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-The Project Gutenberg eBook of Voyage dans le nord du Brésil fait
-durant les années 1613 et 1614, by Yves d'Évreux
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614
-
-Author: Yves d'Évreux
-
-Annotator: Ferdinand Denis
-
-Release Date: January 2, 2022 [eBook #67080]
-
-Language: French
-
-Produced by: Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the Online
- Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
- file was produced from images generously made available by
- The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS LE NORD DU
-BRÉSIL FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614 ***
-
-
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-
- BIBLIOTHECA
- AMERICANA
-
- COLLECTION D’OUVRAGES
- INEDITS OU RARES
- SUR
- L’AMÉRIQUE.
-
- LEIPZIG & PARIS,
- LIBRAIRIE A. FRANCK
- ALBERT L. HEROLD.
-
- 1864.
-
-
-
-
- VOYAGE
- DANS LE
- NORD DU BRÉSIL
- FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614
-
- PAR LE
- PÈRE YVES D’ÉVREUX.
-
- PUBLIÉ D’APRÈS L’EXEMPLAIRE UNIQUE CONSERVÉ
- A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE PARIS.
-
- AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
- PAR
- M. FERDINAND DENIS,
- conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.
-
- LEIPZIG & PARIS,
- LIBRAIRIE A. FRANCK
- ALBERT L. HEROLD.
-
- 1864.
-
-
-
-
-Le P. Yves d’Evreux et les premières missions du Maranham.
-
-
-Au temps de Louis XIII, le magnifique couvent des capucins de la rue St.
-Honoré comptait parmi ses moines deux religieux portant le même nom: Le
-P. Yves de Paris et le P. Yves d’Evreux. Le premier, ancien avocat, beau
-diseur, ardent à la dispute, imbu des idées de son siècle jouissait par
-la ville d’une haute réputation; et les biographies modernes constatent
-encore son éclat effacé; le second, ami secret de l’étude, plus ami de
-l’humanité, esprit observateur, âme passionnée pour les beautés de la
-nature, prêt à marcher où l’appelait son zèle, mais ne faisant nul cas
-de la curiosité que pouvait exciter sa personne, fut complétement oublié
-et oublié de telle sorte, que malgré un mérite reconnu deux cent
-cinquante ans ont passé sur son humble tombe sans qu’une voix amie ait
-appelé l’attention sur lui.
-
-Pour qu’il fût fait mention de ce moine obscur, il a fallu deux choses,
-sur lesquelles on ne devait pas compter au temps où il vivait; la
-transformation en un puissant Empire des déserts qu’il avait parcourus;
-et l’amour passionné de certains vieux livres, qu’on réhabilite avec
-raison, parce que seuls, ils retracent des faits sans la connaissance
-desquels, la civilisation, croissante de certains pays, marcherait dans
-l’ignorance de ses origines.
-
-Le grand couvent de Paris, renfermait alors bien des hommes condamnés à
-un injuste oubli. Fondé en 1575, par Catherine de Médicis[1], il avait
-acquis en peu de temps une renommée de science théologique, de zèle
-charitable dans les épidémies et d’abnégation, qu’il conserva à peu près
-intacte durant tout le dix-septième siècle. C’était là que le parti
-favorable aux religieux cloîtrés recrutait les esprits actifs qu’il
-opposait à l’évêque de Belley. C’était sur ces vastes terrains, possédés
-naguère par la maison de la Trémouille que s’élevait cette immense
-officine, bien connue du corps médical de Paris, où les habitués de la
-cour, aussi bien que les plus humbles bourgeois, venaient se munir de
-médicaments difficiles à se procurer autre part, ou qu’on préparait avec
-une incurie étrange dans les autres quartiers de l’immense cité[2]. Mais
-disons-le promptement ce n’était pas la science incontestée alors de ces
-religieux, ni les résultats positifs de leur administration soigneuse,
-ni même les bienfaits journaliers, par lesquels ils se rendaient utiles
-aux classes nécessiteuses, qui leur valaient le crédit universel dont
-ils jouissaient dans Paris, ils le devaient surtout aux conversions
-éclatantes, dont le grand monastère de la rue St. Honoré avait été tout
-récemment le théâtre. C’était dans ce couvent, qu’un des plus grands
-seigneurs du dernier règne, le comte du Bouchage, plus connu sous le nom
-du P. Ange de Joyeuse, était venu renoncer au faste de la cour, et
-s’était démis volontairement de ses charges militaires, pour vivre dans
-la plus étroite pauvreté. C’était dans ce sombre asile qu’un des
-rejetons les plus illustres de la famille de Pembroke, avait abjuré le
-Calvinisme et, renonçant à la plus brillante existence, avait accepté
-les humbles fonctions qui dès la première année du siècle, il est vrai,
-s’étaient échangées pour lui contre les dignités de l’ordre, et
-l’avaient mis à même de poursuivre sans relâche, la mission qu’il
-s’était volontairement imposée.
-
- [1] L’ordonnance qui constitue définitivement le monastère est du 28
- novembre. Ce lieu de retraite avait été concédé l’année précédente
- par Catherine de Médicis, à des capucins venus d’Italie: la donation
- fut confirmée par Henri III le 24 septembre 1574. Voy. Boverio,
- Annali di Frati minori.
-
- [2] Le _Mercure Galant_ renferme une vue très curieuse de la vaste
- apothicairerie de ce couvent.
-
-Il nous serait facile de multiplier ici les noms célèbres, et d’étonner
-peut-être, en mettant en relief ceux qu’on a si complétement oubliés;
-pour être bref, nous nous maintiendrons strictement dans notre sujet[3].
-
- [3] Dès l’année 1617, on ne comptait pas moins de 655 religieux dans
- les deux custodes de Paris et de Rouen, il y avait parmi eux 209
- clercs. Vers 1685, il y avait en France 5681 capucins.
-
-Le P. Yves d’Evreux et le P. Yves de Paris apparurent comme nous l’avons
-dit, à peu près vers la même époque; mais la renommée toujours
-croissante de l’un, éclipsa complétement le souvenir bien fugitif que
-l’autre avait laissé et de bons esprits ont pu même un moment les
-confondre. Ils eurent cependant, il faut le répéter, une destinée bien
-différente. Yves d’Evreux, nous l’avons dit, s’éloignait en général du
-bruit politique, et ne se mêlait aux luttes du siècle que pour soulever
-quelque point de doctrine religieuse; le second, infiniment plus jeune
-dans l’ordre que son homonyme, toujours prêt à prendre part aux combats
-que les ordres réguliers soutenaient parfois contre le pouvoir
-ecclésiastique, s’était acquis par cela même une immense renommée, dont
-se glorifiait le monastère. On le regardait comme un éloquent orateur et
-comme l’un des hommes les plus diserts de son temps. L’hyperbole de
-l’éloge monastique, va même jusqu’à le considérer comme la tête la plus
-forte qu’eut encore produite son ordre. Ce fut donc lui qui occupa
-uniquement ses supérieurs, lui dont les livres multiples, écrits surtout
-en latin, furent opposés victorieusement aux écrits violents lancés
-contre les ordres mendiants. Il avait gardé de son ancien état d’avocat,
-la faconde embrouillée de l’époque, il se mêlait en outre d’astrologie
-judiciaire, on lui attribuait en un mot le _fatum mundi_, livre absurde,
-mais qui pendant un temps s’était emparé des esprits. Déclaré à
-l’unanimité l’oracle de son couvent, on n’eut pas même un moment l’idée
-de joindre dans un commun souvenir, un religieux qui s’appelait comme
-lui et qui ne savait que faire le sacrifice de son existence, pour
-amener quelques âmes à Dieu! Qu’eût fait notre humble amant de la
-nature, devant ce personnage glorieux, devant ce _phénix_ des
-théologiens français, comme on se plaît à le nommer[4]?
-
- [4] Nous n’inventons rien: l’un de ses plus ardents admirateurs,
- capucin comme lui, il est vrai, parle de sa personne en ces termes:
- _Tantarum segete scientiarum, factus est dives ut Galliae Phoenix
- hac nostra aetate communiter sit appelatus._ Voy. le vaste
- répertoire de Denis de Gênes. _Bibliotheca scriptorum ordinis
- minorum Sancti Francisci capucinorum._ Wadding, plus modéré, se
- contente d’appeler Yves de Paris _egregius concinnator, insignis
- Capuccinus_. L’auteur anonyme des éloges mss. des capucins de la
- ville de Paris, met moins de bornes à son enthousiasme: «La nature a
- semblé vouloir s’épuiser pour donner à ce grand personnage tout ce
- qu’elle pouvait lui donner avec abondance de grandeur de plus rare
- et de plus surprenant!» Né en 1590, Yves de Paris prit l’habit
- religieux le 27 septembre 1620, six ans après le retour d’Yves
- d’Evreux revenant malade du Brésil: il mourut le 14 octobre 1678. Ce
- religieux a fait imprimer 28 ouvrages, dont nous reproduirons ici
- les titres principaux en suivant l’ordre chronologique de leur
- publication: _Les heureux succès de la piété ou les triomphes de la
- vie religieuse sur le monde et l’hérésie_, 4me édit. Paris, 1634, 2
- vol. in-12.--_De l’indifférence_, 2me édit. Paris, 1640, in-8.--_La
- théologie naturelle._ Paris, 1640-1643, 4 T. in-4.--_Astrologiae
- novae methodus et fatum universi observatum, a Franc Allaco Arabe
- christiano._ Paris, 1654. C’est ce livre, que le hardi et crédule
- capucin craignit cependant de publier sous son nom et qu’on
- désignait sous le nom de _Fatum mundi_.--_Jus naturale rebus creatis
- a Deo constitutum_, etc. etc. Parisiis, 1658, in-fol.--Le _Fatum
- mundi_ fut réimprimé en 1658, et l’année d’après parut l’ouvrage
- suivant: _Dissertatio de libro praecedenti ad amplissimos viros
- senatus Britanniae Armoricae_. Parisiis, 1659, in-fol.--_Digestum
- sapientiae in quo habetur scientiarum omnium rerum divinarum et
- humanarum nexus_, etc. etc. 1654--1659, 3 vols. in-fol., réimp. avec
- des additions en 1661.--_Le Magistrat Chrétien mis en ordre par le
- P. Yves, son neveu._ Paris, 1688, in-12.--_Les fausses opinions du
- monde_. Paris, 1688, in-12. etc. etc.--On voit qu’il n’y a nulle
- analogie d’études entre les deux capucins homonymes. L’un des
- ouvrages du P. Yves de Paris fut brûlé de la main du bourreau.
-
-Mais qui songe maintenant au P. Yves de Paris? Qui s’intéresse même aux
-discussions dont la véhémence excita autour de lui une admiration si
-vive? Remettons ici les hommes aussi bien que les faits à la place
-qu’ils doivent occuper réellement. Yves d’Evreux a su contempler dans sa
-grandeur primitive une terre exubérante de vie et de jeunesse, deux
-siècles d’oubli ont passé sur son œuvre et il brille aujourd’hui, jeune,
-plein de grâce, à côté de Lery, de Fernand Cardim, d’Anchieta, de toutes
-ces âmes privilégiées, qui unissaient la faculté de l’observation au
-sentiment exquis des beautés de la nature, et qui ont salué, poètes
-inconnus, l’aurore d’un grand Empire.
-
-Yves d’Evreux, il le faut dire avec regret, a eu la destinée de presque
-tous les historiens primitifs du nouveau monde; sa biographie quelque
-peu développée reste à faire: malgré les plus minutieuses recherches
-multipliées en ces derniers temps, au-delà de ce que l’on pourrait
-supposer, nous connaissons à peine les circonstances les plus
-importantes de sa vie; on ne saurait même rien de positif à ce sujet,
-sans quelques notes glanées çà et là, dans les archives des vieux
-couvents. Comme son œuvre, son histoire réelle s’est éteinte dans tous
-les souvenirs. Les écrivains de son ordre pensent en avoir dit assez sur
-lui, lorsqu’ils ont rappelé qu’il vivait au dix-septième siècle, qu’il
-fut zélé missionnaire, et qu’il fit un livre, continuation obligée du
-voyage de son compagnon, le P. Claude: ils oublient même de rappeler
-qu’il vécut deux ans parmi les indiens, où celui-ci ne fit qu’un séjour
-de quatre mois.
-
-Selon les inductions qu’on peut tirer d’un livret ms. conservé à la
-bibliothèque mazarine, opuscule plein de dates précises, consacrées aux
-capucins du couvent de la rue St. Honoré, notre missionnaire devait être
-né vers 1577. Son surnom indique bien certainement la ville dont il est
-originaire, mais nous ne savons pas même le nom qu’il aurait dû porter
-dans le siècle, comme on disait alors. Sous ce rapport, les amateurs de
-vieux voyages ont été beaucoup plus favorisés à l’égard de son compagnon
-le P. Claude, qu’on sait avoir appartenu à une excellente famille
-d’Abbeville, celle des Foullon[5]. Ce qu’il y a de bien certain, c’est
-que les parents du père Yves lui firent faire des études excellentes, et
-que les professeurs auxquels on le confia ne se contentèrent pas de lui
-enseigner le latin, mais qu’ils lui apprirent le grec et même l’hébreu
-et qu’ils surent lui inspirer ce goût littéraire, sans lequel il n’y a
-pas d’habile écrivain. Ce fut au couvent de Rouen qu’il fit son
-noviciat; il y entra le 18 août 1595; le doute le plus léger ne saurait
-exister à ce sujet[6]. Après avoir pris l’habit dans cette maison, il y
-demeura probablement pendant quelques années et dut prêcher dans la
-plupart des villes de la haute Normandie. Il est également probable
-qu’alors il se trouva en rapport d’études et de ministère avec le jeune
-François de Bourdemare, né comme lui normand, comme lui prédicateur dans
-sa province et destiné plus tard à lui succéder dans la mission du
-Maranham[7].
-
- [5] Et non Sylvère, comme l’a dit par mégarde dans la biographie, le
- vénérable Eyriès. (Voy. à ce sujet M. Prarond, _Les hommes utiles de
- l’Arrondissement d’Abbeville_. 1858, in-8.)
-
- [6] Voy. le ms. de la bibliothèque mazarine déjà cité, il porte au
- titre: _Annales des R. P. Capucins de la province de Paris, la mer
- et la source de toutes celles de ça les monts_. No. 2879, pet. in-4.
-
- [7] François de Bourdemare ou Boudemard, né à Rouen, avait quitté la
- province, où sa famille jouissait du plus grand crédit, pour se
- faire capucin à Orléans. Il entra comme novice au couvent de cette
- ville, le 2 octobre 1603, mais il est infiniment probable qu’il
- revint en Normandie, avant de faire partie du grand couvent de la
- rue St. Honoré.
-
-Distingué bientôt par ses supérieurs, et portant déjà le titre de
-prédicateur, qu’on n’accordait qu’aux religieux d’élite, le P. Yves fut
-désigné pour remplir les fonctions de gardien du couvent de Montfort.
-Malheureusement, les documents que nous avons sous les yeux et qui
-constatent ce fait, ne désignent pas d’une autre façon, la ville dans
-laquelle dut s’écouler la plus grande partie de la jeunesse studieuse de
-notre bon missionnaire. Il y a en France plus de treize localités
-portant ce nom, et il ne nous est point possible de dire d’une façon
-absolue, où notre voyageur s’affermit dans sa carrière religieuse. Dès
-les premières années du siècle, il change néanmoins de résidence, et
-nous le retrouvons au grand couvent de la rue St. Honoré, vers le milieu
-de l’an 1611, à l’époque où le P. Léonard de Paris était encore
-provincial de l’ordre[8], presque au moment où ce savant religieux
-allait être nommé par le pape supérieur des missions orientales.
-
- [8] Le P. Léonard, mourut à Paris, âgé de 72 ans, le 4 septembre 1640.
- Antoine Faure, son père, était conseiller au parlement de Paris. Le
- livre _des éloges historiques_, ms. de la bibliothèque impériale, le
- qualifie «du plus grand homme que la religion des capucins ait
- jamais eus et aura peut-être jamais.» On le trouve de nouveau
- provincial de la rue St. Honoré en l’année 1615.
-
-Nous aurons occasion de signaler autre part, le mouvement politique,
-appliqué aux expéditions maritimes qui se manifesta parmi nous, vers le
-milieu du XVIme siècle, et qui tenta de faire participer notre commerce
-aux avantages que l’Espagne et le Portugal s’étaient exclusivement
-réservés. Cinquante ans plus tard et tout en profitant des avantages
-acquis par les explorations des Verazano, des Cartier, des Roberval et
-de tant d’autres navigateurs qui avaient créé pour nous, ce qu’on
-appelait alors la _nouvelle France_, on tournait les regards vers les
-régions plus favorisées où l’on prétendait coloniser ce que l’on
-appelait avec amour la _France équinoxiale_. Il y avait eu déjà en 1555,
-une _France Antarctique_, qui, si elle n’avait porté ce nom qu’un
-moment, n’en avait pas moins acquis à nos marins les sympathies
-chaleureuses et dévouées des peuples indigènes dont les tribus
-nombreuses se partageaient alors le Brésil. Le mouvement protestant
-aidait partout à ces conquêtes paisibles, bien qu’il ne dût pas laisser
-de traces durables dans l’Amérique du sud, les réfugiés comme les
-missionnaires, soumettaient ces nations barbares[9] dont les deux
-communions se disputaient la conversion. Sans parler ici de certaines
-prétentions des Navigateurs Dieppois, qui faisaient remonter leurs
-explorations premières des côtes du Maranham, à l’année 1524; sans
-mentionner même, les navigations d’Alphonse le Xaintongeois aux bouches
-de l’Amazone, dès 1542; il nous serait facile de prouver que vingt-cinq
-ans plus tard Henri IV concédait à un brave capitaine de la religion
-réformée, l’immense étendue de territoire vers lequel Yves d’Evreux
-devait se diriger, pour y évangéliser les sauvages, au sortir de sa
-paisible retraite de Montfort. Nous voyons en effet, Daniel de la
-Tousche, sieur de la Ravardière en possession de ces concessions si
-vaguement définies grâce à des lettres patentes datées du mois de
-juillet 1605[10]. Nous acquérons la certitude même que deux ans plus
-tard, après avoir accompli deux voyages successifs dans le nord du
-Brésil, la Ravardière avait décidé les Tabajaras et les Tupinambas
-proprement dits à envoyer une sorte d’ambassade vers le roi très
-chrétien dans le but de solliciter sa protection contre les
-envahissements des Portugais. Cette mission indienne avait été sans
-résultat, mais la Ravardière n’en avait pas moins continué un séjour
-prolongé parmi ces peuples, et en 1610, ayant fait renouveler les
-anciennes concessions qui lui avaient été faites cinq ans auparavant, il
-s’était cru autorisé immédiatement après la mort de Henri IV, à former
-une association pour la colonisation définitive de ces régions
-abandonnées[11].
-
- [9] Voy. sur l’expédition protestante du sieur Villegagnon, les
- Relations circonstanciées de _Nicolas Barré_, de _Jean de Lery_ et
- de l’Anonyme, reproduit par Crespin. Il est certain que les
- Calvinistes avaient établi leur prédominance dans la baie de Rio de
- Janeiro. On peut leur opposer les nombreux pamphlets auxquels donna
- lieu le chef de l’entreprise. La réunion de ces pièces satyriques
- fait partie des riches collections de la bibliothèque de l’Arsenal.
-
- [10] Comme on le verra autre part et lors de la publication de la
- première partie du voyage, l’ancienne expédition de la Ravardière
- avait été précédée par celle de Riffault en 1594, et des Vaux, le
- compagnon de ce dernier, s’était immédiatement mis à la découverte
- du pays en se mêlant aux Indiens.
-
- [11] Nous croyons devoir reproduire ici le texte de cette concession
- renouvelée; le premier texte nous est resté inconnu. «Louis à tous
- ceulx qui les présentes verront salut. Le feu roy Henry le grand
- nostre très honoré seigneur et père, que dieu absolve, ayant par ses
- lettres patentes du mois de juillet 1605, constitué et estably le
- sieur de la Ravardière de la Touche, son lieutenant général en terre
- de l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à l’île de la
- Trinité, il auroit faict deux divers voyages aux Indes pour
- descouvrir les havres et rivières propres pour y aborder et y
- establir des Collonies, ce qui luy auroit si heureusement succeddé
- (sic) qu’estant arrivé en ces contrées, il auroit facilement disposé
- les habitans des isles de Maragnan et terre ferme adjacentes vues
- par luy, Topinamboux, Tabajares et autres à rechercher nostre
- protection et se ranger soubz nostre authorité, tant par sa
- généreuse et sage conduitte et par l’affection et inclination
- naturelle qui se rencontrent en ces peuples envers la nation
- françoyse, laquelle ils avoient assez faict cognoistre par l’envoy
- qu’ils firent de leurs ambassadeurs, qui moururent sytost qu’ils
- furent arrivez au port de Cancalle, et dont nous aurions encore
- receu de pareilles asseurances, par les relations qui nous en furent
- faictes par le sieur de la Ravardière, ce qui nous auroit depuis
- donné occasion de luy faire expédier nos lettres patentes du mois
- d’octobre mil six cent dix pour retourner de rechef aux dits pays,
- continuer ses progrez ainsi qu’il auroit faict et y auroit demeuré
- deux ans et demy sans trouble, et dix-huit mois tant en guerre qu’en
- tresve avec les Portugais, etc. etc.» Nous avons réservé à dessein
- pour la publication prochaine du livre de Claude d’Abbeville dont
- celui-ci est le complément, tous les détails politiques qui
- regardent l’expédition; nous réservons également pour cette partie
- de la collection les détails biographiques sur les Razilly, sur la
- Ravardière et sur de Pézieux.
-
-Ce n’avait pas été toutefois aux hommes de son parti religieux, que la
-Ravardière s’était adressé pour mener à bien cette vaste entreprise, il
-était au contraire entré sans hésitation en pourparler avec de fervents
-catholiques dont la loyauté lui était parfaitement connue, l’amiral
-François de Razilly, l’une des vieilles gloires de la France, et Nicolas
-de Harlay, l’une de ses sommités financières, étaient devenus ses
-associés pour l’exploitation de son privilége. Nous ne connaissons pas
-dans tout le XVIIme siècle de transaction consentie entre catholiques et
-protestants qui manifestât à un plus haut degré que celle-ci, la probité
-unie au désintéressement: C’était en réalité, une entreprise digne du
-concours de ce père Yves d’Evreux; dont tout nous atteste la droiture et
-la sincérité.
-
-Le titre de lieutenant du Roy, avait été dévolu sans contestation à
-Razilly; celui-ci s’était réservé en même temps toute liberté d’action,
-et n’avait pas cessé de faire prévaloir les prérogatives de la communion
-qu’il professait. Partout où il se présenterait sur ces plages, la croix
-allait être plantée solennellement. Des missionnaires catholiques devait
-être emmenés d’Europe pour prêcher la foi aux Indiens. Ces conventions
-reçurent en effet une exécution si ponctuelle, qu’on ne trouve pas un
-seul passage, soit dans Claude d’Abbeville, soit dans Yves d’Evreux, qui
-laisse soupçonner, le moindre dissentiment se manifestant parmi les
-chefs de l’expédition.
-
-Fort du crédit dont il jouissait depuis longtemps à la cour, aidé
-d’ailleurs par les secours pécuniaires, d’une importance réelle, qu’il
-avait tirés de son association avec Nicolas de Harlay, seigneur de
-Sancy, baron de Molle et de Gros bois, l’amiral de Razilly était parvenu
-rapidement au but qu’il s’était proposé, en intéressant la Régente au
-succès d’une entreprise, approuvée d’ailleurs précédemment par Henri IV.
-Sur sa demande, Marie de Médicis écrivit au P. Léonard, qui gouvernait
-alors le grand couvent des capucins de la rue St. Honoré, et lui demanda
-en réclamant ses prières, quatre religieux, destinés à fonder un couvent
-de l’ordre dans l’île de Maragnan. Il faut bien le dire, le nord du
-Brésil, qui offre aujourd’hui toutes les ressources de la civilisation,
-apparaissait alors, même aux plus doctes de l’université de Paris, comme
-une région vouée à toutes les horreurs de la vie sauvage, et dont les
-cosmographes, quand ils s’en occupaient, exagéraient à dessein la
-barbarie, laissant d’ailleurs à l’imagination le champ complétement
-libre, et ne marquant aucune délimitation exacte, sur ces cartes
-informes, où Raleigh se plaisait naguère à évoquer tous les monstres du
-monde antique.
-
-Il n’y eut cependant pas un seul moment d’hésitation parmi ces
-religieux, lorsque le provincial eut fait lecture de la missive royale à
-l’heure où ils se trouvaient tous rassemblés dans le vaste réfectoire du
-monastère: quarante d’entre eux voulurent être choisis pour faire partie
-de cette périlleuse entreprise, et les documents officiels que nous
-avons sous les yeux, nous font connaître même l’espèce d’enthousiasme
-qui s’empara du couvent tout entier quand on connut la teneur du message
-des Tuileries. La plupart des pères du couvent s’offrirent dans un élan
-spontané pour desservir la mission nouvelle: le zèle des plus ardents
-dut être réprimé et le P. Léonard, d’accord avec le définiteur de
-l’ordre déclara aussitôt, qu’on se maintiendrait strictement dans le
-choix des quatre religieux demandés.
-
-Voici la liste de ces noms, dans l’ordre qu’ils devaient garder entre
-eux, et les rares historiens qui les mentionnent, se seraient évité
-quelques erreurs, si comme nous, ils avaient consulté les archives du
-couvent:
-
-Le très vénérable père Yves d’Evreux, supérieur[12].
-
- [12] On peut lire tout au long la lettre d’Obédience qui fut accordée
- au P. Yves dans la Chronologie historique des Capucins de la ville
- de Paris, p. 193, elle est en date du 27 août 1611, et commence
- ainsi: «_Venerando in Christo Patri Yvoni Ebroiensi predicatori
- ordinis fratrum minorum Sancti Francisci Capucinorum, frater
- Leonardus parisiensis ejusdem ordinis in Provincia parisiensi licet
- immeritus salutem in domino, in eo qui est nostra salus._»
-
-Le T. V. Claude d’Abbeville.
-
-Le T. V. P. Arcène (sic) de Paris.
-
-Le T. V. Ambroise d’Amiens.
-
-Les religieux choisis parmi leurs frères, s’étaient prosternés à genoux
-devant le P. Léonard, pour le remercier humblement de l’honneur auquel
-ils se trouvaient appelés; il leur fut annoncé que le voyage serait
-prochain: Dès l’heure même ils étaient prêts.
-
-Il n’y a nul doute, on le voit, sur la qualité du religieux auquel
-devait être confiée la direction des missions du Maranham. On a donc
-quelque peine à comprendre, pourquoi l’ancien gouverneur de la province,
-Berredo, qui fait autorité au Brésil, accorde le titre de supérieur à
-Claude d’Abbeville, dont la nomination dans le mouvement hiérarchique
-suit seulement celle du digne missionnaire appelé à diriger ses travaux.
-Il fallait certainement que le P. Yves eût acquis déjà dans l’ordre une
-renommée incontestable, pour qu’on le préférât aux trois religieux qui
-venaient de lui être adjoints. Tous trois ils étaient prêtres; comme
-lui, ils ont donné la preuve qu’ils possédaient une instruction solide,
-et le troisième d’entre eux, déjà fort avancé dans sa carrière, avait
-été à diverses reprises revêtu de certains emplois honorables qui
-attestaient la considération dont il jouissait auprès de ses supérieurs.
-Le P. Ambroise s’était d’ailleurs voué avec ardeur à toutes les œuvres
-de charité, durant les années calamiteuses qui avaient pesé sur la fin
-du siècle, et sa bonté active était si connue, ses prédications
-ferventes étaient si bien accueillies par le peuple, qu’on l’avait
-surnommé l’_Apôtre de la France_[13].
-
- [13] Ses restes reposent au Brésil; ce fut le seul des quatre
- missionnaires qui ne revit pas l’Europe. Le P. Ambroise d’Amiens
- avait fait d’excellentes études, et avait même brillé en Sorbonne;
- il allait prendre sa licence, pour se vouer à la magistrature ou
- simplement au barreau, lorsqu’il se décida en 1575 à entrer chez les
- Capucins; c’était un des premiers frères qui eussent habité le
- couvent de la rue St. Honoré et il y avait rempli à diverses
- reprises l’office de gardien. Il faut placer entre les années 1584
- et 1586, l’époque des courageux dévouements, où il brava les
- horreurs de la contagion pour secourir la population parisienne, qui
- lui décerna le surnom sous lequel on le connaissait. L’âge déjà
- avancé auquel il était parvenu aurait dû le faire exclure du voyage,
- à l’issue duquel il succomba, mais il est certain qu’on ne put
- résister à ses instances et qu’il mit tout en œuvre pour faire
- partie de la mission: il s’y rendit du reste d’une grande utilité.
- Voy. le ms. de la bibl. imp. intitulé: _Eloges historiques de tous
- les grands hommes et de touts les illustres religieux de la province
- de Paris_, fonds St. Honoré.
-
-Les lettres d’Obédience délivrées au P. Yves d’Evreux par ses supérieurs
-sont datées du 12 août 1611, et lui ordonnent d’aller s’embarquer à
-Cancale, où il sera reçu à bord du vaisseau amiral commandé par le
-lieutenant du roi Razilly.
-
-Le récit détaillé de la longue navigation qui devait conduire les
-missionnaires au Brésil, la séparation forcée de la flottille, les
-péripéties de ce voyage, qui dura près de cinq mois, et qui s’effectue
-aujourd’hui à jour fixe en moins de 25 jours; tout cela a été dit en
-termes précis et excellents par Claude d’Abbeville, dans la première
-partie de la narration et nous ne saurions le répéter ici. Ce que nous
-pouvons affirmer c’est que le P. Yves n’eut pas seulement à supporter
-les désagréments d’un voyage maritime, dont nous ne saurions guère nous
-représenter maintenant les difficultés, mais qu’aux soucis d’une
-installation déplorable, vinrent se joindre encore bien des fatigues
-imprévues et, une fois à terre, bien des douleurs poignantes; telles que
-celles que lui fit ressentir par exemple, la mort du digne P. Ambroise,
-puis les vives attaques d’une maladie, qui se renouvela jusqu’à son
-départ, et auxquelles il faillit succomber. Tout cela a été raconté,
-simplement, dignement, par le zélé missionnaire beaucoup mieux que nous
-ne saurions le faire ici.
-
-Ce qu’il ne dit pas, le pauvre moine dont l’exquise sensibilité et la
-résignation touchante se montrent en tant d’occasions, c’est le chagrin
-qu’il dut ressentir, quand il vit que le courage imprévoyant de M. de
-Pézieux, n’avait eu pour résultat que la mort déplorable de cet ami,
-sans que la vaillance de M. de la Ravardière en pût tirer nul avantage
-pour le maintien de la colonie; ce qu’il n’a pu nous raconter, c’est sa
-déchéance des fonctions de supérieur de la mission, qu’il dut apprendre
-avant même le triomphe des armes de Jeronymo de Albuquerque et
-l’expulsion définitive des Français. Pour expliquer cette circonstance
-dont le digne religieux ne fait nulle mention, il est indispensable de
-dire ici un mot de la situation administrative, dans laquelle se
-trouvait le grand couvent de la rue St. Honoré.
-
-En 1614, le père Léonard, si renommé parmi ses frères, avait cessé
-d’être provincial et ne devait être promu de nouveau à ces hautes
-fonctions qu’à la fin de l’année 1615. C’était le très vénérable Honoré
-de Champigny qui l’avait remplacé[14]; et l’on vante à bon droit les
-améliorations de toute nature, l’activité surtout dans la distribution
-des secours charitables, qui s’était introduite sous son gouvernement
-intérieur.
-
- [14] Le P. Honoré de Champigny mourut en odeur de sainteté dans le
- courant de 1621.
-
-A cette époque, un religieux étranger, originaire de l’Ecosse, et
-appartenant à une grande famille, fixait sur lui les regards de ses
-frères et l’on peut dire aussi ceux de la cour de France, le P. Archange
-de Pembroke, avait remplacé en quelque sorte le P. Ange de Joyeuse.
-Nommé provincial en 1609, et n’ayant pas cessé depuis ce temps de
-remplir des emplois importants, le capucin écossais avait été nommé
-après le départ du P. Yves, directeur des missions, _dans les Indes
-orientales et occidentales_. Les raisons qui firent abandonner plus tard
-l’expédition du Maranham se taisaient alors ou pour mieux dire
-n’existaient pas; Archange de Pembroke résolut de se rendre lui-même au
-Brésil et de donner une impulsion considérable à la petite mission
-emmenée quelques mois auparavant par François de Razilly. Pour cela, il
-fit choix de onze religieux, sur le zèle desquels il devait compter,
-mais dont les noms sont restés dans l’oubli, et parmi lesquels se
-trouvait un historien, aujourd’hui complétement perdu, dont il nous a
-été impossible de retrouver la Relation malgré les recherches les plus
-persévérantes continuées durant plusieurs mois à Paris, à Rouen et à
-Madrid[15].
-
- [15] L’indication de cet ouvrage nous a été conservée par Guibert et
- ne paraît ensuite dans aucune bibliographie spéciale. Bourdemare
- publia ses observations sous le titre de _Relatio de populis
- brasiliensibus_. Madrid, 1617, in-4. Léon Pinello parle du Fr. J.
- François de Burdemar (c’est l’orthographe dont il se sert), comme il
- parle d’Yves d’Evreux, probablement sur ouï-dire. Le livre des
- éloges affirme qu’il entreprit deux voyages en Amérique et qu’il
- vint mourir en qualité de _forestier_ dans un couvent de son ordre,
- en Espagne, un an environ après la publication de son livre. Nous
- supposons que l’expression dont se sert ici le biographe est
- purement et simplement la francisation du mot espagnol _forastero_,
- étranger.
-
-Le P. François de Bourdemare était du nombre de ces gentilshommes
-opulents, qui après avoir joui de toutes les superfluités de la fortune,
-éteignaient tout-à-coup dans un cloître ce que l’on appelait l’orgueil
-du siècle et les souvenirs mondains; veuf depuis quelques années, il
-avait abandonné ses richesses territoriales à son fils et il était venu
-ensevelir sa vie dans les monastères d’Orléans et de Rouen, d’où il
-était passé au couvent de la rue St. Honoré de Paris; là il donnait,
-dit-on, des preuves journalières d’une humilité qui dépassait de
-beaucoup à coup sûr, ce que l’on exigeait des membres de la communauté.
-Gentilhomme renommé naguère par son élégance, à cette époque de faste
-qui précéda le faste de Louis XIV, il ne portait plus que des vêtements
-rapiécés, il ajoutait encore par son abandon à la pauvreté de l’habit de
-capucin. Compléter le martyre, se vouer à la conversion des sauvages lui
-sembla la chose la plus naturelle et la plus enviable à la fois; cet
-homme dont la société avait été si recherchée, et dont l’instruction
-était si solide qu’il pouvait écrire un long ouvrage en latin, regarda
-comme un bienfait des définiteurs de l’ordre d’être envoyé dans une
-contrée à peu près déserte, où manquaient toutes les ressources de la
-vie; lui et Archange de Pembroke, dont la vie avait été plus brillante
-encore que la sienne s’embarquèrent le 28 mars 1614 avec dix autres
-moines, à bord du navire où commandait le brave de Pratz qui emmenait
-sur son navire 300 nouveaux colons et qui portait des secours à la
-Ravardière, dont on prévoyait sans doute à Paris, la situation
-difficile.
-
-Comblés des dons de ces seigneurs de la cour de Louis XIII, avec
-lesquels ils se trouvaient naguère en relations journalières, charmés
-surtout de transmettre à l’humble couvent du Maranham, les beaux
-ornements auxquels la duchesse de Guise avait travaillé de ses propres
-mains, ils partirent au Hâvre, et l’on peut dire que pour l’époque leur
-traversée fut une sorte de phénomène, ils ne mirent que deux mois et 15
-jours pour parvenir à la côte nord du Brésil, mais une fois entrés dans
-la baie de Guaxanduba, ils apprirent en quel état déplorable se
-trouvaient alors les affaires de la France dans ces contrées. Les
-missionnaires n’ignoraient point que leur institution les mettait pour
-ainsi dire à l’abri de ces revirements politiques, que le reste de
-l’expédition pouvait redouter (on ne pouvait les faire prisonniers par
-exemple); ils se rendirent en pompe au couvent de St. Louis, ils y
-portèrent les présents de la duchesse de Guise, mais ils n’y trouvèrent
-plus qu’un seul religieux, le P. Arsène de Paris[16], et encore était-il
-accablé de maladies. Plus malade que son unique compagnon, sachant sans
-doute qu’il était remplacé dans son ministère, comme supérieur du
-monastère naissant, Yves d’Evreux s’était embarqué très probablement à
-bord d’un des navires qui avait accompagné l’escadre; les documents que
-nous avons sous les yeux disent qu’en ce moment, il se trouvait réduit à
-l’inaction par une complète paralysie, suite probable des fatigues
-auxquelles l’avaient contraint ses travaux journaliers dans le fort.
-
- [16] Le P. Arsène de Paris, ne tarda pas lui-même à quitter le Brésil,
- mais son zèle pour les missions n’était point diminué, par la triste
- issue des affaires du Maranham; il passa au Canada, et prêcha les
- Hurons, après avoir converti les Tupinambas. Il fut même supérieur
- des missions de l’Amérique du Nord durant cinq ans; il vint mourir
- dans le grand couvent de Paris le 20 juin 1645, il comptait 46 ans
- de religion. Il est infiniment probable qu’il eut pour successeur en
- Amérique le P. Ange de Luynes gardien de Noyon, que nous voyons
- commissaire et supérieur des missions du Canada en 1646.
-
-Pour expliquer l’invasion lente mais continue de cette triste maladie,
-il suffit de se représenter d’ailleurs ce qu’était en réalité à ce
-moment la ville naissante de San Luiz. Bien que cette riante capitale
-soit considérée aujourd’hui à bon droit comme une des villes les plus
-salubres de l’Empire Brésilien, elle surgissait à peine alors du sein
-des forêts; les miasmes délétères qui s’échappent toujours des lieux
-récemment défrichés, l’absence absolue de certains médicaments
-énergiques au moyen desquels on combat aujourd’hui victorieusement les
-influences paludéennes, tout concourt à expliquer, comment le P. Yves
-d’Evreux ne put attendre l’issue de la guerre commencée et dans quelle
-nécessité il se vit de regagner l’Europe, pour ne pas devenir le fardeau
-de la mission, après en avoir été l’agent le plus actif et le soutien le
-plus dévoué.
-
-Rien ne nous a été raconté de la façon dont s’opéra son voyage, et nous
-ne savons pas même s’il se rendit à Paris, ou bien s’il alla demander un
-asile dans sa ville natale, au couvent de capucins[17], que l’ordre y
-avait fondé quelques mois seulement après son départ. Les archives de la
-ville d’Evreux, se taisent absolument sur ce point et ne contiennent
-rien, qui ait trait à la mission brésilienne; il faut désormais attendre
-d’un hazard imprévu, des documents biographiques dont on ne peut pas
-même soupçonner l’existence.
-
- [17] Le couvent des capucins de la ville d’Evreux ne fut érigé qu’en
- l’année 1612 «à l’extrémité d’un faubourg de la ville du côté du
- midy, en partie par les soins et par la libéralité de Jean le Jau,
- alors grand pénitencier et vicaire général du diocèse.» Voy.
- _Histoire civile et ecclésiastique du comté d’Evreux_, p. 365. M.
- l’abbé Lebeurier, dont on connaît les lumières et le zèle
- archéologique, a bien voulu faire toutes les recherches nécessaires
- sur le point qui nous occupe ici, elles ont été complétement
- infructueuses.
-
-L’historique de la seconde mission des capucins français au Maranham,
-complétement ignorée de Berredo et des autres écrivains portugais, ne
-nous laisse pas dans la même incertitude au sujet des missionnaires qui
-succédèrent à Yves d’Evreux et à ses compagnons[18]. Nous savons
-qu’arrivés dès le 15 juin devant la ville naissante, ils chantaient le
-_Te Deum_ le 22 du même mois, dans le couvent rustique qu’avaient
-commencé à édifier leurs prédécesseurs; mais nous n’ignorons pas, non
-plus, qu’ils prévoyaient dès lors, la ruine de la mission.
-
- [18] Le ms. que nous avons sous les yeux et qui rend compte
- sommairement du voyage d’Archange de Pembroke ne laisse pas voir
- assez clairement le nom de la localité qui reçut les missionnaires,
- pour que nous essayions de le reproduire, nous transcrivons
- néanmoins le récit du débarquement: «Quelques soldats allèrent à
- terre et trouvèrent divers obstacles qui ne nous pronostiquèrent
- rien de bon, c’estoit quelques Portugais et un prestre séculier, qui
- animoient les Indiens contre les François: il y eut de la batterie
- et nos soldats apprirent que les Portugais avoient dessein de
- s’emparer de la côte du Maragnan et y chasser les François, ce qui
- fit conjecturer à nos pères qu’ils n’y feroient pas grand fruict.»
- _Ms. du fonds des capucins de la maison rue St. Honoré._
-
-Nous ne savons point quels furent les actes du P. Archange, au couvent
-de St. Louis; mais il est à peu près certain qu’il n’imita dans son zèle
-ni le P. Yves d’Evreux, ni le P. Arsène de Paris; nous voyons même que
-ses efforts échouèrent parce que la division s’était mise, «parmi les
-choses de la colonie et que cela s’accrut encore avec l’arrivée des
-Portugais, qui se rendirent maîtres du pays.» Le pieux biographe dont la
-narration nous sert ici de guide, admet bien que le nouveau supérieur
-administra le baptême à 650 Indiens, mais il ajoute que sans doute ces
-pauvres sauvages ne restèrent pas longtemps fidèles à la religion qu’ils
-avaient embrassée et qu’ils retournèrent à leur idolâtrie; «le nombre
-des chrétiens sincères ne s’élevant pas au-delà de soixante, auxquels il
-faut joindre une vingtaine d’enfants.» Si l’on retrouvait une vie
-détaillée de l’aventureux moine écossais que signale le vieil écrivain
-de l’ordre, en la taxant de fort exagérée, on aurait probablement des
-renseignements plus détaillés sur sa mission en Amérique.
-Malheureusement ce livre, s’il existe dans quelque bibliothèque ignorée,
-est tout aussi rare que celui de François de Bourdemare et nous avons
-échoué dans les recherches multipliées que nous en avons faites pour en
-offrir un extrait à nos lecteurs[19].
-
- [19] Forcé de nous renfermer dans un cadre limité, nous ne pouvons
- donner que sommairement le récit des événements qui amenèrent
- l’abandon du Maranham par les Français. Tout fut décidé le 21
- novembre 1614 après la bataille où périt l’infortuné de Pézieux.
- Outre le grand mémoire publié au sujet de cette expédition par
- l’Académie des Sciences de Lisbonne, on trouvera les renseignements
- les plus étendus sur cette période de l’histoire du Maranham et sur
- ses missions par les Jésuites dans la vaste et précieuse publication
- du docteur A. J. de Mello Moraes. Elle est intitulée: _Corographia,
- Historica, Chronologica, Genealogica, nobiliaria e politica do
- emperio do Brasil_. (Voy. le T. 3, publ. en 1860.)
-
-Nous supposons toutefois, que le P. Archange de Pembroke, laissant
-plusieurs de ses missionnaires dans le couvent des capucins récemment
-édifié, effectua son retour en France, dès la fin de 1614 et qu’il fut
-ramené en Europe, par ce capitaine de Pratz, qui conduisait à Paris
-Gregorio Fragoso le propre neveu de Jeronymo de Albuquerque, chargé
-lui-même d’une mission diplomatique, qu’on allait discuter
-contradictoirement à Lisbonne. Rentré dans sa cellule du couvent de la
-rue St. Honoré, le P. Archange y oublia promptement le Brésil, il se
-mêla aux affaires politiques de son temps, les dignités de l’ordre
-vinrent le trouver de nouveau et il vécut dans le grand monastère,
-jusqu’au moment où Richelieu atteignit à l’apogée de sa puissance[20].
-
- [20] Sa mort est fixée dans les Obituaires de l’ordre, au 29 août
- 1632; c’est-à-dire en l’année où fut célébré le traité de
- Castelnaudary. Il y avait alors 47 ans qu’il était en religion; on
- lui donne toujours la qualification de religieux écossais, mais en
- réalité il appartenait à une famille galloise.
-
-Les amateurs de vieux voyages, ceux qui scrutent encore avec intérêt les
-souvenirs épars dont il faudrait composer l’histoire plus glorieuse
-qu’on ne le suppose de nos colonies, ne s’arrêteront pas à ces détails,
-ils voudront savoir comment le Maranham échappa aux efforts courageux du
-brave La Ravardière. L’histoire générale du Brésil, publiée en ces
-derniers temps par l’exact Adolfo de Varnhagen, leur répondra avec plus
-de précision encore, que le poète lauréat Southey. C’est là qu’ils
-pourront voir comment des forces portugaises ayant été expédiées dès le
-mois d’octobre 1612 pour chasser les Français de leur nouvel
-établissement, dont la cour de Madrid prenait ombrage, le mois de mai
-1613 ne s’était pas tout-à-fait écoulé que Jeronymo de Albuquerque
-partant du Ceará s’était déjà concerté avec Martim Soares, pour faire
-réussir l’expédition hérissée de difficultés dont il avait le
-commandement. Des renforts indispensables venus de Pernambuco sont mis à
-sa disposition et le 23 août le blocus de l’établissement français est
-commencé; le 19 novembre La Ravardière à la tête de deux cents
-fantassins et de 1500 Indiens attaque résolument ceux qui veulent le
-déloger de sa ville naissante; le brave de Pézieux succombe dans une
-tentative imprudente, pour n’avoir pas exécuté les ordres d’un chef plus
-expérimenté que lui. Les Portugais prennent à leur tour l’offensive et
-bientôt, malgré son habileté reconnue et sa valeur brillante, le chef de
-la nouvelle colonie se voit contraint de négocier un arrangement, qui
-renvoie devant les cours de Madrid et de Paris les parties
-belligérantes. Avant d’en venir à cette extrémité, La Ravardière a perdu
-cent hommes et a vu neuf des siens prisonniers. On peut dire que si sa
-résistance est celle d’un brave dont la renommée était faite, la
-conduite de ses rivaux a tout le caractère chevaleresque qu’on déployait
-alors si souvent dans les combats singuliers. Pourquoi faut-il, qu’après
-des conventions librement consenties, et quand le 3 novembre 1614, La
-Ravardière a remis solennellement le fort de San Luiz à Alexandre de
-Moura, un acte déloyal ternisse cette campagne noblement terminée. La
-Ravardière, en effet, quitte dès lors le Maranham et suit Alexandre de
-Moura à Pernambuco, mais c’est bientôt pour être dirigé sur Lisbonne, où
-il subit au fort de Belem une captivité étroite qui ne dure pas moins de
-trois ans[21].
-
- [21] D’ordinaire les historiens taisent cette dernière circonstance;
- nous ne la voyons même rappelée sommairement et sans commentaires
- que dans la collection diplomatique (le _quadro elementar_) du
- vicomte de Santarem. La lettre autographe, qui constate la captivité
- de La Ravardière existe à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où
- nous en avons pris connaissance. Elle contraste, il faut le dire,
- avec ce qui s’était passé un an auparavant, dans le camp de Jeronymo
- de Albuquerque. Cette lettre écrite d’un style fort modéré est
- adressée à M. de Puysieux. (Voy. fonds franc. No. 228--15, p. 197)
-
-On le voit par cet exposé sommaire, la ville de San Luiz, la capitale
-florissante d’une des provinces les plus riches du Brésil, est une cité
-d’origine absolument française; et la chambre municipale l’a
-heureusement si bien compris, qu’elle a récemment relevé de leur ruine
-les modestes édifices qui datent de cette époque: il y a là, à la fois,
-absence de patriotisme étroit et sentiment de bon goût. Mais revenons au
-livre charmant, dont nous devons surtout nous occuper, faisons connaître
-le sort bizarre qui l’attendait en France. Nous évoquerons ensuite avec
-le bon moine, quelques souvenirs dont peut se colorer la poésie.
-
-Moins malheureux en apparence, que ce Jean de Lery qu’on a si bien
-caractérisé, en l’appelant le Montaigne des vieux voyageurs[22], Yves
-d’Evreux n’avait pas vu son manuscrit égaré durant quinze ans, une
-mésaventure plus complète, plus absolue l’avait frappé. Expédié aux
-supérieurs de l’ordre, ce livre, qui complétait celui de Claude
-d’Abbeville fut détruit avant son apparition. Imprimé chez François Huby
-dans les ateliers duquel s’était déjà éditée la relation de son
-compagnon, il avait été complétement lacéré. François Huby, nous le
-disons ici avec regret s’était en cette occasion laissé séduire et,
-oubliant les devoirs imposés à sa profession, n’avait pas craint de
-devenir l’instrument d’une préoccupation politique des plus mesquines.
-Selon toute probabilité, la raison qui faisait retenir La Ravardière au
-fort de Belem, conduisait les mains sacriléges qui détruisaient rue St.
-Jacques, le volume précieux dans lequel on exposait avec une si
-admirable sincérité, les avantages que devait produire à la France
-l’expédition de 1613. Mais entre l’impression du voyage de Claude
-d’Abbeville et celle du livre qui en est la suite nécessaire, un
-événement d’une haute portée politique s’était produit. Le mariage d’une
-princesse espagnole avec Louis XIII encore enfant avait été
-définitivement résolu[23]; et tout un parti, dans la cour de France,
-avait un singulier intérêt à étouffer ce qui pouvait porter quelque
-ombrage à la maison d’Espagne. Les projets de conquête dans l’Amérique
-du sud, cessaient tout-à-coup de trouver des partisans. Dès lors même on
-dut employer tous les moyens pour faire oublier un projet de conquête,
-dont avec le temps l’Espagne s’était inquiétée: et la relation écrite
-d’un style si modéré, qui racontait simplement les incidents d’une
-mission lointaine, fut vouée à un complet anéantissement.
-
- [22] Je me plais à rappeler ici une aimable expression du savant
- Auguste de St. Hilaire. Lery avait effectué comme on sait son voyage
- à Rio de Janeiro au temps de Villegagnon, c’est-à-dire en 1556. La
- première édition de ce récit charmant ne parut qu’en 1571. Notre
- Yves d’Evreux, qui a par le style tant de points de contact avec cet
- écrivain avait-il lu son livre? Nous ne voyons rien en lui, qui
- puisse faire conclure pour l’affirmative. Les éditions du Voyage de
- Lery, se multiplièrent cependant à tel point, qu’il y en eut une
- cinquième et dernière en 1611.
-
- [23] Ce projet d’une double alliance entre les deux couronnes, datait
- déjà de 1612, il fut annoncé officiellement le 25 mars, de la même
- année, et l’on sait qu’il ne s’effectua que trois ans plus tard. Le
- départ des missionnaires avait eu lieu déjà le 19 mars. Les
- fiançailles du roi de France avec l’infante ne préoccupaient pas
- encore les esprits comme ils les préoccuperont par exemple en 1615.
- Tous les faits relatifs à l’alliance des deux royaumes, sont
- consignés longuement dans le livre suivant: _Inventaire général de
- l’histoire de France par Jean de Serre, commençant à Pharamond et
- finissant à Louis XIII_. Paris, Mathurin Henault, in-18. (Voy. le T.
- VIII.)
-
-Au moment où cet acte arbitraire s’effectuait, un seul homme en France,
-porta un intérêt réel à l’œuvre et à son auteur. François de Razilly
-n’était pas tombé heureusement dans la captivité qui paralysait tous les
-efforts de La Ravardière; on peut dire même qu’il n’avait pas perdu de
-vue, un seul moment, les avantages que son pays pouvait tirer d’une
-colonie dont il avait dirigé les premiers efforts. Sachant que le volume
-dû au père Yves d’Evreux allait être détruit complétement, bien qu’il
-fût imprimé dans son intégrité; il se transporta à l’imprimerie de Huby,
-pour s’y faire remettre un exemplaire du livre; soit qu’il n’eût pas mis
-assez de promptitude dans ses démarches, soit que la destruction de
-l’œuvre fût commencée, les feuilles qu’il parvint à se faire délivrer,
-ou qu’un de ses agents se procura _par subtilz moyens_, ne purent être
-réunies sans qu’on eût à déplorer la perte de divers fragments; des
-lacunes assez importantes, ne permirent point d’en former un exemplaire
-complet. L’amiral fit imprimer sa protestation, autre part, sans aucun
-doute, que dans les ateliers de la rue St. Jacques, il la joignit au
-livre qu’il fit relier magnifiquement aux armes de la maison de France,
-et il alla le porter, non pas à Marie de Médicis, l’ancienne protectrice
-de la colonie du Maranham, mais à Louis XIII. Le roi enfant s’était fort
-amusé l’année précédente des trois pauvres Sauvages Tupinambas, dont il
-avait été le parrain, ses souvenirs même étaient assez vifs, pour qu’il
-crayonnât de temps à autre les ornements grotesques dont nos brésiliens
-prétendaient s’embellir[24]; il lut peut-être quelques pages du beau
-volume que Razilly venait de lui offrir, mais à cela se borna sans
-doute, l’intérêt qu’il lui accorda. Richelieu n’était pas encore
-surintendant de sa marine, les projets de navigations lointaines
-sommeillaient à la cour pour bien des années. Le livre du P. Yves,
-accolé à celui du P. Claude, dont il était la suite, fut déposé sur les
-rayons de la bibliothèque et tout le monde l’y laissa dormir. Ce fut là
-au temps du digne Van-Praet, au début de l’année 1835, que l’auteur de
-cette notice eut le bonheur de le rencontrer. Il serait oiseux de
-raconter ici de quelle surprise fut frappé l’heureux découvreur à la
-lecture de ce récit aimable, si sincère dans ses moindres détails, si
-précieux par ses utiles renseignements. Pour faire comprendre sa valeur,
-il suffit de dire, que notre bon missionnaire était demeuré deux ans, où
-son vénérable compagnon n’avait vécu que quatre mois à peine. Yves
-d’Evreux figura dès lors dans une série d’articles, que publiait la
-Revue de Paris, sur _les vieux voyageurs français_, et certes il parut
-sans désavantage à côté de ce P. du Tertre, que Châteaubriand a nommé
-d’une façon si juste, le Bernardin de St. Pierre du dix-septième siècle.
-
- [24] On a pu voir, il y a quelques mois, chez un marchand de
- curiosités de la rue du petit Lion un dessin attribué à Louis XIII
- enfant et qui représentait bien évidemment la figure d’un Tupinamba
- ornée de peintures bizarres.
-
-Cet article, dont le moindre défaut sans doute était d’être trop peu
-développé forma en la même année une mince brochure publiée chez
-Techener et promptement épuisée. Yves d’Evreux ne fut plus dès lors
-complétement inconnu aux amateurs de vieux voyages, aux hommes de goût
-même, qui recherchent curieusement les écrivains oubliés, avant-coureurs
-du grand siècle. Préoccupé plus qu’on ne le croit en Europe de ses
-poétiques traditions et de ses gloires naissantes, le Brésil salua le
-nom du vieux voyageur et lui donna un rang parmi les hommes trop peu
-connus qu’on doit interroger sur ses origines. L’empereur D. Pedro,
-qu’on doit ranger parmi les bibliophiles les plus éclairés et dont on
-connaît le goût pour les raretés bibliographiques, qui jettent quelque
-jour sur les antiquités de son vaste empire, en fit faire une copie, son
-exemple fut imité! L’unique exemplaire de la bibliothèque impériale fut
-lu et relu; une phalange d’écrivains habiles et zélés qui ont exhumé du
-néant l’histoire de leur beau pays, l’appelèrent en témoignage de leurs
-assertions, Adolfo de Varnhagen, Pereira da Sylva, Lisboa, l’auteur du
-Timon, et en dernier lieu le savant Caetano da Sylva, le citèrent parmi
-les meilleures autorités qu’on pût invoquer sur les croyances indiennes
-et contribuèrent singulièrement à le faire sortir de son obscurité.
-
-La France n’avait pas attendu ces témoignages d’estime pour assigner au
-P. Yves d’Evreux, la place qu’il méritait. Si Boucher de la Richarderie
-n’avait pas même prononcé son nom en rehaussant de tout son pouvoir
-celui de Claude d’Abbeville, M. Henri Ternaux Compans l’avait destiné à
-augmenter sa précieuse collection des voyageurs qui ont fait connaître
-l’ancienne Amérique. M. d’Avezac le cite avec honneur et fait ressortir
-ses qualités.
-
-Tous ces témoignages d’admiration pour l’humble écrivain, qui sacrifia
-sans murmure son œuvre, n’ont malheureusement pas eu pour résultat de
-faire sortir sa vie de l’obscurité qui la voile, et nous ne savons en
-vérité sur quelles autorités se fonde un savant bibliographe, quand il
-le fait vivre jusqu’en l’année 1650[25].
-
- [25] La plus grande obscurité règne en général sur la biographie de
- ces vieux voyageurs devenus tout-à-coup si importants au point de
- vue historique. Le vénérable Eyriès que nous citons parfois est bien
- peu fondé dans son assertion par exemple, lorsqu’il affirme que
- Claude d’Abbeville poussa sa carrière jusqu’en 1632. Les mss. de la
- maison St. Honoré le font mourir à Rouen dès l’année 1616, après 23
- ans de religion. Il n’est pas exact non plus de lui attribuer la vie
- de la bienheureuse Colette vierge de l’ordre de Ste. Claire. Ce
- livre parut en 1616 in-12 et en 1628 in-8; les initiales qu’il porte
- au titre auraient pu faire éviter cette méprise, peu importante, il
- est vrai. L’opuscule dont nous parlons se trouve à la bibliothèque
- de l’Arsenal, où nous avons été à même de l’examiner.
-
-En présence d’un volumineux manuscrit de la bibliothèque impériale nous
-avons pu croire une seule fois que tous nos doutes sur les points
-principaux de la biographie de notre écrivain allaient être enfin
-éclaircis, il n’en a rien été. Les _Eloges historiques de tous les
-grands hommes et tous les illustres religieux de la province de Paris_
-ne renferment malheureusement que les notices relatives aux religieux de
-St. Honoré, de Picpus et de St. Jacques[26]. Il est dit même dans le
-cours de l’ouvrage que le P. Pascal d’Abbeville[27] ayant séparé sa
-province de la province de Normandie en 1629, il ne faut point chercher
-dans ce recueil les noms des religieux qui n’habitèrent pas Paris.
-
- [26] Ce recueil vraiment curieux, commencé le 18 novembre 1709, se
- composait jadis de 3 vols. in-4., le T. 1er malheureusement égaré
- contenait les _Annales de la Province_, sa perte nous a privé
- probablement de quelques détails précieux sur la mission du P. Yves;
- il est inscrit sous ce numéro: _Capucins de la rue St. Honoré_ 4
- (Ter.).
-
- [27] Le P. Paschal d’Abbeville fut élu au couvent de la rue St. Honoré
- 19me provincial; la division qu’il opéra en 1629, eut lieu
- probablement par suite du nombre croissant des religieux dans les
- trois couvents de Paris.
-
-C’est un fait que l’on a trop complétement mis en oubli, que
-l’excitation toute littéraire qui se fit sentir en France à deux
-reprises diverses, lors de l’arrivée sur notre sol des Sauvages
-brésiliens qu’on vit à soixante ans de distance débarquer soit à Rouen,
-soit à Paris. Ces apparitions successives d’Indiens, qui sont d’ailleurs
-suivies toujours de relations remarquables, provoquent évidemment dans
-les esprits, un retour vers les beautés primitives de la nature, qui
-n’est ni sans charme, ni sans grandeur. Notre Montaigne ne lui échappe
-pas, et il le témoigne par quelques paroles pleines de grâce, à propos
-d’une chanson brésilienne. Les deux plus grands poëtes de ces temps-là,
-si divers et si rapprochés cependant, s’en émeuvent au point de
-consacrer une attention toute particulière à ces habitants des grandes
-forêts, mêlés fortuitement aux gens de la cour de France et dont ils se
-prennent à envier les joies paisibles et surtout l’insoucieuse
-existence. Ronsard ne veut pas que ces hommes qui lui rappellent ce que
-fut le monde à son origine, perdent rien de leur heureuse innocence, et
-il adjure même ceux qui les vont visiter de ne point échanger
-l’ignorance où ils vivent contre les soucis de la civilisation[28].
-Malherbe en entretient longuement à son tour le docte Peiresc; il en
-fait l’objet de plusieurs de ses lettres, c’est sur leurs traces, qu’il
-faut chercher la paix et la joie. Leurs danses ont inspiré les raffinés
-de la cour, et l’un des plus habiles artistes de Paris a fait sur leurs
-airs une sarabande d’un goût merveilleux, dont le poète envoie une
-copie[29]. Nous pourrions encore citer d’autres exemples de ce subit
-engouement pour l’indépendance des pauvres Indiens et surtout pour le
-magnifique pays qu’ils habitent. Selon ces poètes, en tête desquels il
-faut mettre du Bartas[30], c’est à cette source vivifiante, que peut se
-renouveler par des comparaisons nouvelles, une verve prête à tarir. Sans
-aucun doute, tous ces vieux voyageurs trop complétement oubliés durant
-un siècle, exercèrent une réelle influence sur leur temps et plus tard,
-comme on peut s’en convaincre en relisant Chateaubriand, la naïveté de
-leurs récits, la fraîcheur de leurs peintures, inspirèrent les grands
-écrivains qui songeaient déjà dans leurs descriptions à sortir des types
-convenus et à émouvoir par la vérité.
-
- [28] On ne connaît pas généralement ces vers de Ronsard, ils
- s’adressent au fondateur de la France antarctique, à ce changeant
- personnage, tour-à-tour huguenot et fervent catholique, dont Lery
- fuit les sévérités excentriques, jusqu’au plus profond des forêts:
-
- Docte Villegaignon tu fais une grand’ faute,
- De vouloir rendre fine une gent si peu caute,
- Comme ton Amérique, où le peuple incognu
- Erre innocentement tout farouche et tout nud,
- D’habits tout aussi nud, qu’il est nud de malice,
- Qu’il ne cognoist les noms des vertus ni des vices
- De Sénat ny de Roy, qui vit à son plaisir,
- Porté de l’appétit de son premier désir:
- Et qui n’a dedans l’âme ainsi que nous emprainte
- La frayeur de la loy qui nous fait vivre en plainte:
- Mais suivant sa nature est seul maistre de soy,
- Soy mesme est sa Loy, son Sénat et son Roy.
- Qui de coutres trenchans la terre n’importune
- Laquelle comme l’air à chacun est commune
- Et comme l’eau d’un fleuve est commun tout leur bien
- Sans procez engendrer de ce mot _tien_ et _mien_.
- Pour ce laisse les là ne romps plus (je te prie)
- Le tranquille repos de leur première vie.
- Laisse les (je te prie) si pitié te remord
- Ne les tourmente plus et t’enfui de leur bord.
- Las! Si tu leur apprends à limiter la terre,
- Pour agrandir leurs champs, ils te feront la guerre
- Les procez auront lieu, l’amitié défaudra
- Et l’aspre ambition tourmenter les viendra
- Comme elle fait ici, nous autres pauvres hommes
- Qui par trop de raisons trop misérables sommes:
- Ils vivent maintenant en leur âge doré.
-
- Le poète, en continuant ses conseils finit par dire: comme Rousseau
- _Je voudrois vivre ainsy_.
-
- [29] Voy. la Correspondance et la Collection Peiresc.
-
- [30] Cet écrivain aimable en donne une preuve, dans son poème de la
- première semaine qui ne fut imprimé qu’en 1610 bien que l’auteur fût
- déjà mort en 1599.
-
- Déjà l’ardent Cocuyes és Espagnes nouvelles,
- Porte deux feux au front et deux feux sous les ailes
- L’aiguille du brodeur aux rais de ces flambeaux
- Souvent d’un lit royal chamarre les rideaux:
- Au rais de ces brandons, durant la nuit plus noire
- L’ingénieux tourneur polit en rond l’yvoire,
- A ces rais l’usurier recompte son trésor,
- A ces rais l’escrivain conduit sa plume d’or.
-
- Le lampyre que les indiens des Antilles nommaient _Cocuyo_ fut
- partout comme on voit la grande merveille du XVIme siècle. Le P. du
- Tertre lui a consacré quelques lignes charmantes.
-
-Yves d’Evreux n’est pas seulement un peintre habile, un conteur naïf,
-c’est un observateur clairvoyant des mœurs d’une race pour ainsi dire
-éteinte, qu’on ne saurait trop souvent consulter. Pour ne choisir qu’un
-exemple parmi ceux qu’il offre en si grand nombre, il est le seul qui
-nous décrive de véritables idoles modelées en cire par les Indiens ou
-sculptées dans le bois. Hans Staden, Thevet, Lery et même Gabriel Soares
-si explicites sur le culte du Maraca, se taisent sur celui qu’on rendait
-alors à ces statuettes grossièrement façonnées, sans doute, par les
-habitans nomades des grandes forêts, mais qui n’en constitue pas moins
-un commencement dans la pratique naissante de l’art; il dit de la façon
-la plus précise comme on le pourra voir aisément: «Cette perverse
-coustume prenoit accroissement et s’enhardissoit ès villages proches de
-Juniparan.» Puis il ajoute, que son compagnon le R. P. Arsène, trouvait
-au destour des bois de ces idoles... Or, on peut tirer de ce passage une
-induction curieuse et qui n’est pas sans importance pour l’archéologie
-future d’un grand empire, c’est qu’au début du XVIIe siècle un
-changement notable s’était opéré déjà dans les idées religieuses du
-grand peuple de la côte. Sans doute à cette époque les Piayes avaient vu
-des statues dans les églises qu’on édifiait de toutes parts sur le
-littoral: avec la merveilleuse facilité d’imitation que possèdent les
-Indiens, déjà à la fin du XVIe siècle, ils avaient personnifié
-quelques-uns des nombreux génies dont ils peuplaient leurs forêts. Ces
-premières idoles, furent malheureusement taillées dans le bois; nulle
-d’entre elles que nous sachions n’a été conservée par les musées
-ethnographiques du nouveau monde, qui de toutes parts, commencent à se
-fonder; elles existaient cependant en assez grand nombre. Arrivés dans
-le voisinage du fleuve des Amazones, les Tupinambas étaient entrés en
-relation d’idées avec des peuples indigènes infiniment plus civilisés
-qu’eux; la puissante nation des Omaguas par exemple, dont les tribus
-venaient des régions péruviennes, pouvait avoir exercé son influence sur
-l’art grossier, dont on trouva parmi eux de si curieux _specimen_. Il
-est à remarquer que ces faits importants, sont en général absolument
-négligés par les historiens portugais. Ce n’est pas une gloire médiocre
-pour notre vieille littérature, que d’avoir produit des écrivains assez
-observateurs pour en faire l’objet d’une étude attentive.
-
-Parmi ceux qui se mêlèrent à ces nations malheureuses, au début du XVIIe
-siècle, nous ne connaissons à vrai dire qu’un seul voyageur portugais,
-dont les récits charmants doivent être placés à côté de ceux de Jean de
-Lery et du P. Yves d’Evreux[31]. C’est ce Fernand Cardim, qui était
-encore supérieur des jésuites en 1609 et qui visita les Indiens du sud,
-après avoir longtemps administré les Aldées d’Ilheos et de Bahia. Bien
-que ce missionnaire ne puisse nullement se comparer pour l’importance
-des documents qu’il renferme à Gabriel Soares[32], auquel il faudra
-toujours recourir dès que l’on prétendra avoir une idée exacte des
-nationalités indiennes et de la migration des tribus, il est surtout par
-son style, de la parenté de notre vieil écrivain; il a comme lui un
-abandon de préjugés, qui lui fait aimer les Sauvages et un charme
-d’expression qui peint admirablement l’Indien dans son Aldée, en nous
-révélant surtout la grandeur naïve de son caractère.
-
- [31] _Narrativa epistolar de uma Viagem e missão jesuitica pela Bahia,
- Porto Seguro, Pernambuco, Espirito Sancto, Rio de Janeiro_ etc.
- _Escripta em duas Cartas ao Padre Provincial em Portugal_. Lisboa,
- 1847, in-8.
-
- [32] _Tratado descriptivo do Brasil em 1587_ etc. Rio de Janeiro,
- 1851, in-8. Ces deux ouvrages ont été exhumés par M. Adolfo de
- Varnhagen, l’historien si connu du Brésil. Ce dernier ouvrage dont
- un ms. se trouve à la bibliothèque impériale de Paris est reproduit
- également par son habile éditeur, dans la _Revista trimensal_.
- Gabriel Soares, périt en 1591 sur une côte inhospitalière, à la
- suite d’un déplorable naufrage, c’est presque, comme on le voit, un
- contemporain d’Yves d’Evreux.
-
-La relation du P. Yves d’Evreux n’ajoute pas seulement un document d’une
-importance réelle à l’histoire du Brésil, elle n’est pas uniquement
-destinée à constater les faits qui succédèrent à la fondation de San
-Luiz, aux yeux des Français, elle doit avoir encore un autre genre de
-mérite. Par la naïveté élégante de sa diction, par la couleur habilement
-ménagée de son style, par la finesse de ses observations, on pourrait
-dire aussi par le sentiment exquis des beautés de la nature qu’elle
-révèle chez son auteur, elle appartient à la série des écrivains
-français, qui continuent l’époque de Montaigne et qui font présager le
-grand siècle. Yves d’Evreux, si on eût été à même de le lire, eût exercé
-sur son temps, l’influence qu’avait eue quelques années auparavant Jean
-de Lery, qui décrivait des scènes analogues à celles qu’on le voit si
-bien peindre. Moins habile écrivain que lui, Claude d’Abbeville continua
-cette influence littéraire.
-
-Si dans la retraite qu’il s’était choisie, et que nous supposons, non
-sans quelque raison, avoir été ou Rouen ou Evreux, ou même le bourg de
-St. Eloi, le P. Yves apprit quel avait été définitivement le sort de ses
-chers indiens, son âme en dut être profondément contristée. Après
-l’expulsion des Français, Jeronymo de Albuquerque avait été nommé
-_Capitão mór_ du Pará, tandis que Francisco Caldeira Castello Branco
-était désigné pour continuer les découvertes et les conquêtes vers les
-régions du Pará. Ce fut des efforts combinés de ces deux officiers que
-résulta la fondation définitive de la riante cité de San Luiz et dans le
-même temps celle de Belem.
-
-Ces deux villes s’élevèrent pacifiquement et sans que les Indiens
-missent d’opposition à leur construction. Bien loin de là, ils prêtèrent
-leur concours aux travaux considérables qu’elles exigeaient, et
-plusieurs d’entre eux accompagnèrent même un officier nommé Bento Maciel
-sur les rives du Rio Pindaré, à la recherche des immenses richesses
-métalliques qu’on supposait à tort exister sur ses bords; expédition
-fatale, qui n’eut pas d’autre résultat que l’anéantissement des
-Guajajaras.
-
-Les Tupinambas ne commettaient plus sans doute d’hostilités contre les
-Portugais et ils vivaient sous la direction de Mathias d’Albuquerque, le
-fils du gouverneur, mais ils n’en regrettaient pas moins vivement leurs
-anciens alliés. Ils n’occupaient plus le voisinage immédiat de la cité
-nouvelle, c’était dans le district de Cumá que se groupaient leurs
-nombreuses Aldées. Un jour que le chef européen qui les surveillait
-s’était absenté pour rejoindre son père qui l’avait mandé auprès de sa
-personne, quelques Indiens arrivés du Pará passèrent par Tapuytapera.
-Ils étaient porteurs de lettres qui devaient être remises au Capitão mór
-de San Luiz. Un Tupinamba converti au Christianisme et que l’on appelait
-Amaro, profita du passage de ses compatriotes pour mettre à exécution un
-épouvantable projet. S’emparant de l’une des lettres, que portait l’un
-de ses compatriotes, il la déploya et feignit de la lire[33], puis
-s’adressant aux chefs, il leur déclara que le contenu de ce message
-n’était autre chose qu’une abominable trahison ourdie par les Portugais,
-ceux-ci avaient résolu, osa-t-il affirmer, de les rendre tous esclaves.
-Un épouvantable massacre durant lequel périrent sans exception tous les
-blancs fut le résultat de cette ruse indienne que les événements
-précédents ne rendaient que trop facile à réaliser. Le bruit d’un
-incident pareil gagna bientôt le littoral. Mathias d’Albuquerque se
-porta résolument sur les lieux et vengea ses compatriotes en exterminant
-sans pitié les Tupinambas.
-
- [33] Berredo affirme que cet Indien était un ami dévoué des Français.
- Mais le _Jornal de Timon_ mieux informé, nous révèle le nom de ce
- terrible sauvage, il s’appelait Amaro, et il avait été élevé dans
- les missions du sud. Par conséquent il ne pouvait y avoir contracté
- une grande tendresse pour les Français. Pour ourdir son affreux
- stratagème, il suffisait bien de la haine conçue par certains
- Indiens contre ceux qui asservissaient leur pays, il n’était pas
- nécessaire d’être originaire de Rouen ou bien de la Rochelle.
-
-Alors les tribus éloignées s’excitent entre elles, à former une alliance
-indissoluble; un esprit implacable de vengeance anime maintenant ces
-sauvages naguère si paisibles et si disposés à embrasser la foi
-nouvelle, que leur avait prêchée Yves d’Evreux. Les Aldées lointaines se
-soulèvent spontanément. Jeronymo d’Albuquerque expédie des troupes
-aguerries contre les Indiens, la mort et l’incendie remplacent les fêtes
-auxquelles on s’était livré naguère avec tant d’abandon. Trois ans
-s’étaient écoulés à peine cependant depuis le départ des capucins
-français; on était arrivé au commencement de 1617. La ville de San Luiz
-do Maranham bâtie avec activité, commençait à prendre l’aspect d’une
-cité européenne. Cet accroissement rapide ne pouvait manquer d’inquiéter
-les sauvages, ils étaient devenus clairvoyants: contraints à abandonner
-le sud du Brésil, pour trouver les grandes forêts au sein desquelles ils
-avaient espéré recouvrer leur indépendance, ils n’avaient plus
-maintenant qu’une pensée, c’était la destruction complète d’une race
-envahissante que leurs ancêtres n’auraient pu chasser. Les chefs
-Tupinambas formèrent une ligue des bords solitaires du Cumá à ceux de
-l’Amazone; on allait marcher secrètement vers la colonie nouvelle et, à
-un jour convenu, tous les habitans devaient en être exterminés. Il n’y
-avait plus guère d’Indien, alors, qui ne bravât sans terreur les
-décharges de la mousqueterie.
-
-Pendant que ce projet s’ourdissait et que l’on songeait à en poursuivre
-l’exécution, Mathias d’Albuquerque était sans défiance à Tapuytapera,
-avec un petit nombre de soldats; c’en était fait de lui et des hommes
-qu’il commandait, lorsqu’il se trouva un traître parmi les indigènes; le
-complot des chefs fut découvert au commandant portugais, celui-ci ne se
-laissa pas intimider par le nombre des ennemis redoutables qu’il avait à
-combattre, il leur livra une première bataille et les repoussa à
-cinquante lieues de là, aidé dans cette action audacieuse par un
-officier plein de bravoure que l’on nommait Manuel Pirez.
-
-L’antagoniste de Razilly et de La Ravardière vivait encore, mais il
-était bien près à cette époque de finir sa carrière; fixé à San Luiz
-dans la cité naissante, il put aider son fils de ses avis et des forces
-qu’il tenait en réserve. Mathias d’Albuquerque ne se laissa pas effrayer
-par les difficultés de tout genre que rencontrait sa petite armée dans
-ces immenses solitudes; il battit partiellement les Indiens et le 3
-février 1617, il remporta sur eux une victoire complète, ils furent
-repoussés dans la profondeur des forêts. Alors seulement, le vieux
-général rentra à San Luiz, les tribus les plus redoutables venaient
-d’être exterminées; et ce qu’il venait d’accomplir dans ces déserts,
-Francisco Caldeira le faisait à son tour dans les solitudes du Pará, où
-s’élevait la cité de Belem.
-
-Ce n’était pas à coup sûr ce qu’avaient rêvés Yves d’Evreux et ses trois
-compagnons, pour le Maranham: ils en avaient fait en leur âme le séjour
-d’une société nouvelle, où tous ces cœurs simples allaient se réunir à
-eux, pour célébrer un Dieu de paix. Des ordres de massacre remplaçaient
-les jours de prière; une solitude effrayante s’était faite autour des
-colons. Il y aurait cependant une sorte d’injustice à le taire; les
-religieux qu’avaient amenés avec lui Jeronymo d’Albuquerque, avaient
-continué l’œuvre des missionnaires français. Comme Yves d’Evreux et
-comme le P. Claude d’Abbeville, F. Cosme de San Damian et F. Manoel da
-Piedade, appartenaient à l’ordre des capucins dès l’année 1617,
-c’est-à-dire au moment où sévissait la guerre et quand Bourdemare
-publiait son livre; ils demandaient à la cour de Madrid des religieux
-infatigables, endurcis à toutes les fatigues et capables de les aider.
-Le 22 juillet quatre nouveaux religieux arrivaient dans ces régions,
-mais ce n’était pas au petit couvent de San Luiz qu’ils étaient
-destinés, ils restèrent aux environs de Belem et commencèrent les
-conversions du Pará[34].
-
- [34] Voy. Berredo, _Annaes historicos do Maranham_, voy. également _O
- Jornal de Timon_ (M. Lisboa). Lisbonne, 1858, No. 11 et 12. Cet
- écrivain fixe l’époque de la mort de Jeronymo de Albuquerque, à
- l’année 1618; son fils Antonio de Albuquerque, lui succéda dans le
- gouvernement de la province.
-
-Il est toutefois bien incertain, que ces faits historiques, auxquels il
-faut accorder désormais une place si importante dans les annales du
-Brésil, soient jamais parvenus aux oreilles des missionnaires dévoués
-qui avaient bravé tant de fatigues pour convertir les Indiens; pendant
-plus de deux siècles, l’Europe y demeura complètement indifférente, et
-ce ne fut même qu’une vingtaine d’années après leur accomplissement
-qu’on vit les capucins du grand couvent de Paris reprendre
-courageusement l’œuvre de leurs prédécesseurs[35]: à cette époque, Yves
-d’Evreux était bien près d’avoir accompli sa carrière si, pour lui déjà,
-ce dur pèlerinage n’était fini.
-
- [35] En 1635 des missionnaires de l’ordre des capucins partent pour la
- Guyane. Leurs travaux sont consignés dans les mss. légués par le
- grand couvent de Paris.
-
-Tout était consommé d’ailleurs pour les peuples un moment nos alliés
-fidèles, auxquels il avait tenté de porter les lumières de l’Evangile.
-Déjà, ils s’étaient retirés sur les bords déserts du Xingú, du Tocantins
-et de l’Araguaya. Et c’est là, bien loin des colons européens qu’ils se
-sont perpétués sous les noms connus à peine des _Apiacas_, des _Gés_,
-des _Mundurucus_, si redoutés jadis, si peu craints aujourd’hui et
-d’ailleurs favorisés par une administration humaine[36]. Ces possesseurs
-primitifs du Brésil parlent encore dans sa pureté l’idiome des Tupis,
-dont le P. Yves nous a conservé quelques vestiges comme Thevet et
-surtout Jean de Lery l’avaient fait avant qu’il ne rassemblât
-laborieusement les éléments de son livre. C’est sur les bords de ces
-grands fleuves que nous avons nommés que tant de tribus décimées ont été
-observées il y a quarante ans par l’illustre Martius. Mais le savant
-voyageur ne se plaindrait plus aujourd’hui que nul ne soit allé
-recueillir les souvenirs expirants dont ces Indiens sont demeurés les
-dépositaires. Lorsque le gouvernement brésilien eut la pensée, en ces
-derniers temps, d’instituer une commission scientifique composée de
-savants nationaux, et chargée de visiter les points les plus reculés de
-cet immense empire qui ne renferme pas moins de 36° d’orient en
-occident, ce fut le Ceará, le Maranham, le Pará et même le Rio Negro,
-qu’il voulut qu’on explorât. Il avait parfaitement compris que s’il y
-avait dans ces terres vierges, d’admirables productions naturelles à
-recueillir, il y avait aussi toute une mythologie, toute une série de
-traditions historiques à préserver de l’oubli. Aussi tandis que les
-Freyre Alleman, les Capanema, les Gabaglia, réunissaient les précieux
-matériaux sur l’histoire naturelle, sur la géographie et sur la
-météorologie, dont ils ont commencé une vaste publication[37], un poète
-historien, aimé de son pays, s’en allait résolument dans ces solitudes
-inexplorées pour s’initier aux secrets de la vie indienne. Antonio
-Gonçalvez Dias, né lui-même dans l’intérieur du Maranham, familiarisé
-dès l’enfance avec les légendes américaines, parlant la _lingoa geral_,
-se chargeait en quelque sorte d’exécuter le programme tracé par Martius.
-Bientôt les légendes américaines, nous n’oserions dire les mythes
-religieux des grands peuples du littoral, nous apparaîtront, tels qu’ils
-se sont perpétués dans l’intérieur (grâce à l’exil peut-être) et ce sera
-alors, quand le moment des sérieuses études ethnographiques sera arrivé,
-que l’on comprendra toute la valeur des récits naïfs de Lery, de Hans
-Staden et d’Yves d’Evreux.
-
- [36] Voy. sur ces peuples, la rapide visite qui leur a été faite par
- M. de Castelnau en 1851: _Expédition scientifique dans les parties
- centrales de l’Amérique du sud_. T. 2. p. 316.
-
- [37] Voy. _Trabalhos da Commissão scientifica de exploração_. Rio de
- Janeiro. Typographia universal de Laemmert, 1862, in-4.
-
-Il y aurait cependant une étrange injustice à nier les anciennes
-tentatives faites par les religieux portugais pour opérer la conversion
-des peuples sauvages dans le voisinage de l’Amazonie; ce fut grâce à
-eux, que l’exploration du Maranham commença vers l’année 1607, par ces
-voyages qu’accomplissaient avec tant de courage les missionnaires partis
-des couvents de Pernambuco: tentatives qui ne furent point perdues pour
-la géographie, mais qui, au profit de l’œuvre chrétienne, n’aboutirent
-d’abord qu’à un martyre inutile. Plus tard, sans doute l’œuvre des
-Figueira et des Pinto porta ses fruits et de grands travaux évangéliques
-adoucirent la position des Indiens du Maranham[38]. C’est encore un
-écrivain français, à peu près ignoré et contemporain de nos bons
-missionnaires, qui a retracé avec le plus de zèle et on pourrait dire
-avec un soin vraiment pieux, l’itinéraire suivi par ces hommes
-courageux, contemporains du P. Yves qu’il a connu sans doute, mais dont
-il ne possède ni la grâce, ni la naïveté[39]. Pierre du Jarric nous
-apprend comment les vastes régions intérieures d’un pays que convoitait
-la France, furent parcourues par deux religieux de son ordre, à peu près
-au temps où La Ravardière pour la première fois en explorait le
-littoral. Francisco Pinto et Luiz Figueira avaient toutefois, à cette
-époque, un grand avantage moral sur les Français, ils savaient
-admirablement la langue des peuples qu’ils tentaient de convertir. Bien
-plus jeune que son compagnon, destiné à succomber dans son apostolat, le
-P. Luiz Figueira s’initia alors plus que jamais aux secrets d’une langue
-déjà visiblement altérée sur le bord de la mer, et qui se conservait
-dans sa pureté primitive au sein des forêts. Cinq ans après l’impression
-du volume qu’on devait au P. Yves, il publia son _Arte de Grammatica_ et
-pour la première fois depuis les essais incomplets du XVIe siècle, on
-eut les principes d’une langue que parlait encore un peuple courageux
-destiné bientôt à périr[40]. Revenons à notre pieux voyageur.
-
- [38] On trouvera les renseignements les plus détaillés sur les
- missions jésuitiques et sur l’administration des Indiens au Maranham
- (choses si peu connues en France) dans la _Corografia historica
- chronographica_ du Dr. Moraes e Mello. Cet écrivain a soin de
- rappeler dès le début de son Tome 3, les immenses secours qu’il a
- tirés des dons faits à l’institut historique de Rio de Janeiro par
- le conseiller Antonio Vasconcellos de Drummond e Menezes. Dans le
- cours de ses longs voyages, le diplomate auquel on doit de si
- précieux renseignements sur l’Afrique, ne s’était pas borné à ces
- recherches et il avait réuni touchant le Brésil d’innombrables
- manuscrits sur lesquels aujourd’hui s’appuie l’historien. Privé
- depuis plusieurs années de la vue, il en a fait hommage à son pays.
-
- [39] Trois ans environ, avant le départ de la mission des capucins
- pour le Maranham, le P. du Jarric dédiait au roi enfant, le livre
- suivant: _Seconde partie de l’histoire des choses plus mémorables
- advenues tant ez Indes orientales, que autres pays de la descouverte
- des Portugais en l’establissement et progrez de la foi Chrétienne et
- Catholique et principalement de ce que les religieux de la Compagnie
- de Jésus y ont faict et enduré pour la mesme fin depuis qu’ils y
- sont entrez, jusqu’à l’année 1600_, par le P. Pierre du Jarric,
- Tolosain de la mesme compagnie, à Bourdeaus, Simon Mellange, 1610,
- in-4. Tout ce qui est relatif au Brésil, se trouve contenu dons ce
- vaste recueil entre les pages 248 et 359. Mais c’est dans le livre V
- de ce que l’auteur appelle l’_Histoire des Indes Orientales_, part.
- 3, p. 490, qu’il faut chercher les faits curieux signalés dans cette
- notice.
-
- [40] Cette première édition, publiée en 1621, est devenue pour ainsi
- dire introuvable, la seconde que nous avons sous les yeux est
- intitulée: _Arte de Grammatica da lingua brasilica do P. Luis
- Figueira, Theologo da Companhia de Jesus_. Lisboa, Miguel Deslande,
- anno 1687, pet. in-12. Le savant bibliographe portugais M.
- Innocencio da Sylva ne reproduit pas exactement ce titre, mais il
- signale une édition faite à Bahia en 1851, par M. João Joaquim da
- Sylva Guimaraens: le titre en est fort développé. La Grammaire
- d’Anchieta, _Arte da Grammatica da lingoa mais usada na Costa do
- Brazil_, parut à Coïmbre en 1595, in-8. On n’en connaît en Portugal
- qu’un seul exemplaire.
-
-S’il vivait encore, comme cela est assez probable, bien au-delà de
-l’époque qu’on assigne à ces événements, en 1619, par exemple, Yves
-d’Evreux ne faisait plus partie certainement du vaste monastère dont il
-était sorti jadis pour se rendre dans le nouveau monde. On peut supposer
-que son homonyme de Paris commençait à l’éclipser et qu’il se tenait
-loin de la grande communauté; s’il eût habité le couvent de la rue St.
-Honoré, il n’est pas probable qu’on l’eût complétement oublié dans les
-courtes biographies qu’on accorde si libéralement à des religieux qui
-n’avaient rien écrit, tel est entre autres cet Yves de Corbeil, simple
-frère lai mort en 1623, et que recommandait uniquement dans l’ordre son
-dévouement à l’humanité.
-
-Nous en avons d’ailleurs la certitude, c’était dans un humble couvent de
-sa province natale que le P. Yves s’était retiré: nous le trouvons en
-1620 à St. Eloy[41], et nous supposons qu’il avait choisi cette
-résidence parce qu’il s’y trouvait dans le voisinage du couvent des
-Andelys.
