflexions causees, tant par les bancs & -roüeles de sable, que par les tours & retours des -<span class="folionum">fol. 169.</span>pointes & bayes : Joinct que ces terres & ces emboucheures -sont extremement découpees, tellement -que les marees ne viennent si tost en leur hauteur, -<span id="pg_156" class="pagenum">156</span>dans les rivieres salees, ports & havres, comme elles -font ailleurs. Prenez-en l’exemple au flux & reflux -de la mer, dans la riviere de Seine : car la mer au -Havre de Grace est preste de refluer, quand le flot -vient d’arriver au Pont de l’Arche.</p> - -<p>J’ay pris garde à une autre chose, commune aussi -aux autres mers, mais non pas tant : c’est que la -mer en son flux, disperse à chaque pointe de roche, -sa maree propre, faisant au milieu du Chenail, le -sillon de son flux principal, orné de la cresme marine -qui s’amasse en ce milieu, ainsi que si vous tiriez -une corde au niveau, & sert d’adresse aux Pilotes, -pour recognoistre le Chenail d’entre les batures. La -raison de cecy est, ce me semble, la proprieté de la -figure ronde, qu’ont tous les Elemens, qui est de disperser -son champ à tous les points de sa circonference : -<span class="folionum">verso.</span>par ainsi la mer faict au milieu du centre de -son flux, le sillon, ou fil de son cours : puis disperse -& donne à chasque pointe de rocher, le ray de sa -maree : en sorte que j’ay veu quelquefois plusieurs -pieces de bois, portees diversement & en opposition -contre les rochers, par les rays & rameaux de ces -marees diverses.</p> - -<p>Les eaux de <i>Maragnan</i> sont incorruptibles & -beaucoup meilleures que celles de l’Europe, comme -j’ay recogneu par experience à mon retour de dix -semaines, en voicy la raison : Plus un corps est subject -à repassion & changement de qualité, plus est-il -corruptible & mauvais, à cause des alterations -que le changement leur apporte : Or les eaux de -<i>Maragnan</i> sont tousjours en mesme estat, & par ainsi -incorruptibles & tres-bonnes : Au contraire les eaux -de l’Europe sont tantost chaudes, tantost froides, & -par consequent corruptibles & mauvaises.</p> - -<p>Les fontaines de <i>Maragnan</i> ne sont pas froides, -comme les fontaines de l’Europe : parce que les terres -<span class="folionum">fol. 170.</span>de <i>Bresil</i> sont basses, & pour ce subject, ne peuvent -causer l’antiperistase dans leurs entrailles specialement -<span id="pg_157" class="pagenum">157</span>pour la proximité du Soleil, qui penetre bien -vivement & avant dans la terre qui est sabloneuse, -& pourtant fort susceptible de la chaleur. Or est-il -que les eaux de l’Europe sont froides en Esté, à -cause de la grande antiperistase des terres, qui sont -hautes, d’où les eaux coulent, lesquelles terres sont -le plus souvent fortes & pesantes, & resistent à la -chaleur du Soleil : Par ainsi donc les fontaines du -<i>Bresil</i>, demeurent tousjours en une semblable temperature : -pource que le Soleil roule esgalement sur -elles, & n’ont rien qui leur puisse apporter quelque -qualité froide.</p> - -<p>Entre ces fontaines de <i>Maragnan</i>, les unes sont -meilleures que les autres & de couleur diverse : ce -qui vient de la terre, qui est fort diversifiee en goust -& en couleur : Joinct que la terre estant basse comme -j’ay dit, plusieurs arbres, les uns de bon goust, & -les autres de mauvais, estendent leurs racines en bas, -entre lesquelles les veines des fontaines courantes, -<span class="folionum">verso.</span>reçoivent une qualité bonne ou mauvaise, tant de la -terre que des arbres.</p> - -<p>Une autre chose est à noter de ces fontaines : -c’est que les unes tarissent vers le mois du Septembre, -& les autres diminuent sans se tarir pourtant ; cecy -procede de la terre de <i>Maragnan</i>, laquelle estant -chaude, seche & sabloneuse, dissipe aisement ses -eaux, qu’elle reçoit des pluyes, desquelles elle faict & -nourrit pour la plus-part, ces fontaines. Et pourtant -les mois de Septembre, Octobre, Novembre & Decembre, -estant les plus eslognez des pluyes, la plus-part -des fontaines se tarissent, & les autres diminuent -fort.</p> - -<p>Celuy qui desire boire de l’eau extremement -froide, doit emplir un seau d’eau & l’exposer au -serain de la nuict, le matin il la trouvera aussi -froide que glace : ce qu’il ne feroit pas, s’il alloit -aussi matin puiser de l’eau à la fontaine : parce que -les nuicts estans fort froides à <i>Maragnan</i>, elles agissent -<span id="pg_158" class="pagenum">158</span><span class="folionum">fol. 171.</span>bien plustost sur une eau enfermee en petite quantité, -& dans un vaisseau, qui de tous costez est environné -de l’air, que non pas sur les eaux tousjours -mouvantes par leur courant, retenues en leurs licts -basse, & de toutes parts couvertes & opaque, n’ayant -que la seule superficie à descouvert : Ainsi qu’il -est aisé de voir en l’Europe, durant l’Hyver, que les -fontaines & fosses pleines d’eau, situees à l’abry & -à couvert, rarement sont gelees, voire je dy, refroidies.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch39">Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXIX.</p> - - -<p>La plus-part des arbres de ces pays, sont durs -& pesans, & cecy provient, que la solidité és choses -mixtes, est causee de la bonne coction de l’humide : -Or est-il qu’en ces pays, l’humide & le chaud abondent -extremement, & en parfaicte egalité, si vous considerez -la saison des mois, en l’annee : parce que les -pluyes ont leur temps, pour abreuver la terre, en -grande abondance, & la chaleur aussi a son regne, -pour cuire & digerer ceste humidité, nourriture des -vegetans, specialement des arbres, lesquels estendans -<span class="folionum">fol. 172.</span>leurs racines au fond, & au large de la terre attirent -à soy grande abondance d’humidité, & survenant la -chaleur forte sur icelle humidité, l’augmentation se -resout en corps solide.</p> - -<p>Les arbres sont perpetuellement verdoyans, par -une succession journaliere & continuelle de nouvelles -fueilles aux vieilles, tellement que les nouvelles sortans -du bourjon de la branche, attirent à soy l’humeur -<span id="pg_159" class="pagenum">159</span>radicale, laquelle suivant la jeune force de l’inclination -attractive, residante en ces nouvelles fueilles, -les vieilles demeurent privees de toute nourriture, -& par ainsi se seichent & tombent. Nous voyons -cela pratiqué en nos Corps, quand un nouvel ungle -vient à pousser le vieil, tellement que par une succession -de nouvelles fueilles aux vieilles, les arbres -demeurent en mesme estat : ce que nous ne pouvons -pas avoir en l’Europe, à cause de l’Hyver, qui resserre -la chaleur naturelle des arbres en dedans ; -Ainsi il faut que les fueilles de nos arbres generalement -tombent aussi tost, que la chaleur vient à manquer, -abandonnant l’humide, lequel pourrit le pied de -la fueille, au lieu de luy donner vigueur, comme il -<span class="folionum">verso.</span>faisoit, estant accompagné de la chaleur radicale : -& partant il faut que les fueilles tombent : Au contraire -au Bresil le chaud & l’humide se faisans bonne -& perpetuelle compagnie, produisent en tout temps, -des nouvelles fueilles, sur la vieillesse des autres : -Car en toutes choses generalement, il faut remarquer -trois Estats d’Estre. Le 1. l’Estre croissant, le 2. -l’Estre permanent, le 3. l’Estre diminuant, à la fin -duquel la mort vient necessairement : ce que nous -voyons en ces fueilles, qui ont un temps pour croistre, -un autre, pour demeurer parfaictes, & un autre pour -diminuer & mourir.</p> - -<p>Entre ces arbres, j’en trouve de dignes d’estre -remarquez. Premierement, les Aparituriers, qui sont -arbres croissans le long de la mer, & jettent de leurs -rameaux, des petits filets, sur le sable de la mer, ou -entre les pierres qui couvrent la vase, qui tost prennent -racine, se fortifient & grossissent, & ayans eu leur -stature parfaicte, commencent eux mesmes de jetter -d’autres filets, qui font comme ils ont fait, en sorte -<span class="folionum">fol. 173.</span>que ces arbres se multiplient infiniment, chacun produisant -son semblable de main en main, non de la -racine, comme les autres arbres, ains de leurs rameaux : -En quoy je ne sçay lequel des deux plus -<span id="pg_160" class="pagenum">160</span>admirer, ou la succession perpetuelle de Pere en -Fils, ou la generation toute diverse d’avec le commun -des arbres. Or la raison pourquoy ces arbres -produisent en cette sorte leur semblable, est, que -ces Aparituriers sont fort hauts & pesans, & en leur -commencement menus & deliez vers la racine, et au -contraire fort gros par le milieu : & partant s’ils -naissoient de la racine de leur Pere, ils ne pourroient -jamais s’eslever en haut, à cause de la foiblesse & -delicatesse de leur pied, & de la grosseur & pesanteur -de leur milieu, ains faudroit qu’ils demeurassent -couchez & rampans le long des sables, à quoy la -Nature a pourveu de leur donner deux naissances : -La premiere, du rameau de leur Pere, où ils demeurent -perpetuellement incorporez, & par consequent -bien soustenus, la 2. naissance de la rade de -<span class="folionum">verso.</span>la mer, dans laquelle ils profondent & estendent leurs -racines, & attirent une seconde nourriture : à ce -qu’ainsi soustenus & nourris, par haut & par bas, ils -puissent aisément croistre. Et remarquerez en passant -cette belle particularité, qu’ils ont deux naissances, -& deux nourritures : la premiere est d’en -haut, consubstantielle avec son geniteur, qui faict -une mesme essence avec luy, est engendré de luy, -sorty de luy, & neantmoins est tousjours avec luy, -& inseparable de luy : vit de mesme nourriture que luy : -La seconde naissance & nourriture est d’embas, du sein -de l’arene de la mer, prenant nourriture de la mesme -mer, eslevant en haut cette nourriture, pour la conjoindre -& unir avec la nourriture, qu’il reçoit de son -Pere, par lesquelles deux nourritures il croist, se fortifie, -estend ses branches, desquelles derechef, par -une autre naissance, il produit ses filets, qu’il faict -prendre racine, dedans la mesme mer qui l’a produit.</p> - -<p>Je me servois de cette comparaison, pour faire -comprendre aux Sauvages le Mystere de l’incarnation -<span class="folionum">fol. 174.</span>du Fils de Dieu, en leur disant : Que le Fils -de Dieu avoit deux naissances, une d’en haut, eternelle -<span id="pg_161" class="pagenum">161</span>& Divine, sortant de son Pere, sans en sortir, -distingué de son Pere par Hypostase, comme le rameau -de l’Apariturier, avec le fils engendré de luy, -un toutesfois en essence & substance avec son Geniteur, -comme le filet avec son rameau, vivant d’une -mesme nourriture Divine & Celeste, sçavoir, l’amour -du Sainct Esprit, qui faict la troisiesme Personne de -la Trinité : L’autre d’embas, temporelle & humaine, -sorti du sein de la Vierge Marie, & nourry de son -sacré Laict, & que croissant homme & Dieu tout ensemble, -vivant interieurement de la nourriture Divine, -& exterieurement de la nourriture corporelle, -parvenu à l’aage de trente trois ans & demy, apres -avoir communiqué sa doctrine celeste aux hommes, -confirmee par ses miracles, il estendit ses branches, -permettant qu’on l’attachast sur l’arbre de la Croix, -& du milieu de ses playes produit ses Esleus, leur -faisant prendre racine dedans sa saincte Eglise, regenerez -par l’Eau Baptismale, & nourris des Saincts -Sacremens : Chose que les Sauvages concevoient extremement -<span class="folionum">verso.</span>bien, & n’y trouvoient, à ce qu’ils me disoient, -aucune difficulté, argumentans ainsi : Si Dieu -a donné cette puissance aux arbres, qui n’ont point -de sentiment, pourquoy luy mesme n’aura-il pas -moyen d’en faire autant ?</p> - -<p>Il y a en ces Pays là des arbres, qui semblent -à l’escorce & à l’exterieur du tout secs, & ne portent -jamais aucune fueilles, & neantmoins quand leur saison -est venuë, ils jettent en tres-grande quantité, -des fleurs fort belles & toufuës, semblables en forme -& en grosseur aux Peaunes doubles de deçà, & sont -de diverses couleurs, toutefois pour l’ordinaire elles -sont jaunes : La raison de cette particularité est, que -la Nature se finit & termine à l’action, qu’elle choisit -& eslit entre les autres : tellement que quand elle se -rend liberale à fournir à quelque membre, un suracroist -de nourriture, c’est aux despens des autres -membres : par ainsi si ces arbres donnoient leur suc, -<span id="pg_162" class="pagenum">162</span>à faire une grosse escorce verdoyante & humide, & -<span class="folionum">fol. 175.</span>couvrir d’une belle cheveleure de fueilles le coupeau -de leurs rameaux, ils ne pourroient pas produire ces -belles fleurs : lesquelles naturellement en tous les vegetans, -viennent d’un suc bien digeré & subtil, & par -consequent qui monte facilement aux extremitez des -rameaux, ne se souciant des autres parties des arbres, -pour leur donner quelque espece de nourriture. J’ay -recogneu cecy par une belle experience, en France, -és Seriziers que l’on chastre, pour les empescher de -porter fruict, afin qu’ils jettent tout leur suc, à produire -des fleurs larges & doubles, comme roses musquees -doubles.</p> - -<p>Il se trouve là d’autres arbres, qui ferment leurs -fueilles, & les replient l’une sur l’autre, quand le Soleil -se veut coucher, & si tost qu’il est levé, les déplient -& espanissent : ainsi que nous voyons faire en -France, à l’herbe du Soucy, & au Tourne-soleil : -Cecy procede de l’humidité, ou serain de la nuit, -qui les reserre, à cause que la qualité du froid est -constrictive : à l’opposite la chaleur du jour les ouvre, -parce qu’elle est aperitive.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>J’ay peu facilement trouver des raisons naturelles -de plusieurs singularitez, que j’ay veuës en <i>Maragnan</i> : -mais je confesse nuëment, que je n’ay sceu jamais -trouver la cause naturelle : pourquoy certains arbres, -de ce pays-là, au seul toucher que faict l’homme contre -leur tronc, avec sa main, incontinent ils ferment generalement -toutes leurs fueilles : si ce n’estoit d’aventure, -qu’il y eust en ces arbres, quelque proprieté sensitive, -comme nous lisons estre en l’Eponge, laquelle -si tost qu’elle sent le toucher de l’homme qui la veut -coupper, elle se reserre & cache dans le creux & la -fente de la pierre marine qui l’a engendree.</p> - -<p>Les <i>Acaiouiers</i> qui portent les <i>Acaious</i>, propres -à faire vin, naissent naturellement le long de la mer, -& pour cet effect ils vivent du suc marin & salé, d’où -vient que le vin d’<i>Acaiou</i> est piquant, acrimonieux, -<span id="pg_163" class="pagenum">163</span>chargeant les reins de douleurs à la longue, & fort -mauvais pour le Poulmon, J’ay fait une experience -de ce vin, le passant par une chausse, & en ay tiré -une grande quantité de sel.</p> - -<p>Il y a des Espines, que vous diriez estre creées de -<span class="folionum">fol. 176.</span>Dieu, pour representer le Mystere de la Passion<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a> de Jesus-Christ, -par ce qu’elles croissent par bouquets, quatre en -bas, également distantes l’une de l’autre, en forme de -Croix, & une au couppeau, qui tourne la pointe vers le -Ciel, & est ornee de neuf fueilles, reduites en trois petits -bouquets, chacun petit bouquet en possedant trois, -lesquelles la saison arrivee, se convertissent en trois -fleurs, cette belle Espine consistant au milieu. Ces -cinq Espines sont les instrumens de cinq playes de -Jesus-Christ : La Couronne d’Espines environnant -son Chef, comme cette Espine d’enhaut ornee des -fueilles, c’est-à-dire des pechez & vanitez des 3. aages -du monde, en la Loy de Nature, Escrite, & de Grace, -lesquels pechez & imperfections, se sont changez par -le merite du Sang de Jesus-Christ, en fleurs de grace, -de bonnes œuvres, & récompence de la gloire.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch40">Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent en ces -Pays.</h3> - -<p class="c">Chap. XL.</p> - - -<p>C’est un poinct non petit de la Phisique, ou -Philosophie Naturelle : Comment il se peut faire -qu’un animal vivant, & parfaict en son espece, se -concree de luy mesme sans geniteurs. Albert le -grand escrit qu’il a veu des Poissons vivans dans le -milieu d’une grande pierre de marbre tiree de sa -roche, & fenduë par le milieu. Cela ne doit sembler -<span id="pg_164" class="pagenum">164</span>nouveau à ceux qui ont peu lire cet Autheur : Car -j’ay veu dans les ruisseaux de <i>Maragnan</i>, causez par -les pluyes, & qui se seichoient tost-apres, de fort -<span class="folionum">fol. 177.</span>beaux Poissons semblables en couleur & grandeur, -avec d’autres Poissons qui vivent dans les rivieres permanentes, -& naissent de fray. Comment cela se peut -faire, que ces Poissons sans fray, en peu de mois, naissent, -croissent & meurent à la cheute, accroissement & -tarissement des eaux ? J’en diray la raison, qui est, -la force & influence des Planettes predominantes en -Janvier & Fevrier, pendant lesquels ces Poissons -naissent, & de la forte conjonction de l’humide & du -chaut, avec la disposition du terroir, le tout concurrant -avec l’influence des Planettes, d’où vient que -plustost telle espece de Poissons naisse en ces lieux -qu’en autre part, ce que nous experimentons en -l’Europe, que la diversité des terres où passent les -eaux possede diversité de Poissons.</p> - -<p>Entre les oyseaux de <i>Maragnan</i>, desquels je -dirois des merveilles, si autre que moy ne l’eust ja -faict, J’ay remarqué une singularité és <i>Courlieus</i> -rouges<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, qui sont non seulement vestus de plumes rouges -comme escarlatte, mais aussi la chair de leurs corps -<span class="folionum">verso.</span>est de céte couleur : & cette singularité est, que leur -premier plumage à l’issuë de la coque est blanc, & -demeure tel, jusqu’au temps qu’ils puissent voler, & -lors ils changent leur blanc en noir, & persistent en -cette couleur, jusqu’à ce qu’ils ayent obtenu leur -grosseur & grandeur naturelle, de là ils deviennent -demy gris & demy rouges, & en fin totalement rouges, -qui sont quatre changemens. Je ne rapporte cecy -pour l’avoir oüi dire : mais je l’ay veu en ceux qu’on -nourrissoit privez & domestiques : Cecy n’arrive point -sans une profonde raison fondee en la Nature : & la -voicy, ce me semble, c’est que la couleur du poil & -du plumage, suit la disposition & qualité du suc & -de la nourriture dont le vivant se nourrit : Car le -Philosophe tient, que le poil & le plumage vient, -<span id="pg_165" class="pagenum">165</span>croist & se nourrist de la superfluité de l’aliment : Or -est-il que la couleur blanche suppose un aliment doux -& delicat : & par ainsi le petit <i>Courlieu</i> sorti de sa -coque, gisant au berceau de son nid, & ne vivant -en tout ce temps, que de Moucherons, & de <i>Maringoüins</i>, -qui volent autour de luy, il faut que son plumage, -procedant de ceste foible nourriture, subisse -la couleur blanche : A l’opposite la couleur noire du -poil & de la plume, suppose en l’animal une abondance -<span class="folionum">fol. 178.</span>& superfluité d’aliment : parce que la vivacité -de la chaleur naturelle, va tousjours excitant l’appetit, -pour se jetter sur la pasture : Suivant cecy j’ay -pris garde que cet oyseau, quand il est vestu de -plumes noires, est extremement gourmand, & mange -sans cesse. La couleur grise & demy rouge de plumage, -manifeste une temperature de cette trop grande -avidité d’aliment, une regle, au choix naturel, d’une -viande singuliere & propre, qu’il doit tousjours entretenir : -& pour cette occasion j’ay remarqué qu’en ce -temps là, cet oyseau choisit une viande singuliere & -speciale, à laquelle seule il tend son vol, sçavoir est, -des Crabes, ou Escrevisses de mer, lesquelles estant -consommees en son estomach, se resolvent en chile, -rouge comme Escarlatte, lequel receu dans le foye, -tant s’en faut qu’il reçoive aucune couleur d’iceluy, -comme c’est l’ordinaire en tout autre animant, qu’au -contraire ce chile escarlatin, teinct ce mesme foye -de sa couleur, & tousjours conservant la mesme teinture -passe dans les veines, des veines en la chair, & -<span class="folionum">verso.</span>de la chair au plumage, rendant le tout si parfaictement -rouge, que mettant un de ces oyseaux cuire -dans un pot, vous diriez qu’on y a mis une poignee -de vermillon dedans.</p> - -<p>Entre un million de Lezards & reptiles de mer, -j’ay appliqué ma consideration sur une espece fort -monstrueuse : Car c’est un animal qui vit en partie -dans l’eau, en partie sur la terre, en partie sur les -arbres, r’acourcissant en luy les trois Spheres, esquelles -<span id="pg_166" class="pagenum">166</span>vivent tous les animaux de ce monde. Car -premierement il participe avecques les Poissons de -l’Element de l’Eau : Il s’attribuë avecques les hommes -& les quadrupedes l’Element de la Terre : Et avecques -les oyseaux il niche & repose sur les arbres. Je -diray plus, il semble que les Astres luy ayent donné -sur les reins, depuis la teste jusqu’au bout de la queuë, -<span class="folionum">fol. 179.</span>une representation de leurs rayons & estincellements. -Car vous luy voyez une belle ceinture sur le dos, -des rayons du Soleil, & des Estoilles : tous semblables -à ceux que peignent nos Peintres autour du Globe -du Soleil & des Estoilles : Et quant à sa peau elle -est esmaillee d’une couleur argentine & azuree, ainsi -qu’est le Lambris du Ciel, quand il est serain. Cet -animal sentant la force du Soleil, sort de la mer, -monte sur les arbres voisins, & choisissant un rameau -bien propre à se coucher, là il s’estend & se repose : -Il pond ses œufs dans ces arbres maritins, lesquels -eschauffez par la chaleur du Soleil, se transforment -en Lezardeaux, lesquels aussi tost qu’ils sont sortis -de leur coque, recognoissent Pere & Mere, les suivent -pour pasturer, soit en la mer, soit sur la terre, soit -és branches des arbres. Je donneray la raison de -ce que nous avons dict, sçavoir, que plus l’animal -<span class="folionum">verso.</span>est humide, plus est-il chargé de sommeil : Or entre -toutes les sortes d’animaux, cette espece de Lezards -est humide & froid, par consequent subject au dormir. -Et d’autant que le sommeil est plus agreable, que -les membres sont conservez en leur degré de chaleur, -voilà pourquoy ils recherchent les lieux plus -propres à recevoir la chaleur du Soleil. Et recognoissans -que le peu de chaleur, qu’ils ont connaturelle, -ne seroit bastant pour faire esclorre leurs œufs, -ils les exposent aux raiz du Soleil.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_167" class="pagenum">167</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 180.</span></p> - -<h3 id="ch41">De la Pesche de Piry.</h3> - -<p class="c">Chap. XLI.</p> - - -<p>Les Sauvages de <i>Maragnan</i>, <i>Tapoüitapere</i> & -<i>Comma</i> ont une pesche asseuree & annuelle, ainsi -que nous avons la pesche des Moruës sur le Banc, -ou és Terres Neufves tous les ans : Car quelques -moys apres les pluyes, lors qu’ils pensent que les -eaux sont retirees, ils s’embarquent dans leurs Canots -en grande multitude, se fournissans de farine pour -quelques moys ou six sepmaines, & ainsi s’en vont -rangeant les terres en un lieu esloigné de l’Isle, pres -de 40. lieuës ou plus. Là ils se campent, dressans -les <i>Aioupaues</i>, puis s’addonnent à la pesche du poisson, -à la chasse des <i>Caimans</i> ou Cocodrilles, & à la recherche -des Tortuës : Et là il se trouve souvent -<span class="folionum">verso.</span>grande quantité des Sauvages de divers villages de -l’Isle, soit des habitans de <i>Tapoüitapere</i> ou <i>Comma</i>. -Les Poissons se peschent dans les fosses de sable, -où il n’y a pas grande eau : Car mesme si on y va -un peu plus tard, que la saison ne le requiert, on -trouve ces fosses assechees, & le Poisson mort sur -la place. Il est impossible d’exprimer le nombre & -la quantité de ces Poissons. C’est assez que je dise -& face comprendre en un mot, que tout autant qu’il -y va de Sauvages, ils s’en chargent, y en laissant -beaucoup plus qu’ils n’en emportent. Ces Poissons -sont gros & courts, n’excedans pourtant en grosseur -l’espoisseur du bras, & la longueur de demy-pied -entre queuë & teste, le museau rabatu, quasi -comme une forme de Tanche, & estime que ce -sont Poissons de semblable espece aux Poissons de -la mer, appellez des Matelots Carreaux : Estans pris -dans les petits rets qu’ils portent, nommez d’iceux -<i>Poussars</i>, ils vous les embrochent par le milieu douzaine -<span id="pg_168" class="pagenum">168</span>à douzaine, ainsi que l’on faict par deçà les -<span class="folionum">fol. 181.</span>Aloüetes, & mettent le tout sur le <i>Boucan</i> rostir en -la fumee, sans rien vuider des entrailles : & ainsi en -amassent une grande quantité qu’ils apportent en -leurs Loges, desquelles ils vivent un mois, voire pres -de deux. Quand ils les veulent manger, ils en tirent -la peau, laquelle ils font bien seicher au Soleil, puis -la pillent au Mortier, & la reduisent au poudre, dont -ils font leurs <i>Migans</i>, c’est-à-dire leurs Potages, tout -ainsi que font les Turcs de la poudre des pieces de -Bœuf cuittes au four, quand ils sont en guerre.</p> - -<p>Un jour je m’en allois par l’Isle, & me trouvant -en certain village, ils ne sçavoient que me donner -pour disner, sinon qu’ils mirent quelques-uns de ces -Poissons boüillir dans un pot, & du clair ils m’en -firent du <i>Migan</i>, & me presenterent le reste dans un -plat. Je ne fy ny à l’un ny à l’autre beaucoup de -tort, à cause du goust de la fumee, neantmoins les -François qui estoient avec moy en mangeoient de -grand appetit, tenans ces Poissons de fort bon goust : -& mesme les Sauvages s’en estonnoient, comme -estant chose dont ils font grand estat, & vont loing -pour la chercher.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Or comment ces Poissons se trouvent dans ces -fosses en si grande abondance, depuis le temps -des pluyes, jusqu’alors : si la raison peut servir, -que j’ay alleguee cy dessus au Chap. 40. Je m’en -raporte : Mais mon opinion est, que la grande quantité -des pluyes fait deborder les rivieres & les ruisseaux, -voire la mer mesme, en sorte que toutes ces -plaines sont noyees plus que la hauteur d’un homme, -tellement que les Poissons sortent de leur lieu naturel, -allechez par la pasture nouvelle d’un lieu recent, & -s’amusans par trop à retourner en leur Patrie, les -eaux s’abbaissent, & demeurent enfermez dans les -fosses & valees : ainsi que nous voyons par deçà, -lors que les estangs & les rivieres se débordent, & que -le Poisson s’en fuit qui deçà qui delà dans les vallees.</p> - -<p><span id="pg_169" class="pagenum">169</span>La Chasse des <i>Caimans</i> ne leur est pas moins -plaisante qu’utile : ce sont Cocodrilles mediocres, qui -n’excedent 8. ou 10. pieds de long, & ont la peau fort -dure & le ventre molet, sans langue, les yeux vivaces, -cauteleux & méchans, qui se jettent fort bien sur les -hommes, coupent & avalent le premier membre qu’ils atrapent. -Ils se retirent dans des creux au rivage des -<span class="folionum">fol. 182.</span>eaux tousjours aux aguests : ils nagent comme poissons, -& rampent sur la terre assez bellement pourtant, -ouvrent la gueule, & taschent de vous espouvanter -s’ils vous rencontrent, font des œufs gros comme les -poules, mais revestus d’aiguillons comme chataignes, -& sont bons à manger : il est bien vray que je n’en -ai point voulu user encore qu’on m’en ait offert, pour -l’horreur que j’avois de ces animaux. Ils couvent -leurs œufs, & d’iceux procedent des petits Cocodrillons, -gros, grands & longs, comme ces petits Lezars -gris que nous voyons courir en Esté sur les murailles : -Chose estrange qu’un si gros animal vienne de si peu -de matiere, & qu’à l’issuë de sa coque il commence -à trotter & à ramper en si petite stature. Sa chair -sent le musc, & c’est ce qui la rend douçastre & desagreable -au goust : Nonobstant les Sauvages ne s’arrestent -pas là, ains ils en font grand’chere quand ils -en ont : & par ainsi ils les cherchent soigneusement. -Et d’autant que ce lieu de Piry est humide & limonneux, -il abonde en <i>Caïmans</i>, lesquels les Sauvages -<span class="folionum">verso.</span>poursuivent, adressans justement leurs flesches soubs -la gorge, ou dans le petit ventre de ces animaux, -puis à grands coups de levier, ils achevent de les -assommer, Cela faict ils les eschorchent, puis les -mettent par pieces, & les boucannent. S’ils sont petits, -ils les font cuire dans leurs escailles, & les estiment -bien meilleurs & delicats ainsi cuits : parce, -disent-ils, qu’ils rostis en leur graisse, & que rien ne -se perd de leur substance. J’ay tousjours aymé mieux -le croire que de l’experimenter, non que je n’aye eu -souvent l’occasion de ce faire ; pource que les Sauvages -<span id="pg_170" class="pagenum">170</span>m’en presentoient assez au retour de <i>Piry</i>. -Mais la seule representation que je me faisois de la -figure de ces animaux me faisoit bondir le cœur en -la presence des morceaux de leur chair. Les François -qui en mangeoient m’ont dit, que cela approchoit -à peu pres du goust de porc frais, sinon qu’il est -plus douçastre, huileux & musqué. Il y a du danger -de se bagner en ces pays-là, si ce n’est en lieu découvert, -parce que ces miserables bestes se glissent -<span class="folionum">fol. 183.</span>doucement & se jettent sur vous. L’on me conta -qu’un enfant du village de <i>Rasaiup</i> tombé dans le -ruisseau où ils prennent de l’eau, fut emporté & mangé -par ces <i>Caïmans</i>. Et comme je m’en allois le long -des sables de la Mer depuis <i>Troou</i> jusqu’à Rasaiup -accompagné de plusieurs Sauvages, ils me menerent -boire en une grande fosse, environnee de plusieurs -haliers & bocages, & m’advertirent qu’il ne falloit -demeurer là long-temps, parce que c’estoit le repaire -de plusieurs Cocodrilles qui se presentoient à ceux -qui alloient boire en ceste fosse. Baste c’est assez -que nos Sauvages leur font la guerre, tant pour -l’utilité que pour le plaisir, & en apportent bonne -fourniture, quand ils reviennent de <i>Piry</i>.</p> - -<p>La cause pourquoy ces animaux n’ont point de -langue, c’est ce me semble, qu’ils ont le gosier & le -col du tout inflexibles, tellement qu’ils ne sçauroient -regarder ny derriere ny à costé d’eux, s’ils ne mouvent -le corps entier & ne se destournent : joinct qu’ils ont -la machoire d’en bas forte & immobile, qui sont -choses du tout necessaires à l’usage de la langue, & -<span class="folionum">verso.</span>ne remuent que la machoire d’en haut : Et pour ceste -mesme occasion ils avalent tout d’un coup leur proye, -sans la tourner ny retourner dans leur gueule.</p> - -<p>Sainct Isidore escrit que les Cocodrilles du Nil, -parviennent jusques à la longueur de 20. coudees, & -sont de couleur de safran, mais ceux de <i>Maragnan</i> -& des environs, n’excedent comme j’ai dit, la longueur -de 10. ou 12. pieds. Il y a encore ceste -<span id="pg_171" class="pagenum">171</span>difference que les cocodrilles d’Egypte habitent de -nuict dans l’eau, & de jour sur la terre, parce que -dit ce sainct Evesque, cet animal recherche la chaleur : -Or est-il qu’en Egypte les eaux sont chaudes la nuict, -& la terre froide, & de jour la terre est chaude & -l’eau froide : Mais au contraire à <i>Maragnan</i>, ils demeurent -de nuict sur la terre, & le jour dans l’eau : -d’autant que la nuict, les eaux sont froides, & chaudes -de jour ; & la terre est temperee. La raison pourquoy -cet animal a pœur de ceux qui le pourchassent, -& est hardy contre ceux qui le fuient, c’est pour ce -qu’aisement il se jette sur les fuiards, & ne se peut -deffendre qu’à grande difficulté contre les assaillans : -<span class="folionum">fol. 184.</span>De plus il est doüé d’un naturel timide & palpitant : -le propre duquel est de s’asseurer sur les fuiards, & -perdre courage devant ceux qui resistent. Et la cause -pourquoy il n’a qu’un boyau, c’est pour ce qu’il -manque à la premiere digestion, à sçavoir, à decouper -les viandes par le menu. Il craint d’avantage -les Sauvages que les François : ce que font aussi -ceux de l’Egypte, craignans plus les Egyptiens que -les Estrangers : Solinus en donne la raison, qui est -que cela procede d’une sienne industrie naturelle, à -recognoistre & odorer ceux qui luy font la guerre -plus ordinairement. Sa fiante est exquise & bien -recherchee, pour faire les fards des Dames. Je ne -sçay pas si ce que Phisiologue escrit de luy est vray<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>, -que quand il a mangé quelqu’un, il pleure & regrette -son mal-heur.</p> - -<p>Outre ces deux exercices que font les Sauvages -en ce lieu de <i>Piry</i>, ils pourchassent les Tortues qui -sont en quantité indicible, & en apportent en l’Isle -de toutes vives, tant que leurs <i>Canots</i> en peuvent -porter. Ils ne sont pas chiches de vous en donner -à l’heure qu’ils arrivent, & pour peu de marchandises -<span class="folionum">verso.</span>vous en avez beaucoup. Il me souvient que -quelques <i>Canots</i> passans aupres de nostre lieu de -sainct François, pour un petit couteau qui vaut en -<span id="pg_172" class="pagenum">172</span>France un sol, ils m’en donnerent soixante dix : Et -pour la farine que je leur donnay à disner, ils m’en -presenterent vingt-cinq, lesquelles je mis toutes en -un certain endroit humide & frais, leur faisant jetter -journellement de l’eau, & se garderent ainsi sans -manger plus de six semaines. Les Sauvages en -mangent volontiers & disent que cela les tient en -santé & leur faict bon estomach : Ils les font cuire -dans leurs coques toutes entieres sans rien oster de -dedans : & nous les trouvions meilleures en ceste -sorte qu’en toute autre. Si quelqu’un d’eux a mal -aux oreilles par la descente d’un Catarre, les femmes -prennent du sang de ces reptiles, parmy lequel elles -meslent du laict tiré de leurs mamelles, & en frottent -le fond de l’oreille. De plus quand ils ont arraché -le poil de leurs corps, avec les pincettes de fer que -les François leur donnent, ils frottent la place avec</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_173" class="pagenum">173</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 193.</span></p> - -<h3 id="ch43">De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards.</h3> - -<p class="c">Chap. XLIII.</p> - - -<p>Ils ont une autre chasse de vermine, non moins -plaisante & agreable que les precedentes : Car ils -font la chasse aux Rats domestiques & sauvages. -Ils ne mangent point les domestiques, au moins que -je sçache, mais ils leur font la chasse cruellement : -Car si un Rat est veu en quelque Loge, tous les -habitans d’icelle s’amassent : les uns avec Arcs & -Fleches, les autres avec leviers : Les Chiens y sont -aussi appellez, tellement que le pauvre Rat a bien -des affaires, & luy est impossible d’eschapper, ou la -<span class="folionum">verso.</span>gueule des Chiens, ou le coup des leviers, ou bien -le dard de la Fleche. Si tost qu’il est mort, on le -pend par la queuë au bout d’une perche, & est mis -au milieu du village pour servir d’exercice aux petits -enfans qui le flechent. Les villages qui sont plus -proches des Havres où abordent les Navires en ont -davantage, par ce que ceux des Navires, si tost -qu’ils sentent la terre, se mettent à nage, & viennent -aux premieres Loges qu’ils rencontrent, renonçans -à leur pays natal, qui est la mer, pour demeurer en -un pays plus ferme & asseuré, qui est la terre.</p> - -<p>Ils mangent les Rats sauvages, qui se trouvent -dans les bois, voire ce leur est une viande delicieuse : -Ils leur font la chasse en ceste sorte. Ils -creusent une fosse au milieu d’un canton de bois, -où il y a des entrees deçà delà, comme sont les -Clapiers, ou Terriers des Lapins : puis ils s’amassent -grand nombre de jeunes hommes, tenans des batons -en leurs mains, & vont faire une huee aux environs -de ceste fosse en rond : tout ainsi qu’on faict en ces -<span class="folionum">fol. 194.</span>cartiers quand on veut prendre les Loups ; & frappans -deçà delà les buissons, en font sortir les Rats, lesquels -<span id="pg_174" class="pagenum">174</span>fuyans devant eux, & trouvans ces Terriers -tous faicts & propres pour se cacher ils entrent dedans, -alors les Sauvages s’approchent, & chacun -garde son trou, les autres entrent dans la grande -fosse, & à coups de bastons ils assomment ces Rats, -qu’ils partissent apres egalement ensemble, & s’en -reviennent en leur village, chacun apportant sa proye -qu’ils mettent sur le <i>Boucan</i>, ou sur les charbons, -les ayant fendus par le devant, sans en oster la -peau, laquelle ils font gresiller quand le dedans est -assez cuit, & afin que la graisse ne se perde point, -ils les enfarinent : & ces morceaux sont de requeste, -& plus prisez que les Sangliers, les Cerfs, les <i>Agoutis</i> -ou <i>Pagues</i>, la proportion d’un chacun estant gardee, -& quelquesfois ils en apportent une si grande quantité -que c’est merveille.</p> - -<p>La chasse aux Fourmis se faict vers le temps -des pluyes, par ce qu’en ceste saison toutes les especes -<span class="folionum">verso.</span>de Fourmis remuent mesnage. Celles qui peuvent -voler prennent la Region de l’air, & quittent leurs -Loges, faictes & creusees en terre : Les autres (si -elles s’apperçoivent, par un instinct naturel, que les -eaux pourront entrer en leurs cavernes, & endommager -leurs magazins) plient bagage, & ce avec un -ordre qui merite d’estre escrit, en ayant veu l’experience, -laquelle je reciteray, afin qu’elle serve de -modelle à tous les autres.</p> - -<p>En nostre Loge de S. François, au commencement -des pluyes, une milliace de millions de fourmis -sortit d’une caverne, non bien esloignee de là, laquelle -s’en vint prendre possession d’un coin de ma -chambre, sous lequel ils avoient creusé des chambres, -antichambres & magazins : En un beau matin toute -la compagnie deslogea, & apporterent, comme je croy, -plus d’un boisseau d’œufs posez en diverses stations, -c’est à dire, à deux pas l’un de l’autre ; chaque monceau -avoit ses fourmis ordonnees, lesquelles venoient -descharger leur faiz au prochain amas, & ne passoient -<span id="pg_175" class="pagenum">175</span>outre, & ainsi s’en retournoient à leur monceau continuans -<span class="folionum">fol. 195.</span>leur office. Je fus bien estonné de voir cette -multitude innumerable, & cette quantité d’œufs qui -rendoient une fort mauvaise odeur : je fis faire un bon -feu, & en aporté le brasier sur tous ces œufs, & au -chemin que tenoient ces bestioles. Alors elles furent -bien estonnees, & joüerent à sauve qui peut, chacune -prenant un de ces œufs pour le garantir du feu, -comme fit Ænee son Pere Anchise en la conflagration -de Troye. Neantmoins je ne peu si bien faire, qu’elles -ne se logeassent au lieu où elles avoient destiné, à la -charge toutefois qu’elles n’incommoderoient point leur -hoste : ce qu’elles firent : car r’assemblans leurs gens -l’espace de deux ou trois jours, hors mis celles qui -perirent par le feu, elles conclurent qu’il falloit aller -à la picoree dehors, & se contenterent du logis, puisque -je le leur permettois, à mon regret pourtant. -Vous eussiez eu du contentement de voir ces bestelettes -aller depuis le matin, Soleil levant, jusques au -soir Soleil couchant, amasser leurs provisions, c’estoient -des fueilles de certain arbre, sur les branches duquel, -(comme j’allay voir moy mesme) estoit une quantité -<span class="folionum">verso.</span>de ces fourmis, laquelle avoit seulement charge de -coupper les fueilles, & les laisser tomber en bas : le -reste de la compagnie prenoit chacune la sienne, & -la portoit au magazin. Et notez qu’elles avoient -faict deux chemins aussi bien tracez, selon leur petitesse, -qu’il est possible de voir : Celles qui estoient -chargees, retournoient par l’un & les dechargees, -alloient par l’autre, sans se mesler les unes parmi -les autres, & m’asseure qu’il y avoit plus de quatre -cens pas où ils alloient querir leur charge ; & le -mesme observent toutes les autres especes de fourmis. -Je n’oublieray aussi, comme chose remarquable, les -voutes qu’elles font d’une industrie admirable, quand -elles veulent cheminer à couvert.</p> - -<p>Nos Sauvages ne font pas la chasse à toute sorte -de fourmis, ains seulement à celles qui sont grosses -<span id="pg_176" class="pagenum">176</span>comme le pouce, apres lesquelles tout un village sort, -hommes, femmes, garsons & filles : & la premiere fois -que je leur vy faire ceste chasse, je ne sçavois que c’estoit, -ny où ils alloient si vistes, tous abandonnans leurs -<span class="folionum">fol. 196.</span>Loges pour courir apres ces fourmis volantes, lesquelles -ils prenoient avec leurs mains & les mettoient soigneusement -dans une courge, leur rompans les aisles pour les fricasser, -& les manger. Ils les prennent encore d’une autre -façon, & sont les filles & les femmes, lesquelles s’asseans à -la bouche de leur caverne, invitent ces grosses fourmis -à sortir<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> par une petite chanson, laquelle je fis interpreter -au Truchement, & estoit telle : Venez mon amy, venez -voir la belle, elle vous donnera des noisettes : & -tousjours repliquoient cela, à mesure que les fourmis -sortoient, lesquelles elles pernoient leur rompant les -aisles & les pieds : Et quand elles estoient deux femmes -en un trou, elles recitoient l’une apres l’autre la chanson, -& les fourmis qui sortoient de là, pendant la chanson, -estoient à celle qui chantoit : Vous seriez estonné -des gros monceaux de terre qu’elles tirent de leur caverne. -Elles bouchent au temps des pluyes les trous -du costé que viennent les pluyes, & laissent seulement -les trous ouverts du costé, duquel les pluyes -viennent rarement. Les fourmis de <i>Maragnan</i> ont -<span class="folionum">verso.</span>deux ennemis mortels, specialement les gros fourmis, -sçavoir est une sorte de Chiens sauvages de poil de -loup puans au possible<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>, qui ont la teste & la langue -fort aiguë, & vont aux fourmillieres se repaistre : Et -une autre espece de grosses Fourmis, qui naissent -communément avec les autres, ainsi que le Bourdon -avec les Abeilles, & tandis qu’elles sont petites & -foibles elles travaillent avec les autres sans faire -bruict ou frapper : mais quand elles sont devenuës -grandes & fortes, elles quittent la communauté, & -font bande à part seule à seule, & ne vont plus en -compagnie, mais chacune se tient en embuscade le -long des chemins où elles se jettent sur leurs sœurs -& parentes comme fit jadis Abimelech, bastard de -<span id="pg_177" class="pagenum">177</span>Gedeon sur les soixante dix enfans legitimes de son -Pere ses propres freres, lesquels il mist tous à mort -sur une pierre en Ephra. Le Lecteur pourra se -servir de cecy pour l’appliquer à quoy il voudra -selon son esprit & consideration. Voilà comment nos -Sauvages s’excercent apres ces bestioles plus utilement -que ne font pas les enfans de deçà apres les -Papillons : tellement qu’ils font profit de tout, & ne -<span class="folionum">fol. 197.</span>laissent rien perdre, prenans tout ensemble leur plaisir -avec utilité : voyons le reste.</p> - -<p>La chasse des Lezards que les <i>Tapinambos</i> appellent -<i>Taroüire</i> (& sont les grands Lezards) & <i>Tojou</i> -(sont les petits) se faict diversement<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, selon la diversité -des Lezards terrestres & marins : Les marins -habitent ordinairement dans les plaines couvertes -d’<i>Aparituriers</i>, où deux fois en 24. heures la mer se -degorge : là ils vivent de <i>Crabes</i>, Moules, Chevrettes, -que le commun appelle en France Crevettes, & -du poisson qu’ils y peschent, tandis que la mer est -en ce lieu. Ils font leurs œufs dans le creux des -arbres. Les Sauvages les vont vener & flecher quand -la mer est retiree, entrans dans la vase quelquesfois -jusques aux esselles. Il y a autant à manger en -ces Lezards qu’en un Lapin, voire qu’en un grand -Lievre, selon la grosseur de l’animal. Ils les font -boüillir en faisans du <i>Migan</i>, ou rostir sur le <i>Boucan</i>. -Les François les mettent à la broche, lardez du -lard des Vaches marines, & croyriez de premier -abord que ce fussent des Lapins ou Lievres embrochez : -La saulce qu’on y fait est semblable à celle -des Lievres & Lapins. Plusieurs François sont si -<span class="folionum">verso.</span>friands de ces Lezards, qu’ils tiennent qu’ils valent -mieux que les lapins de deçà. J’ay mieux aymé le -croire que d’y gouster.</p> - -<p>Les Lezards terrestres sont plus la chasse des -jeunes garsons que des hommes, encore que j’aye veu -des hommes aussi aspres à les vener que les enfans. -Mesme j’ay veu quelquesfois plus d’une vingtaine de -<span id="pg_178" class="pagenum">178</span>Sauvages tant hommes que garsons courir apres deux -ou trois petits Lezards : lesquels pris sont aussi tost -jettez sur le brasier & gresillez, chacun en prend -sa part, selon le nombre de la capture, & trouvent -cela fort bon. Les jeunes garsons aussi tost qu’ils -en aperçoivent courir parmy les Loges, sur la couverture, -ou dans les buissons, ils les flechent, mais -ils sont bien plus aspres apres les gros domestiques -qu’apres les petits car il y a davantage à manger, d’autant -qu’il s’en voit d’aussi long que le bras, & quasi -de mesme grosseur : Il y en a une espece de tous -vers, qui ne sortent point des arbres, ains se tiennent -estalez sur les fueilles à l’ardeur du Soleil, & les -Sauvages disent qu’ils sont fort venimeux, par ainsi -<span class="folionum">fol. 198.</span>ils les laissent & ces animaux ne se sentans poursuivis -ne s’effrayent de vous voir contr’eux. Ils sont -presque semblables aux Cameleons, desquels nous -parlerons cy apres. Ils ont les yeux estincelans & -rouges comme escarlate.</p> - -<p>Tous ces Lezards domestiques se joignent par -ensemble ainsi qu’une boule en rond, tellement que -la queuë du masle est joincte à la teste de la femelle, -& la queuë de la femelle est unie avec la teste du -masle, & le tout ployé en rond, les deux testes & -les deux queuës du masle & de la femelle s’atouchent. -J’eu pœur la premiere fois que je rencontray deux -gros de ces Lezards ausi accommodez : car je ne -sçavois ce que ce pouvoit estre, ny quelle sorte de -Serpent, voyant quatre yeux en un endroict, & un -seul corps estendu en rond. Les femelles sont bien -plus grosses que les masles. Les petits Lezards -pondent leurs œufs quasi à la mesure du bout du -petit doigt, & ce dans un trou, qu’ils couvrent puis -apres de sable, au nombre de cinq ou de sept : la -chaleur du Soleil les esclost. Les grands Lezards -les font plus gros, selon la proportion de leur corps ; -<span class="folionum">verso.</span>& ordinairement ils font des nids, soit en la couverture -des loges, soit en dehors dans les bois, & portent -<span id="pg_179" class="pagenum">179</span>en ce lieu tout ce qu’ils peuvent trouver de mol, -comme mousse, plume, coton, drapeau, & choses semblables, -se rendent fort familiers à la maison, s’ils -ont esprouvé & experimenté que vous ne leur vouliez -aucun mal. Ils font autant de bruict qu’un chien -quand ils marchent, & portent ce qu’ils trouvent en -leur bouche : & c’est un plaisir de leur voir faire ce -mesnage. Ils se gardent bien d’aller le droict chemin, -quand ils vont faire leur nid, ains ils prennent un grand -destour, afin que vous ne puissiez recognoistre l’endroict. -Le Soleil esclost leurs œufs, aussi bien que ceux des petits : -Et la raison est qu’ils sont par trop froids, & n’ont -aucune chaleur suffisante à produire cet effect. Ils -sont venez par de grandes & horribles Couleuvres, -les unes de couleur d’eau, les autres violettes, & les -autres tachetees & semees de diverses couleurs. -Elles viennent jusques dans les maisons, specialement -sur le toict pour chercher ceste proye. Les Lezards -la sentent de bien long & lors vous les voyez courir -<span class="folionum">fol. 199</span>çà & là, comme si le feu estoit en la maison. Je fis -tuer trois de ces Couleuvres un Dimanche au matin -que nous allions dire la Messe à la Chappelle de sainct -François, dans laquelle nous trouvasmes ces hideuses -bestes faisans la chasse apres les gros Lezards, desquels -elles en avoient tué un assez bon nombre : mais -elles payerent leur temerité avec grande difficulté -pourtant : car elles receurent chacune plus de cinquante -coups de levier : encore se fussent-elles sauvees, -si je ne les eusse faict mettre par tronçons, -lesquels vescurent & remuerent plus de vingt-quatre -heures apres, cherchans à se rejoindre, quoy qu’ils -fussent espars loing l’un de l’autre plus de quatre -& cinq pas. Les Sauvages ont en horreur ceste -sorte de Serpens, & disent qu’ils sont fort venimeux.</p> - -<p>Les Lezards perdent leur queuë de vieillesse, -& tombent devenuës toutes noires, & mesme sont -tendres comme verre, & se rompent au moindre accident : -Je n’ay pas opinion qu’elles reviennent ; encore -<span id="pg_180" class="pagenum">180</span><span class="folionum">verso.</span>qu’Aristote aye escrit des Lezards de par deçà, -que leurs queuës estans coupees elles reviennent : Je -m’appuye sur l’experience d’un gros Lezard domestique -qui estoit en nostre loge de sainct François, -lequel en l’espace de deux ans, j’ay tousjours veu -sans queuë & venoit manger ordinairement devant -nous, & avec les poules qui ne s’en estonnoient plus, -pour la privauté accoustumee qu’elles avoient avec -luy. On dit pourtant, & les François en ont eu -l’experience, qu’une espece de ces gros Lezards -viennent prendre les petits poulets & les emportent -aux bois où ils les mangent.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 200.</span></p> - -<h3 id="ch44">Des Araignes, Cigales & Moucherons.</h3> - -<p class="c">Chap. XLIV.</p> - - -<p>La vie de l’homme est comparee à celle de -l’Araigne en plusieurs passages de la saincte Escriture, -specialement au Psalm. 89. <i lang="la" xml:lang="la">Anni nostri sicut -Aranea meditabuntur</i>, nos annees se passeront, seront -contees, meditees comme ceux de l’Araigne. Sainct -Isidore escrit que l’Araigne est un ver de l’Element -de l’Air nourry en iceluy, d’où elle tire l’etymologie -de son nom, & ceste chetive creature n’a jamais repos, -tousjours travaille, escoule sa substance à bastir -sa toile, tousjours en danger, & tant elle que ses -<span class="folionum">verso.</span>biens & richesses sont suspendues en un filet & à -la mercy du moindre souffle de vent : Ou si vous -voulez, de la fantaisie d’un valet, ou d’une chambriere -à luy charger un coup de balet, qui l’assomme -& fracasse tout son labeur : Voudriez-vous un plus -<span id="pg_181" class="pagenum">181</span>beau miroir pour considerer les mal-heurs & miseres -de ceste vie ? Je ne perdray donc point le temps, -si laissant à part ce qui est commun & journellement -recogneu par deçà, du naturel de ceste vermine, je -rapporte ce que j’ay contemplé curieusement en la -proprieté des Araignes de <i>Maragnan</i> : Et auparavant -que j’enfonce ceste matiere, il est bon que je -traitte d’une espece de grosse Araigne quasi comme -le poing & plus. Elles se trouvent ordinairement -dans les bois creux, desquels on environne les loges, -ainsi que par deçà de palis : Elles se trouvent aussi -aux coins, cheminent peu, n’ont point de toiles, tres -venimeuses, rouges, presque en couleur aux petits -Pigeonneaux quand ils sortent de la coque, ce qui -est fort hideux à voir : Les Sauvages les fuient, & -tiennent que la piqueure en est mortifere. Elles se -<span class="folionum">fol. 201.</span>nourrissent de la corruption de l’air.</p> - -<p>Pour les autres especes, elles sont diverses : -les unes grosses à proportion pourtant ; les autres -mediocres, & les autres menues ; & toutes celles-cy -sont domestiques. Il y en a d’autres dans les bois, -distinguees aussi en grosses, mediocres & menues. -Au temps des pluyes, elles s’engendrent plus volontiers -qu’en autre temps, neantmoins elles ne laissent -d’estre produictes en tout temps : Elles se joignent -sur le soir à la fraischeur de la nuict, le masle abandonnant -sa toile pour se glisser avec son fil en la -toile de la femelle si elle est tendue plus bas, ou si -la toile de la femelle est tendue plus haut, la femelle -descend & vient trouver le masle, & lors elles se -joignent. Cecy est tant aisé à discerner qu’elles ne -manquent jamais sur la fin du jour à faire ce que -je viens de dire. L’Araigne masle est petite au regard -de la femelle : car elle est trois fois aussi grosse -que luy : Elles font une petite bourse ronde & platte, -couverte d’une toile si gentiment faicte & licee, que -vous croyriez fermement estre du satin blanc, & -<span class="folionum">verso.</span>que ce ploton fust une enchasseure d’<span lang="la" xml:lang="la">Agnus Dei</span>. -<span id="pg_182" class="pagenum">182</span>Elles n’y laissent qu’un petit pertuis, par lequel elles -poussent leurs œufs avec le pied, & la bourse estant -pleine elles bouchent le pertuis, le licent comme le -reste, & le tiennent perpetuellement embrassé sur -leur ventre & estomach : l’eschauffant par ce moyen -jusqu’au temps qu’elles recognoissent que leurs petits -sont esclos, & à lors elles tranchent ceste plaque le -long du circuit, comme vous feriez l’écoce d’une -feve, afin de donner ouverture & sortie aux petites -Araignes, lesquelles incontinent se mettent à courir -le long de la toile de leur mere, & la nuict se retirent -soubs elle, ainsi que les poussins soubs la -poule, pour estre eschauffees en ce bas aage contre -la froidure de la nuict : Estans parvenuës à leur -force, chacune faict sa toile, se nourrit & prouvoit -par son industrie.</p> - -<p>Il y en a d’autres qui font de petits pots de -terre gros comme une prune de Damas presque de -la forme des pots de moyneau, si bien licees dedans -<span class="folionum">fol. 202.</span>& dehors qu’il n’est pas possible de plus : ce que -font aussi certaines especes de Mouches ; dont nous -parlerons cy apres. La bouche de ces pots ressemble -à la gueule des pots à moyneau, gardee la proportion -des uns aux autres, & n’y laissent qu’un petit -trou à mettre une épingle, par où ils passent leurs -œufs afin qu’ils esclosent à la chaleur du Soleil : ce -petit pot est attaché, ou contre du bois, ou sur une -fueille de Palme, & la terre de laquelle elles forment -ce vaisseau, est semblable en couleur à la terre de -Beauvais. Ayans emply ce pot de leurs œufs, elles -le bouchent, & quand le terme est venu que les petites -sont escloses, les meres viennent desboucher -le trou & l’agrandissent, & à lors les petites sortent -qui suivent leurs meres en leur habitation.</p> - -<p>Celles des bois ont une autre façon de faire : -elles vuident les noix des Palmes piquantes, rongeans -peu à peu l’amande, laquelle elle jettent par trois -petits trouz qui sont naturellement en ces noix : puis -<span id="pg_183" class="pagenum">183</span>elles font là dedans leur nid & leurs œufs qui esclosent -en leur saison.</p> - -<p>Les toiles de ces Araignes sont diversifiees & -<span class="folionum">verso.</span>differentes selon la situation & les places, esquelles -elles ont choisi leur demeure : car les Araignes domestiques -tendent leurs rets aux fentes & ouvertures, -par lesquelles les Mouches & Moucherons entrent -dans les Loges. Celles qui demeurent és arbres tendent -de branche en branche, voire d’arbrisseau en arbrisseau, -pour attraper les Papillons & semblables vers -volans. Celles qui estendent leur toile immediatement -sur la terre, c’est pour prendre les vermines -rampantes, comme sont les Fourmis, & autres de pareil -genre.</p> - -<p>Il y en a qui font des toiles si fortes qu’elles -enveloppent dedans les petits Lezards ; & en mesme -temps ces Araignes descendent qui leur fourent un -éguillon qu’elles ont au derriere dont ils meurent : & -en apres leur succent la cervelle & le sang, & s’estans -enflees de cela, elles se retirent. J’ay veu des Araignes -de mer tirans à peu pres sur la forme des -Araignes terrestres, mais fort grandes<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a> : elles se retirent -en mer dans des petits creux, & vivent de -poissonnets qui vont fleurans les bordages de l’eau. -Il me souvient d’avoir pris garde que de ces Couleuvres -<span class="folionum">fol. 203.</span>que je fy couper & trancher en pieces, les -Araignes des environs y estans survenues à monceaux, -en tirerent le sang & l’humeur : Et les Sauvages -disent que si à lors elles piquoient quelqu’un -par la teste, qu’il deviendroit fol & en mourroit.</p> - -<p><i>Maragnan</i> abonde, comme je croy, sur toutes -les terres du Monde en Cigales<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, lesquelles font un -si estrange bruict en leur saison, qu’il est impossible -de le penser si on ne l’a ouy. Il y en a de diverses -sortes, & en grosseur & en son : car les unes sont -petites, ou mediocres, comme leur son aussi. Les -autres sont grosses & longues pres de six pouces, -& ont un ton fort & haut, qui vous entre vivement -<span id="pg_184" class="pagenum">184</span>dans les oreilles : Elles ne chantent point durant la -force des pluyes, mais tres-bien le long de l’Esté, -& d’autant plus que la saison des pluyes approche, -plus elles renforcent leur son, tellement qu’à ce que -m’ont dit les Sauvages, elles se rompent les flancs, -tant par le battement des aisles, que pour se bander -& boursoufler, afin de rendre une meilleure harmonie. -<span class="folionum">verso.</span>Je me suis appliqué à recognoistre les proprietés -de ce petit animal, faisant en prendre quelques-unes -que j’enfermois avec des fueilles en nostre Loge. -J’ay recogneu que leur chant provient de trois choses. -Premierement, elles attirent l’Air dans leur ventre -& s’enflent, à fin de rendre leurs flancs tendus & -sonnans ; & ont un accord si juste de l’extension des -flancs avec les aisles du milieu où se faict le son, que -vous voyez sensiblement & clairement, qu’elles reprennent -leur haleine à l’instant que les aisles se -levent : Et au mesme instant que les aisles se rabattent, -elles enflent & bandent leur costez. Secondement -elles ont des aisles fort minces & diaphanes -susceptibles du son, à cause de leur grande -seicheresse, tellement que les aisles de dessus fortes -& massives, qui est la troisiesme cause de ce chant, -venans à battre & toucher ces aisles du milieu contre -les flancs, l’Air intervenant emporte ce son quant & -luy. Je vous feray entendre cecy par des comparaisons -vulgaires. Trois choses se trouvent en un -<span class="folionum">fol. 204.</span>Luth, à fin de rendre son harmonie, les costes du -Lut sous lesquelles l’air est contenu entrant par la -rose du milieu : Les cordes tenduës, nettes, seiches -& bien vuidées, & la main du Joüeur : De mesme -ces petits Animaux ont les costez ou flancs souslevez -par l’air attiré de leur bouche en leur ventre : Puis -les secondes aisles au lieu de cordes, & les grosses -aisles au lieu de la main du Joüeur.</p> - -<p>Elles chantent en Esté depuis le Soleil levant -jusques environ Minuit ou deux heures apres Minuit : -& lors elles cessent à cause de la rosée froide qui -<span id="pg_185" class="pagenum">185</span>commence à tomber, & gardent ce silence jusqu’au -lever du Soleil qui essuye par sa lumiere la rosée -tombée sur ces fueilles, & vient à eschauffer leurs -aisles. Pendant ce silence j’ay opinion qu’elles se -repaissent de la mesme rosée, & je ne dy point cecy -sans cause, d’autant qu’elles demeurent presque tousjours -en mesme place : si ce n’est par accident, voiant -quelqu’un ou sentant quelque mouvement, elles volent sur -une autre fueille. Quelques unes d’icelles, & specialement -<span class="folionum">verso.</span>celles qui sont totalement vertes, ne disent mot, -& rampent sur terre, comme les sauterelles, s’unissent -ensemble à la façon des mousches, & font de petits -œufs noirs dans quelques pertuis de la branche, desquels -se forment des vermisseaux, qui peu à peu -deviennent Cigalles, & ce vers le moys de Septembre : -en sorte qu’elles se fortifient pour passer la saison -des pluyes, afin de succeder à leurs Peres & Meres -qui meurent, comme j’estime en ceste saison pour -le subject cy-dessus allegué, qu’elles se rompent les -flancs à force de crier, à la venuë des pluyes. Elles -n’ont point de sang, beaucoup moins que les mouches, -mais elles sont d’une substance poreuse, seiche & -legere. Les Poules n’en veulent point, ains se contentent -de les tuer : Que si par hazard elles en -mangent, s’atenuent & ne peuvent engraisser.</p> - -<p>Il y a en ces pays diverses especes de Moucherons, -mais je me veux seulement arrester à ceux -qui meritent d’entrer en la consideration de l’esprit -humain, à cause des principes naturels qui se recognoissent -<span class="folionum">fol. 205.</span>en iceux, & ceux-cy sont appellez par -les Sauvages <i>Maringoins</i> : entre lesquels il y a de -la diversité en grosseur & grandeur, mais non en -forme ny en proprieté. Ils naissent tous d’une humeur -acrimonieuse, & ayment les saveurs aigres & -aiguës, & non les douces : Pour cette cause la mer -& ses bordages en sont farcis durant les pluyes & -procedent de l’humeur de la mer, & vapeurs d’icelle. -Ils sont fort molestes aux hommes, leur perçant la -<span id="pg_186" class="pagenum">186</span>peau avec leur bec pointu comme une éguille, & en -succent l’humeur salee qui court entre la peau & la -chair. Ils ayment la lumiere : mais ils craignent la -flambe & la fumee, tellement qu’aussi tost que la -nuict est venuë, ceux qui demeurent dehors s’accrochent -sur les fueilles des arbres : Quant à ceux -qui sont dedans les Loges, ils s’attachent la nuict -sur la couverture du Toict, à leur grand regret, à -cause des feux que les Sauvages font autour d’eux, -pour se garantir de leur piqueure la nuit, par le -moyen de la flambe & de la fumee. Plus vous estes -proches de l’eau, plus vous abondez en cette vermine -<span class="folionum">verso.</span>par ce que leur origine est specialement des eaux, -ainsi que nous avons dit.</p> - -<p>Ils servent de venaison aux Chauve-souris, lesquelles -les attrapent dans leurs aisles, frayans le lieu -où ils sont attachez, puis les mangent, approchans -leurs aisles de leurs bouches, dans lesquelles ces -gros <i>Maringoins</i> sont enveloppez.</p> - -<p>Nos François qui vont à la pesche des Vaches -de mer, sont infiniment tourmentez de ces bestioles, -& sont contraincts de pendre leurs licts de Coton -aux branches des arbres le plus haut qu’ils peuvent, -pour éviter leur importunité, à cause de l’air & du -vent qui souffle davantage au haut des arbres qu’au -dessous, si les cordes rompoient ils feroient un beau -sault, & ne cessent de bransler, pour faire fuyr d’autour -d’eux ceste vermine.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_187" class="pagenum">187</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 206.</span></p> - -<h3 id="ch45">Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes -qui sont en ces Pays.</h3> - -<p class="c">Chap. XLV.</p> - - -<p>De toutes les bestioles qui tiennent compagnie -à l’homme domestiquement au Bresil, il n’y en a -point qui égalle en multitude le Grillon, appellé par -les Sauvages <i>Coujou</i><a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> : Et pour estre si familier & -domestique, j’ay eu occasion & commodité d’employer -ma curiosité afin de comprendre les proprietez de -ce petit animal. Il naist & de corruption & de generation. -Et pour vous le faire voir, vous devez remarquer -que quand nouvellement on faict une Loge -couverte de Palme fraische, vous estes estonné qu’en -un instant vous avez des millions & des milliaces de -<span class="folionum">verso.</span>ces Grillons, ou <i>Coujous</i>, dans la couverture de vostre -Toict. Si vous me ditez qu’ils s’assemblent là des -bois circonvoisins, cela ne peut estre : d’autant que -couvrez une Loge de vieille Palme, au lieu de nouvelle, -vous n’en avez si grande incommodité à beaucoup -moins. Partant il faut conclure que cela procede -de la Palme fraische avecques la chaleur du -Soleil. Et de faict j’ay pris garde que deux ou trois -jours apres que la couverture est mise, ces Grillons -sont blancs comme neige, signe de leur nouvelle -generation, & peu à peu prennent la forme ordinaire -des <i>Coujous</i>, à sçavoir d’une couleur jaunastre meslee -de noir. S’ils s’engendrent de l’humeur de la -Palme, ils naissent pareillement de la substance corrompuë -des pois & feves : Ce que j’ay recogneu par -experience. Quant à la production de Pere & de -Mere, ils viennent d’une semence jettee sur les fueilles -de Palme, & cette semence est gluante, & tient ferme -au lieu ou elle est mise, jusques à ce que d’icelle, -par le moyen de la chaleur, il en sorte un autre -<span id="pg_188" class="pagenum">188</span><span class="folionum">fol. 207.</span>Grillon. Ce petit animal est aspre infiniment à la -conjonction. Et c’est pourquoy ils multiplient tant -en ces Pays de delà. Ceste bestiole est petite, mais -fort rusee. Elle sçait ses heures pour prendre sa -pasture, & ses heures pour chanter : elle ne manque -jamais de venir prendre son repas aussi tost qu’elle -recognoist que chacun est couché, & alors elles descendent -en grande compagnie de dedans la couverture -du Toict, & couvrent, s’il faut ainsi parler, l’aire -ou le plancher des Loges. Là elles cueillent les -miettes & autres restes du manger, elles ayment sur -tout les <i>Crabes</i>, de sorte que si elles en trouvent -quelque reste, c’est à qui en pourra avoir. Ayant -pris leur pasture, s’en retournent en leur lieu, & se -mettent à chanter, & persistent le reste de la nuict, -& le jour aussi, si ce n’est que le Soleil donne trop -vivement son ardeur en la place où elles sont. Elles -craignent les pluyes, & pendant qu’elles tombent à -force, à peine disent-elles mot. Ainsi ces Grillons -<span class="folionum">verso.</span>cherissent le temps serain & doux, qui n’excede ny -en chaleur, ny en pluye : ils sont fascheux & pernicieux -aux draps : car ils mangent & rongent tout, fust-ce -un manteau de cent escus, si on le laisse en voye, & -ont bien tost faict leur coup, il ne leur faut qu’une -nuict pour le mettre à la fripperie. Ils ne touchent -point à la toille, si elle n’est grasse ou imbuë d’un -autre liqueur qu’ils ayment : tellement que pour conserver -les draps, il faut de necessité les envelopper -& bien coudre dans de la toille.</p> - -<p>Ils ont 4. principaux ennemis qui leur font -merveilleuse guerre. Les premiers sont les Lezards -qui courent apres, comme les chiens apres les Lievres : -c’est un plaisir que de voir cette chasse, les tours -& retours que donne le chassé au chasseur. Les seconds -sont certaines petites Guenons jaunes & vertes, -appellees par les Sauvages <i>Sapaious</i>, allegres & subtiles -comme un oiseau, & vous les prennent subtilement -avec leurs mains, faisans la chasse d’une main, -<span id="pg_189" class="pagenum">189</span>& de l’autre attrappent le gibier. Les troisiesmes -sont les Poules qui les avalent avec une avidité incomparable, -& à cet effet volent sur les Loges, & -<span class="folionum">fol. 208.</span>bien souvent gastent la couverture pour trouver leur -friandise. Les quatriesmes sont certains gros fourmis -qui les vont attaquer, & specialement les Grillons -qui se retirent au tour des Loges, dans des petits -trous & cavernes qu’ils ont faite pour leur retraite : -je me suis amusé quelquefois à voir ce combat : car -le gros fourmy descend en la caverne, & faict tant -que le <i>Coujou</i> sort en campagne, ou bien il le tire -par le pied, & souvent le <i>Coujou</i> ayme mieux perdre -ses cuisses de derriere, que le fourmy emporte, que -de perdre entierement la vie. D’autres se laissent -manger dans leur trou, en sorte qu’il ne leur reste -que la teste & les aisles, lesquelles encore sont emportees -par leurs ennemis en trophee en leurs cavernes. -Ces bestioles ont une malice particuliere -que j’ay souvent experimentée. C’est qu’ils vous -viennent mordre le bout des doigts la nuit quand -vous dormez, & emportent la piece. Je m’en suis -trouve incommodé au pouce droict l’espace de huict -jours, que je ne pouvois aucunement escrire.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Le Cameleon est un petit animal de la grandeur -& grosseur d’un Lezard mediocre, ayant la -face, les yeux & la teste semblables aux Lezards, -mais le dos porte la figure des écailles du Cocodrille, -& semble qu’il ait la peau revestuë de poil ou -de mousse. Il a la queuë assez longue, & ordinairement -pliee en <span lang="la" xml:lang="la">Dedalus</span>, diminuant son rond jusques -au bout de la queuë. Rarement vous voyez le masle -avec la femelle : & pour ce je n’oserois asseurer -la façon de leur generation, par ce que je ne l’ay peu -comprendre ny experimenter. Je me contenteray de -rapporter ce que j’ay veu. Il est tardif infiniment, -tousjours au Soleil, sur les fueilles ou sur les branches, -estimant qu’il ne vit que de rosee. Les flancs luy -battent incessamment, specialement quand il apperçoit -<span id="pg_190" class="pagenum">190</span>quelque chose. Cecy luy arrive de la timidité -naturelle, procedante d’une humeur excessive en froid, -ce qui le rendroit fort venimeux s’il estoit mangé de -quelque animal. Vous ne le trouvez jamais sur les -arbres fruictiers, & je croy que la Nature y a pourveu, -afin qu’il n’empoisonnast par sa froidure excessive -<span class="folionum">fol. 209</span>le fruict qu’il toucheroit : ains vous le voyez -sur les branches des arbres qui ne servent à autre -usage qu’à brusler. Il a 4. pieds comme les Lezards, -& diversifie sa couleur au mouvement qu’il faict de -son corps, & au batement de ses costez. Les Cameleons -sont assez rares en <i>Maragnan</i>, & vous ne les -trouverez qu’aux lieux exposez droit au Midy : ils -sont couchez sur les fueilles les 4. pates estenduës, -& la teste appuyee : ils ne meuvent ny destournent -les yeux quand ils regardent, ny abaissent les paupieres -de dessus : le dessous de la gorge leur bat -perpetuellement. On dict que si cet animal estoit -jetté dans le feu, difficilement pourroit-il brusler, & -empoisonneroit ceux qui le regarderoient brusler, -par la fumee qui l’infecteroit. Je n’en ay point faict -d’experience : mais bien d’un autre petit animal non -beaucoup esloigné de la qualité froide qui est au -Cameleon. Je le fis jetter au milieu d’un brasier -bien ardant, que j’avois fait allumer à cet effet, & -me retirant assez loing, je pris garde qu’il vescut -dans le milieu de ce feu, tousjours mouvant, & combien -<span class="folionum">verso.</span>qu’il mourust apres ce temps, si est-ce que jamais le -feu ne peut agir contre son corps, ains il demeura -entier, solide, conservant sa figure & son poil, & le -fis retirer du feu pour le jetter en un trou.</p> - -<p>Il y a plusieurs sortes & especes de Mouches, -les unes de nuict, les autres de jour, c’est à dire -que les unes ont la nuict, en laquelle elles se pourvoient -de pasture, prennent leurs esbat volantes çà -& là à leur plaisir, & en diverses sortes, les unes -moindres, les autres plus grosses, & pour ce qu’elles -ont à converser parmy les tenebres, la Providence -<span id="pg_191" class="pagenum">191</span>de Dieu les a pourveuës d’un flambeau<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a> qu’elles portent -devant & derriere elles. Le flambeau de devant est -attaché sur leur estomach, & c’est une plaque de -forme quadrangulaire, sinon que les deux Angles -qui touchent leur menton sont plus estroicts, faicte -d’une pellicule diaphane & couverte d’un poil fort -delicat, avec lequel elles reçoivent l’humidité de la -nuict ; & par ce moyen produisent un esclat de lumiere. -Vous pouvez entendre cecy, s’il vous ressouvient -que les Merlans esclattent la nuict comme -chandelles, à cause de l’ecaille delicate ou peau humectee -qui les couvre : Pareillement certain bois -<span class="folionum">fol. 210.</span>pourry, ou pour mieux dire, rarefié & subtilisé est -doüé d’une qualité susceptible de l’humide bien -purgé de sa crasse : autant en ont-ils sur le plat de -leur ventre, où se trouve une pellicule bien desliee -& touffuë de ce poil delicat dit cy dessus : tellement -que ces vermisseaux volans à travers une nuict obscure, -semblent autant de grosses estincelles qui sortiroient -d’une ardente fournaise à fondre les metaux.</p> - -<p>Les autres Mouches vont de jour ; & pour ce -qu’elles sont en nombre infiny, je me veux seulement -arrester à celles que j’ay considerees de plus -pres & esquelles j’ay remarqué chose digne d’estre -communiqué au Lecteur, à sçavoir, des Mouches à -Miel, & des Guespes de ces quartiers là, outre ce -que j’en ay dit cy devant. Donc les Mouches à -Miel de <i>Maragnan</i> & des lieux circonvoisins font -leurs demeures en trois façons : ou entre les branches -des arbres, comme j’ai dit au discours de <i>Miary</i>, ou -dans le creux des arbres, c’est-à-dire, dans le tronc -principal : car elles choisissent un arbre qui soit creux -en son tronc, & passent par le haut, c’est à dire, à -<span class="folionum">verso.</span>la teste du tronc, & descendent jusques en bas vers -la terre, où elles jettent le fondement de leurs ruches, -puis vont bastissant leur miel, montans tousjours -en haut : ou 3. Elles choisissent un lieu commode auquel -elles mesmes dressent une ruche faicte de terre & -<span id="pg_192" class="pagenum">192</span>creuse par dedans, où elles composent leur cire & -leur miel.</p> - -<p>Leur generation est virginale, & croy qu’il n’y -a entr’elles distinction de masle & de femelle, ains -toutes portent le germe duquelles nouvelles sont produictes. -Je vous diray la raison qui m’a persuadé -cecy, avec l’attentifve consideration que j’ay faict -souvent sur un essein de Mouches à Miel dans un -grand arbre creux & sec à 30. pas de nostre loge -de sainct François : Et cela m’estoit de tant plus -aisé à faire, que ces Mouches ne vous piquent point<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>, -pourveu que vous ne leur faciez aucun mal, approchez -tant & si prez que vous voudrez d’elles. Les -Sauvages firent un trou au pied de cet arbre, par -lequel le miel tomboit au desceu des Mouches, & -<span class="folionum">fol. 211.</span>mesme les raiz dans lesquels les jeunes Mouches -estoient enveloppees, & c’est ce que j’anatomisay -fidellement. Je trouvay que ces raiz estoient bouchez -de toutes parts bien couverts & empaquetez dans -une toile bien deliee, & par dessus la cire & le miel -estoient accommodez. En quelques chambrettes de -ces raiz je trouvay seulement des petites goustes de -semence, claires comme eau de roche, & j’appris -que c’estoit là la matiere de laquelle les nouvelles -Mouches tiroient leur origine. En d’autres logettes, -je remarquay le <i>Chaos</i> encore sans forme, faict & -composé de ceste matiere premiere, & c’estoit une -paste mole, blanche comme creme. En d’autres je -trouvay des petites Mouches parfaictement formees, -mais emmaillotees dans une toile delicate & diaphane, -& ces petites Mouches avoient mouvement : je rompis -doucement ceste toile, & trouvay que ces Mouches -avoient toutes les parties de leurs corps bien distinctes -& formees, horsmis qu’elles n’avoient point -de pieds, & pense que ce soient les derniers membres -qu’elles obtiennent, & ce apres le mouvement ; & par -<span class="folionum">verso.</span>ainsi je recogneust ce que dit sainct Isidore de ces -Mouches, estre vray : <i lang="la" xml:lang="la">Apes dictæ sunt quia sine -<span id="pg_193" class="pagenum">193</span>pedibus nascuntur, nam postmodùm accipiunt</i> : Les -Abeilles ou plustost les Apedes sont ainsi appellees -parce qu’elles naissent sans pieds, l’<i lang="la" xml:lang="la">a</i> estant pris pour -ce mot, sans, & <i lang="la" xml:lang="la">pedes</i> pour ce mot, pieds, tellement -qu’<i lang="la" xml:lang="la">apedes</i>, est à dire sans pieds, ce mot ne se dit en -François, mais au lieu d’iceluy, on dit Abeilles. Et -quant à ce que j’ay rapporté de leur generation virginale, -outre l’experience que j’en ay eu, de laquelle -pourtant quelques esprits pourroient douter, j’ay un -temoin irrefragable, c’est sainct Ambroise en son -Exameron, Docteur qui s’est autant employé à la -recherche des secrets de ces Abeilles, qu’aucun autre -devant luy, ou apres luy : Et non sans cause, puis -que dés son berceau, ces Mouches à Miel se camperent -sur ses levres, en prenant possession de sa -bouche emmiellee : Voicy ses paroles. <i lang="la" xml:lang="la">Apes nullo concubitu -miscentur, nec libidine resolvuntur, nec partus -doloribus quatiuntur, sed integritatem corporis virginalem -servantes subitò maximum filiorum examen emittunt</i> : -Les Abeilles ne se meslent par aucune conjonction, -<span class="folionum">fol. 212.</span>& ne se laschent par aucune lubricité, ne -sont esbranlez des douleurs de l’enfantement, ains -gardant l’integrité virginale de leurs corps, en peu -de temps elles produisent un tres-grand essein de -nouvelles Mouches. Et l’Autheur du livre de la Nature -des choses : <i lang="la" xml:lang="la">Omnibus virginalis integritas corporis</i> : -Toutes retiennent l’integrité virginale de leurs corps.</p> - -<p>Il y a des Guepes de diverses especes, mais -l’une d’icelles emporte avec soy quelque chose de nouveau, -& ceste espece est noire, fort mince par le milieu -du corps, tellement que vous diriez que leur -ventre soit attaché à leur estomach par un seul filet : -Elles sont industrieuses au possible : Elles se retirent -toutes dans un nid faict au terre au coupeau des -arbres si bien plastré, qu’aucune goute d’eau n’y peut -entrer : le haut ou la couverture du nid est en dome, -par ainsi la pluye qui tombe s’écoule legerement & -ne s’arreste. Il n’y a point d’ouverture en ce nid, -<span id="pg_194" class="pagenum">194</span>sinon cinq ou six trouz proportionnez à la grosseur -des Guespes. Là dedans ils font leur magazin pour -<span class="folionum">verso.</span>vivre, & une espece de miel tres-amer & noir comme -encre. Elles ont chacune leur demeure creusee dans -la paroy de leur nid, ainsi que sont les boulins d’un -colombier, où se retirent les Pigeons : l’industrie avec -laquelle ils maçonnent ce nid est admirable, je l’ay -consideree infinies fois. Elles viennent au bord des -fontaines faire leur mortier, prenans en leurs petits -pieds un petit morceau de terre qu’elles destrampent -& amolissent avec l’eau qu’elles vont querir & apportent -au poil ou mousse de leur cuisse, ce mortier -preparé, elles se le chargent en divers endroicts -de leurs corps. Premierement souz leur col. 2. en -leurs pieds, 3. en la joincture de leurs cuisses, contre -leurs corps. Elles ne font point leurs petites en la -niche commune, mais chacune dresse sa couche à -part, au modele d’une fleur de Jusquiame, attachée -& suspenduë à quelque bois ou autre chose à couvert, -hors du danger des vents & de la pluye. Elles sont -longtemps à preparer ces nids, & les ornent le plus -qu’elles peuvent avec le lissoir de leur museau. Là -dedans elles jettent leur semence, comme les Mouches -<span class="folionum">fol. 213.</span>à Miel : puis elles ferment l’entree & la cachettent, -la nuict elles vont coucher en la communauté, & de -grand matin elles retournent pour faire la garde & -la sentinelle autour de leurs depost, & ne le perdent -de veuë, jurans mortelle guerre à quiconque luy fera -tort : J’en peus dire des nouvelles : car un jour sans -y penser, je m’en allay à un des coings de nostre -loge accommoder je ne sçay quoy ; & en passant je -frappé de ma teste ce berceau sur lequel estoit la -mere, laquelle mal jugeant de mon intention, estima -que je l’avois faict par affront, d’ou poussee d’une -colere, elle vint choisir la partie plus chere du corps -humain, sçavoir les yeux, afin de se vanger de son -outrage : mais Dieu voulut qu’au lieu de me donner -dans les yeux elle me frappa de son éguillon immediatement -<span id="pg_195" class="pagenum">195</span>dans les sourcils : le coup fut si apre, & le -venin si penetrant que je tombay par terre de douleur, -toutes mes veines batant depuis la plante des -pieds jusques au sommet de la teste d’une façon extraordinaire, -& telle que jamais devant ny apres je -<span class="folionum">verso.</span>n’en ay senty de semblable. Il me falut porter sur -la couche, ayant le cœur tout transsi, & la partie -blessée s’enfla grandement, & brusloit comme un -charbon : J’estimois en perdre l’œil, & m’en sentis -quelques jours, en fin cela s’en alla. Elles font encore -leurs petits d’une autre façon : par ce qu’elles -bastissent un petit pot de terre rond, comme j’ay dit -cy-dessus des Araignes, & jettent là dedans leur semence -qui se converti en vermisseau semblable aux -vers qu’on trouve aux Prunes de Damas rouge ; & -puis apres ce vermisseau aquiert des aisles & se -transforme en Guespe.</p> - -<p>Les Sauvages n’ont point de Cantarides en leur -Pays, neantmoins ils en font grand estat, donnent -beaucoup de marchandise pour en avoir : Les François -leur en portent, lesquels autrefois leur ont donné -la connoissance de l’effet de ces mouches pour exciter -l’homme à ce qui ne se doit escrire : qui fait -voir que les hommes vicieux gasteront plus cette -Nation qu’elle n’est naturellement.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 211.</span>Ils ont des taignes & vermisseaux rongeans fort -subtils & ingenieux, quelquefois vous estimerez un -vestement beau & entier, mais aussitost que faites -passer les vergettes dessus, vous emportez quant & -quant le poil & n’y laissez que la tissure. De mesme -en sont les vers rongeans les bois qui font un bruit -admirable : Dieu les a pourveuz pourtant d’oyseaux -qui vont espluchans les arbres de ces vers.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_196" class="pagenum">196</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch46">Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil.</h3> - -<p class="c">Chap. XLVI.</p> - - -<p>La plus furieuse beste du Bresil est l’Once, laquelle -tire en grandeur aux levriers de deçà : Sa -face ressemble plus au Chat qu’à tout autre animal : -elle a les moustaches furieusement arangées, la veuë -vivace & espouventable ; sa peau est comme la peau -d’un Loup tachetee de noir ainsi que le Leopard ; ses -griffes sont fort longues, ses pates comme les pates -d’un chat, la queuë grande & bien plus longue que -tout le corps ensemble, allant tousjours diminüant -jusques au bout ; elle luy sert de joüet au milieu -d’une plaine de sable, courant apres elle en tournoiant, -tout ainsi que vous voyez faire aux petits -<span class="folionum">fol. 215.</span>chats quand ils sont au milieu d’une sale tournoians -pour atteindre le bout de leur queuë. Elle ayme la -solitude, & hait toute sorte de compagnie, va seulette -dans les bois, n’est jamais accompagnee de son pareil, -sinon au temps qu’il faut s’accoupler, & la femelle se -sentant pleine se retire. Elle ne craint ny redoute -aucune chose. Elle s’arreste si elle vous voit venir -à elle, & se met au bout du chemin par où vous -devez passer, tellement qu’il faut ou tourner bride, -ou se resoudre de la combattre : car elle ne cede -point : Il est plus à propos de se retirer avec sa -courte honte, que non pas par orgueil hasarder sa -vie à la furie d’une beste. Le R. P. Arsene se trouva -bien d’avoir fait ainsi, lequel venant du village de -<i>Mayobe</i> en nostre loge de S. François, rencontra en -son chemin en plein midy une grande Once, qui se -mettant au milieu de la voye l’atendoit à ce pas : -Luy retourna au village & evita par ce moyen le -danger qui luy estoit eminent. Elles ne cherchent -pas les hommes, & c’est chose rare quand on la rencontre : -<span id="pg_197" class="pagenum">197</span>bien vray est qu’il y a du danger quand cet -accident arrive. Elles ne se jettent à coup, ny ne -<span class="folionum">verso.</span>courent incontinent apres ceux quelles voient, ains -les suivent seulement pas à pas, & leur donnent loysir -de se retirer, si ce n’estoit par aventure quelques -enfans qu’elles pourroient grifer, mais cela n’echet -souvent. Elles craignent fort le feu, & ne s’en approchent, -& par ce moyen les Sauvages se mettent -en asseurance tant és bois que dans leurs loges lesquelles -ne ferment point ny de jour ny de nuict. -Elles font la guerre aux Chiens & aux Guenons outrageusement, -viennent prendre les Chiens jusques -dans les villages & les loges sans faire aucun tort -aux Sauvages qui sont couchez dans leurs licts ; & -quand ils vont à la chasse menans force Chiens, fort -souvent les Onces les tuënt & les mangent, faignans -de fuir devant eux : Et comme ces Chiens sont eslognez -de leurs maistres, tout d’un coup elles sautent -sur eux & les estranglent. Peu eschappent leurs -griffes pour en venir dire des nouvelles à leur maistre, -lequel n’entendent plus japer ses Chiens, tient pour -asseuré que les Onces en ont fait leur diner ; & ne -marche pas plus outre, ains s’en revient plus viste à -<span class="folionum">fol. 216.</span>son logis faire pleurer sa femme & ses filles sur la -mort de ses Chiens, qu’il n’estoit allé à la chasse en -intention d’aporter de quoy rire. Car s’il est dangereux -d’aborder un Soldat en furie & victorieux de -ses ennemis, il est bien plus perilleux de se presenter -à telle heure à la veuë des Onces.</p> - -<p>Elles venent & attrapent les Guenons en cette -sorte. Apres avoir batu les bois en circuit, où les -Monnes se retirent : elles taschent de les aculer en -une pointe, où les Guenons sont par monceaux : Lors -les Onces grimpent vistement aux arbres & se jettent -apres à corps perdu sur les branches & rameaux des -arbres, & ainsi les prennent. Elles usent d’une autre -finesse : c’est qu’elles les attendent bien cachées sous -les fueilles au lieu où elles recognoissent que ces -<span id="pg_198" class="pagenum">198</span>Monnes viennent boire : Davantage elles se mussent -dans la vase, où elles ont remarqué que les Guenons -viennent pescher des Moules & des <i>Crabes</i> : & tout -d’un coup sortans de là elles saisissent celles qu’elles -peuvent. Elles font encore plus : quand elles voient -<span class="folionum">verso.</span>ou entendent que les Guenons sont en quelque lieu -assemblées elles vont bellement, le ventre contre -terre, comme font les chats quand ils veulent prendre -une Soury : lors elles s’estendent faignans estre mortes : -La premiere Guenon qui passe en ce lieu, s’arreste -& appelle les autres qui viennent incontinent & descendent -le plus bas qu’elles peuvent, se defians tousjours -pourtant, à fin de contempler & considerer asseurement -si leur ennemie est morte, grincans les -dents & marmotans un ramage de congratulation à -sa mort : mais elles sont bien estonnées que la trepassée -resuscite à leurs voix, montant plus viste -qu’elles au feste des arbres, où elles changent leur -vie en mort non simulée, ains en verité.</p> - -<p>L’once ne porte jamais qu’un Onceau, & ce une -fois seule comme la Lyonne, qui est cause qu’il y -en a peu dans le Bresil : par-ce que l’Onceau dechire -la matrice de sa mere, & ne laisse neantmoins -de nourir ce petit fort curieusement jusques à ce -qu’il soit capable de se pourvoir : nonobstant cette -<span class="folionum">fol. 217.</span>rupture maternelle, les femelles ne laissent de convenir -à la saison avec les masles, bien que ce soit en -vain. Les Onces sont passageres ; & vont de pays en -pays, passent les bras de mer, & qui plus est, quand -elles manquent de pasture en terre, elles vont -pescher specialement des <i>Crabes</i>, & autres Limaces -de mer.</p> - -<p>On voit semblablement des Onces Marines (ainsi -que j’ay dict au Discours de <i>Miary</i>) portans la partie -anterieure d’une Once terrestre, & la posterieure -d’un Poisson : Elles sont furieuses aussi bien que les -terrestres, & s’eslancent de l’eau contre leurs ennemis : -les masles & les femelles frayent & jettent leurs -<span id="pg_199" class="pagenum">199</span>petites hors de leur ventre, ainsi que font les Baleines, -Marsoüins & autres Poissons de la mer.</p> - -<p>Les Guenons sont de diverse espece en <i>Maragnan</i> -& en ses environs<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>, les unes sont grandes & -fortes, barbuës, & qui ont leur sexe bien apparent : -Cette espece est dangereuse, & se deffend fort bien -contre les Sauvages dans les bois. J’ai entendu d’un -Truchement, qu’un jour un Sauvage ayant donné d’une -<span class="folionum">verso.</span>fleche dans l’espaule d’une de ces grosses Monnes, -elle retira la fleche de sa main, & la jetta contre le -Sauvage, & le blessa griefvement. Cette sorte de -beste se jette sur les filles & sur les femmes, & si -elles sont les plus fortes, elles leur font violence. Il -y en a d’autres barbuës, mais moindres, qui ne laissent -pourtant de porter les mamelles au sein, & la distinction -du sexe en son lieu propre. Celles-cy sont -traittees ordinairement des François avecques les -Sauvages, lesquelles les attrappent avec un gros materas -qu’ils tirent sur elles, & ainsi les font tomber -toutes estourdies, puis apres ils les encheinent & apprivoisent : -Les communes sont presque semblables -en sexe & d’une maniere qui ne merite pas d’estre -escrite. Generalement le naturel des Monnes de ces -Pays là est fort agreable. Premierement, elles s’entresuivent -queuë à queuë, la premiere donnant la cadence -au pas, en sorte que les suivantes mettent les -pieds & les mains où la premiere a mis les siens. -<span class="folionum">fol. 218.</span>Elles font quelquefois une si grande procession, que -l’on en a veu telle fois deux ou trois cens sauter les -unes apres les autres. Je ne veux pas dire davantage, -encore que ce seroit la verité, pour n’estonner -point le Lecteur. Je sçay que je me suis trouvé plusieurs -fois dans les bois, esquels elles avoient coustume -d’habiter plus souvent, & vous diray, sans taxer le -nombre, que j’en ay veu une tres-grande quantité, -faisans en la maniere que je viens de dire : Chose -qui est autant agreable, qu’autre que l’on puisse imaginer : -Car ces animaux se jetteront à corps perdu -<span id="pg_200" class="pagenum">200</span>d’arbre en arbre, de branche en branche, comme -pourroit faire un oyseau bien volant, & vont si viste, -que c’est tout ce que vous pouvez faire de jetter la -veuë dessus. Si elles vous aperçoivent soubs les -arbres, elles font un bruict, en vous agaçant, nompareil, -& apres estre demeurees quelque temps à vous -chanter des injures en leur langue, elles gaignent -pays comme auparavant. Elles ne manquent jamais -<span class="folionum">verso.</span>à une heure presixe<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a> sur le soir, ou la nuict, de venir -boire : Mais sçavez vous avecques quelle industrie ? -le gros de l’armee s’arreste à trois cens pas de la -fontaine, & envoye des espies, lesquelles viennent -visiter la fontaine, & les advenues d’icelle, regardent -soigneusement deçà delà s’il n’y a rien qui bransle, -& si quelques ennemis ne sont point aux aguets : si -elles apperçoivent quelqu’un, elles crient d’une voix -affreuse, & gaignent au pied, au lieu où est l’armee : -Puis quelque temps apres elles retournent, & font -comme devant : Et au cas que la place soit seure, -elles crient & japent pour faire venir la trouppe, laquelle -estant arrivee garde cette autre ruse, c’est -qu’elles boivent toutes une à une, & à mesure qu’une -a beu, elle passe outre & monte aux arbres, & ainsi -file à file jusqu’à la derniere, elles boivent & s’eschappent -d’un autre costé qu’elles n’estoient venuës -afin d’achever leur procession : Car de la fontaine -elles vont au Sabbat traicter leurs amours : parmy -lesquelles ordinairement il y a de grandes complainctes, -<span class="folionum">fol. 219.</span>crieries, morsures & esgratigneures : car -les plus fortes veulent estre servies les premieres, & -choisir les Dames. Je ne dy rien que je ne le sçache -par experience : Car nous avions ce Réveil-soir tous -les jours aux environs de nostre fontaine de Sainct -François.</p> - -<p>Quant elles vont à la pesche elles s’entresuivent -de compagnie, les Meres portans leurs petits sur leurs -espaules : La pesche qu’elles font est de <i>Crabes</i> & de -Moules : Pour prendre un <i>Crabe</i> elles luy rompent -<span id="pg_201" class="pagenum">201</span>premierement les deux maistres pieds, afin de se garantir -de leur morsure : puis apres elles les froissent -avecques leurs dents, si elles les trouvent trop durs -elles les cassent avec une pierre : autant en font-elles -des Moules, si leurs dents n’y peuvent rien.</p> - -<p>Les Meres sont soigneuses de paistre leurs petits -avant que de prendre leur pasture, elles tirent le -Moule d’entre ses coques, & le <i>Crabe</i> de sa coquille -bien nettoyé, & les presentent à leurs petits campez -sur le dos, lesquels les prennent, & les mangent. -N’ayez pas peur que ces Guenons s’esloignent des -<span class="folionum">verso.</span>arbres : car c’est leur refuge aussi tost qu’ils oyent du -bruict, ou voyent quelqu’un, & ainsi elles choisissent -un lieu pour pescher, dont les arbres soient proches, -hauts & toufus. S’ils voyent passer un Canot de Sauvages -assez loing d’elles, elles le salüent de quelque -risee à leur mode, que si le Canot approche du lieu -où elles sont, haut le pied, vous ne les tenez pas, -l’armee deloge.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 220.</span></p> - -<h3 id="ch47">Des Aigles et grands Oyseaux & d’autres petits Oyseaux -qui sont en ces Pays là.</h3> - -<p class="c">Chap. XLVII.</p> - - -<p>Encore que dans l’Isle l’on ne voye ordinairement -des Aigles, si est-ce qu’il y en a quantité en -la terre ferme, voisine de <i>Maragnan</i>. Ces Aigles ne -sont pas droictement si grandes que celles du vieil -Monde, mais bien plus furieuses, hardies & fortes, -attaquans librement les hommes, & font leur nid, -non sur les rochers, comme dict Job, <i lang="la" xml:lang="la">Aquila in petris -<span id="pg_202" class="pagenum">202</span>manet</i>, l’Aigle demeure dans les rochers, ains entre -<span class="folionum">verso.</span>les arbres : à ce subject je vous vay raconter ce que -j’ay entendu en <i>Maragnan</i>, de deux Aigles merveilleusement -furieuses, lesquelles vindrent nicher dans -les <i>Aparituriers d’Ouy-rapiran</i>, qui est un petit village -à lieuë & demye du Fort Sainct Loüis sur le -bord de la mer : L’on m’a monstré le lieu où elles -estoient, allans un jour nous recreer par eau, chez -un de nos amys François demeurant en ce village : -Ces Aigles avoient couppé des branches plus grosses -que la cuisse, & si gentiment accommodé, qu’une -douzaine d’hommes n’en eussent sceu faire autant. -Là elles avoient faict leurs œufs & esclos leurs petits, -& personne n’osait desormais passer en ce lieu. -Elles alloient à la chasse des chevreils ; les tuoient, -& avec leurs ongles, & avec leur bec, puis les mettoient -en pieces, qu’elles apportoient à leurs petits, -peschoient pareillement, se jettans sur les poissons -nommez Marsoüins, <i>Pirapans</i>, & gros Museaux, -qu’elles tiroient de la mer avec leurs griffes, & les -traisnant à bord les divisoient en morceaux pour les -<span class="folionum">fol. 221.</span>donner à leurs Aiglons. Elles marcherent plus avant : -car elles déchirerent un homme & une femme <i>Tapinambose</i>, -ce qui fut occasion de leur mort & de celle -de leur petits, pour ce qu’on leur dressa une embusche -si dextrement, que le masle fut tué, & la -femelle se voyant vesve, se retira en terre ferme, & -abandonna ses petits, lesquels passerent par les armes -des <i>Tapinambos</i>, en vengeance du crime commis en -la personne de ces deux <i>Tapinambos</i>, & leur nid fut -dissipé.</p> - -<p>La femelle est plus grande que le masle, toutes -deux tirent sur la couleur grise, l’œil vif & cruel, -une hupe forte & redressee sur le coupeau de la -teste, leurs plumes grosses par le tuyau, & grande -comme celles d’un coq d’Inde : les <i>Tapinambos</i> se -servent d’icelles, specialement pour empenner leurs -fleches. Elles ont cecy de special & particulier : que -<span id="pg_203" class="pagenum">203</span>si les Sauvages les mettent avec d’autres plumes, -telles que sont les plumes d’<i>Arras</i> & de semblables -gros oyseaux : ces plumes d’Aigles les rongent & les -mangent, par ainsi ils les mettent à part, & se gardent -bien de les accomoder à leurs fleches, avecques une -autre sorte de plumes pour la mesme occasion.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Quelque grand oyseau que puisse porter la terre -ferme, l’Aigle demeure le maistre & le Roy, non par -égalité de force, ains par subtilité & legereté de vol, -l’Aigle se guindant en haut, quant il veut combatre les -grands oyseaux, & descend à plomb sur iceux, il les -abbat & terrasse, leur fendant la teste à coups de bec. -Tous les oyseaux les craignent, perdent la voix à leur -cry, & se tapissent les voyans voler. Leur principale -chasse sont les Aigrettes, qui sont quasi comme colombes -blanches, lesquelles vivent sur le rivage de la -mer, & se campent sur le bout des branches qui -pendent sur la mer, contemplantes la venuë des petits -poissons pour se jetter dessus & les prendre. Là les -Aigles les vont trouver, qui vous les troussent & emportent -en un moment. Elles prennent aussi leur nourriture -des Tortuës de mer & de terre, & ne pardonnent -à aucun Serpent ou couleuvre qu’elles puissent -appercevoir.</p> - -<p>Rarement les Sauvages peuvent les aborder -pour les flecher : Car elles se tiennent au sommet -des arbres, où elles s’espluchent aux rayons du Soleil, -tirans avec leur bec les vieilles plumes de leurs -<span class="folionum">fol. 222.</span>aisles & de leur queuë, qu’elles sentent ne leur pouvoir -plus servir, à cause de leur vieillesse. Les Sauvages -se transportent là pour chercher ces plumes & -en user : Elles tirent fort à la forme & couleur des -plumes aux aisles des Coqs d’Inde, & sont tres-bonnes -pour escrire.</p> - -<p>Outre ces Aigles, vous avez de grands Oyseaux -appellez <i>Ouira-Ouassou</i>, presques aussi grands que -les Autruches d’Affrique<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>, voire plus hauts en stature, -mais non si gros de charnure : les Gruës de deçà -<span id="pg_204" class="pagenum">204</span>ne sont que des Moineaux en comparaison : Que si -quelques-uns ont veu celuy que nos gens apporterent -en France, qu’ils sçachent qu’il y en a encore une -fois d’aussi gros. Les Sauvages les vont prendre -quand ils sont petits, espians le temps & l’heure que -leurs Parents vont à la chasse. Ces petits sont blancs -en leur jeunesse, & peu à peu se muent & changent -jusques à ce qu’ils ayent obtenu leur vray plumage -& couleur. Ces Oyseaux sont gloutons à merveille, -ne peuvent quasi se rassasier : il est bien vray que -quand ils ont bien mangé leur saoul, c’est pour plusieurs -<span class="folionum">verso.</span>jours. Si les Guenons & les Monnes pouvoient -persuader aux Sauvages d’extirper la race de ces -Oyseaux, elles le feroient de bon cœur : car elles -tireroient un grand profit, d’autant qu’elles perdent -des millions de leurs gens chasque annee à rassasier -ces gourmands. Les <i>Tapinambos</i> qui nourrissent de -ces oyseaux, cognoissent que la meilleure viande -qu’on leur peut donner, sont les Guenons : & pour -cela s’en vont aux bois, en tuent, les leur apportent, -& les ont bien tost dépeschees.</p> - -<p>Il y a plusieurs autres sortes de gros Oyseaux, -mais non comparables à ceux-cy, tels que sont les -<i>Arras</i>, <i>Canidez</i> & autres, lesquels sont pris & mis -en captivité par les Indiens d’une gentille façon. Ils -s’en vont par les bois, & espient les arbres où ces -Oyseaux ont coustume de passer la nuict, & où volontiers -ils reviennent le jour apres la pasture se -camper : ce qu’ayans recogneu, ils battissent sur le -coupeau d’un de ces arbres, une petite loge toute -ronde, capable de tenir trois ou quatre hommes, -faicte de branches de Palmes : ils montent là, & attendent -<span class="folionum">fol. 223.</span>la venuë de ces Oyseaux, qui ne se defians -d’aucune chose, s’approchent assez pres, & pensans -se reposer asseurement comme devant, sont estonnez -qu’on leur tire un coup de materas, qui les estourdit -sans les tuer, & tombent en bas, où ils sont aussi -tost attrapez & faicts prisonniers, & avec le temps -<span id="pg_205" class="pagenum">205</span>s’aprivoisent de telle sorte, qu’encore qu’on leur donne -liberté, ils ne veulent plus quitter la maison de leur -maistre : ils se mettent sur les loges, font un bruit -desesperé, rendans un son comme les Corbeaux de -deçà, apprennent à parler ainsi que les Perroquets, -fournissent de plumes à leurs hostes, pour se braver -& faire leur fanfare<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> : Car au lieu que nos habitans le -long de la riviere de Loire, plument leurs Oyes pour -mettre aux licts : ces Indiens tirent les plumes de -ces Oyseaux, pour en faire leurs mitres & autres -paremens de plumaceries.</p> - -<p>Ils ont des Herons en grande quantité & de -plusieurs sortes : les uns sont fort grands, & les autres -mediocres. Ils font leur nids dans les <i>Apparituriers</i> -sur le bord de la Mer, vivent du poisson qu’ils peschent, -& les apportent tous entiers à leurs petits, à qui ils -<span class="folionum">verso.</span>les font avaler dés ce petit aage : Je me suis estonné -de voir un si gros Poisson comme seroit un grand -Haran & d’avantage, estre trouvé dans la poche -d’un petit Heron qui n’avoit que le poil folet. Les -Sauvages vont denicher ces petits parmy les <i>Apparituriers</i>, -à la charge pourtant de porter des bastons -pour se deffendre du pere & de la mere, qui ne -manquent en tel accident, de secourir ceux qu’ils -nourrissoient si tendrement & soigneusement, à fin -de dilater leur espece.</p> - -<p>A ces Herons conviennent fort d’autres Oyseaux -nommez Furcades par les François & Portugais, à -cause de leur queuë qui semble fourchuë lors qu’ils -volent : font aussi leurs nids dans les <i>Apparituriers</i>, -mais au lieu le plus secret, & peu hanté des hommes -qu’il leur est possible de trouver. Là ils pondent & -esclosent leurs petits, & vont à la Mer tout le long -du jour, pour emplir un gros sachet qu’ils ont soubs -la gorge de poisson, à fin d’en repaistre leurs petits : -& quand ils n’en ont point, ceste bourse s’emplit de -vent, qui les soulage & soustient dans le milieu de -<span class="folionum">fol. 224.</span>l’air, à passer plusieurs jours & nuicts sans aller -<span id="pg_206" class="pagenum">206</span>gister à terre : ains vont fort avant en Mer chercher -leur proye, à plus de cinquante ou soixante lieuës -de terre. Ils ont la veuë merveilleusement aiguë, tellement -que du lieu où ils sont qui est fort haut, ils -descouvrent le poisson, sur lequel ils se jettent incontinent -& le ravissent. Ils ont une proprieté tres-belle, -c’est qu’ils suivent les Poissons de proye qui -vont apres les menus Poissons afin de les manger : -Ces Oyseaux s’approchent à une lance de l’eau, & -ne s’oublient de participer au butin, voire defrauder -le poursuivant s’ils peuvent.</p> - -<p>Outre ces gros Oyseaux, il y a une milliace d’Oysillons, -d’entre lesquels je trouve ceux-cy remarquables. -Premierement les Aloüettes de Mer qui sont en si -grande quantité qu’elles couvrent les sables de la -Mer, quand elle est en son reflux : Elles sont fort -bonnes à manger, & cependant elles ne vivent que -de la créme que laisse la Mer sur les sables, laquelle -<span class="folionum">verso.</span>elles vont leschant avec leur petit bec : vous en tuez -à plaisir avec une harquebuze chargee de dragees, -si tant est que vous soyez dans un <i>Canot</i>.</p> - -<p>Il y a une autre sorte d’Oyseaux plus admirables -que croyables, & cependant c’est une verité -que nous avons experimentee, lesquels ont le bec -faict comme ces couteaux qui se replient dans leur -manche, qu’on appelle communement Jambettes & -Rasoirs : ainsi leurs becs sont inutiles à les pourvoir -d’aucune nourriture, & aussi dit-on, que ces Oyseaux -ne vivent que de vent, & leurs becs trenchans ne -servent d’autre chose qu’à leur donner du passetemps, -lors qu’ils se promenent és rivages de la Mer, rencontrans -en leur chemin quelque Poisson courant au -bord, ils le découpent en deux, ainsi qu’avec un couteau, -& se contentent de cela. Le jour que nous partismes -de <i>Maragnan</i>, un jeune homme qui appartient -au Sieur de Sainct Vincent, qui m’assista en tout -mon voyage, nous en tua un, dont je fis garder le -bec pour apporter en France.</p> - -<p><span id="pg_207" class="pagenum">207</span>Il y a des Merles comme en France, semblables -en plumages & en chant, degoisent leurs ramages à -<span class="folionum">fol. 225.</span>plaisir sur la fin des pluyes, quand le beau temps -revient voir les habitans de la Zone Torride, à l’oposite -sur la fin du beau temps, & au commencement -des pluyes il rend un chant pitoyable, quasi comme -regrettant le passé, & apprehandant les orages de -l’Hyver, si Hyver se doit appeller.</p> - -<p>Plusieurs petits Oysillons se trouvent d’une -beauté indicible : les uns pers, les autres violets, les -autres azurez, jaunes, & de couleur meslee : Les Sauvages -font leur perruques de leurs plumages, sont -chers, parce qu’il est bien difficile de les tuer : car -ils ressentent naturellement l’envie qu’on leur porte : -par ainsi ils demeurent au sommet des arbres tres-hauts, -& font leurs petits nids suspendus aux extremitez -des branches, ausquels ils sont attachez avec -un filet de Pite tres-fort, & à l’autre bout de ce filet -qui est pendant sur la terre, ils fabriquent un pot de -terre, dans lequel ils font leurs petits, & y entrent -par un trou seulement, proportionné à leur grosseur. -C’est la nature qui leur apprend cecy, pour conserver -<span class="folionum">verso.</span>eux & leurs petits. J’ay apporté de ces Oysillons en -France qui ravissoient en admiration ceux qui les -ont veuz.</p> - -<p>Ceste terre de <i>Maragnan</i> possede un genre -d’Oysillons, qui n’excedent en grosseur le bout du -pouce, je dy mesme avec leurs plumes, & ont un -chant fort melodieux, revenant à celuy de l’Aloüette, -laquelle ils imitent aussi quand ils veulent chanter : -car ils se dressent droict le bec en haut, & montent -tousjours tant que la voix leur peut durer, & leurs -aisles les supporter. Ils font volontiers leurs demeures -aupres des fontaines, où souvent ils viennent se plonger -& bagner leurs petites aisles, pour plus aisement -se guinder en haut. Ils nichent là aupres : vous -pouvez penser de quelle grosseur peuvent estre leurs -œufs, & en pondent jusqu’à cinq & sept, leurs petits -<span id="pg_208" class="pagenum">208</span>sont encore bien plus admirables en leur petitesse, -que leur pere & leur mere, & neantmoins sont si fœconds -que les enfans en apportent des Courges toutes -pleines. Il y en a de diverses couleurs, jaunes, violets, -tannelez, & de mille autres façons.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 226.</span></p> - -<h3 id="ch48">Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces pays -des Indes Occidentales.</h3> - -<p class="c">Chap. XLVIII.</p> - - -<p>Pour perfectionner ce 1. traitté : J’ay trouvé -bon, voire necessaire de donner responce à toutes -les demandes qu’on faict de ces pays. La premiere -est, si cette terre de l’Equinoxe peut estre habitée -par les François pour ce que le François estant delicat, -& nay en un pays assez temperé, eslevé avec -beaucoup de soin & bonne nourriture, il y a de l’apparence -qu’il ne pourra jamais s’accommoder dans une -terre agreste, sauvage, couverte de bois & parmy -des peuples Barbares, souz une Zone bruslante & ardente. -A cela je respons, qu’à la verité tous commencemens -<span class="folionum">verso.</span>sont difficiles : mais peu à peu, la difficulté -se rend facile. Il n’y a ville ny village en tout -le Monde Universel, qui n’aye esté facheuse & incommode -de premier abord : mais apres quelques -annees le tout a reussi, & nos Peres nous ont laissé -le fruict de leurs labeurs. Quels gens furent jamais -plus delicats que les Romains ? & cependant n’ont-ils -pas quité Rome & l’Italie, pour planter leurs Colonies -dans les forests des Allemagnes & des Gaules. Le -<span id="pg_209" class="pagenum">209</span>Portugais n’est-il pas d’Europe comme nous, & aussi -suject aux maladies, travaux & fatigues, que le -François ? Ouy ! Mais il nous devance en ce point -qu’il est plus patient que nous & sçait bien qu’il faut -au prealable labourer que de moissonner : cependant -il est maintenant bien estably au <i>Bresil</i> : il y faict -de grands traffiques, la terre est bien cultivee & accomodee. -On y a de tout pour de l’argent, aussi -bien que dans Lisbonne. Quoy je vous prie, si la -patience des hommes a rendu les terres gelees & -glacees plus de huict mois l’annee bonnes & fertiles : -une terre qui est le cœur du Monde ne sera-elle -point habitable aux François ? C’est une folie de -penser cela. Partant je dy que la Terre est proportionnee -<span class="folionum">fol. 227.</span>au naturel du François aussi que la France, -si elle estoit cultivee & accommodee de vivres necessaires -au naturel François, tels que sont le pain -& le vin : car quant à la chair, poisson, legumes & -racines, il y en a une telle abondance, qu’il n’est -possible de le croire, à la charge pourtant qu’il les -faut prendre & planter. Car si quelqu’un pensoit que -les arbres portassent les Oysons tous rostis, que les -haliers fussent chargez d’espaules de mouton, fraischement -tirees de la broche, l’air plein d’Alouettes, accommodees -entre deux tesmoings & bien cuittes, en -sorte qu’il n’y eust qu’à ouvrir la bouche & s’en repaistre -il seroit bien trompé : Et ne luy conseilleray -point d’aller en ces quartiers, voilé de ceste fantasie : -car il s’en repentiroit. Concluons ceste premiere -responce, que la terre est habitable pour les François, -& s’ils perdent ceste commodité de l’habiter, -qu’ils en seront faschez un jour, mais trop tard.</p> - -<p>2. Voicy ce qu’on dit, & bien baste<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a> : la terre -est habitable, on y peut habiter avec quelques incommoditez, -pourtant durant certaines annees. Ouy mais ! -<span class="folionum">verso.</span>est-elle salubre pour les François ? Nous avons leu, -que les Indiens y sont sains, & vivent assez longtemps, -mais ils sont Sauvages & Barbares, naiz sous -<span id="pg_210" class="pagenum">210</span>ce climat, & accoustumez à telle temperature : Les -François n’ont pas ce privilege, ains ils sont subjects -à plusieurs fievres, lesquelles en fin se terminent en -paralisie, ou autres incommoditez. Je respons à cela -que nous jugeons des substances par leurs accidens, & -des païs par les incommoditez & infirmitez : Comparons -maintenant le moindre bourg, ou village de France à -la Colonie des François qui sont en ces terres, nous -trouverons qu’en l’espace d’un an, il y aura dix fois -plus de malades en ce village qu’il n’y en a eu deux -ans entiers parmy nous en <i>Maragnan</i> : Si quelques -uns se sont trouvez mal, ce n’est pas chose nouvelle, -par tout la mort est presente ; aussi sont les maladies. -Les Rois & les Princes n’en sont pas exempts, voire -és pays les plus beaux & les plus sains que l’homme -puisse imaginer. En deux ans entiers que j’ay esté -en ces pays-là, nous n’avons eu qu’un mort<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, sçavoir -le R. P. Ambroise : j’entens de mort naturelle : Car -<span class="folionum">fol. 228.</span>pour ceux qui ont esté mangez des poissons, c’estoit -leur faute de s’estre mis en mer : Encore le R. P. -mourut d’une espece de pluresie, s’estant trop échaufé -à couper de gros arbres, & ayant laissé boire la sueur -à son habit, il alla droit celebrer la Messe, à la sortie -de laquelle il ne manqua point d’estre surpris d’une -fievre, de laquelle il mourut dans peu de jours. J’en -puis parler asseurement, puisque je l’assistay jusqu’au -bout, pendant que nos deux autres Peres estoient -allez autre part pour le service de Dieu. Suivant -cecy, imaginons-nous que <i>Maragnan</i> & Paris plaident -l’un contre l’autre : Paris luy dit, Tu es une mauvaise -contree, tu m’as faict mourir un Pere Capucin -que je t’avois envoyé : <i>Maragnan</i> respond, pour un -j’en ay perdu quatre des miens, Avez-vous occasion -de me blasmer ? & si encore les miens estoient assistez -comme Princes, & le pauvre Capucin n’avoit que -de la farine ou bien peu davantage. Partant faisons -cet accord que climat y est sain & salubre, aiguisant -l’apetit extremement : s’il y avoit autant de friandises -<span id="pg_211" class="pagenum">211</span>en ces quartiers là comme en France, les Damoiselles -feroient presse d’y aller.</p> - -<p>3. On dit, voilà qui va bien ! mais il n’y a ne vin, -<span class="folionum">verso.</span>ne bled qui sont les principales nourritures, sans lesquelles -les meilleurs banquets & les plus delicates viandes -sont peu estimees. Je respons qu’il y a du May en tres -grande abondance dont on peut faire du pain & en faisions -faire quand nous voulions, & le trouvions fort bon -au goust, mais nous aymions mieux de la farine du -pays, specialement quand elle estoit fresche, parce -qu’elle ne charge tant l’estomach. Ce pain de <i>May</i> -sert de nourriture à plusieurs pays de ce vieil monde<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, -specialement en Turquie, d’où il est appellé bled de -Turquie : Au reste on n’est point hors d’esperance -que la terre ferme du Bresil, qui est forte & grasse -ne puisse porter du bled, duquel cy apres chacun -pourra faire du pain comme en France : Et ceux -de Fernambourg en eussent faict, qui ne sont pas -loing de nous, mais en pire pays, quant à la terre -ferme de <i>Maragnan</i>, n’eust esté que le Roy d’Espagne -n’a jamais voulu que l’on fist aux Indes, tant Orientales -qu’Occidentales, bleds ny vignes, à fin de rendre -ces terres necessiteuses de son secours, & dependantes -des biens qui croissent en ses Royaumes -<span class="folionum">fol. 229.</span>d’Espagne & Portugal. J’adjouste encore que les -contrees du Perou qui sont en mesme paralelle que -la terre ferme de <i>Maragnan</i> sont fertiles en bleds, -& vignes. Qui empeschera donc qu’il n’y en vienne ? -Pour le vin, il n’y en a pas à present sorty des -vignes du Pays : nonobstant la vigne y peut croistre<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, -& l’on nous a dit que celle qu’ont portee nos Religieux -en ce dernier voyage a repris & poussé. Qui -empeschera que l’on n’y en face en quantité, & que -dans deux ou trois ans l’on n’y en recueille à foison ? -La France n’a pas tousjours eu du vin, à present -elle en regorge. Les Flamens, Anglois, Hibernois & -Danois n’en ont point de leur cru : ils se contentent -de la biere, & s’ils veulent boire du vin, ils le peuvent -<span id="pg_212" class="pagenum">212</span>par le moien de la bourse, laquelle fait sauter les vins -les meilleurs de l’Univers en ces Pays qui n’en ont -point, & en boivent de meilleur que ceux à qui sont -les vignes. On en fait autant à <i>Maragnan</i> : car les -Navires y en portent. Bien est vray qu’il y est un -peu plus cher qu’en France, mais il en est d’autant -meilleur selon l’opinion de nos François qui font estat -<span class="folionum">verso.</span>des choses au prix qu’elles leur coustent. Ceux qui -seront bons mesnagers, qu’ils se fassent à la biere -du Pays qui ne peut estre que tres-bonne à cause -qu’elle est faite de May elle ne sera pas chere : car -ce bled est en abondance en ce Pays là : & puis les -eaux y sont bonnes & saines.</p> - -<p>4. On dit : Si cela est, ce n’est pas mal : mais y -peut-on faire du profit ? Car depuis qu’on y est allé -nous n’avons veu chose aucune qui merite de nous encourager -à y dependre de l’argent. Je respons à cela : -que si tous sçavoient l’occasion pourquoy ce manquement -arrive, ils seroient fort satisfaits, mais ce n’est -pas chose que tout le monde doive sçavoir. Je diray -seulement que ce manquement ne vient point de la -part du Pays qui est fort propre à produire de bonnes -marchandises quand il sera bien cultivé, tels que sont -les Cotons, les Literies, les Casses, les Bois de diverses -couleurs, la Pite<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>, les Teintures de <i>Rocou</i> de -Cramoisy, les Poivres longs, l’Azur, le Cuivre, l’Argent, -l’Or, & les Pierres precieuses, les Plumaceries, -<span class="folionum">fol. 230.</span>les Oyseaux de diverses couleurs, les Guenons, Monnes -& <i>Sapaious</i> & surtout les Succres, quand on aura dressé -des moulins & planté des Cannes. Donc si on n’a -rien apporté, (taisant ce qui se doit dire en public) -cela vient de ce qu’on a mal procedé à ses affaires, -les particuliers regardans seulement à leur proffit : -ce qui a faict qu’on s’est peu muny des marchandises -de France necessaires aux Sauvages, pour lesquelles -avoir ils cultivent leurs terres, faisans amas de Cotons, -Teintures, Poivres & autres choses semblables -outre les autres denrées que les François peuvent -<span id="pg_213" class="pagenum">213</span>avoir d’eux-mesmes. Les Sauvages voians la pauvreté -des Magazins, & qu’à peine avoit-on de la marchandise -pour avoir des farines. Ils se sont rendus paresseux, -n’ont rien voulu faire & ne feront encore, -tandis que les François n’auront rien à leur donner -en recompence : car tel est leur naturel, & n’en aurez -autre chose : & ne sont blamables en cela, puis qu’en -toute la Chrestienté vous ne trouverez un seul homme -qui vueille travailler pour rien. Pourquoy ne vous -estonnez point si on n’a rien aporté : mais estonnez -vous si au premier voyage on aporte quelque chose : -<span class="folionum">verso.</span>Car je ne m’y attends pas pour les raisons susdites -& autres que je tais : & au cas qu’on prouvoye à ce -defaut, ainsi qu’il appartient, je vous asseure que -l’Isle & ses environs fourniront de bonnes estoffes.</p> - -<p>Aiant satisfait à toutes ces demandes & objections : -J’aurois bien envie d’en faire à une infinité de -jeunes Gentils-hommes qui n’ont rien que l’espée & -le poignart quant aux biens de la fortune, mais riches -de courage, voire trop : car c’est souvent la cause -qu’ils s’entrecouppent la gorge, & vont de compagnie -prendre possession d’un Pays bien fascheux dont aucun -vaisseau ne revient pour en dire des nouvelles. -Je voudroy, dis-je, leur demander, Que faites vous -en France sinon espouser les querelles de vos freres -aisnez ? Que ne tentez vous fortune, & au moins que -n’enrichissez-vous vostre esprit de la veuë des choses -nouvelles ? Vous passeriez le temps tandis que vostre -cœur s’accoiseroit<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, & vostre jugement s’affermiroit : -vous feriez service à Dieu & à vostre Roy en visitant -cette nouvelle France. Là vous iriez descouvrir -terres nouvelles, vous pourriez trouver quelque chose -<span class="folionum">fol. 231.</span>de prix, soit pierres precieuses, soit autre chose : & -quand il n’y auroit que ce seul point qu’à vostre retour -parmy les compagnies vous ne demeureriez muetz, -tousjours celuy qui a voyagé a son pain acquis. Les -cendres & les foyers sont pour les enfans de mesnage, -qui sont créez de Dieu pour cultiver la terre : La -<span id="pg_214" class="pagenum">214</span>Noblesse est en ce monde pour un autre dessein : & -ce dessein qu’est-il ? C’est d’employer vos labeurs & -vos espées à dilater le Royaume de Dieu, favoriser -les Apostres de Jesus-Christ à parvenir au but, pour -lequel ils sont envoyez : C’est pour accroistre le -Sceptre & la Couronne de vostre Prince naturel : & -mourir en ces deux entreprises est mourir au lit -d’honneur. Vous m’allez respondre, Nous ne demandons -que cela : mais sous qui, & par quel moien ? Ma -plume, Messieurs, ne passe pas plus outre. J’ay fait -ce que je doy, j’ignore le reste : J’espere pourtant -que Dieu touchera ceux qui peuvent tout pour la -perfection d’une si haute entreprise.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch49">Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux Indes.</h3> - -<p class="c">Chap. XLIX.</p> - - -<p>Sage est celuy, dit le Proverbe, qui par l’exemple -& experience d’autruy pourvoit à ses affaires. -Si nos François eussent bien sceu avant que d’aller -aux Indes, ce qu’ils ont connu depuis, ils eussent -mieux pourveu à leurs affaires, & n’eussent pas enduré -tant d’incommoditez comme ils ont enduré. Que celuy -donc qui a resolu d’aller en ces quartiers, pense en -soy-mesme, combien de temps, il pretend d’y estre, -& qu’il y adjouste une fois autant : car la commodité -ne se trouve pas tousjours de revenir, quand on le -voudroit bien.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 232.</span>Qu’il face sa provision pour tout ce temps de -deux sortes, l’une pour sa personne, l’autre pour les -Sauvages à fin d’avoir d’iceux vivres & marchandises. -<span id="pg_215" class="pagenum">215</span>Les provisions pour sa personne doivent estre d’eau -de vie la plus forte & du vin de Canarie du meilleur, -& ce dans de bons flacons d’estain, bien bouchez & -poissez, serrez sous la clef dans son coffre, & qu’il -les garde aussi soigneusement que son cœur, pour -le temps de sa necessité & maladie, qui pourroit -luy survenir, & se garde bien d’entrer en debauche -avec personne, pour ce que son petit fait s’en -iroit bien tost : d’autant que c’est la coustume de -la mer, depuis qu’on soupçonne avoir du vin ou de -l’eau de vie en son coffre, on ne cesse de le prier -de boire une fois avec la compagnie, & quand il -est en train il doit faire de deux choses l’une, ou -monstrer sa liberalité, car il ne manque pas d’y estre -incité, ou se resoudre, d’estre reputé un vieillaque, -& avaller les injures qu’on luy fera : Partant le plus -seur pour luy est de ne point entrer en l’ecot. Il -doit pour le passage de la mer, faire quelques provisions -d’autre vin de quelque langue bressillée & de -<span class="folionum">verso.</span>choses semblables, à fin d’y avoir recours à son -besoin : d’autant que l’ordinaire du Navire est assez -leger & mal apresté.</p> - -<p>Il se doit fournir d’un bon nombre de chemises, -mouchoirs & habits de futaine, ou de simple toile, -& non d’estoffes pesantes, fortes & de prix, si ce -n’estoit quelques habits pour les festes : Car il ne -faut en ces Pays là, que estoffes les plus legeres. -Qu’il porte avec soy quantité de savon, pour blanchir -& nettoyer son mesnage : Qu’il n’oublie de porter -quantité de soulliers, car il ne s’en trouve point là, -sinon ceux que l’on y a portez & y sont chers, tellement -que pour une paire, vous en auriez en France -une douzaine. Il faut aussi porter des serviettes, -napes & linceuls & un beau matelas, & si vous desirez -vivre à la Françoise c’est à dire nettement, -ayez de la vesselle d’estain pour vostre necessité en -maladie. Vous feriez bien d’avoir du sucre & de -bonnes espiceries, voire quelque morceau de Reubarbe, -<span id="pg_216" class="pagenum">216</span>bien fine, le tout bien enfermé dans une boiste, -<span class="folionum">fol. 233.</span>de peur que les fourmis de ce Pays là, ne vous -devalisent vostre sucre : car c’est chose presque incroyable -du sentiment qu’ont ces bestioles envers le -sucre, & n’y a lieu où elles n’aillent & ne le percent -s’il est de bois : C’est pourquoy ces boistes devroient -estre de fer blanc.</p> - -<p>Les marchandises necessaires pour les Sauvages -desquelles vous aurez d’eux, soit vivres, soit marchandises -de leur Pays, soit esclaves pour vous servir -& cultiver vos jardins, sont celles-cy : Ayez -force couteaux à manche de bois, desquel usent les -bouchers : car ce sont ceux qu’ayment plus les Sauvages. -Prenez des ciseaux de malle en quantité, -force peignes, miroirs, grains de verre de couleur -pers, qu’ils appellent rassade, serpes, haches, hansas<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>, -des chapeaux de petit pris, casaques, chemisoles, -hauts de chausses de friperie, vieilles espées & harquebuses -de peu de coust. Ils font grand estat de tout -cecy, dont vous aurez moyen d’avoir des esclaves, -& de bonnes marchandises d’iceux. N’oubliez aussi -du drap pers & rouge, & du plus bas prix que vous -<span class="folionum">verso.</span>pourrez trouver : car ils ne font pas grande difference -des estoffes, des pens d’oreilles, siflets, sonnettes, -bagues de cuivre doré, des hains à pescher, des -grugeoires de laiton plates, longues d’un pied & larges -de demy, ce sont denrées lesquelles ils ayment. Si -vous estes bien fourny de ces choses, ne doutez point -que ne soiez tres-bien-venu parmy eux, ne faciez -grande chere, & gaigniez beaucoup au trafic de ce -qui croist en leurs Pays, que vous aurez pour peu, -si vous sçavez bien vous conduire.</p> - -<p>Ce Magazin fait, n’oubliez pas le principal, qui -est, avant que monter sur mer, laver & repaistre -vostre ame des SS. Sacremens de la confession & -Communion, ayant disposé de vos affaires de par -deçà, comme celuy qui ne sçait si la mer luy permettra -de retourner en terre : & estant embarqué -<span id="pg_217" class="pagenum">217</span>dans le vaisseau accomoder son lit, le plus pres du -gros mats qu’il pourra, si on desire n’estre bercé plus -qu’on ne voudroit : car ce lieu est le plus quiete de tout -le vaisseau. Il faut tousjours avoir la crainte de Dieu -<span class="folionum">fol. 234.</span>devant les yeux : mais non plus des accidens de la -mer : d’autant qu’il vaut bien mieux faire bonne mine -qu’une mauvaise, puis que la crainte n’y sert de rien. -Ne vous espouvantez jamais sinon lors que vous -verrez les Pilotes crier misericorde ; Car alors il faut -penser à son ame, que les affaires vont mal. Pour -voir le vaisseau de costé, les coffres renverser, la -mer entrer sur le tillac, les voiles tremper dans l’eau, -les matelots jurer & renasquer<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>, c’est peu de cas, faites -bonne mine, pensant neantmoins tousjours à vostre -conscience. Ne prenez querelle avec aucun matelot, -car vous n’y gaigneriez rien.</p> - -<p>Quand vous serez arrivé au Port, ne vous hastez -point de mettre pied à terre, ains prenez garde à -vos hardes, & à vostre coffre : Car il arrive souvent -qu’aux debarquemens on visite les coffres, & on serre -les marchandises ou hardes, sur lesquelles on peut -mettre la main : faites porter vostre esquipage quant -& vous, chez vostre Compere, lequel vous eslirez en -<span class="folionum">verso.</span>cette sorte, si tant est que vouliez estre à vostre -aise. 1. Qu’il aye des Esclaves, un Canot, & des -Chiens, d’autant que vous ne manquerez avec luy de -pesche & de venaison : Ce que vous n’auriez au contraire -sinon rarement, & faudroit encore qu’allassiez -achepter des autres Sauvages, vostre nourriture, & -par ainsi il vous cousteroit deux fois autant à vivre. -2. Enquestez-vous, s’ils sont de bonne humeur, specialement -la femme : car une mauvaise hostesse donne -bien du mal à son hoste. Que si vous rencontrez -bien d’entrée il faut faire quelques presens, puis les -tenant en halaine sans estre trop liberal, vous leur -devez donner tous les mois quelque chose, de peur -qu’ils ne vous tiennent pour avare, & comme tel : ne -vous difament parmi leurs semblables : pour ce que -<span id="pg_218" class="pagenum">218</span>vous auriez de la difficulté à trouver quelque chose, -& mangeroient le tout à vostre deceu. Ne vous -laissez emporter aux mignardises des filles de vostre -<span class="folionum">fol. 235.</span>hoste, ou autres, elles ne manqueront pas de vous -caresser, si elles sçavent que vous avez des marchandises : -En toutes choses il ne faut que tenir bon, -si vous vous remettez devant les yeux le hasard & -danger des ordes maladies qui arrivent à ceux qui -s’oublient en cecy ? Vous pouvez vous en garantir -aysement, specialement si vous considerez le grand -peché que vous commetez.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch50">De la Reception que font les Sauvages aux François nouveaux -venus & comme il se faut comporter avec eux.</h3> - -<p class="c">Chap. L.</p> - - -<p>S’il y a Nation au monde portée à faire bon -accueil à leurs amis arrivans de nouveau, & à les recevoir -en leurs maisons pour les traitter autant bien -qu’il leur est possible, les <i>Topinambos</i> envers les -François doivent tenir le premier rang : Car si tost -que les François ont mis pied à terre de leur vaisseau, -vous voyez venir les Sauvages de toutes parts -dans leurs Canots, emplumez & accommodez à la -grandeur leur faire feste. Bien plus comme ils aperçoivent -<span class="folionum">fol. 236.</span>de loing les vaisseaux sur la mer approcher -de leur terre, le bruit court incontinent par tous les -Cantons de leur Pays <i>Aourt vgar ouassou Karaybe</i>, -ou bien <i>Aourt Nauire souay</i>, voilà des grands Navires -de France qui viennent. Incontinent vous les -voyés prendre leurs beaux habits, s’ils en ont, & -<span id="pg_219" class="pagenum">219</span>commencent à haranguer l’un à l’autre, en cette sorte : -Voilà les Navires de France qui viennent, je feray -un bon Compere : il me donnera des haches, des -serpes, des couteaux, des espées & des vestemens : -Je luy donneray ma fille : j’iray à la chasse & à la -pesche pour luy, je feray force cotons, je chercheray -des Aigrettes & de l’Ambre pour luy donner, je seray -riche : car je choisiray un bon Compere, qui aura -bien des marchandises. Et en disant cecy ils se -battent les fesses & la poitrine en signe de joye. -Lors les femmes & les filles font de la farine fresche, -& les hommes vont à la chasse & à la pesche : Puis -tout le mesnage vient chargé de diverses viandes, -racines, poissons, venaison, farine, c’est au lieu où -<span class="folionum">verso.</span>abordent les vaisseaux. Les plus hastez vont avec -leurs Canots trouver le vaisseau ancré à la rade, & -vont recognoistre s’il n’y a point de leurs vieux <i>Chetouassaps</i>, -& considerer celuy des François qui a la -meilleure mine, à fin de luy offrir son comperage, sa -loge & sa fille : Si tost que les François ont mis pied -à terre, ils s’amassent tous autour d’eux : leurs monstrent -bons visages tant les hommes que les femmes : leur -presentent des vivres, les invitent à estre leurs comperes : -s’offrent à porter leurs hardes ; & enfin font -ce qu’ils peuvent pour les contenter & avoir leur -bonne grace : Ils ne vont pas pourtant par envie l’un -sur l’autre pour avoir un François logé chez eux, -celuy qui a le premier parlé l’emporte sans contradiction, -& ne se diffament point. Ils font bien d’avantage, -quand un François change de Compere, ils -n’en font point d’estat, le mesprisent & tiennent pour -un homme facheux, argumentans ainsi ? S’il n’a sceu -<span class="folionum">fol. 237.</span>demeurer avec un tel, comment demeurera il avec -moy ? Il est bien vray que si le Sauvage estoit de -mauvaise humeur, chiche & paresseux, quand le -François le quiteroit, il n’en seroit mal voulu : Au -contraire ils diroient, Il a bien faict de le laisser : -c’est un homme chiche, paresseux & difficile.</p> - -<p><span id="pg_220" class="pagenum">220</span>Le François ayant choisi un compere, il le suit -& s’en va en son village<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> : à lors l’hoste avec une -certaine gravité, tout ainsi que si jamais il ne l’avoit -veu, il luy tend la main, & luy dit, <i>Ereiup Chetouassap ?</i> -Es-tu venu mon Compere ?<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a> chose plaisante & considerable. -Car vous diriez à les voir, qu’ils sortent à -la façon des Empereurs d’un cabinet bien fermé, où -ils estoient empeschez en de grandes affaires : Que -s’ils veulent faire un grand acueil à ce François, & -luy monstrer qu’ils l’ayment parfaictement, auparavant -que ce Pere de Famille luy dise <i>Ereioupe</i>, les -femmes & les filles le pleurent : puis ce bon jour luy -est donné. Le François luy respond, <i>Pà</i>, ouy ? responce -<span class="folionum">verso.</span>qui signifie tout cecy, ouy de bon cœur : Je -t’ay choisi pour demeurer avec toy & pour estre -mon compere & du nombre de ta famille : Je t’ay preferé -à un autre : car je t’aime & m’as semblé estre -bon homme. Le Sauvage luy dit, <i>Auge-y-po</i>, voylà -qui est bien, j’en suis infiniment aise, tu m’honore -beaucoup, tu sois le bien venu, tu ne sçaurois où -aller pour estre mieux receu. Par cecy vous recognoissez -la candeur & simplicité de la Nature laquelle -a peu de discours, ains vient aux effects. A -l’opposite la corruption a inventé tant de discours, -tant de paroles succrees, reverence sur reverence, -souvent la main au chappeau & au partir de là, le -cœur n’y touche. Quelle jugeront nous de ces deux -receptions & bien-venuë estre la meilleure & plus -correspondente à la Loy de Dieu, & à la simplicité -Chrestienne.</p> - -<p>Apres ces paroles il vous dit, <i>Marapé derere ?</i> -comment t’apelles tu quel est ton nom ? comme veux -tu que nous t’appellions ? Quel nom veux-tu qu’on -t’impose ? Où faut-il noter, que si vous ne vous estes -<span class="folionum">fol. 238.</span>donné & choisi un nom, lequel vous leur dites à lors, -& desormais estes appellé par tout le pays de ce -nom, les Sauvages du village où vous demeurez, -vous en choisiront un pris des choses naturelles, qui -<span id="pg_221" class="pagenum">221</span>sont en leurs pays, & ce le plus convenablement qu’il -leur sera possible, selon la phisionomie qu’ils verront -en vostre visage, ou selon les humeurs & façons de -faire qu’ils recognoistront en vous. Pour l’exemple : -entre nos François, les uns furent appelez <i>Levre de -Mulet</i> : parce que celuy à qui le nom fut imposé, -avoit la levre d’en bas avancee, ainsi qu’ont les poissons -nommez <i>Mulets</i> : un autre fut appellé <i>Grand -Gosier</i>, pource qu’on ne le pouvoit rassasier : un autre -fut nommé <i>Gros Grapau</i><a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>, à cause qu’ils le voyoient -tout bouffy : un autre <i>Chien Galeux</i>, d’autant qu’il -avoit mauvaise couleur : un autre, <i>Petit Perroquet</i>, -parce qu’il ne faisoit que parler : un autre <i>La Grande -Picque</i>, d’autant qu’il estoit haut & menu, & ainsi -des autres generalement : & font cecy ordinairement -en leurs <i>Carbets</i>, en semblables discours. Et bien -quel nom donnerons-nous à un tel ton compere ? Je -<span class="folionum">verso.</span>ne sçay, dit-il, il faut voir : lors chacun dit son opinion -& le nom qui rencontre le mieux & est receu -de l’assemblee, est imposé avec son consentement si -c’est quelque homme d’honneur : car le vulgaire ne -laisse pas d’estre appellé, vueille ou non, du nom -que l’Assemblé luy a donné.</p> - -<p>Ils ont aussi une autre façon de donner des -noms, & c’est lors qu’ils vous ayment bien, & font -grand estat de vous, en vous imposant leur propre nom.</p> - -<p>Ayant sceu vostre nom, il pense à la cuisine, -vous disant, <i>Demoursousain Chetouasap</i>, ou bien <i>Deambouassuk -Chetouasap ?</i> As-tu faim mon compere ? -veux-tu manger quelque chose ? L’hostesse vous -escoute & vous regarde preste à vous faire service, -de sorte que c’est à vous de dire Ouy, ou nenny : -car ils prendront vostre responce pour argent contant : -d’autant qu’en ces pays là, il ne faut estre honteux -ny faire la petite bouche. Si vous avez faim, vous -leur dites <i>Pa, Chemoursousain, Pa, Cheambouassuk</i>, -ouy, j’ay faim, je veux manger : Ils adjoustent, <i>Maé -<span class="folionum">fol. 239.</span>pereipotar</i> : Que veux-tu manger ? que desires-tu que -<span id="pg_222" class="pagenum">222</span>je t’apporte ? Ils sont fort liberaux en ces commencemens, -diligens à la chasse & à la pesche, à fin de -vous contenter & gaigner vostre affection pour obtenir -des marchandises, mais prenez garde de ne -donner pas tant au commencement, que vous ne les -reteniez tousjours en haleine, leur presentant de mois -en mois quelque chosette. A leur demande vous -respondez ce que vous desirez, chair, poisson, oyseaux, -racines, ou autre choses : à lors la femme & -l’homme aussi, apportent devant vous la venaison, le -<i>Migan</i> qu’ils ont, & en mangez à vostre aise, & en -donnez à qui vous voulez. Si tost que vous avez -mangé, il faict tendre son lict pres du vostre & commence -à deviser avec vous, vous presentant un coffin -de <i>Petun</i>, qu’il allume luy mesme, & sucçant trois -fois de cette fumee qu’il faict sortir par ses narines, -il vous le donne pour en prendre, comme chose tres-bonne, -& dont il faict plus d’estat, & telle est leur -<span class="folionum">verso.</span>coustume generallement, comme en France on a accoustumé -de vous presenter à boire. Il allume aussi -son coffin, & apres en avoir pris cinq ou six bonnes -gorgees, il s’enqueste de vostre voyage, disant, <i>Ereia -Kasse pipo</i> : As-tu quitté ton pays pour venir icy -nous voir, nous visiter, nous apporter des marchandises ? -vous luy dites, <i>Pa</i> : ouy je l’ay quitté : j’ay -mesprisé mes amis & mon pays pour te venir voir. -A lors levant la teste par forme d’admiration, il dit, -<i>Yandé repiac aout</i>, on a eu compassion de nous, on -nous a regardé en pitié : les François ont eu souvenance -de nous, ils ne nous ont point oubliez. Ils -quittent leurs pays pour nous venir voir : <i>Y Katou -Karaibe</i>, que les François sont bons & nos grands -amis ! Puis il demande au François <i>Mobouype derouuichaue -Yrom ?</i> Combien avez vous avec vous de Superieurs, -de Guerriers, de Capitaines, de Principaux ? -Il luy respond <i>Seta</i>, beaucoup. Le Sauvage replique -<i>De Mourouuichaue ?</i> n’est tu pas du nombre ? n’est-tu -pas des Principaux ? vous pouvez penser qu’il n’y -<span id="pg_223" class="pagenum">223</span>a si chetif qui ne die du bien de soy-mesme : par -<span class="folionum">fol. 240.</span>ainsi le François respond <i>Ché Mourouuichaue</i>. Ouy, -je suis du nombre des Principaux. Le Sauvage dit, -<i>Teh Augeypo</i>, J’en suis bien aise voilà qui va bien. -C’est assez : parlons maintenant d’autre chose. <i>Ererou -patoua ? Ererou de caramemo seta ?</i> As-tu apporté des -coffres quant & toy, & force cabinets pleins de marchandises ? -car ce sont les meilleures nouvelles qu’on -leur peut apporter, c’est où ils ont l’esprit tendu & -le cœur adonné, tout ce qu’ils disent devant ces -paroles, n’est qu’un preambule pour tomber en ce -subject : & apres que le François luy a respondu, -qu’ouy : Le Sauvage poursuit ses demandes : en ceste -sorte <i>Mae porerout decaramemo poupé ?</i> Qu’avez-vous -apporté dans vos coffrets & escrins ? Quelle marchandise -y a il ce qu’ils disent d’une façon fort douce & -flatteuse : d’autant qu’ils sont infiniment curieux de -sçavoir & de voir les marchandises que les François -ont apporté. Et le François doit estre adverty de -ne leur dire & monstrer ce qu’ils ont, ains les tenir -suspens en ce desir, s’il veut tirer d’eux de bons -<span class="folionum">verso.</span>services & du profit ; mais leur respondre en ceste -sorte <i>Y Katou-paué</i> : J’ay tant apporté de choses que -je ne les puis nommer, & sont toutes belles & magnifiques. -Ceste parole est comme l’eau jettee sur la -fournaise ardente du forgeron, qui redouble la chaleur, -& aiguise l’activité de la flamme : semblablement -ceste response eschauffe le desir qu’ils ont de sçavoir -qui les esmeut de faire mille gestes d’adulation, -avec propos correspondans à tels gestes, vous disans, -<i>Eimonbeou opap-katou</i> : Et je te prie ne me cele -rien, dy les moy, <i>Yassoiauok de Karamemo assepiak -demaë</i> : Ouvre moy tes coffres, tes cabinets, à fin -que je voye tes marchandises & tes richesses. Il faut -que le François responde, <i>Aimosanen ressepiak</i> ou -<i>Kayren deuè</i>. Je suis empesché pour le present, laisse -moy en repos, tu les verras une autre fois quand je -viendray à toy, <i>Begoyé sepiak</i>. Ne doute point, tu -<span id="pg_224" class="pagenum">224</span>les verras un jour à ton loisir. Le Sauvage entendant -cecy, & voyant bien qu’il perd son temps, il dit à -<span class="folionum">fol. 241.</span>soy-mesme, haussant les espaules quasi comme se -plaignant : <i>Augé katout tegné</i>, bien donc, faut que je -me contente. Je voy bien que mes prieres ne seront -exaucees : mais au moins, dit-il au François, <i>Dereroupé -xeapare amon ?</i> N’as-tu pas apporté force hansars ? -qui sont serpes, lesquelles ont le manche de fer. -<i>Dereroupé ourà sossea-mon ?</i> As-tu aussi apporté des -serpes qui ayent le manche de bois ? <i>Ereroupé Ytaxé -amo ?</i> As-tu apporté des couteaux d’acier ? <i>Ereroupé -Ytaapen ?</i> As-tu apporté des espées d’acier ? <i>Ereroupé -tataü ?</i> As-tu apporté des arquebuzes ? <i>Ereroupé Tatapouy -seta ?</i> As-tu apporté force poudre à canon ? Le -François respond à tout cela. <i>Arou seta Ygatoupé -giapareté</i>. Ouy j’en ay apporté une grande multitude, -sont beaux & fort bons. Le Sauvage dit <i>Auge-y-po</i>. -Voilà qui est bien. <i>Ereipotar touroumi ? Ereipotar -Kerè ?</i> As-tu faim de dormir ? veux-tu te coucher ? -Le François, <i>Pa che potar</i>. Ouy je veux dormir, -laisse moy. Alors le Sauvage luy donne le bon soir -& bonne nuict disant, <i>Nein tyande Karouk tyande -<span class="folionum">verso.</span>petom</i>, bon soir, bonne nuict, reposez à vostre aise : -Laissons les en ce repos, & commençons le second -traitté de ceste Histoire.</p> - -<div class="chapter"></div> -<div class="c"><img src="images/illu4.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<p><span id="pg_225" class="pagenum">225</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 242.</span></p> - -<p class="c top2em large">SUITTE DE<br /> -<b class="sans-serif large">L’HISTOIRE</b><br /> -DES CHOSES PLUS<br /> -MEMORABLES ADVENUËS<br /> -<span class="small">EN MARAGNAN, ÈS<br /> -ANNEES 1613. &<br /> -1614.</span></p> - -<p class="c">SECOND TRAITE.</p> - -<p class="c"><b class="large">DES FRUICTS DE L’EVANGILE</b><br /> -QUI TOST PARURENT PAR LE BAPTESME<br /> -<b>DE PLUSIEURS ENFANS</b>.</p> - -<p class="c gap"><b>A PARIS</b><br /> -DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY. RUË SAINCT JACQUES A LA<br /> -<span class="small">BIBLE D’OR, & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS, EN LA<br /> -GALERIE DES PRISONNIERS.</span></p> - -<p class="c small">MDCXV.<br /> -AVEC PRIVILEGE DU ROY.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_227" class="pagenum">227</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 243.</span></p> - -<p class="c large">Suitte de l’Histoire des choses plus memorables -advenuës en Maragnan, és annees -1613 & 1614.</p> - -<h2 class="nobreak">SECOND TRAITÉ.</h2> - - - - -<h3 id="t2ch1">Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par le Baptesme -de plusieurs enfans.</h3> - -<p class="c">Chap. I.</p> - - -<p>Le Cantique second (representant alegoriquement -la naissance de l’Eglise, dans une nouvelle terre, -non encore illuminee de la cognoissance du vray -<span class="folionum">verso.</span>Dieu) dit : <i><span lang="la" xml:lang="la">Vox turturis audita est in terra nostra : -ficus protulit grossos suos : vineæ florentes dederunt -odorem suum</span> : La voix de la tourterelle a esté ouye -en nostre terre : Le figuier a produict ses figues vertes : -Les vignes fleurissantes ont donné leur odeur.</i> Sur lesquelles -paroles, Rabbi Jonathas, en sa Paraphrase -Chaldaïque, dit : que la voix de la Tourterelle, nous -signifie la voix du sainct Esprit, annonçant la Redemption -promise à Abraham, pere de tous les -Croyans : voicy comment il parle, <i><span lang="la" xml:lang="la">vox spiritus sancti -& redemptionis quam dixi Abrahæ Patri vestro</span> : La -<span id="pg_228" class="pagenum">228</span>voix du sainct Esprit, & de la redemption, que j’ay -promise à Abraham vostre pere</i> : Il adjouste que par -le figuier, il faut entendre l’Eglise : & par les figues -nouëes & escloses nouvellement, nous est representee -la confession de la foy, que les Croyans doivent faire -devant Dieu : & par les vignes en fleur donnans bonne -odeur, sont designez les petits enfans, loüans le Dominateur -<span class="folionum">fol. 244.</span>des Siecles : <i lang="la" xml:lang="la">Cœtus Israel, qui comparatus -est precocibus ficubus aperuit os suum, & etiam pueri -& infantes laudaverunt Dominatorem sæculi</i> : Cela -s’est veu en nostre temps accomply dedans <i>Maragnan</i> -& ses environs : où apres que la voix du Sainct -Esprit, par la predication de l’Evangile, eut resonné -dans ces terres, & frappé le cœur d’une grande multitude, -specialement de ceux qui ont requis le Baptesme, -le beau figuier de l’Eglise, a poussé & bourjonné -de nouvelles & verdoyantes figues, les ames -sortans de l’infidelité à la croyance d’un vray Dieu, -lors les vignes fleuries ont donné leur odeur, quand -les petits enfans ont receu les eaux Baptismales sur -leurs testes, louans le Dominateur des Siecles, par -la participation du sang de Jesus-Christ & de la foy -de l’Eglise.</p> - -<p>Chose admirable, & qui merite d’estre bien pesee -& consideree, que si tost que la voix du Sainct Esprit -eut tonné & esclairé parmy ces forests desertes, -dans ces haliers espois & picquans, les pauvres Biches -<span class="folionum">verso.</span>(ces Sauvages) venees par le cruel Chasseur Sathan, -elles ont commencé à la force & impetuosité de ceste -voix, produire leurs petits fans, comme avoit jadis -prophetisé le Prophete Royal David au Psal. vingt-huict. -<i lang="la" xml:lang="la">Vox Domini præparantis Cervos, & revelabit -condensa & in templo ejus omnes dicent gloriam.</i> La -voix du Seigneur preparant les Cerfs, revelera l’interieur -des boccages & haliers & en son Temple tous -chanteront ses loüanges. L’Explication que donnent les -Doctes à ces paroles, prise des diverses leçons est, -que la voix du Seigneur sert aux Biches à rendre -<span id="pg_229" class="pagenum">229</span>leurs petits, ainsi que la main de la Sage-femme ou -du Chirurgien bien expert, sert à tirer l’enfant sauf -& en vie, du ventre de sa mere. Or est-il que ceste -voix n’est autre, si nous croyons les naturalistes, -que le son du tonnerre, & la lumiere de l’esclair, -laquelle par un secret de la Nature bien caché, -donne le moyen à la Biche de se delivrer : Ainsi -en a faict de mesme la Predication de l’Evangile, -animee & vivifiee par le sainct Esprit, excitant -interieurement le cœur de ces Barbares enveloppez, -<span class="folionum">fol. 245.</span>il y avoit si longtemps, dans les haliers & bocages -de l’ignorance, infidelité & perverses coustumes.</p> - -<p>Dans les <i>Carbets</i> on ne parle plus d’autre chose, -que de cette nouvelle cognoissance de Dieu, chacun -rapportant, à son tour, ce qu’il avoit peu entendre, -quand ils nous venoient visiter, & reunissans tous -ces discours ensemble, finissoient leurs <i>Carbets</i> en -tres-grand desir de voir baptiser leurs enfans, & -eux aussi, tenans ensemble telles ou semblables paroles, -ainsi que j’ay peu remarquer & recueillir à -diverses fois.</p> - -<p>Quelles choses, disoient-ils, sont celles-cy, que -les Peres nous font entendre par leur Truchement ? -Jamais nous n’en avions entendu de semblables : Nos -Peres nous ont laissé de main en main, par tradition, -qu’il estoit venu jadis un grand <i>Marata</i> du <i>Toupan</i><a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>, -c’est-à-dire Apostre de Dieu, dans les Provinces où -ils demeuroient, & leur enseignoit plusieurs choses -de Dieu : voire ce fut luy qui leur monstra le <i>Manioch</i>, -<span class="folionum">verso.</span>c’est à dire, les racines pour faire du pain : -car auparavant nos Peres ne mangeoient que des -racines trouvees dans les bois : Ce <i>Marata</i> voyant -nos Ancestres, ne faire conte de sa parole, il se resolut -de les quitter : mais auparavant il voulut leur -laisser un tesmoignage de sa venuë, en incisant dans -une Roche, une Table & des Images avec de l’Escriture, -& la forme de ses pieds, & de ceux qui le -suyvoient, gravez en bas dans le mesme rocher, comme -<span id="pg_230" class="pagenum">230</span>aussi des pates des animaux qu’ils menoient apres -eux, semblablement les trous de leurs bastons, sur -lesquels ils s’appuyoient en cheminant : Ce qu’ayant -faict, il s’en alla passer la mer, pour gaigner un -autre pays ; Et bien que nos Peres l’ayent depuis -fort recherché, ayans recogneu leur faute, & la grande -saincteté du personnage, ils n’en ont sceu avoir nouvelles : -Et depuis ce temps là, jusqu’à present, aucun -<i>Marata</i> du <i>Toupan</i>, ne nous est venu visiter.</p> - -<p>Il y a long-temps que nous hantons les François, -<span class="folionum">fol. 246.</span>& pas un d’iceux, ne nous a amené des <i>Pays</i>, -ny ne nous a raconté ce que les Peres nous font -dire par leurs Truchemens ; voire ils font vivre d’une -autre façon les <i>Caraïbes</i>, qu’ils n’avoient coustume -de faire anciennement avec nous. Ils deffendent que -les François ne prennent plus nos filles, lesquels n’en -faisoient point de difficulté auparavant, ains nous les -demandoient pour des marchandises. Ils disent de -grandes choses de Dieu & parlent à luy dans les -Eglises : & lors qu’ils veulent parler, ils font fermer -les portes & nous font sortir dehors, pour ce que le -<i>Toupan</i> descend devant eux : & lors tous les <i>Caraïbes</i> -mettent à genoux : Ils font boire & manger le -<i>Toupan</i> dans de beaux vases d’or & la table où ils -mangent, est bien accommodee & ornee de belles -estoffes, & de beaux linges : Et quant à eux, ils sont -vestus de riches accoustremens : Quand ils veulent -parler aux <i>Caraïbes</i> ils s’asséent au milieu d’eux, & -n’y a qu’un Pere assis qui parle. Tous les François -escoutent, & est longtemps à parler, & se fache en -parlant, & on ne sçait à qui il parle : car tous se -<span class="folionum">verso.</span>tiennent fermes : Apres qu’il a parlé, ils se mettent à -chanter les uns apres les autres de costé en costé, -& lisent dans un <i>Cotiare</i> ce qu’ils chantent, c’est à -dire dans un livre, & parlent, disent-ils, à Dieu en -ce temps là. Ils tiennent tous nos Peres perdus avec -<i>Giropari</i>, bruslans dans des feux qui sont sousterrains, -& se mocquent de nous quand nous pleurons & -<span id="pg_231" class="pagenum">231</span>lamentons sur les funerailles de nos parens. Ils font -jetter dans les bois, le boire, le manger, le feu, que -nous avons accoustumé de donner à nos parens deffuncts, -pour faire leur voyage, au lieu, où se retirent -nos grands Peres, entre les montagnes des Andes. -Ils nous font dire & prescher, que nous sommes -trompez, de croire à nos Barbiers & Sorciers, specialement -à leur soufflement pour la guerison des -malades. Ils parlent hardiment contre <i>Giropari</i>, & ne -le craignent aucunement. Ils promettent à ceux qui -croiront au <i>Toupan</i>, & seront lavez de leurs mains, -de monter là haut au Ciel, par dessus les Estoilles, -le Soleil & la Lune : où ils tiennent que le <i>Toupan</i> -est assis, & autour de luy, ces <i>Maratas</i>, & tous ceux -<span class="folionum">fol. 247.</span>qui ont creu à leurs paroles, & ont esté lavez d’iceux. -Ils ne veulent point de filles ny de femmes, & disent -que le fils du <i>Toupan</i> n’en avoit point, ains qu’il -descendit dans le ventre d’une jeune fille appellee -Marie, avec laquelle jamais son mary n’eut accointance. -Ils ont des jours auxquels ils ne mangent -point de chair, encore qu’on leur en apportast. Ils -ne passent point de jours au nombre des dix doigts -de la main, qu’ils ne fassent une ou deux fois vestir -aux François leurs beaux habits, & venir à la maison -du <i>Toupan</i>, pour parler avec luy, & escouter la -parole de Dieu.</p> - -<p>Ils sont vestus tout d’une autre sorte que les -François, & marchent devant eux : & chacun les saluë. -Ils sont tousjours avec les Grands, qui leur -accordent ce qu’ils veulent, & dit-on qu’ils ont quitté -leurs richesses & marchandises, afin d’estre libres, -pour converser avec le <i>Toupan</i>, & manifester la volonté -d’iceluy aux François. Quand nous les allons -voir, ils nous font caresse, specialement à nos enfans, -& disent que ce n’est plus à nous nos enfans, mais -<span class="folionum">verso.</span>à eux, & que le <i>Toupan</i>, les leur a donnez. Que -nous ne craignions point, par ce que jamais ils ne -nous abandonneront, ny nos enfans. Qu’ils sont en -<span id="pg_232" class="pagenum">232</span>grand nombre en France : & que tous les ans, il en -viendra par deçà de nouveaux, lesquels apres avoir -enseigné & appris nos enfans, ils les feront parler à -Dieu familierement comme ils luy parlent. Qu’ils -leur apprendront à <i>Kotiarer</i>, c’est à dire, escrire, & -faire parler le <i>Papere</i>, c’est à dire, le papier, envoyé -de bien loing aux absens. Leur Roy est puissant, -qui les ayme, & nous assistera, tant qu’ils seront -avec nous. Ah ! que ne sommes nous plus jeunes, -pour voir les choses grandes que feront les <i>Païs</i> en -nostre terre ! Car ils bastiront de pierre de grandes -Eglises, comme sont celles de France. Ils apporteront -de belles étofes, pour orner le lieu, où le <i>Toupan</i> -descend. Ils feront venir des <i>Miengarres</i>, c’est à dire, -des Chantres Musiciens<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, pour chanter les grandeurs -du <i>Toupan</i>. Ils retireront tous nos enfans en un -mesme lieu, & quelques uns des <i>Païs</i> auront soing -<span class="folionum">fol. 248.</span>d’eux. Feront venir les femmes de France pour enseigner -nos filles à faire comme elles. Nous ne manquerons -de ferremens pour jardiner. Ah ! disoient -quelques uns d’entr’eux, suivant ces discours ; Si -nous voyons venir des femmes en nostre pays, nous -tenons pour certain, que les François ne nous abandonneront -plus, ny les Peres, specialement s’il nous -donnent des femmes de France. Si j’avois (disoit un -de ces particuliers) une femme de France, je n’en -voudrois point d’autre, & je ferois tant de jardins -pour les François, que j’en nourrirois moy seul autant -que j’ay de doigts aux mains & aux pieds, c’est-à-dire, -vingt, nombre indefiny, pour signifier beaucoup : -parce qu’apres qu’ils ont compté jusques à -vingt, ils sont au bout de leur roole. Cettui-cy estoit -Principal, lequel se levant au milieu de la compagnie, -où j’estois present, battoit ses fesses tant qu’il pouvoit, -disant <i>Assa-oussou Kougnan Karaïbe, Assa-Oussou -seta &c.</i> J’ayme une femme Françoise de tout mon -cœur, je l’ayme extremement : auquel le <i>Grand-Chien</i> -<span class="folionum">verso.</span>respondit, qui estoit aussi Principal : L’on m’a promis -<span id="pg_233" class="pagenum">233</span>de m’amener une femme de France, laquelle -j’espouseray de la main des Peres, & me feray -Chrestien, comme j’ay faict faire mon petit Loüis -Coquet ; & veux faire mon fils legitime dans peu de -temps. Ma premiere femme est vieille, elle n’a plus -besoing de mary. Pour les huict jeunes que j’ay, je -les donneray à femmes à mes Parens, & n’auray -plus que la femme de France, & ma vieille femme -pour nous servir. Plusieurs autres semblables discours -ils tenoient, tant en leurs <i>Carbets</i> que chez -moy, quand ils me venoient voir, que je passe, me -contentant d’avoir rapporté ce que dessus, pour faire -voir la ferveur de ces Barbares, suscitee par la voix -du Sainct Esprit. <i lang="la" xml:lang="la">Vox turturis audita est in terra -nostra</i>, à produire de leur interieur bouché & -preocupé de mille infections, ces beaux & amiables -petit Cerfs, <i lang="la" xml:lang="la">Vox Domini præparantis Cervos</i>, -& en un autre endroict, <i lang="la" xml:lang="la">Cerva charissima & gratissimus -hynnulus</i>, aux Proverbes Chapitre cinq, la -biche tres-aymee, & le fan tres-gracieux : poursuivons -le reste.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 249.</span>Ces discours furent suyvis incontinent de la -pratique : car plusieurs petits enfans nous furent apportez, -tant au Reverend Pere Arsene, qui demeuroit -à <i>Iuniparan</i>, qu’à moy, qui demeurois à Sainct François, -proche du Fort Sainct Loüis, pour assister les -François, & recevoir les Indiens Estrangers, qui venoient -de jour en jour nous voir & recognoistre, si -ce qu’on leur rapportoit en leurs pays esloignez de -nous autres, estoit veritable. C’estoit la division que -nous avions faicte de ces terres grandes & spacieuses, -pour les cultiver & moissonner autant que pouvoient -s’estendre nos forces, à sçavoir que l’un pourveust -d’un costé, & l’autre de l’autre, excepté quand il seroit -necessaire d’aller hors l’Isle, alors nous y pourvoyons -selon qu’il estoit expedient.</p> - -<p>Il est impossible que je puisse exprimer de parole, -le contentement & la joye, que nous recevions -<span id="pg_234" class="pagenum">234</span>de veoir ces pauvres Sauvages nous apporter leurs -enfans, volontairement & sans contraincte, pour estre -baptisez, les accommodant le mieux qu’ils pouvoient -<span class="folionum">verso.</span>avec le moyen que les François leur en donnoient, -à sçavoir, enveloppez dans quelque morceau de toille -de coton, ayans choysi des François pour Parrins de -leurs enfans, contractans entr’eux une alliance tres-estroicte, -specialement les enfans baptisez, si tant est -qu’ils fussent en aage de cognoissance, car alors ils -prenoient leurs Parrins pour leurs vrais Peres, les -appellans du nom de <i>Cherou</i>, c’est à dire, mon Pere, -& les François les appelloient <i>Cheaire</i>, c’est à dire, -mon fils, & les fillettes <i>Cheagire</i>, ma fille : ils les -vestoient le mieux qu’il leur estoit possible : Et les -Sauvages Peres des enfans baptisez, leur apportoient -des commoditez de leurs jardins, de leur pesches & -venaison.</p> - -<p>Voyant ces choses se passer ainsi, il me souvenoit -de ce qui est dit aux Cantiques Chapitre cinquiesme. -<i lang="la" xml:lang="la">Oculi ejus sicut Colombæ super rivulos aquarum, -quæ lactæ sunt lotæ, & resident juxta fluenta -plenissima.</i> Les yeux de <span class="sc">Jesus Christ</span>, Espoux de -l’Eglise, ressemblent aux yeux de la Colombe lavee -de laict, laquelle contemple les ruisseaux des fontaines, -& faict sa retraicte & demeure dans les rochers -<span class="folionum">fol. 250.</span>qui bornent les fleuves amples & spacieux. Ces yeux -de <span class="sc">Jesus-Christ</span> sont les graces du Sainct Esprit, qui -font esclorre leurs œufs à la façon des Tortuës, exposez -à la mercy des degorgemens de le mer, & à -la froidure du Sable. Ces mesmes yeux ont pour -but & fin le lavement & pureté des ames, specialement -des petites ames encore couvertes de laict : Et -tout ainsi que la Colombe blanche se plaist sur les -ruisseaux, & habite sur le bord des gros fleuves, -ainsi le Sainct Esprit se plaist extremement à la -conversion d’une terre nouvelle, & regarde de bon -œil ces petites ames enfantines sortir de l’accident -commun de ces terres barbares, sçavoir, de l’ignorance -<span id="pg_235" class="pagenum">235</span>de Dieu, pour venir à la cognoissance d’iceluy, -& par le moyen des eaux baptismales, estre faictes -participantes de la vision de Dieu, tout ainsi que -nous autres : Car Dieu n’est accepteur de personnes, -ces ames barbares luy ont autant cousté que les -nostres. O prix infiny ! ô manquement de charité, -qui ne peut recevoir excuse devant Dieu, de voir -tant d’ames qui se presentent pour estre sauvees sans -<span class="folionum">verso.</span>peine, & sans coup ferir, neantmoins pour peu d’ayde -elles sont en danger de se perdre. Bon Dieu ! Nous -croyons tous (& <span class="sc">Jesus-Christ</span> nous a confirmé cette -croyance) qu’une seule ame vaut mieux que tout le -reste du monde, c’est à dire, que tous les Empires -& les Royaumes de la terre, que toutes les richesses -& thresors que les hommes possedent : mais helas ! -nous n’avons garde d’operer selon nostre croyance.</p> - -<p>Je ne puis me retirer de ce subject que je ne -donne ouverture aux ressentimens interieurs que j’en -ay, pour les faire voir, & descharger ma conscience, -autant que je m’y sens obligé : Et me semble que -le passage que je viens d’alleguer, me servira d’addresse -& de conduite. J’ay autre fois leu & remarqué -dans de bons Autheurs profonds & subtils, en la -cognoissance des secrets & mysteres des passages de -l’Escriture : que les Colombes blanches lavees de laict, -estoient certaines Colombes que les Syriens nourrissoient -au respect & honneur de leur Royne Semiramis, -& estoit deffendu, sur peine de la mort de les -<span class="folionum">fol. 251.</span>tuer. Les anciens nous ont appris que cette Royne, -entre ses hauts faicts d’armes, s’estoit immortalisee -par un acte memorable, plus miraculeux que possible -à la grandeur des Roys, à sçavoir, ses jardins, vergers -& bois de plaisir suspendus entre le Ciel & la -Terre.</p> - -<p>Salomon n’a point pris ceste comparaison tiree -des choses prophanes, sinon pour declarer une œuvre -divine remarquable entre les autres, qui est la conversion -des ames, œuvre du tout reservee à la puissance -<span id="pg_236" class="pagenum">236</span>de Dieu, pour estre une seconde creation, par -laquelle, comme il a suspendu la terre en l’air, ainsi -suspend-il les jardins vergers & forests de son Eglise, -hors & par dessus l’estime & jugement des hommes -terrestres, afin de donner lieu & place à la predestination -inscrutable de ses esleus, les appellant quand -il luy plaist, du milieu des deserts, & de l’interieur -des forests les plus vastes & espoisses.</p> - -<p>Avant que de passer outre je ne laisseray eschapper -la convenance & accord, qui se trouve entre cette -<span class="folionum">verso.</span>grande Semiramis & Marie de France, Royne tres-Chrestienne. -Semiramis fut laissee Royne Regente -& Gouvernante de son fils le Roy d’Assyrie, expedia -plusieurs grandes affaires, pour le bien & la manutention -de l’Empire de son fils : Chose pareille de -poinct en poinct se faict voir en la personne de nostre -Royne : & bien que Semiramis eust executé de son -temps plusieurs œuvres magnifiques, pour lesquelles -elle merita l’amour & l’obeissance de ses subjects, plus -qu’aucune autre Royne, qui l’eust devancee : Nonobstant -l’immortalité de son nom proceda de ses edifices -miraculeux. Semblablement Je diray, & justement, -qu’entre les heroïques actions de la Royne, -Mere du Roy, qui laisseront son nom immortel -à la posterité, sera que la Mission des Peres Capucins -aux terres du Bresil, pour y planter les Jardins -de l’Eglise, a esté commencee & establie soubs son -authorité & commandement : & par ainsi le Bresil -sera obligé de nourrir ces Colombes blanches en memoire -& souvenance d’une si grande Semiramis qui -<span class="folionum">fol. 252.</span>ne manquent non plus de pieté que de puissance à -perfectionner ceste entreprise.</p> - -<p>Je vous prie encore remarquez cecy en l’appel -ou vocation de nos petites Colombes lavees de laict, -j’entends des petits enfans des Sauvages amenees -au Christianisme par le Baptesme. Il n’y a pas encore -cinq ans qu’on ne parloit aucunement du desir -de la conversion de ces gens. Le Diable commandoit -<span id="pg_237" class="pagenum">237</span>là dedans à la baguette, traisnoit apres luy toutes -ces ames sans payer aucune decime à Dieu, à present, -& tant que la Mission durera, laquelle continuera, -si l’on veut concourir avec Dieu, vous entendez -les grands fruicts qui jà ont esté faicts, & -journellement se presentent à faire.</p> - -<p>La plus grande de nos consolations, & celle qui -nous faisoit plus aisément avaler les amertumes des -travaux & difficultez, qui ne nous manquoient point -en ces pays là, estoit de voir la bonne & franche -volonté des Sauvages à nous presenter leurs enfans -pour estre baptisez, voire experimentans par la conversation -<span class="folionum">verso.</span>qu’ils avoient avecques nous, que c’estoit -la chose la plus agreable qu’il nous eussent peu faire, -que de nous donner leurs enfans pour les baptiser : -c’estoient leurs plus ordinaires discours avec nous, -que de nous dire le grand desir qu’ils avoient que -ces enfans receussent le Baptesme par nos mains. Je -pourrois apporter icy plusieurs exemples pour confirmer -cette verité : mais estant ainsi que je les reserve -chacun en leur lieu je les laisseray pour le -present.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 253.</span></p> - -<h3 id="t2ch2">Du Baptesme de plusieurs malades & anciens lesquels -moururent apres l’avoir receu.</h3> - -<p class="c">Chap. II.</p> - - -<p>Entre les plus beaux Enigmes sacrez que recite -Job en son livre, est celuy qu’il propose au Chapitre -quatorsiesme sous la parabole du Laurier, disant, -<i lang="la" xml:lang="la">Si senuerit in terra radix ejus, & in pulvere mortuus -<span id="pg_238" class="pagenum">238</span>fuerit truncus illius, ad odorem aquæ germinabit, & -faciet comam quasi cùm primo plantatum est</i> : Si la -racine du Laurier s’envieillit dans la terre, & que -son tronc meure dans la poudre, aussi tost qu’il sentira -<span class="folionum">verso.</span>l’odeur de l’eau, il germera, & reproduira une -nouvelle chevelure de fueilles, tout ainsi comme s’il -venoit d’estre planté. Les Septante ont tourné -ce passage en ceste sorte : <i lang="la" xml:lang="la">Si in petra mortuus fuerit -truncus ejus, ab odore aquæ florebit, & faciet messem, -sicut nova plantata</i>. Si le Tronc du Laurier meurt -dedans la pierre, à l’odeur de l’eau, il florira & rendra -sa moisson ainsi qu’une nouvelle-plante. Une autre -version adjouste encore quelque chose de plus beau : -<i lang="la" xml:lang="la">Attracto humore aquæo iterum germinat, exhibetque -fructus decerpendos, ut plantæ solent</i> : Le Laurier -mort & sec attirant à soy l’humeur de l’eau germe -de rechef, & presente ses fruicts à cueillir, tout ainsi -que les autres plantes. En ces trois Textes, vous -descouvrez plusieurs choses toutes literales à nostre -subject, à sçavoir, Premierement.</p> - -<p>La racine du Laurier envieilly dans la terre. -Secondement, son tronc mort dans la poudre, ou dans -la roche. Troisiesmement, que l’odeur de l’eau redonne -la vie perduë à la racine & au tronc, & de -plus, faict produire les fueilles, les fleurs & les -<span class="folionum">fol. 254.</span>fruicts. Par le Laurier entendez les Nations Infidelles, -suivant la fiction des Anciens de la Nymphe Daphné, -laquelle poursuivie des Demons soubs le nom d’un -Apollon fut convertie en Laurier. Par sa racine -envieillie dans la poudre, ou dans la roche, recognoissez -que cela signifie une longue suitte d’annees, -esquelles ces Nations Barbares sont demeurees -en leur perverses & inveterees coustumes. Et par -le tronc jà mort, interpretez-le de la fin & consommation -du cours de ceste ignorance : Dieu voulant -à present visiter ceste Nation, choisissant à cet effect -aussi bien les malades, vieux, caducs, & moribonds, -pour les faire renaistre en <span class="sc">Jesus-Christ</span>, portans les -<span id="pg_239" class="pagenum">239</span>fueilles verdoyantes de la grace, les fleurs des dons -du sainct Esprit, & les fruicts des merites de la -Passion de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & ce à l’odeur & attraict -de l’eau Baptismale.</p> - -<p>Nous estions fort consolez, quand nous baptisions -les malades & les vieillards, desquels nous tenions -la mort comme asseuree, & ce pour les raisons suivantes : -Premierement nous avions pœur que le secours -<span class="folionum">verso.</span>nous manquast, & par ainsi, il eust fallu quitter -le pays, laisser & abandonner tous ces enfans nouvellement -baptisez, & les adults qui se presentoient -incessament : au moins estions nous asseurez, que -baptisans ceux qui s’en alloient mourir, le Paradis -leur estoit ouvert, & estoient eschappez des occasions, -lesquelles leur eussent peu faire perdre, peut-estre la -grace obtenuë, demeurans seuls & eslognez des Ministres -de l’Eglise pour les nourrir en la grace receue. -Secondement, c’est que le Baptesme de ces vieillards -faisoit un grand effort dans le cœur des assistans, -voyans la devotion, avec laquelle ordinairement ces -moribonds recevoient le Baptesme. Je vous le feray -voir par les exemples mis cy dessouz.</p> - -<p>Deux jeunes femmes en l’Isle tomberent malades, -l’une estoit libre, & l’autre esclave. La libre -estoit mariee à un jeune <i>Tapinambos</i> fort bon garçon, -& qui depuis la mort de sa femme, a tousjours poursuivy -d’estre baptisé, apprenant avec grand courage -la doctrine Chrestienne. Ceste sienne jeune femme -<span class="folionum">fol. 255.</span>approchant de la mort, demanda qu’on luy donnast -le Bapteme, confessant de cœur & de bouche la verité -de nostre Religion, monstrant par signes exterieurs -le vif touchement du sainct Esprit en son -cœur, arrousant ses joües de plusieurs larmes, procedantes -d’amour & de recognoissance du grand -<i>Toupan</i>, qui luy faisoit ceste grace tant signalee, de -l’avoir faict naistre en ce siecle, pour la tirer d’entre -tant d’Ames de sa Nation perduës, & luy donner la -jouyssance de son Paradis. Elle regardoit le Ciel -<span id="pg_240" class="pagenum">240</span>fixement avec les yeux, & d’une parole douce & -tremblotante, elle recitoit ce qu’on luy avoit appris -de la croyance de Dieu, rejettant bien loing d’elle -<i>Giropary</i>, & detestant son antique tromperie. Parmy -ce discours, avant-coureur de sa mort, elle souspiroit -en regrettant la damnation de ses ancestres. Elle -faisoit des remonstrances tres-belles à ce jeune homme -son mary, l’incitant à recevoir le plustost qu’il pourroit -l’ablution de ses pechez.</p> - -<p>Une chose particuliere, je me suis laissé dire -<span class="folionum">verso.</span>d’elle, c’est qu’elle n’avoit point faict faute de son -corps en toute sa jeunesse, & n’avoit jamais cogneu -autre que son mary, ce qui n’est pas un petit -miracle en ce pays-là, à cause de la sotte coustume -que le Diable a inseré dans le cœur des filles, de -faire honneur, de leur deshonneur, n’estimant rien -la chasteté ou virginité. Par cecy vous voyez qu’en -tous les Esleuz de Dieu, il y a tousjours quelque -belle vertu naturelle, au moins qui provoque, non -par merite, mais par disposition, la grace de Dieu, -qui à la façon du Soleil, indifferamment est preste -d’entrer dans l’Ame d’un chacun, quand elle y trouve -de la disposition.</p> - -<p>La <i>Tapouye</i> ou esclave, surprise d’une violente -fievre, qui la tourmentoit excessivement, estoit gisante -dans son lict de coton delaissee & abandonnee de -tout le monde, selon la coustume pratiquee entre ces -Sauvages, lesquels tiendroient à grand deshonneur, -d’assister une Esclave à sa mort naturelle ains auparavant -que nous vinssions dans l’Isle & que nous -eussions faict recognoistre combien la cruauté est -<span class="folionum">fol. 256.</span>desagreable à Dieu, ils jettoient par terre l’Esclave -moribond, & là luy cassoient la cervelle, comme j’ay -remarqué au traitté du temporel. Ceste infortunee -femme prisonniere de Sathan, surchargee des communs -mal-heurs de la Nature, qui sont les infirmitez -& maladies aspres & insupportables, & delaissee de -toute creature, fut regardee en pitié, & visitee de -<span id="pg_241" class="pagenum">241</span>son Createur, l’incitant interieurement à demander -le Baptesme. O jugement de Dieu ! ô Providence -eternelle ! Qui sera celuy qui puisse comprendre tes -conseils en la conduitte des hommes. Ceste pauvre -creature dardee vivement au cœur par les fleches -des premieres graces de son Seigneur, non meritees -par aucune bonne œuvre precedente, qu’eust peu -avoir faict ceste Esclave, jetta sa veu deçà delà, par -la loge, pour voir si personne ne se presenteroit -qu’elle peust appeller pour l’envoyer vers les <i>Pays</i>, -afin d’estre lavee des eaux Baptismales, de bonne -fortune, elle apperceut un François, auquel ayant -exposé ses desirs, il se hasta de les venir manifester -au Pere qui estoit proche de là, lequel l’alla aussi -tost visiter, enseigner & baptiser. Le François demeura -<span class="folionum">verso.</span>pres d’elle pour l’assister, qui m’a raconté des -choses estranges, comme fit aussi le Pere qui la baptisa : -C’est que ceste miserable creature, quant au -corps, mais bien heureuse, quant à l’Ame, commença -à ressentir les gages du Ciel, & le merite du sang -de <span class="sc">Jesus-Christ</span> à elle communiqué par le Baptesme ; -d’autant qu’ayant presque tousjours les yeux fichez -au Ciel, elle pleuroit abondamment, & disoit ces -paroles à chasque moment de temps, <i>Y Katou Toupan, -Ché arobiar Toupan</i>, ô que Dieu est bon ! ô que Dieu -est bon, je croy en luy : puis par signes elle monstroit -au François que <i>Giropary</i>, le Diable tournoyoit au -tour de son lict, disant, <i>Ko Giropary, Ko Ypochu -Giropary</i> : Tenez voilà en ce lieu le mechant Diable, -jettez sur luy de l’eau du <i>Toupan</i>, c’est à dire, de -l’eau Beniste, à fin qu’il s’enfuie : ce que faisant le -François, elle luy disoit qu’il fuyoit à grande haste ; -& par ainsi elle prioit ce François, qu’il jettast tout -autour d’elle & de son lict force eau Beniste, ce qu’il -fit, comme aussi le Pere, quand il s’y trouvoit.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 257.</span>Et d’autant qu’elle avoit un mal de teste, qui la -tourmentoit indiciblement, elle pria qu’on luy lavast le -front, les temples & la teste de l’eau beniste, de quoy -<span id="pg_242" class="pagenum">242</span>elle se trouva fort soulagee, & ne sentoit presque plus -son mal, & peu apres elle rendit son esprit à Dieu. On -ensevelit & enterra son corps à la façon des Chrestiens : -mais il arriva que quelques meschans enfans de <i>Giropary</i>, -qu’on n’a sceu jamais descouvrir, & qui eussent -esté punis, allerent de nuict la déterrer, luy briser -la teste, & emporterent la toile de coton, dans laquelle -elle estoit ensevelie : le matin on la fit renterrer. -Et ne se faut estonner de cecy, puisque le -Diable se reserve tousjours quelques bon serviteurs, -voire mesme parmy les Royaumes les mieux policez, -pour executer ses detestables inventions. Car vous -devez sçavoir que les <i>Tapinambos</i> naturellement -hayssent ceux qui ouvrent les sepulchres des morts, -& ne pourroient pas endurer que les François ouvrissent -les fosses de leurs parens, pour prendre les marchandises -qu’ils enterrent superstitieusement avec leurs -morts.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Un vieillard <i>Tabaiare</i> s’en alloit mourant, les os -luy perçoyent la peau, la voix luy defailloit, & estoit -demeuré perclus de tous ses membres en son lict. Se -voyant donc plus mort que vif, il pensa à sa conscience -inspiré de Dieu, & demanda d’estre baptisé. -Nous l’allasmes visiter & catechiser, luy demandans -son consentement à tous les poincts & articles que -nous luy proposions. Il nous respondit les mains -joinctes qu’il croyoit tout ce que nous luy disions : -Et nous arrestans plus sur les articles de la croyence -de la saincte Trinité, de l’Incarnation, mort & passion -du Fils de Dieu, du Baptesme, & du mystere de la -saincte Eucharistie, que sur les autres articles de la -Foy, à cause qu’il estoit pressé de la Mort, nous luy -faisions entendre ceste matiere si haute & profonde -par comparaisons familieres, à quoy il consentoit : & -desirant le Baptesme de tout son cœur, nous luy -voulions faire promettre qu’au cas qu’il revint en -santé, il recevroit les ceremonies du Baptesme dans -<span class="folionum">fol. 258.</span>la Chappelle sainct Louys, & apprendroit diligemment -<span id="pg_243" class="pagenum">243</span>toute la Doctrine Chrestienne, laquelle nous demandions -aux Catecumenes avant que de les baptiser.</p> - -<p>Il respondit à ces parolles qu’il n’y avoit pas -si loing de sa loge à la Chappelle de sainct Louys, -qu’on ne peust bien l’y porter, à fin d’y recevoir -avant que de mourir, les ceremonies du Baptesme, -& qu’il desiroit ceste consolation, pour n’estre empesché -d’aller droict au Ciel. Nous voyons ceste -ferveur & devotion, en feusmes bien aises & nous y -accordasmes : ainsi estant apporté dans un lict de -coton en l’Eglise de sainct Louys, nous le baptisasmes -solemnellement. Quelques jours apres, il -mourut doucement.</p> - -<p>Une femme <i>Tabaiare</i> en ce mesme temps tomba -malade, & la force de sa maladie l’ayant minee de -telle façon, que chacun jugeoit qu’elle ne pouvoit -plus guere vivre, nous la fusmes voir, & luy offrir -le Baptesme, ce qu’elle accepta fort volontiers & nous -escoutoit attentivement discourir par les Truchemens -<span class="folionum">verso.</span>de la gloire de Paradis, & des peines de l’Enfer, -semblablement ce qu’elle devoit croire, avant que -de recevoir le Baptesme, & au cas que Dieu luy -renvoyast sa santé, qu’elle apprendroit la doctrine -Chrestienne, & recevroit en l’Eglise les ceremonies -du Baptesme, tellement que consentant à tout ce que -nous luy avions proposé, le Baptesme luy fut donné, -& ayant recouvert sa santé, elle se mit en devoir de -s’aquitter de sa promesse : mais un poinct la travailloit, -sçavoir, qu’elle estoit femme d’un <i>Tabaiare</i>, lequel -avoit deux autres femmes, par ainsi elle ne -pouvoit vivre au mariage requis par les loix du -Christianisme. Nous remediasmes à cela, suivant le -conseil de sainct Paul. <i lang="la" xml:lang="la">Si qua mulier fidelis habet -virum infidelem & hic consentit habitare cum illa, non -dimittat virum &c. quod si infidelis discedit, discedat</i> : -C’est à dire : Si quelque femme fidele est mariee à -un homme infidele, & qu’iceluy consente d’habiter -avec elle, qu’elle ne le quitte &c. Que si l’homme -<span id="pg_244" class="pagenum">244</span><span class="folionum">fol. 259.</span>infidele la quitte, qu’elle le quitte aussi : par ainsi -nous fismes dire à son mary, que s’il vouloit retenir -ceste sienne femme faicte Chrestienne pour unique, -en se retirant des autres, qu’elle ne le quitteroit point : -mais s’il vouloit la retenir comme auparavant en -forme de concubine, que nous & les Grands des -François luy permettions de le laisser, estant chose -incompatible avec le Christianisme. Le mary eut -en cecy de la repugnance, neantmoins il s’y accorda -à la fin, & ainsi ceste femme fut faicte bonne Chrestienne, -demeurant seule femme avec luy.</p> - -<p>Nous en faisions autant aux petits enfans qui -s’en alloient mourir, nous gardions cest ordre, que -nous prenions le consentement des peres & meres -avant que de les baptiser, bien que nous n’eussions -pas manqué de les baptiser, si nous les eussions veuz -proches de la mort : mais pour ce que nous estions -asseurez en general de la bonne volonté de tous -les Sauvages, à presenter leurs enfans pour estre -<span class="folionum">verso.</span>baptisez, nous leur rendions ce devoir, pour les attirer -eux-mesme à se convertir. De rapporter icy -quelques exemples, je ne le trouve à propos, d’autant -que je ne veux rien escrire qui n’apporte avec -soy quelque chose extraordinaire.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 260.</span></p> - -<h3 id="t2ch3">Du Baptesme de plusieurs adults, specialement d’un -nommé Martin.</h3> - -<p class="c">Chap. III.</p> - - -<p>Auparavant que je touche ceste matiere, je -trouve qu’il est necessaire d’advertir le Lecteur, qu’il -trouvera en la fin du livre du R. P. Claude quelque -chose de ceste histoire & de la suivante, le tout extrait -<span id="pg_245" class="pagenum">245</span>d’une de mes lettres que j’envoiay de <i>Maragnan</i>, -à mes Superieurs : Et d’autant que je n’ay faict -qu’effleurer ces histoires, il est besoing que je les -descrive tout au long.</p> - -<p>Ces Sacrees eaux du Baptesme ne croupirent -point dans l’Isle, ains traversant les mers par un -<span class="folionum">verso.</span>cours fort & impetueux sans se mesler, passerent és -terres fermes de <i>Tapouitapere</i> & <i>Comma</i>, lesquels -par leur doux bruict recueillerent les esprits de ceux -que Dieu avoit choisi pour luy & par la suavité de -leur goust les attirent à en rechercher la source. -Merveille qui ne peut estre descrite comme elle -merite, que la vivacité de ces eaux surmonta sans -aucune comparaison, l’activité du vif argent, à reconcilier -à soy toutes les mailles de l’Or esparses çà -& là. Je veux dire les ames inspirees de Dieu, en ces -terres de <i>Tapouitapere</i> & <i>Comma</i> pour venir voir à -<i>Maragnan</i>, où le salut de ces pays avoit pris son -fondement.</p> - -<p>Qui pourroit escrire le grand nombre des personnes -qui nous venoient visiter, pour apprendre -quelque chose des mysteres de nostre Foy ? certes -cela ne se peut dire, neantmoins pour contenter -l’esprit du Lecteur & donner quelque arrest à sa pensee, -je diray, qu’il n’estoit jour, auquel je ne receusse -<span class="folionum">fol. 261.</span>des nouveaux visiteurs : & tel jour se passoit qu’il -me falloit satisfaire à plus de cent ou six vingt personnes : -& c’estoit la cause pour laquelle je ne pouvois -pas aysement abandonner le Fort, & donner la -pasture aux autres vilages de l’Isle que j’avois pour -ma portion.</p> - -<p>Plusieurs de ces Sauvages d’aages divers, se -presenterent pour recevoir le Baptesme, mais je me -rendois un peu pesant & difficile à le donner, sinon -à ceux que je connoissois par quelque acte extraordinaire -m’estre envoiés de Dieu, & que sa volonté fust, -que nous le baptisassions. La raison pour quoy nous -faisions cette difficulté, je l’ay dit cy devant, sçavoir -<span id="pg_246" class="pagenum">246</span>est, que nous estions en doute du secours & craignions, -qu’apres avoir donné le Baptesme à tous ceux qui -le demandoient, que les laissans faute de Coadjuteurs, -ils ne tombassent en pire estat que nous ne les avions -trouvé. Nous ne laissions pourtant de les nourrir -en esperance & de les entretenir tousjours à la connoissance -& amour du Souverain jusques à la venuë -<span class="folionum">verso.</span>des nouveaux Peres, qu’ils trouveront tous prests -d’executer leur volonté.</p> - -<p>Or entre ceux qui furent touchez vivement du -sainct Esprit, & que pour cet effect nous receumes -au Baptesme, fut un Indien de <i>Tapouytapere</i> Principal -dans un village de cette Province jadis appellé -<i>Marentin</i>, lequel avoit tousjours esté grand amy des -François homme de bon naturel, fort modeste, peu -parlant, les yeux arrestez, & souvent inclinez vers la -terre, avoit esté autrefois entre les siens tenu pour -un des asseurez barbiers ou sorciers, & chacun se -trouvoit bien d’estre souflé de luy en ses maladies. -Il m’a conté & à beaucoup d’autres depuis qu’il est -Chrestien, que lors qu’il exerçoit les barberies, il -estoit visité de plusieurs esprits folets, lesquels voloient -devant luy, quand il alloit au bois, & changoient -de diverses couleurs, & ne luy faisoient aucun -mal, ains se rendoient privez avec luy : toutefois -il estoit en doute & en crainte, s’il estoient bons ou -mauvais esprits : Car telle est leur croyance, comme -nous dirons cy apres, qu’il y a des bons & mauvais -<span class="folionum">fol. 262.</span>esprits. Il avoit trois femmes, avant qu’il fut Chrestien, -selon la coustume.</p> - -<p>Il arriva donc, que sans y penser, il vint avec -plusieurs Sauvages, ses semblables, de <i>Tapouytapere</i>, -en l’Isle de <i>Maragnan</i> pour nous voir, & les ceremonies -avec lesquels nous servions le <i>Toupan</i>. Estant -venu au Fort S. Louys il vit le matin du jour suivant -(qui estoit un Dimanche) que les François estoient -vestus de leurs beaux habits, suivoient leurs Chefs -pour se rendre en nostre loge de S. François, à fin -<span id="pg_247" class="pagenum">247</span>d’y entendre la Messe : & de plus ils voyoient un -grand nombre de Sauvages marcher apres les François : -ce qui l’emeut à suivre la Compagnie, specialement -à cause du desir & de l’intention qu’il -avoit, il y a ja longtemps, conceuë de s’approcher -de nous.</p> - -<p>La Chapelle de S. François fut aussi-tost remplie -tant des François que des Sauvages Chrestiens & non -Chrestiens, lesquels avoient tous une devotion speciale, -de recevoir sur eux quelque goutte d’Eau beniste. -Ce <i>Marentin</i> voyant la presse, gaigna le mieux -<span class="folionum">verso.</span>qu’il peut le coing de derriere la porte, & monta sur -le banc là dressé, pour voir à son aise, tout ce que -je ferois : Si tost que je fus arrivé sur les marches -de l’Autel, je me tournay vers l’Assistance pour la -saluër, & m’aperceu de ce Sauvage, lequel ayant regardé, -me laissa je ne sçay quoy en l’esprit de l’esperance -de son salut.</p> - -<p>Il raconta depuis, & en voulut estre informé, -comme il avoit pris garde à tous les gestes que -j’avois faicts en la celebration de ce haut & profond -mystere de la Messe, à sçavoir, comment, & pourquoy -je me revestois d’une Aube blanche, me ceignois -d’une ceinture, mettais le Manipule en mon bras & -l’Estolle en mon col : Je m’aprochois à la droite de -l’Autel, où m’estois presenté un vaisseau plein d’eau, -& du sel, sur lesquels je prononçois des paroles, en -faisant plusieurs signes de Croix : toute l’assistance -des François levée de bout, laquelle me respondoit -en chantant, & qu’ayant fait cecy, tenant en main -une branche de palme, je la trempois dans ce vaisseau, -<span class="folionum">fol. 263.</span>jettant sur l’Autel des gouttes d’eau, puis sur -moy, & que me levant de là, j’allois asperger les -François, commençant aux Chefs jusques aux derniers -qui estoient à la porte de l’Eglise : où les autres -Sauvages non Chrestiens s’approchoient pour en recevoir -quelque goutte, estimans que celà leur servoit contre -<i>Geropary</i> : Luy mesme descendit de dessus le banc -<span id="pg_248" class="pagenum">248</span>& fendit la presse pour recevoir aussi sur luy quelque -goutte d’Eau beniste : ce qui luy arriva.</p> - -<p>Il n’eut pas si tost cette goutte de rosee celeste -tombee sur luy, que les mouches cantarides pleines -de poison & de venin ne fuissent de dessus les -fleurs de son ame à demy espanoüies, & les Abeilles -industrieuses des divines inspirations ne survinssent -pour y concréer le doux miel de la grace prevenante -au Christianisme : Car estant retourné en son petit -coing, derriere tous les autres, il s’acroupit & s’endormit, -& pendant ce sommeil il veit les Cieux ouverts, -& monter dans iceluy une grande quantité de -gens vestus de blanc, & apres eux, beaucoup de <i>Tapinambos</i> -<span class="folionum">verso.</span>à mesure qu’ils estoient baptisez de nous. -Il luy fut dit en cette vision, que ces gens vestus -de blanc estoient les <i>Caraybes</i>, c’est à dire, François -ou Chrestiens<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>, lesquels avoient eu la connoissance de -Dieu, & le Baptesme de toute antiquité : Et quand -aux Sauvages qui marchoient apres lavez par nous, -c’estoient ceux qui croioient en Dieu & à nos paroles, -& recevoient le Baptesme de nostre main : -Estant revenu de son extase, il ne dit mot, mais demeura -extremement pensif & melancholique, & tel -s’embarqua & retourna chez luy.</p> - -<p>Il n’est pas sitost arrive en sa loge, qu’il est -mesconnu de ses gens, qui luy demandoient ce qu’il -avoit, & quelle disgrace il avoit receuë des François -à <i>Yuiret</i> : mais sans rien respondre, il remplissoit de -jour en autre son cœur de tristesse, & se rendoit -fuitif de la compagnie de ses semblables, se promenant -seul dans ses jardins & dans ses bois : où il fut -assailly de rechef de ces esprits folets, puis tomba -en une grosse maladie qui l’acheminoit à la mort, -<span class="folionum">fol. 264.</span>tousjours affligé de la Vision qu’il avoit eu à <i>Yuiret</i>, -& de celle des dits esprits. En fin il ouyt une voix -interieure qui luy dit, que s’il vouloit estre delivré -de cette affliction & maladie, & de plus d’aller avec -Dieu au Ciel, il falloit avant que de mourir, qu’il -<span id="pg_249" class="pagenum">249</span>fust lavé de cette Eau tombée sur luy pendant qu’il -estoit en la maison de <i>Toupan</i> à <i>Yuiret</i>.</p> - -<p>Il obeit à cette voix, & de grand matin il appella -un sien frere luy donnant charge d’aller incontinent -vers nous, & nous supplier par l’entremise du -Grand des François, qu’il pria à cet effet, que nous -luy envoyassions de l’Eau du <i>Toupan</i> dans une plotte -de coton mise en un <i>Caramémo</i><a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>, de peur qu’il ne -s’en perdit quelque goutte, à ce que luy estant portée, -il la fist pressurer sur sa teste pour en estre lavé & -aller au Ciel. Ce sien parent fit ce qui luy estoit -enjoint, faisant sa harangue au Sieur de Pesieux bon -Catholique, lequel en fut tout estonné, non seulement -luy, mais aussi le sieur de la Ravardiere & autres -de la Religion pretenduë : Le Sieur de Pesieux -m’amena cet homme, & avec luy le Truchement -<i>Migan</i> pour me declarer le suject de sa venuë, qui -<span class="folionum">verso.</span>me rendit tout esmerveillé de voir une si grande foy -accompagnee de crainte, respect & humilité en un -Sauvage. Je voulus aussitost y aller, mais on ne me -le conseilla point, à cause, comme j’ay dit, que tous -les jours les Sauvages me venoient trouver de diverses -parts : J’y pouvois encore moins envoyer le -Reverend Pere Arsene ; car il avoit assez d’affaires -pour lors, où il estoit : Partant nous conclusmes d’y -envoyer un François propre & capable d’assister ce -malade en ce qui concernoit son salut, & le baptiser -sans ceremonie au cas qu’il le veist proche de la -mort.</p> - -<p>Ce François arrivé avec le frere de Marentin -en sa loge, luy feit entendre comme je ne pouvois -quitter l’Isle ny le Fort sainct Louys à cause de la -multitude des Sauvages qui me venoient trouver de -tous costez, mais que je l’avois envoyé en ma place, -à fin de le baptiser, avant que de mourir, si tant -estoit qu’il fut si malade qu’il ne peut venir jusques -<span class="folionum">fol. 265.</span>en l’Isle, pour estre baptisé de nos mains. Ayant -entendu cecy il se remplit de ferveur & d’ardeur ; -<span id="pg_250" class="pagenum">250</span>Puis que la chose va ainsi, dict-il, je ne permettray -point qu’un <i>Caraibe</i> me lave : mais je veux estre -baptisé de la main des <i>Païs</i>, & ne manqua pas, (tout -malade & foible qu’il estoit, & tant, qu’il ne se pouvoit -soustenir qu’à grand’peine) de se lever le lendemain, -de s’embarquer & venir au Fort me trouver, -lequel m’exposant le grand desir qu’il avoit d’estre -fils de Dieu & estre lavé, me raconta par le Truchement, -les visions que j’ay mis cy-dessus. Je luy fis -responce qu’il falloit donc qu’il apprist la doctrine -Chrestienne le plustost qu’il pourroit, & renonçast à -la pluralité des femmes, se contentant d’une seule. -C’estoient les deux choses que nous demandions aux -adults qui requeroient le Baptesme, entre les autres.</p> - -<p>Il me repliqua, que pour la pluralité des femmes, -c’estoit chose qu’il n’avoit jamais gueres approuvee, -& qu’il estoit plus que raisonnable qu’un homme -<span class="folionum">verso.</span>n’eust qu’une femme, mais que pour le bien de son -mesnage, il en avoit besoing de plusieurs. Je luy dy -là dessus qu’il pouvoit avoir plusieurs femmes en qualité -de servantes, mais non en qualité de femmes. -A quoy il s’accorda facilement, & armé d’un grand -courage d’apprendre la doctrine Chrestienne il la sceut -en peu de jours : lors il desira de moy avant que -d’estre baptisé, que je l’instruisisse des ceremonies -qu’il avoit si attentivement contemplees le 1. jour qu’il -fut touché de l’esprit de Dieu.</p> - -<p>Je luy dis que le <i>Toupan</i> estoit un grand Seigneur, -lequel encore qu’on ne le vist point, ne laissoit d’estre -present devant nous, & partant qu’il falloit le servir -avec une profonde reverence, & avec des ornemens -& habits tous differens de l’ordinaire. Que le premier -vestement blanc qu’il me vit prendre nous signifioit -trois choses : Premierement, l’innocence & la pureté -avec laquelle nous devons paraistre devant luy : Secondement, -le vestement de son humanité, prise du -sang d’une vierge, soubs lequel il avoit conversé -avec les hommes ; Troisiesmement, que c’estoit pour -<span id="pg_251" class="pagenum">251</span>nous representer la robe de mocquerie qu’il receut de -<span class="folionum">fol. 266.</span>ses ennemis, quand il voulut souffrir pour nous, leur -permettant d’exercer sur luy ce qu’ils voulurent, non -qu’il ne les eust bien empesché s’il eust voulu. Que -la ceinture de laquelle je m’estois ceint, & ces bandes -de drap de soye que j’avois mis en mon bras & en -mon col, nous representoient les ornemens que nous -devons donner à nostre ame à ce qu’elle soit agreable -à Dieu, à sçavoir, par la ceinture la continence -des femmes, par la bande sur le bras, que nous -devons bien faire au prochain, & la bande sur le col, -où l’on a coustume de porter les Colliers & Carquans -marque d’amour, c’estoit la perseverance en nostre -profession : qu’aussi cette ceinture & ces bandes nous -representoient les cordes avec lesquelles le Sauveur -avoit esté lié.</p> - -<p>Cet autre vestement de soye que je mettois par -dessus tout, c’estoit le zele ou salut des ames, lequel -nous tous devions procurer, estans obligez de ne pas -nous contenter d’aller au Ciel, mais faire ce que nous -pourrons afin que nos semblables nous y accompagnent. -Joint aussi que cela signifie le second -<span class="folionum">verso.</span>vestement de risee qui fut donné à nostre Seigneur -en sa Passion. Quant à l’eau & au sel, sur lesquels -il me vit prononcer les paroles, c’estoit que je donnois -puissance à l’eau de la part de Dieu, de chasser le -Diable du lieu où elle seroit jettee, & des personnes -sur lesquelles elle tomboit : & par ainsi que l’aspergement -ou arrousement que j’en faisois avec la Palme, -sur les François, c’estoit pour chasser les Diables -d’autour d’eux. Et quant à ce qu’ils chantoient, pendant -que j’aspergeois, c’estoit une priere qu’ils faisoient -à Dieu, d’estre nettoyez interieurement de leurs -pechez.</p> - -<p>Ayant esté parfaictement instruict de toutes ces -choses, nous arrestames qu’il seroit bon, & à propos -de le baptiser, au jour & feste de la Tres-saincte -Trinité : Il choisit pour son Parrin le Sieur de Pesieux, -<span id="pg_252" class="pagenum">252</span>& le jour escheu, on le fist vestir d’une toille de -coton tres-blanche, pour garder la convenance au -Sacrement qu’il devoit recevoir : c’est l’innocence & -<span class="folionum">fol. 267.</span>candeur Baptismale conferée soubs l’invocation des -trois Personnes de la Saincte Trinité. Un grand -nombre de Sauvages, principalement de <i>Tapouitapere</i>, -se trouverent à son Baptesme, chose qui les excita -& incita merveilleusement, voyans cet homme, leur -semblable, respecté entr’eux, tant pour ses barberies -anciennes, que pour l’authorité & aage qu’il avoit, -recevoir comme un petit enfant, le lavement de Jesus-Christ -sur son chef.</p> - -<p>Voyant une si belle occasion de profiter, je fis -fendre la presse entre les François, pour faire approcher -les Premiers & Principaux des Sauvages là -presens, ausquels je fis faire cette harangue par le -Truchement. Vous voyez, mes amis, journellement -devant vos yeux en vostre terre que les oyseaux -s’entre-suivent, & où les premiers dressent leur vol, -là toute la trouppe se met en suitte : vous sçavez -bien que les Sangliers marchent en grande quantité -de compagnie, sans qu’aucun d’iceux se fourvoye des -traces des premiers : vous experimentez que les <i>Paratins</i>, -c’est-à-dire, les Poissons nommez Mulets, vont -<span class="folionum">verso.</span>dans la mer en grosse trouppe suivants leurs conducteurs, -tellement que les premiers s’eslançans de -l’eau à la rencontre de vos Canots quand vous allez -à la pesche, les autres les invitent, lesquels tombans -dans vos Canots, vous en prenez grande quantité. -Qui fait cela ? C’est l’exemple des semblables. La -Nature ayant vivement inseré dans toutes creatures -vivantes & cognoissantes une attraction des choses -semblables en espece les unes apres les autres. Regardez -maintenant cet homme qui est de vos semblables, -& des premiers d’entre vous, lequel se faict -enfant de Dieu. Je sçay bien que vous estes portez -à nous donner vos enfans, mais quelques uns d’entre -vous ont opinion, qu’ils ne sont pas capables de recevoir -<span id="pg_253" class="pagenum">253</span>le Baptesme pour estre trop vieux : c’est une -tromperie en vous, car Dieu n’est acceptateur de -personne, vous estes aussi propres d’estre baptisez, -& d’aller au Ciel, comme vos enfans : voicy cet homme -que je vay baptiser devant nous, à la charge, comme -il m’a promis, d’enseigner ceux qui voudront l’escouter : -Ouvrez les oreilles pour entendre ce qu’il va reciter.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 268.</span>Cela dit, je le fis mettre à genoux sur les -marches de l’Autel, & reciter haut & clair en sa -langue, les mains jointes, la Doctrine Chrestienne, -laquelle nous mettrons cy-apres en son lieu : puis je -commençay les ceremonies de son Baptesme à la -veuë des autres Sauvages qui contemploient le tout -fort attentivement, & ayant parachevé & admis le -nom imposé par son Parrin de Martin François, à -cause de la convenance qu’il y avoit entre son ancien -nom <i>Marentin</i>, à Martin, pour faire que ceste sienne -conversion fust mieux recogneuë, de tous les Sauvages, -qui le cognoissoient par ce nom de <i>Marentin</i> : -Apres, dis-je, que tout cela fut faict, je le fis asseoir -aupres de son Parrin, & commençay la Messe, laquelle -il escouta fort devotieusement, ayant tousjours -les mains jointes, & venu à l’eslevation du Sainct -Sacrement, il se mist à genoux comme les autres, -recitant à part soy l’Oraison Dominicale & sa croyance, -tandis qu’il vit que les autres François demeurerent -<span class="folionum">verso.</span>à genoux.</p> - -<p>Quelques jours apres il voulut s’en retourner -en son village, ayant obtenu la santé du corps & de -l’ame, & prenant congé de nos Messieurs & de moy, -nous luy donnasmes des Chappelets, des Images, des -<i lang="la" xml:lang="la">Agnus Dei</i> & des noms de Jesus : Nous luy recommandasmes -sur tout, qu’apres qu’il auroit servi Dieu, -il se ressouvint de prier la Vierge Marie Mere de -Jesus-Christ, disant autant d’<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> en sa langue, -qu’il y avoit de grains en ce Chappelet, & que venu -aux gros grains il dist l’Oraison Dominicale en sa -mesme langue : Il prit une grande devotion à cette -<span id="pg_254" class="pagenum">254</span>Saincte Mere de Dieu, tellement qu’il portoit son -Chappelet à son col, qu’il baisoit souvent, & quand -il vouloit prier Dieu, il le tiroit, & faisoit ce que -nous luy avions appris.</p> - -<p>Avant que de partir il me dit qu’il n’avoit -qu’un fils qu’il m’ameneroit à son retour, afin que je -le visse, & que quand il l’auroit entierement instruit -en la Doctrine Chrestienne, je le baptiserois, & le -<span class="folionum">fol. 269.</span>donneroit aux Peres desormais pour demeurer tousjours -avec eux. Il nous promit semblablement qu’il -esliroit une de ses trois femmes, specialement celle -qui estoit mere de cet enfant, si tant estoit qu’elle -voulust se faire Chrestienne comme luy : pour les -deux autres, qu’il les retiendroit comme servantes : -Il s’est fort bien aquitté de ces promesses, par ainsi -il s’embarqua, & s’en alla à <i>Tapouitapere</i> chez luy -en son village.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch4">Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en -l’instruction & conversion de ses semblables.</h3> - -<p class="c">Chap. IV.</p> - - -<p>Il n’y a rien plus fuyart & plus difficile à rendre -domestique que la Panthere : c’est bien davantage, -elle est de son naturel fort furieuse vers les animaux -des forests qu’elle tranche & met en pieces à la premiere -rencontre : toutesfois au renouveau, quand elle -se sent emprainte & chargee de petits, elle se rend -plus favorable, jettant des bonnes odeurs par les -Pores de son corps, & muant sa voix de cruelle -<span class="folionum">fol. 270.</span>qu’elle estoit, en doux appels des autres animaux -<span id="pg_255" class="pagenum">255</span>à suire son odeur & jouyr de sa societé : ce qu’ils -font.</p> - -<p>La Nation des <i>Tapinambos</i> estoit une vraye -Panthere, cruelle sur tout autre Peuple, ainsi que -leur coustume de faire le tesmoigne assez, mangeans -leurs ennemis : mais aussitost que le renouveau de -la grace a paru sur leur terre, ils ont changé leur -cruauté en douceur, leurs discours damnables en -discours salutaires, les puantes odeurs procedantes -de leur <i>Boucan</i>, en bonnes odeurs, s’attirans les uns -les autre à l’odeur de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, rejallissante au -dehors par les pores ouverts d’un amour vers le prochain, -à luy vouloir le mesme bien qu’ils ont receu, -à ce provoquez par la conception spirituelle faicte -des graces de Dieu au fond de leur Ame, selon ce -qu’il dit aux Cantiques. I. <i lang="la" xml:lang="la">Oleum effusum nomen -tuum, ideò adolescentulæ dilexerunt te nimis</i> : Et peu -apres, <i lang="la" xml:lang="la">Trahe me post te, curremus in odorem unguentorum -tuorum</i> : Ton nom, ô Sauveur du Monde, & -la cognoissance d’iceluy est un baume respandu, à -la force & odeur duquel les jeunes Ames se sont -esprises de ton amour, & tost se sont mises à la -<span class="folionum">verso.</span>poursuite de son acquisition.</p> - -<p>Martin François, entre les autres Sauvages, mit -en pratique ceste doctrine : car il ne fut pas si tost -arrivé dans son village, qu’il se mit à haranguer ses -voisins, & de là donna dans les autres villages de -la Province de <i>Tapouïtapere</i>, où il discouroit des -grandeurs de Dieu, & des graces à luy faites. Il -remettoit aussi devant les yeux des Sauvages ses -compatriottes, le grand mal-heur de leurs Ancestres, -qui estoient tous peris avec <i>Giropary</i>, & le bon-heur -qui se presentoit à eux s’ils vouloient le recevoir, -d’estre baptisez & faicts enfans de Dieu.</p> - -<p>Ces harangues ne furent sans effect, ains plusieurs -le venoient trouver pour boire à la fontaine -de Salut, succer le laict de la poictrine de <span class="sc">Jesus-Christ</span> -à son imitation & exemple, comme on raconte -<span id="pg_256" class="pagenum">256</span>de la Licorne, laquelle cherchant les eaux -elognees de venin, par hasard, est transpercee jusqu’au -cœur de la suavité du chant d’une jeune Pacelle<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a> -couchee là aupres soubs les rameaux verdoyans -<span class="folionum">fol. 271.</span>des arbres de la forest, playe qui delivre cet animal -de sa furie naturelle, & l’approche à la poictrine de -celle qui l’a blessee : Licorne non ingratte ny avare -du bien receu, ains transportee du desir d’en faire -part à ses semblables, lesquelles elle va chercher -dans le profond des bois, & les invite par toutes -sortes de gestes à la suivre, & se rendre participantes -du bon-heur qu’elle a receu. Personne ne doute que -la jeune Pucelle nous represente l’Espouse de <span class="sc">Jesus-Christ</span> -la saincte Eglise, son chant harmonieux la -predication de l’Evangile, sa poictrine où les bestes -mesmes sont bien receuës, la misericorde Divine -mise en son pouvoir, les eaux sans venin les Saincts -Sacrements, la Licorne farouche les infidelles : la -premiere frappee suivie des autres, l’un d’iceux converty -parfaictement, qui par ses discours & ses exemples -attire apres soy les autres, & tel fut Martin -François.</p> - -<p>Il ne se passa pas six mois, qu’on ne vit de -grands effects : car ayant converty & instruict plusieurs -des habitans de <i>Tapouïtapere</i> de toute sorte -<span class="folionum">verso.</span>d’aage, il nous envoya les plus hastez & les mieux -instruicts au fort S. Louys pour estre baptisez, ausquels -apres les avoir retenus quelque temps pour -considerer leur ferveur, je ne peux refuser le baptesme : -cependant le nombre des Catecumenes s’augmentoit -de jour en jour en <i>Tapouïtapere</i>, si bien qu’il -fallut que le R. P. Arsene y allast pour en baptiser -un grand nombre que l’on ne pouvoit refuser, tant -pour le desir qu’ils monstroient en avoir, que pour -sçavoir parfaictement ce que doit sçavoir le Chrestien.</p> - -<p>Martin avoit basty une chappelle & une loge -tout aupres, au milieu de son village avec l’ayde des -autres Chrestiens & des Sauvages de son village : -<span id="pg_257" class="pagenum">257</span>Le Pere benit la Chappelle, & prit possession de la -loge, où il estoit visité & nourry tant qu’il fut là, -par les Chrestiens & Sauvages. Apres qu’il eut baptisé -ceux qu’il trouva propres, il alla voir quelques -villages de la Province, specialement leur souverain -Principal, & fut le bien venu par tout, recognoissant -en ces peuples un desir general d’estre Chrestiens, -& d’avoir en tous leurs villages des Peres.</p> - -<p>Le bon homme Martin François obtint un nom -<span class="folionum">fol. 272.</span>honorable qui luy fut imposé par les habitans de -<i>Tapouïtapere</i>, à cause du labeur & de la peine qu’il -luy voyoient prendre autour d’eux, pour les faire -Chrestiens, & pour ce aussi qu’il estoit le premier -Chrestien de leur terre, & sçavoient bien que nous -l’aymions : Ce nom fut de <i>Paï-miry</i>, le petit Pere, ou le -Vicaire des Peres. Et à la verité il meritoit bien ce -nom : car depuis qu’il fut Chrestien, l’on n’a jamais -remarqué en luy aucune trace de vieil homme, c’est -à dire, des coustumes mauvaises que les Sauvages -observent. Il estoit grave, modeste & peu parlant, -& rarement pouvoit-il estre incité à rire : Il s’abstenoit -de tout ce qui luy sembloit contrarier à la -profession du Christianisme.</p> - -<p>Tel estoit le Formulaire de vie qu’il gardoit & -faisoit garder à tous les autres Chrestiens comme le -plus ancien. I. Ils convenoient tous ensemble soir -& matin, en la Chappelle : lors un d’entre eux, se -levoit debout, les autres demeurans à genoux, puis -hautement, il disoit en sa langue, <i>Au nom du Pere, -<span class="folionum">verso.</span>du Fils & du sainct Esprit</i>, & se marquoit le front -du signe de la Croix, les yeux, la bouche, & la poitrine, -ce que faisoient pareillement tous les autres, -puis joignant les mains, les yeux vers l’Autel, il recitoit -posement & distinctement l’Oraison Dominicale, -le Symbole des Apostres ; les Commandemens de -Dieu, & ceux de l’Eglise. Cela finy, s’il y avoit -quelque avertissement à donner on le disoit, puis chacun -s’en alloit à sa besogne.</p> - -<p><span id="pg_258" class="pagenum">258</span>2. Ils vivoient en commun, lors qu’ils se trouvoient -ensemble, apportans leurs pesches & chasses, pour estre -également parties entr’eux, & auparavant que de manger -le plus ancien d’entr’eux disoit en sa langue le -<i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>, faisant le signe de la Croix, sur soy & sur -les viandes presentes, tous ostoient leur chappeau, & faisoient -le signe de la Croix sur eux, lors que celuy qui -benissoit la faisoit, & pas un ne touchoit aux viandes, -qu’elles ne fussent benistes. En mangeant ils ne -contoient chose de risee ou mauvaise comme ont -coustume de faire les <i>Tapinambos</i>, mais le plus ancien -recitoit quelque chose de Dieu, & de la Religion.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 273.</span>3. Ils n’alloient aucunement aux <i>Caouïns</i> & assemblees, -selon la coustume des <i>Tapinambos</i> : c’estoit -un des points principaux que Martin François gravoit -dans le cœur de ceux qu’il convertissoit, a sçavoir, -que les <i>Caouïns</i> estoient inventez par <i>Giropary</i>, pour -semer discorde entre ces Barbares, & pour provoquer -ceux qui s’y trouvoient à toute sorte de mal, qu’il -estoit impossible que ceux qui aymoient les <i>Caouïns</i> -aymassent Dieu, c’est pourquoy, disoit-il, quand je -m’apperçoy que quelques-uns de mes semblables se -retirent des <i>Caouïnages</i>, je prens augure qu’ils seront -bien tost Chrestiens, & je les vay trouver : mais ceux -que je voy aymer ce sabat, je n’ay courage de -m’adresser à eux. Ce qu’il dit est veritable, car c’est -un spectacle assez hideux de voir ces gens en telles -assemblees, & semble plustost un sabat de Sorciers, -qu’une assemblee d’hommes. Je m’y suis trouvé une -seule fois seulement pour en sçavoir parler, & jamais -depuis je n’y voulu retourner. Je voyois d’un costé -les uns couchez dans leur lict, vomissans à grande -force les autres faisans des demarches, ayant perdu -<span class="folionum">verso.</span>le jugement à cause du vin, d’autres qui huoient, -d’autres qui faisoient mille grimaces, d’autres qui -dansoient au son du <i>Maraca</i>, d’autres qui chantoient -avec confusion de voix & de ton, d’autres qui beuvoient -de grand courage, & petunoient pour se rendre -<span id="pg_259" class="pagenum">259</span>bien tost yvres, & le pis que je trouvois en cela, -c’estoit que les filles & les femmes y estoient pesle-mesle, -me persuadant qu’il est bien difficile que Bacchus -soit sans Venus : Et à la mienne volonté que les -François facent en ce point, ce que les Portugais -ont faict, qu’ils deffendent aux Sauvages tous ces -<i>Caouïnages</i> : les Portugais ont recogneu depuis le -temps qu’ils sont habituez aux Indes, qu’un des plus -grands empeschemens de venir au Christianisme, ce -sont ces assemblees diaboliques, desquelles aussi procedent -presque toutes les discordes & vilennies qui -sont entre ces Sauvages.</p> - -<p>4. Ces nouveaux Chrestiens vont vestus le mieux -qu’ils peuvent, & marchent de compagnie ensemble, -ne portans ny flesches, ny arcs, sinon lors qu’ils vont -à la chasse, ou à la pesche, ains se contentent de -porter un baston d’une sorte d’Ebene noire ou rouge, -<span class="folionum">fol. 274.</span>tellement qu’il est aisé de les distinguer d’avec les -autres. Et quant ils vont par les villages de leur -contree, s’il se trouve un Chrestien au village où ils -abordent, ils se retirent chez luy, & se contentent -de ce qu’il a faict provision, vivans sobrement, comme -il est bien seant & convenable aux Chrestiens.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch5">D’un indien condamné à la mort, lequel demanda le -Baptesme, avant que de mourir.</h3> - -<p class="c">Chap. V.</p> - - -<p>On n’estimeroit jamais, si l’experience n’en eust -donné la cognoissance, que voyant simplement à l’exterieur -la coque d’une huistre marine broüillee & -soüillee de vase & de bourbe, il y eut au dedans -<span id="pg_260" class="pagenum">260</span>une perle si precieuse, laquelle merite bien d’estre -logee aux Cabinets des Princes. Qui pourroit croire -qu’un Sauvage abysmé en toute iniquité, impureté & -immondicité, telle que je n’oserois l’avoir icy recitee, -que mesme je croy, que le Diable autheur de ces -<span class="folionum">fol. 275.</span>ordures, en ait honte, n’estoit l’inimitié & superbe -contre le Souverain qui le pousse à cela. Qui pourroit -dis-je, croire qu’un tel par une divine Providence, -eust esté choisi pour le Royaume des Cieux, & tiré -de ces abysmes infernales, pour recevoir (à sa mort -justement meritee par ses turpitudes) le sacré Baptesme, -pour le laver de toutes ses soüillures, & luy -rendre le Paradis ouvert, & facile d’entree.</p> - -<p>Ce fut un pauvre Indien brutal, plus cheval -qu’homme, fuiant par les forests, à cause du bruict -qu’il avoit eu, que les François le cherchoient luy & -ses semblables pour les faire mourir, & purger la -terre de telles ordures à la face du sainct Evangile, -& à la candeur de la pureté & netteté de la -Religion Catholique, Apostolique & Romaine : Pris -qu’il est, on le garrotte & seurement on l’amene -au Fort sainct Louys, où on luy mit les fers aux -pieds : on luy donne bonne garde jusqu’à tant que -quelques Principaux de ces contrees fussent venus -pour assister à son procez, sa sentence & sa mort, -ce qu’ils firent. Le prisonnier n’attendit pas qu’on -<span class="folionum">verso.</span>luy commençast son procez, pour se donner à luy-mesme -sa sentence : car il dit devant tous, Je suis -mort, & l’ay bien merité : mais je voudrois que ceux -qui ont peché avec moy, en receussent autant.</p> - -<p>Son procez faict, & sa sentence luy estant signifiee, -on eut soin de son Ame, en luy remonstrant -que s’il vouloit recevoir le Baptesme, nonobstant sa -mauvaise vie passee, il iroit droict au Ciel, à l’instant -que son Ame sortiroit de son Corps. Il creut cecy, -& demanda lors d’estre baptisé. Le Sieur de Pesieux -pour cet effet me vint trouver en nostre loge de -sainct François de <i>Maragnan</i>, & ayant pris conseil -<span id="pg_261" class="pagenum">261</span>ensemble, s’il estoit expedient que moy-mesme luy -donnasse le Baptesme, nous trouvasmes que non, pour -les raisons suivantes : à sçavoir, que les Sauvages -avoient ceste croyance de nous autres pays, que -nous estions gens de misericorde, & que nous nous -employons volontiers vers les Grands, pour obtenir -la vie de ceux qui estoient condamnez à la mort. -D’avantage que les Grands nous aymoient, & ne nous -refusoient chose aucune. De plus que nous preschions -que Dieu ne vouloit point la mort, mais la vie du -pecheur, & que nous estions venus pour cet effect, -<span class="folionum">fol. 276.</span>afin de leur donner ceste vie, tellement que si je -l’eusse baptisé publiquement, avant que de mourir, -j’eusse infailliblement donné plusieurs fantaisies à ces -esprits encore tendres & incapables, sur la bonne -opinion qu’ils avoient de nous : chose qui eust beaucoup -prejudicié pour venir au but de nos intentions : -joint que j’eusse donné matiere de murmure aux Sauvages, -qui eussent peu dire cecy : Si les Peres ayment -la vie, pourquoy laissent-ils aller cettuy-cy qui est -Chrestien à la mort ? S’ils ayment tant les Chrestiens, -pourquoy n’ayment-ils cettuy-cy ? Si les Grands ne -leur refusent rien, pourquoy ne le leur ont-ils demandé ? -Somme, tant pour ces raisons que pour autres -que je laisse, nous trouvasmes qu’il estoit non seulement -expedient, mais tres-necessaire, que je ne le -baptisasse point. Par ainsi je priay le dict Sieur, -qu’apres l’avoir bien faict instruire par les Truchemens, -il luy conferast, peu auparavant que d’aller au -supplice, le Baptesme sans les ceremonies de l’Eglise : -ce qu’il accepta & fit pareillement.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Il receut donc d’un visage serain & sans tristesse, -en la presence des Principaux Sauvages le Baptesme, -apres lequel, un de ces Principaux (nommé <i>Karouatapiran</i>, -c’est à dire le Chardon Rouge, duquel nous -parlerons une autre fois) luy fit cette harangue : Tu -as grande occasion maintenant de te consoler, & non -de t’affliger, veu qu’à present tu es enfant de Dieu -<span id="pg_262" class="pagenum">262</span>par le Baptesme que tu viens de recevoir de la main -de <i>Tatou-ouassou</i>, (qui est le nom du Sieur de Pesieux, -en leur langue) lequel a eu permission des Peres de -ce faire. Tu meurs pour tes fautes & approuvons ta -mort, moy mesme je veux mettre le feu au Canon, -afin que les François sçachent & voyent que nous -detestons les ordures que tu as commises : mais regarde -la bonté de Dieu, & des Peres envers toy, qui -ont chassé <i>Giropari</i> d’auprés de toy par le moyen de -ton Baptesme, en sorte qu’incontinent que ton ame -sortira de ton corps, elle ira droict au Ciel pour -voir le <i>Toupan</i>, & vivre avec les <i>Caraïbes</i> qui sont -<span class="folionum">fol. 277.</span>autour de luy : quand le <i>Toupan</i> r’envoyera un chacun -prendre son corps, si tu aymes mieux porter les -cheveux longs & avoir un corps de femme au Ciel, -que celuy d’un homme, tu prieras le <i>Toupan</i> qu’il te -face un corps de femme, & tu resusciteras femme, -& là haut au Ciel, tu seras mis au costé des femmes, -& non au costé des hommes.</p> - -<p>Vous excuserez ce pauvre Sauvage non encore -Chrestien ny Catecumene touchant le poinct de la -Resurrection. Il nous avoit entendus enseigner que -tous les hommes resusciteront un jour, chaque ame -retournant du lieu, où elle est jusqu’au jour du jugement, -pour prendre son corps, luy il adjouste du sien -ce qu’il pense estre indifferent à la resurrection, qu’une -ame reçoive un corps masle ou femelle, en quoy il -se trompoit, & on ne laissa pas passer cela, sans l’informer -mieux & le patient aussi : mais j’ay bien voulu -mettre le tout simplement comme il le dit, afin que -le Lecteur recognoisse combien fidelement je rapporte -les choses comme elles sont passees, ainsi que desja -<span class="folionum">verso.</span>l’ay adverty, & advertis derechef pour les harangues -que j’ay à mettre cy apres.</p> - -<p>Ce pauvre condamné receut ses consolations de -bon cœur & avant que marcher au supplice, il dist -à toute la compagnie : Je m’en vay mourir & vous -perdray de veuë, je n’ay plus peur de <i>Giropari</i>, puis -<span id="pg_263" class="pagenum">263</span>que je suis enfant de Dieu : je n’ay que faire de -marchandise, ny de feu, ny de farine, ny d’eau, ny -d’aucun ferrement pour faire mon voyage par delà -les montagnes, où vous pensez que vos Peres dansent : -mais donnez moy du <i>Petun</i>, à ce que je meure allegrement -la parole ferme, & sans peur, qui m’estouffe -l’estomach. On luy donna ce qu’il demandoit, comme -on faict par deçà le pain & vin à ceux qui vont -mourir par Justice : coustume qui n’est pas de ce -temps, mais de toute antiquité, laquelle presentoit -aux criminels le vin myrrhé, & l’hypocras pour provoquer -le sommeil aux patiens. Cela faict on le -mena au Canon, braqué sur la poincte du Fort Sainct -Loüys, panchant dans la mer, & estant attaché par -les reins à la gueule d’iceluy, le <i>Chardon rouge</i> mit -le feu à l’amorce, en la presence de tous les Principaux -<span class="folionum">fol. 278.</span>assistans là & d’autres Sauvages, & devant les -François : Aussitost la bale fendit le corps en deux, -une partie tomba au pied de la roche, l’autre partie -fut portee en la mer, qui n’a point esté veuë du depuis. -Quant à son ame il est à croire que les Anges -l’esleverent au Ciel, puis qu’il mourut à la sortie des -eaux Baptismales : asseurance tres-infaillible de la -salvation de ceux à qui Dieu faict cette grace, qui -n’est pas petite ny commune, mais bien aussi rare -que la vocation du bon Larron en la Croix, lequel -ayant mené une vie débordee jusques à la potence -où il estoit attaché, receut neantmoins cette promesse -de <span class="sc">Jesus Christ</span> : <i lang="la" xml:lang="la">Hodie mecum eris in Paradiso</i>, Tu -seras aujourd’huy avec moy en Paradis : Autant en -pouvons nous dire de ce mal-heureux bien-heureux -Indien, qui nous donne un beau subject d’admirer -& adorer les jugemens de Dieu.</p> - -<p><i>Karouatapyran</i> Executeur de ce supplice, monstroit -par ses gestes & paroles un grand contentement -& obligation aux François d’avoir receu cet -<span class="folionum">verso.</span>honneur, & l’estimoit bien plus que l’honneur & la gloire -que cette Nation abusee donne à ceux qui publiquement -<span id="pg_264" class="pagenum">264</span>tuent les Prisonniers, qui est pourtant un des -plus grands honneurs qu’on puisse recevoir entr’eux, -& est une faveur non petite aux jeunes gens, quand -ils sont esleus pour executer le prisonnier, & est -comme l’entree de grandeur, pour estre un jour Principal : -Par ainsi ce grand <i>Karouatapiran</i>, se loüa -fort de ce sien fait, & s’en servoit de moyen à se faire -craindre entre les siens, haranguant par tous les -villages où il alloit ce qu’il avoit fait, adjoustant qu’il -estoit frere des François, leur defenseur & exterminateur -des meschants & des rebelles.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 279.</span></p> - -<h3 id="t2ch6">Formulaire des Harangues que nous faisions aux -Sauvages, quand ils nous venoient voir, pour les -attirer à la cognoissance de nostre Dieu, & à -l’obeissance de nostre Roy.</h3> - -<p class="c">Chap. VI.</p> - - -<p>Le moyen par lequel jadis les Atheniens attirerent -les peuples à la cognoissance de la Philosophie, -& à l’obeissance d’une Republique, estoit representé -par le simulachre de leur <i lang="la" xml:lang="la">Palladium</i> qu’ils -feignoient estre apporté du Ciel & l’avoient colloqué -au lieu plus eminent de leur ville. Telle estoit -cette Idole de Pallas, vous la voyez armee de pied -<span class="folionum">verso.</span>en cap, & sortir de sa bouche des raiz de miel, qui -tomboient sur ses auditeurs & spectateurs, lesquels -s’endormoient de douceur. Les Druides enseignerent -la mesme chose aux Gaulois, eslevans la statuë -d’Hercule sur le Portail de leurs Temples, portant -<span id="pg_265" class="pagenum">265</span>sur sa teste la hure de Lyon, & sur ses espaules la -massuë de ses victoires, & de sa bouche sortoient -des chenettes d’or qui alloient prendre par les oreilles, -une multitude d’hommes & de femmes, jeunes & vieux, -afin de les tirer apres soy. Voicy l’intention des Atheniens -& des Gaulois, c’est qu’ils signifioient, que les -hommes sont attirez par la douceur & par la raison -à l’obeissance des loix divines & humaines, & se maintiennent -en ceste obeissance par la protection des -armes, que les Souverains portent à ce sujet, pour -conserver leurs vassaux.</p> - -<p>Le premier de ces deux nous appartenoit quand -sa Majesté & nos Peres nous envoyerent par delà, -pour amener à la cognoissance de Dieu ces pauvres -ames barbares, lesquelles nous recogneusmes avant -que nous mettre en besongne, desireuses de la douceur : -<span class="folionum">fol. 280.</span>Et par ainsi nous conclumes ensemble de -regler nos paroles & nos façons de faire avec eux -au niveau d’une parfaicte douceur, dont nous nous -sommes bien trouvez.</p> - -<p>J’avois apris ceste leçon du Cantique premier, -qu’entre les ornemens que <span class="sc">Jesus-Christ</span> avoit donné -à son Eglise, la debonnaireté & clemence envers les -pecheurs & infideles tenoit un des premiers rangs, -selon ces paroles : <i lang="la" xml:lang="la">Murenulas aureas faciemus tibi -vermiculatas argento</i> : Nous te ferons des chenettes -d’or torses comme petites lamproyes émaillees de fil -d’argent en forme de petits vers, pour faire esclatter -la beauté de l’or. Les Septante disent, <i lang="la" xml:lang="la">Simulachra -auri faciemus tibi, cum vermiculationibus argenti</i>. Nous -te ferons des petites Statuës d’or fin, émaillees de fil -d’argent en figure de petit verds. Et Rabbi Jonathas -adjouste que telles estoient les tables de Saphir, sur -lesquelles les Commandements de Dieu estoient gravez : -parce que la lumiere de la gloire du Donneur, -rendoit le Saphir diaphane de couleur d’or & l’escriture -gravee des doigts de Dieu tiree en ligne, rendoit -l’émail en figure de petites Lamproyes ou verds -<span id="pg_266" class="pagenum">266</span><span class="folionum">verso.</span>de terre. Qui ne diroit qu’il y eust de l’intelligence -entre ces divines ceremonies, & celles des Atheniens -& Gaulois, les unes & les autres nous signifians par -les Statuës & les Chenettes d’or, la force & puissance -qu’a la douceur, pour ranger les Ames plus barbares, -à l’obeissance des Loix de Dieu : Et vrayement ce -n’est pas sans raison, que <span class="sc">Jesus-Christ</span> ait émaillé -les Chenetes d’or de son Espouse de la figure des -vers de terre & des petites Lamproyes : puis que -luy mesme s’est faict ver, pour attirer à soy les vers, -& est venu en terre pour se conjoindre les vers de -terre. Et comme les Lamproyes ne rejettent de soy -les serpens, pour frayer avec elle, moyennant qu’ils -vomissent leur venin : Aussi <span class="sc">Jesus-Christ</span> n’a point -mesprisé les hommes, pauvres serpens, pourveu qu’ils -se facent quites de leur venin. Que si le Maistre -a faict cecy, que doivent faire les chetifs Disciples -de sa Majesté ? Quiconque donc s’offre à servir son -Dieu en la conversion de ces hommes Sauvages, -<span class="folionum">fol. 281.</span>il doit mouler ses paroles & actions sur la douceur -que <span class="sc">Jesus-Christ</span> a pratiqué luy mesme en terre.</p> - -<p>Tels estoient les articles de nos conferences -avec les Sauvages. Le 1. Que nous taschions de leur -faire concevoir vivement en leur cœur que nous -estions leurs amis, & leurs fideles amis, voire plus -que leurs Peres, Meres, ou autres Parens, en leur -disant ces paroles & plusieurs autres, <i>Pera-oussou -pare Koroyco</i>, Nous sommes vos amis, vos intimes. -De ces paroles ils s’esjouissoient extremement & prenoient -une grande confiance de converser avec nous : -de sorte qu’ils nous estoient importuns, & ne nous -donnoient aucun loysir, qu’ils ne fussent à nous regarder -& considerer nos gestes. Je vous donneray -des exemples de cecy.</p> - -<p>Un jour de Pasques apres le service, auquel -assisterent plusieurs Sauvages, tant de <i>Tapouytapere</i> -que de l’Isle, je voulu me retirer pour penser à ce -que je devois dire au Sermon d’apres disner & pour -<span id="pg_267" class="pagenum">267</span>cet effect, je feis fermer les portes de nostre loge, -à ce que personne n’y entrast ce peu de temps qu’il -<span class="folionum">verso.</span>y avoit jusques à l’heure de la Predication ; mais -voicy que ces Sauvages impatiens d’entrer apres avoir -faict deux ou trois fois le tour de la loge pour trouver -passage, en fin ils arracherent quelques pieux par où -ils passerent. Je leur monstray en mon visage quelque -mescontentement de ce qu’ils avoient fait, & leur -demanday pourquoy ils estoient si importuns ; Ils respondirent, -par ce que nous avons envie de te voir -& parler à toy librement, lors que les François ne -sont point autour de toy, & sommes venus expres pour -cette occasion ; Ainsi il me les falut entretenir sans -avoir moyen de m’en defaire. Lors que je disois le -service divin à part moy dans nostre Chapelle à -porte close, on leur voyoit rompre la natte de la -Guinée, de laquelle nous avions tapissé nostre Chapelle, -pour voir ce que je faisois ainsi à genoux -devant l’Autel ; & disoient l’un à l’autre tout bas -<i>Ygnéem Toupan</i>, il parle à Dieu, & ne sortoient point -de là que je n’eusse achevé.</p> - -<p>Pour me delivrer de ces importunitez, je feis -faire une closture tout autour de nostre loge & de -la Chapelle de S. François bien forte & farcie de -<span class="folionum">fol. 282.</span>branches de Palme piquante qui ont des esguilles -plus longues que le doigt, ce nonobstant ils ne laissoient -de trouver moyen d’entrer & me venir trouver : -En parlant de cecy, il me souvient du dire d’Antalcide, -selon que Plutarque l’escrit au Traité des -Apophtegmes Laconiques, que Qui veut gaigner les -hommes en amitié, il faut qu’il ayt la langue ruisselante -de miel, & la main pleine de fruicts, c’est-à-dire, -qu’il faut qu’il use de douces paroles, & donne les -services selon les paroles. Nous ne pouvions faire -davantage vers ces Sauvages que de nous insinuër -en leur amitié par douces paroles, & leur offrir la -connoissance de Dieu, & les Sacremens de l’Eglise -seuls fruicts de la Passion de <span class="sc">Jesus-Christ</span>.</p> - -<p><span id="pg_268" class="pagenum">268</span>Ælian dit au liv. 14. de ses histoires diverses ; -qu’Epaminondas eust esté bien fasché s’il fut sorty de -son Palais en public, qu’il n’eust aquis & adjousté un -nouvel amy au nombre de ses anciens amys. Il ne -nous estoit besoin d’aller ny à deux cens ny à trois -cens lieuës, pour aquerir des nouveaux amys à <span class="sc">Jesus-Christ</span> : -<span class="folionum">verso.</span>car ils venoient assez d’eux mesme vers -nous pour cet effet. Gellius. 1. c. 3. rapporte que -Pericles un des grands Areopages d’Athenes terminoit -les amitiez des hommes jusques aux Autels des -Dieux : mais de l’amitié divine entre Dieu & les -hommes, fondee & enracinee sur les Autels il n’en a -point parlé, par ce que tout Payen qu’il estoit, il -ne pouvoit enfoncer la force & impetuosité d’un tel -amour, qui ressemble à celuy du propre centre, où -chaque creature est destinée de se porter & reposer ; -Vous le voyez par les choses graves tendantes d’un -poix naturel en bas, & au contraire par les legeres -tendantes en haut. Le puissant Roy Darius receut -en present d’un sien amy une belle pomme de grenade, -laquelle coupant par la moitié il admira la beauté -& le nombre de ses pepins, & dit à la compagnie, -A la mienne volonté que j’eusse autant de Zopires -(c’estoit son plus intime amy) qu’il y a de grains en -cette pomme. Ce n’est pas une petite grace ny un -petit privilege que Dieu a fait à cet ordre Seraphique -de S. François que de luy avoir donné le couteau -<span class="folionum">fol. 283.</span>de la parole à fin d’ouvrir la pomme encore entiere -& fermée des terres de <i>Maragnan</i> pour presenter à -<span class="sc">Jesus-Christ</span> des millions d’Ames, non seulement pour -luy estre reconciliees, mais aussi pour luy estre un -jour fideles Espouses.</p> - -<p>N’est-ce pas à ce sujet que Dieu inspira à Salomon -au 4. liv. des Roys, chap. 29. de faire les chapitaux -des Colonnes d’airain, avec un rest parsemé -de pommes de grenade, signifiant par cela la mission -de l’Evangile vers les nations infideles, le rest servant -à prendre ces poissons fuiars, par une douce eloquence : -<span id="pg_269" class="pagenum">269</span>& les pommes de grenade pour les lier & unir par -amour avec <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & le reste de ses fideles : -& n’y ayant rien plus fort pour gaigner l’amour que le -mesme amour : voilà pourquoy je conclus qu’il estoit -totalement necessaire que nous fissions reconnoistre à -ces Sauvages que nous les aymions tendrement & intimement -& que nous leur offrissions nous-mesme & ce que -nous avions, leur disans <i>Ore-mae pémareamo</i>, tout ce -que nous avons est vostre ; Et pour cette cause, lors -que j’avois une grande quantité de poissons comme -cela m’estoit assez ordinaire, je leur en donnois à -<span class="folionum">verso.</span>tous, specialement aux <i>Tabaiares</i> nouveaux venus en -l’Isle, qui pour ceste raison avoient de la disette, -n’ayans pas encore fait leurs jardins, notamment à -ceux qui estoient nos voisins.</p> - -<p>Le 2. Article de nos conferences estoit de leur -exposer les fruicts & esmolumens qu’ils devoient attendre -de nostre amitié, à sçavoir, la reformation de leur vie -& la connoissance du vray Dieu, & en outre la defence -de nostre Roy contre leurs ennemys, qui ne -manqueroit à leur envoyer des hommes, & d’armes -selon qu’il s’ensuit. <i>Pe moé Koroiout, pere Koramressé : -Toupan mombe-oüaue koroiout peam : yande mognan -gare rhé opap katou, ahé maè mognan. Yangatouran : -yandé renonde vuac oueriko : ahé gneem roupi yandè -rekormé. Pepusurom peamo tareumbare soüy yauäeté -orerou vichaue : Pepusurom okat araia obooure ouaia -pepusurom anouam.</i> C’est à dire : Nous vous aprendrons -à vivre plus à vostre aise : & voulons vous enseigner -le vray Dieu : lequel est Createur de tout le monde : -Il est tres-bon : & nous a preparé le Ciel, si nous -suivons sa parole en cette vie. Nous venons vous -defendre de vos ennemys. Nostre Roy est fort & -<span class="folionum">fol. 284.</span>puissant qui vous donnera tousjours secours : & vous -fournira d’armes & de gens. Ils estoient fort attentifs -à tout ce que dessus, & nous respondoient que -les François les avoient tousjours assistez : mais à -present que nous estions envoyez de nostre Roy en -<span id="pg_270" class="pagenum">270</span>leur terre, à fin de les retirer de la cadene de <i>Giropary</i> : -Ils ne doutoient aucunement qu’ils n’aprissent -de grandes choses de Dieu, specialement quand nous -sçaurions bien leur langue, Car, disoient-ils, les -Truchemens n’ont point parlé à Dieu comme vous. -Ils ne nous peuvent dire autre chose que ce que -vous leur dittes : mais si vous parliez à nous, vous -nous diriez ce que Dieu vous a dit. Nos enfans seront -plus heureux que nous : car ils pourront apprendre -la langue Françoise de vous, ainsi que vous nous -avez promis : & auront bien plus de connoissance de -Dieu que nous qui sommes ja vieux. Nous n’avons -fait que courir & errer par les bois devant la face -des <i>Peros</i><a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>, mangeans souvent les racines des bois -pour toute nourriture. Nos enfans seront asseurez -<span class="folionum">verso.</span>contre leurs ennemys. Les François prendront nos -filles, & nos fils les filles des François & ainsi nous -serons parens : Vous demeurerez au milieu d’eux & de -leurs vilages, & serez leurs Peres : Le <i>Toupan</i> les -aymera & <i>Giropary</i> ne leur donnera desormais aucune -peine : & les vivres abonderont en toute sorte : car -les marchandises des François ne leur manqueront point : -ô qu’ils seront heureux ! Mais nous ne verrons point -ces choses.</p> - -<p>Vespasien Empereur, & Domitian aussi, si tost -qu’ils entroient dans un Pays nouveau, pour y planter -des Colonies Romaines, avoient coustume de faire -jetter en bronze la foy & les fruicts d’icelle qu’ils -promettoient publiquement à tout le monde, en cette -sorte : C’estoit une Dame qui estendoit la main droite, -symbole de la foy, & de la gauche elle presentoit la -corne d’abondance pleine de toute sorte de fruicts, voire -les premieres monnoyes qu’ils faisoient courir dans les -Païs nouveaux estoient frapées à la mesme marque, -signifians par là la fidelité qu’ils garderoient à ces -Peuples, de laquelle procederoit une infinité de biens -& de commoditez à leur Nation. Entendez, si vous -<span class="folionum">fol. 285.</span>voulez, par ceste Dame la saincte Eglise entrante -<span id="pg_271" class="pagenum">271</span>nouvellement dans ces terres Barbares, laquelle estendoit -sa main droicte, promettant aux habitans d’icelle, -la foy de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, son Espoux, & la fidelité -de ses serviteurs, qui n’espargneroient labeur aucun, -non pas mesme leur propre vie pour les ayder à se -sauver. Et quant aux fruicts qu’elle leur offroit, -c’estoit les Sacremens & la cognoissance de Dieu, -& des choses Divines. Ou bien entendez par ceste -mesme Dame la France, plantant nouvellement ses -Lys dans ces Regions & Contrees du Bresil, donnant -la main droicte d’une asseurance de garder & conserver -ces Sauvages soubs son obeissance & sa Couronne, -& les fruicts du trafic de diverses marchandises -que l’on porteroit de France en ces terres, en -eschange d’autres meilleures.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch7">Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle les Catecumenes -apprenoient & recitoient par cœur, avant que -d’estre baptisez.</h3> - -<p class="c">Chap. VII.</p> - - -<p>Au Levitique premier, & en autre lieu, nous lisons -qu’auparavant que la victime choisie fust offerte à -l’Autel, il falloit que celuy qui la presentoit, luy mit -ses mains sur la teste entre les cornes. Quelques -uns ont adjousté, qu’on entouroit ces cornes des fleurs -de Jonc Marin, (duquel les espines & non les fleurs -furent posees su la teste de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, offert en -holocauste sur la Croix) lors les Prestres prenoient -ceste victime, & la lavoient dans ce grand Vaisseau -<span class="folionum">fol. 286.</span>de Bronze appellé <i>Mer</i>. C’est une figure des nouveaux -<span id="pg_272" class="pagenum">272</span>Catecumenes, qui desirent d’estre lavez par le Baptesme, -& estre offerts devant l’Autel du Redempteur. -La premiere chose requise à ces Catecumenes est, -qu’ils mettent les mains dessus la teste : les mains -sont les hierogliphiques des œuvres, & la teste est le -siege de l’esprit & entendement. La premiere chose -donc necessaire à ces Novices de la Foy Chrestienne, -est l’operation de l’entendement : je veux dire, qu’il -faut qu’ils sçachent & entendent ce qu’ils pretendent -croire & promettre, Et entortiller les cornes de la -curiosité & propre jugement des fleurs de Jonc Marin, -couronne des Dieux, par l’obeissance à la Divine -Revelation. C’estoit ce que nous demandions aux -Adults, avant que de leur conferer le Baptesme, & -pas un n’y estoit receu, qu’il ne le sceut parfaictement, -& ne le recitast hautement devant tous, estant -chose d’obligation, à quoy devroient bien adviser -tant de Chrestiens ignorans leur croyance & profession.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<p class="c"><b>Doctrine Chrestienne</b><br /> -en la langue des Topinambos<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a> & en François, & -premierement l’Oraison Dominicale.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Ore-rouue vuac peté couare.</i></div> -<div class="verse">Nostre Pere és Cieux qui es.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ymoe-tepoire derere-toico.</i></div> -<div class="verse">Sanctifié soit ton nom.</div> - -<div class="verse stanza"><i>To-oure de-reigne.</i></div> -<div class="verse">Advienne ton Royaume.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Teiè-mognan deremimotare yboipé vuacpe iémognan eaue.</i></div> -<div class="verse">Soit faicte ta volonté en la terre comme aux Cieux.</div> - -<div class="verse stanza"><span id="pg_273" class="pagenum">273</span><i>Oreremiou-are aiedouare eimé ioury oreue.</i></div> -<div class="verse">Nostre pain quotidien donne aujourd’hui à nous.</div> - -<div class="verse stanza"><i>De-ieurou orè yangaypaue ressè.</i></div> -<div class="verse">Pardonne nos offences.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="folionum">fol. 287.</span><i>Ore recome-mossaré soupè ore-ieuron eaue.</i></div> -<div class="verse">Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Moar-ocar humé yepé tecomemo-poupé.</i></div> -<div class="verse">Et ne nous induits point en tentation.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Oré pessuron peyepè mäe ayue souy.</i></div> -<div class="verse">Mais nous delivre du mal.</div> - -<div class="verse stanza">Amen Iesu.</div> -</div> - - -<p class="c b">La Salution Angelique.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Aue Maria gratia, Resse tonoussen väe.</i></div> -<div class="verse">Je te saluë Marie, de grace pleine.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Deyron yandé yaré-reco.</i></div> -<div class="verse">Avec toy est le Seigneur.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ymonbeou Katou poïre aue edereico Kougnan souy.</i></div> -<div class="verse">Beniste tu es entre les femmes.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ymonbeau Katou poïre aue demeinboïre <span class="sc">Iesus</span>.</i></div> -<div class="verse">Benit est le fruict de ton ventre, <span class="sc">Jesus</span>.</div> -</div> - - -<p class="c b">Oraison à la Vierge.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Sancta Maria Toupan seu.</i></div> -<div class="verse">Saincte Marie mere de Dieu.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="folionum">verso.</span><i>Hé Toupan mongueta ore-yangaypaue vaë ressé.</i></div> -<div class="verse">Prie Dieu pour nous pecheurs.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Cohu yran ore-requi ore-roumeué.</i></div> -<div class="verse">Maintenant, & à l’heure de nostre mort.</div> - -<div class="verse stanza">Amen Iesu.</div> -</div> - -<p><span id="pg_274" class="pagenum">274</span></p> - -<p class="c b">Le Symbole des Apostres.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Arobiar Toupan.</i></div> -<div class="verse">Je croy en Dieu.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Touue opap Katou mäeté tirouan.</i></div> -<div class="verse">Pere tout puissant.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Mognangare vuac.</i></div> -<div class="verse">Createur du Ciel.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Mognangare ybouy.</i></div> -<div class="verse">Createur de la terre.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="sc">Iesvs Christ</span> <i>Tayre oyepe vac.</i></div> -<div class="verse">En <span class="sc">Jesus Christ</span> son fils unique.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ahe</i> Sainct Esprit, <i>demognan pitan amo</i>.</div> -<div class="verse">Qui a esté du sainct Esprit conceu.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ahé poïre oart</i> Saincte Marie, <i>Souy</i>.</div> -<div class="verse">Et nay de la Vierge Marie.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="folionum">fol. 288.</span><i>Ponce Pilate Mourouuichaue amoseico sericomemo poïre amo.</i></div> -<div class="verse">Soubs Ponce Pilate President a souffert.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Yiouca poïre amo youira.</i></div> -<div class="verse">A esté tué sur le bois de la Croix.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ioasaue ressé.</i></div> -<div class="verse">Il est mort.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ymoiar ypoïre ytemim bouïre amo.</i></div> -<div class="verse">Et a esté ensevely & enterré au Sepulchre.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Oouue ieuue euue apeterpé.</i></div> -<div class="verse">Est descendu aux Enfers.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ahé souï touriare mossa poïre ressè oouue omboueue souï. Secobé yereie-bouïre.</i></div> -<div class="verse">Le tiers jour est resuscité des morts.</div> - -<div class="verse stanza"><span id="pg_275" class="pagenum">275</span><i>Oié oupire vuacpè.</i></div> -<div class="verse">Est monté aux Cieux.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Toupan touue opap-Katou măeté tirouan mognangare Katou aue cotu seua.</i></div> -<div class="verse">De Dieu son Pere tout-puissant, il se sied à la dextre.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ahé souï tourinè ycobé văe omano văe poïre pauè recomognan.</i></div> -<div class="verse">Et de là viendra les vifs & les morts juger.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="folionum">verso.</span><i>Arobiar</i> Sainct Esprit.</div> -<div class="verse">Je croy au sainct Esprit.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar</i> Saincte Eglise Catholique.</div> -<div class="verse">Je croy la Saincte Eglise Catholique.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar</i> Sainct <i>tecokatou demosaoc morooupé</i>.</div> -<div class="verse">Je croy des Saincts la communion.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar teco-engay paue ressè morooupé Toupan deüron.</i></div> -<div class="verse">Je croy des pechez la remission de Dieu.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar asè-recobé ieboure.</i></div> -<div class="verse">Je croy la resurrection de la chair.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar teioubé opauaerem-eim-rerecoe nouame.</i></div> -<div class="verse">Je croy la vie eternelle.</div> - -<div class="verse stanza">Amen Iesu.</div> -</div> - - -<p class="c b">Les dix Commandemens de Dieu.</p> - -<p class="drap"><span class="item">1.</span><i>Ymoeté yepé Toupan.</i></p> - -<p class="drap2">Honore un seul Dieu.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">2.</span><i>Aytè ereté netieume poïre renoy teigné.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne prendras point le nom de ton Dieu en vain.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">3.</span><i>Ymoeté</i> Dimanche <i>are maratecouare eum aue</i>.</p> - -<p class="drap2">Honore & sanctifie le Dimanche jour de repos.</p> - -<p><span id="pg_276" class="pagenum">276</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 289.</span></p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">4.</span><i>Y moëtè derouue desseu eaue.</i></p> - -<p class="drap2">Honore ton Pere & ta Mere.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">5.</span><i>Eparapiti humé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne tueras point.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">6.</span><i>Eporopotare humé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne pailladeras point.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">7.</span><i>Emonmaron humè.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne déroberas point.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">8.</span><i>Teremoen humé aua ressé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne diras point faux tesmoignage contre l’homme.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">9.</span><i>Yemonmotare humé aua remerico ressé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne convoiteras de l’homme la femme.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">10.</span><i>Yemonmotare humè aua maë ressé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne convoiteras point de l’homme chose qui luy appartienne.</p> - - -<p class="c b">Sommaire des Commandemens de Dieu.</p> - -<p class="drap"><span class="item">1.</span><i>Opap Katou maeté tiroüan sosay asé Toupan raousouue.</i></p> - -<p class="drap2">Sur toutes choses tu aymeras Dieu.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">2.</span><i>Oie aousouue eaué asé ouua pichare raoussouue.</i></p> - -<p class="drap2">Ayme ton prochain comme Toy-mesme.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<p class="c b">Les Commandemens de la Saincte Eglise.</p> - -<p class="drap"><span class="item">1.</span> <i>Are maratecouare ehumé Messe rendouue.</i></p> - -<p class="drap2">Escoute la Messe les jours des Festes.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">2.</span><i>Sei hou iauion Yemonbeou.</i></p> - -<p class="drap2">Tous les ans au moins une fois tu diras tes pechez.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">3.</span><i>Toupan rare Pacques iauion.</i></p> - -<p class="drap2">Ton Dieu à Pasques tu prendras.</p> - -<p><span id="pg_277" class="pagenum">277</span></p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">4.</span><i>Iecouacouue iauion erecoucouue.</i></p> - -<p class="drap2">Les Jeusnes tu garderas de Karesme & Vigile.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">5.</span><i>Aiauion asé mäe moiaoc.</i></p> - -<p class="drap2">Tu rendras les dismes.</p> - - -<p class="c b">Les Sept Sacremens.</p> - -<p class="drap"><span class="item">1.</span><i>Iemongaraïue.</i></p> - -<p class="drap2">Baptesme.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">2.</span><i>Asé seuvap aua reou assou yendu Karaiue non.</i></p> - -<p class="drap2">Recevras de la Saincte huyle au front par la main de l’Evesque.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 290.</span></p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">3.</span><i>Asè-reon yanondé Toupan rare.</i></p> - -<p class="drap2">Devant mourir recevras le corps de Dieu.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">4.</span><i>Asè-reon yanondé yendu Karaiue rare.</i></p> - -<p class="drap2">Avant mourir tu recevras l’huyle sacree.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">5.</span><i>Oyekoacouue, Oyemonbeou.</i></p> - -<p class="drap2">La Penitence & Confession.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">6.</span><i>Oyemo-auare.</i></p> - -<p class="drap2">L’ordre.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">7.</span><i>Mendar.</i></p> - -<p class="drap2">Mariage.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch8">Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de Dieu, -des Esprits & de l’Ame.</h3> - -<p class="c">Chap. VIII.</p> - - -<p>Le Psalmiste Royal David au Psalme 101. qui -est une priere qu’il composa pour les pauvres & miserables -detenus en anxieté & oppression, particulierement -<span id="pg_278" class="pagenum">278</span>en infidelité, dict, <i lang="la" xml:lang="la">Placuerunt servis tuis lapides -ejus, & terræ ejus miserebuntur.</i> Les pierres de Syon -ont pleu à tes serviteurs, & pour cette cause ils donneront -la misericorde à la terre. Sainct Hierosme -tourne ces paroles en cette sorte : <i lang="la" xml:lang="la">Quia placitos fecerunt -servi tui lapides ejus, & pulverem ejus miserabilem</i> : -Tes serviteurs ont rendu agreables ses pierres à ta -<span class="folionum">fol. 291.</span>Majesté, voire jusqu’à la poudre miserable. Appliquons -ces paroles à nostre subject, laissant à part -tous les autres Mysteres enveloppez sous icelles & -disons, que <i lang="la" xml:lang="la">Placuerunt servis tuis lapides ejus</i> : Nous -avons trouvé ces pauvres Sauvages & Barbares en -nostre premiere Mission des pierres bien propres pour -edifier & bastir la saincte Eglise dans ces pays deserts, -& avons donné par nostre ministere à quelque poignee -de sable & d’arene la misericorde Divine : J’entends -le Baptesme, à quelque nombre de petits enfans, de -moribonds, & adults, qui ne sont certainement que -trois grains de sable, au parangon de l’estenduë & -profondeur des sables de la mer, c’est à dire, en comparaison -de la quantité & multitude des Nations immenses -en peuple au voisinage de <i>Maragnan</i>.</p> - -<p>Disons apres, avecques Sainct Hierosme, <i lang="la" xml:lang="la">quia -placitos fecerunt servi tui lapides ejus, & pulverum -ejus miserabilem</i>, que nous avons faict voir à toute -la Chrestienté & aux Monarques d’icelle, soient spirituels, -soient temporels, pour la descharge de nos -<span class="folionum">verso.</span>consciences, qu’il plaist à Dieu de reveiller ces Barbares -du profond sommeil d’une mescroyance, ou si -voulez, qu’il plaist à Dieu de faire ardre & brusler -la petite estincelle de feu de lumiere naturelle, qui -s’est tousjours gardee depuis le naufrage universel -du Deluge en ces Nations, soubs les cendres de -mille superstitions.</p> - -<p>Cette estincelle de feu cachee soubs les cendres -parmy ces peuples Sauvages, est la croyance naturelle -qu’ils ont tousjours euë de Dieu, des Esprits, -& de l’Immortalité de l’Ame. Quant à la croyance -<span id="pg_279" class="pagenum">279</span>de Dieu, il est impossible, naturellement parlant, qu’il -se trouve une Nation tant lourde, stupide, & brutale -soit-elle, qu’elle ne recognoisse universellement une -souveraine Majesté : Car comme dict Lactance Firmian, -en ses divines Institutions, livre premier, Chapitre -second, <i lang="la" xml:lang="la">Nemo est enim tam rudis, tam feris moribus, -qui non oculos suos in Cœlis tollens, &c.</i>, Il n’y -a homme si rude, ny si brutal, qu’élevant les yeux -au Ciel, encore qu’il ne puisse comprendre que c’est -que Dieu, & que sa providence, nonobstant qu’il ne -collige de la grandeur & estenduë des Cieux, du -<span class="folionum">fol. 292.</span>mouvement perpetuel d’iceux, de la disposition, fermeté, -utilité & beauté de ces voutes azurees, qu’il y -a un souverain Recteur qui conduict le tout en cadence. -Et Boece livre 4. de la Consolation des -Sages, Prose 6. <i lang="la" xml:lang="la">Omnium generatio rerum &c.</i> Que la -generation continuelle des mixtes & la diversité & -ordre des formes, qui vestent une mesme matiere -premiere, convainc naturellement & necessairement -qu’il y a un premier Directeur en l’addresse uniforme -de tant de contraires formes, pour perfectionner ce -monde universel. Et Seneque en l’Epistre 92 à son -amy Lucile : <i lang="la" xml:lang="la">Quis dubitare potest mi Lucilli, quin -Deorum immortalium munus sit quòd vivimus ?</i> Qui -est celuy, mon amy Lucille, qui met en doute que -sa vie ne soit un don & bien fait des Dieux Immortels ? -Et Aristote livre II. des Animaux, apres qu’il -a raconté pleinement leurs perfections, il conclud : -<i lang="la" xml:lang="la">Debemus inspicere formas & delectari in Artifice qui -fecit eas.</i> Nous devons contempler les formes des -creatures, non pour nous y arrester, ains passer -d’elles à celuy qui les a fait, afin de nous y esjoüir. -<span class="folionum">verso.</span>C’est donc chose asseuree que ces Sauvages ont eu -de tout temps la cognoissance d’un Dieu, mais non -de l’Essence, Unité & Trinité, matiere dependante -toute de la foy, quoy que Dieu en ait laissé quelque -trace & vestige en la Nature, par lesquelles les hommes -en ont peu conjecturer je ne sçay quoy : ainsi qu’Aristote -<span id="pg_280" class="pagenum">280</span>livre 4. du Ciel & du Monde, apres avoir tourné -& retourné son esprit parmy les perfections de ce -monde, a dit : <i lang="la" xml:lang="la">Nihil est perfectum nisi Trinitas</i>. Il n’y -a rien de parfait sinon la Trinité.</p> - -<p>Ces Sauvages ont de tout temps appellé Dieu -du mot <i>Toupan</i>, nom qu’ils donnent au Tonnerre, ainsi -que nous voyons ordinairement parmy les hommes, -que quelque beau chef-d’œuvre porte le nom de son -Autheur : & cecy singulierement, pour autant que -ces Tonnerres & Esclairs roulans & esclairans de -toutes parts, sur la teste de ces Sauvages espouvantablement, -ils ont apris & recogneu que cela venoit -de la puissante main de celuy qui habite sur les -Cieux. Je me suis enquis par le Truchement des -<span class="folionum">fol. 293.</span>vieillards de ce pays, s’ils croyoient que ce <i>Toupan</i>, -Autheur du Tonnerre estoit homme comme nous. Ils -me firent responce que non : parce que si c’estoit -un homme comme nous grand Seigneur pourtant, -comment pourroit-il courir si viste, aller de l’Orient -à l’Occident, quand il tonne, voire qu’en mesme temps -il tonne sur nous, & és 4 parties du monde, & puis -il est aussi bien sur vous en France, comme il est -sur nous icy. De plus s’il estoit homme, il faudroit -qu’un autre homme l’eust faict. Car tout homme vient -d’un autre homme. En apres <i>Giropari</i> est le valet -de Dieu, lequel nous ne voyons point, & tout homme -se voit, par ainsi nous ne pensons pas que le <i>Toupan</i> -soit un homme. Mais donc, respliquois-je, Que pensez-vous -que ce soit ? Nous ne sçavons, disoient-ils, -Nous croyons seulement qu’il est partout, & qu’il a -fait tout. Nos Barbiers n’ont jamais parlé à luy, ains -seulement ils parlent aux compagnons de <i>Giropari</i>. Voilà -la croyance de Dieu, que ces Sauvages ont eu tousjours -emprainte naturellement en leur esprit, sans le recognoistre -par aucune sorte de prieres ou de sacrifices.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Ils ont en apres une croyance naturelle des -Esprits tant bons que mauvais. Ils appellent les bons -Esprits ou Anges <i>Apoïaueué</i>, & les mauvais Esprits -<span id="pg_281" class="pagenum">281</span>ou Diables <i>Ouaioupia</i>. Je vous reciteray ce que j’ay -appris de leurs discours à diverses fois. Ils estiment -que les bons Esprits leur font venir la pluye en temps -oportun, qu’ils ne font tort à leurs jardins, qu’ils ne -les batent & tourmentent point : Ils vont au Ciel rapporter -à Dieu ce qui se passe icy bas, qu’ils ne font -point de peur, la nuict, ny dans les bois : ils accompagnent -& assistent les François. A l’oposite, ils -tiennent que les mauvais Esprits ou Diables sont -sous la puissance de <i>Giropari</i>, lequel estoit valet de -Dieu, & pour ses meschancetez Dieu le chassa & ne -voulut plus le voir ny les siens, & qu’il hait les -hommes, & ne vaut rien : que c’est luy qui empesche -les pluyes de venir en saison, qui les trahit en guerre -contre leurs ennemis, qu’il les bat, & leur faict peur : -qu’ordinairement il habite dans les villages delaissez, -& specialement és lieux où ont esté enterrez les -Corps de leurs Parents : Et mesme j’ay ouy dire à -<span class="folionum">fol. 294.</span>quelques Indiens, que pensans aller cueillir des <i>Acaious</i> -en certains villages delaissez, <i>Giropary</i> sortit du -village avec une voix espouventable, & battit quelques-uns -de leur compagnie fort bien.</p> - -<p>Ils disent aussi que <i>Giropary</i>, & les siens, ont -certains animaux qui ne se voyent jamais, & ne -marchent que de nuict, rendans une voix horrible, -& qui transist l’interieur (ce que j’ay entendu une -infinité de fois) avec lesquels ils ont compagnie, & -pourtant les appellent <i>Soo Giropary</i>, l’animal de <i>Giropary</i>, -& tiennent que ces animaux servent tantost -d’hommes, tantost de femmes aux Diables : ce que -nous appellons par deçà <i>Succubes & Incubes</i>, & les -Sauvages <i>Kougnan Giropary</i> le femme du Diable, <i>Aua -Giropary</i>, l’homme du Diable. Il y a aussi de certains -oyseaux Nocturnes, qui n’ont point de chant, -mais une plainte moleste & facheuse à ouyr, fuyards -& ne sortent des bois, appelez par les Indiens, <i>Ouyra -Giropary</i>, les oyseaux du Diable<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, & disent que les -Diables couvent avec eux : qu’ils ne font qu’un œuf -<span id="pg_282" class="pagenum">282</span><span class="folionum">verso.</span>en une place, puis un autre en un autre : que c’est -le Diable qui les couvre : qu’ils ne mangent que -de la terre : Sur quoy je ne tairay ma curiosité. -Je me resolus d’experimenter la verité de tout -cecy : d’autant que fort souvent ces bestes nocturnes -venoient autour de nostre loge de sainct -François crier hideusement, & ce au temps que les -nuicts estoient sombres & noires : je me tins prest, -pour courir hastivement avec d’autres François, au -lieu où ces bestes estoient, selon que nous pouvions -conjecturer à l’ouye : mais jamais nous ne peusmes -rien voir, mesme nous les entendions crier aussi tost, -à plus d’un grand quart de lieuë de là. Quelques -François m’ont dit que c’estoit une espece de Chats -huans : mais cela est impossible, veu le son & le -bruict, & la grosseur d’iceluy que ceste beste rend. -D’autres ont voulu dire que c’estoit le buglement des -<i>Vaches braves</i> : mais les Sauvages le nient, & la commune -opinion des Sauvages est que c’est une sorte -de bestes puantes, plus grandes qu’un Regnard.</p> - -<p>J’ay aussi voulu avoir l’experience de ces oyseaux -<span class="folionum">fol. 295.</span>de <i>Giropary</i>, & à cet effect, je m’avancé doucement, -où la conjecture de mon ouye me portoit, à la voix -melancholique de cet oyseau, & ayant à peu pres -remarqué le lieu, je m’en allay le lendemain au soir -de bonne heure me cacher dans le bois pres du dit -lieu, & ne fus point trompé pour ceste fois : car incontinent -que la nuict eut couvert la terre, voicy -que ce vilain oyseau s’approche à deux pas de moy, -s’acroupissant dans le sable, & commença à entonner -son chant hideux, chose que je ne peux supporter, -mais sortant d’où j’estois, j’allay voir le lieu où il -estoit accroupy, & ne trouvay rien : sa forme & -grosseur tiroit sur le Chathuant de deçà, & son plumage -gris. Tout ce que dessus n’est point eslogné -du sens commun ; car nous lisons és Histoires, & en -divers Autheurs, la conjonction qu’ont les Diables -avec les animaux hideux & immondes, & c’est luy -<span id="pg_283" class="pagenum">283</span>qui dés le commencement du Monde, se couvrit du -corps du Serpent chevelu, pour tromper nos premiers -Parents. Et la saincte Escriture luy attribue la forme -des plus furieux, monstrueux & horribles animaux -d’entre tous ceux qui vivent & rampent sur la face -<span class="folionum">verso.</span>de la terre.</p> - -<p>Ils croient l’immortalité de l’Ame, laquelle tandis -qu’elle informe le corps, ils appellent <i>An</i>, & aussi -tost qu’elle a laissé le corps pour s’en aller en son -lieu destiné, ils la nomment <i>Angoüere</i>. Il est bien -vray qu’ils ont opinion qu’il n’y a que les femmes -vertueuses, qui ayent l’Ame immortelle, à ce que j’ay -peu comprendre par divers discours & enquestes que -j’en ay faict, estimans que ces femmes vertueuses -doivent estre mises au nombre des hommes, desquels -tous en general, les Ames sont immortelles apres la -mort : Pour les autres femmes ils en doutent. Semblablement -ils croyent naturellement que les Ames -des meschans vont avec <i>Giropary</i>, & que ce sont -elles qui les tourmentent avec le mesme Diable, & -demeurent dans les vieux villages, ou leurs corps sont -enterrez. Quant aux Ames des bons, ils s’asseurent -qu’elles vont en un lieu de repos, où elles dansent -à tousjours sans manquer de chose aucune qui leur -soit de besoin. Voilà tout ce que j’ay peu apprendre, -touchant ces trois points de leur croyance naturelle -<span class="folionum">fol. 296.</span>de Dieu, des Esprits & des Ames, & ce par une -soigneuse recherche entre les discours ordinaires, -que j’ay eu dans ces deux ans, avec une infinité de -Sauvages.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_284" class="pagenum">284</span></p> - -<h3 id="t2ch9">Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a retenu -ces pauvres Indiens un si long-temps dans ses -cadenes.</h3> - -<p class="c">Chap. IX.</p> - - -<p>Adonibesec, est un des plus grands Tyrans -qui furent jamais, avoit vaincu & subjugué soixante -& dix Roys, ausquels il fit couper les doigts des -<span class="folionum">verso.</span>mains, & les orteils des pieds, & toutes les fois qu’il -vouloit manger, il les faisoit venir soubs sa table -comme chiens pour ronger les os qu’il leur jettoit & -manger quelques morceaux de pain qu’il leur faisoit -donner là dessouz, ne vivans d’autre chose : parce -que le diner achevé, on les remenoit à la cadene. -Ce Tyran representoit le naturel du Diable, lequel -il a tousjours exercé vers les Nations qu’il s’est rendu -subjectes par l’infidelité, les tenant ferme à la cadene, -ne leur permettant autres vivres que ses restes, leur -ayant tranché tous les moyens de fuir & d’operer, -pervertissant ou effaçant les marques que Dieu a -imprimees naturellement és hommes, par lesquelles -ils pouvoient se disposer à incliner Dieu d’avoir pitié -d’eux, qui est la chose que le Diable redoute surtout -& est aisé de le voir en nos Sauvages, lesquels sont -demeurez un si long temps sans aucune cognoissance -du souverain Dieu, retenus dans ses chenes infernales -par les abus & corruptions que le Diable a -contractez en eux.</p> - -<p>C’est pourquoy Sainct Paul representoit les -ruzes & finesses de Sathan à ses</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_285" class="pagenum">285</span><span class="folionum">fol. 305.</span>ste raison avions nous occasion d’admirer la forme -& la façon de faire des <i>Pagis</i> ou Barbiers, qui -tiennent parmy les Sauvages le rang de Mediateurs -entre les esprits & le reste du peuple, & sont ceux -qui ont plus grande authorité aquise par leurs fraudes, -subtilitez & abus, & ont detenu ces gens plus fortement -soubs le Royaume de l’ennemy de salut, selon -ce qui est escrit aux Proverbes vingt neuf. <i lang="la" xml:lang="la">Princeps -qui libenter audit verba mendacii, omnes ministros habet -impios</i> : Le Prince, qui volontiers preste l’oreille au -mensonge, est servi d’officiers impies & meschans. -Laissant à part l’explication literale de ce passage, -nous l’appliquerons à nostre subject, disant que ce -Prince, qui tend les oreilles au mensonge, ou pour -mieux dire, qui est le Pere de mensonge, c’est le -Diable ennemy de verité : ses officiers sont ceux qui -abusent le peuple par leur inventions, subtilitez & -enchantemens procedez de l’instigation des Demons -tels que sont les Sorciers Bresiliens. Et ce pendant se -conservent en cette authorité, sans se controoller les uns -les autres, quoy qu’en verité ils sçavent bien les tromperies -<span class="folionum">verso.</span>qu’ils usent tous à l’endroict de leurs compatriotes.</p> - -<p>Ces Sorciers n’ont point de maistre, mais deviennent -tels que la portee de leur esprit les favorise : -de sorte que ceux qui ont le plus bel -esprit deviennent les plus habiles. Beaucoup commencent -à aprendre ce mestier, invitez par l’honneur -& le lucre, qu’ils voyent estre rendu aux -experts de la Barberie, mais peu arrivent à la -perfection. Vous ne trouverez gueres de villages, -desquels les Principaux & Anciens ne facent profession -d’en sçavoir quelque chose. Les Novices de -cet art, s’estudient à bien se vanter, & dire des merveilles -d’eux : & faire quelque petite subtilité devant -leurs semblables, pour obtenir le bruit de vacquer à -ce mestier. Leur advencement se faict par quelque -accident & cas fortuit : comme s’ils predisoient la pluye -<span id="pg_286" class="pagenum">286</span>avant qu’elle parust, & qu’elle survint incontinent -apres : S’ils avoient soufflé quelque malade, & par -fortune revint en santé, seroit un signalé moyen, -<span class="folionum">fol. 306.</span>pour estre bien tost respecté & honoré comme Barbier -tres-expert. Par exemple, sans comparaison, si -la fortune en voulait tant par deçà à quelque nouveau -Medecin & Chirurgien qu’un malade desesperé, -& une playe tres-griefve recouvrast guerison, non pas -tant pour l’industrie du Medecin nouveau, ou Chirurgien : -ains par le bon naturel avec le concours -des unguents communs, il n’y a point de doute que -telle guerison seroit attribuee à la science & experience -des Curateurs, d’où ils prendroient occasion -de faire voler leur renommee parmy les bonnes -villes, & seroient receus de là en avant honorablement -aux bonnes maisons. Chose pareille se trouve -dans le Bresil en ces nouveaux Sorciers, lors que la -santé du malade s’est ensuyvie apres leur soufflement. -N’ayez peur que cecy demeure caché dans -la loge du patient : Car aussi tost vous verrez trotter -ce Barberot de village en village, raconter ses hauts -faits, y adjoustant trois fois autant qu’il n’en a fait.</p> - -<p>Le Diable, esprit superbe ne se communique -pas indifferemment à tous les Barbiers : mais il choisit -<span class="folionum">verso.</span>les plus beaux esprits d’entre iceux, & lors il -mesle ses inventions avec leurs subtilitez. Prenez -exemple par deçà. Vous ne voyez pas que les -Diables facent de grandes operations ny communications -aux petits Sorciers : Ils se contentent de -leur donner de la malice au poids & talent de leur -esprit. Mais si d’aventure ils rencontrent quelque bel -esprit, ils luy font largement part de leurs damnables -& perverses sciences, tels que sont ordinairement les -Necromanciens, Judiciaires, & Magiciens : Ainsi en -est-il des Sorciers de par delà. Vous en trouvez de -bien petits, & n’en faict-on pas grand estat, & si on -ne les craint gueres, & leur métier ne leur vaut -beaucoup. Il y en a d’autres un petit plus sçavans -<span id="pg_287" class="pagenum">287</span>& mediocres, entre les petits & les grands : Et -ceux là d’ordinaire levent leur boutique en chaque -village qu’ils s’attribuent, ainsi que leur cartier designé, -solicitans les habitans du lieu : ayans soin des -danses & d’autres choses qui dépendent de leur office. -Si un autre, égal à eux, venoit sur leur Province, -ils n’en seroient pas contens ; Mais quand un plus -<span class="folionum">fol. 307.</span>grand qu’eux est invité, il faut qu’ils ayent patience.</p> - -<p>Plus ils parviennent & augmentent en notice -d’abus, plus vous les voyez monstrer une gravité exterieure, -& parlent peu, aymans la solitude, & évitent -le plus qu’ils peuvent les compagnies, d’où ils -acquierent plus d’honneur & respect, sont les plus -prisez apres les Principaux, voire les Principaux -leur parlent avec reverence, telle qu’elle est en usage -en ces pays là, & personne ne les fasche. Et pour -se conserver en tel honneur, ils dressent leurs Loges -à part, esloignez de voisins. Ce rusé Demon leur -apprend ce que la discipline Religieuse observe, -à sçavoir, pour conserver l’esprit de Dieu, rendre -son ame capable des visites & consolations d’iceluy, -il faut aymer la solitude, & se retirer en icelle, -fuyant soigneusement le plus qu’il est possible, la -compagnie des hommes : d’où non seulement vous -acquerez les faveurs spirituelles, mais aussi l’honneur -<span class="folionum">verso.</span>& le respect de ceux que vous fuyez : Car la complexion -des hommes est semblable à celle de l’honneur -& de l’umbre : Si vous courez apres ils fuyront -devant vous : si vous les fuyez, ils courront -apres vous. Tels sont les hommes : Rendez vous -communicable avec eux, c’est d’où ils prendront -occasion de vous mespriser, fuyez-les, ils vous -respecteront.</p> - -<p>Semblablement ce vieux Docteur de malice -enseigne les principaux de ses disciples à eviter le -commun, se rendre songeards & melancoliques, bander -leur cervelle à nouvelles inventions & fantaisies, demeurer -seuls avec leurs familles, pour estre plus -<span id="pg_288" class="pagenum">288</span>capables de communiquer à leur entendement les -moyens, par lesquels il veut amuser ces peuples en -leur ignorance & superstition, s’esjouissant de voir -tant de Nations tomber en sa cordele. Ce n’est pas -du jourd’huy, ny en cette seule nation, qu’il va contrefaisant -les exercices de la vraye Religion, mais de -tout temps & en tout lieu : car il ne peut estre Autheur -d’un vray bien, ains seulement faux imitateur d’iceluy. -Et comme les serpens se cachent soubs la -<span class="folionum">fol. 308.</span>fueille verdoyante pour picquer le faucheur : de -mesme il cache son venin & sa fausse Religion, soubs -l’apparence seulement d’une imitation des œuvres -de Dieu.</p> - -<p>Pline, & Solinus disent, que le Ceraste, serpent -mortifere se couvre de sable, laissant au dehors les -cornes qu’il porte sur la teste, afin d’inviter les -oyseaux à la pasture, lesquelles croyans que ce soit -quelque chose convenable à leur nourriture, s’approchent, -mais aussi tost le galand sort de son embuscade, -& se jette dessus.</p> - -<p>La Genese compare le Diable à ce serpent, -<i lang="la" xml:lang="la">Cerastes in semita</i>, le Ceraste au chemin. Nous le -voyons pratiqué en nos Sauvages, nourris & entretenus -à ses amorces de telle façon, qu’il ne seroit -pas possible de le croire, si on ne l’avoit veu : Et -pour ce qu’un chacun ne peut pas en avoir l’experience, -je prie le Lecteur de croire ce que je vay -luy raconter.</p> - -<p>Ces pauvres Sauvages sont si fols, autour de -leurs Sorciers, specialement des Grands, qu’ils -croyent fermement qu’ils peuvent leur envoyer les maladies, -<span class="folionum">verso.</span>les famines, & les leur oster quand il leur -plaist. Et bien que les mesmes Sorciers sçachent -qu’ils sont trompeurs tous tant qu’ils sont : neantmoins -ils croyent, qu’ils ne gueriroient point eux-mesme, -s’ils ne passoient sous les mains d’un autre.</p> - -<p>Si quelque François tombe malade par les villages, -son Compere, & sa Commere le prient de -<span id="pg_289" class="pagenum">289</span>vouloir permettre que ces Barbiers le viennent visiter, -souffler de leur bouche & manier de leurs -mains. Mais que diriez vous, si je vous asseurois -que plusieurs des Sauvages me venant visiter, pendant -mes maladies, me prioyent fort affectueusement -de leur permettre qu’ils m’amenassent leurs Barbiers, -afin de me souffler & manier, m’asseurans qu’infalliblement -j’aurois guerison.</p> - -<p>Le grand <i>Thion</i> tombé malade<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> aussi tost qu’il -fut venu de <i>Miary</i> au Fort Sainct Loüis, estima, & -le croyoit pour certain, que sa maladie procedoit de -la menace du grand Barbier de son pays, lequel -vouloit destourner & empescher ces peuples <i>Miarigois</i> -de venir dans l’Isle, & ne laissa d’en persuader plusieurs -<span class="folionum">fol. 309.</span>à demeurer avec luy dans les forests de <i>Miary</i> : -Il avoit menacé <i>Thion</i> qu’il le feroit mourir si tost -qu’il seroit arrivé à <i>Maragnan</i> : ce qui n’advint pas -pourtant : Car apres le cours d’une fievre assez violente, -il recouvrit sa santé : Neantmoins pendant sa -maladie il s’attendoit de mourir, quelque remonstrance -que nous luy peussions faire, qu’il ne faloit aucunement -adjouster foy à ces Sorciers.</p> - -<p>Si ces petits & mediocres Barbiers ont de l’authorité -entre les leurs, beaucoup plus en ont ceux -qui proprement sont appellez <i>Pagy-Ouassou</i>, grands -Barbiers<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a> : car ceux-là sont comme les Souverains -d’une Province, crains & redoutez grandement, & -sont parvenus à telle authorité par beaucoup de subtilitez : -Et pour l’ordinaire ils ont au moins une communication -tacite avec le Diable. La part où ils se -portent les peuples les suyvent : ils sont graves, & ne -communiquent aisement avecques les leur, sont bien -suivis quand ils vont quelque part, & ont quantité de -femmes : les marchandises ne leur manquent point : -leurs semblables se trouvent bien-heureux de leur -<span class="folionum">verso.</span>faire des presens : & en un tour de Barberie ils -despoüilleroient leurs compatriotes des meilleures -hardes qu’ils pourroient avoir en leurs coffres. Ils -<span id="pg_290" class="pagenum">290</span>se gardent bien de descouvrir leurs subtilitez devant -les Sauvages : & en effect, ils se mocquent d’eux, -ainsi que quelques uns d’entr’eux m’ont rapporté, -des façons desquels ils usoient pour amuser les -peuples : Ce que je diray une autre fois en son lieu.</p> - -<p><i>Iapy-Ouassou</i> & le grand Barbier de <i>Tapouïtapere</i> -eurent quelque dépit & defi l’un avecques l’autre ; -le grand Barbier luy manda, s’il ne se souvenoit plus, -qu’il luy avoit autrefois envoyé les maladies dont il -pensa mourir, n’eust esté qu’il l’envoya prier de les -retirer, & si à present il ne le craignoit plus ? Ce -discours fit caler le voile à <i>Iapy-Ouassou</i>, & se tenir -heureux d’avoir son amitié. Cela venoit d’une femme -retenue par force. Mais l’histoire du sujet, pourquoy -ce Grand Barbier parloit ainsi à <i>Iapy-Ouassou</i>, merite -bien d’estre racontee, pour ce qu’elle touche -nostre matiere.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 310.</span>Le grand Barbier de <i>Tapouïtapere</i> avoit acquis -dans sa Province & sur ses voisins le bruict & authorité -d’un parfaict Enchanteur, qui envoyoit à qui -bon luy sembloit les maladies, & la mort ; & à l’oposite -guerissoit & remettoit en santé ceux qu’il luy -plaisoit. Pour ceste cause il obtint le degré de souverain -Principal en son pays, & manioit à son plaisir -tous les habitans de sa Province : <i>Iapy-Ouassou</i> -cependant se mocquoit & gaboit de tout cela : l’autre -le sceut, qui luy fit dire, que dans peu de temps, il -esprouveroit en luy-mesme, s’il n’avoit aucune puissance -de faire mal ou bien, à qui il voudroit : <i>Iapy-Ouassou</i> -mesprisa tout cela : nonobstant la fortune -voulut qu’il tomba malade naturellement : neantmoins -voilà qu’il se met en fantasie que sa maladie provenoit -du grand Barbier de <i>Tapoüitapere</i>, encore -qu’il y ait la mer à passer entre l’une & l’autre Province, -& la force de l’imagination redouble sa maladie -de telle sorte, qu’on le jugeoit à la mort. -Tous les Barbiers & Barberots de l’Isle le viennent -<span class="folionum">verso.</span>visiter, & pas un ne luy peut apporter santé : Enfin -<span id="pg_291" class="pagenum">291</span>il fut contraint de choisir des plus belles marchandises -qu’il avoit, & les envoyer bien humblement à -ce Barbier, le suppliant par les Messagers qui estoient -de ses parents qu’il commandast à la maladie de le -quitter. Le Barbier prenant les marchandises, luy -envoya je ne sçay quel fatras à manger, l’asseurant -qu’il seroit bien tost guery. <i>Iapy-Ouassou</i> le creut, -& commença peu à peu à se bien porter, redoutant -desormais le Barbier, lequel devant ses plus -familiers se moquoit de luy, & s’authorisoit par -dessus luy.</p> - -<p>Or comment se peut-il faire, me direz vous, que -les maladies s’engregent & s’en aillent par la forte -imagination & vive apprehension qu’ont ces Sauvages -des menaces de leurs Barbiers, ou des faveurs d’iceux : -c’est une matiere de medecins : neantmoins je satisferay -à la demande par les exemples ordinaires des -<i>Ypocondriaques</i>, ou maladies d’imagination : lesquels -encore qu’ils soient tres-sains, & leurs parties interieures -fort entieres, neantmoins persuadez en leur -fantaisie, vous les voyez debiles & miserables, les -<span class="folionum">fol. 311.</span>uns s’imaginans une maladie, les autres une autre : -Et pour finir ce discours, vous noterez que les -uns sont estimez grands Barbiers pour faire du mal : -les autres recogneuz grands Barbiers pour faire -du bien.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_292" class="pagenum">292</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch11">Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs -fauses propheties, Idoles & sacrifices.</h3> - -<p class="c">Chap. XI.</p> - - -<p>Sainct Augustin montre que le Diable esmeu de -sa superbe, a voulu estre servy comme Dieu, imitant -fausement en tout & partout la façon de faire de Dieu -specialement en ses Oracles : <i lang="la" xml:lang="la">Diabolus est Angelus -per superbiam separatus à Deo, qui in veritate non -stetit, & doctor mendacii, &c.</i> Le Diable est un Ange -separé par sa superbe de Dieu, qui n’a point voulu -demeurer ferme en la verité, ains s’est faict docteur -<span class="folionum">fol. 312.</span>de mensonge. Voyant que Dieu parloit à ses Prophetes -jadis en diverses façons, & à son peuple entre -les deux figures des Cherubins posez sur l’Arche -d’Alliance, il a voulu semblablement en toutes aages -avoir ses faux Prophetes, avec lesquels ils communiquoit -ses mal-heureux desseins, & ses faux Oracles -rendus d’entre diverses figures, par une secrette operation -des Demons habitans en ces lieux : tantost -souz la figure d’un Serpent, tantost d’un Toreau, -d’un Hibou, d’une Corneille, d’une Pyramide, d’une -Statuë, & ainsi des autres. Ses faux Prophetes devinoient -les choses à venir, non par esprit Prophetique : -car le Diable ne le peut, ains seulement par -une experience qu’il a de longue main : jouxte laquelle -la subtilité de son esprit va presageant les -choses futures, selon la disposition qu’il voit és -hommes & en leurs affaires : ainsi que le dit fort -bien Isidore : <i lang="la" xml:lang="la">Dæmones triplici acumine præscientiæ -vigent, scilicet, sublimitate naturæ, experientia temporum, -revelatione superiorum potestatum</i> : Les Demons -sont doüez de trois subtilitez, à prevoir les choses -futures, sçavoir est, de la sublimité de leur nature, -<span class="folionum">verso.</span>de l’experience des temps, & de la revelation des puissances -<span id="pg_293" class="pagenum">293</span>superieures. Laissant à part l’experience si -ancienne de ses deportemens parmy la Gentilité, je -veux vous faire voir ce que j’ay appris de veritable : -Comment le Diable a tousjours trompé & trompe -encore pour le jourd’huy ces pauvres Sauvages par -ses Oracles & predictions.</p> - -<p>Le Barbier, duquel j’ay parlé cy dessus, retiré -dans les plaines de <i>Miary</i>, avoit des Diables familiers -souz la figure de petits Oyseaux noirs, lesquels -l’advertissoient des choses qu’il devoit faire, & d’autres -qui se passoient soit en l’Isle, soit en autre lieu. Au -temps qu’il vouloit venir à <i>Maragnan</i>, il luy fut revelé -& dit par ces Oyseaux un jour se promenant -dans les jardins, que bien tost les <i>Tapouïs</i> viendroient, -lesquels raviroient son <i>Mil</i> & ses racines, mais qu’il -ne luy arriveroit ny aux siens aucun mal, chose qui -advint : Car les <i>Tapouïs</i> estant venus secrettement -pour le surprendre : ayans entendu un grand bruict -dans les loges du Barbier, ils n’oserent donner dessus, -craignans qu’il n’y eust nombre d’hommes, mais -se contenterent seulement de faire leurs charges de -<i>Mil</i> & de racines, puis s’en allerent. Ces mesmes -<span class="folionum">fol. 313.</span>petits Oyseaux, ou les Diables, soubs leur figure -commanderent à ce Barbier d’aller en l’Isle de <i>Maragnan</i> -faire ses barberies, & inviter ceux qui voudroient -quiter l’Isle à venir en son habitation, luy -enchargeant d’aller droict prendre terre au havre -de <i>Taperoussou</i>, c’est-à-dire, le village des grosses -bestes, qui est en un bout de <i>Maragnan</i>, & luy deffendans -d’approcher entierement du lieu où habitoient -les Peres : ce qu’il fit de poinct en point : car -jamais il ne nous fut posible, quelque asseurance que -nous luy peussions donner de venir nous voir, & disoit -que ses esprits nous craignoient, & s’il leur desobeyssoit, -ses jardins demeureroient à faire, n’y travailleroient -plus & il perdroit son authorité entre ses -semblables. Que ses esprits luy avoient conseillé de -se retirer de <i>Maragnan</i>, avant que nous y fussions arrivez, -<span id="pg_294" class="pagenum">294</span>afin de vivre avec luy doucement comme ils -avoient faict jusqu’à ce jour : Tels & semblables discours -tenoit-il aux habitans de <i>Taperoussou</i>, une partie -desquels adjoustoit foy à ce qu’il racontoit : Et pour -ceste occasion, plusieurs femmes se jettoient sur ses -<span class="folionum">verso.</span>genoux, avec larmes & grands cris, le prians de ne -point sortir de leur contree, & ne dresser son chemin -vers <i>Yuiret</i> où nous estions, specialement puis que -les esprits le luy avoient defendu, autrement il luy -arriveroit du mal. Considerez, Lecteur, la mauvaitié, -& la crainte de ces Demons, mauvaitié à empescher, -tant qu’il leur est possible, que les hommes ne viennent -à la lumiere de la verité, ains persistent soubs l’obscurité -des tenebres de l’infidelité. C’est le propre -de la malice de fuir la clarté, de peur que ses mauvaises -œuvres ne soient manifestees, & par ainsi son -authorité aneantie. La crainte, qu’ils ont des serviteurs -de Dieu, la presence desquels ils ne peuvent -non plus soustenir, que le hibou peut supporter les -vifs rayons du Soleil, & les Crapaux la fleur & odeur -de la vigne, monstre combien grande est la puissance -que Dieu a donnee à son Eglise sur les Potentats -de l’Enfer : Poursuivons.</p> - -<p>Deux Barbiers Principaux gouvernoient les deux -Nations des <i>Tabaiares</i> ennemies l’une de l’autre, lesquels -Barbiers nourrissoient leurs peuples en abus & -communiquoient souvent avec les Diables souz diverses -<span class="folionum">fol. 314.</span>formes d’oyseaux. Celuy du costé de <i>Thion</i> -meschant & mal-heureux (qui n’a jamais voulu venir -en l’Isle, ains detournoit, tant qu’il pouvoit, ses semblables -d’y venir) nourrissoit une Chauve-soury dans -sa loge, qu’ils appellent <i>Endura</i>, laquelle parloit à -luy d’une voix humaine en <i>Topinambos</i>, & si haut -quelquefois qu’on la pouvoit entendre à six pas de -la loge, non distinctement, ains confusement & d’un -son enfantin : Le Sauvage luy respondoit demeurant -seul en sa loge : car quand il s’appercevoit qu’elle -vouloit parler à luy, il faisoit sortir ses gens.</p> - -<p><span id="pg_295" class="pagenum">295</span>Pendant que nos gens furent là, pour faire -apprester les Sauvages à passer de leur pays en -l’Isle, la curiosité esmeut quelques François, qui -avoient ouy dire des merveilles de ce Sorcier, de -prier leurs comperes, que quand ils recognoistroient -le colloque d’entre le Barbier & la Chauve-soury, il -les en advertissent ce qu’ils firent : Et ainsi s’approchans -doucement & finement de la demeure de l’Enchanteur, -ils entendirent librement la voix de l’un & -de l’autre, & voulans se joindre plus pres, en intention -de pouvoir distinguer les mots de leur pourparler, -<span class="folionum">verso.</span>ils furent descouverts par le Sorcier, la -Chauve-soury se retirant : lors ce Barbier les appella -sans se fascher, & les fit entrer chez luy, leur demandant -ce qu’ils vouloient, & pourquoy ils estoient -la escoutans ? Les François luy respondirent, qu’ils -avoient esté informez par les Sauvages ses semblables -qu’il avoit une visible & familiere communication avec -<i>Giropary</i>, & qu’ils desiroient d’en experimenter quelque -chose, & c’estoit l’occasion pourquoy ils s’estoient -ainsi approchez, & qu’ils avoient bien entendu & remarqué -deux voix, la sienne, & une autre plus douce -& claire. Il est vray, dit-il, je parlois maintenant -à ma chauve-soury, laquelle m’est venuë dire des -merveilles & de grandes nouvelles : car elle m’a dit -qu’il y avoit guerre en France, & que les <i>Caraibes</i> -de <i>Maragnan</i> n’estoient pas où ils pensoient : que je -ne m’estonnasse de rien, & que je demeurasse ferme -avec elle dans ce pays, sans aller avec mes compatriotes -en l’Isle : d’autant que nous n’y demeurerions -pas longtemps, pource que les François s’en retourneroient -en leur pays : Elle m’a dict aussi qu’il y -<span class="folionum">fol. 315.</span>en a plusieurs de <i>Tapouïtapere</i> qui sont fuis dans les -bois. Ayant dict cecy, les François luy demanderent, -comment il nourrissoit & entretenoit ceste Chauve-Soury ? -Il respondit que son Esprit un jour, pendant -qu’il estoit seul, luy dict, qu’il vouloit desormais -parler à luy sous la forme de ce hideux Oyseau, & -<span id="pg_296" class="pagenum">296</span>pourtant qu’il luy fist une petite demeure en sa loge, -ou il viendroit coucher & prendre son repos, & mangeroit -de toutes les viandes dont luy-mesme mangeoit, -& quand il voudroit parler à luy, qu’il l’escouteroit -& luy respondroit. Que cét Esprit aussi, quand -il auroit envie de luy communiquer quelque chose -de nouveau, l’appelleroit par son nom, & parleroit -à luy dans la loge ou dans les bois, où il commanda -au Barbier de luy faire une niche, dans laquelle il se -retireroit & parleroit à luy tousjours sous la figure -d’une Chauve-Soury : voilà dict le sorcier, le lieu où -elle se tient, montrant un des coins de sa loge, où -estoit la niche accommodee de Palmes : là, adjousta-il, -elle vient, converse avec moy, nous discourons ensemble, -& mange ce que je luy donne.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Je ne puis passer cecy que je ne remarque beaucoup -de particularitez : la 1. Pourquoy le Diable a pris -plustost ceste forme de Chauve Soury que d’un autre -Oyseau. 2. comment le Diable contrefait la parole humaine. -3. de la verité de ces nouvelles de France : & -comment se peut faire que le Diable sçache tout ce qui -se passe au monde. 4. Pour quelle raison il usoit -de viandes. 5. de la situation du lieu qu’il requeroit -pour discourir avec son Enchanteur.</p> - -<p>Pour satisfaire à la 1. difficulté, nous disons -que l’axiome des Philosophes. <i>Le semblable cherche -son semblable</i>, est tres-veritable experimenté tant és -choses Physiques que surnaturelles : par ainsi le -diable qui par sa superbe est devenu un Esprit immonde, -recherche aussi en la nature pour l’ordinaire -les formes plus horribles & immondes qu’il peut -trouver pour se communiquer à ses bons serviteurs -& amis. Je sçay bien ce que dict S. Paul. <i lang="la" xml:lang="la">Ipse enim -Sathanas transfigurat se in Angelum lucis</i>, que Sathan -rusé Cameleon, pour seduire les simples prend la -forme d’un Ange de lumiere, c’est à dire, se revest -<span class="folionum">fol. 216.</span>de belles figures ou tient des discours en apparence -fort bons, mais c’est afin de mieux joüer son jeu. -<span id="pg_297" class="pagenum">297</span>Par ainsi les belles formes de femmes, & filles qu’il -prend pour attirer à soy les luxurieux, cela ne vient -d’autre principe que du desir de tirer apres luy -chacun selon son inclination. Et pour ce subject, -dict S. Thomas que le Diable naturellement ne peut -hayr les Anges bien heureux, pource qu’il communique -avec eux en la nature : Mais quant à la difference -de la justice qui est és Anges, & de l’injustice -qui est és Diables, il leur est impossible de -les aymer. Je tire de ceste conclusion deux inclinations -qu’ont les Demons : l’une naturelle, par laquelle -ils ayment les choses belles ou au moins ne -les peuvent hayr : l’autre procede de la coulpe & de -la superbe : par laquelle ils ayment & recherchent -les choses sales & abominables, & ne peuvent autrement, -à cause qu’ils sont confirmez en ce bouleversement -d’apetit, la coulpe demeurant la maistresse de -la nature. Et ainsi disons nous vulguairement que -le Diable a horreur des turpitudes & meschancetez -qu’il faict faire aux hommes par ses instigations : -vous entendrez cecy suivant la distinction de la nature -<span class="folionum">verso.</span>& de la coulpe qui est au Diable.</p> - -<p>Voicy donc une des premieres causes pour laquelle -ce cruel Behemot prend la figure de Chauve-Soury : -à laquelle j’en adjouste une autre tiree d’une -proprieté peculiere aux Chauve-Sourys de pardelà : -C’est que ces vilains Oyseaux nocturnes, beaucoup -plus horribles & grands que ceux de pardeçà, viennent -trouver les personnes couchees & dormantes en leur -lict<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, & leur arrachent une piece de la chair, puis en -succent le sang en grande quantité, sans que le blessé -puisse se reveiller : Car ils ont ceste autre proprieté -de tenir l’homme endormy, pendant qu’ils succent -son sang : & estans saouls le quittent, le sang au -reste ne laissant de tousjours distiller, ce qui rend -la personne debile, & par plusieurs jours a de la -peine à marcher. Sathan ne pouvoit mieux choisir -pour representer son naturel & sa cruauté : car il -<span id="pg_298" class="pagenum">298</span>vient de nuict, sous les tenebres de l’ignorance & -infidelité trouver les hommes endormis és delices de -leur chair, & leur arrachent l’inclination naturelle -<span class="folionum">fol. 317.</span>qu’ils ont vers Dieu, il a beau moyen de succer à -son aise le sang instrument de la vie, les affections -& passions de ses captifs, pour les rendre debiles & -impuissans à tout bien, & à rechercher leur salut.</p> - -<p>La 2. difficulté est, comment le Diable contrefait -la voix humaine : veu qu’il n’a ny organes ny -langue pour ce faire : ains sa parole n’est autre que -la manifestation de son desir & volonté, lors qu’il -parle aux autres Diables ses compagnons, & aux -hommes par les impressions fantastiques qu’il estend -à la veuë de l’imagination : Neantmoins la saincte -Escriture nous aprend qu’il s’est servi de la langue -du serpent pour seduire nostre premiere Mere : Dieu -le permettant ainsi ; car il ne peut rien en la creature -tant il est foible & indigent, sans la permission -de Dieu : & avec cette permission il peut former un -corps en l’air, & articuler ses affections & desirs -sous telle langue qu’il luy plaist. Nous le voyons és -possedez, par lesquels il discourt de plusieurs langues -inconnuës. Je laisse là mille autres façons avec lesquelles -il faict voir aux Enchanteurs ce qu’ils desirent -<span class="folionum">verso.</span>de luy : car cela n’est à nostre propos.</p> - -<p>Nous avons remarqué tiercement les nouvelles -qu’il donna des troubles qui estoient en France, à -sçavoir, de cette levée de gens-d’armes derniere -passée : & comment cela se peut faire. Je diray avec -S. Augustin, que les Demons surpassent en legereté -tout autant qu’il y a de corps en la machine de ce -monde, & qu’il n’y a rien de corporel qui puisse -s’esgaler à leur vitesse. En 24. heures le premier -mobile fait cette grande course tout autour des voutes -inferieures, espace qui surmonte toute la computation -qu’en pourroient faire les Mathemaciens, tellement -qu’en une heure il vous depesche je ne sçay combien -de mille lieuës. Adaptez maintenant cecy à la -<span id="pg_299" class="pagenum">299</span>legereté que peuvent avoir ces esprits, qu’en peu de -momens ils auront fait le tour du monde universel, -& là sçavent & voyent ce qui s’y passe, & de là -prennent conjecture de predire les choses futures : -Si les Courriers alloient aussi viste, nous aurions à -chaque heure des nouvelles de tous costez.</p> - -<p>Quartement elle usoit des viandes soit que cette -<span class="folionum">fol. 318.</span>Chauve-soury, fut vraye, de laquelle le Diable se servoit, -& pourtant avoit besoin de nourriture, soit que ce -fut seulement une representation exterieure en l’imaginative, -& par consequent n’avoit aucune necessité -de viande, pour vivre : nonobstant ç’a tousjours esté -la coustume des Demons de manger & boire en apparence -en la compagnie de leurs tres-chers officiers, -imitant en cecy l’exemple des bons Anges en l’Ancien -Testament, lesquels mangeoient avec les S.S. Personnages -tels que furent Abraham, Loth, Thobie, & autres.</p> - -<p>Sinquiesmement, la situation du lieu que cet -esprit demandoit à sçavoir les bois & le creux des -arbres, ou quelque encoignure d’une loge solitaire -chose qui fait voir l’inclination aquise de ces esprits -rebelles par leur condamnation de faire leur demeure -és lieux obscurs, deserts tristes & melancholiques, -craignans mesme, s’il faut ainsi parler, la lumiere -creée, & la douceur de l’harmonie. Vous le pouvez -voir en la personne de Saül possedé, lequel estoit -appaisé par le son de la harpe de David. Et Asmodee -<span class="folionum">verso.</span>fut lié par l’Ange Raphaël dans le fond du -desert, & Sathan enchainé par l’Ange de l’Apocalypse -dans le puys des Abysmes : Et ce pauvre possedé -des legions diaboliques, que Jesus-Christ delivra, logeoit -de nuit & de jour, dans les sepulchres des trepassez. -Mais les Anciens feignoient que Cerberus -tiré de l’Enfer à la veuë de ce beau Soleil ne pouvoit -s’empescher de vomir l’Aconite, jusques à ce -qu’il luy fut permis de retourner vistement en ces -cavernes tenebreuses. Cecy soit dit pour le sorcier -du vilage du grand <i>Thion</i>.</p> - -<p><span id="pg_300" class="pagenum">300</span>Quant au <i>Pagy-ouassou</i> des vilages de <i>La farine -detrempée</i> il advertit les siens quelques mois auparavant -que les François arrivassent là, que les <i>Caraybes</i> -viendroient bien-tost, & leur apporteroient des marchandises : -& faut notter qu’ils ignoroient du tout -que les François fussent en l’Isle de <i>Maragnan</i>. A -cet advertissement de leur Sorcier quelques uns se -vestirent des chemises & autres hardes qui leur restoient -du temps jadis que les François habitoient -avec eux : & ainsi vestus s’en allerent agacer les -<span class="folionum">fol. 319.</span>villages de <i>Thion</i> à fin de les espouvanter leur disans, -Rendez vous à nous : car nous avons les François -avec nous : voylà les chemises & les hardes -qu’ils nous ont données. Ces paroles intimideront fort -<i>Thion</i> & ses gens : & songeoient à fuir, n’eut esté que -les messagers envoyez par les François arriverent, -qui les asseurerent du contraire, & que les François -viendroient à eux aussi-tost qu’on auroit envoyé des -embassades en l’Isle. Vous pouvez voir par cet exemple -combien ce rusé Sathan donnoit d’authorité -à ces <i>Pagys</i>, leur faisant predire les choses à venir : -Mais cette sienne ruse n’est pas trop grande touchant -le point de prediction : par-ce qu’il voyoit la -diligence que les François faisoient à rechercher les -Peuples voisins, & l’envie & resolution qu’ils avoient -pris d’aller trouver ces Nations la part où elles se -trouvoient : Partant ce bon valet en advertit son -maistre.</p> - -<p>Les Diables usent d’une autre façon de parler -& communiquer avec les Sorciers de ces Pays, sçavoir -est : Ils font faire un trou en terre dans les -loges escartées : & là les sorciers se couchent sur le -<span class="folionum">verso.</span>ventre, mettent la teste au trou les yeux fermez, & -font les demandes telles qu’ils veulent au demon, & -en ont responce par une voix procedante du fond -de ce trou. Cette façon de faire estoit fort ordinaire -parmy la Gentilité : & laissant les histoires prophanes, -je m’en raporteray du tout à ce qui est escrit au -<span id="pg_301" class="pagenum">301</span>1. des Roys, chap. 28. lors que Saül alla consulter la -Sorciere d’Endor, laquelle se courbant en terre, la -teste & la face dans un trou, faisant ses invocations, -elle s’escria, <i lang="la" xml:lang="la">Deos vidi ascendentes de terra</i> : J’ay veu -des Dieux montans de la terre : Ce n’est pas sans -raison qu’elle s’escria & usa de ces mots, J’ay veu -des Dieux : d’autant que ces enchantemens ne pouvoient -avoir de force qu’à faire venir quelques -Diables : mais Dieu voulut que la propre ame de -Samuël montast à sa parole, à fin de prophetiser le -dernier malheur de Saul, qui avoit recours en ses -necessitez aux devins & sorciers.</p> - -<p>J’ay entendu de quelques François demeurans -au vilage d’<i>Vsaap</i>, qu’un sorcier de ce lieu estoit fort -craint & redouté par les Sauvages, par-ce que chacun -sçavoit qu’il parloit librement au Diable en la -<span class="folionum">fol. 320.</span>maniere cy-dessus dite, & n’osoient aprocher de sa -loge, quand ils voyoient la porte fermée, se doutans -qu’il traitoit & communiquoit avec son demon de ses -affaires. Il y a une vieille Sorciere en l’Isle qui ne -se fait connoistre que bien secrettement, les Sauvages -en font grand estat, & n’est employée qu’aux maladies -incurables : quand tous les Sorciers sont venus -au bout de leur rolet, alors elle est invitée, seurement -amenee & en cachette. Un jour arriva, à ce que -m’ont dit quelques François, qu’elle vint à <i>Vsaap</i> pour -faire une guerison desesperée, & au prealable que -de rien commencer : elle s’enferma dans une loge -separée au milieu de la place du vilage, & lors fit -ses invocations & enchantemens diaboliques sur le -corps du malade, faisant paroistre visiblement son -demon. Les François qui m’ont raconté cecy, furent -curieux d’aller voir par quelques fentes ce que cette -sorciere faisoit, mais les Sauvages les en empescherent -tant qu’ils peurent, leur disans que les esprits de -cette femme estoient dangereux & mauvais : tellement -que si quelqu’un d’eux alloit les espier, ils -<span class="folionum">verso.</span>luy torderoient infalliblement le col la nuit suivante. -<span id="pg_302" class="pagenum">302</span>Les François se moquerent de tout cela, & allerent -bellement à cette loge, au grand estonnement des -Sauvages qui les regardoient, les estimans par trop -hardis & presomptueux : & faisans un trou à la closture -de Palme, ils regardoient les gestes de cette -femme, & apperceurent je ne sçay quoy de monstrueux -au tour d’elle, sans pouvoir distinguer la forme, & -s’en retournerent ainsi.</p> - -<p>Pendant que j’estois malade, quelques-uns me -parlerent de cette malheureuse creature en grande -loüange & estime : comme celle qui ne manquoit jamais -de rendre la santé à ceux qui la prioient de ce faire : -vous pouvez penser si ces paroles m’estoient agreables. -Je me suis laissé conter aussi de certains -Barbiers de ces Contrés là qu’ils avoient des logettes -dans les bois, esquelles ils alloient consulter leurs -esprits : & de fait, c’est une chose assez frequente -tant dedans l’Isle qu’és autres Pays voisins, que les -Barbiers & sorciers batissent des petites loges de -<span class="folionum">fol. 321.</span>Palme és lieux les plus cachez des bois : & là plantent -de petites Idoles faictes de cire, ou de bois, en -forme d’homme<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a> : les uns moindres, les autres plus -grands, mais ces plus grands ne surpassent une coudee -de haut. Là en certains jours ces Sorciers vont -seuls portant avec soy du feu, de l’eau, de la chair -ou poisson, de la farine, may, legumes, plumes de -couleur, & des fleurs : De ces viandes ils en font -une espece de Sacrifice à ces idoles, & aussi bruslent -des gommes de bonne odeur devant elles, avec les -plumes & les fleurs ils en paroient l’Idole, & se tenoient -un long temps dans ces logettes tout seuls : -& faut croire que c’estoit à la communication de -ces esprits.</p> - -<p>Cette perverse coustume prenoit accroissement, -& s’enhardissoit és villages proches de <i>Iuniparan</i>, où -demeuroit le Reverend Pere Arsene, tellement qu’il -trouvoit au destour des bois de ces Idoles de cire, -& quelquefois dans les Loges. Il y pourveut par -<span id="pg_303" class="pagenum">303</span>les exorcismes qu’il fit en sa Chappelle contre ces -diables si hardis & outrecuidez, & depuis je n’en ay -point oüy beaucoup parler. Considerez icy la presomption -<span class="folionum">verso.</span>de Sathan, qui en tout lieu, & en toutes -nations, quand il peut, se faict recognoistre par -quelque espece d’adoration & de sacrifice, sçachant -bien que nulle Religion peut estre, bonne ou mauvaise -sans quelque espece de sacrifice & representation -de la chose que nous adorons. Voilà pourquoy -il inventa les Idoles au lieu des vrayes Images que -Dieu avoit commandé d’estre erigees au Tabernacle, -& depuis au Temple de Salomon : Et au lieu des -vrays sacrifices, que Dieu establit en sa Loy, cet -esprit superbe procura d’avoir des Autels & des -Sacrifices de toute sorte de bestes & des fruicts de -la terre : Et combien que ceste Nation des Sauvages -n’ait en public aucunes ceremonies de Religion, ny -priere ny oraison : Neantmoins ces Sorciers en particulier -servent au diable selon que j’ay dit.</p> - -<p>Or pour fermer ce discours : je diray que ces -gens facilement croyoient qu’on peut avoir des Esprits -particuliers, mesme les François : je vous en donneray -des exemples.</p> - -<p>Comme le Sieur de la Ravardiere estoit en son -<span class="folionum">fol. 322.</span>voyage de <i>Para</i>, au retour de la guerre des <i>Camarapins</i>, -il fut adverti par une femme que les Sauvages -du village où il estoit logé, avoient resolu -de le mettre à mort, les François & les <i>Tapinambos</i> -qui estoient allez avec luy. L’on fit ce que l’on peut -pour en sçavoir la verité, mais ils eurent tous bonne -bouche, & ne confesserent rien. On s’advisa de faire -accroire aux Sauvages de ces pays là, qu’en la montre -ou petite horloge que portoit le Sieur de la Ravardiere, -il y avoit un esprit caché, lequel excitoit tout ce -mouvement que l’on voyoit au dedans & au dehors : -& qu’il reveloit aux François les choses les plus secrettes : -partant on fit venir le Chef, auquel on dit, -que s’il permettoit que l’eguille de la montre que -<span id="pg_304" class="pagenum">304</span>portoit le dit Sieur, parvint jusques à un tel point -du Quadran, que l’esprit qui estoit là dedans diroit -la verité : pour ce, luy dit-on, tiens, prend & porte -avec toy cecy, & si tu vois que l’éguille avance -jusques là, precede nostre esprit, & nous viens manifester -le tout. Il prit la montre & la porta chez -<span class="folionum">verso.</span>luy, & voyant que cela marchoit en allant, il creut -facilement que c’estoit l’esprit des François qui donnoit -un tel mouvement, & n’attendit qu’il parvint au -but qu’on luy avoit prescrit, ains il revint, declara -tout, & rendit la montre.</p> - -<p>Le Capitaine d’un navire de guerre nous donna -une fort belle Image qu’il avoit prise dans un navire -Portuguais qui s’en alloit à Fernambourg. Je fis -mettre par hasard cette Image, à l’heure qu’on me -l’apporta, sur l’un des cofres de nostre Chambre : & -voicy qu’au mesme temps plusieurs femmes Indiennes -vindrent en nostre Loge, lesquelles appercevans cette -Image en bosse fort vive, diversifiee de couleurs sur -la couche d’or, s’estonnerent, & ne vouloient point -entrer disans. <i>Y auaëté asse quege seta ?</i> Qu’est-ce -que cela de nouveau qui est si furieux, & nous regarde -si vivement ? Il nous faict peur. Je les fis -entrer leur disans, qu’elles n’eussent point peur, & -que c’estoit une Image des Serviteurs de Dieu. Je -fus tout estonné qu’elles s’en allerent à ses pieds -pleurer sa bien-venuë, puis me vindrent demander -<span class="folionum">fol. 323.</span>quelle viande il aymoit, afin de luy en aller querir. -Je me pris à sousrire de leur simplicité, & fist -oster l’Image que je mis en la Chappelle Sainct -François.</p> - -<p>Chose quasi toute semblable arriva à un <i>Tabaiare</i> -fort simple, lequel contemplant de la porte un tres-beau -Crucifix que nous avons en la Chappelle S. -Loüis : jamais il ne me fut possible de le faire entrer -dans la Chappelle, disant à mon Truchement, Voilà -qui me regarde trop vivement, il est vivant sans -doute, & j’aurois peur qu’estant entré sans estre -<span id="pg_305" class="pagenum">305</span>baptisé, il ne me fist du mal. Plusieurs autres ont -fait le semblable, mais prenant le Crucifix entre mes -bras, je leur faisois voir que ce n’estoit que du bois, -representant par telle figure ce que <span class="sc">Jesus-Christ</span> -avoit enduré pour nous. Cecy leur arrivoit de la -superstition, comme j’ay dit, que leurs Sorciers avoient -semé entr’eux, tant de leurs Idoles que de leurs -Esprits.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch12">De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees par -les Sorciers du Bresil.</h3> - -<p class="c">Chap. XII.</p> - - -<p>Ce Prince seroit bien marry de laisser rien d’entier -au service de Dieu, qu’il ne taschast de l’imiter -fausement, afin de l’introduire au cult superstitieux -de sa superbe. Dieu avoit jadis institué les eaux de -Purification en l’Ancien Testament, faictes & composees -de diverses matieres & ceremonies diverses, -selon le but & subject auquel elles devoient estre -employees, tantost pour purifier les hommes, maintenant -les vases & ustensiles du Temple : une autre -fois les habits, maisons et tout le mesnage. Semblablement -<span class="folionum">fol. 324.</span>ce Demon institua en la Gentilité les -eaux de lustration, desquelles les Payens se servoient -à diverses fins, ainsi que les Juifs : car les hommes -en estoient lavez & aspergez avant que de se presenter -au sacrifices, comme aussi les ustensiles des -Temples des Idoles, & les maisons, habits & mesnage -<span id="pg_306" class="pagenum">306</span>des infidelles. Voyons si ce mal-heureux serpent s’est -point oublié d’amuser nos Sauvages de telles superstitions.</p> - -<p>Quand vous n’auriez point d’autres exemples -que celuy que j’ay allegué au Traicté du Temporel, -des barberies que fit ce Sorcier venu des plaines de -<i>Miary</i>, cela seroit suffisant pour voir entierement les -folies & abus que l’ancien trompeur a sursemees parmy -les peuples, touchant le poinct que nous traictons. -Mais d’autant que j’ay apris des discours des Barbiers -mesme, avec lesquels j’ay parlé, plusieurs singularitez -qu’ils faisoient pour amuser leurs gens : je serois -marry d’en priver le Lecteur.</p> - -<p>C’est donc la coustume des <i>Pagys-Ouassous</i> de -<span class="folionum">verso.</span>celebrer en certain temps de l’annee des lustrations -publiques<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>, c’est à dire des purifications superstitieuses -par aspersion d’eau sur les Sauvages : & bien que le -tout depende de leur fantaisie, composans ces ablutions -à leur caprice, neantmoins pour l’ordinaire ils -font emplir d’eau des grands vaisseaux de terre, & -proferans secrettement quelques paroles dessus & -soufflans de la fumee de <i>Petun</i>, & meslans un peu -de poudre de la Loge où ils sont, ils se mettent à -danser, puis apres le Barbier prend des branches de -Palme, qu’il trampe là dedans, & en asperge la compagnie. -Cela fait, chacun prend de cette eauë dans -des <i>Couis</i> ou escuelles de bois, & s’en lavent, comme -aussi leurs enfans.</p> - -<p><i>Pacamont</i>, Grand Barbier de <i>Comma</i><a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, me contoit -un jour qu’il faisoit sortir de l’eau de terre, avec laquelle -il lavoit ces gens, au grand estonnement de -tous ces Barbares, qui voyoient sortir si nouvellement -cette eauë du milieu de sa Loge, & la recevoient -comme si elle eust esté miraculeusement envoyee par -les Esprits : mais le rusé avoit emply un grand vaisseau -<span class="folionum">fol. 325.</span>d’eau, laquelle s’escouloit par soubs terre dans -des canaux de bois creux qui est en grande quantité -au Bresil : & ainsi il trompoit ces gens.</p> - -<p><span id="pg_307" class="pagenum">307</span>Le Diable avoit persuadé aux Gentils plusieurs -sortes d’abus és eaux, fontaines & ruisseaux. Les -Nymphes habitoient aux unes, les Deesses aux autres : -les unes faisoient un effet, les autres un autre : les -unes estoient facheuses & dangereuses, les autres -agreables & asseurees : les unes sacrees, les autres -prophanes. Pareillement ces Sauvages ont une opinion -superstitieuse, que quand ils voyent certaine espece -de lezards, lesquels ressemblent aux Mourons de deçà, -ou aux Lezards veneneux de diverses couleurs, courir -dans leurs eaux, ils estiment que cette fontaine est -dangereuse pour les femmes, & que <i>Giropari</i> boit de -cette eauë : Ayant sceu cette superstition je m’en -servy pour me delivrer de l’importunité & incommodité -que me faisoient les femmes se lavans dans la -fontaine de nostre lieu de S. François : car je fis courir -le bruit qu’il y avoit là de ces Mourons : pas une du -depuis n’en voulut aprocher, sinon les Esclaves du -<span class="folionum">verso.</span>Fort, ausquelles il estoit deffendu de se laver dans -la fontaine par ce moyen j’eus le loisir de la faire -clorre & fermer à la clef, afin de conserver l’eau -en sa netteté. Cette superstition va jusques là qu’ils -croyent que ces Lezards se jettent sur les femmes, -qu’ils les endorment & ont leur compagnie, tellement -qu’elles deviennent grosses de leur fait, & produisent -des Lezards au lieu d’enfans : Et c’est pourquoy -pendant que ce bruit fut en sa vigueur, les Esclaves -du Fort ayans commandement d’aller querir de -l’eau en ce lieu, venoient en compagnie armees de -bastons, de couteaux & autres instrumens semblables -pour se deffendre, disoient-elles, de ces Lezards, -qui ne fut pas une petite risee à tous nous autres -François.</p> - -<p>Outre les eaux de lustrations & diaboliques ablutions -pratiquees par ces Barbiers ils usent d’une -façon particuliere à communiquer leur esprit aux autres : -& c’est par le moyen de l’herbe de <i>Petun</i>, laquelle -estant mise dans une canne de Roseau, ces Sorciers -<span id="pg_308" class="pagenum">308</span>en attirent la fumee, laquelle ils degorgent sur les -<span class="folionum">fol. 326.</span>assistans, ou la soufflent de la canne sur iceux, les -exhortant de recevoir leur Esprit & la vertu d’icelui. -Ne diriez vous pas que ce cauteleux Dragon vueille en -ceste fausse ceremonie imiter Jesus-Christ quand il -donna son Esprit à ses Apostres, & la puissance à -eux & à leurs successeurs de le donner en sa personne -à ceux qui seroient initiez aux sacrez Ordres ; -Ainsi qu’il est porté en S. Jean. <i lang="la" xml:lang="la">Insufflavit & dixit -eis, Accipite Spiritum Sanctum.</i> Il soufla sur eux, & -leur dit, Recevez le Sainct Esprit ; Car d’où ces Barbiers -auroient-ils pris ceste ceremonie Sathanique, si -le Diable ne la leur avoit montré ; pour ce qu’ayans -tousjours esté enfermez dans ceste grande & vaste -prison du Bresil, sans aucune communication du viel -monde ; ils ne pouvoient l’avoir apprise d’aucune autre -Nation. Ces souflemens leur sont fort particuliers, -comme une ceremonie du tout necessaire pour donner -guerison aux malades : Car vous les voyez attirer -par leur bouche, tant qu’ils peuvent, le mal, disent-ils, -du patient dans leur bouche & gosier, & contrefaisans -la bouche toute pleine, bandee & boursoufflee, -ils laschent tout d’un coup ce vent enfermé dehors, -<span class="folionum">verso.</span>faisant autant de bruit presque qu’un coup de pistolet, -& crachent apres à grande force, disant que -c’est le mal qu’ils ont succé, & taschent de le faire -croire au malade.</p> - -<p>A ce propos nous prismes un jour grand plaisir -le sieur de Pesieux & moy au village d’<i>Usaap</i>. Il -y avoit un pauvre garson Sauvage vivement tourmenté -d’une colique du pays : Un de ces Barbiers -vint exercer son attraction d’esprit sur son petit ventre, -faisant plusieurs mines, & se reprenant à diverses -fois, & ce d’autant qu’il voyoit que nous le regardions -attentivement, nonobstant pour toutes ses aspirations -& attractions le garson ne cessoit de crier ; En fin il -nous vint trouver apportant en ses mains deux ou trois -petits cloux, & nous dit : voilà ce que je luy ay tiré -<span id="pg_309" class="pagenum">309</span>du ventre ; il a les boyaux tous pleins de cela, il me -les faut tirer les uns apres les autres : de peur que -si je ne les luy tirois en gros, ils ne luy crevassent -les tripes & ecorchassent le gosier. Il le fit acroire -à ce garson qui ne cessoit de crier qu’on luy tirast -les cloux du ventre. Si ces loges eussent esté couvertes -d’ardoises, je pense qu’il eust mis en la teste -<span class="folionum">fol. 327.</span>de ce garson d’avoir mangé les lates & les cloux de -la couverture ; mais n’ayans pas les cloux de fer -communs entr’eux, je ne sçay comment il peut embaboüiner -les assistans & leur persuader ceste folie. Je -pourrois icy rapporter plusieurs semblables exemples, -mais celuy-cy suffit pour faire entendre le sujet que -je traitte.</p> - -<p>Or si c’est chose digne d’admiration de voir la -malice de l’Esprit infernal en tout ce que nous avons -dit jusques icy : beaucoup plus grand doit estre nostre -étonnement, en ce que je vay dire : parce qu’il a -estably la confession auriculaire entre ces Sauvages. -Je ne dy rien que je n’aye entendu de mes oreilles -de la bouche de <i>Pacamont</i>, & semblablement par le -recit d’autres Sauvages & François. Ce grand <i>Pagy</i> -en sa Province de <i>Comma</i> alloit visiter quand il luy -plaisoit les vilages de son cartier, & la commendoit -que chacun vint à confesse à luy, specialement les -jeunes femmes & les filles : & quand il trouvoit quelques -une qui ne vouloient pas tout dire, il les menassoit -de son Esprit, qu’au cas qu’elles ne dissent -tout il les tourmenteroit & sçavoit finement recognoistre -<span class="folionum">verso.</span>si elles disoient tout ou non. Puis il leur donnoit je -ne sçay quelle sorte d’absolution, mais le galant sçavoit -bien apres dire les nouvelles de l’escole, remarquant -les unes & les autres pour telle & telle action, -& neanmoins cela, il n’a pas laissé d’exercer ce mestier -& façon d’entendre les confessions jusques au -temps que nous arrivasmes là. Pensez je vous prie, -qui luy pouvoit avoir appris ceste maniere de confesser -auriculairement, menacer ses semblables qu’au -<span id="pg_310" class="pagenum">310</span>cas qu’ils celassent quelque chose son Esprit les -batroit, & que confessant tout, son Esprit les absoudroit.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 328.</span></p> - -<h3 id="t2ch13">Des Signes manifestes de la ruine du Diable en -ces Pays de Maragnan.</h3> - - -<p>Le sauveur du monde en S. Marc, auparavant -que de monter à la dextre de son Pere, donna -charge à ses Apostres & Disciples d’aller par tout -le monde universel, convertir les infideles, les asseurant -par certains signes & marques d’une prochaine -ruine de l’Empire des Demons, à sçavoir, <i lang="la" xml:lang="la">Signa eos -qui crediderint hæc sequentur : In nomine meo dæmonia -ejicient, linguis loquentur novis, serpentes tollent, -& si mortiferum quid biberint, non eis nocebit. Super -ægros manus imponent & benè habebunt</i> : Ces signes -suivront ceux qui croiront, ils chasseront les Diables -en mon nom, ils parleront nouveaux langages, ils -<span class="folionum">verso.</span>osteront les serpens, & s’ils boivent quelque venin -mortifere il ne leur nuira point : ils imposeront leurs -mains sur les malades & s’en trouveront bien. Pour -entendre clairement ces paroles, il faut noter avec les -Peres & Docteurs, qu’elles ont esté pratiquees literalement -par les premiers Chrestiens : d’autant qu’il -estoit necessaire en ce premier âge de l’Eglise, laquelle -devoit combatre l’obstination des Juifs & la -folle sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a -esté estenduë par l’Univers, & que l’obstination des -Juifs a esté condamnee de tous, & la sagesse humaine -tenue pour vanité : il n’a pas esté necessaire -d’effectuer literalement ces signes en toute les conversions -<span id="pg_311" class="pagenum">311</span>de mecroians, ains seulement la pratique -Allegorique & Mystique a esté suffisante. Et c’est -ce que nous voulons montrer en ce chapitre avoir -esté faict & se faire tous les jours parmy ces terres -de <i>Marignan</i>.</p> - -<p>Premierement il est dit, <i lang="la" xml:lang="la">In nomine meo dæmonia -ejicient</i>, ils chasseront les demons en mon nom. -Dans les deux ans que j’ay esté en <i>Maragnan</i> j’ay -veu cecy executé en diverses façons : c’est que les -Diables ont faict paroistre realement la pœur & la -<span class="folionum">fol. 329.</span>crainte qu’ils avoient du nom de Dieu, procurans par -toutes les voyes du monde, d’empescher nostre Mission, -de persuader à leurs Barbiers qui leur estoient -plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils -avoient commandement de s’approcher de nous, donner -terreur aux Sauvages du signe de la Croix & les inciter -à les arracher, exciter les mauvais exemples pour -tourner en risee ce que saintement nous enseignons -à ces Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans -de <i>Marignan</i>, <i>Tapouïtapere</i>, <i>Comma</i>, les <i>Caietez</i>, -ceux de <i>Para</i> & <i>Miary</i>, à ce qu’ils eussent à fuir -dans les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne tombassent -en la cadene & captivité des François ou -Portuguaiz : cependant il est arrivé tout autrement : -car au temps que nous estimions que tout estoit perdu, -ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la puissance -de son nom, retenant non seulement ces Sauvages -aupres de nous, les rendant faciles & obeissans à sa -parole, mais aussi il a fait que ces Barbares mesprisent -leurs sorciers & la puissance des Diables tenans -pour certain que le nom de Dieu & l’ablution -de Jesus-Christ fait fuir <i>Gyropari</i>. J’en donneray de -<span class="folionum">verso.</span>beaux exemples.</p> - -<p>Vous vous souviendrez de ce que j’ay dict cy-dessus -tant des Barbiers des plaines de <i>Miary</i> que -des habitations de <i>Thiü</i>, comme les Diables leur manifestoient -la crainte qu’ils avoient des croix plantees au -nom de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & de nous ses chetifs serviteurs : -<span id="pg_312" class="pagenum">312</span>Et comme quelqu’un de leurs principaux m’entretenoient -sur ce que ces Barbiers n’avoient voulu venir avec -eux : je luy en demande la raison : il me dict : Parce que -<i>Giropari</i> craint le <i>Toupan</i>.</p> - -<p><i>Acaiouy</i> Principal de Miary, duquel nous parlerons -cy-apres plus amplement, lors qu’il me vint -trouver pour me demander congé de faire sa loge aupres -de moy : ne voulant demeurer avec les autres -au fort : il me dict qu’entre les raisons qui l’emovoient -à bastir sa loge prez de la nostre, c’estoit que <i>Giropari</i> -n’osoit approcher du lieu où nous habitions, puis -que nous estions venus exprez afin de le chasser -du pays.</p> - -<p><i>Pierre le Chien</i> Sauvage baptisé à Dieppe il y -a plusieurs annees nous contoit, aux sieurs de la Ravardiere, -de Pisieux, & autres & à moy sur la demande -qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, -<span class="folionum">fol. 330.</span>que Dieu l’avoit tousjours gardé en mille dangers -pour ce qu’il estoit Chrestien, & faisoit fuir les Diables -dés-lors qu’il entroit en un village, que ses semblables -estoient asseurez, quand ils estoient avec luy, & ne -craignoient point <i>Giropari</i>.</p> - -<p>Autant en croioient les habitans de <i>Tapoïtapere</i> -des nouveaux Chrestiens lesquels ils estimoient commander -à <i>Giropari</i> & le chasser, & estoient bien aise -d’avoir des Chrestiens en leurs vilages pour la mesme -raison. Cecy m’a esté rapporté assez souvent tant par -Martin François Indien, que par les François. Et à -ce sujet nous inculquions dans l’esprit des Catecumenes -ce poinct & croyance, que sitost qu’ils seroient -lavez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne -les devoient desormais craindre aucunement.</p> - -<p>Somme c’est un bruit general dans tous ces pays -que les Diables sont des mauvais Espris lesquels -redoutent les <i>Pays</i> & les <i>Karaïbes</i>, c’est-à-dire les -Peres & tous ceux qui sont baptisez. Il me souvient -que mille fois parlant aux Sauvages de ceste matiere, -ils me respondoient, <i>Gyropari yportassouassequegésera</i>, -<span id="pg_313" class="pagenum">313</span>le diable est à present bien pauvre & gueux, il a -grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit : <i>Giropari -<span class="folionum">verso.</span>ypochu, Toupan Katou</i>, le diable est meschant, il -est cruel, il ne vaut rien ? Mais Dieu est tres-bon. Que -pourriez-vous desirer d’avantage pour l’accomplissement -de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale -ruine du diable ? Voilà les diables qui confessent eux-mesmes -qu’ils craignent le nom de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, les -armes de sa Passion, & mesme ses serviteurs, dissuadent -leurs plus intimes amis de s’approcher de -nous, renversent le ciel & la terre pour empescher -nos entreprises, suscitent tout ce qu’ils peuvent inventer -pour les rompre : En fin ils donnent du nez en terre, -sont au bout de leurs finesses : Ceux qui jadis les -craignoient, les meprisent à present. Que reste-il -sinon de poursuivre les choses encommencees.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Linguis loquentur novis</i>, ils parleront nouveaux languages. -Vraiement nos Sauvages de <i>Maragnan</i> parlent -un language bien nouveau, puis qu’aucun devant nostre -Mission sinon ce <i>Marata</i> Ancien, c’est à dire un des -Apostres de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, duquel nous avons parlé -cy devant, ne leur appris à parler comme ils parlent -à present à sçavoir, la profession du Christianisme, -<span class="folionum">fol. 331.</span>en recitant le Symbole des Apostres <i>Arobiar Toupan</i> -&c. & parler à Dieu par l’Oraison Dominicale, -<i>Orerouue &c.</i> dresser leurs vies & leurs actions suivant -les commandemens de Dieu, <i>ymoeté yepé Toupan</i> -&c. & selon les commandemens de l’Eglise <i>Are -maratecouare ehumè &c.</i> laver & fortifier leurs ames -par les S. Sacremens. <i>Iemongaraïue &c.</i></p> - -<p>N’est ce pas parler un langage nouveau que -discourir ensemble des mysteres de nostre Foy tels -que sont l’Unité d’Essence en Dieu & Trinité de -Personnes : que le Fils de Dieu ait pris un Corps -dans le Ventre Virginal : qu’il soit mort luy qui est -Autheur de vie : que les meschans sont aux Enfers : -que tous les hommes resusciteront en corps & en ame : -& de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et cependant -<span id="pg_314" class="pagenum">314</span>voilà les discours ordinaires de nos Barbiers, -qui par cy-devant ne parloient que de tuer, manger, -rotir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de -leurs lubricitez paillardises & folies. Celuy qui voudra -bien peser cecy, s’etonnera d’un tel changement -parmy des Barbares qui ne sçavoient chose aucune, -<span class="folionum">verso.</span>que ce que simplement la nature leur avoit enseigné.</p> - -<p>Les Juifs croioient que les Apostres fussent sortis -d’un cabaret pleins jusques au gosier de vin & de -viande, quand ils virent qu’en mesme temps les -Gentils de divers pays faisoient signe de bien entendre -ce qu’ils preschoient, & que les Apostres semblablement -entendissent leurs questions & demandes sur ce -qu’ils enseignoient : Je vous dy pareillement que les -Sauvages estoient estonnez & perdus quand ils voioient -leurs semblables baptisez discourir en leur langue de -choses si hautes, si profondes, & si nouvelles, comme -celles que nous leurs apprenions par les truchemens, -& disoient les uns aux autres : D’où vient que ceux cy -parlent si bien du <i>Toupan</i> & que les Pays leur ayent -peu apprendre de si belles choses, qu’ils nous recitent, -& mesme nos enfans qui sont plus sages que nous, -& que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont -devancé : desquels pas un, quoy qu’ils ayent vescu -longtemps, ne nous a rien dict de semblable comme -font les Pays : Il faut de necessité qu’ils ayent parlé -à Dieu.</p> - -<p>Troisiesmement <i lang="la" xml:lang="la">serpentes tollent</i> : Ils osteront -<span class="folionum">fol. 332.</span>les serpens. Qui sont ces serpens du Bresil, lesquels -envenimoient de leur langue & de leur queuë ces -peuples ? Ne sont-ce pas premierement tous les grands -& petits Sorciers qui abusoient de leurs Nations ? La -Foy de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, estant comme la Cigongne, laquelle -purge les Pays où elle faict sa demeure des -serpens venimeux. Sainct Paul jetta en l’Isle de -Malte la vipere qui le tenoit au doigt, dans le feu. -Le doigt donné de <span class="sc">Jesus-Christ</span> aux Apostres, est -la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire -<span id="pg_315" class="pagenum">315</span>des Agents naturels doucement, sans contraincte, disposer -le subject à recevoir une nouvelle forme, par -le bannissement & ruyne d’une autre forme contraire : -Ainsi ces viperes jettees au feu, sont les Ministres -de Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre -la Nation abusee susceptible de l’Evangile, & de la -cognoissance de Dieu. Que si je dis qu’il semble que -le Sainct Esprit aye envers ces Sorciers de <i>Maragnan</i> -faict un plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les -Sacrificateurs du Paganisme : Je croy que mon opinion -sera bien receuë, par ce que ostez deux ou trois -<span class="folionum">verso.</span>de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne -desirent rien plus que d’estre baptisez : au contraire -rarement ces Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, -espousoient le Christianisme : Par ainsi nous -pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans -leurs poitrines sur la terre sont devenus oyseaux volans -dans l’Element de l’air suivans la Prophetie d’Isaye : -<i lang="la" xml:lang="la">De radice colubri egredietur Regulus, & semen ejus -absorbens volucrem</i> : De la racine de la Couleuvre -sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira -l’oyseau ; Ce que Vatable interprete en cette sorte<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a> : -<i lang="la" xml:lang="la">De radice serpentis egredietur Regulus, & fructus ejus -Cerastes volans</i> : De la racine du serpent sortira le -Basilic, & le fruict d’iceluy sera un Ceraste volant.</p> - -<p>Pour entendre ce passage il faut se souvenir -de ce qu’escrivent les Naturalistes, à sçavoir que les -grosses Couleuvres engendrent le Basilic : lors qu’elles -ont mangé un Crapaux : Mais le Basilic cherche les -Poules blanches, avec lesquelles il a conjonction & -de sa semence pondent des œufs, lesquels elles cachent -<span class="folionum">fol. 333.</span>dans un trou au sable à l’ardeur du Soleil, & de ces -œufs s’esclosent des serpens volans. Ils ne disent -rien en cet endroict, que je n’aye experimenté en -<i>Maragnan</i> selon le commun advis & opinion des Sauvages. -Car il m’arriva par deux fois qu’une Poule -blanche que j’avois, fit deux petits œufs, ronds comme -une Prune de Damas & picotez : puis changea son -<span id="pg_316" class="pagenum">316</span>chant, & eussiez dit, qu’elle estoit fole : Nos Sauvages -me dirent alors, qu’infalliblement le Basilic l’avoit -couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & jetter, -& brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit -des œufs qu’elle pondroit, en mourroit asseurément : -& si on laissoit les œufs sans les brusler, il en sortiroit -des serpens volans, qu’elle n’estoit la premiere, -ains souvent cela arrive, & aussi tost les Poules -changent leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons -cecy à nostre propos, & disons que la Couleuvre -ancienne est le Prince des Demons Sathan, -les Basilics sont les Diables ordonnez sur les Provinces -par Lucifer, afin de seduire le monde, les -<span class="folionum">verso.</span>serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que sont -les <i>Pagys</i> ou Barbiers du Bresil, lesquels veulent -acquerir des aisles pour changer d’Element, de la -terre en l’air, quitter leurs vieilles & abominables -coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs -abominations & service diabolique, & s’approcher du -Ciel, comme le reste des Indiens par l’ablution ou -lavement de leurs anciens pechez au Sacrement de -Baptesme.</p> - -<p>Ces Serpens aussi bannis du Bresil, sont ces -mal-heureuses coustumes & pechez abominables qu’ils -commettoient, tel qu’estoient les vilenies, rages & -vengeances, ainsi que nous avons discouru en autre -lieu assez amplement.</p> - -<p>Quatriesmement, <i lang="la" xml:lang="la">Et si mortiferum quid biberint -non eis nocebit</i> : Et s’ils boivent quelque poison -mortifere il ne leur nuira point. Le vray poison que -les ames avalent, est la fausse doctrine que le Diable -faict suggerer aux oreilles des nouveaux Chrestiens. -Vous le trouvez en plusieurs exemples du siecle -<span class="folionum">fol. 334.</span>mesme des Apostres : Comme certains seducteurs -s’en alloient débaucher les simples, lesquels avalans -la potion d’<i>Aconite</i> se sentoient aussi tost bourrelez -dedans l’ame & esbranlez en la foy, mais le Sainct -Esprit, duquel il est dit en la Genese, <i lang="la" xml:lang="la">Spiritus Domini, -<span id="pg_317" class="pagenum">317</span>ferebatur super aquas</i>, l’Esprit du Seigneur -estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non -encore perfectionnees ny esclairees, ou comme veulent -dire les autres, <i lang="la" xml:lang="la">Incubabat aquis</i>, il couvoit les eaux -du Chaos pour en tirer les belles Colombes, ainsi -que feignoient les Poëtes, des œufs de Thetis, couvés -par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent -Castor & Pollux, ou bien, <i lang="la" xml:lang="la">fovebat aquas</i> il eschauffoit -ces eaux encore froides : Le Sainct Esprit, dis-je, -excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces -nouveaux Chrestiens, que non pas celle des anciens -en la foy. Par ainsi il va voletant sur ces eaux -destournees du vray chemin par les mauvais discours -de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couvant les -œufs delaissez du Pere & de la Mere les ames fraichement -lavees, mais esloignees de la presence de ceux -<span class="folionum">verso.</span>qui les ont nettoyees : eschauffe ces eaux gelees par -le souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le -poison beu leur donne la mort, ains les ramenant -au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux qui -les avoient apres Dieu engendrez spirituellement à -<span class="sc">Jesus-Christ</span> pour leur faire vomir ce venin de leur -cœur, & reprendre la salutaire nourriture, par laquelle -elles se fortifieroient pour resister desormais à tous -esbranslemens.</p> - -<p>Cela se passa au Bresil, aussi bien qu’il se fit -du temps des Apostres, que quelque nombre de nouveaux -Chrestiens de <i>Tapouïtapere</i> estonnez des mauvais -discours d’un certain personnage, se despoüillerent -& renoncerent à demy au Christianisme : mais -nous y pourveusmes soigneusement : Aussi firent nos -Messieurs qui se rendirent tres-diligens à remedier -à ce mal, y apportans tout ce qu’ils jugerent estre necessaire, -& par ainsi ces nouvelles plantes fletries -d’une Bise gelante, retournerent à leur premiere verdeur -& vigueur, & nous revenans voir au Fort S. Loüis, -nous les encourageasmes à demeurer à jamais stables -<span class="folionum">fol. 335.</span>& fermes en la profession du Christianisme, & leur -<span id="pg_318" class="pagenum">318</span>enchergeasmes de ne s’esloigner point de <i>Martin -François</i> qui nous servoit en ces cartiers quasi comme -de suffragant : Le Diable par ce moyen se sentoit -de toutes parts acculé, & ses affaires alloient de jour -en jour en empirant. J’espere à present que j’escris -cecy, que les Peres qui sont par delà, luy donnent -de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en -decadence, & s’approche de sa totale ruine : Car -avant que je quittasse l’Isle, je voyois & experimentois -une disposition generale & universelle de la conversion -de ces peuples<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, specialement des enfans.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch14">Que les enfans du Bresil termineront & finiront le -Royaume de Lucifer, & commenceront à establir le -Royaume de Jesus Christ.</h3> - -<p class="c">Chap. XIIII.</p> - - -<p>Le Psalmiste Royal David en son Psalme 8. lequel -est institulé en cette sorte, <i lang="la" xml:lang="la">In finem pro torcularibus, -Psalmus David</i>. C’est à dire le Pseaume de -David qui doit estre chanté en action de graces au -Seigneur, sur la fin des vendanges, dit, par prevision -de la ruine totale de l’Empire de Lucifer sur les -ames infidelles, & de l’establissement du Royaume de -<span class="folionum">fol. 336.</span><span class="sc">Jesus-Christ</span> : <i lang="la" xml:lang="la">Ex ore infantium & lactentium perfecisti -laudem propter inimicos tuos, ut destruas inimicum -& ultorem</i>. Tu as perfectionné ta loüange par -la bouche des enfans & des petits à la mammelle en -dépit de tes ennemis ; à ce que tu destruises l’Adversaire -& le Tyran plein de vengeance. Rabbi Jonathas -embellit ce passage & l’esclaircit en cette -<span id="pg_319" class="pagenum">319</span>sorte : <i lang="la" xml:lang="la">Fundasti fortitudinem ut destruas Authorem -inimicitiarum & ultorem</i>. Tu as fondé la force de ton -Empire par la bouche & confession de foy des petits -enfans, pour monstrer ta grandeur, en ruinant de fond -en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur sanguinaire. -Et Sainct Hierosme dict : <i lang="la" xml:lang="la">Quiescat inimicus -& ultor</i>, Tu as fermé la bouche au seducteur ennemy -de salut & enragé contre les hommes par la voix -des enfans.</p> - -<p>Grande merveille que les enfans ont esté le -Symbole de la fondation prochaine du Royaume -de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & de la cheute de la puissance des -Demons. Je ne veux icy m’arrester beaucoup à relever -de plusieurs exemples ce traict de la providence -<span class="folionum">verso.</span>de Dieu, ains je me contenteray de rapporter -ce qui se passa au Triomphe de <span class="sc">Jesus-Christ</span> avant -sa Passion, lors que les enfans crioyent, <i lang="la" xml:lang="la">Osanna filio -David</i>, & que le Fils de Dieu soit le bien venu, qui -fut ce que ce S. Roy prendoit dire premierement, en -intitulant son Cantique <i lang="la" xml:lang="la">In finem pro torcularibus</i>, en -la fin pour les pressions, c’est à dire, en la fin du -Royaume de Sathan, & au commencement de la Passion -de <span class="sc">Jesus-Christ</span> quand ces enfans devoient -rendre ce tribut & recognoissance. Secondement de -jour en jour, & en suitte, en la fin & consommation -de la captivité de Sathan sur les ames infidelles : & -au commencement de la saincte Eglise, establie parmy -elles, & ce principalement par les enfans : chose que -je veux faire voir estre accomplie és enfans du Bresil.</p> - -<p>Ces jeunes ames, non encore corrompues ny -gastees des vieilles & mauvaises coustumes de leurs -Peres, montrent je ne sçay quelle disposition singuliere -& particuliere à recevoir comme un tableau ras, -telle peinture…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_320" class="pagenum">320</span><span class="folionum">fol. 345.