-
- [41] St. Eloi près Gisors, dans le département de l’Eure, est une
- bourgade de 384 habitans à 25 kil. des Andelys; il y a également St.
- Eloi de Fourques, village de l’Eure à 25 kil. de Bernay. Nous
- inclinons à croire que ce fut dans la première de ces bourgades, que
- demeura notre missionnaire.
-
-Dans ces fertiles campagnes, où s’était éveillé le génie du Poussin,
-notre bon missionnaire avait encore sans doute des loisirs suffisants
-pour admirer la riante nature et la fraîcheur des paysages. Peut-être en
-d’autres temps eût-il été à même de retracer ces fines observations qui
-en font parfois un incomparable naturaliste; mais après l’émotion
-qu’avait imprimée à sa pensée la majestueuse solitude des forêts
-séculaires du Brésil, il ne se laissa plus captiver que par les ardentes
-disputes de la théologie. Un livre encore introuvable (car nous nous
-heurtons à chaque moment ici, à des raretés presque aussi difficiles à
-rencontrer que le _voyage_), nous prouve que pour son repos, il ne sut
-pas résister à l’esprit du siècle. N’ayant plus à convertir les Indiens,
-il se prit à discuter avec les protestants, et chose assez bizarre, ce
-fut un de ses compatriotes, personnage essentiellement estimé de ses
-coreligionaires qu’il attaqua ou peut-être auquel il répondit seulement.
-Nous ignorons le titre du premier opuscule, qu’il lança à son
-adversaire, mais un savant bibliographe de la Normandie, M. Frère, nous
-a fourni le second; c’est pour nous une sorte de révélation.
-
-Ce livret est intitulé: _Supplément nécessaire à l’escript que le
-capucin Yves a fait imprimer touchant les conférences entre lui et Jean
-Maximilien Delangle._ Rouen, David Jeuffroy, 1618, in-8.[42]
-
- [42] Voy. la _Bibliographie Normande_. Nous nous sommes adressé
- directement à la docte obligeance de M. Frère pour obtenir la
- communication du _supplément nécessaire_; malgré des recherches
- persévérantes, il s’est vu dans l’impossibilité de nous fournir
- d’autre renseignement que celui dont on peut prendre connaissance
- dans son excellent ouvrage.
-
-Cet écrit que le docte bibliographe attribue à notre missionnaire,
-pourrait ne pas être émané directement de sa plume, mais il prouve
-l’existence d’un autre ouvrage plus étendu, et démontre qu’il y avait eu
-entre lui et les dissidents de sérieuses discussions orales. Mieux lui
-eussent valu, sans doute, les naïves discussions qu’il avait naguère
-avec Japi Ouassou en l’île du Maranham ou les prédications si rarement
-interrompues qu’il faisait naguère au Port St. Louis et qu’interrompait
-si rarement la grave assemblée des Indiens, auxquels une sévère
-politesse enjoint d’écouter l’orateur tant qu’il lui plaît de garder
-pour lui la parole; circonstance qui (pour le dire en passant) a bien pu
-tromper en mainte circonstance un ardent missionnaire, sur le succès
-qu’il obtenait. Yves d’Evreux, cette fois, avait affaire à l’un des
-hommes les plus fermes et les plus estimés parmi les protestants et
-l’écrit du religieux fut déféré au parlement.
-
-Jean Maximilien de Baux, seigneur de Langle, était un jeune ministre
-plein d’ardeur, originaire d’Evreux comme le P. Yves, et demeurant alors
-au grand Quevilly, petite ville de quinze à seize cents habitans à une
-bien faible distance de Rouen[43]. Nous ne savons point quel était
-l’objet en discussion: quelque diligence que nous ayons faite, aucune
-des pièces du procès n’est venue à notre connaissance; mais il est
-certain que le dernier écrit, dont M. Frère nous a révélé l’existence,
-excita d’une manière fâcheuse l’attention de l’autorité, car un arrêt du
-parlement, en date du 8 avril 1620, intervint à son sujet, et condamna
-David Jeuffroy à cinquante livres d’amende pour avoir édité sans
-permission préalable, le livre incriminé[44]. Cette décision n’atteint
-pas notre missionnaire on le voit, elle s’applique uniquement à
-l’imprimeur qu’il avait choisi, mais elle implique en soi un blâme
-indirect qui atteint le livre, et l’on peut supposer que notre bon
-missionnaire s’était laissé emporter par l’ardeur de la polémique, à des
-personnalités regrettables. On était cependant assez peu scrupuleux sur
-ce point en 1618, et il ne paraît pas qu’en définitive, la carrière du
-jeune ministre auquel s’attaquait le P. Yves, en ait été suspendue dans
-sa marche; bien loin de là, nous le voyons dès l’année 1623 député par
-ses coreligionaires au synode national de Charenton, puis il fait
-partie, quatre ans plus tard, de celui qui se tient alors en Normandie,
-dans la ville d’Alençon.
-
- [43] Le grand Quevilly, _Clavilleum_, bourgade de la Seine inférieure
- est à 6 kil. de Rouen seulement, et fait partie du canton de
- Grand-Couronne.
-
- [44] Maximilien de Baux fut appelé plus tard à desservir l’église du
- culte réformé à Rouen. Il poussa sa carrière jusqu’à l’âge de 84 ans
- et mourut en 1674; il laissa après lui la réputation d’un homme dont
- l’âme était droite et les mœurs singulièrement austères. Voy. les
- frères Haag, _La France protestante_.
-
-A partir de l’année 1620, nous perdons toute trace du P. Yves d’Evreux.
-Cependant plusieurs écrivains ecclésiastiques bien postérieurs à cette
-date, enregistrent son nom dans leurs vastes nécropoles, en multipliant
-de telles erreurs à son sujet, qu’on acquiert la certitude qu’ils
-n’avaient jamais vu son livre. Boverio da Salluzo[45], Marcellino de
-Pise[46], Wadding[47], d’ordinaire si exact, le P. Denys de Gênes[48],
-ou ne donnent que des détails généraux fort approximatifs sur son œuvre
-sans en spécifier la date, ou altèrent grossièrement le millésime de
-l’année d’impression. Ce dernier, par exemple, le fixe à 1654, erreur
-bien évidente, procédant d’une première faute d’impression et que
-répètent à l’envi Masseville[49] et même le _Moreri Normand_[50]. Le P.
-Franc. Martin, de l’ordre des Cordeliers, dont on conserve le manuscrit
-à Caen la change seul de son autorité privée et la porte à 1659, en
-donnant toujours comme lieu d’impression la ville de Rouen. L’_Epitome
-de la bibliotheca oriental y occidental_ de Leon Pinelo, livre qui fut
-réédité comme on sait par Barcia au XVIIIe siècle, est le seul ouvrage
-en ce tems où soit mentionné le voyage que nous réimprimons, avec une
-certaine exactitude, mais là encore, le titre de la relation publiée par
-notre pauvre missionnaire se trouve si singulièrement altéré par le
-bibliographe espagnol, qu’on voit dans cette indication erronée
-l’influence de Denis de Gênes, il est difficile de reconnaître sous un
-pareil déguisement l’habile continuateur du P. Claude d’Abbeville[51].
-
- [45] _Capucinorum Annales_, Lugduni, 1632, in-fol., puis la traduction
- italienne: _Annali di Frati minori Cappucini_ etc. Venetia, 1643,
- in-4.
-
- [46] _Annales seu sacrarum historiarum ordinis minorum Sancti
- Francisci qui Capucini nuncupantur_ etc. Lugduni, 1676, in-fol.
-
- [47] _Annales ordinis minorum_, 2me édit., Romae, 1731, puis les
- _Scriptores ordinis minorum_, 1650, in-fol. du même.
-
- [48] _Bibliotheca Scriptorum ordinis minorum._ Genuae, 1680. in-4.,
- réimp. en 1691 pet. in-fol. Ce dernier, après quelques lignes sur
- les mérites du P. _Ivo Ebroycencis vulgo d’Evreux_ donne ainsi
- l’Indication de son livre: _scripsit gallicè Relationem sui itineris
- et Navigationis Sociorum que Capucinorum ad regnum Marangani: cui
- etiam adjunxit historiam de moribus illarum nationum_. Rothomagi,
- 1654. Voy. T. 1 in-4.
-
- [49] _Histoire de Normandie._ T. VI, p. 414. Masseville prouve
- évidemment qu’il s’est contenté de traduire le P. Denys de Gênes,
- puisque il dit, que notre missionnaire «donna une Relation
- géographique des régions où il avait pénétré et particulièrement du
- pays de _Marangan_.» _Regni Marangani_ a dit son prédecesseur.
-
- [50] Voy. ce précieux ms. à la bibl. de Caen. Une bibliothèque
- américaine, composé par le colonel Antoine de Alcedo, Madrid, 1791,
- 2 vol. in-8., ne mentionne pas le P. Yves: mais cette omission nous
- laisse peu de regrets, son compagnon, le P. Claude d’Abbeville, y
- est représenté convertissant avec un zèle infatigable les Sauvages
- du Canada!
-
- [51] La première édition de l’_Epitome_, supprimée par ordre de
- l’inquisition et devenue rarissime, ne porte sur son titre gravé,
- qui fixe la date de l’impression du livre à 1629, que les noms
- d’_Antonio de Léon_, celui de Pinelo est omis. Il n’y est fait nulle
- mention d’Yves d’Evreux (ce livre fait partie de la bibl. Ste
- Geneviève), l’édition donnée en 3 vols. pet. in-fol. par Barcia
- travestit ainsi le titre de notre livre: _Fr. Yvon de Evreux,
- capuchino. Relacion de su viage al Reino de Marangano, con sus
- compañeros: historia de las Costumbres de aquellas naciones_. Imp.
- 1654, in-4. frances.
-
-Nous en avons à peu près la certitude, par les manuscrits que nous a
-légués le grand couvent de la rue St. Honoré, Yves d’Evreux vécut
-au-delà de l’année 1629, mais il ne revint pas à Paris, tout indique
-même qu’il devait être tombé dans une sorte de défaveur, parce que l’on
-avait sans doute à cœur de faire oublier au roi d’Espagne les tentatives
-qui avaient été faites naguère sur le Maranham. Cela est si vrai, que
-les anciens chefs de l’expédition ne purent renouer une vaste
-entreprise, dans laquelle étaient engagés leurs plus chers intérêts.
-Malgré la faveur dont il semble avoir joui à la cour, l’amiral de
-Razilly échoua complétement dans ses tentatives sur ce point, et
-lorsqu’il fut rendu à la liberté, après sa captivité dans le château de
-Belem, le brave La Ravardière ne retourna jamais dans l’Amérique du sud.
-Ces deux noms paraissent encore une fois dans l’histoire de notre
-marine[52], et ils apparaissent glorieusement, mais c’est en Afrique,
-sur ces côtes inhospitalières, où de hardis pirates devaient être
-châtiés de temps à autre, pour que toute sécurité ne fût pas enlevée à
-notre commerce.
-
- [52] Isaac de Razilly, chevalier de l’ordre de St. Jean de Jérusalem,
- premier capitaine de l’Amirauté de France, chef d’Escadre des
- vaisseaux du roi en la province de Bretagne, est nommé amiral de la
- flotte royale qu’on expédie sur les côtes de la Barbarie en 1630 et
- il s’adjoint La Ravardière: le 3 septembre de la même année nous le
- trouvons devant Safy, où il s’occupe du rachat des captifs.
-
-La Ravardière employa glorieusement et, nous le voyons, d’une façon
-toute chrétienne, les dernières années d’une vie active, consacrée
-entièrement à la gloire de son pays; le temps lui manqua pour tracer le
-récit de ses voyages dans l’Amérique du sud. Nous savons de science
-certaine que, par ses ordres, une relation détaillée de son expédition
-sur les bords de l’Amazone avait dû être dressée en 1614. Cette espèce
-de journal, qui éclaircirait tant de choses, ne nous est pas parvenu, il
-ne serait pas sans intérêt à coup sûr, de la comparer aux documents qui
-nous ont été transmis vers le même temps par un autre Français, dont les
-voyages ont eu les honneurs d’une réimpression. Dix ans auparavant, en
-effet, le garde des curiosités de Henri IV et de Louis XIII, Jean
-Mocquet avait parcouru les rives de l’Amazone, vers le milieu de l’année
-1604, et s’était efforcé de faire connaître le grand fleuve à ses
-compatriotes. Malheureusement, ce pauvre chirurgien de campagne, avait
-plus de zèle que de lumières et ses observations ne pourraient se
-comparer à celles d’un homme aussi connu par son instruction que par sa
-loyauté. Le voyage de La Ravardière sur l’Amazone et dans le Maranham,
-doit être aussi décrit minutieusement dans la grande chronique
-manuscrite des pères de la compagnie qui existe encore à Evora. En
-consultant les savants travaux bibliographiques de M. Rivara, nous en
-avons acquis la certitude, le chapitre 111 de ce vaste recueil est
-consacré entièrement au séjour des Français dans ces régions. Nous
-n’avons pas été à même de l’examiner. Grâce à l’esprit d’investigation,
-qui s’est emparé de tant de savants historiens, on ne saurait donc
-désespérer complètement de retrouver l’écrit que nous signalons.
-
-Le Brésil fait chaque jour les plus louables efforts pour réunir en
-corps de doctrine les documents inédits qui constituent ses origines
-historiques; si jamais le voyage de La Ravardière était découvert dans
-quelque bibliothèque ignorée, ce serait avec Claude d’Abbeville et Yves
-d’Evreux le guide le plus sûr qu’on pût consulter sur ces provinces du
-nord dont on connaît à peine les splendides solitudes et dont notre
-missionnaire révèle pour ainsi dire le passé.
-
-
-
-
- Voyage au Brésil
- exécuté dans les années 1612 et 1613,
- par le
- P. Yves d’Evreux,
- religieux capucin,
-
- publié avec une introduction et des Notes
- par
- M. Ferdinand Denis,
- conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.
-
-
-
-
- SUITTE DE
- L’HISTOIRE
- DES CHOSES PLUS
- MEMORABLES ADVENUES
- EN MARAGNAN ES
- ANNEES 1613 &
- 1614.[53]
-
- SECOND TRAITE.
-
- A PARIS
- DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY, RUE SAINT JACQUES A LA
- BIBLE D’OR & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS EN LA
- GALERIE DES PRISONNIERS.
-
- MDCXV.
- AVEC PRIVILEGE DU ROY.
-
-
-
-
-AU ROY.
-
-
-SIRE,
-
-Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir du livre du R. P.
-Yves d’Evreux supprimé par fraude et impieté, moyennant certaine somme
-de deniers, entre les mains de François Huby, Imprimeur[54], Que j’offre
-maintenant à V. M. deux ans & demy apres sa premiere naissance aussi
-tost estouffee qu’elle avoit veu le jour. Afin que V. M. & la Royne sa
-Mere pour lors Regente, ne voyant point une verité si claire que
-celle-cy, fust plus aisement persuadee, par faux rapports, à laisser
-perir contre leurs sainctes, et bonnes intentions, la plus pieuse &
-honorable entreprise qui se pouvoit faire dans le nouveau monde. Comme
-il se verra tant par l’Histoire du R. P. Claude Dableville, que ceste
-presente à laquelle il ne manque que la plus grand part de la Preface, &
-quelques Chapitres sur la fin que je n’ay peu recouvrir. Cela s’est
-faict encor’ à dessein pour faire perdre insensiblement à V. M. le
-tiltre de Roy Tres-Chrestien. Luy faisant abandonner les sacrifices et
-sacrements exercez sur les nouveaux Chrestiens, la reputation de ses
-armes, & bandieres, l’utilité qui pouvoit luy arriver, & à ses subjects,
-d’un si riche & fertile pays, et la retraicte du tout importante, d’un
-port favorable pour la navigation de long cours, aujourd’huy ruinee
-faute d’avoir conservé ce que j’avois avec tant de soins, & de despenses
-acquis. Pour à quoy parvenir, l’on s’est servy de deux impostures trop
-recogneuës de personnes qui ont bon jugement, L’une, que le pays estoit
-infertile, & ne produisoit aucune richesse, contre la verité, que j’ay
-tousjours constamment maintenuë, et qui ne paroist aujourd’huy que trop
-veritable, L’autre, que les Indiens estoient incapables du Christianisme
-contre la parole de Dieu, & la doctrine universelle de l’Eglise. Voilà
-comment, SIRE, ceste belle action si bien commencee s’est esvanoüye,
-tant par la fraude & malice de ceux qui pour couvrir leurs fautes &
-manquement les ont rejettez sur ceux du pays, Qui par la negligence des
-mauvais François, qui n’ayant autre but que leur profit & interest
-particulier, se sont peu souciez, de celuy de V. M. & empescher une si
-signalee perte, qui sert aujourd’huy de fables à toutes les nations
-estrangeres, de mespris de vostre authorité Royale à toute l’Europe, &
-de douleur à tous vos bons subjects. Desquelles illusions, quand il
-plaira à V. M. s’en relever par les salutaires advis de personnages
-d’honneur, recogneuë pour estre zelez à l’accroissement de la gloire de
-Dieu, & celuy de vostre Royaume, je luy offre encor’ ma vie, celle de
-mes freres. Et ce peu de pratique & experience qui est en nous pour
-faire recognoistre par tous les coins de ce nouveau monde, qu’il n’y a
-point en la Chrestienté un si grand et puissant monarque qu’un Roy de
-France. Quand il veut employer, je ne diray pas sa puissance, mais
-seulement son authorité. C’est, SIRE, Tout ce que peut un de vos plus
-humbles subjects, auquel tous les mauvais traitemens, pertes de biens &
-de fortune, que contre la foy publique que j’ay soufferts durant la
-minorité de V. M. n’ont point faict encor’ perdre le courage de la
-servir glorieusement. M’assurant qu’elle aura mes services pour
-agreables, & le vœu solemnel que je fais d’estre le reste de ma vie,
-
-son tres-humble et tres-obeissant serviteur et subject,
-
-FRANÇOIS DE RASILLY.
-
-
-
-
-AU ROY.
-
-
-SIRE,
-
-La principale raison qu’eurent les Anciens de canoniser entre les Dieux
-la plus-part de leurs Empereurs, fut la pieté à la Religion qu’ils
-avoient recogneuë en iceux pendant leur vie. Et c’est chose bien notable
-que nous trouvons par les Histoires, qu’encore que quelques-uns des
-Empereurs eslevez de bas lieu, au sommet de l’Empire, se soient monstrez
-cruels et sanguinaires vers leurs subjects, nonobstant ils n’ont pas
-laissé d’obtenir apres leur mort le nom de Dieux, avoir des Temples et
-des Autels, des Sacrifices et des Prestres, establis et ordonnez par le
-Senat, et ce en consideration de la Pieté et Religion qu’ils avoient
-conservee inviolablement au milieu de plusieurs autres imperfections.
-Ces Monarques grands en domination, petits en la cognoissance du vray
-Dieu, estoient poussez d’une inclination emprainte naturellement dans
-leur cœur, de la Majesté Divine, de laquelle tous Monarques sont le vif
-Image, et partant à eux appartient de dilater le Royaume de Dieu, comme
-les Lieutenans de sa Majesté souveraine. A ceste fin, ils parsemoient
-leurs arcs et trophees, leurs colonnes et statuës des enseignes de la
-Religion, et laissoient à la posterité des plaques et planches des
-metaux plus incorruptibles, ainsi que sont la Bronze, Or et Argent,
-gravees de leurs Images, et des vestiges de leur pieté, à ce que le
-temps n’en offuscast la memoire.
-
-Antonin le Pieux, laissa sur la Bronze et l’argent, sa Pieté et Religion
-Burinee en ceste sorte. C’estoit une Dame vestuë en Deesse, devant
-laquelle estoit un Autel chargé d’un feu continuellement bruslant, &
-entre ses mains elle tenoit un Vase plein de bonnes odeurs qu’elle
-jettoit à chasque heure en sacrifice dans ce feu, signifiant par là la
-Pieté et Religion qu’il portoit aux Dieux.
-
-Si l’inclination naturelle privee de grace et de lumiere surnaturelle,
-avoit tant de puissance au cœur de ces Monarques, que pouvons-nous dire,
-voire que pouvons-nous penser, combien Dieu agite interieurement les
-cœurs des Rois illustrez et enrichis de la vraye Religion?
-
-Louys quatriesme Empereur, Prince vertueux et chery de tous, preferoit à
-toutes ses affaires celles de la Religion; & pour exciter tous ses
-subjects à son imitation, avoit marqué sa monnoye d’un Temple traversé
-d’une Croix, & tout autour estoit inscrit, _Christiana Religio_.
-
-Celuy qui a emporté le prix, Sire, par sus tous les Monarques du Monde,
-en faict de Pieté & Religion a esté sainct Louys, l’honneur des
-François, duquel vous heritez le Sang, le Sceptre, le nom, et
-l’imitation de ses vertus: car non seulement, il a employé ses thresors,
-sa noblesse, ains aussi sa propre personne, passant les Mers, (Mers qui
-ne respectent, non plus que la mort aucune qualité de personnes, pour
-les envelopper dans ses ondes) afin de restaurer la Pieté & Religion
-abatuë par les cruautez des Infidelles, & y est mort pour ce subject.
-
-Jamais siecle de Roy n’eust tant de convenance avec le siecle de ce bon
-Roy sainct Louys, qu’a le vostre, Sire, & laissant à part ce qui ne
-faict à mon propos, je prendray seulement ce beau subject, que
-l’ouverture vous est faicte d’imiter sa Pieté & Religion envers ces
-pauvres Sauvages, qui desirent extremement cognoistre Dieu, et vivre
-soubs l’ombre de vos Lys, non pas seulement les habitans de _Maragnan_,
-_Tapouytapere_, _Comma_, _Cayetez_, _Para_, _Tabaiares_, _Longscheveux_:
-ains aussi plusieurs autres Nations, lesquelles souhaittent s’approcher
-des Peres, ainsi que je diray amplement au suivant Discours.
-
-Vous seul, Sire, pouvez tout ce bien, par ce qu’ils ayment naturellement
-les François & hayssent les Portugais, tout ce que peuvent nos
-Religieux, c’est d’exposer leur vie à la poursuitte de la conversion de
-ces pauvres gens: chose de peu de duree, si vostre Royale pieté n’y met
-la main.
-
-Cest’ affaire n’est pas tant difficile, comme l’on pourroit s’imaginer,
-ny de si grande charge et despence que l’on estimeroit: il n’y faut des
-cinquante, ou des cent mille escus, ains une liberalité mediocre
-fidellement administree (pour l’entretien des Seminaires, où seront
-admis les enfans des Sauvages, unique esperance de l’establissement
-ferme de la Religion en ces pays là,) sera suffisante.
-
-Si vostre Majesté, Sire, se resout à cela, je m’asseure qu’à vostre
-imitation, plusieurs de vos Princes & Princesses, Seigneurs & Dames,
-s’exciteront à contribuer quelque chose, pour l’augmentation de la Foy
-en ces quartiers là.
-
-Et afin que je ne sois facheux à vostre Majesté par une prolixité
-malseante, je finiray avec cest’ histoire Evangelique de la pauvre
-Chananee reputee pour chienne, laquelle ne demandoit pour la delivrance
-de sa fille possedee du Diable, que les miettes tombantes de la table
-Royale du Redempteur: Ceste nation des Sauvages est issüe d’un mesme
-Pere que ceste Chananee, ses enfans sont possedez des Demons par
-l’infidelité: Elle ne demande ny vos thresors ny grande somme de
-deniers, ains seulement les miettes superflues, qui tombent deçà, delà,
-de vostre Royale grandeur.
-
-Parquoy, Sire, je vous supplie tres-humblement de regarder de bon œil
-ceste pauvre Nation, & recevoir de bon cœur ce petit Discours des choses
-plus memorables arrivees pendant les deux ans que j’ay pratiqué avec
-eux, suivant le commandement de la Royne vostre mere, faict à nos
-Reverends Peres, duquel nous nous sommes aquitez le plus fidelement
-qu’il nous a esté possible, ainsi que verrez en ce Traitté, lequel quand
-vostre Majesté aura eu pour agreable avec le contenu d’iceluy, je
-m’estimeray tres-bien recompensé de ce que j’en pretens recevoir en ce
-Monde, auquel tant qu’il plaira à Dieu me faire vivre, ce sera pour
-m’employer avec toute la fidelité à moy possible, au service de vostre
-Majesté, comme celuy qui est & sera à jamais d’icelle,
-
-Tres-humble & fidele suject
-
-F. YVES D’EVREUX
-
-CAPUCIN.
-
-
-
-
-ADVERTISSEMENT
-
-au Lecteur.
-
-
-Amy lecteur, vous serez adverty, que je ne feray aucune repetition des
-choses que le Reverend Pere Claude a escrit en son histoire, seulement
-j’adjousteray ce que l’experience m’a donné plus qu’à luy, n’ayant esté
-que quatre mois dans _Maragnan_ et moy deux ans entiers: vous trouverez
-ceste verité, quand vous confererez nos deux escrits ensemble, d’autant
-que l’addition que j’en feray, supposera ce qu’il en aura escrit de
-mesme matiere.
-
-
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-PREFACE
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-Sur les deux
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-Traittez suivans.
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-La Sapience, aux Proverbes 29. propose un enigme tres-beau en ces
-paroles: _pauper & dives obviaverunt sibi, utriusque illuminator est
-Dominus_: J’ay veu le pauvre sortir d’un hospital chargé de playes et
-d’ulceres, couvert & non vetu de vieux haillons, marcher en la place
-publique, & entrer dans le temple du Seigneur par la porte du midy: & en
-mesme heure j’ay consideré le riche sortir de son Palais bien vetu de
-soye, & paré d’or, d’argent et de pierres precieuses, venir le long de
-la voye qui s’aboutit à la porte du Tabernacle du coté de Septentrion,
-si à propos, que l’un & l’autre, le pauvre & le riche, se sont
-rencontrez teste à teste, front à front, droict au milieu du grand
-rideau du _Sancta Sanctorum_, où la face du Seigneur rend une si belle
-clarté, que le visage de ces deux rayonnoit d’une mesme splendeur
-Divine. Voilà ce que veut dire la Sapience sous l’obscurité de ces
-paroles.
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-Laissons les diverses explications mystiques et spirituelles qui se
-peuvent tirer de là, & prenons seulement celle qui faict à nostre
-subject, laquelle nous avons mise pour frontispice à nostre livre.
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-Ce pauvre est le pere Sainct François, et les Religieux de son Ordre: Ce
-Riche est la Royale puissance de sa Majesté tres-Chrestienne procedee de
-la tige sacree du Roy Sainct Louys. Quand est ce, & en quel lieu, ce
-Pauvre, & ce Riche se sont-ils trouvez à la rencontre? ç’a esté
-veritablement en la Mission Evangelique pour convertir les Indiens. Le
-troisiesme s’est trouvé entre les deux, sçavoir est, ce grand Dieu
-illuminateur des pecheurs, gisans sous les tenebres de la mort.
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-Le pauvre Sainct François a faict dans les Indes, ce que disoit Sainct
-Paul, en la conversion des Gentils; _Ego plantavi_, J’ay planté la Foy
-parmy les Sauvages de _Maragnan_: Sainct Louys protecteur de la France &
-Ayeul de nostre Roy respond, suivant la promesse faicte quand nous
-embrassames ceste entreprise, _Rigabo_, Je l’arrouseray, & ne permettray
-qu’elle se flestrisse, faute de luy donner soulagement. Car ce n’est
-rien, de planter, si l’humeur manque à la racine qui refocille la plante
-nouvelle: autrement l’ardeur du Soleil secheroit le tout: Et nostre Dieu
-qui suit tousjours la disposition des subjets, asseure infalliblement
-qu’il donnera augmentation à l’entreprise, _Incrementum dabo_: Et ce par
-une lumiere plus grande de jour en jour des mysteres de nostre Foy
-versee sur ces Indiens obtenebrez de l’ignorance, _utriusque illuminator
-est Dominus_, Le Seigneur est le flambeau de tous deux.
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-Qui le peut mieux sçavoir que les Sauvages, lesquels en rendent
-temoignage par les Baptesmes qu’il ont receu de nos mains, & la promesse
-comme generale de se faire Chrestiens? c’est pourquoy ils font responce,
-_credimus_. O pieté Royale, vous n’avez point perdu vostre temps de nous
-avoir envoyé les messagers de l’Evangile.
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-Suitte de L’Histoire des choses plus memorables advenuës en Maragnan és
-années 1613 & 1614.
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-PREMIER TRAICTÉ.
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-De la Construction des chappelles de S. François & de S. Loüis en
-Maragnan[55].
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-Chap. I.
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-Le Psalmiste Royal David en son Psalme 28, qu’il composa en action de
-graces pour la consommation du Tabernacle, dict. _Afferte Domino filii
-Dei, afferte Domino filios arietum_. Apportez au Seigneur, ô enfans de
-Dieu, apportez au Seigneur des enfants de beliers, ce que Rabbi
-Joanathas va expliquant en cete sorte: _Tribuite coram Domino laudem
-cœtus Angelorum, tribuite coram Domino gloriam & fortitudinem_.
-Contribuez devant le Seigneur loüange, ô chœurs Angeliques, contribuez
-devant le Seigneur gloire et force: Il vouloit dire que les bien-heureux
-Anges assistent les hommes en toutes leurs sainctes entreprises, &
-specialement quand il est question de procurer le salut des ames, car
-ces bien-heureux Esprits marchent au devant & fendent la presse des
-Diables ennemis de salut, Pour donner seur accez aux hommes Apostoliques
-vers les Ames errantes par les deserts de l’Infidelité, qui sont icy
-paragonnees aux Enfans des Beliers cornus, qui rampent deçà delà par les
-rochers de dureté de cœur, Prises toutefois avec la douceur de
-l’Evangile se laissent amener doucement à la porte du Tabernacle de
-Dieu, lavees dans la grande mer du Baptesme, & offertes à la face du
-_Sancta Sanctorum_.
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-Les Premiers sacrifices que receut Dieu du Peuple d’Israël, quand ils
-allerent posseder la terre de Promission, de laquelle ils bannirent
-l’Infidelité, furent sous les tentes & pavillons du Tabernacle, mais
-puis apres le Temple fut basti, dans lequel les mesmes sacrifices furent
-offerts.
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-Chose semblable nous arriva, qui allions en ce Païs plein d’Infidelité &
-d’Ignorance de Dieu farcy de Diables, effrontement tyrannisans ces
-Pauvres ames captives, pour y donner la lumiere de l’Evangile, bannir la
-mécroyance, chasser les Demons, planter & construire l’Eglise de Dieu:
-Car nous celebrâmes l’espace de quatre mois et plus, les saincts
-sacrifices sous une belle tente, au milieu des arbres verdoyans, puis
-une partie de nostre équipage estant retournée en France pour querir
-secours, & l’autre demeuree pour fonder la Colonie, nous fismes bastir
-la Chappelle de Sainct François de Maragnan en un lieu beau & plaisant,
-joint à la mer, enrichy d’une belle fontaine, qui jamais ne tarit, où je
-choisis ma demeure pour servir par apres de convent aux Religieux que
-j’attendois en secours. Cette chappelle fut achevee la veille de Noel,
-Jour bien à propos; correspondant à la devotion qu’avoit jadis le
-Seraphique Pere Sainct François, auquel la chappelle estoit consacree.
-D’autant qu’iceluy, entre toutes les festes de l’annee, celebroit la
-nuict toute lumineuse & sans tenebres de la naissance du vray Soleil
-Jesus-Christ, & ce sainct Pere avoit telle coustume de bastir une Creche
-où il passoit cete nuict en haute contemplation du profond mystere de
-l’Incarnation, & de l’abaissement si nouveau du Tres-haut enterre. De
-verité je m’esjoüissois infiniement voir dans cette petite Chappelle
-(faicte de bois, couvertes de Palmes, ressemblant plus à la Creche de
-Bethleem, qu’aux grands & precieux Temples de l’Europe) nos François en
-grande devotion Psalmodier les Matines de cette nuict; Puis lavez au
-Sacrement de Penitence, recevoit le mesme Fils de Dieu, dans la creche
-de leurs cœurs, enveloppé des langes des SS. Sacremens de l’Autel.
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-Nous solemnisâmes le jour de pareille devotion: que la nuict, y
-adjoustans la Predication, chose que nous avons gardee tousjours du
-depuis, Festes & Dimanches: de quoy nous recevions tant de contentement,
-qu’encores qu’endurassions beaucoup en ces premiers commencements,
-toutefois tandis que dura cette devotion, le temps se passoit si viste,
-que le jour ne nous sembloit pas durer deux heures; d’autant que
-l’esprit nourry de pieté, ne sçauroit avoir si peu d’occupation
-d’ailleurs, qu’il ne s’estonne de voir si tost la nuict venir.
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-Je n’estois pas seul qui ressentois cecy, ains plusieurs autres qui me
-l’ont dit du depuis, que tandis que la santé me permit de garder cet
-ordre, il ne leur ennuyoit aucunement.
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-Cete devotion s’augmenta encore bien plus quand la Chappelle Sainct
-Loüis au Fort fut edifiee[56], à la forme & façon des Eglises de nos
-Convens, bastie de charpente, close & couverte de bons aiz, ciez des
-arbres nommez _Acaioukantin_. Là j’allois celebrer la Messe, chanter
-Vespres, faire la Predication, et baptiser les Cathecumenes. Au soir la
-cloche sonnoit, & tous se trouvoient avant que d’aller se coucher, en
-cette chappelle, où l’on chantoit le Salut, & sonnoit on le Pardon, puis
-chacun se retiroit où il vouloit.
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-De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencemens.
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-Chap. II.
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-L’homme est composé d’esprit et de corps, l’esprit comme le plus noble
-doit estre servy le premier, puis apres le corps; à ce subject il estoit
-plus que raisonnable de travailler premierement aux Chappelles pour en
-icelles repaistre les esprits de la parole de Dieu, & des SS. Sacremens,
-puis s’appliquer à ce qui regardoit le temporel; Or tout ainsi qu’une
-terre, non encore cultivee ne donne pas grand contentement à son
-Maistre, voire s’il n’avoit du pain d’ailleurs, il pourroit mourir de
-faim aupres d’Icelle semblablement le lieu que l’on avoit choisi pour
-bastir la forteresse de Sainct Loüis estoit esloigné de toute commodité;
-d’autant que c’est une poincte de roche qui avance dans la mer, en un
-des bouts de l’Isle, où jadis les Sauvages avoient habité & jardiné, &
-par ainsi rendu sterile; d’autant que la terre ayant porté trois ans n’a
-plus de force à produire aucune chose sinon du bois, si d’adventure elle
-ne repose plusieurs annees; cela fut cause que nous patissions beaucoup
-en ces commencements, voire à peine avions nous de la farine du Païs, de
-laquelle nous faisions du _Migan_, c’est à dire de la boüillie avec du
-sel, de l’eau et du poivre, qu’ils appellent Ionker, & de cela seulement
-nous sustentions nostre vie. Quelques uns qui ne pouvoient manger de
-cette farine seiche, la détrempoient dans l’eau & la mangeoient, Ceux
-qui estans en France à peine pouvoient manger des viandes delicates,
-trouvoient en ce Païs les legumes, quand ils en pouvoient avoir,
-tres-delicieuses.
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-Je rapporte cecy pour loüer la patience des François au service de leur
-Roy, & pour effacer cette tache qu’ordinairement on jette sur leur
-manteau, qu’ils sont impatiens, indomtables et mal-obeïssans; Car je
-tesmoigne, avec verité, que je ne vey jamais tant de patience, et tant
-d’obeissance, qu’en ces Pauvres François. Que ceux donc qui ont bonne
-volonté d’aller en ces Païs ne s’estonnent d’entendre cette grande
-pauvreté; Car ils ne patiront jamais, ce que nous avons pati, & de jour
-en jour la terre s’accomode & les vivres s’augmentent.
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-Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer à la pesche des
-vaches de mer[57], environ à 30 & 40. lieües de l’Isle: ces bestes
-poissons ont la teste de vache sans cornes toute fois, deux pates sur le
-devant au dessous des mamelles, elles produisent leurs veaux comme les
-vaches, & les nourissent de leur laict, mais le petit veau a cette
-proprieté digne d’estre remarquee, pour nous servir d’instruction, c’est
-qu’il embrasse sa mere par sus le dos avec ses deux petites pates, &
-jamais ne la quitte, quoy que morte, tellement qu’on les prend vifs, &
-en a-on apporté de vifs jusques en l’Isle, & sont tres-delicats. Que
-cecy serve aux enfans à executer le commandement de Dieu, d’honorer Pere
-& Mere, c’est à dire, de leur survenir, aymer & respecter; que les
-Catholiques se souviennent de demeurer fermes & colez au giron de
-l’Eglise leur Mere, & qu’aucune persecution ne les en arrache, que tous
-bons François cherissent leur Roy & leur Patrie. Ces Vaches de mer sont
-prises à la pasture qui est l’herbe croissante au bordage de la mer: Les
-Sauvages coulans leur canot doucement par derriere elles, d’où ils les
-dardent de deux ou trois harpons, & mortes qu’elles sont, sont tirees à
-terre, mises en pieces & salees; Chose pareille arrive aux delicieux &
-gloutons, qui s’estans fabriquez leur ventre pour Dieu, sont surpris de
-la mort au milieu des viandes, et saouls sont traisnez en un moment dans
-les Enfers.
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-Le sel du tout necessaire, tant pour saler ces vaches, que pour autres
-commoditez, se pesche environ à quarante lieuës de l’Isle, dans des
-grandes plaines sablonneuses, ou il se faict naturellement en forme de
-glace, dur & luisant comme cristal, & ce par le flus & reflus de la mer
-qui donne dans ces plaines, & quand la mer est retiree, le Soleil vient
-à le cuire par sa chaleur, & est beaucoup meilleur, que celuy de France,
-& que celuy d’Espagne. Il faut l’aller pescher avant la saison des
-pluyes, pour ce qu’elles noyent le lieu où il se trouve.
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-Ayant prouvenu à ce mesnage, l’on dispersa une partie des François par
-les villages, pour y vivre suivant la coustume du Païs, qui est d’avoir
-des _Chetouasaps_, c’est à dire hostes ou comperes, en leur donnant des
-marchandises au lieu d’argent; Et cette hospitalité ou comperage est
-entr’eux fort estroicte; car ils vous tiennent proprement comme leurs
-enfans, tandis que vous demeurez avec eux, vont à la chasse & à la
-pesche pour vous, & d’avantage leur coustume estoit de donner leur
-filles à leurs Comperes, qui prenoient deslors le nom de Marie, & le
-sur-nom du François pour designer l’alliance avec tel François, en sorte
-que disant Marie telle, c’estoit autant que de dire la Concubine d’un
-tel. De sçavoir au vray pour quoy ils appellent leurs filles données aux
-François, pour concubines du nom de Marie, je ne puis l’asseurer, sinon
-qu’un jour un Sauvage me dist, luy monstrant un Tableau de la Mere de
-Dieu, et luy disant, _Koaï Toupan Marie_. Voilà la Mere de Dieu Marie:
-il me respondit: _chè aï Toupan Arobiar Marie_. Je croy & cognoy que la
-Mere de Dieu est Marie, & appellons nos filles que nous donnons aux
-_Caraibes_ Marie. Cette coustume de prendre les filles des Sauvages, a
-esté deffenduë aux François, & cela ne se faict plus, si ce n’est
-occultement, mesme les sauvages qui de premier abord que l’on fist cete
-deffence, se doutoient de la fidelité & amitié des François envers eux,
-pour ne prendre leurs filles comme ils avoient de coustume, à present
-qu’ils ont esté entierement informez que Dieu defend d’avoir des femmes
-sinon en mariage, & que les Peres Messagers de Dieu le preschoient &
-l’avoient fait prohiber par ordonnance du Grand, se scandalisent quand
-ils voyent les François faire au contraire & le venoient denoncer au
-Grand & à Nous, en sorte qu’il faut que le François face ses affaires
-bien secrettement, s’il ne veut que cela soit cogneu.
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-De la Construction du Fort de Saint Louys, & de l’ardeur des Sauvages à
-porter les terres.
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-Chap. III.
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-Le temps venu qu’il faisoit bon travailler aux fortifications de la
-place designee pour la defence des François, & que la charpente jà
-faicte selon le dessein donné pour servir de ceinture au fort à soutenir
-les terres fut dressee: alors on fit dire par tous les vilages de l’Isle
-& de la Province de _Tapouytapere_[58]: que chacun les uns apres les
-autres eust à venir travailler aux terres que l’on tiroit des fossez du
-Fort pour les porter sur les terrasses des courtines, esperons, & plates
-formes, qui du depuis furent couvertes de gros & grands
-_Apparituries_[59] qui sont arbres durs comme fer et incorruptibles, en
-sorte que le canon auroit de la peine contre ceste place & l’escalade
-tres-dificile: aussi tost dit, aussi tost faict, tellement que de toutes
-parts un vilage apres l’autre, les Sauvages venoient amenants femmes &
-enfans quant à soy, aportans des vivres necessaires pour le temps qu’ils
-sçavoient demeurer à travailler, & ce souz la conduite de leurs
-Principaux: coustume qu’ils observent en toutes leurs entreprises de
-consequence, que non seulement ils marchent avec leurs Principaux, ains
-ils tiennent le front de la compagnie. La nature leur ayant donné ceste
-cognoissance que l’exemple des Principaux encourage infiniment les
-Inferieurs.
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-En quoy ils sont plus fideles à la nature, que nous ne sommes, puis que
-nous voyons tout le contraire en la Republique Chrestienne: d’où
-certainement toutes les erreurs & corruptions de mœurs ont pris leur
-source: car encore que nous devions prester l’oreille seulement à la
-doctrine & ne point amuser nostre veuë à la mauvaise vie: ce nonobstant
-les foibles s’acrochent plus aux œuvres qu’au bien dire.
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-Ces Sauvages venus ils se mettent à travailler d’un ardeur incomparable,
-monstrans de voix & de geste un courage admirable, & eussiez dit
-plustost qu’ils aloient aux nopces qu’au travail, ne cessans de rire &
-s’esjouyr les uns avec les autres, chacun courant portant son fais du
-fond des fossez au dessus des terasses, & y avoit entr’eux une emulation
-non petite à qui feroit plus de voyage, & porteroit plus grand nombre de
-paniers de terre.
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-Icy vous noterez qu’il n’y a gens au monde si infatigables au travail
-qu’iceux, quand de bon cœur ils entreprennent quelque chose, ne se
-soucians de boire ou de manger, pourveu qu’ils viennent à chef de ce
-qu’ils entreprennent, & au plus fort des difficultez, ils ne font que
-rire, huer, et chanter pour s’entr’encourager: à l’oposite si vous
-pensez les rudoyer & les faire travailler par menaces ils ne feront rien
-qui vaille, & cognoissant leur naturel estre tel, jamais ils ne
-contraignent leurs enfans ny leurs esclaves, ains ils les ont par
-douceur.
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-Le François approche fort de ce naturel, specialement les Nobles, qui ne
-peuvent subir le joug de la contrainte, mais exposent leur propre vie
-aux doux commandemens de leurs Princes: beau document pour ceux qui ont
-charge d’autruy, de plustost les avoir par douceur & clemence que par
-force & rigueur, menageant en ce point le naturel de la nation
-Françoise. Non seulement les hommes travailloient: mais aussi les femmes
-& les petits enfans, ausquels petits enfans, ils faisoient de petits
-paniers, pour porter de la terre selon leur petite force. J’ay veu
-plusieurs de ces petits qui n’avoient pas plus de deux ou trois ans
-faire leurs charges dans leurs petits paniers avec leurs menotes n’ayans
-pas la force naturelle d’user de peles ou autres instrumens à charger.
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-Je m’enquis de quelques Anciens, pourquoy ils permettoient que ces
-enfans travaillassent, amusans plus ceux qui les regardoient &
-specialement leurs peres & meres que d’avancer besongne; & davantage
-qu’ils les mettoient en danger estans nuds & tendres comme ils sont,
-d’estre blessez par quelque eboulement de terre ou roulement de pierre.
-Telle fut leur responce par le Truchement: Nous sommes bien aises que
-nos enfans travaillant avec nous à ce Fort, à ce que venus en leur
-vieillesse, ils disent à leurs enfans, & ceux cy à leurs descendans:
-Voilà les forteresses que nous & nos peres ont faict pour les François,
-lesquels amenerent des Peres pour faire des maisons à Dieu, & vindrent
-pour nous defendre contre nos ennemis.
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-Ceste façon de faire remarquer à leurs enfans ce qui se passe leur est
-commune en general en toutes choses, & ainsi suppleent au manquement
-d’escriture, pour communiquer les affaire des siecles passez à la
-posterité: & pour ne rien oublier, ains vivement le graver en leur
-memoire: souvent ils devisent par ensemble des choses passees aux
-siecles de leurs grands Peres ou au temps de leur jeunesse, et
-l’enseignent à leurs enfans, comme nous dirons cy apres. Je voudrois que
-nos Peres eussent esté aussi diligens à graver dans le cœur de leurs
-descendans...
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-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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-... ment & en abondance, les Sauvages mettent le feu aux buissons &
-haliers, dans lesquels ces reptiles se retirent. Il y en a de trois
-sortes[60], les uns de terre, qui font leur demeure dans les bois; les
-autres d’eau douce, qui habitent és rivages de ce fleuve, & és lieux
-marescageux; Les troisiesmes sont de mer, & vivent en icelle, mais elles
-viennent faire leurs œufs dans le sable prochain en grand nombre, puis
-les couvrent industrieusement avec le mesme sable: Ils ressemblent aux
-œufs de poule, hors-mis qu’ils n’ont pas la coque si dure, ains flexible
-et mole, & ne sont pas droictement si gros ny aigus, mais ronds, sont
-fort bons, soit à la coque, soit en autre façon que les vouliez manger.
-
-Le long de ceste Riviere est orné d’arbres, portant casses beaucoup
-meilleures, que celles que l’on use communément, j’en ay gousté
-moy-mesme, & plusieurs autres de nostre equipage: & outre la vertu
-medicinale qu’elles ont, beaucoup plus forte, que celle de Levant: car
-l’experience a enseigné qu’une once d’icelle faict autant d’operation,
-que deux de celle du Levant. Elles sont excellemment bonnes confites ne
-laissant de lascher le corps, & l’entretenir en son benefice. On y voit
-de tres-belles prairies, longues & larges indiciblement, & portent le
-foin doux & fin. On y trouve la pite de laquelle se font les taffetas de
-la Chine en quantité, croissant comme des queuës de cheval, belle comme
-la soye, & encore plus forte. La terre y est forte & grasse, & beaucoup
-plus fidelle à la moisson que celle de _Maragnan_, ou des environs, et
-m’a-t’on dict qu’on y peut faire deux cueillettes l’annee. Les forests
-sont de haute fustaye, encore vierges en la couppe, ennoblies de
-plusieurs sortes de bois fort excellent, soit en couleur, soit en
-proprieté de medecine: & les Sauvages habitans là, nous ont rapporté
-qu’il s’y trouvoit du bois de Bresil. Parmy ces Forests il y a une telle
-multitude de Cerfs, Biches, Chevreils, Vaches braves[61] & Sangliers
-qu’en peu d’heure vous en tuez autant que vous voulez: & afin qu’on ne
-m’estime user d’hyperboles en cet endroit, je m’en rapporte aux
-tesmoignages de ceux qui se sont trouvez en ce voyage de _Miary_, & sont
-à present en France, & liront cecy, & confesseront qu’eux-mesmes m’ont
-dict, que les Sauvages de leur embarquement leur apportoient une si
-grande quantité de venaison, qu’ils n’en sçavoient que faire. Un
-Gentilhomme du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois Sangliers d’un
-coup de mousquet[63], ce qui ne pourroit estre s’ils n’y estoient
-espois.
-
-Il y a grand nombre d’arbres chargez d’esseins de mouches à miel, menues
-& petites environ comme la moitié des nostres, mais bien plus
-industrieuses, car elles font de tres-excellent miel liquide & clair
-comme eau de roche, & ce miel est contenu dans des petites phioles
-faictes de cire, grosses comme un estœuf, semblables en forme à nos
-petites phioles de verre, suspenduës par ordre és rameaux d’un petit
-arbre, composé de cire. Le quel petit arbre de cire, est attaché & colé
-aux branches au tronc, ou bien dans le creux des arbres des Forests, ou
-des Prairies. De ce miel on en faict de tres bon vin fort & chaut à
-l’estomac, qui approche en couleur & en goust au vin de Canarie. Nos
-gens en firent quantité pendant qu’ils estoient là, duquel plusieurs
-furent coiffez. Il s’y trouve une autre espece de miel, mal appellé miel
-pourtant, car il est aigre comme vin aigre & est fait par une autre
-espece de mouches.
-
-Quelques jours apres que nos gens furent arrivez en cette contree, ils
-se mirent à chercher les _Tabaiares_[62], & leurs habitations; Ils
-trouverent des _Aioupaues_[64] et des chemins nouvellement frayez: mais
-ils ne peurent trouver ceux qu’ils cherchoient: C’est pourquoy voyans
-que leur farine diminuoit, & qu’à peine en pourroient ils avoir pour
-retourner jusques en _Maragnan_, encore bien courte, ils delibererent de
-r’amener leur armee de Sauvages avec eux, & choisir seulement deux
-Esclaves _Tabaiares_, ausquels ils donnerent de la farine pour vivre un
-mois avec des marchandises, leur promettant une seure liberté & bonne
-recompense, au cas qu’ils allassent chercher, & trouver leurs
-semblables, ce qu’ils accepterent & accomplirent, & approchans des
-villages des _Tabaiares_, commencerent à huer, & ce pour eviter d’estre
-flechez: D’autant que ceste Nation estoit en continuel combat avec une
-autre nation voisine. A leur cry plusieurs sortirent, ausquels ils
-raconterent le contenu de leur charge: comme les François estoient en
-_Maragnan_ bien fortifiez, que les Peres estoient avec eux, & qu’on les
-estoit venu chercher, mais que la farine manquant, on avoit esté
-contrainct de quitter la poursuitte, & qu’ils avoient esté choisis &
-envoyez pour parfaire cette entreprise, & dévelopant les marchandises,
-leur donnerent ferme asseurance de leur discours: à quoy servit beaucoup
-la recognoissance qu’ils eurent de ces deux Esclaves, autrefois pris en
-guerre par les _Tapinambos_. Vous pouvez penser quelle chere on leur
-fist, & quelle resjouyssance eurent ces _Tabaiares_ de telles nouvelles.
-Laissons les en repos l’espace de 3. & 4. mois, pour conter à leur aise
-& r’embarquons-nous avec nos gens, pour retourner en l’Isle.
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-De la Preparation des Tapinambos, pour faire le Voyage des Amazones.
-
-Chap. VII.
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-Aussitost que ceste armee fut retournee de _Miary_, l’on parla
-chaudement de faire dans peu de temps le Voyage des _Amazones_[65]. Ja
-auparavant on en parloit, mais assez froidement, tellement que peu de
-gens le croyoient, comme à la verité il n’y avoit pas grande apparence
-de quitter l’Isle, estant si peu de gens que nous estions, pour la
-deffendre contre les Portuguaiz, desquels nous estions menacez dés ce
-temps là.
-
-A cette nouvelle toute l’Isle & les Provinces circonvoisines se
-remuerent: Car vous devez sçavoir qu’il n’y a Nation au Monde si encline
-à la guerre, & à faire nouveaux voyages que ces Sauvages Bresiliens. Les
-4. & 500. lieuës ne leur sont rien, pour aller attaquer leurs ennemis, &
-gaigner des Esclaves. Et combien qu’ils soient naturellement peureux &
-craintifs, si est-ce que quand ils sont eschauffez au combat, ils
-demeurent fermes jusques à ce qu’ils n’ayent plus d’armes, & lors ils se
-servent des dents & des ongles contre leurs ennemis.
-
-La plus part de leur guerre se faict par ruse & finesse, allans sur
-l’aube du jour inopinément attrapper leurs ennemis dedans leurs loges, &
-ordinairement ceux qui ont bonnes jambes se sauvent de leurs mains, les
-vieillards, femmes, & enfans demeurans pour les gages, qui sont amenez
-esclaves dans les terres des _Tapinambos_. Ils font encore autrement,
-c’est que sous pretexte de marchandise, ils vont le long des rivieres où
-habitent leurs ennemis, ausquels ils font de belles promesses, &
-monstrent leurs danrees, & _Caramemos_ ou paniers, dans lesquels ils
-mettent ce qu’ils ont de plus cher, & quand ils voient leur beau, ils se
-jettent sur ces pauvres _Simpliciaux_, tuans les uns, & amenans les
-autres captifs: Et pour cette cause toutes les Nations du Bresil se
-défient d’eux, & ne veulent paix avec eux, les tenans generalement pour
-traitres.
-
-Ils sont fort asseurez quand ils sont en la compagnie des François; &
-veulent tousjours que les François marchent devant: que s’ils voyent
-qu’un François tourne en arriere, ils seroient bien marris qu’il eust
-meilleures jambes à fuyr qu’eux. En cecy l’on peut voir combien vaut
-l’opinion que l’on a conceuë des personnes, qui est neantmoins la plus
-grande vanité & folie de cette vie: car souvent il arrivera que les bons
-& vertueux demeureront en arriere, où les vicieux & corrompus seront
-cheris & eslevez.
-
-Je fus fort diligent & curieux à remarquer leur façon de faire pour
-aller à la guerre, ne me contentant point de ce que j’en avois oüi dire.
-Premierement les femmes & les filles s’appliquent à faire les farines de
-guerre[66] en abondance sçachans naturellement que le soldat bien nourry
-en vaut deux, & qu’il n’y a rien plus dangereux en une armee que la
-famine, laquelle rend les plus courageux, foibles & sans cœur, & qu’au
-lieu d’aller contre l’ennemy, il faut aller chercher à vivre. Cette
-farine de guerre est differente de l’ordinaire, par ce qu’elle est mieux
-cuite, & meslee avec du _Cariman_, qui fait qu’elle se garde longtemps:
-Il est bien vray qu’elle n’est si agreable au goust, mais plus saine que
-la fraische.
-
-Secondement les hommes s’employent à faire des canots, ou à refaire ceux
-qui estoient ja faicts, propres à telles affaires; Car il faut qu’ils
-soient longs & larges pour y contenir plusieurs personnes, & porter
-aussi leurs armes & leurs provisions, & neantmoins ce n’est qu’un arbre,
-Lequel apres qu’ils l’ont couppé par le pied, & bien esbranché, n’y
-laissant que le seul corps de l’arbre bien droit de bout à l’autre, ils
-fendent & levent l’escorce avec quelque peu de la chair de l’arbre,
-environ la largeur & profondeur de demy-pied: ils mettent le feu dans
-cette fente, avec des copeaux bien secs, qui bruslent à loisir le dedans
-de l’arbre, & à mesure que le feu brusle, ils grattent le bruslé avec
-une tille d’acier, & poursuivent ceste façon de faire jusqu’à tant que
-tout l’arbre soit creusé en dedans, ne laissant d’entier que deux doigts
-d’époisseur, puis avec leviers lui donnent la forme & largeur, & ces
-canots de guerre sont quelquefois capables de porter deux ou trois cens
-personnes[67] avec leurs provisions. Ils voguent à la rame par des
-jeunes hommes forts & robustes, choisis pour cela, tenans chacun son
-aviron de 3. pieds de long, poussans l’eau en pique & non en travers.
-
-Troisiesmement, ils preparent leurs plumaceries, tant pour la teste,
-bras, reins, que pour leurs armes: Pour la teste, ils se font une
-perruque de plumes d’oissillons rouges, jaunes, pers & violets qu’ils
-attachent à leurs cheveux avec une espece de gomme, & appliquent sur
-leur front de grandes plumes d’Arras, & de semblables oiseaux rouges,
-jaunes & pers en forme de mitre, qu’ils lient par derriere la teste. Ils
-mettent à leurs bras des bracelets de plumes de diverses couleurs,
-tissus avec fil de coton, comme est aussi semblablement cette mitre
-susdite. Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes de la queuë
-d’Austruche[68], qu’ils suspendent avec deux cordons de coton teint en
-rouge, passant du col en croisade sur le dos, tellement que vous diriés
-à les voir emplumez par la teste, par les bras, & sur les reins que ce
-soient des Autruches qui n’ont des plumes sinon qu’en ces 3. parties de
-leurs corps: Et en effect il me souvient voyant cela de cete belle
-antiquité que remarque Job chap. 39. _Penna struthionis similis est
-pennis Erodii & Accipitris_: La plume de l’Autruche est semblable aux
-plumes du Heron, & de l’Espervier: lequel passage est clairement
-expliqué par les diverses leçons ou versions, de l’ancienne coustume
-tant des Grecs que des Romains, qui estoient que les Colonels
-presentoient aux Capitaines & Soldats des plumes d’Autruche pour mettre
-sur leurs casques & heaumes afin de les inciter à la victoire.
-
-Et de faict je voulu sçavoir par mon Truchement pourquoy ils portoient
-ces plumes d’Autruche sur leurs reins: ils me firent responce que leurs
-peres leur avoient laissé ceste coustume, afin de les enseigner comment
-ils se devoient comporter en guerre contre leurs ennemis, imitans le
-naturel de l’Autruche, qui est quand elle se sent la plus forte, qu’elle
-vient hardiment contre celui qui la poursuit: si elle se sent la plus
-foible, levant ses aisles pour emboufer le vent, elle s’enfuit, jettant
-de ses pates le sable & les pierres vers son ennemy: ainsi devons nous
-faire, disoient-ils. J’ay recogneu ce naturel de l’Autruche par
-experience en une petite Autruche privee qui estoit au village
-d’_Usaap_, laquelle estoit assaillie journellement par tous les petits
-garçons du lieu: quand elle voyoit qu’il n’y en avoit que deux ou trois
-apres elle, elle se retournoit, & avec son estomach les jettoit par
-terre: que si elle voyoit que la compagnie fust trop forte pour elle,
-elle gaignoit au pied.
-
-Je m’asseure qu’il y aura des esprits qui s’estonneront de ce que je
-viens de dire, & specialement comme il est possible que ces Sauvages
-tirent les moyens de se gouverner de la proprieté des Animaux: mais
-s’ils se ressouviennent que la cognoissance des herbes medecinale a esté
-enseignee aux hommes par la Cicoigne, la Colombe, le Cerf & le Chevreil:
-si la façon de faire la guerre, poser les sentinelles a esté prise des
-Gruës: si le bien de l’Estat Monarchique a pris son commencement des
-Mouches à miel: Si les Architectes ont appris des Arondelles à faire les
-voutes: Si Jesus Christ mesme nous renvoye à la consideration des
-Milans, Vautours, Aigles & Passereaux, leur estonnement cessera &
-specialement, s’ils veulent croire que ces Sauvages imitent en tout ce
-qu’ils peuvent la perfection des Oyseaux & Animaux qui sont en leur
-pays, sur lesquelles perfections ils composent toutes leurs chansons
-qu’ils recitent en leurs danses: car les Oyseaux de leurs pays estans
-vestus de trois couleurs, specialement rouge, jaune, & pers, ils ayment
-les draps & habits de ces mesmes couleurs: pour ce que les Onces &
-Sangliers sont les plus furieux Animaux de leur terre, ils prennent
-leurs dens & les enchassent dans leurs levres, jouës & oreilles pour
-paroistre plus furieux. Les plumes des armes sont mises aux bouts des
-espees & des arcs: bref tout cela ainsi preparé, ils se mettent à boire
-de leur vin fait de _mouay_ publiquement pour dire à Dieu à ceux qui
-restent dans le pays.
-
-
-
-
-Du partement des François avec les Sauvages pour aler aux Amazones.
-
-Chap. VIII.
-
-
-Auparavant que j’entre en matiere, il sera bon que j’allegue ce que j’ay
-appris des Sauvages, touchant la Verité des Amazones, parce que c’est
-une demande ordinaire, s’il y a des Amazones en ces quartiers là, & si
-elles sont semblables à celles desquelles les Historiographes font tant
-de mention? Pour le premier chef, vous devez sçavoir que c’est un bruit
-general & commun parmy tous les Sauvages qu’il y en a, & qu’elles
-habitent en une Isle assez grande, ceinte de ce grand fleuve de
-_Maragnon_, autrement des _Amazones_, qui a en son embucheure dans la
-mer cinquante lieuës de large, & que ces _Amazones_ furent jadis femmes
-& filles des _Tapinambos_, lesquels se retirerent à la persuasion &
-soubs la conduicte d’une d’entr’elles, de la societé & maistrise des
-_Tapinambos_: & gagnans pays le long de ceste riviere, en fin
-appercevans une belle Isle, elles s’y retirerent, & admirent en
-certaines saisons de l’annee, sçavoir des _Acaious_, les hommes des
-prochaines habitations pour avoir leur compagnie. Que si elles
-accouchent d’un fils c’est pour le pere, & l’emmene avec luy apres qu’il
-est competamment alaicté: si c’est une fille, la mere la retient pour
-demeurer à tousjours avec elle. Voilà le bruict commun & general.
-
-Un jour pendant que les François estoient en ce voyage: je fus visité
-d’un grand Principal fort avant dans ceste riviere, lequel apres qu’il
-m’eust faict sa harangue (ainsi que je diray en son lieu cy apres) me
-dit qu’il estoit habitant des dernieres terres de la Nation des
-Tapinambos, & qu’il luy falloit pres de deux lunes pour retourner de
-_Maragnan_ en son village: je luy fis responce que je m’estonnois de la
-peine qu’il avoit prise de venir de si loing. Il me repliqua, j’estoy
-venu en _Para_ pour voir mes parens, quand les François passerent pour
-aller faire la guerre à nos enemis, & ayant ouy tant parler de vous
-autres Peres, j’ay voulu moy-mesme vous voir pour en porter des
-nouvelles asseurees à mes semblables. Je luy fis demander à lors par mon
-truchement, si sa demeure estoit fort esloignee des _Amazones_ il me dit
-qu’il falloit une lune, c’est à dire un mois pour y aller. Je luy fis
-repliquer, s’il y avoit esté autrefois, & les avoit veuës, il me fit
-responce, qu’il ne les avoit point veuës, ny estoit entré en leurs
-terres: mais bien qu’il avoit rangé dans les canots de guerre l’Isle où
-elles habitoient.
-
-Quant au second Chef, ce mot d’_Amazone_ leur est imposé par les
-Portugais & François[69], pour l’aprochement qu’elles ont avec les
-_Amazones_ anciennes, à cause de la separation des hommes: mais elles ne
-se coupent pas la mamelle droitte, ny ne suivent le courage de ces
-grandes guerrieres, ains vivant comme les autres femmes Sauvages,
-habiles & aptes neantmoins à tirer de l’arc, vont nuës, & se defendent
-comme elles peuvent de leurs ennemis.
-
-En l’an donc mil six cens treize, au mois de Juillet le huictiesme jour,
-le Sieur de la Ravardiere partit du port saincte Marie de _Maragnan_,
-salué de plusieurs canonades & mousquetades tirees du fort sainct Louys,
-comme est la coustume des gens de guerre, menant avec soy quarante bons
-soldats, & dix Matelots, ayant pris pour son asseurance vingt des
-Principaux Sauvages, tant de l’Isle de _Maragnan Tapouitapere_, que de
-_Comma_[71], & alla droict prendre terre à _Comma_, là où plusieurs
-canots de Sauvages l’attendoient, & ayant faict provision de farines,
-cingla de _Comma_ aux _Caïetés_, où il y a vingt villages de
-_Tapinambos_, & sejournant en ce lieu pres d’un mois, renvoya sa barque
-avec soixante esclaves qui luy furent donnez. Le dix-septiesme d’Aoust,
-il alla des _Cayetés_ avec plusieurs habitans du mesme pays, & vint en
-un village appellé _Meron_, où il fit embarquer dans de grands canots
-tant les Sauvages que les François, & vint à l’emboucheure de la riviere
-de _Para_: sur ce chemin de mer un François fut noyé par le renversement
-du canot où il estoit, ses Compagnons se sauvans à Fourchon sur le
-ventre du canot renversé.
-
-Ceste riviere de _Para_ est fort peuplee de _Tapinambos_, tant à son
-emboucheure que le long d’icelle; estant arrivé au dernier village
-environ soixante lieuës de l’emboucheure, il fut affectionnement prié
-par tous les Principaux de ce pays là d’aller faire la guerre aux
-_Camarapins_, gens farouches[70] qui ne veulent paix avec personne, &
-partant ils n’espargnent aucun de leurs ennemis: ains les captivent
-tuent & mangent sans accepter: Ils avoient tué peu auparavant trois des
-enfans d’un des Principaux _Tapinambos_ de ces Regions là, & en avoient
-gardé les os pour monstrer à leurs parens, afin de leur faire davantage
-de dueil.
-
-Ceste armee donc des François & des _Tapinambos_ au nombre de plus de
-mil deux cens sortit de _Para_, & entra en la riviere des _Pacaiares_ &
-de là en la riviere de _Parisop_[72], où ils trouverent _Vuacêté_ ou
-_Vuac-ouassou_, qui fit offre de mil deux cens des siens pour renforcer
-l’armee, dont il fut remercié. Il en fut pris seulement quelque nombre
-qu’il accompagna luy mesme, et les mena au lieu des ennemis, lesquels
-demeuroient dans les _Iouras_[73], qui sont des maisons faictes à la
-forme des Ponts aux Changes & de sainct Michel de Paris, assises sur le
-haut de gros arbres plantees en l’eau. Incontinent ils furent assiegez
-de nos gens, & salvez de 1000. ou 1200. coups de mousquet en trois
-heures, & se deffendirent valeureusement, en sorte que les flesches
-tomboient sur les nostres, comme la pluye ou la gresle, & blesserent
-quelques François & plusieurs _Tapinambos_, pas un toutesfois n’en
-mourut. On leur tira quelques coups de fauconneau & d’Espoire, & mit-on
-le feu à trois de leurs _Iouras_, dont soixante des leurs furent tuez,
-ce qui leur acreut davantage le desespoir, aymans mieux passer par le
-feu, que de tomber és mains des _Tapinambos_, ce qui fut cause qu’on les
-laissa là, pour les avoir une autrefois avec douceur beaucoup meilleure,
-& plus propre pour gagner les sauvages.
-
-Durant le combat furieux des mousquetaires ils userent d’une ruse
-nompareille, c’est qu’ils pendirent leurs morts contre le Parapet de
-leur _Iouras_, & leur ayant attaché une corde de coton aux pieds, les
-faisoient bransler le long des fentes: ce que voyans les François, ils
-croyoient que ce fussent des Sauvages vivans qui passassent et
-repassassent, tellement que tirans trois ou quatre à la fois, ces
-pauvres corps furent lardez de plusieurs coups, dont ces canailles
-huoient & se moquoient: lors une de leurs femmes commença à paroistre,
-qui faisant signe avec un lict de coton qu’elle vouloit parlementer,
-tous cesserent de tirer, puis ceste femme cria _Vuac, Vuac_. Pourquoy
-nous as-tu amené ces bouches de feu (parlant des François à cause de la
-lumiere qui sortoit des bassinets de leurs mousquets) pour nous ruiner &
-effacer de la terre: pense-tu nous avoir au nombre de tes esclaves,
-voilà les os de tes amis & de tes alliez, j’en ay mangé la chair, & si
-encore j’espere que je te mangeray, & les tiens. On luy fit dire par les
-Truchemens qu’elle eust à se rendre, afin de sauver le reste du feu.
-Non, non, dit-elle, jamais nous ne nous rendrons aux _Tapinambos_, ils
-sont traistres: Voilà nos Principaux qui sont morts & tuez de ces
-bouches de feu, gens que nous ne vismes jamais, s’il faut mourir nous
-mourrons volontiers avec nos grands guerriers: nostre nation est grande
-pour vanger nostre mort.
-
-Un de leurs Principaux se fit porter dans un canot à la face de nostre
-armee, & tenant d’une main une trousse de flesches, & de l’autre son arc
-dit, venez, venez au combat, nous ne craignons rien nous sommes
-vaillans, j’en flescheray aujourd’huy un bon nombre, & s’estant approché
-un peu trop pres de nos soldats, un d’iceux luy porta une bale dans la
-teste qui le renversa mort dans l’eau. Ils estoient si adextres à tirer
-leurs flesches en haut, qu’elles tomboient droict à plomb dans la
-galiotte où estoient nos soldats & dans les canots & en blesserent
-plusieurs. Vous pouvez voir par cecy le courage de ces nations Sauvages:
-qui ne sont meuz que de la seule nature: que feroient-ils s’ils estoient
-policez ou conduits & instruits par la discipline militaire?
-
-
-
-
-Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage, & premierement
-des ruses d’un Sauvage nommé Capiton.
-
-Chap. IX.
-
-
-Tandis qu’une partie de nos François, & plusieurs des Principaux des
-Sauvages estoient en Para & és lieux circonvoisins, plusieurs choses
-memorables se passerent en l’Isle, lesquelles je vay raconter d’ordre és
-suivans chapitres. Et premierement d’un plaisant & rusé Sauvage appellé
-Capiton[74], frere de mere d’un Principal, grand amy des François nommé
-_Ianouaravaête_, c’est à dire, le grand chien ou chien furieux.
-
-Ce Capiton s’estoit ingeré finement aupres de nous, nous faisant dire
-par le Truchement, qu’il desiroit fort de se faire Chrestien,
-d’apprendre à lire & à escrire, parler François, & faire les reverences,
-gestes & ceremonies des François. On adjousta foy à ce Sauvage, &
-quelques-uns d’entre nous prenoient grande peine au tour de luy. Ayant
-passé quelques mois en nostre voisinage, il fut desireux d’avoir des
-habits, comme estoient nos Chasubles, avec lesquels nous disions la
-Messe, & de faict il nous en fit demander par sa femme qui en fut tout
-aussi tost esconduite. Il ne nous quitta point encore pour ce refus,
-mais quelque temps apres, couvrant sagement son mescontentement, alloit
-en son village, & retournoit vers nous, jusques au temps qu’il s’esmeut
-un petit bruit par l’Isle, que les François vouloient faire les
-_Tapinambos_ Esclaves, & partant qu’il falloit abandonner l’Isle, & se
-retirer. A quoy plusieurs presterent l’oreille, & pour ce subject ils
-quitterent leurs villages, & s’en allerent à d’autres plus commodes,
-pour fuir, s’il en estoit besoin.
-
-Cettuy-ci estima que le temps estoit venu pour se faire valoir parmy les
-siens, ayant un desir extrême d’estre estimé grand, & ne pouvoit aquerir
-ce grade: Car c’est le propre de l’honneur de fuyr ceux qui le
-poursuivent desordonnément, chose que nous voyons pratiquee en toute
-sorte de condition, & ç’avoit esté son but & intention, quand il
-s’approcha de nous, de parvenir à ce poinct par nostre moyen; Car
-l’ambitieux n’espargne rien pour arriver à ce qu’il desire, non pas
-mesme les choses les plus sacrées.
-
-Il commença donc à visiter les villages de l’Isle, esquels il pensoit
-qu’il y avoit des mescontens contre les François, & là dans les loges, &
-aux _Carbets_, selon leur coustume, frappant ses cuisses à grands coups
-du plat des mains, haranguoit, disant; _Ché, Ché, Ché, auaëté. Ché, Ché,
-Ché, Pagy Ouässou, Ché, Ché, Ché, Aiouka païs_, &c. C’est à dire, Moy,
-moy, moy, Je suis furieux & vaillant. Moy, moy, moy, Je suis un grand
-Sorcier: C’est moy, c’est moy, qui tuë les Peres &c. J’ai faict mourir
-le Pere qui est mort & enterré à _Yuiret_, où demeure le _Pay Ouassou_,
-le grand Pere auquel j’ay envoyé tous les maux qu’il a[75], & le feray
-mourir comme l’autre. Je tourmenteray les François avec maladies, et
-leurs donneray tant de vers aux pieds & aux jambes qu’ils seront
-contraints de s’en retourner en leur païs. Je feray mourir les racines
-de leurs jardins, à ce qu’ils meurent de faim: J’ai demeuré autrefois
-aupres d’eux, & mangeois souvent avec eux, je regardois leurs façons de
-faire, quand il servoient le _Toupan_. Mais j’ay recogneu qu’ils ne
-sçavoient rient au prix de nous autres _Pagis_, Sorciers. Partant nous
-ne devons les craindre, & s’il faut que nous sortions, je veux marcher
-devant: car je suis fort & vaillant. Il fut pres de deux mois à courir
-l’Isle, & faire ces discours sans que nous en sceussions rien, d’autant
-qu’ils sont fort secrets, où il y va de leur public interest, bien
-qu’autrement quand il n’y va que du particulier, facilement ils
-descouvrent les entreprises.
-
-_Iapy-Ouässou_ le reprit fort aigrement de tels discours, ce que fit
-aussi _Piraiuua_, mais son frere le _Grand Chien_ le denonça & en outre
-demanda qu’il luy fust permis de l’aller prendre, & le pendre de sa
-propre main. Ces nouvelles arriverent incontinent aux oreilles du
-_Capiton_, qui commença à trembler comme s’il eust eu la fievre, & ne
-disoit plus _Ché auo-êté_, ny _Ché Pagi-Ouassou_, ou _Ché Aiouca Pay_,
-mais bien au contraire devant les siens tremblant de peur il dict, _Ché
-assequegai seta, ypocku Topinambo, ypocku decatougué: giriragoy
-Topinambo, giriragoy seta atoupaué: ypocku ianouara vacté, ypocku
-decatougué giriragoy ianouara vaetè giriragoy seta atoupauè_: Ah! que
-j’ay de peur, & grandement, ô que les _Topinambos_ sont méchans[76], ils
-sont méchans parfaictement: Ils ont menty, les _Topinambos_, ils ont
-menty grandement & amplement: que le _Grand Chien_ est meschant, il est
-meschant parfaictement; Il a menty le _Grand Chien_, il a menty
-grandement & amplement, &c. Je n’ay rien dit de tout cela, je n’ay point
-faict mourir le Pere & n’ay point dict que je veux faire mourir le Grand
-Pere, & que je luy ay envoyé ses maladies. Semblablement je n’ay jamais
-dit que je veux tourmenter les François & faire mourir leurs racines,
-car je ne suis point barbier, & ne le fus jamais, ains je veux estre
-fils des Peres, & retourner auprez d’eux & les nourrir: Ce que je les ay
-quittez, c’estoit pour venir cueillir mon mil; Je veux aller bientost
-trouver le grand Pere, & luy porter de mon May, & de ma pesche, & de ma
-venaison & luy donner un de mes Esclaves afin d’appaiser le Grand des
-François, à ce qu’il ne croye le _Grand Chien_, qui m’a voulu tousjours
-du mal, encore que je sois son frere: Il m’a voulu souventfois tuer, &
-si le _Mourouuichaue_, c’est à dire le Principal des François, luy donne
-une fois congé de me venir prendre, il me tuera infailliblement. De ces
-paroles vous recognoistrez l’humeur de ces Sauvages qui ne confesseront
-jamais la verité tant qu’ils pourront se deffendre.
-
-Ce pauvre miserable _Capiton_ demeura fuitif dans les bois, & se
-retiroit le plus souvent en un village appellé _Giroparieta_, c’est à
-dire le village de tous les Diables, sur le bord de la mer, quand il
-m’envoya un de ses parens faire la paix avec moy, & obtenir pardon du
-Grand. M’envoyant un sien Esclave fort & robuste, bon pescheur &
-chasseur: Luy & sa femme, & ses gens me vindrent voir, chargez de May,
-de poisson et de venaison, & tant luy que sa femme me dirent merveille
-pour me persuader de ne rien croire de tout ce qu’on disoit de luy,
-chargeant les _Tapinambos_ & le _Grand-Chien_ de mensonge, & de
-plusieurs autres meschancetez, quant à luy qu’il nous estoit bon amy, &
-qu’il avoit envie d’estre Chrestien & sa femme & luy ayant promis que le
-Grand oubliera cela, & moy semblablement, il s’en retourna fort joyeux.
-
-
-
-
-De la venue d’une Barque Portuguaise à Maragnan.
-
-Chap. X.
-
-
-Lors que nous y pensions le moins & que l’Isle estoit vuide de Sauvages
-et de François (car les uns estoient allez au voyage des Amazones, les
-autres au 2. voyage de _Miary_, duquel nous parlerons cy-apres) nous
-fusmes inquietez l’espace d’un bon mois de mille rapports, tant des
-Sauvages, qui habitoient pres de la mer, que des François residans aux
-Forts, qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon du costé de
-l’Islette Saincte Anne, & du costé de _Taboucourou_[78], voire que l’on
-avoit veu trois navires voguans autour de l’Isle: quand pour certain se
-presenta une barque, commandee par un Capitaine Portuguaiz, nommé Martin
-Soarez, laquelle venait de l’Isle Sainte Anne, où ils avoient mis pied à
-terre, pris possession pour le Roy Catholique; planté une haute Croix, &
-attaché un aiz gravé, contenant l’Escriture de laquelle sera parlé
-cy-apres. Cette barque roda l’ance & baye du havre de Caours, mettant
-pied à terre à chaque fois, pour voir & choisir les contrees propres à
-faire succres, specialement en un lieu appellé _Ianouarapin_, où ils
-planterent une Croix, en intention d’y faire une belle habitation de
-Portuguaiz, & d’y dresser force moulins à sucre. De là ils
-s’approcherent de la rade de Caours, qui est une des entrees de l’Isle:
-où depuis leur venuë, on a basty deux beaux forts, pour empescher la
-descente. Ils tirerent quelques coups de Fauconneaux, pour appeller les
-Sauvages de l’Isle à eux; Personne n’y voulut aller, sinon que le
-Principal d’_Itaparis_, soupçonné pour traitre: Il fut interrogé de
-plusieurs choses, on ne sçait ce qu’il respondit; Ils luy donnerent
-quelques haches & serpes, & s’en revint ainsi en l’Isle. Or ces
-Portuguaiz avoient avec eux des _Canibaliers_ Sauvages[77] qui habitent
-en _Mocourou_, & parens des _Canibaliers_, qui sont refugiez à
-_Maragnan_, qu’ils envoyerent à terre pour prendre cognoissance, &
-sçavoir s’il y avoit dedans l’Isle multitude de François, & s’ils
-estoient fortifiez, & avoient du canon.
-
-De bon-heur ils s’addresserent à des _Tapinambos_, qui leur dirent qu’il
-n’y avoit aucun François dedans l’Isle, qu’ils s’en estoient tous allez,
-& n’y avoient aucun fort, ny laissé navire, barque ou canon, & sur cette
-asseurance ils commencerent à manger. Les _Tapinambos_ envoyerent
-vitement au Fort sainct Louys, donner advertissement de tout cecy. On
-depescha aussitost une barque, fournie de bons hommes, pour aller saisir
-les Portuguaiz: mais il arriva qu’un traistre _Canibalier_, qui haissoit
-les François, auquel on avoit remis desja plusieurs fois la punition
-qu’il meritoit, eut le bruit de la venuë des Canibaliers, & alla
-hastivement les trouver, & leur dit à l’oreille; Que faites vous icy,
-montez vitement en mer, & retournez en vostre barque: car il y a
-plusieurs François en l’Isle qui ont un beau fort, barques, canons &
-navires: Ce qu’entendant les _Canibaliers_, se leverent tous esperdus,
-disans à leurs hostes _Tapinambos_, qui les amusoient: Ha! meschans,
-vous celez vos comperes, & marchans à grand pas avec le traitre
-_Canibalier_, ils r’entrerent dans leur batteau & legerement gaignerent
-leur barque, qui estoit ancree en la rade bien avant dans la mer. Les
-Portuguaiz voyans cela se douterent aussitost que les François estoient
-en l’Isle, & ne manqueroient pas de les poursuivre, partant ils se
-depescherent de lever les ancres, lesquelles à peine estoient levees,
-qu’ils descouvrent la barque des François, & les François la leur, qui
-se hasterent de coupper chemin aux Portuguais, marchans à la bouline,
-extremement bien, brisans les roëles & bancs de la mer, se soucians peu
-de toucher, pourveu qu’ils eussent leur proye: dont eust reussi une
-grande commodité: car l’on eust sceu toutes les intentions des
-Portuguaiz, lesquels s’appercevoient du bon vouloir des...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-... toutes Nations, & nous le voyons par experience en plusieurs lieux
-de la France, d’où le Proverbe est venu, pleurer de joye.
-
-Estans arrivez au Fort, & s’estans reposez à leur aise, d’autant que de
-leur naturel, ils sont graves prenans leur temps sans se precipiter à
-l’estourdie, ny se laisser emporter à la vivacité & impulsion de la
-curiosité, qui est l’imperfection unique du François de faire toutes ses
-actions à la haste, donnant le vol à ses affections d’aboutir où elles
-pretendent, ils allerent trouver le Grand, auquel ils firent ceste
-harangue.
-
-Suivant les nouvelles que tu as mis en la bouche de deux des nostres,
-qui estoient esclaves parmy les _Tapinambos_, pour nous estre par eux
-fidellement rapportees, à sçavoir de ta venuë & de celle des Peres en
-ces quartiers, pour nous deffendre des _Peros_ & nous enseigner le vray
-Dieu, nous donner des haches & autres ferremens pour vivre aisement:
-nous avons parlé de cela en plusieurs _Carbets_, & remettant devant nos
-yeux que les François nous avoient tousjours esté fidelles, demeurans
-paisiblement avec nous & nous accompagnans à la guerre, où quelques uns
-d’eux sont morts, tous mes semblables se sont fort resjouys, & ont
-resolu avec mon Grand de t’obeir en tout & faire ta volonté: c’est
-pourquoy ils m’ont envoyé me donnant charge expresse de ramener quant &
-moy de tes François, pour nous accompagner & nous garder jusqu’à tant
-que nous venions au lieu que tu nous donneras.
-
-La reponce fut de l’amitié qu’on leur portoit, & qu’on leur donneroit
-des François. De là ils me vindrent trouver en ma loge, où ils
-m’exposerent semblablement leur charge, ainsi que je diray en son lieu.
-Ils me demanderent mon petit Truchement pour aller avec eux, afin
-d’asseurer _Thion_ leur Grand & tous leurs semblables, que je les
-recevois pour enfans de Dieu, & qu’ils vinssent hardiment soubs la
-protection des Peres: Ainsi accompagnez d’un bon nombre de François, &
-mon Truchement avec eux, à qui j’avois donné quelques images pour
-presenter à _Thion_ leur Grand, ils se mirent sur mer, & allerent droict
-à _Miary_, & de là en leurs habitations.
-
-Estans arrivez, ils furent receuz avec un grand applaudissement, force
-pleurs, force larmes & des danses jour & nuict: les vins furent preparez
-en grande abondance, les sangliers & autre venaison furent apportez aux
-François en grand nombre: plusieurs filles des plus belles, leur furent
-offertes: mais les François les refuserent, alleguans que Dieu ne le
-vouloit pas, & que les Peres l’avoient defendu: mais s’ils vouloient
-estre bien agreables aux Peres quand ils viendroient en l’Isle: il
-faudroit qu’ils plantassent des Croix, pour chasser _Giropary_[79] du
-milieu d’eux: aussi tost dit, aussi tost faict, tellement qu’ils
-planterent une multitude de Croix çà & là, le long de leurs loges qui se
-voient encore à present en ce lieu, lesquelles demeurent pour marque de
-leur antique habitation, d’où ils furent appellez pour venir en une
-autre terre ja illuminee de la cognoissance de Dieu, & enrichie des
-sacro-saincts Sacrements de l’Eglise, comme fut jadis la nation du
-peuple d’Israel retiré de l’Egypte pour venir en la terre de Promission.
-
-Ces choses estant faictes, chacun commença à faire la cueillette &
-moisson, rompre les jardinages & faire grande chere, puis que dans peu
-ils devoient quitter & abandonner ceste place: ils s’enqueroient
-ordinairement de plusieurs choses concernant leur salut, & on
-satisfaisoit à leur demande.
-
-Les François ne perdirent le temps ny la commodité de gagner la nation
-prochaine qui leur estoit ennemie, & dont ils en avoient tant mangé que
-c’est pitié de l’entendre: car ils estoient les plus forts & en plus
-grand nombre de villages & d’hommes: & le Principal de ceste nation,
-nommé La Farine d’Estrempee, homme vaillant à la guerre, de bonne humeur
-& fort enclin au Christianisme ainsi que nous dirons en son lieu, disoit
-en se gaudissant que s’il eust voulu manger ses ennemis, il n’en eust
-resté pour lors aucun: mais je les ay conservez pour mon plaisir les uns
-apres les autres, pour entretenir mon appetit, & exercer mes gens
-journellement à la guerre: que si je les eusse tuez tout en un coup, qui
-les eust mangez? Puis mes gens n’ayans plus contre qui s’exercer, peut
-estre se fussent-ils desunis & separez, comme nous avons faict d’avec
-_Thion_. Cecy dit-il, pour ce qu’auparavant ce n’estoit qu’une nation de
-ces deux: lesquels tous ensemble habitans en ces lieux assez eslongnez
-de voisins, contre lesquels ils se pouvoient exercer à la guerre, ils se
-rebellerent l’un contre l’autre. Cecy confirme ceste belle maxime
-d’Estat, que qui veut conserver l’interieur en paix, il faut exercer les
-remuans au dehors specialement contre les ennemis de la Foy, &
-moralement qui veut sauver le cœur de tout vice & imperfection, il faut
-mettre seure garde aux sens exterieurs.
-
-Les conditions de la paix furent qu’on mettroit en oubly de part &
-d’autre toutes les injures & mangeries: qui plus avoit perdu, devoit
-avoir plus de patience, & que jamais ils ne se feroient reproche, aussi
-que venus dedans l’Isle ils demeureroient separez l’un de l’autre, &
-tous fidellement assisteroient les François. Et ainsi le temps venu on
-leur envoya force canots & barques dans lesquels ils se mirent &
-vindrent à l’Isle. Ils furent bien receuz, & leur Chef _Thion_ salué de
-cinq coups de canon & de deux saluades de mousquets, & passant par le
-milieu des soldats François arangez selon les ceremonies de la guerre,
-il entra au fort où le Sieur de Pesieux & moy le receumes. Quant aux
-harangues qu’il nous fit, je les diray en leur lieu; conduisons-le en sa
-loge pour se reposer.
-
-
-
-
-De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary.
-
-Chap. XIII.
-
-
-Ayant conversé fort familierement avec ceste Nation, j’ay descouvert
-beaucoup de particularitez, qui sont propres à eux seuls, & beaucoup
-d’autres qui sont communes à tous les _Tapinambos_, desquels personne
-n’a point encore escrit, au moins parlé suffisamment, & sont belles &
-rares, qui faict que je m’y estendray plus amplement. Ces peuples
-estoient appellez par les _Tapinambos_, _Tabaiares_, auparavant qu’ils
-se fussent reunis[80]. Ce nom est commun et appellatif, pour signifier
-toute sorte d’ennemis; Car mesme cette Nation des Tabaiares appelloient
-les _Tapinambos_ de l’Isle, _Tabaiares_, _Tapinambos_, maintenant qu’ils
-sont en l’Isle pacifiez & d’accord: Les _Tapinambos_ les appellent
-_Miarigois_ c’est à dire gens venus de _Miary_[82]: ou habitans de
-_Miari_, ainsi que les _Dannois_ venans occuper la Neustrie, Province
-ancienne dependante de la Couronne de France furent appellez Normands, &
-l’ayant retenuë sous l’hommage des Roys de France, perdit son nom ancien
-de Neustrie, & prit celuy de Normandie.