</span>… répugnance : & nous leur facilitions le moyen de -l’entendre par les choses qu’ils voyoient journellement : -telles que sont les huitres croissantes sur les -branches des arbres, lesquelles prennent chair & vie -entre deux coquilles, sans aucune commixtion ny -emission de semence, ains de l’humeur marine & par -la chaleur du Soleil : Ainsi le Fils de Dieu au ventre -de la Pucelle, la saincte Vierge, son precieux sang -ayant fourny de matiere, & le Sainct Esprit de chaleur, -a pris son corps sans autre operation humaine. -Ils goustoient fort cette similitude, & me respliquoient -que plusieurs autres choses en leur pays s’engendroient -par la seule operation du Soleil, telles que sont les -lezards qui sortent des œufs, apres que la chaleur -du Soleil leur a donné la vie : partant qu’ils ne trouvoient -aucune difficulté en cela : ny aussi, que Dieu -se fust faict homme pour mourir, afin de sauver les -siens, parce que, disoient-ils, <i>Giropari</i>, qui est un -esprit meschant, entre dans le corps des animaux -monstrueux, pour nous faire peur, battre & tourmenter.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Sur tout j’admirois certes, comment si aisement -ils se persuadoient, la verité & la realité de <span class="sc">Jesus-Christ</span> -Fils de Dieu, soubs les especes de pain & -de vin, veu que nous voyons par deçà tant d’ames -errantes en ce poinct, lesquelles en toutes autres affaires -ne manquent point d’esprit & de jugement. Je -ne puis dire autre chose là dessus, sinon ce que la -Saincte Escriture dict aux Proverbes vingt cinq : <i lang="la" xml:lang="la">Sicut -qui mel multum comedit non est ei bonum, sic qui scrutator -est majestatis opprimetur à gloria</i> : C’est chose -bien douce que le miel, mais quiconque en mange -par trop, il n’y a rien qui offence d’avantage l’estomach : -De mesme il n’y a rien de plus suave & delicieux -que la consideration des œuvres de Dieu, & -la lecture des sainctes lettres, mais celuy qui entre -trop avant & mesure le tout à l’aulne de son esprit, -<span id="pg_321" class="pagenum">321</span>poussé de la superbe de son entendement. Il n’y a -rien plus asseuré qu’il demeurera opprimé des vifs -rayons de la gloire de sa Majesté : cela se voit és -yeux des hybous aveuglez, pour ce qu’ils veulent -contempler & juger de la face du Soleil & de sa lumiere : -<span class="folionum">fol. 346.</span>Au contraire ceux qui manient avec crainte -& humilité les mysteres de nostre Foy, sont esclairez -sans danger de leur veuë, & obeissent doucement à -la volonté & puissance du Souverain, lequel peut ce -qu’il veut, peut, veut & faict ce qu’il dict. Ces -pauvres Sauvages, je dy mesme ceux qui n’estoient -pas encore Chrestiens, si tost qu’on leur faisoit signe -qu’ils sortissent de l’Eglise, ils s’en alloient franchement, -demeurans neantmoins à la porte, laquelle estoit -fermee pendant que l’on disoit le Canon de la Messe, -& qu’on faisoit la communion : & disoient par ensemble -que le <i>Toupan</i> descendoit à cette heure là sur nos -Autels, beuvant & mangeant avec nous, & ne meritoient -pas demeurer devant luy, sinon lors qu’ils seroient -baptisez, & la plus part d’iceux se tenoit à -genoux, ayans veu les François faire le mesme : -Quant aux Indiens Chrestiens, ils s’agenoüilloient incontinent -qu’ils entendoient sonner la clochette, joignans -les mains & adorans Dieu. Ils appellent ce -mystere du tres-sacré Corps & precieux Sang du fils -<span class="folionum">verso.</span>de Dieu du mot de <i>Toupan</i>, c’est à dire, de Dieu -mesme, ainsi qu’il est porté en leur croyance, <i>Aséreou -yanondé Toupan rare</i>, c’est à dire, devant mourir -tu recevras le Corps de Dieu. Et encore que je recogneusse -en eux cette facilité de croire à ce secret -si profond, je n’osois me hasarder de les communier, -si ce n’eust esté en l’article de la mort, & aymois -mieux laisser cela à ceux qui viendroient apres moy, -parce qu’un jour donnant la communion à une Indienne, -laquelle j’avois faicte examiner autant qu’il -me fut possible avant que de luy donner le precieux -corps de Jesus Christ à Pasques, si tost qu’elle eut -receu l’Hostie sacree, elle se troubla fort, & ne la -<span id="pg_322" class="pagenum">322</span>pouvoit avaler, tellement qu’elle vint à hausser sa -main afin de me redonner l’Hostie, ce que j’empeschay, -luy disant qu’il n’y avoit que les Prestres -qui peussent la toucher, & qu’elle n’eust point de -crainte, & ne se troublast point de recevoir son Dieu, -que sa volonté estoit qu’elle le receust & l’avallast -hardiment, ce qu’elle fit moyennant un peu de vin, -que je luy mis dans la bouche avec le calice : ceste -<span class="folionum">fol. 347.</span>secheresse de la langue & de la bouche ne luy estoit -arrivee que d’une trop grandes timidité à recevoir -cette saincte viande, ce qui me fit resoudre desormais -de les laisser se bien fonder en la cognoissance -de cet article, auparavant que de leur administrer -le sainct Sacrement : & encore que plusieurs me demandassent -le <i>Toupan</i>, je les remettois à la venuë -de nos Peres.</p> - -<p>On n’a pas grande peine à les faire confesser -leurs fautes, mesme les femmes, & des choses, lesquelles -par deçà le sexe feminin faict toute difficulté -de declarer aux Prestres, tenans la personne de Dieu : -Ils vous disent fort librement, l’oüy, & le non, le temps, -le lieu, la qualité des personnes, & le nombre de -leurs pechez, sans aucune honte sote & mondaine, -comme nous voyons par deçà. Ils ne hesitent en rien -à croire l’effect du Baptesme, qui est le lavement -des peschez, la filiation de Dieu, & l’acquisition du -Ciel, & tiennent pour certain que ceux qui sont baptisez -vont en paradis avec Dieu : Cela s’entend pourveu -qu’ils ne retombent en peché mortel. De tout -<span class="folionum">verso.</span>temps ils ont creu qu’il y avoit un Enfer où estoit -<i>Giropari</i>, & avec lequel les meschans alloient : De -mesme ils tenoient par tradition que Dieu estoit bien -heureux là haut, & que les bons esprits demeuroient -avec luy : & quant à leurs Peres qui avoient bien -vescu, ils s’en alloient en un lieu de delices, terrestre -pourtant, ou rien ne leur manquoit. Suivant cecy il -nous fut bien aisé de leur faire entendre ce qu’ils devoient -croire du Paradis, de l’Enfer, & d’un troisiesme -<span id="pg_323" class="pagenum">323</span>lieu, dans lequel les ames sont purgees auparavant -que d’aller au Ciel, & d’un quatriesme où les petits -enfans qui ne reçoivent le Baptesme, mourans avant -l’usage de raison, estoient receus pour ne point endurer -de mal, aussi ne pouvoir jamais voir Dieu, le -Baptesme estant la clef du Ciel.</p> - -<p>On ne croiroit jamais, si l’experience ne le faisoit -voir, combien ces gens sont curieux de sçavoir les choses -de Dieu. Ils nous faisoient tous les jours mille questions -quand nous discourions avec eux de ces matieres, ainsi -que celles-cy : Comment Dieu avoit faict le monde. Si -c’estoit avec ses mains, ou si les bons esprits luy -avoient aydé à faire les Cieux, les Estoilles, le Soleil, -<span class="folionum">fol. 348.</span>la Lune, le Feu, l’Air, l’Eau & la Terre, les premiers -hommes, les premiers oyseaux, poissons, animaux, -reptiles, arbres & herbes. Ce qu’il y avoit -devant que le monde fust fait, ce que Dieu faisoit -estant tout seul ; & en quelle forme il est là haut au -Ciel. Par quel moyen il faict rouler le Tonnerre, & -envoye les pluyes : s’il parle aux hommes, si nous -estions descendus du Ciel, si nous estions naiz de -femmes, si nous avions veu les Anges & les Diables, -qui nous avoit apris tout ce que nous leur enseignions, -si nous ne mourions point : & apres que nous estions -morts comment on faisoit d’autres <i>Pays</i>. S’il y avoit -beaucoup de <i>Pays</i> en France, si tous estoient vestus -comme nous, s’il y avoit un Roy <i>Pay</i>, pourquoy nous -ne voulions point de femmes ny de marchandises, si -la Mere de Dieu avoit esté une fille comme une autre, -si elle avoit beu & mangé ainsi que nous, pourquoy il -estoit mort, s’il ne venoit point quelquefois du Ciel se -promener en terre, & parler à nous, si ces Apostres estoient -<i>Pays</i> comme nous, combien il y en avoit eu, pour quoy -<span class="folionum">verso.</span>les autres <i>Karaibes</i> François n’estoient pas aussi bien <i>Pays</i> -comme nous, si c’estoit nous-mesmes, qui nous fussions -faits <i>Pays</i>, ou si c’estoit un autre qui nous eust fait tels.</p> - -<p>A toutes ces demandes & plusieurs autres, nous -leurs respondions ce qui en estoit, & faisoient paroistre -<span id="pg_324" class="pagenum">324</span>exterieurement par leurs gestes & paroles le -contentement qu’ils en recevoient : aussi à la verité -le temps s’escouloit doucement parmy toutes ces demandes -& confabulations : Et pour ce que je veux -mettre cy apres les divers & plus singuliers discours -que j’ay eu avec les <i>Mourouuichaues</i>, c’est à dire, -les Principaux de <i>Maragnan</i>, <i>Tapoüitapere</i>, <i>Comma</i>, -<i>Caietez</i>, <i>Para</i> & <i>Miary</i>. Je ne me veux arrester davantage -sur ces questions & demandes : d’autant que -vous les verrez au long, & mes responces parmy ces -conferences, lesquelles comme j’espere, vous donneront -un grand contentement, vous asseurant que je les -rapporteray tres-fidelement, & ne m’escarteray que le -moins qu’il me sera possible, de la phrase ordinaire -qu’ils ont en leurs harangues : en quoy l’on m’excusera, -<span class="folionum">fol. 349.</span>comme aussi du passé, si l’on ne trouve tant -d’ornement en ceste Histoire, ainsi que requerroit la -curiosité du siecle : mon opinion est, que la beauté -d’une Histoire est la verité du faict & la simplicité -du stile. Que si je ne rapporte mot à mot ces Conferences, -ou que j’use de multiplicité de paroles, c’est -assez que je n’offenceray en rien la substance du -fait, & que cette abondance de discours sera du -tout necessaire & requise, afin de vous faire entendre -clairement leur intention & discours.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_325" class="pagenum">325</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch16">Conference premiere avec Pacamont grand Barbier de -Comma.</h3> - -<p class="c">Chap. XVI.</p> - - -<p>Ayant eu plusieurs Conferences avec ce Principal -& grand Sorcier j’ay avisé de les distinguer -par Chapitres, desquelles voicy la premiere.</p> - -<p><i>Pacamont</i> est petit de corps, vil & abjet, tellement -que qui ne le cognoistroit, on en feroit fort peu d’estat : -Cependant c’est le plus grand & le plus authorisé entre -tous les Principaux de ces pays de <i>Maragnan</i>, specialement -en la Province de <i>Comma</i>, qui est une des -plus belles, fertile & peuplee contree des <i>Tapinambos</i>. -Il a si grande puissance là dedans, qu’a sa seule -<span class="folionum">fol. 350.</span>parole il remuë tous les habitans, & y est craint extremement. -Il est fin & rusé autant que Sauvage -peut estre, & par ses ruses & finesses, il est parvenu -à ceste sienne authorité, grandeur & credit. On -le tient pour un souverain Barbier, tres-subtil sorcier, -& fort familier aux Esprits, qui a la mort & la vie -entre ses mains, donnant la vie & la santé à qui bon -luy semble : grand soufleur, & entretenoit les simples -par confessions, lustrations, encensemens, & semblables -autres choses, ainsi que nous avons dict cy-dessus. -Il se garda bien de venir des premiers saluër -les François & s’offrir à eux, voulant au préalable -experimenter ce qu’ils demandoient : Pourquoy -ils estoient venus : Et comme ils s’establiroient. Et -estant bien informé de tout cela, il s’en vint au fort -S. Louys faire son entree, salüer le sieur de la Ravardiere -d’une plaisante façon. Il estoit bien accompagné, -& ses gens revestus de plumes, & la plus forte -de ses femmes avec luy, & n’en avoit pas moins de -trente.</p> - -<p><span id="pg_326" class="pagenum">326</span><span class="folionum">verso.</span>Arrivé qu’il est à <i>Yuiret</i> ayant passé la mer -dans nostre Barque, laquelle estoit allee querir des -farines en son pays, où il y a plus de quarante lieuës -de mer de distance du Fort de S. Louys : arrivé, -dis-je, qu’il fut, il fit sçavoir au sieur de la Ravardiere -qu’il l’alloit trouver dans son Fort : Le sieur -l’attendit à cet effect : Cependant il fit arranger ses -gens les uns apres les autres qui le suivoient. Il -vint faire le tour des Loges lesquelles estoient basties -autour de la grande Place de S. Louys, haranguant -selon la coustume & recitant sa grandeur, & l’amour -qu’il portoit aux François, & le subjet de sa venüe, -semblablement la valeur & la puissance des François. -Ayant finy il s’approche de la porte du Fort, en un -carfour où estoient plusieurs François assemblez, considerans -les façons de faire de cet homme : Lors il commanda -à sa femme qu’elle se disposast à le porter -jusques au logis du Gouverneur. A quoy elle obeit : -Et ainsi montans sur elle à fourchon, à la mode que les -Indiennes portant leurs enfans, il entre au Fort & va -trouver le dict sieur : sa femme estoit noire comme -un beau diable, s’estant peinturee depuis la plante -des pieds jusques à la teste du suc de <i>Iunipap</i>. Pensez -<span class="folionum">fol. 351.</span>avant que de pousser plus outre en matiere, si la -compagnie peut s’empecher de rire, voyant un des -Princes du Bresil monté sur un si beau Rousin : Il -fut gracieusement receu & dict ce qu’il voulut pour -ses excuses : Et apres avoir faict ses affaires, il s’en -vint chez moy, en la loge de Sainct François accompagné -de ses gens emplumacez : Je luy fis tendre -incontinent un lit de coton tout blanc, où s’asseant, -il demanda à l’un de sa compagnie son cofin de -<i>Petun</i>, lequel le luy alluma aussi tost & le luy donna : -Et apres en avoir pris trois où quatre fois, & rendu -la fumee par les narines, il commença à me parler, -(j’estois assis vis à vis de luy en un autre lit de -coton, ayant mon Truchement prés de moy) gravement -& posement en ceste sorte.</p> - -<p><span id="pg_327" class="pagenum">327</span>Il y a plusieurs Lunes que j’ay le desir de te -venir voir, & les autres <i>Païs</i>, mais tu sçais toy qui -parles à Dieu, que nous autres qui sommes estimez -converser avec les Esprits, qu’il n’est pas bon ny expedient -d’estre legers & faciles, & aux premieres nouvelles -s’emouvoir & mettre en chemin : parce que -nous sommes regardez de nos semblables, & se -rangent à ce que nous faisons. La puissance que -<span class="folionum">verso.</span>nous avons obtenüe sur nos gens se conserve par une -gravité que nous leur monstrons en nos gestes & en -nos paroles. Les volages & ceux qui au premier -bruit apprestent leurs Canots, s’emplument, & vont -voir hativement ce qui est arrivé du nouveau, sont -peu estimez, & ne deviennent grands Principaux : -c’est ce qui m’a retenu & empesché de venir plutost. -Ceux de <i>Tapouïtapere</i>, & plusieurs de ma Province -sont venus devant moy, mais ils sont moins que moy. -Je me resjouys de vostre venuë, parce que j’apprendray -que c’est que Dieu. Je suis plus capable de le -sçavoir, qu’aucun de mes semblables. Je ne voudrois -pas que l’un d’iceux me precedast, ou que tu le lavasses -devant moy, & le fisses parler à Dieu : quand -tu m’auras enseigné ce que c’est que du <i>Toupan</i>, -j’auray plus d’authorité que je n’avois, & seray bien -plus estimé des miens que je n’estois : & seray sous toy -en mon pays : Et tu mettras en la bouche de ceux -que tu m’envoieras pour me le dire, ce que tu veux -que je face : & quand mes semblables verront que je -seray Fils de Dieu & lavé, tous le voudront estre à -<span class="folionum">fol. 352.</span>mon exemple.</p> - -<p>Ce me seroit une grande douleur, si tu prisois -quelqu’un plus que moy : Car j’ay tousjours faict -estat des choses hautes. J’ay esté curieux de hanter -les François & de les ouyr. Je sçay de mes ayeuls -l’histoire de Noë, lequel fit une barque, & mit ses -gens dedans, & que Dieu feit plouvoir en si grande -quantité par plusieurs jours, que la terre fut couverte -d’eau, laquelle creusa par apres les terres, fit les -<span id="pg_328" class="pagenum">328</span>montagnes, les valees, & la mer, & nous separa -d’avec vous. Noë fut nostre Pere à tous. Je sçay -aussi que Marie a esté Mere du <i>Toupan</i>, & qu’elle -n’a esté connuë d’aucun homme : Mais Dieu luy-mesme -s’est faict un Corps en son ventre : Et comme -il fut grand, il envoya des <i>Maratas</i>, des Apostres -par tout : nos Peres en ont eu un, dont nous avons -encore les vestiges. Vous autres <i>Païs</i> estes bien plus -grands que nous. Car vous parlez au <i>Toupan</i>, & les -esprits vous craignent : c’est pourquoy je veux estre -<i>Paï</i>. Il y a longtemps que suis <i>Pagy</i> & personne -n’a esté plus grand que moy. Je n’en fais plus d’estat : -Car aussi bien je voy que mes semblables feront -<span class="folionum">verso.</span>seulement conte de vous. Je voudroy bien que tu -voulusse venir en ma Province, c’est une bonne terre : -Il y a force Sangliers, Cerfs & Biches, tu n’en manquerois -point, & je serois tousjours avec toy.</p> - -<p>Je fis responce à ces paroles, que j’estois bien -aise de le voir, & que j’avois souvent ouy parler de -luy & de la puissance qu’il avoit : Et comme il trompoit -par diverses ruses les Indiens, leur faisant à croire -qu’il avoit un Esprit familier : mais que ma rejouissance -estoit bien plus grande de ce qu’il commençoit à -recognoistre sa faute. Il est bien vray que je descouvrois -par ce discours qu’il n’avoit l’intention telle -que Dieu la demandoit, pour estre mis au nombre de -ses enfans, & lavé de l’Eau Divine.</p> - -<p>Il reprist la parolle en ceste maniere. Que veux-tu -dire par la, que je ne cherche pas Dieu, comme il -faut ? Car je desire estre <i>Paï</i>, comme toy : me faire -admirer plus que jamais, parmy les miens, leur persuader -d’estre enfans de Dieu, & venir à toy afin -que tu les baptises, & faire en ma Province ce que -tu voudras, & qu’on die que moy qui estois grand <i>Pagy</i>, -je suis le premier à recognoistre Dieu & vous autres -<span class="folionum">fol. 353.</span><i>Païs</i> : Et estant estimé de grand esprit, les autres sous -mon ombre viennent à Dieu & facent comme moy : -Car si je ne me fais laver, plusieurs ne le feront pas -<span id="pg_329" class="pagenum">329</span>& dirons, attendons que <i>Pacamont</i> soit <i>Caraybe</i>, & -puis nous le serons, car il a meilleur esprit que nous, -& est bien plus subtil. Tu dois sçavoir qu’auparavant -que tu vinsses je lavois ceux de ma contree, comme -vous faites vous autres les vostres, mais c’estoit au -nom de mon esprit, & vous le faites au nom du <i>Toupan</i>. -Je souflois les malades & ils s’en portoient bien. Ils -me disoient ce qu’ils avoient fait, & j’empeschois que -<i>Giropary</i> ne leur fit tort. Je faisois venir les bonnes -années, & me vangois de ceux qui me meprisoient -par maladies. Je leur donnois de l’eau qui sortoit -du plancher de ma loge, & à present je ne fais plus -cela, & ne le veux plus faire : car c’estoit la subtilité -de mon esprit qui me suggeroit toutes ces choses -& me moquois des miens, lesquels estimoient cela estre -merveille, mais c’est qu’ils n’ont point d’esprit. Il est -bien vray qu’un François m’avoit apris à faire sortir -de l’eau ma loge.</p> - -<p>Je luy fis dire là dessus par mon Truchement, -qu’en cela mesme qu’il me venoit de repliquer -<span class="folionum">verso.</span>je trouvoy qu’il ne cherchoit pas Dieu comme il -falloit, par ce qu’il pretendoit par le moyen du Baptesme -de devenir plus grand & plus estimé entre -les siens, qu’il n’estoit auparavant par ses barberies -& enchantemens, & que Dieu demandoit de ses enfans, -qu’ils fussent humbles & contrits des fautes passées : -combien qu’en verité Dieu ne laisse d’extoller -les siens : beaucoup plus que les Diables ne font les -leur : & partant tandis qu’il auroit cet esprit, il ne -falloit qu’il esperast que les Peres le receussent au -Baptesme, mais bien lors qu’ils le verroient eslongné -de superbe & repentant de ses sorceleries. Comme je -disois ces paroles le Truchement du sieur de la Ravardiere -appellé <i>Migan</i> vint me trouver, à cause que -je l’avois envoyé querir pour entretenir <i>Pacamont</i> : -pour ce que ces Sauvages ont cela de naturel de -priser plus les Truchemens anciens que les jeunes. -Je luy raconté mot à mot tout ce que nous avions -<span id="pg_330" class="pagenum">330</span>conferé jusqu’à cette heure là & le priay de luy faire -une harangue correspondante à mes discours & aux -siens, & voicy ce qu’il luy dit.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 354.</span>Tu sçais bien qu’il y a longtemps que je converse -avec vous & avec vos Peres, quand nous estions -à <i>Potyiou</i>. Je t’ay dit souvent que tu estois un trompeur -& abusois tes semblables, lesquels sont de legere -croiance : Tu leur faisois acroire ce que tu voulois : -tes peres & tous ceux qui ne sont baptisez s’en vont -à <i>Giropary</i> dans les Enfers, & tu iras avec eux, si -tu ne fais ce que les <i>Pays</i> disent. Quand nous estions -avec toy devant que les Peres vinssent, nous ne laissions -pas de nous moquer de ce que vous autres -<i>Pagys</i> faisiez : nous ne disions mot pourtant : car ce -n’estoit pas ce qui nous amenoit, pourveu que nous -recueillassions les cotons ce nous estoit assez. Nous -prenions vos filles & en avions des enfans, à present -les <i>Pays</i> nous le deffendent, & n’oserois pour ce -suject aller encore à l’Eglise, ny moy, ny ceux que -tu vois qui n’y vont point : car les Peres nous ont -defendu d’y aller d’autant que Dieu defend la paillardise. -Tu as trente femmes, il faut que tu les laisses, -& te contente d’une, si tu desires estre fils de Dieu -& recevoir le Baptesme : penses au bien & au bonheur -<span class="folionum">verso.</span>que tu as maintenant de pouvoir t’afranchir & -delivrer des pates du Diable. Tes peres n’ont point -eu l’ocasion que tu as : c’est Dieu qui te pousse à -venir voir les <i>Pays</i>, & à luy demander le Baptesme : -Mais regarde que Dieu sçait tout & ne peut estre trompé, -veut & desire que ceux qui viendront à luy, renoncent -parfaitement au Diable & à toutes ses façons de faire.</p> - -<p>Il luy fit cette responce ; Ne sçais-tu pas bien -ce que j’ay tousjours esté entre les miens ? combien -ils faisoient estat de mes barberies ? ne sçais-tu pas -bien aussi que j’ay traité les François comme j’ay -peu & leur ay fait bonne chere. J’ay tousjours excité -mes semblables à leur donner leurs filles & leurs -marchandises pour des ferremens : j’estois bien aise -<span id="pg_331" class="pagenum">331</span>d’estre avec eux, à fin d’aprendre quelque chose de -nouveau, pour ce vous autres François avez bien -meilleur esprit & entendement que nous, & si tost -que j’entendis que les Peres estoient arrivez j’en fu -bien ayse, & dis à mes semblables : voilà qui est bien : -Ils nous aprendront à connoistre Dieu : je les veux aller -voir : c’est ce qui m’amene & de quoy nous parlions.</p> - -<p>Je dis à <i>Migan</i> qu’il luy fit entendre ce de quoy -je l’avois desja entretenu, à sçavoir qu’il estoit le -<span class="folionum">fol. 355.</span>bien-venu : mais qu’il falloit qu’il recherchast le Baptesme -avec humilité & repentance. <i>Migan</i> luy fit tres -bien reconnoistre cela en luy remettant devant les -yeux la grandeur & puissance de Dieu, & au contraire -la petitesse des hommes, specialement de ceux -lesquels estoient detenus en la captivité de Sathan. Il -trouva cecy fort bon, & me fit dire, qu’il ne faudroit -aucunement de me revenir voir le lendemain pour -parler avec moy de ses affaires : Par ainsi nostre conference -finit & s’en allerent de compagnie au Fort, apres -que je leur eu donné à chacun un coup d’eau de vie.</p> - -<p>Or il nous faut remarquer plusieurs belles particularitez -en ce discours, lesquelles autrement seroient -obscures & passeroient à la legere. Premierement le -faux zele qu’ont ces Sorciers de conserver leur authorité -& credit entre les leurs, prenans garde de -ne faire aucune action legerement, par laquelle ils -puissent estre jugez de leurs inferieurs, aussi inconstans -& imparfaits qu’eux, & par consequent aussi incapables -d’entretenir les esprits familiers qu’eux : supposans -que pour avoir la joüissance des esprits il faut estre -<span class="folionum">verso.</span>constant & grave, & ne se laisser emporter aux premiers -bruits. Considerez en cecy comment les Diables -abusent du flambeau naturel logé en l’homme, lequel -nous fait voir clairement que si nous desirons d’entretenir -le vray esprit de Dieu en nous, il faut necessairement -bannir la legereté & inconstance de nostre -interieur, nous retirer fermes au milieu de nous, & -ne rien faire ou dire que la raison n’aye discuté & -<span id="pg_332" class="pagenum">332</span>pesé : autrement nous sommes moindres, eu esgard à -la profession que nous faisons du Christianisme, que -ces sorciers lesquels se contraignoient d’estre graves -pour demeurer en bonne estime devant leurs semblables.</p> - -<p>Vous noterez secondement les effets de l’Esprit -diabolique, qui sont la superbe & grande presomption -se fourrant mesme parmy les choses sacrées, tant ce -venim est fort, qui veut agir contre son contraire : -Car il n’y a rien si contredisant que l’Esprit de Dieu, -& l’Esprit de Sathan : l’Humilité de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & -la superbe de Lucifer : l’abnegation du Chrestien, & -la presomption des enfans du Diable : C’est ainsi que -Simon le Magicien procedoit avec S. Pierre, requerrant -<span class="folionum">fol. 356.</span>l’Esprit de Dieu avec le prix de son argent, -afin de se faire reconnoistre pour grand par le moyen -du S. Esprit. Quel grand aveuglement, d’estimer que -Dieu fut le vassal de vanité ! Quelle pitié d’une -ame enchainée des obscuritez infernales ! Ce pauvre -sorcier du Bresil estimoit au commencement que nous -avions Dieu dans nostre poche, pour le donner à -qui bon nous eut semblé, & luy encharger expressement -de bien obeïr au maistre à qui nous le loüerions : -C’est ce serviteur & esclave Demon qui se rend -familier aux mechans pour faire mille badinages en -intention d’avoir apres leur ame, lequel avoit imprimé -cette fantasie en la teste de ce pauvre <i>Pagy</i>, Dieu -nous garde de tel danger.</p> - -<p>Troisiesmement, quant à ce qu’il dit de Noë & -de la Vierge, je n’oserois asseurer de qu’il tient cela : -si c’est des François, il n’y a pas grande aparence : -car tous les François qui ont esté par devant nous, -ne leur parloient que de saletez & concubinages : ou -si c’est d’une antique tradition, il semble que cela -soit : pour ce que dés lors que nous arrivâmes à -<i>Yuiret</i>, <i>Iapy Ouassou</i> nous fit presque un semblable -<span class="folionum">verso.</span>discours du deluge & d’un Apostre qui estoit venu en -leur terre, comme il est escrit au livre de R. P. Claude.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_333" class="pagenum">333</span></p> - -<h3 id="t2ch17">De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont.</h3> - -<p class="c">Chap. XVII.</p> - - -<p>Le lendemain du grand matin il ne manqua de -me venir voir, comme il m’avoit promis, acompagné -de ses gens : & ne voulut s’asseoir dans un lict, ains -il me prit par la main, & me dit, <i>Ché assepiak ok -Toupan</i>, je te prie mene moy voir la maison de Dieu : -car là je te veux parler, selon tes discours d’hier au -soir. Je luy dis qu’il vint apres moy, & que j’allois -l’y conduire : ce qu’il fit. Aussi-tost que tout son -monde fut entré, il les fit ranger vers la porte, & -s’approchant de moy, il me dit tout bas à l’oreille : -Ceux-cy ne sçavent rien & ne sont capables d’entendre -parler de Dieu : partant, je veux que nous -<span class="folionum">fol. 357.</span>parlions ensemble tout bellement : (j’avois faict tendre -nostre Chappelle de nos plus beaux ornements, & accomodé -sur les Escaliers de l’Autel plusieurs & differentes -Images :) Nous nous approchasmes de l’Autel -ayant le Truchement avec moy : Et à lors il m’interrogea -l’espace de plus de deux heures sur toutes -les pieces qu’il voyoit devant luy.</p> - -<p>Premierement il voulut sçavoir, ce que signifioit -le Crucifix, disant : qui est ce mort si bien faict -& tendu sur ce bois croisé ? Je luy fis dire, que cela -representoit le Fils de Dieu faict homme au ventre -de la Vierge, attaché par ses ennemis sur ce bois, -afin d’aquerir à son Pere, ceux qui seroient lavez -du sang qu’il voyoit ruisseler de ses mains, pieds & -costé. Il se tint par une espace de temps fort suspens, -regardant fixement l’Image du Crucifix : puis -en respirant, il lascha ses paroles : Comment, <i>Omano -Toupan</i> ? Quoy, est-il possible que Dieu soit mort ? -Je luy fis repliquer, qu’il ne falloit qu’il estimast que -Dieu fust mort, lequel avoit tousjours vescu dés -<span id="pg_334" class="pagenum">334</span><span class="folionum">verso.</span>toute eternité, que c’estoit luy qui donnoit la vie aux -hommes & aux animaux : ains seulement le corps qu’il -avoit pris de la Pucelle saincte Marie estoit mort, -pour accrocher à la mort <i>Giropary</i>, ainsi qu’il voyoit -faire aux enfans, lesquels voulans prendre un gros -poisson de la mer, qui mange les petits, font un appas -sur l’hameçon de leur ligne du corps d’un des -poissonnets, sur lequel le gros Poisson se jettant, il se -trouve pris, tiré, aterré, & mis à mort, à la faveur -& delivrance des petits poissons. Ainsi ce meschant -<i>Giropary</i> alloit devorant tous nos Peres, mais Dieu -voulut envoyer son Fils pour le prendre à la ligne, -de laquelle ceste Croix servoit de perche, ces clous -& ces espines d’haim ou de crochet, & son corps -d’appas : mais me fit-il respondre, pour quoy le Diable -avoit-il puissance sur nos Peres ? Parce, luy dis-je, -qu’ils avoient esté rebelles au commandement de Dieu, -mangé d’un fruict defendu, & s’estoient laissé tromper -au Diable souz la forme de Serpent. Et combien que -Dieu eust peu nous sauver par autres voyes, si trouva -il ceste façon plus douce & raisonnable, prenant le -<span class="folionum">fol. 358.</span>ravisseur par sa propre proye. Il se contenta de ces -paroles, & adjousta si le corps du <i>Toupan</i> estoit en -France encore sur le bois, comme cestuy-cy que tu -me monstre, & si tu l’as veu ? Non dis-je : mais il -resuscita peu apres qu’il fut mort, portant ce corps -là haut au Ciel, vivant & clair comme le Soleil, & -est assis au plus beau lieu du Paradis, devant lequel -tous les Esprits, & les Ames des gens de bien viennent -se courber, le remercians de ce qu’il a mis à mort -leur ennemy : Et en la faveur de ce corps, les nostres, -apres qu’ils seront morts, revivront & seront portez -au Ciel par les Anges, de nous, dis-je, qui sommes -lavez par le sang escoulé de ses playes : Et à l’oposite -vos corps, & ceux de vos Peres iront avec <i>Giropary</i> -dans les feux brusler pour tousjours, si vous -n’estes lavez en ce sang. Mais il faut, dit-il, qu’il -sorty beaucoup de sang de son corps, & que vous le -<span id="pg_335" class="pagenum">335</span>gardiez soigneusement, pour en laver tant de personnes. -Je luy respondis : Tu es encore trop grossier pour -entendre ces mysteres : il suffit qu’il aye une seule -fois espandu ce sang sur la terre, & qu’en memoire -& merite d’iceluy, nous lavions les Ames spirituellement -par l’eau Elementaire, que nous jettons sur les corps. -<span class="folionum">verso.</span>Ne voy-tu pas qu’une source ou fontaine persevere -tousjours en son cours, encore qu’elle n’aye esté creusee -qu’une seule fois de la main de Dieu ? Tu sçay -bien que l’Estoile Poussiniere, & le Chariot ont esté -une seule fois attachees au Ciel : Et cependant tous -les ans, si tost que tu les voy briller sur la teste, -elles t’envoient les pluyes, & arrousent tes jardins. Il -dit apres : C’estoient de meschantes gens ceux qui firent -mourir le <i>Toupan</i> : car il est bon, je l’ayme, & veux -croire en luy. Je luy dis : ils estoient abusez par -<i>Giropary</i>, comme tu es, lequel les incita à le persecuter, -faire mourir & crucifier, à cause qu’il les reprenoit -de leurs meschancetez, ainsi que nous faisons, -suivant le commandement qu’il nous en a donné : Et -tous ceux qui obeissent au Diable sont ses ennemis, -& luy en feroient autant, comme ceux-là ont faict, s’il -retournoit au Monde. Je voudroy bien, dit-il que tu -me donnasses une semblable image pour porter quant -& moy en ma province. Je rapporterois de mot à -mot à mes semblables ce que tu me viens de dire, -& luy ferois une plus belle loge que celle-cy. Je la -ferois bien fermer, personne n’y entreroit que moy, -& ceux que je trouverois capables d’entendre le discours -<span class="folionum">fol. 359.</span>que tu me viens de faire. Je luy fis responce. -Apres que tu seras Baptisé nous te permettrons d’en -faire une, en laquelle nous erigerons un Autel pareil -à celuy-cy, orné de mesme, & paré d’Images semblables -à celles-cy que tu vois.</p> - -<p>2. Il y avoit au pied du Crucifix, une Image de -Nostre Dame faicte en broderie d’une merveilleuse -beauté, & revetue de perles, que le sieur de S. Vincent -nous donna, quand il s’en retourna en France : laquelle -<span id="pg_336" class="pagenum">336</span>contemplant, il me demanda. Quelle est ceste femme -si belle & ce petit enfant devant elle, qu’elle regarde -les mains jointes ? Je luy fis dire que c’estoit la -figure de Marie Mere de Dieu, & ce petit Enfançon, -c’estoit le Fils de Dieu, quand il sortit du Ventre -d’Icelle. Il redoubla ces paroles deux ou trois fois, -<i>Ko ai Toupan Marie ?</i> Comment, est-ce là Marie Mere -de Dieu ? <i>Kougnam Ykatou</i>, que c’estoit une belle -femme. Je luy fis dire, qu’il falloit, qu’elle fust bien -belle, puis que Dieu l’avoit prise pour Espouse & -Mere de son Fils, que c’estoit la Princesse de toutes -les femmes, qu’elle n’avoit point eu d’autre Mary que -<span class="folionum">verso.</span>Dieu qui l’eust connuë, & que sans estre touchee elle -avoit enfanté le Fils de Dieu : que son Corps estoit -resuscité peu apres sa mort, ainsi que celuy de son -Fils, & avoit esté eslevee dans le Ciel par les Anges, -où il est à present assis aupres du Corps de son -Fils. Voilà, me dit-il, de grandes choses, qu’une fille -puisse enfanter sans homme. Comment, ce dis-je, ne -voy-tu pas que les huitres croissent sur les branches -des arbres, sans masle, ny aucune commixtion de semence ? -Dieu ayme la pureté : Car il est plus net -que lumiere du Soleil. Il est vray, dit-il, mais vous -sçavez de grandes choses, vous autres <i>Pays</i>. Vous -estes bien plus sages que nous : Car nous ne prenons -pas garde aux choses qui sont en nostre terre, -lesquelles nous voyons tous les jours : Et vous autres -en peu de temps les cognoissez.</p> - -<p>Ce n’est pas assez, luy dis-je, viens-çà avec moy, -& sois attentif à ce que je te feray dire par mon Truchement, -à la charge que quand tu l’auras sceu presentement -devant moy, tu en discoureras à tes gens que -tu as faict retirer à la porte : Car Dieu veut que -<span class="folionum">fol. 360.</span>tous soyent sauvez aussi bien les petits que les grands. -Ayant dict cela, je luy fis voir toutes les pieces & -portraits de la Creation & Redemption, luy montrant -avec une verge chasque partie d’iceux : En l’un la -creation des Cieux, & des Elemens, en l’autre la -<span id="pg_337" class="pagenum">337</span>creation des Poissons & des Oyseaux, en un autre -la creation des Animaux, arbres & herbes : & c’estoit -un plaisir de le voir si attentif sur ces figures des -Oyseaux, Poissons, & Animaux, afin de recognoistre -ceux de sa terre, & quand il en voyoit quelqu’un qui -approchoit au plus pres de la figure des leur, il ne -manquoit pas de nous dire, voilà un tel Oyseau, un -tel Poisson, ou un tel Animal : Et ceux qu’il ne -cognoissoit point, il me demandoit, s’ils estoient en -nostre pays, & comment nous les appellions : specialement -il arrestoit sa consideration à la figure de Dieu -qui estoit au milieu de tout cela les bras estendus, -sortant de sa bouche un brandon de vent, & me demandoit -ce que cela signifioit ? Je luy fis responce -que c’estoit pour representer, comme toutes choses -avoient esté faictes par la seule parole de Dieu, & -que sa puissance & l’estendue de sa domination touchoit -les deux extremitez du Ciel. Ce qu’il admira -d’avantage, fut la creation de la femme d’une des -<span class="folionum">verso.</span>costes de l’homme pendant qu’il dormoit, & voulut estre -informé de cela : Ce que je fis. C’est, dis-je, que -Dieu veut que tu n’ayes qu’une femme & non plus trente -comme tu as. Car si Dieu eust voulu que l’homme en -eust eu davantage qu’une, il les luy eust creées en -ce commencement, & n’en ayant creé qu’une encore de son -costé, il pretend que l’homme se passe d’une seule femme -laquelle il faut qu’il ayme & retienne, & non pas la -changer à la premiere fantasie, ainsi que vous faictes -vous autres qui suivez <i>Giropary</i>, lequel vous a persuadé -d’avoir plusieurs femmes, afin de vous revolter -les uns contre les autres, & vous entremanger à cause -des femmes, lesquelles vous allez ravir jusques dans -les Loges de leurs propres marys.</p> - -<p>Sur les Escaliers de l’Autel, les douzes Apostres -estoient rangez & le Pere sainct François, fort bien -faicts & enluminez ? Il me demandoit qui estoient -ces <i>Karaïbes</i>. Je luy fis responce que ces douzes, -estoient les douzes <i>Maratas</i> du Fils du <i>Toupan</i><a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>, lesquels -<span id="pg_338" class="pagenum">338</span>apres son Ascension au Ciel diviserent le monde -universel en douzes parts : chacun prenant la sienne, -<span class="folionum">fol. 341.</span>où ils allerent faire la guerre à <i>Giropari</i> & laver -tous les hommes qui voudroient croire en Dieu, & -avoient laissé apres eux des successeurs de l’un à -l’autre jusques à nous : Et choisissant Sainct Barthelemy, -je le luy montray disant : Tien, voilà ce grand -<i>Marata</i> qui est venu en ton pays, duquel vous racontez -tant de merveilles que vos peres vous ont -laissé par tradition. C’est luy qui fit inciser la Roche, -l’Autel, les Images, & Escritures qui y sont encore à -present, que vous avez veu vous autres<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>. C’est luy -qui vous a laissé le <i>Manioch</i>, & apris à faire du pain, -vos peres auparavant sa venue, ne mangeans que -des racines ameres dans les bois. Et pour n’avoir -voulu luy obeïr il les quitta, leur predisant de grands -malheurs, & qu’ils demeureroient un longtemps sans -voir de <i>Maratas</i>. Cela s’est passé ainsi qu’il l’a dit, -& n’avez eu depuis jusques à nous aucun, qui vous -delivrast des mains du Diable, & vous fist enfans de -Dieu. Prenez garde de n’en faire autant que vos -peres. Lors que je luy faisois tenir ce discours par -mon Truchement il contemploit l’Image de Sainct-François, -<span class="folionum">verso.</span>& me dict, Qui est celui la qui est habillé -comme toy ? C’est luy, dis-je, nostre pere à tous -nous autres <i>Païs</i>, lequel s’est vestu en ceste sorte. -Vit-il encore ? respondit-il, est-il en France ? T’a-il -envoyé & les autres <i>Pays</i> qui sont venus ? Non, -dis-je, il ne vit plus. Il est mort, car nous mourons -tous. Il a laissé des successeurs qui nous ont envoyé. -Il n’est plus en France. Il est là haut au Ciel avec -Dieu, où nous esperons aller apres luy. N’avoit-il -point de femme, dit-il, non plus que vous ? Non, luy -dis-je, car generalement tous les <i>Pays</i> n’ont point de -femme : d’autant qu’ils imitent le Fils de Dieu leur -Roy, lequel vivant en ce monde n’avoit point de -femme. Cela estant dict, il regardoit le Ciel & les -pentes qui couvroient nostre Autel, lesquels estoient -<span id="pg_339" class="pagenum">339</span>d’un beau damas à grand fueillage chamarrez & estofez -de passement & franges de fin argent avec le -devant d’Autel de pareille façon, & disant que tout -cela estoit beau, & que nous servions le <i>Toupan</i> -avec grande reverence, il me pria de le Baptiser, -avant qu’il s’en retournast, & que je luy donnasse -des Images pour porter avec luy en son pays. Il -<span class="folionum">fol. 342.</span>faut, luy dis-je, au prealable que tu sçaches parfaictement -la doctrine de Dieu. Ne m’as-tu pas dict, -respondit-il, tout ce qu’il faut sçavoir pour estre lavé ? -Non dis-je, ce n’est qu’un devis que j’ay faict avec -toy. Il y a bien d’autres choses à apprendre : Qui -me les apprendra ? dit-il : Je luy fis responce : si tu -veux sejourner, je te l’apprendray, ou te le feray -apprendre. Mais je ne te puis baptiser sitost, encore -que tu sceusses la doctrine du <i>Toupan</i>. Je -veux voir ta perseverance & attendre nos Peres qui -viendront bien tost, ainsi qu’ils m’ont promis. Ils te -baptiseront & iront avec toy faire la maison de Dieu -en ton vilage, & ne t’abandonneront plus. Entre-cy -& leur venuë ne cesse de haranguer en tes <i>Carbets</i> -à tes semblables ce que je t’ay appris. Ne fais plus -tes sorceleries, & par ce moyen nous t’aymerons & -les François, & si tu seras tousjours le bien venu. -Je le feray, dit-il, & n’y manqueray point. J’eusse -bien voulu pourtant que tu m’eusses lavé. Je ne faudray -de te venir souvent visiter, afin que j’apprenne -tousjours quelque chose de nouveau.</p> - -<p>Lors il appella ses gens lesquels estoient demeurez -<span class="folionum">verso.</span>tout ce temps contre la porte au bas de l’Eglise ; Quelle -obeissance & respect parmy les Sauvages ! & les fit approcher -de l’Autel, ausquels il descourut par le menu -de tout ce que je luy avois enseigné : il leur montroit -semblablement les Images & ce qu’elles signifioient. -Ces pauvres gens estoient comme hors d’eux-mesmes, -jetans à chasque fois des soupirs d’admiration à -leur mode, & apres tout cela il prit congé de moy -& s’en alla au Fort de Sainct Louys, où il se r’embarqua -<span id="pg_340" class="pagenum">340</span>pour s’en retourner en son pays : jusques à -une autrefois qu’il me vint visiter de rechef pour le -mesme subject, racontant comme il s’estoit aquitté -de ce que je luy avois recommandé à son partement, -à sçavoir, de haranguer aux <i>Carbets</i> ce que je luy -avois appris : & adjouta que tous ceux de sa Province -se feroient Chrestiens quand il seroit Baptisé : -Partant il me prioit de ce faire. Mais l’encourageant -de faire de mieux en mieux, je luy donnay bonne -esperance qu’il seroit Baptisé dans peu de temps, à -sçavoir à la venue des Peres de France. Nous eusmes -<span class="folionum">fol. 343.</span>ensemble plusieurs autres discours en ceste seconde -visite de la mesme matiere que dessus, il recevoit -ces cognoissances tres-avidement, montrant par ses -gestes un indicible contentement : Et en effect ceste -seconde fois qu’il nous vint voir, il fut fort modeste, -accompagné de peu de gens, sans avoir tant de plumacerie, -& ne me parloit plus arrogamment comme -il faisoit au commencement.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch18">Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere.</h3> - -<p class="c">Chap. XVIII.</p> - - -<p>Le grand Barbier de <i>Tapouitapere</i> est homme -fort venerable, d’une belle stature & bien faict, bon -guerrier, modeste, grave, & qui parle peu : grand -amy des François, possedant sur les habitants de sa -Province autant de puissance, que <i>Pacamont</i> dans -<i>Comma</i>, <i>Iapy Ouassou</i> en <i>Maragnan</i>, <i>La grand Raye</i> -<span id="pg_341" class="pagenum">341</span>aux <i>Caietez</i>, <i>Thion</i>, & <i>La Farine Detrempee</i> sur les -<i>Tabaiares</i>, riche en plusieurs beaux enfans qui sont -fideles aux François & Chrestiens, comme nous dirons -cy-apres. Il vint au Fort S. Louys accompagné -d’un grand nombre des siens, qui estoient environ -<span class="folionum">fol. 344.</span>trois ou quatre cens, pour faire travailler aux fortifications, -afin d’y envoyer apres qu’il auroit fait -son temps, le reste de ceux de <i>Tapouitapere</i>, les uns -apres les autres, presque à chaque fois deux ou trois -cens Sauvages. Pendant que son temps dura pour le -travail il demeuroit assis aupres de nos Messieurs -à regarder travailler ses gens, les exhortant à bien -faire. Je le fus voir en ce labeur, & me fit faire -ses excuses par le Truchement, de ce qu’il n’estoit -venu me voir dés son entree en l’Isle, en cette -sorte.</p> - -<p>Je ne te suis point allé trouver, d’autant que -j’ay plusieurs choses à discourir avec toy, qui requierent -du loisir : & m’a esté necessaire d’assister -mes gens au travail, afin qu’ils s’employassent courageusement -à fortifier cette place. Je ne manqueray -point de t’aller voir avec <i>Migan</i> que voicy, lequel -te fera entendre ce que luy diray, & me fera sçavoir -les merveilles que vous enseignez à nos semblables. -Je luy fis dire que je ne trouvois point cela mauvais, -ains j’estois bien aise de le voir assidu à la besongne, -à ce que ces terraces & ces fossez fussent bien tost -parachevez, pour resister à leurs ennemis, & que -<span class="folionum">verso.</span>nous aurions toute commodité de conferer ensemble : -que je ne respirois rien plus que cela, que nous -l’aymions fort, tant pour sa bonté naturelle, que -pour ce qu’il cherissoit les François, & leur avoit -tousjours esté fidele. Là dessus nous nous asseames -l’un contre l’autre, & devisasmes de plusieurs choses -indifferentes, specialement de la ferveur de ses gens, -& notamment des petits enfans à charger la terre, -chose qui luy donnoit, & à nous aussi, un grand -contentement, & me fit dire à ce propos, que ce -<span id="pg_342" class="pagenum">342</span>n’estoit pas sans raison que les petits enfans travailloient -fervemment & courageusement, puisque c’estoit -pour eux ce que l’on faisoit, & qu’iceux verroient -les merveilles que les François feroient un jour en -cette terre. Ils seront tous autres que nous, disoit-il, -car ils deviendront <i>Karaibes</i>, marcheront vestus, & -verront les Eglises de Dieu basties de pierre. Je luy -fis faire cette responce, qu’à la verité leurs enfans -seroient bien-heureux un jour : mais aussi qu’eux-mesmes -pouvoient joüir de la mesme fortune, que -<span class="folionum">fol. 345.</span>nous ne serions pas long temps sans qu’il vint du -secours & des navires de France, dans lesquelles -viendroient plusieurs <i>Pais</i> & bon nombre de François -vaillans en guerre, force ferraille & marchandises -qu’on leur donneroit : que lors on bastiroit des maisons -à la façon des François ; l’on iroit avec eux à -la guerre contre leurs ennemis, on feroit venir les -<i>Tapinambos</i> & autres alliez d’iceux, cultiver la terre -ferme és environs de l’Isle, qu’ils pourroient voir tout -cela, avant que de mourir. Apres ces paroles je pris -congé de la compagnie, & m’en revins chez nous. -Comme le temps de son travail fut accomply, il me -vint visiter, accompagné des principaux de ses gens, -& le Truchement <i>Migan</i> avec luy. Estant assis & -ayant pris du <i>Petun</i> selon leur coustume, il me fit -dire ces paroles.</p> - -<p>J’ay autrefois usé de plusieurs barberies qui -m’ont rendu grand & authorisé parmy les miens. Il -y a longtemps que j’ay recogneu que ce n’estoient -que des abus, & que je me moque de tous ceux qui -font ce mestier. Je n’ay point ignoré qu’il y avoit -<span class="folionum">verso.</span>un Dieu : mais de le cognoistre je n’ay sceu. Il seroit -impossible que le Soleil tournast & revint à sa cadence -tous les ans, que les pluyes & les vents fussent, -que les Tonnerres esclatassent si fort s’il n’y avoit -un Dieu, facteur de tout cela. Nous avons des meschans -qui vivent librement sans craindre aucun chastiment, -& nous croyons que ceux cy vont à <i>Giropari</i>. -<span id="pg_343" class="pagenum">343</span>Nous en avons d’autres qui sont bons, qui ne veulent -point tuer, donnent volontiers ce qu’ils ont à manger, -& avons opinion que ceux-cy sont aymez de Dieu, -& qu’ils ne vont point avec les Diables. Je fus fort -resjoüi quand on me dit, qu’il y avoit des <i>Pais</i> venus, -lesquels enseignoient le <i>Toupan</i>, & lavoient les -hommes en son nom : & c’est une des principales -causes qui m’amene icy pour vous voir, & dire ma -conception, laquelle est, que je desire estre instruit -& baptisé, pour ce que je sçay bien que vous -avez dict que tous ceux qui ne seroient baptisez, -seroient damnez, & que tous nos Peres sont perdus. -J’ay plusieurs enfans, je veux qu’ils soient Chrestiens -comme moy, afin que nous allions tous avec -Dieu. Je desire luy bastir une maison en mon -<span class="folionum">fol. 346.</span>village, & faire faire une Loge aupres pour l’un de -vous. Je le nourriray & ne manquera d’aucun vivre. -Je tiendray la main à ceux de ma Province lesquels -ont foy & asseurance en moy, à ce qu’ils soient faits -Chrestiens. Le Truchement m’ayant recité tout ce -que dessus, adjousta & me dit, Cet homme a de -grands sentimens de Dieu, & bien de la cognoissance : -car il use des mots les plus emphatiques -de sa langue pour mieux exprimer ce qu’il ressent -& cognoist, & a grand regret que vous ne le pouvez -entendre & comprendre : voyez à luy respondre -selon son desir.</p> - -<p>Faites luy entendre, dis-je, ces paroles le plus -eloquemment que vous pourrez sans vous haster. Les -François nous ont faict bon rapport de toy & de tes -enfans, tant de vostre fidelité, amitié, que d’une bonté -naturelle qui est en vous : & c’est le vray moyen de -recevoir bientost la faveur de Dieu, & obtenir sa -cognoissance & son Baptesme : Tu le vois ordinairement -devant tes yeux, que la bonne terre rapporte aisement -abondance de fruicts des semences jettees en elle. -<span class="folionum">verso.</span>L’homme est une terre, & l’Evangile la semence : quand -Dieu trouve une terre fertile non preoccupee de ronces -<span id="pg_344" class="pagenum">344</span>& d’espines, il y jette facilement son grain ; partant -j’espere beaucoup de toy & de tes enfans : que si -nous estions davantage de <i>Pais</i> que nous ne sommes, -je t’asseure que tu en aurois pour mener dés à present -avec toy : mais ayes patience, nous en aurons -bien tost. Ne laisse cependant de bastir la maison -de Dieu, & la Loge des <i>Pais</i>, afin qu’aussi tost qu’ils -seront arrivez, tu les puisses retirer & accommoder. -Tu ne peux demeurer icy longtemps à cause de ta -charge : Nous ne pouvons pas aussi aller vers toy -pour le peu que nous sommes : conserve en toy ta -bonne volonté, & Dieu t’aydera. Je m’apperçois bien -que tu as de grands sentimens de Dieu, & que son -Esprit t’a touché le cœur, & illustré l’entendement, -pour te faire dire ce que tu m’as fait entendre : c’est -un grand bien pour toy, ne le mesprise pas.</p> - -<p>Il me fit responce à cela. Je ne fus jamais -mauvais, & les tueries de nos Esclaves ne m’ont -<span class="folionum">fol. 347.</span>point pleu. Je n’ay point ravy les femmes d’autruy. -Je me suis contenté des miennes. Il est bien vray -que je me suis faict craindre, menaçant ceux qui me -mesprisoient de leur envoyer des maladies, qui tomboient -malade de peur. Car je n’ay jamais voulu -entretenir les Esprits, comme font les autres <i>Pagis</i>, -ains me suis servi seulement de la subtilité de mon -esprit, & de la grandeur de mon courage. Mes barberies -ne m’ont point tant aydé à acquerir l’authorité -que j’ay ; que la valeur laquelle j’ay faict paroistre -souvent en guerre. Je suis ancien, je ne veux plus -que la paix & douceur. Je luy fis dire que c’estoit -le meilleur, & qu’il n’avoit tant irrité le Souverain -contre luy, comme avoient faict les autres Barbiers, -lesquels communiquoient avec les Diables, qu’il demeurast -en ce repos de conscience jusques au jour -de son Baptesme. Cela dict, il me demanda à voir -la Chappelle, & s’enquesta de poinct en poinct ce que -signifioit tout ce qu’il voyoit, tant l’Autel, & ses Paremens, -que les Images. Je luy expliquay le tout à -<span id="pg_345" class="pagenum">345</span>son contentement : & ainsi il prit congé de moy pour -<span class="folionum">verso.</span>s’en retourner en son pays, ce qu’il fit. Je luy donnay -des Images pour porter avec luy ; qu’il receut -fort joyeusement, & luy declaray ce qu’elles signifioient, -& qu’il les gardast soigneusement dans ses -coffres, que <i>Giropari</i> les apprehendoit, par ce que -jadis le Fils de Dieu l’avoit vaincu en mourant sur -la Croix. Ainsi il s’en alla d’avec moy.</p> - -<p>Peu de temps apres <i>Martin François</i> fut converti -à la Foy, & luy permis de bastir une Chappelle -en son village, afin d’y celebrer la Messe, & y -baptiser quand nous irions à <i>Tapouïtapere</i>. Ce grand -Barbier, duquel nous parlons, en avoit quelque jalousie, -& me manda qu’il s’estonnoit, comment j’avois -permis que <i>Martin</i> fit une Chappelle en son village -devant qu’il en eust faict une au sien, & qu’il meritoit -bien à cause de sa grandeur, d’edifier le premier -une maison à Dieu en sa contree, & avoir des -Peres, selon que je luy avois promis. Je fis responce -à ceux qui m’apporterent ces nouvelles de sa part, -que je n’avois en rien outrepassé mes paroles & promesses, -qu’il estoit le premier de <i>Tapoüitapere</i>, à -qui j’avois permis de construire une Chappelle, que -<span class="folionum">fol. 348.</span>c’estoit à luy de preceder les autres, & pour les Peres, -qu’ils n’estoient encore venus : neantmoins quand nous -passerions de <i>Maragnan</i> à <i>Tapoüitapere</i>, nous ne manquerions -jamais d’aller chez luy & le visiter : que je -n’avois peu refuser à <i>Martin François</i>, fait Chrestien, -d’avoir aupres de luy une maison de Dieu pour y -faire ses prieres. Il trouva fort bonne cette responce.</p> - -<p>Entre ceux que <i>Martin</i> convertit, depuis son -Baptesme, furent deux des enfans de ce <i>Mourouuichaue</i>, -qui en receut une singuliere consolation, les -excitant à bien apprendre leur croyance & doctrine -Chrestienne, mais le mal-heur leur estant arrivé de -se laisser emporter par le mauvais discours d’un de -nos Truchemens à la resolution de quitter le Christianisme, -le bon Pere ayant sceu qu’ils avoient à cet -<span id="pg_346" class="pagenum">346</span>effet quitté leurs habits & vestemens, il leur dit : Que -pensez vous faire, vous estonnez-vous de si peu ? -Pourquoy vous estes vous despoüillez, & avez dit que -ne vouliez desormais estre Chrestiens ? Je veux presentement -<span class="folionum">verso.</span>que repreniez vos habits, & alliez trouver -<i>Martin François</i> en son village, & receviez sa doctrine, -laquelle les Peres luy ont communiquee. Ne -vous separez point de luy, & ne me revenez pas -voir qu’il ne revienne avec vous. Je luy manderay -qu’il me vienne trouver, afin qu’il aille vers les <i>Païs</i>. -Ces enfans obeyrent à leur Pere, reprindrent leurs -habits, & vindrent trouver <i>Martin François</i>, lequel -ayant fait une course vers ce grand Barbier, il vint -accompagné de plusieurs Chrestiens au Fort de Sainct -Loüis, pour nous manifester, & à nos messieurs, -comme toutes les affaires s’estoient passees : & on y -pourveut fort sagement, ainsi que l’occasion le requeroit. -Par cecy vous voyez le vray amour que -les Peres doivent porter à leurs enfans, ayans beaucoup -plus de soin de leur salut, que d’autre chose. -Cet homme n’estoit encore baptisé quand il rendit ce -vray acte de Pere à ses enfans decheus de la grace.</p> - -<p>Le Reverend Pere Arsene, accompagné des -Chrestiens, l’alla voir en son village, qui fut receu -<span class="folionum">fol. 349.</span>de luy extremement bien, luy faisant voir en son -visage toute la bien vueillance qu’un Sauvage peut -monstrer, luy presenta force venaison à manger, le -priant que s’il venoit demeurer à <i>Tapoüitapere</i> qu’il -choisist sa demeure en son village, où il seroit bien -accommodé : cela s’entend selon le pais.</p> - -<p>Depuis cela il n’envoya son fils aisné, nommé -<i>Chenamby</i>, c’est-à-dire, mon oreille, lequel amena -quant & luy sa femme, & un sien petit fils qui me -dist, Mon pere est soucieux de toy, & craint fort -que tu ne manques de farine, c’est le subject qui -m’amene : Si tost que le <i>May</i> sera venu, il t’en envoyera -quantité. Il a grand desir d’estre adverti incontinent -que les <i>Païs</i> seront venus : car aussi tost -<span id="pg_347" class="pagenum">347</span>il quittera son village & passera la mer, pour les -venir salüer & demander l’un d’iceux, & l’amener -avec luy pour aprendre la science de Dieu & estre -lavé par luy. J’ay 2. de mes freres <i>Karaibes</i>, lesquels, -comme tu sçais, s’estoient despoüillez, en dépit -des discours qu’on leur avoit tenu : ils font bien à -present, & sont ordinairement avec leur <i>Pai-miry</i>, -c’est-à-dire, le petit Pere, sur-nom qu’ils avoient donné -<span class="folionum">verso.</span>à <i>Martin François</i>, à cause de la diligence qu’il prenoit -à convertir les ames, je veux estre Chrestien -avec mon Pere, & ma femme que voicy, pareillement -ce petit enfant qu’elle porte, lequel ayant attaint -l’aage competant, je donneray aux <i>Pays</i> pour estre -instruit par eux. Ce <i>Chenamby</i> bredoüilloit un peu -le François, & l’entendoit aucunement, & ce par la -peine & diligence qu’il y apportoit, conversant avec -les François le plus qu’il luy estoit possible : Neantmoins -je luy fis faire responce en sa langue par le -Truchement : que j’estois bien aise d’entendre que -son pere avoit bonne souvenance de nous : mais que -mon principal contentement procedoit de la perseverance -de la bonne volonté de son pere & de ses -freres vers le Christianisme : Specialement je me -resjoüissois de le voir disposé luy & sa femme à recevoir -la Foy Chrestienne, & de nous offrir cet enfant, -afin de luy donner tels enseignemens que nous -trouverions à propos, quand il seroit parmy nous. Je -l’exhortay par plusieurs paroles à se tenir ferme en -tel desir, & sa femme pareillement, laquelle estoit -<span class="folionum">fol. 350.</span>d’assez bonne grace, jeune & modeste en son maintien, -& portoit en ses yeux je ne sçay quelle pudeur, -n’osant me regarder à pleins yeux : & de plus elle -cachoit du pied droict de son enfant son infirmité, -ayant ce respect naturel de ne se presenter autrement -devant moy, d’où je tiray un tres-bon signe, -& m’enquestay plus avant de ses humeurs & complexions : -je trouvay qu’elle estoit fort bonne & charitable -aux François, humble & obeissante à ses beau-pere -<span id="pg_348" class="pagenum">348</span>& mary : ce ne sont pas de petites vertus naturelles -en une Indienne. Son mary me promit, avant -que de partir, qu’il n’en espouseroit point d’autre, & -que jamais il ne la quitteroit, & je luy dis que s’il -faisoit cela les <i>Pays</i> les mariroient en l’Eglise apres -avoir esté baptisez.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch19">Conference avec Iacoupen<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>.</h3> - -<p class="c">Chap. XIX.</p> - - -<p>Iacoupen estoit un des Principaux d’entre les -<i>Canibaliers</i>, lesquels le Sieur de la Ravardiere avoit -amenez en l’Isle, pere d’un jeune enfant Chrestien -d’assez bon esprit, nommé Jean, & auparavant <i>Acaiouy-Miry</i>, -la petite Pomme d’<i>Acaiou</i>. Ce <i>Iacoupen</i> -prit la peine par plusieurs fois de venir de <i>Iuniparan</i> -me trouver, & deviser avec moy des choses divines, -& de la vanité de ce monde : Entre les autres fois -il se transporta un jour en ma Loge avecques son -fils, & me tint ces discours.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 351.</span>Il m’ennuye fort que je ne suis baptisé : car je -recognois que tandis que je demeureray comme je -suis, le Diable me peut travailler & donner de la -peine. Hé ! qui est asseuré de vivre jusques à la -nuict ? Voicy que je m’en retourne en mon village, -je puis rencontrer une Once furieuse qui me coupera -la gorge, & me fera mourir tout seul dans les bois. -Cependant où ira mon esprit ? Je ne suis pas marry -ny envieux que mon fils que voilà soit baptisé premier -que moy. Mais dy moy : N’est-ce pas chose -<span id="pg_349" class="pagenum">349</span>nouvelle qu’il soit fils de Dieu devant moy, qui suis -son pere, & que j’apprenne de luy ce que je luy -devrois apprendre ? Je pense & repense souvent à -cela, depuis que vous autres <i>Pays</i> estes venus icy, -il me ressouvient de la cruauté de <i>Giropari</i> envers -nostre Nation : car il nous a faict tous mourir, & persuada -à nos Barbiers de nous amener au milieu d’une -forest incogneuë, où nous ne cessions de danser, n’ayans -autre chose de quoy nous nourrir que le cœur des -palmes, la chasse & le gibier dont plusieurs mouroient -de foiblesse & debilité. Estans sortis de là, & venus -dans les vaisseaux du <i>Mourouuichaue</i> la Ravardiere -<span class="folionum">verso.</span>en cette Isle de <i>Maragnan</i>, <i>Giropari</i> nous a dressé -une autre embuscade, incitant par un François les -<i>Tapinambos</i> à massacrer plusieurs de nos gens, & les -manger : Que si vous ne fussiez venus, ils eussent -parachevé de nous tuer tous : Ainsi sommes-nous miserables -en cette vie. Nous poursuivons les Cerfs & -les Biches afin de les tuer & manger : mais ils n’ont -besoin de ferrailles ny de feu, ils trouvent leur manger -appresté : quand ils s’apperçoivent qu’on les poursuit -en un endroict, en peu d’heure ils se transportent -en un autre, ils passent les bras de mer sans -Canot : Mais nous autres nous ne pouvons pas faire -ainsi. Il nous faut des ferremens, du feu & des canots, -& qui plus est, nos ennemis nous viennent bien -trouver, tantost les <i>Peros</i>, tantost les <i>Tapinambos</i> & -autres Nations adversaires : & ainsi notre condition -est pire que celle des animaux de la terre.</p> - -<p>Je luy fis cette responce. Ce que tu a dict est bien -veritable : car le Diable ne demande rien plus que -de perdre l’ame, & tuer le corps : il s’est monstré -tousjours tel vers ceux qu’il a peu gagner & tenir -<span class="folionum">fol. 352.</span>en sa cadene : c’est un mauvais maistre qui traicte -cruellement ses serviteurs. Dieu n’est point acceptateur -des vieux ny des jeunes. Ceux qui se presentent -les premiers sont receus de luy. Neantmoins les derniers -sont souvent les premiers, à cause qu’ils reçoivent -<span id="pg_350" class="pagenum">350</span>le Christianisme avec plus de consideration, & y perseverent -avec plus de ferveur que ceux qui l’embrassent -à la legere. Nostre Dieu nous a faict miserables -en ce monde, pour ne pas mettre nostre fin -és delices de nostre chair, ains à ce que nous nous -preparions à mener une autre vie que celle-cy.</p> - -<p>Auparavant que je passe plus avant en matiere, -il est necessaire que j’explique ce qu’il veut -dire en sa Harangue, quand il parle de l’infortune -arrivee à sa Nation à la suasion de leurs Barbiers, & -du massacre fait d’eux par les <i>Tapinambos</i>. Il y -avoit entr’eux un grand Sorcier qui communiquoit visiblement -avec les Diables, & avoit une si grande -authorité sur ses semblables, que tout ce qu’il leur -<span class="folionum">verso.</span>persuadoit, ils le faisoient, Le Diable se servit de -cette occasion, afin de seduire & tromper cette populace, -commandant au Sorcier de leur dire qu’ils -eussent à le suivre, afin d’aller posseder une belle -terre, en laquelle naturellement toutes choses viendroient -à souhait, sans qu’ils eussent aucune peine -ny travail. Cette Nation abusee suivit ce mal-heureux, -& n’alla pas loing qu’elle n’esprouvast la tromperie -de l’Esprit du Conducteur : car ils perirent diversement -par milliers, & enfin se trouverent dans le -milieu d’une vaste forest, où le Sorcier les fist arrester, -leur persuadant qu’il falloit demeurer là dansans -jusques à tant que son Esprit luy enseignast le -lieu où il falloit aller. Le Sieur de la Ravardiere -les trouva là, qui leur fit remonstrer comme ils estoient -abusez, ce qu’ayans recogneu, ils le suivirent -& s’embarquerent dans ses vaisseaux, & furent amenez -en l’Isle de <i>Maragnan</i>. Où quelque temps apres, -un miserable François prit querelle avec leur Chef, -& pour se vanger il induisit les <i>Tapinambos</i> à les tuer : -ils en mirent à mort quelque cent ou six vingts, lesquels -<span class="folionum">fol. 353.</span>ils mangerent, les autres furent reservez. Ce -massacre fut commis 5. ou 6 mois devant que nous -vinssions en l’Isle : Poursuivons nostre Discours.</p> - -<p><span id="pg_351" class="pagenum">351</span>Apres ma responce, il me dit : j’ay grand regret -que je ne vous puis assister ainsi que le meritez : -mais je n’ay pas moyen d’avoir des Esclaves, autrefois -je me suis veu riche en serviteurs, maintenant -j’en suis pauvre. Je fais ce que je puis au Pere qui -demeure à <i>Iuniparan</i> : je suis marri que je ne te puis -apporter, toutes les fois que je viens te voir, de la -venaison. Je luy dis là dessus. Ce n’est pas ce que -je recherche de toy : je suis bien aise pourtant de -cognoistre ta devotion & bonne volonté. Mais ce que -je desire de toy, est que tu t’avances de jour en jour, -& croisses en la cognoissance de Dieu. Tu as le -<i>Pays</i> en ton village, hante le souvent & aprens de -luy les merveilles du <i>Toupan</i> : Tu as de plus ton fils -que voilà, lequel sçait la doctrine Chrestienne, qu’il -te l’enseigne & à tous ceux de ta maison : car il pourra -le faire plus aisement que nous, pour ce qu’il prononcera -mieux les mots de vostre langue.</p> - -<p>Ce que tu viens de me dire m’afflige, respondit-il, -<span class="folionum">verso.</span>à sçavoir, de mon fils lequel au commencement -qu’il fut faict Chrestien aprenoit bien : il sçavoit desja -un peu lire en son <i>Cotiare</i>, & former son escriture, -il estoit tousjours avec le Pere, le suivoit partout : -mais il a tout quitté, s’adonnant à la liberté, -oublie ce qu’il a apris, & quand il voit que le <i>Pay</i> le -cherche, il s’enfuit au bois, cela me fait mourir, & ne -gagne rien pour luy dire, je te prie de luy remonstrer, -& luy faire recognoistre qu’il est enfant de Dieu, & -que <i>Giropari</i> le veut seduire : le voilà, parles à luy. Ce -que je fis, luy remettant devant les yeux la ferveur -avec laquelle il avoit receu le Baptesme, & que -j’estois fort estonné de voir en luy un tel changement -que mesme il fuyait les <i>Pays</i>, que le diable le talonneroit -de pres, s’il ne retournoit à son devoir, ne -hantoit le <i>Pay</i> de <i>Iuniparan</i>, & ne r’apprenoit sa -croyance. Il escouta ces paroles doucement, & monstra -un desir de mieux faire. Mais considerez je vous -prie, le zele d’un vray pere envers le salut de son -<span id="pg_352" class="pagenum">352</span>enfant, comme nous avons monstré semblablement en -l’exemple du grand Barbier de <i>Tapoüitapere</i> : Ce Pere -<span class="folionum">fol. 354.</span>est encore Payen, & nonobstant vous le voiez si soucieux -& en peine pour la conscience de son Fils. -Combien y a-il de parens en France, lesquels ne -pensent de leurs enfans qu’en ce qui regarde les biens -du corps, & negligent ceux de l’Esprit.</p> - -<p>Une autre fois il me vint revoir, accompagné -de quelques Sauvages ses voisins ; nous tombasmes -en divers discours de la creation du monde, de la -providence de Dieu en la conduitte des hommes, & -de la vocation singuliere & particuliere. Pour le premier -point de la creation : Il faut, disoit-il, que Dieu -soit un Esprit puissant, lequel nous ne pouvons comprendre, -pour avoir creé d’une seule parole, ainsi -que j’ay entendu souvent de vous autres <i>Pays</i>, tout -ce que nous voyons & entendons. Car je considere -la grande estendue de la mer qu’il y a depuis ceste -Isle jusques en France, estant ainsi que les Navires -emploient douze Lunes pour aller & venir, & que le -mesme Soleil que nous avons, soit celuy que vous -avez en vostre pays. Combien d’Oyseaux, de Poissons, -d’Animaux, d’arbres & herbes y a il en ce -monde, & tout cela soit faict par le <i>Toupan</i>.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Pour le second point, il dit : Je me trouve empesché, -quand je me mets à penser à la diversité des -Nations qui sont au monde. Je voy que les François -abondent en richesses, sont valeureux, ont inventé -les navires à passer les Mers, les Canons & -la poudre, pour tuer les hommes invisiblement, sont -bien vestus & bien nouris, sont crains & redoutez : -Et au contraire tous nous autres de par deçà nous -sommes demeurez errans & vagabons, sans habits, -sans haches, serpes, couteaux & autres ferremens : -D’où cela peut-il proceder ? Deux enfans naissent -en mesme temps, un François & l’autre <i>Topinambos</i>, -tous deux infirmes & foibles, & nonobstant l’un naist -pour avoir toutes ses commoditez : & l’autre pour -<span id="pg_353" class="pagenum">353</span>passer sa vie pauvrement. Nous venons libres au -monde, & n’avons rien plus l’un que l’autre : Et cependant -voicy que les uns deviennent esclaves & les -autres <i>Mourouuichaues</i>.</p> - -<p>Pour le troisiesme point. Je ne me sçaurois -contenter l’esprit, adjousta-il, quand je pense pourquoy -vous autres François avez plustost la cognoissance -de Dieu que non pas nous. Et pourquoy nous -<span class="folionum">fol. 355.</span>avons esté un si long-temps en ceste ignorance. Vous -nous dites que Dieu vous a envoyez, que ne vous -envoioit il plustost ? Nos Peres ne se fussent pas -perdus, comme ils ont faict. Et puis que les Pays -sont hommes comme nous : d’où vient qu’ils parlent -plustost à Dieu que les autres ?</p> - -<p>Je luy fis responce à tout cela. Que nostre esprit -est trop petit pour concevoir des choses si hautes, -lesquelles le grand Dieu s’est reservé à luy seul. -C’est assez qu’il a tout faict, qu’il ayme un chacun -& le prouvoit des choses necessaires : Et quand il -voit qu’un homme est disposé à recevoir sa Foy, il ne -manque point de le faire visiter par ses Apostres, -lesquels luy donnent le moyen de se sauver : Et partant -qu’il est à croire qu’auparavant que nous vinssions, -leur cœur & esprit n’estoit disposé & preparé à recevoir -une si grande lumiere telle qu’est la lumiere -de l’Evangile. Ces discours & plusieurs autres semblables -furent mis en avant, par lesquels vous pouvez -voir la capacité de ces ames à recevoir la Foy de -nostre Sauveur <span class="sc">Jesus-Christ</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_354" class="pagenum">354</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch20">Conference avec le Principal d’Oroboutin.</h3> - -<p class="c">Chap. XX.</p> - - -<p>Ce Principal est d’une haute stature, assez gréle, -modeste, & debonnaire, lequel estoit demeuré malade -depuis nostre venue jusques au temps qu’il me vint -visiter. Il entra chez nous accompagné de quelques -uns des siens, avec beaucoup de respect, & quasi -comme en tremblant : Et luy ayant faict bon racueil, -je le fis seoir vis à vis de moy dans un lit de coton : -& lors, suivant la coustume, il commença à me faire -ceste harangue presque de mot à mot.</p> - -<p>Je suis venu à toy ce jourd’huy, ô <i>Paï</i>, pour -deux choses : l’une pour m’excuser & te prier de ne -prendre garde, si je ne me trouvay à vostre entrée -<span class="folionum">fol. 356.</span>à <i>Ouraparis</i> comme firent <i>Iapy-Ouassou</i>, <i>Pira iuua</i>, -<i>Ianouarauaëte</i> & les autres principaux de l’Isle : semblablement -de ce que je n’ay peu preceder <i>Pacamont</i>, -& <i>Aua Thion</i> mon Grand, parce que j’estois tenu -d’une grieve maladie qui m’a tousjours travaillé du -depuis : Mais je n’ay laissé parmy ceste infirmité, -d’avoir le desir de voir ta face, & entendre de ta -bouche ce que mes semblables de mon vilage m’ont -rapporté de vous autres <i>Païs</i>. La seconde chose qui -m’amene est, pour t’offrir mes enfans, lesquels je te -donne & veux qu’ils soyent tiens, & que tu les faces -<i>Karaibes</i>. Je desire pareillement & t’en prie, que tu -viennes ou l’un des <i>Païs</i> en mon vilage pour y bastir -une maison de Dieu, nous instruire moy & mes semblables, -& nous declarer ce que le <i>Toupan</i> desire de -nous pour estre lavez comme vous faictes les autres : -Et je t’asseure qu’il ne manquera pas de vivres, car -ma contree est bonne & abondante en venaison.</p> - -<p>Le Lecteur sera adverty qu’il est aisé de representer -par escrit les paroles & le discours de ce Sauvage, -<span id="pg_355" class="pagenum">355</span>mais non pas les gestes & la vivacité de son -esprit avec lesquels il m’entretenoit : je puis dire -<span class="folionum">verso.</span>seulement que ses discours estoyent accompagnez de -larmes & d’une voix pleine de ferveur & devotion, -par laquelle il me faisoit voir ce qui estoit caché -dans son interieur du touchement du Sainct-Esprit, -& du desir ardent qu’il avoit d’estre Chrestien : Pour -ce subject je luy fis ceste responce. Il n’est pas necessaire -que tu me faces ton excuse sur l’absence de -ta personne ; lors que nous mismes pied à terre en -l’Isle : Car outre que ta maladie te donnoit occasion -de ne t’y pas trouver, la distance qu’il y a d’icy à -ton vilage te rendoit assez excusé. Mais je me resjouy -fort de contempler en toy une si bonne volonté -envers nous, & une si grande affection de ton salut, -du salut de tes enfans, & generalement de tes semblables. -Si nous estions à present d’avantage de <i>Pays</i>, -croy moy que j’irois en ton vilage, ou j’y en envoirois -un autre : Mais nous ne pouvons abandonner l’Isle, -à cause des estrangers qui viennent nous voir, ausquels -il faut donner toute satisfaction : Dés aussi-tost -que les <i>Pays</i> seront venus de France, je t’asseure -que tu en auras : Car je recognois clairement que tu -<span class="folionum">fol. 357.</span>es choisi de Dieu pour estre un jour enrolé au nombre -de ses enfans. Prends courage, & espere ce que je -te dy.</p> - -<p>Il me repliqua : Tu me consoles beaucoup : car -depuis que le bruict a couru dans nostre Contree, -que vous disiez des merveilles du <i>Toupan</i>, & que -vous traittiez si doucement nos semblables, je n’ay -point eu de repos, ceste fantaisie me travaillant incessament : -Quand est-ce que tu iras trouver le <i>Païs</i>, -& que tu entendras de sa bouche ce que tes compatriotes -te viennent dire ? Leve toy, & essaye de -cheminer : J’ay obey souvent à ceste pensee, me levant -du lict ; mais j’estois si maigre & décharné, que -je ne pouvois me soustenir : Tu le peux voir en mes -bras, mon corps & mes cuisses, qui n’ont pas encore -<span id="pg_356" class="pagenum">356</span>repris la chair & la graisse, que ma maladie a mangé. -Ce qui me fascha d’avantage, fut d’entendre que <i>Marentin</i> -estoit venu tout malade te trouver & recevoir -le Baptesme : je voudroy bien te supplier qu’auparavant -que je m’en retourne, tu m’enseignes quelque -chose de Dieu, je le tiendray ferme en mon esprit, -<span class="folionum">verso.</span>& n’en oublieray un seul mot, ains fidelement je le -raconteray à mes gens & à mes enfans. J’ay trois -jeunes garçons desquels tu vois le plus grand, je veux -qu’ils se tiennent aupres des <i>Pays</i> quand ils seront -venus, & qu’ils s’asseent à leurs pieds, escoutans diligemment -ce qui sortira de leur bouche, & leur -obeissent en tout ce qu’ils leur commanderont ; ils -iront à la chasse & à la pesche pour eux.</p> - -<p>Je luy fis dire par le Truchement, que sa priere -estoit raisonnable, & que je ne le pouvois refuser : -par ainsi qu’il escoutast bien ce que je lui allois enseigner, -& qu’il fist approcher son fils & ses autres -gens, qui estoient assis à l’autre bout de la loge. -Estans approchez, je commençay à luy declarer le -Mystere de la Creation & Redemption, expliquant le -tout par des comparaisons ordinaires & palpables. Il -est impossible de dire l’attention & alteration avec -laquelle il recevoit ces eaux sacrees du Redempteur. -Jamais Biche ne fut si friande & desireuse d’une fontaine -claire en plein Esté, que cestuy-cy estoit de -gouster cette nouvelle Doctrine. Pleust à Dieu, sans -<span class="folionum">fol. 358.</span>faire comparaison, que les Chrestiens receussent la -parole de Dieu avec autant d’avidité : Car il avoit -ses espaules courbees, durant mon discours, & les -yeux à demy tournez, & à peine osoit-il tirer son -haleine & avaler sa salive. Vous eussiez entendu une -Soury trotter dans nostre loge, pendant que je discourois : -Enfin il me dit, Voilà des choses grandes : -jamais je n’en ay entendu de semblables : car Dieu -n’a point parlé à nos Peres ny à nous, & pas un -<i>Karaïbe</i> ne nous a entretenus de semblables propos. -Tu me viens de dire que Dieu est par tout, & qu’on -<span id="pg_357" class="pagenum">357</span>ne le peut voir, & neantmoins il voit tout, & nous -entend, & que quelque part que nous allions, il est -avec nous & marche devant nous : qu’il n’y a que -ceux qui sont baptisez qui le puissent sentir & recognoistre, -qu’il n’a pas de corps comme nous, mais -c’est un esprit estendu par tout l’Univers. J’ay bien -entendu cela : mais j’ay de la peine à le concevoir : -car nous ne sommes pas nourris à entendre de si -grandes choses : nous avons l’esprit adonné de nostre -naturel à bien pescher, chasser, flescher, & faire semblables -exercices : du reste nous nous en remettons -<span class="folionum">verso.</span>en nos Barbiers, qui ont l’esprit plus subtil pour deviser -avec les Esprits.</p> - -<p>Tu m’as dit que Dieu est comme l’Air, lequel -nous respirons incessament & sans lequel nous mourrions : -De mesme le <i>Toupan</i> est celuy qui nous donne -la vie & la respiration, & entre en nous, & nous environne -comme l’Air. De plus, que comme l’Air est -partout, & va partout : ainsi Dieu entre partout, & -est partout : J’entends bien ce poinct, pour ce que si -Dieu a faict l’Air de ce naturel : il faut de necessité -qu’il soit plus que luy. Je suis fort aise de ce que -tu m’as dit, que <i>Giropary</i> n’estoit que le valet du -<i>Toupan</i>, qu’il est battu par les bons Esprits, quand -il fait le mauvais, & lors qu’il a frappé un homme -ou une femme, si ce n’est que Dieu luy en aye donné -le congé, il est bien tost serré de pres : qu’il n’a aucune -puissance sur ceux qui sont baptisez. C’est bien -faict à Dieu : car <i>Giropary</i> est meschant : & je voudrois -que les bons Esprits l’eussent tant battu qu’il -en fust mort. Si tost que je seray Chrestien s’il approche -de mon village, j’iray hardiment devant luy, -& n’auray aucune pœur.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 359.</span>Vous pouvez excuser ce Sauvage qui n’est pas -encore Chrestien, de ce qu’il parle de ceste sorte : -Escoutez le reste de son discours qu’il poursuivit ainsi.</p> - -<p>Il falloit que la fille, laquelle espousa Dieu, fust -fort belle & bien riche, & la plus grande Dame de -<span id="pg_358" class="pagenum">358</span>son Pays : car le <i>Toupan</i> est le plus grand de tous -les <i>Mourouuichaues</i> : je croy que son Fils estoit bien -suivy, & qu’il avoit apres luy beaucoup de train : -mais ces meschans traistres qui le mirent à mort estoient -bien rusez & cauteleux, il fallut qu’ils le fissent -mourir secrettement : car si ses gens en eussent esté -advertis, il l’eussent secouru : je m’asseure qu’ils furent -bien resjoüys, quand ils virent qu’il sortoit de sa -fosse vivant : il devoit à lors se vanger de ceux qui -l’avoient faict mourir, & en prendre le pour-ce. Mais -tu m’as dit grande chose, qu’il monta là haut au -Ciel tout seul en Corps & en Ame, & qu’il est assis -par dessus le Soleil, & qu’il a les yeux bien plus -clairs que le Soleil & la Lune, que rien ne se faict, -ny se passe ça bas en terre, qu’il ne voye & contemple, -<span class="folionum">verso.</span>aussi bien en ton pays comme au nostre, & -qu’il entend clairement toutes nos paroles, & que -quand vous le priez en vos Eglises il vous entend -& escoute, qu’il vient tous les jours sur vos Autels, -où vous parlez à luy, & tous les <i>Karaïbes</i> librement, -mesme sans ouvrir la bouche, & ne laisse pas de -cognoistre ce que vous dites en vostre cœur, & que -c’est luy qui vous envoye vers nous, à fin de nous -enseigner ces choses, lesquelles je trouve bien belles, -& ne m’ennüyerois point de t’entendre, mais la barque -s’en veut retourner, & mes jardins que j’ay laissez -prests à couper me pressent & forcent de mon aller : -joinct que je n’ay point apporté de farine avec moy. -Je luy fis responce que s’il n’y avoit que le manquement -de farine, qui le contraignist à s’en retourner, -j’en avois à son commandement, & pour tous ceux -qui l’accompagnoient : il me remercia à sa façon, & -s’en alla ainsi, prenant congé de moy, & moy de luy.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_359" class="pagenum">359</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 360.</span></p> - -<h3 id="t2ch21">Conference avec la Vague, l’un des Principaux de Comma.</h3> - -<p class="c">Chap. XXI.</p> - - -<p>Ce Principal a tousjours esté le Pere commun -des François en sa contree de <i>Comma</i>, les honorant, -respectant & soustenant contre tous les mauvais discours -que les meschans & libertins ont accoustumé -de faire, en sorte qu’il estoit hay d’iceux, & menacé -d’estre battu, voire d’estre tué, n’eust esté la crainte -des François. Il receut nos gens quand ils allerent -en <i>Para</i>, avec toute sorte de bon accueil, & leur fit -grand chere, voulant estre le <i>Chetoüasap</i> ordinaire du -Chef des François, & posoit en cela son bon-heur -& sa chevance, d’estre aymé & bien venu avec les -François. Il avoit un fils aagé de vingt-ans, lequel il -recommanda fort au Sieur de la Ravardiere & à tous -<span class="folionum">verso.</span>nos gens, les priant qu’il fust le bien receu d’eux, ne -demandant autre recompense de sa fidele amitié, sinon -que ce sien fils peust vivre parmy les François, -& pour dire en un mot, qu’il devint François : A ceste -occasion, il avoit enchargé à ce sien fils de s’efforcer, -tant qu’il luy seroit possible, d’apprendre la langue -Françoise, & pour l’apprendre plus aisement, il luy -commanda de hanter les François tant qu’il pourroit, -tellement qu’il demeuroit tousjours avec les François -qui estoient à <i>Comma</i>, & fit si bien qu’il apprit quelques -mots de nostre langue.</p> - -<p>Ce bon homme de Pere pensoit avoir gagné -toutes les richesses du Monde, quand il vit que son -fils balbutoit vingt ou trente mots François, & estima -qu’il estoit temps d’amener ce grand Docteur aux -<i>Païs</i>, c’est à dire à nous autres pour estre baptisé, -& de là faict <i>Karaïbe</i>, François : Car vous devez remarquer, -tant pour l’intelligence de ce discours, que -de plusieurs autres precedens & subsequens, que les -<span id="pg_360" class="pagenum">360</span>Sauvages avoient opinion qu’il fust necessaire pour -<span class="folionum">fol. 361.</span>devenir François, qu’il falloit premierement recevoir -le Baptesme : autrement c’estoit folie de l’esperer, & à -la verité ils n’estoient pas trompez en ceste pensee : -car le vray François, est plus François pour la pieté -& Religion, que non pas pour son origine, puis que -Dieu l’a bien-heuré tant, que d’estre vassal & suject -d’un Roy tres-Chrestien, premier fils de l’Eglise, & -à jamais son tres-fidele Protecteur, comme il l’a monstré -en toutes les occasions qui se sont presentees de -temps en temps : Et si nous croyons à S. Augustin, -au Traité de l’Antechrist, c’est luy qui doit resister -à cet Antechrist. Mais de cecy il en est parlé en un -autre lieu. Retournons à nostre homme. Il m’amena -donc son fils, avec une fort grande devotion, & s’asseant -en un lict de coton, son fils aupres de luy : il -commença à me faire ses excuses de ce qu’il ne s’estoit -plustost transporté de <i>Comma</i> en l’Isle, afin de -nous venir voir & visiter : au reste qu’il estoit un de -nos plus grands amis de par de là, qu’il souhaitoit -infiniment d’avoir des <i>Païs</i> avec luy en son village, -qu’il leur feroit bonne chere, qu’ils ne manqueroient -d’aucune chose pour vivre, comme de Sangliers, -<span class="folionum">verso.</span>Cerfs, Biches, & autres sortes de nourriture : leurs -excuses ordinaires sont telles. Apres qu’il se fut excusé : -il me fit ceste harangue.</p> - -<p>Je suis homme d’aage, & tel que tu me vois, j’ay -encore beaucoup de force, j’espere de voir ce mien -fils que je t’amene, bon <i>Karaïbe</i>, le Grand me l’a -promis, il le voit de bon œil, & le veut vestir, & m’a -dit que je luy laisse pour demeurer avec les François : -C’est pourquoy je te viens prier de le laver de l’eau -du <i>Toupan</i> : je t’asseure qu’il sçait tout ce qu’il faut -sçavoir, tu l’entendras tantost : car j’ay pris garde -qu’il parle avec les François, & m’a dit qu’il en entend -beaucoup. Il est bon garçon & ayme les François : -Ayant dit ces paroles, il fit signe à son fils -qu’il s’approchast : puis il luy commanda de raconter -<span id="pg_361" class="pagenum">361</span>tout ce qu’il sçavoit de François. J’avois bien de la -peine à me contenir de rire, & ne pouvois jouyr de -mon Truchement, tant il estoit transporté de la passion -de rire sur la simplicité de ce personnage : neantmoins -je le retins luy faisant faire son excuse sur -les singeries d’un petit Perroquet que j’avois, à fin -que ce bon homme ne pensast que ce fust de luy -qu’il rioit. Ce jeune homme son fils me recita la -Doctrine qu’il avoit propre, disoit son pere, & suffisante -<span class="folionum">fol. 362.</span>à recevoir le Baptesme en cette sorte : <i>Bon -joure monseïeur comme re vo reporteré vou. Ben monseïeur, -à vostre servirice, volè vou mangeare, Oy : du -pain, peïsson, char, may teste, men chapeyau, pourpuin, -Chaüsse, Chamise</i>. Je ne peus en entendre davantage, -si je n’eusse voulu debonder : Je luy fis donc -dire, que c’estoit assez, que je voioy bien par là, -qu’il n’avoit point perdu son temps. Le bonhomme -plein de ferveur me prevint avant que je ne peusse -achever ce que j’avois envie de luy dire, se leva de -sa place, & alla prendre toutes les ustensiles de nostre -chambre, & me disoit les monstrant l’un apres l’autre, -il sçait bien comme cela s’apelle en François, & cela, -cela & cela & s’aprochant de la table, il la pressoit -avec ses deux mains, & disoit : Il sçait bien encore -cela en François ; Puis s’adressant à son fils, il luy -demanda : Est-il pas vray ce que je dy ? Le garson -luy respondit : <i>Oy</i> & davantage ; qu’il apeleroit bien -par son nom tel, tel & tel François, qu’il sçavoit bien -le nom des armes, <i>Oune acrebouse qui fait pouf, oune -espée, oune canone, qui fait patau</i>. Mais luy dit son -<span class="folionum">verso.</span>pere, aprendras tu bien-tost le reste ? Oy. Voylà qui -est bien dit le pere : ne faille pas tous les jours à -venir reciter ta leçon devant le <i>Pay</i>.</p> - -<p>Leur ayant donné toute liberté de parler tant pour -me remettre en bon estat de ne plus rire, que pour -donner issu à leur ferveur, je commençay à leur faire -entendre que ce n’estoit pas ce que je demandois, auparavant -que de conferer le Baptesme, ains la connaissance -<span id="pg_362" class="pagenum">362</span>de Dieu, & des autres choses qui dependent de -nostre Religion. Il fut bien estonné d’entendre ce discours : -car il reconnut que l’estime qu’il avoit que son -fils fut grand Docteur, estoit vaine, que mesme il ne -sçavoit ce que je luy disois : En fin je luy fis expliquer -par le Truchement, & telle fut sa responce, -qu’il n’avoit encore entendu parler de cela, neantmoins -que son fils estoit de si bon esprit qu’il auroit -bien-tost apris, qu’il ne luy faudroit pas plus d’une -lune pour aprendre tout, & pour cette cause qu’il -laisseroit son fils au Fort S. Louys. Je luy repliquay -qu’il feroit tres-bien, que j’y aporterois ce que je pourrois, -& seroit tousjours le bien venu en nostre loge.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 363.</span>Mais toy dis-je, ne penses tu point à te faire le -bien que tu procure à ton fils ? Helas ! ce dit-il je -suis trop vieux. Je ne pourrois plus rien apprendre : -c’est à faire à ces jeunes gens d’estre <i>Karaïbes</i>. Comment -luy repliquay-je : ayme tu mieux aller avec les -Diables brusler la bas, que t’efforcer d’apprendre la -science de Dieu, par laquelle tu meriterois d’estre -netoyé de tes pechez, & aller apres ta mort là haut -au Ciel avec Dieu ? Ton excuse n’est pas valable -d’alleguer ta vieillesse. Tu as la langue si eloquente -pour deviser un jour entier si tu voulois. Considere -combien il y a que tu m’entretiens & combien de paroles -tu as proferé. Il ne te faut apprendre la cinquiesme -partie des propos que tu m’as tenu à present, -afin d’estre Chrestien, & si ce sont paroles de ton -langage sous lesquelles nous avons compris ce que -Dieu nous a laissé sous nostre langue. Vous aprenez -si aisement des chansons, & haranguez si longuement -des affaires de vos Ancestres : Tu pourra donc facilement -apprendre ce que tu veux que ton fils sçache. -Bien donc, me dict-il. Il faudra que je le face, & -<span class="folionum">verso.</span>s’adressant à son fils, il luy dict. Escoute, Apprens -bien tout ce qu’on t’enseignera : N’en laisse perdre un -mot, & remarque ce que tu verras faire aux François, -& faits le mesme : Puis je te reviendray querir -<span id="pg_363" class="pagenum">363</span>pour te remener en mon pays, & là tu m’apprendras -tout ce qu’on t’aura enseigné, & à faire ce que tu -auras remarqué. Tu seras le bien venu, & nos semblables -feront grand estat de toy, & s’amasseront -pour t’escouter haranguer si belles choses : Puis nous -viendrons trouver les <i>Païs</i> qui nous baptiseront. Ayant -dit cecy, il me regarda en se souriant. Et bien, dit-il, -<i>Paï</i> ? ne boirons nous point du bon vin de France, -ou du <i>Kaoüin</i> brulant, c’est à dire, de l’eau de vie : -Il n’est pas que tu n’en aye quelque bouteille en ton -cofre : baille, baille moy la clef. Tantost le <i>Mourouuichaue</i> -m’en a donné en son logis qui estoit bon & -bien fort, & frotant son estomach avec sa main, il -me disoit, tien, je sens encore cela qui m’eschauffe : -C’est tousjours la coustume des François de tirer la -bouteille de leur cofre, quand leurs amys les viennent -voir. J’ay bien envie de venir souvent à <i>Yuiret</i>, lors -que les navires seront venus de France pour gouter -de leur vin, lequel je trouve bien meilleur que non -<span class="folionum">fol. 364.</span>pas le nostre. En fin voyant la simplicité de cet -homme, qu’il avoit commencé le premier à rire, & -que nous ne parlions plus des choses de Dieu, il faloit -rire ensemble, & le contenter en luy donnant -de l’eau de vie, & apres en avoir troussé un assez -bon coup, il me fist signe & me fist dire par le -Truchement que je n’avois pas beu à luy, qu’il falloit -que je beusse, & puis qu’il me plegeroit : Il fallut -ainsi faire pour gaigner ces hommes à Dieu, & nous -les obliger en tout ce que nous pouvions, suivant -leur naturel, quand Dieu n’y estoit point offencé : -tellement que mon homme me voulut pleger à quoy -je m’accordé. Apres avoir haussé la volte pour le -second coup, il commença à prononcer de la gorge ces -paroles, <i>Goy Y katou de Katogne Kaouïn tata</i>, ô -qu’il est bon & tres-bon le vin de feu, ou le vin qui -brusle. Je pris mauvais augure de ce mot <i>Goy</i> qui -est l’entree pour bien boire, & commencé à songer, -comment je pourrois resserrer ma bouteille : Car je -<span id="pg_364" class="pagenum">364</span>n’avois pas besoin d’une si grosse despence : Pour ce -qu’en ce temps-là nous en estions assez courts : tellement -<span class="folionum">verso.</span>que je dy à mon Truchement qu’il la reportast : -Et voulant la prendre, mon Sauvage mit la -main dessus, & me fist dire que les François ne r’enfermoient -jamais les bouteilles qu’ils avoient tiré du -cofre pour mettre sur la table, & qu’il s’estoit trouvé -plusieurs-fois avec eux. Je vy bien qu’il me falloit -payer rançon pour mon prisonnier, pourveu encore -que j’en fusse quitte par bonne composition : Je luy -fis dire que ce <i>Kaouïn tata</i>, n’estoit pas semblable à -celuy qu’il avoit beu autrefois, qu’il faisoit tourner -la cervelle à celuy qui en beuvoit trop, que je devois -avoir soin de son corps & de sa santé, neantmoins -que je luy en donnerois encore un petit coup pour -dire à Dieu : Et ainsi s’en alla fort content. Il ne -manqua pas lendemain de revenir me voir : Mais je -le previns & allay au devant de ce que je doutois, -luy faisant voir une bouteille cassee semblable à celle -du jour precedent, & feignois estre grandement marry -de l’eau de vie qui estoit dedans, & s’estoit respandue, -il en montra un dœuil semblablement, & frappant -sur sa cuisse il me fist dire : Voilà que c’est : si tu -eusse voulu nous l’eussions beuë, & rien n’eut esté</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<blockquote> -<p><i>Les derniers feuillets qui terminent cette relation -manquent dans l’exemplaire unique de l’édition originale -qui existe à la Bibliothèque impériale de Paris. -(Voir la préface en tête du volume.)</i></p> - -<p><i>On a suppléé en quelque sorte à cette lacune regrettable -en donnant à la fin du volume des lettres -infiniment curieuses et laissées depuis longtemps dans -l’oubli.</i></p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_365" class="pagenum">365</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="e1" title="Discours sur l’arrivée des Peres Capucins en la terre du Brasil">DISCOURS ET CONGRATULATION <i>à la France : Sur -l’arrivée des Peres Capucins en l’Inde nouvelle de -l’Americque Meridionale en la terre du Brasil</i>.</h2> - - -<p>Grand Royaume et peuple françois, que tu as -sujet de loüer Dieu, tres-Chrestien Royaume tes -joyes vont croissant de jour à autre oyant de si -bonnes nouvelles, Soleil des Royaumes, la fleur des -peuples de l’univers, tu es recommandable certes de -tous poincts.</p> - -<p>Et pour ton Antiquité en la foy Catholique, religion -Chrestienne, devotion aux Autels divins, et -ferveur à ouyr la parole de Dieu.</p> - -<p>Et pour l’amour et à l’endroit de ton Prince -naturel, et pour ton honneste naïveté, ou sincere -rondeur en conversant, qualités que nulle nation -porte sur le front comme toy.</p> - -<p>Splendide, magnificque, et magnifié Royaume, -sur tous les Royaumes de la terre.</p> - -<p>Et pour la majesté de ta couronne, la belle et -ancienne suitte de tes Monarques jusques au nombre -de soixante et quatre Roys, desquels les uns -ont esté Empereurs et les autres Saincts, canonisez -au Ciel ; aussi pour la valeur et proüesses en -guerre de ta gente vaillante liberale noblesse aux -cols de laict.</p> - -<p>Et pour la sapience de tes universitez, en toutes -sortes de sciences, et facultez, et pour l’amplitude -de tes Magistrats, et la prudence de tes Parlemens -redoutables, la serenité de tes conseils, et -les belles loix de ta police.</p> - -<p>Que dis-je ?</p> - -<p>Peuple sage, intelligent, grande nation, Illustre -Royaume, Ciel estoillé de tant de beaux Esprits -<span id="pg_366" class="pagenum">366</span>polis, façonnez : certainement tu es Illustre à merveilles !</p> - -<p>Pour les multitudes de tant de venerables prelats, -grands Eveschez, riches Abbayes, Chefs d’ordre.</p> - -<p>Pour les multitudes de tant de Saincts hommes -signalés en bonté, fameux en science, nobles de -race. Illustres en miracles qui ont vécu flori, replendi, -dedans, et dehors de tes monasteres.</p> - -<p>Pour ta situation entre les deux grands mers ou -portant tes deux bras tu exerces la piété, et Justice, -en tant de grandes fortes, belles, riches, renommées -et populeuses villes, en un pays de si grasse abondance, -en des provinces, si larges et plantureuses, -et si en nombre.</p> - -<p>Que te reste-il pour le comble de tes biens ?</p> - -<p>Que peut-on adjouter au bouquet accombly de -tes loz, à la guirlande de tes honneurs, à la couronne -de tes gloires, tissu en ce triple ternaire, -signifié par tes trois Lis d’or en un champ azuré, -sinon qu’enrichy ce jourd’huy d’un Roy Louys le -Roy des Lis tu sois sous son auctorité bon odeur -<span class="sc">Jesus</span>, au haut, et au loin emmy des peuples -Sauvages plongés en tenebres, et en ombre de mort -d’infidelité, d’incivilité, et d’inhumanité.</p> - -<p>Tu sois choisy de Dieu à ton tres-grand honneur, -contentement, et joye pour y porter le nom -suave du Redempteur establir le sceptre Imperial -de sa triomphante croix, sacré signe, et signal du -fils de l’homme, et guidon du grand Roy des Roys, -ou les peuples à sauver se doivent tous ranger ; et -y semer aussi la bonne nouvelle de son Evangile -porte-salut aux croyans.</p> - -<p>Jadis jusqu’en l’Occident, et tirant au midy par -le grand Charlemagne avec le glaive de fer tu as -montré ta valeur contre les Sarrazins importuns à -l’Espagne.</p> - -<p>Jusques dans l’Orient par le grand sainct Louys -une fois, deux fois, tu as faict resentir à l’impieté -<span id="pg_367" class="pagenum">367</span>Turquesque la force de ton bras, et arboré ce bel -estendart de la saincte Croix dans la Palestine ; par -un Duc de Boüillon, un Duc de Mercœur, et un -Duc de Nevers. Ils ont tremblé à ce nom de François, -qui leur sera fatal, et as montré ton courage -le coutelas en main.</p> - -<p>Mais maintenant <i lang="la" xml:lang="la">Nova bella eligit Dominus, Clypeus, -et hasta si apparuerint</i>, nouvelles guerres, conquestes -tout au rebours, boucliers, et lances, s’ils se verront -icy ? point du tout, mais la Croix de JESUS, mais -l’autel du grand Roy des armées avec son sur auguste -Missah, qui est le glaive de Dieu et le glaive -de Gedeon, de celuy qui est Dieu, et homme tout -ensemble, mais l’eau beniste qui chassera les Diables, -mais la conqueste des cœurs antropophages ou -manges-hommes à la seule oüye de la parole de -Dieu, qui toute inhumanité posée aymeront desormais -leur prochain comme eux mesmes, qui quittant -l’impudence, et la non-pudeur se revestiront de blanc -d’innocence, et de pudeur honneste, qui de brutalité -entreront en raison, et tu es choisie ô France, pour -faire telle guerre ? En ton ame dy-moy n’est-ce pas -la une guerre à sceptre de Lis, à roses, et à fleurs ? -qui ouït jamais chose semblables és batailles mondaines ? -Mais ce sont les guerres du grand Amant -JESUS.</p> - -<p>Que te reste-il donc maintenant apres tes vieux -combats, sinon de t’esjoüir plantant la foy, la loy, -parmy une gent farouche en ses mœurs, inhumaine -en ses faits : mais facile pourtant à subir le doux -joug de ton humain abord, chose que n’a peu faire -le superbe ou rustique Portugais avec ses rigides -entrées. Esjoüis-toy donc Prince des Lis, car c’est -là ta plus grand gloire de servir au grand Roy du -Ciel, et de la terre, de legat, d’Ambassade de ses -mervelles, et grandeurs aux Isles eloignées aux parties -plus lointaines de la Region Australe.</p> - -<p>Ceste sage Princesse tres-chrestienne tres-catholique, -<span id="pg_368" class="pagenum">368</span>magnanime en courage : comme une autre -Judith nostre grand Reyne, regente, nostre Dame, -et maistresse a faict ceste demande par lettres aux -RR. PP. Superieurs des Capucins de la Province de -France et de Paris ses tres-humbles subjects. Assemblez -en chapitre d’accorder au sieur de Rasilli -Lieutenant general establi de sa Majesté en ces contrées -lointaines un nombre de Religieux pour l’employ -d’une si saincte, mais dangereuse entreprise. Cela -pourtant luy a esté tres-librement accordé, et pour -quatre seulement qui maintenant y sont comme explorateurs -de la terre, tous quatre Prestres et Predicateurs, -Pere Yves d’Evreux, P. Claude d’Abbeville, -P. Ambroise d’Amiens, et P. Arsene de Paris, cinquante -de tous ceux qui se trouverent en l’assemblee -capitulaire se sont trouvez escrits sur le roole -qui tous ont offert le hazard de leur vie d’un cœur -franc, et noble pour s’employer au salut de ces pauvres -Payens, de ces pauvres Sauvages, de ces pauvres -bouleversez de la tempeste du diable sans consolateur -ny pere. En voilà donc à la gloire du -grand Sauveur le plein narré augmenté de trois paires -de lettres plus fraiches que les precedentes. Narré -je dis et de leur envoy, et de leur navigation partie -traversee, partie prospere, et de leur arrivee heureuse, -et de tant de bien que sa Majesté par eux, a -desja operé, et de tout plein de particularitez qui -n’ont encore paru dans le public és autres imprimez : -lisez donc.</p> - -<p>Mais auparavant, afin que le Deiste, ny le Censeur -mondain, le moqueur heretique ne se rie de si -honnorables desseins, qui viennent premierement du -ciel. Ils sçauront que c’est chose dez long-temps -prophetizee des saincts qui ont parlé inspirez du -sainct Esprit.</p> - -<p>Le Prophete Isaie n’a-il pas dict <i lang="la" xml:lang="la">propter hoc in -doctrinis glorificate dominum, in insulis maris nomen -domini Dei Israel</i> : Pour ce que je feray au milieu -<span id="pg_369" class="pagenum">369</span>de la terre glorifiez en le Seigneur en doctrines, -prechez le par tout és Isles de la mer annoncez, -glorifiez le nom du Seigneur Dieu d’Israël. Et ailleurs, -voilà mon Serviteur je le joindray à moy, -mon choisy, mon ame s’est compleüe en luy, il prononcera -jugement aux Gentils, etc. Et les Isles attendront -avec expectation sa loy, je t’ay donné en -aliance du peuple pour lumiere aux Gentils, afin -que tu ouvres les yeux des aveugles et tirasses des -cachots, le prisonnier de la geole, et prison ; et ceux -qui sont seans en obscures tenebres.</p> - -<p>Chantez au Seigneur un Cantique nouveau sa -loüange est des extremitez de la terre, vous qui -descendez en mer, et sa plenitude aussi, Isles et les -habitans d’icelles, chantez et plus bas, <i lang="la" xml:lang="la">ponent Domino -gloriam et laudem ejus in insulis nunciabunt</i> : -Ils donneront gloire au Seigneur, et prescheront sa -loüange aux Isles.</p> - -<p>Le mesmes prophetize qu’elles recevront sa loy : -mon juste est proche, mon Sauveur est sorti (se dit -Dieu le pere ?) et mes bras jugeront les peuples, les -Isles m’attendront et soustiendront mon bras, c’est à -dire recevront mon fils.</p> - -<p>Et autre part parlant à son Eglise qui est la -Romaine, car d’autre jamais cela ne s’est verifié. -Car les Isles m’attendent et au commancement les -Navires de la mer, afin que je t’amene tes enfans -de bien loing.</p> - -<p>Et au soixante-sixiesme chapitre Dieu par le -mesme Prophete dit. Et je mettray en eux le signe, -et en envoiray de ceux qui sont desja sauvez aux -Gentils en mer, en Africque, et Lidie, qui deschochent -la flesche, en Italie, en Grece, et aux Isles -bien loing, à ceux qui n’ont point ouy parler de moy, -et n’ont point veu ma gloire, et annonceront ma gloire -aux Gentils, et les ameneront en don, et en present -au Seigneur : Riches presents certes et pretieuses -perles à Dieu.</p> - -<p><span id="pg_370" class="pagenum">370</span>Le Prophete Sophonie. Les islustres hommes -l’adoreront de leur lieu, et toutes les Isles des Gentils.</p> - -<p>Le grand Inspirateur des Prophetes par son Esprit -Jesus-Christ a aussi prononcé et prophetisé.</p> - -<p>Et cet Evangile du Royaume sera presché en -tout le rond universel de la terre, en tesmoignage -à tous les Gentils, et alors viendra la consommation -du monde asçavoir. Ainssi nous autres Catholiques -devons nous avoir une grand joye de voir la parole -de Dieu s’accomplir fidelement de jour à autre, et -non par autre congregation assemblée, que par la -Saincte Eglise Romaine, et doit en particulier ce -grand Royaume, remercier Dieu se ser de luy pour -porter si loing la gloire de ses trophées.</p> - -<p>L’extrait qui suit, vous fera foy de cette verité, -faict, et tiré de quatre lettres, que le P. Arsene un -des quatre a escrit de ce pays là, une au R. P. Commissaire -Provincial, une au R. P. Custode de la -custodie de Paris, une au R. P. Vicaire du couvent -de Paris, et une à son frere, dont trois sont dattées -du 27 d’Aoust, et disent davantage que sa quatriesme -du 20. Une du R. P. Claude à ses deux freres, Monsieur -Foulon, et le P. Martial<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a> et une commune des -deux sudits Peres escrite à Monsieur Fermanet, et -pour vous faire une histoire et narré agreable, et -ne repeter les mesmes choses tout a esté compilé et -mis en une seule lettre comme vous voirez, et tres-fidelement -avec leur paroles propres. Or lisez au -nom de Dieu.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_371" class="pagenum">371</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="e2" title="Extrait de lettres des Reverens Peres Capucins">EXTRAIT ET TRES-FIDELE RAPPORT <i>de six paires -de lettres des Reverens Peres Claude d’Abbeville et -P. Arsene predicateurs Capucins, escrittes tant aux -Peres de Paris de leur ordre, qu’autres personnes -seculieres, dont il y en a quatre du R. P. Arsene, -et une du P. Claude, et une commune des deux ensemble</i>.</h2> - - -<p>Mes Reverens et tres-cher Peres Dieu vous donne -sa paix nous vous envoyons ce petit mot, pour vous -donner avis, et nouvelles du succés de nostre voyage, -et comme avec l’aide de Dieu nous sommes heureusement -arrivés en cette terre du Brasil en l’Isle de -Maragnon entre le peuple appellé Topinabas, et -ce non sans beaucoup de fatigues ; car nous avons -esté cinq mois sur la mer, les incommodités de laquelle -personne ne peut cognoistre sinon ceux qui -les resentent, et pour autant que Monsieur de Rasilly -s’en retourne et repasse en France dans deux ou -trois mois pour nous ramener un nouveau secours, -c’est la cause pourquoy, nous differerons à vous -écrire pour lors plus amplement tout le succés de -nostre voyage, tant ce que nous avons veu sur la -mer, que nous avons trouvé sur la terre de ce pays -et monde nouveau. Nous nous contenterons pour le -present de vous mander ben à la hate par cette -commodité qui se presente, que pour venir en ce -lieu nôtre route a été telle qu’apres avoir faict voile -à Cancale port de Bretagne, étant quelque deux -cens lieuës en mer, il se leva une telle tourmente -qu’elle separa tous nos trois vaisseaux les uns des -autres, et nous sommes étonnés, non seulement nous, -mais mémes tous nos meilleurs pilotes comme pas -un de nosdits vaisseaux n’aye faict naufrage, neanmoins -Dieu nous preserva en telle sorte que nous -<span id="pg_372" class="pagenum">372</span>retrouvames nos deux autres vaisseaux étans relaschez -en Angleterre à cause de ce mauvais temps -comme nous vous avons mandé de là, je croy que -vous aurés receu nos lettres.</p> - -<p>Le lundy donc de Pasques nous partimes de -Plume en Angleterre<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a> d’ou étans partis nous avons -eu tousjours du bon vent, et temps assés favorable -excepté quelques jours en la côte de Guinée, qui -est fort dangereuse pour les maladies du pays ; de -Plume donc nous fumes secondez d’un vent si favorable -qu’en peu de temps il nous fist passer les Isles -de Canarie, et passasmes entre l’Isle appellee forte -venture, et la grand Isle de Canarie ; lesquelles Isles -nous vismes fort à descouvert. Des Canaries nous -gagnasmes la cotte d’Aphricque au cap de Baiador -costoiant tousjours les costes de Barbarie, de Baiador -nous rengeames cette côte d’Aphricque jusqu’à la -riviere ditte Lore par les Espagnols<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a> prés de laquelle -nous moüillasmes l’Anchre, de là nous rengeames -encore la coste d’Aphricque jusques au cap blanc, -lieu qui est droit sous le tropicque de Cancer. Du -cap blanc nous veismes ranger la côte de Guinée -passant entre les Isles du cap verd, et le cap verd, -lieu fort dangereux, pour les maladies contagieuses -qui prennent en ce pays en certaines saisons de -l’année, et cette maladie prend aux gencives en telle -sorte que la chair vient surmonter les dents et mémes -les faict tomber, du lieu desquelles étant tombées sort -du sang en si grande abondance qu’on ne le peut -étancher, de sorte que cela avec le mal d’estomach, -et l’enfleure qui prend au méme temps emportent -leur homme, et y en a bien peu qui en rechappent, -bien que Dieu mercy il n’en soit point pourtant mort -de tout nostre embarquement pendant le voyage, -mais étans arrivez à l’entrée de la terre, il en est -mort trois, qui ont esté enterrez. Or de ceste côte -de Guinée, nous vismes à nous approcher de la -ligne Equinoctiale, qui nous fut d’un accez tant -<span id="pg_373" class="pagenum">373</span>difficile, que nous ne pensions pas la passer à si -bon marché, veu la saison ou nous estions : car elle -nous fit un peu de peine à passer pour un vent contraire -qui s’éleva, qui nous tinst bien quinze jours, -ce qui nous mettoit en de grandes apprehensions, -que les calmes ne nous vinssent encore prendre -auparavant que de pouvoir passer : mais graces à -Dieu petit à petit, et quoy que le vent fut contraire, -nous fimes tant de bordées qu’en les voyant nous la -passames et nous rendismes du costé de l’hemisphere -du Midy. Ayant passé la ligne, nous vinsmes et -arrivasmes en une petite Isle appellée Fernand de -la Roque<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> située à quatre degrez de hauteur vers -le Midy de cinq à six lieües de tour, Isle fort belle -et gratieuse, toutes les proprietez de laquelle nous -vous escrirons (Dieu aidant) à la premiere commodité, -c’est un vray petit paradis terrestre ; en ceste -Isle nous mismes pied à terre, et vous diray seulement -que nous y trouvasmes dix-sept ou dix-huict -Indiens Sauvages avec un Portugais, lesquels estoient -tous esclave et releguez en ceste Isle par ceux de -Fernambuco, une partie desquels Indiens (cinq à -sçavoir) nous baptisasmes. Apres avoir planté la -Croix en ceste Isle au milieu d’une chapelle que -nous y disposames pour y dire la saincte Messe, -apres que nous eusmes beny le lieu, ou nous demeurasmes -quinze jours : Nous mariasmes aussi deux -de ces Sauvages, un Indien avec une Indienne apres -les avoir baptisez : L’autre partie nous ne les voulusmes -pas baptiser en ce lieu : Mais trouvasmes bon -de differer le baptesme jusques à ce que nous fussions -arrivez au lieu que nous pretendions, si bien que -nous delivrasmes tous ces Sauvages, et d’esclaves -qu’ils estoient les avons rendus libres à leur grand -contentement, ils nous dirent qu’ils vouloient tous -venir demeurer avec nous à Maragnon, comme de -faict ils y sont. Nous les avons donc amenez avec -nous avec force cotton, et autres marchandises qu’ils -<span id="pg_374" class="pagenum">374</span>avoient. De Fernand de la Roque nous veismes -gaigner et ranger la côte du Brasil, et continuant -nôtre chemin sommes venus jusques au cap de la -Tortuë terre ferme du Brasil aux pays des Canibales, -ou Eusebe dit en son histoire que S. Matthieu -Apôtre a passé, à la veüe de cette côte du Brasil, -je vous laisse à penser si nous eusmes de la joye, -et du contentement de voir les terres tant desirées, -et pour lesquelles, il y avoit cinq mois que nous -étions flottant par la mer.</p> - -<p>Or apres avoir été quinze jours au cap de la -Tortuë nous fismes voile, et arrivasmes en l’Isle de -Maragnon, et y veismes moüiller l’Anchre, le jour -de la Glorieuse saincte Anne mere de la sacrée -Vierge Marie, de quoy je m’éjoüys (ce dit le Pere -Claude) infiniment de ce qu’en ce jour que j’aime -tant nous eusmes ce bon heur que d’arriver en nôtre -lieu tant desiré.</p> - -<p>Le Dimanche ensuivant nous meismes tous pié -à terre, et en chantant le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus</i>, l’eau -Beniste faicte, le <i lang="la" xml:lang="la">Veni creator</i>, les Litanies de nôtre -Dame étant chantées, nous alasmes en procession -depuis le lieu de nôtre descente jusques au lieu que -nous avions designé pour y planter la Croix laquelle -étoit portée par Monsieur de Rasilly, et tous les -principaux de nostre compagnie. Puis cette Isle, -qui jusques à maintenant avoit esté appellée l’Islette, -estant beneiste fut appellée par le sieur de Rasilly, -et de la Ravardiere l’Islette S. Anne, par ce que -nous y estions arrivez ce jour là, et à cause de Madame -la Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, -laquelle est parente de Monsieur de Rasilly<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>, puis -nous y plantasmes la Croix. La place donc ainsi -beniste, et la Croix plantée il fut enterré au pié -d’icelle un pauvre homme de nostre compagnie qui -estoit un des trois qui moururent, lequel estoit tonnelier -de son estat.</p> - -<p>Toute cette action estant faicte en cette Isle au -<span id="pg_375" class="pagenum">375</span>grand contentement d’un chascun, apres y avoir esté -quelques huict jours. Nous parteismes de ceste Islette -pour aller en la grande Isle de Maragnon habitée -des Sauvages (qui sont les pierres pretieuses -que nous cherchions) où estans par la grace de Dieu -arrivez en bonne disposition et santé. Estans revetus -de nos habits de serge grize assez fine à cause -des chaleurs de cette Zone torride, et revetus par -dessus nos habis d’un beau surplis blanc, et portans -en la main nos bastons, et la Croix au dessus, où -sont nos Crucifix nous descendeimes tous de nostre -vaisseau dans un Canot, qui est une sorte de batteau -que font les Indiens tout d’une piece où estans -tous ces Sauvages qui estoient sur le bord de la mer -avec Monsieur de Rasilly, et beaucoup de François -tant de nostre equippage que de celuy de Monsieur -du Manoir, et du Capitaine Gerard aussi François -que nous avons trouvé icy, beaucoup de ces Sauvages -se jetterent en nage dans la mer pour venir au -devant de nous. Et ainsi conduits de ceste armée -passames, et mismes pié à terre, où le sieur de Rasilly -s’estant mis à genoux avec tous les François -pour nous recevoir (qui estoit une espece d’honneur -non accoustumé) nous estans entre-embrassez, et -baisez pour salutation, j’eus le bon heur (se dit le -pere Claude) d’entonner le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus</i>, selon -le chant de l’Eglise, que nous poursuivismes -alans en procession avec tous les François pleurans -de joye et d’allegresse estans suivis des Indiens. Et -ainsi prismes possession de cette terre, et monde -nouveau pour Jesus-Christ, et en son nom, esperans -de benir la place, et d’y planter la Croix un de ces -jours que nous avons differé à dessein. Je laisse -toutes les autres particularitez quand je vous escriray -plus amplement de la suite de nostre voyage. -Seulement je vous diray encores en passant que le -Dimanche 12 jour d’Aoust, jour de saincte Claire -nous celebrasmes tous quatre la premiere Messe en -<span id="pg_376" class="pagenum">376</span>ce pays. C’estoit bien la raison que le jour d’une -Saincte Vierge de nostre Ordre, laquelle a apporté -une nouvelle lumiere au monde fut ordonné de Dieu -pour faire paroistre une lumiere nouvelle (à sçavoir -la lumiere de son sainct Evangile) en ce monde -nouveau.</p> - -<p>Et je ne puis vous dire maintenant le grand -contentement que ces pauvres Sauvages ont reçeu -de nostre venuë. C’est un peuple tout acquis, et -gaigné, peuple grand à la verité qui nous aime et -affectionne infiniment, ils nous appellent les grands -Prophetes de Dieu et de Ioupan, et en leur langage -du pays Carribain, Matarata<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>. L’on nous a aporté -de bonnes nouvelles depuis que nous sommes icy. -A sçavoir que ceux de Para qui est un autre peuple -voysin des Amazones d’un costé, et de l’autre -costé voisin de cestui-cy, ou il y à cent mil hommes -seulement, lesquels nous desirent extremement, -et nous veulent avoir pour les instruire. Si bien que -je vous diray en un mot, que <i lang="la" xml:lang="la">messis multa, operarii -autem pauci</i>, la moisson est grande, mais nous sommes -trop peu d’ouvriers pour y travailler. Car si -nous voulions dés maintenant il s’en baptiseroit une -grande partie. Cela est vray que, <i lang="la" xml:lang="la">regiones albescunt -ad messem</i>, ces regions icy blanchissent pour le -besoin qu’elles ont de la moisson, et que le temps -est venu que Dieu veut estre icy adoré et recognu.</p> - -<p>Maintenant nous sommes apres pour trouver une -place pour nous camper, et y faire une Chapelle tant -qu’il soit venu des Massons de France pour faire -une Eglise : mais ce sont tous bois taillis qu’il faut -déffricher au paravant.</p> - -<p>Au reste je ne vous puis dire maintenant le grand -contentement que ces pauvres Sauvages ont reçeu de -nostre venuë. Ils nous donnent de tres-belles esperances -de leur conversion. Tout ce peuple quoy que -brutal, et barbare, si est-il neantmoins si fort joyeux -de nostre arrivée, qu’ils nous viennent tous voir avec -<span id="pg_377" class="pagenum">377</span>grand joye, ils monstrent un grandissime desir de -se faire instruire au Christianisme, je croy que quand -nous serons versez en leur langue qu’il y aura plainement -à moissonner, et du contentement pour ceux -qui auront bien du Zele de Dieu, et du salut des -Ames. Ils preparent tous leurs enfans pour nous les -amener pour instruire. Et nous ont promis de ne -plus manger de chair humaine. Il est d’ailleurs fort -bonnasse, point malicieux. N’a aucune Religion sinon -qu’il a la croyance d’un Dieu qu’ils appellent Ioupan, -et croit l’immortalité de l’Ame. Quant au pays c’est -une terre fort bonne et fertile, il n’y a jamais de froidures, -mais un continuel Esté, on ny sçait que c’est -de froid, les arbres y sont tousjours verds, et en -tout temps. Et les jours, et les nuicts tousjours égaux, -le Soleil s’y leve tous les jours à six heures du matin, -et se couche à six heures du soir. Nous ne sommes -qu’à deux degrez, et demy de la ligne, Equinoctiale, -ou de l’Equateur. On tient qu’il y a force -richesses en ce pays, comme mines d’or, des pierres -precieuses, des perles, de l’Ambre-gris, apres il y a -force poyvre, force cotton, force herbe à la Reinne, -ou petun, force sucre. Bref nous vous asseurons que -quand on y sera estably qu’on si trouvera comme en -un petit Paradis terrestre, ou on aura toute sorte -de commodité et contentement, je ne puis vous en -dire d’avantage, ce sera pour le retour de Monsieur -de Rasilly que je vous manderay d’autres choses en -particulier. Au reste jamais je ne me portay mieux -qu’à present graces à Dieu, ne beuvant que de l’eau -(ainsi parle le P. Claude). Si en France il m’eust -fallu faire la milliesme partie de ce qu’il faut faire -icy, je pense que mille fois je serois mort, en quoy -je recognois que <i lang="la" xml:lang="la">non in solo pane vivit homo</i>, l’homme -ne vit pas seulement de pain. Il faut que les delicats -de France viennent icy, je louë Dieu de que -jamais je ne fus malade sur la mer du mal ordinaire, -au grand estonnement d’un chacun, seulement, -<span id="pg_378" class="pagenum">378</span>venant au pays des chaleurs lors que nous estions -justement sous le Tropicque de Cancer, le Soleil -montant à lors j’eus deux ou trois petits accez de -fiebvres qui se passerent aussi-tost Dieu mercy, je -laisse le reste pour un autre temps, le temps et les -affaires nous pressent. Priez Dieu pour nous s’il vous -plaist et pour toute nostre compagnie, et faictes prier -tant que vous pourrez, car jamais nous n’eusmes tant -besoin des graces de Dieu (sans lesquelles nous ne -pouvons rien) que maintenant. Ce que si vous faictes -Dieu vous en sçaura gré.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="e3" title="Sommaire relation de quelques autres choses">Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres -qui ont esté dictes de bouche aux Peres -Capucins de Paris par Monsieur du Manoir.</h2> - - -<p>Monsieur du Manoir<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a> (qui est un des Capitaines -desquels il est parlé en la lettre precedente qu’ils -trouverent en ce pays-là avec le Capitaine Gerard) -estant revenu en France ces jours derniers, et leur -ayant luy mesme apporté la susdite lettre avec plusieurs -autres (quelques unes desquelles nous avons -bien voulu mettre icy, à ce que les merveilleuses -œuvres de Dieu desquelles ces lettres font foy, ne -soyent ensevelies dans le tombeau d’oubly : ains -qu’elle soient mises au jour à ce que les hommes -ayent sujet de loüer la sagesse, providence et bonté -du Createur), leur a dit de bouche plusieurs particularitez -de leurs Peres, qui ne sont pas contenuës -dans la susdite lettre, ny dedans les suivantes. Il -dit donc que les Peres estans arrivez en ce pays. -Ils commencerent à planter leur pavillon faisant une -maniere de Chapelle pour y dire la Messe, et quelques -petites cellules pour se loger, à quoy faire ces -pauvres Sauvages leur aidoyent eux mêmes avec des -<span id="pg_379" class="pagenum">379</span>toilles et rameaux d’arbres. Ce qu’estant achevé, -un jour comme un Pere disoit la Messe, voicy venir -un de ces Sauvages des plus anciens (qu’ils tiennent -comme leurs gouverneurs, les honorant, et respectant -à cause de la vieillesse) lequel en amena trente autres -avec luy pour entendre la Messe, ce qu’ils firent, -et ce avec un grandissime estonnement et admiration -voyant tant de si belles ceremonies, et de si -beaux ornements qu’ils n’avoyent accoustumé de voir -(car ils vont tous nuds tant hommes que femmes). -Or quand le Prestre approcha de la consecration -comme vers l’offertoire, ils tirerent un rideau qui -estoit entre le Prestre et le peuple, de sorte que ces -pauvres gens ne pouvoient plus voir le Prestre, ny -ce qu’il faisoit la derriere, ce qui les scandaliza fort -de ce que l’on leur avoit faict un tel affront, qui fut -cause qu’apres la Messe ils allerent trouver les Peres, -leur demandant la cause pourquoy ils leur avoient -ainsi faict cest affront, à quoy les Peres respondirent : -que ce qu’ils en avoient faict, n’estoit pas pour -les braver mais que c’estoit pour ce qu’ils estoient -encore Payens, et que par consequent ils ne pouvoient -pas celebrer la Messe en leur presence, leur -estant ainsi enjoint de l’Eglise, ce qu’entendant s’appaiserent, -et se rendirent fort capables : puis s’en -retournerent racontant le tout à leurs femmes, lesquelles -desireuses de voir ces grands Prophetes de -Dieu et de Ioupan, s’assemblerent grand nombre -pour les venir voir : mais les Peres ne leur voulant -ouvrir la porte de leur petite cabane, à cause qu’elles -estoient toutes nuës, elles n’eurent pas la patience -du second refus : car rompant la porte (qui n’estoit -pas difficile à rompre) elles entrerent dedans, et regardans -et contemplans ces Prophetes, elles ne se -pouvoient souler de les regarder, y estans toutesfois -un peu trop long-temps, les Peres les prierent de se -retirer, ce qu’elles firent. Apres ceste visite ces -Anciens vieillards desquels nous avons parlé, s’assemblerent -<span id="pg_380" class="pagenum">380</span>grande multitude pour adviser entre eux -quel present ils devoient faire à ces Prophetes en -signe de bienvueillance, et de resjouissance de leur -arrivée. Il voulurent finalement qu’attendu qu’ils couchoient -sur la dure, qu’il leur failloit faire present -d’un mattelas de cotton pour chacun (car le cotton -croît en ce pays) avec chacun une des plus belles -filles, qui est un des plus grands presens qu’ils ayent -accoustumé de faire. Ayans donc apporté quatre -mattelas, et amené quatre belles filles, ils les offrirent -aux Peres : Mais les bons Peres se riant de cela : ils -accepterent fort volontiers leurs mattelas, leur rendant -leur filles avec un remerciement. Ce qui estonna -fort ces Sauvages, disant les uns aux autres. Quoy ? -ces Prophetes-cy ne sont-ils pas hommes comme -nous ? Pourquoy donc n’acceptent-ils pas ces filles -estant chose impossible qu’un homme s’en puisse -passer ? Pourquoy nous font-ils un tel affront : mais -nos Peres prenans la parole ils respondirent que ce -n’estoit pas qu’ils reprouvassent le mariage, quant il -estoit selon les loix de Dieu, tant s’en faut qu’ils le -loüoient, mais que Dieu leur ayant octroyé des graces -plus particulieres qu’aux autres hommes à cause -qu’ils le servent plus perfaictement, ils pouvoyent -facilement par le moyen d’icelles graces se passer -de l’usage des femmes. Ce qu’ayant oüy ces pauvres -gens ils demeurerent tous estonnez, et comme -hors d’eux mesmes admirant la saincteté de ces Prophetes, -et de la en avant ils les ont eu en plus -grande veneration, s’estimans bien-heureux de leur -donner leurs enfans à ce qu’ils les baptisent et instruisent -en nôtre saincte foy ; ainsi qu’il se pourra -voir par la lettre suivante, que lesdits Peres ont -escrit à un honnorable marchant de Roüen nommé -Monsieur Fermanet, qui est un de leurs grands bienfaicteurs, -laquelle nous avons bien voulu mettre icy -à ce que l’on voye que nous n’y mettons rien du -nostre, ains purement et simplement, le mettons -<span id="pg_381" class="pagenum">381</span>selon que nous l’avons leu és lettres, et entendu de -personnes dignes de foy, qui les ont veuës, nous -mettons aussi ceste lettre pource qu’il y a dans -icelle des particularitez qui ne sont point aux autres. -La lettre est celle qui suit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="e4" title="Lettre que les Peres Capucins ont escrit à Monsieur Fermanet">LETTRE QUE LES PERES CAPUCINS ONT ESCRIT -A MONSIEUR FERMANET.</h2> - - -<p>Monsieur Dieu vous donne sa saincte paix. -Apres tant de conjurations que vous nous fistes à -nostre departement de vous rescrire, nous nous fussions -sentis par trop coulpables, de manquer à vous -mander des nouvelles de nostre bon pays, lesquelles -sont tres-bonnes graces à Dieu. Nous y sommes arrivez -heureusement apres avoir flotté quatre ou cinq -mois sur la mer. Au reste nous avons esté receus -honorablement des Indiens, je dis honorablement -selon leur rusticité, mais il n’importe en quelle maniere -que ce puisse estre, pour veu qu’ils rendent -le tesmoignage de leur bien-veillance, ce qu’ils ont -faict, et font encores tous les jours, nous amenans -leurs enfans pour les instruire, ce que nous esperons -de bien faire avec l’aide de Dieu. Au retour de -Monsieur de Rasilly qui sera dedans deux ou trois -mois nous vous pourrons mander le nombre des convertis, -et de ceux qui sont nouvellement baptisez. -Quant au pais il est fort bon, et espere-on d’en tirer -force Petun, et force Rouçou, il s’y trouve dés maintenant -force succre, de fort belles pierres, et de -l’ambre gris, et tient-on qu’à 20. liües d’icy il y a -une mine d’or, n’estoit la trop grand haste que nous -avons, nous vous en manderions d’avantage : mais -<span id="pg_382" class="pagenum">382</span>estans trop pressez nous ne la vous ferons plus longue. -Vous baisant tres-humblement les mains, nous -recommandant à Madame vostre femme, et sommes -à vous, et à elle.</p> - -<p class="sign"><i>Vos tres-humbles serviteurs en nostre Seigneur,<br /> -F. Claude d’Abbeville, et F. Arsene de Paris.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="e5" title="Relation d’un matelot venu du mesme pays">RELATION D’UN MATELOT VENU DU MESME PAYS, -FAICTE AU R. P. GARDIEN DU HAVRE DE GRACE, -DE QUOY IL DONNE ADVIS AU R. P. COMMISSAIRE.</h2> - - -<p>Reverend Pere, humble salut en nostre Seigneur, -ce mot est pour vous donner advis comme ce jourd’huy -m’est venu trouver un matelot, lequel a veu, -et parlé a noz Freres à Maragnon aux Topinabas, -auquel lieu ils arriverent tous en bonne santé sans -aucun enpeschement environ le 8. de Juillet, le Matelot -à entendu leur Messe, où se trouva quelque -vieil Sauvage du pais, qui considera tout ce qui s’y -faisoit, avec environ vint-cinq ou trente avec luy. -Quant ce vint à la consecration et elevation de la -saincte hostie on abaissa une toile, dequoy ils -s’estonnerent pourquoy on avoit fait cela ; Surquoy -estans satisfaits, incontinent firent publier par tout -ce qu’ils avoient veu, de sorte que depuis il leur -est venu grand nombre d’hommes de ces Sauvages -pour les ayder à faire leur logement, et le fort -qu’ils ont commencé. Le Matelot en est party le -22. d’Aoust dernier, dedans le vaisseau de Moisset -dont il avoit donné la conduite au Sieur du Manoir, -auquel il croit que nos freres aurons donné leurs -<span id="pg_383" class="pagenum">383</span>lettres, ou à quelqu’autre chef du vaisseau, qui me -gardera de vous escrire d’autre particularitez. Ils -n’ont pas changé la couleur de l’habit et ne la changeront, -leur habit est seulement d’une estoffe plus -legere que le nostre, à cause de la chaleur. Dieu -soit loué de tout, et leur face la grace d’y fructifier -à la gloire de son S. nom, et exaltation de la saincte -foy de son Eglise.</p> - -<p class="sign"><span class="blk">Je suis de vostre R. le plus serviable en Jesus-Christ,<br /> -du Havre ce 12. Novembre 1612.<br /> -F. Theophile, Capucin indigne.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_385" class="pagenum">385</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="e6">Notes critiques<br /> -<span class="small">et</span><br /> -historiques sur le voyage<br /> -<span class="small">du</span><br /> -P. Yves d’Evreux.</h2> - -<p><span id="pg_387" class="pagenum">387</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53">[53]</a> Suitte de l’histoire des choses plus memorables -advenues en Maragnan. Voy. le titre.</p> - -<p>Cette vaste province, l’une des plus florissantes du -Brésil, n’avait reçu aucun établissement de quelque importance, -avant l’arrivée des missionnaires français. Les limites -qu’on lui accordait alors étaient complétement arbitraires -et il ne faut pas oublier, que l’immense capitainerie du -Piauhy en fit partie intégrale, jusqu’en l’année 1811. Aujourd’hui -son étendue en longueur est de 186 lieues (de -20 l. au dég.) sur 140 de largeur. Sa superficie n’est pas -évaluée à moins de 20,000 lieues carrées. Elle git entre -1° 16′ et 7° 35′ de lat. mérid. Elle confine au N. O. avec -le Pará dont elle est séparée par le Rio Gurupy, au N. E. -elle est baignée par l’Atlantique, au S. E. le Parahiba forme -ses limites du côté du Piauhy. Le Tocantius enfin la sépare -au S. de la province de Goyaz. Quoique chaud et -humide, le climat du Maranham est sain, les pluies qui fertilisent -ce riche territoire commencent régulièrement en Octobre. -L’aspect général du pays offre partout des mouvements -de terrain inégaux, il ne présente nulle part cependant, -des élévations bien considérables, si l’on excepte toutefois -de ces données générales et forcément sommaires, la -Comarca de <i lang="pt" xml:lang="pt">Pastos bons</i>. Là, on rencontre des montagnes telles -que Alpracata, Valentim, Negro, etc. Le pays est arrosé par -14 cours d’eau. De tous ces fleuves c’est le Parnahiba qui est -le plus considérable ; malheureusement, ses rives ne sont pas -d’une salubrité égale sur tous les points, à ce que l’on observe -dans le reste de la province, il y règne des fièvres intermittentes. -<span id="pg_388" class="pagenum">388</span>On évalue son cours à 240 lieues. L’<i>Itapicurú</i> qui -vient immédiatement après lui et dont il est fréquemment -question dans la Relation du P. Yves ne baigne qu’une -étendue de 150 lieues de terrain ; le <i>Mearim</i> a un cours -plus restreint, on l’évalue à 78 l. Le <i>Pindaré</i>, le <i>Turiassu</i>, -le <i>Gurupi</i>, le <i lang="pt" xml:lang="pt">Manoel Alves Grande</i> sont moins considérables -encore. — On suppose que la population entière de -la province peut s’élever aujourd’hui à 462,000 habitans. -Cependant, le <i lang="pt" xml:lang="pt">Relatorio</i> officiel de la présidence qui -porte la date du 3 Juillet 1862, n’évalue ce chiffre qu’à -312,628 âmes, dont 227,873 individus libres et 84,755 -esclaves. Il est à remarquer que le recensement général -de la population de l’Empire, fait en 1825, n’admettait -qu’une population de 165,020 âmes. On a acquis la certitude, -que ce chiffre était en réalité fort inférieur à ce -qu’il devait être. Il témoignait seulement de la répugnance -qu’avaient alors les propriétaires à déclarer le nombre exact -de leurs esclaves. — Quant à la population nomade des -indiens, à celle qu’il serait si curieux de bien connaître pour -apprécier les changements survenus parmi les Aldées depuis -le temps où écrivait le P. Yves, nul chiffre ne la constate, -et ne peut exactement la fournir. Ce qu’on peut dire, -c’est qu’elle est plus considérable au Maranham, au Pará et -dans la nouvelle province de Rio Negro, que partout ailleurs. -On n’a en définitive, que les données les plus imparfaites -et les plus rares, sur ces hordes malheureuses, dont se -préoccupe aujourd’hui le gouvernement. La sollicitude tardive, -mais charitable de l’administration provinciale a trop -de maux à réparer pour que la réparation soit complète. -Tout est à faire encore en ce qui touche les Indiens. Ces -tribus n’ont su conserver ni la dignité que donne à l’habitant -des forêts une complète liberté, ni les principes de -civilisation qu’on avait tenté de leur inculquer au XVII<sup>me</sup> -siècle. Refoulées définitivement dans l’intérieur par Mathias -d’Albuquerque, décimées par le virus de la petite vérole, -elles ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles étaient sous -leurs chefs indépendants. Cette population indigène, est cependant -plus considérable dans les solitudes du Maranham, -<span id="pg_389" class="pagenum">389</span>que ne l’indiquent certaines statistiques et l’on évalue à 5000 -environ, ceux des indiens qu’on a pu réunir en villages. Si nous -en croyons un militaire éclairé, qui s’est trouvé avec eux dans -des rapports incessants durant une vingtaine d’années, la -déchéance physique est bien moindre chez ces peuplades, -que la déchéance morale ; elles ont perdu jusqu’au souvenir -de leurs traditions théogoniques, qu’il eût été si curieux de -comparer aux récits des vieux voyageurs français. Sous ce -rapport, elles ont été bien moins favorisées que ces Guarayos, -visités naguère par d’Orbigny, et qui répètent encore dans -leurs chants, les légendes cosmogoniques du XVI<sup>me</sup> siècle. -Les Indiens du Maranham, parmi lesquels on distingue les -Timbirás, les Gêz, les Krans et les Cherentes ne peuvent -donc fournir à l’historien, que des renseignements bien affaiblis -puisque, il y a maintenant environ quarante ans, le major -Francisco de Paula Ribeiro avait déjà constaté chez eux -cet immense envahissement de l’oubli (voy. la <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista trimensal</i> -T. 3, p. 311), c’est cet oubli fatal des grandes traditions, -qui rend aujourd’hui si précieux des livres, tels que -ceux de nos vieux missionnaires ; là tout au moins les mythes -antiques sont recueillis parce qu’il a fallu les combattre. -Il se présente de temps à autre parmi ces Indiens dégénérés, -quelques hommes énergiques, qui comprennent l’abaissement -de leur race et qui voudraient la faire marcher en avant, -mais ces chefs sont aussi rares qu’ils sont peu compris, et -de plus, c’est vers l’avenir qu’ils tournent leurs regards ; ils -n’ont aucun sentiment réel de leur ancienne nationalité. -Leurs compatriotes qui devraient tout au moins leur savoir -gré des travaux entrepris pour améliorer leur sort futur, -les accablent parfois de leur haine aussi irréfléchie qu’elle -est brutale. C’est ce qui est arrivé à <i>Tempe</i> et à <i>Kocrit</i>, -ces chefs qu’avait connus le major Ribeiro. Ils ont fait de -vains efforts pour pousser dans la voie de la civilisation les -peuplades, dont la direction leur avait été dévolue : ils sont -tombés victimes de leur zèle. Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Memoria sobre as nações -gentias que presentemente habitam o continente do Maranhão, -escripta no anno de 1819 pelo major graduado Francisco -de Paula Ribeiro, Revista trimensal</i> T. 3, p. 184.</p> - -<p><span id="pg_390" class="pagenum">390</span>Disons en passant, que les Tupinambas évangélisés par -les missionnaires français, n’ont pas laissé de descendants -connus ; on suppose seulement qu’un rameau appartenant à -cette grande nation, peuple encore les bourgades de <i>Vinhaes</i> -et de <i lang="pt" xml:lang="pt">Paço de lumiar</i> dans l’île. <i lang="pt" xml:lang="pt">Sam Miguel</i> et <i lang="pt" xml:lang="pt">Frezedalas</i> -sur les bords de l’Itapicurú peuvent être dans le même cas ; -il en est de même à l’égard de Vianna sur le Pindaré. Plus -probablement encore les Tupinambas se sont confondus avec -les nations de l’intérieur ; ils ont pris les noms de Timbirás -et de Gamellas. Les <i>Sakamekrans</i>, les <i>Kapiekrans</i> ou <i>canelas-finas</i>, -et les <i>Gez</i>, errants dans les grandes forêts à l’ouest -de l’Itapicurú ne sont autres que des subdivisions des Timbirás. -Le major Ribeiro, nie, que ces diverses peuplades -se livrent encore aux horreurs de l’anthropophagie. C’est -dans cet écrivain si impartial et qui reconnaît toute la férocité -des Timbirás, qu’il faut étudier les horribles représailles -dont les malheureux Indiens ont été l’objet : l’esclavage -n’en a été que le moins sanglant résultat. Le major -évaluait à 80,000 environ, le nombre des Indiens Sauvages -errants en 1819 dans les grandes forêts ; il a dû diminuer -considérablement depuis cette époque.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54">[54]</a> Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir -du livre du R. P. Yves d’Evreux supprimé par -fraude et impieté, moyennant certaine somme de deniers -entre les mains de François Huby, imprimeur. -p. 1.</p> - -<p>François Huby était aussi libraire et sa boutique occupait -une place parmi les magasins les plus achalandés dans -la galerie des prisonniers au palais ; il dut souffrir comme -bien d’autres du grand incendie qui eut lieu en 1618. Quatre -ans auparavant qu’il se chargeât de la publication du livre -de Claude d’Abbeville, dont le nôtre n’était qu’une suite, il -demeurait rue St. Jacques, au Soufflet d’or, et non à la Bible -d’or, qu’il prit plus tard pour enseigne. S’il fut atteint dans -sa prospérité, ce fut justice pour avoir permis qu’une main -impie privât la France durant plus de deux siècles, du livre -charmant, qu’il avait édité et que nous remettons aujourd’hui -<span id="pg_391" class="pagenum">391</span>en lumière, grâce à une de ces entreprises littéraires si rares -de nos jours, où l’honneur des lettres est la pensée dominante, -et l’emporte sur tout autre considération.</p> - -<p>Le volume qui a servi à notre réimpression est relié -en maroquin rouge, parsemé de fleurs de lys d’or et aux -armes de Louis XIII. Il fait partie de la réserve sous le -N<sup>o</sup> O 1766 de la Bibliothèque Impériale de Paris.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55">[55]</a> St. Louïs en Maragnan. p. 9.</p> - -<p>La capitale du Maranham, occupe aujourd’hui encore, -l’emplacement qui fut choisi par ses anciens fondateurs. Elle -est située par 2° 30′ 44″ de lat. Austr. et 1° 6′ 24″ de -long. orient. à compter du fort de Villegagnon, dans la baie -de Rio de Janeiro. La Ravardière et Razilly choisirent pour -la construire, la pointe O. d’une petite péninsule, liée à l’île -de Maranham même par la chaussée <i lang="pt" xml:lang="pt">do Caminho grande</i>. -Les cours d’eau désignés sous les noms d’<i>Anil</i> et de <i>Bocanga</i> -sortis de points divers de l’île, confondent leurs eaux dans -une même embouchure et forment une vaste baie. L’élévation -qui se présente au S. du Anil à l’E. et au N. du Bocanga -(c’est précisément l’endroit où se réunissent les deux -petits fleuves), constitue l’emplacement primitif où s’éleva la -ville naissante, placée sous le patronage de St. Louis.</p> - -<p>San Luiz do Maranham fut élevé en 1676 par une -bulle d’Innocent XI à la dignité de cité épiscopale, c’est -une ville qui ne compte guère moins de trente mille habitans -et qui se trouvant bâtie sur un terrain doucement onduleux, -paré en tout temps de la plus riche végétation, offre -de l’avis de tous les voyageurs un aspect charmant. (Voy. -<i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia Brasilica</i>, <i>Will. Hadfield</i>, <i>Milliet de St. Adolphe</i> -et principalement, les <i lang="pt" xml:lang="pt">apontamentos estatisticos da provincia -do Maranham</i> placés à la suite du grand Almanach de -1860, publ. par B. de Mattos.) Cette jolie cité est divisée -naturellement par l’épine dorsale de la péninsule, que sépare -les deux bassins des cours d’eau dans la direction de l’E. O. -Son point culminant est le <i>Campo d’Ourique</i> ; là, elle présente -32<sup>m</sup> 692<sup>c</sup> d’élévation au-dessus du niveau moyen de -la marée. Toute la ville se divise en trois paroisses : <i lang="pt" xml:lang="pt">Nossa -<span id="pg_392" class="pagenum">392</span>senhora da Victoria</i>, <i lang="pt" xml:lang="pt">San João</i> et <i lang="pt" xml:lang="pt">Nossa senhora da Conceição</i>. -On y compte 72 rues, 19 ruelles, et 10 places. -Elle possède 55 édifices publics et 2,764 maisons, dont 450 -seulement offrent un ou plusieurs étages. De l’avis même -des habitans, les places pourraient offrir plus d’étendue et -de régularité. Bien qu’elles soient coupées à angle droit, -les rues devraient parfois être plus larges, mieux disposées -en un mot selon les lois de l’hygiène. Leur pavé du reste -n’est pas précisément mauvais, et elles sont d’une inclinaison -convenable relativement aux deux cours d’eau, qui baignent -la ville. Somme toute, Maranham est une capitale dont -l’air est salubre et qu’on ne saurait accuser de manquer de -propreté.</p> - -<p>« Le navire qui est en quête d’un ancrage prend pour -balise le palais du gouvernement, assis sur l’éminence qui -domine le port. Ce bâtiment a à sa base la forteresse de -San Luiz : et de ses fenêtres le regard qui parcourt une baie -étendue, contemple au loin dans un horizon fugitif les côtes -et la ville d’Alcantara ; plus près la barre avec son petit -fort de la pointe d’Area et au dedans du port, sur la rive -opposée du Bocanga, le petit hermitage ruiné de <i lang="pt" xml:lang="pt">Bom Fim</i>, -et en face sur l’Anil la pointe de San Francisco. » Ce fut -là où selon la notice qui nous dirige, La Ravardière remit -au commandant Portugais la ville naissante et la forteresse -de San Luiz. Ce qu’on ne saurait assez rappeler, c’est la -conduite toute chevaleresque du commandant Français en -cette occasion et même celle d’Alexandre de Moura, qui -agissait au nom de l’Espagne. Le jeune chirurgien de Paris, -qui alla panser avec tant de zèle les blessés des deux partis -et qui reçut un si touchant accueil dans le camp ennemi, -peut seul donner une idée par son récit, plein de naïveté -et de franchise, de la cordialité qui régna entre les Français -et les Portugais après le combat (voy. <i>les Archives des -Voyages publiées</i> par M. Ternaux Compans). A quelques mètres, -en suivant la rive du Anil s’élève le couvent et l’église -de Sancto Antonio ; ces bâtiments ont été construits au lieu -même où durant l’année 1612, Yves d’Evreux aidé des PP. -Arsène et Claude d’Abbeville, bâtit son petit couvent, sous -<span id="pg_393" class="pagenum">393</span>l’invocation de St. François. Ce monastère des capucins français -a été rebâti plusieurs fois ; « une partie du moderne couvent, -est occupée aujourd’hui, par le séminaire épiscopal, et -l’église qui est en construction s’élève de nouveau dans le -goût de l’architecture gothique simple. » Ce sera, à ce que -l’on assure, la plus belle église de San Luiz.</p> - -<p>Cette construction n’est pas l’unique, tant s’en faut, dont -se préoccupe la cité, mais c’est la seule, en quelque façon, -qui nous intéresse directement. Nous ne parlerons donc ici, -que pour mémoire, et du quai <i lang="pt" xml:lang="pt">da Sagraçao</i>, nommé ainsi -à l’occasion du couronnement de D. Pedro II, et du vaste bassin -qu’on creuse en ce moment, dans le but de lui faire admettre -une frégate à vapeur de premier ordre, nous nous contenterons -de citer le dock que l’on projette dans le voisinage de l’Anse <span lang="pt" xml:lang="pt">das -Pedras</span>. Il y aurait plusieurs constructions monumentales telles -que l’Eglise <span lang="pt" xml:lang="pt">do Carmo</span>, la cathédrale, la caserne du <i lang="pt" xml:lang="pt">Campo do -Ourique</i>, le théâtre qu’il serait juste de mentionner, mais il ne -faut pas oublier que ceci n’est qu’une note rapide, destinée à -faire saisir dans son ensemble, ce qu’est devenue en deux -cents cinquante ans, la fondation française.</p> - -<p>Un des voyageurs les plus modernes qui se soient occupés -de ces contrées, William Hadfield, fait observer que -San Luiz est la ville du Brésil, où l’on parle le plus purement -le Portugais. C’est, en effet, la patrie de deux écrivains -hautement estimés dans l’Empire, Odorico Mendes et -João Francisco Lisboa, dont la mort est toute récente. Après -avoir traduit Virgile avec une supériorité de style qu’envieraient -les contemporains de Camoens, Odorico Mendes prépare -en ce moment une version en vers d’Homère, où la -science du rythme le dispute à l’inspiration. — Quant au -poète des légendes nationales, dont tout le Brésil répète aujourd’hui -les chants (nous voulons parler ici de Gonçalvez -Dias), il appartient bien à la province du Maranham, qu’il -a explorée en savant et en voyageur intrépide, mais il est -né à Caxias. Les œuvres de ces trois écrivains honneur du -pays, sont aussi l’honneur de la bibliothèque publique, mais -cet établissement institué dans une ville éminemment littéraire -est bien peu en rapport avec les nécessités croissantes -<span id="pg_394" class="pagenum">394</span>de ses autres institutions relatives à l’instruction publique. -Il y a trois ans tout au plus, il ne comptait que 1031 volumes. -Puisse le livre que nous reproduisons ici, le premier -avec celui de Claude d’Abbeville, qui ait été écrit dans la -ville naissante, commencer une ère nouvelle pour cet établissement -indispensable dans une capitale florissante. Plusieurs -fondations heureusement viennent en aide à son insuffisance, -on publie à San Luiz divers journaux, tels que le -<i lang="pt" xml:lang="pt">Publicador Maranhense</i>, l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Imprensa</i>, le <i lang="pt" xml:lang="pt">Jornal do Comercio</i> -etc. etc., et il y a dans la ville une société de typographie ; -à laquelle il faut joindre un grand cabinet de lecture et -une société littéraire l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Atheneu Maranhense</i>. Tout cela contraste -étrangement avec l’époque où le P. Arsène de Paris -trouvait à peine une feuille de papier pour écrire à ses -supérieurs.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56">[56]</a> Cette devotion s’augmenta encore bien plus quand -la chapelle Sainct Loüis au fort fut edifiee. p. 11.</p> - -<p>L’église cathédrale de <i lang="pt" xml:lang="pt">San Luiz</i> ou <i>Maranham</i>, car la -ville porte toujours ces deux noms, a cessé d’être sous l’invocation -de St. Louis de France. C’est aujourd’hui l’ancienne -église du couvent des Jésuites, qui sert de cathédrale, -cette église est sous l’invocation de <i lang="pt" xml:lang="pt">Nossa Senhora da -Victoria</i>. (Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Ayres do Cazal, Corografia Brasilica</i>, Rio -de Janeiro, 1817, T. I. p. 166.) Il paraît que dans les -vastes constructions faites en ces derniers temps pour agrandir -le couvent de Sanct-Antonio on a respecté la petite chapelle -d’origine française ; les Franciscains qui la desservent -aujourd’hui, n’étaient l’année dernière qu’au nombre de trois : -Fr. Vicente de Jesus (gardien), Fr. Ricardo do Sepulcro et -Fr. Joaquim de S. Francisco, tous les deux prêtres.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57">[57]</a> Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer -à la pesches des vaches de mer. p. 13.</p> - -<p>Cette espèce de phoque à la chair savoureuse, était -alors prodigieusement commune dans le nord du Brésil et -dans l’intérieur de la Guyane ; c’est ce que les Portugais -appelent le <i lang="pt" xml:lang="pt">peixe-boy</i>, le poisson-bœuf, les Indiens le <i>manati</i>. -<span id="pg_395" class="pagenum">395</span>La chair excellente de ce poisson nourrit encore en -grande partie les habitans des bords de l’Amazone et du -Tocantius. (Voy. Osculati, <i lang="it" xml:lang="it">America equatoriale</i>.) Claude -d’Abbeville lui donne le nom d’<i>Ourüraourü</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58">[58]</a> Alors on fit dire par tous les vilages de l’isle et -de la province de Tapouytapere. p. 15.</p> - -<p>Ce nom de lieu déjà cité, reviendra fréquemment. Le -vaste territoire qu’on désigne encore au Maranham sous la -dénomination de <i>Tapuytapera</i> est réparti aujourd’hui entre -les comarcas d’Alcantara et de Guimaraens. Il renfermait -jadis onze Aldées indiennes. Cumá était la plus considérable -de toutes. Tapouytapère est à environ 40 lieues de -San Luiz. Selon M. Martius ce nom s’expliquerait par cette -courte périphrase : habitation des indiens ennemis. Voy. le -volume intitulé : <i lang="la" xml:lang="la">Glossaria linguarum brasiliensum</i>. Erlangen, -1863, in-8. On trouve placés à part, dans ce recueil, -les noms de lieux, comme ceux des végétaux et du règne -animal.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59">[59]</a> Qui du depuis furent couvertes de gros et grands -Aparituries. p. 15.</p> - -<p>L’<i>Apariturier</i> ou <i>Apariturie</i>, qui fournit de si heureuses -comparaisons au P. Yves, est simplement le Manglier -(<span lang="la" xml:lang="la">Rhyzophora</span> Linn.). Cet arbre des rives américaines, si -utile à l’industrie, forme en effet de vastes forêts maritimes -dans le Maranham et sur toute la côte du Brésil, aussi bien -que sur celle du pays de Venezuela. On a détruit avec beaucoup -trop de promptitude ces arbres, dans une foule de localités, -et nous avons entendu attribuer même l’invasion récente -de la fièvre jaune à la destruction systématique de ce -végétal charmant, qui égaye de sa verdure tous les rivages -brésiliens. En tombant sous le fer du cultivateur, il laisse -à découvert des plages boueuses, habitées par des myriades -de crabes, et d’où s’échappent des effluves paludéennes de la -pire espèce. Il y a au Brésil deux espèces de Mangliers, le -<i lang="pt" xml:lang="pt">mangue branco</i> et le <i lang="pt" xml:lang="pt">mangue vermelho</i>. Nous renvoyons pour -leur description scientifique à Aug. de St. Hilaire. Nous -<span id="pg_396" class="pagenum">396</span>supposons que le vieux mot employé ici par le P. Yves vient -du verbe <i lang="la" xml:lang="la">parere</i> enfanter, parce que cet arbre se reproduit -par les racines qu’il jette en arcades autour de lui. (Voy. -dans <i>nos scènes de la nature sous les tropiques</i>, l’effet du -manglier dans le paysage.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60">[60]</a> Il y en a de trois sortes. p. 18.</p> - -<p>La fâcheuse lacune qui existe ici, permet cependant de -reconnaître qu’il s’agit des tortues du Maranham. On prépare -au Pará, avec les œufs de ce Chelidonien, ce qu’on -appelle la <i lang="pt" xml:lang="pt">manteiga de Tartaruga</i> ou <i>beurre de Tortue</i>. Il -s’en exporte une quantité prodigieuse.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61">[61]</a> Parmy ces forests il y a une telle multitude de -cerfs biches, chevreils, vaches braves. p. 19.</p> - -<p>Dans cette énumération assez complète des quadrupèdes -qu’on pouvait se procurer à la chasse, un nom frappera -naturellement le lecteur, c’est celui de vache brave. Il eût -été possible, rigoureusement parlant, que les rives du Mearim -eussent reçu quelques individus de la race bovine, introduits -déjà depuis longtemps dans la province de Pernambuco : -Claude d’Abbeville est même explicite sur ce point. -Mais ce n’est pas ce qu’a voulu dire notre bon missionnaire ; -la vache <i>brave</i> ou <i>brague</i>, comme il est dit autre part, est -le <i>Tapir</i> ou <i>Tapié</i>, selon Montoya : animal fort commun -alors d’une extrémité du Brésil à l’autre. Pour le désigner -les Espagnols et les Portugais se servaient d’une dénomination -empruntée aux maures. Ils l’appelaient aussi <i>Anta</i> ou <i>Danta</i> -qui signifie, dit-on, buffle. Lorsque les Américains à leur tour -eurent à imposer un nom au bœuf, ils l’appelèrent <i>Tapir-assou</i>. -M. Martius fait observer avec raison que le mot s’applique -dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i> à tout gros mammifère. Ce pachyderme -étant le plus gros animal connu de l’Amérique du -sud, sa chasse fut bientôt en honneur chez les Européens -et il disparut, en grande partie du moins, des lieux où il -était le plus répandu. Dans certaines contrées de l’Amérique -c’était un animal sacré. A ce titre même, il figure sur -divers monuments. Au Brésil les indigènes cherchaient à -<span id="pg_397" class="pagenum">397</span>se le procurer, non-seulement à cause de sa venaison, mais -surtout en raison de l’épaisseur de son cuir, dont ils fabriquaient -des boucliers, et que ne pouvaient traverser des -flèches armées le plus ordinairement d’une pointe aiguë de -bois ou d’un roseau affilé. Jean de Lery avait rapporté -du Brésil en France, plusieurs de ces rondaches, elles ne -parvinrent pas jusqu’en Europe. Une effroyable famine, -due à une traversée de cinq mois, obligea le pauvre voyageur -à s’en nourrir après les avoir fait ramollir dans -l’eau. Ceux de nos lecteurs qui voudront des détails intéressants -et exacts sur le Tapir américain, les trouveront dans -une excellente dissertation consacrée spécialement à cet animal, -elle est due au docteur Roulin bibliothécaire de l’institut. -On lit dans le Glossaire de M. Martius une synonimie -étendue se rapportant au Tapir. (Voy. p. 479.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62">[62]</a> Ils se mirent à chercher les Tabaiares. p. 19.</p> - -<p>Il est bien certain que les Indiens de cette tribu se -tournèrent contre les Français. Il y a dans l’histoire de -cette expédition, un fait qui n’a pas été suffisamment remarqué : -C’est que le plus fameux des capitaines indiens, dont -le Brésil ait gardé la mémoire, fit ses premières armes au -Maranham, durant l’occupation des Français. Le fameux -<i>Camarão</i> (la Crevette), le grand chef ou <i>Morobixaba</i> des -Tabajares, commandait à 30 archers, durant la lutte qui -s’établit entre la Ravardière et Jeronymo d’Albuquerque. -Convoqué par le gouvernement portugais pour prendre part -à cette guerre, il partit de <i lang="pt" xml:lang="pt">Rio-grande do Norte</i> où se trouvait -son Aldée et se rendit au <i lang="pt" xml:lang="pt">Presidio de nossa senhora do -Amparo</i>, dans le Maranham le 6 septembre 1614. Son -frère nommé <i>Jacauna</i>, le suivit ; avec un fils qui n’avait pas -plus de 18 ans et qui portait le même nom que lui. Bien -des années après, Camarão, qui avait appris la guerre à si -bonne école acquit un renom immortel dans les fastes du -Brésil, en contribuant à l’expulsion des Hollandais. (Voy. -<i lang="pt" xml:lang="pt">Memorias para a historia da capitania do Maranhão</i>. Cette -narration historique a été insérée dans les <i lang="pt" xml:lang="pt">Noticias para a -historia e geografia das Nações ultramarinas</i>.</p> - -<p><span id="pg_398" class="pagenum">398</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63">[63]</a> Un gentilhomme du mesme voyage m’a raconté -avoir tué trois sangliers d’un coup de mousquet. p. 19.</p> - -<p>Il n’y a pas de véritables sangliers au Brésil et l’on -ne peut donner ce nom aux <i>Pecaris</i> ou <i>Tajassús</i> (appelés -par les habitans <i lang="pt" xml:lang="pt">Porcos do Matto</i>). La prouesse du gentilhomme -n’a rien d’extraordinaire, parce que les pecaris marchent -toujours en troupes nombreuses et que le gros plomb -suffit pour les tuer. Martius a donné la synonimie complète -de cet animal dans ses <i lang="la" xml:lang="la">Glossaria linguarum brasiliensium</i>. -(Voy. la division <i lang="la" xml:lang="la">Animalia cum Synonimis</i> p. 477.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64">[64]</a> Ils trouverent des Aioupaues. p. 19.</p> - -<p>Un <i>ajoupa</i> est une petite cabane couverte en feuillage -et qui se trouve ouverte à tous les vents. Ce mot est encore -fort usité dans nos établissements de la Guyane. On -voit des représentations d’ajoupas dans Barrère.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65">[65]</a> Aussitost que cette armee fut retournée de Miary, -l’on parla chaudement de faire dans peu de temps le -voyage des Amazones. p. 20.</p> - -<p>Dès l’année 1542, l’embouchure du grand fleuve avait -été explorée par Alphonse le Xaintongeois. (Voy. le <i>ms. original -de son voyage</i> à la bibliothèque impériale de Paris.) -Jean Mocquet, chirurgien français garde des curiosités de -Henri IV, avait visité ses rives. (Voy. <i>le ms. de sa relation</i> -à la bibliothèque Ste. Geneviève.) Enfin la Ravardière avait -poussé jusque-là une première reconnaissance. Jean Mocquet -est tout-à-fait explicite touchant le mythe des Amazones, qui -a tant occupé La Condamine et l’illustre de Humboldt. Il -tenait tout ce qu’il rapporte de ces femmes belliqueuses, d’un -chef nommé <i>Anacaioury</i>. Ce personnage ou peut-être son -homonyme, figure comme on le verra bientôt dans Yves -d’Evreux. Il commandait à une nation d’Oyapok ou d’Yapoco. -Mocquet annonce à ses lecteurs qu’il ne put aller -visiter les Amazones comme il le désirait « à cause que les -courants sont trop violens pour les vaisseaux et mesme pour -son navire et patache qui tiroit desja assez d’eau ».</p> - -<p><span id="pg_399" class="pagenum">399</span>Tous ces récits sur le grand fleuve avaient laissé en -France des impressions si durables, que le comte de Pagan -conviait Mazarin quarante ans plus tard, à reprendre des -projets oubliés. Pour conquérir l’Amazonie, il veut que l’on -s’unisse aux Indiens. Selon lui, le cardinal doit rechercher -l’alliance « des illustres <i>Homagues</i> (les Omaguas), des généreux -<i>Yorimanes</i> et des vaillants <i>Topinambes</i>. » Jamais certes -nos sauvages n’avaient reçu de si pompeuses dénominations !</p> - -<p>Il serait bien curieux de retrouver le récit de l’expédition -exécutée sur les rives de l’Amazone en 1613, il avait -été fait par ordre de la Ravardière et l’on en possédait -encore une copie au temps de Louis XIII.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66">[66]</a> Premierement les femmes et les filles s’appliquent -à faire leurs farines de guerre. p. 22.</p> - -<p>Gabriel Soares entre dans les détails les plus minutieux -touchant la manière dont les Indiens fabriquaient cette -farine, dont ils formaient de grands approvisionnements. -L’espèce de manioc désignée sous le nom de <i>Carima</i> en faisait -la base. Cette racine était d’abord desséchée à un feu -doux, et après l’avoir rapée, on la pilait dans un mortier, -puis on la blutait bien et ou la mêlait en certaine quantité -avec l’autre espèce de manioc, au moment où l’on devait la -torréfier. On lui donnait un degré de siccité extrême, et -elle se conservait beaucoup plus longtemps que l’autre. On -aura du reste, sur cette industrie agricole des aborigènes -du Brésil, tous les renseignements désirables dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Tratado -descriptivo do Brasil</i>, p. 167. M. Auguste de Saint Hilaire -a dit avec raison que l’exploitation du manioc avait tiré la -plupart de ses procédés de l’économie domestique des Tupis ; -il a résumé en même temps, de la façon la plus concise et -la plus habile, ce qu’il y avait à dire sur la culture de la -plante (<i>Voyage dans le district des Diamants et sur le -littoral du Brésil.</i> T. 2, p. 263 et suiv.).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67">[67]</a> Ces canots de guerre, sont quelquefois capables -de porter deux ou trois cents personnes. p. 23.</p> - -<p>Gabriel Soares est tout-à-fait d’accord ici avec notre -<span id="pg_400" class="pagenum">400</span>missionnaire. Les grands canots, dont il est question, s’appelaient -<i>Maracatim</i> parce qu’ils portaient un Maraca protecteur -à leur proue. Le mot <i>iga</i> désignait un canot simple, -<i>Jgaripé</i> un canot d’écorce, etc. etc. (Voy. à ce sujet <i>Ruiz -de Montoya</i>, <i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro</i>, à la p. 173.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68">[68]</a> Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes -de la queüe d’Austruche. p. 23.</p> - -<p>André Thevet, et après lui Jean de Lery, ont représenté -avec exactitude ce genre d’ornement, que le dernier -de ces voyageurs nomme <i>Araroye</i>. Il était réservé au P. -Yves de nous faire connaître sa valeur symbolique.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69">[69]</a> Ce mot d’Amazone leur est imposé par les Portugais -et Français. p. 26.</p> - -<p>Le curieux récit de l’Indien, confirme l’opinion émise -par Humboldt, qu’il a bien pu se trouver jadis quelques -femmes lasses du joug que leur faisaient subir les hommes -et se vouant à la vie guerrière. Il cadre également -avec les traditions recueillies par La Condamine. — Soixante -ans environ avant le P. Yves, le cordelier André Thevet -n’est pas éloigné de voir dans ces Sauvages américaines, des -descendantes directes de l’armée féminine commandée par -Pentesilée ! Humboldt a dit avec raison que le mythe des -Amazones appartenait à tous les siècles et à tous les cycles -de civilisation.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70">[70]</a> Il fut affectionnement prié par tous les principaux -de ce pays là d’aller faire la guerre aux <i>Camarapins</i> -gens farouches. p. 27.</p> - -<p>Cette nation n’est pas indiquée dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario -topographico, historico, descriptivo, da Comarca do Alto -Amazonas</i>. Recife, 1852, 1 vol. in-12. Nous ne l’avons -pas non plus trouvé mentionnée dans la longue nomenclature -de la <i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia paraense</i> d’Accioli de Cerqueira e Silva. -Elle doit être éteinte ; Martius n’en fait pas mention dans -ses noms de lieux et de nations, qui forment une division -du Glossaire publié récemment.</p> - -<p><span id="pg_401" class="pagenum">401</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71">[71]</a> Comma, p. 27.</p> - -<p>Sous cette dénomination qui revient si fréquemment, on -ne désignait pas seulement un grand village au-delà de Tapouytapère ; -c’était aussi le nom d’un vaste territoire et -d’une rivière. Selon le P. Claude, Comma signifie la place -propre à pêcher du poisson ; nous doutons fort que cette explication -soit exacte. On cherche vainement Comma dans -le Glossaire de Martius publié en 1863.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72">[72]</a> La riviere des <i>pacaiares</i> et de là en la riviere -de <i>Parisop</i>. p. 27.</p> - -<p>Casal, le <i>Dictionnaire du haut Amazone</i>, et Accioli se -taisent également, sur ces fleuves, qui reçurent une armée -de deux mille hommes ! Martius signale une nation des Pacajaz -ou Pacaya dans le Pará. (Voy. <i lang="la" xml:lang="la">Glossaria linguarum</i> -p. 519.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73">[73]</a> Et les mena au lieu des ennemis, lesquels demeuroient -dans les <i>Iouras</i>. p. 28.</p> - -<p>Cette courte description d’habitations aériennes construites -sur des mangliers, et sur des troncs de palmiers murichy, -rappelle un fait des plus curieux, qu’on a jadis rangé parmi -les fables et qui figure dans la Relation de Walther Ralegh. -Il est bien certain qu’on a pu mettre quelque exagération -dans les premiers récits, mais que le fait en lui-même est -de la plus grande authenticité. Il a lieu encore aux bouches -de l’Orénoque. Les <i>Waraons</i> visités il y a près d’un -siècle par le docteur Leblond, les <i>Guaraunos</i> que décrit le -savant Codazzi, sont un seul et même peuple, que son étrange -manière de vivre a sauvé d’une entière destruction. Les -Camarapins, dont nous venons de constater la disparition -furent moins heureux. On peut consulter sur les Indiens -des Iouras l’extrait que nous avons donné jadis des manuscrits -dans lesquels le médecin français a constaté son séjour -chez les Waraons. (Voy. <i>la Guyane</i>, 1828, in-18.) -Codazzi dont on connaît les beaux travaux géographiques, -citait encore en 1841, les Guaraunos, comme n’ayant pas -complétement abandonné leurs maisons aériennes. Il y a -<span id="pg_402" class="pagenum">402</span>vingt ans tout au plus, ils venaient trafiquer avec les habitans -de la Trinidad. (Voy. <i lang="es" xml:lang="es">Resúmen de la Geografía de Venezuela</i>. -Paris, 1841, in-8.) Agostino Codazzi est mort dernièrement. -Quant aux mss. de Leblond, que nous avons eus -à notre disposition jadis, ils faisaient partie de la collection -de voyages possédée en 1824 par l’éditeur Nepveu.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74">[74]</a> Et premierement d’un plaisant et rusé sauvage -appelé <i>Capiton</i>. p. 30.</p> - -<p>Ce personnage portait une dénomination toute portugaise, -et il était dévoué à la nation dont il servait les intérêts. -Le titre de <i lang="pt" xml:lang="pt">Capitão</i> a été promptement accepté du -reste, par les chefs de la race indienne.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75">[75]</a> J’ay faict mourir le pere qui est mort et enterré -à Yuiret, où demeure le <i>pay ouassou</i> le grand pere -auquel j’ay envoyé tous les maux qu’il a. p. 31.</p> - -<p>Ce sauvage fanfaron, se vantait d’avoir fait mourir le -P. Ambroise résidant à Yuiret, qu’il faut prononcer <i>Ieuiree</i>, -selon Claude d’Abbeville, qui indique en même temps l’étrange -signification de ce nom. Le <i>pay ouassou</i>, le grand père, est -Yves d’Evreux. Nous ferons observer à ce sujet que le mot -<i>Pay</i> signifie père en Portugais. <i>Pay guaçu</i> de l’avis même -de Ruiz de Montoya signifie évêque, prélat en Guarani. Le -nom de Pay fut d’autant plus promptement adopté par les -Indiens qu’il avait une plus grande analogie avec celui qui -désigne les gens graves ; les sorciers <i>hechizeros</i>, pour nous -servir de la propre expression du lexicographe espagnol. -Dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i>, modification du Guarani, Pay signifie -père, moine, et seigneur. <i>Pay Abaré Guaçu</i> était la désignation -des Prélats et des Jésuites. Les Indiens nomment encore -le pape <i>Pay’ abaré oçú eté</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76">[76]</a> Ah que j’ay de peur grandement ô que les Topinambos -sont méchants. p. 32.</p> - -<p>Nous ne saurions dire pourquoi le missionnaire modifie -l’orthographe d’un nom de peuple, qu’il a si souvent présentée -d’une autre façon. Claude d’Abbeville écrit <i>Topynambas</i> ; -<span id="pg_403" class="pagenum">403</span>l’auteur de la somptueuse entrée <i>Toupinabaulx</i>, -Hans Staden <i>Topinembas</i>, et enfin Jean de Lery les appelle -<i>Tououpinambaoults</i>. Malherbe adoucit le mot en écrivant <i>Topinambous</i>. -Ce fut cette dernière orthographe qui prévalut -au temps de Louis XIV. Nous sommes revenus à celle -adoptée par les Brésiliens.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77">[77]</a> Or ces Portugaiz avoient avec eux des Canibaliers -Sauvages. p. 34.</p> - -<p>Par le mot si vague, qu’emploie ici le P. Yves, nous -supposons qu’il prétend désigner des peuples plus sauvages -encore que ne l’étaient les Tupinambas, ou se livrant d’une -façon plus déterminée à l’anthropophagie. On trouvera dans -les œuvres de M. de Humboldt une curieuse définition du -mot <i>Canibale</i>. Nous ferons remarquer que cinquante ans -auparavant l’époque à laquelle écrivait le P. Yves, on désignait -plus spécialement ainsi les Indiens rapprochés de -l’équateur. On lit dans l’histoire de la France antarctique -d’André Thevet à propos du bois de teinture : « Celui qui -est du costé de la rivière de Ianaïre est meilleur que l’autre -du costé des Canibales et toute la coste de Marignan » -(p. 116 au verso), et plus loin : « Puisque nous sommes -venuz à ces Canibales nous en dirons un petit mot, or ce -peuple depuis le Cap St. Augustin et au-delà jusques près -de Marignan est le plus cruel et inhumain qu’en partie -quelconque de l’Amérique. Cette canaille mange ordinairement -chair humaine comme nous ferions du mouton » (p. 119).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78">[78]</a> Nous fusmes inquietez l’espace d’un bon mois -de mille rapports, tant des Sauvages qui habitoient -pres de la mer, que des François residans aux forts -qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon -du costé de l’islette St. Anne et du costé de <i>Taboucourou</i>. -p. 34.</p> - -<p>Ce fut en effet sur les bords de l’<i>Itapecurú</i> que les -Portugais se présentèrent. Claude d’Abbeville dit quelques -mots de ce beau fleuve, mais il en exagère le cours. Nous -sommes si peu au fait de la géographie de ces contrées, -<span id="pg_404" class="pagenum">404</span>qu’Adrien Balbi se contente d’introduire son nom dans les -tableaux qu’il a dressés des fleuves du Maranham. Mais -quels prodigieux changements se sont opérés sur ses rives -depuis l’époque où notre bon moine le nommait en altérant -son nom. A la place du ces forêts, où erraient jadis les -Tymbiras, on cultive le maïs, le manioc, le sucre, le tabac, -le coton, et la récolte de cette dernière production est si -abondante, qu’elle monte pour deux districts seulement à -plus de 35,000 sacs.</p> - -<p>Les villes les plus importantes qui s’élèvent sur ce fleuve -ne sont pas même connues de nom en France et figurent à peine -dans nos livres de géographie. Qui a entendu parler par -exemple de la petite cité de Caxias, la riante patrie de -Gonçalvez Dias. C’est cependant une ville riche et commerçante, -que l’on rencontre sur les bords de l’Itapecurú à -soixante lieues de la capitale. Ce n’était en 1821, qu’une -bourgade de 2400 âmes environ et aujourd’hui, son accroissement -a été si rapide, qu’on lui accorde au-delà de 6000 -habitans. Caxias est le centre du commerce qui se fait avec -la vaste province du Piauhy et avec les immenses solitudes -peuplées de troupeaux qu’on désigne sous le nom de <i>Sertão</i>. -Plantée pour ainsi dire dans le désert, elle a des écoles -florissantes, un théâtre, des établissements d’utilité publique, -qu’on ne rencontre pas toujours dans des villes plus considérables. -Le nom de Caxias a d’ailleurs une signification -politique au Brésil. Ce fut là, qu’en 1832, sur le morne -de Alecrim, fut livrée la bataille à l’issue de laquelle se -consolida l’indépendance de la province. Plus tard, sur la -colline même qui portait le nom indien <i>das Tabocas</i> eut -lieu le combat sanglant, où fut vaincu Fidié et qui inspira -des vers si énergiques à Gonçalvez Dias. Il faudrait des -volumes pour exposer même sommairement les perturbations -qui suivirent cet événement et les luttes orageuses qui se -continuèrent dans ce coin ignoré du monde jusqu’en 1848, -époque à laquelle le docteur Furtado sut réprimer le brigandage -qui désolait la cité naissante. La nature elle seule -est grande dans ces régions, 20,000 habitans tout au plus -forment la population de ce vaste municipe effleuré à peine -<span id="pg_405" class="pagenum">405</span>par l’agriculture. A la distance où nous sommes d’ailleurs, -ces révolutions si longues à raconter, nous font l’effet de -celles du moyen-âge qu’enregistre parfois l’histoire locale, -mais qu’elle oublie pour ainsi dire aussitôt parce que ces -événements ne se lient à aucun des grands intérêts dont le -monde se préoccupe. A plus juste raison encore on pourrait -appliquer ce que nous disons à villa de Codó, la bourgade -la plus florissante de la province après Caxias ; comme elle, -elle est baignée par l’Itapecurú, et comme elle un espace -de soixante lieues la sépare de la capitale.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79">[79]</a> Il faudroit qu’ils plantassent des croix pour chasser -Giropary. p. 37.</p> - -<p>Cette dénomination du mauvais principe, acceptée durant -tout le courant de leur publication, par Yves d’Evreux -et par Claude d’Abbeville, semble appartenir plus spécialement -au nord du Brésil. Martius écrit <i>Jurupari</i> ou <i>Jerupari</i>. -<i>Anhánga</i> paraît avoir été plus usité dans le sud. Le -<i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro de la lingoa Guarani</i>, ne renferme pas la signification -du mot Giropari. <i>Angaí</i> dans ce précieux dictionnaire, -désigne le mauvais esprit. Anhanga aujourd’hui ne signifie -plus qu’un fantôme. (Voy. Gonçalvez Dias, <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario da -lingoa Tupy</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80">[80]</a> Ces peuples estoient appelés par les Tapinambos -Tabaiares, auparavant qu’ils se fussent reunis. p. 39.</p> - -<p>Tabajares, ne signifie nullement <i>ennemi</i>, mais bien les -seigneurs de l’Aldée. (Voy. Adolfo de Varnhagen, <i lang="pt" xml:lang="pt">Historia -geral do Brazil</i>, T. 1 ; — Accioli, <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista do Instituto</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81">[81]</a> Les François les appellent pierres vertes. p. 39.</p> - -<p>La dénomination adoptée au XVII<sup>e</sup> siècle par nos compatriotes -venait indubitablement de l’habitude où étaient ces -Indiens de se percer la lèvre inférieure et même les joues, -pour y introduire des disques de jade, travaillés avec beaucoup -de patience, et qu’ils regardaient comme leurs joyaux -les plus précieux. (Voy. <i>sur l’usage de se percer la lèvre -inférieure chez les Américains du sud</i>, notre série d’articles -<span id="pg_406" class="pagenum">406</span>insérée avec de nombreuses gravures dans le <i>Magasin pittoresque</i>. -T. 18, p. 138, 183, 239, 338, 350, et 390.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82">[82]</a> <i>Miarigois</i>, c’est-à-dire gens venus de Miary. p. 39.</p> - -<p>Miarigois est un nom évidemment forgé par notre bon -missionnaire. Rabelais n’eut pas mieux inventé. Les Miarigois -n’étaient autres que des Tupinambas qui s’étaient fixés -sur les bords fertiles de ce Miary, que Cazal prétend avoir -donné son nom à la province. Le Mearim qui offre un cours -de 166 lieues n’est navigable que durant l’hivernage, les -grands canots ne peuvent le remonter alors que jusqu’à 60 -lieues, il prend naissance dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">Serra do Negro</i> et <i>Canella</i> -par les 8° 2′ 23″ de lat. et les 2° 21′ de long., -comptés depuis l’île de Villegagnon (baie de Rio de Janeiro).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83">[83]</a> Les <i>Tapouis</i> font grand estat de ces pierres. -p. 40.</p> - -<p>Le mot <i>Tapuya</i> ou <i>Tapouy</i> a soulevé de grandes discussions, -est il le nom d’un peuple ? (Voy. <i>le Dictionnaire de Gonçalvez -Dias</i>.) Signifie-t-il ennemi ? Ruiz de Montoya se tait -sur ce point. Faut-il en faire une nation distincte de celle -des Tupis, à laquelle ces derniers auraient imposé ce nom. -Un écrivain, qui fait autorité, M. Accioli, ne semble pas -hésiter à ce propos. Lorsqu’il a énuméré les principales -divisions de la race Tupique, il dit : « Une autre nation générique, -celle des <i>Tapuias</i> se subdivise conformément à l’opinion -d’un grand nombre en peuplades parlant près de cent -langues tels sont : les <i>Aymorés</i>, les <i>Potentús</i>, les <i>Guaitacás</i>, -les <i>Guaramonis</i>, les <i>Guaregores</i>, les <i>Jaçarussús</i>, les <i>Amanipaqués</i>, -les <i>Payeias</i> et un grand nombre d’autres. » (Voy. le -T. XII de la <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista trimensal</i>. <i lang="pt" xml:lang="pt">Dissertação historica ethnographica -e politica sobre quaes eram as tribus aborigenes</i>, etc. -p. 143.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84">[84]</a> Les battre c’est autant que les tuer. p. 45.</p> - -<p>Ce mot était devenu proverbial aux îles et à la Guyane.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85">[85]</a> Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en -guerre. p. 45.</p> - -<p><span id="pg_407" class="pagenum">407</span>Hans Staden fait prisonnier par les Tupinambas en -1550 au sortir du fort de Bertioga suscite une grande discussion, -lorsqu’il faut savoir définitivement quel est celui qui -l’a touché le premier. (Voy. <i>la Collect. Ternaux Compans</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86">[86]</a> <i>Ybouira Pouïtan</i>, c’est-à-dire l’arbre du Bresil. -p. 54.</p> - -<p>Ce nom de chef n’a rien d’extraordinaire, mais il faut -écrire <i>Ibira Pitanga</i> pour plus d’exactitude. (Voy. Ruiz de -Montoya.) Lery écrit <i>Araboutan</i>, Thevet <i>Oraboutan</i>. Ce -bois célèbre disparaît chaque jour davantage des grandes -forêts où l’allaient chercher nos ancêtres.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87">[87]</a> Chacun l’environnoit pour l’escouter quand il -alloit au Carbet. p. 55.</p> - -<p>C’est un Tabajara qui parle, mais nous ferons observer -que le mot <i>Carbet</i> n’appartient pas à la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i>. Le -P. Ruiz de Montoya ne l’a pas inséré dans son précieux -<i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro de la lingua Guarani</i>. Il est plus particulièrement -en usage parmi les Galibis et d’autres peuples de la Guyane. -Le voisinage de notre colonie se fait sentir dans le récit du -P. Yves, rien que par cette expression. Il faut faire une -certaine différence entre les Carbets et les <i>Ocas</i> ou <i>Tabas</i>, -qui constituaient l’architecture rudimentaire des autres peuples -du Brésil. Ecoutons à ce sujet le P. du Tertre : « Au -milieu de toutes ces cases, ils en font une grande commune -qu’ils appellent <i>Carbet</i>, laquelle a toujours 60 ou 80 pieds -de longueur et est composée de grandes fourches hautes de -18 ou 20 pieds, plantés en terre. Ils posent sur ces fourches -un latanier ou un autre arbre fort droit qui sert de -faist, sur lequel ils ajustent des chevrons qui viennent toucher -la terre, et les couvrent de roseaux ou de fuëilles de -latanier, de sorte qu’il fait fort obscur dans ces Carbets, -car il n’y entre aucune clarté que par la porte, qui est si -basse qu’on ne sauroit y entrer sans se courber. »</p> - -<p>Les détails que nous venons de donner ici sont empruntés -à un ouvrage qui date de l’année 1643, et ils se -rapportent plus spécialement à l’architecture rustique des -<span id="pg_408" class="pagenum">408</span>Caraïbes insulaires. Nous avons choisi cet exemple à peu -près contemporain du livre publié par notre auteur, parce -qu’il n’y avait pas en réalité de notables différences entre -les Carbets des îles et ceux du continent. Si l’on faisait -une histoire de ces cases de feuillage si promptement élevées, -on pourrait en constater néanmoins certaines variétés, -selon les usages auxquels on les destinait. (Voy. à ce sujet, -<i>le voyage pittoresque au Brésil de Debret</i>, puis les gravures -du livre d’André Thevet, publ. en 1558.) Il y avait les -petits et les grands Carbets, ceux où les Piayes faisaient -leurs jongleries, et ceux où se tenaient les grands conseils. -Ces derniers affectaient la forme d’un de nos vastes hangars, -et pouvaient contenir jusqu’à 150 ou 200 guerriers. Au -XVII<sup>e</sup> siècle, dans le langage de nos colonies, parmi les -îles ou sur le continent, tenir un conseil quelconque, c’était -<i>Carbeter</i> ; le terme était consacré et se trouve dans tous les -voyageurs. (Voy. entre autres Biet, <i>Voyage de la France -équinoxiale</i>. Paris, 1654, in-4.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88">[88]</a> Il alla de ce pas au fort, accompagné d’un des -principaux truchemens de la compagnie nommé Migan. -p. 60.</p> - -<p>David Migan était Dieppois et comme tant de Normands -de la fin du XVI<sup>e</sup> siècle, il était venu chercher fortune -parmi les sauvages du Brésil. Les chefs de l’expédition -le trouvèrent établi depuis nombre d’années à Jupanaran, -sur l’île de Maranham. C’était dans l’étendue du mot, un -truchement de la Normandie et dieu sait de quelle réputation -jouissaient ces interprètes, dans ce qu’on appelait alors le -monde civilisé. On allait jusqu’à les assimiler aux sauvages, -dont ils partageaient disait-on parfois les odieux festins. -David Migan eut les honneurs du Mercure français. (Voy. -T. 3, p. 164.) Il revint en France avec Rasilly, auquel il -était particulièrement attaché, lui seul était en état de bien -traduire à la reine la longue harangue d’Itapoucou. Nous -ferons remarquer en passant qu’il a apposé sa signature, -dans la cession que la Ravardière faisait de ses droits à -François de Rasilly. Cela indique sans aucun doute qu’il -<span id="pg_409" class="pagenum">409</span>jouissait d’une considération exceptionnelle. Le nom de Migan -toutefois nous paraît être un nom de guerre, ce mot en langue -tupique, désigne l’épaisse bouillie que l’on faisait avec la -farine de manioc. Malherbe qui se trouvait aux Tuileries -lors de la présentation des Indiens fait remarquer l’habileté -de cet homme. Il y avait un autre interprète nommé Sébastien, -qui avait été attaché à la personne d’Yves d’Evreux.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89">[89]</a> Un jour quelques uns me disoient qu’il falloit que -nous fussions bien pauvres de bois en France et -qu’eussions grand froid, puisque nous envoyons des navires -de si loing à la mercy de tant de perilz querir -du bois de leur pays. p. 70.</p> - -<p>Il est infiniment curieux de trouver au Maranham en -l’année 1612, un sauvage faisant absolument le même raisonnement -au P. Yves, que celui auquel était obligé de répondre -Jean de Lery en 1556 : « Que veut dire que vous -autres <i>Maïr</i> et <i>Peros</i> (c’est-à-dire français et portugais) veniez -quérir de si loin du bois pour vous chauffer ? N’en y -a-t-il point en vostre pays ? » (Voy. <i>Histoire d’un voyage en -la terre du Brésil</i>. Rouen, 1578, in-8.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90">[90]</a> Ils sont fort patiens en leurs miseres et famine -jusques à manger de la terre. p. 76.</p> - -<p>M. de Humboldt a décrit longuement la région des -Otomaques et les amas considérables de terre, que font ces -Indiens pour s’en nourrir, à l’époque où la chasse et la -pêche leur font défaut. Selon le grand voyageur, cette terre -séchée au soleil et formant des pyramides de boulettes rangées -symétriquement, n’est si recherchée par les Sauvages, -qu’en raison des particules animalisées qui la rendent nutritive. -Le P. du Tertre prouve que les Indiens des îles étaient -géophages comme ceux du continent, mais il suppose que -c’était uniquement par une aberration du goût. « Tous mangent -de la terre, aussi bien les mères que les enfants, dit-il, -la cause d’un si grand déréglement d’apétit ne peut procéder -à mon avis, que d’un excès de mélancolie. » (<i>Hist. nat. -des Antilles, habitées par les Français.</i> T. 2. p. 375.) Non -<span id="pg_410" class="pagenum">410</span>loin des régions que décrit le P. Yves, sur les bords du -Rio Ucayale, on rencontre encore les indiens Pinacos, dont -le véritable nom est <i>Puynagas</i>. Ces Indiens dédaignés par -leurs compatriotes sont d’intrépides géophages. L’un des -plus curieux opuscules qui aient été publiés sur cette matière, -est celui de M. Moreau de Jonnès. Il est intitulé : -<i>Observations sur les Géophages des Antilles</i>. Paris, An VI, -il n’a pas plus de 11 pages.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91">[91]</a> Le second degré s’appelle Kounoumy miry petit -Garsonnet. p. 79.</p> - -<p>Dans cette énumération des divers degrés de l’enfance -nous retrouvons encore l’exactitude du P. Yves ; mais il a -confondu la lettre <i>N</i> avec la lettre <i>R</i> ; le mot enfant s’écrit -dans les glossaires brésiliens : <i>Curumîm</i>. (Voy. Gonçalvez -Dias, <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario da lingua Tupy</i>. Leipzig, 1858, in-12.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92">[92]</a> Elles sont donnees en mariage, et alors elles portent -le nom de <i>Kougnanmoucou-poire</i>. p. 88.</p> - -<p>M. Gonçalvez Dias désigne sous le nom de <i>Cunhã mucú</i> -la jeune vierge. (Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93">[93]</a> Il se couche pour faire la Gésine au lieu de sa -femme. p. 89.</p> - -<p>Cet usage étrange dont parlent tous les vieux voyageurs -du XVI<sup>e</sup> siècle, ne s’était pas, comme on voit, encore -modifié. On ne le retrouve pas seulement chez les Caraïbes -des îles, il est en vigueur chez plusieurs peuples de l’Europe -et notamment chez les Basques, on le désignait jadis -sous le nom de la <i>Couvade</i>. Les <i>mélanges historiques</i> publiés -à Orange en 1675, contiennent d’intéressantes recherches -à ce sujet : « C’estoit, y est-il dit, une assez plaisante -coutume que celle qui s’observoit dans le Bearn. Lorsque -une femme estoit accouchée, elle se levoit et son mary se -mettoit au lit, faisant la commère. Je crois que les Bearnais -avoyent tiré cette coutume des Espagnols, de qui Strabon -dit la même chose au 3<sup>e</sup> livre de sa géographie. La -même coutume se pratiquait chez les Tibaréniens, au rapport -<span id="pg_411" class="pagenum">411</span>de Nimphodore, dans l’excellent scholiaste d’Apollonius -le Rhodien, liv. 2 et chez les Tartares suivant le témoignage -de Marc Paul au chapitre 41 du 2<sup>e</sup> livre. » Cette conduite -si bizarre qu’on ne saurait expliquer lorsqu’on n’est point -descendu assez profondément dans les replis cachés du caractère -indien, était religieusement suivie par les guerriers -Tupinambas les plus forts et les plus renommés ; elle fait -sourire l’homme civilisé, qui en cherche naturellement l’origine. -Elle devient touchante, pour ainsi dire, si l’on fait -attention qu’elle est toujours accompagnée des plus cruelles -privations. Non-seulement l’Indien qui vient d’être père et -qui se condamne volontairement à ce repos ridicule, ne mange -pas, mais il s’impose encore d’autres supplices ; le tout, dans -le but d’éviter au petit être qui vient de naître certains -maux qu’il redoute pour lui. Par suite de son ignorance, -et de ses idées superstitieuses, il s’attribue sur l’enfant une -influence physiologique illusoire et il brave stoïquement de -grandes souffrances pour en épargner quelques-unes au nouveau-né. -L’homme policé des villes médiocrement éclairé -parfois, se garde bien d’interroger les idées pleines de dévouement, -mobiles du Sauvage ; avant de juger sa conduite -il rit de pitié. La compagne de l’Indien, cependant partage -son étrange superstition, et elle approuve son mari. Elle -se résigne même sans murmure à de vraies douleurs et à -un nouveau travail parfois tres-rude puisque tout le poids -du ménage retombe forcément sur elle. Dans la pensée de -cette pauvre créature le salut du nouveau-né est attaché à -la conduite stoïque que tient son mari. Nous ne saurons -jamais quel était le mobile qui conduisait les anciens lorsqu’ils -s’abandonnaient à ce repos bizarre, il ne différait point -probablement de celui qu’on accorde aux Américains. Carli -dont l’ingénieuse érudition explique tant de choses de l’antiquité -américaine n’essaye même pas de chercher un motif à -ce qu’il trouve si burlesque. Il se trompe certainement lorsqu’il -affirme qu’on apportait des aliments abondants à ces -solitaires. (Voy. <i>Lettres Américaines</i>. Boston et Paris, 1788, -T. 1, p. 114.) Il est bon toutefois de lire avec précaution -la version française de ce curieux passage ; le traducteur -<span id="pg_412" class="pagenum">412</span>français le Febvre de Villebrune n’a pas su rendre aux expressions -italianisées par l’auteur leur valeur réelle. Antoine -Biet est plus juste à l’égard des Indiens et il se montre -bien moins enclin que ses prédécesseurs à la raillerie, lorsqu’il -décrit la Couvade chez les Galibis. Il l’avoue, le pauvre -Indien « Jeusne étroitement pendant six semaines ne -mangeant que fort peu, d’où vient que quand sa couche est -faite, il se leve maigre, comme une squelette (sic). » Le -même voyageur nous fait voir son patient Galibi, ne quittant -pas le Carbet et n’osant pas même lever les yeux sur -ceux qui l’environnent. (<i>Voyage de la France équinoxiale</i>, -liv. III, p. 390)</p> - -<p>En décrivant les coutumes de certains Caraïbes, l’auteur -de l’histoire morale des Antilles ne pouvait oublier la Couvade. -Rochefort en raconte les circonstances et il spécifie son -analogie avec une cérémonie à peu près identique dont il avait -été témoin dans une province de France. Ce repos forcé de -l’Indien, lui paraît souverainement absurde, mais il ne dénie -pas au pauvre patient le mérite du jeûne, il avoue qu’on -ne lui donne rien de toute la journée, qu’un petit morceau -de Cassave et un peu d’eau. (Voy. <i>L’histoire morale</i>, p. 494.) -Nous ne pousserons pas plus loin ces citations, il suffira de -dire qu’en ce qui touche les peuples du Brésil, les Tupiniquins, -les Tupinacs, les Tabajares, les Petiguaras et bien -d’autres tribus imitaient les Tupis. Cette nomenclature n’ajoute -rien d’ailleurs au fait en lui-même. Ce qu’il importait ici -de faire ressortir c’était l’amour paternel de l’Indien. On -restitue ainsi à la plus bizarre des coutumes l’origine réelle -qu’elle doit avoir.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94">[94]</a> Grand-peres qu’ils appellent <i>Tamoins</i>. p. 91.</p> - -<p><i>Tamoi</i> veut dire grand-père dans la langue des Tupinambas ; -il y a ici altération du mot produite par une différence -dans la prononciation. On lit dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro de la -lingua Guarani</i> base de la lexicographie brésilienne -<i><b>Tamôî</b>, -abuelo, <b>Cheramôî</b>, mi abuelo, <b>Cherúramôîruba</b>, mi -bisabuelo, <b>Cherúramôî</b>, el abuelo de mi padre</i>, etc. Les -Tamoyos avaient donc par leur origine une réelle prééminence -<span id="pg_413" class="pagenum">413</span>sur les autres tribus appartenant à la même race. -Vers le milieu du XVI<sup>e</sup> siècle ils habitaient les alentours -de <i>Nicteroy</i>, ou si on l’aime mieux les environs de Rio de -Janeiro. Alliés fidèles des Français, ils furent chassés de -ce beau territoire par Salema, et les débris de leurs tribus -descendirent vers les régions du nord, où ils retrouveront -leurs anciens amis, qui s’étaient réfugiés surtout dans les -campagnes du Maranham.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95">[95]</a> J’ay mis cy-dessoubs la forme et maniere ordinaire -de leur pour parler qui est tel. p. 96.</p> - -<p>L’espèce de vocabulaire, que donne ici notre missionnaire, -n’est pas d’une importance médiocre. Les lecteurs français -peu familiarisés avec la philologie américaine dédaigneront -sans doute ce recueil de phrases, procédant d’une langue -sur laquelle s’est égayé Boileau ; il n’en sera point de même, -dans un vaste Empire, où les lettres sont aujourd’hui en -honneur. Il y a longues années déjà que l’auteur de l’<i>histoire -générale du Brésil</i> a fait ressortir l’importance de l’étude -des langues indigènes dans un mémoire inséré parmi les -actes de l’<i>Institut historique de Rio de Janeiro</i> (août 1840). -Si le P. Anchieta, auquel on doit la première grammaire -connue de la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i> ne parlait pas du Tupi sans une -sorte d’enthousiasme, si Figueira l’a imité dans sa naïve admiration, -Laet en s’abstenant de ces formes admiratives, a -vanté son abondance et sa douceur. En cela il a été suivi -par Bettendorf. On peut dire néanmoins que de tous ces -écrivains, c’est le P. Araujo, qui a fait le mieux saisir son -importance, au point de vue philosophique. « Comment se fait-il, -dit quelque part ce religieux, que les peuples par qui elle -a été parlée, ayant leurs idées limitées dans un cercle étroit -d’objets tous nécessaires, cependant, à leur mode d’existence, -aient pu concevoir des signes représentatifs d’idées, capables -d’atteindre aux choses dont ils n’avaient nulle connaissance -antérieurement, et cela, non pas d’une façon telle quelle, -mais avec propriété, énergie, élégance, » et il ajoute aussitôt : -« n’ayant aucune idée de religion, si ce n’est de la religion -naturelle. Ils n’en ont pas moins trouvé dans leur propre -<span id="pg_414" class="pagenum">414</span>langue des expressions pour rendre toute la sublimité des -mystères de la religion de Grâce, sans rien emprunter aux -autres idiomes. » On se tromperait étrangement, si l’on supposait -que la langue usitée parmi les tribus nombreuses, que -trouva Pedralvez Cabral au Brésil, en l’année 1500, est aujourd’hui -éteinte. Non-seulement elle a laissé partout des -vestiges dans la géographie du Brésil, mais on la parle -dans une multitude de villages et elle a la plus étroite affinité -avec ce Guarani, qui est la langue en usage dans la -plus grande portion du Paraguay. Cette langue toutefois -n’est plus déjà ce qu’elle était au XVI<sup>me</sup> siècle. Les idiomes -des peuples sauvages se modifient comme ceux des peuples -civilisés et plus encore peut-être, quand un courant -d’idées nouvelles vient les détourner de leur libre allure. Le -<i>Maya</i>, le <i>Quiché</i>, l’<i>Aztèque</i>, le <i>Quichua</i>, l’<i>Aymara</i>, ne sont -plus ce qu’ils étaient du temps de Cortez, d’Alvarado, et de -Pizare. Si le savant Veytia, pouvait, il y a tout près d’un -siècle, constater l’énorme différence que présente le Nahuatl -ancien, avec le Nahuatl, que plusieurs personnes parlaient -de son temps, on doit se figurer aisément ce qui est advenu -à l’égard de la langue Tupique et du Guarani moderne. -Cette dernière langue, si usitée au Paraguay, n’est -plus parlée dans sa pureté native, nous dit M. de Beaurepaire -Rohan, que parmi les <i>Cayuas</i> aux sources de l’Iguatiny. -Tous les livres, qui ont envisagé la vieille langue au point -de vue grammatical sont donc précieux. Sous ce rapport -même, il le faut bien dire, les voyages d’Hans Staden, de -Thevet et de Lery, le sont plus que les relations de Claude -d’Abbeville et d’Yves d’Evreux. On trouvera tous les renseignements -désirables sur ce sujet dans notre opuscule publié -sous ce titre : <i>Une fête brésilienne célébrée à Rouen en -1550. Suivie d’un fragment du XVI<sup>me</sup> siècle roulant sur -la Théogonie des anciens peuples du Brésil et des poésies -en langue Tupique de Christovam Valente.</i> Paris, Techener, -1850, gr. in-8.</p> - -<p>Le savant Hermann E. Ludewig n’a pas eu connaissance -du vocabulaire donné par le P. Yves ou du moins il -ne le cite point. (Voy. <i lang="en" xml:lang="en">The literature of American aboriginal -<span id="pg_415" class="pagenum">415</span>languages</i>. London, 1857, in-8.) De vastes travaux ont -été entrepris du reste sur cette langue en ces derniers temps. -Au premier rang nous devons nommer ceux de l’illustre -Martius. Un littérateur éminent du Brésil, M. Gonçalvez -Dias, qui a déjà publié à Leipzig <i lang="pt" xml:lang="pt">le Diccionario da lingua -Tupy</i> (1858), est allé l’étudier de nouveau dans les forêts -profondes de l’Amazonie. La philologie brésilienne va donc -faire encore d’immenses progrès.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96">[96]</a> Un Pagy Ouassou, c.-à-d. un grand sorcier pour -les maladies et enchanteries. p. 104.</p> - -<p>Il y a ici une lacune fâcheuse dans notre texte, puisque -il est à peu près indubitable que notre voyageur allait -s’étendre sur une caste qui joue avec les <i>Morobixaba</i> le rôle -principal dans la vie civile et politique des Brésiliens. Simon -de Vasconcellos, dans ses <i lang="pt" xml:lang="pt">noticias do Brasil</i>, ne laisse pour -ainsi dire rien à désirer sur ce point et nous y renvoyons. -Nous ferons observer toutefois, que les <i>Piayes</i>, <i>Pagé</i> ou -<i>Pagy</i>, n’obtenaient la prodigieuse influence qu’ils exerçaient -qu’en se soumettant à des épreuves et à des jeûnes tels, -que leur vie se trouvait en danger, lorsqu’ils obtenaient le -titre, objet de leur ambition. Depuis l’embouchure de l’Orenoque, -jusqu’à celles du Rio de la Plata, ces épreuves ne -variaient guère. Lorsque le récipiendaire était déjà épuisé -par le jeûne, on le livrait à la morsure des fourmis, on lui -ingurgitait d’abominables potions dont le jus de tabac faisait -la base et parfois on l’enfumait jusqu’à ce qu’il tombât privé -de sentiment. S’il résistait à ces supplices, il marchait l’égal -des guerriers et l’emportait parfois sur eux.</p> - -<p>Vasconcellos nous a laissé sur ce qu’on pourrait appeler -le collége des piayes (comme on a dit le collége des druides) -certains détails infiniment précieux : ils s’appliquent surtout -néanmoins, aux provinces du sud. Dans le nord c’étaient les -<i>Pajes Aybas</i>, qu’on regardait comme des sorciers, de puissants -astrologues, ou si l’on veut des <i>Tempestaires</i> auxquels rien -ne pouvait résister. Non-seulement ils tenaient les astres sous -leur dépendance, mais la lune, et le soleil lui-même, obéissaient -à leurs ordres ; ils déchaînaient les vents, ils soulevaient -<span id="pg_416" class="pagenum">416</span>les tempêtes. Les animaux les plus terribles, tels que -les jaguars et les jacarés se soumettaient à leurs ordres. -Pour arriver, aux yeux du vulgaire, à ce degré de puissance, -les Pajè Aybas possédaient un moyen qui n’a jamais manqué -son effet ; ils avaient <i>leur herbe aux sorciers</i> bien autrement -puissante que celle de l’Europe, qui l’est déjà beaucoup. -C’était la <i>Parica</i>, dont le docteur Rodriguez Ferreira -a laissé la description et a fait connaître les effets délétères. -(Voy. les <i>Mémoires de l’Académie des Sciences de Lisbonne</i>.) -On mâchait la Parica, on en faisait une sorte d’onguent -avec lequel on pratiquait des onctions.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97">[97]</a> Ils se frottent d’huyles de palme de <i>rocon</i> et de -Junipape. p 112.</p> - -<p>Il y a ici une légère erreur typographique que nous -rectifions, il faut lire <i>rocou</i>. Sur toute l’étendue de l’Amérique -méridionale, les tribus sauvages se teignaient la peau -en rouge orangé et en noir bleuâtre au moyen du rocou, -<i lang="la" xml:lang="la">Bixia Orellana</i> et du <i>Genipayer</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Genipa Americana</i>). Le -P. Yves parle en termes exacts, du fruit de cet arbre, qui -croît en abondance au Maranham ; le jus clair et limpide -qu’on en extrait, tourne au noir intense presque immédiatement -après son application et garde sa fixité inaltérable -même dans l’eau durant neuf jours. (Voy. ce que dit à ce -sujet Humboldt, <i>Voyage aux régions équinoxiales</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98">[98]</a> Elles ne peuvent plus voir à tirer des pieds les -<i>thons</i> ou vers. p. 113.</p> - -<p>Yves d’Evreux se sert ici d’une expression impropre, il -désigne par le mot <i>Thon</i>, ce qu’on appelle le <i lang="es" xml:lang="es">bicho do pé</i>, -<i>niga</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Pulex penetrans</i> des entomologistes. Il serait possible -néanmoins, que le mot appartînt à <i lang="pt" xml:lang="pt">la lingoa geral</i>. Il se -trouve avec la même acception dans Thevet, qui a écrit en -1558. (Voy. <i>France antarctique</i>, p. 90.) Cet insecte est trop -connu pour que nous insistions ici sur les maux dont il -peut devenir l’origine. (Voy. entre autres naturalistes l’exact -Auguste de St. Hilaire, <i>Voyage dans l’intérieur du Brésil</i>. -T. 1, p. 35 et 36.)</p> - -<p><span id="pg_417" class="pagenum">417</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99">[99]</a> Il faut que vous croyez que ces pays sont autant -fournis d’arbres medicinaux, de gommes salutaires -et d’herbes souveraines, qu’aucun que soit soubs -la voute des cieux. Le temps le fera cognoistre. p. 118.</p> - -<p>La prophétie du bon père s’est complétement réalisée. -Il y a peu de régions sur le globe, qui aient été explorées -à un tel point au profit de la science. Outre <i>les plantes -utiles</i> du Brésil dues au regrettable Auguste de St. Hilaire, -on a aujourd’hui la <i lang="la" xml:lang="la">Flora brasiliensis</i> de l’illustre Martius -qui a donné également la <i lang="pt" xml:lang="pt">materia medica</i> de ce vaste pays. -Nous craindrions de fatiguer l’esprit du lecteur par une aride -nomenclature, en accumulant ici les titres de livres spéciaux. -Nous nous contenterons de faire observer que les Brésiliens -ont apporté eux-mêmes leur large part à cet ensemble de -travaux scientifiques. Il suffit de nommer ici les mémoires -publiés en ces derniers temps par M. Freyre Allemão et -l’immense recueil demeuré malheureusement imparfait, qui -porte le titre de <i lang="la" xml:lang="la">Flora fluminensis</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100">[100]</a> Ceste tache est appelee par les indiens <i>Aïpian</i>, -c’est-à-dire la <i>mère pian</i>. p. 120.</p> - -<p>Cette funeste maladie, si voisine de la syphilis, si elle -n’est la syphilis elle-même se trouve décrite également dans -<i>la France antarctique</i> d’André Thevet, livre publié à Paris -en 1558 (voy. à la p. 86). Jean de Lery en décrit aussi -les symptômes. Il est donc évident qu’on ne saurait attribuer -aux noirs de la Guinée une affection si répandue chez -les Américains.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101">[101]</a> Ils le devalent doucement au fond. p. 126.</p> - -<p>Le P. Yves est ici d’une rigoureuse exactitude dans -tout ce qu’il dit sur les funérailles des Indiens. Lery et -Thevet se trouvent complétement d’accord avec lui. Ce dernier -a donné une excellente planche représentant un Tupinamba, -qu’on descend au tombeau. (Voy. p. 82 au verso.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102">[102]</a> <i>Cosins</i> du Petun. p. 126.</p> - -<p>Il faut lire ici <i>Cofins</i>. Les Tupinambas n’omettaient -point en effet dans leurs singulières prévisions une certaine -<span id="pg_418" class="pagenum">418</span>quantité de tabac destinée au mort, de même qu’on lui apportait -des viandes, du poisson, des racines de Cara et de -la farine de Manioc. Tout ce que le P. Yves raconte dans ce -chapitre est de la plus grande exactitude et l’on peut examiner -sur ce sujet deux images naïves que reproduisent <i>la -France antarctique</i> de Thevet et <i>le Voyage</i> de Lery.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103">[103]</a> Tapouitapere, Comma et Caietez. p. 130.</p> - -<p>Les Tapouïtapères qui empruntaient leur nom à une -localité du Maranham étaient-ils les longs cheveux ? Ils appartenaient -à la race Tupique, puisque Migan, l’interprète -Dieppois, entendait leur langage, il en était de même des -Comma, ou Indiens de la bourgade portant ce nom. Les -Cahétes formaient au XVI<sup>me</sup> siècle, une nation essentiellement -belliqueuse, occupant la plus grande partie du territoire -de la province de Pernambuco. Ce peuple parlait -la langue Tupique ou <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i>. On trouvera les -plus curieux renseignements sur son organisation intérieure, -dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Roteiro do Brazil</i>, ms. de la bibl. imp. de Paris. -Il est reconnu aujourd’hui que ce livre si remarquable, composé -en 1587, par Gabriel Soares, est le travail le plus -complet qui existe sur les diverses tribus du Brésil existant -encore à l’époque où vivait le P. Yves. L’Académie des -Sciences de Lisbonne en avait reconnu depuis longtemps -l’importance et l’avait fait imprimer dans ses <i lang="pt" xml:lang="pt">Noticias das nações -ultramarinas</i>, lorsque M. Adolfo de Varnhagen collationnant -entre eux tous les manuscrits revêtus de titres divers, mais -dus au même auteur, en donna une nouvelle édition bien -supérieure à toutes les autres : elle a paru sous ce titre : -<i lang="pt" xml:lang="pt">Tratado descriptivo do Brazil em 1587, obra de Gabriel -Soares de Souza, Senhor de Engenho da Bahia nella residente -dezesete annos, seu vereador da Camara</i>. Rio de Janeiro, -1851, in-8.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104">[104]</a> Tous se sauverent en certaines islettes inhabitees, -horsmis un François qui fut emporté en nageant -par les poissons <i>Rechiens</i>. p. 132.</p> - -<p>Le P. Yves suit toujours cette vicieuse orthographe pour -<span id="pg_419" class="pagenum">419</span>désigner le <i>requin</i>. Ou a dû écrire primitivement <i>requiem</i> : S’il -est vrai que le nom imposé à ce squale vorace vienne de -la rapidité avec laquelle il donne la mort.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105">[105]</a> Les Joueurs de Maraca. p. 133.</p> - -<p>Le Maraca dont il a été si souvent question était un -instrument symbolique, dont on faisait usage dans les cérémonies -sacrées et dans les fêtes. Le garde des curiosités -du roi, Thevet, en a donné une description excellente dans -ses manuscrits inédits. On ne sera pas fâché de la retrouver -dans ce volume : « Tenant à leur main, un ou deux Maracas, -qui est un fruit gros, fait en ovale, comme un œuf d’austruche -et grand comme une moyenne citrouille, lequel fruict, -n’est pas bon à manger, mais est fort plaisant à veoir, ils -en font certain mystère et superstition la plus estrange qu’on -saurait penser. Car, ayant creusé ce fruict par le mytan, -ils vous remplissent de certaines graines de millet gros -comme pois, puis le fichent dans un bout de bâton, et enrichy -qu’il est de beau plumage, ils le plantent tout de -bout en terre. Chaque mesnage en a un ou deux, qu’ilz -reverent comme si c’estoit leur Toupan, le tenant à la main -lorsqu’ils dansent et le faisant sonner : penseriez que c’est -Toupan qui parle à eux. » (Ms. d’André Thevet conservés à -la bibl. imp. de Paris.) Hans Staden, Lery, Roulox Baro -ont consacré des pages nombreuses au Maraca, Malherbe -lui-même parle de ceux qu’il entendit à Paris, lorsqu’on -baptisa les trois Indiens dont Louis XIII fut le parrain.</p> - -<p>Arrivés à Paris, au couvent de leurs protecteurs, les -Tupinambas revêtus de leurs beaux atours, armés de Maracas -firent fureur à la cour. On se passionna même pour leurs -danses, je dirais presque pour leur musique. Il serait curieux -de retrouver aujourd’hui, la Sarabande que le fameux -Gauthier fit en leur honneur. Malherbe écrivait au célèbre -Peiresc qu’il l’envoyait à Marc Antoine et il ajoutait : « On -la tient pour une des plus excellences pièces que l’on puisse -ouïr. » (Voy. <i>Correspondance</i>, p. 285 de l’ancienne édit.) -Douze pages plus loin, Malherbe revient sur la pièce en -vogue et sur son auteur : « Gauthier est tenu le premier du -<span id="pg_420" class="pagenum">420</span>métier ; je ne sais s’il aura réussi et si le goût de la province -se conformera à celui de la cour. »</p> - -<p>On ne se contenta pas d’associer les pauvres sauvages -à d’étranges amusements, on prétendait les fixer en France. -Le poëte dit p. 275 : « Les Capucins pour faire la courtoisie -complète à ces pauvres gens sont après à faire résoudre -quelques dévotes à les espouser à quoi je crois qu’ils ont -déjà bien commencé, » mais tandis que l’on accueillait si bien -les guerriers du Maranham, leurs femmes ne jouissaient pas -de la même faveur. Une certaine princesse dont le poète -tait le nom en avait pris une opinion étrange et nous renvoyons -pour ce fait à la p. 264 : « Elle dit que pour eux -elle est bien contente de leur donner à dîner, mais que -Mesdames leurs femmes ne pouvaient être que… vous m’entendez -bien et ne les veut pas recevoir chez elle. »</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106">[106]</a> Du voyage du capitaine Maillar. p. 134.</p> - -<p>Il est extrêmement curieux de voir que cette expédition -envoyée en reconnaissance, sur les rives fertiles du -Mearim, y constata dès lors, que les terres y étaient essentiellement -propres à la culture de la canne à sucre, c’est -aujourd’hui celle qui emploie tous les bras et il y a environ -15 ans que cette révolution agricole s’est faite sous l’influence -de M. Franco de Sá. La charrue dédaignée si longtemps -sillonne enfin ce sol admirable.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107">[107]</a> Des moitons. p. 136.</p> - -<p>Il faut lire <i>Mutum</i> (prononcez <i>Moutoum</i>) ; la plus petite -espèce était désignée sous le nom de <i>Mutum Pinima</i>. Voy. -le dict. Tupy de Gonçalvez Dias. Il s’agit ici du Hocco -<i lang="la" xml:lang="la">Crax Alector</i> : Gibier fort recherché. La société impériale -d’acclimatation fait en ce moment les plus louables efforts -pour naturaliser cet oiseau du Brésil et de la Guyane en -France.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108">[108]</a> Des Tonins francs. p. 136.</p> - -<p>C’est la jolie espèce de perruche, qu’on connaît au -Brésil sous le nom de <i>Tui</i>. Elle forme parfois des volées -<span id="pg_421" class="pagenum">421</span>si considérables, qu’elle devient alors un des fléaux de l’agriculture.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109">[109]</a> Il souffloit la fumee sur ces sauvages, disant : -Prenez la force de mon esprit. p. 137.</p> - -<p>Jean de Lery est entré dans les détails les plus curieux -sur la fête solennelle durant laquelle on soufflait l’<i>esprit -de courage</i> aux guerriers, prêts à partir pour une expédition. -L’une des planches de son livre représente même cette cérémonie. -Chez toutes les tribus de la race tupique, le tabac -était considéré comme une plante sacrée. Nous avons réuni -tout ce qu’on savait il y a quelques années sur les origines -du Petun, dans notre lettre à M. Alfred Demersay, sur l’introduction -du tabac en France. (Voy. <i>Etudes économiques -sur l’Amérique méridionale. Du Tabac du Paraguay.</i> Paris, -Guillaumin, 1851, in-8.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110">[110]</a> Des branches de palme piquante surnommé <i>Toucon</i>. -p. 137.</p> - -<p>C’est le palmier que les Brésiliens appellent <i>Tucum</i>. -On peut consulter à ce sujet la magnifique monographie des -palmiers de Martius. Le Tucum offre des fibres vertes et -tendres, au moyen desquelles on se procure un fil excellent -qui sert à fabriquer des filets.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111">[111]</a> Après la procession ils <i>caouinoient</i> jusqu’au crever. -p. 137.</p> - -<p>Yves d’Evreux n’hésite pas ici avec sa naïveté habituelle, -à fabriquer un verbe tiré de la langue des Indiens. Des -bords de l’Orénoque jusqu’au Rio de la Plata, le caouin était -fabriqué en quantités immenses. Qu’elle se préparât avec du -maïs maché par les femmes, ou bien avec du manioc, du -cajou et même de la <i>jabuticaba</i>, cette espèce de bière (de -cidre si on le préfère), portait en tout lieu le même nom. -Nous retrouvons cette fabrication et le nom qui la désigne -jusque parmi les Araucans. (Voy. l’important voyage au Chili -de M. Claudio Gay.) Le mot <i>caouin</i> a franchi des espaces -immenses, les procédés par lesquels on l’obtient sont en tout -<span id="pg_422" class="pagenum">422</span>lieu les mêmes, et il atteste une étroite parenté entre les -peuples les plus éloignés les uns des autres. Hans Staden, -Lery, Thevet, en ont signalé l’abus, et nous renvoyons à -leurs curieuses relations. Ce que nos vieux voyageurs appelaient -<i>Caouïnage</i> ; constituait après tout une solennité dont -le sens religieux nous échappe encore. Ces orgies précédaient -parfois, les grandes expéditions ou leur succédaient. Le vin -d’Europe s’appelle aujourd’hui <i>Caouin Pyranga</i> et l’eau-de-vie -si fatale à la race indienne <i>Caouin Tata</i>, boisson de feu.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112">[112]</a> Des Tapinambos de l’isle, estans allez en ces -quartiers spécialement pour y pescher furent assaillis -des <i>Tremenbaiz</i>. p. 139 et 140.</p> - -<p>Le nom de cette nation si peu connue, qui se présente -sous la plume du P. Yves, est un garant de l’exactitude -qu’il met dans ses récits. Il y avait encore en 1817, quelques -<i>Tramenbez</i> mêlés à des cultivateurs de la race blanche -au Ciará ; ils s’occupaient de la culture du manioc et vivaient -dans le village de <i lang="pt" xml:lang="pt">Nossa Senhora da Conceição d’Almofalla</i>. -Il y avait dans le district qu’ils habitaient des salines abandonnées. -(Voy. Ayres de Cazal <i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia brasilica</i>. T. 2, -p. 235.) Le P. Yves vante la valeur et l’industrie de ces -Indiens (p. 142), ils étaient ennemis jurés des Tupinambas.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113">[113]</a> Japy Ouassou fut le conducteur de cette armee. -p. 140.</p> - -<p>Nous prenons ce chef fameux au moment où il est revêtu -du commandement. C’est la figure indienne qui domine -les deux relations, celle du P. Claude d’Abbeville et celle -du P. Yves. Son nom signifie le gros troupiale. Dans la -<i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i> le mot <i>japim</i> est la dénomination de ce joli -oiseau à plumage jaune et noir qui va par bandes nombreuses -et qui fabrique de toutes parts des nids si pittoresques. -On pourrait aussi lui trouver une autre signification. <i>Japy</i> -signifie dans la langue indienne parlée au <i>Maranham</i>, le -heurt, le coup. (Voy. Gonçalvez Dias <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario</i>.) La première -explication est la seule adoptée. Japy-Ouassou était -ce qu’on appelait un <i>mitagaya</i>, un grand guerrier.</p> - -<p><span id="pg_423" class="pagenum">423</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114">[114]</a> Avec Giropary Ouassou c’est-à-dire le grand diable -prince et roy d’une grande nation de Canibaliers. -p. 141.</p> - -<p>Le P. Yves se laisse beaucoup trop aller ici à ses souvenirs -de l’Europe. <i>Giropary Assou</i>, dont il est en effet -question dans les écrivains portugais, n’avait rien de commun -avec un prince ou un roi, tels qu’on se les figurait -dans la hiérarchie adoptée alors par presque tous les états -de l’ancien monde. Cette erreur du reste, avait été déjà -répandue bien longtemps auparavant, par André Thevet dans -sa <i>France antarctique</i> et dans sa <i>Cosmographie</i>. L’historien -du Portugal, La Clède, qui vivait au XVIII<sup>me</sup> siècle, va -plus loin encore dans l’énumération des titres pompeux qu’il -accorde à quelques pauvres chefs de tribus.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115">[115]</a> Quelques <i>Couïs</i>. p. 142.</p> - -<p>Sous le nom de <i>Couy</i> on désigne journellement au -Brésil des vases légers, obtenus des fruits du calebassier. -C’est ce qu’on appelle au Venezuela des <i>Tutumas</i> (prononcez -<i>Toutoumas</i>). Quelques-uns de ces vases naturels présentent -une délicate ornementation, et des couleurs inattaquables à -l’eau, qui sont d’un grand éclat. (Voy. à ce sujet Claude -d’Abbeville, <i>Histoire de la mission des pères Capucins</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116">[116]</a> La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre gris -que les Tapinambos appellent <i>Pirapoty</i>, c’est-à-dire -fiante de poisson. p. 143.</p> - -<p>Ceci est confirmé par ce que nous apprend Magalhães de -Gandavo, le premier écrivain portugais, qui ait donné une -histoire régulière du Brésil en 1576. Cet ami de Camoens -rappelle l’expression indienne dont se sert ici le P. Yves, -mais il ne partage point son opinion, et suppose que l’ambre -est un produit végétal qui se forme au fond de la mer. Ce -qu’il y a de certain c’est qu’au XVI<sup>me</sup> et au XVII<sup>me</sup> siècle, -la rencontre presque toujours fortuite d’énormes morceaux -d’ambre jetés par les vagues sur des plages inexplorées, enrichissait -nombre de gens.</p> - -<p><span id="pg_424" class="pagenum">424</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117">[117]</a> Quant au voyage d’Ouarpy, qui est une riviere -et contree à cent vingt lieues de l’isle. p. 146.</p> - -<p>Nous avons inutilement demandé ce nom au livre d’Ayrès -de Cazal et au dictionnaire de M. Millet de St. Adolphe. -La région qu’il désigne ayant pour habitans les Cahetès, -nous avons la certitude qu’il faut la chercher dans la province -de Pernambuco. Le mot <i>Cahetès</i> signifie du reste les -grandes forêts et s’appliqua à diverses localités. C’étaient -bien les Cahetès, qui avaient sacrifié et dévoré en 1556, le -premier évêque du Brésil D. Pedro Fernandez Sardinha. Ce -savant prélat, né a Setuval et élevé à l’université de Paris, -retournait alors à Lisbonne, où il allait porter ses plaintes -contre le gouverneur de Bahia. On montre encore le tertre -sur lequel il reçut la mort. Rien n’y peut croître à ce -qu’affirme la légende populaire. (Voy. Adolfo de Varnhagen, -<i lang="pt" xml:lang="pt">Historia geral do Brazil</i>.) Le livre de Gabriel Soarez renferme -tous les détails désirables sur les Cahetès, ces Indiens -considérés partout comme des guerriers invincibles, se vantaient -d’être d’habiles musiciens. L’exploration d’Ouarpy dont -il est ici question et qu’entreprit M. de Pezieux est une -preuve évidente du soin qu’on mit à reconnaître cette vaste -région, on la fit parcourir du nord au sud.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118">[118]</a> Je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays-là -une grande quantité de mines d’or meslé de cuivre -et d’argent meslé de plomb. p. 146.</p> - -<p>Ces mines d’or, que l’on espérait rencontrer au Maranham -dès l’année 1613, et qu’on ne découvrit point alors, -existent cependant dans des montagnes qu’on désigne sous le -nom de <i>Maracassumé</i>. Le métal précieux se rencontre surtout -à Piranhas (district de Sancta Helena) aux sources des -Rios Pindaré, de Gurupy, Cabello de Velha (<i>Cururupu</i>), -Prata (<i>Sancta Helena</i>), à Revirada, sur les rives du Tomatahy -etc. etc., mais il est peu abondant. Il y a du cuivre -à la Chapada dans un endroit désigné sous le nom de Fasendinha -et dans le haut Pindaré ; le fer est plus répandu. -Il apparaît dans les montagnes de Tirocambo et à Pastos-boms. -On suppose aussi qu’il y a des mines d’étain dans -<span id="pg_425" class="pagenum">425</span>la province, mais le fait a besoin d’être vérifié. Un minéral -bien précieux dans l’état actuel de l’industrie se montre au -Maranham. Nous voulons parler du charbon de terre ; on -en a trouvé des indices dans le canal d’Arapapahy et l’on -affirme qu’une mine de houille a été ouverte à une demi -lieue de Villa de Codó à la ferme de Sanct Antonio. Les -échantillons qu’on en a tirés sont même, dit-on, d’une qualité -supérieure. La même chose pourrait être affirmée à ce -que l’on assure d’un canton appelé Vinhaes. Il y a également -du cristal de roche et des pierres semi précieuses à -San Jozé dos Mattões. Des saphirs se sont montrés sur le -versant de la chaîne de San Bernardo do Parnahyba.</p> - -<p>Nous rappellerons en passant, que les premières mines -d’or ou pour mieux dire les premiers lavages aurifères, destinés -à enrichir le Brésil, ne furent découverts à Minas Geraës -qu’en 1595. Ce ne fut pas par les provinces du nord, -que la métropole eut alors connaissance des richesses métalliques -de ce vaste territoire : ce fut par la côte orientale où -se rendent le <i>rio Doce</i> et le <i>rio Jiquitinhonha</i>. On sait que ce -dernier fleuve qui prend le nom de Belmonte, au moment -où il se jette dans la mer à peu de distance du premier, -fournit également depuis, une énorme quantité de diamants -à la couronne. Ces pierres, que l’on rencontra vers 1729 -surtout dans la vallée entourée de roches escarpées, que l’on -appelait <i>Ivitur</i> et que les Portugais baptisèrent du nom de -<i lang="pt" xml:lang="pt">Cerro do frio</i>, n’étaient pas complétement dédaignées par -les Indiens : les enfants les ramassaient et s’en servaient -comme de jouets. Il n’y a pas de diamants au Maranham.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119">[119]</a> Des singularitez de quelques arbres du Maranham. -p. 158.</p> - -<p>Le P. Yves se montre ici très incomplet, mais il ne -faut pas oublier qu’il était naturaliste, comme l’était un -théologien de son temps ; son prédécesseur a mis d’ailleurs -moins de brièveté dans ses descriptions. Ce qu’il dit de -quelques <i>mimosa</i>, indique sa préoccupation de certains phénomènes -naturels. Les qualités malfaisantes, qu’il reconnaît -au suc du Cajou, dont on fait une sorte de cidre, sont fort -<span id="pg_426" class="pagenum">426</span>exagérées. Nous dirons en passant que le mot <i>caouïn</i> tire -son origine du nom indien de cet arbre. <i>Cajú-y</i>, liqueur -du <i>Cajú</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120">[120]</a> Il y a des espines que vous diriez estre creées -de Dieu, pour représenter le Mystere de la Passion. -p. 163.</p> - -<p>La fleur de la passion (<i lang="la" xml:lang="la">Grenadilla Cærulea</i>) dans l’ensemble -de laquelle une imagination prévenue trouve les saints -attributs, jouissait alors d’une faveur prodigieuse. On la -décrivait dans nombre d’écrits, on la gravait en exagérant -les points de similitude qu’elle pouvait avoir avec les instruments -de supplice de Jésus-Christ. Yves d’Evreux en rencontra -de magnifiques dans les campagnes brésiliennes, et il -les signala aux amateurs de fleurs splendides. Quelques années -plus tard, il eût certainement emprunté du poète populaire -du Brésil, Santa Rita Durão, la description poétique -que celui-ci en donne dans son poème intitulé : <i>Le Caramurú</i>. -Nous signalons aux amateurs des flores fantastiques, -une gravure du XVII<sup>me</sup> siècle infiniment curieuse, qui reproduit -la plante de grandeur naturelle, elle est figurée dans -le volume suivant : <i lang="la" xml:lang="la">Antonii Possevini Mantuani Societatis -Jesu cultura ingeniorum, examen ingeniorum Joannis Huartis. -Expenditur Coloniae Agrippinae</i>, 1610, in-12.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121">[121]</a> J’ay remarqué une singularité és <i>Courlieus rouges</i>. -p. 164.</p> - -<p>Le Guara (<i lang="la" xml:lang="la">Ibis rubra</i>, ou <i lang="la" xml:lang="la">Tantalus ruber</i>) a disparu -en partie, des portions du littoral, où il venait étaler son -brillant plumage, soumis cependant selon l’âge de l’oiseau, à -tant de modifications. On voit dans le curieux voyage de -Hans Staden publié en Allemagne dès l’année 1557, quel -rôle le pennage de ce brillant phénicoptère jouait dans l’industrie -indienne. Les Tupinambas entreprenaient à certaines -époques fixes de véritables expéditions pour se procurer -ses dépouilles, toujours trop rares, pour les fêtes que se -donnaient les tribus entre elles. Les plumes du Guara étaient -remplacées au besoin, par celles de la poule commune, qu’on -teignait au moyen de la teinture vermeille de l’Ibirapitanga -<span id="pg_427" class="pagenum">427</span>ou bois du Brésil. De nos jours le Guara s’est réfugié sur -les bords peu fréquentés du Rio São Francisco, et on le -rencontre surtout dans les régions encore inoccupées que -baigne le Rio Negro. On en voit encore beaucoup au sud, -sur les bords de la <i lang="pt" xml:lang="pt">lagoa dos patos</i>. On en trouve également -à Guaratuba. (Voy. <i>le second voyage d’Aug. St. Hilaire</i>. -T. 2, p. 222.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122">[122]</a> Le grand <i>Thion</i> tombé malade. p. 169.</p> - -<p>Le mot <i>Téon</i> signifie la mort en Tupi.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123">[123]</a> Je ne sais pas, si ce que <i>Physiologue</i> escrit de -luy est vrai. p. 171.</p> - -<p>Il est impossible à ceux qui n’ont pas lu les anciens -bestiaires du moyen-âge de donner un sens à cette phrase. -Le livre connu sous le titre de <i>Physiologus</i> jouissait encore -d’un certain crédit au temps du P. Yves d’Evreux. Nous -renvoyons pour les détails précis sur ce curieux ouvrage au -recueil savant publié par les R. P. Cahier et Martin, sous -le titre de <i>Mélanges d’Archéologie, d’Histoire et de Littérature</i>. -4 vol. in-fol.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124">[124]</a> Les fourmis du Maragnan ont deux ennemis mortels -specialement les gros fourmis, savoir une sorte -de chiens sauvages puans au possible. p. 176.</p> - -<p>Le prétendu chien, dont parle ici le bon missionnaire -est fort éloigné, par sa nature de la race canine. C’est tout -simplement le fourmilier, connu des indigènes du Brésil sous -le nom de <i>Tamandua</i>. La science lui a imposé celui de -<i lang="la" xml:lang="la">Myrmecophaga jubata</i>. Le naturaliste Watterton, qui a si -curieusement étudié les quadrupèdes du nouveau monde, dans -les lieux mêmes, où ils se livrent sans contrainte à leurs -instincts, a donné de cet animal une description excellente. Il -y a au Brésil plusieurs espèces de fourmilier. La grosse espèce -appelée par les portugais <i lang="pt" xml:lang="pt">Tamandua cavallo</i> est fort rare. -C’est ce surnom qui a probablement induit Claude d’Abbeville -en erreur lorsqu’il affirme que le fourmilier est grand -comme un cheval. Le mot indien qui désigne ce curieux -<span id="pg_428" class="pagenum">428</span>quadrupède vient de deux mots Tupis : <i>taixi</i> fourmi, et <i>mondé</i> -ou <i>mondá</i> prendre.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125">[125]</a> Ils les prennent encore d’autre façon, et sont les -filles et les femmes lesquelles s’asseans à la bouche -de leur caverne invitent ces grosses fourmis à sortir. -p. 176.</p> - -<p>Les femmes Tupinambas, qui chantoient ainsi pour -charmer les fourmis et activer la chasse de ces insectes, ne -le faisaient pas dans le but unique de les détruire ou de -préserver leurs champs de maïs d’une invasion à laquelle -rien ne résiste. Les grosses fourmis torréfiées, étaient regardées -par elles comme une des friandises les plus délicates, -et elles ont légué ce mets à quelques colons du sud -auxquels nos modernes Brillat-Savarin ne le disputeront -pas. De même que les Arabes mangent encore des sauterelles -conservées par le sel ou par la dessication, de même, -que les Guaraons des bords de l’Orénoque font leurs délices -de la larve du palmier Murichi (nous omettons ici une friandise -créole du même genre), de même nos Sauvages amassaient -des provisions considérables de ces insectes, et s’en -nourrissaient. Le plus véridique des voyageurs, qui aient -parcouru le Brésil, M. Auguste de St. Hilaire a trouvé persistante -encore, la coutume de manger des fourmis rôties. -Après avoir constaté que ce mets étrange est en honneur à -Espirito Santo, et que les habitans de Campos, qui sont dans -un état continuel de rivalité avec ceux de Villa da Victoria, -les appellent <i>Tata Tanajuras</i>, avaleurs de fourmis, il ajoute : -« J’ai mangé moi-même un plat de ces animaux, qui avait -été apprêté par une femme Pauliste et ne leur ai point -trouvé un goût désagréable. » (Voy. <i>le second voyage au -Brésil</i>. T. 2, p. 181.)</p> - -<p>Martin Soares de Souza, que l’on a appelé avec quelque -raison le Grégoire de Tours des Brésiliens est plus explicite -que tous les voyageurs sur le parti que les Indiens -tiraient des fourmis au point de vue de l’alimentation. Nous -copions ici ce curieux passage. Après avoir parlé de la -grosse espèce que l’on désigne sous le nom d’Içans, il ajoute : -<span id="pg_429" class="pagenum">429</span>« <i lang="pt" xml:lang="pt">E estas formigas comem os indios, torradas sobre o fogo, -e fazem lhe muita festa ; e alguns homens brancos andan -entre elles, e os mistiços as tem por bom jantar, e o gabam -de saboroso, dizendo que subem a passas de Alicante ; e torradas -son brancas dentro.</i> » Et les Indiens mangent ces fourmis -torréfiées sur le feu leur faisant grande fête, et quelques -hommes blancs, les imitent et les métis regardent ces -insectes comme un bon manger vantant leur saveur et disant -qu’elles valent les raisins secs d’Alicante, et rôties elles sont -blanches à l’intérieur.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126">[126]</a> La chasse des lezards que les Tapinambos appellent -Taroüire (et sont les grands lezards) et <i>Tyou</i> -sont les petits se faict diversement. p. 177.</p> - -<p>Il faut écrire <i>Tarauyra</i>, mais ce mot signifie un petit -lézard c’est la seconde dénomination qui s’applique à la -grosse espèce. Il s’agit ici du <i>Tiú</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Tupinambis monitor</i>). -La chair de ce reptile est en effet excellente, et la préparation -culinaire vantée par Yves d’Evreux, ne devait pas -peu contribuer à l’améliorer. La répugnance du bon père -à goûter de ce mets, n’est nullement partagée par les descendants -d’européens, accoutumés aux meilleures tables. La -viande du Tiú ressemble par sa blancheur et par sa délicatesse, -à celle du poulet le plus délicat. On la sert au -Brésil avec raison sur les tables les plus comfortables.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127">[127]</a> J’ay veu des araignes de mer tirans à peu pres -sur la forme des araignes terrestres, mais fort grandes. -p. 181.</p> - -<p>Notre auteur veut parler de l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Aranha caranguejeira</i> -(<i lang="la" xml:lang="la">Aranea avicularia</i>), mais ici son sentiment d’observation est -en défaut. Il exagère singulièrement les dimensions de cet -insecte vraiment hideux qu’on peut voir d’ailleurs dans toutes -les collections d’entomologie : il n’est pas exact de dire qu’elles -ne filent point de toile, la piqûre n’en est point mortifère, -mais elle est vénéneuse. On la désigne dans la langue -Tupi sous le nom de <i>Nhandu-Guaçu</i> ou de <i>Jandú</i>.</p> - -<p><span id="pg_430" class="pagenum">430</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128">[128]</a> Maragnan abonde comme ce croy sur toutes les -terres du monde en cigales. p. 183 et 184.</p> - -<p>Ce que nous dit ici le bon religieux des bruits de la -cigale dénote un sentiment d’observation en histoire naturelle -bien rare pour l’époque où il écrivait, mais il importe de -ne pas confondre ici la <i>Cigarra</i> brésilienne avec l’insecte -que nous désignons sous ce nom.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129">[129]</a> Le grillon appelé par les sauvages coujou. p. 187.</p> - -<p>Le nom en <i>Tupi</i> s’écrit <i>Okijú</i>. (Voy. Martius, Glossaria -ling. bras. p. 465.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130">[130]</a> Et pour ce qu’elles ont à converser parmy les -tenebres, la Providence de Dieu les a pourvues d’un -flambeau. p. 191.</p> - -<p>Yves d’Evreux se montre ici, il faut en convenir bien -inférieur à son contemporain le P. du Tertre. Tout ce qu’il -dit néanmoins sur la lumière des <i>lampyres</i> est fort exact. -L’entomologie était trop peu avancée alors, pour qu’il établît -une classification parmi ces insectes. Nous sommes à même -de réparer cette lacune. On connaît maintenant au Brésil -huit espèces de lampyres : <i lang="la" xml:lang="la">Lampyris crassicornis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris -signaticollis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris concoloripennis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris fulvipes</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris -diaphana</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris hespera</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris nigra</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris -maculata</i>. On peut joindre à ces charmants insectes la lucidote -thoracique (<i lang="la" xml:lang="la">lucidota thoracica</i>).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131">[131]</a> Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire que ces -mouches ne vous piquent pas. p. 192.</p> - -<p>Ceci est parfaitement exact, et les abeilles du Brésil -sont privées d’aiguillon, voici ce que dit à ce sujet un exact -et savant observateur. Après avoir affirmé comme le P. Yves, -que les abeilles ne piquaient point, Auguste de St. Hilaire -continue ainsi : « Une espèce qu’on nomme <i>Tataira</i>, laisse, à -ce qu’on assure, échapper par l’anus, une liqueur brûlante -et c’est ordinairement la nuit qu’on lui enlève son miel. Les -espèces appelées <i>Uruçu boi</i>, <i>Sanharó</i>, <i>Burá</i>, <i>bravo</i>, <i>chupé</i>, -<i>arapua</i> et <i>Tubi</i>, se défendent quand on les attaque, mais -<span id="pg_431" class="pagenum">431</span>il paraît qu’elles n’ont pas plus d’aiguillon que les autres et -qu’elles se contentent de mordre. » Le miel des diverses -espèces est en effet très liquide. La cire que produisent -tous les essaims est d’une teinte brunâtre fort intense, et l’on -n’est pas encore parvenu à lui donner la blancheur de celle -de l’Europe. Spix et Martius fournissent du reste de précieux -renseignements sur ces utiles insectes, ils complétent ceux -de notre grand botaniste. (Voy. <i>Voyage dans les provinces -de Rio de Janeiro et de Minas-Geraes</i>. T. 2, p. 371 et suiv.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132">[132]</a> Les Guenons sont de diverse espece en Maragnan -et en ses environs. p. 199.</p> - -<p>Il n’y a peut-être pas de région au monde, en effet, -qui renferme une plus grande variété de singes que le Brésil, -nous supposons qu’il est ici question d’abord du <i>Guariba</i> ou -<i lang="la" xml:lang="la">Mycetes ursinus</i>, puis, que le bon missionnaire a voulu ensuite -décrire l’alouate surnommée <i>Stentor</i>. C’est probablement -à cette espèce que se rapporte la description si gracieuse -et si animée, que donne ensuite notre vieil écrivain. Il est -bon de faire observer néanmoins, que le P. Yves se rend -dans ce qui précède, l’écho d’une croyance populaire fort -répandue au XVI<sup>me</sup> siècle. Cette espèce de légende des forêts, -beaucoup plus applicable aux singes de l’Afrique et de -l’Asie qu’à ceux du nouveau monde, n’est pas complétement -éteinte dans les campagnes de l’Amérique méridionale, et l’on -montra à M. de Castelnau, une femme indienne, qu’on prétendait -avoir choisi un époux parmi les singes des grands -bois. (Voy. <i>Expédition dans les parties centrales de l’Amérique -du sud, de Rio de Janeiro à Lima et de Lima au -Pará, exécutée par ordre du gouvernement français</i>. Paris, -1851, partie historique. 5 vols. in-8.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133">[133]</a> A une heure presixe. p. 200.</p> - -<p>Lisez préfixe. Il suffit d’avoir vécu dans les forêts -hantées par les singes, pour reconnaître ici l’exactitude du -P. Yves d’Evreux.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134">[134]</a> Outre ces aigles vous avez de grands oyseaux -<span id="pg_432" class="pagenum">432</span>appelez Ouira-Ouassou presques aussi grands que les -autruches d’Affrique etc. p. 203.</p> - -<p>Il y a ici erreur évidente, ou plutôt exagération. Le -P. Claude d’Abbeville, qui décrit le même oiseau de proie -(p. 232), prétend qu’il est « deux fois plus gros que n’est -un aigle », qu’il a « la jambe grosse environ comme le bras -et la patte en forme de griffon. » — Ceci pourrait s’appliquer -au condor tout au plus et il n’y en a point dans cette portion -de l’Amérique du sud. Au dire du colonel Accioli cependant -le <i lang="pt" xml:lang="pt">Gavião real</i> est d’une force telle qu’il arrête dans -sa course le cerf le plus vigoureux. La description du P. -Yves a quelque chose de si fantastique, qu’on pourrait supposer -au premier abord qu’elle s’applique à l’autruche américaine -le <i>Nandú</i>, qu’on ne rencontre guère que dans les -plaines du Ceará et du Piauhy. Un écrivain de la même -époque, que nous avons plusieurs fois cité, Gabriel Soares, rétablit -les faits en parlant de l’<i>Ura-oaçu</i>. « Ce sont, dit-il, des -oiseaux, comme les milans de Portugal, sans aucune différence, -ils sont noirs et ont de grandes ailes, dont les pennes -sont utilisées par les Indiens pour empenner leurs flèches, -ils vivent de rapine. » (Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Tratado descriptivo do -Brazil em 1587</i>. Rio de Janeiro, 1851. 1 vol. in-8. p. 232.)</p> - -<p>Rappelons en passant, qu’au point de vue de la science, -car la grâce du style ne fait jamais défaut à notre vieux -voyageur, la partie ornithologique est très imparfaite. Ce -que dit par exemple le P. Yves de l’oiseau mouche ou du -colibri est tout-à-fait inexact : il n’y a rien dans son cri -aigu, qui rappelle le chant de l’alouette. Les souvenirs se -sont parfois confondus à distance.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135">[135]</a> Les perroquets fournissent de plumes à leurs -hostes pour se braver et faire leur fanfare. p. 205.</p> - -<p>Yves d’Evreux veut dire ici, que les Indiens se <i>font -braves</i>, se parent avec les plumes des perroquets. Non-seulement -les Tupinambas faisaient avec ces plumes des manteaux, -des diadèmes, des jambières, mais ils hachaient très -menues les petites pennes colorées de ces oiseaux et se couvraient -le corps de ce duvet, qu’ils fixaient au moyen d’une -<span id="pg_433" class="pagenum">433</span>gomme. Cette parure sauvage d’un effet singulièrement original -est encore en honneur dans certaines tribus. On voit -par les récits de Jean de Lery, qu’elle s’est conservée durant -plus de trois siècles. Le voyage pittoresque de Debret -en offre un spécimen.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136">[136]</a> Voicy ce qu’on dit, et bien baste. p. 209.</p> - -<p>Et bien baste, cela suffit bien : Les Espagnols et les -Portugais ont conservé le mot <i lang="pt" xml:lang="pt">bastar</i> suffire.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137">[137]</a> Nous n’aurons eu qu’un mort, sçavoir le R. P. -Ambroise. p. 210.</p> - -<p>Nous avons déjà payé un juste tribut de souvenir à ce -bon religieux si zélé, dont la tombe ignorée est au Maranham, -dans l’ancien cimetière du petit couvent. Comme l’indique -son surnom de religion, le P. Ambroise était né dans -la capitale de la Picardie, « de parents fort à leur aise, dit -le manuscrit des éloges, et qui lui donnèrent de l’éducation -autant que le traficq (sic) qu’il faisaient leur en donnait le -loisir. » Après avoir étudié en Sorbonne et au moment où -il allait prendre sa licence, il fut touché par les prédications -du P. Pacifique de St. Gervais et entra au couvent en 1575, -presque aussitôt que fut fondé le monastère de la rue St. -Honoré. Il acheva son noviciat en 1599, et il remplit d’abord -avec joie, l’office de frère lai. On l’admit bientôt, comme -prédicateur et ce fut alors qu’il acquit ce renom de charité -qui l’avait rendu si populaire. Il aspirait à plus que cela, -« il eût voulu convertir toutes les Indes », dit la notice qu’on -lui a consacrée. Le père Yves d’Evreux a rendu un éclatant -hommage aux soins dont il entourait ses frères, durant -le rude voyage qu’ils avaient à accomplir. Il était à bout -de forces, lorsqu’il tomba malade, dans sa pauvre cabane -de feuillage le 26 septembre 1612. Une fièvre ardente le -dévorait. Toutefois, même après avoir reçu l’extrême onction, il -conserva sa raison entière et une raison pleine de fermeté. Transcrivons -ici les quelques mots qui font connaître ce que fut -la fin du bon vieillard ; Claude d’Abbeville la raconte. « Ayant -vu tomber sur luy un petit tableau de St. Pierre, qui estoit -<span id="pg_434" class="pagenum">434</span>au-dessus de sa couche et auquel il avoit une particulière -dévotion il dit : allons grand saint, partons puisque vous me -venez quérir. Ce qu’aiant dit, il tourna les yeux vers le crucifix -et agonisant quelque peu de temps, il rendit sa belle -âme à son créateur le 9 octobre 1612, que l’on célèbre la -fête du glorieux apôtre de la France St. Denis évêque de -Paris. On l’enterra dans un lieu appelé de St. François, -qui estoit consacré à notre patriarche, comme les prémices -des capucins de France. » (Voy. aussi <i>Eloges historiques de -tous les illustres hommes et tous les illustres religieux capucins -de la ville de Paris, les uns par la prédication, les autres -par les vertus et sainteté de leurs œuvres, les autres par -les missions parmy les infidelles</i>, etc. etc. sous le N<sup>o</sup> capucins -St. Honoré 4 (ter). Nous ne saurions trop regretter que -le 1<sup>er</sup> volume de cette importante collection soit perdu depuis -plusieurs années. Il contenait les annales de la province.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138">[138]</a> Non obstant la vigne y peut croistre. p. 211.</p> - -<p>Le P. Yves dit ici rigoureusement la vérité, mais il ne -s’ensuit pas que dans la partie nord du Brésil, on puisse -faire du vin. L’obstacle le plus réel à sa fabrication, gît -dans la façon dont le fruit de la vigne mûrit sous les tropiques. -Sur une même grappe, à côté de grains en pleine -maturité, on trouve des grains nombreux, qui sont restés -complétement verts. On a fait, dit-on, jadis quelques pièces -de vin aux environs de Bahia. En remontant vers le sud -et dans la région tempérée de Mendoza, le raisin vient à -maturité parfaite et donne un vin des plus délicats. (Voy. -entre autres voyages, sur ce point curieux de l’agriculture -américaine : Sallusti, <i lang="it" xml:lang="it">Storia delle missione del Chile</i>, 4 vol. -in-8., puis ce que dit à ce sujet P. Barrère, <i>Nouvelle Relation -de la France équinoxiale</i>, Paris, 1743, 1 vol. in-12, -p. 53 et 54.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139">[139]</a> Ce pain de <i>May</i> sert de nourriture à plusieurs -pays de ce vieil monde. p. 211.</p> - -<p>Cette phrase si positive du vieux missionnaire prouve -<span id="pg_435" class="pagenum">435</span>avec quelle rapidité s’était répandu en Europe <i>l’Avati</i> des -Brésiliens ; le <i>Maïs</i> des insulaires, que Christophe Colomb -observa, dès 1493, comme il remarqua le tabac, à son -premier voyage. Une grande discussion, non encore résolue, -a été soulevée par les botanistes, à propos de l’origine première -du maïs. En ce qui touche celui du Brésil, nous -croyons devoir rapporter ici l’opinion d’un savant voyageur, -bien digne de faire autorité. Auguste de St. Hilaire, le -croyait originaire du Paraguay, où il a été trouvé, dit-il, -à l’état sauvage. La culture du maïs est pour tout le sud -de l’Amérique, la plante nourricière par excellence et l’on -sait préparer sa farine par des procédés bien simples et qui -la rendent d’un goût vraiment délicieux. Nous renvoyons -pour tout ce qui regarde cette précieuse graminée à l’excellent -livre du docteur Duchesne : <i>Traité complet du maïs ou -blé de Turquie</i>, Paris, Renouard, 1833, in-8. et au grand -ouvrage de M. Bonafous.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140">[140]</a> La pite. p. 212.</p> - -<p>Il s’agit ici de la filasse produite en abondance par -une espèce d’Ananas (<i lang="la" xml:lang="la">Ananas non aculeatus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Pitta dictus -Plum.</i>), les Portugais en fabriquaient des bas, presque aussi -recherchés que les bas de soie.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141">[141]</a> Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur -s’accoiseroit. p. 213.</p> - -<p>Accoiser est un mot hors d’usage ; il signifie rendre coi, -calmer, apaiser.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142">[142]</a> Haches, hansas. p. 216.</p> - -<p>Ce mot ne se trouve pas dans le dictionnaire de Nicot, -sieur de Villemain. Nous croyons pouvoir affirmer qu’il faut -écrire <i>hansars</i> ; on doit entendre par ce terme une serpe de -grande dimension. (Voy. à la p. 224.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143">[143]</a> Jurer et renasquer. p. 217.</p> - -<p>Faire certain bruit en retirant impétueusement son haleine -par le nez. Il est populaire et le Dictionnaire de -<span id="pg_436" class="pagenum">436</span>l’Académie le confond avec le mot renâcler qui se dit plus -communément dans le style très familier.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144">[144]</a> Le François ayant choisi un compere, il le suit -et s’en va en son village. p. 220.</p> - -<p>Ces réceptions des Indiens sont admirablement peintes -par Cardim. Les Brésiliens ne peuvent opposer, en effet, -pour la grâce du récit et le charme des détails, qu’un seul -voyageur portugais à Yves d’Evreux et à Claude d’Abbeville ; -c’est celui que nous venons de nommer. Cet écrivain -charmant, mais dont les récits sont trop courts, appartient à -l’ordre des Jésuites. Il se rendit au Brésil dès 1583 et y -resta revêtu des dignités de l’ordre au moins jusqu’à la fin -de 1618. Il eut par conséquent une entière connaissance -de l’établissement des Français au nord du Brésil et certainement -il apprit à Bahia leur expulsion, il se tait malheureusement -sur cette dernière circonstance. Fernand Cardim -est placé dans une position bien différente de celle où -se trouvait le P. Yves d’Evreux. Partout où il se présente -le long de la côte, les Indiens sont soumis au christianisme -et ont perdu leur grandeur primitive, en conservant la plupart -de leurs usages. Le missionnaire français catéchise -au contraire des indigènes, qui combattent pour leur indépendance -et qui fuient leurs conquérants. Les deux bons -missionnaires ont néanmoins la même indulgence et parfois -la même admiration naïve pour les peuples enfants, qu’ils -prêchent et dont l’imprévoyance est le plus grand comme -le plus terrible défaut.</p> - -<p>Les lettres de F. Cardim sont une heureuse découverte -due à l’infatigable auteur de l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Historia geral do Brazil</i>. M. -Adolfo de Varnhagen n’a pas mis son nom à cette publication -précieuse. Nous lui restituons ici l’honneur qui lui revient -comme homme de science et comme homme de goût. -L’Opuscule du à Fernão Cardim est intitulé : <i lang="pt" xml:lang="pt">Narrativa epistolar -de uma viagem e missão Jesuitica pela Bahia, Ilheos</i>, -etc. etc., Lisboa, 1847, in-18. de 123 pages. Ce que paraît -avoir ignoré le savant éditeur, c’est qu’on trouve d’intéressants -renseignements sur Cardim et sur les missionnaires -<span id="pg_437" class="pagenum">437</span>contemporains du Brésil dans un écrivain Toulousain nommé -du Jarric. Voy. <i>la 2<sup>me</sup> partie des choses plus mémorables -advenues tant aux Indes orientales que autres pays de la -découverte des Portugais en l’establissement de la foi chrestienne -et catholique</i>, etc. Bordeaux, 1610, in-4. Le volume -est dédié à Louis XIII. Dans ce livre ce qui a rapport au -Brésil et particulièrement aux régions voisines du Maragnan, -est contenu entre la p. 248 et la p. 359. Pierre du Jarric -mourut en 1609. Son ouvrage fut traduit en latin et imprimé -à Cologne en 1615. Cette version, qui contient certaines -additions, forme 4 vol. in-8.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145">[145]</a> Il lui tend la main et lui dit <i>Ereiup Chetouas -sap</i>. Es-tu venu mon compere ? p. 220.</p> - -<p>Il est à peu près certain que notre bon missionnaire -n’avait lu, ni la relation d’André Thevet publiée dès l’année -1558, ni le voyage plus récent de Jean de Lery dont les -opinions religieuses devaient naturellement l’éloigner. En -comparant ces vieux voyageurs entre eux, on est frappé de -la similitude qu’offre leur récit. Voici ce que dit Jean de -Lery, à propos de la réception que lui firent les Tupinambas -de Rio de Janeiro :</p> - -<p>« Pour donc que déclarer les cérémonies que les Tououpinambaoults -observent à la réception de leurs amis qui les -vont visiter ; il faut en premier lieu sitost que le voyager -est arrivé en la maison du <i>Moussacat</i>, c’est-à-dire bon père -de famille, qui donne à manger aux passans qu’il aura -choisi pour son hoste, (ce qu’il faut faire en chascun village -où l’on fréquente et sur peine de le facher quand on y -arrive n’aller pas premièrement ailleurs) que s’asseant dans -un lict de coton pendu en l’air, il y demeure quelque peu -de temps sans dire mot. Après cela les femmes venans, -les fesses contre terre et tenans leurs deux mains sur leurs -yeux, en plorans de ceste façon la bien venüe de celuy -dont sera question elles diront mille choses à sa louange.</p> - -<p>Comme par exemple : tu as pris tant de peine à nous -venir voir ; tu es bon ; tu es vaillant ; et si c’est un François, -ou autre étranger de par deçà elles adjousteront tu -<span id="pg_438" class="pagenum">438</span>nous a apporté tant de belles besongnes, dont nous n’avons -point en ce pays ; bref comme j’ai dit, elles jettant de -grosses larmes tiendront plusieurs tels propos d’aplaudissemens -et flatteries. Que si au reciproque le nouveau venu -assis dans le lict veut leur agréer : en faisant bonne mine -de son costé, s’il ne veut plorer tout-à-fait (comme j’en ai -veu de nostre nation qui oyant la brayerie de ces femmes -aupres d’eux estoient si veaux que d’en venir jusque-là) -pour le moins leur respondant jettant quelques souspirs faut-il -qu’il en fasse semblant. Ceste première salutation faite -ainsi de bonne grâce par ces femmes, entre puis le <i>moussacat</i>, -c’est-à-dire le vieillard maistre de la maison lequel -aussi de sa part aura esté un quart-d’heure sans faire semblant -de vous voir (caresse fort contraire à nos embrassades, -baisemens et touchemens de main à l’arrivée de nos amis). -Venant lors à vous : vous dira premièrement <i>ereioubé</i>. C’est-à-dire -es tu venu ? etc. etc. » (Voy. <i>Jean de Lery, Histoire -d’un voyage en la terre du Brésil</i>. Rouen, 1578, in-8. 1<sup>re</sup> -édition.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146">[146]</a> Un autre fut appellé <i>grand Gosier</i>, pour ce qu’on -ne pouvait le rassasier : un autre fut nommé <i>Gros -Grapau</i>. p. 221.</p> - -<p>Lisez crapaud. Ou rencontre au Brésil, une grenouille -de dimension prodigieuse à laquelle on a donné le nom de -Grenouille mugissante. Claude d’Abbeville a dit : « L’on trouve -en ce païs là des crapaux merveilleusement grands qu’ils -appellent <i>Courourou</i>. Il y en a de tels qui ont plus d’un -pied ou pied et demy de diamètre : quand ils sont escorchés, -il ne se peut dire combien leur chair est blanche -estans fort bons à manger. J’ay veu des gentilshommes -françois en manger avec grand appétit. »</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147">[147]</a> Nos peres nous ont laissé de main en main, par -tradition, qu’il estoit venu jadis, un grand Marata -du Toupan. p. 229.</p> - -<p>Il est évidemment question ici de la fameuse légende -brésilienne relative à <i>Sumé</i>, le législateur des Tupis. Dans -<span id="pg_439" class="pagenum">439</span>le curieux opuscule qu’il a publié sur ce personnage, Mr. -Adolfo de Varnhagen, raconte son arrivée à l’île de Maranham -et comment il disparut au moment où l’on s’apprêtait -à le sacrifier. Le mot <i>Marata</i> nous embarrasse, nous l’avons -cherché vainement dans Ruiz de Montoya. Est-ce une altération -du mot <i>Mair</i> ou <i>Maïr</i>, si souvent employé par Lery -et Thevet, lorsqu’il s’agit de désigner un étranger, un personnage -extraordinaire. Nous ne saurions répondre sur ce -point d’une façon concluante. <i>Sumé</i> qui répand la culture du -manioc parmi les sauvages est barbu. On a dit avec raison que -c’était un personnage analogue au Manco Capac des péruviens -et au Quetzalcoatl des Aztèques. On pourrait ajouter au Zamna -de l’Amérique centrale. (Voy. sur ce personnage Adolfo de -Varnhagen, <i lang="pt" xml:lang="pt">Historia geral do Brazil</i>, T. 1, p. 136, et le -même, <i>Sumé</i>. <i lang="pt" xml:lang="pt">Lenda mytho-religiosa americana etc. agora -traduzida por um paulista de Sorocaba</i>, Madrid, 1855, -broch. in-18 de 39 pag.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148">[148]</a> Ils feront venir des <i>Miengarres</i>, c’est-à-dire des -chantres musiciens. p. 232.</p> - -<p>Le verbe chanter, se dit <i>Nheengar</i> en langage Tupi. -Un <i>Nheengaçara</i> est un chanteur proprement dit.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149">[149]</a> Il luy fut dit en cette vision que ces gens vestus -de blanc estoient les <i>Caraybes</i>, c’est-à-dire françois -ou chrestiens. p. 248.</p> - -<p>Il peut paraître étrange au lecteur, que les français -soient assimilés ici aux Caraïbes. Ceux qui ont lu attentivement -les œuvres de Humboldt, auront le mot de cette -énigme. Les Caraïbes du continent américain, qui formaient -une nation immense, étaient renommés dans l’Amérique entière -par leur vaillance et par leur perspicacité. Leurs -piayes ou si on l’aime mieux leurs devins, l’emportaient sur -tous ceux des autres nations ; ils étaient dans le nouveau -monde ce qu’étaient dans l’ancien les Chaldéens. Simon de -Vasconcellos nous donne la preuve de cette suprématie intellectuelle ; -dans le sud du Brésil, les <i>Caraïbe-bébé</i> n’étaient -autres que de puissants devins. C’était l’appellation consacrée -<span id="pg_440" class="pagenum">440</span>aux hommes renommés par l’intelligence, aux esprits, aux anges ; -on l’appliqua bientôt aux étrangers. Mr. Adolfo de Varnhagen -lui-même fait observer que la dénomination de <i>Caryba</i> -était au début une qualification accordée aux Européens. -On voit (dans l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Historia geral</i> p. 312) que tous les chrétiens -étaient désignés ainsi.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150">[150]</a> Il pria à cet effet que nous lui envoyassions de -l’eau du Toupan dans une plotte de coton mise en -un <i>Caramémo</i>. p. 249.</p> - -<p>Un <i>Caramémo</i> est ce qu’on appelle un <i>Pagará</i> à la -Guyane, c’est-à-dire un panier léger, fait avec des feuilles -de palmiste et affectant parfois la forme la plus élégante. -Claude d’Abbeville désigne aussi en le décrivant ce gracieux -ustensile d’un ménage indien. Barrère en a fait dessiner de -jolis <i lang="la" xml:lang="la">specimen</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151">[151]</a> La suavité du chant d’une jeune pacelle. p. 257.</p> - -<p>Il faut lire pucelle. Yves d’Evreux, familiarisé avec -tous les symboles, qui avaient cours de son temps n’avait -garde d’oublier une gracieuse allégorie dans laquelle figure -la licorne. Voy. notre <i>Monde enchantée</i> et surtout la dissertation -intitulée : <i>Revue de l’histoire de la Licorne par un -naturaliste de Montpellier</i> (P. J. Amoreu), Montpellier, Durville, -1818, in-8 de 47 pages.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152">[152]</a> Nous n’aurons fait que courir et errer par les -bois devant la face des <i>peros</i>. p. 270.</p> - -<p>On sait que les Tupinambas nommaient toujours ainsi -les Portugais. <i>Pero</i> veut dire chien, dans la langue de Camoens, -mais on suppose que l’appellation <i>Pedro</i>, fort usitée -au Brésil, était cause de cette désignation bizarre. Ayrès -de Cazal contient même à ce sujet une petite histoire, il -raconte en rappelant la tradition, comment un serrurier -nommé Pedro, avait été jeté par un naufrage sur les rivages -du Maranham. Grâce à son habileté dans l’art de travailler -le fer cet homme se rendit bientôt agréable aux -Indiens et son nom modifié légèrement servit à désigner les -étrangers qu’on supposait appartenir à la même race que -<span id="pg_441" class="pagenum">441</span>lui. Le docteur Moraes e Mello a donné cette légende d’une -façon beaucoup plus complète dans sa <span lang="la" xml:lang="la">Corographia</span>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153">[153]</a> Doctrine chrestienne en la langue des Topinambos. -p. 272.</p> - -<p>On n’a pas tenté d’éclaircir par une discussion grammaticale, -cette portion du livre. Des différences trop sensibles -apportées par le temps et surtout par la prononciation, -rendaient cette tâche pour ainsi dire impossible. Rien n’est -plus difficile que de rendre par les caractères dont se compose -notre écriture les sons des langues indiennes. Ces inflexions -si délicates et parfois si fugitives dans leur rudesse -apparente sont malaisément fixées sur le papier. Comme l’a -fait remarquer Humboldt, elles tiennent parfois à certains -caractères physiques des races. Les nations européennes -elles-mêmes les plus exercées ne perçoivent pas de la même -manière les sons, et surtout n’essayent pas de les écrire de -la même façon ; où le Portugais entend <i>Oca</i>, par exemple, -ou bien <i>Toba</i>, le Français entend <i>Oc</i> et <i>Tobe</i>, où le premier -sent son oreille frappée par le mot <i>Murubixaba</i>, le -second perçoit <i>Mourouvichave</i>. La différence cesse d’être -aussi sensible, lorsque les mots sont prononcés selon le génie -de chaque langue. Le mot <i>Topinambos</i> comme il est écrit au -début de cette note, équivaut absolument par le son en langue -Portugaise au mot <i>Toupinambous</i> comme le prononçaient les -contemporains de Malherbe. Pour l’histoire de la linguistique -cette courte doctrine chrétienne n’est toutefois pas sans intérêt. -On pourra la comparer avec certains ouvrages du -même genre écrits par une plume portugaise. Les chants -religieux en Tupi, de Christovam Valente, entre autres, sont -dans ce cas. Je les ai introduits dans l’opuscule intitulé : -<i>Une fête brésilienne</i>, Paris, Techener, 1850. Le livre qui -les contient est devenu pour ainsi dire introuvable et seule -peut-être la bibliothèque impériale le possède. Nous reproduisons -ici son titre : <i lang="pt" xml:lang="pt">Catecismo brasilico da doutrina christão, -com o ceremonial dos sacramentos e mais actos parochiaes. -Composto por padres doutos da companhia de Jesus, aperfeiçoado -e dado à luz pelo padre Antonio de Araujo da -<span id="pg_442" class="pagenum">442</span>mesma companhia, emendado nesta segunda impressão pelo -padre Bertholameu de Leam da mesma companhia.</i> Lisboa, -na officina de Miguel Deslandes, 1681, petit in-8. La 1<sup>re</sup> -édition est de 1618.</p> - -<p>Si on voulait, on pourrait compléter cette étude comparative -en recherchant les manuscrits suivants que cite Barbosa -Machado et qu’il serait si curieux de voir publier ; -Ludewig les a omis dans son savant travail complété par -Mr. Trubener. P. João de Jesus <i lang="pt" xml:lang="pt">explicação dos mysterios -da fé</i>. P. Manoel da Veiga <i lang="pt" xml:lang="pt">Catecismo</i>. F. Pedro de Santa -Rosa <i lang="pt" xml:lang="pt">Confessonario</i>. André Thevet, dans ses manuscrits -conservés à la bibliothèque impériale de Paris, donne <i>le -<span lang="la" xml:lang="la">pater</span></i> et <i>le <span lang="la" xml:lang="la">credo</span></i> en tupi. Il les reproduit même dans sa -grande cosmographie. Ces deux documents sont surtout précieux -par leur ancienneté : ils datent de 1556. Parmi les livres -de ce genre l’un des plus modernes et des plus curieux est celui -du P. Marcos Antonio, il est intitulé : <i lang="pt" xml:lang="pt">Doutrina e perguntas, -dos mysterios principaes de Nossa Santa fé na lingua Brasila</i>. -Il a été composé vers 1750, et Ludewig le mentionne comme -faisant partie des collections du <i lang="en" xml:lang="en">British Museum</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154">[154]</a> Il y a aussi de certains oiseaux nocturnes, qui -n’ont point de chant, mais une plainte moleste et -facheuse à ouyr, fuyards et ne sortent des bois appelez -par les indiens <i>Ouyra Giropary</i>, les oyseaux -du Diable. p. 281.</p> - -<p>Lery avait déjà constaté l’effet du chant mélancolique, -que fait entendre le Macauhan sur l’esprit des Indiens. -La croyance aux messagers des âmes, aux oiseaux -prophétiques, n’est pas tout-à-fait éteinte, elle s’est conservée -chez la puissante nation des Guaycourous, elle paraît avoir -exercé jadis son influence sur toutes les tribus des Tupis, -mais le P. Yves lui donne une extension qu’elle n’avait pas -jadis, c’est déjà une altération visible dans les anciennes -idées mythologiques. Le nom de ce volatile vénéré s’écrit en -portugais <i lang="pt" xml:lang="pt">Acaúan</i> et même <i>Macauân</i> ; l’oiseau fait sa nourriture -des reptiles. Il s’en faut de beaucoup qu’il ait l’aspect -sinistre, que lui donne notre bon missionnaire. Il a une -<span id="pg_443" class="pagenum">443</span>tête assez grosse relativement au corps, et elle est cendrée, -il a le poitrail et le ventre rouges, ses ailes et sa queue -sont noires tachetées de blanc. Aujourd’hui, la plupart des -indigènes se bornent à croire que cet oiseau est chargé de -leur annoncer l’arrivée d’un hôte. On peut consulter sur -l’Acaúan, Accioli, <i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia Paraense</i>, et Gonçalvez Dias, -<i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario da lingua Tupy</i>. Martius au mot Oacaoam dit -que c’est le Macagua de Felix d’Azara. Falco (herpethocheres).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155">[155]</a> Si ces petits et mediocres Barbiers ont de l’autorité -entre les leurs, beaucoup plus en ont ceux qui -proprement sont appellez Pagy-Ouassou grands barbiers. -p. 289.</p> - -<p>Au temps d’Yves d’Evreux, les chirurgiens les plus -habiles étaient encore désignés sous le nom de <i>Barbiers</i> ; -quelques années avant lui l’illustre Ambroise Paré ne prenait -pas d’autre titre. Comme les <i>Piayes</i>, <i>Pagé</i>, <i>Pagy</i>, <i>Boyés</i> -ou <i>Piaches</i>, car on leur donne tous ces noms, se mêlaient -de la cure des blessures ou des maladies ; le P. Yves, ainsi -qu’on l’a vu dans tout le cours de l’ouvrage les assimile avec -un certain dédain aux barbiers, mais on le sent, aux barbiers -de village. Ce chapitre est certainement l’un des plus -curieux du livre ; il doit être comparé soigneusement avec -tout ce qui a été dit par Simon de Vasconcellos (<i lang="pt" xml:lang="pt">Chronica -da companhia de Jesus</i>, in-fol.), et avec tous les mémoires -qu’a publiés l’institut historique de Rio de Janeiro sur la -religion primitive des indigènes ; les attributs de Geropary y -sont définis clairement. La lacune d’une feuille est vivement -à regretter. Il est évident qu’elle nous fait perdre de -précieux documents sur les hommes rusés et habiles qui conservaient -parmi eux les traditions.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156">[156]</a> Ces vilains oyseaux nocturnes, beaucoup plus -horribles et grands que ceux de pardeçà, viennent trouver -les personnes couchees et dormantes en leur lict. -p. 297.</p> - -<p>Au temps où devait paraître cette relation, les chauves-souris -étaient encore rangées dans la classe des oiseaux. -<span id="pg_444" class="pagenum">444</span>Ce que dit ici notre voyageur, sur les Vampires, n’a rien -d’exagéré. On peut consulter sur ce point Ch. Watterton -(<i>Excursion dans l’Amérique méridionale</i>, p. 15 et 389). Ce -savant naturaliste décrit avec un soin minutieux le genre -de blessure que fait cette chauve-souris américaine sur les -gens endormis. Il avait tué un Vampire, qui portait 32 -pouces d’envergure. En général, ils sont beaucoup moins -grands.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157">[157]</a> Et là plantent de petites idoles faites de cire -ou de bois en forme d’hommes. p. 302.</p> - -<p>Parmi les vieux voyageurs du XVII<sup>me</sup> siècle, Yves -d’Evreux est comme nous l’avons fait remarquer, le seul qui -signale chez les Tupinambas des rudiments de statuaire (bien -imparfaite sans doute) appliqués à la mythologie de ces peuples. -Il n’y a rien de semblable dans Thevet, Hans Staden -et Lery, pas plus que dans Vasconcellos, Cardim, Soarez -ou Jaboatam. Les Tupis étaient des peuples uniquement -chasseurs, passant accidentellement à la vie agricole. Les -seuls vestiges de sculpture que nous connaissions d’eux, sont -appliqués à leurs <i>Maconas</i>, ou à leur <i>Lyvera-pème</i>, espèces -d’armes pesantes, qu’ils se plaisaient à orner avec une sorte -d’adresse. Ils étaient dans l’habitude de fixer un Maraca -empenné de plumes brillantes à la proue de leurs canots -de guerre si élancés et si élégants, il serait possible que -la base de cet instrument eût été alors orné de sculptures, -analogues à celles qu’on remarque chez les insulaires de la -Polynésie. Il est probable qu’en multipliant leurs rapports -avec les Européens, les Tupinambas ont puisé parmi nous certaines -idées de sculpture rudimentaire, qu’ils ont appliquées à -leurs grossières divinités. L’exact Barrère, qui écrivait, il est -vrai, plus d’un siècle après Yves d’Evreux parle d’un Piaye -ayant exécuté une statuette de ce génie du mal <i>Anaanh</i>, -qui n’est autre chose que l’<i>Anhanga</i> de Nobrega et d’Anchieta, -et dont la terrible mission sur la terre est si bien -définie par Jean de Lery, qui l’appelle toujours <i>Aignan</i>. -Qu’on lui donne aux îles ou sur le continent les noms d’<i>Uracan</i>, -d’<i>Hyorocan</i>, de <i>Gerupary</i>, de <i>Maboya</i>, d’<i>Amignao</i> ; -<span id="pg_445" class="pagenum">445</span>qu’on reconnaisse dans des génies secondaires, ses messagers -(nous en nommerons un le malicieux <i>chinay</i>, qui fait -maigrir les pauvres Indiens en suçant leur sang), Anhanga -a été revêtu d’une face terrible du XVII<sup>me</sup> au XVIII<sup>me</sup> -siècle. Ce type primitif de la sculpture religieuse des Tupis -a été malheureusement taillé dans un bois très mou et n’a -pu guère résister à l’action du temps ou à l’invasion des -termites ; nous doutons qu’on puisse jamais s’en procurer un -<i lang="la" xml:lang="la">specimen</i> remontant à deux siècles. Voici du reste le passage -si curieux de Barrère, qui confirme le dire du P. Yves : -« Les Indiens ont une autre sorte de piayerie assez singulière. -Ils font une figure du diable, d’un bois fort mol et -résonnant ; cette statue qui est grande de trois ou quatre -pieds est affreuse par la longue queue et les longues griffes -qu’ils lui font. Ils l’appellent <i>Anaantanha</i>, comme qui dirait -image du diable ; car <i>Tanha</i> signifie figure et <i>Anaan</i> diable. -Après avoir soufflé les malades, les Piayes portent cette -figure hors du Carbet. Là, ils l’apostrophent et la frappent -rudement à coups de bâton, comme pour obliger le -diable à quitter malgré lui le malade. » (Voy. <i>Nouvelle Relation -de la France équinoxiale, contenant la description des -côtes de la Guiane, de l’isle de Cayenne, le commerce de -cette colonie, les divers changements arrivés dans ce pays</i> -etc. etc. Paris, 1743, gr. in-12.)</p> - -<p>Dans un chapitre précédent Yves d’Evreux a déjà parlé -d’une marionnette, à laquelle était adaptée une sorte de mécanisme -et qui servait aux enchantements d’un Piaye. Nous -ne saurions trop regretter qu’aucune de ces idoles ne soit -entrée dans les collections ethnographiques dont on commençait -à se préoccuper en ce temps. Peu d’années avant -l’époque où La Ravardière explorait le fleuve des Amazones, -Jean Mocquet, le garde des curiosités du roi, parcourait -ses rives : c’eût été une rare bonne fortune, pour l’archéologie -américaine, s’il eut pu se procurer quelques-unes -des idoles semblables à celles dont parle le P. Yves.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158">[158]</a> C’est donc la coustume des Pagys-Ouassous de -celebrer en certain temps de l’annee des lustrations -publiques. p. 306.</p> - -<p><span id="pg_446" class="pagenum">446</span>Il est infiniment probable, que les lustrations dont il -est question ici étaient pratiquées en souvenir des cérémonies -que les Tupinambas avaient vu faire aux chrétiens. Il -pouvait en être de même, à l’égard de la prétendue confession -auriculaire dont l’auteur parle un peu plus loin (p. 309). -Les anciens voyageurs, Hans Staden, Lery et Thevet, ne -disent rien qui aie trait à une pratique semblable.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159">[159]</a> Pacamont, grand barbier de Comma. p. 306.</p> - -<p>Il semble au premier abord, que ce piaye si influent -ait reçu un nom français ; il n’en est rien. Il y avait à la -même époque un chef puissant nommé <i>Pacquara-behu</i>, le -ventre d’un pac plein d’eau. Pacamont pourrait signifier -le Paca pris au piége <i>Pacamondé</i>. Le nom du pays sur -lequel il exerçait son influence signifie la région des plantes -laiteuses : il s’écrit <i>Cumá</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160">[160]</a> Ce que Vatable interprete en cette sorte. p. 315.</p> - -<p>Vatable ou Vateblé était un hébraïsant célèbre du -XVI<sup>me</sup> siècle, restaurateur des études orientales en France ; -il mourut en 1547. Ses notes sur l’ancien testament avaient -été insérées dans la bible de Robert Etienne.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161">[161]</a> J’espere à présent que j’escris cecy, que les Peres -qui sont par delà, luy donnent de terribles alarmes -et que son royaume va fort en decadence et -s’approche de sa totale ruine : car avant que je -quittasse l’Isle, je voyois et experimentois une disposition -generale et universelle de la conversion de -ces peuples. p. 318.</p> - -<p>Cette phrase nous prouve que le P. Yves écrivit -son ouvrage en Europe et qu’il avait connaissance de la -mission dirigée par le P. Archange. Marcellino de Pise -affirme, que 565 Indiens reçurent le baptême durant cette -seconde expédition religieuse. (Voy. <i lang="la" xml:lang="la">Annales historiarum ordinis -minorum</i>. <span lang="la" xml:lang="la">Lugd.</span>, 1676, in-fol.) Le P. Archange, suivi -de ses douze compagnons et porteur des magnifiques ornements -brodés par la duchesse de Guise, devait, en effet, -<span id="pg_447" class="pagenum">447</span>s’environner d’une tout autre pompe que les quatre généreux -capucins, qui avaient commencé la mission. Grâce à -des documents qui nous viennent de la marine, et que nous -devons à l’obligeance de Mr. P. Margry, nous voyons par -une lettre inédite du sieur de Beaulieu à Mr. de Razilly, -que le P. Archange qui comprenait parfaitement la valeur de -l’argent, abstraction faite du vœu de pauvreté, n’avait pas -voulu s’embarquer tant qu’il y avait eu pour lui espérance de -se procurer des subsides. Malgré les ressources dont put disposer -son chef spirituel, l’histoire de cette seconde mission -est encore à faire ; elle n’a même laissé aucune trace, et -elle sera sans doute ignorée, tant que le livre de François -de Bourdemare se dérobera à nos investigations. Nous savons -seulement, que beaucoup plus favorisé qu’Yves d’Evreux, -par ses supérieurs, il avait reçu, grâce à ses lettres d’Obédience, -le droit d’admettre des novices dans son couvent. -Il n’eut pas le temps de mettre à profit un tel privilége ; -mais lors de son retour en Europe, on le récompensa de -son zèle et dès l’année 1615, il était devenu gardien du -grand couvent de la rue St. Honoré.</p> - -<p>Tous ces faits omis naturellement par les historiens du -Maranham sont constatés dans <i>les éloges historiques</i>, manuscrit -de la bibliothèque impériale, il y aurait toutefois de -l’injustice à oublier que le P. Marcellino de Pise les mentionne. -Après avoir raconté comment le général des capucins -Paul de Caesena, permit à Honoré de Paris, alors provincial, -d’envoyer une seconde mission en Amérique ; il ajoute : -« <i lang="la" xml:lang="la">Ille nihil cunctatus, duodecim fratres ad hanc expeditionem, -aptos elegit quorum animosa phalanx navem conscençâ secedens -in indiam, a barbara illa natione jam capucinorum placidis -moribus assueta per humaniter fuit excepta.</i> » A l’entrée -des Portugais, le P. Archange de Pembroke se retira -avec les capucins français et fit place aux Franciscains, qui -vinrent s’établir dans le monastère au nombre de vingt. -Sous la direction de Fr. Christovam Severim, le couvent -reçut dès-lors une institution nouvelle. Les bases en avaient -été jetées en 1624, mais elles ne furent arrêtées définitivement -que le 4 Août de l’année suivante.</p> - -<p><span id="pg_448" class="pagenum">448</span>Nous nous garderons bien de mettre sous les yeux du -lecteur les péripéties fâcheuses par lesquelles passa le monastère -durant deux cent vingt-cinq ans ; il suffira de dire -qu’au début du siècle, il tombait à peu près en ruine. En -1860, le gardien actuel, qui n’avait plus sous sa direction -que deux Franciscains, mais qui heureusement avait su se -concilier la sympathie des habitants de San Luiz a fait un -appel à la charité publique, pour qu’on réparât dignement -un édifice, qui se lie si intimement aux souvenirs les plus -intéressants du pays. L’ordre aujourd’hui est fort pauvre, -mais il contraste, dit-on, par son dévouement avec bien des -couvents opulents de la cité qui laissent tomber en ruine -leur monastère. L’appel de Fr. Vicente de Jesus a été entendu. -On a recueilli des sommes assez abondantes pour -réparer ce qui avait subi l’injure du temps. Tout en conservant -l’humble chapelle où vint prier Yves d’Evreux on -élève de nouvelles constructions et l’église de Sancto Antonio -sera la plus belle de cette riante cité.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162">[162]</a> Il me demandoit qui estoient ces Karaïbes, je -luy fis reponce que ces douzes estoient les douze <i>Maratas</i> -du fils du Toupan. p. 337.</p> - -<p>Il est infiniment curieux de voir ici, le père Yves -d’Evreux, faire une sorte d’allusion à des croyances anciennes -de ces peuples, que Thevet, ou peut-être le chevalier de -Villegagnon avait recueillis dès l’année 1555, et auxquelles -d’ailleurs nos voyageurs du XVI<sup>me</sup> siècle semblent rester étrangers -dans le cours de leurs récits. Une note même concise nous -entraînerait trop loin et nous nous voyons forcé de renvoyer le -lecteur à un opuscule dans lequel nous avons rassemblé tout ce -que nous avons pu trouver sur les idées mythologiques des -Tamoyos et des Tupinambas. (Voy. sur les <i>Maïrata</i>, <i>une fête -brésilienne célébrée à Rouen en 1550 suivie d’un fragment du -XVI<sup>me</sup> siècle roulant sur la Théogonie des anciens peuples -du Brésil</i>. Paris, Techener, 1850, gr. in-8.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163">[163]</a> Et choisissant Sainct Barthelemy je le luy montray -disant Tien, voilà ce grand Marata qui est venu -<span id="pg_449" class="pagenum">449</span>en ton pays, duquel vous racontez tant de merveilles -que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est -luy qui fit inciser la Roche, l’autel les images et -escritures qui y sont encore à present et que vous -avez veu vous autres etc. p. 338.</p> - -<p>La légende brésilienne a transmis d’âge en âge le récit -des pérégrinations de deux prophètes fort distincts, en honneur -à peu près égal chez ces peuples barbares et qu’elle nomme -tour à tour Tamandaré et Sumé. Comme Bouddha, le dernier -a laissé toutefois l’empreinte d’un de ses pieds sur la roche -vive lorsqu’il a quitté la terre. Le mythe de Tamandaré qui se -lie au récit du déluge américain est raconté tout au long par -Vasconcellos dans ses <i lang="pt" xml:lang="pt">Noticias do Brasil</i>, p. 47 et 48. C’est -là qu’on peut voir, comment le Noë américain, s’élançant -au sommet d’un palmier, qui portait sa cime jusque dans -les cieux et guidant ainsi sa famille, se sauva et repeupla -la terre. Dans la phrase que nous citons ici, Yves d’Evreux -fait allusion au législateur beaucoup plus moderne, Sumé, -ce Triptolème brésilien, qui enseigna la culture du manioc -aux peuples issus de Tamandaré. Simon de Vasconcellos -dit très positivement : « Il y avait entre eux une tradition -fort antique, transmise des pères aux enfants et elle racontait -que bien des siècles après le déluge, des hommes blancs -avaient apparu dans ces régions, ils parlaient aux peuples -d’un seul dieu et d’une autre vie. L’un deux s’appelait -<i>Sumé</i>, par lequel il faut entendre <i>Thomé</i>. » En préférant la -tradition qui accorde l’honneur d’avoir évangélisé les peuples -lointains à Saint Barthélemy, le P. Yves d’Evreux fait -preuve de sa connaissance des sources. Au rapport d’Eusèbe, -en effet, cet apôtre voyageur, avait pénétré jusqu’à -l’extrémité des Indes. Saint Pantène ayant parcouru le -fond de l’Asie dès le III<sup>me</sup> siècle, y avait déjà trouvé -des traces du christianisme, qu’on pouvait attribuer aux -prédications de St. Barthélemy. La légende contraire a -cependant prévalu au Brésil, comme elle a prévalu surtout -aux Indes. (Voy. le livre portugais intitulé : <i lang="pt" xml:lang="pt">Jornada -do Arcebispo de Goa dom Frey Aleixo de Menezes, quando -foy as serras do Malauar, lugares em que morão os -<span id="pg_450" class="pagenum">450</span>antiguos Christãos de S. Thomé</i>. Coimbra, 1606, in-fol.) -Les traces des pieds de St. Thomas étaient visibles du -temps de Vasconcellos, au nord du port de Saint-Vincent -non loin de la ville. Ces traces de deux pieds nuds -merveilleusement empreints sur la pierre (<i lang="pt" xml:lang="pt">tão vivas e expressas, -como se em hum mesmo tempo, juntamente se -fizerão</i>) étaient parfois cachées sous l’eau. Le religieux -franciscain Jaboatam, retrouve au récif devant Pernambuco, -les saintes empreintes ; cependant dans cette seconde version -de la légende, ou ne voit apparaître qu’un tout petit pied, -comme celui d’un enfant de cinq ans, et le pieux narrateur -suppose que c’est celui d’un jeune compagnon de l’apôtre. -(Voy. le <i lang="pt" xml:lang="pt">novo Orbe Seraphico</i>, réimprimé en ces derniers -temps par les soins de l’<i>Institut historique et géographique -de Rio de Janeiro</i>.)</p> - -<p>On ne se contente pas de reconnaître ces traces fameuses -sur plusieurs points du littoral, et il serait bien -long de les énumérer : on fait pénétrer résolument le saint -voyageur dans l’intérieur du Brésil, et là, il inscrit sur la -roche, en caractères gigantesques, l’histoire de sa mission. -Il y a à <i>Minas geraes</i>, un village auquel on a donné son -nom, c’est <i lang="pt" xml:lang="pt">São Thomé das lettras</i>. Un observateur sérieux, -le général Cunha Mattos ne vit pas les fameuses inscriptions, -mais il fut à même de constater la tradition et il pense -que l’inscription fantastique que l’on remarque sur l’une -des parois de la <i lang="pt" xml:lang="pt">Serra das lettras</i>, est due à quelque accident -du terrain, à des dendrites, pour nous servir de ses -expressions. (Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Itinerario do Rio de Janeiro ao Pará -e Maranhão</i>. Rio de Janeiro, 1836, 2 vol. in-8. T. 1<sup>er</sup>, -p. 63.) C’est même aujourd’hui l’opinion qui a prévalu, et -dans l’inscription gigantesque de la <i lang="pt" xml:lang="pt">Serra das lettras</i>, on ne -voit plus maintenant qu’une infiltration de particules ferrugineuses -qui sur les grès de la montagne a simulé des caractères -d’écriture.</p> - -<p>Quant aux hiéroglyphes grossièrement tracés en creux -et dont l’origine indienne n’est pas douteuse, ils sont nombreux -au Brésil ; et plusieurs ouvrages nous en ont transmis -des <i lang="la" xml:lang="la">fac-simile</i>. Le grand voyage pittoresque de Mr. Debret -<span id="pg_451" class="pagenum">451</span>en offre deux, qui ne manquent pas d’un certain intérêt. -Nous voulons parler de l’inscription présentée par la montagne -<i>do Anastabia</i> et des sculptures en creux exécutées -sur un rocher qu’on rencontre à peu de distance des bords -du Rio Yapurá, dans la province du Pará : il pourrait se -faire que le discours du P. Yves fît allusion à ce monument -original, et d’exécution fort grossière, dont Mr. Debret -donne l’explication (T. 1<sup>er</sup>, p. 46), mais dans lesquels -l’imagination la plus prévenue ne saurait trouver des bases -pour asseoir une opinion historique ou religieuse.</p> - -<p>En ce qui regarde <i>les roches incisées</i> dont parle notre bon -moine, la tradition en est répandue dans l’Amérique entière, et -ces accidents résultats des grandes commotions de la nature -sont toujours expliquées par la légende indienne, en les attribuant -au pouvoir souverain d’un demi-dieu, qui brise à son gré -les rochers les plus rebelles au travail de l’homme et parfois -les plus gigantesques ; à la Nouvelle-Grenade, le saut -de Tequendama n’a pas d’autre cause ; il est dû comme on -sait au grand Bochica. Sur le point dont nous nous préoccupons, -il pourrait bien être question d’une ouverture faite -au <i>récif</i> qui borde le littoral de Pernambuco et que l’on -attribue au grand Sumé, ou à son représentant chrétien -l’apôtre voyageur. (Voy. Fr. Antonio de Santa Maria Jaboatam, -<i lang="pt" xml:lang="pt">Novo orbe serafico brasilico</i> ou <i lang="pt" xml:lang="pt">Chronica dos Frades -menores da provincia do Brasil</i>, 2<sup>me</sup> édit. Rio de Janeiro, -1858.) Jaboatam écrivait son livre en 1761.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164">[164]</a> Conference avec Iacoupen. p. 348.</p> - -<p>Ce chef indien portait un nom bien connu dans l’ornithologie -du Brésil. Le <i>Jacupema</i> n’est autre que le <span lang="la" xml:lang="la">Penelope -superciliaris</span>. C’est un des meilleurs gibiers du Brésil.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165">[165]</a> Le P. Martial d’Abbeville. p. 370.</p> - -<p>La famille des Foulon, qui jouissait d’une haute considération -à Abbeville avait voué plusieurs de ses membres -à la vie monastique. Le P. Martial vint à Paris, avec son -frère, le P. Claude ; ce dernier, dont l’article est si erroné -dans la biographie universelle, était déjà gardien du couvent -<span id="pg_452" class="pagenum">452</span>de sa ville natale en 1608, mais comme le P. Yves il avait -commencé son noviciat en 1595 (le 9 juin). La bibliothèque -de l’Arsenal possède un opuscule du P. Claude, devenu -rare. Il est intitulé : <i>L’arrivée des Pères Capucins et la -conversion des sauvages à nostre sainte Foy déclarés par le -R. P. Claude d’Abbeville, prédicateur Capucin à Paris</i>, chez -Jean Nigaut rue St. Jean de Latran, au 1613. On peut -comparer cet écrit à l’article intitulé : <i>Retour du sieur de -Rasilly en France et des Toupinambous qu’il amena à Paris. -Mercure français</i>, T. 3, p. 164. <i>L’histoire chronologique -de la bienheureuse Colette, réformatrice des trois ordres du -Séraphique Père St. François</i>. Paris, Nicolas Buon, 1628, -in-12, n’est nullement du P. Claude, comme le prétend -Eyriès. L’Epitre dédicatoire est signée Fr. S. d’A., capucin -indigne. Claude d’Abbeville était déjà mort, lorsque cet -ouvrage parut. Après avoir vécu 23 ans en religion il -s’éteignit à Rouen en 1616, et non en 1632.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166">[166]</a> Nous partimes de Plume en Angleterre. p. 372.</p> - -<p>Il faut lire Plymouth, Claude d’Abbeville écrit Plemüe.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167">[167]</a> De Baiador nous rengeasmes cette côte d’Aphricque -jusqu’à la riviere ditte Lore par les Espagnols. -p. 372.</p> - -<p>Il s’agit ici du Rio de Ouro.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168">[168]</a> Ayant passé, nous vinsmes et arrivasmes en une -petite Isle appelee Fernand de la Roque. p. 373.</p> - -<p>On reconnaîtrait difficilement sous ce nom l’île de <i lang="pt" xml:lang="pt">Fernão -de Noronha</i>, et non <i>Fernando de Noronha</i>, comme l’écrivent -quelques géographes, elle est à 75° long. E. N. E. du Cap -de São Roque, elle se trouve située par les 3° 48′ à 52′ -de lat. Son voisinage du Cap St. Roch explique l’altération -de son nom. Quelques vieux voyageurs écrivent Fernand -de la Rongne ; le P. Claude est dans ce cas.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169">[169]</a> Puis ceste isle qui jusques à maintenant avoit -esté appelee l’Islette Ste. Anne par ce que nous y -estions arrivez ce jour-là et à cause de Madame la -<span id="pg_453" class="pagenum">453</span>Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, laquelle -est parente de Mr. de Rasilly. p. 374.</p> - -<p>Cette dernière circonstance a été omise par le P. Claude.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170">[170]</a> Ils nous appellent les grands prophetes de Dieu -et de Ioupan et en leur langage du pays Carribain, -Matarata. p. 376.</p> - -<p>Il faut lire Toupan au lieu de Ioupan. Quant au mot -Matarata, qui revient dans cette phrase, ne peut-on l’expliquer -par l’adjectif <i>Mbaráeté</i> qui signifie fort. Il semble être -sous cette signification dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro de la lengua Guarani</i> -du P. Ruiz de Montoya.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171">[171]</a> Le sieur du Manoir. p. 378.</p> - -<p>Le capitaine du Manoir était établi depuis longtemps -dans l’île et il s’y était créé de nombreuses relations. Ce -fut lui, qui lors de l’arrivée des missionnaires, les accueillit -et leur donna même un festin. « Aussi magnifique que l’on saurait -faire en France, » dit le P. Claude. MM. de Rasilly et -de Pezieux y assistaient. Ce fut de la résidence de du -Manoir qu’on partit pour venir occuper l’endroit, où s’éleva -le fort de St. Louis. Cet officier revint en France, avant -la prise de possession du Maranham par les Portugais.</p> - -<p>Lorsque nos forces navales eurent évacué les ports du -Maranham, plusieurs Français ne suivirent pas l’exemple de -du Manoir, et s’établirent dans la nouvelle colonie, mais on -n’y admit guère que les artisans. On serait dans l’erreur -si l’on supposait que la mission fondée avec tant de zèle -par nos religieux fut abandonnée ; elle ne passa même pas -dans un autre ordre, et les franciscains en restèrent chargés : -on trouvera sur ce point tous les renseignements désirables -dans l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Orbe Seraphico</i> du P. Jaboatam. Ce recueil -renferme une longue biographie de F. Francisco do Rosario -moine célèbre de l’ordre de St. François, qui prit possession -du couvent des capucins dix ans environ après l’abandon -définitif que ceux-ci en avaient fait. Ce zélé missionnaire -s’enfonçait fréquemment dans les solitudes inexplorées du -Maranham et allait catéchiser les indiens. Il composa même -<span id="pg_454" class="pagenum">454</span>en 1630, un savant ouvrage sur les tribus sauvages qu’il -avait visitées. Ce livre malheureusement n’a jamais été publié, -et serait s’il était retrouvé un précieux commentaire -au voyage du P. Yves. Fatigué par ses travaux dont la -multiplicité étonne l’imagination, F. Francisco do Rosario -passa à Bahia, où il fut revêtu des dignités de l’ordre et -où il mourut en odeur de sainteté le 24 février 1650. On -affirme qu’il avait annoncé longtemps à l’avance les grands -événements politiques qui faisant présager l’expulsion de l’Espagne -rendirent son indépendance au Brésil. Il paraît qu’il -avait été forcé de reconstruire en l’année 1625, les bâtiments -qu’avaient commencé à élever nos religieux. Aussi est il -regardé à St. Louis de Maranham, comme le véritable fondateur -du couvent de son ordre.</p> - -<p>Nous n’ajouterons plus qu’un mot destiné à clore les -renseignements réunis dans ces notes. Non seulement ils -trouveront leur complément dans le travail qui précédera la -Relation du P. Claude d’Abbeville, mais on peut dès à présent -les compléter par des ouvrages français contemporains, -absolument négligés à ce point de vue, par les historiens -de l’Amérique. Le P. Pierre de Jarric entre autres se trouve -être dans ce cas. Qui s’attendrait en effet à rencontrer dans -une <i>histoire des indes orientales</i> tous les faits religieux qui -eurent lieu dans le Maranham, avant l’année 1607. C’est -cependant en consultant le V<sup>me</sup> livre de cette volumineuse -Relation, qu’on trouve l’histoire tragique des PP. Francisco -Pinto et Luiz Figueira, Jésuites portugais, qui furent les -premiers à visiter l’intérieur des régions inexplorées, dont le -littoral fut occupé par les français. François Pyrard, le -voyageur Belge, fixé dans la petite ville de Laval, nous dit -aussi dans sa Relation des Indes et surtout des îles Maldives, -ce qu’on pensait du Brésil en Europe au temps où -vivait le P. Yves. Il ne parle point néanmoins du Maranham -et n’en pouvait point parler.</p> - -<p>Il y a encore un fait remarquable à signaler c’est que -cette belle province que le volume publié par M. Herold -contribuera plus qu’aucun autre voyage ancien à faire connaître -soit restée si longtemps en dehors de toute vie politique. -<span id="pg_455" class="pagenum">455</span>Concédée dès l’origine aux fils de Jean de Barros, -l’historien fameux des Indes, elle ne fut révélée à l’Europe -que par une déplorable catastrophe ; puis, malgré sa fertilité -et la magnificence de sa végétation on l’oublia. Elle -figure cependant sur l’un des monuments géographiques -les plus importants où l’on ait su spécifier ce qu’était le -Brésil au XVI<sup>me</sup> siècle. Nous voulons parler de la belle -carte de Gaspard Viegas, qui est datée du mois d’Octobre -1534, et que possède la bibliothèque impériale de -Paris. Nul historien n’en avait fait mention jusqu’à ce -jour et malgré son admirable exactitude pour les temps -reculés où elle fut construite, elle serait restée longtemps -ignorée encore, sans la docte obligeance de M. Cortambert -qui nous l’a communiquée. Nous aimons à rappeler -ici, que ce beau travail d’un géographe inconnu se liera -désormais à la plus vaste et à la plus exacte reconnaissance -des côtes du Brésil qui ait été acquise à la science en ces -derniers temps, M. le capitaine de frégate Mouchez en fera -l’objet d’un examen spécial dans son grand ouvrage nautique -sur le littoral du Brésil.</p> - -<p>Ici doivent finir les notes qui étaient nécessaires pour -qu’on pût comprendre en France et même en Amérique, le -texte de notre vieux voyageur. Nous n’ajouterons plus qu’un -mot, et il est peut-être indispensable pour faire comprendre la -valeur du précieux document que nous exhumons. Le compagnon -fidèle du P. Yves d’Evreux, le P. Arsène de Paris, -écrivait en 1613 au supérieur de sa maison à propos des -régions qu’il évangélisait : « Je vous asseure, mon père, que -quand on s’y sera un peu estably : On s’y trouvera comme -en un vray paradis terrestre. » L’espérance du bon religieux -n’était pas de celles, qui se réalisent complétement ; les choses -ne marchent pas ainsi en ce bas monde ; mais sans être -un paradis, le Maranham est devenu une des provinces florissantes -d’un vaste Empire, qui va progressant. Au milieu -de ces prospérités réelles et malgré les efforts d’esprits heureusement -doués, les progrès intellectuels du pays ne sont -pas tout ce qu’ils pourraient être ; les souvenirs du passé, -qui servent si puissamment le développement des populations, -<span id="pg_456" class="pagenum">456</span>y sont pour ainsi dire abolis. Point d’archives, point -de bibliothèques publiques, peu d’institutions littéraires. Cela -a été compris si bien par le chef de l’Empire, que dom Pedro -II, chargea il y a dix ans l’un des esprits les plus actifs -et les plus éminents de ce pays, d’aller examiner à St. Luiz -l’état réel des dépôts littéraires de la capitale du Maranham. -Nous ne prétendons pas reproduire ici les plaintes judicieuses -et fondées de Mr. Gonçalvez Dias, sur l’état déplorable -où il trouva les établissements qui devaient être l’objet de -ses investigations. On peut lire son rapport écrit d’un style -si mesuré, dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista trimensal</i>, que publie avec tant -de zèle l’institut historique de Rio de Janeiro. Nous ne -citerons qu’un fait, où il a dix années, tout au plus, Mr. -Dias comptait encore deux mille volumes (nous voulons parler -ici de la bibliothèque publique), l’almanach de 1860, -donné par Mr. B. de Mattos n’en compte plus que 1030 -dans le plus déplorable état ! Puisse la réimpression du P. -Yves d’Evreux signaler une ère nouvelle dans la patrie -d’Odorico Mendez, de Gonçalvez Dias et de Lisboa.</p> - - -<p class="c gap small">Imprimerie de Bär & Hermann à Leipzig.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ix"><span class="large">Index alphabétique</span><br /> -<span class="small">de quelques dénominations employées dans -le voyage</span><br /> -<span class="xsmall">du</span><br /> -<b>Père Yves d’Evreux.</b></h2> - - -<p>(On n’a donné dans cet index sommaire, ni les mots appartenant aux -dialogues, ni les expressions tirées des langues indiennes, et qui sont -contenues dans l’introduction ou dans les notes.)</p> - -<ul> -<li>Acaiouier, <i>arbre</i>. <a href="#pg_162">162</a>.</li> -<li>Acaioucantin, <i>arbre</i>. <a href="#pg_11">11</a>.</li> -<li>Acaious, <i>peuple</i>. <a href="#pg_25">25</a>.</li> -<li>Acaiouy, <i>chef de Miary</i>. <a href="#pg_312">312</a>.</li> -<li>Acosta, Père, Soc. J. <a href="#pg_123">123</a>.</li> -<li>Agouti. <a href="#pg_44">44</a>. <a href="#pg_61">61</a>. <a href="#pg_136">136</a>. <a href="#pg_174">174</a>.</li> -<li>Aioupaues. <a href="#pg_19">19</a>. <a href="#pg_140">140</a>. <a href="#pg_142">142</a>. <a href="#pg_144">144</a>.</li> -<li>Aipian, <i>maladie</i>. <a href="#pg_120">120</a>.</li> -<li>Albuquerque, Catherine. <a href="#pg_65">65</a>.</li> -<li>Amazones. <i>peuple</i>, <i>fleuve</i>. <a href="#pg_20">20</a>. <a href="#pg_25">25</a>. <a href="#pg_26">26</a>. <a href="#pg_130">130</a>. <a href="#pg_131">131</a>.</li> -<li>Ambroise. Père. <a href="#pg_210">210</a>.</li> -<li>Apparituries, <i>arbre</i>. <a href="#pg_15">15</a>. <a href="#pg_159">159</a>. <a href="#pg_160">160</a>. <a href="#pg_177">177</a>. <a href="#pg_205">205</a>.</li> -<li>Arsène. Père. <a href="#pg_82">82</a>. <a href="#pg_196">196</a>. <a href="#pg_233">233</a>. <a href="#pg_256">256</a>. <a href="#pg_302">302</a>. <a href="#pg_346">346</a>.</li> -<li>Basilic. <a href="#pg_315">315</a>.</li> -<li>Boucan. <a href="#pg_168">168</a>. <a href="#pg_177">177</a>.</li> -<li>Caïetés. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_46">46</a>. <a href="#pg_146">146</a>.</li> -<li>Caimans. <a href="#pg_169">169</a> et suiv.</li> -<li>Camarapins, <i>peuple</i>. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_303">303</a>.</li> -<li>Camoussy, <i>montagne</i>. <a href="#pg_139">139</a>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Canibaliers. <a href="#pg_34">34</a>. <a href="#pg_73">73</a>.</li> -<li>Caouin. <a href="#pg_42">42</a>. <a href="#pg_43">43</a>. <a href="#pg_55">55</a>. <a href="#pg_56">56</a>. <a href="#pg_258">258</a>.</li> -<li>Caours, <i>port</i>. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Caramemos. <a href="#pg_21">21</a>. <a href="#pg_249">249</a>.</li> -<li>Carbets. <a href="#pg_31">31</a>. <a href="#pg_36">36</a>. <a href="#pg_55">55</a>. <a href="#pg_59">59</a>. <a href="#pg_60">60</a>. <a href="#pg_71">71</a>. <a href="#pg_81">81</a>. <a href="#pg_84">84</a>. <a href="#pg_100">100</a>. <a href="#pg_221">221</a>.</li> -<li>Cariman. <a href="#pg_22">22</a>.</li> -<li>Carouatapyran, <i>chef des Comma</i>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Chetouasaps. <a href="#pg_14">14</a>.</li> -<li>Claude d’Abbeville. Père. <a href="#pg_1">1</a>. <a href="#pg_7">7</a>. <a href="#pg_45">45</a>. <a href="#pg_48">48</a>. <a href="#pg_65">65</a>. <a href="#pg_151">151</a>. <a href="#pg_244">244</a>. <a href="#pg_332">332</a>.</li> -<li>Comma. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_46">46</a>. <a href="#pg_56">56</a>. <a href="#pg_75">75</a>. <a href="#pg_109">109</a>. <a href="#pg_167">167</a>. <a href="#pg_325">325</a>. <a href="#pg_359">359</a>.</li> -<li>Couis. <a href="#pg_142">142</a>.</li> -<li>Coujou, <i>grillon</i>. <a href="#pg_187">187</a> et suiv.</li> -<li>Fernambourg. <a href="#pg_65">65</a>. <a href="#pg_135">135</a>. <a href="#pg_211">211</a>. <a href="#pg_304">304</a>.</li> -<li>Giroparieta, <i>village</i>. <a href="#pg_33">33</a>.</li> -<li>Giropary. <a href="#pg_37">37</a>. <a href="#pg_57">57</a>. <a href="#pg_127">127</a>. <a href="#pg_128">128</a>. <a href="#pg_230">230</a>. <a href="#pg_240">240</a>. <a href="#pg_280">280</a> et souvent.</li> -<li>Giropary-Ouassou, <i>chef</i>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Grand-Raye, <i>chef des Caïetés</i>. <a href="#pg_131">131</a>.</li> -<li>Itaparis. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Jacoupen, <i>chef</i>. <a href="#pg_348">348</a> et suiv.</li> -<li>Janouaran, <i>village</i>. <a href="#pg_74">74</a>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Janouarapin. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Janouara-vaête, <i>chef</i>. <a href="#pg_30">30</a>.</li> -<li>Japy-Ouassou, <i>chef</i>. <a href="#pg_32">32</a>. <a href="#pg_82">82</a>. <a href="#pg_140">140</a>. <a href="#pg_290">290</a>. <a href="#pg_332">332</a>. <a href="#pg_340">340</a>.</li> -<li>Jonker. <a href="#pg_12">12</a>. <a href="#pg_125">125</a>.</li> -<li>Jouras. <a href="#pg_28">28</a>.</li> -<li>Junipape, <i>teinture</i>. <a href="#pg_112">112</a>. <a href="#pg_326">326</a>.</li> -<li>Juniparan. <a href="#pg_99">99</a>. <a href="#pg_233">233</a>. <a href="#pg_302">302</a>. <a href="#pg_348">348</a>.</li> -<li>Kaouin. <a href="#pg_90">90</a>.</li> -<li>Kaouinages. <a href="#pg_84">84</a>.</li> -<li>La Farine Destrempée, <i>chef</i>. <a href="#pg_37">37</a>. <a href="#pg_300">300</a>. <a href="#pg_341">341</a>.</li> -<li>La Vague, <i>chef de Comma</i>. <a href="#pg_359">359</a>.</li> -<li>Le Grand Chien, <i>chef</i>. <a href="#pg_138">138</a>.</li> -<li>Long-cheveux, <i>peuple</i>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_144">144</a>. <a href="#pg_147">147</a>.</li> -<li>Maillar, <i>capitaine</i>. <a href="#pg_134">134</a>.</li> -<li id="ix-maiobe">Maïobe, <i>village</i>. <a href="#pg_57">57</a>. <a href="#pg_196">196</a>.</li> -<li>Manioch, <i>végétal</i>. <a href="#pg_74">74</a>. <a href="#pg_229">229</a>.</li> -<li>Manioch, <i>farine</i>. <a href="#pg_125">125</a>.</li> -<li>Maraca. <a href="#pg_42">42</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_134">134</a>. <a href="#pg_258">258</a>.</li> -<li>Maragnon, <i>fleuve</i>. <a href="#pg_25">25</a>.</li> -<li>Marata. <a href="#pg_229">229</a>. <a href="#pg_328">328</a>. <a href="#pg_337">337</a>.</li> -<li>Mayobe, voir <a href="#ix-maiobe">Maïobe</a>.</li> -<li>Meron, <i>village</i>. <a href="#pg_27">27</a>.</li> -<li>Miarigois. <a href="#pg_39">39</a>.</li> -<li>Miary. <a href="#pg_19">19</a>. <a href="#pg_20">20</a>. <a href="#pg_33">33</a>. <a href="#pg_37">37</a>. <a href="#pg_39">39</a>. <a href="#pg_66">66</a>. <a href="#pg_135">135</a>. <a href="#pg_191">191</a>. <a href="#pg_289">289</a>. <a href="#pg_293">293</a>.</li> -<li>Migan. <a href="#pg_12">12</a>. <a href="#pg_90">90</a>. <a href="#pg_168">168</a>. <a href="#pg_177">177</a>. <a href="#pg_222">222</a>.</li> -<li>Migan, <i>truchement</i>. <a href="#pg_60">60</a>. <a href="#pg_145">145</a>. <a href="#pg_249">249</a>. <a href="#pg_329">329</a>.</li> -<li>Mil. <a href="#pg_293">293</a>.</li> -<li>Mocourou, <i>province</i>. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Mocourou, <i>peuple</i>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Oroboutin. <a href="#pg_354">354</a>.</li> -<li>Ouarpy, <i>rivière</i>, <i>pays</i>. <a href="#pg_144">144</a>. <a href="#pg_146">146</a>. <a href="#pg_147">147</a>.</li> -<li>Ouira-ouassou, <i>oiseau</i>. <a href="#pg_203">203</a>.</li> -<li>Ouyrapiran, <i>village</i>. <a href="#pg_202">202</a>.</li> -<li>Ouyrapyran, <i>chef</i>. <a href="#pg_49">49</a>.</li> -<li>Pacajares, <i>peuple</i>. <a href="#pg_73">73</a>.</li> -<li>Pacaiares, <i>rivière</i>. <a href="#pg_27">27</a>.</li> -<li>Pacamont, <i>sorcier de Comma</i>. <a href="#pg_306">306</a>. <a href="#pg_309">309</a>. <a href="#pg_325">325</a>. <a href="#pg_340">340</a>.</li> -<li>Pacs. <a href="#pg_61">61</a>.</li> -<li>Pagis, <i>sorciers</i>. <a href="#pg_31">31</a>. <a href="#pg_285">285</a>. <a href="#pg_300">300</a>.</li> -<li>Pagues. <a href="#pg_136">136</a>. <a href="#pg_174">174</a>.</li> -<li>Para, <i>contrée</i>, <i>rivière</i>. <a href="#pg_26">26</a>. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_30">30</a>. <a href="#pg_108">108</a>. <a href="#pg_131">131</a>. <a href="#pg_303">303</a>. <a href="#pg_359">359</a>.</li> -<li>Parisop, <i>rivière</i>. <a href="#pg_28">28</a>.</li> -<li>Patakeres. <a href="#pg_49">49</a>.</li> -<li>Pays. <a href="#pg_323">323</a> et suiv.</li> -<li>Peros. <a href="#pg_36">36</a>. <a href="#pg_61">61</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_270">270</a>.</li> -<li>Pesieux. Sieur de. <a href="#pg_38">38</a>. <a href="#pg_50">50</a>. <a href="#pg_52">52</a>. <a href="#pg_61">61</a>. <a href="#pg_62">62</a>. <a href="#pg_128">128</a>. <a href="#pg_130">130</a>. <a href="#pg_146">146</a>. <a href="#pg_249">249</a>. <a href="#pg_251">251</a>. -<a href="#pg_260">260</a>. <a href="#pg_262">262</a>. <a href="#pg_308">308</a>.</li> -<li>Petun, <i>herbe</i>. <a href="#pg_110">110</a>. <a href="#pg_111">111</a>. <a href="#pg_136">136</a>. <a href="#pg_137">137</a>. <a href="#pg_222">222</a>. <a href="#pg_263">263</a>. <a href="#pg_306">306</a>. <a href="#pg_307">307</a>. <a href="#pg_326">326</a>.</li> -<li>Pierre le Chien. <a href="#pg_312">312</a>.</li> -<li>Pinariens, <i>peuple</i>. <a href="#pg_73">73</a>.</li> -<li>Pindo. <a href="#pg_53">53</a>.</li> -<li>Piraiuua, <i>chef</i>. <a href="#pg_32">32</a>.</li> -<li>Pirapoty, <i>ambre gris</i>. <a href="#pg_143">143</a>.</li> -<li>Piry. <a href="#pg_167">167</a>. <a href="#pg_169">169</a>. <a href="#pg_170">170</a>. <a href="#pg_171">171</a>.</li> -<li>Potyiou. <a href="#pg_330">330</a>.</li> -<li>Rasaiup, <i>village</i>. <a href="#pg_170">170</a>.</li> -<li>Ravardière, Sieur de la. <a href="#pg_26">26</a>. <a href="#pg_50">50</a>. <a href="#pg_108">108</a>. <a href="#pg_122">122</a>. <a href="#pg_130">130</a>. <a href="#pg_135">135</a>. <a href="#pg_249">249</a>. <a href="#pg_303">303</a>. -<a href="#pg_325">325</a>. <a href="#pg_348">348</a>. <a href="#pg_350">350</a>. <a href="#pg_359">359</a>.</li> -<li>Rocou, <i>teinture</i>. <a href="#pg_112">112</a>.</li> -<li>Sainte-Anne, <i>île</i>. <a href="#pg_34">34</a>. <a href="#pg_139">139</a>. <a href="#pg_143">143</a>.</li> -<li>Saint-François de Maragnan. <a href="#pg_10">10</a>.</li> -<li>Saint-Louis au Fort. <a href="#pg_11">11</a>.</li> -<li>Saint-Louis au Maragnan. <a href="#pg_9">9</a>.</li> -<li>Sainte-Marie de Maragnan, <i>port</i>. <a href="#pg_27">27</a>.</li> -<li>Saint-Vincent, Sieur de. <a href="#pg_206">206</a>. <a href="#pg_335">335</a>.</li> -<li>Soarez, Martin, <i>capitaine portugais</i>. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Tabaiares. <a href="#pg_19">19</a>. <a href="#pg_20">20</a>. <a href="#pg_39">39</a>. <a href="#pg_51">51</a>. <a href="#pg_66">66</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_125">125</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_145">145</a>. <a href="#pg_146">146</a>. <a href="#pg_242">242</a>. <a href="#pg_294">294</a>.</li> -<li>Taboucourou. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Taperoussou, <i>port</i>. <a href="#pg_293">293</a>. <a href="#pg_294">294</a>.</li> -<li>Tapinambos, <i>peuple</i>. <a href="#pg_20">20</a>. <a href="#pg_21">21</a>. <a href="#pg_25">25</a>. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_28">28</a>. <a href="#pg_29">29</a>. <a href="#pg_30">30</a>. <a href="#pg_32">32</a>. <a href="#pg_34">34</a>. <a href="#pg_35">35</a>. <a href="#pg_36">36</a>. -<a href="#pg_39">39</a>. <a href="#pg_40">40</a>. <a href="#pg_52">52</a>. <a href="#pg_53">53</a>. <a href="#pg_64">64</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_106">106</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_139">139</a>. <a href="#pg_140">140</a>. -<a href="#pg_144">144</a>. <a href="#pg_145">145</a>. <a href="#pg_147">147</a>. <a href="#pg_177">177</a>. <a href="#pg_202">202</a>. <a href="#pg_204">204</a>. <a href="#pg_242">242</a>. <a href="#pg_255">255</a>.</li> -<li>Tapouis, <i>peuple</i>. <a href="#pg_39">39</a>. <a href="#pg_293">293</a>.</li> -<li>Tapouytapere, <i>province</i>. <a href="#pg_15">15</a>. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_42">42</a>. <a href="#pg_46">46</a>. <a href="#pg_75">75</a>. <a href="#pg_82">82</a>. <a href="#pg_109">109</a>. <a href="#pg_144">144</a>. <a href="#pg_145">145</a>. -<a href="#pg_146">146</a>. <a href="#pg_167">167</a>. <a href="#pg_246">246</a>. <a href="#pg_252">252</a>. <a href="#pg_255">255</a>. <a href="#pg_340">340</a>.</li> -<li>Tarouïre, <i>sorte d’Iguane</i>. <a href="#pg_177">177</a>.</li> -<li>Tatous. <a href="#pg_108">108</a>. <a href="#pg_136">136</a>.</li> -<li>Thion, <i>chef</i>. <a href="#pg_36">36</a>. <a href="#pg_38">38</a>. <a href="#pg_41">41</a>. <a href="#pg_66">66</a>. <a href="#pg_289">289</a>. <a href="#pg_300">300</a>. <a href="#pg_341">341</a>.</li> -<li>Thon, <i>insecte qui s’introduit dans les pieds</i>. <a href="#pg_113">113</a>.</li> -<li>Toucon, <i>palmier</i>. <a href="#pg_137">137</a>.</li> -<li>Touin, <i>oiseau</i>. <a href="#pg_136">136</a>.</li> -<li>Toupan. <a href="#pg_31">31</a>. <a href="#pg_229">229</a>. <a href="#pg_280">280</a>. <a href="#pg_321">321</a> et suiv.</li> -<li>Toury, <i>rivière</i>. <a href="#pg_139">139</a>.</li> -<li>Tremembais, <i>peuple</i>. <a href="#pg_45">45</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_139">139</a> et suiv.</li> -<li>Troou ou Tojou. <a href="#pg_170">170</a>.</li> -<li>Tyou, <i>contrée</i>. <a href="#pg_177">177</a>.</li> -<li>Vsaap, <i>village</i>. <a href="#pg_24">24</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_138">138</a>. <a href="#pg_301">301</a>. <a href="#pg_308">308</a>.</li> -<li>Vuacêté ou Vuac-Ouassou, <i>chef</i>. <a href="#pg_28">28</a>.</li> -<li>Ybouapap, <i>peuple</i>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Ybouyra-Pouïtan, <i>chef</i>. <a href="#pg_54">54</a>.</li> -<li>Yuiret. <a href="#pg_59">59</a>. <a href="#pg_60">60</a>. <a href="#pg_248">248</a>. <a href="#pg_294">294</a>. <a href="#pg_326">326</a>. <a href="#pg_332">332</a>.</li> -</ul> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">Table des matières.</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td><td class="small">pag.</td></tr> -<tr><td class="drap">Introduction</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i1"><small>I</small></a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Préface de F. de Rasilly</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i2">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Préface au Roi du P. Yves d’Evreux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i3">3</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Advertissement au lecteur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i4">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Préface sur les deux traittez suivans</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i5">7</a></div></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="pad c"><div>Premier traité.</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. I. De la Construction des chappelles de St. François -& de St. Loüis en Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">9</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. II. De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencements</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">12</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. III. De la Construction du Fort de Sainct Louys & -de l’ardeur des Sauvages à porter les terres</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">15</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VII. De la Preparation des Tapinambos pour faire -le Voyage des Amazones</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">20</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VIII. Du partement des François avec les Sauvages -pour aler aux Amazones</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">25</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. IX. Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce -voyage & premierement des ruses d’un Sauvage -nommé Capiton</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">30</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. X. De la venue d’une Barque Portugaise à Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">33</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIII. De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch13">39</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIV. Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs -Corps & comme ils font Esclaves leurs Ennemis</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch14">43</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XV. Des Loix de la Captivité</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch15">48</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVI. Des autres Loix pour les Esclaves</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch16">52</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVII. Combien les Sauvages sont misericordieux -envers les criminels de cas fortuit & sans malice</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch17">57</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVIII. Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la -façon des François & de leur apprendre les mestiers -que nous avons en l’Europe</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch18">63</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIX. Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre -les sciences & la vertu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch19">68</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XX. Suitte des Matieres precedentes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch20">72</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXI. Ordre & Respect que la Nature a mise entre -les Sauvages, qui se garde imviolablement par la -jeunesse</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch21">76</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXII. Que le mesme ordre & respect se garde entre -les filles & les femmes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch22">85</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXIII. De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch23">91</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXV. Des humeurs incompatibles avec les Sauvages</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch25">99</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXVI. De l’Oeconomie des Sauvages</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch26">103</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXVIII. Du soin que les Sauvages ont de leur corps</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch28">105</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXIX. De quelques indispositions naturelles, auxquelles -les Sauvages sont subjects ; Et quels noms -ils donnent aux membres du corps</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch29">112</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXX. De quelques maladies particulieres à ces Païs -des Indes, & de leurs remèdes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch30">117</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXI. De la Mort et funerailles des Indiens</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch31">124</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXII. Du retour en l’Isle du sieur de La Ravardiere, -& de quelques Principaux qui le suivirent</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch32">130</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXIII. Du voyage du Capitaine Maillar dans la -terre ferme, en l’habitation d’un grand Barbier : Description -de ceste terre, & des tromperies de ce -grand Barbier</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch33">134</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXIV. De la venue des Tremembaiz : comme on les -poursuivit, & de leurs habitations & façons de faire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch34">139</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXV. De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, -& du voyage d’Ouarpy</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch35">144</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXVI. Des Astres & du Soleil</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch36">147</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXVII. Des Vents, Pluyes, Tonnerres, & Eclairs -qui sont en Maragnan & autres lieux voisins</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch37">151</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXVIII. De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch38">155</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXIX. Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch39">158</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XL. Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent -en ces Pays</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch40">163</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLI. De la Pesche de Piry</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch41">167</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLIII. De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch43">173</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLIV. Des Araignes, Cigales & Moucherons</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch44">180</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLV. Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des -Taignes qui sont en ces Pays</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch45">187</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLVI. Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch46">196</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLVII. Des Aigles & grands Oyseaux & d’autres -petits Oyseaux qui sont en ces Pays là</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch47">201</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLVIII. Responce à plusieurs demandes, qu’on fait -en ces pays des Indes Occidentales</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch48">208</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLIX. Instruction pour ceux qui nouvellement vont -aux Indes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch49">214</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. L. De la Reception que font les Sauvages aux François -nouveaux venus & comme il se faut comporter -avec eux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch50">218</a></div></td></tr> - -<tr><td class="pad c" colspan="2"><div>Second traité.</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. I. Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par -le Baptesme de plusieurs enfans</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch1">227</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. II. Du Baptesme de plusieurs malades & anciens -lesquels moururent apres l’avoir receu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch2">237</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. III. Du Baptesme de plusieurs adults, specialement -d’un nommé Martin</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch3">244</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. IV. Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien -en l’instruction & conversion de ses semblables</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch4">254</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. V. D’un indien condamné à la mort, lequel demanda -le Baptesme, avant que de mourir</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch5">259</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VI. Formulaire des Harangues que nous faisions aux -Sauvages, quand ils nous venaient voir, pour les attirer -à la cognoissance de nostre Dieu, & à l’obeissance -de nostre Roy</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch6">264</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VII. Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle -les Catecumenes apprenoient & recitoient par cœur, -avant que d’estre baptisez</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch7">271</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VIII. Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de -Dieu, des Esprits & de l’Ame</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch8">277</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. IX. Des Principaux moyens, par lesquels le Diable -a retenu ces pauvres Indiens un si long-temps dans -ses cadenes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch9">284</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap XI. Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, -leurs fauses propheties. Idoles & sacrifices</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch11">292</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XII. De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees -par les Sorciers du Bresil</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch12">305</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIII. Des Signes manifestes de la ruine du Diable -en ces Pays de Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch13">310</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIV. Que les enfans du Bresil termineront & finiront -le Royaume de Lucifer, & commenceront à establir -le Royaume de Jesus Christ</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch14">318</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVI. Conference premiere avec Pacamont, grand -Barbier de Comma</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch16">325</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVII. De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch17">333</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVIII. Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch18">340</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIX. Conference avec Jacoupen</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch19">348</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XX. Conference avec le Principal d’Oroboutin</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch20">354</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXI. Conference avec la Vague, l’un des Principaux -de Comma</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch21">359</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Discours & Congratulation à la France : Sur l’arrivee des -Peres Capucins en l’Inde nouvelle de l’Amerique Meridionale -en la terre du Brasil</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e1">365</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Extrait & tres-fidele Rapport de six paires de lettres des -Reverens Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs -Capucins, escrittes tant aux Peres de Paris de -leur ordre, qu’autres personnes seculieres, dont il y en -a quatre du R. P. Arsene, & une du P. Claude, & une -commune des deux ensemble</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e2">371</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres -qui ont esté dictes de bouche aux Peres Capucins -de Paris par Monsieur du Manoir</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e3">378</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Lettre que les Peres Capucins ont escrit à Monsieur Fermanet</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e4">381</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Relation d’un matelot venu du mesme pays, faicte au R. -P. Gardien du Havre de Grace, de quoy il donne advis -au R. P. Commissaire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e5">382</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Notes critiques et historiques sur le voyage du P. Yves -d’Evreux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e6">385</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Index alphabétique du voyage du P. Yves d’Evreux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ix"><small>III</small></a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Table des matières</td> -<td class="bot r"><div><small>VII</small></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> -<div class="trnote"> -<h2>NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h2> - - -<p>L’orthographe est conforme à l’original. Toutefois, dans le texte de -1615, on a remplacé les abréviations par signes conventionnels (par -exemple « cõme » pour « comme »). On a distingué les u/v et i/j, uniquement -en français et en latin.</p> - -<p>Le typographe de Leipzig ayant fait amplement preuve de ses limites en -matière de connaissance du français (environ une erreur manifeste par -page dans l’introduction en français moderne), on s’est permis de -corriger de nombreuses erreurs manifestes (par exemple « uauqel » pour -« auquel »), puisqu’il était impossible de distinguer entre des coquilles -intentionnellement conservées de l’édition de 1615 et des coquilles -introduites dans la réédition. On a notammment retouché les accents et -apostrophes (« a » au lieu de « à », « t’on » au lieu de « ton », etc.).</p> - -<p>Les notes numérotées de [1] à [52] correspondent aux notes en bas de -page de l’original, dans l’introduction.</p> - -<p>On a numéroté de [53] à [171] les notes situées en fin d’ouvrage -(l’original ne comprenant aucun renvoi vers ces notes depuis le corps du -texte, ni aucune numérotation).</p> - -<p>Le typographe de Leipzig a fait usage des caractères espacés (selon -l’usage allemand) en guise d’italiques, dans les pages 4 à 15. On a -remplacé par des italiques par homogénéité avec le reste de l’ouvrage. -Les caractères espacés à l’intérieur d’un passage en italique page <a href="#Footnote_94">412</a> -ont été remplacés par des caractères gras.</p> - -<p class="x-ebookmaker-drop">On a indiqué dans la marge droite les numéros -de page de l’édition de 1864, et dans la marge gauche les numéros de folio -de l’édition de 1615, indiqués en marge à partir de la page 17.</p> -</div> - - - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>VOYAGE DANS LE NORD DU BRÉSIL FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614 - -Author: Yves d'Évreux - -Annotator: Ferdinand Denis - -Release Date: January 2, 2022 [eBook #67080] - -Language: French - -Produced by: Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the Online - Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This - file was produced from images generously made available by - The Internet Archive) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS LE NORD DU -BRÉSIL FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614 *** - - - - - BIBLIOTHECA - AMERICANA - - COLLECTION D’OUVRAGES - INEDITS OU RARES - SUR - L’AMÉRIQUE. - - LEIPZIG & PARIS, - LIBRAIRIE A. FRANCK - ALBERT L. HEROLD. - - 1864. - - - - - VOYAGE - DANS LE - NORD DU BRÉSIL - FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614 - - PAR LE - PÈRE YVES D’ÉVREUX. - - PUBLIÉ D’APRÈS L’EXEMPLAIRE UNIQUE CONSERVÉ - A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE PARIS. - - AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES - PAR - M. FERDINAND DENIS, - conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève. - - LEIPZIG & PARIS, - LIBRAIRIE A. FRANCK - ALBERT L. HEROLD. - - 1864. - - - - -Le P. Yves d’Evreux et les premières missions du Maranham. - - -Au temps de Louis XIII, le magnifique couvent des capucins de la rue St. -Honoré comptait parmi ses moines deux religieux portant le même nom: Le -P. Yves de Paris et le P. Yves d’Evreux. Le premier, ancien avocat, beau -diseur, ardent à la dispute, imbu des idées de son siècle jouissait par -la ville d’une haute réputation; et les biographies modernes constatent -encore son éclat effacé; le second, ami secret de l’étude, plus ami de -l’humanité, esprit observateur, âme passionnée pour les beautés de la -nature, prêt à marcher où l’appelait son zèle, mais ne faisant nul cas -de la curiosité que pouvait exciter sa personne, fut complétement oublié -et oublié de telle sorte, que malgré un mérite reconnu deux cent -cinquante ans ont passé sur son humble tombe sans qu’une voix amie ait -appelé l’attention sur lui. - -Pour qu’il fût fait mention de ce moine obscur, il a fallu deux choses, -sur lesquelles on ne devait pas compter au temps où il vivait; la -transformation en un puissant Empire des déserts qu’il avait parcourus; -et l’amour passionné de certains vieux livres, qu’on réhabilite avec -raison, parce que seuls, ils retracent des faits sans la connaissance -desquels, la civilisation, croissante de certains pays, marcherait dans -l’ignorance de ses origines. - -Le grand couvent de Paris, renfermait alors bien des hommes condamnés à -un injuste oubli. Fondé en 1575, par Catherine de Médicis[1], il avait -acquis en peu de temps une renommée de science théologique, de zèle -charitable dans les épidémies et d’abnégation, qu’il conserva à peu près -intacte durant tout le dix-septième siècle. C’était là que le parti -favorable aux religieux cloîtrés recrutait les esprits actifs qu’il -opposait à l’évêque de Belley. C’était sur ces vastes terrains, possédés -naguère par la maison de la Trémouille que s’élevait cette immense -officine, bien connue du corps médical de Paris, où les habitués de la -cour, aussi bien que les plus humbles bourgeois, venaient se munir de -médicaments difficiles à se procurer autre part, ou qu’on préparait avec -une incurie étrange dans les autres quartiers de l’immense cité[2]. Mais -disons-le promptement ce n’était pas la science incontestée alors de ces -religieux, ni les résultats positifs de leur administration soigneuse, -ni même les bienfaits journaliers, par lesquels ils se rendaient utiles -aux classes nécessiteuses, qui leur valaient le crédit universel dont -ils jouissaient dans Paris, ils le devaient surtout aux conversions -éclatantes, dont le grand monastère de la rue St. Honoré avait été tout -récemment le théâtre. C’était dans ce couvent, qu’un des plus grands -seigneurs du dernier règne, le comte du Bouchage, plus connu sous le nom -du P. Ange de Joyeuse, était venu renoncer au faste de la cour, et -s’était démis volontairement de ses charges militaires, pour vivre dans -la plus étroite pauvreté. C’était dans ce sombre asile qu’un des -rejetons les plus illustres de la famille de Pembroke, avait abjuré le -Calvinisme et, renonçant à la plus brillante existence, avait accepté -les humbles fonctions qui dès la première année du siècle, il est vrai, -s’étaient échangées pour lui contre les dignités de l’ordre, et -l’avaient mis à même de poursuivre sans relâche, la mission qu’il -s’était volontairement imposée. - - [1] L’ordonnance qui constitue définitivement le monastère est du 28 - novembre. Ce lieu de retraite avait été concédé l’année précédente - par Catherine de Médicis, à des capucins venus d’Italie: la donation - fut confirmée par Henri III le 24 septembre 1574. Voy. Boverio, - Annali di Frati minori. - - [2] Le _Mercure Galant_ renferme une vue très curieuse de la vaste - apothicairerie de ce couvent. - -Il nous serait facile de multiplier ici les noms célèbres, et d’étonner -peut-être, en mettant en relief ceux qu’on a si complétement oubliés; -pour être bref, nous nous maintiendrons strictement dans notre sujet[3]. - - [3] Dès l’année 1617, on ne comptait pas moins de 655 religieux dans - les deux custodes de Paris et de Rouen, il y avait parmi eux 209 - clercs. Vers 1685, il y avait en France 5681 capucins. - -Le P. Yves d’Evreux et le P. Yves de Paris apparurent comme nous l’avons -dit, à peu près vers la même époque; mais la renommée toujours -croissante de l’un, éclipsa complétement le souvenir bien fugitif que -l’autre avait laissé et de bons esprits ont pu même un moment les -confondre. Ils eurent cependant, il faut le répéter, une destinée bien -différente. Yves d’Evreux, nous l’avons dit, s’éloignait en général du -bruit politique, et ne se mêlait aux luttes du siècle que pour soulever -quelque point de doctrine religieuse; le second, infiniment plus jeune -dans l’ordre que son homonyme, toujours prêt à prendre part aux combats -que les ordres réguliers soutenaient parfois contre le pouvoir -ecclésiastique, s’était acquis par cela même une immense renommée, dont -se glorifiait le monastère. On le regardait comme un éloquent orateur et -comme l’un des hommes les plus diserts de son temps. L’hyperbole de -l’éloge monastique, va même jusqu’à le considérer comme la tête la plus -forte qu’eut encore produite son ordre. Ce fut donc lui qui occupa -uniquement ses supérieurs, lui dont les livres multiples, écrits surtout -en latin, furent opposés victorieusement aux écrits violents lancés -contre les ordres mendiants. Il avait gardé de son ancien état d’avocat, -la faconde embrouillée de l’époque, il se mêlait en outre d’astrologie -judiciaire, on lui attribuait en un mot le _fatum mundi_, livre absurde, -mais qui pendant un temps s’était emparé des esprits. Déclaré à -l’unanimité l’oracle de son couvent, on n’eut pas même un moment l’idée -de joindre dans un commun souvenir, un religieux qui s’appelait comme -lui et qui ne savait que faire le sacrifice de son existence, pour -amener quelques âmes à Dieu! Qu’eût fait notre humble amant de la -nature, devant ce personnage glorieux, devant ce _phénix_ des -théologiens français, comme on se plaît à le nommer[4]? - - [4] Nous n’inventons rien: l’un de ses plus ardents admirateurs, - capucin comme lui, il est vrai, parle de sa personne en ces termes: - _Tantarum segete scientiarum, factus est dives ut Galliae Phoenix - hac nostra aetate communiter sit appelatus._ Voy. le vaste - répertoire de Denis de Gênes. _Bibliotheca scriptorum ordinis - minorum Sancti Francisci capucinorum._ Wadding, plus modéré, se - contente d’appeler Yves de Paris _egregius concinnator, insignis - Capuccinus_. L’auteur anonyme des éloges mss. des capucins de la - ville de Paris, met moins de bornes à son enthousiasme: «La nature a - semblé vouloir s’épuiser pour donner à ce grand personnage tout ce - qu’elle pouvait lui donner avec abondance de grandeur de plus rare - et de plus surprenant!» Né en 1590, Yves de Paris prit l’habit - religieux le 27 septembre 1620, six ans après le retour d’Yves - d’Evreux revenant malade du Brésil: il mourut le 14 octobre 1678. Ce - religieux a fait imprimer 28 ouvrages, dont nous reproduirons ici - les titres principaux en suivant l’ordre chronologique de leur - publication: _Les heureux succès de la piété ou les triomphes de la - vie religieuse sur le monde et l’hérésie_, 4me édit. Paris, 1634, 2 - vol. in-12.--_De l’indifférence_, 2me édit. Paris, 1640, in-8.--_La - théologie naturelle._ Paris, 1640-1643, 4 T. in-4.--_Astrologiae - novae methodus et fatum universi observatum, a Franc Allaco Arabe - christiano._ Paris, 1654. C’est ce livre, que le hardi et crédule - capucin craignit cependant de publier sous son nom et qu’on - désignait sous le nom de _Fatum mundi_.--_Jus naturale rebus creatis - a Deo constitutum_, etc. etc. Parisiis, 1658, in-fol.--Le _Fatum - mundi_ fut réimprimé en 1658, et l’année d’après parut l’ouvrage - suivant: _Dissertatio de libro praecedenti ad amplissimos viros - senatus Britanniae Armoricae_. Parisiis, 1659, in-fol.--_Digestum - sapientiae in quo habetur scientiarum omnium rerum divinarum et - humanarum nexus_, etc. etc. 1654--1659, 3 vols. in-fol., réimp. avec - des additions en 1661.--_Le Magistrat Chrétien mis en ordre par le - P. Yves, son neveu._ Paris, 1688, in-12.--_Les fausses opinions du - monde_. Paris, 1688, in-12. etc. etc.--On voit qu’il n’y a nulle - analogie d’études entre les deux capucins homonymes. L’un des - ouvrages du P. Yves de Paris fut brûlé de la main du bourreau. - -Mais qui songe maintenant au P. Yves de Paris? Qui s’intéresse même aux -discussions dont la véhémence excita autour de lui une admiration si -vive? Remettons ici les hommes aussi bien que les faits à la place -qu’ils doivent occuper réellement. Yves d’Evreux a su contempler dans sa -grandeur primitive une terre exubérante de vie et de jeunesse, deux -siècles d’oubli ont passé sur son œuvre et il brille aujourd’hui, jeune, -plein de grâce, à côté de Lery, de Fernand Cardim, d’Anchieta, de toutes -ces âmes privilégiées, qui unissaient la faculté de l’observation au -sentiment exquis des beautés de la nature, et qui ont salué, poètes -inconnus, l’aurore d’un grand Empire. - -Yves d’Evreux, il le faut dire avec regret, a eu la destinée de presque -tous les historiens primitifs du nouveau monde; sa biographie quelque -peu développée reste à faire: malgré les plus minutieuses recherches -multipliées en ces derniers temps, au-delà de ce que l’on pourrait -supposer, nous connaissons à peine les circonstances les plus -importantes de sa vie; on ne saurait même rien de positif à ce sujet, -sans quelques notes glanées çà et là, dans les archives des vieux -couvents. Comme son œuvre, son histoire réelle s’est éteinte dans tous -les souvenirs. Les écrivains de son ordre pensent en avoir dit assez sur -lui, lorsqu’ils ont rappelé qu’il vivait au dix-septième siècle, qu’il -fut zélé missionnaire, et qu’il fit un livre, continuation obligée du -voyage de son compagnon, le P. Claude: ils oublient même de rappeler -qu’il vécut deux ans parmi les indiens, où celui-ci ne fit qu’un séjour -de quatre mois. - -Selon les inductions qu’on peut tirer d’un livret ms. conservé à la -bibliothèque mazarine, opuscule plein de dates précises, consacrées aux -capucins du couvent de la rue St. Honoré, notre missionnaire devait être -né vers 1577. Son surnom indique bien certainement la ville dont il est -originaire, mais nous ne savons pas même le nom qu’il aurait dû porter -dans le siècle, comme on disait alors. Sous ce rapport, les amateurs de -vieux voyages ont été beaucoup plus favorisés à l’égard de son compagnon -le P. Claude, qu’on sait avoir appartenu à une excellente famille -d’Abbeville, celle des Foullon[5]. Ce qu’il y a de bien certain, c’est -que les parents du père Yves lui firent faire des études excellentes, et -que les professeurs auxquels on le confia ne se contentèrent pas de lui -enseigner le latin, mais qu’ils lui apprirent le grec et même l’hébreu -et qu’ils surent lui inspirer ce goût littéraire, sans lequel il n’y a -pas d’habile écrivain. Ce fut au couvent de Rouen qu’il fit son -noviciat; il y entra le 18 août 1595; le doute le plus léger ne saurait -exister à ce sujet[6]. Après avoir pris l’habit dans cette maison, il y -demeura probablement pendant quelques années et dut prêcher dans la -plupart des villes de la haute Normandie. Il est également probable -qu’alors il se trouva en rapport d’études et de ministère avec le jeune -François de Bourdemare, né comme lui normand, comme lui prédicateur dans -sa province et destiné plus tard à lui succéder dans la mission du -Maranham[7]. - - [5] Et non Sylvère, comme l’a dit par mégarde dans la biographie, le - vénérable Eyriès. (Voy. à ce sujet M. Prarond, _Les hommes utiles de - l’Arrondissement d’Abbeville_. 