-
-Les François les appellent Pierres vertes[81], à cause d’une montagne
-non beaucoup esloignee de leur antique habitation, en laquelle se trouve
-de tres-belles & precieuses pierres vertes, lesquelles ont plusieurs
-proprietez specialement contre le mal de rate, & flux de sang: & m’a
-t’on dict qu’on y trouve des Emeraudes tres-fines: Là ces Sauvages
-alloient chercher de ces pierres vertes: tant pour en mettre en leurs
-levres, que pour en faire trafic avec les nations voisines. Les
-_Tapinambos_ & les _Tapouis_ font grand estat de ces pierres[83]: J’ay
-veu donner moy-mesme pour une seule pierre à levre, de cette sorte, la
-valeur de plus de vingt escus de marchandise, que donna un _Tapinambos_
-à un _Miarigois_ dans nostre loge de Sainct François de Maragnan. Un
-certain long cheveux vint chez nous, orné de ses plus beaux atours, qui
-estoient de deux branches de corne de chevreil, & de quatre dents de
-biche fort longues, au lieu de pendant d’oreille, de quoy il se bravoit
-extremement, par ce que cela estoit agencé industrieusement, d’autant
-que le commun, specialement les femmes, ne les portent que de bois rond,
-assez gros, comme de deux doigts en diametre: vous pouvez penser quel
-trou ils font à leurs oreilles: mais sa plus grande braverie estoit
-d’une de ces pierres vertes longue pour le moins de quatre doigts, &
-toute ronde, qui me plaisoit infiniement, & avois grand desir de l’avoir
-pour la porter en France. Je lui fis demander ce qu’il vouloit que je
-luy donnasse pour cette pierre: Il me fist responce: Donne moy un navire
-de France plein de haches, serpes, habits, espees & harquebuses.
-
-Un autre _Tapinambos_ fort vieil en portoit une en sa levre d’en bas en
-ovale, large comme le creux de la main, laquelle pour le long temps
-qu’il la portoit, & ne l’avoit ostée de son lieu, estoit enchassee dans
-son menton, la chair s’estant repliee par dessus les bords de la pierre,
-& avoit pris la forme d’ovale de cette pierre. J’ay dict cecy pour faire
-voir la valeur de ces pierres vertes.
-
-Ces _Miarigois_ sont communément d’une belle stature, bien
-proportionnez, valeureux en guerre: de sorte qu’estans bien conduicts,
-ils ne reculent & ne s’enfuyent point comme les autres _Tapinambos_ &
-n’en puis donner autre raison, sinon qu’ils ont esté nourris parmy les
-combats, qu’ils ont tousjours livrez aux Portuguais, lesquels ils ont
-autrefois défaicts, forcé leurs forts, & emporté leurs enseignes, &
-jamais n’eussent abandonné leur premiere habitation, ainsi que Thion,
-leur Principal, nous harangua à sa venuë au Fort Sainct Loüis, si la
-disette des poudres à canon n’eust contrainct les François, qui estoient
-avecques eux, de ceder à la force, & au grand nombre des Portugais.
-
-C’est un plaisir que de voir le zele & le soin qu’ils ont de porter les
-espees, que les François leur ont donné, perpetuellement à leur costé,
-sans jamais les laisser, sinon lors qu’ils reposent en leurs lits; ou
-qu’ils travaillent en leurs jardins, & lors ils les pendent en une
-branche d’arbre aupres d’eux: d’où il me souvenoit de l’Histoire de
-Nehemias, en la reparation des murs de Hierusalem, que les habitans
-d’icelle tenoient d’une main les armes, & de l’autre les instrumens à
-travailler.
-
-Ils sont curieux de tenir leurs espees claires comme cristal, & les
-fourbissent eux mesmes, avec du sable doux & de lyanduc, c’est à dire de
-l’huile de palme, les aiguisent souvent pour les entretenir bien
-tranchantes, r’accommodent la pointe, quand la roüille, qui est fort
-commune sous cette zone torride, l’a mangée. Ils s’accoustument à les
-bien manier, faisant marches & des-marches, quasi à la façon des
-Suisses, quand ils escriment.
-
-Outre qu’ils sont gens de courage & bons soldats, ils travaillent
-extremement bien, & aimerois mieux une heure de leur besogne, qu’une
-journee d’un _Tapinambos_. Leurs Principaux travaillent aussi bien que
-les moindres, leur travail toutefois est reglé: car ils se levent à la
-pointe du jour, desjeunent, puis femme & enfans avec eux, vont tous de
-compagnie, huans, chantans & rians, travailler en leurs jardins, & quand
-le Soleil vient à sa force, qui est à l’heure de dix heures, quittent le
-travail, viennent repaistre & dormir, & sur les deux heures apres Midy,
-quand le Soleil vient à perdre sa force, ils retournent au travail
-jusques à la nuict.
-
-Les Principaux, qui ordinairement tiennent table ouverte, & pour cet
-effect doivent avoir une grande estenduë de jardins, dressent un
-_Caouin_ general, auquel ils convient un chacun, à la charge de coupper
-ses jardins. Cela se faict avec grande allegresse en une belle matinee
-ou deux, puis vont boire en la loge de celuy qui les a mis en besogne,
-chacun goustant au vin s’il est temps de le boire, & au cas qu’ils le
-trouvent bon, le loüent grandement de sa force, & composent des chansons
-là dessus, qu’ils recitent en faisant le tour des loges au son du
-_Maraca_, prononçans telles ou semblables paroles: O le vin, le bon vin,
-jamais il n’en fut de semblable, ô le vin, bon vin, nous en boirons à
-nostre aise, ô le vin, le bon vin, nous n’y trouverons point de paresse:
-Ils appellent un vin paresseux, qui n’a point de force pour les enyvrer
-incontinent, & qui ne les provoque à vomissement, pour derechef boire
-d’autant: Les filles servent à cet escot, on danse, on chante à plaisir,
-on couche ceux qui s’enyvrent soigneusement, il s’y fait rarement des
-quereles: mais ils sont joyeux & plaisans en leur vin, specialement les
-femmes qui font mille singeries, dont elles provoqueroient les plus
-tristes & espleurez à se débonder de rire. Pour moy je confesse que
-jamais en ma vie je n’ay eu tant envie de rire, que lors que ces femmes
-escrimoient les unes contre les autres, avec des gobelets de bois pleins
-de ce vin, beuvans l’une à l’autre, faisant mille grimaces & démarches.
-
-Ils sont fort liberaux de ce qu’ils ont de plus cher, comme sont leurs
-filles & leurs femmes: Car je pris garde quand on les alla querir au
-second voyage de _Miary_, que plusieurs _Tapinambos_, tant de l’Isle de
-_Maragnan_, que de Tapoüitapere, allerent exprez avec les François, pour
-avoir des filles & des femmes en don de ces _Miarigois_, ce qu’ils
-obtindrent facilement, comme aussi plusieurs autres enjolivemens, que
-ces peuples seuls ont grace de faire, & par ainsi tenus fort chers &
-precieux entre les _Tapinambos_.
-
-Ils ont aussi une coustume, que j’ay pareillement remarquee entre les
-Tapinambos, c’est, qu’ils portent des siflets ou flutes, faictes des os
-des jambes, cuisses & bras de leurs ennemis, qui rendent un son fort
-aigu & clair, & chantent sur icelles leurs notes ordinaires,
-specialement quand ils sont en leurs _Caouins_, ou quand ils vont en
-guerre.
-
-Les jeunes filles ne mesprisent pas l’alliance des vieillards & chenus,
-comme font les filles de _Tapinambos_, ains au contraire elles
-s’estiment d’avantage d’espouser un vieillard, notamment quand il est
-Principal, & je m’en estonnois, comme chose assez malseante, de voir
-plusieurs jeunes filles de quinze à seize ans, estre mariees à ces
-vieillards, ce que font au contraire les filles des _Tapinambos_,
-lesquelles passent leur jeunesse en filles de bonne volonté, puis elles
-acceptent un mary. Ce que j’ay dict, non pour autre subject que pour
-faire voir l’aveuglement des ames detenuës en la captivité de cet
-immonde esprit, qui ne cesse de precipiter d’ordure en ordure les ames
-qui luy servent.
-
-
-
-
-Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps, et comme ils font
-Esclaves leurs Ennemis.
-
-Chap. XIV.
-
-
-Ces Peuples, & non seulement eux, mais generalement tous les Indiens du
-Bresil, ont accoustumé de s’inciser le corps, & le decouper aussi
-joliment, que les Tailleurs & Cousturiers, bien experimentez en leur
-art, decoupent leurs habits par deçà: Et ceste façon de faire ne
-s’arreste pas aux hommes simplement, ains passe jusques aux femmes, avec
-ceste difference toutefois que les hommes s’incisent par tout le corps,
-mais les femmes se contentent de se découper depuis le nombril jusques
-aux cuisses: ce qu’ils font par le moyen d’une dent d’_Agouti_ fort
-aiguë, & d’une gomme bruslee, reduite en charbon, appliquee dans la
-playe, & jamais ne s’efface: Ce que je dis en passant, non pour m’y
-s’arrester, mais pour descouvrir l’origine de cette antique coustume,
-pratiquee, il y a jà long temps, par les Nations policees, qui me fait
-dire qu’elle est fondee en la Nature; puis que cette Nation Barbare,
-sans communication d’aucune autre Nation civilisee, l’aye inventee &
-exercee. J’ay donc appris de ces Sauvages, que deux raisons les
-esmeuvent à decoupper leur corps en cette sorte: sçavoir le regret &
-deüil perpetuel, qu’ils ont de la mort de leurs parens, tombez entre les
-mains de leurs ennemis, l’autre est la protestation qu’ils font, comme
-vaillans & forts, de vanger leur mort contre leurs ennemis: quasi comme
-s’ils vouloient signifier par cette rasure douloureuse, qu’ils
-n’espargneront ny leur sang, ny leur vie, pour en faire la vengeance: &
-de fait, plus il sont stigmatisez, plus ils sont estimez vaillans, & de
-grand courage. En quoy ils sont imitez des femmes valeureuses &
-courageuses.
-
-Pour monstrer la source antique de cecy, je ne desire faire la recherche
-des Histoires Prophanes, chose trop prolixe: ains je me contenteray de
-le faire voir dans les Sainctes Ecritures, en divers passages, où Dieu
-reprouve ceste façon, comme chose, qui ressent son Barbare & Sauvage. Au
-Levitique 19. _Super mortuo non incidetis carnem vestram, neque figuras
-aliquas, aut stigmata facietis vobis_, vous ne ferez point pour le mort
-incision en vostre chair, & vous ne ferez aucunes figures ou marques. Et
-au Chap. 21. _Neque in carnibus suis facient incisuras_: Et ils ne
-feront incisions en leur chair. Au Deut. 14. _Non vos incidetis, nec
-facietis calvitium super mortuo_: Ne vous ferez incisions, & ne vous
-arracherez les cheveux pour le mort. Sur lesquels passage la Glose des
-Peres adjouste, comme ont coustume de faire les Gentils & Idolatres, &
-est bien à noter ce que dit le dernier passage: _Ne vous ferez incision,
-& ne vous arracherez les cheveux pour le mort_, où il conjoint
-l’incision avec la decheveleure sur le mort, par ce que ces deux façons
-de faire sont estroictement gardees par nos Sauvages: quant à l’incision
-vous l’avez entendu, mais pour la décheveleure, vous devez sçavoir que
-si tost que les femmes & les filles sont asseurees de la captivité, ou
-mort en guerre de leurs Peres & Maris, elles se coupent les cheveux,
-crient & lamentent effroyablement, incitant leurs semblables à la
-vengeance & à prendre les armes, & poursuivre les ennemis, comme je
-feray voir cy apres, quand je reciteray l’Histoire des _Tremembais_.
-
-Quant à la façon de captiver leurs Prisonniers, & les rendre Esclaves:
-je l’ay apris des Esclaves que l’on m’avoit donnez en ce païs là, pour
-me prouvoir des choses necessaires à la vie. Un jour je reprenois de
-paresse l’un d’iceux, fort & vaillant, qu’un _Tapinambos_ m’avoit donné,
-il me rendit cette responce pour mon admonition, douce toutefois; (car
-je sçavois bien la maniere qu’il faut garder envers ceste Nation,
-laquelle repute les reprimandes pour playes & blesseures, & les battre,
-c’est autant que les tuer[84], ains aymeroient mieux mourir
-honorablement, comme ils disent, c’est au milieu des assemblees, comme a
-descrit suffisamment le R. Pere Claude. Il me rendit, dis je, cette
-responce. Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre[85], ainsi
-qu’a faict celuy qui m’a donné à toy pour me reprendre. Je fus curieux
-incontinent de sçavoir par mon Truchement ce qu’il vouloit dire: Alors
-je recognus que c’estoit une ceremonie de guerre, pratiquee entre ces
-nations, que quand un prisonnier est tombé en la main de quelqu’un,
-celuy qui le prend, luy frappe de la main sur l’espaule, luy disant, je
-te fay mon Esclave, & deslors ce pauvre captif, quelque grand qu’il soit
-entre les siens, se recognoist esclave & vaincu, suit le victorieux, le
-sert fidelement, sans que son maistre prenne garde à luy, ains a la
-liberté d’aller de çà de là, ne fait que ce qu’il veut, & ordinairement
-espouse la fille ou la sœur de son Maistre, jusques au jour qu’il doit
-estre tué & mangé, & lors luy & ses enfans yssus de la propre fille de
-son maistre, sont boucanez & mangez: chose pourtant qui ne se fait plus
-à _Maragnan_, _Tapoüitapere_ & _Comma_ ny mesmes aux _Caietez_ sinon
-rarement.
-
-Cette cognoissance me resveilla l’esprit d’une vieille coustume, que
-j’avois leuë autrefois dans les Sacrez Cayers & Histoires des Romains,
-pratiquee en la Captivité des prisonniers: laquelle pour bien entendre,
-il faut remarquer que les ceremonies exterieures, ont esté inventees,
-pour representer naifvement les affections de l’interieur: Pour exemple,
-flechir le genoüil, baiser la main, descouvrir la teste, lors que nous
-salüons quelqu’un, qui nous est affectionné, sont autant de tesmoignages
-de l’offre interieure, que nous luy faisons: de mesme les espaules ont
-esté à l’antiquité des hierogliphiques, representans le mystere caché
-des actions internes, & externes des hommes, & laissant à part ce qui ne
-faict à mon propos, je me contenteray de rapporter ces deux suyvans:
-c’est premierement, que le sceptre appuyé sur l’espaule, signifioit la
-puissance Royale: la Pertuisane sur l’espaule, declaroit la puissance
-des Chefs de guerre: les Masses d’or & d’argent, la puissance du Senat &
-des Pontifes: Les haches entortillees de branches de vignes, la
-puissance du Consulat, & des Gouverneurs de Provinces: A quoy regarde ce
-qui est escrit par Esaye chap. 9. _Factus est Principatus super humerum
-ejus_, sa domination est mise sur son espaule, & au chap. 22. _Dabo
-clavem domus David super humerum ejus_, & mettray la clef de la maison
-de David sur son espaule, c’est à dire le Sceptre de David.
-
-Au contraire mettre un joug, tel que portent les bœufs ou les chevaux au
-labour, ou bien passer sous la pique traversee entre deux autres: ou
-bien recevoir sur l’espaule nuë le coup de la verge, estoit le signe
-d’esclavage, comme l’a fort bien representé le mesme Esaye chap. 9
-_Jugum oneris ejus & virgam humeris ejus, & Sceptrum exactoris ejus
-superasti_: Tu as surmonté le joug de son fardeau, & la verge de son
-espaule, & le Sceptre de son Exacteur, parlant de la captivité de la
-Gentilité, que le Sauveur a affranchie: De mesme ces Sauvages frappans
-sur l’espaule de leurs prisonniers, ils signifient qu’ils les rendent
-captifs, & en effect je trouve une belle Prophetie toute literale
-contenant ce malheur, auquel ces pauvres Sauvages Chananeans sont
-sujets, par un jugement inscrutable de la Divine Sapience, & la
-participation de l’antique malediction de Chanaan leur Pere; c’est en
-Esaye chap. 47. _Tolle molam, & mole farinam: denuda turpitudinem tuam,
-discooperi humerum, revela crura, transi flumina._ Prends la meule &
-faits moudre la farine: découvre ta turpitude, decouvre ton espaule,
-monstre tes cuisses, passe les fleuves. Ces Sauvages ont pris la meule &
-la farine, n’ayans aucuns ferremens pour travailler, soit au bois, soit
-en leurs jardinages, ains seulement se servoient de haches de pierre,
-pour couper les arbres, à faire leurs maisons & canots, & pour aiguiser
-des bastons, afin de cultiver la terre, pour y semer leurs graines, &
-planter leurs racines, & pour toute recompense de leur labeur, ne
-mangent que de la farine, des racines grugees sur une rape, faicte de
-petite cailloux aigus, enchassez dans un bois plat, large de demy pied.
-Laquelle farine ils font cuire dans une grande poesle de terre, sur le
-feu, comme il est dict plus amplement en l’Histoire du R. P. Claude.
-Leur turpitude est découverte en telle façon, que les femmes & les
-filles, tant s’en-faut qu’elles en soient honteuses, qu’elles ont de la
-peine de se resoudre à se couvrir: Ils ont l’espaule descouverte,
-subject à ceste grande captivité, commune à toutes ces Nations: Ils
-montrent leurs cuisses, la fornication, non toutefois l’adultere, estant
-en usage parmy eux, sans aucune reprehension. Ils passent les fleuves,
-cherchans les Isles incognuës, afin de se mettre en seureté.
-
-
-
-
-Des Loix de la Captivité.
-
-Chap. XV.
-
-
-Puis que nous sommes sur ce subject des Esclaves, il est bon de traicter
-des Loix de la captivité, c’est à dire, que les Esclavves doivent
-garder, qui sont celles-cy. Premierement, De ne point toucher à la femme
-du Maistre, à peine d’estre fleché sur l’heure, & la femme d’estre mise
-à mort, ou au moins bien battuë, & renduë à ses Pere & Mere: d’où elle
-reçoit une tres-grande honte, tout ainsi que par deçà une femme seroit
-taxee d’avoir la compagnie d’un de ses valets: Sur quoy vous pouvez
-remarquer, que les filles ne sont meprisees pour s’abandonner à qui bon
-leur semble, tandis qu’elles demeurent filles, mais aussitost qu’elles
-ont accepté un mary, si elles se donnent à un autre, outre l’injure
-qu’on leur fait de les appeler _Patakeres_, c’est à dire putains, elles
-tombent à la mercy de leurs marys, d’estre tuees, battuës & repudiees.
-
-Il est bien vrai que les François ont addoucy ceste Loy si rude, de ne
-donner permission aux Marys, de tuer tant l’esclave que la femme
-adultere: ains les amener tous deux au fort S. Loüis, pour en voir faire
-la punition, ou la faire eux-mesme, ainsi que je l’ay veu pratiquer
-quelquefois specialement d’un adultere commis entre la femme du
-Principal d’_Ouyrapyran_, & d’un Esclave fort beau jeune homme.
-
-Cet Esclave estoit amoureux de ceste femme, & apres avoir espié tous les
-moyens d’en joüir, il la vit un jour aller toute seule à la fontaine,
-assez esloignee du village: Il alla incontinent apres & luy exposa sa
-volonté, puis l’embrassant de force, la transporta assez avant dans le
-bois où il r’assassia son desir: Elle qui estoit d’une bonne lignee, ne
-voulut point crier de peur d’estre diffamee, ains pria l’esclave de
-tenir le tout caché. Le mary s’ennuyant de la longue absence de sa
-femme, & qu’elle tardoit tant à venir, il se douta de quelque chose: car
-elle estoit assez belle & de bonne grace: il vint luy-mesme à la
-fontaine, où il trouva sur le bord d’icelle les vaisseaux de sa femme
-pleins d’eau, & tournant sa veuë deçà delà, comme font les hommes
-frappez d’une telle maladie, vit sa femme sortir du bois du costé de la
-fontaine, & l’esclave sortir par un autre costé: lors il l’alla saisir
-au colet, & et le donna en garde à ses amis, prit sa femme par la main &
-la conduit chez ses parens les enchargeant de la luy representer quand
-il la demanderoit. Le lendemain accompagné des siens, il m’amena cete
-Esclave en ma loge, m’exposant le fait comme il est cy dessus raconté,
-adjoutant que si ce n’eust esté le respect des commandemens qu’avoient
-faict les Peres & les François, il eust faict mourir cet esclave,
-pardonnant nonobstant à sa femme qui y avoit esté forcée, laquelle il
-avoit ja rendue à ses parens pour la laisser. Je le loüé fort de ceste
-sienne obeissance & respect; & à la verité c’estoit un homme bien faict,
-beau de visage & de corps, il parloit bien & en bon termes, representant
-en son maintien, tant au visage qu’au corps, une generosité & noblesse
-de courage: je l’envoiay au Sieur de Pezieux Lieutenant pour sa Majesté,
-en l’abscense du Sieur de la Ravardiere, lequel ayant entendu tout le
-discours, fit mettre les fers aux pieds à l’esclave, & promit au
-Principal d’en faire telle justice qu’il voudroit; le Principal luy
-repliqua, je veux qu’il meure selon la coustume: le Sieur de Pezieux
-respondit, que Dieu avoit commandé en sa Loy que l’homme & la femme
-adultere devoient mourir. Ouy mais dit le Principal: elle y a esté
-contrainte. Non, dit le Sieur, la femme ne peut estre contrainte par un
-homme seul, ou au moins elle devoit crier, & non pas prier le Sauvage de
-n’en dire mot, qui est un consentement tacite: il disoit tout cecy,
-specialement pour sauver l’esclave de la mort: car il sçavoit bien que
-le Principal ne permettroit jamais que sa femme fust mise à mort, à
-cause du grand parentage dont elle estoit. Ce qui arriva sur le champ:
-car il pria le Sieur de Pesieux de ne faire mourir l’esclave, ains
-seulement qu’il le mit au carcan, & qu’il luy fust permis de le fustiger
-à son plaisir; ouy ce dit le Sieur, à la charge que tu donneras quatre
-coups de corde à ta femme, devant toutes les femmes qui sont icy au
-Fort, & ce au son de la trompette. Il s’y accorda, & le l’endemain, elle
-fut examinee & confrontee avec l’esclave, & le tout recogneu comme je
-l’ay raconté cy dessus: l’un & l’autre furent menez à la place publique
-du fort, où est plantee la potence & le carcan: là le mary faisant
-l’office de bourreau, prend trois ou quatre cordons de corde bien dure
-qu’il lie en son bras, & entortille en sa main droitte, desquels il
-sengla sa femme par quatre fois, y laissant les marques bien grosses &
-entieres, imprimees sur ses reins, son ventre & ses costez: mais non pas
-sans jetter force larmes, qui luy couloient des yeux le long de ses
-jouës, avec grands soupirs: sa femme gemissoit semblablement, les yeux
-vers la terre, de honte qu’elle avoit de voir toutes ces femmes autour
-d’elle, qui ne faisoient pas meilleure mine qu’elle, ains pleuroient
-toutes, tant de compassion que d’apprehension, qu’il ne leur en vint
-autant & d’avantage. Les hommes au contraire se resjouyssoient de voir
-une si bonne justice, & disoient en gaudissant à leurs femmes: que je
-t’y trouve. Toute ceste journee là, les femmes des Tabaiares firent une
-triste mine.
-
-Ce bon mary apres avoir donné les quatres coups a sa femme, luy dit; je
-n’avois point envie de te battre, & j’ay faict ce que j’ay peu envers le
-Grand des François, pour te sauver: mais va, essuye tes larmes & ne
-pleure plus, je te reprens pour femme, & te rameneray quand & moy, quand
-j’auray foüeté cet esclave. Dieu sçait si le regret qu’il avoit eu de
-fouëter sa femme, amenda le marché au pauvre esclave: car le mettant en
-place marchande, il fit une rouë tout autour de luy de l’estenduë de sa
-corde faisant retirer un chacun à l’escart. L’esclave avoit les fers aux
-pieds, debout & nud comme la main, qui supporta si constamment les
-coups, qu’il ne dit jamais une seule parole, & ne remua aucunement de sa
-place: encore que ce principal bandast de toutes ses forces les coups
-sur ce pauvre corps, & perdant l’haleine de force de toucher, se reposa
-par trois fois, puis recommençoit de tant mieux, tellement qu’il ne
-laissa partie sur son corps qui ne fust atteinte de ces cordages. Il
-commença par les pieds, puis sur les jambes, sur les cuisses, sur les
-parties naturelles, sur les reins, sur le ventre, sur les espaules, sur
-le col, sur la face & sur la teste. De ces coups l’esclave demeura
-long-temps malade, tousjours ayant les fers aux pieds, selon la demande
-qu’en avoit faict ce Principal, mais quelque temps apres il permit qu’il
-fut delivré, suivant la demande que luy en fit le Sieur de Pesieux, qui
-en tout vouloit satisfaire à ces Principaux, pour les obliger d’avantage
-à estre fidelles aux François. La feste ainsi passee il reprit sa femme
-qui ne pleuroit plus, mais commençoit à rire, ils s’en retournerent,
-comme si jamais rien ne fust arrivé.
-
-
-
-
-Des autres Loix pour les Esclaves.
-
-Chap. XVI.
-
-
-Les autres loix sont, que les Esclaves tant hommes que filles ne se
-peuvent marier, sinon du congé de leur maistre: & cecy, à raison qu’il
-faut que tant l’homme que la femme esclaves demeurent ensemble, & que
-les enfans sortis d’iceux soient & appartiennent au maistre. Les
-Sauvages _Tapinambos_ ordinairement prennent les filles esclaves à
-femme, & donnent leurs propres filles, ou sœurs aux garçons esclaves,
-pour croistre leur mesnage & entretenir la cuisine. Les François font
-autrement: car ils achetent hommes & femmes esclaves, qu’ils marient
-ensemble, la femme demeure pour faire le mesnage de la maison, & le mary
-s’en va à la pesche & à la chasse: s’il arrive quelquefois qu’un
-François recouvre & achete quelque jeune fille esclave, il la faict voir
-à quelque jeune _Tapinambos_, qui est fort porté à l’amour de celles qui
-ont bonne grace, puis le François luy promet qu’il sera son gendre, &
-qu’il ayme son esclave comme sa propre fille, par ainsi le _Tapinambos_
-vint demeurer chez luy, espouze la jeune fille, tellement que pour une
-esclave il en a deux, & les appelle du nom de fille & de gendre, & eux
-l’apelent leur _Cherou_, c’est à dire leur pere.
-
-Les filles esclaves qui demeurent sans marier, se pourvoient la part où
-elles veulent, pourveu que leurs Maistres ne leur deffendent
-expressement à tels, ou à tels: car à lors si elles y estoient trouvees,
-il y auroit du mal pour elles: Mais le Maistre ne leur peut pas
-deffendre universellement d’aider au public: car elles luy diroient
-nettement, prens nous donc à femme, puis que tu ne veux que personne
-nous cherisse.
-
-Les esclaves doivent fidellement apporter leurs pesches & venaison, &
-mettre le tout aux pieds du maistre, ou de la maistresse, lequel ou
-laquelle apres avoir choisi ce qui leur plaist, leur donnent le reste
-pour manger. Ils ne doivent rien faire pour autruy, sinon par le
-consentement de leur maistre, ny encore donner les hardes que le maistre
-leur a donné qu’ils ne luy en ayent dit auparavant un mot, autrement on
-pourroit repeter les hardes de ceux à qui elles ont esté donnees, comme
-choses qui n’appartenoient legitimement aux esclaves.
-
-Ils ne doivent passer au travers de la paroy des loges, laquelle n’est
-faict que de _Pindo_ ou branches de palme, autrement ils sont coupables
-de mort, ains doivent passer par la porte, chose pourtant indifferente
-aux _Tapinambos_ de passer, ou par la porte commune, ou à travers de la
-closture de palmes.
-
-Ils ne se doivent mettre en devoir de fuir, autrement, s’ils sont repris
-c’en est faict: il faut qu’ils soient mangez; & n’appartiennent plus au
-maistre, ains au commun: & pour cet effect, quand on ramene un esclave
-fugitif, les vieilles femmes du village sortent & viennent au devant
-d’iceluy, crians à ceux qui le ramenent, c’est à nous, baillez le nous,
-nous le voulons manger, & frappans de leurs mains leurs bouches, crient
-l’une à l’autre, avec une certaine note, nous le mangerons, nous le
-mangerons, il est à nous. Je vous donneray un exemple de cecy.
-
-C’est qu’un Principal guerrier de l’Isle de _Maragnan_ appellé _Ybouyra
-Pouïtan_, c’est à dire l’arbre du Bresil[86], revenant de la guerre &
-amenant des esclaves, l’un d’iceux se met en devoir de se sauver, lequel
-repris & ramené, les vieilles allerent au devant, frappant leur bouche
-de leurs mains & disans, c’est à nous, baillez le nous, il faut qu’il
-soit mangé; & on eut bien de la peine à le sauver, nonobstant les
-defences faictes de ne plus manger d’esclaves, & si l’on n’eust usé de
-menaces, il eust passé par les mains & le gosier de ces vieilles.
-
-S’il arrive que ces esclaves meurent de maladie naturelle, & qu’ils
-soient privez du lict d’honneur, à sçavoir d’estre publiquement tuez &
-mangez; un peu auparavant qu’ils rendent l’ame, on les traine dans le
-bois, là où on leur brise la teste, & espand la cervelle, le corps
-demeurant exposé à certains gros oyseaux, comme sont icy nos corbeaux,
-qui mangent les pendus & roüez: que si d’avanture ils sont trouvez morts
-dans leurs licts, on les jette par terre, on les traine par les pieds
-dans les bois, ou on leur rompt la teste comme dessus, chose qui n’est
-plus pratiquée dans l’Isle, ny és lieux circonvoisins, sinon rarement &
-en cachette.
-
-A l’oposite ils ont beaucoup de privileges, qui est cause qu’ils
-demeurent volontiers parmy les _Tapinambos_, sans vouloir s’enfuir,
-reputans leur maistres & maistresses comme leurs peres & meres, à cause
-de la douceur dont ils usent envers eux, faisans leur devoir: parce
-qu’ils ne les crient ny molestent aucunement: tant s’en faut qu’il les
-battent, ils les supportent en beaucoup de choses qui ne sont contre la
-coustume: ils en ont grande compassion, & quand ils voyent que les
-François traitent rudement les leur, ils en pleurent: s’ils se plaignent
-du traittement des François ils les croyent & adjoustent foy à ce qu’ils
-disent. S’ils s’enfuient des François, ils les celent, les nourrissent
-dans les bois, les y vont visiter, les filles vont dormir avec eux, leur
-rapportent tout ce qui se passe, leur donnent conseil de ce qu’ils
-doivent faire, tellement qu’il est tres-difficile de les pouvoir prendre
-& recouvrer, fussiez-vous une vingtaine d’hommes apres: ce qu’ils ne
-font pas vers les esclaves qui appartiennent à leurs semblables. A ce
-propos je demandois un jour à l’un des esclaves que j’avois, s’il ne se
-tenoit pas bien heureux d’estre avec moy. Premierement pour ce que je
-luy apprendrois à craindre Dieu. 2. d’autant qu’il estoit asseuré de
-n’estre jamais mangé, ains que quand il seroit Chrestien, on le feroit
-libre & demeureroit avec les Peres, ainsi que s’il estoit leur propre
-fils, il me fit ceste responce par mon Truchement, qu’à la verité il se
-tenoit bien fortuné d’estre tombé entre les mains des Peres, tant pour
-cognoistre Dieu que pour vivre avec eux, neantmoins que pour l’autre
-chef, il ne se soucioit pas beaucoup d’estre mangé: car disoit-il, quand
-on est mort, on ne sent plus rien, qu’ils mangent, ou qu’ils ne mangent
-point, c’est tout un à celuy qui est mort, je me fusse fasché pourtant
-de mourir en mon lict, & ne point mourir à la façon des Grands au milieu
-des danses & des _Caouins_, & me vanger avant que mourir, de ceux qui
-m’eussent mangé. Car toutes les fois que je songe, que je suis fils d’un
-des grands de mon pays, & que mon pere estoit craint, & que chacun
-l’environnoit pour l’escouter quand il alloit au _Carbet_[87], & me
-voyant à present esclave, sans peinture, & sans plumes attachees sur ma
-teste, sur mes bras, & en mes poignets, comme sont accoustrez les fils
-des grands de nos quartiers je voudrois estre mort: specialement quand
-je songe & me ressouviens, que je fus pris petit, avec ma mere dans mon
-pays, & amené à _Comma_, où je vy tuer & manger ma mere, avec laquelle
-je desirois de mourir: car elle m’aymoit infiniment, je ne puis que
-regretter ma vie; disant ces paroles, il pleuroit tendrement, & versoit
-une grande abondance de larmes, en sorte qu’il me perçoit le cœur: car
-je recognoissois par experience, combien ces Sauvages sont tendres en
-amour vers leurs parens, & leurs parens vers eux.
-
-Il adjoustoit, qu’apres que sa mere fut tuee & mangee, son maistre & sa
-maistresse l’adopterent pour fils, & les appelloit du nom de pere & de
-mere: & quand il en parloit, c’estoit avec une affection indicible,
-encore qu’ils eussent mangé sa propre mere, & eussent deliberé de le
-manger luy-mesme, un peu auparavant que nous vinssions en l’Isle. Ses
-Maistre & Maistresse prenoient bien la peine de le venir voir chez nous,
-encore qu’il y aye plus de 50 lieuës de leur village à nostre loge.
-
-Ils ont plusieurs autres privileges: car il leur est permis d’aller
-courtiser les filles libres, sans aucun danger, voire mesme les filles
-de leur Maistre & Maistresse, si tant est qu’elles s’y accordent, comme
-à la verité elles n’en font pas grand refus; toutefois elles se retirent
-aux bois dans certaines logettes, où elles donnent assignation à une
-heure prefixe, & ce pour eviter une petite reproche qui se faict
-entr’eux, que des filles de bonne race s’addonnent à des Esclaves:
-toutefois ceste reproche est si petite, qu’elle tourne plustost à risee,
-qu’à des-honneur.
-
-Ils vont aux _Caoüins_ & danses publiques librement, s’accoutrans de
-mille varietez sur le corps, soit en peinture, soit en plumacerie, quand
-ils en peuvent avoir: car cela est assez cher entr’eux.
-
-Avec les enfans propres de la maison, ils se comportent comme s’ils
-estoient leurs freres. Bref, ils vivent en ceste captivité fort
-librement.
-
-
-
-
-Combien les Sauvages sont misericordieux envers les criminels de cas
-fortuit & sans malice.
-
-Chap. XVII.
-
-
-Entre les perfections naturelles que j’ay remarquees par experience en
-ces Sauvages, est une juste misericorde. Je veux dire qu’ils sont
-desireux de voir faire la justice des meschans, quand malicieusement ils
-ont perpetré quelque crime: Au contraire ils sont fort misericordieux, &
-desirent qu’on face misericorde à ceux qui par accident & fortune sont
-tombez en quelque faute: Ce que je vous veux faire voir sur la glace ou
-miroir d’un bel exemple, qui est tel.
-
-_Maïobe_ est un village grand, à trois lieuës du fort Sainct Louys, le
-Principal de ce lieu est un assez bon homme, & qui est ayme les
-François, & nous fit faire nostre loge. Ce bon homme avoit deux fils
-forts & robustes, tous deux mariez, & deux filles, une mariee, l’autre à
-marier, assez gentilles & de bonne grace, fort aimee de ses Pere & Mere,
-tellement qu’ils en estoient fols, & ne parloient d’autre chose, & la
-gardoient pour un François, disoient-ils, quand les navires seroient de
-retour & que les François commenceroient à prendre leurs filles pour
-femmes. Il bastissoit ses chasteaux & ses fortunes sur ce fresle
-vaisseau, ainsi que la bonne femme tenant entre ses mains le premier œuf
-de sa poule, montoit de degré en degré jusqu’à esperer une principauté,
-par le moyen de cet œuf, qui à l’instant tomba de ses mains, & par
-consequent avec luy toute la fortune esperee de la bonne femme: De
-mesure cettuy-cy n’ayant autre consolation, qu’en cette jeune fille, peu
-de jours apres qu’il me fut venu voir, au milieu d’une triste nuict,
-_Geropary_, tordit le col à cette jeune plante, luy ayant mis la bouche
-sur le dos: Chose espouventable: car elle devint noire comme un beau
-Diable, les yeux ouverts & renversez, la bouche beante, la langue tiree,
-les levres d’embas & d’en haut rissollees, tellement que l’on voyoit ses
-dents & ses gencives descouvertes: les pieds & les mains roides: ce qui
-pensa faire mourir, & de peur & de tristesse ses parens: & jamais je
-n’ay peu sçavoir qui pouvoit estre la cause de cecy, sinon qu’elle
-estoit infidelle, & peut-estre vivoit lubriquement, combien que jamais
-elle n’en eut le bruict: mais bien son Pere avoit vendu sa fille aisnee
-à quelque François pour en abuser, qu’il avoit retiree, pour cet effect
-d’avec son mary. Advisent ceux qui sont en peché mortel, qu’ils sont en
-la domination & puissance du Diable, lequel si Dieu le permettoit leur
-en feroit autant.
-
-Cet accident ne fut pas seul: car un mal-heur en traisne un autre, & le
-premier est l’Ambassadeur du second: pour ce quelque temps apres, ce
-Principal faisant un vin public, auquel il avoit invité non seulement
-ceux de son propre village, mais aussi tous ceux des villages aux
-environs. Là tout le monde estant arrivé, les danses, les chansons, les
-vins venus en leur ferveur, en sorte que plusieurs estoient yvres, ses
-deux fils, dont j’ay parlé, se querelerent, & celuy qui avoit le tort,
-par incident, voulant coleter son plus jeune frere, contre qui il
-quereloit, se fourra une trousse de fleches dans le ventre, duquel coup
-il tomba incontinent à la renverse esvanoüi: on luy retira les fleches
-du ventre avec une douleur excessive, ainsi que vous pouvez penser, & la
-douleur fist bientost passer le vin, lors la feste fut troublée, les
-chants tournez en lamentations & hurlemens, le vin en larmes, les danses
-en esgratignemens, & arrachement de cheveux, le pauvre bon homme de
-Pere, spectateur d’une telle tragedie, assis sur son lict de coton,
-saisi d’une pamoison, tomba dedans son lict: Lors il disoit à la
-compagnie, qu’en un coup il perdoit ses deux enfans, sans celle qu’il
-avoit perduë auparavant, un broché par sa faute, & l’autre que les
-François feroient mourir: Chacun en avoit grande compassion. Tous les
-Principaux de l’Isle se resolurent de venir en corps, au Fort Sainct
-Loüis, & prier pour le salut du vivant.
-
-Cependant le blessé se hastoit, à son regret, de passer le pas de la
-mort, dont il appella son frere vivant, & luy dit: J’ay grand tort: car
-j’ay tué plusieurs personnes tout en un coup. Je me suis tué moy-mesme,
-j’ay tué mon Pere qui mourra de tristesse, je t’ay tué: car les François
-te feront mourir, pour ce qu’ils sont entiers en justice, & à punir les
-meschans: Mais sçais-tu ce qu’il y a, croy mon conseil, & fay ce que je
-te diray: Les Peres qui sont venus avec les François sont
-misericordieux, & nous ayment, & nos enfans, & nous font dire par leurs
-Truchements qu’ils sont venus en ces cartiers pour nous sauver: J’ay
-aussi entendu un jour dans nostre _Carbet_ d’un de nos semblables, que
-les Païs des Peres ont autrefois baptisé, tandis qu’ils estoient avec
-eux, qu’il avoit veu les _Canibaliers_ se retirer en leurs Eglises, lors
-qu’ils avoient fait quelque mal pour estre en seureté, & que personne ne
-leur osoit toucher: fais le mesme, va t’en sur la nuict avec mon Pere
-trouver le Païs en sa loge d’_Yuiret_, & le prie de te mettre en la
-maison de Dieu, qui est contre sa loge, & demeure là, jusqu’à tant que
-mon Pere avec les Principaux ayent appaisé le Grand des François, &
-qu’il t’ait pardonné: Et pour plus faciliter cela, tu sçais que les
-François ont besoin de canots & d’Esclaves, que mon Pere offre au Grand
-ton Canot & tes Esclaves, afin que tu ne meures. Tout cecy fut executé
-de poinct en poinct: car ce vieillard, Pere des deux enfans me vint
-trouver, me faisant requeste & supplication de recevoir son fils dans la
-maison de Dieu, & interceder pour obtenir sa grace envers le Grand des
-François, me persuadant cecy par beaucoup de raisons, comme celle-cy.
-
-Vous autres Peres faictes amasser nos _Carbets_ à toute heure qu’il vous
-plaist, & voulez que grands & petits s’y trouvent, afin d’entendre la
-cause qui vous a esmeus de quitter vos demeures & vos terres, beaucoup
-meilleures que celles-cy, pour nous venir enseigner le naturel de Dieu,
-qui est, dites-vous, misericordieux & bon, desireux de vie, & ennemy de
-mort, & ne veut que personne meure, ains qu’il est mort sur un arbre,
-pour faire vivre ceux, qui estoient morts. Vous dites encores que nos
-enfans ne sont plus nostres, mais qu’ils sont à vous, que Dieu vous les
-a donnez, & que les garderez jusques à la mort, monstrez moy ce jour
-d’huy que vostre parole est veritable. Je suis vieil & ay perdu tous mes
-enfans, il ne m’en reste plus qu’un qui a basty ceste loge, il vous ayme
-parfaitement vous autres Peres, & veut estre Chrestien. Il a tué son
-frere sans y penser, ou plustost son frere s’est tué luy-mesme avec des
-fleches qu’il portoit: Je te prie, reçois-le avec toy en la maison de
-Dieu, & viens avec moy pour parler au Grand, car il ne te refusera rien,
-il t’honore par trop. J’avois voulu amener avec moy ce mien fils pour
-qui je te prie, mais il craint par trop la fureur des François: Il est à
-present errant parmy les bois, fuyant comme un sanglier deçà delà: à
-chaque fois qu’il entend les branches des arbres remuer il soupçonne que
-ce sont les François qui vont armez apres luy, pour le prendre &
-l’amener à _Yuiret_, afin de l’attacher à la gueule d’un canon. Je luy
-fey responce par le Truchement, que je m’employrois pour luy
-asseurément, & que j’esperois obtenir ce qu’il me demandoit, pour ce que
-le Grand nous aymoit, mais qu’il estoit bon qu’il allast luy mesme faire
-sa harangue, & que je ne manquerois d’aller apres luy. Il alla de ce pas
-au Fort, accompagné d’un des Principaux Truchemens de la Colonie, nommé
-_Migan_[88], & exposa sa requeste & supplication au sieur de Pesieux en
-ceste sorte.
-
-Je suis un Pere mal-heureux, qui finira sa vieillesse comme les
-sangliers, vivant seulet, & mangeant les racines ameres toutes cruës, si
-tu n’as pitié de moy: La Misericorde est convenable aux Grands, & n’ont
-non plus de grandeur, qu’ils ont de clemence & misericorde. Ton Roy est
-le plus grand Roy du monde ainsi que les nostres qui ont esté en France
-le nous ont rapporté. Il t’a envoyé icy comme un des Principaux de sa
-suitte, afin que tu nous liberasses de la captivité des _Peros_: donc
-puis que tu es grand, tu es misericordieux, & partant tu dois user de
-misericorde envers ceux qui sont tombez en fortune sans malice. Je sçay
-qu’il faut estre juste & prendre le _pour ce_, qu’ils appellent
-_seporan_ & vangeance des meschans: ce que nous gardons estroictement
-parmy nous, & telle a esté tousjours la coustume de nos Peres: mais
-quand la faute ne vient de malice, nous usons de clemence. J’avois deux
-enfans, comme tu sçais, lesquels sont venus souvent travailler en ton
-Fort, l’un a tué l’autre par accident & sans malice, ou pour mieux dire,
-l’aisné s’est embroché, luy mesme dans les fleches du jeune qui reste en
-vie, pour lequel je te prie de ne le poursuivre point, ains de luy
-pardonner: C’est luy qui me doit nourrir en ma vieillesse; Il a
-tousjours aymé les François: & quand il en voit venir en mon village, il
-appelle incontinent ses chiens, & s’en va aux _Agoutis_ & aux _Pacs_
-qu’il leur apporte pour manger. Il a faict la maison des Peres, &
-m’asseure que les Peres prieront pour luy: Il a tousjours esté obeissant
-à sa belle-mere que voilà, qui l’ayme comme son propre fils: son frere,
-qu’il a tué sans y penser, & sans volonté, estoit meschant, n’aymoit
-point les François, jamais il ne leur voulut rien donner, ny aller à la
-chasse pour eux, haissoit sa belle-mere, & la mettoit souvent en colere:
-quand il fut tué il estoit yvre, & vint prendre la femme de son frere, &
-luy arrachant son enfant d’entre les bras, le jetta d’un costé, & la
-mere de l’autre, en luy donnant des soufflets, encore qu’elle fust
-enceinte, & ce devant mes yeux, & les yeux de son Mary, & eusmes
-patience en tout cela: mais venant pour coleter son frere, afin de le
-battre, il se donna des fleches qu’il tenoit en sa main dans le ventre,
-desquelles il est mort: Pourquoi perdray-je mes deux enfans tout en un
-coup sur ma vieillesse? Si tu veux faire mourir le vivant, faits moy
-mourir quant & luy. Voilà qu’il te donne son canot pour aller à la
-pesche & ses Esclaves pour te servir. Le Sieur de Pesieux admira ceste
-harangue, comme il m’a souvent dict depuis, & l’a raconté à plusieurs
-personnes, s’estonnant de voir une si belle Rhetorique en la bouche d’un
-Sauvage: Car vous devez sçavoir, que je represente tous ces discours &
-harangues le plus naifvement qu’il m’est possible, sans user d’artifice.
-
-Il luy fit responce, que c’estoit un grand crime, qu’un frere eust tué
-son frere: Mais d’autant qu’il disoit que cecy estoit arrivé plus par la
-faute du mort, que par celle du vivant, il se laisseroit aisement
-gaigner à la misericorde par la priere des Peres, ausquels il ne vouloit
-rien refuser: Et ainsi l’asseura que son fils n’auroit point de mal: &
-quant aux dons qu’il luy offroit, tant du canot que des Esclaves, il les
-acceptoit, mais qu’il les luy donnoit pour soustenir sa vieillesse, eu
-esgard à ce qu’il aymoit les Peres & les François. Cet acte de
-misericorde & de liberalité contenta infiniment ce bon vieillard, qui ne
-fut pas ingrat d’en semer le bruit par toute l’Isle & d’en venir
-recognoistre par action de grace, le dict Sieur & nous autres, apportant
-quant & luy de la venaison qu’avoit prins ce sien fils remis en grace.
-
-
-
-
-Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon des François, & de
-leur apprendre les mestiers que nous avons en l’Europe.
-
-Chap. XVIII.
-
-
-Au Livre 2. des Machabees Chap. I. nous lisons que le feu sacré de
-l’Autel fut caché dans le puits de Nephtar le long de la captivité du
-peuple, & se changea en bourbe: le peuple retournant de captivité en
-liberté, les Prestres puiserent ce limon, qu’ils verserent sur le bois
-exposé en l’Autel, sous les Sacrifices: Aussi tost que le Soleil donna
-là dessus, ce limon retourna en feu, & devora les Holocaustes: Je desire
-me servir de ceste figure, pour expliquer ce que je veux dire, tant en
-ce Chapitre qu’és autres suyvans, sçavoir est: Que par ce feu nous
-devons entendre l’esprit humain, imitant la nature du feu en son
-activité, legereté, chaleur & clarté, lequel esprit devient bourbe &
-limon, caché dans un centre contraire au sien propre, & ce par la
-captivité de son ame en l’infidelité: Je veux dire que l’esprit de
-l’homme creé pour connoistre Dieu, & apprendre les arts & sciences,
-devint embourbé & obscurcy parmy les immondicitez, lors que son ame est
-detenuë en la cadene de l’infidelité, sous la tyrannie de Sathan: Mais
-aussi tost que ceste sienne ame sort de captivité, par l’instruction &
-conduicte des Prophetes de Dieu, cet esprit remonte de ce puits fangeux,
-& renforcé par la lumiere & cognoissance de Dieu, des arts & bonnes
-sciences, il se rend apte & prompt à executer ce qu’il entend & apprend:
-chose que je feray voir & toucher au doigt, par l’exemple de nos
-Sauvages: & ce principalement, d’autant que les plus ordinaires demandes
-qu’on nous faict des Sauvages, sont, s’il y a esperance que ces gens se
-puissent civiliser, rendre domestiques, s’assembler en une Cité, faire
-marchés, apprendre mestiers, estudier, escrire, & acquerir sciences.
-
-Premierement je tiens qu’ils sont beaucoup plus aisez à civiliser, que
-le commun de nos Païsans de France, & la raison de cecy est, que la
-nouveauté a je ne sçay quelle puissance sur l’esprit, pour l’exciter à
-apprendre ce qu’il voit de nouveau, & luy est plaisant: Or est-il que
-nos _Tapinambos_ n’ont eu jamais aucune cognoissance de civilité jusqu’à
-present, qui est cause qu’ils s’efforcent, par tous moyens de
-contre-faire nos François, comme je diray cy apres: Au contraire les
-Paysans de nostre France sont tellement confirmez en leur lourdise, que
-pour aucune conversation qu’ils puissent avoir, tant par les villes que
-parmy les honnestes gens, ils retiennent tousjours les démarches de
-villageois.
-
-Les _Tapinambos_ depuis deux ans en çà que les François leur apprennent
-à oster leurs chappeaux & salüer le monde, à baiser les mains, faire la
-reverence, donner le bon jour, dire Adieu, venir à l’Eglise, prendre de
-l’eau beniste, se mettre à genoux, joindre les mains, faire le signe de
-la Croix sur leur front & poitrine, frapper leur estomach devant Dieu,
-escouter la Messe, entendre le sermon, quoy qu’ils n’y conçoivent rien,
-porter des _Agnus Dei_, ayder au Prestre à dire la Messe, s’asseoir en
-table, mettre la serviette devant soy, laver leurs mains, prendre la
-viande avecques trois doigts, la coupper sur l’assiete, boire à la
-compagnie: bref faire toutes les autres honnestetez & civilitez qui sont
-entre nous, s’y sont si bien advancez, que vous diriez qu’ils ont esté
-nourris toute leur vie entre les François. Qui sera celuy donc qui me
-voudra nier que ces marques ne soient suffisantes, pour convaincre nos
-esprits à esperer & croire, qu’avec le temps ceste nation se rendra
-domestique, bien apprise & honneste.
-
-On tient, & est vray, que les exemples confirment plus, que toute autre
-espece de raison, rapportee à la preuve d’une verité: C’est pourquoy je
-veux icy inserer l’exemple de quelques Sauvages nourris en la maison des
-Nobles. Il y a de present à _Maragnan_ une femme Sauvage d’une des
-bonnes lignées de l’Isle, qui autrefois avoit esté prise petite fille
-par les Portuguais, & venduë pour Esclave à Dame Catherine Albuquerque,
-petite Niepce de ce grand Albuquerque, Vice-Roy des Indes Orientales,
-soubs le Roy de Portugal, laquelle se tient à Fernambourg & est marquise
-de Fernand de la Rongne, Isle tres-belles & plantureuse, comme la
-descrit le Reverend Pere Claude en son Histoire. Cette petite fille
-faite Chrestienne, apprist tellement la civilité, que si elle estoit
-accommodée maintenant à la Portuguaise, on ne pourroit pas la
-distinguer, si elle seroit de naissance Portuguaise ou Sauvage, portant
-devant ses yeux la honte & la pudeur, que doit avoir une femme, couvrant
-soigneusement l’imperfection de son sexe. J’en pourrois dire autant de
-beaucoup d’autres Sauvages, qui ont esté nourris parmy les Portuguais, &
-de ceux qui sont venus en France, lesquels ont retenu ce qu’ils ont
-apris, & le pratiquent quand ils sont entre les François.
-
-C’est chose bien nouvelle entre eux que de porter les moustaches & la
-barbe, & nonobstant voyant que les François font estat de ces deux
-choses, plusieurs se laissent venir la barbe & nourissent leurs
-moustaches.
-
-Quant aux arts & mestiers, ils y ont une aptitude nompareille. J’ay
-cogneu un Sauvage de _Miary_, surnommé le Mareschal, à cause du mestier
-qu’il exerçoit entr’eux, lequel ayant veu travailler autrefois un
-Mareschal François, sans que cet ouvrier prist la peine de luy rien
-monstrer, il sçavoit aussi bien la mesure à toucher son marteau avec les
-autres, sur une barre de fer chaud, comme s’il eust esté longtemps
-apprentif: & neantmoins c’est une chose que ceux du mestier sçavent,
-qu’il faut du temps pour apprendre la musique des marteaux, sur
-l’enclume du mareschal. Ce mesme Sauvage estant dans ces terres perduës
-de _Miary_ avec ses semblables, sans enclume, marteau, limes, estau,
-travailloit neantmoins fort proprement à faire des fers à fleches,
-harpons & haims à prendre poissons: Il prenoit une grosse pierre dure au
-lieu d’enclume, & une autre mediocre pour luy servir de marteau, puis
-faisant chaufer son fer dans le feu, il luy donnoit telle forme qu’il
-luy plaisoit.
-
-Les mestiers plus necessaires d’estre exercez en ces Païs là sont
-ceux-cy: Taillandier, Futenier, Charpentier, Menuisier, Cordier,
-Cousturier, Cordonnier, Masson, Potier, Briquetier & Laboureur. A tous
-ces mestiers ils sont fort aptes & aidez de la nature.
-
-Pour le Taillandier nous l’avons monstré par l’exemple susdit. Quant au
-mestier de Futenier, ou faiseur de futene, c’est leur propre mestier,
-s’il estoit corrigé: car ils tissent leurs lits extremement bien,
-travaillent à l’estame aussi joliment que les François. Et si ils ne se
-servent ny de navete, ny d’eguille de fer ains de petits bastons.
-
-Je raconteray icy une jolie histoire; Un jour je m’en allois visiter le
-Grand _Thion_ Principal des Pierres vertes _Tabaiares_: comme je fus en
-sa loge, & que je l’eus demandé, une de ses femmes me conduit soubs un
-bel arbre qui estoit au bout de sa loge qui le couvroit de l’ardeur du
-soleil: là dessouz il avoit dressé son mestier pour tistre des licts de
-coton, & travailloit apres fort soigneusement: je m’estonnay beaucoup de
-voir ce Grand Capitaine vieil Colonel de sa nation, ennobly de plusieurs
-coups de mousquets, s’amuser à faire ce mestier, & je ne peus me taire
-que je n’en sceusse la raison, esperant apprendre quelque chose de
-nouveau en ce spectacle si particulier. Je luy fist demander par le
-Truchement qui estoit avec moy, à quelle fin il s’amusoit à cela? il me
-fit responce: les jeunes gens considerent mes actions, & selon que je
-fais ils font: si je demeurois sur mon lict à me branler & humer le
-petun, ils ne voudroient faire autre chose: mais quand il me voient
-aller au bois, la hache sur l’espaule & la serpe en main, ou qu’ils me
-voient travailler à faire des licts, ils sont honteux de ne rien faire:
-jamais je ne fus plus satisfaict, & ceux qui estoient avec moy que par
-ces paroles, lesquelles à la mienne volonté fussent pratiquées des
-Chrestiens: l’on ne verroit l’oisiveté mere de tous vices si avant en
-France comme elle est.
-
-La charpenterie ne leur peut estre difficile: car dés leur jeunesse ils
-manient les haches; & je les ay veu par experience en faisans leur
-loges, ou celles des François, asseoir leurs haches aussi asseurement, &
-redonner quatre ou cinq fois au mesme endroit, que pourroit faire un
-charpentier bien appris.
-
-La menuiserie leur est bien aisee à apprendre: ils dolent avec leurs
-serpes un bois aussi usny & esgal, que si le rabot y avoit passé. Ils
-font des marmots de bois & d’autres figures avec leur seuls couteaux. Il
-ne leur faut ne scie, ny autre outil à faire leurs arcs & avirons, &
-leurs espees de guerre, avec une simple tille: ils creusent &
-accommodent leurs canots, leur donnent telle forme qu’il leur plaist.
-Bref de tous les autres metiers mentionnez cy-dessus: Je les ay veu fort
-industrieusement travailler, tellement qu’avec peu d’enseignement, ils
-viendroient à la perfection d’iceux: par dessus tout cela, ils
-s’entendent infiniment bien à faire des robes, couvertures de lict,
-ciel, pentes & rideaux de lict, de plumes de diverses couleurs, qu’à
-peine jugeriez vous de loin, que ce peut estre. Je ne veux parler de
-l’aptitude qu’ils ont connaturelle à peindre, & faire divers fueillages
-& figures, se servans seulement d’un petit copeau, au lieu qu’il faut
-tant de pinceaux à nos peintres, compas, regles, & crayons.
-
-
-
-
-Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les sciences & la vertu.
-
-Chap. XIX.
-
-
-J’ay recogneu depuis mon retour des Indes en France, par les frequentes
-& ordinaires demandes que me faisoient ceux qui me venoient voir, la
-grande difficulté qu’ont tous nos François, de se persuader, que ces
-Sauvages soient capables de science & de vertu: ains je ne sçay si
-quelques-uns ne vont point jusques-là d’estimer les peuples barbares,
-plustost du genre des _Magots_ que du genre des hommes. Je dy moy & par
-exemple je le prouveray, qu’ils sont hommes, & par consequent capable de
-science & de vertu: puis qu’au rapport de Seneque en son Epistre 110.
-_Omnibus natura dedit fundamenta semenque virtutum._ La nature a donné à
-tous les hommes du monde, sans exception d’aucun, les fondemens, &
-semences des vertus, paroles bien notables: car comme les fondemens, &
-la semence sont jettez dans les entrailles de la terre & par consequent
-cachez en icelle: de mesme Dieu a jetté naturellement en l’esprit de
-l’homme les fondemens & semences des vertus; sur lesquels fondemens tout
-homme peut bastir avec la grace de Dieu, un bel edifice, & tirer de la
-semence une tige portant fleurs & fruits, doctrine que prouve
-tres-clairement sainct Jean Chrysost. en l’Homelie 55. au peuple
-d’Antioche, & en l’Homelie 15. sur l’Epistre I. à Thimothee moralisant
-ce passage de la Geneze: _Germinet terra herbam virentem, & omne lignum
-pomiferum_: que la terre produise l’herbe verdoyante, & toute espece
-d’arbres fruictiers ou portans pommes, il adjouste: _Dic ut producat
-ipse terra fructum proprium & exibit quicquid facere velis_, dy &
-commande à ta propre terre, c’est à dire à ton ame, qu’elle produise son
-fruict connaturel, & tu verras qu’incontinent elle produira ce que tu
-demandes. Et sainct Bernard, au traicté de la vie solitaire dit, _virtus
-vis est quædam ex natura:_ que la vertu est une certaine force qui sort
-de la nature. Qu’il en soit ainsi, je le veux faire paroistre par
-plusieurs exemples, & commençant premierement par les sciences, pour
-lesquelles apprendre, il faut que les trois facultez de l’ame
-concurrent, la volonté, l’intellect, & la memoire: la volonté fournit à
-l’homme le desir d’apprendre, par lequel nous surmontons toute espece de
-travail & difficulté: l’intellect donne la vivacité de comprendre & la
-memoire reserve & conserve ce qui est cogneu & appris.
-
-Les Sauvages sont extremement curieux de sçavoir choses nouvelles, &
-pour rassasier cet appetit, les long chemins, & la distance des pays
-leur est bien courte, la faim qu’ils patissent souvent ne leur couste
-rien, les travaux leur sont repos: ils vous escoutent attentivement, &
-tant que vous voulez, sans s’ennuyer, & sans qu’ils disent aucun mot,
-lors que vous leur discourez, soit de Dieu, soit d’autre chose: si vous
-voulez avoir patience avec eux, ils vous font mille interrogations. Il
-me souvient qu’entre les discours que je leur faisois ordinairement par
-Truchement, je leur disois que si tost que nos Peres seroient venus de
-France, ils feroient bastir de belles maisons de pierre & de bois, où
-leurs enfans seroient receus, ausquels les Peres aprendroient tout ce
-que sçavent les _Caraibes_. Ils me respondoient: O que nos enfans sont
-bien heureux qui aprendront tant de belles choses, ô que nous sommes
-mal-heureux & tous nos Peres devant nous, qui n’ont point eu de Pays.
-Leur intellect est vif autant que la nature le permet: ce que vous
-reconnoistrés par ce qui suit: Il n’y a gueres d’Estoiles au Ciel qu’ils
-ne connoissent, ils sçavent juger à peu pres de la venuë des pluyes, &
-autres saisons de l’année, distingueront à la Physionomie un François
-d’avec un Portugais, un _Tapoüis_ d’avec un _Tapinambos_ & ainsi des
-autres: Ils ne font rien que par conseil: Ils pesent en leur jugement
-une chose, devant qu’en dire leur opinion: Ils demeurent fermes &
-songeards sans se precipiter à parler. Que si vous me dites: Comment est
-il possible que ces personnes là ayent du jugement faisans ce qu’ils
-font? Car pour un couteau, ils vous donneront pour cent escus d’Ambre
-gris s’il l’ont, ou quelqu’autre chose dont nous faisons prix, ainsi
-qu’est l’or, l’argent & les pierres precieuses. Je vous diray l’opinion
-qu’ils ont de nous au contraire sur ce point: c’est qu’ils nous estiment
-fols & peu judicieux, de priser plus les choses qui ne servent de rien à
-l’entretien de la vie, que celles sans lesquelles nous ne pouvons vivre
-commodement. Et de faict, qui est celuy qui ne confessera qu’un couteau
-est plus necessaire à la vie de l’homme qu’un diamant de cent mille
-escus, les comparant l’un à l’autre, & separant l’estime qu’on en faict.
-Et pour monstrer qu’ils ne manquent point de jugement à se servir de
-l’estime, que font les François des choses qui se trouvent en leurs
-pays: ils sçavent bien rehausser le prix des choses qu’ils croyent que
-les François recherchent. Un jour quelques-uns me disoient qu’il falloit
-que nous fussions bien pauvres de bois en France, & qu’eussions grand
-froid, puis que nous envoyons des navires de si loing, à la mercy de
-tant de perils, querir du bois en leur pays[89]: Je leur fey dire, que
-ce bois n’estoit pas pour brusler, ainsi pour teindre les habits en
-couleur. Ils me repliquerent: quoy donc vous nous vendez ce qui croist
-en nostre pays, en nous donnant des casaques rouges, jaunes & pers: Je
-leur satisfey disant: qu’il falloit mesler d’autres couleurs avec celles
-de leur pays pour teindre les draps. Si vous me dites de rechef qu’ils
-font des actions totalement brutales, telles que sont celles-cy, manger
-leurs ennemis, & generalement tout ce qui les blesse, comme les poux,
-les vers, espines & autres. Je respons, que cela ne provient de faute de
-jugement, ains d’une erreur hereditaire qui a tousjours esté entr’eux,
-que leur honneur dependoit de la vengeance; & me semble que l’erreur de
-nos François à se couper la gorge en duel, n’est pas plus excusable; &
-toutefois nous voyons que les plus beaux esprits, & les premiers de la
-Noblesse, sont frappez de cet erreur, meprisans le commandement de Dieu,
-& mettans leur salut eternel en peril eminent.
-
-Quant à la memoire, ils l’ont tres-bonne, puis qu’ils se souviennent
-pour tousjours de ce qu’ils ont une fois ouy, ou veu, & vous
-representeront toutes les circonstances, soit du lieu, soit du temps,
-soit des personnes, que telle chose a esté ditte ou faicte, faisant une
-geographie ou description naturelle avec le bout de leurs doigts sur le
-sable, de ce qu’ils vous representent.
-
-Ce qui m’estonna d’avantage, est qu’ils reciteront tout ce qui s’est
-passé d’un temps immemorial, & ce seulement par la traditive: car les
-vieillards ont ceste coustume de souvent raconter devant les jeunes
-quels furent leurs grands peres & ayeux, & ce qui se passa en leurs
-siecles: ils font cecy en leurs _Carbets_, & quelquefois en leurs loges,
-s’esveillans de bon matin & excitans les leur à escouter les harangues:
-aussi font-ils quand ils se visitent: car s’embrassans l’un l’autre, en
-pleurant tendrement, ils repetent l’un apres l’autre, parole pour
-parole, leurs grands peres & ayeux, & tout ce qui est passé en leurs
-siecles.
-
-
-
-
-Suitte des Matieres precedentes.
-
-Chap. XX.
-
-
-J’accorde que ces peuples sont enclins à beaucoup de vices
-naturellement: mais il se faut ressouvenir qu’ils sont captifs, par
-l’infidelité de ces esprits rebelles à la loy Divine, & instigateurs de
-la transgression d’icelle: que sainct Jean en sa premiere Epistre
-appelle Iniquité, ou Inegalité, c’est-à-dire, deviation ou detour du
-droict comme le texte Grec exprime notamment, ἡ ἁμαρτία ἐστὶν ἡ ἀνομία,
-c’est à dire, _Peccatum est exorbitatio a lege_: laquelle loy est de
-deux sortes, Divine & Humaine; la Divine a esté donnee par escrit à
-Moyse, & du depuis par Jesus-Christ aux Chrestiens: l’humaine est
-burinee au fond de la nature: Et ces deux loix sont deux sortes de
-pechez en leurs transgressions: l’un est appellé peché contre les
-commandemens de Dieu, & l’autre peché contre la lumiere naturelle; & de
-cestuy-cy seront chargez & condamnez les mescroyans, chacun en son
-particulier, outre le peché commun de l’infidelité.
-
-Entre tous les vices auquels pourroient estre subjets ces Barbares,
-ceux-cy sont speciaux, sçavoir est, la vengeance qu’ils ne demordent
-jamais, quelque mine qu’ils facent à leurs ennemis reconciliez & la
-mettent en pratique à toute occasion: & de faict il n’y a nulle doute,
-que si les François avoient quité _Maragnan_, toutes les nations qui se
-sont là congregees pesle-mesle, pour avoir l’aliance des François,
-estant auparavant ennemies, se mangeroient les unes les autres, &
-toutefois c’est chose estrange, qu’à present ils vivent en bonne
-intelligence soubs les François, s’entredonnans leurs filles en mariage.
-
-Ils sont fort amateurs de vin, & s’enyvrer est un grand honneur entre
-eux, mesmes les femmes. Ils sont lubriques extremement, & plus les
-jeunes filles que tout autre, inventeurs de fauses nouvelles, menteurs,
-legers & inconstans, qui sont vices communs à tous mescroyans, & pour
-accomplir la mesure ils sont paresseux incroyablement: de sorte qu’ils
-ayment mieux ne rien faire, & vivre chetivement, que de travailler &
-vivre grassement: Car s’ils vouloient tant soit peu se forcer, ils
-pourroient en peu d’heure avoir abondance de chair & de poisson. Cecy se
-doit specialement entendre des _Tapinambos_: Car pour les autres
-Nations, telles que sont les _Tabaiares_, _Long-cheveux_, _Tremembaiz_,
-_Canibaniliers_, _Pacajares_, _Camarapins_, _Pinariens_, & semblables,
-ils se peinent pour mieux vivre, & amasser marchandises, & s’accommoder
-gentiment tant en leurs loges, qu’en leurs mesnages.
-
-Je vay icy reciter un exemple joyeux de la paresse de nos _Tapinambos_.
-Quelques François du Fort, ayans demandé congé d’aller par les villages
-pour se rafreschir, vindrent en bonne rencontre au village d’_Vsaap_, &
-à l’entree de la premiere loge, ils trouverent un grand _Boucan_ chargé
-de venaison: aupres duquel le maistre d’iceluy estoit couché dans un lit
-de coton, qui se plaignoit fort, comme s’il eust esté malade: Nos
-François affamez & bien deliberez de faire feste à cette table preparee,
-luy demanderent d’une voix douce & amoureuse _Dé omano Chetouasap_,
-estes-vous malade mon Compere? Il respond qu’oüi: les François
-repliquerent, qu’avez-vous donc? Qu’est-ce qui vous faict mal? Ma femme,
-dict-il; est dés le matin au jardin, & je n’ay encore mangé. Les
-François luy dirent: voilà de la farine & de la chair si prez de vous,
-que ne vous levez-vous pour en prendre? Il respond, _Cheateum_, Je suis
-paresseux, je ne me sçaurois lever. Voulez-vous, dirent les François,
-que nous vous apportions de la farine & de la viande, & nous mangerons
-avec vous? Je le veux bien, respondit-il, aussitost chacun se met en
-devoir de descharger le _Boucan_, & le mettre devant luy, & s’asseans en
-rond, comme c’est la coustume, l’incitoient à manger par le bon appetit
-qu’ils avoient, & la peine qu’ils eurent d’apporter les viandes de
-dessus le _Boucan_, qui n’estoit qu’à trois pieds de là, fut le payement
-de leur escot.
-
-Nonobstant ces perverses inclinations, ils en ont d’autres tres-bonnes &
-loüables à la vertu. Ils vivent paisiblement les uns avec les autres,
-font part de leur pesche, chasse & autres vivres à leurs semblables, &
-ne mangent rien en secret parmy eux. Un jour au village de _Ianouaran_
-il n’y avoit autre chose à manger que de la farine: Il survint un jeune
-garçon qui apporta une grosse perdrix fraischement tuee, sa mere la
-plume au feu, la faict boüillir, la met au mortier, puis la reduict en
-poudre, & faisant apporter des fueilles de _Manioch_ (lesquelles
-approchent du goust de la chicoree sauvage), les fit boüillir, & les
-ayant bien hachees, elle mesle la poudre de la perdrix & de la farine
-avec ces fueilles hachees, duquel meslange elle fit de petites boules,
-grosses comme une balle, qu’elle envoya à tous les mesnages de sa loge
-chacun la sienne. J’ay veu moy-mesme une chose plus qu’admirable, encore
-qu’elle soit triviale & de peu de consequence: C’est que plusieurs
-Sauvages fort affamez, vindrent de la pesche en ma loge, n’ayans sceu
-rien prendre sinon qu’une _Crabe_, c’est un Cancre, qu’ils firent cuire
-sur les charbons, & m’ayans demandé de la farine pour la manger, ils
-s’asseerent en terre en rond, chacun prenant son morceau: Ils estoient
-douze ou treize. Vous pouvez penser combien chacun en pouvoit avoir,
-parce que la _Crabe_ n’excedoit au plus la grosseur d’un œuf de poule.
-
-La liberalité est tres-grande entr’eux, & l’avarice en est fort
-esloignee, tellement que si quelqu’un d’entr’eux a desir d’avoir quelque
-chose qui appartient à son semblable, il luy dit franchement sa volonté:
-& il faut que la chose soit bien chere à celuy qui la possede, si elle
-ne luy est donnee incontinent, à la charge toutefois que si le demandeur
-a quelque autre chose que le donneur affectionne, il la lui donnera
-toutefois & quantes qu’il la luy demandera.
-
-Ils font paroistre leur liberalité beaucoup plus vers les estrangers,
-que vers leurs compatriotes, tellement qu’ils s’apauvrissent de leurs
-hardes, pour en accommoder les estrangers qui les viennent voir,
-s’estimans bien recompensez d’estre reputez liberaux par ceux qui ne
-sont de leur pays, croyans que leur renommee volera dans les pays
-esloignez, & là seront tenus pour grands & riches: de sorte que bien
-souvent ils vont faire des visites à cent, deux cens, & trois cens
-lieuës, pour ce sujet d’estre estimez par leurs liberalitez. Jamais ils
-ne s’entre-dérobent, ains tout est à la veuë d’un chacun, suspendu aux
-poutres & soliveaux de leurs loges. Il est bien vray que dedans l’Isle à
-present, dans _Tapouïtapere_ & _Comma_, ils ont des coffres que les
-François leurs ont donnez, dans lesquels ils reserrent leur meilleure
-marchandise, aussi il s’est ensuivy soit de là, soit de l’exemple des
-François, que plusieurs apprennent le mestier de dérober. Ils appellent
-dérober, _Monda_ le larron, _Mondaron_, & est une grande injure
-entr’eux, tellement qu’ils changent de couleur au visage, de sorte
-qu’appeller une femme laronnesse, & double putain qu’ils signifient par
-le mot _Menondere_, à la difference d’une simple putain appellée
-_Patakuere_, c’est le pis qu’on luy sçauroit dire: aussi vous estes
-payez de mesme monnoye, quand vous les appellez larrons: pour ce qu’ils
-vous jettent sur la barbe un beau & bon _Giriragoy_, c’est à dire, tu as
-menty, sans espargner personne, en quoy on peut recognoistre, combien ce
-vice leur déplaist, puis qu’ils n’en sçauroient supporter l’injure.
-
-Ils gardent equité ensemble, ne se fraudent, & ne se trompent; si
-quelqu’un offence autruy, la peine du _Talion_ s’ensuit; sont fort
-compationnans & se respectent l’un l’autre, specialement les vieillards.
-Ils sont fort patiens en leurs miseres & famine, jusques à manger de la
-terre[90], à quoy ils habituent leurs enfans, chose que j’ay veuë
-plusieurs fois, que les petits enfans tenoient en leurs mains une plote
-de terre, qu’ils ont en leur pays _quasi_ comme terre sigilee, laquelle
-ils sucçoient & mangeoient, ainsi que les enfans de France, les pommes,
-les poires, & autres fruicts qu’on leur donne.
-
-Ils ne sont pas fort curieux à apprester leur viande, comme nous: car,
-ou ils la jettent dans le feu pour la cuire, ou la mettent boüillir dans
-la marmite sans sel, ou rostir à la fumee sur le _Boucan_.
-
-
-
-
-Ordre et Respect que la Nature a mise entre les Sauvages, qui se garde
-imviolablement par la jeunesse.
-
-Chap. XXI.
-
-
-Le poinct que j’ay le plus consideré & le plus admiré, pendant les deux
-ans que j’ay demeuré entre les Sauvages, est l’ordre & respect gardé
-inviolablement des jeunes, vers leurs majeurs, ou entr’eux, chacun
-executant ce que son aage requiert de luy, sans s’ingérer de plus haut
-ou de moindre. Qui est celuy qui ne s’estonnera avec moy, que la pure
-nature ait plus de force sur ces Barbares à faire garder le respect, que
-les enfans doivent à leurs majeurs, & à demeurer dans les bornes du
-devoir que requiert la diversité des aages, que la nature, dis je, ait
-plus de force à faire observer ces choses, que non pas la Loy, ny la
-grace de Jesus-Christ sur les Chrestiens, parmy lesquels rarement l’on
-voit que la jeunesse se tienne dedans ses termes, nonobstant tous les
-beaux enseignements, Maistres & Pedagogues, ains l’on n’y remarque que
-de la confusion & grande presomption. A la mienne volonté que ce
-discours suivant nous y apporte quelque remede.
-
-Les Sauvages ont distingué leurs aages, par certains degrez, chaque
-degré, portant sur le front de son entree, son nom propre, qui advertit
-celuy qui desire entrer dans son Palais ses parterres & allees, le but
-de sa charge, qu’il enveloppe sous soy par enigme, comme faisoient jadis
-les Hierogliphiques des Egyptiens. Le premier desquels, pour les enfans
-masles & legitimes, se nomme en leur langue, _Peitan_, c’est à dire,
-enfant sortant du ventre de sa mere. En ce premier degré d’aage, plein
-d’ignorance du costé de l’Enfant, & qui n’a autre portion que les pleurs
-& la foiblesse, si est-ce qu’estant le fondement de tous les autres
-degrez, la Nature; bonne mere à ces Sauvages, a voulu que l’enfançon
-fust disposé immediatement, à la sortie du ventre de sa mere, à recevoir
-en luy, les premieres semences du naturel commun de ces Barbares: Car il
-n’est point caressé, emmailloté, eschauffé, bien nourry, bien gardé, ny
-mis en la main d’aucune nourrice, ains simplement lavé dans le ruisseau,
-ou en quelque autre vase plein d’eau: est mis en un petit lit de cotton,
-ses petits membres ayans toute liberté, sans vesture quelconque, soit
-sur le corps, soit sur la teste: il se contente pour sa nourriture du
-laict de sa mere, & des grains de mil rostis sur les charbons, & machez
-dans la bouche de la mere reduicts en farine, & détrampez de sa salive
-en forme de boüillie, laquelle sa mere luy donne en sa petite bouche,
-ainsi qu’ont accoustumé les oyseaux de repaistre leurs petits,
-c’est-à-dire bouche à bouche. Il est bien vray que quand l’enfant est un
-peu fort, par une cognoissance & inclination naturelle, vous le voyez
-rire, s’esjoüir, & tressaillir à la mode des enfans, sur les bras de sa
-mere, la considerant mascher grossement en sa bouche, sa nourriture, &
-portant son petit bras à la bouche de sa nourrice, il reçoit dans le
-creux de sa menote cette pasture naturelle, qu’il porte droict à sa
-petite bouche & la mange: & quand il se sent rassasié, il jette le
-surplus en terre, & destournant son visage, frappant de ses mains la
-bouche de sa mere, il luy fait entendre, qu’il n’en veut plus. A quoy
-obeist la mere, ne forçant en rien son appetit, & ne luy donnant aucune
-occasion de pleurer. Si l’enfant a soif il sçait fort bien demander par
-ses gestes la mammelle de sa mere. Ces petits enfans rendent, en ce
-jeune aage, le respect & le devoir, que la nature leur demande en ce
-degré: car ils ne sont point criards, pourveu qu’ils voyent leurs meres,
-se tiennent en la place, où elles les mettent: Quand elles vont jardiner
-au bois, elles vous les asseent tous nuds comme ils sont sur le sable &
-la poudre, où ils se tiennent sans dire mot, quoy que l’ardeur du Soleil
-leur donne vivement sur la teste, & sur le corps. Qui est celuy de nous
-autres, qui auroit eu en son petit aage la moindre de ses incommoditez,
-& seroit à present en vie? Nos parens sçavent la retribution & le devoir
-que nous avons commencé à leur rendre, dés ce premier degré, d’où ils
-pouvoient bien s’asseurer, si le trop grand amour qu’ils nous portoient
-ne les eust aveuglez, qu’en tous les autres degrez de nostre aage, nous
-ne serions pas plus recognoissans de nostre devoir envers eux, quelque
-peine qu’ils puissent prendre.
-
-Le second degré d’aage commence au temps que le petit enfant s’esvertuë
-d’aller tout seul, encore que confusément on ne laisse d’appeller du
-mesme mot que je vay dire les enfans, en leur premier degré: Neantmoins
-j’ay pris garde de prez, qu’autre est la façon de gouverner les enfans
-qui ne peuvent marcher, & autre la façon de gouverner ceux qui
-s’efforcent d’aller tous seuls, qui faict que nous devons mettre ce
-degré à part, & singulariser leur nom, pour l’adapter seulement à leur
-degré, specifié par la diversité de gouvernement & d’action: Le second
-degré s’appelle _Kounoumy miry_, petit garsonnet[91], & dure jusqu’à
-l’aage de sept ou huict ans. En tout ce temps ils ne s’esloignent de
-leurs meres, & ne suivent encore leurs Peres, qui plus est, on les
-laisse à la mammelle, tant que d’eux mesmes, ils s’en retirent,
-s’accoustumans peu à peu à manger des grosses viandes, comme les grands
-& adults. On leur fait de petits arcs, & des flesches proportionnees à
-la force de leurs bras: lors s’amassans les uns avec les autres de mesme
-aage, ils plantent & attachent quelques courges, devant eux, sur
-lesquelles ils tirent leurs fleches, & ainsi de bonne heure ils
-s’adextrent tant les bras que la veuë à tirer justement. On ne voit
-battre, ny foüetter ces enfans, qui obeissent à leurs parens, &
-respectent ceux qui sont plus aagez qu’eux. Cet aage d’enfans est
-infiniment agreable: car vous remarquez en eux la distinction qui peut
-estre en nous, de la nature & de la grace: pour ce que, rejettant toute
-comparaison, je les ay trouvez aussi mignons, doux & affables, que les
-enfans de par de çà, sans oublier pourtant d’excepter & mettre à part,
-la grace du Sainct Esprit, qui est donnee aux enfans des Chrestiens par
-le Baptesme. Que s’il arrive que ces enfans en cet aage meurent, les
-parens en portent un deüil extreme, & en gravent une memoire perpetuelle
-en leur cœur, pour s’en resouvenir en toutes les ceremonies de larmes &
-de pleurs, rememorans entre ces souvenances, qu’ils se font les uns aux
-autres, en pleurant cette perte, & mort de leurs petits garsonnets, les
-appellant d’un nom particulier _Ykounoumirmee-seon_, le petit garsonnet
-mort en son enfance. J’ay veu de ces foles meres demeurer au milieu de
-leurs jardins, dans les bois toutes seules, voire quelquefois s’arrester
-& acroupir dans le milieu du chemin, pleurantes amerement, & leur ayant
-faict demander ce qu’elles avoient de pleurer ainsi toutes seules dans
-les bois, & au milieu du chemin: Helas! disoient-elles, nous nous
-resouvenons de la mort de nos petits enfans, _Ché Kounoumirmee-seon_,
-morts en leurs enfances. Puis elles recommençoient de tant plus à
-pleurer, & se fondoient en larmes: & à la verité cela est connaturel,
-d’avoir regret de la perte & mort de ces petits enfans, qui tant s’en
-faut, qu’ils ayent donné de la peine à leurs parens, c’est au contraire,
-le seul & unique temps du cours de leur vie, auquel ils puissent donner
-quelque contentement à leurs peres & meres.
-
-Le troisieme degré contient l’aage entre ces deux premiers degrez,
-d’enfance & de puerilité, & entre les degrez d’adolescence & virilité,
-qui est proprement depuis 8 jusques à 15 ans, que nous appellons
-jeunesse, & garsons: les Sauvages les appellent simplement _Kounoumy_
-sans aucune autre addition, telle qu’est l’enfance appellee _Kounoumy
-miry_ & l’adolescence nommee _Kounoumy Ouassou_. Ces _Kounoumys_ donc,
-ou garsons, en l’aage de 8 à 15 ans, ne s’arrestent plus au foyer, ny
-autour de leurs meres, ains suivent leurs Peres, apprennent à
-travailler, selon qu’ils voyent qu’ils font: ils s’appliquent à
-rechercher la nourriture pour la famille, vont au bois tirer des
-oyseaux, vont à la mer, flecher les poissons, qui est chose tres-belle à
-voir, avec quelle industrie ils dardent quelquefois trois à trois ces
-poissons, ou bien ils les prennent avec la ligne faite de _toucon_, ou
-dans les _poussars_, qui sont une espece de fouloire & petite seine, se
-chargent d’huytres & de moules, & apportent le tout en la maison: on ne
-leur commande de ce faire. Ils y vont de leur propre instinct,
-recognoissans que c’est le devoir de leur aage, & que tous leurs majeurs
-ont fait le mesme. Ce travail & exercice plus joyeux que penible,
-correspondant à l’inclination de leurs ans, les affranchit de beaucoup
-de vices, ausquels la nature infectee commence à prester l’oreille et le
-goust: Et c’est, ce me semble, la raison pourquoy, l’on propose à la
-jeunesse des divers exercices liberaux ou mechaniques, pour la retirer &
-divertir de l’impulsion corrompuë, que chacun a naturellement attachee
-dedans soy, laquelle se renforce par l’oysiveté, specialement en ce
-temps.
-
-Le quatriesme degré est pour ceux, que les Sauvages appellent _Kounoumy
-Ouassou_, c’est à dire grands garsons, ou jeunes hommes, comprenant les
-ans depuis 15. jusques à 25. que nous disons entre nous l’adolescence.
-Ceux-cy ont une autre sorte de comportement: car ils s’addonnent fort et
-ferme au travail, ils s’habituent à bien manier les avirons des Canots,
-et pour ceste cause on les choisit, quand on desire aller en guerre,
-pour nager les Canots. Ce sont eux qui s’estudient specialement à faire
-les fleches pour la guerre: ils vont à la chasse, avec les chiens,
-s’acoustument à bien flecher et harponner les gros poissons, ne portent
-encore des _Karaiobes_, c’est-à-dire, des pieces de drap liees devant
-eux pour cacher leur honte, comme font les hommes mariez, mais avec une
-fueille de Palme ils accomodent ceste partie. Ils peuvent librement
-deviser avec les plus aagez, hormis au _Carbet_, où il faut qu’ils
-escoutent, sont prompts à faire service à ceux qui les surpassent
-d’aage. Et à vray dire, c’est en ce temps qu’ils aydent plus à leurs
-Peres & Meres, de leur travail, chasse et pesche, d’autant qu’ils ne
-sont point encore mariez, & par consequent non obligez à nourrir une
-femme: & c’est pourquoy leurs parens s’attristent beaucoup, quand ils
-meurent en ces annees, leur donnans un nouveau nom en signe de douleur,
-qui est _Ykounoumy-ouassou-remee seon_, c’est à dire le grand garson
-mort, ou le grand garson mort en son adolescence.
-
-Le cinquiesme degré prend depuis 25. jusqu’à 40. ans, & celuy qui est en
-ces annees proprement s’appelle _Aua_, vocable qui ne laisse pas d’estre
-imposé generalement à tous les aages, ainsi comme est le nom d’homme
-parmy nous: toutefois il doit estre particulier à cet aage, en tant
-qu’alors l’homme est en sa force appellé par les Latins _vir, à
-virtute_, & en François aage viril, pour la virilité, c’est-à-dire la
-force qui est en l’homme en ce terme: de mesme ceste langue des Sauvages
-use de ce mot _Aua_, duquel procede _Auaeté_, c’est-à-dire fort,
-robuste, vaillant, furieux, pour signifier le 5. aage de leurs enfans.
-En ce temps ils sont bons guerriers pour bien frapper, mais non pour
-conduire. Ils recherchent les femmes en mariage en cette saison, lequel
-n’est pas beaucoup difficile à faire: car le trousseau de la nouvelle
-mariee ne consiste qu’en quelques courges que sa mere luy donne pour
-commencer son mesnage, au lieu qu’en ces pais les meres fournissent les
-vestements, linges, ornemens & pierreries à leurs filles. Les peres
-donnent pour doüaire, aux marys qui espousent leurs filles, 30. ou 40.
-buches coupees de mesure, qu’ils font porter en la chambre du nouveau
-marié, pour faire le feu des nopces, & ce nouveau marié s’appelle non
-plus, _Aua_, mais _Mendar-amo_. Quoy que ce jeune homme soit marié, & la
-jeune femme semblablement, cela n’oste ny afranchit de l’obligation
-naturelle, d’assister leurs parents, ains demeurent tousjours obligez de
-leur subvenir, & ayder à faire leurs jardinages. C’est une remonstrance
-que j’entendy faire en ma loge, par la fille de _Iapy-Ouassou_, baptisée
-& mariee en l’Eglise, à un autre Sauvage son mary aussi Chrestien,
-lequel s’en allait à _Tapouitapere_, assister le R. Pere Arsene, pour
-baptiser plusieurs Sauvages: Elle luy dit ainsi: Où veux-tu aller? Tu
-sçais bien que les jardins de mon Pere sont à faire, & qu’il a faute de
-vivres: Ne sçais tu pas qu’il m’a donnee à toy, à la charge que tu luy
-ayderois & subviendrois en sa vieillesse? Si tu le veux abandonner je
-m’en vay retourner chez luy. On la reprit sur ces derniers mots, luy
-faisant recognoistre la foy, qu’elle avoit donnee, de jamais ne
-l’abandonner, ou se separer de luy, quant au reste on la loüa fort: Et
-pleust à Dieu que tous les enfans de la Chrestienté se mirassent en ce
-lieu, apprenans la vraye intelligence de ces paroles formelles du
-mariage, que l’homme & la femme quitteront leurs parens pour adherer
-ensemble: car tant s’en faut que Dieu authorise l’ingratitude des enfans
-mariez, pour ce disent-il, qu’ils ont d’autres enfans, ou sont prests
-d’en avoir, ausquels il faut qu’ils pourvoient: qu’au contraire, Dieu
-reprouve comme damnez, ceux qui abandonnent leurs parens, sans lesquels,
-mettant la volonté de Dieu à part, ils ne seroient au monde, ny eux ny
-leurs enfans; mais bien par ces paroles Dieu declare la grande union qui
-doit estre d’esprit & de corps, entre l’homme & la femme par le mariage.