1858, in-8.) - - [6] Voy. le ms. de la bibliothèque mazarine déjà cité, il porte au - titre: _Annales des R. P. Capucins de la province de Paris, la mer - et la source de toutes celles de ça les monts_. No. 2879, pet. in-4. - - [7] François de Bourdemare ou Boudemard, né à Rouen, avait quitté la - province, où sa famille jouissait du plus grand crédit, pour se - faire capucin à Orléans. Il entra comme novice au couvent de cette - ville, le 2 octobre 1603, mais il est infiniment probable qu’il - revint en Normandie, avant de faire partie du grand couvent de la - rue St. Honoré. - -Distingué bientôt par ses supérieurs, et portant déjà le titre de -prédicateur, qu’on n’accordait qu’aux religieux d’élite, le P. Yves fut -désigné pour remplir les fonctions de gardien du couvent de Montfort. -Malheureusement, les documents que nous avons sous les yeux et qui -constatent ce fait, ne désignent pas d’une autre façon, la ville dans -laquelle dut s’écouler la plus grande partie de la jeunesse studieuse de -notre bon missionnaire. Il y a en France plus de treize localités -portant ce nom, et il ne nous est point possible de dire d’une façon -absolue, où notre voyageur s’affermit dans sa carrière religieuse. Dès -les premières années du siècle, il change néanmoins de résidence, et -nous le retrouvons au grand couvent de la rue St. Honoré, vers le milieu -de l’an 1611, à l’époque où le P. Léonard de Paris était encore -provincial de l’ordre[8], presque au moment où ce savant religieux -allait être nommé par le pape supérieur des missions orientales. - - [8] Le P. Léonard, mourut à Paris, âgé de 72 ans, le 4 septembre 1640. - Antoine Faure, son père, était conseiller au parlement de Paris. Le - livre _des éloges historiques_, ms. de la bibliothèque impériale, le - qualifie «du plus grand homme que la religion des capucins ait - jamais eus et aura peut-être jamais.» On le trouve de nouveau - provincial de la rue St. Honoré en l’année 1615. - -Nous aurons occasion de signaler autre part, le mouvement politique, -appliqué aux expéditions maritimes qui se manifesta parmi nous, vers le -milieu du XVIme siècle, et qui tenta de faire participer notre commerce -aux avantages que l’Espagne et le Portugal s’étaient exclusivement -réservés. Cinquante ans plus tard et tout en profitant des avantages -acquis par les explorations des Verazano, des Cartier, des Roberval et -de tant d’autres navigateurs qui avaient créé pour nous, ce qu’on -appelait alors la _nouvelle France_, on tournait les regards vers les -régions plus favorisées où l’on prétendait coloniser ce que l’on -appelait avec amour la _France équinoxiale_. Il y avait eu déjà en 1555, -une _France Antarctique_, qui, si elle n’avait porté ce nom qu’un -moment, n’en avait pas moins acquis à nos marins les sympathies -chaleureuses et dévouées des peuples indigènes dont les tribus -nombreuses se partageaient alors le Brésil. Le mouvement protestant -aidait partout à ces conquêtes paisibles, bien qu’il ne dût pas laisser -de traces durables dans l’Amérique du sud, les réfugiés comme les -missionnaires, soumettaient ces nations barbares[9] dont les deux -communions se disputaient la conversion. Sans parler ici de certaines -prétentions des Navigateurs Dieppois, qui faisaient remonter leurs -explorations premières des côtes du Maranham, à l’année 1524; sans -mentionner même, les navigations d’Alphonse le Xaintongeois aux bouches -de l’Amazone, dès 1542; il nous serait facile de prouver que vingt-cinq -ans plus tard Henri IV concédait à un brave capitaine de la religion -réformée, l’immense étendue de territoire vers lequel Yves d’Evreux -devait se diriger, pour y évangéliser les sauvages, au sortir de sa -paisible retraite de Montfort. Nous voyons en effet, Daniel de la -Tousche, sieur de la Ravardière en possession de ces concessions si -vaguement définies grâce à des lettres patentes datées du mois de -juillet 1605[10]. Nous acquérons la certitude même que deux ans plus -tard, après avoir accompli deux voyages successifs dans le nord du -Brésil, la Ravardière avait décidé les Tabajaras et les Tupinambas -proprement dits à envoyer une sorte d’ambassade vers le roi très -chrétien dans le but de solliciter sa protection contre les -envahissements des Portugais. Cette mission indienne avait été sans -résultat, mais la Ravardière n’en avait pas moins continué un séjour -prolongé parmi ces peuples, et en 1610, ayant fait renouveler les -anciennes concessions qui lui avaient été faites cinq ans auparavant, il -s’était cru autorisé immédiatement après la mort de Henri IV, à former -une association pour la colonisation définitive de ces régions -abandonnées[11]. - - [9] Voy. sur l’expédition protestante du sieur Villegagnon, les - Relations circonstanciées de _Nicolas Barré_, de _Jean de Lery_ et - de l’Anonyme, reproduit par Crespin. Il est certain que les - Calvinistes avaient établi leur prédominance dans la baie de Rio de - Janeiro. On peut leur opposer les nombreux pamphlets auxquels donna - lieu le chef de l’entreprise. La réunion de ces pièces satyriques - fait partie des riches collections de la bibliothèque de l’Arsenal. - - [10] Comme on le verra autre part et lors de la publication de la - première partie du voyage, l’ancienne expédition de la Ravardière - avait été précédée par celle de Riffault en 1594, et des Vaux, le - compagnon de ce dernier, s’était immédiatement mis à la découverte - du pays en se mêlant aux Indiens. - - [11] Nous croyons devoir reproduire ici le texte de cette concession - renouvelée; le premier texte nous est resté inconnu. «Louis à tous - ceulx qui les présentes verront salut. Le feu roy Henry le grand - nostre très honoré seigneur et père, que dieu absolve, ayant par ses - lettres patentes du mois de juillet 1605, constitué et estably le - sieur de la Ravardière de la Touche, son lieutenant général en terre - de l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à l’île de la - Trinité, il auroit faict deux divers voyages aux Indes pour - descouvrir les havres et rivières propres pour y aborder et y - establir des Collonies, ce qui luy auroit si heureusement succeddé - (sic) qu’estant arrivé en ces contrées, il auroit facilement disposé - les habitans des isles de Maragnan et terre ferme adjacentes vues - par luy, Topinamboux, Tabajares et autres à rechercher nostre - protection et se ranger soubz nostre authorité, tant par sa - généreuse et sage conduitte et par l’affection et inclination - naturelle qui se rencontrent en ces peuples envers la nation - françoyse, laquelle ils avoient assez faict cognoistre par l’envoy - qu’ils firent de leurs ambassadeurs, qui moururent sytost qu’ils - furent arrivez au port de Cancalle, et dont nous aurions encore - receu de pareilles asseurances, par les relations qui nous en furent - faictes par le sieur de la Ravardière, ce qui nous auroit depuis - donné occasion de luy faire expédier nos lettres patentes du mois - d’octobre mil six cent dix pour retourner de rechef aux dits pays, - continuer ses progrez ainsi qu’il auroit faict et y auroit demeuré - deux ans et demy sans trouble, et dix-huit mois tant en guerre qu’en - tresve avec les Portugais, etc. etc.» Nous avons réservé à dessein - pour la publication prochaine du livre de Claude d’Abbeville dont - celui-ci est le complément, tous les détails politiques qui - regardent l’expédition; nous réservons également pour cette partie - de la collection les détails biographiques sur les Razilly, sur la - Ravardière et sur de Pézieux. - -Ce n’avait pas été toutefois aux hommes de son parti religieux, que la -Ravardière s’était adressé pour mener à bien cette vaste entreprise, il -était au contraire entré sans hésitation en pourparler avec de fervents -catholiques dont la loyauté lui était parfaitement connue, l’amiral -François de Razilly, l’une des vieilles gloires de la France, et Nicolas -de Harlay, l’une de ses sommités financières, étaient devenus ses -associés pour l’exploitation de son privilége. Nous ne connaissons pas -dans tout le XVIIme siècle de transaction consentie entre catholiques et -protestants qui manifestât à un plus haut degré que celle-ci, la probité -unie au désintéressement: C’était en réalité, une entreprise digne du -concours de ce père Yves d’Evreux; dont tout nous atteste la droiture et -la sincérité. - -Le titre de lieutenant du Roy, avait été dévolu sans contestation à -Razilly; celui-ci s’était réservé en même temps toute liberté d’action, -et n’avait pas cessé de faire prévaloir les prérogatives de la communion -qu’il professait. Partout où il se présenterait sur ces plages, la croix -allait être plantée solennellement. Des missionnaires catholiques devait -être emmenés d’Europe pour prêcher la foi aux Indiens. Ces conventions -reçurent en effet une exécution si ponctuelle, qu’on ne trouve pas un -seul passage, soit dans Claude d’Abbeville, soit dans Yves d’Evreux, qui -laisse soupçonner, le moindre dissentiment se manifestant parmi les -chefs de l’expédition. - -Fort du crédit dont il jouissait depuis longtemps à la cour, aidé -d’ailleurs par les secours pécuniaires, d’une importance réelle, qu’il -avait tirés de son association avec Nicolas de Harlay, seigneur de -Sancy, baron de Molle et de Gros bois, l’amiral de Razilly était parvenu -rapidement au but qu’il s’était proposé, en intéressant la Régente au -succès d’une entreprise, approuvée d’ailleurs précédemment par Henri IV. -Sur sa demande, Marie de Médicis écrivit au P. Léonard, qui gouvernait -alors le grand couvent des capucins de la rue St. Honoré, et lui demanda -en réclamant ses prières, quatre religieux, destinés à fonder un couvent -de l’ordre dans l’île de Maragnan. Il faut bien le dire, le nord du -Brésil, qui offre aujourd’hui toutes les ressources de la civilisation, -apparaissait alors, même aux plus doctes de l’université de Paris, comme -une région vouée à toutes les horreurs de la vie sauvage, et dont les -cosmographes, quand ils s’en occupaient, exagéraient à dessein la -barbarie, laissant d’ailleurs à l’imagination le champ complétement -libre, et ne marquant aucune délimitation exacte, sur ces cartes -informes, où Raleigh se plaisait naguère à évoquer tous les monstres du -monde antique. - -Il n’y eut cependant pas un seul moment d’hésitation parmi ces -religieux, lorsque le provincial eut fait lecture de la missive royale à -l’heure où ils se trouvaient tous rassemblés dans le vaste réfectoire du -monastère: quarante d’entre eux voulurent être choisis pour faire partie -de cette périlleuse entreprise, et les documents officiels que nous -avons sous les yeux, nous font connaître même l’espèce d’enthousiasme -qui s’empara du couvent tout entier quand on connut la teneur du message -des Tuileries. La plupart des pères du couvent s’offrirent dans un élan -spontané pour desservir la mission nouvelle: le zèle des plus ardents -dut être réprimé et le P. Léonard, d’accord avec le définiteur de -l’ordre déclara aussitôt, qu’on se maintiendrait strictement dans le -choix des quatre religieux demandés. - -Voici la liste de ces noms, dans l’ordre qu’ils devaient garder entre -eux, et les rares historiens qui les mentionnent, se seraient évité -quelques erreurs, si comme nous, ils avaient consulté les archives du -couvent: - -Le très vénérable père Yves d’Evreux, supérieur[12]. - - [12] On peut lire tout au long la lettre d’Obédience qui fut accordée - au P. Yves dans la Chronologie historique des Capucins de la ville - de Paris, p. 193, elle est en date du 27 août 1611, et commence - ainsi: «_Venerando in Christo Patri Yvoni Ebroiensi predicatori - ordinis fratrum minorum Sancti Francisci Capucinorum, frater - Leonardus parisiensis ejusdem ordinis in Provincia parisiensi licet - immeritus salutem in domino, in eo qui est nostra salus._» - -Le T. V. Claude d’Abbeville. - -Le T. V. P. Arcène (sic) de Paris. - -Le T. V. Ambroise d’Amiens. - -Les religieux choisis parmi leurs frères, s’étaient prosternés à genoux -devant le P. Léonard, pour le remercier humblement de l’honneur auquel -ils se trouvaient appelés; il leur fut annoncé que le voyage serait -prochain: Dès l’heure même ils étaient prêts. - -Il n’y a nul doute, on le voit, sur la qualité du religieux auquel -devait être confiée la direction des missions du Maranham. On a donc -quelque peine à comprendre, pourquoi l’ancien gouverneur de la province, -Berredo, qui fait autorité au Brésil, accorde le titre de supérieur à -Claude d’Abbeville, dont la nomination dans le mouvement hiérarchique -suit seulement celle du digne missionnaire appelé à diriger ses travaux. -Il fallait certainement que le P. Yves eût acquis déjà dans l’ordre une -renommée incontestable, pour qu’on le préférât aux trois religieux qui -venaient de lui être adjoints. Tous trois ils étaient prêtres; comme -lui, ils ont donné la preuve qu’ils possédaient une instruction solide, -et le troisième d’entre eux, déjà fort avancé dans sa carrière, avait -été à diverses reprises revêtu de certains emplois honorables qui -attestaient la considération dont il jouissait auprès de ses supérieurs. -Le P. Ambroise s’était d’ailleurs voué avec ardeur à toutes les œuvres -de charité, durant les années calamiteuses qui avaient pesé sur la fin -du siècle, et sa bonté active était si connue, ses prédications -ferventes étaient si bien accueillies par le peuple, qu’on l’avait -surnommé l’_Apôtre de la France_[13]. - - [13] Ses restes reposent au Brésil; ce fut le seul des quatre - missionnaires qui ne revit pas l’Europe. Le P. Ambroise d’Amiens - avait fait d’excellentes études, et avait même brillé en Sorbonne; - il allait prendre sa licence, pour se vouer à la magistrature ou - simplement au barreau, lorsqu’il se décida en 1575 à entrer chez les - Capucins; c’était un des premiers frères qui eussent habité le - couvent de la rue St. Honoré et il y avait rempli à diverses - reprises l’office de gardien. Il faut placer entre les années 1584 - et 1586, l’époque des courageux dévouements, où il brava les - horreurs de la contagion pour secourir la population parisienne, qui - lui décerna le surnom sous lequel on le connaissait. L’âge déjà - avancé auquel il était parvenu aurait dû le faire exclure du voyage, - à l’issue duquel il succomba, mais il est certain qu’on ne put - résister à ses instances et qu’il mit tout en œuvre pour faire - partie de la mission: il s’y rendit du reste d’une grande utilité. - Voy. le ms. de la bibl. imp. intitulé: _Eloges historiques de tous - les grands hommes et de touts les illustres religieux de la province - de Paris_, fonds St. Honoré. - -Les lettres d’Obédience délivrées au P. Yves d’Evreux par ses supérieurs -sont datées du 12 août 1611, et lui ordonnent d’aller s’embarquer à -Cancale, où il sera reçu à bord du vaisseau amiral commandé par le -lieutenant du roi Razilly. - -Le récit détaillé de la longue navigation qui devait conduire les -missionnaires au Brésil, la séparation forcée de la flottille, les -péripéties de ce voyage, qui dura près de cinq mois, et qui s’effectue -aujourd’hui à jour fixe en moins de 25 jours; tout cela a été dit en -termes précis et excellents par Claude d’Abbeville, dans la première -partie de la narration et nous ne saurions le répéter ici. Ce que nous -pouvons affirmer c’est que le P. Yves n’eut pas seulement à supporter -les désagréments d’un voyage maritime, dont nous ne saurions guère nous -représenter maintenant les difficultés, mais qu’aux soucis d’une -installation déplorable, vinrent se joindre encore bien des fatigues -imprévues et, une fois à terre, bien des douleurs poignantes; telles que -celles que lui fit ressentir par exemple, la mort du digne P. Ambroise, -puis les vives attaques d’une maladie, qui se renouvela jusqu’à son -départ, et auxquelles il faillit succomber. Tout cela a été raconté, -simplement, dignement, par le zélé missionnaire beaucoup mieux que nous -ne saurions le faire ici. - -Ce qu’il ne dit pas, le pauvre moine dont l’exquise sensibilité et la -résignation touchante se montrent en tant d’occasions, c’est le chagrin -qu’il dut ressentir, quand il vit que le courage imprévoyant de M. de -Pézieux, n’avait eu pour résultat que la mort déplorable de cet ami, -sans que la vaillance de M. de la Ravardière en pût tirer nul avantage -pour le maintien de la colonie; ce qu’il n’a pu nous raconter, c’est sa -déchéance des fonctions de supérieur de la mission, qu’il dut apprendre -avant même le triomphe des armes de Jeronymo de Albuquerque et -l’expulsion définitive des Français. Pour expliquer cette circonstance -dont le digne religieux ne fait nulle mention, il est indispensable de -dire ici un mot de la situation administrative, dans laquelle se -trouvait le grand couvent de la rue St. Honoré. - -En 1614, le père Léonard, si renommé parmi ses frères, avait cessé -d’être provincial et ne devait être promu de nouveau à ces hautes -fonctions qu’à la fin de l’année 1615. C’était le très vénérable Honoré -de Champigny qui l’avait remplacé[14]; et l’on vante à bon droit les -améliorations de toute nature, l’activité surtout dans la distribution -des secours charitables, qui s’était introduite sous son gouvernement -intérieur. - - [14] Le P. Honoré de Champigny mourut en odeur de sainteté dans le - courant de 1621. - -A cette époque, un religieux étranger, originaire de l’Ecosse, et -appartenant à une grande famille, fixait sur lui les regards de ses -frères et l’on peut dire aussi ceux de la cour de France, le P. Archange -de Pembroke, avait remplacé en quelque sorte le P. Ange de Joyeuse. -Nommé provincial en 1609, et n’ayant pas cessé depuis ce temps de -remplir des emplois importants, le capucin écossais avait été nommé -après le départ du P. Yves, directeur des missions, _dans les Indes -orientales et occidentales_. Les raisons qui firent abandonner plus tard -l’expédition du Maranham se taisaient alors ou pour mieux dire -n’existaient pas; Archange de Pembroke résolut de se rendre lui-même au -Brésil et de donner une impulsion considérable à la petite mission -emmenée quelques mois auparavant par François de Razilly. Pour cela, il -fit choix de onze religieux, sur le zèle desquels il devait compter, -mais dont les noms sont restés dans l’oubli, et parmi lesquels se -trouvait un historien, aujourd’hui complétement perdu, dont il nous a -été impossible de retrouver la Relation malgré les recherches les plus -persévérantes continuées durant plusieurs mois à Paris, à Rouen et à -Madrid[15]. - - [15] L’indication de cet ouvrage nous a été conservée par Guibert et - ne paraît ensuite dans aucune bibliographie spéciale. Bourdemare - publia ses observations sous le titre de _Relatio de populis - brasiliensibus_. Madrid, 1617, in-4. Léon Pinello parle du Fr. J. - François de Burdemar (c’est l’orthographe dont il se sert), comme il - parle d’Yves d’Evreux, probablement sur ouï-dire. Le livre des - éloges affirme qu’il entreprit deux voyages en Amérique et qu’il - vint mourir en qualité de _forestier_ dans un couvent de son ordre, - en Espagne, un an environ après la publication de son livre. Nous - supposons que l’expression dont se sert ici le biographe est - purement et simplement la francisation du mot espagnol _forastero_, - étranger. - -Le P. François de Bourdemare était du nombre de ces gentilshommes -opulents, qui après avoir joui de toutes les superfluités de la fortune, -éteignaient tout-à-coup dans un cloître ce que l’on appelait l’orgueil -du siècle et les souvenirs mondains; veuf depuis quelques années, il -avait abandonné ses richesses territoriales à son fils et il était venu -ensevelir sa vie dans les monastères d’Orléans et de Rouen, d’où il -était passé au couvent de la rue St. Honoré de Paris; là il donnait, -dit-on, des preuves journalières d’une humilité qui dépassait de -beaucoup à coup sûr, ce que l’on exigeait des membres de la communauté. -Gentilhomme renommé naguère par son élégance, à cette époque de faste -qui précéda le faste de Louis XIV, il ne portait plus que des vêtements -rapiécés, il ajoutait encore par son abandon à la pauvreté de l’habit de -capucin. Compléter le martyre, se vouer à la conversion des sauvages lui -sembla la chose la plus naturelle et la plus enviable à la fois; cet -homme dont la société avait été si recherchée, et dont l’instruction -était si solide qu’il pouvait écrire un long ouvrage en latin, regarda -comme un bienfait des définiteurs de l’ordre d’être envoyé dans une -contrée à peu près déserte, où manquaient toutes les ressources de la -vie; lui et Archange de Pembroke, dont la vie avait été plus brillante -encore que la sienne s’embarquèrent le 28 mars 1614 avec dix autres -moines, à bord du navire où commandait le brave de Pratz qui emmenait -sur son navire 300 nouveaux colons et qui portait des secours à la -Ravardière, dont on prévoyait sans doute à Paris, la situation -difficile. - -Comblés des dons de ces seigneurs de la cour de Louis XIII, avec -lesquels ils se trouvaient naguère en relations journalières, charmés -surtout de transmettre à l’humble couvent du Maranham, les beaux -ornements auxquels la duchesse de Guise avait travaillé de ses propres -mains, ils partirent au Hâvre, et l’on peut dire que pour l’époque leur -traversée fut une sorte de phénomène, ils ne mirent que deux mois et 15 -jours pour parvenir à la côte nord du Brésil, mais une fois entrés dans -la baie de Guaxanduba, ils apprirent en quel état déplorable se -trouvaient alors les affaires de la France dans ces contrées. Les -missionnaires n’ignoraient point que leur institution les mettait pour -ainsi dire à l’abri de ces revirements politiques, que le reste de -l’expédition pouvait redouter (on ne pouvait les faire prisonniers par -exemple); ils se rendirent en pompe au couvent de St. Louis, ils y -portèrent les présents de la duchesse de Guise, mais ils n’y trouvèrent -plus qu’un seul religieux, le P. Arsène de Paris[16], et encore était-il -accablé de maladies. Plus malade que son unique compagnon, sachant sans -doute qu’il était remplacé dans son ministère, comme supérieur du -monastère naissant, Yves d’Evreux s’était embarqué très probablement à -bord d’un des navires qui avait accompagné l’escadre; les documents que -nous avons sous les yeux disent qu’en ce moment, il se trouvait réduit à -l’inaction par une complète paralysie, suite probable des fatigues -auxquelles l’avaient contraint ses travaux journaliers dans le fort. - - [16] Le P. Arsène de Paris, ne tarda pas lui-même à quitter le Brésil, - mais son zèle pour les missions n’était point diminué, par la triste - issue des affaires du Maranham; il passa au Canada, et prêcha les - Hurons, après avoir converti les Tupinambas. Il fut même supérieur - des missions de l’Amérique du Nord durant cinq ans; il vint mourir - dans le grand couvent de Paris le 20 juin 1645, il comptait 46 ans - de religion. Il est infiniment probable qu’il eut pour successeur en - Amérique le P. Ange de Luynes gardien de Noyon, que nous voyons - commissaire et supérieur des missions du Canada en 1646. - -Pour expliquer l’invasion lente mais continue de cette triste maladie, -il suffit de se représenter d’ailleurs ce qu’était en réalité à ce -moment la ville naissante de San Luiz. Bien que cette riante capitale -soit considérée aujourd’hui à bon droit comme une des villes les plus -salubres de l’Empire Brésilien, elle surgissait à peine alors du sein -des forêts; les miasmes délétères qui s’échappent toujours des lieux -récemment défrichés, l’absence absolue de certains médicaments -énergiques au moyen desquels on combat aujourd’hui victorieusement les -influences paludéennes, tout concourt à expliquer, comment le P. Yves -d’Evreux ne put attendre l’issue de la guerre commencée et dans quelle -nécessité il se vit de regagner l’Europe, pour ne pas devenir le fardeau -de la mission, après en avoir été l’agent le plus actif et le soutien le -plus dévoué. - -Rien ne nous a été raconté de la façon dont s’opéra son voyage, et nous -ne savons pas même s’il se rendit à Paris, ou bien s’il alla demander un -asile dans sa ville natale, au couvent de capucins[17], que l’ordre y -avait fondé quelques mois seulement après son départ. Les archives de la -ville d’Evreux, se taisent absolument sur ce point et ne contiennent -rien, qui ait trait à la mission brésilienne; il faut désormais attendre -d’un hazard imprévu, des documents biographiques dont on ne peut pas -même soupçonner l’existence. - - [17] Le couvent des capucins de la ville d’Evreux ne fut érigé qu’en - l’année 1612 «à l’extrémité d’un faubourg de la ville du côté du - midy, en partie par les soins et par la libéralité de Jean le Jau, - alors grand pénitencier et vicaire général du diocèse.» Voy. - _Histoire civile et ecclésiastique du comté d’Evreux_, p. 365. M. - l’abbé Lebeurier, dont on connaît les lumières et le zèle - archéologique, a bien voulu faire toutes les recherches nécessaires - sur le point qui nous occupe ici, elles ont été complétement - infructueuses. - -L’historique de la seconde mission des capucins français au Maranham, -complétement ignorée de Berredo et des autres écrivains portugais, ne -nous laisse pas dans la même incertitude au sujet des missionnaires qui -succédèrent à Yves d’Evreux et à ses compagnons[18]. Nous savons -qu’arrivés dès le 15 juin devant la ville naissante, ils chantaient le -_Te Deum_ le 22 du même mois, dans le couvent rustique qu’avaient -commencé à édifier leurs prédécesseurs; mais nous n’ignorons pas, non -plus, qu’ils prévoyaient dès lors, la ruine de la mission. - - [18] Le ms. que nous avons sous les yeux et qui rend compte - sommairement du voyage d’Archange de Pembroke ne laisse pas voir - assez clairement le nom de la localité qui reçut les missionnaires, - pour que nous essayions de le reproduire, nous transcrivons - néanmoins le récit du débarquement: «Quelques soldats allèrent à - terre et trouvèrent divers obstacles qui ne nous pronostiquèrent - rien de bon, c’estoit quelques Portugais et un prestre séculier, qui - animoient les Indiens contre les François: il y eut de la batterie - et nos soldats apprirent que les Portugais avoient dessein de - s’emparer de la côte du Maragnan et y chasser les François, ce qui - fit conjecturer à nos pères qu’ils n’y feroient pas grand fruict.» - _Ms. du fonds des capucins de la maison rue St. Honoré._ - -Nous ne savons point quels furent les actes du P. Archange, au couvent -de St. Louis; mais il est à peu près certain qu’il n’imita dans son zèle -ni le P. Yves d’Evreux, ni le P. Arsène de Paris; nous voyons même que -ses efforts échouèrent parce que la division s’était mise, «parmi les -choses de la colonie et que cela s’accrut encore avec l’arrivée des -Portugais, qui se rendirent maîtres du pays.» Le pieux biographe dont la -narration nous sert ici de guide, admet bien que le nouveau supérieur -administra le baptême à 650 Indiens, mais il ajoute que sans doute ces -pauvres sauvages ne restèrent pas longtemps fidèles à la religion qu’ils -avaient embrassée et qu’ils retournèrent à leur idolâtrie; «le nombre -des chrétiens sincères ne s’élevant pas au-delà de soixante, auxquels il -faut joindre une vingtaine d’enfants.» Si l’on retrouvait une vie -détaillée de l’aventureux moine écossais que signale le vieil écrivain -de l’ordre, en la taxant de fort exagérée, on aurait probablement des -renseignements plus détaillés sur sa mission en Amérique. -Malheureusement ce livre, s’il existe dans quelque bibliothèque ignorée, -est tout aussi rare que celui de François de Bourdemare et nous avons -échoué dans les recherches multipliées que nous en avons faites pour en -offrir un extrait à nos lecteurs[19]. - - [19] Forcé de nous renfermer dans un cadre limité, nous ne pouvons - donner que sommairement le récit des événements qui amenèrent - l’abandon du Maranham par les Français. Tout fut décidé le 21 - novembre 1614 après la bataille où périt l’infortuné de Pézieux. - Outre le grand mémoire publié au sujet de cette expédition par - l’Académie des Sciences de Lisbonne, on trouvera les renseignements - les plus étendus sur cette période de l’histoire du Maranham et sur - ses missions par les Jésuites dans la vaste et précieuse publication - du docteur A. J. de Mello Moraes. Elle est intitulée: _Corographia, - Historica, Chronologica, Genealogica, nobiliaria e politica do - emperio do Brasil_. (Voy. le T. 3, publ. en 1860.) - -Nous supposons toutefois, que le P. Archange de Pembroke, laissant -plusieurs de ses missionnaires dans le couvent des capucins récemment -édifié, effectua son retour en France, dès la fin de 1614 et qu’il fut -ramené en Europe, par ce capitaine de Pratz, qui conduisait à Paris -Gregorio Fragoso le propre neveu de Jeronymo de Albuquerque, chargé -lui-même d’une mission diplomatique, qu’on allait discuter -contradictoirement à Lisbonne. Rentré dans sa cellule du couvent de la -rue St. Honoré, le P. Archange y oublia promptement le Brésil, il se -mêla aux affaires politiques de son temps, les dignités de l’ordre -vinrent le trouver de nouveau et il vécut dans le grand monastère, -jusqu’au moment où Richelieu atteignit à l’apogée de sa puissance[20]. - - [20] Sa mort est fixée dans les Obituaires de l’ordre, au 29 août - 1632; c’est-à-dire en l’année où fut célébré le traité de - Castelnaudary. Il y avait alors 47 ans qu’il était en religion; on - lui donne toujours la qualification de religieux écossais, mais en - réalité il appartenait à une famille galloise. - -Les amateurs de vieux voyages, ceux qui scrutent encore avec intérêt les -souvenirs épars dont il faudrait composer l’histoire plus glorieuse -qu’on ne le suppose de nos colonies, ne s’arrêteront pas à ces détails, -ils voudront savoir comment le Maranham échappa aux efforts courageux du -brave La Ravardière. L’histoire générale du Brésil, publiée en ces -derniers temps par l’exact Adolfo de Varnhagen, leur répondra avec plus -de précision encore, que le poète lauréat Southey. C’est là qu’ils -pourront voir comment des forces portugaises ayant été expédiées dès le -mois d’octobre 1612 pour chasser les Français de leur nouvel -établissement, dont la cour de Madrid prenait ombrage, le mois de mai -1613 ne s’était pas tout-à-fait écoulé que Jeronymo de Albuquerque -partant du Ceará s’était déjà concerté avec Martim Soares, pour faire -réussir l’expédition hérissée de difficultés dont il avait le -commandement. Des renforts indispensables venus de Pernambuco sont mis à -sa disposition et le 23 août le blocus de l’établissement français est -commencé; le 19 novembre La Ravardière à la tête de deux cents -fantassins et de 1500 Indiens attaque résolument ceux qui veulent le -déloger de sa ville naissante; le brave de Pézieux succombe dans une -tentative imprudente, pour n’avoir pas exécuté les ordres d’un chef plus -expérimenté que lui. Les Portugais prennent à leur tour l’offensive et -bientôt, malgré son habileté reconnue et sa valeur brillante, le chef de -la nouvelle colonie se voit contraint de négocier un arrangement, qui -renvoie devant les cours de Madrid et de Paris les parties -belligérantes. Avant d’en venir à cette extrémité, La Ravardière a perdu -cent hommes et a vu neuf des siens prisonniers. On peut dire que si sa -résistance est celle d’un brave dont la renommée était faite, la -conduite de ses rivaux a tout le caractère chevaleresque qu’on déployait -alors si souvent dans les combats singuliers. Pourquoi faut-il, qu’après -des conventions librement consenties, et quand le 3 novembre 1614, La -Ravardière a remis solennellement le fort de San Luiz à Alexandre de -Moura, un acte déloyal ternisse cette campagne noblement terminée. La -Ravardière, en effet, quitte dès lors le Maranham et suit Alexandre de -Moura à Pernambuco, mais c’est bientôt pour être dirigé sur Lisbonne, où -il subit au fort de Belem une captivité étroite qui ne dure pas moins de -trois ans[21]. - - [21] D’ordinaire les historiens taisent cette dernière circonstance; - nous ne la voyons même rappelée sommairement et sans commentaires - que dans la collection diplomatique (le _quadro elementar_) du - vicomte de Santarem. La lettre autographe, qui constate la captivité - de La Ravardière existe à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où - nous en avons pris connaissance. Elle contraste, il faut le dire, - avec ce qui s’était passé un an auparavant, dans le camp de Jeronymo - de Albuquerque. Cette lettre écrite d’un style fort modéré est - adressée à M. de Puysieux. (Voy. fonds franc. No. 228--15, p. 197) - -On le voit par cet exposé sommaire, la ville de San Luiz, la capitale -florissante d’une des provinces les plus riches du Brésil, est une cité -d’origine absolument française; et la chambre municipale l’a -heureusement si bien compris, qu’elle a récemment relevé de leur ruine -les modestes édifices qui datent de cette époque: il y a là, à la fois, -absence de patriotisme étroit et sentiment de bon goût. Mais revenons au -livre charmant, dont nous devons surtout nous occuper, faisons connaître -le sort bizarre qui l’attendait en France. Nous évoquerons ensuite avec -le bon moine, quelques souvenirs dont peut se colorer la poésie. - -Moins malheureux en apparence, que ce Jean de Lery qu’on a si bien -caractérisé, en l’appelant le Montaigne des vieux voyageurs[22], Yves -d’Evreux n’avait pas vu son manuscrit égaré durant quinze ans, une -mésaventure plus complète, plus absolue l’avait frappé. Expédié aux -supérieurs de l’ordre, ce livre, qui complétait celui de Claude -d’Abbeville fut détruit avant son apparition. Imprimé chez François Huby -dans les ateliers duquel s’était déjà éditée la relation de son -compagnon, il avait été complétement lacéré. François Huby, nous le -disons ici avec regret s’était en cette occasion laissé séduire et, -oubliant les devoirs imposés à sa profession, n’avait pas craint de -devenir l’instrument d’une préoccupation politique des plus mesquines. -Selon toute probabilité, la raison qui faisait retenir La Ravardière au -fort de Belem, conduisait les mains sacriléges qui détruisaient rue St. -Jacques, le volume précieux dans lequel on exposait avec une si -admirable sincérité, les avantages que devait produire à la France -l’expédition de 1613. Mais entre l’impression du voyage de Claude -d’Abbeville et celle du livre qui en est la suite nécessaire, un -événement d’une haute portée politique s’était produit. Le mariage d’une -princesse espagnole avec Louis XIII encore enfant avait été -définitivement résolu[23]; et tout un parti, dans la cour de France, -avait un singulier intérêt à étouffer ce qui pouvait porter quelque -ombrage à la maison d’Espagne. Les projets de conquête dans l’Amérique -du sud, cessaient tout-à-coup de trouver des partisans. Dès lors même on -dut employer tous les moyens pour faire oublier un projet de conquête, -dont avec le temps l’Espagne s’était inquiétée: et la relation écrite -d’un style si modéré, qui racontait simplement les incidents d’une -mission lointaine, fut vouée à un complet anéantissement. - - [22] Je me plais à rappeler ici une aimable expression du savant - Auguste de St. Hilaire. Lery avait effectué comme on sait son voyage - à Rio de Janeiro au temps de Villegagnon, c’est-à-dire en 1556. La - première édition de ce récit charmant ne parut qu’en 1571. Notre - Yves d’Evreux, qui a par le style tant de points de contact avec cet - écrivain avait-il lu son livre? Nous ne voyons rien en lui, qui - puisse faire conclure pour l’affirmative. Les éditions du Voyage de - Lery, se multiplièrent cependant à tel point, qu’il y en eut une - cinquième et dernière en 1611. - - [23] Ce projet d’une double alliance entre les deux couronnes, datait - déjà de 1612, il fut annoncé officiellement le 25 mars, de la même - année, et l’on sait qu’il ne s’effectua que trois ans plus tard. Le - départ des missionnaires avait eu lieu déjà le 19 mars. Les - fiançailles du roi de France avec l’infante ne préoccupaient pas - encore les esprits comme ils les préoccuperont par exemple en 1615. - Tous les faits relatifs à l’alliance des deux royaumes, sont - consignés longuement dans le livre suivant: _Inventaire général de - l’histoire de France par Jean de Serre, commençant à Pharamond et - finissant à Louis XIII_. Paris, Mathurin Henault, in-18. (Voy. le T. - VIII.) - -Au moment où cet acte arbitraire s’effectuait, un seul homme en France, -porta un intérêt réel à l’œuvre et à son auteur. François de Razilly -n’était pas tombé heureusement dans la captivité qui paralysait tous les -efforts de La Ravardière; on peut dire même qu’il n’avait pas perdu de -vue, un seul moment, les avantages que son pays pouvait tirer d’une -colonie dont il avait dirigé les premiers efforts. Sachant que le volume -dû au père Yves d’Evreux allait être détruit complétement, bien qu’il -fût imprimé dans son intégrité; il se transporta à l’imprimerie de Huby, -pour s’y faire remettre un exemplaire du livre; soit qu’il n’eût pas mis -assez de promptitude dans ses démarches, soit que la destruction de -l’œuvre fût commencée, les feuilles qu’il parvint à se faire délivrer, -ou qu’un de ses agents se procura _par subtilz moyens_, ne purent être -réunies sans qu’on eût à déplorer la perte de divers fragments; des -lacunes assez importantes, ne permirent point d’en former un exemplaire -complet. L’amiral fit imprimer sa protestation, autre part, sans aucun -doute, que dans les ateliers de la rue St. Jacques, il la joignit au -livre qu’il fit relier magnifiquement aux armes de la maison de France, -et il alla le porter, non pas à Marie de Médicis, l’ancienne protectrice -de la colonie du Maranham, mais à Louis XIII. Le roi enfant s’était fort -amusé l’année précédente des trois pauvres Sauvages Tupinambas, dont il -avait été le parrain, ses souvenirs même étaient assez vifs, pour qu’il -crayonnât de temps à autre les ornements grotesques dont nos brésiliens -prétendaient s’embellir[24]; il lut peut-être quelques pages du beau -volume que Razilly venait de lui offrir, mais à cela se borna sans -doute, l’intérêt qu’il lui accorda. Richelieu n’était pas encore -surintendant de sa marine, les projets de navigations lointaines -sommeillaient à la cour pour bien des années. Le livre du P. Yves, -accolé à celui du P. Claude, dont il était la suite, fut déposé sur les -rayons de la bibliothèque et tout le monde l’y laissa dormir. Ce fut là -au temps du digne Van-Praet, au début de l’année 1835, que l’auteur de -cette notice eut le bonheur de le rencontrer. Il serait oiseux de -raconter ici de quelle surprise fut frappé l’heureux découvreur à la -lecture de ce récit aimable, si sincère dans ses moindres détails, si -précieux par ses utiles renseignements. Pour faire comprendre sa valeur, -il suffit de dire, que notre bon missionnaire était demeuré deux ans, où -son vénérable compagnon n’avait vécu que quatre mois à peine. Yves -d’Evreux figura dès lors dans une série d’articles, que publiait la -Revue de Paris, sur _les vieux voyageurs français_, et certes il parut -sans désavantage à côté de ce P. du Tertre, que Châteaubriand a nommé -d’une façon si juste, le Bernardin de St. Pierre du dix-septième siècle. - - [24] On a pu voir, il y a quelques mois, chez un marchand de - curiosités de la rue du petit Lion un dessin attribué à Louis XIII - enfant et qui représentait bien évidemment la figure d’un Tupinamba - ornée de peintures bizarres. - -Cet article, dont le moindre défaut sans doute était d’être trop peu -développé forma en la même année une mince brochure publiée chez -Techener et promptement épuisée. Yves d’Evreux ne fut plus dès lors -complétement inconnu aux amateurs de vieux voyages, aux hommes de goût -même, qui recherchent curieusement les écrivains oubliés, avant-coureurs -du grand siècle. Préoccupé plus qu’on ne le croit en Europe de ses -poétiques traditions et de ses gloires naissantes, le Brésil salua le -nom du vieux voyageur et lui donna un rang parmi les hommes trop peu -connus qu’on doit interroger sur ses origines. L’empereur D. Pedro, -qu’on doit ranger parmi les bibliophiles les plus éclairés et dont on -connaît le goût pour les raretés bibliographiques, qui jettent quelque -jour sur les antiquités de son vaste empire, en fit faire une copie, son -exemple fut imité! L’unique exemplaire de la bibliothèque impériale fut -lu et relu; une phalange d’écrivains habiles et zélés qui ont exhumé du -néant l’histoire de leur beau pays, l’appelèrent en témoignage de leurs -assertions, Adolfo de Varnhagen, Pereira da Sylva, Lisboa, l’auteur du -Timon, et en dernier lieu le savant Caetano da Sylva, le citèrent parmi -les meilleures autorités qu’on pût invoquer sur les croyances indiennes -et contribuèrent singulièrement à le faire sortir de son obscurité. - -La France n’avait pas attendu ces témoignages d’estime pour assigner au -P. Yves d’Evreux, la place qu’il méritait. Si Boucher de la Richarderie -n’avait pas même prononcé son nom en rehaussant de tout son pouvoir -celui de Claude d’Abbeville, M. Henri Ternaux Compans l’avait destiné à -augmenter sa précieuse collection des voyageurs qui ont fait connaître -l’ancienne Amérique. M. d’Avezac le cite avec honneur et fait ressortir -ses qualités. - -Tous ces témoignages d’admiration pour l’humble écrivain, qui sacrifia -sans murmure son œuvre, n’ont malheureusement pas eu pour résultat de -faire sortir sa vie de l’obscurité qui la voile, et nous ne savons en -vérité sur quelles autorités se fonde un savant bibliographe, quand il -le fait vivre jusqu’en l’année 1650[25]. - - [25] La plus grande obscurité règne en général sur la biographie de - ces vieux voyageurs devenus tout-à-coup si importants au point de - vue historique. Le vénérable Eyriès que nous citons parfois est bien - peu fondé dans son assertion par exemple, lorsqu’il affirme que - Claude d’Abbeville poussa sa carrière jusqu’en 1632. Les mss. de la - maison St. Honoré le font mourir à Rouen dès l’année 1616, après 23 - ans de religion. Il n’est pas exact non plus de lui attribuer la vie - de la bienheureuse Colette vierge de l’ordre de Ste. Claire. Ce - livre parut en 1616 in-12 et en 1628 in-8; les initiales qu’il porte - au titre auraient pu faire éviter cette méprise, peu importante, il - est vrai. L’opuscule dont nous parlons se trouve à la bibliothèque - de l’Arsenal, où nous avons été à même de l’examiner. - -En présence d’un volumineux manuscrit de la bibliothèque impériale nous -avons pu croire une seule fois que tous nos doutes sur les points -principaux de la biographie de notre écrivain allaient être enfin -éclaircis, il n’en a rien été. Les _Eloges historiques de tous les -grands hommes et tous les illustres religieux de la province de Paris_ -ne renferment malheureusement que les notices relatives aux religieux de -St. Honoré, de Picpus et de St. Jacques[26]. Il est dit même dans le -cours de l’ouvrage que le P. Pascal d’Abbeville[27] ayant séparé sa -province de la province de Normandie en 1629, il ne faut point chercher -dans ce recueil les noms des religieux qui n’habitèrent pas Paris. - - [26] Ce recueil vraiment curieux, commencé le 18 novembre 1709, se - composait jadis de 3 vols. in-4., le T. 1er malheureusement égaré - contenait les _Annales de la Province_, sa perte nous a privé - probablement de quelques détails précieux sur la mission du P. Yves; - il est inscrit sous ce numéro: _Capucins de la rue St. Honoré_ 4 - (Ter.). - - [27] Le P. Paschal d’Abbeville fut élu au couvent de la rue St. Honoré - 19me provincial; la division qu’il opéra en 1629, eut lieu - probablement par suite du nombre croissant des religieux dans les - trois couvents de Paris. - -C’est un fait que l’on a trop complétement mis en oubli, que -l’excitation toute littéraire qui se fit sentir en France à deux -reprises diverses, lors de l’arrivée sur notre sol des Sauvages -brésiliens qu’on vit à soixante ans de distance débarquer soit à Rouen, -soit à Paris. Ces apparitions successives d’Indiens, qui sont d’ailleurs -suivies toujours de relations remarquables, provoquent évidemment dans -les esprits, un retour vers les beautés primitives de la nature, qui -n’est ni sans charme, ni sans grandeur. Notre Montaigne ne lui échappe -pas, et il le témoigne par quelques paroles pleines de grâce, à propos -d’une chanson brésilienne. Les deux plus grands poëtes de ces temps-là, -si divers et si rapprochés cependant, s’en émeuvent au point de -consacrer une attention toute particulière à ces habitants des grandes -forêts, mêlés fortuitement aux gens de la cour de France et dont ils se -prennent à envier les joies paisibles et surtout l’insoucieuse -existence. Ronsard ne veut pas que ces hommes qui lui rappellent ce que -fut le monde à son origine, perdent rien de leur heureuse innocence, et -il adjure même ceux qui les vont visiter de ne point échanger -l’ignorance où ils vivent contre les soucis de la civilisation[28]. -Malherbe en entretient longuement à son tour le docte Peiresc; il en -fait l’objet de plusieurs de ses lettres, c’est sur leurs traces, qu’il -faut chercher la paix et la joie. Leurs danses ont inspiré les raffinés -de la cour, et l’un des plus habiles artistes de Paris a fait sur leurs -airs une sarabande d’un goût merveilleux, dont le poète envoie une -copie[29]. Nous pourrions encore citer d’autres exemples de ce subit -engouement pour l’indépendance des pauvres Indiens et surtout pour le -magnifique pays qu’ils habitent. Selon ces poètes, en tête desquels il -faut mettre du Bartas[30], c’est à cette source vivifiante, que peut se -renouveler par des comparaisons nouvelles, une verve prête à tarir. Sans -aucun doute, tous ces vieux voyageurs trop complétement oubliés durant -un siècle, exercèrent une réelle influence sur leur temps et plus tard, -comme on peut s’en convaincre en relisant Chateaubriand, la naïveté de -leurs récits, la fraîcheur de leurs peintures, inspirèrent les grands -écrivains qui songeaient déjà dans leurs descriptions à sortir des types -convenus et à émouvoir par la vérité. - - [28] On ne connaît pas généralement ces vers de Ronsard, ils - s’adressent au fondateur de la France antarctique, à ce changeant - personnage, tour-à-tour huguenot et fervent catholique, dont Lery - fuit les sévérités excentriques, jusqu’au plus profond des forêts: - - Docte Villegaignon tu fais une grand’ faute, - De vouloir rendre fine une gent si peu caute, - Comme ton Amérique, où le peuple incognu - Erre innocentement tout farouche et tout nud, - D’habits tout aussi nud, qu’il est nud de malice, - Qu’il ne cognoist les noms des vertus ni des vices - De Sénat ny de Roy, qui vit à son plaisir, - Porté de l’appétit de son premier désir: - Et qui n’a dedans l’âme ainsi que nous emprainte - La frayeur de la loy qui nous fait vivre en plainte: - Mais suivant sa nature est seul maistre de soy, - Soy mesme est sa Loy, son Sénat et son Roy. - Qui de coutres trenchans la terre n’importune - Laquelle comme l’air à chacun est commune - Et comme l’eau d’un fleuve est commun tout leur bien - Sans procez engendrer de ce mot _tien_ et _mien_. - Pour ce laisse les là ne romps plus (je te prie) - Le tranquille repos de leur première vie. - Laisse les (je te prie) si pitié te remord - Ne les tourmente plus et t’enfui de leur bord. - Las! Si tu leur apprends à limiter la terre, - Pour agrandir leurs champs, ils te feront la guerre - Les procez auront lieu, l’amitié défaudra - Et l’aspre ambition tourmenter les viendra - Comme elle fait ici, nous autres pauvres hommes - Qui par trop de raisons trop misérables sommes: - Ils vivent maintenant en leur âge doré. - - Le poète, en continuant ses conseils finit par dire: comme Rousseau - _Je voudrois vivre ainsy_. - - [29] Voy. la Correspondance et la Collection Peiresc. - - [30] Cet écrivain aimable en donne une preuve, dans son poème de la - première semaine qui ne fut imprimé qu’en 1610 bien que l’auteur fût - déjà mort en 1599. - - Déjà l’ardent Cocuyes és Espagnes nouvelles, - Porte deux feux au front et deux feux sous les ailes - L’aiguille du brodeur aux rais de ces flambeaux - Souvent d’un lit royal chamarre les rideaux: - Au rais de ces brandons, durant la nuit plus noire - L’ingénieux tourneur polit en rond l’yvoire, - A ces rais l’usurier recompte son trésor, - A ces rais l’escrivain conduit sa plume d’or. - - Le lampyre que les indiens des Antilles nommaient _Cocuyo_ fut - partout comme on voit la grande merveille du XVIme siècle. Le P. du - Tertre lui a consacré quelques lignes charmantes. - -Yves d’Evreux n’est pas seulement un peintre habile, un conteur naïf, -c’est un observateur clairvoyant des mœurs d’une race pour ainsi dire -éteinte, qu’on ne saurait trop souvent consulter. Pour ne choisir qu’un -exemple parmi ceux qu’il offre en si grand nombre, il est le seul qui -nous décrive de véritables idoles modelées en cire par les Indiens ou -sculptées dans le bois. Hans Staden, Thevet, Lery et même Gabriel Soares -si explicites sur le culte du Maraca, se taisent sur celui qu’on rendait -alors à ces statuettes grossièrement façonnées, sans doute, par les -habitans nomades des grandes forêts, mais qui n’en constitue pas moins -un commencement dans la pratique naissante de l’art; il dit de la façon -la plus précise comme on le pourra voir aisément: «Cette perverse -coustume prenoit accroissement et s’enhardissoit ès villages proches de -Juniparan.» Puis il ajoute, que son compagnon le R. P. Arsène, trouvait -au destour des bois de ces idoles... Or, on peut tirer de ce passage une -induction curieuse et qui n’est pas sans importance pour l’archéologie -future d’un grand empire, c’est qu’au début du XVIIe siècle un -changement notable s’était opéré déjà dans les idées religieuses du -grand peuple de la côte. Sans doute à cette époque les Piayes avaient vu -des statues dans les églises qu’on édifiait de toutes parts sur le -littoral: avec la merveilleuse facilité d’imitation que possèdent les -Indiens, déjà à la fin du XVIe siècle, ils avaient personnifié -quelques-uns des nombreux génies dont ils peuplaient leurs forêts. Ces -premières idoles, furent malheureusement taillées dans le bois; nulle -d’entre elles que nous sachions n’a été conservée par les musées -ethnographiques du nouveau monde, qui de toutes parts, commencent à se -fonder; elles existaient cependant en assez grand nombre. Arrivés dans -le voisinage du fleuve des Amazones, les Tupinambas étaient entrés en -relation d’idées avec des peuples indigènes infiniment plus civilisés -qu’eux; la puissante nation des Omaguas par exemple, dont les tribus -venaient des régions péruviennes, pouvait avoir exercé son influence sur -l’art grossier, dont on trouva parmi eux de si curieux _specimen_. Il -est à remarquer que ces faits importants, sont en général absolument -négligés par les historiens portugais. Ce n’est pas une gloire médiocre -pour notre vieille littérature, que d’avoir produit des écrivains assez -observateurs pour en faire l’objet d’une étude attentive. - -Parmi ceux qui se mêlèrent à ces nations malheureuses, au début du XVIIe -siècle, nous ne connaissons à vrai dire qu’un seul voyageur portugais, -dont les récits charmants doivent être placés à côté de ceux de Jean de -Lery et du P. Yves d’Evreux[31]. C’est ce Fernand Cardim, qui était -encore supérieur des jésuites en 1609 et qui visita les Indiens du sud, -après avoir longtemps administré les Aldées d’Ilheos et de Bahia. Bien -que ce missionnaire ne puisse nullement se comparer pour l’importance -des documents qu’il renferme à Gabriel Soares[32], auquel il faudra -toujours recourir dès que l’on prétendra avoir une idée exacte des -nationalités indiennes et de la migration des tribus, il est surtout par -son style, de la parenté de notre vieil écrivain; il a comme lui un -abandon de préjugés, qui lui fait aimer les Sauvages et un charme -d’expression qui peint admirablement l’Indien dans son Aldée, en nous -révélant surtout la grandeur naïve de son caractère. - - [31] _Narrativa epistolar de uma Viagem e missão jesuitica pela Bahia, - Porto Seguro, Pernambuco, Espirito Sancto, Rio de Janeiro_ etc. - _Escripta em duas Cartas ao Padre Provincial em Portugal_. Lisboa, - 1847, in-8. - - [32] _Tratado descriptivo do Brasil em 1587_ etc. Rio de Janeiro, - 1851, in-8. Ces deux ouvrages ont été exhumés par M. Adolfo de - Varnhagen, l’historien si connu du Brésil. Ce dernier ouvrage dont - un ms. se trouve à la bibliothèque impériale de Paris est reproduit - également par son habile éditeur, dans la _Revista trimensal_. - Gabriel Soares, périt en 1591 sur une côte inhospitalière, à la - suite d’un déplorable naufrage, c’est presque, comme on le voit, un - contemporain d’Yves d’Evreux. - -La relation du P. Yves d’Evreux n’ajoute pas seulement un document d’une -importance réelle à l’histoire du Brésil, elle n’est pas uniquement -destinée à constater les faits qui succédèrent à la fondation de San -Luiz, aux yeux des Français, elle doit avoir encore un autre genre de -mérite. Par la naïveté élégante de sa diction, par la couleur habilement -ménagée de son style, par la finesse de ses observations, on pourrait -dire aussi par le sentiment exquis des beautés de la nature qu’elle -révèle chez son auteur, elle appartient à la série des écrivains -français, qui continuent l’époque de Montaigne et qui font présager le -grand siècle. Yves d’Evreux, si on eût été à même de le lire, eût exercé -sur son temps, l’influence qu’avait eue quelques années auparavant Jean -de Lery, qui décrivait des scènes analogues à celles qu’on le voit si -bien peindre. Moins habile écrivain que lui, Claude d’Abbeville continua -cette influence littéraire. - -Si dans la retraite qu’il s’était choisie, et que nous supposons, non -sans quelque raison, avoir été ou Rouen ou Evreux, ou même le bourg de -St. Eloi, le P. Yves apprit quel avait été définitivement le sort de ses -chers indiens, son âme en dut être profondément contristée. Après -l’expulsion des Français, Jeronymo de Albuquerque avait été nommé -_Capitão mór_ du Pará, tandis que Francisco Caldeira Castello Branco -était désigné pour continuer les découvertes et les conquêtes vers les -régions du Pará. Ce fut des efforts combinés de ces deux officiers que -résulta la fondation définitive de la riante cité de San Luiz et dans le -même temps celle de Belem. - -Ces deux villes s’élevèrent pacifiquement et sans que les Indiens -missent d’opposition à leur construction. Bien loin de là, ils prêtèrent -leur concours aux travaux considérables qu’elles exigeaient, et -plusieurs d’entre eux accompagnèrent même un officier nommé Bento Maciel -sur les rives du Rio Pindaré, à la recherche des immenses richesses -métalliques qu’on supposait à tort exister sur ses bords; expédition -fatale, qui n’eut pas d’autre résultat que l’anéantissement des -Guajajaras. - -Les Tupinambas ne commettaient plus sans doute d’hostilités contre les -Portugais et ils vivaient sous la direction de Mathias d’Albuquerque, le -fils du gouverneur, mais ils n’en regrettaient pas moins vivement leurs -anciens alliés. Ils n’occupaient plus le voisinage immédiat de la cité -nouvelle, c’était dans le district de Cumá que se groupaient leurs -nombreuses Aldées. Un jour que le chef européen qui les surveillait -s’était absenté pour rejoindre son père qui l’avait mandé auprès de sa -personne, quelques Indiens arrivés du Pará passèrent par Tapuytapera. -Ils étaient porteurs de lettres qui devaient être remises au Capitão mór -de San Luiz. Un Tupinamba converti au Christianisme et que l’on appelait -Amaro, profita du passage de ses compatriotes pour mettre à exécution un -épouvantable projet. S’emparant de l’une des lettres, que portait l’un -de ses compatriotes, il la déploya et feignit de la lire[33], puis -s’adressant aux chefs, il leur déclara que le contenu de ce message -n’était autre chose qu’une abominable trahison ourdie par les Portugais, -ceux-ci avaient résolu, osa-t-il affirmer, de les rendre tous esclaves. -Un épouvantable massacre durant lequel périrent sans exception tous les -blancs fut le résultat de cette ruse indienne que les événements -précédents ne rendaient que trop facile à réaliser. Le bruit d’un -incident pareil gagna bientôt le littoral. Mathias d’Albuquerque se -porta résolument sur les lieux et vengea ses compatriotes en exterminant -sans pitié les Tupinambas. - - [33] Berredo affirme que cet Indien était un ami dévoué des Français. - Mais le _Jornal de Timon_ mieux informé, nous révèle le nom de ce - terrible sauvage, il s’appelait Amaro, et il avait été élevé dans - les missions du sud. Par conséquent il ne pouvait y avoir contracté - une grande tendresse pour les Français. Pour ourdir son affreux - stratagème, il suffisait bien de la haine conçue par certains - Indiens contre ceux qui asservissaient leur pays, il n’était pas - nécessaire d’être originaire de Rouen ou bien de la Rochelle. - -Alors les tribus éloignées s’excitent entre elles, à former une alliance -indissoluble; un esprit implacable de vengeance anime maintenant ces -sauvages naguère si paisibles et si disposés à embrasser la foi -nouvelle, que leur avait prêchée Yves d’Evreux. Les Aldées lointaines se -soulèvent spontanément. Jeronymo d’Albuquerque expédie des troupes -aguerries contre les Indiens, la mort et l’incendie remplacent les fêtes -auxquelles on s’était livré naguère avec tant d’abandon. Trois ans -s’étaient écoulés à peine cependant depuis le départ des capucins -français; on était arrivé au commencement de 1617. La ville de San Luiz -do Maranham bâtie avec activité, commençait à prendre l’aspect d’une -cité européenne. Cet accroissement rapide ne pouvait manquer d’inquiéter -les sauvages, ils étaient devenus clairvoyants: contraints à abandonner -le sud du Brésil, pour trouver les grandes forêts au sein desquelles ils -avaient espéré recouvrer leur indépendance, ils n’avaient plus -maintenant qu’une pensée, c’était la destruction complète d’une race -envahissante que leurs ancêtres n’auraient pu chasser. Les chefs -Tupinambas formèrent une ligue des bords solitaires du Cumá à ceux de -l’Amazone; on allait marcher secrètement vers la colonie nouvelle et, à -un jour convenu, tous les habitans devaient en être exterminés. Il n’y -avait plus guère d’Indien, alors, qui ne bravât sans terreur les -décharges de la mousqueterie. - -Pendant que ce projet s’ourdissait et que l’on songeait à en poursuivre -l’exécution, Mathias d’Albuquerque était sans défiance à Tapuytapera, -avec un petit nombre de soldats; c’en était fait de lui et des hommes -qu’il commandait, lorsqu’il se trouva un traître parmi les indigènes; le -complot des chefs fut découvert au commandant portugais, celui-ci ne se -laissa pas intimider par le nombre des ennemis redoutables qu’il avait à -combattre, il leur livra une première bataille et les repoussa à -cinquante lieues de là, aidé dans cette action audacieuse par un -officier plein de bravoure que l’on nommait Manuel Pirez. - -L’antagoniste de Razilly et de La Ravardière vivait encore, mais il -était bien près à cette époque de finir sa carrière; fixé à San Luiz -dans la cité naissante, il put aider son fils de ses avis et des forces -qu’il tenait en réserve. Mathias d’Albuquerque ne se laissa pas effrayer -par les difficultés de tout genre que rencontrait sa petite armée dans -ces immenses solitudes; il battit partiellement les Indiens et le 3 -février 1617, il remporta sur eux une victoire complète, ils furent -repoussés dans la profondeur des forêts. Alors seulement, le vieux -général rentra à San Luiz, les tribus les plus redoutables venaient -d’être exterminées; et ce qu’il venait d’accomplir dans ces déserts, -Francisco Caldeira le faisait à son tour dans les solitudes du Pará, où -s’élevait la cité de Belem. - -Ce n’était pas à coup sûr ce qu’avaient rêvés Yves d’Evreux et ses trois -compagnons, pour le Maranham: ils en avaient fait en leur âme le séjour -d’une société nouvelle, où tous ces cœurs simples allaient se réunir à -eux, pour célébrer un Dieu de paix. Des ordres de massacre remplaçaient -les jours de prière; une solitude effrayante s’était faite autour des -colons. Il y aurait cependant une sorte d’injustice à le taire; les -religieux qu’avaient amenés avec lui Jeronymo d’Albuquerque, avaient -continué l’œuvre des missionnaires français. Comme Yves d’Evreux et -comme le P. Claude d’Abbeville, F. Cosme de San Damian et F. Manoel da -Piedade, appartenaient à l’ordre des capucins dès l’année 1617, -c’est-à-dire au moment où sévissait la guerre et quand Bourdemare -publiait son livre; ils demandaient à la cour de Madrid des religieux -infatigables, endurcis à toutes les fatigues et capables de les aider. -Le 22 juillet quatre nouveaux religieux arrivaient dans ces régions, -mais ce n’était pas au petit couvent de San Luiz qu’ils étaient -destinés, ils restèrent aux environs de Belem et commencèrent les -conversions du Pará[34]. - - [34] Voy. Berredo, _Annaes historicos do Maranham_, voy. également _O - Jornal de Timon_ (M. Lisboa). Lisbonne, 1858, No. 11 et 12. Cet - écrivain fixe l’époque de la mort de Jeronymo de Albuquerque, à - l’année 1618; son fils Antonio de Albuquerque, lui succéda dans le - gouvernement de la province. - -Il est toutefois bien incertain, que ces faits historiques, auxquels il -faut accorder désormais une place si importante dans les annales du -Brésil, soient jamais parvenus aux oreilles des missionnaires dévoués -qui avaient bravé tant de fatigues pour convertir les Indiens; pendant -plus de deux siècles, l’Europe y demeura complètement indifférente, et -ce ne fut même qu’une vingtaine d’années après leur accomplissement -qu’on vit les capucins du grand couvent de Paris reprendre -courageusement l’œuvre de leurs prédécesseurs[35]: à cette époque, Yves -d’Evreux était bien près d’avoir accompli sa carrière si, pour lui déjà, -ce dur pèlerinage n’était fini. - - [35] En 1635 des missionnaires de l’ordre des capucins partent pour la - Guyane. Leurs travaux sont consignés dans les mss. légués par le - grand couvent de Paris. - -Tout était consommé d’ailleurs pour les peuples un moment nos alliés -fidèles, auxquels il avait tenté de porter les lumières de l’Evangile. -Déjà, ils s’étaient retirés sur les bords déserts du Xingú, du Tocantins -et de l’Araguaya. Et c’est là, bien loin des colons européens qu’ils se -sont perpétués sous les noms connus à peine des _Apiacas_, des _Gés_, -des _Mundurucus_, si redoutés jadis, si peu craints aujourd’hui et -d’ailleurs favorisés par une administration humaine[36]. Ces possesseurs -primitifs du Brésil parlent encore dans sa pureté l’idiome des Tupis, -dont le P. Yves nous a conservé quelques vestiges comme Thevet et -surtout Jean de Lery l’avaient fait avant qu’il ne rassemblât -laborieusement les éléments de son livre. C’est sur les bords de ces -grands fleuves que nous avons nommés que tant de tribus décimées ont été -observées il y a quarante ans par l’illustre Martius. Mais le savant -voyageur ne se plaindrait plus aujourd’hui que nul ne soit allé -recueillir les souvenirs expirants dont ces Indiens sont demeurés les -dépositaires. Lorsque le gouvernement brésilien eut la pensée, en ces -derniers temps, d’instituer une commission scientifique composée de -savants nationaux, et chargée de visiter les points les plus reculés de -cet immense empire qui ne renferme pas moins de 36° d’orient en -occident, ce fut le Ceará, le Maranham, le Pará et même le Rio Negro, -qu’il voulut qu’on explorât. Il avait parfaitement compris que s’il y -avait dans ces terres vierges, d’admirables productions naturelles à -recueillir, il y avait aussi toute une mythologie, toute une série de -traditions historiques à préserver de l’oubli. Aussi tandis que les -Freyre Alleman, les Capanema, les Gabaglia, réunissaient les précieux -matériaux sur l’histoire naturelle, sur la géographie et sur la -météorologie, dont ils ont commencé une vaste publication[37], un poète -historien, aimé de son pays, s’en allait résolument dans ces solitudes -inexplorées pour s’initier aux secrets de la vie indienne. Antonio -Gonçalvez Dias, né lui-même dans l’intérieur du Maranham, familiarisé -dès l’enfance avec les légendes américaines, parlant la _lingoa geral_, -se chargeait en quelque sorte d’exécuter le programme tracé par Martius. -Bientôt les légendes américaines, nous n’oserions dire les mythes -religieux des grands peuples du littoral, nous apparaîtront, tels qu’ils -se sont perpétués dans l’intérieur (grâce à l’exil peut-être) et ce sera -alors, quand le moment des sérieuses études ethnographiques sera arrivé, -que l’on comprendra toute la valeur des récits naïfs de Lery, de Hans -Staden et d’Yves d’Evreux. - - [36] Voy. sur ces peuples, la rapide visite qui leur a été faite par - M. de Castelnau en 1851: _Expédition scientifique dans les parties - centrales de l’Amérique du sud_. T. 2. p. 316. - - [37] Voy. _Trabalhos da Commissão scientifica de exploração_. Rio de - Janeiro. Typographia universal de Laemmert, 1862, in-4. - -Il y aurait cependant une étrange injustice à nier les anciennes -tentatives faites par les religieux portugais pour opérer la conversion -des peuples sauvages dans le voisinage de l’Amazonie; ce fut grâce à -eux, que l’exploration du Maranham commença vers l’année 1607, par ces -voyages qu’accomplissaient avec tant de courage les missionnaires partis -des couvents de Pernambuco: tentatives qui ne furent point perdues pour -la géographie, mais qui, au profit de l’œuvre chrétienne, n’aboutirent -d’abord qu’à un martyre inutile. Plus tard, sans doute l’œuvre des -Figueira et des Pinto porta ses fruits et de grands travaux évangéliques -adoucirent la position des Indiens du Maranham[38]. C’est encore un -écrivain français, à peu près ignoré et contemporain de nos bons -missionnaires, qui a retracé avec le plus de zèle et on pourrait dire -avec un soin vraiment pieux, l’itinéraire suivi par ces hommes -courageux, contemporains du P. Yves qu’il a connu sans doute, mais dont -il ne possède ni la grâce, ni la naïveté[39]. Pierre du Jarric nous -apprend comment les vastes régions intérieures d’un pays que convoitait -la France, furent parcourues par deux religieux de son ordre, à peu près -au temps où La Ravardière pour la première fois en explorait le -littoral. Francisco Pinto et Luiz Figueira avaient toutefois, à cette -époque, un grand avantage moral sur les Français, ils savaient -admirablement la langue des peuples qu’ils tentaient de convertir. Bien -plus jeune que son compagnon, destiné à succomber dans son apostolat, le -P. Luiz Figueira s’initia alors plus que jamais aux secrets d’une langue -déjà visiblement altérée sur le bord de la mer, et qui se conservait -dans sa pureté primitive au sein des forêts. Cinq ans après l’impression -du volume qu’on devait au P. Yves, il publia son _Arte de Grammatica_ et -pour la première fois depuis les essais incomplets du XVIe siècle, on -eut les principes d’une langue que parlait encore un peuple courageux -destiné bientôt à périr[40]. Revenons à notre pieux voyageur. - - [38] On trouvera les renseignements les plus détaillés sur les - missions jésuitiques et sur l’administration des Indiens au Maranham - (choses si peu connues en France) dans la _Corografia historica - chronographica_ du Dr. Moraes e Mello. Cet écrivain a soin de - rappeler dès le début de son Tome 3, les immenses secours qu’il a - tirés des dons faits à l’institut historique de Rio de Janeiro par - le conseiller Antonio Vasconcellos de Drummond e Menezes. Dans le - cours de ses longs voyages, le diplomate auquel on doit de si - précieux renseignements sur l’Afrique, ne s’était pas borné à ces - recherches et il avait réuni touchant le Brésil d’innombrables - manuscrits sur lesquels aujourd’hui s’appuie l’historien. Privé - depuis plusieurs années de la vue, il en a fait hommage à son pays. - - [39] Trois ans environ, avant le départ de la mission des capucins - pour le Maranham, le P. du Jarric dédiait au roi enfant, le livre - suivant: _Seconde partie de l’histoire des choses plus mémorables - advenues tant ez Indes orientales, que autres pays de la descouverte - des Portugais en l’establissement et progrez de la foi Chrétienne et - Catholique et principalement de ce que les religieux de la Compagnie - de Jésus y ont faict et enduré pour la mesme fin depuis qu’ils y - sont entrez, jusqu’à l’année 1600_, par le P. Pierre du Jarric, - Tolosain de la mesme compagnie, à Bourdeaus, Simon Mellange, 1610, - in-4. Tout ce qui est relatif au Brésil, se trouve contenu dons ce - vaste recueil entre les pages 248 et 359. Mais c’est dans le livre V - de ce que l’auteur appelle l’_Histoire des Indes Orientales_, part. - 3, p. 490, qu’il faut chercher les faits curieux signalés dans cette - notice. - - [40] Cette première édition, publiée en 1621, est devenue pour ainsi - dire introuvable, la seconde que nous avons sous les yeux est - intitulée: _Arte de Grammatica da lingua brasilica do P. Luis - Figueira, Theologo da Companhia de Jesus_. Lisboa, Miguel Deslande, - anno 1687, pet. in-12. Le savant bibliographe portugais M. - Innocencio da Sylva ne reproduit pas exactement ce titre, mais il - signale une édition faite à Bahia en 1851, par M. João Joaquim da - Sylva Guimaraens: le titre en est fort développé. La Grammaire - d’Anchieta, _Arte da Grammatica da lingoa mais usada na Costa do - Brazil_, parut à Coïmbre en 1595, in-8. On n’en connaît en Portugal - qu’un seul exemplaire. - -S’il vivait encore, comme cela est assez probable, bien au-delà de -l’époque qu’on assigne à ces événements, en 1619, par exemple, Yves -d’Evreux ne faisait plus partie certainement du vaste monastère dont il -était sorti jadis pour se rendre dans le nouveau monde. On peut supposer -que son homonyme de Paris commençait à l’éclipser et qu’il se tenait -loin de la grande communauté; s’il eût habité le couvent de la rue St. -Honoré, il n’est pas probable qu’on l’eût complétement oublié dans les -courtes biographies qu’on accorde si libéralement à des religieux qui -n’avaient rien écrit, tel est entre autres cet Yves de Corbeil, simple -frère lai mort en 1623, et que recommandait uniquement dans l’ordre son -dévouement à l’humanité. - -Nous en avons d’ailleurs la certitude, c’était dans un humble couvent de -sa province natale que le P. Yves s’était retiré: nous le trouvons en -1620 à St. Eloy[41], et nous supposons qu’il avait choisi cette -résidence parce qu’il s’y trouvait dans le voisinage du couvent des -Andelys. - - [41] St. Eloi près Gisors, dans le département de l’Eure, est une - bourgade de 384 habitans à 25 kil. des Andelys; il y a également St. - Eloi de Fourques, village de l’Eure à 25 kil. de Bernay. Nous - inclinons à croire que ce fut dans la première de ces bourgades, que - demeura notre missionnaire. - -Dans ces fertiles campagnes, où s’était éveillé le génie du Poussin, -notre bon missionnaire avait encore sans doute des loisirs suffisants -pour admirer la riante nature et la fraîcheur des paysages. Peut-être en -d’autres temps eût-il été à même de retracer ces fines observations qui -en font parfois un incomparable naturaliste; mais après l’émotion -qu’avait imprimée à sa pensée la majestueuse solitude des forêts -séculaires du Brésil, il ne se laissa plus captiver que par les ardentes -disputes de la théologie. Un livre encore introuvable (car nous nous -heurtons à chaque moment ici, à des raretés presque aussi difficiles à -rencontrer que le _voyage_), nous prouve que pour son repos, il ne sut -pas résister à l’esprit du siècle. N’ayant plus à convertir les Indiens, -il se prit à discuter avec les protestants, et chose assez bizarre, ce -fut un de ses compatriotes, personnage essentiellement estimé de ses -coreligionaires qu’il attaqua ou peut-être auquel il répondit seulement. -Nous ignorons le titre du premier opuscule, qu’il lança à son -adversaire, mais un savant bibliographe de la Normandie, M. Frère, nous -a fourni le second; c’est pour nous une sorte de révélation. - -Ce livret est intitulé: _Supplément nécessaire à l’escript que le -capucin Yves a fait imprimer touchant les conférences entre lui et Jean -Maximilien Delangle._ Rouen, David Jeuffroy, 1618, in-8.[42] - - [42] Voy. la _Bibliographie Normande_. Nous nous sommes adressé - directement à la docte obligeance de M. Frère pour obtenir la - communication du _supplément nécessaire_; malgré des recherches - persévérantes, il s’est vu dans l’impossibilité de nous fournir - d’autre renseignement que celui dont on peut prendre connaissance - dans son excellent ouvrage. - -Cet écrit que le docte bibliographe attribue à notre missionnaire, -pourrait ne pas être émané directement de sa plume, mais il prouve -l’existence d’un autre ouvrage plus étendu, et démontre qu’il y avait eu -entre lui et les dissidents de sérieuses discussions orales. Mieux lui -eussent valu, sans doute, les naïves discussions qu’il avait naguère -avec Japi Ouassou en l’île du Maranham ou les prédications si rarement -interrompues qu’il faisait naguère au Port St. Louis et qu’interrompait -si rarement la grave assemblée des Indiens, auxquels une sévère -politesse enjoint d’écouter l’orateur tant qu’il lui plaît de garder -pour lui la parole; circonstance qui (pour le dire en passant) a bien pu -tromper en mainte circonstance un ardent missionnaire, sur le succès -qu’il obtenait. Yves d’Evreux, cette fois, avait affaire à l’un des -hommes les plus fermes et les plus estimés parmi les protestants et -l’écrit du religieux fut déféré au parlement. - -Jean Maximilien de Baux, seigneur de Langle, était un jeune ministre -plein d’ardeur, originaire d’Evreux comme le P. Yves, et demeurant alors -au grand Quevilly, petite ville de quinze à seize cents habitans à une -bien faible distance de Rouen[43]. Nous ne savons point quel était -l’objet en discussion: quelque diligence que nous ayons faite, aucune -des pièces du procès n’est venue à notre connaissance; mais il est -certain que le dernier écrit, dont M. Frère nous a révélé l’existence, -excita d’une manière fâcheuse l’attention de l’autorité, car un arrêt du -parlement, en date du 8 avril 1620, intervint à son sujet, et condamna -David Jeuffroy à cinquante livres d’amende pour avoir édité sans -permission préalable, le livre incriminé[44]. Cette décision n’atteint -pas notre missionnaire on le voit, elle s’applique uniquement à -l’imprimeur qu’il avait choisi, mais elle implique en soi un blâme -indirect qui atteint le livre, et l’on peut supposer que notre bon -missionnaire s’était laissé emporter par l’ardeur de la polémique, à des -personnalités regrettables. On était cependant assez peu scrupuleux sur -ce point en 1618, et il ne paraît pas qu’en définitive, la carrière du -jeune ministre auquel s’attaquait le P. Yves, en ait été suspendue dans -sa marche; bien loin de là, nous le voyons dès l’année 1623 député par -ses coreligionaires au synode national de Charenton, puis il fait -partie, quatre ans plus tard, de celui qui se tient alors en Normandie, -dans la ville d’Alençon. - - [43] Le grand Quevilly, _Clavilleum_, bourgade de la Seine inférieure - est à 6 kil. de Rouen seulement, et fait partie du canton de - Grand-Couronne. - - [44] Maximilien de Baux fut appelé plus tard à desservir l’église du - culte réformé à Rouen. Il poussa sa carrière jusqu’à l’âge de 84 ans - et mourut en 1674; il laissa après lui la réputation d’un homme dont - l’âme était droite et les mœurs singulièrement austères. Voy. les - frères Haag, _La France protestante_. - -A partir de l’année 1620, nous perdons toute trace du P. Yves d’Evreux. -Cependant plusieurs écrivains ecclésiastiques bien postérieurs à cette -date, enregistrent son nom dans leurs vastes nécropoles, en multipliant -de telles erreurs à son sujet, qu’on acquiert la certitude qu’ils -n’avaient jamais vu son livre. Boverio da Salluzo[45], Marcellino de -Pise[46], Wadding[47], d’ordinaire si exact, le P. Denys de Gênes[48], -ou ne donnent que des détails généraux fort approximatifs sur son œuvre -sans en spécifier la date, ou altèrent grossièrement le millésime de -l’année d’impression. Ce dernier, par exemple, le fixe à 1654, erreur -bien évidente, procédant d’une première faute d’impression et que -répètent à l’envi Masseville[49] et même le _Moreri Normand_[50]. Le P. -Franc. Martin, de l’ordre des Cordeliers, dont on conserve le manuscrit -à Caen la change seul de son autorité privée et la porte à 1659, en -donnant toujours comme lieu d’impression la ville de Rouen. L’_Epitome -de la bibliotheca oriental y occidental_ de Leon Pinelo, livre qui fut -réédité comme on sait par Barcia au XVIIIe siècle, est le seul ouvrage -en ce tems où soit mentionné le voyage que nous réimprimons, avec une -certaine exactitude, mais là encore, le titre de la relation publiée par -notre pauvre missionnaire se trouve si singulièrement altéré par le -bibliographe espagnol, qu’on voit dans cette indication erronée -l’influence de Denis de Gênes, il est difficile de reconnaître sous un -pareil déguisement l’habile continuateur du P. Claude d’Abbeville[51]. - - [45] _Capucinorum Annales_, Lugduni, 1632, in-fol., puis la traduction - italienne: _Annali di Frati minori Cappucini_ etc. Venetia, 1643, - in-4. - - [46] _Annales seu sacrarum historiarum ordinis minorum Sancti - Francisci qui Capucini nuncupantur_ etc. Lugduni, 1676, in-fol. - - [47] _Annales ordinis minorum_, 2me édit., Romae, 1731, puis les - _Scriptores ordinis minorum_, 1650, in-fol. du même. - - [48] _Bibliotheca Scriptorum ordinis minorum._ Genuae, 1680. in-4., - réimp. en 1691 pet. in-fol. Ce dernier, après quelques lignes sur - les mérites du P. _Ivo Ebroycencis vulgo d’Evreux_ donne ainsi - l’Indication de son livre: _scripsit gallicè Relationem sui itineris - et Navigationis Sociorum que Capucinorum ad regnum Marangani: cui - etiam adjunxit historiam de moribus illarum nationum_. Rothomagi, - 1654. Voy. T. 1 in-4. - - [49] _Histoire de Normandie._ T. VI, p. 414. Masseville prouve - évidemment qu’il s’est contenté de traduire le P. Denys de Gênes, - puisque il dit, que notre missionnaire «donna une Relation - géographique des régions où il avait pénétré et particulièrement du - pays de _Marangan_.» _Regni Marangani_ a dit son prédecesseur. - - [50] Voy. ce précieux ms. à la bibl. de Caen. Une bibliothèque - américaine, composé par le colonel Antoine de Alcedo, Madrid, 1791, - 2 vol. in-8., ne mentionne pas le P. Yves: mais cette omission nous - laisse peu de regrets, son compagnon, le P. Claude d’Abbeville, y - est représenté convertissant avec un zèle infatigable les Sauvages - du Canada! - - [51] La première édition de l’_Epitome_, supprimée par ordre de - l’inquisition et devenue rarissime, ne porte sur son titre gravé, - qui fixe la date de l’impression du livre à 1629, que les noms - d’_Antonio de Léon_, celui de Pinelo est omis. Il n’y est fait nulle - mention d’Yves d’Evreux (ce livre fait partie de la bibl. Ste - Geneviève), l’édition donnée en 3 vols. pet. in-fol. par Barcia - travestit ainsi le titre de notre livre: _Fr. Yvon de Evreux, - capuchino. Relacion de su viage al Reino de Marangano, con sus - compañeros: historia de las Costumbres de aquellas naciones_. Imp. - 1654, in-4. frances. - -Nous en avons à peu près la certitude, par les manuscrits que nous a -légués le grand couvent de la rue St. Honoré, Yves d’Evreux vécut -au-delà de l’année 1629, mais il ne revint pas à Paris, tout indique -même qu’il devait être tombé dans une sorte de défaveur, parce que l’on -avait sans doute à cœur de faire oublier au roi d’Espagne les tentatives -qui avaient été faites naguère sur le Maranham. Cela est si vrai, que -les anciens chefs de l’expédition ne purent renouer une vaste -entreprise, dans laquelle étaient engagés leurs plus chers intérêts. -Malgré la faveur dont il semble avoir joui à la cour, l’amiral de -Razilly échoua complétement dans ses tentatives sur ce point, et -lorsqu’il fut rendu à la liberté, après sa captivité dans le château de -Belem, le brave La Ravardière ne retourna jamais dans l’Amérique du sud. -Ces deux noms paraissent encore une fois dans l’histoire de notre -marine[52], et ils apparaissent glorieusement, mais c’est en Afrique, -sur ces côtes inhospitalières, où de hardis pirates devaient être -châtiés de temps à autre, pour que toute sécurité ne fût pas enlevée à -notre commerce. - - [52] Isaac de Razilly, chevalier de l’ordre de St. Jean de Jérusalem, - premier capitaine de l’Amirauté de France, chef d’Escadre des - vaisseaux du roi en la province de Bretagne, est nommé amiral de la - flotte royale qu’on expédie sur les côtes de la Barbarie en 1630 et - il s’adjoint La Ravardière: le 3 septembre de la même année nous le - trouvons devant Safy, où il s’occupe du rachat des captifs. - -La Ravardière employa glorieusement et, nous le voyons, d’une façon -toute chrétienne, les dernières années d’une vie active, consacrée -entièrement à la gloire de son pays; le temps lui manqua pour tracer le -récit de ses voyages dans l’Amérique du sud. Nous savons de science -certaine que, par ses ordres, une relation détaillée de son expédition -sur les bords de l’Amazone avait dû être dressée en 1614. Cette espèce -de journal, qui éclaircirait tant de choses, ne nous est pas parvenu, il -ne serait pas sans intérêt à coup sûr, de la comparer aux documents qui -nous ont été transmis vers le même temps par un autre Français, dont les -voyages ont eu les honneurs d’une réimpression. Dix ans auparavant, en -effet, le garde des curiosités de Henri IV et de Louis XIII, Jean -Mocquet avait parcouru les rives de l’Amazone, vers le milieu de l’année -1604, et s’était efforcé de faire connaître le grand fleuve à ses -compatriotes. Malheureusement, ce pauvre chirurgien de campagne, avait -plus de zèle que de lumières et ses observations ne pourraient se -comparer à celles d’un homme aussi connu par son instruction que par sa -loyauté. Le voyage de La Ravardière sur l’Amazone et dans le Maranham, -doit être aussi décrit minutieusement dans la grande chronique -manuscrite des pères de la compagnie qui existe encore à Evora. En -consultant les savants travaux bibliographiques de M. Rivara, nous en -avons acquis la certitude, le chapitre 111 de ce vaste recueil est -consacré entièrement au séjour des Français dans ces régions. Nous -n’avons pas été à même de l’examiner. Grâce à l’esprit d’investigation, -qui s’est emparé de tant de savants historiens, on ne saurait donc -désespérer complètement de retrouver l’écrit que nous signalons. - -Le Brésil fait chaque jour les plus louables efforts pour réunir en -corps de doctrine les documents inédits qui constituent ses origines -historiques; si jamais le voyage de La Ravardière était découvert dans -quelque bibliothèque ignorée, ce serait avec Claude d’Abbeville et Yves -d’Evreux le guide le plus sûr qu’on pût consulter sur ces provinces du -nord dont on connaît à peine les splendides solitudes et dont notre -missionnaire révèle pour ainsi dire le passé. - - - - - Voyage au Brésil - exécuté dans les années 1612 et 1613, - par le - P. Yves d’Evreux, - religieux capucin, - - publié avec une introduction et des Notes - par - M. Ferdinand Denis, - conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève. - - - - - SUITTE DE - L’HISTOIRE - DES CHOSES PLUS - MEMORABLES ADVENUES - EN MARAGNAN ES - ANNEES 1613 & - 1614.[53] - - SECOND TRAITE. - - A PARIS - DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY, RUE SAINT JACQUES A LA - BIBLE D’OR & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS EN LA - GALERIE DES PRISONNIERS. - - MDCXV. - AVEC PRIVILEGE DU ROY. - - - - -AU ROY. - - -SIRE, - -Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir du livre du R. P. -Yves d’Evreux supprimé par fraude et impieté, moyennant certaine somme -de deniers, entre les mains de François Huby, Imprimeur[54], Que j’offre -maintenant à V. M. deux ans & demy apres sa premiere naissance aussi -tost estouffee qu’elle avoit veu le jour. Afin que V. M. & la Royne sa -Mere pour lors Regente, ne voyant point une verité si claire que -celle-cy, fust plus aisement persuadee, par faux rapports, à laisser -perir contre leurs sainctes, et bonnes intentions, la plus pieuse & -honorable entreprise qui se pouvoit faire dans le nouveau monde. Comme -il se verra tant par l’Histoire du R. P. Claude Dableville, que ceste -presente à laquelle il ne manque que la plus grand part de la Preface, & -quelques Chapitres sur la fin que je n’ay peu recouvrir. Cela s’est -faict encor’ à dessein pour faire perdre insensiblement à V. M. le -tiltre de Roy Tres-Chrestien. Luy faisant abandonner les sacrifices et -sacrements exercez sur les nouveaux Chrestiens, la reputation de ses -armes, & bandieres, l’utilité qui pouvoit luy arriver, & à ses subjects, -d’un si riche & fertile pays, et la retraicte du tout importante, d’un -port favorable pour la navigation de long cours, aujourd’huy ruinee -faute d’avoir conservé ce que j’avois avec tant de soins, & de despenses -acquis. Pour à quoy parvenir, l’on s’est servy de deux impostures trop -recogneuës de personnes qui ont bon jugement, L’une, que le pays estoit -infertile, & ne produisoit aucune richesse, contre la verité, que j’ay -tousjours constamment maintenuë, et qui ne paroist aujourd’huy que trop -veritable, L’autre, que les Indiens estoient incapables du Christianisme -contre la parole de Dieu, & la doctrine universelle de l’Eglise. Voilà -comment, SIRE, ceste belle action si bien commencee s’est esvanoüye, -tant par la fraude & malice de ceux qui pour couvrir leurs fautes & -manquement les ont rejettez sur ceux du pays, Qui par la negligence des -mauvais François, qui n’ayant autre but que leur profit & interest -particulier, se sont peu souciez, de celuy de V. M. & empescher une si -signalee perte, qui sert aujourd’huy de fables à toutes les nations -estrangeres, de mespris de vostre authorité Royale à toute l’Europe, & -de douleur à tous vos bons subjects. Desquelles illusions, quand il -plaira à V. M. s’en relever par les salutaires advis de personnages -d’honneur, recogneuë pour estre zelez à l’accroissement de la gloire de -Dieu, & celuy de vostre Royaume, je luy offre encor’ ma vie, celle de -mes freres. Et ce peu de pratique & experience qui est en nous pour -faire recognoistre par tous les coins de ce nouveau monde, qu’il n’y a -point en la Chrestienté un si grand et puissant monarque qu’un Roy de -France. Quand il veut employer, je ne diray pas sa puissance, mais -seulement son authorité. C’est, SIRE, Tout ce que peut un de vos plus -humbles subjects, auquel tous les mauvais traitemens, pertes de biens & -de fortune, que contre la foy publique que j’ay soufferts durant la -minorité de V. M. n’ont point faict encor’ perdre le courage de la -servir glorieusement. M’assurant qu’elle aura mes services pour -agreables, & le vœu solemnel que je fais d’estre le reste de ma vie, - -son tres-humble et tres-obeissant serviteur et subject, - -FRANÇOIS DE RASILLY. - - - - -AU ROY. - - -SIRE, - -La principale raison qu’eurent les Anciens de canoniser entre les Dieux -la plus-part de leurs Empereurs, fut la pieté à la Religion qu’ils -avoient recogneuë en iceux pendant leur vie. Et c’est chose bien notable -que nous trouvons par les Histoires, qu’encore que quelques-uns des -Empereurs eslevez de bas lieu, au sommet de l’Empire, se soient monstrez -cruels et sanguinaires vers leurs subjects, nonobstant ils n’ont pas -laissé d’obtenir apres leur mort le nom de Dieux, avoir des Temples et -des Autels, des Sacrifices et des Prestres, establis et ordonnez par le -Senat, et ce en consideration de la Pieté et Religion qu’ils avoient -conservee inviolablement au milieu de plusieurs autres imperfections. -Ces Monarques grands en domination, petits en la cognoissance du vray -Dieu, estoient poussez d’une inclination emprainte naturellement dans -leur cœur, de la Majesté Divine, de laquelle tous Monarques sont le vif -Image, et partant à eux appartient de dilater le Royaume de Dieu, comme -les Lieutenans de sa Majesté souveraine. A ceste fin, ils parsemoient -leurs arcs et trophees, leurs colonnes et statuës des enseignes de la -Religion, et laissoient à la posterité des plaques et planches des -metaux plus incorruptibles, ainsi que sont la Bronze, Or et Argent, -gravees de leurs Images, et des vestiges de leur pieté, à ce que le -temps n’en offuscast la memoire. - -Antonin le Pieux, laissa sur la Bronze et l’argent, sa Pieté et Religion -Burinee en ceste sorte. C’estoit une Dame vestuë en Deesse, devant -laquelle estoit un Autel chargé d’un feu continuellement bruslant, & -entre ses mains elle tenoit un Vase plein de bonnes odeurs qu’elle -jettoit à chasque heure en sacrifice dans ce feu, signifiant par là la -Pieté et Religion qu’il portoit aux Dieux. - -Si l’inclination naturelle privee de grace et de lumiere surnaturelle, -avoit tant de puissance au cœur de ces Monarques, que pouvons-nous dire, -voire que pouvons-nous penser, combien Dieu agite interieurement les -cœurs des Rois illustrez et enrichis de la vraye Religion? - -Louys quatriesme Empereur, Prince vertueux et chery de tous, preferoit à -toutes ses affaires celles de la Religion; & pour exciter tous ses -subjects à son imitation, avoit marqué sa monnoye d’un Temple traversé -d’une Croix, & tout autour estoit inscrit, _Christiana Religio_. - -Celuy qui a emporté le prix, Sire, par sus tous les Monarques du Monde, -en faict de Pieté & Religion a esté sainct Louys, l’honneur des -François, duquel vous heritez le Sang, le Sceptre, le nom, et -l’imitation de ses vertus: car non seulement, il a employé ses thresors, -sa noblesse, ains aussi sa propre personne, passant les Mers, (Mers qui -ne respectent, non plus que la mort aucune qualité de personnes, pour -les envelopper dans ses ondes) afin de restaurer la Pieté & Religion -abatuë par les cruautez des Infidelles, & y est mort pour ce subject. - -Jamais siecle de Roy n’eust tant de convenance avec le siecle de ce bon -Roy sainct Louys, qu’a le vostre, Sire, & laissant à part ce qui ne -faict à mon propos, je prendray seulement ce beau subject, que -l’ouverture vous est faicte d’imiter sa Pieté & Religion envers ces -pauvres Sauvages, qui desirent extremement cognoistre Dieu, et vivre -soubs l’ombre de vos Lys, non pas seulement les habitans de _Maragnan_, -_Tapouytapere_, _Comma_, _Cayetez_, _Para_, _Tabaiares_, _Longscheveux_: -ains aussi plusieurs autres Nations, lesquelles souhaittent s’approcher -des Peres, ainsi que je diray amplement au suivant Discours. - -Vous seul, Sire, pouvez tout ce bien, par ce qu’ils ayment naturellement -les François & hayssent les Portugais, tout ce que peuvent nos -Religieux, c’est d’exposer leur vie à la poursuitte de la conversion de -ces pauvres gens: chose de peu de duree, si vostre Royale pieté n’y met -la main. - -Cest’ affaire n’est pas tant difficile, comme l’on pourroit s’imaginer, -ny de si grande charge et despence que l’on estimeroit: il n’y faut des -cinquante, ou des cent mille escus, ains une liberalité mediocre -fidellement administree (pour l’entretien des Seminaires, où seront -admis les enfans des Sauvages, unique esperance de l’establissement -ferme de la Religion en ces pays là,) sera suffisante. - -Si vostre Majesté, Sire, se resout à cela, je m’asseure qu’à vostre -imitation, plusieurs de vos Princes & Princesses, Seigneurs & Dames, -s’exciteront à contribuer quelque chose, pour l’augmentation de la Foy -en ces quartiers là. - -Et afin que je ne sois facheux à vostre Majesté par une prolixité -malseante, je finiray avec cest’ histoire Evangelique de la pauvre -Chananee reputee pour chienne, laquelle ne demandoit pour la delivrance -de sa fille possedee du Diable, que les miettes tombantes de la table -Royale du Redempteur: Ceste nation des Sauvages est issüe d’un mesme -Pere que ceste Chananee, ses enfans sont possedez des Demons par -l’infidelité: Elle ne demande ny vos thresors ny grande somme de -deniers, ains seulement les miettes superflues, qui tombent deçà, delà, -de vostre Royale grandeur. - -Parquoy, Sire, je vous supplie tres-humblement de regarder de bon œil -ceste pauvre Nation, & recevoir de bon cœur ce petit Discours des choses -plus memorables arrivees pendant les deux ans que j’ay pratiqué avec -eux, suivant le commandement de la Royne vostre mere, faict à nos -Reverends Peres, duquel nous nous sommes aquitez le plus fidelement -qu’il nous a esté possible, ainsi que verrez en ce Traitté, lequel quand -vostre Majesté aura eu pour agreable avec le contenu d’iceluy, je -m’estimeray tres-bien recompensé de ce que j’en pretens recevoir en ce -Monde, auquel tant qu’il plaira à Dieu me faire vivre, ce sera pour -m’employer avec toute la fidelité à moy possible, au service de vostre -Majesté, comme celuy qui est & sera à jamais d’icelle, - -Tres-humble & fidele suject - -F. YVES D’EVREUX - -CAPUCIN. - - - - -ADVERTISSEMENT - -au Lecteur. - - -Amy lecteur, vous serez adverty, que je ne feray aucune repetition des -choses que le Reverend Pere Claude a escrit en son histoire, seulement -j’adjousteray ce que l’experience m’a donné plus qu’à luy, n’ayant esté -que quatre mois dans _Maragnan_ et moy deux ans entiers: vous trouverez -ceste verité, quand vous confererez nos deux escrits ensemble, d’autant -que l’addition que j’en feray, supposera ce qu’il en aura escrit de -mesme matiere. - - - - -PREFACE - -Sur les deux - -Traittez suivans. - - -La Sapience, aux Proverbes 29. propose un enigme tres-beau en ces -paroles: _pauper & dives obviaverunt sibi, utriusque illuminator est -Dominus_: J’ay veu le pauvre sortir d’un hospital chargé de playes et -d’ulceres, couvert & non vetu de vieux haillons, marcher en la place -publique, & entrer dans le temple du Seigneur par la porte du midy: & en -mesme heure j’ay consideré le riche sortir de son Palais bien vetu de -soye, & paré d’or, d’argent et de pierres precieuses, venir le long de -la voye qui s’aboutit à la porte du Tabernacle du coté de Septentrion, -si à propos, que l’un & l’autre, le pauvre & le riche, se sont -rencontrez teste à teste, front à front, droict au milieu du grand -rideau du _Sancta Sanctorum_, où la face du Seigneur rend une si belle -clarté, que le visage de ces deux rayonnoit d’une mesme splendeur -Divine. Voilà ce que veut dire la Sapience sous l’obscurité de ces -paroles. - -Laissons les diverses explications mystiques et spirituelles qui se -peuvent tirer de là, & prenons seulement celle qui faict à nostre -subject, laquelle nous avons mise pour frontispice à nostre livre. - -Ce pauvre est le pere Sainct François, et les Religieux de son Ordre: Ce -Riche est la Royale puissance de sa Majesté tres-Chrestienne procedee de -la tige sacree du Roy Sainct Louys. Quand est ce, & en quel lieu, ce -Pauvre, & ce Riche se sont-ils trouvez à la rencontre? ç’a esté -veritablement en la Mission Evangelique pour convertir les Indiens. Le -troisiesme s’est trouvé entre les deux, sçavoir est, ce grand Dieu -illuminateur des pecheurs, gisans sous les tenebres de la mort. - -Le pauvre Sainct François a faict dans les Indes, ce que disoit Sainct -Paul, en la conversion des Gentils; _Ego plantavi_, J’ay planté la Foy -parmy les Sauvages de _Maragnan_: Sainct Louys protecteur de la France & -Ayeul de nostre Roy respond, suivant la promesse faicte quand nous -embrassames ceste entreprise, _Rigabo_, Je l’arrouseray, & ne permettray -qu’elle se flestrisse, faute de luy donner soulagement. Car ce n’est -rien, de planter, si l’humeur manque à la racine qui refocille la plante -nouvelle: autrement l’ardeur du Soleil secheroit le tout: Et nostre Dieu -qui suit tousjours la disposition des subjets, asseure infalliblement -qu’il donnera augmentation à l’entreprise, _Incrementum dabo_: Et ce par -une lumiere plus grande de jour en jour des mysteres de nostre Foy -versee sur ces Indiens obtenebrez de l’ignorance, _utriusque illuminator -est Dominus_, Le Seigneur est le flambeau de tous deux. - -Qui le peut mieux sçavoir que les Sauvages, lesquels en rendent -temoignage par les Baptesmes qu’il ont receu de nos mains, & la promesse -comme generale de se faire Chrestiens? c’est pourquoy ils font responce, -_credimus_. O pieté Royale, vous n’avez point perdu vostre temps de nous -avoir envoyé les messagers de l’Evangile. - - - - -Suitte de L’Histoire des choses plus memorables advenuës en Maragnan és -années 1613 & 1614. - - - - -PREMIER TRAICTÉ. - - - - -De la Construction des chappelles de S. François & de S. Loüis en -Maragnan[55]. - -Chap. I. - - -Le Psalmiste Royal David en son Psalme 28, qu’il composa en action de -graces pour la consommation du Tabernacle, dict. _Afferte Domino filii -Dei, afferte Domino filios arietum_. Apportez au Seigneur, ô enfans de -Dieu, apportez au Seigneur des enfants de beliers, ce que Rabbi -Joanathas va expliquant en cete sorte: _Tribuite coram Domino laudem -cœtus Angelorum, tribuite coram Domino gloriam & fortitudinem_. -Contribuez devant le Seigneur loüange, ô chœurs Angeliques, contribuez -devant le Seigneur gloire et force: Il vouloit dire que les bien-heureux -Anges assistent les hommes en toutes leurs sainctes entreprises, & -specialement quand il est question de procurer le salut des ames, car -ces bien-heureux Esprits marchent au devant & fendent la presse des -Diables ennemis de salut, Pour donner seur accez aux hommes Apostoliques -vers les Ames errantes par les deserts de l’Infidelité, qui sont icy -paragonnees aux Enfans des Beliers cornus, qui rampent deçà delà par les -rochers de dureté de cœur, Prises toutefois avec la douceur de -l’Evangile se laissent amener doucement à la porte du Tabernacle de -Dieu, lavees dans la grande mer du Baptesme, & offertes à la face du -_Sancta Sanctorum_. - -Les Premiers sacrifices que receut Dieu du Peuple d’Israël, quand ils -allerent posseder la terre de Promission, de laquelle ils bannirent -l’Infidelité, furent sous les tentes & pavillons du Tabernacle, mais -puis apres le Temple fut basti, dans lequel les mesmes sacrifices furent -offerts. - -Chose semblable nous arriva, qui allions en ce Païs plein d’Infidelité & -d’Ignorance de Dieu farcy de Diables, effrontement tyrannisans ces -Pauvres ames captives, pour y donner la lumiere de l’Evangile, bannir la -mécroyance, chasser les Demons, planter & construire l’Eglise de Dieu: -Car nous celebrâmes l’espace de quatre mois et plus, les saincts -sacrifices sous une belle tente, au milieu des arbres verdoyans, puis -une partie de nostre équipage estant retournée en France pour querir -secours, & l’autre demeuree pour fonder la Colonie, nous fismes bastir -la Chappelle de Sainct François de Maragnan en un lieu beau & plaisant, -joint à la mer, enrichy d’une belle fontaine, qui jamais ne tarit, où je -choisis ma demeure pour servir par apres de convent aux Religieux que -j’attendois en secours. Cette chappelle fut achevee la veille de Noel, -Jour bien à propos; correspondant à la devotion qu’avoit jadis le -Seraphique Pere Sainct François, auquel la chappelle estoit consacree. -D’autant qu’iceluy, entre toutes les festes de l’annee, celebroit la -nuict toute lumineuse & sans tenebres de la naissance du vray Soleil -Jesus-Christ, & ce sainct Pere avoit telle coustume de bastir une Creche -où il passoit cete nuict en haute contemplation du profond mystere de -l’Incarnation, & de l’abaissement si nouveau du Tres-haut enterre. De -verité je m’esjoüissois infiniement voir dans cette petite Chappelle -(faicte de bois, couvertes de Palmes, ressemblant plus à la Creche de -Bethleem, qu’aux grands & precieux Temples de l’Europe) nos François en -grande devotion Psalmodier les Matines de cette nuict; Puis lavez au -Sacrement de Penitence, recevoit le mesme Fils de Dieu, dans la creche -de leurs cœurs, enveloppé des langes des SS. Sacremens de l’Autel. - -Nous solemnisâmes le jour de pareille devotion: que la nuict, y -adjoustans la Predication, chose que nous avons gardee tousjours du -depuis, Festes & Dimanches: de quoy nous recevions tant de contentement, -qu’encores qu’endurassions beaucoup en ces premiers commencements, -toutefois tandis que dura cette devotion, le temps se passoit si viste, -que le jour ne nous sembloit pas durer deux heures; d’autant que -l’esprit nourry de pieté, ne sçauroit avoir si peu d’occupation -d’ailleurs, qu’il ne s’estonne de voir si tost la nuict venir. - -Je n’estois pas seul qui ressentois cecy, ains plusieurs autres qui me -l’ont dit du depuis, que tandis que la santé me permit de garder cet -ordre, il ne leur ennuyoit aucunement. - -Cete devotion s’augmenta encore bien plus quand la Chappelle Sainct -Loüis au Fort fut edifiee[56], à la forme & façon des Eglises de nos -Convens, bastie de charpente, close & couverte de bons aiz, ciez des -arbres nommez _Acaioukantin_. Là j’allois celebrer la Messe, chanter -Vespres, faire la Predication, et baptiser les Cathecumenes. Au soir la -cloche sonnoit, & tous se trouvoient avant que d’aller se coucher, en -cette chappelle, où l’on chantoit le Salut, & sonnoit on le Pardon, puis -chacun se retiroit où il vouloit. - - - - -De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencemens. - -Chap. II. - - -L’homme est composé d’esprit et de corps, l’esprit comme le plus noble -doit estre servy le premier, puis apres le corps; à ce subject il estoit -plus que raisonnable de travailler premierement aux Chappelles pour en -icelles repaistre les esprits de la parole de Dieu, & des SS. Sacremens, -puis s’appliquer à ce qui regardoit le temporel; Or tout ainsi qu’une -terre, non encore cultivee ne donne pas grand contentement à son -Maistre, voire s’il n’avoit du pain d’ailleurs, il pourroit mourir de -faim aupres d’Icelle semblablement le lieu que l’on avoit choisi pour -bastir la forteresse de Sainct Loüis estoit esloigné de toute commodité; -d’autant que c’est une poincte de roche qui avance dans la mer, en un -des bouts de l’Isle, où jadis les Sauvages avoient habité & jardiné, & -par ainsi rendu sterile; d’autant que la terre ayant porté trois ans n’a -plus de force à produire aucune chose sinon du bois, si d’adventure elle -ne repose plusieurs annees; cela fut cause que nous patissions beaucoup -en ces commencements, voire à peine avions nous de la farine du Païs, de -laquelle nous faisions du _Migan_, c’est à dire de la boüillie avec du -sel, de l’eau et du poivre, qu’ils appellent Ionker, & de cela seulement -nous sustentions nostre vie. Quelques uns qui ne pouvoient manger de -cette farine seiche, la détrempoient dans l’eau & la mangeoient, Ceux -qui estans en France à peine pouvoient manger des viandes delicates, -trouvoient en ce Païs les legumes, quand ils en pouvoient avoir, -tres-delicieuses. - -Je rapporte cecy pour loüer la patience des François au service de leur -Roy, & pour effacer cette tache qu’ordinairement on jette sur leur -manteau, qu’ils sont impatiens, indomtables et mal-obeïssans; Car je -tesmoigne, avec verité, que je ne vey jamais tant de patience, et tant -d’obeissance, qu’en ces Pauvres François. Que ceux donc qui ont bonne -volonté d’aller en ces Païs ne s’estonnent d’entendre cette grande -pauvreté; Car ils ne patiront jamais, ce que nous avons pati, & de jour -en jour la terre s’accomode & les vivres s’augmentent. - -Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer à la pesche des -vaches de mer[57], environ à 30 & 40. lieües de l’Isle: ces bestes -poissons ont la teste de vache sans cornes toute fois, deux pates sur le -devant au dessous des mamelles, elles produisent leurs veaux comme les -vaches, & les nourissent de leur laict, mais le petit veau a cette -proprieté digne d’estre remarquee, pour nous servir d’instruction, c’est -qu’il embrasse sa mere par sus le dos avec ses deux petites pates, & -jamais ne la quitte, quoy que morte, tellement qu’on les prend vifs, & -en a-on apporté de vifs jusques en l’Isle, & sont tres-delicats. Que -cecy serve aux enfans à executer le commandement de Dieu, d’honorer Pere -& Mere, c’est à dire, de leur survenir, aymer & respecter; que les -Catholiques se souviennent de demeurer fermes & colez au giron de -l’Eglise leur Mere, & qu’aucune persecution ne les en arrache, que tous -bons François cherissent leur Roy & leur Patrie. Ces Vaches de mer sont -prises à la pasture qui est l’herbe croissante au bordage de la mer: Les -Sauvages coulans leur canot doucement par derriere elles, d’où ils les -dardent de deux ou trois harpons, & mortes qu’elles sont, sont tirees à -terre, mises en pieces & salees; Chose pareille arrive aux delicieux & -gloutons, qui s’estans fabriquez leur ventre pour Dieu, sont surpris de -la mort au milieu des viandes, et saouls sont traisnez en un moment dans -les Enfers. - -Le sel du tout necessaire, tant pour saler ces vaches, que pour autres -commoditez, se pesche environ à quarante lieuës de l’Isle, dans des -grandes plaines sablonneuses, ou il se faict naturellement en forme de -glace, dur & luisant comme cristal, & ce par le flus & reflus de la mer -qui donne dans ces plaines, & quand la mer est retiree, le Soleil vient -à le cuire par sa chaleur, & est beaucoup meilleur, que celuy de France, -& que celuy d’Espagne. Il faut l’aller pescher avant la saison des -pluyes, pour ce qu’elles noyent le lieu où il se trouve. - -Ayant prouvenu à ce mesnage, l’on dispersa une partie des François par -les villages, pour y vivre suivant la coustume du Païs, qui est d’avoir -des _Chetouasaps_, c’est à dire hostes ou comperes, en leur donnant des -marchandises au lieu d’argent; Et cette hospitalité ou comperage est -entr’eux fort estroicte; car ils vous tiennent proprement comme leurs -enfans, tandis que vous demeurez avec eux, vont à la chasse & à la -pesche pour vous, & d’avantage leur coustume estoit de donner leur -filles à leurs Comperes, qui prenoient deslors le nom de Marie, & le -sur-nom du François pour designer l’alliance avec tel François, en sorte -que disant Marie telle, c’estoit autant que de dire la Concubine d’un -tel. De sçavoir au vray pour quoy ils appellent leurs filles données aux -François, pour concubines du nom de Marie, je ne puis l’asseurer, sinon -qu’un jour un Sauvage me dist, luy monstrant un Tableau de la Mere de -Dieu, et luy disant, _Koaï Toupan Marie_. Voilà la Mere de Dieu Marie: -il me respondit: _chè aï Toupan Arobiar Marie_. Je croy & cognoy que la -Mere de Dieu est Marie, & appellons nos filles que nous donnons aux -_Caraibes_ Marie. Cette coustume de prendre les filles des Sauvages, a -esté deffenduë aux François, & cela ne se faict plus, si ce n’est -occultement, mesme les sauvages qui de premier abord que l’on fist cete -deffence, se doutoient de la fidelité & amitié des François envers eux, -pour ne prendre leurs filles comme ils avoient de coustume, à present -qu’ils ont esté entierement informez que Dieu defend d’avoir des femmes -sinon en mariage, & que les Peres Messagers de Dieu le preschoient & -l’avoient fait prohiber par ordonnance du Grand, se scandalisent quand -ils voyent les François faire au contraire & le venoient denoncer au -Grand & à Nous, en sorte qu’il faut que le François face ses affaires -bien secrettement, s’il ne veut que cela soit cogneu. - - - - -De la Construction du Fort de Saint Louys, & de l’ardeur des Sauvages à -porter les terres. - -Chap. III. - - -Le temps venu qu’il faisoit bon travailler aux fortifications de la -place designee pour la defence des François, & que la charpente jà -faicte selon le dessein donné pour servir de ceinture au fort à soutenir -les terres fut dressee: alors on fit dire par tous les vilages de l’Isle -& de la Province de _Tapouytapere_[58]: que chacun les uns apres les -autres eust à venir travailler aux terres que l’on tiroit des fossez du -Fort pour les porter sur les terrasses des courtines, esperons, & plates -formes, qui du depuis furent couvertes de gros & grands -_Apparituries_[59] qui sont arbres durs comme fer et incorruptibles, en -sorte que le canon auroit de la peine contre ceste place & l’escalade -tres-dificile: aussi tost dit, aussi tost faict, tellement que de toutes -parts un vilage apres l’autre, les Sauvages venoient amenants femmes & -enfans quant à soy, aportans des vivres necessaires pour le temps qu’ils -sçavoient demeurer à travailler, & ce souz la conduite de leurs -Principaux: coustume qu’ils observent en toutes leurs entreprises de -consequence, que non seulement ils marchent avec leurs Principaux, ains -ils tiennent le front de la compagnie. La nature leur ayant donné ceste -cognoissance que l’exemple des Principaux encourage infiniment les -Inferieurs. - -En quoy ils sont plus fideles à la nature, que nous ne sommes, puis que -nous voyons tout le contraire en la Republique Chrestienne: d’où -certainement toutes les erreurs & corruptions de mœurs ont pris leur -source: car encore que nous devions prester l’oreille seulement à la -doctrine & ne point amuser nostre veuë à la mauvaise vie: ce nonobstant -les foibles s’acrochent plus aux œuvres qu’au bien dire. - -Ces Sauvages venus ils se mettent à travailler d’un ardeur incomparable, -monstrans de voix & de geste un courage admirable, & eussiez dit -plustost qu’ils aloient aux nopces qu’au travail, ne cessans de rire & -s’esjouyr les uns avec les autres, chacun courant portant son fais du -fond des fossez au dessus des terasses, & y avoit entr’eux une emulation -non petite à qui feroit plus de voyage, & porteroit plus grand nombre de -paniers de terre. - -Icy vous noterez qu’il n’y a gens au monde si infatigables au travail -qu’iceux, quand de bon cœur ils entreprennent quelque chose, ne se -soucians de boire ou de manger, pourveu qu’ils viennent à chef de ce -qu’ils entreprennent, & au plus fort des difficultez, ils ne font que -rire, huer, et chanter pour s’entr’encourager: à l’oposite si vous -pensez les rudoyer & les faire travailler par menaces ils ne feront rien -qui vaille, & cognoissant leur naturel estre tel, jamais ils ne -contraignent leurs enfans ny leurs esclaves, ains ils les ont par -douceur. - -Le François approche fort de ce naturel, specialement les Nobles, qui ne -peuvent subir le joug de la contrainte, mais exposent leur propre vie -aux doux commandemens de leurs Princes: beau document pour ceux qui ont -charge d’autruy, de plustost les avoir par douceur & clemence que par -force & rigueur, menageant en ce point le naturel de la nation -Françoise. Non seulement les hommes travailloient: mais aussi les femmes -& les petits enfans, ausquels petits enfans, ils faisoient de petits -paniers, pour porter de la terre selon leur petite force. J’ay veu -plusieurs de ces petits qui n’avoient pas plus de deux ou trois ans -faire leurs charges dans leurs petits paniers avec leurs menotes n’ayans -pas la force naturelle d’user de peles ou autres instrumens à charger. - -Je m’enquis de quelques Anciens, pourquoy ils permettoient que ces -enfans travaillassent, amusans plus ceux qui les regardoient & -specialement leurs peres & meres que d’avancer besongne; & davantage -qu’ils les mettoient en danger estans nuds & tendres comme ils sont, -d’estre blessez par quelque eboulement de terre ou roulement de pierre. -Telle fut leur responce par le Truchement: Nous sommes bien aises que -nos enfans travaillant avec nous à ce Fort, à ce que venus en leur -vieillesse, ils disent à leurs enfans, & ceux cy à leurs descendans: -Voilà les forteresses que nous & nos peres ont faict pour les François, -lesquels amenerent des Peres pour faire des maisons à Dieu, & vindrent -pour nous defendre contre nos ennemis. - -Ceste façon de faire remarquer à leurs enfans ce qui se passe leur est -commune en general en toutes choses, & ainsi suppleent au manquement -d’escriture, pour communiquer les affaire des siecles passez à la -posterité: & pour ne rien oublier, ains vivement le graver en leur -memoire: souvent ils devisent par ensemble des choses passees aux -siecles de leurs grands Peres ou au temps de leur jeunesse, et -l’enseignent à leurs enfans, comme nous dirons cy apres. Je voudrois que -nos Peres eussent esté aussi diligens à graver dans le cœur de leurs -descendans... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... ment & en abondance, les Sauvages mettent le feu aux buissons & -haliers, dans lesquels ces reptiles se retirent. Il y en a de trois -sortes[60], les uns de terre, qui font leur demeure dans les bois; les -autres d’eau douce, qui habitent és rivages de ce fleuve, & és lieux -marescageux; Les troisiesmes sont de mer, & vivent en icelle, mais elles -viennent faire leurs œufs dans le sable prochain en grand nombre, puis -les couvrent industrieusement avec le mesme sable: Ils ressemblent aux -œufs de poule, hors-mis qu’ils n’ont pas la coque si dure, ains flexible -et mole, & ne sont pas droictement si gros ny aigus, mais ronds, sont -fort bons, soit à la coque, soit en autre façon que les vouliez manger. - -Le long de ceste Riviere est orné d’arbres, portant casses beaucoup -meilleures, que celles que l’on use communément, j’en ay gousté -moy-mesme, & plusieurs autres de nostre equipage: & outre la vertu -medicinale qu’elles ont, beaucoup plus forte, que celle de Levant: car -l’experience a enseigné qu’une once d’icelle faict autant d’operation, -que deux de celle du Levant. Elles sont excellemment bonnes confites ne -laissant de lascher le corps, & l’entretenir en son benefice. On y voit -de tres-belles prairies, longues & larges indiciblement, & portent le -foin doux & fin. On y trouve la pite de laquelle se font les taffetas de -la Chine en quantité, croissant comme des queuës de cheval, belle comme -la soye, & encore plus forte. La terre y est forte & grasse, & beaucoup -plus fidelle à la moisson que celle de _Maragnan_, ou des environs, et -m’a-t’on dict qu’on y peut faire deux cueillettes l’annee. Les forests -sont de haute fustaye, encore vierges en la couppe, ennoblies de -plusieurs sortes de bois fort excellent, soit en couleur, soit en -proprieté de medecine: & les Sauvages habitans là, nous ont rapporté -qu’il s’y trouvoit du bois de Bresil. Parmy ces Forests il y a une telle -multitude de Cerfs, Biches, Chevreils, Vaches braves[61] & Sangliers -qu’en peu d’heure vous en tuez autant que vous voulez: & afin qu’on ne -m’estime user d’hyperboles en cet endroit, je m’en rapporte aux -tesmoignages de ceux qui se sont trouvez en ce voyage de _Miary_, & sont -à present en France, & liront cecy, & confesseront qu’eux-mesmes m’ont -dict, que les Sauvages de leur embarquement leur apportoient une si -grande quantité de venaison, qu’ils n’en sçavoient que faire. Un -Gentilhomme du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois Sangliers d’un -coup de mousquet[63], ce qui ne pourroit estre s’ils n’y estoient -espois. - -Il y a grand nombre d’arbres chargez d’esseins de mouches à miel, menues -& petites environ comme la moitié des nostres, mais bien plus -industrieuses, car elles font de tres-excellent miel liquide & clair -comme eau de roche, & ce miel est contenu dans des petites phioles -faictes de cire, grosses comme un estœuf, semblables en forme à nos -petites phioles de verre, suspenduës par ordre és rameaux d’un petit -arbre, composé de cire. Le quel petit arbre de cire, est attaché & colé -aux branches au tronc, ou bien dans le creux des arbres des Forests, ou -des Prairies. De ce miel on en faict de tres bon vin fort & chaut à -l’estomac, qui approche en couleur & en goust au vin de Canarie. Nos -gens en firent quantité pendant qu’ils estoient là, duquel plusieurs -furent coiffez. Il s’y trouve une autre espece de miel, mal appellé miel -pourtant, car il est aigre comme vin aigre & est fait par une autre -espece de mouches. - -Quelques jours apres que nos gens furent arrivez en cette contree, ils -se mirent à chercher les _Tabaiares_[62], & leurs habitations; Ils -trouverent des _Aioupaues_[64] et des chemins nouvellement frayez: mais -ils ne peurent trouver ceux qu’ils cherchoient: C’est pourquoy voyans -que leur farine diminuoit, & qu’à peine en pourroient ils avoir pour -retourner jusques en _Maragnan_, encore bien courte, ils delibererent de -r’amener leur armee de Sauvages avec eux, & choisir seulement deux -Esclaves _Tabaiares_, ausquels ils donnerent de la farine pour vivre un -mois avec des marchandises, leur promettant une seure liberté & bonne -recompense, au cas qu’ils allassent chercher, & trouver leurs -semblables, ce qu’ils accepterent & accomplirent, & approchans des -villages des _Tabaiares_, commencerent à huer, & ce pour eviter d’estre -flechez: D’autant que ceste Nation estoit en continuel combat avec une -autre nation voisine. A leur cry plusieurs sortirent, ausquels ils -raconterent le contenu de leur charge: comme les François estoient en -_Maragnan_ bien fortifiez, que les Peres estoient avec eux, & qu’on les -estoit venu chercher, mais que la farine manquant, on avoit esté -contrainct de quitter la poursuitte, & qu’ils avoient esté choisis & -envoyez pour parfaire cette entreprise, & dévelopant les marchandises, -leur donnerent ferme asseurance de leur discours: à quoy servit beaucoup -la recognoissance qu’ils eurent de ces deux Esclaves, autrefois pris en -guerre par les _Tapinambos_. Vous pouvez penser quelle chere on leur -fist, & quelle resjouyssance eurent ces _Tabaiares_ de telles nouvelles. -Laissons les en repos l’espace de 3. & 4. mois, pour conter à leur aise -& r’embarquons-nous avec nos gens, pour retourner en l’Isle. - - - - -De la Preparation des Tapinambos, pour faire le Voyage des Amazones. - -Chap. VII. - - -Aussitost que ceste armee fut retournee de _Miary_, l’on parla -chaudement de faire dans peu de temps le Voyage des _Amazones_[65]. Ja -auparavant on en parloit, mais assez froidement, tellement que peu de -gens le croyoient, comme à la verité il n’y avoit pas grande apparence -de quitter l’Isle, estant si peu de gens que nous estions, pour la -deffendre contre les Portuguaiz, desquels nous estions menacez dés ce -temps là. - -A cette nouvelle toute l’Isle & les Provinces circonvoisines se -remuerent: Car vous devez sçavoir qu’il n’y a Nation au Monde si encline -à la guerre, & à faire nouveaux voyages que ces Sauvages Bresiliens. Les -4. & 500. lieuës ne leur sont rien, pour aller attaquer leurs ennemis, & -gaigner des Esclaves. Et combien qu’ils soient naturellement peureux & -craintifs, si est-ce que quand ils sont eschauffez au combat, ils -demeurent fermes jusques à ce qu’ils n’ayent plus d’armes, & lors ils se -servent des dents & des ongles contre leurs ennemis. - -La plus part de leur guerre se faict par ruse & finesse, allans sur -l’aube du jour inopinément attrapper leurs ennemis dedans leurs loges, & -ordinairement ceux qui ont bonnes jambes se sauvent de leurs mains, les -vieillards, femmes, & enfans demeurans pour les gages, qui sont amenez -esclaves dans les terres des _Tapinambos_. Ils font encore autrement, -c’est que sous pretexte de marchandise, ils vont le long des rivieres où -habitent leurs ennemis, ausquels ils font de belles promesses, & -monstrent leurs danrees, & _Caramemos_ ou paniers, dans lesquels ils -mettent ce qu’ils ont de plus cher, & quand ils voient leur beau, ils se -jettent sur ces pauvres _Simpliciaux_, tuans les uns, & amenans les -autres captifs: Et pour cette cause toutes les Nations du Bresil se -défient d’eux, & ne veulent paix avec eux, les tenans generalement pour -traitres. - -Ils sont fort asseurez quand ils sont en la compagnie des François; & -veulent tousjours que les François marchent devant: que s’ils voyent -qu’un François tourne en arriere, ils seroient bien marris qu’il eust -meilleures jambes à fuyr qu’eux. En cecy l’on peut voir combien vaut -l’opinion que l’on a conceuë des personnes, qui est neantmoins la plus -grande vanité & folie de cette vie: car souvent il arrivera que les bons -& vertueux demeureront en arriere, où les vicieux & corrompus seront -cheris & eslevez. - -Je fus fort diligent & curieux à remarquer leur façon de faire pour -aller à la guerre, ne me contentant point de ce que j’en avois oüi dire. -Premierement les femmes & les filles s’appliquent à faire les farines de -guerre[66] en abondance sçachans naturellement que le soldat bien nourry -en vaut deux, & qu’il n’y a rien plus dangereux en une armee que la -famine, laquelle rend les plus courageux, foibles & sans cœur, & qu’au -lieu d’aller contre l’ennemy, il faut aller chercher à vivre. Cette -farine de guerre est differente de l’ordinaire, par ce qu’elle est mieux -cuite, & meslee avec du _Cariman_, qui fait qu’elle se garde longtemps: -Il est bien vray qu’elle n’est si agreable au goust, mais plus saine que -la fraische. - -Secondement les hommes s’employent à faire des canots, ou à refaire ceux -qui estoient ja faicts, propres à telles affaires; Car il faut qu’ils -soient longs & larges pour y contenir plusieurs personnes, & porter -aussi leurs armes & leurs provisions, & neantmoins ce n’est qu’un arbre, -Lequel apres qu’ils l’ont couppé par le pied, & bien esbranché, n’y -laissant que le seul corps de l’arbre bien droit de bout à l’autre, ils -fendent & levent l’escorce avec quelque peu de la chair de l’arbre, -environ la largeur & profondeur de demy-pied: ils mettent le feu dans -cette fente, avec des copeaux bien secs, qui bruslent à loisir le dedans -de l’arbre, & à mesure que le feu brusle, ils grattent le bruslé avec -une tille d’acier, & poursuivent ceste façon de faire jusqu’à tant que -tout l’arbre soit creusé en dedans, ne laissant d’entier que deux doigts -d’époisseur, puis avec leviers lui donnent la forme & largeur, & ces -canots de guerre sont quelquefois capables de porter deux ou trois cens -personnes[67] avec leurs provisions. Ils voguent à la rame par des -jeunes hommes forts & robustes, choisis pour cela, tenans chacun son -aviron de 3. pieds de long, poussans l’eau en pique & non en travers. - -Troisiesmement, ils preparent leurs plumaceries, tant pour la teste, -bras, reins, que pour leurs armes: Pour la teste, ils se font une -perruque de plumes d’oissillons rouges, jaunes, pers & violets qu’ils -attachent à leurs cheveux avec une espece de gomme, & appliquent sur -leur front de grandes plumes d’Arras, & de semblables oiseaux rouges, -jaunes & pers en forme de mitre, qu’ils lient par derriere la teste. Ils -mettent à leurs bras des bracelets de plumes de diverses couleurs, -tissus avec fil de coton, comme est aussi semblablement cette mitre -susdite. Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes de la queuë -d’Austruche[68], qu’ils suspendent avec deux cordons de coton teint en -rouge, passant du col en croisade sur le dos, tellement que vous diriés -à les voir emplumez par la teste, par les bras, & sur les reins que ce -soient des Autruches qui n’ont des plumes sinon qu’en ces 3. parties de -leurs corps: Et en effect il me souvient voyant cela de cete belle -antiquité que remarque Job chap. 39. _Penna struthionis similis est -pennis Erodii & Accipitris_: La plume de l’Autruche est semblable aux -plumes du Heron, & de l’Espervier: lequel passage est clairement -expliqué par les diverses leçons ou versions, de l’ancienne coustume -tant des Grecs que des Romains, qui estoient que les Colonels -presentoient aux Capitaines & Soldats des plumes d’Autruche pour mettre -sur leurs casques & heaumes afin de les inciter à la victoire. - -Et de faict je voulu sçavoir par mon Truchement pourquoy ils portoient -ces plumes d’Autruche sur leurs reins: ils me firent responce que leurs -peres leur avoient laissé ceste coustume, afin de les enseigner comment -ils se devoient comporter en guerre contre leurs ennemis, imitans le -naturel de l’Autruche, qui est quand elle se sent la plus forte, qu’elle -vient hardiment contre celui qui la poursuit: si elle se sent la plus -foible, levant ses aisles pour emboufer le vent, elle s’enfuit, jettant -de ses pates le sable & les pierres vers son ennemy: ainsi devons nous -faire, disoient-ils. J’ay recogneu ce naturel de l’Autruche par -experience en une petite Autruche privee qui estoit au village -d’_Usaap_, laquelle estoit assaillie journellement par tous les petits -garçons du lieu: quand elle voyoit qu’il n’y en avoit que deux ou trois -apres elle, elle se retournoit, & avec son estomach les jettoit par -terre: que si elle voyoit que la compagnie fust trop forte pour elle, -elle gaignoit au pied. - -Je m’asseure qu’il y aura des esprits qui s’estonneront de ce que je -viens de dire, & specialement comme il est possible que ces Sauvages -tirent les moyens de se gouverner de la proprieté des Animaux: mais -s’ils se ressouviennent que la cognoissance des herbes medecinale a esté -enseignee aux hommes par la Cicoigne, la Colombe, le Cerf & le Chevreil: -si la façon de faire la guerre, poser les sentinelles a esté prise des -Gruës: si le bien de l’Estat Monarchique a pris son commencement des -Mouches à miel: Si les Architectes ont appris des Arondelles à faire les -voutes: Si Jesus Christ mesme nous renvoye à la consideration des -Milans, Vautours, Aigles & Passereaux, leur estonnement cessera & -specialement, s’ils veulent croire que ces Sauvages imitent en tout ce -qu’ils peuvent la perfection des Oyseaux & Animaux qui sont en leur -pays, sur lesquelles perfections ils composent toutes leurs chansons -qu’ils recitent en leurs danses: car les Oyseaux de leurs pays estans -vestus de trois couleurs, specialement rouge, jaune, & pers, ils ayment -les draps & habits de ces mesmes couleurs: pour ce que les Onces & -Sangliers sont les plus furieux Animaux de leur terre, ils prennent -leurs dens & les enchassent dans leurs levres, jouës & oreilles pour -paroistre plus furieux. Les plumes des armes sont mises aux bouts des -espees & des arcs: bref tout cela ainsi preparé, ils se mettent à boire -de leur vin fait de _mouay_ publiquement pour dire à Dieu à ceux qui -restent dans le pays. - - - - -Du partement des François avec les Sauvages pour aler aux Amazones. - -Chap. VIII. - - -Auparavant que j’entre en matiere, il sera bon que j’allegue ce que j’ay -appris des Sauvages, touchant la Verité des Amazones, parce que c’est -une demande ordinaire, s’il y a des Amazones en ces quartiers là, & si -elles sont semblables à celles desquelles les Historiographes font tant -de mention? Pour le premier chef, vous devez sçavoir que c’est un bruit -general & commun parmy tous les Sauvages qu’il y en a, & qu’elles -habitent en une Isle assez grande, ceinte de ce grand fleuve de -_Maragnon_, autrement des _Amazones_, qui a en son embucheure dans la -mer cinquante lieuës de large, & que ces _Amazones_ furent jadis femmes -& filles des _Tapinambos_, lesquels se retirerent à la persuasion & -soubs la conduicte d’une d’entr’elles, de la societé & maistrise des -_Tapinambos_: & gagnans pays le long de ceste riviere, en fin -appercevans une belle Isle, elles s’y retirerent, & admirent en -certaines saisons de l’annee, sçavoir des _Acaious_, les hommes des -prochaines habitations pour avoir leur compagnie. Que si elles -accouchent d’un fils c’est pour le pere, & l’emmene avec luy apres qu’il -est competamment alaicté: si c’est une fille, la mere la retient pour -demeurer à tousjours avec elle. Voilà le bruict commun & general. - -Un jour pendant que les François estoient en ce voyage: je fus visité -d’un grand Principal fort avant dans ceste riviere, lequel apres qu’il -m’eust faict sa harangue (ainsi que je diray en son lieu cy apres) me -dit qu’il estoit habitant des dernieres terres de la Nation des -Tapinambos, & qu’il luy falloit pres de deux lunes pour retourner de -_Maragnan_ en son village: je luy fis responce que je m’estonnois de la -peine qu’il avoit prise de venir de si loing. Il me repliqua, j’estoy -venu en _Para_ pour voir mes parens, quand les François passerent pour -aller faire la guerre à nos enemis, & ayant ouy tant parler de vous -autres Peres, j’ay voulu moy-mesme vous voir pour en porter des -nouvelles asseurees à mes semblables. Je luy fis demander à lors par mon -truchement, si sa demeure estoit fort esloignee des _Amazones_ il me dit -qu’il falloit une lune, c’est à dire un mois pour y aller. Je luy fis -repliquer, s’il y avoit esté autrefois, & les avoit veuës, il me fit -responce, qu’il ne les avoit point veuës, ny estoit entré en leurs -terres: mais bien qu’il avoit rangé dans les canots de guerre l’Isle où -elles habitoient. - -Quant au second Chef, ce mot d’_Amazone_ leur est imposé par les -Portugais & François[69], pour l’aprochement qu’elles ont avec les -_Amazones_ anciennes, à cause de la separation des hommes: mais elles ne -se coupent pas la mamelle droitte, ny ne suivent le courage de ces -grandes guerrieres, ains vivant comme les autres femmes Sauvages, -habiles & aptes neantmoins à tirer de l’arc, vont nuës, & se defendent -comme elles peuvent de leurs ennemis. - -En l’an donc mil six cens treize, au mois de Juillet le huictiesme jour, -le Sieur de la Ravardiere partit du port saincte Marie de _Maragnan_, -salué de plusieurs canonades & mousquetades tirees du fort sainct Louys, -comme est la coustume des gens de guerre, menant avec soy quarante bons -soldats, & dix Matelots, ayant pris pour son asseurance vingt des -Principaux Sauvages, tant de l’Isle de _Maragnan Tapouitapere_, que de -_Comma_[71], & alla droict prendre terre à _Comma_, là où plusieurs -canots de Sauvages l’attendoient, & ayant faict provision de farines, -cingla de _Comma_ aux _Caïetés_, où il y a vingt villages de -_Tapinambos_, & sejournant en ce lieu pres d’un mois, renvoya sa barque -avec soixante esclaves qui luy furent donnez. Le dix-septiesme d’Aoust, -il alla des _Cayetés_ avec plusieurs habitans du mesme pays, & vint en -un village appellé _Meron_, où il fit embarquer dans de grands canots -tant les Sauvages que les François, & vint à l’emboucheure de la riviere -de _Para_: sur ce chemin de mer un François fut noyé par le renversement -du canot où il estoit, ses Compagnons se sauvans à Fourchon sur le -ventre du canot renversé. - -Ceste riviere de _Para_ est fort peuplee de _Tapinambos_, tant à son -emboucheure que le long d’icelle; estant arrivé au dernier village -environ soixante lieuës de l’emboucheure, il fut affectionnement prié -par tous les Principaux de ce pays là d’aller faire la guerre aux -_Camarapins_, gens farouches[70] qui ne veulent paix avec personne, & -partant ils n’espargnent aucun de leurs ennemis: ains les captivent -tuent & mangent sans accepter: Ils avoient tué peu auparavant trois des -enfans d’un des Principaux _Tapinambos_ de ces Regions là, & en avoient -gardé les os pour monstrer à leurs parens, afin de leur faire davantage -de dueil. - -Ceste armee donc des François & des _Tapinambos_ au nombre de plus de -mil deux cens sortit de _Para_, & entra en la riviere des _Pacaiares_ & -de là en la riviere de _Parisop_[72], où ils trouverent _Vuacêté_ ou -_Vuac-ouassou_, qui fit offre de mil deux cens des siens pour renforcer -l’armee, dont il fut remercié. Il en fut pris seulement quelque nombre -qu’il accompagna luy mesme, et les mena au lieu des ennemis, lesquels -demeuroient dans les _Iouras_[73], qui sont des maisons faictes à la -forme des Ponts aux Changes & de sainct Michel de Paris, assises sur le -haut de gros arbres plantees en l’eau. Incontinent ils furent assiegez -de nos gens, & salvez de 1000. ou 1200. coups de mousquet en trois -heures, & se deffendirent valeureusement, en sorte que les flesches -tomboient sur les nostres, comme la pluye ou la gresle, & blesserent -quelques François & plusieurs _Tapinambos_, pas un toutesfois n’en -mourut. On leur tira quelques coups de fauconneau & d’Espoire, & mit-on -le feu à trois de leurs _Iouras_, dont soixante des leurs furent tuez, -ce qui leur acreut davantage le desespoir, aymans mieux passer par le -feu, que de tomber és mains des _Tapinambos_, ce qui fut cause qu’on les -laissa là, pour les avoir une autrefois avec douceur beaucoup meilleure, -& plus propre pour gagner les sauvages. - -Durant le combat furieux des mousquetaires ils userent d’une ruse -nompareille, c’est qu’ils pendirent leurs morts contre le Parapet de -leur _Iouras_, & leur ayant attaché une corde de coton aux pieds, les -faisoient bransler le long des fentes: ce que voyans les François, ils -croyoient que ce fussent des Sauvages vivans qui passassent et -repassassent, tellement que tirans trois ou quatre à la fois, ces -pauvres corps furent lardez de plusieurs coups, dont ces canailles -huoient & se moquoient: lors une de leurs femmes commença à paroistre, -qui faisant signe avec un lict de coton qu’elle vouloit parlementer, -tous cesserent de tirer, puis ceste femme cria _Vuac, Vuac_. Pourquoy -nous as-tu amené ces bouches de feu (parlant des François à cause de la -lumiere qui sortoit des bassinets de leurs mousquets) pour nous ruiner & -effacer de la terre: pense-tu nous avoir au nombre de tes esclaves, -voilà les os de tes amis & de tes alliez, j’en ay mangé la chair, & si -encore j’espere que je te mangeray, & les tiens. On luy fit dire par les -Truchemens qu’elle eust à se rendre, afin de sauver le reste du feu. -Non, non, dit-elle, jamais nous ne nous rendrons aux _Tapinambos_, ils -sont traistres: Voilà nos Principaux qui sont morts & tuez de ces -bouches de feu, gens que nous ne vismes jamais, s’il faut mourir nous -mourrons volontiers avec nos grands guerriers: nostre nation est grande -pour vanger nostre mort. - -Un de leurs Principaux se fit porter dans un canot à la face de nostre -armee, & tenant d’une main une trousse de flesches, & de l’autre son arc -dit, venez, venez au combat, nous ne craignons rien nous sommes -vaillans, j’en flescheray aujourd’huy un bon nombre, & s’estant approché -un peu trop pres de nos soldats, un d’iceux luy porta une bale dans la -teste qui le renversa mort dans l’eau. Ils estoient si adextres à tirer -leurs flesches en haut, qu’elles tomboient droict à plomb dans la -galiotte où estoient nos soldats & dans les canots & en blesserent -plusieurs. Vous pouvez voir par cecy le courage de ces nations Sauvages: -qui ne sont meuz que de la seule nature: que feroient-ils s’ils estoient -policez ou conduits & instruits par la discipline militaire? - - - - -Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage, & premierement -des ruses d’un Sauvage nommé Capiton. - -Chap. IX. - - -Tandis qu’une partie de nos François, & plusieurs des Principaux des -Sauvages estoient en Para & és lieux circonvoisins, plusieurs choses -memorables se passerent en l’Isle, lesquelles je vay raconter d’ordre és -suivans chapitres. Et premierement d’un plaisant & rusé Sauvage appellé -Capiton[74], frere de mere d’un Principal, grand amy des François nommé -_Ianouaravaête_, c’est à dire, le grand chien ou chien furieux. - -Ce Capiton s’estoit ingeré finement aupres de nous, nous faisant dire -par le Truchement, qu’il desiroit fort de se faire Chrestien, -d’apprendre à lire & à escrire, parler François, & faire les reverences, -gestes & ceremonies des François. On adjousta foy à ce Sauvage, & -quelques-uns d’entre nous prenoient grande peine au tour de luy. Ayant -passé quelques mois en nostre voisinage, il fut desireux d’avoir des -habits, comme estoient nos Chasubles, avec lesquels nous disions la -Messe, & de faict il nous en fit demander par sa femme qui en fut tout -aussi tost esconduite. Il ne nous quitta point encore pour ce refus, -mais quelque temps apres, couvrant sagement son mescontentement, alloit -en son village, & retournoit vers nous, jusques au temps qu’il s’esmeut -un petit bruit par l’Isle, que les François vouloient faire les -_Tapinambos_ Esclaves, & partant qu’il falloit abandonner l’Isle, & se -retirer. A quoy plusieurs presterent l’oreille, & pour ce subject ils -quitterent leurs villages, & s’en allerent à d’autres plus commodes, -pour fuir, s’il en estoit besoin. - -Cettuy-ci estima que le temps estoit venu pour se faire valoir parmy les -siens, ayant un desir extrême d’estre estimé grand, & ne pouvoit aquerir -ce grade: Car c’est le propre de l’honneur de fuyr ceux qui le -poursuivent desordonnément, chose que nous voyons pratiquee en toute -sorte de condition, & ç’avoit esté son but & intention, quand il -s’approcha de nous, de parvenir à ce poinct par nostre moyen; Car -l’ambitieux n’espargne rien pour arriver à ce qu’il desire, non pas -mesme les choses les plus sacrées. - -Il commença donc à visiter les villages de l’Isle, esquels il pensoit -qu’il y avoit des mescontens contre les François, & là dans les loges, & -aux _Carbets_, selon leur coustume, frappant ses cuisses à grands coups -du plat des mains, haranguoit, disant; _Ché, Ché, Ché, auaëté. Ché, Ché, -Ché, Pagy Ouässou, Ché, Ché, Ché, Aiouka païs_, &c. C’est à dire, Moy, -moy, moy, Je suis furieux & vaillant. Moy, moy, moy, Je suis un grand -Sorcier: C’est moy, c’est moy, qui tuë les Peres &c. J’ai faict mourir -le Pere qui est mort & enterré à _Yuiret_, où demeure le _Pay Ouassou_, -le grand Pere auquel j’ay envoyé tous les maux qu’il a[75], & le feray -mourir comme l’autre. Je tourmenteray les François avec maladies, et -leurs donneray tant de vers aux pieds & aux jambes qu’ils seront -contraints de s’en retourner en leur païs. Je feray mourir les racines -de leurs jardins, à ce qu’ils meurent de faim: J’ai demeuré autrefois -aupres d’eux, & mangeois souvent avec eux, je regardois leurs façons de -faire, quand il servoient le _Toupan_. Mais j’ay recogneu qu’ils ne -sçavoient rient au prix de nous autres _Pagis_, Sorciers. Partant nous -ne devons les craindre, & s’il faut que nous sortions, je veux marcher -devant: car je suis fort & vaillant. Il fut pres de deux mois à courir -l’Isle, & faire ces discours sans que nous en sceussions rien, d’autant -qu’ils sont fort secrets, où il y va de leur public interest, bien -qu’autrement quand il n’y va que du particulier, facilement ils -descouvrent les entreprises. - -_Iapy-Ouässou_ le reprit fort aigrement de tels discours, ce que fit -aussi _Piraiuua_, mais son frere le _Grand Chien_ le denonça & en outre -demanda qu’il luy fust permis de l’aller prendre, & le pendre de sa -propre main. Ces nouvelles arriverent incontinent aux oreilles du -_Capiton_, qui commença à trembler comme s’il eust eu la fievre, & ne -disoit plus _Ché auo-êté_, ny _Ché Pagi-Ouassou_, ou _Ché Aiouca Pay_, -mais bien au contraire devant les siens tremblant de peur il dict, _Ché -assequegai seta, ypocku Topinambo, ypocku decatougué: giriragoy -Topinambo, giriragoy seta atoupaué: ypocku ianouara vacté, ypocku -decatougué giriragoy ianouara vaetè giriragoy seta atoupauè_: Ah! que -j’ay de peur, & grandement, ô que les _Topinambos_ sont méchans[76], ils -sont méchans parfaictement: Ils ont menty, les _Topinambos_, ils ont -menty grandement & amplement: que le _Grand Chien_ est meschant, il est -meschant parfaictement; Il a menty le _Grand Chien_, il a menty -grandement & amplement, &c. Je n’ay rien dit de tout cela, je n’ay point -faict mourir le Pere & n’ay point dict que je veux faire mourir le Grand -Pere, & que je luy ay envoyé ses maladies. Semblablement je n’ay jamais -dit que je veux tourmenter les François & faire mourir leurs racines, -car je ne suis point barbier, & ne le fus jamais, ains je veux estre -fils des Peres, & retourner auprez d’eux & les nourrir: Ce que je les ay -quittez, c’estoit pour venir cueillir mon mil; Je veux aller bientost -trouver le grand Pere, & luy porter de mon May, & de ma pesche, & de ma -venaison & luy donner un de mes Esclaves afin d’appaiser le Grand des -François, à ce qu’il ne croye le _Grand Chien_, qui m’a voulu tousjours -du mal, encore que je sois son frere: Il m’a voulu souventfois tuer, & -si le _Mourouuichaue_, c’est à dire le Principal des François, luy donne -une fois congé de me venir prendre, il me tuera infailliblement. De ces -paroles vous recognoistrez l’humeur de ces Sauvages qui ne confesseront -jamais la verité tant qu’ils pourront se deffendre. - -Ce pauvre miserable _Capiton_ demeura fuitif dans les bois, & se -retiroit le plus souvent en un village appellé _Giroparieta_, c’est à -dire le village de tous les Diables, sur le bord de la mer, quand il -m’envoya un de ses parens faire la paix avec moy, & obtenir pardon du -Grand. M’envoyant un sien Esclave fort & robuste, bon pescheur & -chasseur: Luy & sa femme, & ses gens me vindrent voir, chargez de May, -de poisson et de venaison, & tant luy que sa femme me dirent merveille -pour me persuader de ne rien croire de tout ce qu’on disoit de luy, -chargeant les _Tapinambos_ & le _Grand-Chien_ de mensonge, & de -plusieurs autres meschancetez, quant à luy qu’il nous estoit bon amy, & -qu’il avoit envie d’estre Chrestien & sa femme & luy ayant promis que le -Grand oubliera cela, & moy semblablement, il s’en retourna fort joyeux. - - - - -De la venue d’une Barque Portuguaise à Maragnan. - -Chap. X. - - -Lors que nous y pensions le moins & que l’Isle estoit vuide de Sauvages -et de François (car les uns estoient allez au voyage des Amazones, les -autres au 2. voyage de _Miary_, duquel nous parlerons cy-apres) nous -fusmes inquietez l’espace d’un bon mois de mille rapports, tant des -Sauvages, qui habitoient pres de la mer, que des François residans aux -Forts, qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon du costé de -l’Islette Saincte Anne, & du costé de _Taboucourou_[78], voire que l’on -avoit veu trois navires voguans autour de l’Isle: quand pour certain se -presenta une barque, commandee par un Capitaine Portuguaiz, nommé Martin -Soarez, laquelle venait de l’Isle Sainte Anne, où ils avoient mis pied à -terre, pris possession pour le Roy Catholique; planté une haute Croix, & -attaché un aiz gravé, contenant l’Escriture de laquelle sera parlé -cy-apres. Cette barque roda l’ance & baye du havre de Caours, mettant -pied à terre à chaque fois, pour voir & choisir les contrees propres à -faire succres, specialement en un lieu appellé _Ianouarapin_, où ils -planterent une Croix, en intention d’y faire une belle habitation de -Portuguaiz, & d’y dresser force moulins à sucre. De là ils -s’approcherent de la rade de Caours, qui est une des entrees de l’Isle: -où depuis leur venuë, on a basty deux beaux forts, pour empescher la -descente. Ils tirerent quelques coups de Fauconneaux, pour appeller les -Sauvages de l’Isle à eux; Personne n’y voulut aller, sinon que le -Principal d’_Itaparis_, soupçonné pour traitre: Il fut interrogé de -plusieurs choses, on ne sçait ce qu’il respondit; Ils luy donnerent -quelques haches & serpes, & s’en revint ainsi en l’Isle. Or ces -Portuguaiz avoient avec eux des _Canibaliers_ Sauvages[77] qui habitent -en _Mocourou_, & parens des _Canibaliers_, qui sont refugiez à -_Maragnan_, qu’ils envoyerent à terre pour prendre cognoissance, & -sçavoir s’il y avoit dedans l’Isle multitude de François, & s’ils -estoient fortifiez, & avoient du canon. - -De bon-heur ils s’addresserent à des _Tapinambos_, qui leur dirent qu’il -n’y avoit aucun François dedans l’Isle, qu’ils s’en estoient tous allez, -& n’y avoient aucun fort, ny laissé navire, barque ou canon, & sur cette -asseurance ils commencerent à manger. Les _Tapinambos_ envoyerent -vitement au Fort sainct Louys, donner advertissement de tout cecy. On -depescha aussitost une barque, fournie de bons hommes, pour aller saisir -les Portuguaiz: mais il arriva qu’un traistre _Canibalier_, qui haissoit -les François, auquel on avoit remis desja plusieurs fois la punition -qu’il meritoit, eut le bruit de la venuë des Canibaliers, & alla -hastivement les trouver, & leur dit à l’oreille; Que faites vous icy, -montez vitement en mer, & retournez en vostre barque: car il y a -plusieurs François en l’Isle qui ont un beau fort, barques, canons & -navires: Ce qu’entendant les _Canibaliers_, se leverent tous esperdus, -disans à leurs hostes _Tapinambos_, qui les amusoient: Ha! meschans, -vous celez vos comperes, & marchans à grand pas avec le traitre -_Canibalier_, ils r’entrerent dans leur batteau & legerement gaignerent -leur barque, qui estoit ancree en la rade bien avant dans la mer. Les -Portuguaiz voyans cela se douterent aussitost que les François estoient -en l’Isle, & ne manqueroient pas de les poursuivre, partant ils se -depescherent de lever les ancres, lesquelles à peine estoient levees, -qu’ils descouvrent la barque des François, & les François la leur, qui -se hasterent de coupper chemin aux Portuguais, marchans à la bouline, -extremement bien, brisans les roëles & bancs de la mer, se soucians peu -de toucher, pourveu qu’ils eussent leur proye: dont eust reussi une -grande commodité: car l’on eust sceu toutes les intentions des -Portuguaiz, lesquels s’appercevoient du bon vouloir des... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... toutes Nations, & nous le voyons par experience en plusieurs lieux -de la France, d’où le Proverbe est venu, pleurer de joye. - -Estans arrivez au Fort, & s’estans reposez à leur aise, d’autant que de -leur naturel, ils sont graves prenans leur temps sans se precipiter à -l’estourdie, ny se laisser emporter à la vivacité & impulsion de la -curiosité, qui est l’imperfection unique du François de faire toutes ses -actions à la haste, donnant le vol à ses affections d’aboutir où elles -pretendent, ils allerent trouver le Grand, auquel ils firent ceste -harangue. - -Suivant les nouvelles que tu as mis en la bouche de deux des nostres, -qui estoient esclaves parmy les _Tapinambos_, pour nous estre par eux -fidellement rapportees, à sçavoir de ta venuë & de celle des Peres en -ces quartiers, pour nous deffendre des _Peros_ & nous enseigner le vray -Dieu, nous donner des haches & autres ferremens pour vivre aisement: -nous avons parlé de cela en plusieurs _Carbets_, & remettant devant nos -yeux que les François nous avoient tousjours esté fidelles, demeurans -paisiblement avec nous & nous accompagnans à la guerre, où quelques uns -d’eux sont morts, tous mes semblables se sont fort resjouys, & ont -resolu avec mon Grand de t’obeir en tout & faire ta volonté: c’est -pourquoy ils m’ont envoyé me donnant charge expresse de ramener quant & -moy de tes François, pour nous accompagner & nous garder jusqu’à tant -que nous venions au lieu que tu nous donneras. - -La reponce fut de l’amitié qu’on leur portoit, & qu’on leur donneroit -des François. De là ils me vindrent trouver en ma loge, où ils -m’exposerent semblablement leur charge, ainsi que je diray en son lieu. -Ils me demanderent mon petit Truchement pour aller avec eux, afin -d’asseurer _Thion_ leur Grand & tous leurs semblables, que je les -recevois pour enfans de Dieu, & qu’ils vinssent hardiment soubs la -protection des Peres: Ainsi accompagnez d’un bon nombre de François, & -mon Truchement avec eux, à qui j’avois donné quelques images pour -presenter à _Thion_ leur Grand, ils se mirent sur mer, & allerent droict -à _Miary_, & de là en leurs habitations. - -Estans arrivez, ils furent receuz avec un grand applaudissement, force -pleurs, force larmes & des danses jour & nuict: les vins furent preparez -en grande abondance, les sangliers & autre venaison furent apportez aux -François en grand nombre: plusieurs filles des plus belles, leur furent -offertes: mais les François les refuserent, alleguans que Dieu ne le -vouloit pas, & que les Peres l’avoient defendu: mais s’ils vouloient -estre bien agreables aux Peres quand ils viendroient en l’Isle: il -faudroit qu’ils plantassent des Croix, pour chasser _Giropary_[79] du -milieu d’eux: aussi tost dit, aussi tost faict, tellement qu’ils -planterent une multitude de Croix çà & là, le long de leurs loges qui se -voient encore à present en ce lieu, lesquelles demeurent pour marque de -leur antique habitation, d’où ils furent appellez pour venir en une -autre terre ja illuminee de la cognoissance de Dieu, & enrichie des -sacro-saincts Sacrements de l’Eglise, comme fut jadis la nation du -peuple d’Israel retiré de l’Egypte pour venir en la terre de Promission. - -Ces choses estant faictes, chacun commença à faire la cueillette & -moisson, rompre les jardinages & faire grande chere, puis que dans peu -ils devoient quitter & abandonner ceste place: ils s’enqueroient -ordinairement de plusieurs choses concernant leur salut, & on -satisfaisoit à leur demande. - -Les François ne perdirent le temps ny la commodité de gagner la nation -prochaine qui leur estoit ennemie, & dont ils en avoient tant mangé que -c’est pitié de l’entendre: car ils estoient les plus forts & en plus -grand nombre de villages & d’hommes: & le Principal de ceste nation, -nommé La Farine d’Estrempee, homme vaillant à la guerre, de bonne humeur -& fort enclin au Christianisme ainsi que nous dirons en son lieu, disoit -en se gaudissant que s’il eust voulu manger ses ennemis, il n’en eust -resté pour lors aucun: mais je les ay conservez pour mon plaisir les uns -apres les autres, pour entretenir mon appetit, & exercer mes gens -journellement à la guerre: que si je les eusse tuez tout en un coup, qui -les eust mangez? Puis mes gens n’ayans plus contre qui s’exercer, peut -estre se fussent-ils desunis & separez, comme nous avons faict d’avec -_Thion_. Cecy dit-il, pour ce qu’auparavant ce n’estoit qu’une nation de -ces deux: lesquels tous ensemble habitans en ces lieux assez eslongnez -de voisins, contre lesquels ils se pouvoient exercer à la guerre, ils se -rebellerent l’un contre l’autre. Cecy confirme ceste belle maxime -d’Estat, que qui veut conserver l’interieur en paix, il faut exercer les -remuans au dehors specialement contre les ennemis de la Foy, & -moralement qui veut sauver le cœur de tout vice & imperfection, il faut -mettre seure garde aux sens exterieurs. - -Les conditions de la paix furent qu’on mettroit en oubly de part & -d’autre toutes les injures & mangeries: qui plus avoit perdu, devoit -avoir plus de patience, & que jamais ils ne se feroient reproche, aussi -que venus dedans l’Isle ils demeureroient separez l’un de l’autre, & -tous fidellement assisteroient les François. Et ainsi le temps venu on -leur envoya force canots & barques dans lesquels ils se mirent & -vindrent à l’Isle. Ils furent bien receuz, & leur Chef _Thion_ salué de -cinq coups de canon & de deux saluades de mousquets, & passant par le -milieu des soldats François arangez selon les ceremonies de la guerre, -il entra au fort où le Sieur de Pesieux & moy le receumes. Quant aux -harangues qu’il nous fit, je les diray en leur lieu; conduisons-le en sa -loge pour se reposer. - - - - -De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary. - -Chap. XIII. - - -Ayant conversé fort familierement avec ceste Nation, j’ay descouvert -beaucoup de particularitez, qui sont propres à eux seuls, & beaucoup -d’autres qui sont communes à tous les _Tapinambos_, desquels personne -n’a point encore escrit, au moins parlé suffisamment, & sont belles & -rares, qui faict que je m’y estendray plus amplement. Ces peuples -estoient appellez par les _Tapinambos_, _Tabaiares_, auparavant qu’ils -se fussent reunis[80]. Ce nom est commun et appellatif, pour signifier -toute sorte d’ennemis; Car mesme cette Nation des Tabaiares appelloient -les _Tapinambos_ de l’Isle, _Tabaiares_, _Tapinambos_, maintenant qu’ils -sont en l’Isle pacifiez & d’accord: Les _Tapinambos_ les appellent -_Miarigois_ c’est à dire gens venus de _Miary_[82]: ou habitans de -_Miari_, ainsi que les _Dannois_ venans occuper la Neustrie, Province -ancienne dependante de la Couronne de France furent appellez Normands, & -l’ayant retenuë sous l’hommage des Roys de France, perdit son nom ancien -de Neustrie, & prit celuy de Normandie. - -Les François les appellent Pierres vertes[81], à cause d’une montagne -non beaucoup esloignee de leur antique habitation, en laquelle se trouve -de tres-belles & precieuses pierres vertes, lesquelles ont plusieurs -proprietez specialement contre le mal de rate, & flux de sang: & m’a -t’on dict qu’on y trouve des Emeraudes tres-fines: Là ces Sauvages -alloient chercher de ces pierres vertes: tant pour en mettre en leurs -levres, que pour en faire trafic avec les nations voisines. Les -_Tapinambos_ & les _Tapouis_ font grand estat de ces pierres[83]: J’ay -veu donner moy-mesme pour une seule pierre à levre, de cette sorte, la -valeur de plus de vingt escus de marchandise, que donna un _Tapinambos_ -à un _Miarigois_ dans nostre loge de Sainct François de Maragnan. Un -certain long cheveux vint chez nous, orné de ses plus beaux atours, qui -estoient de deux branches de corne de chevreil, & de quatre dents de -biche fort longues, au lieu de pendant d’oreille, de quoy il se bravoit -extremement, par ce que cela estoit agencé industrieusement, d’autant -que le commun, specialement les femmes, ne les portent que de bois rond, -assez gros, comme de deux doigts en diametre: vous pouvez penser quel -trou ils font à leurs oreilles: mais sa plus grande braverie estoit -d’une de ces pierres vertes longue pour le moins de quatre doigts, & -toute ronde, qui me plaisoit infiniement, & avois grand desir de l’avoir -pour la porter en France. Je lui fis demander ce qu’il vouloit que je -luy donnasse pour cette pierre: Il me fist responce: Donne moy un navire -de France plein de haches, serpes, habits, espees & harquebuses. - -Un autre _Tapinambos_ fort vieil en portoit une en sa levre d’en bas en -ovale, large comme le creux de la main, laquelle pour le long temps -qu’il la portoit, & ne l’avoit ostée de son lieu, estoit enchassee dans -son menton, la chair s’estant repliee par dessus les bords de la pierre, -& avoit pris la forme d’ovale de cette pierre. J’ay dict cecy pour faire -voir la valeur de ces pierres vertes. - -Ces _Miarigois_ sont communément d’une belle stature, bien -proportionnez, valeureux en guerre: de sorte qu’estans bien conduicts, -ils ne reculent & ne s’enfuyent point comme les autres _Tapinambos_ & -n’en puis donner autre raison, sinon qu’ils ont esté nourris parmy les -combats, qu’ils ont tousjours livrez aux Portuguais, lesquels ils ont -autrefois défaicts, forcé leurs forts, & emporté leurs enseignes, & -jamais n’eussent abandonné leur premiere habitation, ainsi que Thion, -leur Principal, nous harangua à sa venuë au Fort Sainct Loüis, si la -disette des poudres à canon n’eust contrainct les François, qui estoient -avecques eux, de ceder à la force, & au grand nombre des Portugais. - -C’est un plaisir que de voir le zele & le soin qu’ils ont de porter les -espees, que les François leur ont donné, perpetuellement à leur costé, -sans jamais les laisser, sinon lors qu’ils reposent en leurs lits; ou -qu’ils travaillent en leurs jardins, & lors ils les pendent en une -branche d’arbre aupres d’eux: d’où il me souvenoit de l’Histoire de -Nehemias, en la reparation des murs de Hierusalem, que les habitans -d’icelle tenoient d’une main les armes, & de l’autre les instrumens à -travailler. - -Ils sont curieux de tenir leurs espees claires comme cristal, & les -fourbissent eux mesmes, avec du sable doux & de lyanduc, c’est à dire de -l’huile de palme, les aiguisent souvent pour les entretenir bien -tranchantes, r’accommodent la pointe, quand la roüille, qui est fort -commune sous cette zone torride, l’a mangée. Ils s’accoustument à les -bien manier, faisant marches & des-marches, quasi à la façon des -Suisses, quand ils escriment. - -Outre qu’ils sont gens de courage & bons soldats, ils travaillent -extremement bien, & aimerois mieux une heure de leur besogne, qu’une -journee d’un _Tapinambos_. Leurs Principaux travaillent aussi bien que -les moindres, leur travail toutefois est reglé: car ils se levent à la -pointe du jour, desjeunent, puis femme & enfans avec eux, vont tous de -compagnie, huans, chantans & rians, travailler en leurs jardins, & quand -le Soleil vient à sa force, qui est à l’heure de dix heures, quittent le -travail, viennent repaistre & dormir, & sur les deux heures apres Midy, -quand le Soleil vient à perdre sa force, ils retournent au travail -jusques à la nuict. - -Les Principaux, qui ordinairement tiennent table ouverte, & pour cet -effect doivent avoir une grande estenduë de jardins, dressent un -_Caouin_ general, auquel ils convient un chacun, à la charge de coupper -ses jardins. Cela se faict avec grande allegresse en une belle matinee -ou deux, puis vont boire en la loge de celuy qui les a mis en besogne, -chacun goustant au vin s’il est temps de le boire, & au cas qu’ils le -trouvent bon, le loüent grandement de sa force, & composent des chansons -là dessus, qu’ils recitent en faisant le tour des loges au son du -_Maraca_, prononçans telles ou semblables paroles: O le vin, le bon vin, -jamais il n’en fut de semblable, ô le vin, bon vin, nous en boirons à -nostre aise, ô le vin, le bon vin, nous n’y trouverons point de paresse: -Ils appellent un vin paresseux, qui n’a point de force pour les enyvrer -incontinent, & qui ne les provoque à vomissement, pour derechef boire -d’autant: Les filles servent à cet escot, on danse, on chante à plaisir, -on couche ceux qui s’enyvrent soigneusement, il s’y fait rarement des -quereles: mais ils sont joyeux & plaisans en leur vin, specialement les -femmes qui font mille singeries, dont elles provoqueroient les plus -tristes & espleurez à se débonder de rire. Pour moy je confesse que -jamais en ma vie je n’ay eu tant envie de rire, que lors que ces femmes -escrimoient les unes contre les autres, avec des gobelets de bois pleins -de ce vin, beuvans l’une à l’autre, faisant mille grimaces & démarches. - -Ils sont fort liberaux de ce qu’ils ont de plus cher, comme sont leurs -filles & leurs femmes: Car je pris garde quand on les alla querir au -second voyage de _Miary_, que plusieurs _Tapinambos_, tant de l’Isle de -_Maragnan_, que de Tapoüitapere, allerent exprez avec les François, pour -avoir des filles & des femmes en don de ces _Miarigois_, ce qu’ils -obtindrent facilement, comme aussi plusieurs autres enjolivemens, que -ces peuples seuls ont grace de faire, & par ainsi tenus fort chers & -precieux entre les _Tapinambos_. - -Ils ont aussi une coustume, que j’ay pareillement remarquee entre les -Tapinambos, c’est, qu’ils portent des siflets ou flutes, faictes des os -des jambes, cuisses & bras de leurs ennemis, qui rendent un son fort -aigu & clair, & chantent sur icelles leurs notes ordinaires, -specialement quand ils sont en leurs _Caouins_, ou quand ils vont en -guerre. - -Les jeunes filles ne mesprisent pas l’alliance des vieillards & chenus, -comme font les filles de _Tapinambos_, ains au contraire elles -s’estiment d’avantage d’espouser un vieillard, notamment quand il est -Principal, & je m’en estonnois, comme chose assez malseante, de voir -plusieurs jeunes filles de quinze à seize ans, estre mariees à ces -vieillards, ce que font au contraire les filles des _Tapinambos_, -lesquelles passent leur jeunesse en filles de bonne volonté, puis elles -acceptent un mary. Ce que j’ay dict, non pour autre subject que pour -faire voir l’aveuglement des ames detenuës en la captivité de cet -immonde esprit, qui ne cesse de precipiter d’ordure en ordure les ames -qui luy servent. - - - - -Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps, et comme ils font -Esclaves leurs Ennemis. - -Chap. XIV. - - -Ces Peuples, & non seulement eux, mais generalement tous les Indiens du -Bresil, ont accoustumé de s’inciser le corps, & le decouper aussi -joliment, que les Tailleurs & Cousturiers, bien experimentez en leur -art, decoupent leurs habits par deçà: Et ceste façon de faire ne -s’arreste pas aux hommes simplement, ains passe jusques aux femmes, avec -ceste difference toutefois que les hommes s’incisent par tout le corps, -mais les femmes se contentent de se découper depuis le nombril jusques -aux cuisses: ce qu’ils font par le moyen d’une dent d’_Agouti_ fort -aiguë, & d’une gomme bruslee, reduite en charbon, appliquee dans la -playe, & jamais ne s’efface: Ce que je dis en passant, non pour m’y -s’arrester, mais pour descouvrir l’origine de cette antique coustume, -pratiquee, il y a jà long temps, par les Nations policees, qui me fait -dire qu’elle est fondee en la Nature; puis que cette Nation Barbare, -sans communication d’aucune autre Nation civilisee, l’aye inventee & -exercee. J’ay donc appris de ces Sauvages, que deux raisons les -esmeuvent à decoupper leur corps en cette sorte: sçavoir le regret & -deüil perpetuel, qu’ils ont de la mort de leurs parens, tombez entre les -mains de leurs ennemis, l’autre est la protestation qu’ils font, comme -vaillans & forts, de vanger leur mort contre leurs ennemis: quasi comme -s’ils vouloient signifier par cette rasure douloureuse, qu’ils -n’espargneront ny leur sang, ny leur vie, pour en faire la vengeance: & -de fait, plus il sont stigmatisez, plus ils sont estimez vaillans, & de -grand courage. En quoy ils sont imitez des femmes valeureuses & -courageuses. - -Pour monstrer la source antique de cecy, je ne desire faire la recherche -des Histoires Prophanes, chose trop prolixe: ains je me contenteray de -le faire voir dans les Sainctes Ecritures, en divers passages, où Dieu -reprouve ceste façon, comme chose, qui ressent son Barbare & Sauvage. Au -Levitique 19. _Super mortuo non incidetis carnem vestram, neque figuras -aliquas, aut stigmata facietis vobis_, vous ne ferez point pour le mort -incision en vostre chair, & vous ne ferez aucunes figures ou marques. Et -au Chap. 21. _Neque in carnibus suis facient incisuras_: Et ils ne -feront incisions en leur chair. Au Deut. 14. _Non vos incidetis, nec -facietis calvitium super mortuo_: Ne vous ferez incisions, & ne vous -arracherez les cheveux pour le mort. Sur lesquels passage la Glose des -Peres adjouste, comme ont coustume de faire les Gentils & Idolatres, & -est bien à noter ce que dit le dernier passage: _Ne vous ferez incision, -& ne vous arracherez les cheveux pour le mort_, où il conjoint -l’incision avec la decheveleure sur le mort, par ce que ces deux façons -de faire sont estroictement gardees par nos Sauvages: quant à l’incision -vous l’avez entendu, mais pour la décheveleure, vous devez sçavoir que -si tost que les femmes & les filles sont asseurees de la captivité, ou -mort en guerre de leurs Peres & Maris, elles se coupent les cheveux, -crient & lamentent effroyablement, incitant leurs semblables à la -vengeance & à prendre les armes, & poursuivre les ennemis, comme je -feray voir cy apres, quand je reciteray l’Histoire des _Tremembais_. - -Quant à la façon de captiver leurs Prisonniers, & les rendre Esclaves: -je l’ay apris des Esclaves que l’on m’avoit donnez en ce païs là, pour -me prouvoir des choses necessaires à la vie. Un jour je reprenois de -paresse l’un d’iceux, fort & vaillant, qu’un _Tapinambos_ m’avoit donné, -il me rendit cette responce pour mon admonition, douce toutefois; (car -je sçavois bien la maniere qu’il faut garder envers ceste Nation, -laquelle repute les reprimandes pour playes & blesseures, & les battre, -c’est autant que les tuer[84], ains aymeroient mieux mourir -honorablement, comme ils disent, c’est au milieu des assemblees, comme a -descrit suffisamment le R. Pere Claude. Il me rendit, dis je, cette -responce. Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre[85], ainsi -qu’a faict celuy qui m’a donné à toy pour me reprendre. Je fus curieux -incontinent de sçavoir par mon Truchement ce qu’il vouloit dire: Alors -je recognus que c’estoit une ceremonie de guerre, pratiquee entre ces -nations, que quand un prisonnier est tombé en la main de quelqu’un, -celuy qui le prend, luy frappe de la main sur l’espaule, luy disant, je -te fay mon Esclave, & deslors ce pauvre captif, quelque grand qu’il soit -entre les siens, se recognoist esclave & vaincu, suit le victorieux, le -sert fidelement, sans que son maistre prenne garde à luy, ains a la -liberté d’aller de çà de là, ne fait que ce qu’il veut, & ordinairement -espouse la fille ou la sœur de son Maistre, jusques au jour qu’il doit -estre tué & mangé, & lors luy & ses enfans yssus de la propre fille de -son maistre, sont boucanez & mangez: chose pourtant qui ne se fait plus -à _Maragnan_, _Tapoüitapere_ & _Comma_ ny mesmes aux _Caietez_ sinon -rarement. - -Cette cognoissance me resveilla l’esprit d’une vieille coustume, que -j’avois leuë autrefois dans les Sacrez Cayers & Histoires des Romains, -pratiquee en la Captivité des prisonniers: laquelle pour bien entendre, -il faut remarquer que les ceremonies exterieures, ont esté inventees, -pour representer naifvement les affections de l’interieur: Pour exemple, -flechir le genoüil, baiser la main, descouvrir la teste, lors que nous -salüons quelqu’un, qui nous est affectionné, sont autant de tesmoignages -de l’offre interieure, que nous luy faisons: de mesme les espaules ont -esté à l’antiquité des hierogliphiques, representans le mystere caché -des actions internes, & externes des hommes, & laissant à part ce qui ne -faict à mon propos, je me contenteray de rapporter ces deux suyvans: -c’est premierement, que le sceptre appuyé sur l’espaule, signifioit la -puissance Royale: la Pertuisane sur l’espaule, declaroit la puissance -des Chefs de guerre: les Masses d’or & d’argent, la puissance du Senat & -des Pontifes: Les haches entortillees de branches de vignes, la -puissance du Consulat, & des Gouverneurs de Provinces: A quoy regarde ce -qui est escrit par Esaye chap. 9. _Factus est Principatus super humerum -ejus_, sa domination est mise sur son espaule, & au chap. 22. _Dabo -clavem domus David super humerum ejus_, & mettray la clef de la maison -de David sur son espaule, c’est à dire le Sceptre de David. - -Au contraire mettre un joug, tel que portent les bœufs ou les chevaux au -labour, ou bien passer sous la pique traversee entre deux autres: ou -bien recevoir sur l’espaule nuë le coup de la verge, estoit le signe -d’esclavage, comme l’a fort bien representé le mesme Esaye chap. 9 -_Jugum oneris ejus & virgam humeris ejus, & Sceptrum exactoris ejus -superasti_: Tu as surmonté le joug de son fardeau, & la verge de son -espaule, & le Sceptre de son Exacteur, parlant de la captivité de la -Gentilité, que le Sauveur a affranchie: De mesme ces Sauvages frappans -sur l’espaule de leurs prisonniers, ils signifient qu’ils les rendent -captifs, & en effect je trouve une belle Prophetie toute literale -contenant ce malheur, auquel ces pauvres Sauvages Chananeans sont -sujets, par un jugement inscrutable de la Divine Sapience, & la -participation de l’antique malediction de Chanaan leur Pere; c’est en -Esaye chap. 47. _Tolle molam, & mole farinam: denuda turpitudinem tuam, -discooperi humerum, revela crura, transi flumina._ Prends la meule & -faits moudre la farine: découvre ta turpitude, decouvre ton espaule, -monstre tes cuisses, passe les fleuves. Ces Sauvages ont pris la meule & -la farine, n’ayans aucuns ferremens pour travailler, soit au bois, soit -en leurs jardinages, ains seulement se servoient de haches de pierre, -pour couper les arbres, à faire leurs maisons & canots, & pour aiguiser -des bastons, afin de cultiver la terre, pour y semer leurs graines, & -planter leurs racines, & pour toute recompense de leur labeur, ne -mangent que de la farine, des racines grugees sur une rape, faicte de -petite cailloux aigus, enchassez dans un bois plat, large de demy pied. -Laquelle farine ils font cuire dans une grande poesle de terre, sur le -feu, comme il est dict plus amplement en l’Histoire du R. P. Claude. -Leur turpitude est découverte en telle façon, que les femmes & les -filles, tant s’en-faut qu’elles en soient honteuses, qu’elles ont de la -peine de se resoudre à se couvrir: Ils ont l’espaule descouverte, -subject à ceste grande captivité, commune à toutes ces Nations: Ils -montrent leurs cuisses, la fornication, non toutefois l’adultere, estant -en usage parmy eux, sans aucune reprehension. Ils passent les fleuves, -cherchans les Isles incognuës, afin de se mettre en seureté. - - - - -Des Loix de la Captivité. - -Chap. XV. - - -Puis que nous sommes sur ce subject des Esclaves, il est bon de traicter -des Loix de la captivité, c’est à dire, que les Esclavves doivent -garder, qui sont celles-cy. Premierement, De ne point toucher à la femme -du Maistre, à peine d’estre fleché sur l’heure, & la femme d’estre mise -à mort, ou au moins bien battuë, & renduë à ses Pere & Mere: d’où elle -reçoit une tres-grande honte, tout ainsi que par deçà une femme seroit -taxee d’avoir la compagnie d’un de ses valets: Sur quoy vous pouvez -remarquer, que les filles ne sont meprisees pour s’abandonner à qui bon -leur semble, tandis qu’elles demeurent filles, mais aussitost qu’elles -ont accepté un mary, si elles se donnent à un autre, outre l’injure -qu’on leur fait de les appeler _Patakeres_, c’est à dire putains, elles -tombent à la mercy de leurs marys, d’estre tuees, battuës & repudiees. - -Il est bien vrai que les François ont addoucy ceste Loy si rude, de ne -donner permission aux Marys, de tuer tant l’esclave que la femme -adultere: ains les amener tous deux au fort S. Loüis, pour en voir faire -la punition, ou la faire eux-mesme, ainsi que je l’ay veu pratiquer -quelquefois specialement d’un adultere commis entre la femme du -Principal d’_Ouyrapyran_, & d’un Esclave fort beau jeune homme. - -Cet Esclave estoit amoureux de ceste femme, & apres avoir espié tous les -moyens d’en joüir, il la vit un jour aller toute seule à la fontaine, -assez esloignee du village: Il alla incontinent apres & luy exposa sa -volonté, puis l’embrassant de force, la transporta assez avant dans le -bois où il r’assassia son desir: Elle qui estoit d’une bonne lignee, ne -voulut point crier de peur d’estre diffamee, ains pria l’esclave de -tenir le tout caché. Le mary s’ennuyant de la longue absence de sa -femme, & qu’elle tardoit tant à venir, il se douta de quelque chose: car -elle estoit assez belle & de bonne grace: il vint luy-mesme à la -fontaine, où il trouva sur le bord d’icelle les vaisseaux de sa femme -pleins d’eau, & tournant sa veuë deçà delà, comme font les hommes -frappez d’une telle maladie, vit sa femme sortir du bois du costé de la -fontaine, & l’esclave sortir par un autre costé: lors il l’alla saisir -au colet, & et le donna en garde à ses amis, prit sa femme par la main & -la conduit chez ses parens les enchargeant de la luy representer quand -il la demanderoit. Le lendemain accompagné des siens, il m’amena cete -Esclave en ma loge, m’exposant le fait comme il est cy dessus raconté, -adjoutant que si ce n’eust esté le respect des commandemens qu’avoient -faict les Peres & les François, il eust faict mourir cet esclave, -pardonnant nonobstant à sa femme qui y avoit esté forcée, laquelle il -avoit ja rendue à ses parens pour la laisser. Je le loüé fort de ceste -sienne obeissance & respect; & à la verité c’estoit un homme bien faict, -beau de visage & de corps, il parloit bien & en bon termes, representant -en son maintien, tant au visage qu’au corps, une generosité & noblesse -de courage: je l’envoiay au Sieur de Pezieux Lieutenant pour sa Majesté, -en l’abscense du Sieur de la Ravardiere, lequel ayant entendu tout le -discours, fit mettre les fers aux pieds à l’esclave, & promit au -Principal d’en faire telle justice qu’il voudroit; le Principal luy -repliqua, je veux qu’il meure selon la coustume: le Sieur de Pezieux -respondit, que Dieu avoit commandé en sa Loy que l’homme & la femme -adultere devoient mourir. Ouy mais dit le Principal: elle y a esté -contrainte. Non, dit le Sieur, la femme ne peut estre contrainte par un -homme seul, ou au moins elle devoit crier, & non pas prier le Sauvage de -n’en dire mot, qui est un consentement tacite: il disoit tout cecy, -specialement pour sauver l’esclave de la mort: car il sçavoit bien que -le Principal ne permettroit jamais que sa femme fust mise à mort, à -cause du grand parentage dont elle estoit. Ce qui arriva sur le champ: -car il pria le Sieur de Pesieux de ne faire mourir l’esclave, ains -seulement qu’il le mit au carcan, & qu’il luy fust permis de le fustiger -à son plaisir; ouy ce dit le Sieur, à la charge que tu donneras quatre -coups de corde à ta femme, devant toutes les femmes qui sont icy au -Fort, & ce au son de la trompette. Il s’y accorda, & le l’endemain, elle -fut examinee & confrontee avec l’esclave, & le tout recogneu comme je -l’ay raconté cy dessus: l’un & l’autre furent menez à la place publique -du fort, où est plantee la potence & le carcan: là le mary faisant -l’office de bourreau, prend trois ou quatre cordons de corde bien dure -qu’il lie en son bras, & entortille en sa main droitte, desquels il -sengla sa femme par quatre fois, y laissant les marques bien grosses & -entieres, imprimees sur ses reins, son ventre & ses costez: mais non pas -sans jetter force larmes, qui luy couloient des yeux le long de ses -jouës, avec grands soupirs: sa femme gemissoit semblablement, les yeux -vers la terre, de honte qu’elle avoit de voir toutes ces femmes autour -d’elle, qui ne faisoient pas meilleure mine qu’elle, ains pleuroient -toutes, tant de compassion que d’apprehension, qu’il ne leur en vint -autant & d’avantage. Les hommes au contraire se resjouyssoient de voir -une si bonne justice, & disoient en gaudissant à leurs femmes: que je -t’y trouve. Toute ceste journee là, les femmes des Tabaiares firent une -triste mine. - -Ce bon mary apres avoir donné les quatres coups a sa femme, luy dit; je -n’avois point envie de te battre, & j’ay faict ce que j’ay peu envers le -Grand des François, pour te sauver: mais va, essuye tes larmes & ne -pleure plus, je te reprens pour femme, & te rameneray quand & moy, quand -j’auray foüeté cet esclave. Dieu sçait si le regret qu’il avoit eu de -fouëter sa femme, amenda le marché au pauvre esclave: car le mettant en -place marchande, il fit une rouë tout autour de luy de l’estenduë de sa -corde faisant retirer un chacun à l’escart. L’esclave avoit les fers aux -pieds, debout & nud comme la main, qui supporta si constamment les -coups, qu’il ne dit jamais une seule parole, & ne remua aucunement de sa -place: encore que ce principal bandast de toutes ses forces les coups -sur ce pauvre corps, & perdant l’haleine de force de toucher, se reposa -par trois fois, puis recommençoit de tant mieux, tellement qu’il ne -laissa partie sur son corps qui ne fust atteinte de ces cordages. Il -commença par les pieds, puis sur les jambes, sur les cuisses, sur les -parties naturelles, sur les reins, sur le ventre, sur les espaules, sur -le col, sur la face & sur la teste. De ces coups l’esclave demeura -long-temps malade, tousjours ayant les fers aux pieds, selon la demande -qu’en avoit faict ce Principal, mais quelque temps apres il permit qu’il -fut delivré, suivant la demande que luy en fit le Sieur de Pesieux, qui -en tout vouloit satisfaire à ces Principaux, pour les obliger d’avantage -à estre fidelles aux François. La feste ainsi passee il reprit sa femme -qui ne pleuroit plus, mais commençoit à rire, ils s’en retournerent, -comme si jamais rien ne fust arrivé. - - - - -Des autres Loix pour les Esclaves. - -Chap. XVI. - - -Les autres loix sont, que les Esclaves tant hommes que filles ne se -peuvent marier, sinon du congé de leur maistre: & cecy, à raison qu’il -faut que tant l’homme que la femme esclaves demeurent ensemble, & que -les enfans sortis d’iceux soient & appartiennent au maistre. Les -Sauvages _Tapinambos_ ordinairement prennent les filles esclaves à -femme, & donnent leurs propres filles, ou sœurs aux garçons esclaves, -pour croistre leur mesnage & entretenir la cuisine. Les François font -autrement: car ils achetent hommes & femmes esclaves, qu’ils marient -ensemble, la femme demeure pour faire le mesnage de la maison, & le mary -s’en va à la pesche & à la chasse: s’il arrive quelquefois qu’un -François recouvre & achete quelque jeune fille esclave, il la faict voir -à quelque jeune _Tapinambos_, qui est fort porté à l’amour de celles qui -ont bonne grace, puis le François luy promet qu’il sera son gendre, & -qu’il ayme son esclave comme sa propre fille, par ainsi le _Tapinambos_ -vint demeurer chez luy, espouze la jeune fille, tellement que pour une -esclave il en a deux, & les appelle du nom de fille & de gendre, & eux -l’apelent leur _Cherou_, c’est à dire leur pere. - -Les filles esclaves qui demeurent sans marier, se pourvoient la part où -elles veulent, pourveu que leurs Maistres ne leur deffendent -expressement à tels, ou à tels: car à lors si elles y estoient trouvees, -il y auroit du mal pour elles: Mais le Maistre ne leur peut pas -deffendre universellement d’aider au public: car elles luy diroient -nettement, prens nous donc à femme, puis que tu ne veux que personne -nous cherisse. - -Les esclaves doivent fidellement apporter leurs pesches & venaison, & -mettre le tout aux pieds du maistre, ou de la maistresse, lequel ou -laquelle apres avoir choisi ce qui leur plaist, leur donnent le reste -pour manger. Ils ne doivent rien faire pour autruy, sinon par le -consentement de leur maistre, ny encore donner les hardes que le maistre -leur a donné qu’ils ne luy en ayent dit auparavant un mot, autrement on -pourroit repeter les hardes de ceux à qui elles ont esté donnees, comme -choses qui n’appartenoient legitimement aux esclaves. - -Ils ne doivent passer au travers de la paroy des loges, laquelle n’est -faict que de _Pindo_ ou branches de palme, autrement ils sont coupables -de mort, ains doivent passer par la porte, chose pourtant indifferente -aux _Tapinambos_ de passer, ou par la porte commune, ou à travers de la -closture de palmes. - -Ils ne se doivent mettre en devoir de fuir, autrement, s’ils sont repris -c’en est faict: il faut qu’ils soient mangez; & n’appartiennent plus au -maistre, ains au commun: & pour cet effect, quand on ramene un esclave -fugitif, les vieilles femmes du village sortent & viennent au devant -d’iceluy, crians à ceux qui le ramenent, c’est à nous, baillez le nous, -nous le voulons manger, & frappans de leurs mains leurs bouches, crient -l’une à l’autre, avec une certaine note, nous le mangerons, nous le -mangerons, il est à nous. Je vous donneray un exemple de cecy. - -C’est qu’un Principal guerrier de l’Isle de _Maragnan_ appellé _Ybouyra -Pouïtan_, c’est à dire l’arbre du Bresil[86], revenant de la guerre & -amenant des esclaves, l’un d’iceux se met en devoir de se sauver, lequel -repris & ramené, les vieilles allerent au devant, frappant leur bouche -de leurs mains & disans, c’est à nous, baillez le nous, il faut qu’il -soit mangé; & on eut bien de la peine à le sauver, nonobstant les -defences faictes de ne plus manger d’esclaves, & si l’on n’eust usé de -menaces, il eust passé par les mains & le gosier de ces vieilles. - -S’il arrive que ces esclaves meurent de maladie naturelle, & qu’ils -soient privez du lict d’honneur, à sçavoir d’estre publiquement tuez & -mangez; un peu auparavant qu’ils rendent l’ame, on les traine dans le -bois, là où on leur brise la teste, & espand la cervelle, le corps -demeurant exposé à certains gros oyseaux, comme sont icy nos corbeaux, -qui mangent les pendus & roüez: que si d’avanture ils sont trouvez morts -dans leurs licts, on les jette par terre, on les traine par les pieds -dans les bois, ou on leur rompt la teste comme dessus, chose qui n’est -plus pratiquée dans l’Isle, ny és lieux circonvoisins, sinon rarement & -en cachette. - -A l’oposite ils ont beaucoup de privileges, qui est cause qu’ils -demeurent volontiers parmy les _Tapinambos_, sans vouloir s’enfuir, -reputans leur maistres & maistresses comme leurs peres & meres, à cause -de la douceur dont ils usent envers eux, faisans leur devoir: parce -qu’ils ne les crient ny molestent aucunement: tant s’en faut qu’il les -battent, ils les supportent en beaucoup de choses qui ne sont contre la -coustume: ils en ont grande compassion, & quand ils voyent que les -François traitent rudement les leur, ils en pleurent: s’ils se plaignent -du traittement des François ils les croyent & adjoustent foy à ce qu’ils -disent. S’ils s’enfuient des François, ils les celent, les nourrissent -dans les bois, les y vont visiter, les filles vont dormir avec eux, leur -rapportent tout ce qui se passe, leur donnent conseil de ce qu’ils -doivent faire, tellement qu’il est tres-difficile de les pouvoir prendre -& recouvrer, fussiez-vous une vingtaine d’hommes apres: ce qu’ils ne -font pas vers les esclaves qui appartiennent à leurs semblables. A ce -propos je demandois un jour à l’un des esclaves que j’avois, s’il ne se -tenoit pas bien heureux d’estre avec moy. Premierement pour ce que je -luy apprendrois à craindre Dieu. 2. d’autant qu’il estoit asseuré de -n’estre jamais mangé, ains que quand il seroit Chrestien, on le feroit -libre & demeureroit avec les Peres, ainsi que s’il estoit leur propre -fils, il me fit ceste responce par mon Truchement, qu’à la verité il se -tenoit bien fortuné d’estre tombé entre les mains des Peres, tant pour -cognoistre Dieu que pour vivre avec eux, neantmoins que pour l’autre -chef, il ne se soucioit pas beaucoup d’estre mangé: car disoit-il, quand -on est mort, on ne sent plus rien, qu’ils mangent, ou qu’ils ne mangent -point, c’est tout un à celuy qui est mort, je me fusse fasché pourtant -de mourir en mon lict, & ne point mourir à la façon des Grands au milieu -des danses & des _Caouins_, & me vanger avant que mourir, de ceux qui -m’eussent mangé. Car toutes les fois que je songe, que je suis fils d’un -des grands de mon pays, & que mon pere estoit craint, & que chacun -l’environnoit pour l’escouter quand il alloit au _Carbet_[87], & me -voyant à present esclave, sans peinture, & sans plumes attachees sur ma -teste, sur mes bras, & en mes poignets, comme sont accoustrez les fils -des grands de nos quartiers je voudrois estre mort: specialement quand -je songe & me ressouviens, que je fus pris petit, avec ma mere dans mon -pays, & amené à _Comma_, où je vy tuer & manger ma mere, avec laquelle -je desirois de mourir: car elle m’aymoit infiniment, je ne puis que -regretter ma vie; disant ces paroles, il pleuroit tendrement, & versoit -une grande abondance de larmes, en sorte qu’il me perçoit le cœur: car -je recognoissois par experience, combien ces Sauvages sont tendres en -amour vers leurs parens, & leurs parens vers eux. - -Il adjoustoit, qu’apres que sa mere fut tuee & mangee, son maistre & sa -maistresse l’adopterent pour fils, & les appelloit du nom de pere & de -mere: & quand il en parloit, c’estoit avec une affection indicible, -encore qu’ils eussent mangé sa propre mere, & eussent deliberé de le -manger luy-mesme, un peu auparavant que nous vinssions en l’Isle. Ses -Maistre & Maistresse prenoient bien la peine de le venir voir chez nous, -encore qu’il y aye plus de 50 lieuës de leur village à nostre loge. - -Ils ont plusieurs autres privileges: car il leur est permis d’aller -courtiser les filles libres, sans aucun danger, voire mesme les filles -de leur Maistre & Maistresse, si tant est qu’elles s’y accordent, comme -à la verité elles n’en font pas grand refus; toutefois elles se retirent -aux bois dans certaines logettes, où elles donnent assignation à une -heure prefixe, & ce pour eviter une petite reproche qui se faict -entr’eux, que des filles de bonne race s’addonnent à des Esclaves: -toutefois ceste reproche est si petite, qu’elle tourne plustost à risee, -qu’à des-honneur. - -Ils vont aux _Caoüins_ & danses publiques librement, s’accoutrans de -mille varietez sur le corps, soit en peinture, soit en plumacerie, quand -ils en peuvent avoir: car cela est assez cher entr’eux. - -Avec les enfans propres de la maison, ils se comportent comme s’ils -estoient leurs freres. Bref, ils vivent en ceste captivité fort -librement. - - - - -Combien les Sauvages sont misericordieux envers les criminels de cas -fortuit & sans malice. - -Chap. XVII. - - -Entre les perfections naturelles que j’ay remarquees par experience en -ces Sauvages, est une juste misericorde. Je veux dire qu’ils sont -desireux de voir faire la justice des meschans, quand malicieusement ils -ont perpetré quelque crime: Au contraire ils sont fort misericordieux, & -desirent qu’on face misericorde à ceux qui par accident & fortune sont -tombez en quelque faute: Ce que je vous veux faire voir sur la glace ou -miroir d’un bel exemple, qui est tel. - -_Maïobe_ est un village grand, à trois lieuës du fort Sainct Louys, le -Principal de ce lieu est un assez bon homme, & qui est ayme les -François, & nous fit faire nostre loge. Ce bon homme avoit deux fils -forts & robustes, tous deux mariez, & deux filles, une mariee, l’autre à -marier, assez gentilles & de bonne grace, fort aimee de ses Pere & Mere, -tellement qu’ils en estoient fols, & ne parloient d’autre chose, & la -gardoient pour un François, disoient-ils, quand les navires seroient de -retour & que les François commenceroient à prendre leurs filles pour -femmes. Il bastissoit ses chasteaux & ses fortunes sur ce fresle -vaisseau, ainsi que la bonne femme tenant entre ses mains le premier œuf -de sa poule, montoit de degré en degré jusqu’à esperer une principauté, -par le moyen de cet œuf, qui à l’instant tomba de ses mains, & par -consequent avec luy toute la fortune esperee de la bonne femme: De -mesure cettuy-cy n’ayant autre consolation, qu’en cette jeune fille, peu -de jours apres qu’il me fut venu voir, au milieu d’une triste nuict, -_Geropary_, tordit le col à cette jeune plante, luy ayant mis la bouche -sur le dos: Chose espouventable: car elle devint noire comme un beau -Diable, les yeux ouverts & renversez, la bouche beante, la langue tiree, -les levres d’embas & d’en haut rissollees, tellement que l’on voyoit ses -dents & ses gencives descouvertes: les pieds & les mains roides: ce qui -pensa faire mourir, & de peur & de tristesse ses parens: & jamais je -n’ay peu sçavoir qui pouvoit estre la cause de cecy, sinon qu’elle -estoit infidelle, & peut-estre vivoit lubriquement, combien que jamais -elle n’en eut le bruict: mais bien son Pere avoit vendu sa fille aisnee -à quelque François pour en abuser, qu’il avoit retiree, pour cet effect -d’avec son mary. Advisent ceux qui sont en peché mortel, qu’ils sont en -la domination & puissance du Diable, lequel si Dieu le permettoit leur -en feroit autant. - -Cet accident ne fut pas seul: car un mal-heur en traisne un autre, & le -premier est l’Ambassadeur du second: pour ce quelque temps apres, ce -Principal faisant un vin public, auquel il avoit invité non seulement -ceux de son propre village, mais aussi tous ceux des villages aux -environs. Là tout le monde estant arrivé, les danses, les chansons, les -vins venus en leur ferveur, en sorte que plusieurs estoient yvres, ses -deux fils, dont j’ay parlé, se querelerent, & celuy qui avoit le tort, -par incident, voulant coleter son plus jeune frere, contre qui il -quereloit, se fourra une trousse de fleches dans le ventre, duquel coup -il tomba incontinent à la renverse esvanoüi: on luy retira les fleches -du ventre avec une douleur excessive, ainsi que vous pouvez penser, & la -douleur fist bientost passer le vin, lors la feste fut troublée, les -chants tournez en lamentations & hurlemens, le vin en larmes, les danses -en esgratignemens, & arrachement de cheveux, le pauvre bon homme de -Pere, spectateur d’une telle tragedie, assis sur son lict de coton, -saisi d’une pamoison, tomba dedans son lict: Lors il disoit à la -compagnie, qu’en un coup il perdoit ses deux enfans, sans celle qu’il -avoit perduë auparavant, un broché par sa faute, & l’autre que les -François feroient mourir: Chacun en avoit grande compassion. Tous les -Principaux de l’Isle se resolurent de venir en corps, au Fort Sainct -Loüis, & prier pour le salut du vivant. - -Cependant le blessé se hastoit, à son regret, de passer le pas de la -mort, dont il appella son frere vivant, & luy dit: J’ay grand tort: car -j’ay tué plusieurs personnes tout en un coup. Je me suis tué moy-mesme, -j’ay tué mon Pere qui mourra de tristesse, je t’ay tué: car les François -te feront mourir, pour ce qu’ils sont entiers en justice, & à punir les -meschans: Mais sçais-tu ce qu’il y a, croy mon conseil, & fay ce que je -te diray: Les Peres qui sont venus avec les François sont -misericordieux, & nous ayment, & nos enfans, & nous font dire par leurs -Truchements qu’ils sont venus en ces cartiers pour nous sauver: J’ay -aussi entendu un jour dans nostre _Carbet_ d’un de nos semblables, que -les Païs des Peres ont autrefois baptisé, tandis qu’ils estoient avec -eux, qu’il avoit veu les _Canibaliers_ se retirer en leurs Eglises, lors -qu’ils avoient fait quelque mal pour estre en seureté, & que personne ne -leur osoit toucher: fais le mesme, va t’en sur la nuict avec mon Pere -trouver le Païs en sa loge d’_Yuiret_, & le prie de te mettre en la -maison de Dieu, qui est contre sa loge, & demeure là, jusqu’à tant que -mon Pere avec les Principaux ayent appaisé le Grand des François, & -qu’il t’ait pardonné: Et pour plus faciliter cela, tu sçais que les -François ont besoin de canots & d’Esclaves, que mon Pere offre au Grand -ton Canot & tes Esclaves, afin que tu ne meures. Tout cecy fut executé -de poinct en poinct: car ce vieillard, Pere des deux enfans me vint -trouver, me faisant requeste & supplication de recevoir son fils dans la -maison de Dieu, & interceder pour obtenir sa grace envers le Grand des -François, me persuadant cecy par beaucoup de raisons, comme celle-cy. - -Vous autres Peres faictes amasser nos _Carbets_ à toute heure qu’il vous -plaist, & voulez que grands & petits s’y trouvent, afin d’entendre la -cause qui vous a esmeus de quitter vos demeures & vos terres, beaucoup -meilleures que celles-cy, pour nous venir enseigner le naturel de Dieu, -qui est, dites-vous, misericordieux & bon, desireux de vie, & ennemy de -mort, & ne veut que personne meure, ains qu’il est mort sur un arbre, -pour faire vivre ceux, qui estoient morts. Vous dites encores que nos -enfans ne sont plus nostres, mais qu’ils sont à vous, que Dieu vous les -a donnez, & que les garderez jusques à la mort, monstrez moy ce jour -d’huy que vostre parole est veritable. Je suis vieil & ay perdu tous mes -enfans, il ne m’en reste plus qu’un qui a basty ceste loge, il vous ayme -parfaitement vous autres Peres, & veut estre Chrestien. Il a tué son -frere sans y penser, ou plustost son frere s’est tué luy-mesme avec des -fleches qu’il portoit: Je te prie, reçois-le avec toy en la maison de -Dieu, & viens avec moy pour parler au Grand, car il ne te refusera rien, -il t’honore par trop. J’avois voulu amener avec moy ce mien fils pour -qui je te prie, mais il craint par trop la fureur des François: Il est à -present errant parmy les bois, fuyant comme un sanglier deçà delà: à -chaque fois qu’il entend les branches des arbres remuer il soupçonne que -ce sont les François qui vont armez apres luy, pour le prendre & -l’amener à _Yuiret_, afin de l’attacher à la gueule d’un canon. Je luy -fey responce par le Truchement, que je m’employrois pour luy -asseurément, & que j’esperois obtenir ce qu’il me demandoit, pour ce que -le Grand nous aymoit, mais qu’il estoit bon qu’il allast luy mesme faire -sa harangue, & que je ne manquerois d’aller apres luy. Il alla de ce pas -au Fort, accompagné d’un des Principaux Truchemens de la Colonie, nommé -_Migan_[88], & exposa sa requeste & supplication au sieur de Pesieux en -ceste sorte. - -Je suis un Pere mal-heureux, qui finira sa vieillesse comme les -sangliers, vivant seulet, & mangeant les racines ameres toutes cruës, si -tu n’as pitié de moy: La Misericorde est convenable aux Grands, & n’ont -non plus de grandeur, qu’ils ont de clemence & misericorde. Ton Roy est -le plus grand Roy du monde ainsi que les nostres qui ont esté en France -le nous ont rapporté. Il t’a envoyé icy comme un des Principaux de sa -suitte, afin que tu nous liberasses de la captivité des _Peros_: donc -puis que tu es grand, tu es misericordieux, & partant tu dois user de -misericorde envers ceux qui sont tombez en fortune sans malice. Je sçay -qu’il faut estre juste & prendre le _pour ce_, qu’ils appellent -_seporan_ & vangeance des meschans: ce que nous gardons estroictement -parmy nous, & telle a esté tousjours la coustume de nos Peres: mais -quand la faute ne vient de malice, nous usons de clemence. J’avois deux -enfans, comme tu sçais, lesquels sont venus souvent travailler en ton -Fort, l’un a tué l’autre par accident & sans malice, ou pour mieux dire, -l’aisné s’est embroché, luy mesme dans les fleches du jeune qui reste en -vie, pour lequel je te prie de ne le poursuivre point, ains de luy -pardonner: C’est luy qui me doit nourrir en ma vieillesse; Il a -tousjours aymé les François: & quand il en voit venir en mon village, il -appelle incontinent ses chiens, & s’en va aux _Agoutis_ & aux _Pacs_ -qu’il leur apporte pour manger. Il a faict la maison des Peres, & -m’asseure que les Peres prieront pour luy: Il a tousjours esté obeissant -à sa belle-mere que voilà, qui l’ayme comme son propre fils: son frere, -qu’il a tué sans y penser, & sans volonté, estoit meschant, n’aymoit -point les François, jamais il ne leur voulut rien donner, ny aller à la -chasse pour eux, haissoit sa belle-mere, & la mettoit souvent en colere: -quand il fut tué il estoit yvre, & vint prendre la femme de son frere, & -luy arrachant son enfant d’entre les bras, le jetta d’un costé, & la -mere de l’autre, en luy donnant des soufflets, encore qu’elle fust -enceinte, & ce devant mes yeux, & les yeux de son Mary, & eusmes -patience en tout cela: mais venant pour coleter son frere, afin de le -battre, il se donna des fleches qu’il tenoit en sa main dans le ventre, -desquelles il est mort: Pourquoi perdray-je mes deux enfans tout en un -coup sur ma vieillesse? Si tu veux faire mourir le vivant, faits moy -mourir quant & luy. Voilà qu’il te donne son canot pour aller à la -pesche & ses Esclaves pour te servir. Le Sieur de Pesieux admira ceste -harangue, comme il m’a souvent dict depuis, & l’a raconté à plusieurs -personnes, s’estonnant de voir une si belle Rhetorique en la bouche d’un -Sauvage: Car vous devez sçavoir, que je represente tous ces discours & -harangues le plus naifvement qu’il m’est possible, sans user d’artifice. - -Il luy fit responce, que c’estoit un grand crime, qu’un frere eust tué -son frere: Mais d’autant qu’il disoit que cecy estoit arrivé plus par la -faute du mort, que par celle du vivant, il se laisseroit aisement -gaigner à la misericorde par la priere des Peres, ausquels il ne vouloit -rien refuser: Et ainsi l’asseura que son fils n’auroit point de mal: & -quant aux dons qu’il luy offroit, tant du canot que des Esclaves, il les -acceptoit, mais qu’il les luy donnoit pour soustenir sa vieillesse, eu -esgard à ce qu’il aymoit les Peres & les François. Cet acte de -misericorde & de liberalité contenta infiniment ce bon vieillard, qui ne -fut pas ingrat d’en semer le bruit par toute l’Isle & d’en venir -recognoistre par action de grace, le dict Sieur & nous autres, apportant -quant & luy de la venaison qu’avoit prins ce sien fils remis en grace. - - - - -Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon des François, & de -leur apprendre les mestiers que nous avons en l’Europe. - -Chap. XVIII. - - -Au Livre 2. des Machabees Chap. I. nous lisons que le feu sacré de -l’Autel fut caché dans le puits de Nephtar le long de la captivité du -peuple, & se changea en bourbe: le peuple retournant de captivité en -liberté, les Prestres puiserent ce limon, qu’ils verserent sur le bois -exposé en l’Autel, sous les Sacrifices: Aussi tost que le Soleil donna -là dessus, ce limon retourna en feu, & devora les Holocaustes: Je desire -me servir de ceste figure, pour expliquer ce que je veux dire, tant en -ce Chapitre qu’és autres suyvans, sçavoir est: Que par ce feu nous -devons entendre l’esprit humain, imitant la nature du feu en son -activité, legereté, chaleur & clarté, lequel esprit devient bourbe & -limon, caché dans un centre contraire au sien propre, & ce par la -captivité de son ame en l’infidelité: Je veux dire que l’esprit de -l’homme creé pour connoistre Dieu, & apprendre les arts & sciences, -devint embourbé & obscurcy parmy les immondicitez, lors que son ame est -detenuë en la cadene de l’infidelité, sous la tyrannie de Sathan: Mais -aussi tost que ceste sienne ame sort de captivité, par l’instruction & -conduicte des Prophetes de Dieu, cet esprit remonte de ce puits fangeux, -& renforcé par la lumiere & cognoissance de Dieu, des arts & bonnes -sciences, il se rend apte & prompt à executer ce qu’il entend & apprend: -chose que je feray voir & toucher au doigt, par l’exemple de nos -Sauvages: & ce principalement, d’autant que les plus ordinaires demandes -qu’on nous faict des Sauvages, sont, s’il y a esperance que ces gens se -puissent civiliser, rendre domestiques, s’assembler en une Cité, faire -marchés, apprendre mestiers, estudier, escrire, & acquerir sciences. - -Premierement je tiens qu’ils sont beaucoup plus aisez à civiliser, que -le commun de nos Païsans de France, & la raison de cecy est, que la -nouveauté a je ne sçay quelle puissance sur l’esprit, pour l’exciter à -apprendre ce qu’il voit de nouveau, & luy est plaisant: Or est-il que -nos _Tapinambos_ n’ont eu jamais aucune cognoissance de civilité jusqu’à -present, qui est cause qu’ils s’efforcent, par tous moyens de -contre-faire nos François, comme je diray cy apres: Au contraire les -Paysans de nostre France sont tellement confirmez en leur lourdise, que -pour aucune conversation qu’ils puissent avoir, tant par les villes que -parmy les honnestes gens, ils retiennent tousjours les démarches de -villageois. - -Les _Tapinambos_ depuis deux ans en çà que les François leur apprennent -à oster leurs chappeaux & salüer le monde, à baiser les mains, faire la -reverence, donner le bon jour, dire Adieu, venir à l’Eglise, prendre de -l’eau beniste, se mettre à genoux, joindre les mains, faire le signe de -la Croix sur leur front & poitrine, frapper leur estomach devant Dieu, -escouter la Messe, entendre le sermon, quoy qu’ils n’y conçoivent rien, -porter des _Agnus Dei_, ayder au Prestre à dire la Messe, s’asseoir en -table, mettre la serviette devant soy, laver leurs mains, prendre la -viande avecques trois doigts, la coupper sur l’assiete, boire à la -compagnie: bref faire toutes les autres honnestetez & civilitez qui sont -entre nous, s’y sont si bien advancez, que vous diriez qu’ils ont esté -nourris toute leur vie entre les François. Qui sera celuy donc qui me -voudra nier que ces marques ne soient suffisantes, pour convaincre nos -esprits à esperer & croire, qu’avec le temps ceste nation se rendra -domestique, bien apprise & honneste. - -On tient, & est vray, que les exemples confirment plus, que toute autre -espece de raison, rapportee à la preuve d’une verité: C’est pourquoy je -veux icy inserer l’exemple de quelques Sauvages nourris en la maison des -Nobles. Il y a de present à _Maragnan_ une femme Sauvage d’une des -bonnes lignées de l’Isle, qui autrefois avoit esté prise petite fille -par les Portuguais, & venduë pour Esclave à Dame Catherine Albuquerque, -petite Niepce de ce grand Albuquerque, Vice-Roy des Indes Orientales, -soubs le Roy de Portugal, laquelle se tient à Fernambourg & est marquise -de Fernand de la Rongne, Isle tres-belles & plantureuse, comme la -descrit le Reverend Pere Claude en son Histoire. Cette petite fille -faite Chrestienne, apprist tellement la civilité, que si elle estoit -accommodée maintenant à la Portuguaise, on ne pourroit pas la -distinguer, si elle seroit de naissance Portuguaise ou Sauvage, portant -devant ses yeux la honte & la pudeur, que doit avoir une femme, couvrant -soigneusement l’imperfection de son sexe. J’en pourrois dire autant de -beaucoup d’autres Sauvages, qui ont esté nourris parmy les Portuguais, & -de ceux qui sont venus en France, lesquels ont retenu ce qu’ils ont -apris, & le pratiquent quand ils sont entre les François. - -C’est chose bien nouvelle entre eux que de porter les moustaches & la -barbe, & nonobstant voyant que les François font estat de ces deux -choses, plusieurs se laissent venir la barbe & nourissent leurs -moustaches. - -Quant aux arts & mestiers, ils y ont une aptitude nompareille. J’ay -cogneu un Sauvage de _Miary_, surnommé le Mareschal, à cause du mestier -qu’il exerçoit entr’eux, lequel ayant veu travailler autrefois un -Mareschal François, sans que cet ouvrier prist la peine de luy rien -monstrer, il sçavoit aussi bien la mesure à toucher son marteau avec les -autres, sur une barre de fer chaud, comme s’il eust esté longtemps -apprentif: & neantmoins c’est une chose que ceux du mestier sçavent, -qu’il faut du temps pour apprendre la musique des marteaux, sur -l’enclume du mareschal. Ce mesme Sauvage estant dans ces terres perduës -de _Miary_ avec ses semblables, sans enclume, marteau, limes, estau, -travailloit neantmoins fort proprement à faire des fers à fleches, -harpons & haims à prendre poissons: Il prenoit une grosse pierre dure au -lieu d’enclume, & une autre mediocre pour luy servir de marteau, puis -faisant chaufer son fer dans le feu, il luy donnoit telle forme qu’il -luy plaisoit. - -Les mestiers plus necessaires d’estre exercez en ces Païs là sont -ceux-cy: Taillandier, Futenier, Charpentier, Menuisier, Cordier, -Cousturier, Cordonnier, Masson, Potier, Briquetier & Laboureur. A tous -ces mestiers ils sont fort aptes & aidez de la nature. - -Pour le Taillandier nous l’avons monstré par l’exemple susdit. Quant au -mestier de Futenier, ou faiseur de futene, c’est leur propre mestier, -s’il estoit corrigé: car ils tissent leurs lits extremement bien, -travaillent à l’estame aussi joliment que les François. Et si ils ne se -servent ny de navete, ny d’eguille de fer ains de petits bastons. - -Je raconteray icy une jolie histoire; Un jour je m’en allois visiter le -Grand _Thion_ Principal des Pierres vertes _Tabaiares_: comme je fus en -sa loge, & que je l’eus demandé, une de ses femmes me conduit soubs un -bel arbre qui estoit au bout de sa loge qui le couvroit de l’ardeur du -soleil: là dessouz il avoit dressé son mestier pour tistre des licts de -coton, & travailloit apres fort soigneusement: je m’estonnay beaucoup de -voir ce Grand Capitaine vieil Colonel de sa nation, ennobly de plusieurs -coups de mousquets, s’amuser à faire ce mestier, & je ne peus me taire -que je n’en sceusse la raison, esperant apprendre quelque chose de -nouveau en ce spectacle si particulier. Je luy fist demander par le -Truchement qui estoit avec moy, à quelle fin il s’amusoit à cela? il me -fit responce: les jeunes gens considerent mes actions, & selon que je -fais ils font: si je demeurois sur mon lict à me branler & humer le -petun, ils ne voudroient faire autre chose: mais quand il me voient -aller au bois, la hache sur l’espaule & la serpe en main, ou qu’ils me -voient travailler à faire des licts, ils sont honteux de ne rien faire: -jamais je ne fus plus satisfaict, & ceux qui estoient avec moy que par -ces paroles, lesquelles à la mienne volonté fussent pratiquées des -Chrestiens: l’on ne verroit l’oisiveté mere de tous vices si avant en -France comme elle est. - -La charpenterie ne leur peut estre difficile: car dés leur jeunesse ils -manient les haches; & je les ay veu par experience en faisans leur -loges, ou celles des François, asseoir leurs haches aussi asseurement, & -redonner quatre ou cinq fois au mesme endroit, que pourroit faire un -charpentier bien appris. - -La menuiserie leur est bien aisee à apprendre: ils dolent avec leurs -serpes un bois aussi usny & esgal, que si le rabot y avoit passé. Ils -font des marmots de bois & d’autres figures avec leur seuls couteaux. Il -ne leur faut ne scie, ny autre outil à faire leurs arcs & avirons, & -leurs espees de guerre, avec une simple tille: ils creusent & -accommodent leurs canots, leur donnent telle forme qu’il leur plaist. -Bref de tous les autres metiers mentionnez cy-dessus: Je les ay veu fort -industrieusement travailler, tellement qu’avec peu d’enseignement, ils -viendroient à la perfection d’iceux: par dessus tout cela, ils -s’entendent infiniment bien à faire des robes, couvertures de lict, -ciel, pentes & rideaux de lict, de plumes de diverses couleurs, qu’à -peine jugeriez vous de loin, que ce peut estre. Je ne veux parler de -l’aptitude qu’ils ont connaturelle à peindre, & faire divers fueillages -& figures, se servans seulement d’un petit copeau, au lieu qu’il faut -tant de pinceaux à nos peintres, compas, regles, & crayons. - - - - -Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les sciences & la vertu. - -Chap. XIX. - - -J’ay recogneu depuis mon retour des Indes en France, par les frequentes -& ordinaires demandes que me faisoient ceux qui me venoient voir, la -grande difficulté qu’ont tous nos François, de se persuader, que ces -Sauvages soient capables de science & de vertu: ains je ne sçay si -quelques-uns ne vont point jusques-là d’estimer les peuples barbares, -plustost du genre des _Magots_ que du genre des hommes. Je dy moy & par -exemple je le prouveray, qu’ils sont hommes, & par consequent capable de -science & de vertu: puis qu’au rapport de Seneque en son Epistre 110. -_Omnibus natura dedit fundamenta semenque virtutum._ La nature a donné à -tous les hommes du monde, sans exception d’aucun, les fondemens, & -semences des vertus, paroles bien notables: car comme les fondemens, & -la semence sont jettez dans les entrailles de la terre & par consequent -cachez en icelle: de mesme Dieu a jetté naturellement en l’esprit de -l’homme les fondemens & semences des vertus; sur lesquels fondemens tout -homme peut bastir avec la grace de Dieu, un bel edifice, & tirer de la -semence une tige portant fleurs & fruits, doctrine que prouve -tres-clairement sainct Jean Chrysost. en l’Homelie 55. au peuple -d’Antioche, & en l’Homelie 15. sur l’Epistre I. à Thimothee moralisant -ce passage de la Geneze: _Germinet terra herbam virentem, & omne lignum -pomiferum_: que la terre produise l’herbe verdoyante, & toute espece -d’arbres fruictiers ou portans pommes, il adjouste: _Dic ut producat -ipse terra fructum proprium & exibit quicquid facere velis_, dy & -commande à ta propre terre, c’est à dire à ton ame, qu’elle produise son -fruict connaturel, & tu verras qu’incontinent elle produira ce que tu -demandes. Et sainct Bernard, au traicté de la vie solitaire dit, _virtus -vis est quædam ex natura:_ que la vertu est une certaine force qui sort -de la nature. Qu’il en soit ainsi, je le veux faire paroistre par -plusieurs exemples, & commençant premierement par les sciences, pour -lesquelles apprendre, il faut que les trois facultez de l’ame -concurrent, la volonté, l’intellect, & la memoire: la volonté fournit à -l’homme le desir d’apprendre, par lequel nous surmontons toute espece de -travail & difficulté: l’intellect donne la vivacité de comprendre & la -memoire reserve & conserve ce qui est cogneu & appris. - -Les Sauvages sont extremement curieux de sçavoir choses nouvelles, & -pour rassasier cet appetit, les long chemins, & la distance des pays -leur est bien courte, la faim qu’ils patissent souvent ne leur couste -rien, les travaux leur sont repos: ils vous escoutent attentivement, & -tant que vous voulez, sans s’ennuyer, & sans qu’ils disent aucun mot, -lors que vous leur discourez, soit de Dieu, soit d’autre chose: si vous -voulez avoir patience avec eux, ils vous font mille interrogations. Il -me souvient qu’entre les discours que je leur faisois ordinairement par -Truchement, je leur disois que si tost que nos Peres seroient venus de -France, ils feroient bastir de belles maisons de pierre & de bois, où -leurs enfans seroient receus, ausquels les Peres aprendroient tout ce -que sçavent les _Caraibes_. Ils me respondoient: O que nos enfans sont -bien heureux qui aprendront tant de belles choses, ô que nous sommes -mal-heureux & tous nos Peres devant nous, qui n’ont point eu de Pays. -Leur intellect est vif autant que la nature le permet: ce que vous -reconnoistrés par ce qui suit: Il n’y a gueres d’Estoiles au Ciel qu’ils -ne connoissent, ils sçavent juger à peu pres de la venuë des pluyes, & -autres saisons de l’année, distingueront à la Physionomie un François -d’avec un Portugais, un _Tapoüis_ d’avec un _Tapinambos_ & ainsi des -autres: Ils ne font rien que par conseil: Ils pesent en leur jugement -une chose, devant qu’en dire leur opinion: Ils demeurent fermes & -songeards sans se precipiter à parler. Que si vous me dites: Comment est -il possible que ces personnes là ayent du jugement faisans ce qu’ils -font? Car pour un couteau, ils vous donneront pour cent escus d’Ambre -gris s’il l’ont, ou quelqu’autre chose dont nous faisons prix, ainsi -qu’est l’or, l’argent & les pierres precieuses. Je vous diray l’opinion -qu’ils ont de nous au contraire sur ce point: c’est qu’ils nous estiment -fols & peu judicieux, de priser plus les choses qui ne servent de rien à -l’entretien de la vie, que celles sans lesquelles nous ne pouvons vivre -commodement. Et de faict, qui est celuy qui ne confessera qu’un couteau -est plus necessaire à la vie de l’homme qu’un diamant de cent mille -escus, les comparant l’un à l’autre, & separant l’estime qu’on en faict. -Et pour monstrer qu’ils ne manquent point de jugement à se servir de -l’estime, que font les François des choses qui se trouvent en leurs -pays: ils sçavent bien rehausser le prix des choses qu’ils croyent que -les François recherchent. Un jour quelques-uns me disoient qu’il falloit -que nous fussions bien pauvres de bois en France, & qu’eussions grand -froid, puis que nous envoyons des navires de si loing, à la mercy de -tant de perils, querir du bois en leur pays[89]: Je leur fey dire, que -ce bois n’estoit pas pour brusler, ainsi pour teindre les habits en -couleur. Ils me repliquerent: quoy donc vous nous vendez ce qui croist -en nostre pays, en nous donnant des casaques rouges, jaunes & pers: Je -leur satisfey disant: qu’il falloit mesler d’autres couleurs avec celles -de leur pays pour teindre les draps. Si vous me dites de rechef qu’ils -font des actions totalement brutales, telles que sont celles-cy, manger -leurs ennemis, & generalement tout ce qui les blesse, comme les poux, -les vers, espines & autres. Je respons, que cela ne provient de faute de -jugement, ains d’une erreur hereditaire qui a tousjours esté entr’eux, -que leur honneur dependoit de la vengeance; & me semble que l’erreur de -nos François à se couper la gorge en duel, n’est pas plus excusable; & -toutefois nous voyons que les plus beaux esprits, & les premiers de la -Noblesse, sont frappez de cet erreur, meprisans le commandement de Dieu, -& mettans leur salut eternel en peril eminent. - -Quant à la memoire, ils l’ont tres-bonne, puis qu’ils se souviennent -pour tousjours de ce qu’ils ont une fois ouy, ou veu, & vous -representeront toutes les circonstances, soit du lieu, soit du temps, -soit des personnes, que telle chose a esté ditte ou faicte, faisant une -geographie ou description naturelle avec le bout de leurs doigts sur le -sable, de ce qu’ils vous representent. - -Ce qui m’estonna d’avantage, est qu’ils reciteront tout ce qui s’est -passé d’un temps immemorial, & ce seulement par la traditive: car les -vieillards ont ceste coustume de souvent raconter devant les jeunes -quels furent leurs grands peres & ayeux, & ce qui se passa en leurs -siecles: ils font cecy en leurs _Carbets_, & quelquefois en leurs loges, -s’esveillans de bon matin & excitans les leur à escouter les harangues: -aussi font-ils quand ils se visitent: car s’embrassans l’un l’autre, en -pleurant tendrement, ils repetent l’un apres l’autre, parole pour -parole, leurs grands peres & ayeux, & tout ce qui est passé en leurs -siecles. - - - - -Suitte des Matieres precedentes. - -Chap. XX. - - -J’accorde que ces peuples sont enclins à beaucoup de vices -naturellement: mais il se faut ressouvenir qu’ils sont captifs, par -l’infidelité de ces esprits rebelles à la loy Divine, & instigateurs de -la transgression d’icelle: que sainct Jean en sa premiere Epistre -appelle Iniquité, ou Inegalité, c’est-à-dire, deviation ou detour du -droict comme le texte Grec exprime notamment, ἡ ἁμαρτία ἐστὶν ἡ ἀνομία, -c’est à dire, _Peccatum est exorbitatio a lege_: laquelle loy est de -deux sortes, Divine & Humaine; la Divine a esté donnee par escrit à -Moyse, & du depuis par Jesus-Christ aux Chrestiens: l’humaine est -burinee au fond de la nature: Et ces deux loix sont deux sortes de -pechez en leurs transgressions: l’un est appellé peché contre les -commandemens de Dieu, & l’autre peché contre la lumiere naturelle; & de -cestuy-cy seront chargez & condamnez les mescroyans, chacun en son -particulier, outre le peché commun de l’infidelité. - -Entre tous les vices auquels pourroient estre subjets ces Barbares, -ceux-cy sont speciaux, sçavoir est, la vengeance qu’ils ne demordent -jamais, quelque mine qu’ils facent à leurs ennemis reconciliez & la -mettent en pratique à toute occasion: & de faict il n’y a nulle doute, -que si les François avoient quité _Maragnan_, toutes les nations qui se -sont là congregees pesle-mesle, pour avoir l’aliance des François, -estant auparavant ennemies, se mangeroient les unes les autres, & -toutefois c’est chose estrange, qu’à present ils vivent en bonne -intelligence soubs les François, s’entredonnans leurs filles en mariage. - -Ils sont fort amateurs de vin, & s’enyvrer est un grand honneur entre -eux, mesmes les femmes. Ils sont lubriques extremement, & plus les -jeunes filles que tout autre, inventeurs de fauses nouvelles, menteurs, -legers & inconstans, qui sont vices communs à tous mescroyans, & pour -accomplir la mesure ils sont paresseux incroyablement: de sorte qu’ils -ayment mieux ne rien faire, & vivre chetivement, que de travailler & -vivre grassement: Car s’ils vouloient tant soit peu se forcer, ils -pourroient en peu d’heure avoir abondance de chair & de poisson. Cecy se -doit specialement entendre des _Tapinambos_: Car pour les autres -Nations, telles que sont les _Tabaiares_, _Long-cheveux_, _Tremembaiz_, -_Canibaniliers_, _Pacajares_, _Camarapins_, _Pinariens_, & semblables, -ils se peinent pour mieux vivre, & amasser marchandises, & s’accommoder -gentiment tant en leurs loges, qu’en leurs mesnages. - -Je vay icy reciter un exemple joyeux de la paresse de nos _Tapinambos_. -Quelques François du Fort, ayans demandé congé d’aller par les villages -pour se rafreschir, vindrent en bonne rencontre au village d’_Vsaap_, & -à l’entree de la premiere loge, ils trouverent un grand _Boucan_ chargé -de venaison: aupres duquel le maistre d’iceluy estoit couché dans un lit -de coton, qui se plaignoit fort, comme s’il eust esté malade: Nos -François affamez & bien deliberez de faire feste à cette table preparee, -luy demanderent d’une voix douce & amoureuse _Dé omano Chetouasap_, -estes-vous malade mon Compere? Il respond qu’oüi: les François -repliquerent, qu’avez-vous donc? Qu’est-ce qui vous faict mal? Ma femme, -dict-il; est dés le matin au jardin, & je n’ay encore mangé. Les -François luy dirent: voilà de la farine & de la chair si prez de vous, -que ne vous levez-vous pour en prendre? Il respond, _Cheateum_, Je suis -paresseux, je ne me sçaurois lever. Voulez-vous, dirent les François, -que nous vous apportions de la farine & de la viande, & nous mangerons -avec vous? Je le veux bien, respondit-il, aussitost chacun se met en -devoir de descharger le _Boucan_, & le mettre devant luy, & s’asseans en -rond, comme c’est la coustume, l’incitoient à manger par le bon appetit -qu’ils avoient, & la peine qu’ils eurent d’apporter les viandes de -dessus le _Boucan_, qui n’estoit qu’à trois pieds de là, fut le payement -de leur escot. - -Nonobstant ces perverses inclinations, ils en ont d’autres tres-bonnes & -loüables à la vertu. Ils vivent paisiblement les uns avec les autres, -font part de leur pesche, chasse & autres vivres à leurs semblables, & -ne mangent rien en secret parmy eux. Un jour au village de _Ianouaran_ -il n’y avoit autre chose à manger que de la farine: Il survint un jeune -garçon qui apporta une grosse perdrix fraischement tuee, sa mere la -plume au feu, la faict boüillir, la met au mortier, puis la reduict en -poudre, & faisant apporter des fueilles de _Manioch_ (lesquelles -approchent du goust de la chicoree sauvage), les fit boüillir, & les -ayant bien hachees, elle mesle la poudre de la perdrix & de la farine -avec ces fueilles hachees, duquel meslange elle fit de petites boules, -grosses comme une balle, qu’elle envoya à tous les mesnages de sa loge -chacun la sienne. J’ay veu moy-mesme une chose plus qu’admirable, encore -qu’elle soit triviale & de peu de consequence: C’est que plusieurs -Sauvages fort affamez, vindrent de la pesche en ma loge, n’ayans sceu -rien prendre sinon qu’une _Crabe_, c’est un Cancre, qu’ils firent cuire -sur les charbons, & m’ayans demandé de la farine pour la manger, ils -s’asseerent en terre en rond, chacun prenant son morceau: Ils estoient -douze ou treize. Vous pouvez penser combien chacun en pouvoit avoir, -parce que la _Crabe_ n’excedoit au plus la grosseur d’un œuf de poule. - -La liberalité est tres-grande entr’eux, & l’avarice en est fort -esloignee, tellement que si quelqu’un d’entr’eux a desir d’avoir quelque -chose qui appartient à son semblable, il luy dit franchement sa volonté: -& il faut que la chose soit bien chere à celuy qui la possede, si elle -ne luy est donnee incontinent, à la charge toutefois que si le demandeur -a quelque autre chose que le donneur affectionne, il la lui donnera -toutefois & quantes qu’il la luy demandera. - -Ils font paroistre leur liberalité beaucoup plus vers les estrangers, -que vers leurs compatriotes, tellement qu’ils s’apauvrissent de leurs -hardes, pour en accommoder les estrangers qui les viennent voir, -s’estimans bien recompensez d’estre reputez liberaux par ceux qui ne -sont de leur pays, croyans que leur renommee volera dans les pays -esloignez, & là seront tenus pour grands & riches: de sorte que bien -souvent ils vont faire des visites à cent, deux cens, & trois cens -lieuës, pour ce sujet d’estre estimez par leurs liberalitez. Jamais ils -ne s’entre-dérobent, ains tout est à la veuë d’un chacun, suspendu aux -poutres & soliveaux de leurs loges. Il est bien vray que dedans l’Isle à -present, dans _Tapouïtapere_ & _Comma_, ils ont des coffres que les -François leurs ont donnez, dans lesquels ils reserrent leur meilleure -marchandise, aussi il s’est ensuivy soit de là, soit de l’exemple des -François, que plusieurs apprennent le mestier de dérober. Ils appellent -dérober, _Monda_ le larron, _Mondaron_, & est une grande injure -entr’eux, tellement qu’ils changent de couleur au visage, de sorte -qu’appeller une femme laronnesse, & double putain qu’ils signifient par -le mot _Menondere_, à la difference d’une simple putain appellée -_Patakuere_, c’est le pis qu’on luy sçauroit dire: aussi vous estes -payez de mesme monnoye, quand vous les appellez larrons: pour ce qu’ils -vous jettent sur la barbe un beau & bon _Giriragoy_, c’est à dire, tu as -menty, sans espargner personne, en quoy on peut recognoistre, combien ce -vice leur déplaist, puis qu’ils n’en sçauroient supporter l’injure. - -Ils gardent equité ensemble, ne se fraudent, & ne se trompent; si -quelqu’un offence autruy, la peine du _Talion_ s’ensuit; sont fort -compationnans & se respectent l’un l’autre, specialement les vieillards. -Ils sont fort patiens en leurs miseres & famine, jusques à manger de la -terre[90], à quoy ils habituent leurs enfans, chose que j’ay veuë -plusieurs fois, que les petits enfans tenoient en leurs mains une plote -de terre, qu’ils ont en leur pays _quasi_ comme terre sigilee, laquelle -ils sucçoient & mangeoient, ainsi que les enfans de France, les pommes, -les poires, & autres fruicts qu’on leur donne. - -Ils ne sont pas fort curieux à apprester leur viande, comme nous: car, -ou ils la jettent dans le feu pour la cuire, ou la mettent boüillir dans -la marmite sans sel, ou rostir à la fumee sur le _Boucan_. - - - - -Ordre et Respect que la Nature a mise entre les Sauvages, qui se garde -imviolablement par la jeunesse. - -Chap. XXI. - - -Le poinct que j’ay le plus consideré & le plus admiré, pendant les deux -ans que j’ay demeuré entre les Sauvages, est l’ordre & respect gardé -inviolablement des jeunes, vers leurs majeurs, ou entr’eux, chacun -executant ce que son aage requiert de luy, sans s’ingérer de plus haut -ou de moindre. Qui est celuy qui ne s’estonnera avec moy, que la pure -nature ait plus de force sur ces Barbares à faire garder le respect, que -les enfans doivent à leurs majeurs, & à demeurer dans les bornes du -devoir que requiert la diversité des aages, que la nature, dis je, ait -plus de force à faire observer ces choses, que non pas la Loy, ny la -grace de Jesus-Christ sur les Chrestiens, parmy lesquels rarement l’on -voit que la jeunesse se tienne dedans ses termes, nonobstant tous les -beaux enseignements, Maistres & Pedagogues, ains l’on n’y remarque que -de la confusion & grande presomption. A la mienne volonté que ce -discours suivant nous y apporte quelque remede. - -Les Sauvages ont distingué leurs aages, par certains degrez, chaque -degré, portant sur le front de son entree, son nom propre, qui advertit -celuy qui desire entrer dans son Palais ses parterres & allees, le but -de sa charge, qu’il enveloppe sous soy par enigme, comme faisoient jadis -les Hierogliphiques des Egyptiens. Le premier desquels, pour les enfans -masles & legitimes, se nomme en leur langue, _Peitan_, c’est à dire, -enfant sortant du ventre de sa mere. En ce premier degré d’aage, plein -d’ignorance du costé de l’Enfant, & qui n’a autre portion que les pleurs -& la foiblesse, si est-ce qu’estant le fondement de tous les autres -degrez, la Nature; bonne mere à ces Sauvages, a voulu que l’enfançon -fust disposé immediatement, à la sortie du ventre de sa mere, à recevoir -en luy, les premieres semences du naturel commun de ces Barbares: Car il -n’est point caressé, emmailloté, eschauffé, bien nourry, bien gardé, ny -mis en la main d’aucune nourrice, ains simplement lavé dans le ruisseau, -ou en quelque autre vase plein d’eau: est mis en un petit lit de cotton, -ses petits membres ayans toute liberté, sans vesture quelconque, soit -sur le corps, soit sur la teste: il se contente pour sa nourriture du -laict de sa mere, & des grains de mil rostis sur les charbons, & machez -dans la bouche de la mere reduicts en farine, & détrampez de sa salive -en forme de boüillie, laquelle sa mere luy donne en sa petite bouche, -ainsi qu’ont accoustumé les oyseaux de repaistre leurs petits, -c’est-à-dire bouche à bouche. Il est bien vray que quand l’enfant est un -peu fort, par une cognoissance & inclination naturelle, vous le voyez -rire, s’esjoüir, & tressaillir à la mode des enfans, sur les bras de sa -mere, la considerant mascher grossement en sa bouche, sa nourriture, & -portant son petit bras à la bouche de sa nourrice, il reçoit dans le -creux de sa menote cette pasture naturelle, qu’il porte droict à sa -petite bouche & la mange: & quand il se sent rassasié, il jette le -surplus en terre, & destournant son visage, frappant de ses mains la -bouche de sa mere, il luy fait entendre, qu’il n’en veut plus. A quoy -obeist la mere, ne forçant en rien son appetit, & ne luy donnant aucune -occasion de pleurer. Si l’enfant a soif il sçait fort bien demander par -ses gestes la mammelle de sa mere. Ces petits enfans rendent, en ce -jeune aage, le respect & le devoir, que la nature leur demande en ce -degré: car ils ne sont point criards, pourveu qu’ils voyent leurs meres, -se tiennent en la place, où elles les mettent: Quand elles vont jardiner -au bois, elles vous les asseent tous nuds comme ils sont sur le sable & -la poudre, où ils se tiennent sans dire mot, quoy que l’ardeur du Soleil -leur donne vivement sur la teste, & sur le corps. Qui est celuy de nous -autres, qui auroit eu en son petit aage la moindre de ses incommoditez, -& seroit à present en vie? Nos parens sçavent la retribution & le devoir -que nous avons commencé à leur rendre, dés ce premier degré, d’où ils -pouvoient bien s’asseurer, si le trop grand amour qu’ils nous portoient -ne les eust aveuglez, qu’en tous les autres degrez de nostre aage, nous -ne serions pas plus recognoissans de nostre devoir envers eux, quelque -peine qu’ils puissent prendre. - -Le second degré d’aage commence au temps que le petit enfant s’esvertuë -d’aller tout seul, encore que confusément on ne laisse d’appeller du -mesme mot que je vay dire les enfans, en leur premier degré: Neantmoins -j’ay pris garde de prez, qu’autre est la façon de gouverner les enfans -qui ne peuvent marcher, & autre la façon de gouverner ceux qui -s’efforcent d’aller tous seuls, qui faict que nous devons mettre ce -degré à part, & singulariser leur nom, pour l’adapter seulement à leur -degré, specifié par la diversité de gouvernement & d’action: Le second -degré s’appelle _Kounoumy miry_, petit garsonnet[91], & dure jusqu’à -l’aage de sept ou huict ans. En tout ce temps ils ne s’esloignent de -leurs meres, & ne suivent encore leurs Peres, qui plus est, on les -laisse à la mammelle, tant que d’eux mesmes, ils s’en retirent, -s’accoustumans peu à peu à manger des grosses viandes, comme les grands -& adults. On leur fait de petits arcs, & des flesches proportionnees à -la force de leurs bras: lors s’amassans les uns avec les autres de mesme -aage, ils plantent & attachent quelques courges, devant eux, sur -lesquelles ils tirent leurs fleches, & ainsi de bonne heure ils -s’adextrent tant les bras que la veuë à tirer justement. On ne voit -battre, ny foüetter ces enfans, qui obeissent à leurs parens, & -respectent ceux qui sont plus aagez qu’eux. Cet aage d’enfans est -infiniment agreable: car vous remarquez en eux la distinction qui peut -estre en nous, de la nature & de la grace: pour ce que, rejettant toute -comparaison, je les ay trouvez aussi mignons, doux & affables, que les -enfans de par de çà, sans oublier pourtant d’excepter & mettre à part, -la grace du Sainct Esprit, qui est donnee aux enfans des Chrestiens par -le Baptesme. Que s’il arrive que ces enfans en cet aage meurent, les -parens en portent un deüil extreme, & en gravent une memoire perpetuelle -en leur cœur, pour s’en resouvenir en toutes les ceremonies de larmes & -de pleurs, rememorans entre ces souvenances, qu’ils se font les uns aux -autres, en pleurant cette perte, & mort de leurs petits garsonnets, les -appellant d’un nom particulier _Ykounoumirmee-seon_, le petit garsonnet -mort en son enfance. J’ay veu de ces foles meres demeurer au milieu de -leurs jardins, dans les bois toutes seules, voire quelquefois s’arrester -& acroupir dans le milieu du chemin, pleurantes amerement, & leur ayant -faict demander ce qu’elles avoient de pleurer ainsi toutes seules dans -les bois, & au milieu du chemin: Helas! disoient-elles, nous nous -resouvenons de la mort de nos petits enfans, _Ché Kounoumirmee-seon_, -morts en leurs enfances. Puis elles recommençoient de tant plus à -pleurer, & se fondoient en larmes: & à la verité cela est connaturel, -d’avoir regret de la perte & mort de ces petits enfans, qui tant s’en -faut, qu’ils ayent donné de la peine à leurs parens, c’est au contraire, -le seul & unique temps du cours de leur vie, auquel ils puissent donner -quelque contentement à leurs peres & meres. - -Le troisieme degré contient l’aage entre ces deux premiers degrez, -d’enfance & de puerilité, & entre les degrez d’adolescence & virilité, -qui est proprement depuis 8 jusques à 15 ans, que nous appellons -jeunesse, & garsons: les Sauvages les appellent simplement _Kounoumy_ -sans aucune autre addition, telle qu’est l’enfance appellee _Kounoumy -miry_ & l’adolescence nommee _Kounoumy Ouassou_. Ces _Kounoumys_ donc, -ou garsons, en l’aage de 8 à 15 ans, ne s’arrestent plus au foyer, ny -autour de leurs meres, ains suivent leurs Peres, apprennent à -travailler, selon qu’ils voyent qu’ils font: ils s’appliquent à -rechercher la nourriture pour la famille, vont au bois tirer des -oyseaux, vont à la mer, flecher les poissons, qui est chose tres-belle à -voir, avec quelle industrie ils dardent quelquefois trois à trois ces -poissons, ou bien ils les prennent avec la ligne faite de _toucon_, ou -dans les _poussars_, qui sont une espece de fouloire & petite seine, se -chargent d’huytres & de moules, & apportent le tout en la maison: on ne -leur commande de ce faire. Ils y vont de leur propre instinct, -recognoissans que c’est le devoir de leur aage, & que tous leurs majeurs -ont fait le mesme. Ce travail & exercice plus joyeux que penible, -correspondant à l’inclination de leurs ans, les affranchit de beaucoup -de vices, ausquels la nature infectee commence à prester l’oreille et le -goust: Et c’est, ce me semble, la raison pourquoy, l’on propose à la -jeunesse des divers exercices liberaux ou mechaniques, pour la retirer & -divertir de l’impulsion corrompuë, que chacun a naturellement attachee -dedans soy, laquelle se renforce par l’oysiveté, specialement en ce -temps. - -Le quatriesme degré est pour ceux, que les Sauvages appellent _Kounoumy -Ouassou_, c’est à dire grands garsons, ou jeunes hommes, comprenant les -ans depuis 15. jusques à 25. que nous disons entre nous l’adolescence. -Ceux-cy ont une autre sorte de comportement: car ils s’addonnent fort et -ferme au travail, ils s’habituent à bien manier les avirons des Canots, -et pour ceste cause on les choisit, quand on desire aller en guerre, -pour nager les Canots. Ce sont eux qui s’estudient specialement à faire -les fleches pour la guerre: ils vont à la chasse, avec les chiens, -s’acoustument à bien flecher et harponner les gros poissons, ne portent -encore des _Karaiobes_, c’est-à-dire, des pieces de drap liees devant -eux pour cacher leur honte, comme font les hommes mariez, mais avec une -fueille de Palme ils accomodent ceste partie. Ils peuvent librement -deviser avec les plus aagez, hormis au _Carbet_, où il faut qu’ils -escoutent, sont prompts à faire service à ceux qui les surpassent -d’aage. Et à vray dire, c’est en ce temps qu’ils aydent plus à leurs -Peres & Meres, de leur travail, chasse et pesche, d’autant qu’ils ne -sont point encore mariez, & par consequent non obligez à nourrir une -femme: & c’est pourquoy leurs parens s’attristent beaucoup, quand ils -meurent en ces annees, leur donnans un nouveau nom en signe de douleur, -qui est _Ykounoumy-ouassou-remee seon_, c’est à dire le grand garson -mort, ou le grand garson mort en son adolescence. - -Le cinquiesme degré prend depuis 25. jusqu’à 40. ans, & celuy qui est en -ces annees proprement s’appelle _Aua_, vocable qui ne laisse pas d’estre -imposé generalement à tous les aages, ainsi comme est le nom d’homme -parmy nous: toutefois il doit estre particulier à cet aage, en tant -qu’alors l’homme est en sa force appellé par les Latins _vir, à -virtute_, & en François aage viril, pour la virilité, c’est-à-dire la -force qui est en l’homme en ce terme: de mesme ceste langue des Sauvages -use de ce mot _Aua_, duquel procede _Auaeté_, c’est-à-dire fort, -robuste, vaillant, furieux, pour signifier le 5. aage de leurs enfans. -En ce temps ils sont bons guerriers pour bien frapper, mais non pour -conduire. Ils recherchent les femmes en mariage en cette saison, lequel -n’est pas beaucoup difficile à faire: car le trousseau de la nouvelle -mariee ne consiste qu’en quelques courges que sa mere luy donne pour -commencer son mesnage, au lieu qu’en ces pais les meres fournissent les -vestements, linges, ornemens & pierreries à leurs filles. Les peres -donnent pour doüaire, aux marys qui espousent leurs filles, 30. ou 40. -buches coupees de mesure, qu’ils font porter en la chambre du nouveau -marié, pour faire le feu des nopces, & ce nouveau marié s’appelle non -plus, _Aua_, mais _Mendar-amo_. Quoy que ce jeune homme soit marié, & la -jeune femme semblablement, cela n’oste ny afranchit de l’obligation -naturelle, d’assister leurs parents, ains demeurent tousjours obligez de -leur subvenir, & ayder à faire leurs jardinages. C’est une remonstrance -que j’entendy faire en ma loge, par la fille de _Iapy-Ouassou_, baptisée -& mariee en l’Eglise, à un autre Sauvage son mary aussi Chrestien, -lequel s’en allait à _Tapouitapere_, assister le R. Pere Arsene, pour -baptiser plusieurs Sauvages: Elle luy dit ainsi: Où veux-tu aller? Tu -sçais bien que les jardins de mon Pere sont à faire, & qu’il a faute de -vivres: Ne sçais tu pas qu’il m’a donnee à toy, à la charge que tu luy -ayderois & subviendrois en sa vieillesse? Si tu le veux abandonner je -m’en vay retourner chez luy. On la reprit sur ces derniers mots, luy -faisant recognoistre la foy, qu’elle avoit donnee, de jamais ne -l’abandonner, ou se separer de luy, quant au reste on la loüa fort: Et -pleust à Dieu que tous les enfans de la Chrestienté se mirassent en ce -lieu, apprenans la vraye intelligence de ces paroles formelles du -mariage, que l’homme & la femme quitteront leurs parens pour adherer -ensemble: car tant s’en faut que Dieu authorise l’ingratitude des enfans -mariez, pour ce disent-il, qu’ils ont d’autres enfans, ou sont prests -d’en avoir, ausquels il faut qu’ils pourvoient: qu’au contraire, Dieu -reprouve comme damnez, ceux qui abandonnent leurs parens, sans lesquels, -mettant la volonté de Dieu à part, ils ne seroient au monde, ny eux ny -leurs enfans; mais bien par ces paroles Dieu declare la grande union qui -doit estre d’esprit & de corps, entre l’homme & la femme par le mariage. - -Le 6. degré enferme en soy, les annees depuis 40. jusqu’à la mort, & ce -degré est le plus honorable de tous; c’est luy qui couronne de respect & -de majesté les braves soldats, & prudens Capitaines d’entr’eux: tout -ainsi que la saison de l’Aoust donne la cueillette des labeurs, & -recompence la patience du laboureur à supporter l’hyver, & le printemps, -sans estre aydé de sa terre, sur laquelle il a tant fait de tours & -retours avec la charruë, ainsi en est-il parmy les Sauvages, lesquels -estans parvenus à la saison d’anciens & vieillards sont honorez de tous -ceux qui sont leurs inferieurs en aage. Celuy qui est receu par la -course de ses annees en ce terme, est appellé _Thouyuaë_, c’est a dire -ancien & vieillard: Il n’est plus si assidu au travail comme les autres, -ains il travaille à son vouloir & à son aise, & plus pour servir -d’exemple à la jeunesse & suivre la coustume de leur Nation, que pour -autre necessité: il est escouté avec silence dans un _Carbet_: & parle -par mesure & gravement sans precipiter ses paroles, lesquelles il -accompagne de geste naïf, & explicant nettement ce qu’il veut dire, & le -sentiment avec lequel il prononce ces paroles. On luy respond doucement -& respectueusement, & les jeunes le regardent & escoutent attentivement, -quand il parle: s’il se trouve à la feste des _Kaouïnayes_, il est le -premier assis & servy le premier; & d’entre les filles qui versent le -vin, & le presentent aux invitez: les plus honorables le servent, telles -que sont les filles les plus proches de consanguinité à celuy qui faict -le convive. Parmy les danses qui se font là, ces anciens & vieillards -entonnent les chansons, & leur donnent la notte, commençans d’une voix -fort basse, mais grave, tousjours montant presque à la mesure de nostre -musique. Leurs femmes ont soin d’eux, leur lavent les pieds, leur -apprestent & apportent à manger, & s’il y a quelque difficulté en la -viande, poisson, ou escrevices de mer, pour estre aisement machees leurs -femmes les cassent, espluchent & accommodent. Quand quelqu’un d’eux -meurt, les vieillards luy rendent honneur, le pleurent comme les femmes, -& l’appellent _Thouy-uaë-pee-seon_. Il est vray que s’il est mort en -guerre, ils l’appellent d’un autre mot, qui est _marate-Kouapee-seon_, -c’est-à-dire, le vieillard mort au milieu des armes: ce qui ennoblit -autant les enfans d’iceluy & toute sa race, comme entre nous, quelque -vieil Colonel, qui toute sa vie n’a faict rien autre chose, que porter -les armes pour le service de son Roy & de sa patrie, meurt pour le -comble de son honneur les armes au poing, la face tournee vers les -ennemis, au milieu d’un furieux combat, chose qui n’est pas oubliee par -ses enfans, ains la tiennent pour le plus grand heritage qu’il leur peut -laisser & sçavent bien s’en servir, pour representer au Prince le bon -service de leur pere, & partant recompence deüe par le Prince aux -enfans. Ces Sauvages qui ne font cas d’aucune recompence humaine ains -seulement de l’honneur, recueillans & rassemblans toutes les passions de -leurs ames à ce seul but, ne peuvent autrement, qu’ils ne facent grande -estime des proüesses de leurs parens, & qu’ils ne soient estimez par les -autres pour le respect d’iceux. Ceux qui meurent en leur lict, ne -laissent pas d’estre honorez, chacun selon son merite, & est appelé -d’iceux _Theon-souyee seon_, c’est à dire, le bon vieillard mort en son -propre lict. - -Par ce discours vous pouvez voir, comme la nature seule nous apprend de -respecter les vieillards & anciens, les ayder & secourir & reprend -aigrement la temerité & presomption de la jeunesse de ce temps qui sans -prevoir l’advenir n’advisent pas qu’alors qu’ils deviendront vieux, il -leur sera rendu justement la mesme mesure qu’ils ont donnee estant -jeunes à leurs predecesseurs: car ils apprennent par exemple, leurs -enfans à leur rendre ceste ingratitude. - - - - -Que le mesme ordre & respect se garde entre les filles & les femmes. - -Chap. XXII. - - -Les traicts de la nature se trouvent entre ces Sauvages, tout ainsi que -les pierres precieuses se rencontrent dans les flancs d’une montagne: -car celuy qui estimeroit, que les diamans & autres joyaux fussent dans -leur lict naturel aussi clairs & estincelans, comme ils se voient -enchassez dans les bagues, seroit un fol: pour ce que ces riches pieces -sont enveloppees dans le limon, sans paroistre beaucoup, tellement que -plusieurs passent & repassent dessus, ignorans ce secret, sans les lever -de terre. - -La mesme chose se pratique en la conversation de ces pauvres Sauvages: -combien y en a-il, qui ont ignoré, & ignorent ce que j’ay rapporté icy, -& rapporteray, quoy qu’ils ayent longtemps conversé avec eux, faute -d’avoir penetré & remarqué la belle conduitte de la nature en ces gens -destituez de grace, ains ont passé par dessus ces pierres precieuses -sans en faire leur profit, traversant le tout en gros. - -Le mesme ordre des degrez d’aage, j’ay remarqué entre les filles & les -femmes, comme il est entre les hommes, sçavoir, que le premier degré -supposé commun aux masles & aux femelles sortans immediatement du ventre -de leurs meres, appellé du mot, _Peïtan_, ainsi qu’avons dit -suffisamment au chapitre precedent: le second degré suit, qui met -distinction d’aage, de sexe & de devoir: d’aage de fille à fille, de -sexe de fille à garçon & de devoir de la plus jeune à son aisnee. Ce -degré enclost dedans soy les sept premieres annees, & la fillette de ce -temps s’appelle _Kougnantin-myri_, c’est-à-dire la petite fillette. En -tout cet aage, elle demeure fixement avec sa mere, succeant le laict de -la mere plus d’un an davantage que les garçonnets, voire je diray bien -ceste verité, d’en avoir veu aagees de plus de six ans, teter encore -leurs meres, mangeant fort bien toute autre viande, parlant & courant -comme les autres. Au lieu que les garçonnets de cet aage portent des -arcs & fleches, ces fillettes s’amusent à contre-faire leurs meres en -fillant comme elles peuvent du coton, & traceant une espece de petit -lict, comme est la coustume des fillettes de cet aage à s’amuser à -quelques frivoles & legeres ouvrages, pestrissent la terre, -contrefaisant l’usage des plus experimentees à faire des vases & des -escuelles de terre. Il y a bien à dire de l’amour que portent les peres -& les meres à leurs petits enfans masles, ou fillettes; pour ce que tant -le pere que la mere batissent leur amour sur leur fils, & pour les -filles, cela leur est par accident, & ne sont point esloignees en ceste -suitte de nature, de nostre lumiere commune qui nous rend plus prisables -les fils que les filles, & non sans raison: car l’un conserve la souche, -& l’autre la met en pieces. - -Le troisiesme degré va depuis sept jusqu’à quinze, & la fille de cet -aage s’appelle _Kougnantin_, c’est à dire fille: c’est en cet aage -qu’elles perdent ordinairement par leurs foles phantasies, ce que ce -sexe a de plus cher, & sans quoy elles ne meritent d’estre estimees, ny -devant Dieu, ny devant les hommes: qu’on me pardonne, si je dy un mot, -que plusieurs de ce sexe en cet aage, ne sont pas plus sages par de çà, -quoy que l’honneur & la loy de Dieu, les devroit convier à l’immortalité -de la candeur, parce que ces pauvres jeunes filles barbares, ont un -erreur connaturel procedé de l’auteur de tout mal, qu’elles ne doivent -estre trouvees apres cet aage avec le signacle de leur pureté: Je n’en -diray pas d’avantage, pour n’offencer le Lecteur: il me suffit -d’ateindre & toucher le fil de mon discours. En ces annees elles -apprennent tous le devoir d’une femme, soit pour filer les cotons, pour -tistre les licts, pour travailler en estame, pour semer & planter les -jardins, pour faire les farines, composer les vins, & apprester les -viandes, gardent un grand silence, quand elles se trouvent en compagnie, -où il y a des hommes, & generalement elles parlent peu de cet aage, si -elles ne sont avec leurs semblables. - -Le 4. degré est depuis 15. ans jusqu’à 25. ans; lequel impose à la fille -de cet âge le nom de _Kougnanmoucou_, c’est-à-dire, une fille, ou femme -en sa grandeur & stature parfaicte, que nous disons en ces quartiers -fille à marier. Nous passerons souz silence l’abus qui se commet en ces -annees, par la tromperie que la coustume de leur Nation deceuë, leur a -imprimé pour loy dans leur esprit. Ce sont elles qui font tout le -mesnage de la maison, relevant de peine leurs meres, & ont la charge des -choses necessaires pour le vivre de la famille. Elles ne sont pas -longtemps sans estre demandees en mariage, si tant est que leurs parens -ne les reservent pour quelque François, afin d’avoir abondance de -marchandise, & en cas que cela ne soit, elles sont donnees en mariage, & -alors elles portent le nom de _Kougnanmoucou-poire_[92], c’est-à-dire, -femme mariee & en la force de son aage. Et dés ce temps elle suit son -mary, portant sur sa teste, & sur son dos apres luy, tant les ustenciles -necessaires, pour presenter à manger, que le mesme manger, & les vivres -qui sont de besoin par les chemins: tout ainsi que les mulets de par -deçà portent le bagage & les vivres des Seigneurs: Et en effect, puisque -je suis sur ce point je diray ce mot, que comme les Seigneurs de -l’Europe ambitieux de faire recognoistre à tout le monde leur grandeur, -taschent d’avoir le plus grand nombre de mulets qu’ils peuvent: ainsi -ces Sauvages sont extremement convoiteux d’avoir nombre de femmes pour -marcher apres eux, portans leur bagage: d’autant qu’entr’eux, ils sont -prisez & estimez selon le nombre des femmes qu’ils ont. - -Ces jeunes femmes devenuës grosses du faict de leurs maris, sont -appellees d’un mot particulier _Pouroua-bore_, c’est à dire, femme -enceinte, & nonobstant ceste grossesse, elles ne laissent de travailler, -jusqu’à l’heure de leur accouchement, comme si elles n’estoient point -empeschees. Elles deviennent fort grosses, à cause qu’elles rendent -leurs enfans assez grands & membrus. Plusieurs penseroient que ces -femmes en cet estat, auroient plus de curiosité de se couvrir, mais -c’est tout un avec les autres temps. Venuë qu’elle est au temps de ses -couches, si couches se doivent apeller: car elle ne garde pour tout cela -le lict, si elle n’est prevenuë de grandes douleurs, encore à lors -demeure-elle assize, environnee de ses voisines, lesquelles elle a -invitees, quelque peu auparavant, au sentiment & mouvement de son -fruict, de l’assister par ces paroles, _Chemen-boüirare-Kouritim_, -c’est-à-dire, je m’en vay incontinent accoucher, ou je suis preste à -present d’accoucher, lors le bruit court par les loges, que telle ou -telle s’en va accoucher, disans ces paroles avec le nom propre de la -femme qu’elles y conjoignent _Ymen-bouïrare_, qui signifie, une telle -est accouchee, ou s’en va accoucher. Le mary s’y trouve avec les -voisins, & si tant est que sa femme ait difficulté d’enfanter, il luy -presse le ventre, pour faire sortir l’enfant, sorty qu’il est, il se -couche pour faire la gesine au lieu de sa femme[93], qui s’employe à son -office coustumier, & lors toutes les femmes du village viennent le voir -& visiter couché en ce sien lict, le consolant sur la peine & douleur -qu’il a eu de faire cet enfant, & est traitté comme fort malade & bien -lassé, sans sortir du lict, au lieu que par deça les femmes gardent le -lict apres l’accouchement où elles sont visitees & traittees. - -Le cinquiesme degré enferme dans ses limites les annees de vingt-cinq à -quarante ans, auquel temps le femme reçoit toute sa force, ainsi que -l’homme; & partant est appellee du nom commun & general _Kougnan_, sans -autre addition, ce que nous dirions en François, une maistresse femme, -ou une femme en sa force. En ce terme les femmes Indiennes ont encore -quelques traicts de la beauté de leur jeunesse, neantmoins elles s’en -vont au declin le grand galot, & commencent à estre hideuses & sales, -leurs mamelles pendantes le long de leurs flancs, comme vous voyez par -deça aux levrettes & chiennes de chasse: ce qui apporte une horreur à la -veuë: quand elles sont jeunes, elles sont tout au contraire, portans les -mamelles fermes. Je ne veux m’amuser d’avantage à ceste matiere, apres -que j’auray dit, que la recompence dés ce monde donnee à la pureté, est -l’incorruption & integrité accompagnee de bonne odeur, fort bien -representee dans les sainctes lettres par la fleur de Lys, pur, entier & -odoriferant: _Sicut lilium inter spinas, sic amica mea inter filias._ - -Le sixiesme & dernier degré prend depuis quarante ans, jusqu’au reste de -la vie, & la femme de ce temps est nommee _Ouainuy_: dans ces annees, -elles ne laissent d’estre fœcondes à produire des enfans: Elles usent du -privilege de mere de famille: ce sont elles qui president à faire les -_Kaouins_, & toutes leurs autres manieres de brasseries: sont les -maistresses du _Carbet_, où se trouvent les femmes pour deviser: & quand -le pouvoir de manger les esclaves estoit encore entier, c’estoit leur -office de bien faire rostir le corps, recueuillir la gresse qui en -degoutoit, afin d’en faire le _Migan_, c’est-à-dire le potage, de faire -cuire les tripes & boyaux dans des grandes poëles de terre, y mesler la -farine, & les chous de leurs pays, puis mesuroient la portion d’un -chacun dans des escuelles de bois, qu’elles envoyoient à tous par les -jeunes filles. Ce sont elles qui commencent les pleurs & gemissemens sur -les deffuncts, & à la bien venuë de leurs amis. Elles enseignent aux -jeunes ce qu’elles ont appris. Elles sont plus corrompuës en paroles, & -plus effrontees que les filles & les jeunes femmes; & n’oserois dire ce -qui en est, & ce que j’en ay veu & recogneu. Bien vray est que j’en ay -veu & cogneu de fort bonnes, honnestes & charitables. - -Il y avoit au Fort S. Louïs deux bonnes vieilles femmes _Tabaiares_, qui -ne manquoient jamais de m’apporter de leurs petites commoditez, & quand -elles me les offroient, c’estoit en pleurant, & s’excusant de ne pouvoir -faire mieux. Je n’ay pas pourtant grande esperance de ces vieilles: Il -faut que le Païs s’en face quitte par la mort naturelle: quand elles -meurent elles ne sont pas beaucoup pleurees ny regrettees, ainsi les -Sauvages en sont bien aises pour en avoir de jeunes. Je me suis laissé -dire que les Sauvages, par opinion supersticieuse tiennent, que les -femmes ont bien de la peine, apres qu’elles sont mortes, de trouver le -lieu, où dansent leurs grands Peres, par delà les montagnes, & qu’une -bonne part demeure par les chemins si tant est que quelques unes s’y -arrivent. Elles deviennent fort sales, quand elles atteignent l’aage -decrepité, & y a ceste distinction entre les vieillards & les vieilles, -que les vieillards sont venerables, & representent une façon en eux, de -gravité & authorité; à l’opposite les vieilles de ces Païs sont -rechignees & ridees comme un parchemin mis au feu: nonobstant cela, -elles sont fort respectees, tant de leurs maris, que de leurs enfans & -specialement des filles & des jeunes femmes. - - - - -De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages. - -Chap. XXIII. - - -La consanguinité entre ces barbares, a autant d’eschelons & rameaux -comme la nostre, & se conserve de famille en famille, avec autant de -curiosité comme nous pourrions faire, excepté le poinct de Castimonie, -qui a de la peine parmy eux, sinon au premier eschelon, c’est-à-dire de -Pere à fille. Pour les sœurs, & les freres, ils ne se marient pas -ensemble, mais du reste de leurs affaires j’en doute, & non sans raison, -cela ne merite pas d’estre escrit. - -Le premier rameau sort du tronc de leurs Ayeuls ou grands Peres, qu’ils -appellent _Tamoin_[94], & soubs ce mot ils comprennent tous leurs -devanciers, voire depuis Noé, jusqu’au dernier de leurs Ayeuls; & c’est -chose estrange, comment ils se souviennent & racontent d’Ayeul en Ayeul, -leurs devanciers, veu que nous sommes bien en peine en l’Europe de -monter jusqu’au Tris-ayeul, que les familles ne se perdent deçà delà. - -Le second rameau pousse & sort du premier, & s’appelle _Touue_, -c’est-à-dire, Pere, & est celuy qui les engendre en vray & legitime -mariage, tel qu’il est pratiqué par delà: Car la Loy des bastards, est -autre que celle des legitimes, ainsi que nous dirons en son lieu. Ce -rameau paternel en produit un autre qui se nomme _Taïre_, c’est-à-dire, -fils, lequel rameau vient à se coupper, & fourcher en diverses branches, -ausquelles ils imposent ces noms _Chéircure_, c’est-à-dire, mon grand -frere, ou mon frere aisné, qui doit tenir la tige de la maison & de la -famille, & _Chèuboüire_, qui signifie mon petit frere, ou mon cadet, -auquel n’appartient de tenir la maison, sinon par la mort de son grand -frere. Arrivant qu’un de ces deux freres aye enfant; cet enfant, masle -ou femelle, doit appeller le frere de son Pere _Chétouteure_, -c’est-à-dire, mon oncle, & sa femme _Chèachè_, ma tante. Semblablement -si son Pere a des sœurs, il les appelle _Chèachè_, ma Tante, comme aussi -les marys de ses sœurs _Chètouteure_, mon Oncle. Les Oncles & les Tantes -appellent les enfans masles de leurs freres, ou sœurs _Chèyeure_, -c’est-à-dire, mon Nepveu, & les filles _Reindeure_, ou _Chereindeure_, -ma niepce. Les enfans descendus de deux freres, ou de frere, & de sœur, -ou bien de deux sœurs s’appellent ainsi. Les masles _Rieure_, ou -_Cherieure_ mon cousin, les femelles _Yetipere_, ou _Cheitipere_, ma -cousine. Quant à la descente du costé des femmes, la grand-mere fait le -1. Eschelon, soit du costé Paternel ou du costé Maternel, c’est à dire -la Mere du propre Pere, duquel on est descendu, ou la Mere de sa propre -Mere qui l’a engendré, & est appellee _Ariy_, ou _Cheariy_ ma -grand’mere. La propre mere faict le 2. Eschelon, nommee _Aï_, Mere, ou -_Cheaï_, ma Mere. La fille faict le 3. Eschelon, dite _Tagyre_, fille, -ou _Chéagyre_ ma fille. Le 4. Eschelon est de la sœur, appellee -_Teindure_, sœur, ou _Chéreindure_, ma sœur. La Tante faict le 5. -Eschelon, nommé _Yaché_, Tante, ou _Chèaché_, ma Tante. Le 6. Eschelon -est en la Niepce, appellee _Reindure_, ou _Chereindure_, ma Niepce, ou -ma petite sœur, qui est une forme de parler entr’elles. Le 7. Eschelon -est de la Cousine, nommee _Yetipere_, Cousine, ou _Cheytipere_, ma -Cousine; Somme voicy les rameaux de la consanguinité d’entre eux. - - -Pour les masles. - - Grand Pere. - Pere. - Fils. - Frere. - Oncle. - Neveu. - Cousin. - -Qu’ils appellent en leur langue - - _Chéramoin_, ou _Tamoin_. - _Touue_, ou _Chérou_. - _Tayre_, ou _Chéayre_. - _Chéircure_, ou _Chéubouïre_. - _Touteure_, on _Chétouteure_. - _Yeure_, ou _Chéyeure_. - _Rieure_, ou _Chérieure_. - - -Pour les femelles. - - Grand mere. - Mere. - Fille. - Sœur. - Tante. - Niepce. - Cousine. - -Qu’il appellent en leur langue - - _Ariy_, ou _Ché-Ariy_. - _Aï_, ou _Chéaï_. - _Tagyre_, ou _Chéagyre_. - _Theindeure_, ou _Chéreindeure_. - _Yaché_, ou _Chèaché_. - _Reindeure_, ou _Chéreindeure_. - _Yetipere_, ou _Ché-yetipere_. - -Outre ceste consanguinité, il s’en trouve deux autres contractees par -alliance, sçavoir, ou en donnant leur fille à quelqu’un, ou recevant une -fille pour femme de leur fils, ou bien secondement, en contractant -l’alliance d’hospitalité avec les François, quand specialement ils leur -donnent leur filles pour concubines. Ils appellent ceux à qui ils -donnent leurs filles _Taiuuen_, gendre, ou _Chéraiuuen_, mon gendre. Ils -imposent ce nom à la fille, qu’ils reçoivent pour femme à leur fils -_Taütateu_, bru, ou belle fille, _Chérautateu_, ma bru; ils appellent le -François, avec qui ils contractent l’alliance d’hospitalité, _Touassap_, -Compere, ou _Ché touassap_, mon Compere, & quelquefois _Chéaïre_, mon -fils, ou _Chéraiuuen_, mon gendre, & ce lors que le François retient sa -fille pour concubine.--Telle est donc ce rameau d’alliance. - - Gendre. - Bru. - Compere. - -Et en leur langue - - _Taiuuen_, ou _Ché-raiuuen_. - _Taütateu_, ou _Cheraütateu_. - _Touassap_, ou _Chetouassap_, ou bien _Ché-aïre_. - -Les bastards sont tous les enfans qu’ils ont hors le legitime mariage -pratiqué entr’eux, à leur mode, & entre ces bastards il y a un ordre: ou -bien ils sont sortis d’un _Tapinambos_ & _Tapinambose_, & cestuy est le -premier Eschelon: ou d’une Indienne _Tapinambose_ & d’un François, & -c’est le second rameau: ou d’un _Tapinambos_ & d’une Esclave, & c’est le -troisiesme Eschelon, ou d’une Indienne _Tapinambose_, et d’un serviteur -Esclave, & c’est le quatriesme rameau: ou d’une servante Esclave, & d’un -François, c’est le dernier Eschelon. - -Telle est donc ceste ligne de bastards. - - D’un _Tapinambos_ avec une _Tapinambose_. - D’une Indienne _Tapinambose_ & d’un François. - D’un _Tapinambos_ & d’une Esclave. - D’une Indienne _Tapinambose_ & d’un serviteur Esclave. - D’une servante Esclave & d’un François. - -Ces Bastards sont appelez en leur langue - - _Marap_, ou _Ché-marap_. - -Et les Bastards des François, - - _Mulâtres_. - -Les loix de ces bastards sont diverses, selon la diversité de leurs -descentes: & auparavant que je les touche, il faut poser la regle -generale qu’ils observoient vers les bastards, qui est, que quand... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -ils l’appellent _Toreuüe_, c’est à dire gaillard, _Cheroreuuë_, je suis -joyeux, gaillard: celuy qui est plaisant, & a le mot à dire, -_aron-ayue_. - -Leurs salutations, demandes, & responces, quand ils se trouvent par -ensemble, sont si douces que rien plus: d’autant qu’ils les prononcent -avec un accent assez long, fort doux, & attrayant, specialement les -femmes & les filles; & pour ce que je sçay, que cela apportera une -consolation au Lecteur: j’ay mis cy dessoubs la forme & maniere -ordinaire de leur pourparler, qui est telle[95]. - -Le matin quand ils se levent, ils se disent. - - Bon jour. _Tyen-de-Koem._ - Et à vous aussi. _Nein Tyen-de-Koem._ - -Le soir quand ils reviennent du travail, & qu’ils se separent, ils se -disent. - - Bon soir. _Tyen de Karouq._ - Et à vous aussi. _Nein Tyen de Karouq._ - -Quand la nuict est fermee, & qu’ils veulent aller coucher, ils disent -l’un à l’autre. - - Bonne nuict. _Tyen-de-petom._ - Et à vous aussi. _Nein-Tyen-de-petom._ - -S’ils voient quelqu’un venir à eux, ou passer aupres d’eux, ou s’ils se -rencontrent en chemin, souvent ils s’arrestent un peu, & -s’entre-demandent avec une parole & un visage familier. - - D’où venez vous? _Mamo souï pereiou?_ - Où allez-vous? _Mamo peresso?_ - -Lors ils respondent & disent d’où ils viennent, & où ils vont, & c’est -ordinairement l’une de ces choses suivantes, ausquelles toute leur vie & -exercice est appliquee, à sçavoir, ou pescher en la mer, aller dans le -bois, couper des arbres, visiter leurs jardins, planter leurs racines, -cueillir leurs fruicts, arracher leurs naveaux, aller à la chasse, se -promener çà & là, visiter les villages, & les loges l’un de l’autre par -ainsi ils respondent, - - Je viens de la mer. _Paranam-souï-Kaiout._ - Je viens de pescher. _Pira-rekie-souï-Kaiout._ - Je viens du bois. _Kaa-souï-Kaiout._ - Je viens de couper du bois. _Ybouïra monosoc._ - ou bien _Ybouïra mondoc._ - Je viens du jardin. _Ko-souï-Kaiout._ - Je viens de jardiner. _Ko-pirarouer-Kaiout._ - Je viens de bescher & planter. _Maëtum arouere._ - Je viens de cueillir des - fruicts. _Vuapoo-arouere-Kaiout._ - Je viens de la chasse. _Kaaue-arouere-Kaiout._ - Je viens de me promener. _Mosou-arouere-Kaiout._ - Je viens d’un tel village. _Taaue-souï-Kaiout._ - Je viens de voir un tel. _Ahere-piac-souï-Kaiout._ - Je viens de mon logis. _Cheroe-souï_, ou bien, - _Cheretan-souï_. - A Dieu, je m’en vay. _Ne in cheaiourco._ - A Dieu, nous en allons. _Ne in oro iourco._ - -Que si quelqu’un de leurs voisins les va trouver en leur loge, ou s’ils -le voient en peine, cherchant çà & là quelque chose luy demandent, - - Que cherchez-vous? _Maëperese-Kar?_ - Que demandez-vous? _Marapereico?_ - -Alors ils disent ce qu’ils cherchent, & ce qu’ils demandent fort -librement; Pour exemple, - - Je demande à manger. _Ageroure deué-cheremyouran ressé._ - Je demande de la farine. _Ageroure ouï ressé._ - Je demande de la chair. _Ageroure soo ressé._ - Je demande du poisson. _Ageroure pyra ressé._ - Je demande de l’eau. _Ageroure v. ressé._ - Je demande du feu. _Ageroure tata cheué._ - Je demande un couteau. _Ageroure xè._ - Une hache. _Iu._ - -S’ils voient quelqu’un tout pensif en soy-mesme, ils luy demandent ce -qu’il a, à quoy il pense. - - Que pensez-vous? _Mara-péde-ie mongueta?_ - -Il respond. - - Je ne pense à rien. _Ai Kogné._ - Je pense à quelque chose. _Maerssé-Kaien-arico._ - Je pense à vous. _Deressé Kaien-arico._ - -Si davanture quelques-uns devisent ensemble, ils sont fort curieux de -sçavoir ce qu’ils disent, & ainsi ils viennent doucement les trouver, & -leur demandent. - - Que dites vous? _Mara-erepe?_ ou bien, _Mara-erepipo?_ - Que disiez vous ensemble? _Mara-peïe-peïooupé._ - -Ils respondent, - - Nous parlions de nos affaires. _Ore-rei-Koran Koïo-mongueta._ - Nous parlions de vous. _Deressé Koïa-mongueta._ - -C’est ainsi qu’ils passent leur vie doucement les uns avec les autres en -toute familiarité, selon que vous pouvez recognoistre par ce discours. - - - - -Des humeurs incompatibles avec les Sauvages. - -Chap. XXV. - - -Socrate avoit coustume de dire, que tout ainsi que le vin aspre, & rude -est de mauvaise digestion, difficile, & mal plaisant à boire, ainsi les -humeurs rudes, aspres & facheuses, sont mal propres pour converser avec -les hommes. Et Plutarque escrit que, comme le son aigre des chauderons & -pots cassez, mettent les Tygres en colere, de telle façon qu’ils se -jettent à corps perdu, sur ceux qui viennent leur chanter aux oreilles -ces motets si importuns & desagreables, aussi sont les mauvaises -complexions & humeurs, parmy les societez des hommes. Nous avons -recogneu la pratique de cecy estre fondee en la nature, considerant -combien ces Sauvages fuyent les humeurs agrestes & complexions austeres. - -Ils hayssent sur toutes choses, quand ils voyent un des leurs agacer son -voisin, ce qu’ils appellent en leur langue, _Moïaron_, ou bien quand ils -voyent qu’ils debattent par ensemble de paroles, ce qu’ils nomment -_Oroacap_: quand ils trouvent de semblables humeurs, ils les fuyent, & -ce gardent le plus qu’ils peuvent, de tomber en debat avec iceux: voire -ils font bien d’avantage, car ils advertissent les François, leurs -Comperes, de n’aller rien demander chez ces personnes là. Si d’aventure -ils ont des femmes qui soient de telle complexion, ils en sont fort -empeschez, & ne se font pas beaucoup tirer l’oreille, pour s’en défaire, -ou leur permettre qu’elles aillent là, où elles voudront se pourvoir. Il -y a à _Iuniparan_ dans l’Isle, un Hermaphrodite, qui en l’exterieur -paroist plus femme qu’homme: car il porte le visage & la voix de femme, -les cheveux non rudes, ains flexibles & longs, comme ceux des femmes, -nonobstant il est marié, & a des enfans, mais il est d’un naturel si -facheux qu’il est contraint de demeurer seul, pour ce que les autres -Sauvages du village, ont crainte de debattre de paroles avec luy. J’ay -veu toute une famille changer de village, seulement pour eviter le -voisinage d’un Sauvage, subject à ces mauvaises humeurs. - -Ils se mocquent, & méprisent l’homme qui s’amuse aux agacemens, & -paroles de sa femme, quand elle est de mauvaise complexion. Il arriva, -pendant que j’estois en ces cartiers, qu’un Sauvage s’ennuya de -supporter les facheuses humeurs de sa femme, tellement que prenant un -baston de sa main droicte, & de sa gauche les cheveux de sa femme, il -voulut experimenter, si cette huyle & baume n’adouciroit point l’aigreur -de son mal: mais il fut bien estonné, que le feu se mist en la playe, -tellement que le mal en devint plus grand: Car à la veuë des voisins -cette femme sceut bien s’échapper de ses mains, & prenant semblablement -un baston, elle voulut faire le mesme service à son mary, & apres -s’estre gressez l’un l’autre avec la risee des regardans, ils -demeurerent aussi grand maistre l’un que l’autre, sinon que le mary fut -depuis la fable, & le discours universel, tant des grands, que des -petits. Et les anciens disoient en leurs _Carbets_: qu’avoit-il affaire -de s’arrester à sa femme, puis qu’il la cognoissoit telle. - -Je les ay vu quitter & abandonner leur marchandise à celuy à qui ils -l’avoient venduë, & ce pour eviter la dispute de paroles qu’il leur -faisoit: Pourtant vous remarquerez, qu’ils n’ont que, Oüi, & Non, quand -ils traictent par ensemble, ou avec les François, sans jamais -barguigner. Plusieurs autres exemples pourroient estre apportez icy -touchant cette matiere, mais ceux-ci suffisent. - -Ils apprehendent merveilleusement les gens coleres qu’ils nomment -_Poromotare-vim_, & s’entr’advertissent quand ils sont en colere, -disans, _Chèporomotare-vim_, je suis en colere, & lors personne ne dit -mot, ains on l’addoucit tant que l’on peut: ce qu’ils appellent -_Mogerecoap_, c’est à dire, adoucir un autre. _Aïmogerecoap_, j’adoucis -celuy qui est en colere. - -J’ay pris garde par plusieurs fois, que quand ils voyoient un François -en colere, ils estoient comme hors d’eux-mesmes, changeans de couleur en -face, & se retiroient arriere de sa voye, disans l’un à l’autre, _Ymari -touroussou_. Il est grandement en colere, il est grandement fasché: -_Ché-assequeié-seta_, il me fait grand peur. - -Il arriva que deux ou trois de nostre equipage se laissoient emporter à -la colere assez souvent, dans les villages, où ils estoient: Les -principaux du lieu sceurent fort bien se venir plaindre au Fort Sainct -Loüis, & prier qu’on leur ostast ces François d’avec eux & qu’ils -vinssent demeurer au Fort, par ce, disoient-ils, que cela nous faict -peur & specialement à nos enfans: ce que l’on fist. - -Si le debat des paroles, & la colere leur est facheuse, beaucoup plus le -sont les debats en effect, quand quelques uns d’entr’eux tombent en -querelle, ce qui est fort rare, & viennent à s’entre-battre, qu’ils -appellent _Ionoupan_, entre-battre, & encore davantage quand ils -s’entre-blessent, ce qu’ils nomment _Ioüapichap_, entre-blesser, & le -pis est, quand apres s’estre bien entre-battus, ils viennent en despit -l’un de l’autre, à brusler leurs loges: ce qu’ils signifient par ce mot -_Iouapic_, entre-brusler: car alors chacun s’en sent, & pas un n’oseroit -se mettre en devoir de les empescher: car voicy comment ils font; Ils se -retirent chacun à leur costé, et prenant une poignee de branches de -palme seiche, l’allument, la portent à la couverture de leur mesme -costé, disant à un chacun, sauve qui pourra son costé, pour moy j’ay mis -le feu au mien, personne ne m’en pouvoit empescher, & ainsi en peu -d’heure, tout le village est bruslé, & si personne ne luy en dict rien: -Plusieurs fois cela fust arrivé en l’Isle, n’eust esté la crainte, -qu’ils avoient des François. - -Ils haissent semblablement d’estre injuriez, soit homme, soit femme, -mesme celles qui font profession de servir au public ne veulent qu’on -les appelle _Pataqueres_, putains: & me souvient qu’une Indienne -Esclave, ayant eu un enfant d’un François, quelques autres luy -reprocherent qu’elle estoit putain, elle se fascha fort, & dist, que si -desormais on l’appelloit plus _Pataquere_, qu’elle tueroit cet enfant, -ou l’enterreroit tout vif: ils appellent l’injure, _Courap_. - -Il ne se faut pas estonner, si ces Sauvages fuyent de telle façon la -colere & ses effects, puisque cette passion repugne immediatement au -naturel de l’homme, & le faict devenir totalement brute, ainsi que dict -Sainct Basile le Grand, en l’Homelie 10. qu’il a faict de l’ire: -_Hominem penitus in feram converti_, que la colere change l’homme -totalement en une furieuse beste: & Sainct Gregoire de Nysse, en -l’Oraison 2. de la beatitude, compare la colere à ces vieilles sorcieres -du Paganisme ancien, qui par enchantemens transmuoient & changeoient en -la forme de diverses bestes furieuses, maintenant en Sanglier, une -autrefois en Panthere: La colere faict chose pareille: Et Sainct -Gregoire le Grand, au livre cinquiesme de ses Morales, chap. trentiesme -dict, que le cerveau du colere, est le trou où s’engendrent les Viperes: -_Cogitationes iracundi vipereæ sunt generationis_. Platon n’enseignoit -autre remede à ses escoliers contre cette passion, sinon qu’ils -contemplassent vivement les gestes & les paroles d’un homme colere, ou -bien quand eux-mesmes seroient tombez en colere, qu’ils allassent -vistement se considerer dans un miroir. Ce n’est donc point chose tant -nouvelle, ny si hors de propos si ces Sauvages craignent, se tirent à -part quand ils voyent un homme en colere specialement un François: Car -comme dict le Proverbe Chap. vingt sept. _Impetum concitati spiritus -ferre quis poterit?_ Moins aussi est-ce chose difficile à croire, qu’en -dépit l’un de l’autre, si daventure ils sont tombez en debat, ils -bruslent leurs loges, puis qu’aux Proverbes 26. il est dict, _sicut -carbones ad prunas, & ligna ad ignem_, que les charbons sur le brasier, -& le bois sur le feu, ainsi le debat de paroles à l’homme naturellement -colere, _sic homo iracundus suscitat rixas_, & en l’Ecclesiastique 28. -_secundum ligna sylvæ, sic ignis exardescit_: Telle qu’est la quantité -du bois, telle est la force du feu, parlant de la colere. - - - - -De l’Oeconomie des Sauvages. - -Chap. XXVI. - - -Pitacus disoit, ainsi que rapporte Strobee de luy, que cette famille est -bien ordonnee, quand deux choses concurrent, sçavoir, qu’il n’y aye -aucune superfluité, soit au vivre, soit au mesnage, & pareillement qu’il -n’y aye aucune disette de ces choses: Et Ciceron rapporte du grand -Caton, lequel interrogé quel mesnage luy sembloit le meilleur: c’est, -respondit-il, où l’on donne competamment à manger, le vestir, & que le -travail y soit chery. Il me semble que ces sentences soient plustost -dites pour les Sauvages, & gens qui vivent frugalement, que pour aucune -autre condition de personnes. Sainct Thomas definissant l’Oeconomie, -conclud que ce n’est autre chose, qu’une bonne conduitte domestique, -tendante à cette fin, que la famille soit accommodée de vivres, & autres -choses necessaires, & specialement, que parmy cette famille soit -entretenuë une bonne intelligence, chacun s’aquittant de ce à quoy il -est employé. Monstrons cecy estre enseigné aux Sauvages, par la pure -Nature, & non par aucune autre science aquise. - -Les villages sont partis en quatre loges: sur lesquelles toutes commande -un _Mourouuichaue_, pour le temporel, & un _Pagy Ouassou_, c’est à dire -un Sorcier pour les maladies & enchanteries[96]: Chaque loge a son -Principal. Ces quatres Principaux respondent au Principal de tout le -village; & luy avec les maistres Principaux des autres villages, -respondent au Souverain Principal de toute la Province. Chaque - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - - - - -Du soin que les Sauvages ont de leurs corps. - -Chap. XXVIII. - - -Platon appelloit la forme du corps, un privilege de Nature, & Crates le -Philosophe, un Royaume Solitaire. Ces deux sentences meriteroient un -discours long & ample: si nous traittions autre chose qu’une histoire, -laquelle demande un stile concis, sans aucune superfluité de paroles, ou -de digressions faictes mal à propos: partant nous appliquerons le dire -de ces deux Philosophes à nostre subject, pour faire voir que la Nature -ayant dénié, par un si long temps, aux corps des Indiens les vestemens, -les a recompensez d’un singulier privilege, les formant beaux & bien -faicts, encore que les meres n’y prennent aucune peine: ains les levent -& manient, comme elles feroient un morceau de bois. Ce que dit Crates, -leur convient tres-bien, d’appeller ceste forme corporelle, un Royaume -solitaire & desert: car tout ainsi que les animaux du desert, croissent -& s’embellissent extremement bien, pendant qu’ils demeurent en leur -Royaume deserté, c’est à dire en leur liberté connative: Et à l’oposite, -s’ils sont pris des hommes, & amenez en la demeure domestique des Rois & -Princes de la Terre, pour estre veuz & montrez, ainsi qu’un spectacle -nouveau, vous les voyez incontinent se descharner, se desplaire, & -perdre l’appetit d’engendrer & conserver leur espece, & cecy non pour -autre occasion que pour avoir perdu la liberté de ce Royaume solitaire. -Pareillement ce que la Nature a osté d’un costé à ces Sauvages, à -sçavoir les vivres bien apprestez, les potions bien friandes, les habits -pompeux, les licts molets, & les superbes maisons & palais, elle les a -recompencez d’un autre part, en leur donnant une pleine liberté, comme -aux oyseaux de l’air, & aux bestes des forests, sans estre molestez des -mangeries & plaideries de par deçà, qui n’est pas une des moindres -afflictions d’entre les autres, qui balancent les commoditez que nous -pensons avoir en ce monde Ancien. Et si le Diable par permission de -Dieu, pour en tirer un bien, qui est leur salut, ne se fut mis à -traverser ces Barbares, leur suscitant nouvelles discordes, à ce qu’ils -se tuassent & mangeassent les uns les autres: il n’y a point de doute -qu’ils ne fussent les plus heureux hommes de la Terre, à cause de ceste -franchise & liberté connaturelle, laquelle assaisonne si bien les -viandes qu’ils ont, qu’elles tournent en nourriture parfaicte & salubre, -d’où procede immediatement la belle forme de leurs corps. - -Je ne fais qu’attendre l’objection pour y respondre; qu’on a veu de ces -gens sales, laids comme marpaux. Je dy que ce n’est pas au visage, où il -faut remarquer la forme & beauté d’un homme: c’est de quoy Demosthene se -moquoit, quand les Ambassadeurs d’Athenes furent de retour de leur -Ambassade au Roy Philippe de Macedoine, lesquelles loüoient la beauté du -visage de ce Roy: non, non, dit Demosthene, ce n’est pas un subject -digne de loüange en un homme, que la beauté de son visage, qu’il a -commun avec les Courtisanes: mais bien en la stature du corps, -proportion des membres, & phisionomie de grandeur & de noblesse: Et -c’est ce que je traitte, que la Nature a donné pour l’ordinaire, un -corps bien faict, bien proportionné, & d’une stature convenable, -specialement aux _Tapinambos_: Et quant à ce qu’ils gastent leurs -visages par incisions, ouvertures, & fanfares de peintures & ossemens, -cela provient, comme j’ay dit cy dessus, de l’opinion qu’ils ont d’estre -estimez plus vaillans. - -Ils sont fort soigneux de tenir leurs corps nets de toute ordure: ils se -lavent fort souvent tout le corps, & ne se passe jour, qu’ils ne jettent -sur eux, force eau, & se frotent avec les mains de tous costez, & en -toutes les parts, pour oster la poudre & autres ordures. Les femmes ne -manquent point de se peigner souvent: Ils craignent fort d’amaigrir, -qu’ils appellent en leur langue, _Angäiuare_, & s’en plaignent devant -leurs semblables, disans, _Ché Angäiuare_, je suis maigre, & chacun en a -compassion, specialement quand il arrive qu’ils font quelque voyage, -pendant lequel, il faut qu’ils jeusnent & travaillent: lors qu’ils sont -de retour, & que leurs joües semblent estre abatuës, chacun les pleure & -plaint, disant _Deangäiuare seta_, helas! que tu es maigre, tu n’a plus -que les os. - -Ce point estoit l’unique cause, pour laquelle nous ne pouvions garder -avec nous les jeunes enfans baptisez: par ce que les meres avoient si -grande peur, qu’ils n’emmaigrissent avec les François, pour la croyance -qu’elles avoient que les François estoient en disette, qu’elles ne -permettoient à leurs maris d’amener ces petits enfans quant & eux, pour -voir les Peres, & les Chapelles de Dieu, qu’à toute force, en chargeant -tres-estroittement aux maris de les ramener avec eux, & toutes les fois -qu’elles pensoient à ces enfans, elles fondoient en larmes, & -s’atristoient infiniment. - -J’avois retenu un jeune enfant de _Tapuitapere_ faict Chrestien & nommé -Michel, lequel sçavoit extremement bien & en bons termes la doctrine -Chrestienne, afin qu’il l’apprist aux Esclaves que j’avois. Il demeura -quelques mois avec moy, mais il ne me fut jamais possible de le garder -davantage, à cause de l’importunité qu’en faisoit sa mere, & la douleur -qu’elle monstroit avoir par ses pleurs & lamentations continuelles, de -sorte que son pere vint expres le querir, & luy ayant dit que sa mere le -regardoit en pitié (c’est une phrase de parler entr’eux, pour montrer -leur compassion vers autruy) il me vint demander congé de s’en -retourner, avec un regret pourtant de me quiter, & en pleuroit de -douleur (tant ces jeunes enfans caressent les Peres & se plaisent avec -eux) alleguant que sa mere devenoit maigre de tristesse, à cause de son -absence, & l’opinion qu’elle avoit de luy, qu’il emmaigriroit avec moy, -neantmoins qu’il ne manqueroit point de raconter à sa mere la bonne -chere que je luy faisois, à ce qu’elle luy permist de retourner vers -nous. - -Un de nos Esclaves avoit faict quelque faute, pour laquelle il merita -d’avoir le fouët, quand il vit que c’estoit au faict & au prendre, il -pria qu’on eust esgard à ce qu’il estoit maigre, & qu’on ne frappast si -vivement son corps, ainsi que s’il eust esté gras; par ce, disoit-il, -que la graisse sert de couverture aux os, soustient les coups, & -empesche que la douleur ne vienne jusqu’à eux: Si vous frappez fort, -vous me romprez les veines qui ne sont couvertes que de la peau, (il -disoit cela pour ce qu’il estoit naturellement maigre). - -Or pour s’engraisser, ils s’assemblent quantité d’Indiens, s’embarquent -dans un grand Canot, se munissent de farine, portent nombre de fleches, -menent leurs Chiens, & s’en vont en terre ferme, où ils tuent autant de -venaison qu’ils veulent, soit Cerfs, Biches, Sangliers, Vaches-Braves, -_Tatous_, soit une infinité d’oyseaux, & demeurans là, tant que leur -farine dure, ils s’engraissent, en mangeant leur saoul de ces viandes, -puis retournans en l’Isle, apportent avec eux force venaison boucanee. - -_Le Bresil_ revenu de la guerre de _Para_ en l’Isle, s’estimant maigre, -demanda congé au Sieur de la Ravardiere d’aller en terre ferme, & de -mener avec luy quelques François fort maigres pour les engraisser, ce -qui luy fut accordé: & allant assés avant dans la grande terre, ils -abondoient en toute sorte de venaison, mais parmy ce bon-heur, un -mal-heur leur arriva: c’est que la farine leur manqua tellement, qu’ils -furent contraincts de manger le cœur des palmes, en guise de pain, avec -leurs viandes: ce qui faschoit bien les François, qui ne s’accommodent -gueres volontiers à ce genre de pain de Palmiers, & avoient grand -regret, que la feste n’estoit entiere, voyans tant de chair devant eux, -& n’avoient moyen d’en manger, à cause que le pain & le sel leur -manquoit. Il me semble qu’il leur estoit arrivé ce qui advint à Midas -affamé d’or, quand sa femme luy fist presenter sur la table force -viandes, mais toutes d’or, ou bien ce que l’on feint de Tentale, qui au -milieu des eaux mouroit de soif: Chose pareille leur arriva car ils -emmaigrirent plus qu’ils n’engraisserent, & ce par leur faute, n’ayans -porté de la farine, autant qu’il en falloit. - -Les François imitent en ce poinct les Sauvages, & sont bien receus -d’iceux: Car les François qui demeurent au Fort, demandent congé d’aller -par les villages, faire une promenade & bonne chere. Les Sauvages, qui -sçavent cela, vont à la chasse, & donnent (moyennant quelques -marchandises) à ces promeneurs deux ou trois bons repas, apres lesquels, -il faut gaigner pays, autrement vous n’aurez que du commun, à quoy les -François sont stilez, si bien qu’apres avoir faict deux ou trois bons -repas en un village, ils sautent en l’autre, & par ainsi faisans le tour -de l’Isle, ou de la Province de _Tapoüitapere_ & _Comma_, ils reprennent -leur force, & se consolent. Les François qui sont logez par Comperage en -ces villages, ne sont pas trop aises de telles promenades: d’autant que -s’il y a quelque chose de bon alors, ce n’est pas pour eux, ains pour -les Passans: le naturel du Sauvage estant de donner tout le meilleur -qu’ils ont aux survenans pour deux ou trois repas, apres lesquels vous -n’avez que le commun & l’ordinaire. Admirez, je vous prie, en passant, -le grand amour de Dieu vers les hommes, lequel a imprimé naturellement -la charité du prochain; Car que pourroient faire mieux les Chrestiens, -voire les Religieux les plus reformez, sinon que la charité des Sauvages -est purement naturelle, sans pouvoir meriter la gloire, & la charité des -Chrestiens est sur-naturelle, & espere la récompense en la vie -eternelle. - -Ce soin de leurs Corps est ménagé par plusieurs autres façons de faire, -comme sont celles-cy: Ils ont tousjours l’herbe de _Petun_ en la bouche, -la fumee de laquelle ils attirent par la bouche, & le rendent par les -narines, afin de vuider les humiditez du Cerveau, & en avalent, pour -nettoyer l’estomach de cruditez, lesquelles ils font sortir par -eructations. Ils n’ont pas si tost achevé de manger qu’ils prennent leur -_Petun_, comme ils font aussi du grand matin, à la sortie du lit, & -avant de se coucher. Mais à propos du _Petun_, il est bon que je -rapporte icy l’opinion supersticieuse qu’ils ont de cette herbe, & de sa -fumee. Ils croyent que cette fumee les rend diserts, de bon jugement & -eloquens en parole, tellement que jamais ils ne commencent une harangue -qu’ils n’en ayent pris. Et me semble que leur opinion n’est point tant -supersticieuse, qu’elle n’aye quelque raison naturelle; car je l’ay -experimenté moy mesme, que cette fumee esclaircit l’entendement, -dissipant les vapeurs, qui possedent l’organe du Cerveau, & affermit la -voix, en ce qu’elle desseiche les humiditez & crachats de la bouche, qui -se rencontrent à la sortie de la veine vocale tellement que la langue en -est bien plus libre à faire sa fonction: La verité de cecy est bien -aisee à experimenter, pourveu qu’on en prenne avec modestie, & au temps -convenable: Car l’abondance & continuation n’en est pas, à mon advis, -trop bonne & salubre à ceux qui vivent de boissons & viandes chaudes; -mais à ceux qui sont humides & froids de cerveau & d’estomach, la prise -de ceste fumee ne leur peut estre que saine; Et c’est une autre raison, -pourquoy les Sauvages qui habitent sous cette zone tres-humide, & qui -pour l’ordinaire ne boivent que de l’eau, prennent continuellement de -ceste fumee, à sçavoir pour descharger leur Cerveau des humiditez & -froidures, & l’estomach de cruditez: ce que font semblablement les -Matelots & les gens habitans sur le rivage de la mer. Ce _Petun_ aussi -ayans trempé 24. heures dans du vin blanc, opere de grands effects pour -nettoyer le corps de ses infections. On ne prend seulement que le vin. -Ils ont aussi une autre opinion que la fumee qu’ils avalent du _Petun_, -les tient gaillards & joyeux contre la tristesse & melancolie qui leur -peut survenir. Je vous le feray voir par exemples, outre ce que j’en ay -peu apprendre par leurs discours. Un Sauvage supplicié à la bouche du -Canon, (duquel je parleray au Traicté du Spirituel) auparavant que de -s’acheminer au supplice, il demanda un cofin de _Petun_, disant, que -l’on me donne la derniere consolation de cette vie, par laquelle je -puisse fortement & joyeusement rendre l’Ame: & de faict si tost qu’on -luy eu donné ce _Petun_, il s’en alloit joyeux, & chantant à la mort; & -quand ses semblables l’attacherent à la bouche du Canon, il les pria de -ne luy lier le bras droict si bas & si court qu’il n’eust moyen de -porter en sa bouche son cofin de Petun, tellement que la balle du Canon -ayant divisé le corps en deux, une partie portée dans la mer, & l’autre -tombee au bas du rocher, à laquelle le bras droict estoit joint, on -trouva encore dans la main droicte le cofin de _Petun_. - -Les Sauvages jugez à mort, selon la coustume du pays, ne vont jamais au -lieu où ils doivent estre assommez, qu’on ne leur donne le _Petun_, ny -mesme les Sauvages, quelque maladie qu’ils ayent, ne laissent ce regime. -Les Sorciers du pays ne servent de cette herbe au service des Diables, -mais nous n’en parleront point à present, si la memoire me le permet, ce -sera pour une autre fois. - -Ils ont une autre façon de faire, pour conserver leurs Corps en santé; -C’est qu’ils mangent souvent & peu à la fois, pour l’ordinaire, & ce -apres qu’ils ont mangé, lavent soigneusement la bouche & si entre les -repas ils ont soif, ils boivent à demy leur saoul, & gargarisent -tres-bien la bouche, pour addoucir l’ardeur du Palais. Font bien cuire -les viandes & n’en mangent point de cuites à demy: sont beaucoup plus -soigneux en ce poinct que les François. Ils se frottent d’huyles de -Palmes, de _Rocon_ & de _Iunipape_[97], qui sont choses qui les tiennent -en bonne disposition: Je m’asseurre que ceux qui liront cecy, & auront -tant soit peu de cognoissance de la disposition du corps humain, & du -regime necessaire pour l’entretenir, jugeront que la Nature donne à ces -gens, ce que la science & l’experience donne à ceux de par deçà. - - - - -De quelques indispositions naturelles, ausquelles les Sauvages sont -subjects; Et quels noms ils donnent aux membres du corps. - -Chap. XXIX. - - -La verité est, que les Sauvages sont gratifiez de la Nature d’une bonne -santé & disposition parfaicte & gaillarde: & rarement se trouvent -entr’eux des Corps maleficiez & monstrueux: Nonobstant il s’en trouve, -mais un entre cent. - -D’aveugles tout à faict je n’en ay point veu, & toutesfois ils en ont, -qu’ils appellent _Thessa-vm_, aveugle, _Cheressa-vm_, Je suis aveugle, & -_Ressa-vm_, tu es aveugle. Une chose ay je bien veu, que quelques uns -avoient la veuë fort courte, specialement les vieux, & notamment les -femmes, voire c’est chose comme ordinaire, que les femmes passé 30. ans, -ayent la veuë fort courte & debile, en sorte qu’elles ne peuvent plus -voir à tirer des pieds les _Thons_, ou vers[98], ains il faut que ce -soit des jeunes garsons ou jeunes filles. A ce propos un Capitaine -François, qui n’estoit pas de nostre equipage, & ne se tourmente pas -beaucoup pour croire une divinité, disoit que le Pape n’avoit point de -puissance sur la mer, puisque Dieu avoit dit à Sainct Pierre, que sa -puissance s’estendoit seulement sur la terre: Par ainsi tous ceux qui -passent de ces pays icy au delà de la mer, ne sont pas obligez aux -ordonnances de l’Eglise de deçà, ains librement, entre autres choses -pouvoient prendre une jeune fille pour concubine, puisque la necessité -requiert qu’elles tirent & ostent des pieds des François ceste vermine. -Je dy cecy pour faire voir combien ces pays sont dangereux aux ames qui -tournent le tout en venin. - -J’ay veu des borgnes entr’eux (qu’ils appellent _Thessaue_) mais en -petit nombre, & des bigles appellez _Thessauen_, bigle, _Cheressauen_, -je suis bigle, _Deressauen_, tu es bigle. Il s’y trouve des begues -nommez _Guingayue_, begue, _Chegningayue_, je suis begue. Les enfans -sont fort chassieux, & les vieillards aussi, qu’ils nomment -_Thessaou-vm_, chassieux, _Cheressaou-vm_, je suis chassieux. -_Deressaou-vm_, tu es chassieux, & cecy provient de la grande humidité -du pays, qui domine plus sur les corps des petits enfans & des -vieillards, à cause de la foiblesse de la chaleur naturelle qui est en -ces corps des jeunes & vieux, que non pas sur les autres corps qui -possedent une chaleur naturelle, forte & robuste. Il s’en trouve de -chauves, assez peu pourtant, & sont appellez _Apterep_, chauve, -_Chéapterep_, je suis chauve: & l’occasion pourquoy on ne voit là tant -d’hommes chauves qu’icy: est que generalement leurs cheveux sont nourris -d’une forte & aduste nourriture, tellement qu’ils ont les cheveux forts, -roides & droicts. - -Ils ont peu de boiteux appellez _Parin_, peu de manchots, nommez -_Iuuasuc_, peu de muets dits, _Gneen-eum_. De gouteux ils en ont qu’ils -appellent _Karouarebore_, & les goutes _Karouare_. Il s’y trouve une -espece de galleux qui viennent de race, changent de peau tous les ans, & -diriez à les voir, qu’ils sont malades de Sainct Main, & neantmoins ne -sentent aucun mal, & sont fort sains, on les appelle tant eux que les -autres galleux, _Kourouuebore_, & la galle _Kourouue_, je suis galleux, -_Ché-courouue_. Il y a des camus comme icy, nommez _Timbep_: Je suis -camus, _Chétimbep_: Tu es camus, _Detimbep_, il est camus _Ytinbep_. - -Il n’y a partie au corps, à laquelle ces Sauvages n’ayent donné un nom -special & particulier. Ils appellent l’Ame _An_, mon Ame, _ché-An_, ton -Ame, _Dean_: nos Ames, _Orean_, vos Ames, _Pean_, leurs Ames, _Yan_: & -cecy tant que l’ame demeure enfermee dans le corps: car ils appellent -d’un autre nom l’ame separee du corps, sçavoir, _Angoüere_. - - La Teste. _Acan._ - Ma Teste. _Cheacan._ - Crasse. _Kua._ - Cheveux. _Aue._ - Mes cheveux. _Cheaue._ - Cervelle. _Apoutouon._ - Front. _Suua._ - Paupiere. _Taupepyre._ - Face. _Tova._ - Ma face. _Cherova._ - Ta face. _Derova._ - Sa face. _Sova._ - L’œil. _Tessa._ - Larmes. _Thessau._ - Mon œil. _Cheressa._ - Maille en l’œil. _Tessaton._ - J’ay une maille en l’œil. _Cheressaton._ - Cligner les yeux. _Sapoumi._ - Je cligne les yeux. _Assapoumi._ - L’ouye. _Apoüissa._ - Oüir. _Sendup._ - J’entends. _Assendup._ - Oreille. _Nemby._ - Mon oreille. _Chénemby._ - Nez. _Tin._ - Morve. _Embouue._ - Se moucher. _Yembouue._ - Narine. _Apoin-ouare._ - Palais de la bouche. _Konguire._ - Bouche. _Giourou._ - Levre d’en haut. _Apouan._ - Levre d’em bas. _Teube._ - Gosier. _Yasseok._ - Cracher. _Gneumon._ - Je crache. _Aouendeumon._ - Tu craches. _Eveouendeumon._ - Salive. _Thenduc._ - Langue. _Apeckon._ - Ma langue. _Ché-ape kon._ - Parler. _Gneem._ - Je parle. _Aïgneem._ - Un beau parleur. _Gneemporam._ - Haleine. _Pouïtou._ - Les dents. _Taïm._ - J’ay mal aux dents. _Chéraiuassu._ - Ma dent. _Cheraïm._ - Ta dent. _Deraïm._ - Sa dent. _Saïm._ - Dent macheliere. _Taiuue._ - Macher. _Chouou._ - Je mache. _Achouou._ - Joüe. _Tovape._ - Baiser. _Geouroupoüitare._ - Je baise. _Aigeouroupoüitare._ - Jouflu. _Tovape-Ouassou._ - Menton _Tendeuua._ - Barbe _Tendeuua-aue._ - Barbu _Tendeuuaaue-rekouare._ - Chignon du col _Aioure._ - Col _Aiouripouï._ - Estrangler par le col _Ioubouïc._ - Poitrine _Potia._ - Espaules _Atiue._ - Bras _Iuua._ - Coude _Tenuvangan._ - Poignet _Papouë._ - Paume de la main _Popouïtare._ - Main _Po._ - Ma main _Chépo._ - Main droicte _Ekatoua._ - Main gauche _Assou._ - Doigts _Pouan._ - Ungle _Pouampé._ - Mon ongle _Chépouampé._ - Mammelle _Cam._ - Cœur _Gnaen._ - Veines _Taiuc._ - Le sang _Toubouï._ - La rate _Perep._ - Boyaux _Thyepouy._ - Foye _Pouya._ - Fiel _Pouya-oupiare._ - Panse _Thuye-ouassou._ - Ventre _Theïc._ - Nombril _Pourouan._ - Le dos _Atoucoupé._ - Les reins _Pouïasoo._ - Costé _Ké._ - Mon costé _Ché-ké._ - Coste _ArouKan._ - Ma coste _Ché-arouKan._ - Hanche _Tenambouik._ - Matrice _Acaïa._ - Roignons _Pere Ketin._ - Les fesses _Tevire._ - Jarret _Anangoüire._ - Cuisses _Ouue._ - Genoüil _Tenupouian._ - Jambes _Touma._ - Pied _Pouï._ - Le talon du pied _Pouïta._ - La plante du pied _Pouipouïtare._ - Orteil _Puissan._ - Le corps _Tétè._ - Mon corps _Chéreté._ - Peau _Pyre._ - Sueur _Thue._ - Graisse _Kaue._ - Os _Cam._ - Mes os _Chécam._ - Moële _Camapoutouon._ - - - - -De quelques maladies particulieres à ces Païs des Indes, & de leurs -remedes. - -Chap. XXX. - - -La Genese nous apprend, suivant l’explication des Docteurs, que Dieu -avoit donné à l’homme une espece d’arbre, pour se servir de son fruict, -en guise de Theriaque à tous maux. Ce mesme Dieu tousjours bon, qui ayme -ses Creatures, tant soient-elles chetives & esloignees de luy, prevoioit -que ceste infortunee generation des Sauvages seroit par une longue -suitte d’annees vagabonde & nuë parmy ces forests spatieuses du Bresil: -& pourtant il leur a voulu donner en general plusieurs sortes d’arbres & -d’herbes, dont ils se servent en leurs blessures & maladies. - -Car il faut que vous croyez que ces Pays sont autant fournis d’arbres -medicinaux, de gommes salutaires, & d’herbes souveraines, qu’aucun qui -soit soubs la voute des Cieux, le temps le fera cognoistre[99], & -l’industrie de ceux qui s’appliqueront à en faire la recherche. - -J’ay veu de l’escorce d’un certain arbre, laquelle sentoit tout ainsi -que le Mastic, qui croist aux Jardins de l’Europe, & les Sauvages disent -que ceste escorce sert à toute maladie, & en usent: Davantage ils -tiennent que toutes les bestes des forests, se sentans ou frappees ou -malades, courent à cet arbre pour avoir guerison: & pour cette cause -rarement peut on trouver un de ces Arbres qui aye l’escorce entiere, -parce que les bestes & animaux du pays la viennent ronger. - -Il y a une espece de gomme blanche, qui croist dans les fueilles des -Arbres, en sorte que vous diriez à les voir, qu’elles soient émaillees -d’argent, & ceste gomme est infiniment bonne pour toutes sortes de -playes. Il y a une autre espece de gomme blanche, si souveraine à -nettoyer les playes, ou à attirer à soy l’apostume & l’ordure enclose -dans la chair, qu’en vingt quatre heures elle faict son effect, -nettoyant entierement la playe. Je l’ay veu experimenter sur un garçon -François que j’avois avecques moy, lequel avoit les pieds & les jambes -tellement gastees & apostumees par les vers de ce pays là, que nous -estions en crainte qu’il perdist totalement les jambes: chose si -horrible à voir, que je ne puis l’exprimer par paroles, & neantmoins luy -ayant faict appliquer sur les pieds & sur les jambes des emplastres de -cette gomme, le lendemain il estoit aussi sain, que s’il n’eust eu rien -auparavant, la gomme de ces emplastres ayant premierement tué tous les -vers qui estoient en nombre infiny: Secondement, elle les avoit tirez -par force de dedans la chair bien avant, où ils estoient attachez, & se -les estoit colez, tellement que vous voyez sur l’emplastre tous ces vers -attachez par la teste. Tiercement, elle avoit nettoyé les playes si bien -qu’il n’y restoit aucune sanie, ains vous voyez la chair toute vive & -vermeille. Je laisse à part tout le reste tant des gommes que des -baumes, que d’un million d’herbes que l’on peut tirer par l’alembic, -pour en avoir l’esprit & l’essence, afin que j’entre en mon subject, qui -est de parler de certaines maladies qui regnent en ces pays là, & du -remede d’icelles: non pas que le pays de soy soit maladif & fascheux, -ains au contraire, c’est un air fort bon & sain, specialement depuis le -moys de Juin, jusques au moys de Janvier: durant ce temps les Brises, -c’est à dire, les vents de l’Est, ou de l’Orient souflent incessamment, -purgeant le pays de ses grosses vapeurs, & par ainsi les Sauvages sont -rarement malades: Et à vray dire, pour l’ordinaire ils n’ont qu’une -maladie de laquelle ils meurent. Les François sont plus subjects à estre -malades, ainsi que l’experience me l’a faict cognoistre & à plusieurs -autres: mais en verité je croy que cela nous est plus arrivé de disette -& misere qu’il nous a falu endurer en ces commencemens que d’autre -cause; & par ainsi que les François estant un peu accommodez, comme ils -commençoient de l’estre quand je partis de l’Isle; je n’estime pas -qu’ils tombent en ces inconveniens & infirmitez, & par consequent -personne ne se doit faire peur à soy-mesme, tenant pour ferme & asseuré -qu’il ne souffrira jamais la centiesme partie du mal que nous avons -enduré. - -La premiere de leurs maladies, s’appelle en leur langue _Pian_, qui -vient du mot de _Pé_, c’est-à-dire, chemin, ou si vous voulez, du mot du -pied: pour ce que ceste maladie accidentellement se prend du crachat, ou -de la sanie espanchee sur la terre, sur laquelle on marche, & commence -tousjours soubs les orteils du pied, de la grandeur d’un liard, de -couleur noirastre; & ceste tache est appellee par les Indiens Aïpïan, -c’est à dire, la _Mere Pian_[100]: parce que d’elle procedent toutes les -autres playes & apostumes, que ceste mal-heureuse maladie faict -universellement sur le corps, à la façon d’une herbe ou arbrisseau, qui -sortant de cette _Mere Pian_, comme de sa racine, va tousjours -croissant, & s’elevant en haut, jette çà & là par le corps, ses -branches, fueilles & bourgeons, qui remplit interieurement & couvre -exterieurement ce corps miserable de plusieurs douleurs extremes & de -putrefaction nompareille, de laquelle plusieurs meurent: Elle dure deux -ans ou environ. Si c’est un François qui a ceste maladie, il faut de -necessité qu’il soit guery parfaictement devant qu’il retourne en -France; autrement il sera contraint de retourner au Bresil pour se faire -guerir: car tous les remedes du monde appliquez à ceste maladie, hors du -Bresil, n’y peuvent rien, sinon la Rheubarbe commune, qui guerit tous -nos maux, sçavoir la mort. J’ay dit comme ceste maladie arrive -accidentellement: disons à present son origine & la source ordinaire & -naturelle, afin que les François qui iront en ces quartiers là prennent -garde à eux. - -Ceste maladie donc vient aux François, comme le mal de Naples, par -l’excez & hantise des filles Indiennes, tellement que ceux qui s’en -veulent garantir, il faut, ou qu’ils vivent chastement, ou qu’ils menent -leurs femmes, ou qu’ils espousent les Indiennes Chrestiennes: car le -mariage est un seur contre-poison pour ce venin, voire mesme le mariage -naturel entre les Indiens, lesquels ne l’ont point, quant au gros, s’il -ne l’ont gagné par excez autre part, quand au petit, chacun l’a une fois -en sa vie; ainsi qu’en l’Europe, la grosse & petite verole. Or ceste -grosse _Pian_ excede & en douleur & en saleté, sans aucune comparaison, -le mal de Naples; & à bon droict: Car le peché que commettent les -François en ces pays là avec les Indiennes, merite dés ceste vie -punition, en tant qu’ils nous ravissent ces pauvres ames Indiennes -d’entre les mains, lesquelles viendroient à la fontaine de salut: si ces -fournaises de lubricité ne les en destournoient par leurs mauvais -exemples. Que ceux qui sont coupables de ce peché, pensent quel conte -ils doivent rendre à Dieu, pour avoir esté cause de la perte & damnation -de ces pauvres ames Indiennes. Que si la vie eternelle est promise à -ceux qui seront cause du salut d’autruy quel loyer esperent ceux, qui -pour satisfaire à leur brutalité, sont occasion de faire mespriser à ces -pauvres innocentes, & leur salut & la predication de l’Evangile? - -Le remede principal pour ceste maladie, est la patience & le temps: les -sueurs y servent beaucoup, & l’alegent fort & accourcissent le temps, -comme font aussi les dietes & le regime de vivre. L’experience a faict -recognoistre que la viande plus propre à ces malades, est la chair du -poisson nommé _Rechien_ (duquel les hommes sains ne mangent jamais, -s’ils ne vouloient vomir jusqu’au sang, & tomber en de grandes maladies) -boüillie avec des herbes fortes & ameres, qui se trouvent en ces -pays-là: Par ainsi ils payent bien le moment d’un plaisir par un million -de douleurs, & ce qui seroit poison aux sains, leur est une viande -salubre, mais de mauvais goust. C’est l’ordinaire de ce rusé Apoticaire -Sathan, de froter le bord de la coupe avec la douceur du sucre ou du -miel, pour faire avaller tout d’une volte le poison, qui par apres -déchire les entrailles de rage & de douleur: Je veux dire qu’il presente -au pecheur le plaisir, mais non la peine du plaisir, & bientost le -pauvre mal-heureux experimente que le plaisir passe vistement, mais la -douleur dure éternellement. - -Nous avons experimenté une autre maladie en ces pays là, tant le Sieur -de la Ravardiere qu’autres François, mais moy sur tous, qui provient de -grosses fievres quartes, tierces & erratiques, lesquelles apres avoir -bien miné le corps, se resolvent en de grands maux de reins & coliques -insupportables, accompagnez de vomissemens continuels, & tousjours -atenuans le corps, refroidisent & resserrent l’estomach, par une -continuelle fluxion du Cerveau, laquelle s’espand par les bras, cuisses -& jambes, & les rend perclus: si bien que vous demeurez comme une statuë -ou pierre immobile. Il me semble que c’est la maladie, de laquelle plus -souvent les Sauvages meurent venant etiques & perclus de leurs membres. - -Les remedes à ceste maladie sont, de boire le moins d’eau que l’on peut, -parce que la saveur des eaux de ce pays là, avec l’alteration causee de -sa chaleur, faict que l’on en boit excessivement, & ainsi l’estomach -perd sa chaleur, & acquiert une grande crudité & foiblesse, d’où il se -reserre & remplit de pituité & autres humeurs corrompuës: à present -qu’il y a de la biere, j’espere que ces maladies ne seront pas -frequentes, & n’arriveront à l’excez où je les ay veuës, & en porte les -marques. Le vin & l’eau de vie sont fort necessaires pour rechauffer ces -estomachs: Par ainsi je conseille ceux qui iront en ces pays là, de -garder soigneusement pour leur necessité leur vin & leur eau de vie, & -non pas les prodiguer en bonne santé dans une desbauche, puisque la -biere de ce pays là faicte de bon mil, est plus savoureuse & salubre à -cause de la chaleur continuelle, que n’est pas le vin ou l’eau de vie. - -Les bons potages sont l’unique remede, & nourriture de ces malades, -lesquels on faict de volaille & d’œufs, qui sont en grande abondance en -ces quartiers là. - -Les autres maladies sont, catarres & mal de dents fort violents, à cause -de l’humidité nocturne de ceste Zone Torride: Ainsi qu’a tres-bien -remarqué Acosta Jesuite, en son Histoire des Indes, où le Lecteur aura -recours: parce que je ne veux rien dire de ce qu’un autre a dit ou -escrit, au moins que je sache. Ceste humidité de la nuict est si forte, -qu’elle cause la roüille sur les espees, mousquets, couteaux, serpes & -haches, qu’elle les mange & devore, si l’on n’est bien soigneux de les -conserver: Et les fluxions du cerveau sont si froides, que descendant à -la racine des dents, elles les pourrissent & font tomber. - -Les remedes singuliers à ces inconveniens sont l’aplication des -cauteres, sur le col & les bras, & se bien couvrir la teste quand la -nuict est venuë. - -Tous les ans il court une maladie des yeux, de laquelle peu sont exempts -specialement les François, elle n’est pas de duree, c’est seulement pour -huict jours ou environ: mais le mal est si vehement que c’est plustost -rage que mal: & si on n’y met remede, on est en danger de ne voir que la -moitié du mauvais temps. Le remede en est facile: c’est que l’on prend -un peu de vitriol qu’on faict fondre dans une phiole de verre pleine -d’eau claire, laquelle on coule sur les yeux entierement & fixement -ouverts, & se faut garder de toucher à ses yeux, ains il les faut tenir -couverts, & n’aller au vent ny au Soleil, autrement le mal se redouble, -parce que ceste maladie estant causee d’une fluxion chaude & -accrimoneuse, si vous frotez vos yeux, ou allez au vent ou au Soleil, -vous irritez vostre mal. - - - - -De la Mort et funerailles des Indiens. - -Chap. XXXI. - - -Jacob espousa les deux sœurs, Lya & Rachel: ce passage est diversement -expliqué par les Peres & Docteurs: Je prendray seulement celuy qui -convient à l’histoire: c’est que Dieu a deux filles, la Nature & la -Grace, qu’il donne pour Espouses à ses Esleus: la Nature est chassieuse, -mais fœconde comme Lya: la Grace surpasse toute beauté mais resserree -comme Rachel: Toutes deux sont sœurs, & au regard de leurs visages vous -les recognoissez pour telles, & semblablement leurs enfans pour -germains, discernant d’avec eux les lignees estrangeres: Je veux dire -qu’en un point & ceremonie, nous recognoissons facilement la vraye -Religion & les heritiers d’icelle, sçavoir est, en la ceremonie du -dernier honneur que l’on faict à ses parens: veu que c’est chose si -naturellement gravee dans le fond de l’Ame des Nations les plus -Barbares, qui rend un argument du tout demonstratif, que ceux là sont en -la vraye voye qui font estat de leurs morts & deffuncts: Et à l’opposite -que ceux là sont non seulement en la voye des Gentils, mais en la voye -du tout contraire à l’instinct purement naturel: suivant en ce cas les -brutes & animaux, de ne tenir aucun conte de leurs amis trespassez, -specialement pour la meilleure partie du composé qui est l’Ame. - -C’est la malediction que donne Job chap. 18. _Memoria illius pereat de -terra, & non celebretur nomen ejus in plateis_: que sa memoire soit -perie de terre, & que son nom ne soit pas celebré par les ruës. Ce que -Symmachus explicant dit: _Non erit nomen ejus in faciem fori_, que son -nom ne parviendra jusqu’au barreau des Senateurs, & plus clairement -Policronius, _Nec in amicorum versabitur memoria_: que la memoire de -telles gens n’aura pas seulement place entre ses amis: grande -malediction, puisque les peuples les plus sauvages du monde universel, -qui sont les habitans du Bresil, n’apprehendent rien plus que de mourir, -non pleurez ny lamentez, c’est-à-dire, qu’ils soient privez des pleurs, -des lamentations & d’autres ceremonies, quoyque superstitieuses, de -leurs parens en leur mort. - -Ces Sauvages atenuez de maladie, depuis qu’ils sont jugez à mort par -leurs parens, on leur demande ce qu’ils desirent de manger avant que de -mourir, & aussi tost il leur est trouvé: combien que leurs repas -ordinaires, tandis que la maladie dure, ne soient autres, que de la -farine de _Manioch_, & du _Ionker_, c’est-à-dire du poivre d’Inde, meslé -avec le sel: croyans que par ceste disette, ils recouvreront leur -pristine santé, qui est un grand abus entr’eux: car j’ay veu moy-mesme -un homme & une femme de la nation des _Tabaiares_, qui n’avoient que les -os & la peau, & à nostre jugement ils ne pouvoient vivre encore deux -jours, (& toutesfois pour cet effet, les baptisans apres l’avoir requis) -que leur ayant faict prendre de bons boüillons, ils eschaperent pour -ceste fois la mort. - -Baste comme ils sont aux abois de la mort, tous les parens s’assemblent, -& generalement tous leurs concitoyens qui environnent le lict du -moribond, les parens tenans le lieu le plus proche du lict, & apres eux -les vieillards & les vieilles & ainsi d’aage en aage, personne ne dit -mot, seulement ils regardent le mourant attentivement, debondant de -leurs yeux des larmes continuelles, & aussi tost que la pauvre creature -a rendu son esprit, vous entendez des hurlemens, cris & lamentations -composez d’une musique si diverse de voix fortes, aiguës, basses, -enfantines & autres, qu’il est impossible que le cœur n’en soit -attendry: quoy que vous reputiez toutes ces douleurs & pleurs sortir -d’un cœur purement naturel, sans autre consideration du bien ou du mal, -que peut encourir cet esprit sorty du corps mort. - -Apres que ce corps est bien pleuré le Principal de la loge ou du -village, ou le Principal des Amis faict une grande harangue pleine -d’emotion, se frappant souvent la poitrine & les cuisses, & en icelle il -raconte les gestes & hauts faits du mort, disant à la fin de sa -Harangue: y a-il quelqu’un qui se plaigne de luy? N’a-t-il pas faict en -sa vie ce qu’un fort & vaillant doit faire? Je dis cecy pour m’y estre -trouvé trois ou quatre fois; & alors il me souvenoit de ce que j’avois -autrefois leu & remarqué dans Polibe, livre six, & dans Diodore -Sicilien, livre second, Chapitre trois, que les Anciens Romains avoient -ceste coustume de faire porter les defuncts en la Place Publique, & lors -le Fils aisné de la maison, ou le principal heritier au defaut d’enfans -masles & aagez, montoit sur un Theatre, déchifrant toutes les loüanges -qu’il pouvoit du mort, son Parent, puis conjuroit toute l’assemblee -d’accuser, s’ils pouvoient, le defunct, afin d’y respondre, & faire que -tous accompagnassent son Corps au Sepulchre. - -Revenons à nos Sauvages: ces pleurs & harangues estant faictes, on prend -le Corps que l’on emplume par la teste, & par les bras, les uns luy -vestent des casaques, & luy donnent un chappeau, s’il en a, on luy -apporte des cosins de Petun[102], son Arc, ses Fleches, ses Haches, & -ses Serpes, du Feu, de l’Eau, de la Farine, de la Chair, ou du Poisson, -& la marchandise qu’il aymoit le plus, tandis qu’il vivoit: Alors on va -faire sa fosse creuse & ronde en forme d’un puits, convenablement large: -là il est apporté & assis sur ses talons, selon la coustume qu’ils ont -de s’asseoir, ils le devalent doucement au fond[101], arrangeants autour -de luy la farine, l’eau, la chair ou le poisson, & ce à sa main droicte, -afin qu’il en puisse prendre commodément: De l’autre costé ils mettent -ses Haches, Serpes, Arcs & Fleches. Puis faisans un petit trou à costé, -ils y posent le feu avec des copeaux bien secs, de peur qu’il ne -s’esteigne, & tout prenans congé de luy, le prient, de faire leurs -recommandations à leurs Peres, grands Peres, Parens & Amis qui dansent -par delà les montagnes des Andes, là où ils croyent tous aller apres -leur mort: Quelques uns luy donnent pour porter en present à leurs amis -quelques marchandises; en fin chacun l’exhortant de prendre bon courage -de faire son voyage ils l’advertissent de plusieurs choses: -Premierement, de ne point laisser esteindre son feu. Secondement, de ne -passer par le pays des ennemis. Troisiesmement de n’oublier ses Serpes & -ses Haches quand il aura dormy en un lieu: & lors ils le couvrent -doucement de terre & demeurans par quelque espace de temps sur la fosse, -ils pleurent profondement, luy disant Adieu: Les femmes reviennent -souvent, & de nuict & de jour, pleurer sur sa fosse, luy demandans s’il -n’est point encore party. - -Je diray à ce propos trois Histoires fort plaisantes. La premiere: c’est -qu’ils avoient enterré un bon vieillard environ à cinquante pas de ma -loge: Ces vieilles me rompoient jour & nuit la teste: Je m’advisay d’un -expedient pour me mettre en repos, c’est que je fis cacher deux jeunes -garsons François que j’avois avec moy, derriere un buisson à trois pas -de la fosse, & sur le milieu du chemin, par où ces vieilles devoient -passer. J’y fy cacher deux Esclaves, ausquels j’avois donné le mot, ce -qu’ils devoient dire & qu’ils devoient faire: la nuict venuë, je les -envoyay chacun en son embuscade, au bout d’un quart d’heure les vieilles -s’en vont de compagnie sur la fosse, & commencent à hurler, aussi tost -mes François contrefont _Geropari_, Dieu sçait si ces vieilles ne -trouverent pas leurs jambes pour gaigner au pied: mais elles furent bien -estonnees qu’elles trouverent devant elles la seconde embuscade, & deux -autres _Geroparis_, contrefaits, qui les firent arrester plus mortes que -vives, s’escrians horriblement passans plusieurs brossailles & buissons -pour gaigner leur loge: Là arrivees elles mettent tout le monde en -esmeute, faisans fermer les entrees de la loge, de peur que _Geropari_ -n’entrast: Je n’estois pas loin de là, qui prenois le plaisir de cette -Comedie & m’en trouvay fort bien: Car elles ne me rompirent plus la -teste. - -La seconde Histoire est d’un Sauvage mort & enterré sur le chemin de -nostre lieu de Sainct François au Fort S. Loüis. Ce Sauvage avoit esté -baptisé avant que mourir, & neantmoins sans y avoir pensé, & à nostre -desceu, ils l’enterrerent en ce lieu là selon les ceremonies cy dessus -descrites. J’en fus un peu fasché, & m’en plaignis: mais on ne sçavoit -sur qui jetter la faute, joint qu’il y avoit desja trois ou quatre jours -qu’il estoit enterré: En ce temps là passant par le chemin, je trouvay -sa femme qui revenoit des jardins, assise sur la fosse pleurant -amerement, & avoit espanché sur ceste fosse plusieurs espies de Mil: Je -m’arrestay, & luy demanday que c’est qu’elle faisoit là. Elle me fit -responce, Je demande à mon Mary s’il n’est pas encore party: Car j’ay -peur qu’on luy aye trop lié les jambes & les bras quand il fut enterré, -& si on ne luy a point donné de couteau: Il n’a seulement que sa Serpe & -sa Hache, & je luy apporte ce Mil, afin que s’il a mangé ce qu’on luy a -donné, il le prenne & s’en aille. Je la fy sortir hors de là, luy -remonstrant, comme je peus, son ignorance & superstition. - -La troisiesme Histoire fut d’un petit enfant, environ de deux ans, -malade du flux de ventre, que je baptisay avant de mourir, qui ne fut -pas longtemps, car deux heures apres son Baptesme on me vint dire qu’il -estoit trespassé. Je m’y en allay avec le Sieur de Pesieux & autres -François, afin de le faire ensevelir dans un linceul de coton: Nous le -trouvasmes environné de vieilles, qui faisoient un tintamare de leurs -pleurs & cris, capables de fendre une teste d’acier, & de plus ce pauvre -petit corps enfantin chargé de rassades, c’est à dire grains de verre -que leur portent les François, dont il font grand estat, & de plusieurs -os de Limaçons Marins, qui sont leurs atours & paremens des grandes -Festes; Jamais il ne nous fut possible de gaigner cela sur ces vieilles, -d’oster ce mesnage de dessus luy, mais il falut l’ensevelir tel qu’il -estoit, puis un François le prenant sur un aiz, l’apporta apres moy -suivy des François, à la façon des funerailles que nous faisons en -l’Europe: Nous vinsmes en la Chapelle de Sainct Loüis au Fort, où le -corps reposa tandis que je disois les Oraisons ordonnees de l’Eglise à -cet effet. - -Nos vieilles nous suivirent de prez, & estans arrivees à la porte de -l’Eglise, n’osans passer outre, commencerent à entonner une Musique si -haute & si forte, que nous ne nous entendions pas l’un l’autre dans -l’Eglise: toutefois on les fist taire, & prenans le corps nous -l’allasmes enterrer au Cimetiere joignant la Chappelle. Ces vieilles se -glissoient parmy les François qui entouroient la fosse, apportans les -unes du feu, les autres de l’eau, les autres de la farine, & le reste -dit cy dessus, pour mettre aux costez de cest enfant pour s’en servir en -son chemin, ce que je fy jetter au loin devant elles, leur faisant -remonstrer leur folie par le Truchement: ainsi elles s’en retournerent -en leur loge pleurer leur saoul. - - - - -Du retour en l’Isle du sieur de la Ravardiere, & de quelques Principaux -qui le suivirent. - -Chap. XXXII. - - -Le Sieur de Pesieux à la venuë de la Barque Portuguaise ne manqua point -d’escrire & dépescher un Canot, pour aller trouver le Sieur de la -Ravardiere & luy manifester l’estat auquel nous estions, attendans un -siege prochain: mais le Canot fut plus de trois mois à trouver le dit -Sieur, lequel ayant appris ces nouvelles, se dépescha autant qu’il peut, -de venir en l’Isle, s’exposant à plusieurs dangers, qui sont en ces -mers: mais sa diligence ne nous eust pas beaucoup servi: Car en ces 4. -mois qu’il y eut entre le temps que nous attendions le siege & sa venuë, -nous eussions vaincu ou esté vaincus. - -Cette rupture du voyage des Amazones fist grand tort à la Colonie: parce -qu’on eust cueilly & amassé une grande quantité de marchandises, le long -de ces rivieres, bien plus peuplees de Sauvages de diverses Nations, que -ne sont pas l’_Isle_, Tapoüitapere, _Comma_ & les _Caïtez_[103]: Et qui -plus est, ces Peuples là sont plus debonnaires que ceux-cy, & mieux -fournis de coton & autres danrees: Davantage ils sont plus pauvres & -diseteux de Haches, Serpes, Couteaux, & Habits par consequent pour peu -de chose on eust eu beaucoup de leurs richesses. - -Un autre detriment que receut la Colonie des François en cette -interruption de voyage, fut que beaucoup de Nations estoient resoluës de -s’approcher de l’Isle, habiter les Pays circonvoisins, & les cultiver, & -fussent venus avec ledict Sieur au retour des Amazones: Mais ce bruit -des Portuguais leur fist suspendre la resolution qu’ils en avoient -prise, attendans dans l’issuë de cet affaire. - -Le Sieur de la Ravardiere estant venu, on poursuivit hastivement -d’achever les Forts des advenuës de l’Isle, on y porta du Canon, & posa -garnison. Quelques jours apres il fut suivy de plusieurs gens de guerre -Sauvages, qui vindrent en l’Isle, & entre les autres la _Grand-Raye_ des -_Caïetez_, Sauvage estimé entr’eux, & tenu pour valeureux & de bon -conseil, pour le respect duquel ses semblables font beaucoup, voire s’il -faut dire, le suivent & embrassent son opinion entierement. Ce qui sert -fort aux François en ces Pays là: car il retient tous les Sauvages au -service & à la devotion de nos gens. - -Un peu auparavant qu’on allast aux Amazones, quelques meschans garnemens -firent courir un bruict dans les _Caïetez_ & _Para_, que les François -s’en alloient les prendre captifs, soubs umbre d’aller aux Amazones: Ce -bruict esmeut tellement ces Peuples, qu’ils estoient prests de quitter -leurs habitations, pour s’enfuyr autre part, mais par les Harangues que -leur fit la _Grand-Raye_, ces gens effrayez sans subject furent -r’asseurez, ce Sauvage leur disant tout le bien qu’il peut des François. - -Il accompagna, luy, sa femme, & quelques siens parens une Barque envoyee -de l’Isle en _Para_, pour traicter des Marchandises du Pays, où on avoit -trouvé plusieurs choses precieuses: Mais le mal-heur voulut, qu’estant -partie de là pour retourner en l’Isle, sa trop pesante charge l’enfonça -dans la mer, environ à deux lieuës de terre; Chacun mesprisant les -richesses, se depoüilla, qui prenant une écoutille du vaisseau, un autre -quelque aiz, d’autres se mirent dans le bateau, mais la _Grand-Raye_ -ayant patience que tous prissent le moyen de se sauver: enfin luy & sa -femme avec un Truchement François se mirent tous les derniers à la nage, -encourageant l’une & l’autre par ces paroles: La mort est envieuse, -voyez comme elle nous jette ses vagues sur la teste, afin de nous -abysmer, monstrons luy que nous sommes encore forts & vaillants, & qu’il -n’est pas temps qu’elle nous emporte: Tous se sauverent en certaines -Islettes inhabitees, hors mis un François qui fut emporté en nageant par -les Poissons _Rechiens_[104]. La _Grand-Raye_ voyant les François nuds & -affamez, & qu’ils estoient en lieux steriles, enfermez de plusieurs bras -de mer, se met à nage, passe un long Pays plein d’Aparituriers, où il -eut bien de la peine & du travail à passer dans ces racines, & sortir -des vases, dans lesquelles il entroit quelquefois jusques au col. Estant -parvenu au village de ses semblables, il les excita de venir avec des -Canots, des Vestemens & des Vivres: ce qu’ils firent; puis apres -revenans aux villages qui estoient vis à vis du lieu où se perdit la -Barque, il leur fist rendre quelques marchandises que la mer avoit jetté -au bord. - -Ce _Grand-Raye_ estoit autrefois venu en France, dans un Navire de -sainct Malo, & avoit sejourné en France l’espace d’un an, ou environ, & -en si peu de temps il avoit appris à parler François, si bien qu’encore -au jourd’huy il se faict entendre aux François, quoy qu’il y ait bien -des années qu’il en est de retour: & a si bon esprit, jugement & memoire -qu’il remarqua, & les raconte à present, toutes les particularitez que -nous avons en France. Je ne veux icy rien dire de ce qui touche l’Estat -Spirituel, ny de la Harangue qu’il me fist, concernante le -Christianisme, par ce que je la diray en son lieu au Traicté suivant: -mais quant à ce qui regarde le Temporel, il racontoit souvent à ses -semblables, voire je l’entendis haranguer le mesme aux _Tabaiares_ du -Fort Sainct Loüis. - -Les François sont forts, ont un grand pays plein de bons vivres, ils ont -le vin en abondance, le pain, le mouton, le bœuf, les poules, plusieurs -sortes d’oyseaux, grand nombre de poissons: leurs maisons sont de -pierre, environnees de grosses murailles, sur lesquelles on voit de gros -Canons braquez: La mer bat au pied, ou bien ils ont de grands fossez -pleins d’eau. Le long des ruës vous voyez les maisons ouvertes, pleines -de toute sorte de marchandises: Ils vont sur des chevaux, & entr’eux il -y a des Grands ou Principaux mieux suivis que les autres: De ce nombre -est Monsieur de la Ravardiere, qui a sa maison proche de la ville où -j’abordé. Le Roy de France demeure au milieu de son Royaume, en une -ville, qu’ils appellent Paris. Les François haissent, comme nous, les -_Peros_, & leur font la guerre par mer & par terre, & demeurent les plus -forts. Car les _Peros_ sont en ce pays là tenus pour foibles, & les -François pour vaillans, & plus valeureux que toute autre Nation. C’est -pourquoy nous ne devons point craindre, ils nous defendront bien. -Quelques mesdisans de nostre Nation ont rapporté que les François -n’avoient peu prendre les _Camarapins_, mais cela est faux: Ils y ont -faict leur devoir, & si les _Tapinambos_ eussent voulu donner par -derriere, nous les eussions pris: mais le Grand des François a eu pitié -d’eux, ne les voulant pas tous brusler, comme fut une partie d’iceux. -Cecy, & autres semblables discours il fit alors, & depuis allant par -l’Isle, dans chaque village, il le recitoit au _Carbet_. - -Or la façon avecques laquelle il fit son entree dans la Grande Place de -Sainct Loüis; tant pour salüer les _Tabaiares_ de leur bien venuë, que -pour favoriser les François, ce fut qu’il ordonna ses gens d’une façon -bien estrange: Il les rangea tous queüe à queüe, ils estoient bien -quelque cent ou six vingts: Aux uns il fist prendre en main des Courges, -aux autres des Marmites, aux autres des Rondaches, aux autres des Espees -& Poignards, aux autres des Arcs & Fleches & autres Instrumens -dissemblables, & disposant les Joüeurs de _Maraca_[105] environ par -dixaines, ils firent le tour des Loges des _Tabaiares_, puis vindrent en -la Grande Place du Fort, où nous estions, finir leur danse devant nous, -laquelle tiroit fort sur la danse des _Pantalons_, s’avançans & -cheminans peu à peu avecques mesure, frappans également tous ensemble la -terre de leurs pieds, & ce au ton de la voix, & du son du _Maraca_, -qu’ils gardoient tous en mesme cadence, recitans une chanson de victoire -à la loüange des François. Ils remuoient la teste de çà de là, & les -mains aussi, avec tels gestes qu’ils eussent faict rire les pierres. -Ceste façon de danser est appellee entre les _Tapinambos_ -_Porasséu-tapoüi_, c’est à dire, la danse des _Tapouis_ par ce que la -danse des _Tapinambos_ est toute dissemblable: car elle se faict en -rond, sans remuer de place. La danse finie, il nous vint salüer & puis -s’alla reposer & manger en la loge qui luy estoit preparee. - - - - -Du voyage du Capitaine Maillar[106] dans la terre ferme, en l’habitation -d’un grand Barbier: Description de ceste terre, & des tromperies de ce -grand Barbier. - -Chap. XXXIII. - - -C’est une verité recogneuë de tous ceux qui ont hanté ces Pays du -Bresil, que la terre ferme n’a rien de commun en beauté & fertilité avec -les Isles: pour ce que les Isles sont sables noirs et legers, adustes & -bruslez de la continuelle chaleur, d’autant que les Isles sont bien plus -sujectes en ceste Zone torride aux chaleurs & ardeurs, & ce à cause de -la mer qui redouble par reflexion la puissance de la lumiere du Soleil -sur l’opacité prochaine & concentrique de la terre: Chose que vous -experimentez en la composition des miroirs ardans, desquels le centre -est opaque, & eslevé plus que sa circonference & ses bords: & partant -les rayons du Soleil se reünissent & colligent en ce centre, qui pour -cet effect produisent le feu & la flamme aux subjects disposez, mis à la -poincte & pyramide de ce centre. - -Le Sieur de la Ravardiere ayant plusieurs fois entendu des Sauvages -qu’il y avoit une terre infiniment bonne, à cent, ou cent cinquantes -lieuës de _Maragnan_ dans la Terre Ferme, és contrees qui sont vers la -Riviere de _Miary_, à plus de quarante ou cinquante lieuës d’icelle, il -dépescha une Barque & des Canots, & y envoya le capitaine Maillar de -Sainct Malo, avecques quelques François & un Chirurgien, qui se -cognoissoit fort à la nature des herbes & arbres precieux. En cette -terre, s’estoit retiré un des Principaux Sorciers de _Maragnan_, -avecques quarante ou cinquante de ses semblables, tant hommes que -femmes, & y avoit basty un village, & cultivé la terre, laquelle luy -rendoit toutes choses en si grande abondance, que ce mal-heureux faisoit -acroire à tous les _Tapinambos_, ainsi que je diray cy apres, qu’il -avoit un esprit, qui faisoit venir & croistre de terre ce qu’il vouloit. -Là ce Capitaine se transporta, avecques bien de la peine: car il falut -qu’il passast une longue & large plaine couverte de joncs & de roseaux, -marchant dedans l’eau jusques à la ceinture, & apres y avoir sejourné -quelque temps, & remarqué la bonté de la terre, il nous rapporta ce qui -s’ensuit. - -C’est, que la terre de ce lieu estoit forte, grasse & noire, & -tres-bonne à produire les cannes de sucre, & beaucoup meilleure que -celle de Fernambourg: ce qu’il peut bien tesmoigner, pour avoir demeuré -plusieurs annees dans Fernambourg & pratiqué les autres endroicts que -tiennent les Portuguaiz: La terre est arrosee de grande quantité de -ruisseaux capables de faire moudre les engins à succre. - -Il y a abondance de poissons d’eau douce fort grands, & de plusieurs -especes: Les Tortuës y sont sans nombre, le gibier & la venaison de -toute sorte, & en quantité indicible, outre les Cerfs, Biches, -Chevreils, Sangliers, Vaches-Braves, _Pagues_, _Agoutis_, _Armadilles_, -qu’ils appellent _Tatous_. Il s’y trouve des Lapins & des Lievres, comme -en France, mais plus petits: la diversité des oyseaux & du gibier est -tres-grande: Les Perdrix, Faisans, _Moitons_[107], Bisez, Ramiers, -Tourtes, & Tourterelles, Herons & semblables s’y voyent par admiration. -La terre porte les racines grosses comme la cuisse. Le Petun y vient -fort grand & fort bon, & disent que l’on y peut faire deux cueillettes -l’année. Le Mil y vient fort haut, gros & en quantité. Il y a des -fruicts beaucoup meilleurs & en plus grand nombre que dans l’Isle, -_Tapouitapere_ & _Comma_. Il y a diversité de Perroquets en couleur & -grosseur specialement des _Touins_ francs[108], gros comme des moineaux, -qui apprennent incontinent à parler, mais ils meurent du haut mal, quand -il sont apportez dans l’Isle. J’ay veu moy-mesme que d’un grand nombre, -à peine en peut-on sauver demy douzaine, & en mangeant, chantant ou -sautelotant dans la cage, sans aucune apparence de mal precedant, en -faisant trois on quatre tours ils tomboient morts. Il y de forts gros -Magos & des Monnes barbuës, tres-belles & tres-rares, & qui seroient -fort recherchees, si on en apportoit en France. - -Il se tient là un Barbier ou Sorcier fort bien accommodé & fourny de -toutes choses necessaires: il estoit venu un peu avant ce voyage, faire -ses barberies & enchantemens, & ce à fin de gagner les hardes & -ferrailles des Sauvages de _Maragnan_, pour les emporter quant & soy en -son pays. Ces barberies furent de diverses sortes. Premierement il avoit -une grosse marionette qu’il faisoit se mouvoir subtilement, specialement -la machoire basse de sa bouche, & haranguoit faisant à croire aux femmes -des Sauvages, que si elles vouloient que leurs graines & legumes -multipliassent quatre fois plus, qu’elles n’avoient coustume de faire: -il falloit qu’elles apportassent quelques unes de ces graines & legumes, -& les donnassent à sa marionette, pour les faire tourner trois ou quatre -fois dans sa bouche, afin de recevoir la force de multiplication de son -esprit, qui demeuroit en ceste marionnette: puis semant une ou deux de -ces graines ou racines dans leurs jardins, toutes les autres graines & -legumes prendroient la force de multiplier de ces deux. Il y eut une -telle presse par les villages où il alla, des femmes qui luy apportoient -des graines & legumes pour faire tourner en la bouche de la marionette, -qu’à peine y pouvoit-il fournir, & les femmes gardoient cela fort -curieusement. - -2. Il institua une danse ou procession generale, & faisoit porter à tous -les Sauvages, tant hommes, femmes, qu’enfans, des branches de Palme -piquante, surnommee _Toucon_[110], & alloient tout autour des loges -chantans & dansans, & ce disoit-il, pour exciter son esprit à envoyer -les pluyes, (car en ceste annee elles vindrent trop tard) apres la -procession ils caouïnoient jusqu’au crever[111]. 3. Il fit emplir d’eau -plusieurs grands vaisseaux de terre, & marmotant je ne sçay quelles -paroles dessus, apres lesquelles il plongeoit dedans un rameau de palme, -aspergeant un chacun sur la teste: il disoit: soyez mondes & purifiez, -afin que mon esprit vous envoye les pluyes en abondance. 4. Il prit une -grosse canne de roseau creuse, qu’il emplit d’herbe de _Petun_, & y -mettant le feu par un bout, il souffloit la fumée sur ces Sauvages, -disant, Prenez la force de mon esprit[109], par laquelle vous serez -tousjours sains de corps & vaillants de courage contre vos ennemis. 5. -Il planta un May d’arbre, au milieu du village, chargé de coton, & apres -avoir faict quelque tours & retours aux environs, il leur dit, qu’ils -auroient ceste annee grande quantité de coton. - -Or pour toutes ces barberies, la pluye ne venoit point, & ne cessoit -jour & nuict de faire danser les Sauvages, & crier le plus haut qu’ils -pouvoient pour reveiller son esprit ainsi que jadis faisoient les -sacrificateurs de Baal; nonobstant ces cris, la pluye ne venoit point. -Il s’advisa de faire accroire à ces Sauvages, qu’il voyoit bien son -esprit chargé de pluyes, du costé de la mer: mais il n’osoit approcher à -cause de la Croix, qui estoit plantee au milieu de la place du village, -vis à vis la Chappelle de nostre Dame _d’Usaap_, & par ainsi s’ils -vouloient avoir de la pluye il falloit déplanter ceste Croix: à quoy ils -acquiescerent aisement, & l’eussent faict, n’eust esté les François qui -estoient-là, & la crainte d’en estre punis qui les en empescha. - -Ceste nouvelle vint au Fort, & aussi tost on y envoya _Le Grand Chien_, -& les François pour amener le Barbier, & voir au moins s’il pourroit -danser au milieu d’une sale, d’une façon qui ne luy eust pleu, & luy -eust-on appris, que son esprit n’eust esté bastant de le sauver: Ce que -recognoissant fort bien, par l’advertissement qu’il eust, qu’on -l’envoyoit querir, pour luy faire tout honneur au Fort: il ploya -hastivement son bagage, & prenant ses gens avec luy, se sauva par mer -dans son _Canot_, & quelque temps apres il envoya faire ses excuses, par -un sien parent, qui apporta beaucoup de presens de son pays, pour faire -sa paix. - -Il laissa une croyance aux Sauvages de l’Isle, qu’il avoit un esprit -fort bon, & estoit grand amy de Dieu, qu’il n’estoit point meschant, -ains ne demandoit qu’à bien faire: Il mange avec moy, disoit-il, dort & -marche devant moy, & souvent il vole devant mes yeux; & quand le temps -est venu de faire mes jardins, je ne fay que marquer avec un baston, -l’estenduë d’iceux, & le lendemain au matin je trouve tout faict. -Quelques-uns des Sauvages Chrestiens, ayans entendu, que nous avions -desir de faire punir ce compagnon, abuseur de peuple, ils me disoient, -qu’il falloit avoir pitié de luy, & ne luy rien faire; par ce qu’il -n’avoit jamais esté meschant, ny son esprit, ains que l’un & l’autre -s’estoient employez à faire croistre les biens de la terre: Je les -enseignay sur ceste matiere ce qu’ils devoient croire. Pensez vous -autres qui lisez cecy, combien ce ruzé Sathan sçait comme un Singe, -contrefaire les ceremonies de l’Eglise, pour introniser sa superstition, -& retenir en sa cordele les ames infidelles. Vous le pouvez voir par -ceste procession de Palmes, ceste aspersion d’eau, & soufflement de -fumee, communicant son esprit, de quoy nous parlerons plus amplement au -Traitté du Spirituel. - - - - -De la venue des Tremembaiz; comme on les poursuivit, & de leurs -habitations & façons de faire. - -Chap. XXXIV. - - -En ce temps, la Nation des _Tremembaiz_, qui demeure au deçà de la -montagne de _Camoussy_, & dans les plaines & sables, vers la Riviere de -_Toury_, non guere esloignee des arbres secs, sables blancs, & l’Islette -saincte Anne, fit une sortie inopinee vers la forest, où nichent les -oyseaux rouges, & aux sables blancs, où se trouve l’Ambre gris, & où -l’on pesche une grande multitude de poissons; & ce en intention de -surprendre les _Tapinambos_, desquels ils sont ennemis jurez: en quoy -ils ne furent trompez: Car plusieurs des _Tapinambos_ de l’Isle, estans -allez en ces quartiers specialement pour y pescher, furent assaillis des -_Tremembais_[112]: les uns furent tuez sur la place; les autres furent -menez captifs, & ne sçait-on ce qu’ils en ont faict: les autres -eschapperent dans leur _Canot_, revenans en l’Isle de _Maragnan_, qui -apporterent ces piteuses nouvelles, lesquelles remplirent les villages, -d’où estoient les morts, de cris & hurlements, les meres & les femmes -incitans ceux de l’Isle à les poursuivre: ce que les Principaux -resolurent ensemble, & vindrent prier les François de leur donner un -Chef & nombre de soldats, ce qu’on leur accorda. _Iapy Ouassou_ fut le -conducteur de ceste armee[113], & fut suivy d’un grand nombre de -Sauvages, & accompagné des François. Ils s’en vont droict passer la mer, -entre l’Isle & les sables blancs, où ils mirent pied à terre, pour se -reposer & nuicter les uns allans à la pesche, les autres à la chasse, & -les femmes & les filles chercher de l’eau parmy les sables, qui ne -pouvoit estre que sommastre, c’est-à-dire, demy douce & demy salee; -tendre les licts, faire du feu, & apprester le manger: Les jeunes -_Tapinambos_ faisoient les _Aioupaues_, tant pour les Principaux que -pour les François, & au principal _Aioupaue_, le Colonel se loge, & tous -les Capitaines apportent leurs licts, qu’ils pendent tout autour du lict -de leur Colonel: ceremonie qu’ils gardent en toutes leurs guerres, -specialement quand ils sont proches de leurs ennemis; A quoy ils en -adjoustent une autre, qui est, de faire les feux & obscurs, de peur que -leurs ennemis ne les descouvrent la nuict: Car ils ont tous en general -ceste coustume, tant les _Tapinambos_ que les autres, de faire monter au -coupeau des plus hauts arbres, leurs sentinelles, pour descouvrir, s’il -paroistra de nuict quelque feu ou lumiere des ennemis. - -Le lendemain, ils se mettent à chercher deçà delà, marchans jusqu’à une -plaine tres-grande de sable, environnee de bois de trois costez, & au -quatriesme de la mer; là ils trouverent les _Aioupaues_ des -_Tremembaiz_, & une marmite Portugaise, d’où nous apprismes, avec les -autres nouvelles que nous en avions eu au precedent, que les Portugais -estoient habituez en la _Tortue_, & en la montagne de _Camoussy_, & -avoient faict alliance avec les _Tremembaiz_, comme aussi avec les -Montagnars, tant _d’Ybouapap_ que de _Mocourou_, specialement avec -_Giropary Ouassou_, c’est à dire, _Le Grand Diable_, Prince & Roy d’une -grande Nation de _Canibaliers_[114], lequel _Grand Diable_ ayme fort les -François, & hait naturellement les Portugais, & c’est chose asseuree, -que si les François ont du bon en ces pays là, il trahira les Portugais, -& se joindra avec les François: Car on tient qu’il est _Mulatre_ -François, c’est à dire, nay d’un François & d’Indienne. Revenons à -nostre subject. - -Nos Sauvages trouverent un de leurs semblables encore vivant, qui -s’estoit sauvé à la fuitte dans les bois, & caché dans un arbre: mais -entendant le son des Trompes de guerre, qui est un grand bois creusé, -ayant la gueule d’en bas & d’en haut à la façon d’une Trompette, il -sortit tout defaict & sans figure d’homme, pour n’avoir rien mangé -l’espace de huict jours, sinon des feuilles de l’arbre où il s’estoit -caché, & ceste carcasse vivante enseigna le mieux qu’il peut, le lieu où -gisoient les morts ses compagnons, lesquels on trouva la teste fendue & -les haches de pierres, desquels ils leur avoient fendu la teste mises -sur leurs corps, comme c’est leur coustume, de ne se servir jamais d’une -arme, quand avec icelle, ils ont tué un de leurs ennemis. - -_Carouatapyran_ un des Principaux de _Comma_, m’apporta une de ces -haches de pierre, toute teinte de sang, & veluë des cheveux qui y -estoient colez, avec la cervelle du fils du Principal _Ianouaran_, de -laquelle il avoit esté tué, & qui fut trouvee sur luy. _Carouatapyran_, -m’apprit ce que je ne sçavois pas, touchant ces haches, faictes d’une -pierre tres-dure, & taillees en forme de croissant: car il me dit, que -les _Tremembaiz_ avoient coustume tous les mois, au premier jour du -Croissant, de veiller toute la nuict à faire ces haches, & ne cessoient -qu’elles ne fussent parfaites, ayans ceste superstition, que portans ces -haches en guerre, ils n’estoient jamais vaincus, ains remportoient la -victoire de leurs ennemis: pendant qu’ils font ces haches, les femmes, -filles & enfans sont dehors les _Aioupaues_, dansant & chantant à la -face du Croissant. - -Ces _Tremembaiz_ sont valeureux, & redoutez des _Tapinambos_, d’une -stature competante, legers à la course, plus errants que stables en -leurs demeures: leur viande plus commune est le poisson & ne laissent, -quand ils veulent, d’aller à la chasse: ils ne s’amusent à faire des -jardinages, ny des loges, ains habitent soubs les _Aioupaues_, ayment -plus les plaines que les forests: car ils descouvrent tout autour d’eux. -Ils ne portent grand mesnage ou bagage apres eux, se contentans de leurs -arcs, flesches & haches quelques _Couïs_[115] & Courges pour puiser de -l’eau & quelques marmites pour cuire les viandes: tirent à coups de -fleches les poissons, bien plus adroicts que les _Tapinambos_: sont -robustes de corps, tellement que prenans un de leurs ennemis par le -bras, le jettent à terre, ainsi que feriez un chappon: Ils couchent sur -le sable le plus du temps. - -Ils se servent de ce lieu des sables blancs, & des arbres secs, à -prendre les _Tapinambos_, comme on faict de la ratiere à prendre les -Rats, & ce pour trois raisons. La premiere, à cause de la pesche, qui -est là fort fertile & abondante. La seconde, à cause d’une forest, où -les oyseaux rouges de toutes parts, viennent nicher, pour faire leurs -petits. Si bien que les _Tapinambos_ ne manquent pas d’aller en cette -saison, dénicher les petits, & prendre les œufs à demy couvez, & ce en -si grande abondance, qu’il est impossible de l’exprimer, tellement -qu’ils en ont pour vivre plus de deux mois, quand ils sont retournez en -l’Isle, les ayant auparavant boucanez, endurcis & rendus secs comme -bois, qui est chose où je trouvois bien peu d’appetit: & à vray dire, je -n’en pouvois manger: nonobstant ce sont grandes delices, & un gibier -fort exquis parmy ces Sauvages. Je rapporteray quelque particularité -notable de ces oyseaux rouges cy apres. La troisiesme raison est pour -cueillir l’ambre gris, que les _Tapinambos_ appellent _Pirapoty_, c’est -à dire fiante de poissons[116]; Car ils ont opinion que cet ambre gris -n’est autre chose que l’excrement des Baleines, ou d’autres semblables -gros poissons, lequel eslevé sur l’eau, est jetté par les vagues en ce -lieu: bien qu’il y aye des François qui disent que cet Ambre gris n’est -autre chose que la fleur de la mer, que les Sauvages appellent -_Paranampoture_ ou une gomme de mer _Paranamussuk_: le Lecteur en -pensera ce qu’il luy plaira. - -Cet ambre gris se trouve par masse sur ces sables, quand la mer est -retiree, & ce plus en une saison qu’en l’autre, & il arrive quelque fois -que la masse est grosse, digne d’estre mise dans un Cabinet Royal, & -qu’on ne pourroit justement estimer & payer: mais à cause que toutes les -bestes & oyseaux de là, & des environs, les _Crabes_, Lezards & autres -reptiles de la mer se jettent dessus, avec lesquels surviennent les -_Tapinambos_, cupides de cette matiere, non pour l’estat qu’ils en font, -mais pour ce qu’ils voyent, que les François recherchent cela avec grand -soin, le tout est dissipé par morceaux. Je conseillois un jour de faire -là un fort, tant pour empescher les courses des _Tremembaiz_ que pour -boucher l’entree aux Navires dans l’Islette Saincte Anne, qu’aussi pour -recueillir cet Ambre gris: parce qu’il n’y a point de doute, que souvent -la mer en jette sur ces Sables, lequel est aussi espars & mangé par les -bestes, oyseaux & reptiles, joint que les Sauvages de l’Isle, n’y vont -que deux ou trois fois l’annee. Je m’asseure que cet Ambre payeroit bien -son Fort, sa garnison & beaucoup d’autres. - -Nos Sauvages _Tapinambos_ & nos François apres avoir cherché çà & là, ne -trouverent rien autre que leurs morts, les _Aioupaues_, & les vestiges -des ennemis: par ainsi ils s’en revindrent en l’Isle plus affamez que -blessez. - - - - -De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, & du voyage d’Ouarpy. - -Chap. XXXV. - - -Il y avoit une Nation vers _l’Ouest_, de laquelle jamais par cy-devant -on n’avoit oüi parler, & estoit incogneüe à tous les _Tapinambos_, -demeurans dans les bois fort avant à quatre ou cinq cens lieuës de -l’Isle, n’ayans eu jamais la commodité des Haches ny des Serpes, ains se -servoit seulement des Haches de pierre, vivoit fort secrettement dans -ces Pays & Forests, soubs l’obeissance d’un Roy. Ils furent advertis, -par le moyen de quelques Sauvages qu’ils surprirent sur mer, que les -François estoient venus en l’Isle de _Maragnan_, & y habitoient, & -avoient amené quant & eux des Peres qui enseignoient le vray Dieu, & -purifioient les Sauvages de leurs pechez. Ils porterent ces nouvelles à -leur Roy, lequel fist dépescher incontinent des Canots, où il fit -embarquer un des Principaux apres luy de cette Nation, qu’il fist -accompagner de deux cens jeunes hommes fort & vaillans, habiles à nager -& à flecher, avec commandement d’aller vers l’Isle, sans mettre -aucunement pied à terre, ains se contentassent de parlementer avec les -Truchemens des François, & s’en retourner au pays, prenans garde -qu’aucun ne s’apperceust de la route qu’ils prenoient. - -Ils arriverent donc vis à vis de _Tapouitapere_, où estoit pour lors le -Truchement _Migan_, qui adverti de leur venuë, les alla trouver sur mer, -& parlementa avec leur Principal fort longtemps: Car ce Principal -l’interrogea, Premierement, des Peres, quels gens c’estoient, ce qu’ils -faisoient & enseignoient. Secondement, des François, quelles estoient -leurs forces, leurs marchandises, s’il estoit vray, qu’ils eussent -reconcilié ensemble les _Tapinambos_ & les _Tabaiares_, & s’ils vivoient -en bonne paix dans l’Isle. Le Truchement ayant respondu à tout cela -selon ce qu’il devoit, le Principal demeura satisfaict, & dit, qu’il en -estoit fort aise, & que son Roy & toute sa Nation s’en resjoüiroit -infiniement: parce qu’ils desiroient tous de s’approcher des François, -tant pour cognoistre Dieu, pour avoir des Haches & Serpes de fer, pour -cultiver leurs jardins, que pour estre en seureté de leurs ennemis. -Quant à eux, qu’ils feroient force coton & autre marchandise, en -récompense pour donner aux François, sans rien demander autre chose que -leur alliance & protection. - -Le Truchement luy demanda, si sa Nation estoit grande, & s’il y avoit -loin en son Pays: Il respondit que sa Nation estoit grande & son Païs -fort loin, denotant à peu prez, la distance par lieuës, qu’il y pouvoit -avoir de l’Isle en sa terre, monstrant par ses doigts le nombre des -Lunes, c’est-à-dire, des mois qu’il luy falloit pour retourner en son -Pays: & adjousta, Je ne te puis dire l’endroict de nostre habitation, -par ce que mon Roy me l’a deffendu, & aussi pour ce que nous craignons, -qu’on nous y vint faire la guerre. Contente toy que dans six mois, je -reviendray icy t’apporter certaines nouvelles, & va dire asseurément à -ton Grand, que les choses estant telles que tu m’as dit, nous viendrons -tous demeurer aupres de vous. - -Le Truchement repliqua, Vien, je te prie, voir le Fort que nous avons -faict, & les gros Canons braquez dessus, & les François qui sont là en -garnison, afin que tu le rapportes à ton Roy. Non, dit-il, c’est chose -qui m’est deffenduë de mettre pied à terre, moy ou les miens: Neantmoins -l’on fit tant apres luy, que luy ayant donné des ostages, il permit à -quelques uns des siens, de mettre pied à terre à _Tapoüitapere_ où ils -furent les tres-bien receus, & ayant trafiqué quelques Haches & Serpes -pour d’autres marchandises, qu’ils avoient apporté, ils s’en -retournerent fort joyeux. Cependant les Canots estoient en mer, l’aviron -dans l’eau, prests de voguer, s’ils fust arrivé quelque chose mal à -poinct. Les autres avoient la main sur la corde de leurs arcs, les -fleches encochees & prestes à tirer, tant ces Nations se defient les -unes des autres: Mais en leur rendant leurs gens, ils rendirent les -ostages: ainsi ils s’en allerent en paix: Dieu les conduise, & les -vueille amener à la cognoissance de son nom. - -Quant au voyage d’_Ouarpy_, qui est une Riviere & contree, à six vingts -lieuës de l’Isle[117], & davantage, vers les _Caïetez_, il fut entrepris -par le Sieur de Pisieux, accompagné de quinze François, & de deux cens -Sauvages pour les raisons suivantes. La premiere pour découvrir une mine -d’or & d’argent, qui est à cent lieuës au haut de la Riviere, les -Sauvages nous en apporterent du soufre mineral, qui s’est trouvé fort -bon, & par consequent on a esperance, que ces mines seront bonnes & -fertiles: Depuis je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays là, -une grande quantité de mines d’or, meslé de cuivre, & d’argent meslé de -plomb[118], ce que tesmoignent asseurément les eaux minerales qui -viennent des montagnes. La seconde pour r’amener quant & luy une Nation -des _Tabaiares_, qui habitent sur ceste Riviere. La troisiesme, pour -chercher une Nation de _Long-Cheveux_, qui demeure en ces Pays, atenant -la riviere d’_Ouarpy_, lesquels sont debonnaires & aisez à civiliser, & -trafiquent avec les _Tapinambos_: si ces choses reussissent, comme je -croy qu’elles feront, dans peu de temps l’Isle sera riche, pour les -marchandises que feront tous ces Sauvages r’assemblez, & se rendra -forte, contre l’invasion des Portuguais, & me reposant sur cette -esperance, je traitteray de quelques particularitez fort rares, que j’ay -remarqué en ces Pays, satisfaisant aux difficultez qui s’y presenteront -de prime abord, par bonnes & naturelles raisons. - - - - -Des Astres & du Soleil. - -Chap. XXXVI. - - -C’est une chose belle & considerable, que le Ciel, sous ceste Zone -torride, semble beaucoup moins estoillé, qu’en l’Europe: c’est à dire, -qu’il n’y apparoist pas tant de petites Estoilles, attachees à la voute -azuree de ce Pays là, comme à la voute du Ciel de ce nostre Pays: & au -contraire nous voyons beaucoup plus de grandes Estoilles estincelantes & -luisantes là, qu’icy. Je ne me suis jamais persuadé qu’il y eust moins -d’Estoilles en ce pays là, qu’en celui-cy, mais que cela venoit de -l’erreur de nostre veuë, pour la raison suivante: C’est que tous qui -habitent hors des deux Solstices, Cancer & Capricorne regardent -obliquement le centre du Ciel, qui est la ligne Ecliptique, ou Zone -torride, où passe le Soleil: & pourtant, ils ont plus d’Orizon, & par -consequent plus grande espace du Ciel à contempler, & ainsi peuvent voir -ou nombrer plus d’Estoilles. A l’opposite ceux qui habitent entre les -Solstices, & specialement soubs la Zone torride, ne contemplent plus -ceste ligne obliquement, ains en Sphere droicte, & pour ce subject ont -moins d’Orizon, & par consequent moins de Ciel à contempler, & en suitte -moins d’Estoilles à nombrer. - -Cette raison est confirmee par une autre experience: C’est que le Soleil -se couche, & se leve tout-à-coup, sans faire aucune Aurore, ny de soir, -ains ferme le jour quant & soy à son coucher, & introduict la nuict: & à -son lever chasse la nuict, & faict le jour: Que s’il y a là soir ou -matin, c’est si peu que rien: Au contraire en l’Europe nous avons en -Esté quelquefois plus de deux heures de soir, & autant de matin, avant -que le Soleil se leve, & apres qu’il est couché, & ce pour la raison -dire que les habitans sous la Zone torride sont en Sphere droicte, & -nous autres en Sphere oblique. J’adjouste encore une autre experience -quand nous revenons de _Maragnan_ par deçà, au Pole Septentrional, nous -découvrons bien plustost l’Estoille de ce Pole, que quand nous allons -d’icy à _Maragnan_, l’Estoille de la Croisade, encore qu’elle soit -beaucoup plus eslevee que le Pole Antartic ou Austral. Une autre chose -j’ay remarqué en ceste Planette du Soleil; C’est qu’elle faict deux -Midis tous divers entre les deux termes de l’annee, de sorte qu’en une -moitié de l’année, regardant l’Est, il est à votre droicte, c’est à -dire, en la partie Australe, & en l’autre moitié de l’annee il est à -vostre gauche, c’est à dire, du costé vers la Partie Septentrionale: & -en tous ces Midis il y a fort peu d’Ombre: d’autant que jaçoit que le -Soleil ne regarde en Zenit cette terre, que deux fois l’annee: comme il -faict aussi toutes les terres enfermees dans les deux Solstices: -neantmoins il vous est si voisin en Sphere droicte, qu’il n’y a pas -beaucoup à dire, quand il est venu en son Midy, qu’il ne vous frappe à -plomb le coupeau de la teste: toutesfois vous distinguez tres-facilement -ces deux Midis, entre lesquels cette terre est situee. - -La raison de tout cecy est, que le Soleil couppe deux fois l’annee en -Zenit la Zone torride, comme j’ay dit, & ce pour faire ces Solstices du -Cancre & Capricorne, & par consequent il est necessaire que ceux qui -habitent soubs la Zone torride, le voyent faire son Midy tantost d’un -costé, tantost de l’autre. Pour exemple, Quand il sort du Capricorne, -pour s’acheminer vers le Cancer, les Bresiliens habitans soubs la Zone -torride, ont leur Midy à la main droicte, & quand il quitte le Cancer -pour retourner au Capricorne, ils l’ont à la main gauche. - -J’aurois icy un beau champ pour discourir de la Sapience de Dieu en la -fabrique de ce monde: mais n’ayant pour but que succinctement escrire -une Histoire, je laisse cela à la consideration du Lecteur: seulement -rafraichissant la memoire comme Dieu a departy la course de ce Soleil, -sçavoir, en deux extremitez, & pour le milieu, & tous les habitans de -ces trois stations, également reçoivent & participent autant de la -lumiere du Soleil en l’annee, les uns que les autres, excepté les -habitans du Cancer, qui retiennent le Soleil en l’annee trois jours & -quelques heures, davantage que les habitans du Capricorne, d’où viennent -les Bissextes, & la reformation du Calendrier, chose qu’il nous faut -expliquer: commençons par le milieu, puis nous viendrons aux extremitez. - -Le milieu est composé des deux extremitez, & doit estre également -distant de l’une & de l’autre, autrement il ne pourroit estre milieu. -Toute la course du Soleil se termine en vingt-quatre heures, pour jour -naturel, & en douze mois pour an. Or est-il que la Zone torride est le -milieu de la course journaliere & annuelle du Soleil, partant, il faut -qu’en sa troisiesme part & portion elle joüisse journellement & -annuellement de la lumiere du Soleil également avecques les deux parties -extremes: ce qu’elle ne pourroit faire, si elle n’avoit en toute l’annee -ses jours égaux, c’est-à-dire, 12. heures de Soleil: car si elle -excedoit tant soit peu en cette portion, elle ne seroit plus le milieu -de la course du Soleil, ains tendroit vers l’une des deux extremitez, & -ensuitte elle auroit en un temps de ces douze mois les jours plus grands -les uns que les autres pour r’avoir en une fois ce qu’elle perdroit en -l’autre, & par ainsi il faudroit assigner une autre Zone du Ciel, qui -fust le milieu & centre de cette course, d’autant que le milieu est de -l’essence, voire le fondement d’icelle des deux extremitez: car il est -impossible de s’imaginer deux extremes sans milieu, ains comme j’ay -dict, le milieu est composé des deux extremitez, & par ainsi nous disons -que cette Zone torride, estant le milieu de la course Solaire, doit -avoir sa portion de lumiere composee des deux extremitez, qui sont douze -& douze, que le Soleil donne également aux deux Solstices, entre les -deux bouts de l’annee, recompensant en un temps, ce qu’il avoit retenu -en l’autre. Composons à present une troisiesme portion pour servir de -milieu de ces deux extremitez, douze & douze. Il faut que nous prenions -six d’une part, & six de l’autre, pour rendre le tout égal: par ainsi -vous entendrez facilement, comme cette Zone torride joüit egalement -avecques les autres parties du monde, de la lumiere du Soleil sans -changer son nombre de six & six, plus en un temps qu’en l’autre, par ce -qu’elle participe egalement des deux extremitez: & ainsi soit que le -Soleil aille visiter le Cancre & ses habitations, leur donnant pour sa -bien-venuë, largesse & liberalité de lumiere: soit qu’il aille au -Capricorne en faire autant, la Zone torride pour cela ne luy est point -importune, ny ne hausse l’imposition de ses peages ordinaires: mais elle -luy faict payer seulement six heures de matin, & six d’apres Midy de -lumiere & chaleur pour son passage de la traversee de sa terre, & du -travail de ses habitans, qu’ils prennent à sa venuë. - -Quant aux terres & habitans d’entre les Tropiques, & hors les Tropiques, -ils divisent également entr’eux, qui plus, qui moins, en divers temps, -la lumiere du Soleil, & par compensation plus en un temps qu’à l’autre, -au bout de l’annee ils trouvent qu’ils ont eu également chacun, douze -heures de lumiere pour un jour naturel & douze mois pour l’annee. - -J’ay dict que les habitants du Cancre, tant dedans que dehors son -Tropique, jouyssent trois jours du Soleil davantage que les autres: De -donner raison naturelle de cela, & tout ce qu’en disent les Astrologues -n’est rien: C’est un secret que la Divine Sapience s’est reservé, & un -honneur qu’elle faict à ce monde ancien, composé des trois parties, -Asie, Afrique & Europe: & si une raison Alegorique peut satisfaire à -cela, Je croy que c’est pour remarquer les trois speciaux privileges, -que ce vieil Monde a receu par dessus le Nouveau, à sçavoir, la premiere -peuplade de l’homme chassé du Paradis Terrestre: le don de la loy -escrite, à Moyse, & la redemption du monde par JESUS CHRIST. - - - - -Des Vents, Pluyes Tonnerres, & Esclairs qui sont en Maragnan & autres -lieux voisins. - -Chap. XXXVII. - - -Outre les choses, que le Reverend Pere Claude a dict en son Histoire de -ces matieres: J’adjousteray ce que l’experience m’a faict recognoistre -de plus, que j’ay bien voulu communiquer au Lecteur, pour son -contentement: Et premierement des Vents, entre lesquels celuy d’Orient -s’attribuë le Sceptre & le Royaume de ceste terre du Bresil, & supposees -les raisons que le Reverend Pere apporte, j’en adjouste une autre que -tiennent tous les Mathematiciens, qui ont vogué par delà, & en ont -escrit. Sçavoir, que la perpetuité de ces Vents d’Orient, soufflans en -ces cartiers, provient de la disposition des costes du Bresil, -lesquelles vont de l’Est, à l’Ouest droictement: car le Soleil ayant -eslevé les vapeurs de la terre & de l’eau, & les tirant apres soy, par -la violence de son cours journalier, ces vapeurs rencontrans les costes -du Bresil, droict de l’Orient à l’Occident, sans aucune inflexion, les -suivent: Ce que vous pratiquez domestiquement en la fumee, qui suit le -premier Corps solide, qu’elle rencontre, pour le soutien de sa -foiblesse, & privee qu’elle est de tout Corps solide, va selon -l’agitation & predomination de la vapeur soufflante au dessus d’elle. - -Or combien qu’il soit ainsi, que les Vents des trois autres parts du -monde, sçavoir Ouest, Nord, & Sus, ne regnent pas en _Maragnan_ & lieux -circonvoisins en comparaison des vents de l’Est, ce n’est pas à dire -pourtant, que les vents ne viennent quelquefois du Nord, & du Suz, & -rarement de l’Ouest. - -Les vents s’augmentent tousjours à _Maragnan_, depuis le mois d’Aoust -jusqu’en Janvier, qui est proprement l’Esté de ceste terre, où le temps -est tousjours serain: Cela vient du cours du Soleil, qui revenant du -Solstice du Cancre, pour aller à celuy du Capricorne, il esleve les -grandes vapeurs, qui sont en ces terres aqueuses & humides, de dessoubs -la Zone Torride, & plus il s’approche de ces terres, plus aussi il en -esleve, & par consequent les Vents se renforcent, lesquels ne sont autre -chose, que ces mesmes vapeurs eslevees en l’air. - -2. La raison pourquoy les pluyes ne commencent qu’à la my-Janvier, ou en -Fevrier, & vont tousjours s’augmentant jusqu’au commencement de Juin, ou -vers la fin d’Avril, est que le Soleil retourne du Solstice du -Capricorne, vers le Solstice du Cancre, & tire à soy grande abondance -d’humiditez de ces terres là, lesquelles s’epoississent en l’air, & -tombent: Et d’autant plus que le Soleil s’approche de son terme, -d’autant plus il augmente ses humiditez, & faict que leur cheute est -plus espoisse, forte & subtile, & suivant cecy, nous voyons qu’en ce -mesme Bresil, la saison & la force des pluyes est diverse, une terre -l’ayant premiere que l’autre. - -Ces pluyes sont pour l’ordinaire, abondantes, frequentes, longues, & -continues, & ce plus la nuict que le jour, & ceste saison des pluyes est -le temps de la semaille, laquelle incontinent pousse, germe, & donne -augmentation, voire & la cueillette, ou moisson: Et cecy est, d’autant -que ceste terre sabloneuse, est desseichee à cause de la proximité du -Soleil; & par ainsi les pluyes tombantes sur icelle, en abondance & -continuation, elle absorbe en soy, par une avidité nompareille, ces -pluyes, changeant sa secheresse, en une temperee humidité, mere de -generations. - -Ces pluyes sont fort differentes de la rosee qui tombe la nuict, en la -saison d’Esté; parce que les pluyes ont une mauvaise odeur, & à -l’oposite, la rosee a une tres-bonne odeur; & la cause de cecy est, que -les pluyes viennent du combat des grosses vapeurs aërees, & par -consequent, apportent quant & soy, la qualité de leurs agens, & cause -efficiente: Joinct que les pluyes tombantes avec impetuosité sur la -terre, laquelle est couverte, ou des fueillages putrefiez, ou des -cendres des bois bruslez, ces pluyes chaudes de leur nature outre ceste -impetuosité, esmeuvent la terre, à rendre une odeur mauvaise, procedante -de ces putrefactions: A l’oposite, la rosee tombant doucement, lors que -la nuict est seraine, & non agitee, & qui plus est qualifiee d’une -temperature froide, & non chaude, sans excez toutefois, donne bonne -odeur, specialement quand elle tombe sur des herbes odoriferantes. - -Au temps des pluyes, les corps sont plus maladifs, qu’au temps des -Brises, où vents de l’Esté, & en voicy l’occasion: C’est en premier -lieu, que les vents ne soufflent plus, & par consequent ne purgent -l’air, & ne chassent les grosses vapeurs marines & aqueuses, qui de soy -sont maladives. En second lieu, c’est que les nuës se battant & -fracassant en ce temps des pluyes, elles produisent des pesanteurs aux -corps, des maux de cœur, & des estouffemens d’estomach, les nerfs se -laschent, & les os s’emplissent d’humidité: ce qui n’arrive pas au temps -des vents, qui netoyent l’air, la mer & la terre. - -3. Les tonnerres & esclairs sont sans aucune comparaison, plus forts & -frequens au Bresil, qu’en ce vieil Monde, specialement au temps des -pluyes, auquel les tonnerres sont espouventables, si bien que vous -diriez, que la terre va renverser, & un esclair dure plus de temps, que -douze d’icy: Pensez que font à lors les Sauvages, si le plus grand -guerrier, oseroit pour lors mettre le nez à la porte; & sans faire le -bon valet, j’en ay eu plus que mon saoul de pœur, & neantmoins on ne -s’apperçoit point de la cheute des tonnerres: je croy qu’en voicy la -cause. Pendant que la chaleur a son regne paisible, depuis Aoust, -jusqu’en Fevrier, rarement on entend les tonnerres: mais quand le combat -de la froidure, & de la chaleur, s’esleve depuis Fevrier jusqu’en Juin, -il faut de necessité, que l’amorce & le canon jouë, qui sont ces -esclairs & tonnerres: & pour ce que la chaleur est en sa force, soubs la -Zone Torride, & que la froidure se fortifie en ce temps-là, par le -retour du Soleil, du Capricorne au Cancre, avec l’amas des humiditez -concrees en l’air: Il faut par consequent, que le combat en soit plus -grand: les tonnerres plus frequens, & les esclairs plus furieux. Or la -cause, pourquoy on ne s’apperçoit point de la cheute du tonnerre, ce -sont les arbres hauts & puissans de ces pays, lesquels arbres -naturellement en tous pays, sont le jouët & la niche des tempestes -foudroyantes: Partant comme ceste terre est couverte de forests, -enrichies d’arbres de hauteur admirable, il est bien aisé que le -tonnerre tombe sans s’en appercevoir. Joinct l’experience qu’on en a -tous les jours par les arbres abatus & bruslez, qui se rencontrent dans -les forests. - - - - -De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan. - -Chap. XXXVIII. - - -La Mer est differente en _Maragnan_, en ses marees, d’avec le reste de -l’Univers: d’autant que l’Ocean par tout, suit par mesure infallible, le -Croissant, plenitude, & décours de la Lune, & neantmoins nos Matelots -ont remarqué en _Maragnan_, qu’il y avoit un jour ou deux, & quelquefois -davantage, de distance & difformité avec l’ordinaire des autres marees -de Univers. Il est aisé de respondre à ceste difficulté: si on veut -remarquer, que le seul Bresil differe d’avec toutes les autres contrees -de l’Univers, en ce point qu’il est environné de mille et mille -inflexions causees, tant par les bancs & roüeles de sable, que par les -tours & retours des pointes & bayes: Joinct que ces terres & ces -emboucheures sont extremement découpees, tellement que les marees ne -viennent si tost en leur hauteur, dans les rivieres salees, ports & -havres, comme elles font ailleurs. Prenez-en l’exemple au flux & reflux -de la mer, dans la riviere de Seine: car la mer au Havre de Grace est -preste de refluer, quand le flot vient d’arriver au Pont de l’Arche. - -J’ay pris garde à une autre chose, commune aussi aux autres mers, mais -non pas tant: c’est que la mer en son flux, disperse à chaque pointe de -roche, sa maree propre, faisant au milieu du Chenail, le sillon de son -flux principal, orné de la cresme marine qui s’amasse en ce milieu, -ainsi que si vous tiriez une corde au niveau, & sert d’adresse aux -Pilotes, pour recognoistre le Chenail d’entre les batures. La raison de -cecy est, ce me semble, la proprieté de la figure ronde, qu’ont tous les -Elemens, qui est de disperser son champ à tous les points de sa -circonference: par ainsi la mer faict au milieu du centre de son flux, -le sillon, ou fil de son cours: puis disperse & donne à chasque pointe -de rocher, le ray de sa maree: en sorte que j’ay veu quelquefois -plusieurs pieces de bois, portees diversement & en opposition contre les -rochers, par les rays & rameaux de ces marees diverses. - -Les eaux de _Maragnan_ sont incorruptibles & beaucoup meilleures que -celles de l’Europe, comme j’ay recogneu par experience à mon retour de -dix semaines, en voicy la raison: Plus un corps est subject à repassion -& changement de qualité, plus est-il corruptible & mauvais, à cause des -alterations que le changement leur apporte: Or les eaux de _Maragnan_ -sont tousjours en mesme estat, & par ainsi incorruptibles & tres-bonnes: -Au contraire les eaux de l’Europe sont tantost chaudes, tantost froides, -& par consequent corruptibles & mauvaises. - -Les fontaines de _Maragnan_ ne sont pas froides, comme les fontaines de -l’Europe: parce que les terres de _Bresil_ sont basses, & pour ce -subject, ne peuvent causer l’antiperistase dans leurs entrailles -specialement pour la proximité du Soleil, qui penetre bien vivement & -avant dans la terre qui est sabloneuse, & pourtant fort susceptible de -la chaleur. Or est-il que les eaux de l’Europe sont froides en Esté, à -cause de la grande antiperistase des terres, qui sont hautes, d’où les -eaux coulent, lesquelles terres sont le plus souvent fortes & pesantes, -& resistent à la chaleur du Soleil: Par ainsi donc les fontaines du -_Bresil_, demeurent tousjours en une semblable temperature: pource que -le Soleil roule esgalement sur elles, & n’ont rien qui leur puisse -apporter quelque qualité froide. - -Entre ces fontaines de _Maragnan_, les unes sont meilleures que les -autres & de couleur diverse: ce qui vient de la terre, qui est fort -diversifiee en goust & en couleur: Joinct que la terre estant basse -comme j’ay dit, plusieurs arbres, les uns de bon goust, & les autres de -mauvais, estendent leurs racines en bas, entre lesquelles les veines des -fontaines courantes, reçoivent une qualité bonne ou mauvaise, tant de la -terre que des arbres. - -Une autre chose est à noter de ces fontaines: c’est que les unes -tarissent vers le mois du Septembre, & les autres diminuent sans se -tarir pourtant; cecy procede de la terre de _Maragnan_, laquelle estant -chaude, seche & sabloneuse, dissipe aisement ses eaux, qu’elle reçoit -des pluyes, desquelles elle faict & nourrit pour la plus-part, ces -fontaines. Et pourtant les mois de Septembre, Octobre, Novembre & -Decembre, estant les plus eslognez des pluyes, la plus-part des -fontaines se tarissent, & les autres diminuent fort. - -Celuy qui desire boire de l’eau extremement froide, doit emplir un seau -d’eau & l’exposer au serain de la nuict, le matin il la trouvera aussi -froide que glace: ce qu’il ne feroit pas, s’il alloit aussi matin puiser -de l’eau à la fontaine: parce que les nuicts estans fort froides à -_Maragnan_, elles agissent bien plustost sur une eau enfermee en petite -quantité, & dans un vaisseau, qui de tous costez est environné de l’air, -que non pas sur les eaux tousjours mouvantes par leur courant, retenues -en leurs licts basse, & de toutes parts couvertes & opaque, n’ayant que -la seule superficie à descouvert: Ainsi qu’il est aisé de voir en -l’Europe, durant l’Hyver, que les fontaines & fosses pleines d’eau, -situees à l’abry & à couvert, rarement sont gelees, voire je dy, -refroidies. - - - - -Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan[119]. - -Chap. XXXIX. - - -La plus-part des arbres de ces pays, sont durs & pesans, & cecy -provient, que la solidité és choses mixtes, est causee de la bonne -coction de l’humide: Or est-il qu’en ces pays, l’humide & le chaud -abondent extremement, & en parfaicte egalité, si vous considerez la -saison des mois, en l’annee: parce que les pluyes ont leur temps, pour -abreuver la terre, en grande abondance, & la chaleur aussi a son regne, -pour cuire & digerer ceste humidité, nourriture des vegetans, -specialement des arbres, lesquels estendans leurs racines au fond, & au -large de la terre attirent à soy grande abondance d’humidité, & -survenant la chaleur forte sur icelle humidité, l’augmentation se resout -en corps solide. - -Les arbres sont perpetuellement verdoyans, par une succession -journaliere & continuelle de nouvelles fueilles aux vieilles, tellement -que les nouvelles sortans du bourjon de la branche, attirent à soy -l’humeur radicale, laquelle suivant la jeune force de l’inclination -attractive, residante en ces nouvelles fueilles, les vieilles demeurent -privees de toute nourriture, & par ainsi se seichent & tombent. Nous -voyons cela pratiqué en nos Corps, quand un nouvel ungle vient à pousser -le vieil, tellement que par une succession de nouvelles fueilles aux -vieilles, les arbres demeurent en mesme estat: ce que nous ne pouvons -pas avoir en l’Europe, à cause de l’Hyver, qui resserre la chaleur -naturelle des arbres en dedans; Ainsi il faut que les fueilles de nos -arbres generalement tombent aussi tost, que la chaleur vient à manquer, -abandonnant l’humide, lequel pourrit le pied de la fueille, au lieu de -luy donner vigueur, comme il faisoit, estant accompagné de la chaleur -radicale: & partant il faut que les fueilles tombent: Au contraire au -Bresil le chaud & l’humide se faisans bonne & perpetuelle compagnie, -produisent en tout temps, des nouvelles fueilles, sur la vieillesse des -autres: Car en toutes choses generalement, il faut remarquer trois -Estats d’Estre. Le 1. l’Estre croissant, le 2. l’Estre permanent, le 3. -l’Estre diminuant, à la fin duquel la mort vient necessairement: ce que -nous voyons en ces fueilles, qui ont un temps pour croistre, un autre, -pour demeurer parfaictes, & un autre pour diminuer & mourir. - -Entre ces arbres, j’en trouve de dignes d’estre remarquez. Premierement, -les Aparituriers, qui sont arbres croissans le long de la mer, & jettent -de leurs rameaux, des petits filets, sur le sable de la mer, ou entre -les pierres qui couvrent la vase, qui tost prennent racine, se -fortifient & grossissent, & ayans eu leur stature parfaicte, commencent -eux mesmes de jetter d’autres filets, qui font comme ils ont fait, en -sorte que ces arbres se multiplient infiniment, chacun produisant son -semblable de main en main, non de la racine, comme les autres arbres, -ains de leurs rameaux: En quoy je ne sçay lequel des deux plus admirer, -ou la succession perpetuelle de Pere en Fils, ou la generation toute -diverse d’avec le commun des arbres. Or la raison pourquoy ces arbres -produisent en cette sorte leur semblable, est, que ces Aparituriers sont -fort hauts & pesans, & en leur commencement menus & deliez vers la -racine, et au contraire fort gros par le milieu: & partant s’ils -naissoient de la racine de leur Pere, ils ne pourroient jamais s’eslever -en haut, à cause de la foiblesse & delicatesse de leur pied, & de la -grosseur & pesanteur de leur milieu, ains faudroit qu’ils demeurassent -couchez & rampans le long des sables, à quoy la Nature a pourveu de leur -donner deux naissances: La premiere, du rameau de leur Pere, où ils -demeurent perpetuellement incorporez, & par consequent bien soustenus, -la 2. naissance de la rade de la mer, dans laquelle ils profondent & -estendent leurs racines, & attirent une seconde nourriture: à ce -qu’ainsi soustenus & nourris, par haut & par bas, ils puissent aisément -croistre. Et remarquerez en passant cette belle particularité, qu’ils -ont deux naissances, & deux nourritures: la premiere est d’en haut, -consubstantielle avec son geniteur, qui faict une mesme essence avec -luy, est engendré de luy, sorty de luy, & neantmoins est tousjours avec -luy, & inseparable de luy: vit de mesme nourriture que luy: La seconde -naissance & nourriture est d’embas, du sein de l’arene de la mer, -prenant nourriture de la mesme mer, eslevant en haut cette nourriture, -pour la conjoindre & unir avec la nourriture, qu’il reçoit de son Pere, -par lesquelles deux nourritures il croist, se fortifie, estend ses -branches, desquelles derechef, par une autre naissance, il produit ses -filets, qu’il faict prendre racine, dedans la mesme mer qui l’a produit. - -Je me servois de cette comparaison, pour faire comprendre aux Sauvages -le Mystere de l’incarnation du Fils de Dieu, en leur disant: Que le Fils -de Dieu avoit deux naissances, une d’en haut, eternelle & Divine, -sortant de son Pere, sans en sortir, distingué de son Pere par -Hypostase, comme le rameau de l’Apariturier, avec le fils engendré de -luy, un toutesfois en essence & substance avec son Geniteur, comme le -filet avec son rameau, vivant d’une mesme nourriture Divine & Celeste, -sçavoir, l’amour du Sainct Esprit, qui faict la troisiesme Personne de -la Trinité: L’autre d’embas, temporelle & humaine, sorti du sein de la -Vierge Marie, & nourry de son sacré Laict, & que croissant homme & Dieu -tout ensemble, vivant interieurement de la nourriture Divine, & -exterieurement de la nourriture corporelle, parvenu à l’aage de trente -trois ans & demy, apres avoir communiqué sa doctrine celeste aux hommes, -confirmee par ses miracles, il estendit ses branches, permettant qu’on -l’attachast sur l’arbre de la Croix, & du milieu de ses playes produit -ses Esleus, leur faisant prendre racine dedans sa saincte Eglise, -regenerez par l’Eau Baptismale, & nourris des Saincts Sacremens: Chose -que les Sauvages concevoient extremement bien, & n’y trouvoient, à ce -qu’ils me disoient, aucune difficulté, argumentans ainsi: Si Dieu a -donné cette puissance aux arbres, qui n’ont point de sentiment, pourquoy -luy mesme n’aura-il pas moyen d’en faire autant? - -Il y a en ces Pays là des arbres, qui semblent à l’escorce & à -l’exterieur du tout secs, & ne portent jamais aucune fueilles, & -neantmoins quand leur saison est venuë, ils jettent en tres-grande -quantité, des fleurs fort belles & toufuës, semblables en forme & en -grosseur aux Peaunes doubles de deçà, & sont de diverses couleurs, -toutefois pour l’ordinaire elles sont jaunes: La raison de cette -particularité est, que la Nature se finit & termine à l’action, qu’elle -choisit & eslit entre les autres: tellement que quand elle se rend -liberale à fournir à quelque membre, un suracroist de nourriture, c’est -aux despens des autres membres: par ainsi si ces arbres donnoient leur -suc, à faire une grosse escorce verdoyante & humide, & couvrir d’une -belle cheveleure de fueilles le coupeau de leurs rameaux, ils ne -pourroient pas produire ces belles fleurs: lesquelles naturellement en -tous les vegetans, viennent d’un suc bien digeré & subtil, & par -consequent qui monte facilement aux extremitez des rameaux, ne se -souciant des autres parties des arbres, pour leur donner quelque espece -de nourriture. J’ay recogneu cecy par une belle experience, en France, -és Seriziers que l’on chastre, pour les empescher de porter fruict, afin -qu’ils jettent tout leur suc, à produire des fleurs larges & doubles, -comme roses musquees doubles. - -Il se trouve là d’autres arbres, qui ferment leurs fueilles, & les -replient l’une sur l’autre, quand le Soleil se veut coucher, & si tost -qu’il est levé, les déplient & espanissent: ainsi que nous voyons faire -en France, à l’herbe du Soucy, & au Tourne-soleil: Cecy procede de -l’humidité, ou serain de la nuit, qui les reserre, à cause que la -qualité du froid est constrictive: à l’opposite la chaleur du jour les -ouvre, parce qu’elle est aperitive. - -J’ay peu facilement trouver des raisons naturelles de plusieurs -singularitez, que j’ay veuës en _Maragnan_: mais je confesse nuëment, -que je n’ay sceu jamais trouver la cause naturelle: pourquoy certains -arbres, de ce pays-là, au seul toucher que faict l’homme contre leur -tronc, avec sa main, incontinent ils ferment generalement toutes leurs -fueilles: si ce n’estoit d’aventure, qu’il y eust en ces arbres, quelque -proprieté sensitive, comme nous lisons estre en l’Eponge, laquelle si -tost qu’elle sent le toucher de l’homme qui la veut coupper, elle se -reserre & cache dans le creux & la fente de la pierre marine qui l’a -engendree. - -Les _Acaiouiers_ qui portent les _Acaious_, propres à faire vin, -naissent naturellement le long de la mer, & pour cet effect ils vivent -du suc marin & salé, d’où vient que le vin d’_Acaiou_ est piquant, -acrimonieux, chargeant les reins de douleurs à la longue, & fort mauvais -pour le Poulmon, J’ay fait une experience de ce vin, le passant par une -chausse, & en ay tiré une grande quantité de sel. - -Il y a des Espines, que vous diriez estre creées de Dieu, pour -representer le Mystere de la Passion[120] de Jesus-Christ, par ce -qu’elles croissent par bouquets, quatre en bas, également distantes -l’une de l’autre, en forme de Croix, & une au couppeau, qui tourne la -pointe vers le Ciel, & est ornee de neuf fueilles, reduites en trois -petits bouquets, chacun petit bouquet en possedant trois, lesquelles la -saison arrivee, se convertissent en trois fleurs, cette belle Espine -consistant au milieu. Ces cinq Espines sont les instrumens de cinq -playes de Jesus-Christ: La Couronne d’Espines environnant son Chef, -comme cette Espine d’enhaut ornee des fueilles, c’est-à-dire des pechez -& vanitez des 3. aages du monde, en la Loy de Nature, Escrite, & de -Grace, lesquels pechez & imperfections, se sont changez par le merite du -Sang de Jesus-Christ, en fleurs de grace, de bonnes œuvres, & récompence -de la gloire. - - - - -Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent en ces Pays. - -Chap. XL. - - -C’est un poinct non petit de la Phisique, ou Philosophie Naturelle: -Comment il se peut faire qu’un animal vivant, & parfaict en son espece, -se concree de luy mesme sans geniteurs. Albert le grand escrit qu’il a -veu des Poissons vivans dans le milieu d’une grande pierre de marbre -tiree de sa roche, & fenduë par le milieu. Cela ne doit sembler nouveau -à ceux qui ont peu lire cet Autheur: Car j’ay veu dans les ruisseaux de -_Maragnan_, causez par les pluyes, & qui se seichoient tost-apres, de -fort beaux Poissons semblables en couleur & grandeur, avec d’autres -Poissons qui vivent dans les rivieres permanentes, & naissent de fray. -Comment cela se peut faire, que ces Poissons sans fray, en peu de mois, -naissent, croissent & meurent à la cheute, accroissement & tarissement -des eaux? J’en diray la raison, qui est, la force & influence des -Planettes predominantes en Janvier & Fevrier, pendant lesquels ces -Poissons naissent, & de la forte conjonction de l’humide & du chaut, -avec la disposition du terroir, le tout concurrant avec l’influence des -Planettes, d’où vient que plustost telle espece de Poissons naisse en -ces lieux qu’en autre part, ce que nous experimentons en l’Europe, que -la diversité des terres où passent les eaux possede diversité de -Poissons. - -Entre les oyseaux de _Maragnan_, desquels je dirois des merveilles, si -autre que moy ne l’eust ja faict, J’ay remarqué une singularité és -_Courlieus_ rouges[121], qui sont non seulement vestus de plumes rouges -comme escarlatte, mais aussi la chair de leurs corps est de céte -couleur: & cette singularité est, que leur premier plumage à l’issuë de -la coque est blanc, & demeure tel, jusqu’au temps qu’ils puissent voler, -& lors ils changent leur blanc en noir, & persistent en cette couleur, -jusqu’à ce qu’ils ayent obtenu leur grosseur & grandeur naturelle, de là -ils deviennent demy gris & demy rouges, & en fin totalement rouges, qui -sont quatre changemens. Je ne rapporte cecy pour l’avoir oüi dire: mais -je l’ay veu en ceux qu’on nourrissoit privez & domestiques: Cecy -n’arrive point sans une profonde raison fondee en la Nature: & la voicy, -ce me semble, c’est que la couleur du poil & du plumage, suit la -disposition & qualité du suc & de la nourriture dont le vivant se -nourrit: Car le Philosophe tient, que le poil & le plumage vient, croist -& se nourrist de la superfluité de l’aliment: Or est-il que la couleur -blanche suppose un aliment doux & delicat: & par ainsi le petit -_Courlieu_ sorti de sa coque, gisant au berceau de son nid, & ne vivant -en tout ce temps, que de Moucherons, & de _Maringoüins_, qui volent -autour de luy, il faut que son plumage, procedant de ceste foible -nourriture, subisse la couleur blanche: A l’opposite la couleur noire du -poil & de la plume, suppose en l’animal une abondance & superfluité -d’aliment: parce que la vivacité de la chaleur naturelle, va tousjours -excitant l’appetit, pour se jetter sur la pasture: Suivant cecy j’ay -pris garde que cet oyseau, quand il est vestu de plumes noires, est -extremement gourmand, & mange sans cesse. La couleur grise & demy rouge -de plumage, manifeste une temperature de cette trop grande avidité -d’aliment, une regle, au choix naturel, d’une viande singuliere & -propre, qu’il doit tousjours entretenir: & pour cette occasion j’ay -remarqué qu’en ce temps là, cet oyseau choisit une viande singuliere & -speciale, à laquelle seule il tend son vol, sçavoir est, des Crabes, ou -Escrevisses de mer, lesquelles estant consommees en son estomach, se -resolvent en chile, rouge comme Escarlatte, lequel receu dans le foye, -tant s’en faut qu’il reçoive aucune couleur d’iceluy, comme c’est -l’ordinaire en tout autre animant, qu’au contraire ce chile escarlatin, -teinct ce mesme foye de sa couleur, & tousjours conservant la mesme -teinture passe dans les veines, des veines en la chair, & de la chair au -plumage, rendant le tout si parfaictement rouge, que mettant un de ces -oyseaux cuire dans un pot, vous diriez qu’on y a mis une poignee de -vermillon dedans. - -Entre un million de Lezards & reptiles de mer, j’ay appliqué ma -consideration sur une espece fort monstrueuse: Car c’est un animal qui -vit en partie dans l’eau, en partie sur la terre, en partie sur les -arbres, r’acourcissant en luy les trois Spheres, esquelles vivent tous -les animaux de ce monde. Car premierement il participe avecques les -Poissons de l’Element de l’Eau: Il s’attribuë avecques les hommes & les -quadrupedes l’Element de la Terre: Et avecques les oyseaux il niche & -repose sur les arbres. Je diray plus, il semble que les Astres luy ayent -donné sur les reins, depuis la teste jusqu’au bout de la queuë, une -representation de leurs rayons & estincellements. Car vous luy voyez une -belle ceinture sur le dos, des rayons du Soleil, & des Estoilles: tous -semblables à ceux que peignent nos Peintres autour du Globe du Soleil & -des Estoilles: Et quant à sa peau elle est esmaillee d’une couleur -argentine & azuree, ainsi qu’est le Lambris du Ciel, quand il est -serain. Cet animal sentant la force du Soleil, sort de la mer, monte sur -les arbres voisins, & choisissant un rameau bien propre à se coucher, là -il s’estend & se repose: Il pond ses œufs dans ces arbres maritins, -lesquels eschauffez par la chaleur du Soleil, se transforment en -Lezardeaux, lesquels aussi tost qu’ils sont sortis de leur coque, -recognoissent Pere & Mere, les suivent pour pasturer, soit en la mer, -soit sur la terre, soit és branches des arbres. Je donneray la raison de -ce que nous avons dict, sçavoir, que plus l’animal est humide, plus -est-il chargé de sommeil: Or entre toutes les sortes d’animaux, cette -espece de Lezards est humide & froid, par consequent subject au dormir. -Et d’autant que le sommeil est plus agreable, que les membres sont -conservez en leur degré de chaleur, voilà pourquoy ils recherchent les -lieux plus propres à recevoir la chaleur du Soleil. Et recognoissans que -le peu de chaleur, qu’ils ont connaturelle, ne seroit bastant pour faire -esclorre leurs œufs, ils les exposent aux raiz du Soleil. - - - - -De la Pesche de Piry. - -Chap. XLI. - - -Les Sauvages de _Maragnan_, _Tapoüitapere_ & _Comma_ ont une pesche -asseuree & annuelle, ainsi que nous avons la pesche des Moruës sur le -Banc, ou és Terres Neufves tous les ans: Car quelques moys apres les -pluyes, lors qu’ils pensent que les eaux sont retirees, ils s’embarquent -dans leurs Canots en grande multitude, se fournissans de farine pour -quelques moys ou six sepmaines, & ainsi s’en vont rangeant les terres en -un lieu esloigné de l’Isle, pres de 40. lieuës ou plus. Là ils se -campent, dressans les _Aioupaues_, puis s’addonnent à la pesche du -poisson, à la chasse des _Caimans_ ou Cocodrilles, & à la recherche des -Tortuës: Et là il se trouve souvent grande quantité des Sauvages de -divers villages de l’Isle, soit des habitans de _Tapoüitapere_ ou -_Comma_. Les Poissons se peschent dans les fosses de sable, où il n’y a -pas grande eau: Car mesme si on y va un peu plus tard, que la saison ne -le requiert, on trouve ces fosses assechees, & le Poisson mort sur la -place. Il est impossible d’exprimer le nombre & la quantité de ces -Poissons. C’est assez que je dise & face comprendre en un mot, que tout -autant qu’il y va de Sauvages, ils s’en chargent, y en laissant beaucoup -plus qu’ils n’en emportent. Ces Poissons sont gros & courts, n’excedans -pourtant en grosseur l’espoisseur du bras, & la longueur de demy-pied -entre queuë & teste, le museau rabatu, quasi comme une forme de Tanche, -& estime que ce sont Poissons de semblable espece aux Poissons de la -mer, appellez des Matelots Carreaux: Estans pris dans les petits rets -qu’ils portent, nommez d’iceux _Poussars_, ils vous les embrochent par -le milieu douzaine à douzaine, ainsi que l’on faict par deçà les -Aloüetes, & mettent le tout sur le _Boucan_ rostir en la fumee, sans -rien vuider des entrailles: & ainsi en amassent une grande quantité -qu’ils apportent en leurs Loges, desquelles ils vivent un mois, voire -pres de deux. Quand ils les veulent manger, ils en tirent la peau, -laquelle ils font bien seicher au Soleil, puis la pillent au Mortier, & -la reduisent au poudre, dont ils font leurs _Migans_, c’est-à-dire leurs -Potages, tout ainsi que font les Turcs de la poudre des pieces de Bœuf -cuittes au four, quand ils sont en guerre. - -Un jour je m’en allois par l’Isle, & me trouvant en certain village, ils -ne sçavoient que me donner pour disner, sinon qu’ils mirent quelques-uns -de ces Poissons boüillir dans un pot, & du clair ils m’en firent du -_Migan_, & me presenterent le reste dans un plat. Je ne fy ny à l’un ny -à l’autre beaucoup de tort, à cause du goust de la fumee, neantmoins les -François qui estoient avec moy en mangeoient de grand appetit, tenans -ces Poissons de fort bon goust: & mesme les Sauvages s’en estonnoient, -comme estant chose dont ils font grand estat, & vont loing pour la -chercher. - -Or comment ces Poissons se trouvent dans ces fosses en si grande -abondance, depuis le temps des pluyes, jusqu’alors: si la raison peut -servir, que j’ay alleguee cy dessus au Chap. 40. Je m’en raporte: Mais -mon opinion est, que la grande quantité des pluyes fait deborder les -rivieres & les ruisseaux, voire la mer mesme, en sorte que toutes ces -plaines sont noyees plus que la hauteur d’un homme, tellement que les -Poissons sortent de leur lieu naturel, allechez par la pasture nouvelle -d’un lieu recent, & s’amusans par trop à retourner en leur Patrie, les -eaux s’abbaissent, & demeurent enfermez dans les fosses & valees: ainsi -que nous voyons par deçà, lors que les estangs & les rivieres se -débordent, & que le Poisson s’en fuit qui deçà qui delà dans les -vallees. - -La Chasse des _Caimans_ ne leur est pas moins plaisante qu’utile: ce -sont Cocodrilles mediocres, qui n’excedent 8. ou 10. pieds de long, & -ont la peau fort dure & le ventre molet, sans langue, les yeux vivaces, -cauteleux & méchans, qui se jettent fort bien sur les hommes, coupent & -avalent le premier membre qu’ils atrapent. Ils se retirent dans des -creux au rivage des eaux tousjours aux aguests: ils nagent comme -poissons, & rampent sur la terre assez bellement pourtant, ouvrent la -gueule, & taschent de vous espouvanter s’ils vous rencontrent, font des -œufs gros comme les poules, mais revestus d’aiguillons comme chataignes, -& sont bons à manger: il est bien vray que je n’en ai point voulu user -encore qu’on m’en ait offert, pour l’horreur que j’avois de ces animaux. -Ils couvent leurs œufs, & d’iceux procedent des petits Cocodrillons, -gros, grands & longs, comme ces petits Lezars gris que nous voyons -courir en Esté sur les murailles: Chose estrange qu’un si gros animal -vienne de si peu de matiere, & qu’à l’issuë de sa coque il commence à -trotter & à ramper en si petite stature. Sa chair sent le musc, & c’est -ce qui la rend douçastre & desagreable au goust: Nonobstant les Sauvages -ne s’arrestent pas là, ains ils en font grand’chere quand ils en ont: & -par ainsi ils les cherchent soigneusement. Et d’autant que ce lieu de -Piry est humide & limonneux, il abonde en _Caïmans_, lesquels les -Sauvages poursuivent, adressans justement leurs flesches soubs la gorge, -ou dans le petit ventre de ces animaux, puis à grands coups de levier, -ils achevent de les assommer, Cela faict ils les eschorchent, puis les -mettent par pieces, & les boucannent. S’ils sont petits, ils les font -cuire dans leurs escailles, & les estiment bien meilleurs & delicats -ainsi cuits: parce, disent-ils, qu’ils rostis en leur graisse, & que -rien ne se perd de leur substance. J’ay tousjours aymé mieux le croire -que de l’experimenter, non que je n’aye eu souvent l’occasion de ce -faire; pource que les Sauvages m’en presentoient assez au retour de -_Piry_. Mais la seule representation que je me faisois de la figure de -ces animaux me faisoit bondir le cœur en la presence des morceaux de -leur chair. Les François qui en mangeoient m’ont dit, que cela -approchoit à peu pres du goust de porc frais, sinon qu’il est plus -douçastre, huileux & musqué. Il y a du danger de se bagner en ces -pays-là, si ce n’est en lieu découvert, parce que ces miserables bestes -se glissent doucement & se jettent sur vous. L’on me conta qu’un enfant -du village de _Rasaiup_ tombé dans le ruisseau où ils prennent de l’eau, -fut emporté & mangé par ces _Caïmans_. Et comme je m’en allois le long -des sables de la Mer depuis _Troou_ jusqu’à Rasaiup accompagné de -plusieurs Sauvages, ils me menerent boire en une grande fosse, -environnee de plusieurs haliers & bocages, & m’advertirent qu’il ne -falloit demeurer là long-temps, parce que c’estoit le repaire de -plusieurs Cocodrilles qui se presentoient à ceux qui alloient boire en -ceste fosse. Baste c’est assez que nos Sauvages leur font la guerre, -tant pour l’utilité que pour le plaisir, & en apportent bonne -fourniture, quand ils reviennent de _Piry_. - -La cause pourquoy ces animaux n’ont point de langue, c’est ce me semble, -qu’ils ont le gosier & le col du tout inflexibles, tellement qu’ils ne -sçauroient regarder ny derriere ny à costé d’eux, s’ils ne mouvent le -corps entier & ne se destournent: joinct qu’ils ont la machoire d’en bas -forte & immobile, qui sont choses du tout necessaires à l’usage de la -langue, & ne remuent que la machoire d’en haut: Et pour ceste mesme -occasion ils avalent tout d’un coup leur proye, sans la tourner ny -retourner dans leur gueule. - -Sainct Isidore escrit que les Cocodrilles du Nil, parviennent jusques à -la longueur de 20. coudees, & sont de couleur de safran, mais ceux de -_Maragnan_ & des environs, n’excedent comme j’ai dit, la longueur de 10. -ou 12. pieds. Il y a encore ceste difference que les cocodrilles -d’Egypte habitent de nuict dans l’eau, & de jour sur la terre, parce que -dit ce sainct Evesque, cet animal recherche la chaleur: Or est-il qu’en -Egypte les eaux sont chaudes la nuict, & la terre froide, & de jour la -terre est chaude & l’eau froide: Mais au contraire à _Maragnan_, ils -demeurent de nuict sur la terre, & le jour dans l’eau: d’autant que la -nuict, les eaux sont froides, & chaudes de jour; & la terre est -temperee. La raison pourquoy cet animal a pœur de ceux qui le -pourchassent, & est hardy contre ceux qui le fuient, c’est pour ce -qu’aisement il se jette sur les fuiards, & ne se peut deffendre qu’à -grande difficulté contre les assaillans: De plus il est doüé d’un -naturel timide & palpitant: le propre duquel est de s’asseurer sur les -fuiards, & perdre courage devant ceux qui resistent. Et la cause -pourquoy il n’a qu’un boyau, c’est pour ce qu’il manque à la premiere -digestion, à sçavoir, à decouper les viandes par le menu. Il craint -d’avantage les Sauvages que les François: ce que font aussi ceux de -l’Egypte, craignans plus les Egyptiens que les Estrangers: Solinus en -donne la raison, qui est que cela procede d’une sienne industrie -naturelle, à recognoistre & odorer ceux qui luy font la guerre plus -ordinairement. Sa fiante est exquise & bien recherchee, pour faire les -fards des Dames. Je ne sçay pas si ce que Phisiologue escrit de luy est -vray[123], que quand il a mangé quelqu’un, il pleure & regrette son -mal-heur. - -Outre ces deux exercices que font les Sauvages en ce lieu de _Piry_, ils -pourchassent les Tortues qui sont en quantité indicible, & en apportent -en l’Isle de toutes vives, tant que leurs _Canots_ en peuvent porter. -Ils ne sont pas chiches de vous en donner à l’heure qu’ils arrivent, & -pour peu de marchandises vous en avez beaucoup. Il me souvient que -quelques _Canots_ passans aupres de nostre lieu de sainct François, pour -un petit couteau qui vaut en France un sol, ils m’en donnerent soixante -dix: Et pour la farine que je leur donnay à disner, ils m’en -presenterent vingt-cinq, lesquelles je mis toutes en un certain endroit -humide & frais, leur faisant jetter journellement de l’eau, & se -garderent ainsi sans manger plus de six semaines. Les Sauvages en -mangent volontiers & disent que cela les tient en santé & leur faict bon -estomach: Ils les font cuire dans leurs coques toutes entieres sans rien -oster de dedans: & nous les trouvions meilleures en ceste sorte qu’en -toute autre. Si quelqu’un d’eux a mal aux oreilles par la descente d’un -Catarre, les femmes prennent du sang de ces reptiles, parmy lequel elles -meslent du laict tiré de leurs mamelles, & en frottent le fond de -l’oreille. De plus quand ils ont arraché le poil de leurs corps, avec -les pincettes de fer que les François leur donnent, ils frottent la -place avec - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - - - - -De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards. - -Chap. XLIII. - - -Ils ont une autre chasse de vermine, non moins plaisante & agreable que -les precedentes: Car ils font la chasse aux Rats domestiques & sauvages. -Ils ne mangent point les domestiques, au moins que je sçache, mais ils -leur font la chasse cruellement: Car si un Rat est veu en quelque Loge, -tous les habitans d’icelle s’amassent: les uns avec Arcs & Fleches, les -autres avec leviers: Les Chiens y sont aussi appellez, tellement que le -pauvre Rat a bien des affaires, & luy est impossible d’eschapper, ou la -gueule des Chiens, ou le coup des leviers, ou bien le dard de la Fleche. -Si tost qu’il est mort, on le pend par la queuë au bout d’une perche, & -est mis au milieu du village pour servir d’exercice aux petits enfans -qui le flechent. Les villages qui sont plus proches des Havres où -abordent les Navires en ont davantage, par ce que ceux des Navires, si -tost qu’ils sentent la terre, se mettent à nage, & viennent aux -premieres Loges qu’ils rencontrent, renonçans à leur pays natal, qui est -la mer, pour demeurer en un pays plus ferme & asseuré, qui est la terre. - -Ils mangent les Rats sauvages, qui se trouvent dans les bois, voire ce -leur est une viande delicieuse: Ils leur font la chasse en ceste sorte. -Ils creusent une fosse au milieu d’un canton de bois, où il y a des -entrees deçà delà, comme sont les Clapiers, ou Terriers des Lapins: puis -ils s’amassent grand nombre de jeunes hommes, tenans des batons en leurs -mains, & vont faire une huee aux environs de ceste fosse en rond: tout -ainsi qu’on faict en ces cartiers quand on veut prendre les Loups; & -frappans deçà delà les buissons, en font sortir les Rats, lesquels -fuyans devant eux, & trouvans ces Terriers tous faicts & propres pour se -cacher ils entrent dedans, alors les Sauvages s’approchent, & chacun -garde son trou, les autres entrent dans la grande fosse, & à coups de -bastons ils assomment ces Rats, qu’ils partissent apres egalement -ensemble, & s’en reviennent en leur village, chacun apportant sa proye -qu’ils mettent sur le _Boucan_, ou sur les charbons, les ayant fendus -par le devant, sans en oster la peau, laquelle ils font gresiller quand -le dedans est assez cuit, & afin que la graisse ne se perde point, ils -les enfarinent: & ces morceaux sont de requeste, & plus prisez que les -Sangliers, les Cerfs, les _Agoutis_ ou _Pagues_, la proportion d’un -chacun estant gardee, & quelquesfois ils en apportent une si grande -quantité que c’est merveille. - -La chasse aux Fourmis se faict vers le temps des pluyes, par ce qu’en -ceste saison toutes les especes de Fourmis remuent mesnage. Celles qui -peuvent voler prennent la Region de l’air, & quittent leurs Loges, -faictes & creusees en terre: Les autres (si elles s’apperçoivent, par un -instinct naturel, que les eaux pourront entrer en leurs cavernes, & -endommager leurs magazins) plient bagage, & ce avec un ordre qui merite -d’estre escrit, en ayant veu l’experience, laquelle je reciteray, afin -qu’elle serve de modelle à tous les autres. - -En nostre Loge de S. François, au commencement des pluyes, une milliace -de millions de fourmis sortit d’une caverne, non bien esloignee de là, -laquelle s’en vint prendre possession d’un coin de ma chambre, sous -lequel ils avoient creusé des chambres, antichambres & magazins: En un -beau matin toute la compagnie deslogea, & apporterent, comme je croy, -plus d’un boisseau d’œufs posez en diverses stations, c’est à dire, à -deux pas l’un de l’autre; chaque monceau avoit ses fourmis ordonnees, -lesquelles venoient descharger leur faiz au prochain amas, & ne -passoient outre, & ainsi s’en retournoient à leur monceau continuans -leur office. Je fus bien estonné de voir cette multitude innumerable, & -cette quantité d’œufs qui rendoient une fort mauvaise odeur: je fis -faire un bon feu, & en aporté le brasier sur tous ces œufs, & au chemin -que tenoient ces bestioles. Alors elles furent bien estonnees, & -joüerent à sauve qui peut, chacune prenant un de ces œufs pour le -garantir du feu, comme fit Ænee son Pere Anchise en la conflagration de -Troye. Neantmoins je ne peu si bien faire, qu’elles ne se logeassent au -lieu où elles avoient destiné, à la charge toutefois qu’elles -n’incommoderoient point leur hoste: ce qu’elles firent: car r’assemblans -leurs gens l’espace de deux ou trois jours, hors mis celles qui perirent -par le feu, elles conclurent qu’il falloit aller à la picoree dehors, & -se contenterent du logis, puisque je le leur permettois, à mon regret -pourtant. Vous eussiez eu du contentement de voir ces bestelettes aller -depuis le matin, Soleil levant, jusques au soir Soleil couchant, amasser -leurs provisions, c’estoient des fueilles de certain arbre, sur les -branches duquel, (comme j’allay voir moy mesme) estoit une quantité de -ces fourmis, laquelle avoit seulement charge de coupper les fueilles, & -les laisser tomber en bas: le reste de la compagnie prenoit chacune la -sienne, & la portoit au magazin. Et notez qu’elles avoient faict deux -chemins aussi bien tracez, selon leur petitesse, qu’il est possible de -voir: Celles qui estoient chargees, retournoient par l’un & les -dechargees, alloient par l’autre, sans se mesler les unes parmi les -autres, & m’asseure qu’il y avoit plus de quatre cens pas où ils -alloient querir leur charge; & le mesme observent toutes les autres -especes de fourmis. Je n’oublieray aussi, comme chose remarquable, les -voutes qu’elles font d’une industrie admirable, quand elles veulent -cheminer à couvert. - -Nos Sauvages ne font pas la chasse à toute sorte de fourmis, ains -seulement à celles qui sont grosses comme le pouce, apres lesquelles -tout un village sort, hommes, femmes, garsons & filles: & la premiere -fois que je leur vy faire ceste chasse, je ne sçavois que c’estoit, ny -où ils alloient si vistes, tous abandonnans leurs Loges pour courir -apres ces fourmis volantes, lesquelles ils prenoient avec leurs mains & -les mettoient soigneusement dans une courge, leur rompans les aisles -pour les fricasser, & les manger. Ils les prennent encore d’une autre -façon, & sont les filles & les femmes, lesquelles s’asseans à la bouche -de leur caverne, invitent ces grosses fourmis à sortir[125] par une -petite chanson, laquelle je fis interpreter au Truchement, & estoit -telle: Venez mon amy, venez voir la belle, elle vous donnera des -noisettes: & tousjours repliquoient cela, à mesure que les fourmis -sortoient, lesquelles elles pernoient leur rompant les aisles & les -pieds: Et quand elles estoient deux femmes en un trou, elles recitoient -l’une apres l’autre la chanson, & les fourmis qui sortoient de là, -pendant la chanson, estoient à celle qui chantoit: Vous seriez estonné -des gros monceaux de terre qu’elles tirent de leur caverne. Elles -bouchent au temps des pluyes les trous du costé que viennent les pluyes, -& laissent seulement les trous ouverts du costé, duquel les pluyes -viennent rarement. Les fourmis de _Maragnan_ ont deux ennemis mortels, -specialement les gros fourmis, sçavoir est une sorte de Chiens sauvages -de poil de loup puans au possible[124], qui ont la teste & la langue -fort aiguë, & vont aux fourmillieres se repaistre: Et une autre espece -de grosses Fourmis, qui naissent communément avec les autres, ainsi que -le Bourdon avec les Abeilles, & tandis qu’elles sont petites & foibles -elles travaillent avec les autres sans faire bruict ou frapper: mais -quand elles sont devenuës grandes & fortes, elles quittent la -communauté, & font bande à part seule à seule, & ne vont plus en -compagnie, mais chacune se tient en embuscade le long des chemins où -elles se jettent sur leurs sœurs & parentes comme fit jadis Abimelech, -bastard de Gedeon sur les soixante dix enfans legitimes de son Pere ses -propres freres, lesquels il mist tous à mort sur une pierre en Ephra. Le -Lecteur pourra se servir de cecy pour l’appliquer à quoy il voudra selon -son esprit & consideration. Voilà comment nos Sauvages s’excercent apres -ces bestioles plus utilement que ne font pas les enfans de deçà apres -les Papillons: tellement qu’ils font profit de tout, & ne laissent rien -perdre, prenans tout ensemble leur plaisir avec utilité: voyons le -reste. - -La chasse des Lezards que les _Tapinambos_ appellent _Taroüire_ (& sont -les grands Lezards) & _Tojou_ (sont les petits) se faict -diversement[126], selon la diversité des Lezards terrestres & marins: -Les marins habitent ordinairement dans les plaines couvertes -d’_Aparituriers_, où deux fois en 24. heures la mer se degorge: là ils -vivent de _Crabes_, Moules, Chevrettes, que le commun appelle en France -Crevettes, & du poisson qu’ils y peschent, tandis que la mer est en ce -lieu. Ils font leurs œufs dans le creux des arbres. Les Sauvages les -vont vener & flecher quand la mer est retiree, entrans dans la vase -quelquesfois jusques aux esselles. Il y a autant à manger en ces Lezards -qu’en un Lapin, voire qu’en un grand Lievre, selon la grosseur de -l’animal. Ils les font boüillir en faisans du _Migan_, ou rostir sur le -_Boucan_. Les François les mettent à la broche, lardez du lard des -Vaches marines, & croyriez de premier abord que ce fussent des Lapins ou -Lievres embrochez: La saulce qu’on y fait est semblable à celle des -Lievres & Lapins. Plusieurs François sont si friands de ces Lezards, -qu’ils tiennent qu’ils valent mieux que les lapins de deçà. J’ay mieux -aymé le croire que d’y gouster. - -Les Lezards terrestres sont plus la chasse des jeunes garsons que des -hommes, encore que j’aye veu des hommes aussi aspres à les vener que les -enfans. Mesme j’ay veu quelquesfois plus d’une vingtaine de Sauvages -tant hommes que garsons courir apres deux ou trois petits Lezards: -lesquels pris sont aussi tost jettez sur le brasier & gresillez, chacun -en prend sa part, selon le nombre de la capture, & trouvent cela fort -bon. Les jeunes garsons aussi tost qu’ils en aperçoivent courir parmy -les Loges, sur la couverture, ou dans les buissons, ils les flechent, -mais ils sont bien plus aspres apres les gros domestiques qu’apres les -petits car il y a davantage à manger, d’autant qu’il s’en voit d’aussi -long que le bras, & quasi de mesme grosseur: Il y en a une espece de -tous vers, qui ne sortent point des arbres, ains se tiennent estalez sur -les fueilles à l’ardeur du Soleil, & les Sauvages disent qu’ils sont -fort venimeux, par ainsi ils les laissent & ces animaux ne se sentans -poursuivis ne s’effrayent de vous voir contr’eux. Ils sont presque -semblables aux Cameleons, desquels nous parlerons cy apres. Ils ont les -yeux estincelans & rouges comme escarlate. - -Tous ces Lezards domestiques se joignent par ensemble ainsi qu’une boule -en rond, tellement que la queuë du masle est joincte à la teste de la -femelle, & la queuë de la femelle est unie avec la teste du masle, & le -tout ployé en rond, les deux testes & les deux queuës du masle & de la -femelle s’atouchent. J’eu pœur la premiere fois que je rencontray deux -gros de ces Lezards ausi accommodez: car je ne sçavois ce que ce pouvoit -estre, ny quelle sorte de Serpent, voyant quatre yeux en un endroict, & -un seul corps estendu en rond. Les femelles sont bien plus grosses que -les masles. Les petits Lezards pondent leurs œufs quasi à la mesure du -bout du petit doigt, & ce dans un trou, qu’ils couvrent puis apres de -sable, au nombre de cinq ou de sept: la chaleur du Soleil les esclost. -Les grands Lezards les font plus gros, selon la proportion de leur -corps; & ordinairement ils font des nids, soit en la couverture des -loges, soit en dehors dans les bois, & portent en ce lieu tout ce qu’ils -peuvent trouver de mol, comme mousse, plume, coton, drapeau, & choses -semblables, se rendent fort familiers à la maison, s’ils ont esprouvé & -experimenté que vous ne leur vouliez aucun mal. Ils font autant de -bruict qu’un chien quand ils marchent, & portent ce qu’ils trouvent en -leur bouche: & c’est un plaisir de leur voir faire ce mesnage. Ils se -gardent bien d’aller le droict chemin, quand ils vont faire leur nid, -ains ils prennent un grand destour, afin que vous ne puissiez -recognoistre l’endroict. Le Soleil esclost leurs œufs, aussi bien que -ceux des petits: Et la raison est qu’ils sont par trop froids, & n’ont -aucune chaleur suffisante à produire cet effect. Ils sont venez par de -grandes & horribles Couleuvres, les unes de couleur d’eau, les autres -violettes, & les autres tachetees & semees de diverses couleurs. Elles -viennent jusques dans les maisons, specialement sur le toict pour -chercher ceste proye. Les Lezards la sentent de bien long & lors vous -les voyez courir çà & là, comme si le feu estoit en la maison. Je fis -tuer trois de ces Couleuvres un Dimanche au matin que nous allions dire -la Messe à la Chappelle de sainct François, dans laquelle nous -trouvasmes ces hideuses bestes faisans la chasse apres les gros Lezards, -desquels elles en avoient tué un assez bon nombre: mais elles payerent -leur temerité avec grande difficulté pourtant: car elles receurent -chacune plus de cinquante coups de levier: encore se fussent-elles -sauvees, si je ne les eusse faict mettre par tronçons, lesquels -vescurent & remuerent plus de vingt-quatre heures apres, cherchans à se -rejoindre, quoy qu’ils fussent espars loing l’un de l’autre plus de -quatre & cinq pas. Les Sauvages ont en horreur ceste sorte de Serpens, & -disent qu’ils sont fort venimeux. - -Les Lezards perdent leur queuë de vieillesse, & tombent devenuës toutes -noires, & mesme sont tendres comme verre, & se rompent au moindre -accident: Je n’ay pas opinion qu’elles reviennent; encore qu’Aristote -aye escrit des Lezards de par deçà, que leurs queuës estans coupees -elles reviennent: Je m’appuye sur l’experience d’un gros Lezard -domestique qui estoit en nostre loge de sainct François, lequel en -l’espace de deux ans, j’ay tousjours veu sans queuë & venoit manger -ordinairement devant nous, & avec les poules qui ne s’en estonnoient -plus, pour la privauté accoustumee qu’elles avoient avec luy. On dit -pourtant, & les François en ont eu l’experience, qu’une espece de ces -gros Lezards viennent prendre les petits poulets & les emportent aux -bois où ils les mangent. - - - - -Des Araignes, Cigales & Moucherons. - -Chap. XLIV. - - -La vie de l’homme est comparee à celle de l’Araigne en plusieurs -passages de la saincte Escriture, specialement au Psalm. 89. _Anni -nostri sicut Aranea meditabuntur_, nos annees se passeront, seront -contees, meditees comme ceux de l’Araigne. Sainct Isidore escrit que -l’Araigne est un ver de l’Element de l’Air nourry en iceluy, d’où elle -tire l’etymologie de son nom, & ceste chetive creature n’a jamais repos, -tousjours travaille, escoule sa substance à bastir sa toile, tousjours -en danger, & tant elle que ses biens & richesses sont suspendues en un -filet & à la mercy du moindre souffle de vent: Ou si vous voulez, de la -fantaisie d’un valet, ou d’une chambriere à luy charger un coup de -balet, qui l’assomme & fracasse tout son labeur: Voudriez-vous un plus -beau miroir pour considerer les mal-heurs & miseres de ceste vie? Je ne -perdray donc point le temps, si laissant à part ce qui est commun & -journellement recogneu par deçà, du naturel de ceste vermine, je -rapporte ce que j’ay contemplé curieusement en la proprieté des Araignes -de _Maragnan_: Et auparavant que j’enfonce ceste matiere, il est bon que -je traitte d’une espece de grosse Araigne quasi comme le poing & plus. -Elles se trouvent ordinairement dans les bois creux, desquels on -environne les loges, ainsi que par deçà de palis: Elles se trouvent -aussi aux coins, cheminent peu, n’ont point de toiles, tres venimeuses, -rouges, presque en couleur aux petits Pigeonneaux quand ils sortent de -la coque, ce qui est fort hideux à voir: Les Sauvages les fuient, & -tiennent que la piqueure en est mortifere. Elles se nourrissent de la -corruption de l’air. - -Pour les autres especes, elles sont diverses: les unes grosses à -proportion pourtant; les autres mediocres, & les autres menues; & toutes -celles-cy sont domestiques. Il y en a d’autres dans les bois, -distinguees aussi en grosses, mediocres & menues. Au temps des pluyes, -elles s’engendrent plus volontiers qu’en autre temps, neantmoins elles -ne laissent d’estre produictes en tout temps: Elles se joignent sur le -soir à la fraischeur de la nuict, le masle abandonnant sa toile pour se -glisser avec son fil en la toile de la femelle si elle est tendue plus -bas, ou si la toile de la femelle est tendue plus haut, la femelle -descend & vient trouver le masle, & lors elles se joignent. Cecy est -tant aisé à discerner qu’elles ne manquent jamais sur la fin du jour à -faire ce que je viens de dire. L’Araigne masle est petite au regard de -la femelle: car elle est trois fois aussi grosse que luy: Elles font une -petite bourse ronde & platte, couverte d’une toile si gentiment faicte & -licee, que vous croyriez fermement estre du satin blanc, & que ce ploton -fust une enchasseure d’Agnus Dei. Elles n’y laissent qu’un petit -pertuis, par lequel elles poussent leurs œufs avec le pied, & la bourse -estant pleine elles bouchent le pertuis, le licent comme le reste, & le -tiennent perpetuellement embrassé sur leur ventre & estomach: -l’eschauffant par ce moyen jusqu’au temps qu’elles recognoissent que -leurs petits sont esclos, & à lors elles tranchent ceste plaque le long -du circuit, comme vous feriez l’écoce d’une feve, afin de donner -ouverture & sortie aux petites Araignes, lesquelles incontinent se -mettent à courir le long de la toile de leur mere, & la nuict se -retirent soubs elle, ainsi que les poussins soubs la poule, pour estre -eschauffees en ce bas aage contre la froidure de la nuict: Estans -parvenuës à leur force, chacune faict sa toile, se nourrit & prouvoit -par son industrie. - -Il y en a d’autres qui font de petits pots de terre gros comme une prune -de Damas presque de la forme des pots de moyneau, si bien licees dedans -& dehors qu’il n’est pas possible de plus: ce que font aussi certaines -especes de Mouches; dont nous parlerons cy apres. La bouche de ces pots -ressemble à la gueule des pots à moyneau, gardee la proportion des uns -aux autres, & n’y laissent qu’un petit trou à mettre une épingle, par où -ils passent leurs œufs afin qu’ils esclosent à la chaleur du Soleil: ce -petit pot est attaché, ou contre du bois, ou sur une fueille de Palme, & -la terre de laquelle elles forment ce vaisseau, est semblable en couleur -à la terre de Beauvais. Ayans emply ce pot de leurs œufs, elles le -bouchent, & quand le terme est venu que les petites sont escloses, les -meres viennent desboucher le trou & l’agrandissent, & à lors les petites -sortent qui suivent leurs meres en leur habitation. - -Celles des bois ont une autre façon de faire: elles vuident les noix des -Palmes piquantes, rongeans peu à peu l’amande, laquelle elle jettent par -trois petits trouz qui sont naturellement en ces noix: puis elles font -là dedans leur nid & leurs œufs qui esclosent en leur saison. - -Les toiles de ces Araignes sont diversifiees & differentes selon la -situation & les places, esquelles elles ont choisi leur demeure: car les -Araignes domestiques tendent leurs rets aux fentes & ouvertures, par -lesquelles les Mouches & Moucherons entrent dans les Loges. Celles qui -demeurent és arbres tendent de branche en branche, voire d’arbrisseau en -arbrisseau, pour attraper les Papillons & semblables vers volans. Celles -qui estendent leur toile immediatement sur la terre, c’est pour prendre -les vermines rampantes, comme sont les Fourmis, & autres de pareil -genre. - -Il y en a qui font des toiles si fortes qu’elles enveloppent dedans les -petits Lezards; & en mesme temps ces Araignes descendent qui leur -fourent un éguillon qu’elles ont au derriere dont ils meurent: & en -apres leur succent la cervelle & le sang, & s’estans enflees de cela, -elles se retirent. J’ay veu des Araignes de mer tirans à peu pres sur la -forme des Araignes terrestres, mais fort grandes[127]: elles se retirent -en mer dans des petits creux, & vivent de poissonnets qui vont fleurans -les bordages de l’eau. Il me souvient d’avoir pris garde que de ces -Couleuvres que je fy couper & trancher en pieces, les Araignes des -environs y estans survenues à monceaux, en tirerent le sang & l’humeur: -Et les Sauvages disent que si à lors elles piquoient quelqu’un par la -teste, qu’il deviendroit fol & en mourroit. - -_Maragnan_ abonde, comme je croy, sur toutes les terres du Monde en -Cigales[128], lesquelles font un si estrange bruict en leur saison, -qu’il est impossible de le penser si on ne l’a ouy. Il y en a de -diverses sortes, & en grosseur & en son: car les unes sont petites, ou -mediocres, comme leur son aussi. Les autres sont grosses & longues pres -de six pouces, & ont un ton fort & haut, qui vous entre vivement dans -les oreilles: Elles ne chantent point durant la force des pluyes, mais -tres-bien le long de l’Esté, & d’autant plus que la saison des pluyes -approche, plus elles renforcent leur son, tellement qu’à ce que m’ont -dit les Sauvages, elles se rompent les flancs, tant par le battement des -aisles, que pour se bander & boursoufler, afin de rendre une meilleure -harmonie. Je me suis appliqué à recognoistre les proprietés de ce petit -animal, faisant en prendre quelques-unes que j’enfermois avec des -fueilles en nostre Loge. J’ay recogneu que leur chant provient de trois -choses. Premierement, elles attirent l’Air dans leur ventre & s’enflent, -à fin de rendre leurs flancs tendus & sonnans; & ont un accord si juste -de l’extension des flancs avec les aisles du milieu où se faict le son, -que vous voyez sensiblement & clairement, qu’elles reprennent leur -haleine à l’instant que les aisles se levent: Et au mesme instant que -les aisles se rabattent, elles enflent & bandent leur costez. -Secondement elles ont des aisles fort minces & diaphanes susceptibles du -son, à cause de leur grande seicheresse, tellement que les aisles de -dessus fortes & massives, qui est la troisiesme cause de ce chant, -venans à battre & toucher ces aisles du milieu contre les flancs, l’Air -intervenant emporte ce son quant & luy. Je vous feray entendre cecy par -des comparaisons vulgaires. Trois choses se trouvent en un Luth, à fin -de rendre son harmonie, les costes du Lut sous lesquelles l’air est -contenu entrant par la rose du milieu: Les cordes tenduës, nettes, -seiches & bien vuidées, & la main du Joüeur: De mesme ces petits Animaux -ont les costez ou flancs souslevez par l’air attiré de leur bouche en -leur ventre: Puis les secondes aisles au lieu de cordes, & les grosses -aisles au lieu de la main du Joüeur. - -Elles chantent en Esté depuis le Soleil levant jusques environ Minuit ou -deux heures apres Minuit: & lors elles cessent à cause de la rosée -froide qui commence à tomber, & gardent ce silence jusqu’au lever du -Soleil qui essuye par sa lumiere la rosée tombée sur ces fueilles, & -vient à eschauffer leurs aisles. Pendant ce silence j’ay opinion -qu’elles se repaissent de la mesme rosée, & je ne dy point cecy sans -cause, d’autant qu’elles demeurent presque tousjours en mesme place: si -ce n’est par accident, voiant quelqu’un ou sentant quelque mouvement, -elles volent sur une autre fueille. Quelques unes d’icelles, & -specialement celles qui sont totalement vertes, ne disent mot, & rampent -sur terre, comme les sauterelles, s’unissent ensemble à la façon des -mousches, & font de petits œufs noirs dans quelques pertuis de la -branche, desquels se forment des vermisseaux, qui peu à peu deviennent -Cigalles, & ce vers le moys de Septembre: en sorte qu’elles se -fortifient pour passer la saison des pluyes, afin de succeder à leurs -Peres & Meres qui meurent, comme j’estime en ceste saison pour le -subject cy-dessus allegué, qu’elles se rompent les flancs à force de -crier, à la venuë des pluyes. Elles n’ont point de sang, beaucoup moins -que les mouches, mais elles sont d’une substance poreuse, seiche & -legere. Les Poules n’en veulent point, ains se contentent de les tuer: -Que si par hazard elles en mangent, s’atenuent & ne peuvent engraisser. - -Il y a en ces pays diverses especes de Moucherons, mais je me veux -seulement arrester à ceux qui meritent d’entrer en la consideration de -l’esprit humain, à cause des principes naturels qui se recognoissent en -iceux, & ceux-cy sont appellez par les Sauvages _Maringoins_: entre -lesquels il y a de la diversité en grosseur & grandeur, mais non en -forme ny en proprieté. Ils naissent tous d’une humeur acrimonieuse, & -ayment les saveurs aigres & aiguës, & non les douces: Pour cette cause -la mer & ses bordages en sont farcis durant les pluyes & procedent de -l’humeur de la mer, & vapeurs d’icelle. Ils sont fort molestes aux -hommes, leur perçant la peau avec leur bec pointu comme une éguille, & -en succent l’humeur salee qui court entre la peau & la chair. Ils ayment -la lumiere: mais ils craignent la flambe & la fumee, tellement qu’aussi -tost que la nuict est venuë, ceux qui demeurent dehors s’accrochent sur -les fueilles des arbres: Quant à ceux qui sont dedans les Loges, ils -s’attachent la nuict sur la couverture du Toict, à leur grand regret, à -cause des feux que les Sauvages font autour d’eux, pour se garantir de -leur piqueure la nuit, par le moyen de la flambe & de la fumee. Plus -vous estes proches de l’eau, plus vous abondez en cette vermine par ce -que leur origine est specialement des eaux, ainsi que nous avons dit. - -Ils servent de venaison aux Chauve-souris, lesquelles les attrapent dans -leurs aisles, frayans le lieu où ils sont attachez, puis les mangent, -approchans leurs aisles de leurs bouches, dans lesquelles ces gros -_Maringoins_ sont enveloppez. - -Nos François qui vont à la pesche des Vaches de mer, sont infiniment -tourmentez de ces bestioles, & sont contraincts de pendre leurs licts de -Coton aux branches des arbres le plus haut qu’ils peuvent, pour éviter -leur importunité, à cause de l’air & du vent qui souffle davantage au -haut des arbres qu’au dessous, si les cordes rompoient ils feroient un -beau sault, & ne cessent de bransler, pour faire fuyr d’autour d’eux -ceste vermine. - - - - -Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes qui sont en ces Pays. - -Chap. XLV. - - -De toutes les bestioles qui tiennent compagnie à l’homme domestiquement -au Bresil, il n’y en a point qui égalle en multitude le Grillon, appellé -par les Sauvages _Coujou_[129]: Et pour estre si familier & domestique, -j’ay eu occasion & commodité d’employer ma curiosité afin de comprendre -les proprietez de ce petit animal. Il naist & de corruption & de -generation. Et pour vous le faire voir, vous devez remarquer que quand -nouvellement on faict une Loge couverte de Palme fraische, vous estes -estonné qu’en un instant vous avez des millions & des milliaces de ces -Grillons, ou _Coujous_, dans la couverture de vostre Toict. Si vous me -ditez qu’ils s’assemblent là des bois circonvoisins, cela ne peut estre: -d’autant que couvrez une Loge de vieille Palme, au lieu de nouvelle, -vous n’en avez si grande incommodité à beaucoup moins. Partant il faut -conclure que cela procede de la Palme fraische avecques la chaleur du -Soleil. Et de faict j’ay pris garde que deux ou trois jours apres que la -couverture est mise, ces Grillons sont blancs comme neige, signe de leur -nouvelle generation, & peu à peu prennent la forme ordinaire des -_Coujous_, à sçavoir d’une couleur jaunastre meslee de noir. S’ils -s’engendrent de l’humeur de la Palme, ils naissent pareillement de la -substance corrompuë des pois & feves: Ce que j’ay recogneu par -experience. Quant à la production de Pere & de Mere, ils viennent d’une -semence jettee sur les fueilles de Palme, & cette semence est gluante, & -tient ferme au lieu ou elle est mise, jusques à ce que d’icelle, par le -moyen de la chaleur, il en sorte un autre Grillon. Ce petit animal est -aspre infiniment à la conjonction. Et c’est pourquoy ils multiplient -tant en ces Pays de delà. Ceste bestiole est petite, mais fort rusee. -Elle sçait ses heures pour prendre sa pasture, & ses heures pour -chanter: elle ne manque jamais de venir prendre son repas aussi tost -qu’elle recognoist que chacun est couché, & alors elles descendent en -grande compagnie de dedans la couverture du Toict, & couvrent, s’il faut -ainsi parler, l’aire ou le plancher des Loges. Là elles cueillent les -miettes & autres restes du manger, elles ayment sur tout les _Crabes_, -de sorte que si elles en trouvent quelque reste, c’est à qui en pourra -avoir. Ayant pris leur pasture, s’en retournent en leur lieu, & se -mettent à chanter, & persistent le reste de la nuict, & le jour aussi, -si ce n’est que le Soleil donne trop vivement son ardeur en la place où -elles sont. Elles craignent les pluyes, & pendant qu’elles tombent à -force, à peine disent-elles mot. Ainsi ces Grillons cherissent le temps -serain & doux, qui n’excede ny en chaleur, ny en pluye: ils sont -fascheux & pernicieux aux draps: car ils mangent & rongent tout, fust-ce -un manteau de cent escus, si on le laisse en voye, & ont bien tost faict -leur coup, il ne leur faut qu’une nuict pour le mettre à la fripperie. -Ils ne touchent point à la toille, si elle n’est grasse ou imbuë d’un -autre liqueur qu’ils ayment: tellement que pour conserver les draps, il -faut de necessité les envelopper & bien coudre dans de la toille. - -Ils ont 4. principaux ennemis qui leur font merveilleuse guerre. Les -premiers sont les Lezards qui courent apres, comme les chiens apres les -Lievres: c’est un plaisir que de voir cette chasse, les tours & retours -que donne le chassé au chasseur. Les seconds sont certaines petites -Guenons jaunes & vertes, appellees par les Sauvages _Sapaious_, allegres -& subtiles comme un oiseau, & vous les prennent subtilement avec leurs -mains, faisans la chasse d’une main, & de l’autre attrappent le gibier. -Les troisiesmes sont les Poules qui les avalent avec une avidité -incomparable, & à cet effet volent sur les Loges, & bien souvent gastent -la couverture pour trouver leur friandise. Les quatriesmes sont certains -gros fourmis qui les vont attaquer, & specialement les Grillons qui se -retirent au tour des Loges, dans des petits trous & cavernes qu’ils ont -faite pour leur retraite: je me suis amusé quelquefois à voir ce combat: -car le gros fourmy descend en la caverne, & faict tant que le _Coujou_ -sort en campagne, ou bien il le tire par le pied, & souvent le _Coujou_ -ayme mieux perdre ses cuisses de derriere, que le fourmy emporte, que de -perdre entierement la vie. D’autres se laissent manger dans leur trou, -en sorte qu’il ne leur reste que la teste & les aisles, lesquelles -encore sont emportees par leurs ennemis en trophee en leurs cavernes. -Ces bestioles ont une malice particuliere que j’ay souvent experimentée. -C’est qu’ils vous viennent mordre le bout des doigts la nuit quand vous -dormez, & emportent la piece. Je m’en suis trouve incommodé au pouce -droict l’espace de huict jours, que je ne pouvois aucunement escrire. - -Le Cameleon est un petit animal de la grandeur & grosseur d’un Lezard -mediocre, ayant la face, les yeux & la teste semblables aux Lezards, -mais le dos porte la figure des écailles du Cocodrille, & semble qu’il -ait la peau revestuë de poil ou de mousse. Il a la queuë assez longue, & -ordinairement pliee en Dedalus, diminuant son rond jusques au bout de la -queuë. Rarement vous voyez le masle avec la femelle: & pour ce je -n’oserois asseurer la façon de leur generation, par ce que je ne l’ay -peu comprendre ny experimenter. Je me contenteray de rapporter ce que -j’ay veu. Il est tardif infiniment, tousjours au Soleil, sur les -fueilles ou sur les branches, estimant qu’il ne vit que de rosee. Les -flancs luy battent incessamment, specialement quand il apperçoit quelque -chose. Cecy luy arrive de la timidité naturelle, procedante d’une humeur -excessive en froid, ce qui le rendroit fort venimeux s’il estoit mangé -de quelque animal. Vous ne le trouvez jamais sur les arbres fruictiers, -& je croy que la Nature y a pourveu, afin qu’il n’empoisonnast par sa -froidure excessive le fruict qu’il toucheroit: ains vous le voyez sur -les branches des arbres qui ne servent à autre usage qu’à brusler. Il a -4. pieds comme les Lezards, & diversifie sa couleur au mouvement qu’il -faict de son corps, & au batement de ses costez. Les Cameleons sont -assez rares en _Maragnan_, & vous ne les trouverez qu’aux lieux exposez -droit au Midy: ils sont couchez sur les fueilles les 4. pates estenduës, -& la teste appuyee: ils ne meuvent ny destournent les yeux quand ils -regardent, ny abaissent les paupieres de dessus: le dessous de la gorge -leur bat perpetuellement. On dict que si cet animal estoit jetté dans le -feu, difficilement pourroit-il brusler, & empoisonneroit ceux qui le -regarderoient brusler, par la fumee qui l’infecteroit. Je n’en ay point -faict d’experience: mais bien d’un autre petit animal non beaucoup -esloigné de la qualité froide qui est au Cameleon. Je le fis jetter au -milieu d’un brasier bien ardant, que j’avois fait allumer à cet effet, & -me retirant assez loing, je pris garde qu’il vescut dans le milieu de ce -feu, tousjours mouvant, & combien qu’il mourust apres ce temps, si -est-ce que jamais le feu ne peut agir contre son corps, ains il demeura -entier, solide, conservant sa figure & son poil, & le fis retirer du feu -pour le jetter en un trou. - -Il y a plusieurs sortes & especes de Mouches, les unes de nuict, les -autres de jour, c’est à dire que les unes ont la nuict, en laquelle -elles se pourvoient de pasture, prennent leurs esbat volantes çà & là à -leur plaisir, & en diverses sortes, les unes moindres, les autres plus -grosses, & pour ce qu’elles ont à converser parmy les tenebres, la -Providence de Dieu les a pourveuës d’un flambeau[130] qu’elles portent -devant & derriere elles. Le flambeau de devant est attaché sur leur -estomach, & c’est une plaque de forme quadrangulaire, sinon que les deux -Angles qui touchent leur menton sont plus estroicts, faicte d’une -pellicule diaphane & couverte d’un poil fort delicat, avec lequel elles -reçoivent l’humidité de la nuict; & par ce moyen produisent un esclat de -lumiere. Vous pouvez entendre cecy, s’il vous ressouvient que les -Merlans esclattent la nuict comme chandelles, à cause de l’ecaille -delicate ou peau humectee qui les couvre: Pareillement certain bois -pourry, ou pour mieux dire, rarefié & subtilisé est doüé d’une qualité -susceptible de l’humide bien purgé de sa crasse: autant en ont-ils sur -le plat de leur ventre, où se trouve une pellicule bien desliee & -touffuë de ce poil delicat dit cy dessus: tellement que ces vermisseaux -volans à travers une nuict obscure, semblent autant de grosses -estincelles qui sortiroient d’une ardente fournaise à fondre les metaux. - -Les autres Mouches vont de jour; & pour ce qu’elles sont en nombre -infiny, je me veux seulement arrester à celles que j’ay considerees de -plus pres & esquelles j’ay remarqué chose digne d’estre communiqué au -Lecteur, à sçavoir, des Mouches à Miel, & des Guespes de ces quartiers -là, outre ce que j’en ay dit cy devant. Donc les Mouches à Miel de -_Maragnan_ & des lieux circonvoisins font leurs demeures en trois -façons: ou entre les branches des arbres, comme j’ai dit au discours de -_Miary_, ou dans le creux des arbres, c’est-à-dire, dans le tronc -principal: car elles choisissent un arbre qui soit creux en son tronc, & -passent par le haut, c’est à dire, à la teste du tronc, & descendent -jusques en bas vers la terre, où elles jettent le fondement de leurs -ruches, puis vont bastissant leur miel, montans tousjours en haut: ou 3. -Elles choisissent un lieu commode auquel elles mesmes dressent une ruche -faicte de terre & creuse par dedans, où elles composent leur cire & leur -miel. - -Leur generation est virginale, & croy qu’il n’y a entr’elles distinction -de masle & de femelle, ains toutes portent le germe duquelles nouvelles -sont produictes. Je vous diray la raison qui m’a persuadé cecy, avec -l’attentifve consideration que j’ay faict souvent sur un essein de -Mouches à Miel dans un grand arbre creux & sec à 30. pas de nostre loge -de sainct François: Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire, que ces -Mouches ne vous piquent point[131], pourveu que vous ne leur faciez -aucun mal, approchez tant & si prez que vous voudrez d’elles. Les -Sauvages firent un trou au pied de cet arbre, par lequel le miel tomboit -au desceu des Mouches, & mesme les raiz dans lesquels les jeunes Mouches -estoient enveloppees, & c’est ce que j’anatomisay fidellement. Je -trouvay que ces raiz estoient bouchez de toutes parts bien couverts & -empaquetez dans une toile bien deliee, & par dessus la cire & le miel -estoient accommodez. En quelques chambrettes de ces raiz je trouvay -seulement des petites goustes de semence, claires comme eau de roche, & -j’appris que c’estoit là la matiere de laquelle les nouvelles Mouches -tiroient leur origine. En d’autres logettes, je remarquay le _Chaos_ -encore sans forme, faict & composé de ceste matiere premiere, & c’estoit -une paste mole, blanche comme creme. En d’autres je trouvay des petites -Mouches parfaictement formees, mais emmaillotees dans une toile delicate -& diaphane, & ces petites Mouches avoient mouvement: je rompis doucement -ceste toile, & trouvay que ces Mouches avoient toutes les parties de -leurs corps bien distinctes & formees, horsmis qu’elles n’avoient point -de pieds, & pense que ce soient les derniers membres qu’elles -obtiennent, & ce apres le mouvement; & par ainsi je recogneust ce que -dit sainct Isidore de ces Mouches, estre vray: _Apes dictæ sunt quia -sine pedibus nascuntur, nam postmodùm accipiunt_: Les Abeilles ou -plustost les Apedes sont ainsi appellees parce qu’elles naissent sans -pieds, l’_a_ estant pris pour ce mot, sans, & _pedes_ pour ce mot, -pieds, tellement qu’_apedes_, est à dire sans pieds, ce mot ne se dit en -François, mais au lieu d’iceluy, on dit Abeilles. Et quant à ce que j’ay -rapporté de leur generation virginale, outre l’experience que j’en ay -eu, de laquelle pourtant quelques esprits pourroient douter, j’ay un -temoin irrefragable, c’est sainct Ambroise en son Exameron, Docteur qui -s’est autant employé à la recherche des secrets de ces Abeilles, -qu’aucun autre devant luy, ou apres luy: Et non sans cause, puis que dés -son berceau, ces Mouches à Miel se camperent sur ses levres, en prenant -possession de sa bouche emmiellee: Voicy ses paroles. _Apes nullo -concubitu miscentur, nec libidine resolvuntur, nec partus doloribus -quatiuntur, sed integritatem corporis virginalem servantes subitò -maximum filiorum examen emittunt_: Les Abeilles ne se meslent par aucune -conjonction, & ne se laschent par aucune lubricité, ne sont esbranlez -des douleurs de l’enfantement, ains gardant l’integrité virginale de -leurs corps, en peu de temps elles produisent un tres-grand essein de -nouvelles Mouches. Et l’Autheur du livre de la Nature des choses: -_Omnibus virginalis integritas corporis_: Toutes retiennent l’integrité -virginale de leurs corps. - -Il y a des Guepes de diverses especes, mais l’une d’icelles emporte avec -soy quelque chose de nouveau, & ceste espece est noire, fort mince par -le milieu du corps, tellement que vous diriez que leur ventre soit -attaché à leur estomach par un seul filet: Elles sont industrieuses au -possible: Elles se retirent toutes dans un nid faict au terre au coupeau -des arbres si bien plastré, qu’aucune goute d’eau n’y peut entrer: le -haut ou la couverture du nid est en dome, par ainsi la pluye qui tombe -s’écoule legerement & ne s’arreste. Il n’y a point d’ouverture en ce -nid, sinon cinq ou six trouz proportionnez à la grosseur des Guespes. Là -dedans ils font leur magazin pour vivre, & une espece de miel tres-amer -& noir comme encre. Elles ont chacune leur demeure creusee dans la paroy -de leur nid, ainsi que sont les boulins d’un colombier, où se retirent -les Pigeons: l’industrie avec laquelle ils maçonnent ce nid est -admirable, je l’ay consideree infinies fois. Elles viennent au bord des -fontaines faire leur mortier, prenans en leurs petits pieds un petit -morceau de terre qu’elles destrampent & amolissent avec l’eau qu’elles -vont querir & apportent au poil ou mousse de leur cuisse, ce mortier -preparé, elles se le chargent en divers endroicts de leurs corps. -Premierement souz leur col. 2. en leurs pieds, 3. en la joincture de -leurs cuisses, contre leurs corps. Elles ne font point leurs petites en -la niche commune, mais chacune dresse sa couche à part, au modele d’une -fleur de Jusquiame, attachée & suspenduë à quelque bois ou autre chose à -couvert, hors du danger des vents & de la pluye. Elles sont longtemps à -preparer ces nids, & les ornent le plus qu’elles peuvent avec le lissoir -de leur museau. Là dedans elles jettent leur semence, comme les Mouches -à Miel: puis elles ferment l’entree & la cachettent, la nuict elles vont -coucher en la communauté, & de grand matin elles retournent pour faire -la garde & la sentinelle autour de leurs depost, & ne le perdent de -veuë, jurans mortelle guerre à quiconque luy fera tort: J’en peus dire -des nouvelles: car un jour sans y penser, je m’en allay à un des coings -de nostre loge accommoder je ne sçay quoy; & en passant je frappé de ma -teste ce berceau sur lequel estoit la mere, laquelle mal jugeant de mon -intention, estima que je l’avois faict par affront, d’ou poussee d’une -colere, elle vint choisir la partie plus chere du corps humain, sçavoir -les yeux, afin de se vanger de son outrage: mais Dieu voulut qu’au lieu -de me donner dans les yeux elle me frappa de son éguillon immediatement -dans les sourcils: le coup fut si apre, & le venin si penetrant que je -tombay par terre de douleur, toutes mes veines batant depuis la plante -des pieds jusques au sommet de la teste d’une façon extraordinaire, & -telle que jamais devant ny apres je n’en ay senty de semblable. Il me -falut porter sur la couche, ayant le cœur tout transsi, & la partie -blessée s’enfla grandement, & brusloit comme un charbon: J’estimois en -perdre l’œil, & m’en sentis quelques jours, en fin cela s’en alla. Elles -font encore leurs petits d’une autre façon: par ce qu’elles bastissent -un petit pot de terre rond, comme j’ay dit cy-dessus des Araignes, & -jettent là dedans leur semence qui se converti en vermisseau semblable -aux vers qu’on trouve aux Prunes de Damas rouge; & puis apres ce -vermisseau aquiert des aisles & se transforme en Guespe. - -Les Sauvages n’ont point de Cantarides en leur Pays, neantmoins ils en -font grand estat, donnent beaucoup de marchandise pour en avoir: Les -François leur en portent, lesquels autrefois leur ont donné la -connoissance de l’effet de ces mouches pour exciter l’homme à ce qui ne -se doit escrire: qui fait voir que les hommes vicieux gasteront plus -cette Nation qu’elle n’est naturellement. - -Ils ont des taignes & vermisseaux rongeans fort subtils & ingenieux, -quelquefois vous estimerez un vestement beau & entier, mais aussitost -que faites passer les vergettes dessus, vous emportez quant & quant le -poil & n’y laissez que la tissure. De mesme en sont les vers rongeans -les bois qui font un bruit admirable: Dieu les a pourveuz pourtant -d’oyseaux qui vont espluchans les arbres de ces vers. - - - - -Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil. - -Chap. XLVI. - - -La plus furieuse beste du Bresil est l’Once, laquelle tire en grandeur -aux levriers de deçà: Sa face ressemble plus au Chat qu’à tout autre -animal: elle a les moustaches furieusement arangées, la veuë vivace & -espouventable; sa peau est comme la peau d’un Loup tachetee de noir -ainsi que le Leopard; ses griffes sont fort longues, ses pates comme les -pates d’un chat, la queuë grande & bien plus longue que tout le corps -ensemble, allant tousjours diminüant jusques au bout; elle luy sert de -joüet au milieu d’une plaine de sable, courant apres elle en tournoiant, -tout ainsi que vous voyez faire aux petits chats quand ils sont au -milieu d’une sale tournoians pour atteindre le bout de leur queuë. Elle -ayme la solitude, & hait toute sorte de compagnie, va seulette dans les -bois, n’est jamais accompagnee de son pareil, sinon au temps qu’il faut -s’accoupler, & la femelle se sentant pleine se retire. Elle ne craint ny -redoute aucune chose. Elle s’arreste si elle vous voit venir à elle, & -se met au bout du chemin par où vous devez passer, tellement qu’il faut -ou tourner bride, ou se resoudre de la combattre: car elle ne cede -point: Il est plus à propos de se retirer avec sa courte honte, que non -pas par orgueil hasarder sa vie à la furie d’une beste. Le R. P. Arsene -se trouva bien d’avoir fait ainsi, lequel venant du village de _Mayobe_ -en nostre loge de S. François, rencontra en son chemin en plein midy une -grande Once, qui se mettant au milieu de la voye l’atendoit à ce pas: -Luy retourna au village & evita par ce moyen le danger qui luy estoit -eminent. Elles ne cherchent pas les hommes, & c’est chose rare quand on -la rencontre: bien vray est qu’il y a du danger quand cet accident -arrive. Elles ne se jettent à coup, ny ne courent incontinent apres ceux -quelles voient, ains les suivent seulement pas à pas, & leur donnent -loysir de se retirer, si ce n’estoit par aventure quelques enfans -qu’elles pourroient grifer, mais cela n’echet souvent. Elles craignent -fort le feu, & ne s’en approchent, & par ce moyen les Sauvages se -mettent en asseurance tant és bois que dans leurs loges lesquelles ne -ferment point ny de jour ny de nuict. Elles font la guerre aux Chiens & -aux Guenons outrageusement, viennent prendre les Chiens jusques dans les -villages & les loges sans faire aucun tort aux Sauvages qui sont couchez -dans leurs licts; & quand ils vont à la chasse menans force Chiens, fort -souvent les Onces les tuënt & les mangent, faignans de fuir devant eux: -Et comme ces Chiens sont eslognez de leurs maistres, tout d’un coup -elles sautent sur eux & les estranglent. Peu eschappent leurs griffes -pour en venir dire des nouvelles à leur maistre, lequel n’entendent plus -japer ses Chiens, tient pour asseuré que les Onces en ont fait leur -diner; & ne marche pas plus outre, ains s’en revient plus viste à son -logis faire pleurer sa femme & ses filles sur la mort de ses Chiens, -qu’il n’estoit allé à la chasse en intention d’aporter de quoy rire. Car -s’il est dangereux d’aborder un Soldat en furie & victorieux de ses -ennemis, il est bien plus perilleux de se presenter à telle heure à la -veuë des Onces. - -Elles venent & attrapent les Guenons en cette sorte. Apres avoir batu -les bois en circuit, où les Monnes se retirent: elles taschent de les -aculer en une pointe, où les Guenons sont par monceaux: Lors les Onces -grimpent vistement aux arbres & se jettent apres à corps perdu sur les -branches & rameaux des arbres, & ainsi les prennent. Elles usent d’une -autre finesse: c’est qu’elles les attendent bien cachées sous les -fueilles au lieu où elles recognoissent que ces Monnes viennent boire: -Davantage elles se mussent dans la vase, où elles ont remarqué que les -Guenons viennent pescher des Moules & des _Crabes_: & tout d’un coup -sortans de là elles saisissent celles qu’elles peuvent. Elles font -encore plus: quand elles voient ou entendent que les Guenons sont en -quelque lieu assemblées elles vont bellement, le ventre contre terre, -comme font les chats quand ils veulent prendre une Soury: lors elles -s’estendent faignans estre mortes: La premiere Guenon qui passe en ce -lieu, s’arreste & appelle les autres qui viennent incontinent & -descendent le plus bas qu’elles peuvent, se defians tousjours pourtant, -à fin de contempler & considerer asseurement si leur ennemie est morte, -grincans les dents & marmotans un ramage de congratulation à sa mort: -mais elles sont bien estonnées que la trepassée resuscite à leurs voix, -montant plus viste qu’elles au feste des arbres, où elles changent leur -vie en mort non simulée, ains en verité. - -L’once ne porte jamais qu’un Onceau, & ce une fois seule comme la -Lyonne, qui est cause qu’il y en a peu dans le Bresil: par-ce que -l’Onceau dechire la matrice de sa mere, & ne laisse neantmoins de nourir -ce petit fort curieusement jusques à ce qu’il soit capable de se -pourvoir: nonobstant cette rupture maternelle, les femelles ne laissent -de convenir à la saison avec les masles, bien que ce soit en vain. Les -Onces sont passageres; & vont de pays en pays, passent les bras de mer, -& qui plus est, quand elles manquent de pasture en terre, elles vont -pescher specialement des _Crabes_, & autres Limaces de mer. - -On voit semblablement des Onces Marines (ainsi que j’ay dict au Discours -de _Miary_) portans la partie anterieure d’une Once terrestre, & la -posterieure d’un Poisson: Elles sont furieuses aussi bien que les -terrestres, & s’eslancent de l’eau contre leurs ennemis: les masles & -les femelles frayent & jettent leurs petites hors de leur ventre, ainsi -que font les Baleines, Marsoüins & autres Poissons de la mer. - -Les Guenons sont de diverse espece en _Maragnan_ & en ses environs[132], -les unes sont grandes & fortes, barbuës, & qui ont leur sexe bien -apparent: Cette espece est dangereuse, & se deffend fort bien contre les -Sauvages dans les bois. J’ai entendu d’un Truchement, qu’un jour un -Sauvage ayant donné d’une fleche dans l’espaule d’une de ces grosses -Monnes, elle retira la fleche de sa main, & la jetta contre le Sauvage, -& le blessa griefvement. Cette sorte de beste se jette sur les filles & -sur les femmes, & si elles sont les plus fortes, elles leur font -violence. Il y en a d’autres barbuës, mais moindres, qui ne laissent -pourtant de porter les mamelles au sein, & la distinction du sexe en son -lieu propre. Celles-cy sont traittees ordinairement des François -avecques les Sauvages, lesquelles les attrappent avec un gros materas -qu’ils tirent sur elles, & ainsi les font tomber toutes estourdies, puis -apres ils les encheinent & apprivoisent: Les communes sont presque -semblables en sexe & d’une maniere qui ne merite pas d’estre escrite. -Generalement le naturel des Monnes de ces Pays là est fort agreable. -Premierement, elles s’entresuivent queuë à queuë, la premiere donnant la -cadence au pas, en sorte que les suivantes mettent les pieds & les mains -où la premiere a mis les siens. Elles font quelquefois une si grande -procession, que l’on en a veu telle fois deux ou trois cens sauter les -unes apres les autres. Je ne veux pas dire davantage, encore que ce -seroit la verité, pour n’estonner point le Lecteur. Je sçay que je me -suis trouvé plusieurs fois dans les bois, esquels elles avoient coustume -d’habiter plus souvent, & vous diray, sans taxer le nombre, que j’en ay -veu une tres-grande quantité, faisans en la maniere que je viens de -dire: Chose qui est autant agreable, qu’autre que l’on puisse imaginer: -Car ces animaux se jetteront à corps perdu d’arbre en arbre, de branche -en branche, comme pourroit faire un oyseau bien volant, & vont si viste, -que c’est tout ce que vous pouvez faire de jetter la veuë dessus. Si -elles vous aperçoivent soubs les arbres, elles font un bruict, en vous -agaçant, nompareil, & apres estre demeurees quelque temps à vous chanter -des injures en leur langue, elles gaignent pays comme auparavant. Elles -ne manquent jamais à une heure presixe[133] sur le soir, ou la nuict, de -venir boire: Mais sçavez vous avecques quelle industrie? le gros de -l’armee s’arreste à trois cens pas de la fontaine, & envoye des espies, -lesquelles viennent visiter la fontaine, & les advenues d’icelle, -regardent soigneusement deçà delà s’il n’y a rien qui bransle, & si -quelques ennemis ne sont point aux aguets: si elles apperçoivent -quelqu’un, elles crient d’une voix affreuse, & gaignent au pied, au lieu -où est l’armee: Puis quelque temps apres elles retournent, & font comme -devant: Et au cas que la place soit seure, elles crient & japent pour -faire venir la trouppe, laquelle estant arrivee garde cette autre ruse, -c’est qu’elles boivent toutes une à une, & à mesure qu’une a beu, elle -passe outre & monte aux arbres, & ainsi file à file jusqu’à la derniere, -elles boivent & s’eschappent d’un autre costé qu’elles n’estoient venuës -afin d’achever leur procession: Car de la fontaine elles vont au Sabbat -traicter leurs amours: parmy lesquelles ordinairement il y a de grandes -complainctes, crieries, morsures & esgratigneures: car les plus fortes -veulent estre servies les premieres, & choisir les Dames. Je ne dy rien -que je ne le sçache par experience: Car nous avions ce Réveil-soir tous -les jours aux environs de nostre fontaine de Sainct François. - -Quant elles vont à la pesche elles s’entresuivent de compagnie, les -Meres portans leurs petits sur leurs espaules: La pesche qu’elles font -est de _Crabes_ & de Moules: Pour prendre un _Crabe_ elles luy rompent -premierement les deux maistres pieds, afin de se garantir de leur -morsure: puis apres elles les froissent avecques leurs dents, si elles -les trouvent trop durs elles les cassent avec une pierre: autant en -font-elles des Moules, si leurs dents n’y peuvent rien. - -Les Meres sont soigneuses de paistre leurs petits avant que de prendre -leur pasture, elles tirent le Moule d’entre ses coques, & le _Crabe_ de -sa coquille bien nettoyé, & les presentent à leurs petits campez sur le -dos, lesquels les prennent, & les mangent. N’ayez pas peur que ces -Guenons s’esloignent des arbres: car c’est leur refuge aussi tost qu’ils -oyent du bruict, ou voyent quelqu’un, & ainsi elles choisissent un lieu -pour pescher, dont les arbres soient proches, hauts & toufus. S’ils -voyent passer un Canot de Sauvages assez loing d’elles, elles le salüent -de quelque risee à leur mode, que si le Canot approche du lieu où elles -sont, haut le pied, vous ne les tenez pas, l’armee deloge. - - - - -Des Aigles et grands Oyseaux & d’autres petits Oyseaux qui sont en ces -Pays là. - -Chap. XLVII. - - -Encore que dans l’Isle l’on ne voye ordinairement des Aigles, si est-ce -qu’il y en a quantité en la terre ferme, voisine de _Maragnan_. Ces -Aigles ne sont pas droictement si grandes que celles du vieil Monde, -mais bien plus furieuses, hardies & fortes, attaquans librement les -hommes, & font leur nid, non sur les rochers, comme dict Job, _Aquila in -petris manet_, l’Aigle demeure dans les rochers, ains entre les arbres: -à ce subject je vous vay raconter ce que j’ay entendu en _Maragnan_, de -deux Aigles merveilleusement furieuses, lesquelles vindrent nicher dans -les _Aparituriers d’Ouy-rapiran_, qui est un petit village à lieuë & -demye du Fort Sainct Loüis sur le bord de la mer: L’on m’a monstré le -lieu où elles estoient, allans un jour nous recreer par eau, chez un de -nos amys François demeurant en ce village: Ces Aigles avoient couppé des -branches plus grosses que la cuisse, & si gentiment accommodé, qu’une -douzaine d’hommes n’en eussent sceu faire autant. Là elles avoient faict -leurs œufs & esclos leurs petits, & personne n’osait desormais passer en -ce lieu. Elles alloient à la chasse des chevreils; les tuoient, & avec -leurs ongles, & avec leur bec, puis les mettoient en pieces, qu’elles -apportoient à leurs petits, peschoient pareillement, se jettans sur les -poissons nommez Marsoüins, _Pirapans_, & gros Museaux, qu’elles tiroient -de la mer avec leurs griffes, & les traisnant à bord les divisoient en -morceaux pour les donner à leurs Aiglons. Elles marcherent plus avant: -car elles déchirerent un homme & une femme _Tapinambose_, ce qui fut -occasion de leur mort & de celle de leur petits, pour ce qu’on leur -dressa une embusche si dextrement, que le masle fut tué, & la femelle se -voyant vesve, se retira en terre ferme, & abandonna ses petits, lesquels -passerent par les armes des _Tapinambos_, en vengeance du crime commis -en la personne de ces deux _Tapinambos_, & leur nid fut dissipé. - -La femelle est plus grande que le masle, toutes deux tirent sur la -couleur grise, l’œil vif & cruel, une hupe forte & redressee sur le -coupeau de la teste, leurs plumes grosses par le tuyau, & grande comme -celles d’un coq d’Inde: les _Tapinambos_ se servent d’icelles, -specialement pour empenner leurs fleches. Elles ont cecy de special & -particulier: que si les Sauvages les mettent avec d’autres plumes, -telles que sont les plumes d’_Arras_ & de semblables gros oyseaux: ces -plumes d’Aigles les rongent & les mangent, par ainsi ils les mettent à -part, & se gardent bien de les accomoder à leurs fleches, avecques une -autre sorte de plumes pour la mesme occasion. - -Quelque grand oyseau que puisse porter la terre ferme, l’Aigle demeure -le maistre & le Roy, non par égalité de force, ains par subtilité & -legereté de vol, l’Aigle se guindant en haut, quant il veut combatre les -grands oyseaux, & descend à plomb sur iceux, il les abbat & terrasse, -leur fendant la teste à coups de bec. Tous les oyseaux les craignent, -perdent la voix à leur cry, & se tapissent les voyans voler. Leur -principale chasse sont les Aigrettes, qui sont quasi comme colombes -blanches, lesquelles vivent sur le rivage de la mer, & se campent sur le -bout des branches qui pendent sur la mer, contemplantes la venuë des -petits poissons pour se jetter dessus & les prendre. Là les Aigles les -vont trouver, qui vous les troussent & emportent en un moment. Elles -prennent aussi leur nourriture des Tortuës de mer & de terre, & ne -pardonnent à aucun Serpent ou couleuvre qu’elles puissent appercevoir. - -Rarement les Sauvages peuvent les aborder pour les flecher: Car elles se -tiennent au sommet des arbres, où elles s’espluchent aux rayons du -Soleil, tirans avec leur bec les vieilles plumes de leurs aisles & de -leur queuë, qu’elles sentent ne leur pouvoir plus servir, à cause de -leur vieillesse. Les Sauvages se transportent là pour chercher ces -plumes & en user: Elles tirent fort à la forme & couleur des plumes aux -aisles des Coqs d’Inde, & sont tres-bonnes pour escrire. - -Outre ces Aigles, vous avez de grands Oyseaux appellez _Ouira-Ouassou_, -presques aussi grands que les Autruches d’Affrique[134], voire plus -hauts en stature, mais non si gros de charnure: les Gruës de deçà ne -sont que des Moineaux en comparaison: Que si quelques-uns ont veu celuy -que nos gens apporterent en France, qu’ils sçachent qu’il y en a encore -une fois d’aussi gros. Les Sauvages les vont prendre quand ils sont -petits, espians le temps & l’heure que leurs Parents vont à la chasse. -Ces petits sont blancs en leur jeunesse, & peu à peu se muent & changent -jusques à ce qu’ils ayent obtenu leur vray plumage & couleur. Ces -Oyseaux sont gloutons à merveille, ne peuvent quasi se rassasier: il est -bien vray que quand ils ont bien mangé leur saoul, c’est pour plusieurs -jours. Si les Guenons & les Monnes pouvoient persuader aux Sauvages -d’extirper la race de ces Oyseaux, elles le feroient de bon cœur: car -elles tireroient un grand profit, d’autant qu’elles perdent des millions -de leurs gens chasque annee à rassasier ces gourmands. Les _Tapinambos_ -qui nourrissent de ces oyseaux, cognoissent que la meilleure viande -qu’on leur peut donner, sont les Guenons: & pour cela s’en vont aux -bois, en tuent, les leur apportent, & les ont bien tost dépeschees. - -Il y a plusieurs autres sortes de gros Oyseaux, mais non comparables à -ceux-cy, tels que sont les _Arras_, _Canidez_ & autres, lesquels sont -pris & mis en captivité par les Indiens d’une gentille façon. Ils s’en -vont par les bois, & espient les arbres où ces Oyseaux ont coustume de -passer la nuict, & où volontiers ils reviennent le jour apres la pasture -se camper: ce qu’ayans recogneu, ils battissent sur le coupeau d’un de -ces arbres, une petite loge toute ronde, capable de tenir trois ou -quatre hommes, faicte de branches de Palmes: ils montent là, & attendent -la venuë de ces Oyseaux, qui ne se defians d’aucune chose, s’approchent -assez pres, & pensans se reposer asseurement comme devant, sont estonnez -qu’on leur tire un coup de materas, qui les estourdit sans les tuer, & -tombent en bas, où ils sont aussi tost attrapez & faicts prisonniers, & -avec le temps s’aprivoisent de telle sorte, qu’encore qu’on leur donne -liberté, ils ne veulent plus quitter la maison de leur maistre: ils se -mettent sur les loges, font un bruit desesperé, rendans un son comme les -Corbeaux de deçà, apprennent à parler ainsi que les Perroquets, -fournissent de plumes à leurs hostes, pour se braver & faire leur -fanfare[135]: Car au lieu que nos habitans le long de la riviere de -Loire, plument leurs Oyes pour mettre aux licts: ces Indiens tirent les -plumes de ces Oyseaux, pour en faire leurs mitres & autres paremens de -plumaceries. - -Ils ont des Herons en grande quantité & de plusieurs sortes: les uns -sont fort grands, & les autres mediocres. Ils font leur nids dans les -_Apparituriers_ sur le bord de la Mer, vivent du poisson qu’ils -peschent, & les apportent tous entiers à leurs petits, à qui ils les -font avaler dés ce petit aage: Je me suis estonné de voir un si gros -Poisson comme seroit un grand Haran & d’avantage, estre trouvé dans la -poche d’un petit Heron qui n’avoit que le poil folet. Les Sauvages vont -denicher ces petits parmy les _Apparituriers_, à la charge pourtant de -porter des bastons pour se deffendre du pere & de la mere, qui ne -manquent en tel accident, de secourir ceux qu’ils nourrissoient si -tendrement & soigneusement, à fin de dilater leur espece. - -A ces Herons conviennent fort d’autres Oyseaux nommez Furcades par les -François & Portugais, à cause de leur queuë qui semble fourchuë lors -qu’ils volent: font aussi leurs nids dans les _Apparituriers_, mais au -lieu le plus secret, & peu hanté des hommes qu’il leur est possible de -trouver. Là ils pondent & esclosent leurs petits, & vont à la Mer tout -le long du jour, pour emplir un gros sachet qu’ils ont soubs la gorge de -poisson, à fin d’en repaistre leurs petits: & quand ils n’en ont point, -ceste bourse s’emplit de vent, qui les soulage & soustient dans le -milieu de l’air, à passer plusieurs jours & nuicts sans aller gister à -terre: ains vont fort avant en Mer chercher leur proye, à plus de -cinquante ou soixante lieuës de terre. Ils ont la veuë merveilleusement -aiguë, tellement que du lieu où ils sont qui est fort haut, ils -descouvrent le poisson, sur lequel ils se jettent incontinent & le -ravissent. Ils ont une proprieté tres-belle, c’est qu’ils suivent les -Poissons de proye qui vont apres les menus Poissons afin de les manger: -Ces Oyseaux s’approchent à une lance de l’eau, & ne s’oublient de -participer au butin, voire defrauder le poursuivant s’ils peuvent. - -Outre ces gros Oyseaux, il y a une milliace d’Oysillons, d’entre -lesquels je trouve ceux-cy remarquables. Premierement les Aloüettes de -Mer qui sont en si grande quantité qu’elles couvrent les sables de la -Mer, quand elle est en son reflux: Elles sont fort bonnes à manger, & -cependant elles ne vivent que de la créme que laisse la Mer sur les -sables, laquelle elles vont leschant avec leur petit bec: vous en tuez à -plaisir avec une harquebuze chargee de dragees, si tant est que vous -soyez dans un _Canot_. - -Il y a une autre sorte d’Oyseaux plus admirables que croyables, & -cependant c’est une verité que nous avons experimentee, lesquels ont le -bec faict comme ces couteaux qui se replient dans leur manche, qu’on -appelle communement Jambettes & Rasoirs: ainsi leurs becs sont inutiles -à les pourvoir d’aucune nourriture, & aussi dit-on, que ces Oyseaux ne -vivent que de vent, & leurs becs trenchans ne servent d’autre chose qu’à -leur donner du passetemps, lors qu’ils se promenent és rivages de la -Mer, rencontrans en leur chemin quelque Poisson courant au bord, ils le -découpent en deux, ainsi qu’avec un couteau, & se contentent de cela. Le -jour que nous partismes de _Maragnan_, un jeune homme qui appartient au -Sieur de Sainct Vincent, qui m’assista en tout mon voyage, nous en tua -un, dont je fis garder le bec pour apporter en France. - -Il y a des Merles comme en France, semblables en plumages & en chant, -degoisent leurs ramages à plaisir sur la fin des pluyes, quand le beau -temps revient voir les habitans de la Zone Torride, à l’oposite sur la -fin du beau temps, & au commencement des pluyes il rend un chant -pitoyable, quasi comme regrettant le passé, & apprehandant les orages de -l’Hyver, si Hyver se doit appeller. - -Plusieurs petits Oysillons se trouvent d’une beauté indicible: les uns -pers, les autres violets, les autres azurez, jaunes, & de couleur -meslee: Les Sauvages font leur perruques de leurs plumages, sont chers, -parce qu’il est bien difficile de les tuer: car ils ressentent -naturellement l’envie qu’on leur porte: par ainsi ils demeurent au -sommet des arbres tres-hauts, & font leurs petits nids suspendus aux -extremitez des branches, ausquels ils sont attachez avec un filet de -Pite tres-fort, & à l’autre bout de ce filet qui est pendant sur la -terre, ils fabriquent un pot de terre, dans lequel ils font leurs -petits, & y entrent par un trou seulement, proportionné à leur grosseur. -C’est la nature qui leur apprend cecy, pour conserver eux & leurs -petits. J’ay apporté de ces Oysillons en France qui ravissoient en -admiration ceux qui les ont veuz. - -Ceste terre de _Maragnan_ possede un genre d’Oysillons, qui n’excedent -en grosseur le bout du pouce, je dy mesme avec leurs plumes, & ont un -chant fort melodieux, revenant à celuy de l’Aloüette, laquelle ils -imitent aussi quand ils veulent chanter: car ils se dressent droict le -bec en haut, & montent tousjours tant que la voix leur peut durer, & -leurs aisles les supporter. Ils font volontiers leurs demeures aupres -des fontaines, où souvent ils viennent se plonger & bagner leurs petites -aisles, pour plus aisement se guinder en haut. Ils nichent là aupres: -vous pouvez penser de quelle grosseur peuvent estre leurs œufs, & en -pondent jusqu’à cinq & sept, leurs petits sont encore bien plus -admirables en leur petitesse, que leur pere & leur mere, & neantmoins -sont si fœconds que les enfans en apportent des Courges toutes pleines. -Il y en a de diverses couleurs, jaunes, violets, tannelez, & de mille -autres façons. - - - - -Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces pays des Indes -Occidentales. - -Chap. XLVIII. - - -Pour perfectionner ce 1. traitté: J’ay trouvé bon, voire necessaire de -donner responce à toutes les demandes qu’on faict de ces pays. La -premiere est, si cette terre de l’Equinoxe peut estre habitée par les -François pour ce que le François estant delicat, & nay en un pays assez -temperé, eslevé avec beaucoup de soin & bonne nourriture, il y a de -l’apparence qu’il ne pourra jamais s’accommoder dans une terre agreste, -sauvage, couverte de bois & parmy des peuples Barbares, souz une Zone -bruslante & ardente. A cela je respons, qu’à la verité tous commencemens -sont difficiles: mais peu à peu, la difficulté se rend facile. Il n’y a -ville ny village en tout le Monde Universel, qui n’aye esté facheuse & -incommode de premier abord: mais apres quelques annees le tout a reussi, -& nos Peres nous ont laissé le fruict de leurs labeurs. Quels gens -furent jamais plus delicats que les Romains? & cependant n’ont-ils pas -quité Rome & l’Italie, pour planter leurs Colonies dans les forests des -Allemagnes & des Gaules. Le Portugais n’est-il pas d’Europe comme nous, -& aussi suject aux maladies, travaux & fatigues, que le François? Ouy! -Mais il nous devance en ce point qu’il est plus patient que nous & sçait -bien qu’il faut au prealable labourer que de moissonner: cependant il -est maintenant bien estably au _Bresil_: il y faict de grands -traffiques, la terre est bien cultivee & accomodee. On y a de tout pour -de l’argent, aussi bien que dans Lisbonne. Quoy je vous prie, si la -patience des hommes a rendu les terres gelees & glacees plus de huict -mois l’annee bonnes & fertiles: une terre qui est le cœur du Monde ne -sera-elle point habitable aux François? C’est une folie de penser cela. -Partant je dy que la Terre est proportionnee au naturel du François -aussi que la France, si elle estoit cultivee & accommodee de vivres -necessaires au naturel François, tels que sont le pain & le vin: car -quant à la chair, poisson, legumes & racines, il y en a une telle -abondance, qu’il n’est possible de le croire, à la charge pourtant qu’il -les faut prendre & planter. Car si quelqu’un pensoit que les arbres -portassent les Oysons tous rostis, que les haliers fussent chargez -d’espaules de mouton, fraischement tirees de la broche, l’air plein -d’Alouettes, accommodees entre deux tesmoings & bien cuittes, en sorte -qu’il n’y eust qu’à ouvrir la bouche & s’en repaistre il seroit bien -trompé: Et ne luy conseilleray point d’aller en ces quartiers, voilé de -ceste fantasie: car il s’en repentiroit. Concluons ceste premiere -responce, que la terre est habitable pour les François, & s’ils perdent -ceste commodité de l’habiter, qu’ils en seront faschez un jour, mais -trop tard. - -2. Voicy ce qu’on dit, & bien baste[136]: la terre est habitable, on y -peut habiter avec quelques incommoditez, pourtant durant certaines -annees. Ouy mais! est-elle salubre pour les François? Nous avons leu, -que les Indiens y sont sains, & vivent assez longtemps, mais ils sont -Sauvages & Barbares, naiz sous ce climat, & accoustumez à telle -temperature: Les François n’ont pas ce privilege, ains ils sont subjects -à plusieurs fievres, lesquelles en fin se terminent en paralisie, ou -autres incommoditez. Je respons à cela que nous jugeons des substances -par leurs accidens, & des païs par les incommoditez & infirmitez: -Comparons maintenant le moindre bourg, ou village de France à la Colonie -des François qui sont en ces terres, nous trouverons qu’en l’espace d’un -an, il y aura dix fois plus de malades en ce village qu’il n’y en a eu -deux ans entiers parmy nous en _Maragnan_: Si quelques uns se sont -trouvez mal, ce n’est pas chose nouvelle, par tout la mort est presente; -aussi sont les maladies. Les Rois & les Princes n’en sont pas exempts, -voire és pays les plus beaux & les plus sains que l’homme puisse -imaginer. En deux ans entiers que j’ay esté en ces pays-là, nous n’avons -eu qu’un mort[137], sçavoir le R. P. Ambroise: j’entens de mort -naturelle: Car pour ceux qui ont esté mangez des poissons, c’estoit leur -faute de s’estre mis en mer: Encore le R. P. mourut d’une espece de -pluresie, s’estant trop échaufé à couper de gros arbres, & ayant laissé -boire la sueur à son habit, il alla droit celebrer la Messe, à la sortie -de laquelle il ne manqua point d’estre surpris d’une fievre, de laquelle -il mourut dans peu de jours. J’en puis parler asseurement, puisque je -l’assistay jusqu’au bout, pendant que nos deux autres Peres estoient -allez autre part pour le service de Dieu. Suivant cecy, imaginons-nous -que _Maragnan_ & Paris plaident l’un contre l’autre: Paris luy dit, Tu -es une mauvaise contree, tu m’as faict mourir un Pere Capucin que je -t’avois envoyé: _Maragnan_ respond, pour un j’en ay perdu quatre des -miens, Avez-vous occasion de me blasmer? & si encore les miens estoient -assistez comme Princes, & le pauvre Capucin n’avoit que de la farine ou -bien peu davantage. Partant faisons cet accord que climat y est sain & -salubre, aiguisant l’apetit extremement: s’il y avoit autant de -friandises en ces quartiers là comme en France, les Damoiselles feroient -presse d’y aller. - -3. On dit, voilà qui va bien! mais il n’y a ne vin, ne bled qui sont les -principales nourritures, sans lesquelles les meilleurs banquets & les -plus delicates viandes sont peu estimees. Je respons qu’il y a du May en -tres grande abondance dont on peut faire du pain & en faisions faire -quand nous voulions, & le trouvions fort bon au goust, mais nous aymions -mieux de la farine du pays, specialement quand elle estoit fresche, -parce qu’elle ne charge tant l’estomach. Ce pain de _May_ sert de -nourriture à plusieurs pays de ce vieil monde[139], specialement en -Turquie, d’où il est appellé bled de Turquie: Au reste on n’est point -hors d’esperance que la terre ferme du Bresil, qui est forte & grasse ne -puisse porter du bled, duquel cy apres chacun pourra faire du pain comme -en France: Et ceux de Fernambourg en eussent faict, qui ne sont pas -loing de nous, mais en pire pays, quant à la terre ferme de _Maragnan_, -n’eust esté que le Roy d’Espagne n’a jamais voulu que l’on fist aux -Indes, tant Orientales qu’Occidentales, bleds ny vignes, à fin de rendre -ces terres necessiteuses de son secours, & dependantes des biens qui -croissent en ses Royaumes d’Espagne & Portugal. J’adjouste encore que -les contrees du Perou qui sont en mesme paralelle que la terre ferme de -_Maragnan_ sont fertiles en bleds, & vignes. Qui empeschera donc qu’il -n’y en vienne? Pour le vin, il n’y en a pas à present sorty des vignes -du Pays: nonobstant la vigne y peut croistre[138], & l’on nous a dit que -celle qu’ont portee nos Religieux en ce dernier voyage a repris & -poussé. Qui empeschera que l’on n’y en face en quantité, & que dans deux -ou trois ans l’on n’y en recueille à foison? La France n’a pas tousjours -eu du vin, à present elle en regorge. Les Flamens, Anglois, Hibernois & -Danois n’en ont point de leur cru: ils se contentent de la biere, & -s’ils veulent boire du vin, ils le peuvent par le moien de la bourse, -laquelle fait sauter les vins les meilleurs de l’Univers en ces Pays qui -n’en ont point, & en boivent de meilleur que ceux à qui sont les vignes. -On en fait autant à _Maragnan_: car les Navires y en portent. Bien est -vray qu’il y est un peu plus cher qu’en France, mais il en est d’autant -meilleur selon l’opinion de nos François qui font estat des choses au -prix qu’elles leur coustent. Ceux qui seront bons mesnagers, qu’ils se -fassent à la biere du Pays qui ne peut estre que tres-bonne à cause -qu’elle est faite de May elle ne sera pas chere: car ce bled est en -abondance en ce Pays là: & puis les eaux y sont bonnes & saines. - -4. On dit: Si cela est, ce n’est pas mal: mais y peut-on faire du -profit? Car depuis qu’on y est allé nous n’avons veu chose aucune qui -merite de nous encourager à y dependre de l’argent. Je respons à cela: -que si tous sçavoient l’occasion pourquoy ce manquement arrive, ils -seroient fort satisfaits, mais ce n’est pas chose que tout le monde -doive sçavoir. Je diray seulement que ce manquement ne vient point de la -part du Pays qui est fort propre à produire de bonnes marchandises quand -il sera bien cultivé, tels que sont les Cotons, les Literies, les -Casses, les Bois de diverses couleurs, la Pite[140], les Teintures de -_Rocou_ de Cramoisy, les Poivres longs, l’Azur, le Cuivre, l’Argent, -l’Or, & les Pierres precieuses, les Plumaceries, les Oyseaux de diverses -couleurs, les Guenons, Monnes & _Sapaious_ & surtout les Succres, quand -on aura dressé des moulins & planté des Cannes. Donc si on n’a rien -apporté, (taisant ce qui se doit dire en public) cela vient de ce qu’on -a mal procedé à ses affaires, les particuliers regardans seulement à -leur proffit: ce qui a faict qu’on s’est peu muny des marchandises de -France necessaires aux Sauvages, pour lesquelles avoir ils cultivent -leurs terres, faisans amas de Cotons, Teintures, Poivres & autres choses -semblables outre les autres denrées que les François peuvent avoir -d’eux-mesmes. Les Sauvages voians la pauvreté des Magazins, & qu’à peine -avoit-on de la marchandise pour avoir des farines. Ils se sont rendus -paresseux, n’ont rien voulu faire & ne feront encore, tandis que les -François n’auront rien à leur donner en recompence: car tel est leur -naturel, & n’en aurez autre chose: & ne sont blamables en cela, puis -qu’en toute la Chrestienté vous ne trouverez un seul homme qui vueille -travailler pour rien. Pourquoy ne vous estonnez point si on n’a rien -aporté: mais estonnez vous si au premier voyage on aporte quelque chose: -Car je ne m’y attends pas pour les raisons susdites & autres que je -tais: & au cas qu’on prouvoye à ce defaut, ainsi qu’il appartient, je -vous asseure que l’Isle & ses environs fourniront de bonnes estoffes. - -Aiant satisfait à toutes ces demandes & objections: J’aurois bien envie -d’en faire à une infinité de jeunes Gentils-hommes qui n’ont rien que -l’espée & le poignart quant aux biens de la fortune, mais riches de -courage, voire trop: car c’est souvent la cause qu’ils s’entrecouppent -la gorge, & vont de compagnie prendre possession d’un Pays bien fascheux -dont aucun vaisseau ne revient pour en dire des nouvelles. Je voudroy, -dis-je, leur demander, Que faites vous en France sinon espouser les -querelles de vos freres aisnez? Que ne tentez vous fortune, & au moins -que n’enrichissez-vous vostre esprit de la veuë des choses nouvelles? -Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur s’accoiseroit[141], & -vostre jugement s’affermiroit: vous feriez service à Dieu & à vostre Roy -en visitant cette nouvelle France. Là vous iriez descouvrir terres -nouvelles, vous pourriez trouver quelque chose de prix, soit pierres -precieuses, soit autre chose: & quand il n’y auroit que ce seul point -qu’à vostre retour parmy les compagnies vous ne demeureriez muetz, -tousjours celuy qui a voyagé a son pain acquis. Les cendres & les foyers -sont pour les enfans de mesnage, qui sont créez de Dieu pour cultiver la -terre: La Noblesse est en ce monde pour un autre dessein: & ce dessein -qu’est-il? C’est d’employer vos labeurs & vos espées à dilater le -Royaume de Dieu, favoriser les Apostres de Jesus-Christ à parvenir au -but, pour lequel ils sont envoyez: C’est pour accroistre le Sceptre & la -Couronne de vostre Prince naturel: & mourir en ces deux entreprises est -mourir au lit d’honneur. Vous m’allez respondre, Nous ne demandons que -cela: mais sous qui, & par quel moien? Ma plume, Messieurs, ne passe pas -plus outre. J’ay fait ce que je doy, j’ignore le reste: J’espere -pourtant que Dieu touchera ceux qui peuvent tout pour la perfection -d’une si haute entreprise. - - - - -Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux Indes. - -Chap. XLIX. - - -Sage est celuy, dit le Proverbe, qui par l’exemple & experience d’autruy -pourvoit à ses affaires. Si nos François eussent bien sceu avant que -d’aller aux Indes, ce qu’ils ont connu depuis, ils eussent mieux pourveu -à leurs affaires, & n’eussent pas enduré tant d’incommoditez comme ils -ont enduré. Que celuy donc qui a resolu d’aller en ces quartiers, pense -en soy-mesme, combien de temps, il pretend d’y estre, & qu’il y adjouste -une fois autant: car la commodité ne se trouve pas tousjours de revenir, -quand on le voudroit bien. - -Qu’il face sa provision pour tout ce temps de deux sortes, l’une pour sa -personne, l’autre pour les Sauvages à fin d’avoir d’iceux vivres & -marchandises. Les provisions pour sa personne doivent estre d’eau de vie -la plus forte & du vin de Canarie du meilleur, & ce dans de bons flacons -d’estain, bien bouchez & poissez, serrez sous la clef dans son coffre, & -qu’il les garde aussi soigneusement que son cœur, pour le temps de sa -necessité & maladie, qui pourroit luy survenir, & se garde bien d’entrer -en debauche avec personne, pour ce que son petit fait s’en iroit bien -tost: d’autant que c’est la coustume de la mer, depuis qu’on soupçonne -avoir du vin ou de l’eau de vie en son coffre, on ne cesse de le prier -de boire une fois avec la compagnie, & quand il est en train il doit -faire de deux choses l’une, ou monstrer sa liberalité, car il ne manque -pas d’y estre incité, ou se resoudre, d’estre reputé un vieillaque, & -avaller les injures qu’on luy fera: Partant le plus seur pour luy est de -ne point entrer en l’ecot. Il doit pour le passage de la mer, faire -quelques provisions d’autre vin de quelque langue bressillée & de choses -semblables, à fin d’y avoir recours à son besoin: d’autant que -l’ordinaire du Navire est assez leger & mal apresté. - -Il se doit fournir d’un bon nombre de chemises, mouchoirs & habits de -futaine, ou de simple toile, & non d’estoffes pesantes, fortes & de -prix, si ce n’estoit quelques habits pour les festes: Car il ne faut en -ces Pays là, que estoffes les plus legeres. Qu’il porte avec soy -quantité de savon, pour blanchir & nettoyer son mesnage: Qu’il n’oublie -de porter quantité de soulliers, car il ne s’en trouve point là, sinon -ceux que l’on y a portez & y sont chers, tellement que pour une paire, -vous en auriez en France une douzaine. Il faut aussi porter des -serviettes, napes & linceuls & un beau matelas, & si vous desirez vivre -à la Françoise c’est à dire nettement, ayez de la vesselle d’estain pour -vostre necessité en maladie. Vous feriez bien d’avoir du sucre & de -bonnes espiceries, voire quelque morceau de Reubarbe, bien fine, le tout -bien enfermé dans une boiste, de peur que les fourmis de ce Pays là, ne -vous devalisent vostre sucre: car c’est chose presque incroyable du -sentiment qu’ont ces bestioles envers le sucre, & n’y a lieu où elles -n’aillent & ne le percent s’il est de bois: C’est pourquoy ces boistes -devroient estre de fer blanc. - -Les marchandises necessaires pour les Sauvages desquelles vous aurez -d’eux, soit vivres, soit marchandises de leur Pays, soit esclaves pour -vous servir & cultiver vos jardins, sont celles-cy: Ayez force couteaux -à manche de bois, desquel usent les bouchers: car ce sont ceux qu’ayment -plus les Sauvages. Prenez des ciseaux de malle en quantité, force -peignes, miroirs, grains de verre de couleur pers, qu’ils appellent -rassade, serpes, haches, hansas[142], des chapeaux de petit pris, -casaques, chemisoles, hauts de chausses de friperie, vieilles espées & -harquebuses de peu de coust. Ils font grand estat de tout cecy, dont -vous aurez moyen d’avoir des esclaves, & de bonnes marchandises d’iceux. -N’oubliez aussi du drap pers & rouge, & du plus bas prix que vous -pourrez trouver: car ils ne font pas grande difference des estoffes, des -pens d’oreilles, siflets, sonnettes, bagues de cuivre doré, des hains à -pescher, des grugeoires de laiton plates, longues d’un pied & larges de -demy, ce sont denrées lesquelles ils ayment. Si vous estes bien fourny -de ces choses, ne doutez point que ne soiez tres-bien-venu parmy eux, ne -faciez grande chere, & gaigniez beaucoup au trafic de ce qui croist en -leurs Pays, que vous aurez pour peu, si vous sçavez bien vous conduire. - -Ce Magazin fait, n’oubliez pas le principal, qui est, avant que monter -sur mer, laver & repaistre vostre ame des SS. Sacremens de la confession -& Communion, ayant disposé de vos affaires de par deçà, comme celuy qui -ne sçait si la mer luy permettra de retourner en terre: & estant -embarqué dans le vaisseau accomoder son lit, le plus pres du gros mats -qu’il pourra, si on desire n’estre bercé plus qu’on ne voudroit: car ce -lieu est le plus quiete de tout le vaisseau. Il faut tousjours avoir la -crainte de Dieu devant les yeux: mais non plus des accidens de la mer: -d’autant qu’il vaut bien mieux faire bonne mine qu’une mauvaise, puis -que la crainte n’y sert de rien. Ne vous espouvantez jamais sinon lors -que vous verrez les Pilotes crier misericorde; Car alors il faut penser -à son ame, que les affaires vont mal. Pour voir le vaisseau de costé, -les coffres renverser, la mer entrer sur le tillac, les voiles tremper -dans l’eau, les matelots jurer & renasquer[143], c’est peu de cas, -faites bonne mine, pensant neantmoins tousjours à vostre conscience. Ne -prenez querelle avec aucun matelot, car vous n’y gaigneriez rien. - -Quand vous serez arrivé au Port, ne vous hastez point de mettre pied à -terre, ains prenez garde à vos hardes, & à vostre coffre: Car il arrive -souvent qu’aux debarquemens on visite les coffres, & on serre les -marchandises ou hardes, sur lesquelles on peut mettre la main: faites -porter vostre esquipage quant & vous, chez vostre Compere, lequel vous -eslirez en cette sorte, si tant est que vouliez estre à vostre aise. 1. -Qu’il aye des Esclaves, un Canot, & des Chiens, d’autant que vous ne -manquerez avec luy de pesche & de venaison: Ce que vous n’auriez au -contraire sinon rarement, & faudroit encore qu’allassiez achepter des -autres Sauvages, vostre nourriture, & par ainsi il vous cousteroit deux -fois autant à vivre. 2. Enquestez-vous, s’ils sont de bonne humeur, -specialement la femme: car une mauvaise hostesse donne bien du mal à son -hoste. Que si vous rencontrez bien d’entrée il faut faire quelques -presens, puis les tenant en halaine sans estre trop liberal, vous leur -devez donner tous les mois quelque chose, de peur qu’ils ne vous -tiennent pour avare, & comme tel: ne vous difament parmi leurs -semblables: pour ce que vous auriez de la difficulté à trouver quelque -chose, & mangeroient le tout à vostre deceu. Ne vous laissez emporter -aux mignardises des filles de vostre hoste, ou autres, elles ne -manqueront pas de vous caresser, si elles sçavent que vous avez des -marchandises: En toutes choses il ne faut que tenir bon, si vous vous -remettez devant les yeux le hasard & danger des ordes maladies qui -arrivent à ceux qui s’oublient en cecy? Vous pouvez vous en garantir -aysement, specialement si vous considerez le grand peché que vous -commetez. - - - - -De la Reception que font les Sauvages aux François nouveaux venus & -comme il se faut comporter avec eux. - -Chap. L. - - -S’il y a Nation au monde portée à faire bon accueil à leurs amis -arrivans de nouveau, & à les recevoir en leurs maisons pour les traitter -autant bien qu’il leur est possible, les _Topinambos_ envers les -François doivent tenir le premier rang: Car si tost que les François ont -mis pied à terre de leur vaisseau, vous voyez venir les Sauvages de -toutes parts dans leurs Canots, emplumez & accommodez à la grandeur leur -faire feste. Bien plus comme ils aperçoivent de loing les vaisseaux sur -la mer approcher de leur terre, le bruit court incontinent par tous les -Cantons de leur Pays _Aourt vgar ouassou Karaybe_, ou bien _Aourt Nauire -souay_, voilà des grands Navires de France qui viennent. Incontinent -vous les voyés prendre leurs beaux habits, s’ils en ont, & commencent à -haranguer l’un à l’autre, en cette sorte: Voilà les Navires de France -qui viennent, je feray un bon Compere: il me donnera des haches, des -serpes, des couteaux, des espées & des vestemens: Je luy donneray ma -fille: j’iray à la chasse & à la pesche pour luy, je feray force cotons, -je chercheray des Aigrettes & de l’Ambre pour luy donner, je seray -riche: car je choisiray un bon Compere, qui aura bien des marchandises. -Et en disant cecy ils se battent les fesses & la poitrine en signe de -joye. Lors les femmes & les filles font de la farine fresche, & les -hommes vont à la chasse & à la pesche: Puis tout le mesnage vient chargé -de diverses viandes, racines, poissons, venaison, farine, c’est au lieu -où abordent les vaisseaux. Les plus hastez vont avec leurs Canots -trouver le vaisseau ancré à la rade, & vont recognoistre s’il n’y a -point de leurs vieux _Chetouassaps_, & considerer celuy des François qui -a la meilleure mine, à fin de luy offrir son comperage, sa loge & sa -fille: Si tost que les François ont mis pied à terre, ils s’amassent -tous autour d’eux: leurs monstrent bons visages tant les hommes que les -femmes: leur presentent des vivres, les invitent à estre leurs comperes: -s’offrent à porter leurs hardes; & enfin font ce qu’ils peuvent pour les -contenter & avoir leur bonne grace: Ils ne vont pas pourtant par envie -l’un sur l’autre pour avoir un François logé chez eux, celuy qui a le -premier parlé l’emporte sans contradiction, & ne se diffament point. Ils -font bien d’avantage, quand un François change de Compere, ils n’en font -point d’estat, le mesprisent & tiennent pour un homme facheux, -argumentans ainsi? S’il n’a sceu demeurer avec un tel, comment demeurera -il avec moy? Il est bien vray que si le Sauvage estoit de mauvaise -humeur, chiche & paresseux, quand le François le quiteroit, il n’en -seroit mal voulu: Au contraire ils diroient, Il a bien faict de le -laisser: c’est un homme chiche, paresseux & difficile. - -Le François ayant choisi un compere, il le suit & s’en va en son -village[144]: à lors l’hoste avec une certaine gravité, tout ainsi que -si jamais il ne l’avoit veu, il luy tend la main, & luy dit, _Ereiup -Chetouassap?_ Es-tu venu mon Compere?[145] chose plaisante & -considerable. Car vous diriez à les voir, qu’ils sortent à la façon des -Empereurs d’un cabinet bien fermé, où ils estoient empeschez en de -grandes affaires: Que s’ils veulent faire un grand acueil à ce François, -& luy monstrer qu’ils l’ayment parfaictement, auparavant que ce Pere de -Famille luy dise _Ereioupe_, les femmes & les filles le pleurent: puis -ce bon jour luy est donné. Le François luy respond, _Pà_, ouy? responce -qui signifie tout cecy, ouy de bon cœur: Je t’ay choisi pour demeurer -avec toy & pour estre mon compere & du nombre de ta famille: Je t’ay -preferé à un autre: car je t’aime & m’as semblé estre bon homme. Le -Sauvage luy dit, _Auge-y-po_, voylà qui est bien, j’en suis infiniment -aise, tu m’honore beaucoup, tu sois le bien venu, tu ne sçaurois où -aller pour estre mieux receu. Par cecy vous recognoissez la candeur & -simplicité de la Nature laquelle a peu de discours, ains vient aux -effects. A l’opposite la corruption a inventé tant de discours, tant de -paroles succrees, reverence sur reverence, souvent la main au chappeau & -au partir de là, le cœur n’y touche. Quelle jugeront nous de ces deux -receptions & bien-venuë estre la meilleure & plus correspondente à la -Loy de Dieu, & à la simplicité Chrestienne. - -Apres ces paroles il vous dit, _Marapé derere?_ comment t’apelles tu -quel est ton nom? comme veux tu que nous t’appellions? Quel nom veux-tu -qu’on t’impose? Où faut-il noter, que si vous ne vous estes donné & -choisi un nom, lequel vous leur dites à lors, & desormais estes appellé -par tout le pays de ce nom, les Sauvages du village où vous demeurez, -vous en choisiront un pris des choses naturelles, qui sont en leurs -pays, & ce le plus convenablement qu’il leur sera possible, selon la -phisionomie qu’ils verront en vostre visage, ou selon les humeurs & -façons de faire qu’ils recognoistront en vous. Pour l’exemple: entre nos -François, les uns furent appelez _Levre de Mulet_: parce que celuy à qui -le nom fut imposé, avoit la levre d’en bas avancee, ainsi qu’ont les -poissons nommez _Mulets_: un autre fut appellé _Grand Gosier_, pource -qu’on ne le pouvoit rassasier: un autre fut nommé _Gros Grapau_[146], à -cause qu’ils le voyoient tout bouffy: un autre _Chien Galeux_, d’autant -qu’il avoit mauvaise couleur: un autre, _Petit Perroquet_, parce qu’il -ne faisoit que parler: un autre _La Grande Picque_, d’autant qu’il -estoit haut & menu, & ainsi des autres generalement: & font cecy -ordinairement en leurs _Carbets_, en semblables discours. Et bien quel -nom donnerons-nous à un tel ton compere? Je ne sçay, dit-il, il faut -voir: lors chacun dit son opinion & le nom qui rencontre le mieux & est -receu de l’assemblee, est imposé avec son consentement si c’est quelque -homme d’honneur: car le vulgaire ne laisse pas d’estre appellé, vueille -ou non, du nom que l’Assemblé luy a donné. - -Ils ont aussi une autre façon de donner des noms, & c’est lors qu’ils -vous ayment bien, & font grand estat de vous, en vous imposant leur -propre nom. - -Ayant sceu vostre nom, il pense à la cuisine, vous disant, -_Demoursousain Chetouasap_, ou bien _Deambouassuk Chetouasap?_ As-tu -faim mon compere? veux-tu manger quelque chose? L’hostesse vous escoute -& vous regarde preste à vous faire service, de sorte que c’est à vous de -dire Ouy, ou nenny: car ils prendront vostre responce pour argent -contant: d’autant qu’en ces pays là, il ne faut estre honteux ny faire -la petite bouche. Si vous avez faim, vous leur dites _Pa, -Chemoursousain, Pa, Cheambouassuk_, ouy, j’ay faim, je veux manger: Ils -adjoustent, _Maé pereipotar_: Que veux-tu manger? que desires-tu que je -t’apporte? Ils sont fort liberaux en ces commencemens, diligens à la -chasse & à la pesche, à fin de vous contenter & gaigner vostre affection -pour obtenir des marchandises, mais prenez garde de ne donner pas tant -au commencement, que vous ne les reteniez tousjours en haleine, leur -presentant de mois en mois quelque chosette. A leur demande vous -respondez ce que vous desirez, chair, poisson, oyseaux, racines, ou -autre choses: à lors la femme & l’homme aussi, apportent devant vous la -venaison, le _Migan_ qu’ils ont, & en mangez à vostre aise, & en donnez -à qui vous voulez. Si tost que vous avez mangé, il faict tendre son lict -pres du vostre & commence à deviser avec vous, vous presentant un coffin -de _Petun_, qu’il allume luy mesme, & sucçant trois fois de cette fumee -qu’il faict sortir par ses narines, il vous le donne pour en prendre, -comme chose tres-bonne, & dont il faict plus d’estat, & telle est leur -coustume generallement, comme en France on a accoustumé de vous -presenter à boire. Il allume aussi son coffin, & apres en avoir pris -cinq ou six bonnes gorgees, il s’enqueste de vostre voyage, disant, -_Ereia Kasse pipo_: As-tu quitté ton pays pour venir icy nous voir, nous -visiter, nous apporter des marchandises? vous luy dites, _Pa_: ouy je -l’ay quitté: j’ay mesprisé mes amis & mon pays pour te venir voir. A -lors levant la teste par forme d’admiration, il dit, _Yandé repiac -aout_, on a eu compassion de nous, on nous a regardé en pitié: les -François ont eu souvenance de nous, ils ne nous ont point oubliez. Ils -quittent leurs pays pour nous venir voir: _Y Katou Karaibe_, que les -François sont bons & nos grands amis! Puis il demande au François -_Mobouype derouuichaue Yrom?_ Combien avez vous avec vous de Superieurs, -de Guerriers, de Capitaines, de Principaux? Il luy respond _Seta_, -beaucoup. Le Sauvage replique _De Mourouuichaue?_ n’est tu pas du -nombre? n’est-tu pas des Principaux? vous pouvez penser qu’il n’y a si -chetif qui ne die du bien de soy-mesme: par ainsi le François respond -_Ché Mourouuichaue_. Ouy, je suis du nombre des Principaux. Le Sauvage -dit, _Teh Augeypo_, J’en suis bien aise voilà qui va bien. C’est assez: -parlons maintenant d’autre chose. _Ererou patoua? Ererou de caramemo -seta?_ As-tu apporté des coffres quant & toy, & force cabinets pleins de -marchandises? car ce sont les meilleures nouvelles qu’on leur peut -apporter, c’est où ils ont l’esprit tendu & le cœur adonné, tout ce -qu’ils disent devant ces paroles, n’est qu’un preambule pour tomber en -ce subject: & apres que le François luy a respondu, qu’ouy: Le Sauvage -poursuit ses demandes: en ceste sorte _Mae porerout decaramemo poupé?_ -Qu’avez-vous apporté dans vos coffrets & escrins? Quelle marchandise y a -il ce qu’ils disent d’une façon fort douce & flatteuse: d’autant qu’ils -sont infiniment curieux de sçavoir & de voir les marchandises que les -François ont apporté. Et le François doit estre adverty de ne leur dire -& monstrer ce qu’ils ont, ains les tenir suspens en ce desir, s’il veut -tirer d’eux de bons services & du profit; mais leur respondre en ceste -sorte _Y Katou-paué_: J’ay tant apporté de choses que je ne les puis -nommer, & sont toutes belles & magnifiques. Ceste parole est comme l’eau -jettee sur la fournaise ardente du forgeron, qui redouble la chaleur, & -aiguise l’activité de la flamme: semblablement ceste response eschauffe -le desir qu’ils ont de sçavoir qui les esmeut de faire mille gestes -d’adulation, avec propos correspondans à tels gestes, vous disans, -_Eimonbeou opap-katou_: Et je te prie ne me cele rien, dy les moy, -_Yassoiauok de Karamemo assepiak demaë_: Ouvre moy tes coffres, tes -cabinets, à fin que je voye tes marchandises & tes richesses. Il faut -que le François responde, _Aimosanen ressepiak_ ou _Kayren deuè_. Je -suis empesché pour le present, laisse moy en repos, tu les verras une -autre fois quand je viendray à toy, _Begoyé sepiak_. Ne doute point, tu -les verras un jour à ton loisir. Le Sauvage entendant cecy, & voyant -bien qu’il perd son temps, il dit à soy-mesme, haussant les espaules -quasi comme se plaignant: _Augé katout tegné_, bien donc, faut que je me -contente. Je voy bien que mes prieres ne seront exaucees: mais au moins, -dit-il au François, _Dereroupé xeapare amon?_ N’as-tu pas apporté force -hansars? qui sont serpes, lesquelles ont le manche de fer. _Dereroupé -ourà sossea-mon?_ As-tu aussi apporté des serpes qui ayent le manche de -bois? _Ereroupé Ytaxé amo?_ As-tu apporté des couteaux d’acier? -_Ereroupé Ytaapen?_ As-tu apporté des espées d’acier? _Ereroupé tataü?_ -As-tu apporté des arquebuzes? _Ereroupé Tatapouy seta?_ As-tu apporté -force poudre à canon? Le François respond à tout cela. _Arou seta -Ygatoupé giapareté_. Ouy j’en ay apporté une grande multitude, sont -beaux & fort bons. Le Sauvage dit _Auge-y-po_. Voilà qui est bien. -_Ereipotar touroumi? Ereipotar Kerè?_ As-tu faim de dormir? veux-tu te -coucher? Le François, _Pa che potar_. Ouy je veux dormir, laisse moy. -Alors le Sauvage luy donne le bon soir & bonne nuict disant, _Nein -tyande Karouk tyande petom_, bon soir, bonne nuict, reposez à vostre -aise: Laissons les en ce repos, & commençons le second traitté de ceste -Histoire. - - - - - SUITTE DE - L’HISTOIRE - DES CHOSES PLUS - MEMORABLES ADVENUËS - EN MARAGNAN, ÈS - ANNEES 1613. & - 1614. - - SECOND TRAITE. - - DES FRUICTS DE L’EVANGILE - QUI TOST PARURENT PAR LE BAPTESME - DE PLUSIEURS ENFANS. - - A PARIS - DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY. RUË SAINCT JACQUES A LA - BIBLE D’OR, & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS, EN LA - GALERIE DES PRISONNIERS. - - MDCXV. - AVEC PRIVILEGE DU ROY. - - - - -Suitte de l’Histoire des choses plus memorables advenuës en Maragnan, és -annees 1613 & 1614. - -SECOND TRAITÉ. - - - - -Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par le Baptesme de -plusieurs enfans. - -Chap. I. - - -Le Cantique second (representant alegoriquement la naissance de -l’Eglise, dans une nouvelle terre, non encore illuminee de la -cognoissance du vray Dieu) dit: _Vox turturis audita est in terra -nostra: ficus protulit grossos suos: vineæ florentes dederunt odorem -suum: La voix de la tourterelle a esté ouye en nostre terre: Le figuier -a produict ses figues vertes: Les vignes fleurissantes ont donné leur -odeur._ Sur lesquelles paroles, Rabbi Jonathas, en sa Paraphrase -Chaldaïque, dit: que la voix de la Tourterelle, nous signifie la voix du -sainct Esprit, annonçant la Redemption promise à Abraham, pere de tous -les Croyans: voicy comment il parle, _vox spiritus sancti & redemptionis -quam dixi Abrahæ Patri vestro: La voix du sainct Esprit, & de la -redemption, que j’ay promise à Abraham vostre pere_: Il adjouste que par -le figuier, il faut entendre l’Eglise: & par les figues nouëes & -escloses nouvellement, nous est representee la confession de la foy, que -les Croyans doivent faire devant Dieu: & par les vignes en fleur donnans -bonne odeur, sont designez les petits enfans, loüans le Dominateur des -Siecles: _Cœtus Israel, qui comparatus est precocibus ficubus aperuit os -suum, & etiam pueri & infantes laudaverunt Dominatorem sæculi_: Cela -s’est veu en nostre temps accomply dedans _Maragnan_ & ses environs: où -apres que la voix du Sainct Esprit, par la predication de l’Evangile, -eut resonné dans ces terres, & frappé le cœur d’une grande multitude, -specialement de ceux qui ont requis le Baptesme, le beau figuier de -l’Eglise, a poussé & bourjonné de nouvelles & verdoyantes figues, les -ames sortans de l’infidelité à la croyance d’un vray Dieu, lors les -vignes fleuries ont donné leur odeur, quand les petits enfans ont receu -les eaux Baptismales sur leurs testes, louans le Dominateur des Siecles, -par la participation du sang de Jesus-Christ & de la foy de l’Eglise. - -Chose admirable, & qui merite d’estre bien pesee & consideree, que si -tost que la voix du Sainct Esprit eut tonné & esclairé parmy ces forests -desertes, dans ces haliers espois & picquans, les pauvres Biches (ces -Sauvages) venees par le cruel Chasseur Sathan, elles ont commencé à la -force & impetuosité de ceste voix, produire leurs petits fans, comme -avoit jadis prophetisé le Prophete Royal David au Psal. vingt-huict. -_Vox Domini præparantis Cervos, & revelabit condensa & in templo ejus -omnes dicent gloriam._ La voix du Seigneur preparant les Cerfs, revelera -l’interieur des boccages & haliers & en son Temple tous chanteront ses -loüanges. L’Explication que donnent les Doctes à ces paroles, prise des -diverses leçons est, que la voix du Seigneur sert aux Biches à rendre -leurs petits, ainsi que la main de la Sage-femme ou du Chirurgien bien -expert, sert à tirer l’enfant sauf & en vie, du ventre de sa mere. Or -est-il que ceste voix n’est autre, si nous croyons les naturalistes, que -le son du tonnerre, & la lumiere de l’esclair, laquelle par un secret de -la Nature bien caché, donne le moyen à la Biche de se delivrer: Ainsi en -a faict de mesme la Predication de l’Evangile, animee & vivifiee par le -sainct Esprit, excitant interieurement le cœur de ces Barbares -enveloppez, il y avoit si longtemps, dans les haliers & bocages de -l’ignorance, infidelité & perverses coustumes. - -Dans les _Carbets_ on ne parle plus d’autre chose, que de cette nouvelle -cognoissance de Dieu, chacun rapportant, à son tour, ce qu’il avoit peu -entendre, quand ils nous venoient visiter, & reunissans tous ces -discours ensemble, finissoient leurs _Carbets_ en tres-grand desir de -voir baptiser leurs enfans, & eux aussi, tenans ensemble telles ou -semblables paroles, ainsi que j’ay peu remarquer & recueillir à diverses -fois. - -Quelles choses, disoient-ils, sont celles-cy, que les Peres nous font -entendre par leur Truchement? Jamais nous n’en avions entendu de -semblables: Nos Peres nous ont laissé de main en main, par tradition, -qu’il estoit venu jadis un grand _Marata_ du _Toupan_[147], c’est-à-dire -Apostre de Dieu, dans les Provinces où ils demeuroient, & leur -enseignoit plusieurs choses de Dieu: voire ce fut luy qui leur monstra -le _Manioch_, c’est à dire, les racines pour faire du pain: car -auparavant nos Peres ne mangeoient que des racines trouvees dans les -bois: Ce _Marata_ voyant nos Ancestres, ne faire conte de sa parole, il -se resolut de les quitter: mais auparavant il voulut leur laisser un -tesmoignage de sa venuë, en incisant dans une Roche, une Table & des -Images avec de l’Escriture, & la forme de ses pieds, & de ceux qui le -suyvoient, gravez en bas dans le mesme rocher, comme aussi des pates des -animaux qu’ils menoient apres eux, semblablement les trous de leurs -bastons, sur lesquels ils s’appuyoient en cheminant: Ce qu’ayant faict, -il s’en alla passer la mer, pour gaigner un autre pays; Et bien que nos -Peres l’ayent depuis fort recherché, ayans recogneu leur faute, & la -grande saincteté du personnage, ils n’en ont sceu avoir nouvelles: Et -depuis ce temps là, jusqu’à present, aucun _Marata_ du _Toupan_, ne nous -est venu visiter. - -Il y a long-temps que nous hantons les François, & pas un d’iceux, ne -nous a amené des _Pays_, ny ne nous a raconté ce que les Peres nous font -dire par leurs Truchemens; voire ils font vivre d’une autre façon les -_Caraïbes_, qu’ils n’avoient coustume de faire anciennement avec nous. -Ils deffendent que les François ne prennent plus nos filles, lesquels -n’en faisoient point de difficulté auparavant, ains nous les demandoient -pour des marchandises. Ils disent de grandes choses de Dieu & parlent à -luy dans les Eglises: & lors qu’ils veulent parler, ils font fermer les -portes & nous font sortir dehors, pour ce que le _Toupan_ descend devant -eux: & lors tous les _Caraïbes_ mettent à genoux: Ils font boire & -manger le _Toupan_ dans de beaux vases d’or & la table où ils mangent, -est bien accommodee & ornee de belles estoffes, & de beaux linges: Et -quant à eux, ils sont vestus de riches accoustremens: Quand ils veulent -parler aux _Caraïbes_ ils s’asséent au milieu d’eux, & n’y a qu’un Pere -assis qui parle. Tous les François escoutent, & est longtemps à parler, -& se fache en parlant, & on ne sçait à qui il parle: car tous se -tiennent fermes: Apres qu’il a parlé, ils se mettent à chanter les uns -apres les autres de costé en costé, & lisent dans un _Cotiare_ ce qu’ils -chantent, c’est à dire dans un livre, & parlent, disent-ils, à Dieu en -ce temps là. Ils tiennent tous nos Peres perdus avec _Giropari_, -bruslans dans des feux qui sont sousterrains, & se mocquent de nous -quand nous pleurons & lamentons sur les funerailles de nos parens. Ils -font jetter dans les bois, le boire, le manger, le feu, que nous avons -accoustumé de donner à nos parens deffuncts, pour faire leur voyage, au -lieu, où se retirent nos grands Peres, entre les montagnes des Andes. -Ils nous font dire & prescher, que nous sommes trompez, de croire à nos -Barbiers & Sorciers, specialement à leur soufflement pour la guerison -des malades. Ils parlent hardiment contre _Giropari_, & ne le craignent -aucunement. Ils promettent à ceux qui croiront au _Toupan_, & seront -lavez de leurs mains, de monter là haut au Ciel, par dessus les -Estoilles, le Soleil & la Lune: où ils tiennent que le _Toupan_ est -assis, & autour de luy, ces _Maratas_, & tous ceux qui ont creu à leurs -paroles, & ont esté lavez d’iceux. Ils ne veulent point de filles ny de -femmes, & disent que le fils du _Toupan_ n’en avoit point, ains qu’il -descendit dans le ventre d’une jeune fille appellee Marie, avec laquelle -jamais son mary n’eut accointance. Ils ont des jours auxquels ils ne -mangent point de chair, encore qu’on leur en apportast. Ils ne passent -point de jours au nombre des dix doigts de la main, qu’ils ne fassent -une ou deux fois vestir aux François leurs beaux habits, & venir à la -maison du _Toupan_, pour parler avec luy, & escouter la parole de Dieu. - -Ils sont vestus tout d’une autre sorte que les François, & marchent -devant eux: & chacun les saluë. Ils sont tousjours avec les Grands, qui -leur accordent ce qu’ils veulent, & dit-on qu’ils ont quitté leurs -richesses & marchandises, afin d’estre libres, pour converser avec le -_Toupan_, & manifester la volonté d’iceluy aux François. Quand nous les -allons voir, ils nous font caresse, specialement à nos enfans, & disent -que ce n’est plus à nous nos enfans, mais à eux, & que le _Toupan_, les -leur a donnez. Que nous ne craignions point, par ce que jamais ils ne -nous abandonneront, ny nos enfans. Qu’ils sont en grand nombre en -France: & que tous les ans, il en viendra par deçà de nouveaux, lesquels -apres avoir enseigné & appris nos enfans, ils les feront parler à Dieu -familierement comme ils luy parlent. Qu’ils leur apprendront à -_Kotiarer_, c’est à dire, escrire, & faire parler le _Papere_, c’est à -dire, le papier, envoyé de bien loing aux absens. Leur Roy est puissant, -qui les ayme, & nous assistera, tant qu’ils seront avec nous. Ah! que ne -sommes nous plus jeunes, pour voir les choses grandes que feront les -_Païs_ en nostre terre! Car ils bastiront de pierre de grandes Eglises, -comme sont celles de France. Ils apporteront de belles étofes, pour -orner le lieu, où le _Toupan_ descend. Ils feront venir des -_Miengarres_, c’est à dire, des Chantres Musiciens[148], pour chanter -les grandeurs du _Toupan_. Ils retireront tous nos enfans en un mesme -lieu, & quelques uns des _Païs_ auront soing d’eux. Feront venir les -femmes de France pour enseigner nos filles à faire comme elles. Nous ne -manquerons de ferremens pour jardiner. Ah! disoient quelques uns -d’entr’eux, suivant ces discours; Si nous voyons venir des femmes en -nostre pays, nous tenons pour certain, que les François ne nous -abandonneront plus, ny les Peres, specialement s’il nous donnent des -femmes de France. Si j’avois (disoit un de ces particuliers) une femme -de France, je n’en voudrois point d’autre, & je ferois tant de jardins -pour les François, que j’en nourrirois moy seul autant que j’ay de -doigts aux mains & aux pieds, c’est-à-dire, vingt, nombre indefiny, pour -signifier beaucoup: parce qu’apres qu’ils ont compté jusques à vingt, -ils sont au bout de leur roole. Cettui-cy estoit Principal, lequel se -levant au milieu de la compagnie, où j’estois present, battoit ses -fesses tant qu’il pouvoit, disant _Assa-oussou Kougnan Karaïbe, -Assa-Oussou seta &c._ J’ayme une femme Françoise de tout mon cœur, je -l’ayme extremement: auquel le _Grand-Chien_ respondit, qui estoit aussi -Principal: L’on m’a promis de m’amener une femme de France, laquelle -j’espouseray de la main des Peres, & me feray Chrestien, comme j’ay -faict faire mon petit Loüis Coquet; & veux faire mon fils legitime dans -peu de temps. Ma premiere femme est vieille, elle n’a plus besoing de -mary. Pour les huict jeunes que j’ay, je les donneray à femmes à mes -Parens, & n’auray plus que la femme de France, & ma vieille femme pour -nous servir. Plusieurs autres semblables discours ils tenoient, tant en -leurs _Carbets_ que chez moy, quand ils me venoient voir, que je passe, -me contentant d’avoir rapporté ce que dessus, pour faire voir la ferveur -de ces Barbares, suscitee par la voix du Sainct Esprit. _Vox turturis -audita est in terra nostra_, à produire de leur interieur bouché & -preocupé de mille infections, ces beaux & amiables petit Cerfs, _Vox -Domini præparantis Cervos_, & en un autre endroict, _Cerva charissima & -gratissimus hynnulus_, aux Proverbes Chapitre cinq, la biche tres-aymee, -& le fan tres-gracieux: poursuivons le reste. - -Ces discours furent suyvis incontinent de la pratique: car plusieurs -petits enfans nous furent apportez, tant au Reverend Pere Arsene, qui -demeuroit à _Iuniparan_, qu’à moy, qui demeurois à Sainct François, -proche du Fort Sainct Loüis, pour assister les François, & recevoir les -Indiens Estrangers, qui venoient de jour en jour nous voir & -recognoistre, si ce qu’on leur rapportoit en leurs pays esloignez de -nous autres, estoit veritable. C’estoit la division que nous avions -faicte de ces terres grandes & spacieuses, pour les cultiver & -moissonner autant que pouvoient s’estendre nos forces, à sçavoir que -l’un pourveust d’un costé, & l’autre de l’autre, excepté quand il seroit -necessaire d’aller hors l’Isle, alors nous y pourvoyons selon qu’il -estoit expedient. - -Il est impossible que je puisse exprimer de parole, le contentement & la -joye, que nous recevions de veoir ces pauvres Sauvages nous apporter -leurs enfans, volontairement & sans contraincte, pour estre baptisez, -les accommodant le mieux qu’ils pouvoient avec le moyen que les François -leur en donnoient, à sçavoir, enveloppez dans quelque morceau de toille -de coton, ayans choysi des François pour Parrins de leurs enfans, -contractans entr’eux une alliance tres-estroicte, specialement les -enfans baptisez, si tant est qu’ils fussent en aage de cognoissance, car -alors ils prenoient leurs Parrins pour leurs vrais Peres, les appellans -du nom de _Cherou_, c’est à dire, mon Pere, & les François les -appelloient _Cheaire_, c’est à dire, mon fils, & les fillettes -_Cheagire_, ma fille: ils les vestoient le mieux qu’il leur estoit -possible: Et les Sauvages Peres des enfans baptisez, leur apportoient -des commoditez de leurs jardins, de leur pesches & venaison. - -Voyant ces choses se passer ainsi, il me souvenoit de ce qui est dit aux -Cantiques Chapitre cinquiesme. _Oculi ejus sicut Colombæ super rivulos -aquarum, quæ lactæ sunt lotæ, & resident juxta fluenta plenissima._ Les -yeux de JESUS CHRIST, Espoux de l’Eglise, ressemblent aux yeux de la -Colombe lavee de laict, laquelle contemple les ruisseaux des fontaines, -& faict sa retraicte & demeure dans les rochers qui bornent les fleuves -amples & spacieux. Ces yeux de JESUS-CHRIST sont les graces du Sainct -Esprit, qui font esclorre leurs œufs à la façon des Tortuës, exposez à -la mercy des degorgemens de le mer, & à la froidure du Sable. Ces mesmes -yeux ont pour but & fin le lavement & pureté des ames, specialement des -petites ames encore couvertes de laict: Et tout ainsi que la Colombe -blanche se plaist sur les ruisseaux, & habite sur le bord des gros -fleuves, ainsi le Sainct Esprit se plaist extremement à la conversion -d’une terre nouvelle, & regarde de bon œil ces petites ames enfantines -sortir de l’accident commun de ces terres barbares, sçavoir, de -l’ignorance de Dieu, pour venir à la cognoissance d’iceluy, & par le -moyen des eaux baptismales, estre faictes participantes de la vision de -Dieu, tout ainsi que nous autres: Car Dieu n’est accepteur de personnes, -ces ames barbares luy ont autant cousté que les nostres. O prix infiny! -ô manquement de charité, qui ne peut recevoir excuse devant Dieu, de -voir tant d’ames qui se presentent pour estre sauvees sans peine, & sans -coup ferir, neantmoins pour peu d’ayde elles sont en danger de se -perdre. Bon Dieu! Nous croyons tous (& JESUS-CHRIST nous a confirmé -cette croyance) qu’une seule ame vaut mieux que tout le reste du monde, -c’est à dire, que tous les Empires & les Royaumes de la terre, que -toutes les richesses & thresors que les hommes possedent: mais helas! -nous n’avons garde d’operer selon nostre croyance. - -Je ne puis me retirer de ce subject que je ne donne ouverture aux -ressentimens interieurs que j’en ay, pour les faire voir, & descharger -ma conscience, autant que je m’y sens obligé: Et me semble que le -passage que je viens d’alleguer, me servira d’addresse & de conduite. -J’ay autre fois leu & remarqué dans de bons Autheurs profonds & subtils, -en la cognoissance des secrets & mysteres des passages de l’Escriture: -que les Colombes blanches lavees de laict, estoient certaines Colombes -que les Syriens nourrissoient au respect & honneur de leur Royne -Semiramis, & estoit deffendu, sur peine de la mort de les tuer. Les -anciens nous ont appris que cette Royne, entre ses hauts faicts d’armes, -s’estoit immortalisee par un acte memorable, plus miraculeux que -possible à la grandeur des Roys, à sçavoir, ses jardins, vergers & bois -de plaisir suspendus entre le Ciel & la Terre. - -Salomon n’a point pris ceste comparaison tiree des choses prophanes, -sinon pour declarer une œuvre divine remarquable entre les autres, qui -est la conversion des ames, œuvre du tout reservee à la puissance de -Dieu, pour estre une seconde creation, par laquelle, comme il a suspendu -la terre en l’air, ainsi suspend-il les jardins vergers & forests de son -Eglise, hors & par dessus l’estime & jugement des hommes terrestres, -afin de donner lieu & place à la predestination inscrutable de ses -esleus, les appellant quand il luy plaist, du milieu des deserts, & de -l’interieur des forests les plus vastes & espoisses. - -Avant que de passer outre je ne laisseray eschapper la convenance & -accord, qui se trouve entre cette grande Semiramis & Marie de France, -Royne tres-Chrestienne. Semiramis fut laissee Royne Regente & -Gouvernante de son fils le Roy d’Assyrie, expedia plusieurs grandes -affaires, pour le bien & la manutention de l’Empire de son fils: Chose -pareille de poinct en poinct se faict voir en la personne de nostre -Royne: & bien que Semiramis eust executé de son temps plusieurs œuvres -magnifiques, pour lesquelles elle merita l’amour & l’obeissance de ses -subjects, plus qu’aucune autre Royne, qui l’eust devancee: Nonobstant -l’immortalité de son nom proceda de ses edifices miraculeux. -Semblablement Je diray, & justement, qu’entre les heroïques actions de -la Royne, Mere du Roy, qui laisseront son nom immortel à la posterité, -sera que la Mission des Peres Capucins aux terres du Bresil, pour y -planter les Jardins de l’Eglise, a esté commencee & establie soubs son -authorité & commandement: & par ainsi le Bresil sera obligé de nourrir -ces Colombes blanches en memoire & souvenance d’une si grande Semiramis -qui ne manquent non plus de pieté que de puissance à perfectionner ceste -entreprise. - -Je vous prie encore remarquez cecy en l’appel ou vocation de nos petites -Colombes lavees de laict, j’entends des petits enfans des Sauvages -amenees au Christianisme par le Baptesme. Il n’y a pas encore cinq ans -qu’on ne parloit aucunement du desir de la conversion de ces gens. Le -Diable commandoit là dedans à la baguette, traisnoit apres luy toutes -ces ames sans payer aucune decime à Dieu, à present, & tant que la -Mission durera, laquelle continuera, si l’on veut concourir avec Dieu, -vous entendez les grands fruicts qui jà ont esté faicts, & journellement -se presentent à faire. - -La plus grande de nos consolations, & celle qui nous faisoit plus -aisément avaler les amertumes des travaux & difficultez, qui ne nous -manquoient point en ces pays là, estoit de voir la bonne & franche -volonté des Sauvages à nous presenter leurs enfans pour estre baptisez, -voire experimentans par la conversation qu’ils avoient avecques nous, -que c’estoit la chose la plus agreable qu’il nous eussent peu faire, que -de nous donner leurs enfans pour les baptiser: c’estoient leurs plus -ordinaires discours avec nous, que de nous dire le grand desir qu’ils -avoient que ces enfans receussent le Baptesme par nos mains. Je pourrois -apporter icy plusieurs exemples pour confirmer cette verité: mais estant -ainsi que je les reserve chacun en leur lieu je les laisseray pour le -present. - - - - -Du Baptesme de plusieurs malades & anciens lesquels moururent apres -l’avoir receu. - -Chap. II. - - -Entre les plus beaux Enigmes sacrez que recite Job en son livre, est -celuy qu’il propose au Chapitre quatorsiesme sous la parabole du -Laurier, disant, _Si senuerit in terra radix ejus, & in pulvere mortuus -fuerit truncus illius, ad odorem aquæ germinabit, & faciet comam quasi -cùm primo plantatum est_: Si la racine du Laurier s’envieillit dans la -terre, & que son tronc meure dans la poudre, aussi tost qu’il sentira -l’odeur de l’eau, il germera, & reproduira une nouvelle chevelure de -fueilles, tout ainsi comme s’il venoit d’estre planté. Les Septante ont -tourné ce passage en ceste sorte: _Si in petra mortuus fuerit truncus -ejus, ab odore aquæ florebit, & faciet messem, sicut nova plantata_. Si -le Tronc du Laurier meurt dedans la pierre, à l’odeur de l’eau, il -florira & rendra sa moisson ainsi qu’une nouvelle-plante. Une autre -version adjouste encore quelque chose de plus beau: _Attracto humore -aquæo iterum germinat, exhibetque fructus decerpendos, ut plantæ -solent_: Le Laurier mort & sec attirant à soy l’humeur de l’eau germe de -rechef, & presente ses fruicts à cueillir, tout ainsi que les autres -plantes. En ces trois Textes, vous descouvrez plusieurs choses toutes -literales à nostre subject, à sçavoir, Premierement. - -La racine du Laurier envieilly dans la terre. Secondement, son tronc -mort dans la poudre, ou dans la roche. Troisiesmement, que l’odeur de -l’eau redonne la vie perduë à la racine & au tronc, & de plus, faict -produire les fueilles, les fleurs & les fruicts. Par le Laurier entendez -les Nations Infidelles, suivant la fiction des Anciens de la Nymphe -Daphné, laquelle poursuivie des Demons soubs le nom d’un Apollon fut -convertie en Laurier. Par sa racine envieillie dans la poudre, ou dans -la roche, recognoissez que cela signifie une longue suitte d’annees, -esquelles ces Nations Barbares sont demeurees en leur perverses & -inveterees coustumes. Et par le tronc jà mort, interpretez-le de la fin -& consommation du cours de ceste ignorance: Dieu voulant à present -visiter ceste Nation, choisissant à cet effect aussi bien les malades, -vieux, caducs, & moribonds, pour les faire renaistre en JESUS-CHRIST, -portans les fueilles verdoyantes de la grace, les fleurs des dons du -sainct Esprit, & les fruicts des merites de la Passion de JESUS-CHRIST, -& ce à l’odeur & attraict de l’eau Baptismale. - -Nous estions fort consolez, quand nous baptisions les malades & les -vieillards, desquels nous tenions la mort comme asseuree, & ce pour les -raisons suivantes: Premierement nous avions pœur que le secours nous -manquast, & par ainsi, il eust fallu quitter le pays, laisser & -abandonner tous ces enfans nouvellement baptisez, & les adults qui se -presentoient incessament: au moins estions nous asseurez, que baptisans -ceux qui s’en alloient mourir, le Paradis leur estoit ouvert, & estoient -eschappez des occasions, lesquelles leur eussent peu faire perdre, -peut-estre la grace obtenuë, demeurans seuls & eslognez des Ministres de -l’Eglise pour les nourrir en la grace receue. Secondement, c’est que le -Baptesme de ces vieillards faisoit un grand effort dans le cœur des -assistans, voyans la devotion, avec laquelle ordinairement ces moribonds -recevoient le Baptesme. Je vous le feray voir par les exemples mis cy -dessouz. - -Deux jeunes femmes en l’Isle tomberent malades, l’une estoit libre, & -l’autre esclave. La libre estoit mariee à un jeune _Tapinambos_ fort bon -garçon, & qui depuis la mort de sa femme, a tousjours poursuivy d’estre -baptisé, apprenant avec grand courage la doctrine Chrestienne. Ceste -sienne jeune femme approchant de la mort, demanda qu’on luy donnast le -Bapteme, confessant de cœur & de bouche la verité de nostre Religion, -monstrant par signes exterieurs le vif touchement du sainct Esprit en -son cœur, arrousant ses joües de plusieurs larmes, procedantes d’amour & -de recognoissance du grand _Toupan_, qui luy faisoit ceste grace tant -signalee, de l’avoir faict naistre en ce siecle, pour la tirer d’entre -tant d’Ames de sa Nation perduës, & luy donner la jouyssance de son -Paradis. Elle regardoit le Ciel fixement avec les yeux, & d’une parole -douce & tremblotante, elle recitoit ce qu’on luy avoit appris de la -croyance de Dieu, rejettant bien loing d’elle _Giropary_, & detestant -son antique tromperie. Parmy ce discours, avant-coureur de sa mort, elle -souspiroit en regrettant la damnation de ses ancestres. Elle faisoit des -remonstrances tres-belles à ce jeune homme son mary, l’incitant à -recevoir le plustost qu’il pourroit l’ablution de ses pechez. - -Une chose particuliere, je me suis laissé dire d’elle, c’est qu’elle -n’avoit point faict faute de son corps en toute sa jeunesse, & n’avoit -jamais cogneu autre que son mary, ce qui n’est pas un petit miracle en -ce pays-là, à cause de la sotte coustume que le Diable a inseré dans le -cœur des filles, de faire honneur, de leur deshonneur, n’estimant rien -la chasteté ou virginité. Par cecy vous voyez qu’en tous les Esleuz de -Dieu, il y a tousjours quelque belle vertu naturelle, au moins qui -provoque, non par merite, mais par disposition, la grace de Dieu, qui à -la façon du Soleil, indifferamment est preste d’entrer dans l’Ame d’un -chacun, quand elle y trouve de la disposition. - -La _Tapouye_ ou esclave, surprise d’une violente fievre, qui la -tourmentoit excessivement, estoit gisante dans son lict de coton -delaissee & abandonnee de tout le monde, selon la coustume pratiquee -entre ces Sauvages, lesquels tiendroient à grand deshonneur, d’assister -une Esclave à sa mort naturelle ains auparavant que nous vinssions dans -l’Isle & que nous eussions faict recognoistre combien la cruauté est -desagreable à Dieu, ils jettoient par terre l’Esclave moribond, & là luy -cassoient la cervelle, comme j’ay remarqué au traitté du temporel. Ceste -infortunee femme prisonniere de Sathan, surchargee des communs mal-heurs -de la Nature, qui sont les infirmitez & maladies aspres & -insupportables, & delaissee de toute creature, fut regardee en pitié, & -visitee de son Createur, l’incitant interieurement à demander le -Baptesme. O jugement de Dieu! ô Providence eternelle! Qui sera celuy qui -puisse comprendre tes conseils en la conduitte des hommes. Ceste pauvre -creature dardee vivement au cœur par les fleches des premieres graces de -son Seigneur, non meritees par aucune bonne œuvre precedente, qu’eust -peu avoir faict ceste Esclave, jetta sa veu deçà delà, par la loge, pour -voir si personne ne se presenteroit qu’elle peust appeller pour -l’envoyer vers les _Pays_, afin d’estre lavee des eaux Baptismales, de -bonne fortune, elle apperceut un François, auquel ayant exposé ses -desirs, il se hasta de les venir manifester au Pere qui estoit proche de -là, lequel l’alla aussi tost visiter, enseigner & baptiser. Le François -demeura pres d’elle pour l’assister, qui m’a raconté des choses -estranges, comme fit aussi le Pere qui la baptisa: C’est que ceste -miserable creature, quant au corps, mais bien heureuse, quant à l’Ame, -commença à ressentir les gages du Ciel, & le merite du sang de -JESUS-CHRIST à elle communiqué par le Baptesme; d’autant qu’ayant -presque tousjours les yeux fichez au Ciel, elle pleuroit abondamment, & -disoit ces paroles à chasque moment de temps, _Y Katou Toupan, Ché -arobiar Toupan_, ô que Dieu est bon! ô que Dieu est bon, je croy en luy: -puis par signes elle monstroit au François que _Giropary_, le Diable -tournoyoit au tour de son lict, disant, _Ko Giropary, Ko Ypochu -Giropary_: Tenez voilà en ce lieu le mechant Diable, jettez sur luy de -l’eau du _Toupan_, c’est à dire, de l’eau Beniste, à fin qu’il s’enfuie: -ce que faisant le François, elle luy disoit qu’il fuyoit à grande haste; -& par ainsi elle prioit ce François, qu’il jettast tout autour d’elle & -de son lict force eau Beniste, ce qu’il fit, comme aussi le Pere, quand -il s’y trouvoit. - -Et d’autant qu’elle avoit un mal de teste, qui la tourmentoit -indiciblement, elle pria qu’on luy lavast le front, les temples & la -teste de l’eau beniste, de quoy elle se trouva fort soulagee, & ne -sentoit presque plus son mal, & peu apres elle rendit son esprit à Dieu. -On ensevelit & enterra son corps à la façon des Chrestiens: mais il -arriva que quelques meschans enfans de _Giropary_, qu’on n’a sceu jamais -descouvrir, & qui eussent esté punis, allerent de nuict la déterrer, luy -briser la teste, & emporterent la toile de coton, dans laquelle elle -estoit ensevelie: le matin on la fit renterrer. Et ne se faut estonner -de cecy, puisque le Diable se reserve tousjours quelques bon serviteurs, -voire mesme parmy les Royaumes les mieux policez, pour executer ses -detestables inventions. Car vous devez sçavoir que les _Tapinambos_ -naturellement hayssent ceux qui ouvrent les sepulchres des morts, & ne -pourroient pas endurer que les François ouvrissent les fosses de -leurs parens, pour prendre les marchandises qu’ils enterrent -superstitieusement avec leurs morts. - -Un vieillard _Tabaiare_ s’en alloit mourant, les os luy perçoyent la -peau, la voix luy defailloit, & estoit demeuré perclus de tous ses -membres en son lict. Se voyant donc plus mort que vif, il pensa à sa -conscience inspiré de Dieu, & demanda d’estre baptisé. Nous l’allasmes -visiter & catechiser, luy demandans son consentement à tous les poincts -& articles que nous luy proposions. Il nous respondit les mains joinctes -qu’il croyoit tout ce que nous luy disions: Et nous arrestans plus sur -les articles de la croyence de la saincte Trinité, de l’Incarnation, -mort & passion du Fils de Dieu, du Baptesme, & du mystere de la saincte -Eucharistie, que sur les autres articles de la Foy, à cause qu’il estoit -pressé de la Mort, nous luy faisions entendre ceste matiere si haute & -profonde par comparaisons familieres, à quoy il consentoit: & desirant -le Baptesme de tout son cœur, nous luy voulions faire promettre qu’au -cas qu’il revint en santé, il recevroit les ceremonies du Baptesme dans -la Chappelle sainct Louys, & apprendroit diligemment toute la Doctrine -Chrestienne, laquelle nous demandions aux Catecumenes avant que de les -baptiser. - -Il respondit à ces parolles qu’il n’y avoit pas si loing de sa loge à la -Chappelle de sainct Louys, qu’on ne peust bien l’y porter, à fin d’y -recevoir avant que de mourir, les ceremonies du Baptesme, & qu’il -desiroit ceste consolation, pour n’estre empesché d’aller droict au -Ciel. Nous voyons ceste ferveur & devotion, en feusmes bien aises & nous -y accordasmes: ainsi estant apporté dans un lict de coton en l’Eglise de -sainct Louys, nous le baptisasmes solemnellement. Quelques jours apres, -il mourut doucement. - -Une femme _Tabaiare_ en ce mesme temps tomba malade, & la force de sa -maladie l’ayant minee de telle façon, que chacun jugeoit qu’elle ne -pouvoit plus guere vivre, nous la fusmes voir, & luy offrir le Baptesme, -ce qu’elle accepta fort volontiers & nous escoutoit attentivement -discourir par les Truchemens de la gloire de Paradis, & des peines de -l’Enfer, semblablement ce qu’elle devoit croire, avant que de recevoir -le Baptesme, & au cas que Dieu luy renvoyast sa santé, qu’elle -apprendroit la doctrine Chrestienne, & recevroit en l’Eglise les -ceremonies du Baptesme, tellement que consentant à tout ce que nous luy -avions proposé, le Baptesme luy fut donné, & ayant recouvert sa santé, -elle se mit en devoir de s’aquitter de sa promesse: mais un poinct la -travailloit, sçavoir, qu’elle estoit femme d’un _Tabaiare_, lequel avoit -deux autres femmes, par ainsi elle ne pouvoit vivre au mariage requis -par les loix du Christianisme. Nous remediasmes à cela, suivant le -conseil de sainct Paul. _Si qua mulier fidelis habet virum infidelem & -hic consentit habitare cum illa, non dimittat virum &c. quod si -infidelis discedit, discedat_: C’est à dire: Si quelque femme fidele est -mariee à un homme infidele, & qu’iceluy consente d’habiter avec elle, -qu’elle ne le quitte &c. Que si l’homme infidele la quitte, qu’elle le -quitte aussi: par ainsi nous fismes dire à son mary, que s’il vouloit -retenir ceste sienne femme faicte Chrestienne pour unique, en se -retirant des autres, qu’elle ne le quitteroit point: mais s’il vouloit -la retenir comme auparavant en forme de concubine, que nous & les Grands -des François luy permettions de le laisser, estant chose incompatible -avec le Christianisme. Le mary eut en cecy de la repugnance, neantmoins -il s’y accorda à la fin, & ainsi ceste femme fut faicte bonne -Chrestienne, demeurant seule femme avec luy. - -Nous en faisions autant aux petits enfans qui s’en alloient mourir, nous -gardions cest ordre, que nous prenions le consentement des peres & meres -avant que de les baptiser, bien que nous n’eussions pas manqué de les -baptiser, si nous les eussions veuz proches de la mort: mais pour ce que -nous estions asseurez en general de la bonne volonté de tous les -Sauvages, à presenter leurs enfans pour estre baptisez, nous leur -rendions ce devoir, pour les attirer eux-mesme à se convertir. De -rapporter icy quelques exemples, je ne le trouve à propos, d’autant que -je ne veux rien escrire qui n’apporte avec soy quelque chose -extraordinaire. - - - - -Du Baptesme de plusieurs adults, specialement d’un nommé Martin. - -Chap. III. - - -Auparavant que je touche ceste matiere, je trouve qu’il est necessaire -d’advertir le Lecteur, qu’il trouvera en la fin du livre du R. P. Claude -quelque chose de ceste histoire & de la suivante, le tout extrait d’une -de mes lettres que j’envoiay de _Maragnan_, à mes Superieurs: Et -d’autant que je n’ay faict qu’effleurer ces histoires, il est besoing -que je les descrive tout au long. - -Ces Sacrees eaux du Baptesme ne croupirent point dans l’Isle, ains -traversant les mers par un cours fort & impetueux sans se mesler, -passerent és terres fermes de _Tapouitapere_ & _Comma_, lesquels par -leur doux bruict recueillerent les esprits de ceux que Dieu avoit choisi -pour luy & par la suavité de leur goust les attirent à en rechercher la -source. Merveille qui ne peut estre descrite comme elle merite, que la -vivacité de ces eaux surmonta sans aucune comparaison, l’activité du vif -argent, à reconcilier à soy toutes les mailles de l’Or esparses çà & là. -Je veux dire les ames inspirees de Dieu, en ces terres de _Tapouitapere_ -& _Comma_ pour venir voir à _Maragnan_, où le salut de ces pays avoit -pris son fondement. - -Qui pourroit escrire le grand nombre des personnes qui nous venoient -visiter, pour apprendre quelque chose des mysteres de nostre Foy? certes -cela ne se peut dire, neantmoins pour contenter l’esprit du Lecteur & -donner quelque arrest à sa pensee, je diray, qu’il n’estoit jour, auquel -je ne receusse des nouveaux visiteurs: & tel jour se passoit qu’il me -falloit satisfaire à plus de cent ou six vingt personnes: & c’estoit la -cause pour laquelle je ne pouvois pas aysement abandonner le Fort, & -donner la pasture aux autres vilages de l’Isle que j’avois pour ma -portion. - -Plusieurs de ces Sauvages d’aages divers, se presenterent pour recevoir -le Baptesme, mais je me rendois un peu pesant & difficile à le donner, -sinon à ceux que je connoissois par quelque acte extraordinaire m’estre -envoiés de Dieu, & que sa volonté fust, que nous le baptisassions. La -raison pour quoy nous faisions cette difficulté, je l’ay dit cy devant, -sçavoir est, que nous estions en doute du secours & craignions, qu’apres -avoir donné le Baptesme à tous ceux qui le demandoient, que les laissans -faute de Coadjuteurs, ils ne tombassent en pire estat que nous ne les -avions trouvé. Nous ne laissions pourtant de les nourrir en esperance & -de les entretenir tousjours à la connoissance & amour du Souverain -jusques à la venuë des nouveaux Peres, qu’ils trouveront tous prests -d’executer leur volonté. - -Or entre ceux qui furent touchez vivement du sainct Esprit, & que pour -cet effect nous receumes au Baptesme, fut un Indien de _Tapouytapere_ -Principal dans un village de cette Province jadis appellé _Marentin_, -lequel avoit tousjours esté grand amy des François homme de bon naturel, -fort modeste, peu parlant, les yeux arrestez, & souvent inclinez vers la -terre, avoit esté autrefois entre les siens tenu pour un des asseurez -barbiers ou sorciers, & chacun se trouvoit bien d’estre souflé de luy en -ses maladies. Il m’a conté & à beaucoup d’autres depuis qu’il est -Chrestien, que lors qu’il exerçoit les barberies, il estoit visité de -plusieurs esprits folets, lesquels voloient devant luy, quand il alloit -au bois, & changoient de diverses couleurs, & ne luy faisoient aucun -mal, ains se rendoient privez avec luy: toutefois il estoit en doute & -en crainte, s’il estoient bons ou mauvais esprits: Car telle est leur -croyance, comme nous dirons cy apres, qu’il y a des bons & mauvais -esprits. Il avoit trois femmes, avant qu’il fut Chrestien, selon la -coustume. - -Il arriva donc, que sans y penser, il vint avec plusieurs Sauvages, ses -semblables, de _Tapouytapere_, en l’Isle de _Maragnan_ pour nous voir, & -les ceremonies avec lesquels nous servions le _Toupan_. Estant venu au -Fort S. Louys il vit le matin du jour suivant (qui estoit un Dimanche) -que les François estoient vestus de leurs beaux habits, suivoient leurs -Chefs pour se rendre en nostre loge de S. François, à fin d’y entendre -la Messe: & de plus ils voyoient un grand nombre de Sauvages marcher -apres les François: ce qui l’emeut à suivre la Compagnie, specialement à -cause du desir & de l’intention qu’il avoit, il y a ja longtemps, -conceuë de s’approcher de nous. - -La Chapelle de S. François fut aussi-tost remplie tant des François que -des Sauvages Chrestiens & non Chrestiens, lesquels avoient tous une -devotion speciale, de recevoir sur eux quelque goutte d’Eau beniste. Ce -_Marentin_ voyant la presse, gaigna le mieux qu’il peut le coing de -derriere la porte, & monta sur le banc là dressé, pour voir à son aise, -tout ce que je ferois: Si tost que je fus arrivé sur les marches de -l’Autel, je me tournay vers l’Assistance pour la saluër, & m’aperceu de -ce Sauvage, lequel ayant regardé, me laissa je ne sçay quoy en l’esprit -de l’esperance de son salut. - -Il raconta depuis, & en voulut estre informé, comme il avoit pris garde -à tous les gestes que j’avois faicts en la celebration de ce haut & -profond mystere de la Messe, à sçavoir, comment, & pourquoy je me -revestois d’une Aube blanche, me ceignois d’une ceinture, mettais le -Manipule en mon bras & l’Estolle en mon col: Je m’aprochois à la droite -de l’Autel, où m’estois presenté un vaisseau plein d’eau, & du sel, sur -lesquels je prononçois des paroles, en faisant plusieurs signes de -Croix: toute l’assistance des François levée de bout, laquelle me -respondoit en chantant, & qu’ayant fait cecy, tenant en main une branche -de palme, je la trempois dans ce vaisseau, jettant sur l’Autel des -gouttes d’eau, puis sur moy, & que me levant de là, j’allois asperger -les François, commençant aux Chefs jusques aux derniers qui estoient à -la porte de l’Eglise: où les autres Sauvages non Chrestiens -s’approchoient pour en recevoir quelque goutte, estimans que celà leur -servoit contre _Geropary_: Luy mesme descendit de dessus le banc & -fendit la presse pour recevoir aussi sur luy quelque goutte d’Eau -beniste: ce qui luy arriva. - -Il n’eut pas si tost cette goutte de rosee celeste tombee sur luy, que -les mouches cantarides pleines de poison & de venin ne fuissent de -dessus les fleurs de son ame à demy espanoüies, & les Abeilles -industrieuses des divines inspirations ne survinssent pour y concréer le -doux miel de la grace prevenante au Christianisme: Car estant retourné -en son petit coing, derriere tous les autres, il s’acroupit & -s’endormit, & pendant ce sommeil il veit les Cieux ouverts, & monter -dans iceluy une grande quantité de gens vestus de blanc, & apres eux, -beaucoup de _Tapinambos_ à mesure qu’ils estoient baptisez de nous. Il -luy fut dit en cette vision, que ces gens vestus de blanc estoient les -_Caraybes_, c’est à dire, François ou Chrestiens[149], lesquels avoient -eu la connoissance de Dieu, & le Baptesme de toute antiquité: Et quand -aux Sauvages qui marchoient apres lavez par nous, c’estoient ceux qui -croioient en Dieu & à nos paroles, & recevoient le Baptesme de nostre -main: Estant revenu de son extase, il ne dit mot, mais demeura -extremement pensif & melancholique, & tel s’embarqua & retourna chez -luy. - -Il n’est pas sitost arrive en sa loge, qu’il est mesconnu de ses gens, -qui luy demandoient ce qu’il avoit, & quelle disgrace il avoit receuë -des François à _Yuiret_: mais sans rien respondre, il remplissoit de -jour en autre son cœur de tristesse, & se rendoit fuitif de la compagnie -de ses semblables, se promenant seul dans ses jardins & dans ses bois: -où il fut assailly de rechef de ces esprits folets, puis tomba en une -grosse maladie qui l’acheminoit à la mort, tousjours affligé de la -Vision qu’il avoit eu à _Yuiret_, & de celle des dits esprits. En fin il -ouyt une voix interieure qui luy dit, que s’il vouloit estre delivré de -cette affliction & maladie, & de plus d’aller avec Dieu au Ciel, il -falloit avant que de mourir, qu’il fust lavé de cette Eau tombée sur luy -pendant qu’il estoit en la maison de _Toupan_ à _Yuiret_. - -Il obeit à cette voix, & de grand matin il appella un sien frere luy -donnant charge d’aller incontinent vers nous, & nous supplier par -l’entremise du Grand des François, qu’il pria à cet effet, que nous luy -envoyassions de l’Eau du _Toupan_ dans une plotte de coton mise en un -_Caramémo_[150], de peur qu’il ne s’en perdit quelque goutte, à ce que -luy estant portée, il la fist pressurer sur sa teste pour en estre lavé -& aller au Ciel. Ce sien parent fit ce qui luy estoit enjoint, faisant -sa harangue au Sieur de Pesieux bon Catholique, lequel en fut tout -estonné, non seulement luy, mais aussi le sieur de la Ravardiere & -autres de la Religion pretenduë: Le Sieur de Pesieux m’amena cet homme, -& avec luy le Truchement _Migan_ pour me declarer le suject de sa venuë, -qui me rendit tout esmerveillé de voir une si grande foy accompagnee de -crainte, respect & humilité en un Sauvage. Je voulus aussitost y aller, -mais on ne me le conseilla point, à cause, comme j’ay dit, que tous les -jours les Sauvages me venoient trouver de diverses parts: J’y pouvois -encore moins envoyer le Reverend Pere Arsene; car il avoit assez -d’affaires pour lors, où il estoit: Partant nous conclusmes d’y envoyer -un François propre & capable d’assister ce malade en ce qui concernoit -son salut, & le baptiser sans ceremonie au cas qu’il le veist proche de -la mort. - -Ce François arrivé avec le frere de Marentin en sa loge, luy feit -entendre comme je ne pouvois quitter l’Isle ny le Fort sainct Louys à -cause de la multitude des Sauvages qui me venoient trouver de tous -costez, mais que je l’avois envoyé en ma place, à fin de le baptiser, -avant que de mourir, si tant estoit qu’il fut si malade qu’il ne peut -venir jusques en l’Isle, pour estre baptisé de nos mains. Ayant entendu -cecy il se remplit de ferveur & d’ardeur; Puis que la chose va ainsi, -dict-il, je ne permettray point qu’un _Caraibe_ me lave: mais je veux -estre baptisé de la main des _Païs_, & ne manqua pas, (tout malade & -foible qu’il estoit, & tant, qu’il ne se pouvoit soustenir qu’à -grand’peine) de se lever le lendemain, de s’embarquer & venir au Fort me -trouver, lequel m’exposant le grand desir qu’il avoit d’estre fils de -Dieu & estre lavé, me raconta par le Truchement, les visions que j’ay -mis cy-dessus. Je luy fis responce qu’il falloit donc qu’il apprist la -doctrine Chrestienne le plustost qu’il pourroit, & renonçast à la -pluralité des femmes, se contentant d’une seule. C’estoient les deux -choses que nous demandions aux adults qui requeroient le Baptesme, entre -les autres. - -Il me repliqua, que pour la pluralité des femmes, c’estoit chose qu’il -n’avoit jamais gueres approuvee, & qu’il estoit plus que raisonnable -qu’un homme n’eust qu’une femme, mais que pour le bien de son mesnage, -il en avoit besoing de plusieurs. Je luy dy là dessus qu’il pouvoit -avoir plusieurs femmes en qualité de servantes, mais non en qualité de -femmes. A quoy il s’accorda facilement, & armé d’un grand courage -d’apprendre la doctrine Chrestienne il la sceut en peu de jours: lors il -desira de moy avant que d’estre baptisé, que je l’instruisisse des -ceremonies qu’il avoit si attentivement contemplees le 1. jour qu’il fut -touché de l’esprit de Dieu. - -Je luy dis que le _Toupan_ estoit un grand Seigneur, lequel encore qu’on -ne le vist point, ne laissoit d’estre present devant nous, & partant -qu’il falloit le servir avec une profonde reverence, & avec des ornemens -& habits tous differens de l’ordinaire. Que le premier vestement blanc -qu’il me vit prendre nous signifioit trois choses: Premierement, -l’innocence & la pureté avec laquelle nous devons paraistre devant luy: -Secondement, le vestement de son humanité, prise du sang d’une vierge, -soubs lequel il avoit conversé avec les hommes; Troisiesmement, que -c’estoit pour nous representer la robe de mocquerie qu’il receut de ses -ennemis, quand il voulut souffrir pour nous, leur permettant d’exercer -sur luy ce qu’ils voulurent, non qu’il ne les eust bien empesché s’il -eust voulu. Que la ceinture de laquelle je m’estois ceint, & ces bandes -de drap de soye que j’avois mis en mon bras & en mon col, nous -representoient les ornemens que nous devons donner à nostre ame à ce -qu’elle soit agreable à Dieu, à sçavoir, par la ceinture la continence -des femmes, par la bande sur le bras, que nous devons bien faire au -prochain, & la bande sur le col, où l’on a coustume de porter les -Colliers & Carquans marque d’amour, c’estoit la perseverance en nostre -profession: qu’aussi cette ceinture & ces bandes nous representoient les -cordes avec lesquelles le Sauveur avoit esté lié. - -Cet autre vestement de soye que je mettois par dessus tout, c’estoit le -zele ou salut des ames, lequel nous tous devions procurer, estans -obligez de ne pas nous contenter d’aller au Ciel, mais faire ce que nous -pourrons afin que nos semblables nous y accompagnent. Joint aussi que -cela signifie le second vestement de risee qui fut donné à nostre -Seigneur en sa Passion. Quant à l’eau & au sel, sur lesquels il me vit -prononcer les paroles, c’estoit que je donnois puissance à l’eau de la -part de Dieu, de chasser le Diable du lieu où elle seroit jettee, & des -personnes sur lesquelles elle tomboit: & par ainsi que l’aspergement ou -arrousement que j’en faisois avec la Palme, sur les François, c’estoit -pour chasser les Diables d’autour d’eux. Et quant à ce qu’ils -chantoient, pendant que j’aspergeois, c’estoit une priere qu’ils -faisoient à Dieu, d’estre nettoyez interieurement de leurs pechez. - -Ayant esté parfaictement instruict de toutes ces choses, nous arrestames -qu’il seroit bon, & à propos de le baptiser, au jour & feste de la -Tres-saincte Trinité: Il choisit pour son Parrin le Sieur de Pesieux, & -le jour escheu, on le fist vestir d’une toille de coton tres-blanche, -pour garder la convenance au Sacrement qu’il devoit recevoir: c’est -l’innocence & candeur Baptismale conferée soubs l’invocation des trois -Personnes de la Saincte Trinité. Un grand nombre de Sauvages, -principalement de _Tapouitapere_, se trouverent à son Baptesme, chose -qui les excita & incita merveilleusement, voyans cet homme, leur -semblable, respecté entr’eux, tant pour ses barberies anciennes, que -pour l’authorité & aage qu’il avoit, recevoir comme un petit enfant, le -lavement de Jesus-Christ sur son chef. - -Voyant une si belle occasion de profiter, je fis fendre la presse entre -les François, pour faire approcher les Premiers & Principaux des -Sauvages là presens, ausquels je fis faire cette harangue par le -Truchement. Vous voyez, mes amis, journellement devant vos yeux en -vostre terre que les oyseaux s’entre-suivent, & où les premiers dressent -leur vol, là toute la trouppe se met en suitte: vous sçavez bien que les -Sangliers marchent en grande quantité de compagnie, sans qu’aucun -d’iceux se fourvoye des traces des premiers: vous experimentez que les -_Paratins_, c’est-à-dire, les Poissons nommez Mulets, vont dans la mer -en grosse trouppe suivants leurs conducteurs, tellement que les premiers -s’eslançans de l’eau à la rencontre de vos Canots quand vous allez à la -pesche, les autres les invitent, lesquels tombans dans vos Canots, vous -en prenez grande quantité. Qui fait cela? C’est l’exemple des -semblables. La Nature ayant vivement inseré dans toutes creatures -vivantes & cognoissantes une attraction des choses semblables en espece -les unes apres les autres. Regardez maintenant cet homme qui est de vos -semblables, & des premiers d’entre vous, lequel se faict enfant de Dieu. -Je sçay bien que vous estes portez à nous donner vos enfans, mais -quelques uns d’entre vous ont opinion, qu’ils ne sont pas capables de -recevoir le Baptesme pour estre trop vieux: c’est une tromperie en vous, -car Dieu n’est acceptateur de personne, vous estes aussi propres d’estre -baptisez, & d’aller au Ciel, comme vos enfans: voicy cet homme que je -vay baptiser devant nous, à la charge, comme il m’a promis, d’enseigner -ceux qui voudront l’escouter: Ouvrez les oreilles pour entendre ce qu’il -va reciter. - -Cela dit, je le fis mettre à genoux sur les marches de l’Autel, & -reciter haut & clair en sa langue, les mains jointes, la Doctrine -Chrestienne, laquelle nous mettrons cy-apres en son lieu: puis je -commençay les ceremonies de son Baptesme à la veuë des autres Sauvages -qui contemploient le tout fort attentivement, & ayant parachevé & admis -le nom imposé par son Parrin de Martin François, à cause de la -convenance qu’il y avoit entre son ancien nom _Marentin_, à Martin, pour -faire que ceste sienne conversion fust mieux recogneuë, de tous les -Sauvages, qui le cognoissoient par ce nom de _Marentin_: Apres, dis-je, -que tout cela fut faict, je le fis asseoir aupres de son Parrin, & -commençay la Messe, laquelle il escouta fort devotieusement, ayant -tousjours les mains jointes, & venu à l’eslevation du Sainct Sacrement, -il se mist à genoux comme les autres, recitant à part soy l’Oraison -Dominicale & sa croyance, tandis qu’il vit que les autres François -demeurerent à genoux. - -Quelques jours apres il voulut s’en retourner en son village, ayant -obtenu la santé du corps & de l’ame, & prenant congé de nos Messieurs & -de moy, nous luy donnasmes des Chappelets, des Images, des _Agnus Dei_ & -des noms de Jesus: Nous luy recommandasmes sur tout, qu’apres qu’il -auroit servi Dieu, il se ressouvint de prier la Vierge Marie Mere de -Jesus-Christ, disant autant d’_Ave Maria_ en sa langue, qu’il y avoit de -grains en ce Chappelet, & que venu aux gros grains il dist l’Oraison -Dominicale en sa mesme langue: Il prit une grande devotion à cette -Saincte Mere de Dieu, tellement qu’il portoit son Chappelet à son col, -qu’il baisoit souvent, & quand il vouloit prier Dieu, il le tiroit, & -faisoit ce que nous luy avions appris. - -Avant que de partir il me dit qu’il n’avoit qu’un fils qu’il m’ameneroit -à son retour, afin que je le visse, & que quand il l’auroit entierement -instruit en la Doctrine Chrestienne, je le baptiserois, & le donneroit -aux Peres desormais pour demeurer tousjours avec eux. Il nous promit -semblablement qu’il esliroit une de ses trois femmes, specialement celle -qui estoit mere de cet enfant, si tant estoit qu’elle voulust se faire -Chrestienne comme luy: pour les deux autres, qu’il les retiendroit comme -servantes: Il s’est fort bien aquitté de ces promesses, par ainsi il -s’embarqua, & s’en alla à _Tapouitapere_ chez luy en son village. - - - - -Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en l’instruction & -conversion de ses semblables. - -Chap. IV. - - -Il n’y a rien plus fuyart & plus difficile à rendre domestique que la -Panthere: c’est bien davantage, elle est de son naturel fort furieuse -vers les animaux des forests qu’elle tranche & met en pieces à la -premiere rencontre: toutesfois au renouveau, quand elle se sent -emprainte & chargee de petits, elle se rend plus favorable, jettant des -bonnes odeurs par les Pores de son corps, & muant sa voix de cruelle -qu’elle estoit, en doux appels des autres animaux à suire son odeur & -jouyr de sa societé: ce qu’ils font. - -La Nation des _Tapinambos_ estoit une vraye Panthere, cruelle sur tout -autre Peuple, ainsi que leur coustume de faire le tesmoigne assez, -mangeans leurs ennemis: mais aussitost que le renouveau de la grace a -paru sur leur terre, ils ont changé leur cruauté en douceur, leurs -discours damnables en discours salutaires, les puantes odeurs -procedantes de leur _Boucan_, en bonnes odeurs, s’attirans les uns les -autre à l’odeur de JESUS-CHRIST, rejallissante au dehors par les pores -ouverts d’un amour vers le prochain, à luy vouloir le mesme bien qu’ils -ont receu, à ce provoquez par la conception spirituelle faicte des -graces de Dieu au fond de leur Ame, selon ce qu’il dit aux Cantiques. I. -_Oleum effusum nomen tuum, ideò adolescentulæ dilexerunt te nimis_: Et -peu apres, _Trahe me post te, curremus in odorem unguentorum tuorum_: -Ton nom, ô Sauveur du Monde, & la cognoissance d’iceluy est un baume -respandu, à la force & odeur duquel les jeunes Ames se sont esprises de -ton amour, & tost se sont mises à la poursuite de son acquisition. - -Martin François, entre les autres Sauvages, mit en pratique ceste -doctrine: car il ne fut pas si tost arrivé dans son village, qu’il se -mit à haranguer ses voisins, & de là donna dans les autres villages de -la Province de _Tapouïtapere_, où il discouroit des grandeurs de Dieu, & -des graces à luy faites. Il remettoit aussi devant les yeux des Sauvages -ses compatriottes, le grand mal-heur de leurs Ancestres, qui estoient -tous peris avec _Giropary_, & le bon-heur qui se presentoit à eux s’ils -vouloient le recevoir, d’estre baptisez & faicts enfans de Dieu. - -Ces harangues ne furent sans effect, ains plusieurs le venoient trouver -pour boire à la fontaine de Salut, succer le laict de la poictrine de -JESUS-CHRIST à son imitation & exemple, comme on raconte de la Licorne, -laquelle cherchant les eaux elognees de venin, par hasard, est -transpercee jusqu’au cœur de la suavité du chant d’une jeune -Pacelle[151] couchee là aupres soubs les rameaux verdoyans des arbres de -la forest, playe qui delivre cet animal de sa furie naturelle, & -l’approche à la poictrine de celle qui l’a blessee: Licorne non ingratte -ny avare du bien receu, ains transportee du desir d’en faire part à ses -semblables, lesquelles elle va chercher dans le profond des bois, & les -invite par toutes sortes de gestes à la suivre, & se rendre -participantes du bon-heur qu’elle a receu. Personne ne doute que la -jeune Pucelle nous represente l’Espouse de JESUS-CHRIST la saincte -Eglise, son chant harmonieux la predication de l’Evangile, sa poictrine -où les bestes mesmes sont bien receuës, la misericorde Divine mise en -son pouvoir, les eaux sans venin les Saincts Sacrements, la Licorne -farouche les infidelles: la premiere frappee suivie des autres, l’un -d’iceux converty parfaictement, qui par ses discours & ses exemples -attire apres soy les autres, & tel fut Martin François. - -Il ne se passa pas six mois, qu’on ne vit de grands effects: car ayant -converty & instruict plusieurs des habitans de _Tapouïtapere_ de toute -sorte d’aage, il nous envoya les plus hastez & les mieux instruicts au -fort S. Louys pour estre baptisez, ausquels apres les avoir retenus -quelque temps pour considerer leur ferveur, je ne peux refuser le -baptesme: cependant le nombre des Catecumenes s’augmentoit de jour en -jour en _Tapouïtapere_, si bien qu’il fallut que le R. P. Arsene y -allast pour en baptiser un grand nombre que l’on ne pouvoit refuser, -tant pour le desir qu’ils monstroient en avoir, que pour sçavoir -parfaictement ce que doit sçavoir le Chrestien. - -Martin avoit basty une chappelle & une loge tout aupres, au milieu de -son village avec l’ayde des autres Chrestiens & des Sauvages de son -village: Le Pere benit la Chappelle, & prit possession de la loge, où il -estoit visité & nourry tant qu’il fut là, par les Chrestiens & Sauvages. -Apres qu’il eut baptisé ceux qu’il trouva propres, il alla voir quelques -villages de la Province, specialement leur souverain Principal, & fut le -bien venu par tout, recognoissant en ces peuples un desir general -d’estre Chrestiens, & d’avoir en tous leurs villages des Peres. - -Le bon homme Martin François obtint un nom honorable qui luy fut imposé -par les habitans de _Tapouïtapere_, à cause du labeur & de la peine -qu’il luy voyoient prendre autour d’eux, pour les faire Chrestiens, & -pour ce aussi qu’il estoit le premier Chrestien de leur terre, & -sçavoient bien que nous l’aymions: Ce nom fut de _Paï-miry_, le petit -Pere, ou le Vicaire des Peres. Et à la verité il meritoit bien ce nom: -car depuis qu’il fut Chrestien, l’on n’a jamais remarqué en luy aucune -trace de vieil homme, c’est à dire, des coustumes mauvaises que les -Sauvages observent. Il estoit grave, modeste & peu parlant, & rarement -pouvoit-il estre incité à rire: Il s’abstenoit de tout ce qui luy -sembloit contrarier à la profession du Christianisme. - -Tel estoit le Formulaire de vie qu’il gardoit & faisoit garder à tous -les autres Chrestiens comme le plus ancien. I. Ils convenoient tous -ensemble soir & matin, en la Chappelle: lors un d’entre eux, se levoit -debout, les autres demeurans à genoux, puis hautement, il disoit en sa -langue, _Au nom du Pere, du Fils & du sainct Esprit_, & se marquoit le -front du signe de la Croix, les yeux, la bouche, & la poitrine, ce que -faisoient pareillement tous les autres, puis joignant les mains, les -yeux vers l’Autel, il recitoit posement & distinctement l’Oraison -Dominicale, le Symbole des Apostres; les Commandemens de Dieu, & ceux de -l’Eglise. Cela finy, s’il y avoit quelque avertissement à donner on le -disoit, puis chacun s’en alloit à sa besogne. - -2. Ils vivoient en commun, lors qu’ils se trouvoient ensemble, apportans -leurs pesches & chasses, pour estre également parties entr’eux, & -auparavant que de manger le plus ancien d’entr’eux disoit en sa langue -le _Benedicite_, faisant le signe de la Croix, sur soy & sur les viandes -presentes, tous ostoient leur chappeau, & faisoient le signe de la Croix -sur eux, lors que celuy qui benissoit la faisoit, & pas un ne touchoit -aux viandes, qu’elles ne fussent benistes. En mangeant ils ne contoient -chose de risee ou mauvaise comme ont coustume de faire les _Tapinambos_, -mais le plus ancien recitoit quelque chose de Dieu, & de la Religion. - -3. Ils n’alloient aucunement aux _Caouïns_ & assemblees, selon la -coustume des _Tapinambos_: c’estoit un des points principaux que Martin -François gravoit dans le cœur de ceux qu’il convertissoit, a sçavoir, -que les _Caouïns_ estoient inventez par _Giropary_, pour semer discorde -entre ces Barbares, & pour provoquer ceux qui s’y trouvoient à toute -sorte de mal, qu’il estoit impossible que ceux qui aymoient les -_Caouïns_ aymassent Dieu, c’est pourquoy, disoit-il, quand je m’apperçoy -que quelques-uns de mes semblables se retirent des _Caouïnages_, je -prens augure qu’ils seront bien tost Chrestiens, & je les vay trouver: -mais ceux que je voy aymer ce sabat, je n’ay courage de m’adresser à -eux. Ce qu’il dit est veritable, car c’est un spectacle assez hideux de -voir ces gens en telles assemblees, & semble plustost un sabat de -Sorciers, qu’une assemblee d’hommes. Je m’y suis trouvé une seule fois -seulement pour en sçavoir parler, & jamais depuis je n’y voulu -retourner. Je voyois d’un costé les uns couchez dans leur lict, -vomissans à grande force les autres faisans des demarches, ayant perdu -le jugement à cause du vin, d’autres qui huoient, d’autres qui faisoient -mille grimaces, d’autres qui dansoient au son du _Maraca_, d’autres qui -chantoient avec confusion de voix & de ton, d’autres qui beuvoient de -grand courage, & petunoient pour se rendre bien tost yvres, & le pis que -je trouvois en cela, c’estoit que les filles & les femmes y estoient -pesle-mesle, me persuadant qu’il est bien difficile que Bacchus soit -sans Venus: Et à la mienne volonté que les François facent en ce point, -ce que les Portugais ont faict, qu’ils deffendent aux Sauvages tous ces -_Caouïnages_: les Portugais ont recogneu depuis le temps qu’ils sont -habituez aux Indes, qu’un des plus grands empeschemens de venir au -Christianisme, ce sont ces assemblees diaboliques, desquelles aussi -procedent presque toutes les discordes & vilennies qui sont entre ces -Sauvages. - -4. Ces nouveaux Chrestiens vont vestus le mieux qu’ils peuvent, & -marchent de compagnie ensemble, ne portans ny flesches, ny arcs, sinon -lors qu’ils vont à la chasse, ou à la pesche, ains se contentent de -porter un baston d’une sorte d’Ebene noire ou rouge, tellement qu’il est -aisé de les distinguer d’avec les autres. Et quant ils vont par les -villages de leur contree, s’il se trouve un Chrestien au village où ils -abordent, ils se retirent chez luy, & se contentent de ce qu’il a faict -provision, vivans sobrement, comme il est bien seant & convenable aux -Chrestiens. - - - - -D’un indien condamné à la mort, lequel demanda le Baptesme, avant que de -mourir. - -Chap. V. - - -On n’estimeroit jamais, si l’experience n’en eust donné la cognoissance, -que voyant simplement à l’exterieur la coque d’une huistre marine -broüillee & soüillee de vase & de bourbe, il y eut au dedans une perle -si precieuse, laquelle merite bien d’estre logee aux Cabinets des -Princes. Qui pourroit croire qu’un Sauvage abysmé en toute iniquité, -impureté & immondicité, telle que je n’oserois l’avoir icy recitee, que -mesme je croy, que le Diable autheur de ces ordures, en ait honte, -n’estoit l’inimitié & superbe contre le Souverain qui le pousse à cela. -Qui pourroit dis-je, croire qu’un tel par une divine Providence, eust -esté choisi pour le Royaume des Cieux, & tiré de ces abysmes infernales, -pour recevoir (à sa mort justement meritee par ses turpitudes) le sacré -Baptesme, pour le laver de toutes ses soüillures, & luy rendre le -Paradis ouvert, & facile d’entree. - -Ce fut un pauvre Indien brutal, plus cheval qu’homme, fuiant par les -forests, à cause du bruict qu’il avoit eu, que les François le -cherchoient luy & ses semblables pour les faire mourir, & purger la -terre de telles ordures à la face du sainct Evangile, & à la candeur de -la pureté & netteté de la Religion Catholique, Apostolique & Romaine: -Pris qu’il est, on le garrotte & seurement on l’amene au Fort sainct -Louys, où on luy mit les fers aux pieds: on luy donne bonne garde -jusqu’à tant que quelques Principaux de ces contrees fussent venus pour -assister à son procez, sa sentence & sa mort, ce qu’ils firent. Le -prisonnier n’attendit pas qu’on luy commençast son procez, pour se -donner à luy-mesme sa sentence: car il dit devant tous, Je suis mort, & -l’ay bien merité: mais je voudrois que ceux qui ont peché avec moy, en -receussent autant. - -Son procez faict, & sa sentence luy estant signifiee, on eut soin de son -Ame, en luy remonstrant que s’il vouloit recevoir le Baptesme, -nonobstant sa mauvaise vie passee, il iroit droict au Ciel, à l’instant -que son Ame sortiroit de son Corps. Il creut cecy, & demanda lors -d’estre baptisé. Le Sieur de Pesieux pour cet effet me vint trouver en -nostre loge de sainct François de _Maragnan_, & ayant pris conseil -ensemble, s’il estoit expedient que moy-mesme luy donnasse le Baptesme, -nous trouvasmes que non, pour les raisons suivantes: à sçavoir, que les -Sauvages avoient ceste croyance de nous autres pays, que nous estions -gens de misericorde, & que nous nous employons volontiers vers les -Grands, pour obtenir la vie de ceux qui estoient condamnez à la mort. -D’avantage que les Grands nous aymoient, & ne nous refusoient chose -aucune. De plus que nous preschions que Dieu ne vouloit point la mort, -mais la vie du pecheur, & que nous estions venus pour cet effect, afin -de leur donner ceste vie, tellement que si je l’eusse baptisé -publiquement, avant que de mourir, j’eusse infailliblement donné -plusieurs fantaisies à ces esprits encore tendres & incapables, sur la -bonne opinion qu’ils avoient de nous: chose qui eust beaucoup prejudicié -pour venir au but de nos intentions: joint que j’eusse donné matiere de -murmure aux Sauvages, qui eussent peu dire cecy: Si les Peres ayment la -vie, pourquoy laissent-ils aller cettuy-cy qui est Chrestien à la mort? -S’ils ayment tant les Chrestiens, pourquoy n’ayment-ils cettuy-cy? Si -les Grands ne leur refusent rien, pourquoy ne le leur ont-ils demandé? -Somme, tant pour ces raisons que pour autres que je laisse, nous -trouvasmes qu’il estoit non seulement expedient, mais tres-necessaire, -que je ne le baptisasse point. Par ainsi je priay le dict Sieur, -qu’apres l’avoir bien faict instruire par les Truchemens, il luy -conferast, peu auparavant que d’aller au supplice, le Baptesme sans les -ceremonies de l’Eglise: ce qu’il accepta & fit pareillement. - -Il receut donc d’un visage serain & sans tristesse, en la presence des -Principaux Sauvages le Baptesme, apres lequel, un de ces Principaux -(nommé _Karouatapiran_, c’est à dire le Chardon Rouge, duquel nous -parlerons une autre fois) luy fit cette harangue: Tu as grande occasion -maintenant de te consoler, & non de t’affliger, veu qu’à present tu es -enfant de Dieu par le Baptesme que tu viens de recevoir de la main de -_Tatou-ouassou_, (qui est le nom du Sieur de Pesieux, en leur langue) -lequel a eu permission des Peres de ce faire. Tu meurs pour tes fautes & -approuvons ta mort, moy mesme je veux mettre le feu au Canon, afin que -les François sçachent & voyent que nous detestons les ordures que tu as -commises: mais regarde la bonté de Dieu, & des Peres envers toy, qui ont -chassé _Giropari_ d’auprés de toy par le moyen de ton Baptesme, en sorte -qu’incontinent que ton ame sortira de ton corps, elle ira droict au Ciel -pour voir le _Toupan_, & vivre avec les _Caraïbes_ qui sont autour de -luy: quand le _Toupan_ r’envoyera un chacun prendre son corps, si tu -aymes mieux porter les cheveux longs & avoir un corps de femme au Ciel, -que celuy d’un homme, tu prieras le _Toupan_ qu’il te face un corps de -femme, & tu resusciteras femme, & là haut au Ciel, tu seras mis au costé -des femmes, & non au costé des hommes. - -Vous excuserez ce pauvre Sauvage non encore Chrestien ny Catecumene -touchant le poinct de la Resurrection. Il nous avoit entendus enseigner -que tous les hommes resusciteront un jour, chaque ame retournant du -lieu, où elle est jusqu’au jour du jugement, pour prendre son corps, luy -il adjouste du sien ce qu’il pense estre indifferent à la resurrection, -qu’une ame reçoive un corps masle ou femelle, en quoy il se trompoit, & -on ne laissa pas passer cela, sans l’informer mieux & le patient aussi: -mais j’ay bien voulu mettre le tout simplement comme il le dit, afin que -le Lecteur recognoisse combien fidelement je rapporte les choses comme -elles sont passees, ainsi que desja l’ay adverty, & advertis derechef -pour les harangues que j’ay à mettre cy apres. - -Ce pauvre condamné receut ses consolations de bon cœur & avant que -marcher au supplice, il dist à toute la compagnie: Je m’en vay mourir & -vous perdray de veuë, je n’ay plus peur de _Giropari_, puis que je suis -enfant de Dieu: je n’ay que faire de marchandise, ny de feu, ny de -farine, ny d’eau, ny d’aucun ferrement pour faire mon voyage par delà -les montagnes, où vous pensez que vos Peres dansent: mais donnez moy du -_Petun_, à ce que je meure allegrement la parole ferme, & sans peur, qui -m’estouffe l’estomach. On luy donna ce qu’il demandoit, comme on faict -par deçà le pain & vin à ceux qui vont mourir par Justice: coustume qui -n’est pas de ce temps, mais de toute antiquité, laquelle presentoit aux -criminels le vin myrrhé, & l’hypocras pour provoquer le sommeil aux -patiens. Cela faict on le mena au Canon, braqué sur la poincte du Fort -Sainct Loüys, panchant dans la mer, & estant attaché par les reins à la -gueule d’iceluy, le _Chardon rouge_ mit le feu à l’amorce, en la -presence de tous les Principaux assistans là & d’autres Sauvages, & -devant les François: Aussitost la bale fendit le corps en deux, une -partie tomba au pied de la roche, l’autre partie fut portee en la mer, -qui n’a point esté veuë du depuis. Quant à son ame il est à croire que -les Anges l’esleverent au Ciel, puis qu’il mourut à la sortie des eaux -Baptismales: asseurance tres-infaillible de la salvation de ceux à qui -Dieu faict cette grace, qui n’est pas petite ny commune, mais bien aussi -rare que la vocation du bon Larron en la Croix, lequel ayant mené une -vie débordee jusques à la potence où il estoit attaché, receut -neantmoins cette promesse de JESUS CHRIST: _Hodie mecum eris in -Paradiso_, Tu seras aujourd’huy avec moy en Paradis: Autant en pouvons -nous dire de ce mal-heureux bien-heureux Indien, qui nous donne un beau -subject d’admirer & adorer les jugemens de Dieu. - -_Karouatapyran_ Executeur de ce supplice, monstroit par ses gestes & -paroles un grand contentement & obligation aux François d’avoir receu -cet honneur, & l’estimoit bien plus que l’honneur & la gloire que cette -Nation abusee donne à ceux qui publiquement tuent les Prisonniers, qui -est pourtant un des plus grands honneurs qu’on puisse recevoir entr’eux, -& est une faveur non petite aux jeunes gens, quand ils sont esleus pour -executer le prisonnier, & est comme l’entree de grandeur, pour estre un -jour Principal: Par ainsi ce grand _Karouatapiran_, se loüa fort de ce -sien fait, & s’en servoit de moyen à se faire craindre entre les siens, -haranguant par tous les villages où il alloit ce qu’il avoit fait, -adjoustant qu’il estoit frere des François, leur defenseur & -exterminateur des meschants & des rebelles. - - - - -Formulaire des Harangues que nous faisions aux Sauvages, quand ils nous -venoient voir, pour les attirer à la cognoissance de nostre Dieu, & à -l’obeissance de nostre Roy. - -Chap. VI. - - -Le moyen par lequel jadis les Atheniens attirerent les peuples à la -cognoissance de la Philosophie, & à l’obeissance d’une Republique, -estoit representé par le simulachre de leur _Palladium_ qu’ils -feignoient estre apporté du Ciel & l’avoient colloqué au lieu plus -eminent de leur ville. Telle estoit cette Idole de Pallas, vous la voyez -armee de pied en cap, & sortir de sa bouche des raiz de miel, qui -tomboient sur ses auditeurs & spectateurs, lesquels s’endormoient de -douceur. Les Druides enseignerent la mesme chose aux Gaulois, eslevans -la statuë d’Hercule sur le Portail de leurs Temples, portant sur sa -teste la hure de Lyon, & sur ses espaules la massuë de ses victoires, & -de sa bouche sortoient des chenettes d’or qui alloient prendre par les -oreilles, une multitude d’hommes & de femmes, jeunes & vieux, afin de -les tirer apres soy. Voicy l’intention des Atheniens & des Gaulois, -c’est qu’ils signifioient, que les hommes sont attirez par la douceur & -par la raison à l’obeissance des loix divines & humaines, & se -maintiennent en ceste obeissance par la protection des armes, que les -Souverains portent à ce sujet, pour conserver leurs vassaux. - -Le premier de ces deux nous appartenoit quand sa Majesté & nos Peres -nous envoyerent par delà, pour amener à la cognoissance de Dieu ces -pauvres ames barbares, lesquelles nous recogneusmes avant que nous -mettre en besongne, desireuses de la douceur: Et par ainsi nous -conclumes ensemble de regler nos paroles & nos façons de faire avec eux -au niveau d’une parfaicte douceur, dont nous nous sommes bien trouvez. - -J’avois apris ceste leçon du Cantique premier, qu’entre les ornemens que -JESUS-CHRIST avoit donné à son Eglise, la debonnaireté & clemence envers -les pecheurs & infideles tenoit un des premiers rangs, selon ces -paroles: _Murenulas aureas faciemus tibi vermiculatas argento_: Nous te -ferons des chenettes d’or torses comme petites lamproyes émaillees de -fil d’argent en forme de petits vers, pour faire esclatter la beauté de -l’or. Les Septante disent, _Simulachra auri faciemus tibi, cum -vermiculationibus argenti_. Nous te ferons des petites Statuës d’or fin, -émaillees de fil d’argent en figure de petit verds. Et Rabbi Jonathas -adjouste que telles estoient les tables de Saphir, sur lesquelles les -Commandements de Dieu estoient gravez: parce que la lumiere de la gloire -du Donneur, rendoit le Saphir diaphane de couleur d’or & l’escriture -gravee des doigts de Dieu tiree en ligne, rendoit l’émail en figure de -petites Lamproyes ou verds de terre. Qui ne diroit qu’il y eust de -l’intelligence entre ces divines ceremonies, & celles des Atheniens & -Gaulois, les unes & les autres nous signifians par les Statuës & les -Chenettes d’or, la force & puissance qu’a la douceur, pour ranger les -Ames plus barbares, à l’obeissance des Loix de Dieu: Et vrayement ce -n’est pas sans raison, que JESUS-CHRIST ait émaillé les Chenetes d’or de -son Espouse de la figure des vers de terre & des petites Lamproyes: puis -que luy mesme s’est faict ver, pour attirer à soy les vers, & est venu -en terre pour se conjoindre les vers de terre. Et comme les Lamproyes ne -rejettent de soy les serpens, pour frayer avec elle, moyennant qu’ils -vomissent leur venin: Aussi JESUS-CHRIST n’a point mesprisé les hommes, -pauvres serpens, pourveu qu’ils se facent quites de leur venin. Que si -le Maistre a faict cecy, que doivent faire les chetifs Disciples de sa -Majesté? Quiconque donc s’offre à servir son Dieu en la conversion de -ces hommes Sauvages, il doit mouler ses paroles & actions sur la douceur -que JESUS-CHRIST a pratiqué luy mesme en terre. - -Tels estoient les articles de nos conferences avec les Sauvages. Le 1. -Que nous taschions de leur faire concevoir vivement en leur cœur que -nous estions leurs amis, & leurs fideles amis, voire plus que leurs -Peres, Meres, ou autres Parens, en leur disant ces paroles & plusieurs -autres, _Pera-oussou pare Koroyco_, Nous sommes vos amis, vos intimes. -De ces paroles ils s’esjouissoient extremement & prenoient une grande -confiance de converser avec nous: de sorte qu’ils nous estoient -importuns, & ne nous donnoient aucun loysir, qu’ils ne fussent à nous -regarder & considerer nos gestes. Je vous donneray des exemples de cecy. - -Un jour de Pasques apres le service, auquel assisterent plusieurs -Sauvages, tant de _Tapouytapere_ que de l’Isle, je voulu me retirer pour -penser à ce que je devois dire au Sermon d’apres disner & pour cet -effect, je feis fermer les portes de nostre loge, à ce que personne n’y -entrast ce peu de temps qu’il y avoit jusques à l’heure de la -Predication; mais voicy que ces Sauvages impatiens d’entrer apres avoir -faict deux ou trois fois le tour de la loge pour trouver passage, en fin -ils arracherent quelques pieux par où ils passerent. Je leur monstray en -mon visage quelque mescontentement de ce qu’ils avoient fait, & leur -demanday pourquoy ils estoient si importuns; Ils respondirent, par ce -que nous avons envie de te voir & parler à toy librement, lors que les -François ne sont point autour de toy, & sommes venus expres pour cette -occasion; Ainsi il me les falut entretenir sans avoir moyen de m’en -defaire. Lors que je disois le service divin à part moy dans nostre -Chapelle à porte close, on leur voyoit rompre la natte de la Guinée, de -laquelle nous avions tapissé nostre Chapelle, pour voir ce que je -faisois ainsi à genoux devant l’Autel; & disoient l’un à l’autre tout -bas _Ygnéem Toupan_, il parle à Dieu, & ne sortoient point de là que je -n’eusse achevé. - -Pour me delivrer de ces importunitez, je feis faire une closture tout -autour de nostre loge & de la Chapelle de S. François bien forte & -farcie de branches de Palme piquante qui ont des esguilles plus longues -que le doigt, ce nonobstant ils ne laissoient de trouver moyen d’entrer -& me venir trouver: En parlant de cecy, il me souvient du dire -d’Antalcide, selon que Plutarque l’escrit au Traité des Apophtegmes -Laconiques, que Qui veut gaigner les hommes en amitié, il faut qu’il ayt -la langue ruisselante de miel, & la main pleine de fruicts, -c’est-à-dire, qu’il faut qu’il use de douces paroles, & donne les -services selon les paroles. Nous ne pouvions faire davantage vers ces -Sauvages que de nous insinuër en leur amitié par douces paroles, & leur -offrir la connoissance de Dieu, & les Sacremens de l’Eglise seuls -fruicts de la Passion de JESUS-CHRIST. - -Ælian dit au liv. 14. de ses histoires diverses; qu’Epaminondas eust -esté bien fasché s’il fut sorty de son Palais en public, qu’il n’eust -aquis & adjousté un nouvel amy au nombre de ses anciens amys. Il ne nous -estoit besoin d’aller ny à deux cens ny à trois cens lieuës, pour -aquerir des nouveaux amys à JESUS-CHRIST: car ils venoient assez d’eux -mesme vers nous pour cet effet. Gellius. 1. c. 3. rapporte que Pericles -un des grands Areopages d’Athenes terminoit les amitiez des hommes -jusques aux Autels des Dieux: mais de l’amitié divine entre Dieu & les -hommes, fondee & enracinee sur les Autels il n’en a point parlé, par ce -que tout Payen qu’il estoit, il ne pouvoit enfoncer la force & -impetuosité d’un tel amour, qui ressemble à celuy du propre centre, où -chaque creature est destinée de se porter & reposer; Vous le voyez par -les choses graves tendantes d’un poix naturel en bas, & au contraire par -les legeres tendantes en haut. Le puissant Roy Darius receut en present -d’un sien amy une belle pomme de grenade, laquelle coupant par la moitié -il admira la beauté & le nombre de ses pepins, & dit à la compagnie, A -la mienne volonté que j’eusse autant de Zopires (c’estoit son plus -intime amy) qu’il y a de grains en cette pomme. Ce n’est pas une petite -grace ny un petit privilege que Dieu a fait à cet ordre Seraphique de S. -François que de luy avoir donné le couteau de la parole à fin d’ouvrir -la pomme encore entiere & fermée des terres de _Maragnan_ pour presenter -à JESUS-CHRIST des millions d’Ames, non seulement pour luy estre -reconciliees, mais aussi pour luy estre un jour fideles Espouses. - -N’est-ce pas à ce sujet que Dieu inspira à Salomon au 4. liv. des Roys, -chap. 29. de faire les chapitaux des Colonnes d’airain, avec un rest -parsemé de pommes de grenade, signifiant par cela la mission de -l’Evangile vers les nations infideles, le rest servant à prendre ces -poissons fuiars, par une douce eloquence: & les pommes de grenade pour -les lier & unir par amour avec JESUS-CHRIST, & le reste de ses fideles: -& n’y ayant rien plus fort pour gaigner l’amour que le mesme amour: -voilà pourquoy je conclus qu’il estoit totalement necessaire que nous -fissions reconnoistre à ces Sauvages que nous les aymions tendrement & -intimement & que nous leur offrissions nous-mesme & ce que nous avions, -leur disans _Ore-mae pémareamo_, tout ce que nous avons est vostre; Et -pour cette cause, lors que j’avois une grande quantité de poissons comme -cela m’estoit assez ordinaire, je leur en donnois à tous, specialement -aux _Tabaiares_ nouveaux venus en l’Isle, qui pour ceste raison avoient -de la disette, n’ayans pas encore fait leurs jardins, notamment à ceux -qui estoient nos voisins. - -Le 2. Article de nos conferences estoit de leur exposer les fruicts & -esmolumens qu’ils devoient attendre de nostre amitié, à sçavoir, la -reformation de leur vie & la connoissance du vray Dieu, & en outre la -defence de nostre Roy contre leurs ennemys, qui ne manqueroit à leur -envoyer des hommes, & d’armes selon qu’il s’ensuit. _Pe moé Koroiout, -pere Koramressé: Toupan mombe-oüaue koroiout peam: yande mognan gare rhé -opap katou, ahé maè mognan. Yangatouran: yandé renonde vuac oueriko: ahé -gneem roupi yandè rekormé. Pepusurom peamo tareumbare soüy yauäeté -orerou vichaue: Pepusurom okat araia obooure ouaia pepusurom anouam._ -C’est à dire: Nous vous aprendrons à vivre plus à vostre aise: & voulons -vous enseigner le vray Dieu: lequel est Createur de tout le monde: Il -est tres-bon: & nous a preparé le Ciel, si nous suivons sa parole en -cette vie. Nous venons vous defendre de vos ennemys. Nostre Roy est fort -& puissant qui vous donnera tousjours secours: & vous fournira d’armes & -de gens. Ils estoient fort attentifs à tout ce que dessus, & nous -respondoient que les François les avoient tousjours assistez: mais à -present que nous estions envoyez de nostre Roy en leur terre, à fin de -les retirer de la cadene de _Giropary_: Ils ne doutoient aucunement -qu’ils n’aprissent de grandes choses de Dieu, specialement quand nous -sçaurions bien leur langue, Car, disoient-ils, les Truchemens n’ont -point parlé à Dieu comme vous. Ils ne nous peuvent dire autre chose que -ce que vous leur dittes: mais si vous parliez à nous, vous nous diriez -ce que Dieu vous a dit. Nos enfans seront plus heureux que nous: car ils -pourront apprendre la langue Françoise de vous, ainsi que vous nous avez -promis: & auront bien plus de connoissance de Dieu que nous qui sommes -ja vieux. Nous n’avons fait que courir & errer par les bois devant la -face des _Peros_[152], mangeans souvent les racines des bois pour toute -nourriture. Nos enfans seront asseurez contre leurs ennemys. Les -François prendront nos filles, & nos fils les filles des François & -ainsi nous serons parens: Vous demeurerez au milieu d’eux & de leurs -vilages, & serez leurs Peres: Le _Toupan_ les aymera & _Giropary_ ne -leur donnera desormais aucune peine: & les vivres abonderont en toute -sorte: car les marchandises des François ne leur manqueront point: ô -qu’ils seront heureux! Mais nous ne verrons point ces choses. - -Vespasien Empereur, & Domitian aussi, si tost qu’ils entroient dans un -Pays nouveau, pour y planter des Colonies Romaines, avoient coustume de -faire jetter en bronze la foy & les fruicts d’icelle qu’ils promettoient -publiquement à tout le monde, en cette sorte: C’estoit une Dame qui -estendoit la main droite, symbole de la foy, & de la gauche elle -presentoit la corne d’abondance pleine de toute sorte de fruicts, voire -les premieres monnoyes qu’ils faisoient courir dans les Païs nouveaux -estoient frapées à la mesme marque, signifians par là la fidelité qu’ils -garderoient à ces Peuples, de laquelle procederoit une infinité de biens -& de commoditez à leur Nation. Entendez, si vous voulez, par ceste Dame -la saincte Eglise entrante nouvellement dans ces terres Barbares, -laquelle estendoit sa main droicte, promettant aux habitans d’icelle, la -foy de JESUS-CHRIST, son Espoux, & la fidelité de ses serviteurs, qui -n’espargneroient labeur aucun, non pas mesme leur propre vie pour les -ayder à se sauver. Et quant aux fruicts qu’elle leur offroit, c’estoit -les Sacremens & la cognoissance de Dieu, & des choses Divines. Ou bien -entendez par ceste mesme Dame la France, plantant nouvellement ses Lys -dans ces Regions & Contrees du Bresil, donnant la main droicte d’une -asseurance de garder & conserver ces Sauvages soubs son obeissance & sa -Couronne, & les fruicts du trafic de diverses marchandises que l’on -porteroit de France en ces terres, en eschange d’autres meilleures. - - - - -Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle les Catecumenes -apprenoient & recitoient par cœur, avant que d’estre baptisez. - -Chap. VII. - - -Au Levitique premier, & en autre lieu, nous lisons qu’auparavant que la -victime choisie fust offerte à l’Autel, il falloit que celuy qui la -presentoit, luy mit ses mains sur la teste entre les cornes. Quelques -uns ont adjousté, qu’on entouroit ces cornes des fleurs de Jonc Marin, -(duquel les espines & non les fleurs furent posees su la teste de -JESUS-CHRIST, offert en holocauste sur la Croix) lors les Prestres -prenoient ceste victime, & la lavoient dans ce grand Vaisseau de Bronze -appellé _Mer_. C’est une figure des nouveaux Catecumenes, qui desirent -d’estre lavez par le Baptesme, & estre offerts devant l’Autel du -Redempteur. La premiere chose requise à ces Catecumenes est, qu’ils -mettent les mains dessus la teste: les mains sont les hierogliphiques -des œuvres, & la teste est le siege de l’esprit & entendement. La -premiere chose donc necessaire à ces Novices de la Foy Chrestienne, est -l’operation de l’entendement: je veux dire, qu’il faut qu’ils sçachent & -entendent ce qu’ils pretendent croire & promettre, Et entortiller les -cornes de la curiosité & propre jugement des fleurs de Jonc Marin, -couronne des Dieux, par l’obeissance à la Divine Revelation. C’estoit ce -que nous demandions aux Adults, avant que de leur conferer le Baptesme, -& pas un n’y estoit receu, qu’il ne le sceut parfaictement, & ne le -recitast hautement devant tous, estant chose d’obligation, à quoy -devroient bien adviser tant de Chrestiens ignorans leur croyance & -profession. - - -Doctrine Chrestienne en la langue des Topinambos[153] & en François, & -premierement l’Oraison Dominicale. - - _Ore-rouue vuac peté couare._ - Nostre Pere és Cieux qui es. - - _Ymoe-tepoire derere-toico._ - Sanctifié soit ton nom. - - _To-oure de-reigne._ - Advienne ton Royaume. - - _Teiè-mognan deremimotare yboipé vuacpe iémognan eaue._ - Soit faicte ta volonté en la terre comme aux Cieux. - - _Oreremiou-are aiedouare eimé ioury oreue._ - Nostre pain quotidien donne aujourd’hui à nous. - - _De-ieurou orè yangaypaue ressè._ - Pardonne nos offences. - - _Ore recome-mossaré soupè ore-ieuron eaue._ - Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. - - _Moar-ocar humé yepé tecomemo-poupé._ - Et ne nous induits point en tentation. - - _Oré pessuron peyepè mäe ayue souy._ - Mais nous delivre du mal. - - Amen Iesu. - - -La Salution Angelique. - - _Aue Maria gratia, Resse tonoussen väe._ - Je te saluë Marie, de grace pleine. - - _Deyron yandé yaré-reco._ - Avec toy est le Seigneur. - - _Ymonbeou Katou poïre aue edereico Kougnan souy._ - Beniste tu es entre les femmes. - - _Ymonbeau Katou poïre aue demeinboïre IESUS._ - Benit est le fruict de ton ventre, JESUS. - - -Oraison à la Vierge. - - _Sancta Maria Toupan seu._ - Saincte Marie mere de Dieu. - - _Hé Toupan mongueta ore-yangaypaue vaë ressé._ - Prie Dieu pour nous pecheurs. - - _Cohu yran ore-requi ore-roumeué._ - Maintenant, & à l’heure de nostre mort. - - Amen Iesu. - - -Le Symbole des Apostres. - - _Arobiar Toupan._ - Je croy en Dieu. - - _Touue opap Katou mäeté tirouan._ - Pere tout puissant. - - _Mognangare vuac._ - Createur du Ciel. - - _Mognangare ybouy._ - Createur de la terre. - - IESVS CHRIST _Tayre oyepe vac._ - En JESUS CHRIST son fils unique. - - _Ahe_ Sainct Esprit, _demognan pitan amo_. - Qui a esté du sainct Esprit conceu. - - _Ahé poïre oart_ Saincte Marie, _Souy_. - Et nay de la Vierge Marie. - - _Ponce Pilate Mourouuichaue amoseico sericomemo poïre amo._ - Soubs Ponce Pilate President a souffert. - - _Yiouca poïre amo youira._ - A esté tué sur le bois de la Croix. - - _Ioasaue ressé._ - Il est mort. - - _Ymoiar ypoïre ytemim bouïre amo._ - Et a esté ensevely & enterré au Sepulchre. - - _Oouue ieuue euue apeterpé._ - Est descendu aux Enfers. - - _Ahé souï touriare mossa poïre ressè oouue omboueue souï. Secobé - yereie-bouïre._ - Le tiers jour est resuscité des morts. - - _Oié oupire vuacpè._ - Est monté aux Cieux. - - _Toupan touue opap-Katou măeté tirouan mognangare Katou aue cotu - seua._ - De Dieu son Pere tout-puissant, il se sied à la dextre. - - _Ahé souï tourinè ycobé văe omano văe poïre pauè recomognan._ - Et de là viendra les vifs & les morts juger. - - _Arobiar_ Sainct Esprit. - Je croy au sainct Esprit. - - _Arobiar_ Saincte Eglise Catholique. - Je croy la Saincte Eglise Catholique. - - _Arobiar_ Sainct _tecokatou demosaoc morooupé_. - Je croy des Saincts la communion. - - _Arobiar teco-engay paue ressè morooupé Toupan deüron._ - Je croy des pechez la remission de Dieu. - - _Arobiar asè-recobé ieboure._ - Je croy la resurrection de la chair. - - _Arobiar teioubé opauaerem-eim-rerecoe nouame._ - Je croy la vie eternelle. - - Amen Iesu. - - -Les dix Commandemens de Dieu. - - 1. _Ymoeté yepé Toupan._ - Honore un seul Dieu. - - 2. _Aytè ereté netieume poïre renoy teigné._ - Tu ne prendras point le nom de ton Dieu en vain. - - 3. _Ymoeté_ Dimanche _are maratecouare eum aue_. - Honore & sanctifie le Dimanche jour de repos. - - 4. _Y moëtè derouue desseu eaue._ - Honore ton Pere & ta Mere. - - 5. _Eparapiti humé._ - Tu ne tueras point. - - 6. _Eporopotare humé._ - Tu ne pailladeras point. - - 7. _Emonmaron humè._ - Tu ne déroberas point. - - 8. _Teremoen humé aua ressé._ - Tu ne diras point faux tesmoignage contre l’homme. - - 9. _Yemonmotare humé aua remerico ressé._ - Tu ne convoiteras de l’homme la femme. - - 10. _Yemonmotare humè aua maë ressé._ - Tu ne convoiteras point de l’homme chose qui luy appartienne. - - -Sommaire des Commandemens de Dieu. - - 1. _Opap Katou maeté tiroüan sosay asé Toupan raousouue._ - Sur toutes choses tu aymeras Dieu. - - 2. _Oie aousouue eaué asé ouua pichare raoussouue._ - Ayme ton prochain comme Toy-mesme. - - -Les Commandemens de la Saincte Eglise. - - 1. _Are maratecouare ehumé Messe rendouue._ - Escoute la Messe les jours des Festes. - - 2. _Sei hou iauion Yemonbeou._ - Tous les ans au moins une fois tu diras tes pechez. - - 3. _Toupan rare Pacques iauion._ - Ton Dieu à Pasques tu prendras. - - 4. _Iecouacouue iauion erecoucouue._ - Les Jeusnes tu garderas de Karesme & Vigile. - - 5. _Aiauion asé mäe moiaoc._ - Tu rendras les dismes. - - -Les Sept Sacremens. - - 1. _Iemongaraïue._ - Baptesme. - - 2. _Asé seuvap aua reou assou yendu Karaiue non._ - Recevras de la Saincte huyle au front par la main de l’Evesque. - - 3. _Asè-reon yanondé Toupan rare._ - Devant mourir recevras le corps de Dieu. - - 4. _Asè-reon yanondé yendu Karaiue rare._ - Avant mourir tu recevras l’huyle sacree. - - 5. _Oyekoacouue, Oyemonbeou._ - La Penitence & Confession. - - 6. _Oyemo-auare._ - L’ordre. - - 7. _Mendar._ - Mariage. - - - - -Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de Dieu, des Esprits & de -l’Ame. - -Chap. VIII. - - -Le Psalmiste Royal David au Psalme 101. qui est une priere qu’il composa -pour les pauvres & miserables detenus en anxieté & oppression, -particulierement en infidelité, dict, _Placuerunt servis tuis lapides -ejus, & terræ ejus miserebuntur._ Les pierres de Syon ont pleu à tes -serviteurs, & pour cette cause ils donneront la misericorde à la terre. -Sainct Hierosme tourne ces paroles en cette sorte: _Quia placitos -fecerunt servi tui lapides ejus, & pulverem ejus miserabilem_: Tes -serviteurs ont rendu agreables ses pierres à ta Majesté, voire jusqu’à -la poudre miserable. Appliquons ces paroles à nostre subject, laissant à -part tous les autres Mysteres enveloppez sous icelles & disons, que -_Placuerunt servis tuis lapides ejus_: Nous avons trouvé ces pauvres -Sauvages & Barbares en nostre premiere Mission des pierres bien propres -pour edifier & bastir la saincte Eglise dans ces pays deserts, & avons -donné par nostre ministere à quelque poignee de sable & d’arene la -misericorde Divine: J’entends le Baptesme, à quelque nombre de petits -enfans, de moribonds, & adults, qui ne sont certainement que trois -grains de sable, au parangon de l’estenduë & profondeur des sables de la -mer, c’est à dire, en comparaison de la quantité & multitude des Nations -immenses en peuple au voisinage de _Maragnan_. - -Disons apres, avecques Sainct Hierosme, _quia placitos fecerunt servi -tui lapides ejus, & pulverum ejus miserabilem_, que nous avons faict -voir à toute la Chrestienté & aux Monarques d’icelle, soient spirituels, -soient temporels, pour la descharge de nos consciences, qu’il plaist à -Dieu de reveiller ces Barbares du profond sommeil d’une mescroyance, ou -si voulez, qu’il plaist à Dieu de faire ardre & brusler la petite -estincelle de feu de lumiere naturelle, qui s’est tousjours gardee -depuis le naufrage universel du Deluge en ces Nations, soubs les cendres -de mille superstitions. - -Cette estincelle de feu cachee soubs les cendres parmy ces peuples -Sauvages, est la croyance naturelle qu’ils ont tousjours euë de Dieu, -des Esprits, & de l’Immortalité de l’Ame. Quant à la croyance de Dieu, -il est impossible, naturellement parlant, qu’il se trouve une Nation -tant lourde, stupide, & brutale soit-elle, qu’elle ne recognoisse -universellement une souveraine Majesté: Car comme dict Lactance Firmian, -en ses divines Institutions, livre premier, Chapitre second, _Nemo est -enim tam rudis, tam feris moribus, qui non oculos suos in Cœlis tollens, -&c._, Il n’y a homme si rude, ny si brutal, qu’élevant les yeux au Ciel, -encore qu’il ne puisse comprendre que c’est que Dieu, & que sa -providence, nonobstant qu’il ne collige de la grandeur & estenduë des -Cieux, du mouvement perpetuel d’iceux, de la disposition, fermeté, -utilité & beauté de ces voutes azurees, qu’il y a un souverain Recteur -qui conduict le tout en cadence. Et Boece livre 4. de la Consolation des -Sages, Prose 6. _Omnium generatio rerum &c._ Que la generation -continuelle des mixtes & la diversité & ordre des formes, qui vestent -une mesme matiere premiere, convainc naturellement & necessairement -qu’il y a un premier Directeur en l’addresse uniforme de tant de -contraires formes, pour perfectionner ce monde universel. Et Seneque en -l’Epistre 92 à son amy Lucile: _Quis dubitare potest mi Lucilli, quin -Deorum immortalium munus sit quòd vivimus?_ Qui est celuy, mon amy -Lucille, qui met en doute que sa vie ne soit un don & bien fait des -Dieux Immortels? Et Aristote livre II. des Animaux, apres qu’il a -raconté pleinement leurs perfections, il conclud: _Debemus inspicere -formas & delectari in Artifice qui fecit eas._ Nous devons contempler -les formes des creatures, non pour nous y arrester, ains passer d’elles -à celuy qui les a fait, afin de nous y esjoüir. C’est donc chose -asseuree que ces Sauvages ont eu de tout temps la cognoissance d’un -Dieu, mais non de l’Essence, Unité & Trinité, matiere dependante toute -de la foy, quoy que Dieu en ait laissé quelque trace & vestige en la -Nature, par lesquelles les hommes en ont peu conjecturer je ne sçay -quoy: ainsi qu’Aristote livre 4. du Ciel & du Monde, apres avoir tourné -& retourné son esprit parmy les perfections de ce monde, a dit: _Nihil -est perfectum nisi Trinitas_. Il n’y a rien de parfait sinon la Trinité. - -Ces Sauvages ont de tout temps appellé Dieu du mot _Toupan_, nom qu’ils -donnent au Tonnerre, ainsi que nous voyons ordinairement parmy les -hommes, que quelque beau chef-d’œuvre porte le nom de son Autheur: & -cecy singulierement, pour autant que ces Tonnerres & Esclairs roulans & -esclairans de toutes parts, sur la teste de ces Sauvages -espouvantablement, ils ont apris & recogneu que cela venoit de la -puissante main de celuy qui habite sur les Cieux. Je me suis enquis par -le Truchement des vieillards de ce pays, s’ils croyoient que ce -_Toupan_, Autheur du Tonnerre estoit homme comme nous. Ils me firent -responce que non: parce que si c’estoit un homme comme nous grand -Seigneur pourtant, comment pourroit-il courir si viste, aller de -l’Orient à l’Occident, quand il tonne, voire qu’en mesme temps il tonne -sur nous, & és 4 parties du monde, & puis il est aussi bien sur vous en -France, comme il est sur nous icy. De plus s’il estoit homme, il -faudroit qu’un autre homme l’eust faict. Car tout homme vient d’un autre -homme. En apres _Giropari_ est le valet de Dieu, lequel nous ne voyons -point, & tout homme se voit, par ainsi nous ne pensons pas que le -_Toupan_ soit un homme. Mais donc, respliquois-je, Que pensez-vous que -ce soit? Nous ne sçavons, disoient-ils, Nous croyons seulement qu’il est -partout, & qu’il a fait tout. Nos Barbiers n’ont jamais parlé à luy, -ains seulement ils parlent aux compagnons de _Giropari_. Voilà la -croyance de Dieu, que ces Sauvages ont eu tousjours emprainte -naturellement en leur esprit, sans le recognoistre par aucune sorte de -prieres ou de sacrifices. - -Ils ont en apres une croyance naturelle des Esprits tant bons que -mauvais. Ils appellent les bons Esprits ou Anges _Apoïaueué_, & les -mauvais Esprits ou Diables _Ouaioupia_. Je vous reciteray ce que j’ay -appris de leurs discours à diverses fois. Ils estiment que les bons -Esprits leur font venir la pluye en temps oportun, qu’ils ne font tort à -leurs jardins, qu’ils ne les batent & tourmentent point: Ils vont au -Ciel rapporter à Dieu ce qui se passe icy bas, qu’ils ne font point de -peur, la nuict, ny dans les bois: ils accompagnent & assistent les -François. A l’oposite, ils tiennent que les mauvais Esprits ou Diables -sont sous la puissance de _Giropari_, lequel estoit valet de Dieu, & -pour ses meschancetez Dieu le chassa & ne voulut plus le voir ny les -siens, & qu’il hait les hommes, & ne vaut rien: que c’est luy qui -empesche les pluyes de venir en saison, qui les trahit en guerre contre -leurs ennemis, qu’il les bat, & leur faict peur: qu’ordinairement il -habite dans les villages delaissez, & specialement és lieux où ont esté -enterrez les Corps de leurs Parents: Et mesme j’ay ouy dire à quelques -Indiens, que pensans aller cueillir des _Acaious_ en certains villages -delaissez, _Giropary_ sortit du village avec une voix espouventable, & -battit quelques-uns de leur compagnie fort bien. - -Ils disent aussi que _Giropary_, & les siens, ont certains animaux qui -ne se voyent jamais, & ne marchent que de nuict, rendans une voix -horrible, & qui transist l’interieur (ce que j’ay entendu une infinité -de fois) avec lesquels ils ont compagnie, & pourtant les appellent _Soo -Giropary_, l’animal de _Giropary_, & tiennent que ces animaux servent -tantost d’hommes, tantost de femmes aux Diables: ce que nous appellons -par deçà _Succubes & Incubes_, & les Sauvages _Kougnan Giropary_ le -femme du Diable, _Aua Giropary_, l’homme du Diable. Il y a aussi de -certains oyseaux Nocturnes, qui n’ont point de chant, mais une plainte -moleste & facheuse à ouyr, fuyards & ne sortent des bois, appelez par -les Indiens, _Ouyra Giropary_, les oyseaux du Diable[154], & disent que -les Diables couvent avec eux: qu’ils ne font qu’un œuf en une place, -puis un autre en un autre: que c’est le Diable qui les couvre: qu’ils ne -mangent que de la terre: Sur quoy je ne tairay ma curiosité. Je me -resolus d’experimenter la verité de tout cecy: d’autant que fort souvent -ces bestes nocturnes venoient autour de nostre loge de sainct François -crier hideusement, & ce au temps que les nuicts estoient sombres & -noires: je me tins prest, pour courir hastivement avec d’autres -François, au lieu où ces bestes estoient, selon que nous pouvions -conjecturer à l’ouye: mais jamais nous ne peusmes rien voir, mesme nous -les entendions crier aussi tost, à plus d’un grand quart de lieuë de là. -Quelques François m’ont dit que c’estoit une espece de Chats huans: mais -cela est impossible, veu le son & le bruict, & la grosseur d’iceluy que -ceste beste rend. D’autres ont voulu dire que c’estoit le buglement des -_Vaches braves_: mais les Sauvages le nient, & la commune opinion des -Sauvages est que c’est une sorte de bestes puantes, plus grandes qu’un -Regnard. - -J’ay aussi voulu avoir l’experience de ces oyseaux de _Giropary_, & à -cet effect, je m’avancé doucement, où la conjecture de mon ouye me -portoit, à la voix melancholique de cet oyseau, & ayant à peu pres -remarqué le lieu, je m’en allay le lendemain au soir de bonne heure me -cacher dans le bois pres du dit lieu, & ne fus point trompé pour ceste -fois: car incontinent que la nuict eut couvert la terre, voicy que ce -vilain oyseau s’approche à deux pas de moy, s’acroupissant dans le -sable, & commença à entonner son chant hideux, chose que je ne peux -supporter, mais sortant d’où j’estois, j’allay voir le lieu où il estoit -accroupy, & ne trouvay rien: sa forme & grosseur tiroit sur le Chathuant -de deçà, & son plumage gris. Tout ce que dessus n’est point eslogné du -sens commun; car nous lisons és Histoires, & en divers Autheurs, la -conjonction qu’ont les Diables avec les animaux hideux & immondes, & -c’est luy qui dés le commencement du Monde, se couvrit du corps du -Serpent chevelu, pour tromper nos premiers Parents. Et la saincte -Escriture luy attribue la forme des plus furieux, monstrueux & horribles -animaux d’entre tous ceux qui vivent & rampent sur la face de la terre. - -Ils croient l’immortalité de l’Ame, laquelle tandis qu’elle informe le -corps, ils appellent _An_, & aussi tost qu’elle a laissé le corps pour -s’en aller en son lieu destiné, ils la nomment _Angoüere_. Il est bien -vray qu’ils ont opinion qu’il n’y a que les femmes vertueuses, qui ayent -l’Ame immortelle, à ce que j’ay peu comprendre par divers discours & -enquestes que j’en ay faict, estimans que ces femmes vertueuses doivent -estre mises au nombre des hommes, desquels tous en general, les Ames -sont immortelles apres la mort: Pour les autres femmes ils en doutent. -Semblablement ils croyent naturellement que les Ames des meschans vont -avec _Giropary_, & que ce sont elles qui les tourmentent avec le mesme -Diable, & demeurent dans les vieux villages, ou leurs corps sont -enterrez. Quant aux Ames des bons, ils s’asseurent qu’elles vont en un -lieu de repos, où elles dansent à tousjours sans manquer de chose aucune -qui leur soit de besoin. Voilà tout ce que j’ay peu apprendre, touchant -ces trois points de leur croyance naturelle de Dieu, des Esprits & des -Ames, & ce par une soigneuse recherche entre les discours ordinaires, -que j’ay eu dans ces deux ans, avec une infinité de Sauvages. - - - - -Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a retenu ces pauvres -Indiens un si long-temps dans ses cadenes. - -Chap. IX. - - -Adonibesec, est un des plus grands Tyrans qui furent jamais, avoit -vaincu & subjugué soixante & dix Roys, ausquels il fit couper les doigts -des mains, & les orteils des pieds, & toutes les fois qu’il vouloit -manger, il les faisoit venir soubs sa table comme chiens pour ronger les -os qu’il leur jettoit & manger quelques morceaux de pain qu’il leur -faisoit donner là dessouz, ne vivans d’autre chose: parce que le diner -achevé, on les remenoit à la cadene. Ce Tyran representoit le naturel du -Diable, lequel il a tousjours exercé vers les Nations qu’il s’est rendu -subjectes par l’infidelité, les tenant ferme à la cadene, ne leur -permettant autres vivres que ses restes, leur ayant tranché tous les -moyens de fuir & d’operer, pervertissant ou effaçant les marques que -Dieu a imprimees naturellement és hommes, par lesquelles ils pouvoient -se disposer à incliner Dieu d’avoir pitié d’eux, qui est la chose que le -Diable redoute surtout & est aisé de le voir en nos Sauvages, lesquels -sont demeurez un si long temps sans aucune cognoissance du souverain -Dieu, retenus dans ses chenes infernales par les abus & corruptions que -le Diable a contractez en eux. - -C’est pourquoy Sainct Paul representoit les ruzes & finesses de Sathan à -ses - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -ste raison avions nous occasion d’admirer la forme & la façon de faire -des _Pagis_ ou Barbiers, qui tiennent parmy les Sauvages le rang de -Mediateurs entre les esprits & le reste du peuple, & sont ceux qui ont -plus grande authorité aquise par leurs fraudes, subtilitez & abus, & ont -detenu ces gens plus fortement soubs le Royaume de l’ennemy de salut, -selon ce qui est escrit aux Proverbes vingt neuf. _Princeps qui libenter -audit verba mendacii, omnes ministros habet impios_: Le Prince, qui -volontiers preste l’oreille au mensonge, est servi d’officiers impies & -meschans. Laissant à part l’explication literale de ce passage, nous -l’appliquerons à nostre subject, disant que ce Prince, qui tend les -oreilles au mensonge, ou pour mieux dire, qui est le Pere de mensonge, -c’est le Diable ennemy de verité: ses officiers sont ceux qui abusent le -peuple par leur inventions, subtilitez & enchantemens procedez de -l’instigation des Demons tels que sont les Sorciers Bresiliens. Et ce -pendant se conservent en cette authorité, sans se controoller les uns -les autres, quoy qu’en verité ils sçavent bien les tromperies qu’ils -usent tous à l’endroict de leurs compatriotes. - -Ces Sorciers n’ont point de maistre, mais deviennent tels que la portee -de leur esprit les favorise: de sorte que ceux qui ont le plus bel -esprit deviennent les plus habiles. Beaucoup commencent à aprendre ce -mestier, invitez par l’honneur & le lucre, qu’ils voyent estre rendu aux -experts de la Barberie, mais peu arrivent à la perfection. Vous ne -trouverez gueres de villages, desquels les Principaux & Anciens ne -facent profession d’en sçavoir quelque chose. Les Novices de cet art, -s’estudient à bien se vanter, & dire des merveilles d’eux: & faire -quelque petite subtilité devant leurs semblables, pour obtenir le bruit -de vacquer à ce mestier. Leur advencement se faict par quelque accident -& cas fortuit: comme s’ils predisoient la pluye avant qu’elle parust, & -qu’elle survint incontinent apres: S’ils avoient soufflé quelque malade, -& par fortune revint en santé, seroit un signalé moyen, pour estre bien -tost respecté & honoré comme Barbier tres-expert. Par exemple, sans -comparaison, si la fortune en voulait tant par deçà à quelque nouveau -Medecin & Chirurgien qu’un malade desesperé, & une playe tres-griefve -recouvrast guerison, non pas tant pour l’industrie du Medecin nouveau, -ou Chirurgien: ains par le bon naturel avec le concours des unguents -communs, il n’y a point de doute que telle guerison seroit attribuee à -la science & experience des Curateurs, d’où ils prendroient occasion de -faire voler leur renommee parmy les bonnes villes, & seroient receus de -là en avant honorablement aux bonnes maisons. Chose pareille se trouve -dans le Bresil en ces nouveaux Sorciers, lors que la santé du malade -s’est ensuyvie apres leur soufflement. N’ayez peur que cecy demeure -caché dans la loge du patient: Car aussi tost vous verrez trotter ce -Barberot de village en village, raconter ses hauts faits, y adjoustant -trois fois autant qu’il n’en a fait. - -Le Diable, esprit superbe ne se communique pas indifferemment à tous les -Barbiers: mais il choisit les plus beaux esprits d’entre iceux, & lors -il mesle ses inventions avec leurs subtilitez. Prenez exemple par deçà. -Vous ne voyez pas que les Diables facent de grandes operations ny -communications aux petits Sorciers: Ils se contentent de leur donner de -la malice au poids & talent de leur esprit. Mais si d’aventure ils -rencontrent quelque bel esprit, ils luy font largement part de leurs -damnables & perverses sciences, tels que sont ordinairement les -Necromanciens, Judiciaires, & Magiciens: Ainsi en est-il des Sorciers de -par delà. Vous en trouvez de bien petits, & n’en faict-on pas grand -estat, & si on ne les craint gueres, & leur métier ne leur vaut -beaucoup. Il y en a d’autres un petit plus sçavans & mediocres, entre -les petits & les grands: Et ceux là d’ordinaire levent leur boutique en -chaque village qu’ils s’attribuent, ainsi que leur cartier designé, -solicitans les habitans du lieu: ayans soin des danses & d’autres choses -qui dépendent de leur office. Si un autre, égal à eux, venoit sur leur -Province, ils n’en seroient pas contens; Mais quand un plus grand qu’eux -est invité, il faut qu’ils ayent patience. - -Plus ils parviennent & augmentent en notice d’abus, plus vous les voyez -monstrer une gravité exterieure, & parlent peu, aymans la solitude, & -évitent le plus qu’ils peuvent les compagnies, d’où ils acquierent plus -d’honneur & respect, sont les plus prisez apres les Principaux, voire -les Principaux leur parlent avec reverence, telle qu’elle est en usage -en ces pays là, & personne ne les fasche. Et pour se conserver en tel -honneur, ils dressent leurs Loges à part, esloignez de voisins. Ce rusé -Demon leur apprend ce que la discipline Religieuse observe, à sçavoir, -pour conserver l’esprit de Dieu, rendre son ame capable des visites & -consolations d’iceluy, il faut aymer la solitude, & se retirer en -icelle, fuyant soigneusement le plus qu’il est possible, la compagnie -des hommes: d’où non seulement vous acquerez les faveurs spirituelles, -mais aussi l’honneur & le respect de ceux que vous fuyez: Car la -complexion des hommes est semblable à celle de l’honneur & de l’umbre: -Si vous courez apres ils fuyront devant vous: si vous les fuyez, ils -courront apres vous. Tels sont les hommes: Rendez vous communicable avec -eux, c’est d’où ils prendront occasion de vous mespriser, fuyez-les, ils -vous respecteront. - -Semblablement ce vieux Docteur de malice enseigne les principaux de ses -disciples à eviter le commun, se rendre songeards & melancoliques, -bander leur cervelle à nouvelles inventions & fantaisies, demeurer seuls -avec leurs familles, pour estre plus capables de communiquer à leur -entendement les moyens, par lesquels il veut amuser ces peuples en leur -ignorance & superstition, s’esjouissant de voir tant de Nations tomber -en sa cordele. Ce n’est pas du jourd’huy, ny en cette seule nation, -qu’il va contrefaisant les exercices de la vraye Religion, mais de tout -temps & en tout lieu: car il ne peut estre Autheur d’un vray bien, ains -seulement faux imitateur d’iceluy. Et comme les serpens se cachent soubs -la fueille verdoyante pour picquer le faucheur: de mesme il cache son -venin & sa fausse Religion, soubs l’apparence seulement d’une imitation -des œuvres de Dieu. - -Pline, & Solinus disent, que le Ceraste, serpent mortifere se couvre de -sable, laissant au dehors les cornes qu’il porte sur la teste, afin -d’inviter les oyseaux à la pasture, lesquelles croyans que ce soit -quelque chose convenable à leur nourriture, s’approchent, mais aussi -tost le galand sort de son embuscade, & se jette dessus. - -La Genese compare le Diable à ce serpent, _Cerastes in semita_, le -Ceraste au chemin. Nous le voyons pratiqué en nos Sauvages, nourris & -entretenus à ses amorces de telle façon, qu’il ne seroit pas possible de -le croire, si on ne l’avoit veu: Et pour ce qu’un chacun ne peut pas en -avoir l’experience, je prie le Lecteur de croire ce que je vay luy -raconter. - -Ces pauvres Sauvages sont si fols, autour de leurs Sorciers, -specialement des Grands, qu’ils croyent fermement qu’ils peuvent leur -envoyer les maladies, les famines, & les leur oster quand il leur -plaist. Et bien que les mesmes Sorciers sçachent qu’ils sont trompeurs -tous tant qu’ils sont: neantmoins ils croyent, qu’ils ne gueriroient -point eux-mesme, s’ils ne passoient sous les mains d’un autre. - -Si quelque François tombe malade par les villages, son Compere, & sa -Commere le prient de vouloir permettre que ces Barbiers le viennent -visiter, souffler de leur bouche & manier de leurs mains. Mais que -diriez vous, si je vous asseurois que plusieurs des Sauvages me venant -visiter, pendant mes maladies, me prioyent fort affectueusement de leur -permettre qu’ils m’amenassent leurs Barbiers, afin de me souffler & -manier, m’asseurans qu’infalliblement j’aurois guerison. - -Le grand _Thion_ tombé malade[122] aussi tost qu’il fut venu de _Miary_ -au Fort Sainct Loüis, estima, & le croyoit pour certain, que sa maladie -procedoit de la menace du grand Barbier de son pays, lequel vouloit -destourner & empescher ces peuples _Miarigois_ de venir dans l’Isle, & -ne laissa d’en persuader plusieurs à demeurer avec luy dans les forests -de _Miary_: Il avoit menacé _Thion_ qu’il le feroit mourir si tost qu’il -seroit arrivé à _Maragnan_: ce qui n’advint pas pourtant: Car apres le -cours d’une fievre assez violente, il recouvrit sa santé: Neantmoins -pendant sa maladie il s’attendoit de mourir, quelque remonstrance que -nous luy peussions faire, qu’il ne faloit aucunement adjouster foy à ces -Sorciers. - -Si ces petits & mediocres Barbiers ont de l’authorité entre les leurs, -beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez _Pagy-Ouassou_, -grands Barbiers[155]: car ceux-là sont comme les Souverains d’une -Province, crains & redoutez grandement, & sont parvenus à telle -authorité par beaucoup de subtilitez: Et pour l’ordinaire ils ont au -moins une communication tacite avec le Diable. La part où ils se portent -les peuples les suyvent: ils sont graves, & ne communiquent aisement -avecques les leur, sont bien suivis quand ils vont quelque part, & ont -quantité de femmes: les marchandises ne leur manquent point: leurs -semblables se trouvent bien-heureux de leur faire des presens: & en un -tour de Barberie ils despoüilleroient leurs compatriotes des meilleures -hardes qu’ils pourroient avoir en leurs coffres. Ils se gardent bien de -descouvrir leurs subtilitez devant les Sauvages: & en effect, ils se -mocquent d’eux, ainsi que quelques uns d’entr’eux m’ont rapporté, des -façons desquels ils usoient pour amuser les peuples: Ce que je diray une -autre fois en son lieu. - -_Iapy-Ouassou_ & le grand Barbier de _Tapouïtapere_ eurent quelque dépit -& defi l’un avecques l’autre; le grand Barbier luy manda, s’il ne se -souvenoit plus, qu’il luy avoit autrefois envoyé les maladies dont il -pensa mourir, n’eust esté qu’il l’envoya prier de les retirer, & si à -present il ne le craignoit plus? Ce discours fit caler le voile à -_Iapy-Ouassou_, & se tenir heureux d’avoir son amitié. Cela venoit d’une -femme retenue par force. Mais l’histoire du sujet, pourquoy ce Grand -Barbier parloit ainsi à _Iapy-Ouassou_, merite bien d’estre racontee, -pour ce qu’elle touche nostre matiere. - -Le grand Barbier de _Tapouïtapere_ avoit acquis dans sa Province & sur -ses voisins le bruict & authorité d’un parfaict Enchanteur, qui envoyoit -à qui bon luy sembloit les maladies, & la mort; & à l’oposite guerissoit -& remettoit en santé ceux qu’il luy plaisoit. Pour ceste cause il obtint -le degré de souverain Principal en son pays, & manioit à son plaisir -tous les habitans de sa Province: _Iapy-Ouassou_ cependant se mocquoit & -gaboit de tout cela: l’autre le sceut, qui luy fit dire, que dans peu de -temps, il esprouveroit en luy-mesme, s’il n’avoit aucune puissance de -faire mal ou bien, à qui il voudroit: _Iapy-Ouassou_ mesprisa tout cela: -nonobstant la fortune voulut qu’il tomba malade naturellement: -neantmoins voilà qu’il se met en fantasie que sa maladie provenoit du -grand Barbier de _Tapoüitapere_, encore qu’il y ait la mer à passer -entre l’une & l’autre Province, & la force de l’imagination redouble sa -maladie de telle sorte, qu’on le jugeoit à la mort. Tous les Barbiers & -Barberots de l’Isle le viennent visiter, & pas un ne luy peut apporter -santé: Enfin il fut contraint de choisir des plus belles marchandises -qu’il avoit, & les envoyer bien humblement à ce Barbier, le suppliant -par les Messagers qui estoient de ses parents qu’il commandast à la -maladie de le quitter. Le Barbier prenant les marchandises, luy envoya -je ne sçay quel fatras à manger, l’asseurant qu’il seroit bien tost -guery. _Iapy-Ouassou_ le creut, & commença peu à peu à se bien porter, -redoutant desormais le Barbier, lequel devant ses plus familiers se -moquoit de luy, & s’authorisoit par dessus luy. - -Or comment se peut-il faire, me direz vous, que les maladies s’engregent -& s’en aillent par la forte imagination & vive apprehension qu’ont ces -Sauvages des menaces de leurs Barbiers, ou des faveurs d’iceux: c’est -une matiere de medecins: neantmoins je satisferay à la demande par les -exemples ordinaires des _Ypocondriaques_, ou maladies d’imagination: -lesquels encore qu’ils soient tres-sains, & leurs parties interieures -fort entieres, neantmoins persuadez en leur fantaisie, vous les voyez -debiles & miserables, les uns s’imaginans une maladie, les autres une -autre: Et pour finir ce discours, vous noterez que les uns sont estimez -grands Barbiers pour faire du mal: les autres recogneuz grands Barbiers -pour faire du bien. - - - - -Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs fauses propheties, -Idoles & sacrifices. - -Chap. XI. - - -Sainct Augustin montre que le Diable esmeu de sa superbe, a voulu estre -servy comme Dieu, imitant fausement en tout & partout la façon de faire -de Dieu specialement en ses Oracles: _Diabolus est Angelus per superbiam -separatus à Deo, qui in veritate non stetit, & doctor mendacii, &c._ Le -Diable est un Ange separé par sa superbe de Dieu, qui n’a point voulu -demeurer ferme en la verité, ains s’est faict docteur de mensonge. -Voyant que Dieu parloit à ses Prophetes jadis en diverses façons, & à -son peuple entre les deux figures des Cherubins posez sur l’Arche -d’Alliance, il a voulu semblablement en toutes aages avoir ses faux -Prophetes, avec lesquels ils communiquoit ses mal-heureux desseins, & -ses faux Oracles rendus d’entre diverses figures, par une secrette -operation des Demons habitans en ces lieux: tantost souz la figure d’un -Serpent, tantost d’un Toreau, d’un Hibou, d’une Corneille, d’une -Pyramide, d’une Statuë, & ainsi des autres. Ses faux Prophetes -devinoient les choses à venir, non par esprit Prophetique: car le Diable -ne le peut, ains seulement par une experience qu’il a de longue main: -jouxte laquelle la subtilité de son esprit va presageant les choses -futures, selon la disposition qu’il voit és hommes & en leurs affaires: -ainsi que le dit fort bien Isidore: _Dæmones triplici acumine -præscientiæ vigent, scilicet, sublimitate naturæ, experientia temporum, -revelatione superiorum potestatum_: Les Demons sont doüez de trois -subtilitez, à prevoir les choses futures, sçavoir est, de la sublimité -de leur nature, de l’experience des temps, & de la revelation des -puissances superieures. Laissant à part l’experience si ancienne de ses -deportemens parmy la Gentilité, je veux vous faire voir ce que j’ay -appris de veritable: Comment le Diable a tousjours trompé & trompe -encore pour le jourd’huy ces pauvres Sauvages par ses Oracles & -predictions. - -Le Barbier, duquel j’ay parlé cy dessus, retiré dans les plaines de -_Miary_, avoit des Diables familiers souz la figure de petits Oyseaux -noirs, lesquels l’advertissoient des choses qu’il devoit faire, & -d’autres qui se passoient soit en l’Isle, soit en autre lieu. Au temps -qu’il vouloit venir à _Maragnan_, il luy fut revelé & dit par ces -Oyseaux un jour se promenant dans les jardins, que bien tost les -_Tapouïs_ viendroient, lesquels raviroient son _Mil_ & ses racines, mais -qu’il ne luy arriveroit ny aux siens aucun mal, chose qui advint: Car -les _Tapouïs_ estant venus secrettement pour le surprendre: ayans -entendu un grand bruict dans les loges du Barbier, ils n’oserent donner -dessus, craignans qu’il n’y eust nombre d’hommes, mais se contenterent -seulement de faire leurs charges de _Mil_ & de racines, puis s’en -allerent. Ces mesmes petits Oyseaux, ou les Diables, soubs leur figure -commanderent à ce Barbier d’aller en l’Isle de _Maragnan_ faire ses -barberies, & inviter ceux qui voudroient quiter l’Isle à venir en son -habitation, luy enchargeant d’aller droict prendre terre au havre de -_Taperoussou_, c’est-à-dire, le village des grosses bestes, qui est en -un bout de _Maragnan_, & luy deffendans d’approcher entierement du lieu -où habitoient les Peres: ce qu’il fit de poinct en point: car jamais il -ne nous fut posible, quelque asseurance que nous luy peussions donner de -venir nous voir, & disoit que ses esprits nous craignoient, & s’il leur -desobeyssoit, ses jardins demeureroient à faire, n’y travailleroient -plus & il perdroit son authorité entre ses semblables. Que ses esprits -luy avoient conseillé de se retirer de _Maragnan_, avant que nous y -fussions arrivez, afin de vivre avec luy doucement comme ils avoient -faict jusqu’à ce jour: Tels & semblables discours tenoit-il aux habitans -de _Taperoussou_, une partie desquels adjoustoit foy à ce qu’il -racontoit: Et pour ceste occasion, plusieurs femmes se jettoient sur ses -genoux, avec larmes & grands cris, le prians de ne point sortir de leur -contree, & ne dresser son chemin vers _Yuiret_ où nous estions, -specialement puis que les esprits le luy avoient defendu, autrement il -luy arriveroit du mal. Considerez, Lecteur, la mauvaitié, & la crainte -de ces Demons, mauvaitié à empescher, tant qu’il leur est possible, que -les hommes ne viennent à la lumiere de la verité, ains persistent soubs -l’obscurité des tenebres de l’infidelité. C’est le propre de la malice -de fuir la clarté, de peur que ses mauvaises œuvres ne soient -manifestees, & par ainsi son authorité aneantie. La crainte, qu’ils ont -des serviteurs de Dieu, la presence desquels ils ne peuvent non plus -soustenir, que le hibou peut supporter les vifs rayons du Soleil, & les -Crapaux la fleur & odeur de la vigne, monstre combien grande est la -puissance que Dieu a donnee à son Eglise sur les Potentats de l’Enfer: -Poursuivons. - -Deux Barbiers Principaux gouvernoient les deux Nations des _Tabaiares_ -ennemies l’une de l’autre, lesquels Barbiers nourrissoient leurs peuples -en abus & communiquoient souvent avec les Diables souz diverses formes -d’oyseaux. Celuy du costé de _Thion_ meschant & mal-heureux (qui n’a -jamais voulu venir en l’Isle, ains detournoit, tant qu’il pouvoit, ses -semblables d’y venir) nourrissoit une Chauve-soury dans sa loge, qu’ils -appellent _Endura_, laquelle parloit à luy d’une voix humaine en -_Topinambos_, & si haut quelquefois qu’on la pouvoit entendre à six pas -de la loge, non distinctement, ains confusement & d’un son enfantin: Le -Sauvage luy respondoit demeurant seul en sa loge: car quand il -s’appercevoit qu’elle vouloit parler à luy, il faisoit sortir ses gens. - -Pendant que nos gens furent là, pour faire apprester les Sauvages à -passer de leur pays en l’Isle, la curiosité esmeut quelques François, -qui avoient ouy dire des merveilles de ce Sorcier, de prier leurs -comperes, que quand ils recognoistroient le colloque d’entre le Barbier -& la Chauve-soury, il les en advertissent ce qu’ils firent: Et ainsi -s’approchans doucement & finement de la demeure de l’Enchanteur, ils -entendirent librement la voix de l’un & de l’autre, & voulans se joindre -plus pres, en intention de pouvoir distinguer les mots de leur -pourparler, ils furent descouverts par le Sorcier, la Chauve-soury se -retirant: lors ce Barbier les appella sans se fascher, & les fit entrer -chez luy, leur demandant ce qu’ils vouloient, & pourquoy ils estoient la -escoutans? Les François luy respondirent, qu’ils avoient esté informez -par les Sauvages ses semblables qu’il avoit une visible & familiere -communication avec _Giropary_, & qu’ils desiroient d’en experimenter -quelque chose, & c’estoit l’occasion pourquoy ils s’estoient ainsi -approchez, & qu’ils avoient bien entendu & remarqué deux voix, la -sienne, & une autre plus douce & claire. Il est vray, dit-il, je parlois -maintenant à ma chauve-soury, laquelle m’est venuë dire des merveilles & -de grandes nouvelles: car elle m’a dit qu’il y avoit guerre en France, & -que les _Caraibes_ de _Maragnan_ n’estoient pas où ils pensoient: que je -ne m’estonnasse de rien, & que je demeurasse ferme avec elle dans ce -pays, sans aller avec mes compatriotes en l’Isle: d’autant que nous n’y -demeurerions pas longtemps, pource que les François s’en retourneroient -en leur pays: Elle m’a dict aussi qu’il y en a plusieurs de -_Tapouïtapere_ qui sont fuis dans les bois. Ayant dict cecy, les -François luy demanderent, comment il nourrissoit & entretenoit ceste -Chauve-Soury? Il respondit que son Esprit un jour, pendant qu’il estoit -seul, luy dict, qu’il vouloit desormais parler à luy sous la forme de ce -hideux Oyseau, & pourtant qu’il luy fist une petite demeure en sa loge, -ou il viendroit coucher & prendre son repos, & mangeroit de toutes les -viandes dont luy-mesme mangeoit, & quand il voudroit parler à luy, qu’il -l’escouteroit & luy respondroit. Que cét Esprit aussi, quand il auroit -envie de luy communiquer quelque chose de nouveau, l’appelleroit par son -nom, & parleroit à luy dans la loge ou dans les bois, où il commanda au -Barbier de luy faire une niche, dans laquelle il se retireroit & -parleroit à luy tousjours sous la figure d’une Chauve-Soury: voilà dict -le sorcier, le lieu où elle se tient, montrant un des coins de sa loge, -où estoit la niche accommodee de Palmes: là, adjousta-il, elle vient, -converse avec moy, nous discourons ensemble, & mange ce que je luy -donne. - -Je ne puis passer cecy que je ne remarque beaucoup de particularitez: la -1. Pourquoy le Diable a pris plustost ceste forme de Chauve Soury que -d’un autre Oyseau. 2. comment le Diable contrefait la parole humaine. 3. -de la verité de ces nouvelles de France: & comment se peut faire que le -Diable sçache tout ce qui se passe au monde. 4. Pour quelle raison il -usoit de viandes. 5. de la situation du lieu qu’il requeroit pour -discourir avec son Enchanteur. - -Pour satisfaire à la 1. difficulté, nous disons que l’axiome des -Philosophes. _Le semblable cherche son semblable_, est tres-veritable -experimenté tant és choses Physiques que surnaturelles: par ainsi le -diable qui par sa superbe est devenu un Esprit immonde, recherche aussi -en la nature pour l’ordinaire les formes plus horribles & immondes qu’il -peut trouver pour se communiquer à ses bons serviteurs & amis. Je sçay -bien ce que dict S. Paul. _Ipse enim Sathanas transfigurat se in Angelum -lucis_, que Sathan rusé Cameleon, pour seduire les simples prend la -forme d’un Ange de lumiere, c’est à dire, se revest de belles figures ou -tient des discours en apparence fort bons, mais c’est afin de mieux -joüer son jeu. Par ainsi les belles formes de femmes, & filles qu’il -prend pour attirer à soy les luxurieux, cela ne vient d’autre principe -que du desir de tirer apres luy chacun selon son inclination. Et pour ce -subject, dict S. Thomas que le Diable naturellement ne peut hayr les -Anges bien heureux, pource qu’il communique avec eux en la nature: Mais -quant à la difference de la justice qui est és Anges, & de l’injustice -qui est és Diables, il leur est impossible de les aymer. Je tire de -ceste conclusion deux inclinations qu’ont les Demons: l’une naturelle, -par laquelle ils ayment les choses belles ou au moins ne les peuvent -hayr: l’autre procede de la coulpe & de la superbe: par laquelle ils -ayment & recherchent les choses sales & abominables, & ne peuvent -autrement, à cause qu’ils sont confirmez en ce bouleversement d’apetit, -la coulpe demeurant la maistresse de la nature. Et ainsi disons nous -vulguairement que le Diable a horreur des turpitudes & meschancetez -qu’il faict faire aux hommes par ses instigations: vous entendrez cecy -suivant la distinction de la nature & de la coulpe qui est au Diable. - -Voicy donc une des premieres causes pour laquelle ce cruel Behemot prend -la figure de Chauve-Soury: à laquelle j’en adjouste une autre tiree -d’une proprieté peculiere aux Chauve-Sourys de pardelà: C’est que ces -vilains Oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles & grands que ceux de -pardeçà, viennent trouver les personnes couchees & dormantes en leur -lict[156], & leur arrachent une piece de la chair, puis en succent le -sang en grande quantité, sans que le blessé puisse se reveiller: Car ils -ont ceste autre proprieté de tenir l’homme endormy, pendant qu’ils -succent son sang: & estans saouls le quittent, le sang au reste ne -laissant de tousjours distiller, ce qui rend la personne debile, & par -plusieurs jours a de la peine à marcher. Sathan ne pouvoit mieux choisir -pour representer son naturel & sa cruauté: car il vient de nuict, sous -les tenebres de l’ignorance & infidelité trouver les hommes endormis és -delices de leur chair, & leur arrachent l’inclination naturelle qu’ils -ont vers Dieu, il a beau moyen de succer à son aise le sang instrument -de la vie, les affections & passions de ses captifs, pour les rendre -debiles & impuissans à tout bien, & à rechercher leur salut. - -La 2. difficulté est, comment le Diable contrefait la voix humaine: veu -qu’il n’a ny organes ny langue pour ce faire: ains sa parole n’est autre -que la manifestation de son desir & volonté, lors qu’il parle aux autres -Diables ses compagnons, & aux hommes par les impressions fantastiques -qu’il estend à la veuë de l’imagination: Neantmoins la saincte Escriture -nous aprend qu’il s’est servi de la langue du serpent pour seduire -nostre premiere Mere: Dieu le permettant ainsi; car il ne peut rien en -la creature tant il est foible & indigent, sans la permission de Dieu: & -avec cette permission il peut former un corps en l’air, & articuler ses -affections & desirs sous telle langue qu’il luy plaist. Nous le voyons -és possedez, par lesquels il discourt de plusieurs langues inconnuës. Je -laisse là mille autres façons avec lesquelles il faict voir aux -Enchanteurs ce qu’ils desirent de luy: car cela n’est à nostre propos. - -Nous avons remarqué tiercement les nouvelles qu’il donna des troubles -qui estoient en France, à sçavoir, de cette levée de gens-d’armes -derniere passée: & comment cela se peut faire. Je diray avec S. -Augustin, que les Demons surpassent en legereté tout autant qu’il y a de -corps en la machine de ce monde, & qu’il n’y a rien de corporel qui -puisse s’esgaler à leur vitesse. En 24. heures le premier mobile fait -cette grande course tout autour des voutes inferieures, espace qui -surmonte toute la computation qu’en pourroient faire les Mathemaciens, -tellement qu’en une heure il vous depesche je ne sçay combien de mille -lieuës. Adaptez maintenant cecy à la legereté que peuvent avoir ces -esprits, qu’en peu de momens ils auront fait le tour du monde universel, -& là sçavent & voyent ce qui s’y passe, & de là prennent conjecture de -predire les choses futures: Si les Courriers alloient aussi viste, nous -aurions à chaque heure des nouvelles de tous costez. - -Quartement elle usoit des viandes soit que cette Chauve-soury, fut -vraye, de laquelle le Diable se servoit, & pourtant avoit besoin de -nourriture, soit que ce fut seulement une representation exterieure en -l’imaginative, & par consequent n’avoit aucune necessité de viande, pour -vivre: nonobstant ç’a tousjours esté la coustume des Demons de manger & -boire en apparence en la compagnie de leurs tres-chers officiers, -imitant en cecy l’exemple des bons Anges en l’Ancien Testament, lesquels -mangeoient avec les S.S. Personnages tels que furent Abraham, Loth, -Thobie, & autres. - -Sinquiesmement, la situation du lieu que cet esprit demandoit à sçavoir -les bois & le creux des arbres, ou quelque encoignure d’une loge -solitaire chose qui fait voir l’inclination aquise de ces esprits -rebelles par leur condamnation de faire leur demeure és lieux obscurs, -deserts tristes & melancholiques, craignans mesme, s’il faut ainsi -parler, la lumiere creée, & la douceur de l’harmonie. Vous le pouvez -voir en la personne de Saül possedé, lequel estoit appaisé par le son de -la harpe de David. Et Asmodee fut lié par l’Ange Raphaël dans le fond du -desert, & Sathan enchainé par l’Ange de l’Apocalypse dans le puys des -Abysmes: Et ce pauvre possedé des legions diaboliques, que Jesus-Christ -delivra, logeoit de nuit & de jour, dans les sepulchres des trepassez. -Mais les Anciens feignoient que Cerberus tiré de l’Enfer à la veuë de ce -beau Soleil ne pouvoit s’empescher de vomir l’Aconite, jusques à ce -qu’il luy fut permis de retourner vistement en ces cavernes tenebreuses. -Cecy soit dit pour le sorcier du vilage du grand _Thion_. - -Quant au _Pagy-ouassou_ des vilages de _La farine detrempée_ il advertit -les siens quelques mois auparavant que les François arrivassent là, que -les _Caraybes_ viendroient bien-tost, & leur apporteroient des -marchandises: & faut notter qu’ils ignoroient du tout que les François -fussent en l’Isle de _Maragnan_. A cet advertissement de leur Sorcier -quelques uns se vestirent des chemises & autres hardes qui leur -restoient du temps jadis que les François habitoient avec eux: & ainsi -vestus s’en allerent agacer les villages de _Thion_ à fin de les -espouvanter leur disans, Rendez vous à nous: car nous avons les François -avec nous: voylà les chemises & les hardes qu’ils nous ont données. Ces -paroles intimideront fort _Thion_ & ses gens: & songeoient à fuir, n’eut -esté que les messagers envoyez par les François arriverent, qui les -asseurerent du contraire, & que les François viendroient à eux -aussi-tost qu’on auroit envoyé des embassades en l’Isle. Vous pouvez -voir par cet exemple combien ce rusé Sathan donnoit d’authorité à ces -_Pagys_, leur faisant predire les choses à venir: Mais cette sienne ruse -n’est pas trop grande touchant le point de prediction: par-ce qu’il -voyoit la diligence que les François faisoient à rechercher les Peuples -voisins, & l’envie & resolution qu’ils avoient pris d’aller trouver ces -Nations la part où elles se trouvoient: Partant ce bon valet en advertit -son maistre. - -Les Diables usent d’une autre façon de parler & communiquer avec les -Sorciers de ces Pays, sçavoir est: Ils font faire un trou en terre dans -les loges escartées: & là les sorciers se couchent sur le ventre, -mettent la teste au trou les yeux fermez, & font les demandes telles -qu’ils veulent au demon, & en ont responce par une voix procedante du -fond de ce trou. Cette façon de faire estoit fort ordinaire parmy la -Gentilité: & laissant les histoires prophanes, je m’en raporteray du -tout à ce qui est escrit au 1. des Roys, chap. 28. lors que Saül alla -consulter la Sorciere d’Endor, laquelle se courbant en terre, la teste & -la face dans un trou, faisant ses invocations, elle s’escria, _Deos vidi -ascendentes de terra_: J’ay veu des Dieux montans de la terre: Ce n’est -pas sans raison qu’elle s’escria & usa de ces mots, J’ay veu des Dieux: -d’autant que ces enchantemens ne pouvoient avoir de force qu’à faire -venir quelques Diables: mais Dieu voulut que la propre ame de Samuël -montast à sa parole, à fin de prophetiser le dernier malheur de Saul, -qui avoit recours en ses necessitez aux devins & sorciers. - -J’ay entendu de quelques François demeurans au vilage d’_Vsaap_, qu’un -sorcier de ce lieu estoit fort craint & redouté par les Sauvages, par-ce -que chacun sçavoit qu’il parloit librement au Diable en la maniere -cy-dessus dite, & n’osoient aprocher de sa loge, quand ils voyoient la -porte fermée, se doutans qu’il traitoit & communiquoit avec son demon de -ses affaires. Il y a une vieille Sorciere en l’Isle qui ne se fait -connoistre que bien secrettement, les Sauvages en font grand estat, & -n’est employée qu’aux maladies incurables: quand tous les Sorciers sont -venus au bout de leur rolet, alors elle est invitée, seurement amenee & -en cachette. Un jour arriva, à ce que m’ont dit quelques François, -qu’elle vint à _Vsaap_ pour faire une guerison desesperée, & au -prealable que de rien commencer: elle s’enferma dans une loge separée au -milieu de la place du vilage, & lors fit ses invocations & enchantemens -diaboliques sur le corps du malade, faisant paroistre visiblement son -demon. Les François qui m’ont raconté cecy, furent curieux d’aller voir -par quelques fentes ce que cette sorciere faisoit, mais les Sauvages les -en empescherent tant qu’ils peurent, leur disans que les esprits de -cette femme estoient dangereux & mauvais: tellement que si quelqu’un -d’eux alloit les espier, ils luy torderoient infalliblement le col la -nuit suivante. Les François se moquerent de tout cela, & allerent -bellement à cette loge, au grand estonnement des Sauvages qui les -regardoient, les estimans par trop hardis & presomptueux: & faisans un -trou à la closture de Palme, ils regardoient les gestes de cette femme, -& apperceurent je ne sçay quoy de monstrueux au tour d’elle, sans -pouvoir distinguer la forme, & s’en retournerent ainsi. - -Pendant que j’estois malade, quelques-uns me parlerent de cette -malheureuse creature en grande loüange & estime: comme celle qui ne -manquoit jamais de rendre la santé à ceux qui la prioient de ce faire: -vous pouvez penser si ces paroles m’estoient agreables. Je me suis -laissé conter aussi de certains Barbiers de ces Contrés là qu’ils -avoient des logettes dans les bois, esquelles ils alloient consulter -leurs esprits: & de fait, c’est une chose assez frequente tant dedans -l’Isle qu’és autres Pays voisins, que les Barbiers & sorciers batissent -des petites loges de Palme és lieux les plus cachez des bois: & là -plantent de petites Idoles faictes de cire, ou de bois, en forme -d’homme[157]: les uns moindres, les autres plus grands, mais ces plus -grands ne surpassent une coudee de haut. Là en certains jours ces -Sorciers vont seuls portant avec soy du feu, de l’eau, de la chair ou -poisson, de la farine, may, legumes, plumes de couleur, & des fleurs: De -ces viandes ils en font une espece de Sacrifice à ces idoles, & aussi -bruslent des gommes de bonne odeur devant elles, avec les plumes & les -fleurs ils en paroient l’Idole, & se tenoient un long temps dans ces -logettes tout seuls: & faut croire que c’estoit à la communication de -ces esprits. - -Cette perverse coustume prenoit accroissement, & s’enhardissoit és -villages proches de _Iuniparan_, où demeuroit le Reverend Pere Arsene, -tellement qu’il trouvoit au destour des bois de ces Idoles de cire, & -quelquefois dans les Loges. Il y pourveut par les exorcismes qu’il fit -en sa Chappelle contre ces diables si hardis & outrecuidez, & depuis je -n’en ay point oüy beaucoup parler. Considerez icy la presomption de -Sathan, qui en tout lieu, & en toutes nations, quand il peut, se faict -recognoistre par quelque espece d’adoration & de sacrifice, sçachant -bien que nulle Religion peut estre, bonne ou mauvaise sans quelque -espece de sacrifice & representation de la chose que nous adorons. Voilà -pourquoy il inventa les Idoles au lieu des vrayes Images que Dieu avoit -commandé d’estre erigees au Tabernacle, & depuis au Temple de Salomon: -Et au lieu des vrays sacrifices, que Dieu establit en sa Loy, cet esprit -superbe procura d’avoir des Autels & des Sacrifices de toute sorte de -bestes & des fruicts de la terre: Et combien que ceste Nation des -Sauvages n’ait en public aucunes ceremonies de Religion, ny priere ny -oraison: Neantmoins ces Sorciers en particulier servent au diable selon -que j’ay dit. - -Or pour fermer ce discours: je diray que ces gens facilement croyoient -qu’on peut avoir des Esprits particuliers, mesme les François: je vous -en donneray des exemples. - -Comme le Sieur de la Ravardiere estoit en son voyage de _Para_, au -retour de la guerre des _Camarapins_, il fut adverti par une femme que -les Sauvages du village où il estoit logé, avoient resolu de le mettre à -mort, les François & les _Tapinambos_ qui estoient allez avec luy. L’on -fit ce que l’on peut pour en sçavoir la verité, mais ils eurent tous -bonne bouche, & ne confesserent rien. On s’advisa de faire accroire aux -Sauvages de ces pays là, qu’en la montre ou petite horloge que portoit -le Sieur de la Ravardiere, il y avoit un esprit caché, lequel excitoit -tout ce mouvement que l’on voyoit au dedans & au dehors: & qu’il -reveloit aux François les choses les plus secrettes: partant on fit -venir le Chef, auquel on dit, que s’il permettoit que l’eguille de la -montre que portoit le dit Sieur, parvint jusques à un tel point du -Quadran, que l’esprit qui estoit là dedans diroit la verité: pour ce, -luy dit-on, tiens, prend & porte avec toy cecy, & si tu vois que -l’éguille avance jusques là, precede nostre esprit, & nous viens -manifester le tout. Il prit la montre & la porta chez luy, & voyant que -cela marchoit en allant, il creut facilement que c’estoit l’esprit des -François qui donnoit un tel mouvement, & n’attendit qu’il parvint au but -qu’on luy avoit prescrit, ains il revint, declara tout, & rendit la -montre. - -Le Capitaine d’un navire de guerre nous donna une fort belle Image qu’il -avoit prise dans un navire Portuguais qui s’en alloit à Fernambourg. Je -fis mettre par hasard cette Image, à l’heure qu’on me l’apporta, sur -l’un des cofres de nostre Chambre: & voicy qu’au mesme temps plusieurs -femmes Indiennes vindrent en nostre Loge, lesquelles appercevans cette -Image en bosse fort vive, diversifiee de couleurs sur la couche d’or, -s’estonnerent, & ne vouloient point entrer disans. _Y auaëté asse quege -seta?_ Qu’est-ce que cela de nouveau qui est si furieux, & nous regarde -si vivement? Il nous faict peur. Je les fis entrer leur disans, qu’elles -n’eussent point peur, & que c’estoit une Image des Serviteurs de Dieu. -Je fus tout estonné qu’elles s’en allerent à ses pieds pleurer sa -bien-venuë, puis me vindrent demander quelle viande il aymoit, afin de -luy en aller querir. Je me pris à sousrire de leur simplicité, & fist -oster l’Image que je mis en la Chappelle Sainct François. - -Chose quasi toute semblable arriva à un _Tabaiare_ fort simple, lequel -contemplant de la porte un tres-beau Crucifix que nous avons en la -Chappelle S. Loüis: jamais il ne me fut possible de le faire entrer dans -la Chappelle, disant à mon Truchement, Voilà qui me regarde trop -vivement, il est vivant sans doute, & j’aurois peur qu’estant entré sans -estre baptisé, il ne me fist du mal. Plusieurs autres ont fait le -semblable, mais prenant le Crucifix entre mes bras, je leur faisois voir -que ce n’estoit que du bois, representant par telle figure ce que -JESUS-CHRIST avoit enduré pour nous. Cecy leur arrivoit de la -superstition, comme j’ay dit, que leurs Sorciers avoient semé entr’eux, -tant de leurs Idoles que de leurs Esprits. - - - - -De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees par les Sorciers du -Bresil. - -Chap. XII. - - -Ce Prince seroit bien marry de laisser rien d’entier au service de Dieu, -qu’il ne taschast de l’imiter fausement, afin de l’introduire au cult -superstitieux de sa superbe. Dieu avoit jadis institué les eaux de -Purification en l’Ancien Testament, faictes & composees de diverses -matieres & ceremonies diverses, selon le but & subject auquel elles -devoient estre employees, tantost pour purifier les hommes, maintenant -les vases & ustensiles du Temple: une autre fois les habits, maisons et -tout le mesnage. Semblablement ce Demon institua en la Gentilité les -eaux de lustration, desquelles les Payens se servoient à diverses fins, -ainsi que les Juifs: car les hommes en estoient lavez & aspergez avant -que de se presenter au sacrifices, comme aussi les ustensiles des -Temples des Idoles, & les maisons, habits & mesnage des infidelles. -Voyons si ce mal-heureux serpent s’est point oublié d’amuser nos -Sauvages de telles superstitions. - -Quand vous n’auriez point d’autres exemples que celuy que j’ay allegué -au Traicté du Temporel, des barberies que fit ce Sorcier venu des -plaines de _Miary_, cela seroit suffisant pour voir entierement les -folies & abus que l’ancien trompeur a sursemees parmy les peuples, -touchant le poinct que nous traictons. Mais d’autant que j’ay apris des -discours des Barbiers mesme, avec lesquels j’ay parlé, plusieurs -singularitez qu’ils faisoient pour amuser leurs gens: je serois marry -d’en priver le Lecteur. - -C’est donc la coustume des _Pagys-Ouassous_ de celebrer en certain temps -de l’annee des lustrations publiques[158], c’est à dire des -purifications superstitieuses par aspersion d’eau sur les Sauvages: & -bien que le tout depende de leur fantaisie, composans ces ablutions à -leur caprice, neantmoins pour l’ordinaire ils font emplir d’eau des -grands vaisseaux de terre, & proferans secrettement quelques paroles -dessus & soufflans de la fumee de _Petun_, & meslans un peu de poudre de -la Loge où ils sont, ils se mettent à danser, puis apres le Barbier -prend des branches de Palme, qu’il trampe là dedans, & en asperge la -compagnie. Cela fait, chacun prend de cette eauë dans des _Couis_ ou -escuelles de bois, & s’en lavent, comme aussi leurs enfans. - -_Pacamont_, Grand Barbier de _Comma_[159], me contoit un jour qu’il -faisoit sortir de l’eau de terre, avec laquelle il lavoit ces gens, au -grand estonnement de tous ces Barbares, qui voyoient sortir si -nouvellement cette eauë du milieu de sa Loge, & la recevoient comme si -elle eust esté miraculeusement envoyee par les Esprits: mais le rusé -avoit emply un grand vaisseau d’eau, laquelle s’escouloit par soubs -terre dans des canaux de bois creux qui est en grande quantité au -Bresil: & ainsi il trompoit ces gens. - -Le Diable avoit persuadé aux Gentils plusieurs sortes d’abus és eaux, -fontaines & ruisseaux. Les Nymphes habitoient aux unes, les Deesses aux -autres: les unes faisoient un effet, les autres un autre: les unes -estoient facheuses & dangereuses, les autres agreables & asseurees: les -unes sacrees, les autres prophanes. Pareillement ces Sauvages ont une -opinion superstitieuse, que quand ils voyent certaine espece de lezards, -lesquels ressemblent aux Mourons de deçà, ou aux Lezards veneneux de -diverses couleurs, courir dans leurs eaux, ils estiment que cette -fontaine est dangereuse pour les femmes, & que _Giropari_ boit de cette -eauë: Ayant sceu cette superstition je m’en servy pour me delivrer de -l’importunité & incommodité que me faisoient les femmes se lavans dans -la fontaine de nostre lieu de S. François: car je fis courir le bruit -qu’il y avoit là de ces Mourons: pas une du depuis n’en voulut aprocher, -sinon les Esclaves du Fort, ausquelles il estoit deffendu de se laver -dans la fontaine par ce moyen j’eus le loisir de la faire clorre & -fermer à la clef, afin de conserver l’eau en sa netteté. Cette -superstition va jusques là qu’ils croyent que ces Lezards se jettent sur -les femmes, qu’ils les endorment & ont leur compagnie, tellement -qu’elles deviennent grosses de leur fait, & produisent des Lezards au -lieu d’enfans: Et c’est pourquoy pendant que ce bruit fut en sa vigueur, -les Esclaves du Fort ayans commandement d’aller querir de l’eau en ce -lieu, venoient en compagnie armees de bastons, de couteaux & autres -instrumens semblables pour se deffendre, disoient-elles, de ces Lezards, -qui ne fut pas une petite risee à tous nous autres François. - -Outre les eaux de lustrations & diaboliques ablutions pratiquees par ces -Barbiers ils usent d’une façon particuliere à communiquer leur esprit -aux autres: & c’est par le moyen de l’herbe de _Petun_, laquelle estant -mise dans une canne de Roseau, ces Sorciers en attirent la fumee, -laquelle ils degorgent sur les assistans, ou la soufflent de la canne -sur iceux, les exhortant de recevoir leur Esprit & la vertu d’icelui. Ne -diriez vous pas que ce cauteleux Dragon vueille en ceste fausse -ceremonie imiter Jesus-Christ quand il donna son Esprit à ses Apostres, -& la puissance à eux & à leurs successeurs de le donner en sa personne à -ceux qui seroient initiez aux sacrez Ordres; Ainsi qu’il est porté en S. -Jean. _Insufflavit & dixit eis, Accipite Spiritum Sanctum._ Il soufla -sur eux, & leur dit, Recevez le Sainct Esprit; Car d’où ces Barbiers -auroient-ils pris ceste ceremonie Sathanique, si le Diable ne la leur -avoit montré; pour ce qu’ayans tousjours esté enfermez dans ceste grande -& vaste prison du Bresil, sans aucune communication du viel monde; ils -ne pouvoient l’avoir apprise d’aucune autre Nation. Ces souflemens leur -sont fort particuliers, comme une ceremonie du tout necessaire pour -donner guerison aux malades: Car vous les voyez attirer par leur bouche, -tant qu’ils peuvent, le mal, disent-ils, du patient dans leur bouche & -gosier, & contrefaisans la bouche toute pleine, bandee & boursoufflee, -ils laschent tout d’un coup ce vent enfermé dehors, faisant autant de -bruit presque qu’un coup de pistolet, & crachent apres à grande force, -disant que c’est le mal qu’ils ont succé, & taschent de le faire croire -au malade. - -A ce propos nous prismes un jour grand plaisir le sieur de Pesieux & moy -au village d’_Usaap_. Il y avoit un pauvre garson Sauvage vivement -tourmenté d’une colique du pays: Un de ces Barbiers vint exercer son -attraction d’esprit sur son petit ventre, faisant plusieurs mines, & se -reprenant à diverses fois, & ce d’autant qu’il voyoit que nous le -regardions attentivement, nonobstant pour toutes ses aspirations & -attractions le garson ne cessoit de crier; En fin il nous vint trouver -apportant en ses mains deux ou trois petits cloux, & nous dit: voilà ce -que je luy ay tiré du ventre; il a les boyaux tous pleins de cela, il me -les faut tirer les uns apres les autres: de peur que si je ne les luy -tirois en gros, ils ne luy crevassent les tripes & ecorchassent le -gosier. Il le fit acroire à ce garson qui ne cessoit de crier qu’on luy -tirast les cloux du ventre. Si ces loges eussent esté couvertes -d’ardoises, je pense qu’il eust mis en la teste de ce garson d’avoir -mangé les lates & les cloux de la couverture; mais n’ayans pas les cloux -de fer communs entr’eux, je ne sçay comment il peut embaboüiner les -assistans & leur persuader ceste folie. Je pourrois icy rapporter -plusieurs semblables exemples, mais celuy-cy suffit pour faire entendre -le sujet que je traitte. - -Or si c’est chose digne d’admiration de voir la malice de l’Esprit -infernal en tout ce que nous avons dit jusques icy: beaucoup plus grand -doit estre nostre étonnement, en ce que je vay dire: parce qu’il a -estably la confession auriculaire entre ces Sauvages. Je ne dy rien que -je n’aye entendu de mes oreilles de la bouche de _Pacamont_, & -semblablement par le recit d’autres Sauvages & François. Ce grand _Pagy_ -en sa Province de _Comma_ alloit visiter quand il luy plaisoit les -vilages de son cartier, & la commendoit que chacun vint à confesse à -luy, specialement les jeunes femmes & les filles: & quand il trouvoit -quelques une qui ne vouloient pas tout dire, il les menassoit de son -Esprit, qu’au cas qu’elles ne dissent tout il les tourmenteroit & -sçavoit finement recognoistre si elles disoient tout ou non. Puis il -leur donnoit je ne sçay quelle sorte d’absolution, mais le galant -sçavoit bien apres dire les nouvelles de l’escole, remarquant les unes & -les autres pour telle & telle action, & neanmoins cela, il n’a pas -laissé d’exercer ce mestier & façon d’entendre les confessions jusques -au temps que nous arrivasmes là. Pensez je vous prie, qui luy pouvoit -avoir appris ceste maniere de confesser auriculairement, menacer ses -semblables qu’au cas qu’ils celassent quelque chose son Esprit les -batroit, & que confessant tout, son Esprit les absoudroit. - - - - -Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces Pays de Maragnan. - - -Le sauveur du monde en S. Marc, auparavant que de monter à la dextre de -son Pere, donna charge à ses Apostres & Disciples d’aller par tout le -monde universel, convertir les infideles, les asseurant par certains -signes & marques d’une prochaine ruine de l’Empire des Demons, à -sçavoir, _Signa eos qui crediderint hæc sequentur: In nomine meo dæmonia -ejicient, linguis loquentur novis, serpentes tollent, & si mortiferum -quid biberint, non eis nocebit. Super ægros manus imponent & benè -habebunt_: Ces signes suivront ceux qui croiront, ils chasseront les -Diables en mon nom, ils parleront nouveaux langages, ils osteront les -serpens, & s’ils boivent quelque venin mortifere il ne leur nuira point: -ils imposeront leurs mains sur les malades & s’en trouveront bien. Pour -entendre clairement ces paroles, il faut noter avec les Peres & -Docteurs, qu’elles ont esté pratiquees literalement par les premiers -Chrestiens: d’autant qu’il estoit necessaire en ce premier âge de -l’Eglise, laquelle devoit combatre l’obstination des Juifs & la folle -sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a esté estenduë par -l’Univers, & que l’obstination des Juifs a esté condamnee de tous, & la -sagesse humaine tenue pour vanité: il n’a pas esté necessaire -d’effectuer literalement ces signes en toute les conversions de -mecroians, ains seulement la pratique Allegorique & Mystique a esté -suffisante. Et c’est ce que nous voulons montrer en ce chapitre avoir -esté faict & se faire tous les jours parmy ces terres de _Marignan_. - -Premierement il est dit, _In nomine meo dæmonia ejicient_, ils -chasseront les demons en mon nom. Dans les deux ans que j’ay esté en -_Maragnan_ j’ay veu cecy executé en diverses façons: c’est que les -Diables ont faict paroistre realement la pœur & la crainte qu’ils -avoient du nom de Dieu, procurans par toutes les voyes du monde, -d’empescher nostre Mission, de persuader à leurs Barbiers qui leur -estoient plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils avoient -commandement de s’approcher de nous, donner terreur aux Sauvages du -signe de la Croix & les inciter à les arracher, exciter les mauvais -exemples pour tourner en risee ce que saintement nous enseignons à ces -Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans de _Marignan_, -_Tapouïtapere_, _Comma_, les _Caietez_, ceux de _Para_ & _Miary_, à ce -qu’ils eussent à fuir dans les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne -tombassent en la cadene & captivité des François ou Portuguaiz: -cependant il est arrivé tout autrement: car au temps que nous estimions -que tout estoit perdu, ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la -puissance de son nom, retenant non seulement ces Sauvages aupres de -nous, les rendant faciles & obeissans à sa parole, mais aussi il a fait -que ces Barbares mesprisent leurs sorciers & la puissance des Diables -tenans pour certain que le nom de Dieu & l’ablution de Jesus-Christ fait -fuir _Gyropari_. J’en donneray de beaux exemples. - -Vous vous souviendrez de ce que j’ay dict cy-dessus tant des Barbiers -des plaines de _Miary_ que des habitations de _Thiü_, comme les Diables -leur manifestoient la crainte qu’ils avoient des croix plantees au nom -de JESUS-CHRIST, & de nous ses chetifs serviteurs: Et comme quelqu’un de -leurs principaux m’entretenoient sur ce que ces Barbiers n’avoient voulu -venir avec eux: je luy en demande la raison: il me dict: Parce que -_Giropari_ craint le _Toupan_. - -_Acaiouy_ Principal de Miary, duquel nous parlerons cy-apres plus -amplement, lors qu’il me vint trouver pour me demander congé de faire sa -loge aupres de moy: ne voulant demeurer avec les autres au fort: il me -dict qu’entre les raisons qui l’emovoient à bastir sa loge prez de la -nostre, c’estoit que _Giropari_ n’osoit approcher du lieu où nous -habitions, puis que nous estions venus exprez afin de le chasser du -pays. - -_Pierre le Chien_ Sauvage baptisé à Dieppe il y a plusieurs annees nous -contoit, aux sieurs de la Ravardiere, de Pisieux, & autres & à moy sur -la demande qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, que Dieu l’avoit -tousjours gardé en mille dangers pour ce qu’il estoit Chrestien, & -faisoit fuir les Diables dés-lors qu’il entroit en un village, que ses -semblables estoient asseurez, quand ils estoient avec luy, & ne -craignoient point _Giropari_. - -Autant en croioient les habitans de _Tapoïtapere_ des nouveaux -Chrestiens lesquels ils estimoient commander à _Giropari_ & le chasser, -& estoient bien aise d’avoir des Chrestiens en leurs vilages pour la -mesme raison. Cecy m’a esté rapporté assez souvent tant par Martin -François Indien, que par les François. Et à ce sujet nous inculquions -dans l’esprit des Catecumenes ce poinct & croyance, que sitost qu’ils -seroient lavez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne les -devoient desormais craindre aucunement. - -Somme c’est un bruit general dans tous ces pays que les Diables sont des -mauvais Espris lesquels redoutent les _Pays_ & les _Karaïbes_, -c’est-à-dire les Peres & tous ceux qui sont baptisez. Il me souvient que -mille fois parlant aux Sauvages de ceste matiere, ils me respondoient, -_Gyropari yportassouassequegésera_, le diable est à present bien pauvre -& gueux, il a grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit: _Giropari -ypochu, Toupan Katou_, le diable est meschant, il est cruel, il ne vaut -rien? Mais Dieu est tres-bon. Que pourriez-vous desirer d’avantage pour -l’accomplissement de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale -ruine du diable? Voilà les diables qui confessent eux-mesmes qu’ils -craignent le nom de JESUS-CHRIST, les armes de sa Passion, & mesme ses -serviteurs, dissuadent leurs plus intimes amis de s’approcher de nous, -renversent le ciel & la terre pour empescher nos entreprises, suscitent -tout ce qu’ils peuvent inventer pour les rompre: En fin ils donnent du -nez en terre, sont au bout de leurs finesses: Ceux qui jadis les -craignoient, les meprisent à present. Que reste-il sinon de poursuivre -les choses encommencees. - -_Linguis loquentur novis_, ils parleront nouveaux languages. Vraiement -nos Sauvages de _Maragnan_ parlent un language bien nouveau, puis -qu’aucun devant nostre Mission sinon ce _Marata_ Ancien, c’est à dire un -des Apostres de JESUS-CHRIST, duquel nous avons parlé cy devant, ne leur -appris à parler comme ils parlent à present à sçavoir, la profession du -Christianisme, en recitant le Symbole des Apostres _Arobiar Toupan_ &c. -& parler à Dieu par l’Oraison Dominicale, _Orerouue &c._ dresser leurs -vies & leurs actions suivant les commandemens de Dieu, _ymoeté yepé -Toupan_ &c. & selon les commandemens de l’Eglise _Are maratecouare ehumè -&c._ laver & fortifier leurs ames par les S. Sacremens. _Iemongaraïue -&c._ - -N’est ce pas parler un langage nouveau que discourir ensemble des -mysteres de nostre Foy tels que sont l’Unité d’Essence en Dieu & Trinité -de Personnes: que le Fils de Dieu ait pris un Corps dans le Ventre -Virginal: qu’il soit mort luy qui est Autheur de vie: que les meschans -sont aux Enfers: que tous les hommes resusciteront en corps & en ame: & -de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et cependant voilà les discours -ordinaires de nos Barbiers, qui par cy-devant ne parloient que de tuer, -manger, rotir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de leurs -lubricitez paillardises & folies. Celuy qui voudra bien peser cecy, -s’etonnera d’un tel changement parmy des Barbares qui ne sçavoient chose -aucune, que ce que simplement la nature leur avoit enseigné. - -Les Juifs croioient que les Apostres fussent sortis d’un cabaret pleins -jusques au gosier de vin & de viande, quand ils virent qu’en mesme temps -les Gentils de divers pays faisoient signe de bien entendre ce qu’ils -preschoient, & que les Apostres semblablement entendissent leurs -questions & demandes sur ce qu’ils enseignoient: Je vous dy pareillement -que les Sauvages estoient estonnez & perdus quand ils voioient leurs -semblables baptisez discourir en leur langue de choses si hautes, si -profondes, & si nouvelles, comme celles que nous leurs apprenions par -les truchemens, & disoient les uns aux autres: D’où vient que ceux cy -parlent si bien du _Toupan_ & que les Pays leur ayent peu apprendre de -si belles choses, qu’ils nous recitent, & mesme nos enfans qui sont plus -sages que nous, & que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont devancé: -desquels pas un, quoy qu’ils ayent vescu longtemps, ne nous a rien dict -de semblable comme font les Pays: Il faut de necessité qu’ils ayent -parlé à Dieu. - -Troisiesmement _serpentes tollent_: Ils osteront les serpens. Qui sont -ces serpens du Bresil, lesquels envenimoient de leur langue & de leur -queuë ces peuples? Ne sont-ce pas premierement tous les grands & petits -Sorciers qui abusoient de leurs Nations? La Foy de JESUS-CHRIST, estant -comme la Cigongne, laquelle purge les Pays où elle faict sa demeure des -serpens venimeux. Sainct Paul jetta en l’Isle de Malte la vipere qui le -tenoit au doigt, dans le feu. Le doigt donné de JESUS-CHRIST aux -Apostres, est la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire des -Agents naturels doucement, sans contraincte, disposer le subject à -recevoir une nouvelle forme, par le bannissement & ruyne d’une autre -forme contraire: Ainsi ces viperes jettees au feu, sont les Ministres de -Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre la Nation abusee -susceptible de l’Evangile, & de la cognoissance de Dieu. Que si je dis -qu’il semble que le Sainct Esprit aye envers ces Sorciers de _Maragnan_ -faict un plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les Sacrificateurs du -Paganisme: Je croy que mon opinion sera bien receuë, par ce que ostez -deux ou trois de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne -desirent rien plus que d’estre baptisez: au contraire rarement ces -Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, espousoient le Christianisme: -Par ainsi nous pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans leurs -poitrines sur la terre sont devenus oyseaux volans dans l’Element de -l’air suivans la Prophetie d’Isaye: _De radice colubri egredietur -Regulus, & semen ejus absorbens volucrem_: De la racine de la Couleuvre -sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira l’oyseau; Ce que -Vatable interprete en cette sorte[160]: _De radice serpentis egredietur -Regulus, & fructus ejus Cerastes volans_: De la racine du serpent -sortira le Basilic, & le fruict d’iceluy sera un Ceraste volant. - -Pour entendre ce passage il faut se souvenir de ce qu’escrivent les -Naturalistes, à sçavoir que les grosses Couleuvres engendrent le -Basilic: lors qu’elles ont mangé un Crapaux: Mais le Basilic cherche les -Poules blanches, avec lesquelles il a conjonction & de sa semence -pondent des œufs, lesquels elles cachent dans un trou au sable à -l’ardeur du Soleil, & de ces œufs s’esclosent des serpens volans. Ils ne -disent rien en cet endroict, que je n’aye experimenté en _Maragnan_ -selon le commun advis & opinion des Sauvages. Car il m’arriva par deux -fois qu’une Poule blanche que j’avois, fit deux petits œufs, ronds comme -une Prune de Damas & picotez: puis changea son chant, & eussiez dit, -qu’elle estoit fole: Nos Sauvages me dirent alors, qu’infalliblement le -Basilic l’avoit couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & jetter, -& brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit des œufs qu’elle -pondroit, en mourroit asseurément: & si on laissoit les œufs sans les -brusler, il en sortiroit des serpens volans, qu’elle n’estoit la -premiere, ains souvent cela arrive, & aussi tost les Poules changent -leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons cecy à nostre propos, & -disons que la Couleuvre ancienne est le Prince des Demons Sathan, les -Basilics sont les Diables ordonnez sur les Provinces par Lucifer, afin -de seduire le monde, les serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que -sont les _Pagys_ ou Barbiers du Bresil, lesquels veulent acquerir des -aisles pour changer d’Element, de la terre en l’air, quitter leurs -vieilles & abominables coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs -abominations & service diabolique, & s’approcher du Ciel, comme le reste -des Indiens par l’ablution ou lavement de leurs anciens pechez au -Sacrement de Baptesme. - -Ces Serpens aussi bannis du Bresil, sont ces mal-heureuses coustumes & -pechez abominables qu’ils commettoient, tel qu’estoient les vilenies, -rages & vengeances, ainsi que nous avons discouru en autre lieu assez -amplement. - -Quatriesmement, _Et si mortiferum quid biberint non eis nocebit_: Et -s’ils boivent quelque poison mortifere il ne leur nuira point. Le vray -poison que les ames avalent, est la fausse doctrine que le Diable faict -suggerer aux oreilles des nouveaux Chrestiens. Vous le trouvez en -plusieurs exemples du siecle mesme des Apostres: Comme certains -seducteurs s’en alloient débaucher les simples, lesquels avalans la -potion d’_Aconite_ se sentoient aussi tost bourrelez dedans l’ame & -esbranlez en la foy, mais le Sainct Esprit, duquel il est dit en la -Genese, _Spiritus Domini, ferebatur super aquas_, l’Esprit du Seigneur -estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non encore -perfectionnees ny esclairees, ou comme veulent dire les autres, -_Incubabat aquis_, il couvoit les eaux du Chaos pour en tirer les belles -Colombes, ainsi que feignoient les Poëtes, des œufs de Thetis, couvés -par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent Castor & Pollux, ou -bien, _fovebat aquas_ il eschauffoit ces eaux encore froides: Le Sainct -Esprit, dis-je, excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces -nouveaux Chrestiens, que non pas celle des anciens en la foy. Par ainsi -il va voletant sur ces eaux destournees du vray chemin par les mauvais -discours de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couvant les œufs delaissez -du Pere & de la Mere les ames fraichement lavees, mais esloignees de la -presence de ceux qui les ont nettoyees: eschauffe ces eaux gelees par le -souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le poison beu leur donne la -mort, ains les ramenant au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux -qui les avoient apres Dieu engendrez spirituellement à JESUS-CHRIST pour -leur faire vomir ce venin de leur cœur, & reprendre la salutaire -nourriture, par laquelle elles se fortifieroient pour resister desormais -à tous esbranslemens. - -Cela se passa au Bresil, aussi bien qu’il se fit du temps des Apostres, -que quelque nombre de nouveaux Chrestiens de _Tapouïtapere_ estonnez des -mauvais discours d’un certain personnage, se despoüillerent & -renoncerent à demy au Christianisme: mais nous y pourveusmes -soigneusement: Aussi firent nos Messieurs qui se rendirent tres-diligens -à remedier à ce mal, y apportans tout ce qu’ils jugerent estre -necessaire, & par ainsi ces nouvelles plantes fletries d’une Bise -gelante, retournerent à leur premiere verdeur & vigueur, & nous revenans -voir au Fort S. Loüis, nous les encourageasmes à demeurer à jamais -stables & fermes en la profession du Christianisme, & leur enchergeasmes -de ne s’esloigner point de _Martin François_ qui nous servoit en ces -cartiers quasi comme de suffragant: Le Diable par ce moyen se sentoit de -toutes parts acculé, & ses affaires alloient de jour en jour en -empirant. J’espere à present que j’escris cecy, que les Peres qui sont -par delà, luy donnent de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en -decadence, & s’approche de sa totale ruine: Car avant que je quittasse -l’Isle, je voyois & experimentois une disposition generale & universelle -de la conversion de ces peuples[161], specialement des enfans. - - - - -Que les enfans du Bresil termineront & finiront le Royaume de Lucifer, & -commenceront à establir le Royaume de Jesus Christ. - -Chap. XIIII. - - -Le Psalmiste Royal David en son Psalme 8. lequel est institulé en cette -sorte, _In finem pro torcularibus, Psalmus David_. C’est à dire le -Pseaume de David qui doit estre chanté en action de graces au Seigneur, -sur la fin des vendanges, dit, par prevision de la ruine totale de -l’Empire de Lucifer sur les ames infidelles, & de l’establissement du -Royaume de JESUS-CHRIST: _Ex ore infantium & lactentium perfecisti -laudem propter inimicos tuos, ut destruas inimicum & ultorem_. Tu as -perfectionné ta loüange par la bouche des enfans & des petits à la -mammelle en dépit de tes ennemis; à ce que tu destruises l’Adversaire & -le Tyran plein de vengeance. Rabbi Jonathas embellit ce passage & -l’esclaircit en cette sorte: _Fundasti fortitudinem ut destruas Authorem -inimicitiarum & ultorem_. Tu as fondé la force de ton Empire par la -bouche & confession de foy des petits enfans, pour monstrer ta grandeur, -en ruinant de fond en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur -sanguinaire. Et Sainct Hierosme dict: _Quiescat inimicus & ultor_, Tu as -fermé la bouche au seducteur ennemy de salut & enragé contre les hommes -par la voix des enfans. - -Grande merveille que les enfans ont esté le Symbole de la fondation -prochaine du Royaume de JESUS-CHRIST, & de la cheute de la puissance des -Demons. Je ne veux icy m’arrester beaucoup à relever de plusieurs -exemples ce traict de la providence de Dieu, ains je me contenteray de -rapporter ce qui se passa au Triomphe de JESUS-CHRIST avant sa Passion, -lors que les enfans crioyent, _Osanna filio David_, & que le Fils de -Dieu soit le bien venu, qui fut ce que ce S. Roy prendoit dire -premierement, en intitulant son Cantique _In finem pro torcularibus_, en -la fin pour les pressions, c’est à dire, en la fin du Royaume de Sathan, -& au commencement de la Passion de JESUS-CHRIST quand ces enfans -devoient rendre ce tribut & recognoissance. Secondement de jour en jour, -& en suitte, en la fin & consommation de la captivité de Sathan sur les -ames infidelles: & au commencement de la saincte Eglise, establie parmy -elles, & ce principalement par les enfans: chose que je veux faire voir -estre accomplie és enfans du Bresil. - -Ces jeunes ames, non encore corrompues ny gastees des vieilles & -mauvaises coustumes de leurs Peres, montrent je ne sçay quelle -disposition singuliere & particuliere à recevoir comme un tableau ras, -telle peinture... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Lacune d’une feuille.) - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... répugnance: & nous leur facilitions le moyen de l’entendre par les -choses qu’ils voyoient journellement: telles que sont les huitres -croissantes sur les branches des arbres, lesquelles prennent chair & vie -entre deux coquilles, sans aucune commixtion ny emission de semence, -ains de l’humeur marine & par la chaleur du Soleil: Ainsi le Fils de -Dieu au ventre de la Pucelle, la saincte Vierge, son precieux sang ayant -fourny de matiere, & le Sainct Esprit de chaleur, a pris son corps sans -autre operation humaine. Ils goustoient fort cette similitude, & me -respliquoient que plusieurs autres choses en leur pays s’engendroient -par la seule operation du Soleil, telles que sont les lezards qui -sortent des œufs, apres que la chaleur du Soleil leur a donné la vie: -partant qu’ils ne trouvoient aucune difficulté en cela: ny aussi, que -Dieu se fust faict homme pour mourir, afin de sauver les siens, parce -que, disoient-ils, _Giropari_, qui est un esprit meschant, entre dans le -corps des animaux monstrueux, pour nous faire peur, battre & tourmenter. - -Sur tout j’admirois certes, comment si aisement ils se persuadoient, la -verité & la realité de JESUS-CHRIST Fils de Dieu, soubs les especes de -pain & de vin, veu que nous voyons par deçà tant d’ames errantes en ce -poinct, lesquelles en toutes autres affaires ne manquent point d’esprit -& de jugement. Je ne puis dire autre chose là dessus, sinon ce que la -Saincte Escriture dict aux Proverbes vingt cinq: _Sicut qui mel multum -comedit non est ei bonum, sic qui scrutator est majestatis opprimetur à -gloria_: C’est chose bien douce que le miel, mais quiconque en mange par -trop, il n’y a rien qui offence d’avantage l’estomach: De mesme il n’y a -rien de plus suave & delicieux que la consideration des œuvres de Dieu, -& la lecture des sainctes lettres, mais celuy qui entre trop avant & -mesure le tout à l’aulne de son esprit, poussé de la superbe de son -entendement. Il n’y a rien plus asseuré qu’il demeurera opprimé des vifs -rayons de la gloire de sa Majesté: cela se voit és yeux des hybous -aveuglez, pour ce qu’ils veulent contempler & juger de la face du Soleil -& de sa lumiere: Au contraire ceux qui manient avec crainte & humilité -les mysteres de nostre Foy, sont esclairez sans danger de leur veuë, & -obeissent doucement à la volonté & puissance du Souverain, lequel peut -ce qu’il veut, peut, veut & faict ce qu’il dict. Ces pauvres Sauvages, -je dy mesme ceux qui n’estoient pas encore Chrestiens, si tost qu’on -leur faisoit signe qu’ils sortissent de l’Eglise, ils s’en alloient -franchement, demeurans neantmoins à la porte, laquelle estoit fermee -pendant que l’on disoit le Canon de la Messe, & qu’on faisoit la -communion: & disoient par ensemble que le _Toupan_ descendoit à cette -heure là sur nos Autels, beuvant & mangeant avec nous, & ne meritoient -pas demeurer devant luy, sinon lors qu’ils seroient baptisez, & la plus -part d’iceux se tenoit à genoux, ayans veu les François faire le mesme: -Quant aux Indiens Chrestiens, ils s’agenoüilloient incontinent qu’ils -entendoient sonner la clochette, joignans les mains & adorans Dieu. Ils -appellent ce mystere du tres-sacré Corps & precieux Sang du fils de Dieu -du mot de _Toupan_, c’est à dire, de Dieu mesme, ainsi qu’il est porté -en leur croyance, _Aséreou yanondé Toupan rare_, c’est à dire, devant -mourir tu recevras le Corps de Dieu. Et encore que je recogneusse en eux -cette facilité de croire à ce secret si profond, je n’osois me hasarder -de les communier, si ce n’eust esté en l’article de la mort, & aymois -mieux laisser cela à ceux qui viendroient apres moy, parce qu’un jour -donnant la communion à une Indienne, laquelle j’avois faicte examiner -autant qu’il me fut possible avant que de luy donner le precieux corps -de Jesus Christ à Pasques, si tost qu’elle eut receu l’Hostie sacree, -elle se troubla fort, & ne la pouvoit avaler, tellement qu’elle vint à -hausser sa main afin de me redonner l’Hostie, ce que j’empeschay, luy -disant qu’il n’y avoit que les Prestres qui peussent la toucher, & -qu’elle n’eust point de crainte, & ne se troublast point de recevoir son -Dieu, que sa volonté estoit qu’elle le receust & l’avallast hardiment, -ce qu’elle fit moyennant un peu de vin, que je luy mis dans la bouche -avec le calice: ceste secheresse de la langue & de la bouche ne luy -estoit arrivee que d’une trop grandes timidité à recevoir cette saincte -viande, ce qui me fit resoudre desormais de les laisser se bien fonder -en la cognoissance de cet article, auparavant que de leur administrer le -sainct Sacrement: & encore que plusieurs me demandassent le _Toupan_, je -les remettois à la venuë de nos Peres. - -On n’a pas grande peine à les faire confesser leurs fautes, mesme les -femmes, & des choses, lesquelles par deçà le sexe feminin faict toute -difficulté de declarer aux Prestres, tenans la personne de Dieu: Ils -vous disent fort librement, l’oüy, & le non, le temps, le lieu, la -qualité des personnes, & le nombre de leurs pechez, sans aucune honte -sote & mondaine, comme nous voyons par deçà. Ils ne hesitent en rien à -croire l’effect du Baptesme, qui est le lavement des peschez, la -filiation de Dieu, & l’acquisition du Ciel, & tiennent pour certain que -ceux qui sont baptisez vont en paradis avec Dieu: Cela s’entend pourveu -qu’ils ne retombent en peché mortel. De tout temps ils ont creu qu’il y -avoit un Enfer où estoit _Giropari_, & avec lequel les meschans -alloient: De mesme ils tenoient par tradition que Dieu estoit bien -heureux là haut, & que les bons esprits demeuroient avec luy: & quant à -leurs Peres qui avoient bien vescu, ils s’en alloient en un lieu de -delices, terrestre pourtant, ou rien ne leur manquoit. Suivant cecy il -nous fut bien aisé de leur faire entendre ce qu’ils devoient croire du -Paradis, de l’Enfer, & d’un troisiesme lieu, dans lequel les ames sont -purgees auparavant que d’aller au Ciel, & d’un quatriesme où les petits -enfans qui ne reçoivent le Baptesme, mourans avant l’usage de raison, -estoient receus pour ne point endurer de mal, aussi ne pouvoir jamais -voir Dieu, le Baptesme estant la clef du Ciel. - -On ne croiroit jamais, si l’experience ne le faisoit voir, combien ces -gens sont curieux de sçavoir les choses de Dieu. Ils nous faisoient tous -les jours mille questions quand nous discourions avec eux de ces -matieres, ainsi que celles-cy: Comment Dieu avoit faict le monde. Si -c’estoit avec ses mains, ou si les bons esprits luy avoient aydé à faire -les Cieux, les Estoilles, le Soleil, la Lune, le Feu, l’Air, l’Eau & la -Terre, les premiers hommes, les premiers oyseaux, poissons, animaux, -reptiles, arbres & herbes. Ce qu’il y avoit devant que le monde fust -fait, ce que Dieu faisoit estant tout seul; & en quelle forme il est là -haut au Ciel. Par quel moyen il faict rouler le Tonnerre, & envoye les -pluyes: s’il parle aux hommes, si nous estions descendus du Ciel, si -nous estions naiz de femmes, si nous avions veu les Anges & les Diables, -qui nous avoit apris tout ce que nous leur enseignions, si nous ne -mourions point: & apres que nous estions morts comment on faisoit -d’autres _Pays_. S’il y avoit beaucoup de _Pays_ en France, si tous -estoient vestus comme nous, s’il y avoit un Roy _Pay_, pourquoy nous ne -voulions point de femmes ny de marchandises, si la Mere de Dieu avoit -esté une fille comme une autre, si elle avoit beu & mangé ainsi que -nous, pourquoy il estoit mort, s’il ne venoit point quelquefois du Ciel -se promener en terre, & parler à nous, si ces Apostres estoient _Pays_ -comme nous, combien il y en avoit eu, pour quoy les autres _Karaibes_ -François n’estoient pas aussi bien _Pays_ comme nous, si c’estoit -nous-mesmes, qui nous fussions faits _Pays_, ou si c’estoit un autre qui -nous eust fait tels. - -A toutes ces demandes & plusieurs autres, nous leurs respondions ce qui -en estoit, & faisoient paroistre exterieurement par leurs gestes & -paroles le contentement qu’ils en recevoient: aussi à la verité le temps -s’escouloit doucement parmy toutes ces demandes & confabulations: Et -pour ce que je veux mettre cy apres les divers & plus singuliers -discours que j’ay eu avec les _Mourouuichaues_, c’est à dire, les -Principaux de _Maragnan_, _Tapoüitapere_, _Comma_, _Caietez_, _Para_ & -_Miary_. Je ne me veux arrester davantage sur ces questions & demandes: -d’autant que vous les verrez au long, & mes responces parmy ces -conferences, lesquelles comme j’espere, vous donneront un grand -contentement, vous asseurant que je les rapporteray tres-fidelement, & -ne m’escarteray que le moins qu’il me sera possible, de la phrase -ordinaire qu’ils ont en leurs harangues: en quoy l’on m’excusera, comme -aussi du passé, si l’on ne trouve tant d’ornement en ceste Histoire, -ainsi que requerroit la curiosité du siecle: mon opinion est, que la -beauté d’une Histoire est la verité du faict & la simplicité du stile. -Que si je ne rapporte mot à mot ces Conferences, ou que j’use de -multiplicité de paroles, c’est assez que je n’offenceray en rien la -substance du fait, & que cette abondance de discours sera du tout -necessaire & requise, afin de vous faire entendre clairement leur -intention & discours. - - - - -Conference premiere avec Pacamont grand Barbier de Comma. - -Chap. XVI. - - -Ayant eu plusieurs Conferences avec ce Principal & grand Sorcier j’ay -avisé de les distinguer par Chapitres, desquelles voicy la premiere. - -_Pacamont_ est petit de corps, vil & abjet, tellement que qui ne le -cognoistroit, on en feroit fort peu d’estat: Cependant c’est le plus -grand & le plus authorisé entre tous les Principaux de ces pays de -_Maragnan_, specialement en la Province de _Comma_, qui est une des plus -belles, fertile & peuplee contree des _Tapinambos_. Il a si grande -puissance là dedans, qu’a sa seule parole il remuë tous les habitans, & -y est craint extremement. Il est fin & rusé autant que Sauvage peut -estre, & par ses ruses & finesses, il est parvenu à ceste sienne -authorité, grandeur & credit. On le tient pour un souverain Barbier, -tres-subtil sorcier, & fort familier aux Esprits, qui a la mort & la vie -entre ses mains, donnant la vie & la santé à qui bon luy semble: grand -soufleur, & entretenoit les simples par confessions, lustrations, -encensemens, & semblables autres choses, ainsi que nous avons dict -cy-dessus. Il se garda bien de venir des premiers saluër les François & -s’offrir à eux, voulant au préalable experimenter ce qu’ils demandoient: -Pourquoy ils estoient venus: Et comme ils s’establiroient. Et estant -bien informé de tout cela, il s’en vint au fort S. Louys faire son -entree, salüer le sieur de la Ravardiere d’une plaisante façon. Il -estoit bien accompagné, & ses gens revestus de plumes, & la plus forte -de ses femmes avec luy, & n’en avoit pas moins de trente. - -Arrivé qu’il est à _Yuiret_ ayant passé la mer dans nostre Barque, -laquelle estoit allee querir des farines en son pays, où il y a plus de -quarante lieuës de mer de distance du Fort de S. Louys: arrivé, dis-je, -qu’il fut, il fit sçavoir au sieur de la Ravardiere qu’il l’alloit -trouver dans son Fort: Le sieur l’attendit à cet effect: Cependant il -fit arranger ses gens les uns apres les autres qui le suivoient. Il vint -faire le tour des Loges lesquelles estoient basties autour de la grande -Place de S. Louys, haranguant selon la coustume & recitant sa grandeur, -& l’amour qu’il portoit aux François, & le subjet de sa venüe, -semblablement la valeur & la puissance des François. Ayant finy il -s’approche de la porte du Fort, en un carfour où estoient plusieurs -François assemblez, considerans les façons de faire de cet homme: Lors -il commanda à sa femme qu’elle se disposast à le porter jusques au logis -du Gouverneur. A quoy elle obeit: Et ainsi montans sur elle à fourchon, -à la mode que les Indiennes portant leurs enfans, il entre au Fort & va -trouver le dict sieur: sa femme estoit noire comme un beau diable, -s’estant peinturee depuis la plante des pieds jusques à la teste du suc -de _Iunipap_. Pensez avant que de pousser plus outre en matiere, si la -compagnie peut s’empecher de rire, voyant un des Princes du Bresil monté -sur un si beau Rousin: Il fut gracieusement receu & dict ce qu’il voulut -pour ses excuses: Et apres avoir faict ses affaires, il s’en vint chez -moy, en la loge de Sainct François accompagné de ses gens emplumacez: Je -luy fis tendre incontinent un lit de coton tout blanc, où s’asseant, il -demanda à l’un de sa compagnie son cofin de _Petun_, lequel le luy -alluma aussi tost & le luy donna: Et apres en avoir pris trois où quatre -fois, & rendu la fumee par les narines, il commença à me parler, -(j’estois assis vis à vis de luy en un autre lit de coton, ayant mon -Truchement prés de moy) gravement & posement en ceste sorte. - -Il y a plusieurs Lunes que j’ay le desir de te venir voir, & les autres -_Païs_, mais tu sçais toy qui parles à Dieu, que nous autres qui sommes -estimez converser avec les Esprits, qu’il n’est pas bon ny expedient -d’estre legers & faciles, & aux premieres nouvelles s’emouvoir & mettre -en chemin: parce que nous sommes regardez de nos semblables, & se -rangent à ce que nous faisons. La puissance que nous avons obtenüe sur -nos gens se conserve par une gravité que nous leur monstrons en nos -gestes & en nos paroles. Les volages & ceux qui au premier bruit -apprestent leurs Canots, s’emplument, & vont voir hativement ce qui est -arrivé du nouveau, sont peu estimez, & ne deviennent grands Principaux: -c’est ce qui m’a retenu & empesché de venir plutost. Ceux de -_Tapouïtapere_, & plusieurs de ma Province sont venus devant moy, mais -ils sont moins que moy. Je me resjouys de vostre venuë, parce que -j’apprendray que c’est que Dieu. Je suis plus capable de le sçavoir, -qu’aucun de mes semblables. Je ne voudrois pas que l’un d’iceux me -precedast, ou que tu le lavasses devant moy, & le fisses parler à Dieu: -quand tu m’auras enseigné ce que c’est que du _Toupan_, j’auray plus -d’authorité que je n’avois, & seray bien plus estimé des miens que je -n’estois: & seray sous toy en mon pays: Et tu mettras en la bouche de -ceux que tu m’envoieras pour me le dire, ce que tu veux que je face: & -quand mes semblables verront que je seray Fils de Dieu & lavé, tous le -voudront estre à mon exemple. - -Ce me seroit une grande douleur, si tu prisois quelqu’un plus que moy: -Car j’ay tousjours faict estat des choses hautes. J’ay esté curieux de -hanter les François & de les ouyr. Je sçay de mes ayeuls l’histoire de -Noë, lequel fit une barque, & mit ses gens dedans, & que Dieu feit -plouvoir en si grande quantité par plusieurs jours, que la terre fut -couverte d’eau, laquelle creusa par apres les terres, fit les montagnes, -les valees, & la mer, & nous separa d’avec vous. Noë fut nostre Pere à -tous. Je sçay aussi que Marie a esté Mere du _Toupan_, & qu’elle n’a -esté connuë d’aucun homme: Mais Dieu luy-mesme s’est faict un Corps en -son ventre: Et comme il fut grand, il envoya des _Maratas_, des Apostres -par tout: nos Peres en ont eu un, dont nous avons encore les vestiges. -Vous autres _Païs_ estes bien plus grands que nous. Car vous parlez au -_Toupan_, & les esprits vous craignent: c’est pourquoy je veux estre -_Paï_. Il y a longtemps que suis _Pagy_ & personne n’a esté plus grand -que moy. Je n’en fais plus d’estat: Car aussi bien je voy que mes -semblables feront seulement conte de vous. Je voudroy bien que tu -voulusse venir en ma Province, c’est une bonne terre: Il y a force -Sangliers, Cerfs & Biches, tu n’en manquerois point, & je serois -tousjours avec toy. - -Je fis responce à ces paroles, que j’estois bien aise de le voir, & que -j’avois souvent ouy parler de luy & de la puissance qu’il avoit: Et -comme il trompoit par diverses ruses les Indiens, leur faisant à croire -qu’il avoit un Esprit familier: mais que ma rejouissance estoit bien -plus grande de ce qu’il commençoit à recognoistre sa faute. Il est bien -vray que je descouvrois par ce discours qu’il n’avoit l’intention telle -que Dieu la demandoit, pour estre mis au nombre de ses enfans, & lavé de -l’Eau Divine. - -Il reprist la parolle en ceste maniere. Que veux-tu dire par la, que je -ne cherche pas Dieu, comme il faut? Car je desire estre _Paï_, comme -toy: me faire admirer plus que jamais, parmy les miens, leur persuader -d’estre enfans de Dieu, & venir à toy afin que tu les baptises, & faire -en ma Province ce que tu voudras, & qu’on die que moy qui estois grand -_Pagy_, je suis le premier à recognoistre Dieu & vous autres _Païs_: Et -estant estimé de grand esprit, les autres sous mon ombre viennent à Dieu -& facent comme moy: Car si je ne me fais laver, plusieurs ne le feront -pas & dirons, attendons que _Pacamont_ soit _Caraybe_, & puis nous le -serons, car il a meilleur esprit que nous, & est bien plus subtil. Tu -dois sçavoir qu’auparavant que tu vinsses je lavois ceux de ma contree, -comme vous faites vous autres les vostres, mais c’estoit au nom de mon -esprit, & vous le faites au nom du _Toupan_. Je souflois les malades & -ils s’en portoient bien. Ils me disoient ce qu’ils avoient fait, & -j’empeschois que _Giropary_ ne leur fit tort. Je faisois venir les -bonnes années, & me vangois de ceux qui me meprisoient par maladies. Je -leur donnois de l’eau qui sortoit du plancher de ma loge, & à present je -ne fais plus cela, & ne le veux plus faire: car c’estoit la subtilité de -mon esprit qui me suggeroit toutes ces choses & me moquois des miens, -lesquels estimoient cela estre merveille, mais c’est qu’ils n’ont point -d’esprit. Il est bien vray qu’un François m’avoit apris à faire sortir -de l’eau ma loge. - -Je luy fis dire là dessus par mon Truchement, qu’en cela mesme qu’il me -venoit de repliquer je trouvoy qu’il ne cherchoit pas Dieu comme il -falloit, par ce qu’il pretendoit par le moyen du Baptesme de devenir -plus grand & plus estimé entre les siens, qu’il n’estoit auparavant par -ses barberies & enchantemens, & que Dieu demandoit de ses enfans, qu’ils -fussent humbles & contrits des fautes passées: combien qu’en verité Dieu -ne laisse d’extoller les siens: beaucoup plus que les Diables ne font -les leur: & partant tandis qu’il auroit cet esprit, il ne falloit qu’il -esperast que les Peres le receussent au Baptesme, mais bien lors qu’ils -le verroient eslongné de superbe & repentant de ses sorceleries. Comme -je disois ces paroles le Truchement du sieur de la Ravardiere appellé -_Migan_ vint me trouver, à cause que je l’avois envoyé querir pour -entretenir _Pacamont_: pour ce que ces Sauvages ont cela de naturel de -priser plus les Truchemens anciens que les jeunes. Je luy raconté mot à -mot tout ce que nous avions conferé jusqu’à cette heure là & le priay de -luy faire une harangue correspondante à mes discours & aux siens, & -voicy ce qu’il luy dit. - -Tu sçais bien qu’il y a longtemps que je converse avec vous & avec vos -Peres, quand nous estions à _Potyiou_. Je t’ay dit souvent que tu estois -un trompeur & abusois tes semblables, lesquels sont de legere croiance: -Tu leur faisois acroire ce que tu voulois: tes peres & tous ceux qui ne -sont baptisez s’en vont à _Giropary_ dans les Enfers, & tu iras avec -eux, si tu ne fais ce que les _Pays_ disent. Quand nous estions avec toy -devant que les Peres vinssent, nous ne laissions pas de nous moquer de -ce que vous autres _Pagys_ faisiez: nous ne disions mot pourtant: car ce -n’estoit pas ce qui nous amenoit, pourveu que nous recueillassions les -cotons ce nous estoit assez. Nous prenions vos filles & en avions des -enfans, à present les _Pays_ nous le deffendent, & n’oserois pour ce -suject aller encore à l’Eglise, ny moy, ny ceux que tu vois qui n’y vont -point: car les Peres nous ont defendu d’y aller d’autant que Dieu defend -la paillardise. Tu as trente femmes, il faut que tu les laisses, & te -contente d’une, si tu desires estre fils de Dieu & recevoir le Baptesme: -penses au bien & au bonheur que tu as maintenant de pouvoir t’afranchir -& delivrer des pates du Diable. Tes peres n’ont point eu l’ocasion que -tu as: c’est Dieu qui te pousse à venir voir les _Pays_, & à luy -demander le Baptesme: Mais regarde que Dieu sçait tout & ne peut estre -trompé, veut & desire que ceux qui viendront à luy, renoncent -parfaitement au Diable & à toutes ses façons de faire. - -Il luy fit cette responce; Ne sçais-tu pas bien ce que j’ay tousjours -esté entre les miens? combien ils faisoient estat de mes barberies? ne -sçais-tu pas bien aussi que j’ay traité les François comme j’ay peu & -leur ay fait bonne chere. J’ay tousjours excité mes semblables à leur -donner leurs filles & leurs marchandises pour des ferremens: j’estois -bien aise d’estre avec eux, à fin d’aprendre quelque chose de nouveau, -pour ce vous autres François avez bien meilleur esprit & entendement que -nous, & si tost que j’entendis que les Peres estoient arrivez j’en fu -bien ayse, & dis à mes semblables: voilà qui est bien: Ils nous -aprendront à connoistre Dieu: je les veux aller voir: c’est ce qui -m’amene & de quoy nous parlions. - -Je dis à _Migan_ qu’il luy fit entendre ce de quoy je l’avois desja -entretenu, à sçavoir qu’il estoit le bien-venu: mais qu’il falloit qu’il -recherchast le Baptesme avec humilité & repentance. _Migan_ luy fit tres -bien reconnoistre cela en luy remettant devant les yeux la grandeur & -puissance de Dieu, & au contraire la petitesse des hommes, specialement -de ceux lesquels estoient detenus en la captivité de Sathan. Il trouva -cecy fort bon, & me fit dire, qu’il ne faudroit aucunement de me revenir -voir le lendemain pour parler avec moy de ses affaires: Par ainsi nostre -conference finit & s’en allerent de compagnie au Fort, apres que je leur -eu donné à chacun un coup d’eau de vie. - -Or il nous faut remarquer plusieurs belles particularitez en ce -discours, lesquelles autrement seroient obscures & passeroient à la -legere. Premierement le faux zele qu’ont ces Sorciers de conserver leur -authorité & credit entre les leurs, prenans garde de ne faire aucune -action legerement, par laquelle ils puissent estre jugez de leurs -inferieurs, aussi inconstans & imparfaits qu’eux, & par consequent aussi -incapables d’entretenir les esprits familiers qu’eux: supposans que pour -avoir la joüissance des esprits il faut estre constant & grave, & ne se -laisser emporter aux premiers bruits. Considerez en cecy comment les -Diables abusent du flambeau naturel logé en l’homme, lequel nous fait -voir clairement que si nous desirons d’entretenir le vray esprit de Dieu -en nous, il faut necessairement bannir la legereté & inconstance de -nostre interieur, nous retirer fermes au milieu de nous, & ne rien faire -ou dire que la raison n’aye discuté & pesé: autrement nous sommes -moindres, eu esgard à la profession que nous faisons du Christianisme, -que ces sorciers lesquels se contraignoient d’estre graves pour demeurer -en bonne estime devant leurs semblables. - -Vous noterez secondement les effets de l’Esprit diabolique, qui sont la -superbe & grande presomption se fourrant mesme parmy les choses sacrées, -tant ce venim est fort, qui veut agir contre son contraire: Car il n’y a -rien si contredisant que l’Esprit de Dieu, & l’Esprit de Sathan: -l’Humilité de JESUS-CHRIST, & la superbe de Lucifer: l’abnegation du -Chrestien, & la presomption des enfans du Diable: C’est ainsi que Simon -le Magicien procedoit avec S. Pierre, requerrant l’Esprit de Dieu avec -le prix de son argent, afin de se faire reconnoistre pour grand par le -moyen du S. Esprit. Quel grand aveuglement, d’estimer que Dieu fut le -vassal de vanité! Quelle pitié d’une ame enchainée des obscuritez -infernales! Ce pauvre sorcier du Bresil estimoit au commencement que -nous avions Dieu dans nostre poche, pour le donner à qui bon nous eut -semblé, & luy encharger expressement de bien obeïr au maistre à qui nous -le loüerions: C’est ce serviteur & esclave Demon qui se rend familier -aux mechans pour faire mille badinages en intention d’avoir apres leur -ame, lequel avoit imprimé cette fantasie en la teste de ce pauvre -_Pagy_, Dieu nous garde de tel danger. - -Troisiesmement, quant à ce qu’il dit de Noë & de la Vierge, je n’oserois -asseurer de qu’il tient cela: si c’est des François, il n’y a pas grande -aparence: car tous les François qui ont esté par devant nous, ne leur -parloient que de saletez & concubinages: ou si c’est d’une antique -tradition, il semble que cela soit: pour ce que dés lors que nous -arrivâmes à _Yuiret_, _Iapy Ouassou_ nous fit presque un semblable -discours du deluge & d’un Apostre qui estoit venu en leur terre, comme -il est escrit au livre de R. P. Claude. - - - - -De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont. - -Chap. XVII. - - -Le lendemain du grand matin il ne manqua de me venir voir, comme il -m’avoit promis, acompagné de ses gens: & ne voulut s’asseoir dans un -lict, ains il me prit par la main, & me dit, _Ché assepiak ok Toupan_, -je te prie mene moy voir la maison de Dieu: car là je te veux parler, -selon tes discours d’hier au soir. Je luy dis qu’il vint apres moy, & -que j’allois l’y conduire: ce qu’il fit. Aussi-tost que tout son monde -fut entré, il les fit ranger vers la porte, & s’approchant de moy, il me -dit tout bas à l’oreille: Ceux-cy ne sçavent rien & ne sont capables -d’entendre parler de Dieu: partant, je veux que nous parlions ensemble -tout bellement: (j’avois faict tendre nostre Chappelle de nos plus beaux -ornements, & accomodé sur les Escaliers de l’Autel plusieurs & -differentes Images:) Nous nous approchasmes de l’Autel ayant le -Truchement avec moy: Et à lors il m’interrogea l’espace de plus de deux -heures sur toutes les pieces qu’il voyoit devant luy. - -Premierement il voulut sçavoir, ce que signifioit le Crucifix, disant: -qui est ce mort si bien faict & tendu sur ce bois croisé? Je luy fis -dire, que cela representoit le Fils de Dieu faict homme au ventre de la -Vierge, attaché par ses ennemis sur ce bois, afin d’aquerir à son Pere, -ceux qui seroient lavez du sang qu’il voyoit ruisseler de ses mains, -pieds & costé. Il se tint par une espace de temps fort suspens, -regardant fixement l’Image du Crucifix: puis en respirant, il lascha ses -paroles: Comment, _Omano Toupan_? Quoy, est-il possible que Dieu soit -mort? Je luy fis repliquer, qu’il ne falloit qu’il estimast que Dieu -fust mort, lequel avoit tousjours vescu dés toute eternité, que c’estoit -luy qui donnoit la vie aux hommes & aux animaux: ains seulement le corps -qu’il avoit pris de la Pucelle saincte Marie estoit mort, pour accrocher -à la mort _Giropary_, ainsi qu’il voyoit faire aux enfans, lesquels -voulans prendre un gros poisson de la mer, qui mange les petits, font un -appas sur l’hameçon de leur ligne du corps d’un des poissonnets, sur -lequel le gros Poisson se jettant, il se trouve pris, tiré, aterré, & -mis à mort, à la faveur & delivrance des petits poissons. Ainsi ce -meschant _Giropary_ alloit devorant tous nos Peres, mais Dieu voulut -envoyer son Fils pour le prendre à la ligne, de laquelle ceste Croix -servoit de perche, ces clous & ces espines d’haim ou de crochet, & son -corps d’appas: mais me fit-il respondre, pour quoy le Diable avoit-il -puissance sur nos Peres? Parce, luy dis-je, qu’ils avoient esté rebelles -au commandement de Dieu, mangé d’un fruict defendu, & s’estoient laissé -tromper au Diable souz la forme de Serpent. Et combien que Dieu eust peu -nous sauver par autres voyes, si trouva il ceste façon plus douce & -raisonnable, prenant le ravisseur par sa propre proye. Il se contenta de -ces paroles, & adjousta si le corps du _Toupan_ estoit en France encore -sur le bois, comme cestuy-cy que tu me monstre, & si tu l’as veu? Non -dis-je: mais il resuscita peu apres qu’il fut mort, portant ce corps là -haut au Ciel, vivant & clair comme le Soleil, & est assis au plus beau -lieu du Paradis, devant lequel tous les Esprits, & les Ames des gens de -bien viennent se courber, le remercians de ce qu’il a mis à mort leur -ennemy: Et en la faveur de ce corps, les nostres, apres qu’ils seront -morts, revivront & seront portez au Ciel par les Anges, de nous, dis-je, -qui sommes lavez par le sang escoulé de ses playes: Et à l’oposite vos -corps, & ceux de vos Peres iront avec _Giropary_ dans les feux brusler -pour tousjours, si vous n’estes lavez en ce sang. Mais il faut, dit-il, -qu’il sorty beaucoup de sang de son corps, & que vous le gardiez -soigneusement, pour en laver tant de personnes. Je luy respondis: Tu es -encore trop grossier pour entendre ces mysteres: il suffit qu’il aye une -seule fois espandu ce sang sur la terre, & qu’en memoire & merite -d’iceluy, nous lavions les Ames spirituellement par l’eau Elementaire, -que nous jettons sur les corps. Ne voy-tu pas qu’une source ou fontaine -persevere tousjours en son cours, encore qu’elle n’aye esté creusee -qu’une seule fois de la main de Dieu? Tu sçay bien que l’Estoile -Poussiniere, & le Chariot ont esté une seule fois attachees au Ciel: Et -cependant tous les ans, si tost que tu les voy briller sur la teste, -elles t’envoient les pluyes, & arrousent tes jardins. Il dit apres: -C’estoient de meschantes gens ceux qui firent mourir le _Toupan_: car il -est bon, je l’ayme, & veux croire en luy. Je luy dis: ils estoient -abusez par _Giropary_, comme tu es, lequel les incita à le persecuter, -faire mourir & crucifier, à cause qu’il les reprenoit de leurs -meschancetez, ainsi que nous faisons, suivant le commandement qu’il nous -en a donné: Et tous ceux qui obeissent au Diable sont ses ennemis, & luy -en feroient autant, comme ceux-là ont faict, s’il retournoit au Monde. -Je voudroy bien, dit-il que tu me donnasses une semblable image pour -porter quant & moy en ma province. Je rapporterois de mot à mot à mes -semblables ce que tu me viens de dire, & luy ferois une plus belle loge -que celle-cy. Je la ferois bien fermer, personne n’y entreroit que moy, -& ceux que je trouverois capables d’entendre le discours que tu me viens -de faire. Je luy fis responce. Apres que tu seras Baptisé nous te -permettrons d’en faire une, en laquelle nous erigerons un Autel pareil à -celuy-cy, orné de mesme, & paré d’Images semblables à celles-cy que tu -vois. - -2. Il y avoit au pied du Crucifix, une Image de Nostre Dame faicte en -broderie d’une merveilleuse beauté, & revetue de perles, que le sieur de -S. Vincent nous donna, quand il s’en retourna en France: laquelle -contemplant, il me demanda. Quelle est ceste femme si belle & ce petit -enfant devant elle, qu’elle regarde les mains jointes? Je luy fis dire -que c’estoit la figure de Marie Mere de Dieu, & ce petit Enfançon, -c’estoit le Fils de Dieu, quand il sortit du Ventre d’Icelle. Il -redoubla ces paroles deux ou trois fois, _Ko ai Toupan Marie?_ Comment, -est-ce là Marie Mere de Dieu? _Kougnam Ykatou_, que c’estoit une belle -femme. Je luy fis dire, qu’il falloit, qu’elle fust bien belle, puis que -Dieu l’avoit prise pour Espouse & Mere de son Fils, que c’estoit la -Princesse de toutes les femmes, qu’elle n’avoit point eu d’autre Mary -que Dieu qui l’eust connuë, & que sans estre touchee elle avoit enfanté -le Fils de Dieu: que son Corps estoit resuscité peu apres sa mort, ainsi -que celuy de son Fils, & avoit esté eslevee dans le Ciel par les Anges, -où il est à present assis aupres du Corps de son Fils. Voilà, me dit-il, -de grandes choses, qu’une fille puisse enfanter sans homme. Comment, ce -dis-je, ne voy-tu pas que les huitres croissent sur les branches des -arbres, sans masle, ny aucune commixtion de semence? Dieu ayme la -pureté: Car il est plus net que lumiere du Soleil. Il est vray, dit-il, -mais vous sçavez de grandes choses, vous autres _Pays_. Vous estes bien -plus sages que nous: Car nous ne prenons pas garde aux choses qui sont -en nostre terre, lesquelles nous voyons tous les jours: Et vous autres -en peu de temps les cognoissez. - -Ce n’est pas assez, luy dis-je, viens-çà avec moy, & sois attentif à ce -que je te feray dire par mon Truchement, à la charge que quand tu -l’auras sceu presentement devant moy, tu en discoureras à tes gens que -tu as faict retirer à la porte: Car Dieu veut que tous soyent sauvez -aussi bien les petits que les grands. Ayant dict cela, je luy fis voir -toutes les pieces & portraits de la Creation & Redemption, luy montrant -avec une verge chasque partie d’iceux: En l’un la creation des Cieux, & -des Elemens, en l’autre la creation des Poissons & des Oyseaux, en un -autre la creation des Animaux, arbres & herbes: & c’estoit un plaisir de -le voir si attentif sur ces figures des Oyseaux, Poissons, & Animaux, -afin de recognoistre ceux de sa terre, & quand il en voyoit quelqu’un -qui approchoit au plus pres de la figure des leur, il ne manquoit pas de -nous dire, voilà un tel Oyseau, un tel Poisson, ou un tel Animal: Et -ceux qu’il ne cognoissoit point, il me demandoit, s’ils estoient en -nostre pays, & comment nous les appellions: specialement il arrestoit sa -consideration à la figure de Dieu qui estoit au milieu de tout cela les -bras estendus, sortant de sa bouche un brandon de vent, & me demandoit -ce que cela signifioit? Je luy fis responce que c’estoit pour -representer, comme toutes choses avoient esté faictes par la seule -parole de Dieu, & que sa puissance & l’estendue de sa domination -touchoit les deux extremitez du Ciel. Ce qu’il admira d’avantage, fut la -creation de la femme d’une des costes de l’homme pendant qu’il dormoit, -& voulut estre informé de cela: Ce que je fis. C’est, dis-je, que Dieu -veut que tu n’ayes qu’une femme & non plus trente comme tu as. Car si -Dieu eust voulu que l’homme en eust eu davantage qu’une, il les luy eust -creées en ce commencement, & n’en ayant creé qu’une encore de son costé, -il pretend que l’homme se passe d’une seule femme laquelle il faut qu’il -ayme & retienne, & non pas la changer à la premiere fantasie, ainsi que -vous faictes vous autres qui suivez _Giropary_, lequel vous a persuadé -d’avoir plusieurs femmes, afin de vous revolter les uns contre les -autres, & vous entremanger à cause des femmes, lesquelles vous allez -ravir jusques dans les Loges de leurs propres marys. - -Sur les Escaliers de l’Autel, les douzes Apostres estoient rangez & le -Pere sainct François, fort bien faicts & enluminez? Il me demandoit qui -estoient ces _Karaïbes_. Je luy fis responce que ces douzes, estoient -les douzes _Maratas_ du Fils du _Toupan_[162], lesquels apres son -Ascension au Ciel diviserent le monde universel en douzes parts: chacun -prenant la sienne, où ils allerent faire la guerre à _Giropari_ & laver -tous les hommes qui voudroient croire en Dieu, & avoient laissé apres -eux des successeurs de l’un à l’autre jusques à nous: Et choisissant -Sainct Barthelemy, je le luy montray disant: Tien, voilà ce grand -_Marata_ qui est venu en ton pays, duquel vous racontez tant de -merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est luy qui -fit inciser la Roche, l’Autel, les Images, & Escritures qui y sont -encore à present, que vous avez veu vous autres[163]. C’est luy qui vous -a laissé le _Manioch_, & apris à faire du pain, vos peres auparavant sa -venue, ne mangeans que des racines ameres dans les bois. Et pour n’avoir -voulu luy obeïr il les quitta, leur predisant de grands malheurs, & -qu’ils demeureroient un longtemps sans voir de _Maratas_. Cela s’est -passé ainsi qu’il l’a dit, & n’avez eu depuis jusques à nous aucun, qui -vous delivrast des mains du Diable, & vous fist enfans de Dieu. Prenez -garde de n’en faire autant que vos peres. Lors que je luy faisois tenir -ce discours par mon Truchement il contemploit l’Image de -Sainct-François, & me dict, Qui est celui la qui est habillé comme toy? -C’est luy, dis-je, nostre pere à tous nous autres _Païs_, lequel s’est -vestu en ceste sorte. Vit-il encore? respondit-il, est-il en France? -T’a-il envoyé & les autres _Pays_ qui sont venus? Non, dis-je, il ne vit -plus. Il est mort, car nous mourons tous. Il a laissé des successeurs -qui nous ont envoyé. Il n’est plus en France. Il est là haut au Ciel -avec Dieu, où nous esperons aller apres luy. N’avoit-il point de femme, -dit-il, non plus que vous? Non, luy dis-je, car generalement tous les -_Pays_ n’ont point de femme: d’autant qu’ils imitent le Fils de Dieu -leur Roy, lequel vivant en ce monde n’avoit point de femme. Cela estant -dict, il regardoit le Ciel & les pentes qui couvroient nostre Autel, -lesquels estoient d’un beau damas à grand fueillage chamarrez & estofez -de passement & franges de fin argent avec le devant d’Autel de pareille -façon, & disant que tout cela estoit beau, & que nous servions le -_Toupan_ avec grande reverence, il me pria de le Baptiser, avant qu’il -s’en retournast, & que je luy donnasse des Images pour porter avec luy -en son pays. Il faut, luy dis-je, au prealable que tu sçaches -parfaictement la doctrine de Dieu. Ne m’as-tu pas dict, respondit-il, -tout ce qu’il faut sçavoir pour estre lavé? Non dis-je, ce n’est qu’un -devis que j’ay faict avec toy. Il y a bien d’autres choses à apprendre: -Qui me les apprendra? dit-il: Je luy fis responce: si tu veux sejourner, -je te l’apprendray, ou te le feray apprendre. Mais je ne te puis -baptiser sitost, encore que tu sceusses la doctrine du _Toupan_. Je veux -voir ta perseverance & attendre nos Peres qui viendront bien tost, ainsi -qu’ils m’ont promis. Ils te baptiseront & iront avec toy faire la maison -de Dieu en ton vilage, & ne t’abandonneront plus. Entre-cy & leur venuë -ne cesse de haranguer en tes _Carbets_ à tes semblables ce que je t’ay -appris. Ne fais plus tes sorceleries, & par ce moyen nous t’aymerons & -les François, & si tu seras tousjours le bien venu. Je le feray, dit-il, -& n’y manqueray point. J’eusse bien voulu pourtant que tu m’eusses lavé. -Je ne faudray de te venir souvent visiter, afin que j’apprenne tousjours -quelque chose de nouveau. - -Lors il appella ses gens lesquels estoient demeurez tout ce temps contre -la porte au bas de l’Eglise; Quelle obeissance & respect parmy les -Sauvages! & les fit approcher de l’Autel, ausquels il descourut par le -menu de tout ce que je luy avois enseigné: il leur montroit -semblablement les Images & ce qu’elles signifioient. Ces pauvres gens -estoient comme hors d’eux-mesmes, jetans à chasque fois des soupirs -d’admiration à leur mode, & apres tout cela il prit congé de moy & s’en -alla au Fort de Sainct Louys, où il se r’embarqua pour s’en retourner en -son pays: jusques à une autrefois qu’il me vint visiter de rechef pour -le mesme subject, racontant comme il s’estoit aquitté de ce que je luy -avois recommandé à son partement, à sçavoir, de haranguer aux _Carbets_ -ce que je luy avois appris: & adjouta que tous ceux de sa Province se -feroient Chrestiens quand il seroit Baptisé: Partant il me prioit de ce -faire. Mais l’encourageant de faire de mieux en mieux, je luy donnay -bonne esperance qu’il seroit Baptisé dans peu de temps, à sçavoir à la -venue des Peres de France. Nous eusmes ensemble plusieurs autres -discours en ceste seconde visite de la mesme matiere que dessus, il -recevoit ces cognoissances tres-avidement, montrant par ses gestes un -indicible contentement: Et en effect ceste seconde fois qu’il nous vint -voir, il fut fort modeste, accompagné de peu de gens, sans avoir tant de -plumacerie, & ne me parloit plus arrogamment comme il faisoit au -commencement. - - - - -Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere. - -Chap. XVIII. - - -Le grand Barbier de _Tapouitapere_ est homme fort venerable, d’une belle -stature & bien faict, bon guerrier, modeste, grave, & qui parle peu: -grand amy des François, possedant sur les habitants de sa Province -autant de puissance, que _Pacamont_ dans _Comma_, _Iapy Ouassou_ en -_Maragnan_, _La grand Raye_ aux _Caietez_, _Thion_, & _La Farine -Detrempee_ sur les _Tabaiares_, riche en plusieurs beaux enfans qui sont -fideles aux François & Chrestiens, comme nous dirons cy-apres. Il vint -au Fort S. Louys accompagné d’un grand nombre des siens, qui estoient -environ trois ou quatre cens, pour faire travailler aux fortifications, -afin d’y envoyer apres qu’il auroit fait son temps, le reste de ceux de -_Tapouitapere_, les uns apres les autres, presque à chaque fois deux ou -trois cens Sauvages. Pendant que son temps dura pour le travail il -demeuroit assis aupres de nos Messieurs à regarder travailler ses gens, -les exhortant à bien faire. Je le fus voir en ce labeur, & me fit faire -ses excuses par le Truchement, de ce qu’il n’estoit venu me voir dés son -entree en l’Isle, en cette sorte. - -Je ne te suis point allé trouver, d’autant que j’ay plusieurs choses à -discourir avec toy, qui requierent du loisir: & m’a esté necessaire -d’assister mes gens au travail, afin qu’ils s’employassent -courageusement à fortifier cette place. Je ne manqueray point de t’aller -voir avec _Migan_ que voicy, lequel te fera entendre ce que luy diray, & -me fera sçavoir les merveilles que vous enseignez à nos semblables. Je -luy fis dire que je ne trouvois point cela mauvais, ains j’estois bien -aise de le voir assidu à la besongne, à ce que ces terraces & ces fossez -fussent bien tost parachevez, pour resister à leurs ennemis, & que nous -aurions toute commodité de conferer ensemble: que je ne respirois rien -plus que cela, que nous l’aymions fort, tant pour sa bonté naturelle, -que pour ce qu’il cherissoit les François, & leur avoit tousjours esté -fidele. Là dessus nous nous asseames l’un contre l’autre, & devisasmes -de plusieurs choses indifferentes, specialement de la ferveur de ses -gens, & notamment des petits enfans à charger la terre, chose qui luy -donnoit, & à nous aussi, un grand contentement, & me fit dire à ce -propos, que ce n’estoit pas sans raison que les petits enfans -travailloient fervemment & courageusement, puisque c’estoit pour eux ce -que l’on faisoit, & qu’iceux verroient les merveilles que les François -feroient un jour en cette terre. Ils seront tous autres que nous, -disoit-il, car ils deviendront _Karaibes_, marcheront vestus, & verront -les Eglises de Dieu basties de pierre. Je luy fis faire cette responce, -qu’à la verité leurs enfans seroient bien-heureux un jour: mais aussi -qu’eux-mesmes pouvoient joüir de la mesme fortune, que nous ne serions -pas long temps sans qu’il vint du secours & des navires de France, dans -lesquelles viendroient plusieurs _Pais_ & bon nombre de François -vaillans en guerre, force ferraille & marchandises qu’on leur donneroit: -que lors on bastiroit des maisons à la façon des François; l’on iroit -avec eux à la guerre contre leurs ennemis, on feroit venir les -_Tapinambos_ & autres alliez d’iceux, cultiver la terre ferme és -environs de l’Isle, qu’ils pourroient voir tout cela, avant que de -mourir. Apres ces paroles je pris congé de la compagnie, & m’en revins -chez nous. Comme le temps de son travail fut accomply, il me vint -visiter, accompagné des principaux de ses gens, & le Truchement _Migan_ -avec luy. Estant assis & ayant pris du _Petun_ selon leur coustume, il -me fit dire ces paroles. - -J’ay autrefois usé de plusieurs barberies qui m’ont rendu grand & -authorisé parmy les miens. Il y a longtemps que j’ay recogneu que ce -n’estoient que des abus, & que je me moque de tous ceux qui font ce -mestier. Je n’ay point ignoré qu’il y avoit un Dieu: mais de le -cognoistre je n’ay sceu. Il seroit impossible que le Soleil tournast & -revint à sa cadence tous les ans, que les pluyes & les vents fussent, -que les Tonnerres esclatassent si fort s’il n’y avoit un Dieu, facteur -de tout cela. Nous avons des meschans qui vivent librement sans craindre -aucun chastiment, & nous croyons que ceux cy vont à _Giropari_. Nous en -avons d’autres qui sont bons, qui ne veulent point tuer, donnent -volontiers ce qu’ils ont à manger, & avons opinion que ceux-cy sont -aymez de Dieu, & qu’ils ne vont point avec les Diables. Je fus fort -resjoüi quand on me dit, qu’il y avoit des _Pais_ venus, lesquels -enseignoient le _Toupan_, & lavoient les hommes en son nom: & c’est une -des principales causes qui m’amene icy pour vous voir, & dire ma -conception, laquelle est, que je desire estre instruit & baptisé, pour -ce que je sçay bien que vous avez dict que tous ceux qui ne seroient -baptisez, seroient damnez, & que tous nos Peres sont perdus. J’ay -plusieurs enfans, je veux qu’ils soient Chrestiens comme moy, afin que -nous allions tous avec Dieu. Je desire luy bastir une maison en mon -village, & faire faire une Loge aupres pour l’un de vous. Je le -nourriray & ne manquera d’aucun vivre. Je tiendray la main à ceux de ma -Province lesquels ont foy & asseurance en moy, à ce qu’ils soient faits -Chrestiens. Le Truchement m’ayant recité tout ce que dessus, adjousta & -me dit, Cet homme a de grands sentimens de Dieu, & bien de la -cognoissance: car il use des mots les plus emphatiques de sa langue pour -mieux exprimer ce qu’il ressent & cognoist, & a grand regret que vous ne -le pouvez entendre & comprendre: voyez à luy respondre selon son desir. - -Faites luy entendre, dis-je, ces paroles le plus eloquemment que vous -pourrez sans vous haster. Les François nous ont faict bon rapport de toy -& de tes enfans, tant de vostre fidelité, amitié, que d’une bonté -naturelle qui est en vous: & c’est le vray moyen de recevoir bientost la -faveur de Dieu, & obtenir sa cognoissance & son Baptesme: Tu le vois -ordinairement devant tes yeux, que la bonne terre rapporte aisement -abondance de fruicts des semences jettees en elle. L’homme est une -terre, & l’Evangile la semence: quand Dieu trouve une terre fertile non -preoccupee de ronces & d’espines, il y jette facilement son grain; -partant j’espere beaucoup de toy & de tes enfans: que si nous estions -davantage de _Pais_ que nous ne sommes, je t’asseure que tu en aurois -pour mener dés à present avec toy: mais ayes patience, nous en aurons -bien tost. Ne laisse cependant de bastir la maison de Dieu, & la Loge -des _Pais_, afin qu’aussi tost qu’ils seront arrivez, tu les puisses -retirer & accommoder. Tu ne peux demeurer icy longtemps à cause de ta -charge: Nous ne pouvons pas aussi aller vers toy pour le peu que nous -sommes: conserve en toy ta bonne volonté, & Dieu t’aydera. Je -m’apperçois bien que tu as de grands sentimens de Dieu, & que son Esprit -t’a touché le cœur, & illustré l’entendement, pour te faire dire ce que -tu m’as fait entendre: c’est un grand bien pour toy, ne le mesprise pas. - -Il me fit responce à cela. Je ne fus jamais mauvais, & les tueries de -nos Esclaves ne m’ont point pleu. Je n’ay point ravy les femmes -d’autruy. Je me suis contenté des miennes. Il est bien vray que je me -suis faict craindre, menaçant ceux qui me mesprisoient de leur envoyer -des maladies, qui tomboient malade de peur. Car je n’ay jamais voulu -entretenir les Esprits, comme font les autres _Pagis_, ains me suis -servi seulement de la subtilité de mon esprit, & de la grandeur de mon -courage. Mes barberies ne m’ont point tant aydé à acquerir l’authorité -que j’ay; que la valeur laquelle j’ay faict paroistre souvent en guerre. -Je suis ancien, je ne veux plus que la paix & douceur. Je luy fis dire -que c’estoit le meilleur, & qu’il n’avoit tant irrité le Souverain -contre luy, comme avoient faict les autres Barbiers, lesquels -communiquoient avec les Diables, qu’il demeurast en ce repos de -conscience jusques au jour de son Baptesme. Cela dict, il me demanda à -voir la Chappelle, & s’enquesta de poinct en poinct ce que signifioit -tout ce qu’il voyoit, tant l’Autel, & ses Paremens, que les Images. Je -luy expliquay le tout à son contentement: & ainsi il prit congé de moy -pour s’en retourner en son pays, ce qu’il fit. Je luy donnay des Images -pour porter avec luy; qu’il receut fort joyeusement, & luy declaray ce -qu’elles signifioient, & qu’il les gardast soigneusement dans ses -coffres, que _Giropari_ les apprehendoit, par ce que jadis le Fils de -Dieu l’avoit vaincu en mourant sur la Croix. Ainsi il s’en alla d’avec -moy. - -Peu de temps apres _Martin François_ fut converti à la Foy, & luy permis -de bastir une Chappelle en son village, afin d’y celebrer la Messe, & y -baptiser quand nous irions à _Tapouïtapere_. Ce grand Barbier, duquel -nous parlons, en avoit quelque jalousie, & me manda qu’il s’estonnoit, -comment j’avois permis que _Martin_ fit une Chappelle en son village -devant qu’il en eust faict une au sien, & qu’il meritoit bien à cause de -sa grandeur, d’edifier le premier une maison à Dieu en sa contree, & -avoir des Peres, selon que je luy avois promis. Je fis responce à ceux -qui m’apporterent ces nouvelles de sa part, que je n’avois en rien -outrepassé mes paroles & promesses, qu’il estoit le premier de -_Tapoüitapere_, à qui j’avois permis de construire une Chappelle, que -c’estoit à luy de preceder les autres, & pour les Peres, qu’ils -n’estoient encore venus: neantmoins quand nous passerions de _Maragnan_ -à _Tapoüitapere_, nous ne manquerions jamais d’aller chez luy & le -visiter: que je n’avois peu refuser à _Martin François_, fait Chrestien, -d’avoir aupres de luy une maison de Dieu pour y faire ses prieres. Il -trouva fort bonne cette responce. - -Entre ceux que _Martin_ convertit, depuis son Baptesme, furent deux des -enfans de ce _Mourouuichaue_, qui en receut une singuliere consolation, -les excitant à bien apprendre leur croyance & doctrine Chrestienne, mais -le mal-heur leur estant arrivé de se laisser emporter par le mauvais -discours d’un de nos Truchemens à la resolution de quitter le -Christianisme, le bon Pere ayant sceu qu’ils avoient à cet effet quitté -leurs habits & vestemens, il leur dit: Que pensez vous faire, vous -estonnez-vous de si peu? Pourquoy vous estes vous despoüillez, & avez -dit que ne vouliez desormais estre Chrestiens? Je veux presentement que -repreniez vos habits, & alliez trouver _Martin François_ en son village, -& receviez sa doctrine, laquelle les Peres luy ont communiquee. Ne vous -separez point de luy, & ne me revenez pas voir qu’il ne revienne avec -vous. Je luy manderay qu’il me vienne trouver, afin qu’il aille vers les -_Païs_. Ces enfans obeyrent à leur Pere, reprindrent leurs habits, & -vindrent trouver _Martin François_, lequel ayant fait une course vers ce -grand Barbier, il vint accompagné de plusieurs Chrestiens au Fort de -Sainct Loüis, pour nous manifester, & à nos messieurs, comme toutes les -affaires s’estoient passees: & on y pourveut fort sagement, ainsi que -l’occasion le requeroit. Par cecy vous voyez le vray amour que les Peres -doivent porter à leurs enfans, ayans beaucoup plus de soin de leur -salut, que d’autre chose. Cet homme n’estoit encore baptisé quand il -rendit ce vray acte de Pere à ses enfans decheus de la grace. - -Le Reverend Pere Arsene, accompagné des Chrestiens, l’alla voir en son -village, qui fut receu de luy extremement bien, luy faisant voir en son -visage toute la bien vueillance qu’un Sauvage peut monstrer, luy -presenta force venaison à manger, le priant que s’il venoit demeurer à -_Tapoüitapere_ qu’il choisist sa demeure en son village, où il seroit -bien accommodé: cela s’entend selon le pais. - -Depuis cela il n’envoya son fils aisné, nommé _Chenamby_, c’est-à-dire, -mon oreille, lequel amena quant & luy sa femme, & un sien petit fils qui -me dist, Mon pere est soucieux de toy, & craint fort que tu ne manques -de farine, c’est le subject qui m’amene: Si tost que le _May_ sera venu, -il t’en envoyera quantité. Il a grand desir d’estre adverti incontinent -que les _Païs_ seront venus: car aussi tost il quittera son village & -passera la mer, pour les venir salüer & demander l’un d’iceux, & -l’amener avec luy pour aprendre la science de Dieu & estre lavé par luy. -J’ay 2. de mes freres _Karaibes_, lesquels, comme tu sçais, s’estoient -despoüillez, en dépit des discours qu’on leur avoit tenu: ils font bien -à present, & sont ordinairement avec leur _Pai-miry_, c’est-à-dire, le -petit Pere, sur-nom qu’ils avoient donné à _Martin François_, à cause de -la diligence qu’il prenoit à convertir les ames, je veux estre Chrestien -avec mon Pere, & ma femme que voicy, pareillement ce petit enfant -qu’elle porte, lequel ayant attaint l’aage competant, je donneray aux -_Pays_ pour estre instruit par eux. Ce _Chenamby_ bredoüilloit un peu le -François, & l’entendoit aucunement, & ce par la peine & diligence qu’il -y apportoit, conversant avec les François le plus qu’il luy estoit -possible: Neantmoins je luy fis faire responce en sa langue par le -Truchement: que j’estois bien aise d’entendre que son pere avoit bonne -souvenance de nous: mais que mon principal contentement procedoit de la -perseverance de la bonne volonté de son pere & de ses freres vers le -Christianisme: Specialement je me resjoüissois de le voir disposé luy & -sa femme à recevoir la Foy Chrestienne, & de nous offrir cet enfant, -afin de luy donner tels enseignemens que nous trouverions à propos, -quand il seroit parmy nous. Je l’exhortay par plusieurs paroles à se -tenir ferme en tel desir, & sa femme pareillement, laquelle estoit -d’assez bonne grace, jeune & modeste en son maintien, & portoit en ses -yeux je ne sçay quelle pudeur, n’osant me regarder à pleins yeux: & de -plus elle cachoit du pied droict de son enfant son infirmité, ayant ce -respect naturel de ne se presenter autrement devant moy, d’où je tiray -un tres-bon signe, & m’enquestay plus avant de ses humeurs & -complexions: je trouvay qu’elle estoit fort bonne & charitable aux -François, humble & obeissante à ses beau-pere & mary: ce ne sont pas de -petites vertus naturelles en une Indienne. Son mary me promit, avant que -de partir, qu’il n’en espouseroit point d’autre, & que jamais il ne la -quitteroit, & je luy dis que s’il faisoit cela les _Pays_ les mariroient -en l’Eglise apres avoir esté baptisez. - - - - -Conference avec Iacoupen[164]. - -Chap. XIX. - - -Iacoupen estoit un des Principaux d’entre les _Canibaliers_, lesquels le -Sieur de la Ravardiere avoit amenez en l’Isle, pere d’un jeune enfant -Chrestien d’assez bon esprit, nommé Jean, & auparavant _Acaiouy-Miry_, -la petite Pomme d’_Acaiou_. Ce _Iacoupen_ prit la peine par plusieurs -fois de venir de _Iuniparan_ me trouver, & deviser avec moy des choses -divines, & de la vanité de ce monde: Entre les autres fois il se -transporta un jour en ma Loge avecques son fils, & me tint ces discours. - -Il m’ennuye fort que je ne suis baptisé: car je recognois que tandis que -je demeureray comme je suis, le Diable me peut travailler & donner de la -peine. Hé! qui est asseuré de vivre jusques à la nuict? Voicy que je -m’en retourne en mon village, je puis rencontrer une Once furieuse qui -me coupera la gorge, & me fera mourir tout seul dans les bois. Cependant -où ira mon esprit? Je ne suis pas marry ny envieux que mon fils que -voilà soit baptisé premier que moy. Mais dy moy: N’est-ce pas chose -nouvelle qu’il soit fils de Dieu devant moy, qui suis son pere, & que -j’apprenne de luy ce que je luy devrois apprendre? Je pense & repense -souvent à cela, depuis que vous autres _Pays_ estes venus icy, il me -ressouvient de la cruauté de _Giropari_ envers nostre Nation: car il -nous a faict tous mourir, & persuada à nos Barbiers de nous amener au -milieu d’une forest incogneuë, où nous ne cessions de danser, n’ayans -autre chose de quoy nous nourrir que le cœur des palmes, la chasse & le -gibier dont plusieurs mouroient de foiblesse & debilité. Estans sortis -de là, & venus dans les vaisseaux du _Mourouuichaue_ la Ravardiere en -cette Isle de _Maragnan_, _Giropari_ nous a dressé une autre embuscade, -incitant par un François les _Tapinambos_ à massacrer plusieurs de nos -gens, & les manger: Que si vous ne fussiez venus, ils eussent parachevé -de nous tuer tous: Ainsi sommes-nous miserables en cette vie. Nous -poursuivons les Cerfs & les Biches afin de les tuer & manger: mais ils -n’ont besoin de ferrailles ny de feu, ils trouvent leur manger appresté: -quand ils s’apperçoivent qu’on les poursuit en un endroict, en peu -d’heure ils se transportent en un autre, ils passent les bras de mer -sans Canot: Mais nous autres nous ne pouvons pas faire ainsi. Il nous -faut des ferremens, du feu & des canots, & qui plus est, nos ennemis -nous viennent bien trouver, tantost les _Peros_, tantost les -_Tapinambos_ & autres Nations adversaires: & ainsi notre condition est -pire que celle des animaux de la terre. - -Je luy fis cette responce. Ce que tu a dict est bien veritable: car le -Diable ne demande rien plus que de perdre l’ame, & tuer le corps: il -s’est monstré tousjours tel vers ceux qu’il a peu gagner & tenir en sa -cadene: c’est un mauvais maistre qui traicte cruellement ses serviteurs. -Dieu n’est point acceptateur des vieux ny des jeunes. Ceux qui se -presentent les premiers sont receus de luy. Neantmoins les derniers sont -souvent les premiers, à cause qu’ils reçoivent le Christianisme avec -plus de consideration, & y perseverent avec plus de ferveur que ceux qui -l’embrassent à la legere. Nostre Dieu nous a faict miserables en ce -monde, pour ne pas mettre nostre fin és delices de nostre chair, ains à -ce que nous nous preparions à mener une autre vie que celle-cy. - -Auparavant que je passe plus avant en matiere, il est necessaire que -j’explique ce qu’il veut dire en sa Harangue, quand il parle de -l’infortune arrivee à sa Nation à la suasion de leurs Barbiers, & du -massacre fait d’eux par les _Tapinambos_. Il y avoit entr’eux un grand -Sorcier qui communiquoit visiblement avec les Diables, & avoit une si -grande authorité sur ses semblables, que tout ce qu’il leur persuadoit, -ils le faisoient, Le Diable se servit de cette occasion, afin de seduire -& tromper cette populace, commandant au Sorcier de leur dire qu’ils -eussent à le suivre, afin d’aller posseder une belle terre, en laquelle -naturellement toutes choses viendroient à souhait, sans qu’ils eussent -aucune peine ny travail. Cette Nation abusee suivit ce mal-heureux, & -n’alla pas loing qu’elle n’esprouvast la tromperie de l’Esprit du -Conducteur: car ils perirent diversement par milliers, & enfin se -trouverent dans le milieu d’une vaste forest, où le Sorcier les fist -arrester, leur persuadant qu’il falloit demeurer là dansans jusques à -tant que son Esprit luy enseignast le lieu où il falloit aller. Le Sieur -de la Ravardiere les trouva là, qui leur fit remonstrer comme ils -estoient abusez, ce qu’ayans recogneu, ils le suivirent & s’embarquerent -dans ses vaisseaux, & furent amenez en l’Isle de _Maragnan_. Où quelque -temps apres, un miserable François prit querelle avec leur Chef, & pour -se vanger il induisit les _Tapinambos_ à les tuer: ils en mirent à mort -quelque cent ou six vingts, lesquels ils mangerent, les autres furent -reservez. Ce massacre fut commis 5. ou 6 mois devant que nous vinssions -en l’Isle: Poursuivons nostre Discours. - -Apres ma responce, il me dit: j’ay grand regret que je ne vous puis -assister ainsi que le meritez: mais je n’ay pas moyen d’avoir des -Esclaves, autrefois je me suis veu riche en serviteurs, maintenant j’en -suis pauvre. Je fais ce que je puis au Pere qui demeure à _Iuniparan_: -je suis marri que je ne te puis apporter, toutes les fois que je viens -te voir, de la venaison. Je luy dis là dessus. Ce n’est pas ce que je -recherche de toy: je suis bien aise pourtant de cognoistre ta devotion & -bonne volonté. Mais ce que je desire de toy, est que tu t’avances de -jour en jour, & croisses en la cognoissance de Dieu. Tu as le _Pays_ en -ton village, hante le souvent & aprens de luy les merveilles du -_Toupan_: Tu as de plus ton fils que voilà, lequel sçait la doctrine -Chrestienne, qu’il te l’enseigne & à tous ceux de ta maison: car il -pourra le faire plus aisement que nous, pour ce qu’il prononcera mieux -les mots de vostre langue. - -Ce que tu viens de me dire m’afflige, respondit-il, à sçavoir, de mon -fils lequel au commencement qu’il fut faict Chrestien aprenoit bien: il -sçavoit desja un peu lire en son _Cotiare_, & former son escriture, il -estoit tousjours avec le Pere, le suivoit partout: mais il a tout -quitté, s’adonnant à la liberté, oublie ce qu’il a apris, & quand il -voit que le _Pay_ le cherche, il s’enfuit au bois, cela me fait mourir, -& ne gagne rien pour luy dire, je te prie de luy remonstrer, & luy faire -recognoistre qu’il est enfant de Dieu, & que _Giropari_ le veut seduire: -le voilà, parles à luy. Ce que je fis, luy remettant devant les yeux la -ferveur avec laquelle il avoit receu le Baptesme, & que j’estois fort -estonné de voir en luy un tel changement que mesme il fuyait les _Pays_, -que le diable le talonneroit de pres, s’il ne retournoit à son devoir, -ne hantoit le _Pay_ de _Iuniparan_, & ne r’apprenoit sa croyance. Il -escouta ces paroles doucement, & monstra un desir de mieux faire. Mais -considerez je vous prie, le zele d’un vray pere envers le salut de son -enfant, comme nous avons monstré semblablement en l’exemple du grand -Barbier de _Tapoüitapere_: Ce Pere est encore Payen, & nonobstant vous -le voiez si soucieux & en peine pour la conscience de son Fils. Combien -y a-il de parens en France, lesquels ne pensent de leurs enfans qu’en ce -qui regarde les biens du corps, & negligent ceux de l’Esprit. - -Une autre fois il me vint revoir, accompagné de quelques Sauvages ses -voisins; nous tombasmes en divers discours de la creation du monde, de -la providence de Dieu en la conduitte des hommes, & de la vocation -singuliere & particuliere. Pour le premier point de la creation: Il -faut, disoit-il, que Dieu soit un Esprit puissant, lequel nous ne -pouvons comprendre, pour avoir creé d’une seule parole, ainsi que j’ay -entendu souvent de vous autres _Pays_, tout ce que nous voyons & -entendons. Car je considere la grande estendue de la mer qu’il y a -depuis ceste Isle jusques en France, estant ainsi que les Navires -emploient douze Lunes pour aller & venir, & que le mesme Soleil que nous -avons, soit celuy que vous avez en vostre pays. Combien d’Oyseaux, de -Poissons, d’Animaux, d’arbres & herbes y a il en ce monde, & tout cela -soit faict par le _Toupan_. - -Pour le second point, il dit: Je me trouve empesché, quand je me mets à -penser à la diversité des Nations qui sont au monde. Je voy que les -François abondent en richesses, sont valeureux, ont inventé les navires -à passer les Mers, les Canons & la poudre, pour tuer les hommes -invisiblement, sont bien vestus & bien nouris, sont crains & redoutez: -Et au contraire tous nous autres de par deçà nous sommes demeurez errans -& vagabons, sans habits, sans haches, serpes, couteaux & autres -ferremens: D’où cela peut-il proceder? Deux enfans naissent en mesme -temps, un François & l’autre _Topinambos_, tous deux infirmes & foibles, -& nonobstant l’un naist pour avoir toutes ses commoditez: & l’autre pour -passer sa vie pauvrement. Nous venons libres au monde, & n’avons rien -plus l’un que l’autre: Et cependant voicy que les uns deviennent -esclaves & les autres _Mourouuichaues_. - -Pour le troisiesme point. Je ne me sçaurois contenter l’esprit, -adjousta-il, quand je pense pourquoy vous autres François avez plustost -la cognoissance de Dieu que non pas nous. Et pourquoy nous avons esté un -si long-temps en ceste ignorance. Vous nous dites que Dieu vous a -envoyez, que ne vous envoioit il plustost? Nos Peres ne se fussent pas -perdus, comme ils ont faict. Et puis que les Pays sont hommes comme -nous: d’où vient qu’ils parlent plustost à Dieu que les autres? - -Je luy fis responce à tout cela. Que nostre esprit est trop petit pour -concevoir des choses si hautes, lesquelles le grand Dieu s’est reservé à -luy seul. C’est assez qu’il a tout faict, qu’il ayme un chacun & le -prouvoit des choses necessaires: Et quand il voit qu’un homme est -disposé à recevoir sa Foy, il ne manque point de le faire visiter par -ses Apostres, lesquels luy donnent le moyen de se sauver: Et partant -qu’il est à croire qu’auparavant que nous vinssions, leur cœur & esprit -n’estoit disposé & preparé à recevoir une si grande lumiere telle qu’est -la lumiere de l’Evangile. Ces discours & plusieurs autres semblables -furent mis en avant, par lesquels vous pouvez voir la capacité de ces -ames à recevoir la Foy de nostre Sauveur JESUS-CHRIST. - - - - -Conference avec le Principal d’Oroboutin. - -Chap. XX. - - -Ce Principal est d’une haute stature, assez gréle, modeste, & -debonnaire, lequel estoit demeuré malade depuis nostre venue jusques au -temps qu’il me vint visiter. Il entra chez nous accompagné de quelques -uns des siens, avec beaucoup de respect, & quasi comme en tremblant: Et -luy ayant faict bon racueil, je le fis seoir vis à vis de moy dans un -lit de coton: & lors, suivant la coustume, il commença à me faire ceste -harangue presque de mot à mot. - -Je suis venu à toy ce jourd’huy, ô _Paï_, pour deux choses: l’une pour -m’excuser & te prier de ne prendre garde, si je ne me trouvay à vostre -entrée à _Ouraparis_ comme firent _Iapy-Ouassou_, _Pira iuua_, -_Ianouarauaëte_ & les autres principaux de l’Isle: semblablement de ce -que je n’ay peu preceder _Pacamont_, & _Aua Thion_ mon Grand, parce que -j’estois tenu d’une grieve maladie qui m’a tousjours travaillé du -depuis: Mais je n’ay laissé parmy ceste infirmité, d’avoir le desir de -voir ta face, & entendre de ta bouche ce que mes semblables de mon -vilage m’ont rapporté de vous autres _Païs_. La seconde chose qui -m’amene est, pour t’offrir mes enfans, lesquels je te donne & veux -qu’ils soyent tiens, & que tu les faces _Karaibes_. Je desire -pareillement & t’en prie, que tu viennes ou l’un des _Païs_ en mon -vilage pour y bastir une maison de Dieu, nous instruire moy & mes -semblables, & nous declarer ce que le _Toupan_ desire de nous pour estre -lavez comme vous faictes les autres: Et je t’asseure qu’il ne manquera -pas de vivres, car ma contree est bonne & abondante en venaison. - -Le Lecteur sera adverty qu’il est aisé de representer par escrit les -paroles & le discours de ce Sauvage, mais non pas les gestes & la -vivacité de son esprit avec lesquels il m’entretenoit: je puis dire -seulement que ses discours estoyent accompagnez de larmes & d’une voix -pleine de ferveur & devotion, par laquelle il me faisoit voir ce qui -estoit caché dans son interieur du touchement du Sainct-Esprit, & du -desir ardent qu’il avoit d’estre Chrestien: Pour ce subject je luy fis -ceste responce. Il n’est pas necessaire que tu me faces ton excuse sur -l’absence de ta personne; lors que nous mismes pied à terre en l’Isle: -Car outre que ta maladie te donnoit occasion de ne t’y pas trouver, la -distance qu’il y a d’icy à ton vilage te rendoit assez excusé. Mais je -me resjouy fort de contempler en toy une si bonne volonté envers nous, & -une si grande affection de ton salut, du salut de tes enfans, & -generalement de tes semblables. Si nous estions à present d’avantage de -_Pays_, croy moy que j’irois en ton vilage, ou j’y en envoirois un -autre: Mais nous ne pouvons abandonner l’Isle, à cause des estrangers -qui viennent nous voir, ausquels il faut donner toute satisfaction: Dés -aussi-tost que les _Pays_ seront venus de France, je t’asseure que tu en -auras: Car je recognois clairement que tu es choisi de Dieu pour estre -un jour enrolé au nombre de ses enfans. Prends courage, & espere ce que -je te dy. - -Il me repliqua: Tu me consoles beaucoup: car depuis que le bruict a -couru dans nostre Contree, que vous disiez des merveilles du _Toupan_, & -que vous traittiez si doucement nos semblables, je n’ay point eu de -repos, ceste fantaisie me travaillant incessament: Quand est-ce que tu -iras trouver le _Païs_, & que tu entendras de sa bouche ce que tes -compatriotes te viennent dire? Leve toy, & essaye de cheminer: J’ay obey -souvent à ceste pensee, me levant du lict; mais j’estois si maigre & -décharné, que je ne pouvois me soustenir: Tu le peux voir en mes bras, -mon corps & mes cuisses, qui n’ont pas encore repris la chair & la -graisse, que ma maladie a mangé. Ce qui me fascha d’avantage, fut -d’entendre que _Marentin_ estoit venu tout malade te trouver & recevoir -le Baptesme: je voudroy bien te supplier qu’auparavant que je m’en -retourne, tu m’enseignes quelque chose de Dieu, je le tiendray ferme en -mon esprit, & n’en oublieray un seul mot, ains fidelement je le -raconteray à mes gens & à mes enfans. J’ay trois jeunes garçons desquels -tu vois le plus grand, je veux qu’ils se tiennent aupres des _Pays_ -quand ils seront venus, & qu’ils s’asseent à leurs pieds, escoutans -diligemment ce qui sortira de leur bouche, & leur obeissent en tout ce -qu’ils leur commanderont; ils iront à la chasse & à la pesche pour eux. - -Je luy fis dire par le Truchement, que sa priere estoit raisonnable, & -que je ne le pouvois refuser: par ainsi qu’il escoutast bien ce que je -lui allois enseigner, & qu’il fist approcher son fils & ses autres gens, -qui estoient assis à l’autre bout de la loge. Estans approchez, je -commençay à luy declarer le Mystere de la Creation & Redemption, -expliquant le tout par des comparaisons ordinaires & palpables. Il est -impossible de dire l’attention & alteration avec laquelle il recevoit -ces eaux sacrees du Redempteur. Jamais Biche ne fut si friande & -desireuse d’une fontaine claire en plein Esté, que cestuy-cy estoit de -gouster cette nouvelle Doctrine. Pleust à Dieu, sans faire comparaison, -que les Chrestiens receussent la parole de Dieu avec autant d’avidité: -Car il avoit ses espaules courbees, durant mon discours, & les yeux à -demy tournez, & à peine osoit-il tirer son haleine & avaler sa salive. -Vous eussiez entendu une Soury trotter dans nostre loge, pendant que je -discourois: Enfin il me dit, Voilà des choses grandes: jamais je n’en ay -entendu de semblables: car Dieu n’a point parlé à nos Peres ny à nous, & -pas un _Karaïbe_ ne nous a entretenus de semblables propos. Tu me viens -de dire que Dieu est par tout, & qu’on ne le peut voir, & neantmoins il -voit tout, & nous entend, & que quelque part que nous allions, il est -avec nous & marche devant nous: qu’il n’y a que ceux qui sont baptisez -qui le puissent sentir & recognoistre, qu’il n’a pas de corps comme -nous, mais c’est un esprit estendu par tout l’Univers. J’ay bien entendu -cela: mais j’ay de la peine à le concevoir: car nous ne sommes pas -nourris à entendre de si grandes choses: nous avons l’esprit adonné de -nostre naturel à bien pescher, chasser, flescher, & faire semblables -exercices: du reste nous nous en remettons en nos Barbiers, qui ont -l’esprit plus subtil pour deviser avec les Esprits. - -Tu m’as dit que Dieu est comme l’Air, lequel nous respirons incessament -& sans lequel nous mourrions: De mesme le _Toupan_ est celuy qui nous -donne la vie & la respiration, & entre en nous, & nous environne comme -l’Air. De plus, que comme l’Air est partout, & va partout: ainsi Dieu -entre partout, & est partout: J’entends bien ce poinct, pour ce que si -Dieu a faict l’Air de ce naturel: il faut de necessité qu’il soit plus -que luy. Je suis fort aise de ce que tu m’as dit, que _Giropary_ -n’estoit que le valet du _Toupan_, qu’il est battu par les bons Esprits, -quand il fait le mauvais, & lors qu’il a frappé un homme ou une femme, -si ce n’est que Dieu luy en aye donné le congé, il est bien tost serré -de pres: qu’il n’a aucune puissance sur ceux qui sont baptisez. C’est -bien faict à Dieu: car _Giropary_ est meschant: & je voudrois que les -bons Esprits l’eussent tant battu qu’il en fust mort. Si tost que je -seray Chrestien s’il approche de mon village, j’iray hardiment devant -luy, & n’auray aucune pœur. - -Vous pouvez excuser ce Sauvage qui n’est pas encore Chrestien, de ce -qu’il parle de ceste sorte: Escoutez le reste de son discours qu’il -poursuivit ainsi. - -Il falloit que la fille, laquelle espousa Dieu, fust fort belle & bien -riche, & la plus grande Dame de son Pays: car le _Toupan_ est le plus -grand de tous les _Mourouuichaues_: je croy que son Fils estoit bien -suivy, & qu’il avoit apres luy beaucoup de train: mais ces meschans -traistres qui le mirent à mort estoient bien rusez & cauteleux, il -fallut qu’ils le fissent mourir secrettement: car si ses gens en eussent -esté advertis, il l’eussent secouru: je m’asseure qu’ils furent bien -resjoüys, quand ils virent qu’il sortoit de sa fosse vivant: il devoit à -lors se vanger de ceux qui l’avoient faict mourir, & en prendre le -pour-ce. Mais tu m’as dit grande chose, qu’il monta là haut au Ciel tout -seul en Corps & en Ame, & qu’il est assis par dessus le Soleil, & qu’il -a les yeux bien plus clairs que le Soleil & la Lune, que rien ne se -faict, ny se passe ça bas en terre, qu’il ne voye & contemple, aussi -bien en ton pays comme au nostre, & qu’il entend clairement toutes nos -paroles, & que quand vous le priez en vos Eglises il vous entend & -escoute, qu’il vient tous les jours sur vos Autels, où vous parlez à -luy, & tous les _Karaïbes_ librement, mesme sans ouvrir la bouche, & ne -laisse pas de cognoistre ce que vous dites en vostre cœur, & que c’est -luy qui vous envoye vers nous, à fin de nous enseigner ces choses, -lesquelles je trouve bien belles, & ne m’ennüyerois point de t’entendre, -mais la barque s’en veut retourner, & mes jardins que j’ay laissez -prests à couper me pressent & forcent de mon aller: joinct que je n’ay -point apporté de farine avec moy. Je luy fis responce que s’il n’y avoit -que le manquement de farine, qui le contraignist à s’en retourner, j’en -avois à son commandement, & pour tous ceux qui l’accompagnoient: il me -remercia à sa façon, & s’en alla ainsi, prenant congé de moy, & moy de -luy. - - - - -Conference avec la Vague, l’un des Principaux de Comma. - -Chap. XXI. - - -Ce Principal a tousjours esté le Pere commun des François en sa contree -de _Comma_, les honorant, respectant & soustenant contre tous les -mauvais discours que les meschans & libertins ont accoustumé de faire, -en sorte qu’il estoit hay d’iceux, & menacé d’estre battu, voire d’estre -tué, n’eust esté la crainte des François. Il receut nos gens quand ils -allerent en _Para_, avec toute sorte de bon accueil, & leur fit grand -chere, voulant estre le _Chetoüasap_ ordinaire du Chef des François, & -posoit en cela son bon-heur & sa chevance, d’estre aymé & bien venu avec -les François. Il avoit un fils aagé de vingt-ans, lequel il recommanda -fort au Sieur de la Ravardiere & à tous nos gens, les priant qu’il fust -le bien receu d’eux, ne demandant autre recompense de sa fidele amitié, -sinon que ce sien fils peust vivre parmy les François, & pour dire en un -mot, qu’il devint François: A ceste occasion, il avoit enchargé à ce -sien fils de s’efforcer, tant qu’il luy seroit possible, d’apprendre la -langue Françoise, & pour l’apprendre plus aisement, il luy commanda de -hanter les François tant qu’il pourroit, tellement qu’il demeuroit -tousjours avec les François qui estoient à _Comma_, & fit si bien qu’il -apprit quelques mots de nostre langue. - -Ce bon homme de Pere pensoit avoir gagné toutes les richesses du Monde, -quand il vit que son fils balbutoit vingt ou trente mots François, & -estima qu’il estoit temps d’amener ce grand Docteur aux _Païs_, c’est à -dire à nous autres pour estre baptisé, & de là faict _Karaïbe_, -François: Car vous devez remarquer, tant pour l’intelligence de ce -discours, que de plusieurs autres precedens & subsequens, que les -Sauvages avoient opinion qu’il fust necessaire pour devenir François, -qu’il falloit premierement recevoir le Baptesme: autrement c’estoit -folie de l’esperer, & à la verité ils n’estoient pas trompez en ceste -pensee: car le vray François, est plus François pour la pieté & -Religion, que non pas pour son origine, puis que Dieu l’a bien-heuré -tant, que d’estre vassal & suject d’un Roy tres-Chrestien, premier fils -de l’Eglise, & à jamais son tres-fidele Protecteur, comme il l’a monstré -en toutes les occasions qui se sont presentees de temps en temps: Et si -nous croyons à S. Augustin, au Traité de l’Antechrist, c’est luy qui -doit resister à cet Antechrist. Mais de cecy il en est parlé en un autre -lieu. Retournons à nostre homme. Il m’amena donc son fils, avec une fort -grande devotion, & s’asseant en un lict de coton, son fils aupres de -luy: il commença à me faire ses excuses de ce qu’il ne s’estoit plustost -transporté de _Comma_ en l’Isle, afin de nous venir voir & visiter: au -reste qu’il estoit un de nos plus grands amis de par de là, qu’il -souhaitoit infiniment d’avoir des _Païs_ avec luy en son village, qu’il -leur feroit bonne chere, qu’ils ne manqueroient d’aucune chose pour -vivre, comme de Sangliers, Cerfs, Biches, & autres sortes de nourriture: -leurs excuses ordinaires sont telles. Apres qu’il se fut excusé: il me -fit ceste harangue. - -Je suis homme d’aage, & tel que tu me vois, j’ay encore beaucoup de -force, j’espere de voir ce mien fils que je t’amene, bon _Karaïbe_, le -Grand me l’a promis, il le voit de bon œil, & le veut vestir, & m’a dit -que je luy laisse pour demeurer avec les François: C’est pourquoy je te -viens prier de le laver de l’eau du _Toupan_: je t’asseure qu’il sçait -tout ce qu’il faut sçavoir, tu l’entendras tantost: car j’ay pris garde -qu’il parle avec les François, & m’a dit qu’il en entend beaucoup. Il -est bon garçon & ayme les François: Ayant dit ces paroles, il fit signe -à son fils qu’il s’approchast: puis il luy commanda de raconter tout ce -qu’il sçavoit de François. J’avois bien de la peine à me contenir de -rire, & ne pouvois jouyr de mon Truchement, tant il estoit transporté de -la passion de rire sur la simplicité de ce personnage: neantmoins je le -retins luy faisant faire son excuse sur les singeries d’un petit -Perroquet que j’avois, à fin que ce bon homme ne pensast que ce fust de -luy qu’il rioit. Ce jeune homme son fils me recita la Doctrine qu’il -avoit propre, disoit son pere, & suffisante à recevoir le Baptesme en -cette sorte: _Bon joure monseïeur comme re vo reporteré vou. Ben -monseïeur, à vostre servirice, volè vou mangeare, Oy: du pain, peïsson, -char, may teste, men chapeyau, pourpuin, Chaüsse, Chamise_. Je ne peus -en entendre davantage, si je n’eusse voulu debonder: Je luy fis donc -dire, que c’estoit assez, que je voioy bien par là, qu’il n’avoit point -perdu son temps. Le bonhomme plein de ferveur me prevint avant que je ne -peusse achever ce que j’avois envie de luy dire, se leva de sa place, & -alla prendre toutes les ustensiles de nostre chambre, & me disoit les -monstrant l’un apres l’autre, il sçait bien comme cela s’apelle en -François, & cela, cela & cela & s’aprochant de la table, il la pressoit -avec ses deux mains, & disoit: Il sçait bien encore cela en François; -Puis s’adressant à son fils, il luy demanda: Est-il pas vray ce que je -dy? Le garson luy respondit: _Oy_ & davantage; qu’il apeleroit bien par -son nom tel, tel & tel François, qu’il sçavoit bien le nom des armes, -_Oune acrebouse qui fait pouf, oune espée, oune canone, qui fait patau_. -Mais luy dit son pere, aprendras tu bien-tost le reste? Oy. Voylà qui -est bien dit le pere: ne faille pas tous les jours à venir reciter ta -leçon devant le _Pay_. - -Leur ayant donné toute liberté de parler tant pour me remettre en bon -estat de ne plus rire, que pour donner issu à leur ferveur, je commençay -à leur faire entendre que ce n’estoit pas ce que je demandois, -auparavant que de conferer le Baptesme, ains la connaissance de Dieu, & -des autres choses qui dependent de nostre Religion. Il fut bien estonné -d’entendre ce discours: car il reconnut que l’estime qu’il avoit que son -fils fut grand Docteur, estoit vaine, que mesme il ne sçavoit ce que je -luy disois: En fin je luy fis expliquer par le Truchement, & telle fut -sa responce, qu’il n’avoit encore entendu parler de cela, neantmoins que -son fils estoit de si bon esprit qu’il auroit bien-tost apris, qu’il ne -luy faudroit pas plus d’une lune pour aprendre tout, & pour cette cause -qu’il laisseroit son fils au Fort S. Louys. Je luy repliquay qu’il -feroit tres-bien, que j’y aporterois ce que je pourrois, & seroit -tousjours le bien venu en nostre loge. - -Mais toy dis-je, ne penses tu point à te faire le bien que tu procure à -ton fils? Helas! ce dit-il je suis trop vieux. Je ne pourrois plus rien -apprendre: c’est à faire à ces jeunes gens d’estre _Karaïbes_. Comment -luy repliquay-je: ayme tu mieux aller avec les Diables brusler la bas, -que t’efforcer d’apprendre la science de Dieu, par laquelle tu -meriterois d’estre netoyé de tes pechez, & aller apres ta mort là haut -au Ciel avec Dieu? Ton excuse n’est pas valable d’alleguer ta -vieillesse. Tu as la langue si eloquente pour deviser un jour entier si -tu voulois. Considere combien il y a que tu m’entretiens & combien de -paroles tu as proferé. Il ne te faut apprendre la cinquiesme partie des -propos que tu m’as tenu à present, afin d’estre Chrestien, & si ce sont -paroles de ton langage sous lesquelles nous avons compris ce que Dieu -nous a laissé sous nostre langue. Vous aprenez si aisement des chansons, -& haranguez si longuement des affaires de vos Ancestres: Tu pourra donc -facilement apprendre ce que tu veux que ton fils sçache. Bien donc, me -dict-il. Il faudra que je le face, & s’adressant à son fils, il luy -dict. Escoute, Apprens bien tout ce qu’on t’enseignera: N’en laisse -perdre un mot, & remarque ce que tu verras faire aux François, & faits -le mesme: Puis je te reviendray querir pour te remener en mon pays, & là -tu m’apprendras tout ce qu’on t’aura enseigné, & à faire ce que tu auras -remarqué. Tu seras le bien venu, & nos semblables feront grand estat de -toy, & s’amasseront pour t’escouter haranguer si belles choses: Puis -nous viendrons trouver les _Païs_ qui nous baptiseront. Ayant dit cecy, -il me regarda en se souriant. Et bien, dit-il, _Paï_? ne boirons nous -point du bon vin de France, ou du _Kaoüin_ brulant, c’est à dire, de -l’eau de vie: Il n’est pas que tu n’en aye quelque bouteille en ton -cofre: baille, baille moy la clef. Tantost le _Mourouuichaue_ m’en a -donné en son logis qui estoit bon & bien fort, & frotant son estomach -avec sa main, il me disoit, tien, je sens encore cela qui m’eschauffe: -C’est tousjours la coustume des François de tirer la bouteille de leur -cofre, quand leurs amys les viennent voir. J’ay bien envie de venir -souvent à _Yuiret_, lors que les navires seront venus de France pour -gouter de leur vin, lequel je trouve bien meilleur que non pas le -nostre. En fin voyant la simplicité de cet homme, qu’il avoit commencé -le premier à rire, & que nous ne parlions plus des choses de Dieu, il -faloit rire ensemble, & le contenter en luy donnant de l’eau de vie, & -apres en avoir troussé un assez bon coup, il me fist signe & me fist -dire par le Truchement que je n’avois pas beu à luy, qu’il falloit que -je beusse, & puis qu’il me plegeroit: Il fallut ainsi faire pour gaigner -ces hommes à Dieu, & nous les obliger en tout ce que nous pouvions, -suivant leur naturel, quand Dieu n’y estoit point offencé: tellement que -mon homme me voulut pleger à quoy je m’accordé. Apres avoir haussé la -volte pour le second coup, il commença à prononcer de la gorge ces -paroles, _Goy Y katou de Katogne Kaouïn tata_, ô qu’il est bon & -tres-bon le vin de feu, ou le vin qui brusle. Je pris mauvais augure de -ce mot _Goy_ qui est l’entree pour bien boire, & commencé à songer, -comment je pourrois resserrer ma bouteille: Car je n’avois pas besoin -d’une si grosse despence: Pour ce qu’en ce temps-là nous en estions -assez courts: tellement que je dy à mon Truchement qu’il la reportast: -Et voulant la prendre, mon Sauvage mit la main dessus, & me fist dire -que les François ne r’enfermoient jamais les bouteilles qu’ils avoient -tiré du cofre pour mettre sur la table, & qu’il s’estoit trouvé -plusieurs-fois avec eux. Je vy bien qu’il me falloit payer rançon pour -mon prisonnier, pourveu encore que j’en fusse quitte par bonne -composition: Je luy fis dire que ce _Kaouïn tata_, n’estoit pas -semblable à celuy qu’il avoit beu autrefois, qu’il faisoit tourner la -cervelle à celuy qui en beuvoit trop, que je devois avoir soin de son -corps & de sa santé, neantmoins que je luy en donnerois encore un petit -coup pour dire à Dieu: Et ainsi s’en alla fort content. Il ne manqua pas -lendemain de revenir me voir: Mais je le previns & allay au devant de ce -que je doutois, luy faisant voir une bouteille cassee semblable à celle -du jour precedent, & feignois estre grandement marry de l’eau de vie qui -estoit dedans, & s’estoit respandue, il en montra un dœuil -semblablement, & frappant sur sa cuisse il me fist dire: Voilà que -c’est: si tu eusse voulu nous l’eussions beuë, & rien n’eut esté - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - _Les derniers feuillets qui terminent cette relation manquent dans - l’exemplaire unique de l’édition originale qui existe à la - Bibliothèque impériale de Paris. (Voir la préface en tête du volume.)_ - - _On a suppléé en quelque sorte à cette lacune regrettable en donnant à - la fin du volume des lettres infiniment curieuses et laissées depuis - longtemps dans l’oubli._ - - - - -DISCOURS ET CONGRATULATION _à la France: Sur l’arrivée des Peres -Capucins en l’Inde nouvelle de l’Americque Meridionale en la terre du -Brasil_. - - -Grand Royaume et peuple françois, que tu as sujet de loüer Dieu, -tres-Chrestien Royaume tes joyes vont croissant de jour à autre oyant de -si bonnes nouvelles, Soleil des Royaumes, la fleur des peuples de -l’univers, tu es recommandable certes de tous poincts. - -Et pour ton Antiquité en la foy Catholique, religion Chrestienne, -devotion aux Autels divins, et ferveur à ouyr la parole de Dieu. - -Et pour l’amour et à l’endroit de ton Prince naturel, et pour ton -honneste naïveté, ou sincere rondeur en conversant, qualités que nulle -nation porte sur le front comme toy. - -Splendide, magnificque, et magnifié Royaume, sur tous les Royaumes de la -terre. - -Et pour la majesté de ta couronne, la belle et ancienne suitte de tes -Monarques jusques au nombre de soixante et quatre Roys, desquels les uns -ont esté Empereurs et les autres Saincts, canonisez au Ciel; aussi pour -la valeur et proüesses en guerre de ta gente vaillante liberale noblesse -aux cols de laict. - -Et pour la sapience de tes universitez, en toutes sortes de sciences, et -facultez, et pour l’amplitude de tes Magistrats, et la prudence de tes -Parlemens redoutables, la serenité de tes conseils, et les belles loix -de ta police. - -Que dis-je? - -Peuple sage, intelligent, grande nation, Illustre Royaume, Ciel estoillé -de tant de beaux Esprits polis, façonnez: certainement tu es Illustre à -merveilles! - -Pour les multitudes de tant de venerables prelats, grands Eveschez, -riches Abbayes, Chefs d’ordre. - -Pour les multitudes de tant de Saincts hommes signalés en bonté, fameux -en science, nobles de race. Illustres en miracles qui ont vécu flori, -replendi, dedans, et dehors de tes monasteres. - -Pour ta situation entre les deux grands mers ou portant tes deux bras tu -exerces la piété, et Justice, en tant de grandes fortes, belles, riches, -renommées et populeuses villes, en un pays de si grasse abondance, en -des provinces, si larges et plantureuses, et si en nombre. - -Que te reste-il pour le comble de tes biens? - -Que peut-on adjouter au bouquet accombly de tes loz, à la guirlande de -tes honneurs, à la couronne de tes gloires, tissu en ce triple ternaire, -signifié par tes trois Lis d’or en un champ azuré, sinon qu’enrichy ce -jourd’huy d’un Roy Louys le Roy des Lis tu sois sous son auctorité bon -odeur JESUS, au haut, et au loin emmy des peuples Sauvages plongés en -tenebres, et en ombre de mort d’infidelité, d’incivilité, et -d’inhumanité. - -Tu sois choisy de Dieu à ton tres-grand honneur, contentement, et joye -pour y porter le nom suave du Redempteur establir le sceptre Imperial de -sa triomphante croix, sacré signe, et signal du fils de l’homme, et -guidon du grand Roy des Roys, ou les peuples à sauver se doivent tous -ranger; et y semer aussi la bonne nouvelle de son Evangile porte-salut -aux croyans. - -Jadis jusqu’en l’Occident, et tirant au midy par le grand Charlemagne -avec le glaive de fer tu as montré ta valeur contre les Sarrazins -importuns à l’Espagne. - -Jusques dans l’Orient par le grand sainct Louys une fois, deux fois, tu -as faict resentir à l’impieté Turquesque la force de ton bras, et arboré -ce bel estendart de la saincte Croix dans la Palestine; par un Duc de -Boüillon, un Duc de Mercœur, et un Duc de Nevers. Ils ont tremblé à ce -nom de François, qui leur sera fatal, et as montré ton courage le -coutelas en main. - -Mais maintenant _Nova bella eligit Dominus, Clypeus, et hasta si -apparuerint_, nouvelles guerres, conquestes tout au rebours, boucliers, -et lances, s’ils se verront icy? point du tout, mais la Croix de JESUS, -mais l’autel du grand Roy des armées avec son sur auguste Missah, qui -est le glaive de Dieu et le glaive de Gedeon, de celuy qui est Dieu, et -homme tout ensemble, mais l’eau beniste qui chassera les Diables, mais -la conqueste des cœurs antropophages ou manges-hommes à la seule oüye de -la parole de Dieu, qui toute inhumanité posée aymeront desormais leur -prochain comme eux mesmes, qui quittant l’impudence, et la non-pudeur se -revestiront de blanc d’innocence, et de pudeur honneste, qui de -brutalité entreront en raison, et tu es choisie ô France, pour faire -telle guerre? En ton ame dy-moy n’est-ce pas la une guerre à sceptre de -Lis, à roses, et à fleurs? qui ouït jamais chose semblables és batailles -mondaines? Mais ce sont les guerres du grand Amant JESUS. - -Que te reste-il donc maintenant apres tes vieux combats, sinon de -t’esjoüir plantant la foy, la loy, parmy une gent farouche en ses mœurs, -inhumaine en ses faits: mais facile pourtant à subir le doux joug de ton -humain abord, chose que n’a peu faire le superbe ou rustique Portugais -avec ses rigides entrées. Esjoüis-toy donc Prince des Lis, car c’est là -ta plus grand gloire de servir au grand Roy du Ciel, et de la terre, de -legat, d’Ambassade de ses mervelles, et grandeurs aux Isles eloignées -aux parties plus lointaines de la Region Australe. - -Ceste sage Princesse tres-chrestienne tres-catholique, magnanime en -courage: comme une autre Judith nostre grand Reyne, regente, nostre -Dame, et maistresse a faict ceste demande par lettres aux RR. PP. -Superieurs des Capucins de la Province de France et de Paris ses -tres-humbles subjects. Assemblez en chapitre d’accorder au sieur de -Rasilli Lieutenant general establi de sa Majesté en ces contrées -lointaines un nombre de Religieux pour l’employ d’une si saincte, mais -dangereuse entreprise. Cela pourtant luy a esté tres-librement accordé, -et pour quatre seulement qui maintenant y sont comme explorateurs de la -terre, tous quatre Prestres et Predicateurs, Pere Yves d’Evreux, P. -Claude d’Abbeville, P. Ambroise d’Amiens, et P. Arsene de Paris, -cinquante de tous ceux qui se trouverent en l’assemblee capitulaire se -sont trouvez escrits sur le roole qui tous ont offert le hazard de leur -vie d’un cœur franc, et noble pour s’employer au salut de ces pauvres -Payens, de ces pauvres Sauvages, de ces pauvres bouleversez de la -tempeste du diable sans consolateur ny pere. En voilà donc à la gloire -du grand Sauveur le plein narré augmenté de trois paires de lettres plus -fraiches que les precedentes. Narré je dis et de leur envoy, et de leur -navigation partie traversee, partie prospere, et de leur arrivee -heureuse, et de tant de bien que sa Majesté par eux, a desja operé, et -de tout plein de particularitez qui n’ont encore paru dans le public és -autres imprimez: lisez donc. - -Mais auparavant, afin que le Deiste, ny le Censeur mondain, le moqueur -heretique ne se rie de si honnorables desseins, qui viennent -premierement du ciel. Ils sçauront que c’est chose dez long-temps -prophetizee des saincts qui ont parlé inspirez du sainct Esprit. - -Le Prophete Isaie n’a-il pas dict _propter hoc in doctrinis glorificate -dominum, in insulis maris nomen domini Dei Israel_: Pour ce que je feray -au milieu de la terre glorifiez en le Seigneur en doctrines, prechez le -par tout és Isles de la mer annoncez, glorifiez le nom du Seigneur Dieu -d’Israël. Et ailleurs, voilà mon Serviteur je le joindray à moy, mon -choisy, mon ame s’est compleüe en luy, il prononcera jugement aux -Gentils, etc. Et les Isles attendront avec expectation sa loy, je t’ay -donné en aliance du peuple pour lumiere aux Gentils, afin que tu ouvres -les yeux des aveugles et tirasses des cachots, le prisonnier de la -geole, et prison; et ceux qui sont seans en obscures tenebres. - -Chantez au Seigneur un Cantique nouveau sa loüange est des extremitez de -la terre, vous qui descendez en mer, et sa plenitude aussi, Isles et les -habitans d’icelles, chantez et plus bas, _ponent Domino gloriam et -laudem ejus in insulis nunciabunt_: Ils donneront gloire au Seigneur, et -prescheront sa loüange aux Isles. - -Le mesmes prophetize qu’elles recevront sa loy: mon juste est proche, -mon Sauveur est sorti (se dit Dieu le pere?) et mes bras jugeront les -peuples, les Isles m’attendront et soustiendront mon bras, c’est à dire -recevront mon fils. - -Et autre part parlant à son Eglise qui est la Romaine, car d’autre -jamais cela ne s’est verifié. Car les Isles m’attendent et au -commancement les Navires de la mer, afin que je t’amene tes enfans de -bien loing. - -Et au soixante-sixiesme chapitre Dieu par le mesme Prophete dit. Et je -mettray en eux le signe, et en envoiray de ceux qui sont desja sauvez -aux Gentils en mer, en Africque, et Lidie, qui deschochent la flesche, -en Italie, en Grece, et aux Isles bien loing, à ceux qui n’ont point ouy -parler de moy, et n’ont point veu ma gloire, et annonceront ma gloire -aux Gentils, et les ameneront en don, et en present au Seigneur: Riches -presents certes et pretieuses perles à Dieu. - -Le Prophete Sophonie. Les islustres hommes l’adoreront de leur lieu, et -toutes les Isles des Gentils. - -Le grand Inspirateur des Prophetes par son Esprit Jesus-Christ a aussi -prononcé et prophetisé. - -Et cet Evangile du Royaume sera presché en tout le rond universel de la -terre, en tesmoignage à tous les Gentils, et alors viendra la -consommation du monde asçavoir. Ainssi nous autres Catholiques devons -nous avoir une grand joye de voir la parole de Dieu s’accomplir -fidelement de jour à autre, et non par autre congregation assemblée, que -par la Saincte Eglise Romaine, et doit en particulier ce grand Royaume, -remercier Dieu se ser de luy pour porter si loing la gloire de ses -trophées. - -L’extrait qui suit, vous fera foy de cette verité, faict, et tiré de -quatre lettres, que le P. Arsene un des quatre a escrit de ce pays là, -une au R. P. Commissaire Provincial, une au R. P. Custode de la custodie -de Paris, une au R. P. Vicaire du couvent de Paris, et une à son frere, -dont trois sont dattées du 27 d’Aoust, et disent davantage que sa -quatriesme du 20. Une du R. P. Claude à ses deux freres, Monsieur -Foulon, et le P. Martial[165] et une commune des deux sudits Peres -escrite à Monsieur Fermanet, et pour vous faire une histoire et narré -agreable, et ne repeter les mesmes choses tout a esté compilé et mis en -une seule lettre comme vous voirez, et tres-fidelement avec leur paroles -propres. Or lisez au nom de Dieu. - - - - -EXTRAIT ET TRES-FIDELE RAPPORT _de six paires de lettres des Reverens -Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs Capucins, escrittes -tant aux Peres de Paris de leur ordre, qu’autres personnes seculieres, -dont il y en a quatre du R. P. Arsene, et une du P. Claude, et une -commune des deux ensemble_. - - -Mes Reverens et tres-cher Peres Dieu vous donne sa paix nous vous -envoyons ce petit mot, pour vous donner avis, et nouvelles du succés de -nostre voyage, et comme avec l’aide de Dieu nous sommes heureusement -arrivés en cette terre du Brasil en l’Isle de Maragnon entre le peuple -appellé Topinabas, et ce non sans beaucoup de fatigues; car nous avons -esté cinq mois sur la mer, les incommodités de laquelle personne ne peut -cognoistre sinon ceux qui les resentent, et pour autant que Monsieur de -Rasilly s’en retourne et repasse en France dans deux ou trois mois pour -nous ramener un nouveau secours, c’est la cause pourquoy, nous -differerons à vous écrire pour lors plus amplement tout le succés de -nostre voyage, tant ce que nous avons veu sur la mer, que nous avons -trouvé sur la terre de ce pays et monde nouveau. Nous nous contenterons -pour le present de vous mander ben à la hate par cette commodité qui se -presente, que pour venir en ce lieu nôtre route a été telle qu’apres -avoir faict voile à Cancale port de Bretagne, étant quelque deux cens -lieuës en mer, il se leva une telle tourmente qu’elle separa tous nos -trois vaisseaux les uns des autres, et nous sommes étonnés, non -seulement nous, mais mémes tous nos meilleurs pilotes comme pas un de -nosdits vaisseaux n’aye faict naufrage, neanmoins Dieu nous preserva en -telle sorte que nous retrouvames nos deux autres vaisseaux étans -relaschez en Angleterre à cause de ce mauvais temps comme nous vous -avons mandé de là, je croy que vous aurés receu nos lettres. - -Le lundy donc de Pasques nous partimes de Plume en Angleterre[166] d’ou -étans partis nous avons eu tousjours du bon vent, et temps assés -favorable excepté quelques jours en la côte de Guinée, qui est fort -dangereuse pour les maladies du pays; de Plume donc nous fumes secondez -d’un vent si favorable qu’en peu de temps il nous fist passer les Isles -de Canarie, et passasmes entre l’Isle appellee forte venture, et la -grand Isle de Canarie; lesquelles Isles nous vismes fort à descouvert. -Des Canaries nous gagnasmes la cotte d’Aphricque au cap de Baiador -costoiant tousjours les costes de Barbarie, de Baiador nous rengeames -cette côte d’Aphricque jusqu’à la riviere ditte Lore par les -Espagnols[167] prés de laquelle nous moüillasmes l’Anchre, de là nous -rengeames encore la coste d’Aphricque jusques au cap blanc, lieu qui est -droit sous le tropicque de Cancer. Du cap blanc nous veismes ranger la -côte de Guinée passant entre les Isles du cap verd, et le cap verd, lieu -fort dangereux, pour les maladies contagieuses qui prennent en ce pays -en certaines saisons de l’année, et cette maladie prend aux gencives en -telle sorte que la chair vient surmonter les dents et mémes les faict -tomber, du lieu desquelles étant tombées sort du sang en si grande -abondance qu’on ne le peut étancher, de sorte que cela avec le mal -d’estomach, et l’enfleure qui prend au méme temps emportent leur homme, -et y en a bien peu qui en rechappent, bien que Dieu mercy il n’en soit -point pourtant mort de tout nostre embarquement pendant le voyage, mais -étans arrivez à l’entrée de la terre, il en est mort trois, qui ont esté -enterrez. Or de ceste côte de Guinée, nous vismes à nous approcher de la -ligne Equinoctiale, qui nous fut d’un accez tant difficile, que nous ne -pensions pas la passer à si bon marché, veu la saison ou nous estions: -car elle nous fit un peu de peine à passer pour un vent contraire qui -s’éleva, qui nous tinst bien quinze jours, ce qui nous mettoit en de -grandes apprehensions, que les calmes ne nous vinssent encore prendre -auparavant que de pouvoir passer: mais graces à Dieu petit à petit, et -quoy que le vent fut contraire, nous fimes tant de bordées qu’en les -voyant nous la passames et nous rendismes du costé de l’hemisphere du -Midy. Ayant passé la ligne, nous vinsmes et arrivasmes en une petite -Isle appellée Fernand de la Roque[168] située à quatre degrez de hauteur -vers le Midy de cinq à six lieües de tour, Isle fort belle et gratieuse, -toutes les proprietez de laquelle nous vous escrirons (Dieu aidant) à la -premiere commodité, c’est un vray petit paradis terrestre; en ceste Isle -nous mismes pied à terre, et vous diray seulement que nous y trouvasmes -dix-sept ou dix-huict Indiens Sauvages avec un Portugais, lesquels -estoient tous esclave et releguez en ceste Isle par ceux de Fernambuco, -une partie desquels Indiens (cinq à sçavoir) nous baptisasmes. Apres -avoir planté la Croix en ceste Isle au milieu d’une chapelle que nous y -disposames pour y dire la saincte Messe, apres que nous eusmes beny le -lieu, ou nous demeurasmes quinze jours: Nous mariasmes aussi deux de ces -Sauvages, un Indien avec une Indienne apres les avoir baptisez: L’autre -partie nous ne les voulusmes pas baptiser en ce lieu: Mais trouvasmes -bon de differer le baptesme jusques à ce que nous fussions arrivez au -lieu que nous pretendions, si bien que nous delivrasmes tous ces -Sauvages, et d’esclaves qu’ils estoient les avons rendus libres à leur -grand contentement, ils nous dirent qu’ils vouloient tous venir demeurer -avec nous à Maragnon, comme de faict ils y sont. Nous les avons donc -amenez avec nous avec force cotton, et autres marchandises qu’ils -avoient. De Fernand de la Roque nous veismes gaigner et ranger la côte -du Brasil, et continuant nôtre chemin sommes venus jusques au cap de la -Tortuë terre ferme du Brasil aux pays des Canibales, ou Eusebe dit en -son histoire que S. Matthieu Apôtre a passé, à la veüe de cette côte du -Brasil, je vous laisse à penser si nous eusmes de la joye, et du -contentement de voir les terres tant desirées, et pour lesquelles, il y -avoit cinq mois que nous étions flottant par la mer. - -Or apres avoir été quinze jours au cap de la Tortuë nous fismes voile, -et arrivasmes en l’Isle de Maragnon, et y veismes moüiller l’Anchre, le -jour de la Glorieuse saincte Anne mere de la sacrée Vierge Marie, de -quoy je m’éjoüys (ce dit le Pere Claude) infiniment de ce qu’en ce jour -que j’aime tant nous eusmes ce bon heur que d’arriver en nôtre lieu tant -desiré. - -Le Dimanche ensuivant nous meismes tous pié à terre, et en chantant le -_Te Deum laudamus_, l’eau Beniste faicte, le _Veni creator_, les -Litanies de nôtre Dame étant chantées, nous alasmes en procession depuis -le lieu de nôtre descente jusques au lieu que nous avions designé pour y -planter la Croix laquelle étoit portée par Monsieur de Rasilly, et tous -les principaux de nostre compagnie. Puis cette Isle, qui jusques à -maintenant avoit esté appellée l’Islette, estant beneiste fut appellée -par le sieur de Rasilly, et de la Ravardiere l’Islette S. Anne, par ce -que nous y estions arrivez ce jour là, et à cause de Madame la Comtesse -de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est parente de Monsieur de -Rasilly[169], puis nous y plantasmes la Croix. La place donc ainsi -beniste, et la Croix plantée il fut enterré au pié d’icelle un pauvre -homme de nostre compagnie qui estoit un des trois qui moururent, lequel -estoit tonnelier de son estat. - -Toute cette action estant faicte en cette Isle au grand contentement -d’un chascun, apres y avoir esté quelques huict jours. Nous parteismes -de ceste Islette pour aller en la grande Isle de Maragnon habitée des -Sauvages (qui sont les pierres pretieuses que nous cherchions) où estans -par la grace de Dieu arrivez en bonne disposition et santé. Estans -revetus de nos habits de serge grize assez fine à cause des chaleurs de -cette Zone torride, et revetus par dessus nos habis d’un beau surplis -blanc, et portans en la main nos bastons, et la Croix au dessus, où sont -nos Crucifix nous descendeimes tous de nostre vaisseau dans un Canot, -qui est une sorte de batteau que font les Indiens tout d’une piece où -estans tous ces Sauvages qui estoient sur le bord de la mer avec -Monsieur de Rasilly, et beaucoup de François tant de nostre equippage -que de celuy de Monsieur du Manoir, et du Capitaine Gerard aussi -François que nous avons trouvé icy, beaucoup de ces Sauvages se -jetterent en nage dans la mer pour venir au devant de nous. Et ainsi -conduits de ceste armée passames, et mismes pié à terre, où le sieur de -Rasilly s’estant mis à genoux avec tous les François pour nous recevoir -(qui estoit une espece d’honneur non accoustumé) nous estans -entre-embrassez, et baisez pour salutation, j’eus le bon heur (se dit le -pere Claude) d’entonner le _Te Deum laudamus_, selon le chant de -l’Eglise, que nous poursuivismes alans en procession avec tous les -François pleurans de joye et d’allegresse estans suivis des Indiens. Et -ainsi prismes possession de cette terre, et monde nouveau pour -Jesus-Christ, et en son nom, esperans de benir la place, et d’y planter -la Croix un de ces jours que nous avons differé à dessein. Je laisse -toutes les autres particularitez quand je vous escriray plus amplement -de la suite de nostre voyage. Seulement je vous diray encores en passant -que le Dimanche 12 jour d’Aoust, jour de saincte Claire nous celebrasmes -tous quatre la premiere Messe en ce pays. C’estoit bien la raison que le -jour d’une Saincte Vierge de nostre Ordre, laquelle a apporté une -nouvelle lumiere au monde fut ordonné de Dieu pour faire paroistre une -lumiere nouvelle (à sçavoir la lumiere de son sainct Evangile) en ce -monde nouveau. - -Et je ne puis vous dire maintenant le grand contentement que ces pauvres -Sauvages ont reçeu de nostre venuë. C’est un peuple tout acquis, et -gaigné, peuple grand à la verité qui nous aime et affectionne -infiniment, ils nous appellent les grands Prophetes de Dieu et de -Ioupan, et en leur langage du pays Carribain, Matarata[170]. L’on nous a -aporté de bonnes nouvelles depuis que nous sommes icy. A sçavoir que -ceux de Para qui est un autre peuple voysin des Amazones d’un costé, et -de l’autre costé voisin de cestui-cy, ou il y à cent mil hommes -seulement, lesquels nous desirent extremement, et nous veulent avoir -pour les instruire. Si bien que je vous diray en un mot, que _messis -multa, operarii autem pauci_, la moisson est grande, mais nous sommes -trop peu d’ouvriers pour y travailler. Car si nous voulions dés -maintenant il s’en baptiseroit une grande partie. Cela est vray que, -_regiones albescunt ad messem_, ces regions icy blanchissent pour le -besoin qu’elles ont de la moisson, et que le temps est venu que Dieu -veut estre icy adoré et recognu. - -Maintenant nous sommes apres pour trouver une place pour nous camper, et -y faire une Chapelle tant qu’il soit venu des Massons de France pour -faire une Eglise: mais ce sont tous bois taillis qu’il faut déffricher -au paravant. - -Au reste je ne vous puis dire maintenant le grand contentement que ces -pauvres Sauvages ont reçeu de nostre venuë. Ils nous donnent de -tres-belles esperances de leur conversion. Tout ce peuple quoy que -brutal, et barbare, si est-il neantmoins si fort joyeux de nostre -arrivée, qu’ils nous viennent tous voir avec grand joye, ils monstrent -un grandissime desir de se faire instruire au Christianisme, je croy que -quand nous serons versez en leur langue qu’il y aura plainement à -moissonner, et du contentement pour ceux qui auront bien du Zele de -Dieu, et du salut des Ames. Ils preparent tous leurs enfans pour nous -les amener pour instruire. Et nous ont promis de ne plus manger de chair -humaine. Il est d’ailleurs fort bonnasse, point malicieux. N’a aucune -Religion sinon qu’il a la croyance d’un Dieu qu’ils appellent Ioupan, et -croit l’immortalité de l’Ame. Quant au pays c’est une terre fort bonne -et fertile, il n’y a jamais de froidures, mais un continuel Esté, on ny -sçait que c’est de froid, les arbres y sont tousjours verds, et en tout -temps. Et les jours, et les nuicts tousjours égaux, le Soleil s’y leve -tous les jours à six heures du matin, et se couche à six heures du soir. -Nous ne sommes qu’à deux degrez, et demy de la ligne, Equinoctiale, ou -de l’Equateur. On tient qu’il y a force richesses en ce pays, comme -mines d’or, des pierres precieuses, des perles, de l’Ambre-gris, apres -il y a force poyvre, force cotton, force herbe à la Reinne, ou petun, -force sucre. Bref nous vous asseurons que quand on y sera estably qu’on -si trouvera comme en un petit Paradis terrestre, ou on aura toute sorte -de commodité et contentement, je ne puis vous en dire d’avantage, ce -sera pour le retour de Monsieur de Rasilly que je vous manderay d’autres -choses en particulier. Au reste jamais je ne me portay mieux qu’à -present graces à Dieu, ne beuvant que de l’eau (ainsi parle le P. -Claude). Si en France il m’eust fallu faire la milliesme partie de ce -qu’il faut faire icy, je pense que mille fois je serois mort, en quoy je -recognois que _non in solo pane vivit homo_, l’homme ne vit pas -seulement de pain. Il faut que les delicats de France viennent icy, je -louë Dieu de que jamais je ne fus malade sur la mer du mal ordinaire, au -grand estonnement d’un chacun, seulement, venant au pays des chaleurs -lors que nous estions justement sous le Tropicque de Cancer, le Soleil -montant à lors j’eus deux ou trois petits accez de fiebvres qui se -passerent aussi-tost Dieu mercy, je laisse le reste pour un autre temps, -le temps et les affaires nous pressent. Priez Dieu pour nous s’il vous -plaist et pour toute nostre compagnie, et faictes prier tant que vous -pourrez, car jamais nous n’eusmes tant besoin des graces de Dieu (sans -lesquelles nous ne pouvons rien) que maintenant. Ce que si vous faictes -Dieu vous en sçaura gré. - - - - -Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres qui ont -esté dictes de bouche aux Peres Capucins de Paris par Monsieur du -Manoir. - - -Monsieur du Manoir[171] (qui est un des Capitaines desquels il est parlé -en la lettre precedente qu’ils trouverent en ce pays-là avec le -Capitaine Gerard) estant revenu en France ces jours derniers, et leur -ayant luy mesme apporté la susdite lettre avec plusieurs autres -(quelques unes desquelles nous avons bien voulu mettre icy, à ce que les -merveilleuses œuvres de Dieu desquelles ces lettres font foy, ne soyent -ensevelies dans le tombeau d’oubly: ains qu’elle soient mises au jour à -ce que les hommes ayent sujet de loüer la sagesse, providence et bonté -du Createur), leur a dit de bouche plusieurs particularitez de leurs -Peres, qui ne sont pas contenuës dans la susdite lettre, ny dedans les -suivantes. Il dit donc que les Peres estans arrivez en ce pays. Ils -commencerent à planter leur pavillon faisant une maniere de Chapelle -pour y dire la Messe, et quelques petites cellules pour se loger, à quoy -faire ces pauvres Sauvages leur aidoyent eux mêmes avec des toilles et -rameaux d’arbres. Ce qu’estant achevé, un jour comme un Pere disoit la -Messe, voicy venir un de ces Sauvages des plus anciens (qu’ils tiennent -comme leurs gouverneurs, les honorant, et respectant à cause de la -vieillesse) lequel en amena trente autres avec luy pour entendre la -Messe, ce qu’ils firent, et ce avec un grandissime estonnement et -admiration voyant tant de si belles ceremonies, et de si beaux ornements -qu’ils n’avoyent accoustumé de voir (car ils vont tous nuds tant hommes -que femmes). Or quand le Prestre approcha de la consecration comme vers -l’offertoire, ils tirerent un rideau qui estoit entre le Prestre et le -peuple, de sorte que ces pauvres gens ne pouvoient plus voir le Prestre, -ny ce qu’il faisoit la derriere, ce qui les scandaliza fort de ce que -l’on leur avoit faict un tel affront, qui fut cause qu’apres la Messe -ils allerent trouver les Peres, leur demandant la cause pourquoy ils -leur avoient ainsi faict cest affront, à quoy les Peres respondirent: -que ce qu’ils en avoient faict, n’estoit pas pour les braver mais que -c’estoit pour ce qu’ils estoient encore Payens, et que par consequent -ils ne pouvoient pas celebrer la Messe en leur presence, leur estant -ainsi enjoint de l’Eglise, ce qu’entendant s’appaiserent, et se -rendirent fort capables: puis s’en retournerent racontant le tout à -leurs femmes, lesquelles desireuses de voir ces grands Prophetes de Dieu -et de Ioupan, s’assemblerent grand nombre pour les venir voir: mais les -Peres ne leur voulant ouvrir la porte de leur petite cabane, à cause -qu’elles estoient toutes nuës, elles n’eurent pas la patience du second -refus: car rompant la porte (qui n’estoit pas difficile à rompre) elles -entrerent dedans, et regardans et contemplans ces Prophetes, elles ne se -pouvoient souler de les regarder, y estans toutesfois un peu trop -long-temps, les Peres les prierent de se retirer, ce qu’elles firent. -Apres ceste visite ces Anciens vieillards desquels nous avons parlé, -s’assemblerent grande multitude pour adviser entre eux quel present ils -devoient faire à ces Prophetes en signe de bienvueillance, et de -resjouissance de leur arrivée. Il voulurent finalement qu’attendu qu’ils -couchoient sur la dure, qu’il leur failloit faire present d’un mattelas -de cotton pour chacun (car le cotton croît en ce pays) avec chacun une -des plus belles filles, qui est un des plus grands presens qu’ils ayent -accoustumé de faire. Ayans donc apporté quatre mattelas, et amené quatre -belles filles, ils les offrirent aux Peres: Mais les bons Peres se riant -de cela: ils accepterent fort volontiers leurs mattelas, leur rendant -leur filles avec un remerciement. Ce qui estonna fort ces Sauvages, -disant les uns aux autres. Quoy? ces Prophetes-cy ne sont-ils pas hommes -comme nous? Pourquoy donc n’acceptent-ils pas ces filles estant chose -impossible qu’un homme s’en puisse passer? Pourquoy nous font-ils un tel -affront: mais nos Peres prenans la parole ils respondirent que ce -n’estoit pas qu’ils reprouvassent le mariage, quant il estoit selon les -loix de Dieu, tant s’en faut qu’ils le loüoient, mais que Dieu leur -ayant octroyé des graces plus particulieres qu’aux autres hommes à cause -qu’ils le servent plus perfaictement, ils pouvoyent facilement par le -moyen d’icelles graces se passer de l’usage des femmes. Ce qu’ayant oüy -ces pauvres gens ils demeurerent tous estonnez, et comme hors d’eux -mesmes admirant la saincteté de ces Prophetes, et de la en avant ils les -ont eu en plus grande veneration, s’estimans bien-heureux de leur donner -leurs enfans à ce qu’ils les baptisent et instruisent en nôtre saincte -foy; ainsi qu’il se pourra voir par la lettre suivante, que lesdits -Peres ont escrit à un honnorable marchant de Roüen nommé Monsieur -Fermanet, qui est un de leurs grands bienfaicteurs, laquelle nous avons -bien voulu mettre icy à ce que l’on voye que nous n’y mettons rien du -nostre, ains purement et simplement, le mettons selon que nous l’avons -leu és lettres, et entendu de personnes dignes de foy, qui les ont -veuës, nous mettons aussi ceste lettre pource qu’il y a dans icelle des -particularitez qui ne sont point aux autres. La lettre est celle qui -suit. - - - - -LETTRE QUE LES PERES CAPUCINS ONT ESCRIT A MONSIEUR FERMANET. - - -Monsieur Dieu vous donne sa saincte paix. Apres tant de conjurations que -vous nous fistes à nostre departement de vous rescrire, nous nous -fussions sentis par trop coulpables, de manquer à vous mander des -nouvelles de nostre bon pays, lesquelles sont tres-bonnes graces à Dieu. -Nous y sommes arrivez heureusement apres avoir flotté quatre ou cinq -mois sur la mer. Au reste nous avons esté receus honorablement des -Indiens, je dis honorablement selon leur rusticité, mais il n’importe en -quelle maniere que ce puisse estre, pour veu qu’ils rendent le -tesmoignage de leur bien-veillance, ce qu’ils ont faict, et font encores -tous les jours, nous amenans leurs enfans pour les instruire, ce que -nous esperons de bien faire avec l’aide de Dieu. Au retour de Monsieur -de Rasilly qui sera dedans deux ou trois mois nous vous pourrons mander -le nombre des convertis, et de ceux qui sont nouvellement baptisez. -Quant au pais il est fort bon, et espere-on d’en tirer force Petun, et -force Rouçou, il s’y trouve dés maintenant force succre, de fort belles -pierres, et de l’ambre gris, et tient-on qu’à 20. liües d’icy il y a une -mine d’or, n’estoit la trop grand haste que nous avons, nous vous en -manderions d’avantage: mais estans trop pressez nous ne la vous ferons -plus longue. Vous baisant tres-humblement les mains, nous recommandant à -Madame vostre femme, et sommes à vous, et à elle. - -_Vos tres-humbles serviteurs en nostre Seigneur, F. Claude d’Abbeville, -et F. Arsene de Paris._ - - - - -RELATION D’UN MATELOT VENU DU MESME PAYS, FAICTE AU R. P. GARDIEN DU -HAVRE DE GRACE, DE QUOY IL DONNE ADVIS AU R. P. COMMISSAIRE. - - -Reverend Pere, humble salut en nostre Seigneur, ce mot est pour vous -donner advis comme ce jourd’huy m’est venu trouver un matelot, lequel a -veu, et parlé a noz Freres à Maragnon aux Topinabas, auquel lieu ils -arriverent tous en bonne santé sans aucun enpeschement environ le 8. de -Juillet, le Matelot à entendu leur Messe, où se trouva quelque vieil -Sauvage du pais, qui considera tout ce qui s’y faisoit, avec environ -vint-cinq ou trente avec luy. Quant ce vint à la consecration et -elevation de la saincte hostie on abaissa une toile, dequoy ils -s’estonnerent pourquoy on avoit fait cela; Surquoy estans satisfaits, -incontinent firent publier par tout ce qu’ils avoient veu, de sorte que -depuis il leur est venu grand nombre d’hommes de ces Sauvages pour les -ayder à faire leur logement, et le fort qu’ils ont commencé. Le Matelot -en est party le 22. d’Aoust dernier, dedans le vaisseau de Moisset dont -il avoit donné la conduite au Sieur du Manoir, auquel il croit que nos -freres aurons donné leurs lettres, ou à quelqu’autre chef du vaisseau, -qui me gardera de vous escrire d’autre particularitez. Ils n’ont pas -changé la couleur de l’habit et ne la changeront, leur habit est -seulement d’une estoffe plus legere que le nostre, à cause de la -chaleur. Dieu soit loué de tout, et leur face la grace d’y fructifier à -la gloire de son S. nom, et exaltation de la saincte foy de son Eglise. - -Je suis de vostre R. le plus serviable en Jesus-Christ, du Havre ce 12. -Novembre 1612. - -F. Theophile, Capucin indigne. - - - - -Notes critiques - -et - -historiques sur le voyage - -du - -P. Yves d’Evreux. - - -[53] Suitte de l’histoire des choses plus memorables advenues en -Maragnan. Voy. le titre. - -Cette vaste province, l’une des plus florissantes du Brésil, n’avait -reçu aucun établissement de quelque importance, avant l’arrivée des -missionnaires français. Les limites qu’on lui accordait alors étaient -complétement arbitraires et il ne faut pas oublier, que l’immense -capitainerie du Piauhy en fit partie intégrale, jusqu’en l’année 1811. -Aujourd’hui son étendue en longueur est de 186 lieues (de 20 l. au dég.) -sur 140 de largeur. Sa superficie n’est pas évaluée à moins de 20,000 -lieues carrées. Elle git entre 1° 16′ et 7° 35′ de lat. mérid. Elle -confine au N. O. avec le Pará dont elle est séparée par le Rio Gurupy, -au N. E. elle est baignée par l’Atlantique, au S. E. le Parahiba forme -ses limites du côté du Piauhy. Le Tocantius enfin la sépare au S. de la -province de Goyaz. Quoique chaud et humide, le climat du Maranham est -sain, les pluies qui fertilisent ce riche territoire commencent -régulièrement en Octobre. L’aspect général du pays offre partout des -mouvements de terrain inégaux, il ne présente nulle part cependant, des -élévations bien considérables, si l’on excepte toutefois de ces données -générales et forcément sommaires, la Comarca de _Pastos bons_. Là, on -rencontre des montagnes telles que Alpracata, Valentim, Negro, etc. Le -pays est arrosé par 14 cours d’eau. De tous ces fleuves c’est le -Parnahiba qui est le plus considérable; malheureusement, ses rives ne -sont pas d’une salubrité égale sur tous les points, à ce que l’on -observe dans le reste de la province, il y règne des fièvres -intermittentes. On évalue son cours à 240 lieues. L’_Itapicurú_ qui -vient immédiatement après lui et dont il est fréquemment question dans -la Relation du P. Yves ne baigne qu’une étendue de 150 lieues de -terrain; le _Mearim_ a un cours plus restreint, on l’évalue à 78 l. Le -_Pindaré_, le _Turiassu_, le _Gurupi_, le _Manoel Alves Grande_ sont -moins considérables encore.--On suppose que la population entière de la -province peut s’élever aujourd’hui à 462,000 habitans. Cependant, le -_Relatorio_ officiel de la présidence qui porte la date du 3 Juillet -1862, n’évalue ce chiffre qu’à 312,628 âmes, dont 227,873 individus -libres et 84,755 esclaves. Il est à remarquer que le recensement général -de la population de l’Empire, fait en 1825, n’admettait qu’une -population de 165,020 âmes. On a acquis la certitude, que ce chiffre -était en réalité fort inférieur à ce qu’il devait être. Il témoignait -seulement de la répugnance qu’avaient alors les propriétaires à déclarer -le nombre exact de leurs esclaves.--Quant à la population nomade des -indiens, à celle qu’il serait si curieux de bien connaître pour -apprécier les changements survenus parmi les Aldées depuis le temps où -écrivait le P. Yves, nul chiffre ne la constate, et ne peut exactement -la fournir. Ce qu’on peut dire, c’est qu’elle est plus considérable au -Maranham, au Pará et dans la nouvelle province de Rio Negro, que partout -ailleurs. On n’a en définitive, que les données les plus imparfaites et -les plus rares, sur ces hordes malheureuses, dont se préoccupe -aujourd’hui le gouvernement. La sollicitude tardive, mais charitable de -l’administration provinciale a trop de maux à réparer pour que la -réparation soit complète. Tout est à faire encore en ce qui touche les -Indiens. Ces tribus n’ont su conserver ni la dignité que donne à -l’habitant des forêts une complète liberté, ni les principes de -civilisation qu’on avait tenté de leur inculquer au XVIIme siècle. -Refoulées définitivement dans l’intérieur par Mathias d’Albuquerque, -décimées par le virus de la petite vérole, elles ne sont plus que -l’ombre de ce qu’elles étaient sous leurs chefs indépendants. Cette -population indigène, est cependant plus considérable dans les solitudes -du Maranham, que ne l’indiquent certaines statistiques et l’on évalue à -5000 environ, ceux des indiens qu’on a pu réunir en villages. Si nous en -croyons un militaire éclairé, qui s’est trouvé avec eux dans des -rapports incessants durant une vingtaine d’années, la déchéance physique -est bien moindre chez ces peuplades, que la déchéance morale; elles ont -perdu jusqu’au souvenir de leurs traditions théogoniques, qu’il eût été -si curieux de comparer aux récits des vieux voyageurs français. Sous ce -rapport, elles ont été bien moins favorisées que ces Guarayos, visités -naguère par d’Orbigny, et qui répètent encore dans leurs chants, les -légendes cosmogoniques du XVIme siècle. Les Indiens du Maranham, parmi -lesquels on distingue les Timbirás, les Gêz, les Krans et les Cherentes -ne peuvent donc fournir à l’historien, que des renseignements bien -affaiblis puisque, il y a maintenant environ quarante ans, le major -Francisco de Paula Ribeiro avait déjà constaté chez eux cet immense -envahissement de l’oubli (voy. la _Revista trimensal_ T. 3, p. 311), -c’est cet oubli fatal des grandes traditions, qui rend aujourd’hui si -précieux des livres, tels que ceux de nos vieux missionnaires; là tout -au moins les mythes antiques sont recueillis parce qu’il a fallu les -combattre. Il se présente de temps à autre parmi ces Indiens dégénérés, -quelques hommes énergiques, qui comprennent l’abaissement de leur race -et qui voudraient la faire marcher en avant, mais ces chefs sont aussi -rares qu’ils sont peu compris, et de plus, c’est vers l’avenir qu’ils -tournent leurs regards; ils n’ont aucun sentiment réel de leur ancienne -nationalité. Leurs compatriotes qui devraient tout au moins leur savoir -gré des travaux entrepris pour améliorer leur sort futur, les accablent -parfois de leur haine aussi irréfléchie qu’elle est brutale. C’est ce -qui est arrivé à _Tempe_ et à _Kocrit_, ces chefs qu’avait connus le -major Ribeiro. Ils ont fait de vains efforts pour pousser dans la voie -de la civilisation les peuplades, dont la direction leur avait été -dévolue: ils sont tombés victimes de leur zèle. Voy. _Memoria sobre as -nações gentias que presentemente habitam o continente do Maranhão, -escripta no anno de 1819 pelo major graduado Francisco de Paula Ribeiro, -Revista trimensal_ T. 3, p. 184. - -Disons en passant, que les Tupinambas évangélisés par les missionnaires -français, n’ont pas laissé de descendants connus; on suppose seulement -qu’un rameau appartenant à cette grande nation, peuple encore les -bourgades de _Vinhaes_ et de _Paço de lumiar_ dans l’île. _Sam Miguel_ -et _Frezedalas_ sur les bords de l’Itapicurú peuvent être dans le même -cas; il en est de même à l’égard de Vianna sur le Pindaré. Plus -probablement encore les Tupinambas se sont confondus avec les nations de -l’intérieur; ils ont pris les noms de Timbirás et de Gamellas. Les -_Sakamekrans_, les _Kapiekrans_ ou _canelas-finas_, et les _Gez_, -errants dans les grandes forêts à l’ouest de l’Itapicurú ne sont autres -que des subdivisions des Timbirás. Le major Ribeiro, nie, que ces -diverses peuplades se livrent encore aux horreurs de l’anthropophagie. -C’est dans cet écrivain si impartial et qui reconnaît toute la férocité -des Timbirás, qu’il faut étudier les horribles représailles dont les -malheureux Indiens ont été l’objet: l’esclavage n’en a été que le moins -sanglant résultat. Le major évaluait à 80,000 environ, le nombre des -Indiens Sauvages errants en 1819 dans les grandes forêts; il a dû -diminuer considérablement depuis cette époque. - - -[54] Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir du livre du R. -P. Yves d’Evreux supprimé par fraude et impieté, moyennant certaine -somme de deniers entre les mains de François Huby, imprimeur. p. 1. - -François Huby était aussi libraire et sa boutique occupait une place -parmi les magasins les plus achalandés dans la galerie des prisonniers -au palais; il dut souffrir comme bien d’autres du grand incendie qui eut -lieu en 1618. Quatre ans auparavant qu’il se chargeât de la publication -du livre de Claude d’Abbeville, dont le nôtre n’était qu’une suite, il -demeurait rue St. Jacques, au Soufflet d’or, et non à la Bible d’or, -qu’il prit plus tard pour enseigne. S’il fut atteint dans sa prospérité, -ce fut justice pour avoir permis qu’une main impie privât la France -durant plus de deux siècles, du livre charmant, qu’il avait édité et que -nous remettons aujourd’hui en lumière, grâce à une de ces entreprises -littéraires si rares de nos jours, où l’honneur des lettres est la -pensée dominante, et l’emporte sur tout autre considération. - -Le volume qui a servi à notre réimpression est relié en maroquin rouge, -parsemé de fleurs de lys d’or et aux armes de Louis XIII. Il fait partie -de la réserve sous le Nº O 1766 de la Bibliothèque Impériale de Paris. - - -[55] St. Louïs en Maragnan. p. 9. - -La capitale du Maranham, occupe aujourd’hui encore, l’emplacement qui -fut choisi par ses anciens fondateurs. Elle est située par 2° 30′ 44″ de -lat. Austr. et 1° 6′ 24″ de long. orient. à compter du fort de -Villegagnon, dans la baie de Rio de Janeiro. La Ravardière et Razilly -choisirent pour la construire, la pointe O. d’une petite péninsule, liée -à l’île de Maranham même par la chaussée _do Caminho grande_. Les cours -d’eau désignés sous les noms d’_Anil_ et de _Bocanga_ sortis de points -divers de l’île, confondent leurs eaux dans une même embouchure et -forment une vaste baie. L’élévation qui se présente au S. du Anil à l’E. -et au N. du Bocanga (c’est précisément l’endroit où se réunissent les -deux petits fleuves), constitue l’emplacement primitif où s’éleva la -ville naissante, placée sous le patronage de St. Louis. - -San Luiz do Maranham fut élevé en 1676 par une bulle d’Innocent XI à la -dignité de cité épiscopale, c’est une ville qui ne compte guère moins de -trente mille habitans et qui se trouvant bâtie sur un terrain doucement -onduleux, paré en tout temps de la plus riche végétation, offre de -l’avis de tous les voyageurs un aspect charmant. (Voy. _Corografia -Brasilica_, _Will. Hadfield_, _Milliet de St. Adolphe_ et -principalement, les _apontamentos estatisticos da provincia do Maranham_ -placés à la suite du grand Almanach de 1860, publ. par B. de Mattos.) -Cette jolie cité est divisée naturellement par l’épine dorsale de la -péninsule, que sépare les deux bassins des cours d’eau dans la direction -de l’E. O. Son point culminant est le _Campo d’Ourique_; là, elle -présente 32m 692c d’élévation au-dessus du niveau moyen de la marée. -Toute la ville se divise en trois paroisses: _Nossa senhora da -Victoria_, _San João_ et _Nossa senhora da Conceição_. On y compte 72 -rues, 19 ruelles, et 10 places. Elle possède 55 édifices publics et -2,764 maisons, dont 450 seulement offrent un ou plusieurs étages. De -l’avis même des habitans, les places pourraient offrir plus d’étendue et -de régularité. Bien qu’elles soient coupées à angle droit, les rues -devraient parfois être plus larges, mieux disposées en un mot selon les -lois de l’hygiène. Leur pavé du reste n’est pas précisément mauvais, et -elles sont d’une inclinaison convenable relativement aux deux cours -d’eau, qui baignent la ville. Somme toute, Maranham est une capitale -dont l’air est salubre et qu’on ne saurait accuser de manquer de -propreté. - -«Le navire qui est en quête d’un ancrage prend pour balise le palais du -gouvernement, assis sur l’éminence qui domine le port. Ce bâtiment a à -sa base la forteresse de San Luiz: et de ses fenêtres le regard qui -parcourt une baie étendue, contemple au loin dans un horizon fugitif les -côtes et la ville d’Alcantara; plus près la barre avec son petit fort de -la pointe d’Area et au dedans du port, sur la rive opposée du Bocanga, -le petit hermitage ruiné de _Bom Fim_, et en face sur l’Anil la pointe -de San Francisco.» Ce fut là où selon la notice qui nous dirige, La -Ravardière remit au commandant Portugais la ville naissante et la -forteresse de San Luiz. Ce qu’on ne saurait assez rappeler, c’est la -conduite toute chevaleresque du commandant Français en cette occasion et -même celle d’Alexandre de Moura, qui agissait au nom de l’Espagne. Le -jeune chirurgien de Paris, qui alla panser avec tant de zèle les blessés -des deux partis et qui reçut un si touchant accueil dans le camp ennemi, -peut seul donner une idée par son récit, plein de naïveté et de -franchise, de la cordialité qui régna entre les Français et les -Portugais après le combat (voy. _les Archives des Voyages publiées_ par -M. Ternaux Compans). A quelques mètres, en suivant la rive du Anil -s’élève le couvent et l’église de Sancto Antonio; ces bâtiments ont été -construits au lieu même où durant l’année 1612, Yves d’Evreux aidé des -PP. Arsène et Claude d’Abbeville, bâtit son petit couvent, sous -l’invocation de St. François. Ce monastère des capucins français a été -rebâti plusieurs fois; «une partie du moderne couvent, est occupée -aujourd’hui, par le séminaire épiscopal, et l’église qui est en -construction s’élève de nouveau dans le goût de l’architecture gothique -simple.» Ce sera, à ce que l’on assure, la plus belle église de San -Luiz. - -Cette construction n’est pas l’unique, tant s’en faut, dont se préoccupe -la cité, mais c’est la seule, en quelque façon, qui nous intéresse -directement. Nous ne parlerons donc ici, que pour mémoire, et du quai -_da Sagraçao_, nommé ainsi à l’occasion du couronnement de D. Pedro II, -et du vaste bassin qu’on creuse en ce moment, dans le but de lui faire -admettre une frégate à vapeur de premier ordre, nous nous contenterons -de citer le dock que l’on projette dans le voisinage de l’Anse das -Pedras. Il y aurait plusieurs constructions monumentales telles que -l’Eglise do Carmo, la cathédrale, la caserne du _Campo do Ourique_, le -théâtre qu’il serait juste de mentionner, mais il ne faut pas oublier -que ceci n’est qu’une note rapide, destinée à faire saisir dans son -ensemble, ce qu’est devenue en deux cents cinquante ans, la fondation -française. - -Un des voyageurs les plus modernes qui se soient occupés de ces -contrées, William Hadfield, fait observer que San Luiz est la ville du -Brésil, où l’on parle le plus purement le Portugais. C’est, en effet, la -patrie de deux écrivains hautement estimés dans l’Empire, Odorico Mendes -et João Francisco Lisboa, dont la mort est toute récente. Après avoir -traduit Virgile avec une supériorité de style qu’envieraient les -contemporains de Camoens, Odorico Mendes prépare en ce moment une -version en vers d’Homère, où la science du rythme le dispute à -l’inspiration.--Quant au poète des légendes nationales, dont tout le -Brésil répète aujourd’hui les chants (nous voulons parler ici de -Gonçalvez Dias), il appartient bien à la province du Maranham, qu’il a -explorée en savant et en voyageur intrépide, mais il est né à Caxias. -Les œuvres de ces trois écrivains honneur du pays, sont aussi l’honneur -de la bibliothèque publique, mais cet établissement institué dans une -ville éminemment littéraire est bien peu en rapport avec les nécessités -croissantes de ses autres institutions relatives à l’instruction -publique. Il y a trois ans tout au plus, il ne comptait que 1031 -volumes. Puisse le livre que nous reproduisons ici, le premier avec -celui de Claude d’Abbeville, qui ait été écrit dans la ville naissante, -commencer une ère nouvelle pour cet établissement indispensable dans une -capitale florissante. Plusieurs fondations heureusement viennent en aide -à son insuffisance, on publie à San Luiz divers journaux, tels que le -_Publicador Maranhense_, l’_Imprensa_, le _Jornal do Comercio_ etc. -etc., et il y a dans la ville une société de typographie; à laquelle il -faut joindre un grand cabinet de lecture et une société littéraire -l’_Atheneu Maranhense_. Tout cela contraste étrangement avec l’époque où -le P. Arsène de Paris trouvait à peine une feuille de papier pour écrire -à ses supérieurs. - - -[56] Cette devotion s’augmenta encore bien plus quand la chapelle Sainct -Loüis au fort fut edifiee. p. 11. - -L’église cathédrale de _San Luiz_ ou _Maranham_, car la ville porte -toujours ces deux noms, a cessé d’être sous l’invocation de St. Louis de -France. C’est aujourd’hui l’ancienne église du couvent des Jésuites, qui -sert de cathédrale, cette église est sous l’invocation de _Nossa Senhora -da Victoria_. (Voy. _Ayres do Cazal, Corografia Brasilica_, Rio de -Janeiro, 1817, T. I. p. 166.) Il paraît que dans les vastes -constructions faites en ces derniers temps pour agrandir le couvent de -Sanct-Antonio on a respecté la petite chapelle d’origine française; les -Franciscains qui la desservent aujourd’hui, n’étaient l’année dernière -qu’au nombre de trois: Fr. Vicente de Jesus (gardien), Fr. Ricardo do -Sepulcro et Fr. Joaquim de S. Francisco, tous les deux prêtres. - - -[57] Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer à la pesches -des vaches de mer. p. 13. - -Cette espèce de phoque à la chair savoureuse, était alors -prodigieusement commune dans le nord du Brésil et dans l’intérieur de la -Guyane; c’est ce que les Portugais appelent le _peixe-boy_, le -poisson-bœuf, les Indiens le _manati_. La chair excellente de ce poisson -nourrit encore en grande partie les habitans des bords de l’Amazone et -du Tocantius. (Voy. Osculati, _America equatoriale_.) Claude d’Abbeville -lui donne le nom d’_Ourüraourü_. - - -[58] Alors on fit dire par tous les vilages de l’isle et de la province -de Tapouytapere. p. 15. - -Ce nom de lieu déjà cité, reviendra fréquemment. Le vaste territoire -qu’on désigne encore au Maranham sous la dénomination de _Tapuytapera_ -est réparti aujourd’hui entre les comarcas d’Alcantara et de Guimaraens. -Il renfermait jadis onze Aldées indiennes. Cumá était la plus -considérable de toutes. Tapouytapère est à environ 40 lieues de San -Luiz. Selon M. Martius ce nom s’expliquerait par cette courte -périphrase: habitation des indiens ennemis. Voy. le volume intitulé: -_Glossaria linguarum brasiliensum_. Erlangen, 1863, in-8. On trouve -placés à part, dans ce recueil, les noms de lieux, comme ceux des -végétaux et du règne animal. - - -[59] Qui du depuis furent couvertes de gros et grands Aparituries. p. -15. - -L’_Apariturier_ ou _Apariturie_, qui fournit de si heureuses -comparaisons au P. Yves, est simplement le Manglier (Rhyzophora Linn.). -Cet arbre des rives américaines, si utile à l’industrie, forme en effet -de vastes forêts maritimes dans le Maranham et sur toute la côte du -Brésil, aussi bien que sur celle du pays de Venezuela. On a détruit avec -beaucoup trop de promptitude ces arbres, dans une foule de localités, et -nous avons entendu attribuer même l’invasion récente de la fièvre jaune -à la destruction systématique de ce végétal charmant, qui égaye de sa -verdure tous les rivages brésiliens. En tombant sous le fer du -cultivateur, il laisse à découvert des plages boueuses, habitées par des -myriades de crabes, et d’où s’échappent des effluves paludéennes de la -pire espèce. Il y a au Brésil deux espèces de Mangliers, le _mangue -branco_ et le _mangue vermelho_. Nous renvoyons pour leur description -scientifique à Aug. de St. Hilaire. Nous supposons que le vieux mot -employé ici par le P. Yves vient du verbe _parere_ enfanter, parce que -cet arbre se reproduit par les racines qu’il jette en arcades autour de -lui. (Voy. dans _nos scènes de la nature sous les tropiques_, l’effet du -manglier dans le paysage.) - - -[60] Il y en a de trois sortes. p. 18. - -La fâcheuse lacune qui existe ici, permet cependant de reconnaître qu’il -s’agit des tortues du Maranham. On prépare au Pará, avec les œufs de ce -Chelidonien, ce qu’on appelle la _manteiga de Tartaruga_ ou _beurre de -Tortue_. Il s’en exporte une quantité prodigieuse. - - -[61] Parmy ces forests il y a une telle multitude de cerfs biches, -chevreils, vaches braves. p. 19. - -Dans cette énumération assez complète des quadrupèdes qu’on pouvait se -procurer à la chasse, un nom frappera naturellement le lecteur, c’est -celui de vache brave. Il eût été possible, rigoureusement parlant, que -les rives du Mearim eussent reçu quelques individus de la race bovine, -introduits déjà depuis longtemps dans la province de Pernambuco: Claude -d’Abbeville est même explicite sur ce point. Mais ce n’est pas ce qu’a -voulu dire notre bon missionnaire; la vache _brave_ ou _brague_, comme -il est dit autre part, est le _Tapir_ ou _Tapié_, selon Montoya: animal -fort commun alors d’une extrémité du Brésil à l’autre. Pour le désigner -les Espagnols et les Portugais se servaient d’une dénomination empruntée -aux maures. Ils l’appelaient aussi _Anta_ ou _Danta_ qui signifie, -dit-on, buffle. Lorsque les Américains à leur tour eurent à imposer un -nom au bœuf, ils l’appelèrent _Tapir-assou_. M. Martius fait observer -avec raison que le mot s’applique dans la _lingoa geral_ à tout gros -mammifère. Ce pachyderme étant le plus gros animal connu de l’Amérique -du sud, sa chasse fut bientôt en honneur chez les Européens et il -disparut, en grande partie du moins, des lieux où il était le plus -répandu. Dans certaines contrées de l’Amérique c’était un animal sacré. -A ce titre même, il figure sur divers monuments. Au Brésil les indigènes -cherchaient à se le procurer, non-seulement à cause de sa venaison, mais -surtout en raison de l’épaisseur de son cuir, dont ils fabriquaient des -boucliers, et que ne pouvaient traverser des flèches armées le plus -ordinairement d’une pointe aiguë de bois ou d’un roseau affilé. Jean de -Lery avait rapporté du Brésil en France, plusieurs de ces rondaches, -elles ne parvinrent pas jusqu’en Europe. Une effroyable famine, due à -une traversée de cinq mois, obligea le pauvre voyageur à s’en nourrir -après les avoir fait ramollir dans l’eau. Ceux de nos lecteurs qui -voudront des détails intéressants et exacts sur le Tapir américain, les -trouveront dans une excellente dissertation consacrée spécialement à cet -animal, elle est due au docteur Roulin bibliothécaire de l’institut. On -lit dans le Glossaire de M. Martius une synonimie étendue se rapportant -au Tapir. (Voy. p. 479.) - - -[62] Ils se mirent à chercher les Tabaiares. p. 19. - -Il est bien certain que les Indiens de cette tribu se tournèrent contre -les Français. Il y a dans l’histoire de cette expédition, un fait qui -n’a pas été suffisamment remarqué: C’est que le plus fameux des -capitaines indiens, dont le Brésil ait gardé la mémoire, fit ses -premières armes au Maranham, durant l’occupation des Français. Le fameux -_Camarão_ (la Crevette), le grand chef ou _Morobixaba_ des Tabajares, -commandait à 30 archers, durant la lutte qui s’établit entre la -Ravardière et Jeronymo d’Albuquerque. Convoqué par le gouvernement -portugais pour prendre part à cette guerre, il partit de _Rio-grande do -Norte_ où se trouvait son Aldée et se rendit au _Presidio de nossa -senhora do Amparo_, dans le Maranham le 6 septembre 1614. Son frère -nommé _Jacauna_, le suivit; avec un fils qui n’avait pas plus de 18 ans -et qui portait le même nom que lui. Bien des années après, Camarão, qui -avait appris la guerre à si bonne école acquit un renom immortel dans -les fastes du Brésil, en contribuant à l’expulsion des Hollandais. (Voy. -_Memorias para a historia da capitania do Maranhão_. Cette narration -historique a été insérée dans les _Noticias para a historia e geografia -das Nações ultramarinas_. - - -[63] Un gentilhomme du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois -sangliers d’un coup de mousquet. p. 19. - -Il n’y a pas de véritables sangliers au Brésil et l’on ne peut donner ce -nom aux _Pecaris_ ou _Tajassús_ (appelés par les habitans _Porcos do -Matto_). La prouesse du gentilhomme n’a rien d’extraordinaire, parce que -les pecaris marchent toujours en troupes nombreuses et que le gros plomb -suffit pour les tuer. Martius a donné la synonimie complète de cet -animal dans ses _Glossaria linguarum brasiliensium_. (Voy. la division -_Animalia cum Synonimis_ p. 477.) - - -[64] Ils trouverent des Aioupaues. p. 19. - -Un _ajoupa_ est une petite cabane couverte en feuillage et qui se trouve -ouverte à tous les vents. Ce mot est encore fort usité dans nos -établissements de la Guyane. On voit des représentations d’ajoupas dans -Barrère. - - -[65] Aussitost que cette armee fut retournée de Miary, l’on parla -chaudement de faire dans peu de temps le voyage des Amazones. p. 20. - -Dès l’année 1542, l’embouchure du grand fleuve avait été explorée par -Alphonse le Xaintongeois. (Voy. le _ms. original de son voyage_ à la -bibliothèque impériale de Paris.) Jean Mocquet, chirurgien français -garde des curiosités de Henri IV, avait visité ses rives. (Voy. _le ms. -de sa relation_ à la bibliothèque Ste. Geneviève.) Enfin la Ravardière -avait poussé jusque-là une première reconnaissance. Jean Mocquet est -tout-à-fait explicite touchant le mythe des Amazones, qui a tant occupé -La Condamine et l’illustre de Humboldt. Il tenait tout ce qu’il rapporte -de ces femmes belliqueuses, d’un chef nommé _Anacaioury_. Ce personnage -ou peut-être son homonyme, figure comme on le verra bientôt dans Yves -d’Evreux. Il commandait à une nation d’Oyapok ou d’Yapoco. Mocquet -annonce à ses lecteurs qu’il ne put aller visiter les Amazones comme il -le désirait «à cause que les courants sont trop violens pour les -vaisseaux et mesme pour son navire et patache qui tiroit desja assez -d’eau». - -Tous ces récits sur le grand fleuve avaient laissé en France des -impressions si durables, que le comte de Pagan conviait Mazarin quarante -ans plus tard, à reprendre des projets oubliés. Pour conquérir -l’Amazonie, il veut que l’on s’unisse aux Indiens. Selon lui, le -cardinal doit rechercher l’alliance «des illustres _Homagues_ (les -Omaguas), des généreux _Yorimanes_ et des vaillants _Topinambes_.» -Jamais certes nos sauvages n’avaient reçu de si pompeuses dénominations! - -Il serait bien curieux de retrouver le récit de l’expédition exécutée -sur les rives de l’Amazone en 1613, il avait été fait par ordre de la -Ravardière et l’on en possédait encore une copie au temps de Louis XIII. - - -[66] Premierement les femmes et les filles s’appliquent à faire leurs -farines de guerre. p. 22. - -Gabriel Soares entre dans les détails les plus minutieux touchant la -manière dont les Indiens fabriquaient cette farine, dont ils formaient -de grands approvisionnements. L’espèce de manioc désignée sous le nom de -_Carima_ en faisait la base. Cette racine était d’abord desséchée à un -feu doux, et après l’avoir rapée, on la pilait dans un mortier, puis on -la blutait bien et ou la mêlait en certaine quantité avec l’autre espèce -de manioc, au moment où l’on devait la torréfier. On lui donnait un -degré de siccité extrême, et elle se conservait beaucoup plus longtemps -que l’autre. On aura du reste, sur cette industrie agricole des -aborigènes du Brésil, tous les renseignements désirables dans le -_Tratado descriptivo do Brasil_, p. 167. M. Auguste de Saint Hilaire a -dit avec raison que l’exploitation du manioc avait tiré la plupart de -ses procédés de l’économie domestique des Tupis; il a résumé en même -temps, de la façon la plus concise et la plus habile, ce qu’il y avait à -dire sur la culture de la plante (_Voyage dans le district des Diamants -et sur le littoral du Brésil._ T. 2, p. 263 et suiv.). - - -[67] Ces canots de guerre, sont quelquefois capables de porter deux ou -trois cents personnes. p. 23. - -Gabriel Soares est tout-à-fait d’accord ici avec notre missionnaire. Les -grands canots, dont il est question, s’appelaient _Maracatim_ parce -qu’ils portaient un Maraca protecteur à leur proue. Le mot _iga_ -désignait un canot simple, _Jgaripé_ un canot d’écorce, etc. etc. (Voy. -à ce sujet _Ruiz de Montoya_, _Tesoro_, à la p. 173.) - - -[68] Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes de la queüe -d’Austruche. p. 23. - -André Thevet, et après lui Jean de Lery, ont représenté avec exactitude -ce genre d’ornement, que le dernier de ces voyageurs nomme _Araroye_. Il -était réservé au P. Yves de nous faire connaître sa valeur symbolique. - - -[69] Ce mot d’Amazone leur est imposé par les Portugais et Français. p. -26. - -Le curieux récit de l’Indien, confirme l’opinion émise par Humboldt, -qu’il a bien pu se trouver jadis quelques femmes lasses du joug que leur -faisaient subir les hommes et se vouant à la vie guerrière. Il cadre -également avec les traditions recueillies par La Condamine.--Soixante -ans environ avant le P. Yves, le cordelier André Thevet n’est pas -éloigné de voir dans ces Sauvages américaines, des descendantes directes -de l’armée féminine commandée par Pentesilée! Humboldt a dit avec raison -que le mythe des Amazones appartenait à tous les siècles et à tous les -cycles de civilisation. - - -[70] Il fut affectionnement prié par tous les principaux de ce pays là -d’aller faire la guerre aux _Camarapins_ gens farouches. p. 27. - -Cette nation n’est pas indiquée dans le _Diccionario topographico, -historico, descriptivo, da Comarca do Alto Amazonas_. Recife, 1852, 1 -vol. in-12. Nous ne l’avons pas non plus trouvé mentionnée dans la -longue nomenclature de la _Corografia paraense_ d’Accioli de Cerqueira e -Silva. Elle doit être éteinte; Martius n’en fait pas mention dans ses -noms de lieux et de nations, qui forment une division du Glossaire -publié récemment. - - -[71] Comma, p. 27. - -Sous cette dénomination qui revient si fréquemment, on ne désignait pas -seulement un grand village au-delà de Tapouytapère; c’était aussi le nom -d’un vaste territoire et d’une rivière. Selon le P. Claude, Comma -signifie la place propre à pêcher du poisson; nous doutons fort que -cette explication soit exacte. On cherche vainement Comma dans le -Glossaire de Martius publié en 1863. - - -[72] La riviere des _pacaiares_ et de là en la riviere de _Parisop_. p. -27. - -Casal, le _Dictionnaire du haut Amazone_, et Accioli se taisent -également, sur ces fleuves, qui reçurent une armée de deux mille hommes! -Martius signale une nation des Pacajaz ou Pacaya dans le Pará. (Voy. -_Glossaria linguarum_ p. 519.) - - -[73] Et les mena au lieu des ennemis, lesquels demeuroient dans les -_Iouras_. p. 28. - -Cette courte description d’habitations aériennes construites sur des -mangliers, et sur des troncs de palmiers murichy, rappelle un fait des -plus curieux, qu’on a jadis rangé parmi les fables et qui figure dans la -Relation de Walther Ralegh. Il est bien certain qu’on a pu mettre -quelque exagération dans les premiers récits, mais que le fait en -lui-même est de la plus grande authenticité. Il a lieu encore aux -bouches de l’Orénoque. Les _Waraons_ visités il y a près d’un siècle par -le docteur Leblond, les _Guaraunos_ que décrit le savant Codazzi, sont -un seul et même peuple, que son étrange manière de vivre a sauvé d’une -entière destruction. Les Camarapins, dont nous venons de constater la -disparition furent moins heureux. On peut consulter sur les Indiens des -Iouras l’extrait que nous avons donné jadis des manuscrits dans lesquels -le médecin français a constaté son séjour chez les Waraons. (Voy. _la -Guyane_, 1828, in-18.) Codazzi dont on connaît les beaux travaux -géographiques, citait encore en 1841, les Guaraunos, comme n’ayant pas -complétement abandonné leurs maisons aériennes. Il y a vingt ans tout au -plus, ils venaient trafiquer avec les habitans de la Trinidad. (Voy. -_Resúmen de la Geografía de Venezuela_. Paris, 1841, in-8.) Agostino -Codazzi est mort dernièrement. Quant aux mss. de Leblond, que nous avons -eus à notre disposition jadis, ils faisaient partie de la collection de -voyages possédée en 1824 par l’éditeur Nepveu. - - -[74] Et premierement d’un plaisant et rusé sauvage appelé _Capiton_. p. -30. - -Ce personnage portait une dénomination toute portugaise, et il était -dévoué à la nation dont il servait les intérêts. Le titre de _Capitão_ a -été promptement accepté du reste, par les chefs de la race indienne. - - -[75] J’ay faict mourir le pere qui est mort et enterré à Yuiret, où -demeure le _pay ouassou_ le grand pere auquel j’ay envoyé tous les maux -qu’il a. p. 31. - -Ce sauvage fanfaron, se vantait d’avoir fait mourir le P. Ambroise -résidant à Yuiret, qu’il faut prononcer _Ieuiree_, selon Claude -d’Abbeville, qui indique en même temps l’étrange signification de ce -nom. Le _pay ouassou_, le grand père, est Yves d’Evreux. Nous ferons -observer à ce sujet que le mot _Pay_ signifie père en Portugais. _Pay -guaçu_ de l’avis même de Ruiz de Montoya signifie évêque, prélat en -Guarani. Le nom de Pay fut d’autant plus promptement adopté par les -Indiens qu’il avait une plus grande analogie avec celui qui désigne les -gens graves; les sorciers _hechizeros_, pour nous servir de la propre -expression du lexicographe espagnol. Dans la _lingoa geral_, -modification du Guarani, Pay signifie père, moine, et seigneur. _Pay -Abaré Guaçu_ était la désignation des Prélats et des Jésuites. Les -Indiens nomment encore le pape _Pay’ abaré oçú eté_. - - -[76] Ah que j’ay de peur grandement ô que les Topinambos sont méchants. -p. 32. - -Nous ne saurions dire pourquoi le missionnaire modifie l’orthographe -d’un nom de peuple, qu’il a si souvent présentée d’une autre façon. -Claude d’Abbeville écrit _Topynambas_; l’auteur de la somptueuse entrée -_Toupinabaulx_, Hans Staden _Topinembas_, et enfin Jean de Lery les -appelle _Tououpinambaoults_. Malherbe adoucit le mot en écrivant -_Topinambous_. Ce fut cette dernière orthographe qui prévalut au temps -de Louis XIV. Nous sommes revenus à celle adoptée par les Brésiliens. - - -[77] Or ces Portugaiz avoient avec eux des Canibaliers Sauvages. p. 34. - -Par le mot si vague, qu’emploie ici le P. Yves, nous supposons qu’il -prétend désigner des peuples plus sauvages encore que ne l’étaient les -Tupinambas, ou se livrant d’une façon plus déterminée à -l’anthropophagie. On trouvera dans les œuvres de M. de Humboldt une -curieuse définition du mot _Canibale_. Nous ferons remarquer que -cinquante ans auparavant l’époque à laquelle écrivait le P. Yves, on -désignait plus spécialement ainsi les Indiens rapprochés de l’équateur. -On lit dans l’histoire de la France antarctique d’André Thevet à propos -du bois de teinture: «Celui qui est du costé de la rivière de Ianaïre -est meilleur que l’autre du costé des Canibales et toute la coste de -Marignan» (p. 116 au verso), et plus loin: «Puisque nous sommes venuz à -ces Canibales nous en dirons un petit mot, or ce peuple depuis le Cap -St. Augustin et au-delà jusques près de Marignan est le plus cruel et -inhumain qu’en partie quelconque de l’Amérique. Cette canaille mange -ordinairement chair humaine comme nous ferions du mouton» (p. 119). - - -[78] Nous fusmes inquietez l’espace d’un bon mois de mille rapports, -tant des Sauvages qui habitoient pres de la mer, que des François -residans aux forts qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon -du costé de l’islette St. Anne et du costé de _Taboucourou_. p. 34. - -Ce fut en effet sur les bords de l’_Itapecurú_ que les Portugais se -présentèrent. Claude d’Abbeville dit quelques mots de ce beau fleuve, -mais il en exagère le cours. Nous sommes si peu au fait de la géographie -de ces contrées, qu’Adrien Balbi se contente d’introduire son nom dans -les tableaux qu’il a dressés des fleuves du Maranham. Mais quels -prodigieux changements se sont opérés sur ses rives depuis l’époque où -notre bon moine le nommait en altérant son nom. A la place du ces -forêts, où erraient jadis les Tymbiras, on cultive le maïs, le manioc, -le sucre, le tabac, le coton, et la récolte de cette dernière production -est si abondante, qu’elle monte pour deux districts seulement à plus de -35,000 sacs. - -Les villes les plus importantes qui s’élèvent sur ce fleuve ne sont pas -même connues de nom en France et figurent à peine dans nos livres de -géographie. Qui a entendu parler par exemple de la petite cité de -Caxias, la riante patrie de Gonçalvez Dias. C’est cependant une ville -riche et commerçante, que l’on rencontre sur les bords de l’Itapecurú à -soixante lieues de la capitale. Ce n’était en 1821, qu’une bourgade de -2400 âmes environ et aujourd’hui, son accroissement a été si rapide, -qu’on lui accorde au-delà de 6000 habitans. Caxias est le centre du -commerce qui se fait avec la vaste province du Piauhy et avec les -immenses solitudes peuplées de troupeaux qu’on désigne sous le nom de -_Sertão_. Plantée pour ainsi dire dans le désert, elle a des écoles -florissantes, un théâtre, des établissements d’utilité publique, qu’on -ne rencontre pas toujours dans des villes plus considérables. Le nom de -Caxias a d’ailleurs une signification politique au Brésil. Ce fut là, -qu’en 1832, sur le morne de Alecrim, fut livrée la bataille à l’issue de -laquelle se consolida l’indépendance de la province. Plus tard, sur la -colline même qui portait le nom indien _das Tabocas_ eut lieu le combat -sanglant, où fut vaincu Fidié et qui inspira des vers si énergiques à -Gonçalvez Dias. Il faudrait des volumes pour exposer même sommairement -les perturbations qui suivirent cet événement et les luttes orageuses -qui se continuèrent dans ce coin ignoré du monde jusqu’en 1848, époque à -laquelle le docteur Furtado sut réprimer le brigandage qui désolait la -cité naissante. La nature elle seule est grande dans ces régions, 20,000 -habitans tout au plus forment la population de ce vaste municipe -effleuré à peine par l’agriculture. A la distance où nous sommes -d’ailleurs, ces révolutions si longues à raconter, nous font l’effet de -celles du moyen-âge qu’enregistre parfois l’histoire locale, mais -qu’elle oublie pour ainsi dire aussitôt parce que ces événements ne se -lient à aucun des grands intérêts dont le monde se préoccupe. A plus -juste raison encore on pourrait appliquer ce que nous disons à villa de -Codó, la bourgade la plus florissante de la province après Caxias; comme -elle, elle est baignée par l’Itapecurú, et comme elle un espace de -soixante lieues la sépare de la capitale. - - -[79] Il faudroit qu’ils plantassent des croix pour chasser Giropary. p. -37. - -Cette dénomination du mauvais principe, acceptée durant tout le courant -de leur publication, par Yves d’Evreux et par Claude d’Abbeville, semble -appartenir plus spécialement au nord du Brésil. Martius écrit _Jurupari_ -ou _Jerupari_. _Anhánga_ paraît avoir été plus usité dans le sud. Le -_Tesoro de la lingoa Guarani_, ne renferme pas la signification du mot -Giropari. _Angaí_ dans ce précieux dictionnaire, désigne le mauvais -esprit. Anhanga aujourd’hui ne signifie plus qu’un fantôme. (Voy. -Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingoa Tupy_.) - - -[80] Ces peuples estoient appelés par les Tapinambos Tabaiares, -auparavant qu’ils se fussent reunis. p. 39. - -Tabajares, ne signifie nullement _ennemi_, mais bien les seigneurs de -l’Aldée. (Voy. Adolfo de Varnhagen, _Historia geral do Brazil_, T. -1;--Accioli, _Revista do Instituto_.) - - -[81] Les François les appellent pierres vertes. p. 39. - -La dénomination adoptée au XVIIe siècle par nos compatriotes venait -indubitablement de l’habitude où étaient ces Indiens de se percer la -lèvre inférieure et même les joues, pour y introduire des disques de -jade, travaillés avec beaucoup de patience, et qu’ils regardaient comme -leurs joyaux les plus précieux. (Voy. _sur l’usage de se percer la lèvre -inférieure chez les Américains du sud_, notre série d’articles insérée -avec de nombreuses gravures dans le _Magasin pittoresque_. T. 18, p. -138, 183, 239, 338, 350, et 390.) - - -[82] _Miarigois_, c’est-à-dire gens venus de Miary. p. 39. - -Miarigois est un nom évidemment forgé par notre bon missionnaire. -Rabelais n’eut pas mieux inventé. Les Miarigois n’étaient autres que des -Tupinambas qui s’étaient fixés sur les bords fertiles de ce Miary, que -Cazal prétend avoir donné son nom à la province. Le Mearim qui offre un -cours de 166 lieues n’est navigable que durant l’hivernage, les grands -canots ne peuvent le remonter alors que jusqu’à 60 lieues, il prend -naissance dans la _Serra do Negro_ et _Canella_ par les 8° 2′ 23″ de -lat. et les 2° 21′ de long., comptés depuis l’île de Villegagnon (baie -de Rio de Janeiro). - - -[83] Les _Tapouis_ font grand estat de ces pierres. p. 40. - -Le mot _Tapuya_ ou _Tapouy_ a soulevé de grandes discussions, est il le -nom d’un peuple? (Voy. _le Dictionnaire de Gonçalvez Dias_.) -Signifie-t-il ennemi? Ruiz de Montoya se tait sur ce point. Faut-il en -faire une nation distincte de celle des Tupis, à laquelle ces derniers -auraient imposé ce nom. Un écrivain, qui fait autorité, M. Accioli, ne -semble pas hésiter à ce propos. Lorsqu’il a énuméré les principales -divisions de la race Tupique, il dit: «Une autre nation générique, celle -des _Tapuias_ se subdivise conformément à l’opinion d’un grand nombre en -peuplades parlant près de cent langues tels sont: les _Aymorés_, les -_Potentús_, les _Guaitacás_, les _Guaramonis_, les _Guaregores_, les -_Jaçarussús_, les _Amanipaqués_, les _Payeias_ et un grand nombre -d’autres.» (Voy. le T. XII de la _Revista trimensal_. _Dissertação -historica ethnographica e politica sobre quaes eram as tribus -aborigenes_, etc. p. 143.) - - -[84] Les battre c’est autant que les tuer. p. 45. - -Ce mot était devenu proverbial aux îles et à la Guyane. - - -[85] Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre. p. 45. - -Hans Staden fait prisonnier par les Tupinambas en 1550 au sortir du fort -de Bertioga suscite une grande discussion, lorsqu’il faut savoir -définitivement quel est celui qui l’a touché le premier. (Voy. _la -Collect. Ternaux Compans_.) - - -[86] _Ybouira Pouïtan_, c’est-à-dire l’arbre du Bresil. p. 54. - -Ce nom de chef n’a rien d’extraordinaire, mais il faut écrire _Ibira -Pitanga_ pour plus d’exactitude. (Voy. Ruiz de Montoya.) Lery écrit -_Araboutan_, Thevet _Oraboutan_. Ce bois célèbre disparaît chaque jour -davantage des grandes forêts où l’allaient chercher nos ancêtres. - - -[87] Chacun l’environnoit pour l’escouter quand il alloit au Carbet. p. -55. - -C’est un Tabajara qui parle, mais nous ferons observer que le mot -_Carbet_ n’appartient pas à la _lingoa geral_. Le P. Ruiz de Montoya ne -l’a pas inséré dans son précieux _Tesoro de la lingua Guarani_. Il est -plus particulièrement en usage parmi les Galibis et d’autres peuples de -la Guyane. Le voisinage de notre colonie se fait sentir dans le récit du -P. Yves, rien que par cette expression. Il faut faire une certaine -différence entre les Carbets et les _Ocas_ ou _Tabas_, qui constituaient -l’architecture rudimentaire des autres peuples du Brésil. Ecoutons à ce -sujet le P. du Tertre: «Au milieu de toutes ces cases, ils en font une -grande commune qu’ils appellent _Carbet_, laquelle a toujours 60 ou 80 -pieds de longueur et est composée de grandes fourches hautes de 18 ou 20 -pieds, plantés en terre. Ils posent sur ces fourches un latanier ou un -autre arbre fort droit qui sert de faist, sur lequel ils ajustent des -chevrons qui viennent toucher la terre, et les couvrent de roseaux ou de -fuëilles de latanier, de sorte qu’il fait fort obscur dans ces Carbets, -car il n’y entre aucune clarté que par la porte, qui est si basse qu’on -ne sauroit y entrer sans se courber.» - -Les détails que nous venons de donner ici sont empruntés à un ouvrage -qui date de l’année 1643, et ils se rapportent plus spécialement à -l’architecture rustique des Caraïbes insulaires. Nous avons choisi cet -exemple à peu près contemporain du livre publié par notre auteur, parce -qu’il n’y avait pas en réalité de notables différences entre les Carbets -des îles et ceux du continent. Si l’on faisait une histoire de ces cases -de feuillage si promptement élevées, on pourrait en constater néanmoins -certaines variétés, selon les usages auxquels on les destinait. (Voy. à -ce sujet, _le voyage pittoresque au Brésil de Debret_, puis les gravures -du livre d’André Thevet, publ. en 1558.) Il y avait les petits et les -grands Carbets, ceux où les Piayes faisaient leurs jongleries, et ceux -où se tenaient les grands conseils. Ces derniers affectaient la forme -d’un de nos vastes hangars, et pouvaient contenir jusqu’à 150 ou 200 -guerriers. Au XVIIe siècle, dans le langage de nos colonies, parmi les -îles ou sur le continent, tenir un conseil quelconque, c’était -_Carbeter_; le terme était consacré et se trouve dans tous les -voyageurs. (Voy. entre autres Biet, _Voyage de la France équinoxiale_. -Paris, 1654, in-4.) - - -[88] Il alla de ce pas au fort, accompagné d’un des principaux -truchemens de la compagnie nommé Migan. p. 60. - -David Migan était Dieppois et comme tant de Normands de la fin du XVIe -siècle, il était venu chercher fortune parmi les sauvages du Brésil. Les -chefs de l’expédition le trouvèrent établi depuis nombre d’années à -Jupanaran, sur l’île de Maranham. C’était dans l’étendue du mot, un -truchement de la Normandie et dieu sait de quelle réputation jouissaient -ces interprètes, dans ce qu’on appelait alors le monde civilisé. On -allait jusqu’à les assimiler aux sauvages, dont ils partageaient -disait-on parfois les odieux festins. David Migan eut les honneurs du -Mercure français. (Voy. T. 3, p. 164.) Il revint en France avec Rasilly, -auquel il était particulièrement attaché, lui seul était en état de bien -traduire à la reine la longue harangue d’Itapoucou. Nous ferons -remarquer en passant qu’il a apposé sa signature, dans la cession que la -Ravardière faisait de ses droits à François de Rasilly. Cela indique -sans aucun doute qu’il jouissait d’une considération exceptionnelle. Le -nom de Migan toutefois nous paraît être un nom de guerre, ce mot en -langue tupique, désigne l’épaisse bouillie que l’on faisait avec la -farine de manioc. Malherbe qui se trouvait aux Tuileries lors de la -présentation des Indiens fait remarquer l’habileté de cet homme. Il y -avait un autre interprète nommé Sébastien, qui avait été attaché à la -personne d’Yves d’Evreux. - - -[89] Un jour quelques uns me disoient qu’il falloit que nous fussions -bien pauvres de bois en France et qu’eussions grand froid, puisque nous -envoyons des navires de si loing à la mercy de tant de perilz querir du -bois de leur pays. p. 70. - -Il est infiniment curieux de trouver au Maranham en l’année 1612, un -sauvage faisant absolument le même raisonnement au P. Yves, que celui -auquel était obligé de répondre Jean de Lery en 1556: «Que veut dire que -vous autres _Maïr_ et _Peros_ (c’est-à-dire français et portugais) -veniez quérir de si loin du bois pour vous chauffer? N’en y a-t-il point -en vostre pays?» (Voy. _Histoire d’un voyage en la terre du Brésil_. -Rouen, 1578, in-8.) - - -[90] Ils sont fort patiens en leurs miseres et famine jusques à manger -de la terre. p. 76. - -M. de Humboldt a décrit longuement la région des Otomaques et les amas -considérables de terre, que font ces Indiens pour s’en nourrir, à -l’époque où la chasse et la pêche leur font défaut. Selon le grand -voyageur, cette terre séchée au soleil et formant des pyramides de -boulettes rangées symétriquement, n’est si recherchée par les Sauvages, -qu’en raison des particules animalisées qui la rendent nutritive. Le P. -du Tertre prouve que les Indiens des îles étaient géophages comme ceux -du continent, mais il suppose que c’était uniquement par une aberration -du goût. «Tous mangent de la terre, aussi bien les mères que les -enfants, dit-il, la cause d’un si grand déréglement d’apétit ne peut -procéder à mon avis, que d’un excès de mélancolie.» (_Hist. nat. des -Antilles, habitées par les Français._ T. 2. p. 375.) Non loin des -régions que décrit le P. Yves, sur les bords du Rio Ucayale, on -rencontre encore les indiens Pinacos, dont le véritable nom est -_Puynagas_. Ces Indiens dédaignés par leurs compatriotes sont -d’intrépides géophages. L’un des plus curieux opuscules qui aient été -publiés sur cette matière, est celui de M. Moreau de Jonnès. Il est -intitulé: _Observations sur les Géophages des Antilles_. Paris, An VI, -il n’a pas plus de 11 pages. - - -[91] Le second degré s’appelle Kounoumy miry petit Garsonnet. p. 79. - -Dans cette énumération des divers degrés de l’enfance nous retrouvons -encore l’exactitude du P. Yves; mais il a confondu la lettre _N_ avec la -lettre _R_; le mot enfant s’écrit dans les glossaires brésiliens: -_Curumîm_. (Voy. Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingua Tupy_. Leipzig, -1858, in-12.) - - -[92] Elles sont donnees en mariage, et alors elles portent le nom de -_Kougnanmoucou-poire_. p. 88. - -M. Gonçalvez Dias désigne sous le nom de _Cunhã mucú_ la jeune vierge. -(Voy. _Diccionario_.) - - -[93] Il se couche pour faire la Gésine au lieu de sa femme. p. 89. - -Cet usage étrange dont parlent tous les vieux voyageurs du XVIe siècle, -ne s’était pas, comme on voit, encore modifié. On ne le retrouve pas -seulement chez les Caraïbes des îles, il est en vigueur chez plusieurs -peuples de l’Europe et notamment chez les Basques, on le désignait jadis -sous le nom de la _Couvade_. Les _mélanges historiques_ publiés à Orange -en 1675, contiennent d’intéressantes recherches à ce sujet: «C’estoit, y -est-il dit, une assez plaisante coutume que celle qui s’observoit dans -le Bearn. Lorsque une femme estoit accouchée, elle se levoit et son mary -se mettoit au lit, faisant la commère. Je crois que les Bearnais avoyent -tiré cette coutume des Espagnols, de qui Strabon dit la même chose au 3e -livre de sa géographie. La même coutume se pratiquait chez les -Tibaréniens, au rapport de Nimphodore, dans l’excellent scholiaste -d’Apollonius le Rhodien, liv. 2 et chez les Tartares suivant le -témoignage de Marc Paul au chapitre 41 du 2e livre.» Cette conduite si -bizarre qu’on ne saurait expliquer lorsqu’on n’est point descendu assez -profondément dans les replis cachés du caractère indien, était -religieusement suivie par les guerriers Tupinambas les plus forts et les -plus renommés; elle fait sourire l’homme civilisé, qui en cherche -naturellement l’origine. Elle devient touchante, pour ainsi dire, si -l’on fait attention qu’elle est toujours accompagnée des plus cruelles -privations. Non-seulement l’Indien qui vient d’être père et qui se -condamne volontairement à ce repos ridicule, ne mange pas, mais il -s’impose encore d’autres supplices; le tout, dans le but d’éviter au -petit être qui vient de naître certains maux qu’il redoute pour lui. Par -suite de son ignorance, et de ses idées superstitieuses, il s’attribue -sur l’enfant une influence physiologique illusoire et il brave -stoïquement de grandes souffrances pour en épargner quelques-unes au -nouveau-né. L’homme policé des villes médiocrement éclairé parfois, se -garde bien d’interroger les idées pleines de dévouement, mobiles du -Sauvage; avant de juger sa conduite il rit de pitié. La compagne de -l’Indien, cependant partage son étrange superstition, et elle approuve -son mari. Elle se résigne même sans murmure à de vraies douleurs et à un -nouveau travail parfois tres-rude puisque tout le poids du ménage -retombe forcément sur elle. Dans la pensée de cette pauvre créature le -salut du nouveau-né est attaché à la conduite stoïque que tient son -mari. Nous ne saurons jamais quel était le mobile qui conduisait les -anciens lorsqu’ils s’abandonnaient à ce repos bizarre, il ne différait -point probablement de celui qu’on accorde aux Américains. Carli dont -l’ingénieuse érudition explique tant de choses de l’antiquité américaine -n’essaye même pas de chercher un motif à ce qu’il trouve si burlesque. -Il se trompe certainement lorsqu’il affirme qu’on apportait des aliments -abondants à ces solitaires. (Voy. _Lettres Américaines_. Boston et -Paris, 1788, T. 1, p. 114.) Il est bon toutefois de lire avec précaution -la version française de ce curieux passage; le traducteur français le -Febvre de Villebrune n’a pas su rendre aux expressions italianisées par -l’auteur leur valeur réelle. Antoine Biet est plus juste à l’égard des -Indiens et il se montre bien moins enclin que ses prédécesseurs à la -raillerie, lorsqu’il décrit la Couvade chez les Galibis. Il l’avoue, le -pauvre Indien «Jeusne étroitement pendant six semaines ne mangeant que -fort peu, d’où vient que quand sa couche est faite, il se leve maigre, -comme une squelette (sic).» Le même voyageur nous fait voir son patient -Galibi, ne quittant pas le Carbet et n’osant pas même lever les yeux sur -ceux qui l’environnent. (_Voyage de la France équinoxiale_, liv. III, p. -390) - -En décrivant les coutumes de certains Caraïbes, l’auteur de l’histoire -morale des Antilles ne pouvait oublier la Couvade. Rochefort en raconte -les circonstances et il spécifie son analogie avec une cérémonie à peu -près identique dont il avait été témoin dans une province de France. Ce -repos forcé de l’Indien, lui paraît souverainement absurde, mais il ne -dénie pas au pauvre patient le mérite du jeûne, il avoue qu’on ne lui -donne rien de toute la journée, qu’un petit morceau de Cassave et un peu -d’eau. (Voy. _L’histoire morale_, p. 494.) Nous ne pousserons pas plus -loin ces citations, il suffira de dire qu’en ce qui touche les peuples -du Brésil, les Tupiniquins, les Tupinacs, les Tabajares, les Petiguaras -et bien d’autres tribus imitaient les Tupis. Cette nomenclature n’ajoute -rien d’ailleurs au fait en lui-même. Ce qu’il importait ici de faire -ressortir c’était l’amour paternel de l’Indien. On restitue ainsi à la -plus bizarre des coutumes l’origine réelle qu’elle doit avoir. - - -[94] Grand-peres qu’ils appellent _Tamoins_. p. 91. - -_Tamoi_ veut dire grand-père dans la langue des Tupinambas; il y a ici -altération du mot produite par une différence dans la prononciation. On -lit dans le _Tesoro de la lingua Guarani_ base de la lexicographie -brésilienne _=Tamôî=, abuelo, =Cheramôî=, mi abuelo, =Cherúramôîruba=, -mi bisabuelo, =Cherúramôî=, el abuelo de mi padre_, etc. Les Tamoyos -avaient donc par leur origine une réelle prééminence sur les autres -tribus appartenant à la même race. Vers le milieu du XVIe siècle ils -habitaient les alentours de _Nicteroy_, ou si on l’aime mieux les -environs de Rio de Janeiro. Alliés fidèles des Français, ils furent -chassés de ce beau territoire par Salema, et les débris de leurs tribus -descendirent vers les régions du nord, où ils retrouveront leurs anciens -amis, qui s’étaient réfugiés surtout dans les campagnes du Maranham. - - -[95] J’ay mis cy-dessoubs la forme et maniere ordinaire de leur pour -parler qui est tel. p. 96. - -L’espèce de vocabulaire, que donne ici notre missionnaire, n’est pas -d’une importance médiocre. Les lecteurs français peu familiarisés avec -la philologie américaine dédaigneront sans doute ce recueil de phrases, -procédant d’une langue sur laquelle s’est égayé Boileau; il n’en sera -point de même, dans un vaste Empire, où les lettres sont aujourd’hui en -honneur. Il y a longues années déjà que l’auteur de l’_histoire générale -du Brésil_ a fait ressortir l’importance de l’étude des langues -indigènes dans un mémoire inséré parmi les actes de l’_Institut -historique de Rio de Janeiro_ (août 1840). Si le P. Anchieta, auquel on -doit la première grammaire connue de la _lingoa geral_ ne parlait pas du -Tupi sans une sorte d’enthousiasme, si Figueira l’a imité dans sa naïve -admiration, Laet en s’abstenant de ces formes admiratives, a vanté son -abondance et sa douceur. En cela il a été suivi par Bettendorf. On peut -dire néanmoins que de tous ces écrivains, c’est le P. Araujo, qui a fait -le mieux saisir son importance, au point de vue philosophique. «Comment -se fait-il, dit quelque part ce religieux, que les peuples par qui elle -a été parlée, ayant leurs idées limitées dans un cercle étroit d’objets -tous nécessaires, cependant, à leur mode d’existence, aient pu concevoir -des signes représentatifs d’idées, capables d’atteindre aux choses dont -ils n’avaient nulle connaissance antérieurement, et cela, non pas d’une -façon telle quelle, mais avec propriété, énergie, élégance,» et il -ajoute aussitôt: «n’ayant aucune idée de religion, si ce n’est de la -religion naturelle. Ils n’en ont pas moins trouvé dans leur propre -langue des expressions pour rendre toute la sublimité des mystères de la -religion de Grâce, sans rien emprunter aux autres idiomes.» On se -tromperait étrangement, si l’on supposait que la langue usitée parmi les -tribus nombreuses, que trouva Pedralvez Cabral au Brésil, en l’année -1500, est aujourd’hui éteinte. Non-seulement elle a laissé partout des -vestiges dans la géographie du Brésil, mais on la parle dans une -multitude de villages et elle a la plus étroite affinité avec ce -Guarani, qui est la langue en usage dans la plus grande portion du -Paraguay. Cette langue toutefois n’est plus déjà ce qu’elle était au -XVIme siècle. Les idiomes des peuples sauvages se modifient comme ceux -des peuples civilisés et plus encore peut-être, quand un courant d’idées -nouvelles vient les détourner de leur libre allure. Le _Maya_, le -_Quiché_, l’_Aztèque_, le _Quichua_, l’_Aymara_, ne sont plus ce qu’ils -étaient du temps de Cortez, d’Alvarado, et de Pizare. Si le savant -Veytia, pouvait, il y a tout près d’un siècle, constater l’énorme -différence que présente le Nahuatl ancien, avec le Nahuatl, que -plusieurs personnes parlaient de son temps, on doit se figurer aisément -ce qui est advenu à l’égard de la langue Tupique et du Guarani moderne. -Cette dernière langue, si usitée au Paraguay, n’est plus parlée dans sa -pureté native, nous dit M. de Beaurepaire Rohan, que parmi les _Cayuas_ -aux sources de l’Iguatiny. Tous les livres, qui ont envisagé la vieille -langue au point de vue grammatical sont donc précieux. Sous ce rapport -même, il le faut bien dire, les voyages d’Hans Staden, de Thevet et de -Lery, le sont plus que les relations de Claude d’Abbeville et d’Yves -d’Evreux. On trouvera tous les renseignements désirables sur ce sujet -dans notre opuscule publié sous ce titre: _Une fête brésilienne célébrée -à Rouen en 1550. Suivie d’un fragment du XVIme siècle roulant sur la -Théogonie des anciens peuples du Brésil et des poésies en langue Tupique -de Christovam Valente._ Paris, Techener, 1850, gr. in-8. - -Le savant Hermann E. Ludewig n’a pas eu connaissance du vocabulaire -donné par le P. Yves ou du moins il ne le cite point. (Voy. _The -literature of American aboriginal languages_. London, 1857, in-8.) De -vastes travaux ont été entrepris du reste sur cette langue en ces -derniers temps. Au premier rang nous devons nommer ceux de l’illustre -Martius. Un littérateur éminent du Brésil, M. Gonçalvez Dias, qui a déjà -publié à Leipzig _le Diccionario da lingua Tupy_ (1858), est allé -l’étudier de nouveau dans les forêts profondes de l’Amazonie. La -philologie brésilienne va donc faire encore d’immenses progrès. - - -[96] Un Pagy Ouassou, c.-à-d. un grand sorcier pour les maladies et -enchanteries. p. 104. - -Il y a ici une lacune fâcheuse dans notre texte, puisque il est à peu -près indubitable que notre voyageur allait s’étendre sur une caste qui -joue avec les _Morobixaba_ le rôle principal dans la vie civile et -politique des Brésiliens. Simon de Vasconcellos, dans ses _noticias do -Brasil_, ne laisse pour ainsi dire rien à désirer sur ce point et nous y -renvoyons. Nous ferons observer toutefois, que les _Piayes_, _Pagé_ ou -_Pagy_, n’obtenaient la prodigieuse influence qu’ils exerçaient qu’en se -soumettant à des épreuves et à des jeûnes tels, que leur vie se trouvait -en danger, lorsqu’ils obtenaient le titre, objet de leur ambition. -Depuis l’embouchure de l’Orenoque, jusqu’à celles du Rio de la Plata, -ces épreuves ne variaient guère. Lorsque le récipiendaire était déjà -épuisé par le jeûne, on le livrait à la morsure des fourmis, on lui -ingurgitait d’abominables potions dont le jus de tabac faisait la base -et parfois on l’enfumait jusqu’à ce qu’il tombât privé de sentiment. -S’il résistait à ces supplices, il marchait l’égal des guerriers et -l’emportait parfois sur eux. - -Vasconcellos nous a laissé sur ce qu’on pourrait appeler le collége des -piayes (comme on a dit le collége des druides) certains détails -infiniment précieux: ils s’appliquent surtout néanmoins, aux provinces -du sud. Dans le nord c’étaient les _Pajes Aybas_, qu’on regardait comme -des sorciers, de puissants astrologues, ou si l’on veut des -_Tempestaires_ auxquels rien ne pouvait résister. Non-seulement ils -tenaient les astres sous leur dépendance, mais la lune, et le soleil -lui-même, obéissaient à leurs ordres; ils déchaînaient les vents, ils -soulevaient les tempêtes. Les animaux les plus terribles, tels que les -jaguars et les jacarés se soumettaient à leurs ordres. Pour arriver, aux -yeux du vulgaire, à ce degré de puissance, les Pajè Aybas possédaient un -moyen qui n’a jamais manqué son effet; ils avaient _leur herbe aux -sorciers_ bien autrement puissante que celle de l’Europe, qui l’est déjà -beaucoup. C’était la _Parica_, dont le docteur Rodriguez Ferreira a -laissé la description et a fait connaître les effets délétères. (Voy. -les _Mémoires de l’Académie des Sciences de Lisbonne_.) On mâchait la -Parica, on en faisait une sorte d’onguent avec lequel on pratiquait des -onctions. - - -[97] Ils se frottent d’huyles de palme de _rocon_ et de Junipape. p 112. - -Il y a ici une légère erreur typographique que nous rectifions, il faut -lire _rocou_. Sur toute l’étendue de l’Amérique méridionale, les tribus -sauvages se teignaient la peau en rouge orangé et en noir bleuâtre au -moyen du rocou, _Bixia Orellana_ et du _Genipayer_ (_Genipa Americana_). -Le P. Yves parle en termes exacts, du fruit de cet arbre, qui croît en -abondance au Maranham; le jus clair et limpide qu’on en extrait, tourne -au noir intense presque immédiatement après son application et garde sa -fixité inaltérable même dans l’eau durant neuf jours. (Voy. ce que dit à -ce sujet Humboldt, _Voyage aux régions équinoxiales_.) - - -[98] Elles ne peuvent plus voir à tirer des pieds les _thons_ ou vers. -p. 113. - -Yves d’Evreux se sert ici d’une expression impropre, il désigne par le -mot _Thon_, ce qu’on appelle le _bicho do pé_, _niga_, _Pulex penetrans_ -des entomologistes. Il serait possible néanmoins, que le mot appartînt à -_la lingoa geral_. Il se trouve avec la même acception dans Thevet, qui -a écrit en 1558. (Voy. _France antarctique_, p. 90.) Cet insecte est -trop connu pour que nous insistions ici sur les maux dont il peut -devenir l’origine. (Voy. entre autres naturalistes l’exact Auguste de -St. Hilaire, _Voyage dans l’intérieur du Brésil_. T. 1, p. 35 et 36.) - - -[99] Il faut que vous croyez que ces pays sont autant fournis d’arbres -medicinaux, de gommes salutaires et d’herbes souveraines, qu’aucun que -soit soubs la voute des cieux. Le temps le fera cognoistre. p. 118. - -La prophétie du bon père s’est complétement réalisée. Il y a peu de -régions sur le globe, qui aient été explorées à un tel point au profit -de la science. Outre _les plantes utiles_ du Brésil dues au regrettable -Auguste de St. Hilaire, on a aujourd’hui la _Flora brasiliensis_ de -l’illustre Martius qui a donné également la _materia medica_ de ce vaste -pays. Nous craindrions de fatiguer l’esprit du lecteur par une aride -nomenclature, en accumulant ici les titres de livres spéciaux. Nous nous -contenterons de faire observer que les Brésiliens ont apporté eux-mêmes -leur large part à cet ensemble de travaux scientifiques. Il suffit de -nommer ici les mémoires publiés en ces derniers temps par M. Freyre -Allemão et l’immense recueil demeuré malheureusement imparfait, qui -porte le titre de _Flora fluminensis_. - - -[100] Ceste tache est appelee par les indiens _Aïpian_, c’est-à-dire la -_mère pian_. p. 120. - -Cette funeste maladie, si voisine de la syphilis, si elle n’est la -syphilis elle-même se trouve décrite également dans _la France -antarctique_ d’André Thevet, livre publié à Paris en 1558 (voy. à la p. -86). Jean de Lery en décrit aussi les symptômes. Il est donc évident -qu’on ne saurait attribuer aux noirs de la Guinée une affection si -répandue chez les Américains. - - -[101] Ils le devalent doucement au fond. p. 126. - -Le P. Yves est ici d’une rigoureuse exactitude dans tout ce qu’il dit -sur les funérailles des Indiens. Lery et Thevet se trouvent complétement -d’accord avec lui. Ce dernier a donné une excellente planche -représentant un Tupinamba, qu’on descend au tombeau. (Voy. p. 82 au -verso.) - - -[102] _Cosins_ du Petun. p. 126. - -Il faut lire ici _Cofins_. Les Tupinambas n’omettaient point en effet -dans leurs singulières prévisions une certaine quantité de tabac -destinée au mort, de même qu’on lui apportait des viandes, du poisson, -des racines de Cara et de la farine de Manioc. Tout ce que le P. Yves -raconte dans ce chapitre est de la plus grande exactitude et l’on peut -examiner sur ce sujet deux images naïves que reproduisent _la France -antarctique_ de Thevet et _le Voyage_ de Lery. - - -[103] Tapouitapere, Comma et Caietez. p. 130. - -Les Tapouïtapères qui empruntaient leur nom à une localité du Maranham -étaient-ils les longs cheveux? Ils appartenaient à la race Tupique, -puisque Migan, l’interprète Dieppois, entendait leur langage, il en -était de même des Comma, ou Indiens de la bourgade portant ce nom. Les -Cahétes formaient au XVIme siècle, une nation essentiellement -belliqueuse, occupant la plus grande partie du territoire de la province -de Pernambuco. Ce peuple parlait la langue Tupique ou _lingoa geral_. On -trouvera les plus curieux renseignements sur son organisation -intérieure, dans le _Roteiro do Brazil_, ms. de la bibl. imp. de Paris. -Il est reconnu aujourd’hui que ce livre si remarquable, composé en 1587, -par Gabriel Soares, est le travail le plus complet qui existe sur les -diverses tribus du Brésil existant encore à l’époque où vivait le P. -Yves. L’Académie des Sciences de Lisbonne en avait reconnu depuis -longtemps l’importance et l’avait fait imprimer dans ses _Noticias das -nações ultramarinas_, lorsque M. Adolfo de Varnhagen collationnant entre -eux tous les manuscrits revêtus de titres divers, mais dus au même -auteur, en donna une nouvelle édition bien supérieure à toutes les -autres: elle a paru sous ce titre: _Tratado descriptivo do Brazil em -1587, obra de Gabriel Soares de Souza, Senhor de Engenho da Bahia nella -residente dezesete annos, seu vereador da Camara_. Rio de Janeiro, 1851, -in-8. - - -[104] Tous se sauverent en certaines islettes inhabitees, horsmis un -François qui fut emporté en nageant par les poissons _Rechiens_. p. 132. - -Le P. Yves suit toujours cette vicieuse orthographe pour désigner le -_requin_. Ou a dû écrire primitivement _requiem_: S’il est vrai que le -nom imposé à ce squale vorace vienne de la rapidité avec laquelle il -donne la mort. - - -[105] Les Joueurs de Maraca. p. 133. - -Le Maraca dont il a été si souvent question était un instrument -symbolique, dont on faisait usage dans les cérémonies sacrées et dans -les fêtes. Le garde des curiosités du roi, Thevet, en a donné une -description excellente dans ses manuscrits inédits. On ne sera pas fâché -de la retrouver dans ce volume: «Tenant à leur main, un ou deux Maracas, -qui est un fruit gros, fait en ovale, comme un œuf d’austruche et grand -comme une moyenne citrouille, lequel fruict, n’est pas bon à manger, -mais est fort plaisant à veoir, ils en font certain mystère et -superstition la plus estrange qu’on saurait penser. Car, ayant creusé ce -fruict par le mytan, ils vous remplissent de certaines graines de millet -gros comme pois, puis le fichent dans un bout de bâton, et enrichy qu’il -est de beau plumage, ils le plantent tout de bout en terre. Chaque -mesnage en a un ou deux, qu’ilz reverent comme si c’estoit leur Toupan, -le tenant à la main lorsqu’ils dansent et le faisant sonner: penseriez -que c’est Toupan qui parle à eux.» (Ms. d’André Thevet conservés à la -bibl. imp. de Paris.) Hans Staden, Lery, Roulox Baro ont consacré des -pages nombreuses au Maraca, Malherbe lui-même parle de ceux qu’il -entendit à Paris, lorsqu’on baptisa les trois Indiens dont Louis XIII -fut le parrain. - -Arrivés à Paris, au couvent de leurs protecteurs, les Tupinambas revêtus -de leurs beaux atours, armés de Maracas firent fureur à la cour. On se -passionna même pour leurs danses, je dirais presque pour leur musique. -Il serait curieux de retrouver aujourd’hui, la Sarabande que le fameux -Gauthier fit en leur honneur. Malherbe écrivait au célèbre Peiresc qu’il -l’envoyait à Marc Antoine et il ajoutait: «On la tient pour une des plus -excellences pièces que l’on puisse ouïr.» (Voy. _Correspondance_, p. 285 -de l’ancienne édit.) Douze pages plus loin, Malherbe revient sur la -pièce en vogue et sur son auteur: «Gauthier est tenu le premier du -métier; je ne sais s’il aura réussi et si le goût de la province se -conformera à celui de la cour.» - -On ne se contenta pas d’associer les pauvres sauvages à d’étranges -amusements, on prétendait les fixer en France. Le poëte dit p. 275: «Les -Capucins pour faire la courtoisie complète à ces pauvres gens sont après -à faire résoudre quelques dévotes à les espouser à quoi je crois qu’ils -ont déjà bien commencé,» mais tandis que l’on accueillait si bien les -guerriers du Maranham, leurs femmes ne jouissaient pas de la même -faveur. Une certaine princesse dont le poète tait le nom en avait pris -une opinion étrange et nous renvoyons pour ce fait à la p. 264: «Elle -dit que pour eux elle est bien contente de leur donner à dîner, mais que -Mesdames leurs femmes ne pouvaient être que... vous m’entendez bien et -ne les veut pas recevoir chez elle.» - - -[106] Du voyage du capitaine Maillar. p. 134. - -Il est extrêmement curieux de voir que cette expédition envoyée en -reconnaissance, sur les rives fertiles du Mearim, y constata dès lors, -que les terres y étaient essentiellement propres à la culture de la -canne à sucre, c’est aujourd’hui celle qui emploie tous les bras et il y -a environ 15 ans que cette révolution agricole s’est faite sous -l’influence de M. Franco de Sá. La charrue dédaignée si longtemps -sillonne enfin ce sol admirable. - - -[107] Des moitons. p. 136. - -Il faut lire _Mutum_ (prononcez _Moutoum_); la plus petite espèce était -désignée sous le nom de _Mutum Pinima_. Voy. le dict. Tupy de Gonçalvez -Dias. Il s’agit ici du Hocco _Crax Alector_: Gibier fort recherché. La -société impériale d’acclimatation fait en ce moment les plus louables -efforts pour naturaliser cet oiseau du Brésil et de la Guyane en France. - - -[108] Des Tonins francs. p. 136. - -C’est la jolie espèce de perruche, qu’on connaît au Brésil sous le nom -de _Tui_. Elle forme parfois des volées si considérables, qu’elle -devient alors un des fléaux de l’agriculture. - - -[109] Il souffloit la fumee sur ces sauvages, disant: Prenez la force de -mon esprit. p. 137. - -Jean de Lery est entré dans les détails les plus curieux sur la fête -solennelle durant laquelle on soufflait l’_esprit de courage_ aux -guerriers, prêts à partir pour une expédition. L’une des planches de son -livre représente même cette cérémonie. Chez toutes les tribus de la race -tupique, le tabac était considéré comme une plante sacrée. Nous avons -réuni tout ce qu’on savait il y a quelques années sur les origines du -Petun, dans notre lettre à M. Alfred Demersay, sur l’introduction du -tabac en France. (Voy. _Etudes économiques sur l’Amérique méridionale. -Du Tabac du Paraguay._ Paris, Guillaumin, 1851, in-8.) - - -[110] Des branches de palme piquante surnommé _Toucon_. p. 137. - -C’est le palmier que les Brésiliens appellent _Tucum_. On peut consulter -à ce sujet la magnifique monographie des palmiers de Martius. Le Tucum -offre des fibres vertes et tendres, au moyen desquelles on se procure un -fil excellent qui sert à fabriquer des filets. - - -[111] Après la procession ils _caouinoient_ jusqu’au crever. p. 137. - -Yves d’Evreux n’hésite pas ici avec sa naïveté habituelle, à fabriquer -un verbe tiré de la langue des Indiens. Des bords de l’Orénoque jusqu’au -Rio de la Plata, le caouin était fabriqué en quantités immenses. Qu’elle -se préparât avec du maïs maché par les femmes, ou bien avec du manioc, -du cajou et même de la _jabuticaba_, cette espèce de bière (de cidre si -on le préfère), portait en tout lieu le même nom. Nous retrouvons cette -fabrication et le nom qui la désigne jusque parmi les Araucans. (Voy. -l’important voyage au Chili de M. Claudio Gay.) Le mot _caouin_ a -franchi des espaces immenses, les procédés par lesquels on l’obtient -sont en tout lieu les mêmes, et il atteste une étroite parenté entre les -peuples les plus éloignés les uns des autres. Hans Staden, Lery, Thevet, -en ont signalé l’abus, et nous renvoyons à leurs curieuses relations. Ce -que nos vieux voyageurs appelaient _Caouïnage_; constituait après tout -une solennité dont le sens religieux nous échappe encore. Ces orgies -précédaient parfois, les grandes expéditions ou leur succédaient. Le vin -d’Europe s’appelle aujourd’hui _Caouin Pyranga_ et l’eau-de-vie si -fatale à la race indienne _Caouin Tata_, boisson de feu. - - -[112] Des Tapinambos de l’isle, estans allez en ces quartiers -spécialement pour y pescher furent assaillis des _Tremenbaiz_. p. 139 et -140. - -Le nom de cette nation si peu connue, qui se présente sous la plume du -P. Yves, est un garant de l’exactitude qu’il met dans ses récits. Il y -avait encore en 1817, quelques _Tramenbez_ mêlés à des cultivateurs de -la race blanche au Ciará; ils s’occupaient de la culture du manioc et -vivaient dans le village de _Nossa Senhora da Conceição d’Almofalla_. Il -y avait dans le district qu’ils habitaient des salines abandonnées. -(Voy. Ayres de Cazal _Corografia brasilica_. T. 2, p. 235.) Le P. Yves -vante la valeur et l’industrie de ces Indiens (p. 142), ils étaient -ennemis jurés des Tupinambas. - - -[113] Japy Ouassou fut le conducteur de cette armee. p. 140. - -Nous prenons ce chef fameux au moment où il est revêtu du commandement. -C’est la figure indienne qui domine les deux relations, celle du P. -Claude d’Abbeville et celle du P. Yves. Son nom signifie le gros -troupiale. Dans la _lingoa geral_ le mot _japim_ est la dénomination de -ce joli oiseau à plumage jaune et noir qui va par bandes nombreuses et -qui fabrique de toutes parts des nids si pittoresques. On pourrait aussi -lui trouver une autre signification. _Japy_ signifie dans la langue -indienne parlée au _Maranham_, le heurt, le coup. (Voy. Gonçalvez Dias -_Diccionario_.) La première explication est la seule adoptée. -Japy-Ouassou était ce qu’on appelait un _mitagaya_, un grand guerrier. - - -[114] Avec Giropary Ouassou c’est-à-dire le grand diable prince et roy -d’une grande nation de Canibaliers. p. 141. - -Le P. Yves se laisse beaucoup trop aller ici à ses souvenirs de -l’Europe. _Giropary Assou_, dont il est en effet question dans les -écrivains portugais, n’avait rien de commun avec un prince ou un roi, -tels qu’on se les figurait dans la hiérarchie adoptée alors par presque -tous les états de l’ancien monde. Cette erreur du reste, avait été déjà -répandue bien longtemps auparavant, par André Thevet dans sa _France -antarctique_ et dans sa _Cosmographie_. L’historien du Portugal, La -Clède, qui vivait au XVIIIme siècle, va plus loin encore dans -l’énumération des titres pompeux qu’il accorde à quelques pauvres chefs -de tribus. - - -[115] Quelques _Couïs_. p. 142. - -Sous le nom de _Couy_ on désigne journellement au Brésil des vases -légers, obtenus des fruits du calebassier. C’est ce qu’on appelle au -Venezuela des _Tutumas_ (prononcez _Toutoumas_). Quelques-uns de ces -vases naturels présentent une délicate ornementation, et des couleurs -inattaquables à l’eau, qui sont d’un grand éclat. (Voy. à ce sujet -Claude d’Abbeville, _Histoire de la mission des pères Capucins_.) - - -[116] La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre gris que les -Tapinambos appellent _Pirapoty_, c’est-à-dire fiante de poisson. p. 143. - -Ceci est confirmé par ce que nous apprend Magalhães de Gandavo, le -premier écrivain portugais, qui ait donné une histoire régulière du -Brésil en 1576. Cet ami de Camoens rappelle l’expression indienne dont -se sert ici le P. Yves, mais il ne partage point son opinion, et suppose -que l’ambre est un produit végétal qui se forme au fond de la mer. Ce -qu’il y a de certain c’est qu’au XVIme et au XVIIme siècle, la rencontre -presque toujours fortuite d’énormes morceaux d’ambre jetés par les -vagues sur des plages inexplorées, enrichissait nombre de gens. - - -[117] Quant au voyage d’Ouarpy, qui est une riviere et contree à cent -vingt lieues de l’isle. p. 146. - -Nous avons inutilement demandé ce nom au livre d’Ayrès de Cazal et au -dictionnaire de M. Millet de St. Adolphe. La région qu’il désigne ayant -pour habitans les Cahetès, nous avons la certitude qu’il faut la -chercher dans la province de Pernambuco. Le mot _Cahetès_ signifie du -reste les grandes forêts et s’appliqua à diverses localités. C’étaient -bien les Cahetès, qui avaient sacrifié et dévoré en 1556, le premier -évêque du Brésil D. Pedro Fernandez Sardinha. Ce savant prélat, né a -Setuval et élevé à l’université de Paris, retournait alors à Lisbonne, -où il allait porter ses plaintes contre le gouverneur de Bahia. On -montre encore le tertre sur lequel il reçut la mort. Rien n’y peut -croître à ce qu’affirme la légende populaire. (Voy. Adolfo de Varnhagen, -_Historia geral do Brazil_.) Le livre de Gabriel Soarez renferme tous -les détails désirables sur les Cahetès, ces Indiens considérés partout -comme des guerriers invincibles, se vantaient d’être d’habiles -musiciens. L’exploration d’Ouarpy dont il est ici question et -qu’entreprit M. de Pezieux est une preuve évidente du soin qu’on mit à -reconnaître cette vaste région, on la fit parcourir du nord au sud. - - -[118] Je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays-là une grande -quantité de mines d’or meslé de cuivre et d’argent meslé de plomb. p. -146. - -Ces mines d’or, que l’on espérait rencontrer au Maranham dès l’année -1613, et qu’on ne découvrit point alors, existent cependant dans des -montagnes qu’on désigne sous le nom de _Maracassumé_. Le métal précieux -se rencontre surtout à Piranhas (district de Sancta Helena) aux sources -des Rios Pindaré, de Gurupy, Cabello de Velha (_Cururupu_), Prata -(_Sancta Helena_), à Revirada, sur les rives du Tomatahy etc. etc., mais -il est peu abondant. Il y a du cuivre à la Chapada dans un endroit -désigné sous le nom de Fasendinha et dans le haut Pindaré; le fer est -plus répandu. Il apparaît dans les montagnes de Tirocambo et à -Pastos-boms. On suppose aussi qu’il y a des mines d’étain dans la -province, mais le fait a besoin d’être vérifié. Un minéral bien précieux -dans l’état actuel de l’industrie se montre au Maranham. Nous voulons -parler du charbon de terre; on en a trouvé des indices dans le canal -d’Arapapahy et l’on affirme qu’une mine de houille a été ouverte à une -demi lieue de Villa de Codó à la ferme de Sanct Antonio. Les -échantillons qu’on en a tirés sont même, dit-on, d’une qualité -supérieure. La même chose pourrait être affirmée à ce que l’on assure -d’un canton appelé Vinhaes. Il y a également du cristal de roche et des -pierres semi précieuses à San Jozé dos Mattões. Des saphirs se sont -montrés sur le versant de la chaîne de San Bernardo do Parnahyba. - -Nous rappellerons en passant, que les premières mines d’or ou pour mieux -dire les premiers lavages aurifères, destinés à enrichir le Brésil, ne -furent découverts à Minas Geraës qu’en 1595. Ce ne fut pas par les -provinces du nord, que la métropole eut alors connaissance des richesses -métalliques de ce vaste territoire: ce fut par la côte orientale où se -rendent le _rio Doce_ et le _rio Jiquitinhonha_. On sait que ce dernier -fleuve qui prend le nom de Belmonte, au moment où il se jette dans la -mer à peu de distance du premier, fournit également depuis, une énorme -quantité de diamants à la couronne. Ces pierres, que l’on rencontra vers -1729 surtout dans la vallée entourée de roches escarpées, que l’on -appelait _Ivitur_ et que les Portugais baptisèrent du nom de _Cerro do -frio_, n’étaient pas complétement dédaignées par les Indiens: les -enfants les ramassaient et s’en servaient comme de jouets. Il n’y a pas -de diamants au Maranham. - - -[119] Des singularitez de quelques arbres du Maranham. p. 158. - -Le P. Yves se montre ici très incomplet, mais il ne faut pas oublier -qu’il était naturaliste, comme l’était un théologien de son temps; son -prédécesseur a mis d’ailleurs moins de brièveté dans ses descriptions. -Ce qu’il dit de quelques _mimosa_, indique sa préoccupation de certains -phénomènes naturels. Les qualités malfaisantes, qu’il reconnaît au suc -du Cajou, dont on fait une sorte de cidre, sont fort exagérées. Nous -dirons en passant que le mot _caouïn_ tire son origine du nom indien de -cet arbre. _Cajú-y_, liqueur du _Cajú_. - - -[120] Il y a des espines que vous diriez estre creées de Dieu, pour -représenter le Mystere de la Passion. p. 163. - -La fleur de la passion (_Grenadilla Cærulea_) dans l’ensemble de -laquelle une imagination prévenue trouve les saints attributs, jouissait -alors d’une faveur prodigieuse. On la décrivait dans nombre d’écrits, on -la gravait en exagérant les points de similitude qu’elle pouvait avoir -avec les instruments de supplice de Jésus-Christ. Yves d’Evreux en -rencontra de magnifiques dans les campagnes brésiliennes, et il les -signala aux amateurs de fleurs splendides. Quelques années plus tard, il -eût certainement emprunté du poète populaire du Brésil, Santa Rita -Durão, la description poétique que celui-ci en donne dans son poème -intitulé: _Le Caramurú_. Nous signalons aux amateurs des flores -fantastiques, une gravure du XVIIme siècle infiniment curieuse, qui -reproduit la plante de grandeur naturelle, elle est figurée dans le -volume suivant: _Antonii Possevini Mantuani Societatis Jesu cultura -ingeniorum, examen ingeniorum Joannis Huartis. Expenditur Coloniae -Agrippinae_, 1610, in-12. - - -[121] J’ay remarqué une singularité és _Courlieus rouges_. p. 164. - -Le Guara (_Ibis rubra_, ou _Tantalus ruber_) a disparu en partie, des -portions du littoral, où il venait étaler son brillant plumage, soumis -cependant selon l’âge de l’oiseau, à tant de modifications. On voit dans -le curieux voyage de Hans Staden publié en Allemagne dès l’année 1557, -quel rôle le pennage de ce brillant phénicoptère jouait dans l’industrie -indienne. Les Tupinambas entreprenaient à certaines époques fixes de -véritables expéditions pour se procurer ses dépouilles, toujours trop -rares, pour les fêtes que se donnaient les tribus entre elles. Les -plumes du Guara étaient remplacées au besoin, par celles de la poule -commune, qu’on teignait au moyen de la teinture vermeille de -l’Ibirapitanga ou bois du Brésil. De nos jours le Guara s’est réfugié -sur les bords peu fréquentés du Rio São Francisco, et on le rencontre -surtout dans les régions encore inoccupées que baigne le Rio Negro. On -en voit encore beaucoup au sud, sur les bords de la _lagoa dos patos_. -On en trouve également à Guaratuba. (Voy. _le second voyage d’Aug. St. -Hilaire_. T. 2, p. 222.) - - -[122] Le grand _Thion_ tombé malade. p. 169. - -Le mot _Téon_ signifie la mort en Tupi. - - -[123] Je ne sais pas, si ce que _Physiologue_ escrit de luy est vrai. p. -171. - -Il est impossible à ceux qui n’ont pas lu les anciens bestiaires du -moyen-âge de donner un sens à cette phrase. Le livre connu sous le titre -de _Physiologus_ jouissait encore d’un certain crédit au temps du P. -Yves d’Evreux. Nous renvoyons pour les détails précis sur ce curieux -ouvrage au recueil savant publié par les R. P. Cahier et Martin, sous le -titre de _Mélanges d’Archéologie, d’Histoire et de Littérature_. 4 vol. -in-fol. - - -[124] Les fourmis du Maragnan ont deux ennemis mortels specialement les -gros fourmis, savoir une sorte de chiens sauvages puans au possible. p. -176. - -Le prétendu chien, dont parle ici le bon missionnaire est fort éloigné, -par sa nature de la race canine. C’est tout simplement le fourmilier, -connu des indigènes du Brésil sous le nom de _Tamandua_. La science lui -a imposé celui de _Myrmecophaga jubata_. Le naturaliste Watterton, qui a -si curieusement étudié les quadrupèdes du nouveau monde, dans les lieux -mêmes, où ils se livrent sans contrainte à leurs instincts, a donné de -cet animal une description excellente. Il y a au Brésil plusieurs -espèces de fourmilier. La grosse espèce appelée par les portugais -_Tamandua cavallo_ est fort rare. C’est ce surnom qui a probablement -induit Claude d’Abbeville en erreur lorsqu’il affirme que le fourmilier -est grand comme un cheval. Le mot indien qui désigne ce curieux -quadrupède vient de deux mots Tupis: _taixi_ fourmi, et _mondé_ ou -_mondá_ prendre. - - -[125] Ils les prennent encore d’autre façon, et sont les filles et les -femmes lesquelles s’asseans à la bouche de leur caverne invitent ces -grosses fourmis à sortir. p. 176. - -Les femmes Tupinambas, qui chantoient ainsi pour charmer les fourmis et -activer la chasse de ces insectes, ne le faisaient pas dans le but -unique de les détruire ou de préserver leurs champs de maïs d’une -invasion à laquelle rien ne résiste. Les grosses fourmis torréfiées, -étaient regardées par elles comme une des friandises les plus délicates, -et elles ont légué ce mets à quelques colons du sud auxquels nos -modernes Brillat-Savarin ne le disputeront pas. De même que les Arabes -mangent encore des sauterelles conservées par le sel ou par la -dessication, de même, que les Guaraons des bords de l’Orénoque font -leurs délices de la larve du palmier Murichi (nous omettons ici une -friandise créole du même genre), de même nos Sauvages amassaient des -provisions considérables de ces insectes, et s’en nourrissaient. Le plus -véridique des voyageurs, qui aient parcouru le Brésil, M. Auguste de St. -Hilaire a trouvé persistante encore, la coutume de manger des fourmis -rôties. Après avoir constaté que ce mets étrange est en honneur à -Espirito Santo, et que les habitans de Campos, qui sont dans un état -continuel de rivalité avec ceux de Villa da Victoria, les appellent -_Tata Tanajuras_, avaleurs de fourmis, il ajoute: «J’ai mangé moi-même -un plat de ces animaux, qui avait été apprêté par une femme Pauliste et -ne leur ai point trouvé un goût désagréable.» (Voy. _le second voyage au -Brésil_. T. 2, p. 181.) - -Martin Soares de Souza, que l’on a appelé avec quelque raison le -Grégoire de Tours des Brésiliens est plus explicite que tous les -voyageurs sur le parti que les Indiens tiraient des fourmis au point de -vue de l’alimentation. Nous copions ici ce curieux passage. Après avoir -parlé de la grosse espèce que l’on désigne sous le nom d’Içans, il -ajoute: «_E estas formigas comem os indios, torradas sobre o fogo, e -fazem lhe muita festa; e alguns homens brancos andan entre elles, e os -mistiços as tem por bom jantar, e o gabam de saboroso, dizendo que subem -a passas de Alicante; e torradas son brancas dentro._» Et les Indiens -mangent ces fourmis torréfiées sur le feu leur faisant grande fête, et -quelques hommes blancs, les imitent et les métis regardent ces insectes -comme un bon manger vantant leur saveur et disant qu’elles valent les -raisins secs d’Alicante, et rôties elles sont blanches à l’intérieur. - - -[126] La chasse des lezards que les Tapinambos appellent Taroüire (et -sont les grands lezards) et _Tyou_ sont les petits se faict diversement. -p. 177. - -Il faut écrire _Tarauyra_, mais ce mot signifie un petit lézard c’est la -seconde dénomination qui s’applique à la grosse espèce. Il s’agit ici du -_Tiú_ (_Tupinambis monitor_). La chair de ce reptile est en effet -excellente, et la préparation culinaire vantée par Yves d’Evreux, ne -devait pas peu contribuer à l’améliorer. La répugnance du bon père à -goûter de ce mets, n’est nullement partagée par les descendants -d’européens, accoutumés aux meilleures tables. La viande du Tiú -ressemble par sa blancheur et par sa délicatesse, à celle du poulet le -plus délicat. On la sert au Brésil avec raison sur les tables les plus -comfortables. - - -[127] J’ay veu des araignes de mer tirans à peu pres sur la forme des -araignes terrestres, mais fort grandes. p. 181. - -Notre auteur veut parler de l’_Aranha caranguejeira_ (_Aranea -avicularia_), mais ici son sentiment d’observation est en défaut. Il -exagère singulièrement les dimensions de cet insecte vraiment hideux -qu’on peut voir d’ailleurs dans toutes les collections d’entomologie: il -n’est pas exact de dire qu’elles ne filent point de toile, la piqûre -n’en est point mortifère, mais elle est vénéneuse. On la désigne dans la -langue Tupi sous le nom de _Nhandu-Guaçu_ ou de _Jandú_. - - -[128] Maragnan abonde comme ce croy sur toutes les terres du monde en -cigales. p. 183 et 184. - -Ce que nous dit ici le bon religieux des bruits de la cigale dénote un -sentiment d’observation en histoire naturelle bien rare pour l’époque où -il écrivait, mais il importe de ne pas confondre ici la _Cigarra_ -brésilienne avec l’insecte que nous désignons sous ce nom. - - -[129] Le grillon appelé par les sauvages coujou. p. 187. - -Le nom en _Tupi_ s’écrit _Okijú_. (Voy. Martius, Glossaria ling. bras. -p. 465.) - - -[130] Et pour ce qu’elles ont à converser parmy les tenebres, la -Providence de Dieu les a pourvues d’un flambeau. p. 191. - -Yves d’Evreux se montre ici, il faut en convenir bien inférieur à son -contemporain le P. du Tertre. Tout ce qu’il dit néanmoins sur la lumière -des _lampyres_ est fort exact. L’entomologie était trop peu avancée -alors, pour qu’il établît une classification parmi ces insectes. Nous -sommes à même de réparer cette lacune. On connaît maintenant au Brésil -huit espèces de lampyres: _Lampyris crassicornis_, _lampyris -signaticollis_, _lampyris concoloripennis_, _lampyris fulvipes_, -_lampyris diaphana_, _lampyris hespera_, _lampyris nigra_, _lampyris -maculata_. On peut joindre à ces charmants insectes la lucidote -thoracique (_lucidota thoracica_). - - -[131] Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire que ces mouches ne vous -piquent pas. p. 192. - -Ceci est parfaitement exact, et les abeilles du Brésil sont privées -d’aiguillon, voici ce que dit à ce sujet un exact et savant observateur. -Après avoir affirmé comme le P. Yves, que les abeilles ne piquaient -point, Auguste de St. Hilaire continue ainsi: «Une espèce qu’on nomme -_Tataira_, laisse, à ce qu’on assure, échapper par l’anus, une liqueur -brûlante et c’est ordinairement la nuit qu’on lui enlève son miel. Les -espèces appelées _Uruçu boi_, _Sanharó_, _Burá_, _bravo_, _chupé_, -_arapua_ et _Tubi_, se défendent quand on les attaque, mais il paraît -qu’elles n’ont pas plus d’aiguillon que les autres et qu’elles se -contentent de mordre.» Le miel des diverses espèces est en effet très -liquide. La cire que produisent tous les essaims est d’une teinte -brunâtre fort intense, et l’on n’est pas encore parvenu à lui donner la -blancheur de celle de l’Europe. Spix et Martius fournissent du reste de -précieux renseignements sur ces utiles insectes, ils complétent ceux de -notre grand botaniste. (Voy. _Voyage dans les provinces de Rio de -Janeiro et de Minas-Geraes_. T. 2, p. 371 et suiv.) - - -[132] Les Guenons sont de diverse espece en Maragnan et en ses environs. -p. 199. - -Il n’y a peut-être pas de région au monde, en effet, qui renferme une -plus grande variété de singes que le Brésil, nous supposons qu’il est -ici question d’abord du _Guariba_ ou _Mycetes ursinus_, puis, que le bon -missionnaire a voulu ensuite décrire l’alouate surnommée _Stentor_. -C’est probablement à cette espèce que se rapporte la description si -gracieuse et si animée, que donne ensuite notre vieil écrivain. Il est -bon de faire observer néanmoins, que le P. Yves se rend dans ce qui -précède, l’écho d’une croyance populaire fort répandue au XVIme siècle. -Cette espèce de légende des forêts, beaucoup plus applicable aux singes -de l’Afrique et de l’Asie qu’à ceux du nouveau monde, n’est pas -complétement éteinte dans les campagnes de l’Amérique méridionale, et -l’on montra à M. de Castelnau, une femme indienne, qu’on prétendait -avoir choisi un époux parmi les singes des grands bois. (Voy. -_Expédition dans les parties centrales de l’Amérique du sud, de Rio de -Janeiro à Lima et de Lima au Pará, exécutée par ordre du gouvernement -français_. Paris, 1851, partie historique. 5 vols. in-8.) - - -[133] A une heure presixe. p. 200. - -Lisez préfixe. Il suffit d’avoir vécu dans les forêts hantées par les -singes, pour reconnaître ici l’exactitude du P. Yves d’Evreux. - - -[134] Outre ces aigles vous avez de grands oyseaux appelez Ouira-Ouassou -presques aussi grands que les autruches d’Affrique etc. p. 203. - -Il y a ici erreur évidente, ou plutôt exagération. Le P. Claude -d’Abbeville, qui décrit le même oiseau de proie (p. 232), prétend qu’il -est «deux fois plus gros que n’est un aigle», qu’il a «la jambe grosse -environ comme le bras et la patte en forme de griffon.»--Ceci pourrait -s’appliquer au condor tout au plus et il n’y en a point dans cette -portion de l’Amérique du sud. Au dire du colonel Accioli cependant le -_Gavião real_ est d’une force telle qu’il arrête dans sa course le cerf -le plus vigoureux. La description du P. Yves a quelque chose de si -fantastique, qu’on pourrait supposer au premier abord qu’elle s’applique -à l’autruche américaine le _Nandú_, qu’on ne rencontre guère que dans -les plaines du Ceará et du Piauhy. Un écrivain de la même époque, que -nous avons plusieurs fois cité, Gabriel Soares, rétablit les faits en -parlant de l’_Ura-oaçu_. «Ce sont, dit-il, des oiseaux, comme les milans -de Portugal, sans aucune différence, ils sont noirs et ont de grandes -ailes, dont les pennes sont utilisées par les Indiens pour empenner -leurs flèches, ils vivent de rapine.» (Voy. _Tratado descriptivo do -Brazil em 1587_. Rio de Janeiro, 1851. 1 vol. in-8. p. 232.) - -Rappelons en passant, qu’au point de vue de la science, car la grâce du -style ne fait jamais défaut à notre vieux voyageur, la partie -ornithologique est très imparfaite. Ce que dit par exemple le P. Yves de -l’oiseau mouche ou du colibri est tout-à-fait inexact: il n’y a rien -dans son cri aigu, qui rappelle le chant de l’alouette. Les souvenirs se -sont parfois confondus à distance. - - -[135] Les perroquets fournissent de plumes à leurs hostes pour se braver -et faire leur fanfare. p. 205. - -Yves d’Evreux veut dire ici, que les Indiens se _font braves_, se parent -avec les plumes des perroquets. Non-seulement les Tupinambas faisaient -avec ces plumes des manteaux, des diadèmes, des jambières, mais ils -hachaient très menues les petites pennes colorées de ces oiseaux et se -couvraient le corps de ce duvet, qu’ils fixaient au moyen d’une gomme. -Cette parure sauvage d’un effet singulièrement original est encore en -honneur dans certaines tribus. On voit par les récits de Jean de Lery, -qu’elle s’est conservée durant plus de trois siècles. Le voyage -pittoresque de Debret en offre un spécimen. - - -[136] Voicy ce qu’on dit, et bien baste. p. 209. - -Et bien baste, cela suffit bien: Les Espagnols et les Portugais ont -conservé le mot _bastar_ suffire. - - -[137] Nous n’aurons eu qu’un mort, sçavoir le R. P. Ambroise. p. 210. - -Nous avons déjà payé un juste tribut de souvenir à ce bon religieux si -zélé, dont la tombe ignorée est au Maranham, dans l’ancien cimetière du -petit couvent. Comme l’indique son surnom de religion, le P. Ambroise -était né dans la capitale de la Picardie, «de parents fort à leur aise, -dit le manuscrit des éloges, et qui lui donnèrent de l’éducation autant -que le traficq (sic) qu’il faisaient leur en donnait le loisir.» Après -avoir étudié en Sorbonne et au moment où il allait prendre sa licence, -il fut touché par les prédications du P. Pacifique de St. Gervais et -entra au couvent en 1575, presque aussitôt que fut fondé le monastère de -la rue St. Honoré. Il acheva son noviciat en 1599, et il remplit d’abord -avec joie, l’office de frère lai. On l’admit bientôt, comme prédicateur -et ce fut alors qu’il acquit ce renom de charité qui l’avait rendu si -populaire. Il aspirait à plus que cela, «il eût voulu convertir toutes -les Indes», dit la notice qu’on lui a consacrée. Le père Yves d’Evreux a -rendu un éclatant hommage aux soins dont il entourait ses frères, durant -le rude voyage qu’ils avaient à accomplir. Il était à bout de forces, -lorsqu’il tomba malade, dans sa pauvre cabane de feuillage le 26 -septembre 1612. Une fièvre ardente le dévorait. Toutefois, même après -avoir reçu l’extrême onction, il conserva sa raison entière et une -raison pleine de fermeté. Transcrivons ici les quelques mots qui font -connaître ce que fut la fin du bon vieillard; Claude d’Abbeville la -raconte. «Ayant vu tomber sur luy un petit tableau de St. Pierre, qui -estoit au-dessus de sa couche et auquel il avoit une particulière -dévotion il dit: allons grand saint, partons puisque vous me venez -quérir. Ce qu’aiant dit, il tourna les yeux vers le crucifix et -agonisant quelque peu de temps, il rendit sa belle âme à son créateur le -9 octobre 1612, que l’on célèbre la fête du glorieux apôtre de la France -St. Denis évêque de Paris. On l’enterra dans un lieu appelé de St. -François, qui estoit consacré à notre patriarche, comme les prémices des -capucins de France.» (Voy. aussi _Eloges historiques de tous les -illustres hommes et tous les illustres religieux capucins de la ville de -Paris, les uns par la prédication, les autres par les vertus et sainteté -de leurs œuvres, les autres par les missions parmy les infidelles_, etc. -etc. sous le Nº capucins St. Honoré 4 (ter). Nous ne saurions trop -regretter que le 1er volume de cette importante collection soit perdu -depuis plusieurs années. Il contenait les annales de la province. - - -[138] Non obstant la vigne y peut croistre. p. 211. - -Le P. Yves dit ici rigoureusement la vérité, mais il ne s’ensuit pas que -dans la partie nord du Brésil, on puisse faire du vin. L’obstacle le -plus réel à sa fabrication, gît dans la façon dont le fruit de la vigne -mûrit sous les tropiques. Sur une même grappe, à côté de grains en -pleine maturité, on trouve des grains nombreux, qui sont restés -complétement verts. On a fait, dit-on, jadis quelques pièces de vin aux -environs de Bahia. En remontant vers le sud et dans la région tempérée -de Mendoza, le raisin vient à maturité parfaite et donne un vin des plus -délicats. (Voy. entre autres voyages, sur ce point curieux de -l’agriculture américaine: Sallusti, _Storia delle missione del Chile_, 4 -vol. in-8., puis ce que dit à ce sujet P. Barrère, _Nouvelle Relation de -la France équinoxiale_, Paris, 1743, 1 vol. in-12, p. 53 et 54.) - - -[139] Ce pain de _May_ sert de nourriture à plusieurs pays de ce vieil -monde. p. 211. - -Cette phrase si positive du vieux missionnaire prouve avec quelle -rapidité s’était répandu en Europe _l’Avati_ des Brésiliens; le _Maïs_ -des insulaires, que Christophe Colomb observa, dès 1493, comme il -remarqua le tabac, à son premier voyage. Une grande discussion, non -encore résolue, a été soulevée par les botanistes, à propos de l’origine -première du maïs. En ce qui touche celui du Brésil, nous croyons devoir -rapporter ici l’opinion d’un savant voyageur, bien digne de faire -autorité. Auguste de St. Hilaire, le croyait originaire du Paraguay, où -il a été trouvé, dit-il, à l’état sauvage. La culture du maïs est pour -tout le sud de l’Amérique, la plante nourricière par excellence et l’on -sait préparer sa farine par des procédés bien simples et qui la rendent -d’un goût vraiment délicieux. Nous renvoyons pour tout ce qui regarde -cette précieuse graminée à l’excellent livre du docteur Duchesne: -_Traité complet du maïs ou blé de Turquie_, Paris, Renouard, 1833, in-8. -et au grand ouvrage de M. Bonafous. - - -[140] La pite. p. 212. - -Il s’agit ici de la filasse produite en abondance par une espèce -d’Ananas (_Ananas non aculeatus_, _Pitta dictus Plum._), les Portugais -en fabriquaient des bas, presque aussi recherchés que les bas de soie. - - -[141] Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur s’accoiseroit. p. -213. - -Accoiser est un mot hors d’usage; il signifie rendre coi, calmer, -apaiser. - - -[142] Haches, hansas. p. 216. - -Ce mot ne se trouve pas dans le dictionnaire de Nicot, sieur de -Villemain. Nous croyons pouvoir affirmer qu’il faut écrire _hansars_; on -doit entendre par ce terme une serpe de grande dimension. (Voy. à la p. -224.) - - -[143] Jurer et renasquer. p. 217. - -Faire certain bruit en retirant impétueusement son haleine par le nez. -Il est populaire et le Dictionnaire de l’Académie le confond avec le mot -renâcler qui se dit plus communément dans le style très familier. - - -[144] Le François ayant choisi un compere, il le suit et s’en va en son -village. p. 220. - -Ces réceptions des Indiens sont admirablement peintes par Cardim. Les -Brésiliens ne peuvent opposer, en effet, pour la grâce du récit et le -charme des détails, qu’un seul voyageur portugais à Yves d’Evreux et à -Claude d’Abbeville; c’est celui que nous venons de nommer. Cet écrivain -charmant, mais dont les récits sont trop courts, appartient à l’ordre -des Jésuites. Il se rendit au Brésil dès 1583 et y resta revêtu des -dignités de l’ordre au moins jusqu’à la fin de 1618. Il eut par -conséquent une entière connaissance de l’établissement des Français au -nord du Brésil et certainement il apprit à Bahia leur expulsion, il se -tait malheureusement sur cette dernière circonstance. Fernand Cardim est -placé dans une position bien différente de celle où se trouvait le P. -Yves d’Evreux. Partout où il se présente le long de la côte, les Indiens -sont soumis au christianisme et ont perdu leur grandeur primitive, en -conservant la plupart de leurs usages. Le missionnaire français -catéchise au contraire des indigènes, qui combattent pour leur -indépendance et qui fuient leurs conquérants. Les deux bons -missionnaires ont néanmoins la même indulgence et parfois la même -admiration naïve pour les peuples enfants, qu’ils prêchent et dont -l’imprévoyance est le plus grand comme le plus terrible défaut. - -Les lettres de F. Cardim sont une heureuse découverte due à -l’infatigable auteur de l’_Historia geral do Brazil_. M. Adolfo de -Varnhagen n’a pas mis son nom à cette publication précieuse. Nous lui -restituons ici l’honneur qui lui revient comme homme de science et comme -homme de goût. L’Opuscule du à Fernão Cardim est intitulé: _Narrativa -epistolar de uma viagem e missão Jesuitica pela Bahia, Ilheos_, etc. -etc., Lisboa, 1847, in-18. de 123 pages. Ce que paraît avoir ignoré le -savant éditeur, c’est qu’on trouve d’intéressants renseignements sur -Cardim et sur les missionnaires contemporains du Brésil dans un écrivain -Toulousain nommé du Jarric. Voy. _la 2me partie des choses plus -mémorables advenues tant aux Indes orientales que autres pays de la -découverte des Portugais en l’establissement de la foi chrestienne et -catholique_, etc. Bordeaux, 1610, in-4. Le volume est dédié à Louis -XIII. Dans ce livre ce qui a rapport au Brésil et particulièrement aux -régions voisines du Maragnan, est contenu entre la p. 248 et la p. 359. -Pierre du Jarric mourut en 1609. Son ouvrage fut traduit en latin et -imprimé à Cologne en 1615. Cette version, qui contient certaines -additions, forme 4 vol. in-8. - - -[145] Il lui tend la main et lui dit _Ereiup Chetouas sap_. Es-tu venu -mon compere? p. 220. - -Il est à peu près certain que notre bon missionnaire n’avait lu, ni la -relation d’André Thevet publiée dès l’année 1558, ni le voyage plus -récent de Jean de Lery dont les opinions religieuses devaient -naturellement l’éloigner. En comparant ces vieux voyageurs entre eux, on -est frappé de la similitude qu’offre leur récit. Voici ce que dit Jean -de Lery, à propos de la réception que lui firent les Tupinambas de Rio -de Janeiro: - -«Pour donc que déclarer les cérémonies que les Tououpinambaoults -observent à la réception de leurs amis qui les vont visiter; il faut en -premier lieu sitost que le voyager est arrivé en la maison du -_Moussacat_, c’est-à-dire bon père de famille, qui donne à manger aux -passans qu’il aura choisi pour son hoste, (ce qu’il faut faire en -chascun village où l’on fréquente et sur peine de le facher quand on y -arrive n’aller pas premièrement ailleurs) que s’asseant dans un lict de -coton pendu en l’air, il y demeure quelque peu de temps sans dire mot. -Après cela les femmes venans, les fesses contre terre et tenans leurs -deux mains sur leurs yeux, en plorans de ceste façon la bien venüe de -celuy dont sera question elles diront mille choses à sa louange. - -Comme par exemple: tu as pris tant de peine à nous venir voir; tu es -bon; tu es vaillant; et si c’est un François, ou autre étranger de par -deçà elles adjousteront tu nous a apporté tant de belles besongnes, dont -nous n’avons point en ce pays; bref comme j’ai dit, elles jettant de -grosses larmes tiendront plusieurs tels propos d’aplaudissemens et -flatteries. Que si au reciproque le nouveau venu assis dans le lict veut -leur agréer: en faisant bonne mine de son costé, s’il ne veut plorer -tout-à-fait (comme j’en ai veu de nostre nation qui oyant la brayerie de -ces femmes aupres d’eux estoient si veaux que d’en venir jusque-là) pour -le moins leur respondant jettant quelques souspirs faut-il qu’il en -fasse semblant. Ceste première salutation faite ainsi de bonne grâce par -ces femmes, entre puis le _moussacat_, c’est-à-dire le vieillard maistre -de la maison lequel aussi de sa part aura esté un quart-d’heure sans -faire semblant de vous voir (caresse fort contraire à nos embrassades, -baisemens et touchemens de main à l’arrivée de nos amis). Venant lors à -vous: vous dira premièrement _ereioubé_. C’est-à-dire es tu venu? etc. -etc.» (Voy. _Jean de Lery, Histoire d’un voyage en la terre du Brésil_. -Rouen, 1578, in-8. 1re édition.) - - -[146] Un autre fut appellé _grand Gosier_, pour ce qu’on ne pouvait le -rassasier: un autre fut nommé _Gros Grapau_. p. 221. - -Lisez crapaud. Ou rencontre au Brésil, une grenouille de dimension -prodigieuse à laquelle on a donné le nom de Grenouille mugissante. -Claude d’Abbeville a dit: «L’on trouve en ce païs là des crapaux -merveilleusement grands qu’ils appellent _Courourou_. Il y en a de tels -qui ont plus d’un pied ou pied et demy de diamètre: quand ils sont -escorchés, il ne se peut dire combien leur chair est blanche estans fort -bons à manger. J’ay veu des gentilshommes françois en manger avec grand -appétit.» - - -[147] Nos peres nous ont laissé de main en main, par tradition, qu’il -estoit venu jadis, un grand Marata du Toupan. p. 229. - -Il est évidemment question ici de la fameuse légende brésilienne -relative à _Sumé_, le législateur des Tupis. Dans le curieux opuscule -qu’il a publié sur ce personnage, Mr. Adolfo de Varnhagen, raconte son -arrivée à l’île de Maranham et comment il disparut au moment où l’on -s’apprêtait à le sacrifier. Le mot _Marata_ nous embarrasse, nous -l’avons cherché vainement dans Ruiz de Montoya. Est-ce une altération du -mot _Mair_ ou _Maïr_, si souvent employé par Lery et Thevet, lorsqu’il -s’agit de désigner un étranger, un personnage extraordinaire. Nous ne -saurions répondre sur ce point d’une façon concluante. _Sumé_ qui répand -la culture du manioc parmi les sauvages est barbu. On a dit avec raison -que c’était un personnage analogue au Manco Capac des péruviens et au -Quetzalcoatl des Aztèques. On pourrait ajouter au Zamna de l’Amérique -centrale. (Voy. sur ce personnage Adolfo de Varnhagen, _Historia geral -do Brazil_, T. 1, p. 136, et le même, _Sumé_. _Lenda mytho-religiosa -americana etc. agora traduzida por um paulista de Sorocaba_, Madrid, -1855, broch. in-18 de 39 pag.) - - -[148] Ils feront venir des _Miengarres_, c’est-à-dire des chantres -musiciens. p. 232. - -Le verbe chanter, se dit _Nheengar_ en langage Tupi. Un _Nheengaçara_ -est un chanteur proprement dit. - - -[149] Il luy fut dit en cette vision que ces gens vestus de blanc -estoient les _Caraybes_, c’est-à-dire françois ou chrestiens. p. 248. - -Il peut paraître étrange au lecteur, que les français soient assimilés -ici aux Caraïbes. Ceux qui ont lu attentivement les œuvres de Humboldt, -auront le mot de cette énigme. Les Caraïbes du continent américain, qui -formaient une nation immense, étaient renommés dans l’Amérique entière -par leur vaillance et par leur perspicacité. Leurs piayes ou si on -l’aime mieux leurs devins, l’emportaient sur tous ceux des autres -nations; ils étaient dans le nouveau monde ce qu’étaient dans l’ancien -les Chaldéens. Simon de Vasconcellos nous donne la preuve de cette -suprématie intellectuelle; dans le sud du Brésil, les _Caraïbe-bébé_ -n’étaient autres que de puissants devins. C’était l’appellation -consacrée aux hommes renommés par l’intelligence, aux esprits, aux -anges; on l’appliqua bientôt aux étrangers. Mr. Adolfo de Varnhagen -lui-même fait observer que la dénomination de _Caryba_ était au début -une qualification accordée aux Européens. On voit (dans l’_Historia -geral_ p. 312) que tous les chrétiens étaient désignés ainsi. - - -[150] Il pria à cet effet que nous lui envoyassions de l’eau du Toupan -dans une plotte de coton mise en un _Caramémo_. p. 249. - -Un _Caramémo_ est ce qu’on appelle un _Pagará_ à la Guyane, c’est-à-dire -un panier léger, fait avec des feuilles de palmiste et affectant parfois -la forme la plus élégante. Claude d’Abbeville désigne aussi en le -décrivant ce gracieux ustensile d’un ménage indien. Barrère en a fait -dessiner de jolis _specimen_. - - -[151] La suavité du chant d’une jeune pacelle. p. 257. - -Il faut lire pucelle. Yves d’Evreux, familiarisé avec tous les symboles, -qui avaient cours de son temps n’avait garde d’oublier une gracieuse -allégorie dans laquelle figure la licorne. Voy. notre _Monde enchantée_ -et surtout la dissertation intitulée: _Revue de l’histoire de la Licorne -par un naturaliste de Montpellier_ (P. J. Amoreu), Montpellier, -Durville, 1818, in-8 de 47 pages. - - -[152] Nous n’aurons fait que courir et errer par les bois devant la face -des _peros_. p. 270. - -On sait que les Tupinambas nommaient toujours ainsi les Portugais. -_Pero_ veut dire chien, dans la langue de Camoens, mais on suppose que -l’appellation _Pedro_, fort usitée au Brésil, était cause de cette -désignation bizarre. Ayrès de Cazal contient même à ce sujet une petite -histoire, il raconte en rappelant la tradition, comment un serrurier -nommé Pedro, avait été jeté par un naufrage sur les rivages du Maranham. -Grâce à son habileté dans l’art de travailler le fer cet homme se rendit -bientôt agréable aux Indiens et son nom modifié légèrement servit à -désigner les étrangers qu’on supposait appartenir à la même race que -lui. Le docteur Moraes e Mello a donné cette légende d’une façon -beaucoup plus complète dans sa Corographia. - - -[153] Doctrine chrestienne en la langue des Topinambos. p. 272. - -On n’a pas tenté d’éclaircir par une discussion grammaticale, cette -portion du livre. Des différences trop sensibles apportées par le temps -et surtout par la prononciation, rendaient cette tâche pour ainsi dire -impossible. Rien n’est plus difficile que de rendre par les caractères -dont se compose notre écriture les sons des langues indiennes. Ces -inflexions si délicates et parfois si fugitives dans leur rudesse -apparente sont malaisément fixées sur le papier. Comme l’a fait -remarquer Humboldt, elles tiennent parfois à certains caractères -physiques des races. Les nations européennes elles-mêmes les plus -exercées ne perçoivent pas de la même manière les sons, et surtout -n’essayent pas de les écrire de la même façon; où le Portugais entend -_Oca_, par exemple, ou bien _Toba_, le Français entend _Oc_ et _Tobe_, -où le premier sent son oreille frappée par le mot _Murubixaba_, le -second perçoit _Mourouvichave_. La différence cesse d’être aussi -sensible, lorsque les mots sont prononcés selon le génie de chaque -langue. Le mot _Topinambos_ comme il est écrit au début de cette note, -équivaut absolument par le son en langue Portugaise au mot -_Toupinambous_ comme le prononçaient les contemporains de Malherbe. Pour -l’histoire de la linguistique cette courte doctrine chrétienne n’est -toutefois pas sans intérêt. On pourra la comparer avec certains ouvrages -du même genre écrits par une plume portugaise. Les chants religieux en -Tupi, de Christovam Valente, entre autres, sont dans ce cas. Je les ai -introduits dans l’opuscule intitulé: _Une fête brésilienne_, Paris, -Techener, 1850. Le livre qui les contient est devenu pour ainsi dire -introuvable et seule peut-être la bibliothèque impériale le possède. -Nous reproduisons ici son titre: _Catecismo brasilico da doutrina -christão, com o ceremonial dos sacramentos e mais actos parochiaes. -Composto por padres doutos da companhia de Jesus, aperfeiçoado e dado à -luz pelo padre Antonio de Araujo da mesma companhia, emendado nesta -segunda impressão pelo padre Bertholameu de Leam da mesma companhia._ -Lisboa, na officina de Miguel Deslandes, 1681, petit in-8. La 1re -édition est de 1618. - -Si on voulait, on pourrait compléter cette étude comparative en -recherchant les manuscrits suivants que cite Barbosa Machado et qu’il -serait si curieux de voir publier; Ludewig les a omis dans son savant -travail complété par Mr. Trubener. P. João de Jesus _explicação dos -mysterios da fé_. P. Manoel da Veiga _Catecismo_. F. Pedro de Santa Rosa -_Confessonario_. André Thevet, dans ses manuscrits conservés à la -bibliothèque impériale de Paris, donne _le pater_ et _le credo_ en tupi. -Il les reproduit même dans sa grande cosmographie. Ces deux documents -sont surtout précieux par leur ancienneté: ils datent de 1556. Parmi les -livres de ce genre l’un des plus modernes et des plus curieux est celui -du P. Marcos Antonio, il est intitulé: _Doutrina e perguntas, dos -mysterios principaes de Nossa Santa fé na lingua Brasila_. Il a été -composé vers 1750, et Ludewig le mentionne comme faisant partie des -collections du _British Museum_. - - -[154] Il y a aussi de certains oiseaux nocturnes, qui n’ont point de -chant, mais une plainte moleste et facheuse à ouyr, fuyards et ne -sortent des bois appelez par les indiens _Ouyra Giropary_, les oyseaux -du Diable. p. 281. - -Lery avait déjà constaté l’effet du chant mélancolique, que fait -entendre le Macauhan sur l’esprit des Indiens. La croyance aux messagers -des âmes, aux oiseaux prophétiques, n’est pas tout-à-fait éteinte, elle -s’est conservée chez la puissante nation des Guaycourous, elle paraît -avoir exercé jadis son influence sur toutes les tribus des Tupis, mais -le P. Yves lui donne une extension qu’elle n’avait pas jadis, c’est déjà -une altération visible dans les anciennes idées mythologiques. Le nom de -ce volatile vénéré s’écrit en portugais _Acaúan_ et même _Macauân_; -l’oiseau fait sa nourriture des reptiles. Il s’en faut de beaucoup qu’il -ait l’aspect sinistre, que lui donne notre bon missionnaire. Il a une -tête assez grosse relativement au corps, et elle est cendrée, il a le -poitrail et le ventre rouges, ses ailes et sa queue sont noires -tachetées de blanc. Aujourd’hui, la plupart des indigènes se bornent à -croire que cet oiseau est chargé de leur annoncer l’arrivée d’un hôte. -On peut consulter sur l’Acaúan, Accioli, _Corografia Paraense_, et -Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingua Tupy_. Martius au mot Oacaoam dit -que c’est le Macagua de Felix d’Azara. Falco (herpethocheres). - - -[155] Si ces petits et mediocres Barbiers ont de l’autorité entre les -leurs, beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez -Pagy-Ouassou grands barbiers. p. 289. - -Au temps d’Yves d’Evreux, les chirurgiens les plus habiles étaient -encore désignés sous le nom de _Barbiers_; quelques années avant lui -l’illustre Ambroise Paré ne prenait pas d’autre titre. Comme les -_Piayes_, _Pagé_, _Pagy_, _Boyés_ ou _Piaches_, car on leur donne tous -ces noms, se mêlaient de la cure des blessures ou des maladies; le P. -Yves, ainsi qu’on l’a vu dans tout le cours de l’ouvrage les assimile -avec un certain dédain aux barbiers, mais on le sent, aux barbiers de -village. Ce chapitre est certainement l’un des plus curieux du livre; il -doit être comparé soigneusement avec tout ce qui a été dit par Simon de -Vasconcellos (_Chronica da companhia de Jesus_, in-fol.), et avec tous -les mémoires qu’a publiés l’institut historique de Rio de Janeiro sur la -religion primitive des indigènes; les attributs de Geropary y sont -définis clairement. La lacune d’une feuille est vivement à regretter. Il -est évident qu’elle nous fait perdre de précieux documents sur les -hommes rusés et habiles qui conservaient parmi eux les traditions. - - -[156] Ces vilains oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles et grands -que ceux de pardeçà, viennent trouver les personnes couchees et -dormantes en leur lict. p. 297. - -Au temps où devait paraître cette relation, les chauves-souris étaient -encore rangées dans la classe des oiseaux. Ce que dit ici notre -voyageur, sur les Vampires, n’a rien d’exagéré. On peut consulter sur ce -point Ch. Watterton (_Excursion dans l’Amérique méridionale_, p. 15 et -389). Ce savant naturaliste décrit avec un soin minutieux le genre de -blessure que fait cette chauve-souris américaine sur les gens endormis. -Il avait tué un Vampire, qui portait 32 pouces d’envergure. En général, -ils sont beaucoup moins grands. - - -[157] Et là plantent de petites idoles faites de cire ou de bois en -forme d’hommes. p. 302. - -Parmi les vieux voyageurs du XVIIme siècle, Yves d’Evreux est comme nous -l’avons fait remarquer, le seul qui signale chez les Tupinambas des -rudiments de statuaire (bien imparfaite sans doute) appliqués à la -mythologie de ces peuples. Il n’y a rien de semblable dans Thevet, Hans -Staden et Lery, pas plus que dans Vasconcellos, Cardim, Soarez ou -Jaboatam. Les Tupis étaient des peuples uniquement chasseurs, passant -accidentellement à la vie agricole. Les seuls vestiges de sculpture que -nous connaissions d’eux, sont appliqués à leurs _Maconas_, ou à leur -_Lyvera-pème_, espèces d’armes pesantes, qu’ils se plaisaient à orner -avec une sorte d’adresse. Ils étaient dans l’habitude de fixer un Maraca -empenné de plumes brillantes à la proue de leurs canots de guerre si -élancés et si élégants, il serait possible que la base de cet instrument -eût été alors orné de sculptures, analogues à celles qu’on remarque chez -les insulaires de la Polynésie. Il est probable qu’en multipliant leurs -rapports avec les Européens, les Tupinambas ont puisé parmi nous -certaines idées de sculpture rudimentaire, qu’ils ont appliquées à leurs -grossières divinités. L’exact Barrère, qui écrivait, il est vrai, plus -d’un siècle après Yves d’Evreux parle d’un Piaye ayant exécuté une -statuette de ce génie du mal _Anaanh_, qui n’est autre chose que -l’_Anhanga_ de Nobrega et d’Anchieta, et dont la terrible mission sur la -terre est si bien définie par Jean de Lery, qui l’appelle toujours -_Aignan_. Qu’on lui donne aux îles ou sur le continent les noms -d’_Uracan_, d’_Hyorocan_, de _Gerupary_, de _Maboya_, d’_Amignao_; qu’on -reconnaisse dans des génies secondaires, ses messagers (nous en -nommerons un le malicieux _chinay_, qui fait maigrir les pauvres Indiens -en suçant leur sang), Anhanga a été revêtu d’une face terrible du XVIIme -au XVIIIme siècle. Ce type primitif de la sculpture religieuse des Tupis -a été malheureusement taillé dans un bois très mou et n’a pu guère -résister à l’action du temps ou à l’invasion des termites; nous doutons -qu’on puisse jamais s’en procurer un _specimen_ remontant à deux -siècles. Voici du reste le passage si curieux de Barrère, qui confirme -le dire du P. Yves: «Les Indiens ont une autre sorte de piayerie assez -singulière. Ils font une figure du diable, d’un bois fort mol et -résonnant; cette statue qui est grande de trois ou quatre pieds est -affreuse par la longue queue et les longues griffes qu’ils lui font. Ils -l’appellent _Anaantanha_, comme qui dirait image du diable; car _Tanha_ -signifie figure et _Anaan_ diable. Après avoir soufflé les malades, les -Piayes portent cette figure hors du Carbet. Là, ils l’apostrophent et la -frappent rudement à coups de bâton, comme pour obliger le diable à -quitter malgré lui le malade.» (Voy. _Nouvelle Relation de la France -équinoxiale, contenant la description des côtes de la Guiane, de l’isle -de Cayenne, le commerce de cette colonie, les divers changements arrivés -dans ce pays_ etc. etc. Paris, 1743, gr. in-12.) - -Dans un chapitre précédent Yves d’Evreux a déjà parlé d’une marionnette, -à laquelle était adaptée une sorte de mécanisme et qui servait aux -enchantements d’un Piaye. Nous ne saurions trop regretter qu’aucune de -ces idoles ne soit entrée dans les collections ethnographiques dont on -commençait à se préoccuper en ce temps. Peu d’années avant l’époque où -La Ravardière explorait le fleuve des Amazones, Jean Mocquet, le garde -des curiosités du roi, parcourait ses rives: c’eût été une rare bonne -fortune, pour l’archéologie américaine, s’il eut pu se procurer -quelques-unes des idoles semblables à celles dont parle le P. Yves. - - -[158] C’est donc la coustume des Pagys-Ouassous de celebrer en certain -temps de l’annee des lustrations publiques. p. 306. - -Il est infiniment probable, que les lustrations dont il est question ici -étaient pratiquées en souvenir des cérémonies que les Tupinambas avaient -vu faire aux chrétiens. Il pouvait en être de même, à l’égard de la -prétendue confession auriculaire dont l’auteur parle un peu plus loin -(p. 309). Les anciens voyageurs, Hans Staden, Lery et Thevet, ne disent -rien qui aie trait à une pratique semblable. - - -[159] Pacamont, grand barbier de Comma. p. 306. - -Il semble au premier abord, que ce piaye si influent ait reçu un nom -français; il n’en est rien. Il y avait à la même époque un chef puissant -nommé _Pacquara-behu_, le ventre d’un pac plein d’eau. Pacamont pourrait -signifier le Paca pris au piége _Pacamondé_. Le nom du pays sur lequel -il exerçait son influence signifie la région des plantes laiteuses: il -s’écrit _Cumá_. - - -[160] Ce que Vatable interprete en cette sorte. p. 315. - -Vatable ou Vateblé était un hébraïsant célèbre du XVIme siècle, -restaurateur des études orientales en France; il mourut en 1547. Ses -notes sur l’ancien testament avaient été insérées dans la bible de -Robert Etienne. - - -[161] J’espere à présent que j’escris cecy, que les Peres qui sont par -delà, luy donnent de terribles alarmes et que son royaume va fort en -decadence et s’approche de sa totale ruine: car avant que je quittasse -l’Isle, je voyois et experimentois une disposition generale et -universelle de la conversion de ces peuples. p. 318. - -Cette phrase nous prouve que le P. Yves écrivit son ouvrage en Europe et -qu’il avait connaissance de la mission dirigée par le P. Archange. -Marcellino de Pise affirme, que 565 Indiens reçurent le baptême durant -cette seconde expédition religieuse. (Voy. _Annales historiarum ordinis -minorum_. Lugd., 1676, in-fol.) Le P. Archange, suivi de ses douze -compagnons et porteur des magnifiques ornements brodés par la duchesse -de Guise, devait, en effet, s’environner d’une tout autre pompe que les -quatre généreux capucins, qui avaient commencé la mission. Grâce à des -documents qui nous viennent de la marine, et que nous devons à -l’obligeance de Mr. P. Margry, nous voyons par une lettre inédite du -sieur de Beaulieu à Mr. de Razilly, que le P. Archange qui comprenait -parfaitement la valeur de l’argent, abstraction faite du vœu de -pauvreté, n’avait pas voulu s’embarquer tant qu’il y avait eu pour lui -espérance de se procurer des subsides. Malgré les ressources dont put -disposer son chef spirituel, l’histoire de cette seconde mission est -encore à faire; elle n’a même laissé aucune trace, et elle sera sans -doute ignorée, tant que le livre de François de Bourdemare se dérobera à -nos investigations. Nous savons seulement, que beaucoup plus favorisé -qu’Yves d’Evreux, par ses supérieurs, il avait reçu, grâce à ses lettres -d’Obédience, le droit d’admettre des novices dans son couvent. Il n’eut -pas le temps de mettre à profit un tel privilége; mais lors de son -retour en Europe, on le récompensa de son zèle et dès l’année 1615, il -était devenu gardien du grand couvent de la rue St. Honoré. - -Tous ces faits omis naturellement par les historiens du Maranham sont -constatés dans _les éloges historiques_, manuscrit de la bibliothèque -impériale, il y aurait toutefois de l’injustice à oublier que le P. -Marcellino de Pise les mentionne. Après avoir raconté comment le général -des capucins Paul de Caesena, permit à Honoré de Paris, alors -provincial, d’envoyer une seconde mission en Amérique; il ajoute: «_Ille -nihil cunctatus, duodecim fratres ad hanc expeditionem, aptos elegit -quorum animosa phalanx navem conscençâ secedens in indiam, a barbara -illa natione jam capucinorum placidis moribus assueta per humaniter fuit -excepta._» A l’entrée des Portugais, le P. Archange de Pembroke se -retira avec les capucins français et fit place aux Franciscains, qui -vinrent s’établir dans le monastère au nombre de vingt. Sous la -direction de Fr. Christovam Severim, le couvent reçut dès-lors une -institution nouvelle. Les bases en avaient été jetées en 1624, mais -elles ne furent arrêtées définitivement que le 4 Août de l’année -suivante. - -Nous nous garderons bien de mettre sous les yeux du lecteur les -péripéties fâcheuses par lesquelles passa le monastère durant deux cent -vingt-cinq ans; il suffira de dire qu’au début du siècle, il tombait à -peu près en ruine. En 1860, le gardien actuel, qui n’avait plus sous sa -direction que deux Franciscains, mais qui heureusement avait su se -concilier la sympathie des habitants de San Luiz a fait un appel à la -charité publique, pour qu’on réparât dignement un édifice, qui se lie si -intimement aux souvenirs les plus intéressants du pays. L’ordre -aujourd’hui est fort pauvre, mais il contraste, dit-on, par son -dévouement avec bien des couvents opulents de la cité qui laissent -tomber en ruine leur monastère. L’appel de Fr. Vicente de Jesus a été -entendu. On a recueilli des sommes assez abondantes pour réparer ce qui -avait subi l’injure du temps. Tout en conservant l’humble chapelle où -vint prier Yves d’Evreux on élève de nouvelles constructions et l’église -de Sancto Antonio sera la plus belle de cette riante cité. - - -[162] Il me demandoit qui estoient ces Karaïbes, je luy fis reponce que -ces douzes estoient les douze _Maratas_ du fils du Toupan. p. 337. - -Il est infiniment curieux de voir ici, le père Yves d’Evreux, faire une -sorte d’allusion à des croyances anciennes de ces peuples, que Thevet, -ou peut-être le chevalier de Villegagnon avait recueillis dès l’année -1555, et auxquelles d’ailleurs nos voyageurs du XVIme siècle semblent -rester étrangers dans le cours de leurs récits. Une note même concise -nous entraînerait trop loin et nous nous voyons forcé de renvoyer le -lecteur à un opuscule dans lequel nous avons rassemblé tout ce que nous -avons pu trouver sur les idées mythologiques des Tamoyos et des -Tupinambas. (Voy. sur les _Maïrata_, _une fête brésilienne célébrée à -Rouen en 1550 suivie d’un fragment du XVIme siècle roulant sur la -Théogonie des anciens peuples du Brésil_. Paris, Techener, 1850, gr. -in-8.) - - -[163] Et choisissant Sainct Barthelemy je le luy montray disant Tien, -voilà ce grand Marata qui est venu en ton pays, duquel vous racontez -tant de merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est -luy qui fit inciser la Roche, l’autel les images et escritures qui y -sont encore à present et que vous avez veu vous autres etc. p. 338. - -La légende brésilienne a transmis d’âge en âge le récit des -pérégrinations de deux prophètes fort distincts, en honneur à peu près -égal chez ces peuples barbares et qu’elle nomme tour à tour Tamandaré et -Sumé. Comme Bouddha, le dernier a laissé toutefois l’empreinte d’un de -ses pieds sur la roche vive lorsqu’il a quitté la terre. Le mythe de -Tamandaré qui se lie au récit du déluge américain est raconté tout au -long par Vasconcellos dans ses _Noticias do Brasil_, p. 47 et 48. C’est -là qu’on peut voir, comment le Noë américain, s’élançant au sommet d’un -palmier, qui portait sa cime jusque dans les cieux et guidant ainsi sa -famille, se sauva et repeupla la terre. Dans la phrase que nous citons -ici, Yves d’Evreux fait allusion au législateur beaucoup plus moderne, -Sumé, ce Triptolème brésilien, qui enseigna la culture du manioc aux -peuples issus de Tamandaré. Simon de Vasconcellos dit très positivement: -«Il y avait entre eux une tradition fort antique, transmise des pères -aux enfants et elle racontait que bien des siècles après le déluge, des -hommes blancs avaient apparu dans ces régions, ils parlaient aux peuples -d’un seul dieu et d’une autre vie. L’un deux s’appelait _Sumé_, par -lequel il faut entendre _Thomé_.» En préférant la tradition qui accorde -l’honneur d’avoir évangélisé les peuples lointains à Saint Barthélemy, -le P. Yves d’Evreux fait preuve de sa connaissance des sources. Au -rapport d’Eusèbe, en effet, cet apôtre voyageur, avait pénétré jusqu’à -l’extrémité des Indes. Saint Pantène ayant parcouru le fond de l’Asie -dès le IIIme siècle, y avait déjà trouvé des traces du christianisme, -qu’on pouvait attribuer aux prédications de St. Barthélemy. La légende -contraire a cependant prévalu au Brésil, comme elle a prévalu surtout -aux Indes. (Voy. le livre portugais intitulé: _Jornada do Arcebispo de -Goa dom Frey Aleixo de Menezes, quando foy as serras do Malauar, lugares -em que morão os antiguos Christãos de S. Thomé_. Coimbra, 1606, in-fol.) -Les traces des pieds de St. Thomas étaient visibles du temps de -Vasconcellos, au nord du port de Saint-Vincent non loin de la ville. Ces -traces de deux pieds nuds merveilleusement empreints sur la pierre (_tão -vivas e expressas, como se em hum mesmo tempo, juntamente se fizerão_) -étaient parfois cachées sous l’eau. Le religieux franciscain Jaboatam, -retrouve au récif devant Pernambuco, les saintes empreintes; cependant -dans cette seconde version de la légende, ou ne voit apparaître qu’un -tout petit pied, comme celui d’un enfant de cinq ans, et le pieux -narrateur suppose que c’est celui d’un jeune compagnon de l’apôtre. -(Voy. le _novo Orbe Seraphico_, réimprimé en ces derniers temps par les -soins de l’_Institut historique et géographique de Rio de Janeiro_.) - -On ne se contente pas de reconnaître ces traces fameuses sur plusieurs -points du littoral, et il serait bien long de les énumérer: on fait -pénétrer résolument le saint voyageur dans l’intérieur du Brésil, et là, -il inscrit sur la roche, en caractères gigantesques, l’histoire de sa -mission. Il y a à _Minas geraes_, un village auquel on a donné son nom, -c’est _São Thomé das lettras_. Un observateur sérieux, le général Cunha -Mattos ne vit pas les fameuses inscriptions, mais il fut à même de -constater la tradition et il pense que l’inscription fantastique que -l’on remarque sur l’une des parois de la _Serra das lettras_, est due à -quelque accident du terrain, à des dendrites, pour nous servir de ses -expressions. (Voy. _Itinerario do Rio de Janeiro ao Pará e Maranhão_. -Rio de Janeiro, 1836, 2 vol. in-8. T. 1er, p. 63.) C’est même -aujourd’hui l’opinion qui a prévalu, et dans l’inscription gigantesque -de la _Serra das lettras_, on ne voit plus maintenant qu’une -infiltration de particules ferrugineuses qui sur les grès de la montagne -a simulé des caractères d’écriture. - -Quant aux hiéroglyphes grossièrement tracés en creux et dont l’origine -indienne n’est pas douteuse, ils sont nombreux au Brésil; et plusieurs -ouvrages nous en ont transmis des _fac-simile_. Le grand voyage -pittoresque de Mr. Debret en offre deux, qui ne manquent pas d’un -certain intérêt. Nous voulons parler de l’inscription présentée par la -montagne _do Anastabia_ et des sculptures en creux exécutées sur un -rocher qu’on rencontre à peu de distance des bords du Rio Yapurá, dans -la province du Pará: il pourrait se faire que le discours du P. Yves fît -allusion à ce monument original, et d’exécution fort grossière, dont Mr. -Debret donne l’explication (T. 1er, p. 46), mais dans lesquels -l’imagination la plus prévenue ne saurait trouver des bases pour asseoir -une opinion historique ou religieuse. - -En ce qui regarde _les roches incisées_ dont parle notre bon moine, la -tradition en est répandue dans l’Amérique entière, et ces accidents -résultats des grandes commotions de la nature sont toujours expliquées -par la légende indienne, en les attribuant au pouvoir souverain d’un -demi-dieu, qui brise à son gré les rochers les plus rebelles au travail -de l’homme et parfois les plus gigantesques; à la Nouvelle-Grenade, le -saut de Tequendama n’a pas d’autre cause; il est dû comme on sait au -grand Bochica. Sur le point dont nous nous préoccupons, il pourrait bien -être question d’une ouverture faite au _récif_ qui borde le littoral de -Pernambuco et que l’on attribue au grand Sumé, ou à son représentant -chrétien l’apôtre voyageur. (Voy. Fr. Antonio de Santa Maria Jaboatam, -_Novo orbe serafico brasilico_ ou _Chronica dos Frades menores da -provincia do Brasil_, 2me édit. Rio de Janeiro, 1858.) Jaboatam écrivait -son livre en 1761. - - -[164] Conference avec Iacoupen. p. 348. - -Ce chef indien portait un nom bien connu dans l’ornithologie du Brésil. -Le _Jacupema_ n’est autre que le Penelope superciliaris. C’est un des -meilleurs gibiers du Brésil. - - -[165] Le P. Martial d’Abbeville. p. 370. - -La famille des Foulon, qui jouissait d’une haute considération à -Abbeville avait voué plusieurs de ses membres à la vie monastique. Le P. -Martial vint à Paris, avec son frère, le P. Claude; ce dernier, dont -l’article est si erroné dans la biographie universelle, était déjà -gardien du couvent de sa ville natale en 1608, mais comme le P. Yves il -avait commencé son noviciat en 1595 (le 9 juin). La bibliothèque de -l’Arsenal possède un opuscule du P. Claude, devenu rare. Il est -intitulé: _L’arrivée des Pères Capucins et la conversion des sauvages à -nostre sainte Foy déclarés par le R. P. Claude d’Abbeville, prédicateur -Capucin à Paris_, chez Jean Nigaut rue St. Jean de Latran, au 1613. On -peut comparer cet écrit à l’article intitulé: _Retour du sieur de -Rasilly en France et des Toupinambous qu’il amena à Paris. Mercure -français_, T. 3, p. 164. _L’histoire chronologique de la bienheureuse -Colette, réformatrice des trois ordres du Séraphique Père St. François_. -Paris, Nicolas Buon, 1628, in-12, n’est nullement du P. Claude, comme le -prétend Eyriès. L’Epitre dédicatoire est signée Fr. S. d’A., capucin -indigne. Claude d’Abbeville était déjà mort, lorsque cet ouvrage parut. -Après avoir vécu 23 ans en religion il s’éteignit à Rouen en 1616, et -non en 1632. - - -[166] Nous partimes de Plume en Angleterre. p. 372. - -Il faut lire Plymouth, Claude d’Abbeville écrit Plemüe. - - -[167] De Baiador nous rengeasmes cette côte d’Aphricque jusqu’à la -riviere ditte Lore par les Espagnols. p. 372. - -Il s’agit ici du Rio de Ouro. - - -[168] Ayant passé, nous vinsmes et arrivasmes en une petite Isle appelee -Fernand de la Roque. p. 373. - -On reconnaîtrait difficilement sous ce nom l’île de _Fernão de Noronha_, -et non _Fernando de Noronha_, comme l’écrivent quelques géographes, elle -est à 75° long. E. N. E. du Cap de São Roque, elle se trouve située par -les 3° 48′ à 52′ de lat. Son voisinage du Cap St. Roch explique -l’altération de son nom. Quelques vieux voyageurs écrivent Fernand de la -Rongne; le P. Claude est dans ce cas. - - -[169] Puis ceste isle qui jusques à maintenant avoit esté appelee -l’Islette Ste. Anne par ce que nous y estions arrivez ce jour-là et à -cause de Madame la Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est -parente de Mr. de Rasilly. p. 374. - -Cette dernière circonstance a été omise par le P. Claude. - - -[170] Ils nous appellent les grands prophetes de Dieu et de Ioupan et en -leur langage du pays Carribain, Matarata. p. 376. - -Il faut lire Toupan au lieu de Ioupan. Quant au mot Matarata, qui -revient dans cette phrase, ne peut-on l’expliquer par l’adjectif -_Mbaráeté_ qui signifie fort. Il semble être sous cette signification -dans le _Tesoro de la lengua Guarani_ du P. Ruiz de Montoya. - - -[171] Le sieur du Manoir. p. 378. - -Le capitaine du Manoir était établi depuis longtemps dans l’île et il -s’y était créé de nombreuses relations. Ce fut lui, qui lors de -l’arrivée des missionnaires, les accueillit et leur donna même un -festin. «Aussi magnifique que l’on saurait faire en France,» dit le P. -Claude. MM. de Rasilly et de Pezieux y assistaient. Ce fut de la -résidence de du Manoir qu’on partit pour venir occuper l’endroit, où -s’éleva le fort de St. Louis. Cet officier revint en France, avant la -prise de possession du Maranham par les Portugais. - -Lorsque nos forces navales eurent évacué les ports du Maranham, -plusieurs Français ne suivirent pas l’exemple de du Manoir, et -s’établirent dans la nouvelle colonie, mais on n’y admit guère que les -artisans. On serait dans l’erreur si l’on supposait que la mission -fondée avec tant de zèle par nos religieux fut abandonnée; elle ne passa -même pas dans un autre ordre, et les franciscains en restèrent chargés: -on trouvera sur ce point tous les renseignements désirables dans l’_Orbe -Seraphico_ du P. Jaboatam. Ce recueil renferme une longue biographie de -F. Francisco do Rosario moine célèbre de l’ordre de St. François, qui -prit possession du couvent des capucins dix ans environ après l’abandon -définitif que ceux-ci en avaient fait. Ce zélé missionnaire s’enfonçait -fréquemment dans les solitudes inexplorées du Maranham et allait -catéchiser les indiens. Il composa même en 1630, un savant ouvrage sur -les tribus sauvages qu’il avait visitées. Ce livre malheureusement n’a -jamais été publié, et serait s’il était retrouvé un précieux commentaire -au voyage du P. Yves. Fatigué par ses travaux dont la multiplicité -étonne l’imagination, F. Francisco do Rosario passa à Bahia, où il fut -revêtu des dignités de l’ordre et où il mourut en odeur de sainteté le -24 février 1650. On affirme qu’il avait annoncé longtemps à l’avance les -grands événements politiques qui faisant présager l’expulsion de -l’Espagne rendirent son indépendance au Brésil. Il paraît qu’il avait -été forcé de reconstruire en l’année 1625, les bâtiments qu’avaient -commencé à élever nos religieux. Aussi est il regardé à St. Louis de -Maranham, comme le véritable fondateur du couvent de son ordre. - -Nous n’ajouterons plus qu’un mot destiné à clore les renseignements -réunis dans ces notes. Non seulement ils trouveront leur complément dans -le travail qui précédera la Relation du P. Claude d’Abbeville, mais on -peut dès à présent les compléter par des ouvrages français -contemporains, absolument négligés à ce point de vue, par les historiens -de l’Amérique. Le P. Pierre de Jarric entre autres se trouve être dans -ce cas. Qui s’attendrait en effet à rencontrer dans une _histoire des -indes orientales_ tous les faits religieux qui eurent lieu dans le -Maranham, avant l’année 1607. C’est cependant en consultant le Vme livre -de cette volumineuse Relation, qu’on trouve l’histoire tragique des PP. -Francisco Pinto et Luiz Figueira, Jésuites portugais, qui furent les -premiers à visiter l’intérieur des régions inexplorées, dont le littoral -fut occupé par les français. François Pyrard, le voyageur Belge, fixé -dans la petite ville de Laval, nous dit aussi dans sa Relation des Indes -et surtout des îles Maldives, ce qu’on pensait du Brésil en Europe au -temps où vivait le P. Yves. Il ne parle point néanmoins du Maranham et -n’en pouvait point parler. - -Il y a encore un fait remarquable à signaler c’est que cette belle -province que le volume publié par M. Herold contribuera plus qu’aucun -autre voyage ancien à faire connaître soit restée si longtemps en dehors -de toute vie politique. Concédée dès l’origine aux fils de Jean de -Barros, l’historien fameux des Indes, elle ne fut révélée à l’Europe que -par une déplorable catastrophe; puis, malgré sa fertilité et la -magnificence de sa végétation on l’oublia. Elle figure cependant sur -l’un des monuments géographiques les plus importants où l’on ait su -spécifier ce qu’était le Brésil au XVIme siècle. Nous voulons parler de -la belle carte de Gaspard Viegas, qui est datée du mois d’Octobre 1534, -et que possède la bibliothèque impériale de Paris. Nul historien n’en -avait fait mention jusqu’à ce jour et malgré son admirable exactitude -pour les temps reculés où elle fut construite, elle serait restée -longtemps ignorée encore, sans la docte obligeance de M. Cortambert qui -nous l’a communiquée. Nous aimons à rappeler ici, que ce beau travail -d’un géographe inconnu se liera désormais à la plus vaste et à la plus -exacte reconnaissance des côtes du Brésil qui ait été acquise à la -science en ces derniers temps, M. le capitaine de frégate Mouchez en -fera l’objet d’un examen spécial dans son grand ouvrage nautique sur le -littoral du Brésil. - -Ici doivent finir les notes qui étaient nécessaires pour qu’on pût -comprendre en France et même en Amérique, le texte de notre vieux -voyageur. Nous n’ajouterons plus qu’un mot, et il est peut-être -indispensable pour faire comprendre la valeur du précieux document que -nous exhumons. Le compagnon fidèle du P. Yves d’Evreux, le P. Arsène de -Paris, écrivait en 1613 au supérieur de sa maison à propos des régions -qu’il évangélisait: «Je vous asseure, mon père, que quand on s’y sera un -peu estably: On s’y trouvera comme en un vray paradis terrestre.» -L’espérance du bon religieux n’était pas de celles, qui se réalisent -complétement; les choses ne marchent pas ainsi en ce bas monde; mais -sans être un paradis, le Maranham est devenu une des provinces -florissantes d’un vaste Empire, qui va progressant. Au milieu de ces -prospérités réelles et malgré les efforts d’esprits heureusement doués, -les progrès intellectuels du pays ne sont pas tout ce qu’ils pourraient -être; les souvenirs du passé, qui servent si puissamment le -développement des populations, y sont pour ainsi dire abolis. Point -d’archives, point de bibliothèques publiques, peu d’institutions -littéraires. Cela a été compris si bien par le chef de l’Empire, que dom -Pedro II, chargea il y a dix ans l’un des esprits les plus actifs et les -plus éminents de ce pays, d’aller examiner à St. Luiz l’état réel des -dépôts littéraires de la capitale du Maranham. Nous ne prétendons pas -reproduire ici les plaintes judicieuses et fondées de Mr. Gonçalvez -Dias, sur l’état déplorable où il trouva les établissements qui devaient -être l’objet de ses investigations. On peut lire son rapport écrit d’un -style si mesuré, dans la _Revista trimensal_, que publie avec tant de -zèle l’institut historique de Rio de Janeiro. Nous ne citerons qu’un -fait, où il a dix années, tout au plus, Mr. Dias comptait encore deux -mille volumes (nous voulons parler ici de la bibliothèque publique), -l’almanach de 1860, donné par Mr. B. de Mattos n’en compte plus que 1030 -dans le plus déplorable état! Puisse la réimpression du P. Yves d’Evreux -signaler une ère nouvelle dans la patrie d’Odorico Mendez, de Gonçalvez -Dias et de Lisboa. - - -Imprimerie de Bär & Hermann à Leipzig. - - - - -Index alphabétique - -de quelques dénominations employées dans le voyage - -du - -Père Yves d’Evreux. - - -(On n’a donné dans cet index sommaire, ni les mots appartenant aux -dialogues, ni les expressions tirées des langues indiennes, et qui sont -contenues dans l’introduction ou dans les notes.) - - -Acaiouier, _arbre_. 162. - -Acaioucantin, _arbre_. 11. - -Acaious, _peuple_. 25. - -Acaiouy, _chef de Miary_. 312. - -Acosta, Père, Soc. J. 123. - -Agouti. 44. 61. 136. 174. - -Aioupaues. 19. 140. 142. 144. - -Aipian, _maladie_. 120. - -Albuquerque, Catherine. 65. - -Amazones. _peuple_, _fleuve_. 20. 25. 26. 130. 131. - -Ambroise. Père. 210. - -Apparituries, _arbre_. 15. 159. 160. 177. 205. - -Arsène. Père. 82. 196. 233. 256. 302. 346. - -Basilic. 315. - -Boucan. 168. 177. - -Caïetés. 27. 46. 146. - -Caimans. 169 et suiv. - -Camarapins, _peuple_. 27. 73. 133. 303. - -Camoussy, _montagne_. 139. 141. - -Canibaliers. 34. 73. - -Caouin. 42. 43. 55. 56. 258. - -Caours, _port_. 34. - -Caramemos. 21. 249. - -Carbets. 31. 36. 55. 59. 60. 71. 81. 84. 100. 221. - -Cariman. 22. - -Carouatapyran, _chef des Comma_. 141. - -Chetouasaps. 14. - -Claude d’Abbeville. Père. 1. 7. 45. 48. 65. 151. 244. 332. - -Comma. 27. 46. 56. 75. 109. 167. 325. 359. - -Couis. 142. - -Coujou, _grillon_. 187 et suiv. - -Fernambourg. 65. 135. 211. 304. - -Giroparieta, _village_. 33. - -Giropary. 37. 57. 127. 128. 230. 240. 280 et souvent. - -Giropary-Ouassou, _chef_. 141. - -Grand-Raye, _chef des Caïetés_. 131. - -Itaparis. 34. - -Jacoupen, _chef_. 348 et suiv. - -Janouaran, _village_. 74. 141. - -Janouarapin. 34. - -Janouara-vaête, _chef_. 30. - -Japy-Ouassou, _chef_. 32. 82. 140. 290. 332. 340. - -Jonker. 12. 125. - -Jouras. 28. - -Junipape, _teinture_. 112. 326. - -Juniparan. 99. 233. 302. 348. - -Kaouin. 90. - -Kaouinages. 84. - -La Farine Destrempée, _chef_. 37. 300. 341. - -La Vague, _chef de Comma_. 359. - -Le Grand Chien, _chef_. 138. - -Long-cheveux, _peuple_. 73. 144. 147. - -Maillar, _capitaine_. 134. - -Maïobe, _village_. 57. 196. - -Manioch, _végétal_. 74. 229. - -Manioch, _farine_. 125. - -Maraca. 42. 133. 134. 258. - -Maragnon, _fleuve_. 25. - -Marata. 229. 328. 337. - -Mayobe, voir Maïobe. - -Meron, _village_. 27. - -Miarigois. 39. - -Miary. 19. 20. 33. 37. 39. 66. 135. 191. 289. 293. - -Migan. 12. 90. 168. 177. 222. - -Migan, _truchement_. 60. 145. 249. 329. - -Mil. 293. - -Mocourou, _province_. 34. - -Mocourou, _peuple_. 141. - -Oroboutin. 354. - -Ouarpy, _rivière_, _pays_. 144. 146. 147. - -Ouira-ouassou, _oiseau_. 203. - -Ouyrapiran, _village_. 202. - -Ouyrapyran, _chef_. 49. - -Pacajares, _peuple_. 73. - -Pacaiares, _rivière_. 27. - -Pacamont, _sorcier de Comma_. 306. 309. 325. 340. - -Pacs. 61. - -Pagis, _sorciers_. 31. 285. 300. - -Pagues. 136. 174. - -Para, _contrée_, _rivière_. 26. 27. 30. 108. 131. 303. 359. - -Parisop, _rivière_. 28. - -Patakeres. 49. - -Pays. 323 et suiv. - -Peros. 36. 61. 133. 270. - -Pesieux. Sieur de. 38. 50. 52. 61. 62. 128. 130. 146. 249. 251. 260. -262. 308. - -Petun, _herbe_. 110. 111. 136. 137. 222. 263. 306. 307. 326. - -Pierre le Chien. 312. - -Pinariens, _peuple_. 73. - -Pindo. 53. - -Piraiuua, _chef_. 32. - -Pirapoty, _ambre gris_. 143. - -Piry. 167. 169. 170. 171. - -Potyiou. 330. - -Rasaiup, _village_. 170. - -Ravardière, Sieur de la. 26. 50. 108. 122. 130. 135. 249. 303. 325. 348. -350. 359. - -Rocou, _teinture_. 112. - -Sainte-Anne, _île_. 34. 139. 143. - -Saint-François de Maragnan. 10. - -Saint-Louis au Fort. 11. - -Saint-Louis au Maragnan. 9. - -Sainte-Marie de Maragnan, _port_. 27. - -Saint-Vincent, Sieur de. 206. 335. - -Soarez, Martin, _capitaine portugais_. 34. - -Tabaiares. 19. 20. 39. 51. 66. 73. 125. 133. 145. 146. 242. 294. - -Taboucourou. 34. - -Taperoussou, _port_. 293. 294. - -Tapinambos, _peuple_. 20. 21. 25. 27. 28. 29. 30. 32. 34. 35. 36. 39. -40. 52. 53. 64. 73. 106. 133. 139. 140. 144. 145. 147. 177. 202. 204. -242. 255. - -Tapouis, _peuple_. 39. 293. - -Tapouytapere, _province_. 15. 27. 42. 46. 75. 82. 109. 144. 145. 146. -167. 246. 252. 255. 340. - -Tarouïre, _sorte d’Iguane_. 177. - -Tatous. 108. 136. - -Thion, _chef_. 36. 38. 41. 66. 289. 300. 341. - -Thon, _insecte qui s’introduit dans les pieds_. 113. - -Toucon, _palmier_. 137. - -Touin, _oiseau_. 136. - -Toupan. 31. 229. 280. 321 et suiv. - -Toury, _rivière_. 139. - -Tremembais, _peuple_. 45. 73. 139 et suiv. - -Troou ou Tojou. 170. - -Tyou, _contrée_. 177. - -Vsaap, _village_. 24. 73. 138. 301. 308. - -Vuacêté ou Vuac-Ouassou, _chef_. 28. - -Ybouapap, _peuple_. 141. - -Ybouyra-Pouïtan, _chef_. 54. - -Yuiret. 59. 60. 248. 294. 326. 332. - - - - -Table des matières. - - - pag. - Introduction I - Préface de F. de Rasilly 1 - Préface au Roi du P. Yves d’Evreux 3 - Advertissement au lecteur 7 - Préface sur les deux traittez suivans 7 - - Premier traité. - - Chap. I. De la Construction des chappelles de St. François & de - St. Loüis en Maragnan 9 - Chap. II. De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencements 12 - Chap. III. De la Construction du Fort de Sainct Louys & de - l’ardeur des Sauvages à porter les terres 15 - Lacune. - Chap. VII. De la Preparation des Tapinambos pour faire le Voyage - des Amazones 20 - Chap. VIII. Du partement des François avec les Sauvages pour - aler aux Amazones 25 - Chap. IX. Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage - & premierement des ruses d’un Sauvage nommé Capiton 30 - Chap. X. De la venue d’une Barque Portugaise à Maragnan 33 - Lacune. - Chap. XIII. De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary 39 - Chap. XIV. Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps - & comme ils font Esclaves leurs Ennemis 43 - Chap. XV. Des Loix de la Captivité 48 - Chap. XVI. Des autres Loix pour les Esclaves 52 - Chap. XVII. Combien les Sauvages sont misericordieux envers les - criminels de cas fortuit & sans malice 57 - Chap. XVIII. Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon - des François & de leur apprendre les mestiers que nous avons - en l’Europe 63 - Chap. XIX. Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les - sciences & la vertu 68 - Chap. XX. Suitte des Matieres precedentes 72 - Chap. XXI. Ordre & Respect que la Nature a mise entre les - Sauvvages, qui se garde imviolablement par la jeunesse 76 - Chap. XXII. Que le mesme ordre & respect se garde entre les - filles & les femmes 85 - Chap. XXIII. De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages 91 - Lacune. - Chap. XXV. Des humeurs incompatibles avec les Sauvages 99 - Chap. XXVI. De l’Oeconomie des Sauvages 103 - Lacune. - Chap. XXVIII. Du soin que les Sauvages ont de leur corps 105 - Chap. XXIX. De quelques indispositions naturelles, auxquelles - les Sauvages sont subjects; Et quels noms ils donnent aux - membres du corps 112 - Chap. XXX. De quelques maladies particulieres à ces Païs des - Indes, & de leurs remèdes 117 - Chap. XXXI. De la Mort et funerailles des Indiens 124 - Chap. XXXII. Du retour en l’Isle du sieur de La Ravardiere, - & de quelques Principaux qui le suivirent 130 - Chap. XXXIII. Du voyage du Capitaine Maillar dans la terre - ferme, en l’habitation d’un grand Barbier: Description de - ceste terre, & des tromperies de ce grand Barbier 134 - Chap. XXXIV. De la venue des Tremembaiz: comme on les - poursuivit, & de leurs habitations & façons de faire 139 - Chap. XXXV. De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, - & du voyage d’Ouarpy 144 - Chap. XXXVI. Des Astres & du Soleil 147 - Chap. XXXVII. Des Vents, Pluyes, Tonnerres, & Eclairs qui sont - en Maragnan & autres lieux voisins 151 - Chap. XXXVIII. De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan 155 - Chap. XXXIX. Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan 158 - Chap. XL. Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent - en ces Pays 163 - Chap. XLI. De la Pesche de Piry 167 - Lacune. - Chap. XLIII. De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards 173 - Chap. XLIV. Des Araignes, Cigales & Moucherons 180 - Chap. XLV. Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes qui - sont en ces Pays 187 - Chap. XLVI. Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil 196 - Chap. XLVII. Des Aigles & grands Oyseaux & d’autres petits - Oyseaux qui sont en ces Pays là 201 - Chap. XLVIII. Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces - pays des Indes Occidentales 208 - Chap. XLIX. Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux - Indes 214 - Chap. L. De la Reception que font les Sauvages aux François - nouveaux venus & comme il se faut comporter avec eux 218 - - Second traité. - - Chap. I. Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par le - Baptesme de plusieurs enfans 227 - Chap. II. Du Baptesme de plusieurs malades & anciens lesquels - moururent apres l’avoir receu 237 - Chap. III. Du Baptesme de plusieurs adults, specialement d’un - nommé Martin 244 - Chap. IV. Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en - l’instruction & conversion de ses semblables 254 - Chap. V. D’un indien condamné à la mort, lequel demanda le - Baptesme, avvant que de mourir 259 - Chap. VI. Formulaire des Harangues que nous faisions aux - Sauvages, quand ils nous venaient voir, pour les attirer à - la cognoissance de nostre Dieu, & à l’obeissance de - nostre Roy 264 - Chap. VII. Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle - les Catecumenes apprenoient & recitoient par cœur, avant - que d’estre baptisez 271 - Chap. VIII. Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de - Dieu, des Esprits & de l’Ame 277 - Chap. IX. Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a - retenu ces pauvres Indiens un si long-temps dans ses cadenes 284 - Lacune - Chap XI. Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs - fauses propheties. Idoles & sacrifices 292 - Chap. XII. De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees - par les Sorciers du Bresil 305 - Chap. XIII. Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces - Pays de Maragnan 310 - Chap. XIV. Que les enfans du Bresil termineront & finiront le - Royaume de Lucifer, & commenceront à establir le Royaume de - Jesus Christ 318 - Lacune. - Chap. XVI. Conference premiere avec Pacamont, grand Barbier - de Comma 325 - Chap. XVII. De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont 333 - Chap. XVIII. Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere 340 - Chap. XIX. Conference avec Jacoupen 348 - Chap. XX. Conference avec le Principal d’Oroboutin 354 - Chap. XXI. Conference avec la Vague, l’un des Principaux de - Comma 359 - Discours & Congratulation à la France: Sur l’arrivee des Peres - Capucins en l’Inde nouvelle de l’Amerique Meridionale en la - terre du Brasil 365 - Extrait & tres-fidele Rapport de six paires de lettres des - Reverens Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs - Capucins, escrittes tant aux Peres de Paris de leur ordre, - qu’autres personnes seculieres, dont il y en a quatre du - R. P. Arsene, & une du P. Claude, & une commune des deux - ensemble 371 - Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres - qui ont esté dictes de bouche aux Peres Capucins de Paris - par Monsieur du Manoir 378 - Lettre que les Peres Capucins ont escrit à Monsieur Fermanet 381 - Relation d’un matelot venu du mesme pays, faicte au R. P. - Gardien du Havre de Grace, de quoy il donne advis au R. P. - Commissaire 382 - Notes critiques et historiques sur le voyage du P. Yves - d’Evreux 385 - Index alphabétique du voyage du P. Yves d’Evreux III - Table des matières VII - - - - -NOTES DU TRANSCRIPTEUR - - -L’orthographe est conforme à l’original. Toutefois, dans le texte de -1615, on a remplacé les abréviations par signes conventionnels (par -exemple «cõme» pour «comme»). On a distingué les u/v et i/j, uniquement -en français et en latin. - -Le typographe de Leipzig ayant fait amplement preuve de ses limites en -matière de connaissance du français (environ une erreur manifeste par -page dans l’introduction en français moderne), on s’est permis de -corriger de nombreuses erreurs manifestes (par exemple «uauqel» pour -«auquel»), puisqu’il était impossible de distinguer entre des coquilles -intentionnellement conservées de l’édition de 1615 et des coquilles -introduites dans la réédition. On a notammment retouché les accents et -apostrophes («a» au lieu de «à», «t’on» au lieu de «ton», etc.). - -Les notes numérotées de [1] à [52] correspondent aux notes en bas de -page de l’original, dans l’introduction. - -On a numéroté de [53] à [171] les notes situées en fin d’ouvrage -(l’original ne comprenant aucun renvoi vers ces notes depuis le corps du -texte, ni aucune numérotation). - -Le typographe de Leipzig a fait usage des caractères espacés (selon -l’usage allemand) en guise d’italiques, dans les pages 4 à 15. On a -remplacé par des italiques par homogénéité avec le reste de l’ouvrage. -Les caractères espacés à l’intérieur d’un passage en italique page 412 -ont été indiqués entre signes égale =comme ceci=. - - - - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS LE NORD DU BRÉSIL -FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614 *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/old/67080-h.htm b/old/old/67080-h.htm deleted file mode 100644 index f32bea3..0000000 --- a/old/old/67080-h.htm +++ /dev/null @@ -1,20946 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Voyage dans le nord du Brésil, by Père Yves d’Évreux. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; - font-size: 120%; font-weight: normal; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 170%; } -.small { font-size: 90%; } -.xsmall, small { font-size: 80%; } - -.b { font-weight: bold; } -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em { font-style: normal; } -.red { color: red; } - -.sc { font-variant: small-caps; font-style: normal; } -.sans-serif { font-family: sans-serif; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.stanza { margin-top: .4em; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; } - -span.item { display: inline-block; width: 1.5em; padding-right: .5em; - text-align: right; text-indent: 0; } -p.drap { text-indent: -3.5em; padding-left: 3.5em; margin: .4em 0 0 0; } -p.drap2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 3.5em; margin: 0; } - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -span.blk { display: inline-block; text-align: center; text-indent: 0; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - -.pagenum { position: absolute; right: 1%; font-size: small; font-style: normal; - text-align: right; font-variant: small-caps; color: #333; text-indent: 0; -} -.folionum { position: absolute; left: 1%; font-size: small; font-style: normal; - text-align: left; color: #333; text-indent: 0; -} - - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -table.wfix { width: 95%; } -td { vertical-align: top; } -td.bot { vertical-align: bottom; } -td.c div { text-align: center; } -td.pad { padding-top: .7em; padding-bottom: .7em; } -td.r div { text-align: right; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.w45 { width: 45%; } - -.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; padding: .5em; - margin: 3em 5% 1em 5%; border: thin dotted; background: #eee; } -.trnote h2 { margin: .5em 0; } - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -.en { margin: 1em 0 .5em 0; font-size: 110%; } - -.ugap { margin-top: 1em; } -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } -img.h700 { height: 700px; width: auto; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top2em { padding-top: 2em; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614</span>, by Yves d'Évreux</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Yves d'Évreux</p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Annotator: Ferdinand Denis</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 2, 2022 [eBook #67080]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>VOYAGE DANS LE NORD DU BRÉSIL FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614</span> ***</div> -<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" class="h700" alt="" /></div> -<div class="c"><img src="images/illu1.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<p class="c top4em large"><span class="red">BIBLIOTHECA</span><br /> -<span class="xlarge">AMERICANA</span></p> - -<p class="c"><span class="red">COLLECTION D’OUVRAGES</span><br /> -<span class="small red">INEDITS OU RARES</span><br /> -<span class="xsmall red">SUR</span><br /> -<span class="large">L’AMÉRIQUE.</span></p> - - -<p class="c gap"><span class="large">LEIPZIG & PARIS,</span><br /> -LIBRAIRIE A. FRANCK<br /> -<span class="small red">ALBERT L. HEROLD.</span></p> - -<p class="c">1864.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c"><img src="images/illu2.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<h1><span class="red">VOYAGE</span><br /> -<span class="xsmall">DANS LE</span><br /> -<span class="large">NORD DU BRÉSIL</span><br /> -<span class="xsmall">FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614</span></h1> - -<p class="c red">PAR LE<br /> -<span class="large">PÈRE YVES D’ÉVREUX.</span></p> - -<p class="c">PUBLIÉ D’APRÈS L’EXEMPLAIRE UNIQUE CONSERVÉ -A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE PARIS.</p> - -<p class="c"><span class="small">AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES<br /> -PAR</span><br /> -<b class="large">M. FERDINAND DENIS,</b><br /> -<span class="small">conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.</span></p> - - -<p class="c gap"><span class="large">LEIPZIG & PARIS,</span><br /> -LIBRAIRIE A. FRANCK<br /> -<span class="small red">ALBERT L. HEROLD.</span></p> - -<p class="c">1864.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_i" class="pagenum">i</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="i1" title="Introduction"><b>Le P. Yves d’Evreux</b><br /> -et les premières missions du Maranham.</h2> - - -<p>Au temps de Louis XIII, le magnifique couvent -des capucins de la rue St. Honoré comptait parmi -ses moines deux religieux portant le même nom : Le -P. Yves de Paris et le P. Yves d’Evreux. Le premier, -ancien avocat, beau diseur, ardent à la dispute, -imbu des idées de son siècle jouissait par la ville -d’une haute réputation ; et les biographies modernes -constatent encore son éclat effacé ; le second, ami -secret de l’étude, plus ami de l’humanité, esprit observateur, -âme passionnée pour les beautés de la -nature, prêt à marcher où l’appelait son zèle, mais -ne faisant nul cas de la curiosité que pouvait exciter -sa personne, fut complétement oublié et oublié de -telle sorte, que malgré un mérite reconnu deux cent -cinquante ans ont passé sur son humble tombe sans -qu’une voix amie ait appelé l’attention sur lui.</p> - -<p>Pour qu’il fût fait mention de ce moine obscur, -il a fallu deux choses, sur lesquelles on ne devait -pas compter au temps où il vivait ; la transformation -en un puissant Empire des déserts qu’il avait parcourus ; -et l’amour passionné de certains vieux livres, -qu’on réhabilite avec raison, parce que seuls, ils -<span id="pg_ii" class="pagenum">ii</span>retracent des faits sans la connaissance desquels, la -civilisation, croissante de certains pays, marcherait -dans l’ignorance de ses origines.</p> - -<p>Le grand couvent de Paris, renfermait alors -bien des hommes condamnés à un injuste oubli. -Fondé en 1575, par Catherine de Médicis<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, il avait -acquis en peu de temps une renommée de science -théologique, de zèle charitable dans les épidémies et -d’abnégation, qu’il conserva à peu près intacte durant -tout le dix-septième siècle. C’était là que le -parti favorable aux religieux cloîtrés recrutait les -esprits actifs qu’il opposait à l’évêque de Belley. -C’était sur ces vastes terrains, possédés naguère par -la maison de la Trémouille que s’élevait cette immense -officine, bien connue du corps médical de -Paris, où les habitués de la cour, aussi bien que les -plus humbles bourgeois, venaient se munir de médicaments -difficiles à se procurer autre part, ou qu’on -préparait avec une incurie étrange dans les autres -quartiers de l’immense cité<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Mais disons-le promptement -ce n’était pas la science incontestée alors -de ces religieux, ni les résultats positifs de leur administration -soigneuse, ni même les bienfaits journaliers, -par lesquels ils se rendaient utiles aux classes -nécessiteuses, qui leur valaient le crédit universel -dont ils jouissaient dans Paris, ils le devaient surtout -aux conversions éclatantes, dont le grand monastère -de la rue St. Honoré avait été tout récemment -le théâtre. C’était dans ce couvent, qu’un des -plus grands seigneurs du dernier règne, le comte du -Bouchage, plus connu sous le nom du P. Ange de -<span id="pg_iii" class="pagenum">iii</span>Joyeuse, était venu renoncer au faste de la cour, -et s’était démis volontairement de ses charges militaires, -pour vivre dans la plus étroite pauvreté. -C’était dans ce sombre asile qu’un des rejetons les -plus illustres de la famille de Pembroke, avait abjuré -le Calvinisme et, renonçant à la plus brillante -existence, avait accepté les humbles fonctions qui -dès la première année du siècle, il est vrai, s’étaient -échangées pour lui contre les dignités de l’ordre, et -l’avaient mis à même de poursuivre sans relâche, la -mission qu’il s’était volontairement imposée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> L’ordonnance qui constitue définitivement le monastère est du -28 novembre. Ce lieu de retraite avait été concédé l’année précédente -par Catherine de Médicis, à des capucins venus d’Italie : la donation -fut confirmée par Henri III le 24 septembre 1574. Voy. Boverio, <span lang="it" xml:lang="it">Annali -di Frati minori</span>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le <i>Mercure Galant</i> renferme une vue très curieuse de la vaste -apothicairerie de ce couvent.</p> -</div> -<p>Il nous serait facile de multiplier ici les noms -célèbres, et d’étonner peut-être, en mettant en relief -ceux qu’on a si complétement oubliés ; pour être bref, -nous nous maintiendrons strictement dans notre -sujet<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dès l’année 1617, on ne comptait pas moins de 655 religieux -dans les deux custodes de Paris et de Rouen, il y avait parmi eux -209 clercs. Vers 1685, il y avait en France 5681 capucins.</p> -</div> -<p>Le P. Yves d’Evreux et le P. Yves de Paris -apparurent comme nous l’avons dit, à peu près vers -la même époque ; mais la renommée toujours croissante -de l’un, éclipsa complétement le souvenir bien -fugitif que l’autre avait laissé et de bons esprits -ont pu même un moment les confondre. Ils eurent cependant, -il faut le répéter, une destinée bien différente. -Yves d’Evreux, nous l’avons dit, s’éloignait en général -du bruit politique, et ne se mêlait aux luttes du -siècle que pour soulever quelque point de doctrine -religieuse ; le second, infiniment plus jeune dans -l’ordre que son homonyme, toujours prêt à prendre -part aux combats que les ordres réguliers soutenaient -parfois contre le pouvoir ecclésiastique, s’était acquis -par cela même une immense renommée, dont se glorifiait -le monastère. On le regardait comme un éloquent -orateur et comme l’un des hommes les plus -diserts de son temps. L’hyperbole de l’éloge monastique, -<span id="pg_iv" class="pagenum">iv</span>va même jusqu’à le considérer comme la tête -la plus forte qu’eut encore produite son ordre. Ce -fut donc lui qui occupa uniquement ses supérieurs, -lui dont les livres multiples, écrits surtout en latin, -furent opposés victorieusement aux écrits violents -lancés contre les ordres mendiants. Il avait gardé -de son ancien état d’avocat, la faconde embrouillée -de l’époque, il se mêlait en outre d’astrologie judiciaire, -on lui attribuait en un mot le <i lang="la" xml:lang="la">fatum mundi</i>, -livre absurde, mais qui pendant un temps s’était emparé -des esprits. Déclaré à l’unanimité l’oracle de -son couvent, on n’eut pas même un moment l’idée -de joindre dans un commun souvenir, un religieux -qui s’appelait comme lui et qui ne savait que faire -le sacrifice de son existence, pour amener quelques -âmes à Dieu ! Qu’eût fait notre humble amant de -la nature, devant ce personnage glorieux, devant ce -<i>phénix</i> des théologiens français, comme on se plaît -à le nommer<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Nous n’inventons rien : l’un de ses plus ardents admirateurs, -capucin comme lui, il est vrai, parle de sa personne en ces termes : -<i lang="la" xml:lang="la">Tantarum segete scientiarum, factus est dives ut Galliae Phoenix hac -nostra aetate communiter sit appelatus.</i> Voy. le vaste répertoire de -Denis de Gênes. <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca scriptorum ordinis minorum Sancti Francisci -capucinorum.</i> Wadding, plus modéré, se contente d’appeler Yves -de Paris <i lang="la" xml:lang="la">egregius concinnator, insignis Capuccinus</i>. L’auteur anonyme -des éloges mss. des capucins de la ville de Paris, met moins de bornes -à son enthousiasme : « La nature a semblé vouloir s’épuiser pour -donner à ce grand personnage tout ce qu’elle pouvait lui donner avec -abondance de grandeur de plus rare et de plus surprenant ! » Né en -1590, Yves de Paris prit l’habit religieux le 27 septembre 1620, six ans -après le retour d’Yves d’Evreux revenant malade du Brésil : il mourut -le 14 octobre 1678. Ce religieux a fait imprimer 28 ouvrages, dont -nous reproduirons ici les titres principaux en suivant l’ordre chronologique -de leur publication : <i>Les heureux succès de la piété ou les -triomphes de la vie religieuse sur le monde et l’hérésie</i>, 4me édit. -Paris, 1634, 2 vol. in-12. — <i>De l’indifférence</i>, 2me édit. Paris, -1640, in-8. — <i>La théologie naturelle.</i> Paris, 1640-1643, 4 T. in-4. — <i lang="la" xml:lang="la">Astrologiae -novae methodus et fatum universi observatum, a -Franc Allaco Arabe christiano.</i> Paris, 1654. C’est ce livre, que le -hardi et crédule capucin craignit cependant de publier sous son nom -et qu’on désignait sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Fatum mundi</i>. — <i lang="la" xml:lang="la">Jus naturale -rebus creatis a Deo constitutum</i>, etc. etc. <span lang="la" xml:lang="la">Parisiis</span>, 1658, in-fol. — Le -<i lang="la" xml:lang="la">Fatum mundi</i> fut réimprimé en 1658, et l’année d’après parut -l’ouvrage suivant : <i lang="la" xml:lang="la">Dissertatio de libro praecedenti ad amplissimos -viros senatus Britanniae Armoricae</i>. <span lang="la" xml:lang="la">Parisiis</span>, 1659, in-fol. — <i lang="la" xml:lang="la">Digestum -sapientiae in quo habetur scientiarum omnium rerum divinarum -et humanarum nexus</i>, etc. etc. 1654 — 1659, 3 vols. in-fol., -réimp. avec des additions en 1661. — <i>Le Magistrat Chrétien mis -en ordre par le P. Yves, son neveu.</i> Paris, 1688, in-12. — <i>Les -fausses opinions du monde</i>. Paris, 1688, in-12. etc. etc. — On voit -qu’il n’y a nulle analogie d’études entre les deux capucins homonymes. -L’un des ouvrages du P. Yves de Paris fut brûlé de la main du -bourreau.</p> -</div> -<p><span id="pg_v" class="pagenum">v</span>Mais qui songe maintenant au P. Yves de Paris ? -Qui s’intéresse même aux discussions dont la véhémence -excita autour de lui une admiration si vive ? -Remettons ici les hommes aussi bien que les faits à -la place qu’ils doivent occuper réellement. Yves -d’Evreux a su contempler dans sa grandeur primitive -une terre exubérante de vie et de jeunesse, -deux siècles d’oubli ont passé sur son œuvre et il -brille aujourd’hui, jeune, plein de grâce, à côté de -Lery, de Fernand Cardim, d’Anchieta, de toutes ces -âmes privilégiées, qui unissaient la faculté de l’observation -au sentiment exquis des beautés de la nature, -et qui ont salué, poètes inconnus, l’aurore d’un -grand Empire.</p> - -<p>Yves d’Evreux, il le faut dire avec regret, a eu -la destinée de presque tous les historiens primitifs -du nouveau monde ; sa biographie quelque peu développée -reste à faire : malgré les plus minutieuses -recherches multipliées en ces derniers temps, au-delà -de ce que l’on pourrait supposer, nous connaissons à -peine les circonstances les plus importantes de sa -vie ; on ne saurait même rien de positif à ce sujet, -sans quelques notes glanées çà et là, dans les archives -des vieux couvents. Comme son œuvre, son -histoire réelle s’est éteinte dans tous les souvenirs. -Les écrivains de son ordre pensent en avoir dit -<span id="pg_vi" class="pagenum">vi</span>assez sur lui, lorsqu’ils ont rappelé qu’il vivait au -dix-septième siècle, qu’il fut zélé missionnaire, et -qu’il fit un livre, continuation obligée du voyage de -son compagnon, le P. Claude : ils oublient même de -rappeler qu’il vécut deux ans parmi les indiens, où -celui-ci ne fit qu’un séjour de quatre mois.</p> - -<p>Selon les inductions qu’on peut tirer d’un livret -ms. conservé à la bibliothèque mazarine, opuscule -plein de dates précises, consacrées aux capucins du -couvent de la rue St. Honoré, notre missionnaire -devait être né vers 1577. Son surnom indique bien -certainement la ville dont il est originaire, mais nous -ne savons pas même le nom qu’il aurait dû porter -dans le siècle, comme on disait alors. Sous ce rapport, -les amateurs de vieux voyages ont été beaucoup -plus favorisés à l’égard de son compagnon le -P. Claude, qu’on sait avoir appartenu à une excellente -famille d’Abbeville, celle des Foullon<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ce -qu’il y a de bien certain, c’est que les parents du -père Yves lui firent faire des études excellentes, et -que les professeurs auxquels on le confia ne se contentèrent -pas de lui enseigner le latin, mais qu’ils -lui apprirent le grec et même l’hébreu et qu’ils surent -lui inspirer ce goût littéraire, sans lequel il n’y -a pas d’habile écrivain. Ce fut au couvent de Rouen -qu’il fit son noviciat ; il y entra le 18 août 1595 ; le -doute le plus léger ne saurait exister à ce sujet<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. -Après avoir pris l’habit dans cette maison, il y demeura -probablement pendant quelques années et dut -prêcher dans la plupart des villes de la haute Normandie. -Il est également probable qu’alors il se -trouva en rapport d’études et de ministère avec le -<span id="pg_vii" class="pagenum">vii</span>jeune François de Bourdemare, né comme lui normand, -comme lui prédicateur dans sa province et -destiné plus tard à lui succéder dans la mission du -Maranham<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Et non Sylvère, comme l’a dit par mégarde dans la biographie, -le vénérable Eyriès. (Voy. à ce sujet M. Prarond, <i>Les hommes -utiles de l’Arrondissement d’Abbeville</i>. 1858, in-8.)</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voy. le ms. de la bibliothèque mazarine déjà cité, il porte au -titre : <i>Annales des R. P. Capucins de la province de Paris, la mer -et la source de toutes celles de ça les monts</i>. No. 2879, pet. in-4.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> François de Bourdemare ou Boudemard, né à Rouen, avait -quitté la province, où sa famille jouissait du plus grand crédit, pour -se faire capucin à Orléans. Il entra comme novice au couvent de -cette ville, le 2 octobre 1603, mais il est infiniment probable qu’il -revint en Normandie, avant de faire partie du grand couvent de la -rue St. Honoré.</p> -</div> -<p>Distingué bientôt par ses supérieurs, et portant -déjà le titre de prédicateur, qu’on n’accordait qu’aux -religieux d’élite, le P. Yves fut désigné pour remplir -les fonctions de gardien du couvent de Montfort. -Malheureusement, les documents que nous avons sous -les yeux et qui constatent ce fait, ne désignent pas -d’une autre façon, la ville dans laquelle dut s’écouler -la plus grande partie de la jeunesse studieuse -de notre bon missionnaire. Il y a en France plus -de treize localités portant ce nom, et il ne nous est -point possible de dire d’une façon absolue, où notre -voyageur s’affermit dans sa carrière religieuse. Dès -les premières années du siècle, il change néanmoins -de résidence, et nous le retrouvons au grand couvent -de la rue St. Honoré, vers le milieu de l’an -1611, à l’époque où le P. Léonard de Paris était -encore provincial de l’ordre<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, presque au moment -où ce savant religieux allait être nommé par le pape -supérieur des missions orientales.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le P. Léonard, mourut à Paris, âgé de 72 ans, le 4 septembre -1640. Antoine Faure, son père, était conseiller au parlement de -Paris. Le livre <i>des éloges historiques</i>, ms. de la bibliothèque impériale, -le qualifie « du plus grand homme que la religion des capucins -ait jamais eus et aura peut-être jamais. » On le trouve de nouveau -provincial de la rue St. Honoré en l’année 1615.</p> -</div> -<p>Nous aurons occasion de signaler autre part, le -mouvement politique, appliqué aux expéditions maritimes -qui se manifesta parmi nous, vers le milieu -du XVI<sup>me</sup> siècle, et qui tenta de faire participer -<span id="pg_viii" class="pagenum">viii</span>notre commerce aux avantages que l’Espagne et le -Portugal s’étaient exclusivement réservés. Cinquante -ans plus tard et tout en profitant des avantages acquis -par les explorations des Verazano, des Cartier, -des Roberval et de tant d’autres navigateurs qui -avaient créé pour nous, ce qu’on appelait alors la -<i>nouvelle France</i>, on tournait les regards vers les -régions plus favorisées où l’on prétendait coloniser -ce que l’on appelait avec amour la <i>France équinoxiale</i>. -Il y avait eu déjà en 1555, une <i>France Antarctique</i>, -qui, si elle n’avait porté ce nom qu’un moment, n’en -avait pas moins acquis à nos marins les sympathies -chaleureuses et dévouées des peuples indigènes dont -les tribus nombreuses se partageaient alors le Brésil. -Le mouvement protestant aidait partout à ces conquêtes -paisibles, bien qu’il ne dût pas laisser de traces -durables dans l’Amérique du sud, les réfugiés -comme les missionnaires, soumettaient ces nations -barbares<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> dont les deux communions se disputaient -la conversion. Sans parler ici de certaines prétentions -des Navigateurs Dieppois, qui faisaient remonter -leurs explorations premières des côtes du Maranham, -à l’année 1524 ; sans mentionner même, les navigations -d’Alphonse le Xaintongeois aux bouches de -l’Amazone, dès 1542 ; il nous serait facile de prouver -que vingt-cinq ans plus tard Henri IV concédait -à un brave capitaine de la religion réformée, l’immense -étendue de territoire vers lequel Yves d’Evreux -devait se diriger, pour y évangéliser les sauvages, -au sortir de sa paisible retraite de Montfort. Nous -voyons en effet, Daniel de la Tousche, sieur de la -<span id="pg_ix" class="pagenum">ix</span>Ravardière en possession de ces concessions si vaguement -définies grâce à des lettres patentes datées -du mois de juillet 1605<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Nous acquérons la certitude -même que deux ans plus tard, après avoir accompli -deux voyages successifs dans le nord du -Brésil, la Ravardière avait décidé les Tabajaras et -les Tupinambas proprement dits à envoyer une sorte -d’ambassade vers le roi très chrétien dans le but -de solliciter sa protection contre les envahissements -des Portugais. Cette mission indienne avait été sans -résultat, mais la Ravardière n’en avait pas moins -continué un séjour prolongé parmi ces peuples, et -en 1610, ayant fait renouveler les anciennes concessions -qui lui avaient été faites cinq ans auparavant, -il s’était cru autorisé immédiatement après la mort -de Henri IV, à former une association pour la colonisation -définitive de ces régions abandonnées<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voy. sur l’expédition protestante du sieur Villegagnon, les -Relations circonstanciées de <i>Nicolas Barré</i>, de <i>Jean de Lery</i> et de -l’Anonyme, reproduit par Crespin. Il est certain que les Calvinistes -avaient établi leur prédominance dans la baie de Rio de Janeiro. On -peut leur opposer les nombreux pamphlets auxquels donna lieu le chef -de l’entreprise. La réunion de ces pièces satyriques fait partie des -riches collections de la bibliothèque de l’Arsenal.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Comme on le verra autre part et lors de la publication de la -première partie du voyage, l’ancienne expédition de la Ravardière avait -été précédée par celle de Riffault en 1594, et des Vaux, le compagnon -de ce dernier, s’était immédiatement mis à la découverte du pays en -se mêlant aux Indiens.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Nous croyons devoir reproduire ici le texte de cette concession -renouvelée ; le premier texte nous est resté inconnu. « Louis à -tous ceulx qui les présentes verront salut. Le feu roy Henry le grand -nostre très honoré seigneur et père, que dieu absolve, ayant par ses -lettres patentes du mois de juillet 1605, constitué et estably le sieur -de la Ravardière de la Touche, son lieutenant général en terre de -l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à l’île de la Trinité, -il auroit faict deux divers voyages aux Indes pour descouvrir -les havres et rivières propres pour y aborder et y establir des Collonies, -ce qui luy auroit si heureusement succeddé (sic) qu’estant arrivé -en ces contrées, il auroit facilement disposé les habitans des isles de -Maragnan et terre ferme adjacentes vues par luy, Topinamboux, Tabajares -et autres à rechercher nostre protection et se ranger soubz nostre -authorité, tant par sa généreuse et sage conduitte et par l’affection et -inclination naturelle qui se rencontrent en ces peuples envers la nation -françoyse, laquelle ils avoient assez faict cognoistre par l’envoy qu’ils -firent de leurs ambassadeurs, qui moururent sytost qu’ils furent arrivez -au port de Cancalle, et dont nous aurions encore receu de pareilles -asseurances, par les relations qui nous en furent faictes par le -sieur de la Ravardière, ce qui nous auroit depuis donné occasion de -luy faire expédier nos lettres patentes du mois d’octobre mil six cent -dix pour retourner de rechef aux dits pays, continuer ses progrez -ainsi qu’il auroit faict et y auroit demeuré deux ans et demy sans -trouble, et dix-huit mois tant en guerre qu’en tresve avec les Portugais, -etc. etc. » Nous avons réservé à dessein pour la publication -prochaine du livre de Claude d’Abbeville dont celui-ci est le complément, -tous les détails politiques qui regardent l’expédition ; nous réservons -également pour cette partie de la collection les détails biographiques -sur les Razilly, sur la Ravardière et sur de Pézieux.</p> -</div> -<p><span id="pg_x" class="pagenum">x</span>Ce n’avait pas été toutefois aux hommes de son -parti religieux, que la Ravardière s’était adressé pour -mener à bien cette vaste entreprise, il était au contraire -entré sans hésitation en pourparler avec de -fervents catholiques dont la loyauté lui était parfaitement -connue, l’amiral François de Razilly, l’une -des vieilles gloires de la France, et Nicolas de Harlay, -l’une de ses sommités financières, étaient devenus -ses associés pour l’exploitation de son privilége. -Nous ne connaissons pas dans tout le XVII<sup>me</sup> siècle -de transaction consentie entre catholiques et protestants -qui manifestât à un plus haut degré que -celle-ci, la probité unie au désintéressement : C’était -en réalité, une entreprise digne du concours de ce -père Yves d’Evreux ; dont tout nous atteste la droiture -et la sincérité.</p> - -<p>Le titre de lieutenant du Roy, avait été dévolu -sans contestation à Razilly ; celui-ci s’était réservé en -même temps toute liberté d’action, et n’avait pas cessé -de faire prévaloir les prérogatives de la communion -qu’il professait. Partout où il se présenterait sur ces -plages, la croix allait être plantée solennellement. -Des missionnaires catholiques devait être emmenés -d’Europe pour prêcher la foi aux Indiens. Ces conventions -reçurent en effet une exécution si ponctuelle, -qu’on ne trouve pas un seul passage, soit dans Claude -d’Abbeville, soit dans Yves d’Evreux, qui laisse soupçonner, -le moindre dissentiment se manifestant parmi -les chefs de l’expédition.</p> - -<p><span id="pg_xi" class="pagenum">xi</span>Fort du crédit dont il jouissait depuis longtemps -à la cour, aidé d’ailleurs par les secours pécuniaires, -d’une importance réelle, qu’il avait tirés de son association -avec Nicolas de Harlay, seigneur de Sancy, -baron de Molle et de Gros bois, l’amiral de Razilly -était parvenu rapidement au but qu’il s’était proposé, -en intéressant la Régente au succès d’une entreprise, -approuvée d’ailleurs précédemment par Henri IV. -Sur sa demande, Marie de Médicis écrivit au P. -Léonard, qui gouvernait alors le grand couvent des -capucins de la rue St. Honoré, et lui demanda en -réclamant ses prières, quatre religieux, destinés à -fonder un couvent de l’ordre dans l’île de Maragnan. -Il faut bien le dire, le nord du Brésil, qui offre aujourd’hui -toutes les ressources de la civilisation, apparaissait -alors, même aux plus doctes de l’université -de Paris, comme une région vouée à toutes les horreurs -de la vie sauvage, et dont les cosmographes, -quand ils s’en occupaient, exagéraient à dessein la -barbarie, laissant d’ailleurs à l’imagination le champ -complétement libre, et ne marquant aucune délimitation -exacte, sur ces cartes informes, où Raleigh -se plaisait naguère à évoquer tous les monstres du -monde antique.</p> - -<p>Il n’y eut cependant pas un seul moment d’hésitation -parmi ces religieux, lorsque le provincial -eut fait lecture de la missive royale à l’heure où -ils se trouvaient tous rassemblés dans le vaste réfectoire -du monastère : quarante d’entre eux voulurent -être choisis pour faire partie de cette périlleuse entreprise, -et les documents officiels que nous avons -sous les yeux, nous font connaître même l’espèce -d’enthousiasme qui s’empara du couvent tout entier -quand on connut la teneur du message des Tuileries. -La plupart des pères du couvent s’offrirent dans un -élan spontané pour desservir la mission nouvelle : le -zèle des plus ardents dut être réprimé et le P. Léonard, -d’accord avec le définiteur de l’ordre déclara -<span id="pg_xii" class="pagenum">xii</span>aussitôt, qu’on se maintiendrait strictement dans le -choix des quatre religieux demandés.</p> - -<p>Voici la liste de ces noms, dans l’ordre qu’ils -devaient garder entre eux, et les rares historiens qui -les mentionnent, se seraient évité quelques erreurs, -si comme nous, ils avaient consulté les archives du -couvent :</p> - -<p>Le très vénérable père Yves d’Evreux, supérieur<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> On peut lire tout au long la lettre d’Obédience qui fut accordée -au P. Yves dans la Chronologie historique des Capucins de la -ville de Paris, p. 193, elle est en date du 27 août 1611, et commence -ainsi : « <i lang="la" xml:lang="la">Venerando in Christo Patri Yvoni Ebroiensi predicatori -ordinis fratrum minorum Sancti Francisci Capucinorum, frater Leonardus -parisiensis ejusdem ordinis in Provincia parisiensi licet immeritus -salutem in domino, in eo qui est nostra salus.</i> »</p> -</div> -<p>Le T. V. Claude d’Abbeville.</p> - -<p>Le T. V. P. Arcène (sic) de Paris.</p> - -<p>Le T. V. Ambroise d’Amiens.</p> - -<p>Les religieux choisis parmi leurs frères, s’étaient -prosternés à genoux devant le P. Léonard, pour le -remercier humblement de l’honneur auquel ils se -trouvaient appelés ; il leur fut annoncé que le voyage -serait prochain : Dès l’heure même ils étaient prêts.</p> - -<p>Il n’y a nul doute, on le voit, sur la qualité du -religieux auquel devait être confiée la direction des -missions du Maranham. On a donc quelque peine à -comprendre, pourquoi l’ancien gouverneur de la province, -Berredo, qui fait autorité au Brésil, accorde le -titre de supérieur à Claude d’Abbeville, dont la nomination -dans le mouvement hiérarchique suit seulement -celle du digne missionnaire appelé à diriger ses -travaux. Il fallait certainement que le P. Yves eût -acquis déjà dans l’ordre une renommée incontestable, -pour qu’on le préférât aux trois religieux qui -venaient de lui être adjoints. Tous trois ils étaient -prêtres ; comme lui, ils ont donné la preuve qu’ils -possédaient une instruction solide, et le troisième -<span id="pg_xiii" class="pagenum">xiii</span>d’entre eux, déjà fort avancé dans sa carrière, avait -été à diverses reprises revêtu de certains emplois -honorables qui attestaient la considération dont il -jouissait auprès de ses supérieurs. Le P. Ambroise -s’était d’ailleurs voué avec ardeur à toutes les œuvres -de charité, durant les années calamiteuses qui -avaient pesé sur la fin du siècle, et sa bonté active -était si connue, ses prédications ferventes étaient si -bien accueillies par le peuple, qu’on l’avait surnommé -l’<i>Apôtre de la France</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Ses restes reposent au Brésil ; ce fut le seul des quatre missionnaires -qui ne revit pas l’Europe. Le P. Ambroise d’Amiens avait -fait d’excellentes études, et avait même brillé en Sorbonne ; il allait -prendre sa licence, pour se vouer à la magistrature ou simplement au -barreau, lorsqu’il se décida en 1575 à entrer chez les Capucins ; c’était -un des premiers frères qui eussent habité le couvent de la rue St. -Honoré et il y avait rempli à diverses reprises l’office de gardien. Il -faut placer entre les années 1584 et 1586, l’époque des courageux dévouements, -où il brava les horreurs de la contagion pour secourir la -population parisienne, qui lui décerna le surnom sous lequel on le -connaissait. L’âge déjà avancé auquel il était parvenu aurait dû le -faire exclure du voyage, à l’issue duquel il succomba, mais il est certain -qu’on ne put résister à ses instances et qu’il mit tout en œuvre -pour faire partie de la mission : il s’y rendit du reste d’une grande -utilité. Voy. le ms. de la bibl. imp. intitulé : <i>Eloges historiques de -tous les grands hommes et de touts les illustres religieux de la province -de Paris</i>, fonds St. Honoré.</p> -</div> -<p>Les lettres d’Obédience délivrées au P. Yves -d’Evreux par ses supérieurs sont datées du 12 août -1611, et lui ordonnent d’aller s’embarquer à Cancale, -où il sera reçu à bord du vaisseau amiral commandé -par le lieutenant du roi Razilly.</p> - -<p>Le récit détaillé de la longue navigation qui -devait conduire les missionnaires au Brésil, la séparation -forcée de la flottille, les péripéties de ce -voyage, qui dura près de cinq mois, et qui s’effectue -aujourd’hui à jour fixe en moins de 25 jours ; tout -cela a été dit en termes précis et excellents par -Claude d’Abbeville, dans la première partie de la -narration et nous ne saurions le répéter ici. Ce que -<span id="pg_xiv" class="pagenum">xiv</span>nous pouvons affirmer c’est que le P. Yves n’eut pas -seulement à supporter les désagréments d’un voyage -maritime, dont nous ne saurions guère nous représenter -maintenant les difficultés, mais qu’aux soucis -d’une installation déplorable, vinrent se joindre encore -bien des fatigues imprévues et, une fois à terre, -bien des douleurs poignantes ; telles que celles que -lui fit ressentir par exemple, la mort du digne P. -Ambroise, puis les vives attaques d’une maladie, qui -se renouvela jusqu’à son départ, et auxquelles il -faillit succomber. Tout cela a été raconté, simplement, -dignement, par le zélé missionnaire beaucoup -mieux que nous ne saurions le faire ici.</p> - -<p>Ce qu’il ne dit pas, le pauvre moine dont l’exquise -sensibilité et la résignation touchante se montrent -en tant d’occasions, c’est le chagrin qu’il dut -ressentir, quand il vit que le courage imprévoyant -de M. de Pézieux, n’avait eu pour résultat que la -mort déplorable de cet ami, sans que la vaillance -de M. de la Ravardière en pût tirer nul avantage -pour le maintien de la colonie ; ce qu’il n’a pu nous -raconter, c’est sa déchéance des fonctions de supérieur -de la mission, qu’il dut apprendre avant même -le triomphe des armes de Jeronymo de Albuquerque -et l’expulsion définitive des Français. Pour expliquer -cette circonstance dont le digne religieux ne -fait nulle mention, il est indispensable de dire ici -un mot de la situation administrative, dans laquelle -se trouvait le grand couvent de la rue St. Honoré.</p> - -<p>En 1614, le père Léonard, si renommé parmi -ses frères, avait cessé d’être provincial et ne devait -être promu de nouveau à ces hautes fonctions -qu’à la fin de l’année 1615. C’était le très vénérable -Honoré de Champigny qui l’avait remplacé<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> ; et l’on -vante à bon droit les améliorations de toute nature, -<span id="pg_xv" class="pagenum">xv</span>l’activité surtout dans la distribution des secours -charitables, qui s’était introduite sous son gouvernement -intérieur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Le P. Honoré de Champigny mourut en odeur de sainteté dans -le courant de 1621.</p> -</div> -<p>A cette époque, un religieux étranger, originaire -de l’Ecosse, et appartenant à une grande famille, -fixait sur lui les regards de ses frères et l’on -peut dire aussi ceux de la cour de France, le P. -Archange de Pembroke, avait remplacé en quelque -sorte le P. Ange de Joyeuse. Nommé provincial -en 1609, et n’ayant pas cessé depuis ce temps de -remplir des emplois importants, le capucin écossais -avait été nommé après le départ du P. Yves, directeur -des missions, <i>dans les Indes orientales et occidentales</i>. -Les raisons qui firent abandonner plus tard -l’expédition du Maranham se taisaient alors ou pour -mieux dire n’existaient pas ; Archange de Pembroke -résolut de se rendre lui-même au Brésil et de donner -une impulsion considérable à la petite mission -emmenée quelques mois auparavant par François de -Razilly. Pour cela, il fit choix de onze religieux, -sur le zèle desquels il devait compter, mais dont les -noms sont restés dans l’oubli, et parmi lesquels se -trouvait un historien, aujourd’hui complétement perdu, -dont il nous a été impossible de retrouver la Relation -malgré les recherches les plus persévérantes continuées -durant plusieurs mois à Paris, à Rouen et à -Madrid<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> L’indication de cet ouvrage nous a été conservée par Guibert -et ne paraît ensuite dans aucune bibliographie spéciale. Bourdemare -publia ses observations sous le titre de <i lang="la" xml:lang="la">Relatio de populis brasiliensibus</i>. -Madrid, 1617, in-4. Léon Pinello parle du Fr. J. François de -Burdemar (c’est l’orthographe dont il se sert), comme il parle d’Yves -d’Evreux, probablement sur ouï-dire. Le livre des éloges affirme qu’il -entreprit deux voyages en Amérique et qu’il vint mourir en qualité -de <i>forestier</i> dans un couvent de son ordre, en Espagne, un an environ -après la publication de son livre. Nous supposons que l’expression -dont se sert ici le biographe est purement et simplement la francisation -du mot espagnol <i lang="es" xml:lang="es">forastero</i>, étranger.</p> -</div> -<p><span id="pg_xvi" class="pagenum">xvi</span>Le P. François de Bourdemare était du nombre -de ces gentilshommes opulents, qui après avoir joui -de toutes les superfluités de la fortune, éteignaient -tout-à-coup dans un cloître ce que l’on appelait l’orgueil -du siècle et les souvenirs mondains ; veuf depuis -quelques années, il avait abandonné ses richesses -territoriales à son fils et il était venu ensevelir sa -vie dans les monastères d’Orléans et de Rouen, d’où il -était passé au couvent de la rue St. Honoré de Paris ; là -il donnait, dit-on, des preuves journalières d’une humilité -qui dépassait de beaucoup à coup sûr, ce que l’on -exigeait des membres de la communauté. Gentilhomme -renommé naguère par son élégance, à cette époque -de faste qui précéda le faste de Louis XIV, il ne -portait plus que des vêtements rapiécés, il ajoutait -encore par son abandon à la pauvreté de l’habit de -capucin. Compléter le martyre, se vouer à la conversion -des sauvages lui sembla la chose la plus naturelle -et la plus enviable à la fois ; cet homme dont -la société avait été si recherchée, et dont l’instruction -était si solide qu’il pouvait écrire un long ouvrage -en latin, regarda comme un bienfait des définiteurs -de l’ordre d’être envoyé dans une contrée à -peu près déserte, où manquaient toutes les ressources -de la vie ; lui et Archange de Pembroke, dont la vie -avait été plus brillante encore que la sienne s’embarquèrent -le 28 mars 1614 avec dix autres moines, -à bord du navire où commandait le brave de Pratz -qui emmenait sur son navire 300 nouveaux colons -et qui portait des secours à la Ravardière, dont on -prévoyait sans doute à Paris, la situation difficile.</p> - -<p>Comblés des dons de ces seigneurs de la cour -de Louis XIII, avec lesquels ils se trouvaient naguère -en relations journalières, charmés surtout de -transmettre à l’humble couvent du Maranham, les -beaux ornements auxquels la duchesse de Guise -avait travaillé de ses propres mains, ils partirent -au Hâvre, et l’on peut dire que pour l’époque leur -<span id="pg_xvii" class="pagenum">xvii</span>traversée fut une sorte de phénomène, ils ne mirent -que deux mois et 15 jours pour parvenir à la côte -nord du Brésil, mais une fois entrés dans la baie de -Guaxanduba, ils apprirent en quel état déplorable -se trouvaient alors les affaires de la France dans -ces contrées. Les missionnaires n’ignoraient point -que leur institution les mettait pour ainsi dire à -l’abri de ces revirements politiques, que le reste de -l’expédition pouvait redouter (on ne pouvait les faire -prisonniers par exemple) ; ils se rendirent en pompe -au couvent de St. Louis, ils y portèrent les présents -de la duchesse de Guise, mais ils n’y trouvèrent plus -qu’un seul religieux, le P. Arsène de Paris<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, et encore -était-il accablé de maladies. Plus malade que son -unique compagnon, sachant sans doute qu’il était -remplacé dans son ministère, comme supérieur du -monastère naissant, Yves d’Evreux s’était embarqué -très probablement à bord d’un des navires qui avait -accompagné l’escadre ; les documents que nous avons -sous les yeux disent qu’en ce moment, il se trouvait -réduit à l’inaction par une complète paralysie, suite -probable des fatigues auxquelles l’avaient contraint -ses travaux journaliers dans le fort.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le P. Arsène de Paris, ne tarda pas lui-même à quitter le -Brésil, mais son zèle pour les missions n’était point diminué, par la triste -issue des affaires du Maranham ; il passa au Canada, et prêcha les -Hurons, après avoir converti les Tupinambas. Il fut même supérieur -des missions de l’Amérique du Nord durant cinq ans ; il vint -mourir dans le grand couvent de Paris le 20 juin 1645, il comptait -46 ans de religion. Il est infiniment probable qu’il eut pour successeur -en Amérique le P. Ange de Luynes gardien de Noyon, que nous -voyons commissaire et supérieur des missions du Canada en 1646.</p> -</div> -<p>Pour expliquer l’invasion lente mais continue de -cette triste maladie, il suffit de se représenter d’ailleurs -ce qu’était en réalité à ce moment la ville naissante -de San Luiz. Bien que cette riante capitale -soit considérée aujourd’hui à bon droit comme une -des villes les plus salubres de l’Empire Brésilien, elle -<span id="pg_xviii" class="pagenum">xviii</span>surgissait à peine alors du sein des forêts ; les miasmes -délétères qui s’échappent toujours des lieux -récemment défrichés, l’absence absolue de certains -médicaments énergiques au moyen desquels on combat -aujourd’hui victorieusement les influences paludéennes, -tout concourt à expliquer, comment le P. -Yves d’Evreux ne put attendre l’issue de la guerre -commencée et dans quelle nécessité il se vit de regagner -l’Europe, pour ne pas devenir le fardeau de -la mission, après en avoir été l’agent le plus actif -et le soutien le plus dévoué.</p> - -<p>Rien ne nous a été raconté de la façon dont -s’opéra son voyage, et nous ne savons pas même -s’il se rendit à Paris, ou bien s’il alla demander un -asile dans sa ville natale, au couvent de capucins<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, -que l’ordre y avait fondé quelques mois seulement -après son départ. Les archives de la ville d’Evreux, -se taisent absolument sur ce point et ne contiennent -rien, qui ait trait à la mission brésilienne ; il faut -désormais attendre d’un hazard imprévu, des documents -biographiques dont on ne peut pas même soupçonner -l’existence.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le couvent des capucins de la ville d’Evreux ne fut érigé -qu’en l’année 1612 « à l’extrémité d’un faubourg de la ville du côté -du midy, en partie par les soins et par la libéralité de Jean le Jau, -alors grand pénitencier et vicaire général du diocèse. » Voy. <i>Histoire -civile et ecclésiastique du comté d’Evreux</i>, p. 365. M. l’abbé Lebeurier, -dont on connaît les lumières et le zèle archéologique, a bien -voulu faire toutes les recherches nécessaires sur le point qui nous -occupe ici, elles ont été complétement infructueuses.</p> -</div> -<p>L’historique de la seconde mission des capucins -français au Maranham, complétement ignorée de Berredo -et des autres écrivains portugais, ne nous laisse -pas dans la même incertitude au sujet des missionnaires -qui succédèrent à Yves d’Evreux et à ses -compagnons<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. Nous savons qu’arrivés dès le 15 -<span id="pg_xix" class="pagenum">xix</span>juin devant la ville naissante, ils chantaient le <i lang="la" xml:lang="la">Te -Deum</i> le 22 du même mois, dans le couvent rustique -qu’avaient commencé à édifier leurs prédécesseurs ; -mais nous n’ignorons pas, non plus, qu’ils prévoyaient -dès lors, la ruine de la mission.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le ms. que nous avons sous les yeux et qui rend compte sommairement -du voyage d’Archange de Pembroke ne laisse pas voir -assez clairement le nom de la localité qui reçut les missionnaires, pour -que nous essayions de le reproduire, nous transcrivons néanmoins le -récit du débarquement : « Quelques soldats allèrent à terre et trouvèrent -divers obstacles qui ne nous pronostiquèrent rien de bon, c’estoit -quelques Portugais et un prestre séculier, qui animoient les Indiens -contre les François : il y eut de la batterie et nos soldats apprirent -que les Portugais avoient dessein de s’emparer de la côte du Maragnan -et y chasser les François, ce qui fit conjecturer à nos pères qu’ils n’y -feroient pas grand fruict. » <i>Ms. du fonds des capucins de la maison -rue St. Honoré.</i></p> -</div> -<p>Nous ne savons point quels furent les actes du P. -Archange, au couvent de St. Louis ; mais il est à peu -près certain qu’il n’imita dans son zèle ni le P. Yves -d’Evreux, ni le P. Arsène de Paris ; nous voyons -même que ses efforts échouèrent parce que la division -s’était mise, « parmi les choses de la colonie et -que cela s’accrut encore avec l’arrivée des Portugais, -qui se rendirent maîtres du pays. » Le pieux -biographe dont la narration nous sert ici de guide, -admet bien que le nouveau supérieur administra le -baptême à 650 Indiens, mais il ajoute que sans doute -ces pauvres sauvages ne restèrent pas longtemps -fidèles à la religion qu’ils avaient embrassée et qu’ils -retournèrent à leur idolâtrie ; « le nombre des chrétiens -sincères ne s’élevant pas au-delà de soixante, -auxquels il faut joindre une vingtaine d’enfants. » Si -l’on retrouvait une vie détaillée de l’aventureux moine -écossais que signale le vieil écrivain de l’ordre, en -la taxant de fort exagérée, on aurait probablement -des renseignements plus détaillés sur sa mission en -Amérique. Malheureusement ce livre, s’il existe dans -quelque bibliothèque ignorée, est tout aussi rare que -celui de François de Bourdemare et nous avons -<span id="pg_xx" class="pagenum">xx</span>échoué dans les recherches multipliées que nous en -avons faites pour en offrir un extrait à nos lecteurs<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Forcé de nous renfermer dans un cadre limité, nous ne pouvons -donner que sommairement le récit des événements qui amenèrent -l’abandon du Maranham par les Français. Tout fut décidé le 21 novembre -1614 après la bataille où périt l’infortuné de Pézieux. Outre -le grand mémoire publié au sujet de cette expédition par l’Académie -des Sciences de Lisbonne, on trouvera les renseignements les plus -étendus sur cette période de l’histoire du Maranham et sur ses missions -par les Jésuites dans la vaste et précieuse publication du docteur -A. J. de Mello Moraes. Elle est intitulée : <i lang="pt" xml:lang="pt">Corographia, Historica, -Chronologica, Genealogica, nobiliaria e politica do emperio do -Brasil</i>. (Voy. le T. 3, publ. en 1860.)</p> -</div> -<p>Nous supposons toutefois, que le P. Archange -de Pembroke, laissant plusieurs de ses missionnaires -dans le couvent des capucins récemment édifié, effectua -son retour en France, dès la fin de 1614 et qu’il -fut ramené en Europe, par ce capitaine de Pratz, -qui conduisait à Paris Gregorio Fragoso le propre -neveu de Jeronymo de Albuquerque, chargé lui-même -d’une mission diplomatique, qu’on allait discuter contradictoirement -à Lisbonne. Rentré dans sa cellule -du couvent de la rue St. Honoré, le P. Archange y -oublia promptement le Brésil, il se mêla aux affaires -politiques de son temps, les dignités de l’ordre -vinrent le trouver de nouveau et il vécut dans le -grand monastère, jusqu’au moment où Richelieu atteignit -à l’apogée de sa puissance<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Sa mort est fixée dans les Obituaires de l’ordre, au 29 août 1632 ; -c’est-à-dire en l’année où fut célébré le traité de Castelnaudary. Il y -avait alors 47 ans qu’il était en religion ; on lui donne toujours la qualification -de religieux écossais, mais en réalité il appartenait à une -famille galloise.</p> -</div> -<p>Les amateurs de vieux voyages, ceux qui scrutent -encore avec intérêt les souvenirs épars dont il -faudrait composer l’histoire plus glorieuse qu’on ne -le suppose de nos colonies, ne s’arrêteront pas à ces -détails, ils voudront savoir comment le Maranham -échappa aux efforts courageux du brave La Ravardière. -L’histoire générale du Brésil, publiée en ces -<span id="pg_xxi" class="pagenum">xxi</span>derniers temps par l’exact Adolfo de Varnhagen, -leur répondra avec plus de précision encore, que le -poète lauréat Southey. C’est là qu’ils pourront voir -comment des forces portugaises ayant été expédiées -dès le mois d’octobre 1612 pour chasser les Français -de leur nouvel établissement, dont la cour de Madrid -prenait ombrage, le mois de mai 1613 ne s’était pas -tout-à-fait écoulé que Jeronymo de Albuquerque partant -du Ceará s’était déjà concerté avec Martim Soares, -pour faire réussir l’expédition hérissée de difficultés -dont il avait le commandement. Des renforts -indispensables venus de Pernambuco sont mis à sa -disposition et le 23 août le blocus de l’établissement -français est commencé ; le 19 novembre La Ravardière -à la tête de deux cents fantassins et de 1500 -Indiens attaque résolument ceux qui veulent le déloger -de sa ville naissante ; le brave de Pézieux succombe -dans une tentative imprudente, pour n’avoir -pas exécuté les ordres d’un chef plus expérimenté -que lui. Les Portugais prennent à leur tour l’offensive -et bientôt, malgré son habileté reconnue et sa -valeur brillante, le chef de la nouvelle colonie se -voit contraint de négocier un arrangement, qui renvoie -devant les cours de Madrid et de Paris les parties -belligérantes. Avant d’en venir à cette extrémité, -La Ravardière a perdu cent hommes et a vu -neuf des siens prisonniers. On peut dire que si -sa résistance est celle d’un brave dont la renommée -était faite, la conduite de ses rivaux a tout le caractère -chevaleresque qu’on déployait alors si souvent -dans les combats singuliers. Pourquoi faut-il, -qu’après des conventions librement consenties, et -quand le 3 novembre 1614, La Ravardière a remis -solennellement le fort de San Luiz à Alexandre de -Moura, un acte déloyal ternisse cette campagne noblement -terminée. La Ravardière, en effet, quitte -dès lors le Maranham et suit Alexandre de Moura -à Pernambuco, mais c’est bientôt pour être dirigé -<span id="pg_xxii" class="pagenum">xxii</span>sur Lisbonne, où il subit au fort de Belem une captivité -étroite qui ne dure pas moins de trois ans<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> D’ordinaire les historiens taisent cette dernière circonstance ; -nous ne la voyons même rappelée sommairement et sans commentaires -que dans la collection diplomatique (le <i lang="pt" xml:lang="pt">quadro elementar</i>) du vicomte -de Santarem. La lettre autographe, qui constate la captivité de La -Ravardière existe à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où nous en -avons pris connaissance. Elle contraste, il faut le dire, avec ce qui -s’était passé un an auparavant, dans le camp de Jeronymo de Albuquerque. -Cette lettre écrite d’un style fort modéré est adressée à M. -de Puysieux. (Voy. fonds franc. No. 228 — 15, p. 197)</p> -</div> -<p>On le voit par cet exposé sommaire, la ville de -San Luiz, la capitale florissante d’une des provinces -les plus riches du Brésil, est une cité d’origine absolument -française ; et la chambre municipale l’a heureusement -si bien compris, qu’elle a récemment relevé -de leur ruine les modestes édifices qui datent -de cette époque : il y a là, à la fois, absence de patriotisme -étroit et sentiment de bon goût. Mais revenons -au livre charmant, dont nous devons surtout -nous occuper, faisons connaître le sort bizarre qui -l’attendait en France. Nous évoquerons ensuite avec -le bon moine, quelques souvenirs dont peut se colorer -la poésie.</p> - -<p>Moins malheureux en apparence, que ce Jean -de Lery qu’on a si bien caractérisé, en l’appelant le -Montaigne des vieux voyageurs<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, Yves d’Evreux -n’avait pas vu son manuscrit égaré durant quinze -ans, une mésaventure plus complète, plus absolue -l’avait frappé. Expédié aux supérieurs de l’ordre, -ce livre, qui complétait celui de Claude d’Abbeville -<span id="pg_xxiii" class="pagenum">xxiii</span>fut détruit avant son apparition. Imprimé chez François -Huby dans les ateliers duquel s’était déjà éditée -la relation de son compagnon, il avait été complétement -lacéré. François Huby, nous le disons ici -avec regret s’était en cette occasion laissé séduire et, -oubliant les devoirs imposés à sa profession, n’avait -pas craint de devenir l’instrument d’une préoccupation -politique des plus mesquines. Selon toute probabilité, -la raison qui faisait retenir La Ravardière au -fort de Belem, conduisait les mains sacriléges qui -détruisaient rue St. Jacques, le volume précieux dans -lequel on exposait avec une si admirable sincérité, -les avantages que devait produire à la France l’expédition -de 1613. Mais entre l’impression du voyage -de Claude d’Abbeville et celle du livre qui en est -la suite nécessaire, un événement d’une haute portée -politique s’était produit. Le mariage d’une princesse -espagnole avec Louis XIII encore enfant avait été -définitivement résolu<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ; et tout un parti, dans la cour -de France, avait un singulier intérêt à étouffer ce -qui pouvait porter quelque ombrage à la maison -d’Espagne. Les projets de conquête dans l’Amérique -du sud, cessaient tout-à-coup de trouver des partisans. -Dès lors même on dut employer tous les moyens -pour faire oublier un projet de conquête, dont avec -le temps l’Espagne s’était inquiétée : et la relation -écrite d’un style si modéré, qui racontait simplement -les incidents d’une mission lointaine, fut vouée à un -complet anéantissement.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Je me plais à rappeler ici une aimable expression du savant -Auguste de St. Hilaire. Lery avait effectué comme on sait son voyage -à Rio de Janeiro au temps de Villegagnon, c’est-à-dire en 1556. La -première édition de ce récit charmant ne parut qu’en 1571. Notre Yves -d’Evreux, qui a par le style tant de points de contact avec cet écrivain -avait-il lu son livre ? Nous ne voyons rien en lui, qui puisse -faire conclure pour l’affirmative. Les éditions du Voyage de Lery, se -multiplièrent cependant à tel point, qu’il y en eut une cinquième et -dernière en 1611.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Ce projet d’une double alliance entre les deux couronnes, datait -déjà de 1612, il fut annoncé officiellement le 25 mars, de la -même année, et l’on sait qu’il ne s’effectua que trois ans plus tard. -Le départ des missionnaires avait eu lieu déjà le 19 mars. Les fiançailles -du roi de France avec l’infante ne préoccupaient pas encore les -esprits comme ils les préoccuperont par exemple en 1615. Tous les -faits relatifs à l’alliance des deux royaumes, sont consignés longuement -dans le livre suivant : <i>Inventaire général de l’histoire de France -par Jean de Serre, commençant à Pharamond et finissant à Louis -XIII</i>. Paris, Mathurin Henault, in-18. (Voy. le T. VIII.)</p> -</div> -<p><span id="pg_xxiv" class="pagenum">xxiv</span>Au moment où cet acte arbitraire s’effectuait, -un seul homme en France, porta un intérêt réel à -l’œuvre et à son auteur. François de Razilly n’était -pas tombé heureusement dans la captivité qui paralysait -tous les efforts de La Ravardière ; on peut dire -même qu’il n’avait pas perdu de vue, un seul moment, -les avantages que son pays pouvait tirer d’une -colonie dont il avait dirigé les premiers efforts. Sachant -que le volume dû au père Yves d’Evreux allait -être détruit complétement, bien qu’il fût imprimé dans -son intégrité ; il se transporta à l’imprimerie de Huby, -pour s’y faire remettre un exemplaire du livre ; soit -qu’il n’eût pas mis assez de promptitude dans ses -démarches, soit que la destruction de l’œuvre fût -commencée, les feuilles qu’il parvint à se faire délivrer, -ou qu’un de ses agents se procura <i>par subtilz -moyens</i>, ne purent être réunies sans qu’on eût à déplorer -la perte de divers fragments ; des lacunes assez -importantes, ne permirent point d’en former un exemplaire -complet. L’amiral fit imprimer sa protestation, -autre part, sans aucun doute, que dans les ateliers -de la rue St. Jacques, il la joignit au livre qu’il fit -relier magnifiquement aux armes de la maison de -France, et il alla le porter, non pas à Marie de Médicis, -l’ancienne protectrice de la colonie du Maranham, -mais à Louis XIII. Le roi enfant s’était fort -amusé l’année précédente des trois pauvres Sauvages -Tupinambas, dont il avait été le parrain, ses souvenirs -même étaient assez vifs, pour qu’il crayonnât -de temps à autre les ornements grotesques dont nos -brésiliens prétendaient s’embellir<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> ; il lut peut-être -quelques pages du beau volume que Razilly venait de -lui offrir, mais à cela se borna sans doute, l’intérêt -<span id="pg_xxv" class="pagenum">xxv</span>qu’il lui accorda. Richelieu n’était pas encore surintendant -de sa marine, les projets de navigations -lointaines sommeillaient à la cour pour bien des -années. Le livre du P. Yves, accolé à celui du -P. Claude, dont il était la suite, fut déposé sur les -rayons de la bibliothèque et tout le monde l’y laissa -dormir. Ce fut là au temps du digne Van-Praet, au -début de l’année 1835, que l’auteur de cette notice -eut le bonheur de le rencontrer. Il serait oiseux de -raconter ici de quelle surprise fut frappé l’heureux -découvreur à la lecture de ce récit aimable, si sincère -dans ses moindres détails, si précieux par ses -utiles renseignements. Pour faire comprendre sa valeur, -il suffit de dire, que notre bon missionnaire était -demeuré deux ans, où son vénérable compagnon -n’avait vécu que quatre mois à peine. Yves d’Evreux -figura dès lors dans une série d’articles, que publiait -la Revue de Paris, sur <i>les vieux voyageurs français</i>, -et certes il parut sans désavantage à côté de ce P. -du Tertre, que Châteaubriand a nommé d’une façon -si juste, le Bernardin de St. Pierre du dix-septième -siècle.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> On a pu voir, il y a quelques mois, chez un marchand de -curiosités de la rue du petit Lion un dessin attribué à Louis XIII -enfant et qui représentait bien évidemment la figure d’un Tupinamba -ornée de peintures bizarres.</p> -</div> -<p>Cet article, dont le moindre défaut sans doute -était d’être trop peu développé forma en la même -année une mince brochure publiée chez Techener et -promptement épuisée. Yves d’Evreux ne fut plus dès -lors complétement inconnu aux amateurs de vieux -voyages, aux hommes de goût même, qui recherchent -curieusement les écrivains oubliés, avant-coureurs du -grand siècle. Préoccupé plus qu’on ne le croit en -Europe de ses poétiques traditions et de ses gloires -naissantes, le Brésil salua le nom du vieux voyageur -et lui donna un rang parmi les hommes trop peu -connus qu’on doit interroger sur ses origines. L’empereur -D. Pedro, qu’on doit ranger parmi les bibliophiles -les plus éclairés et dont on connaît le goût -pour les raretés bibliographiques, qui jettent quelque -jour sur les antiquités de son vaste empire, en fit -<span id="pg_xxvi" class="pagenum">xxvi</span>faire une copie, son exemple fut imité ! L’unique -exemplaire de la bibliothèque impériale fut lu et relu ; -une phalange d’écrivains habiles et zélés qui ont exhumé -du néant l’histoire de leur beau pays, l’appelèrent -en témoignage de leurs assertions, Adolfo de -Varnhagen, Pereira da Sylva, Lisboa, l’auteur du -Timon, et en dernier lieu le savant Caetano da Sylva, -le citèrent parmi les meilleures autorités qu’on pût -invoquer sur les croyances indiennes et contribuèrent -singulièrement à le faire sortir de son obscurité.</p> - -<p>La France n’avait pas attendu ces témoignages -d’estime pour assigner au P. Yves d’Evreux, la place -qu’il méritait. Si Boucher de la Richarderie n’avait -pas même prononcé son nom en rehaussant de tout -son pouvoir celui de Claude d’Abbeville, M. Henri -Ternaux Compans l’avait destiné à augmenter sa précieuse -collection des voyageurs qui ont fait connaître -l’ancienne Amérique. M. d’Avezac le cite avec -honneur et fait ressortir ses qualités.</p> - -<p>Tous ces témoignages d’admiration pour l’humble -écrivain, qui sacrifia sans murmure son œuvre, n’ont -malheureusement pas eu pour résultat de faire sortir -sa vie de l’obscurité qui la voile, et nous ne savons -en vérité sur quelles autorités se fonde un savant -bibliographe, quand il le fait vivre jusqu’en l’année -1650<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> La plus grande obscurité règne en général sur la biographie -de ces vieux voyageurs devenus tout-à-coup si importants au -point de vue historique. Le vénérable Eyriès que nous citons parfois -est bien peu fondé dans son assertion par exemple, lorsqu’il affirme que -Claude d’Abbeville poussa sa carrière jusqu’en 1632. Les mss. de la -maison St. Honoré le font mourir à Rouen dès l’année 1616, après 23 -ans de religion. Il n’est pas exact non plus de lui attribuer la vie -de la bienheureuse Colette vierge de l’ordre de Ste. Claire. Ce livre -parut en 1616 in-12 et en 1628 in-8 ; les initiales qu’il porte au titre -auraient pu faire éviter cette méprise, peu importante, il est vrai. -L’opuscule dont nous parlons se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal, -où nous avons été à même de l’examiner.</p> -</div> -<p>En présence d’un volumineux manuscrit de la -<span id="pg_xxvii" class="pagenum">xxvii</span>bibliothèque impériale nous avons pu croire une seule -fois que tous nos doutes sur les points principaux de -la biographie de notre écrivain allaient être enfin -éclaircis, il n’en a rien été. Les <i>Eloges historiques -de tous les grands hommes et tous les illustres religieux -de la province de Paris</i> ne renferment malheureusement -que les notices relatives aux religieux -de St. Honoré, de Picpus et de St. Jacques<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Il est -dit même dans le cours de l’ouvrage que le P. Pascal -d’Abbeville<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> ayant séparé sa province de la province -de Normandie en 1629, il ne faut point chercher dans -ce recueil les noms des religieux qui n’habitèrent pas -Paris.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Ce recueil vraiment curieux, commencé le 18 novembre 1709, -se composait jadis de 3 vols. in-4., le T. 1<sup>er</sup> malheureusement égaré -contenait les <i>Annales de la Province</i>, sa perte nous a privé probablement -de quelques détails précieux sur la mission du P. Yves ; il -est inscrit sous ce numéro : <i>Capucins de la rue St. Honoré</i> 4 (Ter.).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Le P. Paschal d’Abbeville fut élu au couvent de la rue St. -Honoré 19<sup>me</sup> provincial ; la division qu’il opéra en 1629, eut lieu -probablement par suite du nombre croissant des religieux dans les -trois couvents de Paris.</p> -</div> -<p>C’est un fait que l’on a trop complétement mis -en oubli, que l’excitation toute littéraire qui se fit -sentir en France à deux reprises diverses, lors de -l’arrivée sur notre sol des Sauvages brésiliens qu’on -vit à soixante ans de distance débarquer soit à Rouen, -soit à Paris. Ces apparitions successives d’Indiens, -qui sont d’ailleurs suivies toujours de relations remarquables, -provoquent évidemment dans les esprits, un -retour vers les beautés primitives de la nature, qui -n’est ni sans charme, ni sans grandeur. Notre Montaigne -ne lui échappe pas, et il le témoigne par quelques -paroles pleines de grâce, à propos d’une chanson -brésilienne. Les deux plus grands poëtes de ces -temps-là, si divers et si rapprochés cependant, s’en -émeuvent au point de consacrer une attention toute -particulière à ces habitants des grandes forêts, mêlés -<span id="pg_xxviii" class="pagenum">xxviii</span>fortuitement aux gens de la cour de France et dont -ils se prennent à envier les joies paisibles et surtout -l’insoucieuse existence. Ronsard ne veut pas que -ces hommes qui lui rappellent ce que fut le monde -à son origine, perdent rien de leur heureuse innocence, -et il adjure même ceux qui les vont visiter -de ne point échanger l’ignorance où ils vivent contre -les soucis de la civilisation<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. Malherbe en entretient -longuement à son tour le docte Peiresc ; il -en fait l’objet de plusieurs de ses lettres, c’est sur -<span id="pg_xxix" class="pagenum">xxix</span>leurs traces, qu’il faut chercher la paix et la joie. -Leurs danses ont inspiré les raffinés de la cour, et -l’un des plus habiles artistes de Paris a fait sur leurs -airs une sarabande d’un goût merveilleux, dont le -poète envoie une copie<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Nous pourrions encore citer -d’autres exemples de ce subit engouement pour l’indépendance -des pauvres Indiens et surtout pour le -magnifique pays qu’ils habitent. Selon ces poètes, -en tête desquels il faut mettre du Bartas<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, c’est à -cette source vivifiante, que peut se renouveler par -des comparaisons nouvelles, une verve prête à tarir. -Sans aucun doute, tous ces vieux voyageurs trop -complétement oubliés durant un siècle, exercèrent -une réelle influence sur leur temps et plus tard, -comme on peut s’en convaincre en relisant Chateaubriand, -la naïveté de leurs récits, la fraîcheur de -leurs peintures, inspirèrent les grands écrivains qui -songeaient déjà dans leurs descriptions à sortir des -types convenus et à émouvoir par la vérité.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> On ne connaît pas généralement ces vers de Ronsard, ils -s’adressent au fondateur de la France antarctique, à ce changeant personnage, -tour-à-tour huguenot et fervent catholique, dont Lery fuit -les sévérités excentriques, jusqu’au plus profond des forêts :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Docte Villegaignon tu fais une grand’ faute,</div> -<div class="verse">De vouloir rendre fine une gent si peu caute,</div> -<div class="verse">Comme ton Amérique, où le peuple incognu</div> -<div class="verse">Erre innocentement tout farouche et tout nud,</div> -<div class="verse">D’habits tout aussi nud, qu’il est nud de malice,</div> -<div class="verse">Qu’il ne cognoist les noms des vertus ni des vices</div> -<div class="verse">De Sénat ny de Roy, qui vit à son plaisir,</div> -<div class="verse">Porté de l’appétit de son premier désir :</div> -<div class="verse">Et qui n’a dedans l’âme ainsi que nous emprainte</div> -<div class="verse">La frayeur de la loy qui nous fait vivre en plainte :</div> -<div class="verse">Mais suivant sa nature est seul maistre de soy,</div> -<div class="verse">Soy mesme est sa Loy, son Sénat et son Roy.</div> -<div class="verse">Qui de coutres trenchans la terre n’importune</div> -<div class="verse">Laquelle comme l’air à chacun est commune</div> -<div class="verse">Et comme l’eau d’un fleuve est commun tout leur bien</div> -<div class="verse">Sans procez engendrer de ce mot <i>tien</i> et <i>mien</i>.</div> -<div class="verse">Pour ce laisse les là ne romps plus (je te prie)</div> -<div class="verse">Le tranquille repos de leur première vie.</div> -<div class="verse">Laisse les (je te prie) si pitié te remord</div> -<div class="verse">Ne les tourmente plus et t’enfui de leur bord.</div> -<div class="verse">Las ! Si tu leur apprends à limiter la terre,</div> -<div class="verse">Pour agrandir leurs champs, ils te feront la guerre</div> -<div class="verse">Les procez auront lieu, l’amitié défaudra</div> -<div class="verse">Et l’aspre ambition tourmenter les viendra</div> -<div class="verse">Comme elle fait ici, nous autres pauvres hommes</div> -<div class="verse">Qui par trop de raisons trop misérables sommes :</div> -<div class="verse">Ils vivent maintenant en leur âge doré.</div> -</div> - -<p>Le poète, en continuant ses conseils finit par dire : comme Rousseau -<i>Je voudrois vivre ainsy</i>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Voy. la Correspondance et la Collection Peiresc.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Cet écrivain aimable en donne une preuve, dans son poème de -la première semaine qui ne fut imprimé qu’en 1610 bien que l’auteur -fût déjà mort en 1599.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Déjà l’ardent Cocuyes és Espagnes nouvelles,</div> -<div class="verse">Porte deux feux au front et deux feux sous les ailes</div> -<div class="verse">L’aiguille du brodeur aux rais de ces flambeaux</div> -<div class="verse">Souvent d’un lit royal chamarre les rideaux :</div> -<div class="verse">Au rais de ces brandons, durant la nuit plus noire</div> -<div class="verse">L’ingénieux tourneur polit en rond l’yvoire,</div> -<div class="verse">A ces rais l’usurier recompte son trésor,</div> -<div class="verse">A ces rais l’escrivain conduit sa plume d’or.</div> -</div> - -<p class="noindent">Le lampyre que les indiens des Antilles nommaient <i>Cocuyo</i> fut partout -comme on voit la grande merveille du XVI<sup>me</sup> siècle. Le P. du -Tertre lui a consacré quelques lignes charmantes.</p> -</div> -<p>Yves d’Evreux n’est pas seulement un peintre -habile, un conteur naïf, c’est un observateur clairvoyant -des mœurs d’une race pour ainsi dire éteinte, -qu’on ne saurait trop souvent consulter. Pour ne -choisir qu’un exemple parmi ceux qu’il offre en si -<span id="pg_xxx" class="pagenum">xxx</span>grand nombre, il est le seul qui nous décrive de -véritables idoles modelées en cire par les Indiens ou -sculptées dans le bois. Hans Staden, Thevet, Lery -et même Gabriel Soares si explicites sur le culte du -Maraca, se taisent sur celui qu’on rendait alors à -ces statuettes grossièrement façonnées, sans doute, -par les habitans nomades des grandes forêts, mais -qui n’en constitue pas moins un commencement dans -la pratique naissante de l’art ; il dit de la façon la -plus précise comme on le pourra voir aisément : « Cette -perverse coustume prenoit accroissement et s’enhardissoit -ès villages proches de Juniparan. » Puis il -ajoute, que son compagnon le R. P. Arsène, trouvait -au destour des bois de ces idoles… Or, on peut -tirer de ce passage une induction curieuse et qui -n’est pas sans importance pour l’archéologie future -d’un grand empire, c’est qu’au début du XVII<sup>e</sup> siècle -un changement notable s’était opéré déjà dans les -idées religieuses du grand peuple de la côte. Sans doute -à cette époque les Piayes avaient vu des statues dans -les églises qu’on édifiait de toutes parts sur le littoral : -avec la merveilleuse facilité d’imitation que possèdent -les Indiens, déjà à la fin du XVI<sup>e</sup> siècle, ils -avaient personnifié quelques-uns des nombreux génies -dont ils peuplaient leurs forêts. Ces premières idoles, -furent malheureusement taillées dans le bois ; -nulle d’entre elles que nous sachions n’a été conservée -par les musées ethnographiques du nouveau -monde, qui de toutes parts, commencent à se fonder ; -elles existaient cependant en assez grand nombre. Arrivés -dans le voisinage du fleuve des Amazones, les -Tupinambas étaient entrés en relation d’idées avec -des peuples indigènes infiniment plus civilisés qu’eux ; -la puissante nation des Omaguas par exemple, dont -les tribus venaient des régions péruviennes, pouvait -avoir exercé son influence sur l’art grossier, dont on -trouva parmi eux de si curieux <i lang="la" xml:lang="la">specimen</i>. Il est à -remarquer que ces faits importants, sont en général -<span id="pg_xxxi" class="pagenum">xxxi</span>absolument négligés par les historiens portugais. Ce -n’est pas une gloire médiocre pour notre vieille littérature, -que d’avoir produit des écrivains assez observateurs -pour en faire l’objet d’une étude attentive.