-
-Le 6. degré enferme en soy, les annees depuis 40. jusqu’à la mort, & ce
-degré est le plus honorable de tous; c’est luy qui couronne de respect &
-de majesté les braves soldats, & prudens Capitaines d’entr’eux: tout
-ainsi que la saison de l’Aoust donne la cueillette des labeurs, &
-recompence la patience du laboureur à supporter l’hyver, & le printemps,
-sans estre aydé de sa terre, sur laquelle il a tant fait de tours &
-retours avec la charruë, ainsi en est-il parmy les Sauvages, lesquels
-estans parvenus à la saison d’anciens & vieillards sont honorez de tous
-ceux qui sont leurs inferieurs en aage. Celuy qui est receu par la
-course de ses annees en ce terme, est appellé _Thouyuaë_, c’est a dire
-ancien & vieillard: Il n’est plus si assidu au travail comme les autres,
-ains il travaille à son vouloir & à son aise, & plus pour servir
-d’exemple à la jeunesse & suivre la coustume de leur Nation, que pour
-autre necessité: il est escouté avec silence dans un _Carbet_: & parle
-par mesure & gravement sans precipiter ses paroles, lesquelles il
-accompagne de geste naïf, & explicant nettement ce qu’il veut dire, & le
-sentiment avec lequel il prononce ces paroles. On luy respond doucement
-& respectueusement, & les jeunes le regardent & escoutent attentivement,
-quand il parle: s’il se trouve à la feste des _Kaouïnayes_, il est le
-premier assis & servy le premier; & d’entre les filles qui versent le
-vin, & le presentent aux invitez: les plus honorables le servent, telles
-que sont les filles les plus proches de consanguinité à celuy qui faict
-le convive. Parmy les danses qui se font là, ces anciens & vieillards
-entonnent les chansons, & leur donnent la notte, commençans d’une voix
-fort basse, mais grave, tousjours montant presque à la mesure de nostre
-musique. Leurs femmes ont soin d’eux, leur lavent les pieds, leur
-apprestent & apportent à manger, & s’il y a quelque difficulté en la
-viande, poisson, ou escrevices de mer, pour estre aisement machees leurs
-femmes les cassent, espluchent & accommodent. Quand quelqu’un d’eux
-meurt, les vieillards luy rendent honneur, le pleurent comme les femmes,
-& l’appellent _Thouy-uaë-pee-seon_. Il est vray que s’il est mort en
-guerre, ils l’appellent d’un autre mot, qui est _marate-Kouapee-seon_,
-c’est-à-dire, le vieillard mort au milieu des armes: ce qui ennoblit
-autant les enfans d’iceluy & toute sa race, comme entre nous, quelque
-vieil Colonel, qui toute sa vie n’a faict rien autre chose, que porter
-les armes pour le service de son Roy & de sa patrie, meurt pour le
-comble de son honneur les armes au poing, la face tournee vers les
-ennemis, au milieu d’un furieux combat, chose qui n’est pas oubliee par
-ses enfans, ains la tiennent pour le plus grand heritage qu’il leur peut
-laisser & sçavent bien s’en servir, pour representer au Prince le bon
-service de leur pere, & partant recompence deüe par le Prince aux
-enfans. Ces Sauvages qui ne font cas d’aucune recompence humaine ains
-seulement de l’honneur, recueillans & rassemblans toutes les passions de
-leurs ames à ce seul but, ne peuvent autrement, qu’ils ne facent grande
-estime des proüesses de leurs parens, & qu’ils ne soient estimez par les
-autres pour le respect d’iceux. Ceux qui meurent en leur lict, ne
-laissent pas d’estre honorez, chacun selon son merite, & est appelé
-d’iceux _Theon-souyee seon_, c’est à dire, le bon vieillard mort en son
-propre lict.
-
-Par ce discours vous pouvez voir, comme la nature seule nous apprend de
-respecter les vieillards & anciens, les ayder & secourir & reprend
-aigrement la temerité & presomption de la jeunesse de ce temps qui sans
-prevoir l’advenir n’advisent pas qu’alors qu’ils deviendront vieux, il
-leur sera rendu justement la mesme mesure qu’ils ont donnee estant
-jeunes à leurs predecesseurs: car ils apprennent par exemple, leurs
-enfans à leur rendre ceste ingratitude.
-
-
-
-
-Que le mesme ordre & respect se garde entre les filles & les femmes.
-
-Chap. XXII.
-
-
-Les traicts de la nature se trouvent entre ces Sauvages, tout ainsi que
-les pierres precieuses se rencontrent dans les flancs d’une montagne:
-car celuy qui estimeroit, que les diamans & autres joyaux fussent dans
-leur lict naturel aussi clairs & estincelans, comme ils se voient
-enchassez dans les bagues, seroit un fol: pour ce que ces riches pieces
-sont enveloppees dans le limon, sans paroistre beaucoup, tellement que
-plusieurs passent & repassent dessus, ignorans ce secret, sans les lever
-de terre.
-
-La mesme chose se pratique en la conversation de ces pauvres Sauvages:
-combien y en a-il, qui ont ignoré, & ignorent ce que j’ay rapporté icy,
-& rapporteray, quoy qu’ils ayent longtemps conversé avec eux, faute
-d’avoir penetré & remarqué la belle conduitte de la nature en ces gens
-destituez de grace, ains ont passé par dessus ces pierres precieuses
-sans en faire leur profit, traversant le tout en gros.
-
-Le mesme ordre des degrez d’aage, j’ay remarqué entre les filles & les
-femmes, comme il est entre les hommes, sçavoir, que le premier degré
-supposé commun aux masles & aux femelles sortans immediatement du ventre
-de leurs meres, appellé du mot, _Peïtan_, ainsi qu’avons dit
-suffisamment au chapitre precedent: le second degré suit, qui met
-distinction d’aage, de sexe & de devoir: d’aage de fille à fille, de
-sexe de fille à garçon & de devoir de la plus jeune à son aisnee. Ce
-degré enclost dedans soy les sept premieres annees, & la fillette de ce
-temps s’appelle _Kougnantin-myri_, c’est-à-dire la petite fillette. En
-tout cet aage, elle demeure fixement avec sa mere, succeant le laict de
-la mere plus d’un an davantage que les garçonnets, voire je diray bien
-ceste verité, d’en avoir veu aagees de plus de six ans, teter encore
-leurs meres, mangeant fort bien toute autre viande, parlant & courant
-comme les autres. Au lieu que les garçonnets de cet aage portent des
-arcs & fleches, ces fillettes s’amusent à contre-faire leurs meres en
-fillant comme elles peuvent du coton, & traceant une espece de petit
-lict, comme est la coustume des fillettes de cet aage à s’amuser à
-quelques frivoles & legeres ouvrages, pestrissent la terre,
-contrefaisant l’usage des plus experimentees à faire des vases & des
-escuelles de terre. Il y a bien à dire de l’amour que portent les peres
-& les meres à leurs petits enfans masles, ou fillettes; pour ce que tant
-le pere que la mere batissent leur amour sur leur fils, & pour les
-filles, cela leur est par accident, & ne sont point esloignees en ceste
-suitte de nature, de nostre lumiere commune qui nous rend plus prisables
-les fils que les filles, & non sans raison: car l’un conserve la souche,
-& l’autre la met en pieces.
-
-Le troisiesme degré va depuis sept jusqu’à quinze, & la fille de cet
-aage s’appelle _Kougnantin_, c’est à dire fille: c’est en cet aage
-qu’elles perdent ordinairement par leurs foles phantasies, ce que ce
-sexe a de plus cher, & sans quoy elles ne meritent d’estre estimees, ny
-devant Dieu, ny devant les hommes: qu’on me pardonne, si je dy un mot,
-que plusieurs de ce sexe en cet aage, ne sont pas plus sages par de çà,
-quoy que l’honneur & la loy de Dieu, les devroit convier à l’immortalité
-de la candeur, parce que ces pauvres jeunes filles barbares, ont un
-erreur connaturel procedé de l’auteur de tout mal, qu’elles ne doivent
-estre trouvees apres cet aage avec le signacle de leur pureté: Je n’en
-diray pas d’avantage, pour n’offencer le Lecteur: il me suffit
-d’ateindre & toucher le fil de mon discours. En ces annees elles
-apprennent tous le devoir d’une femme, soit pour filer les cotons, pour
-tistre les licts, pour travailler en estame, pour semer & planter les
-jardins, pour faire les farines, composer les vins, & apprester les
-viandes, gardent un grand silence, quand elles se trouvent en compagnie,
-où il y a des hommes, & generalement elles parlent peu de cet aage, si
-elles ne sont avec leurs semblables.
-
-Le 4. degré est depuis 15. ans jusqu’à 25. ans; lequel impose à la fille
-de cet âge le nom de _Kougnanmoucou_, c’est-à-dire, une fille, ou femme
-en sa grandeur & stature parfaicte, que nous disons en ces quartiers
-fille à marier. Nous passerons souz silence l’abus qui se commet en ces
-annees, par la tromperie que la coustume de leur Nation deceuë, leur a
-imprimé pour loy dans leur esprit. Ce sont elles qui font tout le
-mesnage de la maison, relevant de peine leurs meres, & ont la charge des
-choses necessaires pour le vivre de la famille. Elles ne sont pas
-longtemps sans estre demandees en mariage, si tant est que leurs parens
-ne les reservent pour quelque François, afin d’avoir abondance de
-marchandise, & en cas que cela ne soit, elles sont donnees en mariage, &
-alors elles portent le nom de _Kougnanmoucou-poire_[92], c’est-à-dire,
-femme mariee & en la force de son aage. Et dés ce temps elle suit son
-mary, portant sur sa teste, & sur son dos apres luy, tant les ustenciles
-necessaires, pour presenter à manger, que le mesme manger, & les vivres
-qui sont de besoin par les chemins: tout ainsi que les mulets de par
-deçà portent le bagage & les vivres des Seigneurs: Et en effect, puisque
-je suis sur ce point je diray ce mot, que comme les Seigneurs de
-l’Europe ambitieux de faire recognoistre à tout le monde leur grandeur,
-taschent d’avoir le plus grand nombre de mulets qu’ils peuvent: ainsi
-ces Sauvages sont extremement convoiteux d’avoir nombre de femmes pour
-marcher apres eux, portans leur bagage: d’autant qu’entr’eux, ils sont
-prisez & estimez selon le nombre des femmes qu’ils ont.
-
-Ces jeunes femmes devenuës grosses du faict de leurs maris, sont
-appellees d’un mot particulier _Pouroua-bore_, c’est à dire, femme
-enceinte, & nonobstant ceste grossesse, elles ne laissent de travailler,
-jusqu’à l’heure de leur accouchement, comme si elles n’estoient point
-empeschees. Elles deviennent fort grosses, à cause qu’elles rendent
-leurs enfans assez grands & membrus. Plusieurs penseroient que ces
-femmes en cet estat, auroient plus de curiosité de se couvrir, mais
-c’est tout un avec les autres temps. Venuë qu’elle est au temps de ses
-couches, si couches se doivent apeller: car elle ne garde pour tout cela
-le lict, si elle n’est prevenuë de grandes douleurs, encore à lors
-demeure-elle assize, environnee de ses voisines, lesquelles elle a
-invitees, quelque peu auparavant, au sentiment & mouvement de son
-fruict, de l’assister par ces paroles, _Chemen-boüirare-Kouritim_,
-c’est-à-dire, je m’en vay incontinent accoucher, ou je suis preste à
-present d’accoucher, lors le bruit court par les loges, que telle ou
-telle s’en va accoucher, disans ces paroles avec le nom propre de la
-femme qu’elles y conjoignent _Ymen-bouïrare_, qui signifie, une telle
-est accouchee, ou s’en va accoucher. Le mary s’y trouve avec les
-voisins, & si tant est que sa femme ait difficulté d’enfanter, il luy
-presse le ventre, pour faire sortir l’enfant, sorty qu’il est, il se
-couche pour faire la gesine au lieu de sa femme[93], qui s’employe à son
-office coustumier, & lors toutes les femmes du village viennent le voir
-& visiter couché en ce sien lict, le consolant sur la peine & douleur
-qu’il a eu de faire cet enfant, & est traitté comme fort malade & bien
-lassé, sans sortir du lict, au lieu que par deça les femmes gardent le
-lict apres l’accouchement où elles sont visitees & traittees.
-
-Le cinquiesme degré enferme dans ses limites les annees de vingt-cinq à
-quarante ans, auquel temps le femme reçoit toute sa force, ainsi que
-l’homme; & partant est appellee du nom commun & general _Kougnan_, sans
-autre addition, ce que nous dirions en François, une maistresse femme,
-ou une femme en sa force. En ce terme les femmes Indiennes ont encore
-quelques traicts de la beauté de leur jeunesse, neantmoins elles s’en
-vont au declin le grand galot, & commencent à estre hideuses & sales,
-leurs mamelles pendantes le long de leurs flancs, comme vous voyez par
-deça aux levrettes & chiennes de chasse: ce qui apporte une horreur à la
-veuë: quand elles sont jeunes, elles sont tout au contraire, portans les
-mamelles fermes. Je ne veux m’amuser d’avantage à ceste matiere, apres
-que j’auray dit, que la recompence dés ce monde donnee à la pureté, est
-l’incorruption & integrité accompagnee de bonne odeur, fort bien
-representee dans les sainctes lettres par la fleur de Lys, pur, entier &
-odoriferant: _Sicut lilium inter spinas, sic amica mea inter filias._
-
-Le sixiesme & dernier degré prend depuis quarante ans, jusqu’au reste de
-la vie, & la femme de ce temps est nommee _Ouainuy_: dans ces annees,
-elles ne laissent d’estre fœcondes à produire des enfans: Elles usent du
-privilege de mere de famille: ce sont elles qui president à faire les
-_Kaouins_, & toutes leurs autres manieres de brasseries: sont les
-maistresses du _Carbet_, où se trouvent les femmes pour deviser: & quand
-le pouvoir de manger les esclaves estoit encore entier, c’estoit leur
-office de bien faire rostir le corps, recueuillir la gresse qui en
-degoutoit, afin d’en faire le _Migan_, c’est-à-dire le potage, de faire
-cuire les tripes & boyaux dans des grandes poëles de terre, y mesler la
-farine, & les chous de leurs pays, puis mesuroient la portion d’un
-chacun dans des escuelles de bois, qu’elles envoyoient à tous par les
-jeunes filles. Ce sont elles qui commencent les pleurs & gemissemens sur
-les deffuncts, & à la bien venuë de leurs amis. Elles enseignent aux
-jeunes ce qu’elles ont appris. Elles sont plus corrompuës en paroles, &
-plus effrontees que les filles & les jeunes femmes; & n’oserois dire ce
-qui en est, & ce que j’en ay veu & recogneu. Bien vray est que j’en ay
-veu & cogneu de fort bonnes, honnestes & charitables.
-
-Il y avoit au Fort S. Louïs deux bonnes vieilles femmes _Tabaiares_, qui
-ne manquoient jamais de m’apporter de leurs petites commoditez, & quand
-elles me les offroient, c’estoit en pleurant, & s’excusant de ne pouvoir
-faire mieux. Je n’ay pas pourtant grande esperance de ces vieilles: Il
-faut que le Païs s’en face quitte par la mort naturelle: quand elles
-meurent elles ne sont pas beaucoup pleurees ny regrettees, ainsi les
-Sauvages en sont bien aises pour en avoir de jeunes. Je me suis laissé
-dire que les Sauvages, par opinion supersticieuse tiennent, que les
-femmes ont bien de la peine, apres qu’elles sont mortes, de trouver le
-lieu, où dansent leurs grands Peres, par delà les montagnes, & qu’une
-bonne part demeure par les chemins si tant est que quelques unes s’y
-arrivent. Elles deviennent fort sales, quand elles atteignent l’aage
-decrepité, & y a ceste distinction entre les vieillards & les vieilles,
-que les vieillards sont venerables, & representent une façon en eux, de
-gravité & authorité; à l’opposite les vieilles de ces Païs sont
-rechignees & ridees comme un parchemin mis au feu: nonobstant cela,
-elles sont fort respectees, tant de leurs maris, que de leurs enfans &
-specialement des filles & des jeunes femmes.
-
-
-
-
-De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages.
-
-Chap. XXIII.
-
-
-La consanguinité entre ces barbares, a autant d’eschelons & rameaux
-comme la nostre, & se conserve de famille en famille, avec autant de
-curiosité comme nous pourrions faire, excepté le poinct de Castimonie,
-qui a de la peine parmy eux, sinon au premier eschelon, c’est-à-dire de
-Pere à fille. Pour les sœurs, & les freres, ils ne se marient pas
-ensemble, mais du reste de leurs affaires j’en doute, & non sans raison,
-cela ne merite pas d’estre escrit.
-
-Le premier rameau sort du tronc de leurs Ayeuls ou grands Peres, qu’ils
-appellent _Tamoin_[94], & soubs ce mot ils comprennent tous leurs
-devanciers, voire depuis Noé, jusqu’au dernier de leurs Ayeuls; & c’est
-chose estrange, comment ils se souviennent & racontent d’Ayeul en Ayeul,
-leurs devanciers, veu que nous sommes bien en peine en l’Europe de
-monter jusqu’au Tris-ayeul, que les familles ne se perdent deçà delà.
-
-Le second rameau pousse & sort du premier, & s’appelle _Touue_,
-c’est-à-dire, Pere, & est celuy qui les engendre en vray & legitime
-mariage, tel qu’il est pratiqué par delà: Car la Loy des bastards, est
-autre que celle des legitimes, ainsi que nous dirons en son lieu. Ce
-rameau paternel en produit un autre qui se nomme _Taïre_, c’est-à-dire,
-fils, lequel rameau vient à se coupper, & fourcher en diverses branches,
-ausquelles ils imposent ces noms _Chéircure_, c’est-à-dire, mon grand
-frere, ou mon frere aisné, qui doit tenir la tige de la maison & de la
-famille, & _Chèuboüire_, qui signifie mon petit frere, ou mon cadet,
-auquel n’appartient de tenir la maison, sinon par la mort de son grand
-frere. Arrivant qu’un de ces deux freres aye enfant; cet enfant, masle
-ou femelle, doit appeller le frere de son Pere _Chétouteure_,
-c’est-à-dire, mon oncle, & sa femme _Chèachè_, ma tante. Semblablement
-si son Pere a des sœurs, il les appelle _Chèachè_, ma Tante, comme aussi
-les marys de ses sœurs _Chètouteure_, mon Oncle. Les Oncles & les Tantes
-appellent les enfans masles de leurs freres, ou sœurs _Chèyeure_,
-c’est-à-dire, mon Nepveu, & les filles _Reindeure_, ou _Chereindeure_,
-ma niepce. Les enfans descendus de deux freres, ou de frere, & de sœur,
-ou bien de deux sœurs s’appellent ainsi. Les masles _Rieure_, ou
-_Cherieure_ mon cousin, les femelles _Yetipere_, ou _Cheitipere_, ma
-cousine. Quant à la descente du costé des femmes, la grand-mere fait le
-1. Eschelon, soit du costé Paternel ou du costé Maternel, c’est à dire
-la Mere du propre Pere, duquel on est descendu, ou la Mere de sa propre
-Mere qui l’a engendré, & est appellee _Ariy_, ou _Cheariy_ ma
-grand’mere. La propre mere faict le 2. Eschelon, nommee _Aï_, Mere, ou
-_Cheaï_, ma Mere. La fille faict le 3. Eschelon, dite _Tagyre_, fille,
-ou _Chéagyre_ ma fille. Le 4. Eschelon est de la sœur, appellee
-_Teindure_, sœur, ou _Chéreindure_, ma sœur. La Tante faict le 5.
-Eschelon, nommé _Yaché_, Tante, ou _Chèaché_, ma Tante. Le 6. Eschelon
-est en la Niepce, appellee _Reindure_, ou _Chereindure_, ma Niepce, ou
-ma petite sœur, qui est une forme de parler entr’elles. Le 7. Eschelon
-est de la Cousine, nommee _Yetipere_, Cousine, ou _Cheytipere_, ma
-Cousine; Somme voicy les rameaux de la consanguinité d’entre eux.
-
-
-Pour les masles.
-
- Grand Pere.
- Pere.
- Fils.
- Frere.
- Oncle.
- Neveu.
- Cousin.
-
-Qu’ils appellent en leur langue
-
- _Chéramoin_, ou _Tamoin_.
- _Touue_, ou _Chérou_.
- _Tayre_, ou _Chéayre_.
- _Chéircure_, ou _Chéubouïre_.
- _Touteure_, on _Chétouteure_.
- _Yeure_, ou _Chéyeure_.
- _Rieure_, ou _Chérieure_.
-
-
-Pour les femelles.
-
- Grand mere.
- Mere.
- Fille.
- Sœur.
- Tante.
- Niepce.
- Cousine.
-
-Qu’il appellent en leur langue
-
- _Ariy_, ou _Ché-Ariy_.
- _Aï_, ou _Chéaï_.
- _Tagyre_, ou _Chéagyre_.
- _Theindeure_, ou _Chéreindeure_.
- _Yaché_, ou _Chèaché_.
- _Reindeure_, ou _Chéreindeure_.
- _Yetipere_, ou _Ché-yetipere_.
-
-Outre ceste consanguinité, il s’en trouve deux autres contractees par
-alliance, sçavoir, ou en donnant leur fille à quelqu’un, ou recevant une
-fille pour femme de leur fils, ou bien secondement, en contractant
-l’alliance d’hospitalité avec les François, quand specialement ils leur
-donnent leur filles pour concubines. Ils appellent ceux à qui ils
-donnent leurs filles _Taiuuen_, gendre, ou _Chéraiuuen_, mon gendre. Ils
-imposent ce nom à la fille, qu’ils reçoivent pour femme à leur fils
-_Taütateu_, bru, ou belle fille, _Chérautateu_, ma bru; ils appellent le
-François, avec qui ils contractent l’alliance d’hospitalité, _Touassap_,
-Compere, ou _Ché touassap_, mon Compere, & quelquefois _Chéaïre_, mon
-fils, ou _Chéraiuuen_, mon gendre, & ce lors que le François retient sa
-fille pour concubine.--Telle est donc ce rameau d’alliance.
-
- Gendre.
- Bru.
- Compere.
-
-Et en leur langue
-
- _Taiuuen_, ou _Ché-raiuuen_.
- _Taütateu_, ou _Cheraütateu_.
- _Touassap_, ou _Chetouassap_, ou bien _Ché-aïre_.
-
-Les bastards sont tous les enfans qu’ils ont hors le legitime mariage
-pratiqué entr’eux, à leur mode, & entre ces bastards il y a un ordre: ou
-bien ils sont sortis d’un _Tapinambos_ & _Tapinambose_, & cestuy est le
-premier Eschelon: ou d’une Indienne _Tapinambose_ & d’un François, &
-c’est le second rameau: ou d’un _Tapinambos_ & d’une Esclave, & c’est le
-troisiesme Eschelon, ou d’une Indienne _Tapinambose_, et d’un serviteur
-Esclave, & c’est le quatriesme rameau: ou d’une servante Esclave, & d’un
-François, c’est le dernier Eschelon.
-
-Telle est donc ceste ligne de bastards.
-
- D’un _Tapinambos_ avec une _Tapinambose_.
- D’une Indienne _Tapinambose_ & d’un François.
- D’un _Tapinambos_ & d’une Esclave.
- D’une Indienne _Tapinambose_ & d’un serviteur Esclave.
- D’une servante Esclave & d’un François.
-
-Ces Bastards sont appelez en leur langue
-
- _Marap_, ou _Ché-marap_.
-
-Et les Bastards des François,
-
- _Mulâtres_.
-
-Les loix de ces bastards sont diverses, selon la diversité de leurs
-descentes: & auparavant que je les touche, il faut poser la regle
-generale qu’ils observoient vers les bastards, qui est, que quand...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-(Lacune d’une feuille.)
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-ils l’appellent _Toreuüe_, c’est à dire gaillard, _Cheroreuuë_, je suis
-joyeux, gaillard: celuy qui est plaisant, & a le mot à dire,
-_aron-ayue_.
-
-Leurs salutations, demandes, & responces, quand ils se trouvent par
-ensemble, sont si douces que rien plus: d’autant qu’ils les prononcent
-avec un accent assez long, fort doux, & attrayant, specialement les
-femmes & les filles; & pour ce que je sçay, que cela apportera une
-consolation au Lecteur: j’ay mis cy dessoubs la forme & maniere
-ordinaire de leur pourparler, qui est telle[95].
-
-Le matin quand ils se levent, ils se disent.
-
- Bon jour. _Tyen-de-Koem._
- Et à vous aussi. _Nein Tyen-de-Koem._
-
-Le soir quand ils reviennent du travail, & qu’ils se separent, ils se
-disent.
-
- Bon soir. _Tyen de Karouq._
- Et à vous aussi. _Nein Tyen de Karouq._
-
-Quand la nuict est fermee, & qu’ils veulent aller coucher, ils disent
-l’un à l’autre.
-
- Bonne nuict. _Tyen-de-petom._
- Et à vous aussi. _Nein-Tyen-de-petom._
-
-S’ils voient quelqu’un venir à eux, ou passer aupres d’eux, ou s’ils se
-rencontrent en chemin, souvent ils s’arrestent un peu, &
-s’entre-demandent avec une parole & un visage familier.
-
- D’où venez vous? _Mamo souï pereiou?_
- Où allez-vous? _Mamo peresso?_
-
-Lors ils respondent & disent d’où ils viennent, & où ils vont, & c’est
-ordinairement l’une de ces choses suivantes, ausquelles toute leur vie &
-exercice est appliquee, à sçavoir, ou pescher en la mer, aller dans le
-bois, couper des arbres, visiter leurs jardins, planter leurs racines,
-cueillir leurs fruicts, arracher leurs naveaux, aller à la chasse, se
-promener çà & là, visiter les villages, & les loges l’un de l’autre par
-ainsi ils respondent,
-
- Je viens de la mer. _Paranam-souï-Kaiout._
- Je viens de pescher. _Pira-rekie-souï-Kaiout._
- Je viens du bois. _Kaa-souï-Kaiout._
- Je viens de couper du bois. _Ybouïra monosoc._
- ou bien _Ybouïra mondoc._
- Je viens du jardin. _Ko-souï-Kaiout._
- Je viens de jardiner. _Ko-pirarouer-Kaiout._
- Je viens de bescher & planter. _Maëtum arouere._
- Je viens de cueillir des
- fruicts. _Vuapoo-arouere-Kaiout._
- Je viens de la chasse. _Kaaue-arouere-Kaiout._
- Je viens de me promener. _Mosou-arouere-Kaiout._
- Je viens d’un tel village. _Taaue-souï-Kaiout._
- Je viens de voir un tel. _Ahere-piac-souï-Kaiout._
- Je viens de mon logis. _Cheroe-souï_, ou bien,
- _Cheretan-souï_.
- A Dieu, je m’en vay. _Ne in cheaiourco._
- A Dieu, nous en allons. _Ne in oro iourco._
-
-Que si quelqu’un de leurs voisins les va trouver en leur loge, ou s’ils
-le voient en peine, cherchant çà & là quelque chose luy demandent,
-
- Que cherchez-vous? _Maëperese-Kar?_
- Que demandez-vous? _Marapereico?_
-
-Alors ils disent ce qu’ils cherchent, & ce qu’ils demandent fort
-librement; Pour exemple,
-
- Je demande à manger. _Ageroure deué-cheremyouran ressé._
- Je demande de la farine. _Ageroure ouï ressé._
- Je demande de la chair. _Ageroure soo ressé._
- Je demande du poisson. _Ageroure pyra ressé._
- Je demande de l’eau. _Ageroure v. ressé._
- Je demande du feu. _Ageroure tata cheué._
- Je demande un couteau. _Ageroure xè._
- Une hache. _Iu._
-
-S’ils voient quelqu’un tout pensif en soy-mesme, ils luy demandent ce
-qu’il a, à quoy il pense.
-
- Que pensez-vous? _Mara-péde-ie mongueta?_
-
-Il respond.
-
- Je ne pense à rien. _Ai Kogné._
- Je pense à quelque chose. _Maerssé-Kaien-arico._
- Je pense à vous. _Deressé Kaien-arico._
-
-Si davanture quelques-uns devisent ensemble, ils sont fort curieux de
-sçavoir ce qu’ils disent, & ainsi ils viennent doucement les trouver, &
-leur demandent.
-
- Que dites vous? _Mara-erepe?_ ou bien, _Mara-erepipo?_
- Que disiez vous ensemble? _Mara-peïe-peïooupé._
-
-Ils respondent,
-
- Nous parlions de nos affaires. _Ore-rei-Koran Koïo-mongueta._
- Nous parlions de vous. _Deressé Koïa-mongueta._
-
-C’est ainsi qu’ils passent leur vie doucement les uns avec les autres en
-toute familiarité, selon que vous pouvez recognoistre par ce discours.
-
-
-
-
-Des humeurs incompatibles avec les Sauvages.
-
-Chap. XXV.
-
-
-Socrate avoit coustume de dire, que tout ainsi que le vin aspre, & rude
-est de mauvaise digestion, difficile, & mal plaisant à boire, ainsi les
-humeurs rudes, aspres & facheuses, sont mal propres pour converser avec
-les hommes. Et Plutarque escrit que, comme le son aigre des chauderons &
-pots cassez, mettent les Tygres en colere, de telle façon qu’ils se
-jettent à corps perdu, sur ceux qui viennent leur chanter aux oreilles
-ces motets si importuns & desagreables, aussi sont les mauvaises
-complexions & humeurs, parmy les societez des hommes. Nous avons
-recogneu la pratique de cecy estre fondee en la nature, considerant
-combien ces Sauvages fuyent les humeurs agrestes & complexions austeres.
-
-Ils hayssent sur toutes choses, quand ils voyent un des leurs agacer son
-voisin, ce qu’ils appellent en leur langue, _Moïaron_, ou bien quand ils
-voyent qu’ils debattent par ensemble de paroles, ce qu’ils nomment
-_Oroacap_: quand ils trouvent de semblables humeurs, ils les fuyent, &
-ce gardent le plus qu’ils peuvent, de tomber en debat avec iceux: voire
-ils font bien d’avantage, car ils advertissent les François, leurs
-Comperes, de n’aller rien demander chez ces personnes là. Si d’aventure
-ils ont des femmes qui soient de telle complexion, ils en sont fort
-empeschez, & ne se font pas beaucoup tirer l’oreille, pour s’en défaire,
-ou leur permettre qu’elles aillent là, où elles voudront se pourvoir. Il
-y a à _Iuniparan_ dans l’Isle, un Hermaphrodite, qui en l’exterieur
-paroist plus femme qu’homme: car il porte le visage & la voix de femme,
-les cheveux non rudes, ains flexibles & longs, comme ceux des femmes,
-nonobstant il est marié, & a des enfans, mais il est d’un naturel si
-facheux qu’il est contraint de demeurer seul, pour ce que les autres
-Sauvages du village, ont crainte de debattre de paroles avec luy. J’ay
-veu toute une famille changer de village, seulement pour eviter le
-voisinage d’un Sauvage, subject à ces mauvaises humeurs.
-
-Ils se mocquent, & méprisent l’homme qui s’amuse aux agacemens, &
-paroles de sa femme, quand elle est de mauvaise complexion. Il arriva,
-pendant que j’estois en ces cartiers, qu’un Sauvage s’ennuya de
-supporter les facheuses humeurs de sa femme, tellement que prenant un
-baston de sa main droicte, & de sa gauche les cheveux de sa femme, il
-voulut experimenter, si cette huyle & baume n’adouciroit point l’aigreur
-de son mal: mais il fut bien estonné, que le feu se mist en la playe,
-tellement que le mal en devint plus grand: Car à la veuë des voisins
-cette femme sceut bien s’échapper de ses mains, & prenant semblablement
-un baston, elle voulut faire le mesme service à son mary, & apres
-s’estre gressez l’un l’autre avec la risee des regardans, ils
-demeurerent aussi grand maistre l’un que l’autre, sinon que le mary fut
-depuis la fable, & le discours universel, tant des grands, que des
-petits. Et les anciens disoient en leurs _Carbets_: qu’avoit-il affaire
-de s’arrester à sa femme, puis qu’il la cognoissoit telle.
-
-Je les ay vu quitter & abandonner leur marchandise à celuy à qui ils
-l’avoient venduë, & ce pour eviter la dispute de paroles qu’il leur
-faisoit: Pourtant vous remarquerez, qu’ils n’ont que, Oüi, & Non, quand
-ils traictent par ensemble, ou avec les François, sans jamais
-barguigner. Plusieurs autres exemples pourroient estre apportez icy
-touchant cette matiere, mais ceux-ci suffisent.
-
-Ils apprehendent merveilleusement les gens coleres qu’ils nomment
-_Poromotare-vim_, & s’entr’advertissent quand ils sont en colere,
-disans, _Chèporomotare-vim_, je suis en colere, & lors personne ne dit
-mot, ains on l’addoucit tant que l’on peut: ce qu’ils appellent
-_Mogerecoap_, c’est à dire, adoucir un autre. _Aïmogerecoap_, j’adoucis
-celuy qui est en colere.
-
-J’ay pris garde par plusieurs fois, que quand ils voyoient un François
-en colere, ils estoient comme hors d’eux-mesmes, changeans de couleur en
-face, & se retiroient arriere de sa voye, disans l’un à l’autre, _Ymari
-touroussou_. Il est grandement en colere, il est grandement fasché:
-_Ché-assequeié-seta_, il me fait grand peur.
-
-Il arriva que deux ou trois de nostre equipage se laissoient emporter à
-la colere assez souvent, dans les villages, où ils estoient: Les
-principaux du lieu sceurent fort bien se venir plaindre au Fort Sainct
-Loüis, & prier qu’on leur ostast ces François d’avec eux & qu’ils
-vinssent demeurer au Fort, par ce, disoient-ils, que cela nous faict
-peur & specialement à nos enfans: ce que l’on fist.
-
-Si le debat des paroles, & la colere leur est facheuse, beaucoup plus le
-sont les debats en effect, quand quelques uns d’entr’eux tombent en
-querelle, ce qui est fort rare, & viennent à s’entre-battre, qu’ils
-appellent _Ionoupan_, entre-battre, & encore davantage quand ils
-s’entre-blessent, ce qu’ils nomment _Ioüapichap_, entre-blesser, & le
-pis est, quand apres s’estre bien entre-battus, ils viennent en despit
-l’un de l’autre, à brusler leurs loges: ce qu’ils signifient par ce mot
-_Iouapic_, entre-brusler: car alors chacun s’en sent, & pas un n’oseroit
-se mettre en devoir de les empescher: car voicy comment ils font; Ils se
-retirent chacun à leur costé, et prenant une poignee de branches de
-palme seiche, l’allument, la portent à la couverture de leur mesme
-costé, disant à un chacun, sauve qui pourra son costé, pour moy j’ay mis
-le feu au mien, personne ne m’en pouvoit empescher, & ainsi en peu
-d’heure, tout le village est bruslé, & si personne ne luy en dict rien:
-Plusieurs fois cela fust arrivé en l’Isle, n’eust esté la crainte,
-qu’ils avoient des François.
-
-Ils haissent semblablement d’estre injuriez, soit homme, soit femme,
-mesme celles qui font profession de servir au public ne veulent qu’on
-les appelle _Pataqueres_, putains: & me souvient qu’une Indienne
-Esclave, ayant eu un enfant d’un François, quelques autres luy
-reprocherent qu’elle estoit putain, elle se fascha fort, & dist, que si
-desormais on l’appelloit plus _Pataquere_, qu’elle tueroit cet enfant,
-ou l’enterreroit tout vif: ils appellent l’injure, _Courap_.
-
-Il ne se faut pas estonner, si ces Sauvages fuyent de telle façon la
-colere & ses effects, puisque cette passion repugne immediatement au
-naturel de l’homme, & le faict devenir totalement brute, ainsi que dict
-Sainct Basile le Grand, en l’Homelie 10. qu’il a faict de l’ire:
-_Hominem penitus in feram converti_, que la colere change l’homme
-totalement en une furieuse beste: & Sainct Gregoire de Nysse, en
-l’Oraison 2. de la beatitude, compare la colere à ces vieilles sorcieres
-du Paganisme ancien, qui par enchantemens transmuoient & changeoient en
-la forme de diverses bestes furieuses, maintenant en Sanglier, une
-autrefois en Panthere: La colere faict chose pareille: Et Sainct
-Gregoire le Grand, au livre cinquiesme de ses Morales, chap. trentiesme
-dict, que le cerveau du colere, est le trou où s’engendrent les Viperes:
-_Cogitationes iracundi vipereæ sunt generationis_. Platon n’enseignoit
-autre remede à ses escoliers contre cette passion, sinon qu’ils
-contemplassent vivement les gestes & les paroles d’un homme colere, ou
-bien quand eux-mesmes seroient tombez en colere, qu’ils allassent
-vistement se considerer dans un miroir. Ce n’est donc point chose tant
-nouvelle, ny si hors de propos si ces Sauvages craignent, se tirent à
-part quand ils voyent un homme en colere specialement un François: Car
-comme dict le Proverbe Chap. vingt sept. _Impetum concitati spiritus
-ferre quis poterit?_ Moins aussi est-ce chose difficile à croire, qu’en
-dépit l’un de l’autre, si daventure ils sont tombez en debat, ils
-bruslent leurs loges, puis qu’aux Proverbes 26. il est dict, _sicut
-carbones ad prunas, & ligna ad ignem_, que les charbons sur le brasier,
-& le bois sur le feu, ainsi le debat de paroles à l’homme naturellement
-colere, _sic homo iracundus suscitat rixas_, & en l’Ecclesiastique 28.
-_secundum ligna sylvæ, sic ignis exardescit_: Telle qu’est la quantité
-du bois, telle est la force du feu, parlant de la colere.
-
-
-
-
-De l’Oeconomie des Sauvages.
-
-Chap. XXVI.
-
-
-Pitacus disoit, ainsi que rapporte Strobee de luy, que cette famille est
-bien ordonnee, quand deux choses concurrent, sçavoir, qu’il n’y aye
-aucune superfluité, soit au vivre, soit au mesnage, & pareillement qu’il
-n’y aye aucune disette de ces choses: Et Ciceron rapporte du grand
-Caton, lequel interrogé quel mesnage luy sembloit le meilleur: c’est,
-respondit-il, où l’on donne competamment à manger, le vestir, & que le
-travail y soit chery. Il me semble que ces sentences soient plustost
-dites pour les Sauvages, & gens qui vivent frugalement, que pour aucune
-autre condition de personnes. Sainct Thomas definissant l’Oeconomie,
-conclud que ce n’est autre chose, qu’une bonne conduitte domestique,
-tendante à cette fin, que la famille soit accommodée de vivres, & autres
-choses necessaires, & specialement, que parmy cette famille soit
-entretenuë une bonne intelligence, chacun s’aquittant de ce à quoy il
-est employé. Monstrons cecy estre enseigné aux Sauvages, par la pure
-Nature, & non par aucune autre science aquise.
-
-Les villages sont partis en quatre loges: sur lesquelles toutes commande
-un _Mourouuichaue_, pour le temporel, & un _Pagy Ouassou_, c’est à dire
-un Sorcier pour les maladies & enchanteries[96]: Chaque loge a son
-Principal. Ces quatres Principaux respondent au Principal de tout le
-village; & luy avec les maistres Principaux des autres villages,
-respondent au Souverain Principal de toute la Province. Chaque
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-(Lacune d’une feuille.)
-
-
-
-
-Du soin que les Sauvages ont de leurs corps.
-
-Chap. XXVIII.
-
-
-Platon appelloit la forme du corps, un privilege de Nature, & Crates le
-Philosophe, un Royaume Solitaire. Ces deux sentences meriteroient un
-discours long & ample: si nous traittions autre chose qu’une histoire,
-laquelle demande un stile concis, sans aucune superfluité de paroles, ou
-de digressions faictes mal à propos: partant nous appliquerons le dire
-de ces deux Philosophes à nostre subject, pour faire voir que la Nature
-ayant dénié, par un si long temps, aux corps des Indiens les vestemens,
-les a recompensez d’un singulier privilege, les formant beaux & bien
-faicts, encore que les meres n’y prennent aucune peine: ains les levent
-& manient, comme elles feroient un morceau de bois. Ce que dit Crates,
-leur convient tres-bien, d’appeller ceste forme corporelle, un Royaume
-solitaire & desert: car tout ainsi que les animaux du desert, croissent
-& s’embellissent extremement bien, pendant qu’ils demeurent en leur
-Royaume deserté, c’est à dire en leur liberté connative: Et à l’oposite,
-s’ils sont pris des hommes, & amenez en la demeure domestique des Rois &
-Princes de la Terre, pour estre veuz & montrez, ainsi qu’un spectacle
-nouveau, vous les voyez incontinent se descharner, se desplaire, &
-perdre l’appetit d’engendrer & conserver leur espece, & cecy non pour
-autre occasion que pour avoir perdu la liberté de ce Royaume solitaire.
-Pareillement ce que la Nature a osté d’un costé à ces Sauvages, à
-sçavoir les vivres bien apprestez, les potions bien friandes, les habits
-pompeux, les licts molets, & les superbes maisons & palais, elle les a
-recompencez d’un autre part, en leur donnant une pleine liberté, comme
-aux oyseaux de l’air, & aux bestes des forests, sans estre molestez des
-mangeries & plaideries de par deçà, qui n’est pas une des moindres
-afflictions d’entre les autres, qui balancent les commoditez que nous
-pensons avoir en ce monde Ancien. Et si le Diable par permission de
-Dieu, pour en tirer un bien, qui est leur salut, ne se fut mis à
-traverser ces Barbares, leur suscitant nouvelles discordes, à ce qu’ils
-se tuassent & mangeassent les uns les autres: il n’y a point de doute
-qu’ils ne fussent les plus heureux hommes de la Terre, à cause de ceste
-franchise & liberté connaturelle, laquelle assaisonne si bien les
-viandes qu’ils ont, qu’elles tournent en nourriture parfaicte & salubre,
-d’où procede immediatement la belle forme de leurs corps.
-
-Je ne fais qu’attendre l’objection pour y respondre; qu’on a veu de ces
-gens sales, laids comme marpaux. Je dy que ce n’est pas au visage, où il
-faut remarquer la forme & beauté d’un homme: c’est de quoy Demosthene se
-moquoit, quand les Ambassadeurs d’Athenes furent de retour de leur
-Ambassade au Roy Philippe de Macedoine, lesquelles loüoient la beauté du
-visage de ce Roy: non, non, dit Demosthene, ce n’est pas un subject
-digne de loüange en un homme, que la beauté de son visage, qu’il a
-commun avec les Courtisanes: mais bien en la stature du corps,
-proportion des membres, & phisionomie de grandeur & de noblesse: Et
-c’est ce que je traitte, que la Nature a donné pour l’ordinaire, un
-corps bien faict, bien proportionné, & d’une stature convenable,
-specialement aux _Tapinambos_: Et quant à ce qu’ils gastent leurs
-visages par incisions, ouvertures, & fanfares de peintures & ossemens,
-cela provient, comme j’ay dit cy dessus, de l’opinion qu’ils ont d’estre
-estimez plus vaillans.
-
-Ils sont fort soigneux de tenir leurs corps nets de toute ordure: ils se
-lavent fort souvent tout le corps, & ne se passe jour, qu’ils ne jettent
-sur eux, force eau, & se frotent avec les mains de tous costez, & en
-toutes les parts, pour oster la poudre & autres ordures. Les femmes ne
-manquent point de se peigner souvent: Ils craignent fort d’amaigrir,
-qu’ils appellent en leur langue, _Angäiuare_, & s’en plaignent devant
-leurs semblables, disans, _Ché Angäiuare_, je suis maigre, & chacun en a
-compassion, specialement quand il arrive qu’ils font quelque voyage,
-pendant lequel, il faut qu’ils jeusnent & travaillent: lors qu’ils sont
-de retour, & que leurs joües semblent estre abatuës, chacun les pleure &
-plaint, disant _Deangäiuare seta_, helas! que tu es maigre, tu n’a plus
-que les os.
-
-Ce point estoit l’unique cause, pour laquelle nous ne pouvions garder
-avec nous les jeunes enfans baptisez: par ce que les meres avoient si
-grande peur, qu’ils n’emmaigrissent avec les François, pour la croyance
-qu’elles avoient que les François estoient en disette, qu’elles ne
-permettoient à leurs maris d’amener ces petits enfans quant & eux, pour
-voir les Peres, & les Chapelles de Dieu, qu’à toute force, en chargeant
-tres-estroittement aux maris de les ramener avec eux, & toutes les fois
-qu’elles pensoient à ces enfans, elles fondoient en larmes, &
-s’atristoient infiniment.
-
-J’avois retenu un jeune enfant de _Tapuitapere_ faict Chrestien & nommé
-Michel, lequel sçavoit extremement bien & en bons termes la doctrine
-Chrestienne, afin qu’il l’apprist aux Esclaves que j’avois. Il demeura
-quelques mois avec moy, mais il ne me fut jamais possible de le garder
-davantage, à cause de l’importunité qu’en faisoit sa mere, & la douleur
-qu’elle monstroit avoir par ses pleurs & lamentations continuelles, de
-sorte que son pere vint expres le querir, & luy ayant dit que sa mere le
-regardoit en pitié (c’est une phrase de parler entr’eux, pour montrer
-leur compassion vers autruy) il me vint demander congé de s’en
-retourner, avec un regret pourtant de me quiter, & en pleuroit de
-douleur (tant ces jeunes enfans caressent les Peres & se plaisent avec
-eux) alleguant que sa mere devenoit maigre de tristesse, à cause de son
-absence, & l’opinion qu’elle avoit de luy, qu’il emmaigriroit avec moy,
-neantmoins qu’il ne manqueroit point de raconter à sa mere la bonne
-chere que je luy faisois, à ce qu’elle luy permist de retourner vers
-nous.
-
-Un de nos Esclaves avoit faict quelque faute, pour laquelle il merita
-d’avoir le fouët, quand il vit que c’estoit au faict & au prendre, il
-pria qu’on eust esgard à ce qu’il estoit maigre, & qu’on ne frappast si
-vivement son corps, ainsi que s’il eust esté gras; par ce, disoit-il,
-que la graisse sert de couverture aux os, soustient les coups, &
-empesche que la douleur ne vienne jusqu’à eux: Si vous frappez fort,
-vous me romprez les veines qui ne sont couvertes que de la peau, (il
-disoit cela pour ce qu’il estoit naturellement maigre).
-
-Or pour s’engraisser, ils s’assemblent quantité d’Indiens, s’embarquent
-dans un grand Canot, se munissent de farine, portent nombre de fleches,
-menent leurs Chiens, & s’en vont en terre ferme, où ils tuent autant de
-venaison qu’ils veulent, soit Cerfs, Biches, Sangliers, Vaches-Braves,
-_Tatous_, soit une infinité d’oyseaux, & demeurans là, tant que leur
-farine dure, ils s’engraissent, en mangeant leur saoul de ces viandes,
-puis retournans en l’Isle, apportent avec eux force venaison boucanee.
-
-_Le Bresil_ revenu de la guerre de _Para_ en l’Isle, s’estimant maigre,
-demanda congé au Sieur de la Ravardiere d’aller en terre ferme, & de
-mener avec luy quelques François fort maigres pour les engraisser, ce
-qui luy fut accordé: & allant assés avant dans la grande terre, ils
-abondoient en toute sorte de venaison, mais parmy ce bon-heur, un
-mal-heur leur arriva: c’est que la farine leur manqua tellement, qu’ils
-furent contraincts de manger le cœur des palmes, en guise de pain, avec
-leurs viandes: ce qui faschoit bien les François, qui ne s’accommodent
-gueres volontiers à ce genre de pain de Palmiers, & avoient grand
-regret, que la feste n’estoit entiere, voyans tant de chair devant eux,
-& n’avoient moyen d’en manger, à cause que le pain & le sel leur
-manquoit. Il me semble qu’il leur estoit arrivé ce qui advint à Midas
-affamé d’or, quand sa femme luy fist presenter sur la table force
-viandes, mais toutes d’or, ou bien ce que l’on feint de Tentale, qui au
-milieu des eaux mouroit de soif: Chose pareille leur arriva car ils
-emmaigrirent plus qu’ils n’engraisserent, & ce par leur faute, n’ayans
-porté de la farine, autant qu’il en falloit.
-
-Les François imitent en ce poinct les Sauvages, & sont bien receus
-d’iceux: Car les François qui demeurent au Fort, demandent congé d’aller
-par les villages, faire une promenade & bonne chere. Les Sauvages, qui
-sçavent cela, vont à la chasse, & donnent (moyennant quelques
-marchandises) à ces promeneurs deux ou trois bons repas, apres lesquels,
-il faut gaigner pays, autrement vous n’aurez que du commun, à quoy les
-François sont stilez, si bien qu’apres avoir faict deux ou trois bons
-repas en un village, ils sautent en l’autre, & par ainsi faisans le tour
-de l’Isle, ou de la Province de _Tapoüitapere_ & _Comma_, ils reprennent
-leur force, & se consolent. Les François qui sont logez par Comperage en
-ces villages, ne sont pas trop aises de telles promenades: d’autant que
-s’il y a quelque chose de bon alors, ce n’est pas pour eux, ains pour
-les Passans: le naturel du Sauvage estant de donner tout le meilleur
-qu’ils ont aux survenans pour deux ou trois repas, apres lesquels vous
-n’avez que le commun & l’ordinaire. Admirez, je vous prie, en passant,
-le grand amour de Dieu vers les hommes, lequel a imprimé naturellement
-la charité du prochain; Car que pourroient faire mieux les Chrestiens,
-voire les Religieux les plus reformez, sinon que la charité des Sauvages
-est purement naturelle, sans pouvoir meriter la gloire, & la charité des
-Chrestiens est sur-naturelle, & espere la récompense en la vie
-eternelle.
-
-Ce soin de leurs Corps est ménagé par plusieurs autres façons de faire,
-comme sont celles-cy: Ils ont tousjours l’herbe de _Petun_ en la bouche,
-la fumee de laquelle ils attirent par la bouche, & le rendent par les
-narines, afin de vuider les humiditez du Cerveau, & en avalent, pour
-nettoyer l’estomach de cruditez, lesquelles ils font sortir par
-eructations. Ils n’ont pas si tost achevé de manger qu’ils prennent leur
-_Petun_, comme ils font aussi du grand matin, à la sortie du lit, &
-avant de se coucher. Mais à propos du _Petun_, il est bon que je
-rapporte icy l’opinion supersticieuse qu’ils ont de cette herbe, & de sa
-fumee. Ils croyent que cette fumee les rend diserts, de bon jugement &
-eloquens en parole, tellement que jamais ils ne commencent une harangue
-qu’ils n’en ayent pris. Et me semble que leur opinion n’est point tant
-supersticieuse, qu’elle n’aye quelque raison naturelle; car je l’ay
-experimenté moy mesme, que cette fumee esclaircit l’entendement,
-dissipant les vapeurs, qui possedent l’organe du Cerveau, & affermit la
-voix, en ce qu’elle desseiche les humiditez & crachats de la bouche, qui
-se rencontrent à la sortie de la veine vocale tellement que la langue en
-est bien plus libre à faire sa fonction: La verité de cecy est bien
-aisee à experimenter, pourveu qu’on en prenne avec modestie, & au temps
-convenable: Car l’abondance & continuation n’en est pas, à mon advis,
-trop bonne & salubre à ceux qui vivent de boissons & viandes chaudes;
-mais à ceux qui sont humides & froids de cerveau & d’estomach, la prise
-de ceste fumee ne leur peut estre que saine; Et c’est une autre raison,
-pourquoy les Sauvages qui habitent sous cette zone tres-humide, & qui
-pour l’ordinaire ne boivent que de l’eau, prennent continuellement de
-ceste fumee, à sçavoir pour descharger leur Cerveau des humiditez &
-froidures, & l’estomach de cruditez: ce que font semblablement les
-Matelots & les gens habitans sur le rivage de la mer. Ce _Petun_ aussi
-ayans trempé 24. heures dans du vin blanc, opere de grands effects pour
-nettoyer le corps de ses infections. On ne prend seulement que le vin.
-Ils ont aussi une autre opinion que la fumee qu’ils avalent du _Petun_,
-les tient gaillards & joyeux contre la tristesse & melancolie qui leur
-peut survenir. Je vous le feray voir par exemples, outre ce que j’en ay
-peu apprendre par leurs discours. Un Sauvage supplicié à la bouche du
-Canon, (duquel je parleray au Traicté du Spirituel) auparavant que de
-s’acheminer au supplice, il demanda un cofin de _Petun_, disant, que
-l’on me donne la derniere consolation de cette vie, par laquelle je
-puisse fortement & joyeusement rendre l’Ame: & de faict si tost qu’on
-luy eu donné ce _Petun_, il s’en alloit joyeux, & chantant à la mort; &
-quand ses semblables l’attacherent à la bouche du Canon, il les pria de
-ne luy lier le bras droict si bas & si court qu’il n’eust moyen de
-porter en sa bouche son cofin de Petun, tellement que la balle du Canon
-ayant divisé le corps en deux, une partie portée dans la mer, & l’autre
-tombee au bas du rocher, à laquelle le bras droict estoit joint, on
-trouva encore dans la main droicte le cofin de _Petun_.
-
-Les Sauvages jugez à mort, selon la coustume du pays, ne vont jamais au
-lieu où ils doivent estre assommez, qu’on ne leur donne le _Petun_, ny
-mesme les Sauvages, quelque maladie qu’ils ayent, ne laissent ce regime.
-Les Sorciers du pays ne servent de cette herbe au service des Diables,
-mais nous n’en parleront point à present, si la memoire me le permet, ce
-sera pour une autre fois.
-
-Ils ont une autre façon de faire, pour conserver leurs Corps en santé;
-C’est qu’ils mangent souvent & peu à la fois, pour l’ordinaire, & ce
-apres qu’ils ont mangé, lavent soigneusement la bouche & si entre les
-repas ils ont soif, ils boivent à demy leur saoul, & gargarisent
-tres-bien la bouche, pour addoucir l’ardeur du Palais. Font bien cuire
-les viandes & n’en mangent point de cuites à demy: sont beaucoup plus
-soigneux en ce poinct que les François. Ils se frottent d’huyles de
-Palmes, de _Rocon_ & de _Iunipape_[97], qui sont choses qui les tiennent
-en bonne disposition: Je m’asseurre que ceux qui liront cecy, & auront
-tant soit peu de cognoissance de la disposition du corps humain, & du
-regime necessaire pour l’entretenir, jugeront que la Nature donne à ces
-gens, ce que la science & l’experience donne à ceux de par deçà.
-
-
-
-
-De quelques indispositions naturelles, ausquelles les Sauvages sont
-subjects; Et quels noms ils donnent aux membres du corps.
-
-Chap. XXIX.
-
-
-La verité est, que les Sauvages sont gratifiez de la Nature d’une bonne
-santé & disposition parfaicte & gaillarde: & rarement se trouvent
-entr’eux des Corps maleficiez & monstrueux: Nonobstant il s’en trouve,
-mais un entre cent.
-
-D’aveugles tout à faict je n’en ay point veu, & toutesfois ils en ont,
-qu’ils appellent _Thessa-vm_, aveugle, _Cheressa-vm_, Je suis aveugle, &
-_Ressa-vm_, tu es aveugle. Une chose ay je bien veu, que quelques uns
-avoient la veuë fort courte, specialement les vieux, & notamment les
-femmes, voire c’est chose comme ordinaire, que les femmes passé 30. ans,
-ayent la veuë fort courte & debile, en sorte qu’elles ne peuvent plus
-voir à tirer des pieds les _Thons_, ou vers[98], ains il faut que ce
-soit des jeunes garsons ou jeunes filles. A ce propos un Capitaine
-François, qui n’estoit pas de nostre equipage, & ne se tourmente pas
-beaucoup pour croire une divinité, disoit que le Pape n’avoit point de
-puissance sur la mer, puisque Dieu avoit dit à Sainct Pierre, que sa
-puissance s’estendoit seulement sur la terre: Par ainsi tous ceux qui
-passent de ces pays icy au delà de la mer, ne sont pas obligez aux
-ordonnances de l’Eglise de deçà, ains librement, entre autres choses
-pouvoient prendre une jeune fille pour concubine, puisque la necessité
-requiert qu’elles tirent & ostent des pieds des François ceste vermine.
-Je dy cecy pour faire voir combien ces pays sont dangereux aux ames qui
-tournent le tout en venin.
-
-J’ay veu des borgnes entr’eux (qu’ils appellent _Thessaue_) mais en
-petit nombre, & des bigles appellez _Thessauen_, bigle, _Cheressauen_,
-je suis bigle, _Deressauen_, tu es bigle. Il s’y trouve des begues
-nommez _Guingayue_, begue, _Chegningayue_, je suis begue. Les enfans
-sont fort chassieux, & les vieillards aussi, qu’ils nomment
-_Thessaou-vm_, chassieux, _Cheressaou-vm_, je suis chassieux.
-_Deressaou-vm_, tu es chassieux, & cecy provient de la grande humidité
-du pays, qui domine plus sur les corps des petits enfans & des
-vieillards, à cause de la foiblesse de la chaleur naturelle qui est en
-ces corps des jeunes & vieux, que non pas sur les autres corps qui
-possedent une chaleur naturelle, forte & robuste. Il s’en trouve de
-chauves, assez peu pourtant, & sont appellez _Apterep_, chauve,
-_Chéapterep_, je suis chauve: & l’occasion pourquoy on ne voit là tant
-d’hommes chauves qu’icy: est que generalement leurs cheveux sont nourris
-d’une forte & aduste nourriture, tellement qu’ils ont les cheveux forts,
-roides & droicts.
-
-Ils ont peu de boiteux appellez _Parin_, peu de manchots, nommez
-_Iuuasuc_, peu de muets dits, _Gneen-eum_. De gouteux ils en ont qu’ils
-appellent _Karouarebore_, & les goutes _Karouare_. Il s’y trouve une
-espece de galleux qui viennent de race, changent de peau tous les ans, &
-diriez à les voir, qu’ils sont malades de Sainct Main, & neantmoins ne
-sentent aucun mal, & sont fort sains, on les appelle tant eux que les
-autres galleux, _Kourouuebore_, & la galle _Kourouue_, je suis galleux,
-_Ché-courouue_. Il y a des camus comme icy, nommez _Timbep_: Je suis
-camus, _Chétimbep_: Tu es camus, _Detimbep_, il est camus _Ytinbep_.
-
-Il n’y a partie au corps, à laquelle ces Sauvages n’ayent donné un nom
-special & particulier. Ils appellent l’Ame _An_, mon Ame, _ché-An_, ton
-Ame, _Dean_: nos Ames, _Orean_, vos Ames, _Pean_, leurs Ames, _Yan_: &
-cecy tant que l’ame demeure enfermee dans le corps: car ils appellent
-d’un autre nom l’ame separee du corps, sçavoir, _Angoüere_.
-
- La Teste. _Acan._
- Ma Teste. _Cheacan._
- Crasse. _Kua._
- Cheveux. _Aue._
- Mes cheveux. _Cheaue._
- Cervelle. _Apoutouon._
- Front. _Suua._
- Paupiere. _Taupepyre._
- Face. _Tova._
- Ma face. _Cherova._
- Ta face. _Derova._
- Sa face. _Sova._
- L’œil. _Tessa._
- Larmes. _Thessau._
- Mon œil. _Cheressa._
- Maille en l’œil. _Tessaton._
- J’ay une maille en l’œil. _Cheressaton._
- Cligner les yeux. _Sapoumi._
- Je cligne les yeux. _Assapoumi._
- L’ouye. _Apoüissa._
- Oüir. _Sendup._
- J’entends. _Assendup._
- Oreille. _Nemby._
- Mon oreille. _Chénemby._
- Nez. _Tin._
- Morve. _Embouue._
- Se moucher. _Yembouue._
- Narine. _Apoin-ouare._
- Palais de la bouche. _Konguire._
- Bouche. _Giourou._
- Levre d’en haut. _Apouan._
- Levre d’em bas. _Teube._
- Gosier. _Yasseok._
- Cracher. _Gneumon._
- Je crache. _Aouendeumon._
- Tu craches. _Eveouendeumon._
- Salive. _Thenduc._
- Langue. _Apeckon._
- Ma langue. _Ché-ape kon._
- Parler. _Gneem._
- Je parle. _Aïgneem._
- Un beau parleur. _Gneemporam._
- Haleine. _Pouïtou._
- Les dents. _Taïm._
- J’ay mal aux dents. _Chéraiuassu._
- Ma dent. _Cheraïm._
- Ta dent. _Deraïm._
- Sa dent. _Saïm._
- Dent macheliere. _Taiuue._
- Macher. _Chouou._
- Je mache. _Achouou._
- Joüe. _Tovape._
- Baiser. _Geouroupoüitare._
- Je baise. _Aigeouroupoüitare._
- Jouflu. _Tovape-Ouassou._
- Menton _Tendeuua._
- Barbe _Tendeuua-aue._
- Barbu _Tendeuuaaue-rekouare._
- Chignon du col _Aioure._
- Col _Aiouripouï._
- Estrangler par le col _Ioubouïc._
- Poitrine _Potia._
- Espaules _Atiue._
- Bras _Iuua._
- Coude _Tenuvangan._
- Poignet _Papouë._
- Paume de la main _Popouïtare._
- Main _Po._
- Ma main _Chépo._
- Main droicte _Ekatoua._
- Main gauche _Assou._
- Doigts _Pouan._
- Ungle _Pouampé._
- Mon ongle _Chépouampé._
- Mammelle _Cam._
- Cœur _Gnaen._
- Veines _Taiuc._
- Le sang _Toubouï._
- La rate _Perep._
- Boyaux _Thyepouy._
- Foye _Pouya._
- Fiel _Pouya-oupiare._
- Panse _Thuye-ouassou._
- Ventre _Theïc._
- Nombril _Pourouan._
- Le dos _Atoucoupé._
- Les reins _Pouïasoo._
- Costé _Ké._
- Mon costé _Ché-ké._
- Coste _ArouKan._
- Ma coste _Ché-arouKan._
- Hanche _Tenambouik._
- Matrice _Acaïa._
- Roignons _Pere Ketin._
- Les fesses _Tevire._
- Jarret _Anangoüire._
- Cuisses _Ouue._
- Genoüil _Tenupouian._
- Jambes _Touma._
- Pied _Pouï._
- Le talon du pied _Pouïta._
- La plante du pied _Pouipouïtare._
- Orteil _Puissan._
- Le corps _Tétè._
- Mon corps _Chéreté._
- Peau _Pyre._
- Sueur _Thue._
- Graisse _Kaue._
- Os _Cam._
- Mes os _Chécam._
- Moële _Camapoutouon._
-
-
-
-
-De quelques maladies particulieres à ces Païs des Indes, & de leurs
-remedes.
-
-Chap. XXX.
-
-
-La Genese nous apprend, suivant l’explication des Docteurs, que Dieu
-avoit donné à l’homme une espece d’arbre, pour se servir de son fruict,
-en guise de Theriaque à tous maux. Ce mesme Dieu tousjours bon, qui ayme
-ses Creatures, tant soient-elles chetives & esloignees de luy, prevoioit
-que ceste infortunee generation des Sauvages seroit par une longue
-suitte d’annees vagabonde & nuë parmy ces forests spatieuses du Bresil:
-& pourtant il leur a voulu donner en general plusieurs sortes d’arbres &
-d’herbes, dont ils se servent en leurs blessures & maladies.
-
-Car il faut que vous croyez que ces Pays sont autant fournis d’arbres
-medicinaux, de gommes salutaires, & d’herbes souveraines, qu’aucun qui
-soit soubs la voute des Cieux, le temps le fera cognoistre[99], &
-l’industrie de ceux qui s’appliqueront à en faire la recherche.
-
-J’ay veu de l’escorce d’un certain arbre, laquelle sentoit tout ainsi
-que le Mastic, qui croist aux Jardins de l’Europe, & les Sauvages disent
-que ceste escorce sert à toute maladie, & en usent: Davantage ils
-tiennent que toutes les bestes des forests, se sentans ou frappees ou
-malades, courent à cet arbre pour avoir guerison: & pour cette cause
-rarement peut on trouver un de ces Arbres qui aye l’escorce entiere,
-parce que les bestes & animaux du pays la viennent ronger.
-
-Il y a une espece de gomme blanche, qui croist dans les fueilles des
-Arbres, en sorte que vous diriez à les voir, qu’elles soient émaillees
-d’argent, & ceste gomme est infiniment bonne pour toutes sortes de
-playes. Il y a une autre espece de gomme blanche, si souveraine à
-nettoyer les playes, ou à attirer à soy l’apostume & l’ordure enclose
-dans la chair, qu’en vingt quatre heures elle faict son effect,
-nettoyant entierement la playe. Je l’ay veu experimenter sur un garçon
-François que j’avois avecques moy, lequel avoit les pieds & les jambes
-tellement gastees & apostumees par les vers de ce pays là, que nous
-estions en crainte qu’il perdist totalement les jambes: chose si
-horrible à voir, que je ne puis l’exprimer par paroles, & neantmoins luy
-ayant faict appliquer sur les pieds & sur les jambes des emplastres de
-cette gomme, le lendemain il estoit aussi sain, que s’il n’eust eu rien
-auparavant, la gomme de ces emplastres ayant premierement tué tous les
-vers qui estoient en nombre infiny: Secondement, elle les avoit tirez
-par force de dedans la chair bien avant, où ils estoient attachez, & se
-les estoit colez, tellement que vous voyez sur l’emplastre tous ces vers
-attachez par la teste. Tiercement, elle avoit nettoyé les playes si bien
-qu’il n’y restoit aucune sanie, ains vous voyez la chair toute vive &
-vermeille. Je laisse à part tout le reste tant des gommes que des
-baumes, que d’un million d’herbes que l’on peut tirer par l’alembic,
-pour en avoir l’esprit & l’essence, afin que j’entre en mon subject, qui
-est de parler de certaines maladies qui regnent en ces pays là, & du
-remede d’icelles: non pas que le pays de soy soit maladif & fascheux,
-ains au contraire, c’est un air fort bon & sain, specialement depuis le
-moys de Juin, jusques au moys de Janvier: durant ce temps les Brises,
-c’est à dire, les vents de l’Est, ou de l’Orient souflent incessamment,
-purgeant le pays de ses grosses vapeurs, & par ainsi les Sauvages sont
-rarement malades: Et à vray dire, pour l’ordinaire ils n’ont qu’une
-maladie de laquelle ils meurent. Les François sont plus subjects à estre
-malades, ainsi que l’experience me l’a faict cognoistre & à plusieurs
-autres: mais en verité je croy que cela nous est plus arrivé de disette
-& misere qu’il nous a falu endurer en ces commencemens que d’autre
-cause; & par ainsi que les François estant un peu accommodez, comme ils
-commençoient de l’estre quand je partis de l’Isle; je n’estime pas
-qu’ils tombent en ces inconveniens & infirmitez, & par consequent
-personne ne se doit faire peur à soy-mesme, tenant pour ferme & asseuré
-qu’il ne souffrira jamais la centiesme partie du mal que nous avons
-enduré.
-
-La premiere de leurs maladies, s’appelle en leur langue _Pian_, qui
-vient du mot de _Pé_, c’est-à-dire, chemin, ou si vous voulez, du mot du
-pied: pour ce que ceste maladie accidentellement se prend du crachat, ou
-de la sanie espanchee sur la terre, sur laquelle on marche, & commence
-tousjours soubs les orteils du pied, de la grandeur d’un liard, de
-couleur noirastre; & ceste tache est appellee par les Indiens Aïpïan,
-c’est à dire, la _Mere Pian_[100]: parce que d’elle procedent toutes les
-autres playes & apostumes, que ceste mal-heureuse maladie faict
-universellement sur le corps, à la façon d’une herbe ou arbrisseau, qui
-sortant de cette _Mere Pian_, comme de sa racine, va tousjours
-croissant, & s’elevant en haut, jette çà & là par le corps, ses
-branches, fueilles & bourgeons, qui remplit interieurement & couvre
-exterieurement ce corps miserable de plusieurs douleurs extremes & de
-putrefaction nompareille, de laquelle plusieurs meurent: Elle dure deux
-ans ou environ. Si c’est un François qui a ceste maladie, il faut de
-necessité qu’il soit guery parfaictement devant qu’il retourne en
-France; autrement il sera contraint de retourner au Bresil pour se faire
-guerir: car tous les remedes du monde appliquez à ceste maladie, hors du
-Bresil, n’y peuvent rien, sinon la Rheubarbe commune, qui guerit tous
-nos maux, sçavoir la mort. J’ay dit comme ceste maladie arrive
-accidentellement: disons à present son origine & la source ordinaire &
-naturelle, afin que les François qui iront en ces quartiers là prennent
-garde à eux.
-
-Ceste maladie donc vient aux François, comme le mal de Naples, par
-l’excez & hantise des filles Indiennes, tellement que ceux qui s’en
-veulent garantir, il faut, ou qu’ils vivent chastement, ou qu’ils menent
-leurs femmes, ou qu’ils espousent les Indiennes Chrestiennes: car le
-mariage est un seur contre-poison pour ce venin, voire mesme le mariage
-naturel entre les Indiens, lesquels ne l’ont point, quant au gros, s’il
-ne l’ont gagné par excez autre part, quand au petit, chacun l’a une fois
-en sa vie; ainsi qu’en l’Europe, la grosse & petite verole. Or ceste
-grosse _Pian_ excede & en douleur & en saleté, sans aucune comparaison,
-le mal de Naples; & à bon droict: Car le peché que commettent les
-François en ces pays là avec les Indiennes, merite dés ceste vie
-punition, en tant qu’ils nous ravissent ces pauvres ames Indiennes
-d’entre les mains, lesquelles viendroient à la fontaine de salut: si ces
-fournaises de lubricité ne les en destournoient par leurs mauvais
-exemples. Que ceux qui sont coupables de ce peché, pensent quel conte
-ils doivent rendre à Dieu, pour avoir esté cause de la perte & damnation
-de ces pauvres ames Indiennes. Que si la vie eternelle est promise à
-ceux qui seront cause du salut d’autruy quel loyer esperent ceux, qui
-pour satisfaire à leur brutalité, sont occasion de faire mespriser à ces
-pauvres innocentes, & leur salut & la predication de l’Evangile?
-
-Le remede principal pour ceste maladie, est la patience & le temps: les
-sueurs y servent beaucoup, & l’alegent fort & accourcissent le temps,
-comme font aussi les dietes & le regime de vivre. L’experience a faict
-recognoistre que la viande plus propre à ces malades, est la chair du
-poisson nommé _Rechien_ (duquel les hommes sains ne mangent jamais,
-s’ils ne vouloient vomir jusqu’au sang, & tomber en de grandes maladies)
-boüillie avec des herbes fortes & ameres, qui se trouvent en ces
-pays-là: Par ainsi ils payent bien le moment d’un plaisir par un million
-de douleurs, & ce qui seroit poison aux sains, leur est une viande
-salubre, mais de mauvais goust. C’est l’ordinaire de ce rusé Apoticaire
-Sathan, de froter le bord de la coupe avec la douceur du sucre ou du
-miel, pour faire avaller tout d’une volte le poison, qui par apres
-déchire les entrailles de rage & de douleur: Je veux dire qu’il presente
-au pecheur le plaisir, mais non la peine du plaisir, & bientost le
-pauvre mal-heureux experimente que le plaisir passe vistement, mais la
-douleur dure éternellement.
-
-Nous avons experimenté une autre maladie en ces pays là, tant le Sieur
-de la Ravardiere qu’autres François, mais moy sur tous, qui provient de
-grosses fievres quartes, tierces & erratiques, lesquelles apres avoir
-bien miné le corps, se resolvent en de grands maux de reins & coliques
-insupportables, accompagnez de vomissemens continuels, & tousjours
-atenuans le corps, refroidisent & resserrent l’estomach, par une
-continuelle fluxion du Cerveau, laquelle s’espand par les bras, cuisses
-& jambes, & les rend perclus: si bien que vous demeurez comme une statuë
-ou pierre immobile. Il me semble que c’est la maladie, de laquelle plus
-souvent les Sauvages meurent venant etiques & perclus de leurs membres.
-
-Les remedes à ceste maladie sont, de boire le moins d’eau que l’on peut,
-parce que la saveur des eaux de ce pays là, avec l’alteration causee de
-sa chaleur, faict que l’on en boit excessivement, & ainsi l’estomach
-perd sa chaleur, & acquiert une grande crudité & foiblesse, d’où il se
-reserre & remplit de pituité & autres humeurs corrompuës: à present
-qu’il y a de la biere, j’espere que ces maladies ne seront pas
-frequentes, & n’arriveront à l’excez où je les ay veuës, & en porte les
-marques. Le vin & l’eau de vie sont fort necessaires pour rechauffer ces
-estomachs: Par ainsi je conseille ceux qui iront en ces pays là, de
-garder soigneusement pour leur necessité leur vin & leur eau de vie, &
-non pas les prodiguer en bonne santé dans une desbauche, puisque la
-biere de ce pays là faicte de bon mil, est plus savoureuse & salubre à
-cause de la chaleur continuelle, que n’est pas le vin ou l’eau de vie.
-
-Les bons potages sont l’unique remede, & nourriture de ces malades,
-lesquels on faict de volaille & d’œufs, qui sont en grande abondance en
-ces quartiers là.
-
-Les autres maladies sont, catarres & mal de dents fort violents, à cause
-de l’humidité nocturne de ceste Zone Torride: Ainsi qu’a tres-bien
-remarqué Acosta Jesuite, en son Histoire des Indes, où le Lecteur aura
-recours: parce que je ne veux rien dire de ce qu’un autre a dit ou
-escrit, au moins que je sache. Ceste humidité de la nuict est si forte,
-qu’elle cause la roüille sur les espees, mousquets, couteaux, serpes &
-haches, qu’elle les mange & devore, si l’on n’est bien soigneux de les
-conserver: Et les fluxions du cerveau sont si froides, que descendant à
-la racine des dents, elles les pourrissent & font tomber.
-
-Les remedes singuliers à ces inconveniens sont l’aplication des
-cauteres, sur le col & les bras, & se bien couvrir la teste quand la
-nuict est venuë.
-
-Tous les ans il court une maladie des yeux, de laquelle peu sont exempts
-specialement les François, elle n’est pas de duree, c’est seulement pour
-huict jours ou environ: mais le mal est si vehement que c’est plustost
-rage que mal: & si on n’y met remede, on est en danger de ne voir que la
-moitié du mauvais temps. Le remede en est facile: c’est que l’on prend
-un peu de vitriol qu’on faict fondre dans une phiole de verre pleine
-d’eau claire, laquelle on coule sur les yeux entierement & fixement
-ouverts, & se faut garder de toucher à ses yeux, ains il les faut tenir
-couverts, & n’aller au vent ny au Soleil, autrement le mal se redouble,
-parce que ceste maladie estant causee d’une fluxion chaude &
-accrimoneuse, si vous frotez vos yeux, ou allez au vent ou au Soleil,
-vous irritez vostre mal.
-
-
-
-
-De la Mort et funerailles des Indiens.
-
-Chap. XXXI.
-
-
-Jacob espousa les deux sœurs, Lya & Rachel: ce passage est diversement
-expliqué par les Peres & Docteurs: Je prendray seulement celuy qui
-convient à l’histoire: c’est que Dieu a deux filles, la Nature & la
-Grace, qu’il donne pour Espouses à ses Esleus: la Nature est chassieuse,
-mais fœconde comme Lya: la Grace surpasse toute beauté mais resserree
-comme Rachel: Toutes deux sont sœurs, & au regard de leurs visages vous
-les recognoissez pour telles, & semblablement leurs enfans pour
-germains, discernant d’avec eux les lignees estrangeres: Je veux dire
-qu’en un point & ceremonie, nous recognoissons facilement la vraye
-Religion & les heritiers d’icelle, sçavoir est, en la ceremonie du
-dernier honneur que l’on faict à ses parens: veu que c’est chose si
-naturellement gravee dans le fond de l’Ame des Nations les plus
-Barbares, qui rend un argument du tout demonstratif, que ceux là sont en
-la vraye voye qui font estat de leurs morts & deffuncts: Et à l’opposite
-que ceux là sont non seulement en la voye des Gentils, mais en la voye
-du tout contraire à l’instinct purement naturel: suivant en ce cas les
-brutes & animaux, de ne tenir aucun conte de leurs amis trespassez,
-specialement pour la meilleure partie du composé qui est l’Ame.
-
-C’est la malediction que donne Job chap. 18. _Memoria illius pereat de
-terra, & non celebretur nomen ejus in plateis_: que sa memoire soit
-perie de terre, & que son nom ne soit pas celebré par les ruës. Ce que
-Symmachus explicant dit: _Non erit nomen ejus in faciem fori_, que son
-nom ne parviendra jusqu’au barreau des Senateurs, & plus clairement
-Policronius, _Nec in amicorum versabitur memoria_: que la memoire de
-telles gens n’aura pas seulement place entre ses amis: grande
-malediction, puisque les peuples les plus sauvages du monde universel,
-qui sont les habitans du Bresil, n’apprehendent rien plus que de mourir,
-non pleurez ny lamentez, c’est-à-dire, qu’ils soient privez des pleurs,
-des lamentations & d’autres ceremonies, quoyque superstitieuses, de
-leurs parens en leur mort.
-
-Ces Sauvages atenuez de maladie, depuis qu’ils sont jugez à mort par
-leurs parens, on leur demande ce qu’ils desirent de manger avant que de
-mourir, & aussi tost il leur est trouvé: combien que leurs repas
-ordinaires, tandis que la maladie dure, ne soient autres, que de la
-farine de _Manioch_, & du _Ionker_, c’est-à-dire du poivre d’Inde, meslé
-avec le sel: croyans que par ceste disette, ils recouvreront leur
-pristine santé, qui est un grand abus entr’eux: car j’ay veu moy-mesme
-un homme & une femme de la nation des _Tabaiares_, qui n’avoient que les
-os & la peau, & à nostre jugement ils ne pouvoient vivre encore deux
-jours, (& toutesfois pour cet effet, les baptisans apres l’avoir requis)
-que leur ayant faict prendre de bons boüillons, ils eschaperent pour
-ceste fois la mort.
-
-Baste comme ils sont aux abois de la mort, tous les parens s’assemblent,
-& generalement tous leurs concitoyens qui environnent le lict du
-moribond, les parens tenans le lieu le plus proche du lict, & apres eux
-les vieillards & les vieilles & ainsi d’aage en aage, personne ne dit
-mot, seulement ils regardent le mourant attentivement, debondant de
-leurs yeux des larmes continuelles, & aussi tost que la pauvre creature
-a rendu son esprit, vous entendez des hurlemens, cris & lamentations
-composez d’une musique si diverse de voix fortes, aiguës, basses,
-enfantines & autres, qu’il est impossible que le cœur n’en soit
-attendry: quoy que vous reputiez toutes ces douleurs & pleurs sortir
-d’un cœur purement naturel, sans autre consideration du bien ou du mal,
-que peut encourir cet esprit sorty du corps mort.
-
-Apres que ce corps est bien pleuré le Principal de la loge ou du
-village, ou le Principal des Amis faict une grande harangue pleine
-d’emotion, se frappant souvent la poitrine & les cuisses, & en icelle il
-raconte les gestes & hauts faits du mort, disant à la fin de sa
-Harangue: y a-il quelqu’un qui se plaigne de luy? N’a-t-il pas faict en
-sa vie ce qu’un fort & vaillant doit faire? Je dis cecy pour m’y estre
-trouvé trois ou quatre fois; & alors il me souvenoit de ce que j’avois
-autrefois leu & remarqué dans Polibe, livre six, & dans Diodore
-Sicilien, livre second, Chapitre trois, que les Anciens Romains avoient
-ceste coustume de faire porter les defuncts en la Place Publique, & lors
-le Fils aisné de la maison, ou le principal heritier au defaut d’enfans
-masles & aagez, montoit sur un Theatre, déchifrant toutes les loüanges
-qu’il pouvoit du mort, son Parent, puis conjuroit toute l’assemblee
-d’accuser, s’ils pouvoient, le defunct, afin d’y respondre, & faire que
-tous accompagnassent son Corps au Sepulchre.
-
-Revenons à nos Sauvages: ces pleurs & harangues estant faictes, on prend
-le Corps que l’on emplume par la teste, & par les bras, les uns luy
-vestent des casaques, & luy donnent un chappeau, s’il en a, on luy
-apporte des cosins de Petun[102], son Arc, ses Fleches, ses Haches, &
-ses Serpes, du Feu, de l’Eau, de la Farine, de la Chair, ou du Poisson,
-& la marchandise qu’il aymoit le plus, tandis qu’il vivoit: Alors on va
-faire sa fosse creuse & ronde en forme d’un puits, convenablement large:
-là il est apporté & assis sur ses talons, selon la coustume qu’ils ont
-de s’asseoir, ils le devalent doucement au fond[101], arrangeants autour
-de luy la farine, l’eau, la chair ou le poisson, & ce à sa main droicte,
-afin qu’il en puisse prendre commodément: De l’autre costé ils mettent
-ses Haches, Serpes, Arcs & Fleches. Puis faisans un petit trou à costé,
-ils y posent le feu avec des copeaux bien secs, de peur qu’il ne
-s’esteigne, & tout prenans congé de luy, le prient, de faire leurs
-recommandations à leurs Peres, grands Peres, Parens & Amis qui dansent
-par delà les montagnes des Andes, là où ils croyent tous aller apres
-leur mort: Quelques uns luy donnent pour porter en present à leurs amis
-quelques marchandises; en fin chacun l’exhortant de prendre bon courage
-de faire son voyage ils l’advertissent de plusieurs choses:
-Premierement, de ne point laisser esteindre son feu. Secondement, de ne
-passer par le pays des ennemis. Troisiesmement de n’oublier ses Serpes &
-ses Haches quand il aura dormy en un lieu: & lors ils le couvrent
-doucement de terre & demeurans par quelque espace de temps sur la fosse,
-ils pleurent profondement, luy disant Adieu: Les femmes reviennent
-souvent, & de nuict & de jour, pleurer sur sa fosse, luy demandans s’il
-n’est point encore party.
-
-Je diray à ce propos trois Histoires fort plaisantes. La premiere: c’est
-qu’ils avoient enterré un bon vieillard environ à cinquante pas de ma
-loge: Ces vieilles me rompoient jour & nuit la teste: Je m’advisay d’un
-expedient pour me mettre en repos, c’est que je fis cacher deux jeunes
-garsons François que j’avois avec moy, derriere un buisson à trois pas
-de la fosse, & sur le milieu du chemin, par où ces vieilles devoient
-passer. J’y fy cacher deux Esclaves, ausquels j’avois donné le mot, ce
-qu’ils devoient dire & qu’ils devoient faire: la nuict venuë, je les
-envoyay chacun en son embuscade, au bout d’un quart d’heure les vieilles
-s’en vont de compagnie sur la fosse, & commencent à hurler, aussi tost
-mes François contrefont _Geropari_, Dieu sçait si ces vieilles ne
-trouverent pas leurs jambes pour gaigner au pied: mais elles furent bien
-estonnees qu’elles trouverent devant elles la seconde embuscade, & deux
-autres _Geroparis_, contrefaits, qui les firent arrester plus mortes que
-vives, s’escrians horriblement passans plusieurs brossailles & buissons
-pour gaigner leur loge: Là arrivees elles mettent tout le monde en
-esmeute, faisans fermer les entrees de la loge, de peur que _Geropari_
-n’entrast: Je n’estois pas loin de là, qui prenois le plaisir de cette
-Comedie & m’en trouvay fort bien: Car elles ne me rompirent plus la
-teste.
-
-La seconde Histoire est d’un Sauvage mort & enterré sur le chemin de
-nostre lieu de Sainct François au Fort S. Loüis. Ce Sauvage avoit esté
-baptisé avant que mourir, & neantmoins sans y avoir pensé, & à nostre
-desceu, ils l’enterrerent en ce lieu là selon les ceremonies cy dessus
-descrites. J’en fus un peu fasché, & m’en plaignis: mais on ne sçavoit
-sur qui jetter la faute, joint qu’il y avoit desja trois ou quatre jours
-qu’il estoit enterré: En ce temps là passant par le chemin, je trouvay
-sa femme qui revenoit des jardins, assise sur la fosse pleurant
-amerement, & avoit espanché sur ceste fosse plusieurs espies de Mil: Je
-m’arrestay, & luy demanday que c’est qu’elle faisoit là. Elle me fit
-responce, Je demande à mon Mary s’il n’est pas encore party: Car j’ay
-peur qu’on luy aye trop lié les jambes & les bras quand il fut enterré,
-& si on ne luy a point donné de couteau: Il n’a seulement que sa Serpe &
-sa Hache, & je luy apporte ce Mil, afin que s’il a mangé ce qu’on luy a
-donné, il le prenne & s’en aille. Je la fy sortir hors de là, luy
-remonstrant, comme je peus, son ignorance & superstition.
-
-La troisiesme Histoire fut d’un petit enfant, environ de deux ans,
-malade du flux de ventre, que je baptisay avant de mourir, qui ne fut
-pas longtemps, car deux heures apres son Baptesme on me vint dire qu’il
-estoit trespassé. Je m’y en allay avec le Sieur de Pesieux & autres
-François, afin de le faire ensevelir dans un linceul de coton: Nous le
-trouvasmes environné de vieilles, qui faisoient un tintamare de leurs
-pleurs & cris, capables de fendre une teste d’acier, & de plus ce pauvre
-petit corps enfantin chargé de rassades, c’est à dire grains de verre
-que leur portent les François, dont il font grand estat, & de plusieurs
-os de Limaçons Marins, qui sont leurs atours & paremens des grandes
-Festes; Jamais il ne nous fut possible de gaigner cela sur ces vieilles,
-d’oster ce mesnage de dessus luy, mais il falut l’ensevelir tel qu’il
-estoit, puis un François le prenant sur un aiz, l’apporta apres moy
-suivy des François, à la façon des funerailles que nous faisons en
-l’Europe: Nous vinsmes en la Chapelle de Sainct Loüis au Fort, où le
-corps reposa tandis que je disois les Oraisons ordonnees de l’Eglise à
-cet effet.
-
-Nos vieilles nous suivirent de prez, & estans arrivees à la porte de
-l’Eglise, n’osans passer outre, commencerent à entonner une Musique si
-haute & si forte, que nous ne nous entendions pas l’un l’autre dans
-l’Eglise: toutefois on les fist taire, & prenans le corps nous
-l’allasmes enterrer au Cimetiere joignant la Chappelle. Ces vieilles se
-glissoient parmy les François qui entouroient la fosse, apportans les
-unes du feu, les autres de l’eau, les autres de la farine, & le reste
-dit cy dessus, pour mettre aux costez de cest enfant pour s’en servir en
-son chemin, ce que je fy jetter au loin devant elles, leur faisant
-remonstrer leur folie par le Truchement: ainsi elles s’en retournerent
-en leur loge pleurer leur saoul.