</p> - -<p>Parmi ceux qui se mêlèrent à ces nations malheureuses, -au début du XVII<sup>e</sup> siècle, nous ne connaissons -à vrai dire qu’un seul voyageur portugais, -dont les récits charmants doivent être placés à côté -de ceux de Jean de Lery et du P. Yves d’Evreux<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. -C’est ce Fernand Cardim, qui était encore supérieur -des jésuites en 1609 et qui visita les Indiens du sud, -après avoir longtemps administré les Aldées d’Ilheos -et de Bahia. Bien que ce missionnaire ne puisse -nullement se comparer pour l’importance des documents -qu’il renferme à Gabriel Soares<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, auquel il -faudra toujours recourir dès que l’on prétendra avoir -une idée exacte des nationalités indiennes et de la -migration des tribus, il est surtout par son style, de -la parenté de notre vieil écrivain ; il a comme lui un -abandon de préjugés, qui lui fait aimer les Sauvages -et un charme d’expression qui peint admirablement -l’Indien dans son Aldée, en nous révélant surtout la -grandeur naïve de son caractère.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i lang="pt" xml:lang="pt">Narrativa epistolar de uma Viagem e missão jesuitica pela -Bahia, Porto Seguro, Pernambuco, Espirito Sancto, Rio de Janeiro</i> -etc. <i lang="pt" xml:lang="pt">Escripta em duas Cartas ao Padre Provincial em Portugal</i>. -Lisboa, 1847, in-8.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i lang="pt" xml:lang="pt">Tratado descriptivo do Brasil em 1587</i> etc. Rio de Janeiro, -1851, in-8. Ces deux ouvrages ont été exhumés par M. Adolfo de -Varnhagen, l’historien si connu du Brésil. Ce dernier ouvrage dont -un ms. se trouve à la bibliothèque impériale de Paris est reproduit -également par son habile éditeur, dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista trimensal</i>. Gabriel -Soares, périt en 1591 sur une côte inhospitalière, à la suite d’un déplorable -naufrage, c’est presque, comme on le voit, un contemporain -d’Yves d’Evreux.</p> -</div> -<p>La relation du P. Yves d’Evreux n’ajoute pas -seulement un document d’une importance réelle à -l’histoire du Brésil, elle n’est pas uniquement destinée -à constater les faits qui succédèrent à la fondation -<span id="pg_xxxii" class="pagenum">xxxii</span>de San Luiz, aux yeux des Français, elle doit avoir -encore un autre genre de mérite. Par la naïveté -élégante de sa diction, par la couleur habilement -ménagée de son style, par la finesse de ses observations, -on pourrait dire aussi par le sentiment exquis -des beautés de la nature qu’elle révèle chez son auteur, -elle appartient à la série des écrivains français, -qui continuent l’époque de Montaigne et qui font présager -le grand siècle. Yves d’Evreux, si on eût été -à même de le lire, eût exercé sur son temps, l’influence -qu’avait eue quelques années auparavant Jean -de Lery, qui décrivait des scènes analogues à celles -qu’on le voit si bien peindre. Moins habile écrivain -que lui, Claude d’Abbeville continua cette influence -littéraire.</p> - -<p>Si dans la retraite qu’il s’était choisie, et que -nous supposons, non sans quelque raison, avoir été -ou Rouen ou Evreux, ou même le bourg de St. Eloi, -le P. Yves apprit quel avait été définitivement le -sort de ses chers indiens, son âme en dut être profondément -contristée. Après l’expulsion des Français, -Jeronymo de Albuquerque avait été nommé -<i lang="pt" xml:lang="pt">Capitão mór</i> du Pará, tandis que Francisco Caldeira -Castello Branco était désigné pour continuer les découvertes -et les conquêtes vers les régions du Pará. -Ce fut des efforts combinés de ces deux officiers que -résulta la fondation définitive de la riante cité de -San Luiz et dans le même temps celle de Belem.</p> - -<p>Ces deux villes s’élevèrent pacifiquement et sans -que les Indiens missent d’opposition à leur construction. -Bien loin de là, ils prêtèrent leur concours aux -travaux considérables qu’elles exigeaient, et plusieurs -d’entre eux accompagnèrent même un officier nommé -Bento Maciel sur les rives du Rio Pindaré, à la recherche -des immenses richesses métalliques qu’on -supposait à tort exister sur ses bords ; expédition fatale, -qui n’eut pas d’autre résultat que l’anéantissement -des Guajajaras.</p> - -<p><span id="pg_xxxiii" class="pagenum">xxxiii</span>Les Tupinambas ne commettaient plus sans doute -d’hostilités contre les Portugais et ils vivaient sous -la direction de Mathias d’Albuquerque, le fils du gouverneur, -mais ils n’en regrettaient pas moins vivement -leurs anciens alliés. Ils n’occupaient plus le -voisinage immédiat de la cité nouvelle, c’était dans -le district de Cumá que se groupaient leurs nombreuses -Aldées. Un jour que le chef européen qui -les surveillait s’était absenté pour rejoindre son père -qui l’avait mandé auprès de sa personne, quelques -Indiens arrivés du Pará passèrent par Tapuytapera. -Ils étaient porteurs de lettres qui devaient -être remises au <span lang="pt" xml:lang="pt">Capitão mór</span> de San Luiz. Un Tupinamba -converti au Christianisme et que l’on appelait -Amaro, profita du passage de ses compatriotes -pour mettre à exécution un épouvantable projet. S’emparant -de l’une des lettres, que portait l’un de ses compatriotes, -il la déploya et feignit de la lire<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, puis -s’adressant aux chefs, il leur déclara que le contenu -de ce message n’était autre chose qu’une abominable -trahison ourdie par les Portugais, ceux-ci avaient résolu, -osa-t-il affirmer, de les rendre tous esclaves. -Un épouvantable massacre durant lequel périrent sans -exception tous les blancs fut le résultat de cette ruse -indienne que les événements précédents ne rendaient -que trop facile à réaliser. Le bruit d’un incident -pareil gagna bientôt le littoral. Mathias d’Albuquerque -se porta résolument sur les lieux et vengea ses -compatriotes en exterminant sans pitié les Tupinambas.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Berredo affirme que cet Indien était un ami dévoué des Français. -Mais le <i lang="pt" xml:lang="pt">Jornal de Timon</i> mieux informé, nous révèle le nom -de ce terrible sauvage, il s’appelait Amaro, et il avait été élevé dans -les missions du sud. Par conséquent il ne pouvait y avoir contracté -une grande tendresse pour les Français. Pour ourdir son affreux -stratagème, il suffisait bien de la haine conçue par certains Indiens -contre ceux qui asservissaient leur pays, il n’était pas nécessaire d’être -originaire de Rouen ou bien de la Rochelle.</p> -</div> -<p><span id="pg_xxxiv" class="pagenum">xxxiv</span>Alors les tribus éloignées s’excitent entre elles, -à former une alliance indissoluble ; un esprit implacable -de vengeance anime maintenant ces sauvages -naguère si paisibles et si disposés à embrasser la foi -nouvelle, que leur avait prêchée Yves d’Evreux. -Les Aldées lointaines se soulèvent spontanément. -Jeronymo d’Albuquerque expédie des troupes aguerries -contre les Indiens, la mort et l’incendie remplacent -les fêtes auxquelles on s’était livré naguère avec tant -d’abandon. Trois ans s’étaient écoulés à peine cependant -depuis le départ des capucins français ; on était -arrivé au commencement de 1617. La ville de San -Luiz do Maranham bâtie avec activité, commençait -à prendre l’aspect d’une cité européenne. Cet accroissement -rapide ne pouvait manquer d’inquiéter les -sauvages, ils étaient devenus clairvoyants : contraints -à abandonner le sud du Brésil, pour trouver les grandes -forêts au sein desquelles ils avaient espéré recouvrer -leur indépendance, ils n’avaient plus maintenant -qu’une pensée, c’était la destruction complète -d’une race envahissante que leurs ancêtres n’auraient -pu chasser. Les chefs Tupinambas formèrent une -ligue des bords solitaires du Cumá à ceux de l’Amazone ; -on allait marcher secrètement vers la colonie -nouvelle et, à un jour convenu, tous les habitans devaient -en être exterminés. Il n’y avait plus guère -d’Indien, alors, qui ne bravât sans terreur les décharges -de la mousqueterie.</p> - -<p>Pendant que ce projet s’ourdissait et que l’on -songeait à en poursuivre l’exécution, Mathias d’Albuquerque -était sans défiance à Tapuytapera, avec un -petit nombre de soldats ; c’en était fait de lui et des -hommes qu’il commandait, lorsqu’il se trouva un -traître parmi les indigènes ; le complot des chefs fut -découvert au commandant portugais, celui-ci ne se -laissa pas intimider par le nombre des ennemis redoutables -qu’il avait à combattre, il leur livra une -première bataille et les repoussa à cinquante lieues -<span id="pg_xxxv" class="pagenum">xxxv</span>de là, aidé dans cette action audacieuse par un officier -plein de bravoure que l’on nommait Manuel -Pirez.</p> - -<p>L’antagoniste de Razilly et de La Ravardière -vivait encore, mais il était bien près à cette époque de -finir sa carrière ; fixé à San Luiz dans la cité naissante, -il put aider son fils de ses avis et des forces -qu’il tenait en réserve. Mathias d’Albuquerque ne -se laissa pas effrayer par les difficultés de tout genre -que rencontrait sa petite armée dans ces immenses -solitudes ; il battit partiellement les Indiens et le -3 février 1617, il remporta sur eux une victoire complète, -ils furent repoussés dans la profondeur des forêts. -Alors seulement, le vieux général rentra à -San Luiz, les tribus les plus redoutables venaient -d’être exterminées ; et ce qu’il venait d’accomplir -dans ces déserts, Francisco Caldeira le faisait à son -tour dans les solitudes du Pará, où s’élevait la cité -de Belem.</p> - -<p>Ce n’était pas à coup sûr ce qu’avaient rêvés Yves -d’Evreux et ses trois compagnons, pour le Maranham : -ils en avaient fait en leur âme le séjour d’une société -nouvelle, où tous ces cœurs simples allaient se réunir à -eux, pour célébrer un Dieu de paix. Des ordres de massacre -remplaçaient les jours de prière ; une solitude -effrayante s’était faite autour des colons. Il y aurait -cependant une sorte d’injustice à le taire ; les religieux -qu’avaient amenés avec lui Jeronymo d’Albuquerque, -avaient continué l’œuvre des missionnaires -français. Comme Yves d’Evreux et comme le P. -Claude d’Abbeville, F. Cosme de San Damian et F. -Manoel da Piedade, appartenaient à l’ordre des capucins -dès l’année 1617, c’est-à-dire au moment où -sévissait la guerre et quand Bourdemare publiait -son livre ; ils demandaient à la cour de Madrid des -religieux infatigables, endurcis à toutes les fatigues -et capables de les aider. Le 22 juillet quatre nouveaux -religieux arrivaient dans ces régions, mais ce -<span id="pg_xxxvi" class="pagenum">xxxvi</span>n’était pas au petit couvent de San Luiz qu’ils étaient -destinés, ils restèrent aux environs de Belem et commencèrent -les conversions du Pará<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Voy. Berredo, <i lang="pt" xml:lang="pt">Annaes historicos do Maranham</i>, voy. également -<i lang="pt" xml:lang="pt">O Jornal de Timon</i> (M. Lisboa). Lisbonne, 1858, No. 11 et 12. -Cet écrivain fixe l’époque de la mort de Jeronymo de Albuquerque, à -l’année 1618 ; son fils Antonio de Albuquerque, lui succéda dans le -gouvernement de la province.</p> -</div> -<p>Il est toutefois bien incertain, que ces faits historiques, -auxquels il faut accorder désormais une -place si importante dans les annales du Brésil, soient -jamais parvenus aux oreilles des missionnaires dévoués -qui avaient bravé tant de fatigues pour convertir -les Indiens ; pendant plus de deux siècles, l’Europe -y demeura complètement indifférente, et ce ne -fut même qu’une vingtaine d’années après leur accomplissement -qu’on vit les capucins du grand couvent -de Paris reprendre courageusement l’œuvre de leurs -prédécesseurs<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> : à cette époque, Yves d’Evreux était -bien près d’avoir accompli sa carrière si, pour lui -déjà, ce dur pèlerinage n’était fini.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> En 1635 des missionnaires de l’ordre des capucins partent -pour la Guyane. Leurs travaux sont consignés dans les mss. légués -par le grand couvent de Paris.</p> -</div> -<p>Tout était consommé d’ailleurs pour les peuples -un moment nos alliés fidèles, auxquels il avait tenté -de porter les lumières de l’Evangile. Déjà, ils s’étaient -retirés sur les bords déserts du Xingú, du Tocantins -et de l’Araguaya. Et c’est là, bien loin des colons -européens qu’ils se sont perpétués sous les noms connus -à peine des <i>Apiacas</i>, des <i>Gés</i>, des <i>Mundurucus</i>, -si redoutés jadis, si peu craints aujourd’hui et d’ailleurs -favorisés par une administration humaine<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. Ces -possesseurs primitifs du Brésil parlent encore dans -sa pureté l’idiome des Tupis, dont le P. Yves nous a -conservé quelques vestiges comme Thevet et surtout -<span id="pg_xxxvii" class="pagenum">xxxvii</span>Jean de Lery l’avaient fait avant qu’il ne rassemblât -laborieusement les éléments de son livre. C’est sur les -bords de ces grands fleuves que nous avons nommés -que tant de tribus décimées ont été observées il y a -quarante ans par l’illustre Martius. Mais le savant voyageur -ne se plaindrait plus aujourd’hui que nul ne soit -allé recueillir les souvenirs expirants dont ces Indiens -sont demeurés les dépositaires. Lorsque le gouvernement -brésilien eut la pensée, en ces derniers temps, -d’instituer une commission scientifique composée de -savants nationaux, et chargée de visiter les points les -plus reculés de cet immense empire qui ne renferme -pas moins de 36° d’orient en occident, ce fut le -Ceará, le Maranham, le Pará et même le Rio Negro, -qu’il voulut qu’on explorât. Il avait parfaitement -compris que s’il y avait dans ces terres vierges, -d’admirables productions naturelles à recueillir, il -y avait aussi toute une mythologie, toute une -série de traditions historiques à préserver de l’oubli. -Aussi tandis que les Freyre Alleman, les Capanema, -les Gabaglia, réunissaient les précieux matériaux -sur l’histoire naturelle, sur la géographie et -sur la météorologie, dont ils ont commencé une vaste -publication<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, un poète historien, aimé de son pays, -s’en allait résolument dans ces solitudes inexplorées -pour s’initier aux secrets de la vie indienne. Antonio -Gonçalvez Dias, né lui-même dans l’intérieur du Maranham, -familiarisé dès l’enfance avec les légendes -américaines, parlant la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i>, se chargeait en -quelque sorte d’exécuter le programme tracé par -Martius. Bientôt les légendes américaines, nous n’oserions -dire les mythes religieux des grands peuples -du littoral, nous apparaîtront, tels qu’ils se sont perpétués -dans l’intérieur (grâce à l’exil peut-être) et ce -sera alors, quand le moment des sérieuses études -<span id="pg_xxxviii" class="pagenum">xxxviii</span>ethnographiques sera arrivé, que l’on comprendra -toute la valeur des récits naïfs de Lery, de Hans -Staden et d’Yves d’Evreux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Voy. sur ces peuples, la rapide visite qui leur a été faite par -M. de Castelnau en 1851 : <i>Expédition scientifique dans les parties -centrales de l’Amérique du sud</i>. T. 2. p. 316.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Trabalhos da Commissão scientifica de exploração</i>. -Rio de Janeiro. Typographia universal de Laemmert, 1862, in-4.</p> -</div> -<p>Il y aurait cependant une étrange injustice à -nier les anciennes tentatives faites par les religieux -portugais pour opérer la conversion des peuples sauvages -dans le voisinage de l’Amazonie ; ce fut grâce -à eux, que l’exploration du Maranham commença -vers l’année 1607, par ces voyages qu’accomplissaient -avec tant de courage les missionnaires partis des -couvents de Pernambuco : tentatives qui ne furent -point perdues pour la géographie, mais qui, au profit -de l’œuvre chrétienne, n’aboutirent d’abord qu’à un -martyre inutile. Plus tard, sans doute l’œuvre des -Figueira et des Pinto porta ses fruits et de grands -travaux évangéliques adoucirent la position des Indiens -du Maranham<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. C’est encore un écrivain -français, à peu près ignoré et contemporain de nos -bons missionnaires, qui a retracé avec le plus de -zèle et on pourrait dire avec un soin vraiment pieux, -l’itinéraire suivi par ces hommes courageux, contemporains -du P. Yves qu’il a connu sans doute, -mais dont il ne possède ni la grâce, ni la naïveté<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. -<span id="pg_xxxix" class="pagenum">xxxix</span>Pierre du Jarric nous apprend comment les vastes -régions intérieures d’un pays que convoitait la France, -furent parcourues par deux religieux de son ordre, -à peu près au temps où La Ravardière pour la première -fois en explorait le littoral. Francisco Pinto -et Luiz Figueira avaient toutefois, à cette époque, -un grand avantage moral sur les Français, ils savaient -admirablement la langue des peuples qu’ils -tentaient de convertir. Bien plus jeune que son compagnon, -destiné à succomber dans son apostolat, le -P. Luiz Figueira s’initia alors plus que jamais aux -secrets d’une langue déjà visiblement altérée sur le -bord de la mer, et qui se conservait dans sa pureté -primitive au sein des forêts. Cinq ans après l’impression -du volume qu’on devait au P. Yves, il publia -son <i lang="la" xml:lang="la">Arte de Grammatica</i> et pour la première fois -depuis les essais incomplets du XVI<sup>e</sup> siècle, on eut -les principes d’une langue que parlait encore un -peuple courageux destiné bientôt à périr<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. Revenons -à notre pieux voyageur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> On trouvera les renseignements les plus détaillés sur les missions -jésuitiques et sur l’administration des Indiens au Maranham -(choses si peu connues en France) dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia historica chronographica</i> -du Dr. Moraes e Mello. Cet écrivain a soin de rappeler -dès le début de son Tome 3, les immenses secours qu’il a tirés des -dons faits à l’institut historique de Rio de Janeiro par le conseiller -Antonio Vasconcellos de Drummond e Menezes. Dans le cours de ses -longs voyages, le diplomate auquel on doit de si précieux renseignements -sur l’Afrique, ne s’était pas borné à ces recherches et il avait -réuni touchant le Brésil d’innombrables manuscrits sur lesquels aujourd’hui -s’appuie l’historien. Privé depuis plusieurs années de la vue, il -en a fait hommage à son pays.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Trois ans environ, avant le départ de la mission des capucins -pour le Maranham, le P. du Jarric dédiait au roi enfant, le livre suivant : -<i>Seconde partie de l’histoire des choses plus mémorables advenues -tant ez Indes orientales, que autres pays de la descouverte des -Portugais en l’establissement et progrez de la foi Chrétienne et Catholique -et principalement de ce que les religieux de la Compagnie -de Jésus y ont faict et enduré pour la mesme fin depuis qu’ils y -sont entrez, jusqu’à l’année 1600</i>, par le P. Pierre du Jarric, Tolosain -de la mesme compagnie, à Bourdeaus, Simon Mellange, 1610, in-4. -Tout ce qui est relatif au Brésil, se trouve contenu dons ce vaste recueil -entre les pages 248 et 359. Mais c’est dans le livre V de ce -que l’auteur appelle l’<i>Histoire des Indes Orientales</i>, part. 3, p. 490, -qu’il faut chercher les faits curieux signalés dans cette notice.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Cette première édition, publiée en 1621, est devenue pour ainsi -dire introuvable, la seconde que nous avons sous les yeux est intitulée : -<i lang="pt" xml:lang="pt">Arte de Grammatica da lingua brasilica do P. Luis Figueira, -Theologo da Companhia de Jesus</i>. <span lang="pt" xml:lang="pt">Lisboa</span>, Miguel Deslande, <span lang="pt" xml:lang="pt">anno</span> -1687, pet. in-12. Le savant bibliographe portugais M. Innocencio da -Sylva ne reproduit pas exactement ce titre, mais il signale une édition -faite à Bahia en 1851, par M. João Joaquim da Sylva Guimaraens : -le titre en est fort développé. La Grammaire d’Anchieta, <i lang="pt" xml:lang="pt">Arte -da Grammatica da lingoa mais usada na Costa do Brazil</i>, parut -à Coïmbre en 1595, in-8. On n’en connaît en Portugal qu’un seul -exemplaire.</p> -</div> -<p>S’il vivait encore, comme cela est assez probable, -<span id="pg_xl" class="pagenum">xl</span>bien au-delà de l’époque qu’on assigne à ces événements, -en 1619, par exemple, Yves d’Evreux ne -faisait plus partie certainement du vaste monastère -dont il était sorti jadis pour se rendre dans le nouveau -monde. On peut supposer que son homonyme -de Paris commençait à l’éclipser et qu’il se tenait -loin de la grande communauté ; s’il eût habité le -couvent de la rue St. Honoré, il n’est pas probable -qu’on l’eût complétement oublié dans les courtes biographies -qu’on accorde si libéralement à des religieux -qui n’avaient rien écrit, tel est entre autres -cet Yves de Corbeil, simple frère lai mort en 1623, -et que recommandait uniquement dans l’ordre son -dévouement à l’humanité.</p> - -<p>Nous en avons d’ailleurs la certitude, c’était dans -un humble couvent de sa province natale que le P. -Yves s’était retiré : nous le trouvons en 1620 à St. -Eloy<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, et nous supposons qu’il avait choisi cette -résidence parce qu’il s’y trouvait dans le voisinage du -couvent des Andelys.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> St. Eloi près Gisors, dans le département de l’Eure, est une -bourgade de 384 habitans à 25 kil. des Andelys ; il y a également -St. Eloi de Fourques, village de l’Eure à 25 kil. de Bernay. Nous -inclinons à croire que ce fut dans la première de ces bourgades, que -demeura notre missionnaire.</p> -</div> -<p>Dans ces fertiles campagnes, où s’était éveillé -le génie du Poussin, notre bon missionnaire avait -encore sans doute des loisirs suffisants pour admirer -la riante nature et la fraîcheur des paysages. Peut-être -en d’autres temps eût-il été à même de retracer -ces fines observations qui en font parfois un incomparable -naturaliste ; mais après l’émotion qu’avait -imprimée à sa pensée la majestueuse solitude des -forêts séculaires du Brésil, il ne se laissa plus captiver -que par les ardentes disputes de la théologie. -Un livre encore introuvable (car nous nous heurtons -à chaque moment ici, à des raretés presque aussi -<span id="pg_xli" class="pagenum">xli</span>difficiles à rencontrer que le <i>voyage</i>), nous prouve -que pour son repos, il ne sut pas résister à l’esprit -du siècle. N’ayant plus à convertir les Indiens, il -se prit à discuter avec les protestants, et chose assez -bizarre, ce fut un de ses compatriotes, personnage -essentiellement estimé de ses coreligionaires qu’il -attaqua ou peut-être auquel il répondit seulement. -Nous ignorons le titre du premier opuscule, qu’il -lança à son adversaire, mais un savant bibliographe -de la Normandie, M. Frère, nous a fourni le second ; -c’est pour nous une sorte de révélation.</p> - -<p>Ce livret est intitulé : <i>Supplément nécessaire à -l’escript que le capucin Yves a fait imprimer touchant -les conférences entre lui et Jean Maximilien Delangle.</i> -Rouen, David Jeuffroy, 1618, in-8.<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Voy. la <i>Bibliographie Normande</i>. Nous nous sommes adressé -directement à la docte obligeance de M. Frère pour obtenir la communication -du <i>supplément nécessaire</i> ; malgré des recherches persévérantes, -il s’est vu dans l’impossibilité de nous fournir d’autre renseignement -que celui dont on peut prendre connaissance dans son excellent -ouvrage.</p> -</div> -<p>Cet écrit que le docte bibliographe attribue à -notre missionnaire, pourrait ne pas être émané directement -de sa plume, mais il prouve l’existence d’un -autre ouvrage plus étendu, et démontre qu’il y avait -eu entre lui et les dissidents de sérieuses discussions -orales. Mieux lui eussent valu, sans doute, les naïves -discussions qu’il avait naguère avec Japi Ouassou en -l’île du Maranham ou les prédications si rarement -interrompues qu’il faisait naguère au Port St. Louis -et qu’interrompait si rarement la grave assemblée -des Indiens, auxquels une sévère politesse enjoint -d’écouter l’orateur tant qu’il lui plaît de garder pour -lui la parole ; circonstance qui (pour le dire en passant) -a bien pu tromper en mainte circonstance un -ardent missionnaire, sur le succès qu’il obtenait. -Yves d’Evreux, cette fois, avait affaire à l’un des -<span id="pg_xlii" class="pagenum">xlii</span>hommes les plus fermes et les plus estimés parmi -les protestants et l’écrit du religieux fut déféré au -parlement.</p> - -<p>Jean Maximilien de Baux, seigneur de Langle, -était un jeune ministre plein d’ardeur, originaire -d’Evreux comme le P. Yves, et demeurant alors au -grand Quevilly, petite ville de quinze à seize cents -habitans à une bien faible distance de Rouen<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. -Nous ne savons point quel était l’objet en discussion : -quelque diligence que nous ayons faite, aucune -des pièces du procès n’est venue à notre connaissance ; -mais il est certain que le dernier écrit, dont -M. Frère nous a révélé l’existence, excita d’une manière -fâcheuse l’attention de l’autorité, car un arrêt -du parlement, en date du 8 avril 1620, intervint à -son sujet, et condamna David Jeuffroy à cinquante -livres d’amende pour avoir édité sans permission -préalable, le livre incriminé<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Cette décision n’atteint -pas notre missionnaire on le voit, elle s’applique -uniquement à l’imprimeur qu’il avait choisi, mais -elle implique en soi un blâme indirect qui atteint le -livre, et l’on peut supposer que notre bon missionnaire -s’était laissé emporter par l’ardeur de la polémique, -à des personnalités regrettables. On était cependant -assez peu scrupuleux sur ce point en 1618, -et il ne paraît pas qu’en définitive, la carrière du -jeune ministre auquel s’attaquait le P. Yves, en ait -été suspendue dans sa marche ; bien loin de là, nous -le voyons dès l’année 1623 député par ses coreligionaires -au synode national de Charenton, puis il fait -<span id="pg_xliii" class="pagenum">xliii</span>partie, quatre ans plus tard, de celui qui se tient -alors en Normandie, dans la ville d’Alençon.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Le grand Quevilly, <i lang="la" xml:lang="la">Clavilleum</i>, bourgade de la Seine inférieure -est à 6 kil. de Rouen seulement, et fait partie du canton de Grand-Couronne.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Maximilien de Baux fut appelé plus tard à desservir l’église -du culte réformé à Rouen. Il poussa sa carrière jusqu’à l’âge de 84 -ans et mourut en 1674 ; il laissa après lui la réputation d’un homme -dont l’âme était droite et les mœurs singulièrement austères. Voy. les -frères Haag, <i>La France protestante</i>.</p> -</div> -<p>A partir de l’année 1620, nous perdons toute -trace du P. Yves d’Evreux. Cependant plusieurs -écrivains ecclésiastiques bien postérieurs à cette date, -enregistrent son nom dans leurs vastes nécropoles, -en multipliant de telles erreurs à son sujet, qu’on -acquiert la certitude qu’ils n’avaient jamais vu son -livre. Boverio da Salluzo<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, Marcellino de Pise<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, -Wadding<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, d’ordinaire si exact, le P. Denys de -Gênes<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, ou ne donnent que des détails généraux -fort approximatifs sur son œuvre sans en spécifier -la date, ou altèrent grossièrement le millésime de -l’année d’impression. Ce dernier, par exemple, le -fixe à 1654, erreur bien évidente, procédant d’une -première faute d’impression et que répètent à l’envi -Masseville<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> et même le <i>Moreri Normand</i><a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. Le P. -<span id="pg_xliv" class="pagenum">xliv</span>Franc. Martin, de l’ordre des Cordeliers, dont on -conserve le manuscrit à Caen la change seul de son -autorité privée et la porte à 1659, en donnant toujours -comme lieu d’impression la ville de Rouen. -L’<i lang="es" xml:lang="es">Epitome de la bibliotheca oriental y occidental</i> de -Leon Pinelo, livre qui fut réédité comme on sait par -Barcia au XVIII<sup>e</sup> siècle, est le seul ouvrage en ce -tems où soit mentionné le voyage que nous réimprimons, -avec une certaine exactitude, mais là encore, -le titre de la relation publiée par notre pauvre missionnaire -se trouve si singulièrement altéré par le -bibliographe espagnol, qu’on voit dans cette indication -erronée l’influence de Denis de Gênes, il est difficile -de reconnaître sous un pareil déguisement l’habile -continuateur du P. Claude d’Abbeville<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Capucinorum Annales</i>, <span lang="la" xml:lang="la">Lugduni</span>, 1632, in-fol., puis la traduction -italienne : <i lang="it" xml:lang="it">Annali di Frati minori Cappucini</i> etc. <span lang="it" xml:lang="it">Venetia</span>, -1643, in-4.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Annales seu sacrarum historiarum ordinis minorum Sancti -Francisci qui Capucini nuncupantur</i> etc. <span lang="la" xml:lang="la">Lugduni</span>, 1676, in-fol.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Annales ordinis minorum</i>, 2me édit., <span lang="la" xml:lang="la">Romae</span>, 1731, puis les -<i lang="la" xml:lang="la">Scriptores ordinis minorum</i>, 1650, in-fol. du même.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca Scriptorum ordinis minorum.</i> <span lang="la" xml:lang="la">Genuae</span>, 1680. in-4., -réimp. en 1691 pet. in-fol. Ce dernier, après quelques lignes sur les -mérites du P. <i lang="la" xml:lang="la">Ivo Ebroycencis vulgo d’Evreux</i> donne ainsi l’Indication -de son livre : <i lang="la" xml:lang="la">scripsit gallicè Relationem sui itineris et Navigationis -Sociorum que Capucinorum ad regnum Marangani : cui -etiam adjunxit historiam de moribus illarum nationum</i>. <span lang="la" xml:lang="la">Rothomagi</span>, -1654. Voy. T. 1 in-4.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Histoire de Normandie.</i> T. VI, p. 414. Masseville prouve -évidemment qu’il s’est contenté de traduire le P. Denys de Gênes, -puisque il dit, que notre missionnaire « donna une Relation géographique -des régions où il avait pénétré et particulièrement du pays de -<i>Marangan</i>. » <i lang="la" xml:lang="la">Regni Marangani</i> a dit son prédecesseur.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Voy. ce précieux ms. à la bibl. de Caen. Une bibliothèque -américaine, composé par le colonel Antoine de Alcedo, Madrid, 1791, 2 -vol. in-8., ne mentionne pas le P. Yves : mais cette omission nous -laisse peu de regrets, son compagnon, le P. Claude d’Abbeville, y est -représenté convertissant avec un zèle infatigable les Sauvages du Canada !</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> La première édition de l’<i>Epitome</i>, supprimée par ordre de -l’inquisition et devenue rarissime, ne porte sur son titre gravé, qui -fixe la date de l’impression du livre à 1629, que les noms d’<i>Antonio -de Léon</i>, celui de Pinelo est omis. Il n’y est fait nulle mention -d’Yves d’Evreux (ce livre fait partie de la bibl. Ste Geneviève), l’édition -donnée en 3 vols. pet. in-fol. par Barcia travestit ainsi le titre de -notre livre : <i lang="pt" xml:lang="pt">Fr. Yvon de Evreux, capuchino. Relacion de su viage -al Reino de Marangano, con sus compañeros : historia de las Costumbres -de aquellas naciones</i>. Imp. 1654, in-4. <span lang="pt" xml:lang="pt">frances</span>.</p> -</div> -<p>Nous en avons à peu près la certitude, par les -manuscrits que nous a légués le grand couvent de -la rue St. Honoré, Yves d’Evreux vécut au-delà de -l’année 1629, mais il ne revint pas à Paris, tout indique -même qu’il devait être tombé dans une sorte -de défaveur, parce que l’on avait sans doute à cœur -de faire oublier au roi d’Espagne les tentatives qui -avaient été faites naguère sur le Maranham. Cela -est si vrai, que les anciens chefs de l’expédition ne -purent renouer une vaste entreprise, dans laquelle -étaient engagés leurs plus chers intérêts. Malgré la -faveur dont il semble avoir joui à la cour, l’amiral -de Razilly échoua complétement dans ses tentatives -sur ce point, et lorsqu’il fut rendu à la liberté, après -<span id="pg_xlv" class="pagenum">xlv</span>sa captivité dans le château de Belem, le brave La -Ravardière ne retourna jamais dans l’Amérique du -sud. Ces deux noms paraissent encore une fois -dans l’histoire de notre marine<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, et ils apparaissent -glorieusement, mais c’est en Afrique, sur ces -côtes inhospitalières, où de hardis pirates devaient -être châtiés de temps à autre, pour que toute sécurité -ne fût pas enlevée à notre commerce.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Isaac de Razilly, chevalier de l’ordre de St. Jean de Jérusalem, -premier capitaine de l’Amirauté de France, chef d’Escadre des -vaisseaux du roi en la province de Bretagne, est nommé amiral de la -flotte royale qu’on expédie sur les côtes de la Barbarie en 1630 et il -s’adjoint La Ravardière : le 3 septembre de la même année nous le trouvons -devant Safy, où il s’occupe du rachat des captifs.</p> -</div> -<p>La Ravardière employa glorieusement et, nous -le voyons, d’une façon toute chrétienne, les dernières -années d’une vie active, consacrée entièrement -à la gloire de son pays ; le temps lui manqua pour -tracer le récit de ses voyages dans l’Amérique du -sud. Nous savons de science certaine que, par ses -ordres, une relation détaillée de son expédition sur -les bords de l’Amazone avait dû être dressée en -1614. Cette espèce de journal, qui éclaircirait tant -de choses, ne nous est pas parvenu, il ne serait pas -sans intérêt à coup sûr, de la comparer aux documents -qui nous ont été transmis vers le même temps -par un autre Français, dont les voyages ont eu les -honneurs d’une réimpression. Dix ans auparavant, -en effet, le garde des curiosités de Henri IV et de -Louis XIII, Jean Mocquet avait parcouru les rives -de l’Amazone, vers le milieu de l’année 1604, et -s’était efforcé de faire connaître le grand fleuve à -ses compatriotes. Malheureusement, ce pauvre chirurgien -de campagne, avait plus de zèle que de lumières -et ses observations ne pourraient se comparer -à celles d’un homme aussi connu par son instruction -que par sa loyauté. Le voyage de La Ravardière -<span id="pg_xlvi" class="pagenum">xlvi</span>sur l’Amazone et dans le Maranham, doit être aussi -décrit minutieusement dans la grande chronique manuscrite -des pères de la compagnie qui existe encore -à Evora. En consultant les savants travaux bibliographiques -de M. Rivara, nous en avons acquis la certitude, -le chapitre 111 de ce vaste recueil est consacré -entièrement au séjour des Français dans ces régions. -Nous n’avons pas été à même de l’examiner. Grâce -à l’esprit d’investigation, qui s’est emparé de tant de -savants historiens, on ne saurait donc désespérer complètement -de retrouver l’écrit que nous signalons.</p> - -<p>Le Brésil fait chaque jour les plus louables -efforts pour réunir en corps de doctrine les documents -inédits qui constituent ses origines historiques ; -si jamais le voyage de La Ravardière était -découvert dans quelque bibliothèque ignorée, ce serait -avec Claude d’Abbeville et Yves d’Evreux le -guide le plus sûr qu’on pût consulter sur ces provinces -du nord dont on connaît à peine les splendides -solitudes et dont notre missionnaire révèle pour ainsi -dire le passé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em"><span class="xlarge">Voyage au Brésil</span><br /> -exécuté dans les années 1612 et 1613,<br /> -<span class="small">par le</span><br /> -P. Yves d’Evreux,<br /> -<span class="small">religieux capucin,</span><br /> -publié avec une introduction et des Notes<br /> -<span class="small">par</span><br /> -<b>M. Ferdinand Denis</b>,<br /> -<span class="small">conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<div class="c"><img src="images/illu3.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<p class="c top4em"><span class="large red">SUITTE DE</span><br /> -<b class="xlarge sans-serif red">L’HISTOIRE</b><br /> -<span class="large">DES CHOSES PLUS</span><br /> -MEMORABLES ADVENUES<br /> -EN MARAGNAN ES<br /> -ANNEES 1613 &<br /> -1614.<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a></p> - -<p class="c small red">SECOND TRAITE.</p> - -<p class="c gap"><b class="sans-serif">A PARIS</b><br /> -<span class="small">DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY, RUE SAINT JACQUES A LA</span><br /> -<span class="xsmall">BIBLE D’OR & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS EN LA<br /> -GALERIE DES PRISONNIERS.</span></p> - -<p class="c small">MDCXV.<br /> -AVEC PRIVILEGE DU ROY.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_1" class="pagenum">1</span></p> - -<h2 class="nobreak" title="Préface de F. de Rasilly" id="i2"></h2> - -<p class="ind xlarge">AU ROY.</p> - - -<p class="c">SIRE,</p> - -<p>Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir -du livre du R. P. Yves d’Evreux supprimé par fraude -et impieté, moyennant certaine somme de deniers, -entre les mains de François Huby, Imprimeur<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, Que -j’offre maintenant à V. M. deux ans & demy apres sa -premiere naissance aussi tost estouffee qu’elle avoit -veu le jour. Afin que V. M. & la Royne sa Mere -pour lors Regente, ne voyant point une verité si -claire que celle-cy, fust plus aisement persuadee, -par faux rapports, à laisser perir contre leurs sainctes, -et bonnes intentions, la plus pieuse & honorable -entreprise qui se pouvoit faire dans le nouveau monde. -Comme il se verra tant par l’Histoire du R. P. Claude -Dableville, que ceste presente à laquelle il ne manque -que la plus grand part de la Preface, & quelques -Chapitres sur la fin que je n’ay peu recouvrir. Cela -s’est faict encor’ à dessein pour faire perdre insensiblement -à V. M. le tiltre de Roy Tres-Chrestien. -Luy faisant abandonner les sacrifices et sacrements -exercez sur les nouveaux Chrestiens, la reputation de -ses armes, & bandieres, l’utilité qui pouvoit luy arriver, -& à ses subjects, d’un si riche & fertile pays, et la -retraicte du tout importante, d’un port favorable pour -la navigation de long cours, aujourd’huy ruinee faute -d’avoir conservé ce que j’avois avec tant de soins, -& de despenses acquis. Pour à quoy parvenir, l’on -s’est servy de deux impostures trop recogneuës de -<span id="pg_2" class="pagenum">2</span>personnes qui ont bon jugement, L’une, que le pays -estoit infertile, & ne produisoit aucune richesse, contre -la verité, que j’ay tousjours constamment maintenuë, -et qui ne paroist aujourd’huy que trop veritable, -L’autre, que les Indiens estoient incapables du Christianisme -contre la parole de Dieu, & la doctrine universelle -de l’Eglise. Voilà comment, SIRE, ceste belle -action si bien commencee s’est esvanoüye, tant par -la fraude & malice de ceux qui pour couvrir leurs -fautes & manquement les ont rejettez sur ceux du -pays, Qui par la negligence des mauvais François, -qui n’ayant autre but que leur profit & interest particulier, -se sont peu souciez, de celuy de V. M. & -empescher une si signalee perte, qui sert aujourd’huy -de fables à toutes les nations estrangeres, de mespris -de vostre authorité Royale à toute l’Europe, & de douleur -à tous vos bons subjects. Desquelles illusions, -quand il plaira à V. M. s’en relever par les salutaires -advis de personnages d’honneur, recogneuë pour estre -zelez à l’accroissement de la gloire de Dieu, & celuy -de vostre Royaume, je luy offre encor’ ma vie, celle -de mes freres. Et ce peu de pratique & experience -qui est en nous pour faire recognoistre par tous les -coins de ce nouveau monde, qu’il n’y a point en la -Chrestienté un si grand et puissant monarque qu’un -Roy de France. Quand il veut employer, je ne diray -pas sa puissance, mais seulement son authorité. C’est, -SIRE, Tout ce que peut un de vos plus humbles subjects, -auquel tous les mauvais traitemens, pertes de -biens & de fortune, que contre la foy publique que -j’ay soufferts durant la minorité de V. M. n’ont point -faict encor’ perdre le courage de la servir glorieusement. -M’assurant qu’elle aura mes services pour -agreables, & le vœu solemnel que je fais d’estre le -reste de ma vie,</p> - -<p class="c">son tres-humble et tres-obeissant serviteur et subject,<br /> -FRANÇOIS DE RASILLY.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_3" class="pagenum">3</span></p> - -<h2 class="nobreak" title="Préface au Roi du P. Yves d’Evreux" id="i3"></h2> - -<p class="ind xlarge">AU ROY.</p> - - -<p class="c">SIRE,</p> - -<p>La principale raison qu’eurent les Anciens de -canoniser entre les Dieux la plus-part de leurs -Empereurs, fut la pieté à la Religion qu’ils avoient -recogneuë en iceux pendant leur vie. Et c’est chose -bien notable que nous trouvons par les Histoires, -qu’encore que quelques-uns des Empereurs eslevez -de bas lieu, au sommet de l’Empire, se soient monstrez -cruels et sanguinaires vers leurs subjects, nonobstant -ils n’ont pas laissé d’obtenir apres leur mort le nom -de Dieux, avoir des Temples et des Autels, des Sacrifices -et des Prestres, establis et ordonnez par le Senat, -et ce en consideration de la Pieté et Religion qu’ils -avoient conservee inviolablement au milieu de plusieurs -autres imperfections. Ces Monarques grands en domination, -petits en la cognoissance du vray Dieu, estoient -poussez d’une inclination emprainte naturellement -dans leur cœur, de la Majesté Divine, de laquelle tous -Monarques sont le vif Image, et partant à eux appartient -de dilater le Royaume de Dieu, comme les -Lieutenans de sa Majesté souveraine. A ceste fin, -ils parsemoient leurs arcs et trophees, leurs colonnes -et statuës des enseignes de la Religion, et laissoient -à la posterité des plaques et planches des metaux -plus incorruptibles, ainsi que sont la Bronze, Or et -Argent, gravees de leurs Images, et des vestiges -de leur pieté, à ce que le temps n’en offuscast la -memoire.</p> - -<p>Antonin le Pieux, laissa sur la Bronze et -l’argent, sa Pieté et Religion Burinee en ceste sorte. -C’estoit une Dame vestuë en Deesse, devant laquelle -estoit un Autel chargé d’un feu continuellement -bruslant, & entre ses mains elle tenoit un Vase plein -<span id="pg_4" class="pagenum">4</span>de bonnes odeurs qu’elle jettoit à chasque heure en -sacrifice dans ce feu, signifiant par là la Pieté et -Religion qu’il portoit aux Dieux.</p> - -<p>Si l’inclination naturelle privee de grace et de -lumiere surnaturelle, avoit tant de puissance au -cœur de ces Monarques, que pouvons-nous dire, -voire que pouvons-nous penser, combien Dieu agite -interieurement les cœurs des Rois illustrez et -enrichis de la vraye Religion ?</p> - -<p>Louys quatriesme Empereur, Prince vertueux -et chery de tous, preferoit à toutes ses affaires -celles de la Religion ; & pour exciter tous ses subjects -à son imitation, avoit marqué sa monnoye d’un -Temple traversé d’une Croix, & tout autour estoit -inscrit, <i lang="la" xml:lang="la">Christiana Religio</i>.</p> - -<p>Celuy qui a emporté le prix, Sire, par sus tous -les Monarques du Monde, en faict de Pieté & Religion -a esté sainct Louys, l’honneur des François, -duquel vous heritez le Sang, le Sceptre, le nom, et -l’imitation de ses vertus : car non seulement, il a -employé ses thresors, sa noblesse, ains aussi sa -propre personne, passant les Mers, (Mers qui ne respectent, -non plus que la mort aucune qualité de -personnes, pour les envelopper dans ses ondes) afin -de restaurer la Pieté & Religion abatuë par les -cruautez des Infidelles, & y est mort pour ce -subject.</p> - -<p>Jamais siecle de Roy n’eust tant de convenance -avec le siecle de ce bon Roy sainct Louys, qu’a -le vostre, Sire, & laissant à part ce qui ne faict à -mon propos, je prendray seulement ce beau subject, -que l’ouverture vous est faicte d’imiter sa Pieté & -Religion envers ces pauvres Sauvages, qui desirent -extremement cognoistre Dieu, et vivre soubs l’ombre -de vos Lys, non pas seulement les habitans de -<i>Maragnan</i>, <i>Tapouytapere</i>, <i>Comma</i>, <i>Cayetez</i>, -<i>Para</i>, <i>Tabaiares</i>, <i>Longscheveux</i> : ains aussi plusieurs -autres Nations, lesquelles souhaittent s’approcher -<span id="pg_5" class="pagenum">5</span>des Peres, ainsi que je diray amplement au -suivant Discours.</p> - -<p>Vous seul, Sire, pouvez tout ce bien, par ce -qu’ils ayment naturellement les François & hayssent -les Portugais, tout ce que peuvent nos Religieux, -c’est d’exposer leur vie à la poursuitte de la conversion -de ces pauvres gens : chose de peu de duree, -si vostre Royale pieté n’y met la main.</p> - -<p>Cest’ affaire n’est pas tant difficile, comme l’on -pourroit s’imaginer, ny de si grande charge et -despence que l’on estimeroit : il n’y faut des cinquante, -ou des cent mille escus, ains une liberalité -mediocre fidellement administree (pour l’entretien -des Seminaires, où seront admis les enfans des -Sauvages, unique esperance de l’establissement ferme -de la Religion en ces pays là,) sera suffisante.</p> - -<p>Si vostre Majesté, Sire, se resout à cela, je -m’asseure qu’à vostre imitation, plusieurs de vos -Princes & Princesses, Seigneurs & Dames, s’exciteront -à contribuer quelque chose, pour l’augmentation -de la Foy en ces quartiers là.</p> - -<p>Et afin que je ne sois facheux à vostre Majesté -par une prolixité malseante, je finiray avec cest’ -histoire Evangelique de la pauvre Chananee reputee -pour chienne, laquelle ne demandoit pour la delivrance -de sa fille possedee du Diable, que les -miettes tombantes de la table Royale du Redempteur : -Ceste nation des Sauvages est issüe d’un mesme -Pere que ceste Chananee, ses enfans sont possedez -des Demons par l’infidelité : Elle ne demande ny -vos thresors ny grande somme de deniers, ains seulement -les miettes superflues, qui tombent deçà, -delà, de vostre Royale grandeur.</p> - -<p>Parquoy, Sire, je vous supplie tres-humblement -de regarder de bon œil ceste pauvre Nation, & -recevoir de bon cœur ce petit Discours des choses -plus memorables arrivees pendant les deux ans que -j’ay pratiqué avec eux, suivant le commandement -<span id="pg_6" class="pagenum">6</span>de la Royne vostre mere, faict à nos Reverends -Peres, duquel nous nous sommes aquitez le plus -fidelement qu’il nous a esté possible, ainsi que verrez -en ce Traitté, lequel quand vostre Majesté aura eu -pour agreable avec le contenu d’iceluy, je m’estimeray -tres-bien recompensé de ce que j’en pretens recevoir -en ce Monde, auquel tant qu’il plaira à Dieu me -faire vivre, ce sera pour m’employer avec toute la -fidelité à moy possible, au service de vostre Majesté, -comme celuy qui est & sera à jamais d’icelle,</p> - -<p class="sign"><span class="blk">Tres-humble & fidele suject<br /> -F. YVES D’EVREUX<br /> -<span class="small">CAPUCIN.</span></span></p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_7" class="pagenum">7</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="i4" title="Advertissement au lecteur">ADVERTISSEMENT<br /> -au Lecteur.</h2> - - -<p>Amy lecteur, vous serez adverty, que je ne -feray aucune repetition des choses que le Reverend -Pere Claude a escrit en son histoire, seulement -j’adjousteray ce que l’experience m’a donné plus -qu’à luy, n’ayant esté que quatre mois dans <i>Maragnan</i> -et moy deux ans entiers : vous trouverez -ceste verité, quand vous confererez nos deux escrits -ensemble, d’autant que l’addition que j’en feray, -supposera ce qu’il en aura escrit de mesme matiere.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="i5" title="Préface sur les deux traittez suivans">PREFACE<br /> -Sur les deux<br /> -<span class="small">Traittez suivans</span>.</h2> - - -<p>La Sapience, aux Proverbes 29. propose un -enigme tres-beau en ces paroles : <i lang="la" xml:lang="la">pauper & dives -obviaverunt sibi, utriusque illuminator est -Dominus</i> : J’ay veu le pauvre sortir d’un hospital -chargé de playes et d’ulceres, couvert & non vetu -de vieux haillons, marcher en la place publique, & -entrer dans le temple du Seigneur par la porte du -midy : & en mesme heure j’ay consideré le riche -sortir de son Palais bien vetu de soye, & paré d’or, -d’argent et de pierres precieuses, venir le long de la -voye qui s’aboutit à la porte du Tabernacle du coté -de Septentrion, si à propos, que l’un & l’autre, le -pauvre & le riche, se sont rencontrez teste à teste, -front à front, droict au milieu du grand rideau du -<i lang="la" xml:lang="la">Sancta Sanctorum</i>, où la face du Seigneur rend -une si belle clarté, que le visage de ces deux -rayonnoit d’une mesme splendeur Divine. Voilà ce -que veut dire la Sapience sous l’obscurité de ces paroles.</p> - -<p>Laissons les diverses explications mystiques -<span id="pg_8" class="pagenum">8</span>et spirituelles qui se peuvent tirer de là, & prenons -seulement celle qui faict à nostre subject, laquelle -nous avons mise pour frontispice à nostre livre.</p> - -<p>Ce pauvre est le pere Sainct François, et les -Religieux de son Ordre : Ce Riche est la Royale -puissance de sa Majesté tres-Chrestienne procedee -de la tige sacree du Roy Sainct Louys. Quand est -ce, & en quel lieu, ce Pauvre, & ce Riche se sont-ils -trouvez à la rencontre ? ç’a esté veritablement -en la Mission Evangelique pour convertir les Indiens. -Le troisiesme s’est trouvé entre les deux, -sçavoir est, ce grand Dieu illuminateur des pecheurs, -gisans sous les tenebres de la mort.</p> - -<p>Le pauvre Sainct François a faict dans les -Indes, ce que disoit Sainct Paul, en la conversion -des Gentils ; <i lang="la" xml:lang="la">Ego plantavi</i>, J’ay planté la Foy -parmy les Sauvages de <i>Maragnan</i> : Sainct Louys -protecteur de la France & Ayeul de nostre Roy -respond, suivant la promesse faicte quand nous embrassames -ceste entreprise, <i lang="la" xml:lang="la">Rigabo</i>, Je l’arrouseray, -& ne permettray qu’elle se flestrisse, faute de luy -donner soulagement. Car ce n’est rien, de planter, -si l’humeur manque à la racine qui refocille la plante -nouvelle : autrement l’ardeur du Soleil secheroit le -tout : Et nostre Dieu qui suit tousjours la disposition -des subjets, asseure infalliblement qu’il donnera -augmentation à l’entreprise, <i lang="la" xml:lang="la">Incrementum dabo</i> : -Et ce par une lumiere plus grande de jour en jour -des mysteres de nostre Foy versee sur ces Indiens -obtenebrez de l’ignorance, <i lang="la" xml:lang="la">utriusque illuminator -est Dominus</i>, Le Seigneur est le flambeau de tous deux.</p> - -<p>Qui le peut mieux sçavoir que les Sauvages, -lesquels en rendent temoignage par les Baptesmes -qu’il ont receu de nos mains, & la promesse comme -generale de se faire Chrestiens ? c’est pourquoy ils -font responce, <i lang="la" xml:lang="la">credimus</i>. O pieté Royale, vous -n’avez point perdu vostre temps de nous avoir -envoyé les messagers de l’Evangile.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_9" class="pagenum">9</span></p> - -<p class="c large">Suitte de L’Histoire des choses plus memorables -advenuës en Maragnan és années -1613 & 1614.</p> - - - - -<h2 class="nobreak">PREMIER TRAICTÉ.</h2> - - - - -<h3 id="ch1">De la Construction des chappelles de S. François & de -S. Loüis en Maragnan<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</h3> - -<p class="c">Chap. I.</p> - - -<p>Le Psalmiste Royal David en son Psalme 28, -qu’il composa en action de graces pour la consommation -du Tabernacle, dict. <i lang="la" xml:lang="la">Afferte Domino -filii Dei, afferte Domino filios arietum</i>. -Apportez au Seigneur, ô enfans de Dieu, apportez -au Seigneur des enfants de beliers, ce -que Rabbi Joanathas va expliquant en cete sorte : -<i lang="la" xml:lang="la">Tribuite coram Domino laudem cœtus -Angelorum, tribuite coram Domino gloriam -& fortitudinem</i>. Contribuez devant le Seigneur -loüange, ô chœurs Angeliques, contribuez devant -le Seigneur gloire et force : Il vouloit dire que -les bien-heureux Anges assistent les hommes en -toutes leurs sainctes entreprises, & specialement quand -il est question de procurer le salut des ames, car -ces bien-heureux Esprits marchent au devant & fendent -la presse des Diables ennemis de salut, Pour -donner seur accez aux hommes Apostoliques vers -les Ames errantes par les deserts de l’Infidelité, -<span id="pg_10" class="pagenum">10</span>qui sont icy paragonnees aux Enfans des Beliers -cornus, qui rampent deçà delà par les rochers de -dureté de cœur, Prises toutefois avec la douceur -de l’Evangile se laissent amener doucement à la -porte du Tabernacle de Dieu, lavees dans la grande -mer du Baptesme, & offertes à la face du <i lang="la" xml:lang="la">Sancta -Sanctorum</i>.</p> - -<p>Les Premiers sacrifices que receut Dieu du -Peuple d’Israël, quand ils allerent posseder la terre -de Promission, de laquelle ils bannirent l’Infidelité, -furent sous les tentes & pavillons du Tabernacle, -mais puis apres le Temple fut basti, dans lequel les -mesmes sacrifices furent offerts.</p> - -<p>Chose semblable nous arriva, qui allions en -ce Païs plein d’Infidelité & d’Ignorance de Dieu -farcy de Diables, effrontement tyrannisans ces Pauvres -ames captives, pour y donner la lumiere de -l’Evangile, bannir la mécroyance, chasser les Demons, -planter & construire l’Eglise de Dieu : Car nous celebrâmes -l’espace de quatre mois et plus, les saincts -sacrifices sous une belle tente, au milieu des arbres -verdoyans, puis une partie de nostre équipage -estant retournée en France pour querir secours, & -l’autre demeuree pour fonder la Colonie, nous fismes -bastir la Chappelle de Sainct François de Maragnan -en un lieu beau & plaisant, joint à la mer, enrichy -d’une belle fontaine, qui jamais ne tarit, où je choisis -ma demeure pour servir par apres de convent -aux Religieux que j’attendois en secours. Cette chappelle -fut achevee la veille de Noel, Jour bien à propos ; -correspondant à la devotion qu’avoit jadis le -Seraphique Pere Sainct François, auquel la chappelle -estoit consacree. D’autant qu’iceluy, entre toutes -les festes de l’annee, celebroit la nuict toute lumineuse -& sans tenebres de la naissance du vray Soleil -Jesus-Christ, & ce sainct Pere avoit telle coustume -de bastir une Creche où il passoit cete nuict -en haute contemplation du profond mystere de l’Incarnation, -<span id="pg_11" class="pagenum">11</span>& de l’abaissement si nouveau du Tres-haut -enterre. De verité je m’esjoüissois infiniement -voir dans cette petite Chappelle (faicte de bois, couvertes -de Palmes, ressemblant plus à la Creche de -Bethleem, qu’aux grands & precieux Temples de l’Europe) -nos François en grande devotion Psalmodier -les Matines de cette nuict ; Puis lavez au Sacrement -de Penitence, recevoit le mesme Fils de Dieu, dans -la creche de leurs cœurs, enveloppé des langes des -SS. Sacremens de l’Autel.</p> - -<p>Nous solemnisâmes le jour de pareille devotion : -que la nuict, y adjoustans la Predication, -chose que nous avons gardee tousjours du depuis, -Festes & Dimanches : de quoy nous recevions tant -de contentement, qu’encores qu’endurassions beaucoup -en ces premiers commencements, toutefois tandis -que dura cette devotion, le temps se passoit si viste, -que le jour ne nous sembloit pas durer deux heures ; -d’autant que l’esprit nourry de pieté, ne sçauroit -avoir si peu d’occupation d’ailleurs, qu’il ne s’estonne -de voir si tost la nuict venir.</p> - -<p>Je n’estois pas seul qui ressentois cecy, ains -plusieurs autres qui me l’ont dit du depuis, que tandis -que la santé me permit de garder cet ordre, il -ne leur ennuyoit aucunement.</p> - -<p>Cete devotion s’augmenta encore bien plus -quand la Chappelle Sainct Loüis au Fort fut edifiee<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, -à la forme & façon des Eglises de nos Convens, -bastie de charpente, close & couverte de bons aiz, -ciez des arbres nommez <i>Acaioukantin</i>. Là j’allois -celebrer la Messe, chanter Vespres, faire la Predication, -et baptiser les Cathecumenes. Au soir la -cloche sonnoit, & tous se trouvoient avant que d’aller -se coucher, en cette chappelle, où l’on chantoit -le Salut, & sonnoit on le Pardon, puis chacun se -retiroit où il vouloit.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_12" class="pagenum">12</span></p> - -<h3 id="ch2">De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencemens.</h3> - -<p class="c">Chap. II.</p> - - -<p>L’homme est composé d’esprit et de corps, l’esprit -comme le plus noble doit estre servy le premier, -puis apres le corps ; à ce subject il estoit plus que -raisonnable de travailler premierement aux Chappelles -pour en icelles repaistre les esprits de la parole -de Dieu, & des SS. Sacremens, puis s’appliquer -à ce qui regardoit le temporel ; Or tout ainsi qu’une -terre, non encore cultivee ne donne pas grand contentement -à son Maistre, voire s’il n’avoit du pain -d’ailleurs, il pourroit mourir de faim aupres d’Icelle -semblablement le lieu que l’on avoit choisi pour -bastir la forteresse de Sainct Loüis estoit esloigné de -toute commodité ; d’autant que c’est une poincte de -roche qui avance dans la mer, en un des bouts de -l’Isle, où jadis les Sauvages avoient habité & jardiné, -& par ainsi rendu sterile ; d’autant que la terre ayant -porté trois ans n’a plus de force à produire aucune -chose sinon du bois, si d’adventure elle ne repose -plusieurs annees ; cela fut cause que nous patissions -beaucoup en ces commencements, voire à peine avions -nous de la farine du Païs, de laquelle nous faisions -du <i>Migan</i>, c’est à dire de la boüillie avec du sel, -de l’eau et du poivre, qu’ils appellent Ionker, & de -cela seulement nous sustentions nostre vie. Quelques -uns qui ne pouvoient manger de cette farine seiche, -la détrempoient dans l’eau & la mangeoient, Ceux -qui estans en France à peine pouvoient manger -des viandes delicates, trouvoient en ce Païs les legumes, -quand ils en pouvoient avoir, tres-delicieuses.</p> - -<p>Je rapporte cecy pour loüer la patience des -François au service de leur Roy, & pour effacer -cette tache qu’ordinairement on jette sur leur manteau, -qu’ils sont impatiens, indomtables et mal-obeïssans ; -Car je tesmoigne, avec verité, que je ne vey -<span id="pg_13" class="pagenum">13</span>jamais tant de patience, et tant d’obeissance, qu’en -ces Pauvres François. Que ceux donc qui ont bonne -volonté d’aller en ces Païs ne s’estonnent d’entendre -cette grande pauvreté ; Car ils ne patiront jamais, -ce que nous avons pati, & de jour en jour la terre -s’accomode & les vivres s’augmentent.</p> - -<p>Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer -à la pesche des vaches de mer<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, environ à 30 -& 40. lieües de l’Isle : ces bestes poissons ont la teste -de vache sans cornes toute fois, deux pates sur le devant -au dessous des mamelles, elles produisent leurs -veaux comme les vaches, & les nourissent de leur laict, -mais le petit veau a cette proprieté digne d’estre remarquee, -pour nous servir d’instruction, c’est qu’il embrasse -sa mere par sus le dos avec ses deux petites -pates, & jamais ne la quitte, quoy que morte, tellement -qu’on les prend vifs, & en a-on apporté de -vifs jusques en l’Isle, & sont tres-delicats. Que cecy -serve aux enfans à executer le commandement de -Dieu, d’honorer Pere & Mere, c’est à dire, de leur -survenir, aymer & respecter ; que les Catholiques -se souviennent de demeurer fermes & colez au giron -de l’Eglise leur Mere, & qu’aucune persecution ne -les en arrache, que tous bons François cherissent -leur Roy & leur Patrie. Ces Vaches de mer sont -prises à la pasture qui est l’herbe croissante au bordage -de la mer : Les Sauvages coulans leur canot -doucement par derriere elles, d’où ils les dardent de -deux ou trois harpons, & mortes qu’elles sont, sont -tirees à terre, mises en pieces & salees ; Chose pareille -arrive aux delicieux & gloutons, qui s’estans -fabriquez leur ventre pour Dieu, sont surpris de la -mort au milieu des viandes, et saouls sont traisnez -en un moment dans les Enfers.</p> - -<p>Le sel du tout necessaire, tant pour saler ces -vaches, que pour autres commoditez, se pesche environ -à quarante lieuës de l’Isle, dans des grandes -plaines sablonneuses, ou il se faict naturellement en -<span id="pg_14" class="pagenum">14</span>forme de glace, dur & luisant comme cristal, & -ce par le flus & reflus de la mer qui donne dans ces -plaines, & quand la mer est retiree, le Soleil vient -à le cuire par sa chaleur, & est beaucoup meilleur, -que celuy de France, & que celuy d’Espagne. Il -faut l’aller pescher avant la saison des pluyes, pour -ce qu’elles noyent le lieu où il se trouve.</p> - -<p>Ayant prouvenu à ce mesnage, l’on dispersa -une partie des François par les villages, pour y -vivre suivant la coustume du Païs, qui est d’avoir -des <i>Chetouasaps</i>, c’est à dire hostes ou comperes, -en leur donnant des marchandises au lieu d’argent ; -Et cette hospitalité ou comperage est entr’eux -fort estroicte ; car ils vous tiennent proprement comme -leurs enfans, tandis que vous demeurez avec eux, -vont à la chasse & à la pesche pour vous, & d’avantage -leur coustume estoit de donner leur filles à leurs -Comperes, qui prenoient deslors le nom de Marie, -& le sur-nom du François pour designer l’alliance -avec tel François, en sorte que disant Marie telle, -c’estoit autant que de dire la Concubine d’un tel. -De sçavoir au vray pour quoy ils appellent leurs -filles données aux François, pour concubines du nom -de Marie, je ne puis l’asseurer, sinon qu’un jour un -Sauvage me dist, luy monstrant un Tableau de la -Mere de Dieu, et luy disant, <i>Koaï Toupan Marie</i>. -Voilà la Mere de Dieu Marie : il me respondit : <i>chè -aï Toupan Arobiar Marie</i>. Je croy & cognoy -que la Mere de Dieu est Marie, & appellons nos -filles que nous donnons aux <i>Caraibes</i> Marie. Cette -coustume de prendre les filles des Sauvages, a esté -deffenduë aux François, & cela ne se faict plus, si -ce n’est occultement, mesme les sauvages qui de -premier abord que l’on fist cete deffence, se doutoient -de la fidelité & amitié des François envers eux, pour -ne prendre leurs filles comme ils avoient de coustume, -à present qu’ils ont esté entierement informez que -Dieu defend d’avoir des femmes sinon en mariage, -<span id="pg_15" class="pagenum">15</span>& que les Peres Messagers de Dieu le preschoient -& l’avoient fait prohiber par ordonnance du Grand, -se scandalisent quand ils voyent les François faire -au contraire & le venoient denoncer au Grand & -à Nous, en sorte qu’il faut que le François face ses -affaires bien secrettement, s’il ne veut que cela soit -cogneu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch3">De la Construction du Fort de Saint Louys, & de l’ardeur -des Sauvages à porter les terres.</h3> - -<p class="c">Chap. III.</p> - - -<p>Le temps venu qu’il faisoit bon travailler aux -fortifications de la place designee pour la defence -des François, & que la charpente jà faicte selon le -dessein donné pour servir de ceinture au fort à soutenir -les terres fut dressee : alors on fit dire par tous -les vilages de l’Isle & de la Province de <i>Tapouytapere</i><a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> : -que chacun les uns apres les autres eust -à venir travailler aux terres que l’on tiroit des fossez -du Fort pour les porter sur les terrasses des courtines, -esperons, & plates formes, qui du depuis furent -couvertes de gros & grands <i>Apparituries</i><a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> qui -sont arbres durs comme fer et incorruptibles, en -sorte que le canon auroit de la peine contre ceste -place & l’escalade tres-dificile : aussi tost dit, aussi -tost faict, tellement que de toutes parts un vilage -apres l’autre, les Sauvages venoient amenants femmes -& enfans quant à soy, aportans des vivres necessaires -pour le temps qu’ils sçavoient demeurer à travailler, -& ce souz la conduite de leurs Principaux : -coustume qu’ils observent en toutes leurs entreprises -de consequence, que non seulement ils marchent -avec leurs Principaux, ains ils tiennent le front de -la compagnie. La nature leur ayant donné ceste -<span id="pg_16" class="pagenum">16</span>cognoissance que l’exemple des Principaux encourage -infiniment les Inferieurs.</p> - -<p>En quoy ils sont plus fideles à la nature, que -nous ne sommes, puis que nous voyons tout le contraire -en la Republique Chrestienne : d’où certainement -toutes les erreurs & corruptions de mœurs ont -pris leur source : car encore que nous devions prester -l’oreille seulement à la doctrine & ne point amuser -nostre veuë à la mauvaise vie : ce nonobstant les -foibles s’acrochent plus aux œuvres qu’au bien dire.</p> - -<p>Ces Sauvages venus ils se mettent à travailler -d’un ardeur incomparable, monstrans de voix & de -geste un courage admirable, & eussiez dit plustost -qu’ils aloient aux nopces qu’au travail, ne cessans de -rire & s’esjouyr les uns avec les autres, chacun courant -portant son fais du fond des fossez au dessus des -terasses, & y avoit entr’eux une emulation non petite -à qui feroit plus de voyage, & porteroit plus -grand nombre de paniers de terre.</p> - -<p>Icy vous noterez qu’il n’y a gens au monde si -infatigables au travail qu’iceux, quand de bon cœur -ils entreprennent quelque chose, ne se soucians de -boire ou de manger, pourveu qu’ils viennent à chef -de ce qu’ils entreprennent, & au plus fort des difficultez, -ils ne font que rire, huer, et chanter pour s’entr’encourager : -à l’oposite si vous pensez les rudoyer & -les faire travailler par menaces ils ne feront rien -qui vaille, & cognoissant leur naturel estre tel, jamais -ils ne contraignent leurs enfans ny leurs esclaves, -ains ils les ont par douceur.</p> - -<p>Le François approche fort de ce naturel, specialement -les Nobles, qui ne peuvent subir le joug -de la contrainte, mais exposent leur propre vie aux -doux commandemens de leurs Princes : beau document -pour ceux qui ont charge d’autruy, de plustost -les avoir par douceur & clemence que par force & -rigueur, menageant en ce point le naturel de la -nation Françoise. Non seulement les hommes travailloient : -<span id="pg_17" class="pagenum">17</span>mais aussi les femmes & les petits enfans, -ausquels petits enfans, ils faisoient de petits -paniers, pour porter de la terre selon leur petite -force. J’ay veu plusieurs de ces petits qui n’avoient -pas plus de deux ou trois ans faire leurs charges -dans leurs petits paniers avec leurs menotes n’ayans -pas la force naturelle d’user de peles ou autres -instrumens à charger.</p> - -<p>Je m’enquis de quelques Anciens, pourquoy ils -permettoient que ces enfans travaillassent, amusans -plus ceux qui les regardoient & specialement leurs -peres & meres que d’avancer besongne ; & davantage -<span class="folionum">verso.</span>qu’ils les mettoient en danger estans nuds & -tendres comme ils sont, d’estre blessez par quelque -eboulement de terre ou roulement de pierre. Telle fut -leur responce par le Truchement : Nous sommes bien -aises que nos enfans travaillant avec nous à ce Fort, -à ce que venus en leur vieillesse, ils disent à leurs -enfans, & ceux cy à leurs descendans : Voilà les -forteresses que nous & nos peres ont faict pour les -François, lesquels amenerent des Peres pour faire -des maisons à Dieu, & vindrent pour nous defendre -contre nos ennemis.</p> - -<p>Ceste façon de faire remarquer à leurs enfans -ce qui se passe leur est commune en general en -toutes choses, & ainsi suppleent au manquement -d’escriture, pour communiquer les affaire des siecles -passez à la posterité : & pour ne rien oublier, ains -vivement le graver en leur memoire : souvent ils -devisent par ensemble des choses passees aux siecles -de leurs grands Peres ou au temps de leur jeunesse, -et l’enseignent à leurs enfans, comme nous dirons -cy apres. Je voudrois que nos Peres eussent esté -aussi diligens à graver dans le cœur de leurs descendans…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_18" class="pagenum">18</span><span class="folionum">folio 17.</span>… ment & en abondance, les Sauvages mettent -le feu aux buissons & haliers, dans lesquels ces -reptiles se retirent. Il y en a de trois sortes<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>, les -uns de terre, qui font leur demeure dans les bois ; -les autres d’eau douce, qui habitent és rivages de -ce fleuve, & és lieux marescageux ; Les troisiesmes -sont de mer, & vivent en icelle, mais elles viennent -faire leurs œufs dans le sable prochain en grand -nombre, puis les couvrent industrieusement avec le -mesme sable : Ils ressemblent aux œufs de poule, -hors-mis qu’ils n’ont pas la coque si dure, ains flexible -et mole, & ne sont pas droictement si gros ny aigus, -mais ronds, sont fort bons, soit à la coque, soit en -autre façon que les vouliez manger.</p> - -<p>Le long de ceste Riviere est orné d’arbres, portant -casses beaucoup meilleures, que celles que l’on -use communément, j’en ay gousté moy-mesme, & -plusieurs autres de nostre equipage : & outre la vertu -medicinale qu’elles ont, beaucoup plus forte, que celle -de Levant : car l’experience a enseigné qu’une once -<span class="folionum">verso.</span>d’icelle faict autant d’operation, que deux de celle -du Levant. Elles sont excellemment bonnes confites -ne laissant de lascher le corps, & l’entretenir en -son benefice. On y voit de tres-belles prairies, -longues & larges indiciblement, & portent le foin -doux & fin. On y trouve la pite de laquelle se font -les taffetas de la Chine en quantité, croissant comme -des queuës de cheval, belle comme la soye, & encore -plus forte. La terre y est forte & grasse, & -beaucoup plus fidelle à la moisson que celle de <i>Maragnan</i>, -ou des environs, et m’a-t’on dict qu’on y -peut faire deux cueillettes l’annee. Les forests sont -de haute fustaye, encore vierges en la couppe, ennoblies -de plusieurs sortes de bois fort excellent, -soit en couleur, soit en proprieté de medecine : & les -Sauvages habitans là, nous ont rapporté qu’il s’y -trouvoit du bois de Bresil. Parmy ces Forests il -y a une telle multitude de Cerfs, Biches, Chevreils, -<span id="pg_19" class="pagenum">19</span>Vaches braves<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> & Sangliers qu’en peu d’heure vous -en tuez autant que vous voulez : & afin qu’on ne -m’estime user d’hyperboles en cet endroit, je m’en -rapporte aux tesmoignages de ceux qui se sont trouvez -<span class="folionum">folio 18.</span>en ce voyage de <i>Miary</i>, & sont à present en -France, & liront cecy, & confesseront qu’eux-mesmes -m’ont dict, que les Sauvages de leur embarquement -leur apportoient une si grande quantité de venaison, -qu’ils n’en sçavoient que faire. Un Gentilhomme -du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois Sangliers -d’un coup de mousquet<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, ce qui ne pourroit -estre s’ils n’y estoient espois.</p> - -<p>Il y a grand nombre d’arbres chargez d’esseins -de mouches à miel, menues & petites environ comme -la moitié des nostres, mais bien plus industrieuses, -car elles font de tres-excellent miel liquide & clair -comme eau de roche, & ce miel est contenu dans -des petites phioles faictes de cire, grosses comme -un estœuf, semblables en forme à nos petites -phioles de verre, suspenduës par ordre és rameaux -d’un petit arbre, composé de cire. Le quel petit -arbre de cire, est attaché & colé aux branches au -tronc, ou bien dans le creux des arbres des Forests, -ou des Prairies. De ce miel on en faict de tres -bon vin fort & chaut à l’estomac, qui approche en -<span class="folionum">verso.</span>couleur & en goust au vin de Canarie. Nos gens -en firent quantité pendant qu’ils estoient là, duquel -plusieurs furent coiffez. Il s’y trouve une autre espece -de miel, mal appellé miel pourtant, car il est -aigre comme vin aigre & est fait par une autre -espece de mouches.</p> - -<p>Quelques jours apres que nos gens furent arrivez -en cette contree, ils se mirent à chercher -les <i>Tabaiares</i><a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>, & leurs habitations ; Ils trouverent -des <i>Aioupaues</i><a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> et des chemins nouvellement frayez : -mais ils ne peurent trouver ceux qu’ils cherchoient : -C’est pourquoy voyans que leur farine diminuoit, -& qu’à peine en pourroient ils avoir pour retourner -<span id="pg_20" class="pagenum">20</span>jusques en <i>Maragnan</i>, encore bien courte, ils delibererent -de r’amener leur armee de Sauvages avec -eux, & choisir seulement deux Esclaves <i>Tabaiares</i>, -ausquels ils donnerent de la farine pour vivre un -mois avec des marchandises, leur promettant une -seure liberté & bonne recompense, au cas qu’ils allassent -chercher, & trouver leurs semblables, ce -<span class="folionum">folio 19.</span>qu’ils accepterent & accomplirent, & approchans des -villages des <i>Tabaiares</i>, commencerent à huer, & -ce pour eviter d’estre flechez : D’autant que ceste -Nation estoit en continuel combat avec une autre -nation voisine. A leur cry plusieurs sortirent, ausquels -ils raconterent le contenu de leur charge : -comme les François estoient en <i>Maragnan</i> bien fortifiez, -que les Peres estoient avec eux, & qu’on les -estoit venu chercher, mais que la farine manquant, -on avoit esté contrainct de quitter la poursuitte, & -qu’ils avoient esté choisis & envoyez pour parfaire -cette entreprise, & dévelopant les marchandises, leur -donnerent ferme asseurance de leur discours : à quoy -servit beaucoup la recognoissance qu’ils eurent de -ces deux Esclaves, autrefois pris en guerre par les -<i>Tapinambos</i>. Vous pouvez penser quelle chere on -leur fist, & quelle resjouyssance eurent ces <i>Tabaiares</i> -de telles nouvelles. Laissons les en repos l’espace -de 3. & 4. mois, pour conter à leur aise & r’embarquons-nous -avec nos gens, pour retourner en l’Isle.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch7">De la Preparation des Tapinambos, pour faire le -Voyage des Amazones.</h3> - -<p class="c">Chap. VII.</p> - - -<p>Aussitost que ceste armee fut retournee de <i>Miary</i>, -l’on parla chaudement de faire dans peu de -temps le Voyage des <i>Amazones</i><a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. Ja auparavant -<span id="pg_21" class="pagenum">21</span>on en parloit, mais assez froidement, tellement que -peu de gens le croyoient, comme à la verité il n’y -avoit pas grande apparence de quitter l’Isle, estant -si peu de gens que nous estions, pour la deffendre -contre les Portuguaiz, desquels nous estions menacez -dés ce temps là.</p> - -<p>A cette nouvelle toute l’Isle & les Provinces -circonvoisines se remuerent : Car vous devez sçavoir -qu’il n’y a Nation au Monde si encline à la guerre, -& à faire nouveaux voyages que ces Sauvages Bresiliens. -Les 4. & 500. lieuës ne leur sont rien, pour -<span class="folionum">folio 20.</span>aller attaquer leurs ennemis, & gaigner des Esclaves. -Et combien qu’ils soient naturellement peureux & -craintifs, si est-ce que quand ils sont eschauffez au -combat, ils demeurent fermes jusques à ce qu’ils -n’ayent plus d’armes, & lors ils se servent des dents -& des ongles contre leurs ennemis.</p> - -<p>La plus part de leur guerre se faict par ruse & -finesse, allans sur l’aube du jour inopinément attrapper -leurs ennemis dedans leurs loges, & ordinairement -ceux qui ont bonnes jambes se sauvent de -leurs mains, les vieillards, femmes, & enfans demeurans -pour les gages, qui sont amenez esclaves dans -les terres des <i>Tapinambos</i>. Ils font encore autrement, -c’est que sous pretexte de marchandise, ils -vont le long des rivieres où habitent leurs ennemis, -ausquels ils font de belles promesses, & monstrent -leurs danrees, & <i>Caramemos</i> ou paniers, dans lesquels -ils mettent ce qu’ils ont de plus cher, & quand -ils voient leur beau, ils se jettent sur ces pauvres -<i>Simpliciaux</i>, tuans les uns, & amenans les autres -captifs : Et pour cette cause toutes les Nations du -<span class="folionum">verso.</span>Bresil se défient d’eux, & ne veulent paix avec eux, -les tenans generalement pour traitres.</p> - -<p>Ils sont fort asseurez quand ils sont en la compagnie -des François ; & veulent tousjours que les -François marchent devant : que s’ils voyent qu’un -François tourne en arriere, ils seroient bien marris -<span id="pg_22" class="pagenum">22</span>qu’il eust meilleures jambes à fuyr qu’eux. En cecy -l’on peut voir combien vaut l’opinion que l’on a conceuë -des personnes, qui est neantmoins la plus grande -vanité & folie de cette vie : car souvent il arrivera -que les bons & vertueux demeureront en arriere, où -les vicieux & corrompus seront cheris & eslevez.</p> - -<p>Je fus fort diligent & curieux à remarquer leur -façon de faire pour aller à la guerre, ne me contentant -point de ce que j’en avois oüi dire. Premierement -les femmes & les filles s’appliquent à faire -les farines de guerre<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> en abondance sçachans naturellement -que le soldat bien nourry en vaut deux, -& qu’il n’y a rien plus dangereux en une armee que -<span class="folionum">folio 21.</span>la famine, laquelle rend les plus courageux, foibles -& sans cœur, & qu’au lieu d’aller contre l’ennemy, -il faut aller chercher à vivre. Cette farine de guerre -est differente de l’ordinaire, par ce qu’elle est mieux -cuite, & meslee avec du <i>Cariman</i>, qui fait qu’elle -se garde longtemps : Il est bien vray qu’elle n’est -si agreable au goust, mais plus saine que la fraische.</p> - -<p>Secondement les hommes s’employent à faire des -canots, ou à refaire ceux qui estoient ja faicts, propres -à telles affaires ; Car il faut qu’ils soient longs -& larges pour y contenir plusieurs personnes, & porter -aussi leurs armes & leurs provisions, & neantmoins -ce n’est qu’un arbre, Lequel apres qu’ils l’ont couppé -par le pied, & bien esbranché, n’y laissant que le seul -corps de l’arbre bien droit de bout à l’autre, ils fendent -& levent l’escorce avec quelque peu de la chair -de l’arbre, environ la largeur & profondeur de demy-pied : -ils mettent le feu dans cette fente, avec des -copeaux bien secs, qui bruslent à loisir le dedans de -l’arbre, & à mesure que le feu brusle, ils grattent -le bruslé avec une tille d’acier, & poursuivent ceste -façon de faire jusqu’à tant que tout l’arbre soit -<span class="folionum">verso.</span>creusé en dedans, ne laissant d’entier que deux doigts -d’époisseur, puis avec leviers lui donnent la forme & -largeur, & ces canots de guerre sont quelquefois capables -<span id="pg_23" class="pagenum">23</span>de porter deux ou trois cens personnes<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> avec -leurs provisions. Ils voguent à la rame par des -jeunes hommes forts & robustes, choisis pour cela, -tenans chacun son aviron de 3. pieds de long, poussans -l’eau en pique & non en travers.</p> - -<p>Troisiesmement, ils preparent leurs plumaceries, -tant pour la teste, bras, reins, que pour leurs armes : -Pour la teste, ils se font une perruque de plumes -d’oissillons rouges, jaunes, pers & violets qu’ils attachent -à leurs cheveux avec une espece de gomme, -& appliquent sur leur front de grandes plumes d’Arras, -& de semblables oiseaux rouges, jaunes & pers en -forme de mitre, qu’ils lient par derriere la teste. -Ils mettent à leurs bras des bracelets de plumes de -diverses couleurs, tissus avec fil de coton, comme est -aussi semblablement cette mitre susdite. Sur les reins -ils ont une rondache faite de plumes de la queuë -d’Austruche<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, qu’ils suspendent avec deux cordons de -coton teint en rouge, passant du col en croisade sur le -dos, tellement que vous diriés à les voir emplumez par -<span class="folionum">folio 22.</span>la teste, par les bras, & sur les reins que ce soient -des Autruches qui n’ont des plumes sinon qu’en ces -3. parties de leurs corps : Et en effect il me souvient -voyant cela de cete belle antiquité que remarque Job -chap. 39. <i lang="la" xml:lang="la">Penna struthionis similis est pennis Erodii -& Accipitris</i> : La plume de l’Autruche est semblable -aux plumes du Heron, & de l’Espervier : lequel passage -est clairement expliqué par les diverses leçons -ou versions, de l’ancienne coustume tant des Grecs -que des Romains, qui estoient que les Colonels presentoient -aux Capitaines & Soldats des plumes d’Autruche -pour mettre sur leurs casques & heaumes afin -de les inciter à la victoire.</p> - -<p>Et de faict je voulu sçavoir par mon Truchement -pourquoy ils portoient ces plumes d’Autruche -sur leurs reins : ils me firent responce que leurs peres -leur avoient laissé ceste coustume, afin de les enseigner -comment ils se devoient comporter en guerre -<span id="pg_24" class="pagenum">24</span>contre leurs ennemis, imitans le naturel de l’Autruche, -qui est quand elle se sent la plus forte, qu’elle vient -<span class="folionum">verso.</span>hardiment contre celui qui la poursuit : si elle se sent -la plus foible, levant ses aisles pour emboufer le -vent, elle s’enfuit, jettant de ses pates le sable & -les pierres vers son ennemy : ainsi devons nous faire, -disoient-ils. J’ay recogneu ce naturel de l’Autruche -par experience en une petite Autruche privee qui -estoit au village d’<i>Usaap</i>, laquelle estoit assaillie -journellement par tous les petits garçons du lieu : -quand elle voyoit qu’il n’y en avoit que deux ou -trois apres elle, elle se retournoit, & avec son estomach -les jettoit par terre : que si elle voyoit que la -compagnie fust trop forte pour elle, elle gaignoit -au pied.</p> - -<p>Je m’asseure qu’il y aura des esprits qui s’estonneront -de ce que je viens de dire, & specialement -comme il est possible que ces Sauvages tirent les -moyens de se gouverner de la proprieté des Animaux : -mais s’ils se ressouviennent que la cognoissance -des herbes medecinale a esté enseignee aux hommes -par la Cicoigne, la Colombe, le Cerf & le Chevreil : -si la façon de faire la guerre, poser les sentinelles -a esté prise des Gruës : si le bien de l’Estat Monarchique -<span class="folionum">folio 23.</span>a pris son commencement des Mouches à -miel : Si les Architectes ont appris des Arondelles à -faire les voutes : Si Jesus Christ mesme nous renvoye -à la consideration des Milans, Vautours, Aigles -& Passereaux, leur estonnement cessera & specialement, -s’ils veulent croire que ces Sauvages imitent -en tout ce qu’ils peuvent la perfection des Oyseaux -& Animaux qui sont en leur pays, sur lesquelles -perfections ils composent toutes leurs chansons qu’ils -recitent en leurs danses : car les Oyseaux de leurs -pays estans vestus de trois couleurs, specialement -rouge, jaune, & pers, ils ayment les draps & habits -de ces mesmes couleurs : pour ce que les Onces & -Sangliers sont les plus furieux Animaux de leur terre, -<span id="pg_25" class="pagenum">25</span>ils prennent leurs dens & les enchassent dans leurs -levres, jouës & oreilles pour paroistre plus furieux. -Les plumes des armes sont mises aux bouts des espees -& des arcs : bref tout cela ainsi preparé, ils -se mettent à boire de leur vin fait de <i>mouay</i> publiquement -pour dire à Dieu à ceux qui restent -dans le pays.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch8">Du partement des François avec les Sauvages pour -aler aux Amazones.</h3> - -<p class="c">Chap. VIII.</p> - - -<p>Auparavant que j’entre en matiere, il sera bon -que j’allegue ce que j’ay appris des Sauvages, touchant -la Verité des Amazones, parce que c’est une -demande ordinaire, s’il y a des Amazones en ces -quartiers là, & si elles sont semblables à celles desquelles -les Historiographes font tant de mention ? -Pour le premier chef, vous devez sçavoir que c’est -un bruit general & commun parmy tous les Sauvages -qu’il y en a, & qu’elles habitent en une Isle assez -grande, ceinte de ce grand fleuve de <i>Maragnon</i>, -autrement des <i>Amazones</i>, qui a en son embucheure -<span class="folionum">folio 24.</span>dans la mer cinquante lieuës de large, & que ces -<i>Amazones</i> furent jadis femmes & filles des <i>Tapinambos</i>, -lesquels se retirerent à la persuasion & -soubs la conduicte d’une d’entr’elles, de la societé -& maistrise des <i>Tapinambos</i> : & gagnans pays le -long de ceste riviere, en fin appercevans une belle -Isle, elles s’y retirerent, & admirent en certaines saisons -de l’annee, sçavoir des <i>Acaious</i>, les hommes -des prochaines habitations pour avoir leur compagnie. -<span id="pg_26" class="pagenum">26</span>Que si elles accouchent d’un fils c’est pour le -pere, & l’emmene avec luy apres qu’il est competamment -alaicté : si c’est une fille, la mere la retient -pour demeurer à tousjours avec elle. Voilà le bruict -commun & general.</p> - -<p>Un jour pendant que les François estoient en ce -voyage : je fus visité d’un grand Principal fort avant -dans ceste riviere, lequel apres qu’il m’eust faict sa -harangue (ainsi que je diray en son lieu cy apres) me -dit qu’il estoit habitant des dernieres terres de la -Nation des Tapinambos, & qu’il luy falloit pres de -<span class="folionum">verso.</span>deux lunes pour retourner de <i>Maragnan</i> en son -village : je luy fis responce que je m’estonnois de la -peine qu’il avoit prise de venir de si loing. Il me -repliqua, j’estoy venu en <i>Para</i> pour voir mes parens, -quand les François passerent pour aller faire la guerre -à nos enemis, & ayant ouy tant parler de vous autres -Peres, j’ay voulu moy-mesme vous voir pour en porter -des nouvelles asseurees à mes semblables. Je -luy fis demander à lors par mon truchement, si sa -demeure estoit fort esloignee des <i>Amazones</i> il me -dit qu’il falloit une lune, c’est à dire un mois pour -y aller. Je luy fis repliquer, s’il y avoit esté autrefois, -& les avoit veuës, il me fit responce, qu’il ne -les avoit point veuës, ny estoit entré en leurs terres : -mais bien qu’il avoit rangé dans les canots de guerre -l’Isle où elles habitoient.</p> - -<p>Quant au second Chef, ce mot d’<i>Amazone</i> -leur est imposé par les Portugais & François<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, pour -l’aprochement qu’elles ont avec les <i>Amazones</i> anciennes, -à cause de la separation des hommes : mais -elles ne se coupent pas la mamelle droitte, ny ne -suivent le courage de ces grandes guerrieres, ains -<span class="folionum">folio 25.</span>vivant comme les autres femmes Sauvages, habiles -& aptes neantmoins à tirer de l’arc, vont nuës, & se -defendent comme elles peuvent de leurs ennemis.</p> - -<p>En l’an donc mil six cens treize, au mois de -Juillet le huictiesme jour, le Sieur de la Ravardiere -<span id="pg_27" class="pagenum">27</span>partit du port saincte Marie de <i>Maragnan</i>, salué -de plusieurs canonades & mousquetades tirees du -fort sainct Louys, comme est la coustume des gens -de guerre, menant avec soy quarante bons soldats, -& dix Matelots, ayant pris pour son asseurance -vingt des Principaux Sauvages, tant de l’Isle de -<i>Maragnan Tapouitapere</i>, que de <i>Comma</i><a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, & alla -droict prendre terre à <i>Comma</i>, là où plusieurs -canots de Sauvages l’attendoient, & ayant faict provision -de farines, cingla de <i>Comma</i> aux <i>Caïetés</i>, -où il y a vingt villages de <i>Tapinambos</i>, & sejournant -en ce lieu pres d’un mois, renvoya sa barque -avec soixante esclaves qui luy furent donnez. Le -dix-septiesme d’Aoust, il alla des <i>Cayetés</i> avec -plusieurs habitans du mesme pays, & vint en un -village appellé <i>Meron</i>, où il fit embarquer dans de -grands canots tant les Sauvages que les François, -<span class="folionum">verso.</span>& vint à l’emboucheure de la riviere de <i>Para</i> : sur -ce chemin de mer un François fut noyé par le -renversement du canot où il estoit, ses Compagnons -se sauvans à Fourchon sur le ventre du canot renversé.</p> - -<p>Ceste riviere de <i>Para</i> est fort peuplee de <i>Tapinambos</i>, -tant à son emboucheure que le long -d’icelle ; estant arrivé au dernier village environ soixante -lieuës de l’emboucheure, il fut affectionnement -prié par tous les Principaux de ce pays là d’aller -faire la guerre aux <i>Camarapins</i>, gens farouches<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> -qui ne veulent paix avec personne, & partant ils -n’espargnent aucun de leurs ennemis : ains les captivent -tuent & mangent sans accepter : Ils avoient -tué peu auparavant trois des enfans d’un des Principaux -<i>Tapinambos</i> de ces Regions là, & en avoient -gardé les os pour monstrer à leurs parens, afin de -leur faire davantage de dueil.</p> - -<p>Ceste armee donc des François & des <i>Tapinambos</i> -au nombre de plus de mil deux cens sortit -de <i>Para</i>, & entra en la riviere des <i>Pacaiares</i> & de -<span id="pg_28" class="pagenum">28</span><span class="folionum">folio 26.</span>là en la riviere de <i>Parisop</i><a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, où ils trouverent <i>Vuacêté</i> -ou <i>Vuac-ouassou</i>, qui fit offre de mil deux -cens des siens pour renforcer l’armee, dont il fut -remercié. Il en fut pris seulement quelque nombre -qu’il accompagna luy mesme, et les mena au lieu -des ennemis, lesquels demeuroient dans les <i>Iouras</i><a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, -qui sont des maisons faictes à la forme des Ponts -aux Changes & de sainct Michel de Paris, assises -sur le haut de gros arbres plantees en l’eau. Incontinent -ils furent assiegez de nos gens, & salvez de -1000. ou 1200. coups de mousquet en trois heures, -& se deffendirent valeureusement, en sorte que les -flesches tomboient sur les nostres, comme la pluye ou -la gresle, & blesserent quelques François & plusieurs -<i>Tapinambos</i>, pas un toutesfois n’en mourut. On -leur tira quelques coups de fauconneau & d’Espoire, -& mit-on le feu à trois de leurs <i>Iouras</i>, dont soixante -des leurs furent tuez, ce qui leur acreut davantage -le desespoir, aymans mieux passer par le feu, que -de tomber és mains des <i>Tapinambos</i>, ce qui fut -cause qu’on les laissa là, pour les avoir une autrefois -<span class="folionum">verso.</span>avec douceur beaucoup meilleure, & plus propre -pour gagner les sauvages.</p> - -<p>Durant le combat furieux des mousquetaires ils -userent d’une ruse nompareille, c’est qu’ils pendirent -leurs morts contre le Parapet de leur <i>Iouras</i>, & leur -ayant attaché une corde de coton aux pieds, les faisoient -bransler le long des fentes : ce que voyans les -François, ils croyoient que ce fussent des Sauvages -vivans qui passassent et repassassent, tellement que -tirans trois ou quatre à la fois, ces pauvres corps -furent lardez de plusieurs coups, dont ces canailles -huoient & se moquoient : lors une de leurs femmes -commença à paroistre, qui faisant signe avec un lict -de coton qu’elle vouloit parlementer, tous cesserent -de tirer, puis ceste femme cria <i>Vuac, Vuac</i>. Pourquoy -nous as-tu amené ces bouches de feu (parlant -des François à cause de la lumiere qui sortoit des -<span id="pg_29" class="pagenum">29</span>bassinets de leurs mousquets) pour nous ruiner & -effacer de la terre : pense-tu nous avoir au nombre -de tes esclaves, voilà les os de tes amis & de tes -alliez, j’en ay mangé la chair, & si encore j’espere -que je te mangeray, & les tiens. On luy fit dire par -<span class="folionum">folio 27.</span>les Truchemens qu’elle eust à se rendre, afin de -sauver le reste du feu. Non, non, dit-elle, jamais -nous ne nous rendrons aux <i>Tapinambos</i>, ils sont -traistres : Voilà nos Principaux qui sont morts & -tuez de ces bouches de feu, gens que nous ne -vismes jamais, s’il faut mourir nous mourrons volontiers -avec nos grands guerriers : nostre nation est -grande pour vanger nostre mort.</p> - -<p>Un de leurs Principaux se fit porter dans un -canot à la face de nostre armee, & tenant d’une main -une trousse de flesches, & de l’autre son arc dit, -venez, venez au combat, nous ne craignons rien -nous sommes vaillans, j’en flescheray aujourd’huy un -bon nombre, & s’estant approché un peu trop pres -de nos soldats, un d’iceux luy porta une bale dans -la teste qui le renversa mort dans l’eau. Ils estoient -si adextres à tirer leurs flesches en haut, qu’elles -tomboient droict à plomb dans la galiotte où estoient -nos soldats & dans les canots & en blesserent plusieurs. -Vous pouvez voir par cecy le courage de ces -nations Sauvages : qui ne sont meuz que de la seule -nature : que feroient-ils s’ils estoient policez ou conduits -<span class="folionum">verso.</span>& instruits par la discipline militaire ?</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_30" class="pagenum">30</span></p> - -<h3 id="ch9">Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage, & -premierement des ruses d’un Sauvage nommé Capiton.</h3> - -<p class="c">Chap. IX.</p> - - -<p>Tandis qu’une partie de nos François, & plusieurs -des Principaux des Sauvages estoient en Para -& és lieux circonvoisins, plusieurs choses memorables -se passerent en l’Isle, lesquelles je vay raconter d’ordre -és suivans chapitres. Et premierement d’un plaisant -& rusé Sauvage appellé Capiton<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, frere de mere d’un -Principal, grand amy des François nommé <i>Ianouaravaête</i>, -c’est à dire, le grand chien ou chien furieux.</p> - -<p><span class="folionum">folio 28.</span>Ce Capiton s’estoit ingeré finement aupres de -nous, nous faisant dire par le Truchement, qu’il desiroit -fort de se faire Chrestien, d’apprendre à lire -& à escrire, parler François, & faire les reverences, -gestes & ceremonies des François. On adjousta foy -à ce Sauvage, & quelques-uns d’entre nous prenoient -grande peine au tour de luy. Ayant passé quelques -mois en nostre voisinage, il fut desireux d’avoir des -habits, comme estoient nos Chasubles, avec lesquels -nous disions la Messe, & de faict il nous en fit demander -par sa femme qui en fut tout aussi tost esconduite. -Il ne nous quitta point encore pour ce -refus, mais quelque temps apres, couvrant sagement -son mescontentement, alloit en son village, & retournoit -vers nous, jusques au temps qu’il s’esmeut un -petit bruit par l’Isle, que les François vouloient -faire les <i>Tapinambos</i> Esclaves, & partant qu’il falloit -abandonner l’Isle, & se retirer. A quoy plusieurs -presterent l’oreille, & pour ce subject ils quitterent -leurs villages, & s’en allerent à d’autres plus commodes, -pour fuir, s’il en estoit besoin.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Cettuy-ci estima que le temps estoit venu -pour se faire valoir parmy les siens, ayant un desir -extrême d’estre estimé grand, & ne pouvoit aquerir -<span id="pg_31" class="pagenum">31</span>ce grade : Car c’est le propre de l’honneur de fuyr -ceux qui le poursuivent desordonnément, chose que -nous voyons pratiquee en toute sorte de condition, -& ç’avoit esté son but & intention, quand il s’approcha -de nous, de parvenir à ce poinct par nostre -moyen ; Car l’ambitieux n’espargne rien pour arriver -à ce qu’il desire, non pas mesme les choses -les plus sacrées.</p> - -<p>Il commença donc à visiter les villages de -l’Isle, esquels il pensoit qu’il y avoit des mescontens -contre les François, & là dans les loges, & aux -<i>Carbets</i>, selon leur coustume, frappant ses cuisses -à grands coups du plat des mains, haranguoit, disant ; -<i>Ché, Ché, Ché, auaëté. Ché, Ché, Ché, Pagy -Ouässou, Ché, Ché, Ché, Aiouka païs</i>, &c. C’est -à dire, Moy, moy, moy, Je suis furieux & vaillant. -Moy, moy, moy, Je suis un grand Sorcier : -C’est moy, c’est moy, qui tuë les Peres &c. J’ai -<span class="folionum">folio 29.</span>faict mourir le Pere qui est mort & enterré à <i>Yuiret</i>, -où demeure le <i>Pay Ouassou</i>, le grand Pere auquel -j’ay envoyé tous les maux qu’il a<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, & le feray mourir -comme l’autre. Je tourmenteray les François avec -maladies, et leurs donneray tant de vers aux pieds -& aux jambes qu’ils seront contraints de s’en retourner -en leur païs. Je feray mourir les racines de -leurs jardins, à ce qu’ils meurent de faim : J’ai demeuré -autrefois aupres d’eux, & mangeois souvent -avec eux, je regardois leurs façons de faire, quand -il servoient le <i>Toupan</i>. Mais j’ay recogneu qu’ils -ne sçavoient rient au prix de nous autres <i>Pagis</i>, -Sorciers. Partant nous ne devons les craindre, & -s’il faut que nous sortions, je veux marcher devant : -car je suis fort & vaillant. Il fut pres de deux mois -à courir l’Isle, & faire ces discours sans que nous -en sceussions rien, d’autant qu’ils sont fort secrets, -où il y va de leur public interest, bien qu’autrement -quand il n’y va que du particulier, facilement ils -descouvrent les entreprises.</p> - -<p><span id="pg_32" class="pagenum">32</span><span class="folionum">verso.</span><i>Iapy-Ouässou</i> le reprit fort aigrement de tels -discours, ce que fit aussi <i>Piraiuua</i>, mais son frere -le <i>Grand Chien</i> le denonça & en outre demanda -qu’il luy fust permis de l’aller prendre, & le pendre -de sa propre main. Ces nouvelles arriverent incontinent -aux oreilles du <i>Capiton</i>, qui commença à -trembler comme s’il eust eu la fievre, & ne disoit -plus <i>Ché auo-êté</i>, ny <i>Ché Pagi-Ouassou</i>, ou <i>Ché -Aiouca Pay</i>, mais bien au contraire devant les -siens tremblant de peur il dict, <i>Ché assequegai -seta, ypocku Topinambo, ypocku decatougué : giriragoy -Topinambo, giriragoy seta atoupaué : ypocku -ianouara vacté, ypocku decatougué giriragoy ianouara -vaetè giriragoy seta atoupauè</i> : Ah ! que j’ay -de peur, & grandement, ô que les <i>Topinambos</i> -sont méchans<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>, ils sont méchans parfaictement : -Ils ont menty, les <i>Topinambos</i>, ils ont menty -grandement & amplement : que le <i>Grand Chien</i> est -meschant, il est meschant parfaictement ; Il a -menty le <i>Grand Chien</i>, il a menty grandement & -amplement, &c. Je n’ay rien dit de tout cela, je -n’ay point faict mourir le Pere & n’ay point dict -que je veux faire mourir le Grand Pere, & que -<span class="folionum">folio 30.</span>je luy ay envoyé ses maladies. Semblablement -je n’ay jamais dit que je veux tourmenter les -François & faire mourir leurs racines, car je ne -suis point barbier, & ne le fus jamais, ains je veux -estre fils des Peres, & retourner auprez d’eux & les -nourrir : Ce que je les ay quittez, c’estoit pour -venir cueillir mon mil ; Je veux aller bientost trouver -le grand Pere, & luy porter de mon May, & -de ma pesche, & de ma venaison & luy donner un de -mes Esclaves afin d’appaiser le Grand des François, -à ce qu’il ne croye le <i>Grand Chien</i>, qui m’a voulu -tousjours du mal, encore que je sois son frere : Il -m’a voulu souventfois tuer, & si le <i>Mourouuichaue</i>, -c’est à dire le Principal des François, luy donne -une fois congé de me venir prendre, il me tuera -<span id="pg_33" class="pagenum">33</span>infailliblement. De ces paroles vous recognoistrez -l’humeur de ces Sauvages qui ne confesseront jamais -la verité tant qu’ils pourront se deffendre.</p> - -<p>Ce pauvre miserable <i>Capiton</i> demeura fuitif -dans les bois, & se retiroit le plus souvent en un -village appellé <i>Giroparieta</i>, c’est à dire le village -de tous les Diables, sur le bord de la mer, quand -<span class="folionum">verso.</span>il m’envoya un de ses parens faire la paix avec -moy, & obtenir pardon du Grand. M’envoyant un -sien Esclave fort & robuste, bon pescheur & chasseur : -Luy & sa femme, & ses gens me vindrent voir, -chargez de May, de poisson et de venaison, & tant -luy que sa femme me dirent merveille pour me persuader -de ne rien croire de tout ce qu’on disoit de -luy, chargeant les <i>Tapinambos</i> & le <i>Grand-Chien</i> de -mensonge, & de plusieurs autres meschancetez, quant -à luy qu’il nous estoit bon amy, & qu’il avoit envie -d’estre Chrestien & sa femme & luy ayant promis -que le Grand oubliera cela, & moy semblablement, -il s’en retourna fort joyeux.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">folio 31.</span></p> - -<h3 id="ch10">De la venue d’une Barque Portuguaise à Maragnan.</h3> - -<p class="c">Chap. X.</p> - - -<p>Lors que nous y pensions le moins & que l’Isle -estoit vuide de Sauvages et de François (car les -uns estoient allez au voyage des Amazones, les -autres au 2. voyage de <i>Miary</i>, duquel nous parlerons -cy-apres) nous fusmes inquietez l’espace d’un -bon mois de mille rapports, tant des Sauvages, qui -habitoient pres de la mer, que des François residans -aux Forts, qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups -<span id="pg_34" class="pagenum">34</span>de canon du costé de l’Islette Saincte Anne, & du -costé de <i>Taboucourou</i><a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, voire que l’on avoit veu -trois navires voguans autour de l’Isle : quand pour -certain se presenta une barque, commandee par -<span class="folionum">verso.</span>un Capitaine Portuguaiz, nommé Martin Soarez, laquelle -venait de l’Isle Sainte Anne, où ils avoient -mis pied à terre, pris possession pour le Roy Catholique ; -planté une haute Croix, & attaché un aiz gravé, -contenant l’Escriture de laquelle sera parlé cy-apres. -Cette barque roda l’ance & baye du havre de Caours, -mettant pied à terre à chaque fois, pour voir & -choisir les contrees propres à faire succres, specialement -en un lieu appellé <i>Ianouarapin</i>, où ils planterent -une Croix, en intention d’y faire une belle -habitation de Portuguaiz, & d’y dresser force moulins -à sucre. De là ils s’approcherent de la rade de -Caours, qui est une des entrees de l’Isle : où depuis -leur venuë, on a basty deux beaux forts, pour empescher -la descente. Ils tirerent quelques coups de -Fauconneaux, pour appeller les Sauvages de l’Isle à -eux ; Personne n’y voulut aller, sinon que le Principal -d’<i>Itaparis</i>, soupçonné pour traitre : Il fut interrogé -de plusieurs choses, on ne sçait ce qu’il respondit ; -Ils luy donnerent quelques haches & serpes, & -<span class="folionum">folio 32.</span>s’en revint ainsi en l’Isle. Or ces Portuguaiz avoient -avec eux des <i>Canibaliers</i> Sauvages<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> qui habitent en -<i>Mocourou</i>, & parens des <i>Canibaliers</i>, qui sont refugiez -à <i>Maragnan</i>, qu’ils envoyerent à terre pour prendre -cognoissance, & sçavoir s’il y avoit dedans l’Isle -multitude de François, & s’ils estoient fortifiez, & -avoient du canon.</p> - -<p>De bon-heur ils s’addresserent à des <i>Tapinambos</i>, -qui leur dirent qu’il n’y avoit aucun François -dedans l’Isle, qu’ils s’en estoient tous allez, & -n’y avoient aucun fort, ny laissé navire, barque -ou canon, & sur cette asseurance ils commencerent -à manger. Les <i>Tapinambos</i> envoyerent vitement -au Fort sainct Louys, donner advertissement de tout -<span id="pg_35" class="pagenum">35</span>cecy. On depescha aussitost une barque, fournie -de bons hommes, pour aller saisir les Portuguaiz : -mais il arriva qu’un traistre <i>Canibalier</i>, qui haissoit -les François, auquel on avoit remis desja plusieurs -fois la punition qu’il meritoit, eut le bruit de la -venuë des Canibaliers, & alla hastivement les trouver, -& leur dit à l’oreille ; Que faites vous icy, -montez vitement en mer, & retournez en vostre -<span class="folionum">verso.</span>barque : car il y a plusieurs François en l’Isle qui -ont un beau fort, barques, canons & navires : Ce -qu’entendant les <i>Canibaliers</i>, se leverent tous esperdus, -disans à leurs hostes <i>Tapinambos</i>, qui les amusoient : -Ha ! meschans, vous celez vos comperes, & -marchans à grand pas avec le traitre <i>Canibalier</i>, ils -r’entrerent dans leur batteau & legerement gaignerent -leur barque, qui estoit ancree en la rade bien avant -dans la mer. Les Portuguaiz voyans cela se douterent -aussitost que les François estoient en l’Isle, -& ne manqueroient pas de les poursuivre, partant -ils se depescherent de lever les ancres, lesquelles à -peine estoient levees, qu’ils descouvrent la barque -des François, & les François la leur, qui se hasterent -de coupper chemin aux Portuguais, marchans à la -bouline, extremement bien, brisans les roëles & bancs -de la mer, se soucians peu de toucher, pourveu qu’ils -eussent leur proye : dont eust reussi une grande -commodité : car l’on eust sceu toutes les intentions -des Portuguaiz, lesquels s’appercevoient du bon vouloir -des…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_36" class="pagenum">36</span><span class="folionum">folio 41.</span>… toutes Nations, & nous le voyons par experience -en plusieurs lieux de la France, d’où le Proverbe -est venu, pleurer de joye.</p> - -<p>Estans arrivez au Fort, & s’estans reposez à -leur aise, d’autant que de leur naturel, ils sont graves -prenans leur temps sans se precipiter à l’estourdie, -ny se laisser emporter à la vivacité & impulsion de -la curiosité, qui est l’imperfection unique du François -de faire toutes ses actions à la haste, donnant -le vol à ses affections d’aboutir où elles pretendent, -ils allerent trouver le Grand, auquel ils firent ceste -harangue.</p> - -<p>Suivant les nouvelles que tu as mis en la bouche -de deux des nostres, qui estoient esclaves parmy -les <i>Tapinambos</i>, pour nous estre par eux fidellement -rapportees, à sçavoir de ta venuë & de celle -des Peres en ces quartiers, pour nous deffendre des -<i>Peros</i> & nous enseigner le vray Dieu, nous donner -des haches & autres ferremens pour vivre aisement : -nous avons parlé de cela en plusieurs <i>Carbets</i>, & -<span class="folionum">verso.</span>remettant devant nos yeux que les François nous -avoient tousjours esté fidelles, demeurans paisiblement -avec nous & nous accompagnans à la guerre, -où quelques uns d’eux sont morts, tous mes semblables -se sont fort resjouys, & ont resolu avec mon -Grand de t’obeir en tout & faire ta volonté : c’est -pourquoy ils m’ont envoyé me donnant charge expresse -de ramener quant & moy de tes François, -pour nous accompagner & nous garder jusqu’à tant -que nous venions au lieu que tu nous donneras.</p> - -<p>La reponce fut de l’amitié qu’on leur portoit, -& qu’on leur donneroit des François. De là ils me -vindrent trouver en ma loge, où ils m’exposerent -semblablement leur charge, ainsi que je diray en -son lieu. Ils me demanderent mon petit Truchement -pour aller avec eux, afin d’asseurer <i>Thion</i> leur -Grand & tous leurs semblables, que je les recevois -pour enfans de Dieu, & qu’ils vinssent hardiment -<span id="pg_37" class="pagenum">37</span>soubs la protection des Peres : Ainsi accompagnez -d’un bon nombre de François, & mon Truchement -avec eux, à qui j’avois donné quelques images pour -presenter à <i>Thion</i> leur Grand, ils se mirent sur mer, & -<span class="folionum">folio 42.</span>allerent droict à <i>Miary</i>, & de là en leurs habitations.</p> - -<p>Estans arrivez, ils furent receuz avec un grand -applaudissement, force pleurs, force larmes & des -danses jour & nuict : les vins furent preparez en -grande abondance, les sangliers & autre venaison -furent apportez aux François en grand nombre : -plusieurs filles des plus belles, leur furent offertes : -mais les François les refuserent, alleguans que Dieu -ne le vouloit pas, & que les Peres l’avoient defendu : -mais s’ils vouloient estre bien agreables aux Peres -quand ils viendroient en l’Isle : il faudroit qu’ils plantassent -des Croix, pour chasser <i>Giropary</i><a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a> du milieu -d’eux : aussi tost dit, aussi tost faict, tellement qu’ils -planterent une multitude de Croix çà & là, le long -de leurs loges qui se voient encore à present en ce -lieu, lesquelles demeurent pour marque de leur antique -habitation, d’où ils furent appellez pour venir -en une autre terre ja illuminee de la cognoissance de -Dieu, & enrichie des sacro-saincts Sacrements de -l’Eglise, comme fut jadis la nation du peuple d’Israel -<span class="folionum">verso.</span>retiré de l’Egypte pour venir en la terre de Promission.</p> - -<p>Ces choses estant faictes, chacun commença à -faire la cueillette & moisson, rompre les jardinages -& faire grande chere, puis que dans peu ils devoient -quitter & abandonner ceste place : ils s’enqueroient -ordinairement de plusieurs choses concernant leur -salut, & on satisfaisoit à leur demande.</p> - -<p>Les François ne perdirent le temps ny la commodité -de gagner la nation prochaine qui leur estoit -ennemie, & dont ils en avoient tant mangé que c’est -pitié de l’entendre : car ils estoient les plus forts & -en plus grand nombre de villages & d’hommes : & -le Principal de ceste nation, nommé La Farine -d’Estrempee, homme vaillant à la guerre, de bonne -<span id="pg_38" class="pagenum">38</span>humeur & fort enclin au Christianisme ainsi que nous -dirons en son lieu, disoit en se gaudissant que s’il -eust voulu manger ses ennemis, il n’en eust resté -pour lors aucun : mais je les ay conservez pour mon -<span class="folionum">folio 43.</span>plaisir les uns apres les autres, pour entretenir mon -appetit, & exercer mes gens journellement à la guerre : -que si je les eusse tuez tout en un coup, qui les eust -mangez ? Puis mes gens n’ayans plus contre qui -s’exercer, peut estre se fussent-ils desunis & separez, -comme nous avons faict d’avec <i>Thion</i>. Cecy dit-il, -pour ce qu’auparavant ce n’estoit qu’une nation de -ces deux : lesquels tous ensemble habitans en ces -lieux assez eslongnez de voisins, contre lesquels ils -se pouvoient exercer à la guerre, ils se rebellerent -l’un contre l’autre. Cecy confirme ceste belle maxime -d’Estat, que qui veut conserver l’interieur en paix, -il faut exercer les remuans au dehors specialement -contre les ennemis de la Foy, & moralement qui veut -sauver le cœur de tout vice & imperfection, il faut -mettre seure garde aux sens exterieurs.</p> - -<p>Les conditions de la paix furent qu’on mettroit -en oubly de part & d’autre toutes les injures & mangeries : -qui plus avoit perdu, devoit avoir plus de -<span class="folionum">verso.</span>patience, & que jamais ils ne se feroient reproche, -aussi que venus dedans l’Isle ils demeureroient separez -l’un de l’autre, & tous fidellement assisteroient -les François. Et ainsi le temps venu on leur envoya -force canots & barques dans lesquels ils se -mirent & vindrent à l’Isle. Ils furent bien receuz, -& leur Chef <i>Thion</i> salué de cinq coups de canon & -de deux saluades de mousquets, & passant par le -milieu des soldats François arangez selon les ceremonies -de la guerre, il entra au fort où le Sieur de -Pesieux & moy le receumes. Quant aux harangues -qu’il nous fit, je les diray en leur lieu ; conduisons-le -en sa loge pour se reposer.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_39" class="pagenum">39</span></p> - -<p><span class="folionum">folio 44.</span></p> - -<h3 id="ch13">De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary.</h3> - -<p class="c">Chap. XIII.</p> - - -<p>Ayant conversé fort familierement avec ceste -Nation, j’ay descouvert beaucoup de particularitez, -qui sont propres à eux seuls, & beaucoup -d’autres qui sont communes à tous les <i>Tapinambos</i>, -desquels personne n’a point encore escrit, au moins -parlé suffisamment, & sont belles & rares, qui faict -que je m’y estendray plus amplement. Ces peuples -estoient appellez par les <i>Tapinambos</i>, <i>Tabaiares</i>, -auparavant qu’ils se fussent reunis<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. Ce nom est -commun et appellatif, pour signifier toute sorte -d’ennemis ; Car mesme cette Nation des Tabaiares -appelloient les <i>Tapinambos</i> de l’Isle, <i>Tabaiares</i>, <i>Tapinambos</i>, -<span class="folionum">verso.</span>maintenant qu’ils sont en l’Isle pacifiez -& d’accord : Les <i>Tapinambos</i> les appellent <i>Miarigois</i> -c’est à dire gens venus de <i>Miary</i><a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> : ou habitans de -<i>Miari</i>, ainsi que les <i>Dannois</i> venans occuper la -Neustrie, Province ancienne dependante de la Couronne -de France furent appellez Normands, & l’ayant -retenuë sous l’hommage des Roys de France, -perdit son nom ancien de Neustrie, & prit celuy de -Normandie.</p> - -<p>Les François les appellent Pierres vertes<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, à -cause d’une montagne non beaucoup esloignee de -leur antique habitation, en laquelle se trouve de tres-belles -& precieuses pierres vertes, lesquelles ont plusieurs -proprietez specialement contre le mal de rate, -& flux de sang : & m’a t’on dict qu’on y trouve des -Emeraudes tres-fines : Là ces Sauvages alloient -chercher de ces pierres vertes : tant pour en mettre -en leurs levres, que pour en faire trafic avec les -nations voisines. Les <i>Tapinambos</i> & les <i>Tapouis</i> -font grand estat de ces pierres<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> : J’ay veu donner -<span id="pg_40" class="pagenum">40</span>moy-mesme pour une seule pierre à levre, de cette -<span class="folionum">folio 45.</span>sorte, la valeur de plus de vingt escus de marchandise, -que donna un <i>Tapinambos</i> à un <i>Miarigois</i> dans -nostre loge de Sainct François de Maragnan. Un -certain long cheveux vint chez nous, orné de ses -plus beaux atours, qui estoient de deux branches -de corne de chevreil, & de quatre dents de biche -fort longues, au lieu de pendant d’oreille, de quoy -il se bravoit extremement, par ce que cela estoit -agencé industrieusement, d’autant que le commun, -specialement les femmes, ne les portent que de bois -rond, assez gros, comme de deux doigts en diametre : -vous pouvez penser quel trou ils font à leurs oreilles : -mais sa plus grande braverie estoit d’une de ces -pierres vertes longue pour le moins de quatre doigts, -& toute ronde, qui me plaisoit infiniement, & avois -grand desir de l’avoir pour la porter en France. Je -lui fis demander ce qu’il vouloit que je luy donnasse -pour cette pierre : Il me fist responce : Donne moy -un navire de France plein de haches, serpes, habits, -espees & harquebuses.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Un autre <i>Tapinambos</i> fort vieil en portoit une -en sa levre d’en bas en ovale, large comme le creux -de la main, laquelle pour le long temps qu’il la -portoit, & ne l’avoit ostée de son lieu, estoit enchassee -dans son menton, la chair s’estant repliee par dessus -les bords de la pierre, & avoit pris la forme d’ovale -de cette pierre. J’ay dict cecy pour faire voir la -valeur de ces pierres vertes.</p> - -<p>Ces <i>Miarigois</i> sont communément d’une belle -stature, bien proportionnez, valeureux en guerre : -de sorte qu’estans bien conduicts, ils ne reculent & -ne s’enfuyent point comme les autres <i>Tapinambos</i> -& n’en puis donner autre raison, sinon qu’ils ont -esté nourris parmy les combats, qu’ils ont tousjours -livrez aux Portuguais, lesquels ils ont autrefois défaicts, -forcé leurs forts, & emporté leurs enseignes, & -jamais n’eussent abandonné leur premiere habitation, -<span id="pg_41" class="pagenum">41</span>ainsi que Thion, leur Principal, nous harangua à sa -venuë au Fort Sainct Loüis, si la disette des poudres -à canon n’eust contrainct les François, qui estoient -avecques eux, de ceder à la force, & au grand -<span class="folionum">folio 46.</span>nombre des Portugais.</p> - -<p>C’est un plaisir que de voir le zele & le soin -qu’ils ont de porter les espees, que les François leur -ont donné, perpetuellement à leur costé, sans jamais -les laisser, sinon lors qu’ils reposent en leurs lits ; -ou qu’ils travaillent en leurs jardins, & lors ils les -pendent en une branche d’arbre aupres d’eux : d’où -il me souvenoit de l’Histoire de Nehemias, en la reparation -des murs de Hierusalem, que les habitans -d’icelle tenoient d’une main les armes, & de l’autre -les instrumens à travailler.</p> - -<p>Ils sont curieux de tenir leurs espees claires -comme cristal, & les fourbissent eux mesmes, avec du -sable doux & de lyanduc, c’est à dire de l’huile de -palme, les aiguisent souvent pour les entretenir -bien tranchantes, r’accommodent la pointe, quand la -roüille, qui est fort commune sous cette zone torride, -l’a mangée. Ils s’accoustument à les bien manier, -faisant marches & des-marches, quasi à la façon des -Suisses, quand ils escriment.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Outre qu’ils sont gens de courage & bons soldats, -ils travaillent extremement bien, & aimerois -mieux une heure de leur besogne, qu’une journee -d’un <i>Tapinambos</i>. Leurs Principaux travaillent aussi -bien que les moindres, leur travail toutefois est -reglé : car ils se levent à la pointe du jour, desjeunent, -puis femme & enfans avec eux, vont tous de compagnie, -huans, chantans & rians, travailler en leurs -jardins, & quand le Soleil vient à sa force, qui est -à l’heure de dix heures, quittent le travail, viennent -repaistre & dormir, & sur les deux heures apres -Midy, quand le Soleil vient à perdre sa force, ils -retournent au travail jusques à la nuict.</p> - -<p><span id="pg_42" class="pagenum">42</span>Les Principaux, qui ordinairement tiennent table -ouverte, & pour cet effect doivent avoir une grande -estenduë de jardins, dressent un <i>Caouin</i> general, -auquel ils convient un chacun, à la charge de coupper -ses jardins. Cela se faict avec grande allegresse en -une belle matinee ou deux, puis vont boire en la -loge de celuy qui les a mis en besogne, chacun -<span class="folionum">folio 47.</span>goustant au vin s’il est temps de le boire, & au cas -qu’ils le trouvent bon, le loüent grandement de sa -force, & composent des chansons là dessus, qu’ils -recitent en faisant le tour des loges au son du -<i>Maraca</i>, prononçans telles ou semblables paroles : -O le vin, le bon vin, jamais il n’en fut de semblable, -ô le vin, bon vin, nous en boirons à nostre aise, -ô le vin, le bon vin, nous n’y trouverons point de -paresse : Ils appellent un vin paresseux, qui n’a point -de force pour les enyvrer incontinent, & qui ne les -provoque à vomissement, pour derechef boire d’autant : -Les filles servent à cet escot, on danse, on -chante à plaisir, on couche ceux qui s’enyvrent -soigneusement, il s’y fait rarement des quereles : -mais ils sont joyeux & plaisans en leur vin, specialement -les femmes qui font mille singeries, dont elles -provoqueroient les plus tristes & espleurez à se débonder -de rire. Pour moy je confesse que jamais -en ma vie je n’ay eu tant envie de rire, que lors -que ces femmes escrimoient les unes contre les autres, -avec des gobelets de bois pleins de ce vin, beuvans -<span class="folionum">verso.</span>l’une à l’autre, faisant mille grimaces & démarches.</p> - -<p>Ils sont fort liberaux de ce qu’ils ont de plus -cher, comme sont leurs filles & leurs femmes : Car -je pris garde quand on les alla querir au second -voyage de <i>Miary</i>, que plusieurs <i>Tapinambos</i>, tant -de l’Isle de <i>Maragnan</i>, que de Tapoüitapere, allerent -exprez avec les François, pour avoir des filles & -des femmes en don de ces <i>Miarigois</i>, ce qu’ils obtindrent -facilement, comme aussi plusieurs autres enjolivemens, -que ces peuples seuls ont grace de faire, -<span id="pg_43" class="pagenum">43</span>& par ainsi tenus fort chers & precieux entre les -<i>Tapinambos</i>.</p> - -<p>Ils ont aussi une coustume, que j’ay pareillement -remarquee entre les Tapinambos, c’est, qu’ils portent -des siflets ou flutes, faictes des os des jambes, cuisses -& bras de leurs ennemis, qui rendent un son fort -aigu & clair, & chantent sur icelles leurs notes -ordinaires, specialement quand ils sont en leurs -<i>Caouins</i>, ou quand ils vont en guerre.</p> - -<p>Les jeunes filles ne mesprisent pas l’alliance des -vieillards & chenus, comme font les filles de <i>Tapinambos</i>, -<span class="folionum">folio 48.</span>ains au contraire elles s’estiment d’avantage d’espouser -un vieillard, notamment quand il est Principal, -& je m’en estonnois, comme chose assez malseante, -de voir plusieurs jeunes filles de quinze à seize -ans, estre mariees à ces vieillards, ce que font au -contraire les filles des <i>Tapinambos</i>, lesquelles passent -leur jeunesse en filles de bonne volonté, puis elles -acceptent un mary. Ce que j’ay dict, non pour autre -subject que pour faire voir l’aveuglement des ames -detenuës en la captivité de cet immonde esprit, qui -ne cesse de precipiter d’ordure en ordure les ames -qui luy servent.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch14">Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps, -et comme ils font Esclaves leurs Ennemis.</h3> - -<p class="c">Chap. XIV.</p> - - -<p>Ces Peuples, & non seulement eux, mais generalement -tous les Indiens du Bresil, ont accoustumé -de s’inciser le corps, & le decouper aussi joliment, -que les Tailleurs & Cousturiers, bien experimentez -<span id="pg_44" class="pagenum">44</span>en leur art, decoupent leurs habits par deçà : Et -ceste façon de faire ne s’arreste pas aux hommes -simplement, ains passe jusques aux femmes, avec -ceste difference toutefois que les hommes s’incisent -par tout le corps, mais les femmes se contentent de se -<span class="folionum">folio 49.</span>découper depuis le nombril jusques aux cuisses : ce -qu’ils font par le moyen d’une dent d’<i>Agouti</i> fort -aiguë, & d’une gomme bruslee, reduite en charbon, -appliquee dans la playe, & jamais ne s’efface : Ce -que je dis en passant, non pour m’y s’arrester, mais -pour descouvrir l’origine de cette antique coustume, -pratiquee, il y a jà long temps, par les Nations policees, -qui me fait dire qu’elle est fondee en la Nature ; -puis que cette Nation Barbare, sans communication -d’aucune autre Nation civilisee, l’aye inventee -& exercee. J’ay donc appris de ces Sauvages, que -deux raisons les esmeuvent à decoupper leur corps -en cette sorte : sçavoir le regret & deüil perpetuel, -qu’ils ont de la mort de leurs parens, tombez entre -les mains de leurs ennemis, l’autre est la protestation -qu’ils font, comme vaillans & forts, de vanger leur -mort contre leurs ennemis : quasi comme s’ils vouloient -signifier par cette rasure douloureuse, qu’ils -n’espargneront ny leur sang, ny leur vie, pour en -faire la vengeance : & de fait, plus il sont stigmatisez, -plus ils sont estimez vaillans, & de grand courage. -<span class="folionum">verso.</span>En quoy ils sont imitez des femmes valeureuses & -courageuses.</p> - -<p>Pour monstrer la source antique de cecy, je ne -desire faire la recherche des Histoires Prophanes, -chose trop prolixe : ains je me contenteray de le -faire voir dans les Sainctes Ecritures, en divers passages, -où Dieu reprouve ceste façon, comme chose, -qui ressent son Barbare & Sauvage. Au Levitique -19. <i lang="la" xml:lang="la">Super mortuo non incidetis carnem vestram, neque -figuras aliquas, aut stigmata facietis vobis</i>, vous -ne ferez point pour le mort incision en vostre chair, -& vous ne ferez aucunes figures ou marques. Et -<span id="pg_45" class="pagenum">45</span>au Chap. 21. <i lang="la" xml:lang="la">Neque in carnibus suis facient incisuras</i> : -Et ils ne feront incisions en leur chair. Au Deut. 14. -<i lang="la" xml:lang="la">Non vos incidetis, nec facietis calvitium super mortuo</i> : -Ne vous ferez incisions, & ne vous arracherez les -cheveux pour le mort. Sur lesquels passage la Glose -des Peres adjouste, comme ont coustume de faire -les Gentils & Idolatres, & est bien à noter ce que -dit le dernier passage : <i>Ne vous ferez incision, & ne -vous arracherez les cheveux pour le mort</i>, où il conjoint -l’incision avec la decheveleure sur le mort, par -ce que ces deux façons de faire sont estroictement -<span class="folionum">folio 50.</span>gardees par nos Sauvages : quant à l’incision vous -l’avez entendu, mais pour la décheveleure, vous -devez sçavoir que si tost que les femmes & les filles -sont asseurees de la captivité, ou mort en guerre -de leurs Peres & Maris, elles se coupent les cheveux, -crient & lamentent effroyablement, incitant -leurs semblables à la vengeance & à prendre les -armes, & poursuivre les ennemis, comme je feray -voir cy apres, quand je reciteray l’Histoire des <i>Tremembais</i>.</p> - -<p>Quant à la façon de captiver leurs Prisonniers, -& les rendre Esclaves : je l’ay apris des Esclaves -que l’on m’avoit donnez en ce païs là, pour me -prouvoir des choses necessaires à la vie. Un jour -je reprenois de paresse l’un d’iceux, fort & vaillant, -qu’un <i>Tapinambos</i> m’avoit donné, il me rendit cette -responce pour mon admonition, douce toutefois ; -(car je sçavois bien la maniere qu’il faut garder -envers ceste Nation, laquelle repute les reprimandes -pour playes & blesseures, & les battre, c’est autant -que les tuer<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>, ains aymeroient mieux mourir honorablement, -comme ils disent, c’est au milieu des assemblees, -<span class="folionum">verso.</span>comme a descrit suffisamment le R. Pere -Claude. Il me rendit, dis je, cette responce. Tu -ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, ainsi -qu’a faict celuy qui m’a donné à toy pour me reprendre. -Je fus curieux incontinent de sçavoir par -<span id="pg_46" class="pagenum">46</span>mon Truchement ce qu’il vouloit dire : Alors je recognus -que c’estoit une ceremonie de guerre, pratiquee -entre ces nations, que quand un prisonnier -est tombé en la main de quelqu’un, celuy qui le -prend, luy frappe de la main sur l’espaule, luy disant, -je te fay mon Esclave, & deslors ce pauvre captif, -quelque grand qu’il soit entre les siens, se recognoist -esclave & vaincu, suit le victorieux, le sert fidelement, -sans que son maistre prenne garde à luy, ains a la -liberté d’aller de çà de là, ne fait que ce qu’il veut, -& ordinairement espouse la fille ou la sœur de son -Maistre, jusques au jour qu’il doit estre tué & mangé, -& lors luy & ses enfans yssus de la propre fille de -son maistre, sont boucanez & mangez : chose pourtant -<span class="folionum">folio 51.</span>qui ne se fait plus à <i>Maragnan</i>, <i>Tapoüitapere</i> & -<i>Comma</i> ny mesmes aux <i>Caietez</i> sinon rarement.</p> - -<p>Cette cognoissance me resveilla l’esprit d’une -vieille coustume, que j’avois leuë autrefois dans les -Sacrez Cayers & Histoires des Romains, pratiquee -en la Captivité des prisonniers : laquelle pour bien -entendre, il faut remarquer que les ceremonies exterieures, -ont esté inventees, pour representer naifvement -les affections de l’interieur : Pour exemple, -flechir le genoüil, baiser la main, descouvrir la teste, -lors que nous salüons quelqu’un, qui nous est affectionné, -sont autant de tesmoignages de l’offre interieure, -que nous luy faisons : de mesme les espaules -ont esté à l’antiquité des hierogliphiques, representans -le mystere caché des actions internes, & externes -des hommes, & laissant à part ce qui ne faict à mon -propos, je me contenteray de rapporter ces deux -suyvans : c’est premierement, que le sceptre appuyé -sur l’espaule, signifioit la puissance Royale : la Pertuisane -sur l’espaule, declaroit la puissance des Chefs -de guerre : les Masses d’or & d’argent, la puissance -<span class="folionum">verso.</span>du Senat & des Pontifes : Les haches entortillees de -branches de vignes, la puissance du Consulat, & des -Gouverneurs de Provinces : A quoy regarde ce qui -<span id="pg_47" class="pagenum">47</span>est escrit par Esaye chap. 9. <i lang="la" xml:lang="la">Factus est Principatus -super humerum ejus</i>, sa domination est mise sur son -espaule, & au chap. 22. <i lang="la" xml:lang="la">Dabo clavem domus David -super humerum ejus</i>, & mettray la clef de la maison -de David sur son espaule, c’est à dire le Sceptre -de David.</p> - -<p>Au contraire mettre un joug, tel que portent -les bœufs ou les chevaux au labour, ou bien passer -sous la pique traversee entre deux autres : ou bien -recevoir sur l’espaule nuë le coup de la verge, -estoit le signe d’esclavage, comme l’a fort bien representé -le mesme Esaye chap. 9 <i lang="la" xml:lang="la">Jugum oneris ejus -& virgam humeris ejus, & Sceptrum exactoris ejus -superasti</i> : Tu as surmonté le joug de son fardeau, -& la verge de son espaule, & le Sceptre de son Exacteur, -parlant de la captivité de la Gentilité, que -le Sauveur a affranchie : De mesme ces Sauvages -frappans sur l’espaule de leurs prisonniers, ils signifient -qu’ils les rendent captifs, & en effect je trouve -<span class="folionum">folio 52.</span>une belle Prophetie toute literale contenant ce malheur, -auquel ces pauvres Sauvages Chananeans sont -sujets, par un jugement inscrutable de la Divine -Sapience, & la participation de l’antique malediction -de Chanaan leur Pere ; c’est en Esaye chap. 47. -<i lang="la" xml:lang="la">Tolle molam, & mole farinam : denuda turpitudinem -tuam, discooperi humerum, revela crura, transi flumina.</i> -Prends la meule & faits moudre la farine : découvre -ta turpitude, decouvre ton espaule, monstre tes cuisses, -passe les fleuves. Ces Sauvages ont pris la meule & la -farine, n’ayans aucuns ferremens pour travailler, soit -au bois, soit en leurs jardinages, ains seulement se -servoient de haches de pierre, pour couper les arbres, -à faire leurs maisons & canots, & pour aiguiser des -bastons, afin de cultiver la terre, pour y semer leurs -graines, & planter leurs racines, & pour toute recompense -de leur labeur, ne mangent que de la farine, -des racines grugees sur une rape, faicte de -petite cailloux aigus, enchassez dans un bois plat, -<span id="pg_48" class="pagenum">48</span><span class="folionum">verso.</span>large de demy pied. Laquelle farine ils font cuire -dans une grande poesle de terre, sur le feu, comme -il est dict plus amplement en l’Histoire du R. P. -Claude. Leur turpitude est découverte en telle façon, -que les femmes & les filles, tant s’en-faut qu’elles -en soient honteuses, qu’elles ont de la peine de se -resoudre à se couvrir : Ils ont l’espaule descouverte, -subject à ceste grande captivité, commune à toutes -ces Nations : Ils montrent leurs cuisses, la fornication, -non toutefois l’adultere, estant en usage parmy eux, -sans aucune reprehension. Ils passent les fleuves, -cherchans les Isles incognuës, afin de se mettre en -seureté.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">folio 53.</span></p> - -<h3 id="ch15">Des Loix de la Captivité.</h3> - -<p class="c">Chap. XV.</p> - - -<p>Puis que nous sommes sur ce subject des Esclaves, -il est bon de traicter des Loix de la captivité, -c’est à dire, que les Esclavves doivent garder, -qui sont celles-cy. Premierement, De ne point -toucher à la femme du Maistre, à peine d’estre -fleché sur l’heure, & la femme d’estre mise à mort, -ou au moins bien battuë, & renduë à ses Pere & -Mere : d’où elle reçoit une tres-grande honte, tout -ainsi que par deçà une femme seroit taxee d’avoir -la compagnie d’un de ses valets : Sur quoy vous -pouvez remarquer, que les filles ne sont meprisees -pour s’abandonner à qui bon leur semble, tandis -qu’elles demeurent filles, mais aussitost qu’elles ont -<span id="pg_49" class="pagenum">49</span>accepté un mary, si elles se donnent à un autre, -<span class="folionum">verso.</span>outre l’injure qu’on leur fait de les appeler <i>Patakeres</i>, -c’est à dire putains, elles tombent à la mercy -de leurs marys, d’estre tuees, battuës & repudiees.</p> - -<p>Il est bien vrai que les François ont addoucy -ceste Loy si rude, de ne donner permission aux -Marys, de tuer tant l’esclave que la femme adultere : -ains les amener tous deux au fort S. Loüis, pour -en voir faire la punition, ou la faire eux-mesme, -ainsi que je l’ay veu pratiquer quelquefois specialement -d’un adultere commis entre la femme du Principal -d’<i>Ouyrapyran</i>, & d’un Esclave fort beau jeune -homme.</p> - -<p>Cet Esclave estoit amoureux de ceste femme, -& apres avoir espié tous les moyens d’en joüir, il -la vit un jour aller toute seule à la fontaine, assez -esloignee du village : Il alla incontinent apres & luy -exposa sa volonté, puis l’embrassant de force, la transporta -assez avant dans le bois où il r’assassia son -desir : Elle qui estoit d’une bonne lignee, ne voulut -point crier de peur d’estre diffamee, ains pria -l’esclave de tenir le tout caché. Le mary s’ennuyant -<span class="folionum">folio 54.</span>de la longue absence de sa femme, & qu’elle tardoit -tant à venir, il se douta de quelque chose : car elle -estoit assez belle & de bonne grace : il vint luy-mesme -à la fontaine, où il trouva sur le bord d’icelle -les vaisseaux de sa femme pleins d’eau, & tournant -sa veuë deçà delà, comme font les hommes frappez -d’une telle maladie, vit sa femme sortir du bois du -costé de la fontaine, & l’esclave sortir par un autre -costé : lors il l’alla saisir au colet, & et le donna en -garde à ses amis, prit sa femme par la main & la -conduit chez ses parens les enchargeant de la luy -representer quand il la demanderoit. Le lendemain -accompagné des siens, il m’amena cete Esclave en -ma loge, m’exposant le fait comme il est cy dessus -raconté, adjoutant que si ce n’eust esté le respect -des commandemens qu’avoient faict les Peres & les -<span id="pg_50" class="pagenum">50</span>François, il eust faict mourir cet esclave, pardonnant -nonobstant à sa femme qui y avoit esté forcée, laquelle -il avoit ja rendue à ses parens pour la laisser. -Je le loüé fort de ceste sienne obeissance & respect ; -& à la verité c’estoit un homme bien faict, beau de -<span class="folionum">verso.</span>visage & de corps, il parloit bien & en bon termes, -representant en son maintien, tant au visage qu’au -corps, une generosité & noblesse de courage : je -l’envoiay au Sieur de Pezieux Lieutenant pour sa -Majesté, en l’abscense du Sieur de la Ravardiere, -lequel ayant entendu tout le discours, fit mettre les -fers aux pieds à l’esclave, & promit au Principal -d’en faire telle justice qu’il voudroit ; le Principal -luy repliqua, je veux qu’il meure selon la coustume : -le Sieur de Pezieux respondit, que Dieu avoit commandé -en sa Loy que l’homme & la femme adultere -devoient mourir. Ouy mais dit le Principal : elle y -a esté contrainte. Non, dit le Sieur, la femme ne -peut estre contrainte par un homme seul, ou au -moins elle devoit crier, & non pas prier le Sauvage -de n’en dire mot, qui est un consentement tacite : il -disoit tout cecy, specialement pour sauver l’esclave -de la mort : car il sçavoit bien que le Principal ne -permettroit jamais que sa femme fust mise à mort, -à cause du grand parentage dont elle estoit. Ce qui -arriva sur le champ : car il pria le Sieur de Pesieux -<span class="folionum">folio 55.</span>de ne faire mourir l’esclave, ains seulement qu’il le -mit au carcan, & qu’il luy fust permis de le fustiger -à son plaisir ; ouy ce dit le Sieur, à la charge que -tu donneras quatre coups de corde à ta femme, devant -toutes les femmes qui sont icy au Fort, & ce -au son de la trompette. Il s’y accorda, & le l’endemain, -elle fut examinee & confrontee avec l’esclave, -& le tout recogneu comme je l’ay raconté cy dessus : -l’un & l’autre furent menez à la place publique du -fort, où est plantee la potence & le carcan : là le -mary faisant l’office de bourreau, prend trois ou -quatre cordons de corde bien dure qu’il lie en son -<span id="pg_51" class="pagenum">51</span>bras, & entortille en sa main droitte, desquels il -sengla sa femme par quatre fois, y laissant les -marques bien grosses & entieres, imprimees sur ses -reins, son ventre & ses costez : mais non pas sans -jetter force larmes, qui luy couloient des yeux le -long de ses jouës, avec grands soupirs : sa femme -gemissoit semblablement, les yeux vers la terre, de -honte qu’elle avoit de voir toutes ces femmes autour -d’elle, qui ne faisoient pas meilleure mine qu’elle, -ains pleuroient toutes, tant de compassion que d’apprehension, -<span class="folionum">verso.</span>qu’il ne leur en vint autant & d’avantage. -Les hommes au contraire se resjouyssoient de voir -une si bonne justice, & disoient en gaudissant à leurs -femmes : que je t’y trouve. Toute ceste journee là, -les femmes des Tabaiares firent une triste mine.</p> - -<p>Ce bon mary apres avoir donné les quatres coups -a sa femme, luy dit ; je n’avois point envie de te -battre, & j’ay faict ce que j’ay peu envers le Grand -des François, pour te sauver : mais va, essuye tes -larmes & ne pleure plus, je te reprens pour femme, -& te rameneray quand & moy, quand j’auray foüeté -cet esclave. Dieu sçait si le regret qu’il avoit -eu de fouëter sa femme, amenda le marché au -pauvre esclave : car le mettant en place marchande, -il fit une rouë tout autour de luy de l’estenduë de sa -corde faisant retirer un chacun à l’escart. L’esclave -avoit les fers aux pieds, debout & nud comme la -main, qui supporta si constamment les coups, qu’il -ne dit jamais une seule parole, & ne remua aucunement -de sa place : encore que ce principal bandast -<span class="folionum">folio 56.</span>de toutes ses forces les coups sur ce pauvre corps, -& perdant l’haleine de force de toucher, se reposa -par trois fois, puis recommençoit de tant mieux, -tellement qu’il ne laissa partie sur son corps qui ne -fust atteinte de ces cordages. Il commença par les -pieds, puis sur les jambes, sur les cuisses, sur les -parties naturelles, sur les reins, sur le ventre, sur -les espaules, sur le col, sur la face & sur la teste. -<span id="pg_52" class="pagenum">52</span>De ces coups l’esclave demeura long-temps malade, -tousjours ayant les fers aux pieds, selon la demande -qu’en avoit faict ce Principal, mais quelque temps -apres il permit qu’il fut delivré, suivant la demande -que luy en fit le Sieur de Pesieux, qui en tout vouloit -satisfaire à ces Principaux, pour les obliger -d’avantage à estre fidelles aux François. La feste -ainsi passee il reprit sa femme qui ne pleuroit plus, -mais commençoit à rire, ils s’en retournerent, comme -si jamais rien ne fust arrivé.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch16">Des autres Loix pour les Esclaves.</h3> - -<p class="c">Chap. XVI.</p> - - -<p>Les autres loix sont, que les Esclaves tant -hommes que filles ne se peuvent marier, sinon du -congé de leur maistre : & cecy, à raison qu’il faut -que tant l’homme que la femme esclaves demeurent -ensemble, & que les enfans sortis d’iceux soient & -appartiennent au maistre. Les Sauvages <i>Tapinambos</i> -ordinairement prennent les filles esclaves à femme, -& donnent leurs propres filles, ou sœurs aux garçons -esclaves, pour croistre leur mesnage & entretenir la -cuisine. Les François font autrement : car ils achetent -hommes & femmes esclaves, qu’ils marient ensemble, -la femme demeure pour faire le mesnage de la maison, -<span class="folionum">folio 57.</span>& le mary s’en va à la pesche & à la chasse : -s’il arrive quelquefois qu’un François recouvre & -achete quelque jeune fille esclave, il la faict voir -à quelque jeune <i>Tapinambos</i>, qui est fort porté à -l’amour de celles qui ont bonne grace, puis le François -<span id="pg_53" class="pagenum">53</span>luy promet qu’il sera son gendre, & qu’il ayme -son esclave comme sa propre fille, par ainsi le <i>Tapinambos</i> -vint demeurer chez luy, espouze la jeune -fille, tellement que pour une esclave il en a deux, & -les appelle du nom de fille & de gendre, & eux -l’apelent leur <i>Cherou</i>, c’est à dire leur pere.</p> - -<p>Les filles esclaves qui demeurent sans marier, -se pourvoient la part où elles veulent, pourveu que -leurs Maistres ne leur deffendent expressement à -tels, ou à tels : car à lors si elles y estoient trouvees, -il y auroit du mal pour elles : Mais le Maistre ne -leur peut pas deffendre universellement d’aider au -public : car elles luy diroient nettement, prens nous -donc à femme, puis que tu ne veux que personne -nous cherisse.</p> - -<p>Les esclaves doivent fidellement apporter leurs -pesches & venaison, & mettre le tout aux pieds du -maistre, ou de la maistresse, lequel ou laquelle apres -<span class="folionum">verso.</span>avoir choisi ce qui leur plaist, leur donnent le reste -pour manger. Ils ne doivent rien faire pour autruy, -sinon par le consentement de leur maistre, ny encore -donner les hardes que le maistre leur a donné qu’ils -ne luy en ayent dit auparavant un mot, autrement -on pourroit repeter les hardes de ceux à qui elles -ont esté donnees, comme choses qui n’appartenoient -legitimement aux esclaves.</p> - -<p>Ils ne doivent passer au travers de la paroy -des loges, laquelle n’est faict que de <i>Pindo</i> ou -branches de palme, autrement ils sont coupables de -mort, ains doivent passer par la porte, chose pourtant -indifferente aux <i>Tapinambos</i> de passer, ou par -la porte commune, ou à travers de la closture de -palmes.</p> - -<p>Ils ne se doivent mettre en devoir de fuir, autrement, -s’ils sont repris c’en est faict : il faut qu’ils -soient mangez ; & n’appartiennent plus au maistre, -ains au commun : & pour cet effect, quand on ramene -un esclave fugitif, les vieilles femmes du village -<span id="pg_54" class="pagenum">54</span>sortent & viennent au devant d’iceluy, crians -à ceux qui le ramenent, c’est à nous, baillez le nous, -<span class="folionum">folio 58.</span>nous le voulons manger, & frappans de leurs mains -leurs bouches, crient l’une à l’autre, avec une certaine -note, nous le mangerons, nous le mangerons, il est -à nous. Je vous donneray un exemple de cecy.</p> - -<p>C’est qu’un Principal guerrier de l’Isle de <i>Maragnan</i> -appellé <i>Ybouyra Pouïtan</i>, c’est à dire l’arbre -du Bresil<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>, revenant de la guerre & amenant des -esclaves, l’un d’iceux se met en devoir de se sauver, -lequel repris & ramené, les vieilles allerent au -devant, frappant leur bouche de leurs mains & -disans, c’est à nous, baillez le nous, il faut qu’il soit -mangé ; & on eut bien de la peine à le sauver, nonobstant -les defences faictes de ne plus manger d’esclaves, -& si l’on n’eust usé de menaces, il eust passé -par les mains & le gosier de ces vieilles.</p> - -<p>S’il arrive que ces esclaves meurent de maladie -naturelle, & qu’ils soient privez du lict d’honneur, à -sçavoir d’estre publiquement tuez & mangez ; un peu -auparavant qu’ils rendent l’ame, on les traine dans -le bois, là où on leur brise la teste, & espand la -cervelle, le corps demeurant exposé à certains gros -<span class="folionum">verso.</span>oyseaux, comme sont icy nos corbeaux, qui mangent -les pendus & roüez : que si d’avanture ils sont trouvez -morts dans leurs licts, on les jette par terre, on -les traine par les pieds dans les bois, ou on leur -rompt la teste comme dessus, chose qui n’est plus -pratiquée dans l’Isle, ny és lieux circonvoisins, sinon -rarement & en cachette.</p> - -<p>A l’oposite ils ont beaucoup de privileges, qui -est cause qu’ils demeurent volontiers parmy les -<i>Tapinambos</i>, sans vouloir s’enfuir, reputans leur -maistres & maistresses comme leurs peres & meres, -à cause de la douceur dont ils usent envers eux, -faisans leur devoir : parce qu’ils ne les crient ny -molestent aucunement : tant s’en faut qu’il les battent, -ils les supportent en beaucoup de choses qui ne sont -<span id="pg_55" class="pagenum">55</span>contre la coustume : ils en ont grande compassion, & -quand ils voyent que les François traitent rudement -les leur, ils en pleurent : s’ils se plaignent du traittement -des François ils les croyent & adjoustent foy -à ce qu’ils disent. S’ils s’enfuient des François, ils -les celent, les nourrissent dans les bois, les y vont -visiter, les filles vont dormir avec eux, leur rapportent -tout ce qui se passe, leur donnent conseil de -<span class="folionum">folio 59.</span>ce qu’ils doivent faire, tellement qu’il est tres-difficile -de les pouvoir prendre & recouvrer, fussiez-vous -une vingtaine d’hommes apres : ce qu’ils ne font pas -vers les esclaves qui appartiennent à leurs semblables. -A ce propos je demandois un jour à l’un des esclaves -que j’avois, s’il ne se tenoit pas bien heureux d’estre -avec moy. Premierement pour ce que je luy apprendrois -à craindre Dieu. 2. d’autant qu’il estoit -asseuré de n’estre jamais mangé, ains que quand il -seroit Chrestien, on le feroit libre & demeureroit avec -les Peres, ainsi que s’il estoit leur propre fils, il me -fit ceste responce par mon Truchement, qu’à la verité -il se tenoit bien fortuné d’estre tombé entre les -mains des Peres, tant pour cognoistre Dieu que pour -vivre avec eux, neantmoins que pour l’autre chef, il -ne se soucioit pas beaucoup d’estre mangé : car disoit-il, -quand on est mort, on ne sent plus rien, qu’ils -mangent, ou qu’ils ne mangent point, c’est tout un -à celuy qui est mort, je me fusse fasché pourtant de -mourir en mon lict, & ne point mourir à la façon -des Grands au milieu des danses & des <i>Caouins</i>, & -<span class="folionum">verso.</span>me vanger avant que mourir, de ceux qui m’eussent -mangé. Car toutes les fois que je songe, que je suis -fils d’un des grands de mon pays, & que mon pere -estoit craint, & que chacun l’environnoit pour l’escouter -quand il alloit au <i>Carbet</i><a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, & me voyant à present -esclave, sans peinture, & sans plumes attachees -sur ma teste, sur mes bras, & en mes poignets, -comme sont accoustrez les fils des grands de nos -quartiers je voudrois estre mort : specialement quand -<span id="pg_56" class="pagenum">56</span>je songe & me ressouviens, que je fus pris petit, -avec ma mere dans mon pays, & amené à <i>Comma</i>, -où je vy tuer & manger ma mere, avec laquelle je -desirois de mourir : car elle m’aymoit infiniment, je -ne puis que regretter ma vie ; disant ces paroles, il -pleuroit tendrement, & versoit une grande abondance -de larmes, en sorte qu’il me perçoit le cœur : car je -recognoissois par experience, combien ces Sauvages -sont tendres en amour vers leurs parens, & leurs -parens vers eux.</p> - -<p>Il adjoustoit, qu’apres que sa mere fut tuee & -mangee, son maistre & sa maistresse l’adopterent pour -fils, & les appelloit du nom de pere & de mere : & -<span class="folionum">folio 60.</span>quand il en parloit, c’estoit avec une affection indicible, -encore qu’ils eussent mangé sa propre mere, -& eussent deliberé de le manger luy-mesme, un peu -auparavant que nous vinssions en l’Isle. Ses Maistre -& Maistresse prenoient bien la peine de le venir voir -chez nous, encore qu’il y aye plus de 50 lieuës de -leur village à nostre loge.</p> - -<p>Ils ont plusieurs autres privileges : car il leur -est permis d’aller courtiser les filles libres, sans aucun -danger, voire mesme les filles de leur Maistre -& Maistresse, si tant est qu’elles s’y accordent, comme -à la verité elles n’en font pas grand refus ; toutefois -elles se retirent aux bois dans certaines logettes, où -elles donnent assignation à une heure prefixe, & ce -pour eviter une petite reproche qui se faict entr’eux, -que des filles de bonne race s’addonnent à des Esclaves : -toutefois ceste reproche est si petite, qu’elle -tourne plustost à risee, qu’à des-honneur.</p> - -<p>Ils vont aux <i>Caoüins</i> & danses publiques librement, -s’accoutrans de mille varietez sur le corps, -soit en peinture, soit en plumacerie, quand ils en -<span class="folionum">verso.</span>peuvent avoir : car cela est assez cher entr’eux.</p> - -<p>Avec les enfans propres de la maison, ils se -comportent comme s’ils estoient leurs freres. Bref, -ils vivent en ceste captivité fort librement.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_57" class="pagenum">57</span></p> - -<h3 id="ch17">Combien les Sauvages sont misericordieux envers les -criminels de cas fortuit & sans malice.</h3> - -<p class="c">Chap. XVII.</p> - - -<p>Entre les perfections naturelles que j’ay remarquees -par experience en ces Sauvages, est une juste -misericorde. Je veux dire qu’ils sont desireux de -voir faire la justice des meschans, quand malicieusement -ils ont perpetré quelque crime : Au contraire -ils sont fort misericordieux, & desirent qu’on face -misericorde à ceux qui par accident & fortune sont -tombez en quelque faute : Ce que je vous veux faire -<span class="folionum">folio 61.</span>voir sur la glace ou miroir d’un bel exemple, qui -est tel.</p> - -<p><i>Maïobe</i> est un village grand, à trois lieuës du -fort Sainct Louys, le Principal de ce lieu est un -assez bon homme, & qui est ayme les François, & -nous fit faire nostre loge. Ce bon homme avoit deux -fils forts & robustes, tous deux mariez, & deux filles, -une mariee, l’autre à marier, assez gentilles & de -bonne grace, fort aimee de ses Pere & Mere, tellement -qu’ils en estoient fols, & ne parloient d’autre -chose, & la gardoient pour un François, disoient-ils, -quand les navires seroient de retour & que les -François commenceroient à prendre leurs filles pour -femmes. Il bastissoit ses chasteaux & ses fortunes -sur ce fresle vaisseau, ainsi que la bonne femme -tenant entre ses mains le premier œuf de sa poule, -montoit de degré en degré jusqu’à esperer une principauté, -par le moyen de cet œuf, qui à l’instant -tomba de ses mains, & par consequent avec luy -toute la fortune esperee de la bonne femme : De -mesure cettuy-cy n’ayant autre consolation, qu’en -cette jeune fille, peu de jours apres qu’il me fut venu -<span class="folionum">verso.</span>voir, au milieu d’une triste nuict, <i>Geropary</i>, tordit -<span id="pg_58" class="pagenum">58</span>le col à cette jeune plante, luy ayant mis la bouche -sur le dos : Chose espouventable : car elle devint -noire comme un beau Diable, les yeux ouverts & -renversez, la bouche beante, la langue tiree, les -levres d’embas & d’en haut rissollees, tellement que -l’on voyoit ses dents & ses gencives descouvertes : -les pieds & les mains roides : ce qui pensa faire -mourir, & de peur & de tristesse ses parens : & jamais -je n’ay peu sçavoir qui pouvoit estre la cause -de cecy, sinon qu’elle estoit infidelle, & peut-estre -vivoit lubriquement, combien que jamais elle n’en -eut le bruict : mais bien son Pere avoit vendu sa -fille aisnee à quelque François pour en abuser, qu’il -avoit retiree, pour cet effect d’avec son mary. Advisent -ceux qui sont en peché mortel, qu’ils sont en -la domination & puissance du Diable, lequel si Dieu -le permettoit leur en feroit autant.</p> - -<p>Cet accident ne fut pas seul : car un mal-heur -en traisne un autre, & le premier est l’Ambassadeur -<span class="folionum">folio 62.</span>du second : pour ce quelque temps apres, ce Principal -faisant un vin public, auquel il avoit invité non seulement -ceux de son propre village, mais aussi tous -ceux des villages aux environs. Là tout le monde -estant arrivé, les danses, les chansons, les vins venus -en leur ferveur, en sorte que plusieurs estoient yvres, -ses deux fils, dont j’ay parlé, se querelerent, & celuy -qui avoit le tort, par incident, voulant coleter -son plus jeune frere, contre qui il quereloit, se fourra -une trousse de fleches dans le ventre, duquel coup -il tomba incontinent à la renverse esvanoüi : on luy -retira les fleches du ventre avec une douleur excessive, -ainsi que vous pouvez penser, & la douleur -fist bientost passer le vin, lors la feste fut troublée, -les chants tournez en lamentations & hurlemens, le -vin en larmes, les danses en esgratignemens, & arrachement -de cheveux, le pauvre bon homme de -Pere, spectateur d’une telle tragedie, assis sur son -lict de coton, saisi d’une pamoison, tomba dedans son -<span id="pg_59" class="pagenum">59</span>lict : Lors il disoit à la compagnie, qu’en un coup -il perdoit ses deux enfans, sans celle qu’il avoit -<span class="folionum">verso.</span>perduë auparavant, un broché par sa faute, & l’autre -que les François feroient mourir : Chacun en avoit -grande compassion. Tous les Principaux de l’Isle se -resolurent de venir en corps, au Fort Sainct Loüis, -& prier pour le salut du vivant.</p> - -<p>Cependant le blessé se hastoit, à son regret, de -passer le pas de la mort, dont il appella son frere -vivant, & luy dit : J’ay grand tort : car j’ay tué plusieurs -personnes tout en un coup. Je me suis tué -moy-mesme, j’ay tué mon Pere qui mourra de tristesse, -je t’ay tué : car les François te feront mourir, -pour ce qu’ils sont entiers en justice, & à punir les -meschans : Mais sçais-tu ce qu’il y a, croy mon conseil, -& fay ce que je te diray : Les Peres qui sont -venus avec les François sont misericordieux, & nous -ayment, & nos enfans, & nous font dire par leurs -Truchements qu’ils sont venus en ces cartiers pour -nous sauver : J’ay aussi entendu un jour dans nostre -<i>Carbet</i> d’un de nos semblables, que les Païs des -Peres ont autrefois baptisé, tandis qu’ils estoient avec -<span class="folionum">folio 63.</span>eux, qu’il avoit veu les <i>Canibaliers</i> se retirer en -leurs Eglises, lors qu’ils avoient fait quelque mal -pour estre en seureté, & que personne ne leur osoit -toucher : fais le mesme, va t’en sur la nuict avec -mon Pere trouver le Païs en sa loge d’<i>Yuiret</i>, & le -prie de te mettre en la maison de Dieu, qui est -contre sa loge, & demeure là, jusqu’à tant que mon -Pere avec les Principaux ayent appaisé le Grand -des François, & qu’il t’ait pardonné : Et pour plus -faciliter cela, tu sçais que les François ont besoin -de canots & d’Esclaves, que mon Pere offre au Grand -ton Canot & tes Esclaves, afin que tu ne meures. -Tout cecy fut executé de poinct en poinct : car ce -vieillard, Pere des deux enfans me vint trouver, me -faisant requeste & supplication de recevoir son fils -dans la maison de Dieu, & interceder pour obtenir -<span id="pg_60" class="pagenum">60</span>sa grace envers le Grand des François, me persuadant -cecy par beaucoup de raisons, comme celle-cy.</p> - -<p>Vous autres Peres faictes amasser nos <i>Carbets</i> -<span class="folionum">verso.</span>à toute heure qu’il vous plaist, & voulez que grands -& petits s’y trouvent, afin d’entendre la cause qui -vous a esmeus de quitter vos demeures & vos terres, -beaucoup meilleures que celles-cy, pour nous venir -enseigner le naturel de Dieu, qui est, dites-vous, -misericordieux & bon, desireux de vie, & ennemy de -mort, & ne veut que personne meure, ains qu’il est -mort sur un arbre, pour faire vivre ceux, qui estoient -morts. Vous dites encores que nos enfans ne sont -plus nostres, mais qu’ils sont à vous, que Dieu vous -les a donnez, & que les garderez jusques à la mort, -monstrez moy ce jour d’huy que vostre parole est -veritable. Je suis vieil & ay perdu tous mes enfans, -il ne m’en reste plus qu’un qui a basty ceste loge, -il vous ayme parfaitement vous autres Peres, & veut -estre Chrestien. Il a tué son frere sans y penser, -ou plustost son frere s’est tué luy-mesme avec des -fleches qu’il portoit : Je te prie, reçois-le avec toy en -la maison de Dieu, & viens avec moy pour parler -au Grand, car il ne te refusera rien, il t’honore par -<span class="folionum">folio 64</span>trop. J’avois voulu amener avec moy ce mien fils -pour qui je te prie, mais il craint par trop la fureur -des François : Il est à present errant parmy les bois, -fuyant comme un sanglier deçà delà : à chaque fois -qu’il entend les branches des arbres remuer il soupçonne -que ce sont les François qui vont armez apres -luy, pour le prendre & l’amener à <i>Yuiret</i>, afin de -l’attacher à la gueule d’un canon. Je luy fey responce -par le Truchement, que je m’employrois pour luy -asseurément, & que j’esperois obtenir ce qu’il me demandoit, -pour ce que le Grand nous aymoit, mais -qu’il estoit bon qu’il allast luy mesme faire sa harangue, -& que je ne manquerois d’aller apres luy. -Il alla de ce pas au Fort, accompagné d’un des -Principaux Truchemens de la Colonie, nommé <i>Migan</i><a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, -<span id="pg_61" class="pagenum">61</span>& exposa sa requeste & supplication au sieur de -Pesieux en ceste sorte.</p> - -<p>Je suis un Pere mal-heureux, qui finira sa vieillesse -comme les sangliers, vivant seulet, & mangeant -les racines ameres toutes cruës, si tu n’as pitié de -moy : La Misericorde est convenable aux Grands, & -<span class="folionum">verso.</span>n’ont non plus de grandeur, qu’ils ont de clemence -& misericorde. Ton Roy est le plus grand Roy du -monde ainsi que les nostres qui ont esté en France -le nous ont rapporté. Il t’a envoyé icy comme un -des Principaux de sa suitte, afin que tu nous liberasses -de la captivité des <i>Peros</i> : donc puis que tu -es grand, tu es misericordieux, & partant tu dois -user de misericorde envers ceux qui sont tombez -en fortune sans malice. Je sçay qu’il faut estre -juste & prendre le <i>pour ce</i>, qu’ils appellent <i>seporan</i> -& vangeance des meschans : ce que nous gardons -estroictement parmy nous, & telle a esté tousjours -la coustume de nos Peres : mais quand la faute ne -vient de malice, nous usons de clemence. J’avois -deux enfans, comme tu sçais, lesquels sont venus -souvent travailler en ton Fort, l’un a tué l’autre par -accident & sans malice, ou pour mieux dire, l’aisné -s’est embroché, luy mesme dans les fleches du jeune -qui reste en vie, pour lequel je te prie de ne le poursuivre -point, ains de luy pardonner : C’est luy qui -me doit nourrir en ma vieillesse ; Il a tousjours aymé -<span class="folionum">folio 65.</span>les François : & quand il en voit venir en mon village, -il appelle incontinent ses chiens, & s’en va aux -<i>Agoutis</i> & aux <i>Pacs</i> qu’il leur apporte pour manger. -Il a faict la maison des Peres, & m’asseure que les -Peres prieront pour luy : Il a tousjours esté obeissant -à sa belle-mere que voilà, qui l’ayme comme son propre -fils : son frere, qu’il a tué sans y penser, & sans -volonté, estoit meschant, n’aymoit point les François, -jamais il ne leur voulut rien donner, ny aller à la chasse -pour eux, haissoit sa belle-mere, & la mettoit souvent -en colere : quand il fut tué il estoit yvre, & vint -<span id="pg_62" class="pagenum">62</span>prendre la femme de son frere, & luy arrachant son -enfant d’entre les bras, le jetta d’un costé, & la -mere de l’autre, en luy donnant des soufflets, encore -qu’elle fust enceinte, & ce devant mes yeux, & les -yeux de son Mary, & eusmes patience en tout cela : -mais venant pour coleter son frere, afin de le battre, -il se donna des fleches qu’il tenoit en sa main dans -<span class="folionum">verso.</span>le ventre, desquelles il est mort : Pourquoi perdray-je -mes deux enfans tout en un coup sur ma vieillesse ? -Si tu veux faire mourir le vivant, faits moy mourir -quant & luy. Voilà qu’il te donne son canot pour -aller à la pesche & ses Esclaves pour te servir. Le -Sieur de Pesieux admira ceste harangue, comme il -m’a souvent dict depuis, & l’a raconté à plusieurs -personnes, s’estonnant de voir une si belle Rhetorique -en la bouche d’un Sauvage : Car vous devez sçavoir, -que je represente tous ces discours & harangues le -plus naifvement qu’il m’est possible, sans user d’artifice.</p> - -<p>Il luy fit responce, que c’estoit un grand crime, -qu’un frere eust tué son frere : Mais d’autant qu’il -disoit que cecy estoit arrivé plus par la faute du -mort, que par celle du vivant, il se laisseroit aisement -gaigner à la misericorde par la priere des -Peres, ausquels il ne vouloit rien refuser : Et ainsi -l’asseura que son fils n’auroit point de mal : & quant -aux dons qu’il luy offroit, tant du canot que des -<span class="folionum">folio 66.</span>Esclaves, il les acceptoit, mais qu’il les luy donnoit -pour soustenir sa vieillesse, eu esgard à ce qu’il -aymoit les Peres & les François. Cet acte de misericorde -& de liberalité contenta infiniment ce bon -vieillard, qui ne fut pas ingrat d’en semer le bruit -par toute l’Isle & d’en venir recognoistre par action -de grace, le dict Sieur & nous autres, apportant -quant & luy de la venaison qu’avoit prins ce sien -fils remis en grace.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_63" class="pagenum">63</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch18">Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon des -François, & de leur apprendre les mestiers que nous -avons en l’Europe.</h3> - -<p class="c">Chap. XVIII.</p> - - -<p>Au Livre 2. des Machabees Chap. I. nous lisons -que le feu sacré de l’Autel fut caché dans le puits -de Nephtar le long de la captivité du peuple, & se -changea en bourbe : le peuple retournant de captivité -en liberté, les Prestres puiserent ce limon, qu’ils -verserent sur le bois exposé en l’Autel, sous les Sacrifices : -Aussi tost que le Soleil donna là dessus, -ce limon retourna en feu, & devora les Holocaustes : -Je desire me servir de ceste figure, pour expliquer -ce que je veux dire, tant en ce Chapitre qu’és autres -<span class="folionum">folio 67.</span>suyvans, sçavoir est : Que par ce feu nous devons -entendre l’esprit humain, imitant la nature du feu -en son activité, legereté, chaleur & clarté, lequel -esprit devient bourbe & limon, caché dans un -centre contraire au sien propre, & ce par la captivité -de son ame en l’infidelité : Je veux dire que -l’esprit de l’homme creé pour connoistre Dieu, & apprendre -les arts & sciences, devint embourbé & obscurcy -parmy les immondicitez, lors que son ame -est detenuë en la cadene de l’infidelité, sous la tyrannie -de Sathan : Mais aussi tost que ceste sienne -ame sort de captivité, par l’instruction & conduicte -des Prophetes de Dieu, cet esprit remonte de ce -puits fangeux, & renforcé par la lumiere & cognoissance -de Dieu, des arts & bonnes sciences, il se -rend apte & prompt à executer ce qu’il entend & -apprend : chose que je feray voir & toucher au doigt, -par l’exemple de nos Sauvages : & ce principalement, -d’autant que les plus ordinaires demandes qu’on -<span id="pg_64" class="pagenum">64</span><span class="folionum">verso.</span>nous faict des Sauvages, sont, s’il y a esperance -que ces gens se puissent civiliser, rendre domestiques, -s’assembler en une Cité, faire marchés, apprendre -mestiers, estudier, escrire, & acquerir sciences.</p> - -<p>Premierement je tiens qu’ils sont beaucoup plus -aisez à civiliser, que le commun de nos Païsans de -France, & la raison de cecy est, que la nouveauté a -je ne sçay quelle puissance sur l’esprit, pour l’exciter -à apprendre ce qu’il voit de nouveau, & luy -est plaisant : Or est-il que nos <i>Tapinambos</i> n’ont -eu jamais aucune cognoissance de civilité jusqu’à -present, qui est cause qu’ils s’efforcent, par tous -moyens de contre-faire nos François, comme je diray -cy apres : Au contraire les Paysans de nostre -France sont tellement confirmez en leur lourdise, -que pour aucune conversation qu’ils puissent avoir, -tant par les villes que parmy les honnestes gens, -ils retiennent tousjours les démarches de villageois.</p> - -<p>Les <i>Tapinambos</i> depuis deux ans en çà que les -<span class="folionum">folio 68.</span>François leur apprennent à oster leurs chappeaux -& salüer le monde, à baiser les mains, faire la reverence, -donner le bon jour, dire Adieu, venir à -l’Eglise, prendre de l’eau beniste, se mettre à genoux, -joindre les mains, faire le signe de la Croix sur -leur front & poitrine, frapper leur estomach devant -Dieu, escouter la Messe, entendre le sermon, quoy -qu’ils n’y conçoivent rien, porter des <i lang="la" xml:lang="la">Agnus Dei</i>, -ayder au Prestre à dire la Messe, s’asseoir en table, -mettre la serviette devant soy, laver leurs mains, -prendre la viande avecques trois doigts, la coupper -sur l’assiete, boire à la compagnie : bref faire toutes -les autres honnestetez & civilitez qui sont entre -nous, s’y sont si bien advancez, que vous diriez -qu’ils ont esté nourris toute leur vie entre les François. -Qui sera celuy donc qui me voudra nier que -ces marques ne soient suffisantes, pour convaincre -nos esprits à esperer & croire, qu’avec le temps ceste -nation se rendra domestique, bien apprise & honneste.</p> - -<p><span id="pg_65" class="pagenum">65</span>On tient, & est vray, que les exemples confirment -<span class="folionum">verso.</span>plus, que toute autre espece de raison, rapportee -à la preuve d’une verité : C’est pourquoy je -veux icy inserer l’exemple de quelques Sauvages -nourris en la maison des Nobles. Il y a de present -à <i>Maragnan</i> une femme Sauvage d’une des bonnes -lignées de l’Isle, qui autrefois avoit esté prise petite -fille par les Portuguais, & venduë pour Esclave à -Dame Catherine Albuquerque, petite Niepce de ce -grand Albuquerque, Vice-Roy des Indes Orientales, -soubs le Roy de Portugal, laquelle se tient à Fernambourg -& est marquise de Fernand de la Rongne, -Isle tres-belles & plantureuse, comme la descrit le -Reverend Pere Claude en son Histoire. Cette petite -fille faite Chrestienne, apprist tellement la civilité, -que si elle estoit accommodée maintenant à la -Portuguaise, on ne pourroit pas la distinguer, si elle -seroit de naissance Portuguaise ou Sauvage, portant -devant ses yeux la honte & la pudeur, que doit avoir -une femme, couvrant soigneusement l’imperfection -de son sexe. J’en pourrois dire autant de beaucoup -<span class="folionum">folio 69.</span>d’autres Sauvages, qui ont esté nourris parmy les -Portuguais, & de ceux qui sont venus en France, lesquels -ont retenu ce qu’ils ont apris, & le pratiquent -quand ils sont entre les François.</p> - -<p>C’est chose bien nouvelle entre eux que de -porter les moustaches & la barbe, & nonobstant -voyant que les François font estat de ces deux -choses, plusieurs se laissent venir la barbe & nourissent -leurs moustaches.</p> - -<p>Quant aux arts & mestiers, ils y ont une aptitude -nompareille. J’ay cogneu un Sauvage de <i>Miary</i>, -surnommé le Mareschal, à cause du mestier qu’il exerçoit -entr’eux, lequel ayant veu travailler autrefois un -Mareschal François, sans que cet ouvrier prist la peine -de luy rien monstrer, il sçavoit aussi bien la mesure -à toucher son marteau avec les autres, sur une barre -de fer chaud, comme s’il eust esté longtemps apprentif : -<span id="pg_66" class="pagenum">66</span>& neantmoins c’est une chose que ceux du mestier -sçavent, qu’il faut du temps pour apprendre la musique -des marteaux, sur l’enclume du mareschal. Ce -<span class="folionum">verso.</span>mesme Sauvage estant dans ces terres perduës de -<i>Miary</i> avec ses semblables, sans enclume, marteau, -limes, estau, travailloit neantmoins fort proprement -à faire des fers à fleches, harpons & haims à -prendre poissons : Il prenoit une grosse pierre dure -au lieu d’enclume, & une autre mediocre pour luy -servir de marteau, puis faisant chaufer son fer dans -le feu, il luy donnoit telle forme qu’il luy plaisoit.</p> - -<p>Les mestiers plus necessaires d’estre exercez en -ces Païs là sont ceux-cy : Taillandier, Futenier, -Charpentier, Menuisier, Cordier, Cousturier, Cordonnier, -Masson, Potier, Briquetier & Laboureur. A -tous ces mestiers ils sont fort aptes & aidez de la -nature.</p> - -<p>Pour le Taillandier nous l’avons monstré par -l’exemple susdit. Quant au mestier de Futenier, ou -faiseur de futene, c’est leur propre mestier, s’il estoit -corrigé : car ils tissent leurs lits extremement bien, -travaillent à l’estame aussi joliment que les François. -Et si ils ne se servent ny de navete, ny d’eguille -de fer ains de petits bastons.</p> - -<p>Je raconteray icy une jolie histoire ; Un jour je -<span class="folionum">folio 70.</span>m’en allois visiter le Grand <i>Thion</i> Principal des Pierres -vertes <i>Tabaiares</i> : comme je fus en sa loge, & que je -l’eus demandé, une de ses femmes me conduit soubs un -bel arbre qui estoit au bout de sa loge qui le couvroit -de l’ardeur du soleil : là dessouz il avoit dressé son -mestier pour tistre des licts de coton, & travailloit -apres fort soigneusement : je m’estonnay beaucoup -de voir ce Grand Capitaine vieil Colonel de sa nation, -ennobly de plusieurs coups de mousquets, s’amuser -à faire ce mestier, & je ne peus me taire que -je n’en sceusse la raison, esperant apprendre quelque -chose de nouveau en ce spectacle si particulier. Je -luy fist demander par le Truchement qui estoit avec -<span id="pg_67" class="pagenum">67</span>moy, à quelle fin il s’amusoit à cela ? il me fit -responce : les jeunes gens considerent mes actions, -& selon que je fais ils font : si je demeurois sur mon -lict à me branler & humer le petun, ils ne voudroient -faire autre chose : mais quand il me voient aller au -bois, la hache sur l’espaule & la serpe en main, ou -qu’ils me voient travailler à faire des licts, ils sont -<span class="folionum">verso.</span>honteux de ne rien faire : jamais je ne fus plus satisfaict, -& ceux qui estoient avec moy que par ces -paroles, lesquelles à la mienne volonté fussent pratiquées -des Chrestiens : l’on ne verroit l’oisiveté mere -de tous vices si avant en France comme elle est.</p> - -<p>La charpenterie ne leur peut estre difficile : car -dés leur jeunesse ils manient les haches ; & je les -ay veu par experience en faisans leur loges, ou celles -des François, asseoir leurs haches aussi asseurement, -& redonner quatre ou cinq fois au mesme endroit, -que pourroit faire un charpentier bien appris.</p> - -<p>La menuiserie leur est bien aisee à apprendre : -ils dolent avec leurs serpes un bois aussi usny & -esgal, que si le rabot y avoit passé. Ils font des marmots -de bois & d’autres figures avec leur seuls couteaux. -Il ne leur faut ne scie, ny autre outil à faire leurs arcs -& avirons, & leurs espees de guerre, avec une simple -tille : ils creusent & accommodent leurs canots, leur -donnent telle forme qu’il leur plaist. Bref de tous les -autres metiers mentionnez cy-dessus : Je les ay veu -<span class="folionum">folio 71.</span>fort industrieusement travailler, tellement qu’avec peu -d’enseignement, ils viendroient à la perfection d’iceux : -par dessus tout cela, ils s’entendent infiniment bien -à faire des robes, couvertures de lict, ciel, pentes & -rideaux de lict, de plumes de diverses couleurs, qu’à -peine jugeriez vous de loin, que ce peut estre. Je -ne veux parler de l’aptitude qu’ils ont connaturelle -à peindre, & faire divers fueillages & figures, se -servans seulement d’un petit copeau, au lieu qu’il -faut tant de pinceaux à nos peintres, compas, regles, -& crayons.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_68" class="pagenum">68</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch19">Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les -sciences & la vertu.</h3> - -<p class="c">Chap. XIX.</p> - - -<p>J’ay recogneu depuis mon retour des Indes en -France, par les frequentes & ordinaires demandes -que me faisoient ceux qui me venoient voir, la -grande difficulté qu’ont tous nos François, de se -persuader, que ces Sauvages soient capables de -science & de vertu : ains je ne sçay si quelques-uns -ne vont point jusques-là d’estimer les peuples barbares, -plustost du genre des <i>Magots</i> que du genre -des hommes. Je dy moy & par exemple je le prouveray, -qu’ils sont hommes, & par consequent capable -de science & de vertu : puis qu’au rapport de -Seneque en son Epistre 110. <i lang="la" xml:lang="la">Omnibus natura dedit -<span class="folionum">folio 72.</span>fundamenta semenque virtutum.</i> La nature a donné -à tous les hommes du monde, sans exception d’aucun, -les fondemens, & semences des vertus, paroles -bien notables : car comme les fondemens, & la semence -sont jettez dans les entrailles de la terre & -par consequent cachez en icelle : de mesme Dieu a -jetté naturellement en l’esprit de l’homme les fondemens -& semences des vertus ; sur lesquels fondemens -tout homme peut bastir avec la grace de Dieu, un -bel edifice, & tirer de la semence une tige portant -fleurs & fruits, doctrine que prouve tres-clairement -sainct Jean Chrysost. en l’Homelie 55. au peuple -d’Antioche, & en l’Homelie 15. sur l’Epistre I. à -Thimothee moralisant ce passage de la Geneze : -<i lang="la" xml:lang="la">Germinet terra herbam virentem, & omne lignum pomiferum</i> : -que la terre produise l’herbe verdoyante, & -toute espece d’arbres fruictiers ou portans pommes, -il adjouste : <i lang="la" xml:lang="la">Dic ut producat ipse terra fructum -proprium & exibit quicquid facere velis</i>, dy & commande -<span id="pg_69" class="pagenum">69</span>à ta propre terre, c’est à dire à ton ame, -qu’elle produise son fruict connaturel, & tu verras -qu’incontinent elle produira ce que tu demandes. -<span class="folionum">verso.</span>Et sainct Bernard, au traicté de la vie solitaire dit, -<i lang="la" xml:lang="la">virtus vis est quædam ex natura :</i> que la vertu est -une certaine force qui sort de la nature. Qu’il en -soit ainsi, je le veux faire paroistre par plusieurs -exemples, & commençant premierement par les -sciences, pour lesquelles apprendre, il faut que les -trois facultez de l’ame concurrent, la volonté, l’intellect, -& la memoire : la volonté fournit à l’homme -le desir d’apprendre, par lequel nous surmontons -toute espece de travail & difficulté : l’intellect donne -la vivacité de comprendre & la memoire reserve & -conserve ce qui est cogneu & appris.</p> - -<p>Les Sauvages sont extremement curieux de -sçavoir choses nouvelles, & pour rassasier cet appetit, -les long chemins, & la distance des pays leur -est bien courte, la faim qu’ils patissent souvent ne -leur couste rien, les travaux leur sont repos : ils vous -escoutent attentivement, & tant que vous voulez, -sans s’ennuyer, & sans qu’ils disent aucun mot, lors -que vous leur discourez, soit de Dieu, soit d’autre -<span class="folionum">folio 73.</span>chose : si vous voulez avoir patience avec eux, ils -vous font mille interrogations. Il me souvient qu’entre -les discours que je leur faisois ordinairement par -Truchement, je leur disois que si tost que nos -Peres seroient venus de France, ils feroient bastir -de belles maisons de pierre & de bois, où leurs enfans -seroient receus, ausquels les Peres aprendroient -tout ce que sçavent les <i>Caraibes</i>. Ils me respondoient : -O que nos enfans sont bien heureux qui -aprendront tant de belles choses, ô que nous sommes -mal-heureux & tous nos Peres devant nous, qui n’ont -point eu de Pays. Leur intellect est vif autant que -la nature le permet : ce que vous reconnoistrés par -ce qui suit : Il n’y a gueres d’Estoiles au Ciel qu’ils -ne connoissent, ils sçavent juger à peu pres de la -<span id="pg_70" class="pagenum">70</span>venuë des pluyes, & autres saisons de l’année, -distingueront à la Physionomie un François d’avec -un Portugais, un <i>Tapoüis</i> d’avec un <i>Tapinambos</i> & -ainsi des autres : Ils ne font rien que par conseil : -Ils pesent en leur jugement une chose, devant qu’en -<span class="folionum">verso.</span>dire leur opinion : Ils demeurent fermes & songeards -sans se precipiter à parler. Que si vous me -dites : Comment est il possible que ces personnes là -ayent du jugement faisans ce qu’ils font ? Car pour -un couteau, ils vous donneront pour cent escus -d’Ambre gris s’il l’ont, ou quelqu’autre chose dont -nous faisons prix, ainsi qu’est l’or, l’argent & les -pierres precieuses. Je vous diray l’opinion qu’ils ont -de nous au contraire sur ce point : c’est qu’ils nous -estiment fols & peu judicieux, de priser plus les -choses qui ne servent de rien à l’entretien de la vie, -que celles sans lesquelles nous ne pouvons vivre -commodement. Et de faict, qui est celuy qui ne -confessera qu’un couteau est plus necessaire à la -vie de l’homme qu’un diamant de cent mille escus, -les comparant l’un à l’autre, & separant l’estime -qu’on en faict. Et pour monstrer qu’ils ne manquent -point de jugement à se servir de l’estime, que font -les François des choses qui se trouvent en leurs -pays : ils sçavent bien rehausser le prix des choses -qu’ils croyent que les François recherchent. Un jour -<span class="folionum">folio 74.</span>quelques-uns me disoient qu’il falloit que nous fussions -bien pauvres de bois en France, & qu’eussions -grand froid, puis que nous envoyons des navires de -si loing, à la mercy de tant de perils, querir du -bois en leur pays<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a> : Je leur fey dire, que ce bois -n’estoit pas pour brusler, ainsi pour teindre les habits -en couleur. Ils me repliquerent : quoy donc -vous nous vendez ce qui croist en nostre pays, en -nous donnant des casaques rouges, jaunes & pers : -Je leur satisfey disant : qu’il falloit mesler d’autres -couleurs avec celles de leur pays pour teindre les -draps. Si vous me dites de rechef qu’ils font des -<span id="pg_71" class="pagenum">71</span>actions totalement brutales, telles que sont celles-cy, -manger leurs ennemis, & generalement tout ce qui -les blesse, comme les poux, les vers, espines & -autres. Je respons, que cela ne provient de faute -de jugement, ains d’une erreur hereditaire qui a -tousjours esté entr’eux, que leur honneur dependoit -de la vengeance ; & me semble que l’erreur de nos -François à se couper la gorge en duel, n’est pas -plus excusable ; & toutefois nous voyons que les -<span class="folionum">verso.</span>plus beaux esprits, & les premiers de la Noblesse, -sont frappez de cet erreur, meprisans le commandement -de Dieu, & mettans leur salut eternel en peril -eminent.</p> - -<p>Quant à la memoire, ils l’ont tres-bonne, puis -qu’ils se souviennent pour tousjours de ce qu’ils ont -une fois ouy, ou veu, & vous representeront toutes -les circonstances, soit du lieu, soit du temps, soit -des personnes, que telle chose a esté ditte ou faicte, -faisant une geographie ou description naturelle avec -le bout de leurs doigts sur le sable, de ce qu’ils -vous representent.</p> - -<p>Ce qui m’estonna d’avantage, est qu’ils reciteront -tout ce qui s’est passé d’un temps immemorial, -& ce seulement par la traditive : car les vieillards -ont ceste coustume de souvent raconter devant les -jeunes quels furent leurs grands peres & ayeux, -& ce qui se passa en leurs siecles : ils font cecy -en leurs <i>Carbets</i>, & quelquefois en leurs loges, -s’esveillans de bon matin & excitans les leur à escouter -les harangues : aussi font-ils quand ils se visitent : -car s’embrassans l’un l’autre, en pleurant -tendrement, ils repetent l’un apres l’autre, parole -<span class="folionum">folio 75.</span>pour parole, leurs grands peres & ayeux, & tout ce -qui est passé en leurs siecles.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_72" class="pagenum">72</span></p> - -<h3 id="ch20">Suitte des Matieres precedentes.</h3> - -<p class="c">Chap. XX.</p> - - -<p>J’accorde que ces peuples sont enclins à beaucoup -de vices naturellement : mais il se faut ressouvenir -qu’ils sont captifs, par l’infidelité de ces esprits -rebelles à la loy Divine, & instigateurs de la transgression -d’icelle : que sainct Jean en sa premiere -Epistre appelle Iniquité, ou Inegalité, c’est-à-dire, -deviation ou detour du droict comme le texte Grec -exprime notamment, ἡ ἁμαρτία -ἐστὶν ἡ ἀνομία, c’est à -dire, <i lang="la" xml:lang="la">Peccatum est exorbitatio a lege</i> : laquelle loy -<span class="folionum">verso.</span>est de deux sortes, Divine & Humaine ; la Divine -a esté donnee par escrit à Moyse, & du depuis par -Jesus-Christ aux Chrestiens : l’humaine est burinee -au fond de la nature : Et ces deux loix sont deux -sortes de pechez en leurs transgressions : l’un est -appellé peché contre les commandemens de Dieu, -& l’autre peché contre la lumiere naturelle ; & de -cestuy-cy seront chargez & condamnez les mescroyans, -chacun en son particulier, outre le peché -commun de l’infidelité.</p> - -<p>Entre tous les vices auquels pourroient estre -subjets ces Barbares, ceux-cy sont speciaux, sçavoir -est, la vengeance qu’ils ne demordent jamais, quelque -mine qu’ils facent à leurs ennemis reconciliez & la -mettent en pratique à toute occasion : & de faict il -n’y a nulle doute, que si les François avoient quité -<i>Maragnan</i>, toutes les nations qui se sont là congregees -pesle-mesle, pour avoir l’aliance des François, -estant auparavant ennemies, se mangeroient les unes -les autres, & toutefois c’est chose estrange, qu’à present -ils vivent en bonne intelligence soubs les François, -s’entredonnans leurs filles en mariage.</p> - -<p><span class="folionum">folio 76.</span>Ils sont fort amateurs de vin, & s’enyvrer est -<span id="pg_73" class="pagenum">73</span>un grand honneur entre eux, mesmes les femmes. -Ils sont lubriques extremement, & plus les jeunes -filles que tout autre, inventeurs de fauses nouvelles, -menteurs, legers & inconstans, qui sont vices communs -à tous mescroyans, & pour accomplir la mesure -ils sont paresseux incroyablement : de sorte -qu’ils ayment mieux ne rien faire, & vivre chetivement, -que de travailler & vivre grassement : Car -s’ils vouloient tant soit peu se forcer, ils pourroient -en peu d’heure avoir abondance de chair & de -poisson. Cecy se doit specialement entendre des -<i>Tapinambos</i> : Car pour les autres Nations, telles que -sont les <i>Tabaiares</i>, <i>Long-cheveux</i>, <i>Tremembaiz</i>, <i>Canibaniliers</i>, -<i>Pacajares</i>, <i>Camarapins</i>, <i>Pinariens</i>, & semblables, -ils se peinent pour mieux vivre, & amasser -marchandises, & s’accommoder gentiment tant en -leurs loges, qu’en leurs mesnages.</p> - -<p>Je vay icy reciter un exemple joyeux de la -paresse de nos <i>Tapinambos</i>. Quelques François du -Fort, ayans demandé congé d’aller par les villages -<span class="folionum">verso.</span>pour se rafreschir, vindrent en bonne rencontre au -village d’<i>Vsaap</i>, & à l’entree de la premiere loge, -ils trouverent un grand <i>Boucan</i> chargé de venaison : -aupres duquel le maistre d’iceluy estoit couché -dans un lit de coton, qui se plaignoit fort, comme -s’il eust esté malade : Nos François affamez & bien -deliberez de faire feste à cette table preparee, -luy demanderent d’une voix douce & amoureuse -<i>Dé omano Chetouasap</i>, estes-vous malade mon Compere ? -Il respond qu’oüi : les François repliquerent, -qu’avez-vous donc ? Qu’est-ce qui vous faict mal ? -Ma femme, dict-il ; est dés le matin au jardin, & je -n’ay encore mangé. Les François luy dirent : voilà -de la farine & de la chair si prez de vous, que ne -vous levez-vous pour en prendre ? Il respond, -<i>Cheateum</i>, Je suis paresseux, je ne me sçaurois -lever. Voulez-vous, dirent les François, que nous -vous apportions de la farine & de la viande, & nous -<span id="pg_74" class="pagenum">74</span>mangerons avec vous ? Je le veux bien, respondit-il, -aussitost chacun se met en devoir de descharger le -<span class="folionum">folio 77.</span><i>Boucan</i>, & le mettre devant luy, & s’asseans en -rond, comme c’est la coustume, l’incitoient à manger -par le bon appetit qu’ils avoient, & la peine qu’ils -eurent d’apporter les viandes de dessus le <i>Boucan</i>, -qui n’estoit qu’à trois pieds de là, fut le payement -de leur escot.</p> - -<p>Nonobstant ces perverses inclinations, ils en ont -d’autres tres-bonnes & loüables à la vertu. Ils vivent -paisiblement les uns avec les autres, font part de -leur pesche, chasse & autres vivres à leurs semblables, -& ne mangent rien en secret parmy eux. -Un jour au village de <i>Ianouaran</i> il n’y avoit autre -chose à manger que de la farine : Il survint un -jeune garçon qui apporta une grosse perdrix fraischement -tuee, sa mere la plume au feu, la faict boüillir, -la met au mortier, puis la reduict en poudre, -& faisant apporter des fueilles de <i>Manioch</i> (lesquelles -approchent du goust de la chicoree sauvage), -les fit boüillir, & les ayant bien hachees, elle mesle -la poudre de la perdrix & de la farine avec ces -fueilles hachees, duquel meslange elle fit de petites -<span class="folionum">verso.</span>boules, grosses comme une balle, qu’elle envoya à -tous les mesnages de sa loge chacun la sienne. J’ay -veu moy-mesme une chose plus qu’admirable, encore -qu’elle soit triviale & de peu de consequence : C’est -que plusieurs Sauvages fort affamez, vindrent de la -pesche en ma loge, n’ayans sceu rien prendre sinon -qu’une <i>Crabe</i>, c’est un Cancre, qu’ils firent cuire -sur les charbons, & m’ayans demandé de la farine -pour la manger, ils s’asseerent en terre en rond, -chacun prenant son morceau : Ils estoient douze ou -treize. Vous pouvez penser combien chacun en -pouvoit avoir, parce que la <i>Crabe</i> n’excedoit au plus -la grosseur d’un œuf de poule.</p> - -<p>La liberalité est tres-grande entr’eux, & l’avarice -en est fort esloignee, tellement que si quelqu’un -<span id="pg_75" class="pagenum">75</span>d’entr’eux a desir d’avoir quelque chose qui appartient -à son semblable, il luy dit franchement sa -volonté : & il faut que la chose soit bien chere à -celuy qui la possede, si elle ne luy est donnee incontinent, -à la charge toutefois que si le demandeur -a quelque autre chose que le donneur affectionne, il la -<span class="folionum">folio 78.</span>lui donnera toutefois & quantes qu’il la luy demandera.</p> - -<p>Ils font paroistre leur liberalité beaucoup plus -vers les estrangers, que vers leurs compatriotes, -tellement qu’ils s’apauvrissent de leurs hardes, pour -en accommoder les estrangers qui les viennent voir, -s’estimans bien recompensez d’estre reputez liberaux -par ceux qui ne sont de leur pays, croyans que leur -renommee volera dans les pays esloignez, & là seront -tenus pour grands & riches : de sorte que bien souvent -ils vont faire des visites à cent, deux cens, & -trois cens lieuës, pour ce sujet d’estre estimez par -leurs liberalitez. Jamais ils ne s’entre-dérobent, ains -tout est à la veuë d’un chacun, suspendu aux poutres -& soliveaux de leurs loges. Il est bien vray que -dedans l’Isle à present, dans <i>Tapouïtapere</i> & -<i>Comma</i>, ils ont des coffres que les François leurs -ont donnez, dans lesquels ils reserrent leur meilleure -marchandise, aussi il s’est ensuivy soit de là, soit -de l’exemple des François, que plusieurs apprennent -le mestier de dérober. Ils appellent dérober, <i>Monda</i> -le larron, <i>Mondaron</i>, & est une grande injure entr’eux, -<span class="folionum">verso.</span>tellement qu’ils changent de couleur au visage, -de sorte qu’appeller une femme laronnesse, & double -putain qu’ils signifient par le mot <i>Menondere</i>, à la -difference d’une simple putain appellée <i>Patakuere</i>, -c’est le pis qu’on luy sçauroit dire : aussi vous estes -payez de mesme monnoye, quand vous les appellez -larrons : pour ce qu’ils vous jettent sur la barbe un -beau & bon <i>Giriragoy</i>, c’est à dire, tu as menty, -sans espargner personne, en quoy on peut recognoistre, -combien ce vice leur déplaist, puis qu’ils -n’en sçauroient supporter l’injure.</p> - -<p><span id="pg_76" class="pagenum">76</span>Ils gardent equité ensemble, ne se fraudent, & -ne se trompent ; si quelqu’un offence autruy, la peine -du <i>Talion</i> s’ensuit ; sont fort compationnans & se -respectent l’un l’autre, specialement les vieillards. -Ils sont fort patiens en leurs miseres & famine, -jusques à manger de la terre<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, à quoy ils habituent -leurs enfans, chose que j’ay veuë plusieurs fois, que -les petits enfans tenoient en leurs mains une plote -<span class="folionum">folio 79.</span>de terre, qu’ils ont en leur pays <i lang="la" xml:lang="la">quasi</i> comme terre -sigilee, laquelle ils sucçoient & mangeoient, ainsi que -les enfans de France, les pommes, les poires, & autres -fruicts qu’on leur donne.</p> - -<p>Ils ne sont pas fort curieux à apprester leur -viande, comme nous : car, ou ils la jettent dans le -feu pour la cuire, ou la mettent boüillir dans la marmite -sans sel, ou rostir à la fumee sur le <i>Boucan</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch21">Ordre et Respect -que la Nature a mise entre les Sauvages, qui se garde -imviolablement par la jeunesse.</h3> - -<p class="c">Chap. XXI.</p> - - -<p>Le poinct que j’ay le plus consideré & le plus -admiré, pendant les deux ans que j’ay demeuré -<span class="folionum">verso.</span>entre les Sauvages, est l’ordre & respect gardé inviolablement -des jeunes, vers leurs majeurs, ou -entr’eux, chacun executant ce que son aage requiert -de luy, sans s’ingérer de plus haut ou de moindre. -Qui est celuy qui ne s’estonnera avec moy, que la -pure nature ait plus de force sur ces Barbares à -faire garder le respect, que les enfans doivent à -leurs majeurs, & à demeurer dans les bornes du -<span id="pg_77" class="pagenum">77</span>devoir que requiert la diversité des aages, que la -nature, dis je, ait plus de force à faire observer ces -choses, que non pas la Loy, ny la grace de Jesus-Christ -sur les Chrestiens, parmy lesquels rarement -l’on voit que la jeunesse se tienne dedans ses termes, -nonobstant tous les beaux enseignements, Maistres -& Pedagogues, ains l’on n’y remarque que de la confusion -& grande presomption. A la mienne volonté -que ce discours suivant nous y apporte quelque -remede.</p> - -<p>Les Sauvages ont distingué leurs aages, par -certains degrez, chaque degré, portant sur le front -de son entree, son nom propre, qui advertit celuy -qui desire entrer dans son Palais ses parterres & -<span class="folionum">folio 80.</span>allees, le but de sa charge, qu’il enveloppe sous soy -par enigme, comme faisoient jadis les Hierogliphiques -des Egyptiens. Le premier desquels, pour les enfans -masles & legitimes, se nomme en leur langue, <i>Peitan</i>, -c’est à dire, enfant sortant du ventre de sa mere. -En ce premier degré d’aage, plein d’ignorance du -costé de l’Enfant, & qui n’a autre portion que les -pleurs & la foiblesse, si est-ce qu’estant le fondement -de tous les autres degrez, la Nature ; bonne mere à -ces Sauvages, a voulu que l’enfançon fust disposé -immediatement, à la sortie du ventre de sa mere, à -recevoir en luy, les premieres semences du naturel -commun de ces Barbares : Car il n’est point caressé, -emmailloté, eschauffé, bien nourry, bien gardé, ny -mis en la main d’aucune nourrice, ains simplement -lavé dans le ruisseau, ou en quelque autre vase plein -d’eau : est mis en un petit lit de cotton, ses petits -membres ayans toute liberté, sans vesture quelconque, -soit sur le corps, soit sur la teste : il se contente -pour sa nourriture du laict de sa mere, & des grains -de mil rostis sur les charbons, & machez dans la -<span class="folionum">verso.</span>bouche de la mere reduicts en farine, & détrampez -de sa salive en forme de boüillie, laquelle sa mere -luy donne en sa petite bouche, ainsi qu’ont accoustumé -<span id="pg_78" class="pagenum">78</span>les oyseaux de repaistre leurs petits, c’est-à-dire -bouche à bouche. Il est bien vray que quand -l’enfant est un peu fort, par une cognoissance & inclination -naturelle, vous le voyez rire, s’esjoüir, & -tressaillir à la mode des enfans, sur les bras de sa -mere, la considerant mascher grossement en sa bouche, -sa nourriture, & portant son petit bras à la bouche -de sa nourrice, il reçoit dans le creux de sa menote -cette pasture naturelle, qu’il porte droict à sa petite -bouche & la mange : & quand il se sent rassasié, il -jette le surplus en terre, & destournant son visage, -frappant de ses mains la bouche de sa mere, il luy -fait entendre, qu’il n’en veut plus. A quoy obeist -la mere, ne forçant en rien son appetit, & ne luy -donnant aucune occasion de pleurer. Si l’enfant a -soif il sçait fort bien demander par ses gestes la -<span class="folionum">folio 81.</span>mammelle de sa mere. Ces petits enfans rendent, -en ce jeune aage, le respect & le devoir, que la nature -leur demande en ce degré : car ils ne sont point -criards, pourveu qu’ils voyent leurs meres, se tiennent -en la place, où elles les mettent : Quand elles vont -jardiner au bois, elles vous les asseent tous nuds -comme ils sont sur le sable & la poudre, où ils se -tiennent sans dire mot, quoy que l’ardeur du Soleil -leur donne vivement sur la teste, & sur le corps. -Qui est celuy de nous autres, qui auroit eu en son -petit aage la moindre de ses incommoditez, & seroit -à present en vie ? Nos parens sçavent la retribution -& le devoir que nous avons commencé à leur rendre, -dés ce premier degré, d’où ils pouvoient bien s’asseurer, -si le trop grand amour qu’ils nous portoient -ne les eust aveuglez, qu’en tous les autres degrez de -nostre aage, nous ne serions pas plus recognoissans -de nostre devoir envers eux, quelque peine qu’ils -puissent prendre.</p> - -<p>Le second degré d’aage commence au temps -<span class="folionum">verso.</span>que le petit enfant s’esvertuë d’aller tout seul, encore -que confusément on ne laisse d’appeller du -<span id="pg_79" class="pagenum">79</span>mesme mot que je vay dire les enfans, en leur premier -degré : Neantmoins j’ay pris garde de prez, -qu’autre est la façon de gouverner les enfans qui ne -peuvent marcher, & autre la façon de gouverner ceux -qui s’efforcent d’aller tous seuls, qui faict que nous -devons mettre ce degré à part, & singulariser leur -nom, pour l’adapter seulement à leur degré, specifié -par la diversité de gouvernement & d’action : Le -second degré s’appelle <i>Kounoumy miry</i>, petit garsonnet<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, -& dure jusqu’à l’aage de sept ou huict ans. -En tout ce temps ils ne s’esloignent de leurs meres, -& ne suivent encore leurs Peres, qui plus est, on les -laisse à la mammelle, tant que d’eux mesmes, ils -s’en retirent, s’accoustumans peu à peu à manger des -grosses viandes, comme les grands & adults. On -leur fait de petits arcs, & des flesches proportionnees -à la force de leurs bras : lors s’amassans les uns avec -les autres de mesme aage, ils plantent & attachent -quelques courges, devant eux, sur lesquelles ils tirent -<span class="folionum">folio 82.</span>leurs fleches, & ainsi de bonne heure ils s’adextrent -tant les bras que la veuë à tirer justement. On ne -voit battre, ny foüetter ces enfans, qui obeissent à -leurs parens, & respectent ceux qui sont plus aagez -qu’eux. Cet aage d’enfans est infiniment agreable : -car vous remarquez en eux la distinction qui peut -estre en nous, de la nature & de la grace : pour ce -que, rejettant toute comparaison, je les ay trouvez -aussi mignons, doux & affables, que les enfans de -par de çà, sans oublier pourtant d’excepter & mettre -à part, la grace du Sainct Esprit, qui est donnee -aux enfans des Chrestiens par le Baptesme. Que -s’il arrive que ces enfans en cet aage meurent, les -parens en portent un deüil extreme, & en gravent -une memoire perpetuelle en leur cœur, pour s’en resouvenir -en toutes les ceremonies de larmes & de -pleurs, rememorans entre ces souvenances, qu’ils se -font les uns aux autres, en pleurant cette perte, & -mort de leurs petits garsonnets, les appellant d’un -<span id="pg_80" class="pagenum">80</span>nom particulier <i>Ykounoumirmee-seon</i>, le petit garsonnet -<span class="folionum">verso.</span>mort en son enfance. J’ay veu de ces foles -meres demeurer au milieu de leurs jardins, dans les -bois toutes seules, voire quelquefois s’arrester & acroupir -dans le milieu du chemin, pleurantes amerement, -& leur ayant faict demander ce qu’elles avoient de -pleurer ainsi toutes seules dans les bois, & au milieu -du chemin : Helas ! disoient-elles, nous nous -resouvenons de la mort de nos petits enfans, <i>Ché -Kounoumirmee-seon</i>, morts en leurs enfances. Puis -elles recommençoient de tant plus à pleurer, & se -fondoient en larmes : & à la verité cela est connaturel, -d’avoir regret de la perte & mort de ces petits -enfans, qui tant s’en faut, qu’ils ayent donné de -la peine à leurs parens, c’est au contraire, le seul & -unique temps du cours de leur vie, auquel ils puissent -donner quelque contentement à leurs peres & meres.</p> - -<p>Le troisieme degré contient l’aage entre ces -deux premiers degrez, d’enfance & de puerilité, & -entre les degrez d’adolescence & virilité, qui est -proprement depuis 8 jusques à 15 ans, que nous appellons -<span class="folionum">folio 83.</span>jeunesse, & garsons : les Sauvages les appellent -simplement <i>Kounoumy</i> sans aucune autre -addition, telle qu’est l’enfance appellee <i>Kounoumy -miry</i> & l’adolescence nommee <i>Kounoumy Ouassou</i>. -Ces <i>Kounoumys</i> donc, ou garsons, en l’aage de 8 -à 15 ans, ne s’arrestent plus au foyer, ny autour -de leurs meres, ains suivent leurs Peres, apprennent -à travailler, selon qu’ils voyent qu’ils font : ils s’appliquent -à rechercher la nourriture pour la famille, -vont au bois tirer des oyseaux, vont à la mer, flecher -les poissons, qui est chose tres-belle à voir, avec -quelle industrie ils dardent quelquefois trois à trois -ces poissons, ou bien ils les prennent avec la ligne -faite de <i>toucon</i>, ou dans les <i>poussars</i>, qui sont -une espece de fouloire & petite seine, se chargent -d’huytres & de moules, & apportent le tout en la -maison : on ne leur commande de ce faire. Ils y -<span id="pg_81" class="pagenum">81</span>vont de leur propre instinct, recognoissans que c’est -le devoir de leur aage, & que tous leurs majeurs -ont fait le mesme. Ce travail & exercice plus joyeux -que penible, correspondant à l’inclination de leurs ans, -les affranchit de beaucoup de vices, ausquels la nature -infectee commence à prester l’oreille et le goust : -<span class="folionum">verso.</span>Et c’est, ce me semble, la raison pourquoy, l’on propose -à la jeunesse des divers exercices liberaux ou -mechaniques, pour la retirer & divertir de l’impulsion -corrompuë, que chacun a naturellement attachee dedans -soy, laquelle se renforce par l’oysiveté, specialement -en ce temps.</p> - -<p>Le quatriesme degré est pour ceux, que les -Sauvages appellent <i>Kounoumy Ouassou</i>, c’est à dire -grands garsons, ou jeunes hommes, comprenant les -ans depuis 15. jusques à 25. que nous disons entre -nous l’adolescence. Ceux-cy ont une autre sorte de -comportement : car ils s’addonnent fort et ferme au -travail, ils s’habituent à bien manier les avirons des -Canots, et pour ceste cause on les choisit, quand on -desire aller en guerre, pour nager les Canots. Ce -sont eux qui s’estudient specialement à faire les -fleches pour la guerre : ils vont à la chasse, avec -les chiens, s’acoustument à bien flecher et harponner -les gros poissons, ne portent encore des <i>Karaiobes</i>, -c’est-à-dire, des pieces de drap liees devant eux pour -cacher leur honte, comme font les hommes mariez, -<span class="folionum">folio 84.</span>mais avec une fueille de Palme ils accomodent ceste -partie. Ils peuvent librement deviser avec les plus -aagez, hormis au <i>Carbet</i>, où il faut qu’ils escoutent, -sont prompts à faire service à ceux qui les surpassent -d’aage. Et à vray dire, c’est en ce temps qu’ils -aydent plus à leurs Peres & Meres, de leur travail, -chasse et pesche, d’autant qu’ils ne sont point encore -mariez, & par consequent non obligez à nourrir -une femme : & c’est pourquoy leurs parens s’attristent -beaucoup, quand ils meurent en ces annees, leur -donnans un nouveau nom en signe de douleur, qui -<span id="pg_82" class="pagenum">82</span>est <i>Ykounoumy-ouassou-remee seon</i>, c’est à dire le -grand garson mort, ou le grand garson mort en son -adolescence.</p> - -<p>Le cinquiesme degré prend depuis 25. jusqu’à -40. ans, & celuy qui est en ces annees proprement -s’appelle <i>Aua</i>, vocable qui ne laisse pas d’estre imposé -generalement à tous les aages, ainsi comme est -le nom d’homme parmy nous : toutefois il doit estre -particulier à cet aage, en tant qu’alors l’homme est -<span class="folionum">verso.</span>en sa force appellé par les Latins <i lang="la" xml:lang="la">vir, à virtute</i>, & -en François aage viril, pour la virilité, c’est-à-dire -la force qui est en l’homme en ce terme : de mesme -ceste langue des Sauvages use de ce mot <i>Aua</i>, duquel -procede <i>Auaeté</i>, c’est-à-dire fort, robuste, vaillant, -furieux, pour signifier le 5. aage de leurs enfans. -En ce temps ils sont bons guerriers pour bien -frapper, mais non pour conduire. Ils recherchent -les femmes en mariage en cette saison, lequel n’est -pas beaucoup difficile à faire : car le trousseau de la -nouvelle mariee ne consiste qu’en quelques courges -que sa mere luy donne pour commencer son mesnage, -au lieu qu’en ces pais les meres fournissent les vestements, -linges, ornemens & pierreries à leurs filles. -Les peres donnent pour doüaire, aux marys qui -espousent leurs filles, 30. ou 40. buches coupees de -mesure, qu’ils font porter en la chambre du nouveau -marié, pour faire le feu des nopces, & ce nouveau -marié s’appelle non plus, <i>Aua</i>, mais <i>Mendar-amo</i>. -Quoy que ce jeune homme soit marié, & la jeune -femme semblablement, cela n’oste ny afranchit de -<span class="folionum">folio 85.</span>l’obligation naturelle, d’assister leurs parents, ains -demeurent tousjours obligez de leur subvenir, & ayder -à faire leurs jardinages. C’est une remonstrance que -j’entendy faire en ma loge, par la fille de <i>Iapy-Ouassou</i>, -baptisée & mariee en l’Eglise, à un autre -Sauvage son mary aussi Chrestien, lequel s’en allait -à <i>Tapouitapere</i>, assister le R. Pere Arsene, pour baptiser -plusieurs Sauvages : Elle luy dit ainsi : Où -<span id="pg_83" class="pagenum">83</span>veux-tu aller ? Tu sçais bien que les jardins de mon -Pere sont à faire, & qu’il a faute de vivres : Ne sçais -tu pas qu’il m’a donnee à toy, à la charge que tu -luy ayderois & subviendrois en sa vieillesse ? Si tu -le veux abandonner je m’en vay retourner chez luy. -On la reprit sur ces derniers mots, luy faisant recognoistre -la foy, qu’elle avoit donnee, de jamais ne -l’abandonner, ou se separer de luy, quant au reste -on la loüa fort : Et pleust à Dieu que tous les enfans -de la Chrestienté se mirassent en ce lieu, apprenans -la vraye intelligence de ces paroles formelles -du mariage, que l’homme & la femme quitteront leurs -parens pour adherer ensemble : car tant s’en faut que -Dieu authorise l’ingratitude des enfans mariez, pour -<span class="folionum">verso.</span>ce disent-il, qu’ils ont d’autres enfans, ou sont prests -d’en avoir, ausquels il faut qu’ils pourvoient : qu’au -contraire, Dieu reprouve comme damnez, ceux qui -abandonnent leurs parens, sans lesquels, mettant la -volonté de Dieu à part, ils ne seroient au monde, -ny eux ny leurs enfans ; mais bien par ces paroles -Dieu declare la grande union qui doit estre d’esprit -& de corps, entre l’homme & la femme par le mariage.</p> - -<p>Le 6. degré enferme en soy, les annees depuis -40. jusqu’à la mort, & ce degré est le plus honorable -de tous ; c’est luy qui couronne de respect & de -majesté les braves soldats, & prudens Capitaines -d’entr’eux : tout ainsi que la saison de l’Aoust donne -la cueillette des labeurs, & recompence la patience -du laboureur à supporter l’hyver, & le printemps, sans -estre aydé de sa terre, sur laquelle il a tant fait de -tours & retours avec la charruë, ainsi en est-il parmy -les Sauvages, lesquels estans parvenus à la saison -<span class="folionum">folio 86.</span>d’anciens & vieillards sont honorez de tous ceux qui -sont leurs inferieurs en aage. Celuy qui est receu par -la course de ses annees en ce terme, est appellé -<i>Thouyuaë</i>, c’est a dire ancien & vieillard : Il n’est -plus si assidu au travail comme les autres, ains il -travaille à son vouloir & à son aise, & plus pour -<span id="pg_84" class="pagenum">84</span>servir d’exemple à la jeunesse & suivre la coustume -de leur Nation, que pour autre necessité : il est escouté -avec silence dans un <i>Carbet</i> : & parle par mesure -& gravement sans precipiter ses paroles, lesquelles -il accompagne de geste naïf, & explicant -nettement ce qu’il veut dire, & le sentiment avec lequel -il prononce ces paroles. On luy respond doucement -& respectueusement, & les jeunes le regardent -& escoutent attentivement, quand il parle : s’il se -trouve à la feste des <i>Kaouïnayes</i>, il est le premier -assis & servy le premier ; & d’entre les filles qui -versent le vin, & le presentent aux invitez : les plus -honorables le servent, telles que sont les filles les -plus proches de consanguinité à celuy qui faict le -convive. Parmy les danses qui se font là, ces anciens -<span class="folionum">verso.</span>& vieillards entonnent les chansons, & leur -donnent la notte, commençans d’une voix fort basse, -mais grave, tousjours montant presque à la mesure -de nostre musique. Leurs femmes ont soin d’eux, -leur lavent les pieds, leur apprestent & apportent à -manger, & s’il y a quelque difficulté en la viande, -poisson, ou escrevices de mer, pour estre aisement -machees leurs femmes les cassent, espluchent & -accommodent. Quand quelqu’un d’eux meurt, les -vieillards luy rendent honneur, le pleurent comme -les femmes, & l’appellent <i>Thouy-uaë-pee-seon</i>. Il est -vray que s’il est mort en guerre, ils l’appellent d’un -autre mot, qui est <i>marate-Kouapee-seon</i>, c’est-à-dire, -le vieillard mort au milieu des armes : ce qui ennoblit -autant les enfans d’iceluy & toute sa race, comme -entre nous, quelque vieil Colonel, qui toute sa vie -n’a faict rien autre chose, que porter les armes pour -le service de son Roy & de sa patrie, meurt pour -le comble de son honneur les armes au poing, la -face tournee vers les ennemis, au milieu d’un furieux -combat, chose qui n’est pas oubliee par ses enfans, -<span class="folionum">folio 87.</span>ains la tiennent pour le plus grand heritage qu’il leur -peut laisser & sçavent bien s’en servir, pour representer -<span id="pg_85" class="pagenum">85</span>au Prince le bon service de leur pere, & partant -recompence deüe par le Prince aux enfans. Ces -Sauvages qui ne font cas d’aucune recompence humaine -ains seulement de l’honneur, recueillans & -rassemblans toutes les passions de leurs ames à ce -seul but, ne peuvent autrement, qu’ils ne facent grande -estime des proüesses de leurs parens, & qu’ils ne -soient estimez par les autres pour le respect d’iceux. -Ceux qui meurent en leur lict, ne laissent pas d’estre -honorez, chacun selon son merite, & est appelé d’iceux -<i>Theon-souyee seon</i>, c’est à dire, le bon vieillard mort -en son propre lict.</p> - -<p>Par ce discours vous pouvez voir, comme la -nature seule nous apprend de respecter les vieillards -& anciens, les ayder & secourir & reprend aigrement -la temerité & presomption de la jeunesse de ce temps -qui sans prevoir l’advenir n’advisent pas qu’alors -qu’ils deviendront vieux, il leur sera rendu justement -la mesme mesure qu’ils ont donnee estant jeunes à -leurs predecesseurs : car ils apprennent par exemple, -<span class="folionum">verso.</span>leurs enfans à leur rendre ceste ingratitude.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch22">Que le mesme ordre & respect se garde entre les -filles & les femmes.</h3> - -<p class="c">Chap. XXII.</p> - - -<p>Les traicts de la nature se trouvent entre ces -Sauvages, tout ainsi que les pierres precieuses se -rencontrent dans les flancs d’une montagne : car celuy -qui estimeroit, que les diamans & autres joyaux -fussent dans leur lict naturel aussi clairs & estincelans, -<span id="pg_86" class="pagenum">86</span>comme ils se voient enchassez dans les bagues, -seroit un fol : pour ce que ces riches pieces sont enveloppees -dans le limon, sans paroistre beaucoup, -<span class="folionum">folio 88.</span>tellement que plusieurs passent & repassent dessus, -ignorans ce secret, sans les lever de terre.</p> - -<p>La mesme chose se pratique en la conversation -de ces pauvres Sauvages : combien y en a-il, qui ont -ignoré, & ignorent ce que j’ay rapporté icy, & rapporteray, -quoy qu’ils ayent longtemps conversé avec -eux, faute d’avoir penetré & remarqué la belle conduitte -de la nature en ces gens destituez de grace, -ains ont passé par dessus ces pierres precieuses sans -en faire leur profit, traversant le tout en gros.</p> - -<p>Le mesme ordre des degrez d’aage, j’ay remarqué -entre les filles & les femmes, comme il est entre -les hommes, sçavoir, que le premier degré supposé -commun aux masles & aux femelles sortans immediatement -du ventre de leurs meres, appellé du mot, -<i>Peïtan</i>, ainsi qu’avons dit suffisamment au chapitre -precedent : le second degré suit, qui met distinction -d’aage, de sexe & de devoir : d’aage de fille à fille, -de sexe de fille à garçon & de devoir de la plus -jeune à son aisnee. Ce degré enclost dedans soy -les sept premieres annees, & la fillette de ce temps -<span class="folionum">verso.</span>s’appelle <i>Kougnantin-myri</i>, c’est-à-dire la petite fillette. -En tout cet aage, elle demeure fixement avec sa -mere, succeant le laict de la mere plus d’un an -davantage que les garçonnets, voire je diray bien -ceste verité, d’en avoir veu aagees de plus de six -ans, teter encore leurs meres, mangeant fort bien -toute autre viande, parlant & courant comme les -autres. Au lieu que les garçonnets de cet aage -portent des arcs & fleches, ces fillettes s’amusent -à contre-faire leurs meres en fillant comme elles -peuvent du coton, & traceant une espece de petit -lict, comme est la coustume des fillettes de cet aage -à s’amuser à quelques frivoles & legeres ouvrages, -pestrissent la terre, contrefaisant l’usage des plus -<span id="pg_87" class="pagenum">87</span>experimentees à faire des vases & des escuelles de -terre. Il y a bien à dire de l’amour que portent -les peres & les meres à leurs petits enfans masles, -ou fillettes ; pour ce que tant le pere que la mere -batissent leur amour sur leur fils, & pour les filles, -cela leur est par accident, & ne sont point esloignees -en ceste suitte de nature, de nostre lumiere commune -qui nous rend plus prisables les fils que les -<span class="folionum">folio 89.</span>filles, & non sans raison : car l’un conserve la souche, -& l’autre la met en pieces.</p> - -<p>Le troisiesme degré va depuis sept jusqu’à quinze, -& la fille de cet aage s’appelle <i>Kougnantin</i>, c’est à -dire fille : c’est en cet aage qu’elles perdent ordinairement -par leurs foles phantasies, ce que ce sexe a de -plus cher, & sans quoy elles ne meritent d’estre estimees, -ny devant Dieu, ny devant les hommes : -qu’on me pardonne, si je dy un mot, que plusieurs -de ce sexe en cet aage, ne sont pas plus sages par -de çà, quoy que l’honneur & la loy de Dieu, les -devroit convier à l’immortalité de la candeur, parce -que ces pauvres jeunes filles barbares, ont un erreur -connaturel procedé de l’auteur de tout mal, qu’elles ne -doivent estre trouvees apres cet aage avec le signacle -de leur pureté : Je n’en diray pas d’avantage, pour -n’offencer le Lecteur : il me suffit d’ateindre & toucher -le fil de mon discours. En ces annees elles -apprennent tous le devoir d’une femme, soit pour -filer les cotons, pour tistre les licts, pour travailler -en estame, pour semer & planter les jardins, pour -faire les farines, composer les vins, & apprester les -<span class="folionum">verso.</span>viandes, gardent un grand silence, quand elles se -trouvent en compagnie, où il y a des hommes, & -generalement elles parlent peu de cet aage, si elles -ne sont avec leurs semblables.</p> - -<p>Le 4. degré est depuis 15. ans jusqu’à 25. ans ; -lequel impose à la fille de cet âge le nom de -<i>Kougnanmoucou</i>, c’est-à-dire, une fille, ou femme en -sa grandeur & stature parfaicte, que nous disons en -<span id="pg_88" class="pagenum">88</span>ces quartiers fille à marier. Nous passerons souz -silence l’abus qui se commet en ces annees, par la -tromperie que la coustume de leur Nation deceuë, leur -a imprimé pour loy dans leur esprit. Ce sont elles -qui font tout le mesnage de la maison, relevant de -peine leurs meres, & ont la charge des choses necessaires -pour le vivre de la famille. Elles ne sont -pas longtemps sans estre demandees en mariage, si -tant est que leurs parens ne les reservent pour quelque -François, afin d’avoir abondance de marchandise, & -en cas que cela ne soit, elles sont donnees en mariage, -& alors elles portent le nom de <i>Kougnanmoucou-poire</i><a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, -c’est-à-dire, femme mariee & en la force -de son aage. Et dés ce temps elle suit son mary, -<span class="folionum">folio 90.</span>portant sur sa teste, & sur son dos apres luy, tant -les ustenciles necessaires, pour presenter à manger, -que le mesme manger, & les vivres qui sont de -besoin par les chemins : tout ainsi que les mulets de -par deçà portent le bagage & les vivres des Seigneurs : -Et en effect, puisque je suis sur ce point je -diray ce mot, que comme les Seigneurs de l’Europe -ambitieux de faire recognoistre à tout le monde leur -grandeur, taschent d’avoir le plus grand nombre de mulets -qu’ils peuvent : ainsi ces Sauvages sont extremement -convoiteux d’avoir nombre de femmes pour marcher -apres eux, portans leur bagage : d’autant qu’entr’eux, ils -sont prisez & estimez selon le nombre des femmes qu’ils ont.</p> - -<p>Ces jeunes femmes devenuës grosses du faict de -leurs maris, sont appellees d’un mot particulier <i>Pouroua-bore</i>, -c’est à dire, femme enceinte, & nonobstant -ceste grossesse, elles ne laissent de travailler, jusqu’à -l’heure de leur accouchement, comme si elles -n’estoient point empeschees. Elles deviennent fort -grosses, à cause qu’elles rendent leurs enfans assez -grands & membrus. Plusieurs penseroient que ces femmes -<span class="folionum">verso.</span>en cet estat, auroient plus de curiosité de se couvrir, -mais c’est tout un avec les autres temps. Venuë -qu’elle est au temps de ses couches, si couches se -<span id="pg_89" class="pagenum">89</span>doivent apeller : car elle ne garde pour tout cela le -lict, si elle n’est prevenuë de grandes douleurs, encore -à lors demeure-elle assize, environnee de ses -voisines, lesquelles elle a invitees, quelque peu auparavant, -au sentiment & mouvement de son fruict, -de l’assister par ces paroles, <i>Chemen-boüirare-Kouritim</i>, -c’est-à-dire, je m’en vay incontinent accoucher, ou je -suis preste à present d’accoucher, lors le bruit court -par les loges, que telle ou telle s’en va accoucher, -disans ces paroles avec le nom propre de la femme -qu’elles y conjoignent <i>Ymen-bouïrare</i>, qui signifie, -une telle est accouchee, ou s’en va accoucher. Le -mary s’y trouve avec les voisins, & si tant est que -sa femme ait difficulté d’enfanter, il luy presse le -ventre, pour faire sortir l’enfant, sorty qu’il est, il -se couche pour faire la gesine au lieu de sa femme<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, -qui s’employe à son office coustumier, & lors toutes -les femmes du village viennent le voir & visiter -couché en ce sien lict, le consolant sur la peine & -<span class="folionum">folio 91.</span>douleur qu’il a eu de faire cet enfant, & est traitté -comme fort malade & bien lassé, sans sortir du lict, -au lieu que par deça les femmes gardent le lict apres -l’accouchement où elles sont visitees & traittees.</p> - -<p>Le cinquiesme degré enferme dans ses limites -les annees de vingt-cinq à quarante ans, auquel temps -le femme reçoit toute sa force, ainsi que l’homme ; -& partant est appellee du nom commun & general -<i>Kougnan</i>, sans autre addition, ce que nous dirions -en François, une maistresse femme, ou une femme -en sa force. En ce terme les femmes Indiennes ont -encore quelques traicts de la beauté de leur jeunesse, -neantmoins elles s’en vont au declin le grand galot, -& commencent à estre hideuses & sales, leurs mamelles -pendantes le long de leurs flancs, comme vous -voyez par deça aux levrettes & chiennes de chasse : -ce qui apporte une horreur à la veuë : quand elles -sont jeunes, elles sont tout au contraire, portans les -mamelles fermes. Je ne veux m’amuser d’avantage -<span id="pg_90" class="pagenum">90</span>à ceste matiere, apres que j’auray dit, que la recompence -<span class="folionum">verso.</span>dés ce monde donnee à la pureté, est l’incorruption -& integrité accompagnee de bonne odeur, -fort bien representee dans les sainctes lettres par la -fleur de Lys, pur, entier & odoriferant : <i lang="la" xml:lang="la">Sicut lilium -inter spinas, sic amica mea inter filias.</i></p> - -<p>Le sixiesme & dernier degré prend depuis quarante -ans, jusqu’au reste de la vie, & la femme de -ce temps est nommee <i>Ouainuy</i> : dans ces annees, -elles ne laissent d’estre fœcondes à produire des enfans : -Elles usent du privilege de mere de famille : ce -sont elles qui president à faire les <i>Kaouins</i>, & toutes -leurs autres manieres de brasseries : sont les maistresses -du <i>Carbet</i>, où se trouvent les femmes pour deviser : -& quand le pouvoir de manger les esclaves estoit -encore entier, c’estoit leur office de bien faire rostir -le corps, recueuillir la gresse qui en degoutoit, afin -d’en faire le <i>Migan</i>, c’est-à-dire le potage, de faire -cuire les tripes & boyaux dans des grandes poëles -de terre, y mesler la farine, & les chous de leurs -pays, puis mesuroient la portion d’un chacun dans -des escuelles de bois, qu’elles envoyoient à tous par -<span class="folionum">folio 92.</span>les jeunes filles. Ce sont elles qui commencent les -pleurs & gemissemens sur les deffuncts, & à la bien -venuë de leurs amis. Elles enseignent aux jeunes -ce qu’elles ont appris. Elles sont plus corrompuës -en paroles, & plus effrontees que les filles & les -jeunes femmes ; & n’oserois dire ce qui en est, & ce -que j’en ay veu & recogneu. Bien vray est que j’en -ay veu & cogneu de fort bonnes, honnestes & charitables.</p> - -<p>Il y avoit au Fort S. Louïs deux bonnes vieilles -femmes <i>Tabaiares</i>, qui ne manquoient jamais de -m’apporter de leurs petites commoditez, & quand -elles me les offroient, c’estoit en pleurant, & s’excusant -de ne pouvoir faire mieux. Je n’ay pas pourtant -grande esperance de ces vieilles : Il faut que -le Païs s’en face quitte par la mort naturelle : quand -<span id="pg_91" class="pagenum">91</span>elles meurent elles ne sont pas beaucoup pleurees ny -regrettees, ainsi les Sauvages en sont bien aises pour -en avoir de jeunes. Je me suis laissé dire que les -Sauvages, par opinion supersticieuse tiennent, que -les femmes ont bien de la peine, apres qu’elles sont -mortes, de trouver le lieu, où dansent leurs grands -<span class="folionum">verso.</span>Peres, par delà les montagnes, & qu’une bonne part -demeure par les chemins si tant est que quelques -unes s’y arrivent. Elles deviennent fort sales, quand -elles atteignent l’aage decrepité, & y a ceste distinction -entre les vieillards & les vieilles, que les -vieillards sont venerables, & representent une façon -en eux, de gravité & authorité ; à l’opposite les vieilles -de ces Païs sont rechignees & ridees comme un parchemin -mis au feu : nonobstant cela, elles sont fort -respectees, tant de leurs maris, que de leurs enfans -& specialement des filles & des jeunes femmes.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">folio 93.</span></p> - -<h3 id="ch23">De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages.</h3> - -<p class="c">Chap. XXIII.</p> - - -<p>La consanguinité entre ces barbares, a autant -d’eschelons & rameaux comme la nostre, & se conserve -de famille en famille, avec autant de curiosité -comme nous pourrions faire, excepté le poinct de -Castimonie, qui a de la peine parmy eux, sinon au -premier eschelon, c’est-à-dire de Pere à fille. Pour -les sœurs, & les freres, ils ne se marient pas ensemble, -mais du reste de leurs affaires j’en doute, & -<span class="folionum">verso.</span>non sans raison, cela ne merite pas d’estre escrit.</p> - -<p>Le premier rameau sort du tronc de leurs Ayeuls -ou grands Peres, qu’ils appellent <i>Tamoin</i><a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>, & soubs -<span id="pg_92" class="pagenum">92</span>ce mot ils comprennent tous leurs devanciers, voire -depuis Noé, jusqu’au dernier de leurs Ayeuls ; & c’est -chose estrange, comment ils se souviennent & racontent -d’Ayeul en Ayeul, leurs devanciers, veu que -nous sommes bien en peine en l’Europe de monter -jusqu’au Tris-ayeul, que les familles ne se perdent -deçà delà.</p> - -<p>Le second rameau pousse & sort du premier, & -s’appelle <i>Touue</i>, c’est-à-dire, Pere, & est celuy qui -les engendre en vray & legitime mariage, tel qu’il -est pratiqué par delà : Car la Loy des bastards, est -autre que celle des legitimes, ainsi que nous dirons -en son lieu. Ce rameau paternel en produit un autre -qui se nomme <i>Taïre</i>, c’est-à-dire, fils, lequel rameau -vient à se coupper, & fourcher en diverses branches, -ausquelles ils imposent ces noms <i>Chéircure</i>, c’est-à-dire, -<span class="folionum">folio 94.</span>mon grand frere, ou mon frere aisné, qui doit -tenir la tige de la maison & de la famille, & <i>Chèuboüire</i>, -qui signifie mon petit frere, ou mon cadet, -auquel n’appartient de tenir la maison, sinon par la -mort de son grand frere. Arrivant qu’un de ces -deux freres aye enfant ; cet enfant, masle ou femelle, -doit appeller le frere de son Pere <i>Chétouteure</i>, -c’est-à-dire, mon oncle, & sa femme <i>Chèachè</i>, ma -tante. Semblablement si son Pere a des sœurs, il -les appelle <i>Chèachè</i>, ma Tante, comme aussi les -marys de ses sœurs <i>Chètouteure</i>, mon Oncle. Les -Oncles & les Tantes appellent les enfans masles de -leurs freres, ou sœurs <i>Chèyeure</i>, c’est-à-dire, mon -Nepveu, & les filles <i>Reindeure</i>, ou <i>Chereindeure</i>, ma -niepce. Les enfans descendus de deux freres, ou de -frere, & de sœur, ou bien de deux sœurs s’appellent -ainsi. Les masles <i>Rieure</i>, ou <i>Cherieure</i> mon cousin, -les femelles <i>Yetipere</i>, ou <i>Cheitipere</i>, ma cousine. Quant -à la descente du costé des femmes, la grand-mere fait -le 1. Eschelon, soit du costé Paternel ou du costé -Maternel, c’est à dire la Mere du propre Pere, duquel -<span class="folionum">verso.</span>on est descendu, ou la Mere de sa propre Mere -<span id="pg_93" class="pagenum">93</span>qui l’a engendré, & est appellee <i>Ariy</i>, ou <i>Cheariy</i> -ma grand’mere. La propre mere faict le 2. Eschelon, -nommee <i>Aï</i>, Mere, ou <i>Cheaï</i>, ma Mere. La fille faict -le 3. Eschelon, dite <i>Tagyre</i>, fille, ou <i>Chéagyre</i> ma -fille. Le 4. Eschelon est de la sœur, appellee <i>Teindure</i>, -sœur, ou <i>Chéreindure</i>, ma sœur. La Tante faict -le 5. Eschelon, nommé <i>Yaché</i>, Tante, ou <i>Chèaché</i>, -ma Tante. Le 6. Eschelon est en la Niepce, appellee -<i>Reindure</i>, ou <i>Chereindure</i>, ma Niepce, ou ma -petite sœur, qui est une forme de parler entr’elles. -Le 7. Eschelon est de la Cousine, nommee <i>Yetipere</i>, -Cousine, ou <i>Cheytipere</i>, ma Cousine ; Somme voicy -les rameaux de la consanguinité d’entre eux.</p> - - -<p class="c b">Pour les masles.</p> - -<ul> -<li>Grand Pere.</li> -<li>Pere.</li> -<li>Fils.</li> -<li>Frere.</li> -<li>Oncle.</li> -<li>Neveu.</li> -<li>Cousin.</li> -</ul> -<p><span class="folionum">folio 95.</span>Qu’ils appellent en leur langue</p> - -<ul> -<li><i>Chéramoin</i>, ou <i>Tamoin</i>.</li> -<li><i>Touue</i>, ou <i>Chérou</i>.</li> -<li><i>Tayre</i>, ou <i>Chéayre</i>.</li> -<li><i>Chéircure</i>, ou <i>Chéubouïre</i>.</li> -<li><i>Touteure</i>, on <i>Chétouteure</i>.</li> -<li><i>Yeure</i>, ou <i>Chéyeure</i>.</li> -<li><i>Rieure</i>, ou <i>Chérieure</i>.</li> -</ul> - -<p class="c b">Pour les femelles.</p> - -<ul> -<li>Grand mere.</li> -<li>Mere.</li> -<li>Fille.</li> -<li>Sœur.</li> -<li>Tante.</li> -<li><span id="pg_94" class="pagenum">94</span>Niepce.</li> -<li>Cousine.</li> -</ul> -<p>Qu’il appellent en leur langue</p> - -<ul> -<li><i>Ariy</i>, ou <i>Ché-Ariy</i>.</li> -<li><i>Aï</i>, ou <i>Chéaï</i>.</li> -<li><i>Tagyre</i>, ou <i>Chéagyre</i>.</li> -<li><i>Theindeure</i>, ou <i>Chéreindeure</i>.</li> -<li><i>Yaché</i>, ou <i>Chèaché</i>.</li> -<li><span class="folionum">verso.</span><i>Reindeure</i>, ou <i>Chéreindeure</i>.</li> -<li><i>Yetipere</i>, ou <i>Ché-yetipere</i>.</li> -</ul> -<p>Outre ceste consanguinité, il s’en trouve deux -autres contractees par alliance, sçavoir, ou en donnant -leur fille à quelqu’un, ou recevant une fille pour -femme de leur fils, ou bien secondement, en contractant -l’alliance d’hospitalité avec les François, -quand specialement ils leur donnent leur filles pour -concubines. Ils appellent ceux à qui ils donnent -leurs filles <i>Taiuuen</i>, gendre, ou <i>Chéraiuuen</i>, mon -gendre. Ils imposent ce nom à la fille, qu’ils reçoivent -pour femme à leur fils <i>Taütateu</i>, bru, ou -belle fille, <i>Chérautateu</i>, ma bru ; ils appellent le -François, avec qui ils contractent l’alliance d’hospitalité, -<i>Touassap</i>, Compere, ou <i>Ché touassap</i>, mon -Compere, & quelquefois <i>Chéaïre</i>, mon fils, ou <i>Chéraiuuen</i>, -mon gendre, & ce lors que le François retient -sa fille pour concubine. — Telle est donc ce -rameau d’alliance.</p> - -<ul> -<li><span class="folionum">folio 96.</span>Gendre.</li> -<li>Bru.</li> -<li>Compere.</li> -</ul> -<p>Et en leur langue</p> - -<ul> -<li><i>Taiuuen</i>, ou <i>Ché-raiuuen</i>.</li> -<li><i>Taütateu</i>, ou <i>Cheraütateu</i>.</li> -<li><i>Touassap</i>, ou <i>Chetouassap</i>, ou bien <i>Ché-aïre</i>.</li> -</ul> -<p><span id="pg_95" class="pagenum">95</span>Les bastards sont tous les enfans qu’ils ont hors -le legitime mariage pratiqué entr’eux, à leur mode, -& entre ces bastards il y a un ordre : ou bien ils -sont sortis d’un <i>Tapinambos</i> & <i>Tapinambose</i>, & cestuy -est le premier Eschelon : ou d’une Indienne <i>Tapinambose</i> -& d’un François, & c’est le second rameau : -ou d’un <i>Tapinambos</i> & d’une Esclave, & c’est le -troisiesme Eschelon, ou d’une Indienne <i>Tapinambose</i>, -et d’un serviteur Esclave, & c’est le quatriesme rameau : -ou d’une servante Esclave, & d’un François, -c’est le dernier Eschelon.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Telle est donc ceste ligne de bastards.</p> - -<ul> -<li>D’un <i>Tapinambos</i> avec une <i>Tapinambose</i>.</li> -<li>D’une Indienne <i>Tapinambose</i> & d’un François.</li> -<li>D’un <i>Tapinambos</i> & d’une Esclave.</li> -<li>D’une Indienne <i>Tapinambose</i> & d’un serviteur Esclave.</li> -<li>D’une servante Esclave & d’un François.</li> -</ul> -<p>Ces Bastards sont appelez en leur langue</p> - -<ul> -<li><i>Marap</i>, ou <i>Ché-marap</i>.</li> -</ul> -<p>Et les Bastards des François,</p> - -<ul> -<li><i>Mulâtres</i>.</li> -</ul> -<p>Les loix de ces bastards sont diverses, selon la -diversité de leurs descentes : & auparavant que je les -touche, il faut poser la regle generale qu’ils observoient -vers les bastards, qui est, que quand…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_96" class="pagenum">96</span><span class="folionum">fol. 105.</span>ils l’appellent <i>Toreuüe</i>, c’est à dire gaillard, <i>Cheroreuuë</i>, -je suis joyeux, gaillard : celuy qui est plaisant, -& a le mot à dire, <i>aron-ayue</i>.</p> - -<p>Leurs salutations, demandes, & responces, quand -ils se trouvent par ensemble, sont si douces que rien -plus : d’autant qu’ils les prononcent avec un accent -assez long, fort doux, & attrayant, specialement les -femmes & les filles ; & pour ce que je sçay, que cela -apportera une consolation au Lecteur : j’ay mis cy -dessoubs la forme & maniere ordinaire de leur pourparler, -qui est telle<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> - -<p>Le matin quand ils se levent, ils se disent.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Bon jour.</td> -<td class="w45"><i>Tyen-de-Koem.</i></td></tr> -<tr><td>Et à vous aussi.</td> -<td><i>Nein Tyen-de-Koem.</i></td></tr> -</table> -<p>Le soir quand ils reviennent du travail, & qu’ils -se separent, ils se disent.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Bon soir.</td> -<td class="w45"><i>Tyen de Karouq.</i></td></tr> -<tr><td>Et à vous aussi.</td> -<td><i>Nein Tyen de Karouq.</i></td></tr> -</table> -<p><span class="folionum">verso.</span>Quand la nuict est fermee, & qu’ils veulent -aller coucher, ils disent l’un à l’autre.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Bonne nuict.</td> -<td class="w45"><i>Tyen-de-petom.</i></td></tr> -<tr><td>Et à vous aussi.</td> -<td><i>Nein-Tyen-de-petom.</i></td></tr> -</table> -<p>S’ils voient quelqu’un venir à eux, ou passer -aupres d’eux, ou s’ils se rencontrent en chemin, souvent -ils s’arrestent un peu, & s’entre-demandent avec -une parole & un visage familier.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">D’où venez vous ?</td> -<td class="w45"><i>Mamo souï pereiou ?</i></td></tr> -<tr><td>Où allez-vous ?</td> -<td><i>Mamo peresso ?</i></td></tr> -</table> -<p>Lors ils respondent & disent d’où ils viennent, -& où ils vont, & c’est ordinairement l’une de ces -choses suivantes, ausquelles toute leur vie & exercice -est appliquee, à sçavoir, ou pescher en la mer, -aller dans le bois, couper des arbres, visiter leurs -jardins, planter leurs racines, cueillir leurs fruicts, -arracher leurs naveaux, aller à la chasse, se promener -<span id="pg_97" class="pagenum">97</span><span class="folionum">fol. 106.</span>çà & là, visiter les villages, & les loges l’un -de l’autre par ainsi ils respondent,</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Je viens de la mer.</td> -<td class="w45"><i>Paranam-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de pescher.</td> -<td><i>Pira-rekie-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens du bois.</td> -<td><i>Kaa-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de couper du bois.</td> -<td><i>Ybouïra monosoc,</i> ou bien <i>Ybouïra mondoc.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens du jardin.</td> -<td><i>Ko-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de jardiner.</td> -<td><i>Ko-pirarouer-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de bescher & planter.</td> -<td><i>Maëtum arouere.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de cueillir des fruicts.</td> -<td><i>Vuapoo-arouere-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de la chasse.</td> -<td><i>Kaaue-arouere-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de me promener.</td> -<td><i>Mosou-arouere-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens d’un tel village.</td> -<td><i>Taaue-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td>Je viens de voir un tel.</td> -<td><i>Ahere-piac-souï-Kaiout.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">verso.</span>Je viens de mon logis.</td> -<td><i>Cheroe-souï</i>, ou bien, <i>Cheretan-souï</i>.</td></tr> -<tr><td>A Dieu, je m’en vay.</td> -<td><i>Ne in cheaiourco.</i></td></tr> -<tr><td>A Dieu, nous en allons.</td> -<td><i>Ne in oro iourco.</i></td></tr> -</table> -<p>Que si quelqu’un de leurs voisins les va trouver -en leur loge, ou s’ils le voient en peine, cherchant -çà & là quelque chose luy demandent,</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Que cherchez-vous ?</td> -<td class="w45"><i>Maëperese-Kar ?</i></td></tr> -<tr><td>Que demandez-vous ?</td> -<td><i>Marapereico ?</i></td></tr> -</table> -<p>Alors ils disent ce qu’ils cherchent, & ce qu’ils -demandent fort librement ; Pour exemple,</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Je demande à manger.</td> -<td class="w45"><i>Ageroure deué-cheremyouran ressé.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande de la farine.</td> -<td><i>Ageroure ouï ressé.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande de la chair.</td> -<td><i>Ageroure soo ressé.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande du poisson.</td> -<td><i>Ageroure pyra ressé.</i></td></tr> -<tr><td><span id="pg_98" class="pagenum">98</span><span class="folionum">fol. 107.</span>Je demande de l’eau.</td> -<td><i>Ageroure v. ressé.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande du feu.</td> -<td><i>Ageroure tata cheué.</i></td></tr> -<tr><td>Je demande un couteau.</td> -<td><i>Ageroure xè.</i></td></tr> -<tr><td>Une hache.</td> -<td><i>Iu.</i></td></tr> -</table> -<p>S’ils voient quelqu’un tout pensif en soy-mesme, -ils luy demandent ce qu’il a, à quoy il pense.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Que pensez-vous ?</td> -<td class="w45"><i>Mara-péde-ie mongueta ?</i></td></tr> -<tr><td></td> -<td></td></tr> -</table> -<p>Il respond.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Je ne pense à rien.</td> -<td class="w45"><i>Ai Kogné.</i></td></tr> -<tr><td>Je pense à quelque chose.</td> -<td><i>Maerssé-Kaien-arico.</i></td></tr> -<tr><td>Je pense à vous.</td> -<td><i>Deressé Kaien-arico.</i></td></tr> -</table> -<p>Si davanture quelques-uns devisent ensemble, -ils sont fort curieux de sçavoir ce qu’ils disent, & -ainsi ils viennent doucement les trouver, & leur demandent.</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45"><span class="folionum">verso.</span>Que dites vous ?</td> -<td class="w45"><i>Mara-erepe ?</i> ou bien, <i>Mara-erepipo ?</i></td></tr> -<tr><td>Que disiez vous ensemble ?</td> -<td><i>Mara-peïe-peïooupé.</i></td></tr> -</table> -<p>Ils respondent,</p> - -<table summary="" class="wfix"> -<tr><td class="w45">Nous parlions de nos affaires.</td> -<td class="w45"><i>Ore-rei-Koran Koïo-mongueta.</i></td></tr> -<tr><td>Nous parlions de vous.</td> -<td><i>Deressé Koïa-mongueta.</i></td></tr> -</table> -<p>C’est ainsi qu’ils passent leur vie doucement -les uns avec les autres en toute familiarité, selon -que vous pouvez recognoistre par ce discours.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_99" class="pagenum">99</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 108.</span></p> - -<h3 id="ch25">Des humeurs incompatibles avec les Sauvages.</h3> - -<p class="c">Chap. XXV.</p> - - -<p>Socrate avoit coustume de dire, que tout ainsi -que le vin aspre, & rude est de mauvaise digestion, -difficile, & mal plaisant à boire, ainsi les humeurs -rudes, aspres & facheuses, sont mal propres pour -converser avec les hommes. Et Plutarque escrit -que, comme le son aigre des chauderons & pots cassez, -mettent les Tygres en colere, de telle façon -qu’ils se jettent à corps perdu, sur ceux qui viennent -leur chanter aux oreilles ces motets si importuns & -desagreables, aussi sont les mauvaises complexions -& humeurs, parmy les societez des hommes. Nous -<span class="folionum">verso.</span>avons recogneu la pratique de cecy estre fondee en -la nature, considerant combien ces Sauvages fuyent -les humeurs agrestes & complexions austeres.</p> - -<p>Ils hayssent sur toutes choses, quand ils voyent -un des leurs agacer son voisin, ce qu’ils appellent -en leur langue, <i>Moïaron</i>, ou bien quand ils voyent -qu’ils debattent par ensemble de paroles, ce qu’ils -nomment <i>Oroacap</i> : quand ils trouvent de semblables -humeurs, ils les fuyent, & ce gardent le plus qu’ils -peuvent, de tomber en debat avec iceux : voire ils -font bien d’avantage, car ils advertissent les François, -leurs Comperes, de n’aller rien demander chez -ces personnes là. Si d’aventure ils ont des femmes -qui soient de telle complexion, ils en sont fort empeschez, -& ne se font pas beaucoup tirer l’oreille, -pour s’en défaire, ou leur permettre qu’elles aillent -là, où elles voudront se pourvoir. Il y a à <i>Iuniparan</i> -dans l’Isle, un Hermaphrodite, qui en l’exterieur -paroist plus femme qu’homme : car il porte le visage -& la voix de femme, les cheveux non rudes, ains -<span class="folionum">fol. 109.</span>flexibles & longs, comme ceux des femmes, nonobstant -<span id="pg_100" class="pagenum">100</span>il est marié, & a des enfans, mais il est d’un naturel -si facheux qu’il est contraint de demeurer seul, pour -ce que les autres Sauvages du village, ont crainte -de debattre de paroles avec luy. J’ay veu toute une -famille changer de village, seulement pour eviter le -voisinage d’un Sauvage, subject à ces mauvaises -humeurs.</p> - -<p>Ils se mocquent, & méprisent l’homme qui s’amuse -aux agacemens, & paroles de sa femme, quand -elle est de mauvaise complexion. Il arriva, pendant -que j’estois en ces cartiers, qu’un Sauvage s’ennuya -de supporter les facheuses humeurs de sa femme, -tellement que prenant un baston de sa main droicte, -& de sa gauche les cheveux de sa femme, il voulut -experimenter, si cette huyle & baume n’adouciroit -point l’aigreur de son mal : mais il fut bien estonné, -que le feu se mist en la playe, tellement que -le mal en devint plus grand : Car à la veuë des -voisins cette femme sceut bien s’échapper de ses -<span class="folionum">verso.</span>mains, & prenant semblablement un baston, elle voulut -faire le mesme service à son mary, & apres s’estre -gressez l’un l’autre avec la risee des regardans, ils -demeurerent aussi grand maistre l’un que l’autre, -sinon que le mary fut depuis la fable, & le discours -universel, tant des grands, que des petits. Et les -anciens disoient en leurs <i>Carbets</i> : qu’avoit-il affaire -de s’arrester à sa femme, puis qu’il la cognoissoit -telle.</p> - -<p>Je les ay vu quitter & abandonner leur marchandise -à celuy à qui ils l’avoient venduë, & ce -pour eviter la dispute de paroles qu’il leur faisoit : -Pourtant vous remarquerez, qu’ils n’ont que, Oüi, & -Non, quand ils traictent par ensemble, ou avec les -François, sans jamais barguigner. Plusieurs autres -exemples pourroient estre apportez icy touchant cette -matiere, mais ceux-ci suffisent.</p> - -<p>Ils apprehendent merveilleusement les gens coleres -qu’ils nomment <i>Poromotare-vim</i>, & s’entr’advertissent -<span id="pg_101" class="pagenum">101</span>quand ils sont en colere, disans, <i>Chèporomotare-vim</i>, -je suis en colere, & lors personne ne dit -mot, ains on l’addoucit tant que l’on peut : ce qu’ils -<span class="folionum">fol. 110.</span>appellent <i>Mogerecoap</i>, c’est à dire, adoucir un autre. -<i>Aïmogerecoap</i>, j’adoucis celuy qui est en colere.</p> - -<p>J’ay pris garde par plusieurs fois, que quand ils -voyoient un François en colere, ils estoient comme hors -d’eux-mesmes, changeans de couleur en face, & se -retiroient arriere de sa voye, disans l’un à l’autre, -<i>Ymari touroussou</i>. Il est grandement en colere, il est -grandement fasché : <i>Ché-assequeié-seta</i>, il me fait -grand peur.</p> - -<p>Il arriva que deux ou trois de nostre equipage -se laissoient emporter à la colere assez souvent, dans -les villages, où ils estoient : Les principaux du lieu -sceurent fort bien se venir plaindre au Fort Sainct -Loüis, & prier qu’on leur ostast ces François d’avec -eux & qu’ils vinssent demeurer au Fort, par ce, disoient-ils, -que cela nous faict peur & specialement -à nos enfans : ce que l’on fist.</p> - -<p>Si le debat des paroles, & la colere leur est -facheuse, beaucoup plus le sont les debats en effect, -quand quelques uns d’entr’eux tombent en querelle, -ce qui est fort rare, & viennent à s’entre-battre, -<span class="folionum">verso.</span>qu’ils appellent <i>Ionoupan</i>, entre-battre, & encore davantage -quand ils s’entre-blessent, ce qu’ils nomment -<i>Ioüapichap</i>, entre-blesser, & le pis est, quand apres -s’estre bien entre-battus, ils viennent en despit l’un -de l’autre, à brusler leurs loges : ce qu’ils signifient -par ce mot <i>Iouapic</i>, entre-brusler : car alors chacun -s’en sent, & pas un n’oseroit se mettre en devoir de -les empescher : car voicy comment ils font ; Ils se -retirent chacun à leur costé, et prenant une poignee -de branches de palme seiche, l’allument, la portent -à la couverture de leur mesme costé, disant à un -chacun, sauve qui pourra son costé, pour moy j’ay -mis le feu au mien, personne ne m’en pouvoit empescher, -& ainsi en peu d’heure, tout le village est -<span id="pg_102" class="pagenum">102</span>bruslé, & si personne ne luy en dict rien : Plusieurs -fois cela fust arrivé en l’Isle, n’eust esté la crainte, -qu’ils avoient des François.</p> - -<p>Ils haissent semblablement d’estre injuriez, soit -homme, soit femme, mesme celles qui font profession -<span class="folionum">fol. 111.</span>de servir au public ne veulent qu’on les appelle <i>Pataqueres</i>, -putains : & me souvient qu’une Indienne Esclave, -ayant eu un enfant d’un François, quelques -autres luy reprocherent qu’elle estoit putain, elle se -fascha fort, & dist, que si desormais on l’appelloit -plus <i>Pataquere</i>, qu’elle tueroit cet enfant, ou l’enterreroit -tout vif : ils appellent l’injure, <i>Courap</i>.</p> - -<p>Il ne se faut pas estonner, si ces Sauvages -fuyent de telle façon la colere & ses effects, puisque -cette passion repugne immediatement au naturel de -l’homme, & le faict devenir totalement brute, ainsi -que dict Sainct Basile le Grand, en l’Homelie 10. -qu’il a faict de l’ire : <i lang="la" xml:lang="la">Hominem penitus in feram converti</i>, -que la colere change l’homme totalement en -une furieuse beste : & Sainct Gregoire de Nysse, en -l’Oraison 2. de la beatitude, compare la colere à ces -vieilles sorcieres du Paganisme ancien, qui par enchantemens -transmuoient & changeoient en la forme -de diverses bestes furieuses, maintenant en Sanglier, -une autrefois en Panthere : La colere faict chose -<span class="folionum">verso.</span>pareille : Et Sainct Gregoire le Grand, au livre cinquiesme -de ses Morales, chap. trentiesme dict, que -le cerveau du colere, est le trou où s’engendrent les -Viperes : <i lang="la" xml:lang="la">Cogitationes iracundi vipereæ sunt generationis</i>. -Platon n’enseignoit autre remede à ses escoliers contre -cette passion, sinon qu’ils contemplassent vivement les -gestes & les paroles d’un homme colere, ou bien -quand eux-mesmes seroient tombez en colere, qu’ils -allassent vistement se considerer dans un miroir. Ce -n’est donc point chose tant nouvelle, ny si hors de -propos si ces Sauvages craignent, se tirent à part -quand ils voyent un homme en colere specialement -un François : Car comme dict le Proverbe Chap. -<span id="pg_103" class="pagenum">103</span>vingt sept. <i lang="la" xml:lang="la">Impetum concitati spiritus ferre quis poterit ?</i> -Moins aussi est-ce chose difficile à croire, qu’en dépit -l’un de l’autre, si daventure ils sont tombez en -debat, ils bruslent leurs loges, puis qu’aux Proverbes -26. il est dict, <i lang="la" xml:lang="la">sicut carbones ad prunas, & ligna ad -ignem</i>, que les charbons sur le brasier, & le bois sur -le feu, ainsi le debat de paroles à l’homme naturellement -colere, <i lang="la" xml:lang="la">sic homo iracundus suscitat rixas</i>, & en -<span class="folionum">fol. 112.</span>l’Ecclesiastique 28. <i lang="la" xml:lang="la">secundum ligna sylvæ, sic ignis -exardescit</i> : Telle qu’est la quantité du bois, telle est -la force du feu, parlant de la colere.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch26">De l’Oeconomie des Sauvages.</h3> - -<p class="c">Chap. XXVI.</p> - - -<p>Pitacus disoit, ainsi que rapporte Strobee de -luy, que cette famille est bien ordonnee, quand deux -choses concurrent, sçavoir, qu’il n’y aye aucune superfluité, -soit au vivre, soit au mesnage, & pareillement -qu’il n’y aye aucune disette de ces choses : Et -Ciceron rapporte du grand Caton, lequel interrogé -quel mesnage luy sembloit le meilleur : c’est, respondit-il, -où l’on donne competamment à manger, le vestir, -& que le travail y soit chery. Il me semble que -<span class="folionum">verso.</span>ces sentences soient plustost dites pour les Sauvages, -& gens qui vivent frugalement, que pour aucune -autre condition de personnes. Sainct Thomas definissant -l’Oeconomie, conclud que ce n’est autre chose, -qu’une bonne conduitte domestique, tendante à cette -fin, que la famille soit accommodée de vivres, & -autres choses necessaires, & specialement, que parmy -<span id="pg_104" class="pagenum">104</span>cette famille soit entretenuë une bonne intelligence, -chacun s’aquittant de ce à quoy il est employé. -Monstrons cecy estre enseigné aux Sauvages, par la -pure Nature, & non par aucune autre science aquise.</p> - -<p>Les villages sont partis en quatre loges : sur -lesquelles toutes commande un <i>Mourouuichaue</i>, pour -le temporel, & un <i>Pagy Ouassou</i>, c’est à dire un -Sorcier pour les maladies & enchanteries<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a> : Chaque -loge a son Principal. Ces quatres Principaux respondent -au Principal de tout le village ; & luy avec les -maistres Principaux des autres villages, respondent -au Souverain Principal de toute la Province. Chaque</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_105" class="pagenum">105</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 121.</span></p> - -<h3 id="ch28">Du soin que les Sauvages ont de leurs corps.</h3> - -<p class="c">Chap. XXVIII.</p> - - -<p>Platon appelloit la forme du corps, un privilege -de Nature, & Crates le Philosophe, un Royaume -Solitaire. Ces deux sentences meriteroient un discours -long & ample : si nous traittions autre chose -qu’une histoire, laquelle demande un stile concis, -sans aucune superfluité de paroles, ou de digressions -faictes mal à propos : partant nous appliquerons le -dire de ces deux Philosophes à nostre subject, pour -faire voir que la Nature ayant dénié, par un si long temps, -aux corps des Indiens les vestemens, les a -recompensez d’un singulier privilege, les formant -<span class="folionum">verso.</span>beaux & bien faicts, encore que les meres n’y prennent -aucune peine : ains les levent & manient, comme -elles feroient un morceau de bois. Ce que dit Crates, -leur convient tres-bien, d’appeller ceste forme corporelle, -un Royaume solitaire & desert : car tout ainsi -que les animaux du desert, croissent & s’embellissent -extremement bien, pendant qu’ils demeurent en leur -Royaume deserté, c’est à dire en leur liberté connative : -Et à l’oposite, s’ils sont pris des hommes, & -amenez en la demeure domestique des Rois & -Princes de la Terre, pour estre veuz & montrez, ainsi -qu’un spectacle nouveau, vous les voyez incontinent -se descharner, se desplaire, & perdre l’appetit d’engendrer -& conserver leur espece, & cecy non pour -autre occasion que pour avoir perdu la liberté de ce -Royaume solitaire. Pareillement ce que la Nature -a osté d’un costé à ces Sauvages, à sçavoir les vivres -bien apprestez, les potions bien friandes, les habits -pompeux, les licts molets, & les superbes maisons & -palais, elle les a recompencez d’un autre part, en -leur donnant une pleine liberté, comme aux oyseaux -<span class="folionum">fol. 122.</span>de l’air, & aux bestes des forests, sans estre molestez -des mangeries & plaideries de par deçà, qui n’est -<span id="pg_106" class="pagenum">106</span>pas une des moindres afflictions d’entre les autres, -qui balancent les commoditez que nous pensons avoir -en ce monde Ancien. Et si le Diable par permission -de Dieu, pour en tirer un bien, qui est leur -salut, ne se fut mis à traverser ces Barbares, leur -suscitant nouvelles discordes, à ce qu’ils se tuassent -& mangeassent les uns les autres : il n’y a point de -doute qu’ils ne fussent les plus heureux hommes de -la Terre, à cause de ceste franchise & liberté connaturelle, -laquelle assaisonne si bien les viandes qu’ils -ont, qu’elles tournent en nourriture parfaicte & salubre, -d’où procede immediatement la belle forme de -leurs corps.</p> - -<p>Je ne fais qu’attendre l’objection pour y respondre ; -qu’on a veu de ces gens sales, laids comme marpaux. -Je dy que ce n’est pas au visage, où il faut remarquer -la forme & beauté d’un homme : c’est de quoy -Demosthene se moquoit, quand les Ambassadeurs -<span class="folionum">verso.</span>d’Athenes furent de retour de leur Ambassade au -Roy Philippe de Macedoine, lesquelles loüoient la -beauté du visage de ce Roy : non, non, dit Demosthene, -ce n’est pas un subject digne de loüange en -un homme, que la beauté de son visage, qu’il a commun -avec les Courtisanes : mais bien en la stature -du corps, proportion des membres, & phisionomie de -grandeur & de noblesse : Et c’est ce que je traitte, -que la Nature a donné pour l’ordinaire, un corps -bien faict, bien proportionné, & d’une stature convenable, -specialement aux <i>Tapinambos</i> : Et quant à ce -qu’ils gastent leurs visages par incisions, ouvertures, -& fanfares de peintures & ossemens, cela provient, -comme j’ay dit cy dessus, de l’opinion qu’ils ont -d’estre estimez plus vaillans.</p> - -<p>Ils sont fort soigneux de tenir leurs corps nets -de toute ordure : ils se lavent fort souvent tout le -corps, & ne se passe jour, qu’ils ne jettent sur eux, -force eau, & se frotent avec les mains de tous costez, -& en toutes les parts, pour oster la poudre & autres -<span id="pg_107" class="pagenum">107</span>ordures. Les femmes ne manquent point de se peigner -souvent : Ils craignent fort d’amaigrir, qu’ils appellent -<span class="folionum">fol. 123.</span>en leur langue, <i>Angäiuare</i>, & s’en plaignent devant -leurs semblables, disans, <i>Ché Angäiuare</i>, je suis -maigre, & chacun en a compassion, specialement -quand il arrive qu’ils font quelque voyage, pendant -lequel, il faut qu’ils jeusnent & travaillent : lors qu’ils -sont de retour, & que leurs joües semblent estre abatuës, -chacun les pleure & plaint, disant <i>Deangäiuare seta</i>, -helas ! que tu es maigre, tu n’a plus que les os.</p> - -<p>Ce point estoit l’unique cause, pour laquelle nous -ne pouvions garder avec nous les jeunes enfans baptisez : -par ce que les meres avoient si grande peur, -qu’ils n’emmaigrissent avec les François, pour la -croyance qu’elles avoient que les François estoient -en disette, qu’elles ne permettoient à leurs maris -d’amener ces petits enfans quant & eux, pour voir les -Peres, & les Chapelles de Dieu, qu’à toute force, en -chargeant tres-estroittement aux maris de les ramener -avec eux, & toutes les fois qu’elles pensoient à -ces enfans, elles fondoient en larmes, & s’atristoient -infiniment.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>J’avois retenu un jeune enfant de <i>Tapuitapere</i> -faict Chrestien & nommé Michel, lequel sçavoit -extremement bien & en bons termes la doctrine -Chrestienne, afin qu’il l’apprist aux Esclaves que -j’avois. Il demeura quelques mois avec moy, mais -il ne me fut jamais possible de le garder davantage, -à cause de l’importunité qu’en faisoit sa mere, & la -douleur qu’elle monstroit avoir par ses pleurs & lamentations -continuelles, de sorte que son pere vint -expres le querir, & luy ayant dit que sa mere le -regardoit en pitié (c’est une phrase de parler entr’eux, -pour montrer leur compassion vers autruy) il -me vint demander congé de s’en retourner, avec un -regret pourtant de me quiter, & en pleuroit de douleur -(tant ces jeunes enfans caressent les Peres & -se plaisent avec eux) alleguant que sa mere devenoit -<span id="pg_108" class="pagenum">108</span>maigre de tristesse, à cause de son absence, -& l’opinion qu’elle avoit de luy, qu’il emmaigriroit -avec moy, neantmoins qu’il ne manqueroit point -de raconter à sa mere la bonne chere que je -luy faisois, à ce qu’elle luy permist de retourner -vers nous.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 124.</span>Un de nos Esclaves avoit faict quelque faute, -pour laquelle il merita d’avoir le fouët, quand il -vit que c’estoit au faict & au prendre, il pria qu’on -eust esgard à ce qu’il estoit maigre, & qu’on ne -frappast si vivement son corps, ainsi que s’il eust esté -gras ; par ce, disoit-il, que la graisse sert de couverture -aux os, soustient les coups, & empesche que la -douleur ne vienne jusqu’à eux : Si vous frappez fort, -vous me romprez les veines qui ne sont couvertes -que de la peau, (il disoit cela pour ce qu’il estoit -naturellement maigre).</p> - -<p>Or pour s’engraisser, ils s’assemblent quantité -d’Indiens, s’embarquent dans un grand Canot, se -munissent de farine, portent nombre de fleches, -menent leurs Chiens, & s’en vont en terre ferme, où -ils tuent autant de venaison qu’ils veulent, soit Cerfs, -Biches, Sangliers, Vaches-Braves, <i>Tatous</i>, soit une -infinité d’oyseaux, & demeurans là, tant que leur -farine dure, ils s’engraissent, en mangeant leur saoul -de ces viandes, puis retournans en l’Isle, apportent -<span class="folionum">verso.</span>avec eux force venaison boucanee.</p> - -<p><i>Le Bresil</i> revenu de la guerre de <i>Para</i> en l’Isle, -s’estimant maigre, demanda congé au Sieur de la -Ravardiere d’aller en terre ferme, & de mener avec -luy quelques François fort maigres pour les engraisser, -ce qui luy fut accordé : & allant assés avant -dans la grande terre, ils abondoient en toute sorte -de venaison, mais parmy ce bon-heur, un mal-heur -leur arriva : c’est que la farine leur manqua tellement, -qu’ils furent contraincts de manger le cœur -des palmes, en guise de pain, avec leurs viandes : -ce qui faschoit bien les François, qui ne s’accommodent -<span id="pg_109" class="pagenum">109</span>gueres volontiers à ce genre de pain de -Palmiers, & avoient grand regret, que la feste n’estoit -entiere, voyans tant de chair devant eux, & n’avoient -moyen d’en manger, à cause que le pain & -le sel leur manquoit. Il me semble qu’il leur estoit -arrivé ce qui advint à Midas affamé d’or, quand sa -femme luy fist presenter sur la table force viandes, -mais toutes d’or, ou bien ce que l’on feint de Tentale, -qui au milieu des eaux mouroit de soif : Chose -pareille leur arriva car ils emmaigrirent plus qu’ils -n’engraisserent, & ce par leur faute, n’ayans porté -<span class="folionum">fol. 125.</span>de la farine, autant qu’il en falloit.</p> - -<p>Les François imitent en ce poinct les Sauvages, -& sont bien receus d’iceux : Car les François qui -demeurent au Fort, demandent congé d’aller par les -villages, faire une promenade & bonne chere. Les -Sauvages, qui sçavent cela, vont à la chasse, & donnent -(moyennant quelques marchandises) à ces promeneurs -deux ou trois bons repas, apres lesquels, -il faut gaigner pays, autrement vous n’aurez que -du commun, à quoy les François sont stilez, si bien -qu’apres avoir faict deux ou trois bons repas en un -village, ils sautent en l’autre, & par ainsi faisans le -tour de l’Isle, ou de la Province de <i>Tapoüitapere</i> & -<i>Comma</i>, ils reprennent leur force, & se consolent. -Les François qui sont logez par Comperage en ces -villages, ne sont pas trop aises de telles promenades : -d’autant que s’il y a quelque chose de bon alors, ce -n’est pas pour eux, ains pour les Passans : le naturel -du Sauvage estant de donner tout le meilleur qu’ils -<span class="folionum">verso.</span>ont aux survenans pour deux ou trois repas, apres -lesquels vous n’avez que le commun & l’ordinaire. -Admirez, je vous prie, en passant, le grand amour -de Dieu vers les hommes, lequel a imprimé naturellement -la charité du prochain ; Car que pourroient -faire mieux les Chrestiens, voire les Religieux les -plus reformez, sinon que la charité des Sauvages -est purement naturelle, sans pouvoir meriter la gloire, -<span id="pg_110" class="pagenum">110</span>& la charité des Chrestiens est sur-naturelle, & espere -la récompense en la vie eternelle.</p> - -<p>Ce soin de leurs Corps est ménagé par plusieurs -autres façons de faire, comme sont celles-cy : Ils ont -tousjours l’herbe de <i>Petun</i> en la bouche, la fumee -de laquelle ils attirent par la bouche, & le rendent -par les narines, afin de vuider les humiditez du Cerveau, -& en avalent, pour nettoyer l’estomach de cruditez, -lesquelles ils font sortir par eructations. Ils -n’ont pas si tost achevé de manger qu’ils prennent -leur <i>Petun</i>, comme ils font aussi du grand matin, à -<span class="folionum">fol. 126.</span>la sortie du lit, & avant de se coucher. Mais à propos -du <i>Petun</i>, il est bon que je rapporte icy l’opinion -supersticieuse qu’ils ont de cette herbe, & de -sa fumee. Ils croyent que cette fumee les rend diserts, -de bon jugement & eloquens en parole, tellement -que jamais ils ne commencent une harangue -qu’ils n’en ayent pris. Et me semble que leur opinion -n’est point tant supersticieuse, qu’elle n’aye -quelque raison naturelle ; car je l’ay experimenté -moy mesme, que cette fumee esclaircit l’entendement, -dissipant les vapeurs, qui possedent l’organe du Cerveau, -& affermit la voix, en ce qu’elle desseiche -les humiditez & crachats de la bouche, qui se rencontrent -à la sortie de la veine vocale tellement que -la langue en est bien plus libre à faire sa fonction : -La verité de cecy est bien aisee à experimenter, -pourveu qu’on en prenne avec modestie, & au temps -convenable : Car l’abondance & continuation n’en est -pas, à mon advis, trop bonne & salubre à ceux qui -vivent de boissons & viandes chaudes ; mais à ceux -<span class="folionum">verso.</span>qui sont humides & froids de cerveau & d’estomach, -la prise de ceste fumee ne leur peut estre que saine ; -Et c’est une autre raison, pourquoy les Sauvages qui -habitent sous cette zone tres-humide, & qui pour -l’ordinaire ne boivent que de l’eau, prennent continuellement -de ceste fumee, à sçavoir pour descharger -leur Cerveau des humiditez & froidures, & l’estomach -<span id="pg_111" class="pagenum">111</span>de cruditez : ce que font semblablement les -Matelots & les gens habitans sur le rivage de la mer. -Ce <i>Petun</i> aussi ayans trempé 24. heures dans du vin -blanc, opere de grands effects pour nettoyer le corps -de ses infections. On ne prend seulement que le -vin. Ils ont aussi une autre opinion que la fumee -qu’ils avalent du <i>Petun</i>, les tient gaillards & joyeux -contre la tristesse & melancolie qui leur peut -survenir. Je vous le feray voir par exemples, outre -ce que j’en ay peu apprendre par leurs discours. -Un Sauvage supplicié à la bouche du Canon, (duquel -je parleray au Traicté du Spirituel) auparavant -que de s’acheminer au supplice, il demanda un cofin -de <i>Petun</i>, disant, que l’on me donne la derniere consolation -<span class="folionum">fol. 127.</span>de cette vie, par laquelle je puisse fortement -& joyeusement rendre l’Ame : & de faict si tost -qu’on luy eu donné ce <i>Petun</i>, il s’en alloit joyeux, -& chantant à la mort ; & quand ses semblables l’attacherent -à la bouche du Canon, il les pria de ne -luy lier le bras droict si bas & si court qu’il n’eust -moyen de porter en sa bouche son cofin de Petun, -tellement que la balle du Canon ayant divisé le -corps en deux, une partie portée dans la mer, & -l’autre tombee au bas du rocher, à laquelle le bras -droict estoit joint, on trouva encore dans la main -droicte le cofin de <i>Petun</i>.</p> - -<p>Les Sauvages jugez à mort, selon la coustume -du pays, ne vont jamais au lieu où ils doivent estre -assommez, qu’on ne leur donne le <i>Petun</i>, ny mesme -les Sauvages, quelque maladie qu’ils ayent, ne laissent -ce regime. Les Sorciers du pays ne servent de cette -herbe au service des Diables, mais nous n’en parleront -point à present, si la memoire me le permet, -ce sera pour une autre fois.</p> - -<p>Ils ont une autre façon de faire, pour conserver -<span class="folionum">verso.</span>leurs Corps en santé ; C’est qu’ils mangent souvent -& peu à la fois, pour l’ordinaire, & ce apres -qu’ils ont mangé, lavent soigneusement la bouche -<span id="pg_112" class="pagenum">112</span>& si entre les repas ils ont soif, ils boivent à demy -leur saoul, & gargarisent tres-bien la bouche, pour -addoucir l’ardeur du Palais. Font bien cuire les -viandes & n’en mangent point de cuites à demy : -sont beaucoup plus soigneux en ce poinct que les -François. Ils se frottent d’huyles de Palmes, de <i>Rocon</i> -& de <i>Iunipape</i><a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, qui sont choses qui les tiennent -en bonne disposition : Je m’asseurre que ceux qui -liront cecy, & auront tant soit peu de cognoissance -de la disposition du corps humain, & du regime necessaire -pour l’entretenir, jugeront que la Nature -donne à ces gens, ce que la science & l’experience -donne à ceux de par deçà.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 128.</span></p> - -<h3 id="ch29">De quelques indispositions naturelles, ausquelles les Sauvages -sont subjects ; Et quels noms ils donnent aux -membres du corps.</h3> - -<p class="c">Chap. XXIX.</p> - - -<p>La verité est, que les Sauvages sont gratifiez -de la Nature d’une bonne santé & disposition parfaicte -& gaillarde : & rarement se trouvent entr’eux -des Corps maleficiez & monstrueux : Nonobstant il -s’en trouve, mais un entre cent.</p> - -<p>D’aveugles tout à faict je n’en ay point veu, & -toutesfois ils en ont, qu’ils appellent <i>Thessa-vm</i>, aveugle, -<i>Cheressa-vm</i>, Je suis aveugle, & <i>Ressa-vm</i>, tu es -<span class="folionum">verso.</span>aveugle. Une chose ay je bien veu, que quelques -uns avoient la veuë fort courte, specialement les -vieux, & notamment les femmes, voire c’est chose -<span id="pg_113" class="pagenum">113</span>comme ordinaire, que les femmes passé 30. ans, -ayent la veuë fort courte & debile, en sorte qu’elles -ne peuvent plus voir à tirer des pieds les <i>Thons</i>, ou -vers<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>, ains il faut que ce soit des jeunes garsons ou -jeunes filles. A ce propos un Capitaine François, -qui n’estoit pas de nostre equipage, & ne se tourmente -pas beaucoup pour croire une divinité, disoit -que le Pape n’avoit point de puissance sur la mer, -puisque Dieu avoit dit à Sainct Pierre, que sa puissance -s’estendoit seulement sur la terre : Par ainsi -tous ceux qui passent de ces pays icy au delà de la -mer, ne sont pas obligez aux ordonnances de l’Eglise -de deçà, ains librement, entre autres choses pouvoient -prendre une jeune fille pour concubine, puisque -la necessité requiert qu’elles tirent & ostent des -pieds des François ceste vermine. Je dy cecy pour -faire voir combien ces pays sont dangereux aux -ames qui tournent le tout en venin.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 129.</span>J’ay veu des borgnes entr’eux (qu’ils appellent -<i>Thessaue</i>) mais en petit nombre, & des bigles appellez -<i>Thessauen</i>, bigle, <i>Cheressauen</i>, je suis bigle, -<i>Deressauen</i>, tu es bigle. Il s’y trouve des begues -nommez <i>Guingayue</i>, begue, <i>Chegningayue</i>, je suis -begue. Les enfans sont fort chassieux, & les vieillards -aussi, qu’ils nomment <i>Thessaou-vm</i>, chassieux, -<i>Cheressaou-vm</i>, je suis chassieux. <i>Deressaou-vm</i>, tu es -chassieux, & cecy provient de la grande humidité -du pays, qui domine plus sur les corps des petits -enfans & des vieillards, à cause de la foiblesse de la -chaleur naturelle qui est en ces corps des jeunes & -vieux, que non pas sur les autres corps qui possedent -une chaleur naturelle, forte & robuste. Il s’en trouve -de chauves, assez peu pourtant, & sont appellez -<i>Apterep</i>, chauve, <i>Chéapterep</i>, je suis chauve : & l’occasion -pourquoy on ne voit là tant d’hommes chauves -qu’icy : est que generalement leurs cheveux sont -nourris d’une forte & aduste nourriture, tellement -qu’ils ont les cheveux forts, roides & droicts.</p> - -<p><span id="pg_114" class="pagenum">114</span><span class="folionum">verso.</span>Ils ont peu de boiteux appellez <i>Parin</i>, peu de -manchots, nommez <i>Iuuasuc</i>, peu de muets dits, <i>Gneen-eum</i>. -De gouteux ils en ont qu’ils appellent <i>Karouarebore</i>, -& les goutes <i>Karouare</i>. Il s’y trouve une -espece de galleux qui viennent de race, changent -de peau tous les ans, & diriez à les voir, qu’ils sont -malades de Sainct Main, & neantmoins ne sentent -aucun mal, & sont fort sains, on les appelle tant -eux que les autres galleux, <i>Kourouuebore</i>, & la galle -<i>Kourouue</i>, je suis galleux, <i>Ché-courouue</i>. Il y a des -camus comme icy, nommez <i>Timbep</i> : Je suis camus, -<i>Chétimbep</i> : Tu es camus, <i>Detimbep</i>, il est camus -<i>Ytinbep</i>.</p> - -<p>Il n’y a partie au corps, à laquelle ces Sauvages -n’ayent donné un nom special & particulier. -Ils appellent l’Ame <i>An</i>, mon Ame, <i>ché-An</i>, ton Ame, -<i>Dean</i> : nos Ames, <i>Orean</i>, vos Ames, <i>Pean</i>, leurs -Ames, <i>Yan</i> : & cecy tant que l’ame demeure enfermee -dans le corps : car ils appellent d’un autre nom -l’ame separee du corps, sçavoir, <i>Angoüere</i>.</p> - -<table summary=""> -<tr><td>La Teste.</td> -<td><i>Acan.</i></td></tr> -<tr><td>Ma Teste.</td> -<td><i>Cheacan.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">fol. 130.</span>Crasse.</td> -<td><i>Kua.</i></td></tr> -<tr><td>Cheveux.</td> -<td><i>Aue.</i></td></tr> -<tr><td>Mes cheveux.</td> -<td><i>Cheaue.</i></td></tr> -<tr><td>Cervelle.</td> -<td><i>Apoutouon.</i></td></tr> -<tr><td>Front.</td> -<td><i>Suua.</i></td></tr> -<tr><td>Paupiere.</td> -<td><i>Taupepyre.</i></td></tr> -<tr><td>Face.</td> -<td><i>Tova.</i></td></tr> -<tr><td>Ma face.</td> -<td><i>Cherova.</i></td></tr> -<tr><td>Ta face.</td> -<td><i>Derova.</i></td></tr> -<tr><td>Sa face.</td> -<td><i>Sova.</i></td></tr> -<tr><td>L’œil.</td> -<td><i>Tessa.</i></td></tr> -<tr><td>Larmes.</td> -<td><i>Thessau.</i></td></tr> -<tr><td>Mon œil.</td> -<td><i>Cheressa.</i></td></tr> -<tr><td>Maille en l’œil.</td> -<td><i>Tessaton.</i></td></tr> -<tr><td>J’ay une maille en l’œil.</td> -<td><i>Cheressaton.</i></td></tr> -<tr><td><span id="pg_115" class="pagenum">115</span>Cligner les yeux.</td> -<td><i>Sapoumi.</i></td></tr> -<tr><td>Je cligne les yeux.</td> -<td><i>Assapoumi.</i></td></tr> -<tr><td>L’ouye.</td> -<td><i>Apoüissa.</i></td></tr> -<tr><td>Oüir.</td> -<td><i>Sendup.</i></td></tr> -<tr><td>J’entends.</td> -<td><i>Assendup.</i></td></tr> -<tr><td>Oreille.</td> -<td><i>Nemby.</i></td></tr> -<tr><td>Mon oreille.</td> -<td><i>Chénemby.</i></td></tr> -<tr><td>Nez.</td> -<td><i>Tin.</i></td></tr> -<tr><td>Morve.</td> -<td><i>Embouue.</i></td></tr> -<tr><td>Se moucher.</td> -<td><i>Yembouue.</i></td></tr> -<tr><td>Narine.</td> -<td><i>Apoin-ouare.</i></td></tr> -<tr><td>Palais de la bouche.</td> -<td><i>Konguire.</i></td></tr> -<tr><td>Bouche.</td> -<td><i>Giourou.</i></td></tr> -<tr><td>Levre d’en haut.</td> -<td><i>Apouan.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">verso.</span>Levre d’em bas.</td> -<td><i>Teube.</i></td></tr> -<tr><td>Gosier.</td> -<td><i>Yasseok.</i></td></tr> -<tr><td>Cracher.</td> -<td><i>Gneumon.</i></td></tr> -<tr><td>Je crache.</td> -<td><i>Aouendeumon.</i></td></tr> -<tr><td>Tu craches.</td> -<td><i>Eveouendeumon.</i></td></tr> -<tr><td>Salive.</td> -<td><i>Thenduc.</i></td></tr> -<tr><td>Langue.</td> -<td><i>Apeckon.</i></td></tr> -<tr><td>Ma langue.</td> -<td><i>Ché-ape kon.</i></td></tr> -<tr><td>Parler.</td> -<td><i>Gneem.</i></td></tr> -<tr><td>Je parle.</td> -<td><i>Aïgneem.</i></td></tr> -<tr><td>Un beau parleur.</td> -<td><i>Gneemporam.</i></td></tr> -<tr><td>Haleine.</td> -<td><i>Pouïtou.</i></td></tr> -<tr><td>Les dents.</td> -<td><i>Taïm.</i></td></tr> -<tr><td>J’ay mal aux dents.</td> -<td><i>Chéraiuassu.</i></td></tr> -<tr><td>Ma dent.</td> -<td><i>Cheraïm.</i></td></tr> -<tr><td>Ta dent.</td> -<td><i>Deraïm.</i></td></tr> -<tr><td>Sa dent.</td> -<td><i>Saïm.</i></td></tr> -<tr><td>Dent macheliere.</td> -<td><i>Taiuue.</i></td></tr> -<tr><td>Macher.</td> -<td><i>Chouou.</i></td></tr> -<tr><td>Je mache.</td> -<td><i>Achouou.</i></td></tr> -<tr><td>Joüe.</td> -<td><i>Tovape.</i></td></tr> -<tr><td>Baiser.</td> -<td><i>Geouroupoüitare.</i></td></tr> -<tr><td>Je baise.</td> -<td><i>Aigeouroupoüitare.</i></td></tr> -<tr><td>Jouflu.</td> -<td><i>Tovape-Ouassou.</i></td></tr> -<tr><td><span id="pg_116" class="pagenum">116</span>Menton</td> -<td><i>Tendeuua.</i></td></tr> -<tr><td>Barbe</td> -<td><i>Tendeuua-aue.</i></td></tr> -<tr><td>Barbu</td> -<td><i>Tendeuuaaue-rekouare.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">fol. 131.</span>Chignon du col</td> -<td><i>Aioure.</i></td></tr> -<tr><td>Col</td> -<td><i>Aiouripouï.</i></td></tr> -<tr><td>Estrangler par le col</td> -<td><i>Ioubouïc.</i></td></tr> -<tr><td>Poitrine</td> -<td><i>Potia.</i></td></tr> -<tr><td>Espaules</td> -<td><i>Atiue.</i></td></tr> -<tr><td>Bras</td> -<td><i>Iuua.</i></td></tr> -<tr><td>Coude</td> -<td><i>Tenuvangan.</i></td></tr> -<tr><td>Poignet</td> -<td><i>Papouë.</i></td></tr> -<tr><td>Paume de la main</td> -<td><i>Popouïtare.</i></td></tr> -<tr><td>Main</td> -<td><i>Po.</i></td></tr> -<tr><td>Ma main</td> -<td><i>Chépo.</i></td></tr> -<tr><td>Main droicte</td> -<td><i>Ekatoua.</i></td></tr> -<tr><td>Main gauche</td> -<td><i>Assou.</i></td></tr> -<tr><td>Doigts</td> -<td><i>Pouan.</i></td></tr> -<tr><td>Ungle</td> -<td><i>Pouampé.</i></td></tr> -<tr><td>Mon ongle</td> -<td><i>Chépouampé.</i></td></tr> -<tr><td>Mammelle</td> -<td><i>Cam.</i></td></tr> -<tr><td>Cœur</td> -<td><i>Gnaen.</i></td></tr> -<tr><td>Veines</td> -<td><i>Taiuc.</i></td></tr> -<tr><td>Le sang</td> -<td><i>Toubouï.</i></td></tr> -<tr><td>La rate</td> -<td><i>Perep.</i></td></tr> -<tr><td>Boyaux</td> -<td><i>Thyepouy.</i></td></tr> -<tr><td>Foye</td> -<td><i>Pouya.</i></td></tr> -<tr><td>Fiel</td> -<td><i>Pouya-oupiare.</i></td></tr> -<tr><td>Panse</td> -<td><i>Thuye-ouassou.</i></td></tr> -<tr><td>Ventre</td> -<td><i>Theïc.</i></td></tr> -<tr><td>Nombril</td> -<td><i>Pourouan.</i></td></tr> -<tr><td>Le dos</td> -<td><i>Atoucoupé.</i></td></tr> -<tr><td><span class="folionum">verso.</span>Les reins</td> -<td><i>Pouïasoo.</i></td></tr> -<tr><td>Costé</td> -<td><i>Ké.</i></td></tr> -<tr><td>Mon costé</td> -<td><i>Ché-ké.</i></td></tr> -<tr><td>Coste</td> -<td><i>Aroukan.</i></td></tr> -<tr><td>Ma coste</td> -<td><i>Ché-aroukan.</i></td></tr> -<tr><td>Hanche</td> -<td><i>Tenambouik.</i></td></tr> -<tr><td>Matrice</td> -<td><i>Acaïa.</i></td></tr> -<tr><td><span id="pg_117" class="pagenum">117</span>Roignons</td> -<td><i>Pere Ketin.</i></td></tr> -<tr><td>Les fesses</td> -<td><i>Tevire.</i></td></tr> -<tr><td>Jarret</td> -<td><i>Anangoüire.</i></td></tr> -<tr><td>Cuisses</td> -<td><i>Ouue.</i></td></tr> -<tr><td>Genoüil</td> -<td><i>Tenupouian.</i></td></tr> -<tr><td>Jambes</td> -<td><i>Touma.</i></td></tr> -<tr><td>Pied</td> -<td><i>Pouï.</i></td></tr> -<tr><td>Le talon du pied</td> -<td><i>Pouïta.</i></td></tr> -<tr><td>La plante du pied</td> -<td><i>Pouipouïtare.</i></td></tr> -<tr><td>Orteil</td> -<td><i>Puissan.</i></td></tr> -<tr><td>Le corps</td> -<td><i>Tétè.</i></td></tr> -<tr><td>Mon corps</td> -<td><i>Chéreté.</i></td></tr> -<tr><td>Peau</td> -<td><i>Pyre.</i></td></tr> -<tr><td>Sueur</td> -<td><i>Thue.</i></td></tr> -<tr><td>Graisse</td> -<td><i>Kaue.</i></td></tr> -<tr><td>Os</td> -<td><i>Cam.</i></td></tr> -<tr><td>Mes os</td> -<td><i>Chécam.</i></td></tr> -<tr><td>Moële</td> -<td><i>Camapoutouon.</i></td></tr> -</table> -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 132.</span></p> - -<h3 id="ch30">De quelques maladies particulieres à ces Païs des Indes, -& de leurs remedes.</h3> - -<p class="c">Chap. XXX.</p> - - -<p>La Genese nous apprend, suivant l’explication -des Docteurs, que Dieu avoit donné à l’homme une -espece d’arbre, pour se servir de son fruict, en guise -de Theriaque à tous maux. Ce mesme Dieu tousjours -bon, qui ayme ses Creatures, tant soient-elles -chetives & esloignees de luy, prevoioit que ceste -infortunee generation des Sauvages seroit par une -longue suitte d’annees vagabonde & nuë parmy ces -<span id="pg_118" class="pagenum">118</span>forests spatieuses du Bresil : & pourtant il leur a -<span class="folionum">verso.</span>voulu donner en general plusieurs sortes d’arbres & -d’herbes, dont ils se servent en leurs blessures & -maladies.</p> - -<p>Car il faut que vous croyez que ces Pays sont -autant fournis d’arbres medicinaux, de gommes salutaires, -& d’herbes souveraines, qu’aucun qui soit -soubs la voute des Cieux, le temps le fera cognoistre<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, -& l’industrie de ceux qui s’appliqueront à en faire -la recherche.</p> - -<p>J’ay veu de l’escorce d’un certain arbre, laquelle -sentoit tout ainsi que le Mastic, qui croist -aux Jardins de l’Europe, & les Sauvages disent que -ceste escorce sert à toute maladie, & en usent : Davantage -ils tiennent que toutes les bestes des forests, se -sentans ou frappees ou malades, courent à cet arbre -pour avoir guerison : & pour cette cause rarement -peut on trouver un de ces Arbres qui aye l’escorce -entiere, parce que les bestes & animaux du pays -la viennent ronger.</p> - -<p>Il y a une espece de gomme blanche, qui croist -<span class="folionum">fol. 133.</span>dans les fueilles des Arbres, en sorte que vous diriez -à les voir, qu’elles soient émaillees d’argent, & ceste -gomme est infiniment bonne pour toutes sortes de -playes. Il y a une autre espece de gomme blanche, -si souveraine à nettoyer les playes, ou à attirer à -soy l’apostume & l’ordure enclose dans la chair, -qu’en vingt quatre heures elle faict son effect, nettoyant -entierement la playe. Je l’ay veu experimenter -sur un garçon François que j’avois avecques -moy, lequel avoit les pieds & les jambes tellement -gastees & apostumees par les vers de ce pays là, -que nous estions en crainte qu’il perdist totalement -les jambes : chose si horrible à voir, que je ne puis -l’exprimer par paroles, & neantmoins luy ayant faict -appliquer sur les pieds & sur les jambes des emplastres -de cette gomme, le lendemain il estoit aussi -sain, que s’il n’eust eu rien auparavant, la gomme -<span id="pg_119" class="pagenum">119</span>de ces emplastres ayant premierement tué tous les -vers qui estoient en nombre infiny : Secondement, -elle les avoit tirez par force de dedans la chair bien -<span class="folionum">verso.</span>avant, où ils estoient attachez, & se les estoit colez, -tellement que vous voyez sur l’emplastre tous ces -vers attachez par la teste. Tiercement, elle avoit -nettoyé les playes si bien qu’il n’y restoit aucune -sanie, ains vous voyez la chair toute vive & vermeille. -Je laisse à part tout le reste tant des gommes -que des baumes, que d’un million d’herbes que l’on -peut tirer par l’alembic, pour en avoir l’esprit & -l’essence, afin que j’entre en mon subject, qui est de -parler de certaines maladies qui regnent en ces pays -là, & du remede d’icelles : non pas que le pays de -soy soit maladif & fascheux, ains au contraire, c’est -un air fort bon & sain, specialement depuis le moys -de Juin, jusques au moys de Janvier : durant ce temps -les Brises, c’est à dire, les vents de l’Est, ou de l’Orient -souflent incessamment, purgeant le pays de ses grosses -vapeurs, & par ainsi les Sauvages sont rarement malades : -Et à vray dire, pour l’ordinaire ils n’ont qu’une -<span class="folionum">fol. 134.</span>maladie de laquelle ils meurent. Les François sont plus -subjects à estre malades, ainsi que l’experience me l’a -faict cognoistre & à plusieurs autres : mais en verité -je croy que cela nous est plus arrivé de disette & -misere qu’il nous a falu endurer en ces commencemens -que d’autre cause ; & par ainsi que les François -estant un peu accommodez, comme ils commençoient -de l’estre quand je partis de l’Isle ; je n’estime -pas qu’ils tombent en ces inconveniens & infirmitez, -& par consequent personne ne se doit faire peur à -soy-mesme, tenant pour ferme & asseuré qu’il ne -souffrira jamais la centiesme partie du mal que nous -avons enduré.</p> - -<p>La premiere de leurs maladies, s’appelle en leur -langue <i>Pian</i>, qui vient du mot de <i>Pé</i>, c’est-à-dire, -chemin, ou si vous voulez, du mot du pied : pour ce -que ceste maladie accidentellement se prend du crachat, -<span id="pg_120" class="pagenum">120</span>ou de la sanie espanchee sur la terre, sur laquelle -on marche, & commence tousjours soubs les -orteils du pied, de la grandeur d’un liard, de couleur -<span class="folionum">verso.</span>noirastre ; & ceste tache est appellee par les Indiens -Aïpïan, c’est à dire, la <i>Mere Pian</i><a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> : parce que -d’elle procedent toutes les autres playes & apostumes, -que ceste mal-heureuse maladie faict universellement -sur le corps, à la façon d’une herbe ou arbrisseau, -qui sortant de cette <i>Mere Pian</i>, comme de sa racine, -va tousjours croissant, & s’elevant en haut, jette çà -& là par le corps, ses branches, fueilles & bourgeons, -qui remplit interieurement & couvre exterieurement -ce corps miserable de plusieurs douleurs extremes & -de putrefaction nompareille, de laquelle plusieurs -meurent : Elle dure deux ans ou environ. Si c’est -un François qui a ceste maladie, il faut de necessité -qu’il soit guery parfaictement devant qu’il retourne -en France ; autrement il sera contraint de retourner -au Bresil pour se faire guerir : car tous les remedes -du monde appliquez à ceste maladie, hors du Bresil, -n’y peuvent rien, sinon la Rheubarbe commune, qui -guerit tous nos maux, sçavoir la mort. J’ay dit -comme ceste maladie arrive accidentellement : disons -<span class="folionum">fol. 135.</span>à present son origine & la source ordinaire & naturelle, -afin que les François qui iront en ces quartiers -là prennent garde à eux.</p> - -<p>Ceste maladie donc vient aux François, comme -le mal de Naples, par l’excez & hantise des filles -Indiennes, tellement que ceux qui s’en veulent garantir, -il faut, ou qu’ils vivent chastement, ou qu’ils -menent leurs femmes, ou qu’ils espousent les Indiennes -Chrestiennes : car le mariage est un seur -contre-poison pour ce venin, voire mesme le mariage -naturel entre les Indiens, lesquels ne l’ont -point, quant au gros, s’il ne l’ont gagné par excez -autre part, quand au petit, chacun l’a une fois en sa -vie ; ainsi qu’en l’Europe, la grosse & petite verole. -Or ceste grosse <i>Pian</i> excede & en douleur & en saleté, -<span id="pg_121" class="pagenum">121</span>sans aucune comparaison, le mal de Naples ; & -à bon droict : Car le peché que commettent les -François en ces pays là avec les Indiennes, merite -dés ceste vie punition, en tant qu’ils nous ravissent -ces pauvres ames Indiennes d’entre les mains, lesquelles -viendroient à la fontaine de salut : si ces -fournaises de lubricité ne les en destournoient par -<span class="folionum">verso.</span>leurs mauvais exemples. Que ceux qui sont coupables -de ce peché, pensent quel conte ils doivent rendre -à Dieu, pour avoir esté cause de la perte & damnation -de ces pauvres ames Indiennes. Que si la -vie eternelle est promise à ceux qui seront cause du -salut d’autruy quel loyer esperent ceux, qui pour -satisfaire à leur brutalité, sont occasion de faire -mespriser à ces pauvres innocentes, & leur salut & -la predication de l’Evangile ?</p> - -<p>Le remede principal pour ceste maladie, est la -patience & le temps : les sueurs y servent beaucoup, -& l’alegent fort & accourcissent le temps, comme font -aussi les dietes & le regime de vivre. L’experience -a faict recognoistre que la viande plus propre à ces -malades, est la chair du poisson nommé <i>Rechien</i> -(duquel les hommes sains ne mangent jamais, s’ils -ne vouloient vomir jusqu’au sang, & tomber en de -grandes maladies) boüillie avec des herbes fortes & -ameres, qui se trouvent en ces pays-là : Par ainsi -ils payent bien le moment d’un plaisir par un million -de douleurs, & ce qui seroit poison aux sains, -<span class="folionum">fol. 136.</span>leur est une viande salubre, mais de mauvais goust. -C’est l’ordinaire de ce rusé Apoticaire Sathan, de -froter le bord de la coupe avec la douceur du sucre -ou du miel, pour faire avaller tout d’une volte le -poison, qui par apres déchire les entrailles de rage -& de douleur : Je veux dire qu’il presente au -pecheur le plaisir, mais non la peine du plaisir, & -bientost le pauvre mal-heureux experimente que le -plaisir passe vistement, mais la douleur dure éternellement.</p> - -<p><span id="pg_122" class="pagenum">122</span>Nous avons experimenté une autre maladie en -ces pays là, tant le Sieur de la Ravardiere qu’autres -François, mais moy sur tous, qui provient de grosses -fievres quartes, tierces & erratiques, lesquelles apres -avoir bien miné le corps, se resolvent en de grands -maux de reins & coliques insupportables, accompagnez -de vomissemens continuels, & tousjours atenuans -le corps, refroidisent & resserrent l’estomach, -par une continuelle fluxion du Cerveau, laquelle -s’espand par les bras, cuisses & jambes, & les rend -perclus : si bien que vous demeurez comme une -<span class="folionum">verso.</span>statuë ou pierre immobile. Il me semble que c’est -la maladie, de laquelle plus souvent les Sauvages -meurent venant etiques & perclus de leurs membres.</p> - -<p>Les remedes à ceste maladie sont, de boire le -moins d’eau que l’on peut, parce que la saveur des -eaux de ce pays là, avec l’alteration causee de sa -chaleur, faict que l’on en boit excessivement, & ainsi -l’estomach perd sa chaleur, & acquiert une grande -crudité & foiblesse, d’où il se reserre & remplit de -pituité & autres humeurs corrompuës : à present qu’il -y a de la biere, j’espere que ces maladies ne seront -pas frequentes, & n’arriveront à l’excez où je les ay -veuës, & en porte les marques. Le vin & l’eau de -vie sont fort necessaires pour rechauffer ces estomachs : -Par ainsi je conseille ceux qui iront en ces -pays là, de garder soigneusement pour leur necessité -leur vin & leur eau de vie, & non pas les prodiguer -en bonne santé dans une desbauche, puisque -la biere de ce pays là faicte de bon mil, est plus -savoureuse & salubre à cause de la chaleur continuelle, -que n’est pas le vin ou l’eau de vie.</p> - -<p>Les bons potages sont l’unique remede, & nourriture -<span class="folionum">fol. 137.</span>de ces malades, lesquels on faict de volaille -& d’œufs, qui sont en grande abondance en ces -quartiers là.</p> - -<p>Les autres maladies sont, catarres & mal de -dents fort violents, à cause de l’humidité nocturne -<span id="pg_123" class="pagenum">123</span>de ceste Zone Torride : Ainsi qu’a tres-bien remarqué -Acosta Jesuite, en son Histoire des Indes, où -le Lecteur aura recours : parce que je ne veux rien -dire de ce qu’un autre a dit ou escrit, au moins que -je sache. Ceste humidité de la nuict est si forte, -qu’elle cause la roüille sur les espees, mousquets, -couteaux, serpes & haches, qu’elle les mange & devore, -si l’on n’est bien soigneux de les conserver : -Et les fluxions du cerveau sont si froides, que descendant -à la racine des dents, elles les pourrissent -& font tomber.</p> - -<p>Les remedes singuliers à ces inconveniens sont -l’aplication des cauteres, sur le col & les bras, & se -bien couvrir la teste quand la nuict est venuë.</p> - -<p>Tous les ans il court une maladie des yeux, de -laquelle peu sont exempts specialement les François, -<span class="folionum">verso.</span>elle n’est pas de duree, c’est seulement pour huict -jours ou environ : mais le mal est si vehement que -c’est plustost rage que mal : & si on n’y met remede, -on est en danger de ne voir que la moitié du mauvais -temps. Le remede en est facile : c’est que l’on -prend un peu de vitriol qu’on faict fondre dans une -phiole de verre pleine d’eau claire, laquelle on coule -sur les yeux entierement & fixement ouverts, & se -faut garder de toucher à ses yeux, ains il les faut -tenir couverts, & n’aller au vent ny au Soleil, autrement -le mal se redouble, parce que ceste maladie -estant causee d’une fluxion chaude & accrimoneuse, -si vous frotez vos yeux, ou allez au vent ou au -Soleil, vous irritez vostre mal.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_124" class="pagenum">124</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 138.</span></p> - -<h3 id="ch31">De la Mort et funerailles des Indiens.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXI.</p> - - -<p>Jacob espousa les deux sœurs, Lya & Rachel : -ce passage est diversement expliqué par les Peres & -Docteurs : Je prendray seulement celuy qui convient -à l’histoire : c’est que Dieu a deux filles, la Nature -& la Grace, qu’il donne pour Espouses à ses Esleus : -la Nature est chassieuse, mais fœconde comme Lya : -la Grace surpasse toute beauté mais resserree comme -Rachel : Toutes deux sont sœurs, & au regard de -leurs visages vous les recognoissez pour telles, & -semblablement leurs enfans pour germains, discernant -d’avec eux les lignees estrangeres : Je veux dire -qu’en un point & ceremonie, nous recognoissons facilement -<span class="folionum">verso.</span>la vraye Religion & les heritiers d’icelle, -sçavoir est, en la ceremonie du dernier honneur que -l’on faict à ses parens : veu que c’est chose si naturellement -gravee dans le fond de l’Ame des Nations -les plus Barbares, qui rend un argument du tout -demonstratif, que ceux là sont en la vraye voye qui -font estat de leurs morts & deffuncts : Et à l’opposite -que ceux là sont non seulement en la voye des -Gentils, mais en la voye du tout contraire à l’instinct -purement naturel : suivant en ce cas les brutes & -animaux, de ne tenir aucun conte de leurs amis -trespassez, specialement pour la meilleure partie du -composé qui est l’Ame.</p> - -<p>C’est la malediction que donne Job chap. 18. -<i lang="la" xml:lang="la">Memoria illius pereat de terra, & non celebretur nomen -ejus in plateis</i> : que sa memoire soit perie de terre, -& que son nom ne soit pas celebré par les ruës. Ce -que Symmachus explicant dit : <i lang="la" xml:lang="la">Non erit nomen ejus -in faciem fori</i>, que son nom ne parviendra jusqu’au -<span id="pg_125" class="pagenum">125</span>barreau des Senateurs, & plus clairement Policronius, -<i lang="la" xml:lang="la">Nec in amicorum versabitur memoria</i> : que la memoire -de telles gens n’aura pas seulement place entre ses -<span class="folionum">fol. 139.</span>amis : grande malediction, puisque les peuples les -plus sauvages du monde universel, qui sont les habitans -du Bresil, n’apprehendent rien plus que de mourir, -non pleurez ny lamentez, c’est-à-dire, qu’ils soient -privez des pleurs, des lamentations & d’autres ceremonies, -quoyque superstitieuses, de leurs parens en -leur mort.</p> - -<p>Ces Sauvages atenuez de maladie, depuis qu’ils -sont jugez à mort par leurs parens, on leur demande -ce qu’ils desirent de manger avant que de mourir, -& aussi tost il leur est trouvé : combien que leurs -repas ordinaires, tandis que la maladie dure, ne -soient autres, que de la farine de <i>Manioch</i>, & du -<i>Ionker</i>, c’est-à-dire du poivre d’Inde, meslé avec le -sel : croyans que par ceste disette, ils recouvreront -leur pristine santé, qui est un grand abus entr’eux : -car j’ay veu moy-mesme un homme & une femme de -la nation des <i>Tabaiares</i>, qui n’avoient que les os & -la peau, & à nostre jugement ils ne pouvoient vivre -encore deux jours, (& toutesfois pour cet effet, les -baptisans apres l’avoir requis) que leur ayant faict -<span class="folionum">verso.</span>prendre de bons boüillons, ils eschaperent pour ceste -fois la mort.</p> - -<p>Baste comme ils sont aux abois de la mort, -tous les parens s’assemblent, & generalement tous -leurs concitoyens qui environnent le lict du moribond, -les parens tenans le lieu le plus proche du lict, & -apres eux les vieillards & les vieilles & ainsi d’aage -en aage, personne ne dit mot, seulement ils regardent -le mourant attentivement, debondant de leurs yeux -des larmes continuelles, & aussi tost que la pauvre -creature a rendu son esprit, vous entendez des hurlemens, -cris & lamentations composez d’une musique -si diverse de voix fortes, aiguës, basses, enfantines -& autres, qu’il est impossible que le cœur n’en soit -<span id="pg_126" class="pagenum">126</span>attendry : quoy que vous reputiez toutes ces douleurs -& pleurs sortir d’un cœur purement naturel, sans -autre consideration du bien ou du mal, que peut -encourir cet esprit sorty du corps mort.</p> - -<p>Apres que ce corps est bien pleuré le Principal de -<span class="folionum">fol. 140.</span>la loge ou du village, ou le Principal des Amis faict une -grande harangue pleine d’emotion, se frappant souvent -la poitrine & les cuisses, & en icelle il raconte les gestes -& hauts faits du mort, disant à la fin de sa Harangue : -y a-il quelqu’un qui se plaigne de luy ? N’a-t-il pas -faict en sa vie ce qu’un fort & vaillant doit faire ? -Je dis cecy pour m’y estre trouvé trois ou quatre -fois ; & alors il me souvenoit de ce que j’avois autrefois -leu & remarqué dans Polibe, livre six, & dans -Diodore Sicilien, livre second, Chapitre trois, que -les Anciens Romains avoient ceste coustume de faire -porter les defuncts en la Place Publique, & lors le -Fils aisné de la maison, ou le principal heritier au -defaut d’enfans masles & aagez, montoit sur un -Theatre, déchifrant toutes les loüanges qu’il pouvoit -du mort, son Parent, puis conjuroit toute l’assemblee -d’accuser, s’ils pouvoient, le defunct, afin d’y respondre, -& faire que tous accompagnassent son Corps au Sepulchre.</p> - -<p>Revenons à nos Sauvages : ces pleurs & harangues -estant faictes, on prend le Corps que l’on -<span class="folionum">verso.</span>emplume par la teste, & par les bras, les uns luy -vestent des casaques, & luy donnent un chappeau, -s’il en a, on luy apporte des cosins de Petun<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, son -Arc, ses Fleches, ses Haches, & ses Serpes, du Feu, -de l’Eau, de la Farine, de la Chair, ou du Poisson, -& la marchandise qu’il aymoit le plus, tandis qu’il -vivoit : Alors on va faire sa fosse creuse & ronde -en forme d’un puits, convenablement large : là il est -apporté & assis sur ses talons, selon la coustume -qu’ils ont de s’asseoir, ils le devalent doucement au -fond<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, arrangeants autour de luy la farine, l’eau, la -chair ou le poisson, & ce à sa main droicte, afin -<span id="pg_127" class="pagenum">127</span>qu’il en puisse prendre commodément : De l’autre -costé ils mettent ses Haches, Serpes, Arcs & Fleches. -Puis faisans un petit trou à costé, ils y posent le -feu avec des copeaux bien secs, de peur qu’il ne -s’esteigne, & tout prenans congé de luy, le prient, -de faire leurs recommandations à leurs Peres, grands -Peres, Parens & Amis qui dansent par delà les montagnes -des Andes, là où ils croyent tous aller apres -leur mort : Quelques uns luy donnent pour porter -en present à leurs amis quelques marchandises ; en -<span class="folionum">fol. 141.</span>fin chacun l’exhortant de prendre bon courage de -faire son voyage ils l’advertissent de plusieurs choses : -Premierement, de ne point laisser esteindre son feu. -Secondement, de ne passer par le pays des ennemis. -Troisiesmement de n’oublier ses Serpes & ses Haches -quand il aura dormy en un lieu : & lors ils le couvrent -doucement de terre & demeurans par quelque espace -de temps sur la fosse, ils pleurent profondement, luy -disant Adieu : Les femmes reviennent souvent, & de -nuict & de jour, pleurer sur sa fosse, luy demandans -s’il n’est point encore party.</p> - -<p>Je diray à ce propos trois Histoires fort plaisantes. -La premiere : c’est qu’ils avoient enterré un -bon vieillard environ à cinquante pas de ma loge : -Ces vieilles me rompoient jour & nuit la teste : Je -m’advisay d’un expedient pour me mettre en repos, -c’est que je fis cacher deux jeunes garsons François -que j’avois avec moy, derriere un buisson à trois pas -de la fosse, & sur le milieu du chemin, par où ces -vieilles devoient passer. J’y fy cacher deux Esclaves, -<span class="folionum">verso.</span>ausquels j’avois donné le mot, ce qu’ils devoient dire -& qu’ils devoient faire : la nuict venuë, je les envoyay -chacun en son embuscade, au bout d’un quart -d’heure les vieilles s’en vont de compagnie sur la -fosse, & commencent à hurler, aussi tost mes François -contrefont <i>Geropari</i>, Dieu sçait si ces vieilles ne -trouverent pas leurs jambes pour gaigner au pied : -mais elles furent bien estonnees qu’elles trouverent -<span id="pg_128" class="pagenum">128</span>devant elles la seconde embuscade, & deux autres -<i>Geroparis</i>, contrefaits, qui les firent arrester plus -mortes que vives, s’escrians horriblement passans -plusieurs brossailles & buissons pour gaigner leur -loge : Là arrivees elles mettent tout le monde en -esmeute, faisans fermer les entrees de la loge, de -peur que <i>Geropari</i> n’entrast : Je n’estois pas loin de -là, qui prenois le plaisir de cette Comedie & m’en -trouvay fort bien : Car elles ne me rompirent plus -la teste.</p> - -<p>La seconde Histoire est d’un Sauvage mort & -enterré sur le chemin de nostre lieu de Sainct François -<span class="folionum">fol. 142.</span>au Fort S. Loüis. Ce Sauvage avoit esté baptisé -avant que mourir, & neantmoins sans y avoir -pensé, & à nostre desceu, ils l’enterrerent en ce lieu -là selon les ceremonies cy dessus descrites. J’en fus -un peu fasché, & m’en plaignis : mais on ne sçavoit -sur qui jetter la faute, joint qu’il y avoit desja trois -ou quatre jours qu’il estoit enterré : En ce temps là -passant par le chemin, je trouvay sa femme qui revenoit -des jardins, assise sur la fosse pleurant amerement, -& avoit espanché sur ceste fosse plusieurs -espies de Mil : Je m’arrestay, & luy demanday que -c’est qu’elle faisoit là. Elle me fit responce, Je demande -à mon Mary s’il n’est pas encore party : Car -j’ay peur qu’on luy aye trop lié les jambes & les -bras quand il fut enterré, & si on ne luy a point -donné de couteau : Il n’a seulement que sa Serpe -& sa Hache, & je luy apporte ce Mil, afin que s’il -a mangé ce qu’on luy a donné, il le prenne & s’en -aille. Je la fy sortir hors de là, luy remonstrant, -comme je peus, son ignorance & superstition.</p> - -<p>La troisiesme Histoire fut d’un petit enfant, environ -<span class="folionum">verso.</span>de deux ans, malade du flux de ventre, que -je baptisay avant de mourir, qui ne fut pas longtemps, -car deux heures apres son Baptesme on me -vint dire qu’il estoit trespassé. Je m’y en allay avec -le Sieur de Pesieux & autres François, afin de le -<span id="pg_129" class="pagenum">129</span>faire ensevelir dans un linceul de coton : Nous le -trouvasmes environné de vieilles, qui faisoient un -tintamare de leurs pleurs & cris, capables de fendre -une teste d’acier, & de plus ce pauvre petit corps -enfantin chargé de rassades, c’est à dire grains de -verre que leur portent les François, dont il font -grand estat, & de plusieurs os de Limaçons Marins, qui -sont leurs atours & paremens des grandes Festes ; -Jamais il ne nous fut possible de gaigner cela sur -ces vieilles, d’oster ce mesnage de dessus luy, mais -il falut l’ensevelir tel qu’il estoit, puis un François -le prenant sur un aiz, l’apporta apres moy suivy des -François, à la façon des funerailles que nous faisons -en l’Europe : Nous vinsmes en la Chapelle de Sainct -Loüis au Fort, où le corps reposa tandis que je -disois les Oraisons ordonnees de l’Eglise à cet effet.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 143.</span>Nos vieilles nous suivirent de prez, & estans -arrivees à la porte de l’Eglise, n’osans passer outre, -commencerent à entonner une Musique si haute & -si forte, que nous ne nous entendions pas l’un l’autre -dans l’Eglise : toutefois on les fist taire, & prenans le -corps nous l’allasmes enterrer au Cimetiere joignant -la Chappelle. Ces vieilles se glissoient parmy les -François qui entouroient la fosse, apportans les unes -du feu, les autres de l’eau, les autres de la farine, -& le reste dit cy dessus, pour mettre aux costez de -cest enfant pour s’en servir en son chemin, ce que -je fy jetter au loin devant elles, leur faisant remonstrer -leur folie par le Truchement : ainsi elles -s’en retournerent en leur loge pleurer leur saoul.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_130" class="pagenum">130</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch32">Du retour en l’Isle du sieur de la Ravardiere, & de -quelques Principaux qui le suivirent.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXII.</p> - - -<p>Le Sieur de Pesieux à la venuë de la Barque -Portuguaise ne manqua point d’escrire & dépescher -un Canot, pour aller trouver le Sieur de la Ravardiere -& luy manifester l’estat auquel nous estions, -attendans un siege prochain : mais le Canot fut plus -de trois mois à trouver le dit Sieur, lequel ayant -appris ces nouvelles, se dépescha autant qu’il peut, -de venir en l’Isle, s’exposant à plusieurs dangers, -<span class="folionum">fol. 144.</span>qui sont en ces mers : mais sa diligence ne nous -eust pas beaucoup servi : Car en ces 4. mois qu’il -y eut entre le temps que nous attendions le siege & -sa venuë, nous eussions vaincu ou esté vaincus.</p> - -<p>Cette rupture du voyage des Amazones fist -grand tort à la Colonie : parce qu’on eust cueilly & -amassé une grande quantité de marchandises, le long -de ces rivieres, bien plus peuplees de Sauvages -de diverses Nations, que ne sont pas l’<i>Isle</i>, Tapoüitapere, -<i>Comma</i> & les <i>Caïtez</i><a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a> : Et qui plus est, ces -Peuples là sont plus debonnaires que ceux-cy, & -mieux fournis de coton & autres danrees : Davantage -ils sont plus pauvres & diseteux de Haches, -Serpes, Couteaux, & Habits par consequent pour peu -de chose on eust eu beaucoup de leurs richesses.</p> - -<p>Un autre detriment que receut la Colonie des -François en cette interruption de voyage, fut que -beaucoup de Nations estoient resoluës de s’approcher -de l’Isle, habiter les Pays circonvoisins, & les cultiver, -& fussent venus avec ledict Sieur au retour -<span class="folionum">verso.</span>des Amazones : Mais ce bruit des Portuguais leur fist -suspendre la resolution qu’ils en avoient prise, attendans -dans l’issuë de cet affaire.</p> - -<p><span id="pg_131" class="pagenum">131</span>Le Sieur de la Ravardiere estant venu, on poursuivit -hastivement d’achever les Forts des advenuës -de l’Isle, on y porta du Canon, & posa garnison. -Quelques jours apres il fut suivy de plusieurs gens -de guerre Sauvages, qui vindrent en l’Isle, & entre -les autres la <i>Grand-Raye</i> des <i>Caïetez</i>, Sauvage estimé -entr’eux, & tenu pour valeureux & de bon conseil, -pour le respect duquel ses semblables font beaucoup, -voire s’il faut dire, le suivent & embrassent son opinion -entierement. Ce qui sert fort aux François en -ces Pays là : car il retient tous les Sauvages au service -& à la devotion de nos gens.</p> - -<p>Un peu auparavant qu’on allast aux Amazones, -quelques meschans garnemens firent courir un bruict -dans les <i>Caïetez</i> & <i>Para</i>, que les François s’en alloient -les prendre captifs, soubs umbre d’aller aux -Amazones : Ce bruict esmeut tellement ces Peuples, -qu’ils estoient prests de quitter leurs habitations, -<span class="folionum">fol. 145.</span>pour s’enfuyr autre part, mais par les Harangues -que leur fit la <i>Grand-Raye</i>, ces gens effrayez sans -subject furent r’asseurez, ce Sauvage leur disant tout -le bien qu’il peut des François.</p> - -<p>Il accompagna, luy, sa femme, & quelques siens -parens une Barque envoyee de l’Isle en <i>Para</i>, pour -traicter des Marchandises du Pays, où on avoit trouvé -plusieurs choses precieuses : Mais le mal-heur voulut, -qu’estant partie de là pour retourner en l’Isle, sa -trop pesante charge l’enfonça dans la mer, environ -à deux lieuës de terre ; Chacun mesprisant les -richesses, se depoüilla, qui prenant une écoutille du -vaisseau, un autre quelque aiz, d’autres se mirent -dans le bateau, mais la <i>Grand-Raye</i> ayant patience -que tous prissent le moyen de se sauver : enfin luy -& sa femme avec un Truchement François se mirent -tous les derniers à la nage, encourageant l’une & -l’autre par ces paroles : La mort est envieuse, voyez -comme elle nous jette ses vagues sur la teste, afin de -nous abysmer, monstrons luy que nous sommes encore -<span id="pg_132" class="pagenum">132</span><span class="folionum">verso.</span>forts & vaillants, & qu’il n’est pas temps qu’elle -nous emporte : Tous se sauverent en certaines Islettes -inhabitees, hors mis un François qui fut emporté en -nageant par les Poissons <i>Rechiens</i><a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>. La <i>Grand-Raye</i> -voyant les François nuds & affamez, & qu’ils estoient -en lieux steriles, enfermez de plusieurs bras de mer, -se met à nage, passe un long Pays plein d’Aparituriers, -où il eut bien de la peine & du travail à passer -dans ces racines, & sortir des vases, dans lesquelles -il entroit quelquefois jusques au col. Estant parvenu -au village de ses semblables, il les excita de venir -avec des Canots, des Vestemens & des Vivres : ce -qu’ils firent ; puis apres revenans aux villages qui -estoient vis à vis du lieu où se perdit la Barque, il -leur fist rendre quelques marchandises que la mer -avoit jetté au bord.</p> - -<p>Ce <i>Grand-Raye</i> estoit autrefois venu en France, -dans un Navire de sainct Malo, & avoit sejourné en -<span class="folionum">fol. 146.</span>France l’espace d’un an, ou environ, & en si peu de -temps il avoit appris à parler François, si bien qu’encore -au jourd’huy il se faict entendre aux François, -quoy qu’il y ait bien des années qu’il en est de retour : -& a si bon esprit, jugement & memoire qu’il -remarqua, & les raconte à present, toutes les particularitez -que nous avons en France. Je ne veux icy -rien dire de ce qui touche l’Estat Spirituel, ny de -la Harangue qu’il me fist, concernante le Christianisme, -par ce que je la diray en son lieu au Traicté -suivant : mais quant à ce qui regarde le Temporel, -il racontoit souvent à ses semblables, voire je l’entendis -haranguer le mesme aux <i>Tabaiares</i> du Fort -Sainct Loüis.</p> - -<p>Les François sont forts, ont un grand pays plein -de bons vivres, ils ont le vin en abondance, le pain, -le mouton, le bœuf, les poules, plusieurs sortes d’oyseaux, -grand nombre de poissons : leurs maisons sont -de pierre, environnees de grosses murailles, sur lesquelles -on voit de gros Canons braquez : La mer -<span id="pg_133" class="pagenum">133</span>bat au pied, ou bien ils ont de grands fossez pleins -d’eau. Le long des ruës vous voyez les maisons -<span class="folionum">verso.</span>ouvertes, pleines de toute sorte de marchandises : -Ils vont sur des chevaux, & entr’eux il y a des -Grands ou Principaux mieux suivis que les autres : -De ce nombre est Monsieur de la Ravardiere, qui -a sa maison proche de la ville où j’abordé. Le Roy -de France demeure au milieu de son Royaume, en -une ville, qu’ils appellent Paris. Les François haissent, -comme nous, les <i>Peros</i>, & leur font la guerre par -mer & par terre, & demeurent les plus forts. Car -les <i>Peros</i> sont en ce pays là tenus pour foibles, & -les François pour vaillans, & plus valeureux que -toute autre Nation. C’est pourquoy nous ne devons -point craindre, ils nous defendront bien. Quelques -mesdisans de nostre Nation ont rapporté que les -François n’avoient peu prendre les <i>Camarapins</i>, mais -cela est faux : Ils y ont faict leur devoir, & si -les <i>Tapinambos</i> eussent voulu donner par derriere, -nous les eussions pris : mais le Grand des François -a eu pitié d’eux, ne les voulant pas tous brusler, -comme fut une partie d’iceux. Cecy, & autres semblables -discours il fit alors, & depuis allant par l’Isle, -<span class="folionum">fol. 147.</span>dans chaque village, il le recitoit au <i>Carbet</i>.</p> - -<p>Or la façon avecques laquelle il fit son entree -dans la Grande Place de Sainct Loüis ; tant pour -salüer les <i>Tabaiares</i> de leur bien venuë, que pour -favoriser les François, ce fut qu’il ordonna ses gens -d’une façon bien estrange : Il les rangea tous queüe -à queüe, ils estoient bien quelque cent ou six vingts : -Aux uns il fist prendre en main des Courges, aux -autres des Marmites, aux autres des Rondaches, aux -autres des Espees & Poignards, aux autres des Arcs -& Fleches & autres Instrumens dissemblables, & -disposant les Joüeurs de <i>Maraca</i><a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> environ par dixaines, -ils firent le tour des Loges des <i>Tabaiares</i>, puis -vindrent en la Grande Place du Fort, où nous estions, -finir leur danse devant nous, laquelle tiroit fort sur -<span id="pg_134" class="pagenum">134</span>la danse des <i>Pantalons</i>, s’avançans & cheminans peu -à peu avecques mesure, frappans également tous ensemble -la terre de leurs pieds, & ce au ton de la -voix, & du son du <i>Maraca</i>, qu’ils gardoient tous en -<span class="folionum">verso.</span>mesme cadence, recitans une chanson de victoire à -la loüange des François. Ils remuoient la teste de -çà de là, & les mains aussi, avec tels gestes qu’ils -eussent faict rire les pierres. Ceste façon de danser -est appellee entre les <i>Tapinambos</i> <i>Porasséu-tapoüi</i>, -c’est à dire, la danse des <i>Tapouis</i> par ce que la -danse des <i>Tapinambos</i> est toute dissemblable : car -elle se faict en rond, sans remuer de place. La -danse finie, il nous vint salüer & puis s’alla reposer -& manger en la loge qui luy estoit preparee.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 148</span></p> - -<h3 id="ch33">Du voyage du Capitaine Maillar<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> dans la terre ferme, en -l’habitation d’un grand Barbier : Description de ceste -terre, & des tromperies de ce grand Barbier.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXIII.</p> - - -<p>C’est une verité recogneuë de tous ceux qui -ont hanté ces Pays du Bresil, que la terre ferme n’a -rien de commun en beauté & fertilité avec les Isles : -pour ce que les Isles sont sables noirs et legers, -adustes & bruslez de la continuelle chaleur, d’autant -que les Isles sont bien plus sujectes en ceste Zone -torride aux chaleurs & ardeurs, & ce à cause de la -mer qui redouble par reflexion la puissance de la lumiere -<span class="folionum">verso.</span>du Soleil sur l’opacité prochaine & concentrique -<span id="pg_135" class="pagenum">135</span>de la terre : Chose que vous experimentez en la -composition des miroirs ardans, desquels le centre -est opaque, & eslevé plus que sa circonference & ses -bords : & partant les rayons du Soleil se reünissent -& colligent en ce centre, qui pour cet effect produisent -le feu & la flamme aux subjects disposez, -mis à la poincte & pyramide de ce centre.</p> - -<p>Le Sieur de la Ravardiere ayant plusieurs fois -entendu des Sauvages qu’il y avoit une terre infiniment -bonne, à cent, ou cent cinquantes lieuës de -<i>Maragnan</i> dans la Terre Ferme, és contrees qui sont -vers la Riviere de <i>Miary</i>, à plus de quarante ou cinquante -lieuës d’icelle, il dépescha une Barque & des -Canots, & y envoya le capitaine Maillar de Sainct -Malo, avecques quelques François & un Chirurgien, -qui se cognoissoit fort à la nature des herbes & -arbres precieux. En cette terre, s’estoit retiré un -des Principaux Sorciers de <i>Maragnan</i>, avecques quarante -ou cinquante de ses semblables, tant hommes -que femmes, & y avoit basty un village, & cultivé -<span class="folionum">fol. 149.</span>la terre, laquelle luy rendoit toutes choses en si -grande abondance, que ce mal-heureux faisoit acroire -à tous les <i>Tapinambos</i>, ainsi que je diray cy apres, -qu’il avoit un esprit, qui faisoit venir & croistre de -terre ce qu’il vouloit. Là ce Capitaine se transporta, -avecques bien de la peine : car il falut qu’il passast -une longue & large plaine couverte de joncs & de -roseaux, marchant dedans l’eau jusques à la ceinture, -& apres y avoir sejourné quelque temps, & remarqué -la bonté de la terre, il nous rapporta ce qui s’ensuit.</p> - -<p>C’est, que la terre de ce lieu estoit forte, grasse -& noire, & tres-bonne à produire les cannes de sucre, -& beaucoup meilleure que celle de Fernambourg : ce -qu’il peut bien tesmoigner, pour avoir demeuré plusieurs -annees dans Fernambourg & pratiqué les autres -endroicts que tiennent les Portuguaiz : La terre est -arrosee de grande quantité de ruisseaux capables de -faire moudre les engins à succre.</p> - -<p><span id="pg_136" class="pagenum">136</span><span class="folionum">verso.</span>Il y a abondance de poissons d’eau douce fort -grands, & de plusieurs especes : Les Tortuës y sont -sans nombre, le gibier & la venaison de toute sorte, -& en quantité indicible, outre les Cerfs, Biches, -Chevreils, Sangliers, Vaches-Braves, <i>Pagues</i>, <i>Agoutis</i>, -<i>Armadilles</i>, qu’ils appellent <i>Tatous</i>. Il s’y trouve des -Lapins & des Lievres, comme en France, mais plus -petits : la diversité des oyseaux & du gibier est tres-grande : -Les Perdrix, Faisans, <i>Moitons</i><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, Bisez, Ramiers, -Tourtes, & Tourterelles, Herons & semblables -s’y voyent par admiration. La terre porte les racines -grosses comme la cuisse. Le Petun y vient fort -grand & fort bon, & disent que l’on y peut faire -deux cueillettes l’année. Le Mil y vient fort haut, -gros & en quantité. Il y a des fruicts beaucoup -meilleurs & en plus grand nombre que dans l’Isle, -<i>Tapouitapere</i> & <i>Comma</i>. Il y a diversité de Perroquets -en couleur & grosseur specialement des <i>Touins</i> francs<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>, -gros comme des moineaux, qui apprennent incontinent à -parler, mais ils meurent du haut mal, quand il sont -<span class="folionum">fol. 150.</span>apportez dans l’Isle. J’ay veu moy-mesme que d’un -grand nombre, à peine en peut-on sauver demy douzaine, -& en mangeant, chantant ou sautelotant dans -la cage, sans aucune apparence de mal precedant, -en faisant trois on quatre tours ils tomboient morts. -Il y de forts gros Magos & des Monnes barbuës, -tres-belles & tres-rares, & qui seroient fort recherchees, -si on en apportoit en France.</p> - -<p>Il se tient là un Barbier ou Sorcier fort bien -accommodé & fourny de toutes choses necessaires : -il estoit venu un peu avant ce voyage, faire ses -barberies & enchantemens, & ce à fin de gagner -les hardes & ferrailles des Sauvages de <i>Maragnan</i>, -pour les emporter quant & soy en son pays. Ces -barberies furent de diverses sortes. Premierement il -avoit une grosse marionette qu’il faisoit se mouvoir -subtilement, specialement la machoire basse de sa -bouche, & haranguoit faisant à croire aux femmes -<span id="pg_137" class="pagenum">137</span>des Sauvages, que si elles vouloient que leurs graines -& legumes multipliassent quatre fois plus, qu’elles -n’avoient coustume de faire : il falloit qu’elles apportassent -<span class="folionum">verso.</span>quelques unes de ces graines & legumes, & -les donnassent à sa marionette, pour les faire tourner -trois ou quatre fois dans sa bouche, afin de recevoir -la force de multiplication de son esprit, qui demeuroit -en ceste marionnette : puis semant une ou deux de -ces graines ou racines dans leurs jardins, toutes les -autres graines & legumes prendroient la force de -multiplier de ces deux. Il y eut une telle presse -par les villages où il alla, des femmes qui luy apportoient -des graines & legumes pour faire tourner en -la bouche de la marionette, qu’à peine y pouvoit-il -fournir, & les femmes gardoient cela fort curieusement.</p> - -<p>2. Il institua une danse ou procession generale, -& faisoit porter à tous les Sauvages, tant hommes, -femmes, qu’enfans, des branches de Palme piquante, -surnommee <i>Toucon</i><a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>, & alloient tout autour des loges -chantans & dansans, & ce disoit-il, pour exciter son -esprit à envoyer les pluyes, (car en ceste annee elles -vindrent trop tard) apres la procession ils caouïnoient -<span class="folionum">fol. 151.</span>jusqu’au crever<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. 3. Il fit emplir d’eau plusieurs grands -vaisseaux de terre, & marmotant je ne sçay quelles -paroles dessus, apres lesquelles il plongeoit dedans -un rameau de palme, aspergeant un chacun sur la -teste : il disoit : soyez mondes & purifiez, afin que -mon esprit vous envoye les pluyes en abondance. -4. Il prit une grosse canne de roseau creuse, qu’il -emplit d’herbe de <i>Petun</i>, & y mettant le feu par un -bout, il souffloit la fumée sur ces Sauvages, disant, -Prenez la force de mon esprit<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, par laquelle vous -serez tousjours sains de corps & vaillants de courage -contre vos ennemis. 5. Il planta un May d’arbre, -au milieu du village, chargé de coton, & apres -avoir faict quelque tours & retours aux environs, il -leur dit, qu’ils auroient ceste annee grande quantité -de coton.</p> - -<p><span id="pg_138" class="pagenum">138</span>Or pour toutes ces barberies, la pluye ne venoit -point, & ne cessoit jour & nuict de faire danser les -Sauvages, & crier le plus haut qu’ils pouvoient pour -<span class="folionum">verso.</span>reveiller son esprit ainsi que jadis faisoient les sacrificateurs -de Baal ; nonobstant ces cris, la pluye ne -venoit point. Il s’advisa de faire accroire à ces Sauvages, -qu’il voyoit bien son esprit chargé de pluyes, -du costé de la mer : mais il n’osoit approcher à cause -de la Croix, qui estoit plantee au milieu de la place -du village, vis à vis la Chappelle de nostre Dame -<i>d’Usaap</i>, & par ainsi s’ils vouloient avoir de la pluye -il falloit déplanter ceste Croix : à quoy ils acquiescerent -aisement, & l’eussent faict, n’eust esté les -François qui estoient-là, & la crainte d’en estre punis -qui les en empescha.</p> - -<p>Ceste nouvelle vint au Fort, & aussi tost on -y envoya <i>Le Grand Chien</i>, & les François pour -amener le Barbier, & voir au moins s’il pourroit -danser au milieu d’une sale, d’une façon qui ne luy -eust pleu, & luy eust-on appris, que son esprit n’eust -esté bastant de le sauver : Ce que recognoissant fort -bien, par l’advertissement qu’il eust, qu’on l’envoyoit -querir, pour luy faire tout honneur au Fort : il ploya -<span class="folionum">fol. 152.</span>hastivement son bagage, & prenant ses gens avec -luy, se sauva par mer dans son <i>Canot</i>, & quelque -temps apres il envoya faire ses excuses, par un sien -parent, qui apporta beaucoup de presens de son pays, -pour faire sa paix.</p> - -<p>Il laissa une croyance aux Sauvages de l’Isle, -qu’il avoit un esprit fort bon, & estoit grand amy de -Dieu, qu’il n’estoit point meschant, ains ne demandoit -qu’à bien faire : Il mange avec moy, disoit-il, -dort & marche devant moy, & souvent il vole devant -mes yeux ; & quand le temps est venu de faire mes -jardins, je ne fay que marquer avec un baston, l’estenduë -d’iceux, & le lendemain au matin je trouve -tout faict. Quelques-uns des Sauvages Chrestiens, -ayans entendu, que nous avions desir de faire punir -<span id="pg_139" class="pagenum">139</span>ce compagnon, abuseur de peuple, ils me disoient, -qu’il falloit avoir pitié de luy, & ne luy rien faire ; -par ce qu’il n’avoit jamais esté meschant, ny son esprit, -ains que l’un & l’autre s’estoient employez à -faire croistre les biens de la terre : Je les enseignay -sur ceste matiere ce qu’ils devoient croire. Pensez -<span class="folionum">verso.</span>vous autres qui lisez cecy, combien ce ruzé Sathan -sçait comme un Singe, contrefaire les ceremonies -de l’Eglise, pour introniser sa superstition, & retenir -en sa cordele les ames infidelles. Vous le pouvez -voir par ceste procession de Palmes, ceste aspersion -d’eau, & soufflement de fumee, communicant son -esprit, de quoy nous parlerons plus amplement au -Traitté du Spirituel.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 153.</span></p> - -<h3 id="ch34">De la venue des Tremembaiz ; comme on les poursuivit, -& de leurs habitations & façons de faire.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXIV.</p> - - -<p>En ce temps, la Nation des <i>Tremembaiz</i>, qui -demeure au deçà de la montagne de <i>Camoussy</i>, & -dans les plaines & sables, vers la Riviere de <i>Toury</i>, -non guere esloignee des arbres secs, sables blancs, -& l’Islette saincte Anne, fit une sortie inopinee vers -la forest, où nichent les oyseaux rouges, & aux sables -blancs, où se trouve l’Ambre gris, & où l’on pesche -une grande multitude de poissons ; & ce en intention -<span class="folionum">verso.</span>de surprendre les <i>Tapinambos</i>, desquels ils sont ennemis -jurez : en quoy ils ne furent trompez : Car -plusieurs des <i>Tapinambos</i> de l’Isle, estans allez en -<span id="pg_140" class="pagenum">140</span>ces quartiers specialement pour y pescher, furent -assaillis des <i>Tremembais</i><a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> : les uns furent tuez sur la -place ; les autres furent menez captifs, & ne sçait-on -ce qu’ils en ont faict : les autres eschapperent dans -leur <i>Canot</i>, revenans en l’Isle de <i>Maragnan</i>, qui apporterent -ces piteuses nouvelles, lesquelles remplirent -les villages, d’où estoient les morts, de cris & hurlements, -les meres & les femmes incitans ceux de l’Isle -à les poursuivre : ce que les Principaux resolurent -ensemble, & vindrent prier les François de leur donner -un Chef & nombre de soldats, ce qu’on leur accorda. -<i>Iapy Ouassou</i> fut le conducteur de ceste -armee<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, & fut suivy d’un grand nombre de Sauvages, -& accompagné des François. Ils s’en vont droict -passer la mer, entre l’Isle & les sables blancs, où ils -mirent pied à terre, pour se reposer & nuicter les -uns allans à la pesche, les autres à la chasse, & les -<span class="folionum">fol. 154.</span>femmes & les filles chercher de l’eau parmy les sables, -qui ne pouvoit estre que sommastre, c’est-à-dire, -demy douce & demy salee ; tendre les licts, faire du -feu, & apprester le manger : Les jeunes <i>Tapinambos</i> -faisoient les <i>Aioupaues</i>, tant pour les Principaux que -pour les François, & au principal <i>Aioupaue</i>, le Colonel -se loge, & tous les Capitaines apportent leurs -licts, qu’ils pendent tout autour du lict de leur Colonel : -ceremonie qu’ils gardent en toutes leurs guerres, -specialement quand ils sont proches de leurs ennemis ; -A quoy ils en adjoustent une autre, qui est, de faire -les feux & obscurs, de peur que leurs ennemis ne -les descouvrent la nuict : Car ils ont tous en general -ceste coustume, tant les <i>Tapinambos</i> que les autres, -de faire monter au coupeau des plus hauts arbres, -leurs sentinelles, pour descouvrir, s’il paroistra de -nuict quelque feu ou lumiere des ennemis.</p> - -<p>Le lendemain, ils se mettent à chercher deçà -delà, marchans jusqu’à une plaine tres-grande de -<span class="folionum">verso.</span>sable, environnee de bois de trois costez, & au quatriesme -de la mer ; là ils trouverent les <i>Aioupaues</i> -<span id="pg_141" class="pagenum">141</span>des <i>Tremembaiz</i>, & une marmite Portugaise, d’où -nous apprismes, avec les autres nouvelles que nous -en avions eu au precedent, que les Portugais estoient -habituez en la <i>Tortue</i>, & en la montagne de <i>Camoussy</i>, -& avoient faict alliance avec les <i>Tremembaiz</i>, -comme aussi avec les Montagnars, tant <i>d’Ybouapap</i> -que de <i>Mocourou</i>, specialement avec <i>Giropary Ouassou</i>, -c’est à dire, <i>Le Grand Diable</i>, Prince & Roy -d’une grande Nation de <i>Canibaliers</i><a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, lequel <i>Grand -Diable</i> ayme fort les François, & hait naturellement -les Portugais, & c’est chose asseuree, que si les François -ont du bon en ces pays là, il trahira les Portugais, -& se joindra avec les François : Car on tient -qu’il est <i>Mulatre</i> François, c’est à dire, nay d’un -François & d’Indienne. Revenons à nostre subject.</p> - -<p>Nos Sauvages trouverent un de leurs semblables -encore vivant, qui s’estoit sauvé à la fuitte dans les -bois, & caché dans un arbre : mais entendant le son -<span class="folionum">fol. 155.</span>des Trompes de guerre, qui est un grand bois creusé, -ayant la gueule d’en bas & d’en haut à la façon -d’une Trompette, il sortit tout defaict & sans figure -d’homme, pour n’avoir rien mangé l’espace de huict -jours, sinon des feuilles de l’arbre où il s’estoit caché, -& ceste carcasse vivante enseigna le mieux qu’il peut, -le lieu où gisoient les morts ses compagnons, lesquels -on trouva la teste fendue & les haches de -pierres, desquels ils leur avoient fendu la teste mises -sur leurs corps, comme c’est leur coustume, de ne se -servir jamais d’une arme, quand avec icelle, ils ont -tué un de leurs ennemis.</p> - -<p><i>Carouatapyran</i> un des Principaux de <i>Comma</i>, -m’apporta une de ces haches de pierre, toute teinte -de sang, & veluë des cheveux qui y estoient colez, -avec la cervelle du fils du Principal <i>Ianouaran</i>, de -laquelle il avoit esté tué, & qui fut trouvee sur luy. -<i>Carouatapyran</i>, m’apprit ce que je ne sçavois pas, -touchant ces haches, faictes d’une pierre tres-dure, -<span class="folionum">verso.</span>& taillees en forme de croissant : car il me dit, que -<span id="pg_142" class="pagenum">142</span>les <i>Tremembaiz</i> avoient coustume tous les mois, au -premier jour du Croissant, de veiller toute la nuict -à faire ces haches, & ne cessoient qu’elles ne fussent -parfaites, ayans ceste superstition, que portans ces -haches en guerre, ils n’estoient jamais vaincus, ains -remportoient la victoire de leurs ennemis : pendant -qu’ils font ces haches, les femmes, filles & enfans -sont dehors les <i>Aioupaues</i>, dansant & chantant à la -face du Croissant.</p> - -<p>Ces <i>Tremembaiz</i> sont valeureux, & redoutez des -<i>Tapinambos</i>, d’une stature competante, legers à la -course, plus errants que stables en leurs demeures : -leur viande plus commune est le poisson & ne laissent, -quand ils veulent, d’aller à la chasse : ils ne s’amusent -à faire des jardinages, ny des loges, ains habitent -soubs les <i>Aioupaues</i>, ayment plus les plaines que -les forests : car ils descouvrent tout autour d’eux. -Ils ne portent grand mesnage ou bagage apres eux, -se contentans de leurs arcs, flesches & haches -<span class="folionum">fol. 156.</span>quelques <i>Couïs</i><a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> & Courges pour puiser de l’eau & -quelques marmites pour cuire les viandes : tirent à -coups de fleches les poissons, bien plus adroicts que -les <i>Tapinambos</i> : sont robustes de corps, tellement -que prenans un de leurs ennemis par le bras, le jettent -à terre, ainsi que feriez un chappon : Ils couchent -sur le sable le plus du temps.</p> - -<p>Ils se servent de ce lieu des sables blancs, & -des arbres secs, à prendre les <i>Tapinambos</i>, comme -on faict de la ratiere à prendre les Rats, & ce pour -trois raisons. La premiere, à cause de la pesche, qui -est là fort fertile & abondante. La seconde, à cause -d’une forest, où les oyseaux rouges de toutes parts, -viennent nicher, pour faire leurs petits. Si bien que -les <i>Tapinambos</i> ne manquent pas d’aller en cette saison, -dénicher les petits, & prendre les œufs à demy -couvez, & ce en si grande abondance, qu’il est impossible -de l’exprimer, tellement qu’ils en ont pour -<span id="pg_143" class="pagenum">143</span>vivre plus de deux mois, quand ils sont retournez -en l’Isle, les ayant auparavant boucanez, endurcis & -rendus secs comme bois, qui est chose où je trouvois -<span class="folionum">verso.</span>bien peu d’appetit : & à vray dire, je n’en pouvois -manger : nonobstant ce sont grandes delices, & un gibier -fort exquis parmy ces Sauvages. Je rapporteray -quelque particularité notable de ces oyseaux rouges -cy apres. La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre -gris, que les <i>Tapinambos</i> appellent <i>Pirapoty</i>, c’est à -dire fiante de poissons<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> ; Car ils ont opinion que cet -ambre gris n’est autre chose que l’excrement des -Baleines, ou d’autres semblables gros poissons, lequel -eslevé sur l’eau, est jetté par les vagues en ce lieu : -bien qu’il y aye des François qui disent que cet -Ambre gris n’est autre chose que la fleur de la mer, -que les Sauvages appellent <i>Paranampoture</i> ou une -gomme de mer <i>Paranamussuk</i> : le Lecteur en pensera -ce qu’il luy plaira.</p> - -<p>Cet ambre gris se trouve par masse sur ces -sables, quand la mer est retiree, & ce plus en une -saison qu’en l’autre, & il arrive quelque fois que la -masse est grosse, digne d’estre mise dans un Cabinet -Royal, & qu’on ne pourroit justement estimer & payer : -<span class="folionum">fol. 157.</span>mais à cause que toutes les bestes & oyseaux de là, -& des environs, les <i>Crabes</i>, Lezards & autres reptiles -de la mer se jettent dessus, avec lesquels surviennent -les <i>Tapinambos</i>, cupides de cette matiere, non pour -l’estat qu’ils en font, mais pour ce qu’ils voyent, que -les François recherchent cela avec grand soin, le -tout est dissipé par morceaux. Je conseillois un jour -de faire là un fort, tant pour empescher les courses -des <i>Tremembaiz</i> que pour boucher l’entree aux Navires -dans l’Islette Saincte Anne, qu’aussi pour recueillir -cet Ambre gris : parce qu’il n’y a point de -doute, que souvent la mer en jette sur ces Sables, -lequel est aussi espars & mangé par les bestes, -oyseaux & reptiles, joint que les Sauvages de l’Isle, -n’y vont que deux ou trois fois l’annee. Je m’asseure -<span id="pg_144" class="pagenum">144</span>que cet Ambre payeroit bien son Fort, sa garnison -& beaucoup d’autres.</p> - -<p>Nos Sauvages <i>Tapinambos</i> & nos François apres -avoir cherché çà & là, ne trouverent rien autre que -<span class="folionum">verso.</span>leurs morts, les <i>Aioupaues</i>, & les vestiges des ennemis : -par ainsi ils s’en revindrent en l’Isle plus affamez -que blessez.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch35">De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, & du voyage -d’Ouarpy.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXV.</p> - - -<p>Il y avoit une Nation vers <i>l’Ouest</i>, de laquelle -jamais par cy-devant on n’avoit oüi parler, & estoit -incogneüe à tous les <i>Tapinambos</i>, demeurans dans -les bois fort avant à quatre ou cinq cens lieuës de -l’Isle, n’ayans eu jamais la commodité des Haches -ny des Serpes, ains se servoit seulement des Haches -de pierre, vivoit fort secrettement dans ces Pays & -<span class="folionum">fol. 158.</span>Forests, soubs l’obeissance d’un Roy. Ils furent advertis, -par le moyen de quelques Sauvages qu’ils -surprirent sur mer, que les François estoient venus -en l’Isle de <i>Maragnan</i>, & y habitoient, & avoient -amené quant & eux des Peres qui enseignoient le -vray Dieu, & purifioient les Sauvages de leurs pechez. -Ils porterent ces nouvelles à leur Roy, lequel fist dépescher -incontinent des Canots, où il fit embarquer -un des Principaux apres luy de cette Nation, qu’il -fist accompagner de deux cens jeunes hommes fort -& vaillans, habiles à nager & à flecher, avec commandement -d’aller vers l’Isle, sans mettre aucunement -<span id="pg_145" class="pagenum">145</span>pied à terre, ains se contentassent de parlementer -avec les Truchemens des François, & s’en retourner -au pays, prenans garde qu’aucun ne s’apperceust de -la route qu’ils prenoient.</p> - -<p>Ils arriverent donc vis à vis de <i>Tapouitapere</i>, -où estoit pour lors le Truchement <i>Migan</i>, qui adverti -de leur venuë, les alla trouver sur mer, & parlementa -avec leur Principal fort longtemps : Car ce Principal -l’interrogea, Premierement, des Peres, quels gens -<span class="folionum">verso.</span>c’estoient, ce qu’ils faisoient & enseignoient. Secondement, -des François, quelles estoient leurs forces, leurs -marchandises, s’il estoit vray, qu’ils eussent reconcilié -ensemble les <i>Tapinambos</i> & les <i>Tabaiares</i>, & -s’ils vivoient en bonne paix dans l’Isle. Le Truchement -ayant respondu à tout cela selon ce qu’il devoit, -le Principal demeura satisfaict, & dit, qu’il en estoit -fort aise, & que son Roy & toute sa Nation s’en resjoüiroit -infiniement : parce qu’ils desiroient tous de -s’approcher des François, tant pour cognoistre Dieu, -pour avoir des Haches & Serpes de fer, pour cultiver -leurs jardins, que pour estre en seureté de leurs ennemis. -Quant à eux, qu’ils feroient force coton & -autre marchandise, en récompense pour donner aux -François, sans rien demander autre chose que leur -alliance & protection.</p> - -<p>Le Truchement luy demanda, si sa Nation estoit -grande, & s’il y avoit loin en son Pays : Il respondit -que sa Nation estoit grande & son Païs fort loin, -denotant à peu prez, la distance par lieuës, qu’il y -<span class="folionum">fol. 159.</span>pouvoit avoir de l’Isle en sa terre, monstrant par -ses doigts le nombre des Lunes, c’est-à-dire, des mois -qu’il luy falloit pour retourner en son Pays : & adjousta, -Je ne te puis dire l’endroict de nostre habitation, -par ce que mon Roy me l’a deffendu, & aussi pour -ce que nous craignons, qu’on nous y vint faire la -guerre. Contente toy que dans six mois, je reviendray -icy t’apporter certaines nouvelles, & va dire -asseurément à ton Grand, que les choses estant telles -<span id="pg_146" class="pagenum">146</span>que tu m’as dit, nous viendrons tous demeurer aupres -de vous.</p> - -<p>Le Truchement repliqua, Vien, je te prie, voir -le Fort que nous avons faict, & les gros Canons braquez -dessus, & les François qui sont là en garnison, -afin que tu le rapportes à ton Roy. Non, dit-il, c’est -chose qui m’est deffenduë de mettre pied à terre, -moy ou les miens : Neantmoins l’on fit tant apres -luy, que luy ayant donné des ostages, il permit à -quelques uns des siens, de mettre pied à terre à <i>Tapoüitapere</i> -où ils furent les tres-bien receus, & ayant -<span class="folionum">verso.</span>trafiqué quelques Haches & Serpes pour d’autres -marchandises, qu’ils avoient apporté, ils s’en retournerent -fort joyeux. Cependant les Canots estoient -en mer, l’aviron dans l’eau, prests de voguer, s’ils fust -arrivé quelque chose mal à poinct. Les autres avoient -la main sur la corde de leurs arcs, les fleches encochees -& prestes à tirer, tant ces Nations se defient -les unes des autres : Mais en leur rendant leurs gens, -ils rendirent les ostages : ainsi ils s’en allerent en paix : -Dieu les conduise, & les vueille amener à la cognoissance -de son nom.</p> - -<p>Quant au voyage d’<i>Ouarpy</i>, qui est une Riviere -& contree, à six vingts lieuës de l’Isle<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, & davantage, -vers les <i>Caïetez</i>, il fut entrepris par le Sieur de Pisieux, -accompagné de quinze François, & de deux -cens Sauvages pour les raisons suivantes. La premiere -pour découvrir une mine d’or & d’argent, qui -est à cent lieuës au haut de la Riviere, les Sauvages -nous en apporterent du soufre mineral, qui s’est -trouvé fort bon, & par consequent on a esperance, -que ces mines seront bonnes & fertiles : Depuis je -<span class="folionum">fol. 160.</span>me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays là, -une grande quantité de mines d’or, meslé de cuivre, -& d’argent meslé de plomb<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>, ce que tesmoignent asseurément -les eaux minerales qui viennent des montagnes. -La seconde pour r’amener quant & luy une -Nation des <i>Tabaiares</i>, qui habitent sur ceste Riviere. -<span id="pg_147" class="pagenum">147</span>La troisiesme, pour chercher une Nation de <i>Long-Cheveux</i>, -qui demeure en ces Pays, atenant la riviere -d’<i>Ouarpy</i>, lesquels sont debonnaires & aisez à -civiliser, & trafiquent avec les <i>Tapinambos</i> : si ces -choses reussissent, comme je croy qu’elles feront, -dans peu de temps l’Isle sera riche, pour les marchandises -que feront tous ces Sauvages r’assemblez, -& se rendra forte, contre l’invasion des Portuguais, -& me reposant sur cette esperance, je traitteray de -quelques particularitez fort rares, que j’ay remarqué -en ces Pays, satisfaisant aux difficultez qui s’y presenteront -de prime abord, par bonnes & naturelles raisons.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch36">Des Astres & du Soleil.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXVI.</p> - - -<p>C’est une chose belle & considerable, que le -Ciel, sous ceste Zone torride, semble beaucoup moins -estoillé, qu’en l’Europe : c’est à dire, qu’il n’y apparoist -pas tant de petites Estoilles, attachees à la voute -azuree de ce Pays là, comme à la voute du Ciel de -ce nostre Pays : & au contraire nous voyons beaucoup -plus de grandes Estoilles estincelantes & luisantes -là, qu’icy. Je ne me suis jamais persuadé -qu’il y eust moins d’Estoilles en ce pays là, qu’en -celui-cy, mais que cela venoit de l’erreur de nostre -veuë, pour la raison suivante : C’est que tous qui -habitent hors des deux Solstices, Cancer & Capricorne -<span class="folionum">fol. 161.</span>regardent obliquement le centre du Ciel, qui -est la ligne Ecliptique, ou Zone torride, où passe le -Soleil : & pourtant, ils ont plus d’Orizon, & par consequent -<span id="pg_148" class="pagenum">148</span>plus grande espace du Ciel à contempler, & -ainsi peuvent voir ou nombrer plus d’Estoilles. A -l’opposite ceux qui habitent entre les Solstices, & -specialement soubs la Zone torride, ne contemplent -plus ceste ligne obliquement, ains en Sphere droicte, -& pour ce subject ont moins d’Orizon, & par consequent -moins de Ciel à contempler, & en suitte moins -d’Estoilles à nombrer.</p> - -<p>Cette raison est confirmee par une autre experience : -C’est que le Soleil se couche, & se leve -tout-à-coup, sans faire aucune Aurore, ny de soir, -ains ferme le jour quant & soy à son coucher, & introduict -la nuict : & à son lever chasse la nuict, & -faict le jour : Que s’il y a là soir ou matin, c’est si -peu que rien : Au contraire en l’Europe nous avons -en Esté quelquefois plus de deux heures de soir, & -<span class="folionum">verso.</span>autant de matin, avant que le Soleil se leve, & apres -qu’il est couché, & ce pour la raison dire que les -habitans sous la Zone torride sont en Sphere droicte, -& nous autres en Sphere oblique. J’adjouste encore -une autre experience quand nous revenons de <i>Maragnan</i> -par deçà, au Pole Septentrional, nous découvrons -bien plustost l’Estoille de ce Pole, que -quand nous allons d’icy à <i>Maragnan</i>, l’Estoille de la -Croisade, encore qu’elle soit beaucoup plus eslevee que -le Pole Antartic ou Austral. Une autre chose j’ay remarqué -en ceste Planette du Soleil ; C’est qu’elle faict deux -Midis tous divers entre les deux termes de l’annee, de -sorte qu’en une moitié de l’année, regardant l’Est, il est -à votre droicte, c’est à dire, en la partie Australe, & en -l’autre moitié de l’annee il est à vostre gauche, c’est -à dire, du costé vers la Partie Septentrionale : & en -tous ces Midis il y a fort peu d’Ombre : d’autant que -jaçoit que le Soleil ne regarde en Zenit cette terre, -que deux fois l’annee : comme il faict aussi toutes -les terres enfermees dans les deux Solstices : neantmoins -<span class="folionum">fol. 162.</span>il vous est si voisin en Sphere droicte, qu’il -n’y a pas beaucoup à dire, quand il est venu en son -<span id="pg_149" class="pagenum">149</span>Midy, qu’il ne vous frappe à plomb le coupeau de -la teste : toutesfois vous distinguez tres-facilement ces -deux Midis, entre lesquels cette terre est situee.</p> - -<p>La raison de tout cecy est, que le Soleil couppe -deux fois l’annee en Zenit la Zone torride, comme -j’ay dit, & ce pour faire ces Solstices du Cancre & -Capricorne, & par consequent il est necessaire que -ceux qui habitent soubs la Zone torride, le voyent -faire son Midy tantost d’un costé, tantost de l’autre. -Pour exemple, Quand il sort du Capricorne, pour -s’acheminer vers le Cancer, les Bresiliens habitans -soubs la Zone torride, ont leur Midy à la main droicte, -& quand il quitte le Cancer pour retourner au Capricorne, -ils l’ont à la main gauche.</p> - -<p>J’aurois icy un beau champ pour discourir de -la Sapience de Dieu en la fabrique de ce monde : -mais n’ayant pour but que succinctement escrire une -<span class="folionum">verso.</span>Histoire, je laisse cela à la consideration du Lecteur : -seulement rafraichissant la memoire comme Dieu a -departy la course de ce Soleil, sçavoir, en deux extremitez, -& pour le milieu, & tous les habitans de -ces trois stations, également reçoivent & participent -autant de la lumiere du Soleil en l’annee, les uns -que les autres, excepté les habitans du Cancer, qui -retiennent le Soleil en l’annee trois jours & quelques -heures, davantage que les habitans du Capricorne, -d’où viennent les Bissextes, & la reformation du -Calendrier, chose qu’il nous faut expliquer : commençons -par le milieu, puis nous viendrons aux extremitez.</p> - -<p>Le milieu est composé des deux extremitez, & -doit estre également distant de l’une & de l’autre, -autrement il ne pourroit estre milieu. Toute la course -du Soleil se termine en vingt-quatre heures, pour -jour naturel, & en douze mois pour an. Or est-il -que la Zone torride est le milieu de la course journaliere -<span class="folionum">fol. 163.</span>& annuelle du Soleil, partant, il faut qu’en -sa troisiesme part & portion elle joüisse journellement -<span id="pg_150" class="pagenum">150</span>& annuellement de la lumiere du Soleil également -avecques les deux parties extremes : ce qu’elle ne -pourroit faire, si elle n’avoit en toute l’annee ses -jours égaux, c’est-à-dire, 12. heures de Soleil : car si -elle excedoit tant soit peu en cette portion, elle ne -seroit plus le milieu de la course du Soleil, ains -tendroit vers l’une des deux extremitez, & ensuitte -elle auroit en un temps de ces douze mois les jours -plus grands les uns que les autres pour r’avoir en -une fois ce qu’elle perdroit en l’autre, & par ainsi -il faudroit assigner une autre Zone du Ciel, qui fust -le milieu & centre de cette course, d’autant que le -milieu est de l’essence, voire le fondement d’icelle des -deux extremitez : car il est impossible de s’imaginer -deux extremes sans milieu, ains comme j’ay dict, le -milieu est composé des deux extremitez, & par ainsi -nous disons que cette Zone torride, estant le milieu -<span class="folionum">verso.</span>de la course Solaire, doit avoir sa portion de lumiere -composee des deux extremitez, qui sont douze -& douze, que le Soleil donne également aux deux -Solstices, entre les deux bouts de l’annee, recompensant -en un temps, ce qu’il avoit retenu en l’autre. -Composons à present une troisiesme portion pour -servir de milieu de ces deux extremitez, douze & -douze. Il faut que nous prenions six d’une part, & -six de l’autre, pour rendre le tout égal : par ainsi -vous entendrez facilement, comme cette Zone torride -joüit egalement avecques les autres parties du monde, -de la lumiere du Soleil sans changer son nombre de -six & six, plus en un temps qu’en l’autre, par ce -qu’elle participe egalement des deux extremitez : & -ainsi soit que le Soleil aille visiter le Cancre & ses -habitations, leur donnant pour sa bien-venuë, largesse -& liberalité de lumiere : soit qu’il aille au Capricorne -en faire autant, la Zone torride pour cela ne luy -est point importune, ny ne hausse l’imposition de ses -<span class="folionum">fol. 164.</span>peages ordinaires : mais elle luy faict payer seulement -six heures de matin, & six d’apres Midy de lumiere -<span id="pg_151" class="pagenum">151</span>& chaleur pour son passage de la traversee de sa -terre, & du travail de ses habitans, qu’ils prennent -à sa venuë.</p> - -<p>Quant aux terres & habitans d’entre les Tropiques, -& hors les Tropiques, ils divisent également -entr’eux, qui plus, qui moins, en divers temps, la lumiere -du Soleil, & par compensation plus en un -temps qu’à l’autre, au bout de l’annee ils trouvent -qu’ils ont eu également chacun, douze heures de lumiere -pour un jour naturel & douze mois pour -l’annee.</p> - -<p>J’ay dict que les habitants du Cancre, tant dedans -que dehors son Tropique, jouyssent trois jours -du Soleil davantage que les autres : De donner raison -naturelle de cela, & tout ce qu’en disent les -Astrologues n’est rien : C’est un secret que la Divine -Sapience s’est reservé, & un honneur qu’elle faict à -ce monde ancien, composé des trois parties, Asie, -<span class="folionum">verso.</span>Afrique & Europe : & si une raison Alegorique peut -satisfaire à cela, Je croy que c’est pour remarquer -les trois speciaux privileges, que ce vieil Monde a -receu par dessus le Nouveau, à sçavoir, la premiere -peuplade de l’homme chassé du Paradis Terrestre : -le don de la loy escrite, à Moyse, & la redemption -du monde par <span class="sc">Jesus Christ</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 165.</span></p> - -<h3 id="ch37">Des Vents, Pluyes Tonnerres, & Esclairs qui sont en -Maragnan & autres lieux voisins.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXVII.</p> - - -<p>Outre les choses, que le Reverend Pere Claude -a dict en son Histoire de ces matieres : J’adjousteray -<span id="pg_152" class="pagenum">152</span>ce que l’experience m’a faict recognoistre de plus, -que j’ay bien voulu communiquer au Lecteur, pour -son contentement : Et premierement des Vents, entre -lesquels celuy d’Orient s’attribuë le Sceptre & le -Royaume de ceste terre du Bresil, & supposees les -<span class="folionum">verso.</span>raisons que le Reverend Pere apporte, j’en adjouste -une autre que tiennent tous les Mathematiciens, qui -ont vogué par delà, & en ont escrit. Sçavoir, que -la perpetuité de ces Vents d’Orient, soufflans en ces -cartiers, provient de la disposition des costes du -Bresil, lesquelles vont de l’Est, à l’Ouest droictement : -car le Soleil ayant eslevé les vapeurs de la terre & -de l’eau, & les tirant apres soy, par la violence de -son cours journalier, ces vapeurs rencontrans les -costes du Bresil, droict de l’Orient à l’Occident, sans -aucune inflexion, les suivent : Ce que vous pratiquez -domestiquement en la fumee, qui suit le premier -Corps solide, qu’elle rencontre, pour le soutien de -sa foiblesse, & privee qu’elle est de tout Corps solide, -va selon l’agitation & predomination de la vapeur -soufflante au dessus d’elle.</p> - -<p>Or combien qu’il soit ainsi, que les Vents des trois -autres parts du monde, sçavoir Ouest, Nord, & Sus, -<span class="folionum">fol. 166.</span>ne regnent pas en <i>Maragnan</i> & lieux circonvoisins -en comparaison des vents de l’Est, ce n’est pas à -dire pourtant, que les vents ne viennent quelquefois -du Nord, & du Suz, & rarement de l’Ouest.</p> - -<p>Les vents s’augmentent tousjours à <i>Maragnan</i>, -depuis le mois d’Aoust jusqu’en Janvier, qui est -proprement l’Esté de ceste terre, où le temps est -tousjours serain : Cela vient du cours du Soleil, qui -revenant du Solstice du Cancre, pour aller à celuy -du Capricorne, il esleve les grandes vapeurs, qui -sont en ces terres aqueuses & humides, de dessoubs -la Zone Torride, & plus il s’approche de ces terres, -plus aussi il en esleve, & par consequent les Vents -se renforcent, lesquels ne sont autre chose, que ces -mesmes vapeurs eslevees en l’air.</p> - -<p><span id="pg_153" class="pagenum">153</span>2. La raison pourquoy les pluyes ne commencent -qu’à la my-Janvier, ou en Fevrier, & vont tousjours -s’augmentant jusqu’au commencement de Juin, ou -vers la fin d’Avril, est que le Soleil retourne du -Solstice du Capricorne, vers le Solstice du Cancre, -& tire à soy grande abondance d’humiditez de ces -<span class="folionum">verso.</span>terres là, lesquelles s’epoississent en l’air, & tombent : -Et d’autant plus que le Soleil s’approche de son -terme, d’autant plus il augmente ses humiditez, & -faict que leur cheute est plus espoisse, forte & subtile, -& suivant cecy, nous voyons qu’en ce mesme -Bresil, la saison & la force des pluyes est diverse, -une terre l’ayant premiere que l’autre.</p> - -<p>Ces pluyes sont pour l’ordinaire, abondantes, -frequentes, longues, & continues, & ce plus la nuict -que le jour, & ceste saison des pluyes est le temps -de la semaille, laquelle incontinent pousse, germe, & -donne augmentation, voire & la cueillette, ou moisson : -Et cecy est, d’autant que ceste terre sabloneuse, est -desseichee à cause de la proximité du Soleil ; & par -ainsi les pluyes tombantes sur icelle, en abondance -& continuation, elle absorbe en soy, par une avidité -nompareille, ces pluyes, changeant sa secheresse, en -une temperee humidité, mere de generations.</p> - -<p>Ces pluyes sont fort differentes de la rosee qui -tombe la nuict, en la saison d’Esté ; parce que les -<span class="folionum">fol. 167.</span>pluyes ont une mauvaise odeur, & à l’oposite, la -rosee a une tres-bonne odeur ; & la cause de cecy -est, que les pluyes viennent du combat des grosses -vapeurs aërees, & par consequent, apportent quant -& soy, la qualité de leurs agens, & cause efficiente : -Joinct que les pluyes tombantes avec impetuosité sur -la terre, laquelle est couverte, ou des fueillages putrefiez, -ou des cendres des bois bruslez, ces pluyes -chaudes de leur nature outre ceste impetuosité, esmeuvent -la terre, à rendre une odeur mauvaise, procedante -de ces putrefactions : A l’oposite, la rosee -tombant doucement, lors que la nuict est seraine, -<span id="pg_154" class="pagenum">154</span>& non agitee, & qui plus est qualifiee d’une temperature -froide, & non chaude, sans excez toutefois, -donne bonne odeur, specialement quand elle tombe -sur des herbes odoriferantes.</p> - -<p>Au temps des pluyes, les corps sont plus maladifs, -qu’au temps des Brises, où vents de l’Esté, & -en voicy l’occasion : C’est en premier lieu, que les -vents ne soufflent plus, & par consequent ne purgent -<span class="folionum">verso.</span>l’air, & ne chassent les grosses vapeurs marines & -aqueuses, qui de soy sont maladives. En second lieu, -c’est que les nuës se battant & fracassant en ce temps -des pluyes, elles produisent des pesanteurs aux corps, -des maux de cœur, & des estouffemens d’estomach, -les nerfs se laschent, & les os s’emplissent d’humidité : -ce qui n’arrive pas au temps des vents, qui -netoyent l’air, la mer & la terre.</p> - -<p>3. Les tonnerres & esclairs sont sans aucune -comparaison, plus forts & frequens au Bresil, qu’en -ce vieil Monde, specialement au temps des pluyes, -auquel les tonnerres sont espouventables, si bien que -vous diriez, que la terre va renverser, & un esclair -dure plus de temps, que douze d’icy : Pensez que -font à lors les Sauvages, si le plus grand guerrier, -oseroit pour lors mettre le nez à la porte ; & sans -faire le bon valet, j’en ay eu plus que mon saoul de -pœur, & neantmoins on ne s’apperçoit point de la -cheute des tonnerres : je croy qu’en voicy la cause. -Pendant que la chaleur a son regne paisible, depuis -<span class="folionum">fol. 168.</span>Aoust, jusqu’en Fevrier, rarement on entend les tonnerres : -mais quand le combat de la froidure, & de -la chaleur, s’esleve depuis Fevrier jusqu’en Juin, il -faut de necessité, que l’amorce & le canon jouë, qui -sont ces esclairs & tonnerres : & pour ce que la chaleur -est en sa force, soubs la Zone Torride, & que -la froidure se fortifie en ce temps-là, par le retour -du Soleil, du Capricorne au Cancre, avec l’amas des -humiditez concrees en l’air : Il faut par consequent, -que le combat en soit plus grand : les tonnerres plus -<span id="pg_155" class="pagenum">155</span>frequens, & les esclairs plus furieux. Or la cause, -pourquoy on ne s’apperçoit point de la cheute du -tonnerre, ce sont les arbres hauts & puissans de ces -pays, lesquels arbres naturellement en tous pays, -sont le jouët & la niche des tempestes foudroyantes : -Partant comme ceste terre est couverte de forests, -enrichies d’arbres de hauteur admirable, il est bien -aisé que le tonnerre tombe sans s’en appercevoir. -Joinct l’experience qu’on en a tous les jours par les -arbres abatus & bruslez, qui se rencontrent dans les -forests.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch38">De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXVIII.</p> - - -<p>La Mer est differente en <i>Maragnan</i>, en ses marees, -d’avec le reste de l’Univers : d’autant que -l’Ocean par tout, suit par mesure infallible, le -Croissant, plenitude, & décours de la Lune, & neantmoins -nos Matelots ont remarqué en <i>Maragnan</i>, -qu’il y avoit un jour ou deux, & quelquefois davantage, -de distance & difformité avec l’ordinaire -des autres marees de Univers. Il est aisé de respondre -à ceste difficulté : si on veut remarquer, que -le seul Bresil differe d’avec toutes les autres contrees -de l’Univers, en ce point qu’il est environné de mille -et mille inflexions causees, tant par les bancs & -roüeles de sable, que par les tours & retours des -<span class="folionum">fol. 169.</span>pointes & bayes : Joinct que ces terres & ces emboucheures -sont extremement découpees, tellement -que les marees ne viennent si tost en leur hauteur, -<span id="pg_156" class="pagenum">156</span>dans les rivieres salees, ports & havres, comme elles -font ailleurs. Prenez-en l’exemple au flux & reflux -de la mer, dans la riviere de Seine : car la mer au -Havre de Grace est preste de refluer, quand le flot -vient d’arriver au Pont de l’Arche.</p> - -<p>J’ay pris garde à une autre chose, commune aussi -aux autres mers, mais non pas tant : c’est que la -mer en son flux, disperse à chaque pointe de roche, -sa maree propre, faisant au milieu du Chenail, le -sillon de son flux principal, orné de la cresme marine -qui s’amasse en ce milieu, ainsi que si vous tiriez -une corde au niveau, & sert d’adresse aux Pilotes, -pour recognoistre le Chenail d’entre les batures. La -raison de cecy est, ce me semble, la proprieté de la -figure ronde, qu’ont tous les Elemens, qui est de disperser -son champ à tous les points de sa circonference : -<span class="folionum">verso.</span>par ainsi la mer faict au milieu du centre de -son flux, le sillon, ou fil de son cours : puis disperse -& donne à chasque pointe de rocher, le ray de sa -maree : en sorte que j’ay veu quelquefois plusieurs -pieces de bois, portees diversement & en opposition -contre les rochers, par les rays & rameaux de ces -marees diverses.</p> - -<p>Les eaux de <i>Maragnan</i> sont incorruptibles & -beaucoup meilleures que celles de l’Europe, comme -j’ay recogneu par experience à mon retour de dix -semaines, en voicy la raison : Plus un corps est subject -à repassion & changement de qualité, plus est-il -corruptible & mauvais, à cause des alterations -que le changement leur apporte : Or les eaux de -<i>Maragnan</i> sont tousjours en mesme estat, & par ainsi -incorruptibles & tres-bonnes : Au contraire les eaux -de l’Europe sont tantost chaudes, tantost froides, & -par consequent corruptibles & mauvaises.</p> - -<p>Les fontaines de <i>Maragnan</i> ne sont pas froides, -comme les fontaines de l’Europe : parce que les terres -<span class="folionum">fol. 170.</span>de <i>Bresil</i> sont basses, & pour ce subject, ne peuvent -causer l’antiperistase dans leurs entrailles specialement -<span id="pg_157" class="pagenum">157</span>pour la proximité du Soleil, qui penetre bien -vivement & avant dans la terre qui est sabloneuse, -& pourtant fort susceptible de la chaleur. Or est-il -que les eaux de l’Europe sont froides en Esté, à -cause de la grande antiperistase des terres, qui sont -hautes, d’où les eaux coulent, lesquelles terres sont -le plus souvent fortes & pesantes, & resistent à la -chaleur du Soleil : Par ainsi donc les fontaines du -<i>Bresil</i>, demeurent tousjours en une semblable temperature : -pource que le Soleil roule esgalement sur -elles, & n’ont rien qui leur puisse apporter quelque -qualité froide.</p> - -<p>Entre ces fontaines de <i>Maragnan</i>, les unes sont -meilleures que les autres & de couleur diverse : ce -qui vient de la terre, qui est fort diversifiee en goust -& en couleur : Joinct que la terre estant basse comme -j’ay dit, plusieurs arbres, les uns de bon goust, & -les autres de mauvais, estendent leurs racines en bas, -entre lesquelles les veines des fontaines courantes, -<span class="folionum">verso.</span>reçoivent une qualité bonne ou mauvaise, tant de la -terre que des arbres.</p> - -<p>Une autre chose est à noter de ces fontaines : -c’est que les unes tarissent vers le mois du Septembre, -& les autres diminuent sans se tarir pourtant ; cecy -procede de la terre de <i>Maragnan</i>, laquelle estant -chaude, seche & sabloneuse, dissipe aisement ses -eaux, qu’elle reçoit des pluyes, desquelles elle faict & -nourrit pour la plus-part, ces fontaines. Et pourtant -les mois de Septembre, Octobre, Novembre & Decembre, -estant les plus eslognez des pluyes, la plus-part -des fontaines se tarissent, & les autres diminuent -fort.</p> - -<p>Celuy qui desire boire de l’eau extremement -froide, doit emplir un seau d’eau & l’exposer au -serain de la nuict, le matin il la trouvera aussi -froide que glace : ce qu’il ne feroit pas, s’il alloit -aussi matin puiser de l’eau à la fontaine : parce que -les nuicts estans fort froides à <i>Maragnan</i>, elles agissent -<span id="pg_158" class="pagenum">158</span><span class="folionum">fol. 171.</span>bien plustost sur une eau enfermee en petite quantité, -& dans un vaisseau, qui de tous costez est environné -de l’air, que non pas sur les eaux tousjours -mouvantes par leur courant, retenues en leurs licts -basse, & de toutes parts couvertes & opaque, n’ayant -que la seule superficie à descouvert : Ainsi qu’il -est aisé de voir en l’Europe, durant l’Hyver, que les -fontaines & fosses pleines d’eau, situees à l’abry & -à couvert, rarement sont gelees, voire je dy, refroidies.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch39">Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>.</h3> - -<p class="c">Chap. XXXIX.</p> - - -<p>La plus-part des arbres de ces pays, sont durs -& pesans, & cecy provient, que la solidité és choses -mixtes, est causee de la bonne coction de l’humide : -Or est-il qu’en ces pays, l’humide & le chaud abondent -extremement, & en parfaicte egalité, si vous considerez -la saison des mois, en l’annee : parce que les -pluyes ont leur temps, pour abreuver la terre, en -grande abondance, & la chaleur aussi a son regne, -pour cuire & digerer ceste humidité, nourriture des -vegetans, specialement des arbres, lesquels estendans -<span class="folionum">fol. 172.</span>leurs racines au fond, & au large de la terre attirent -à soy grande abondance d’humidité, & survenant la -chaleur forte sur icelle humidité, l’augmentation se -resout en corps solide.</p> - -<p>Les arbres sont perpetuellement verdoyans, par -une succession journaliere & continuelle de nouvelles -fueilles aux vieilles, tellement que les nouvelles sortans -du bourjon de la branche, attirent à soy l’humeur -<span id="pg_159" class="pagenum">159</span>radicale, laquelle suivant la jeune force de l’inclination -attractive, residante en ces nouvelles fueilles, -les vieilles demeurent privees de toute nourriture, -& par ainsi se seichent & tombent. Nous voyons -cela pratiqué en nos Corps, quand un nouvel ungle -vient à pousser le vieil, tellement que par une succession -de nouvelles fueilles aux vieilles, les arbres -demeurent en mesme estat : ce que nous ne pouvons -pas avoir en l’Europe, à cause de l’Hyver, qui resserre -la chaleur naturelle des arbres en dedans ; -Ainsi il faut que les fueilles de nos arbres generalement -tombent aussi tost, que la chaleur vient à manquer, -abandonnant l’humide, lequel pourrit le pied de -la fueille, au lieu de luy donner vigueur, comme il -<span class="folionum">verso.</span>faisoit, estant accompagné de la chaleur radicale : -& partant il faut que les fueilles tombent : Au contraire -au Bresil le chaud & l’humide se faisans bonne -& perpetuelle compagnie, produisent en tout temps, -des nouvelles fueilles, sur la vieillesse des autres : -Car en toutes choses generalement, il faut remarquer -trois Estats d’Estre. Le 1. l’Estre croissant, le 2. -l’Estre permanent, le 3. l’Estre diminuant, à la fin -duquel la mort vient necessairement : ce que nous -voyons en ces fueilles, qui ont un temps pour croistre, -un autre, pour demeurer parfaictes, & un autre pour -diminuer & mourir.</p> - -<p>Entre ces arbres, j’en trouve de dignes d’estre -remarquez. Premierement, les Aparituriers, qui sont -arbres croissans le long de la mer, & jettent de leurs -rameaux, des petits filets, sur le sable de la mer, ou -entre les pierres qui couvrent la vase, qui tost prennent -racine, se fortifient & grossissent, & ayans eu leur -stature parfaicte, commencent eux mesmes de jetter -d’autres filets, qui font comme ils ont fait, en sorte -<span class="folionum">fol. 173.</span>que ces arbres se multiplient infiniment, chacun produisant -son semblable de main en main, non de la -racine, comme les autres arbres, ains de leurs rameaux : -En quoy je ne sçay lequel des deux plus -<span id="pg_160" class="pagenum">160</span>admirer, ou la succession perpetuelle de Pere en -Fils, ou la generation toute diverse d’avec le commun -des arbres. Or la raison pourquoy ces arbres -produisent en cette sorte leur semblable, est, que -ces Aparituriers sont fort hauts & pesans, & en leur -commencement menus & deliez vers la racine, et au -contraire fort gros par le milieu : & partant s’ils -naissoient de la racine de leur Pere, ils ne pourroient -jamais s’eslever en haut, à cause de la foiblesse & -delicatesse de leur pied, & de la grosseur & pesanteur -de leur milieu, ains faudroit qu’ils demeurassent -couchez & rampans le long des sables, à quoy la -Nature a pourveu de leur donner deux naissances : -La premiere, du rameau de leur Pere, où ils demeurent -perpetuellement incorporez, & par consequent -bien soustenus, la 2. naissance de la rade de -<span class="folionum">verso.</span>la mer, dans laquelle ils profondent & estendent leurs -racines, & attirent une seconde nourriture : à ce -qu’ainsi soustenus & nourris, par haut & par bas, ils -puissent aisément croistre. Et remarquerez en passant -cette belle particularité, qu’ils ont deux naissances, -& deux nourritures : la premiere est d’en -haut, consubstantielle avec son geniteur, qui faict -une mesme essence avec luy, est engendré de luy, -sorty de luy, & neantmoins est tousjours avec luy, -& inseparable de luy : vit de mesme nourriture que luy : -La seconde naissance & nourriture est d’embas, du sein -de l’arene de la mer, prenant nourriture de la mesme -mer, eslevant en haut cette nourriture, pour la conjoindre -& unir avec la nourriture, qu’il reçoit de son -Pere, par lesquelles deux nourritures il croist, se fortifie, -estend ses branches, desquelles derechef, par -une autre naissance, il produit ses filets, qu’il faict -prendre racine, dedans la mesme mer qui l’a produit.</p> - -<p>Je me servois de cette comparaison, pour faire -comprendre aux Sauvages le Mystere de l’incarnation -<span class="folionum">fol. 174.</span>du Fils de Dieu, en leur disant : Que le Fils -de Dieu avoit deux naissances, une d’en haut, eternelle -<span id="pg_161" class="pagenum">161</span>& Divine, sortant de son Pere, sans en sortir, -distingué de son Pere par Hypostase, comme le rameau -de l’Apariturier, avec le fils engendré de luy, -un toutesfois en essence & substance avec son Geniteur, -comme le filet avec son rameau, vivant d’une -mesme nourriture Divine & Celeste, sçavoir, l’amour -du Sainct Esprit, qui faict la troisiesme Personne de -la Trinité : L’autre d’embas, temporelle & humaine, -sorti du sein de la Vierge Marie, & nourry de son -sacré Laict, & que croissant homme & Dieu tout ensemble, -vivant interieurement de la nourriture Divine, -& exterieurement de la nourriture corporelle, -parvenu à l’aage de trente trois ans & demy, apres -avoir communiqué sa doctrine celeste aux hommes, -confirmee par ses miracles, il estendit ses branches, -permettant qu’on l’attachast sur l’arbre de la Croix, -& du milieu de ses playes produit ses Esleus, leur -faisant prendre racine dedans sa saincte Eglise, regenerez -par l’Eau Baptismale, & nourris des Saincts -Sacremens : Chose que les Sauvages concevoient extremement -<span class="folionum">verso.</span>bien, & n’y trouvoient, à ce qu’ils me disoient, -aucune difficulté, argumentans ainsi : Si Dieu -a donné cette puissance aux arbres, qui n’ont point -de sentiment, pourquoy luy mesme n’aura-il pas -moyen d’en faire autant ?</p> - -<p>Il y a en ces Pays là des arbres, qui semblent -à l’escorce & à l’exterieur du tout secs, & ne portent -jamais aucune fueilles, & neantmoins quand leur saison -est venuë, ils jettent en tres-grande quantité, -des fleurs fort belles & toufuës, semblables en forme -& en grosseur aux Peaunes doubles de deçà, & sont -de diverses couleurs, toutefois pour l’ordinaire elles -sont jaunes : La raison de cette particularité est, que -la Nature se finit & termine à l’action, qu’elle choisit -& eslit entre les autres : tellement que quand elle se -rend liberale à fournir à quelque membre, un suracroist -de nourriture, c’est aux despens des autres -membres : par ainsi si ces arbres donnoient leur suc, -<span id="pg_162" class="pagenum">162</span>à faire une grosse escorce verdoyante & humide, & -<span class="folionum">fol. 175.</span>couvrir d’une belle cheveleure de fueilles le coupeau -de leurs rameaux, ils ne pourroient pas produire ces -belles fleurs : lesquelles naturellement en tous les vegetans, -viennent d’un suc bien digeré & subtil, & par -consequent qui monte facilement aux extremitez des -rameaux, ne se souciant des autres parties des arbres, -pour leur donner quelque espece de nourriture. J’ay -recogneu cecy par une belle experience, en France, -és Seriziers que l’on chastre, pour les empescher de -porter fruict, afin qu’ils jettent tout leur suc, à produire -des fleurs larges & doubles, comme roses musquees -doubles.</p> - -<p>Il se trouve là d’autres arbres, qui ferment leurs -fueilles, & les replient l’une sur l’autre, quand le Soleil -se veut coucher, & si tost qu’il est levé, les déplient -& espanissent : ainsi que nous voyons faire en -France, à l’herbe du Soucy, & au Tourne-soleil : -Cecy procede de l’humidité, ou serain de la nuit, -qui les reserre, à cause que la qualité du froid est -constrictive : à l’opposite la chaleur du jour les ouvre, -parce qu’elle est aperitive.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>J’ay peu facilement trouver des raisons naturelles -de plusieurs singularitez, que j’ay veuës en <i>Maragnan</i> : -mais je confesse nuëment, que je n’ay sceu jamais -trouver la cause naturelle : pourquoy certains arbres, -de ce pays-là, au seul toucher que faict l’homme contre -leur tronc, avec sa main, incontinent ils ferment generalement -toutes leurs fueilles : si ce n’estoit d’aventure, -qu’il y eust en ces arbres, quelque proprieté sensitive, -comme nous lisons estre en l’Eponge, laquelle -si tost qu’elle sent le toucher de l’homme qui la veut -coupper, elle se reserre & cache dans le creux & la -fente de la pierre marine qui l’a engendree.</p> - -<p>Les <i>Acaiouiers</i> qui portent les <i>Acaious</i>, propres -à faire vin, naissent naturellement le long de la mer, -& pour cet effect ils vivent du suc marin & salé, d’où -vient que le vin d’<i>Acaiou</i> est piquant, acrimonieux, -<span id="pg_163" class="pagenum">163</span>chargeant les reins de douleurs à la longue, & fort -mauvais pour le Poulmon, J’ay fait une experience -de ce vin, le passant par une chausse, & en ay tiré -une grande quantité de sel.</p> - -<p>Il y a des Espines, que vous diriez estre creées de -<span class="folionum">fol. 176.</span>Dieu, pour representer le Mystere de la Passion<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a> de Jesus-Christ, -par ce qu’elles croissent par bouquets, quatre en -bas, également distantes l’une de l’autre, en forme de -Croix, & une au couppeau, qui tourne la pointe vers le -Ciel, & est ornee de neuf fueilles, reduites en trois petits -bouquets, chacun petit bouquet en possedant trois, -lesquelles la saison arrivee, se convertissent en trois -fleurs, cette belle Espine consistant au milieu. Ces -cinq Espines sont les instrumens de cinq playes de -Jesus-Christ : La Couronne d’Espines environnant -son Chef, comme cette Espine d’enhaut ornee des -fueilles, c’est-à-dire des pechez & vanitez des 3. aages -du monde, en la Loy de Nature, Escrite, & de Grace, -lesquels pechez & imperfections, se sont changez par -le merite du Sang de Jesus-Christ, en fleurs de grace, -de bonnes œuvres, & récompence de la gloire.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch40">Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent en ces -Pays.</h3> - -<p class="c">Chap. XL.</p> - - -<p>C’est un poinct non petit de la Phisique, ou -Philosophie Naturelle : Comment il se peut faire -qu’un animal vivant, & parfaict en son espece, se -concree de luy mesme sans geniteurs. Albert le -grand escrit qu’il a veu des Poissons vivans dans le -milieu d’une grande pierre de marbre tiree de sa -roche, & fenduë par le milieu. Cela ne doit sembler -<span id="pg_164" class="pagenum">164</span>nouveau à ceux qui ont peu lire cet Autheur : Car -j’ay veu dans les ruisseaux de <i>Maragnan</i>, causez par -les pluyes, & qui se seichoient tost-apres, de fort -<span class="folionum">fol. 177.</span>beaux Poissons semblables en couleur & grandeur, -avec d’autres Poissons qui vivent dans les rivieres permanentes, -& naissent de fray. Comment cela se peut -faire, que ces Poissons sans fray, en peu de mois, naissent, -croissent & meurent à la cheute, accroissement & -tarissement des eaux ? J’en diray la raison, qui est, -la force & influence des Planettes predominantes en -Janvier & Fevrier, pendant lesquels ces Poissons -naissent, & de la forte conjonction de l’humide & du -chaut, avec la disposition du terroir, le tout concurrant -avec l’influence des Planettes, d’où vient que -plustost telle espece de Poissons naisse en ces lieux -qu’en autre part, ce que nous experimentons en -l’Europe, que la diversité des terres où passent les -eaux possede diversité de Poissons.</p> - -<p>Entre les oyseaux de <i>Maragnan</i>, desquels je -dirois des merveilles, si autre que moy ne l’eust ja -faict, J’ay remarqué une singularité és <i>Courlieus</i> -rouges<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, qui sont non seulement vestus de plumes rouges -comme escarlatte, mais aussi la chair de leurs corps -<span class="folionum">verso.</span>est de céte couleur : & cette singularité est, que leur -premier plumage à l’issuë de la coque est blanc, & -demeure tel, jusqu’au temps qu’ils puissent voler, & -lors ils changent leur blanc en noir, & persistent en -cette couleur, jusqu’à ce qu’ils ayent obtenu leur -grosseur & grandeur naturelle, de là ils deviennent -demy gris & demy rouges, & en fin totalement rouges, -qui sont quatre changemens. Je ne rapporte cecy -pour l’avoir oüi dire : mais je l’ay veu en ceux qu’on -nourrissoit privez & domestiques : Cecy n’arrive point -sans une profonde raison fondee en la Nature : & la -voicy, ce me semble, c’est que la couleur du poil & -du plumage, suit la disposition & qualité du suc & -de la nourriture dont le vivant se nourrit : Car le -Philosophe tient, que le poil & le plumage vient, -<span id="pg_165" class="pagenum">165</span>croist & se nourrist de la superfluité de l’aliment : Or -est-il que la couleur blanche suppose un aliment doux -& delicat : & par ainsi le petit <i>Courlieu</i> sorti de sa -coque, gisant au berceau de son nid, & ne vivant -en tout ce temps, que de Moucherons, & de <i>Maringoüins</i>, -qui volent autour de luy, il faut que son plumage, -procedant de ceste foible nourriture, subisse -la couleur blanche : A l’opposite la couleur noire du -poil & de la plume, suppose en l’animal une abondance -<span class="folionum">fol. 178.</span>& superfluité d’aliment : parce que la vivacité -de la chaleur naturelle, va tousjours excitant l’appetit, -pour se jetter sur la pasture : Suivant cecy j’ay -pris garde que cet oyseau, quand il est vestu de -plumes noires, est extremement gourmand, & mange -sans cesse. La couleur grise & demy rouge de plumage, -manifeste une temperature de cette trop grande -avidité d’aliment, une regle, au choix naturel, d’une -viande singuliere & propre, qu’il doit tousjours entretenir : -& pour cette occasion j’ay remarqué qu’en ce -temps là, cet oyseau choisit une viande singuliere & -speciale, à laquelle seule il tend son vol, sçavoir est, -des Crabes, ou Escrevisses de mer, lesquelles estant -consommees en son estomach, se resolvent en chile, -rouge comme Escarlatte, lequel receu dans le foye, -tant s’en faut qu’il reçoive aucune couleur d’iceluy, -comme c’est l’ordinaire en tout autre animant, qu’au -contraire ce chile escarlatin, teinct ce mesme foye -de sa couleur, & tousjours conservant la mesme teinture -passe dans les veines, des veines en la chair, & -<span class="folionum">verso.</span>de la chair au plumage, rendant le tout si parfaictement -rouge, que mettant un de ces oyseaux cuire -dans un pot, vous diriez qu’on y a mis une poignee -de vermillon dedans.</p> - -<p>Entre un million de Lezards & reptiles de mer, -j’ay appliqué ma consideration sur une espece fort -monstrueuse : Car c’est un animal qui vit en partie -dans l’eau, en partie sur la terre, en partie sur les -arbres, r’acourcissant en luy les trois Spheres, esquelles -<span id="pg_166" class="pagenum">166</span>vivent tous les animaux de ce monde. Car -premierement il participe avecques les Poissons de -l’Element de l’Eau : Il s’attribuë avecques les hommes -& les quadrupedes l’Element de la Terre : Et avecques -les oyseaux il niche & repose sur les arbres. Je -diray plus, il semble que les Astres luy ayent donné -sur les reins, depuis la teste jusqu’au bout de la queuë, -<span class="folionum">fol. 179.</span>une representation de leurs rayons & estincellements. -Car vous luy voyez une belle ceinture sur le dos, -des rayons du Soleil, & des Estoilles : tous semblables -à ceux que peignent nos Peintres autour du Globe -du Soleil & des Estoilles : Et quant à sa peau elle -est esmaillee d’une couleur argentine & azuree, ainsi -qu’est le Lambris du Ciel, quand il est serain. Cet -animal sentant la force du Soleil, sort de la mer, -monte sur les arbres voisins, & choisissant un rameau -bien propre à se coucher, là il s’estend & se repose : -Il pond ses œufs dans ces arbres maritins, lesquels -eschauffez par la chaleur du Soleil, se transforment -en Lezardeaux, lesquels aussi tost qu’ils sont sortis -de leur coque, recognoissent Pere & Mere, les suivent -pour pasturer, soit en la mer, soit sur la terre, soit -és branches des arbres. Je donneray la raison de -ce que nous avons dict, sçavoir, que plus l’animal -<span class="folionum">verso.</span>est humide, plus est-il chargé de sommeil : Or entre -toutes les sortes d’animaux, cette espece de Lezards -est humide & froid, par consequent subject au dormir. -Et d’autant que le sommeil est plus agreable, que -les membres sont conservez en leur degré de chaleur, -voilà pourquoy ils recherchent les lieux plus -propres à recevoir la chaleur du Soleil. Et recognoissans -que le peu de chaleur, qu’ils ont connaturelle, -ne seroit bastant pour faire esclorre leurs œufs, -ils les exposent aux raiz du Soleil.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_167" class="pagenum">167</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 180.</span></p> - -<h3 id="ch41">De la Pesche de Piry.</h3> - -<p class="c">Chap. XLI.</p> - - -<p>Les Sauvages de <i>Maragnan</i>, <i>Tapoüitapere</i> & -<i>Comma</i> ont une pesche asseuree & annuelle, ainsi -que nous avons la pesche des Moruës sur le Banc, -ou és Terres Neufves tous les ans : Car quelques -moys apres les pluyes, lors qu’ils pensent que les -eaux sont retirees, ils s’embarquent dans leurs Canots -en grande multitude, se fournissans de farine pour -quelques moys ou six sepmaines, & ainsi s’en vont -rangeant les terres en un lieu esloigné de l’Isle, pres -de 40. lieuës ou plus. Là ils se campent, dressans -les <i>Aioupaues</i>, puis s’addonnent à la pesche du poisson, -à la chasse des <i>Caimans</i> ou Cocodrilles, & à la recherche -des Tortuës : Et là il se trouve souvent -<span class="folionum">verso.</span>grande quantité des Sauvages de divers villages de -l’Isle, soit des habitans de <i>Tapoüitapere</i> ou <i>Comma</i>. -Les Poissons se peschent dans les fosses de sable, -où il n’y a pas grande eau : Car mesme si on y va -un peu plus tard, que la saison ne le requiert, on -trouve ces fosses assechees, & le Poisson mort sur -la place. Il est impossible d’exprimer le nombre & -la quantité de ces Poissons. C’est assez que je dise -& face comprendre en un mot, que tout autant qu’il -y va de Sauvages, ils s’en chargent, y en laissant -beaucoup plus qu’ils n’en emportent. Ces Poissons -sont gros & courts, n’excedans pourtant en grosseur -l’espoisseur du bras, & la longueur de demy-pied -entre queuë & teste, le museau rabatu, quasi -comme une forme de Tanche, & estime que ce -sont Poissons de semblable espece aux Poissons de -la mer, appellez des Matelots Carreaux : Estans pris -dans les petits rets qu’ils portent, nommez d’iceux -<i>Poussars</i>, ils vous les embrochent par le milieu douzaine -<span id="pg_168" class="pagenum">168</span>à douzaine, ainsi que l’on faict par deçà les -<span class="folionum">fol. 181.</span>Aloüetes, & mettent le tout sur le <i>Boucan</i> rostir en -la fumee, sans rien vuider des entrailles : & ainsi en -amassent une grande quantité qu’ils apportent en -leurs Loges, desquelles ils vivent un mois, voire pres -de deux. Quand ils les veulent manger, ils en tirent -la peau, laquelle ils font bien seicher au Soleil, puis -la pillent au Mortier, & la reduisent au poudre, dont -ils font leurs <i>Migans</i>, c’est-à-dire leurs Potages, tout -ainsi que font les Turcs de la poudre des pieces de -Bœuf cuittes au four, quand ils sont en guerre.</p> - -<p>Un jour je m’en allois par l’Isle, & me trouvant -en certain village, ils ne sçavoient que me donner -pour disner, sinon qu’ils mirent quelques-uns de ces -Poissons boüillir dans un pot, & du clair ils m’en -firent du <i>Migan</i>, & me presenterent le reste dans un -plat. Je ne fy ny à l’un ny à l’autre beaucoup de -tort, à cause du goust de la fumee, neantmoins les -François qui estoient avec moy en mangeoient de -grand appetit, tenans ces Poissons de fort bon goust : -& mesme les Sauvages s’en estonnoient, comme -estant chose dont ils font grand estat, & vont loing -pour la chercher.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Or comment ces Poissons se trouvent dans ces -fosses en si grande abondance, depuis le temps -des pluyes, jusqu’alors : si la raison peut servir, -que j’ay alleguee cy dessus au Chap. 40. Je m’en -raporte : Mais mon opinion est, que la grande quantité -des pluyes fait deborder les rivieres & les ruisseaux, -voire la mer mesme, en sorte que toutes ces -plaines sont noyees plus que la hauteur d’un homme, -tellement que les Poissons sortent de leur lieu naturel, -allechez par la pasture nouvelle d’un lieu recent, & -s’amusans par trop à retourner en leur Patrie, les -eaux s’abbaissent, & demeurent enfermez dans les -fosses & valees : ainsi que nous voyons par deçà, -lors que les estangs & les rivieres se débordent, & que -le Poisson s’en fuit qui deçà qui delà dans les vallees.</p> - -<p><span id="pg_169" class="pagenum">169</span>La Chasse des <i>Caimans</i> ne leur est pas moins -plaisante qu’utile : ce sont Cocodrilles mediocres, qui -n’excedent 8. ou 10. pieds de long, & ont la peau fort -dure & le ventre molet, sans langue, les yeux vivaces, -cauteleux & méchans, qui se jettent fort bien sur les -hommes, coupent & avalent le premier membre qu’ils atrapent. -Ils se retirent dans des creux au rivage des -<span class="folionum">fol. 182.</span>eaux tousjours aux aguests : ils nagent comme poissons, -& rampent sur la terre assez bellement pourtant, -ouvrent la gueule, & taschent de vous espouvanter -s’ils vous rencontrent, font des œufs gros comme les -poules, mais revestus d’aiguillons comme chataignes, -& sont bons à manger : il est bien vray que je n’en -ai point voulu user encore qu’on m’en ait offert, pour -l’horreur que j’avois de ces animaux. Ils couvent -leurs œufs, & d’iceux procedent des petits Cocodrillons, -gros, grands & longs, comme ces petits Lezars -gris que nous voyons courir en Esté sur les murailles : -Chose estrange qu’un si gros animal vienne de si peu -de matiere, & qu’à l’issuë de sa coque il commence -à trotter & à ramper en si petite stature. Sa chair -sent le musc, & c’est ce qui la rend douçastre & desagreable -au goust : Nonobstant les Sauvages ne s’arrestent -pas là, ains ils en font grand’chere quand ils -en ont : & par ainsi ils les cherchent soigneusement. -Et d’autant que ce lieu de Piry est humide & limonneux, -il abonde en <i>Caïmans</i>, lesquels les Sauvages -<span class="folionum">verso.</span>poursuivent, adressans justement leurs flesches soubs -la gorge, ou dans le petit ventre de ces animaux, -puis à grands coups de levier, ils achevent de les -assommer, Cela faict ils les eschorchent, puis les -mettent par pieces, & les boucannent. S’ils sont petits, -ils les font cuire dans leurs escailles, & les estiment -bien meilleurs & delicats ainsi cuits : parce, -disent-ils, qu’ils rostis en leur graisse, & que rien ne -se perd de leur substance. J’ay tousjours aymé mieux -le croire que de l’experimenter, non que je n’aye eu -souvent l’occasion de ce faire ; pource que les Sauvages -<span id="pg_170" class="pagenum">170</span>m’en presentoient assez au retour de <i>Piry</i>. -Mais la seule representation que je me faisois de la -figure de ces animaux me faisoit bondir le cœur en -la presence des morceaux de leur chair. Les François -qui en mangeoient m’ont dit, que cela approchoit -à peu pres du goust de porc frais, sinon qu’il est -plus douçastre, huileux & musqué. Il y a du danger -de se bagner en ces pays-là, si ce n’est en lieu découvert, -parce que ces miserables bestes se glissent -<span class="folionum">fol. 183.</span>doucement & se jettent sur vous. L’on me conta -qu’un enfant du village de <i>Rasaiup</i> tombé dans le -ruisseau où ils prennent de l’eau, fut emporté & mangé -par ces <i>Caïmans</i>. Et comme je m’en allois le long -des sables de la Mer depuis <i>Troou</i> jusqu’à Rasaiup -accompagné de plusieurs Sauvages, ils me menerent -boire en une grande fosse, environnee de plusieurs -haliers & bocages, & m’advertirent qu’il ne falloit -demeurer là long-temps, parce que c’estoit le repaire -de plusieurs Cocodrilles qui se presentoient à ceux -qui alloient boire en ceste fosse. Baste c’est assez -que nos Sauvages leur font la guerre, tant pour -l’utilité que pour le plaisir, & en apportent bonne -fourniture, quand ils reviennent de <i>Piry</i>.</p> - -<p>La cause pourquoy ces animaux n’ont point de -langue, c’est ce me semble, qu’ils ont le gosier & le -col du tout inflexibles, tellement qu’ils ne sçauroient -regarder ny derriere ny à costé d’eux, s’ils ne mouvent -le corps entier & ne se destournent : joinct qu’ils ont -la machoire d’en bas forte & immobile, qui sont -choses du tout necessaires à l’usage de la langue, & -<span class="folionum">verso.</span>ne remuent que la machoire d’en haut : Et pour ceste -mesme occasion ils avalent tout d’un coup leur proye, -sans la tourner ny retourner dans leur gueule.</p> - -<p>Sainct Isidore escrit que les Cocodrilles du Nil, -parviennent jusques à la longueur de 20. coudees, & -sont de couleur de safran, mais ceux de <i>Maragnan</i> -& des environs, n’excedent comme j’ai dit, la longueur -de 10. ou 12. pieds. Il y a encore ceste -<span id="pg_171" class="pagenum">171</span>difference que les cocodrilles d’Egypte habitent de -nuict dans l’eau, & de jour sur la terre, parce que -dit ce sainct Evesque, cet animal recherche la chaleur : -Or est-il qu’en Egypte les eaux sont chaudes la nuict, -& la terre froide, & de jour la terre est chaude & -l’eau froide : Mais au contraire à <i>Maragnan</i>, ils demeurent -de nuict sur la terre, & le jour dans l’eau : -d’autant que la nuict, les eaux sont froides, & chaudes -de jour ; & la terre est temperee. La raison pourquoy -cet animal a pœur de ceux qui le pourchassent, -& est hardy contre ceux qui le fuient, c’est pour ce -qu’aisement il se jette sur les fuiards, & ne se peut -deffendre qu’à grande difficulté contre les assaillans : -<span class="folionum">fol. 184.</span>De plus il est doüé d’un naturel timide & palpitant : -le propre duquel est de s’asseurer sur les fuiards, & -perdre courage devant ceux qui resistent. Et la cause -pourquoy il n’a qu’un boyau, c’est pour ce qu’il -manque à la premiere digestion, à sçavoir, à decouper -les viandes par le menu. Il craint d’avantage -les Sauvages que les François : ce que font aussi -ceux de l’Egypte, craignans plus les Egyptiens que -les Estrangers : Solinus en donne la raison, qui est -que cela procede d’une sienne industrie naturelle, à -recognoistre & odorer ceux qui luy font la guerre -plus ordinairement. Sa fiante est exquise & bien -recherchee, pour faire les fards des Dames. Je ne -sçay pas si ce que Phisiologue escrit de luy est vray<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>, -que quand il a mangé quelqu’un, il pleure & regrette -son mal-heur.</p> - -<p>Outre ces deux exercices que font les Sauvages -en ce lieu de <i>Piry</i>, ils pourchassent les Tortues qui -sont en quantité indicible, & en apportent en l’Isle -de toutes vives, tant que leurs <i>Canots</i> en peuvent -porter. Ils ne sont pas chiches de vous en donner -à l’heure qu’ils arrivent, & pour peu de marchandises -<span class="folionum">verso.</span>vous en avez beaucoup. Il me souvient que -quelques <i>Canots</i> passans aupres de nostre lieu de -sainct François, pour un petit couteau qui vaut en -<span id="pg_172" class="pagenum">172</span>France un sol, ils m’en donnerent soixante dix : Et -pour la farine que je leur donnay à disner, ils m’en -presenterent vingt-cinq, lesquelles je mis toutes en -un certain endroit humide & frais, leur faisant jetter -journellement de l’eau, & se garderent ainsi sans -manger plus de six semaines. Les Sauvages en -mangent volontiers & disent que cela les tient en -santé & leur faict bon estomach : Ils les font cuire -dans leurs coques toutes entieres sans rien oster de -dedans : & nous les trouvions meilleures en ceste -sorte qu’en toute autre. Si quelqu’un d’eux a mal -aux oreilles par la descente d’un Catarre, les femmes -prennent du sang de ces reptiles, parmy lequel elles -meslent du laict tiré de leurs mamelles, & en frottent -le fond de l’oreille. De plus quand ils ont arraché -le poil de leurs corps, avec les pincettes de fer que -les François leur donnent, ils frottent la place avec</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_173" class="pagenum">173</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 193.</span></p> - -<h3 id="ch43">De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards.</h3> - -<p class="c">Chap. XLIII.</p> - - -<p>Ils ont une autre chasse de vermine, non moins -plaisante & agreable que les precedentes : Car ils -font la chasse aux Rats domestiques & sauvages. -Ils ne mangent point les domestiques, au moins que -je sçache, mais ils leur font la chasse cruellement : -Car si un Rat est veu en quelque Loge, tous les -habitans d’icelle s’amassent : les uns avec Arcs & -Fleches, les autres avec leviers : Les Chiens y sont -aussi appellez, tellement que le pauvre Rat a bien -des affaires, & luy est impossible d’eschapper, ou la -<span class="folionum">verso.</span>gueule des Chiens, ou le coup des leviers, ou bien -le dard de la Fleche. Si tost qu’il est mort, on le -pend par la queuë au bout d’une perche, & est mis -au milieu du village pour servir d’exercice aux petits -enfans qui le flechent. Les villages qui sont plus -proches des Havres où abordent les Navires en ont -davantage, par ce que ceux des Navires, si tost -qu’ils sentent la terre, se mettent à nage, & viennent -aux premieres Loges qu’ils rencontrent, renonçans -à leur pays natal, qui est la mer, pour demeurer en -un pays plus ferme & asseuré, qui est la terre.</p> - -<p>Ils mangent les Rats sauvages, qui se trouvent -dans les bois, voire ce leur est une viande delicieuse : -Ils leur font la chasse en ceste sorte. Ils -creusent une fosse au milieu d’un canton de bois, -où il y a des entrees deçà delà, comme sont les -Clapiers, ou Terriers des Lapins : puis ils s’amassent -grand nombre de jeunes hommes, tenans des batons -en leurs mains, & vont faire une huee aux environs -de ceste fosse en rond : tout ainsi qu’on faict en ces -<span class="folionum">fol. 194.</span>cartiers quand on veut prendre les Loups ; & frappans -deçà delà les buissons, en font sortir les Rats, lesquels -<span id="pg_174" class="pagenum">174</span>fuyans devant eux, & trouvans ces Terriers -tous faicts & propres pour se cacher ils entrent dedans, -alors les Sauvages s’approchent, & chacun -garde son trou, les autres entrent dans la grande -fosse, & à coups de bastons ils assomment ces Rats, -qu’ils partissent apres egalement ensemble, & s’en -reviennent en leur village, chacun apportant sa proye -qu’ils mettent sur le <i>Boucan</i>, ou sur les charbons, -les ayant fendus par le devant, sans en oster la -peau, laquelle ils font gresiller quand le dedans est -assez cuit, & afin que la graisse ne se perde point, -ils les enfarinent : & ces morceaux sont de requeste, -& plus prisez que les Sangliers, les Cerfs, les <i>Agoutis</i> -ou <i>Pagues</i>, la proportion d’un chacun estant gardee, -& quelquesfois ils en apportent une si grande quantité -que c’est merveille.</p> - -<p>La chasse aux Fourmis se faict vers le temps -des pluyes, par ce qu’en ceste saison toutes les especes -<span class="folionum">verso.</span>de Fourmis remuent mesnage. Celles qui peuvent -voler prennent la Region de l’air, & quittent leurs -Loges, faictes & creusees en terre : Les autres (si -elles s’apperçoivent, par un instinct naturel, que les -eaux pourront entrer en leurs cavernes, & endommager -leurs magazins) plient bagage, & ce avec un -ordre qui merite d’estre escrit, en ayant veu l’experience, -laquelle je reciteray, afin qu’elle serve de -modelle à tous les autres.</p> - -<p>En nostre Loge de S. François, au commencement -des pluyes, une milliace de millions de fourmis -sortit d’une caverne, non bien esloignee de là, laquelle -s’en vint prendre possession d’un coin de ma -chambre, sous lequel ils avoient creusé des chambres, -antichambres & magazins : En un beau matin toute -la compagnie deslogea, & apporterent, comme je croy, -plus d’un boisseau d’œufs posez en diverses stations, -c’est à dire, à deux pas l’un de l’autre ; chaque monceau -avoit ses fourmis ordonnees, lesquelles venoient -descharger leur faiz au prochain amas, & ne passoient -<span id="pg_175" class="pagenum">175</span>outre, & ainsi s’en retournoient à leur monceau continuans -<span class="folionum">fol. 195.</span>leur office. Je fus bien estonné de voir cette -multitude innumerable, & cette quantité d’œufs qui -rendoient une fort mauvaise odeur : je fis faire un bon -feu, & en aporté le brasier sur tous ces œufs, & au -chemin que tenoient ces bestioles. Alors elles furent -bien estonnees, & joüerent à sauve qui peut, chacune -prenant un de ces œufs pour le garantir du feu, -comme fit Ænee son Pere Anchise en la conflagration -de Troye. Neantmoins je ne peu si bien faire, qu’elles -ne se logeassent au lieu où elles avoient destiné, à la -charge toutefois qu’elles n’incommoderoient point leur -hoste : ce qu’elles firent : car r’assemblans leurs gens -l’espace de deux ou trois jours, hors mis celles qui -perirent par le feu, elles conclurent qu’il falloit aller -à la picoree dehors, & se contenterent du logis, puisque -je le leur permettois, à mon regret pourtant. -Vous eussiez eu du contentement de voir ces bestelettes -aller depuis le matin, Soleil levant, jusques au -soir Soleil couchant, amasser leurs provisions, c’estoient -des fueilles de certain arbre, sur les branches duquel, -(comme j’allay voir moy mesme) estoit une quantité -<span class="folionum">verso.</span>de ces fourmis, laquelle avoit seulement charge de -coupper les fueilles, & les laisser tomber en bas : le -reste de la compagnie prenoit chacune la sienne, & -la portoit au magazin. Et notez qu’elles avoient -faict deux chemins aussi bien tracez, selon leur petitesse, -qu’il est possible de voir : Celles qui estoient -chargees, retournoient par l’un & les dechargees, -alloient par l’autre, sans se mesler les unes parmi -les autres, & m’asseure qu’il y avoit plus de quatre -cens pas où ils alloient querir leur charge ; & le -mesme observent toutes les autres especes de fourmis. -Je n’oublieray aussi, comme chose remarquable, les -voutes qu’elles font d’une industrie admirable, quand -elles veulent cheminer à couvert.</p> - -<p>Nos Sauvages ne font pas la chasse à toute sorte -de fourmis, ains seulement à celles qui sont grosses -<span id="pg_176" class="pagenum">176</span>comme le pouce, apres lesquelles tout un village sort, -hommes, femmes, garsons & filles : & la premiere fois -que je leur vy faire ceste chasse, je ne sçavois que c’estoit, -ny où ils alloient si vistes, tous abandonnans leurs -<span class="folionum">fol. 196.</span>Loges pour courir apres ces fourmis volantes, lesquelles -ils prenoient avec leurs mains & les mettoient soigneusement -dans une courge, leur rompans les aisles pour les fricasser, -& les manger. Ils les prennent encore d’une autre -façon, & sont les filles & les femmes, lesquelles s’asseans à -la bouche de leur caverne, invitent ces grosses fourmis -à sortir<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> par une petite chanson, laquelle je fis interpreter -au Truchement, & estoit telle : Venez mon amy, venez -voir la belle, elle vous donnera des noisettes : & -tousjours repliquoient cela, à mesure que les fourmis -sortoient, lesquelles elles pernoient leur rompant les -aisles & les pieds : Et quand elles estoient deux femmes -en un trou, elles recitoient l’une apres l’autre la chanson, -& les fourmis qui sortoient de là, pendant la chanson, -estoient à celle qui chantoit : Vous seriez estonné -des gros monceaux de terre qu’elles tirent de leur caverne. -Elles bouchent au temps des pluyes les trous -du costé que viennent les pluyes, & laissent seulement -les trous ouverts du costé, duquel les pluyes -viennent rarement. Les fourmis de <i>Maragnan</i> ont -<span class="folionum">verso.</span>deux ennemis mortels, specialement les gros fourmis, -sçavoir est une sorte de Chiens sauvages de poil de -loup puans au possible<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>, qui ont la teste & la langue -fort aiguë, & vont aux fourmillieres se repaistre : Et -une autre espece de grosses Fourmis, qui naissent -communément avec les autres, ainsi que le Bourdon -avec les Abeilles, & tandis qu’elles sont petites & -foibles elles travaillent avec les autres sans faire -bruict ou frapper : mais quand elles sont devenuës -grandes & fortes, elles quittent la communauté, & -font bande à part seule à seule, & ne vont plus en -compagnie, mais chacune se tient en embuscade le -long des chemins où elles se jettent sur leurs sœurs -& parentes comme fit jadis Abimelech, bastard de -<span id="pg_177" class="pagenum">177</span>Gedeon sur les soixante dix enfans legitimes de son -Pere ses propres freres, lesquels il mist tous à mort -sur une pierre en Ephra. Le Lecteur pourra se -servir de cecy pour l’appliquer à quoy il voudra -selon son esprit & consideration. Voilà comment nos -Sauvages s’excercent apres ces bestioles plus utilement -que ne font pas les enfans de deçà apres les -Papillons : tellement qu’ils font profit de tout, & ne -<span class="folionum">fol. 197.</span>laissent rien perdre, prenans tout ensemble leur plaisir -avec utilité : voyons le reste.</p> - -<p>La chasse des Lezards que les <i>Tapinambos</i> appellent -<i>Taroüire</i> (& sont les grands Lezards) & <i>Tojou</i> -(sont les petits) se faict diversement<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, selon la diversité -des Lezards terrestres & marins : Les marins -habitent ordinairement dans les plaines couvertes -d’<i>Aparituriers</i>, où deux fois en 24. heures la mer se -degorge : là ils vivent de <i>Crabes</i>, Moules, Chevrettes, -que le commun appelle en France Crevettes, & -du poisson qu’ils y peschent, tandis que la mer est -en ce lieu. Ils font leurs œufs dans le creux des -arbres. Les Sauvages les vont vener & flecher quand -la mer est retiree, entrans dans la vase quelquesfois -jusques aux esselles. Il y a autant à manger en -ces Lezards qu’en un Lapin, voire qu’en un grand -Lievre, selon la grosseur de l’animal. Ils les font -boüillir en faisans du <i>Migan</i>, ou rostir sur le <i>Boucan</i>. -Les François les mettent à la broche, lardez du -lard des Vaches marines, & croyriez de premier -abord que ce fussent des Lapins ou Lievres embrochez : -La saulce qu’on y fait est semblable à celle -des Lievres & Lapins. Plusieurs François sont si -<span class="folionum">verso.</span>friands de ces Lezards, qu’ils tiennent qu’ils valent -mieux que les lapins de deçà. J’ay mieux aymé le -croire que d’y gouster.</p> - -<p>Les Lezards terrestres sont plus la chasse des -jeunes garsons que des hommes, encore que j’aye veu -des hommes aussi aspres à les vener que les enfans. -Mesme j’ay veu quelquesfois plus d’une vingtaine de -<span id="pg_178" class="pagenum">178</span>Sauvages tant hommes que garsons courir apres deux -ou trois petits Lezards : lesquels pris sont aussi tost -jettez sur le brasier & gresillez, chacun en prend -sa part, selon le nombre de la capture, & trouvent -cela fort bon. Les jeunes garsons aussi tost qu’ils -en aperçoivent courir parmy les Loges, sur la couverture, -ou dans les buissons, ils les flechent, mais -ils sont bien plus aspres apres les gros domestiques -qu’apres les petits car il y a davantage à manger, d’autant -qu’il s’en voit d’aussi long que le bras, & quasi -de mesme grosseur : Il y en a une espece de tous -vers, qui ne sortent point des arbres, ains se tiennent -estalez sur les fueilles à l’ardeur du Soleil, & les -Sauvages disent qu’ils sont fort venimeux, par ainsi -<span class="folionum">fol. 198.</span>ils les laissent & ces animaux ne se sentans poursuivis -ne s’effrayent de vous voir contr’eux. Ils sont -presque semblables aux Cameleons, desquels nous -parlerons cy apres. Ils ont les yeux estincelans & -rouges comme escarlate.</p> - -<p>Tous ces Lezards domestiques se joignent par -ensemble ainsi qu’une boule en rond, tellement que -la queuë du masle est joincte à la teste de la femelle, -& la queuë de la femelle est unie avec la teste du -masle, & le tout ployé en rond, les deux testes & -les deux queuës du masle & de la femelle s’atouchent. -J’eu pœur la premiere fois que je rencontray deux -gros de ces Lezards ausi accommodez : car je ne -sçavois ce que ce pouvoit estre, ny quelle sorte de -Serpent, voyant quatre yeux en un endroict, & un -seul corps estendu en rond. Les femelles sont bien -plus grosses que les masles. Les petits Lezards -pondent leurs œufs quasi à la mesure du bout du -petit doigt, & ce dans un trou, qu’ils couvrent puis -apres de sable, au nombre de cinq ou de sept : la -chaleur du Soleil les esclost. Les grands Lezards -les font plus gros, selon la proportion de leur corps ; -<span class="folionum">verso.</span>& ordinairement ils font des nids, soit en la couverture -des loges, soit en dehors dans les bois, & portent -<span id="pg_179" class="pagenum">179</span>en ce lieu tout ce qu’ils peuvent trouver de mol, -comme mousse, plume, coton, drapeau, & choses semblables, -se rendent fort familiers à la maison, s’ils -ont esprouvé & experimenté que vous ne leur vouliez -aucun mal. Ils font autant de bruict qu’un chien -quand ils marchent, & portent ce qu’ils trouvent en -leur bouche : & c’est un plaisir de leur voir faire ce -mesnage. Ils se gardent bien d’aller le droict chemin, -quand ils vont faire leur nid, ains ils prennent un grand -destour, afin que vous ne puissiez recognoistre l’endroict. -Le Soleil esclost leurs œufs, aussi bien que ceux des petits : -Et la raison est qu’ils sont par trop froids, & n’ont -aucune chaleur suffisante à produire cet effect. Ils -sont venez par de grandes & horribles Couleuvres, -les unes de couleur d’eau, les autres violettes, & les -autres tachetees & semees de diverses couleurs. -Elles viennent jusques dans les maisons, specialement -sur le toict pour chercher ceste proye. Les Lezards -la sentent de bien long & lors vous les voyez courir -<span class="folionum">fol. 199</span>çà & là, comme si le feu estoit en la maison. Je fis -tuer trois de ces Couleuvres un Dimanche au matin -que nous allions dire la Messe à la Chappelle de sainct -François, dans laquelle nous trouvasmes ces hideuses -bestes faisans la chasse apres les gros Lezards, desquels -elles en avoient tué un assez bon nombre : mais -elles payerent leur temerité avec grande difficulté -pourtant : car elles receurent chacune plus de cinquante -coups de levier : encore se fussent-elles sauvees, -si je ne les eusse faict mettre par tronçons, -lesquels vescurent & remuerent plus de vingt-quatre -heures apres, cherchans à se rejoindre, quoy qu’ils -fussent espars loing l’un de l’autre plus de quatre -& cinq pas. Les Sauvages ont en horreur ceste -sorte de Serpens, & disent qu’ils sont fort venimeux.</p> - -<p>Les Lezards perdent leur queuë de vieillesse, -& tombent devenuës toutes noires, & mesme sont -tendres comme verre, & se rompent au moindre accident : -Je n’ay pas opinion qu’elles reviennent ; encore -<span id="pg_180" class="pagenum">180</span><span class="folionum">verso.</span>qu’Aristote aye escrit des Lezards de par deçà, -que leurs queuës estans coupees elles reviennent : Je -m’appuye sur l’experience d’un gros Lezard domestique -qui estoit en nostre loge de sainct François, -lequel en l’espace de deux ans, j’ay tousjours veu -sans queuë & venoit manger ordinairement devant -nous, & avec les poules qui ne s’en estonnoient plus, -pour la privauté accoustumee qu’elles avoient avec -luy. On dit pourtant, & les François en ont eu -l’experience, qu’une espece de ces gros Lezards -viennent prendre les petits poulets & les emportent -aux bois où ils les mangent.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 200.</span></p> - -<h3 id="ch44">Des Araignes, Cigales & Moucherons.</h3> - -<p class="c">Chap. XLIV.</p> - - -<p>La vie de l’homme est comparee à celle de -l’Araigne en plusieurs passages de la saincte Escriture, -specialement au Psalm. 89. <i lang="la" xml:lang="la">Anni nostri sicut -Aranea meditabuntur</i>, nos annees se passeront, seront -contees, meditees comme ceux de l’Araigne. Sainct -Isidore escrit que l’Araigne est un ver de l’Element -de l’Air nourry en iceluy, d’où elle tire l’etymologie -de son nom, & ceste chetive creature n’a jamais repos, -tousjours travaille, escoule sa substance à bastir -sa toile, tousjours en danger, & tant elle que ses -<span class="folionum">verso.</span>biens & richesses sont suspendues en un filet & à -la mercy du moindre souffle de vent : Ou si vous -voulez, de la fantaisie d’un valet, ou d’une chambriere -à luy charger un coup de balet, qui l’assomme -& fracasse tout son labeur : Voudriez-vous un plus -<span id="pg_181" class="pagenum">181</span>beau miroir pour considerer les mal-heurs & miseres -de ceste vie ? Je ne perdray donc point le temps, -si laissant à part ce qui est commun & journellement -recogneu par deçà, du naturel de ceste vermine, je -rapporte ce que j’ay contemplé curieusement en la -proprieté des Araignes de <i>Maragnan</i> : Et auparavant -que j’enfonce ceste matiere, il est bon que je -traitte d’une espece de grosse Araigne quasi comme -le poing & plus. Elles se trouvent ordinairement -dans les bois creux, desquels on environne les loges, -ainsi que par deçà de palis : Elles se trouvent aussi -aux coins, cheminent peu, n’ont point de toiles, tres -venimeuses, rouges, presque en couleur aux petits -Pigeonneaux quand ils sortent de la coque, ce qui -est fort hideux à voir : Les Sauvages les fuient, & -tiennent que la piqueure en est mortifere. Elles se -<span class="folionum">fol. 201.</span>nourrissent de la corruption de l’air.</p> - -<p>Pour les autres especes, elles sont diverses : -les unes grosses à proportion pourtant ; les autres -mediocres, & les autres menues ; & toutes celles-cy -sont domestiques. Il y en a d’autres dans les bois, -distinguees aussi en grosses, mediocres & menues. -Au temps des pluyes, elles s’engendrent plus volontiers -qu’en autre temps, neantmoins elles ne laissent -d’estre produictes en tout temps : Elles se joignent -sur le soir à la fraischeur de la nuict, le masle abandonnant -sa toile pour se glisser avec son fil en la -toile de la femelle si elle est tendue plus bas, ou si -la toile de la femelle est tendue plus haut, la femelle -descend & vient trouver le masle, & lors elles se -joignent. Cecy est tant aisé à discerner qu’elles ne -manquent jamais sur la fin du jour à faire ce que -je viens de dire. L’Araigne masle est petite au regard -de la femelle : car elle est trois fois aussi grosse -que luy : Elles font une petite bourse ronde & platte, -couverte d’une toile si gentiment faicte & licee, que -vous croyriez fermement estre du satin blanc, & -<span class="folionum">verso.</span>que ce ploton fust une enchasseure d’<span lang="la" xml:lang="la">Agnus Dei</span>. -<span id="pg_182" class="pagenum">182</span>Elles n’y laissent qu’un petit pertuis, par lequel elles -poussent leurs œufs avec le pied, & la bourse estant -pleine elles bouchent le pertuis, le licent comme le -reste, & le tiennent perpetuellement embrassé sur -leur ventre & estomach : l’eschauffant par ce moyen -jusqu’au temps qu’elles recognoissent que leurs petits -sont esclos, & à lors elles tranchent ceste plaque le -long du circuit, comme vous feriez l’écoce d’une -feve, afin de donner ouverture & sortie aux petites -Araignes, lesquelles incontinent se mettent à courir -le long de la toile de leur mere, & la nuict se retirent -soubs elle, ainsi que les poussins soubs la -poule, pour estre eschauffees en ce bas aage contre -la froidure de la nuict : Estans parvenuës à leur -force, chacune faict sa toile, se nourrit & prouvoit -par son industrie.</p> - -<p>Il y en a d’autres qui font de petits pots de -terre gros comme une prune de Damas presque de -la forme des pots de moyneau, si bien licees dedans -<span class="folionum">fol. 202.</span>& dehors qu’il n’est pas possible de plus : ce que -font aussi certaines especes de Mouches ; dont nous -parlerons cy apres. La bouche de ces pots ressemble -à la gueule des pots à moyneau, gardee la proportion -des uns aux autres, & n’y laissent qu’un petit -trou à mettre une épingle, par où ils passent leurs -œufs afin qu’ils esclosent à la chaleur du Soleil : ce -petit pot est attaché, ou contre du bois, ou sur une -fueille de Palme, & la terre de laquelle elles forment -ce vaisseau, est semblable en couleur à la terre de -Beauvais. Ayans emply ce pot de leurs œufs, elles -le bouchent, & quand le terme est venu que les petites -sont escloses, les meres viennent desboucher -le trou & l’agrandissent, & à lors les petites sortent -qui suivent leurs meres en leur habitation.</p> - -<p>Celles des bois ont une autre façon de faire : -elles vuident les noix des Palmes piquantes, rongeans -peu à peu l’amande, laquelle elle jettent par trois -petits trouz qui sont naturellement en ces noix : puis -<span id="pg_183" class="pagenum">183</span>elles font là dedans leur nid & leurs œufs qui esclosent -en leur saison.</p> - -<p>Les toiles de ces Araignes sont diversifiees & -<span class="folionum">verso.</span>differentes selon la situation & les places, esquelles -elles ont choisi leur demeure : car les Araignes domestiques -tendent leurs rets aux fentes & ouvertures, -par lesquelles les Mouches & Moucherons entrent -dans les Loges. Celles qui demeurent és arbres tendent -de branche en branche, voire d’arbrisseau en arbrisseau, -pour attraper les Papillons & semblables vers -volans. Celles qui estendent leur toile immediatement -sur la terre, c’est pour prendre les vermines -rampantes, comme sont les Fourmis, & autres de pareil -genre.</p> - -<p>Il y en a qui font des toiles si fortes qu’elles -enveloppent dedans les petits Lezards ; & en mesme -temps ces Araignes descendent qui leur fourent un -éguillon qu’elles ont au derriere dont ils meurent : & -en apres leur succent la cervelle & le sang, & s’estans -enflees de cela, elles se retirent. J’ay veu des Araignes -de mer tirans à peu pres sur la forme des -Araignes terrestres, mais fort grandes<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a> : elles se retirent -en mer dans des petits creux, & vivent de -poissonnets qui vont fleurans les bordages de l’eau. -Il me souvient d’avoir pris garde que de ces Couleuvres -<span class="folionum">fol. 203.</span>que je fy couper & trancher en pieces, les -Araignes des environs y estans survenues à monceaux, -en tirerent le sang & l’humeur : Et les Sauvages -disent que si à lors elles piquoient quelqu’un -par la teste, qu’il deviendroit fol & en mourroit.</p> - -<p><i>Maragnan</i> abonde, comme je croy, sur toutes -les terres du Monde en Cigales<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, lesquelles font un -si estrange bruict en leur saison, qu’il est impossible -de le penser si on ne l’a ouy. Il y en a de diverses -sortes, & en grosseur & en son : car les unes sont -petites, ou mediocres, comme leur son aussi. Les -autres sont grosses & longues pres de six pouces, -& ont un ton fort & haut, qui vous entre vivement -<span id="pg_184" class="pagenum">184</span>dans les oreilles : Elles ne chantent point durant la -force des pluyes, mais tres-bien le long de l’Esté, -& d’autant plus que la saison des pluyes approche, -plus elles renforcent leur son, tellement qu’à ce que -m’ont dit les Sauvages, elles se rompent les flancs, -tant par le battement des aisles, que pour se bander -& boursoufler, afin de rendre une meilleure harmonie. -<span class="folionum">verso.</span>Je me suis appliqué à recognoistre les proprietés -de ce petit animal, faisant en prendre quelques-unes -que j’enfermois avec des fueilles en nostre Loge. -J’ay recogneu que leur chant provient de trois choses. -Premierement, elles attirent l’Air dans leur ventre -& s’enflent, à fin de rendre leurs flancs tendus & -sonnans ; & ont un accord si juste de l’extension des -flancs avec les aisles du milieu où se faict le son, que -vous voyez sensiblement & clairement, qu’elles reprennent -leur haleine à l’instant que les aisles se -levent : Et au mesme instant que les aisles se rabattent, -elles enflent & bandent leur costez. Secondement -elles ont des aisles fort minces & diaphanes -susceptibles du son, à cause de leur grande -seicheresse, tellement que les aisles de dessus fortes -& massives, qui est la troisiesme cause de ce chant, -venans à battre & toucher ces aisles du milieu contre -les flancs, l’Air intervenant emporte ce son quant & -luy. Je vous feray entendre cecy par des comparaisons -vulgaires. Trois choses se trouvent en un -<span class="folionum">fol. 204.</span>Luth, à fin de rendre son harmonie, les costes du -Lut sous lesquelles l’air est contenu entrant par la -rose du milieu : Les cordes tenduës, nettes, seiches -& bien vuidées, & la main du Joüeur : De mesme -ces petits Animaux ont les costez ou flancs souslevez -par l’air attiré de leur bouche en leur ventre : Puis -les secondes aisles au lieu de cordes, & les grosses -aisles au lieu de la main du Joüeur.</p> - -<p>Elles chantent en Esté depuis le Soleil levant -jusques environ Minuit ou deux heures apres Minuit : -& lors elles cessent à cause de la rosée froide qui -<span id="pg_185" class="pagenum">185</span>commence à tomber, & gardent ce silence jusqu’au -lever du Soleil qui essuye par sa lumiere la rosée -tombée sur ces fueilles, & vient à eschauffer leurs -aisles. Pendant ce silence j’ay opinion qu’elles se -repaissent de la mesme rosée, & je ne dy point cecy -sans cause, d’autant qu’elles demeurent presque tousjours -en mesme place : si ce n’est par accident, voiant -quelqu’un ou sentant quelque mouvement, elles volent sur -une autre fueille. Quelques unes d’icelles, & specialement -<span class="folionum">verso.</span>celles qui sont totalement vertes, ne disent mot, -& rampent sur terre, comme les sauterelles, s’unissent -ensemble à la façon des mousches, & font de petits -œufs noirs dans quelques pertuis de la branche, desquels -se forment des vermisseaux, qui peu à peu -deviennent Cigalles, & ce vers le moys de Septembre : -en sorte qu’elles se fortifient pour passer la saison -des pluyes, afin de succeder à leurs Peres & Meres -qui meurent, comme j’estime en ceste saison pour -le subject cy-dessus allegué, qu’elles se rompent les -flancs à force de crier, à la venuë des pluyes. Elles -n’ont point de sang, beaucoup moins que les mouches, -mais elles sont d’une substance poreuse, seiche & -legere. Les Poules n’en veulent point, ains se contentent -de les tuer : Que si par hazard elles en -mangent, s’atenuent & ne peuvent engraisser.</p> - -<p>Il y a en ces pays diverses especes de Moucherons, -mais je me veux seulement arrester à ceux -qui meritent d’entrer en la consideration de l’esprit -humain, à cause des principes naturels qui se recognoissent -<span class="folionum">fol. 205.</span>en iceux, & ceux-cy sont appellez par -les Sauvages <i>Maringoins</i> : entre lesquels il y a de -la diversité en grosseur & grandeur, mais non en -forme ny en proprieté. Ils naissent tous d’une humeur -acrimonieuse, & ayment les saveurs aigres & -aiguës, & non les douces : Pour cette cause la mer -& ses bordages en sont farcis durant les pluyes & -procedent de l’humeur de la mer, & vapeurs d’icelle. -Ils sont fort molestes aux hommes, leur perçant la -<span id="pg_186" class="pagenum">186</span>peau avec leur bec pointu comme une éguille, & en -succent l’humeur salee qui court entre la peau & la -chair. Ils ayment la lumiere : mais ils craignent la -flambe & la fumee, tellement qu’aussi tost que la -nuict est venuë, ceux qui demeurent dehors s’accrochent -sur les fueilles des arbres : Quant à ceux -qui sont dedans les Loges, ils s’attachent la nuict -sur la couverture du Toict, à leur grand regret, à -cause des feux que les Sauvages font autour d’eux, -pour se garantir de leur piqueure la nuit, par le -moyen de la flambe & de la fumee. Plus vous estes -proches de l’eau, plus vous abondez en cette vermine -<span class="folionum">verso.</span>par ce que leur origine est specialement des eaux, -ainsi que nous avons dit.</p> - -<p>Ils servent de venaison aux Chauve-souris, lesquelles -les attrapent dans leurs aisles, frayans le lieu -où ils sont attachez, puis les mangent, approchans -leurs aisles de leurs bouches, dans lesquelles ces -gros <i>Maringoins</i> sont enveloppez.</p> - -<p>Nos François qui vont à la pesche des Vaches -de mer, sont infiniment tourmentez de ces bestioles, -& sont contraincts de pendre leurs licts de Coton -aux branches des arbres le plus haut qu’ils peuvent, -pour éviter leur importunité, à cause de l’air & du -vent qui souffle davantage au haut des arbres qu’au -dessous, si les cordes rompoient ils feroient un beau -sault, & ne cessent de bransler, pour faire fuyr d’autour -d’eux ceste vermine.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_187" class="pagenum">187</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 206.</span></p> - -<h3 id="ch45">Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes -qui sont en ces Pays.</h3> - -<p class="c">Chap. XLV.</p> - - -<p>De toutes les bestioles qui tiennent compagnie -à l’homme domestiquement au Bresil, il n’y en a -point qui égalle en multitude le Grillon, appellé par -les Sauvages <i>Coujou</i><a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> : Et pour estre si familier & -domestique, j’ay eu occasion & commodité d’employer -ma curiosité afin de comprendre les proprietez de -ce petit animal. Il naist & de corruption & de generation. -Et pour vous le faire voir, vous devez remarquer -que quand nouvellement on faict une Loge -couverte de Palme fraische, vous estes estonné qu’en -un instant vous avez des millions & des milliaces de -<span class="folionum">verso.</span>ces Grillons, ou <i>Coujous</i>, dans la couverture de vostre -Toict. Si vous me ditez qu’ils s’assemblent là des -bois circonvoisins, cela ne peut estre : d’autant que -couvrez une Loge de vieille Palme, au lieu de nouvelle, -vous n’en avez si grande incommodité à beaucoup -moins. Partant il faut conclure que cela procede -de la Palme fraische avecques la chaleur du -Soleil. Et de faict j’ay pris garde que deux ou trois -jours apres que la couverture est mise, ces Grillons -sont blancs comme neige, signe de leur nouvelle -generation, & peu à peu prennent la forme ordinaire -des <i>Coujous</i>, à sçavoir d’une couleur jaunastre meslee -de noir. S’ils s’engendrent de l’humeur de la -Palme, ils naissent pareillement de la substance corrompuë -des pois & feves : Ce que j’ay recogneu par -experience. Quant à la production de Pere & de -Mere, ils viennent d’une semence jettee sur les fueilles -de Palme, & cette semence est gluante, & tient ferme -au lieu ou elle est mise, jusques à ce que d’icelle, -par le moyen de la chaleur, il en sorte un autre -<span id="pg_188" class="pagenum">188</span><span class="folionum">fol. 207.</span>Grillon. Ce petit animal est aspre infiniment à la -conjonction. Et c’est pourquoy ils multiplient tant -en ces Pays de delà. Ceste bestiole est petite, mais -fort rusee. Elle sçait ses heures pour prendre sa -pasture, & ses heures pour chanter : elle ne manque -jamais de venir prendre son repas aussi tost qu’elle -recognoist que chacun est couché, & alors elles descendent -en grande compagnie de dedans la couverture -du Toict, & couvrent, s’il faut ainsi parler, l’aire -ou le plancher des Loges. Là elles cueillent les -miettes & autres restes du manger, elles ayment sur -tout les <i>Crabes</i>, de sorte que si elles en trouvent -quelque reste, c’est à qui en pourra avoir. Ayant -pris leur pasture, s’en retournent en leur lieu, & se -mettent à chanter, & persistent le reste de la nuict, -& le jour aussi, si ce n’est que le Soleil donne trop -vivement son ardeur en la place où elles sont. Elles -craignent les pluyes, & pendant qu’elles tombent à -force, à peine disent-elles mot. Ainsi ces Grillons -<span class="folionum">verso.</span>cherissent le temps serain & doux, qui n’excede ny -en chaleur, ny en pluye : ils sont fascheux & pernicieux -aux draps : car ils mangent & rongent tout, fust-ce -un manteau de cent escus, si on le laisse en voye, & -ont bien tost faict leur coup, il ne leur faut qu’une -nuict pour le mettre à la fripperie. Ils ne touchent -point à la toille, si elle n’est grasse ou imbuë d’un -autre liqueur qu’ils ayment : tellement que pour conserver -les draps, il faut de necessité les envelopper -& bien coudre dans de la toille.</p> - -<p>Ils ont 4. principaux ennemis qui leur font -merveilleuse guerre. Les premiers sont les Lezards -qui courent apres, comme les chiens apres les Lievres : -c’est un plaisir que de voir cette chasse, les tours -& retours que donne le chassé au chasseur. Les seconds -sont certaines petites Guenons jaunes & vertes, -appellees par les Sauvages <i>Sapaious</i>, allegres & subtiles -comme un oiseau, & vous les prennent subtilement -avec leurs mains, faisans la chasse d’une main, -<span id="pg_189" class="pagenum">189</span>& de l’autre attrappent le gibier. Les troisiesmes -sont les Poules qui les avalent avec une avidité incomparable, -& à cet effet volent sur les Loges, & -<span class="folionum">fol. 208.</span>bien souvent gastent la couverture pour trouver leur -friandise. Les quatriesmes sont certains gros fourmis -qui les vont attaquer, & specialement les Grillons -qui se retirent au tour des Loges, dans des petits -trous & cavernes qu’ils ont faite pour leur retraite : -je me suis amusé quelquefois à voir ce combat : car -le gros fourmy descend en la caverne, & faict tant -que le <i>Coujou</i> sort en campagne, ou bien il le tire -par le pied, & souvent le <i>Coujou</i> ayme mieux perdre -ses cuisses de derriere, que le fourmy emporte, que -de perdre entierement la vie. D’autres se laissent -manger dans leur trou, en sorte qu’il ne leur reste -que la teste & les aisles, lesquelles encore sont emportees -par leurs ennemis en trophee en leurs cavernes. -Ces bestioles ont une malice particuliere -que j’ay souvent experimentée. C’est qu’ils vous -viennent mordre le bout des doigts la nuit quand -vous dormez, & emportent la piece. Je m’en suis -trouve incommodé au pouce droict l’espace de huict -jours, que je ne pouvois aucunement escrire.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Le Cameleon est un petit animal de la grandeur -& grosseur d’un Lezard mediocre, ayant la -face, les yeux & la teste semblables aux Lezards, -mais le dos porte la figure des écailles du Cocodrille, -& semble qu’il ait la peau revestuë de poil ou -de mousse. Il a la queuë assez longue, & ordinairement -pliee en <span lang="la" xml:lang="la">Dedalus</span>, diminuant son rond jusques -au bout de la queuë. Rarement vous voyez le masle -avec la femelle : & pour ce je n’oserois asseurer -la façon de leur generation, par ce que je ne l’ay peu -comprendre ny experimenter. Je me contenteray de -rapporter ce que j’ay veu. Il est tardif infiniment, -tousjours au Soleil, sur les fueilles ou sur les branches, -estimant qu’il ne vit que de rosee. Les flancs luy -battent incessamment, specialement quand il apperçoit -<span id="pg_190" class="pagenum">190</span>quelque chose. Cecy luy arrive de la timidité -naturelle, procedante d’une humeur excessive en froid, -ce qui le rendroit fort venimeux s’il estoit mangé de -quelque animal. Vous ne le trouvez jamais sur les -arbres fruictiers, & je croy que la Nature y a pourveu, -afin qu’il n’empoisonnast par sa froidure excessive -<span class="folionum">fol. 209</span>le fruict qu’il toucheroit : ains vous le voyez -sur les branches des arbres qui ne servent à autre -usage qu’à brusler. Il a 4. pieds comme les Lezards, -& diversifie sa couleur au mouvement qu’il faict de -son corps, & au batement de ses costez. Les Cameleons -sont assez rares en <i>Maragnan</i>, & vous ne les -trouverez qu’aux lieux exposez droit au Midy : ils -sont couchez sur les fueilles les 4. pates estenduës, -& la teste appuyee : ils ne meuvent ny destournent -les yeux quand ils regardent, ny abaissent les paupieres -de dessus : le dessous de la gorge leur bat -perpetuellement. On dict que si cet animal estoit -jetté dans le feu, difficilement pourroit-il brusler, & -empoisonneroit ceux qui le regarderoient brusler, -par la fumee qui l’infecteroit. Je n’en ay point faict -d’experience : mais bien d’un autre petit animal non -beaucoup esloigné de la qualité froide qui est au -Cameleon. Je le fis jetter au milieu d’un brasier -bien ardant, que j’avois fait allumer à cet effet, & -me retirant assez loing, je pris garde qu’il vescut -dans le milieu de ce feu, tousjours mouvant, & combien -<span class="folionum">verso.</span>qu’il mourust apres ce temps, si est-ce que jamais le -feu ne peut agir contre son corps, ains il demeura -entier, solide, conservant sa figure & son poil, & le -fis retirer du feu pour le jetter en un trou.</p> - -<p>Il y a plusieurs sortes & especes de Mouches, -les unes de nuict, les autres de jour, c’est à dire -que les unes ont la nuict, en laquelle elles se pourvoient -de pasture, prennent leurs esbat volantes çà -& là à leur plaisir, & en diverses sortes, les unes -moindres, les autres plus grosses, & pour ce qu’elles -ont à converser parmy les tenebres, la Providence -<span id="pg_191" class="pagenum">191</span>de Dieu les a pourveuës d’un flambeau<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a> qu’elles portent -devant & derriere elles. Le flambeau de devant est -attaché sur leur estomach, & c’est une plaque de -forme quadrangulaire, sinon que les deux Angles -qui touchent leur menton sont plus estroicts, faicte -d’une pellicule diaphane & couverte d’un poil fort -delicat, avec lequel elles reçoivent l’humidité de la -nuict ; & par ce moyen produisent un esclat de lumiere. -Vous pouvez entendre cecy, s’il vous ressouvient -que les Merlans esclattent la nuict comme -chandelles, à cause de l’ecaille delicate ou peau humectee -qui les couvre : Pareillement certain bois -<span class="folionum">fol. 210.</span>pourry, ou pour mieux dire, rarefié & subtilisé est -doüé d’une qualité susceptible de l’humide bien -purgé de sa crasse : autant en ont-ils sur le plat de -leur ventre, où se trouve une pellicule bien desliee -& touffuë de ce poil delicat dit cy dessus : tellement -que ces vermisseaux volans à travers une nuict obscure, -semblent autant de grosses estincelles qui sortiroient -d’une ardente fournaise à fondre les metaux.</p> - -<p>Les autres Mouches vont de jour ; & pour ce -qu’elles sont en nombre infiny, je me veux seulement -arrester à celles que j’ay considerees de plus -pres & esquelles j’ay remarqué chose digne d’estre -communiqué au Lecteur, à sçavoir, des Mouches à -Miel, & des Guespes de ces quartiers là, outre ce -que j’en ay dit cy devant. Donc les Mouches à -Miel de <i>Maragnan</i> & des lieux circonvoisins font -leurs demeures en trois façons : ou entre les branches -des arbres, comme j’ai dit au discours de <i>Miary</i>, ou -dans le creux des arbres, c’est-à-dire, dans le tronc -principal : car elles choisissent un arbre qui soit creux -en son tronc, & passent par le haut, c’est à dire, à -<span class="folionum">verso.</span>la teste du tronc, & descendent jusques en bas vers -la terre, où elles jettent le fondement de leurs ruches, -puis vont bastissant leur miel, montans tousjours -en haut : ou 3. Elles choisissent un lieu commode auquel -elles mesmes dressent une ruche faicte de terre & -<span id="pg_192" class="pagenum">192</span>creuse par dedans, où elles composent leur cire & -leur miel.</p> - -<p>Leur generation est virginale, & croy qu’il n’y -a entr’elles distinction de masle & de femelle, ains -toutes portent le germe duquelles nouvelles sont produictes. -Je vous diray la raison qui m’a persuadé -cecy, avec l’attentifve consideration que j’ay faict -souvent sur un essein de Mouches à Miel dans un -grand arbre creux & sec à 30. pas de nostre loge -de sainct François : Et cela m’estoit de tant plus -aisé à faire, que ces Mouches ne vous piquent point<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>, -pourveu que vous ne leur faciez aucun mal, approchez -tant & si prez que vous voudrez d’elles. Les -Sauvages firent un trou au pied de cet arbre, par -lequel le miel tomboit au desceu des Mouches, & -<span class="folionum">fol. 211.</span>mesme les raiz dans lesquels les jeunes Mouches -estoient enveloppees, & c’est ce que j’anatomisay -fidellement. Je trouvay que ces raiz estoient bouchez -de toutes parts bien couverts & empaquetez dans -une toile bien deliee, & par dessus la cire & le miel -estoient accommodez. En quelques chambrettes de -ces raiz je trouvay seulement des petites goustes de -semence, claires comme eau de roche, & j’appris -que c’estoit là la matiere de laquelle les nouvelles -Mouches tiroient leur origine. En d’autres logettes, -je remarquay le <i>Chaos</i> encore sans forme, faict & -composé de ceste matiere premiere, & c’estoit une -paste mole, blanche comme creme. En d’autres je -trouvay des petites Mouches parfaictement formees, -mais emmaillotees dans une toile delicate & diaphane, -& ces petites Mouches avoient mouvement : je rompis -doucement ceste toile, & trouvay que ces Mouches -avoient toutes les parties de leurs corps bien distinctes -& formees, horsmis qu’elles n’avoient point -de pieds, & pense que ce soient les derniers membres -qu’elles obtiennent, & ce apres le mouvement ; & par -<span class="folionum">verso.</span>ainsi je recogneust ce que dit sainct Isidore de ces -Mouches, estre vray : <i lang="la" xml:lang="la">Apes dictæ sunt quia sine -<span id="pg_193" class="pagenum">193</span>pedibus nascuntur, nam postmodùm accipiunt</i> : Les -Abeilles ou plustost les Apedes sont ainsi appellees -parce qu’elles naissent sans pieds, l’<i lang="la" xml:lang="la">a</i> estant pris pour -ce mot, sans, & <i lang="la" xml:lang="la">pedes</i> pour ce mot, pieds, tellement -qu’<i lang="la" xml:lang="la">apedes</i>, est à dire sans pieds, ce mot ne se dit en -François, mais au lieu d’iceluy, on dit Abeilles. Et -quant à ce que j’ay rapporté de leur generation virginale, -outre l’experience que j’en ay eu, de laquelle -pourtant quelques esprits pourroient douter, j’ay un -temoin irrefragable, c’est sainct Ambroise en son -Exameron, Docteur qui s’est autant employé à la -recherche des secrets de ces Abeilles, qu’aucun autre -devant luy, ou apres luy : Et non sans cause, puis -que dés son berceau, ces Mouches à Miel se camperent -sur ses levres, en prenant possession de sa -bouche emmiellee : Voicy ses paroles. <i lang="la" xml:lang="la">Apes nullo concubitu -miscentur, nec libidine resolvuntur, nec partus -doloribus quatiuntur, sed integritatem corporis virginalem -servantes subitò maximum filiorum examen emittunt</i> : -Les Abeilles ne se meslent par aucune conjonction, -<span class="folionum">fol. 212.</span>& ne se laschent par aucune lubricité, ne -sont esbranlez des douleurs de l’enfantement, ains -gardant l’integrité virginale de leurs corps, en peu -de temps elles produisent un tres-grand essein de -nouvelles Mouches. Et l’Autheur du livre de la Nature -des choses : <i lang="la" xml:lang="la">Omnibus virginalis integritas corporis</i> : -Toutes retiennent l’integrité virginale de leurs corps.</p> - -<p>Il y a des Guepes de diverses especes, mais -l’une d’icelles emporte avec soy quelque chose de nouveau, -& ceste espece est noire, fort mince par le milieu -du corps, tellement que vous diriez que leur -ventre soit attaché à leur estomach par un seul filet : -Elles sont industrieuses au possible : Elles se retirent -toutes dans un nid faict au terre au coupeau des -arbres si bien plastré, qu’aucune goute d’eau n’y peut -entrer : le haut ou la couverture du nid est en dome, -par ainsi la pluye qui tombe s’écoule legerement & -ne s’arreste. Il n’y a point d’ouverture en ce nid, -<span id="pg_194" class="pagenum">194</span>sinon cinq ou six trouz proportionnez à la grosseur -des Guespes. Là dedans ils font leur magazin pour -<span class="folionum">verso.</span>vivre, & une espece de miel tres-amer & noir comme -encre. Elles ont chacune leur demeure creusee dans -la paroy de leur nid, ainsi que sont les boulins d’un -colombier, où se retirent les Pigeons : l’industrie avec -laquelle ils maçonnent ce nid est admirable, je l’ay -consideree infinies fois. Elles viennent au bord des -fontaines faire leur mortier, prenans en leurs petits -pieds un petit morceau de terre qu’elles destrampent -& amolissent avec l’eau qu’elles vont querir & apportent -au poil ou mousse de leur cuisse, ce mortier -preparé, elles se le chargent en divers endroicts -de leurs corps. Premierement souz leur col. 2. en -leurs pieds, 3. en la joincture de leurs cuisses, contre -leurs corps. Elles ne font point leurs petites en la -niche commune, mais chacune dresse sa couche à -part, au modele d’une fleur de Jusquiame, attachée -& suspenduë à quelque bois ou autre chose à couvert, -hors du danger des vents & de la pluye. Elles sont -longtemps à preparer ces nids, & les ornent le plus -qu’elles peuvent avec le lissoir de leur museau. Là -dedans elles jettent leur semence, comme les Mouches -<span class="folionum">fol. 213.</span>à Miel : puis elles ferment l’entree & la cachettent, -la nuict elles vont coucher en la communauté, & de -grand matin elles retournent pour faire la garde & -la sentinelle autour de leurs depost, & ne le perdent -de veuë, jurans mortelle guerre à quiconque luy fera -tort : J’en peus dire des nouvelles : car un jour sans -y penser, je m’en allay à un des coings de nostre -loge accommoder je ne sçay quoy ; & en passant je -frappé de ma teste ce berceau sur lequel estoit la -mere, laquelle mal jugeant de mon intention, estima -que je l’avois faict par affront, d’ou poussee d’une -colere, elle vint choisir la partie plus chere du corps -humain, sçavoir les yeux, afin de se vanger de son -outrage : mais Dieu voulut qu’au lieu de me donner -dans les yeux elle me frappa de son éguillon immediatement -<span id="pg_195" class="pagenum">195</span>dans les sourcils : le coup fut si apre, & le -venin si penetrant que je tombay par terre de douleur, -toutes mes veines batant depuis la plante des -pieds jusques au sommet de la teste d’une façon extraordinaire, -& telle que jamais devant ny apres je -<span class="folionum">verso.</span>n’en ay senty de semblable. Il me falut porter sur -la couche, ayant le cœur tout transsi, & la partie -blessée s’enfla grandement, & brusloit comme un -charbon : J’estimois en perdre l’œil, & m’en sentis -quelques jours, en fin cela s’en alla. Elles font encore -leurs petits d’une autre façon : par ce qu’elles -bastissent un petit pot de terre rond, comme j’ay dit -cy-dessus des Araignes, & jettent là dedans leur semence -qui se converti en vermisseau semblable aux -vers qu’on trouve aux Prunes de Damas rouge ; & -puis apres ce vermisseau aquiert des aisles & se -transforme en Guespe.</p> - -<p>Les Sauvages n’ont point de Cantarides en leur -Pays, neantmoins ils en font grand estat, donnent -beaucoup de marchandise pour en avoir : Les François -leur en portent, lesquels autrefois leur ont donné -la connoissance de l’effet de ces mouches pour exciter -l’homme à ce qui ne se doit escrire : qui fait -voir que les hommes vicieux gasteront plus cette -Nation qu’elle n’est naturellement.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 211.</span>Ils ont des taignes & vermisseaux rongeans fort -subtils & ingenieux, quelquefois vous estimerez un -vestement beau & entier, mais aussitost que faites -passer les vergettes dessus, vous emportez quant & -quant le poil & n’y laissez que la tissure. De mesme -en sont les vers rongeans les bois qui font un bruit -admirable : Dieu les a pourveuz pourtant d’oyseaux -qui vont espluchans les arbres de ces vers.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_196" class="pagenum">196</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch46">Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil.</h3> - -<p class="c">Chap. XLVI.</p> - - -<p>La plus furieuse beste du Bresil est l’Once, laquelle -tire en grandeur aux levriers de deçà : Sa -face ressemble plus au Chat qu’à tout autre animal : -elle a les moustaches furieusement arangées, la veuë -vivace & espouventable ; sa peau est comme la peau -d’un Loup tachetee de noir ainsi que le Leopard ; ses -griffes sont fort longues, ses pates comme les pates -d’un chat, la queuë grande & bien plus longue que -tout le corps ensemble, allant tousjours diminüant -jusques au bout ; elle luy sert de joüet au milieu -d’une plaine de sable, courant apres elle en tournoiant, -tout ainsi que vous voyez faire aux petits -<span class="folionum">fol. 215.</span>chats quand ils sont au milieu d’une sale tournoians -pour atteindre le bout de leur queuë. Elle ayme la -solitude, & hait toute sorte de compagnie, va seulette -dans les bois, n’est jamais accompagnee de son pareil, -sinon au temps qu’il faut s’accoupler, & la femelle se -sentant pleine se retire. Elle ne craint ny redoute -aucune chose. Elle s’arreste si elle vous voit venir -à elle, & se met au bout du chemin par où vous -devez passer, tellement qu’il faut ou tourner bride, -ou se resoudre de la combattre : car elle ne cede -point : Il est plus à propos de se retirer avec sa -courte honte, que non pas par orgueil hasarder sa -vie à la furie d’une beste. Le R. P. Arsene se trouva -bien d’avoir fait ainsi, lequel venant du village de -<i>Mayobe</i> en nostre loge de S. François, rencontra en -son chemin en plein midy une grande Once, qui se -mettant au milieu de la voye l’atendoit à ce pas : -Luy retourna au village & evita par ce moyen le -danger qui luy estoit eminent. Elles ne cherchent -pas les hommes, & c’est chose rare quand on la rencontre : -<span id="pg_197" class="pagenum">197</span>bien vray est qu’il y a du danger quand cet -accident arrive. Elles ne se jettent à coup, ny ne -<span class="folionum">verso.</span>courent incontinent apres ceux quelles voient, ains -les suivent seulement pas à pas, & leur donnent loysir -de se retirer, si ce n’estoit par aventure quelques -enfans qu’elles pourroient grifer, mais cela n’echet -souvent. Elles craignent fort le feu, & ne s’en approchent, -& par ce moyen les Sauvages se mettent -en asseurance tant és bois que dans leurs loges lesquelles -ne ferment point ny de jour ny de nuict. -Elles font la guerre aux Chiens & aux Guenons outrageusement, -viennent prendre les Chiens jusques -dans les villages & les loges sans faire aucun tort -aux Sauvages qui sont couchez dans leurs licts ; & -quand ils vont à la chasse menans force Chiens, fort -souvent les Onces les tuënt & les mangent, faignans -de fuir devant eux : Et comme ces Chiens sont eslognez -de leurs maistres, tout d’un coup elles sautent -sur eux & les estranglent. Peu eschappent leurs -griffes pour en venir dire des nouvelles à leur maistre, -lequel n’entendent plus japer ses Chiens, tient pour -asseuré que les Onces en ont fait leur diner ; & ne -marche pas plus outre, ains s’en revient plus viste à -<span class="folionum">fol. 216.</span>son logis faire pleurer sa femme & ses filles sur la -mort de ses Chiens, qu’il n’estoit allé à la chasse en -intention d’aporter de quoy rire. Car s’il est dangereux -d’aborder un Soldat en furie & victorieux de -ses ennemis, il est bien plus perilleux de se presenter -à telle heure à la veuë des Onces.</p> - -<p>Elles venent & attrapent les Guenons en cette -sorte. Apres avoir batu les bois en circuit, où les -Monnes se retirent : elles taschent de les aculer en -une pointe, où les Guenons sont par monceaux : Lors -les Onces grimpent vistement aux arbres & se jettent -apres à corps perdu sur les branches & rameaux des -arbres, & ainsi les prennent. Elles usent d’une autre -finesse : c’est qu’elles les attendent bien cachées sous -les fueilles au lieu où elles recognoissent que ces -<span id="pg_198" class="pagenum">198</span>Monnes viennent boire : Davantage elles se mussent -dans la vase, où elles ont remarqué que les Guenons -viennent pescher des Moules & des <i>Crabes</i> : & tout -d’un coup sortans de là elles saisissent celles qu’elles -peuvent. Elles font encore plus : quand elles voient -<span class="folionum">verso.</span>ou entendent que les Guenons sont en quelque lieu -assemblées elles vont bellement, le ventre contre -terre, comme font les chats quand ils veulent prendre -une Soury : lors elles s’estendent faignans estre mortes : -La premiere Guenon qui passe en ce lieu, s’arreste -& appelle les autres qui viennent incontinent & descendent -le plus bas qu’elles peuvent, se defians tousjours -pourtant, à fin de contempler & considerer asseurement -si leur ennemie est morte, grincans les -dents & marmotans un ramage de congratulation à -sa mort : mais elles sont bien estonnées que la trepassée -resuscite à leurs voix, montant plus viste -qu’elles au feste des arbres, où elles changent leur -vie en mort non simulée, ains en verité.</p> - -<p>L’once ne porte jamais qu’un Onceau, & ce une -fois seule comme la Lyonne, qui est cause qu’il y -en a peu dans le Bresil : par-ce que l’Onceau dechire -la matrice de sa mere, & ne laisse neantmoins -de nourir ce petit fort curieusement jusques à ce -qu’il soit capable de se pourvoir : nonobstant cette -<span class="folionum">fol. 217.</span>rupture maternelle, les femelles ne laissent de convenir -à la saison avec les masles, bien que ce soit en -vain. Les Onces sont passageres ; & vont de pays en -pays, passent les bras de mer, & qui plus est, quand -elles manquent de pasture en terre, elles vont -pescher specialement des <i>Crabes</i>, & autres Limaces -de mer.</p> - -<p>On voit semblablement des Onces Marines (ainsi -que j’ay dict au Discours de <i>Miary</i>) portans la partie -anterieure d’une Once terrestre, & la posterieure -d’un Poisson : Elles sont furieuses aussi bien que les -terrestres, & s’eslancent de l’eau contre leurs ennemis : -les masles & les femelles frayent & jettent leurs -<span id="pg_199" class="pagenum">199</span>petites hors de leur ventre, ainsi que font les Baleines, -Marsoüins & autres Poissons de la mer.</p> - -<p>Les Guenons sont de diverse espece en <i>Maragnan</i> -& en ses environs<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>, les unes sont grandes & -fortes, barbuës, & qui ont leur sexe bien apparent : -Cette espece est dangereuse, & se deffend fort bien -contre les Sauvages dans les bois. J’ai entendu d’un -Truchement, qu’un jour un Sauvage ayant donné d’une -<span class="folionum">verso.</span>fleche dans l’espaule d’une de ces grosses Monnes, -elle retira la fleche de sa main, & la jetta contre le -Sauvage, & le blessa griefvement. Cette sorte de -beste se jette sur les filles & sur les femmes, & si -elles sont les plus fortes, elles leur font violence. Il -y en a d’autres barbuës, mais moindres, qui ne laissent -pourtant de porter les mamelles au sein, & la distinction -du sexe en son lieu propre. Celles-cy sont -traittees ordinairement des François avecques les -Sauvages, lesquelles les attrappent avec un gros materas -qu’ils tirent sur elles, & ainsi les font tomber -toutes estourdies, puis apres ils les encheinent & apprivoisent : -Les communes sont presque semblables -en sexe & d’une maniere qui ne merite pas d’estre -escrite. Generalement le naturel des Monnes de ces -Pays là est fort agreable. Premierement, elles s’entresuivent -queuë à queuë, la premiere donnant la cadence -au pas, en sorte que les suivantes mettent les -pieds & les mains où la premiere a mis les siens. -<span class="folionum">fol. 218.</span>Elles font quelquefois une si grande procession, que -l’on en a veu telle fois deux ou trois cens sauter les -unes apres les autres. Je ne veux pas dire davantage, -encore que ce seroit la verité, pour n’estonner -point le Lecteur. Je sçay que je me suis trouvé plusieurs -fois dans les bois, esquels elles avoient coustume -d’habiter plus souvent, & vous diray, sans taxer le -nombre, que j’en ay veu une tres-grande quantité, -faisans en la maniere que je viens de dire : Chose -qui est autant agreable, qu’autre que l’on puisse imaginer : -Car ces animaux se jetteront à corps perdu -<span id="pg_200" class="pagenum">200</span>d’arbre en arbre, de branche en branche, comme -pourroit faire un oyseau bien volant, & vont si viste, -que c’est tout ce que vous pouvez faire de jetter la -veuë dessus. Si elles vous aperçoivent soubs les -arbres, elles font un bruict, en vous agaçant, nompareil, -& apres estre demeurees quelque temps à vous -chanter des injures en leur langue, elles gaignent -pays comme auparavant. Elles ne manquent jamais -<span class="folionum">verso.</span>à une heure presixe<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a> sur le soir, ou la nuict, de venir -boire : Mais sçavez vous avecques quelle industrie ? -le gros de l’armee s’arreste à trois cens pas de la -fontaine, & envoye des espies, lesquelles viennent -visiter la fontaine, & les advenues d’icelle, regardent -soigneusement deçà delà s’il n’y a rien qui bransle, -& si quelques ennemis ne sont point aux aguets : si -elles apperçoivent quelqu’un, elles crient d’une voix -affreuse, & gaignent au pied, au lieu où est l’armee : -Puis quelque temps apres elles retournent, & font -comme devant : Et au cas que la place soit seure, -elles crient & japent pour faire venir la trouppe, laquelle -estant arrivee garde cette autre ruse, c’est -qu’elles boivent toutes une à une, & à mesure qu’une -a beu, elle passe outre & monte aux arbres, & ainsi -file à file jusqu’à la derniere, elles boivent & s’eschappent -d’un autre costé qu’elles n’estoient venuës -afin d’achever leur procession : Car de la fontaine -elles vont au Sabbat traicter leurs amours : parmy -lesquelles ordinairement il y a de grandes complainctes, -<span class="folionum">fol. 219.</span>crieries, morsures & esgratigneures : car -les plus fortes veulent estre servies les premieres, & -choisir les Dames. Je ne dy rien que je ne le sçache -par experience : Car nous avions ce Réveil-soir tous -les jours aux environs de nostre fontaine de Sainct -François.</p> - -<p>Quant elles vont à la pesche elles s’entresuivent -de compagnie, les Meres portans leurs petits sur leurs -espaules : La pesche qu’elles font est de <i>Crabes</i> & de -Moules : Pour prendre un <i>Crabe</i> elles luy rompent -<span id="pg_201" class="pagenum">201</span>premierement les deux maistres pieds, afin de se garantir -de leur morsure : puis apres elles les froissent -avecques leurs dents, si elles les trouvent trop durs -elles les cassent avec une pierre : autant en font-elles -des Moules, si leurs dents n’y peuvent rien.</p> - -<p>Les Meres sont soigneuses de paistre leurs petits -avant que de prendre leur pasture, elles tirent le -Moule d’entre ses coques, & le <i>Crabe</i> de sa coquille -bien nettoyé, & les presentent à leurs petits campez -sur le dos, lesquels les prennent, & les mangent. -N’ayez pas peur que ces Guenons s’esloignent des -<span class="folionum">verso.</span>arbres : car c’est leur refuge aussi tost qu’ils oyent du -bruict, ou voyent quelqu’un, & ainsi elles choisissent -un lieu pour pescher, dont les arbres soient proches, -hauts & toufus. S’ils voyent passer un Canot de Sauvages -assez loing d’elles, elles le salüent de quelque -risee à leur mode, que si le Canot approche du lieu -où elles sont, haut le pied, vous ne les tenez pas, -l’armee deloge.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 220.</span></p> - -<h3 id="ch47">Des Aigles et grands Oyseaux & d’autres petits Oyseaux -qui sont en ces Pays là.</h3> - -<p class="c">Chap. XLVII.</p> - - -<p>Encore que dans l’Isle l’on ne voye ordinairement -des Aigles, si est-ce qu’il y en a quantité en -la terre ferme, voisine de <i>Maragnan</i>. Ces Aigles ne -sont pas droictement si grandes que celles du vieil -Monde, mais bien plus furieuses, hardies & fortes, -attaquans librement les hommes, & font leur nid, -non sur les rochers, comme dict Job, <i lang="la" xml:lang="la">Aquila in petris -<span id="pg_202" class="pagenum">202</span>manet</i>, l’Aigle demeure dans les rochers, ains entre -<span class="folionum">verso.</span>les arbres : à ce subject je vous vay raconter ce que -j’ay entendu en <i>Maragnan</i>, de deux Aigles merveilleusement -furieuses, lesquelles vindrent nicher dans -les <i>Aparituriers d’Ouy-rapiran</i>, qui est un petit village -à lieuë & demye du Fort Sainct Loüis sur le -bord de la mer : L’on m’a monstré le lieu où elles -estoient, allans un jour nous recreer par eau, chez -un de nos amys François demeurant en ce village : -Ces Aigles avoient couppé des branches plus grosses -que la cuisse, & si gentiment accommodé, qu’une -douzaine d’hommes n’en eussent sceu faire autant. -Là elles avoient faict leurs œufs & esclos leurs petits, -& personne n’osait desormais passer en ce lieu. -Elles alloient à la chasse des chevreils ; les tuoient, -& avec leurs ongles, & avec leur bec, puis les mettoient -en pieces, qu’elles apportoient à leurs petits, -peschoient pareillement, se jettans sur les poissons -nommez Marsoüins, <i>Pirapans</i>, & gros Museaux, -qu’elles tiroient de la mer avec leurs griffes, & les -traisnant à bord les divisoient en morceaux pour les -<span class="folionum">fol. 221.</span>donner à leurs Aiglons. Elles marcherent plus avant : -car elles déchirerent un homme & une femme <i>Tapinambose</i>, -ce qui fut occasion de leur mort & de celle -de leur petits, pour ce qu’on leur dressa une embusche -si dextrement, que le masle fut tué, & la -femelle se voyant vesve, se retira en terre ferme, & -abandonna ses petits, lesquels passerent par les armes -des <i>Tapinambos</i>, en vengeance du crime commis en -la personne de ces deux <i>Tapinambos</i>, & leur nid fut -dissipé.</p> - -<p>La femelle est plus grande que le masle, toutes -deux tirent sur la couleur grise, l’œil vif & cruel, -une hupe forte & redressee sur le coupeau de la -teste, leurs plumes grosses par le tuyau, & grande -comme celles d’un coq d’Inde : les <i>Tapinambos</i> se -servent d’icelles, specialement pour empenner leurs -fleches. Elles ont cecy de special & particulier : que -<span id="pg_203" class="pagenum">203</span>si les Sauvages les mettent avec d’autres plumes, -telles que sont les plumes d’<i>Arras</i> & de semblables -gros oyseaux : ces plumes d’Aigles les rongent & les -mangent, par ainsi ils les mettent à part, & se gardent -bien de les accomoder à leurs fleches, avecques une -autre sorte de plumes pour la mesme occasion.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Quelque grand oyseau que puisse porter la terre -ferme, l’Aigle demeure le maistre & le Roy, non par -égalité de force, ains par subtilité & legereté de vol, -l’Aigle se guindant en haut, quant il veut combatre les -grands oyseaux, & descend à plomb sur iceux, il les -abbat & terrasse, leur fendant la teste à coups de bec. -Tous les oyseaux les craignent, perdent la voix à leur -cry, & se tapissent les voyans voler. Leur principale -chasse sont les Aigrettes, qui sont quasi comme colombes -blanches, lesquelles vivent sur le rivage de la -mer, & se campent sur le bout des branches qui -pendent sur la mer, contemplantes la venuë des petits -poissons pour se jetter dessus & les prendre. Là les -Aigles les vont trouver, qui vous les troussent & emportent -en un moment. Elles prennent aussi leur nourriture -des Tortuës de mer & de terre, & ne pardonnent -à aucun Serpent ou couleuvre qu’elles puissent -appercevoir.</p> - -<p>Rarement les Sauvages peuvent les aborder -pour les flecher : Car elles se tiennent au sommet -des arbres, où elles s’espluchent aux rayons du Soleil, -tirans avec leur bec les vieilles plumes de leurs -<span class="folionum">fol. 222.</span>aisles & de leur queuë, qu’elles sentent ne leur pouvoir -plus servir, à cause de leur vieillesse. Les Sauvages -se transportent là pour chercher ces plumes & -en user : Elles tirent fort à la forme & couleur des -plumes aux aisles des Coqs d’Inde, & sont tres-bonnes -pour escrire.</p> - -<p>Outre ces Aigles, vous avez de grands Oyseaux -appellez <i>Ouira-Ouassou</i>, presques aussi grands que -les Autruches d’Affrique<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>, voire plus hauts en stature, -mais non si gros de charnure : les Gruës de deçà -<span id="pg_204" class="pagenum">204</span>ne sont que des Moineaux en comparaison : Que si -quelques-uns ont veu celuy que nos gens apporterent -en France, qu’ils sçachent qu’il y en a encore une -fois d’aussi gros. Les Sauvages les vont prendre -quand ils sont petits, espians le temps & l’heure que -leurs Parents vont à la chasse. Ces petits sont blancs -en leur jeunesse, & peu à peu se muent & changent -jusques à ce qu’ils ayent obtenu leur vray plumage -& couleur. Ces Oyseaux sont gloutons à merveille, -ne peuvent quasi se rassasier : il est bien vray que -quand ils ont bien mangé leur saoul, c’est pour plusieurs -<span class="folionum">verso.</span>jours. Si les Guenons & les Monnes pouvoient -persuader aux Sauvages d’extirper la race de ces -Oyseaux, elles le feroient de bon cœur : car elles -tireroient un grand profit, d’autant qu’elles perdent -des millions de leurs gens chasque annee à rassasier -ces gourmands. Les <i>Tapinambos</i> qui nourrissent de -ces oyseaux, cognoissent que la meilleure viande -qu’on leur peut donner, sont les Guenons : & pour -cela s’en vont aux bois, en tuent, les leur apportent, -& les ont bien tost dépeschees.</p> - -<p>Il y a plusieurs autres sortes de gros Oyseaux, -mais non comparables à ceux-cy, tels que sont les -<i>Arras</i>, <i>Canidez</i> & autres, lesquels sont pris & mis -en captivité par les Indiens d’une gentille façon. Ils -s’en vont par les bois, & espient les arbres où ces -Oyseaux ont coustume de passer la nuict, & où volontiers -ils reviennent le jour apres la pasture se -camper : ce qu’ayans recogneu, ils battissent sur le -coupeau d’un de ces arbres, une petite loge toute -ronde, capable de tenir trois ou quatre hommes, -faicte de branches de Palmes : ils montent là, & attendent -<span class="folionum">fol. 223.</span>la venuë de ces Oyseaux, qui ne se defians -d’aucune chose, s’approchent assez pres, & pensans -se reposer asseurement comme devant, sont estonnez -qu’on leur tire un coup de materas, qui les estourdit -sans les tuer, & tombent en bas, où ils sont aussi -tost attrapez & faicts prisonniers, & avec le temps -<span id="pg_205" class="pagenum">205</span>s’aprivoisent de telle sorte, qu’encore qu’on leur donne -liberté, ils ne veulent plus quitter la maison de leur -maistre : ils se mettent sur les loges, font un bruit -desesperé, rendans un son comme les Corbeaux de -deçà, apprennent à parler ainsi que les Perroquets, -fournissent de plumes à leurs hostes, pour se braver -& faire leur fanfare<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> : Car au lieu que nos habitans le -long de la riviere de Loire, plument leurs Oyes pour -mettre aux licts : ces Indiens tirent les plumes de -ces Oyseaux, pour en faire leurs mitres & autres -paremens de plumaceries.</p> - -<p>Ils ont des Herons en grande quantité & de -plusieurs sortes : les uns sont fort grands, & les autres -mediocres. Ils font leur nids dans les <i>Apparituriers</i> -sur le bord de la Mer, vivent du poisson qu’ils peschent, -& les apportent tous entiers à leurs petits, à qui ils -<span class="folionum">verso.</span>les font avaler dés ce petit aage : Je me suis estonné -de voir un si gros Poisson comme seroit un grand -Haran & d’avantage, estre trouvé dans la poche -d’un petit Heron qui n’avoit que le poil folet. Les -Sauvages vont denicher ces petits parmy les <i>Apparituriers</i>, -à la charge pourtant de porter des bastons -pour se deffendre du pere & de la mere, qui ne -manquent en tel accident, de secourir ceux qu’ils -nourrissoient si tendrement & soigneusement, à fin -de dilater leur espece.</p> - -<p>A ces Herons conviennent fort d’autres Oyseaux -nommez Furcades par les François & Portugais, à -cause de leur queuë qui semble fourchuë lors qu’ils -volent : font aussi leurs nids dans les <i>Apparituriers</i>, -mais au lieu le plus secret, & peu hanté des hommes -qu’il leur est possible de trouver. Là ils pondent & -esclosent leurs petits, & vont à la Mer tout le long -du jour, pour emplir un gros sachet qu’ils ont soubs -la gorge de poisson, à fin d’en repaistre leurs petits : -& quand ils n’en ont point, ceste bourse s’emplit de -vent, qui les soulage & soustient dans le milieu de -<span class="folionum">fol. 224.</span>l’air, à passer plusieurs jours & nuicts sans aller -<span id="pg_206" class="pagenum">206</span>gister à terre : ains vont fort avant en Mer chercher -leur proye, à plus de cinquante ou soixante lieuës -de terre. Ils ont la veuë merveilleusement aiguë, tellement -que du lieu où ils sont qui est fort haut, ils -descouvrent le poisson, sur lequel ils se jettent incontinent -& le ravissent. Ils ont une proprieté tres-belle, -c’est qu’ils suivent les Poissons de proye qui -vont apres les menus Poissons afin de les manger : -Ces Oyseaux s’approchent à une lance de l’eau, & -ne s’oublient de participer au butin, voire defrauder -le poursuivant s’ils peuvent.</p> - -<p>Outre ces gros Oyseaux, il y a une milliace d’Oysillons, -d’entre lesquels je trouve ceux-cy remarquables. -Premierement les Aloüettes de Mer qui sont en si -grande quantité qu’elles couvrent les sables de la -Mer, quand elle est en son reflux : Elles sont fort -bonnes à manger, & cependant elles ne vivent que -de la créme que laisse la Mer sur les sables, laquelle -<span class="folionum">verso.</span>elles vont leschant avec leur petit bec : vous en tuez -à plaisir avec une harquebuze chargee de dragees, -si tant est que vous soyez dans un <i>Canot</i>.</p> - -<p>Il y a une autre sorte d’Oyseaux plus admirables -que croyables, & cependant c’est une verité -que nous avons experimentee, lesquels ont le bec -faict comme ces couteaux qui se replient dans leur -manche, qu’on appelle communement Jambettes & -Rasoirs : ainsi leurs becs sont inutiles à les pourvoir -d’aucune nourriture, & aussi dit-on, que ces Oyseaux -ne vivent que de vent, & leurs becs trenchans ne -servent d’autre chose qu’à leur donner du passetemps, -lors qu’ils se promenent és rivages de la Mer, rencontrans -en leur chemin quelque Poisson courant au -bord, ils le découpent en deux, ainsi qu’avec un couteau, -& se contentent de cela. Le jour que nous partismes -de <i>Maragnan</i>, un jeune homme qui appartient -au Sieur de Sainct Vincent, qui m’assista en tout -mon voyage, nous en tua un, dont je fis garder le -bec pour apporter en France.</p> - -<p><span id="pg_207" class="pagenum">207</span>Il y a des Merles comme en France, semblables -en plumages & en chant, degoisent leurs ramages à -<span class="folionum">fol. 225.</span>plaisir sur la fin des pluyes, quand le beau temps -revient voir les habitans de la Zone Torride, à l’oposite -sur la fin du beau temps, & au commencement -des pluyes il rend un chant pitoyable, quasi comme -regrettant le passé, & apprehandant les orages de -l’Hyver, si Hyver se doit appeller.</p> - -<p>Plusieurs petits Oysillons se trouvent d’une -beauté indicible : les uns pers, les autres violets, les -autres azurez, jaunes, & de couleur meslee : Les Sauvages -font leur perruques de leurs plumages, sont -chers, parce qu’il est bien difficile de les tuer : car -ils ressentent naturellement l’envie qu’on leur porte : -par ainsi ils demeurent au sommet des arbres tres-hauts, -& font leurs petits nids suspendus aux extremitez -des branches, ausquels ils sont attachez avec -un filet de Pite tres-fort, & à l’autre bout de ce filet -qui est pendant sur la terre, ils fabriquent un pot de -terre, dans lequel ils font leurs petits, & y entrent -par un trou seulement, proportionné à leur grosseur. -C’est la nature qui leur apprend cecy, pour conserver -<span class="folionum">verso.</span>eux & leurs petits. J’ay apporté de ces Oysillons en -France qui ravissoient en admiration ceux qui les -ont veuz.</p> - -<p>Ceste terre de <i>Maragnan</i> possede un genre -d’Oysillons, qui n’excedent en grosseur le bout du -pouce, je dy mesme avec leurs plumes, & ont un -chant fort melodieux, revenant à celuy de l’Aloüette, -laquelle ils imitent aussi quand ils veulent chanter : -car ils se dressent droict le bec en haut, & montent -tousjours tant que la voix leur peut durer, & leurs -aisles les supporter. Ils font volontiers leurs demeures -aupres des fontaines, où souvent ils viennent se plonger -& bagner leurs petites aisles, pour plus aisement -se guinder en haut. Ils nichent là aupres : vous -pouvez penser de quelle grosseur peuvent estre leurs -œufs, & en pondent jusqu’à cinq & sept, leurs petits -<span id="pg_208" class="pagenum">208</span>sont encore bien plus admirables en leur petitesse, -que leur pere & leur mere, & neantmoins sont si fœconds -que les enfans en apportent des Courges toutes -pleines. Il y en a de diverses couleurs, jaunes, violets, -tannelez, & de mille autres façons.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 226.</span></p> - -<h3 id="ch48">Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces pays -des Indes Occidentales.</h3> - -<p class="c">Chap. XLVIII.</p> - - -<p>Pour perfectionner ce 1. traitté : J’ay trouvé -bon, voire necessaire de donner responce à toutes -les demandes qu’on faict de ces pays. La premiere -est, si cette terre de l’Equinoxe peut estre habitée -par les François pour ce que le François estant delicat, -& nay en un pays assez temperé, eslevé avec -beaucoup de soin & bonne nourriture, il y a de l’apparence -qu’il ne pourra jamais s’accommoder dans une -terre agreste, sauvage, couverte de bois & parmy -des peuples Barbares, souz une Zone bruslante & ardente. -A cela je respons, qu’à la verité tous commencemens -<span class="folionum">verso.</span>sont difficiles : mais peu à peu, la difficulté -se rend facile. Il n’y a ville ny village en tout -le Monde Universel, qui n’aye esté facheuse & incommode -de premier abord : mais apres quelques -annees le tout a reussi, & nos Peres nous ont laissé -le fruict de leurs labeurs. Quels gens furent jamais -plus delicats que les Romains ? & cependant n’ont-ils -pas quité Rome & l’Italie, pour planter leurs Colonies -dans les forests des Allemagnes & des Gaules. Le -<span id="pg_209" class="pagenum">209</span>Portugais n’est-il pas d’Europe comme nous, & aussi -suject aux maladies, travaux & fatigues, que le -François ? Ouy ! Mais il nous devance en ce point -qu’il est plus patient que nous & sçait bien qu’il faut -au prealable labourer que de moissonner : cependant -il est maintenant bien estably au <i>Bresil</i> : il y faict -de grands traffiques, la terre est bien cultivee & accomodee. -On y a de tout pour de l’argent, aussi -bien que dans Lisbonne. Quoy je vous prie, si la -patience des hommes a rendu les terres gelees & -glacees plus de huict mois l’annee bonnes & fertiles : -une terre qui est le cœur du Monde ne sera-elle -point habitable aux François ? C’est une folie de -penser cela. Partant je dy que la Terre est proportionnee -<span class="folionum">fol. 227.</span>au naturel du François aussi que la France, -si elle estoit cultivee & accommodee de vivres necessaires -au naturel François, tels que sont le pain -& le vin : car quant à la chair, poisson, legumes & -racines, il y en a une telle abondance, qu’il n’est -possible de le croire, à la charge pourtant qu’il les -faut prendre & planter. Car si quelqu’un pensoit que -les arbres portassent les Oysons tous rostis, que les -haliers fussent chargez d’espaules de mouton, fraischement -tirees de la broche, l’air plein d’Alouettes, accommodees -entre deux tesmoings & bien cuittes, en -sorte qu’il n’y eust qu’à ouvrir la bouche & s’en repaistre -il seroit bien trompé : Et ne luy conseilleray -point d’aller en ces quartiers, voilé de ceste fantasie : -car il s’en repentiroit. Concluons ceste premiere -responce, que la terre est habitable pour les François, -& s’ils perdent ceste commodité de l’habiter, -qu’ils en seront faschez un jour, mais trop tard.</p> - -<p>2. Voicy ce qu’on dit, & bien baste<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a> : la terre -est habitable, on y peut habiter avec quelques incommoditez, -pourtant durant certaines annees. Ouy mais ! -<span class="folionum">verso.</span>est-elle salubre pour les François ? Nous avons leu, -que les Indiens y sont sains, & vivent assez longtemps, -mais ils sont Sauvages & Barbares, naiz sous -<span id="pg_210" class="pagenum">210</span>ce climat, & accoustumez à telle temperature : Les -François n’ont pas ce privilege, ains ils sont subjects -à plusieurs fievres, lesquelles en fin se terminent en -paralisie, ou autres incommoditez. Je respons à cela -que nous jugeons des substances par leurs accidens, & -des païs par les incommoditez & infirmitez : Comparons -maintenant le moindre bourg, ou village de France à -la Colonie des François qui sont en ces terres, nous -trouverons qu’en l’espace d’un an, il y aura dix fois -plus de malades en ce village qu’il n’y en a eu deux -ans entiers parmy nous en <i>Maragnan</i> : Si quelques -uns se sont trouvez mal, ce n’est pas chose nouvelle, -par tout la mort est presente ; aussi sont les maladies. -Les Rois & les Princes n’en sont pas exempts, voire -és pays les plus beaux & les plus sains que l’homme -puisse imaginer. En deux ans entiers que j’ay esté -en ces pays-là, nous n’avons eu qu’un mort<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, sçavoir -le R. P. Ambroise : j’entens de mort naturelle : Car -<span class="folionum">fol. 228.</span>pour ceux qui ont esté mangez des poissons, c’estoit -leur faute de s’estre mis en mer : Encore le R. P. -mourut d’une espece de pluresie, s’estant trop échaufé -à couper de gros arbres, & ayant laissé boire la sueur -à son habit, il alla droit celebrer la Messe, à la sortie -de laquelle il ne manqua point d’estre surpris d’une -fievre, de laquelle il mourut dans peu de jours. J’en -puis parler asseurement, puisque je l’assistay jusqu’au -bout, pendant que nos deux autres Peres estoient -allez autre part pour le service de Dieu. Suivant -cecy, imaginons-nous que <i>Maragnan</i> & Paris plaident -l’un contre l’autre : Paris luy dit, Tu es une mauvaise -contree, tu m’as faict mourir un Pere Capucin -que je t’avois envoyé : <i>Maragnan</i> respond, pour un -j’en ay perdu quatre des miens, Avez-vous occasion -de me blasmer ? & si encore les miens estoient assistez -comme Princes, & le pauvre Capucin n’avoit que -de la farine ou bien peu davantage. Partant faisons -cet accord que climat y est sain & salubre, aiguisant -l’apetit extremement : s’il y avoit autant de friandises -<span id="pg_211" class="pagenum">211</span>en ces quartiers là comme en France, les Damoiselles -feroient presse d’y aller.</p> - -<p>3. On dit, voilà qui va bien ! mais il n’y a ne vin, -<span class="folionum">verso.</span>ne bled qui sont les principales nourritures, sans lesquelles -les meilleurs banquets & les plus delicates viandes -sont peu estimees. Je respons qu’il y a du May en tres -grande abondance dont on peut faire du pain & en faisions -faire quand nous voulions, & le trouvions fort bon -au goust, mais nous aymions mieux de la farine du -pays, specialement quand elle estoit fresche, parce -qu’elle ne charge tant l’estomach. Ce pain de <i>May</i> -sert de nourriture à plusieurs pays de ce vieil monde<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, -specialement en Turquie, d’où il est appellé bled de -Turquie : Au reste on n’est point hors d’esperance -que la terre ferme du Bresil, qui est forte & grasse -ne puisse porter du bled, duquel cy apres chacun -pourra faire du pain comme en France : Et ceux -de Fernambourg en eussent faict, qui ne sont pas -loing de nous, mais en pire pays, quant à la terre -ferme de <i>Maragnan</i>, n’eust esté que le Roy d’Espagne -n’a jamais voulu que l’on fist aux Indes, tant Orientales -qu’Occidentales, bleds ny vignes, à fin de rendre -ces terres necessiteuses de son secours, & dependantes -des biens qui croissent en ses Royaumes -<span class="folionum">fol. 229.</span>d’Espagne & Portugal. J’adjouste encore que les -contrees du Perou qui sont en mesme paralelle que -la terre ferme de <i>Maragnan</i> sont fertiles en bleds, -& vignes. Qui empeschera donc qu’il n’y en vienne ? -Pour le vin, il n’y en a pas à present sorty des -vignes du Pays : nonobstant la vigne y peut croistre<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, -& l’on nous a dit que celle qu’ont portee nos Religieux -en ce dernier voyage a repris & poussé. Qui -empeschera que l’on n’y en face en quantité, & que -dans deux ou trois ans l’on n’y en recueille à foison ? -La France n’a pas tousjours eu du vin, à present -elle en regorge. Les Flamens, Anglois, Hibernois & -Danois n’en ont point de leur cru : ils se contentent -de la biere, & s’ils veulent boire du vin, ils le peuvent -<span id="pg_212" class="pagenum">212</span>par le moien de la bourse, laquelle fait sauter les vins -les meilleurs de l’Univers en ces Pays qui n’en ont -point, & en boivent de meilleur que ceux à qui sont -les vignes. On en fait autant à <i>Maragnan</i> : car les -Navires y en portent. Bien est vray qu’il y est un -peu plus cher qu’en France, mais il en est d’autant -meilleur selon l’opinion de nos François qui font estat -<span class="folionum">verso.</span>des choses au prix qu’elles leur coustent. Ceux qui -seront bons mesnagers, qu’ils se fassent à la biere -du Pays qui ne peut estre que tres-bonne à cause -qu’elle est faite de May elle ne sera pas chere : car -ce bled est en abondance en ce Pays là : & puis les -eaux y sont bonnes & saines.</p> - -<p>4. On dit : Si cela est, ce n’est pas mal : mais y -peut-on faire du profit ? Car depuis qu’on y est allé -nous n’avons veu chose aucune qui merite de nous encourager -à y dependre de l’argent. Je respons à cela : -que si tous sçavoient l’occasion pourquoy ce manquement -arrive, ils seroient fort satisfaits, mais ce n’est -pas chose que tout le monde doive sçavoir. Je diray -seulement que ce manquement ne vient point de la -part du Pays qui est fort propre à produire de bonnes -marchandises quand il sera bien cultivé, tels que sont -les Cotons, les Literies, les Casses, les Bois de diverses -couleurs, la Pite<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>, les Teintures de <i>Rocou</i> de -Cramoisy, les Poivres longs, l’Azur, le Cuivre, l’Argent, -l’Or, & les Pierres precieuses, les Plumaceries, -<span class="folionum">fol. 230.</span>les Oyseaux de diverses couleurs, les Guenons, Monnes -& <i>Sapaious</i> & surtout les Succres, quand on aura dressé -des moulins & planté des Cannes. Donc si on n’a -rien apporté, (taisant ce qui se doit dire en public) -cela vient de ce qu’on a mal procedé à ses affaires, -les particuliers regardans seulement à leur proffit : -ce qui a faict qu’on s’est peu muny des marchandises -de France necessaires aux Sauvages, pour lesquelles -avoir ils cultivent leurs terres, faisans amas de Cotons, -Teintures, Poivres & autres choses semblables -outre les autres denrées que les François peuvent -<span id="pg_213" class="pagenum">213</span>avoir d’eux-mesmes. Les Sauvages voians la pauvreté -des Magazins, & qu’à peine avoit-on de la marchandise -pour avoir des farines. Ils se sont rendus paresseux, -n’ont rien voulu faire & ne feront encore, -tandis que les François n’auront rien à leur donner -en recompence : car tel est leur naturel, & n’en aurez -autre chose : & ne sont blamables en cela, puis qu’en -toute la Chrestienté vous ne trouverez un seul homme -qui vueille travailler pour rien. Pourquoy ne vous -estonnez point si on n’a rien aporté : mais estonnez -vous si au premier voyage on aporte quelque chose : -<span class="folionum">verso.</span>Car je ne m’y attends pas pour les raisons susdites -& autres que je tais : & au cas qu’on prouvoye à ce -defaut, ainsi qu’il appartient, je vous asseure que -l’Isle & ses environs fourniront de bonnes estoffes.</p> - -<p>Aiant satisfait à toutes ces demandes & objections : -J’aurois bien envie d’en faire à une infinité de -jeunes Gentils-hommes qui n’ont rien que l’espée & -le poignart quant aux biens de la fortune, mais riches -de courage, voire trop : car c’est souvent la cause -qu’ils s’entrecouppent la gorge, & vont de compagnie -prendre possession d’un Pays bien fascheux dont aucun -vaisseau ne revient pour en dire des nouvelles. -Je voudroy, dis-je, leur demander, Que faites vous -en France sinon espouser les querelles de vos freres -aisnez ? Que ne tentez vous fortune, & au moins que -n’enrichissez-vous vostre esprit de la veuë des choses -nouvelles ? Vous passeriez le temps tandis que vostre -cœur s’accoiseroit<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, & vostre jugement s’affermiroit : -vous feriez service à Dieu & à vostre Roy en visitant -cette nouvelle France. Là vous iriez descouvrir -terres nouvelles, vous pourriez trouver quelque chose -<span class="folionum">fol. 231.</span>de prix, soit pierres precieuses, soit autre chose : & -quand il n’y auroit que ce seul point qu’à vostre retour -parmy les compagnies vous ne demeureriez muetz, -tousjours celuy qui a voyagé a son pain acquis. Les -cendres & les foyers sont pour les enfans de mesnage, -qui sont créez de Dieu pour cultiver la terre : La -<span id="pg_214" class="pagenum">214</span>Noblesse est en ce monde pour un autre dessein : & -ce dessein qu’est-il ? C’est d’employer vos labeurs & -vos espées à dilater le Royaume de Dieu, favoriser -les Apostres de Jesus-Christ à parvenir au but, pour -lequel ils sont envoyez : C’est pour accroistre le -Sceptre & la Couronne de vostre Prince naturel : & -mourir en ces deux entreprises est mourir au lit -d’honneur. Vous m’allez respondre, Nous ne demandons -que cela : mais sous qui, & par quel moien ? Ma -plume, Messieurs, ne passe pas plus outre. J’ay fait -ce que je doy, j’ignore le reste : J’espere pourtant -que Dieu touchera ceux qui peuvent tout pour la -perfection d’une si haute entreprise.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch49">Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux Indes.</h3> - -<p class="c">Chap. XLIX.</p> - - -<p>Sage est celuy, dit le Proverbe, qui par l’exemple -& experience d’autruy pourvoit à ses affaires. -Si nos François eussent bien sceu avant que d’aller -aux Indes, ce qu’ils ont connu depuis, ils eussent -mieux pourveu à leurs affaires, & n’eussent pas enduré -tant d’incommoditez comme ils ont enduré. Que celuy -donc qui a resolu d’aller en ces quartiers, pense en -soy-mesme, combien de temps, il pretend d’y estre, -& qu’il y adjouste une fois autant : car la commodité -ne se trouve pas tousjours de revenir, quand on le -voudroit bien.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 232.</span>Qu’il face sa provision pour tout ce temps de -deux sortes, l’une pour sa personne, l’autre pour les -Sauvages à fin d’avoir d’iceux vivres & marchandises. -<span id="pg_215" class="pagenum">215</span>Les provisions pour sa personne doivent estre d’eau -de vie la plus forte & du vin de Canarie du meilleur, -& ce dans de bons flacons d’estain, bien bouchez & -poissez, serrez sous la clef dans son coffre, & qu’il -les garde aussi soigneusement que son cœur, pour -le temps de sa necessité & maladie, qui pourroit -luy survenir, & se garde bien d’entrer en debauche -avec personne, pour ce que son petit fait s’en -iroit bien tost : d’autant que c’est la coustume de -la mer, depuis qu’on soupçonne avoir du vin ou de -l’eau de vie en son coffre, on ne cesse de le prier -de boire une fois avec la compagnie, & quand il -est en train il doit faire de deux choses l’une, ou -monstrer sa liberalité, car il ne manque pas d’y estre -incité, ou se resoudre, d’estre reputé un vieillaque, -& avaller les injures qu’on luy fera : Partant le plus -seur pour luy est de ne point entrer en l’ecot. Il -doit pour le passage de la mer, faire quelques provisions -d’autre vin de quelque langue bressillée & de -<span class="folionum">verso.</span>choses semblables, à fin d’y avoir recours à son -besoin : d’autant que l’ordinaire du Navire est assez -leger & mal apresté.</p> - -<p>Il se doit fournir d’un bon nombre de chemises, -mouchoirs & habits de futaine, ou de simple toile, -& non d’estoffes pesantes, fortes & de prix, si ce -n’estoit quelques habits pour les festes : Car il ne -faut en ces Pays là, que estoffes les plus legeres. -Qu’il porte avec soy quantité de savon, pour blanchir -& nettoyer son mesnage : Qu’il n’oublie de porter -quantité de soulliers, car il ne s’en trouve point là, -sinon ceux que l’on y a portez & y sont chers, tellement -que pour une paire, vous en auriez en France -une douzaine. Il faut aussi porter des serviettes, -napes & linceuls & un beau matelas, & si vous desirez -vivre à la Françoise c’est à dire nettement, -ayez de la vesselle d’estain pour vostre necessité en -maladie. Vous feriez bien d’avoir du sucre & de -bonnes espiceries, voire quelque morceau de Reubarbe, -<span id="pg_216" class="pagenum">216</span>bien fine, le tout bien enfermé dans une boiste, -<span class="folionum">fol. 233.</span>de peur que les fourmis de ce Pays là, ne vous -devalisent vostre sucre : car c’est chose presque incroyable -du sentiment qu’ont ces bestioles envers le -sucre, & n’y a lieu où elles n’aillent & ne le percent -s’il est de bois : C’est pourquoy ces boistes devroient -estre de fer blanc.</p> - -<p>Les marchandises necessaires pour les Sauvages -desquelles vous aurez d’eux, soit vivres, soit marchandises -de leur Pays, soit esclaves pour vous servir -& cultiver vos jardins, sont celles-cy : Ayez -force couteaux à manche de bois, desquel usent les -bouchers : car ce sont ceux qu’ayment plus les Sauvages. -Prenez des ciseaux de malle en quantité, -force peignes, miroirs, grains de verre de couleur -pers, qu’ils appellent rassade, serpes, haches, hansas<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>, -des chapeaux de petit pris, casaques, chemisoles, -hauts de chausses de friperie, vieilles espées & harquebuses -de peu de coust. Ils font grand estat de tout -cecy, dont vous aurez moyen d’avoir des esclaves, -& de bonnes marchandises d’iceux. N’oubliez aussi -du drap pers & rouge, & du plus bas prix que vous -<span class="folionum">verso.</span>pourrez trouver : car ils ne font pas grande difference -des estoffes, des pens d’oreilles, siflets, sonnettes, -bagues de cuivre doré, des hains à pescher, des -grugeoires de laiton plates, longues d’un pied & larges -de demy, ce sont denrées lesquelles ils ayment. Si -vous estes bien fourny de ces choses, ne doutez point -que ne soiez tres-bien-venu parmy eux, ne faciez -grande chere, & gaigniez beaucoup au trafic de ce -qui croist en leurs Pays, que vous aurez pour peu, -si vous sçavez bien vous conduire.</p> - -<p>Ce Magazin fait, n’oubliez pas le principal, qui -est, avant que monter sur mer, laver & repaistre -vostre ame des SS. Sacremens de la confession & -Communion, ayant disposé de vos affaires de par -deçà, comme celuy qui ne sçait si la mer luy permettra -de retourner en terre : & estant embarqué -<span id="pg_217" class="pagenum">217</span>dans le vaisseau accomoder son lit, le plus pres du -gros mats qu’il pourra, si on desire n’estre bercé plus -qu’on ne voudroit : car ce lieu est le plus quiete de tout -le vaisseau. Il faut tousjours avoir la crainte de Dieu -<span class="folionum">fol. 234.</span>devant les yeux : mais non plus des accidens de la -mer : d’autant qu’il vaut bien mieux faire bonne mine -qu’une mauvaise, puis que la crainte n’y sert de rien. -Ne vous espouvantez jamais sinon lors que vous -verrez les Pilotes crier misericorde ; Car alors il faut -penser à son ame, que les affaires vont mal. Pour -voir le vaisseau de costé, les coffres renverser, la -mer entrer sur le tillac, les voiles tremper dans l’eau, -les matelots jurer & renasquer<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>, c’est peu de cas, faites -bonne mine, pensant neantmoins tousjours à vostre -conscience. Ne prenez querelle avec aucun matelot, -car vous n’y gaigneriez rien.</p> - -<p>Quand vous serez arrivé au Port, ne vous hastez -point de mettre pied à terre, ains prenez garde à -vos hardes, & à vostre coffre : Car il arrive souvent -qu’aux debarquemens on visite les coffres, & on serre -les marchandises ou hardes, sur lesquelles on peut -mettre la main : faites porter vostre esquipage quant -& vous, chez vostre Compere, lequel vous eslirez en -<span class="folionum">verso.</span>cette sorte, si tant est que vouliez estre à vostre -aise. 1. Qu’il aye des Esclaves, un Canot, & des -Chiens, d’autant que vous ne manquerez avec luy de -pesche & de venaison : Ce que vous n’auriez au contraire -sinon rarement, & faudroit encore qu’allassiez -achepter des autres Sauvages, vostre nourriture, & -par ainsi il vous cousteroit deux fois autant à vivre. -2. Enquestez-vous, s’ils sont de bonne humeur, specialement -la femme : car une mauvaise hostesse donne -bien du mal à son hoste. Que si vous rencontrez -bien d’entrée il faut faire quelques presens, puis les -tenant en halaine sans estre trop liberal, vous leur -devez donner tous les mois quelque chose, de peur -qu’ils ne vous tiennent pour avare, & comme tel : ne -vous difament parmi leurs semblables : pour ce que -<span id="pg_218" class="pagenum">218</span>vous auriez de la difficulté à trouver quelque chose, -& mangeroient le tout à vostre deceu. Ne vous -laissez emporter aux mignardises des filles de vostre -<span class="folionum">fol. 235.</span>hoste, ou autres, elles ne manqueront pas de vous -caresser, si elles sçavent que vous avez des marchandises : -En toutes choses il ne faut que tenir bon, -si vous vous remettez devant les yeux le hasard & -danger des ordes maladies qui arrivent à ceux qui -s’oublient en cecy ? Vous pouvez vous en garantir -aysement, specialement si vous considerez le grand -peché que vous commetez.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="ch50">De la Reception que font les Sauvages aux François nouveaux -venus & comme il se faut comporter avec eux.</h3> - -<p class="c">Chap. L.</p> - - -<p>S’il y a Nation au monde portée à faire bon -accueil à leurs amis arrivans de nouveau, & à les recevoir -en leurs maisons pour les traitter autant bien -qu’il leur est possible, les <i>Topinambos</i> envers les -François doivent tenir le premier rang : Car si tost -que les François ont mis pied à terre de leur vaisseau, -vous voyez venir les Sauvages de toutes parts -dans leurs Canots, emplumez & accommodez à la -grandeur leur faire feste. Bien plus comme ils aperçoivent -<span class="folionum">fol. 236.</span>de loing les vaisseaux sur la mer approcher -de leur terre, le bruit court incontinent par tous les -Cantons de leur Pays <i>Aourt vgar ouassou Karaybe</i>, -ou bien <i>Aourt Nauire souay</i>, voilà des grands Navires -de France qui viennent. Incontinent vous les -voyés prendre leurs beaux habits, s’ils en ont, & -<span id="pg_219" class="pagenum">219</span>commencent à haranguer l’un à l’autre, en cette sorte : -Voilà les Navires de France qui viennent, je feray -un bon Compere : il me donnera des haches, des -serpes, des couteaux, des espées & des vestemens : -Je luy donneray ma fille : j’iray à la chasse & à la -pesche pour luy, je feray force cotons, je chercheray -des Aigrettes & de l’Ambre pour luy donner, je seray -riche : car je choisiray un bon Compere, qui aura -bien des marchandises. Et en disant cecy ils se -battent les fesses & la poitrine en signe de joye. -Lors les femmes & les filles font de la farine fresche, -& les hommes vont à la chasse & à la pesche : Puis -tout le mesnage vient chargé de diverses viandes, -racines, poissons, venaison, farine, c’est au lieu où -<span class="folionum">verso.</span>abordent les vaisseaux. Les plus hastez vont avec -leurs Canots trouver le vaisseau ancré à la rade, & -vont recognoistre s’il n’y a point de leurs vieux <i>Chetouassaps</i>, -& considerer celuy des François qui a la -meilleure mine, à fin de luy offrir son comperage, sa -loge & sa fille : Si tost que les François ont mis pied -à terre, ils s’amassent tous autour d’eux : leurs monstrent -bons visages tant les hommes que les femmes : leur -presentent des vivres, les invitent à estre leurs comperes : -s’offrent à porter leurs hardes ; & enfin font -ce qu’ils peuvent pour les contenter & avoir leur -bonne grace : Ils ne vont pas pourtant par envie l’un -sur l’autre pour avoir un François logé chez eux, -celuy qui a le premier parlé l’emporte sans contradiction, -& ne se diffament point. Ils font bien d’avantage, -quand un François change de Compere, ils -n’en font point d’estat, le mesprisent & tiennent pour -un homme facheux, argumentans ainsi ? S’il n’a sceu -<span class="folionum">fol. 237.</span>demeurer avec un tel, comment demeurera il avec -moy ? Il est bien vray que si le Sauvage estoit de -mauvaise humeur, chiche & paresseux, quand le -François le quiteroit, il n’en seroit mal voulu : Au -contraire ils diroient, Il a bien faict de le laisser : -c’est un homme chiche, paresseux & difficile.</p> - -<p><span id="pg_220" class="pagenum">220</span>Le François ayant choisi un compere, il le suit -& s’en va en son village<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> : à lors l’hoste avec une -certaine gravité, tout ainsi que si jamais il ne l’avoit -veu, il luy tend la main, & luy dit, <i>Ereiup Chetouassap ?</i> -Es-tu venu mon Compere ?<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a> chose plaisante & considerable. -Car vous diriez à les voir, qu’ils sortent à -la façon des Empereurs d’un cabinet bien fermé, où -ils estoient empeschez en de grandes affaires : Que -s’ils veulent faire un grand acueil à ce François, & -luy monstrer qu’ils l’ayment parfaictement, auparavant -que ce Pere de Famille luy dise <i>Ereioupe</i>, les -femmes & les filles le pleurent : puis ce bon jour luy -est donné. Le François luy respond, <i>Pà</i>, ouy ? responce -<span class="folionum">verso.</span>qui signifie tout cecy, ouy de bon cœur : Je -t’ay choisi pour demeurer avec toy & pour estre -mon compere & du nombre de ta famille : Je t’ay preferé -à un autre : car je t’aime & m’as semblé estre -bon homme. Le Sauvage luy dit, <i>Auge-y-po</i>, voylà -qui est bien, j’en suis infiniment aise, tu m’honore -beaucoup, tu sois le bien venu, tu ne sçaurois où -aller pour estre mieux receu. Par cecy vous recognoissez -la candeur & simplicité de la Nature laquelle -a peu de discours, ains vient aux effects. A -l’opposite la corruption a inventé tant de discours, -tant de paroles succrees, reverence sur reverence, -souvent la main au chappeau & au partir de là, le -cœur n’y touche. Quelle jugeront nous de ces deux -receptions & bien-venuë estre la meilleure & plus -correspondente à la Loy de Dieu, & à la simplicité -Chrestienne.</p> - -<p>Apres ces paroles il vous dit, <i>Marapé derere ?</i> -comment t’apelles tu quel est ton nom ? comme veux -tu que nous t’appellions ? Quel nom veux-tu qu’on -t’impose ? Où faut-il noter, que si vous ne vous estes -<span class="folionum">fol. 238.</span>donné & choisi un nom, lequel vous leur dites à lors, -& desormais estes appellé par tout le pays de ce -nom, les Sauvages du village où vous demeurez, -vous en choisiront un pris des choses naturelles, qui -<span id="pg_221" class="pagenum">221</span>sont en leurs pays, & ce le plus convenablement qu’il -leur sera possible, selon la phisionomie qu’ils verront -en vostre visage, ou selon les humeurs & façons de -faire qu’ils recognoistront en vous. Pour l’exemple : -entre nos François, les uns furent appelez <i>Levre de -Mulet</i> : parce que celuy à qui le nom fut imposé, -avoit la levre d’en bas avancee, ainsi qu’ont les poissons -nommez <i>Mulets</i> : un autre fut appellé <i>Grand -Gosier</i>, pource qu’on ne le pouvoit rassasier : un autre -fut nommé <i>Gros Grapau</i><a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>, à cause qu’ils le voyoient -tout bouffy : un autre <i>Chien Galeux</i>, d’autant qu’il -avoit mauvaise couleur : un autre, <i>Petit Perroquet</i>, -parce qu’il ne faisoit que parler : un autre <i>La Grande -Picque</i>, d’autant qu’il estoit haut & menu, & ainsi -des autres generalement : & font cecy ordinairement -en leurs <i>Carbets</i>, en semblables discours. Et bien -quel nom donnerons-nous à un tel ton compere ? Je -<span class="folionum">verso.</span>ne sçay, dit-il, il faut voir : lors chacun dit son opinion -& le nom qui rencontre le mieux & est receu -de l’assemblee, est imposé avec son consentement si -c’est quelque homme d’honneur : car le vulgaire ne -laisse pas d’estre appellé, vueille ou non, du nom -que l’Assemblé luy a donné.</p> - -<p>Ils ont aussi une autre façon de donner des -noms, & c’est lors qu’ils vous ayment bien, & font -grand estat de vous, en vous imposant leur propre nom.</p> - -<p>Ayant sceu vostre nom, il pense à la cuisine, -vous disant, <i>Demoursousain Chetouasap</i>, ou bien <i>Deambouassuk -Chetouasap ?</i> As-tu faim mon compere ? -veux-tu manger quelque chose ? L’hostesse vous -escoute & vous regarde preste à vous faire service, -de sorte que c’est à vous de dire Ouy, ou nenny : -car ils prendront vostre responce pour argent contant : -d’autant qu’en ces pays là, il ne faut estre honteux -ny faire la petite bouche. Si vous avez faim, vous -leur dites <i>Pa, Chemoursousain, Pa, Cheambouassuk</i>, -ouy, j’ay faim, je veux manger : Ils adjoustent, <i>Maé -<span class="folionum">fol. 239.</span>pereipotar</i> : Que veux-tu manger ? que desires-tu que -<span id="pg_222" class="pagenum">222</span>je t’apporte ? Ils sont fort liberaux en ces commencemens, -diligens à la chasse & à la pesche, à fin de -vous contenter & gaigner vostre affection pour obtenir -des marchandises, mais prenez garde de ne -donner pas tant au commencement, que vous ne les -reteniez tousjours en haleine, leur presentant de mois -en mois quelque chosette. A leur demande vous -respondez ce que vous desirez, chair, poisson, oyseaux, -racines, ou autre choses : à lors la femme & -l’homme aussi, apportent devant vous la venaison, le -<i>Migan</i> qu’ils ont, & en mangez à vostre aise, & en -donnez à qui vous voulez. Si tost que vous avez -mangé, il faict tendre son lict pres du vostre & commence -à deviser avec vous, vous presentant un coffin -de <i>Petun</i>, qu’il allume luy mesme, & sucçant trois -fois de cette fumee qu’il faict sortir par ses narines, -il vous le donne pour en prendre, comme chose tres-bonne, -& dont il faict plus d’estat, & telle est leur -<span class="folionum">verso.</span>coustume generallement, comme en France on a accoustumé -de vous presenter à boire. Il allume aussi -son coffin, & apres en avoir pris cinq ou six bonnes -gorgees, il s’enqueste de vostre voyage, disant, <i>Ereia -Kasse pipo</i> : As-tu quitté ton pays pour venir icy -nous voir, nous visiter, nous apporter des marchandises ? -vous luy dites, <i>Pa</i> : ouy je l’ay quitté : j’ay -mesprisé mes amis & mon pays pour te venir voir. -A lors levant la teste par forme d’admiration, il dit, -<i>Yandé repiac aout</i>, on a eu compassion de nous, on -nous a regardé en pitié : les François ont eu souvenance -de nous, ils ne nous ont point oubliez. Ils -quittent leurs pays pour nous venir voir : <i>Y Katou -Karaibe</i>, que les François sont bons & nos grands -amis ! Puis il demande au François <i>Mobouype derouuichaue -Yrom ?</i> Combien avez vous avec vous de Superieurs, -de Guerriers, de Capitaines, de Principaux ? -Il luy respond <i>Seta</i>, beaucoup. Le Sauvage replique -<i>De Mourouuichaue ?</i> n’est tu pas du nombre ? n’est-tu -pas des Principaux ? vous pouvez penser qu’il n’y -<span id="pg_223" class="pagenum">223</span>a si chetif qui ne die du bien de soy-mesme : par -<span class="folionum">fol. 240.</span>ainsi le François respond <i>Ché Mourouuichaue</i>. Ouy, -je suis du nombre des Principaux. Le Sauvage dit, -<i>Teh Augeypo</i>, J’en suis bien aise voilà qui va bien. -C’est assez : parlons maintenant d’autre chose. <i>Ererou -patoua ? Ererou de caramemo seta ?</i> As-tu apporté des -coffres quant & toy, & force cabinets pleins de marchandises ? -car ce sont les meilleures nouvelles qu’on -leur peut apporter, c’est où ils ont l’esprit tendu & -le cœur adonné, tout ce qu’ils disent devant ces -paroles, n’est qu’un preambule pour tomber en ce -subject : & apres que le François luy a respondu, -qu’ouy : Le Sauvage poursuit ses demandes : en ceste -sorte <i>Mae porerout decaramemo poupé ?</i> Qu’avez-vous -apporté dans vos coffrets & escrins ? Quelle marchandise -y a il ce qu’ils disent d’une façon fort douce & -flatteuse : d’autant qu’ils sont infiniment curieux de -sçavoir & de voir les marchandises que les François -ont apporté. Et le François doit estre adverty de -ne leur dire & monstrer ce qu’ils ont, ains les tenir -suspens en ce desir, s’il veut tirer d’eux de bons -<span class="folionum">verso.</span>services & du profit ; mais leur respondre en ceste -sorte <i>Y Katou-paué</i> : J’ay tant apporté de choses que -je ne les puis nommer, & sont toutes belles & magnifiques. -Ceste parole est comme l’eau jettee sur la -fournaise ardente du forgeron, qui redouble la chaleur, -& aiguise l’activité de la flamme : semblablement -ceste response eschauffe le desir qu’ils ont de sçavoir -qui les esmeut de faire mille gestes d’adulation, -avec propos correspondans à tels gestes, vous disans, -<i>Eimonbeou opap-katou</i> : Et je te prie ne me cele -rien, dy les moy, <i>Yassoiauok de Karamemo assepiak -demaë</i> : Ouvre moy tes coffres, tes cabinets, à fin -que je voye tes marchandises & tes richesses. Il faut -que le François responde, <i>Aimosanen ressepiak</i> ou -<i>Kayren deuè</i>. Je suis empesché pour le present, laisse -moy en repos, tu les verras une autre fois quand je -viendray à toy, <i>Begoyé sepiak</i>. Ne doute point, tu -<span id="pg_224" class="pagenum">224</span>les verras un jour à ton loisir. Le Sauvage entendant -cecy, & voyant bien qu’il perd son temps, il dit à -<span class="folionum">fol. 241.</span>soy-mesme, haussant les espaules quasi comme se -plaignant : <i>Augé katout tegné</i>, bien donc, faut que je -me contente. Je voy bien que mes prieres ne seront -exaucees : mais au moins, dit-il au François, <i>Dereroupé -xeapare amon ?</i> N’as-tu pas apporté force hansars ? -qui sont serpes, lesquelles ont le manche de fer. -<i>Dereroupé ourà sossea-mon ?</i> As-tu aussi apporté des -serpes qui ayent le manche de bois ? <i>Ereroupé Ytaxé -amo ?</i> As-tu apporté des couteaux d’acier ? <i>Ereroupé -Ytaapen ?</i> As-tu apporté des espées d’acier ? <i>Ereroupé -tataü ?</i> As-tu apporté des arquebuzes ? <i>Ereroupé Tatapouy -seta ?</i> As-tu apporté force poudre à canon ? Le -François respond à tout cela. <i>Arou seta Ygatoupé -giapareté</i>. Ouy j’en ay apporté une grande multitude, -sont beaux & fort bons. Le Sauvage dit <i>Auge-y-po</i>. -Voilà qui est bien. <i>Ereipotar touroumi ? Ereipotar -Kerè ?</i> As-tu faim de dormir ? veux-tu te coucher ? -Le François, <i>Pa che potar</i>. Ouy je veux dormir, -laisse moy. Alors le Sauvage luy donne le bon soir -& bonne nuict disant, <i>Nein tyande Karouk tyande -<span class="folionum">verso.</span>petom</i>, bon soir, bonne nuict, reposez à vostre aise : -Laissons les en ce repos, & commençons le second -traitté de ceste Histoire.</p> - -<div class="chapter"></div> -<div class="c"><img src="images/illu4.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<p><span id="pg_225" class="pagenum">225</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 242.</span></p> - -<p class="c top2em large">SUITTE DE<br /> -<b class="sans-serif large">L’HISTOIRE</b><br /> -DES CHOSES PLUS<br /> -MEMORABLES ADVENUËS<br /> -<span class="small">EN MARAGNAN, ÈS<br /> -ANNEES 1613. &<br /> -1614.</span></p> - -<p class="c">SECOND TRAITE.</p> - -<p class="c"><b class="large">DES FRUICTS DE L’EVANGILE</b><br /> -QUI TOST PARURENT PAR LE BAPTESME<br /> -<b>DE PLUSIEURS ENFANS</b>.</p> - -<p class="c gap"><b>A PARIS</b><br /> -DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY. RUË SAINCT JACQUES A LA<br /> -<span class="small">BIBLE D’OR, & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS, EN LA<br /> -GALERIE DES PRISONNIERS.</span></p> - -<p class="c small">MDCXV.<br /> -AVEC PRIVILEGE DU ROY.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_227" class="pagenum">227</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 243.</span></p> - -<p class="c large">Suitte de l’Histoire des choses plus memorables -advenuës en Maragnan, és annees -1613 & 1614.</p> - -<h2 class="nobreak">SECOND TRAITÉ.</h2> - - - - -<h3 id="t2ch1">Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par le Baptesme -de plusieurs enfans.</h3> - -<p class="c">Chap. I.</p> - - -<p>Le Cantique second (representant alegoriquement -la naissance de l’Eglise, dans une nouvelle terre, -non encore illuminee de la cognoissance du vray -<span class="folionum">verso.</span>Dieu) dit : <i><span lang="la" xml:lang="la">Vox turturis audita est in terra nostra : -ficus protulit grossos suos : vineæ florentes dederunt -odorem suum</span> : La voix de la tourterelle a esté ouye -en nostre terre : Le figuier a produict ses figues vertes : -Les vignes fleurissantes ont donné leur odeur.</i> Sur lesquelles -paroles, Rabbi Jonathas, en sa Paraphrase -Chaldaïque, dit : que la voix de la Tourterelle, nous -signifie la voix du sainct Esprit, annonçant la Redemption -promise à Abraham, pere de tous les -Croyans : voicy comment il parle, <i><span lang="la" xml:lang="la">vox spiritus sancti -& redemptionis quam dixi Abrahæ Patri vestro</span> : La -<span id="pg_228" class="pagenum">228</span>voix du sainct Esprit, & de la redemption, que j’ay -promise à Abraham vostre pere</i> : Il adjouste que par -le figuier, il faut entendre l’Eglise : & par les figues -nouëes & escloses nouvellement, nous est representee -la confession de la foy, que les Croyans doivent faire -devant Dieu : & par les vignes en fleur donnans bonne -odeur, sont designez les petits enfans, loüans le Dominateur -<span class="folionum">fol. 244.</span>des Siecles : <i lang="la" xml:lang="la">Cœtus Israel, qui comparatus -est precocibus ficubus aperuit os suum, & etiam pueri -& infantes laudaverunt Dominatorem sæculi</i> : Cela -s’est veu en nostre temps accomply dedans <i>Maragnan</i> -& ses environs : où apres que la voix du Sainct -Esprit, par la predication de l’Evangile, eut resonné -dans ces terres, & frappé le cœur d’une grande multitude, -specialement de ceux qui ont requis le Baptesme, -le beau figuier de l’Eglise, a poussé & bourjonné -de nouvelles & verdoyantes figues, les ames -sortans de l’infidelité à la croyance d’un vray Dieu, -lors les vignes fleuries ont donné leur odeur, quand -les petits enfans ont receu les eaux Baptismales sur -leurs testes, louans le Dominateur des Siecles, par -la participation du sang de Jesus-Christ & de la foy -de l’Eglise.</p> - -<p>Chose admirable, & qui merite d’estre bien pesee -& consideree, que si tost que la voix du Sainct Esprit -eut tonné & esclairé parmy ces forests desertes, -dans ces haliers espois & picquans, les pauvres Biches -<span class="folionum">verso.</span>(ces Sauvages) venees par le cruel Chasseur Sathan, -elles ont commencé à la force & impetuosité de ceste -voix, produire leurs petits fans, comme avoit jadis -prophetisé le Prophete Royal David au Psal. vingt-huict. -<i lang="la" xml:lang="la">Vox Domini præparantis Cervos, & revelabit -condensa & in templo ejus omnes dicent gloriam.</i> La -voix du Seigneur preparant les Cerfs, revelera l’interieur -des boccages & haliers & en son Temple tous -chanteront ses loüanges. L’Explication que donnent les -Doctes à ces paroles, prise des diverses leçons est, -que la voix du Seigneur sert aux Biches à rendre -<span id="pg_229" class="pagenum">229</span>leurs petits, ainsi que la main de la Sage-femme ou -du Chirurgien bien expert, sert à tirer l’enfant sauf -& en vie, du ventre de sa mere. Or est-il que ceste -voix n’est autre, si nous croyons les naturalistes, -que le son du tonnerre, & la lumiere de l’esclair, -laquelle par un secret de la Nature bien caché, -donne le moyen à la Biche de se delivrer : Ainsi -en a faict de mesme la Predication de l’Evangile, -animee & vivifiee par le sainct Esprit, excitant -interieurement le cœur de ces Barbares enveloppez, -<span class="folionum">fol. 245.</span>il y avoit si longtemps, dans les haliers & bocages -de l’ignorance, infidelité & perverses coustumes.</p> - -<p>Dans les <i>Carbets</i> on ne parle plus d’autre chose, -que de cette nouvelle cognoissance de Dieu, chacun -rapportant, à son tour, ce qu’il avoit peu entendre, -quand ils nous venoient visiter, & reunissans tous -ces discours ensemble, finissoient leurs <i>Carbets</i> en -tres-grand desir de voir baptiser leurs enfans, & -eux aussi, tenans ensemble telles ou semblables paroles, -ainsi que j’ay peu remarquer & recueillir à -diverses fois.</p> - -<p>Quelles choses, disoient-ils, sont celles-cy, que -les Peres nous font entendre par leur Truchement ? -Jamais nous n’en avions entendu de semblables : Nos -Peres nous ont laissé de main en main, par tradition, -qu’il estoit venu jadis un grand <i>Marata</i> du <i>Toupan</i><a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>, -c’est-à-dire Apostre de Dieu, dans les Provinces où -ils demeuroient, & leur enseignoit plusieurs choses -de Dieu : voire ce fut luy qui leur monstra le <i>Manioch</i>, -<span class="folionum">verso.</span>c’est à dire, les racines pour faire du pain : -car auparavant nos Peres ne mangeoient que des -racines trouvees dans les bois : Ce <i>Marata</i> voyant -nos Ancestres, ne faire conte de sa parole, il se resolut -de les quitter : mais auparavant il voulut leur -laisser un tesmoignage de sa venuë, en incisant dans -une Roche, une Table & des Images avec de l’Escriture, -& la forme de ses pieds, & de ceux qui le -suyvoient, gravez en bas dans le mesme rocher, comme -<span id="pg_230" class="pagenum">230</span>aussi des pates des animaux qu’ils menoient apres -eux, semblablement les trous de leurs bastons, sur -lesquels ils s’appuyoient en cheminant : Ce qu’ayant -faict, il s’en alla passer la mer, pour gaigner un -autre pays ; Et bien que nos Peres l’ayent depuis -fort recherché, ayans recogneu leur faute, & la grande -saincteté du personnage, ils n’en ont sceu avoir nouvelles : -Et depuis ce temps là, jusqu’à present, aucun -<i>Marata</i> du <i>Toupan</i>, ne nous est venu visiter.</p> - -<p>Il y a long-temps que nous hantons les François, -<span class="folionum">fol. 246.</span>& pas un d’iceux, ne nous a amené des <i>Pays</i>, -ny ne nous a raconté ce que les Peres nous font -dire par leurs Truchemens ; voire ils font vivre d’une -autre façon les <i>Caraïbes</i>, qu’ils n’avoient coustume -de faire anciennement avec nous. Ils deffendent que -les François ne prennent plus nos filles, lesquels n’en -faisoient point de difficulté auparavant, ains nous les -demandoient pour des marchandises. Ils disent de -grandes choses de Dieu & parlent à luy dans les -Eglises : & lors qu’ils veulent parler, ils font fermer -les portes & nous font sortir dehors, pour ce que le -<i>Toupan</i> descend devant eux : & lors tous les <i>Caraïbes</i> -mettent à genoux : Ils font boire & manger le -<i>Toupan</i> dans de beaux vases d’or & la table où ils -mangent, est bien accommodee & ornee de belles -estoffes, & de beaux linges : Et quant à eux, ils sont -vestus de riches accoustremens : Quand ils veulent -parler aux <i>Caraïbes</i> ils s’asséent au milieu d’eux, & -n’y a qu’un Pere assis qui parle. Tous les François -escoutent, & est longtemps à parler, & se fache en -parlant, & on ne sçait à qui il parle : car tous se -<span class="folionum">verso.</span>tiennent fermes : Apres qu’il a parlé, ils se mettent à -chanter les uns apres les autres de costé en costé, -& lisent dans un <i>Cotiare</i> ce qu’ils chantent, c’est à -dire dans un livre, & parlent, disent-ils, à Dieu en -ce temps là. Ils tiennent tous nos Peres perdus avec -<i>Giropari</i>, bruslans dans des feux qui sont sousterrains, -& se mocquent de nous quand nous pleurons & -<span id="pg_231" class="pagenum">231</span>lamentons sur les funerailles de nos parens. Ils font -jetter dans les bois, le boire, le manger, le feu, que -nous avons accoustumé de donner à nos parens deffuncts, -pour faire leur voyage, au lieu, où se retirent -nos grands Peres, entre les montagnes des Andes. -Ils nous font dire & prescher, que nous sommes -trompez, de croire à nos Barbiers & Sorciers, specialement -à leur soufflement pour la guerison des -malades. Ils parlent hardiment contre <i>Giropari</i>, & ne -le craignent aucunement. Ils promettent à ceux qui -croiront au <i>Toupan</i>, & seront lavez de leurs mains, -de monter là haut au Ciel, par dessus les Estoilles, -le Soleil & la Lune : où ils tiennent que le <i>Toupan</i> -est assis, & autour de luy, ces <i>Maratas</i>, & tous ceux -<span class="folionum">fol. 247.</span>qui ont creu à leurs paroles, & ont esté lavez d’iceux. -Ils ne veulent point de filles ny de femmes, & disent -que le fils du <i>Toupan</i> n’en avoit point, ains qu’il -descendit dans le ventre d’une jeune fille appellee -Marie, avec laquelle jamais son mary n’eut accointance. -Ils ont des jours auxquels ils ne mangent -point de chair, encore qu’on leur en apportast. Ils -ne passent point de jours au nombre des dix doigts -de la main, qu’ils ne fassent une ou deux fois vestir -aux François leurs beaux habits, & venir à la maison -du <i>Toupan</i>, pour parler avec luy, & escouter la -parole de Dieu.</p> - -<p>Ils sont vestus tout d’une autre sorte que les -François, & marchent devant eux : & chacun les saluë. -Ils sont tousjours avec les Grands, qui leur -accordent ce qu’ils veulent, & dit-on qu’ils ont quitté -leurs richesses & marchandises, afin d’estre libres, -pour converser avec le <i>Toupan</i>, & manifester la volonté -d’iceluy aux François. Quand nous les allons -voir, ils nous font caresse, specialement à nos enfans, -& disent que ce n’est plus à nous nos enfans, mais -<span class="folionum">verso.</span>à eux, & que le <i>Toupan</i>, les leur a donnez. Que -nous ne craignions point, par ce que jamais ils ne -nous abandonneront, ny nos enfans. Qu’ils sont en -<span id="pg_232" class="pagenum">232</span>grand nombre en France : & que tous les ans, il en -viendra par deçà de nouveaux, lesquels apres avoir -enseigné & appris nos enfans, ils les feront parler à -Dieu familierement comme ils luy parlent. Qu’ils -leur apprendront à <i>Kotiarer</i>, c’est à dire, escrire, & -faire parler le <i>Papere</i>, c’est à dire, le papier, envoyé -de bien loing aux absens. Leur Roy est puissant, -qui les ayme, & nous assistera, tant qu’ils seront -avec nous. Ah ! que ne sommes nous plus jeunes, -pour voir les choses grandes que feront les <i>Païs</i> en -nostre terre ! Car ils bastiront de pierre de grandes -Eglises, comme sont celles de France. Ils apporteront -de belles étofes, pour orner le lieu, où le <i>Toupan</i> -descend. Ils feront venir des <i>Miengarres</i>, c’est à dire, -des Chantres Musiciens<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, pour chanter les grandeurs -du <i>Toupan</i>. Ils retireront tous nos enfans en un -mesme lieu, & quelques uns des <i>Païs</i> auront soing -<span class="folionum">fol. 248.</span>d’eux. Feront venir les femmes de France pour enseigner -nos filles à faire comme elles. Nous ne manquerons -de ferremens pour jardiner. Ah ! disoient -quelques uns d’entr’eux, suivant ces discours ; Si -nous voyons venir des femmes en nostre pays, nous -tenons pour certain, que les François ne nous abandonneront -plus, ny les Peres, specialement s’il nous -donnent des femmes de France. Si j’avois (disoit un -de ces particuliers) une femme de France, je n’en -voudrois point d’autre, & je ferois tant de jardins -pour les François, que j’en nourrirois moy seul autant -que j’ay de doigts aux mains & aux pieds, c’est-à-dire, -vingt, nombre indefiny, pour signifier beaucoup : -parce qu’apres qu’ils ont compté jusques à -vingt, ils sont au bout de leur roole. Cettui-cy estoit -Principal, lequel se levant au milieu de la compagnie, -où j’estois present, battoit ses fesses tant qu’il pouvoit, -disant <i>Assa-oussou Kougnan Karaïbe, Assa-Oussou -seta &c.</i> J’ayme une femme Françoise de tout mon -cœur, je l’ayme extremement : auquel le <i>Grand-Chien</i> -<span class="folionum">verso.</span>respondit, qui estoit aussi Principal : L’on m’a promis -<span id="pg_233" class="pagenum">233</span>de m’amener une femme de France, laquelle -j’espouseray de la main des Peres, & me feray -Chrestien, comme j’ay faict faire mon petit Loüis -Coquet ; & veux faire mon fils legitime dans peu de -temps. Ma premiere femme est vieille, elle n’a plus -besoing de mary. Pour les huict jeunes que j’ay, je -les donneray à femmes à mes Parens, & n’auray -plus que la femme de France, & ma vieille femme -pour nous servir. Plusieurs autres semblables discours -ils tenoient, tant en leurs <i>Carbets</i> que chez -moy, quand ils me venoient voir, que je passe, me -contentant d’avoir rapporté ce que dessus, pour faire -voir la ferveur de ces Barbares, suscitee par la voix -du Sainct Esprit. <i lang="la" xml:lang="la">Vox turturis audita est in terra -nostra</i>, à produire de leur interieur bouché & -preocupé de mille infections, ces beaux & amiables -petit Cerfs, <i lang="la" xml:lang="la">Vox Domini præparantis Cervos</i>, -& en un autre endroict, <i lang="la" xml:lang="la">Cerva charissima & gratissimus -hynnulus</i>, aux Proverbes Chapitre cinq, la -biche tres-aymee, & le fan tres-gracieux : poursuivons -le reste.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 249.</span>Ces discours furent suyvis incontinent de la -pratique : car plusieurs petits enfans nous furent apportez, -tant au Reverend Pere Arsene, qui demeuroit -à <i>Iuniparan</i>, qu’à moy, qui demeurois à Sainct François, -proche du Fort Sainct Loüis, pour assister les -François, & recevoir les Indiens Estrangers, qui venoient -de jour en jour nous voir & recognoistre, si -ce qu’on leur rapportoit en leurs pays esloignez de -nous autres, estoit veritable. C’estoit la division que -nous avions faicte de ces terres grandes & spacieuses, -pour les cultiver & moissonner autant que pouvoient -s’estendre nos forces, à sçavoir que l’un pourveust -d’un costé, & l’autre de l’autre, excepté quand il seroit -necessaire d’aller hors l’Isle, alors nous y pourvoyons -selon qu’il estoit expedient.</p> - -<p>Il est impossible que je puisse exprimer de parole, -le contentement & la joye, que nous recevions -<span id="pg_234" class="pagenum">234</span>de veoir ces pauvres Sauvages nous apporter leurs -enfans, volontairement & sans contraincte, pour estre -baptisez, les accommodant le mieux qu’ils pouvoient -<span class="folionum">verso.</span>avec le moyen que les François leur en donnoient, -à sçavoir, enveloppez dans quelque morceau de toille -de coton, ayans choysi des François pour Parrins de -leurs enfans, contractans entr’eux une alliance tres-estroicte, -specialement les enfans baptisez, si tant est -qu’ils fussent en aage de cognoissance, car alors ils -prenoient leurs Parrins pour leurs vrais Peres, les -appellans du nom de <i>Cherou</i>, c’est à dire, mon Pere, -& les François les appelloient <i>Cheaire</i>, c’est à dire, -mon fils, & les fillettes <i>Cheagire</i>, ma fille : ils les -vestoient le mieux qu’il leur estoit possible : Et les -Sauvages Peres des enfans baptisez, leur apportoient -des commoditez de leurs jardins, de leur pesches & -venaison.</p> - -<p>Voyant ces choses se passer ainsi, il me souvenoit -de ce qui est dit aux Cantiques Chapitre cinquiesme. -<i lang="la" xml:lang="la">Oculi ejus sicut Colombæ super rivulos aquarum, -quæ lactæ sunt lotæ, & resident juxta fluenta -plenissima.</i> Les yeux de <span class="sc">Jesus Christ</span>, Espoux de -l’Eglise, ressemblent aux yeux de la Colombe lavee -de laict, laquelle contemple les ruisseaux des fontaines, -& faict sa retraicte & demeure dans les rochers -<span class="folionum">fol. 250.</span>qui bornent les fleuves amples & spacieux. Ces yeux -de <span class="sc">Jesus-Christ</span> sont les graces du Sainct Esprit, qui -font esclorre leurs œufs à la façon des Tortuës, exposez -à la mercy des degorgemens de le mer, & à -la froidure du Sable. Ces mesmes yeux ont pour -but & fin le lavement & pureté des ames, specialement -des petites ames encore couvertes de laict : Et -tout ainsi que la Colombe blanche se plaist sur les -ruisseaux, & habite sur le bord des gros fleuves, -ainsi le Sainct Esprit se plaist extremement à la -conversion d’une terre nouvelle, & regarde de bon -œil ces petites ames enfantines sortir de l’accident -commun de ces terres barbares, sçavoir, de l’ignorance -<span id="pg_235" class="pagenum">235</span>de Dieu, pour venir à la cognoissance d’iceluy, -& par le moyen des eaux baptismales, estre faictes -participantes de la vision de Dieu, tout ainsi que -nous autres : Car Dieu n’est accepteur de personnes, -ces ames barbares luy ont autant cousté que les -nostres. O prix infiny ! ô manquement de charité, -qui ne peut recevoir excuse devant Dieu, de voir -tant d’ames qui se presentent pour estre sauvees sans -<span class="folionum">verso.</span>peine, & sans coup ferir, neantmoins pour peu d’ayde -elles sont en danger de se perdre. Bon Dieu ! Nous -croyons tous (& <span class="sc">Jesus-Christ</span> nous a confirmé cette -croyance) qu’une seule ame vaut mieux que tout le -reste du monde, c’est à dire, que tous les Empires -& les Royaumes de la terre, que toutes les richesses -& thresors que les hommes possedent : mais helas ! -nous n’avons garde d’operer selon nostre croyance.</p> - -<p>Je ne puis me retirer de ce subject que je ne -donne ouverture aux ressentimens interieurs que j’en -ay, pour les faire voir, & descharger ma conscience, -autant que je m’y sens obligé : Et me semble que -le passage que je viens d’alleguer, me servira d’addresse -& de conduite. J’ay autre fois leu & remarqué -dans de bons Autheurs profonds & subtils, en la -cognoissance des secrets & mysteres des passages de -l’Escriture : que les Colombes blanches lavees de laict, -estoient certaines Colombes que les Syriens nourrissoient -au respect & honneur de leur Royne Semiramis, -& estoit deffendu, sur peine de la mort de les -<span class="folionum">fol. 251.</span>tuer. Les anciens nous ont appris que cette Royne, -entre ses hauts faicts d’armes, s’estoit immortalisee -par un acte memorable, plus miraculeux que possible -à la grandeur des Roys, à sçavoir, ses jardins, vergers -& bois de plaisir suspendus entre le Ciel & la -Terre.</p> - -<p>Salomon n’a point pris ceste comparaison tiree -des choses prophanes, sinon pour declarer une œuvre -divine remarquable entre les autres, qui est la conversion -des ames, œuvre du tout reservee à la puissance -<span id="pg_236" class="pagenum">236</span>de Dieu, pour estre une seconde creation, par -laquelle, comme il a suspendu la terre en l’air, ainsi -suspend-il les jardins vergers & forests de son Eglise, -hors & par dessus l’estime & jugement des hommes -terrestres, afin de donner lieu & place à la predestination -inscrutable de ses esleus, les appellant quand -il luy plaist, du milieu des deserts, & de l’interieur -des forests les plus vastes & espoisses.</p> - -<p>Avant que de passer outre je ne laisseray eschapper -la convenance & accord, qui se trouve entre cette -<span class="folionum">verso.</span>grande Semiramis & Marie de France, Royne tres-Chrestienne. -Semiramis fut laissee Royne Regente -& Gouvernante de son fils le Roy d’Assyrie, expedia -plusieurs grandes affaires, pour le bien & la manutention -de l’Empire de son fils : Chose pareille de -poinct en poinct se faict voir en la personne de nostre -Royne : & bien que Semiramis eust executé de son -temps plusieurs œuvres magnifiques, pour lesquelles -elle merita l’amour & l’obeissance de ses subjects, plus -qu’aucune autre Royne, qui l’eust devancee : Nonobstant -l’immortalité de son nom proceda de ses edifices -miraculeux. Semblablement Je diray, & justement, -qu’entre les heroïques actions de la Royne, -Mere du Roy, qui laisseront son nom immortel -à la posterité, sera que la Mission des Peres Capucins -aux terres du Bresil, pour y planter les Jardins -de l’Eglise, a esté commencee & establie soubs son -authorité & commandement : & par ainsi le Bresil -sera obligé de nourrir ces Colombes blanches en memoire -& souvenance d’une si grande Semiramis qui -<span class="folionum">fol. 252.</span>ne manquent non plus de pieté que de puissance à -perfectionner ceste entreprise.</p> - -<p>Je vous prie encore remarquez cecy en l’appel -ou vocation de nos petites Colombes lavees de laict, -j’entends des petits enfans des Sauvages amenees -au Christianisme par le Baptesme. Il n’y a pas encore -cinq ans qu’on ne parloit aucunement du desir -de la conversion de ces gens. Le Diable commandoit -<span id="pg_237" class="pagenum">237</span>là dedans à la baguette, traisnoit apres luy toutes -ces ames sans payer aucune decime à Dieu, à present, -& tant que la Mission durera, laquelle continuera, -si l’on veut concourir avec Dieu, vous entendez -les grands fruicts qui jà ont esté faicts, & -journellement se presentent à faire.</p> - -<p>La plus grande de nos consolations, & celle qui -nous faisoit plus aisément avaler les amertumes des -travaux & difficultez, qui ne nous manquoient point -en ces pays là, estoit de voir la bonne & franche -volonté des Sauvages à nous presenter leurs enfans -pour estre baptisez, voire experimentans par la conversation -<span class="folionum">verso.</span>qu’ils avoient avecques nous, que c’estoit -la chose la plus agreable qu’il nous eussent peu faire, -que de nous donner leurs enfans pour les baptiser : -c’estoient leurs plus ordinaires discours avec nous, -que de nous dire le grand desir qu’ils avoient que -ces enfans receussent le Baptesme par nos mains. Je -pourrois apporter icy plusieurs exemples pour confirmer -cette verité : mais estant ainsi que je les reserve -chacun en leur lieu je les laisseray pour le -present.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 253.</span></p> - -<h3 id="t2ch2">Du Baptesme de plusieurs malades & anciens lesquels -moururent apres l’avoir receu.</h3> - -<p class="c">Chap. II.</p> - - -<p>Entre les plus beaux Enigmes sacrez que recite -Job en son livre, est celuy qu’il propose au Chapitre -quatorsiesme sous la parabole du Laurier, disant, -<i lang="la" xml:lang="la">Si senuerit in terra radix ejus, & in pulvere mortuus -<span id="pg_238" class="pagenum">238</span>fuerit truncus illius, ad odorem aquæ germinabit, & -faciet comam quasi cùm primo plantatum est</i> : Si la -racine du Laurier s’envieillit dans la terre, & que -son tronc meure dans la poudre, aussi tost qu’il sentira -<span class="folionum">verso.</span>l’odeur de l’eau, il germera, & reproduira une -nouvelle chevelure de fueilles, tout ainsi comme s’il -venoit d’estre planté. Les Septante ont tourné -ce passage en ceste sorte : <i lang="la" xml:lang="la">Si in petra mortuus fuerit -truncus ejus, ab odore aquæ florebit, & faciet messem, -sicut nova plantata</i>. Si le Tronc du Laurier meurt -dedans la pierre, à l’odeur de l’eau, il florira & rendra -sa moisson ainsi qu’une nouvelle-plante. Une autre -version adjouste encore quelque chose de plus beau : -<i lang="la" xml:lang="la">Attracto humore aquæo iterum germinat, exhibetque -fructus decerpendos, ut plantæ solent</i> : Le Laurier -mort & sec attirant à soy l’humeur de l’eau germe -de rechef, & presente ses fruicts à cueillir, tout ainsi -que les autres plantes. En ces trois Textes, vous -descouvrez plusieurs choses toutes literales à nostre -subject, à sçavoir, Premierement.</p> - -<p>La racine du Laurier envieilly dans la terre. -Secondement, son tronc mort dans la poudre, ou dans -la roche. Troisiesmement, que l’odeur de l’eau redonne -la vie perduë à la racine & au tronc, & de -plus, faict produire les fueilles, les fleurs & les -<span class="folionum">fol. 254.</span>fruicts. Par le Laurier entendez les Nations Infidelles, -suivant la fiction des Anciens de la Nymphe Daphné, -laquelle poursuivie des Demons soubs le nom d’un -Apollon fut convertie en Laurier. Par sa racine -envieillie dans la poudre, ou dans la roche, recognoissez -que cela signifie une longue suitte d’annees, -esquelles ces Nations Barbares sont demeurees -en leur perverses & inveterees coustumes. Et par -le tronc jà mort, interpretez-le de la fin & consommation -du cours de ceste ignorance : Dieu voulant -à present visiter ceste Nation, choisissant à cet effect -aussi bien les malades, vieux, caducs, & moribonds, -pour les faire renaistre en <span class="sc">Jesus-Christ</span>, portans les -<span id="pg_239" class="pagenum">239</span>fueilles verdoyantes de la grace, les fleurs des dons -du sainct Esprit, & les fruicts des merites de la -Passion de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & ce à l’odeur & attraict -de l’eau Baptismale.</p> - -<p>Nous estions fort consolez, quand nous baptisions -les malades & les vieillards, desquels nous tenions -la mort comme asseuree, & ce pour les raisons suivantes : -Premierement nous avions pœur que le secours -<span class="folionum">verso.</span>nous manquast, & par ainsi, il eust fallu quitter -le pays, laisser & abandonner tous ces enfans nouvellement -baptisez, & les adults qui se presentoient -incessament : au moins estions nous asseurez, que -baptisans ceux qui s’en alloient mourir, le Paradis -leur estoit ouvert, & estoient eschappez des occasions, -lesquelles leur eussent peu faire perdre, peut-estre la -grace obtenuë, demeurans seuls & eslognez des Ministres -de l’Eglise pour les nourrir en la grace receue. -Secondement, c’est que le Baptesme de ces vieillards -faisoit un grand effort dans le cœur des assistans, -voyans la devotion, avec laquelle ordinairement ces -moribonds recevoient le Baptesme. Je vous le feray -voir par les exemples mis cy dessouz.</p> - -<p>Deux jeunes femmes en l’Isle tomberent malades, -l’une estoit libre, & l’autre esclave. La libre -estoit mariee à un jeune <i>Tapinambos</i> fort bon garçon, -& qui depuis la mort de sa femme, a tousjours poursuivy -d’estre baptisé, apprenant avec grand courage -la doctrine Chrestienne. Ceste sienne jeune femme -<span class="folionum">fol. 255.</span>approchant de la mort, demanda qu’on luy donnast -le Bapteme, confessant de cœur & de bouche la verité -de nostre Religion, monstrant par signes exterieurs -le vif touchement du sainct Esprit en son -cœur, arrousant ses joües de plusieurs larmes, procedantes -d’amour & de recognoissance du grand -<i>Toupan</i>, qui luy faisoit ceste grace tant signalee, de -l’avoir faict naistre en ce siecle, pour la tirer d’entre -tant d’Ames de sa Nation perduës, & luy donner la -jouyssance de son Paradis. Elle regardoit le Ciel -<span id="pg_240" class="pagenum">240</span>fixement avec les yeux, & d’une parole douce & -tremblotante, elle recitoit ce qu’on luy avoit appris -de la croyance de Dieu, rejettant bien loing d’elle -<i>Giropary</i>, & detestant son antique tromperie. Parmy -ce discours, avant-coureur de sa mort, elle souspiroit -en regrettant la damnation de ses ancestres. Elle -faisoit des remonstrances tres-belles à ce jeune homme -son mary, l’incitant à recevoir le plustost qu’il pourroit -l’ablution de ses pechez.</p> - -<p>Une chose particuliere, je me suis laissé dire -<span class="folionum">verso.</span>d’elle, c’est qu’elle n’avoit point faict faute de son -corps en toute sa jeunesse, & n’avoit jamais cogneu -autre que son mary, ce qui n’est pas un petit -miracle en ce pays-là, à cause de la sotte coustume -que le Diable a inseré dans le cœur des filles, de -faire honneur, de leur deshonneur, n’estimant rien -la chasteté ou virginité. Par cecy vous voyez qu’en -tous les Esleuz de Dieu, il y a tousjours quelque -belle vertu naturelle, au moins qui provoque, non -par merite, mais par disposition, la grace de Dieu, -qui à la façon du Soleil, indifferamment est preste -d’entrer dans l’Ame d’un chacun, quand elle y trouve -de la disposition.</p> - -<p>La <i>Tapouye</i> ou esclave, surprise d’une violente -fievre, qui la tourmentoit excessivement, estoit gisante -dans son lict de coton delaissee & abandonnee de -tout le monde, selon la coustume pratiquee entre ces -Sauvages, lesquels tiendroient à grand deshonneur, -d’assister une Esclave à sa mort naturelle ains auparavant -que nous vinssions dans l’Isle & que nous -eussions faict recognoistre combien la cruauté est -<span class="folionum">fol. 256.</span>desagreable à Dieu, ils jettoient par terre l’Esclave -moribond, & là luy cassoient la cervelle, comme j’ay -remarqué au traitté du temporel. Ceste infortunee -femme prisonniere de Sathan, surchargee des communs -mal-heurs de la Nature, qui sont les infirmitez -& maladies aspres & insupportables, & delaissee de -toute creature, fut regardee en pitié, & visitee de -<span id="pg_241" class="pagenum">241</span>son Createur, l’incitant interieurement à demander -le Baptesme. O jugement de Dieu ! ô Providence -eternelle ! Qui sera celuy qui puisse comprendre tes -conseils en la conduitte des hommes. Ceste pauvre -creature dardee vivement au cœur par les fleches -des premieres graces de son Seigneur, non meritees -par aucune bonne œuvre precedente, qu’eust peu -avoir faict ceste Esclave, jetta sa veu deçà delà, par -la loge, pour voir si personne ne se presenteroit -qu’elle peust appeller pour l’envoyer vers les <i>Pays</i>, -afin d’estre lavee des eaux Baptismales, de bonne -fortune, elle apperceut un François, auquel ayant -exposé ses desirs, il se hasta de les venir manifester -au Pere qui estoit proche de là, lequel l’alla aussi -tost visiter, enseigner & baptiser. Le François demeura -<span class="folionum">verso.</span>pres d’elle pour l’assister, qui m’a raconté des -choses estranges, comme fit aussi le Pere qui la baptisa : -C’est que ceste miserable creature, quant au -corps, mais bien heureuse, quant à l’Ame, commença -à ressentir les gages du Ciel, & le merite du sang -de <span class="sc">Jesus-Christ</span> à elle communiqué par le Baptesme ; -d’autant qu’ayant presque tousjours les yeux fichez -au Ciel, elle pleuroit abondamment, & disoit ces -paroles à chasque moment de temps, <i>Y Katou Toupan, -Ché arobiar Toupan</i>, ô que Dieu est bon ! ô que Dieu -est bon, je croy en luy : puis par signes elle monstroit -au François que <i>Giropary</i>, le Diable tournoyoit au -tour de son lict, disant, <i>Ko Giropary, Ko Ypochu -Giropary</i> : Tenez voilà en ce lieu le mechant Diable, -jettez sur luy de l’eau du <i>Toupan</i>, c’est à dire, de -l’eau Beniste, à fin qu’il s’enfuie : ce que faisant le -François, elle luy disoit qu’il fuyoit à grande haste ; -& par ainsi elle prioit ce François, qu’il jettast tout -autour d’elle & de son lict force eau Beniste, ce qu’il -fit, comme aussi le Pere, quand il s’y trouvoit.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 257.</span>Et d’autant qu’elle avoit un mal de teste, qui la -tourmentoit indiciblement, elle pria qu’on luy lavast le -front, les temples & la teste de l’eau beniste, de quoy -<span id="pg_242" class="pagenum">242</span>elle se trouva fort soulagee, & ne sentoit presque plus -son mal, & peu apres elle rendit son esprit à Dieu. On -ensevelit & enterra son corps à la façon des Chrestiens : -mais il arriva que quelques meschans enfans de <i>Giropary</i>, -qu’on n’a sceu jamais descouvrir, & qui eussent -esté punis, allerent de nuict la déterrer, luy briser -la teste, & emporterent la toile de coton, dans laquelle -elle estoit ensevelie : le matin on la fit renterrer. -Et ne se faut estonner de cecy, puisque le -Diable se reserve tousjours quelques bon serviteurs, -voire mesme parmy les Royaumes les mieux policez, -pour executer ses detestables inventions. Car vous -devez sçavoir que les <i>Tapinambos</i> naturellement -hayssent ceux qui ouvrent les sepulchres des morts, -& ne pourroient pas endurer que les François ouvrissent -les fosses de leurs parens, pour prendre les marchandises -qu’ils enterrent superstitieusement avec leurs -morts.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Un vieillard <i>Tabaiare</i> s’en alloit mourant, les os -luy perçoyent la peau, la voix luy defailloit, & estoit -demeuré perclus de tous ses membres en son lict. Se -voyant donc plus mort que vif, il pensa à sa conscience -inspiré de Dieu, & demanda d’estre baptisé. -Nous l’allasmes visiter & catechiser, luy demandans -son consentement à tous les poincts & articles que -nous luy proposions. Il nous respondit les mains -joinctes qu’il croyoit tout ce que nous luy disions : -Et nous arrestans plus sur les articles de la croyence -de la saincte Trinité, de l’Incarnation, mort & passion -du Fils de Dieu, du Baptesme, & du mystere de la -saincte Eucharistie, que sur les autres articles de la -Foy, à cause qu’il estoit pressé de la Mort, nous luy -faisions entendre ceste matiere si haute & profonde -par comparaisons familieres, à quoy il consentoit : & -desirant le Baptesme de tout son cœur, nous luy -voulions faire promettre qu’au cas qu’il revint en -santé, il recevroit les ceremonies du Baptesme dans -<span class="folionum">fol. 258.</span>la Chappelle sainct Louys, & apprendroit diligemment -<span id="pg_243" class="pagenum">243</span>toute la Doctrine Chrestienne, laquelle nous demandions -aux Catecumenes avant que de les baptiser.</p> - -<p>Il respondit à ces parolles qu’il n’y avoit pas -si loing de sa loge à la Chappelle de sainct Louys, -qu’on ne peust bien l’y porter, à fin d’y recevoir -avant que de mourir, les ceremonies du Baptesme, -& qu’il desiroit ceste consolation, pour n’estre empesché -d’aller droict au Ciel. Nous voyons ceste -ferveur & devotion, en feusmes bien aises & nous y -accordasmes : ainsi estant apporté dans un lict de -coton en l’Eglise de sainct Louys, nous le baptisasmes -solemnellement. Quelques jours apres, il -mourut doucement.</p> - -<p>Une femme <i>Tabaiare</i> en ce mesme temps tomba -malade, & la force de sa maladie l’ayant minee de -telle façon, que chacun jugeoit qu’elle ne pouvoit -plus guere vivre, nous la fusmes voir, & luy offrir -le Baptesme, ce qu’elle accepta fort volontiers & nous -escoutoit attentivement discourir par les Truchemens -<span class="folionum">verso.</span>de la gloire de Paradis, & des peines de l’Enfer, -semblablement ce qu’elle devoit croire, avant que -de recevoir le Baptesme, & au cas que Dieu luy -renvoyast sa santé, qu’elle apprendroit la doctrine -Chrestienne, & recevroit en l’Eglise les ceremonies -du Baptesme, tellement que consentant à tout ce que -nous luy avions proposé, le Baptesme luy fut donné, -& ayant recouvert sa santé, elle se mit en devoir de -s’aquitter de sa promesse : mais un poinct la travailloit, -sçavoir, qu’elle estoit femme d’un <i>Tabaiare</i>, lequel -avoit deux autres femmes, par ainsi elle ne -pouvoit vivre au mariage requis par les loix du -Christianisme. Nous remediasmes à cela, suivant le -conseil de sainct Paul. <i lang="la" xml:lang="la">Si qua mulier fidelis habet -virum infidelem & hic consentit habitare cum illa, non -dimittat virum &c. quod si infidelis discedit, discedat</i> : -C’est à dire : Si quelque femme fidele est mariee à -un homme infidele, & qu’iceluy consente d’habiter -avec elle, qu’elle ne le quitte &c. Que si l’homme -<span id="pg_244" class="pagenum">244</span><span class="folionum">fol. 259.</span>infidele la quitte, qu’elle le quitte aussi : par ainsi -nous fismes dire à son mary, que s’il vouloit retenir -ceste sienne femme faicte Chrestienne pour unique, -en se retirant des autres, qu’elle ne le quitteroit point : -mais s’il vouloit la retenir comme auparavant en -forme de concubine, que nous & les Grands des -François luy permettions de le laisser, estant chose -incompatible avec le Christianisme. Le mary eut -en cecy de la repugnance, neantmoins il s’y accorda -à la fin, & ainsi ceste femme fut faicte bonne Chrestienne, -demeurant seule femme avec luy.</p> - -<p>Nous en faisions autant aux petits enfans qui -s’en alloient mourir, nous gardions cest ordre, que -nous prenions le consentement des peres & meres -avant que de les baptiser, bien que nous n’eussions -pas manqué de les baptiser, si nous les eussions veuz -proches de la mort : mais pour ce que nous estions -asseurez en general de la bonne volonté de tous -les Sauvages, à presenter leurs enfans pour estre -<span class="folionum">verso.</span>baptisez, nous leur rendions ce devoir, pour les attirer -eux-mesme à se convertir. De rapporter icy -quelques exemples, je ne le trouve à propos, d’autant -que je ne veux rien escrire qui n’apporte avec -soy quelque chose extraordinaire.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 260.</span></p> - -<h3 id="t2ch3">Du Baptesme de plusieurs adults, specialement d’un -nommé Martin.</h3> - -<p class="c">Chap. III.</p> - - -<p>Auparavant que je touche ceste matiere, je -trouve qu’il est necessaire d’advertir le Lecteur, qu’il -trouvera en la fin du livre du R. P. Claude quelque -chose de ceste histoire & de la suivante, le tout extrait -<span id="pg_245" class="pagenum">245</span>d’une de mes lettres que j’envoiay de <i>Maragnan</i>, -à mes Superieurs : Et d’autant que je n’ay faict -qu’effleurer ces histoires, il est besoing que je les -descrive tout au long.</p> - -<p>Ces Sacrees eaux du Baptesme ne croupirent -point dans l’Isle, ains traversant les mers par un -<span class="folionum">verso.</span>cours fort & impetueux sans se mesler, passerent és -terres fermes de <i>Tapouitapere</i> & <i>Comma</i>, lesquels -par leur doux bruict recueillerent les esprits de ceux -que Dieu avoit choisi pour luy & par la suavité de -leur goust les attirent à en rechercher la source. -Merveille qui ne peut estre descrite comme elle -merite, que la vivacité de ces eaux surmonta sans -aucune comparaison, l’activité du vif argent, à reconcilier -à soy toutes les mailles de l’Or esparses çà -& là. Je veux dire les ames inspirees de Dieu, en ces -terres de <i>Tapouitapere</i> & <i>Comma</i> pour venir voir à -<i>Maragnan</i>, où le salut de ces pays avoit pris son -fondement.</p> - -<p>Qui pourroit escrire le grand nombre des personnes -qui nous venoient visiter, pour apprendre -quelque chose des mysteres de nostre Foy ? certes -cela ne se peut dire, neantmoins pour contenter -l’esprit du Lecteur & donner quelque arrest à sa pensee, -je diray, qu’il n’estoit jour, auquel je ne receusse -<span class="folionum">fol. 261.</span>des nouveaux visiteurs : & tel jour se passoit qu’il -me falloit satisfaire à plus de cent ou six vingt personnes : -& c’estoit la cause pour laquelle je ne pouvois -pas aysement abandonner le Fort, & donner la -pasture aux autres vilages de l’Isle que j’avois pour -ma portion.</p> - -<p>Plusieurs de ces Sauvages d’aages divers, se -presenterent pour recevoir le Baptesme, mais je me -rendois un peu pesant & difficile à le donner, sinon -à ceux que je connoissois par quelque acte extraordinaire -m’estre envoiés de Dieu, & que sa volonté fust, -que nous le baptisassions. La raison pour quoy nous -faisions cette difficulté, je l’ay dit cy devant, sçavoir -<span id="pg_246" class="pagenum">246</span>est, que nous estions en doute du secours & craignions, -qu’apres avoir donné le Baptesme à tous ceux qui -le demandoient, que les laissans faute de Coadjuteurs, -ils ne tombassent en pire estat que nous ne les avions -trouvé. Nous ne laissions pourtant de les nourrir -en esperance & de les entretenir tousjours à la connoissance -& amour du Souverain jusques à la venuë -<span class="folionum">verso.</span>des nouveaux Peres, qu’ils trouveront tous prests -d’executer leur volonté.</p> - -<p>Or entre ceux qui furent touchez vivement du -sainct Esprit, & que pour cet effect nous receumes -au Baptesme, fut un Indien de <i>Tapouytapere</i> Principal -dans un village de cette Province jadis appellé -<i>Marentin</i>, lequel avoit tousjours esté grand amy des -François homme de bon naturel, fort modeste, peu -parlant, les yeux arrestez, & souvent inclinez vers la -terre, avoit esté autrefois entre les siens tenu pour -un des asseurez barbiers ou sorciers, & chacun se -trouvoit bien d’estre souflé de luy en ses maladies. -Il m’a conté & à beaucoup d’autres depuis qu’il est -Chrestien, que lors qu’il exerçoit les barberies, il -estoit visité de plusieurs esprits folets, lesquels voloient -devant luy, quand il alloit au bois, & changoient -de diverses couleurs, & ne luy faisoient aucun -mal, ains se rendoient privez avec luy : toutefois -il estoit en doute & en crainte, s’il estoient bons ou -mauvais esprits : Car telle est leur croyance, comme -nous dirons cy apres, qu’il y a des bons & mauvais -<span class="folionum">fol. 262.</span>esprits. Il avoit trois femmes, avant qu’il fut Chrestien, -selon la coustume.</p> - -<p>Il arriva donc, que sans y penser, il vint avec -plusieurs Sauvages, ses semblables, de <i>Tapouytapere</i>, -en l’Isle de <i>Maragnan</i> pour nous voir, & les ceremonies -avec lesquels nous servions le <i>Toupan</i>. Estant -venu au Fort S. Louys il vit le matin du jour suivant -(qui estoit un Dimanche) que les François estoient -vestus de leurs beaux habits, suivoient leurs Chefs -pour se rendre en nostre loge de S. François, à fin -<span id="pg_247" class="pagenum">247</span>d’y entendre la Messe : & de plus ils voyoient un -grand nombre de Sauvages marcher apres les François : -ce qui l’emeut à suivre la Compagnie, specialement -à cause du desir & de l’intention qu’il -avoit, il y a ja longtemps, conceuë de s’approcher -de nous.</p> - -<p>La Chapelle de S. François fut aussi-tost remplie -tant des François que des Sauvages Chrestiens & non -Chrestiens, lesquels avoient tous une devotion speciale, -de recevoir sur eux quelque goutte d’Eau beniste. -Ce <i>Marentin</i> voyant la presse, gaigna le mieux -<span class="folionum">verso.</span>qu’il peut le coing de derriere la porte, & monta sur -le banc là dressé, pour voir à son aise, tout ce que -je ferois : Si tost que je fus arrivé sur les marches -de l’Autel, je me tournay vers l’Assistance pour la -saluër, & m’aperceu de ce Sauvage, lequel ayant regardé, -me laissa je ne sçay quoy en l’esprit de l’esperance -de son salut.</p> - -<p>Il raconta depuis, & en voulut estre informé, -comme il avoit pris garde à tous les gestes que -j’avois faicts en la celebration de ce haut & profond -mystere de la Messe, à sçavoir, comment, & pourquoy -je me revestois d’une Aube blanche, me ceignois -d’une ceinture, mettais le Manipule en mon bras & -l’Estolle en mon col : Je m’aprochois à la droite de -l’Autel, où m’estois presenté un vaisseau plein d’eau, -& du sel, sur lesquels je prononçois des paroles, en -faisant plusieurs signes de Croix : toute l’assistance -des François levée de bout, laquelle me respondoit -en chantant, & qu’ayant fait cecy, tenant en main -une branche de palme, je la trempois dans ce vaisseau, -<span class="folionum">fol. 263.</span>jettant sur l’Autel des gouttes d’eau, puis sur -moy, & que me levant de là, j’allois asperger les -François, commençant aux Chefs jusques aux derniers -qui estoient à la porte de l’Eglise : où les autres -Sauvages non Chrestiens s’approchoient pour en recevoir -quelque goutte, estimans que celà leur servoit contre -<i>Geropary</i> : Luy mesme descendit de dessus le banc -<span id="pg_248" class="pagenum">248</span>& fendit la presse pour recevoir aussi sur luy quelque -goutte d’Eau beniste : ce qui luy arriva.</p> - -<p>Il n’eut pas si tost cette goutte de rosee celeste -tombee sur luy, que les mouches cantarides pleines -de poison & de venin ne fuissent de dessus les -fleurs de son ame à demy espanoüies, & les Abeilles -industrieuses des divines inspirations ne survinssent -pour y concréer le doux miel de la grace prevenante -au Christianisme : Car estant retourné en son petit -coing, derriere tous les autres, il s’acroupit & s’endormit, -& pendant ce sommeil il veit les Cieux ouverts, -& monter dans iceluy une grande quantité de -gens vestus de blanc, & apres eux, beaucoup de <i>Tapinambos</i> -<span class="folionum">verso.</span>à mesure qu’ils estoient baptisez de nous. -Il luy fut dit en cette vision, que ces gens vestus -de blanc estoient les <i>Caraybes</i>, c’est à dire, François -ou Chrestiens<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>, lesquels avoient eu la connoissance de -Dieu, & le Baptesme de toute antiquité : Et quand -aux Sauvages qui marchoient apres lavez par nous, -c’estoient ceux qui croioient en Dieu & à nos paroles, -& recevoient le Baptesme de nostre main : -Estant revenu de son extase, il ne dit mot, mais demeura -extremement pensif & melancholique, & tel -s’embarqua & retourna chez luy.</p> - -<p>Il n’est pas sitost arrive en sa loge, qu’il est -mesconnu de ses gens, qui luy demandoient ce qu’il -avoit, & quelle disgrace il avoit receuë des François -à <i>Yuiret</i> : mais sans rien respondre, il remplissoit de -jour en autre son cœur de tristesse, & se rendoit -fuitif de la compagnie de ses semblables, se promenant -seul dans ses jardins & dans ses bois : où il fut -assailly de rechef de ces esprits folets, puis tomba -en une grosse maladie qui l’acheminoit à la mort, -<span class="folionum">fol. 264.</span>tousjours affligé de la Vision qu’il avoit eu à <i>Yuiret</i>, -& de celle des dits esprits. En fin il ouyt une voix -interieure qui luy dit, que s’il vouloit estre delivré -de cette affliction & maladie, & de plus d’aller avec -Dieu au Ciel, il falloit avant que de mourir, qu’il -<span id="pg_249" class="pagenum">249</span>fust lavé de cette Eau tombée sur luy pendant qu’il -estoit en la maison de <i>Toupan</i> à <i>Yuiret</i>.</p> - -<p>Il obeit à cette voix, & de grand matin il appella -un sien frere luy donnant charge d’aller incontinent -vers nous, & nous supplier par l’entremise du -Grand des François, qu’il pria à cet effet, que nous -luy envoyassions de l’Eau du <i>Toupan</i> dans une plotte -de coton mise en un <i>Caramémo</i><a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>, de peur qu’il ne -s’en perdit quelque goutte, à ce que luy estant portée, -il la fist pressurer sur sa teste pour en estre lavé & -aller au Ciel. Ce sien parent fit ce qui luy estoit -enjoint, faisant sa harangue au Sieur de Pesieux bon -Catholique, lequel en fut tout estonné, non seulement -luy, mais aussi le sieur de la Ravardiere & autres -de la Religion pretenduë : Le Sieur de Pesieux -m’amena cet homme, & avec luy le Truchement -<i>Migan</i> pour me declarer le suject de sa venuë, qui -<span class="folionum">verso.</span>me rendit tout esmerveillé de voir une si grande foy -accompagnee de crainte, respect & humilité en un -Sauvage. Je voulus aussitost y aller, mais on ne me -le conseilla point, à cause, comme j’ay dit, que tous -les jours les Sauvages me venoient trouver de diverses -parts : J’y pouvois encore moins envoyer le -Reverend Pere Arsene ; car il avoit assez d’affaires -pour lors, où il estoit : Partant nous conclusmes d’y -envoyer un François propre & capable d’assister ce -malade en ce qui concernoit son salut, & le baptiser -sans ceremonie au cas qu’il le veist proche de la -mort.</p> - -<p>Ce François arrivé avec le frere de Marentin -en sa loge, luy feit entendre comme je ne pouvois -quitter l’Isle ny le Fort sainct Louys à cause de la -multitude des Sauvages qui me venoient trouver de -tous costez, mais que je l’avois envoyé en ma place, -à fin de le baptiser, avant que de mourir, si tant -estoit qu’il fut si malade qu’il ne peut venir jusques -<span class="folionum">fol. 265.</span>en l’Isle, pour estre baptisé de nos mains. Ayant -entendu cecy il se remplit de ferveur & d’ardeur ; -<span id="pg_250" class="pagenum">250</span>Puis que la chose va ainsi, dict-il, je ne permettray -point qu’un <i>Caraibe</i> me lave : mais je veux estre -baptisé de la main des <i>Païs</i>, & ne manqua pas, (tout -malade & foible qu’il estoit, & tant, qu’il ne se pouvoit -soustenir qu’à grand’peine) de se lever le lendemain, -de s’embarquer & venir au Fort me trouver, -lequel m’exposant le grand desir qu’il avoit d’estre -fils de Dieu & estre lavé, me raconta par le Truchement, -les visions que j’ay mis cy-dessus. Je luy fis -responce qu’il falloit donc qu’il apprist la doctrine -Chrestienne le plustost qu’il pourroit, & renonçast à -la pluralité des femmes, se contentant d’une seule. -C’estoient les deux choses que nous demandions aux -adults qui requeroient le Baptesme, entre les autres.</p> - -<p>Il me repliqua, que pour la pluralité des femmes, -c’estoit chose qu’il n’avoit jamais gueres approuvee, -& qu’il estoit plus que raisonnable qu’un homme -<span class="folionum">verso.</span>n’eust qu’une femme, mais que pour le bien de son -mesnage, il en avoit besoing de plusieurs. Je luy dy -là dessus qu’il pouvoit avoir plusieurs femmes en qualité -de servantes, mais non en qualité de femmes. -A quoy il s’accorda facilement, & armé d’un grand -courage d’apprendre la doctrine Chrestienne il la sceut -en peu de jours : lors il desira de moy avant que -d’estre baptisé, que je l’instruisisse des ceremonies -qu’il avoit si attentivement contemplees le 1. jour qu’il -fut touché de l’esprit de Dieu.</p> - -<p>Je luy dis que le <i>Toupan</i> estoit un grand Seigneur, -lequel encore qu’on ne le vist point, ne laissoit d’estre -present devant nous, & partant qu’il falloit le servir -avec une profonde reverence, & avec des ornemens -& habits tous differens de l’ordinaire. Que le premier -vestement blanc qu’il me vit prendre nous signifioit -trois choses : Premierement, l’innocence & la pureté -avec laquelle nous devons paraistre devant luy : Secondement, -le vestement de son humanité, prise du -sang d’une vierge, soubs lequel il avoit conversé -avec les hommes ; Troisiesmement, que c’estoit pour -<span id="pg_251" class="pagenum">251</span>nous representer la robe de mocquerie qu’il receut de -<span class="folionum">fol. 266.</span>ses ennemis, quand il voulut souffrir pour nous, leur -permettant d’exercer sur luy ce qu’ils voulurent, non -qu’il ne les eust bien empesché s’il eust voulu. Que -la ceinture de laquelle je m’estois ceint, & ces bandes -de drap de soye que j’avois mis en mon bras & en -mon col, nous representoient les ornemens que nous -devons donner à nostre ame à ce qu’elle soit agreable -à Dieu, à sçavoir, par la ceinture la continence -des femmes, par la bande sur le bras, que nous -devons bien faire au prochain, & la bande sur le col, -où l’on a coustume de porter les Colliers & Carquans -marque d’amour, c’estoit la perseverance en nostre -profession : qu’aussi cette ceinture & ces bandes nous -representoient les cordes avec lesquelles le Sauveur -avoit esté lié.</p> - -<p>Cet autre vestement de soye que je mettois par -dessus tout, c’estoit le zele ou salut des ames, lequel -nous tous devions procurer, estans obligez de ne pas -nous contenter d’aller au Ciel, mais faire ce que nous -pourrons afin que nos semblables nous y accompagnent. -Joint aussi que cela signifie le second -<span class="folionum">verso.</span>vestement de risee qui fut donné à nostre Seigneur -en sa Passion. Quant à l’eau & au sel, sur lesquels -il me vit prononcer les paroles, c’estoit que je donnois -puissance à l’eau de la part de Dieu, de chasser le -Diable du lieu où elle seroit jettee, & des personnes -sur lesquelles elle tomboit : & par ainsi que l’aspergement -ou arrousement que j’en faisois avec la Palme, -sur les François, c’estoit pour chasser les Diables -d’autour d’eux. Et quant à ce qu’ils chantoient, pendant -que j’aspergeois, c’estoit une priere qu’ils faisoient -à Dieu, d’estre nettoyez interieurement de leurs -pechez.</p> - -<p>Ayant esté parfaictement instruict de toutes ces -choses, nous arrestames qu’il seroit bon, & à propos -de le baptiser, au jour & feste de la Tres-saincte -Trinité : Il choisit pour son Parrin le Sieur de Pesieux, -<span id="pg_252" class="pagenum">252</span>& le jour escheu, on le fist vestir d’une toille de -coton tres-blanche, pour garder la convenance au -Sacrement qu’il devoit recevoir : c’est l’innocence & -<span class="folionum">fol. 267.</span>candeur Baptismale conferée soubs l’invocation des -trois Personnes de la Saincte Trinité. Un grand -nombre de Sauvages, principalement de <i>Tapouitapere</i>, -se trouverent à son Baptesme, chose qui les excita -& incita merveilleusement, voyans cet homme, leur -semblable, respecté entr’eux, tant pour ses barberies -anciennes, que pour l’authorité & aage qu’il avoit, -recevoir comme un petit enfant, le lavement de Jesus-Christ -sur son chef.</p> - -<p>Voyant une si belle occasion de profiter, je fis -fendre la presse entre les François, pour faire approcher -les Premiers & Principaux des Sauvages là -presens, ausquels je fis faire cette harangue par le -Truchement. Vous voyez, mes amis, journellement -devant vos yeux en vostre terre que les oyseaux -s’entre-suivent, & où les premiers dressent leur vol, -là toute la trouppe se met en suitte : vous sçavez -bien que les Sangliers marchent en grande quantité -de compagnie, sans qu’aucun d’iceux se fourvoye des -traces des premiers : vous experimentez que les <i>Paratins</i>, -c’est-à-dire, les Poissons nommez Mulets, vont -<span class="folionum">verso.</span>dans la mer en grosse trouppe suivants leurs conducteurs, -tellement que les premiers s’eslançans de -l’eau à la rencontre de vos Canots quand vous allez -à la pesche, les autres les invitent, lesquels tombans -dans vos Canots, vous en prenez grande quantité. -Qui fait cela ? C’est l’exemple des semblables. La -Nature ayant vivement inseré dans toutes creatures -vivantes & cognoissantes une attraction des choses -semblables en espece les unes apres les autres. Regardez -maintenant cet homme qui est de vos semblables, -& des premiers d’entre vous, lequel se faict -enfant de Dieu. Je sçay bien que vous estes portez -à nous donner vos enfans, mais quelques uns d’entre -vous ont opinion, qu’ils ne sont pas capables de recevoir -<span id="pg_253" class="pagenum">253</span>le Baptesme pour estre trop vieux : c’est une -tromperie en vous, car Dieu n’est acceptateur de -personne, vous estes aussi propres d’estre baptisez, -& d’aller au Ciel, comme vos enfans : voicy cet homme -que je vay baptiser devant nous, à la charge, comme -il m’a promis, d’enseigner ceux qui voudront l’escouter : -Ouvrez les oreilles pour entendre ce qu’il va reciter.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 268.</span>Cela dit, je le fis mettre à genoux sur les -marches de l’Autel, & reciter haut & clair en sa -langue, les mains jointes, la Doctrine Chrestienne, -laquelle nous mettrons cy-apres en son lieu : puis je -commençay les ceremonies de son Baptesme à la -veuë des autres Sauvages qui contemploient le tout -fort attentivement, & ayant parachevé & admis le -nom imposé par son Parrin de Martin François, à -cause de la convenance qu’il y avoit entre son ancien -nom <i>Marentin</i>, à Martin, pour faire que ceste sienne -conversion fust mieux recogneuë, de tous les Sauvages, -qui le cognoissoient par ce nom de <i>Marentin</i> : -Apres, dis-je, que tout cela fut faict, je le fis asseoir -aupres de son Parrin, & commençay la Messe, laquelle -il escouta fort devotieusement, ayant tousjours -les mains jointes, & venu à l’eslevation du Sainct -Sacrement, il se mist à genoux comme les autres, -recitant à part soy l’Oraison Dominicale & sa croyance, -tandis qu’il vit que les autres François demeurerent -<span class="folionum">verso.</span>à genoux.</p> - -<p>Quelques jours apres il voulut s’en retourner -en son village, ayant obtenu la santé du corps & de -l’ame, & prenant congé de nos Messieurs & de moy, -nous luy donnasmes des Chappelets, des Images, des -<i lang="la" xml:lang="la">Agnus Dei</i> & des noms de Jesus : Nous luy recommandasmes -sur tout, qu’apres qu’il auroit servi Dieu, -il se ressouvint de prier la Vierge Marie Mere de -Jesus-Christ, disant autant d’<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> en sa langue, -qu’il y avoit de grains en ce Chappelet, & que venu -aux gros grains il dist l’Oraison Dominicale en sa -mesme langue : Il prit une grande devotion à cette -<span id="pg_254" class="pagenum">254</span>Saincte Mere de Dieu, tellement qu’il portoit son -Chappelet à son col, qu’il baisoit souvent, & quand -il vouloit prier Dieu, il le tiroit, & faisoit ce que -nous luy avions appris.</p> - -<p>Avant que de partir il me dit qu’il n’avoit -qu’un fils qu’il m’ameneroit à son retour, afin que je -le visse, & que quand il l’auroit entierement instruit -en la Doctrine Chrestienne, je le baptiserois, & le -<span class="folionum">fol. 269.</span>donneroit aux Peres desormais pour demeurer tousjours -avec eux. Il nous promit semblablement qu’il -esliroit une de ses trois femmes, specialement celle -qui estoit mere de cet enfant, si tant estoit qu’elle -voulust se faire Chrestienne comme luy : pour les -deux autres, qu’il les retiendroit comme servantes : -Il s’est fort bien aquitté de ces promesses, par ainsi -il s’embarqua, & s’en alla à <i>Tapouitapere</i> chez luy -en son village.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch4">Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en -l’instruction & conversion de ses semblables.</h3> - -<p class="c">Chap. IV.</p> - - -<p>Il n’y a rien plus fuyart & plus difficile à rendre -domestique que la Panthere : c’est bien davantage, -elle est de son naturel fort furieuse vers les animaux -des forests qu’elle tranche & met en pieces à la premiere -rencontre : toutesfois au renouveau, quand elle -se sent emprainte & chargee de petits, elle se rend -plus favorable, jettant des bonnes odeurs par les -Pores de son corps, & muant sa voix de cruelle -<span class="folionum">fol. 270.</span>qu’elle estoit, en doux appels des autres animaux -<span id="pg_255" class="pagenum">255</span>à suire son odeur & jouyr de sa societé : ce qu’ils -font.</p> - -<p>La Nation des <i>Tapinambos</i> estoit une vraye -Panthere, cruelle sur tout autre Peuple, ainsi que -leur coustume de faire le tesmoigne assez, mangeans -leurs ennemis : mais aussitost que le renouveau de -la grace a paru sur leur terre, ils ont changé leur -cruauté en douceur, leurs discours damnables en -discours salutaires, les puantes odeurs procedantes -de leur <i>Boucan</i>, en bonnes odeurs, s’attirans les uns -les autre à l’odeur de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, rejallissante au -dehors par les pores ouverts d’un amour vers le prochain, -à luy vouloir le mesme bien qu’ils ont receu, -à ce provoquez par la conception spirituelle faicte -des graces de Dieu au fond de leur Ame, selon ce -qu’il dit aux Cantiques. I. <i lang="la" xml:lang="la">Oleum effusum nomen -tuum, ideò adolescentulæ dilexerunt te nimis</i> : Et peu -apres, <i lang="la" xml:lang="la">Trahe me post te, curremus in odorem unguentorum -tuorum</i> : Ton nom, ô Sauveur du Monde, & -la cognoissance d’iceluy est un baume respandu, à -la force & odeur duquel les jeunes Ames se sont -esprises de ton amour, & tost se sont mises à la -<span class="folionum">verso.</span>poursuite de son acquisition.</p> - -<p>Martin François, entre les autres Sauvages, mit -en pratique ceste doctrine : car il ne fut pas si tost -arrivé dans son village, qu’il se mit à haranguer ses -voisins, & de là donna dans les autres villages de -la Province de <i>Tapouïtapere</i>, où il discouroit des -grandeurs de Dieu, & des graces à luy faites. Il -remettoit aussi devant les yeux des Sauvages ses -compatriottes, le grand mal-heur de leurs Ancestres, -qui estoient tous peris avec <i>Giropary</i>, & le bon-heur -qui se presentoit à eux s’ils vouloient le recevoir, -d’estre baptisez & faicts enfans de Dieu.</p> - -<p>Ces harangues ne furent sans effect, ains plusieurs -le venoient trouver pour boire à la fontaine -de Salut, succer le laict de la poictrine de <span class="sc">Jesus-Christ</span> -à son imitation & exemple, comme on raconte -<span id="pg_256" class="pagenum">256</span>de la Licorne, laquelle cherchant les eaux -elognees de venin, par hasard, est transpercee jusqu’au -cœur de la suavité du chant d’une jeune Pacelle<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a> -couchee là aupres soubs les rameaux verdoyans -<span class="folionum">fol. 271.</span>des arbres de la forest, playe qui delivre cet animal -de sa furie naturelle, & l’approche à la poictrine de -celle qui l’a blessee : Licorne non ingratte ny avare -du bien receu, ains transportee du desir d’en faire -part à ses semblables, lesquelles elle va chercher -dans le profond des bois, & les invite par toutes -sortes de gestes à la suivre, & se rendre participantes -du bon-heur qu’elle a receu. Personne ne doute que -la jeune Pucelle nous represente l’Espouse de <span class="sc">Jesus-Christ</span> -la saincte Eglise, son chant harmonieux la -predication de l’Evangile, sa poictrine où les bestes -mesmes sont bien receuës, la misericorde Divine -mise en son pouvoir, les eaux sans venin les Saincts -Sacrements, la Licorne farouche les infidelles : la -premiere frappee suivie des autres, l’un d’iceux converty -parfaictement, qui par ses discours & ses exemples -attire apres soy les autres, & tel fut Martin -François.</p> - -<p>Il ne se passa pas six mois, qu’on ne vit de -grands effects : car ayant converty & instruict plusieurs -des habitans de <i>Tapouïtapere</i> de toute sorte -<span class="folionum">verso.</span>d’aage, il nous envoya les plus hastez & les mieux -instruicts au fort S. Louys pour estre baptisez, ausquels -apres les avoir retenus quelque temps pour -considerer leur ferveur, je ne peux refuser le baptesme : -cependant le nombre des Catecumenes s’augmentoit -de jour en jour en <i>Tapouïtapere</i>, si bien qu’il -fallut que le R. P. Arsene y allast pour en baptiser -un grand nombre que l’on ne pouvoit refuser, tant -pour le desir qu’ils monstroient en avoir, que pour -sçavoir parfaictement ce que doit sçavoir le Chrestien.</p> - -<p>Martin avoit basty une chappelle & une loge -tout aupres, au milieu de son village avec l’ayde des -autres Chrestiens & des Sauvages de son village : -<span id="pg_257" class="pagenum">257</span>Le Pere benit la Chappelle, & prit possession de la -loge, où il estoit visité & nourry tant qu’il fut là, -par les Chrestiens & Sauvages. Apres qu’il eut baptisé -ceux qu’il trouva propres, il alla voir quelques -villages de la Province, specialement leur souverain -Principal, & fut le bien venu par tout, recognoissant -en ces peuples un desir general d’estre Chrestiens, -& d’avoir en tous leurs villages des Peres.</p> - -<p>Le bon homme Martin François obtint un nom -<span class="folionum">fol. 272.</span>honorable qui luy fut imposé par les habitans de -<i>Tapouïtapere</i>, à cause du labeur & de la peine qu’il -luy voyoient prendre autour d’eux, pour les faire -Chrestiens, & pour ce aussi qu’il estoit le premier -Chrestien de leur terre, & sçavoient bien que nous -l’aymions : Ce nom fut de <i>Paï-miry</i>, le petit Pere, ou le -Vicaire des Peres. Et à la verité il meritoit bien ce -nom : car depuis qu’il fut Chrestien, l’on n’a jamais -remarqué en luy aucune trace de vieil homme, c’est -à dire, des coustumes mauvaises que les Sauvages -observent. Il estoit grave, modeste & peu parlant, -& rarement pouvoit-il estre incité à rire : Il s’abstenoit -de tout ce qui luy sembloit contrarier à la -profession du Christianisme.</p> - -<p>Tel estoit le Formulaire de vie qu’il gardoit & -faisoit garder à tous les autres Chrestiens comme le -plus ancien. I. Ils convenoient tous ensemble soir -& matin, en la Chappelle : lors un d’entre eux, se -levoit debout, les autres demeurans à genoux, puis -hautement, il disoit en sa langue, <i>Au nom du Pere, -<span class="folionum">verso.</span>du Fils & du sainct Esprit</i>, & se marquoit le front -du signe de la Croix, les yeux, la bouche, & la poitrine, -ce que faisoient pareillement tous les autres, -puis joignant les mains, les yeux vers l’Autel, il recitoit -posement & distinctement l’Oraison Dominicale, -le Symbole des Apostres ; les Commandemens de -Dieu, & ceux de l’Eglise. Cela finy, s’il y avoit -quelque avertissement à donner on le disoit, puis chacun -s’en alloit à sa besogne.</p> - -<p><span id="pg_258" class="pagenum">258</span>2. Ils vivoient en commun, lors qu’ils se trouvoient -ensemble, apportans leurs pesches & chasses, pour estre -également parties entr’eux, & auparavant que de manger -le plus ancien d’entr’eux disoit en sa langue le -<i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>, faisant le signe de la Croix, sur soy & sur -les viandes presentes, tous ostoient leur chappeau, & faisoient -le signe de la Croix sur eux, lors que celuy qui -benissoit la faisoit, & pas un ne touchoit aux viandes, -qu’elles ne fussent benistes. En mangeant ils ne -contoient chose de risee ou mauvaise comme ont -coustume de faire les <i>Tapinambos</i>, mais le plus ancien -recitoit quelque chose de Dieu, & de la Religion.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 273.</span>3. Ils n’alloient aucunement aux <i>Caouïns</i> & assemblees, -selon la coustume des <i>Tapinambos</i> : c’estoit -un des points principaux que Martin François gravoit -dans le cœur de ceux qu’il convertissoit, a sçavoir, -que les <i>Caouïns</i> estoient inventez par <i>Giropary</i>, pour -semer discorde entre ces Barbares, & pour provoquer -ceux qui s’y trouvoient à toute sorte de mal, qu’il -estoit impossible que ceux qui aymoient les <i>Caouïns</i> -aymassent Dieu, c’est pourquoy, disoit-il, quand je -m’apperçoy que quelques-uns de mes semblables se -retirent des <i>Caouïnages</i>, je prens augure qu’ils seront -bien tost Chrestiens, & je les vay trouver : mais ceux -que je voy aymer ce sabat, je n’ay courage de -m’adresser à eux. Ce qu’il dit est veritable, car c’est -un spectacle assez hideux de voir ces gens en telles -assemblees, & semble plustost un sabat de Sorciers, -qu’une assemblee d’hommes. Je m’y suis trouvé une -seule fois seulement pour en sçavoir parler, & jamais -depuis je n’y voulu retourner. Je voyois d’un costé -les uns couchez dans leur lict, vomissans à grande -force les autres faisans des demarches, ayant perdu -<span class="folionum">verso.</span>le jugement à cause du vin, d’autres qui huoient, -d’autres qui faisoient mille grimaces, d’autres qui -dansoient au son du <i>Maraca</i>, d’autres qui chantoient -avec confusion de voix & de ton, d’autres qui beuvoient -de grand courage, & petunoient pour se rendre -<span id="pg_259" class="pagenum">259</span>bien tost yvres, & le pis que je trouvois en cela, -c’estoit que les filles & les femmes y estoient pesle-mesle, -me persuadant qu’il est bien difficile que Bacchus -soit sans Venus : Et à la mienne volonté que les -François facent en ce point, ce que les Portugais -ont faict, qu’ils deffendent aux Sauvages tous ces -<i>Caouïnages</i> : les Portugais ont recogneu depuis le -temps qu’ils sont habituez aux Indes, qu’un des plus -grands empeschemens de venir au Christianisme, ce -sont ces assemblees diaboliques, desquelles aussi procedent -presque toutes les discordes & vilennies qui -sont entre ces Sauvages.</p> - -<p>4. Ces nouveaux Chrestiens vont vestus le mieux -qu’ils peuvent, & marchent de compagnie ensemble, -ne portans ny flesches, ny arcs, sinon lors qu’ils vont -à la chasse, ou à la pesche, ains se contentent de -porter un baston d’une sorte d’Ebene noire ou rouge, -<span class="folionum">fol. 274.</span>tellement qu’il est aisé de les distinguer d’avec les -autres. Et quant ils vont par les villages de leur -contree, s’il se trouve un Chrestien au village où ils -abordent, ils se retirent chez luy, & se contentent -de ce qu’il a faict provision, vivans sobrement, comme -il est bien seant & convenable aux Chrestiens.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch5">D’un indien condamné à la mort, lequel demanda le -Baptesme, avant que de mourir.</h3> - -<p class="c">Chap. V.</p> - - -<p>On n’estimeroit jamais, si l’experience n’en eust -donné la cognoissance, que voyant simplement à l’exterieur -la coque d’une huistre marine broüillee & -soüillee de vase & de bourbe, il y eut au dedans -<span id="pg_260" class="pagenum">260</span>une perle si precieuse, laquelle merite bien d’estre -logee aux Cabinets des Princes. Qui pourroit croire -qu’un Sauvage abysmé en toute iniquité, impureté & -immondicité, telle que je n’oserois l’avoir icy recitee, -que mesme je croy, que le Diable autheur de ces -<span class="folionum">fol. 275.</span>ordures, en ait honte, n’estoit l’inimitié & superbe -contre le Souverain qui le pousse à cela. Qui pourroit -dis-je, croire qu’un tel par une divine Providence, -eust esté choisi pour le Royaume des Cieux, & tiré -de ces abysmes infernales, pour recevoir (à sa mort -justement meritee par ses turpitudes) le sacré Baptesme, -pour le laver de toutes ses soüillures, & luy -rendre le Paradis ouvert, & facile d’entree.</p> - -<p>Ce fut un pauvre Indien brutal, plus cheval -qu’homme, fuiant par les forests, à cause du bruict -qu’il avoit eu, que les François le cherchoient luy & -ses semblables pour les faire mourir, & purger la -terre de telles ordures à la face du sainct Evangile, -& à la candeur de la pureté & netteté de la -Religion Catholique, Apostolique & Romaine : Pris -qu’il est, on le garrotte & seurement on l’amene -au Fort sainct Louys, où on luy mit les fers aux -pieds : on luy donne bonne garde jusqu’à tant que -quelques Principaux de ces contrees fussent venus -pour assister à son procez, sa sentence & sa mort, -ce qu’ils firent. Le prisonnier n’attendit pas qu’on -<span class="folionum">verso.</span>luy commençast son procez, pour se donner à luy-mesme -sa sentence : car il dit devant tous, Je suis -mort, & l’ay bien merité : mais je voudrois que ceux -qui ont peché avec moy, en receussent autant.</p> - -<p>Son procez faict, & sa sentence luy estant signifiee, -on eut soin de son Ame, en luy remonstrant -que s’il vouloit recevoir le Baptesme, nonobstant sa -mauvaise vie passee, il iroit droict au Ciel, à l’instant -que son Ame sortiroit de son Corps. Il creut cecy, -& demanda lors d’estre baptisé. Le Sieur de Pesieux -pour cet effet me vint trouver en nostre loge de -sainct François de <i>Maragnan</i>, & ayant pris conseil -<span id="pg_261" class="pagenum">261</span>ensemble, s’il estoit expedient que moy-mesme luy -donnasse le Baptesme, nous trouvasmes que non, pour -les raisons suivantes : à sçavoir, que les Sauvages -avoient ceste croyance de nous autres pays, que -nous estions gens de misericorde, & que nous nous -employons volontiers vers les Grands, pour obtenir -la vie de ceux qui estoient condamnez à la mort. -D’avantage que les Grands nous aymoient, & ne nous -refusoient chose aucune. De plus que nous preschions -que Dieu ne vouloit point la mort, mais la vie du -pecheur, & que nous estions venus pour cet effect, -<span class="folionum">fol. 276.</span>afin de leur donner ceste vie, tellement que si je -l’eusse baptisé publiquement, avant que de mourir, -j’eusse infailliblement donné plusieurs fantaisies à ces -esprits encore tendres & incapables, sur la bonne -opinion qu’ils avoient de nous : chose qui eust beaucoup -prejudicié pour venir au but de nos intentions : -joint que j’eusse donné matiere de murmure aux Sauvages, -qui eussent peu dire cecy : Si les Peres ayment -la vie, pourquoy laissent-ils aller cettuy-cy qui est -Chrestien à la mort ? S’ils ayment tant les Chrestiens, -pourquoy n’ayment-ils cettuy-cy ? Si les Grands ne -leur refusent rien, pourquoy ne le leur ont-ils demandé ? -Somme, tant pour ces raisons que pour autres -que je laisse, nous trouvasmes qu’il estoit non seulement -expedient, mais tres-necessaire, que je ne le -baptisasse point. Par ainsi je priay le dict Sieur, -qu’apres l’avoir bien faict instruire par les Truchemens, -il luy conferast, peu auparavant que d’aller au -supplice, le Baptesme sans les ceremonies de l’Eglise : -ce qu’il accepta & fit pareillement.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Il receut donc d’un visage serain & sans tristesse, -en la presence des Principaux Sauvages le Baptesme, -apres lequel, un de ces Principaux (nommé <i>Karouatapiran</i>, -c’est à dire le Chardon Rouge, duquel nous -parlerons une autre fois) luy fit cette harangue : Tu -as grande occasion maintenant de te consoler, & non -de t’affliger, veu qu’à present tu es enfant de Dieu -<span id="pg_262" class="pagenum">262</span>par le Baptesme que tu viens de recevoir de la main -de <i>Tatou-ouassou</i>, (qui est le nom du Sieur de Pesieux, -en leur langue) lequel a eu permission des Peres de -ce faire. Tu meurs pour tes fautes & approuvons ta -mort, moy mesme je veux mettre le feu au Canon, -afin que les François sçachent & voyent que nous -detestons les ordures que tu as commises : mais regarde -la bonté de Dieu, & des Peres envers toy, qui -ont chassé <i>Giropari</i> d’auprés de toy par le moyen de -ton Baptesme, en sorte qu’incontinent que ton ame -sortira de ton corps, elle ira droict au Ciel pour -voir le <i>Toupan</i>, & vivre avec les <i>Caraïbes</i> qui sont -<span class="folionum">fol. 277.</span>autour de luy : quand le <i>Toupan</i> r’envoyera un chacun -prendre son corps, si tu aymes mieux porter les -cheveux longs & avoir un corps de femme au Ciel, -que celuy d’un homme, tu prieras le <i>Toupan</i> qu’il te -face un corps de femme, & tu resusciteras femme, -& là haut au Ciel, tu seras mis au costé des femmes, -& non au costé des hommes.</p> - -<p>Vous excuserez ce pauvre Sauvage non encore -Chrestien ny Catecumene touchant le poinct de la -Resurrection. Il nous avoit entendus enseigner que -tous les hommes resusciteront un jour, chaque ame -retournant du lieu, où elle est jusqu’au jour du jugement, -pour prendre son corps, luy il adjouste du sien -ce qu’il pense estre indifferent à la resurrection, qu’une -ame reçoive un corps masle ou femelle, en quoy il -se trompoit, & on ne laissa pas passer cela, sans l’informer -mieux & le patient aussi : mais j’ay bien voulu -mettre le tout simplement comme il le dit, afin que -le Lecteur recognoisse combien fidelement je rapporte -les choses comme elles sont passees, ainsi que desja -<span class="folionum">verso.</span>l’ay adverty, & advertis derechef pour les harangues -que j’ay à mettre cy apres.</p> - -<p>Ce pauvre condamné receut ses consolations de -bon cœur & avant que marcher au supplice, il dist -à toute la compagnie : Je m’en vay mourir & vous -perdray de veuë, je n’ay plus peur de <i>Giropari</i>, puis -<span id="pg_263" class="pagenum">263</span>que je suis enfant de Dieu : je n’ay que faire de -marchandise, ny de feu, ny de farine, ny d’eau, ny -d’aucun ferrement pour faire mon voyage par delà -les montagnes, où vous pensez que vos Peres dansent : -mais donnez moy du <i>Petun</i>, à ce que je meure allegrement -la parole ferme, & sans peur, qui m’estouffe -l’estomach. On luy donna ce qu’il demandoit, comme -on faict par deçà le pain & vin à ceux qui vont -mourir par Justice : coustume qui n’est pas de ce -temps, mais de toute antiquité, laquelle presentoit -aux criminels le vin myrrhé, & l’hypocras pour provoquer -le sommeil aux patiens. Cela faict on le -mena au Canon, braqué sur la poincte du Fort Sainct -Loüys, panchant dans la mer, & estant attaché par -les reins à la gueule d’iceluy, le <i>Chardon rouge</i> mit -le feu à l’amorce, en la presence de tous les Principaux -<span class="folionum">fol. 278.</span>assistans là & d’autres Sauvages, & devant les -François : Aussitost la bale fendit le corps en deux, -une partie tomba au pied de la roche, l’autre partie -fut portee en la mer, qui n’a point esté veuë du depuis. -Quant à son ame il est à croire que les Anges -l’esleverent au Ciel, puis qu’il mourut à la sortie des -eaux Baptismales : asseurance tres-infaillible de la -salvation de ceux à qui Dieu faict cette grace, qui -n’est pas petite ny commune, mais bien aussi rare -que la vocation du bon Larron en la Croix, lequel -ayant mené une vie débordee jusques à la potence -où il estoit attaché, receut neantmoins cette promesse -de <span class="sc">Jesus Christ</span> : <i lang="la" xml:lang="la">Hodie mecum eris in Paradiso</i>, Tu -seras aujourd’huy avec moy en Paradis : Autant en -pouvons nous dire de ce mal-heureux bien-heureux -Indien, qui nous donne un beau subject d’admirer -& adorer les jugemens de Dieu.</p> - -<p><i>Karouatapyran</i> Executeur de ce supplice, monstroit -par ses gestes & paroles un grand contentement -& obligation aux François d’avoir receu cet -<span class="folionum">verso.</span>honneur, & l’estimoit bien plus que l’honneur & la gloire -que cette Nation abusee donne à ceux qui publiquement -<span id="pg_264" class="pagenum">264</span>tuent les Prisonniers, qui est pourtant un des -plus grands honneurs qu’on puisse recevoir entr’eux, -& est une faveur non petite aux jeunes gens, quand -ils sont esleus pour executer le prisonnier, & est -comme l’entree de grandeur, pour estre un jour Principal : -Par ainsi ce grand <i>Karouatapiran</i>, se loüa -fort de ce sien fait, & s’en servoit de moyen à se faire -craindre entre les siens, haranguant par tous les -villages où il alloit ce qu’il avoit fait, adjoustant qu’il -estoit frere des François, leur defenseur & exterminateur -des meschants & des rebelles.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 279.</span></p> - -<h3 id="t2ch6">Formulaire des Harangues que nous faisions aux -Sauvages, quand ils nous venoient voir, pour les -attirer à la cognoissance de nostre Dieu, & à -l’obeissance de nostre Roy.</h3> - -<p class="c">Chap. VI.</p> - - -<p>Le moyen par lequel jadis les Atheniens attirerent -les peuples à la cognoissance de la Philosophie, -& à l’obeissance d’une Republique, estoit representé -par le simulachre de leur <i lang="la" xml:lang="la">Palladium</i> qu’ils -feignoient estre apporté du Ciel & l’avoient colloqué -au lieu plus eminent de leur ville. Telle estoit -cette Idole de Pallas, vous la voyez armee de pied -<span class="folionum">verso.</span>en cap, & sortir de sa bouche des raiz de miel, qui -tomboient sur ses auditeurs & spectateurs, lesquels -s’endormoient de douceur. Les Druides enseignerent -la mesme chose aux Gaulois, eslevans la statuë -d’Hercule sur le Portail de leurs Temples, portant -<span id="pg_265" class="pagenum">265</span>sur sa teste la hure de Lyon, & sur ses espaules la -massuë de ses victoires, & de sa bouche sortoient -des chenettes d’or qui alloient prendre par les oreilles, -une multitude d’hommes & de femmes, jeunes & vieux, -afin de les tirer apres soy. Voicy l’intention des Atheniens -& des Gaulois, c’est qu’ils signifioient, que les -hommes sont attirez par la douceur & par la raison -à l’obeissance des loix divines & humaines, & se maintiennent -en ceste obeissance par la protection des -armes, que les Souverains portent à ce sujet, pour -conserver leurs vassaux.</p> - -<p>Le premier de ces deux nous appartenoit quand -sa Majesté & nos Peres nous envoyerent par delà, -pour amener à la cognoissance de Dieu ces pauvres -ames barbares, lesquelles nous recogneusmes avant -que nous mettre en besongne, desireuses de la douceur : -<span class="folionum">fol. 280.</span>Et par ainsi nous conclumes ensemble de -regler nos paroles & nos façons de faire avec eux -au niveau d’une parfaicte douceur, dont nous nous -sommes bien trouvez.</p> - -<p>J’avois apris ceste leçon du Cantique premier, -qu’entre les ornemens que <span class="sc">Jesus-Christ</span> avoit donné -à son Eglise, la debonnaireté & clemence envers les -pecheurs & infideles tenoit un des premiers rangs, -selon ces paroles : <i lang="la" xml:lang="la">Murenulas aureas faciemus tibi -vermiculatas argento</i> : Nous te ferons des chenettes -d’or torses comme petites lamproyes émaillees de fil -d’argent en forme de petits vers, pour faire esclatter -la beauté de l’or. Les Septante disent, <i lang="la" xml:lang="la">Simulachra -auri faciemus tibi, cum vermiculationibus argenti</i>. Nous -te ferons des petites Statuës d’or fin, émaillees de fil -d’argent en figure de petit verds. Et Rabbi Jonathas -adjouste que telles estoient les tables de Saphir, sur -lesquelles les Commandements de Dieu estoient gravez : -parce que la lumiere de la gloire du Donneur, -rendoit le Saphir diaphane de couleur d’or & l’escriture -gravee des doigts de Dieu tiree en ligne, rendoit -l’émail en figure de petites Lamproyes ou verds -<span id="pg_266" class="pagenum">266</span><span class="folionum">verso.</span>de terre. Qui ne diroit qu’il y eust de l’intelligence -entre ces divines ceremonies, & celles des Atheniens -& Gaulois, les unes & les autres nous signifians par -les Statuës & les Chenettes d’or, la force & puissance -qu’a la douceur, pour ranger les Ames plus barbares, -à l’obeissance des Loix de Dieu : Et vrayement ce -n’est pas sans raison, que <span class="sc">Jesus-Christ</span> ait émaillé -les Chenetes d’or de son Espouse de la figure des -vers de terre & des petites Lamproyes : puis que -luy mesme s’est faict ver, pour attirer à soy les vers, -& est venu en terre pour se conjoindre les vers de -terre. Et comme les Lamproyes ne rejettent de soy -les serpens, pour frayer avec elle, moyennant qu’ils -vomissent leur venin : Aussi <span class="sc">Jesus-Christ</span> n’a point -mesprisé les hommes, pauvres serpens, pourveu qu’ils -se facent quites de leur venin. Que si le Maistre -a faict cecy, que doivent faire les chetifs Disciples -de sa Majesté ? Quiconque donc s’offre à servir son -Dieu en la conversion de ces hommes Sauvages, -<span class="folionum">fol. 281.</span>il doit mouler ses paroles & actions sur la douceur -que <span class="sc">Jesus-Christ</span> a pratiqué luy mesme en terre.</p> - -<p>Tels estoient les articles de nos conferences -avec les Sauvages. Le 1. Que nous taschions de leur -faire concevoir vivement en leur cœur que nous -estions leurs amis, & leurs fideles amis, voire plus -que leurs Peres, Meres, ou autres Parens, en leur -disant ces paroles & plusieurs autres, <i>Pera-oussou -pare Koroyco</i>, Nous sommes vos amis, vos intimes. -De ces paroles ils s’esjouissoient extremement & prenoient -une grande confiance de converser avec nous : -de sorte qu’ils nous estoient importuns, & ne nous -donnoient aucun loysir, qu’ils ne fussent à nous regarder -& considerer nos gestes. Je vous donneray -des exemples de cecy.</p> - -<p>Un jour de Pasques apres le service, auquel -assisterent plusieurs Sauvages, tant de <i>Tapouytapere</i> -que de l’Isle, je voulu me retirer pour penser à ce -que je devois dire au Sermon d’apres disner & pour -<span id="pg_267" class="pagenum">267</span>cet effect, je feis fermer les portes de nostre loge, -à ce que personne n’y entrast ce peu de temps qu’il -<span class="folionum">verso.</span>y avoit jusques à l’heure de la Predication ; mais -voicy que ces Sauvages impatiens d’entrer apres avoir -faict deux ou trois fois le tour de la loge pour trouver -passage, en fin ils arracherent quelques pieux par où -ils passerent. Je leur monstray en mon visage quelque -mescontentement de ce qu’ils avoient fait, & leur -demanday pourquoy ils estoient si importuns ; Ils respondirent, -par ce que nous avons envie de te voir -& parler à toy librement, lors que les François ne -sont point autour de toy, & sommes venus expres pour -cette occasion ; Ainsi il me les falut entretenir sans -avoir moyen de m’en defaire. Lors que je disois le -service divin à part moy dans nostre Chapelle à -porte close, on leur voyoit rompre la natte de la -Guinée, de laquelle nous avions tapissé nostre Chapelle, -pour voir ce que je faisois ainsi à genoux -devant l’Autel ; & disoient l’un à l’autre tout bas -<i>Ygnéem Toupan</i>, il parle à Dieu, & ne sortoient point -de là que je n’eusse achevé.</p> - -<p>Pour me delivrer de ces importunitez, je feis -faire une closture tout autour de nostre loge & de -la Chapelle de S. François bien forte & farcie de -<span class="folionum">fol. 282.</span>branches de Palme piquante qui ont des esguilles -plus longues que le doigt, ce nonobstant ils ne laissoient -de trouver moyen d’entrer & me venir trouver : -En parlant de cecy, il me souvient du dire d’Antalcide, -selon que Plutarque l’escrit au Traité des -Apophtegmes Laconiques, que Qui veut gaigner les -hommes en amitié, il faut qu’il ayt la langue ruisselante -de miel, & la main pleine de fruicts, c’est-à-dire, -qu’il faut qu’il use de douces paroles, & donne les -services selon les paroles. Nous ne pouvions faire -davantage vers ces Sauvages que de nous insinuër -en leur amitié par douces paroles, & leur offrir la -connoissance de Dieu, & les Sacremens de l’Eglise -seuls fruicts de la Passion de <span class="sc">Jesus-Christ</span>.</p> - -<p><span id="pg_268" class="pagenum">268</span>Ælian dit au liv. 14. de ses histoires diverses ; -qu’Epaminondas eust esté bien fasché s’il fut sorty de -son Palais en public, qu’il n’eust aquis & adjousté un -nouvel amy au nombre de ses anciens amys. Il ne -nous estoit besoin d’aller ny à deux cens ny à trois -cens lieuës, pour aquerir des nouveaux amys à <span class="sc">Jesus-Christ</span> : -<span class="folionum">verso.</span>car ils venoient assez d’eux mesme vers -nous pour cet effet. Gellius. 1. c. 3. rapporte que -Pericles un des grands Areopages d’Athenes terminoit -les amitiez des hommes jusques aux Autels des -Dieux : mais de l’amitié divine entre Dieu & les -hommes, fondee & enracinee sur les Autels il n’en a -point parlé, par ce que tout Payen qu’il estoit, il -ne pouvoit enfoncer la force & impetuosité d’un tel -amour, qui ressemble à celuy du propre centre, où -chaque creature est destinée de se porter & reposer ; -Vous le voyez par les choses graves tendantes d’un -poix naturel en bas, & au contraire par les legeres -tendantes en haut. Le puissant Roy Darius receut -en present d’un sien amy une belle pomme de grenade, -laquelle coupant par la moitié il admira la beauté -& le nombre de ses pepins, & dit à la compagnie, -A la mienne volonté que j’eusse autant de Zopires -(c’estoit son plus intime amy) qu’il y a de grains en -cette pomme. Ce n’est pas une petite grace ny un -petit privilege que Dieu a fait à cet ordre Seraphique -de S. François que de luy avoir donné le couteau -<span class="folionum">fol. 283.</span>de la parole à fin d’ouvrir la pomme encore entiere -& fermée des terres de <i>Maragnan</i> pour presenter à -<span class="sc">Jesus-Christ</span> des millions d’Ames, non seulement pour -luy estre reconciliees, mais aussi pour luy estre un -jour fideles Espouses.</p> - -<p>N’est-ce pas à ce sujet que Dieu inspira à Salomon -au 4. liv. des Roys, chap. 29. de faire les chapitaux -des Colonnes d’airain, avec un rest parsemé -de pommes de grenade, signifiant par cela la mission -de l’Evangile vers les nations infideles, le rest servant -à prendre ces poissons fuiars, par une douce eloquence : -<span id="pg_269" class="pagenum">269</span>& les pommes de grenade pour les lier & unir par -amour avec <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & le reste de ses fideles : -& n’y ayant rien plus fort pour gaigner l’amour que le -mesme amour : voilà pourquoy je conclus qu’il estoit -totalement necessaire que nous fissions reconnoistre à -ces Sauvages que nous les aymions tendrement & intimement -& que nous leur offrissions nous-mesme & ce que -nous avions, leur disans <i>Ore-mae pémareamo</i>, tout ce -que nous avons est vostre ; Et pour cette cause, lors -que j’avois une grande quantité de poissons comme -cela m’estoit assez ordinaire, je leur en donnois à -<span class="folionum">verso.</span>tous, specialement aux <i>Tabaiares</i> nouveaux venus en -l’Isle, qui pour ceste raison avoient de la disette, -n’ayans pas encore fait leurs jardins, notamment à -ceux qui estoient nos voisins.</p> - -<p>Le 2. Article de nos conferences estoit de leur -exposer les fruicts & esmolumens qu’ils devoient attendre -de nostre amitié, à sçavoir, la reformation de leur vie -& la connoissance du vray Dieu, & en outre la defence -de nostre Roy contre leurs ennemys, qui ne -manqueroit à leur envoyer des hommes, & d’armes -selon qu’il s’ensuit. <i>Pe moé Koroiout, pere Koramressé : -Toupan mombe-oüaue koroiout peam : yande mognan -gare rhé opap katou, ahé maè mognan. Yangatouran : -yandé renonde vuac oueriko : ahé gneem roupi yandè -rekormé. Pepusurom peamo tareumbare soüy yauäeté -orerou vichaue : Pepusurom okat araia obooure ouaia -pepusurom anouam.</i> C’est à dire : Nous vous aprendrons -à vivre plus à vostre aise : & voulons vous enseigner -le vray Dieu : lequel est Createur de tout le monde : -Il est tres-bon : & nous a preparé le Ciel, si nous -suivons sa parole en cette vie. Nous venons vous -defendre de vos ennemys. Nostre Roy est fort & -<span class="folionum">fol. 284.</span>puissant qui vous donnera tousjours secours : & vous -fournira d’armes & de gens. Ils estoient fort attentifs -à tout ce que dessus, & nous respondoient que -les François les avoient tousjours assistez : mais à -present que nous estions envoyez de nostre Roy en -<span id="pg_270" class="pagenum">270</span>leur terre, à fin de les retirer de la cadene de <i>Giropary</i> : -Ils ne doutoient aucunement qu’ils n’aprissent -de grandes choses de Dieu, specialement quand nous -sçaurions bien leur langue, Car, disoient-ils, les -Truchemens n’ont point parlé à Dieu comme vous. -Ils ne nous peuvent dire autre chose que ce que -vous leur dittes : mais si vous parliez à nous, vous -nous diriez ce que Dieu vous a dit. Nos enfans seront -plus heureux que nous : car ils pourront apprendre -la langue Françoise de vous, ainsi que vous nous -avez promis : & auront bien plus de connoissance de -Dieu que nous qui sommes ja vieux. Nous n’avons -fait que courir & errer par les bois devant la face -des <i>Peros</i><a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>, mangeans souvent les racines des bois -pour toute nourriture. Nos enfans seront asseurez -<span class="folionum">verso.</span>contre leurs ennemys. Les François prendront nos -filles, & nos fils les filles des François & ainsi nous -serons parens : Vous demeurerez au milieu d’eux & de -leurs vilages, & serez leurs Peres : Le <i>Toupan</i> les -aymera & <i>Giropary</i> ne leur donnera desormais aucune -peine : & les vivres abonderont en toute sorte : car -les marchandises des François ne leur manqueront point : -ô qu’ils seront heureux ! Mais nous ne verrons point -ces choses.</p> - -<p>Vespasien Empereur, & Domitian aussi, si tost -qu’ils entroient dans un Pays nouveau, pour y planter -des Colonies Romaines, avoient coustume de faire -jetter en bronze la foy & les fruicts d’icelle qu’ils -promettoient publiquement à tout le monde, en cette -sorte : C’estoit une Dame qui estendoit la main droite, -symbole de la foy, & de la gauche elle presentoit la -corne d’abondance pleine de toute sorte de fruicts, voire -les premieres monnoyes qu’ils faisoient courir dans les -Païs nouveaux estoient frapées à la mesme marque, -signifians par là la fidelité qu’ils garderoient à ces -Peuples, de laquelle procederoit une infinité de biens -& de commoditez à leur Nation. Entendez, si vous -<span class="folionum">fol. 285.</span>voulez, par ceste Dame la saincte Eglise entrante -<span id="pg_271" class="pagenum">271</span>nouvellement dans ces terres Barbares, laquelle estendoit -sa main droicte, promettant aux habitans d’icelle, -la foy de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, son Espoux, & la fidelité -de ses serviteurs, qui n’espargneroient labeur aucun, -non pas mesme leur propre vie pour les ayder à se -sauver. Et quant aux fruicts qu’elle leur offroit, -c’estoit les Sacremens & la cognoissance de Dieu, -& des choses Divines. Ou bien entendez par ceste -mesme Dame la France, plantant nouvellement ses -Lys dans ces Regions & Contrees du Bresil, donnant -la main droicte d’une asseurance de garder & conserver -ces Sauvages soubs son obeissance & sa Couronne, -& les fruicts du trafic de diverses marchandises -que l’on porteroit de France en ces terres, en -eschange d’autres meilleures.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch7">Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle les Catecumenes -apprenoient & recitoient par cœur, avant que -d’estre baptisez.</h3> - -<p class="c">Chap. VII.</p> - - -<p>Au Levitique premier, & en autre lieu, nous lisons -qu’auparavant que la victime choisie fust offerte à -l’Autel, il falloit que celuy qui la presentoit, luy mit -ses mains sur la teste entre les cornes. Quelques -uns ont adjousté, qu’on entouroit ces cornes des fleurs -de Jonc Marin, (duquel les espines & non les fleurs -furent posees su la teste de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, offert en -holocauste sur la Croix) lors les Prestres prenoient -ceste victime, & la lavoient dans ce grand Vaisseau -<span class="folionum">fol. 286.</span>de Bronze appellé <i>Mer</i>. C’est une figure des nouveaux -<span id="pg_272" class="pagenum">272</span>Catecumenes, qui desirent d’estre lavez par le Baptesme, -& estre offerts devant l’Autel du Redempteur. -La premiere chose requise à ces Catecumenes est, -qu’ils mettent les mains dessus la teste : les mains -sont les hierogliphiques des œuvres, & la teste est le -siege de l’esprit & entendement. La premiere chose -donc necessaire à ces Novices de la Foy Chrestienne, -est l’operation de l’entendement : je veux dire, qu’il -faut qu’ils sçachent & entendent ce qu’ils pretendent -croire & promettre, Et entortiller les cornes de la -curiosité & propre jugement des fleurs de Jonc Marin, -couronne des Dieux, par l’obeissance à la Divine -Revelation. C’estoit ce que nous demandions aux -Adults, avant que de leur conferer le Baptesme, & -pas un n’y estoit receu, qu’il ne le sceut parfaictement, -& ne le recitast hautement devant tous, estant -chose d’obligation, à quoy devroient bien adviser -tant de Chrestiens ignorans leur croyance & profession.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<p class="c"><b>Doctrine Chrestienne</b><br /> -en la langue des Topinambos<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a> & en François, & -premierement l’Oraison Dominicale.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Ore-rouue vuac peté couare.</i></div> -<div class="verse">Nostre Pere és Cieux qui es.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ymoe-tepoire derere-toico.</i></div> -<div class="verse">Sanctifié soit ton nom.</div> - -<div class="verse stanza"><i>To-oure de-reigne.</i></div> -<div class="verse">Advienne ton Royaume.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Teiè-mognan deremimotare yboipé vuacpe iémognan eaue.</i></div> -<div class="verse">Soit faicte ta volonté en la terre comme aux Cieux.</div> - -<div class="verse stanza"><span id="pg_273" class="pagenum">273</span><i>Oreremiou-are aiedouare eimé ioury oreue.</i></div> -<div class="verse">Nostre pain quotidien donne aujourd’hui à nous.</div> - -<div class="verse stanza"><i>De-ieurou orè yangaypaue ressè.</i></div> -<div class="verse">Pardonne nos offences.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="folionum">fol. 287.</span><i>Ore recome-mossaré soupè ore-ieuron eaue.</i></div> -<div class="verse">Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Moar-ocar humé yepé tecomemo-poupé.</i></div> -<div class="verse">Et ne nous induits point en tentation.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Oré pessuron peyepè mäe ayue souy.</i></div> -<div class="verse">Mais nous delivre du mal.</div> - -<div class="verse stanza">Amen Iesu.</div> -</div> - - -<p class="c b">La Salution Angelique.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Aue Maria gratia, Resse tonoussen väe.</i></div> -<div class="verse">Je te saluë Marie, de grace pleine.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Deyron yandé yaré-reco.</i></div> -<div class="verse">Avec toy est le Seigneur.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ymonbeou Katou poïre aue edereico Kougnan souy.</i></div> -<div class="verse">Beniste tu es entre les femmes.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ymonbeau Katou poïre aue demeinboïre <span class="sc">Iesus</span>.</i></div> -<div class="verse">Benit est le fruict de ton ventre, <span class="sc">Jesus</span>.</div> -</div> - - -<p class="c b">Oraison à la Vierge.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Sancta Maria Toupan seu.</i></div> -<div class="verse">Saincte Marie mere de Dieu.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="folionum">verso.</span><i>Hé Toupan mongueta ore-yangaypaue vaë ressé.</i></div> -<div class="verse">Prie Dieu pour nous pecheurs.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Cohu yran ore-requi ore-roumeué.</i></div> -<div class="verse">Maintenant, & à l’heure de nostre mort.</div> - -<div class="verse stanza">Amen Iesu.</div> -</div> - -<p><span id="pg_274" class="pagenum">274</span></p> - -<p class="c b">Le Symbole des Apostres.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Arobiar Toupan.</i></div> -<div class="verse">Je croy en Dieu.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Touue opap Katou mäeté tirouan.</i></div> -<div class="verse">Pere tout puissant.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Mognangare vuac.</i></div> -<div class="verse">Createur du Ciel.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Mognangare ybouy.</i></div> -<div class="verse">Createur de la terre.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="sc">Iesvs Christ</span> <i>Tayre oyepe vac.</i></div> -<div class="verse">En <span class="sc">Jesus Christ</span> son fils unique.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ahe</i> Sainct Esprit, <i>demognan pitan amo</i>.</div> -<div class="verse">Qui a esté du sainct Esprit conceu.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ahé poïre oart</i> Saincte Marie, <i>Souy</i>.</div> -<div class="verse">Et nay de la Vierge Marie.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="folionum">fol. 288.</span><i>Ponce Pilate Mourouuichaue amoseico sericomemo poïre amo.</i></div> -<div class="verse">Soubs Ponce Pilate President a souffert.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Yiouca poïre amo youira.</i></div> -<div class="verse">A esté tué sur le bois de la Croix.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ioasaue ressé.</i></div> -<div class="verse">Il est mort.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ymoiar ypoïre ytemim bouïre amo.</i></div> -<div class="verse">Et a esté ensevely & enterré au Sepulchre.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Oouue ieuue euue apeterpé.</i></div> -<div class="verse">Est descendu aux Enfers.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ahé souï touriare mossa poïre ressè oouue omboueue souï. Secobé yereie-bouïre.</i></div> -<div class="verse">Le tiers jour est resuscité des morts.</div> - -<div class="verse stanza"><span id="pg_275" class="pagenum">275</span><i>Oié oupire vuacpè.</i></div> -<div class="verse">Est monté aux Cieux.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Toupan touue opap-Katou măeté tirouan mognangare Katou aue cotu seua.</i></div> -<div class="verse">De Dieu son Pere tout-puissant, il se sied à la dextre.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Ahé souï tourinè ycobé văe omano văe poïre pauè recomognan.</i></div> -<div class="verse">Et de là viendra les vifs & les morts juger.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="folionum">verso.</span><i>Arobiar</i> Sainct Esprit.</div> -<div class="verse">Je croy au sainct Esprit.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar</i> Saincte Eglise Catholique.</div> -<div class="verse">Je croy la Saincte Eglise Catholique.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar</i> Sainct <i>tecokatou demosaoc morooupé</i>.</div> -<div class="verse">Je croy des Saincts la communion.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar teco-engay paue ressè morooupé Toupan deüron.</i></div> -<div class="verse">Je croy des pechez la remission de Dieu.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar asè-recobé ieboure.</i></div> -<div class="verse">Je croy la resurrection de la chair.</div> - -<div class="verse stanza"><i>Arobiar teioubé opauaerem-eim-rerecoe nouame.</i></div> -<div class="verse">Je croy la vie eternelle.</div> - -<div class="verse stanza">Amen Iesu.</div> -</div> - - -<p class="c b">Les dix Commandemens de Dieu.</p> - -<p class="drap"><span class="item">1.</span><i>Ymoeté yepé Toupan.</i></p> - -<p class="drap2">Honore un seul Dieu.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">2.</span><i>Aytè ereté netieume poïre renoy teigné.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne prendras point le nom de ton Dieu en vain.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">3.</span><i>Ymoeté</i> Dimanche <i>are maratecouare eum aue</i>.</p> - -<p class="drap2">Honore & sanctifie le Dimanche jour de repos.</p> - -<p><span id="pg_276" class="pagenum">276</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 289.</span></p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">4.</span><i>Y moëtè derouue desseu eaue.</i></p> - -<p class="drap2">Honore ton Pere & ta Mere.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">5.</span><i>Eparapiti humé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne tueras point.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">6.</span><i>Eporopotare humé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne pailladeras point.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">7.</span><i>Emonmaron humè.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne déroberas point.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">8.</span><i>Teremoen humé aua ressé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne diras point faux tesmoignage contre l’homme.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">9.</span><i>Yemonmotare humé aua remerico ressé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne convoiteras de l’homme la femme.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">10.</span><i>Yemonmotare humè aua maë ressé.</i></p> - -<p class="drap2">Tu ne convoiteras point de l’homme chose qui luy appartienne.</p> - - -<p class="c b">Sommaire des Commandemens de Dieu.</p> - -<p class="drap"><span class="item">1.</span><i>Opap Katou maeté tiroüan sosay asé Toupan raousouue.</i></p> - -<p class="drap2">Sur toutes choses tu aymeras Dieu.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">2.</span><i>Oie aousouue eaué asé ouua pichare raoussouue.</i></p> - -<p class="drap2">Ayme ton prochain comme Toy-mesme.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<p class="c b">Les Commandemens de la Saincte Eglise.</p> - -<p class="drap"><span class="item">1.</span> <i>Are maratecouare ehumé Messe rendouue.</i></p> - -<p class="drap2">Escoute la Messe les jours des Festes.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">2.</span><i>Sei hou iauion Yemonbeou.</i></p> - -<p class="drap2">Tous les ans au moins une fois tu diras tes pechez.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">3.</span><i>Toupan rare Pacques iauion.</i></p> - -<p class="drap2">Ton Dieu à Pasques tu prendras.</p> - -<p><span id="pg_277" class="pagenum">277</span></p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">4.</span><i>Iecouacouue iauion erecoucouue.</i></p> - -<p class="drap2">Les Jeusnes tu garderas de Karesme & Vigile.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">5.</span><i>Aiauion asé mäe moiaoc.</i></p> - -<p class="drap2">Tu rendras les dismes.</p> - - -<p class="c b">Les Sept Sacremens.</p> - -<p class="drap"><span class="item">1.</span><i>Iemongaraïue.</i></p> - -<p class="drap2">Baptesme.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">2.</span><i>Asé seuvap aua reou assou yendu Karaiue non.</i></p> - -<p class="drap2">Recevras de la Saincte huyle au front par la main de l’Evesque.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 290.</span></p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">3.</span><i>Asè-reon yanondé Toupan rare.</i></p> - -<p class="drap2">Devant mourir recevras le corps de Dieu.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">4.</span><i>Asè-reon yanondé yendu Karaiue rare.</i></p> - -<p class="drap2">Avant mourir tu recevras l’huyle sacree.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">5.</span><i>Oyekoacouue, Oyemonbeou.</i></p> - -<p class="drap2">La Penitence & Confession.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">6.</span><i>Oyemo-auare.</i></p> - -<p class="drap2">L’ordre.</p> - -<p class="drap ugap"><span class="item">7.</span><i>Mendar.</i></p> - -<p class="drap2">Mariage.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch8">Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de Dieu, -des Esprits & de l’Ame.</h3> - -<p class="c">Chap. VIII.</p> - - -<p>Le Psalmiste Royal David au Psalme 101. qui -est une priere qu’il composa pour les pauvres & miserables -detenus en anxieté & oppression, particulierement -<span id="pg_278" class="pagenum">278</span>en infidelité, dict, <i lang="la" xml:lang="la">Placuerunt servis tuis lapides -ejus, & terræ ejus miserebuntur.</i> Les pierres de Syon -ont pleu à tes serviteurs, & pour cette cause ils donneront -la misericorde à la terre. Sainct Hierosme -tourne ces paroles en cette sorte : <i lang="la" xml:lang="la">Quia placitos fecerunt -servi tui lapides ejus, & pulverem ejus miserabilem</i> : -Tes serviteurs ont rendu agreables ses pierres à ta -<span class="folionum">fol. 291.</span>Majesté, voire jusqu’à la poudre miserable. Appliquons -ces paroles à nostre subject, laissant à part -tous les autres Mysteres enveloppez sous icelles & -disons, que <i lang="la" xml:lang="la">Placuerunt servis tuis lapides ejus</i> : Nous -avons trouvé ces pauvres Sauvages & Barbares en -nostre premiere Mission des pierres bien propres pour -edifier & bastir la saincte Eglise dans ces pays deserts, -& avons donné par nostre ministere à quelque poignee -de sable & d’arene la misericorde Divine : J’entends -le Baptesme, à quelque nombre de petits enfans, de -moribonds, & adults, qui ne sont certainement que -trois grains de sable, au parangon de l’estenduë & -profondeur des sables de la mer, c’est à dire, en comparaison -de la quantité & multitude des Nations immenses -en peuple au voisinage de <i>Maragnan</i>.</p> - -<p>Disons apres, avecques Sainct Hierosme, <i lang="la" xml:lang="la">quia -placitos fecerunt servi tui lapides ejus, & pulverum -ejus miserabilem</i>, que nous avons faict voir à toute -la Chrestienté & aux Monarques d’icelle, soient spirituels, -soient temporels, pour la descharge de nos -<span class="folionum">verso.</span>consciences, qu’il plaist à Dieu de reveiller ces Barbares -du profond sommeil d’une mescroyance, ou si -voulez, qu’il plaist à Dieu de faire ardre & brusler -la petite estincelle de feu de lumiere naturelle, qui -s’est tousjours gardee depuis le naufrage universel -du Deluge en ces Nations, soubs les cendres de -mille superstitions.</p> - -<p>Cette estincelle de feu cachee soubs les cendres -parmy ces peuples Sauvages, est la croyance naturelle -qu’ils ont tousjours euë de Dieu, des Esprits, -& de l’Immortalité de l’Ame. Quant à la croyance -<span id="pg_279" class="pagenum">279</span>de Dieu, il est impossible, naturellement parlant, qu’il -se trouve une Nation tant lourde, stupide, & brutale -soit-elle, qu’elle ne recognoisse universellement une -souveraine Majesté : Car comme dict Lactance Firmian, -en ses divines Institutions, livre premier, Chapitre -second, <i lang="la" xml:lang="la">Nemo est enim tam rudis, tam feris moribus, -qui non oculos suos in Cœlis tollens, &c.</i>, Il n’y -a homme si rude, ny si brutal, qu’élevant les yeux -au Ciel, encore qu’il ne puisse comprendre que c’est -que Dieu, & que sa providence, nonobstant qu’il ne -collige de la grandeur & estenduë des Cieux, du -<span class="folionum">fol. 292.</span>mouvement perpetuel d’iceux, de la disposition, fermeté, -utilité & beauté de ces voutes azurees, qu’il y -a un souverain Recteur qui conduict le tout en cadence. -Et Boece livre 4. de la Consolation des -Sages, Prose 6. <i lang="la" xml:lang="la">Omnium generatio rerum &c.</i> Que la -generation continuelle des mixtes & la diversité & -ordre des formes, qui vestent une mesme matiere -premiere, convainc naturellement & necessairement -qu’il y a un premier Directeur en l’addresse uniforme -de tant de contraires formes, pour perfectionner ce -monde universel. Et Seneque en l’Epistre 92 à son -amy Lucile : <i lang="la" xml:lang="la">Quis dubitare potest mi Lucilli, quin -Deorum immortalium munus sit quòd vivimus ?</i> Qui -est celuy, mon amy Lucille, qui met en doute que -sa vie ne soit un don & bien fait des Dieux Immortels ? -Et Aristote livre II. des Animaux, apres qu’il -a raconté pleinement leurs perfections, il conclud : -<i lang="la" xml:lang="la">Debemus inspicere formas & delectari in Artifice qui -fecit eas.</i> Nous devons contempler les formes des -creatures, non pour nous y arrester, ains passer -d’elles à celuy qui les a fait, afin de nous y esjoüir. -<span class="folionum">verso.</span>C’est donc chose asseuree que ces Sauvages ont eu -de tout temps la cognoissance d’un Dieu, mais non -de l’Essence, Unité & Trinité, matiere dependante -toute de la foy, quoy que Dieu en ait laissé quelque -trace & vestige en la Nature, par lesquelles les hommes -en ont peu conjecturer je ne sçay quoy : ainsi qu’Aristote -<span id="pg_280" class="pagenum">280</span>livre 4. du Ciel & du Monde, apres avoir tourné -& retourné son esprit parmy les perfections de ce -monde, a dit : <i lang="la" xml:lang="la">Nihil est perfectum nisi Trinitas</i>. Il n’y -a rien de parfait sinon la Trinité.</p> - -<p>Ces Sauvages ont de tout temps appellé Dieu -du mot <i>Toupan</i>, nom qu’ils donnent au Tonnerre, ainsi -que nous voyons ordinairement parmy les hommes, -que quelque beau chef-d’œuvre porte le nom de son -Autheur : & cecy singulierement, pour autant que -ces Tonnerres & Esclairs roulans & esclairans de -toutes parts, sur la teste de ces Sauvages espouvantablement, -ils ont apris & recogneu que cela venoit -de la puissante main de celuy qui habite sur les -Cieux. Je me suis enquis par le Truchement des -<span class="folionum">fol. 293.</span>vieillards de ce pays, s’ils croyoient que ce <i>Toupan</i>, -Autheur du Tonnerre estoit homme comme nous. Ils -me firent responce que non : parce que si c’estoit -un homme comme nous grand Seigneur pourtant, -comment pourroit-il courir si viste, aller de l’Orient -à l’Occident, quand il tonne, voire qu’en mesme temps -il tonne sur nous, & és 4 parties du monde, & puis -il est aussi bien sur vous en France, comme il est -sur nous icy. De plus s’il estoit homme, il faudroit -qu’un autre homme l’eust faict. Car tout homme vient -d’un autre homme. En apres <i>Giropari</i> est le valet -de Dieu, lequel nous ne voyons point, & tout homme -se voit, par ainsi nous ne pensons pas que le <i>Toupan</i> -soit un homme. Mais donc, respliquois-je, Que pensez-vous -que ce soit ? Nous ne sçavons, disoient-ils, -Nous croyons seulement qu’il est partout, & qu’il a -fait tout. Nos Barbiers n’ont jamais parlé à luy, ains -seulement ils parlent aux compagnons de <i>Giropari</i>. Voilà -la croyance de Dieu, que ces Sauvages ont eu tousjours -emprainte naturellement en leur esprit, sans le recognoistre -par aucune sorte de prieres ou de sacrifices.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Ils ont en apres une croyance naturelle des -Esprits tant bons que mauvais. Ils appellent les bons -Esprits ou Anges <i>Apoïaueué</i>, & les mauvais Esprits -<span id="pg_281" class="pagenum">281</span>ou Diables <i>Ouaioupia</i>. Je vous reciteray ce que j’ay -appris de leurs discours à diverses fois. Ils estiment -que les bons Esprits leur font venir la pluye en temps -oportun, qu’ils ne font tort à leurs jardins, qu’ils ne -les batent & tourmentent point : Ils vont au Ciel rapporter -à Dieu ce qui se passe icy bas, qu’ils ne font -point de peur, la nuict, ny dans les bois : ils accompagnent -& assistent les François. A l’oposite, ils -tiennent que les mauvais Esprits ou Diables sont -sous la puissance de <i>Giropari</i>, lequel estoit valet de -Dieu, & pour ses meschancetez Dieu le chassa & ne -voulut plus le voir ny les siens, & qu’il hait les -hommes, & ne vaut rien : que c’est luy qui empesche -les pluyes de venir en saison, qui les trahit en guerre -contre leurs ennemis, qu’il les bat, & leur faict peur : -qu’ordinairement il habite dans les villages delaissez, -& specialement és lieux où ont esté enterrez les -Corps de leurs Parents : Et mesme j’ay ouy dire à -<span class="folionum">fol. 294.</span>quelques Indiens, que pensans aller cueillir des <i>Acaious</i> -en certains villages delaissez, <i>Giropary</i> sortit du -village avec une voix espouventable, & battit quelques-uns -de leur compagnie fort bien.</p> - -<p>Ils disent aussi que <i>Giropary</i>, & les siens, ont -certains animaux qui ne se voyent jamais, & ne -marchent que de nuict, rendans une voix horrible, -& qui transist l’interieur (ce que j’ay entendu une -infinité de fois) avec lesquels ils ont compagnie, & -pourtant les appellent <i>Soo Giropary</i>, l’animal de <i>Giropary</i>, -& tiennent que ces animaux servent tantost -d’hommes, tantost de femmes aux Diables : ce que -nous appellons par deçà <i>Succubes & Incubes</i>, & les -Sauvages <i>Kougnan Giropary</i> le femme du Diable, <i>Aua -Giropary</i>, l’homme du Diable. Il y a aussi de certains -oyseaux Nocturnes, qui n’ont point de chant, -mais une plainte moleste & facheuse à ouyr, fuyards -& ne sortent des bois, appelez par les Indiens, <i>Ouyra -Giropary</i>, les oyseaux du Diable<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, & disent que les -Diables couvent avec eux : qu’ils ne font qu’un œuf -<span id="pg_282" class="pagenum">282</span><span class="folionum">verso.</span>en une place, puis un autre en un autre : que c’est -le Diable qui les couvre : qu’ils ne mangent que -de la terre : Sur quoy je ne tairay ma curiosité. -Je me resolus d’experimenter la verité de tout -cecy : d’autant que fort souvent ces bestes nocturnes -venoient autour de nostre loge de sainct -François crier hideusement, & ce au temps que les -nuicts estoient sombres & noires : je me tins prest, -pour courir hastivement avec d’autres François, au -lieu où ces bestes estoient, selon que nous pouvions -conjecturer à l’ouye : mais jamais nous ne peusmes -rien voir, mesme nous les entendions crier aussi tost, -à plus d’un grand quart de lieuë de là. Quelques -François m’ont dit que c’estoit une espece de Chats -huans : mais cela est impossible, veu le son & le -bruict, & la grosseur d’iceluy que ceste beste rend. -D’autres ont voulu dire que c’estoit le buglement des -<i>Vaches braves</i> : mais les Sauvages le nient, & la commune -opinion des Sauvages est que c’est une sorte -de bestes puantes, plus grandes qu’un Regnard.</p> - -<p>J’ay aussi voulu avoir l’experience de ces oyseaux -<span class="folionum">fol. 295.</span>de <i>Giropary</i>, & à cet effect, je m’avancé doucement, -où la conjecture de mon ouye me portoit, à la voix -melancholique de cet oyseau, & ayant à peu pres -remarqué le lieu, je m’en allay le lendemain au soir -de bonne heure me cacher dans le bois pres du dit -lieu, & ne fus point trompé pour ceste fois : car incontinent -que la nuict eut couvert la terre, voicy -que ce vilain oyseau s’approche à deux pas de moy, -s’acroupissant dans le sable, & commença à entonner -son chant hideux, chose que je ne peux supporter, -mais sortant d’où j’estois, j’allay voir le lieu où il -estoit accroupy, & ne trouvay rien : sa forme & -grosseur tiroit sur le Chathuant de deçà, & son plumage -gris. Tout ce que dessus n’est point eslogné -du sens commun ; car nous lisons és Histoires, & en -divers Autheurs, la conjonction qu’ont les Diables -avec les animaux hideux & immondes, & c’est luy -<span id="pg_283" class="pagenum">283</span>qui dés le commencement du Monde, se couvrit du -corps du Serpent chevelu, pour tromper nos premiers -Parents. Et la saincte Escriture luy attribue la forme -des plus furieux, monstrueux & horribles animaux -d’entre tous ceux qui vivent & rampent sur la face -<span class="folionum">verso.</span>de la terre.</p> - -<p>Ils croient l’immortalité de l’Ame, laquelle tandis -qu’elle informe le corps, ils appellent <i>An</i>, & aussi -tost qu’elle a laissé le corps pour s’en aller en son -lieu destiné, ils la nomment <i>Angoüere</i>. Il est bien -vray qu’ils ont opinion qu’il n’y a que les femmes -vertueuses, qui ayent l’Ame immortelle, à ce que j’ay -peu comprendre par divers discours & enquestes que -j’en ay faict, estimans que ces femmes vertueuses -doivent estre mises au nombre des hommes, desquels -tous en general, les Ames sont immortelles apres la -mort : Pour les autres femmes ils en doutent. Semblablement -ils croyent naturellement que les Ames -des meschans vont avec <i>Giropary</i>, & que ce sont -elles qui les tourmentent avec le mesme Diable, & -demeurent dans les vieux villages, ou leurs corps sont -enterrez. Quant aux Ames des bons, ils s’asseurent -qu’elles vont en un lieu de repos, où elles dansent -à tousjours sans manquer de chose aucune qui leur -soit de besoin. Voilà tout ce que j’ay peu apprendre, -touchant ces trois points de leur croyance naturelle -<span class="folionum">fol. 296.</span>de Dieu, des Esprits & des Ames, & ce par une -soigneuse recherche entre les discours ordinaires, -que j’ay eu dans ces deux ans, avec une infinité de -Sauvages.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_284" class="pagenum">284</span></p> - -<h3 id="t2ch9">Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a retenu -ces pauvres Indiens un si long-temps dans ses -cadenes.</h3> - -<p class="c">Chap. IX.</p> - - -<p>Adonibesec, est un des plus grands Tyrans -qui furent jamais, avoit vaincu & subjugué soixante -& dix Roys, ausquels il fit couper les doigts des -<span class="folionum">verso.</span>mains, & les orteils des pieds, & toutes les fois qu’il -vouloit manger, il les faisoit venir soubs sa table -comme chiens pour ronger les os qu’il leur jettoit & -manger quelques morceaux de pain qu’il leur faisoit -donner là dessouz, ne vivans d’autre chose : parce -que le diner achevé, on les remenoit à la cadene. -Ce Tyran representoit le naturel du Diable, lequel -il a tousjours exercé vers les Nations qu’il s’est rendu -subjectes par l’infidelité, les tenant ferme à la cadene, -ne leur permettant autres vivres que ses restes, leur -ayant tranché tous les moyens de fuir & d’operer, -pervertissant ou effaçant les marques que Dieu a -imprimees naturellement és hommes, par lesquelles -ils pouvoient se disposer à incliner Dieu d’avoir pitié -d’eux, qui est la chose que le Diable redoute surtout -& est aisé de le voir en nos Sauvages, lesquels sont -demeurez un si long temps sans aucune cognoissance -du souverain Dieu, retenus dans ses chenes infernales -par les abus & corruptions que le Diable a -contractez en eux.</p> - -<p>C’est pourquoy Sainct Paul representoit les -ruzes & finesses de Sathan à ses</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_285" class="pagenum">285</span><span class="folionum">fol. 305.</span>ste raison avions nous occasion d’admirer la forme -& la façon de faire des <i>Pagis</i> ou Barbiers, qui -tiennent parmy les Sauvages le rang de Mediateurs -entre les esprits & le reste du peuple, & sont ceux -qui ont plus grande authorité aquise par leurs fraudes, -subtilitez & abus, & ont detenu ces gens plus fortement -soubs le Royaume de l’ennemy de salut, selon -ce qui est escrit aux Proverbes vingt neuf. <i lang="la" xml:lang="la">Princeps -qui libenter audit verba mendacii, omnes ministros habet -impios</i> : Le Prince, qui volontiers preste l’oreille au -mensonge, est servi d’officiers impies & meschans. -Laissant à part l’explication literale de ce passage, -nous l’appliquerons à nostre subject, disant que ce -Prince, qui tend les oreilles au mensonge, ou pour -mieux dire, qui est le Pere de mensonge, c’est le -Diable ennemy de verité : ses officiers sont ceux qui -abusent le peuple par leur inventions, subtilitez & -enchantemens procedez de l’instigation des Demons -tels que sont les Sorciers Bresiliens. Et ce pendant se -conservent en cette authorité, sans se controoller les uns -les autres, quoy qu’en verité ils sçavent bien les tromperies -<span class="folionum">verso.</span>qu’ils usent tous à l’endroict de leurs compatriotes.</p> - -<p>Ces Sorciers n’ont point de maistre, mais deviennent -tels que la portee de leur esprit les favorise : -de sorte que ceux qui ont le plus bel -esprit deviennent les plus habiles. Beaucoup commencent -à aprendre ce mestier, invitez par l’honneur -& le lucre, qu’ils voyent estre rendu aux -experts de la Barberie, mais peu arrivent à la -perfection. Vous ne trouverez gueres de villages, -desquels les Principaux & Anciens ne facent profession -d’en sçavoir quelque chose. Les Novices de -cet art, s’estudient à bien se vanter, & dire des merveilles -d’eux : & faire quelque petite subtilité devant -leurs semblables, pour obtenir le bruit de vacquer à -ce mestier. Leur advencement se faict par quelque -accident & cas fortuit : comme s’ils predisoient la pluye -<span id="pg_286" class="pagenum">286</span>avant qu’elle parust, & qu’elle survint incontinent -apres : S’ils avoient soufflé quelque malade, & par -fortune revint en santé, seroit un signalé moyen, -<span class="folionum">fol. 306.</span>pour estre bien tost respecté & honoré comme Barbier -tres-expert. Par exemple, sans comparaison, si -la fortune en voulait tant par deçà à quelque nouveau -Medecin & Chirurgien qu’un malade desesperé, -& une playe tres-griefve recouvrast guerison, non pas -tant pour l’industrie du Medecin nouveau, ou Chirurgien : -ains par le bon naturel avec le concours -des unguents communs, il n’y a point de doute que -telle guerison seroit attribuee à la science & experience -des Curateurs, d’où ils prendroient occasion -de faire voler leur renommee parmy les bonnes -villes, & seroient receus de là en avant honorablement -aux bonnes maisons. Chose pareille se trouve -dans le Bresil en ces nouveaux Sorciers, lors que la -santé du malade s’est ensuyvie apres leur soufflement. -N’ayez peur que cecy demeure caché dans -la loge du patient : Car aussi tost vous verrez trotter -ce Barberot de village en village, raconter ses hauts -faits, y adjoustant trois fois autant qu’il n’en a fait.</p> - -<p>Le Diable, esprit superbe ne se communique -pas indifferemment à tous les Barbiers : mais il choisit -<span class="folionum">verso.</span>les plus beaux esprits d’entre iceux, & lors il -mesle ses inventions avec leurs subtilitez. Prenez -exemple par deçà. Vous ne voyez pas que les -Diables facent de grandes operations ny communications -aux petits Sorciers : Ils se contentent de -leur donner de la malice au poids & talent de leur -esprit. Mais si d’aventure ils rencontrent quelque bel -esprit, ils luy font largement part de leurs damnables -& perverses sciences, tels que sont ordinairement les -Necromanciens, Judiciaires, & Magiciens : Ainsi en -est-il des Sorciers de par delà. Vous en trouvez de -bien petits, & n’en faict-on pas grand estat, & si on -ne les craint gueres, & leur métier ne leur vaut -beaucoup. Il y en a d’autres un petit plus sçavans -<span id="pg_287" class="pagenum">287</span>& mediocres, entre les petits & les grands : Et -ceux là d’ordinaire levent leur boutique en chaque -village qu’ils s’attribuent, ainsi que leur cartier designé, -solicitans les habitans du lieu : ayans soin des -danses & d’autres choses qui dépendent de leur office. -Si un autre, égal à eux, venoit sur leur Province, -ils n’en seroient pas contens ; Mais quand un plus -<span class="folionum">fol. 307.</span>grand qu’eux est invité, il faut qu’ils ayent patience.</p> - -<p>Plus ils parviennent & augmentent en notice -d’abus, plus vous les voyez monstrer une gravité exterieure, -& parlent peu, aymans la solitude, & évitent -le plus qu’ils peuvent les compagnies, d’où ils -acquierent plus d’honneur & respect, sont les plus -prisez apres les Principaux, voire les Principaux -leur parlent avec reverence, telle qu’elle est en usage -en ces pays là, & personne ne les fasche. Et pour -se conserver en tel honneur, ils dressent leurs Loges -à part, esloignez de voisins. Ce rusé Demon leur -apprend ce que la discipline Religieuse observe, -à sçavoir, pour conserver l’esprit de Dieu, rendre -son ame capable des visites & consolations d’iceluy, -il faut aymer la solitude, & se retirer en icelle, -fuyant soigneusement le plus qu’il est possible, la -compagnie des hommes : d’où non seulement vous -acquerez les faveurs spirituelles, mais aussi l’honneur -<span class="folionum">verso.</span>& le respect de ceux que vous fuyez : Car la complexion -des hommes est semblable à celle de l’honneur -& de l’umbre : Si vous courez apres ils fuyront -devant vous : si vous les fuyez, ils courront -apres vous. Tels sont les hommes : Rendez vous -communicable avec eux, c’est d’où ils prendront -occasion de vous mespriser, fuyez-les, ils vous -respecteront.</p> - -<p>Semblablement ce vieux Docteur de malice -enseigne les principaux de ses disciples à eviter le -commun, se rendre songeards & melancoliques, bander -leur cervelle à nouvelles inventions & fantaisies, demeurer -seuls avec leurs familles, pour estre plus -<span id="pg_288" class="pagenum">288</span>capables de communiquer à leur entendement les -moyens, par lesquels il veut amuser ces peuples en -leur ignorance & superstition, s’esjouissant de voir -tant de Nations tomber en sa cordele. Ce n’est pas -du jourd’huy, ny en cette seule nation, qu’il va contrefaisant -les exercices de la vraye Religion, mais de -tout temps & en tout lieu : car il ne peut estre Autheur -d’un vray bien, ains seulement faux imitateur d’iceluy. -Et comme les serpens se cachent soubs la -<span class="folionum">fol. 308.</span>fueille verdoyante pour picquer le faucheur : de -mesme il cache son venin & sa fausse Religion, soubs -l’apparence seulement d’une imitation des œuvres -de Dieu.</p> - -<p>Pline, & Solinus disent, que le Ceraste, serpent -mortifere se couvre de sable, laissant au dehors les -cornes qu’il porte sur la teste, afin d’inviter les -oyseaux à la pasture, lesquelles croyans que ce soit -quelque chose convenable à leur nourriture, s’approchent, -mais aussi tost le galand sort de son embuscade, -& se jette dessus.</p> - -<p>La Genese compare le Diable à ce serpent, -<i lang="la" xml:lang="la">Cerastes in semita</i>, le Ceraste au chemin. Nous le -voyons pratiqué en nos Sauvages, nourris & entretenus -à ses amorces de telle façon, qu’il ne seroit -pas possible de le croire, si on ne l’avoit veu : Et -pour ce qu’un chacun ne peut pas en avoir l’experience, -je prie le Lecteur de croire ce que je vay -luy raconter.</p> - -<p>Ces pauvres Sauvages sont si fols, autour de -leurs Sorciers, specialement des Grands, qu’ils -croyent fermement qu’ils peuvent leur envoyer les maladies, -<span class="folionum">verso.</span>les famines, & les leur oster quand il leur -plaist. Et bien que les mesmes Sorciers sçachent -qu’ils sont trompeurs tous tant qu’ils sont : neantmoins -ils croyent, qu’ils ne gueriroient point eux-mesme, -s’ils ne passoient sous les mains d’un autre.</p> - -<p>Si quelque François tombe malade par les villages, -son Compere, & sa Commere le prient de -<span id="pg_289" class="pagenum">289</span>vouloir permettre que ces Barbiers le viennent visiter, -souffler de leur bouche & manier de leurs -mains. Mais que diriez vous, si je vous asseurois -que plusieurs des Sauvages me venant visiter, pendant -mes maladies, me prioyent fort affectueusement -de leur permettre qu’ils m’amenassent leurs Barbiers, -afin de me souffler & manier, m’asseurans qu’infalliblement -j’aurois guerison.</p> - -<p>Le grand <i>Thion</i> tombé malade<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> aussi tost qu’il -fut venu de <i>Miary</i> au Fort Sainct Loüis, estima, & -le croyoit pour certain, que sa maladie procedoit de -la menace du grand Barbier de son pays, lequel -vouloit destourner & empescher ces peuples <i>Miarigois</i> -de venir dans l’Isle, & ne laissa d’en persuader plusieurs -<span class="folionum">fol. 309.</span>à demeurer avec luy dans les forests de <i>Miary</i> : -Il avoit menacé <i>Thion</i> qu’il le feroit mourir si tost -qu’il seroit arrivé à <i>Maragnan</i> : ce qui n’advint pas -pourtant : Car apres le cours d’une fievre assez violente, -il recouvrit sa santé : Neantmoins pendant sa -maladie il s’attendoit de mourir, quelque remonstrance -que nous luy peussions faire, qu’il ne faloit aucunement -adjouster foy à ces Sorciers.</p> - -<p>Si ces petits & mediocres Barbiers ont de l’authorité -entre les leurs, beaucoup plus en ont ceux -qui proprement sont appellez <i>Pagy-Ouassou</i>, grands -Barbiers<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a> : car ceux-là sont comme les Souverains -d’une Province, crains & redoutez grandement, & -sont parvenus à telle authorité par beaucoup de subtilitez : -Et pour l’ordinaire ils ont au moins une communication -tacite avec le Diable. La part où ils se -portent les peuples les suyvent : ils sont graves, & ne -communiquent aisement avecques les leur, sont bien -suivis quand ils vont quelque part, & ont quantité de -femmes : les marchandises ne leur manquent point : -leurs semblables se trouvent bien-heureux de leur -<span class="folionum">verso.</span>faire des presens : & en un tour de Barberie ils -despoüilleroient leurs compatriotes des meilleures -hardes qu’ils pourroient avoir en leurs coffres. Ils -<span id="pg_290" class="pagenum">290</span>se gardent bien de descouvrir leurs subtilitez devant -les Sauvages : & en effect, ils se mocquent d’eux, -ainsi que quelques uns d’entr’eux m’ont rapporté, -des façons desquels ils usoient pour amuser les -peuples : Ce que je diray une autre fois en son lieu.</p> - -<p><i>Iapy-Ouassou</i> & le grand Barbier de <i>Tapouïtapere</i> -eurent quelque dépit & defi l’un avecques l’autre ; -le grand Barbier luy manda, s’il ne se souvenoit plus, -qu’il luy avoit autrefois envoyé les maladies dont il -pensa mourir, n’eust esté qu’il l’envoya prier de les -retirer, & si à present il ne le craignoit plus ? Ce -discours fit caler le voile à <i>Iapy-Ouassou</i>, & se tenir -heureux d’avoir son amitié. Cela venoit d’une femme -retenue par force. Mais l’histoire du sujet, pourquoy -ce Grand Barbier parloit ainsi à <i>Iapy-Ouassou</i>, merite -bien d’estre racontee, pour ce qu’elle touche -nostre matiere.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 310.</span>Le grand Barbier de <i>Tapouïtapere</i> avoit acquis -dans sa Province & sur ses voisins le bruict & authorité -d’un parfaict Enchanteur, qui envoyoit à qui -bon luy sembloit les maladies, & la mort ; & à l’oposite -guerissoit & remettoit en santé ceux qu’il luy -plaisoit. Pour ceste cause il obtint le degré de souverain -Principal en son pays, & manioit à son plaisir -tous les habitans de sa Province : <i>Iapy-Ouassou</i> -cependant se mocquoit & gaboit de tout cela : l’autre -le sceut, qui luy fit dire, que dans peu de temps, il -esprouveroit en luy-mesme, s’il n’avoit aucune puissance -de faire mal ou bien, à qui il voudroit : <i>Iapy-Ouassou</i> -mesprisa tout cela : nonobstant la fortune -voulut qu’il tomba malade naturellement : neantmoins -voilà qu’il se met en fantasie que sa maladie provenoit -du grand Barbier de <i>Tapoüitapere</i>, encore -qu’il y ait la mer à passer entre l’une & l’autre Province, -& la force de l’imagination redouble sa maladie -de telle sorte, qu’on le jugeoit à la mort. -Tous les Barbiers & Barberots de l’Isle le viennent -<span class="folionum">verso.</span>visiter, & pas un ne luy peut apporter santé : Enfin -<span id="pg_291" class="pagenum">291</span>il fut contraint de choisir des plus belles marchandises -qu’il avoit, & les envoyer bien humblement à -ce Barbier, le suppliant par les Messagers qui estoient -de ses parents qu’il commandast à la maladie de le -quitter. Le Barbier prenant les marchandises, luy -envoya je ne sçay quel fatras à manger, l’asseurant -qu’il seroit bien tost guery. <i>Iapy-Ouassou</i> le creut, -& commença peu à peu à se bien porter, redoutant -desormais le Barbier, lequel devant ses plus -familiers se moquoit de luy, & s’authorisoit par -dessus luy.</p> - -<p>Or comment se peut-il faire, me direz vous, que -les maladies s’engregent & s’en aillent par la forte -imagination & vive apprehension qu’ont ces Sauvages -des menaces de leurs Barbiers, ou des faveurs d’iceux : -c’est une matiere de medecins : neantmoins je satisferay -à la demande par les exemples ordinaires des -<i>Ypocondriaques</i>, ou maladies d’imagination : lesquels -encore qu’ils soient tres-sains, & leurs parties interieures -fort entieres, neantmoins persuadez en leur -fantaisie, vous les voyez debiles & miserables, les -<span class="folionum">fol. 311.</span>uns s’imaginans une maladie, les autres une autre : -Et pour finir ce discours, vous noterez que les -uns sont estimez grands Barbiers pour faire du mal : -les autres recogneuz grands Barbiers pour faire -du bien.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_292" class="pagenum">292</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch11">Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs -fauses propheties, Idoles & sacrifices.</h3> - -<p class="c">Chap. XI.</p> - - -<p>Sainct Augustin montre que le Diable esmeu de -sa superbe, a voulu estre servy comme Dieu, imitant -fausement en tout & partout la façon de faire de Dieu -specialement en ses Oracles : <i lang="la" xml:lang="la">Diabolus est Angelus -per superbiam separatus à Deo, qui in veritate non -stetit, & doctor mendacii, &c.</i> Le Diable est un Ange -separé par sa superbe de Dieu, qui n’a point voulu -demeurer ferme en la verité, ains s’est faict docteur -<span class="folionum">fol. 312.</span>de mensonge. Voyant que Dieu parloit à ses Prophetes -jadis en diverses façons, & à son peuple entre -les deux figures des Cherubins posez sur l’Arche -d’Alliance, il a voulu semblablement en toutes aages -avoir ses faux Prophetes, avec lesquels ils communiquoit -ses mal-heureux desseins, & ses faux Oracles -rendus d’entre diverses figures, par une secrette operation -des Demons habitans en ces lieux : tantost -souz la figure d’un Serpent, tantost d’un Toreau, -d’un Hibou, d’une Corneille, d’une Pyramide, d’une -Statuë, & ainsi des autres. Ses faux Prophetes devinoient -les choses à venir, non par esprit Prophetique : -car le Diable ne le peut, ains seulement par -une experience qu’il a de longue main : jouxte laquelle -la subtilité de son esprit va presageant les -choses futures, selon la disposition qu’il voit és -hommes & en leurs affaires : ainsi que le dit fort -bien Isidore : <i lang="la" xml:lang="la">Dæmones triplici acumine præscientiæ -vigent, scilicet, sublimitate naturæ, experientia temporum, -revelatione superiorum potestatum</i> : Les Demons -sont doüez de trois subtilitez, à prevoir les choses -futures, sçavoir est, de la sublimité de leur nature, -<span class="folionum">verso.</span>de l’experience des temps, & de la revelation des puissances -<span id="pg_293" class="pagenum">293</span>superieures. Laissant à part l’experience si -ancienne de ses deportemens parmy la Gentilité, je -veux vous faire voir ce que j’ay appris de veritable : -Comment le Diable a tousjours trompé & trompe -encore pour le jourd’huy ces pauvres Sauvages par -ses Oracles & predictions.</p> - -<p>Le Barbier, duquel j’ay parlé cy dessus, retiré -dans les plaines de <i>Miary</i>, avoit des Diables familiers -souz la figure de petits Oyseaux noirs, lesquels -l’advertissoient des choses qu’il devoit faire, & d’autres -qui se passoient soit en l’Isle, soit en autre lieu. Au -temps qu’il vouloit venir à <i>Maragnan</i>, il luy fut revelé -& dit par ces Oyseaux un jour se promenant -dans les jardins, que bien tost les <i>Tapouïs</i> viendroient, -lesquels raviroient son <i>Mil</i> & ses racines, mais qu’il -ne luy arriveroit ny aux siens aucun mal, chose qui -advint : Car les <i>Tapouïs</i> estant venus secrettement -pour le surprendre : ayans entendu un grand bruict -dans les loges du Barbier, ils n’oserent donner dessus, -craignans qu’il n’y eust nombre d’hommes, mais -se contenterent seulement de faire leurs charges de -<i>Mil</i> & de racines, puis s’en allerent. Ces mesmes -<span class="folionum">fol. 313.</span>petits Oyseaux, ou les Diables, soubs leur figure -commanderent à ce Barbier d’aller en l’Isle de <i>Maragnan</i> -faire ses barberies, & inviter ceux qui voudroient -quiter l’Isle à venir en son habitation, luy -enchargeant d’aller droict prendre terre au havre -de <i>Taperoussou</i>, c’est-à-dire, le village des grosses -bestes, qui est en un bout de <i>Maragnan</i>, & luy deffendans -d’approcher entierement du lieu où habitoient -les Peres : ce qu’il fit de poinct en point : car -jamais il ne nous fut posible, quelque asseurance que -nous luy peussions donner de venir nous voir, & disoit -que ses esprits nous craignoient, & s’il leur desobeyssoit, -ses jardins demeureroient à faire, n’y travailleroient -plus & il perdroit son authorité entre ses -semblables. Que ses esprits luy avoient conseillé de -se retirer de <i>Maragnan</i>, avant que nous y fussions arrivez, -<span id="pg_294" class="pagenum">294</span>afin de vivre avec luy doucement comme ils -avoient faict jusqu’à ce jour : Tels & semblables discours -tenoit-il aux habitans de <i>Taperoussou</i>, une partie -desquels adjoustoit foy à ce qu’il racontoit : Et pour -ceste occasion, plusieurs femmes se jettoient sur ses -<span class="folionum">verso.</span>genoux, avec larmes & grands cris, le prians de ne -point sortir de leur contree, & ne dresser son chemin -vers <i>Yuiret</i> où nous estions, specialement puis que -les esprits le luy avoient defendu, autrement il luy -arriveroit du mal. Considerez, Lecteur, la mauvaitié, -& la crainte de ces Demons, mauvaitié à empescher, -tant qu’il leur est possible, que les hommes ne viennent -à la lumiere de la verité, ains persistent soubs l’obscurité -des tenebres de l’infidelité. C’est le propre -de la malice de fuir la clarté, de peur que ses mauvaises -œuvres ne soient manifestees, & par ainsi son -authorité aneantie. La crainte, qu’ils ont des serviteurs -de Dieu, la presence desquels ils ne peuvent -non plus soustenir, que le hibou peut supporter les -vifs rayons du Soleil, & les Crapaux la fleur & odeur -de la vigne, monstre combien grande est la puissance -que Dieu a donnee à son Eglise sur les Potentats -de l’Enfer : Poursuivons.</p> - -<p>Deux Barbiers Principaux gouvernoient les deux -Nations des <i>Tabaiares</i> ennemies l’une de l’autre, lesquels -Barbiers nourrissoient leurs peuples en abus & -communiquoient souvent avec les Diables souz diverses -<span class="folionum">fol. 314.</span>formes d’oyseaux. Celuy du costé de <i>Thion</i> -meschant & mal-heureux (qui n’a jamais voulu venir -en l’Isle, ains detournoit, tant qu’il pouvoit, ses semblables -d’y venir) nourrissoit une Chauve-soury dans -sa loge, qu’ils appellent <i>Endura</i>, laquelle parloit à -luy d’une voix humaine en <i>Topinambos</i>, & si haut -quelquefois qu’on la pouvoit entendre à six pas de -la loge, non distinctement, ains confusement & d’un -son enfantin : Le Sauvage luy respondoit demeurant -seul en sa loge : car quand il s’appercevoit qu’elle -vouloit parler à luy, il faisoit sortir ses gens.</p> - -<p><span id="pg_295" class="pagenum">295</span>Pendant que nos gens furent là, pour faire -apprester les Sauvages à passer de leur pays en -l’Isle, la curiosité esmeut quelques François, qui -avoient ouy dire des merveilles de ce Sorcier, de -prier leurs comperes, que quand ils recognoistroient -le colloque d’entre le Barbier & la Chauve-soury, il -les en advertissent ce qu’ils firent : Et ainsi s’approchans -doucement & finement de la demeure de l’Enchanteur, -ils entendirent librement la voix de l’un & -de l’autre, & voulans se joindre plus pres, en intention -de pouvoir distinguer les mots de leur pourparler, -<span class="folionum">verso.</span>ils furent descouverts par le Sorcier, la -Chauve-soury se retirant : lors ce Barbier les appella -sans se fascher, & les fit entrer chez luy, leur demandant -ce qu’ils vouloient, & pourquoy ils estoient -la escoutans ? Les François luy respondirent, qu’ils -avoient esté informez par les Sauvages ses semblables -qu’il avoit une visible & familiere communication avec -<i>Giropary</i>, & qu’ils desiroient d’en experimenter quelque -chose, & c’estoit l’occasion pourquoy ils s’estoient -ainsi approchez, & qu’ils avoient bien entendu & remarqué -deux voix, la sienne, & une autre plus douce -& claire. Il est vray, dit-il, je parlois maintenant -à ma chauve-soury, laquelle m’est venuë dire des -merveilles & de grandes nouvelles : car elle m’a dit -qu’il y avoit guerre en France, & que les <i>Caraibes</i> -de <i>Maragnan</i> n’estoient pas où ils pensoient : que je -ne m’estonnasse de rien, & que je demeurasse ferme -avec elle dans ce pays, sans aller avec mes compatriotes -en l’Isle : d’autant que nous n’y demeurerions -pas longtemps, pource que les François s’en retourneroient -en leur pays : Elle m’a dict aussi qu’il y -<span class="folionum">fol. 315.</span>en a plusieurs de <i>Tapouïtapere</i> qui sont fuis dans les -bois. Ayant dict cecy, les François luy demanderent, -comment il nourrissoit & entretenoit ceste Chauve-Soury ? -Il respondit que son Esprit un jour, pendant -qu’il estoit seul, luy dict, qu’il vouloit desormais -parler à luy sous la forme de ce hideux Oyseau, & -<span id="pg_296" class="pagenum">296</span>pourtant qu’il luy fist une petite demeure en sa loge, -ou il viendroit coucher & prendre son repos, & mangeroit -de toutes les viandes dont luy-mesme mangeoit, -& quand il voudroit parler à luy, qu’il l’escouteroit -& luy respondroit. Que cét Esprit aussi, quand -il auroit envie de luy communiquer quelque chose -de nouveau, l’appelleroit par son nom, & parleroit -à luy dans la loge ou dans les bois, où il commanda -au Barbier de luy faire une niche, dans laquelle il se -retireroit & parleroit à luy tousjours sous la figure -d’une Chauve-Soury : voilà dict le sorcier, le lieu où -elle se tient, montrant un des coins de sa loge, où -estoit la niche accommodee de Palmes : là, adjousta-il, -elle vient, converse avec moy, nous discourons ensemble, -& mange ce que je luy donne.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Je ne puis passer cecy que je ne remarque beaucoup -de particularitez : la 1. Pourquoy le Diable a pris -plustost ceste forme de Chauve Soury que d’un autre -Oyseau. 2. comment le Diable contrefait la parole humaine. -3. de la verité de ces nouvelles de France : & -comment se peut faire que le Diable sçache tout ce qui -se passe au monde. 4. Pour quelle raison il usoit -de viandes. 5. de la situation du lieu qu’il requeroit -pour discourir avec son Enchanteur.</p> - -<p>Pour satisfaire à la 1. difficulté, nous disons -que l’axiome des Philosophes. <i>Le semblable cherche -son semblable</i>, est tres-veritable experimenté tant és -choses Physiques que surnaturelles : par ainsi le -diable qui par sa superbe est devenu un Esprit immonde, -recherche aussi en la nature pour l’ordinaire -les formes plus horribles & immondes qu’il peut -trouver pour se communiquer à ses bons serviteurs -& amis. Je sçay bien ce que dict S. Paul. <i lang="la" xml:lang="la">Ipse enim -Sathanas transfigurat se in Angelum lucis</i>, que Sathan -rusé Cameleon, pour seduire les simples prend la -forme d’un Ange de lumiere, c’est à dire, se revest -<span class="folionum">fol. 216.</span>de belles figures ou tient des discours en apparence -fort bons, mais c’est afin de mieux joüer son jeu. -<span id="pg_297" class="pagenum">297</span>Par ainsi les belles formes de femmes, & filles qu’il -prend pour attirer à soy les luxurieux, cela ne vient -d’autre principe que du desir de tirer apres luy -chacun selon son inclination. Et pour ce subject, -dict S. Thomas que le Diable naturellement ne peut -hayr les Anges bien heureux, pource qu’il communique -avec eux en la nature : Mais quant à la difference -de la justice qui est és Anges, & de l’injustice -qui est és Diables, il leur est impossible de -les aymer. Je tire de ceste conclusion deux inclinations -qu’ont les Demons : l’une naturelle, par laquelle -ils ayment les choses belles ou au moins ne -les peuvent hayr : l’autre procede de la coulpe & de -la superbe : par laquelle ils ayment & recherchent -les choses sales & abominables, & ne peuvent autrement, -à cause qu’ils sont confirmez en ce bouleversement -d’apetit, la coulpe demeurant la maistresse de -la nature. Et ainsi disons nous vulguairement que -le Diable a horreur des turpitudes & meschancetez -qu’il faict faire aux hommes par ses instigations : -vous entendrez cecy suivant la distinction de la nature -<span class="folionum">verso.</span>& de la coulpe qui est au Diable.</p> - -<p>Voicy donc une des premieres causes pour laquelle -ce cruel Behemot prend la figure de Chauve-Soury : -à laquelle j’en adjouste une autre tiree d’une -proprieté peculiere aux Chauve-Sourys de pardelà : -C’est que ces vilains Oyseaux nocturnes, beaucoup -plus horribles & grands que ceux de pardeçà, viennent -trouver les personnes couchees & dormantes en leur -lict<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, & leur arrachent une piece de la chair, puis en -succent le sang en grande quantité, sans que le blessé -puisse se reveiller : Car ils ont ceste autre proprieté -de tenir l’homme endormy, pendant qu’ils succent -son sang : & estans saouls le quittent, le sang au -reste ne laissant de tousjours distiller, ce qui rend -la personne debile, & par plusieurs jours a de la -peine à marcher. Sathan ne pouvoit mieux choisir -pour representer son naturel & sa cruauté : car il -<span id="pg_298" class="pagenum">298</span>vient de nuict, sous les tenebres de l’ignorance & -infidelité trouver les hommes endormis és delices de -leur chair, & leur arrachent l’inclination naturelle -<span class="folionum">fol. 317.</span>qu’ils ont vers Dieu, il a beau moyen de succer à -son aise le sang instrument de la vie, les affections -& passions de ses captifs, pour les rendre debiles & -impuissans à tout bien, & à rechercher leur salut.</p> - -<p>La 2. difficulté est, comment le Diable contrefait -la voix humaine : veu qu’il n’a ny organes ny -langue pour ce faire : ains sa parole n’est autre que -la manifestation de son desir & volonté, lors qu’il -parle aux autres Diables ses compagnons, & aux -hommes par les impressions fantastiques qu’il estend -à la veuë de l’imagination : Neantmoins la saincte -Escriture nous aprend qu’il s’est servi de la langue -du serpent pour seduire nostre premiere Mere : Dieu -le permettant ainsi ; car il ne peut rien en la creature -tant il est foible & indigent, sans la permission -de Dieu : & avec cette permission il peut former un -corps en l’air, & articuler ses affections & desirs -sous telle langue qu’il luy plaist. Nous le voyons és -possedez, par lesquels il discourt de plusieurs langues -inconnuës. Je laisse là mille autres façons avec lesquelles -il faict voir aux Enchanteurs ce qu’ils desirent -<span class="folionum">verso.</span>de luy : car cela n’est à nostre propos.</p> - -<p>Nous avons remarqué tiercement les nouvelles -qu’il donna des troubles qui estoient en France, à -sçavoir, de cette levée de gens-d’armes derniere -passée : & comment cela se peut faire. Je diray avec -S. Augustin, que les Demons surpassent en legereté -tout autant qu’il y a de corps en la machine de ce -monde, & qu’il n’y a rien de corporel qui puisse -s’esgaler à leur vitesse. En 24. heures le premier -mobile fait cette grande course tout autour des voutes -inferieures, espace qui surmonte toute la computation -qu’en pourroient faire les Mathemaciens, tellement -qu’en une heure il vous depesche je ne sçay combien -de mille lieuës. Adaptez maintenant cecy à la -<span id="pg_299" class="pagenum">299</span>legereté que peuvent avoir ces esprits, qu’en peu de -momens ils auront fait le tour du monde universel, -& là sçavent & voyent ce qui s’y passe, & de là -prennent conjecture de predire les choses futures : -Si les Courriers alloient aussi viste, nous aurions à -chaque heure des nouvelles de tous costez.</p> - -<p>Quartement elle usoit des viandes soit que cette -<span class="folionum">fol. 318.</span>Chauve-soury, fut vraye, de laquelle le Diable se servoit, -& pourtant avoit besoin de nourriture, soit que ce -fut seulement une representation exterieure en l’imaginative, -& par consequent n’avoit aucune necessité -de viande, pour vivre : nonobstant ç’a tousjours esté -la coustume des Demons de manger & boire en apparence -en la compagnie de leurs tres-chers officiers, -imitant en cecy l’exemple des bons Anges en l’Ancien -Testament, lesquels mangeoient avec les S.S. Personnages -tels que furent Abraham, Loth, Thobie, & autres.</p> - -<p>Sinquiesmement, la situation du lieu que cet -esprit demandoit à sçavoir les bois & le creux des -arbres, ou quelque encoignure d’une loge solitaire -chose qui fait voir l’inclination aquise de ces esprits -rebelles par leur condamnation de faire leur demeure -és lieux obscurs, deserts tristes & melancholiques, -craignans mesme, s’il faut ainsi parler, la lumiere -creée, & la douceur de l’harmonie. Vous le pouvez -voir en la personne de Saül possedé, lequel estoit -appaisé par le son de la harpe de David. Et Asmodee -<span class="folionum">verso.</span>fut lié par l’Ange Raphaël dans le fond du -desert, & Sathan enchainé par l’Ange de l’Apocalypse -dans le puys des Abysmes : Et ce pauvre possedé -des legions diaboliques, que Jesus-Christ delivra, logeoit -de nuit & de jour, dans les sepulchres des trepassez. -Mais les Anciens feignoient que Cerberus -tiré de l’Enfer à la veuë de ce beau Soleil ne pouvoit -s’empescher de vomir l’Aconite, jusques à ce -qu’il luy fut permis de retourner vistement en ces -cavernes tenebreuses. Cecy soit dit pour le sorcier -du vilage du grand <i>Thion</i>.</p> - -<p><span id="pg_300" class="pagenum">300</span>Quant au <i>Pagy-ouassou</i> des vilages de <i>La farine -detrempée</i> il advertit les siens quelques mois auparavant -que les François arrivassent là, que les <i>Caraybes</i> -viendroient bien-tost, & leur apporteroient des marchandises : -& faut notter qu’ils ignoroient du tout -que les François fussent en l’Isle de <i>Maragnan</i>. A -cet advertissement de leur Sorcier quelques uns se -vestirent des chemises & autres hardes qui leur restoient -du temps jadis que les François habitoient -avec eux : & ainsi vestus s’en allerent agacer les -<span class="folionum">fol. 319.</span>villages de <i>Thion</i> à fin de les espouvanter leur disans, -Rendez vous à nous : car nous avons les François -avec nous : voylà les chemises & les hardes -qu’ils nous ont données. Ces paroles intimideront fort -<i>Thion</i> & ses gens : & songeoient à fuir, n’eut esté que -les messagers envoyez par les François arriverent, -qui les asseurerent du contraire, & que les François -viendroient à eux aussi-tost qu’on auroit envoyé des -embassades en l’Isle. Vous pouvez voir par cet exemple -combien ce rusé Sathan donnoit d’authorité -à ces <i>Pagys</i>, leur faisant predire les choses à venir : -Mais cette sienne ruse n’est pas trop grande touchant -le point de prediction : par-ce qu’il voyoit la -diligence que les François faisoient à rechercher les -Peuples voisins, & l’envie & resolution qu’ils avoient -pris d’aller trouver ces Nations la part où elles se -trouvoient : Partant ce bon valet en advertit son -maistre.</p> - -<p>Les Diables usent d’une autre façon de parler -& communiquer avec les Sorciers de ces Pays, sçavoir -est : Ils font faire un trou en terre dans les -loges escartées : & là les sorciers se couchent sur le -<span class="folionum">verso.</span>ventre, mettent la teste au trou les yeux fermez, & -font les demandes telles qu’ils veulent au demon, & -en ont responce par une voix procedante du fond -de ce trou. Cette façon de faire estoit fort ordinaire -parmy la Gentilité : & laissant les histoires prophanes, -je m’en raporteray du tout à ce qui est escrit au -<span id="pg_301" class="pagenum">301</span>1. des Roys, chap. 28. lors que Saül alla consulter la -Sorciere d’Endor, laquelle se courbant en terre, la -teste & la face dans un trou, faisant ses invocations, -elle s’escria, <i lang="la" xml:lang="la">Deos vidi ascendentes de terra</i> : J’ay veu -des Dieux montans de la terre : Ce n’est pas sans -raison qu’elle s’escria & usa de ces mots, J’ay veu -des Dieux : d’autant que ces enchantemens ne pouvoient -avoir de force qu’à faire venir quelques -Diables : mais Dieu voulut que la propre ame de -Samuël montast à sa parole, à fin de prophetiser le -dernier malheur de Saul, qui avoit recours en ses -necessitez aux devins & sorciers.</p> - -<p>J’ay entendu de quelques François demeurans -au vilage d’<i>Vsaap</i>, qu’un sorcier de ce lieu estoit fort -craint & redouté par les Sauvages, par-ce que chacun -sçavoit qu’il parloit librement au Diable en la -<span class="folionum">fol. 320.</span>maniere cy-dessus dite, & n’osoient aprocher de sa -loge, quand ils voyoient la porte fermée, se doutans -qu’il traitoit & communiquoit avec son demon de ses -affaires. Il y a une vieille Sorciere en l’Isle qui ne -se fait connoistre que bien secrettement, les Sauvages -en font grand estat, & n’est employée qu’aux maladies -incurables : quand tous les Sorciers sont venus -au bout de leur rolet, alors elle est invitée, seurement -amenee & en cachette. Un jour arriva, à ce que -m’ont dit quelques François, qu’elle vint à <i>Vsaap</i> pour -faire une guerison desesperée, & au prealable que -de rien commencer : elle s’enferma dans une loge -separée au milieu de la place du vilage, & lors fit -ses invocations & enchantemens diaboliques sur le -corps du malade, faisant paroistre visiblement son -demon. Les François qui m’ont raconté cecy, furent -curieux d’aller voir par quelques fentes ce que cette -sorciere faisoit, mais les Sauvages les en empescherent -tant qu’ils peurent, leur disans que les esprits de -cette femme estoient dangereux & mauvais : tellement -que si quelqu’un d’eux alloit les espier, ils -<span class="folionum">verso.</span>luy torderoient infalliblement le col la nuit suivante. -<span id="pg_302" class="pagenum">302</span>Les François se moquerent de tout cela, & allerent -bellement à cette loge, au grand estonnement des -Sauvages qui les regardoient, les estimans par trop -hardis & presomptueux : & faisans un trou à la closture -de Palme, ils regardoient les gestes de cette -femme, & apperceurent je ne sçay quoy de monstrueux -au tour d’elle, sans pouvoir distinguer la forme, & -s’en retournerent ainsi.</p> - -<p>Pendant que j’estois malade, quelques-uns me -parlerent de cette malheureuse creature en grande -loüange & estime : comme celle qui ne manquoit jamais -de rendre la santé à ceux qui la prioient de ce faire : -vous pouvez penser si ces paroles m’estoient agreables. -Je me suis laissé conter aussi de certains -Barbiers de ces Contrés là qu’ils avoient des logettes -dans les bois, esquelles ils alloient consulter leurs -esprits : & de fait, c’est une chose assez frequente -tant dedans l’Isle qu’és autres Pays voisins, que les -Barbiers & sorciers batissent des petites loges de -<span class="folionum">fol. 321.</span>Palme és lieux les plus cachez des bois : & là plantent -de petites Idoles faictes de cire, ou de bois, en -forme d’homme<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a> : les uns moindres, les autres plus -grands, mais ces plus grands ne surpassent une coudee -de haut. Là en certains jours ces Sorciers vont -seuls portant avec soy du feu, de l’eau, de la chair -ou poisson, de la farine, may, legumes, plumes de -couleur, & des fleurs : De ces viandes ils en font -une espece de Sacrifice à ces idoles, & aussi bruslent -des gommes de bonne odeur devant elles, avec les -plumes & les fleurs ils en paroient l’Idole, & se tenoient -un long temps dans ces logettes tout seuls : -& faut croire que c’estoit à la communication de -ces esprits.</p> - -<p>Cette perverse coustume prenoit accroissement, -& s’enhardissoit és villages proches de <i>Iuniparan</i>, où -demeuroit le Reverend Pere Arsene, tellement qu’il -trouvoit au destour des bois de ces Idoles de cire, -& quelquefois dans les Loges. Il y pourveut par -<span id="pg_303" class="pagenum">303</span>les exorcismes qu’il fit en sa Chappelle contre ces -diables si hardis & outrecuidez, & depuis je n’en ay -point oüy beaucoup parler. Considerez icy la presomption -<span class="folionum">verso.</span>de Sathan, qui en tout lieu, & en toutes -nations, quand il peut, se faict recognoistre par -quelque espece d’adoration & de sacrifice, sçachant -bien que nulle Religion peut estre, bonne ou mauvaise -sans quelque espece de sacrifice & representation -de la chose que nous adorons. Voilà pourquoy -il inventa les Idoles au lieu des vrayes Images que -Dieu avoit commandé d’estre erigees au Tabernacle, -& depuis au Temple de Salomon : Et au lieu des -vrays sacrifices, que Dieu establit en sa Loy, cet -esprit superbe procura d’avoir des Autels & des -Sacrifices de toute sorte de bestes & des fruicts de -la terre : Et combien que ceste Nation des Sauvages -n’ait en public aucunes ceremonies de Religion, ny -priere ny oraison : Neantmoins ces Sorciers en particulier -servent au diable selon que j’ay dit.</p> - -<p>Or pour fermer ce discours : je diray que ces -gens facilement croyoient qu’on peut avoir des Esprits -particuliers, mesme les François : je vous en donneray -des exemples.</p> - -<p>Comme le Sieur de la Ravardiere estoit en son -<span class="folionum">fol. 322.</span>voyage de <i>Para</i>, au retour de la guerre des <i>Camarapins</i>, -il fut adverti par une femme que les Sauvages -du village où il estoit logé, avoient resolu -de le mettre à mort, les François & les <i>Tapinambos</i> -qui estoient allez avec luy. L’on fit ce que l’on peut -pour en sçavoir la verité, mais ils eurent tous bonne -bouche, & ne confesserent rien. On s’advisa de faire -accroire aux Sauvages de ces pays là, qu’en la montre -ou petite horloge que portoit le Sieur de la Ravardiere, -il y avoit un esprit caché, lequel excitoit tout ce -mouvement que l’on voyoit au dedans & au dehors : -& qu’il reveloit aux François les choses les plus secrettes : -partant on fit venir le Chef, auquel on dit, -que s’il permettoit que l’eguille de la montre que -<span id="pg_304" class="pagenum">304</span>portoit le dit Sieur, parvint jusques à un tel point -du Quadran, que l’esprit qui estoit là dedans diroit -la verité : pour ce, luy dit-on, tiens, prend & porte -avec toy cecy, & si tu vois que l’éguille avance -jusques là, precede nostre esprit, & nous viens manifester -le tout. Il prit la montre & la porta chez -<span class="folionum">verso.</span>luy, & voyant que cela marchoit en allant, il creut -facilement que c’estoit l’esprit des François qui donnoit -un tel mouvement, & n’attendit qu’il parvint au -but qu’on luy avoit prescrit, ains il revint, declara -tout, & rendit la montre.</p> - -<p>Le Capitaine d’un navire de guerre nous donna -une fort belle Image qu’il avoit prise dans un navire -Portuguais qui s’en alloit à Fernambourg. Je fis -mettre par hasard cette Image, à l’heure qu’on me -l’apporta, sur l’un des cofres de nostre Chambre : & -voicy qu’au mesme temps plusieurs femmes Indiennes -vindrent en nostre Loge, lesquelles appercevans cette -Image en bosse fort vive, diversifiee de couleurs sur -la couche d’or, s’estonnerent, & ne vouloient point -entrer disans. <i>Y auaëté asse quege seta ?</i> Qu’est-ce -que cela de nouveau qui est si furieux, & nous regarde -si vivement ? Il nous faict peur. Je les fis -entrer leur disans, qu’elles n’eussent point peur, & -que c’estoit une Image des Serviteurs de Dieu. Je -fus tout estonné qu’elles s’en allerent à ses pieds -pleurer sa bien-venuë, puis me vindrent demander -<span class="folionum">fol. 323.</span>quelle viande il aymoit, afin de luy en aller querir. -Je me pris à sousrire de leur simplicité, & fist -oster l’Image que je mis en la Chappelle Sainct -François.</p> - -<p>Chose quasi toute semblable arriva à un <i>Tabaiare</i> -fort simple, lequel contemplant de la porte un tres-beau -Crucifix que nous avons en la Chappelle S. -Loüis : jamais il ne me fut possible de le faire entrer -dans la Chappelle, disant à mon Truchement, Voilà -qui me regarde trop vivement, il est vivant sans -doute, & j’aurois peur qu’estant entré sans estre -<span id="pg_305" class="pagenum">305</span>baptisé, il ne me fist du mal. Plusieurs autres ont -fait le semblable, mais prenant le Crucifix entre mes -bras, je leur faisois voir que ce n’estoit que du bois, -representant par telle figure ce que <span class="sc">Jesus-Christ</span> -avoit enduré pour nous. Cecy leur arrivoit de la -superstition, comme j’ay dit, que leurs Sorciers avoient -semé entr’eux, tant de leurs Idoles que de leurs -Esprits.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch12">De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees par -les Sorciers du Bresil.</h3> - -<p class="c">Chap. XII.</p> - - -<p>Ce Prince seroit bien marry de laisser rien d’entier -au service de Dieu, qu’il ne taschast de l’imiter -fausement, afin de l’introduire au cult superstitieux -de sa superbe. Dieu avoit jadis institué les eaux de -Purification en l’Ancien Testament, faictes & composees -de diverses matieres & ceremonies diverses, -selon le but & subject auquel elles devoient estre -employees, tantost pour purifier les hommes, maintenant -les vases & ustensiles du Temple : une autre -fois les habits, maisons et tout le mesnage. Semblablement -<span class="folionum">fol. 324.</span>ce Demon institua en la Gentilité les -eaux de lustration, desquelles les Payens se servoient -à diverses fins, ainsi que les Juifs : car les hommes -en estoient lavez & aspergez avant que de se presenter -au sacrifices, comme aussi les ustensiles des -Temples des Idoles, & les maisons, habits & mesnage -<span id="pg_306" class="pagenum">306</span>des infidelles. Voyons si ce mal-heureux serpent s’est -point oublié d’amuser nos Sauvages de telles superstitions.</p> - -<p>Quand vous n’auriez point d’autres exemples -que celuy que j’ay allegué au Traicté du Temporel, -des barberies que fit ce Sorcier venu des plaines de -<i>Miary</i>, cela seroit suffisant pour voir entierement les -folies & abus que l’ancien trompeur a sursemees parmy -les peuples, touchant le poinct que nous traictons. -Mais d’autant que j’ay apris des discours des Barbiers -mesme, avec lesquels j’ay parlé, plusieurs singularitez -qu’ils faisoient pour amuser leurs gens : je serois -marry d’en priver le Lecteur.</p> - -<p>C’est donc la coustume des <i>Pagys-Ouassous</i> de -<span class="folionum">verso.</span>celebrer en certain temps de l’annee des lustrations -publiques<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>, c’est à dire des purifications superstitieuses -par aspersion d’eau sur les Sauvages : & bien que le -tout depende de leur fantaisie, composans ces ablutions -à leur caprice, neantmoins pour l’ordinaire ils -font emplir d’eau des grands vaisseaux de terre, & -proferans secrettement quelques paroles dessus & -soufflans de la fumee de <i>Petun</i>, & meslans un peu -de poudre de la Loge où ils sont, ils se mettent à -danser, puis apres le Barbier prend des branches de -Palme, qu’il trampe là dedans, & en asperge la compagnie. -Cela fait, chacun prend de cette eauë dans -des <i>Couis</i> ou escuelles de bois, & s’en lavent, comme -aussi leurs enfans.</p> - -<p><i>Pacamont</i>, Grand Barbier de <i>Comma</i><a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, me contoit -un jour qu’il faisoit sortir de l’eau de terre, avec laquelle -il lavoit ces gens, au grand estonnement de -tous ces Barbares, qui voyoient sortir si nouvellement -cette eauë du milieu de sa Loge, & la recevoient -comme si elle eust esté miraculeusement envoyee par -les Esprits : mais le rusé avoit emply un grand vaisseau -<span class="folionum">fol. 325.</span>d’eau, laquelle s’escouloit par soubs terre dans -des canaux de bois creux qui est en grande quantité -au Bresil : & ainsi il trompoit ces gens.</p> - -<p><span id="pg_307" class="pagenum">307</span>Le Diable avoit persuadé aux Gentils plusieurs -sortes d’abus és eaux, fontaines & ruisseaux. Les -Nymphes habitoient aux unes, les Deesses aux autres : -les unes faisoient un effet, les autres un autre : les -unes estoient facheuses & dangereuses, les autres -agreables & asseurees : les unes sacrees, les autres -prophanes. Pareillement ces Sauvages ont une opinion -superstitieuse, que quand ils voyent certaine espece -de lezards, lesquels ressemblent aux Mourons de deçà, -ou aux Lezards veneneux de diverses couleurs, courir -dans leurs eaux, ils estiment que cette fontaine est -dangereuse pour les femmes, & que <i>Giropari</i> boit de -cette eauë : Ayant sceu cette superstition je m’en -servy pour me delivrer de l’importunité & incommodité -que me faisoient les femmes se lavans dans la -fontaine de nostre lieu de S. François : car je fis courir -le bruit qu’il y avoit là de ces Mourons : pas une du -depuis n’en voulut aprocher, sinon les Esclaves du -<span class="folionum">verso.</span>Fort, ausquelles il estoit deffendu de se laver dans -la fontaine par ce moyen j’eus le loisir de la faire -clorre & fermer à la clef, afin de conserver l’eau -en sa netteté. Cette superstition va jusques là qu’ils -croyent que ces Lezards se jettent sur les femmes, -qu’ils les endorment & ont leur compagnie, tellement -qu’elles deviennent grosses de leur fait, & produisent -des Lezards au lieu d’enfans : Et c’est pourquoy -pendant que ce bruit fut en sa vigueur, les Esclaves -du Fort ayans commandement d’aller querir de -l’eau en ce lieu, venoient en compagnie armees de -bastons, de couteaux & autres instrumens semblables -pour se deffendre, disoient-elles, de ces Lezards, -qui ne fut pas une petite risee à tous nous autres -François.</p> - -<p>Outre les eaux de lustrations & diaboliques ablutions -pratiquees par ces Barbiers ils usent d’une -façon particuliere à communiquer leur esprit aux autres : -& c’est par le moyen de l’herbe de <i>Petun</i>, laquelle -estant mise dans une canne de Roseau, ces Sorciers -<span id="pg_308" class="pagenum">308</span>en attirent la fumee, laquelle ils degorgent sur les -<span class="folionum">fol. 326.</span>assistans, ou la soufflent de la canne sur iceux, les -exhortant de recevoir leur Esprit & la vertu d’icelui. -Ne diriez vous pas que ce cauteleux Dragon vueille en -ceste fausse ceremonie imiter Jesus-Christ quand il -donna son Esprit à ses Apostres, & la puissance à -eux & à leurs successeurs de le donner en sa personne -à ceux qui seroient initiez aux sacrez Ordres ; -Ainsi qu’il est porté en S. Jean. <i lang="la" xml:lang="la">Insufflavit & dixit -eis, Accipite Spiritum Sanctum.</i> Il soufla sur eux, & -leur dit, Recevez le Sainct Esprit ; Car d’où ces Barbiers -auroient-ils pris ceste ceremonie Sathanique, si -le Diable ne la leur avoit montré ; pour ce qu’ayans -tousjours esté enfermez dans ceste grande & vaste -prison du Bresil, sans aucune communication du viel -monde ; ils ne pouvoient l’avoir apprise d’aucune autre -Nation. Ces souflemens leur sont fort particuliers, -comme une ceremonie du tout necessaire pour donner -guerison aux malades : Car vous les voyez attirer -par leur bouche, tant qu’ils peuvent, le mal, disent-ils, -du patient dans leur bouche & gosier, & contrefaisans -la bouche toute pleine, bandee & boursoufflee, -ils laschent tout d’un coup ce vent enfermé dehors, -<span class="folionum">verso.</span>faisant autant de bruit presque qu’un coup de pistolet, -& crachent apres à grande force, disant que -c’est le mal qu’ils ont succé, & taschent de le faire -croire au malade.</p> - -<p>A ce propos nous prismes un jour grand plaisir -le sieur de Pesieux & moy au village d’<i>Usaap</i>. Il -y avoit un pauvre garson Sauvage vivement tourmenté -d’une colique du pays : Un de ces Barbiers -vint exercer son attraction d’esprit sur son petit ventre, -faisant plusieurs mines, & se reprenant à diverses -fois, & ce d’autant qu’il voyoit que nous le regardions -attentivement, nonobstant pour toutes ses aspirations -& attractions le garson ne cessoit de crier ; En fin il -nous vint trouver apportant en ses mains deux ou trois -petits cloux, & nous dit : voilà ce que je luy ay tiré -<span id="pg_309" class="pagenum">309</span>du ventre ; il a les boyaux tous pleins de cela, il me -les faut tirer les uns apres les autres : de peur que -si je ne les luy tirois en gros, ils ne luy crevassent -les tripes & ecorchassent le gosier. Il le fit acroire -à ce garson qui ne cessoit de crier qu’on luy tirast -les cloux du ventre. Si ces loges eussent esté couvertes -d’ardoises, je pense qu’il eust mis en la teste -<span class="folionum">fol. 327.</span>de ce garson d’avoir mangé les lates & les cloux de -la couverture ; mais n’ayans pas les cloux de fer -communs entr’eux, je ne sçay comment il peut embaboüiner -les assistans & leur persuader ceste folie. Je -pourrois icy rapporter plusieurs semblables exemples, -mais celuy-cy suffit pour faire entendre le sujet que -je traitte.</p> - -<p>Or si c’est chose digne d’admiration de voir la -malice de l’Esprit infernal en tout ce que nous avons -dit jusques icy : beaucoup plus grand doit estre nostre -étonnement, en ce que je vay dire : parce qu’il a -estably la confession auriculaire entre ces Sauvages. -Je ne dy rien que je n’aye entendu de mes oreilles -de la bouche de <i>Pacamont</i>, & semblablement par le -recit d’autres Sauvages & François. Ce grand <i>Pagy</i> -en sa Province de <i>Comma</i> alloit visiter quand il luy -plaisoit les vilages de son cartier, & la commendoit -que chacun vint à confesse à luy, specialement les -jeunes femmes & les filles : & quand il trouvoit quelques -une qui ne vouloient pas tout dire, il les menassoit -de son Esprit, qu’au cas qu’elles ne dissent -tout il les tourmenteroit & sçavoit finement recognoistre -<span class="folionum">verso.</span>si elles disoient tout ou non. Puis il leur donnoit je -ne sçay quelle sorte d’absolution, mais le galant sçavoit -bien apres dire les nouvelles de l’escole, remarquant -les unes & les autres pour telle & telle action, -& neanmoins cela, il n’a pas laissé d’exercer ce mestier -& façon d’entendre les confessions jusques au -temps que nous arrivasmes là. Pensez je vous prie, -qui luy pouvoit avoir appris ceste maniere de confesser -auriculairement, menacer ses semblables qu’au -<span id="pg_310" class="pagenum">310</span>cas qu’ils celassent quelque chose son Esprit les -batroit, & que confessant tout, son Esprit les absoudroit.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">fol. 328.</span></p> - -<h3 id="t2ch13">Des Signes manifestes de la ruine du Diable en -ces Pays de Maragnan.</h3> - - -<p>Le sauveur du monde en S. Marc, auparavant -que de monter à la dextre de son Pere, donna -charge à ses Apostres & Disciples d’aller par tout -le monde universel, convertir les infideles, les asseurant -par certains signes & marques d’une prochaine -ruine de l’Empire des Demons, à sçavoir, <i lang="la" xml:lang="la">Signa eos -qui crediderint hæc sequentur : In nomine meo dæmonia -ejicient, linguis loquentur novis, serpentes tollent, -& si mortiferum quid biberint, non eis nocebit. Super -ægros manus imponent & benè habebunt</i> : Ces signes -suivront ceux qui croiront, ils chasseront les Diables -en mon nom, ils parleront nouveaux langages, ils -<span class="folionum">verso.</span>osteront les serpens, & s’ils boivent quelque venin -mortifere il ne leur nuira point : ils imposeront leurs -mains sur les malades & s’en trouveront bien. Pour -entendre clairement ces paroles, il faut noter avec les -Peres & Docteurs, qu’elles ont esté pratiquees literalement -par les premiers Chrestiens : d’autant qu’il -estoit necessaire en ce premier âge de l’Eglise, laquelle -devoit combatre l’obstination des Juifs & la -folle sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a -esté estenduë par l’Univers, & que l’obstination des -Juifs a esté condamnee de tous, & la sagesse humaine -tenue pour vanité : il n’a pas esté necessaire -d’effectuer literalement ces signes en toute les conversions -<span id="pg_311" class="pagenum">311</span>de mecroians, ains seulement la pratique -Allegorique & Mystique a esté suffisante. Et c’est -ce que nous voulons montrer en ce chapitre avoir -esté faict & se faire tous les jours parmy ces terres -de <i>Marignan</i>.</p> - -<p>Premierement il est dit, <i lang="la" xml:lang="la">In nomine meo dæmonia -ejicient</i>, ils chasseront les demons en mon nom. -Dans les deux ans que j’ay esté en <i>Maragnan</i> j’ay -veu cecy executé en diverses façons : c’est que les -Diables ont faict paroistre realement la pœur & la -<span class="folionum">fol. 329.</span>crainte qu’ils avoient du nom de Dieu, procurans par -toutes les voyes du monde, d’empescher nostre Mission, -de persuader à leurs Barbiers qui leur estoient -plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils -avoient commandement de s’approcher de nous, donner -terreur aux Sauvages du signe de la Croix & les inciter -à les arracher, exciter les mauvais exemples pour -tourner en risee ce que saintement nous enseignons -à ces Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans -de <i>Marignan</i>, <i>Tapouïtapere</i>, <i>Comma</i>, les <i>Caietez</i>, -ceux de <i>Para</i> & <i>Miary</i>, à ce qu’ils eussent à fuir -dans les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne tombassent -en la cadene & captivité des François ou -Portuguaiz : cependant il est arrivé tout autrement : -car au temps que nous estimions que tout estoit perdu, -ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la puissance -de son nom, retenant non seulement ces Sauvages -aupres de nous, les rendant faciles & obeissans à sa -parole, mais aussi il a fait que ces Barbares mesprisent -leurs sorciers & la puissance des Diables tenans -pour certain que le nom de Dieu & l’ablution -de Jesus-Christ fait fuir <i>Gyropari</i>. J’en donneray de -<span class="folionum">verso.</span>beaux exemples.</p> - -<p>Vous vous souviendrez de ce que j’ay dict cy-dessus -tant des Barbiers des plaines de <i>Miary</i> que -des habitations de <i>Thiü</i>, comme les Diables leur manifestoient -la crainte qu’ils avoient des croix plantees au -nom de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & de nous ses chetifs serviteurs : -<span id="pg_312" class="pagenum">312</span>Et comme quelqu’un de leurs principaux m’entretenoient -sur ce que ces Barbiers n’avoient voulu venir avec -eux : je luy en demande la raison : il me dict : Parce que -<i>Giropari</i> craint le <i>Toupan</i>.</p> - -<p><i>Acaiouy</i> Principal de Miary, duquel nous parlerons -cy-apres plus amplement, lors qu’il me vint -trouver pour me demander congé de faire sa loge aupres -de moy : ne voulant demeurer avec les autres -au fort : il me dict qu’entre les raisons qui l’emovoient -à bastir sa loge prez de la nostre, c’estoit que <i>Giropari</i> -n’osoit approcher du lieu où nous habitions, puis -que nous estions venus exprez afin de le chasser -du pays.</p> - -<p><i>Pierre le Chien</i> Sauvage baptisé à Dieppe il y -a plusieurs annees nous contoit, aux sieurs de la Ravardiere, -de Pisieux, & autres & à moy sur la demande -qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, -<span class="folionum">fol. 330.</span>que Dieu l’avoit tousjours gardé en mille dangers -pour ce qu’il estoit Chrestien, & faisoit fuir les Diables -dés-lors qu’il entroit en un village, que ses semblables -estoient asseurez, quand ils estoient avec luy, & ne -craignoient point <i>Giropari</i>.</p> - -<p>Autant en croioient les habitans de <i>Tapoïtapere</i> -des nouveaux Chrestiens lesquels ils estimoient commander -à <i>Giropari</i> & le chasser, & estoient bien aise -d’avoir des Chrestiens en leurs vilages pour la mesme -raison. Cecy m’a esté rapporté assez souvent tant par -Martin François Indien, que par les François. Et à -ce sujet nous inculquions dans l’esprit des Catecumenes -ce poinct & croyance, que sitost qu’ils seroient -lavez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne -les devoient desormais craindre aucunement.</p> - -<p>Somme c’est un bruit general dans tous ces pays -que les Diables sont des mauvais Espris lesquels -redoutent les <i>Pays</i> & les <i>Karaïbes</i>, c’est-à-dire les -Peres & tous ceux qui sont baptisez. Il me souvient -que mille fois parlant aux Sauvages de ceste matiere, -ils me respondoient, <i>Gyropari yportassouassequegésera</i>, -<span id="pg_313" class="pagenum">313</span>le diable est à present bien pauvre & gueux, il a -grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit : <i>Giropari -<span class="folionum">verso.</span>ypochu, Toupan Katou</i>, le diable est meschant, il -est cruel, il ne vaut rien ? Mais Dieu est tres-bon. Que -pourriez-vous desirer d’avantage pour l’accomplissement -de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale -ruine du diable ? Voilà les diables qui confessent eux-mesmes -qu’ils craignent le nom de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, les -armes de sa Passion, & mesme ses serviteurs, dissuadent -leurs plus intimes amis de s’approcher de -nous, renversent le ciel & la terre pour empescher -nos entreprises, suscitent tout ce qu’ils peuvent inventer -pour les rompre : En fin ils donnent du nez en terre, -sont au bout de leurs finesses : Ceux qui jadis les -craignoient, les meprisent à present. Que reste-il -sinon de poursuivre les choses encommencees.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Linguis loquentur novis</i>, ils parleront nouveaux languages. -Vraiement nos Sauvages de <i>Maragnan</i> parlent -un language bien nouveau, puis qu’aucun devant nostre -Mission sinon ce <i>Marata</i> Ancien, c’est à dire un des -Apostres de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, duquel nous avons parlé -cy devant, ne leur appris à parler comme ils parlent -à present à sçavoir, la profession du Christianisme, -<span class="folionum">fol. 331.</span>en recitant le Symbole des Apostres <i>Arobiar Toupan</i> -&c. & parler à Dieu par l’Oraison Dominicale, -<i>Orerouue &c.</i> dresser leurs vies & leurs actions suivant -les commandemens de Dieu, <i>ymoeté yepé Toupan</i> -&c. & selon les commandemens de l’Eglise <i>Are -maratecouare ehumè &c.</i> laver & fortifier leurs ames -par les S. Sacremens. <i>Iemongaraïue &c.