-
-
-
-
-Du retour en l’Isle du sieur de la Ravardiere, & de quelques Principaux
-qui le suivirent.
-
-Chap. XXXII.
-
-
-Le Sieur de Pesieux à la venuë de la Barque Portuguaise ne manqua point
-d’escrire & dépescher un Canot, pour aller trouver le Sieur de la
-Ravardiere & luy manifester l’estat auquel nous estions, attendans un
-siege prochain: mais le Canot fut plus de trois mois à trouver le dit
-Sieur, lequel ayant appris ces nouvelles, se dépescha autant qu’il peut,
-de venir en l’Isle, s’exposant à plusieurs dangers, qui sont en ces
-mers: mais sa diligence ne nous eust pas beaucoup servi: Car en ces 4.
-mois qu’il y eut entre le temps que nous attendions le siege & sa venuë,
-nous eussions vaincu ou esté vaincus.
-
-Cette rupture du voyage des Amazones fist grand tort à la Colonie: parce
-qu’on eust cueilly & amassé une grande quantité de marchandises, le long
-de ces rivieres, bien plus peuplees de Sauvages de diverses Nations, que
-ne sont pas l’_Isle_, Tapoüitapere, _Comma_ & les _Caïtez_[103]: Et qui
-plus est, ces Peuples là sont plus debonnaires que ceux-cy, & mieux
-fournis de coton & autres danrees: Davantage ils sont plus pauvres &
-diseteux de Haches, Serpes, Couteaux, & Habits par consequent pour peu
-de chose on eust eu beaucoup de leurs richesses.
-
-Un autre detriment que receut la Colonie des François en cette
-interruption de voyage, fut que beaucoup de Nations estoient resoluës de
-s’approcher de l’Isle, habiter les Pays circonvoisins, & les cultiver, &
-fussent venus avec ledict Sieur au retour des Amazones: Mais ce bruit
-des Portuguais leur fist suspendre la resolution qu’ils en avoient
-prise, attendans dans l’issuë de cet affaire.
-
-Le Sieur de la Ravardiere estant venu, on poursuivit hastivement
-d’achever les Forts des advenuës de l’Isle, on y porta du Canon, & posa
-garnison. Quelques jours apres il fut suivy de plusieurs gens de guerre
-Sauvages, qui vindrent en l’Isle, & entre les autres la _Grand-Raye_ des
-_Caïetez_, Sauvage estimé entr’eux, & tenu pour valeureux & de bon
-conseil, pour le respect duquel ses semblables font beaucoup, voire s’il
-faut dire, le suivent & embrassent son opinion entierement. Ce qui sert
-fort aux François en ces Pays là: car il retient tous les Sauvages au
-service & à la devotion de nos gens.
-
-Un peu auparavant qu’on allast aux Amazones, quelques meschans garnemens
-firent courir un bruict dans les _Caïetez_ & _Para_, que les François
-s’en alloient les prendre captifs, soubs umbre d’aller aux Amazones: Ce
-bruict esmeut tellement ces Peuples, qu’ils estoient prests de quitter
-leurs habitations, pour s’enfuyr autre part, mais par les Harangues que
-leur fit la _Grand-Raye_, ces gens effrayez sans subject furent
-r’asseurez, ce Sauvage leur disant tout le bien qu’il peut des François.
-
-Il accompagna, luy, sa femme, & quelques siens parens une Barque envoyee
-de l’Isle en _Para_, pour traicter des Marchandises du Pays, où on avoit
-trouvé plusieurs choses precieuses: Mais le mal-heur voulut, qu’estant
-partie de là pour retourner en l’Isle, sa trop pesante charge l’enfonça
-dans la mer, environ à deux lieuës de terre; Chacun mesprisant les
-richesses, se depoüilla, qui prenant une écoutille du vaisseau, un autre
-quelque aiz, d’autres se mirent dans le bateau, mais la _Grand-Raye_
-ayant patience que tous prissent le moyen de se sauver: enfin luy & sa
-femme avec un Truchement François se mirent tous les derniers à la nage,
-encourageant l’une & l’autre par ces paroles: La mort est envieuse,
-voyez comme elle nous jette ses vagues sur la teste, afin de nous
-abysmer, monstrons luy que nous sommes encore forts & vaillants, & qu’il
-n’est pas temps qu’elle nous emporte: Tous se sauverent en certaines
-Islettes inhabitees, hors mis un François qui fut emporté en nageant par
-les Poissons _Rechiens_[104]. La _Grand-Raye_ voyant les François nuds &
-affamez, & qu’ils estoient en lieux steriles, enfermez de plusieurs bras
-de mer, se met à nage, passe un long Pays plein d’Aparituriers, où il
-eut bien de la peine & du travail à passer dans ces racines, & sortir
-des vases, dans lesquelles il entroit quelquefois jusques au col. Estant
-parvenu au village de ses semblables, il les excita de venir avec des
-Canots, des Vestemens & des Vivres: ce qu’ils firent; puis apres
-revenans aux villages qui estoient vis à vis du lieu où se perdit la
-Barque, il leur fist rendre quelques marchandises que la mer avoit jetté
-au bord.
-
-Ce _Grand-Raye_ estoit autrefois venu en France, dans un Navire de
-sainct Malo, & avoit sejourné en France l’espace d’un an, ou environ, &
-en si peu de temps il avoit appris à parler François, si bien qu’encore
-au jourd’huy il se faict entendre aux François, quoy qu’il y ait bien
-des années qu’il en est de retour: & a si bon esprit, jugement & memoire
-qu’il remarqua, & les raconte à present, toutes les particularitez que
-nous avons en France. Je ne veux icy rien dire de ce qui touche l’Estat
-Spirituel, ny de la Harangue qu’il me fist, concernante le
-Christianisme, par ce que je la diray en son lieu au Traicté suivant:
-mais quant à ce qui regarde le Temporel, il racontoit souvent à ses
-semblables, voire je l’entendis haranguer le mesme aux _Tabaiares_ du
-Fort Sainct Loüis.
-
-Les François sont forts, ont un grand pays plein de bons vivres, ils ont
-le vin en abondance, le pain, le mouton, le bœuf, les poules, plusieurs
-sortes d’oyseaux, grand nombre de poissons: leurs maisons sont de
-pierre, environnees de grosses murailles, sur lesquelles on voit de gros
-Canons braquez: La mer bat au pied, ou bien ils ont de grands fossez
-pleins d’eau. Le long des ruës vous voyez les maisons ouvertes, pleines
-de toute sorte de marchandises: Ils vont sur des chevaux, & entr’eux il
-y a des Grands ou Principaux mieux suivis que les autres: De ce nombre
-est Monsieur de la Ravardiere, qui a sa maison proche de la ville où
-j’abordé. Le Roy de France demeure au milieu de son Royaume, en une
-ville, qu’ils appellent Paris. Les François haissent, comme nous, les
-_Peros_, & leur font la guerre par mer & par terre, & demeurent les plus
-forts. Car les _Peros_ sont en ce pays là tenus pour foibles, & les
-François pour vaillans, & plus valeureux que toute autre Nation. C’est
-pourquoy nous ne devons point craindre, ils nous defendront bien.
-Quelques mesdisans de nostre Nation ont rapporté que les François
-n’avoient peu prendre les _Camarapins_, mais cela est faux: Ils y ont
-faict leur devoir, & si les _Tapinambos_ eussent voulu donner par
-derriere, nous les eussions pris: mais le Grand des François a eu pitié
-d’eux, ne les voulant pas tous brusler, comme fut une partie d’iceux.
-Cecy, & autres semblables discours il fit alors, & depuis allant par
-l’Isle, dans chaque village, il le recitoit au _Carbet_.
-
-Or la façon avecques laquelle il fit son entree dans la Grande Place de
-Sainct Loüis; tant pour salüer les _Tabaiares_ de leur bien venuë, que
-pour favoriser les François, ce fut qu’il ordonna ses gens d’une façon
-bien estrange: Il les rangea tous queüe à queüe, ils estoient bien
-quelque cent ou six vingts: Aux uns il fist prendre en main des Courges,
-aux autres des Marmites, aux autres des Rondaches, aux autres des Espees
-& Poignards, aux autres des Arcs & Fleches & autres Instrumens
-dissemblables, & disposant les Joüeurs de _Maraca_[105] environ par
-dixaines, ils firent le tour des Loges des _Tabaiares_, puis vindrent en
-la Grande Place du Fort, où nous estions, finir leur danse devant nous,
-laquelle tiroit fort sur la danse des _Pantalons_, s’avançans &
-cheminans peu à peu avecques mesure, frappans également tous ensemble la
-terre de leurs pieds, & ce au ton de la voix, & du son du _Maraca_,
-qu’ils gardoient tous en mesme cadence, recitans une chanson de victoire
-à la loüange des François. Ils remuoient la teste de çà de là, & les
-mains aussi, avec tels gestes qu’ils eussent faict rire les pierres.
-Ceste façon de danser est appellee entre les _Tapinambos_
-_Porasséu-tapoüi_, c’est à dire, la danse des _Tapouis_ par ce que la
-danse des _Tapinambos_ est toute dissemblable: car elle se faict en
-rond, sans remuer de place. La danse finie, il nous vint salüer & puis
-s’alla reposer & manger en la loge qui luy estoit preparee.
-
-
-
-
-Du voyage du Capitaine Maillar[106] dans la terre ferme, en l’habitation
-d’un grand Barbier: Description de ceste terre, & des tromperies de ce
-grand Barbier.
-
-Chap. XXXIII.
-
-
-C’est une verité recogneuë de tous ceux qui ont hanté ces Pays du
-Bresil, que la terre ferme n’a rien de commun en beauté & fertilité avec
-les Isles: pour ce que les Isles sont sables noirs et legers, adustes &
-bruslez de la continuelle chaleur, d’autant que les Isles sont bien plus
-sujectes en ceste Zone torride aux chaleurs & ardeurs, & ce à cause de
-la mer qui redouble par reflexion la puissance de la lumiere du Soleil
-sur l’opacité prochaine & concentrique de la terre: Chose que vous
-experimentez en la composition des miroirs ardans, desquels le centre
-est opaque, & eslevé plus que sa circonference & ses bords: & partant
-les rayons du Soleil se reünissent & colligent en ce centre, qui pour
-cet effect produisent le feu & la flamme aux subjects disposez, mis à la
-poincte & pyramide de ce centre.
-
-Le Sieur de la Ravardiere ayant plusieurs fois entendu des Sauvages
-qu’il y avoit une terre infiniment bonne, à cent, ou cent cinquantes
-lieuës de _Maragnan_ dans la Terre Ferme, és contrees qui sont vers la
-Riviere de _Miary_, à plus de quarante ou cinquante lieuës d’icelle, il
-dépescha une Barque & des Canots, & y envoya le capitaine Maillar de
-Sainct Malo, avecques quelques François & un Chirurgien, qui se
-cognoissoit fort à la nature des herbes & arbres precieux. En cette
-terre, s’estoit retiré un des Principaux Sorciers de _Maragnan_,
-avecques quarante ou cinquante de ses semblables, tant hommes que
-femmes, & y avoit basty un village, & cultivé la terre, laquelle luy
-rendoit toutes choses en si grande abondance, que ce mal-heureux faisoit
-acroire à tous les _Tapinambos_, ainsi que je diray cy apres, qu’il
-avoit un esprit, qui faisoit venir & croistre de terre ce qu’il vouloit.
-Là ce Capitaine se transporta, avecques bien de la peine: car il falut
-qu’il passast une longue & large plaine couverte de joncs & de roseaux,
-marchant dedans l’eau jusques à la ceinture, & apres y avoir sejourné
-quelque temps, & remarqué la bonté de la terre, il nous rapporta ce qui
-s’ensuit.
-
-C’est, que la terre de ce lieu estoit forte, grasse & noire, &
-tres-bonne à produire les cannes de sucre, & beaucoup meilleure que
-celle de Fernambourg: ce qu’il peut bien tesmoigner, pour avoir demeuré
-plusieurs annees dans Fernambourg & pratiqué les autres endroicts que
-tiennent les Portuguaiz: La terre est arrosee de grande quantité de
-ruisseaux capables de faire moudre les engins à succre.
-
-Il y a abondance de poissons d’eau douce fort grands, & de plusieurs
-especes: Les Tortuës y sont sans nombre, le gibier & la venaison de
-toute sorte, & en quantité indicible, outre les Cerfs, Biches,
-Chevreils, Sangliers, Vaches-Braves, _Pagues_, _Agoutis_, _Armadilles_,
-qu’ils appellent _Tatous_. Il s’y trouve des Lapins & des Lievres, comme
-en France, mais plus petits: la diversité des oyseaux & du gibier est
-tres-grande: Les Perdrix, Faisans, _Moitons_[107], Bisez, Ramiers,
-Tourtes, & Tourterelles, Herons & semblables s’y voyent par admiration.
-La terre porte les racines grosses comme la cuisse. Le Petun y vient
-fort grand & fort bon, & disent que l’on y peut faire deux cueillettes
-l’année. Le Mil y vient fort haut, gros & en quantité. Il y a des
-fruicts beaucoup meilleurs & en plus grand nombre que dans l’Isle,
-_Tapouitapere_ & _Comma_. Il y a diversité de Perroquets en couleur &
-grosseur specialement des _Touins_ francs[108], gros comme des moineaux,
-qui apprennent incontinent à parler, mais ils meurent du haut mal, quand
-il sont apportez dans l’Isle. J’ay veu moy-mesme que d’un grand nombre,
-à peine en peut-on sauver demy douzaine, & en mangeant, chantant ou
-sautelotant dans la cage, sans aucune apparence de mal precedant, en
-faisant trois on quatre tours ils tomboient morts. Il y de forts gros
-Magos & des Monnes barbuës, tres-belles & tres-rares, & qui seroient
-fort recherchees, si on en apportoit en France.
-
-Il se tient là un Barbier ou Sorcier fort bien accommodé & fourny de
-toutes choses necessaires: il estoit venu un peu avant ce voyage, faire
-ses barberies & enchantemens, & ce à fin de gagner les hardes &
-ferrailles des Sauvages de _Maragnan_, pour les emporter quant & soy en
-son pays. Ces barberies furent de diverses sortes. Premierement il avoit
-une grosse marionette qu’il faisoit se mouvoir subtilement, specialement
-la machoire basse de sa bouche, & haranguoit faisant à croire aux femmes
-des Sauvages, que si elles vouloient que leurs graines & legumes
-multipliassent quatre fois plus, qu’elles n’avoient coustume de faire:
-il falloit qu’elles apportassent quelques unes de ces graines & legumes,
-& les donnassent à sa marionette, pour les faire tourner trois ou quatre
-fois dans sa bouche, afin de recevoir la force de multiplication de son
-esprit, qui demeuroit en ceste marionnette: puis semant une ou deux de
-ces graines ou racines dans leurs jardins, toutes les autres graines &
-legumes prendroient la force de multiplier de ces deux. Il y eut une
-telle presse par les villages où il alla, des femmes qui luy apportoient
-des graines & legumes pour faire tourner en la bouche de la marionette,
-qu’à peine y pouvoit-il fournir, & les femmes gardoient cela fort
-curieusement.
-
-2. Il institua une danse ou procession generale, & faisoit porter à tous
-les Sauvages, tant hommes, femmes, qu’enfans, des branches de Palme
-piquante, surnommee _Toucon_[110], & alloient tout autour des loges
-chantans & dansans, & ce disoit-il, pour exciter son esprit à envoyer
-les pluyes, (car en ceste annee elles vindrent trop tard) apres la
-procession ils caouïnoient jusqu’au crever[111]. 3. Il fit emplir d’eau
-plusieurs grands vaisseaux de terre, & marmotant je ne sçay quelles
-paroles dessus, apres lesquelles il plongeoit dedans un rameau de palme,
-aspergeant un chacun sur la teste: il disoit: soyez mondes & purifiez,
-afin que mon esprit vous envoye les pluyes en abondance. 4. Il prit une
-grosse canne de roseau creuse, qu’il emplit d’herbe de _Petun_, & y
-mettant le feu par un bout, il souffloit la fumée sur ces Sauvages,
-disant, Prenez la force de mon esprit[109], par laquelle vous serez
-tousjours sains de corps & vaillants de courage contre vos ennemis. 5.
-Il planta un May d’arbre, au milieu du village, chargé de coton, & apres
-avoir faict quelque tours & retours aux environs, il leur dit, qu’ils
-auroient ceste annee grande quantité de coton.
-
-Or pour toutes ces barberies, la pluye ne venoit point, & ne cessoit
-jour & nuict de faire danser les Sauvages, & crier le plus haut qu’ils
-pouvoient pour reveiller son esprit ainsi que jadis faisoient les
-sacrificateurs de Baal; nonobstant ces cris, la pluye ne venoit point.
-Il s’advisa de faire accroire à ces Sauvages, qu’il voyoit bien son
-esprit chargé de pluyes, du costé de la mer: mais il n’osoit approcher à
-cause de la Croix, qui estoit plantee au milieu de la place du village,
-vis à vis la Chappelle de nostre Dame _d’Usaap_, & par ainsi s’ils
-vouloient avoir de la pluye il falloit déplanter ceste Croix: à quoy ils
-acquiescerent aisement, & l’eussent faict, n’eust esté les François qui
-estoient-là, & la crainte d’en estre punis qui les en empescha.
-
-Ceste nouvelle vint au Fort, & aussi tost on y envoya _Le Grand Chien_,
-& les François pour amener le Barbier, & voir au moins s’il pourroit
-danser au milieu d’une sale, d’une façon qui ne luy eust pleu, & luy
-eust-on appris, que son esprit n’eust esté bastant de le sauver: Ce que
-recognoissant fort bien, par l’advertissement qu’il eust, qu’on
-l’envoyoit querir, pour luy faire tout honneur au Fort: il ploya
-hastivement son bagage, & prenant ses gens avec luy, se sauva par mer
-dans son _Canot_, & quelque temps apres il envoya faire ses excuses, par
-un sien parent, qui apporta beaucoup de presens de son pays, pour faire
-sa paix.
-
-Il laissa une croyance aux Sauvages de l’Isle, qu’il avoit un esprit
-fort bon, & estoit grand amy de Dieu, qu’il n’estoit point meschant,
-ains ne demandoit qu’à bien faire: Il mange avec moy, disoit-il, dort &
-marche devant moy, & souvent il vole devant mes yeux; & quand le temps
-est venu de faire mes jardins, je ne fay que marquer avec un baston,
-l’estenduë d’iceux, & le lendemain au matin je trouve tout faict.
-Quelques-uns des Sauvages Chrestiens, ayans entendu, que nous avions
-desir de faire punir ce compagnon, abuseur de peuple, ils me disoient,
-qu’il falloit avoir pitié de luy, & ne luy rien faire; par ce qu’il
-n’avoit jamais esté meschant, ny son esprit, ains que l’un & l’autre
-s’estoient employez à faire croistre les biens de la terre: Je les
-enseignay sur ceste matiere ce qu’ils devoient croire. Pensez vous
-autres qui lisez cecy, combien ce ruzé Sathan sçait comme un Singe,
-contrefaire les ceremonies de l’Eglise, pour introniser sa superstition,
-& retenir en sa cordele les ames infidelles. Vous le pouvez voir par
-ceste procession de Palmes, ceste aspersion d’eau, & soufflement de
-fumee, communicant son esprit, de quoy nous parlerons plus amplement au
-Traitté du Spirituel.
-
-
-
-
-De la venue des Tremembaiz; comme on les poursuivit, & de leurs
-habitations & façons de faire.
-
-Chap. XXXIV.
-
-
-En ce temps, la Nation des _Tremembaiz_, qui demeure au deçà de la
-montagne de _Camoussy_, & dans les plaines & sables, vers la Riviere de
-_Toury_, non guere esloignee des arbres secs, sables blancs, & l’Islette
-saincte Anne, fit une sortie inopinee vers la forest, où nichent les
-oyseaux rouges, & aux sables blancs, où se trouve l’Ambre gris, & où
-l’on pesche une grande multitude de poissons; & ce en intention de
-surprendre les _Tapinambos_, desquels ils sont ennemis jurez: en quoy
-ils ne furent trompez: Car plusieurs des _Tapinambos_ de l’Isle, estans
-allez en ces quartiers specialement pour y pescher, furent assaillis des
-_Tremembais_[112]: les uns furent tuez sur la place; les autres furent
-menez captifs, & ne sçait-on ce qu’ils en ont faict: les autres
-eschapperent dans leur _Canot_, revenans en l’Isle de _Maragnan_, qui
-apporterent ces piteuses nouvelles, lesquelles remplirent les villages,
-d’où estoient les morts, de cris & hurlements, les meres & les femmes
-incitans ceux de l’Isle à les poursuivre: ce que les Principaux
-resolurent ensemble, & vindrent prier les François de leur donner un
-Chef & nombre de soldats, ce qu’on leur accorda. _Iapy Ouassou_ fut le
-conducteur de ceste armee[113], & fut suivy d’un grand nombre de
-Sauvages, & accompagné des François. Ils s’en vont droict passer la mer,
-entre l’Isle & les sables blancs, où ils mirent pied à terre, pour se
-reposer & nuicter les uns allans à la pesche, les autres à la chasse, &
-les femmes & les filles chercher de l’eau parmy les sables, qui ne
-pouvoit estre que sommastre, c’est-à-dire, demy douce & demy salee;
-tendre les licts, faire du feu, & apprester le manger: Les jeunes
-_Tapinambos_ faisoient les _Aioupaues_, tant pour les Principaux que
-pour les François, & au principal _Aioupaue_, le Colonel se loge, & tous
-les Capitaines apportent leurs licts, qu’ils pendent tout autour du lict
-de leur Colonel: ceremonie qu’ils gardent en toutes leurs guerres,
-specialement quand ils sont proches de leurs ennemis; A quoy ils en
-adjoustent une autre, qui est, de faire les feux & obscurs, de peur que
-leurs ennemis ne les descouvrent la nuict: Car ils ont tous en general
-ceste coustume, tant les _Tapinambos_ que les autres, de faire monter au
-coupeau des plus hauts arbres, leurs sentinelles, pour descouvrir, s’il
-paroistra de nuict quelque feu ou lumiere des ennemis.
-
-Le lendemain, ils se mettent à chercher deçà delà, marchans jusqu’à une
-plaine tres-grande de sable, environnee de bois de trois costez, & au
-quatriesme de la mer; là ils trouverent les _Aioupaues_ des
-_Tremembaiz_, & une marmite Portugaise, d’où nous apprismes, avec les
-autres nouvelles que nous en avions eu au precedent, que les Portugais
-estoient habituez en la _Tortue_, & en la montagne de _Camoussy_, &
-avoient faict alliance avec les _Tremembaiz_, comme aussi avec les
-Montagnars, tant _d’Ybouapap_ que de _Mocourou_, specialement avec
-_Giropary Ouassou_, c’est à dire, _Le Grand Diable_, Prince & Roy d’une
-grande Nation de _Canibaliers_[114], lequel _Grand Diable_ ayme fort les
-François, & hait naturellement les Portugais, & c’est chose asseuree,
-que si les François ont du bon en ces pays là, il trahira les Portugais,
-& se joindra avec les François: Car on tient qu’il est _Mulatre_
-François, c’est à dire, nay d’un François & d’Indienne. Revenons à
-nostre subject.
-
-Nos Sauvages trouverent un de leurs semblables encore vivant, qui
-s’estoit sauvé à la fuitte dans les bois, & caché dans un arbre: mais
-entendant le son des Trompes de guerre, qui est un grand bois creusé,
-ayant la gueule d’en bas & d’en haut à la façon d’une Trompette, il
-sortit tout defaict & sans figure d’homme, pour n’avoir rien mangé
-l’espace de huict jours, sinon des feuilles de l’arbre où il s’estoit
-caché, & ceste carcasse vivante enseigna le mieux qu’il peut, le lieu où
-gisoient les morts ses compagnons, lesquels on trouva la teste fendue &
-les haches de pierres, desquels ils leur avoient fendu la teste mises
-sur leurs corps, comme c’est leur coustume, de ne se servir jamais d’une
-arme, quand avec icelle, ils ont tué un de leurs ennemis.
-
-_Carouatapyran_ un des Principaux de _Comma_, m’apporta une de ces
-haches de pierre, toute teinte de sang, & veluë des cheveux qui y
-estoient colez, avec la cervelle du fils du Principal _Ianouaran_, de
-laquelle il avoit esté tué, & qui fut trouvee sur luy. _Carouatapyran_,
-m’apprit ce que je ne sçavois pas, touchant ces haches, faictes d’une
-pierre tres-dure, & taillees en forme de croissant: car il me dit, que
-les _Tremembaiz_ avoient coustume tous les mois, au premier jour du
-Croissant, de veiller toute la nuict à faire ces haches, & ne cessoient
-qu’elles ne fussent parfaites, ayans ceste superstition, que portans ces
-haches en guerre, ils n’estoient jamais vaincus, ains remportoient la
-victoire de leurs ennemis: pendant qu’ils font ces haches, les femmes,
-filles & enfans sont dehors les _Aioupaues_, dansant & chantant à la
-face du Croissant.
-
-Ces _Tremembaiz_ sont valeureux, & redoutez des _Tapinambos_, d’une
-stature competante, legers à la course, plus errants que stables en
-leurs demeures: leur viande plus commune est le poisson & ne laissent,
-quand ils veulent, d’aller à la chasse: ils ne s’amusent à faire des
-jardinages, ny des loges, ains habitent soubs les _Aioupaues_, ayment
-plus les plaines que les forests: car ils descouvrent tout autour d’eux.
-Ils ne portent grand mesnage ou bagage apres eux, se contentans de leurs
-arcs, flesches & haches quelques _Couïs_[115] & Courges pour puiser de
-l’eau & quelques marmites pour cuire les viandes: tirent à coups de
-fleches les poissons, bien plus adroicts que les _Tapinambos_: sont
-robustes de corps, tellement que prenans un de leurs ennemis par le
-bras, le jettent à terre, ainsi que feriez un chappon: Ils couchent sur
-le sable le plus du temps.
-
-Ils se servent de ce lieu des sables blancs, & des arbres secs, à
-prendre les _Tapinambos_, comme on faict de la ratiere à prendre les
-Rats, & ce pour trois raisons. La premiere, à cause de la pesche, qui
-est là fort fertile & abondante. La seconde, à cause d’une forest, où
-les oyseaux rouges de toutes parts, viennent nicher, pour faire leurs
-petits. Si bien que les _Tapinambos_ ne manquent pas d’aller en cette
-saison, dénicher les petits, & prendre les œufs à demy couvez, & ce en
-si grande abondance, qu’il est impossible de l’exprimer, tellement
-qu’ils en ont pour vivre plus de deux mois, quand ils sont retournez en
-l’Isle, les ayant auparavant boucanez, endurcis & rendus secs comme
-bois, qui est chose où je trouvois bien peu d’appetit: & à vray dire, je
-n’en pouvois manger: nonobstant ce sont grandes delices, & un gibier
-fort exquis parmy ces Sauvages. Je rapporteray quelque particularité
-notable de ces oyseaux rouges cy apres. La troisiesme raison est pour
-cueillir l’ambre gris, que les _Tapinambos_ appellent _Pirapoty_, c’est
-à dire fiante de poissons[116]; Car ils ont opinion que cet ambre gris
-n’est autre chose que l’excrement des Baleines, ou d’autres semblables
-gros poissons, lequel eslevé sur l’eau, est jetté par les vagues en ce
-lieu: bien qu’il y aye des François qui disent que cet Ambre gris n’est
-autre chose que la fleur de la mer, que les Sauvages appellent
-_Paranampoture_ ou une gomme de mer _Paranamussuk_: le Lecteur en
-pensera ce qu’il luy plaira.
-
-Cet ambre gris se trouve par masse sur ces sables, quand la mer est
-retiree, & ce plus en une saison qu’en l’autre, & il arrive quelque fois
-que la masse est grosse, digne d’estre mise dans un Cabinet Royal, &
-qu’on ne pourroit justement estimer & payer: mais à cause que toutes les
-bestes & oyseaux de là, & des environs, les _Crabes_, Lezards & autres
-reptiles de la mer se jettent dessus, avec lesquels surviennent les
-_Tapinambos_, cupides de cette matiere, non pour l’estat qu’ils en font,
-mais pour ce qu’ils voyent, que les François recherchent cela avec grand
-soin, le tout est dissipé par morceaux. Je conseillois un jour de faire
-là un fort, tant pour empescher les courses des _Tremembaiz_ que pour
-boucher l’entree aux Navires dans l’Islette Saincte Anne, qu’aussi pour
-recueillir cet Ambre gris: parce qu’il n’y a point de doute, que souvent
-la mer en jette sur ces Sables, lequel est aussi espars & mangé par les
-bestes, oyseaux & reptiles, joint que les Sauvages de l’Isle, n’y vont
-que deux ou trois fois l’annee. Je m’asseure que cet Ambre payeroit bien
-son Fort, sa garnison & beaucoup d’autres.
-
-Nos Sauvages _Tapinambos_ & nos François apres avoir cherché çà & là, ne
-trouverent rien autre que leurs morts, les _Aioupaues_, & les vestiges
-des ennemis: par ainsi ils s’en revindrent en l’Isle plus affamez que
-blessez.
-
-
-
-
-De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, & du voyage d’Ouarpy.
-
-Chap. XXXV.
-
-
-Il y avoit une Nation vers _l’Ouest_, de laquelle jamais par cy-devant
-on n’avoit oüi parler, & estoit incogneüe à tous les _Tapinambos_,
-demeurans dans les bois fort avant à quatre ou cinq cens lieuës de
-l’Isle, n’ayans eu jamais la commodité des Haches ny des Serpes, ains se
-servoit seulement des Haches de pierre, vivoit fort secrettement dans
-ces Pays & Forests, soubs l’obeissance d’un Roy. Ils furent advertis,
-par le moyen de quelques Sauvages qu’ils surprirent sur mer, que les
-François estoient venus en l’Isle de _Maragnan_, & y habitoient, &
-avoient amené quant & eux des Peres qui enseignoient le vray Dieu, &
-purifioient les Sauvages de leurs pechez. Ils porterent ces nouvelles à
-leur Roy, lequel fist dépescher incontinent des Canots, où il fit
-embarquer un des Principaux apres luy de cette Nation, qu’il fist
-accompagner de deux cens jeunes hommes fort & vaillans, habiles à nager
-& à flecher, avec commandement d’aller vers l’Isle, sans mettre
-aucunement pied à terre, ains se contentassent de parlementer avec les
-Truchemens des François, & s’en retourner au pays, prenans garde
-qu’aucun ne s’apperceust de la route qu’ils prenoient.
-
-Ils arriverent donc vis à vis de _Tapouitapere_, où estoit pour lors le
-Truchement _Migan_, qui adverti de leur venuë, les alla trouver sur mer,
-& parlementa avec leur Principal fort longtemps: Car ce Principal
-l’interrogea, Premierement, des Peres, quels gens c’estoient, ce qu’ils
-faisoient & enseignoient. Secondement, des François, quelles estoient
-leurs forces, leurs marchandises, s’il estoit vray, qu’ils eussent
-reconcilié ensemble les _Tapinambos_ & les _Tabaiares_, & s’ils vivoient
-en bonne paix dans l’Isle. Le Truchement ayant respondu à tout cela
-selon ce qu’il devoit, le Principal demeura satisfaict, & dit, qu’il en
-estoit fort aise, & que son Roy & toute sa Nation s’en resjoüiroit
-infiniement: parce qu’ils desiroient tous de s’approcher des François,
-tant pour cognoistre Dieu, pour avoir des Haches & Serpes de fer, pour
-cultiver leurs jardins, que pour estre en seureté de leurs ennemis.
-Quant à eux, qu’ils feroient force coton & autre marchandise, en
-récompense pour donner aux François, sans rien demander autre chose que
-leur alliance & protection.
-
-Le Truchement luy demanda, si sa Nation estoit grande, & s’il y avoit
-loin en son Pays: Il respondit que sa Nation estoit grande & son Païs
-fort loin, denotant à peu prez, la distance par lieuës, qu’il y pouvoit
-avoir de l’Isle en sa terre, monstrant par ses doigts le nombre des
-Lunes, c’est-à-dire, des mois qu’il luy falloit pour retourner en son
-Pays: & adjousta, Je ne te puis dire l’endroict de nostre habitation,
-par ce que mon Roy me l’a deffendu, & aussi pour ce que nous craignons,
-qu’on nous y vint faire la guerre. Contente toy que dans six mois, je
-reviendray icy t’apporter certaines nouvelles, & va dire asseurément à
-ton Grand, que les choses estant telles que tu m’as dit, nous viendrons
-tous demeurer aupres de vous.
-
-Le Truchement repliqua, Vien, je te prie, voir le Fort que nous avons
-faict, & les gros Canons braquez dessus, & les François qui sont là en
-garnison, afin que tu le rapportes à ton Roy. Non, dit-il, c’est chose
-qui m’est deffenduë de mettre pied à terre, moy ou les miens: Neantmoins
-l’on fit tant apres luy, que luy ayant donné des ostages, il permit à
-quelques uns des siens, de mettre pied à terre à _Tapoüitapere_ où ils
-furent les tres-bien receus, & ayant trafiqué quelques Haches & Serpes
-pour d’autres marchandises, qu’ils avoient apporté, ils s’en
-retournerent fort joyeux. Cependant les Canots estoient en mer, l’aviron
-dans l’eau, prests de voguer, s’ils fust arrivé quelque chose mal à
-poinct. Les autres avoient la main sur la corde de leurs arcs, les
-fleches encochees & prestes à tirer, tant ces Nations se defient les
-unes des autres: Mais en leur rendant leurs gens, ils rendirent les
-ostages: ainsi ils s’en allerent en paix: Dieu les conduise, & les
-vueille amener à la cognoissance de son nom.
-
-Quant au voyage d’_Ouarpy_, qui est une Riviere & contree, à six vingts
-lieuës de l’Isle[117], & davantage, vers les _Caïetez_, il fut entrepris
-par le Sieur de Pisieux, accompagné de quinze François, & de deux cens
-Sauvages pour les raisons suivantes. La premiere pour découvrir une mine
-d’or & d’argent, qui est à cent lieuës au haut de la Riviere, les
-Sauvages nous en apporterent du soufre mineral, qui s’est trouvé fort
-bon, & par consequent on a esperance, que ces mines seront bonnes &
-fertiles: Depuis je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays là,
-une grande quantité de mines d’or, meslé de cuivre, & d’argent meslé de
-plomb[118], ce que tesmoignent asseurément les eaux minerales qui
-viennent des montagnes. La seconde pour r’amener quant & luy une Nation
-des _Tabaiares_, qui habitent sur ceste Riviere. La troisiesme, pour
-chercher une Nation de _Long-Cheveux_, qui demeure en ces Pays, atenant
-la riviere d’_Ouarpy_, lesquels sont debonnaires & aisez à civiliser, &
-trafiquent avec les _Tapinambos_: si ces choses reussissent, comme je
-croy qu’elles feront, dans peu de temps l’Isle sera riche, pour les
-marchandises que feront tous ces Sauvages r’assemblez, & se rendra
-forte, contre l’invasion des Portuguais, & me reposant sur cette
-esperance, je traitteray de quelques particularitez fort rares, que j’ay
-remarqué en ces Pays, satisfaisant aux difficultez qui s’y presenteront
-de prime abord, par bonnes & naturelles raisons.
-
-
-
-
-Des Astres & du Soleil.
-
-Chap. XXXVI.
-
-
-C’est une chose belle & considerable, que le Ciel, sous ceste Zone
-torride, semble beaucoup moins estoillé, qu’en l’Europe: c’est à dire,
-qu’il n’y apparoist pas tant de petites Estoilles, attachees à la voute
-azuree de ce Pays là, comme à la voute du Ciel de ce nostre Pays: & au
-contraire nous voyons beaucoup plus de grandes Estoilles estincelantes &
-luisantes là, qu’icy. Je ne me suis jamais persuadé qu’il y eust moins
-d’Estoilles en ce pays là, qu’en celui-cy, mais que cela venoit de
-l’erreur de nostre veuë, pour la raison suivante: C’est que tous qui
-habitent hors des deux Solstices, Cancer & Capricorne regardent
-obliquement le centre du Ciel, qui est la ligne Ecliptique, ou Zone
-torride, où passe le Soleil: & pourtant, ils ont plus d’Orizon, & par
-consequent plus grande espace du Ciel à contempler, & ainsi peuvent voir
-ou nombrer plus d’Estoilles. A l’opposite ceux qui habitent entre les
-Solstices, & specialement soubs la Zone torride, ne contemplent plus
-ceste ligne obliquement, ains en Sphere droicte, & pour ce subject ont
-moins d’Orizon, & par consequent moins de Ciel à contempler, & en suitte
-moins d’Estoilles à nombrer.
-
-Cette raison est confirmee par une autre experience: C’est que le Soleil
-se couche, & se leve tout-à-coup, sans faire aucune Aurore, ny de soir,
-ains ferme le jour quant & soy à son coucher, & introduict la nuict: & à
-son lever chasse la nuict, & faict le jour: Que s’il y a là soir ou
-matin, c’est si peu que rien: Au contraire en l’Europe nous avons en
-Esté quelquefois plus de deux heures de soir, & autant de matin, avant
-que le Soleil se leve, & apres qu’il est couché, & ce pour la raison
-dire que les habitans sous la Zone torride sont en Sphere droicte, &
-nous autres en Sphere oblique. J’adjouste encore une autre experience
-quand nous revenons de _Maragnan_ par deçà, au Pole Septentrional, nous
-découvrons bien plustost l’Estoille de ce Pole, que quand nous allons
-d’icy à _Maragnan_, l’Estoille de la Croisade, encore qu’elle soit
-beaucoup plus eslevee que le Pole Antartic ou Austral. Une autre chose
-j’ay remarqué en ceste Planette du Soleil; C’est qu’elle faict deux
-Midis tous divers entre les deux termes de l’annee, de sorte qu’en une
-moitié de l’année, regardant l’Est, il est à votre droicte, c’est à
-dire, en la partie Australe, & en l’autre moitié de l’annee il est à
-vostre gauche, c’est à dire, du costé vers la Partie Septentrionale: &
-en tous ces Midis il y a fort peu d’Ombre: d’autant que jaçoit que le
-Soleil ne regarde en Zenit cette terre, que deux fois l’annee: comme il
-faict aussi toutes les terres enfermees dans les deux Solstices:
-neantmoins il vous est si voisin en Sphere droicte, qu’il n’y a pas
-beaucoup à dire, quand il est venu en son Midy, qu’il ne vous frappe à
-plomb le coupeau de la teste: toutesfois vous distinguez tres-facilement
-ces deux Midis, entre lesquels cette terre est situee.
-
-La raison de tout cecy est, que le Soleil couppe deux fois l’annee en
-Zenit la Zone torride, comme j’ay dit, & ce pour faire ces Solstices du
-Cancre & Capricorne, & par consequent il est necessaire que ceux qui
-habitent soubs la Zone torride, le voyent faire son Midy tantost d’un
-costé, tantost de l’autre. Pour exemple, Quand il sort du Capricorne,
-pour s’acheminer vers le Cancer, les Bresiliens habitans soubs la Zone
-torride, ont leur Midy à la main droicte, & quand il quitte le Cancer
-pour retourner au Capricorne, ils l’ont à la main gauche.
-
-J’aurois icy un beau champ pour discourir de la Sapience de Dieu en la
-fabrique de ce monde: mais n’ayant pour but que succinctement escrire
-une Histoire, je laisse cela à la consideration du Lecteur: seulement
-rafraichissant la memoire comme Dieu a departy la course de ce Soleil,
-sçavoir, en deux extremitez, & pour le milieu, & tous les habitans de
-ces trois stations, également reçoivent & participent autant de la
-lumiere du Soleil en l’annee, les uns que les autres, excepté les
-habitans du Cancer, qui retiennent le Soleil en l’annee trois jours &
-quelques heures, davantage que les habitans du Capricorne, d’où viennent
-les Bissextes, & la reformation du Calendrier, chose qu’il nous faut
-expliquer: commençons par le milieu, puis nous viendrons aux extremitez.
-
-Le milieu est composé des deux extremitez, & doit estre également
-distant de l’une & de l’autre, autrement il ne pourroit estre milieu.
-Toute la course du Soleil se termine en vingt-quatre heures, pour jour
-naturel, & en douze mois pour an. Or est-il que la Zone torride est le
-milieu de la course journaliere & annuelle du Soleil, partant, il faut
-qu’en sa troisiesme part & portion elle joüisse journellement &
-annuellement de la lumiere du Soleil également avecques les deux parties
-extremes: ce qu’elle ne pourroit faire, si elle n’avoit en toute l’annee
-ses jours égaux, c’est-à-dire, 12. heures de Soleil: car si elle
-excedoit tant soit peu en cette portion, elle ne seroit plus le milieu
-de la course du Soleil, ains tendroit vers l’une des deux extremitez, &
-ensuitte elle auroit en un temps de ces douze mois les jours plus grands
-les uns que les autres pour r’avoir en une fois ce qu’elle perdroit en
-l’autre, & par ainsi il faudroit assigner une autre Zone du Ciel, qui
-fust le milieu & centre de cette course, d’autant que le milieu est de
-l’essence, voire le fondement d’icelle des deux extremitez: car il est
-impossible de s’imaginer deux extremes sans milieu, ains comme j’ay
-dict, le milieu est composé des deux extremitez, & par ainsi nous disons
-que cette Zone torride, estant le milieu de la course Solaire, doit
-avoir sa portion de lumiere composee des deux extremitez, qui sont douze
-& douze, que le Soleil donne également aux deux Solstices, entre les
-deux bouts de l’annee, recompensant en un temps, ce qu’il avoit retenu
-en l’autre. Composons à present une troisiesme portion pour servir de
-milieu de ces deux extremitez, douze & douze. Il faut que nous prenions
-six d’une part, & six de l’autre, pour rendre le tout égal: par ainsi
-vous entendrez facilement, comme cette Zone torride joüit egalement
-avecques les autres parties du monde, de la lumiere du Soleil sans
-changer son nombre de six & six, plus en un temps qu’en l’autre, par ce
-qu’elle participe egalement des deux extremitez: & ainsi soit que le
-Soleil aille visiter le Cancre & ses habitations, leur donnant pour sa
-bien-venuë, largesse & liberalité de lumiere: soit qu’il aille au
-Capricorne en faire autant, la Zone torride pour cela ne luy est point
-importune, ny ne hausse l’imposition de ses peages ordinaires: mais elle
-luy faict payer seulement six heures de matin, & six d’apres Midy de
-lumiere & chaleur pour son passage de la traversee de sa terre, & du
-travail de ses habitans, qu’ils prennent à sa venuë.
-
-Quant aux terres & habitans d’entre les Tropiques, & hors les Tropiques,
-ils divisent également entr’eux, qui plus, qui moins, en divers temps,
-la lumiere du Soleil, & par compensation plus en un temps qu’à l’autre,
-au bout de l’annee ils trouvent qu’ils ont eu également chacun, douze
-heures de lumiere pour un jour naturel & douze mois pour l’annee.
-
-J’ay dict que les habitants du Cancre, tant dedans que dehors son
-Tropique, jouyssent trois jours du Soleil davantage que les autres: De
-donner raison naturelle de cela, & tout ce qu’en disent les Astrologues
-n’est rien: C’est un secret que la Divine Sapience s’est reservé, & un
-honneur qu’elle faict à ce monde ancien, composé des trois parties,
-Asie, Afrique & Europe: & si une raison Alegorique peut satisfaire à
-cela, Je croy que c’est pour remarquer les trois speciaux privileges,
-que ce vieil Monde a receu par dessus le Nouveau, à sçavoir, la premiere
-peuplade de l’homme chassé du Paradis Terrestre: le don de la loy
-escrite, à Moyse, & la redemption du monde par JESUS CHRIST.
-
-
-
-
-Des Vents, Pluyes Tonnerres, & Esclairs qui sont en Maragnan & autres
-lieux voisins.
-
-Chap. XXXVII.
-
-
-Outre les choses, que le Reverend Pere Claude a dict en son Histoire de
-ces matieres: J’adjousteray ce que l’experience m’a faict recognoistre
-de plus, que j’ay bien voulu communiquer au Lecteur, pour son
-contentement: Et premierement des Vents, entre lesquels celuy d’Orient
-s’attribuë le Sceptre & le Royaume de ceste terre du Bresil, & supposees
-les raisons que le Reverend Pere apporte, j’en adjouste une autre que
-tiennent tous les Mathematiciens, qui ont vogué par delà, & en ont
-escrit. Sçavoir, que la perpetuité de ces Vents d’Orient, soufflans en
-ces cartiers, provient de la disposition des costes du Bresil,
-lesquelles vont de l’Est, à l’Ouest droictement: car le Soleil ayant
-eslevé les vapeurs de la terre & de l’eau, & les tirant apres soy, par
-la violence de son cours journalier, ces vapeurs rencontrans les costes
-du Bresil, droict de l’Orient à l’Occident, sans aucune inflexion, les
-suivent: Ce que vous pratiquez domestiquement en la fumee, qui suit le
-premier Corps solide, qu’elle rencontre, pour le soutien de sa
-foiblesse, & privee qu’elle est de tout Corps solide, va selon
-l’agitation & predomination de la vapeur soufflante au dessus d’elle.
-
-Or combien qu’il soit ainsi, que les Vents des trois autres parts du
-monde, sçavoir Ouest, Nord, & Sus, ne regnent pas en _Maragnan_ & lieux
-circonvoisins en comparaison des vents de l’Est, ce n’est pas à dire
-pourtant, que les vents ne viennent quelquefois du Nord, & du Suz, &
-rarement de l’Ouest.
-
-Les vents s’augmentent tousjours à _Maragnan_, depuis le mois d’Aoust
-jusqu’en Janvier, qui est proprement l’Esté de ceste terre, où le temps
-est tousjours serain: Cela vient du cours du Soleil, qui revenant du
-Solstice du Cancre, pour aller à celuy du Capricorne, il esleve les
-grandes vapeurs, qui sont en ces terres aqueuses & humides, de dessoubs
-la Zone Torride, & plus il s’approche de ces terres, plus aussi il en
-esleve, & par consequent les Vents se renforcent, lesquels ne sont autre
-chose, que ces mesmes vapeurs eslevees en l’air.
-
-2. La raison pourquoy les pluyes ne commencent qu’à la my-Janvier, ou en
-Fevrier, & vont tousjours s’augmentant jusqu’au commencement de Juin, ou
-vers la fin d’Avril, est que le Soleil retourne du Solstice du
-Capricorne, vers le Solstice du Cancre, & tire à soy grande abondance
-d’humiditez de ces terres là, lesquelles s’epoississent en l’air, &
-tombent: Et d’autant plus que le Soleil s’approche de son terme,
-d’autant plus il augmente ses humiditez, & faict que leur cheute est
-plus espoisse, forte & subtile, & suivant cecy, nous voyons qu’en ce
-mesme Bresil, la saison & la force des pluyes est diverse, une terre
-l’ayant premiere que l’autre.
-
-Ces pluyes sont pour l’ordinaire, abondantes, frequentes, longues, &
-continues, & ce plus la nuict que le jour, & ceste saison des pluyes est
-le temps de la semaille, laquelle incontinent pousse, germe, & donne
-augmentation, voire & la cueillette, ou moisson: Et cecy est, d’autant
-que ceste terre sabloneuse, est desseichee à cause de la proximité du
-Soleil; & par ainsi les pluyes tombantes sur icelle, en abondance &
-continuation, elle absorbe en soy, par une avidité nompareille, ces
-pluyes, changeant sa secheresse, en une temperee humidité, mere de
-generations.
-
-Ces pluyes sont fort differentes de la rosee qui tombe la nuict, en la
-saison d’Esté; parce que les pluyes ont une mauvaise odeur, & à
-l’oposite, la rosee a une tres-bonne odeur; & la cause de cecy est, que
-les pluyes viennent du combat des grosses vapeurs aërees, & par
-consequent, apportent quant & soy, la qualité de leurs agens, & cause
-efficiente: Joinct que les pluyes tombantes avec impetuosité sur la
-terre, laquelle est couverte, ou des fueillages putrefiez, ou des
-cendres des bois bruslez, ces pluyes chaudes de leur nature outre ceste
-impetuosité, esmeuvent la terre, à rendre une odeur mauvaise, procedante
-de ces putrefactions: A l’oposite, la rosee tombant doucement, lors que
-la nuict est seraine, & non agitee, & qui plus est qualifiee d’une
-temperature froide, & non chaude, sans excez toutefois, donne bonne
-odeur, specialement quand elle tombe sur des herbes odoriferantes.
-
-Au temps des pluyes, les corps sont plus maladifs, qu’au temps des
-Brises, où vents de l’Esté, & en voicy l’occasion: C’est en premier
-lieu, que les vents ne soufflent plus, & par consequent ne purgent
-l’air, & ne chassent les grosses vapeurs marines & aqueuses, qui de soy
-sont maladives. En second lieu, c’est que les nuës se battant &
-fracassant en ce temps des pluyes, elles produisent des pesanteurs aux
-corps, des maux de cœur, & des estouffemens d’estomach, les nerfs se
-laschent, & les os s’emplissent d’humidité: ce qui n’arrive pas au temps
-des vents, qui netoyent l’air, la mer & la terre.
-
-3. Les tonnerres & esclairs sont sans aucune comparaison, plus forts &
-frequens au Bresil, qu’en ce vieil Monde, specialement au temps des
-pluyes, auquel les tonnerres sont espouventables, si bien que vous
-diriez, que la terre va renverser, & un esclair dure plus de temps, que
-douze d’icy: Pensez que font à lors les Sauvages, si le plus grand
-guerrier, oseroit pour lors mettre le nez à la porte; & sans faire le
-bon valet, j’en ay eu plus que mon saoul de pœur, & neantmoins on ne
-s’apperçoit point de la cheute des tonnerres: je croy qu’en voicy la
-cause. Pendant que la chaleur a son regne paisible, depuis Aoust,
-jusqu’en Fevrier, rarement on entend les tonnerres: mais quand le combat
-de la froidure, & de la chaleur, s’esleve depuis Fevrier jusqu’en Juin,
-il faut de necessité, que l’amorce & le canon jouë, qui sont ces
-esclairs & tonnerres: & pour ce que la chaleur est en sa force, soubs la
-Zone Torride, & que la froidure se fortifie en ce temps-là, par le
-retour du Soleil, du Capricorne au Cancre, avec l’amas des humiditez
-concrees en l’air: Il faut par consequent, que le combat en soit plus
-grand: les tonnerres plus frequens, & les esclairs plus furieux. Or la
-cause, pourquoy on ne s’apperçoit point de la cheute du tonnerre, ce
-sont les arbres hauts & puissans de ces pays, lesquels arbres
-naturellement en tous pays, sont le jouët & la niche des tempestes
-foudroyantes: Partant comme ceste terre est couverte de forests,
-enrichies d’arbres de hauteur admirable, il est bien aisé que le
-tonnerre tombe sans s’en appercevoir. Joinct l’experience qu’on en a
-tous les jours par les arbres abatus & bruslez, qui se rencontrent dans
-les forests.
-
-
-
-
-De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan.
-
-Chap. XXXVIII.
-
-
-La Mer est differente en _Maragnan_, en ses marees, d’avec le reste de
-l’Univers: d’autant que l’Ocean par tout, suit par mesure infallible, le
-Croissant, plenitude, & décours de la Lune, & neantmoins nos Matelots
-ont remarqué en _Maragnan_, qu’il y avoit un jour ou deux, & quelquefois
-davantage, de distance & difformité avec l’ordinaire des autres marees
-de Univers. Il est aisé de respondre à ceste difficulté: si on veut
-remarquer, que le seul Bresil differe d’avec toutes les autres contrees
-de l’Univers, en ce point qu’il est environné de mille et mille
-inflexions causees, tant par les bancs & roüeles de sable, que par les
-tours & retours des pointes & bayes: Joinct que ces terres & ces
-emboucheures sont extremement découpees, tellement que les marees ne
-viennent si tost en leur hauteur, dans les rivieres salees, ports &
-havres, comme elles font ailleurs. Prenez-en l’exemple au flux & reflux
-de la mer, dans la riviere de Seine: car la mer au Havre de Grace est
-preste de refluer, quand le flot vient d’arriver au Pont de l’Arche.
-
-J’ay pris garde à une autre chose, commune aussi aux autres mers, mais
-non pas tant: c’est que la mer en son flux, disperse à chaque pointe de
-roche, sa maree propre, faisant au milieu du Chenail, le sillon de son
-flux principal, orné de la cresme marine qui s’amasse en ce milieu,
-ainsi que si vous tiriez une corde au niveau, & sert d’adresse aux
-Pilotes, pour recognoistre le Chenail d’entre les batures. La raison de
-cecy est, ce me semble, la proprieté de la figure ronde, qu’ont tous les
-Elemens, qui est de disperser son champ à tous les points de sa
-circonference: par ainsi la mer faict au milieu du centre de son flux,
-le sillon, ou fil de son cours: puis disperse & donne à chasque pointe
-de rocher, le ray de sa maree: en sorte que j’ay veu quelquefois
-plusieurs pieces de bois, portees diversement & en opposition contre les
-rochers, par les rays & rameaux de ces marees diverses.
-
-Les eaux de _Maragnan_ sont incorruptibles & beaucoup meilleures que
-celles de l’Europe, comme j’ay recogneu par experience à mon retour de
-dix semaines, en voicy la raison: Plus un corps est subject à repassion
-& changement de qualité, plus est-il corruptible & mauvais, à cause des
-alterations que le changement leur apporte: Or les eaux de _Maragnan_
-sont tousjours en mesme estat, & par ainsi incorruptibles & tres-bonnes:
-Au contraire les eaux de l’Europe sont tantost chaudes, tantost froides,
-& par consequent corruptibles & mauvaises.
-
-Les fontaines de _Maragnan_ ne sont pas froides, comme les fontaines de
-l’Europe: parce que les terres de _Bresil_ sont basses, & pour ce
-subject, ne peuvent causer l’antiperistase dans leurs entrailles
-specialement pour la proximité du Soleil, qui penetre bien vivement &
-avant dans la terre qui est sabloneuse, & pourtant fort susceptible de
-la chaleur. Or est-il que les eaux de l’Europe sont froides en Esté, à
-cause de la grande antiperistase des terres, qui sont hautes, d’où les
-eaux coulent, lesquelles terres sont le plus souvent fortes & pesantes,
-& resistent à la chaleur du Soleil: Par ainsi donc les fontaines du
-_Bresil_, demeurent tousjours en une semblable temperature: pource que
-le Soleil roule esgalement sur elles, & n’ont rien qui leur puisse
-apporter quelque qualité froide.
-
-Entre ces fontaines de _Maragnan_, les unes sont meilleures que les
-autres & de couleur diverse: ce qui vient de la terre, qui est fort
-diversifiee en goust & en couleur: Joinct que la terre estant basse
-comme j’ay dit, plusieurs arbres, les uns de bon goust, & les autres de
-mauvais, estendent leurs racines en bas, entre lesquelles les veines des
-fontaines courantes, reçoivent une qualité bonne ou mauvaise, tant de la
-terre que des arbres.
-
-Une autre chose est à noter de ces fontaines: c’est que les unes
-tarissent vers le mois du Septembre, & les autres diminuent sans se
-tarir pourtant; cecy procede de la terre de _Maragnan_, laquelle estant
-chaude, seche & sabloneuse, dissipe aisement ses eaux, qu’elle reçoit
-des pluyes, desquelles elle faict & nourrit pour la plus-part, ces
-fontaines. Et pourtant les mois de Septembre, Octobre, Novembre &
-Decembre, estant les plus eslognez des pluyes, la plus-part des
-fontaines se tarissent, & les autres diminuent fort.
-
-Celuy qui desire boire de l’eau extremement froide, doit emplir un seau
-d’eau & l’exposer au serain de la nuict, le matin il la trouvera aussi
-froide que glace: ce qu’il ne feroit pas, s’il alloit aussi matin puiser
-de l’eau à la fontaine: parce que les nuicts estans fort froides à
-_Maragnan_, elles agissent bien plustost sur une eau enfermee en petite
-quantité, & dans un vaisseau, qui de tous costez est environné de l’air,
-que non pas sur les eaux tousjours mouvantes par leur courant, retenues
-en leurs licts basse, & de toutes parts couvertes & opaque, n’ayant que
-la seule superficie à descouvert: Ainsi qu’il est aisé de voir en
-l’Europe, durant l’Hyver, que les fontaines & fosses pleines d’eau,
-situees à l’abry & à couvert, rarement sont gelees, voire je dy,
-refroidies.
-
-
-
-
-Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan[119].
-
-Chap. XXXIX.
-
-
-La plus-part des arbres de ces pays, sont durs & pesans, & cecy
-provient, que la solidité és choses mixtes, est causee de la bonne
-coction de l’humide: Or est-il qu’en ces pays, l’humide & le chaud
-abondent extremement, & en parfaicte egalité, si vous considerez la
-saison des mois, en l’annee: parce que les pluyes ont leur temps, pour
-abreuver la terre, en grande abondance, & la chaleur aussi a son regne,
-pour cuire & digerer ceste humidité, nourriture des vegetans,
-specialement des arbres, lesquels estendans leurs racines au fond, & au
-large de la terre attirent à soy grande abondance d’humidité, &
-survenant la chaleur forte sur icelle humidité, l’augmentation se resout
-en corps solide.
-
-Les arbres sont perpetuellement verdoyans, par une succession
-journaliere & continuelle de nouvelles fueilles aux vieilles, tellement
-que les nouvelles sortans du bourjon de la branche, attirent à soy
-l’humeur radicale, laquelle suivant la jeune force de l’inclination
-attractive, residante en ces nouvelles fueilles, les vieilles demeurent
-privees de toute nourriture, & par ainsi se seichent & tombent. Nous
-voyons cela pratiqué en nos Corps, quand un nouvel ungle vient à pousser
-le vieil, tellement que par une succession de nouvelles fueilles aux
-vieilles, les arbres demeurent en mesme estat: ce que nous ne pouvons
-pas avoir en l’Europe, à cause de l’Hyver, qui resserre la chaleur
-naturelle des arbres en dedans; Ainsi il faut que les fueilles de nos
-arbres generalement tombent aussi tost, que la chaleur vient à manquer,
-abandonnant l’humide, lequel pourrit le pied de la fueille, au lieu de
-luy donner vigueur, comme il faisoit, estant accompagné de la chaleur
-radicale: & partant il faut que les fueilles tombent: Au contraire au
-Bresil le chaud & l’humide se faisans bonne & perpetuelle compagnie,
-produisent en tout temps, des nouvelles fueilles, sur la vieillesse des
-autres: Car en toutes choses generalement, il faut remarquer trois
-Estats d’Estre. Le 1. l’Estre croissant, le 2. l’Estre permanent, le 3.
-l’Estre diminuant, à la fin duquel la mort vient necessairement: ce que
-nous voyons en ces fueilles, qui ont un temps pour croistre, un autre,
-pour demeurer parfaictes, & un autre pour diminuer & mourir.
-
-Entre ces arbres, j’en trouve de dignes d’estre remarquez. Premierement,
-les Aparituriers, qui sont arbres croissans le long de la mer, & jettent
-de leurs rameaux, des petits filets, sur le sable de la mer, ou entre
-les pierres qui couvrent la vase, qui tost prennent racine, se
-fortifient & grossissent, & ayans eu leur stature parfaicte, commencent
-eux mesmes de jetter d’autres filets, qui font comme ils ont fait, en
-sorte que ces arbres se multiplient infiniment, chacun produisant son
-semblable de main en main, non de la racine, comme les autres arbres,
-ains de leurs rameaux: En quoy je ne sçay lequel des deux plus admirer,
-ou la succession perpetuelle de Pere en Fils, ou la generation toute
-diverse d’avec le commun des arbres. Or la raison pourquoy ces arbres
-produisent en cette sorte leur semblable, est, que ces Aparituriers sont
-fort hauts & pesans, & en leur commencement menus & deliez vers la
-racine, et au contraire fort gros par le milieu: & partant s’ils
-naissoient de la racine de leur Pere, ils ne pourroient jamais s’eslever
-en haut, à cause de la foiblesse & delicatesse de leur pied, & de la
-grosseur & pesanteur de leur milieu, ains faudroit qu’ils demeurassent
-couchez & rampans le long des sables, à quoy la Nature a pourveu de leur
-donner deux naissances: La premiere, du rameau de leur Pere, où ils
-demeurent perpetuellement incorporez, & par consequent bien soustenus,
-la 2. naissance de la rade de la mer, dans laquelle ils profondent &
-estendent leurs racines, & attirent une seconde nourriture: à ce
-qu’ainsi soustenus & nourris, par haut & par bas, ils puissent aisément
-croistre. Et remarquerez en passant cette belle particularité, qu’ils
-ont deux naissances, & deux nourritures: la premiere est d’en haut,
-consubstantielle avec son geniteur, qui faict une mesme essence avec
-luy, est engendré de luy, sorty de luy, & neantmoins est tousjours avec
-luy, & inseparable de luy: vit de mesme nourriture que luy: La seconde
-naissance & nourriture est d’embas, du sein de l’arene de la mer,
-prenant nourriture de la mesme mer, eslevant en haut cette nourriture,
-pour la conjoindre & unir avec la nourriture, qu’il reçoit de son Pere,
-par lesquelles deux nourritures il croist, se fortifie, estend ses
-branches, desquelles derechef, par une autre naissance, il produit ses
-filets, qu’il faict prendre racine, dedans la mesme mer qui l’a produit.
-
-Je me servois de cette comparaison, pour faire comprendre aux Sauvages
-le Mystere de l’incarnation du Fils de Dieu, en leur disant: Que le Fils
-de Dieu avoit deux naissances, une d’en haut, eternelle & Divine,
-sortant de son Pere, sans en sortir, distingué de son Pere par
-Hypostase, comme le rameau de l’Apariturier, avec le fils engendré de
-luy, un toutesfois en essence & substance avec son Geniteur, comme le
-filet avec son rameau, vivant d’une mesme nourriture Divine & Celeste,
-sçavoir, l’amour du Sainct Esprit, qui faict la troisiesme Personne de
-la Trinité: L’autre d’embas, temporelle & humaine, sorti du sein de la
-Vierge Marie, & nourry de son sacré Laict, & que croissant homme & Dieu
-tout ensemble, vivant interieurement de la nourriture Divine, &
-exterieurement de la nourriture corporelle, parvenu à l’aage de trente
-trois ans & demy, apres avoir communiqué sa doctrine celeste aux hommes,
-confirmee par ses miracles, il estendit ses branches, permettant qu’on
-l’attachast sur l’arbre de la Croix, & du milieu de ses playes produit
-ses Esleus, leur faisant prendre racine dedans sa saincte Eglise,
-regenerez par l’Eau Baptismale, & nourris des Saincts Sacremens: Chose
-que les Sauvages concevoient extremement bien, & n’y trouvoient, à ce
-qu’ils me disoient, aucune difficulté, argumentans ainsi: Si Dieu a
-donné cette puissance aux arbres, qui n’ont point de sentiment, pourquoy
-luy mesme n’aura-il pas moyen d’en faire autant?
-
-Il y a en ces Pays là des arbres, qui semblent à l’escorce & à
-l’exterieur du tout secs, & ne portent jamais aucune fueilles, &
-neantmoins quand leur saison est venuë, ils jettent en tres-grande
-quantité, des fleurs fort belles & toufuës, semblables en forme & en
-grosseur aux Peaunes doubles de deçà, & sont de diverses couleurs,
-toutefois pour l’ordinaire elles sont jaunes: La raison de cette
-particularité est, que la Nature se finit & termine à l’action, qu’elle
-choisit & eslit entre les autres: tellement que quand elle se rend
-liberale à fournir à quelque membre, un suracroist de nourriture, c’est
-aux despens des autres membres: par ainsi si ces arbres donnoient leur
-suc, à faire une grosse escorce verdoyante & humide, & couvrir d’une
-belle cheveleure de fueilles le coupeau de leurs rameaux, ils ne
-pourroient pas produire ces belles fleurs: lesquelles naturellement en
-tous les vegetans, viennent d’un suc bien digeré & subtil, & par
-consequent qui monte facilement aux extremitez des rameaux, ne se
-souciant des autres parties des arbres, pour leur donner quelque espece
-de nourriture. J’ay recogneu cecy par une belle experience, en France,
-és Seriziers que l’on chastre, pour les empescher de porter fruict, afin
-qu’ils jettent tout leur suc, à produire des fleurs larges & doubles,
-comme roses musquees doubles.
-
-Il se trouve là d’autres arbres, qui ferment leurs fueilles, & les
-replient l’une sur l’autre, quand le Soleil se veut coucher, & si tost
-qu’il est levé, les déplient & espanissent: ainsi que nous voyons faire
-en France, à l’herbe du Soucy, & au Tourne-soleil: Cecy procede de
-l’humidité, ou serain de la nuit, qui les reserre, à cause que la
-qualité du froid est constrictive: à l’opposite la chaleur du jour les
-ouvre, parce qu’elle est aperitive.
-
-J’ay peu facilement trouver des raisons naturelles de plusieurs
-singularitez, que j’ay veuës en _Maragnan_: mais je confesse nuëment,
-que je n’ay sceu jamais trouver la cause naturelle: pourquoy certains
-arbres, de ce pays-là, au seul toucher que faict l’homme contre leur
-tronc, avec sa main, incontinent ils ferment generalement toutes leurs
-fueilles: si ce n’estoit d’aventure, qu’il y eust en ces arbres, quelque
-proprieté sensitive, comme nous lisons estre en l’Eponge, laquelle si
-tost qu’elle sent le toucher de l’homme qui la veut coupper, elle se
-reserre & cache dans le creux & la fente de la pierre marine qui l’a
-engendree.
-
-Les _Acaiouiers_ qui portent les _Acaious_, propres à faire vin,
-naissent naturellement le long de la mer, & pour cet effect ils vivent
-du suc marin & salé, d’où vient que le vin d’_Acaiou_ est piquant,
-acrimonieux, chargeant les reins de douleurs à la longue, & fort mauvais
-pour le Poulmon, J’ay fait une experience de ce vin, le passant par une
-chausse, & en ay tiré une grande quantité de sel.
-
-Il y a des Espines, que vous diriez estre creées de Dieu, pour
-representer le Mystere de la Passion[120] de Jesus-Christ, par ce
-qu’elles croissent par bouquets, quatre en bas, également distantes
-l’une de l’autre, en forme de Croix, & une au couppeau, qui tourne la
-pointe vers le Ciel, & est ornee de neuf fueilles, reduites en trois
-petits bouquets, chacun petit bouquet en possedant trois, lesquelles la
-saison arrivee, se convertissent en trois fleurs, cette belle Espine
-consistant au milieu. Ces cinq Espines sont les instrumens de cinq
-playes de Jesus-Christ: La Couronne d’Espines environnant son Chef,
-comme cette Espine d’enhaut ornee des fueilles, c’est-à-dire des pechez
-& vanitez des 3. aages du monde, en la Loy de Nature, Escrite, & de
-Grace, lesquels pechez & imperfections, se sont changez par le merite du
-Sang de Jesus-Christ, en fleurs de grace, de bonnes œuvres, & récompence
-de la gloire.
-
-
-
-
-Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent en ces Pays.
-
-Chap. XL.
-
-
-C’est un poinct non petit de la Phisique, ou Philosophie Naturelle:
-Comment il se peut faire qu’un animal vivant, & parfaict en son espece,
-se concree de luy mesme sans geniteurs. Albert le grand escrit qu’il a
-veu des Poissons vivans dans le milieu d’une grande pierre de marbre
-tiree de sa roche, & fenduë par le milieu. Cela ne doit sembler nouveau
-à ceux qui ont peu lire cet Autheur: Car j’ay veu dans les ruisseaux de
-_Maragnan_, causez par les pluyes, & qui se seichoient tost-apres, de
-fort beaux Poissons semblables en couleur & grandeur, avec d’autres
-Poissons qui vivent dans les rivieres permanentes, & naissent de fray.
-Comment cela se peut faire, que ces Poissons sans fray, en peu de mois,
-naissent, croissent & meurent à la cheute, accroissement & tarissement
-des eaux? J’en diray la raison, qui est, la force & influence des
-Planettes predominantes en Janvier & Fevrier, pendant lesquels ces
-Poissons naissent, & de la forte conjonction de l’humide & du chaut,
-avec la disposition du terroir, le tout concurrant avec l’influence des
-Planettes, d’où vient que plustost telle espece de Poissons naisse en
-ces lieux qu’en autre part, ce que nous experimentons en l’Europe, que
-la diversité des terres où passent les eaux possede diversité de
-Poissons.
-
-Entre les oyseaux de _Maragnan_, desquels je dirois des merveilles, si
-autre que moy ne l’eust ja faict, J’ay remarqué une singularité és
-_Courlieus_ rouges[121], qui sont non seulement vestus de plumes rouges
-comme escarlatte, mais aussi la chair de leurs corps est de céte
-couleur: & cette singularité est, que leur premier plumage à l’issuë de
-la coque est blanc, & demeure tel, jusqu’au temps qu’ils puissent voler,
-& lors ils changent leur blanc en noir, & persistent en cette couleur,
-jusqu’à ce qu’ils ayent obtenu leur grosseur & grandeur naturelle, de là
-ils deviennent demy gris & demy rouges, & en fin totalement rouges, qui
-sont quatre changemens. Je ne rapporte cecy pour l’avoir oüi dire: mais
-je l’ay veu en ceux qu’on nourrissoit privez & domestiques: Cecy
-n’arrive point sans une profonde raison fondee en la Nature: & la voicy,
-ce me semble, c’est que la couleur du poil & du plumage, suit la
-disposition & qualité du suc & de la nourriture dont le vivant se
-nourrit: Car le Philosophe tient, que le poil & le plumage vient, croist
-& se nourrist de la superfluité de l’aliment: Or est-il que la couleur
-blanche suppose un aliment doux & delicat: & par ainsi le petit
-_Courlieu_ sorti de sa coque, gisant au berceau de son nid, & ne vivant
-en tout ce temps, que de Moucherons, & de _Maringoüins_, qui volent
-autour de luy, il faut que son plumage, procedant de ceste foible
-nourriture, subisse la couleur blanche: A l’opposite la couleur noire du
-poil & de la plume, suppose en l’animal une abondance & superfluité
-d’aliment: parce que la vivacité de la chaleur naturelle, va tousjours
-excitant l’appetit, pour se jetter sur la pasture: Suivant cecy j’ay
-pris garde que cet oyseau, quand il est vestu de plumes noires, est
-extremement gourmand, & mange sans cesse. La couleur grise & demy rouge
-de plumage, manifeste une temperature de cette trop grande avidité
-d’aliment, une regle, au choix naturel, d’une viande singuliere &
-propre, qu’il doit tousjours entretenir: & pour cette occasion j’ay
-remarqué qu’en ce temps là, cet oyseau choisit une viande singuliere &
-speciale, à laquelle seule il tend son vol, sçavoir est, des Crabes, ou
-Escrevisses de mer, lesquelles estant consommees en son estomach, se
-resolvent en chile, rouge comme Escarlatte, lequel receu dans le foye,
-tant s’en faut qu’il reçoive aucune couleur d’iceluy, comme c’est
-l’ordinaire en tout autre animant, qu’au contraire ce chile escarlatin,
-teinct ce mesme foye de sa couleur, & tousjours conservant la mesme
-teinture passe dans les veines, des veines en la chair, & de la chair au
-plumage, rendant le tout si parfaictement rouge, que mettant un de ces
-oyseaux cuire dans un pot, vous diriez qu’on y a mis une poignee de
-vermillon dedans.
-
-Entre un million de Lezards & reptiles de mer, j’ay appliqué ma
-consideration sur une espece fort monstrueuse: Car c’est un animal qui
-vit en partie dans l’eau, en partie sur la terre, en partie sur les
-arbres, r’acourcissant en luy les trois Spheres, esquelles vivent tous
-les animaux de ce monde. Car premierement il participe avecques les
-Poissons de l’Element de l’Eau: Il s’attribuë avecques les hommes & les
-quadrupedes l’Element de la Terre: Et avecques les oyseaux il niche &
-repose sur les arbres. Je diray plus, il semble que les Astres luy ayent
-donné sur les reins, depuis la teste jusqu’au bout de la queuë, une
-representation de leurs rayons & estincellements. Car vous luy voyez une
-belle ceinture sur le dos, des rayons du Soleil, & des Estoilles: tous
-semblables à ceux que peignent nos Peintres autour du Globe du Soleil &
-des Estoilles: Et quant à sa peau elle est esmaillee d’une couleur
-argentine & azuree, ainsi qu’est le Lambris du Ciel, quand il est
-serain. Cet animal sentant la force du Soleil, sort de la mer, monte sur
-les arbres voisins, & choisissant un rameau bien propre à se coucher, là
-il s’estend & se repose: Il pond ses œufs dans ces arbres maritins,
-lesquels eschauffez par la chaleur du Soleil, se transforment en
-Lezardeaux, lesquels aussi tost qu’ils sont sortis de leur coque,
-recognoissent Pere & Mere, les suivent pour pasturer, soit en la mer,
-soit sur la terre, soit és branches des arbres. Je donneray la raison de
-ce que nous avons dict, sçavoir, que plus l’animal est humide, plus
-est-il chargé de sommeil: Or entre toutes les sortes d’animaux, cette
-espece de Lezards est humide & froid, par consequent subject au dormir.
-Et d’autant que le sommeil est plus agreable, que les membres sont
-conservez en leur degré de chaleur, voilà pourquoy ils recherchent les
-lieux plus propres à recevoir la chaleur du Soleil. Et recognoissans que
-le peu de chaleur, qu’ils ont connaturelle, ne seroit bastant pour faire
-esclorre leurs œufs, ils les exposent aux raiz du Soleil.
-
-
-
-
-De la Pesche de Piry.
-
-Chap. XLI.
-
-
-Les Sauvages de _Maragnan_, _Tapoüitapere_ & _Comma_ ont une pesche
-asseuree & annuelle, ainsi que nous avons la pesche des Moruës sur le
-Banc, ou és Terres Neufves tous les ans: Car quelques moys apres les
-pluyes, lors qu’ils pensent que les eaux sont retirees, ils s’embarquent
-dans leurs Canots en grande multitude, se fournissans de farine pour
-quelques moys ou six sepmaines, & ainsi s’en vont rangeant les terres en
-un lieu esloigné de l’Isle, pres de 40. lieuës ou plus. Là ils se
-campent, dressans les _Aioupaues_, puis s’addonnent à la pesche du
-poisson, à la chasse des _Caimans_ ou Cocodrilles, & à la recherche des
-Tortuës: Et là il se trouve souvent grande quantité des Sauvages de
-divers villages de l’Isle, soit des habitans de _Tapoüitapere_ ou
-_Comma_. Les Poissons se peschent dans les fosses de sable, où il n’y a
-pas grande eau: Car mesme si on y va un peu plus tard, que la saison ne
-le requiert, on trouve ces fosses assechees, & le Poisson mort sur la
-place. Il est impossible d’exprimer le nombre & la quantité de ces
-Poissons. C’est assez que je dise & face comprendre en un mot, que tout
-autant qu’il y va de Sauvages, ils s’en chargent, y en laissant beaucoup
-plus qu’ils n’en emportent. Ces Poissons sont gros & courts, n’excedans
-pourtant en grosseur l’espoisseur du bras, & la longueur de demy-pied
-entre queuë & teste, le museau rabatu, quasi comme une forme de Tanche,
-& estime que ce sont Poissons de semblable espece aux Poissons de la
-mer, appellez des Matelots Carreaux: Estans pris dans les petits rets
-qu’ils portent, nommez d’iceux _Poussars_, ils vous les embrochent par
-le milieu douzaine à douzaine, ainsi que l’on faict par deçà les
-Aloüetes, & mettent le tout sur le _Boucan_ rostir en la fumee, sans
-rien vuider des entrailles: & ainsi en amassent une grande quantité
-qu’ils apportent en leurs Loges, desquelles ils vivent un mois, voire
-pres de deux. Quand ils les veulent manger, ils en tirent la peau,
-laquelle ils font bien seicher au Soleil, puis la pillent au Mortier, &
-la reduisent au poudre, dont ils font leurs _Migans_, c’est-à-dire leurs
-Potages, tout ainsi que font les Turcs de la poudre des pieces de Bœuf
-cuittes au four, quand ils sont en guerre.
-
-Un jour je m’en allois par l’Isle, & me trouvant en certain village, ils
-ne sçavoient que me donner pour disner, sinon qu’ils mirent quelques-uns
-de ces Poissons boüillir dans un pot, & du clair ils m’en firent du
-_Migan_, & me presenterent le reste dans un plat. Je ne fy ny à l’un ny
-à l’autre beaucoup de tort, à cause du goust de la fumee, neantmoins les
-François qui estoient avec moy en mangeoient de grand appetit, tenans
-ces Poissons de fort bon goust: & mesme les Sauvages s’en estonnoient,
-comme estant chose dont ils font grand estat, & vont loing pour la
-chercher.
-
-Or comment ces Poissons se trouvent dans ces fosses en si grande
-abondance, depuis le temps des pluyes, jusqu’alors: si la raison peut
-servir, que j’ay alleguee cy dessus au Chap. 40. Je m’en raporte: Mais
-mon opinion est, que la grande quantité des pluyes fait deborder les
-rivieres & les ruisseaux, voire la mer mesme, en sorte que toutes ces
-plaines sont noyees plus que la hauteur d’un homme, tellement que les
-Poissons sortent de leur lieu naturel, allechez par la pasture nouvelle
-d’un lieu recent, & s’amusans par trop à retourner en leur Patrie, les
-eaux s’abbaissent, & demeurent enfermez dans les fosses & valees: ainsi
-que nous voyons par deçà, lors que les estangs & les rivieres se
-débordent, & que le Poisson s’en fuit qui deçà qui delà dans les
-vallees.
-
-La Chasse des _Caimans_ ne leur est pas moins plaisante qu’utile: ce
-sont Cocodrilles mediocres, qui n’excedent 8. ou 10. pieds de long, &
-ont la peau fort dure & le ventre molet, sans langue, les yeux vivaces,
-cauteleux & méchans, qui se jettent fort bien sur les hommes, coupent &
-avalent le premier membre qu’ils atrapent. Ils se retirent dans des
-creux au rivage des eaux tousjours aux aguests: ils nagent comme
-poissons, & rampent sur la terre assez bellement pourtant, ouvrent la
-gueule, & taschent de vous espouvanter s’ils vous rencontrent, font des
-œufs gros comme les poules, mais revestus d’aiguillons comme chataignes,
-& sont bons à manger: il est bien vray que je n’en ai point voulu user
-encore qu’on m’en ait offert, pour l’horreur que j’avois de ces animaux.
-Ils couvent leurs œufs, & d’iceux procedent des petits Cocodrillons,
-gros, grands & longs, comme ces petits Lezars gris que nous voyons
-courir en Esté sur les murailles: Chose estrange qu’un si gros animal
-vienne de si peu de matiere, & qu’à l’issuë de sa coque il commence à
-trotter & à ramper en si petite stature. Sa chair sent le musc, & c’est
-ce qui la rend douçastre & desagreable au goust: Nonobstant les Sauvages
-ne s’arrestent pas là, ains ils en font grand’chere quand ils en ont: &
-par ainsi ils les cherchent soigneusement. Et d’autant que ce lieu de
-Piry est humide & limonneux, il abonde en _Caïmans_, lesquels les
-Sauvages poursuivent, adressans justement leurs flesches soubs la gorge,
-ou dans le petit ventre de ces animaux, puis à grands coups de levier,
-ils achevent de les assommer, Cela faict ils les eschorchent, puis les
-mettent par pieces, & les boucannent. S’ils sont petits, ils les font
-cuire dans leurs escailles, & les estiment bien meilleurs & delicats
-ainsi cuits: parce, disent-ils, qu’ils rostis en leur graisse, & que
-rien ne se perd de leur substance. J’ay tousjours aymé mieux le croire
-que de l’experimenter, non que je n’aye eu souvent l’occasion de ce
-faire; pource que les Sauvages m’en presentoient assez au retour de
-_Piry_. Mais la seule representation que je me faisois de la figure de
-ces animaux me faisoit bondir le cœur en la presence des morceaux de
-leur chair. Les François qui en mangeoient m’ont dit, que cela
-approchoit à peu pres du goust de porc frais, sinon qu’il est plus
-douçastre, huileux & musqué. Il y a du danger de se bagner en ces
-pays-là, si ce n’est en lieu découvert, parce que ces miserables bestes
-se glissent doucement & se jettent sur vous. L’on me conta qu’un enfant
-du village de _Rasaiup_ tombé dans le ruisseau où ils prennent de l’eau,
-fut emporté & mangé par ces _Caïmans_. Et comme je m’en allois le long
-des sables de la Mer depuis _Troou_ jusqu’à Rasaiup accompagné de
-plusieurs Sauvages, ils me menerent boire en une grande fosse,
-environnee de plusieurs haliers & bocages, & m’advertirent qu’il ne
-falloit demeurer là long-temps, parce que c’estoit le repaire de
-plusieurs Cocodrilles qui se presentoient à ceux qui alloient boire en
-ceste fosse. Baste c’est assez que nos Sauvages leur font la guerre,
-tant pour l’utilité que pour le plaisir, & en apportent bonne
-fourniture, quand ils reviennent de _Piry_.
-
-La cause pourquoy ces animaux n’ont point de langue, c’est ce me semble,
-qu’ils ont le gosier & le col du tout inflexibles, tellement qu’ils ne
-sçauroient regarder ny derriere ny à costé d’eux, s’ils ne mouvent le
-corps entier & ne se destournent: joinct qu’ils ont la machoire d’en bas
-forte & immobile, qui sont choses du tout necessaires à l’usage de la
-langue, & ne remuent que la machoire d’en haut: Et pour ceste mesme
-occasion ils avalent tout d’un coup leur proye, sans la tourner ny
-retourner dans leur gueule.
-
-Sainct Isidore escrit que les Cocodrilles du Nil, parviennent jusques à
-la longueur de 20. coudees, & sont de couleur de safran, mais ceux de
-_Maragnan_ & des environs, n’excedent comme j’ai dit, la longueur de 10.
-ou 12. pieds. Il y a encore ceste difference que les cocodrilles
-d’Egypte habitent de nuict dans l’eau, & de jour sur la terre, parce que
-dit ce sainct Evesque, cet animal recherche la chaleur: Or est-il qu’en
-Egypte les eaux sont chaudes la nuict, & la terre froide, & de jour la
-terre est chaude & l’eau froide: Mais au contraire à _Maragnan_, ils
-demeurent de nuict sur la terre, & le jour dans l’eau: d’autant que la
-nuict, les eaux sont froides, & chaudes de jour; & la terre est
-temperee. La raison pourquoy cet animal a pœur de ceux qui le
-pourchassent, & est hardy contre ceux qui le fuient, c’est pour ce
-qu’aisement il se jette sur les fuiards, & ne se peut deffendre qu’à
-grande difficulté contre les assaillans: De plus il est doüé d’un
-naturel timide & palpitant: le propre duquel est de s’asseurer sur les
-fuiards, & perdre courage devant ceux qui resistent. Et la cause
-pourquoy il n’a qu’un boyau, c’est pour ce qu’il manque à la premiere
-digestion, à sçavoir, à decouper les viandes par le menu. Il craint
-d’avantage les Sauvages que les François: ce que font aussi ceux de
-l’Egypte, craignans plus les Egyptiens que les Estrangers: Solinus en
-donne la raison, qui est que cela procede d’une sienne industrie
-naturelle, à recognoistre & odorer ceux qui luy font la guerre plus
-ordinairement. Sa fiante est exquise & bien recherchee, pour faire les
-fards des Dames. Je ne sçay pas si ce que Phisiologue escrit de luy est
-vray[123], que quand il a mangé quelqu’un, il pleure & regrette son
-mal-heur.
-
-Outre ces deux exercices que font les Sauvages en ce lieu de _Piry_, ils
-pourchassent les Tortues qui sont en quantité indicible, & en apportent
-en l’Isle de toutes vives, tant que leurs _Canots_ en peuvent porter.
-Ils ne sont pas chiches de vous en donner à l’heure qu’ils arrivent, &
-pour peu de marchandises vous en avez beaucoup. Il me souvient que
-quelques _Canots_ passans aupres de nostre lieu de sainct François, pour
-un petit couteau qui vaut en France un sol, ils m’en donnerent soixante
-dix: Et pour la farine que je leur donnay à disner, ils m’en
-presenterent vingt-cinq, lesquelles je mis toutes en un certain endroit
-humide & frais, leur faisant jetter journellement de l’eau, & se
-garderent ainsi sans manger plus de six semaines. Les Sauvages en
-mangent volontiers & disent que cela les tient en santé & leur faict bon
-estomach: Ils les font cuire dans leurs coques toutes entieres sans rien
-oster de dedans: & nous les trouvions meilleures en ceste sorte qu’en
-toute autre. Si quelqu’un d’eux a mal aux oreilles par la descente d’un
-Catarre, les femmes prennent du sang de ces reptiles, parmy lequel elles
-meslent du laict tiré de leurs mamelles, & en frottent le fond de
-l’oreille. De plus quand ils ont arraché le poil de leurs corps, avec
-les pincettes de fer que les François leur donnent, ils frottent la
-place avec
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-(Lacune d’une feuille.)
-
-
-
-
-De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards.
-
-Chap. XLIII.
-
-
-Ils ont une autre chasse de vermine, non moins plaisante & agreable que
-les precedentes: Car ils font la chasse aux Rats domestiques & sauvages.
-Ils ne mangent point les domestiques, au moins que je sçache, mais ils
-leur font la chasse cruellement: Car si un Rat est veu en quelque Loge,
-tous les habitans d’icelle s’amassent: les uns avec Arcs & Fleches, les
-autres avec leviers: Les Chiens y sont aussi appellez, tellement que le
-pauvre Rat a bien des affaires, & luy est impossible d’eschapper, ou la
-gueule des Chiens, ou le coup des leviers, ou bien le dard de la Fleche.
-Si tost qu’il est mort, on le pend par la queuë au bout d’une perche, &
-est mis au milieu du village pour servir d’exercice aux petits enfans
-qui le flechent. Les villages qui sont plus proches des Havres où
-abordent les Navires en ont davantage, par ce que ceux des Navires, si
-tost qu’ils sentent la terre, se mettent à nage, & viennent aux
-premieres Loges qu’ils rencontrent, renonçans à leur pays natal, qui est
-la mer, pour demeurer en un pays plus ferme & asseuré, qui est la terre.
-
-Ils mangent les Rats sauvages, qui se trouvent dans les bois, voire ce
-leur est une viande delicieuse: Ils leur font la chasse en ceste sorte.