</i></p> - -<p>N’est ce pas parler un langage nouveau que -discourir ensemble des mysteres de nostre Foy tels -que sont l’Unité d’Essence en Dieu & Trinité de -Personnes : que le Fils de Dieu ait pris un Corps -dans le Ventre Virginal : qu’il soit mort luy qui est -Autheur de vie : que les meschans sont aux Enfers : -que tous les hommes resusciteront en corps & en ame : -& de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et cependant -<span id="pg_314" class="pagenum">314</span>voilà les discours ordinaires de nos Barbiers, -qui par cy-devant ne parloient que de tuer, manger, -rotir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de -leurs lubricitez paillardises & folies. Celuy qui voudra -bien peser cecy, s’etonnera d’un tel changement -parmy des Barbares qui ne sçavoient chose aucune, -<span class="folionum">verso.</span>que ce que simplement la nature leur avoit enseigné.</p> - -<p>Les Juifs croioient que les Apostres fussent sortis -d’un cabaret pleins jusques au gosier de vin & de -viande, quand ils virent qu’en mesme temps les -Gentils de divers pays faisoient signe de bien entendre -ce qu’ils preschoient, & que les Apostres semblablement -entendissent leurs questions & demandes sur ce -qu’ils enseignoient : Je vous dy pareillement que les -Sauvages estoient estonnez & perdus quand ils voioient -leurs semblables baptisez discourir en leur langue de -choses si hautes, si profondes, & si nouvelles, comme -celles que nous leurs apprenions par les truchemens, -& disoient les uns aux autres : D’où vient que ceux cy -parlent si bien du <i>Toupan</i> & que les Pays leur ayent -peu apprendre de si belles choses, qu’ils nous recitent, -& mesme nos enfans qui sont plus sages que nous, -& que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont -devancé : desquels pas un, quoy qu’ils ayent vescu -longtemps, ne nous a rien dict de semblable comme -font les Pays : Il faut de necessité qu’ils ayent parlé -à Dieu.</p> - -<p>Troisiesmement <i lang="la" xml:lang="la">serpentes tollent</i> : Ils osteront -<span class="folionum">fol. 332.</span>les serpens. Qui sont ces serpens du Bresil, lesquels -envenimoient de leur langue & de leur queuë ces -peuples ? Ne sont-ce pas premierement tous les grands -& petits Sorciers qui abusoient de leurs Nations ? La -Foy de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, estant comme la Cigongne, laquelle -purge les Pays où elle faict sa demeure des -serpens venimeux. Sainct Paul jetta en l’Isle de -Malte la vipere qui le tenoit au doigt, dans le feu. -Le doigt donné de <span class="sc">Jesus-Christ</span> aux Apostres, est -la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire -<span id="pg_315" class="pagenum">315</span>des Agents naturels doucement, sans contraincte, disposer -le subject à recevoir une nouvelle forme, par -le bannissement & ruyne d’une autre forme contraire : -Ainsi ces viperes jettees au feu, sont les Ministres -de Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre -la Nation abusee susceptible de l’Evangile, & de la -cognoissance de Dieu. Que si je dis qu’il semble que -le Sainct Esprit aye envers ces Sorciers de <i>Maragnan</i> -faict un plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les -Sacrificateurs du Paganisme : Je croy que mon opinion -sera bien receuë, par ce que ostez deux ou trois -<span class="folionum">verso.</span>de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne -desirent rien plus que d’estre baptisez : au contraire -rarement ces Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, -espousoient le Christianisme : Par ainsi nous -pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans -leurs poitrines sur la terre sont devenus oyseaux volans -dans l’Element de l’air suivans la Prophetie d’Isaye : -<i lang="la" xml:lang="la">De radice colubri egredietur Regulus, & semen ejus -absorbens volucrem</i> : De la racine de la Couleuvre -sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira -l’oyseau ; Ce que Vatable interprete en cette sorte<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a> : -<i lang="la" xml:lang="la">De radice serpentis egredietur Regulus, & fructus ejus -Cerastes volans</i> : De la racine du serpent sortira le -Basilic, & le fruict d’iceluy sera un Ceraste volant.</p> - -<p>Pour entendre ce passage il faut se souvenir -de ce qu’escrivent les Naturalistes, à sçavoir que les -grosses Couleuvres engendrent le Basilic : lors qu’elles -ont mangé un Crapaux : Mais le Basilic cherche les -Poules blanches, avec lesquelles il a conjonction & -de sa semence pondent des œufs, lesquels elles cachent -<span class="folionum">fol. 333.</span>dans un trou au sable à l’ardeur du Soleil, & de ces -œufs s’esclosent des serpens volans. Ils ne disent -rien en cet endroict, que je n’aye experimenté en -<i>Maragnan</i> selon le commun advis & opinion des Sauvages. -Car il m’arriva par deux fois qu’une Poule -blanche que j’avois, fit deux petits œufs, ronds comme -une Prune de Damas & picotez : puis changea son -<span id="pg_316" class="pagenum">316</span>chant, & eussiez dit, qu’elle estoit fole : Nos Sauvages -me dirent alors, qu’infalliblement le Basilic l’avoit -couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & jetter, -& brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit -des œufs qu’elle pondroit, en mourroit asseurément : -& si on laissoit les œufs sans les brusler, il en sortiroit -des serpens volans, qu’elle n’estoit la premiere, -ains souvent cela arrive, & aussi tost les Poules -changent leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons -cecy à nostre propos, & disons que la Couleuvre -ancienne est le Prince des Demons Sathan, -les Basilics sont les Diables ordonnez sur les Provinces -par Lucifer, afin de seduire le monde, les -<span class="folionum">verso.</span>serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que sont -les <i>Pagys</i> ou Barbiers du Bresil, lesquels veulent -acquerir des aisles pour changer d’Element, de la -terre en l’air, quitter leurs vieilles & abominables -coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs -abominations & service diabolique, & s’approcher du -Ciel, comme le reste des Indiens par l’ablution ou -lavement de leurs anciens pechez au Sacrement de -Baptesme.</p> - -<p>Ces Serpens aussi bannis du Bresil, sont ces -mal-heureuses coustumes & pechez abominables qu’ils -commettoient, tel qu’estoient les vilenies, rages & -vengeances, ainsi que nous avons discouru en autre -lieu assez amplement.</p> - -<p>Quatriesmement, <i lang="la" xml:lang="la">Et si mortiferum quid biberint -non eis nocebit</i> : Et s’ils boivent quelque poison -mortifere il ne leur nuira point. Le vray poison que -les ames avalent, est la fausse doctrine que le Diable -faict suggerer aux oreilles des nouveaux Chrestiens. -Vous le trouvez en plusieurs exemples du siecle -<span class="folionum">fol. 334.</span>mesme des Apostres : Comme certains seducteurs -s’en alloient débaucher les simples, lesquels avalans -la potion d’<i>Aconite</i> se sentoient aussi tost bourrelez -dedans l’ame & esbranlez en la foy, mais le Sainct -Esprit, duquel il est dit en la Genese, <i lang="la" xml:lang="la">Spiritus Domini, -<span id="pg_317" class="pagenum">317</span>ferebatur super aquas</i>, l’Esprit du Seigneur -estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non -encore perfectionnees ny esclairees, ou comme veulent -dire les autres, <i lang="la" xml:lang="la">Incubabat aquis</i>, il couvoit les eaux -du Chaos pour en tirer les belles Colombes, ainsi -que feignoient les Poëtes, des œufs de Thetis, couvés -par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent -Castor & Pollux, ou bien, <i lang="la" xml:lang="la">fovebat aquas</i> il eschauffoit -ces eaux encore froides : Le Sainct Esprit, dis-je, -excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces -nouveaux Chrestiens, que non pas celle des anciens -en la foy. Par ainsi il va voletant sur ces eaux -destournees du vray chemin par les mauvais discours -de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couvant les -œufs delaissez du Pere & de la Mere les ames fraichement -lavees, mais esloignees de la presence de ceux -<span class="folionum">verso.</span>qui les ont nettoyees : eschauffe ces eaux gelees par -le souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le -poison beu leur donne la mort, ains les ramenant -au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux qui -les avoient apres Dieu engendrez spirituellement à -<span class="sc">Jesus-Christ</span> pour leur faire vomir ce venin de leur -cœur, & reprendre la salutaire nourriture, par laquelle -elles se fortifieroient pour resister desormais à tous -esbranslemens.</p> - -<p>Cela se passa au Bresil, aussi bien qu’il se fit -du temps des Apostres, que quelque nombre de nouveaux -Chrestiens de <i>Tapouïtapere</i> estonnez des mauvais -discours d’un certain personnage, se despoüillerent -& renoncerent à demy au Christianisme : mais -nous y pourveusmes soigneusement : Aussi firent nos -Messieurs qui se rendirent tres-diligens à remedier -à ce mal, y apportans tout ce qu’ils jugerent estre necessaire, -& par ainsi ces nouvelles plantes fletries -d’une Bise gelante, retournerent à leur premiere verdeur -& vigueur, & nous revenans voir au Fort S. Loüis, -nous les encourageasmes à demeurer à jamais stables -<span class="folionum">fol. 335.</span>& fermes en la profession du Christianisme, & leur -<span id="pg_318" class="pagenum">318</span>enchergeasmes de ne s’esloigner point de <i>Martin -François</i> qui nous servoit en ces cartiers quasi comme -de suffragant : Le Diable par ce moyen se sentoit -de toutes parts acculé, & ses affaires alloient de jour -en jour en empirant. J’espere à present que j’escris -cecy, que les Peres qui sont par delà, luy donnent -de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en -decadence, & s’approche de sa totale ruine : Car -avant que je quittasse l’Isle, je voyois & experimentois -une disposition generale & universelle de la conversion -de ces peuples<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, specialement des enfans.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch14">Que les enfans du Bresil termineront & finiront le -Royaume de Lucifer, & commenceront à establir le -Royaume de Jesus Christ.</h3> - -<p class="c">Chap. XIIII.</p> - - -<p>Le Psalmiste Royal David en son Psalme 8. lequel -est institulé en cette sorte, <i lang="la" xml:lang="la">In finem pro torcularibus, -Psalmus David</i>. C’est à dire le Pseaume de -David qui doit estre chanté en action de graces au -Seigneur, sur la fin des vendanges, dit, par prevision -de la ruine totale de l’Empire de Lucifer sur les -ames infidelles, & de l’establissement du Royaume de -<span class="folionum">fol. 336.</span><span class="sc">Jesus-Christ</span> : <i lang="la" xml:lang="la">Ex ore infantium & lactentium perfecisti -laudem propter inimicos tuos, ut destruas inimicum -& ultorem</i>. Tu as perfectionné ta loüange par -la bouche des enfans & des petits à la mammelle en -dépit de tes ennemis ; à ce que tu destruises l’Adversaire -& le Tyran plein de vengeance. Rabbi Jonathas -embellit ce passage & l’esclaircit en cette -<span id="pg_319" class="pagenum">319</span>sorte : <i lang="la" xml:lang="la">Fundasti fortitudinem ut destruas Authorem -inimicitiarum & ultorem</i>. Tu as fondé la force de ton -Empire par la bouche & confession de foy des petits -enfans, pour monstrer ta grandeur, en ruinant de fond -en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur sanguinaire. -Et Sainct Hierosme dict : <i lang="la" xml:lang="la">Quiescat inimicus -& ultor</i>, Tu as fermé la bouche au seducteur ennemy -de salut & enragé contre les hommes par la voix -des enfans.</p> - -<p>Grande merveille que les enfans ont esté le -Symbole de la fondation prochaine du Royaume -de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & de la cheute de la puissance des -Demons. Je ne veux icy m’arrester beaucoup à relever -de plusieurs exemples ce traict de la providence -<span class="folionum">verso.</span>de Dieu, ains je me contenteray de rapporter -ce qui se passa au Triomphe de <span class="sc">Jesus-Christ</span> avant -sa Passion, lors que les enfans crioyent, <i lang="la" xml:lang="la">Osanna filio -David</i>, & que le Fils de Dieu soit le bien venu, qui -fut ce que ce S. Roy prendoit dire premierement, en -intitulant son Cantique <i lang="la" xml:lang="la">In finem pro torcularibus</i>, en -la fin pour les pressions, c’est à dire, en la fin du -Royaume de Sathan, & au commencement de la Passion -de <span class="sc">Jesus-Christ</span> quand ces enfans devoient -rendre ce tribut & recognoissance. Secondement de -jour en jour, & en suitte, en la fin & consommation -de la captivité de Sathan sur les ames infidelles : & -au commencement de la saincte Eglise, establie parmy -elles, & ce principalement par les enfans : chose que -je veux faire voir estre accomplie és enfans du Bresil.</p> - -<p>Ces jeunes ames, non encore corrompues ny -gastees des vieilles & mauvaises coustumes de leurs -Peres, montrent je ne sçay quelle disposition singuliere -& particuliere à recevoir comme un tableau ras, -telle peinture…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c small">(Lacune d’une feuille.)</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent"><span id="pg_320" class="pagenum">320</span><span class="folionum">fol. 345.</span>… répugnance : & nous leur facilitions le moyen de -l’entendre par les choses qu’ils voyoient journellement : -telles que sont les huitres croissantes sur les -branches des arbres, lesquelles prennent chair & vie -entre deux coquilles, sans aucune commixtion ny -emission de semence, ains de l’humeur marine & par -la chaleur du Soleil : Ainsi le Fils de Dieu au ventre -de la Pucelle, la saincte Vierge, son precieux sang -ayant fourny de matiere, & le Sainct Esprit de chaleur, -a pris son corps sans autre operation humaine. -Ils goustoient fort cette similitude, & me respliquoient -que plusieurs autres choses en leur pays s’engendroient -par la seule operation du Soleil, telles que sont les -lezards qui sortent des œufs, apres que la chaleur -du Soleil leur a donné la vie : partant qu’ils ne trouvoient -aucune difficulté en cela : ny aussi, que Dieu -se fust faict homme pour mourir, afin de sauver les -siens, parce que, disoient-ils, <i>Giropari</i>, qui est un -esprit meschant, entre dans le corps des animaux -monstrueux, pour nous faire peur, battre & tourmenter.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Sur tout j’admirois certes, comment si aisement -ils se persuadoient, la verité & la realité de <span class="sc">Jesus-Christ</span> -Fils de Dieu, soubs les especes de pain & -de vin, veu que nous voyons par deçà tant d’ames -errantes en ce poinct, lesquelles en toutes autres affaires -ne manquent point d’esprit & de jugement. Je -ne puis dire autre chose là dessus, sinon ce que la -Saincte Escriture dict aux Proverbes vingt cinq : <i lang="la" xml:lang="la">Sicut -qui mel multum comedit non est ei bonum, sic qui scrutator -est majestatis opprimetur à gloria</i> : C’est chose -bien douce que le miel, mais quiconque en mange -par trop, il n’y a rien qui offence d’avantage l’estomach : -De mesme il n’y a rien de plus suave & delicieux -que la consideration des œuvres de Dieu, & -la lecture des sainctes lettres, mais celuy qui entre -trop avant & mesure le tout à l’aulne de son esprit, -<span id="pg_321" class="pagenum">321</span>poussé de la superbe de son entendement. Il n’y a -rien plus asseuré qu’il demeurera opprimé des vifs -rayons de la gloire de sa Majesté : cela se voit és -yeux des hybous aveuglez, pour ce qu’ils veulent -contempler & juger de la face du Soleil & de sa lumiere : -<span class="folionum">fol. 346.</span>Au contraire ceux qui manient avec crainte -& humilité les mysteres de nostre Foy, sont esclairez -sans danger de leur veuë, & obeissent doucement à -la volonté & puissance du Souverain, lequel peut ce -qu’il veut, peut, veut & faict ce qu’il dict. Ces -pauvres Sauvages, je dy mesme ceux qui n’estoient -pas encore Chrestiens, si tost qu’on leur faisoit signe -qu’ils sortissent de l’Eglise, ils s’en alloient franchement, -demeurans neantmoins à la porte, laquelle estoit -fermee pendant que l’on disoit le Canon de la Messe, -& qu’on faisoit la communion : & disoient par ensemble -que le <i>Toupan</i> descendoit à cette heure là sur nos -Autels, beuvant & mangeant avec nous, & ne meritoient -pas demeurer devant luy, sinon lors qu’ils seroient -baptisez, & la plus part d’iceux se tenoit à -genoux, ayans veu les François faire le mesme : -Quant aux Indiens Chrestiens, ils s’agenoüilloient incontinent -qu’ils entendoient sonner la clochette, joignans -les mains & adorans Dieu. Ils appellent ce -mystere du tres-sacré Corps & precieux Sang du fils -<span class="folionum">verso.</span>de Dieu du mot de <i>Toupan</i>, c’est à dire, de Dieu -mesme, ainsi qu’il est porté en leur croyance, <i>Aséreou -yanondé Toupan rare</i>, c’est à dire, devant mourir -tu recevras le Corps de Dieu. Et encore que je recogneusse -en eux cette facilité de croire à ce secret -si profond, je n’osois me hasarder de les communier, -si ce n’eust esté en l’article de la mort, & aymois -mieux laisser cela à ceux qui viendroient apres moy, -parce qu’un jour donnant la communion à une Indienne, -laquelle j’avois faicte examiner autant qu’il -me fut possible avant que de luy donner le precieux -corps de Jesus Christ à Pasques, si tost qu’elle eut -receu l’Hostie sacree, elle se troubla fort, & ne la -<span id="pg_322" class="pagenum">322</span>pouvoit avaler, tellement qu’elle vint à hausser sa -main afin de me redonner l’Hostie, ce que j’empeschay, -luy disant qu’il n’y avoit que les Prestres -qui peussent la toucher, & qu’elle n’eust point de -crainte, & ne se troublast point de recevoir son Dieu, -que sa volonté estoit qu’elle le receust & l’avallast -hardiment, ce qu’elle fit moyennant un peu de vin, -que je luy mis dans la bouche avec le calice : ceste -<span class="folionum">fol. 347.</span>secheresse de la langue & de la bouche ne luy estoit -arrivee que d’une trop grandes timidité à recevoir -cette saincte viande, ce qui me fit resoudre desormais -de les laisser se bien fonder en la cognoissance -de cet article, auparavant que de leur administrer -le sainct Sacrement : & encore que plusieurs me demandassent -le <i>Toupan</i>, je les remettois à la venuë -de nos Peres.</p> - -<p>On n’a pas grande peine à les faire confesser -leurs fautes, mesme les femmes, & des choses, lesquelles -par deçà le sexe feminin faict toute difficulté -de declarer aux Prestres, tenans la personne de Dieu : -Ils vous disent fort librement, l’oüy, & le non, le temps, -le lieu, la qualité des personnes, & le nombre de -leurs pechez, sans aucune honte sote & mondaine, -comme nous voyons par deçà. Ils ne hesitent en rien -à croire l’effect du Baptesme, qui est le lavement -des peschez, la filiation de Dieu, & l’acquisition du -Ciel, & tiennent pour certain que ceux qui sont baptisez -vont en paradis avec Dieu : Cela s’entend pourveu -qu’ils ne retombent en peché mortel. De tout -<span class="folionum">verso.</span>temps ils ont creu qu’il y avoit un Enfer où estoit -<i>Giropari</i>, & avec lequel les meschans alloient : De -mesme ils tenoient par tradition que Dieu estoit bien -heureux là haut, & que les bons esprits demeuroient -avec luy : & quant à leurs Peres qui avoient bien -vescu, ils s’en alloient en un lieu de delices, terrestre -pourtant, ou rien ne leur manquoit. Suivant cecy il -nous fut bien aisé de leur faire entendre ce qu’ils devoient -croire du Paradis, de l’Enfer, & d’un troisiesme -<span id="pg_323" class="pagenum">323</span>lieu, dans lequel les ames sont purgees auparavant -que d’aller au Ciel, & d’un quatriesme où les petits -enfans qui ne reçoivent le Baptesme, mourans avant -l’usage de raison, estoient receus pour ne point endurer -de mal, aussi ne pouvoir jamais voir Dieu, le -Baptesme estant la clef du Ciel.</p> - -<p>On ne croiroit jamais, si l’experience ne le faisoit -voir, combien ces gens sont curieux de sçavoir les choses -de Dieu. Ils nous faisoient tous les jours mille questions -quand nous discourions avec eux de ces matieres, ainsi -que celles-cy : Comment Dieu avoit faict le monde. Si -c’estoit avec ses mains, ou si les bons esprits luy -avoient aydé à faire les Cieux, les Estoilles, le Soleil, -<span class="folionum">fol. 348.</span>la Lune, le Feu, l’Air, l’Eau & la Terre, les premiers -hommes, les premiers oyseaux, poissons, animaux, -reptiles, arbres & herbes. Ce qu’il y avoit -devant que le monde fust fait, ce que Dieu faisoit -estant tout seul ; & en quelle forme il est là haut au -Ciel. Par quel moyen il faict rouler le Tonnerre, & -envoye les pluyes : s’il parle aux hommes, si nous -estions descendus du Ciel, si nous estions naiz de -femmes, si nous avions veu les Anges & les Diables, -qui nous avoit apris tout ce que nous leur enseignions, -si nous ne mourions point : & apres que nous estions -morts comment on faisoit d’autres <i>Pays</i>. S’il y avoit -beaucoup de <i>Pays</i> en France, si tous estoient vestus -comme nous, s’il y avoit un Roy <i>Pay</i>, pourquoy nous -ne voulions point de femmes ny de marchandises, si -la Mere de Dieu avoit esté une fille comme une autre, -si elle avoit beu & mangé ainsi que nous, pourquoy il -estoit mort, s’il ne venoit point quelquefois du Ciel se -promener en terre, & parler à nous, si ces Apostres estoient -<i>Pays</i> comme nous, combien il y en avoit eu, pour quoy -<span class="folionum">verso.</span>les autres <i>Karaibes</i> François n’estoient pas aussi bien <i>Pays</i> -comme nous, si c’estoit nous-mesmes, qui nous fussions -faits <i>Pays</i>, ou si c’estoit un autre qui nous eust fait tels.</p> - -<p>A toutes ces demandes & plusieurs autres, nous -leurs respondions ce qui en estoit, & faisoient paroistre -<span id="pg_324" class="pagenum">324</span>exterieurement par leurs gestes & paroles le -contentement qu’ils en recevoient : aussi à la verité -le temps s’escouloit doucement parmy toutes ces demandes -& confabulations : Et pour ce que je veux -mettre cy apres les divers & plus singuliers discours -que j’ay eu avec les <i>Mourouuichaues</i>, c’est à dire, -les Principaux de <i>Maragnan</i>, <i>Tapoüitapere</i>, <i>Comma</i>, -<i>Caietez</i>, <i>Para</i> & <i>Miary</i>. Je ne me veux arrester davantage -sur ces questions & demandes : d’autant que -vous les verrez au long, & mes responces parmy ces -conferences, lesquelles comme j’espere, vous donneront -un grand contentement, vous asseurant que je les -rapporteray tres-fidelement, & ne m’escarteray que le -moins qu’il me sera possible, de la phrase ordinaire -qu’ils ont en leurs harangues : en quoy l’on m’excusera, -<span class="folionum">fol. 349.</span>comme aussi du passé, si l’on ne trouve tant -d’ornement en ceste Histoire, ainsi que requerroit la -curiosité du siecle : mon opinion est, que la beauté -d’une Histoire est la verité du faict & la simplicité -du stile. Que si je ne rapporte mot à mot ces Conferences, -ou que j’use de multiplicité de paroles, c’est -assez que je n’offenceray en rien la substance du -fait, & que cette abondance de discours sera du -tout necessaire & requise, afin de vous faire entendre -clairement leur intention & discours.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_325" class="pagenum">325</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch16">Conference premiere avec Pacamont grand Barbier de -Comma.</h3> - -<p class="c">Chap. XVI.</p> - - -<p>Ayant eu plusieurs Conferences avec ce Principal -& grand Sorcier j’ay avisé de les distinguer -par Chapitres, desquelles voicy la premiere.</p> - -<p><i>Pacamont</i> est petit de corps, vil & abjet, tellement -que qui ne le cognoistroit, on en feroit fort peu d’estat : -Cependant c’est le plus grand & le plus authorisé entre -tous les Principaux de ces pays de <i>Maragnan</i>, specialement -en la Province de <i>Comma</i>, qui est une des -plus belles, fertile & peuplee contree des <i>Tapinambos</i>. -Il a si grande puissance là dedans, qu’a sa seule -<span class="folionum">fol. 350.</span>parole il remuë tous les habitans, & y est craint extremement. -Il est fin & rusé autant que Sauvage -peut estre, & par ses ruses & finesses, il est parvenu -à ceste sienne authorité, grandeur & credit. On -le tient pour un souverain Barbier, tres-subtil sorcier, -& fort familier aux Esprits, qui a la mort & la vie -entre ses mains, donnant la vie & la santé à qui bon -luy semble : grand soufleur, & entretenoit les simples -par confessions, lustrations, encensemens, & semblables -autres choses, ainsi que nous avons dict cy-dessus. -Il se garda bien de venir des premiers saluër -les François & s’offrir à eux, voulant au préalable -experimenter ce qu’ils demandoient : Pourquoy -ils estoient venus : Et comme ils s’establiroient. Et -estant bien informé de tout cela, il s’en vint au fort -S. Louys faire son entree, salüer le sieur de la Ravardiere -d’une plaisante façon. Il estoit bien accompagné, -& ses gens revestus de plumes, & la plus forte -de ses femmes avec luy, & n’en avoit pas moins de -trente.</p> - -<p><span id="pg_326" class="pagenum">326</span><span class="folionum">verso.</span>Arrivé qu’il est à <i>Yuiret</i> ayant passé la mer -dans nostre Barque, laquelle estoit allee querir des -farines en son pays, où il y a plus de quarante lieuës -de mer de distance du Fort de S. Louys : arrivé, -dis-je, qu’il fut, il fit sçavoir au sieur de la Ravardiere -qu’il l’alloit trouver dans son Fort : Le sieur -l’attendit à cet effect : Cependant il fit arranger ses -gens les uns apres les autres qui le suivoient. Il -vint faire le tour des Loges lesquelles estoient basties -autour de la grande Place de S. Louys, haranguant -selon la coustume & recitant sa grandeur, & l’amour -qu’il portoit aux François, & le subjet de sa venüe, -semblablement la valeur & la puissance des François. -Ayant finy il s’approche de la porte du Fort, en un -carfour où estoient plusieurs François assemblez, considerans -les façons de faire de cet homme : Lors il commanda -à sa femme qu’elle se disposast à le porter -jusques au logis du Gouverneur. A quoy elle obeit : -Et ainsi montans sur elle à fourchon, à la mode que les -Indiennes portant leurs enfans, il entre au Fort & va -trouver le dict sieur : sa femme estoit noire comme -un beau diable, s’estant peinturee depuis la plante -des pieds jusques à la teste du suc de <i>Iunipap</i>. Pensez -<span class="folionum">fol. 351.</span>avant que de pousser plus outre en matiere, si la -compagnie peut s’empecher de rire, voyant un des -Princes du Bresil monté sur un si beau Rousin : Il -fut gracieusement receu & dict ce qu’il voulut pour -ses excuses : Et apres avoir faict ses affaires, il s’en -vint chez moy, en la loge de Sainct François accompagné -de ses gens emplumacez : Je luy fis tendre -incontinent un lit de coton tout blanc, où s’asseant, -il demanda à l’un de sa compagnie son cofin de -<i>Petun</i>, lequel le luy alluma aussi tost & le luy donna : -Et apres en avoir pris trois où quatre fois, & rendu -la fumee par les narines, il commença à me parler, -(j’estois assis vis à vis de luy en un autre lit de -coton, ayant mon Truchement prés de moy) gravement -& posement en ceste sorte.</p> - -<p><span id="pg_327" class="pagenum">327</span>Il y a plusieurs Lunes que j’ay le desir de te -venir voir, & les autres <i>Païs</i>, mais tu sçais toy qui -parles à Dieu, que nous autres qui sommes estimez -converser avec les Esprits, qu’il n’est pas bon ny expedient -d’estre legers & faciles, & aux premieres nouvelles -s’emouvoir & mettre en chemin : parce que -nous sommes regardez de nos semblables, & se -rangent à ce que nous faisons. La puissance que -<span class="folionum">verso.</span>nous avons obtenüe sur nos gens se conserve par une -gravité que nous leur monstrons en nos gestes & en -nos paroles. Les volages & ceux qui au premier -bruit apprestent leurs Canots, s’emplument, & vont -voir hativement ce qui est arrivé du nouveau, sont -peu estimez, & ne deviennent grands Principaux : -c’est ce qui m’a retenu & empesché de venir plutost. -Ceux de <i>Tapouïtapere</i>, & plusieurs de ma Province -sont venus devant moy, mais ils sont moins que moy. -Je me resjouys de vostre venuë, parce que j’apprendray -que c’est que Dieu. Je suis plus capable de le -sçavoir, qu’aucun de mes semblables. Je ne voudrois -pas que l’un d’iceux me precedast, ou que tu le lavasses -devant moy, & le fisses parler à Dieu : quand -tu m’auras enseigné ce que c’est que du <i>Toupan</i>, -j’auray plus d’authorité que je n’avois, & seray bien -plus estimé des miens que je n’estois : & seray sous toy -en mon pays : Et tu mettras en la bouche de ceux -que tu m’envoieras pour me le dire, ce que tu veux -que je face : & quand mes semblables verront que je -seray Fils de Dieu & lavé, tous le voudront estre à -<span class="folionum">fol. 352.</span>mon exemple.</p> - -<p>Ce me seroit une grande douleur, si tu prisois -quelqu’un plus que moy : Car j’ay tousjours faict -estat des choses hautes. J’ay esté curieux de hanter -les François & de les ouyr. Je sçay de mes ayeuls -l’histoire de Noë, lequel fit une barque, & mit ses -gens dedans, & que Dieu feit plouvoir en si grande -quantité par plusieurs jours, que la terre fut couverte -d’eau, laquelle creusa par apres les terres, fit les -<span id="pg_328" class="pagenum">328</span>montagnes, les valees, & la mer, & nous separa -d’avec vous. Noë fut nostre Pere à tous. Je sçay -aussi que Marie a esté Mere du <i>Toupan</i>, & qu’elle -n’a esté connuë d’aucun homme : Mais Dieu luy-mesme -s’est faict un Corps en son ventre : Et comme -il fut grand, il envoya des <i>Maratas</i>, des Apostres -par tout : nos Peres en ont eu un, dont nous avons -encore les vestiges. Vous autres <i>Païs</i> estes bien plus -grands que nous. Car vous parlez au <i>Toupan</i>, & les -esprits vous craignent : c’est pourquoy je veux estre -<i>Paï</i>. Il y a longtemps que suis <i>Pagy</i> & personne -n’a esté plus grand que moy. Je n’en fais plus d’estat : -Car aussi bien je voy que mes semblables feront -<span class="folionum">verso.</span>seulement conte de vous. Je voudroy bien que tu -voulusse venir en ma Province, c’est une bonne terre : -Il y a force Sangliers, Cerfs & Biches, tu n’en manquerois -point, & je serois tousjours avec toy.</p> - -<p>Je fis responce à ces paroles, que j’estois bien -aise de le voir, & que j’avois souvent ouy parler de -luy & de la puissance qu’il avoit : Et comme il trompoit -par diverses ruses les Indiens, leur faisant à croire -qu’il avoit un Esprit familier : mais que ma rejouissance -estoit bien plus grande de ce qu’il commençoit à -recognoistre sa faute. Il est bien vray que je descouvrois -par ce discours qu’il n’avoit l’intention telle -que Dieu la demandoit, pour estre mis au nombre de -ses enfans, & lavé de l’Eau Divine.</p> - -<p>Il reprist la parolle en ceste maniere. Que veux-tu -dire par la, que je ne cherche pas Dieu, comme il -faut ? Car je desire estre <i>Paï</i>, comme toy : me faire -admirer plus que jamais, parmy les miens, leur persuader -d’estre enfans de Dieu, & venir à toy afin -que tu les baptises, & faire en ma Province ce que -tu voudras, & qu’on die que moy qui estois grand <i>Pagy</i>, -je suis le premier à recognoistre Dieu & vous autres -<span class="folionum">fol. 353.</span><i>Païs</i> : Et estant estimé de grand esprit, les autres sous -mon ombre viennent à Dieu & facent comme moy : -Car si je ne me fais laver, plusieurs ne le feront pas -<span id="pg_329" class="pagenum">329</span>& dirons, attendons que <i>Pacamont</i> soit <i>Caraybe</i>, & -puis nous le serons, car il a meilleur esprit que nous, -& est bien plus subtil. Tu dois sçavoir qu’auparavant -que tu vinsses je lavois ceux de ma contree, comme -vous faites vous autres les vostres, mais c’estoit au -nom de mon esprit, & vous le faites au nom du <i>Toupan</i>. -Je souflois les malades & ils s’en portoient bien. Ils -me disoient ce qu’ils avoient fait, & j’empeschois que -<i>Giropary</i> ne leur fit tort. Je faisois venir les bonnes -années, & me vangois de ceux qui me meprisoient -par maladies. Je leur donnois de l’eau qui sortoit -du plancher de ma loge, & à present je ne fais plus -cela, & ne le veux plus faire : car c’estoit la subtilité -de mon esprit qui me suggeroit toutes ces choses -& me moquois des miens, lesquels estimoient cela estre -merveille, mais c’est qu’ils n’ont point d’esprit. Il est -bien vray qu’un François m’avoit apris à faire sortir -de l’eau ma loge.</p> - -<p>Je luy fis dire là dessus par mon Truchement, -qu’en cela mesme qu’il me venoit de repliquer -<span class="folionum">verso.</span>je trouvoy qu’il ne cherchoit pas Dieu comme il -falloit, par ce qu’il pretendoit par le moyen du Baptesme -de devenir plus grand & plus estimé entre -les siens, qu’il n’estoit auparavant par ses barberies -& enchantemens, & que Dieu demandoit de ses enfans, -qu’ils fussent humbles & contrits des fautes passées : -combien qu’en verité Dieu ne laisse d’extoller -les siens : beaucoup plus que les Diables ne font les -leur : & partant tandis qu’il auroit cet esprit, il ne -falloit qu’il esperast que les Peres le receussent au -Baptesme, mais bien lors qu’ils le verroient eslongné -de superbe & repentant de ses sorceleries. Comme je -disois ces paroles le Truchement du sieur de la Ravardiere -appellé <i>Migan</i> vint me trouver, à cause que -je l’avois envoyé querir pour entretenir <i>Pacamont</i> : -pour ce que ces Sauvages ont cela de naturel de -priser plus les Truchemens anciens que les jeunes. -Je luy raconté mot à mot tout ce que nous avions -<span id="pg_330" class="pagenum">330</span>conferé jusqu’à cette heure là & le priay de luy faire -une harangue correspondante à mes discours & aux -siens, & voicy ce qu’il luy dit.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 354.</span>Tu sçais bien qu’il y a longtemps que je converse -avec vous & avec vos Peres, quand nous estions -à <i>Potyiou</i>. Je t’ay dit souvent que tu estois un trompeur -& abusois tes semblables, lesquels sont de legere -croiance : Tu leur faisois acroire ce que tu voulois : -tes peres & tous ceux qui ne sont baptisez s’en vont -à <i>Giropary</i> dans les Enfers, & tu iras avec eux, si -tu ne fais ce que les <i>Pays</i> disent. Quand nous estions -avec toy devant que les Peres vinssent, nous ne laissions -pas de nous moquer de ce que vous autres -<i>Pagys</i> faisiez : nous ne disions mot pourtant : car ce -n’estoit pas ce qui nous amenoit, pourveu que nous -recueillassions les cotons ce nous estoit assez. Nous -prenions vos filles & en avions des enfans, à present -les <i>Pays</i> nous le deffendent, & n’oserois pour ce -suject aller encore à l’Eglise, ny moy, ny ceux que -tu vois qui n’y vont point : car les Peres nous ont -defendu d’y aller d’autant que Dieu defend la paillardise. -Tu as trente femmes, il faut que tu les laisses, -& te contente d’une, si tu desires estre fils de Dieu -& recevoir le Baptesme : penses au bien & au bonheur -<span class="folionum">verso.</span>que tu as maintenant de pouvoir t’afranchir & -delivrer des pates du Diable. Tes peres n’ont point -eu l’ocasion que tu as : c’est Dieu qui te pousse à -venir voir les <i>Pays</i>, & à luy demander le Baptesme : -Mais regarde que Dieu sçait tout & ne peut estre trompé, -veut & desire que ceux qui viendront à luy, renoncent -parfaitement au Diable & à toutes ses façons de faire.</p> - -<p>Il luy fit cette responce ; Ne sçais-tu pas bien -ce que j’ay tousjours esté entre les miens ? combien -ils faisoient estat de mes barberies ? ne sçais-tu pas -bien aussi que j’ay traité les François comme j’ay -peu & leur ay fait bonne chere. J’ay tousjours excité -mes semblables à leur donner leurs filles & leurs -marchandises pour des ferremens : j’estois bien aise -<span id="pg_331" class="pagenum">331</span>d’estre avec eux, à fin d’aprendre quelque chose de -nouveau, pour ce vous autres François avez bien -meilleur esprit & entendement que nous, & si tost -que j’entendis que les Peres estoient arrivez j’en fu -bien ayse, & dis à mes semblables : voilà qui est bien : -Ils nous aprendront à connoistre Dieu : je les veux aller -voir : c’est ce qui m’amene & de quoy nous parlions.</p> - -<p>Je dis à <i>Migan</i> qu’il luy fit entendre ce de quoy -je l’avois desja entretenu, à sçavoir qu’il estoit le -<span class="folionum">fol. 355.</span>bien-venu : mais qu’il falloit qu’il recherchast le Baptesme -avec humilité & repentance. <i>Migan</i> luy fit tres -bien reconnoistre cela en luy remettant devant les -yeux la grandeur & puissance de Dieu, & au contraire -la petitesse des hommes, specialement de ceux -lesquels estoient detenus en la captivité de Sathan. Il -trouva cecy fort bon, & me fit dire, qu’il ne faudroit -aucunement de me revenir voir le lendemain pour -parler avec moy de ses affaires : Par ainsi nostre conference -finit & s’en allerent de compagnie au Fort, apres -que je leur eu donné à chacun un coup d’eau de vie.</p> - -<p>Or il nous faut remarquer plusieurs belles particularitez -en ce discours, lesquelles autrement seroient -obscures & passeroient à la legere. Premierement le -faux zele qu’ont ces Sorciers de conserver leur authorité -& credit entre les leurs, prenans garde de -ne faire aucune action legerement, par laquelle ils -puissent estre jugez de leurs inferieurs, aussi inconstans -& imparfaits qu’eux, & par consequent aussi incapables -d’entretenir les esprits familiers qu’eux : supposans -que pour avoir la joüissance des esprits il faut estre -<span class="folionum">verso.</span>constant & grave, & ne se laisser emporter aux premiers -bruits. Considerez en cecy comment les Diables -abusent du flambeau naturel logé en l’homme, lequel -nous fait voir clairement que si nous desirons d’entretenir -le vray esprit de Dieu en nous, il faut necessairement -bannir la legereté & inconstance de nostre -interieur, nous retirer fermes au milieu de nous, & -ne rien faire ou dire que la raison n’aye discuté & -<span id="pg_332" class="pagenum">332</span>pesé : autrement nous sommes moindres, eu esgard à -la profession que nous faisons du Christianisme, que -ces sorciers lesquels se contraignoient d’estre graves -pour demeurer en bonne estime devant leurs semblables.</p> - -<p>Vous noterez secondement les effets de l’Esprit -diabolique, qui sont la superbe & grande presomption -se fourrant mesme parmy les choses sacrées, tant ce -venim est fort, qui veut agir contre son contraire : -Car il n’y a rien si contredisant que l’Esprit de Dieu, -& l’Esprit de Sathan : l’Humilité de <span class="sc">Jesus-Christ</span>, & -la superbe de Lucifer : l’abnegation du Chrestien, & -la presomption des enfans du Diable : C’est ainsi que -Simon le Magicien procedoit avec S. Pierre, requerrant -<span class="folionum">fol. 356.</span>l’Esprit de Dieu avec le prix de son argent, -afin de se faire reconnoistre pour grand par le moyen -du S. Esprit. Quel grand aveuglement, d’estimer que -Dieu fut le vassal de vanité ! Quelle pitié d’une -ame enchainée des obscuritez infernales ! Ce pauvre -sorcier du Bresil estimoit au commencement que nous -avions Dieu dans nostre poche, pour le donner à -qui bon nous eut semblé, & luy encharger expressement -de bien obeïr au maistre à qui nous le loüerions : -C’est ce serviteur & esclave Demon qui se rend -familier aux mechans pour faire mille badinages en -intention d’avoir apres leur ame, lequel avoit imprimé -cette fantasie en la teste de ce pauvre <i>Pagy</i>, Dieu -nous garde de tel danger.</p> - -<p>Troisiesmement, quant à ce qu’il dit de Noë & -de la Vierge, je n’oserois asseurer de qu’il tient cela : -si c’est des François, il n’y a pas grande aparence : -car tous les François qui ont esté par devant nous, -ne leur parloient que de saletez & concubinages : ou -si c’est d’une antique tradition, il semble que cela -soit : pour ce que dés lors que nous arrivâmes à -<i>Yuiret</i>, <i>Iapy Ouassou</i> nous fit presque un semblable -<span class="folionum">verso.</span>discours du deluge & d’un Apostre qui estoit venu en -leur terre, comme il est escrit au livre de R. P. Claude.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_333" class="pagenum">333</span></p> - -<h3 id="t2ch17">De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont.</h3> - -<p class="c">Chap. XVII.</p> - - -<p>Le lendemain du grand matin il ne manqua de -me venir voir, comme il m’avoit promis, acompagné -de ses gens : & ne voulut s’asseoir dans un lict, ains -il me prit par la main, & me dit, <i>Ché assepiak ok -Toupan</i>, je te prie mene moy voir la maison de Dieu : -car là je te veux parler, selon tes discours d’hier au -soir. Je luy dis qu’il vint apres moy, & que j’allois -l’y conduire : ce qu’il fit. Aussi-tost que tout son -monde fut entré, il les fit ranger vers la porte, & -s’approchant de moy, il me dit tout bas à l’oreille : -Ceux-cy ne sçavent rien & ne sont capables d’entendre -parler de Dieu : partant, je veux que nous -<span class="folionum">fol. 357.</span>parlions ensemble tout bellement : (j’avois faict tendre -nostre Chappelle de nos plus beaux ornements, & accomodé -sur les Escaliers de l’Autel plusieurs & differentes -Images :) Nous nous approchasmes de l’Autel -ayant le Truchement avec moy : Et à lors il m’interrogea -l’espace de plus de deux heures sur toutes -les pieces qu’il voyoit devant luy.</p> - -<p>Premierement il voulut sçavoir, ce que signifioit -le Crucifix, disant : qui est ce mort si bien faict -& tendu sur ce bois croisé ? Je luy fis dire, que cela -representoit le Fils de Dieu faict homme au ventre -de la Vierge, attaché par ses ennemis sur ce bois, -afin d’aquerir à son Pere, ceux qui seroient lavez -du sang qu’il voyoit ruisseler de ses mains, pieds & -costé. Il se tint par une espace de temps fort suspens, -regardant fixement l’Image du Crucifix : puis -en respirant, il lascha ses paroles : Comment, <i>Omano -Toupan</i> ? Quoy, est-il possible que Dieu soit mort ? -Je luy fis repliquer, qu’il ne falloit qu’il estimast que -Dieu fust mort, lequel avoit tousjours vescu dés -<span id="pg_334" class="pagenum">334</span><span class="folionum">verso.</span>toute eternité, que c’estoit luy qui donnoit la vie aux -hommes & aux animaux : ains seulement le corps qu’il -avoit pris de la Pucelle saincte Marie estoit mort, -pour accrocher à la mort <i>Giropary</i>, ainsi qu’il voyoit -faire aux enfans, lesquels voulans prendre un gros -poisson de la mer, qui mange les petits, font un appas -sur l’hameçon de leur ligne du corps d’un des -poissonnets, sur lequel le gros Poisson se jettant, il se -trouve pris, tiré, aterré, & mis à mort, à la faveur -& delivrance des petits poissons. Ainsi ce meschant -<i>Giropary</i> alloit devorant tous nos Peres, mais Dieu -voulut envoyer son Fils pour le prendre à la ligne, -de laquelle ceste Croix servoit de perche, ces clous -& ces espines d’haim ou de crochet, & son corps -d’appas : mais me fit-il respondre, pour quoy le Diable -avoit-il puissance sur nos Peres ? Parce, luy dis-je, -qu’ils avoient esté rebelles au commandement de Dieu, -mangé d’un fruict defendu, & s’estoient laissé tromper -au Diable souz la forme de Serpent. Et combien que -Dieu eust peu nous sauver par autres voyes, si trouva -il ceste façon plus douce & raisonnable, prenant le -<span class="folionum">fol. 358.</span>ravisseur par sa propre proye. Il se contenta de ces -paroles, & adjousta si le corps du <i>Toupan</i> estoit en -France encore sur le bois, comme cestuy-cy que tu -me monstre, & si tu l’as veu ? Non dis-je : mais il -resuscita peu apres qu’il fut mort, portant ce corps -là haut au Ciel, vivant & clair comme le Soleil, & -est assis au plus beau lieu du Paradis, devant lequel -tous les Esprits, & les Ames des gens de bien viennent -se courber, le remercians de ce qu’il a mis à mort -leur ennemy : Et en la faveur de ce corps, les nostres, -apres qu’ils seront morts, revivront & seront portez -au Ciel par les Anges, de nous, dis-je, qui sommes -lavez par le sang escoulé de ses playes : Et à l’oposite -vos corps, & ceux de vos Peres iront avec <i>Giropary</i> -dans les feux brusler pour tousjours, si vous -n’estes lavez en ce sang. Mais il faut, dit-il, qu’il -sorty beaucoup de sang de son corps, & que vous le -<span id="pg_335" class="pagenum">335</span>gardiez soigneusement, pour en laver tant de personnes. -Je luy respondis : Tu es encore trop grossier pour -entendre ces mysteres : il suffit qu’il aye une seule -fois espandu ce sang sur la terre, & qu’en memoire -& merite d’iceluy, nous lavions les Ames spirituellement -par l’eau Elementaire, que nous jettons sur les corps. -<span class="folionum">verso.</span>Ne voy-tu pas qu’une source ou fontaine persevere -tousjours en son cours, encore qu’elle n’aye esté creusee -qu’une seule fois de la main de Dieu ? Tu sçay -bien que l’Estoile Poussiniere, & le Chariot ont esté -une seule fois attachees au Ciel : Et cependant tous -les ans, si tost que tu les voy briller sur la teste, -elles t’envoient les pluyes, & arrousent tes jardins. Il -dit apres : C’estoient de meschantes gens ceux qui firent -mourir le <i>Toupan</i> : car il est bon, je l’ayme, & veux -croire en luy. Je luy dis : ils estoient abusez par -<i>Giropary</i>, comme tu es, lequel les incita à le persecuter, -faire mourir & crucifier, à cause qu’il les reprenoit -de leurs meschancetez, ainsi que nous faisons, -suivant le commandement qu’il nous en a donné : Et -tous ceux qui obeissent au Diable sont ses ennemis, -& luy en feroient autant, comme ceux-là ont faict, s’il -retournoit au Monde. Je voudroy bien, dit-il que tu -me donnasses une semblable image pour porter quant -& moy en ma province. Je rapporterois de mot à -mot à mes semblables ce que tu me viens de dire, -& luy ferois une plus belle loge que celle-cy. Je la -ferois bien fermer, personne n’y entreroit que moy, -& ceux que je trouverois capables d’entendre le discours -<span class="folionum">fol. 359.</span>que tu me viens de faire. Je luy fis responce. -Apres que tu seras Baptisé nous te permettrons d’en -faire une, en laquelle nous erigerons un Autel pareil -à celuy-cy, orné de mesme, & paré d’Images semblables -à celles-cy que tu vois.</p> - -<p>2. Il y avoit au pied du Crucifix, une Image de -Nostre Dame faicte en broderie d’une merveilleuse -beauté, & revetue de perles, que le sieur de S. Vincent -nous donna, quand il s’en retourna en France : laquelle -<span id="pg_336" class="pagenum">336</span>contemplant, il me demanda. Quelle est ceste femme -si belle & ce petit enfant devant elle, qu’elle regarde -les mains jointes ? Je luy fis dire que c’estoit la -figure de Marie Mere de Dieu, & ce petit Enfançon, -c’estoit le Fils de Dieu, quand il sortit du Ventre -d’Icelle. Il redoubla ces paroles deux ou trois fois, -<i>Ko ai Toupan Marie ?</i> Comment, est-ce là Marie Mere -de Dieu ? <i>Kougnam Ykatou</i>, que c’estoit une belle -femme. Je luy fis dire, qu’il falloit, qu’elle fust bien -belle, puis que Dieu l’avoit prise pour Espouse & -Mere de son Fils, que c’estoit la Princesse de toutes -les femmes, qu’elle n’avoit point eu d’autre Mary que -<span class="folionum">verso.</span>Dieu qui l’eust connuë, & que sans estre touchee elle -avoit enfanté le Fils de Dieu : que son Corps estoit -resuscité peu apres sa mort, ainsi que celuy de son -Fils, & avoit esté eslevee dans le Ciel par les Anges, -où il est à present assis aupres du Corps de son -Fils. Voilà, me dit-il, de grandes choses, qu’une fille -puisse enfanter sans homme. Comment, ce dis-je, ne -voy-tu pas que les huitres croissent sur les branches -des arbres, sans masle, ny aucune commixtion de semence ? -Dieu ayme la pureté : Car il est plus net -que lumiere du Soleil. Il est vray, dit-il, mais vous -sçavez de grandes choses, vous autres <i>Pays</i>. Vous -estes bien plus sages que nous : Car nous ne prenons -pas garde aux choses qui sont en nostre terre, -lesquelles nous voyons tous les jours : Et vous autres -en peu de temps les cognoissez.</p> - -<p>Ce n’est pas assez, luy dis-je, viens-çà avec moy, -& sois attentif à ce que je te feray dire par mon Truchement, -à la charge que quand tu l’auras sceu presentement -devant moy, tu en discoureras à tes gens que -tu as faict retirer à la porte : Car Dieu veut que -<span class="folionum">fol. 360.</span>tous soyent sauvez aussi bien les petits que les grands. -Ayant dict cela, je luy fis voir toutes les pieces & -portraits de la Creation & Redemption, luy montrant -avec une verge chasque partie d’iceux : En l’un la -creation des Cieux, & des Elemens, en l’autre la -<span id="pg_337" class="pagenum">337</span>creation des Poissons & des Oyseaux, en un autre -la creation des Animaux, arbres & herbes : & c’estoit -un plaisir de le voir si attentif sur ces figures des -Oyseaux, Poissons, & Animaux, afin de recognoistre -ceux de sa terre, & quand il en voyoit quelqu’un qui -approchoit au plus pres de la figure des leur, il ne -manquoit pas de nous dire, voilà un tel Oyseau, un -tel Poisson, ou un tel Animal : Et ceux qu’il ne -cognoissoit point, il me demandoit, s’ils estoient en -nostre pays, & comment nous les appellions : specialement -il arrestoit sa consideration à la figure de Dieu -qui estoit au milieu de tout cela les bras estendus, -sortant de sa bouche un brandon de vent, & me demandoit -ce que cela signifioit ? Je luy fis responce -que c’estoit pour representer, comme toutes choses -avoient esté faictes par la seule parole de Dieu, & -que sa puissance & l’estendue de sa domination touchoit -les deux extremitez du Ciel. Ce qu’il admira -d’avantage, fut la creation de la femme d’une des -<span class="folionum">verso.</span>costes de l’homme pendant qu’il dormoit, & voulut estre -informé de cela : Ce que je fis. C’est, dis-je, que -Dieu veut que tu n’ayes qu’une femme & non plus trente -comme tu as. Car si Dieu eust voulu que l’homme en -eust eu davantage qu’une, il les luy eust creées en -ce commencement, & n’en ayant creé qu’une encore de son -costé, il pretend que l’homme se passe d’une seule femme -laquelle il faut qu’il ayme & retienne, & non pas la -changer à la premiere fantasie, ainsi que vous faictes -vous autres qui suivez <i>Giropary</i>, lequel vous a persuadé -d’avoir plusieurs femmes, afin de vous revolter -les uns contre les autres, & vous entremanger à cause -des femmes, lesquelles vous allez ravir jusques dans -les Loges de leurs propres marys.</p> - -<p>Sur les Escaliers de l’Autel, les douzes Apostres -estoient rangez & le Pere sainct François, fort bien -faicts & enluminez ? Il me demandoit qui estoient -ces <i>Karaïbes</i>. Je luy fis responce que ces douzes, -estoient les douzes <i>Maratas</i> du Fils du <i>Toupan</i><a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>, lesquels -<span id="pg_338" class="pagenum">338</span>apres son Ascension au Ciel diviserent le monde -universel en douzes parts : chacun prenant la sienne, -<span class="folionum">fol. 341.</span>où ils allerent faire la guerre à <i>Giropari</i> & laver -tous les hommes qui voudroient croire en Dieu, & -avoient laissé apres eux des successeurs de l’un à -l’autre jusques à nous : Et choisissant Sainct Barthelemy, -je le luy montray disant : Tien, voilà ce grand -<i>Marata</i> qui est venu en ton pays, duquel vous racontez -tant de merveilles que vos peres vous ont -laissé par tradition. C’est luy qui fit inciser la Roche, -l’Autel, les Images, & Escritures qui y sont encore à -present, que vous avez veu vous autres<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>. C’est luy -qui vous a laissé le <i>Manioch</i>, & apris à faire du pain, -vos peres auparavant sa venue, ne mangeans que -des racines ameres dans les bois. Et pour n’avoir -voulu luy obeïr il les quitta, leur predisant de grands -malheurs, & qu’ils demeureroient un longtemps sans -voir de <i>Maratas</i>. Cela s’est passé ainsi qu’il l’a dit, -& n’avez eu depuis jusques à nous aucun, qui vous -delivrast des mains du Diable, & vous fist enfans de -Dieu. Prenez garde de n’en faire autant que vos -peres. Lors que je luy faisois tenir ce discours par -mon Truchement il contemploit l’Image de Sainct-François, -<span class="folionum">verso.</span>& me dict, Qui est celui la qui est habillé -comme toy ? C’est luy, dis-je, nostre pere à tous -nous autres <i>Païs</i>, lequel s’est vestu en ceste sorte. -Vit-il encore ? respondit-il, est-il en France ? T’a-il -envoyé & les autres <i>Pays</i> qui sont venus ? Non, -dis-je, il ne vit plus. Il est mort, car nous mourons -tous. Il a laissé des successeurs qui nous ont envoyé. -Il n’est plus en France. Il est là haut au Ciel avec -Dieu, où nous esperons aller apres luy. N’avoit-il -point de femme, dit-il, non plus que vous ? Non, luy -dis-je, car generalement tous les <i>Pays</i> n’ont point de -femme : d’autant qu’ils imitent le Fils de Dieu leur -Roy, lequel vivant en ce monde n’avoit point de -femme. Cela estant dict, il regardoit le Ciel & les -pentes qui couvroient nostre Autel, lesquels estoient -<span id="pg_339" class="pagenum">339</span>d’un beau damas à grand fueillage chamarrez & estofez -de passement & franges de fin argent avec le -devant d’Autel de pareille façon, & disant que tout -cela estoit beau, & que nous servions le <i>Toupan</i> -avec grande reverence, il me pria de le Baptiser, -avant qu’il s’en retournast, & que je luy donnasse -des Images pour porter avec luy en son pays. Il -<span class="folionum">fol. 342.</span>faut, luy dis-je, au prealable que tu sçaches parfaictement -la doctrine de Dieu. Ne m’as-tu pas dict, -respondit-il, tout ce qu’il faut sçavoir pour estre lavé ? -Non dis-je, ce n’est qu’un devis que j’ay faict avec -toy. Il y a bien d’autres choses à apprendre : Qui -me les apprendra ? dit-il : Je luy fis responce : si tu -veux sejourner, je te l’apprendray, ou te le feray -apprendre. Mais je ne te puis baptiser sitost, encore -que tu sceusses la doctrine du <i>Toupan</i>. Je -veux voir ta perseverance & attendre nos Peres qui -viendront bien tost, ainsi qu’ils m’ont promis. Ils te -baptiseront & iront avec toy faire la maison de Dieu -en ton vilage, & ne t’abandonneront plus. Entre-cy -& leur venuë ne cesse de haranguer en tes <i>Carbets</i> -à tes semblables ce que je t’ay appris. Ne fais plus -tes sorceleries, & par ce moyen nous t’aymerons & -les François, & si tu seras tousjours le bien venu. -Je le feray, dit-il, & n’y manqueray point. J’eusse -bien voulu pourtant que tu m’eusses lavé. Je ne faudray -de te venir souvent visiter, afin que j’apprenne -tousjours quelque chose de nouveau.</p> - -<p>Lors il appella ses gens lesquels estoient demeurez -<span class="folionum">verso.</span>tout ce temps contre la porte au bas de l’Eglise ; Quelle -obeissance & respect parmy les Sauvages ! & les fit approcher -de l’Autel, ausquels il descourut par le menu -de tout ce que je luy avois enseigné : il leur montroit -semblablement les Images & ce qu’elles signifioient. -Ces pauvres gens estoient comme hors d’eux-mesmes, -jetans à chasque fois des soupirs d’admiration à -leur mode, & apres tout cela il prit congé de moy -& s’en alla au Fort de Sainct Louys, où il se r’embarqua -<span id="pg_340" class="pagenum">340</span>pour s’en retourner en son pays : jusques à -une autrefois qu’il me vint visiter de rechef pour le -mesme subject, racontant comme il s’estoit aquitté -de ce que je luy avois recommandé à son partement, -à sçavoir, de haranguer aux <i>Carbets</i> ce que je luy -avois appris : & adjouta que tous ceux de sa Province -se feroient Chrestiens quand il seroit Baptisé : -Partant il me prioit de ce faire. Mais l’encourageant -de faire de mieux en mieux, je luy donnay bonne -esperance qu’il seroit Baptisé dans peu de temps, à -sçavoir à la venue des Peres de France. Nous eusmes -<span class="folionum">fol. 343.</span>ensemble plusieurs autres discours en ceste seconde -visite de la mesme matiere que dessus, il recevoit -ces cognoissances tres-avidement, montrant par ses -gestes un indicible contentement : Et en effect ceste -seconde fois qu’il nous vint voir, il fut fort modeste, -accompagné de peu de gens, sans avoir tant de plumacerie, -& ne me parloit plus arrogamment comme -il faisoit au commencement.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch18">Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere.</h3> - -<p class="c">Chap. XVIII.</p> - - -<p>Le grand Barbier de <i>Tapouitapere</i> est homme -fort venerable, d’une belle stature & bien faict, bon -guerrier, modeste, grave, & qui parle peu : grand -amy des François, possedant sur les habitants de sa -Province autant de puissance, que <i>Pacamont</i> dans -<i>Comma</i>, <i>Iapy Ouassou</i> en <i>Maragnan</i>, <i>La grand Raye</i> -<span id="pg_341" class="pagenum">341</span>aux <i>Caietez</i>, <i>Thion</i>, & <i>La Farine Detrempee</i> sur les -<i>Tabaiares</i>, riche en plusieurs beaux enfans qui sont -fideles aux François & Chrestiens, comme nous dirons -cy-apres. Il vint au Fort S. Louys accompagné -d’un grand nombre des siens, qui estoient environ -<span class="folionum">fol. 344.</span>trois ou quatre cens, pour faire travailler aux fortifications, -afin d’y envoyer apres qu’il auroit fait -son temps, le reste de ceux de <i>Tapouitapere</i>, les uns -apres les autres, presque à chaque fois deux ou trois -cens Sauvages. Pendant que son temps dura pour le -travail il demeuroit assis aupres de nos Messieurs -à regarder travailler ses gens, les exhortant à bien -faire. Je le fus voir en ce labeur, & me fit faire -ses excuses par le Truchement, de ce qu’il n’estoit -venu me voir dés son entree en l’Isle, en cette -sorte.</p> - -<p>Je ne te suis point allé trouver, d’autant que -j’ay plusieurs choses à discourir avec toy, qui requierent -du loisir : & m’a esté necessaire d’assister -mes gens au travail, afin qu’ils s’employassent courageusement -à fortifier cette place. Je ne manqueray -point de t’aller voir avec <i>Migan</i> que voicy, lequel -te fera entendre ce que luy diray, & me fera sçavoir -les merveilles que vous enseignez à nos semblables. -Je luy fis dire que je ne trouvois point cela mauvais, -ains j’estois bien aise de le voir assidu à la besongne, -à ce que ces terraces & ces fossez fussent bien tost -parachevez, pour resister à leurs ennemis, & que -<span class="folionum">verso.</span>nous aurions toute commodité de conferer ensemble : -que je ne respirois rien plus que cela, que nous -l’aymions fort, tant pour sa bonté naturelle, que -pour ce qu’il cherissoit les François, & leur avoit -tousjours esté fidele. Là dessus nous nous asseames -l’un contre l’autre, & devisasmes de plusieurs choses -indifferentes, specialement de la ferveur de ses gens, -& notamment des petits enfans à charger la terre, -chose qui luy donnoit, & à nous aussi, un grand -contentement, & me fit dire à ce propos, que ce -<span id="pg_342" class="pagenum">342</span>n’estoit pas sans raison que les petits enfans travailloient -fervemment & courageusement, puisque c’estoit -pour eux ce que l’on faisoit, & qu’iceux verroient -les merveilles que les François feroient un jour en -cette terre. Ils seront tous autres que nous, disoit-il, -car ils deviendront <i>Karaibes</i>, marcheront vestus, & -verront les Eglises de Dieu basties de pierre. Je luy -fis faire cette responce, qu’à la verité leurs enfans -seroient bien-heureux un jour : mais aussi qu’eux-mesmes -pouvoient joüir de la mesme fortune, que -<span class="folionum">fol. 345.</span>nous ne serions pas long temps sans qu’il vint du -secours & des navires de France, dans lesquelles -viendroient plusieurs <i>Pais</i> & bon nombre de François -vaillans en guerre, force ferraille & marchandises -qu’on leur donneroit : que lors on bastiroit des maisons -à la façon des François ; l’on iroit avec eux à -la guerre contre leurs ennemis, on feroit venir les -<i>Tapinambos</i> & autres alliez d’iceux, cultiver la terre -ferme és environs de l’Isle, qu’ils pourroient voir tout -cela, avant que de mourir. Apres ces paroles je pris -congé de la compagnie, & m’en revins chez nous. -Comme le temps de son travail fut accomply, il me -vint visiter, accompagné des principaux de ses gens, -& le Truchement <i>Migan</i> avec luy. Estant assis & -ayant pris du <i>Petun</i> selon leur coustume, il me fit -dire ces paroles.</p> - -<p>J’ay autrefois usé de plusieurs barberies qui -m’ont rendu grand & authorisé parmy les miens. Il -y a longtemps que j’ay recogneu que ce n’estoient -que des abus, & que je me moque de tous ceux qui -font ce mestier. Je n’ay point ignoré qu’il y avoit -<span class="folionum">verso.</span>un Dieu : mais de le cognoistre je n’ay sceu. Il seroit -impossible que le Soleil tournast & revint à sa cadence -tous les ans, que les pluyes & les vents fussent, -que les Tonnerres esclatassent si fort s’il n’y avoit -un Dieu, facteur de tout cela. Nous avons des meschans -qui vivent librement sans craindre aucun chastiment, -& nous croyons que ceux cy vont à <i>Giropari</i>. -<span id="pg_343" class="pagenum">343</span>Nous en avons d’autres qui sont bons, qui ne veulent -point tuer, donnent volontiers ce qu’ils ont à manger, -& avons opinion que ceux-cy sont aymez de Dieu, -& qu’ils ne vont point avec les Diables. Je fus fort -resjoüi quand on me dit, qu’il y avoit des <i>Pais</i> venus, -lesquels enseignoient le <i>Toupan</i>, & lavoient les -hommes en son nom : & c’est une des principales -causes qui m’amene icy pour vous voir, & dire ma -conception, laquelle est, que je desire estre instruit -& baptisé, pour ce que je sçay bien que vous -avez dict que tous ceux qui ne seroient baptisez, -seroient damnez, & que tous nos Peres sont perdus. -J’ay plusieurs enfans, je veux qu’ils soient Chrestiens -comme moy, afin que nous allions tous avec -Dieu. Je desire luy bastir une maison en mon -<span class="folionum">fol. 346.</span>village, & faire faire une Loge aupres pour l’un de -vous. Je le nourriray & ne manquera d’aucun vivre. -Je tiendray la main à ceux de ma Province lesquels -ont foy & asseurance en moy, à ce qu’ils soient faits -Chrestiens. Le Truchement m’ayant recité tout ce -que dessus, adjousta & me dit, Cet homme a de -grands sentimens de Dieu, & bien de la cognoissance : -car il use des mots les plus emphatiques -de sa langue pour mieux exprimer ce qu’il ressent -& cognoist, & a grand regret que vous ne le pouvez -entendre & comprendre : voyez à luy respondre -selon son desir.</p> - -<p>Faites luy entendre, dis-je, ces paroles le plus -eloquemment que vous pourrez sans vous haster. Les -François nous ont faict bon rapport de toy & de tes -enfans, tant de vostre fidelité, amitié, que d’une bonté -naturelle qui est en vous : & c’est le vray moyen de -recevoir bientost la faveur de Dieu, & obtenir sa -cognoissance & son Baptesme : Tu le vois ordinairement -devant tes yeux, que la bonne terre rapporte aisement -abondance de fruicts des semences jettees en elle. -<span class="folionum">verso.</span>L’homme est une terre, & l’Evangile la semence : quand -Dieu trouve une terre fertile non preoccupee de ronces -<span id="pg_344" class="pagenum">344</span>& d’espines, il y jette facilement son grain ; partant -j’espere beaucoup de toy & de tes enfans : que si -nous estions davantage de <i>Pais</i> que nous ne sommes, -je t’asseure que tu en aurois pour mener dés à present -avec toy : mais ayes patience, nous en aurons -bien tost. Ne laisse cependant de bastir la maison -de Dieu, & la Loge des <i>Pais</i>, afin qu’aussi tost qu’ils -seront arrivez, tu les puisses retirer & accommoder. -Tu ne peux demeurer icy longtemps à cause de ta -charge : Nous ne pouvons pas aussi aller vers toy -pour le peu que nous sommes : conserve en toy ta -bonne volonté, & Dieu t’aydera. Je m’apperçois bien -que tu as de grands sentimens de Dieu, & que son -Esprit t’a touché le cœur, & illustré l’entendement, -pour te faire dire ce que tu m’as fait entendre : c’est -un grand bien pour toy, ne le mesprise pas.</p> - -<p>Il me fit responce à cela. Je ne fus jamais -mauvais, & les tueries de nos Esclaves ne m’ont -<span class="folionum">fol. 347.</span>point pleu. Je n’ay point ravy les femmes d’autruy. -Je me suis contenté des miennes. Il est bien vray -que je me suis faict craindre, menaçant ceux qui me -mesprisoient de leur envoyer des maladies, qui tomboient -malade de peur. Car je n’ay jamais voulu -entretenir les Esprits, comme font les autres <i>Pagis</i>, -ains me suis servi seulement de la subtilité de mon -esprit, & de la grandeur de mon courage. Mes barberies -ne m’ont point tant aydé à acquerir l’authorité -que j’ay ; que la valeur laquelle j’ay faict paroistre -souvent en guerre. Je suis ancien, je ne veux plus -que la paix & douceur. Je luy fis dire que c’estoit -le meilleur, & qu’il n’avoit tant irrité le Souverain -contre luy, comme avoient faict les autres Barbiers, -lesquels communiquoient avec les Diables, qu’il demeurast -en ce repos de conscience jusques au jour -de son Baptesme. Cela dict, il me demanda à voir -la Chappelle, & s’enquesta de poinct en poinct ce que -signifioit tout ce qu’il voyoit, tant l’Autel, & ses Paremens, -que les Images. Je luy expliquay le tout à -<span id="pg_345" class="pagenum">345</span>son contentement : & ainsi il prit congé de moy pour -<span class="folionum">verso.</span>s’en retourner en son pays, ce qu’il fit. Je luy donnay -des Images pour porter avec luy ; qu’il receut -fort joyeusement, & luy declaray ce qu’elles signifioient, -& qu’il les gardast soigneusement dans ses -coffres, que <i>Giropari</i> les apprehendoit, par ce que -jadis le Fils de Dieu l’avoit vaincu en mourant sur -la Croix. Ainsi il s’en alla d’avec moy.</p> - -<p>Peu de temps apres <i>Martin François</i> fut converti -à la Foy, & luy permis de bastir une Chappelle -en son village, afin d’y celebrer la Messe, & y -baptiser quand nous irions à <i>Tapouïtapere</i>. Ce grand -Barbier, duquel nous parlons, en avoit quelque jalousie, -& me manda qu’il s’estonnoit, comment j’avois -permis que <i>Martin</i> fit une Chappelle en son village -devant qu’il en eust faict une au sien, & qu’il meritoit -bien à cause de sa grandeur, d’edifier le premier -une maison à Dieu en sa contree, & avoir des -Peres, selon que je luy avois promis. Je fis responce -à ceux qui m’apporterent ces nouvelles de sa part, -que je n’avois en rien outrepassé mes paroles & promesses, -qu’il estoit le premier de <i>Tapoüitapere</i>, à -qui j’avois permis de construire une Chappelle, que -<span class="folionum">fol. 348.</span>c’estoit à luy de preceder les autres, & pour les Peres, -qu’ils n’estoient encore venus : neantmoins quand nous -passerions de <i>Maragnan</i> à <i>Tapoüitapere</i>, nous ne manquerions -jamais d’aller chez luy & le visiter : que je -n’avois peu refuser à <i>Martin François</i>, fait Chrestien, -d’avoir aupres de luy une maison de Dieu pour y -faire ses prieres. Il trouva fort bonne cette responce.</p> - -<p>Entre ceux que <i>Martin</i> convertit, depuis son -Baptesme, furent deux des enfans de ce <i>Mourouuichaue</i>, -qui en receut une singuliere consolation, les -excitant à bien apprendre leur croyance & doctrine -Chrestienne, mais le mal-heur leur estant arrivé de -se laisser emporter par le mauvais discours d’un de -nos Truchemens à la resolution de quitter le Christianisme, -le bon Pere ayant sceu qu’ils avoient à cet -<span id="pg_346" class="pagenum">346</span>effet quitté leurs habits & vestemens, il leur dit : Que -pensez vous faire, vous estonnez-vous de si peu ? -Pourquoy vous estes vous despoüillez, & avez dit que -ne vouliez desormais estre Chrestiens ? Je veux presentement -<span class="folionum">verso.</span>que repreniez vos habits, & alliez trouver -<i>Martin François</i> en son village, & receviez sa doctrine, -laquelle les Peres luy ont communiquee. Ne -vous separez point de luy, & ne me revenez pas -voir qu’il ne revienne avec vous. Je luy manderay -qu’il me vienne trouver, afin qu’il aille vers les <i>Païs</i>. -Ces enfans obeyrent à leur Pere, reprindrent leurs -habits, & vindrent trouver <i>Martin François</i>, lequel -ayant fait une course vers ce grand Barbier, il vint -accompagné de plusieurs Chrestiens au Fort de Sainct -Loüis, pour nous manifester, & à nos messieurs, -comme toutes les affaires s’estoient passees : & on y -pourveut fort sagement, ainsi que l’occasion le requeroit. -Par cecy vous voyez le vray amour que -les Peres doivent porter à leurs enfans, ayans beaucoup -plus de soin de leur salut, que d’autre chose. -Cet homme n’estoit encore baptisé quand il rendit ce -vray acte de Pere à ses enfans decheus de la grace.</p> - -<p>Le Reverend Pere Arsene, accompagné des -Chrestiens, l’alla voir en son village, qui fut receu -<span class="folionum">fol. 349.</span>de luy extremement bien, luy faisant voir en son -visage toute la bien vueillance qu’un Sauvage peut -monstrer, luy presenta force venaison à manger, le -priant que s’il venoit demeurer à <i>Tapoüitapere</i> qu’il -choisist sa demeure en son village, où il seroit bien -accommodé : cela s’entend selon le pais.</p> - -<p>Depuis cela il n’envoya son fils aisné, nommé -<i>Chenamby</i>, c’est-à-dire, mon oreille, lequel amena -quant & luy sa femme, & un sien petit fils qui me -dist, Mon pere est soucieux de toy, & craint fort -que tu ne manques de farine, c’est le subject qui -m’amene : Si tost que le <i>May</i> sera venu, il t’en envoyera -quantité. Il a grand desir d’estre adverti incontinent -que les <i>Païs</i> seront venus : car aussi tost -<span id="pg_347" class="pagenum">347</span>il quittera son village & passera la mer, pour les -venir salüer & demander l’un d’iceux, & l’amener -avec luy pour aprendre la science de Dieu & estre -lavé par luy. J’ay 2. de mes freres <i>Karaibes</i>, lesquels, -comme tu sçais, s’estoient despoüillez, en dépit -des discours qu’on leur avoit tenu : ils font bien à -present, & sont ordinairement avec leur <i>Pai-miry</i>, -c’est-à-dire, le petit Pere, sur-nom qu’ils avoient donné -<span class="folionum">verso.</span>à <i>Martin François</i>, à cause de la diligence qu’il prenoit -à convertir les ames, je veux estre Chrestien -avec mon Pere, & ma femme que voicy, pareillement -ce petit enfant qu’elle porte, lequel ayant attaint -l’aage competant, je donneray aux <i>Pays</i> pour estre -instruit par eux. Ce <i>Chenamby</i> bredoüilloit un peu -le François, & l’entendoit aucunement, & ce par la -peine & diligence qu’il y apportoit, conversant avec -les François le plus qu’il luy estoit possible : Neantmoins -je luy fis faire responce en sa langue par le -Truchement : que j’estois bien aise d’entendre que -son pere avoit bonne souvenance de nous : mais que -mon principal contentement procedoit de la perseverance -de la bonne volonté de son pere & de ses -freres vers le Christianisme : Specialement je me -resjoüissois de le voir disposé luy & sa femme à recevoir -la Foy Chrestienne, & de nous offrir cet enfant, -afin de luy donner tels enseignemens que nous -trouverions à propos, quand il seroit parmy nous. Je -l’exhortay par plusieurs paroles à se tenir ferme en -tel desir, & sa femme pareillement, laquelle estoit -<span class="folionum">fol. 350.</span>d’assez bonne grace, jeune & modeste en son maintien, -& portoit en ses yeux je ne sçay quelle pudeur, -n’osant me regarder à pleins yeux : & de plus elle -cachoit du pied droict de son enfant son infirmité, -ayant ce respect naturel de ne se presenter autrement -devant moy, d’où je tiray un tres-bon signe, -& m’enquestay plus avant de ses humeurs & complexions : -je trouvay qu’elle estoit fort bonne & charitable -aux François, humble & obeissante à ses beau-pere -<span id="pg_348" class="pagenum">348</span>& mary : ce ne sont pas de petites vertus naturelles -en une Indienne. Son mary me promit, avant -que de partir, qu’il n’en espouseroit point d’autre, & -que jamais il ne la quitteroit, & je luy dis que s’il -faisoit cela les <i>Pays</i> les mariroient en l’Eglise apres -avoir esté baptisez.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch19">Conference avec Iacoupen<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>.</h3> - -<p class="c">Chap. XIX.</p> - - -<p>Iacoupen estoit un des Principaux d’entre les -<i>Canibaliers</i>, lesquels le Sieur de la Ravardiere avoit -amenez en l’Isle, pere d’un jeune enfant Chrestien -d’assez bon esprit, nommé Jean, & auparavant <i>Acaiouy-Miry</i>, -la petite Pomme d’<i>Acaiou</i>. Ce <i>Iacoupen</i> -prit la peine par plusieurs fois de venir de <i>Iuniparan</i> -me trouver, & deviser avec moy des choses divines, -& de la vanité de ce monde : Entre les autres fois -il se transporta un jour en ma Loge avecques son -fils, & me tint ces discours.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 351.</span>Il m’ennuye fort que je ne suis baptisé : car je -recognois que tandis que je demeureray comme je -suis, le Diable me peut travailler & donner de la -peine. Hé ! qui est asseuré de vivre jusques à la -nuict ? Voicy que je m’en retourne en mon village, -je puis rencontrer une Once furieuse qui me coupera -la gorge, & me fera mourir tout seul dans les bois. -Cependant où ira mon esprit ? Je ne suis pas marry -ny envieux que mon fils que voilà soit baptisé premier -que moy. Mais dy moy : N’est-ce pas chose -<span id="pg_349" class="pagenum">349</span>nouvelle qu’il soit fils de Dieu devant moy, qui suis -son pere, & que j’apprenne de luy ce que je luy -devrois apprendre ? Je pense & repense souvent à -cela, depuis que vous autres <i>Pays</i> estes venus icy, -il me ressouvient de la cruauté de <i>Giropari</i> envers -nostre Nation : car il nous a faict tous mourir, & persuada -à nos Barbiers de nous amener au milieu d’une -forest incogneuë, où nous ne cessions de danser, n’ayans -autre chose de quoy nous nourrir que le cœur des -palmes, la chasse & le gibier dont plusieurs mouroient -de foiblesse & debilité. Estans sortis de là, & venus -dans les vaisseaux du <i>Mourouuichaue</i> la Ravardiere -<span class="folionum">verso.</span>en cette Isle de <i>Maragnan</i>, <i>Giropari</i> nous a dressé -une autre embuscade, incitant par un François les -<i>Tapinambos</i> à massacrer plusieurs de nos gens, & les -manger : Que si vous ne fussiez venus, ils eussent -parachevé de nous tuer tous : Ainsi sommes-nous miserables -en cette vie. Nous poursuivons les Cerfs & -les Biches afin de les tuer & manger : mais ils n’ont -besoin de ferrailles ny de feu, ils trouvent leur manger -appresté : quand ils s’apperçoivent qu’on les poursuit -en un endroict, en peu d’heure ils se transportent -en un autre, ils passent les bras de mer sans -Canot : Mais nous autres nous ne pouvons pas faire -ainsi. Il nous faut des ferremens, du feu & des canots, -& qui plus est, nos ennemis nous viennent bien -trouver, tantost les <i>Peros</i>, tantost les <i>Tapinambos</i> & -autres Nations adversaires : & ainsi notre condition -est pire que celle des animaux de la terre.</p> - -<p>Je luy fis cette responce. Ce que tu a dict est bien -veritable : car le Diable ne demande rien plus que -de perdre l’ame, & tuer le corps : il s’est monstré -tousjours tel vers ceux qu’il a peu gagner & tenir -<span class="folionum">fol. 352.</span>en sa cadene : c’est un mauvais maistre qui traicte -cruellement ses serviteurs. Dieu n’est point acceptateur -des vieux ny des jeunes. Ceux qui se presentent -les premiers sont receus de luy. Neantmoins les derniers -sont souvent les premiers, à cause qu’ils reçoivent -<span id="pg_350" class="pagenum">350</span>le Christianisme avec plus de consideration, & y perseverent -avec plus de ferveur que ceux qui l’embrassent -à la legere. Nostre Dieu nous a faict miserables -en ce monde, pour ne pas mettre nostre fin -és delices de nostre chair, ains à ce que nous nous -preparions à mener une autre vie que celle-cy.</p> - -<p>Auparavant que je passe plus avant en matiere, -il est necessaire que j’explique ce qu’il veut -dire en sa Harangue, quand il parle de l’infortune -arrivee à sa Nation à la suasion de leurs Barbiers, & -du massacre fait d’eux par les <i>Tapinambos</i>. Il y -avoit entr’eux un grand Sorcier qui communiquoit visiblement -avec les Diables, & avoit une si grande -authorité sur ses semblables, que tout ce qu’il leur -<span class="folionum">verso.</span>persuadoit, ils le faisoient, Le Diable se servit de -cette occasion, afin de seduire & tromper cette populace, -commandant au Sorcier de leur dire qu’ils -eussent à le suivre, afin d’aller posseder une belle -terre, en laquelle naturellement toutes choses viendroient -à souhait, sans qu’ils eussent aucune peine -ny travail. Cette Nation abusee suivit ce mal-heureux, -& n’alla pas loing qu’elle n’esprouvast la tromperie -de l’Esprit du Conducteur : car ils perirent diversement -par milliers, & enfin se trouverent dans le -milieu d’une vaste forest, où le Sorcier les fist arrester, -leur persuadant qu’il falloit demeurer là dansans -jusques à tant que son Esprit luy enseignast le -lieu où il falloit aller. Le Sieur de la Ravardiere -les trouva là, qui leur fit remonstrer comme ils estoient -abusez, ce qu’ayans recogneu, ils le suivirent -& s’embarquerent dans ses vaisseaux, & furent amenez -en l’Isle de <i>Maragnan</i>. Où quelque temps apres, -un miserable François prit querelle avec leur Chef, -& pour se vanger il induisit les <i>Tapinambos</i> à les tuer : -ils en mirent à mort quelque cent ou six vingts, lesquels -<span class="folionum">fol. 353.</span>ils mangerent, les autres furent reservez. Ce -massacre fut commis 5. ou 6 mois devant que nous -vinssions en l’Isle : Poursuivons nostre Discours.</p> - -<p><span id="pg_351" class="pagenum">351</span>Apres ma responce, il me dit : j’ay grand regret -que je ne vous puis assister ainsi que le meritez : -mais je n’ay pas moyen d’avoir des Esclaves, autrefois -je me suis veu riche en serviteurs, maintenant -j’en suis pauvre. Je fais ce que je puis au Pere qui -demeure à <i>Iuniparan</i> : je suis marri que je ne te puis -apporter, toutes les fois que je viens te voir, de la -venaison. Je luy dis là dessus. Ce n’est pas ce que -je recherche de toy : je suis bien aise pourtant de -cognoistre ta devotion & bonne volonté. Mais ce que -je desire de toy, est que tu t’avances de jour en jour, -& croisses en la cognoissance de Dieu. Tu as le -<i>Pays</i> en ton village, hante le souvent & aprens de -luy les merveilles du <i>Toupan</i> : Tu as de plus ton fils -que voilà, lequel sçait la doctrine Chrestienne, qu’il -te l’enseigne & à tous ceux de ta maison : car il pourra -le faire plus aisement que nous, pour ce qu’il prononcera -mieux les mots de vostre langue.</p> - -<p>Ce que tu viens de me dire m’afflige, respondit-il, -<span class="folionum">verso.</span>à sçavoir, de mon fils lequel au commencement -qu’il fut faict Chrestien aprenoit bien : il sçavoit desja -un peu lire en son <i>Cotiare</i>, & former son escriture, -il estoit tousjours avec le Pere, le suivoit partout : -mais il a tout quitté, s’adonnant à la liberté, -oublie ce qu’il a apris, & quand il voit que le <i>Pay</i> le -cherche, il s’enfuit au bois, cela me fait mourir, & ne -gagne rien pour luy dire, je te prie de luy remonstrer, -& luy faire recognoistre qu’il est enfant de Dieu, & -que <i>Giropari</i> le veut seduire : le voilà, parles à luy. Ce -que je fis, luy remettant devant les yeux la ferveur -avec laquelle il avoit receu le Baptesme, & que -j’estois fort estonné de voir en luy un tel changement -que mesme il fuyait les <i>Pays</i>, que le diable le talonneroit -de pres, s’il ne retournoit à son devoir, ne -hantoit le <i>Pay</i> de <i>Iuniparan</i>, & ne r’apprenoit sa -croyance. Il escouta ces paroles doucement, & monstra -un desir de mieux faire. Mais considerez je vous -prie, le zele d’un vray pere envers le salut de son -<span id="pg_352" class="pagenum">352</span>enfant, comme nous avons monstré semblablement en -l’exemple du grand Barbier de <i>Tapoüitapere</i> : Ce Pere -<span class="folionum">fol. 354.</span>est encore Payen, & nonobstant vous le voiez si soucieux -& en peine pour la conscience de son Fils. -Combien y a-il de parens en France, lesquels ne -pensent de leurs enfans qu’en ce qui regarde les biens -du corps, & negligent ceux de l’Esprit.</p> - -<p>Une autre fois il me vint revoir, accompagné -de quelques Sauvages ses voisins ; nous tombasmes -en divers discours de la creation du monde, de la -providence de Dieu en la conduitte des hommes, & -de la vocation singuliere & particuliere. Pour le premier -point de la creation : Il faut, disoit-il, que Dieu -soit un Esprit puissant, lequel nous ne pouvons comprendre, -pour avoir creé d’une seule parole, ainsi -que j’ay entendu souvent de vous autres <i>Pays</i>, tout -ce que nous voyons & entendons. Car je considere -la grande estendue de la mer qu’il y a depuis ceste -Isle jusques en France, estant ainsi que les Navires -emploient douze Lunes pour aller & venir, & que le -mesme Soleil que nous avons, soit celuy que vous -avez en vostre pays. Combien d’Oyseaux, de Poissons, -d’Animaux, d’arbres & herbes y a il en ce -monde, & tout cela soit faict par le <i>Toupan</i>.</p> - -<p><span class="folionum">verso.</span>Pour le second point, il dit : Je me trouve empesché, -quand je me mets à penser à la diversité des -Nations qui sont au monde. Je voy que les François -abondent en richesses, sont valeureux, ont inventé -les navires à passer les Mers, les Canons & -la poudre, pour tuer les hommes invisiblement, sont -bien vestus & bien nouris, sont crains & redoutez : -Et au contraire tous nous autres de par deçà nous -sommes demeurez errans & vagabons, sans habits, -sans haches, serpes, couteaux & autres ferremens : -D’où cela peut-il proceder ? Deux enfans naissent -en mesme temps, un François & l’autre <i>Topinambos</i>, -tous deux infirmes & foibles, & nonobstant l’un naist -pour avoir toutes ses commoditez : & l’autre pour -<span id="pg_353" class="pagenum">353</span>passer sa vie pauvrement. Nous venons libres au -monde, & n’avons rien plus l’un que l’autre : Et cependant -voicy que les uns deviennent esclaves & les -autres <i>Mourouuichaues</i>.</p> - -<p>Pour le troisiesme point. Je ne me sçaurois -contenter l’esprit, adjousta-il, quand je pense pourquoy -vous autres François avez plustost la cognoissance -de Dieu que non pas nous. Et pourquoy nous -<span class="folionum">fol. 355.</span>avons esté un si long-temps en ceste ignorance. Vous -nous dites que Dieu vous a envoyez, que ne vous -envoioit il plustost ? Nos Peres ne se fussent pas -perdus, comme ils ont faict. Et puis que les Pays -sont hommes comme nous : d’où vient qu’ils parlent -plustost à Dieu que les autres ?</p> - -<p>Je luy fis responce à tout cela. Que nostre esprit -est trop petit pour concevoir des choses si hautes, -lesquelles le grand Dieu s’est reservé à luy seul. -C’est assez qu’il a tout faict, qu’il ayme un chacun -& le prouvoit des choses necessaires : Et quand il -voit qu’un homme est disposé à recevoir sa Foy, il ne -manque point de le faire visiter par ses Apostres, -lesquels luy donnent le moyen de se sauver : Et partant -qu’il est à croire qu’auparavant que nous vinssions, -leur cœur & esprit n’estoit disposé & preparé à recevoir -une si grande lumiere telle qu’est la lumiere -de l’Evangile. Ces discours & plusieurs autres semblables -furent mis en avant, par lesquels vous pouvez -voir la capacité de ces ames à recevoir la Foy de -nostre Sauveur <span class="sc">Jesus-Christ</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_354" class="pagenum">354</span></p> - -<p><span class="folionum">verso.</span></p> - -<h3 id="t2ch20">Conference avec le Principal d’Oroboutin.</h3> - -<p class="c">Chap. XX.</p> - - -<p>Ce Principal est d’une haute stature, assez gréle, -modeste, & debonnaire, lequel estoit demeuré malade -depuis nostre venue jusques au temps qu’il me vint -visiter. Il entra chez nous accompagné de quelques -uns des siens, avec beaucoup de respect, & quasi -comme en tremblant : Et luy ayant faict bon racueil, -je le fis seoir vis à vis de moy dans un lit de coton : -& lors, suivant la coustume, il commença à me faire -ceste harangue presque de mot à mot.</p> - -<p>Je suis venu à toy ce jourd’huy, ô <i>Paï</i>, pour -deux choses : l’une pour m’excuser & te prier de ne -prendre garde, si je ne me trouvay à vostre entrée -<span class="folionum">fol. 356.</span>à <i>Ouraparis</i> comme firent <i>Iapy-Ouassou</i>, <i>Pira iuua</i>, -<i>Ianouarauaëte</i> & les autres principaux de l’Isle : semblablement -de ce que je n’ay peu preceder <i>Pacamont</i>, -& <i>Aua Thion</i> mon Grand, parce que j’estois tenu -d’une grieve maladie qui m’a tousjours travaillé du -depuis : Mais je n’ay laissé parmy ceste infirmité, -d’avoir le desir de voir ta face, & entendre de ta -bouche ce que mes semblables de mon vilage m’ont -rapporté de vous autres <i>Païs</i>. La seconde chose qui -m’amene est, pour t’offrir mes enfans, lesquels je te -donne & veux qu’ils soyent tiens, & que tu les faces -<i>Karaibes</i>. Je desire pareillement & t’en prie, que tu -viennes ou l’un des <i>Païs</i> en mon vilage pour y bastir -une maison de Dieu, nous instruire moy & mes semblables, -& nous declarer ce que le <i>Toupan</i> desire de -nous pour estre lavez comme vous faictes les autres : -Et je t’asseure qu’il ne manquera pas de vivres, car -ma contree est bonne & abondante en venaison.</p> - -<p>Le Lecteur sera adverty qu’il est aisé de representer -par escrit les paroles & le discours de ce Sauvage, -<span id="pg_355" class="pagenum">355</span>mais non pas les gestes & la vivacité de son -esprit avec lesquels il m’entretenoit : je puis dire -<span class="folionum">verso.</span>seulement que ses discours estoyent accompagnez de -larmes & d’une voix pleine de ferveur & devotion, -par laquelle il me faisoit voir ce qui estoit caché -dans son interieur du touchement du Sainct-Esprit, -& du desir ardent qu’il avoit d’estre Chrestien : Pour -ce subject je luy fis ceste responce. Il n’est pas necessaire -que tu me faces ton excuse sur l’absence de -ta personne ; lors que nous mismes pied à terre en -l’Isle : Car outre que ta maladie te donnoit occasion -de ne t’y pas trouver, la distance qu’il y a d’icy à -ton vilage te rendoit assez excusé. Mais je me resjouy -fort de contempler en toy une si bonne volonté -envers nous, & une si grande affection de ton salut, -du salut de tes enfans, & generalement de tes semblables. -Si nous estions à present d’avantage de <i>Pays</i>, -croy moy que j’irois en ton vilage, ou j’y en envoirois -un autre : Mais nous ne pouvons abandonner l’Isle, -à cause des estrangers qui viennent nous voir, ausquels -il faut donner toute satisfaction : Dés aussi-tost -que les <i>Pays</i> seront venus de France, je t’asseure -que tu en auras : Car je recognois clairement que tu -<span class="folionum">fol. 357.</span>es choisi de Dieu pour estre un jour enrolé au nombre -de ses enfans. Prends courage, & espere ce que je -te dy.</p> - -<p>Il me repliqua : Tu me consoles beaucoup : car -depuis que le bruict a couru dans nostre Contree, -que vous disiez des merveilles du <i>Toupan</i>, & que -vous traittiez si doucement nos semblables, je n’ay -point eu de repos, ceste fantaisie me travaillant incessament : -Quand est-ce que tu iras trouver le <i>Païs</i>, -& que tu entendras de sa bouche ce que tes compatriotes -te viennent dire ? Leve toy, & essaye de -cheminer : J’ay obey souvent à ceste pensee, me levant -du lict ; mais j’estois si maigre & décharné, que -je ne pouvois me soustenir : Tu le peux voir en mes -bras, mon corps & mes cuisses, qui n’ont pas encore -<span id="pg_356" class="pagenum">356</span>repris la chair & la graisse, que ma maladie a mangé. -Ce qui me fascha d’avantage, fut d’entendre que <i>Marentin</i> -estoit venu tout malade te trouver & recevoir -le Baptesme : je voudroy bien te supplier qu’auparavant -que je m’en retourne, tu m’enseignes quelque -chose de Dieu, je le tiendray ferme en mon esprit, -<span class="folionum">verso.</span>& n’en oublieray un seul mot, ains fidelement je le -raconteray à mes gens & à mes enfans. J’ay trois -jeunes garçons desquels tu vois le plus grand, je veux -qu’ils se tiennent aupres des <i>Pays</i> quand ils seront -venus, & qu’ils s’asseent à leurs pieds, escoutans diligemment -ce qui sortira de leur bouche, & leur -obeissent en tout ce qu’ils leur commanderont ; ils -iront à la chasse & à la pesche pour eux.</p> - -<p>Je luy fis dire par le Truchement, que sa priere -estoit raisonnable, & que je ne le pouvois refuser : -par ainsi qu’il escoutast bien ce que je lui allois enseigner, -& qu’il fist approcher son fils & ses autres -gens, qui estoient assis à l’autre bout de la loge. -Estans approchez, je commençay à luy declarer le -Mystere de la Creation & Redemption, expliquant le -tout par des comparaisons ordinaires & palpables. Il -est impossible de dire l’attention & alteration avec -laquelle il recevoit ces eaux sacrees du Redempteur. -Jamais Biche ne fut si friande & desireuse d’une fontaine -claire en plein Esté, que cestuy-cy estoit de -gouster cette nouvelle Doctrine. Pleust à Dieu, sans -<span class="folionum">fol. 358.</span>faire comparaison, que les Chrestiens receussent la -parole de Dieu avec autant d’avidité : Car il avoit -ses espaules courbees, durant mon discours, & les -yeux à demy tournez, & à peine osoit-il tirer son -haleine & avaler sa salive. Vous eussiez entendu une -Soury trotter dans nostre loge, pendant que je discourois : -Enfin il me dit, Voilà des choses grandes : -jamais je n’en ay entendu de semblables : car Dieu -n’a point parlé à nos Peres ny à nous, & pas un -<i>Karaïbe</i> ne nous a entretenus de semblables propos. -Tu me viens de dire que Dieu est par tout, & qu’on -<span id="pg_357" class="pagenum">357</span>ne le peut voir, & neantmoins il voit tout, & nous -entend, & que quelque part que nous allions, il est -avec nous & marche devant nous : qu’il n’y a que -ceux qui sont baptisez qui le puissent sentir & recognoistre, -qu’il n’a pas de corps comme nous, mais -c’est un esprit estendu par tout l’Univers. J’ay bien -entendu cela : mais j’ay de la peine à le concevoir : -car nous ne sommes pas nourris à entendre de si -grandes choses : nous avons l’esprit adonné de nostre -naturel à bien pescher, chasser, flescher, & faire semblables -exercices : du reste nous nous en remettons -<span class="folionum">verso.</span>en nos Barbiers, qui ont l’esprit plus subtil pour deviser -avec les Esprits.</p> - -<p>Tu m’as dit que Dieu est comme l’Air, lequel -nous respirons incessament & sans lequel nous mourrions : -De mesme le <i>Toupan</i> est celuy qui nous donne -la vie & la respiration, & entre en nous, & nous environne -comme l’Air. De plus, que comme l’Air est -partout, & va partout : ainsi Dieu entre partout, & -est partout : J’entends bien ce poinct, pour ce que si -Dieu a faict l’Air de ce naturel : il faut de necessité -qu’il soit plus que luy. Je suis fort aise de ce que -tu m’as dit, que <i>Giropary</i> n’estoit que le valet du -<i>Toupan</i>, qu’il est battu par les bons Esprits, quand -il fait le mauvais, & lors qu’il a frappé un homme -ou une femme, si ce n’est que Dieu luy en aye donné -le congé, il est bien tost serré de pres : qu’il n’a aucune -puissance sur ceux qui sont baptisez. C’est bien -faict à Dieu : car <i>Giropary</i> est meschant : & je voudrois -que les bons Esprits l’eussent tant battu qu’il -en fust mort. Si tost que je seray Chrestien s’il approche -de mon village, j’iray hardiment devant luy, -& n’auray aucune pœur.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 359.</span>Vous pouvez excuser ce Sauvage qui n’est pas -encore Chrestien, de ce qu’il parle de ceste sorte : -Escoutez le reste de son discours qu’il poursuivit ainsi.</p> - -<p>Il falloit que la fille, laquelle espousa Dieu, fust -fort belle & bien riche, & la plus grande Dame de -<span id="pg_358" class="pagenum">358</span>son Pays : car le <i>Toupan</i> est le plus grand de tous -les <i>Mourouuichaues</i> : je croy que son Fils estoit bien -suivy, & qu’il avoit apres luy beaucoup de train : -mais ces meschans traistres qui le mirent à mort estoient -bien rusez & cauteleux, il fallut qu’ils le fissent -mourir secrettement : car si ses gens en eussent esté -advertis, il l’eussent secouru : je m’asseure qu’ils furent -bien resjoüys, quand ils virent qu’il sortoit de sa -fosse vivant : il devoit à lors se vanger de ceux qui -l’avoient faict mourir, & en prendre le pour-ce. Mais -tu m’as dit grande chose, qu’il monta là haut au -Ciel tout seul en Corps & en Ame, & qu’il est assis -par dessus le Soleil, & qu’il a les yeux bien plus -clairs que le Soleil & la Lune, que rien ne se faict, -ny se passe ça bas en terre, qu’il ne voye & contemple, -<span class="folionum">verso.</span>aussi bien en ton pays comme au nostre, & -qu’il entend clairement toutes nos paroles, & que -quand vous le priez en vos Eglises il vous entend -& escoute, qu’il vient tous les jours sur vos Autels, -où vous parlez à luy, & tous les <i>Karaïbes</i> librement, -mesme sans ouvrir la bouche, & ne laisse pas de -cognoistre ce que vous dites en vostre cœur, & que -c’est luy qui vous envoye vers nous, à fin de nous -enseigner ces choses, lesquelles je trouve bien belles, -& ne m’ennüyerois point de t’entendre, mais la barque -s’en veut retourner, & mes jardins que j’ay laissez -prests à couper me pressent & forcent de mon aller : -joinct que je n’ay point apporté de farine avec moy. -Je luy fis responce que s’il n’y avoit que le manquement -de farine, qui le contraignist à s’en retourner, -j’en avois à son commandement, & pour tous ceux -qui l’accompagnoient : il me remercia à sa façon, & -s’en alla ainsi, prenant congé de moy, & moy de luy.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_359" class="pagenum">359</span></p> - -<p><span class="folionum">fol. 360.</span></p> - -<h3 id="t2ch21">Conference avec la Vague, l’un des Principaux de Comma.</h3> - -<p class="c">Chap. XXI.</p> - - -<p>Ce Principal a tousjours esté le Pere commun -des François en sa contree de <i>Comma</i>, les honorant, -respectant & soustenant contre tous les mauvais discours -que les meschans & libertins ont accoustumé -de faire, en sorte qu’il estoit hay d’iceux, & menacé -d’estre battu, voire d’estre tué, n’eust esté la crainte -des François. Il receut nos gens quand ils allerent -en <i>Para</i>, avec toute sorte de bon accueil, & leur fit -grand chere, voulant estre le <i>Chetoüasap</i> ordinaire du -Chef des François, & posoit en cela son bon-heur -& sa chevance, d’estre aymé & bien venu avec les -François. Il avoit un fils aagé de vingt-ans, lequel il -recommanda fort au Sieur de la Ravardiere & à tous -<span class="folionum">verso.</span>nos gens, les priant qu’il fust le bien receu d’eux, ne -demandant autre recompense de sa fidele amitié, sinon -que ce sien fils peust vivre parmy les François, -& pour dire en un mot, qu’il devint François : A ceste -occasion, il avoit enchargé à ce sien fils de s’efforcer, -tant qu’il luy seroit possible, d’apprendre la langue -Françoise, & pour l’apprendre plus aisement, il luy -commanda de hanter les François tant qu’il pourroit, -tellement qu’il demeuroit tousjours avec les François -qui estoient à <i>Comma</i>, & fit si bien qu’il apprit quelques -mots de nostre langue.</p> - -<p>Ce bon homme de Pere pensoit avoir gagné -toutes les richesses du Monde, quand il vit que son -fils balbutoit vingt ou trente mots François, & estima -qu’il estoit temps d’amener ce grand Docteur aux -<i>Païs</i>, c’est à dire à nous autres pour estre baptisé, -& de là faict <i>Karaïbe</i>, François : Car vous devez remarquer, -tant pour l’intelligence de ce discours, que -de plusieurs autres precedens & subsequens, que les -<span id="pg_360" class="pagenum">360</span>Sauvages avoient opinion qu’il fust necessaire pour -<span class="folionum">fol. 361.</span>devenir François, qu’il falloit premierement recevoir -le Baptesme : autrement c’estoit folie de l’esperer, & à -la verité ils n’estoient pas trompez en ceste pensee : -car le vray François, est plus François pour la pieté -& Religion, que non pas pour son origine, puis que -Dieu l’a bien-heuré tant, que d’estre vassal & suject -d’un Roy tres-Chrestien, premier fils de l’Eglise, & -à jamais son tres-fidele Protecteur, comme il l’a monstré -en toutes les occasions qui se sont presentees de -temps en temps : Et si nous croyons à S. Augustin, -au Traité de l’Antechrist, c’est luy qui doit resister -à cet Antechrist. Mais de cecy il en est parlé en un -autre lieu. Retournons à nostre homme. Il m’amena -donc son fils, avec une fort grande devotion, & s’asseant -en un lict de coton, son fils aupres de luy : il -commença à me faire ses excuses de ce qu’il ne s’estoit -plustost transporté de <i>Comma</i> en l’Isle, afin de -nous venir voir & visiter : au reste qu’il estoit un de -nos plus grands amis de par de là, qu’il souhaitoit -infiniment d’avoir des <i>Païs</i> avec luy en son village, -qu’il leur feroit bonne chere, qu’ils ne manqueroient -d’aucune chose pour vivre, comme de Sangliers, -<span class="folionum">verso.</span>Cerfs, Biches, & autres sortes de nourriture : leurs -excuses ordinaires sont telles. Apres qu’il se fut excusé : -il me fit ceste harangue.</p> - -<p>Je suis homme d’aage, & tel que tu me vois, j’ay -encore beaucoup de force, j’espere de voir ce mien -fils que je t’amene, bon <i>Karaïbe</i>, le Grand me l’a -promis, il le voit de bon œil, & le veut vestir, & m’a -dit que je luy laisse pour demeurer avec les François : -C’est pourquoy je te viens prier de le laver de l’eau -du <i>Toupan</i> : je t’asseure qu’il sçait tout ce qu’il faut -sçavoir, tu l’entendras tantost : car j’ay pris garde -qu’il parle avec les François, & m’a dit qu’il en entend -beaucoup. Il est bon garçon & ayme les François : -Ayant dit ces paroles, il fit signe à son fils -qu’il s’approchast : puis il luy commanda de raconter -<span id="pg_361" class="pagenum">361</span>tout ce qu’il sçavoit de François. J’avois bien de la -peine à me contenir de rire, & ne pouvois jouyr de -mon Truchement, tant il estoit transporté de la passion -de rire sur la simplicité de ce personnage : neantmoins -je le retins luy faisant faire son excuse sur -les singeries d’un petit Perroquet que j’avois, à fin -que ce bon homme ne pensast que ce fust de luy -qu’il rioit. Ce jeune homme son fils me recita la -Doctrine qu’il avoit propre, disoit son pere, & suffisante -<span class="folionum">fol. 362.</span>à recevoir le Baptesme en cette sorte : <i>Bon -joure monseïeur comme re vo reporteré vou. Ben monseïeur, -à vostre servirice, volè vou mangeare, Oy : du -pain, peïsson, char, may teste, men chapeyau, pourpuin, -Chaüsse, Chamise</i>. Je ne peus en entendre davantage, -si je n’eusse voulu debonder : Je luy fis donc -dire, que c’estoit assez, que je voioy bien par là, -qu’il n’avoit point perdu son temps. Le bonhomme -plein de ferveur me prevint avant que je ne peusse -achever ce que j’avois envie de luy dire, se leva de -sa place, & alla prendre toutes les ustensiles de nostre -chambre, & me disoit les monstrant l’un apres l’autre, -il sçait bien comme cela s’apelle en François, & cela, -cela & cela & s’aprochant de la table, il la pressoit -avec ses deux mains, & disoit : Il sçait bien encore -cela en François ; Puis s’adressant à son fils, il luy -demanda : Est-il pas vray ce que je dy ? Le garson -luy respondit : <i>Oy</i> & davantage ; qu’il apeleroit bien -par son nom tel, tel & tel François, qu’il sçavoit bien -le nom des armes, <i>Oune acrebouse qui fait pouf, oune -espée, oune canone, qui fait patau</i>. Mais luy dit son -<span class="folionum">verso.</span>pere, aprendras tu bien-tost le reste ? Oy. Voylà qui -est bien dit le pere : ne faille pas tous les jours à -venir reciter ta leçon devant le <i>Pay</i>.</p> - -<p>Leur ayant donné toute liberté de parler tant pour -me remettre en bon estat de ne plus rire, que pour -donner issu à leur ferveur, je commençay à leur faire -entendre que ce n’estoit pas ce que je demandois, auparavant -que de conferer le Baptesme, ains la connaissance -<span id="pg_362" class="pagenum">362</span>de Dieu, & des autres choses qui dependent de -nostre Religion. Il fut bien estonné d’entendre ce discours : -car il reconnut que l’estime qu’il avoit que son -fils fut grand Docteur, estoit vaine, que mesme il ne -sçavoit ce que je luy disois : En fin je luy fis expliquer -par le Truchement, & telle fut sa responce, -qu’il n’avoit encore entendu parler de cela, neantmoins -que son fils estoit de si bon esprit qu’il auroit -bien-tost apris, qu’il ne luy faudroit pas plus d’une -lune pour aprendre tout, & pour cette cause qu’il -laisseroit son fils au Fort S. Louys. Je luy repliquay -qu’il feroit tres-bien, que j’y aporterois ce que je pourrois, -& seroit tousjours le bien venu en nostre loge.</p> - -<p><span class="folionum">fol. 363.</span>Mais toy dis-je, ne penses tu point à te faire le -bien que tu procure à ton fils ? Helas ! ce dit-il je -suis trop vieux. Je ne pourrois plus rien apprendre : -c’est à faire à ces jeunes gens d’estre <i>Karaïbes</i>. Comment -luy repliquay-je : ayme tu mieux aller avec les -Diables brusler la bas, que t’efforcer d’apprendre la -science de Dieu, par laquelle tu meriterois d’estre -netoyé de tes pechez, & aller apres ta mort là haut -au Ciel avec Dieu ? Ton excuse n’est pas valable -d’alleguer ta vieillesse. Tu as la langue si eloquente -pour deviser un jour entier si tu voulois. Considere -combien il y a que tu m’entretiens & combien de paroles -tu as proferé. Il ne te faut apprendre la cinquiesme -partie des propos que tu m’as tenu à present, -afin d’estre Chrestien, & si ce sont paroles de ton -langage sous lesquelles nous avons compris ce que -Dieu nous a laissé sous nostre langue. Vous aprenez -si aisement des chansons, & haranguez si longuement -des affaires de vos Ancestres : Tu pourra donc facilement -apprendre ce que tu veux que ton fils sçache. -Bien donc, me dict-il. Il faudra que je le face, & -<span class="folionum">verso.</span>s’adressant à son fils, il luy dict. Escoute, Apprens -bien tout ce qu’on t’enseignera : N’en laisse perdre un -mot, & remarque ce que tu verras faire aux François, -& faits le mesme : Puis je te reviendray querir -<span id="pg_363" class="pagenum">363</span>pour te remener en mon pays, & là tu m’apprendras -tout ce qu’on t’aura enseigné, & à faire ce que tu -auras remarqué. Tu seras le bien venu, & nos semblables -feront grand estat de toy, & s’amasseront -pour t’escouter haranguer si belles choses : Puis nous -viendrons trouver les <i>Païs</i> qui nous baptiseront. Ayant -dit cecy, il me regarda en se souriant. Et bien, dit-il, -<i>Paï</i> ? ne boirons nous point du bon vin de France, -ou du <i>Kaoüin</i> brulant, c’est à dire, de l’eau de vie : -Il n’est pas que tu n’en aye quelque bouteille en ton -cofre : baille, baille moy la clef. Tantost le <i>Mourouuichaue</i> -m’en a donné en son logis qui estoit bon & -bien fort, & frotant son estomach avec sa main, il -me disoit, tien, je sens encore cela qui m’eschauffe : -C’est tousjours la coustume des François de tirer la -bouteille de leur cofre, quand leurs amys les viennent -voir. J’ay bien envie de venir souvent à <i>Yuiret</i>, lors -que les navires seront venus de France pour gouter -de leur vin, lequel je trouve bien meilleur que non -<span class="folionum">fol. 364.</span>pas le nostre. En fin voyant la simplicité de cet -homme, qu’il avoit commencé le premier à rire, & -que nous ne parlions plus des choses de Dieu, il faloit -rire ensemble, & le contenter en luy donnant -de l’eau de vie, & apres en avoir troussé un assez -bon coup, il me fist signe & me fist dire par le -Truchement que je n’avois pas beu à luy, qu’il falloit -que je beusse, & puis qu’il me plegeroit : Il fallut -ainsi faire pour gaigner ces hommes à Dieu, & nous -les obliger en tout ce que nous pouvions, suivant -leur naturel, quand Dieu n’y estoit point offencé : -tellement que mon homme me voulut pleger à quoy -je m’accordé. Apres avoir haussé la volte pour le -second coup, il commença à prononcer de la gorge ces -paroles, <i>Goy Y katou de Katogne Kaouïn tata</i>, ô -qu’il est bon & tres-bon le vin de feu, ou le vin qui -brusle. Je pris mauvais augure de ce mot <i>Goy</i> qui -est l’entree pour bien boire, & commencé à songer, -comment je pourrois resserrer ma bouteille : Car je -<span id="pg_364" class="pagenum">364</span>n’avois pas besoin d’une si grosse despence : Pour ce -qu’en ce temps-là nous en estions assez courts : tellement -<span class="folionum">verso.</span>que je dy à mon Truchement qu’il la reportast : -Et voulant la prendre, mon Sauvage mit la -main dessus, & me fist dire que les François ne r’enfermoient -jamais les bouteilles qu’ils avoient tiré du -cofre pour mettre sur la table, & qu’il s’estoit trouvé -plusieurs-fois avec eux. Je vy bien qu’il me falloit -payer rançon pour mon prisonnier, pourveu encore -que j’en fusse quitte par bonne composition : Je luy -fis dire que ce <i>Kaouïn tata</i>, n’estoit pas semblable à -celuy qu’il avoit beu autrefois, qu’il faisoit tourner -la cervelle à celuy qui en beuvoit trop, que je devois -avoir soin de son corps & de sa santé, neantmoins -que je luy en donnerois encore un petit coup pour -dire à Dieu : Et ainsi s’en alla fort content. Il ne -manqua pas lendemain de revenir me voir : Mais je -le previns & allay au devant de ce que je doutois, -luy faisant voir une bouteille cassee semblable à celle -du jour precedent, & feignois estre grandement marry -de l’eau de vie qui estoit dedans, & s’estoit respandue, -il en montra un dœuil semblablement, & frappant -sur sa cuisse il me fist dire : Voilà que c’est : si tu -eusse voulu nous l’eussions beuë, & rien n’eut esté</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<blockquote> -<p><i>Les derniers feuillets qui terminent cette relation -manquent dans l’exemplaire unique de l’édition originale -qui existe à la Bibliothèque impériale de Paris. -(Voir la préface en tête du volume.)</i></p> - -<p><i>On a suppléé en quelque sorte à cette lacune regrettable -en donnant à la fin du volume des lettres -infiniment curieuses et laissées depuis longtemps dans -l’oubli.</i></p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_365" class="pagenum">365</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="e1" title="Discours sur l’arrivée des Peres Capucins en la terre du Brasil">DISCOURS ET CONGRATULATION <i>à la France : Sur -l’arrivée des Peres Capucins en l’Inde nouvelle de -l’Americque Meridionale en la terre du Brasil</i>.</h2> - - -<p>Grand Royaume et peuple françois, que tu as -sujet de loüer Dieu, tres-Chrestien Royaume tes -joyes vont croissant de jour à autre oyant de si -bonnes nouvelles, Soleil des Royaumes, la fleur des -peuples de l’univers, tu es recommandable certes de -tous poincts.</p> - -<p>Et pour ton Antiquité en la foy Catholique, religion -Chrestienne, devotion aux Autels divins, et -ferveur à ouyr la parole de Dieu.</p> - -<p>Et pour l’amour et à l’endroit de ton Prince -naturel, et pour ton honneste naïveté, ou sincere -rondeur en conversant, qualités que nulle nation -porte sur le front comme toy.</p> - -<p>Splendide, magnificque, et magnifié Royaume, -sur tous les Royaumes de la terre.</p> - -<p>Et pour la majesté de ta couronne, la belle et -ancienne suitte de tes Monarques jusques au nombre -de soixante et quatre Roys, desquels les uns -ont esté Empereurs et les autres Saincts, canonisez -au Ciel ; aussi pour la valeur et proüesses en -guerre de ta gente vaillante liberale noblesse aux -cols de laict.</p> - -<p>Et pour la sapience de tes universitez, en toutes -sortes de sciences, et facultez, et pour l’amplitude -de tes Magistrats, et la prudence de tes Parlemens -redoutables, la serenité de tes conseils, et -les belles loix de ta police.</p> - -<p>Que dis-je ?</p> - -<p>Peuple sage, intelligent, grande nation, Illustre -Royaume, Ciel estoillé de tant de beaux Esprits -<span id="pg_366" class="pagenum">366</span>polis, façonnez : certainement tu es Illustre à merveilles !</p> - -<p>Pour les multitudes de tant de venerables prelats, -grands Eveschez, riches Abbayes, Chefs d’ordre.</p> - -<p>Pour les multitudes de tant de Saincts hommes -signalés en bonté, fameux en science, nobles de -race. Illustres en miracles qui ont vécu flori, replendi, -dedans, et dehors de tes monasteres.</p> - -<p>Pour ta situation entre les deux grands mers ou -portant tes deux bras tu exerces la piété, et Justice, -en tant de grandes fortes, belles, riches, renommées -et populeuses villes, en un pays de si grasse abondance, -en des provinces, si larges et plantureuses, -et si en nombre.</p> - -<p>Que te reste-il pour le comble de tes biens ?</p> - -<p>Que peut-on adjouter au bouquet accombly de -tes loz, à la guirlande de tes honneurs, à la couronne -de tes gloires, tissu en ce triple ternaire, -signifié par tes trois Lis d’or en un champ azuré, -sinon qu’enrichy ce jourd’huy d’un Roy Louys le -Roy des Lis tu sois sous son auctorité bon odeur -<span class="sc">Jesus</span>, au haut, et au loin emmy des peuples -Sauvages plongés en tenebres, et en ombre de mort -d’infidelité, d’incivilité, et d’inhumanité.</p> - -<p>Tu sois choisy de Dieu à ton tres-grand honneur, -contentement, et joye pour y porter le nom -suave du Redempteur establir le sceptre Imperial -de sa triomphante croix, sacré signe, et signal du -fils de l’homme, et guidon du grand Roy des Roys, -ou les peuples à sauver se doivent tous ranger ; et -y semer aussi la bonne nouvelle de son Evangile -porte-salut aux croyans.</p> - -<p>Jadis jusqu’en l’Occident, et tirant au midy par -le grand Charlemagne avec le glaive de fer tu as -montré ta valeur contre les Sarrazins importuns à -l’Espagne.</p> - -<p>Jusques dans l’Orient par le grand sainct Louys -une fois, deux fois, tu as faict resentir à l’impieté -<span id="pg_367" class="pagenum">367</span>Turquesque la force de ton bras, et arboré ce bel -estendart de la saincte Croix dans la Palestine ; par -un Duc de Boüillon, un Duc de Mercœur, et un -Duc de Nevers. Ils ont tremblé à ce nom de François, -qui leur sera fatal, et as montré ton courage -le coutelas en main.</p> - -<p>Mais maintenant <i lang="la" xml:lang="la">Nova bella eligit Dominus, Clypeus, -et hasta si apparuerint</i>, nouvelles guerres, conquestes -tout au rebours, boucliers, et lances, s’ils se verront -icy ? point du tout, mais la Croix de JESUS, mais -l’autel du grand Roy des armées avec son sur auguste -Missah, qui est le glaive de Dieu et le glaive -de Gedeon, de celuy qui est Dieu, et homme tout -ensemble, mais l’eau beniste qui chassera les Diables, -mais la conqueste des cœurs antropophages ou -manges-hommes à la seule oüye de la parole de -Dieu, qui toute inhumanité posée aymeront desormais -leur prochain comme eux mesmes, qui quittant -l’impudence, et la non-pudeur se revestiront de blanc -d’innocence, et de pudeur honneste, qui de brutalité -entreront en raison, et tu es choisie ô France, pour -faire telle guerre ? En ton ame dy-moy n’est-ce pas -la une guerre à sceptre de Lis, à roses, et à fleurs ? -qui ouït jamais chose semblables és batailles mondaines ? -Mais ce sont les guerres du grand Amant -JESUS.</p> - -<p>Que te reste-il donc maintenant apres tes vieux -combats, sinon de t’esjoüir plantant la foy, la loy, -parmy une gent farouche en ses mœurs, inhumaine -en ses faits : mais facile pourtant à subir le doux -joug de ton humain abord, chose que n’a peu faire -le superbe ou rustique Portugais avec ses rigides -entrées. Esjoüis-toy donc Prince des Lis, car c’est -là ta plus grand gloire de servir au grand Roy du -Ciel, et de la terre, de legat, d’Ambassade de ses -mervelles, et grandeurs aux Isles eloignées aux parties -plus lointaines de la Region Australe.</p> - -<p>Ceste sage Princesse tres-chrestienne tres-catholique, -<span id="pg_368" class="pagenum">368</span>magnanime en courage : comme une autre -Judith nostre grand Reyne, regente, nostre Dame, -et maistresse a faict ceste demande par lettres aux -RR. PP. Superieurs des Capucins de la Province de -France et de Paris ses tres-humbles subjects. Assemblez -en chapitre d’accorder au sieur de Rasilli -Lieutenant general establi de sa Majesté en ces contrées -lointaines un nombre de Religieux pour l’employ -d’une si saincte, mais dangereuse entreprise. Cela -pourtant luy a esté tres-librement accordé, et pour -quatre seulement qui maintenant y sont comme explorateurs -de la terre, tous quatre Prestres et Predicateurs, -Pere Yves d’Evreux, P. Claude d’Abbeville, -P. Ambroise d’Amiens, et P. Arsene de Paris, cinquante -de tous ceux qui se trouverent en l’assemblee -capitulaire se sont trouvez escrits sur le roole -qui tous ont offert le hazard de leur vie d’un cœur -franc, et noble pour s’employer au salut de ces pauvres -Payens, de ces pauvres Sauvages, de ces pauvres -bouleversez de la tempeste du diable sans consolateur -ny pere. En voilà donc à la gloire du -grand Sauveur le plein narré augmenté de trois paires -de lettres plus fraiches que les precedentes. Narré -je dis et de leur envoy, et de leur navigation partie -traversee, partie prospere, et de leur arrivee heureuse, -et de tant de bien que sa Majesté par eux, a -desja operé, et de tout plein de particularitez qui -n’ont encore paru dans le public és autres imprimez : -lisez donc.</p> - -<p>Mais auparavant, afin que le Deiste, ny le Censeur -mondain, le moqueur heretique ne se rie de si -honnorables desseins, qui viennent premierement du -ciel. Ils sçauront que c’est chose dez long-temps -prophetizee des saincts qui ont parlé inspirez du -sainct Esprit.</p> - -<p>Le Prophete Isaie n’a-il pas dict <i lang="la" xml:lang="la">propter hoc in -doctrinis glorificate dominum, in insulis maris nomen -domini Dei Israel</i> : Pour ce que je feray au milieu -<span id="pg_369" class="pagenum">369</span>de la terre glorifiez en le Seigneur en doctrines, -prechez le par tout és Isles de la mer annoncez, -glorifiez le nom du Seigneur Dieu d’Israël. Et ailleurs, -voilà mon Serviteur je le joindray à moy, -mon choisy, mon ame s’est compleüe en luy, il prononcera -jugement aux Gentils, etc. Et les Isles attendront -avec expectation sa loy, je t’ay donné en -aliance du peuple pour lumiere aux Gentils, afin -que tu ouvres les yeux des aveugles et tirasses des -cachots, le prisonnier de la geole, et prison ; et ceux -qui sont seans en obscures tenebres.</p> - -<p>Chantez au Seigneur un Cantique nouveau sa -loüange est des extremitez de la terre, vous qui -descendez en mer, et sa plenitude aussi, Isles et les -habitans d’icelles, chantez et plus bas, <i lang="la" xml:lang="la">ponent Domino -gloriam et laudem ejus in insulis nunciabunt</i> : -Ils donneront gloire au Seigneur, et prescheront sa -loüange aux Isles.</p> - -<p>Le mesmes prophetize qu’elles recevront sa loy : -mon juste est proche, mon Sauveur est sorti (se dit -Dieu le pere ?) et mes bras jugeront les peuples, les -Isles m’attendront et soustiendront mon bras, c’est à -dire recevront mon fils.</p> - -<p>Et autre part parlant à son Eglise qui est la -Romaine, car d’autre jamais cela ne s’est verifié. -Car les Isles m’attendent et au commancement les -Navires de la mer, afin que je t’amene tes enfans -de bien loing.</p> - -<p>Et au soixante-sixiesme chapitre Dieu par le -mesme Prophete dit. Et je mettray en eux le signe, -et en envoiray de ceux qui sont desja sauvez aux -Gentils en mer, en Africque, et Lidie, qui deschochent -la flesche, en Italie, en Grece, et aux Isles -bien loing, à ceux qui n’ont point ouy parler de moy, -et n’ont point veu ma gloire, et annonceront ma gloire -aux Gentils, et les ameneront en don, et en present -au Seigneur : Riches presents certes et pretieuses -perles à Dieu.</p> - -<p><span id="pg_370" class="pagenum">370</span>Le Prophete Sophonie. Les islustres hommes -l’adoreront de leur lieu, et toutes les Isles des Gentils.</p> - -<p>Le grand Inspirateur des Prophetes par son Esprit -Jesus-Christ a aussi prononcé et prophetisé.</p> - -<p>Et cet Evangile du Royaume sera presché en -tout le rond universel de la terre, en tesmoignage -à tous les Gentils, et alors viendra la consommation -du monde asçavoir. Ainssi nous autres Catholiques -devons nous avoir une grand joye de voir la parole -de Dieu s’accomplir fidelement de jour à autre, et -non par autre congregation assemblée, que par la -Saincte Eglise Romaine, et doit en particulier ce -grand Royaume, remercier Dieu se ser de luy pour -porter si loing la gloire de ses trophées.</p> - -<p>L’extrait qui suit, vous fera foy de cette verité, -faict, et tiré de quatre lettres, que le P. Arsene un -des quatre a escrit de ce pays là, une au R. P. Commissaire -Provincial, une au R. P. Custode de la -custodie de Paris, une au R. P. Vicaire du couvent -de Paris, et une à son frere, dont trois sont dattées -du 27 d’Aoust, et disent davantage que sa quatriesme -du 20. Une du R. P. Claude à ses deux freres, Monsieur -Foulon, et le P. Martial<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a> et une commune des -deux sudits Peres escrite à Monsieur Fermanet, et -pour vous faire une histoire et narré agreable, et -ne repeter les mesmes choses tout a esté compilé et -mis en une seule lettre comme vous voirez, et tres-fidelement -avec leur paroles propres. Or lisez au -nom de Dieu.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_371" class="pagenum">371</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="e2" title="Extrait de lettres des Reverens Peres Capucins">EXTRAIT ET TRES-FIDELE RAPPORT <i>de six paires -de lettres des Reverens Peres Claude d’Abbeville et -P. Arsene predicateurs Capucins, escrittes tant aux -Peres de Paris de leur ordre, qu’autres personnes -seculieres, dont il y en a quatre du R. P. Arsene, -et une du P. Claude, et une commune des deux ensemble</i>.</h2> - - -<p>Mes Reverens et tres-cher Peres Dieu vous donne -sa paix nous vous envoyons ce petit mot, pour vous -donner avis, et nouvelles du succés de nostre voyage, -et comme avec l’aide de Dieu nous sommes heureusement -arrivés en cette terre du Brasil en l’Isle de -Maragnon entre le peuple appellé Topinabas, et -ce non sans beaucoup de fatigues ; car nous avons -esté cinq mois sur la mer, les incommodités de laquelle -personne ne peut cognoistre sinon ceux qui -les resentent, et pour autant que Monsieur de Rasilly -s’en retourne et repasse en France dans deux ou -trois mois pour nous ramener un nouveau secours, -c’est la cause pourquoy, nous differerons à vous -écrire pour lors plus amplement tout le succés de -nostre voyage, tant ce que nous avons veu sur la -mer, que nous avons trouvé sur la terre de ce pays -et monde nouveau. Nous nous contenterons pour le -present de vous mander ben à la hate par cette -commodité qui se presente, que pour venir en ce -lieu nôtre route a été telle qu’apres avoir faict voile -à Cancale port de Bretagne, étant quelque deux -cens lieuës en mer, il se leva une telle tourmente -qu’elle separa tous nos trois vaisseaux les uns des -autres, et nous sommes étonnés, non seulement nous, -mais mémes tous nos meilleurs pilotes comme pas -un de nosdits vaisseaux n’aye faict naufrage, neanmoins -Dieu nous preserva en telle sorte que nous -<span id="pg_372" class="pagenum">372</span>retrouvames nos deux autres vaisseaux étans relaschez -en Angleterre à cause de ce mauvais temps -comme nous vous avons mandé de là, je croy que -vous aurés receu nos lettres.</p> - -<p>Le lundy donc de Pasques nous partimes de -Plume en Angleterre<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a> d’ou étans partis nous avons -eu tousjours du bon vent, et temps assés favorable -excepté quelques jours en la côte de Guinée, qui -est fort dangereuse pour les maladies du pays ; de -Plume donc nous fumes secondez d’un vent si favorable -qu’en peu de temps il nous fist passer les Isles -de Canarie, et passasmes entre l’Isle appellee forte -venture, et la grand Isle de Canarie ; lesquelles Isles -nous vismes fort à descouvert. Des Canaries nous -gagnasmes la cotte d’Aphricque au cap de Baiador -costoiant tousjours les costes de Barbarie, de Baiador -nous rengeames cette côte d’Aphricque jusqu’à la -riviere ditte Lore par les Espagnols<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a> prés de laquelle -nous moüillasmes l’Anchre, de là nous rengeames -encore la coste d’Aphricque jusques au cap blanc, -lieu qui est droit sous le tropicque de Cancer. Du -cap blanc nous veismes ranger la côte de Guinée -passant entre les Isles du cap verd, et le cap verd, -lieu fort dangereux, pour les maladies contagieuses -qui prennent en ce pays en certaines saisons de -l’année, et cette maladie prend aux gencives en telle -sorte que la chair vient surmonter les dents et mémes -les faict tomber, du lieu desquelles étant tombées sort -du sang en si grande abondance qu’on ne le peut -étancher, de sorte que cela avec le mal d’estomach, -et l’enfleure qui prend au méme temps emportent -leur homme, et y en a bien peu qui en rechappent, -bien que Dieu mercy il n’en soit point pourtant mort -de tout nostre embarquement pendant le voyage, -mais étans arrivez à l’entrée de la terre, il en est -mort trois, qui ont esté enterrez. Or de ceste côte -de Guinée, nous vismes à nous approcher de la -ligne Equinoctiale, qui nous fut d’un accez tant -<span id="pg_373" class="pagenum">373</span>difficile, que nous ne pensions pas la passer à si -bon marché, veu la saison ou nous estions : car elle -nous fit un peu de peine à passer pour un vent contraire -qui s’éleva, qui nous tinst bien quinze jours, -ce qui nous mettoit en de grandes apprehensions, -que les calmes ne nous vinssent encore prendre -auparavant que de pouvoir passer : mais graces à -Dieu petit à petit, et quoy que le vent fut contraire, -nous fimes tant de bordées qu’en les voyant nous la -passames et nous rendismes du costé de l’hemisphere -du Midy. Ayant passé la ligne, nous vinsmes et -arrivasmes en une petite Isle appellée Fernand de -la Roque<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> située à quatre degrez de hauteur vers -le Midy de cinq à six lieües de tour, Isle fort belle -et gratieuse, toutes les proprietez de laquelle nous -vous escrirons (Dieu aidant) à la premiere commodité, -c’est un vray petit paradis terrestre ; en ceste -Isle nous mismes pied à terre, et vous diray seulement -que nous y trouvasmes dix-sept ou dix-huict -Indiens Sauvages avec un Portugais, lesquels estoient -tous esclave et releguez en ceste Isle par ceux de -Fernambuco, une partie desquels Indiens (cinq à -sçavoir) nous baptisasmes. Apres avoir planté la -Croix en ceste Isle au milieu d’une chapelle que -nous y disposames pour y dire la saincte Messe, -apres que nous eusmes beny le lieu, ou nous demeurasmes -quinze jours : Nous mariasmes aussi deux -de ces Sauvages, un Indien avec une Indienne apres -les avoir baptisez : L’autre partie nous ne les voulusmes -pas baptiser en ce lieu : Mais trouvasmes bon -de differer le baptesme jusques à ce que nous fussions -arrivez au lieu que nous pretendions, si bien que -nous delivrasmes tous ces Sauvages, et d’esclaves -qu’ils estoient les avons rendus libres à leur grand -contentement, ils nous dirent qu’ils vouloient tous -venir demeurer avec nous à Maragnon, comme de -faict ils y sont. Nous les avons donc amenez avec -nous avec force cotton, et autres marchandises qu’ils -<span id="pg_374" class="pagenum">374</span>avoient. De Fernand de la Roque nous veismes -gaigner et ranger la côte du Brasil, et continuant -nôtre chemin sommes venus jusques au cap de la -Tortuë terre ferme du Brasil aux pays des Canibales, -ou Eusebe dit en son histoire que S. Matthieu -Apôtre a passé, à la veüe de cette côte du Brasil, -je vous laisse à penser si nous eusmes de la joye, -et du contentement de voir les terres tant desirées, -et pour lesquelles, il y avoit cinq mois que nous -étions flottant par la mer.</p> - -<p>Or apres avoir été quinze jours au cap de la -Tortuë nous fismes voile, et arrivasmes en l’Isle de -Maragnon, et y veismes moüiller l’Anchre, le jour -de la Glorieuse saincte Anne mere de la sacrée -Vierge Marie, de quoy je m’éjoüys (ce dit le Pere -Claude) infiniment de ce qu’en ce jour que j’aime -tant nous eusmes ce bon heur que d’arriver en nôtre -lieu tant desiré.</p> - -<p>Le Dimanche ensuivant nous meismes tous pié -à terre, et en chantant le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus</i>, l’eau -Beniste faicte, le <i lang="la" xml:lang="la">Veni creator</i>, les Litanies de nôtre -Dame étant chantées, nous alasmes en procession -depuis le lieu de nôtre descente jusques au lieu que -nous avions designé pour y planter la Croix laquelle -étoit portée par Monsieur de Rasilly, et tous les -principaux de nostre compagnie. Puis cette Isle, -qui jusques à maintenant avoit esté appellée l’Islette, -estant beneiste fut appellée par le sieur de Rasilly, -et de la Ravardiere l’Islette S. Anne, par ce que -nous y estions arrivez ce jour là, et à cause de Madame -la Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, -laquelle est parente de Monsieur de Rasilly<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>, puis -nous y plantasmes la Croix. La place donc ainsi -beniste, et la Croix plantée il fut enterré au pié -d’icelle un pauvre homme de nostre compagnie qui -estoit un des trois qui moururent, lequel estoit tonnelier -de son estat.</p> - -<p>Toute cette action estant faicte en cette Isle au -<span id="pg_375" class="pagenum">375</span>grand contentement d’un chascun, apres y avoir esté -quelques huict jours. Nous parteismes de ceste Islette -pour aller en la grande Isle de Maragnon habitée -des Sauvages (qui sont les pierres pretieuses -que nous cherchions) où estans par la grace de Dieu -arrivez en bonne disposition et santé. Estans revetus -de nos habits de serge grize assez fine à cause -des chaleurs de cette Zone torride, et revetus par -dessus nos habis d’un beau surplis blanc, et portans -en la main nos bastons, et la Croix au dessus, où -sont nos Crucifix nous descendeimes tous de nostre -vaisseau dans un Canot, qui est une sorte de batteau -que font les Indiens tout d’une piece où estans -tous ces Sauvages qui estoient sur le bord de la mer -avec Monsieur de Rasilly, et beaucoup de François -tant de nostre equippage que de celuy de Monsieur -du Manoir, et du Capitaine Gerard aussi François -que nous avons trouvé icy, beaucoup de ces Sauvages -se jetterent en nage dans la mer pour venir au -devant de nous. Et ainsi conduits de ceste armée -passames, et mismes pié à terre, où le sieur de Rasilly -s’estant mis à genoux avec tous les François -pour nous recevoir (qui estoit une espece d’honneur -non accoustumé) nous estans entre-embrassez, et -baisez pour salutation, j’eus le bon heur (se dit le -pere Claude) d’entonner le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus</i>, selon -le chant de l’Eglise, que nous poursuivismes -alans en procession avec tous les François pleurans -de joye et d’allegresse estans suivis des Indiens. Et -ainsi prismes possession de cette terre, et monde -nouveau pour Jesus-Christ, et en son nom, esperans -de benir la place, et d’y planter la Croix un de ces -jours que nous avons differé à dessein. Je laisse -toutes les autres particularitez quand je vous escriray -plus amplement de la suite de nostre voyage. -Seulement je vous diray encores en passant que le -Dimanche 12 jour d’Aoust, jour de saincte Claire -nous celebrasmes tous quatre la premiere Messe en -<span id="pg_376" class="pagenum">376</span>ce pays. C’estoit bien la raison que le jour d’une -Saincte Vierge de nostre Ordre, laquelle a apporté -une nouvelle lumiere au monde fut ordonné de Dieu -pour faire paroistre une lumiere nouvelle (à sçavoir -la lumiere de son sainct Evangile) en ce monde -nouveau.</p> - -<p>Et je ne puis vous dire maintenant le grand -contentement que ces pauvres Sauvages ont reçeu -de nostre venuë. C’est un peuple tout acquis, et -gaigné, peuple grand à la verité qui nous aime et -affectionne infiniment, ils nous appellent les grands -Prophetes de Dieu et de Ioupan, et en leur langage -du pays Carribain, Matarata<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>. L’on nous a aporté -de bonnes nouvelles depuis que nous sommes icy. -A sçavoir que ceux de Para qui est un autre peuple -voysin des Amazones d’un costé, et de l’autre -costé voisin de cestui-cy, ou il y à cent mil hommes -seulement, lesquels nous desirent extremement, -et nous veulent avoir pour les instruire. Si bien que -je vous diray en un mot, que <i lang="la" xml:lang="la">messis multa, operarii -autem pauci</i>, la moisson est grande, mais nous sommes -trop peu d’ouvriers pour y travailler. Car si -nous voulions dés maintenant il s’en baptiseroit une -grande partie. Cela est vray que, <i lang="la" xml:lang="la">regiones albescunt -ad messem</i>, ces regions icy blanchissent pour le -besoin qu’elles ont de la moisson, et que le temps -est venu que Dieu veut estre icy adoré et recognu.</p> - -<p>Maintenant nous sommes apres pour trouver une -place pour nous camper, et y faire une Chapelle tant -qu’il soit venu des Massons de France pour faire -une Eglise : mais ce sont tous bois taillis qu’il faut -déffricher au paravant.</p> - -<p>Au reste je ne vous puis dire maintenant le grand -contentement que ces pauvres Sauvages ont reçeu de -nostre venuë. Ils nous donnent de tres-belles esperances -de leur conversion. Tout ce peuple quoy que -brutal, et barbare, si est-il neantmoins si fort joyeux -de nostre arrivée, qu’ils nous viennent tous voir avec -<span id="pg_377" class="pagenum">377</span>grand joye, ils monstrent un grandissime desir de -se faire instruire au Christianisme, je croy que quand -nous serons versez en leur langue qu’il y aura plainement -à moissonner, et du contentement pour ceux -qui auront bien du Zele de Dieu, et du salut des -Ames. Ils preparent tous leurs enfans pour nous les -amener pour instruire. Et nous ont promis de ne -plus manger de chair humaine. Il est d’ailleurs fort -bonnasse, point malicieux. N’a aucune Religion sinon -qu’il a la croyance d’un Dieu qu’ils appellent Ioupan, -et croit l’immortalité de l’Ame. Quant au pays c’est -une terre fort bonne et fertile, il n’y a jamais de froidures, -mais un continuel Esté, on ny sçait que c’est -de froid, les arbres y sont tousjours verds, et en -tout temps. Et les jours, et les nuicts tousjours égaux, -le Soleil s’y leve tous les jours à six heures du matin, -et se couche à six heures du soir. Nous ne sommes -qu’à deux degrez, et demy de la ligne, Equinoctiale, -ou de l’Equateur. On tient qu’il y a force -richesses en ce pays, comme mines d’or, des pierres -precieuses, des perles, de l’Ambre-gris, apres il y a -force poyvre, force cotton, force herbe à la Reinne, -ou petun, force sucre. Bref nous vous asseurons que -quand on y sera estably qu’on si trouvera comme en -un petit Paradis terrestre, ou on aura toute sorte -de commodité et contentement, je ne puis vous en -dire d’avantage, ce sera pour le retour de Monsieur -de Rasilly que je vous manderay d’autres choses en -particulier. Au reste jamais je ne me portay mieux -qu’à present graces à Dieu, ne beuvant que de l’eau -(ainsi parle le P. Claude). Si en France il m’eust -fallu faire la milliesme partie de ce qu’il faut faire -icy, je pense que mille fois je serois mort, en quoy -je recognois que <i lang="la" xml:lang="la">non in solo pane vivit homo</i>, l’homme -ne vit pas seulement de pain. Il faut que les delicats -de France viennent icy, je louë Dieu de que -jamais je ne fus malade sur la mer du mal ordinaire, -au grand estonnement d’un chacun, seulement, -<span id="pg_378" class="pagenum">378</span>venant au pays des chaleurs lors que nous estions -justement sous le Tropicque de Cancer, le Soleil -montant à lors j’eus deux ou trois petits accez de -fiebvres qui se passerent aussi-tost Dieu mercy, je -laisse le reste pour un autre temps, le temps et les -affaires nous pressent. Priez Dieu pour nous s’il vous -plaist et pour toute nostre compagnie, et faictes prier -tant que vous pourrez, car jamais nous n’eusmes tant -besoin des graces de Dieu (sans lesquelles nous ne -pouvons rien) que maintenant. Ce que si vous faictes -Dieu vous en sçaura gré.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="e3" title="Sommaire relation de quelques autres choses">Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres -qui ont esté dictes de bouche aux Peres -Capucins de Paris par Monsieur du Manoir.</h2> - - -<p>Monsieur du Manoir<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a> (qui est un des Capitaines -desquels il est parlé en la lettre precedente qu’ils -trouverent en ce pays-là avec le Capitaine Gerard) -estant revenu en France ces jours derniers, et leur -ayant luy mesme apporté la susdite lettre avec plusieurs -autres (quelques unes desquelles nous avons -bien voulu mettre icy, à ce que les merveilleuses -œuvres de Dieu desquelles ces lettres font foy, ne -soyent ensevelies dans le tombeau d’oubly : ains -qu’elle soient mises au jour à ce que les hommes -ayent sujet de loüer la sagesse, providence et bonté -du Createur), leur a dit de bouche plusieurs particularitez -de leurs Peres, qui ne sont pas contenuës -dans la susdite lettre, ny dedans les suivantes. Il -dit donc que les Peres estans arrivez en ce pays. -Ils commencerent à planter leur pavillon faisant une -maniere de Chapelle pour y dire la Messe, et quelques -petites cellules pour se loger, à quoy faire ces -pauvres Sauvages leur aidoyent eux mêmes avec des -<span id="pg_379" class="pagenum">379</span>toilles et rameaux d’arbres. Ce qu’estant achevé, -un jour comme un Pere disoit la Messe, voicy venir -un de ces Sauvages des plus anciens (qu’ils tiennent -comme leurs gouverneurs, les honorant, et respectant -à cause de la vieillesse) lequel en amena trente autres -avec luy pour entendre la Messe, ce qu’ils firent, -et ce avec un grandissime estonnement et admiration -voyant tant de si belles ceremonies, et de si -beaux ornements qu’ils n’avoyent accoustumé de voir -(car ils vont tous nuds tant hommes que femmes). -Or quand le Prestre approcha de la consecration -comme vers l’offertoire, ils tirerent un rideau qui -estoit entre le Prestre et le peuple, de sorte que ces -pauvres gens ne pouvoient plus voir le Prestre, ny -ce qu’il faisoit la derriere, ce qui les scandaliza fort -de ce que l’on leur avoit faict un tel affront, qui fut -cause qu’apres la Messe ils allerent trouver les Peres, -leur demandant la cause pourquoy ils leur avoient -ainsi faict cest affront, à quoy les Peres respondirent : -que ce qu’ils en avoient faict, n’estoit pas pour -les braver mais que c’estoit pour ce qu’ils estoient -encore Payens, et que par consequent ils ne pouvoient -pas celebrer la Messe en leur presence, leur -estant ainsi enjoint de l’Eglise, ce qu’entendant s’appaiserent, -et se rendirent fort capables : puis s’en -retournerent racontant le tout à leurs femmes, lesquelles -desireuses de voir ces grands Prophetes de -Dieu et de Ioupan, s’assemblerent grand nombre -pour les venir voir : mais les Peres ne leur voulant -ouvrir la porte de leur petite cabane, à cause qu’elles -estoient toutes nuës, elles n’eurent pas la patience -du second refus : car rompant la porte (qui n’estoit -pas difficile à rompre) elles entrerent dedans, et regardans -et contemplans ces Prophetes, elles ne se -pouvoient souler de les regarder, y estans toutesfois -un peu trop long-temps, les Peres les prierent de se -retirer, ce qu’elles firent. Apres ceste visite ces -Anciens vieillards desquels nous avons parlé, s’assemblerent -<span id="pg_380" class="pagenum">380</span>grande multitude pour adviser entre eux -quel present ils devoient faire à ces Prophetes en -signe de bienvueillance, et de resjouissance de leur -arrivée. Il voulurent finalement qu’attendu qu’ils couchoient -sur la dure, qu’il leur failloit faire present -d’un mattelas de cotton pour chacun (car le cotton -croît en ce pays) avec chacun une des plus belles -filles, qui est un des plus grands presens qu’ils ayent -accoustumé de faire. Ayans donc apporté quatre -mattelas, et amené quatre belles filles, ils les offrirent -aux Peres : Mais les bons Peres se riant de cela : ils -accepterent fort volontiers leurs mattelas, leur rendant -leur filles avec un remerciement. Ce qui estonna -fort ces Sauvages, disant les uns aux autres. Quoy ? -ces Prophetes-cy ne sont-ils pas hommes comme -nous ? Pourquoy donc n’acceptent-ils pas ces filles -estant chose impossible qu’un homme s’en puisse -passer ? Pourquoy nous font-ils un tel affront : mais -nos Peres prenans la parole ils respondirent que ce -n’estoit pas qu’ils reprouvassent le mariage, quant il -estoit selon les loix de Dieu, tant s’en faut qu’ils le -loüoient, mais que Dieu leur ayant octroyé des graces -plus particulieres qu’aux autres hommes à cause -qu’ils le servent plus perfaictement, ils pouvoyent -facilement par le moyen d’icelles graces se passer -de l’usage des femmes. Ce qu’ayant oüy ces pauvres -gens ils demeurerent tous estonnez, et comme -hors d’eux mesmes admirant la saincteté de ces Prophetes, -et de la en avant ils les ont eu en plus -grande veneration, s’estimans bien-heureux de leur -donner leurs enfans à ce qu’ils les baptisent et instruisent -en nôtre saincte foy ; ainsi qu’il se pourra -voir par la lettre suivante, que lesdits Peres ont -escrit à un honnorable marchant de Roüen nommé -Monsieur Fermanet, qui est un de leurs grands bienfaicteurs, -laquelle nous avons bien voulu mettre icy -à ce que l’on voye que nous n’y mettons rien du -nostre, ains purement et simplement, le mettons -<span id="pg_381" class="pagenum">381</span>selon que nous l’avons leu és lettres, et entendu de -personnes dignes de foy, qui les ont veuës, nous -mettons aussi ceste lettre pource qu’il y a dans -icelle des particularitez qui ne sont point aux autres. -La lettre est celle qui suit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="e4" title="Lettre que les Peres Capucins ont escrit à Monsieur Fermanet">LETTRE QUE LES PERES CAPUCINS ONT ESCRIT -A MONSIEUR FERMANET.</h2> - - -<p>Monsieur Dieu vous donne sa saincte paix. -Apres tant de conjurations que vous nous fistes à -nostre departement de vous rescrire, nous nous fussions -sentis par trop coulpables, de manquer à vous -mander des nouvelles de nostre bon pays, lesquelles -sont tres-bonnes graces à Dieu. Nous y sommes arrivez -heureusement apres avoir flotté quatre ou cinq -mois sur la mer. Au reste nous avons esté receus -honorablement des Indiens, je dis honorablement -selon leur rusticité, mais il n’importe en quelle maniere -que ce puisse estre, pour veu qu’ils rendent -le tesmoignage de leur bien-veillance, ce qu’ils ont -faict, et font encores tous les jours, nous amenans -leurs enfans pour les instruire, ce que nous esperons -de bien faire avec l’aide de Dieu. Au retour de -Monsieur de Rasilly qui sera dedans deux ou trois -mois nous vous pourrons mander le nombre des convertis, -et de ceux qui sont nouvellement baptisez. -Quant au pais il est fort bon, et espere-on d’en tirer -force Petun, et force Rouçou, il s’y trouve dés maintenant -force succre, de fort belles pierres, et de -l’ambre gris, et tient-on qu’à 20. liües d’icy il y a -une mine d’or, n’estoit la trop grand haste que nous -avons, nous vous en manderions d’avantage : mais -<span id="pg_382" class="pagenum">382</span>estans trop pressez nous ne la vous ferons plus longue. -Vous baisant tres-humblement les mains, nous -recommandant à Madame vostre femme, et sommes -à vous, et à elle.</p> - -<p class="sign"><i>Vos tres-humbles serviteurs en nostre Seigneur,<br /> -F. Claude d’Abbeville, et F. Arsene de Paris.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="e5" title="Relation d’un matelot venu du mesme pays">RELATION D’UN MATELOT VENU DU MESME PAYS, -FAICTE AU R. P. GARDIEN DU HAVRE DE GRACE, -DE QUOY IL DONNE ADVIS AU R. P. COMMISSAIRE.</h2> - - -<p>Reverend Pere, humble salut en nostre Seigneur, -ce mot est pour vous donner advis comme ce jourd’huy -m’est venu trouver un matelot, lequel a veu, -et parlé a noz Freres à Maragnon aux Topinabas, -auquel lieu ils arriverent tous en bonne santé sans -aucun enpeschement environ le 8. de Juillet, le Matelot -à entendu leur Messe, où se trouva quelque -vieil Sauvage du pais, qui considera tout ce qui s’y -faisoit, avec environ vint-cinq ou trente avec luy. -Quant ce vint à la consecration et elevation de la -saincte hostie on abaissa une toile, dequoy ils -s’estonnerent pourquoy on avoit fait cela ; Surquoy -estans satisfaits, incontinent firent publier par tout -ce qu’ils avoient veu, de sorte que depuis il leur -est venu grand nombre d’hommes de ces Sauvages -pour les ayder à faire leur logement, et le fort -qu’ils ont commencé. Le Matelot en est party le -22. d’Aoust dernier, dedans le vaisseau de Moisset -dont il avoit donné la conduite au Sieur du Manoir, -auquel il croit que nos freres aurons donné leurs -<span id="pg_383" class="pagenum">383</span>lettres, ou à quelqu’autre chef du vaisseau, qui me -gardera de vous escrire d’autre particularitez. Ils -n’ont pas changé la couleur de l’habit et ne la changeront, -leur habit est seulement d’une estoffe plus -legere que le nostre, à cause de la chaleur. Dieu -soit loué de tout, et leur face la grace d’y fructifier -à la gloire de son S. nom, et exaltation de la saincte -foy de son Eglise.</p> - -<p class="sign"><span class="blk">Je suis de vostre R. le plus serviable en Jesus-Christ,<br /> -du Havre ce 12. Novembre 1612.<br /> -F. Theophile, Capucin indigne.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span id="pg_385" class="pagenum">385</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="e6">Notes critiques<br /> -<span class="small">et</span><br /> -historiques sur le voyage<br /> -<span class="small">du</span><br /> -P. Yves d’Evreux.</h2> - -<p><span id="pg_387" class="pagenum">387</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53">[53]</a> Suitte de l’histoire des choses plus memorables -advenues en Maragnan. Voy. le titre.</p> - -<p>Cette vaste province, l’une des plus florissantes du -Brésil, n’avait reçu aucun établissement de quelque importance, -avant l’arrivée des missionnaires français. Les limites -qu’on lui accordait alors étaient complétement arbitraires -et il ne faut pas oublier, que l’immense capitainerie du -Piauhy en fit partie intégrale, jusqu’en l’année 1811. Aujourd’hui -son étendue en longueur est de 186 lieues (de -20 l. au dég.) sur 140 de largeur. Sa superficie n’est pas -évaluée à moins de 20,000 lieues carrées. Elle git entre -1° 16′ et 7° 35′ de lat. mérid. Elle confine au N. O. avec -le Pará dont elle est séparée par le Rio Gurupy, au N. E. -elle est baignée par l’Atlantique, au S. E. le Parahiba forme -ses limites du côté du Piauhy. Le Tocantius enfin la sépare -au S. de la province de Goyaz. Quoique chaud et -humide, le climat du Maranham est sain, les pluies qui fertilisent -ce riche territoire commencent régulièrement en Octobre. -L’aspect général du pays offre partout des mouvements -de terrain inégaux, il ne présente nulle part cependant, -des élévations bien considérables, si l’on excepte toutefois -de ces données générales et forcément sommaires, la -Comarca de <i lang="pt" xml:lang="pt">Pastos bons</i>. Là, on rencontre des montagnes telles -que Alpracata, Valentim, Negro, etc. Le pays est arrosé par -14 cours d’eau. De tous ces fleuves c’est le Parnahiba qui est -le plus considérable ; malheureusement, ses rives ne sont pas -d’une salubrité égale sur tous les points, à ce que l’on observe -dans le reste de la province, il y règne des fièvres intermittentes. -<span id="pg_388" class="pagenum">388</span>On évalue son cours à 240 lieues. L’<i>Itapicurú</i> qui -vient immédiatement après lui et dont il est fréquemment -question dans la Relation du P. Yves ne baigne qu’une -étendue de 150 lieues de terrain ; le <i>Mearim</i> a un cours -plus restreint, on l’évalue à 78 l. Le <i>Pindaré</i>, le <i>Turiassu</i>, -le <i>Gurupi</i>, le <i lang="pt" xml:lang="pt">Manoel Alves Grande</i> sont moins considérables -encore. — On suppose que la population entière de -la province peut s’élever aujourd’hui à 462,000 habitans. -Cependant, le <i lang="pt" xml:lang="pt">Relatorio</i> officiel de la présidence qui -porte la date du 3 Juillet 1862, n’évalue ce chiffre qu’à -312,628 âmes, dont 227,873 individus libres et 84,755 -esclaves. Il est à remarquer que le recensement général -de la population de l’Empire, fait en 1825, n’admettait -qu’une population de 165,020 âmes. On a acquis la certitude, -que ce chiffre était en réalité fort inférieur à ce -qu’il devait être. Il témoignait seulement de la répugnance -qu’avaient alors les propriétaires à déclarer le nombre exact -de leurs esclaves. — Quant à la population nomade des -indiens, à celle qu’il serait si curieux de bien connaître pour -apprécier les changements survenus parmi les Aldées depuis -le temps où écrivait le P. Yves, nul chiffre ne la constate, -et ne peut exactement la fournir. Ce qu’on peut dire, -c’est qu’elle est plus considérable au Maranham, au Pará et -dans la nouvelle province de Rio Negro, que partout ailleurs. -On n’a en définitive, que les données les plus imparfaites -et les plus rares, sur ces hordes malheureuses, dont se -préoccupe aujourd’hui le gouvernement. La sollicitude tardive, -mais charitable de l’administration provinciale a trop -de maux à réparer pour que la réparation soit complète. -Tout est à faire encore en ce qui touche les Indiens. Ces -tribus n’ont su conserver ni la dignité que donne à l’habitant -des forêts une complète liberté, ni les principes de -civilisation qu’on avait tenté de leur inculquer au XVII<sup>me</sup> -siècle. Refoulées définitivement dans l’intérieur par Mathias -d’Albuquerque, décimées par le virus de la petite vérole, -elles ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles étaient sous -leurs chefs indépendants. Cette population indigène, est cependant -plus considérable dans les solitudes du Maranham, -<span id="pg_389" class="pagenum">389</span>que ne l’indiquent certaines statistiques et l’on évalue à 5000 -environ, ceux des indiens qu’on a pu réunir en villages. Si nous -en croyons un militaire éclairé, qui s’est trouvé avec eux dans -des rapports incessants durant une vingtaine d’années, la -déchéance physique est bien moindre chez ces peuplades, -que la déchéance morale ; elles ont perdu jusqu’au souvenir -de leurs traditions théogoniques, qu’il eût été si curieux de -comparer aux récits des vieux voyageurs français. Sous ce -rapport, elles ont été bien moins favorisées que ces Guarayos, -visités naguère par d’Orbigny, et qui répètent encore dans -leurs chants, les légendes cosmogoniques du XVI<sup>me</sup> siècle. -Les Indiens du Maranham, parmi lesquels on distingue les -Timbirás, les Gêz, les Krans et les Cherentes ne peuvent -donc fournir à l’historien, que des renseignements bien affaiblis -puisque, il y a maintenant environ quarante ans, le major -Francisco de Paula Ribeiro avait déjà constaté chez eux -cet immense envahissement de l’oubli (voy. la <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista trimensal</i> -T. 3, p. 311), c’est cet oubli fatal des grandes traditions, -qui rend aujourd’hui si précieux des livres, tels que -ceux de nos vieux missionnaires ; là tout au moins les mythes -antiques sont recueillis parce qu’il a fallu les combattre. -Il se présente de temps à autre parmi ces Indiens dégénérés, -quelques hommes énergiques, qui comprennent l’abaissement -de leur race et qui voudraient la faire marcher en avant, -mais ces chefs sont aussi rares qu’ils sont peu compris, et -de plus, c’est vers l’avenir qu’ils tournent leurs regards ; ils -n’ont aucun sentiment réel de leur ancienne nationalité. -Leurs compatriotes qui devraient tout au moins leur savoir -gré des travaux entrepris pour améliorer leur sort futur, -les accablent parfois de leur haine aussi irréfléchie qu’elle -est brutale. C’est ce qui est arrivé à <i>Tempe</i> et à <i>Kocrit</i>, -ces chefs qu’avait connus le major Ribeiro. Ils ont fait de -vains efforts pour pousser dans la voie de la civilisation les -peuplades, dont la direction leur avait été dévolue : ils sont -tombés victimes de leur zèle. Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Memoria sobre as nações -gentias que presentemente habitam o continente do Maranhão, -escripta no anno de 1819 pelo major graduado Francisco -de Paula Ribeiro, Revista trimensal</i> T. 3, p. 184.</p> - -<p><span id="pg_390" class="pagenum">390</span>Disons en passant, que les Tupinambas évangélisés par -les missionnaires français, n’ont pas laissé de descendants -connus ; on suppose seulement qu’un rameau appartenant à -cette grande nation, peuple encore les bourgades de <i>Vinhaes</i> -et de <i lang="pt" xml:lang="pt">Paço de lumiar</i> dans l’île. <i lang="pt" xml:lang="pt">Sam Miguel</i> et <i lang="pt" xml:lang="pt">Frezedalas</i> -sur les bords de l’Itapicurú peuvent être dans le même cas ; -il en est de même à l’égard de Vianna sur le Pindaré. Plus -probablement encore les Tupinambas se sont confondus avec -les nations de l’intérieur ; ils ont pris les noms de Timbirás -et de Gamellas. Les <i>Sakamekrans</i>, les <i>Kapiekrans</i> ou <i>canelas-finas</i>, -et les <i>Gez</i>, errants dans les grandes forêts à l’ouest -de l’Itapicurú ne sont autres que des subdivisions des Timbirás. -Le major Ribeiro, nie, que ces diverses peuplades -se livrent encore aux horreurs de l’anthropophagie. C’est -dans cet écrivain si impartial et qui reconnaît toute la férocité -des Timbirás, qu’il faut étudier les horribles représailles -dont les malheureux Indiens ont été l’objet : l’esclavage -n’en a été que le moins sanglant résultat. Le major -évaluait à 80,000 environ, le nombre des Indiens Sauvages -errants en 1819 dans les grandes forêts ; il a dû diminuer -considérablement depuis cette époque.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54">[54]</a> Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir -du livre du R. P. Yves d’Evreux supprimé par -fraude et impieté, moyennant certaine somme de deniers -entre les mains de François Huby, imprimeur. -p. 1.</p> - -<p>François Huby était aussi libraire et sa boutique occupait -une place parmi les magasins les plus achalandés dans -la galerie des prisonniers au palais ; il dut souffrir comme -bien d’autres du grand incendie qui eut lieu en 1618. Quatre -ans auparavant qu’il se chargeât de la publication du livre -de Claude d’Abbeville, dont le nôtre n’était qu’une suite, il -demeurait rue St. Jacques, au Soufflet d’or, et non à la Bible -d’or, qu’il prit plus tard pour enseigne. S’il fut atteint dans -sa prospérité, ce fut justice pour avoir permis qu’une main -impie privât la France durant plus de deux siècles, du livre -charmant, qu’il avait édité et que nous remettons aujourd’hui -<span id="pg_391" class="pagenum">391</span>en lumière, grâce à une de ces entreprises littéraires si rares -de nos jours, où l’honneur des lettres est la pensée dominante, -et l’emporte sur tout autre considération.</p> - -<p>Le volume qui a servi à notre réimpression est relié -en maroquin rouge, parsemé de fleurs de lys d’or et aux -armes de Louis XIII. Il fait partie de la réserve sous le -N<sup>o</sup> O 1766 de la Bibliothèque Impériale de Paris.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55">[55]</a> St. Louïs en Maragnan. p. 9.</p> - -<p>La capitale du Maranham, occupe aujourd’hui encore, -l’emplacement qui fut choisi par ses anciens fondateurs. Elle -est située par 2° 30′ 44″ de lat. Austr. et 1° 6′ 24″ de -long. orient. à compter du fort de Villegagnon, dans la baie -de Rio de Janeiro. La Ravardière et Razilly choisirent pour -la construire, la pointe O. d’une petite péninsule, liée à l’île -de Maranham même par la chaussée <i lang="pt" xml:lang="pt">do Caminho grande</i>. -Les cours d’eau désignés sous les noms d’<i>Anil</i> et de <i>Bocanga</i> -sortis de points divers de l’île, confondent leurs eaux dans -une même embouchure et forment une vaste baie. L’élévation -qui se présente au S. du Anil à l’E. et au N. du Bocanga -(c’est précisément l’endroit où se réunissent les deux -petits fleuves), constitue l’emplacement primitif où s’éleva la -ville naissante, placée sous le patronage de St. Louis.</p> - -<p>San Luiz do Maranham fut élevé en 1676 par une -bulle d’Innocent XI à la dignité de cité épiscopale, c’est -une ville qui ne compte guère moins de trente mille habitans -et qui se trouvant bâtie sur un terrain doucement onduleux, -paré en tout temps de la plus riche végétation, offre -de l’avis de tous les voyageurs un aspect charmant. (Voy. -<i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia Brasilica</i>, <i>Will. Hadfield</i>, <i>Milliet de St. Adolphe</i> -et principalement, les <i lang="pt" xml:lang="pt">apontamentos estatisticos da provincia -do Maranham</i> placés à la suite du grand Almanach de -1860, publ. par B. de Mattos.) Cette jolie cité est divisée -naturellement par l’épine dorsale de la péninsule, que sépare -les deux bassins des cours d’eau dans la direction de l’E. O. -Son point culminant est le <i>Campo d’Ourique</i> ; là, elle présente -32<sup>m</sup> 692<sup>c</sup> d’élévation au-dessus du niveau moyen de -la marée. Toute la ville se divise en trois paroisses : <i lang="pt" xml:lang="pt">Nossa -<span id="pg_392" class="pagenum">392</span>senhora da Victoria</i>, <i lang="pt" xml:lang="pt">San João</i> et <i lang="pt" xml:lang="pt">Nossa senhora da Conceição</i>. -On y compte 72 rues, 19 ruelles, et 10 places. -Elle possède 55 édifices publics et 2,764 maisons, dont 450 -seulement offrent un ou plusieurs étages. De l’avis même -des habitans, les places pourraient offrir plus d’étendue et -de régularité. Bien qu’elles soient coupées à angle droit, -les rues devraient parfois être plus larges, mieux disposées -en un mot selon les lois de l’hygiène. Leur pavé du reste -n’est pas précisément mauvais, et elles sont d’une inclinaison -convenable relativement aux deux cours d’eau, qui baignent -la ville. Somme toute, Maranham est une capitale dont -l’air est salubre et qu’on ne saurait accuser de manquer de -propreté.</p> - -<p>« Le navire qui est en quête d’un ancrage prend pour -balise le palais du gouvernement, assis sur l’éminence qui -domine le port. Ce bâtiment a à sa base la forteresse de -San Luiz : et de ses fenêtres le regard qui parcourt une baie -étendue, contemple au loin dans un horizon fugitif les côtes -et la ville d’Alcantara ; plus près la barre avec son petit -fort de la pointe d’Area et au dedans du port, sur la rive -opposée du Bocanga, le petit hermitage ruiné de <i lang="pt" xml:lang="pt">Bom Fim</i>, -et en face sur l’Anil la pointe de San Francisco. » Ce fut -là où selon la notice qui nous dirige, La Ravardière remit -au commandant Portugais la ville naissante et la forteresse -de San Luiz. Ce qu’on ne saurait assez rappeler, c’est la -conduite toute chevaleresque du commandant Français en -cette occasion et même celle d’Alexandre de Moura, qui -agissait au nom de l’Espagne. Le jeune chirurgien de Paris, -qui alla panser avec tant de zèle les blessés des deux partis -et qui reçut un si touchant accueil dans le camp ennemi, -peut seul donner une idée par son récit, plein de naïveté -et de franchise, de la cordialité qui régna entre les Français -et les Portugais après le combat (voy. <i>les Archives des -Voyages publiées</i> par M. Ternaux Compans). A quelques mètres, -en suivant la rive du Anil s’élève le couvent et l’église -de Sancto Antonio ; ces bâtiments ont été construits au lieu -même où durant l’année 1612, Yves d’Evreux aidé des PP. -Arsène et Claude d’Abbeville, bâtit son petit couvent, sous -<span id="pg_393" class="pagenum">393</span>l’invocation de St. François. Ce monastère des capucins français -a été rebâti plusieurs fois ; « une partie du moderne couvent, -est occupée aujourd’hui, par le séminaire épiscopal, et -l’église qui est en construction s’élève de nouveau dans le -goût de l’architecture gothique simple. » Ce sera, à ce que -l’on assure, la plus belle église de San Luiz.</p> - -<p>Cette construction n’est pas l’unique, tant s’en faut, dont -se préoccupe la cité, mais c’est la seule, en quelque façon, -qui nous intéresse directement. Nous ne parlerons donc ici, -que pour mémoire, et du quai <i lang="pt" xml:lang="pt">da Sagraçao</i>, nommé ainsi -à l’occasion du couronnement de D. Pedro II, et du vaste bassin -qu’on creuse en ce moment, dans le but de lui faire admettre -une frégate à vapeur de premier ordre, nous nous contenterons -de citer le dock que l’on projette dans le voisinage de l’Anse <span lang="pt" xml:lang="pt">das -Pedras</span>. Il y aurait plusieurs constructions monumentales telles -que l’Eglise <span lang="pt" xml:lang="pt">do Carmo</span>, la cathédrale, la caserne du <i lang="pt" xml:lang="pt">Campo do -Ourique</i>, le théâtre qu’il serait juste de mentionner, mais il ne -faut pas oublier que ceci n’est qu’une note rapide, destinée à -faire saisir dans son ensemble, ce qu’est devenue en deux -cents cinquante ans, la fondation française.</p> - -<p>Un des voyageurs les plus modernes qui se soient occupés -de ces contrées, William Hadfield, fait observer que -San Luiz est la ville du Brésil, où l’on parle le plus purement -le Portugais. C’est, en effet, la patrie de deux écrivains -hautement estimés dans l’Empire, Odorico Mendes et -João Francisco Lisboa, dont la mort est toute récente. Après -avoir traduit Virgile avec une supériorité de style qu’envieraient -les contemporains de Camoens, Odorico Mendes prépare -en ce moment une version en vers d’Homère, où la -science du rythme le dispute à l’inspiration. — Quant au -poète des légendes nationales, dont tout le Brésil répète aujourd’hui -les chants (nous voulons parler ici de Gonçalvez -Dias), il appartient bien à la province du Maranham, qu’il -a explorée en savant et en voyageur intrépide, mais il est -né à Caxias. Les œuvres de ces trois écrivains honneur du -pays, sont aussi l’honneur de la bibliothèque publique, mais -cet établissement institué dans une ville éminemment littéraire -est bien peu en rapport avec les nécessités croissantes -<span id="pg_394" class="pagenum">394</span>de ses autres institutions relatives à l’instruction publique. -Il y a trois ans tout au plus, il ne comptait que 1031 volumes. -Puisse le livre que nous reproduisons ici, le premier -avec celui de Claude d’Abbeville, qui ait été écrit dans la -ville naissante, commencer une ère nouvelle pour cet établissement -indispensable dans une capitale florissante. Plusieurs -fondations heureusement viennent en aide à son insuffisance, -on publie à San Luiz divers journaux, tels que le -<i lang="pt" xml:lang="pt">Publicador Maranhense</i>, l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Imprensa</i>, le <i lang="pt" xml:lang="pt">Jornal do Comercio</i> -etc. etc., et il y a dans la ville une société de typographie ; -à laquelle il faut joindre un grand cabinet de lecture et -une société littéraire l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Atheneu Maranhense</i>. Tout cela contraste -étrangement avec l’époque où le P. Arsène de Paris -trouvait à peine une feuille de papier pour écrire à ses -supérieurs.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56">[56]</a> Cette devotion s’augmenta encore bien plus quand -la chapelle Sainct Loüis au fort fut edifiee. p. 11.</p> - -<p>L’église cathédrale de <i lang="pt" xml:lang="pt">San Luiz</i> ou <i>Maranham</i>, car la -ville porte toujours ces deux noms, a cessé d’être sous l’invocation -de St. Louis de France. C’est aujourd’hui l’ancienne -église du couvent des Jésuites, qui sert de cathédrale, -cette église est sous l’invocation de <i lang="pt" xml:lang="pt">Nossa Senhora da -Victoria</i>. (Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Ayres do Cazal, Corografia Brasilica</i>, Rio -de Janeiro, 1817, T. I. p. 166.) Il paraît que dans les -vastes constructions faites en ces derniers temps pour agrandir -le couvent de Sanct-Antonio on a respecté la petite chapelle -d’origine française ; les Franciscains qui la desservent -aujourd’hui, n’étaient l’année dernière qu’au nombre de trois : -Fr. Vicente de Jesus (gardien), Fr. Ricardo do Sepulcro et -Fr. Joaquim de S. Francisco, tous les deux prêtres.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57">[57]</a> Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer -à la pesches des vaches de mer. p. 13.</p> - -<p>Cette espèce de phoque à la chair savoureuse, était -alors prodigieusement commune dans le nord du Brésil et -dans l’intérieur de la Guyane ; c’est ce que les Portugais -appelent le <i lang="pt" xml:lang="pt">peixe-boy</i>, le poisson-bœuf, les Indiens le <i>manati</i>. -<span id="pg_395" class="pagenum">395</span>La chair excellente de ce poisson nourrit encore en -grande partie les habitans des bords de l’Amazone et du -Tocantius. (Voy. Osculati, <i lang="it" xml:lang="it">America equatoriale</i>.) Claude -d’Abbeville lui donne le nom d’<i>Ourüraourü</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58">[58]</a> Alors on fit dire par tous les vilages de l’isle et -de la province de Tapouytapere. p. 15.</p> - -<p>Ce nom de lieu déjà cité, reviendra fréquemment. Le -vaste territoire qu’on désigne encore au Maranham sous la -dénomination de <i>Tapuytapera</i> est réparti aujourd’hui entre -les comarcas d’Alcantara et de Guimaraens. Il renfermait -jadis onze Aldées indiennes. Cumá était la plus considérable -de toutes. Tapouytapère est à environ 40 lieues de -San Luiz. Selon M. Martius ce nom s’expliquerait par cette -courte périphrase : habitation des indiens ennemis. Voy. le -volume intitulé : <i lang="la" xml:lang="la">Glossaria linguarum brasiliensum</i>. Erlangen, -1863, in-8. On trouve placés à part, dans ce recueil, -les noms de lieux, comme ceux des végétaux et du règne -animal.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59">[59]</a> Qui du depuis furent couvertes de gros et grands -Aparituries. p. 15.</p> - -<p>L’<i>Apariturier</i> ou <i>Apariturie</i>, qui fournit de si heureuses -comparaisons au P. Yves, est simplement le Manglier -(<span lang="la" xml:lang="la">Rhyzophora</span> Linn.). Cet arbre des rives américaines, si -utile à l’industrie, forme en effet de vastes forêts maritimes -dans le Maranham et sur toute la côte du Brésil, aussi bien -que sur celle du pays de Venezuela. On a détruit avec beaucoup -trop de promptitude ces arbres, dans une foule de localités, -et nous avons entendu attribuer même l’invasion récente -de la fièvre jaune à la destruction systématique de ce -végétal charmant, qui égaye de sa verdure tous les rivages -brésiliens. En tombant sous le fer du cultivateur, il laisse -à découvert des plages boueuses, habitées par des myriades -de crabes, et d’où s’échappent des effluves paludéennes de la -pire espèce. Il y a au Brésil deux espèces de Mangliers, le -<i lang="pt" xml:lang="pt">mangue branco</i> et le <i lang="pt" xml:lang="pt">mangue vermelho</i>. Nous renvoyons pour -leur description scientifique à Aug. de St. Hilaire. Nous -<span id="pg_396" class="pagenum">396</span>supposons que le vieux mot employé ici par le P. Yves vient -du verbe <i lang="la" xml:lang="la">parere</i> enfanter, parce que cet arbre se reproduit -par les racines qu’il jette en arcades autour de lui. (Voy. -dans <i>nos scènes de la nature sous les tropiques</i>, l’effet du -manglier dans le paysage.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60">[60]</a> Il y en a de trois sortes. p. 18.</p> - -<p>La fâcheuse lacune qui existe ici, permet cependant de -reconnaître qu’il s’agit des tortues du Maranham. On prépare -au Pará, avec les œufs de ce Chelidonien, ce qu’on -appelle la <i lang="pt" xml:lang="pt">manteiga de Tartaruga</i> ou <i>beurre de Tortue</i>. Il -s’en exporte une quantité prodigieuse.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61">[61]</a> Parmy ces forests il y a une telle multitude de -cerfs biches, chevreils, vaches braves. p. 19.</p> - -<p>Dans cette énumération assez complète des quadrupèdes -qu’on pouvait se procurer à la chasse, un nom frappera -naturellement le lecteur, c’est celui de vache brave. Il eût -été possible, rigoureusement parlant, que les rives du Mearim -eussent reçu quelques individus de la race bovine, introduits -déjà depuis longtemps dans la province de Pernambuco : -Claude d’Abbeville est même explicite sur ce point. -Mais ce n’est pas ce qu’a voulu dire notre bon missionnaire ; -la vache <i>brave</i> ou <i>brague</i>, comme il est dit autre part, est -le <i>Tapir</i> ou <i>Tapié</i>, selon Montoya : animal fort commun -alors d’une extrémité du Brésil à l’autre. Pour le désigner -les Espagnols et les Portugais se servaient d’une dénomination -empruntée aux maures. Ils l’appelaient aussi <i>Anta</i> ou <i>Danta</i> -qui signifie, dit-on, buffle. Lorsque les Américains à leur tour -eurent à imposer un nom au bœuf, ils l’appelèrent <i>Tapir-assou</i>. -M. Martius fait observer avec raison que le mot s’applique -dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i> à tout gros mammifère. Ce pachyderme -étant le plus gros animal connu de l’Amérique du -sud, sa chasse fut bientôt en honneur chez les Européens -et il disparut, en grande partie du moins, des lieux où il -était le plus répandu. Dans certaines contrées de l’Amérique -c’était un animal sacré. A ce titre même, il figure sur -divers monuments. Au Brésil les indigènes cherchaient à -<span id="pg_397" class="pagenum">397</span>se le procurer, non-seulement à cause de sa venaison, mais -surtout en raison de l’épaisseur de son cuir, dont ils fabriquaient -des boucliers, et que ne pouvaient traverser des -flèches armées le plus ordinairement d’une pointe aiguë de -bois ou d’un roseau affilé. Jean de Lery avait rapporté -du Brésil en France, plusieurs de ces rondaches, elles ne -parvinrent pas jusqu’en Europe. Une effroyable famine, -due à une traversée de cinq mois, obligea le pauvre voyageur -à s’en nourrir après les avoir fait ramollir dans -l’eau. Ceux de nos lecteurs qui voudront des détails intéressants -et exacts sur le Tapir américain, les trouveront dans -une excellente dissertation consacrée spécialement à cet animal, -elle est due au docteur Roulin bibliothécaire de l’institut. -On lit dans le Glossaire de M. Martius une synonimie -étendue se rapportant au Tapir. (Voy. p. 479.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62">[62]</a> Ils se mirent à chercher les Tabaiares. p. 19.</p> - -<p>Il est bien certain que les Indiens de cette tribu se -tournèrent contre les Français. Il y a dans l’histoire de -cette expédition, un fait qui n’a pas été suffisamment remarqué : -C’est que le plus fameux des capitaines indiens, dont -le Brésil ait gardé la mémoire, fit ses premières armes au -Maranham, durant l’occupation des Français. Le fameux -<i>Camarão</i> (la Crevette), le grand chef ou <i>Morobixaba</i> des -Tabajares, commandait à 30 archers, durant la lutte qui -s’établit entre la Ravardière et Jeronymo d’Albuquerque. -Convoqué par le gouvernement portugais pour prendre part -à cette guerre, il partit de <i lang="pt" xml:lang="pt">Rio-grande do Norte</i> où se trouvait -son Aldée et se rendit au <i lang="pt" xml:lang="pt">Presidio de nossa senhora do -Amparo</i>, dans le Maranham le 6 septembre 1614. Son -frère nommé <i>Jacauna</i>, le suivit ; avec un fils qui n’avait pas -plus de 18 ans et qui portait le même nom que lui. Bien -des années après, Camarão, qui avait appris la guerre à si -bonne école acquit un renom immortel dans les fastes du -Brésil, en contribuant à l’expulsion des Hollandais. (Voy. -<i lang="pt" xml:lang="pt">Memorias para a historia da capitania do Maranhão</i>. Cette -narration historique a été insérée dans les <i lang="pt" xml:lang="pt">Noticias para a -historia e geografia das Nações ultramarinas</i>.</p> - -<p><span id="pg_398" class="pagenum">398</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63">[63]</a> Un gentilhomme du mesme voyage m’a raconté -avoir tué trois sangliers d’un coup de mousquet. p. 19.</p> - -<p>Il n’y a pas de véritables sangliers au Brésil et l’on -ne peut donner ce nom aux <i>Pecaris</i> ou <i>Tajassús</i> (appelés -par les habitans <i lang="pt" xml:lang="pt">Porcos do Matto</i>). La prouesse du gentilhomme -n’a rien d’extraordinaire, parce que les pecaris marchent -toujours en troupes nombreuses et que le gros plomb -suffit pour les tuer. Martius a donné la synonimie complète -de cet animal dans ses <i lang="la" xml:lang="la">Glossaria linguarum brasiliensium</i>. -(Voy. la division <i lang="la" xml:lang="la">Animalia cum Synonimis</i> p. 477.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64">[64]</a> Ils trouverent des Aioupaues. p. 19.</p> - -<p>Un <i>ajoupa</i> est une petite cabane couverte en feuillage -et qui se trouve ouverte à tous les vents. Ce mot est encore -fort usité dans nos établissements de la Guyane. On -voit des représentations d’ajoupas dans Barrère.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65">[65]</a> Aussitost que cette armee fut retournée de Miary, -l’on parla chaudement de faire dans peu de temps le -voyage des Amazones. p. 20.</p> - -<p>Dès l’année 1542, l’embouchure du grand fleuve avait -été explorée par Alphonse le Xaintongeois. (Voy. le <i>ms. original -de son voyage</i> à la bibliothèque impériale de Paris.) -Jean Mocquet, chirurgien français garde des curiosités de -Henri IV, avait visité ses rives. (Voy. <i>le ms. de sa relation</i> -à la bibliothèque Ste. Geneviève.) Enfin la Ravardière avait -poussé jusque-là une première reconnaissance. Jean Mocquet -est tout-à-fait explicite touchant le mythe des Amazones, qui -a tant occupé La Condamine et l’illustre de Humboldt. Il -tenait tout ce qu’il rapporte de ces femmes belliqueuses, d’un -chef nommé <i>Anacaioury</i>. Ce personnage ou peut-être son -homonyme, figure comme on le verra bientôt dans Yves -d’Evreux. Il commandait à une nation d’Oyapok ou d’Yapoco. -Mocquet annonce à ses lecteurs qu’il ne put aller -visiter les Amazones comme il le désirait « à cause que les -courants sont trop violens pour les vaisseaux et mesme pour -son navire et patache qui tiroit desja assez d’eau ».</p> - -<p><span id="pg_399" class="pagenum">399</span>Tous ces récits sur le grand fleuve avaient laissé en -France des impressions si durables, que le comte de Pagan -conviait Mazarin quarante ans plus tard, à reprendre des -projets oubliés. Pour conquérir l’Amazonie, il veut que l’on -s’unisse aux Indiens. Selon lui, le cardinal doit rechercher -l’alliance « des illustres <i>Homagues</i> (les Omaguas), des généreux -<i>Yorimanes</i> et des vaillants <i>Topinambes</i>. » Jamais certes -nos sauvages n’avaient reçu de si pompeuses dénominations !</p> - -<p>Il serait bien curieux de retrouver le récit de l’expédition -exécutée sur les rives de l’Amazone en 1613, il avait -été fait par ordre de la Ravardière et l’on en possédait -encore une copie au temps de Louis XIII.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66">[66]</a> Premierement les femmes et les filles s’appliquent -à faire leurs farines de guerre. p. 22.</p> - -<p>Gabriel Soares entre dans les détails les plus minutieux -touchant la manière dont les Indiens fabriquaient cette -farine, dont ils formaient de grands approvisionnements. -L’espèce de manioc désignée sous le nom de <i>Carima</i> en faisait -la base. Cette racine était d’abord desséchée à un feu -doux, et après l’avoir rapée, on la pilait dans un mortier, -puis on la blutait bien et ou la mêlait en certaine quantité -avec l’autre espèce de manioc, au moment où l’on devait la -torréfier. On lui donnait un degré de siccité extrême, et -elle se conservait beaucoup plus longtemps que l’autre. On -aura du reste, sur cette industrie agricole des aborigènes -du Brésil, tous les renseignements désirables dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Tratado -descriptivo do Brasil</i>, p. 167. M. Auguste de Saint Hilaire -a dit avec raison que l’exploitation du manioc avait tiré la -plupart de ses procédés de l’économie domestique des Tupis ; -il a résumé en même temps, de la façon la plus concise et -la plus habile, ce qu’il y avait à dire sur la culture de la -plante (<i>Voyage dans le district des Diamants et sur le -littoral du Brésil.</i> T. 2, p. 263 et suiv.).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67">[67]</a> Ces canots de guerre, sont quelquefois capables -de porter deux ou trois cents personnes. p. 23.</p> - -<p>Gabriel Soares est tout-à-fait d’accord ici avec notre -<span id="pg_400" class="pagenum">400</span>missionnaire. Les grands canots, dont il est question, s’appelaient -<i>Maracatim</i> parce qu’ils portaient un Maraca protecteur -à leur proue. Le mot <i>iga</i> désignait un canot simple, -<i>Jgaripé</i> un canot d’écorce, etc. etc. (Voy. à ce sujet <i>Ruiz -de Montoya</i>, <i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro</i>, à la p. 173.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68">[68]</a> Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes -de la queüe d’Austruche. p. 23.</p> - -<p>André Thevet, et après lui Jean de Lery, ont représenté -avec exactitude ce genre d’ornement, que le dernier -de ces voyageurs nomme <i>Araroye</i>. Il était réservé au P. -Yves de nous faire connaître sa valeur symbolique.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69">[69]</a> Ce mot d’Amazone leur est imposé par les Portugais -et Français. p. 26.</p> - -<p>Le curieux récit de l’Indien, confirme l’opinion émise -par Humboldt, qu’il a bien pu se trouver jadis quelques -femmes lasses du joug que leur faisaient subir les hommes -et se vouant à la vie guerrière. Il cadre également -avec les traditions recueillies par La Condamine. — Soixante -ans environ avant le P. Yves, le cordelier André Thevet -n’est pas éloigné de voir dans ces Sauvages américaines, des -descendantes directes de l’armée féminine commandée par -Pentesilée ! Humboldt a dit avec raison que le mythe des -Amazones appartenait à tous les siècles et à tous les cycles -de civilisation.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70">[70]</a> Il fut affectionnement prié par tous les principaux -de ce pays là d’aller faire la guerre aux <i>Camarapins</i> -gens farouches. p. 27.</p> - -<p>Cette nation n’est pas indiquée dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario -topographico, historico, descriptivo, da Comarca do Alto -Amazonas</i>. Recife, 1852, 1 vol. in-12. Nous ne l’avons -pas non plus trouvé mentionnée dans la longue nomenclature -de la <i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia paraense</i> d’Accioli de Cerqueira e Silva. -Elle doit être éteinte ; Martius n’en fait pas mention dans -ses noms de lieux et de nations, qui forment une division -du Glossaire publié récemment.</p> - -<p><span id="pg_401" class="pagenum">401</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71">[71]</a> Comma, p. 27.</p> - -<p>Sous cette dénomination qui revient si fréquemment, on -ne désignait pas seulement un grand village au-delà de Tapouytapère ; -c’était aussi le nom d’un vaste territoire et -d’une rivière. Selon le P. Claude, Comma signifie la place -propre à pêcher du poisson ; nous doutons fort que cette explication -soit exacte. On cherche vainement Comma dans -le Glossaire de Martius publié en 1863.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72">[72]</a> La riviere des <i>pacaiares</i> et de là en la riviere -de <i>Parisop</i>. p. 27.</p> - -<p>Casal, le <i>Dictionnaire du haut Amazone</i>, et Accioli se -taisent également, sur ces fleuves, qui reçurent une armée -de deux mille hommes ! Martius signale une nation des Pacajaz -ou Pacaya dans le Pará. (Voy. <i lang="la" xml:lang="la">Glossaria linguarum</i> -p. 519.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73">[73]</a> Et les mena au lieu des ennemis, lesquels demeuroient -dans les <i>Iouras</i>. p. 28.</p> - -<p>Cette courte description d’habitations aériennes construites -sur des mangliers, et sur des troncs de palmiers murichy, -rappelle un fait des plus curieux, qu’on a jadis rangé parmi -les fables et qui figure dans la Relation de Walther Ralegh. -Il est bien certain qu’on a pu mettre quelque exagération -dans les premiers récits, mais que le fait en lui-même est -de la plus grande authenticité. Il a lieu encore aux bouches -de l’Orénoque. Les <i>Waraons</i> visités il y a près d’un -siècle par le docteur Leblond, les <i>Guaraunos</i> que décrit le -savant Codazzi, sont un seul et même peuple, que son étrange -manière de vivre a sauvé d’une entière destruction. Les -Camarapins, dont nous venons de constater la disparition -furent moins heureux. On peut consulter sur les Indiens -des Iouras l’extrait que nous avons donné jadis des manuscrits -dans lesquels le médecin français a constaté son séjour -chez les Waraons. (Voy. <i>la Guyane</i>, 1828, in-18.) -Codazzi dont on connaît les beaux travaux géographiques, -citait encore en 1841, les Guaraunos, comme n’ayant pas -complétement abandonné leurs maisons aériennes. Il y a -<span id="pg_402" class="pagenum">402</span>vingt ans tout au plus, ils venaient trafiquer avec les habitans -de la Trinidad. (Voy. <i lang="es" xml:lang="es">Resúmen de la Geografía de Venezuela</i>. -Paris, 1841, in-8.) Agostino Codazzi est mort dernièrement. -Quant aux mss. de Leblond, que nous avons eus -à notre disposition jadis, ils faisaient partie de la collection -de voyages possédée en 1824 par l’éditeur Nepveu.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74">[74]</a> Et premierement d’un plaisant et rusé sauvage -appelé <i>Capiton</i>. p. 30.</p> - -<p>Ce personnage portait une dénomination toute portugaise, -et il était dévoué à la nation dont il servait les intérêts. -Le titre de <i lang="pt" xml:lang="pt">Capitão</i> a été promptement accepté du -reste, par les chefs de la race indienne.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75">[75]</a> J’ay faict mourir le pere qui est mort et enterré -à Yuiret, où demeure le <i>pay ouassou</i> le grand pere -auquel j’ay envoyé tous les maux qu’il a. p. 31.</p> - -<p>Ce sauvage fanfaron, se vantait d’avoir fait mourir le -P. Ambroise résidant à Yuiret, qu’il faut prononcer <i>Ieuiree</i>, -selon Claude d’Abbeville, qui indique en même temps l’étrange -signification de ce nom. Le <i>pay ouassou</i>, le grand père, est -Yves d’Evreux. Nous ferons observer à ce sujet que le mot -<i>Pay</i> signifie père en Portugais. <i>Pay guaçu</i> de l’avis même -de Ruiz de Montoya signifie évêque, prélat en Guarani. Le -nom de Pay fut d’autant plus promptement adopté par les -Indiens qu’il avait une plus grande analogie avec celui qui -désigne les gens graves ; les sorciers <i>hechizeros</i>, pour nous -servir de la propre expression du lexicographe espagnol. -Dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i>, modification du Guarani, Pay signifie -père, moine, et seigneur. <i>Pay Abaré Guaçu</i> était la désignation -des Prélats et des Jésuites. Les Indiens nomment encore -le pape <i>Pay’ abaré oçú eté</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76">[76]</a> Ah que j’ay de peur grandement ô que les Topinambos -sont méchants. p. 32.</p> - -<p>Nous ne saurions dire pourquoi le missionnaire modifie -l’orthographe d’un nom de peuple, qu’il a si souvent présentée -d’une autre façon. Claude d’Abbeville écrit <i>Topynambas</i> ; -<span id="pg_403" class="pagenum">403</span>l’auteur de la somptueuse entrée <i>Toupinabaulx</i>, -Hans Staden <i>Topinembas</i>, et enfin Jean de Lery les appelle -<i>Tououpinambaoults</i>. Malherbe adoucit le mot en écrivant <i>Topinambous</i>. -Ce fut cette dernière orthographe qui prévalut -au temps de Louis XIV. Nous sommes revenus à celle -adoptée par les Brésiliens.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77">[77]</a> Or ces Portugaiz avoient avec eux des Canibaliers -Sauvages. p. 34.</p> - -<p>Par le mot si vague, qu’emploie ici le P. Yves, nous -supposons qu’il prétend désigner des peuples plus sauvages -encore que ne l’étaient les Tupinambas, ou se livrant d’une -façon plus déterminée à l’anthropophagie. On trouvera dans -les œuvres de M. de Humboldt une curieuse définition du -mot <i>Canibale</i>. Nous ferons remarquer que cinquante ans -auparavant l’époque à laquelle écrivait le P. Yves, on désignait -plus spécialement ainsi les Indiens rapprochés de -l’équateur. On lit dans l’histoire de la France antarctique -d’André Thevet à propos du bois de teinture : « Celui qui -est du costé de la rivière de Ianaïre est meilleur que l’autre -du costé des Canibales et toute la coste de Marignan » -(p. 116 au verso), et plus loin : « Puisque nous sommes -venuz à ces Canibales nous en dirons un petit mot, or ce -peuple depuis le Cap St. Augustin et au-delà jusques près -de Marignan est le plus cruel et inhumain qu’en partie -quelconque de l’Amérique. Cette canaille mange ordinairement -chair humaine comme nous ferions du mouton » (p. 119).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78">[78]</a> Nous fusmes inquietez l’espace d’un bon mois -de mille rapports, tant des Sauvages qui habitoient -pres de la mer, que des François residans aux forts -qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon -du costé de l’islette St. Anne et du costé de <i>Taboucourou</i>. -p. 34.</p> - -<p>Ce fut en effet sur les bords de l’<i>Itapecurú</i> que les -Portugais se présentèrent. Claude d’Abbeville dit quelques -mots de ce beau fleuve, mais il en exagère le cours. Nous -sommes si peu au fait de la géographie de ces contrées, -<span id="pg_404" class="pagenum">404</span>qu’Adrien Balbi se contente d’introduire son nom dans les -tableaux qu’il a dressés des fleuves du Maranham. Mais -quels prodigieux changements se sont opérés sur ses rives -depuis l’époque où notre bon moine le nommait en altérant -son nom. A la place du ces forêts, où erraient jadis les -Tymbiras, on cultive le maïs, le manioc, le sucre, le tabac, -le coton, et la récolte de cette dernière production est si -abondante, qu’elle monte pour deux districts seulement à -plus de 35,000 sacs.</p> - -<p>Les villes les plus importantes qui s’élèvent sur ce fleuve -ne sont pas même connues de nom en France et figurent à peine -dans nos livres de géographie. Qui a entendu parler par -exemple de la petite cité de Caxias, la riante patrie de -Gonçalvez Dias. C’est cependant une ville riche et commerçante, -que l’on rencontre sur les bords de l’Itapecurú à -soixante lieues de la capitale. Ce n’était en 1821, qu’une -bourgade de 2400 âmes environ et aujourd’hui, son accroissement -a été si rapide, qu’on lui accorde au-delà de 6000 -habitans. Caxias est le centre du commerce qui se fait avec -la vaste province du Piauhy et avec les immenses solitudes -peuplées de troupeaux qu’on désigne sous le nom de <i>Sertão</i>. -Plantée pour ainsi dire dans le désert, elle a des écoles -florissantes, un théâtre, des établissements d’utilité publique, -qu’on ne rencontre pas toujours dans des villes plus considérables. -Le nom de Caxias a d’ailleurs une signification -politique au Brésil. Ce fut là, qu’en 1832, sur le morne -de Alecrim, fut livrée la bataille à l’issue de laquelle se -consolida l’indépendance de la province. Plus tard, sur la -colline même qui portait le nom indien <i>das Tabocas</i> eut -lieu le combat sanglant, où fut vaincu Fidié et qui inspira -des vers si énergiques à Gonçalvez Dias. Il faudrait des -volumes pour exposer même sommairement les perturbations -qui suivirent cet événement et les luttes orageuses qui se -continuèrent dans ce coin ignoré du monde jusqu’en 1848, -époque à laquelle le docteur Furtado sut réprimer le brigandage -qui désolait la cité naissante. La nature elle seule -est grande dans ces régions, 20,000 habitans tout au plus -forment la population de ce vaste municipe effleuré à peine -<span id="pg_405" class="pagenum">405</span>par l’agriculture. A la distance où nous sommes d’ailleurs, -ces révolutions si longues à raconter, nous font l’effet de -celles du moyen-âge qu’enregistre parfois l’histoire locale, -mais qu’elle oublie pour ainsi dire aussitôt parce que ces -événements ne se lient à aucun des grands intérêts dont le -monde se préoccupe. A plus juste raison encore on pourrait -appliquer ce que nous disons à villa de Codó, la bourgade -la plus florissante de la province après Caxias ; comme elle, -elle est baignée par l’Itapecurú, et comme elle un espace -de soixante lieues la sépare de la capitale.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79">[79]</a> Il faudroit qu’ils plantassent des croix pour chasser -Giropary. p. 37.</p> - -<p>Cette dénomination du mauvais principe, acceptée durant -tout le courant de leur publication, par Yves d’Evreux -et par Claude d’Abbeville, semble appartenir plus spécialement -au nord du Brésil. Martius écrit <i>Jurupari</i> ou <i>Jerupari</i>. -<i>Anhánga</i> paraît avoir été plus usité dans le sud. Le -<i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro de la lingoa Guarani</i>, ne renferme pas la signification -du mot Giropari. <i>Angaí</i> dans ce précieux dictionnaire, -désigne le mauvais esprit. Anhanga aujourd’hui ne signifie -plus qu’un fantôme. (Voy. Gonçalvez Dias, <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario da -lingoa Tupy</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80">[80]</a> Ces peuples estoient appelés par les Tapinambos -Tabaiares, auparavant qu’ils se fussent reunis. p. 39.</p> - -<p>Tabajares, ne signifie nullement <i>ennemi</i>, mais bien les -seigneurs de l’Aldée. (Voy. Adolfo de Varnhagen, <i lang="pt" xml:lang="pt">Historia -geral do Brazil</i>, T. 1 ; — Accioli, <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista do Instituto</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81">[81]</a> Les François les appellent pierres vertes. p. 39.</p> - -<p>La dénomination adoptée au XVII<sup>e</sup> siècle par nos compatriotes -venait indubitablement de l’habitude où étaient ces -Indiens de se percer la lèvre inférieure et même les joues, -pour y introduire des disques de jade, travaillés avec beaucoup -de patience, et qu’ils regardaient comme leurs joyaux -les plus précieux. (Voy. <i>sur l’usage de se percer la lèvre -inférieure chez les Américains du sud</i>, notre série d’articles -<span id="pg_406" class="pagenum">406</span>insérée avec de nombreuses gravures dans le <i>Magasin pittoresque</i>. -T. 18, p. 138, 183, 239, 338, 350, et 390.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82">[82]</a> <i>Miarigois</i>, c’est-à-dire gens venus de Miary. p. 39.</p> - -<p>Miarigois est un nom évidemment forgé par notre bon -missionnaire. Rabelais n’eut pas mieux inventé. Les Miarigois -n’étaient autres que des Tupinambas qui s’étaient fixés -sur les bords fertiles de ce Miary, que Cazal prétend avoir -donné son nom à la province. Le Mearim qui offre un cours -de 166 lieues n’est navigable que durant l’hivernage, les -grands canots ne peuvent le remonter alors que jusqu’à 60 -lieues, il prend naissance dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">Serra do Negro</i> et <i>Canella</i> -par les 8° 2′ 23″ de lat. et les 2° 21′ de long., -comptés depuis l’île de Villegagnon (baie de Rio de Janeiro).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83">[83]</a> Les <i>Tapouis</i> font grand estat de ces pierres. -p. 40.</p> - -<p>Le mot <i>Tapuya</i> ou <i>Tapouy</i> a soulevé de grandes discussions, -est il le nom d’un peuple ? (Voy. <i>le Dictionnaire de Gonçalvez -Dias</i>.) Signifie-t-il ennemi ? Ruiz de Montoya se tait -sur ce point. Faut-il en faire une nation distincte de celle -des Tupis, à laquelle ces derniers auraient imposé ce nom. -Un écrivain, qui fait autorité, M. Accioli, ne semble pas -hésiter à ce propos. Lorsqu’il a énuméré les principales -divisions de la race Tupique, il dit : « Une autre nation générique, -celle des <i>Tapuias</i> se subdivise conformément à l’opinion -d’un grand nombre en peuplades parlant près de cent -langues tels sont : les <i>Aymorés</i>, les <i>Potentús</i>, les <i>Guaitacás</i>, -les <i>Guaramonis</i>, les <i>Guaregores</i>, les <i>Jaçarussús</i>, les <i>Amanipaqués</i>, -les <i>Payeias</i> et un grand nombre d’autres. » (Voy. le -T. XII de la <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista trimensal</i>. <i lang="pt" xml:lang="pt">Dissertação historica ethnographica -e politica sobre quaes eram as tribus aborigenes</i>, etc. -p. 143.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84">[84]</a> Les battre c’est autant que les tuer. p. 45.</p> - -<p>Ce mot était devenu proverbial aux îles et à la Guyane.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85">[85]</a> Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en -guerre. p. 45.</p> - -<p><span id="pg_407" class="pagenum">407</span>Hans Staden fait prisonnier par les Tupinambas en -1550 au sortir du fort de Bertioga suscite une grande discussion, -lorsqu’il faut savoir définitivement quel est celui qui -l’a touché le premier. (Voy. <i>la Collect. Ternaux Compans</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86">[86]</a> <i>Ybouira Pouïtan</i>, c’est-à-dire l’arbre du Bresil. -p. 54.</p> - -<p>Ce nom de chef n’a rien d’extraordinaire, mais il faut -écrire <i>Ibira Pitanga</i> pour plus d’exactitude. (Voy. Ruiz de -Montoya.) Lery écrit <i>Araboutan</i>, Thevet <i>Oraboutan</i>. Ce -bois célèbre disparaît chaque jour davantage des grandes -forêts où l’allaient chercher nos ancêtres.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87">[87]</a> Chacun l’environnoit pour l’escouter quand il -alloit au Carbet. p. 55.</p> - -<p>C’est un Tabajara qui parle, mais nous ferons observer -que le mot <i>Carbet</i> n’appartient pas à la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i>. Le -P. Ruiz de Montoya ne l’a pas inséré dans son précieux -<i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro de la lingua Guarani</i>. Il est plus particulièrement -en usage parmi les Galibis et d’autres peuples de la Guyane. -Le voisinage de notre colonie se fait sentir dans le récit du -P. Yves, rien que par cette expression. Il faut faire une -certaine différence entre les Carbets et les <i>Ocas</i> ou <i>Tabas</i>, -qui constituaient l’architecture rudimentaire des autres peuples -du Brésil. Ecoutons à ce sujet le P. du Tertre : « Au -milieu de toutes ces cases, ils en font une grande commune -qu’ils appellent <i>Carbet</i>, laquelle a toujours 60 ou 80 pieds -de longueur et est composée de grandes fourches hautes de -18 ou 20 pieds, plantés en terre. Ils posent sur ces fourches -un latanier ou un autre arbre fort droit qui sert de -faist, sur lequel ils ajustent des chevrons qui viennent toucher -la terre, et les couvrent de roseaux ou de fuëilles de -latanier, de sorte qu’il fait fort obscur dans ces Carbets, -car il n’y entre aucune clarté que par la porte, qui est si -basse qu’on ne sauroit y entrer sans se courber. »</p> - -<p>Les détails que nous venons de donner ici sont empruntés -à un ouvrage qui date de l’année 1643, et ils se -rapportent plus spécialement à l’architecture rustique des -<span id="pg_408" class="pagenum">408</span>Caraïbes insulaires. Nous avons choisi cet exemple à peu -près contemporain du livre publié par notre auteur, parce -qu’il n’y avait pas en réalité de notables différences entre -les Carbets des îles et ceux du continent. Si l’on faisait -une histoire de ces cases de feuillage si promptement élevées, -on pourrait en constater néanmoins certaines variétés, -selon les usages auxquels on les destinait. (Voy. à ce sujet, -<i>le voyage pittoresque au Brésil de Debret</i>, puis les gravures -du livre d’André Thevet, publ. en 1558.) Il y avait les -petits et les grands Carbets, ceux où les Piayes faisaient -leurs jongleries, et ceux où se tenaient les grands conseils. -Ces derniers affectaient la forme d’un de nos vastes hangars, -et pouvaient contenir jusqu’à 150 ou 200 guerriers. Au -XVII<sup>e</sup> siècle, dans le langage de nos colonies, parmi les -îles ou sur le continent, tenir un conseil quelconque, c’était -<i>Carbeter</i> ; le terme était consacré et se trouve dans tous les -voyageurs. (Voy. entre autres Biet, <i>Voyage de la France -équinoxiale</i>. Paris, 1654, in-4.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88">[88]</a> Il alla de ce pas au fort, accompagné d’un des -principaux truchemens de la compagnie nommé Migan. -p. 60.</p> - -<p>David Migan était Dieppois et comme tant de Normands -de la fin du XVI<sup>e</sup> siècle, il était venu chercher fortune -parmi les sauvages du Brésil. Les chefs de l’expédition -le trouvèrent établi depuis nombre d’années à Jupanaran, -sur l’île de Maranham. C’était dans l’étendue du mot, un -truchement de la Normandie et dieu sait de quelle réputation -jouissaient ces interprètes, dans ce qu’on appelait alors le -monde civilisé. On allait jusqu’à les assimiler aux sauvages, -dont ils partageaient disait-on parfois les odieux festins. -David Migan eut les honneurs du Mercure français. (Voy. -T. 3, p. 164.) Il revint en France avec Rasilly, auquel il -était particulièrement attaché, lui seul était en état de bien -traduire à la reine la longue harangue d’Itapoucou. Nous -ferons remarquer en passant qu’il a apposé sa signature, -dans la cession que la Ravardière faisait de ses droits à -François de Rasilly. Cela indique sans aucun doute qu’il -<span id="pg_409" class="pagenum">409</span>jouissait d’une considération exceptionnelle. Le nom de Migan -toutefois nous paraît être un nom de guerre, ce mot en langue -tupique, désigne l’épaisse bouillie que l’on faisait avec la -farine de manioc. Malherbe qui se trouvait aux Tuileries -lors de la présentation des Indiens fait remarquer l’habileté -de cet homme. Il y avait un autre interprète nommé Sébastien, -qui avait été attaché à la personne d’Yves d’Evreux.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89">[89]</a> Un jour quelques uns me disoient qu’il falloit que -nous fussions bien pauvres de bois en France et -qu’eussions grand froid, puisque nous envoyons des navires -de si loing à la mercy de tant de perilz querir -du bois de leur pays. p. 70.</p> - -<p>Il est infiniment curieux de trouver au Maranham en -l’année 1612, un sauvage faisant absolument le même raisonnement -au P. Yves, que celui auquel était obligé de répondre -Jean de Lery en 1556 : « Que veut dire que vous -autres <i>Maïr</i> et <i>Peros</i> (c’est-à-dire français et portugais) veniez -quérir de si loin du bois pour vous chauffer ? N’en y -a-t-il point en vostre pays ? » (Voy. <i>Histoire d’un voyage en -la terre du Brésil</i>. Rouen, 1578, in-8.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90">[90]</a> Ils sont fort patiens en leurs miseres et famine -jusques à manger de la terre. p. 76.</p> - -<p>M. de Humboldt a décrit longuement la région des -Otomaques et les amas considérables de terre, que font ces -Indiens pour s’en nourrir, à l’époque où la chasse et la -pêche leur font défaut. Selon le grand voyageur, cette terre -séchée au soleil et formant des pyramides de boulettes rangées -symétriquement, n’est si recherchée par les Sauvages, -qu’en raison des particules animalisées qui la rendent nutritive. -Le P. du Tertre prouve que les Indiens des îles étaient -géophages comme ceux du continent, mais il suppose que -c’était uniquement par une aberration du goût. « Tous mangent -de la terre, aussi bien les mères que les enfants, dit-il, -la cause d’un si grand déréglement d’apétit ne peut procéder -à mon avis, que d’un excès de mélancolie. » (<i>Hist. nat. -des Antilles, habitées par les Français.</i> T. 2. p. 375.) Non -<span id="pg_410" class="pagenum">410</span>loin des régions que décrit le P. Yves, sur les bords du -Rio Ucayale, on rencontre encore les indiens Pinacos, dont -le véritable nom est <i>Puynagas</i>. Ces Indiens dédaignés par -leurs compatriotes sont d’intrépides géophages. L’un des -plus curieux opuscules qui aient été publiés sur cette matière, -est celui de M. Moreau de Jonnès. Il est intitulé : -<i>Observations sur les Géophages des Antilles</i>. Paris, An VI, -il n’a pas plus de 11 pages.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91">[91]</a> Le second degré s’appelle Kounoumy miry petit -Garsonnet. p. 79.</p> - -<p>Dans cette énumération des divers degrés de l’enfance -nous retrouvons encore l’exactitude du P. Yves ; mais il a -confondu la lettre <i>N</i> avec la lettre <i>R</i> ; le mot enfant s’écrit -dans les glossaires brésiliens : <i>Curumîm</i>. (Voy. Gonçalvez -Dias, <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario da lingua Tupy</i>. Leipzig, 1858, in-12.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92">[92]</a> Elles sont donnees en mariage, et alors elles portent -le nom de <i>Kougnanmoucou-poire</i>. p. 88.</p> - -<p>M. Gonçalvez Dias désigne sous le nom de <i>Cunhã mucú</i> -la jeune vierge. (Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93">[93]</a> Il se couche pour faire la Gésine au lieu de sa -femme. p. 89.</p> - -<p>Cet usage étrange dont parlent tous les vieux voyageurs -du XVI<sup>e</sup> siècle, ne s’était pas, comme on voit, encore -modifié. On ne le retrouve pas seulement chez les Caraïbes -des îles, il est en vigueur chez plusieurs peuples de l’Europe -et notamment chez les Basques, on le désignait jadis -sous le nom de la <i>Couvade</i>. Les <i>mélanges historiques</i> publiés -à Orange en 1675, contiennent d’intéressantes recherches -à ce sujet : « C’estoit, y est-il dit, une assez plaisante -coutume que celle qui s’observoit dans le Bearn. Lorsque -une femme estoit accouchée, elle se levoit et son mary se -mettoit au lit, faisant la commère. Je crois que les Bearnais -avoyent tiré cette coutume des Espagnols, de qui Strabon -dit la même chose au 3<sup>e</sup> livre de sa géographie. La -même coutume se pratiquait chez les Tibaréniens, au rapport -<span id="pg_411" class="pagenum">411</span>de Nimphodore, dans l’excellent scholiaste d’Apollonius -le Rhodien, liv. 2 et chez les Tartares suivant le témoignage -de Marc Paul au chapitre 41 du 2<sup>e</sup> livre. » Cette conduite -si bizarre qu’on ne saurait expliquer lorsqu’on n’est point -descendu assez profondément dans les replis cachés du caractère -indien, était religieusement suivie par les guerriers -Tupinambas les plus forts et les plus renommés ; elle fait -sourire l’homme civilisé, qui en cherche naturellement l’origine. -Elle devient touchante, pour ainsi dire, si l’on fait -attention qu’elle est toujours accompagnée des plus cruelles -privations. Non-seulement l’Indien qui vient d’être père et -qui se condamne volontairement à ce repos ridicule, ne mange -pas, mais il s’impose encore d’autres supplices ; le tout, dans -le but d’éviter au petit être qui vient de naître certains -maux qu’il redoute pour lui. Par suite de son ignorance, -et de ses idées superstitieuses, il s’attribue sur l’enfant une -influence physiologique illusoire et il brave stoïquement de -grandes souffrances pour en épargner quelques-unes au nouveau-né. -L’homme policé des villes médiocrement éclairé -parfois, se garde bien d’interroger les idées pleines de dévouement, -mobiles du Sauvage ; avant de juger sa conduite -il rit de pitié. La compagne de l’Indien, cependant partage -son étrange superstition, et elle approuve son mari. Elle -se résigne même sans murmure à de vraies douleurs et à -un nouveau travail parfois tres-rude puisque tout le poids -du ménage retombe forcément sur elle. Dans la pensée de -cette pauvre créature le salut du nouveau-né est attaché à -la conduite stoïque que tient son mari. Nous ne saurons -jamais quel était le mobile qui conduisait les anciens lorsqu’ils -s’abandonnaient à ce repos bizarre, il ne différait point -probablement de celui qu’on accorde aux Américains. Carli -dont l’ingénieuse érudition explique tant de choses de l’antiquité -américaine n’essaye même pas de chercher un motif à -ce qu’il trouve si burlesque. Il se trompe certainement lorsqu’il -affirme qu’on apportait des aliments abondants à ces -solitaires. (Voy. <i>Lettres Américaines</i>. Boston et Paris, 1788, -T. 1, p. 114.) Il est bon toutefois de lire avec précaution -la version française de ce curieux passage ; le traducteur -<span id="pg_412" class="pagenum">412</span>français le Febvre de Villebrune n’a pas su rendre aux expressions -italianisées par l’auteur leur valeur réelle. Antoine -Biet est plus juste à l’égard des Indiens et il se montre -bien moins enclin que ses prédécesseurs à la raillerie, lorsqu’il -décrit la Couvade chez les Galibis. Il l’avoue, le pauvre -Indien « Jeusne étroitement pendant six semaines ne -mangeant que fort peu, d’où vient que quand sa couche est -faite, il se leve maigre, comme une squelette (sic). » Le -même voyageur nous fait voir son patient Galibi, ne quittant -pas le Carbet et n’osant pas même lever les yeux sur -ceux qui l’environnent. (<i>Voyage de la France équinoxiale</i>, -liv. III, p. 390)</p> - -<p>En décrivant les coutumes de certains Caraïbes, l’auteur -de l’histoire morale des Antilles ne pouvait oublier la Couvade. -Rochefort en raconte les circonstances et il spécifie son -analogie avec une cérémonie à peu près identique dont il avait -été témoin dans une province de France. Ce repos forcé de -l’Indien, lui paraît souverainement absurde, mais il ne dénie -pas au pauvre patient le mérite du jeûne, il avoue qu’on -ne lui donne rien de toute la journée, qu’un petit morceau -de Cassave et un peu d’eau. (Voy. <i>L’histoire morale</i>, p. 494.) -Nous ne pousserons pas plus loin ces citations, il suffira de -dire qu’en ce qui touche les peuples du Brésil, les Tupiniquins, -les Tupinacs, les Tabajares, les Petiguaras et bien -d’autres tribus imitaient les Tupis. Cette nomenclature n’ajoute -rien d’ailleurs au fait en lui-même. Ce qu’il importait ici -de faire ressortir c’était l’amour paternel de l’Indien. On -restitue ainsi à la plus bizarre des coutumes l’origine réelle -qu’elle doit avoir.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94">[94]</a> Grand-peres qu’ils appellent <i>Tamoins</i>. p. 91.</p> - -<p><i>Tamoi</i> veut dire grand-père dans la langue des Tupinambas ; -il y a ici altération du mot produite par une différence -dans la prononciation. On lit dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro de la -lingua Guarani</i> base de la lexicographie brésilienne -<i><b>Tamôî</b>, -abuelo, <b>Cheramôî</b>, mi abuelo, <b>Cherúramôîruba</b>, mi -bisabuelo, <b>Cherúramôî</b>, el abuelo de mi padre</i>, etc. Les -Tamoyos avaient donc par leur origine une réelle prééminence -<span id="pg_413" class="pagenum">413</span>sur les autres tribus appartenant à la même race. -Vers le milieu du XVI<sup>e</sup> siècle ils habitaient les alentours -de <i>Nicteroy</i>, ou si on l’aime mieux les environs de Rio de -Janeiro. Alliés fidèles des Français, ils furent chassés de -ce beau territoire par Salema, et les débris de leurs tribus -descendirent vers les régions du nord, où ils retrouveront -leurs anciens amis, qui s’étaient réfugiés surtout dans les -campagnes du Maranham.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95">[95]</a> J’ay mis cy-dessoubs la forme et maniere ordinaire -de leur pour parler qui est tel. p. 96.</p> - -<p>L’espèce de vocabulaire, que donne ici notre missionnaire, -n’est pas d’une importance médiocre. Les lecteurs français -peu familiarisés avec la philologie américaine dédaigneront -sans doute ce recueil de phrases, procédant d’une langue -sur laquelle s’est égayé Boileau ; il n’en sera point de même, -dans un vaste Empire, où les lettres sont aujourd’hui en -honneur. Il y a longues années déjà que l’auteur de l’<i>histoire -générale du Brésil</i> a fait ressortir l’importance de l’étude -des langues indigènes dans un mémoire inséré parmi les -actes de l’<i>Institut historique de Rio de Janeiro</i> (août 1840). -Si le P. Anchieta, auquel on doit la première grammaire -connue de la <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i> ne parlait pas du Tupi sans une -sorte d’enthousiasme, si Figueira l’a imité dans sa naïve admiration, -Laet en s’abstenant de ces formes admiratives, a -vanté son abondance et sa douceur. En cela il a été suivi -par Bettendorf. On peut dire néanmoins que de tous ces -écrivains, c’est le P. Araujo, qui a fait le mieux saisir son -importance, au point de vue philosophique. « Comment se fait-il, -dit quelque part ce religieux, que les peuples par qui elle -a été parlée, ayant leurs idées limitées dans un cercle étroit -d’objets tous nécessaires, cependant, à leur mode d’existence, -aient pu concevoir des signes représentatifs d’idées, capables -d’atteindre aux choses dont ils n’avaient nulle connaissance -antérieurement, et cela, non pas d’une façon telle quelle, -mais avec propriété, énergie, élégance, » et il ajoute aussitôt : -« n’ayant aucune idée de religion, si ce n’est de la religion -naturelle. Ils n’en ont pas moins trouvé dans leur propre -<span id="pg_414" class="pagenum">414</span>langue des expressions pour rendre toute la sublimité des -mystères de la religion de Grâce, sans rien emprunter aux -autres idiomes. » On se tromperait étrangement, si l’on supposait -que la langue usitée parmi les tribus nombreuses, que -trouva Pedralvez Cabral au Brésil, en l’année 1500, est aujourd’hui -éteinte. Non-seulement elle a laissé partout des -vestiges dans la géographie du Brésil, mais on la parle -dans une multitude de villages et elle a la plus étroite affinité -avec ce Guarani, qui est la langue en usage dans la -plus grande portion du Paraguay. Cette langue toutefois -n’est plus déjà ce qu’elle était au XVI<sup>me</sup> siècle. Les idiomes -des peuples sauvages se modifient comme ceux des peuples -civilisés et plus encore peut-être, quand un courant -d’idées nouvelles vient les détourner de leur libre allure. Le -<i>Maya</i>, le <i>Quiché</i>, l’<i>Aztèque</i>, le <i>Quichua</i>, l’<i>Aymara</i>, ne sont -plus ce qu’ils étaient du temps de Cortez, d’Alvarado, et de -Pizare. Si le savant Veytia, pouvait, il y a tout près d’un -siècle, constater l’énorme différence que présente le Nahuatl -ancien, avec le Nahuatl, que plusieurs personnes parlaient -de son temps, on doit se figurer aisément ce qui est advenu -à l’égard de la langue Tupique et du Guarani moderne. -Cette dernière langue, si usitée au Paraguay, n’est -plus parlée dans sa pureté native, nous dit M. de Beaurepaire -Rohan, que parmi les <i>Cayuas</i> aux sources de l’Iguatiny. -Tous les livres, qui ont envisagé la vieille langue au point -de vue grammatical sont donc précieux. Sous ce rapport -même, il le faut bien dire, les voyages d’Hans Staden, de -Thevet et de Lery, le sont plus que les relations de Claude -d’Abbeville et d’Yves d’Evreux. On trouvera tous les renseignements -désirables sur ce sujet dans notre opuscule publié -sous ce titre : <i>Une fête brésilienne célébrée à Rouen en -1550. Suivie d’un fragment du XVI<sup>me</sup> siècle roulant sur -la Théogonie des anciens peuples du Brésil et des poésies -en langue Tupique de Christovam Valente.</i> Paris, Techener, -1850, gr. in-8.</p> - -<p>Le savant Hermann E. Ludewig n’a pas eu connaissance -du vocabulaire donné par le P. Yves ou du moins il -ne le cite point. (Voy. <i lang="en" xml:lang="en">The literature of American aboriginal -<span id="pg_415" class="pagenum">415</span>languages</i>. London, 1857, in-8.) De vastes travaux ont -été entrepris du reste sur cette langue en ces derniers temps. -Au premier rang nous devons nommer ceux de l’illustre -Martius. Un littérateur éminent du Brésil, M. Gonçalvez -Dias, qui a déjà publié à Leipzig <i lang="pt" xml:lang="pt">le Diccionario da lingua -Tupy</i> (1858), est allé l’étudier de nouveau dans les forêts -profondes de l’Amazonie. La philologie brésilienne va donc -faire encore d’immenses progrès.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96">[96]</a> Un Pagy Ouassou, c.-à-d. un grand sorcier pour -les maladies et enchanteries. p. 104.</p> - -<p>Il y a ici une lacune fâcheuse dans notre texte, puisque -il est à peu près indubitable que notre voyageur allait -s’étendre sur une caste qui joue avec les <i>Morobixaba</i> le rôle -principal dans la vie civile et politique des Brésiliens. Simon -de Vasconcellos, dans ses <i lang="pt" xml:lang="pt">noticias do Brasil</i>, ne laisse pour -ainsi dire rien à désirer sur ce point et nous y renvoyons. -Nous ferons observer toutefois, que les <i>Piayes</i>, <i>Pagé</i> ou -<i>Pagy</i>, n’obtenaient la prodigieuse influence qu’ils exerçaient -qu’en se soumettant à des épreuves et à des jeûnes tels, -que leur vie se trouvait en danger, lorsqu’ils obtenaient le -titre, objet de leur ambition. Depuis l’embouchure de l’Orenoque, -jusqu’à celles du Rio de la Plata, ces épreuves ne -variaient guère. Lorsque le récipiendaire était déjà épuisé -par le jeûne, on le livrait à la morsure des fourmis, on lui -ingurgitait d’abominables potions dont le jus de tabac faisait -la base et parfois on l’enfumait jusqu’à ce qu’il tombât privé -de sentiment. S’il résistait à ces supplices, il marchait l’égal -des guerriers et l’emportait parfois sur eux.</p> - -<p>Vasconcellos nous a laissé sur ce qu’on pourrait appeler -le collége des piayes (comme on a dit le collége des druides) -certains détails infiniment précieux : ils s’appliquent surtout -néanmoins, aux provinces du sud. Dans le nord c’étaient les -<i>Pajes Aybas</i>, qu’on regardait comme des sorciers, de puissants -astrologues, ou si l’on veut des <i>Tempestaires</i> auxquels rien -ne pouvait résister. Non-seulement ils tenaient les astres sous -leur dépendance, mais la lune, et le soleil lui-même, obéissaient -à leurs ordres ; ils déchaînaient les vents, ils soulevaient -<span id="pg_416" class="pagenum">416</span>les tempêtes. Les animaux les plus terribles, tels que -les jaguars et les jacarés se soumettaient à leurs ordres. -Pour arriver, aux yeux du vulgaire, à ce degré de puissance, -les Pajè Aybas possédaient un moyen qui n’a jamais manqué -son effet ; ils avaient <i>leur herbe aux sorciers</i> bien autrement -puissante que celle de l’Europe, qui l’est déjà beaucoup. -C’était la <i>Parica</i>, dont le docteur Rodriguez Ferreira -a laissé la description et a fait connaître les effets délétères. -(Voy. les <i>Mémoires de l’Académie des Sciences de Lisbonne</i>.) -On mâchait la Parica, on en faisait une sorte d’onguent -avec lequel on pratiquait des onctions.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97">[97]</a> Ils se frottent d’huyles de palme de <i>rocon</i> et de -Junipape. p 112.</p> - -<p>Il y a ici une légère erreur typographique que nous -rectifions, il faut lire <i>rocou</i>. Sur toute l’étendue de l’Amérique -méridionale, les tribus sauvages se teignaient la peau -en rouge orangé et en noir bleuâtre au moyen du rocou, -<i lang="la" xml:lang="la">Bixia Orellana</i> et du <i>Genipayer</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Genipa Americana</i>). Le -P. Yves parle en termes exacts, du fruit de cet arbre, qui -croît en abondance au Maranham ; le jus clair et limpide -qu’on en extrait, tourne au noir intense presque immédiatement -après son application et garde sa fixité inaltérable -même dans l’eau durant neuf jours. (Voy. ce que dit à ce -sujet Humboldt, <i>Voyage aux régions équinoxiales</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98">[98]</a> Elles ne peuvent plus voir à tirer des pieds les -<i>thons</i> ou vers. p. 113.</p> - -<p>Yves d’Evreux se sert ici d’une expression impropre, il -désigne par le mot <i>Thon</i>, ce qu’on appelle le <i lang="es" xml:lang="es">bicho do pé</i>, -<i>niga</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Pulex penetrans</i> des entomologistes. Il serait possible -néanmoins, que le mot appartînt à <i lang="pt" xml:lang="pt">la lingoa geral</i>. Il se -trouve avec la même acception dans Thevet, qui a écrit en -1558. (Voy. <i>France antarctique</i>, p. 90.) Cet insecte est trop -connu pour que nous insistions ici sur les maux dont il -peut devenir l’origine. (Voy. entre autres naturalistes l’exact -Auguste de St. Hilaire, <i>Voyage dans l’intérieur du Brésil</i>. -T. 1, p. 35 et 36.)</p> - -<p><span id="pg_417" class="pagenum">417</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99">[99]</a> Il faut que vous croyez que ces pays sont autant -fournis d’arbres medicinaux, de gommes salutaires -et d’herbes souveraines, qu’aucun que soit soubs -la voute des cieux. Le temps le fera cognoistre. p. 118.</p> - -<p>La prophétie du bon père s’est complétement réalisée. -Il y a peu de régions sur le globe, qui aient été explorées -à un tel point au profit de la science. Outre <i>les plantes -utiles</i> du Brésil dues au regrettable Auguste de St. Hilaire, -on a aujourd’hui la <i lang="la" xml:lang="la">Flora brasiliensis</i> de l’illustre Martius -qui a donné également la <i lang="pt" xml:lang="pt">materia medica</i> de ce vaste pays. -Nous craindrions de fatiguer l’esprit du lecteur par une aride -nomenclature, en accumulant ici les titres de livres spéciaux. -Nous nous contenterons de faire observer que les Brésiliens -ont apporté eux-mêmes leur large part à cet ensemble de -travaux scientifiques. Il suffit de nommer ici les mémoires -publiés en ces derniers temps par M. Freyre Allemão et -l’immense recueil demeuré malheureusement imparfait, qui -porte le titre de <i lang="la" xml:lang="la">Flora fluminensis</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100">[100]</a> Ceste tache est appelee par les indiens <i>Aïpian</i>, -c’est-à-dire la <i>mère pian</i>. p. 120.</p> - -<p>Cette funeste maladie, si voisine de la syphilis, si elle -n’est la syphilis elle-même se trouve décrite également dans -<i>la France antarctique</i> d’André Thevet, livre publié à Paris -en 1558 (voy. à la p. 86). Jean de Lery en décrit aussi -les symptômes. Il est donc évident qu’on ne saurait attribuer -aux noirs de la Guinée une affection si répandue chez -les Américains.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101">[101]</a> Ils le devalent doucement au fond. p. 126.</p> - -<p>Le P. Yves est ici d’une rigoureuse exactitude dans -tout ce qu’il dit sur les funérailles des Indiens. Lery et -Thevet se trouvent complétement d’accord avec lui. Ce dernier -a donné une excellente planche représentant un Tupinamba, -qu’on descend au tombeau. (Voy. p. 82 au verso.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102">[102]</a> <i>Cosins</i> du Petun. p. 126.</p> - -<p>Il faut lire ici <i>Cofins</i>. Les Tupinambas n’omettaient -point en effet dans leurs singulières prévisions une certaine -<span id="pg_418" class="pagenum">418</span>quantité de tabac destinée au mort, de même qu’on lui apportait -des viandes, du poisson, des racines de Cara et de -la farine de Manioc. Tout ce que le P. Yves raconte dans ce -chapitre est de la plus grande exactitude et l’on peut examiner -sur ce sujet deux images naïves que reproduisent <i>la -France antarctique</i> de Thevet et <i>le Voyage</i> de Lery.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103">[103]</a> Tapouitapere, Comma et Caietez. p. 130.</p> - -<p>Les Tapouïtapères qui empruntaient leur nom à une -localité du Maranham étaient-ils les longs cheveux ? Ils appartenaient -à la race Tupique, puisque Migan, l’interprète -Dieppois, entendait leur langage, il en était de même des -Comma, ou Indiens de la bourgade portant ce nom. Les -Cahétes formaient au XVI<sup>me</sup> siècle, une nation essentiellement -belliqueuse, occupant la plus grande partie du territoire -de la province de Pernambuco. Ce peuple parlait -la langue Tupique ou <i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i>. On trouvera les -plus curieux renseignements sur son organisation intérieure, -dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Roteiro do Brazil</i>, ms. de la bibl. imp. de Paris. -Il est reconnu aujourd’hui que ce livre si remarquable, composé -en 1587, par Gabriel Soares, est le travail le plus -complet qui existe sur les diverses tribus du Brésil existant -encore à l’époque où vivait le P. Yves. L’Académie des -Sciences de Lisbonne en avait reconnu depuis longtemps -l’importance et l’avait fait imprimer dans ses <i lang="pt" xml:lang="pt">Noticias das nações -ultramarinas</i>, lorsque M. Adolfo de Varnhagen collationnant -entre eux tous les manuscrits revêtus de titres divers, mais -dus au même auteur, en donna une nouvelle édition bien -supérieure à toutes les autres : elle a paru sous ce titre : -<i lang="pt" xml:lang="pt">Tratado descriptivo do Brazil em 1587, obra de Gabriel -Soares de Souza, Senhor de Engenho da Bahia nella residente -dezesete annos, seu vereador da Camara</i>. Rio de Janeiro, -1851, in-8.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104">[104]</a> Tous se sauverent en certaines islettes inhabitees, -horsmis un François qui fut emporté en nageant -par les poissons <i>Rechiens</i>. p. 132.</p> - -<p>Le P. Yves suit toujours cette vicieuse orthographe pour -<span id="pg_419" class="pagenum">419</span>désigner le <i>requin</i>. Ou a dû écrire primitivement <i>requiem</i> : S’il -est vrai que le nom imposé à ce squale vorace vienne de -la rapidité avec laquelle il donne la mort.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105">[105]</a> Les Joueurs de Maraca. p. 133.</p> - -<p>Le Maraca dont il a été si souvent question était un -instrument symbolique, dont on faisait usage dans les cérémonies -sacrées et dans les fêtes. Le garde des curiosités -du roi, Thevet, en a donné une description excellente dans -ses manuscrits inédits. On ne sera pas fâché de la retrouver -dans ce volume : « Tenant à leur main, un ou deux Maracas, -qui est un fruit gros, fait en ovale, comme un œuf d’austruche -et grand comme une moyenne citrouille, lequel fruict, -n’est pas bon à manger, mais est fort plaisant à veoir, ils -en font certain mystère et superstition la plus estrange qu’on -saurait penser. Car, ayant creusé ce fruict par le mytan, -ils vous remplissent de certaines graines de millet gros -comme pois, puis le fichent dans un bout de bâton, et enrichy -qu’il est de beau plumage, ils le plantent tout de -bout en terre. Chaque mesnage en a un ou deux, qu’ilz -reverent comme si c’estoit leur Toupan, le tenant à la main -lorsqu’ils dansent et le faisant sonner : penseriez que c’est -Toupan qui parle à eux. » (Ms. d’André Thevet conservés à -la bibl. imp. de Paris.) Hans Staden, Lery, Roulox Baro -ont consacré des pages nombreuses au Maraca, Malherbe -lui-même parle de ceux qu’il entendit à Paris, lorsqu’on -baptisa les trois Indiens dont Louis XIII fut le parrain.</p> - -<p>Arrivés à Paris, au couvent de leurs protecteurs, les -Tupinambas revêtus de leurs beaux atours, armés de Maracas -firent fureur à la cour. On se passionna même pour leurs -danses, je dirais presque pour leur musique. Il serait curieux -de retrouver aujourd’hui, la Sarabande que le fameux -Gauthier fit en leur honneur. Malherbe écrivait au célèbre -Peiresc qu’il l’envoyait à Marc Antoine et il ajoutait : « On -la tient pour une des plus excellences pièces que l’on puisse -ouïr. » (Voy. <i>Correspondance</i>, p. 285 de l’ancienne édit.) -Douze pages plus loin, Malherbe revient sur la pièce en -vogue et sur son auteur : « Gauthier est tenu le premier du -<span id="pg_420" class="pagenum">420</span>métier ; je ne sais s’il aura réussi et si le goût de la province -se conformera à celui de la cour. »</p> - -<p>On ne se contenta pas d’associer les pauvres sauvages -à d’étranges amusements, on prétendait les fixer en France. -Le poëte dit p. 275 : « Les Capucins pour faire la courtoisie -complète à ces pauvres gens sont après à faire résoudre -quelques dévotes à les espouser à quoi je crois qu’ils ont -déjà bien commencé, » mais tandis que l’on accueillait si bien -les guerriers du Maranham, leurs femmes ne jouissaient pas -de la même faveur. Une certaine princesse dont le poète -tait le nom en avait pris une opinion étrange et nous renvoyons -pour ce fait à la p. 264 : « Elle dit que pour eux -elle est bien contente de leur donner à dîner, mais que -Mesdames leurs femmes ne pouvaient être que… vous m’entendez -bien et ne les veut pas recevoir chez elle. »</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106">[106]</a> Du voyage du capitaine Maillar. p. 134.</p> - -<p>Il est extrêmement curieux de voir que cette expédition -envoyée en reconnaissance, sur les rives fertiles du -Mearim, y constata dès lors, que les terres y étaient essentiellement -propres à la culture de la canne à sucre, c’est -aujourd’hui celle qui emploie tous les bras et il y a environ -15 ans que cette révolution agricole s’est faite sous l’influence -de M. Franco de Sá. La charrue dédaignée si longtemps -sillonne enfin ce sol admirable.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107">[107]</a> Des moitons. p. 136.</p> - -<p>Il faut lire <i>Mutum</i> (prononcez <i>Moutoum</i>) ; la plus petite -espèce était désignée sous le nom de <i>Mutum Pinima</i>. Voy. -le dict. Tupy de Gonçalvez Dias. Il s’agit ici du Hocco -<i lang="la" xml:lang="la">Crax Alector</i> : Gibier fort recherché. La société impériale -d’acclimatation fait en ce moment les plus louables efforts -pour naturaliser cet oiseau du Brésil et de la Guyane en -France.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108">[108]</a> Des Tonins francs. p. 136.</p> - -<p>C’est la jolie espèce de perruche, qu’on connaît au -Brésil sous le nom de <i>Tui</i>. Elle forme parfois des volées -<span id="pg_421" class="pagenum">421</span>si considérables, qu’elle devient alors un des fléaux de l’agriculture.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109">[109]</a> Il souffloit la fumee sur ces sauvages, disant : -Prenez la force de mon esprit. p. 137.</p> - -<p>Jean de Lery est entré dans les détails les plus curieux -sur la fête solennelle durant laquelle on soufflait l’<i>esprit -de courage</i> aux guerriers, prêts à partir pour une expédition. -L’une des planches de son livre représente même cette cérémonie. -Chez toutes les tribus de la race tupique, le tabac -était considéré comme une plante sacrée. Nous avons réuni -tout ce qu’on savait il y a quelques années sur les origines -du Petun, dans notre lettre à M. Alfred Demersay, sur l’introduction -du tabac en France. (Voy. <i>Etudes économiques -sur l’Amérique méridionale. Du Tabac du Paraguay.</i> Paris, -Guillaumin, 1851, in-8.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110">[110]</a> Des branches de palme piquante surnommé <i>Toucon</i>. -p. 137.</p> - -<p>C’est le palmier que les Brésiliens appellent <i>Tucum</i>. -On peut consulter à ce sujet la magnifique monographie des -palmiers de Martius. Le Tucum offre des fibres vertes et -tendres, au moyen desquelles on se procure un fil excellent -qui sert à fabriquer des filets.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111">[111]</a> Après la procession ils <i>caouinoient</i> jusqu’au crever. -p. 137.</p> - -<p>Yves d’Evreux n’hésite pas ici avec sa naïveté habituelle, -à fabriquer un verbe tiré de la langue des Indiens. Des -bords de l’Orénoque jusqu’au Rio de la Plata, le caouin était -fabriqué en quantités immenses. Qu’elle se préparât avec du -maïs maché par les femmes, ou bien avec du manioc, du -cajou et même de la <i>jabuticaba</i>, cette espèce de bière (de -cidre si on le préfère), portait en tout lieu le même nom. -Nous retrouvons cette fabrication et le nom qui la désigne -jusque parmi les Araucans. (Voy. l’important voyage au Chili -de M. Claudio Gay.) Le mot <i>caouin</i> a franchi des espaces -immenses, les procédés par lesquels on l’obtient sont en tout -<span id="pg_422" class="pagenum">422</span>lieu les mêmes, et il atteste une étroite parenté entre les -peuples les plus éloignés les uns des autres. Hans Staden, -Lery, Thevet, en ont signalé l’abus, et nous renvoyons à -leurs curieuses relations. Ce que nos vieux voyageurs appelaient -<i>Caouïnage</i> ; constituait après tout une solennité dont -le sens religieux nous échappe encore. Ces orgies précédaient -parfois, les grandes expéditions ou leur succédaient. Le vin -d’Europe s’appelle aujourd’hui <i>Caouin Pyranga</i> et l’eau-de-vie -si fatale à la race indienne <i>Caouin Tata</i>, boisson de feu.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112">[112]</a> Des Tapinambos de l’isle, estans allez en ces -quartiers spécialement pour y pescher furent assaillis -des <i>Tremenbaiz</i>. p. 139 et 140.</p> - -<p>Le nom de cette nation si peu connue, qui se présente -sous la plume du P. Yves, est un garant de l’exactitude -qu’il met dans ses récits. Il y avait encore en 1817, quelques -<i>Tramenbez</i> mêlés à des cultivateurs de la race blanche -au Ciará ; ils s’occupaient de la culture du manioc et vivaient -dans le village de <i lang="pt" xml:lang="pt">Nossa Senhora da Conceição d’Almofalla</i>. -Il y avait dans le district qu’ils habitaient des salines abandonnées. -(Voy. Ayres de Cazal <i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia brasilica</i>. T. 2, -p. 235.) Le P. Yves vante la valeur et l’industrie de ces -Indiens (p. 142), ils étaient ennemis jurés des Tupinambas.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113">[113]</a> Japy Ouassou fut le conducteur de cette armee. -p. 140.</p> - -<p>Nous prenons ce chef fameux au moment où il est revêtu -du commandement. C’est la figure indienne qui domine -les deux relations, celle du P. Claude d’Abbeville et celle -du P. Yves. Son nom signifie le gros troupiale. Dans la -<i lang="pt" xml:lang="pt">lingoa geral</i> le mot <i>japim</i> est la dénomination de ce joli -oiseau à plumage jaune et noir qui va par bandes nombreuses -et qui fabrique de toutes parts des nids si pittoresques. -On pourrait aussi lui trouver une autre signification. <i>Japy</i> -signifie dans la langue indienne parlée au <i>Maranham</i>, le -heurt, le coup. (Voy. Gonçalvez Dias <i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario</i>.) La première -explication est la seule adoptée. Japy-Ouassou était -ce qu’on appelait un <i>mitagaya</i>, un grand guerrier.</p> - -<p><span id="pg_423" class="pagenum">423</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114">[114]</a> Avec Giropary Ouassou c’est-à-dire le grand diable -prince et roy d’une grande nation de Canibaliers. -p. 141.</p> - -<p>Le P. Yves se laisse beaucoup trop aller ici à ses souvenirs -de l’Europe. <i>Giropary Assou</i>, dont il est en effet -question dans les écrivains portugais, n’avait rien de commun -avec un prince ou un roi, tels qu’on se les figurait -dans la hiérarchie adoptée alors par presque tous les états -de l’ancien monde. Cette erreur du reste, avait été déjà -répandue bien longtemps auparavant, par André Thevet dans -sa <i>France antarctique</i> et dans sa <i>Cosmographie</i>. L’historien -du Portugal, La Clède, qui vivait au XVIII<sup>me</sup> siècle, va -plus loin encore dans l’énumération des titres pompeux qu’il -accorde à quelques pauvres chefs de tribus.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115">[115]</a> Quelques <i>Couïs</i>. p. 142.</p> - -<p>Sous le nom de <i>Couy</i> on désigne journellement au -Brésil des vases légers, obtenus des fruits du calebassier. -C’est ce qu’on appelle au Venezuela des <i>Tutumas</i> (prononcez -<i>Toutoumas</i>). Quelques-uns de ces vases naturels présentent -une délicate ornementation, et des couleurs inattaquables à -l’eau, qui sont d’un grand éclat. (Voy. à ce sujet Claude -d’Abbeville, <i>Histoire de la mission des pères Capucins</i>.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116">[116]</a> La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre gris -que les Tapinambos appellent <i>Pirapoty</i>, c’est-à-dire -fiante de poisson. p. 143.</p> - -<p>Ceci est confirmé par ce que nous apprend Magalhães de -Gandavo, le premier écrivain portugais, qui ait donné une -histoire régulière du Brésil en 1576. Cet ami de Camoens -rappelle l’expression indienne dont se sert ici le P. Yves, -mais il ne partage point son opinion, et suppose que l’ambre -est un produit végétal qui se forme au fond de la mer. Ce -qu’il y a de certain c’est qu’au XVI<sup>me</sup> et au XVII<sup>me</sup> siècle, -la rencontre presque toujours fortuite d’énormes morceaux -d’ambre jetés par les vagues sur des plages inexplorées, enrichissait -nombre de gens.</p> - -<p><span id="pg_424" class="pagenum">424</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117">[117]</a> Quant au voyage d’Ouarpy, qui est une riviere -et contree à cent vingt lieues de l’isle. p. 146.</p> - -<p>Nous avons inutilement demandé ce nom au livre d’Ayrès -de Cazal et au dictionnaire de M. Millet de St. Adolphe. -La région qu’il désigne ayant pour habitans les Cahetès, -nous avons la certitude qu’il faut la chercher dans la province -de Pernambuco. Le mot <i>Cahetès</i> signifie du reste les -grandes forêts et s’appliqua à diverses localités. C’étaient -bien les Cahetès, qui avaient sacrifié et dévoré en 1556, le -premier évêque du Brésil D. Pedro Fernandez Sardinha. Ce -savant prélat, né a Setuval et élevé à l’université de Paris, -retournait alors à Lisbonne, où il allait porter ses plaintes -contre le gouverneur de Bahia. On montre encore le tertre -sur lequel il reçut la mort. Rien n’y peut croître à ce -qu’affirme la légende populaire. (Voy. Adolfo de Varnhagen, -<i lang="pt" xml:lang="pt">Historia geral do Brazil</i>.) Le livre de Gabriel Soarez renferme -tous les détails désirables sur les Cahetès, ces Indiens -considérés partout comme des guerriers invincibles, se vantaient -d’être d’habiles musiciens. L’exploration d’Ouarpy dont -il est ici question et qu’entreprit M. de Pezieux est une -preuve évidente du soin qu’on mit à reconnaître cette vaste -région, on la fit parcourir du nord au sud.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118">[118]</a> Je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays-là -une grande quantité de mines d’or meslé de cuivre -et d’argent meslé de plomb. p. 146.</p> - -<p>Ces mines d’or, que l’on espérait rencontrer au Maranham -dès l’année 1613, et qu’on ne découvrit point alors, -existent cependant dans des montagnes qu’on désigne sous le -nom de <i>Maracassumé</i>. Le métal précieux se rencontre surtout -à Piranhas (district de Sancta Helena) aux sources des -Rios Pindaré, de Gurupy, Cabello de Velha (<i>Cururupu</i>), -Prata (<i>Sancta Helena</i>), à Revirada, sur les rives du Tomatahy -etc. etc., mais il est peu abondant. Il y a du cuivre -à la Chapada dans un endroit désigné sous le nom de Fasendinha -et dans le haut Pindaré ; le fer est plus répandu. -Il apparaît dans les montagnes de Tirocambo et à Pastos-boms. -On suppose aussi qu’il y a des mines d’étain dans -<span id="pg_425" class="pagenum">425</span>la province, mais le fait a besoin d’être vérifié. Un minéral -bien précieux dans l’état actuel de l’industrie se montre au -Maranham. Nous voulons parler du charbon de terre ; on -en a trouvé des indices dans le canal d’Arapapahy et l’on -affirme qu’une mine de houille a été ouverte à une demi -lieue de Villa de Codó à la ferme de Sanct Antonio. Les -échantillons qu’on en a tirés sont même, dit-on, d’une qualité -supérieure. La même chose pourrait être affirmée à ce -que l’on assure d’un canton appelé Vinhaes. Il y a également -du cristal de roche et des pierres semi précieuses à -San Jozé dos Mattões. Des saphirs se sont montrés sur le -versant de la chaîne de San Bernardo do Parnahyba.</p> - -<p>Nous rappellerons en passant, que les premières mines -d’or ou pour mieux dire les premiers lavages aurifères, destinés -à enrichir le Brésil, ne furent découverts à Minas Geraës -qu’en 1595. Ce ne fut pas par les provinces du nord, -que la métropole eut alors connaissance des richesses métalliques -de ce vaste territoire : ce fut par la côte orientale où -se rendent le <i>rio Doce</i> et le <i>rio Jiquitinhonha</i>. On sait que ce -dernier fleuve qui prend le nom de Belmonte, au moment -où il se jette dans la mer à peu de distance du premier, -fournit également depuis, une énorme quantité de diamants -à la couronne. Ces pierres, que l’on rencontra vers 1729 -surtout dans la vallée entourée de roches escarpées, que l’on -appelait <i>Ivitur</i> et que les Portugais baptisèrent du nom de -<i lang="pt" xml:lang="pt">Cerro do frio</i>, n’étaient pas complétement dédaignées par -les Indiens : les enfants les ramassaient et s’en servaient -comme de jouets. Il n’y a pas de diamants au Maranham.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119">[119]</a> Des singularitez de quelques arbres du Maranham. -p. 158.</p> - -<p>Le P. Yves se montre ici très incomplet, mais il ne -faut pas oublier qu’il était naturaliste, comme l’était un -théologien de son temps ; son prédécesseur a mis d’ailleurs -moins de brièveté dans ses descriptions. Ce qu’il dit de -quelques <i>mimosa</i>, indique sa préoccupation de certains phénomènes -naturels. Les qualités malfaisantes, qu’il reconnaît -au suc du Cajou, dont on fait une sorte de cidre, sont fort -<span id="pg_426" class="pagenum">426</span>exagérées. Nous dirons en passant que le mot <i>caouïn</i> tire -son origine du nom indien de cet arbre. <i>Cajú-y</i>, liqueur -du <i>Cajú</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120">[120]</a> Il y a des espines que vous diriez estre creées -de Dieu, pour représenter le Mystere de la Passion. -p. 163.</p> - -<p>La fleur de la passion (<i lang="la" xml:lang="la">Grenadilla Cærulea</i>) dans l’ensemble -de laquelle une imagination prévenue trouve les saints -attributs, jouissait alors d’une faveur prodigieuse. On la -décrivait dans nombre d’écrits, on la gravait en exagérant -les points de similitude qu’elle pouvait avoir avec les instruments -de supplice de Jésus-Christ. Yves d’Evreux en rencontra -de magnifiques dans les campagnes brésiliennes, et il -les signala aux amateurs de fleurs splendides. Quelques années -plus tard, il eût certainement emprunté du poète populaire -du Brésil, Santa Rita Durão, la description poétique -que celui-ci en donne dans son poème intitulé : <i>Le Caramurú</i>. -Nous signalons aux amateurs des flores fantastiques, -une gravure du XVII<sup>me</sup> siècle infiniment curieuse, qui reproduit -la plante de grandeur naturelle, elle est figurée dans -le volume suivant : <i lang="la" xml:lang="la">Antonii Possevini Mantuani Societatis -Jesu cultura ingeniorum, examen ingeniorum Joannis Huartis. -Expenditur Coloniae Agrippinae</i>, 1610, in-12.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121">[121]</a> J’ay remarqué une singularité és <i>Courlieus rouges</i>. -p. 164.</p> - -<p>Le Guara (<i lang="la" xml:lang="la">Ibis rubra</i>, ou <i lang="la" xml:lang="la">Tantalus ruber</i>) a disparu -en partie, des portions du littoral, où il venait étaler son -brillant plumage, soumis cependant selon l’âge de l’oiseau, à -tant de modifications. On voit dans le curieux voyage de -Hans Staden publié en Allemagne dès l’année 1557, quel -rôle le pennage de ce brillant phénicoptère jouait dans l’industrie -indienne. Les Tupinambas entreprenaient à certaines -époques fixes de véritables expéditions pour se procurer -ses dépouilles, toujours trop rares, pour les fêtes que se -donnaient les tribus entre elles. Les plumes du Guara étaient -remplacées au besoin, par celles de la poule commune, qu’on -teignait au moyen de la teinture vermeille de l’Ibirapitanga -<span id="pg_427" class="pagenum">427</span>ou bois du Brésil. De nos jours le Guara s’est réfugié sur -les bords peu fréquentés du Rio São Francisco, et on le -rencontre surtout dans les régions encore inoccupées que -baigne le Rio Negro. On en voit encore beaucoup au sud, -sur les bords de la <i lang="pt" xml:lang="pt">lagoa dos patos</i>. On en trouve également -à Guaratuba. (Voy. <i>le second voyage d’Aug. St. Hilaire</i>. -T. 2, p. 222.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122">[122]</a> Le grand <i>Thion</i> tombé malade. p. 169.</p> - -<p>Le mot <i>Téon</i> signifie la mort en Tupi.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123">[123]</a> Je ne sais pas, si ce que <i>Physiologue</i> escrit de -luy est vrai. p. 171.</p> - -<p>Il est impossible à ceux qui n’ont pas lu les anciens -bestiaires du moyen-âge de donner un sens à cette phrase. -Le livre connu sous le titre de <i>Physiologus</i> jouissait encore -d’un certain crédit au temps du P. Yves d’Evreux. Nous -renvoyons pour les détails précis sur ce curieux ouvrage au -recueil savant publié par les R. P. Cahier et Martin, sous -le titre de <i>Mélanges d’Archéologie, d’Histoire et de Littérature</i>. -4 vol. in-fol.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124">[124]</a> Les fourmis du Maragnan ont deux ennemis mortels -specialement les gros fourmis, savoir une sorte -de chiens sauvages puans au possible. p. 176.</p> - -<p>Le prétendu chien, dont parle ici le bon missionnaire -est fort éloigné, par sa nature de la race canine. C’est tout -simplement le fourmilier, connu des indigènes du Brésil sous -le nom de <i>Tamandua</i>. La science lui a imposé celui de -<i lang="la" xml:lang="la">Myrmecophaga jubata</i>. Le naturaliste Watterton, qui a si -curieusement étudié les quadrupèdes du nouveau monde, dans -les lieux mêmes, où ils se livrent sans contrainte à leurs -instincts, a donné de cet animal une description excellente. Il -y a au Brésil plusieurs espèces de fourmilier. La grosse espèce -appelée par les portugais <i lang="pt" xml:lang="pt">Tamandua cavallo</i> est fort rare. -C’est ce surnom qui a probablement induit Claude d’Abbeville -en erreur lorsqu’il affirme que le fourmilier est grand -comme un cheval. Le mot indien qui désigne ce curieux -<span id="pg_428" class="pagenum">428</span>quadrupède vient de deux mots Tupis : <i>taixi</i> fourmi, et <i>mondé</i> -ou <i>mondá</i> prendre.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125">[125]</a> Ils les prennent encore d’autre façon, et sont les -filles et les femmes lesquelles s’asseans à la bouche -de leur caverne invitent ces grosses fourmis à sortir. -p. 176.</p> - -<p>Les femmes Tupinambas, qui chantoient ainsi pour -charmer les fourmis et activer la chasse de ces insectes, ne -le faisaient pas dans le but unique de les détruire ou de -préserver leurs champs de maïs d’une invasion à laquelle -rien ne résiste. Les grosses fourmis torréfiées, étaient regardées -par elles comme une des friandises les plus délicates, -et elles ont légué ce mets à quelques colons du sud -auxquels nos modernes Brillat-Savarin ne le disputeront -pas. De même que les Arabes mangent encore des sauterelles -conservées par le sel ou par la dessication, de même, -que les Guaraons des bords de l’Orénoque font leurs délices -de la larve du palmier Murichi (nous omettons ici une friandise -créole du même genre), de même nos Sauvages amassaient -des provisions considérables de ces insectes, et s’en -nourrissaient. Le plus véridique des voyageurs, qui aient -parcouru le Brésil, M. Auguste de St. Hilaire a trouvé persistante -encore, la coutume de manger des fourmis rôties. -Après avoir constaté que ce mets étrange est en honneur à -Espirito Santo, et que les habitans de Campos, qui sont dans -un état continuel de rivalité avec ceux de Villa da Victoria, -les appellent <i>Tata Tanajuras</i>, avaleurs de fourmis, il ajoute : -« J’ai mangé moi-même un plat de ces animaux, qui avait -été apprêté par une femme Pauliste et ne leur ai point -trouvé un goût désagréable. » (Voy. <i>le second voyage au -Brésil</i>. T. 2, p. 181.)</p> - -<p>Martin Soares de Souza, que l’on a appelé avec quelque -raison le Grégoire de Tours des Brésiliens est plus explicite -que tous les voyageurs sur le parti que les Indiens -tiraient des fourmis au point de vue de l’alimentation. Nous -copions ici ce curieux passage. Après avoir parlé de la -grosse espèce que l’on désigne sous le nom d’Içans, il ajoute : -<span id="pg_429" class="pagenum">429</span>« <i lang="pt" xml:lang="pt">E estas formigas comem os indios, torradas sobre o fogo, -e fazem lhe muita festa ; e alguns homens brancos andan -entre elles, e os mistiços as tem por bom jantar, e o gabam -de saboroso, dizendo que subem a passas de Alicante ; e torradas -son brancas dentro.</i> » Et les Indiens mangent ces fourmis -torréfiées sur le feu leur faisant grande fête, et quelques -hommes blancs, les imitent et les métis regardent ces -insectes comme un bon manger vantant leur saveur et disant -qu’elles valent les raisins secs d’Alicante, et rôties elles sont -blanches à l’intérieur.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126">[126]</a> La chasse des lezards que les Tapinambos appellent -Taroüire (et sont les grands lezards) et <i>Tyou</i> -sont les petits se faict diversement. p. 177.</p> - -<p>Il faut écrire <i>Tarauyra</i>, mais ce mot signifie un petit -lézard c’est la seconde dénomination qui s’applique à la -grosse espèce. Il s’agit ici du <i>Tiú</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Tupinambis monitor</i>). -La chair de ce reptile est en effet excellente, et la préparation -culinaire vantée par Yves d’Evreux, ne devait pas -peu contribuer à l’améliorer. La répugnance du bon père -à goûter de ce mets, n’est nullement partagée par les descendants -d’européens, accoutumés aux meilleures tables. La -viande du Tiú ressemble par sa blancheur et par sa délicatesse, -à celle du poulet le plus délicat. On la sert au -Brésil avec raison sur les tables les plus comfortables.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127">[127]</a> J’ay veu des araignes de mer tirans à peu pres -sur la forme des araignes terrestres, mais fort grandes. -p. 181.</p> - -<p>Notre auteur veut parler de l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Aranha caranguejeira</i> -(<i lang="la" xml:lang="la">Aranea avicularia</i>), mais ici son sentiment d’observation est -en défaut. Il exagère singulièrement les dimensions de cet -insecte vraiment hideux qu’on peut voir d’ailleurs dans toutes -les collections d’entomologie : il n’est pas exact de dire qu’elles -ne filent point de toile, la piqûre n’en est point mortifère, -mais elle est vénéneuse. On la désigne dans la langue -Tupi sous le nom de <i>Nhandu-Guaçu</i> ou de <i>Jandú</i>.</p> - -<p><span id="pg_430" class="pagenum">430</span></p> - -<p class="en"><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128">[128]</a> Maragnan abonde comme ce croy sur toutes les -terres du monde en cigales. p. 183 et 184.</p> - -<p>Ce que nous dit ici le bon religieux des bruits de la -cigale dénote un sentiment d’observation en histoire naturelle -bien rare pour l’époque où il écrivait, mais il importe de -ne pas confondre ici la <i>Cigarra</i> brésilienne avec l’insecte -que nous désignons sous ce nom.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129">[129]</a> Le grillon appelé par les sauvages coujou. p. 187.</p> - -<p>Le nom en <i>Tupi</i> s’écrit <i>Okijú</i>. (Voy. Martius, Glossaria -ling. bras. p. 465.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130">[130]</a> Et pour ce qu’elles ont à converser parmy les -tenebres, la Providence de Dieu les a pourvues d’un -flambeau. p. 191.</p> - -<p>Yves d’Evreux se montre ici, il faut en convenir bien -inférieur à son contemporain le P. du Tertre. Tout ce qu’il -dit néanmoins sur la lumière des <i>lampyres</i> est fort exact. -L’entomologie était trop peu avancée alors, pour qu’il établît -une classification parmi ces insectes. Nous sommes à même -de réparer cette lacune. On connaît maintenant au Brésil -huit espèces de lampyres : <i lang="la" xml:lang="la">Lampyris crassicornis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris -signaticollis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris concoloripennis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris fulvipes</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris -diaphana</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris hespera</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris nigra</i>, <i lang="la" xml:lang="la">lampyris -maculata</i>. On peut joindre à ces charmants insectes la lucidote -thoracique (<i lang="la" xml:lang="la">lucidota thoracica</i>).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131">[131]</a> Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire que ces -mouches ne vous piquent pas. p. 192.</p> - -<p>Ceci est parfaitement exact, et les abeilles du Brésil -sont privées d’aiguillon, voici ce que dit à ce sujet un exact -et savant observateur. Après avoir affirmé comme le P. Yves, -que les abeilles ne piquaient point, Auguste de St. Hilaire -continue ainsi : « Une espèce qu’on nomme <i>Tataira</i>, laisse, à -ce qu’on assure, échapper par l’anus, une liqueur brûlante -et c’est ordinairement la nuit qu’on lui enlève son miel. Les -espèces appelées <i>Uruçu boi</i>, <i>Sanharó</i>, <i>Burá</i>, <i>bravo</i>, <i>chupé</i>, -<i>arapua</i> et <i>Tubi</i>, se défendent quand on les attaque, mais -<span id="pg_431" class="pagenum">431</span>il paraît qu’elles n’ont pas plus d’aiguillon que les autres et -qu’elles se contentent de mordre. » Le miel des diverses -espèces est en effet très liquide. La cire que produisent -tous les essaims est d’une teinte brunâtre fort intense, et l’on -n’est pas encore parvenu à lui donner la blancheur de celle -de l’Europe. Spix et Martius fournissent du reste de précieux -renseignements sur ces utiles insectes, ils complétent ceux -de notre grand botaniste. (Voy. <i>Voyage dans les provinces -de Rio de Janeiro et de Minas-Geraes</i>. T. 2, p. 371 et suiv.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132">[132]</a> Les Guenons sont de diverse espece en Maragnan -et en ses environs. p. 199.</p> - -<p>Il n’y a peut-être pas de région au monde, en effet, -qui renferme une plus grande variété de singes que le Brésil, -nous supposons qu’il est ici question d’abord du <i>Guariba</i> ou -<i lang="la" xml:lang="la">Mycetes ursinus</i>, puis, que le bon missionnaire a voulu ensuite -décrire l’alouate surnommée <i>Stentor</i>. C’est probablement -à cette espèce que se rapporte la description si gracieuse -et si animée, que donne ensuite notre vieil écrivain. Il est -bon de faire observer néanmoins, que le P. Yves se rend -dans ce qui précède, l’écho d’une croyance populaire fort -répandue au XVI<sup>me</sup> siècle. Cette espèce de légende des forêts, -beaucoup plus applicable aux singes de l’Afrique et de -l’Asie qu’à ceux du nouveau monde, n’est pas complétement -éteinte dans les campagnes de l’Amérique méridionale, et l’on -montra à M. de Castelnau, une femme indienne, qu’on prétendait -avoir choisi un époux parmi les singes des grands -bois. (Voy. <i>Expédition dans les parties centrales de l’Amérique -du sud, de Rio de Janeiro à Lima et de Lima au -Pará, exécutée par ordre du gouvernement français</i>. Paris, -1851, partie historique. 5 vols. in-8.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133">[133]</a> A une heure presixe. p. 200.</p> - -<p>Lisez préfixe. Il suffit d’avoir vécu dans les forêts -hantées par les singes, pour reconnaître ici l’exactitude du -P. Yves d’Evreux.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134">[134]</a> Outre ces aigles vous avez de grands oyseaux -<span id="pg_432" class="pagenum">432</span>appelez Ouira-Ouassou presques aussi grands que les -autruches d’Affrique etc. p. 203.</p> - -<p>Il y a ici erreur évidente, ou plutôt exagération. Le -P. Claude d’Abbeville, qui décrit le même oiseau de proie -(p. 232), prétend qu’il est « deux fois plus gros que n’est -un aigle », qu’il a « la jambe grosse environ comme le bras -et la patte en forme de griffon. » — Ceci pourrait s’appliquer -au condor tout au plus et il n’y en a point dans cette portion -de l’Amérique du sud. Au dire du colonel Accioli cependant -le <i lang="pt" xml:lang="pt">Gavião real</i> est d’une force telle qu’il arrête dans -sa course le cerf le plus vigoureux. La description du P. -Yves a quelque chose de si fantastique, qu’on pourrait supposer -au premier abord qu’elle s’applique à l’autruche américaine -le <i>Nandú</i>, qu’on ne rencontre guère que dans les -plaines du Ceará et du Piauhy. Un écrivain de la même -époque, que nous avons plusieurs fois cité, Gabriel Soares, rétablit -les faits en parlant de l’<i>Ura-oaçu</i>. « Ce sont, dit-il, des -oiseaux, comme les milans de Portugal, sans aucune différence, -ils sont noirs et ont de grandes ailes, dont les pennes -sont utilisées par les Indiens pour empenner leurs flèches, -ils vivent de rapine. » (Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Tratado descriptivo do -Brazil em 1587</i>. Rio de Janeiro, 1851. 1 vol. in-8. p. 232.)</p> - -<p>Rappelons en passant, qu’au point de vue de la science, -car la grâce du style ne fait jamais défaut à notre vieux -voyageur, la partie ornithologique est très imparfaite. Ce -que dit par exemple le P. Yves de l’oiseau mouche ou du -colibri est tout-à-fait inexact : il n’y a rien dans son cri -aigu, qui rappelle le chant de l’alouette. Les souvenirs se -sont parfois confondus à distance.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135">[135]</a> Les perroquets fournissent de plumes à leurs -hostes pour se braver et faire leur fanfare. p. 205.</p> - -<p>Yves d’Evreux veut dire ici, que les Indiens se <i>font -braves</i>, se parent avec les plumes des perroquets. Non-seulement -les Tupinambas faisaient avec ces plumes des manteaux, -des diadèmes, des jambières, mais ils hachaient très -menues les petites pennes colorées de ces oiseaux et se couvraient -le corps de ce duvet, qu’ils fixaient au moyen d’une -<span id="pg_433" class="pagenum">433</span>gomme. Cette parure sauvage d’un effet singulièrement original -est encore en honneur dans certaines tribus. On voit -par les récits de Jean de Lery, qu’elle s’est conservée durant -plus de trois siècles. Le voyage pittoresque de Debret -en offre un spécimen.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136">[136]</a> Voicy ce qu’on dit, et bien baste. p. 209.</p> - -<p>Et bien baste, cela suffit bien : Les Espagnols et les -Portugais ont conservé le mot <i lang="pt" xml:lang="pt">bastar</i> suffire.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137">[137]</a> Nous n’aurons eu qu’un mort, sçavoir le R. P. -Ambroise. p. 210.</p> - -<p>Nous avons déjà payé un juste tribut de souvenir à ce -bon religieux si zélé, dont la tombe ignorée est au Maranham, -dans l’ancien cimetière du petit couvent. Comme l’indique -son surnom de religion, le P. Ambroise était né dans -la capitale de la Picardie, « de parents fort à leur aise, dit -le manuscrit des éloges, et qui lui donnèrent de l’éducation -autant que le traficq (sic) qu’il faisaient leur en donnait le -loisir. » Après avoir étudié en Sorbonne et au moment où -il allait prendre sa licence, il fut touché par les prédications -du P. Pacifique de St. Gervais et entra au couvent en 1575, -presque aussitôt que fut fondé le monastère de la rue St. -Honoré. Il acheva son noviciat en 1599, et il remplit d’abord -avec joie, l’office de frère lai. On l’admit bientôt, comme -prédicateur et ce fut alors qu’il acquit ce renom de charité -qui l’avait rendu si populaire. Il aspirait à plus que cela, -« il eût voulu convertir toutes les Indes », dit la notice qu’on -lui a consacrée. Le père Yves d’Evreux a rendu un éclatant -hommage aux soins dont il entourait ses frères, durant -le rude voyage qu’ils avaient à accomplir. Il était à bout -de forces, lorsqu’il tomba malade, dans sa pauvre cabane -de feuillage le 26 septembre 1612. Une fièvre ardente le -dévorait. Toutefois, même après avoir reçu l’extrême onction, il -conserva sa raison entière et une raison pleine de fermeté. Transcrivons -ici les quelques mots qui font connaître ce que fut -la fin du bon vieillard ; Claude d’Abbeville la raconte. « Ayant -vu tomber sur luy un petit tableau de St. Pierre, qui estoit -<span id="pg_434" class="pagenum">434</span>au-dessus de sa couche et auquel il avoit une particulière -dévotion il dit : allons grand saint, partons puisque vous me -venez quérir. Ce qu’aiant dit, il tourna les yeux vers le crucifix -et agonisant quelque peu de temps, il rendit sa belle -âme à son créateur le 9 octobre 1612, que l’on célèbre la -fête du glorieux apôtre de la France St. Denis évêque de -Paris. On l’enterra dans un lieu appelé de St. François, -qui estoit consacré à notre patriarche, comme les prémices -des capucins de France. » (Voy. aussi <i>Eloges historiques de -tous les illustres hommes et tous les illustres religieux capucins -de la ville de Paris, les uns par la prédication, les autres -par les vertus et sainteté de leurs œuvres, les autres par -les missions parmy les infidelles</i>, etc. etc. sous le N<sup>o</sup> capucins -St. Honoré 4 (ter). Nous ne saurions trop regretter que -le 1<sup>er</sup> volume de cette importante collection soit perdu depuis -plusieurs années. Il contenait les annales de la province.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138">[138]</a> Non obstant la vigne y peut croistre. p. 211.</p> - -<p>Le P. Yves dit ici rigoureusement la vérité, mais il ne -s’ensuit pas que dans la partie nord du Brésil, on puisse -faire du vin. L’obstacle le plus réel à sa fabrication, gît -dans la façon dont le fruit de la vigne mûrit sous les tropiques. -Sur une même grappe, à côté de grains en pleine -maturité, on trouve des grains nombreux, qui sont restés -complétement verts. On a fait, dit-on, jadis quelques pièces -de vin aux environs de Bahia. En remontant vers le sud -et dans la région tempérée de Mendoza, le raisin vient à -maturité parfaite et donne un vin des plus délicats. (Voy. -entre autres voyages, sur ce point curieux de l’agriculture -américaine : Sallusti, <i lang="it" xml:lang="it">Storia delle missione del Chile</i>, 4 vol. -in-8., puis ce que dit à ce sujet P. Barrère, <i>Nouvelle Relation -de la France équinoxiale</i>, Paris, 1743, 1 vol. in-12, -p. 53 et 54.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139">[139]</a> Ce pain de <i>May</i> sert de nourriture à plusieurs -pays de ce vieil monde. p. 211.</p> - -<p>Cette phrase si positive du vieux missionnaire prouve -<span id="pg_435" class="pagenum">435</span>avec quelle rapidité s’était répandu en Europe <i>l’Avati</i> des -Brésiliens ; le <i>Maïs</i> des insulaires, que Christophe Colomb -observa, dès 1493, comme il remarqua le tabac, à son -premier voyage. Une grande discussion, non encore résolue, -a été soulevée par les botanistes, à propos de l’origine première -du maïs. En ce qui touche celui du Brésil, nous -croyons devoir rapporter ici l’opinion d’un savant voyageur, -bien digne de faire autorité. Auguste de St. Hilaire, le -croyait originaire du Paraguay, où il a été trouvé, dit-il, -à l’état sauvage. La culture du maïs est pour tout le sud -de l’Amérique, la plante nourricière par excellence et l’on -sait préparer sa farine par des procédés bien simples et qui -la rendent d’un goût vraiment délicieux. Nous renvoyons -pour tout ce qui regarde cette précieuse graminée à l’excellent -livre du docteur Duchesne : <i>Traité complet du maïs ou -blé de Turquie</i>, Paris, Renouard, 1833, in-8. et au grand -ouvrage de M. Bonafous.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140">[140]</a> La pite. p. 212.</p> - -<p>Il s’agit ici de la filasse produite en abondance par -une espèce d’Ananas (<i lang="la" xml:lang="la">Ananas non aculeatus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Pitta dictus -Plum.</i>), les Portugais en fabriquaient des bas, presque aussi -recherchés que les bas de soie.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141">[141]</a> Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur -s’accoiseroit. p. 213.</p> - -<p>Accoiser est un mot hors d’usage ; il signifie rendre coi, -calmer, apaiser.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142">[142]</a> Haches, hansas. p. 216.</p> - -<p>Ce mot ne se trouve pas dans le dictionnaire de Nicot, -sieur de Villemain. Nous croyons pouvoir affirmer qu’il faut -écrire <i>hansars</i> ; on doit entendre par ce terme une serpe de -grande dimension. (Voy. à la p. 224.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143">[143]</a> Jurer et renasquer. p. 217.</p> - -<p>Faire certain bruit en retirant impétueusement son haleine -par le nez. Il est populaire et le Dictionnaire de -<span id="pg_436" class="pagenum">436</span>l’Académie le confond avec le mot renâcler qui se dit plus -communément dans le style très familier.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144">[144]</a> Le François ayant choisi un compere, il le suit -et s’en va en son village. p. 220.</p> - -<p>Ces réceptions des Indiens sont admirablement peintes -par Cardim. Les Brésiliens ne peuvent opposer, en effet, -pour la grâce du récit et le charme des détails, qu’un seul -voyageur portugais à Yves d’Evreux et à Claude d’Abbeville ; -c’est celui que nous venons de nommer. Cet écrivain -charmant, mais dont les récits sont trop courts, appartient à -l’ordre des Jésuites. Il se rendit au Brésil dès 1583 et y -resta revêtu des dignités de l’ordre au moins jusqu’à la fin -de 1618. Il eut par conséquent une entière connaissance -de l’établissement des Français au nord du Brésil et certainement -il apprit à Bahia leur expulsion, il se tait malheureusement -sur cette dernière circonstance. Fernand Cardim -est placé dans une position bien différente de celle où -se trouvait le P. Yves d’Evreux. Partout où il se présente -le long de la côte, les Indiens sont soumis au christianisme -et ont perdu leur grandeur primitive, en conservant la plupart -de leurs usages. Le missionnaire français catéchise -au contraire des indigènes, qui combattent pour leur indépendance -et qui fuient leurs conquérants. Les deux bons -missionnaires ont néanmoins la même indulgence et parfois -la même admiration naïve pour les peuples enfants, qu’ils -prêchent et dont l’imprévoyance est le plus grand comme -le plus terrible défaut.</p> - -<p>Les lettres de F. Cardim sont une heureuse découverte -due à l’infatigable auteur de l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Historia geral do Brazil</i>. M. -Adolfo de Varnhagen n’a pas mis son nom à cette publication -précieuse. Nous lui restituons ici l’honneur qui lui revient -comme homme de science et comme homme de goût. -L’Opuscule du à Fernão Cardim est intitulé : <i lang="pt" xml:lang="pt">Narrativa epistolar -de uma viagem e missão Jesuitica pela Bahia, Ilheos</i>, -etc. etc., Lisboa, 1847, in-18. de 123 pages. Ce que paraît -avoir ignoré le savant éditeur, c’est qu’on trouve d’intéressants -renseignements sur Cardim et sur les missionnaires -<span id="pg_437" class="pagenum">437</span>contemporains du Brésil dans un écrivain Toulousain nommé -du Jarric. Voy. <i>la 2<sup>me</sup> partie des choses plus mémorables -advenues tant aux Indes orientales que autres pays de la -découverte des Portugais en l’establissement de la foi chrestienne -et catholique</i>, etc. Bordeaux, 1610, in-4. Le volume -est dédié à Louis XIII. Dans ce livre ce qui a rapport au -Brésil et particulièrement aux régions voisines du Maragnan, -est contenu entre la p. 248 et la p. 359. Pierre du Jarric -mourut en 1609. Son ouvrage fut traduit en latin et imprimé -à Cologne en 1615. Cette version, qui contient certaines -additions, forme 4 vol. in-8.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145">[145]</a> Il lui tend la main et lui dit <i>Ereiup Chetouas -sap</i>. Es-tu venu mon compere ? p. 220.</p> - -<p>Il est à peu près certain que notre bon missionnaire -n’avait lu, ni la relation d’André Thevet publiée dès l’année -1558, ni le voyage plus récent de Jean de Lery dont les -opinions religieuses devaient naturellement l’éloigner. En -comparant ces vieux voyageurs entre eux, on est frappé de -la similitude qu’offre leur récit. Voici ce que dit Jean de -Lery, à propos de la réception que lui firent les Tupinambas -de Rio de Janeiro :</p> - -<p>« Pour donc que déclarer les cérémonies que les Tououpinambaoults -observent à la réception de leurs amis qui les -vont visiter ; il faut en premier lieu sitost que le voyager -est arrivé en la maison du <i>Moussacat</i>, c’est-à-dire bon père -de famille, qui donne à manger aux passans qu’il aura -choisi pour son hoste, (ce qu’il faut faire en chascun village -où l’on fréquente et sur peine de le facher quand on y -arrive n’aller pas premièrement ailleurs) que s’asseant dans -un lict de coton pendu en l’air, il y demeure quelque peu -de temps sans dire mot. Après cela les femmes venans, -les fesses contre terre et tenans leurs deux mains sur leurs -yeux, en plorans de ceste façon la bien venüe de celuy -dont sera question elles diront mille choses à sa louange.</p> - -<p>Comme par exemple : tu as pris tant de peine à nous -venir voir ; tu es bon ; tu es vaillant ; et si c’est un François, -ou autre étranger de par deçà elles adjousteront tu -<span id="pg_438" class="pagenum">438</span>nous a apporté tant de belles besongnes, dont nous n’avons -point en ce pays ; bref comme j’ai dit, elles jettant de -grosses larmes tiendront plusieurs tels propos d’aplaudissemens -et flatteries. Que si au reciproque le nouveau venu -assis dans le lict veut leur agréer : en faisant bonne mine -de son costé, s’il ne veut plorer tout-à-fait (comme j’en ai -veu de nostre nation qui oyant la brayerie de ces femmes -aupres d’eux estoient si veaux que d’en venir jusque-là) -pour le moins leur respondant jettant quelques souspirs faut-il -qu’il en fasse semblant. Ceste première salutation faite -ainsi de bonne grâce par ces femmes, entre puis le <i>moussacat</i>, -c’est-à-dire le vieillard maistre de la maison lequel -aussi de sa part aura esté un quart-d’heure sans faire semblant -de vous voir (caresse fort contraire à nos embrassades, -baisemens et touchemens de main à l’arrivée de nos amis). -Venant lors à vous : vous dira premièrement <i>ereioubé</i>. C’est-à-dire -es tu venu ? etc. etc. » (Voy. <i>Jean de Lery, Histoire -d’un voyage en la terre du Brésil</i>. Rouen, 1578, in-8. 1<sup>re</sup> -édition.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146">[146]</a> Un autre fut appellé <i>grand Gosier</i>, pour ce qu’on -ne pouvait le rassasier : un autre fut nommé <i>Gros -Grapau</i>. p. 221.</p> - -<p>Lisez crapaud. Ou rencontre au Brésil, une grenouille -de dimension prodigieuse à laquelle on a donné le nom de -Grenouille mugissante. Claude d’Abbeville a dit : « L’on trouve -en ce païs là des crapaux merveilleusement grands qu’ils -appellent <i>Courourou</i>. Il y en a de tels qui ont plus d’un -pied ou pied et demy de diamètre : quand ils sont escorchés, -il ne se peut dire combien leur chair est blanche -estans fort bons à manger. J’ay veu des gentilshommes -françois en manger avec grand appétit. »</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147">[147]</a> Nos peres nous ont laissé de main en main, par -tradition, qu’il estoit venu jadis, un grand Marata -du Toupan. p. 229.</p> - -<p>Il est évidemment question ici de la fameuse légende -brésilienne relative à <i>Sumé</i>, le législateur des Tupis. Dans -<span id="pg_439" class="pagenum">439</span>le curieux opuscule qu’il a publié sur ce personnage, Mr. -Adolfo de Varnhagen, raconte son arrivée à l’île de Maranham -et comment il disparut au moment où l’on s’apprêtait -à le sacrifier. Le mot <i>Marata</i> nous embarrasse, nous l’avons -cherché vainement dans Ruiz de Montoya. Est-ce une altération -du mot <i>Mair</i> ou <i>Maïr</i>, si souvent employé par Lery -et Thevet, lorsqu’il s’agit de désigner un étranger, un personnage -extraordinaire. Nous ne saurions répondre sur ce -point d’une façon concluante. <i>Sumé</i> qui répand la culture du -manioc parmi les sauvages est barbu. On a dit avec raison que -c’était un personnage analogue au Manco Capac des péruviens -et au Quetzalcoatl des Aztèques. On pourrait ajouter au Zamna -de l’Amérique centrale. (Voy. sur ce personnage Adolfo de -Varnhagen, <i lang="pt" xml:lang="pt">Historia geral do Brazil</i>, T. 1, p. 136, et le -même, <i>Sumé</i>. <i lang="pt" xml:lang="pt">Lenda mytho-religiosa americana etc. agora -traduzida por um paulista de Sorocaba</i>, Madrid, 1855, -broch. in-18 de 39 pag.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148">[148]</a> Ils feront venir des <i>Miengarres</i>, c’est-à-dire des -chantres musiciens. p. 232.</p> - -<p>Le verbe chanter, se dit <i>Nheengar</i> en langage Tupi. -Un <i>Nheengaçara</i> est un chanteur proprement dit.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149">[149]</a> Il luy fut dit en cette vision que ces gens vestus -de blanc estoient les <i>Caraybes</i>, c’est-à-dire françois -ou chrestiens. p. 248.</p> - -<p>Il peut paraître étrange au lecteur, que les français -soient assimilés ici aux Caraïbes. Ceux qui ont lu attentivement -les œuvres de Humboldt, auront le mot de cette -énigme. Les Caraïbes du continent américain, qui formaient -une nation immense, étaient renommés dans l’Amérique entière -par leur vaillance et par leur perspicacité. Leurs -piayes ou si on l’aime mieux leurs devins, l’emportaient sur -tous ceux des autres nations ; ils étaient dans le nouveau -monde ce qu’étaient dans l’ancien les Chaldéens. Simon de -Vasconcellos nous donne la preuve de cette suprématie intellectuelle ; -dans le sud du Brésil, les <i>Caraïbe-bébé</i> n’étaient -autres que de puissants devins. C’était l’appellation consacrée -<span id="pg_440" class="pagenum">440</span>aux hommes renommés par l’intelligence, aux esprits, aux anges ; -on l’appliqua bientôt aux étrangers. Mr. Adolfo de Varnhagen -lui-même fait observer que la dénomination de <i>Caryba</i> -était au début une qualification accordée aux Européens. -On voit (dans l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Historia geral</i> p. 312) que tous les chrétiens -étaient désignés ainsi.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150">[150]</a> Il pria à cet effet que nous lui envoyassions de -l’eau du Toupan dans une plotte de coton mise en -un <i>Caramémo</i>. p. 249.</p> - -<p>Un <i>Caramémo</i> est ce qu’on appelle un <i>Pagará</i> à la -Guyane, c’est-à-dire un panier léger, fait avec des feuilles -de palmiste et affectant parfois la forme la plus élégante. -Claude d’Abbeville désigne aussi en le décrivant ce gracieux -ustensile d’un ménage indien. Barrère en a fait dessiner de -jolis <i lang="la" xml:lang="la">specimen</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151">[151]</a> La suavité du chant d’une jeune pacelle. p. 257.</p> - -<p>Il faut lire pucelle. Yves d’Evreux, familiarisé avec -tous les symboles, qui avaient cours de son temps n’avait -garde d’oublier une gracieuse allégorie dans laquelle figure -la licorne. Voy. notre <i>Monde enchantée</i> et surtout la dissertation -intitulée : <i>Revue de l’histoire de la Licorne par un -naturaliste de Montpellier</i> (P. J. Amoreu), Montpellier, Durville, -1818, in-8 de 47 pages.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152">[152]</a> Nous n’aurons fait que courir et errer par les -bois devant la face des <i>peros</i>. p. 270.</p> - -<p>On sait que les Tupinambas nommaient toujours ainsi -les Portugais. <i>Pero</i> veut dire chien, dans la langue de Camoens, -mais on suppose que l’appellation <i>Pedro</i>, fort usitée -au Brésil, était cause de cette désignation bizarre. Ayrès -de Cazal contient même à ce sujet une petite histoire, il -raconte en rappelant la tradition, comment un serrurier -nommé Pedro, avait été jeté par un naufrage sur les rivages -du Maranham. Grâce à son habileté dans l’art de travailler -le fer cet homme se rendit bientôt agréable aux -Indiens et son nom modifié légèrement servit à désigner les -étrangers qu’on supposait appartenir à la même race que -<span id="pg_441" class="pagenum">441</span>lui. Le docteur Moraes e Mello a donné cette légende d’une -façon beaucoup plus complète dans sa <span lang="la" xml:lang="la">Corographia</span>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153">[153]</a> Doctrine chrestienne en la langue des Topinambos. -p. 272.</p> - -<p>On n’a pas tenté d’éclaircir par une discussion grammaticale, -cette portion du livre. Des différences trop sensibles -apportées par le temps et surtout par la prononciation, -rendaient cette tâche pour ainsi dire impossible. Rien n’est -plus difficile que de rendre par les caractères dont se compose -notre écriture les sons des langues indiennes. Ces inflexions -si délicates et parfois si fugitives dans leur rudesse -apparente sont malaisément fixées sur le papier. Comme l’a -fait remarquer Humboldt, elles tiennent parfois à certains -caractères physiques des races. Les nations européennes -elles-mêmes les plus exercées ne perçoivent pas de la même -manière les sons, et surtout n’essayent pas de les écrire de -la même façon ; où le Portugais entend <i>Oca</i>, par exemple, -ou bien <i>Toba</i>, le Français entend <i>Oc</i> et <i>Tobe</i>, où le premier -sent son oreille frappée par le mot <i>Murubixaba</i>, le -second perçoit <i>Mourouvichave</i>. La différence cesse d’être -aussi sensible, lorsque les mots sont prononcés selon le génie -de chaque langue. Le mot <i>Topinambos</i> comme il est écrit au -début de cette note, équivaut absolument par le son en langue -Portugaise au mot <i>Toupinambous</i> comme le prononçaient les -contemporains de Malherbe. Pour l’histoire de la linguistique -cette courte doctrine chrétienne n’est toutefois pas sans intérêt. -On pourra la comparer avec certains ouvrages du -même genre écrits par une plume portugaise. Les chants -religieux en Tupi, de Christovam Valente, entre autres, sont -dans ce cas. Je les ai introduits dans l’opuscule intitulé : -<i>Une fête brésilienne</i>, Paris, Techener, 1850. Le livre qui -les contient est devenu pour ainsi dire introuvable et seule -peut-être la bibliothèque impériale le possède. Nous reproduisons -ici son titre : <i lang="pt" xml:lang="pt">Catecismo brasilico da doutrina christão, -com o ceremonial dos sacramentos e mais actos parochiaes. -Composto por padres doutos da companhia de Jesus, aperfeiçoado -e dado à luz pelo padre Antonio de Araujo da -<span id="pg_442" class="pagenum">442</span>mesma companhia, emendado nesta segunda impressão pelo -padre Bertholameu de Leam da mesma companhia.</i> Lisboa, -na officina de Miguel Deslandes, 1681, petit in-8. La 1<sup>re</sup> -édition est de 1618.</p> - -<p>Si on voulait, on pourrait compléter cette étude comparative -en recherchant les manuscrits suivants que cite Barbosa -Machado et qu’il serait si curieux de voir publier ; -Ludewig les a omis dans son savant travail complété par -Mr. Trubener. P. João de Jesus <i lang="pt" xml:lang="pt">explicação dos mysterios -da fé</i>. P. Manoel da Veiga <i lang="pt" xml:lang="pt">Catecismo</i>. F. Pedro de Santa -Rosa <i lang="pt" xml:lang="pt">Confessonario</i>. André Thevet, dans ses manuscrits -conservés à la bibliothèque impériale de Paris, donne <i>le -<span lang="la" xml:lang="la">pater</span></i> et <i>le <span lang="la" xml:lang="la">credo</span></i> en tupi. Il les reproduit même dans sa -grande cosmographie. Ces deux documents sont surtout précieux -par leur ancienneté : ils datent de 1556. Parmi les livres -de ce genre l’un des plus modernes et des plus curieux est celui -du P. Marcos Antonio, il est intitulé : <i lang="pt" xml:lang="pt">Doutrina e perguntas, -dos mysterios principaes de Nossa Santa fé na lingua Brasila</i>. -Il a été composé vers 1750, et Ludewig le mentionne comme -faisant partie des collections du <i lang="en" xml:lang="en">British Museum</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154">[154]</a> Il y a aussi de certains oiseaux nocturnes, qui -n’ont point de chant, mais une plainte moleste et -facheuse à ouyr, fuyards et ne sortent des bois appelez -par les indiens <i>Ouyra Giropary</i>, les oyseaux -du Diable. p. 281.</p> - -<p>Lery avait déjà constaté l’effet du chant mélancolique, -que fait entendre le Macauhan sur l’esprit des Indiens. -La croyance aux messagers des âmes, aux oiseaux -prophétiques, n’est pas tout-à-fait éteinte, elle s’est conservée -chez la puissante nation des Guaycourous, elle paraît avoir -exercé jadis son influence sur toutes les tribus des Tupis, -mais le P. Yves lui donne une extension qu’elle n’avait pas -jadis, c’est déjà une altération visible dans les anciennes -idées mythologiques. Le nom de ce volatile vénéré s’écrit en -portugais <i lang="pt" xml:lang="pt">Acaúan</i> et même <i>Macauân</i> ; l’oiseau fait sa nourriture -des reptiles. Il s’en faut de beaucoup qu’il ait l’aspect -sinistre, que lui donne notre bon missionnaire. Il a une -<span id="pg_443" class="pagenum">443</span>tête assez grosse relativement au corps, et elle est cendrée, -il a le poitrail et le ventre rouges, ses ailes et sa queue -sont noires tachetées de blanc. Aujourd’hui, la plupart des -indigènes se bornent à croire que cet oiseau est chargé de -leur annoncer l’arrivée d’un hôte. On peut consulter sur -l’Acaúan, Accioli, <i lang="pt" xml:lang="pt">Corografia Paraense</i>, et Gonçalvez Dias, -<i lang="pt" xml:lang="pt">Diccionario da lingua Tupy</i>. Martius au mot Oacaoam dit -que c’est le Macagua de Felix d’Azara. Falco (herpethocheres).</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155">[155]</a> Si ces petits et mediocres Barbiers ont de l’autorité -entre les leurs, beaucoup plus en ont ceux qui -proprement sont appellez Pagy-Ouassou grands barbiers. -p. 289.</p> - -<p>Au temps d’Yves d’Evreux, les chirurgiens les plus -habiles étaient encore désignés sous le nom de <i>Barbiers</i> ; -quelques années avant lui l’illustre Ambroise Paré ne prenait -pas d’autre titre. Comme les <i>Piayes</i>, <i>Pagé</i>, <i>Pagy</i>, <i>Boyés</i> -ou <i>Piaches</i>, car on leur donne tous ces noms, se mêlaient -de la cure des blessures ou des maladies ; le P. Yves, ainsi -qu’on l’a vu dans tout le cours de l’ouvrage les assimile avec -un certain dédain aux barbiers, mais on le sent, aux barbiers -de village. Ce chapitre est certainement l’un des plus -curieux du livre ; il doit être comparé soigneusement avec -tout ce qui a été dit par Simon de Vasconcellos (<i lang="pt" xml:lang="pt">Chronica -da companhia de Jesus</i>, in-fol.), et avec tous les mémoires -qu’a publiés l’institut historique de Rio de Janeiro sur la -religion primitive des indigènes ; les attributs de Geropary y -sont définis clairement. La lacune d’une feuille est vivement -à regretter. Il est évident qu’elle nous fait perdre de -précieux documents sur les hommes rusés et habiles qui conservaient -parmi eux les traditions.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156">[156]</a> Ces vilains oyseaux nocturnes, beaucoup plus -horribles et grands que ceux de pardeçà, viennent trouver -les personnes couchees et dormantes en leur lict. -p. 297.</p> - -<p>Au temps où devait paraître cette relation, les chauves-souris -étaient encore rangées dans la classe des oiseaux. -<span id="pg_444" class="pagenum">444</span>Ce que dit ici notre voyageur, sur les Vampires, n’a rien -d’exagéré. On peut consulter sur ce point Ch. Watterton -(<i>Excursion dans l’Amérique méridionale</i>, p. 15 et 389). Ce -savant naturaliste décrit avec un soin minutieux le genre -de blessure que fait cette chauve-souris américaine sur les -gens endormis. Il avait tué un Vampire, qui portait 32 -pouces d’envergure. En général, ils sont beaucoup moins -grands.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157">[157]</a> Et là plantent de petites idoles faites de cire -ou de bois en forme d’hommes. p. 302.</p> - -<p>Parmi les vieux voyageurs du XVII<sup>me</sup> siècle, Yves -d’Evreux est comme nous l’avons fait remarquer, le seul qui -signale chez les Tupinambas des rudiments de statuaire (bien -imparfaite sans doute) appliqués à la mythologie de ces peuples. -Il n’y a rien de semblable dans Thevet, Hans Staden -et Lery, pas plus que dans Vasconcellos, Cardim, Soarez -ou Jaboatam. Les Tupis étaient des peuples uniquement -chasseurs, passant accidentellement à la vie agricole. Les -seuls vestiges de sculpture que nous connaissions d’eux, sont -appliqués à leurs <i>Maconas</i>, ou à leur <i>Lyvera-pème</i>, espèces -d’armes pesantes, qu’ils se plaisaient à orner avec une sorte -d’adresse. Ils étaient dans l’habitude de fixer un Maraca -empenné de plumes brillantes à la proue de leurs canots -de guerre si élancés et si élégants, il serait possible que -la base de cet instrument eût été alors orné de sculptures, -analogues à celles qu’on remarque chez les insulaires de la -Polynésie. Il est probable qu’en multipliant leurs rapports -avec les Européens, les Tupinambas ont puisé parmi nous certaines -idées de sculpture rudimentaire, qu’ils ont appliquées à -leurs grossières divinités. L’exact Barrère, qui écrivait, il est -vrai, plus d’un siècle après Yves d’Evreux parle d’un Piaye -ayant exécuté une statuette de ce génie du mal <i>Anaanh</i>, -qui n’est autre chose que l’<i>Anhanga</i> de Nobrega et d’Anchieta, -et dont la terrible mission sur la terre est si bien -définie par Jean de Lery, qui l’appelle toujours <i>Aignan</i>. -Qu’on lui donne aux îles ou sur le continent les noms d’<i>Uracan</i>, -d’<i>Hyorocan</i>, de <i>Gerupary</i>, de <i>Maboya</i>, d’<i>Amignao</i> ; -<span id="pg_445" class="pagenum">445</span>qu’on reconnaisse dans des génies secondaires, ses messagers -(nous en nommerons un le malicieux <i>chinay</i>, qui fait -maigrir les pauvres Indiens en suçant leur sang), Anhanga -a été revêtu d’une face terrible du XVII<sup>me</sup> au XVIII<sup>me</sup> -siècle. Ce type primitif de la sculpture religieuse des Tupis -a été malheureusement taillé dans un bois très mou et n’a -pu guère résister à l’action du temps ou à l’invasion des -termites ; nous doutons qu’on puisse jamais s’en procurer un -<i lang="la" xml:lang="la">specimen</i> remontant à deux siècles. Voici du reste le passage -si curieux de Barrère, qui confirme le dire du P. Yves : -« Les Indiens ont une autre sorte de piayerie assez singulière. -Ils font une figure du diable, d’un bois fort mol et -résonnant ; cette statue qui est grande de trois ou quatre -pieds est affreuse par la longue queue et les longues griffes -qu’ils lui font. Ils l’appellent <i>Anaantanha</i>, comme qui dirait -image du diable ; car <i>Tanha</i> signifie figure et <i>Anaan</i> diable. -Après avoir soufflé les malades, les Piayes portent cette -figure hors du Carbet. Là, ils l’apostrophent et la frappent -rudement à coups de bâton, comme pour obliger le -diable à quitter malgré lui le malade. » (Voy. <i>Nouvelle Relation -de la France équinoxiale, contenant la description des -côtes de la Guiane, de l’isle de Cayenne, le commerce de -cette colonie, les divers changements arrivés dans ce pays</i> -etc. etc. Paris, 1743, gr. in-12.)</p> - -<p>Dans un chapitre précédent Yves d’Evreux a déjà parlé -d’une marionnette, à laquelle était adaptée une sorte de mécanisme -et qui servait aux enchantements d’un Piaye. Nous -ne saurions trop regretter qu’aucune de ces idoles ne soit -entrée dans les collections ethnographiques dont on commençait -à se préoccuper en ce temps. Peu d’années avant -l’époque où La Ravardière explorait le fleuve des Amazones, -Jean Mocquet, le garde des curiosités du roi, parcourait -ses rives : c’eût été une rare bonne fortune, pour l’archéologie -américaine, s’il eut pu se procurer quelques-unes -des idoles semblables à celles dont parle le P. Yves.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158">[158]</a> C’est donc la coustume des Pagys-Ouassous de -celebrer en certain temps de l’annee des lustrations -publiques. p. 306.</p> - -<p><span id="pg_446" class="pagenum">446</span>Il est infiniment probable, que les lustrations dont il -est question ici étaient pratiquées en souvenir des cérémonies -que les Tupinambas avaient vu faire aux chrétiens. Il -pouvait en être de même, à l’égard de la prétendue confession -auriculaire dont l’auteur parle un peu plus loin (p. 309). -Les anciens voyageurs, Hans Staden, Lery et Thevet, ne -disent rien qui aie trait à une pratique semblable.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159">[159]</a> Pacamont, grand barbier de Comma. p. 306.</p> - -<p>Il semble au premier abord, que ce piaye si influent -ait reçu un nom français ; il n’en est rien. Il y avait à la -même époque un chef puissant nommé <i>Pacquara-behu</i>, le -ventre d’un pac plein d’eau. Pacamont pourrait signifier -le Paca pris au piége <i>Pacamondé</i>. Le nom du pays sur -lequel il exerçait son influence signifie la région des plantes -laiteuses : il s’écrit <i>Cumá</i>.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160">[160]</a> Ce que Vatable interprete en cette sorte. p. 315.</p> - -<p>Vatable ou Vateblé était un hébraïsant célèbre du -XVI<sup>me</sup> siècle, restaurateur des études orientales en France ; -il mourut en 1547. Ses notes sur l’ancien testament avaient -été insérées dans la bible de Robert Etienne.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161">[161]</a> J’espere à présent que j’escris cecy, que les Peres -qui sont par delà, luy donnent de terribles alarmes -et que son royaume va fort en decadence et -s’approche de sa totale ruine : car avant que je -quittasse l’Isle, je voyois et experimentois une disposition -generale et universelle de la conversion de -ces peuples. p. 318.</p> - -<p>Cette phrase nous prouve que le P. Yves écrivit -son ouvrage en Europe et qu’il avait connaissance de la -mission dirigée par le P. Archange. Marcellino de Pise -affirme, que 565 Indiens reçurent le baptême durant cette -seconde expédition religieuse. (Voy. <i lang="la" xml:lang="la">Annales historiarum ordinis -minorum</i>. <span lang="la" xml:lang="la">Lugd.</span>, 1676, in-fol.) Le P. Archange, suivi -de ses douze compagnons et porteur des magnifiques ornements -brodés par la duchesse de Guise, devait, en effet, -<span id="pg_447" class="pagenum">447</span>s’environner d’une tout autre pompe que les quatre généreux -capucins, qui avaient commencé la mission. Grâce à -des documents qui nous viennent de la marine, et que nous -devons à l’obligeance de Mr. P. Margry, nous voyons par -une lettre inédite du sieur de Beaulieu à Mr. de Razilly, -que le P. Archange qui comprenait parfaitement la valeur de -l’argent, abstraction faite du vœu de pauvreté, n’avait pas -voulu s’embarquer tant qu’il y avait eu pour lui espérance de -se procurer des subsides. Malgré les ressources dont put disposer -son chef spirituel, l’histoire de cette seconde mission -est encore à faire ; elle n’a même laissé aucune trace, et -elle sera sans doute ignorée, tant que le livre de François -de Bourdemare se dérobera à nos investigations. Nous savons -seulement, que beaucoup plus favorisé qu’Yves d’Evreux, -par ses supérieurs, il avait reçu, grâce à ses lettres d’Obédience, -le droit d’admettre des novices dans son couvent. -Il n’eut pas le temps de mettre à profit un tel privilége ; -mais lors de son retour en Europe, on le récompensa de -son zèle et dès l’année 1615, il était devenu gardien du -grand couvent de la rue St. Honoré.</p> - -<p>Tous ces faits omis naturellement par les historiens du -Maranham sont constatés dans <i>les éloges historiques</i>, manuscrit -de la bibliothèque impériale, il y aurait toutefois de -l’injustice à oublier que le P. Marcellino de Pise les mentionne. -Après avoir raconté comment le général des capucins -Paul de Caesena, permit à Honoré de Paris, alors provincial, -d’envoyer une seconde mission en Amérique ; il ajoute : -« <i lang="la" xml:lang="la">Ille nihil cunctatus, duodecim fratres ad hanc expeditionem, -aptos elegit quorum animosa phalanx navem conscençâ secedens -in indiam, a barbara illa natione jam capucinorum placidis -moribus assueta per humaniter fuit excepta.</i> » A l’entrée -des Portugais, le P. Archange de Pembroke se retira -avec les capucins français et fit place aux Franciscains, qui -vinrent s’établir dans le monastère au nombre de vingt. -Sous la direction de Fr. Christovam Severim, le couvent -reçut dès-lors une institution nouvelle. Les bases en avaient -été jetées en 1624, mais elles ne furent arrêtées définitivement -que le 4 Août de l’année suivante.</p> - -<p><span id="pg_448" class="pagenum">448</span>Nous nous garderons bien de mettre sous les yeux du -lecteur les péripéties fâcheuses par lesquelles passa le monastère -durant deux cent vingt-cinq ans ; il suffira de dire -qu’au début du siècle, il tombait à peu près en ruine. En -1860, le gardien actuel, qui n’avait plus sous sa direction -que deux Franciscains, mais qui heureusement avait su se -concilier la sympathie des habitants de San Luiz a fait un -appel à la charité publique, pour qu’on réparât dignement -un édifice, qui se lie si intimement aux souvenirs les plus -intéressants du pays. L’ordre aujourd’hui est fort pauvre, -mais il contraste, dit-on, par son dévouement avec bien des -couvents opulents de la cité qui laissent tomber en ruine -leur monastère. L’appel de Fr. Vicente de Jesus a été entendu. -On a recueilli des sommes assez abondantes pour -réparer ce qui avait subi l’injure du temps. Tout en conservant -l’humble chapelle où vint prier Yves d’Evreux on -élève de nouvelles constructions et l’église de Sancto Antonio -sera la plus belle de cette riante cité.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162">[162]</a> Il me demandoit qui estoient ces Karaïbes, je -luy fis reponce que ces douzes estoient les douze <i>Maratas</i> -du fils du Toupan. p. 337.</p> - -<p>Il est infiniment curieux de voir ici, le père Yves -d’Evreux, faire une sorte d’allusion à des croyances anciennes -de ces peuples, que Thevet, ou peut-être le chevalier de -Villegagnon avait recueillis dès l’année 1555, et auxquelles -d’ailleurs nos voyageurs du XVI<sup>me</sup> siècle semblent rester étrangers -dans le cours de leurs récits. Une note même concise nous -entraînerait trop loin et nous nous voyons forcé de renvoyer le -lecteur à un opuscule dans lequel nous avons rassemblé tout ce -que nous avons pu trouver sur les idées mythologiques des -Tamoyos et des Tupinambas. (Voy. sur les <i>Maïrata</i>, <i>une fête -brésilienne célébrée à Rouen en 1550 suivie d’un fragment du -XVI<sup>me</sup> siècle roulant sur la Théogonie des anciens peuples -du Brésil</i>. Paris, Techener, 1850, gr. in-8.)</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163">[163]</a> Et choisissant Sainct Barthelemy je le luy montray -disant Tien, voilà ce grand Marata qui est venu -<span id="pg_449" class="pagenum">449</span>en ton pays, duquel vous racontez tant de merveilles -que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est -luy qui fit inciser la Roche, l’autel les images et -escritures qui y sont encore à present et que vous -avez veu vous autres etc. p. 338.</p> - -<p>La légende brésilienne a transmis d’âge en âge le récit -des pérégrinations de deux prophètes fort distincts, en honneur -à peu près égal chez ces peuples barbares et qu’elle nomme -tour à tour Tamandaré et Sumé. Comme Bouddha, le dernier -a laissé toutefois l’empreinte d’un de ses pieds sur la roche -vive lorsqu’il a quitté la terre. Le mythe de Tamandaré qui se -lie au récit du déluge américain est raconté tout au long par -Vasconcellos dans ses <i lang="pt" xml:lang="pt">Noticias do Brasil</i>, p. 47 et 48. C’est -là qu’on peut voir, comment le Noë américain, s’élançant -au sommet d’un palmier, qui portait sa cime jusque dans -les cieux et guidant ainsi sa famille, se sauva et repeupla -la terre. Dans la phrase que nous citons ici, Yves d’Evreux -fait allusion au législateur beaucoup plus moderne, Sumé, -ce Triptolème brésilien, qui enseigna la culture du manioc -aux peuples issus de Tamandaré. Simon de Vasconcellos -dit très positivement : « Il y avait entre eux une tradition -fort antique, transmise des pères aux enfants et elle racontait -que bien des siècles après le déluge, des hommes blancs -avaient apparu dans ces régions, ils parlaient aux peuples -d’un seul dieu et d’une autre vie. L’un deux s’appelait -<i>Sumé</i>, par lequel il faut entendre <i>Thomé</i>. » En préférant la -tradition qui accorde l’honneur d’avoir évangélisé les peuples -lointains à Saint Barthélemy, le P. Yves d’Evreux fait -preuve de sa connaissance des sources. Au rapport d’Eusèbe, -en effet, cet apôtre voyageur, avait pénétré jusqu’à -l’extrémité des Indes. Saint Pantène ayant parcouru le -fond de l’Asie dès le III<sup>me</sup> siècle, y avait déjà trouvé -des traces du christianisme, qu’on pouvait attribuer aux -prédications de St. Barthélemy. La légende contraire a -cependant prévalu au Brésil, comme elle a prévalu surtout -aux Indes. (Voy. le livre portugais intitulé : <i lang="pt" xml:lang="pt">Jornada -do Arcebispo de Goa dom Frey Aleixo de Menezes, quando -foy as serras do Malauar, lugares em que morão os -<span id="pg_450" class="pagenum">450</span>antiguos Christãos de S. Thomé</i>. Coimbra, 1606, in-fol.) -Les traces des pieds de St. Thomas étaient visibles du -temps de Vasconcellos, au nord du port de Saint-Vincent -non loin de la ville. Ces traces de deux pieds nuds -merveilleusement empreints sur la pierre (<i lang="pt" xml:lang="pt">tão vivas e expressas, -como se em hum mesmo tempo, juntamente se -fizerão</i>) étaient parfois cachées sous l’eau. Le religieux -franciscain Jaboatam, retrouve au récif devant Pernambuco, -les saintes empreintes ; cependant dans cette seconde version -de la légende, ou ne voit apparaître qu’un tout petit pied, -comme celui d’un enfant de cinq ans, et le pieux narrateur -suppose que c’est celui d’un jeune compagnon de l’apôtre. -(Voy. le <i lang="pt" xml:lang="pt">novo Orbe Seraphico</i>, réimprimé en ces derniers -temps par les soins de l’<i>Institut historique et géographique -de Rio de Janeiro</i>.)</p> - -<p>On ne se contente pas de reconnaître ces traces fameuses -sur plusieurs points du littoral, et il serait bien -long de les énumérer : on fait pénétrer résolument le saint -voyageur dans l’intérieur du Brésil, et là, il inscrit sur la -roche, en caractères gigantesques, l’histoire de sa mission. -Il y a à <i>Minas geraes</i>, un village auquel on a donné son -nom, c’est <i lang="pt" xml:lang="pt">São Thomé das lettras</i>. Un observateur sérieux, -le général Cunha Mattos ne vit pas les fameuses inscriptions, -mais il fut à même de constater la tradition et il pense -que l’inscription fantastique que l’on remarque sur l’une -des parois de la <i lang="pt" xml:lang="pt">Serra das lettras</i>, est due à quelque accident -du terrain, à des dendrites, pour nous servir de ses -expressions. (Voy. <i lang="pt" xml:lang="pt">Itinerario do Rio de Janeiro ao Pará -e Maranhão</i>. Rio de Janeiro, 1836, 2 vol. in-8. T. 1<sup>er</sup>, -p. 63.) C’est même aujourd’hui l’opinion qui a prévalu, et -dans l’inscription gigantesque de la <i lang="pt" xml:lang="pt">Serra das lettras</i>, on ne -voit plus maintenant qu’une infiltration de particules ferrugineuses -qui sur les grès de la montagne a simulé des caractères -d’écriture.</p> - -<p>Quant aux hiéroglyphes grossièrement tracés en creux -et dont l’origine indienne n’est pas douteuse, ils sont nombreux -au Brésil ; et plusieurs ouvrages nous en ont transmis -des <i lang="la" xml:lang="la">fac-simile</i>. Le grand voyage pittoresque de Mr. Debret -<span id="pg_451" class="pagenum">451</span>en offre deux, qui ne manquent pas d’un certain intérêt. -Nous voulons parler de l’inscription présentée par la montagne -<i>do Anastabia</i> et des sculptures en creux exécutées -sur un rocher qu’on rencontre à peu de distance des bords -du Rio Yapurá, dans la province du Pará : il pourrait se -faire que le discours du P. Yves fît allusion à ce monument -original, et d’exécution fort grossière, dont Mr. Debret -donne l’explication (T. 1<sup>er</sup>, p. 46), mais dans lesquels -l’imagination la plus prévenue ne saurait trouver des bases -pour asseoir une opinion historique ou religieuse.</p> - -<p>En ce qui regarde <i>les roches incisées</i> dont parle notre bon -moine, la tradition en est répandue dans l’Amérique entière, et -ces accidents résultats des grandes commotions de la nature -sont toujours expliquées par la légende indienne, en les attribuant -au pouvoir souverain d’un demi-dieu, qui brise à son gré -les rochers les plus rebelles au travail de l’homme et parfois -les plus gigantesques ; à la Nouvelle-Grenade, le saut -de Tequendama n’a pas d’autre cause ; il est dû comme on -sait au grand Bochica. Sur le point dont nous nous préoccupons, -il pourrait bien être question d’une ouverture faite -au <i>récif</i> qui borde le littoral de Pernambuco et que l’on -attribue au grand Sumé, ou à son représentant chrétien -l’apôtre voyageur. (Voy. Fr. Antonio de Santa Maria Jaboatam, -<i lang="pt" xml:lang="pt">Novo orbe serafico brasilico</i> ou <i lang="pt" xml:lang="pt">Chronica dos Frades -menores da provincia do Brasil</i>, 2<sup>me</sup> édit. Rio de Janeiro, -1858.) Jaboatam écrivait son livre en 1761.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164">[164]</a> Conference avec Iacoupen. p. 348.</p> - -<p>Ce chef indien portait un nom bien connu dans l’ornithologie -du Brésil. Le <i>Jacupema</i> n’est autre que le <span lang="la" xml:lang="la">Penelope -superciliaris</span>. C’est un des meilleurs gibiers du Brésil.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165">[165]</a> Le P. Martial d’Abbeville. p. 370.</p> - -<p>La famille des Foulon, qui jouissait d’une haute considération -à Abbeville avait voué plusieurs de ses membres -à la vie monastique. Le P. Martial vint à Paris, avec son -frère, le P. Claude ; ce dernier, dont l’article est si erroné -dans la biographie universelle, était déjà gardien du couvent -<span id="pg_452" class="pagenum">452</span>de sa ville natale en 1608, mais comme le P. Yves il avait -commencé son noviciat en 1595 (le 9 juin). La bibliothèque -de l’Arsenal possède un opuscule du P. Claude, devenu -rare. Il est intitulé : <i>L’arrivée des Pères Capucins et la -conversion des sauvages à nostre sainte Foy déclarés par le -R. P. Claude d’Abbeville, prédicateur Capucin à Paris</i>, chez -Jean Nigaut rue St. Jean de Latran, au 1613. On peut -comparer cet écrit à l’article intitulé : <i>Retour du sieur de -Rasilly en France et des Toupinambous qu’il amena à Paris. -Mercure français</i>, T. 3, p. 164. <i>L’histoire chronologique -de la bienheureuse Colette, réformatrice des trois ordres du -Séraphique Père St. François</i>. Paris, Nicolas Buon, 1628, -in-12, n’est nullement du P. Claude, comme le prétend -Eyriès. L’Epitre dédicatoire est signée Fr. S. d’A., capucin -indigne. Claude d’Abbeville était déjà mort, lorsque cet -ouvrage parut. Après avoir vécu 23 ans en religion il -s’éteignit à Rouen en 1616, et non en 1632.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166">[166]</a> Nous partimes de Plume en Angleterre. p. 372.</p> - -<p>Il faut lire Plymouth, Claude d’Abbeville écrit Plemüe.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167">[167]</a> De Baiador nous rengeasmes cette côte d’Aphricque -jusqu’à la riviere ditte Lore par les Espagnols. -p. 372.</p> - -<p>Il s’agit ici du Rio de Ouro.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168">[168]</a> Ayant passé, nous vinsmes et arrivasmes en une -petite Isle appelee Fernand de la Roque. p. 373.</p> - -<p>On reconnaîtrait difficilement sous ce nom l’île de <i lang="pt" xml:lang="pt">Fernão -de Noronha</i>, et non <i>Fernando de Noronha</i>, comme l’écrivent -quelques géographes, elle est à 75° long. E. N. E. du Cap -de São Roque, elle se trouve située par les 3° 48′ à 52′ -de lat. Son voisinage du Cap St. Roch explique l’altération -de son nom. Quelques vieux voyageurs écrivent Fernand -de la Rongne ; le P. Claude est dans ce cas.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169">[169]</a> Puis ceste isle qui jusques à maintenant avoit -esté appelee l’Islette Ste. Anne par ce que nous y -estions arrivez ce jour-là et à cause de Madame la -<span id="pg_453" class="pagenum">453</span>Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, laquelle -est parente de Mr. de Rasilly. p. 374.</p> - -<p>Cette dernière circonstance a été omise par le P. Claude.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170">[170]</a> Ils nous appellent les grands prophetes de Dieu -et de Ioupan et en leur langage du pays Carribain, -Matarata. p. 376.</p> - -<p>Il faut lire Toupan au lieu de Ioupan. Quant au mot -Matarata, qui revient dans cette phrase, ne peut-on l’expliquer -par l’adjectif <i>Mbaráeté</i> qui signifie fort. Il semble être -sous cette signification dans le <i lang="pt" xml:lang="pt">Tesoro de la lengua Guarani</i> -du P. Ruiz de Montoya.</p> - - -<p class="en"><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171">[171]</a> Le sieur du Manoir. p. 378.</p> - -<p>Le capitaine du Manoir était établi depuis longtemps -dans l’île et il s’y était créé de nombreuses relations. Ce -fut lui, qui lors de l’arrivée des missionnaires, les accueillit -et leur donna même un festin. « Aussi magnifique que l’on saurait -faire en France, » dit le P. Claude. MM. de Rasilly et -de Pezieux y assistaient. Ce fut de la résidence de du -Manoir qu’on partit pour venir occuper l’endroit, où s’éleva -le fort de St. Louis. Cet officier revint en France, avant -la prise de possession du Maranham par les Portugais.</p> - -<p>Lorsque nos forces navales eurent évacué les ports du -Maranham, plusieurs Français ne suivirent pas l’exemple de -du Manoir, et s’établirent dans la nouvelle colonie, mais on -n’y admit guère que les artisans. On serait dans l’erreur -si l’on supposait que la mission fondée avec tant de zèle -par nos religieux fut abandonnée ; elle ne passa même pas -dans un autre ordre, et les franciscains en restèrent chargés : -on trouvera sur ce point tous les renseignements désirables -dans l’<i lang="pt" xml:lang="pt">Orbe Seraphico</i> du P. Jaboatam. Ce recueil -renferme une longue biographie de F. Francisco do Rosario -moine célèbre de l’ordre de St. François, qui prit possession -du couvent des capucins dix ans environ après l’abandon -définitif que ceux-ci en avaient fait. Ce zélé missionnaire -s’enfonçait fréquemment dans les solitudes inexplorées du -Maranham et allait catéchiser les indiens. Il composa même -<span id="pg_454" class="pagenum">454</span>en 1630, un savant ouvrage sur les tribus sauvages qu’il -avait visitées. Ce livre malheureusement n’a jamais été publié, -et serait s’il était retrouvé un précieux commentaire -au voyage du P. Yves. Fatigué par ses travaux dont la -multiplicité étonne l’imagination, F. Francisco do Rosario -passa à Bahia, où il fut revêtu des dignités de l’ordre et -où il mourut en odeur de sainteté le 24 février 1650. On -affirme qu’il avait annoncé longtemps à l’avance les grands -événements politiques qui faisant présager l’expulsion de l’Espagne -rendirent son indépendance au Brésil. Il paraît qu’il -avait été forcé de reconstruire en l’année 1625, les bâtiments -qu’avaient commencé à élever nos religieux. Aussi est il -regardé à St. Louis de Maranham, comme le véritable fondateur -du couvent de son ordre.</p> - -<p>Nous n’ajouterons plus qu’un mot destiné à clore les -renseignements réunis dans ces notes. Non seulement ils -trouveront leur complément dans le travail qui précédera la -Relation du P. Claude d’Abbeville, mais on peut dès à présent -les compléter par des ouvrages français contemporains, -absolument négligés à ce point de vue, par les historiens -de l’Amérique. Le P. Pierre de Jarric entre autres se trouve -être dans ce cas. Qui s’attendrait en effet à rencontrer dans -une <i>histoire des indes orientales</i> tous les faits religieux qui -eurent lieu dans le Maranham, avant l’année 1607. C’est -cependant en consultant le V<sup>me</sup> livre de cette volumineuse -Relation, qu’on trouve l’histoire tragique des PP. Francisco -Pinto et Luiz Figueira, Jésuites portugais, qui furent les -premiers à visiter l’intérieur des régions inexplorées, dont le -littoral fut occupé par les français. François Pyrard, le -voyageur Belge, fixé dans la petite ville de Laval, nous dit -aussi dans sa Relation des Indes et surtout des îles Maldives, -ce qu’on pensait du Brésil en Europe au temps où -vivait le P. Yves. Il ne parle point néanmoins du Maranham -et n’en pouvait point parler.</p> - -<p>Il y a encore un fait remarquable à signaler c’est que -cette belle province que le volume publié par M. Herold -contribuera plus qu’aucun autre voyage ancien à faire connaître -soit restée si longtemps en dehors de toute vie politique. -<span id="pg_455" class="pagenum">455</span>Concédée dès l’origine aux fils de Jean de Barros, -l’historien fameux des Indes, elle ne fut révélée à l’Europe -que par une déplorable catastrophe ; puis, malgré sa fertilité -et la magnificence de sa végétation on l’oublia. Elle -figure cependant sur l’un des monuments géographiques -les plus importants où l’on ait su spécifier ce qu’était le -Brésil au XVI<sup>me</sup> siècle. Nous voulons parler de la belle -carte de Gaspard Viegas, qui est datée du mois d’Octobre -1534, et que possède la bibliothèque impériale de -Paris. Nul historien n’en avait fait mention jusqu’à ce -jour et malgré son admirable exactitude pour les temps -reculés où elle fut construite, elle serait restée longtemps -ignorée encore, sans la docte obligeance de M. Cortambert -qui nous l’a communiquée. Nous aimons à rappeler -ici, que ce beau travail d’un géographe inconnu se liera -désormais à la plus vaste et à la plus exacte reconnaissance -des côtes du Brésil qui ait été acquise à la science en ces -derniers temps, M. le capitaine de frégate Mouchez en fera -l’objet d’un examen spécial dans son grand ouvrage nautique -sur le littoral du Brésil.</p> - -<p>Ici doivent finir les notes qui étaient nécessaires pour -qu’on pût comprendre en France et même en Amérique, le -texte de notre vieux voyageur. Nous n’ajouterons plus qu’un -mot, et il est peut-être indispensable pour faire comprendre la -valeur du précieux document que nous exhumons. Le compagnon -fidèle du P. Yves d’Evreux, le P. Arsène de Paris, -écrivait en 1613 au supérieur de sa maison à propos des -régions qu’il évangélisait : « Je vous asseure, mon père, que -quand on s’y sera un peu estably : On s’y trouvera comme -en un vray paradis terrestre. » L’espérance du bon religieux -n’était pas de celles, qui se réalisent complétement ; les choses -ne marchent pas ainsi en ce bas monde ; mais sans être -un paradis, le Maranham est devenu une des provinces florissantes -d’un vaste Empire, qui va progressant. Au milieu -de ces prospérités réelles et malgré les efforts d’esprits heureusement -doués, les progrès intellectuels du pays ne sont -pas tout ce qu’ils pourraient être ; les souvenirs du passé, -qui servent si puissamment le développement des populations, -<span id="pg_456" class="pagenum">456</span>y sont pour ainsi dire abolis. Point d’archives, point -de bibliothèques publiques, peu d’institutions littéraires. Cela -a été compris si bien par le chef de l’Empire, que dom Pedro -II, chargea il y a dix ans l’un des esprits les plus actifs -et les plus éminents de ce pays, d’aller examiner à St. Luiz -l’état réel des dépôts littéraires de la capitale du Maranham. -Nous ne prétendons pas reproduire ici les plaintes judicieuses -et fondées de Mr. Gonçalvez Dias, sur l’état déplorable -où il trouva les établissements qui devaient être l’objet de -ses investigations. On peut lire son rapport écrit d’un style -si mesuré, dans la <i lang="pt" xml:lang="pt">Revista trimensal</i>, que publie avec tant -de zèle l’institut historique de Rio de Janeiro. Nous ne -citerons qu’un fait, où il a dix années, tout au plus, Mr. -Dias comptait encore deux mille volumes (nous voulons parler -ici de la bibliothèque publique), l’almanach de 1860, -donné par Mr. B. de Mattos n’en compte plus que 1030 -dans le plus déplorable état ! Puisse la réimpression du P. -Yves d’Evreux signaler une ère nouvelle dans la patrie -d’Odorico Mendez, de Gonçalvez Dias et de Lisboa.</p> - - -<p class="c gap small">Imprimerie de Bär & Hermann à Leipzig.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ix"><span class="large">Index alphabétique</span><br /> -<span class="small">de quelques dénominations employées dans -le voyage</span><br /> -<span class="xsmall">du</span><br /> -<b>Père Yves d’Evreux.</b></h2> - - -<p>(On n’a donné dans cet index sommaire, ni les mots appartenant aux -dialogues, ni les expressions tirées des langues indiennes, et qui sont -contenues dans l’introduction ou dans les notes.)</p> - -<ul> -<li>Acaiouier, <i>arbre</i>. <a href="#pg_162">162</a>.</li> -<li>Acaioucantin, <i>arbre</i>. <a href="#pg_11">11</a>.</li> -<li>Acaious, <i>peuple</i>. <a href="#pg_25">25</a>.</li> -<li>Acaiouy, <i>chef de Miary</i>. <a href="#pg_312">312</a>.</li> -<li>Acosta, Père, Soc. J. <a href="#pg_123">123</a>.</li> -<li>Agouti. <a href="#pg_44">44</a>. <a href="#pg_61">61</a>. <a href="#pg_136">136</a>. <a href="#pg_174">174</a>.</li> -<li>Aioupaues. <a href="#pg_19">19</a>. <a href="#pg_140">140</a>. <a href="#pg_142">142</a>. <a href="#pg_144">144</a>.</li> -<li>Aipian, <i>maladie</i>. <a href="#pg_120">120</a>.</li> -<li>Albuquerque, Catherine. <a href="#pg_65">65</a>.</li> -<li>Amazones. <i>peuple</i>, <i>fleuve</i>. <a href="#pg_20">20</a>. <a href="#pg_25">25</a>. <a href="#pg_26">26</a>. <a href="#pg_130">130</a>. <a href="#pg_131">131</a>.</li> -<li>Ambroise. Père. <a href="#pg_210">210</a>.</li> -<li>Apparituries, <i>arbre</i>. <a href="#pg_15">15</a>. <a href="#pg_159">159</a>. <a href="#pg_160">160</a>. <a href="#pg_177">177</a>. <a href="#pg_205">205</a>.</li> -<li>Arsène. Père. <a href="#pg_82">82</a>. <a href="#pg_196">196</a>. <a href="#pg_233">233</a>. <a href="#pg_256">256</a>. <a href="#pg_302">302</a>. <a href="#pg_346">346</a>.</li> -<li>Basilic. <a href="#pg_315">315</a>.</li> -<li>Boucan. <a href="#pg_168">168</a>. <a href="#pg_177">177</a>.</li> -<li>Caïetés. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_46">46</a>. <a href="#pg_146">146</a>.</li> -<li>Caimans. <a href="#pg_169">169</a> et suiv.</li> -<li>Camarapins, <i>peuple</i>. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_303">303</a>.</li> -<li>Camoussy, <i>montagne</i>. <a href="#pg_139">139</a>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Canibaliers. <a href="#pg_34">34</a>. <a href="#pg_73">73</a>.</li> -<li>Caouin. <a href="#pg_42">42</a>. <a href="#pg_43">43</a>. <a href="#pg_55">55</a>. <a href="#pg_56">56</a>. <a href="#pg_258">258</a>.</li> -<li>Caours, <i>port</i>. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Caramemos. <a href="#pg_21">21</a>. <a href="#pg_249">249</a>.</li> -<li>Carbets. <a href="#pg_31">31</a>. <a href="#pg_36">36</a>. <a href="#pg_55">55</a>. <a href="#pg_59">59</a>. <a href="#pg_60">60</a>. <a href="#pg_71">71</a>. <a href="#pg_81">81</a>. <a href="#pg_84">84</a>. <a href="#pg_100">100</a>. <a href="#pg_221">221</a>.</li> -<li>Cariman. <a href="#pg_22">22</a>.</li> -<li>Carouatapyran, <i>chef des Comma</i>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Chetouasaps. <a href="#pg_14">14</a>.</li> -<li>Claude d’Abbeville. Père. <a href="#pg_1">1</a>. <a href="#pg_7">7</a>. <a href="#pg_45">45</a>. <a href="#pg_48">48</a>. <a href="#pg_65">65</a>. <a href="#pg_151">151</a>. <a href="#pg_244">244</a>. <a href="#pg_332">332</a>.</li> -<li>Comma. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_46">46</a>. <a href="#pg_56">56</a>. <a href="#pg_75">75</a>. <a href="#pg_109">109</a>. <a href="#pg_167">167</a>. <a href="#pg_325">325</a>. <a href="#pg_359">359</a>.</li> -<li>Couis. <a href="#pg_142">142</a>.</li> -<li>Coujou, <i>grillon</i>. <a href="#pg_187">187</a> et suiv.</li> -<li>Fernambourg. <a href="#pg_65">65</a>. <a href="#pg_135">135</a>. <a href="#pg_211">211</a>. <a href="#pg_304">304</a>.</li> -<li>Giroparieta, <i>village</i>. <a href="#pg_33">33</a>.</li> -<li>Giropary. <a href="#pg_37">37</a>. <a href="#pg_57">57</a>. <a href="#pg_127">127</a>. <a href="#pg_128">128</a>. <a href="#pg_230">230</a>. <a href="#pg_240">240</a>. <a href="#pg_280">280</a> et souvent.</li> -<li>Giropary-Ouassou, <i>chef</i>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Grand-Raye, <i>chef des Caïetés</i>. <a href="#pg_131">131</a>.</li> -<li>Itaparis. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Jacoupen, <i>chef</i>. <a href="#pg_348">348</a> et suiv.</li> -<li>Janouaran, <i>village</i>. <a href="#pg_74">74</a>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Janouarapin. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Janouara-vaête, <i>chef</i>. <a href="#pg_30">30</a>.</li> -<li>Japy-Ouassou, <i>chef</i>. <a href="#pg_32">32</a>. <a href="#pg_82">82</a>. <a href="#pg_140">140</a>. <a href="#pg_290">290</a>. <a href="#pg_332">332</a>. <a href="#pg_340">340</a>.</li> -<li>Jonker. <a href="#pg_12">12</a>. <a href="#pg_125">125</a>.</li> -<li>Jouras. <a href="#pg_28">28</a>.</li> -<li>Junipape, <i>teinture</i>. <a href="#pg_112">112</a>. <a href="#pg_326">326</a>.</li> -<li>Juniparan. <a href="#pg_99">99</a>. <a href="#pg_233">233</a>. <a href="#pg_302">302</a>. <a href="#pg_348">348</a>.</li> -<li>Kaouin. <a href="#pg_90">90</a>.</li> -<li>Kaouinages. <a href="#pg_84">84</a>.</li> -<li>La Farine Destrempée, <i>chef</i>. <a href="#pg_37">37</a>. <a href="#pg_300">300</a>. <a href="#pg_341">341</a>.</li> -<li>La Vague, <i>chef de Comma</i>. <a href="#pg_359">359</a>.</li> -<li>Le Grand Chien, <i>chef</i>. <a href="#pg_138">138</a>.</li> -<li>Long-cheveux, <i>peuple</i>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_144">144</a>. <a href="#pg_147">147</a>.</li> -<li>Maillar, <i>capitaine</i>. <a href="#pg_134">134</a>.</li> -<li id="ix-maiobe">Maïobe, <i>village</i>. <a href="#pg_57">57</a>. <a href="#pg_196">196</a>.</li> -<li>Manioch, <i>végétal</i>. <a href="#pg_74">74</a>. <a href="#pg_229">229</a>.</li> -<li>Manioch, <i>farine</i>. <a href="#pg_125">125</a>.</li> -<li>Maraca. <a href="#pg_42">42</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_134">134</a>. <a href="#pg_258">258</a>.</li> -<li>Maragnon, <i>fleuve</i>. <a href="#pg_25">25</a>.</li> -<li>Marata. <a href="#pg_229">229</a>. <a href="#pg_328">328</a>. <a href="#pg_337">337</a>.</li> -<li>Mayobe, voir <a href="#ix-maiobe">Maïobe</a>.</li> -<li>Meron, <i>village</i>. <a href="#pg_27">27</a>.</li> -<li>Miarigois. <a href="#pg_39">39</a>.</li> -<li>Miary. <a href="#pg_19">19</a>. <a href="#pg_20">20</a>. <a href="#pg_33">33</a>. <a href="#pg_37">37</a>. <a href="#pg_39">39</a>. <a href="#pg_66">66</a>. <a href="#pg_135">135</a>. <a href="#pg_191">191</a>. <a href="#pg_289">289</a>. <a href="#pg_293">293</a>.</li> -<li>Migan. <a href="#pg_12">12</a>. <a href="#pg_90">90</a>. <a href="#pg_168">168</a>. <a href="#pg_177">177</a>. <a href="#pg_222">222</a>.</li> -<li>Migan, <i>truchement</i>. <a href="#pg_60">60</a>. <a href="#pg_145">145</a>. <a href="#pg_249">249</a>. <a href="#pg_329">329</a>.</li> -<li>Mil. <a href="#pg_293">293</a>.</li> -<li>Mocourou, <i>province</i>. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Mocourou, <i>peuple</i>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Oroboutin. <a href="#pg_354">354</a>.</li> -<li>Ouarpy, <i>rivière</i>, <i>pays</i>. <a href="#pg_144">144</a>. <a href="#pg_146">146</a>. <a href="#pg_147">147</a>.</li> -<li>Ouira-ouassou, <i>oiseau</i>. <a href="#pg_203">203</a>.</li> -<li>Ouyrapiran, <i>village</i>. <a href="#pg_202">202</a>.</li> -<li>Ouyrapyran, <i>chef</i>. <a href="#pg_49">49</a>.</li> -<li>Pacajares, <i>peuple</i>. <a href="#pg_73">73</a>.</li> -<li>Pacaiares, <i>rivière</i>. <a href="#pg_27">27</a>.</li> -<li>Pacamont, <i>sorcier de Comma</i>. <a href="#pg_306">306</a>. <a href="#pg_309">309</a>. <a href="#pg_325">325</a>. <a href="#pg_340">340</a>.</li> -<li>Pacs. <a href="#pg_61">61</a>.</li> -<li>Pagis, <i>sorciers</i>. <a href="#pg_31">31</a>. <a href="#pg_285">285</a>. <a href="#pg_300">300</a>.</li> -<li>Pagues. <a href="#pg_136">136</a>. <a href="#pg_174">174</a>.</li> -<li>Para, <i>contrée</i>, <i>rivière</i>. <a href="#pg_26">26</a>. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_30">30</a>. <a href="#pg_108">108</a>. <a href="#pg_131">131</a>. <a href="#pg_303">303</a>. <a href="#pg_359">359</a>.</li> -<li>Parisop, <i>rivière</i>. <a href="#pg_28">28</a>.</li> -<li>Patakeres. <a href="#pg_49">49</a>.</li> -<li>Pays. <a href="#pg_323">323</a> et suiv.</li> -<li>Peros. <a href="#pg_36">36</a>. <a href="#pg_61">61</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_270">270</a>.</li> -<li>Pesieux. Sieur de. <a href="#pg_38">38</a>. <a href="#pg_50">50</a>. <a href="#pg_52">52</a>. <a href="#pg_61">61</a>. <a href="#pg_62">62</a>. <a href="#pg_128">128</a>. <a href="#pg_130">130</a>. <a href="#pg_146">146</a>. <a href="#pg_249">249</a>. <a href="#pg_251">251</a>. -<a href="#pg_260">260</a>. <a href="#pg_262">262</a>. <a href="#pg_308">308</a>.</li> -<li>Petun, <i>herbe</i>. <a href="#pg_110">110</a>. <a href="#pg_111">111</a>. <a href="#pg_136">136</a>. <a href="#pg_137">137</a>. <a href="#pg_222">222</a>. <a href="#pg_263">263</a>. <a href="#pg_306">306</a>. <a href="#pg_307">307</a>. <a href="#pg_326">326</a>.</li> -<li>Pierre le Chien. <a href="#pg_312">312</a>.</li> -<li>Pinariens, <i>peuple</i>. <a href="#pg_73">73</a>.</li> -<li>Pindo. <a href="#pg_53">53</a>.</li> -<li>Piraiuua, <i>chef</i>. <a href="#pg_32">32</a>.</li> -<li>Pirapoty, <i>ambre gris</i>. <a href="#pg_143">143</a>.</li> -<li>Piry. <a href="#pg_167">167</a>. <a href="#pg_169">169</a>. <a href="#pg_170">170</a>. <a href="#pg_171">171</a>.</li> -<li>Potyiou. <a href="#pg_330">330</a>.</li> -<li>Rasaiup, <i>village</i>. <a href="#pg_170">170</a>.</li> -<li>Ravardière, Sieur de la. <a href="#pg_26">26</a>. <a href="#pg_50">50</a>. <a href="#pg_108">108</a>. <a href="#pg_122">122</a>. <a href="#pg_130">130</a>. <a href="#pg_135">135</a>. <a href="#pg_249">249</a>. <a href="#pg_303">303</a>. -<a href="#pg_325">325</a>. <a href="#pg_348">348</a>. <a href="#pg_350">350</a>. <a href="#pg_359">359</a>.</li> -<li>Rocou, <i>teinture</i>. <a href="#pg_112">112</a>.</li> -<li>Sainte-Anne, <i>île</i>. <a href="#pg_34">34</a>. <a href="#pg_139">139</a>. <a href="#pg_143">143</a>.</li> -<li>Saint-François de Maragnan. <a href="#pg_10">10</a>.</li> -<li>Saint-Louis au Fort. <a href="#pg_11">11</a>.</li> -<li>Saint-Louis au Maragnan. <a href="#pg_9">9</a>.</li> -<li>Sainte-Marie de Maragnan, <i>port</i>. <a href="#pg_27">27</a>.</li> -<li>Saint-Vincent, Sieur de. <a href="#pg_206">206</a>. <a href="#pg_335">335</a>.</li> -<li>Soarez, Martin, <i>capitaine portugais</i>. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Tabaiares. <a href="#pg_19">19</a>. <a href="#pg_20">20</a>. <a href="#pg_39">39</a>. <a href="#pg_51">51</a>. <a href="#pg_66">66</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_125">125</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_145">145</a>. <a href="#pg_146">146</a>. <a href="#pg_242">242</a>. <a href="#pg_294">294</a>.</li> -<li>Taboucourou. <a href="#pg_34">34</a>.</li> -<li>Taperoussou, <i>port</i>. <a href="#pg_293">293</a>. <a href="#pg_294">294</a>.</li> -<li>Tapinambos, <i>peuple</i>. <a href="#pg_20">20</a>. <a href="#pg_21">21</a>. <a href="#pg_25">25</a>. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_28">28</a>. <a href="#pg_29">29</a>. <a href="#pg_30">30</a>. <a href="#pg_32">32</a>. <a href="#pg_34">34</a>. <a href="#pg_35">35</a>. <a href="#pg_36">36</a>. -<a href="#pg_39">39</a>. <a href="#pg_40">40</a>. <a href="#pg_52">52</a>. <a href="#pg_53">53</a>. <a href="#pg_64">64</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_106">106</a>. <a href="#pg_133">133</a>. <a href="#pg_139">139</a>. <a href="#pg_140">140</a>. -<a href="#pg_144">144</a>. <a href="#pg_145">145</a>. <a href="#pg_147">147</a>. <a href="#pg_177">177</a>. <a href="#pg_202">202</a>. <a href="#pg_204">204</a>. <a href="#pg_242">242</a>. <a href="#pg_255">255</a>.</li> -<li>Tapouis, <i>peuple</i>. <a href="#pg_39">39</a>. <a href="#pg_293">293</a>.</li> -<li>Tapouytapere, <i>province</i>. <a href="#pg_15">15</a>. <a href="#pg_27">27</a>. <a href="#pg_42">42</a>. <a href="#pg_46">46</a>. <a href="#pg_75">75</a>. <a href="#pg_82">82</a>. <a href="#pg_109">109</a>. <a href="#pg_144">144</a>. <a href="#pg_145">145</a>. -<a href="#pg_146">146</a>. <a href="#pg_167">167</a>. <a href="#pg_246">246</a>. <a href="#pg_252">252</a>. <a href="#pg_255">255</a>. <a href="#pg_340">340</a>.</li> -<li>Tarouïre, <i>sorte d’Iguane</i>. <a href="#pg_177">177</a>.</li> -<li>Tatous. <a href="#pg_108">108</a>. <a href="#pg_136">136</a>.</li> -<li>Thion, <i>chef</i>. <a href="#pg_36">36</a>. <a href="#pg_38">38</a>. <a href="#pg_41">41</a>. <a href="#pg_66">66</a>. <a href="#pg_289">289</a>. <a href="#pg_300">300</a>. <a href="#pg_341">341</a>.</li> -<li>Thon, <i>insecte qui s’introduit dans les pieds</i>. <a href="#pg_113">113</a>.</li> -<li>Toucon, <i>palmier</i>. <a href="#pg_137">137</a>.</li> -<li>Touin, <i>oiseau</i>. <a href="#pg_136">136</a>.</li> -<li>Toupan. <a href="#pg_31">31</a>. <a href="#pg_229">229</a>. <a href="#pg_280">280</a>. <a href="#pg_321">321</a> et suiv.</li> -<li>Toury, <i>rivière</i>. <a href="#pg_139">139</a>.</li> -<li>Tremembais, <i>peuple</i>. <a href="#pg_45">45</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_139">139</a> et suiv.</li> -<li>Troou ou Tojou. <a href="#pg_170">170</a>.</li> -<li>Tyou, <i>contrée</i>. <a href="#pg_177">177</a>.</li> -<li>Vsaap, <i>village</i>. <a href="#pg_24">24</a>. <a href="#pg_73">73</a>. <a href="#pg_138">138</a>. <a href="#pg_301">301</a>. <a href="#pg_308">308</a>.</li> -<li>Vuacêté ou Vuac-Ouassou, <i>chef</i>. <a href="#pg_28">28</a>.</li> -<li>Ybouapap, <i>peuple</i>. <a href="#pg_141">141</a>.</li> -<li>Ybouyra-Pouïtan, <i>chef</i>. <a href="#pg_54">54</a>.</li> -<li>Yuiret. <a href="#pg_59">59</a>. <a href="#pg_60">60</a>. <a href="#pg_248">248</a>. <a href="#pg_294">294</a>. <a href="#pg_326">326</a>. <a href="#pg_332">332</a>.</li> -</ul> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">Table des matières.</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td><td class="small">pag.</td></tr> -<tr><td class="drap">Introduction</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i1"><small>I</small></a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Préface de F. de Rasilly</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i2">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Préface au Roi du P. Yves d’Evreux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i3">3</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Advertissement au lecteur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i4">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Préface sur les deux traittez suivans</td> -<td class="bot r"><div><a href="#i5">7</a></div></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="pad c"><div>Premier traité.</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. I. De la Construction des chappelles de St. François -& de St. Loüis en Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">9</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. II. De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencements</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">12</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. III. De la Construction du Fort de Sainct Louys & -de l’ardeur des Sauvages à porter les terres</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">15</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VII. De la Preparation des Tapinambos pour faire -le Voyage des Amazones</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">20</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VIII. Du partement des François avec les Sauvages -pour aler aux Amazones</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">25</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. IX. Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce -voyage & premierement des ruses d’un Sauvage -nommé Capiton</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">30</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. X. De la venue d’une Barque Portugaise à Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">33</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIII. De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch13">39</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIV. Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs -Corps & comme ils font Esclaves leurs Ennemis</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch14">43</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XV. Des Loix de la Captivité</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch15">48</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVI. Des autres Loix pour les Esclaves</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch16">52</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVII. Combien les Sauvages sont misericordieux -envers les criminels de cas fortuit & sans malice</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch17">57</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVIII. Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la -façon des François & de leur apprendre les mestiers -que nous avons en l’Europe</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch18">63</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIX. Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre -les sciences & la vertu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch19">68</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XX. Suitte des Matieres precedentes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch20">72</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXI. Ordre & Respect que la Nature a mise entre -les Sauvages, qui se garde imviolablement par la -jeunesse</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch21">76</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXII. Que le mesme ordre & respect se garde entre -les filles & les femmes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch22">85</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXIII. De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch23">91</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXV. Des humeurs incompatibles avec les Sauvages</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch25">99</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXVI. De l’Oeconomie des Sauvages</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch26">103</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXVIII. Du soin que les Sauvages ont de leur corps</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch28">105</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXIX. De quelques indispositions naturelles, auxquelles -les Sauvages sont subjects ; Et quels noms -ils donnent aux membres du corps</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch29">112</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXX. De quelques maladies particulieres à ces Païs -des Indes, & de leurs remèdes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch30">117</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXI. De la Mort et funerailles des Indiens</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch31">124</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXII. Du retour en l’Isle du sieur de La Ravardiere, -& de quelques Principaux qui le suivirent</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch32">130</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXIII. Du voyage du Capitaine Maillar dans la -terre ferme, en l’habitation d’un grand Barbier : Description -de ceste terre, & des tromperies de ce -grand Barbier</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch33">134</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXIV. De la venue des Tremembaiz : comme on les -poursuivit, & de leurs habitations & façons de faire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch34">139</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXV. De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, -& du voyage d’Ouarpy</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch35">144</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXVI. Des Astres & du Soleil</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch36">147</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXVII. Des Vents, Pluyes, Tonnerres, & Eclairs -qui sont en Maragnan & autres lieux voisins</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch37">151</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXVIII. De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch38">155</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXXIX. Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch39">158</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XL. Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent -en ces Pays</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch40">163</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLI. De la Pesche de Piry</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch41">167</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune.</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLIII. De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch43">173</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLIV. Des Araignes, Cigales & Moucherons</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch44">180</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLV. Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des -Taignes qui sont en ces Pays</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch45">187</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLVI. Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch46">196</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLVII. Des Aigles & grands Oyseaux & d’autres -petits Oyseaux qui sont en ces Pays là</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch47">201</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLVIII. Responce à plusieurs demandes, qu’on fait -en ces pays des Indes Occidentales</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch48">208</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XLIX. Instruction pour ceux qui nouvellement vont -aux Indes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch49">214</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. L. De la Reception que font les Sauvages aux François -nouveaux venus & comme il se faut comporter -avec eux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch50">218</a></div></td></tr> - -<tr><td class="pad c" colspan="2"><div>Second traité.</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. I. Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par -le Baptesme de plusieurs enfans</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch1">227</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. II. Du Baptesme de plusieurs malades & anciens -lesquels moururent apres l’avoir receu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch2">237</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. III. Du Baptesme de plusieurs adults, specialement -d’un nommé Martin</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch3">244</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. IV. Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien -en l’instruction & conversion de ses semblables</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch4">254</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. V. D’un indien condamné à la mort, lequel demanda -le Baptesme, avant que de mourir</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch5">259</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VI. Formulaire des Harangues que nous faisions aux -Sauvages, quand ils nous venaient voir, pour les attirer -à la cognoissance de nostre Dieu, & à l’obeissance -de nostre Roy</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch6">264</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VII. Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle -les Catecumenes apprenoient & recitoient par cœur, -avant que d’estre baptisez</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch7">271</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. VIII. Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de -Dieu, des Esprits & de l’Ame</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch8">277</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. IX. Des Principaux moyens, par lesquels le Diable -a retenu ces pauvres Indiens un si long-temps dans -ses cadenes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch9">284</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap XI. Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, -leurs fauses propheties. Idoles & sacrifices</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch11">292</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XII. De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees -par les Sorciers du Bresil</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch12">305</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIII. Des Signes manifestes de la ruine du Diable -en ces Pays de Maragnan</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch13">310</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIV. Que les enfans du Bresil termineront & finiront -le Royaume de Lucifer, & commenceront à establir -le Royaume de Jesus Christ</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch14">318</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lacune</td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVI. Conference premiere avec Pacamont, grand -Barbier de Comma</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch16">325</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVII. De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch17">333</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XVIII. Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch18">340</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XIX. Conference avec Jacoupen</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch19">348</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XX. Conference avec le Principal d’Oroboutin</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch20">354</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Chap. XXI. Conference avec la Vague, l’un des Principaux -de Comma</td> -<td class="bot r"><div><a href="#t2ch21">359</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Discours & Congratulation à la France : Sur l’arrivee des -Peres Capucins en l’Inde nouvelle de l’Amerique Meridionale -en la terre du Brasil</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e1">365</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Extrait & tres-fidele Rapport de six paires de lettres des -Reverens Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs -Capucins, escrittes tant aux Peres de Paris de -leur ordre, qu’autres personnes seculieres, dont il y en -a quatre du R. P. Arsene, & une du P. Claude, & une -commune des deux ensemble</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e2">371</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres -qui ont esté dictes de bouche aux Peres Capucins -de Paris par Monsieur du Manoir</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e3">378</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Lettre que les Peres Capucins ont escrit à Monsieur Fermanet</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e4">381</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Relation d’un matelot venu du mesme pays, faicte au R. -P. Gardien du Havre de Grace, de quoy il donne advis -au R. P. Commissaire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e5">382</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Notes critiques et historiques sur le voyage du P. Yves -d’Evreux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#e6">385</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Index alphabétique du voyage du P. Yves d’Evreux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ix"><small>III</small></a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Table des matières</td> -<td class="bot r"><div><small>VII</small></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> -<div class="trnote"> -<h2>NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h2> - - -<p>L’orthographe est conforme à l’original. Toutefois, dans le texte de -1615, on a remplacé les abréviations par signes conventionnels (par -exemple « cõme » pour « comme »). On a distingué les u/v et i/j, uniquement -en français et en latin.</p> - -<p>Le typographe de Leipzig ayant fait amplement preuve de ses limites en -matière de connaissance du français (environ une erreur manifeste par -page dans l’introduction en français moderne), on s’est permis de -corriger de nombreuses erreurs manifestes (par exemple « uauqel » pour -« auquel »), puisqu’il était impossible de distinguer entre des coquilles -intentionnellement conservées de l’édition de 1615 et des coquilles -introduites dans la réédition. On a notammment retouché les accents et -apostrophes (« a » au lieu de « à », « t’on » au lieu de « ton », etc.).</p> - -<p>Les notes numérotées de [1] à [52] correspondent aux notes en bas de -page de l’original, dans l’introduction.</p> - -<p>On a numéroté de [53] à [171] les notes situées en fin d’ouvrage -(l’original ne comprenant aucun renvoi vers ces notes depuis le corps du -texte, ni aucune numérotation).</p> - -<p>Le typographe de Leipzig a fait usage des caractères espacés (selon -l’usage allemand) en guise d’italiques, dans les pages 4 à 15. On a -remplacé par des italiques par homogénéité avec le reste de l’ouvrage. -Les caractères espacés à l’intérieur d’un passage en italique page <a href="#Footnote_94">412</a> -ont été remplacés par des caractères gras.</p> - -<p class="x-ebookmaker-drop">On a indiqué dans la marge droite les numéros -de page de l’édition de 1864, et dans la marge gauche les numéros de folio -de l’édition de 1615, indiqués en marge à partir de la page 17.</p> -</div> - - - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>VOYAGE DANS LE NORD DU BRÉSIL FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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