-Ils creusent une fosse au milieu d’un canton de bois, où il y a des
-entrees deçà delà, comme sont les Clapiers, ou Terriers des Lapins: puis
-ils s’amassent grand nombre de jeunes hommes, tenans des batons en leurs
-mains, & vont faire une huee aux environs de ceste fosse en rond: tout
-ainsi qu’on faict en ces cartiers quand on veut prendre les Loups; &
-frappans deçà delà les buissons, en font sortir les Rats, lesquels
-fuyans devant eux, & trouvans ces Terriers tous faicts & propres pour se
-cacher ils entrent dedans, alors les Sauvages s’approchent, & chacun
-garde son trou, les autres entrent dans la grande fosse, & à coups de
-bastons ils assomment ces Rats, qu’ils partissent apres egalement
-ensemble, & s’en reviennent en leur village, chacun apportant sa proye
-qu’ils mettent sur le _Boucan_, ou sur les charbons, les ayant fendus
-par le devant, sans en oster la peau, laquelle ils font gresiller quand
-le dedans est assez cuit, & afin que la graisse ne se perde point, ils
-les enfarinent: & ces morceaux sont de requeste, & plus prisez que les
-Sangliers, les Cerfs, les _Agoutis_ ou _Pagues_, la proportion d’un
-chacun estant gardee, & quelquesfois ils en apportent une si grande
-quantité que c’est merveille.
-
-La chasse aux Fourmis se faict vers le temps des pluyes, par ce qu’en
-ceste saison toutes les especes de Fourmis remuent mesnage. Celles qui
-peuvent voler prennent la Region de l’air, & quittent leurs Loges,
-faictes & creusees en terre: Les autres (si elles s’apperçoivent, par un
-instinct naturel, que les eaux pourront entrer en leurs cavernes, &
-endommager leurs magazins) plient bagage, & ce avec un ordre qui merite
-d’estre escrit, en ayant veu l’experience, laquelle je reciteray, afin
-qu’elle serve de modelle à tous les autres.
-
-En nostre Loge de S. François, au commencement des pluyes, une milliace
-de millions de fourmis sortit d’une caverne, non bien esloignee de là,
-laquelle s’en vint prendre possession d’un coin de ma chambre, sous
-lequel ils avoient creusé des chambres, antichambres & magazins: En un
-beau matin toute la compagnie deslogea, & apporterent, comme je croy,
-plus d’un boisseau d’œufs posez en diverses stations, c’est à dire, à
-deux pas l’un de l’autre; chaque monceau avoit ses fourmis ordonnees,
-lesquelles venoient descharger leur faiz au prochain amas, & ne
-passoient outre, & ainsi s’en retournoient à leur monceau continuans
-leur office. Je fus bien estonné de voir cette multitude innumerable, &
-cette quantité d’œufs qui rendoient une fort mauvaise odeur: je fis
-faire un bon feu, & en aporté le brasier sur tous ces œufs, & au chemin
-que tenoient ces bestioles. Alors elles furent bien estonnees, &
-joüerent à sauve qui peut, chacune prenant un de ces œufs pour le
-garantir du feu, comme fit Ænee son Pere Anchise en la conflagration de
-Troye. Neantmoins je ne peu si bien faire, qu’elles ne se logeassent au
-lieu où elles avoient destiné, à la charge toutefois qu’elles
-n’incommoderoient point leur hoste: ce qu’elles firent: car r’assemblans
-leurs gens l’espace de deux ou trois jours, hors mis celles qui perirent
-par le feu, elles conclurent qu’il falloit aller à la picoree dehors, &
-se contenterent du logis, puisque je le leur permettois, à mon regret
-pourtant. Vous eussiez eu du contentement de voir ces bestelettes aller
-depuis le matin, Soleil levant, jusques au soir Soleil couchant, amasser
-leurs provisions, c’estoient des fueilles de certain arbre, sur les
-branches duquel, (comme j’allay voir moy mesme) estoit une quantité de
-ces fourmis, laquelle avoit seulement charge de coupper les fueilles, &
-les laisser tomber en bas: le reste de la compagnie prenoit chacune la
-sienne, & la portoit au magazin. Et notez qu’elles avoient faict deux
-chemins aussi bien tracez, selon leur petitesse, qu’il est possible de
-voir: Celles qui estoient chargees, retournoient par l’un & les
-dechargees, alloient par l’autre, sans se mesler les unes parmi les
-autres, & m’asseure qu’il y avoit plus de quatre cens pas où ils
-alloient querir leur charge; & le mesme observent toutes les autres
-especes de fourmis. Je n’oublieray aussi, comme chose remarquable, les
-voutes qu’elles font d’une industrie admirable, quand elles veulent
-cheminer à couvert.
-
-Nos Sauvages ne font pas la chasse à toute sorte de fourmis, ains
-seulement à celles qui sont grosses comme le pouce, apres lesquelles
-tout un village sort, hommes, femmes, garsons & filles: & la premiere
-fois que je leur vy faire ceste chasse, je ne sçavois que c’estoit, ny
-où ils alloient si vistes, tous abandonnans leurs Loges pour courir
-apres ces fourmis volantes, lesquelles ils prenoient avec leurs mains &
-les mettoient soigneusement dans une courge, leur rompans les aisles
-pour les fricasser, & les manger. Ils les prennent encore d’une autre
-façon, & sont les filles & les femmes, lesquelles s’asseans à la bouche
-de leur caverne, invitent ces grosses fourmis à sortir[125] par une
-petite chanson, laquelle je fis interpreter au Truchement, & estoit
-telle: Venez mon amy, venez voir la belle, elle vous donnera des
-noisettes: & tousjours repliquoient cela, à mesure que les fourmis
-sortoient, lesquelles elles pernoient leur rompant les aisles & les
-pieds: Et quand elles estoient deux femmes en un trou, elles recitoient
-l’une apres l’autre la chanson, & les fourmis qui sortoient de là,
-pendant la chanson, estoient à celle qui chantoit: Vous seriez estonné
-des gros monceaux de terre qu’elles tirent de leur caverne. Elles
-bouchent au temps des pluyes les trous du costé que viennent les pluyes,
-& laissent seulement les trous ouverts du costé, duquel les pluyes
-viennent rarement. Les fourmis de _Maragnan_ ont deux ennemis mortels,
-specialement les gros fourmis, sçavoir est une sorte de Chiens sauvages
-de poil de loup puans au possible[124], qui ont la teste & la langue
-fort aiguë, & vont aux fourmillieres se repaistre: Et une autre espece
-de grosses Fourmis, qui naissent communément avec les autres, ainsi que
-le Bourdon avec les Abeilles, & tandis qu’elles sont petites & foibles
-elles travaillent avec les autres sans faire bruict ou frapper: mais
-quand elles sont devenuës grandes & fortes, elles quittent la
-communauté, & font bande à part seule à seule, & ne vont plus en
-compagnie, mais chacune se tient en embuscade le long des chemins où
-elles se jettent sur leurs sœurs & parentes comme fit jadis Abimelech,
-bastard de Gedeon sur les soixante dix enfans legitimes de son Pere ses
-propres freres, lesquels il mist tous à mort sur une pierre en Ephra. Le
-Lecteur pourra se servir de cecy pour l’appliquer à quoy il voudra selon
-son esprit & consideration. Voilà comment nos Sauvages s’excercent apres
-ces bestioles plus utilement que ne font pas les enfans de deçà apres
-les Papillons: tellement qu’ils font profit de tout, & ne laissent rien
-perdre, prenans tout ensemble leur plaisir avec utilité: voyons le
-reste.
-
-La chasse des Lezards que les _Tapinambos_ appellent _Taroüire_ (& sont
-les grands Lezards) & _Tojou_ (sont les petits) se faict
-diversement[126], selon la diversité des Lezards terrestres & marins:
-Les marins habitent ordinairement dans les plaines couvertes
-d’_Aparituriers_, où deux fois en 24. heures la mer se degorge: là ils
-vivent de _Crabes_, Moules, Chevrettes, que le commun appelle en France
-Crevettes, & du poisson qu’ils y peschent, tandis que la mer est en ce
-lieu. Ils font leurs œufs dans le creux des arbres. Les Sauvages les
-vont vener & flecher quand la mer est retiree, entrans dans la vase
-quelquesfois jusques aux esselles. Il y a autant à manger en ces Lezards
-qu’en un Lapin, voire qu’en un grand Lievre, selon la grosseur de
-l’animal. Ils les font boüillir en faisans du _Migan_, ou rostir sur le
-_Boucan_. Les François les mettent à la broche, lardez du lard des
-Vaches marines, & croyriez de premier abord que ce fussent des Lapins ou
-Lievres embrochez: La saulce qu’on y fait est semblable à celle des
-Lievres & Lapins. Plusieurs François sont si friands de ces Lezards,
-qu’ils tiennent qu’ils valent mieux que les lapins de deçà. J’ay mieux
-aymé le croire que d’y gouster.
-
-Les Lezards terrestres sont plus la chasse des jeunes garsons que des
-hommes, encore que j’aye veu des hommes aussi aspres à les vener que les
-enfans. Mesme j’ay veu quelquesfois plus d’une vingtaine de Sauvages
-tant hommes que garsons courir apres deux ou trois petits Lezards:
-lesquels pris sont aussi tost jettez sur le brasier & gresillez, chacun
-en prend sa part, selon le nombre de la capture, & trouvent cela fort
-bon. Les jeunes garsons aussi tost qu’ils en aperçoivent courir parmy
-les Loges, sur la couverture, ou dans les buissons, ils les flechent,
-mais ils sont bien plus aspres apres les gros domestiques qu’apres les
-petits car il y a davantage à manger, d’autant qu’il s’en voit d’aussi
-long que le bras, & quasi de mesme grosseur: Il y en a une espece de
-tous vers, qui ne sortent point des arbres, ains se tiennent estalez sur
-les fueilles à l’ardeur du Soleil, & les Sauvages disent qu’ils sont
-fort venimeux, par ainsi ils les laissent & ces animaux ne se sentans
-poursuivis ne s’effrayent de vous voir contr’eux. Ils sont presque
-semblables aux Cameleons, desquels nous parlerons cy apres. Ils ont les
-yeux estincelans & rouges comme escarlate.
-
-Tous ces Lezards domestiques se joignent par ensemble ainsi qu’une boule
-en rond, tellement que la queuë du masle est joincte à la teste de la
-femelle, & la queuë de la femelle est unie avec la teste du masle, & le
-tout ployé en rond, les deux testes & les deux queuës du masle & de la
-femelle s’atouchent. J’eu pœur la premiere fois que je rencontray deux
-gros de ces Lezards ausi accommodez: car je ne sçavois ce que ce pouvoit
-estre, ny quelle sorte de Serpent, voyant quatre yeux en un endroict, &
-un seul corps estendu en rond. Les femelles sont bien plus grosses que
-les masles. Les petits Lezards pondent leurs œufs quasi à la mesure du
-bout du petit doigt, & ce dans un trou, qu’ils couvrent puis apres de
-sable, au nombre de cinq ou de sept: la chaleur du Soleil les esclost.
-Les grands Lezards les font plus gros, selon la proportion de leur
-corps; & ordinairement ils font des nids, soit en la couverture des
-loges, soit en dehors dans les bois, & portent en ce lieu tout ce qu’ils
-peuvent trouver de mol, comme mousse, plume, coton, drapeau, & choses
-semblables, se rendent fort familiers à la maison, s’ils ont esprouvé &
-experimenté que vous ne leur vouliez aucun mal. Ils font autant de
-bruict qu’un chien quand ils marchent, & portent ce qu’ils trouvent en
-leur bouche: & c’est un plaisir de leur voir faire ce mesnage. Ils se
-gardent bien d’aller le droict chemin, quand ils vont faire leur nid,
-ains ils prennent un grand destour, afin que vous ne puissiez
-recognoistre l’endroict. Le Soleil esclost leurs œufs, aussi bien que
-ceux des petits: Et la raison est qu’ils sont par trop froids, & n’ont
-aucune chaleur suffisante à produire cet effect. Ils sont venez par de
-grandes & horribles Couleuvres, les unes de couleur d’eau, les autres
-violettes, & les autres tachetees & semees de diverses couleurs. Elles
-viennent jusques dans les maisons, specialement sur le toict pour
-chercher ceste proye. Les Lezards la sentent de bien long & lors vous
-les voyez courir çà & là, comme si le feu estoit en la maison. Je fis
-tuer trois de ces Couleuvres un Dimanche au matin que nous allions dire
-la Messe à la Chappelle de sainct François, dans laquelle nous
-trouvasmes ces hideuses bestes faisans la chasse apres les gros Lezards,
-desquels elles en avoient tué un assez bon nombre: mais elles payerent
-leur temerité avec grande difficulté pourtant: car elles receurent
-chacune plus de cinquante coups de levier: encore se fussent-elles
-sauvees, si je ne les eusse faict mettre par tronçons, lesquels
-vescurent & remuerent plus de vingt-quatre heures apres, cherchans à se
-rejoindre, quoy qu’ils fussent espars loing l’un de l’autre plus de
-quatre & cinq pas. Les Sauvages ont en horreur ceste sorte de Serpens, &
-disent qu’ils sont fort venimeux.
-
-Les Lezards perdent leur queuë de vieillesse, & tombent devenuës toutes
-noires, & mesme sont tendres comme verre, & se rompent au moindre
-accident: Je n’ay pas opinion qu’elles reviennent; encore qu’Aristote
-aye escrit des Lezards de par deçà, que leurs queuës estans coupees
-elles reviennent: Je m’appuye sur l’experience d’un gros Lezard
-domestique qui estoit en nostre loge de sainct François, lequel en
-l’espace de deux ans, j’ay tousjours veu sans queuë & venoit manger
-ordinairement devant nous, & avec les poules qui ne s’en estonnoient
-plus, pour la privauté accoustumee qu’elles avoient avec luy. On dit
-pourtant, & les François en ont eu l’experience, qu’une espece de ces
-gros Lezards viennent prendre les petits poulets & les emportent aux
-bois où ils les mangent.
-
-
-
-
-Des Araignes, Cigales & Moucherons.
-
-Chap. XLIV.
-
-
-La vie de l’homme est comparee à celle de l’Araigne en plusieurs
-passages de la saincte Escriture, specialement au Psalm. 89. _Anni
-nostri sicut Aranea meditabuntur_, nos annees se passeront, seront
-contees, meditees comme ceux de l’Araigne. Sainct Isidore escrit que
-l’Araigne est un ver de l’Element de l’Air nourry en iceluy, d’où elle
-tire l’etymologie de son nom, & ceste chetive creature n’a jamais repos,
-tousjours travaille, escoule sa substance à bastir sa toile, tousjours
-en danger, & tant elle que ses biens & richesses sont suspendues en un
-filet & à la mercy du moindre souffle de vent: Ou si vous voulez, de la
-fantaisie d’un valet, ou d’une chambriere à luy charger un coup de
-balet, qui l’assomme & fracasse tout son labeur: Voudriez-vous un plus
-beau miroir pour considerer les mal-heurs & miseres de ceste vie? Je ne
-perdray donc point le temps, si laissant à part ce qui est commun &
-journellement recogneu par deçà, du naturel de ceste vermine, je
-rapporte ce que j’ay contemplé curieusement en la proprieté des Araignes
-de _Maragnan_: Et auparavant que j’enfonce ceste matiere, il est bon que
-je traitte d’une espece de grosse Araigne quasi comme le poing & plus.
-Elles se trouvent ordinairement dans les bois creux, desquels on
-environne les loges, ainsi que par deçà de palis: Elles se trouvent
-aussi aux coins, cheminent peu, n’ont point de toiles, tres venimeuses,
-rouges, presque en couleur aux petits Pigeonneaux quand ils sortent de
-la coque, ce qui est fort hideux à voir: Les Sauvages les fuient, &
-tiennent que la piqueure en est mortifere. Elles se nourrissent de la
-corruption de l’air.
-
-Pour les autres especes, elles sont diverses: les unes grosses à
-proportion pourtant; les autres mediocres, & les autres menues; & toutes
-celles-cy sont domestiques. Il y en a d’autres dans les bois,
-distinguees aussi en grosses, mediocres & menues. Au temps des pluyes,
-elles s’engendrent plus volontiers qu’en autre temps, neantmoins elles
-ne laissent d’estre produictes en tout temps: Elles se joignent sur le
-soir à la fraischeur de la nuict, le masle abandonnant sa toile pour se
-glisser avec son fil en la toile de la femelle si elle est tendue plus
-bas, ou si la toile de la femelle est tendue plus haut, la femelle
-descend & vient trouver le masle, & lors elles se joignent. Cecy est
-tant aisé à discerner qu’elles ne manquent jamais sur la fin du jour à
-faire ce que je viens de dire. L’Araigne masle est petite au regard de
-la femelle: car elle est trois fois aussi grosse que luy: Elles font une
-petite bourse ronde & platte, couverte d’une toile si gentiment faicte &
-licee, que vous croyriez fermement estre du satin blanc, & que ce ploton
-fust une enchasseure d’Agnus Dei. Elles n’y laissent qu’un petit
-pertuis, par lequel elles poussent leurs œufs avec le pied, & la bourse
-estant pleine elles bouchent le pertuis, le licent comme le reste, & le
-tiennent perpetuellement embrassé sur leur ventre & estomach:
-l’eschauffant par ce moyen jusqu’au temps qu’elles recognoissent que
-leurs petits sont esclos, & à lors elles tranchent ceste plaque le long
-du circuit, comme vous feriez l’écoce d’une feve, afin de donner
-ouverture & sortie aux petites Araignes, lesquelles incontinent se
-mettent à courir le long de la toile de leur mere, & la nuict se
-retirent soubs elle, ainsi que les poussins soubs la poule, pour estre
-eschauffees en ce bas aage contre la froidure de la nuict: Estans
-parvenuës à leur force, chacune faict sa toile, se nourrit & prouvoit
-par son industrie.
-
-Il y en a d’autres qui font de petits pots de terre gros comme une prune
-de Damas presque de la forme des pots de moyneau, si bien licees dedans
-& dehors qu’il n’est pas possible de plus: ce que font aussi certaines
-especes de Mouches; dont nous parlerons cy apres. La bouche de ces pots
-ressemble à la gueule des pots à moyneau, gardee la proportion des uns
-aux autres, & n’y laissent qu’un petit trou à mettre une épingle, par où
-ils passent leurs œufs afin qu’ils esclosent à la chaleur du Soleil: ce
-petit pot est attaché, ou contre du bois, ou sur une fueille de Palme, &
-la terre de laquelle elles forment ce vaisseau, est semblable en couleur
-à la terre de Beauvais. Ayans emply ce pot de leurs œufs, elles le
-bouchent, & quand le terme est venu que les petites sont escloses, les
-meres viennent desboucher le trou & l’agrandissent, & à lors les petites
-sortent qui suivent leurs meres en leur habitation.
-
-Celles des bois ont une autre façon de faire: elles vuident les noix des
-Palmes piquantes, rongeans peu à peu l’amande, laquelle elle jettent par
-trois petits trouz qui sont naturellement en ces noix: puis elles font
-là dedans leur nid & leurs œufs qui esclosent en leur saison.
-
-Les toiles de ces Araignes sont diversifiees & differentes selon la
-situation & les places, esquelles elles ont choisi leur demeure: car les
-Araignes domestiques tendent leurs rets aux fentes & ouvertures, par
-lesquelles les Mouches & Moucherons entrent dans les Loges. Celles qui
-demeurent és arbres tendent de branche en branche, voire d’arbrisseau en
-arbrisseau, pour attraper les Papillons & semblables vers volans. Celles
-qui estendent leur toile immediatement sur la terre, c’est pour prendre
-les vermines rampantes, comme sont les Fourmis, & autres de pareil
-genre.
-
-Il y en a qui font des toiles si fortes qu’elles enveloppent dedans les
-petits Lezards; & en mesme temps ces Araignes descendent qui leur
-fourent un éguillon qu’elles ont au derriere dont ils meurent: & en
-apres leur succent la cervelle & le sang, & s’estans enflees de cela,
-elles se retirent. J’ay veu des Araignes de mer tirans à peu pres sur la
-forme des Araignes terrestres, mais fort grandes[127]: elles se retirent
-en mer dans des petits creux, & vivent de poissonnets qui vont fleurans
-les bordages de l’eau. Il me souvient d’avoir pris garde que de ces
-Couleuvres que je fy couper & trancher en pieces, les Araignes des
-environs y estans survenues à monceaux, en tirerent le sang & l’humeur:
-Et les Sauvages disent que si à lors elles piquoient quelqu’un par la
-teste, qu’il deviendroit fol & en mourroit.
-
-_Maragnan_ abonde, comme je croy, sur toutes les terres du Monde en
-Cigales[128], lesquelles font un si estrange bruict en leur saison,
-qu’il est impossible de le penser si on ne l’a ouy. Il y en a de
-diverses sortes, & en grosseur & en son: car les unes sont petites, ou
-mediocres, comme leur son aussi. Les autres sont grosses & longues pres
-de six pouces, & ont un ton fort & haut, qui vous entre vivement dans
-les oreilles: Elles ne chantent point durant la force des pluyes, mais
-tres-bien le long de l’Esté, & d’autant plus que la saison des pluyes
-approche, plus elles renforcent leur son, tellement qu’à ce que m’ont
-dit les Sauvages, elles se rompent les flancs, tant par le battement des
-aisles, que pour se bander & boursoufler, afin de rendre une meilleure
-harmonie. Je me suis appliqué à recognoistre les proprietés de ce petit
-animal, faisant en prendre quelques-unes que j’enfermois avec des
-fueilles en nostre Loge. J’ay recogneu que leur chant provient de trois
-choses. Premierement, elles attirent l’Air dans leur ventre & s’enflent,
-à fin de rendre leurs flancs tendus & sonnans; & ont un accord si juste
-de l’extension des flancs avec les aisles du milieu où se faict le son,
-que vous voyez sensiblement & clairement, qu’elles reprennent leur
-haleine à l’instant que les aisles se levent: Et au mesme instant que
-les aisles se rabattent, elles enflent & bandent leur costez.
-Secondement elles ont des aisles fort minces & diaphanes susceptibles du
-son, à cause de leur grande seicheresse, tellement que les aisles de
-dessus fortes & massives, qui est la troisiesme cause de ce chant,
-venans à battre & toucher ces aisles du milieu contre les flancs, l’Air
-intervenant emporte ce son quant & luy. Je vous feray entendre cecy par
-des comparaisons vulgaires. Trois choses se trouvent en un Luth, à fin
-de rendre son harmonie, les costes du Lut sous lesquelles l’air est
-contenu entrant par la rose du milieu: Les cordes tenduës, nettes,
-seiches & bien vuidées, & la main du Joüeur: De mesme ces petits Animaux
-ont les costez ou flancs souslevez par l’air attiré de leur bouche en
-leur ventre: Puis les secondes aisles au lieu de cordes, & les grosses
-aisles au lieu de la main du Joüeur.
-
-Elles chantent en Esté depuis le Soleil levant jusques environ Minuit ou
-deux heures apres Minuit: & lors elles cessent à cause de la rosée
-froide qui commence à tomber, & gardent ce silence jusqu’au lever du
-Soleil qui essuye par sa lumiere la rosée tombée sur ces fueilles, &
-vient à eschauffer leurs aisles. Pendant ce silence j’ay opinion
-qu’elles se repaissent de la mesme rosée, & je ne dy point cecy sans
-cause, d’autant qu’elles demeurent presque tousjours en mesme place: si
-ce n’est par accident, voiant quelqu’un ou sentant quelque mouvement,
-elles volent sur une autre fueille. Quelques unes d’icelles, &
-specialement celles qui sont totalement vertes, ne disent mot, & rampent
-sur terre, comme les sauterelles, s’unissent ensemble à la façon des
-mousches, & font de petits œufs noirs dans quelques pertuis de la
-branche, desquels se forment des vermisseaux, qui peu à peu deviennent
-Cigalles, & ce vers le moys de Septembre: en sorte qu’elles se
-fortifient pour passer la saison des pluyes, afin de succeder à leurs
-Peres & Meres qui meurent, comme j’estime en ceste saison pour le
-subject cy-dessus allegué, qu’elles se rompent les flancs à force de
-crier, à la venuë des pluyes. Elles n’ont point de sang, beaucoup moins
-que les mouches, mais elles sont d’une substance poreuse, seiche &
-legere. Les Poules n’en veulent point, ains se contentent de les tuer:
-Que si par hazard elles en mangent, s’atenuent & ne peuvent engraisser.
-
-Il y a en ces pays diverses especes de Moucherons, mais je me veux
-seulement arrester à ceux qui meritent d’entrer en la consideration de
-l’esprit humain, à cause des principes naturels qui se recognoissent en
-iceux, & ceux-cy sont appellez par les Sauvages _Maringoins_: entre
-lesquels il y a de la diversité en grosseur & grandeur, mais non en
-forme ny en proprieté. Ils naissent tous d’une humeur acrimonieuse, &
-ayment les saveurs aigres & aiguës, & non les douces: Pour cette cause
-la mer & ses bordages en sont farcis durant les pluyes & procedent de
-l’humeur de la mer, & vapeurs d’icelle. Ils sont fort molestes aux
-hommes, leur perçant la peau avec leur bec pointu comme une éguille, &
-en succent l’humeur salee qui court entre la peau & la chair. Ils ayment
-la lumiere: mais ils craignent la flambe & la fumee, tellement qu’aussi
-tost que la nuict est venuë, ceux qui demeurent dehors s’accrochent sur
-les fueilles des arbres: Quant à ceux qui sont dedans les Loges, ils
-s’attachent la nuict sur la couverture du Toict, à leur grand regret, à
-cause des feux que les Sauvages font autour d’eux, pour se garantir de
-leur piqueure la nuit, par le moyen de la flambe & de la fumee. Plus
-vous estes proches de l’eau, plus vous abondez en cette vermine par ce
-que leur origine est specialement des eaux, ainsi que nous avons dit.
-
-Ils servent de venaison aux Chauve-souris, lesquelles les attrapent dans
-leurs aisles, frayans le lieu où ils sont attachez, puis les mangent,
-approchans leurs aisles de leurs bouches, dans lesquelles ces gros
-_Maringoins_ sont enveloppez.
-
-Nos François qui vont à la pesche des Vaches de mer, sont infiniment
-tourmentez de ces bestioles, & sont contraincts de pendre leurs licts de
-Coton aux branches des arbres le plus haut qu’ils peuvent, pour éviter
-leur importunité, à cause de l’air & du vent qui souffle davantage au
-haut des arbres qu’au dessous, si les cordes rompoient ils feroient un
-beau sault, & ne cessent de bransler, pour faire fuyr d’autour d’eux
-ceste vermine.
-
-
-
-
-Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes qui sont en ces Pays.
-
-Chap. XLV.
-
-
-De toutes les bestioles qui tiennent compagnie à l’homme domestiquement
-au Bresil, il n’y en a point qui égalle en multitude le Grillon, appellé
-par les Sauvages _Coujou_[129]: Et pour estre si familier & domestique,
-j’ay eu occasion & commodité d’employer ma curiosité afin de comprendre
-les proprietez de ce petit animal. Il naist & de corruption & de
-generation. Et pour vous le faire voir, vous devez remarquer que quand
-nouvellement on faict une Loge couverte de Palme fraische, vous estes
-estonné qu’en un instant vous avez des millions & des milliaces de ces
-Grillons, ou _Coujous_, dans la couverture de vostre Toict. Si vous me
-ditez qu’ils s’assemblent là des bois circonvoisins, cela ne peut estre:
-d’autant que couvrez une Loge de vieille Palme, au lieu de nouvelle,
-vous n’en avez si grande incommodité à beaucoup moins. Partant il faut
-conclure que cela procede de la Palme fraische avecques la chaleur du
-Soleil. Et de faict j’ay pris garde que deux ou trois jours apres que la
-couverture est mise, ces Grillons sont blancs comme neige, signe de leur
-nouvelle generation, & peu à peu prennent la forme ordinaire des
-_Coujous_, à sçavoir d’une couleur jaunastre meslee de noir. S’ils
-s’engendrent de l’humeur de la Palme, ils naissent pareillement de la
-substance corrompuë des pois & feves: Ce que j’ay recogneu par
-experience. Quant à la production de Pere & de Mere, ils viennent d’une
-semence jettee sur les fueilles de Palme, & cette semence est gluante, &
-tient ferme au lieu ou elle est mise, jusques à ce que d’icelle, par le
-moyen de la chaleur, il en sorte un autre Grillon. Ce petit animal est
-aspre infiniment à la conjonction. Et c’est pourquoy ils multiplient
-tant en ces Pays de delà. Ceste bestiole est petite, mais fort rusee.
-Elle sçait ses heures pour prendre sa pasture, & ses heures pour
-chanter: elle ne manque jamais de venir prendre son repas aussi tost
-qu’elle recognoist que chacun est couché, & alors elles descendent en
-grande compagnie de dedans la couverture du Toict, & couvrent, s’il faut
-ainsi parler, l’aire ou le plancher des Loges. Là elles cueillent les
-miettes & autres restes du manger, elles ayment sur tout les _Crabes_,
-de sorte que si elles en trouvent quelque reste, c’est à qui en pourra
-avoir. Ayant pris leur pasture, s’en retournent en leur lieu, & se
-mettent à chanter, & persistent le reste de la nuict, & le jour aussi,
-si ce n’est que le Soleil donne trop vivement son ardeur en la place où
-elles sont. Elles craignent les pluyes, & pendant qu’elles tombent à
-force, à peine disent-elles mot. Ainsi ces Grillons cherissent le temps
-serain & doux, qui n’excede ny en chaleur, ny en pluye: ils sont
-fascheux & pernicieux aux draps: car ils mangent & rongent tout, fust-ce
-un manteau de cent escus, si on le laisse en voye, & ont bien tost faict
-leur coup, il ne leur faut qu’une nuict pour le mettre à la fripperie.
-Ils ne touchent point à la toille, si elle n’est grasse ou imbuë d’un
-autre liqueur qu’ils ayment: tellement que pour conserver les draps, il
-faut de necessité les envelopper & bien coudre dans de la toille.
-
-Ils ont 4. principaux ennemis qui leur font merveilleuse guerre. Les
-premiers sont les Lezards qui courent apres, comme les chiens apres les
-Lievres: c’est un plaisir que de voir cette chasse, les tours & retours
-que donne le chassé au chasseur. Les seconds sont certaines petites
-Guenons jaunes & vertes, appellees par les Sauvages _Sapaious_, allegres
-& subtiles comme un oiseau, & vous les prennent subtilement avec leurs
-mains, faisans la chasse d’une main, & de l’autre attrappent le gibier.
-Les troisiesmes sont les Poules qui les avalent avec une avidité
-incomparable, & à cet effet volent sur les Loges, & bien souvent gastent
-la couverture pour trouver leur friandise. Les quatriesmes sont certains
-gros fourmis qui les vont attaquer, & specialement les Grillons qui se
-retirent au tour des Loges, dans des petits trous & cavernes qu’ils ont
-faite pour leur retraite: je me suis amusé quelquefois à voir ce combat:
-car le gros fourmy descend en la caverne, & faict tant que le _Coujou_
-sort en campagne, ou bien il le tire par le pied, & souvent le _Coujou_
-ayme mieux perdre ses cuisses de derriere, que le fourmy emporte, que de
-perdre entierement la vie. D’autres se laissent manger dans leur trou,
-en sorte qu’il ne leur reste que la teste & les aisles, lesquelles
-encore sont emportees par leurs ennemis en trophee en leurs cavernes.
-Ces bestioles ont une malice particuliere que j’ay souvent experimentée.
-C’est qu’ils vous viennent mordre le bout des doigts la nuit quand vous
-dormez, & emportent la piece. Je m’en suis trouve incommodé au pouce
-droict l’espace de huict jours, que je ne pouvois aucunement escrire.
-
-Le Cameleon est un petit animal de la grandeur & grosseur d’un Lezard
-mediocre, ayant la face, les yeux & la teste semblables aux Lezards,
-mais le dos porte la figure des écailles du Cocodrille, & semble qu’il
-ait la peau revestuë de poil ou de mousse. Il a la queuë assez longue, &
-ordinairement pliee en Dedalus, diminuant son rond jusques au bout de la
-queuë. Rarement vous voyez le masle avec la femelle: & pour ce je
-n’oserois asseurer la façon de leur generation, par ce que je ne l’ay
-peu comprendre ny experimenter. Je me contenteray de rapporter ce que
-j’ay veu. Il est tardif infiniment, tousjours au Soleil, sur les
-fueilles ou sur les branches, estimant qu’il ne vit que de rosee. Les
-flancs luy battent incessamment, specialement quand il apperçoit quelque
-chose. Cecy luy arrive de la timidité naturelle, procedante d’une humeur
-excessive en froid, ce qui le rendroit fort venimeux s’il estoit mangé
-de quelque animal. Vous ne le trouvez jamais sur les arbres fruictiers,
-& je croy que la Nature y a pourveu, afin qu’il n’empoisonnast par sa
-froidure excessive le fruict qu’il toucheroit: ains vous le voyez sur
-les branches des arbres qui ne servent à autre usage qu’à brusler. Il a
-4. pieds comme les Lezards, & diversifie sa couleur au mouvement qu’il
-faict de son corps, & au batement de ses costez. Les Cameleons sont
-assez rares en _Maragnan_, & vous ne les trouverez qu’aux lieux exposez
-droit au Midy: ils sont couchez sur les fueilles les 4. pates estenduës,
-& la teste appuyee: ils ne meuvent ny destournent les yeux quand ils
-regardent, ny abaissent les paupieres de dessus: le dessous de la gorge
-leur bat perpetuellement. On dict que si cet animal estoit jetté dans le
-feu, difficilement pourroit-il brusler, & empoisonneroit ceux qui le
-regarderoient brusler, par la fumee qui l’infecteroit. Je n’en ay point
-faict d’experience: mais bien d’un autre petit animal non beaucoup
-esloigné de la qualité froide qui est au Cameleon. Je le fis jetter au
-milieu d’un brasier bien ardant, que j’avois fait allumer à cet effet, &
-me retirant assez loing, je pris garde qu’il vescut dans le milieu de ce
-feu, tousjours mouvant, & combien qu’il mourust apres ce temps, si
-est-ce que jamais le feu ne peut agir contre son corps, ains il demeura
-entier, solide, conservant sa figure & son poil, & le fis retirer du feu
-pour le jetter en un trou.
-
-Il y a plusieurs sortes & especes de Mouches, les unes de nuict, les
-autres de jour, c’est à dire que les unes ont la nuict, en laquelle
-elles se pourvoient de pasture, prennent leurs esbat volantes çà & là à
-leur plaisir, & en diverses sortes, les unes moindres, les autres plus
-grosses, & pour ce qu’elles ont à converser parmy les tenebres, la
-Providence de Dieu les a pourveuës d’un flambeau[130] qu’elles portent
-devant & derriere elles. Le flambeau de devant est attaché sur leur
-estomach, & c’est une plaque de forme quadrangulaire, sinon que les deux
-Angles qui touchent leur menton sont plus estroicts, faicte d’une
-pellicule diaphane & couverte d’un poil fort delicat, avec lequel elles
-reçoivent l’humidité de la nuict; & par ce moyen produisent un esclat de
-lumiere. Vous pouvez entendre cecy, s’il vous ressouvient que les
-Merlans esclattent la nuict comme chandelles, à cause de l’ecaille
-delicate ou peau humectee qui les couvre: Pareillement certain bois
-pourry, ou pour mieux dire, rarefié & subtilisé est doüé d’une qualité
-susceptible de l’humide bien purgé de sa crasse: autant en ont-ils sur
-le plat de leur ventre, où se trouve une pellicule bien desliee &
-touffuë de ce poil delicat dit cy dessus: tellement que ces vermisseaux
-volans à travers une nuict obscure, semblent autant de grosses
-estincelles qui sortiroient d’une ardente fournaise à fondre les metaux.
-
-Les autres Mouches vont de jour; & pour ce qu’elles sont en nombre
-infiny, je me veux seulement arrester à celles que j’ay considerees de
-plus pres & esquelles j’ay remarqué chose digne d’estre communiqué au
-Lecteur, à sçavoir, des Mouches à Miel, & des Guespes de ces quartiers
-là, outre ce que j’en ay dit cy devant. Donc les Mouches à Miel de
-_Maragnan_ & des lieux circonvoisins font leurs demeures en trois
-façons: ou entre les branches des arbres, comme j’ai dit au discours de
-_Miary_, ou dans le creux des arbres, c’est-à-dire, dans le tronc
-principal: car elles choisissent un arbre qui soit creux en son tronc, &
-passent par le haut, c’est à dire, à la teste du tronc, & descendent
-jusques en bas vers la terre, où elles jettent le fondement de leurs
-ruches, puis vont bastissant leur miel, montans tousjours en haut: ou 3.
-Elles choisissent un lieu commode auquel elles mesmes dressent une ruche
-faicte de terre & creuse par dedans, où elles composent leur cire & leur
-miel.
-
-Leur generation est virginale, & croy qu’il n’y a entr’elles distinction
-de masle & de femelle, ains toutes portent le germe duquelles nouvelles
-sont produictes. Je vous diray la raison qui m’a persuadé cecy, avec
-l’attentifve consideration que j’ay faict souvent sur un essein de
-Mouches à Miel dans un grand arbre creux & sec à 30. pas de nostre loge
-de sainct François: Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire, que ces
-Mouches ne vous piquent point[131], pourveu que vous ne leur faciez
-aucun mal, approchez tant & si prez que vous voudrez d’elles. Les
-Sauvages firent un trou au pied de cet arbre, par lequel le miel tomboit
-au desceu des Mouches, & mesme les raiz dans lesquels les jeunes Mouches
-estoient enveloppees, & c’est ce que j’anatomisay fidellement. Je
-trouvay que ces raiz estoient bouchez de toutes parts bien couverts &
-empaquetez dans une toile bien deliee, & par dessus la cire & le miel
-estoient accommodez. En quelques chambrettes de ces raiz je trouvay
-seulement des petites goustes de semence, claires comme eau de roche, &
-j’appris que c’estoit là la matiere de laquelle les nouvelles Mouches
-tiroient leur origine. En d’autres logettes, je remarquay le _Chaos_
-encore sans forme, faict & composé de ceste matiere premiere, & c’estoit
-une paste mole, blanche comme creme. En d’autres je trouvay des petites
-Mouches parfaictement formees, mais emmaillotees dans une toile delicate
-& diaphane, & ces petites Mouches avoient mouvement: je rompis doucement
-ceste toile, & trouvay que ces Mouches avoient toutes les parties de
-leurs corps bien distinctes & formees, horsmis qu’elles n’avoient point
-de pieds, & pense que ce soient les derniers membres qu’elles
-obtiennent, & ce apres le mouvement; & par ainsi je recogneust ce que
-dit sainct Isidore de ces Mouches, estre vray: _Apes dictæ sunt quia
-sine pedibus nascuntur, nam postmodùm accipiunt_: Les Abeilles ou
-plustost les Apedes sont ainsi appellees parce qu’elles naissent sans
-pieds, l’_a_ estant pris pour ce mot, sans, & _pedes_ pour ce mot,
-pieds, tellement qu’_apedes_, est à dire sans pieds, ce mot ne se dit en
-François, mais au lieu d’iceluy, on dit Abeilles. Et quant à ce que j’ay
-rapporté de leur generation virginale, outre l’experience que j’en ay
-eu, de laquelle pourtant quelques esprits pourroient douter, j’ay un
-temoin irrefragable, c’est sainct Ambroise en son Exameron, Docteur qui
-s’est autant employé à la recherche des secrets de ces Abeilles,
-qu’aucun autre devant luy, ou apres luy: Et non sans cause, puis que dés
-son berceau, ces Mouches à Miel se camperent sur ses levres, en prenant
-possession de sa bouche emmiellee: Voicy ses paroles. _Apes nullo
-concubitu miscentur, nec libidine resolvuntur, nec partus doloribus
-quatiuntur, sed integritatem corporis virginalem servantes subitò
-maximum filiorum examen emittunt_: Les Abeilles ne se meslent par aucune
-conjonction, & ne se laschent par aucune lubricité, ne sont esbranlez
-des douleurs de l’enfantement, ains gardant l’integrité virginale de
-leurs corps, en peu de temps elles produisent un tres-grand essein de
-nouvelles Mouches. Et l’Autheur du livre de la Nature des choses:
-_Omnibus virginalis integritas corporis_: Toutes retiennent l’integrité
-virginale de leurs corps.
-
-Il y a des Guepes de diverses especes, mais l’une d’icelles emporte avec
-soy quelque chose de nouveau, & ceste espece est noire, fort mince par
-le milieu du corps, tellement que vous diriez que leur ventre soit
-attaché à leur estomach par un seul filet: Elles sont industrieuses au
-possible: Elles se retirent toutes dans un nid faict au terre au coupeau
-des arbres si bien plastré, qu’aucune goute d’eau n’y peut entrer: le
-haut ou la couverture du nid est en dome, par ainsi la pluye qui tombe
-s’écoule legerement & ne s’arreste. Il n’y a point d’ouverture en ce
-nid, sinon cinq ou six trouz proportionnez à la grosseur des Guespes. Là
-dedans ils font leur magazin pour vivre, & une espece de miel tres-amer
-& noir comme encre. Elles ont chacune leur demeure creusee dans la paroy
-de leur nid, ainsi que sont les boulins d’un colombier, où se retirent
-les Pigeons: l’industrie avec laquelle ils maçonnent ce nid est
-admirable, je l’ay consideree infinies fois. Elles viennent au bord des
-fontaines faire leur mortier, prenans en leurs petits pieds un petit
-morceau de terre qu’elles destrampent & amolissent avec l’eau qu’elles
-vont querir & apportent au poil ou mousse de leur cuisse, ce mortier
-preparé, elles se le chargent en divers endroicts de leurs corps.
-Premierement souz leur col. 2. en leurs pieds, 3. en la joincture de
-leurs cuisses, contre leurs corps. Elles ne font point leurs petites en
-la niche commune, mais chacune dresse sa couche à part, au modele d’une
-fleur de Jusquiame, attachée & suspenduë à quelque bois ou autre chose à
-couvert, hors du danger des vents & de la pluye. Elles sont longtemps à
-preparer ces nids, & les ornent le plus qu’elles peuvent avec le lissoir
-de leur museau. Là dedans elles jettent leur semence, comme les Mouches
-à Miel: puis elles ferment l’entree & la cachettent, la nuict elles vont
-coucher en la communauté, & de grand matin elles retournent pour faire
-la garde & la sentinelle autour de leurs depost, & ne le perdent de
-veuë, jurans mortelle guerre à quiconque luy fera tort: J’en peus dire
-des nouvelles: car un jour sans y penser, je m’en allay à un des coings
-de nostre loge accommoder je ne sçay quoy; & en passant je frappé de ma
-teste ce berceau sur lequel estoit la mere, laquelle mal jugeant de mon
-intention, estima que je l’avois faict par affront, d’ou poussee d’une
-colere, elle vint choisir la partie plus chere du corps humain, sçavoir
-les yeux, afin de se vanger de son outrage: mais Dieu voulut qu’au lieu
-de me donner dans les yeux elle me frappa de son éguillon immediatement
-dans les sourcils: le coup fut si apre, & le venin si penetrant que je
-tombay par terre de douleur, toutes mes veines batant depuis la plante
-des pieds jusques au sommet de la teste d’une façon extraordinaire, &
-telle que jamais devant ny apres je n’en ay senty de semblable. Il me
-falut porter sur la couche, ayant le cœur tout transsi, & la partie
-blessée s’enfla grandement, & brusloit comme un charbon: J’estimois en
-perdre l’œil, & m’en sentis quelques jours, en fin cela s’en alla. Elles
-font encore leurs petits d’une autre façon: par ce qu’elles bastissent
-un petit pot de terre rond, comme j’ay dit cy-dessus des Araignes, &
-jettent là dedans leur semence qui se converti en vermisseau semblable
-aux vers qu’on trouve aux Prunes de Damas rouge; & puis apres ce
-vermisseau aquiert des aisles & se transforme en Guespe.
-
-Les Sauvages n’ont point de Cantarides en leur Pays, neantmoins ils en
-font grand estat, donnent beaucoup de marchandise pour en avoir: Les
-François leur en portent, lesquels autrefois leur ont donné la
-connoissance de l’effet de ces mouches pour exciter l’homme à ce qui ne
-se doit escrire: qui fait voir que les hommes vicieux gasteront plus
-cette Nation qu’elle n’est naturellement.
-
-Ils ont des taignes & vermisseaux rongeans fort subtils & ingenieux,
-quelquefois vous estimerez un vestement beau & entier, mais aussitost
-que faites passer les vergettes dessus, vous emportez quant & quant le
-poil & n’y laissez que la tissure. De mesme en sont les vers rongeans
-les bois qui font un bruit admirable: Dieu les a pourveuz pourtant
-d’oyseaux qui vont espluchans les arbres de ces vers.
-
-
-
-
-Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil.
-
-Chap. XLVI.
-
-
-La plus furieuse beste du Bresil est l’Once, laquelle tire en grandeur
-aux levriers de deçà: Sa face ressemble plus au Chat qu’à tout autre
-animal: elle a les moustaches furieusement arangées, la veuë vivace &
-espouventable; sa peau est comme la peau d’un Loup tachetee de noir
-ainsi que le Leopard; ses griffes sont fort longues, ses pates comme les
-pates d’un chat, la queuë grande & bien plus longue que tout le corps
-ensemble, allant tousjours diminüant jusques au bout; elle luy sert de
-joüet au milieu d’une plaine de sable, courant apres elle en tournoiant,
-tout ainsi que vous voyez faire aux petits chats quand ils sont au
-milieu d’une sale tournoians pour atteindre le bout de leur queuë. Elle
-ayme la solitude, & hait toute sorte de compagnie, va seulette dans les
-bois, n’est jamais accompagnee de son pareil, sinon au temps qu’il faut
-s’accoupler, & la femelle se sentant pleine se retire. Elle ne craint ny
-redoute aucune chose. Elle s’arreste si elle vous voit venir à elle, &
-se met au bout du chemin par où vous devez passer, tellement qu’il faut
-ou tourner bride, ou se resoudre de la combattre: car elle ne cede
-point: Il est plus à propos de se retirer avec sa courte honte, que non
-pas par orgueil hasarder sa vie à la furie d’une beste. Le R. P. Arsene
-se trouva bien d’avoir fait ainsi, lequel venant du village de _Mayobe_
-en nostre loge de S. François, rencontra en son chemin en plein midy une
-grande Once, qui se mettant au milieu de la voye l’atendoit à ce pas:
-Luy retourna au village & evita par ce moyen le danger qui luy estoit
-eminent. Elles ne cherchent pas les hommes, & c’est chose rare quand on
-la rencontre: bien vray est qu’il y a du danger quand cet accident
-arrive. Elles ne se jettent à coup, ny ne courent incontinent apres ceux
-quelles voient, ains les suivent seulement pas à pas, & leur donnent
-loysir de se retirer, si ce n’estoit par aventure quelques enfans
-qu’elles pourroient grifer, mais cela n’echet souvent. Elles craignent
-fort le feu, & ne s’en approchent, & par ce moyen les Sauvages se
-mettent en asseurance tant és bois que dans leurs loges lesquelles ne
-ferment point ny de jour ny de nuict. Elles font la guerre aux Chiens &
-aux Guenons outrageusement, viennent prendre les Chiens jusques dans les
-villages & les loges sans faire aucun tort aux Sauvages qui sont couchez
-dans leurs licts; & quand ils vont à la chasse menans force Chiens, fort
-souvent les Onces les tuënt & les mangent, faignans de fuir devant eux:
-Et comme ces Chiens sont eslognez de leurs maistres, tout d’un coup
-elles sautent sur eux & les estranglent. Peu eschappent leurs griffes
-pour en venir dire des nouvelles à leur maistre, lequel n’entendent plus
-japer ses Chiens, tient pour asseuré que les Onces en ont fait leur
-diner; & ne marche pas plus outre, ains s’en revient plus viste à son
-logis faire pleurer sa femme & ses filles sur la mort de ses Chiens,
-qu’il n’estoit allé à la chasse en intention d’aporter de quoy rire. Car
-s’il est dangereux d’aborder un Soldat en furie & victorieux de ses
-ennemis, il est bien plus perilleux de se presenter à telle heure à la
-veuë des Onces.
-
-Elles venent & attrapent les Guenons en cette sorte. Apres avoir batu
-les bois en circuit, où les Monnes se retirent: elles taschent de les
-aculer en une pointe, où les Guenons sont par monceaux: Lors les Onces
-grimpent vistement aux arbres & se jettent apres à corps perdu sur les
-branches & rameaux des arbres, & ainsi les prennent. Elles usent d’une
-autre finesse: c’est qu’elles les attendent bien cachées sous les
-fueilles au lieu où elles recognoissent que ces Monnes viennent boire:
-Davantage elles se mussent dans la vase, où elles ont remarqué que les
-Guenons viennent pescher des Moules & des _Crabes_: & tout d’un coup
-sortans de là elles saisissent celles qu’elles peuvent. Elles font
-encore plus: quand elles voient ou entendent que les Guenons sont en
-quelque lieu assemblées elles vont bellement, le ventre contre terre,
-comme font les chats quand ils veulent prendre une Soury: lors elles
-s’estendent faignans estre mortes: La premiere Guenon qui passe en ce
-lieu, s’arreste & appelle les autres qui viennent incontinent &
-descendent le plus bas qu’elles peuvent, se defians tousjours pourtant,
-à fin de contempler & considerer asseurement si leur ennemie est morte,
-grincans les dents & marmotans un ramage de congratulation à sa mort:
-mais elles sont bien estonnées que la trepassée resuscite à leurs voix,
-montant plus viste qu’elles au feste des arbres, où elles changent leur
-vie en mort non simulée, ains en verité.
-
-L’once ne porte jamais qu’un Onceau, & ce une fois seule comme la
-Lyonne, qui est cause qu’il y en a peu dans le Bresil: par-ce que
-l’Onceau dechire la matrice de sa mere, & ne laisse neantmoins de nourir
-ce petit fort curieusement jusques à ce qu’il soit capable de se
-pourvoir: nonobstant cette rupture maternelle, les femelles ne laissent
-de convenir à la saison avec les masles, bien que ce soit en vain. Les
-Onces sont passageres; & vont de pays en pays, passent les bras de mer,
-& qui plus est, quand elles manquent de pasture en terre, elles vont
-pescher specialement des _Crabes_, & autres Limaces de mer.
-
-On voit semblablement des Onces Marines (ainsi que j’ay dict au Discours
-de _Miary_) portans la partie anterieure d’une Once terrestre, & la
-posterieure d’un Poisson: Elles sont furieuses aussi bien que les
-terrestres, & s’eslancent de l’eau contre leurs ennemis: les masles &
-les femelles frayent & jettent leurs petites hors de leur ventre, ainsi
-que font les Baleines, Marsoüins & autres Poissons de la mer.
-
-Les Guenons sont de diverse espece en _Maragnan_ & en ses environs[132],
-les unes sont grandes & fortes, barbuës, & qui ont leur sexe bien
-apparent: Cette espece est dangereuse, & se deffend fort bien contre les
-Sauvages dans les bois. J’ai entendu d’un Truchement, qu’un jour un
-Sauvage ayant donné d’une fleche dans l’espaule d’une de ces grosses
-Monnes, elle retira la fleche de sa main, & la jetta contre le Sauvage,
-& le blessa griefvement. Cette sorte de beste se jette sur les filles &
-sur les femmes, & si elles sont les plus fortes, elles leur font
-violence. Il y en a d’autres barbuës, mais moindres, qui ne laissent
-pourtant de porter les mamelles au sein, & la distinction du sexe en son
-lieu propre. Celles-cy sont traittees ordinairement des François
-avecques les Sauvages, lesquelles les attrappent avec un gros materas
-qu’ils tirent sur elles, & ainsi les font tomber toutes estourdies, puis
-apres ils les encheinent & apprivoisent: Les communes sont presque
-semblables en sexe & d’une maniere qui ne merite pas d’estre escrite.
-Generalement le naturel des Monnes de ces Pays là est fort agreable.
-Premierement, elles s’entresuivent queuë à queuë, la premiere donnant la
-cadence au pas, en sorte que les suivantes mettent les pieds & les mains
-où la premiere a mis les siens. Elles font quelquefois une si grande
-procession, que l’on en a veu telle fois deux ou trois cens sauter les
-unes apres les autres. Je ne veux pas dire davantage, encore que ce
-seroit la verité, pour n’estonner point le Lecteur. Je sçay que je me
-suis trouvé plusieurs fois dans les bois, esquels elles avoient coustume
-d’habiter plus souvent, & vous diray, sans taxer le nombre, que j’en ay
-veu une tres-grande quantité, faisans en la maniere que je viens de
-dire: Chose qui est autant agreable, qu’autre que l’on puisse imaginer:
-Car ces animaux se jetteront à corps perdu d’arbre en arbre, de branche
-en branche, comme pourroit faire un oyseau bien volant, & vont si viste,
-que c’est tout ce que vous pouvez faire de jetter la veuë dessus. Si
-elles vous aperçoivent soubs les arbres, elles font un bruict, en vous
-agaçant, nompareil, & apres estre demeurees quelque temps à vous chanter
-des injures en leur langue, elles gaignent pays comme auparavant. Elles
-ne manquent jamais à une heure presixe[133] sur le soir, ou la nuict, de
-venir boire: Mais sçavez vous avecques quelle industrie? le gros de
-l’armee s’arreste à trois cens pas de la fontaine, & envoye des espies,
-lesquelles viennent visiter la fontaine, & les advenues d’icelle,
-regardent soigneusement deçà delà s’il n’y a rien qui bransle, & si
-quelques ennemis ne sont point aux aguets: si elles apperçoivent
-quelqu’un, elles crient d’une voix affreuse, & gaignent au pied, au lieu
-où est l’armee: Puis quelque temps apres elles retournent, & font comme
-devant: Et au cas que la place soit seure, elles crient & japent pour
-faire venir la trouppe, laquelle estant arrivee garde cette autre ruse,
-c’est qu’elles boivent toutes une à une, & à mesure qu’une a beu, elle
-passe outre & monte aux arbres, & ainsi file à file jusqu’à la derniere,
-elles boivent & s’eschappent d’un autre costé qu’elles n’estoient venuës
-afin d’achever leur procession: Car de la fontaine elles vont au Sabbat
-traicter leurs amours: parmy lesquelles ordinairement il y a de grandes
-complainctes, crieries, morsures & esgratigneures: car les plus fortes
-veulent estre servies les premieres, & choisir les Dames. Je ne dy rien
-que je ne le sçache par experience: Car nous avions ce Réveil-soir tous
-les jours aux environs de nostre fontaine de Sainct François.
-
-Quant elles vont à la pesche elles s’entresuivent de compagnie, les
-Meres portans leurs petits sur leurs espaules: La pesche qu’elles font
-est de _Crabes_ & de Moules: Pour prendre un _Crabe_ elles luy rompent
-premierement les deux maistres pieds, afin de se garantir de leur
-morsure: puis apres elles les froissent avecques leurs dents, si elles
-les trouvent trop durs elles les cassent avec une pierre: autant en
-font-elles des Moules, si leurs dents n’y peuvent rien.
-
-Les Meres sont soigneuses de paistre leurs petits avant que de prendre
-leur pasture, elles tirent le Moule d’entre ses coques, & le _Crabe_ de
-sa coquille bien nettoyé, & les presentent à leurs petits campez sur le
-dos, lesquels les prennent, & les mangent. N’ayez pas peur que ces
-Guenons s’esloignent des arbres: car c’est leur refuge aussi tost qu’ils
-oyent du bruict, ou voyent quelqu’un, & ainsi elles choisissent un lieu
-pour pescher, dont les arbres soient proches, hauts & toufus. S’ils
-voyent passer un Canot de Sauvages assez loing d’elles, elles le salüent
-de quelque risee à leur mode, que si le Canot approche du lieu où elles
-sont, haut le pied, vous ne les tenez pas, l’armee deloge.
-
-
-
-
-Des Aigles et grands Oyseaux & d’autres petits Oyseaux qui sont en ces
-Pays là.
-
-Chap. XLVII.
-
-
-Encore que dans l’Isle l’on ne voye ordinairement des Aigles, si est-ce
-qu’il y en a quantité en la terre ferme, voisine de _Maragnan_. Ces
-Aigles ne sont pas droictement si grandes que celles du vieil Monde,
-mais bien plus furieuses, hardies & fortes, attaquans librement les
-hommes, & font leur nid, non sur les rochers, comme dict Job, _Aquila in
-petris manet_, l’Aigle demeure dans les rochers, ains entre les arbres:
-à ce subject je vous vay raconter ce que j’ay entendu en _Maragnan_, de
-deux Aigles merveilleusement furieuses, lesquelles vindrent nicher dans
-les _Aparituriers d’Ouy-rapiran_, qui est un petit village à lieuë &
-demye du Fort Sainct Loüis sur le bord de la mer: L’on m’a monstré le
-lieu où elles estoient, allans un jour nous recreer par eau, chez un de
-nos amys François demeurant en ce village: Ces Aigles avoient couppé des
-branches plus grosses que la cuisse, & si gentiment accommodé, qu’une
-douzaine d’hommes n’en eussent sceu faire autant. Là elles avoient faict
-leurs œufs & esclos leurs petits, & personne n’osait desormais passer en
-ce lieu. Elles alloient à la chasse des chevreils; les tuoient, & avec
-leurs ongles, & avec leur bec, puis les mettoient en pieces, qu’elles
-apportoient à leurs petits, peschoient pareillement, se jettans sur les
-poissons nommez Marsoüins, _Pirapans_, & gros Museaux, qu’elles tiroient
-de la mer avec leurs griffes, & les traisnant à bord les divisoient en
-morceaux pour les donner à leurs Aiglons. Elles marcherent plus avant:
-car elles déchirerent un homme & une femme _Tapinambose_, ce qui fut
-occasion de leur mort & de celle de leur petits, pour ce qu’on leur
-dressa une embusche si dextrement, que le masle fut tué, & la femelle se
-voyant vesve, se retira en terre ferme, & abandonna ses petits, lesquels
-passerent par les armes des _Tapinambos_, en vengeance du crime commis
-en la personne de ces deux _Tapinambos_, & leur nid fut dissipé.
-
-La femelle est plus grande que le masle, toutes deux tirent sur la
-couleur grise, l’œil vif & cruel, une hupe forte & redressee sur le
-coupeau de la teste, leurs plumes grosses par le tuyau, & grande comme
-celles d’un coq d’Inde: les _Tapinambos_ se servent d’icelles,
-specialement pour empenner leurs fleches. Elles ont cecy de special &
-particulier: que si les Sauvages les mettent avec d’autres plumes,
-telles que sont les plumes d’_Arras_ & de semblables gros oyseaux: ces
-plumes d’Aigles les rongent & les mangent, par ainsi ils les mettent à
-part, & se gardent bien de les accomoder à leurs fleches, avecques une
-autre sorte de plumes pour la mesme occasion.
-
-Quelque grand oyseau que puisse porter la terre ferme, l’Aigle demeure
-le maistre & le Roy, non par égalité de force, ains par subtilité &
-legereté de vol, l’Aigle se guindant en haut, quant il veut combatre les
-grands oyseaux, & descend à plomb sur iceux, il les abbat & terrasse,
-leur fendant la teste à coups de bec. Tous les oyseaux les craignent,
-perdent la voix à leur cry, & se tapissent les voyans voler. Leur
-principale chasse sont les Aigrettes, qui sont quasi comme colombes
-blanches, lesquelles vivent sur le rivage de la mer, & se campent sur le
-bout des branches qui pendent sur la mer, contemplantes la venuë des
-petits poissons pour se jetter dessus & les prendre. Là les Aigles les
-vont trouver, qui vous les troussent & emportent en un moment. Elles
-prennent aussi leur nourriture des Tortuës de mer & de terre, & ne
-pardonnent à aucun Serpent ou couleuvre qu’elles puissent appercevoir.
-
-Rarement les Sauvages peuvent les aborder pour les flecher: Car elles se
-tiennent au sommet des arbres, où elles s’espluchent aux rayons du
-Soleil, tirans avec leur bec les vieilles plumes de leurs aisles & de
-leur queuë, qu’elles sentent ne leur pouvoir plus servir, à cause de
-leur vieillesse. Les Sauvages se transportent là pour chercher ces
-plumes & en user: Elles tirent fort à la forme & couleur des plumes aux
-aisles des Coqs d’Inde, & sont tres-bonnes pour escrire.
-
-Outre ces Aigles, vous avez de grands Oyseaux appellez _Ouira-Ouassou_,
-presques aussi grands que les Autruches d’Affrique[134], voire plus
-hauts en stature, mais non si gros de charnure: les Gruës de deçà ne
-sont que des Moineaux en comparaison: Que si quelques-uns ont veu celuy
-que nos gens apporterent en France, qu’ils sçachent qu’il y en a encore
-une fois d’aussi gros. Les Sauvages les vont prendre quand ils sont
-petits, espians le temps & l’heure que leurs Parents vont à la chasse.
-Ces petits sont blancs en leur jeunesse, & peu à peu se muent & changent
-jusques à ce qu’ils ayent obtenu leur vray plumage & couleur. Ces
-Oyseaux sont gloutons à merveille, ne peuvent quasi se rassasier: il est
-bien vray que quand ils ont bien mangé leur saoul, c’est pour plusieurs
-jours. Si les Guenons & les Monnes pouvoient persuader aux Sauvages
-d’extirper la race de ces Oyseaux, elles le feroient de bon cœur: car
-elles tireroient un grand profit, d’autant qu’elles perdent des millions
-de leurs gens chasque annee à rassasier ces gourmands. Les _Tapinambos_
-qui nourrissent de ces oyseaux, cognoissent que la meilleure viande
-qu’on leur peut donner, sont les Guenons: & pour cela s’en vont aux
-bois, en tuent, les leur apportent, & les ont bien tost dépeschees.
-
-Il y a plusieurs autres sortes de gros Oyseaux, mais non comparables à
-ceux-cy, tels que sont les _Arras_, _Canidez_ & autres, lesquels sont
-pris & mis en captivité par les Indiens d’une gentille façon. Ils s’en
-vont par les bois, & espient les arbres où ces Oyseaux ont coustume de
-passer la nuict, & où volontiers ils reviennent le jour apres la pasture
-se camper: ce qu’ayans recogneu, ils battissent sur le coupeau d’un de
-ces arbres, une petite loge toute ronde, capable de tenir trois ou
-quatre hommes, faicte de branches de Palmes: ils montent là, & attendent
-la venuë de ces Oyseaux, qui ne se defians d’aucune chose, s’approchent
-assez pres, & pensans se reposer asseurement comme devant, sont estonnez
-qu’on leur tire un coup de materas, qui les estourdit sans les tuer, &
-tombent en bas, où ils sont aussi tost attrapez & faicts prisonniers, &
-avec le temps s’aprivoisent de telle sorte, qu’encore qu’on leur donne
-liberté, ils ne veulent plus quitter la maison de leur maistre: ils se
-mettent sur les loges, font un bruit desesperé, rendans un son comme les
-Corbeaux de deçà, apprennent à parler ainsi que les Perroquets,
-fournissent de plumes à leurs hostes, pour se braver & faire leur
-fanfare[135]: Car au lieu que nos habitans le long de la riviere de
-Loire, plument leurs Oyes pour mettre aux licts: ces Indiens tirent les
-plumes de ces Oyseaux, pour en faire leurs mitres & autres paremens de
-plumaceries.
-
-Ils ont des Herons en grande quantité & de plusieurs sortes: les uns
-sont fort grands, & les autres mediocres. Ils font leur nids dans les
-_Apparituriers_ sur le bord de la Mer, vivent du poisson qu’ils
-peschent, & les apportent tous entiers à leurs petits, à qui ils les
-font avaler dés ce petit aage: Je me suis estonné de voir un si gros
-Poisson comme seroit un grand Haran & d’avantage, estre trouvé dans la
-poche d’un petit Heron qui n’avoit que le poil folet. Les Sauvages vont
-denicher ces petits parmy les _Apparituriers_, à la charge pourtant de
-porter des bastons pour se deffendre du pere & de la mere, qui ne
-manquent en tel accident, de secourir ceux qu’ils nourrissoient si
-tendrement & soigneusement, à fin de dilater leur espece.
-
-A ces Herons conviennent fort d’autres Oyseaux nommez Furcades par les
-François & Portugais, à cause de leur queuë qui semble fourchuë lors
-qu’ils volent: font aussi leurs nids dans les _Apparituriers_, mais au
-lieu le plus secret, & peu hanté des hommes qu’il leur est possible de
-trouver. Là ils pondent & esclosent leurs petits, & vont à la Mer tout
-le long du jour, pour emplir un gros sachet qu’ils ont soubs la gorge de
-poisson, à fin d’en repaistre leurs petits: & quand ils n’en ont point,
-ceste bourse s’emplit de vent, qui les soulage & soustient dans le
-milieu de l’air, à passer plusieurs jours & nuicts sans aller gister à
-terre: ains vont fort avant en Mer chercher leur proye, à plus de
-cinquante ou soixante lieuës de terre. Ils ont la veuë merveilleusement
-aiguë, tellement que du lieu où ils sont qui est fort haut, ils
-descouvrent le poisson, sur lequel ils se jettent incontinent & le
-ravissent. Ils ont une proprieté tres-belle, c’est qu’ils suivent les
-Poissons de proye qui vont apres les menus Poissons afin de les manger:
-Ces Oyseaux s’approchent à une lance de l’eau, & ne s’oublient de
-participer au butin, voire defrauder le poursuivant s’ils peuvent.
-
-Outre ces gros Oyseaux, il y a une milliace d’Oysillons, d’entre
-lesquels je trouve ceux-cy remarquables. Premierement les Aloüettes de
-Mer qui sont en si grande quantité qu’elles couvrent les sables de la
-Mer, quand elle est en son reflux: Elles sont fort bonnes à manger, &
-cependant elles ne vivent que de la créme que laisse la Mer sur les
-sables, laquelle elles vont leschant avec leur petit bec: vous en tuez à
-plaisir avec une harquebuze chargee de dragees, si tant est que vous
-soyez dans un _Canot_.
-
-Il y a une autre sorte d’Oyseaux plus admirables que croyables, &
-cependant c’est une verité que nous avons experimentee, lesquels ont le
-bec faict comme ces couteaux qui se replient dans leur manche, qu’on
-appelle communement Jambettes & Rasoirs: ainsi leurs becs sont inutiles
-à les pourvoir d’aucune nourriture, & aussi dit-on, que ces Oyseaux ne
-vivent que de vent, & leurs becs trenchans ne servent d’autre chose qu’à
-leur donner du passetemps, lors qu’ils se promenent és rivages de la
-Mer, rencontrans en leur chemin quelque Poisson courant au bord, ils le
-découpent en deux, ainsi qu’avec un couteau, & se contentent de cela. Le
-jour que nous partismes de _Maragnan_, un jeune homme qui appartient au
-Sieur de Sainct Vincent, qui m’assista en tout mon voyage, nous en tua
-un, dont je fis garder le bec pour apporter en France.
-
-Il y a des Merles comme en France, semblables en plumages & en chant,
-degoisent leurs ramages à plaisir sur la fin des pluyes, quand le beau
-temps revient voir les habitans de la Zone Torride, à l’oposite sur la
-fin du beau temps, & au commencement des pluyes il rend un chant
-pitoyable, quasi comme regrettant le passé, & apprehandant les orages de
-l’Hyver, si Hyver se doit appeller.
-
-Plusieurs petits Oysillons se trouvent d’une beauté indicible: les uns
-pers, les autres violets, les autres azurez, jaunes, & de couleur
-meslee: Les Sauvages font leur perruques de leurs plumages, sont chers,
-parce qu’il est bien difficile de les tuer: car ils ressentent
-naturellement l’envie qu’on leur porte: par ainsi ils demeurent au
-sommet des arbres tres-hauts, & font leurs petits nids suspendus aux
-extremitez des branches, ausquels ils sont attachez avec un filet de
-Pite tres-fort, & à l’autre bout de ce filet qui est pendant sur la
-terre, ils fabriquent un pot de terre, dans lequel ils font leurs
-petits, & y entrent par un trou seulement, proportionné à leur grosseur.
-C’est la nature qui leur apprend cecy, pour conserver eux & leurs
-petits. J’ay apporté de ces Oysillons en France qui ravissoient en
-admiration ceux qui les ont veuz.
-
-Ceste terre de _Maragnan_ possede un genre d’Oysillons, qui n’excedent
-en grosseur le bout du pouce, je dy mesme avec leurs plumes, & ont un
-chant fort melodieux, revenant à celuy de l’Aloüette, laquelle ils
-imitent aussi quand ils veulent chanter: car ils se dressent droict le
-bec en haut, & montent tousjours tant que la voix leur peut durer, &
-leurs aisles les supporter. Ils font volontiers leurs demeures aupres
-des fontaines, où souvent ils viennent se plonger & bagner leurs petites
-aisles, pour plus aisement se guinder en haut. Ils nichent là aupres:
-vous pouvez penser de quelle grosseur peuvent estre leurs œufs, & en
-pondent jusqu’à cinq & sept, leurs petits sont encore bien plus
-admirables en leur petitesse, que leur pere & leur mere, & neantmoins
-sont si fœconds que les enfans en apportent des Courges toutes pleines.
-Il y en a de diverses couleurs, jaunes, violets, tannelez, & de mille
-autres façons.
-
-
-
-
-Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces pays des Indes
-Occidentales.
-
-Chap. XLVIII.
-
-
-Pour perfectionner ce 1. traitté: J’ay trouvé bon, voire necessaire de
-donner responce à toutes les demandes qu’on faict de ces pays. La
-premiere est, si cette terre de l’Equinoxe peut estre habitée par les
-François pour ce que le François estant delicat, & nay en un pays assez
-temperé, eslevé avec beaucoup de soin & bonne nourriture, il y a de
-l’apparence qu’il ne pourra jamais s’accommoder dans une terre agreste,
-sauvage, couverte de bois & parmy des peuples Barbares, souz une Zone
-bruslante & ardente. A cela je respons, qu’à la verité tous commencemens
-sont difficiles: mais peu à peu, la difficulté se rend facile. Il n’y a
-ville ny village en tout le Monde Universel, qui n’aye esté facheuse &
-incommode de premier abord: mais apres quelques annees le tout a reussi,
-& nos Peres nous ont laissé le fruict de leurs labeurs. Quels gens
-furent jamais plus delicats que les Romains? & cependant n’ont-ils pas
-quité Rome & l’Italie, pour planter leurs Colonies dans les forests des
-Allemagnes & des Gaules. Le Portugais n’est-il pas d’Europe comme nous,
-& aussi suject aux maladies, travaux & fatigues, que le François? Ouy!
-Mais il nous devance en ce point qu’il est plus patient que nous & sçait
-bien qu’il faut au prealable labourer que de moissonner: cependant il
-est maintenant bien estably au _Bresil_: il y faict de grands
-traffiques, la terre est bien cultivee & accomodee. On y a de tout pour
-de l’argent, aussi bien que dans Lisbonne. Quoy je vous prie, si la
-patience des hommes a rendu les terres gelees & glacees plus de huict
-mois l’annee bonnes & fertiles: une terre qui est le cœur du Monde ne
-sera-elle point habitable aux François? C’est une folie de penser cela.
-Partant je dy que la Terre est proportionnee au naturel du François
-aussi que la France, si elle estoit cultivee & accommodee de vivres
-necessaires au naturel François, tels que sont le pain & le vin: car
-quant à la chair, poisson, legumes & racines, il y en a une telle
-abondance, qu’il n’est possible de le croire, à la charge pourtant qu’il
-les faut prendre & planter. Car si quelqu’un pensoit que les arbres
-portassent les Oysons tous rostis, que les haliers fussent chargez
-d’espaules de mouton, fraischement tirees de la broche, l’air plein
-d’Alouettes, accommodees entre deux tesmoings & bien cuittes, en sorte
-qu’il n’y eust qu’à ouvrir la bouche & s’en repaistre il seroit bien
-trompé: Et ne luy conseilleray point d’aller en ces quartiers, voilé de
-ceste fantasie: car il s’en repentiroit. Concluons ceste premiere
-responce, que la terre est habitable pour les François, & s’ils perdent
-ceste commodité de l’habiter, qu’ils en seront faschez un jour, mais
-trop tard.
-
-2. Voicy ce qu’on dit, & bien baste[136]: la terre est habitable, on y
-peut habiter avec quelques incommoditez, pourtant durant certaines
-annees. Ouy mais! est-elle salubre pour les François? Nous avons leu,
-que les Indiens y sont sains, & vivent assez longtemps, mais ils sont
-Sauvages & Barbares, naiz sous ce climat, & accoustumez à telle
-temperature: Les François n’ont pas ce privilege, ains ils sont subjects
-à plusieurs fievres, lesquelles en fin se terminent en paralisie, ou
-autres incommoditez. Je respons à cela que nous jugeons des substances
-par leurs accidens, & des païs par les incommoditez & infirmitez:
-Comparons maintenant le moindre bourg, ou village de France à la Colonie
-des François qui sont en ces terres, nous trouverons qu’en l’espace d’un
-an, il y aura dix fois plus de malades en ce village qu’il n’y en a eu
-deux ans entiers parmy nous en _Maragnan_: Si quelques uns se sont
-trouvez mal, ce n’est pas chose nouvelle, par tout la mort est presente;
-aussi sont les maladies. Les Rois & les Princes n’en sont pas exempts,
-voire és pays les plus beaux & les plus sains que l’homme puisse
-imaginer. En deux ans entiers que j’ay esté en ces pays-là, nous n’avons
-eu qu’un mort[137], sçavoir le R. P. Ambroise: j’entens de mort
-naturelle: Car pour ceux qui ont esté mangez des poissons, c’estoit leur
-faute de s’estre mis en mer: Encore le R. P. mourut d’une espece de
-pluresie, s’estant trop échaufé à couper de gros arbres, & ayant laissé
-boire la sueur à son habit, il alla droit celebrer la Messe, à la sortie
-de laquelle il ne manqua point d’estre surpris d’une fievre, de laquelle
-il mourut dans peu de jours. J’en puis parler asseurement, puisque je
-l’assistay jusqu’au bout, pendant que nos deux autres Peres estoient
-allez autre part pour le service de Dieu. Suivant cecy, imaginons-nous
-que _Maragnan_ & Paris plaident l’un contre l’autre: Paris luy dit, Tu
-es une mauvaise contree, tu m’as faict mourir un Pere Capucin que je
-t’avois envoyé: _Maragnan_ respond, pour un j’en ay perdu quatre des
-miens, Avez-vous occasion de me blasmer? & si encore les miens estoient
-assistez comme Princes, & le pauvre Capucin n’avoit que de la farine ou
-bien peu davantage. Partant faisons cet accord que climat y est sain &
-salubre, aiguisant l’apetit extremement: s’il y avoit autant de
-friandises en ces quartiers là comme en France, les Damoiselles feroient
-presse d’y aller.
-
-3. On dit, voilà qui va bien! mais il n’y a ne vin, ne bled qui sont les
-principales nourritures, sans lesquelles les meilleurs banquets & les
-plus delicates viandes sont peu estimees. Je respons qu’il y a du May en
-tres grande abondance dont on peut faire du pain & en faisions faire
-quand nous voulions, & le trouvions fort bon au goust, mais nous aymions
-mieux de la farine du pays, specialement quand elle estoit fresche,
-parce qu’elle ne charge tant l’estomach. Ce pain de _May_ sert de
-nourriture à plusieurs pays de ce vieil monde[139], specialement en
-Turquie, d’où il est appellé bled de Turquie: Au reste on n’est point
-hors d’esperance que la terre ferme du Bresil, qui est forte & grasse ne
-puisse porter du bled, duquel cy apres chacun pourra faire du pain comme
-en France: Et ceux de Fernambourg en eussent faict, qui ne sont pas
-loing de nous, mais en pire pays, quant à la terre ferme de _Maragnan_,
-n’eust esté que le Roy d’Espagne n’a jamais voulu que l’on fist aux
-Indes, tant Orientales qu’Occidentales, bleds ny vignes, à fin de rendre
-ces terres necessiteuses de son secours, & dependantes des biens qui
-croissent en ses Royaumes d’Espagne & Portugal. J’adjouste encore que
-les contrees du Perou qui sont en mesme paralelle que la terre ferme de
-_Maragnan_ sont fertiles en bleds, & vignes. Qui empeschera donc qu’il
-n’y en vienne? Pour le vin, il n’y en a pas à present sorty des vignes
-du Pays: nonobstant la vigne y peut croistre[138], & l’on nous a dit que
-celle qu’ont portee nos Religieux en ce dernier voyage a repris &
-poussé. Qui empeschera que l’on n’y en face en quantité, & que dans deux
-ou trois ans l’on n’y en recueille à foison? La France n’a pas tousjours
-eu du vin, à present elle en regorge. Les Flamens, Anglois, Hibernois &
-Danois n’en ont point de leur cru: ils se contentent de la biere, &
-s’ils veulent boire du vin, ils le peuvent par le moien de la bourse,
-laquelle fait sauter les vins les meilleurs de l’Univers en ces Pays qui
-n’en ont point, & en boivent de meilleur que ceux à qui sont les vignes.
-On en fait autant à _Maragnan_: car les Navires y en portent. Bien est
-vray qu’il y est un peu plus cher qu’en France, mais il en est d’autant
-meilleur selon l’opinion de nos François qui font estat des choses au
-prix qu’elles leur coustent. Ceux qui seront bons mesnagers, qu’ils se
-fassent à la biere du Pays qui ne peut estre que tres-bonne à cause
-qu’elle est faite de May elle ne sera pas chere: car ce bled est en
-abondance en ce Pays là: & puis les eaux y sont bonnes & saines.
-
-4. On dit: Si cela est, ce n’est pas mal: mais y peut-on faire du
-profit? Car depuis qu’on y est allé nous n’avons veu chose aucune qui
-merite de nous encourager à y dependre de l’argent. Je respons à cela:
-que si tous sçavoient l’occasion pourquoy ce manquement arrive, ils
-seroient fort satisfaits, mais ce n’est pas chose que tout le monde
-doive sçavoir. Je diray seulement que ce manquement ne vient point de la
-part du Pays qui est fort propre à produire de bonnes marchandises quand
-il sera bien cultivé, tels que sont les Cotons, les Literies, les
-Casses, les Bois de diverses couleurs, la Pite[140], les Teintures de
-_Rocou_ de Cramoisy, les Poivres longs, l’Azur, le Cuivre, l’Argent,
-l’Or, & les Pierres precieuses, les Plumaceries, les Oyseaux de diverses
-couleurs, les Guenons, Monnes & _Sapaious_ & surtout les Succres, quand
-on aura dressé des moulins & planté des Cannes. Donc si on n’a rien
-apporté, (taisant ce qui se doit dire en public) cela vient de ce qu’on
-a mal procedé à ses affaires, les particuliers regardans seulement à
-leur proffit: ce qui a faict qu’on s’est peu muny des marchandises de
-France necessaires aux Sauvages, pour lesquelles avoir ils cultivent
-leurs terres, faisans amas de Cotons, Teintures, Poivres & autres choses
-semblables outre les autres denrées que les François peuvent avoir
-d’eux-mesmes. Les Sauvages voians la pauvreté des Magazins, & qu’à peine
-avoit-on de la marchandise pour avoir des farines. Ils se sont rendus
-paresseux, n’ont rien voulu faire & ne feront encore, tandis que les
-François n’auront rien à leur donner en recompence: car tel est leur
-naturel, & n’en aurez autre chose: & ne sont blamables en cela, puis
-qu’en toute la Chrestienté vous ne trouverez un seul homme qui vueille
-travailler pour rien. Pourquoy ne vous estonnez point si on n’a rien
-aporté: mais estonnez vous si au premier voyage on aporte quelque chose:
-Car je ne m’y attends pas pour les raisons susdites & autres que je
-tais: & au cas qu’on prouvoye à ce defaut, ainsi qu’il appartient, je
-vous asseure que l’Isle & ses environs fourniront de bonnes estoffes.
-
-Aiant satisfait à toutes ces demandes & objections: J’aurois bien envie
-d’en faire à une infinité de jeunes Gentils-hommes qui n’ont rien que
-l’espée & le poignart quant aux biens de la fortune, mais riches de
-courage, voire trop: car c’est souvent la cause qu’ils s’entrecouppent
-la gorge, & vont de compagnie prendre possession d’un Pays bien fascheux
-dont aucun vaisseau ne revient pour en dire des nouvelles. Je voudroy,
-dis-je, leur demander, Que faites vous en France sinon espouser les
-querelles de vos freres aisnez? Que ne tentez vous fortune, & au moins
-que n’enrichissez-vous vostre esprit de la veuë des choses nouvelles?
-Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur s’accoiseroit[141], &
-vostre jugement s’affermiroit: vous feriez service à Dieu & à vostre Roy
-en visitant cette nouvelle France. Là vous iriez descouvrir terres
-nouvelles, vous pourriez trouver quelque chose de prix, soit pierres
-precieuses, soit autre chose: & quand il n’y auroit que ce seul point
-qu’à vostre retour parmy les compagnies vous ne demeureriez muetz,
-tousjours celuy qui a voyagé a son pain acquis. Les cendres & les foyers
-sont pour les enfans de mesnage, qui sont créez de Dieu pour cultiver la
-terre: La Noblesse est en ce monde pour un autre dessein: & ce dessein
-qu’est-il? C’est d’employer vos labeurs & vos espées à dilater le
-Royaume de Dieu, favoriser les Apostres de Jesus-Christ à parvenir au
-but, pour lequel ils sont envoyez: C’est pour accroistre le Sceptre & la
-Couronne de vostre Prince naturel: & mourir en ces deux entreprises est
-mourir au lit d’honneur. Vous m’allez respondre, Nous ne demandons que
-cela: mais sous qui, & par quel moien? Ma plume, Messieurs, ne passe pas
-plus outre. J’ay fait ce que je doy, j’ignore le reste: J’espere
-pourtant que Dieu touchera ceux qui peuvent tout pour la perfection
-d’une si haute entreprise.
-
-
-
-
-Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux Indes.
-
-Chap. XLIX.
-
-
-Sage est celuy, dit le Proverbe, qui par l’exemple & experience d’autruy
-pourvoit à ses affaires. Si nos François eussent bien sceu avant que
-d’aller aux Indes, ce qu’ils ont connu depuis, ils eussent mieux pourveu
-à leurs affaires, & n’eussent pas enduré tant d’incommoditez comme ils
-ont enduré. Que celuy donc qui a resolu d’aller en ces quartiers, pense
-en soy-mesme, combien de temps, il pretend d’y estre, & qu’il y adjouste
-une fois autant: car la commodité ne se trouve pas tousjours de revenir,
-quand on le voudroit bien.
-
-Qu’il face sa provision pour tout ce temps de deux sortes, l’une pour sa
-personne, l’autre pour les Sauvages à fin d’avoir d’iceux vivres &
-marchandises. Les provisions pour sa personne doivent estre d’eau de vie
-la plus forte & du vin de Canarie du meilleur, & ce dans de bons flacons
-d’estain, bien bouchez & poissez, serrez sous la clef dans son coffre, &
-qu’il les garde aussi soigneusement que son cœur, pour le temps de sa
-necessité & maladie, qui pourroit luy survenir, & se garde bien d’entrer
-en debauche avec personne, pour ce que son petit fait s’en iroit bien
-tost: d’autant que c’est la coustume de la mer, depuis qu’on soupçonne
-avoir du vin ou de l’eau de vie en son coffre, on ne cesse de le prier
-de boire une fois avec la compagnie, & quand il est en train il doit
-faire de deux choses l’une, ou monstrer sa liberalité, car il ne manque
-pas d’y estre incité, ou se resoudre, d’estre reputé un vieillaque, &
-avaller les injures qu’on luy fera: Partant le plus seur pour luy est de
-ne point entrer en l’ecot. Il doit pour le passage de la mer, faire
-quelques provisions d’autre vin de quelque langue bressillée & de choses
-semblables, à fin d’y avoir recours à son besoin: d’autant que
-l’ordinaire du Navire est assez leger & mal apresté.
-
-Il se doit fournir d’un bon nombre de chemises, mouchoirs & habits de
-futaine, ou de simple toile, & non d’estoffes pesantes, fortes & de
-prix, si ce n’estoit quelques habits pour les festes: Car il ne faut en
-ces Pays là, que estoffes les plus legeres. Qu’il porte avec soy
-quantité de savon, pour blanchir & nettoyer son mesnage: Qu’il n’oublie
-de porter quantité de soulliers, car il ne s’en trouve point là, sinon
-ceux que l’on y a portez & y sont chers, tellement que pour une paire,
-vous en auriez en France une douzaine. Il faut aussi porter des
-serviettes, napes & linceuls & un beau matelas, & si vous desirez vivre
-à la Françoise c’est à dire nettement, ayez de la vesselle d’estain pour
-vostre necessité en maladie. Vous feriez bien d’avoir du sucre & de
-bonnes espiceries, voire quelque morceau de Reubarbe, bien fine, le tout
-bien enfermé dans une boiste, de peur que les fourmis de ce Pays là, ne
-vous devalisent vostre sucre: car c’est chose presque incroyable du
-sentiment qu’ont ces bestioles envers le sucre, & n’y a lieu où elles
-n’aillent & ne le percent s’il est de bois: C’est pourquoy ces boistes
-devroient estre de fer blanc.
-
-Les marchandises necessaires pour les Sauvages desquelles vous aurez
-d’eux, soit vivres, soit marchandises de leur Pays, soit esclaves pour
-vous servir & cultiver vos jardins, sont celles-cy: Ayez force couteaux
-à manche de bois, desquel usent les bouchers: car ce sont ceux qu’ayment
-plus les Sauvages. Prenez des ciseaux de malle en quantité, force
-peignes, miroirs, grains de verre de couleur pers, qu’ils appellent
-rassade, serpes, haches, hansas[142], des chapeaux de petit pris,
-casaques, chemisoles, hauts de chausses de friperie, vieilles espées &
-harquebuses de peu de coust. Ils font grand estat de tout cecy, dont
-vous aurez moyen d’avoir des esclaves, & de bonnes marchandises d’iceux.
-N’oubliez aussi du drap pers & rouge, & du plus bas prix que vous
-pourrez trouver: car ils ne font pas grande difference des estoffes, des
-pens d’oreilles, siflets, sonnettes, bagues de cuivre doré, des hains à
-pescher, des grugeoires de laiton plates, longues d’un pied & larges de
-demy, ce sont denrées lesquelles ils ayment. Si vous estes bien fourny
-de ces choses, ne doutez point que ne soiez tres-bien-venu parmy eux, ne
-faciez grande chere, & gaigniez beaucoup au trafic de ce qui croist en
-leurs Pays, que vous aurez pour peu, si vous sçavez bien vous conduire.
-
-Ce Magazin fait, n’oubliez pas le principal, qui est, avant que monter
-sur mer, laver & repaistre vostre ame des SS. Sacremens de la confession
-& Communion, ayant disposé de vos affaires de par deçà, comme celuy qui
-ne sçait si la mer luy permettra de retourner en terre: & estant
-embarqué dans le vaisseau accomoder son lit, le plus pres du gros mats
-qu’il pourra, si on desire n’estre bercé plus qu’on ne voudroit: car ce
-lieu est le plus quiete de tout le vaisseau. Il faut tousjours avoir la
-crainte de Dieu devant les yeux: mais non plus des accidens de la mer:
-d’autant qu’il vaut bien mieux faire bonne mine qu’une mauvaise, puis
-que la crainte n’y sert de rien. Ne vous espouvantez jamais sinon lors
-que vous verrez les Pilotes crier misericorde; Car alors il faut penser
-à son ame, que les affaires vont mal. Pour voir le vaisseau de costé,
-les coffres renverser, la mer entrer sur le tillac, les voiles tremper
-dans l’eau, les matelots jurer & renasquer[143], c’est peu de cas,
-faites bonne mine, pensant neantmoins tousjours à vostre conscience. Ne
-prenez querelle avec aucun matelot, car vous n’y gaigneriez rien.
-
-Quand vous serez arrivé au Port, ne vous hastez point de mettre pied à
-terre, ains prenez garde à vos hardes, & à vostre coffre: Car il arrive
-souvent qu’aux debarquemens on visite les coffres, & on serre les
-marchandises ou hardes, sur lesquelles on peut mettre la main: faites
-porter vostre esquipage quant & vous, chez vostre Compere, lequel vous
-eslirez en cette sorte, si tant est que vouliez estre à vostre aise. 1.
-Qu’il aye des Esclaves, un Canot, & des Chiens, d’autant que vous ne
-manquerez avec luy de pesche & de venaison: Ce que vous n’auriez au
-contraire sinon rarement, & faudroit encore qu’allassiez achepter des
-autres Sauvages, vostre nourriture, & par ainsi il vous cousteroit deux
-fois autant à vivre. 2. Enquestez-vous, s’ils sont de bonne humeur,
-specialement la femme: car une mauvaise hostesse donne bien du mal à son
-hoste. Que si vous rencontrez bien d’entrée il faut faire quelques
-presens, puis les tenant en halaine sans estre trop liberal, vous leur
-devez donner tous les mois quelque chose, de peur qu’ils ne vous
-tiennent pour avare, & comme tel: ne vous difament parmi leurs
-semblables: pour ce que vous auriez de la difficulté à trouver quelque
-chose, & mangeroient le tout à vostre deceu. Ne vous laissez emporter
-aux mignardises des filles de vostre hoste, ou autres, elles ne
-manqueront pas de vous caresser, si elles sçavent que vous avez des
-marchandises: En toutes choses il ne faut que tenir bon, si vous vous
-remettez devant les yeux le hasard & danger des ordes maladies qui
-arrivent à ceux qui s’oublient en cecy? Vous pouvez vous en garantir
-aysement, specialement si vous considerez le grand peché que vous
-commetez.
-
-
-
-
-De la Reception que font les Sauvages aux François nouveaux venus &
-comme il se faut comporter avec eux.
-
-Chap. L.
-
-
-S’il y a Nation au monde portée à faire bon accueil à leurs amis
-arrivans de nouveau, & à les recevoir en leurs maisons pour les traitter
-autant bien qu’il leur est possible, les _Topinambos_ envers les
-François doivent tenir le premier rang: Car si tost que les François ont
-mis pied à terre de leur vaisseau, vous voyez venir les Sauvages de
-toutes parts dans leurs Canots, emplumez & accommodez à la grandeur leur
-faire feste. Bien plus comme ils aperçoivent de loing les vaisseaux sur
-la mer approcher de leur terre, le bruit court incontinent par tous les
-Cantons de leur Pays _Aourt vgar ouassou Karaybe_, ou bien _Aourt Nauire
-souay_, voilà des grands Navires de France qui viennent. Incontinent
-vous les voyés prendre leurs beaux habits, s’ils en ont, & commencent à
-haranguer l’un à l’autre, en cette sorte: Voilà les Navires de France
-qui viennent, je feray un bon Compere: il me donnera des haches, des
-serpes, des couteaux, des espées & des vestemens: Je luy donneray ma
-fille: j’iray à la chasse & à la pesche pour luy, je feray force cotons,
-je chercheray des Aigrettes & de l’Ambre pour luy donner, je seray
-riche: car je choisiray un bon Compere, qui aura bien des marchandises.
-Et en disant cecy ils se battent les fesses & la poitrine en signe de
-joye. Lors les femmes & les filles font de la farine fresche, & les
-hommes vont à la chasse & à la pesche: Puis tout le mesnage vient chargé
-de diverses viandes, racines, poissons, venaison, farine, c’est au lieu
-où abordent les vaisseaux. Les plus hastez vont avec leurs Canots
-trouver le vaisseau ancré à la rade, & vont recognoistre s’il n’y a
-point de leurs vieux _Chetouassaps_, & considerer celuy des François qui
-a la meilleure mine, à fin de luy offrir son comperage, sa loge & sa
-fille: Si tost que les François ont mis pied à terre, ils s’amassent
-tous autour d’eux: leurs monstrent bons visages tant les hommes que les
-femmes: leur presentent des vivres, les invitent à estre leurs comperes:
-s’offrent à porter leurs hardes; & enfin font ce qu’ils peuvent pour les
-contenter & avoir leur bonne grace: Ils ne vont pas pourtant par envie
-l’un sur l’autre pour avoir un François logé chez eux, celuy qui a le
-premier parlé l’emporte sans contradiction, & ne se diffament point. Ils
-font bien d’avantage, quand un François change de Compere, ils n’en font
-point d’estat, le mesprisent & tiennent pour un homme facheux,
-argumentans ainsi? S’il n’a sceu demeurer avec un tel, comment demeurera
-il avec moy? Il est bien vray que si le Sauvage estoit de mauvaise
-humeur, chiche & paresseux, quand le François le quiteroit, il n’en
-seroit mal voulu: Au contraire ils diroient, Il a bien faict de le
-laisser: c’est un homme chiche, paresseux & difficile.
-
-Le François ayant choisi un compere, il le suit & s’en va en son
-village[144]: à lors l’hoste avec une certaine gravité, tout ainsi que
-si jamais il ne l’avoit veu, il luy tend la main, & luy dit, _Ereiup
-Chetouassap?_ Es-tu venu mon Compere?[145] chose plaisante &
-considerable. Car vous diriez à les voir, qu’ils sortent à la façon des
-Empereurs d’un cabinet bien fermé, où ils estoient empeschez en de
-grandes affaires: Que s’ils veulent faire un grand acueil à ce François,
-& luy monstrer qu’ils l’ayment parfaictement, auparavant que ce Pere de
-Famille luy dise _Ereioupe_, les femmes & les filles le pleurent: puis
-ce bon jour luy est donné. Le François luy respond, _Pà_, ouy? responce
-qui signifie tout cecy, ouy de bon cœur: Je t’ay choisi pour demeurer
-avec toy & pour estre mon compere & du nombre de ta famille: Je t’ay
-preferé à un autre: car je t’aime & m’as semblé estre bon homme. Le
-Sauvage luy dit, _Auge-y-po_, voylà qui est bien, j’en suis infiniment
-aise, tu m’honore beaucoup, tu sois le bien venu, tu ne sçaurois où
-aller pour estre mieux receu. Par cecy vous recognoissez la candeur &
-simplicité de la Nature laquelle a peu de discours, ains vient aux
-effects. A l’opposite la corruption a inventé tant de discours, tant de
-paroles succrees, reverence sur reverence, souvent la main au chappeau &
-au partir de là, le cœur n’y touche. Quelle jugeront nous de ces deux
-receptions & bien-venuë estre la meilleure & plus correspondente à la
-Loy de Dieu, & à la simplicité Chrestienne.
-
-Apres ces paroles il vous dit, _Marapé derere?_ comment t’apelles tu
-quel est ton nom? comme veux tu que nous t’appellions? Quel nom veux-tu
-qu’on t’impose? Où faut-il noter, que si vous ne vous estes donné &
-choisi un nom, lequel vous leur dites à lors, & desormais estes appellé
-par tout le pays de ce nom, les Sauvages du village où vous demeurez,
-vous en choisiront un pris des choses naturelles, qui sont en leurs
-pays, & ce le plus convenablement qu’il leur sera possible, selon la
-phisionomie qu’ils verront en vostre visage, ou selon les humeurs &
-façons de faire qu’ils recognoistront en vous. Pour l’exemple: entre nos
-François, les uns furent appelez _Levre de Mulet_: parce que celuy à qui
-le nom fut imposé, avoit la levre d’en bas avancee, ainsi qu’ont les
-poissons nommez _Mulets_: un autre fut appellé _Grand Gosier_, pource
-qu’on ne le pouvoit rassasier: un autre fut nommé _Gros Grapau_[146], à
-cause qu’ils le voyoient tout bouffy: un autre _Chien Galeux_, d’autant
-qu’il avoit mauvaise couleur: un autre, _Petit Perroquet_, parce qu’il
-ne faisoit que parler: un autre _La Grande Picque_, d’autant qu’il
-estoit haut & menu, & ainsi des autres generalement: & font cecy
-ordinairement en leurs _Carbets_, en semblables discours. Et bien quel
-nom donnerons-nous à un tel ton compere? Je ne sçay, dit-il, il faut
-voir: lors chacun dit son opinion & le nom qui rencontre le mieux & est
-receu de l’assemblee, est imposé avec son consentement si c’est quelque
-homme d’honneur: car le vulgaire ne laisse pas d’estre appellé, vueille
-ou non, du nom que l’Assemblé luy a donné.
-
-Ils ont aussi une autre façon de donner des noms, & c’est lors qu’ils
-vous ayment bien, & font grand estat de vous, en vous imposant leur
-propre nom.
-
-Ayant sceu vostre nom, il pense à la cuisine, vous disant,
-_Demoursousain Chetouasap_, ou bien _Deambouassuk Chetouasap?_ As-tu
-faim mon compere? veux-tu manger quelque chose? L’hostesse vous escoute
-& vous regarde preste à vous faire service, de sorte que c’est à vous de
-dire Ouy, ou nenny: car ils prendront vostre responce pour argent
-contant: d’autant qu’en ces pays là, il ne faut estre honteux ny faire
-la petite bouche. Si vous avez faim, vous leur dites _Pa,
-Chemoursousain, Pa, Cheambouassuk_, ouy, j’ay faim, je veux manger: Ils
-adjoustent, _Maé pereipotar_: Que veux-tu manger? que desires-tu que je
-t’apporte? Ils sont fort liberaux en ces commencemens, diligens à la
-chasse & à la pesche, à fin de vous contenter & gaigner vostre affection
-pour obtenir des marchandises, mais prenez garde de ne donner pas tant
-au commencement, que vous ne les reteniez tousjours en haleine, leur
-presentant de mois en mois quelque chosette. A leur demande vous
-respondez ce que vous desirez, chair, poisson, oyseaux, racines, ou
-autre choses: à lors la femme & l’homme aussi, apportent devant vous la
-venaison, le _Migan_ qu’ils ont, & en mangez à vostre aise, & en donnez
-à qui vous voulez. Si tost que vous avez mangé, il faict tendre son lict
-pres du vostre & commence à deviser avec vous, vous presentant un coffin
-de _Petun_, qu’il allume luy mesme, & sucçant trois fois de cette fumee
-qu’il faict sortir par ses narines, il vous le donne pour en prendre,
-comme chose tres-bonne, & dont il faict plus d’estat, & telle est leur
-coustume generallement, comme en France on a accoustumé de vous
-presenter à boire. Il allume aussi son coffin, & apres en avoir pris
-cinq ou six bonnes gorgees, il s’enqueste de vostre voyage, disant,
-_Ereia Kasse pipo_: As-tu quitté ton pays pour venir icy nous voir, nous
-visiter, nous apporter des marchandises? vous luy dites, _Pa_: ouy je
-l’ay quitté: j’ay mesprisé mes amis & mon pays pour te venir voir. A
-lors levant la teste par forme d’admiration, il dit, _Yandé repiac
-aout_, on a eu compassion de nous, on nous a regardé en pitié: les
-François ont eu souvenance de nous, ils ne nous ont point oubliez. Ils
-quittent leurs pays pour nous venir voir: _Y Katou Karaibe_, que les
-François sont bons & nos grands amis! Puis il demande au François
-_Mobouype derouuichaue Yrom?_ Combien avez vous avec vous de Superieurs,
-de Guerriers, de Capitaines, de Principaux? Il luy respond _Seta_,
-beaucoup. Le Sauvage replique _De Mourouuichaue?_ n’est tu pas du
-nombre? n’est-tu pas des Principaux? vous pouvez penser qu’il n’y a si
-chetif qui ne die du bien de soy-mesme: par ainsi le François respond
-_Ché Mourouuichaue_. Ouy, je suis du nombre des Principaux. Le Sauvage
-dit, _Teh Augeypo_, J’en suis bien aise voilà qui va bien. C’est assez:
-parlons maintenant d’autre chose. _Ererou patoua? Ererou de caramemo
-seta?_ As-tu apporté des coffres quant & toy, & force cabinets pleins de
-marchandises? car ce sont les meilleures nouvelles qu’on leur peut
-apporter, c’est où ils ont l’esprit tendu & le cœur adonné, tout ce
-qu’ils disent devant ces paroles, n’est qu’un preambule pour tomber en
-ce subject: & apres que le François luy a respondu, qu’ouy: Le Sauvage
-poursuit ses demandes: en ceste sorte _Mae porerout decaramemo poupé?_
-Qu’avez-vous apporté dans vos coffrets & escrins? Quelle marchandise y a
-il ce qu’ils disent d’une façon fort douce & flatteuse: d’autant qu’ils
-sont infiniment curieux de sçavoir & de voir les marchandises que les
-François ont apporté. Et le François doit estre adverty de ne leur dire
-& monstrer ce qu’ils ont, ains les tenir suspens en ce desir, s’il veut
-tirer d’eux de bons services & du profit; mais leur respondre en ceste
-sorte _Y Katou-paué_: J’ay tant apporté de choses que je ne les puis
-nommer, & sont toutes belles & magnifiques. Ceste parole est comme l’eau
-jettee sur la fournaise ardente du forgeron, qui redouble la chaleur, &
-aiguise l’activité de la flamme: semblablement ceste response eschauffe
-le desir qu’ils ont de sçavoir qui les esmeut de faire mille gestes
-d’adulation, avec propos correspondans à tels gestes, vous disans,
-_Eimonbeou opap-katou_: Et je te prie ne me cele rien, dy les moy,
-_Yassoiauok de Karamemo assepiak demaë_: Ouvre moy tes coffres, tes
-cabinets, à fin que je voye tes marchandises & tes richesses. Il faut
-que le François responde, _Aimosanen ressepiak_ ou _Kayren deuè_. Je
-suis empesché pour le present, laisse moy en repos, tu les verras une
-autre fois quand je viendray à toy, _Begoyé sepiak_. Ne doute point, tu
-les verras un jour à ton loisir. Le Sauvage entendant cecy, & voyant
-bien qu’il perd son temps, il dit à soy-mesme, haussant les espaules
-quasi comme se plaignant: _Augé katout tegné_, bien donc, faut que je me
-contente. Je voy bien que mes prieres ne seront exaucees: mais au moins,
-dit-il au François, _Dereroupé xeapare amon?_ N’as-tu pas apporté force
-hansars? qui sont serpes, lesquelles ont le manche de fer. _Dereroupé
-ourà sossea-mon?_ As-tu aussi apporté des serpes qui ayent le manche de
-bois? _Ereroupé Ytaxé amo?_ As-tu apporté des couteaux d’acier?
-_Ereroupé Ytaapen?_ As-tu apporté des espées d’acier? _Ereroupé tataü?_
-As-tu apporté des arquebuzes? _Ereroupé Tatapouy seta?_ As-tu apporté
-force poudre à canon? Le François respond à tout cela. _Arou seta
-Ygatoupé giapareté_. Ouy j’en ay apporté une grande multitude, sont
-beaux & fort bons. Le Sauvage dit _Auge-y-po_. Voilà qui est bien.
-_Ereipotar touroumi? Ereipotar Kerè?_ As-tu faim de dormir? veux-tu te
-coucher? Le François, _Pa che potar_. Ouy je veux dormir, laisse moy.
-Alors le Sauvage luy donne le bon soir & bonne nuict disant, _Nein
-tyande Karouk tyande petom_, bon soir, bonne nuict, reposez à vostre
-aise: Laissons les en ce repos, & commençons le second traitté de ceste
-Histoire.
-
-
-
-
- SUITTE DE
- L’HISTOIRE
- DES CHOSES PLUS
- MEMORABLES ADVENUËS
- EN MARAGNAN, ÈS
- ANNEES 1613. &
- 1614.
-
- SECOND TRAITE.
-
- DES FRUICTS DE L’EVANGILE
- QUI TOST PARURENT PAR LE BAPTESME
- DE PLUSIEURS ENFANS.
-
- A PARIS
- DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY. RUË SAINCT JACQUES A LA
- BIBLE D’OR, & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS, EN LA
- GALERIE DES PRISONNIERS.
-
- MDCXV.
- AVEC PRIVILEGE DU ROY.
-
-
-
-
-Suitte de l’Histoire des choses plus memorables advenuës en Maragnan, és
-annees 1613 & 1614.
-
-SECOND TRAITÉ.
-
-
-
-
-Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par le Baptesme de
-plusieurs enfans.
-
-Chap. I.
-
-
-Le Cantique second (representant alegoriquement la naissance de
-l’Eglise, dans une nouvelle terre, non encore illuminee de la
-cognoissance du vray Dieu) dit: _Vox turturis audita est in terra
-nostra: ficus protulit grossos suos: vineæ florentes dederunt odorem
-suum: La voix de la tourterelle a esté ouye en nostre terre: Le figuier
-a produict ses figues vertes: Les vignes fleurissantes ont donné leur
-odeur._ Sur lesquelles paroles, Rabbi Jonathas, en sa Paraphrase
-Chaldaïque, dit: que la voix de la Tourterelle, nous signifie la voix du
-sainct Esprit, annonçant la Redemption promise à Abraham, pere de tous
-les Croyans: voicy comment il parle, _vox spiritus sancti & redemptionis
-quam dixi Abrahæ Patri vestro: La voix du sainct Esprit, & de la
-redemption, que j’ay promise à Abraham vostre pere_: Il adjouste que par
-le figuier, il faut entendre l’Eglise: & par les figues nouëes &
-escloses nouvellement, nous est representee la confession de la foy, que
-les Croyans doivent faire devant Dieu: & par les vignes en fleur donnans
-bonne odeur, sont designez les petits enfans, loüans le Dominateur des
-Siecles: _Cœtus Israel, qui comparatus est precocibus ficubus aperuit os
-suum, & etiam pueri & infantes laudaverunt Dominatorem sæculi_: Cela
-s’est veu en nostre temps accomply dedans _Maragnan_ & ses environs: où
-apres que la voix du Sainct Esprit, par la predication de l’Evangile,
-eut resonné dans ces terres, & frappé le cœur d’une grande multitude,
-specialement de ceux qui ont requis le Baptesme, le beau figuier de
-l’Eglise, a poussé & bourjonné de nouvelles & verdoyantes figues, les
-ames sortans de l’infidelité à la croyance d’un vray Dieu, lors les
-vignes fleuries ont donné leur odeur, quand les petits enfans ont receu
-les eaux Baptismales sur leurs testes, louans le Dominateur des Siecles,
-par la participation du sang de Jesus-Christ & de la foy de l’Eglise.
-
-Chose admirable, & qui merite d’estre bien pesee & consideree, que si
-tost que la voix du Sainct Esprit eut tonné & esclairé parmy ces forests
-desertes, dans ces haliers espois & picquans, les pauvres Biches (ces
-Sauvages) venees par le cruel Chasseur Sathan, elles ont commencé à la
-force & impetuosité de ceste voix, produire leurs petits fans, comme
-avoit jadis prophetisé le Prophete Royal David au Psal. vingt-huict.
-_Vox Domini præparantis Cervos, & revelabit condensa & in templo ejus
-omnes dicent gloriam._ La voix du Seigneur preparant les Cerfs, revelera
-l’interieur des boccages & haliers & en son Temple tous chanteront ses
-loüanges. L’Explication que donnent les Doctes à ces paroles, prise des
-diverses leçons est, que la voix du Seigneur sert aux Biches à rendre
-leurs petits, ainsi que la main de la Sage-femme ou du Chirurgien bien
-expert, sert à tirer l’enfant sauf & en vie, du ventre de sa mere. Or
-est-il que ceste voix n’est autre, si nous croyons les naturalistes, que
-le son du tonnerre, & la lumiere de l’esclair, laquelle par un secret de
-la Nature bien caché, donne le moyen à la Biche de se delivrer: Ainsi en
-a faict de mesme la Predication de l’Evangile, animee & vivifiee par le
-sainct Esprit, excitant interieurement le cœur de ces Barbares
-enveloppez, il y avoit si longtemps, dans les haliers & bocages de
-l’ignorance, infidelité & perverses coustumes.
-
-Dans les _Carbets_ on ne parle plus d’autre chose, que de cette nouvelle
-cognoissance de Dieu, chacun rapportant, à son tour, ce qu’il avoit peu
-entendre, quand ils nous venoient visiter, & reunissans tous ces
-discours ensemble, finissoient leurs _Carbets_ en tres-grand desir de
-voir baptiser leurs enfans, & eux aussi, tenans ensemble telles ou
-semblables paroles, ainsi que j’ay peu remarquer & recueillir à diverses
-fois.
-
-Quelles choses, disoient-ils, sont celles-cy, que les Peres nous font
-entendre par leur Truchement? Jamais nous n’en avions entendu de
-semblables: Nos Peres nous ont laissé de main en main, par tradition,
-qu’il estoit venu jadis un grand _Marata_ du _Toupan_[147], c’est-à-dire
-Apostre de Dieu, dans les Provinces où ils demeuroient, & leur
-enseignoit plusieurs choses de Dieu: voire ce fut luy qui leur monstra
-le _Manioch_, c’est à dire, les racines pour faire du pain: car
-auparavant nos Peres ne mangeoient que des racines trouvees dans les
-bois: Ce _Marata_ voyant nos Ancestres, ne faire conte de sa parole, il
-se resolut de les quitter: mais auparavant il voulut leur laisser un
-tesmoignage de sa venuë, en incisant dans une Roche, une Table & des
-Images avec de l’Escriture, & la forme de ses pieds, & de ceux qui le
-suyvoient, gravez en bas dans le mesme rocher, comme aussi des pates des
-animaux qu’ils menoient apres eux, semblablement les trous de leurs
-bastons, sur lesquels ils s’appuyoient en cheminant: Ce qu’ayant faict,
-il s’en alla passer la mer, pour gaigner un autre pays; Et bien que nos
-Peres l’ayent depuis fort recherché, ayans recogneu leur faute, & la
-grande saincteté du personnage, ils n’en ont sceu avoir nouvelles: Et
-depuis ce temps là, jusqu’à present, aucun _Marata_ du _Toupan_, ne nous
-est venu visiter.
-
-Il y a long-temps que nous hantons les François, & pas un d’iceux, ne
-nous a amené des _Pays_, ny ne nous a raconté ce que les Peres nous font
-dire par leurs Truchemens; voire ils font vivre d’une autre façon les
-_Caraïbes_, qu’ils n’avoient coustume de faire anciennement avec nous.
-Ils deffendent que les François ne prennent plus nos filles, lesquels
-n’en faisoient point de difficulté auparavant, ains nous les demandoient
-pour des marchandises. Ils disent de grandes choses de Dieu & parlent à
-luy dans les Eglises: & lors qu’ils veulent parler, ils font fermer les
-portes & nous font sortir dehors, pour ce que le _Toupan_ descend devant
-eux: & lors tous les _Caraïbes_ mettent à genoux: Ils font boire &
-manger le _Toupan_ dans de beaux vases d’or & la table où ils mangent,
-est bien accommodee & ornee de belles estoffes, & de beaux linges: Et
-quant à eux, ils sont vestus de riches accoustremens: Quand ils veulent
-parler aux _Caraïbes_ ils s’asséent au milieu d’eux, & n’y a qu’un Pere
-assis qui parle. Tous les François escoutent, & est longtemps à parler,
-& se fache en parlant, & on ne sçait à qui il parle: car tous se
-tiennent fermes: Apres qu’il a parlé, ils se mettent à chanter les uns
-apres les autres de costé en costé, & lisent dans un _Cotiare_ ce qu’ils
-chantent, c’est à dire dans un livre, & parlent, disent-ils, à Dieu en
-ce temps là. Ils tiennent tous nos Peres perdus avec _Giropari_,
-bruslans dans des feux qui sont sousterrains, & se mocquent de nous
-quand nous pleurons & lamentons sur les funerailles de nos parens. Ils
-font jetter dans les bois, le boire, le manger, le feu, que nous avons
-accoustumé de donner à nos parens deffuncts, pour faire leur voyage, au
-lieu, où se retirent nos grands Peres, entre les montagnes des Andes.
-Ils nous font dire & prescher, que nous sommes trompez, de croire à nos
-Barbiers & Sorciers, specialement à leur soufflement pour la guerison
-des malades. Ils parlent hardiment contre _Giropari_, & ne le craignent
-aucunement. Ils promettent à ceux qui croiront au _Toupan_, & seront
-lavez de leurs mains, de monter là haut au Ciel, par dessus les
-Estoilles, le Soleil & la Lune: où ils tiennent que le _Toupan_ est
-assis, & autour de luy, ces _Maratas_, & tous ceux qui ont creu à leurs
-paroles, & ont esté lavez d’iceux. Ils ne veulent point de filles ny de
-femmes, & disent que le fils du _Toupan_ n’en avoit point, ains qu’il
-descendit dans le ventre d’une jeune fille appellee Marie, avec laquelle
-jamais son mary n’eut accointance. Ils ont des jours auxquels ils ne
-mangent point de chair, encore qu’on leur en apportast. Ils ne passent
-point de jours au nombre des dix doigts de la main, qu’ils ne fassent
-une ou deux fois vestir aux François leurs beaux habits, & venir à la
-maison du _Toupan_, pour parler avec luy, & escouter la parole de Dieu.
-
-Ils sont vestus tout d’une autre sorte que les François, & marchent
-devant eux: & chacun les saluë. Ils sont tousjours avec les Grands, qui
-leur accordent ce qu’ils veulent, & dit-on qu’ils ont quitté leurs
-richesses & marchandises, afin d’estre libres, pour converser avec le
-_Toupan_, & manifester la volonté d’iceluy aux François. Quand nous les
-allons voir, ils nous font caresse, specialement à nos enfans, & disent
-que ce n’est plus à nous nos enfans, mais à eux, & que le _Toupan_, les
-leur a donnez. Que nous ne craignions point, par ce que jamais ils ne
-nous abandonneront, ny nos enfans. Qu’ils sont en grand nombre en
-France: & que tous les ans, il en viendra par deçà de nouveaux, lesquels
-apres avoir enseigné & appris nos enfans, ils les feront parler à Dieu
-familierement comme ils luy parlent. Qu’ils leur apprendront à
-_Kotiarer_, c’est à dire, escrire, & faire parler le _Papere_, c’est à
-dire, le papier, envoyé de bien loing aux absens. Leur Roy est puissant,
-qui les ayme, & nous assistera, tant qu’ils seront avec nous. Ah! que ne
-sommes nous plus jeunes, pour voir les choses grandes que feront les
-_Païs_ en nostre terre! Car ils bastiront de pierre de grandes Eglises,
-comme sont celles de France. Ils apporteront de belles étofes, pour
-orner le lieu, où le _Toupan_ descend. Ils feront venir des
-_Miengarres_, c’est à dire, des Chantres Musiciens[148], pour chanter
-les grandeurs du _Toupan_. Ils retireront tous nos enfans en un mesme
-lieu, & quelques uns des _Païs_ auront soing d’eux. Feront venir les
-femmes de France pour enseigner nos filles à faire comme elles. Nous ne
-manquerons de ferremens pour jardiner. Ah! disoient quelques uns
-d’entr’eux, suivant ces discours; Si nous voyons venir des femmes en
-nostre pays, nous tenons pour certain, que les François ne nous
-abandonneront plus, ny les Peres, specialement s’il nous donnent des
-femmes de France. Si j’avois (disoit un de ces particuliers) une femme
-de France, je n’en voudrois point d’autre, & je ferois tant de jardins
-pour les François, que j’en nourrirois moy seul autant que j’ay de
-doigts aux mains & aux pieds, c’est-à-dire, vingt, nombre indefiny, pour
-signifier beaucoup: parce qu’apres qu’ils ont compté jusques à vingt,
-ils sont au bout de leur roole. Cettui-cy estoit Principal, lequel se
-levant au milieu de la compagnie, où j’estois present, battoit ses
-fesses tant qu’il pouvoit, disant _Assa-oussou Kougnan Karaïbe,
-Assa-Oussou seta &c._ J’ayme une femme Françoise de tout mon cœur, je
-l’ayme extremement: auquel le _Grand-Chien_ respondit, qui estoit aussi
-Principal: L’on m’a promis de m’amener une femme de France, laquelle
-j’espouseray de la main des Peres, & me feray Chrestien, comme j’ay
-faict faire mon petit Loüis Coquet; & veux faire mon fils legitime dans
-peu de temps. Ma premiere femme est vieille, elle n’a plus besoing de
-mary. Pour les huict jeunes que j’ay, je les donneray à femmes à mes
-Parens, & n’auray plus que la femme de France, & ma vieille femme pour
-nous servir. Plusieurs autres semblables discours ils tenoient, tant en
-leurs _Carbets_ que chez moy, quand ils me venoient voir, que je passe,
-me contentant d’avoir rapporté ce que dessus, pour faire voir la ferveur
-de ces Barbares, suscitee par la voix du Sainct Esprit. _Vox turturis
-audita est in terra nostra_, à produire de leur interieur bouché &
-preocupé de mille infections, ces beaux & amiables petit Cerfs, _Vox
-Domini præparantis Cervos_, & en un autre endroict, _Cerva charissima &
-gratissimus hynnulus_, aux Proverbes Chapitre cinq, la biche tres-aymee,
-& le fan tres-gracieux: poursuivons le reste.
-
-Ces discours furent suyvis incontinent de la pratique: car plusieurs
-petits enfans nous furent apportez, tant au Reverend Pere Arsene, qui
-demeuroit à _Iuniparan_, qu’à moy, qui demeurois à Sainct François,
-proche du Fort Sainct Loüis, pour assister les François, & recevoir les
-Indiens Estrangers, qui venoient de jour en jour nous voir &
-recognoistre, si ce qu’on leur rapportoit en leurs pays esloignez de
-nous autres, estoit veritable. C’estoit la division que nous avions
-faicte de ces terres grandes & spacieuses, pour les cultiver &
-moissonner autant que pouvoient s’estendre nos forces, à sçavoir que
-l’un pourveust d’un costé, & l’autre de l’autre, excepté quand il seroit
-necessaire d’aller hors l’Isle, alors nous y pourvoyons selon qu’il
-estoit expedient.
-
-Il est impossible que je puisse exprimer de parole, le contentement & la
-joye, que nous recevions de veoir ces pauvres Sauvages nous apporter
-leurs enfans, volontairement & sans contraincte, pour estre baptisez,
-les accommodant le mieux qu’ils pouvoient avec le moyen que les François
-leur en donnoient, à sçavoir, enveloppez dans quelque morceau de toille
-de coton, ayans choysi des François pour Parrins de leurs enfans,
-contractans entr’eux une alliance tres-estroicte, specialement les
-enfans baptisez, si tant est qu’ils fussent en aage de cognoissance, car
-alors ils prenoient leurs Parrins pour leurs vrais Peres, les appellans
-du nom de _Cherou_, c’est à dire, mon Pere, & les François les
-appelloient _Cheaire_, c’est à dire, mon fils, & les fillettes
-_Cheagire_, ma fille: ils les vestoient le mieux qu’il leur estoit
-possible: Et les Sauvages Peres des enfans baptisez, leur apportoient
-des commoditez de leurs jardins, de leur pesches & venaison.
-
-Voyant ces choses se passer ainsi, il me souvenoit de ce qui est dit aux
-Cantiques Chapitre cinquiesme. _Oculi ejus sicut Colombæ super rivulos
-aquarum, quæ lactæ sunt lotæ, & resident juxta fluenta plenissima._ Les
-yeux de JESUS CHRIST, Espoux de l’Eglise, ressemblent aux yeux de la
-Colombe lavee de laict, laquelle contemple les ruisseaux des fontaines,
-& faict sa retraicte & demeure dans les rochers qui bornent les fleuves
-amples & spacieux. Ces yeux de JESUS-CHRIST sont les graces du Sainct
-Esprit, qui font esclorre leurs œufs à la façon des Tortuës, exposez à
-la mercy des degorgemens de le mer, & à la froidure du Sable. Ces mesmes
-yeux ont pour but & fin le lavement & pureté des ames, specialement des
-petites ames encore couvertes de laict: Et tout ainsi que la Colombe
-blanche se plaist sur les ruisseaux, & habite sur le bord des gros
-fleuves, ainsi le Sainct Esprit se plaist extremement à la conversion
-d’une terre nouvelle, & regarde de bon œil ces petites ames enfantines
-sortir de l’accident commun de ces terres barbares, sçavoir, de
-l’ignorance de Dieu, pour venir à la cognoissance d’iceluy, & par le
-moyen des eaux baptismales, estre faictes participantes de la vision de
-Dieu, tout ainsi que nous autres: Car Dieu n’est accepteur de personnes,
-ces ames barbares luy ont autant cousté que les nostres. O prix infiny!
-ô manquement de charité, qui ne peut recevoir excuse devant Dieu, de
-voir tant d’ames qui se presentent pour estre sauvees sans peine, & sans
-coup ferir, neantmoins pour peu d’ayde elles sont en danger de se
-perdre. Bon Dieu! Nous croyons tous (& JESUS-CHRIST nous a confirmé
-cette croyance) qu’une seule ame vaut mieux que tout le reste du monde,
-c’est à dire, que tous les Empires & les Royaumes de la terre, que
-toutes les richesses & thresors que les hommes possedent: mais helas!
-nous n’avons garde d’operer selon nostre croyance.
-
-Je ne puis me retirer de ce subject que je ne donne ouverture aux
-ressentimens interieurs que j’en ay, pour les faire voir, & descharger
-ma conscience, autant que je m’y sens obligé: Et me semble que le
-passage que je viens d’alleguer, me servira d’addresse & de conduite.
-J’ay autre fois leu & remarqué dans de bons Autheurs profonds & subtils,
-en la cognoissance des secrets & mysteres des passages de l’Escriture:
-que les Colombes blanches lavees de laict, estoient certaines Colombes
-que les Syriens nourrissoient au respect & honneur de leur Royne
-Semiramis, & estoit deffendu, sur peine de la mort de les tuer. Les
-anciens nous ont appris que cette Royne, entre ses hauts faicts d’armes,
-s’estoit immortalisee par un acte memorable, plus miraculeux que
-possible à la grandeur des Roys, à sçavoir, ses jardins, vergers & bois
-de plaisir suspendus entre le Ciel & la Terre.
-
-Salomon n’a point pris ceste comparaison tiree des choses prophanes,
-sinon pour declarer une œuvre divine remarquable entre les autres, qui
-est la conversion des ames, œuvre du tout reservee à la puissance de
-Dieu, pour estre une seconde creation, par laquelle, comme il a suspendu
-la terre en l’air, ainsi suspend-il les jardins vergers & forests de son
-Eglise, hors & par dessus l’estime & jugement des hommes terrestres,
-afin de donner lieu & place à la predestination inscrutable de ses
-esleus, les appellant quand il luy plaist, du milieu des deserts, & de
-l’interieur des forests les plus vastes & espoisses.
-
-Avant que de passer outre je ne laisseray eschapper la convenance &
-accord, qui se trouve entre cette grande Semiramis & Marie de France,
-Royne tres-Chrestienne. Semiramis fut laissee Royne Regente &
-Gouvernante de son fils le Roy d’Assyrie, expedia plusieurs grandes
-affaires, pour le bien & la manutention de l’Empire de son fils: Chose
-pareille de poinct en poinct se faict voir en la personne de nostre
-Royne: & bien que Semiramis eust executé de son temps plusieurs œuvres
-magnifiques, pour lesquelles elle merita l’amour & l’obeissance de ses
-subjects, plus qu’aucune autre Royne, qui l’eust devancee: Nonobstant
-l’immortalité de son nom proceda de ses edifices miraculeux.
-Semblablement Je diray, & justement, qu’entre les heroïques actions de
-la Royne, Mere du Roy, qui laisseront son nom immortel à la posterité,
-sera que la Mission des Peres Capucins aux terres du Bresil, pour y
-planter les Jardins de l’Eglise, a esté commencee & establie soubs son
-authorité & commandement: & par ainsi le Bresil sera obligé de nourrir
-ces Colombes blanches en memoire & souvenance d’une si grande Semiramis
-qui ne manquent non plus de pieté que de puissance à perfectionner ceste
-entreprise.
-
-Je vous prie encore remarquez cecy en l’appel ou vocation de nos petites
-Colombes lavees de laict, j’entends des petits enfans des Sauvages
-amenees au Christianisme par le Baptesme. Il n’y a pas encore cinq ans
-qu’on ne parloit aucunement du desir de la conversion de ces gens. Le
-Diable commandoit là dedans à la baguette, traisnoit apres luy toutes
-ces ames sans payer aucune decime à Dieu, à present, & tant que la
-Mission durera, laquelle continuera, si l’on veut concourir avec Dieu,
-vous entendez les grands fruicts qui jà ont esté faicts, & journellement
-se presentent à faire.
-
-La plus grande de nos consolations, & celle qui nous faisoit plus
-aisément avaler les amertumes des travaux & difficultez, qui ne nous
-manquoient point en ces pays là, estoit de voir la bonne & franche
-volonté des Sauvages à nous presenter leurs enfans pour estre baptisez,
-voire experimentans par la conversation qu’ils avoient avecques nous,
-que c’estoit la chose la plus agreable qu’il nous eussent peu faire, que
-de nous donner leurs enfans pour les baptiser: c’estoient leurs plus
-ordinaires discours avec nous, que de nous dire le grand desir qu’ils
-avoient que ces enfans receussent le Baptesme par nos mains. Je pourrois
-apporter icy plusieurs exemples pour confirmer cette verité: mais estant
-ainsi que je les reserve chacun en leur lieu je les laisseray pour le
-present.
-
-
-
-
-Du Baptesme de plusieurs malades & anciens lesquels moururent apres
-l’avoir receu.
-
-Chap. II.
-
-
-Entre les plus beaux Enigmes sacrez que recite Job en son livre, est
-celuy qu’il propose au Chapitre quatorsiesme sous la parabole du
-Laurier, disant, _Si senuerit in terra radix ejus, & in pulvere mortuus
-fuerit truncus illius, ad odorem aquæ germinabit, & faciet comam quasi
-cùm primo plantatum est_: Si la racine du Laurier s’envieillit dans la
-terre, & que son tronc meure dans la poudre, aussi tost qu’il sentira
-l’odeur de l’eau, il germera, & reproduira une nouvelle chevelure de
-fueilles, tout ainsi comme s’il venoit d’estre planté. Les Septante ont
-tourné ce passage en ceste sorte: _Si in petra mortuus fuerit truncus
-ejus, ab odore aquæ florebit, & faciet messem, sicut nova plantata_. Si
-le Tronc du Laurier meurt dedans la pierre, à l’odeur de l’eau, il
-florira & rendra sa moisson ainsi qu’une nouvelle-plante. Une autre
-version adjouste encore quelque chose de plus beau: _Attracto humore
-aquæo iterum germinat, exhibetque fructus decerpendos, ut plantæ
-solent_: Le Laurier mort & sec attirant à soy l’humeur de l’eau germe de
-rechef, & presente ses fruicts à cueillir, tout ainsi que les autres
-plantes. En ces trois Textes, vous descouvrez plusieurs choses toutes
-literales à nostre subject, à sçavoir, Premierement.
-
-La racine du Laurier envieilly dans la terre. Secondement, son tronc
-mort dans la poudre, ou dans la roche. Troisiesmement, que l’odeur de
-l’eau redonne la vie perduë à la racine & au tronc, & de plus, faict
-produire les fueilles, les fleurs & les fruicts. Par le Laurier entendez
-les Nations Infidelles, suivant la fiction des Anciens de la Nymphe
-Daphné, laquelle poursuivie des Demons soubs le nom d’un Apollon fut
-convertie en Laurier. Par sa racine envieillie dans la poudre, ou dans
-la roche, recognoissez que cela signifie une longue suitte d’annees,
-esquelles ces Nations Barbares sont demeurees en leur perverses &
-inveterees coustumes. Et par le tronc jà mort, interpretez-le de la fin
-& consommation du cours de ceste ignorance: Dieu voulant à present
-visiter ceste Nation, choisissant à cet effect aussi bien les malades,
-vieux, caducs, & moribonds, pour les faire renaistre en JESUS-CHRIST,
-portans les fueilles verdoyantes de la grace, les fleurs des dons du
-sainct Esprit, & les fruicts des merites de la Passion de JESUS-CHRIST,
-& ce à l’odeur & attraict de l’eau Baptismale.
-
-Nous estions fort consolez, quand nous baptisions les malades & les
-vieillards, desquels nous tenions la mort comme asseuree, & ce pour les
-raisons suivantes: Premierement nous avions pœur que le secours nous
-manquast, & par ainsi, il eust fallu quitter le pays, laisser &
-abandonner tous ces enfans nouvellement baptisez, & les adults qui se
-presentoient incessament: au moins estions nous asseurez, que baptisans
-ceux qui s’en alloient mourir, le Paradis leur estoit ouvert, & estoient
-eschappez des occasions, lesquelles leur eussent peu faire perdre,
-peut-estre la grace obtenuë, demeurans seuls & eslognez des Ministres de
-l’Eglise pour les nourrir en la grace receue. Secondement, c’est que le
-Baptesme de ces vieillards faisoit un grand effort dans le cœur des
-assistans, voyans la devotion, avec laquelle ordinairement ces moribonds
-recevoient le Baptesme. Je vous le feray voir par les exemples mis cy
-dessouz.
-
-Deux jeunes femmes en l’Isle tomberent malades, l’une estoit libre, &
-l’autre esclave. La libre estoit mariee à un jeune _Tapinambos_ fort bon
-garçon, & qui depuis la mort de sa femme, a tousjours poursuivy d’estre
-baptisé, apprenant avec grand courage la doctrine Chrestienne. Ceste
-sienne jeune femme approchant de la mort, demanda qu’on luy donnast le
-Bapteme, confessant de cœur & de bouche la verité de nostre Religion,
-monstrant par signes exterieurs le vif touchement du sainct Esprit en
-son cœur, arrousant ses joües de plusieurs larmes, procedantes d’amour &
-de recognoissance du grand _Toupan_, qui luy faisoit ceste grace tant
-signalee, de l’avoir faict naistre en ce siecle, pour la tirer d’entre
-tant d’Ames de sa Nation perduës, & luy donner la jouyssance de son
-Paradis. Elle regardoit le Ciel fixement avec les yeux, & d’une parole
-douce & tremblotante, elle recitoit ce qu’on luy avoit appris de la
-croyance de Dieu, rejettant bien loing d’elle _Giropary_, & detestant
-son antique tromperie. Parmy ce discours, avant-coureur de sa mort, elle
-souspiroit en regrettant la damnation de ses ancestres. Elle faisoit des
-remonstrances tres-belles à ce jeune homme son mary, l’incitant à
-recevoir le plustost qu’il pourroit l’ablution de ses pechez.
-
-Une chose particuliere, je me suis laissé dire d’elle, c’est qu’elle
-n’avoit point faict faute de son corps en toute sa jeunesse, & n’avoit
-jamais cogneu autre que son mary, ce qui n’est pas un petit miracle en
-ce pays-là, à cause de la sotte coustume que le Diable a inseré dans le
-cœur des filles, de faire honneur, de leur deshonneur, n’estimant rien
-la chasteté ou virginité. Par cecy vous voyez qu’en tous les Esleuz de
-Dieu, il y a tousjours quelque belle vertu naturelle, au moins qui
-provoque, non par merite, mais par disposition, la grace de Dieu, qui à
-la façon du Soleil, indifferamment est preste d’entrer dans l’Ame d’un
-chacun, quand elle y trouve de la disposition.
-
-La _Tapouye_ ou esclave, surprise d’une violente fievre, qui la
-tourmentoit excessivement, estoit gisante dans son lict de coton
-delaissee & abandonnee de tout le monde, selon la coustume pratiquee
-entre ces Sauvages, lesquels tiendroient à grand deshonneur, d’assister
-une Esclave à sa mort naturelle ains auparavant que nous vinssions dans
-l’Isle & que nous eussions faict recognoistre combien la cruauté est
-desagreable à Dieu, ils jettoient par terre l’Esclave moribond, & là luy
-cassoient la cervelle, comme j’ay remarqué au traitté du temporel. Ceste
-infortunee femme prisonniere de Sathan, surchargee des communs mal-heurs
-de la Nature, qui sont les infirmitez & maladies aspres &
-insupportables, & delaissee de toute creature, fut regardee en pitié, &
-visitee de son Createur, l’incitant interieurement à demander le
-Baptesme. O jugement de Dieu! ô Providence eternelle! Qui sera celuy qui
-puisse comprendre tes conseils en la conduitte des hommes. Ceste pauvre
-creature dardee vivement au cœur par les fleches des premieres graces de
-son Seigneur, non meritees par aucune bonne œuvre precedente, qu’eust
-peu avoir faict ceste Esclave, jetta sa veu deçà delà, par la loge, pour
-voir si personne ne se presenteroit qu’elle peust appeller pour
-l’envoyer vers les _Pays_, afin d’estre lavee des eaux Baptismales, de
-bonne fortune, elle apperceut un François, auquel ayant exposé ses
-desirs, il se hasta de les venir manifester au Pere qui estoit proche de
-là, lequel l’alla aussi tost visiter, enseigner & baptiser. Le François
-demeura pres d’elle pour l’assister, qui m’a raconté des choses
-estranges, comme fit aussi le Pere qui la baptisa: C’est que ceste
-miserable creature, quant au corps, mais bien heureuse, quant à l’Ame,
-commença à ressentir les gages du Ciel, & le merite du sang de
-JESUS-CHRIST à elle communiqué par le Baptesme; d’autant qu’ayant
-presque tousjours les yeux fichez au Ciel, elle pleuroit abondamment, &
-disoit ces paroles à chasque moment de temps, _Y Katou Toupan, Ché
-arobiar Toupan_, ô que Dieu est bon! ô que Dieu est bon, je croy en luy:
-puis par signes elle monstroit au François que _Giropary_, le Diable
-tournoyoit au tour de son lict, disant, _Ko Giropary, Ko Ypochu
-Giropary_: Tenez voilà en ce lieu le mechant Diable, jettez sur luy de
-l’eau du _Toupan_, c’est à dire, de l’eau Beniste, à fin qu’il s’enfuie:
-ce que faisant le François, elle luy disoit qu’il fuyoit à grande haste;
-& par ainsi elle prioit ce François, qu’il jettast tout autour d’elle &
-de son lict force eau Beniste, ce qu’il fit, comme aussi le Pere, quand
-il s’y trouvoit.
-
-Et d’autant qu’elle avoit un mal de teste, qui la tourmentoit
-indiciblement, elle pria qu’on luy lavast le front, les temples & la
-teste de l’eau beniste, de quoy elle se trouva fort soulagee, & ne
-sentoit presque plus son mal, & peu apres elle rendit son esprit à Dieu.
-On ensevelit & enterra son corps à la façon des Chrestiens: mais il
-arriva que quelques meschans enfans de _Giropary_, qu’on n’a sceu jamais
-descouvrir, & qui eussent esté punis, allerent de nuict la déterrer, luy
-briser la teste, & emporterent la toile de coton, dans laquelle elle
-estoit ensevelie: le matin on la fit renterrer. Et ne se faut estonner
-de cecy, puisque le Diable se reserve tousjours quelques bon serviteurs,
-voire mesme parmy les Royaumes les mieux policez, pour executer ses
-detestables inventions. Car vous devez sçavoir que les _Tapinambos_
-naturellement hayssent ceux qui ouvrent les sepulchres des morts, & ne
-pourroient pas endurer que les François ouvrissent les fosses de
-leurs parens, pour prendre les marchandises qu’ils enterrent
-superstitieusement avec leurs morts.
-
-Un vieillard _Tabaiare_ s’en alloit mourant, les os luy perçoyent la
-peau, la voix luy defailloit, & estoit demeuré perclus de tous ses
-membres en son lict. Se voyant donc plus mort que vif, il pensa à sa
-conscience inspiré de Dieu, & demanda d’estre baptisé. Nous l’allasmes
-visiter & catechiser, luy demandans son consentement à tous les poincts
-& articles que nous luy proposions. Il nous respondit les mains joinctes
-qu’il croyoit tout ce que nous luy disions: Et nous arrestans plus sur
-les articles de la croyence de la saincte Trinité, de l’Incarnation,
-mort & passion du Fils de Dieu, du Baptesme, & du mystere de la saincte
-Eucharistie, que sur les autres articles de la Foy, à cause qu’il estoit
-pressé de la Mort, nous luy faisions entendre ceste matiere si haute &
-profonde par comparaisons familieres, à quoy il consentoit: & desirant
-le Baptesme de tout son cœur, nous luy voulions faire promettre qu’au
-cas qu’il revint en santé, il recevroit les ceremonies du Baptesme dans
-la Chappelle sainct Louys, & apprendroit diligemment toute la Doctrine
-Chrestienne, laquelle nous demandions aux Catecumenes avant que de les
-baptiser.
-
-Il respondit à ces parolles qu’il n’y avoit pas si loing de sa loge à la
-Chappelle de sainct Louys, qu’on ne peust bien l’y porter, à fin d’y
-recevoir avant que de mourir, les ceremonies du Baptesme, & qu’il
-desiroit ceste consolation, pour n’estre empesché d’aller droict au
-Ciel. Nous voyons ceste ferveur & devotion, en feusmes bien aises & nous
-y accordasmes: ainsi estant apporté dans un lict de coton en l’Eglise de
-sainct Louys, nous le baptisasmes solemnellement. Quelques jours apres,
-il mourut doucement.
-
-Une femme _Tabaiare_ en ce mesme temps tomba malade, & la force de sa
-maladie l’ayant minee de telle façon, que chacun jugeoit qu’elle ne
-pouvoit plus guere vivre, nous la fusmes voir, & luy offrir le Baptesme,
-ce qu’elle accepta fort volontiers & nous escoutoit attentivement
-discourir par les Truchemens de la gloire de Paradis, & des peines de
-l’Enfer, semblablement ce qu’elle devoit croire, avant que de recevoir
-le Baptesme, & au cas que Dieu luy renvoyast sa santé, qu’elle
-apprendroit la doctrine Chrestienne, & recevroit en l’Eglise les
-ceremonies du Baptesme, tellement que consentant à tout ce que nous luy
-avions proposé, le Baptesme luy fut donné, & ayant recouvert sa santé,
-elle se mit en devoir de s’aquitter de sa promesse: mais un poinct la
-travailloit, sçavoir, qu’elle estoit femme d’un _Tabaiare_, lequel avoit
-deux autres femmes, par ainsi elle ne pouvoit vivre au mariage requis
-par les loix du Christianisme. Nous remediasmes à cela, suivant le
-conseil de sainct Paul. _Si qua mulier fidelis habet virum infidelem &
-hic consentit habitare cum illa, non dimittat virum &c. quod si
-infidelis discedit, discedat_: C’est à dire: Si quelque femme fidele est
-mariee à un homme infidele, & qu’iceluy consente d’habiter avec elle,
-qu’elle ne le quitte &c. Que si l’homme infidele la quitte, qu’elle le
-quitte aussi: par ainsi nous fismes dire à son mary, que s’il vouloit
-retenir ceste sienne femme faicte Chrestienne pour unique, en se
-retirant des autres, qu’elle ne le quitteroit point: mais s’il vouloit
-la retenir comme auparavant en forme de concubine, que nous & les Grands
-des François luy permettions de le laisser, estant chose incompatible
-avec le Christianisme. Le mary eut en cecy de la repugnance, neantmoins
-il s’y accorda à la fin, & ainsi ceste femme fut faicte bonne
-Chrestienne, demeurant seule femme avec luy.
-
-Nous en faisions autant aux petits enfans qui s’en alloient mourir, nous
-gardions cest ordre, que nous prenions le consentement des peres & meres
-avant que de les baptiser, bien que nous n’eussions pas manqué de les
-baptiser, si nous les eussions veuz proches de la mort: mais pour ce que
-nous estions asseurez en general de la bonne volonté de tous les
-Sauvages, à presenter leurs enfans pour estre baptisez, nous leur
-rendions ce devoir, pour les attirer eux-mesme à se convertir. De
-rapporter icy quelques exemples, je ne le trouve à propos, d’autant que
-je ne veux rien escrire qui n’apporte avec soy quelque chose
-extraordinaire.
-
-
-
-
-Du Baptesme de plusieurs adults, specialement d’un nommé Martin.
-
-Chap. III.
-
-
-Auparavant que je touche ceste matiere, je trouve qu’il est necessaire
-d’advertir le Lecteur, qu’il trouvera en la fin du livre du R. P. Claude
-quelque chose de ceste histoire & de la suivante, le tout extrait d’une
-de mes lettres que j’envoiay de _Maragnan_, à mes Superieurs: Et
-d’autant que je n’ay faict qu’effleurer ces histoires, il est besoing
-que je les descrive tout au long.
-
-Ces Sacrees eaux du Baptesme ne croupirent point dans l’Isle, ains
-traversant les mers par un cours fort & impetueux sans se mesler,
-passerent és terres fermes de _Tapouitapere_ & _Comma_, lesquels par
-leur doux bruict recueillerent les esprits de ceux que Dieu avoit choisi
-pour luy & par la suavité de leur goust les attirent à en rechercher la
-source. Merveille qui ne peut estre descrite comme elle merite, que la
-vivacité de ces eaux surmonta sans aucune comparaison, l’activité du vif
-argent, à reconcilier à soy toutes les mailles de l’Or esparses çà & là.
-Je veux dire les ames inspirees de Dieu, en ces terres de _Tapouitapere_
-& _Comma_ pour venir voir à _Maragnan_, où le salut de ces pays avoit
-pris son fondement.
-
-Qui pourroit escrire le grand nombre des personnes qui nous venoient
-visiter, pour apprendre quelque chose des mysteres de nostre Foy? certes
-cela ne se peut dire, neantmoins pour contenter l’esprit du Lecteur &
-donner quelque arrest à sa pensee, je diray, qu’il n’estoit jour, auquel
-je ne receusse des nouveaux visiteurs: & tel jour se passoit qu’il me
-falloit satisfaire à plus de cent ou six vingt personnes: & c’estoit la
-cause pour laquelle je ne pouvois pas aysement abandonner le Fort, &
-donner la pasture aux autres vilages de l’Isle que j’avois pour ma
-portion.
-
-Plusieurs de ces Sauvages d’aages divers, se presenterent pour recevoir
-le Baptesme, mais je me rendois un peu pesant & difficile à le donner,
-sinon à ceux que je connoissois par quelque acte extraordinaire m’estre
-envoiés de Dieu, & que sa volonté fust, que nous le baptisassions. La
-raison pour quoy nous faisions cette difficulté, je l’ay dit cy devant,
-sçavoir est, que nous estions en doute du secours & craignions, qu’apres
-avoir donné le Baptesme à tous ceux qui le demandoient, que les laissans
-faute de Coadjuteurs, ils ne tombassent en pire estat que nous ne les
-avions trouvé. Nous ne laissions pourtant de les nourrir en esperance &
-de les entretenir tousjours à la connoissance & amour du Souverain
-jusques à la venuë des nouveaux Peres, qu’ils trouveront tous prests
-d’executer leur volonté.
-
-Or entre ceux qui furent touchez vivement du sainct Esprit, & que pour
-cet effect nous receumes au Baptesme, fut un Indien de _Tapouytapere_
-Principal dans un village de cette Province jadis appellé _Marentin_,
-lequel avoit tousjours esté grand amy des François homme de bon naturel,
-fort modeste, peu parlant, les yeux arrestez, & souvent inclinez vers la
-terre, avoit esté autrefois entre les siens tenu pour un des asseurez
-barbiers ou sorciers, & chacun se trouvoit bien d’estre souflé de luy en
-ses maladies. Il m’a conté & à beaucoup d’autres depuis qu’il est
-Chrestien, que lors qu’il exerçoit les barberies, il estoit visité de
-plusieurs esprits folets, lesquels voloient devant luy, quand il alloit
-au bois, & changoient de diverses couleurs, & ne luy faisoient aucun
-mal, ains se rendoient privez avec luy: toutefois il estoit en doute &
-en crainte, s’il estoient bons ou mauvais esprits: Car telle est leur
-croyance, comme nous dirons cy apres, qu’il y a des bons & mauvais
-esprits. Il avoit trois femmes, avant qu’il fut Chrestien, selon la
-coustume.
-
-Il arriva donc, que sans y penser, il vint avec plusieurs Sauvages, ses
-semblables, de _Tapouytapere_, en l’Isle de _Maragnan_ pour nous voir, &
-les ceremonies avec lesquels nous servions le _Toupan_. Estant venu au
-Fort S. Louys il vit le matin du jour suivant (qui estoit un Dimanche)
-que les François estoient vestus de leurs beaux habits, suivoient leurs
-Chefs pour se rendre en nostre loge de S. François, à fin d’y entendre
-la Messe: & de plus ils voyoient un grand nombre de Sauvages marcher
-apres les François: ce qui l’emeut à suivre la Compagnie, specialement à
-cause du desir & de l’intention qu’il avoit, il y a ja longtemps,
-conceuë de s’approcher de nous.
-
-La Chapelle de S. François fut aussi-tost remplie tant des François que
-des Sauvages Chrestiens & non Chrestiens, lesquels avoient tous une
-devotion speciale, de recevoir sur eux quelque goutte d’Eau beniste. Ce
-_Marentin_ voyant la presse, gaigna le mieux qu’il peut le coing de
-derriere la porte, & monta sur le banc là dressé, pour voir à son aise,
-tout ce que je ferois: Si tost que je fus arrivé sur les marches de
-l’Autel, je me tournay vers l’Assistance pour la saluër, & m’aperceu de
-ce Sauvage, lequel ayant regardé, me laissa je ne sçay quoy en l’esprit
-de l’esperance de son salut.
-
-Il raconta depuis, & en voulut estre informé, comme il avoit pris garde
-à tous les gestes que j’avois faicts en la celebration de ce haut &
-profond mystere de la Messe, à sçavoir, comment, & pourquoy je me
-revestois d’une Aube blanche, me ceignois d’une ceinture, mettais le
-Manipule en mon bras & l’Estolle en mon col: Je m’aprochois à la droite
-de l’Autel, où m’estois presenté un vaisseau plein d’eau, & du sel, sur
-lesquels je prononçois des paroles, en faisant plusieurs signes de
-Croix: toute l’assistance des François levée de bout, laquelle me
-respondoit en chantant, & qu’ayant fait cecy, tenant en main une branche
-de palme, je la trempois dans ce vaisseau, jettant sur l’Autel des
-gouttes d’eau, puis sur moy, & que me levant de là, j’allois asperger
-les François, commençant aux Chefs jusques aux derniers qui estoient à
-la porte de l’Eglise: où les autres Sauvages non Chrestiens
-s’approchoient pour en recevoir quelque goutte, estimans que celà leur
-servoit contre _Geropary_: Luy mesme descendit de dessus le banc &
-fendit la presse pour recevoir aussi sur luy quelque goutte d’Eau
-beniste: ce qui luy arriva.
-
-Il n’eut pas si tost cette goutte de rosee celeste tombee sur luy, que
-les mouches cantarides pleines de poison & de venin ne fuissent de
-dessus les fleurs de son ame à demy espanoüies, & les Abeilles
-industrieuses des divines inspirations ne survinssent pour y concréer le
-doux miel de la grace prevenante au Christianisme: Car estant retourné
-en son petit coing, derriere tous les autres, il s’acroupit &
-s’endormit, & pendant ce sommeil il veit les Cieux ouverts, & monter
-dans iceluy une grande quantité de gens vestus de blanc, & apres eux,
-beaucoup de _Tapinambos_ à mesure qu’ils estoient baptisez de nous. Il
-luy fut dit en cette vision, que ces gens vestus de blanc estoient les
-_Caraybes_, c’est à dire, François ou Chrestiens[149], lesquels avoient
-eu la connoissance de Dieu, & le Baptesme de toute antiquité: Et quand
-aux Sauvages qui marchoient apres lavez par nous, c’estoient ceux qui
-croioient en Dieu & à nos paroles, & recevoient le Baptesme de nostre
-main: Estant revenu de son extase, il ne dit mot, mais demeura
-extremement pensif & melancholique, & tel s’embarqua & retourna chez
-luy.
-
-Il n’est pas sitost arrive en sa loge, qu’il est mesconnu de ses gens,
-qui luy demandoient ce qu’il avoit, & quelle disgrace il avoit receuë
-des François à _Yuiret_: mais sans rien respondre, il remplissoit de
-jour en autre son cœur de tristesse, & se rendoit fuitif de la compagnie
-de ses semblables, se promenant seul dans ses jardins & dans ses bois:
-où il fut assailly de rechef de ces esprits folets, puis tomba en une
-grosse maladie qui l’acheminoit à la mort, tousjours affligé de la
-Vision qu’il avoit eu à _Yuiret_, & de celle des dits esprits. En fin il
-ouyt une voix interieure qui luy dit, que s’il vouloit estre delivré de
-cette affliction & maladie, & de plus d’aller avec Dieu au Ciel, il
-falloit avant que de mourir, qu’il fust lavé de cette Eau tombée sur luy
-pendant qu’il estoit en la maison de _Toupan_ à _Yuiret_.
-
-Il obeit à cette voix, & de grand matin il appella un sien frere luy
-donnant charge d’aller incontinent vers nous, & nous supplier par
-l’entremise du Grand des François, qu’il pria à cet effet, que nous luy
-envoyassions de l’Eau du _Toupan_ dans une plotte de coton mise en un
-_Caramémo_[150], de peur qu’il ne s’en perdit quelque goutte, à ce que
-luy estant portée, il la fist pressurer sur sa teste pour en estre lavé
-& aller au Ciel. Ce sien parent fit ce qui luy estoit enjoint, faisant
-sa harangue au Sieur de Pesieux bon Catholique, lequel en fut tout
-estonné, non seulement luy, mais aussi le sieur de la Ravardiere &
-autres de la Religion pretenduë: Le Sieur de Pesieux m’amena cet homme,
-& avec luy le Truchement _Migan_ pour me declarer le suject de sa venuë,
-qui me rendit tout esmerveillé de voir une si grande foy accompagnee de
-crainte, respect & humilité en un Sauvage. Je voulus aussitost y aller,
-mais on ne me le conseilla point, à cause, comme j’ay dit, que tous les
-jours les Sauvages me venoient trouver de diverses parts: J’y pouvois
-encore moins envoyer le Reverend Pere Arsene; car il avoit assez
-d’affaires pour lors, où il estoit: Partant nous conclusmes d’y envoyer
-un François propre & capable d’assister ce malade en ce qui concernoit
-son salut, & le baptiser sans ceremonie au cas qu’il le veist proche de
-la mort.
-
-Ce François arrivé avec le frere de Marentin en sa loge, luy feit
-entendre comme je ne pouvois quitter l’Isle ny le Fort sainct Louys à
-cause de la multitude des Sauvages qui me venoient trouver de tous
-costez, mais que je l’avois envoyé en ma place, à fin de le baptiser,
-avant que de mourir, si tant estoit qu’il fut si malade qu’il ne peut
-venir jusques en l’Isle, pour estre baptisé de nos mains. Ayant entendu
-cecy il se remplit de ferveur & d’ardeur; Puis que la chose va ainsi,
-dict-il, je ne permettray point qu’un _Caraibe_ me lave: mais je veux
-estre baptisé de la main des _Païs_, & ne manqua pas, (tout malade &
-foible qu’il estoit, & tant, qu’il ne se pouvoit soustenir qu’à
-grand’peine) de se lever le lendemain, de s’embarquer & venir au Fort me
-trouver, lequel m’exposant le grand desir qu’il avoit d’estre fils de
-Dieu & estre lavé, me raconta par le Truchement, les visions que j’ay
-mis cy-dessus. Je luy fis responce qu’il falloit donc qu’il apprist la
-doctrine Chrestienne le plustost qu’il pourroit, & renonçast à la
-pluralité des femmes, se contentant d’une seule. C’estoient les deux
-choses que nous demandions aux adults qui requeroient le Baptesme, entre
-les autres.
-
-Il me repliqua, que pour la pluralité des femmes, c’estoit chose qu’il
-n’avoit jamais gueres approuvee, & qu’il estoit plus que raisonnable
-qu’un homme n’eust qu’une femme, mais que pour le bien de son mesnage,
-il en avoit besoing de plusieurs. Je luy dy là dessus qu’il pouvoit
-avoir plusieurs femmes en qualité de servantes, mais non en qualité de
-femmes. A quoy il s’accorda facilement, & armé d’un grand courage
-d’apprendre la doctrine Chrestienne il la sceut en peu de jours: lors il
-desira de moy avant que d’estre baptisé, que je l’instruisisse des
-ceremonies qu’il avoit si attentivement contemplees le 1. jour qu’il fut
-touché de l’esprit de Dieu.
-
-Je luy dis que le _Toupan_ estoit un grand Seigneur, lequel encore qu’on
-ne le vist point, ne laissoit d’estre present devant nous, & partant
-qu’il falloit le servir avec une profonde reverence, & avec des ornemens
-& habits tous differens de l’ordinaire. Que le premier vestement blanc
-qu’il me vit prendre nous signifioit trois choses: Premierement,
-l’innocence & la pureté avec laquelle nous devons paraistre devant luy:
-Secondement, le vestement de son humanité, prise du sang d’une vierge,
-soubs lequel il avoit conversé avec les hommes; Troisiesmement, que
-c’estoit pour nous representer la robe de mocquerie qu’il receut de ses
-ennemis, quand il voulut souffrir pour nous, leur permettant d’exercer
-sur luy ce qu’ils voulurent, non qu’il ne les eust bien empesché s’il
-eust voulu. Que la ceinture de laquelle je m’estois ceint, & ces bandes
-de drap de soye que j’avois mis en mon bras & en mon col, nous
-representoient les ornemens que nous devons donner à nostre ame à ce
-qu’elle soit agreable à Dieu, à sçavoir, par la ceinture la continence
-des femmes, par la bande sur le bras, que nous devons bien faire au
-prochain, & la bande sur le col, où l’on a coustume de porter les
-Colliers & Carquans marque d’amour, c’estoit la perseverance en nostre
-profession: qu’aussi cette ceinture & ces bandes nous representoient les
-cordes avec lesquelles le Sauveur avoit esté lié.
-
-Cet autre vestement de soye que je mettois par dessus tout, c’estoit le
-zele ou salut des ames, lequel nous tous devions procurer, estans
-obligez de ne pas nous contenter d’aller au Ciel, mais faire ce que nous
-pourrons afin que nos semblables nous y accompagnent. Joint aussi que
-cela signifie le second vestement de risee qui fut donné à nostre
-Seigneur en sa Passion. Quant à l’eau & au sel, sur lesquels il me vit
-prononcer les paroles, c’estoit que je donnois puissance à l’eau de la
-part de Dieu, de chasser le Diable du lieu où elle seroit jettee, & des
-personnes sur lesquelles elle tomboit: & par ainsi que l’aspergement ou
-arrousement que j’en faisois avec la Palme, sur les François, c’estoit
-pour chasser les Diables d’autour d’eux. Et quant à ce qu’ils
-chantoient, pendant que j’aspergeois, c’estoit une priere qu’ils
-faisoient à Dieu, d’estre nettoyez interieurement de leurs pechez.
-
-Ayant esté parfaictement instruict de toutes ces choses, nous arrestames
-qu’il seroit bon, & à propos de le baptiser, au jour & feste de la
-Tres-saincte Trinité: Il choisit pour son Parrin le Sieur de Pesieux, &
-le jour escheu, on le fist vestir d’une toille de coton tres-blanche,
-pour garder la convenance au Sacrement qu’il devoit recevoir: c’est
-l’innocence & candeur Baptismale conferée soubs l’invocation des trois
-Personnes de la Saincte Trinité. Un grand nombre de Sauvages,
-principalement de _Tapouitapere_, se trouverent à son Baptesme, chose
-qui les excita & incita merveilleusement, voyans cet homme, leur
-semblable, respecté entr’eux, tant pour ses barberies anciennes, que
-pour l’authorité & aage qu’il avoit, recevoir comme un petit enfant, le
-lavement de Jesus-Christ sur son chef.
-
-Voyant une si belle occasion de profiter, je fis fendre la presse entre
-les François, pour faire approcher les Premiers & Principaux des
-Sauvages là presens, ausquels je fis faire cette harangue par le
-Truchement. Vous voyez, mes amis, journellement devant vos yeux en
-vostre terre que les oyseaux s’entre-suivent, & où les premiers dressent
-leur vol, là toute la trouppe se met en suitte: vous sçavez bien que les
-Sangliers marchent en grande quantité de compagnie, sans qu’aucun
-d’iceux se fourvoye des traces des premiers: vous experimentez que les
-_Paratins_, c’est-à-dire, les Poissons nommez Mulets, vont dans la mer
-en grosse trouppe suivants leurs conducteurs, tellement que les premiers
-s’eslançans de l’eau à la rencontre de vos Canots quand vous allez à la
-pesche, les autres les invitent, lesquels tombans dans vos Canots, vous
-en prenez grande quantité. Qui fait cela? C’est l’exemple des
-semblables. La Nature ayant vivement inseré dans toutes creatures
-vivantes & cognoissantes une attraction des choses semblables en espece
-les unes apres les autres. Regardez maintenant cet homme qui est de vos
-semblables, & des premiers d’entre vous, lequel se faict enfant de Dieu.
-Je sçay bien que vous estes portez à nous donner vos enfans, mais
-quelques uns d’entre vous ont opinion, qu’ils ne sont pas capables de
-recevoir le Baptesme pour estre trop vieux: c’est une tromperie en vous,
-car Dieu n’est acceptateur de personne, vous estes aussi propres d’estre
-baptisez, & d’aller au Ciel, comme vos enfans: voicy cet homme que je
-vay baptiser devant nous, à la charge, comme il m’a promis, d’enseigner
-ceux qui voudront l’escouter: Ouvrez les oreilles pour entendre ce qu’il
-va reciter.
-
-Cela dit, je le fis mettre à genoux sur les marches de l’Autel, &
-reciter haut & clair en sa langue, les mains jointes, la Doctrine
-Chrestienne, laquelle nous mettrons cy-apres en son lieu: puis je
-commençay les ceremonies de son Baptesme à la veuë des autres Sauvages
-qui contemploient le tout fort attentivement, & ayant parachevé & admis
-le nom imposé par son Parrin de Martin François, à cause de la
-convenance qu’il y avoit entre son ancien nom _Marentin_, à Martin, pour
-faire que ceste sienne conversion fust mieux recogneuë, de tous les
-Sauvages, qui le cognoissoient par ce nom de _Marentin_: Apres, dis-je,
-que tout cela fut faict, je le fis asseoir aupres de son Parrin, &
-commençay la Messe, laquelle il escouta fort devotieusement, ayant
-tousjours les mains jointes, & venu à l’eslevation du Sainct Sacrement,
-il se mist à genoux comme les autres, recitant à part soy l’Oraison
-Dominicale & sa croyance, tandis qu’il vit que les autres François
-demeurerent à genoux.
-
-Quelques jours apres il voulut s’en retourner en son village, ayant
-obtenu la santé du corps & de l’ame, & prenant congé de nos Messieurs &
-de moy, nous luy donnasmes des Chappelets, des Images, des _Agnus Dei_ &
-des noms de Jesus: Nous luy recommandasmes sur tout, qu’apres qu’il
-auroit servi Dieu, il se ressouvint de prier la Vierge Marie Mere de
-Jesus-Christ, disant autant d’_Ave Maria_ en sa langue, qu’il y avoit de
-grains en ce Chappelet, & que venu aux gros grains il dist l’Oraison
-Dominicale en sa mesme langue: Il prit une grande devotion à cette
-Saincte Mere de Dieu, tellement qu’il portoit son Chappelet à son col,
-qu’il baisoit souvent, & quand il vouloit prier Dieu, il le tiroit, &
-faisoit ce que nous luy avions appris.
-
-Avant que de partir il me dit qu’il n’avoit qu’un fils qu’il m’ameneroit
-à son retour, afin que je le visse, & que quand il l’auroit entierement
-instruit en la Doctrine Chrestienne, je le baptiserois, & le donneroit
-aux Peres desormais pour demeurer tousjours avec eux. Il nous promit
-semblablement qu’il esliroit une de ses trois femmes, specialement celle
-qui estoit mere de cet enfant, si tant estoit qu’elle voulust se faire
-Chrestienne comme luy: pour les deux autres, qu’il les retiendroit comme
-servantes: Il s’est fort bien aquitté de ces promesses, par ainsi il
-s’embarqua, & s’en alla à _Tapouitapere_ chez luy en son village.
-
-
-
-
-Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en l’instruction &
-conversion de ses semblables.
-
-Chap. IV.
-
-
-Il n’y a rien plus fuyart & plus difficile à rendre domestique que la
-Panthere: c’est bien davantage, elle est de son naturel fort furieuse
-vers les animaux des forests qu’elle tranche & met en pieces à la
-premiere rencontre: toutesfois au renouveau, quand elle se sent
-emprainte & chargee de petits, elle se rend plus favorable, jettant des
-bonnes odeurs par les Pores de son corps, & muant sa voix de cruelle
-qu’elle estoit, en doux appels des autres animaux à suire son odeur &
-jouyr de sa societé: ce qu’ils font.
-
-La Nation des _Tapinambos_ estoit une vraye Panthere, cruelle sur tout
-autre Peuple, ainsi que leur coustume de faire le tesmoigne assez,
-mangeans leurs ennemis: mais aussitost que le renouveau de la grace a
-paru sur leur terre, ils ont changé leur cruauté en douceur, leurs
-discours damnables en discours salutaires, les puantes odeurs
-procedantes de leur _Boucan_, en bonnes odeurs, s’attirans les uns les
-autre à l’odeur de JESUS-CHRIST, rejallissante au dehors par les pores
-ouverts d’un amour vers le prochain, à luy vouloir le mesme bien qu’ils
-ont receu, à ce provoquez par la conception spirituelle faicte des
-graces de Dieu au fond de leur Ame, selon ce qu’il dit aux Cantiques. I.
-_Oleum effusum nomen tuum, ideò adolescentulæ dilexerunt te nimis_: Et
-peu apres, _Trahe me post te, curremus in odorem unguentorum tuorum_:
-Ton nom, ô Sauveur du Monde, & la cognoissance d’iceluy est un baume
-respandu, à la force & odeur duquel les jeunes Ames se sont esprises de
-ton amour, & tost se sont mises à la poursuite de son acquisition.
-
-Martin François, entre les autres Sauvages, mit en pratique ceste
-doctrine: car il ne fut pas si tost arrivé dans son village, qu’il se
-mit à haranguer ses voisins, & de là donna dans les autres villages de
-la Province de _Tapouïtapere_, où il discouroit des grandeurs de Dieu, &
-des graces à luy faites. Il remettoit aussi devant les yeux des Sauvages
-ses compatriottes, le grand mal-heur de leurs Ancestres, qui estoient
-tous peris avec _Giropary_, & le bon-heur qui se presentoit à eux s’ils
-vouloient le recevoir, d’estre baptisez & faicts enfans de Dieu.
-
-Ces harangues ne furent sans effect, ains plusieurs le venoient trouver
-pour boire à la fontaine de Salut, succer le laict de la poictrine de
-JESUS-CHRIST à son imitation & exemple, comme on raconte de la Licorne,
-laquelle cherchant les eaux elognees de venin, par hasard, est
-transpercee jusqu’au cœur de la suavité du chant d’une jeune
-Pacelle[151] couchee là aupres soubs les rameaux verdoyans des arbres de
-la forest, playe qui delivre cet animal de sa furie naturelle, &
-l’approche à la poictrine de celle qui l’a blessee: Licorne non ingratte
-ny avare du bien receu, ains transportee du desir d’en faire part à ses
-semblables, lesquelles elle va chercher dans le profond des bois, & les
-invite par toutes sortes de gestes à la suivre, & se rendre
-participantes du bon-heur qu’elle a receu. Personne ne doute que la
-jeune Pucelle nous represente l’Espouse de JESUS-CHRIST la saincte
-Eglise, son chant harmonieux la predication de l’Evangile, sa poictrine
-où les bestes mesmes sont bien receuës, la misericorde Divine mise en
-son pouvoir, les eaux sans venin les Saincts Sacrements, la Licorne
-farouche les infidelles: la premiere frappee suivie des autres, l’un
-d’iceux converty parfaictement, qui par ses discours & ses exemples
-attire apres soy les autres, & tel fut Martin François.
-
-Il ne se passa pas six mois, qu’on ne vit de grands effects: car ayant
-converty & instruict plusieurs des habitans de _Tapouïtapere_ de toute
-sorte d’aage, il nous envoya les plus hastez & les mieux instruicts au
-fort S. Louys pour estre baptisez, ausquels apres les avoir retenus
-quelque temps pour considerer leur ferveur, je ne peux refuser le
-baptesme: cependant le nombre des Catecumenes s’augmentoit de jour en
-jour en _Tapouïtapere_, si bien qu’il fallut que le R. P. Arsene y
-allast pour en baptiser un grand nombre que l’on ne pouvoit refuser,
-tant pour le desir qu’ils monstroient en avoir, que pour sçavoir
-parfaictement ce que doit sçavoir le Chrestien.
-
-Martin avoit basty une chappelle & une loge tout aupres, au milieu de
-son village avec l’ayde des autres Chrestiens & des Sauvages de son
-village: Le Pere benit la Chappelle, & prit possession de la loge, où il
-estoit visité & nourry tant qu’il fut là, par les Chrestiens & Sauvages.
-Apres qu’il eut baptisé ceux qu’il trouva propres, il alla voir quelques
-villages de la Province, specialement leur souverain Principal, & fut le
-bien venu par tout, recognoissant en ces peuples un desir general
-d’estre Chrestiens, & d’avoir en tous leurs villages des Peres.
-
-Le bon homme Martin François obtint un nom honorable qui luy fut imposé
-par les habitans de _Tapouïtapere_, à cause du labeur & de la peine
-qu’il luy voyoient prendre autour d’eux, pour les faire Chrestiens, &
-pour ce aussi qu’il estoit le premier Chrestien de leur terre, &
-sçavoient bien que nous l’aymions: Ce nom fut de _Paï-miry_, le petit
-Pere, ou le Vicaire des Peres. Et à la verité il meritoit bien ce nom:
-car depuis qu’il fut Chrestien, l’on n’a jamais remarqué en luy aucune
-trace de vieil homme, c’est à dire, des coustumes mauvaises que les
-Sauvages observent. Il estoit grave, modeste & peu parlant, & rarement
-pouvoit-il estre incité à rire: Il s’abstenoit de tout ce qui luy
-sembloit contrarier à la profession du Christianisme.
-
-Tel estoit le Formulaire de vie qu’il gardoit & faisoit garder à tous
-les autres Chrestiens comme le plus ancien. I. Ils convenoient tous
-ensemble soir & matin, en la Chappelle: lors un d’entre eux, se levoit
-debout, les autres demeurans à genoux, puis hautement, il disoit en sa
-langue, _Au nom du Pere, du Fils & du sainct Esprit_, & se marquoit le
-front du signe de la Croix, les yeux, la bouche, & la poitrine, ce que
-faisoient pareillement tous les autres, puis joignant les mains, les
-yeux vers l’Autel, il recitoit posement & distinctement l’Oraison
-Dominicale, le Symbole des Apostres; les Commandemens de Dieu, & ceux de
-l’Eglise. Cela finy, s’il y avoit quelque avertissement à donner on le
-disoit, puis chacun s’en alloit à sa besogne.
-
-2. Ils vivoient en commun, lors qu’ils se trouvoient ensemble, apportans
-leurs pesches & chasses, pour estre également parties entr’eux, &
-auparavant que de manger le plus ancien d’entr’eux disoit en sa langue
-le _Benedicite_, faisant le signe de la Croix, sur soy & sur les viandes
-presentes, tous ostoient leur chappeau, & faisoient le signe de la Croix
-sur eux, lors que celuy qui benissoit la faisoit, & pas un ne touchoit
-aux viandes, qu’elles ne fussent benistes. En mangeant ils ne contoient
-chose de risee ou mauvaise comme ont coustume de faire les _Tapinambos_,
-mais le plus ancien recitoit quelque chose de Dieu, & de la Religion.
-
-3. Ils n’alloient aucunement aux _Caouïns_ & assemblees, selon la
-coustume des _Tapinambos_: c’estoit un des points principaux que Martin
-François gravoit dans le cœur de ceux qu’il convertissoit, a sçavoir,
-que les _Caouïns_ estoient inventez par _Giropary_, pour semer discorde
-entre ces Barbares, & pour provoquer ceux qui s’y trouvoient à toute
-sorte de mal, qu’il estoit impossible que ceux qui aymoient les
-_Caouïns_ aymassent Dieu, c’est pourquoy, disoit-il, quand je m’apperçoy
-que quelques-uns de mes semblables se retirent des _Caouïnages_, je
-prens augure qu’ils seront bien tost Chrestiens, & je les vay trouver:
-mais ceux que je voy aymer ce sabat, je n’ay courage de m’adresser à
-eux. Ce qu’il dit est veritable, car c’est un spectacle assez hideux de
-voir ces gens en telles assemblees, & semble plustost un sabat de
-Sorciers, qu’une assemblee d’hommes. Je m’y suis trouvé une seule fois
-seulement pour en sçavoir parler, & jamais depuis je n’y voulu
-retourner. Je voyois d’un costé les uns couchez dans leur lict,
-vomissans à grande force les autres faisans des demarches, ayant perdu
-le jugement à cause du vin, d’autres qui huoient, d’autres qui faisoient
-mille grimaces, d’autres qui dansoient au son du _Maraca_, d’autres qui
-chantoient avec confusion de voix & de ton, d’autres qui beuvoient de
-grand courage, & petunoient pour se rendre bien tost yvres, & le pis que
-je trouvois en cela, c’estoit que les filles & les femmes y estoient
-pesle-mesle, me persuadant qu’il est bien difficile que Bacchus soit
-sans Venus: Et à la mienne volonté que les François facent en ce point,
-ce que les Portugais ont faict, qu’ils deffendent aux Sauvages tous ces
-_Caouïnages_: les Portugais ont recogneu depuis le temps qu’ils sont
-habituez aux Indes, qu’un des plus grands empeschemens de venir au
-Christianisme, ce sont ces assemblees diaboliques, desquelles aussi
-procedent presque toutes les discordes & vilennies qui sont entre ces
-Sauvages.
-
-4. Ces nouveaux Chrestiens vont vestus le mieux qu’ils peuvent, &
-marchent de compagnie ensemble, ne portans ny flesches, ny arcs, sinon
-lors qu’ils vont à la chasse, ou à la pesche, ains se contentent de
-porter un baston d’une sorte d’Ebene noire ou rouge, tellement qu’il est
-aisé de les distinguer d’avec les autres. Et quant ils vont par les
-villages de leur contree, s’il se trouve un Chrestien au village où ils
-abordent, ils se retirent chez luy, & se contentent de ce qu’il a faict
-provision, vivans sobrement, comme il est bien seant & convenable aux
-Chrestiens.
-
-
-
-
-D’un indien condamné à la mort, lequel demanda le Baptesme, avant que de
-mourir.
-
-Chap. V.
-
-
-On n’estimeroit jamais, si l’experience n’en eust donné la cognoissance,
-que voyant simplement à l’exterieur la coque d’une huistre marine
-broüillee & soüillee de vase & de bourbe, il y eut au dedans une perle
-si precieuse, laquelle merite bien d’estre logee aux Cabinets des
-Princes. Qui pourroit croire qu’un Sauvage abysmé en toute iniquité,
-impureté & immondicité, telle que je n’oserois l’avoir icy recitee, que
-mesme je croy, que le Diable autheur de ces ordures, en ait honte,
-n’estoit l’inimitié & superbe contre le Souverain qui le pousse à cela.
-Qui pourroit dis-je, croire qu’un tel par une divine Providence, eust
-esté choisi pour le Royaume des Cieux, & tiré de ces abysmes infernales,
-pour recevoir (à sa mort justement meritee par ses turpitudes) le sacré
-Baptesme, pour le laver de toutes ses soüillures, & luy rendre le
-Paradis ouvert, & facile d’entree.
-
-Ce fut un pauvre Indien brutal, plus cheval qu’homme, fuiant par les
-forests, à cause du bruict qu’il avoit eu, que les François le
-cherchoient luy & ses semblables pour les faire mourir, & purger la
-terre de telles ordures à la face du sainct Evangile, & à la candeur de
-la pureté & netteté de la Religion Catholique, Apostolique & Romaine:
-Pris qu’il est, on le garrotte & seurement on l’amene au Fort sainct
-Louys, où on luy mit les fers aux pieds: on luy donne bonne garde
-jusqu’à tant que quelques Principaux de ces contrees fussent venus pour
-assister à son procez, sa sentence & sa mort, ce qu’ils firent. Le
-prisonnier n’attendit pas qu’on luy commençast son procez, pour se
-donner à luy-mesme sa sentence: car il dit devant tous, Je suis mort, &
-l’ay bien merité: mais je voudrois que ceux qui ont peché avec moy, en
-receussent autant.
-
-Son procez faict, & sa sentence luy estant signifiee, on eut soin de son
-Ame, en luy remonstrant que s’il vouloit recevoir le Baptesme,
-nonobstant sa mauvaise vie passee, il iroit droict au Ciel, à l’instant
-que son Ame sortiroit de son Corps. Il creut cecy, & demanda lors
-d’estre baptisé. Le Sieur de Pesieux pour cet effet me vint trouver en
-nostre loge de sainct François de _Maragnan_, & ayant pris conseil
-ensemble, s’il estoit expedient que moy-mesme luy donnasse le Baptesme,
-nous trouvasmes que non, pour les raisons suivantes: à sçavoir, que les
-Sauvages avoient ceste croyance de nous autres pays, que nous estions
-gens de misericorde, & que nous nous employons volontiers vers les
-Grands, pour obtenir la vie de ceux qui estoient condamnez à la mort.
-D’avantage que les Grands nous aymoient, & ne nous refusoient chose
-aucune. De plus que nous preschions que Dieu ne vouloit point la mort,
-mais la vie du pecheur, & que nous estions venus pour cet effect, afin
-de leur donner ceste vie, tellement que si je l’eusse baptisé
-publiquement, avant que de mourir, j’eusse infailliblement donné
-plusieurs fantaisies à ces esprits encore tendres & incapables, sur la
-bonne opinion qu’ils avoient de nous: chose qui eust beaucoup prejudicié
-pour venir au but de nos intentions: joint que j’eusse donné matiere de
-murmure aux Sauvages, qui eussent peu dire cecy: Si les Peres ayment la
-vie, pourquoy laissent-ils aller cettuy-cy qui est Chrestien à la mort?
-S’ils ayment tant les Chrestiens, pourquoy n’ayment-ils cettuy-cy? Si
-les Grands ne leur refusent rien, pourquoy ne le leur ont-ils demandé?
-Somme, tant pour ces raisons que pour autres que je laisse, nous
-trouvasmes qu’il estoit non seulement expedient, mais tres-necessaire,
-que je ne le baptisasse point. Par ainsi je priay le dict Sieur,
-qu’apres l’avoir bien faict instruire par les Truchemens, il luy
-conferast, peu auparavant que d’aller au supplice, le Baptesme sans les
-ceremonies de l’Eglise: ce qu’il accepta & fit pareillement.
-
-Il receut donc d’un visage serain & sans tristesse, en la presence des
-Principaux Sauvages le Baptesme, apres lequel, un de ces Principaux
-(nommé _Karouatapiran_, c’est à dire le Chardon Rouge, duquel nous
-parlerons une autre fois) luy fit cette harangue: Tu as grande occasion
-maintenant de te consoler, & non de t’affliger, veu qu’à present tu es
-enfant de Dieu par le Baptesme que tu viens de recevoir de la main de
-_Tatou-ouassou_, (qui est le nom du Sieur de Pesieux, en leur langue)
-lequel a eu permission des Peres de ce faire. Tu meurs pour tes fautes &
-approuvons ta mort, moy mesme je veux mettre le feu au Canon, afin que
-les François sçachent & voyent que nous detestons les ordures que tu as
-commises: mais regarde la bonté de Dieu, & des Peres envers toy, qui ont
-chassé _Giropari_ d’auprés de toy par le moyen de ton Baptesme, en sorte
-qu’incontinent que ton ame sortira de ton corps, elle ira droict au Ciel
-pour voir le _Toupan_, & vivre avec les _Caraïbes_ qui sont autour de
-luy: quand le _Toupan_ r’envoyera un chacun prendre son corps, si tu
-aymes mieux porter les cheveux longs & avoir un corps de femme au Ciel,
-que celuy d’un homme, tu prieras le _Toupan_ qu’il te face un corps de
-femme, & tu resusciteras femme, & là haut au Ciel, tu seras mis au costé
-des femmes, & non au costé des hommes.
-
-Vous excuserez ce pauvre Sauvage non encore Chrestien ny Catecumene
-touchant le poinct de la Resurrection. Il nous avoit entendus enseigner
-que tous les hommes resusciteront un jour, chaque ame retournant du
-lieu, où elle est jusqu’au jour du jugement, pour prendre son corps, luy
-il adjouste du sien ce qu’il pense estre indifferent à la resurrection,
-qu’une ame reçoive un corps masle ou femelle, en quoy il se trompoit, &
-on ne laissa pas passer cela, sans l’informer mieux & le patient aussi:
-mais j’ay bien voulu mettre le tout simplement comme il le dit, afin que
-le Lecteur recognoisse combien fidelement je rapporte les choses comme
-elles sont passees, ainsi que desja l’ay adverty, & advertis derechef
-pour les harangues que j’ay à mettre cy apres.
-
-Ce pauvre condamné receut ses consolations de bon cœur & avant que
-marcher au supplice, il dist à toute la compagnie: Je m’en vay mourir &
-vous perdray de veuë, je n’ay plus peur de _Giropari_, puis que je suis
-enfant de Dieu: je n’ay que faire de marchandise, ny de feu, ny de
-farine, ny d’eau, ny d’aucun ferrement pour faire mon voyage par delà
-les montagnes, où vous pensez que vos Peres dansent: mais donnez moy du
-_Petun_, à ce que je meure allegrement la parole ferme, & sans peur, qui
-m’estouffe l’estomach. On luy donna ce qu’il demandoit, comme on faict
-par deçà le pain & vin à ceux qui vont mourir par Justice: coustume qui
-n’est pas de ce temps, mais de toute antiquité, laquelle presentoit aux
-criminels le vin myrrhé, & l’hypocras pour provoquer le sommeil aux
-patiens. Cela faict on le mena au Canon, braqué sur la poincte du Fort
-Sainct Loüys, panchant dans la mer, & estant attaché par les reins à la
-gueule d’iceluy, le _Chardon rouge_ mit le feu à l’amorce, en la
-presence de tous les Principaux assistans là & d’autres Sauvages, &
-devant les François: Aussitost la bale fendit le corps en deux, une
-partie tomba au pied de la roche, l’autre partie fut portee en la mer,
-qui n’a point esté veuë du depuis. Quant à son ame il est à croire que
-les Anges l’esleverent au Ciel, puis qu’il mourut à la sortie des eaux
-Baptismales: asseurance tres-infaillible de la salvation de ceux à qui
-Dieu faict cette grace, qui n’est pas petite ny commune, mais bien aussi
-rare que la vocation du bon Larron en la Croix, lequel ayant mené une
-vie débordee jusques à la potence où il estoit attaché, receut
-neantmoins cette promesse de JESUS CHRIST: _Hodie mecum eris in
-Paradiso_, Tu seras aujourd’huy avec moy en Paradis: Autant en pouvons
-nous dire de ce mal-heureux bien-heureux Indien, qui nous donne un beau
-subject d’admirer & adorer les jugemens de Dieu.
-
-_Karouatapyran_ Executeur de ce supplice, monstroit par ses gestes &
-paroles un grand contentement & obligation aux François d’avoir receu
-cet honneur, & l’estimoit bien plus que l’honneur & la gloire que cette
-Nation abusee donne à ceux qui publiquement tuent les Prisonniers, qui
-est pourtant un des plus grands honneurs qu’on puisse recevoir entr’eux,
-& est une faveur non petite aux jeunes gens, quand ils sont esleus pour
-executer le prisonnier, & est comme l’entree de grandeur, pour estre un
-jour Principal: Par ainsi ce grand _Karouatapiran_, se loüa fort de ce
-sien fait, & s’en servoit de moyen à se faire craindre entre les siens,
-haranguant par tous les villages où il alloit ce qu’il avoit fait,
-adjoustant qu’il estoit frere des François, leur defenseur &
-exterminateur des meschants & des rebelles.
-
-
-
-
-Formulaire des Harangues que nous faisions aux Sauvages, quand ils nous
-venoient voir, pour les attirer à la cognoissance de nostre Dieu, & à
-l’obeissance de nostre Roy.
-
-Chap. VI.
-
-
-Le moyen par lequel jadis les Atheniens attirerent les peuples à la
-cognoissance de la Philosophie, & à l’obeissance d’une Republique,
-estoit representé par le simulachre de leur _Palladium_ qu’ils
-feignoient estre apporté du Ciel & l’avoient colloqué au lieu plus
-eminent de leur ville. Telle estoit cette Idole de Pallas, vous la voyez
-armee de pied en cap, & sortir de sa bouche des raiz de miel, qui
-tomboient sur ses auditeurs & spectateurs, lesquels s’endormoient de
-douceur. Les Druides enseignerent la mesme chose aux Gaulois, eslevans
-la statuë d’Hercule sur le Portail de leurs Temples, portant sur sa
-teste la hure de Lyon, & sur ses espaules la massuë de ses victoires, &
-de sa bouche sortoient des chenettes d’or qui alloient prendre par les
-oreilles, une multitude d’hommes & de femmes, jeunes & vieux, afin de
-les tirer apres soy. Voicy l’intention des Atheniens & des Gaulois,
-c’est qu’ils signifioient, que les hommes sont attirez par la douceur &
-par la raison à l’obeissance des loix divines & humaines, & se
-maintiennent en ceste obeissance par la protection des armes, que les
-Souverains portent à ce sujet, pour conserver leurs vassaux.
-
-Le premier de ces deux nous appartenoit quand sa Majesté & nos Peres
-nous envoyerent par delà, pour amener à la cognoissance de Dieu ces
-pauvres ames barbares, lesquelles nous recogneusmes avant que nous
-mettre en besongne, desireuses de la douceur: Et par ainsi nous
-conclumes ensemble de regler nos paroles & nos façons de faire avec eux
-au niveau d’une parfaicte douceur, dont nous nous sommes bien trouvez.
-
-J’avois apris ceste leçon du Cantique premier, qu’entre les ornemens que
-JESUS-CHRIST avoit donné à son Eglise, la debonnaireté & clemence envers
-les pecheurs & infideles tenoit un des premiers rangs, selon ces
-paroles: _Murenulas aureas faciemus tibi vermiculatas argento_: Nous te
-ferons des chenettes d’or torses comme petites lamproyes émaillees de
-fil d’argent en forme de petits vers, pour faire esclatter la beauté de
-l’or. Les Septante disent, _Simulachra auri faciemus tibi, cum
-vermiculationibus argenti_. Nous te ferons des petites Statuës d’or fin,
-émaillees de fil d’argent en figure de petit verds. Et Rabbi Jonathas
-adjouste que telles estoient les tables de Saphir, sur lesquelles les
-Commandements de Dieu estoient gravez: parce que la lumiere de la gloire
-du Donneur, rendoit le Saphir diaphane de couleur d’or & l’escriture
-gravee des doigts de Dieu tiree en ligne, rendoit l’émail en figure de
-petites Lamproyes ou verds de terre. Qui ne diroit qu’il y eust de
-l’intelligence entre ces divines ceremonies, & celles des Atheniens &
-Gaulois, les unes & les autres nous signifians par les Statuës & les
-Chenettes d’or, la force & puissance qu’a la douceur, pour ranger les
-Ames plus barbares, à l’obeissance des Loix de Dieu: Et vrayement ce
-n’est pas sans raison, que JESUS-CHRIST ait émaillé les Chenetes d’or de
-son Espouse de la figure des vers de terre & des petites Lamproyes: puis
-que luy mesme s’est faict ver, pour attirer à soy les vers, & est venu
-en terre pour se conjoindre les vers de terre. Et comme les Lamproyes ne
-rejettent de soy les serpens, pour frayer avec elle, moyennant qu’ils
-vomissent leur venin: Aussi JESUS-CHRIST n’a point mesprisé les hommes,
-pauvres serpens, pourveu qu’ils se facent quites de leur venin. Que si
-le Maistre a faict cecy, que doivent faire les chetifs Disciples de sa
-Majesté? Quiconque donc s’offre à servir son Dieu en la conversion de
-ces hommes Sauvages, il doit mouler ses paroles & actions sur la douceur
-que JESUS-CHRIST a pratiqué luy mesme en terre.
-
-Tels estoient les articles de nos conferences avec les Sauvages. Le 1.
-Que nous taschions de leur faire concevoir vivement en leur cœur que
-nous estions leurs amis, & leurs fideles amis, voire plus que leurs
-Peres, Meres, ou autres Parens, en leur disant ces paroles & plusieurs
-autres, _Pera-oussou pare Koroyco_, Nous sommes vos amis, vos intimes.
-De ces paroles ils s’esjouissoient extremement & prenoient une grande
-confiance de converser avec nous: de sorte qu’ils nous estoient
-importuns, & ne nous donnoient aucun loysir, qu’ils ne fussent à nous
-regarder & considerer nos gestes. Je vous donneray des exemples de cecy.
-
-Un jour de Pasques apres le service, auquel assisterent plusieurs
-Sauvages, tant de _Tapouytapere_ que de l’Isle, je voulu me retirer pour
-penser à ce que je devois dire au Sermon d’apres disner & pour cet
-effect, je feis fermer les portes de nostre loge, à ce que personne n’y
-entrast ce peu de temps qu’il y avoit jusques à l’heure de la
-Predication; mais voicy que ces Sauvages impatiens d’entrer apres avoir
-faict deux ou trois fois le tour de la loge pour trouver passage, en fin
-ils arracherent quelques pieux par où ils passerent. Je leur monstray en
-mon visage quelque mescontentement de ce qu’ils avoient fait, & leur
-demanday pourquoy ils estoient si importuns; Ils respondirent, par ce
-que nous avons envie de te voir & parler à toy librement, lors que les
-François ne sont point autour de toy, & sommes venus expres pour cette
-occasion; Ainsi il me les falut entretenir sans avoir moyen de m’en
-defaire. Lors que je disois le service divin à part moy dans nostre
-Chapelle à porte close, on leur voyoit rompre la natte de la Guinée, de
-laquelle nous avions tapissé nostre Chapelle, pour voir ce que je
-faisois ainsi à genoux devant l’Autel; & disoient l’un à l’autre tout
-bas _Ygnéem Toupan_, il parle à Dieu, & ne sortoient point de là que je
-n’eusse achevé.
-
-Pour me delivrer de ces importunitez, je feis faire une closture tout
-autour de nostre loge & de la Chapelle de S. François bien forte &
-farcie de branches de Palme piquante qui ont des esguilles plus longues
-que le doigt, ce nonobstant ils ne laissoient de trouver moyen d’entrer
-& me venir trouver: En parlant de cecy, il me souvient du dire
-d’Antalcide, selon que Plutarque l’escrit au Traité des Apophtegmes
-Laconiques, que Qui veut gaigner les hommes en amitié, il faut qu’il ayt
-la langue ruisselante de miel, & la main pleine de fruicts,
-c’est-à-dire, qu’il faut qu’il use de douces paroles, & donne les
-services selon les paroles. Nous ne pouvions faire davantage vers ces
-Sauvages que de nous insinuër en leur amitié par douces paroles, & leur
-offrir la connoissance de Dieu, & les Sacremens de l’Eglise seuls
-fruicts de la Passion de JESUS-CHRIST.
-
-Ælian dit au liv. 14. de ses histoires diverses; qu’Epaminondas eust
-esté bien fasché s’il fut sorty de son Palais en public, qu’il n’eust
-aquis & adjousté un nouvel amy au nombre de ses anciens amys. Il ne nous
-estoit besoin d’aller ny à deux cens ny à trois cens lieuës, pour
-aquerir des nouveaux amys à JESUS-CHRIST: car ils venoient assez d’eux
-mesme vers nous pour cet effet. Gellius. 1. c. 3. rapporte que Pericles
-un des grands Areopages d’Athenes terminoit les amitiez des hommes
-jusques aux Autels des Dieux: mais de l’amitié divine entre Dieu & les
-hommes, fondee & enracinee sur les Autels il n’en a point parlé, par ce
-que tout Payen qu’il estoit, il ne pouvoit enfoncer la force &
-impetuosité d’un tel amour, qui ressemble à celuy du propre centre, où
-chaque creature est destinée de se porter & reposer; Vous le voyez par
-les choses graves tendantes d’un poix naturel en bas, & au contraire par
-les legeres tendantes en haut. Le puissant Roy Darius receut en present
-d’un sien amy une belle pomme de grenade, laquelle coupant par la moitié
-il admira la beauté & le nombre de ses pepins, & dit à la compagnie, A
-la mienne volonté que j’eusse autant de Zopires (c’estoit son plus
-intime amy) qu’il y a de grains en cette pomme. Ce n’est pas une petite
-grace ny un petit privilege que Dieu a fait à cet ordre Seraphique de S.
-François que de luy avoir donné le couteau de la parole à fin d’ouvrir
-la pomme encore entiere & fermée des terres de _Maragnan_ pour presenter
-à JESUS-CHRIST des millions d’Ames, non seulement pour luy estre
-reconciliees, mais aussi pour luy estre un jour fideles Espouses.
-
-N’est-ce pas à ce sujet que Dieu inspira à Salomon au 4. liv. des Roys,
-chap. 29. de faire les chapitaux des Colonnes d’airain, avec un rest
-parsemé de pommes de grenade, signifiant par cela la mission de
-l’Evangile vers les nations infideles, le rest servant à prendre ces
-poissons fuiars, par une douce eloquence: & les pommes de grenade pour
-les lier & unir par amour avec JESUS-CHRIST, & le reste de ses fideles:
-& n’y ayant rien plus fort pour gaigner l’amour que le mesme amour:
-voilà pourquoy je conclus qu’il estoit totalement necessaire que nous
-fissions reconnoistre à ces Sauvages que nous les aymions tendrement &
-intimement & que nous leur offrissions nous-mesme & ce que nous avions,
-leur disans _Ore-mae pémareamo_, tout ce que nous avons est vostre; Et
-pour cette cause, lors que j’avois une grande quantité de poissons comme
-cela m’estoit assez ordinaire, je leur en donnois à tous, specialement
-aux _Tabaiares_ nouveaux venus en l’Isle, qui pour ceste raison avoient
-de la disette, n’ayans pas encore fait leurs jardins, notamment à ceux
-qui estoient nos voisins.
-
-Le 2. Article de nos conferences estoit de leur exposer les fruicts &
-esmolumens qu’ils devoient attendre de nostre amitié, à sçavoir, la
-reformation de leur vie & la connoissance du vray Dieu, & en outre la
-defence de nostre Roy contre leurs ennemys, qui ne manqueroit à leur
-envoyer des hommes, & d’armes selon qu’il s’ensuit. _Pe moé Koroiout,
-pere Koramressé: Toupan mombe-oüaue koroiout peam: yande mognan gare rhé
-opap katou, ahé maè mognan. Yangatouran: yandé renonde vuac oueriko: ahé
-gneem roupi yandè rekormé. Pepusurom peamo tareumbare soüy yauäeté
-orerou vichaue: Pepusurom okat araia obooure ouaia pepusurom anouam._
-C’est à dire: Nous vous aprendrons à vivre plus à vostre aise: & voulons
-vous enseigner le vray Dieu: lequel est Createur de tout le monde: Il
-est tres-bon: & nous a preparé le Ciel, si nous suivons sa parole en
-cette vie. Nous venons vous defendre de vos ennemys. Nostre Roy est fort
-& puissant qui vous donnera tousjours secours: & vous fournira d’armes &
-de gens. Ils estoient fort attentifs à tout ce que dessus, & nous
-respondoient que les François les avoient tousjours assistez: mais à
-present que nous estions envoyez de nostre Roy en leur terre, à fin de
-les retirer de la cadene de _Giropary_: Ils ne doutoient aucunement
-qu’ils n’aprissent de grandes choses de Dieu, specialement quand nous
-sçaurions bien leur langue, Car, disoient-ils, les Truchemens n’ont
-point parlé à Dieu comme vous. Ils ne nous peuvent dire autre chose que
-ce que vous leur dittes: mais si vous parliez à nous, vous nous diriez
-ce que Dieu vous a dit. Nos enfans seront plus heureux que nous: car ils
-pourront apprendre la langue Françoise de vous, ainsi que vous nous avez
-promis: & auront bien plus de connoissance de Dieu que nous qui sommes
-ja vieux. Nous n’avons fait que courir & errer par les bois devant la
-face des _Peros_[152], mangeans souvent les racines des bois pour toute
-nourriture. Nos enfans seront asseurez contre leurs ennemys. Les
-François prendront nos filles, & nos fils les filles des François &
-ainsi nous serons parens: Vous demeurerez au milieu d’eux & de leurs
-vilages, & serez leurs Peres: Le _Toupan_ les aymera & _Giropary_ ne
-leur donnera desormais aucune peine: & les vivres abonderont en toute
-sorte: car les marchandises des François ne leur manqueront point: ô
-qu’ils seront heureux! Mais nous ne verrons point ces choses.
-
-Vespasien Empereur, & Domitian aussi, si tost qu’ils entroient dans un
-Pays nouveau, pour y planter des Colonies Romaines, avoient coustume de
-faire jetter en bronze la foy & les fruicts d’icelle qu’ils promettoient
-publiquement à tout le monde, en cette sorte: C’estoit une Dame qui
-estendoit la main droite, symbole de la foy, & de la gauche elle
-presentoit la corne d’abondance pleine de toute sorte de fruicts, voire
-les premieres monnoyes qu’ils faisoient courir dans les Païs nouveaux
-estoient frapées à la mesme marque, signifians par là la fidelité qu’ils
-garderoient à ces Peuples, de laquelle procederoit une infinité de biens
-& de commoditez à leur Nation. Entendez, si vous voulez, par ceste Dame
-la saincte Eglise entrante nouvellement dans ces terres Barbares,
-laquelle estendoit sa main droicte, promettant aux habitans d’icelle, la
-foy de JESUS-CHRIST, son Espoux, & la fidelité de ses serviteurs, qui
-n’espargneroient labeur aucun, non pas mesme leur propre vie pour les
-ayder à se sauver. Et quant aux fruicts qu’elle leur offroit, c’estoit
-les Sacremens & la cognoissance de Dieu, & des choses Divines. Ou bien
-entendez par ceste mesme Dame la France, plantant nouvellement ses Lys
-dans ces Regions & Contrees du Bresil, donnant la main droicte d’une
-asseurance de garder & conserver ces Sauvages soubs son obeissance & sa
-Couronne, & les fruicts du trafic de diverses marchandises que l’on
-porteroit de France en ces terres, en eschange d’autres meilleures.
-
-
-
-
-Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle les Catecumenes
-apprenoient & recitoient par cœur, avant que d’estre baptisez.
-
-Chap. VII.
-
-
-Au Levitique premier, & en autre lieu, nous lisons qu’auparavant que la
-victime choisie fust offerte à l’Autel, il falloit que celuy qui la
-presentoit, luy mit ses mains sur la teste entre les cornes. Quelques
-uns ont adjousté, qu’on entouroit ces cornes des fleurs de Jonc Marin,
-(duquel les espines & non les fleurs furent posees su la teste de
-JESUS-CHRIST, offert en holocauste sur la Croix) lors les Prestres
-prenoient ceste victime, & la lavoient dans ce grand Vaisseau de Bronze
-appellé _Mer_. C’est une figure des nouveaux Catecumenes, qui desirent
-d’estre lavez par le Baptesme, & estre offerts devant l’Autel du
-Redempteur. La premiere chose requise à ces Catecumenes est, qu’ils
-mettent les mains dessus la teste: les mains sont les hierogliphiques
-des œuvres, & la teste est le siege de l’esprit & entendement. La
-premiere chose donc necessaire à ces Novices de la Foy Chrestienne, est
-l’operation de l’entendement: je veux dire, qu’il faut qu’ils sçachent &
-entendent ce qu’ils pretendent croire & promettre, Et entortiller les
-cornes de la curiosité & propre jugement des fleurs de Jonc Marin,
-couronne des Dieux, par l’obeissance à la Divine Revelation. C’estoit ce
-que nous demandions aux Adults, avant que de leur conferer le Baptesme,
-& pas un n’y estoit receu, qu’il ne le sceut parfaictement, & ne le
-recitast hautement devant tous, estant chose d’obligation, à quoy
-devroient bien adviser tant de Chrestiens ignorans leur croyance &
-profession.
-
-
-Doctrine Chrestienne en la langue des Topinambos[153] & en François, &
-premierement l’Oraison Dominicale.
-
- _Ore-rouue vuac peté couare._
- Nostre Pere és Cieux qui es.
-
- _Ymoe-tepoire derere-toico._
- Sanctifié soit ton nom.
-
- _To-oure de-reigne._
- Advienne ton Royaume.
-
- _Teiè-mognan deremimotare yboipé vuacpe iémognan eaue._
- Soit faicte ta volonté en la terre comme aux Cieux.
-
- _Oreremiou-are aiedouare eimé ioury oreue._
- Nostre pain quotidien donne aujourd’hui à nous.
-
- _De-ieurou orè yangaypaue ressè._
- Pardonne nos offences.
-
- _Ore recome-mossaré soupè ore-ieuron eaue._
- Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez.
-
- _Moar-ocar humé yepé tecomemo-poupé._
- Et ne nous induits point en tentation.
-
- _Oré pessuron peyepè mäe ayue souy._
- Mais nous delivre du mal.
-
- Amen Iesu.
-
-
-La Salution Angelique.
-
- _Aue Maria gratia, Resse tonoussen väe._
- Je te saluë Marie, de grace pleine.
-
- _Deyron yandé yaré-reco._
- Avec toy est le Seigneur.
-
- _Ymonbeou Katou poïre aue edereico Kougnan souy._
- Beniste tu es entre les femmes.
-
- _Ymonbeau Katou poïre aue demeinboïre IESUS._
- Benit est le fruict de ton ventre, JESUS.
-
-
-Oraison à la Vierge.
-
- _Sancta Maria Toupan seu._
- Saincte Marie mere de Dieu.
-
- _Hé Toupan mongueta ore-yangaypaue vaë ressé._
- Prie Dieu pour nous pecheurs.
-
- _Cohu yran ore-requi ore-roumeué._
- Maintenant, & à l’heure de nostre mort.
-
- Amen Iesu.
-
-
-Le Symbole des Apostres.
-
- _Arobiar Toupan._
- Je croy en Dieu.
-
- _Touue opap Katou mäeté tirouan._
- Pere tout puissant.
-
- _Mognangare vuac._
- Createur du Ciel.
-
- _Mognangare ybouy._
- Createur de la terre.
-
- IESVS CHRIST _Tayre oyepe vac._
- En JESUS CHRIST son fils unique.
-
- _Ahe_ Sainct Esprit, _demognan pitan amo_.
- Qui a esté du sainct Esprit conceu.
-
- _Ahé poïre oart_ Saincte Marie, _Souy_.
- Et nay de la Vierge Marie.
-
- _Ponce Pilate Mourouuichaue amoseico sericomemo poïre amo._
- Soubs Ponce Pilate President a souffert.
-
- _Yiouca poïre amo youira._
- A esté tué sur le bois de la Croix.
-
- _Ioasaue ressé._
- Il est mort.
-
- _Ymoiar ypoïre ytemim bouïre amo._
- Et a esté ensevely & enterré au Sepulchre.
-
- _Oouue ieuue euue apeterpé._
- Est descendu aux Enfers.
-
- _Ahé souï touriare mossa poïre ressè oouue omboueue souï. Secobé
- yereie-bouïre._
- Le tiers jour est resuscité des morts.
-
- _Oié oupire vuacpè._
- Est monté aux Cieux.
-
- _Toupan touue opap-Katou măeté tirouan mognangare Katou aue cotu
- seua._
- De Dieu son Pere tout-puissant, il se sied à la dextre.
-
- _Ahé souï tourinè ycobé văe omano văe poïre pauè recomognan._
- Et de là viendra les vifs & les morts juger.
-
- _Arobiar_ Sainct Esprit.
- Je croy au sainct Esprit.
-
- _Arobiar_ Saincte Eglise Catholique.
- Je croy la Saincte Eglise Catholique.
-
- _Arobiar_ Sainct _tecokatou demosaoc morooupé_.
- Je croy des Saincts la communion.
-
- _Arobiar teco-engay paue ressè morooupé Toupan deüron._
- Je croy des pechez la remission de Dieu.
-
- _Arobiar asè-recobé ieboure._
- Je croy la resurrection de la chair.
-
- _Arobiar teioubé opauaerem-eim-rerecoe nouame._
- Je croy la vie eternelle.
-
- Amen Iesu.
-
-
-Les dix Commandemens de Dieu.
-
- 1. _Ymoeté yepé Toupan._
- Honore un seul Dieu.
-
- 2. _Aytè ereté netieume poïre renoy teigné._
- Tu ne prendras point le nom de ton Dieu en vain.
-
- 3. _Ymoeté_ Dimanche _are maratecouare eum aue_.
- Honore & sanctifie le Dimanche jour de repos.
-
- 4. _Y moëtè derouue desseu eaue._
- Honore ton Pere & ta Mere.
-
- 5. _Eparapiti humé._
- Tu ne tueras point.
-
- 6. _Eporopotare humé._
- Tu ne pailladeras point.
-
- 7. _Emonmaron humè._
- Tu ne déroberas point.
-
- 8. _Teremoen humé aua ressé._
- Tu ne diras point faux tesmoignage contre l’homme.
-
- 9. _Yemonmotare humé aua remerico ressé._
- Tu ne convoiteras de l’homme la femme.
-
- 10. _Yemonmotare humè aua maë ressé._
- Tu ne convoiteras point de l’homme chose qui luy appartienne.
-
-
-Sommaire des Commandemens de Dieu.
-
- 1. _Opap Katou maeté tiroüan sosay asé Toupan raousouue._
- Sur toutes choses tu aymeras Dieu.
-
- 2. _Oie aousouue eaué asé ouua pichare raoussouue._
- Ayme ton prochain comme Toy-mesme.
-
-
-Les Commandemens de la Saincte Eglise.
-
- 1. _Are maratecouare ehumé Messe rendouue._
- Escoute la Messe les jours des Festes.
-
- 2. _Sei hou iauion Yemonbeou._
- Tous les ans au moins une fois tu diras tes pechez.
-
- 3. _Toupan rare Pacques iauion._
- Ton Dieu à Pasques tu prendras.
-
- 4. _Iecouacouue iauion erecoucouue._
- Les Jeusnes tu garderas de Karesme & Vigile.
-
- 5. _Aiauion asé mäe moiaoc._
- Tu rendras les dismes.
-
-
-Les Sept Sacremens.
-
- 1. _Iemongaraïue._
- Baptesme.
-
- 2. _Asé seuvap aua reou assou yendu Karaiue non._
- Recevras de la Saincte huyle au front par la main de l’Evesque.
-
- 3. _Asè-reon yanondé Toupan rare._
- Devant mourir recevras le corps de Dieu.
-
- 4. _Asè-reon yanondé yendu Karaiue rare._
- Avant mourir tu recevras l’huyle sacree.
-
- 5. _Oyekoacouue, Oyemonbeou._
- La Penitence & Confession.
-
- 6. _Oyemo-auare._
- L’ordre.
-
- 7. _Mendar._
- Mariage.
-
-
-
-
-Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de Dieu, des Esprits & de
-l’Ame.
-
-Chap. VIII.
-
-
-Le Psalmiste Royal David au Psalme 101. qui est une priere qu’il composa
-pour les pauvres & miserables detenus en anxieté & oppression,
-particulierement en infidelité, dict, _Placuerunt servis tuis lapides
-ejus, & terræ ejus miserebuntur._ Les pierres de Syon ont pleu à tes
-serviteurs, & pour cette cause ils donneront la misericorde à la terre.
-Sainct Hierosme tourne ces paroles en cette sorte: _Quia placitos
-fecerunt servi tui lapides ejus, & pulverem ejus miserabilem_: Tes
-serviteurs ont rendu agreables ses pierres à ta Majesté, voire jusqu’à
-la poudre miserable. Appliquons ces paroles à nostre subject, laissant à
-part tous les autres Mysteres enveloppez sous icelles & disons, que
-_Placuerunt servis tuis lapides ejus_: Nous avons trouvé ces pauvres
-Sauvages & Barbares en nostre premiere Mission des pierres bien propres
-pour edifier & bastir la saincte Eglise dans ces pays deserts, & avons
-donné par nostre ministere à quelque poignee de sable & d’arene la
-misericorde Divine: J’entends le Baptesme, à quelque nombre de petits
-enfans, de moribonds, & adults, qui ne sont certainement que trois
-grains de sable, au parangon de l’estenduë & profondeur des sables de la
-mer, c’est à dire, en comparaison de la quantité & multitude des Nations
-immenses en peuple au voisinage de _Maragnan_.
-
-Disons apres, avecques Sainct Hierosme, _quia placitos fecerunt servi
-tui lapides ejus, & pulverum ejus miserabilem_, que nous avons faict
-voir à toute la Chrestienté & aux Monarques d’icelle, soient spirituels,
-soient temporels, pour la descharge de nos consciences, qu’il plaist à
-Dieu de reveiller ces Barbares du profond sommeil d’une mescroyance, ou
-si voulez, qu’il plaist à Dieu de faire ardre & brusler la petite
-estincelle de feu de lumiere naturelle, qui s’est tousjours gardee
-depuis le naufrage universel du Deluge en ces Nations, soubs les cendres
-de mille superstitions.
-
-Cette estincelle de feu cachee soubs les cendres parmy ces peuples
-Sauvages, est la croyance naturelle qu’ils ont tousjours euë de Dieu,
-des Esprits, & de l’Immortalité de l’Ame. Quant à la croyance de Dieu,
-il est impossible, naturellement parlant, qu’il se trouve une Nation
-tant lourde, stupide, & brutale soit-elle, qu’elle ne recognoisse
-universellement une souveraine Majesté: Car comme dict Lactance Firmian,
-en ses divines Institutions, livre premier, Chapitre second, _Nemo est
-enim tam rudis, tam feris moribus, qui non oculos suos in Cœlis tollens,
-&c._, Il n’y a homme si rude, ny si brutal, qu’élevant les yeux au Ciel,
-encore qu’il ne puisse comprendre que c’est que Dieu, & que sa
-providence, nonobstant qu’il ne collige de la grandeur & estenduë des
-Cieux, du mouvement perpetuel d’iceux, de la disposition, fermeté,
-utilité & beauté de ces voutes azurees, qu’il y a un souverain Recteur
-qui conduict le tout en cadence. Et Boece livre 4. de la Consolation des
-Sages, Prose 6. _Omnium generatio rerum &c._ Que la generation
-continuelle des mixtes & la diversité & ordre des formes, qui vestent
-une mesme matiere premiere, convainc naturellement & necessairement
-qu’il y a un premier Directeur en l’addresse uniforme de tant de
-contraires formes, pour perfectionner ce monde universel. Et Seneque en
-l’Epistre 92 à son amy Lucile: _Quis dubitare potest mi Lucilli, quin
-Deorum immortalium munus sit quòd vivimus?_ Qui est celuy, mon amy
-Lucille, qui met en doute que sa vie ne soit un don & bien fait des
-Dieux Immortels? Et Aristote livre II. des Animaux, apres qu’il a
-raconté pleinement leurs perfections, il conclud: _Debemus inspicere
-formas & delectari in Artifice qui fecit eas._ Nous devons contempler
-les formes des creatures, non pour nous y arrester, ains passer d’elles
-à celuy qui les a fait, afin de nous y esjoüir. C’est donc chose
-asseuree que ces Sauvages ont eu de tout temps la cognoissance d’un
-Dieu, mais non de l’Essence, Unité & Trinité, matiere dependante toute
-de la foy, quoy que Dieu en ait laissé quelque trace & vestige en la
-Nature, par lesquelles les hommes en ont peu conjecturer je ne sçay
-quoy: ainsi qu’Aristote livre 4. du Ciel & du Monde, apres avoir tourné
-& retourné son esprit parmy les perfections de ce monde, a dit: _Nihil
-est perfectum nisi Trinitas_. Il n’y a rien de parfait sinon la Trinité.
-
-Ces Sauvages ont de tout temps appellé Dieu du mot _Toupan_, nom qu’ils
-donnent au Tonnerre, ainsi que nous voyons ordinairement parmy les
-hommes, que quelque beau chef-d’œuvre porte le nom de son Autheur: &
-cecy singulierement, pour autant que ces Tonnerres & Esclairs roulans &
-esclairans de toutes parts, sur la teste de ces Sauvages
-espouvantablement, ils ont apris & recogneu que cela venoit de la
-puissante main de celuy qui habite sur les Cieux. Je me suis enquis par
-le Truchement des vieillards de ce pays, s’ils croyoient que ce
-_Toupan_, Autheur du Tonnerre estoit homme comme nous. Ils me firent
-responce que non: parce que si c’estoit un homme comme nous grand
-Seigneur pourtant, comment pourroit-il courir si viste, aller de
-l’Orient à l’Occident, quand il tonne, voire qu’en mesme temps il tonne
-sur nous, & és 4 parties du monde, & puis il est aussi bien sur vous en
-France, comme il est sur nous icy. De plus s’il estoit homme, il
-faudroit qu’un autre homme l’eust faict. Car tout homme vient d’un autre
-homme. En apres _Giropari_ est le valet de Dieu, lequel nous ne voyons
-point, & tout homme se voit, par ainsi nous ne pensons pas que le
-_Toupan_ soit un homme. Mais donc, respliquois-je, Que pensez-vous que
-ce soit? Nous ne sçavons, disoient-ils, Nous croyons seulement qu’il est
-partout, & qu’il a fait tout. Nos Barbiers n’ont jamais parlé à luy,
-ains seulement ils parlent aux compagnons de _Giropari_. Voilà la
-croyance de Dieu, que ces Sauvages ont eu tousjours emprainte
-naturellement en leur esprit, sans le recognoistre par aucune sorte de
-prieres ou de sacrifices.
-
-Ils ont en apres une croyance naturelle des Esprits tant bons que
-mauvais. Ils appellent les bons Esprits ou Anges _Apoïaueué_, & les
-mauvais Esprits ou Diables _Ouaioupia_. Je vous reciteray ce que j’ay
-appris de leurs discours à diverses fois. Ils estiment que les bons
-Esprits leur font venir la pluye en temps oportun, qu’ils ne font tort à
-leurs jardins, qu’ils ne les batent & tourmentent point: Ils vont au
-Ciel rapporter à Dieu ce qui se passe icy bas, qu’ils ne font point de
-peur, la nuict, ny dans les bois: ils accompagnent & assistent les
-François. A l’oposite, ils tiennent que les mauvais Esprits ou Diables
-sont sous la puissance de _Giropari_, lequel estoit valet de Dieu, &
-pour ses meschancetez Dieu le chassa & ne voulut plus le voir ny les
-siens, & qu’il hait les hommes, & ne vaut rien: que c’est luy qui
-empesche les pluyes de venir en saison, qui les trahit en guerre contre
-leurs ennemis, qu’il les bat, & leur faict peur: qu’ordinairement il
-habite dans les villages delaissez, & specialement és lieux où ont esté
-enterrez les Corps de leurs Parents: Et mesme j’ay ouy dire à quelques
-Indiens, que pensans aller cueillir des _Acaious_ en certains villages
-delaissez, _Giropary_ sortit du village avec une voix espouventable, &
-battit quelques-uns de leur compagnie fort bien.
-
-Ils disent aussi que _Giropary_, & les siens, ont certains animaux qui
-ne se voyent jamais, & ne marchent que de nuict, rendans une voix
-horrible, & qui transist l’interieur (ce que j’ay entendu une infinité
-de fois) avec lesquels ils ont compagnie, & pourtant les appellent _Soo
-Giropary_, l’animal de _Giropary_, & tiennent que ces animaux servent
-tantost d’hommes, tantost de femmes aux Diables: ce que nous appellons
-par deçà _Succubes & Incubes_, & les Sauvages _Kougnan Giropary_ le
-femme du Diable, _Aua Giropary_, l’homme du Diable. Il y a aussi de
-certains oyseaux Nocturnes, qui n’ont point de chant, mais une plainte
-moleste & facheuse à ouyr, fuyards & ne sortent des bois, appelez par
-les Indiens, _Ouyra Giropary_, les oyseaux du Diable[154], & disent que
-les Diables couvent avec eux: qu’ils ne font qu’un œuf en une place,
-puis un autre en un autre: que c’est le Diable qui les couvre: qu’ils ne
-mangent que de la terre: Sur quoy je ne tairay ma curiosité. Je me
-resolus d’experimenter la verité de tout cecy: d’autant que fort souvent
-ces bestes nocturnes venoient autour de nostre loge de sainct François
-crier hideusement, & ce au temps que les nuicts estoient sombres &
-noires: je me tins prest, pour courir hastivement avec d’autres
-François, au lieu où ces bestes estoient, selon que nous pouvions
-conjecturer à l’ouye: mais jamais nous ne peusmes rien voir, mesme nous
-les entendions crier aussi tost, à plus d’un grand quart de lieuë de là.
-Quelques François m’ont dit que c’estoit une espece de Chats huans: mais
-cela est impossible, veu le son & le bruict, & la grosseur d’iceluy que
-ceste beste rend. D’autres ont voulu dire que c’estoit le buglement des
-_Vaches braves_: mais les Sauvages le nient, & la commune opinion des
-Sauvages est que c’est une sorte de bestes puantes, plus grandes qu’un
-Regnard.
-
-J’ay aussi voulu avoir l’experience de ces oyseaux de _Giropary_, & à
-cet effect, je m’avancé doucement, où la conjecture de mon ouye me
-portoit, à la voix melancholique de cet oyseau, & ayant à peu pres
-remarqué le lieu, je m’en allay le lendemain au soir de bonne heure me
-cacher dans le bois pres du dit lieu, & ne fus point trompé pour ceste
-fois: car incontinent que la nuict eut couvert la terre, voicy que ce
-vilain oyseau s’approche à deux pas de moy, s’acroupissant dans le
-sable, & commença à entonner son chant hideux, chose que je ne peux
-supporter, mais sortant d’où j’estois, j’allay voir le lieu où il estoit
-accroupy, & ne trouvay rien: sa forme & grosseur tiroit sur le Chathuant
-de deçà, & son plumage gris. Tout ce que dessus n’est point eslogné du
-sens commun; car nous lisons és Histoires, & en divers Autheurs, la
-conjonction qu’ont les Diables avec les animaux hideux & immondes, &
-c’est luy qui dés le commencement du Monde, se couvrit du corps du
-Serpent chevelu, pour tromper nos premiers Parents. Et la saincte
-Escriture luy attribue la forme des plus furieux, monstrueux & horribles
-animaux d’entre tous ceux qui vivent & rampent sur la face de la terre.
-
-Ils croient l’immortalité de l’Ame, laquelle tandis qu’elle informe le
-corps, ils appellent _An_, & aussi tost qu’elle a laissé le corps pour
-s’en aller en son lieu destiné, ils la nomment _Angoüere_. Il est bien
-vray qu’ils ont opinion qu’il n’y a que les femmes vertueuses, qui ayent
-l’Ame immortelle, à ce que j’ay peu comprendre par divers discours &
-enquestes que j’en ay faict, estimans que ces femmes vertueuses doivent
-estre mises au nombre des hommes, desquels tous en general, les Ames
-sont immortelles apres la mort: Pour les autres femmes ils en doutent.
-Semblablement ils croyent naturellement que les Ames des meschans vont
-avec _Giropary_, & que ce sont elles qui les tourmentent avec le mesme
-Diable, & demeurent dans les vieux villages, ou leurs corps sont
-enterrez. Quant aux Ames des bons, ils s’asseurent qu’elles vont en un
-lieu de repos, où elles dansent à tousjours sans manquer de chose aucune
-qui leur soit de besoin. Voilà tout ce que j’ay peu apprendre, touchant
-ces trois points de leur croyance naturelle de Dieu, des Esprits & des
-Ames, & ce par une soigneuse recherche entre les discours ordinaires,
-que j’ay eu dans ces deux ans, avec une infinité de Sauvages.
-
-
-
-
-Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a retenu ces pauvres
-Indiens un si long-temps dans ses cadenes.
-
-Chap. IX.
-
-
-Adonibesec, est un des plus grands Tyrans qui furent jamais, avoit
-vaincu & subjugué soixante & dix Roys, ausquels il fit couper les doigts
-des mains, & les orteils des pieds, & toutes les fois qu’il vouloit
-manger, il les faisoit venir soubs sa table comme chiens pour ronger les
-os qu’il leur jettoit & manger quelques morceaux de pain qu’il leur
-faisoit donner là dessouz, ne vivans d’autre chose: parce que le diner
-achevé, on les remenoit à la cadene. Ce Tyran representoit le naturel du
-Diable, lequel il a tousjours exercé vers les Nations qu’il s’est rendu
-subjectes par l’infidelité, les tenant ferme à la cadene, ne leur
-permettant autres vivres que ses restes, leur ayant tranché tous les
-moyens de fuir & d’operer, pervertissant ou effaçant les marques que
-Dieu a imprimees naturellement és hommes, par lesquelles ils pouvoient
-se disposer à incliner Dieu d’avoir pitié d’eux, qui est la chose que le
-Diable redoute surtout & est aisé de le voir en nos Sauvages, lesquels
-sont demeurez un si long temps sans aucune cognoissance du souverain
-Dieu, retenus dans ses chenes infernales par les abus & corruptions que
-le Diable a contractez en eux.
-
-C’est pourquoy Sainct Paul representoit les ruzes & finesses de Sathan à
-ses
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-(Lacune d’une feuille.)
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-ste raison avions nous occasion d’admirer la forme & la façon de faire
-des _Pagis_ ou Barbiers, qui tiennent parmy les Sauvages le rang de
-Mediateurs entre les esprits & le reste du peuple, & sont ceux qui ont
-plus grande authorité aquise par leurs fraudes, subtilitez & abus, & ont
-detenu ces gens plus fortement soubs le Royaume de l’ennemy de salut,
-selon ce qui est escrit aux Proverbes vingt neuf. _Princeps qui libenter
-audit verba mendacii, omnes ministros habet impios_: Le Prince, qui
-volontiers preste l’oreille au mensonge, est servi d’officiers impies &
-meschans. Laissant à part l’explication literale de ce passage, nous
-l’appliquerons à nostre subject, disant que ce Prince, qui tend les
-oreilles au mensonge, ou pour mieux dire, qui est le Pere de mensonge,
-c’est le Diable ennemy de verité: ses officiers sont ceux qui abusent le
-peuple par leur inventions, subtilitez & enchantemens procedez de
-l’instigation des Demons tels que sont les Sorciers Bresiliens. Et ce
-pendant se conservent en cette authorité, sans se controoller les uns
-les autres, quoy qu’en verité ils sçavent bien les tromperies qu’ils
-usent tous à l’endroict de leurs compatriotes.
-
-Ces Sorciers n’ont point de maistre, mais deviennent tels que la portee
-de leur esprit les favorise: de sorte que ceux qui ont le plus bel
-esprit deviennent les plus habiles. Beaucoup commencent à aprendre ce
-mestier, invitez par l’honneur & le lucre, qu’ils voyent estre rendu aux
-experts de la Barberie, mais peu arrivent à la perfection. Vous ne
-trouverez gueres de villages, desquels les Principaux & Anciens ne
-facent profession d’en sçavoir quelque chose. Les Novices de cet art,
-s’estudient à bien se vanter, & dire des merveilles d’eux: & faire
-quelque petite subtilité devant leurs semblables, pour obtenir le bruit
-de vacquer à ce mestier. Leur advencement se faict par quelque accident
-& cas fortuit: comme s’ils predisoient la pluye avant qu’elle parust, &
-qu’elle survint incontinent apres: S’ils avoient soufflé quelque malade,
-& par fortune revint en santé, seroit un signalé moyen, pour estre bien
-tost respecté & honoré comme Barbier tres-expert. Par exemple, sans
-comparaison, si la fortune en voulait tant par deçà à quelque nouveau
-Medecin & Chirurgien qu’un malade desesperé, & une playe tres-griefve
-recouvrast guerison, non pas tant pour l’industrie du Medecin nouveau,
-ou Chirurgien: ains par le bon naturel avec le concours des unguents
-communs, il n’y a point de doute que telle guerison seroit attribuee à
-la science & experience des Curateurs, d’où ils prendroient occasion de
-faire voler leur renommee parmy les bonnes villes, & seroient receus de
-là en avant honorablement aux bonnes maisons. Chose pareille se trouve
-dans le Bresil en ces nouveaux Sorciers, lors que la santé du malade
-s’est ensuyvie apres leur soufflement. N’ayez peur que cecy demeure
-caché dans la loge du patient: Car aussi tost vous verrez trotter ce
-Barberot de village en village, raconter ses hauts faits, y adjoustant
-trois fois autant qu’il n’en a fait.
-
-Le Diable, esprit superbe ne se communique pas indifferemment à tous les
-Barbiers: mais il choisit les plus beaux esprits d’entre iceux, & lors
-il mesle ses inventions avec leurs subtilitez. Prenez exemple par deçà.
-Vous ne voyez pas que les Diables facent de grandes operations ny
-communications aux petits Sorciers: Ils se contentent de leur donner de
-la malice au poids & talent de leur esprit. Mais si d’aventure ils
-rencontrent quelque bel esprit, ils luy font largement part de leurs
-damnables & perverses sciences, tels que sont ordinairement les
-Necromanciens, Judiciaires, & Magiciens: Ainsi en est-il des Sorciers de
-par delà. Vous en trouvez de bien petits, & n’en faict-on pas grand
-estat, & si on ne les craint gueres, & leur métier ne leur vaut
-beaucoup. Il y en a d’autres un petit plus sçavans & mediocres, entre
-les petits & les grands: Et ceux là d’ordinaire levent leur boutique en
-chaque village qu’ils s’attribuent, ainsi que leur cartier designé,
-solicitans les habitans du lieu: ayans soin des danses & d’autres choses
-qui dépendent de leur office. Si un autre, égal à eux, venoit sur leur
-Province, ils n’en seroient pas contens; Mais quand un plus grand qu’eux
-est invité, il faut qu’ils ayent patience.
-
-Plus ils parviennent & augmentent en notice d’abus, plus vous les voyez
-monstrer une gravité exterieure, & parlent peu, aymans la solitude, &
-évitent le plus qu’ils peuvent les compagnies, d’où ils acquierent plus
-d’honneur & respect, sont les plus prisez apres les Principaux, voire
-les Principaux leur parlent avec reverence, telle qu’elle est en usage
-en ces pays là, & personne ne les fasche. Et pour se conserver en tel
-honneur, ils dressent leurs Loges à part, esloignez de voisins. Ce rusé
-Demon leur apprend ce que la discipline Religieuse observe, à sçavoir,
-pour conserver l’esprit de Dieu, rendre son ame capable des visites &
-consolations d’iceluy, il faut aymer la solitude, & se retirer en
-icelle, fuyant soigneusement le plus qu’il est possible, la compagnie
-des hommes: d’où non seulement vous acquerez les faveurs spirituelles,
-mais aussi l’honneur & le respect de ceux que vous fuyez: Car la
-complexion des hommes est semblable à celle de l’honneur & de l’umbre:
-Si vous courez apres ils fuyront devant vous: si vous les fuyez, ils
-courront apres vous. Tels sont les hommes: Rendez vous communicable avec
-eux, c’est d’où ils prendront occasion de vous mespriser, fuyez-les, ils
-vous respecteront.
-
-Semblablement ce vieux Docteur de malice enseigne les principaux de ses
-disciples à eviter le commun, se rendre songeards & melancoliques,
-bander leur cervelle à nouvelles inventions & fantaisies, demeurer seuls
-avec leurs familles, pour estre plus capables de communiquer à leur
-entendement les moyens, par lesquels il veut amuser ces peuples en leur
-ignorance & superstition, s’esjouissant de voir tant de Nations tomber
-en sa cordele. Ce n’est pas du jourd’huy, ny en cette seule nation,
-qu’il va contrefaisant les exercices de la vraye Religion, mais de tout
-temps & en tout lieu: car il ne peut estre Autheur d’un vray bien, ains
-seulement faux imitateur d’iceluy. Et comme les serpens se cachent soubs
-la fueille verdoyante pour picquer le faucheur: de mesme il cache son
-venin & sa fausse Religion, soubs l’apparence seulement d’une imitation
-des œuvres de Dieu.
-
-Pline, & Solinus disent, que le Ceraste, serpent mortifere se couvre de
-sable, laissant au dehors les cornes qu’il porte sur la teste, afin
-d’inviter les oyseaux à la pasture, lesquelles croyans que ce soit
-quelque chose convenable à leur nourriture, s’approchent, mais aussi
-tost le galand sort de son embuscade, & se jette dessus.
-
-La Genese compare le Diable à ce serpent, _Cerastes in semita_, le
-Ceraste au chemin. Nous le voyons pratiqué en nos Sauvages, nourris &
-entretenus à ses amorces de telle façon, qu’il ne seroit pas possible de
-le croire, si on ne l’avoit veu: Et pour ce qu’un chacun ne peut pas en
-avoir l’experience, je prie le Lecteur de croire ce que je vay luy
-raconter.
-
-Ces pauvres Sauvages sont si fols, autour de leurs Sorciers,
-specialement des Grands, qu’ils croyent fermement qu’ils peuvent leur
-envoyer les maladies, les famines, & les leur oster quand il leur
-plaist. Et bien que les mesmes Sorciers sçachent qu’ils sont trompeurs
-tous tant qu’ils sont: neantmoins ils croyent, qu’ils ne gueriroient
-point eux-mesme, s’ils ne passoient sous les mains d’un autre.
-
-Si quelque François tombe malade par les villages, son Compere, & sa
-Commere le prient de vouloir permettre que ces Barbiers le viennent
-visiter, souffler de leur bouche & manier de leurs mains. Mais que
-diriez vous, si je vous asseurois que plusieurs des Sauvages me venant
-visiter, pendant mes maladies, me prioyent fort affectueusement de leur
-permettre qu’ils m’amenassent leurs Barbiers, afin de me souffler &
-manier, m’asseurans qu’infalliblement j’aurois guerison.
-
-Le grand _Thion_ tombé malade[122] aussi tost qu’il fut venu de _Miary_
-au Fort Sainct Loüis, estima, & le croyoit pour certain, que sa maladie
-procedoit de la menace du grand Barbier de son pays, lequel vouloit
-destourner & empescher ces peuples _Miarigois_ de venir dans l’Isle, &
-ne laissa d’en persuader plusieurs à demeurer avec luy dans les forests
-de _Miary_: Il avoit menacé _Thion_ qu’il le feroit mourir si tost qu’il
-seroit arrivé à _Maragnan_: ce qui n’advint pas pourtant: Car apres le
-cours d’une fievre assez violente, il recouvrit sa santé: Neantmoins
-pendant sa maladie il s’attendoit de mourir, quelque remonstrance que
-nous luy peussions faire, qu’il ne faloit aucunement adjouster foy à ces
-Sorciers.
-
-Si ces petits & mediocres Barbiers ont de l’authorité entre les leurs,
-beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez _Pagy-Ouassou_,
-grands Barbiers[155]: car ceux-là sont comme les Souverains d’une
-Province, crains & redoutez grandement, & sont parvenus à telle
-authorité par beaucoup de subtilitez: Et pour l’ordinaire ils ont au
-moins une communication tacite avec le Diable. La part où ils se portent
-les peuples les suyvent: ils sont graves, & ne communiquent aisement
-avecques les leur, sont bien suivis quand ils vont quelque part, & ont
-quantité de femmes: les marchandises ne leur manquent point: leurs
-semblables se trouvent bien-heureux de leur faire des presens: & en un
-tour de Barberie ils despoüilleroient leurs compatriotes des meilleures
-hardes qu’ils pourroient avoir en leurs coffres. Ils se gardent bien de
-descouvrir leurs subtilitez devant les Sauvages: & en effect, ils se
-mocquent d’eux, ainsi que quelques uns d’entr’eux m’ont rapporté, des
-façons desquels ils usoient pour amuser les peuples: Ce que je diray une
-autre fois en son lieu.
-
-_Iapy-Ouassou_ & le grand Barbier de _Tapouïtapere_ eurent quelque dépit
-& defi l’un avecques l’autre; le grand Barbier luy manda, s’il ne se
-souvenoit plus, qu’il luy avoit autrefois envoyé les maladies dont il
-pensa mourir, n’eust esté qu’il l’envoya prier de les retirer, & si à
-present il ne le craignoit plus? Ce discours fit caler le voile à
-_Iapy-Ouassou_, & se tenir heureux d’avoir son amitié. Cela venoit d’une
-femme retenue par force. Mais l’histoire du sujet, pourquoy ce Grand
-Barbier parloit ainsi à _Iapy-Ouassou_, merite bien d’estre racontee,
-pour ce qu’elle touche nostre matiere.
-
-Le grand Barbier de _Tapouïtapere_ avoit acquis dans sa Province & sur
-ses voisins le bruict & authorité d’un parfaict Enchanteur, qui envoyoit
-à qui bon luy sembloit les maladies, & la mort; & à l’oposite guerissoit
-& remettoit en santé ceux qu’il luy plaisoit. Pour ceste cause il obtint
-le degré de souverain Principal en son pays, & manioit à son plaisir
-tous les habitans de sa Province: _Iapy-Ouassou_ cependant se mocquoit &
-gaboit de tout cela: l’autre le sceut, qui luy fit dire, que dans peu de
-temps, il esprouveroit en luy-mesme, s’il n’avoit aucune puissance de
-faire mal ou bien, à qui il voudroit: _Iapy-Ouassou_ mesprisa tout cela:
-nonobstant la fortune voulut qu’il tomba malade naturellement:
-neantmoins voilà qu’il se met en fantasie que sa maladie provenoit du
-grand Barbier de _Tapoüitapere_, encore qu’il y ait la mer à passer
-entre l’une & l’autre Province, & la force de l’imagination redouble sa
-maladie de telle sorte, qu’on le jugeoit à la mort. Tous les Barbiers &
-Barberots de l’Isle le viennent visiter, & pas un ne luy peut apporter
-santé: Enfin il fut contraint de choisir des plus belles marchandises
-qu’il avoit, & les envoyer bien humblement à ce Barbier, le suppliant
-par les Messagers qui estoient de ses parents qu’il commandast à la
-maladie de le quitter. Le Barbier prenant les marchandises, luy envoya
-je ne sçay quel fatras à manger, l’asseurant qu’il seroit bien tost
-guery. _Iapy-Ouassou_ le creut, & commença peu à peu à se bien porter,
-redoutant desormais le Barbier, lequel devant ses plus familiers se
-moquoit de luy, & s’authorisoit par dessus luy.
-
-Or comment se peut-il faire, me direz vous, que les maladies s’engregent
-& s’en aillent par la forte imagination & vive apprehension qu’ont ces
-Sauvages des menaces de leurs Barbiers, ou des faveurs d’iceux: c’est
-une matiere de medecins: neantmoins je satisferay à la demande par les
-exemples ordinaires des _Ypocondriaques_, ou maladies d’imagination:
-lesquels encore qu’ils soient tres-sains, & leurs parties interieures
-fort entieres, neantmoins persuadez en leur fantaisie, vous les voyez
-debiles & miserables, les uns s’imaginans une maladie, les autres une
-autre: Et pour finir ce discours, vous noterez que les uns sont estimez
-grands Barbiers pour faire du mal: les autres recogneuz grands Barbiers
-pour faire du bien.
-
-
-
-
-Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs fauses propheties,
-Idoles & sacrifices.
-
-Chap. XI.
-
-
-Sainct Augustin montre que le Diable esmeu de sa superbe, a voulu estre
-servy comme Dieu, imitant fausement en tout & partout la façon de faire
-de Dieu specialement en ses Oracles: _Diabolus est Angelus per superbiam
-separatus à Deo, qui in veritate non stetit, & doctor mendacii, &c._ Le
-Diable est un Ange separé par sa superbe de Dieu, qui n’a point voulu
-demeurer ferme en la verité, ains s’est faict docteur de mensonge.
-Voyant que Dieu parloit à ses Prophetes jadis en diverses façons, & à
-son peuple entre les deux figures des Cherubins posez sur l’Arche
-d’Alliance, il a voulu semblablement en toutes aages avoir ses faux
-Prophetes, avec lesquels ils communiquoit ses mal-heureux desseins, &
-ses faux Oracles rendus d’entre diverses figures, par une secrette
-operation des Demons habitans en ces lieux: tantost souz la figure d’un
-Serpent, tantost d’un Toreau, d’un Hibou, d’une Corneille, d’une
-Pyramide, d’une Statuë, & ainsi des autres. Ses faux Prophetes
-devinoient les choses à venir, non par esprit Prophetique: car le Diable
-ne le peut, ains seulement par une experience qu’il a de longue main:
-jouxte laquelle la subtilité de son esprit va presageant les choses
-futures, selon la disposition qu’il voit és hommes & en leurs affaires:
-ainsi que le dit fort bien Isidore: _Dæmones triplici acumine
-præscientiæ vigent, scilicet, sublimitate naturæ, experientia temporum,
-revelatione superiorum potestatum_: Les Demons sont doüez de trois
-subtilitez, à prevoir les choses futures, sçavoir est, de la sublimité
-de leur nature, de l’experience des temps, & de la revelation des
-puissances superieures. Laissant à part l’experience si ancienne de ses
-deportemens parmy la Gentilité, je veux vous faire voir ce que j’ay
-appris de veritable: Comment le Diable a tousjours trompé & trompe
-encore pour le jourd’huy ces pauvres Sauvages par ses Oracles &
-predictions.
-
-Le Barbier, duquel j’ay parlé cy dessus, retiré dans les plaines de
-_Miary_, avoit des Diables familiers souz la figure de petits Oyseaux
-noirs, lesquels l’advertissoient des choses qu’il devoit faire, &
-d’autres qui se passoient soit en l’Isle, soit en autre lieu. Au temps
-qu’il vouloit venir à _Maragnan_, il luy fut revelé & dit par ces
-Oyseaux un jour se promenant dans les jardins, que bien tost les
-_Tapouïs_ viendroient, lesquels raviroient son _Mil_ & ses racines, mais
-qu’il ne luy arriveroit ny aux siens aucun mal, chose qui advint: Car
-les _Tapouïs_ estant venus secrettement pour le surprendre: ayans
-entendu un grand bruict dans les loges du Barbier, ils n’oserent donner
-dessus, craignans qu’il n’y eust nombre d’hommes, mais se contenterent
-seulement de faire leurs charges de _Mil_ & de racines, puis s’en
-allerent. Ces mesmes petits Oyseaux, ou les Diables, soubs leur figure
-commanderent à ce Barbier d’aller en l’Isle de _Maragnan_ faire ses
-barberies, & inviter ceux qui voudroient quiter l’Isle à venir en son
-habitation, luy enchargeant d’aller droict prendre terre au havre de
-_Taperoussou_, c’est-à-dire, le village des grosses bestes, qui est en
-un bout de _Maragnan_, & luy deffendans d’approcher entierement du lieu
-où habitoient les Peres: ce qu’il fit de poinct en point: car jamais il
-ne nous fut posible, quelque asseurance que nous luy peussions donner de
-venir nous voir, & disoit que ses esprits nous craignoient, & s’il leur
-desobeyssoit, ses jardins demeureroient à faire, n’y travailleroient
-plus & il perdroit son authorité entre ses semblables. Que ses esprits
-luy avoient conseillé de se retirer de _Maragnan_, avant que nous y
-fussions arrivez, afin de vivre avec luy doucement comme ils avoient
-faict jusqu’à ce jour: Tels & semblables discours tenoit-il aux habitans
-de _Taperoussou_, une partie desquels adjoustoit foy à ce qu’il
-racontoit: Et pour ceste occasion, plusieurs femmes se jettoient sur ses
-genoux, avec larmes & grands cris, le prians de ne point sortir de leur
-contree, & ne dresser son chemin vers _Yuiret_ où nous estions,
-specialement puis que les esprits le luy avoient defendu, autrement il
-luy arriveroit du mal. Considerez, Lecteur, la mauvaitié, & la crainte
-de ces Demons, mauvaitié à empescher, tant qu’il leur est possible, que
-les hommes ne viennent à la lumiere de la verité, ains persistent soubs
-l’obscurité des tenebres de l’infidelité. C’est le propre de la malice
-de fuir la clarté, de peur que ses mauvaises œuvres ne soient
-manifestees, & par ainsi son authorité aneantie. La crainte, qu’ils ont
-des serviteurs de Dieu, la presence desquels ils ne peuvent non plus
-soustenir, que le hibou peut supporter les vifs rayons du Soleil, & les
-Crapaux la fleur & odeur de la vigne, monstre combien grande est la
-puissance que Dieu a donnee à son Eglise sur les Potentats de l’Enfer:
-Poursuivons.
-
-Deux Barbiers Principaux gouvernoient les deux Nations des _Tabaiares_
-ennemies l’une de l’autre, lesquels Barbiers nourrissoient leurs peuples
-en abus & communiquoient souvent avec les Diables souz diverses formes
-d’oyseaux. Celuy du costé de _Thion_ meschant & mal-heureux (qui n’a
-jamais voulu venir en l’Isle, ains detournoit, tant qu’il pouvoit, ses
-semblables d’y venir) nourrissoit une Chauve-soury dans sa loge, qu’ils
-appellent _Endura_, laquelle parloit à luy d’une voix humaine en
-_Topinambos_, & si haut quelquefois qu’on la pouvoit entendre à six pas
-de la loge, non distinctement, ains confusement & d’un son enfantin: Le
-Sauvage luy respondoit demeurant seul en sa loge: car quand il
-s’appercevoit qu’elle vouloit parler à luy, il faisoit sortir ses gens.
-
-Pendant que nos gens furent là, pour faire apprester les Sauvages à
-passer de leur pays en l’Isle, la curiosité esmeut quelques François,
-qui avoient ouy dire des merveilles de ce Sorcier, de prier leurs
-comperes, que quand ils recognoistroient le colloque d’entre le Barbier
-& la Chauve-soury, il les en advertissent ce qu’ils firent: Et ainsi
-s’approchans doucement & finement de la demeure de l’Enchanteur, ils
-entendirent librement la voix de l’un & de l’autre, & voulans se joindre
-plus pres, en intention de pouvoir distinguer les mots de leur
-pourparler, ils furent descouverts par le Sorcier, la Chauve-soury se
-retirant: lors ce Barbier les appella sans se fascher, & les fit entrer
-chez luy, leur demandant ce qu’ils vouloient, & pourquoy ils estoient la
-escoutans? Les François luy respondirent, qu’ils avoient esté informez
-par les Sauvages ses semblables qu’il avoit une visible & familiere
-communication avec _Giropary_, & qu’ils desiroient d’en experimenter
-quelque chose, & c’estoit l’occasion pourquoy ils s’estoient ainsi
-approchez, & qu’ils avoient bien entendu & remarqué deux voix, la
-sienne, & une autre plus douce & claire. Il est vray, dit-il, je parlois
-maintenant à ma chauve-soury, laquelle m’est venuë dire des merveilles &
-de grandes nouvelles: car elle m’a dit qu’il y avoit guerre en France, &
-que les _Caraibes_ de _Maragnan_ n’estoient pas où ils pensoient: que je
-ne m’estonnasse de rien, & que je demeurasse ferme avec elle dans ce
-pays, sans aller avec mes compatriotes en l’Isle: d’autant que nous n’y
-demeurerions pas longtemps, pource que les François s’en retourneroient
-en leur pays: Elle m’a dict aussi qu’il y en a plusieurs de
-_Tapouïtapere_ qui sont fuis dans les bois. Ayant dict cecy, les
-François luy demanderent, comment il nourrissoit & entretenoit ceste
-Chauve-Soury? Il respondit que son Esprit un jour, pendant qu’il estoit
-seul, luy dict, qu’il vouloit desormais parler à luy sous la forme de ce
-hideux Oyseau, & pourtant qu’il luy fist une petite demeure en sa loge,
-ou il viendroit coucher & prendre son repos, & mangeroit de toutes les
-viandes dont luy-mesme mangeoit, & quand il voudroit parler à luy, qu’il
-l’escouteroit & luy respondroit. Que cét Esprit aussi, quand il auroit
-envie de luy communiquer quelque chose de nouveau, l’appelleroit par son
-nom, & parleroit à luy dans la loge ou dans les bois, où il commanda au
-Barbier de luy faire une niche, dans laquelle il se retireroit &
-parleroit à luy tousjours sous la figure d’une Chauve-Soury: voilà dict
-le sorcier, le lieu où elle se tient, montrant un des coins de sa loge,
-où estoit la niche accommodee de Palmes: là, adjousta-il, elle vient,
-converse avec moy, nous discourons ensemble, & mange ce que je luy
-donne.
-
-Je ne puis passer cecy que je ne remarque beaucoup de particularitez: la
-1. Pourquoy le Diable a pris plustost ceste forme de Chauve Soury que
-d’un autre Oyseau. 2. comment le Diable contrefait la parole humaine. 3.
-de la verité de ces nouvelles de France: & comment se peut faire que le
-Diable sçache tout ce qui se passe au monde. 4. Pour quelle raison il
-usoit de viandes. 5. de la situation du lieu qu’il requeroit pour
-discourir avec son Enchanteur.
-
-Pour satisfaire à la 1. difficulté, nous disons que l’axiome des
-Philosophes. _Le semblable cherche son semblable_, est tres-veritable
-experimenté tant és choses Physiques que surnaturelles: par ainsi le
-diable qui par sa superbe est devenu un Esprit immonde, recherche aussi
-en la nature pour l’ordinaire les formes plus horribles & immondes qu’il
-peut trouver pour se communiquer à ses bons serviteurs & amis. Je sçay
-bien ce que dict S. Paul. _Ipse enim Sathanas transfigurat se in Angelum
-lucis_, que Sathan rusé Cameleon, pour seduire les simples prend la
-forme d’un Ange de lumiere, c’est à dire, se revest de belles figures ou
-tient des discours en apparence fort bons, mais c’est afin de mieux
-joüer son jeu. Par ainsi les belles formes de femmes, & filles qu’il
-prend pour attirer à soy les luxurieux, cela ne vient d’autre principe
-que du desir de tirer apres luy chacun selon son inclination. Et pour ce
-subject, dict S. Thomas que le Diable naturellement ne peut hayr les
-Anges bien heureux, pource qu’il communique avec eux en la nature: Mais
-quant à la difference de la justice qui est és Anges, & de l’injustice
-qui est és Diables, il leur est impossible de les aymer. Je tire de
-ceste conclusion deux inclinations qu’ont les Demons: l’une naturelle,
-par laquelle ils ayment les choses belles ou au moins ne les peuvent
-hayr: l’autre procede de la coulpe & de la superbe: par laquelle ils
-ayment & recherchent les choses sales & abominables, & ne peuvent
-autrement, à cause qu’ils sont confirmez en ce bouleversement d’apetit,
-la coulpe demeurant la maistresse de la nature. Et ainsi disons nous
-vulguairement que le Diable a horreur des turpitudes & meschancetez
-qu’il faict faire aux hommes par ses instigations: vous entendrez cecy
-suivant la distinction de la nature & de la coulpe qui est au Diable.
-
-Voicy donc une des premieres causes pour laquelle ce cruel Behemot prend
-la figure de Chauve-Soury: à laquelle j’en adjouste une autre tiree
-d’une proprieté peculiere aux Chauve-Sourys de pardelà: C’est que ces
-vilains Oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles & grands que ceux de
-pardeçà, viennent trouver les personnes couchees & dormantes en leur
-lict[156], & leur arrachent une piece de la chair, puis en succent le
-sang en grande quantité, sans que le blessé puisse se reveiller: Car ils
-ont ceste autre proprieté de tenir l’homme endormy, pendant qu’ils
-succent son sang: & estans saouls le quittent, le sang au reste ne
-laissant de tousjours distiller, ce qui rend la personne debile, & par
-plusieurs jours a de la peine à marcher. Sathan ne pouvoit mieux choisir
-pour representer son naturel & sa cruauté: car il vient de nuict, sous
-les tenebres de l’ignorance & infidelité trouver les hommes endormis és
-delices de leur chair, & leur arrachent l’inclination naturelle qu’ils
-ont vers Dieu, il a beau moyen de succer à son aise le sang instrument
-de la vie, les affections & passions de ses captifs, pour les rendre
-debiles & impuissans à tout bien, & à rechercher leur salut.
-
-La 2. difficulté est, comment le Diable contrefait la voix humaine: veu
-qu’il n’a ny organes ny langue pour ce faire: ains sa parole n’est autre
-que la manifestation de son desir & volonté, lors qu’il parle aux autres
-Diables ses compagnons, & aux hommes par les impressions fantastiques
-qu’il estend à la veuë de l’imagination: Neantmoins la saincte Escriture
-nous aprend qu’il s’est servi de la langue du serpent pour seduire
-nostre premiere Mere: Dieu le permettant ainsi; car il ne peut rien en
-la creature tant il est foible & indigent, sans la permission de Dieu: &
-avec cette permission il peut former un corps en l’air, & articuler ses
-affections & desirs sous telle langue qu’il luy plaist. Nous le voyons
-és possedez, par lesquels il discourt de plusieurs langues inconnuës. Je
-laisse là mille autres façons avec lesquelles il faict voir aux
-Enchanteurs ce qu’ils desirent de luy: car cela n’est à nostre propos.
-
-Nous avons remarqué tiercement les nouvelles qu’il donna des troubles
-qui estoient en France, à sçavoir, de cette levée de gens-d’armes
-derniere passée: & comment cela se peut faire. Je diray avec S.
-Augustin, que les Demons surpassent en legereté tout autant qu’il y a de
-corps en la machine de ce monde, & qu’il n’y a rien de corporel qui
-puisse s’esgaler à leur vitesse. En 24. heures le premier mobile fait
-cette grande course tout autour des voutes inferieures, espace qui
-surmonte toute la computation qu’en pourroient faire les Mathemaciens,
-tellement qu’en une heure il vous depesche je ne sçay combien de mille
-lieuës. Adaptez maintenant cecy à la legereté que peuvent avoir ces
-esprits, qu’en peu de momens ils auront fait le tour du monde universel,
-& là sçavent & voyent ce qui s’y passe, & de là prennent conjecture de
-predire les choses futures: Si les Courriers alloient aussi viste, nous
-aurions à chaque heure des nouvelles de tous costez.
-
-Quartement elle usoit des viandes soit que cette Chauve-soury, fut
-vraye, de laquelle le Diable se servoit, & pourtant avoit besoin de
-nourriture, soit que ce fut seulement une representation exterieure en
-l’imaginative, & par consequent n’avoit aucune necessité de viande, pour
-vivre: nonobstant ç’a tousjours esté la coustume des Demons de manger &
-boire en apparence en la compagnie de leurs tres-chers officiers,
-imitant en cecy l’exemple des bons Anges en l’Ancien Testament, lesquels
-mangeoient avec les S.S. Personnages tels que furent Abraham, Loth,
-Thobie, & autres.
-
-Sinquiesmement, la situation du lieu que cet esprit demandoit à sçavoir
-les bois & le creux des arbres, ou quelque encoignure d’une loge
-solitaire chose qui fait voir l’inclination aquise de ces esprits
-rebelles par leur condamnation de faire leur demeure és lieux obscurs,
-deserts tristes & melancholiques, craignans mesme, s’il faut ainsi
-parler, la lumiere creée, & la douceur de l’harmonie. Vous le pouvez
-voir en la personne de Saül possedé, lequel estoit appaisé par le son de
-la harpe de David. Et Asmodee fut lié par l’Ange Raphaël dans le fond du
-desert, & Sathan enchainé par l’Ange de l’Apocalypse dans le puys des
-Abysmes: Et ce pauvre possedé des legions diaboliques, que Jesus-Christ
-delivra, logeoit de nuit & de jour, dans les sepulchres des trepassez.
-Mais les Anciens feignoient que Cerberus tiré de l’Enfer à la veuë de ce
-beau Soleil ne pouvoit s’empescher de vomir l’Aconite, jusques à ce
-qu’il luy fut permis de retourner vistement en ces cavernes tenebreuses.
-Cecy soit dit pour le sorcier du vilage du grand _Thion_.
-
-Quant au _Pagy-ouassou_ des vilages de _La farine detrempée_ il advertit
-les siens quelques mois auparavant que les François arrivassent là, que
-les _Caraybes_ viendroient bien-tost, & leur apporteroient des
-marchandises: & faut notter qu’ils ignoroient du tout que les François
-fussent en l’Isle de _Maragnan_. A cet advertissement de leur Sorcier
-quelques uns se vestirent des chemises & autres hardes qui leur
-restoient du temps jadis que les François habitoient avec eux: & ainsi
-vestus s’en allerent agacer les villages de _Thion_ à fin de les
-espouvanter leur disans, Rendez vous à nous: car nous avons les François
-avec nous: voylà les chemises & les hardes qu’ils nous ont données. Ces
-paroles intimideront fort _Thion_ & ses gens: & songeoient à fuir, n’eut
-esté que les messagers envoyez par les François arriverent, qui les
-asseurerent du contraire, & que les François viendroient à eux
-aussi-tost qu’on auroit envoyé des embassades en l’Isle. Vous pouvez
-voir par cet exemple combien ce rusé Sathan donnoit d’authorité à ces
-_Pagys_, leur faisant predire les choses à venir: Mais cette sienne ruse
-n’est pas trop grande touchant le point de prediction: par-ce qu’il
-voyoit la diligence que les François faisoient à rechercher les Peuples
-voisins, & l’envie & resolution qu’ils avoient pris d’aller trouver ces
-Nations la part où elles se trouvoient: Partant ce bon valet en advertit
-son maistre.
-
-Les Diables usent d’une autre façon de parler & communiquer avec les
-Sorciers de ces Pays, sçavoir est: Ils font faire un trou en terre dans
-les loges escartées: & là les sorciers se couchent sur le ventre,
-mettent la teste au trou les yeux fermez, & font les demandes telles
-qu’ils veulent au demon, & en ont responce par une voix procedante du
-fond de ce trou. Cette façon de faire estoit fort ordinaire parmy la
-Gentilité: & laissant les histoires prophanes, je m’en raporteray du
-tout à ce qui est escrit au 1. des Roys, chap. 28. lors que Saül alla
-consulter la Sorciere d’Endor, laquelle se courbant en terre, la teste &
-la face dans un trou, faisant ses invocations, elle s’escria, _Deos vidi
-ascendentes de terra_: J’ay veu des Dieux montans de la terre: Ce n’est
-pas sans raison qu’elle s’escria & usa de ces mots, J’ay veu des Dieux:
-d’autant que ces enchantemens ne pouvoient avoir de force qu’à faire
-venir quelques Diables: mais Dieu voulut que la propre ame de Samuël
-montast à sa parole, à fin de prophetiser le dernier malheur de Saul,
-qui avoit recours en ses necessitez aux devins & sorciers.
-
-J’ay entendu de quelques François demeurans au vilage d’_Vsaap_, qu’un
-sorcier de ce lieu estoit fort craint & redouté par les Sauvages, par-ce
-que chacun sçavoit qu’il parloit librement au Diable en la maniere
-cy-dessus dite, & n’osoient aprocher de sa loge, quand ils voyoient la
-porte fermée, se doutans qu’il traitoit & communiquoit avec son demon de
-ses affaires. Il y a une vieille Sorciere en l’Isle qui ne se fait
-connoistre que bien secrettement, les Sauvages en font grand estat, &
-n’est employée qu’aux maladies incurables: quand tous les Sorciers sont
-venus au bout de leur rolet, alors elle est invitée, seurement amenee &
-en cachette. Un jour arriva, à ce que m’ont dit quelques François,
-qu’elle vint à _Vsaap_ pour faire une guerison desesperée, & au
-prealable que de rien commencer: elle s’enferma dans une loge separée au
-milieu de la place du vilage, & lors fit ses invocations & enchantemens
-diaboliques sur le corps du malade, faisant paroistre visiblement son
-demon. Les François qui m’ont raconté cecy, furent curieux d’aller voir
-par quelques fentes ce que cette sorciere faisoit, mais les Sauvages les
-en empescherent tant qu’ils peurent, leur disans que les esprits de
-cette femme estoient dangereux & mauvais: tellement que si quelqu’un
-d’eux alloit les espier, ils luy torderoient infalliblement le col la
-nuit suivante. Les François se moquerent de tout cela, & allerent
-bellement à cette loge, au grand estonnement des Sauvages qui les
-regardoient, les estimans par trop hardis & presomptueux: & faisans un
-trou à la closture de Palme, ils regardoient les gestes de cette femme,
-& apperceurent je ne sçay quoy de monstrueux au tour d’elle, sans
-pouvoir distinguer la forme, & s’en retournerent ainsi.
-
-Pendant que j’estois malade, quelques-uns me parlerent de cette
-malheureuse creature en grande loüange & estime: comme celle qui ne
-manquoit jamais de rendre la santé à ceux qui la prioient de ce faire:
-vous pouvez penser si ces paroles m’estoient agreables. Je me suis
-laissé conter aussi de certains Barbiers de ces Contrés là qu’ils
-avoient des logettes dans les bois, esquelles ils alloient consulter
-leurs esprits: & de fait, c’est une chose assez frequente tant dedans
-l’Isle qu’és autres Pays voisins, que les Barbiers & sorciers batissent
-des petites loges de Palme és lieux les plus cachez des bois: & là
-plantent de petites Idoles faictes de cire, ou de bois, en forme
-d’homme[157]: les uns moindres, les autres plus grands, mais ces plus
-grands ne surpassent une coudee de haut. Là en certains jours ces
-Sorciers vont seuls portant avec soy du feu, de l’eau, de la chair ou
-poisson, de la farine, may, legumes, plumes de couleur, & des fleurs: De
-ces viandes ils en font une espece de Sacrifice à ces idoles, & aussi
-bruslent des gommes de bonne odeur devant elles, avec les plumes & les
-fleurs ils en paroient l’Idole, & se tenoient un long temps dans ces
-logettes tout seuls: & faut croire que c’estoit à la communication de
-ces esprits.
-
-Cette perverse coustume prenoit accroissement, & s’enhardissoit és
-villages proches de _Iuniparan_, où demeuroit le Reverend Pere Arsene,
-tellement qu’il trouvoit au destour des bois de ces Idoles de cire, &
-quelquefois dans les Loges. Il y pourveut par les exorcismes qu’il fit
-en sa Chappelle contre ces diables si hardis & outrecuidez, & depuis je
-n’en ay point oüy beaucoup parler. Considerez icy la presomption de
-Sathan, qui en tout lieu, & en toutes nations, quand il peut, se faict
-recognoistre par quelque espece d’adoration & de sacrifice, sçachant
-bien que nulle Religion peut estre, bonne ou mauvaise sans quelque
-espece de sacrifice & representation de la chose que nous adorons. Voilà
-pourquoy il inventa les Idoles au lieu des vrayes Images que Dieu avoit
-commandé d’estre erigees au Tabernacle, & depuis au Temple de Salomon:
-Et au lieu des vrays sacrifices, que Dieu establit en sa Loy, cet esprit
-superbe procura d’avoir des Autels & des Sacrifices de toute sorte de
-bestes & des fruicts de la terre: Et combien que ceste Nation des
-Sauvages n’ait en public aucunes ceremonies de Religion, ny priere ny
-oraison: Neantmoins ces Sorciers en particulier servent au diable selon
-que j’ay dit.
-
-Or pour fermer ce discours: je diray que ces gens facilement croyoient
-qu’on peut avoir des Esprits particuliers, mesme les François: je vous
-en donneray des exemples.
-
-Comme le Sieur de la Ravardiere estoit en son voyage de _Para_, au
-retour de la guerre des _Camarapins_, il fut adverti par une femme que
-les Sauvages du village où il estoit logé, avoient resolu de le mettre à
-mort, les François & les _Tapinambos_ qui estoient allez avec luy. L’on
-fit ce que l’on peut pour en sçavoir la verité, mais ils eurent tous
-bonne bouche, & ne confesserent rien. On s’advisa de faire accroire aux
-Sauvages de ces pays là, qu’en la montre ou petite horloge que portoit
-le Sieur de la Ravardiere, il y avoit un esprit caché, lequel excitoit
-tout ce mouvement que l’on voyoit au dedans & au dehors: & qu’il
-reveloit aux François les choses les plus secrettes: partant on fit
-venir le Chef, auquel on dit, que s’il permettoit que l’eguille de la
-montre que portoit le dit Sieur, parvint jusques à un tel point du
-Quadran, que l’esprit qui estoit là dedans diroit la verité: pour ce,
-luy dit-on, tiens, prend & porte avec toy cecy, & si tu vois que
-l’éguille avance jusques là, precede nostre esprit, & nous viens
-manifester le tout. Il prit la montre & la porta chez luy, & voyant que
-cela marchoit en allant, il creut facilement que c’estoit l’esprit des
-François qui donnoit un tel mouvement, & n’attendit qu’il parvint au but
-qu’on luy avoit prescrit, ains il revint, declara tout, & rendit la
-montre.
-
-Le Capitaine d’un navire de guerre nous donna une fort belle Image qu’il
-avoit prise dans un navire Portuguais qui s’en alloit à Fernambourg. Je
-fis mettre par hasard cette Image, à l’heure qu’on me l’apporta, sur
-l’un des cofres de nostre Chambre: & voicy qu’au mesme temps plusieurs
-femmes Indiennes vindrent en nostre Loge, lesquelles appercevans cette
-Image en bosse fort vive, diversifiee de couleurs sur la couche d’or,
-s’estonnerent, & ne vouloient point entrer disans. _Y auaëté asse quege
-seta?_ Qu’est-ce que cela de nouveau qui est si furieux, & nous regarde
-si vivement? Il nous faict peur. Je les fis entrer leur disans, qu’elles
-n’eussent point peur, & que c’estoit une Image des Serviteurs de Dieu.
-Je fus tout estonné qu’elles s’en allerent à ses pieds pleurer sa
-bien-venuë, puis me vindrent demander quelle viande il aymoit, afin de
-luy en aller querir. Je me pris à sousrire de leur simplicité, & fist
-oster l’Image que je mis en la Chappelle Sainct François.
-
-Chose quasi toute semblable arriva à un _Tabaiare_ fort simple, lequel
-contemplant de la porte un tres-beau Crucifix que nous avons en la
-Chappelle S. Loüis: jamais il ne me fut possible de le faire entrer dans
-la Chappelle, disant à mon Truchement, Voilà qui me regarde trop
-vivement, il est vivant sans doute, & j’aurois peur qu’estant entré sans
-estre baptisé, il ne me fist du mal. Plusieurs autres ont fait le
-semblable, mais prenant le Crucifix entre mes bras, je leur faisois voir
-que ce n’estoit que du bois, representant par telle figure ce que
-JESUS-CHRIST avoit enduré pour nous. Cecy leur arrivoit de la
-superstition, comme j’ay dit, que leurs Sorciers avoient semé entr’eux,
-tant de leurs Idoles que de leurs Esprits.
-
-
-
-
-De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees par les Sorciers du
-Bresil.
-
-Chap. XII.
-
-
-Ce Prince seroit bien marry de laisser rien d’entier au service de Dieu,
-qu’il ne taschast de l’imiter fausement, afin de l’introduire au cult
-superstitieux de sa superbe. Dieu avoit jadis institué les eaux de
-Purification en l’Ancien Testament, faictes & composees de diverses
-matieres & ceremonies diverses, selon le but & subject auquel elles
-devoient estre employees, tantost pour purifier les hommes, maintenant
-les vases & ustensiles du Temple: une autre fois les habits, maisons et
-tout le mesnage. Semblablement ce Demon institua en la Gentilité les
-eaux de lustration, desquelles les Payens se servoient à diverses fins,
-ainsi que les Juifs: car les hommes en estoient lavez & aspergez avant
-que de se presenter au sacrifices, comme aussi les ustensiles des
-Temples des Idoles, & les maisons, habits & mesnage des infidelles.
-Voyons si ce mal-heureux serpent s’est point oublié d’amuser nos
-Sauvages de telles superstitions.
-
-Quand vous n’auriez point d’autres exemples que celuy que j’ay allegué
-au Traicté du Temporel, des barberies que fit ce Sorcier venu des
-plaines de _Miary_, cela seroit suffisant pour voir entierement les
-folies & abus que l’ancien trompeur a sursemees parmy les peuples,
-touchant le poinct que nous traictons. Mais d’autant que j’ay apris des
-discours des Barbiers mesme, avec lesquels j’ay parlé, plusieurs
-singularitez qu’ils faisoient pour amuser leurs gens: je serois marry
-d’en priver le Lecteur.
-
-C’est donc la coustume des _Pagys-Ouassous_ de celebrer en certain temps
-de l’annee des lustrations publiques[158], c’est à dire des
-purifications superstitieuses par aspersion d’eau sur les Sauvages: &
-bien que le tout depende de leur fantaisie, composans ces ablutions à
-leur caprice, neantmoins pour l’ordinaire ils font emplir d’eau des
-grands vaisseaux de terre, & proferans secrettement quelques paroles
-dessus & soufflans de la fumee de _Petun_, & meslans un peu de poudre de
-la Loge où ils sont, ils se mettent à danser, puis apres le Barbier
-prend des branches de Palme, qu’il trampe là dedans, & en asperge la
-compagnie. Cela fait, chacun prend de cette eauë dans des _Couis_ ou
-escuelles de bois, & s’en lavent, comme aussi leurs enfans.
-
-_Pacamont_, Grand Barbier de _Comma_[159], me contoit un jour qu’il
-faisoit sortir de l’eau de terre, avec laquelle il lavoit ces gens, au
-grand estonnement de tous ces Barbares, qui voyoient sortir si
-nouvellement cette eauë du milieu de sa Loge, & la recevoient comme si
-elle eust esté miraculeusement envoyee par les Esprits: mais le rusé
-avoit emply un grand vaisseau d’eau, laquelle s’escouloit par soubs
-terre dans des canaux de bois creux qui est en grande quantité au
-Bresil: & ainsi il trompoit ces gens.
-
-Le Diable avoit persuadé aux Gentils plusieurs sortes d’abus és eaux,
-fontaines & ruisseaux. Les Nymphes habitoient aux unes, les Deesses aux
-autres: les unes faisoient un effet, les autres un autre: les unes
-estoient facheuses & dangereuses, les autres agreables & asseurees: les
-unes sacrees, les autres prophanes. Pareillement ces Sauvages ont une
-opinion superstitieuse, que quand ils voyent certaine espece de lezards,
-lesquels ressemblent aux Mourons de deçà, ou aux Lezards veneneux de
-diverses couleurs, courir dans leurs eaux, ils estiment que cette
-fontaine est dangereuse pour les femmes, & que _Giropari_ boit de cette
-eauë: Ayant sceu cette superstition je m’en servy pour me delivrer de
-l’importunité & incommodité que me faisoient les femmes se lavans dans
-la fontaine de nostre lieu de S. François: car je fis courir le bruit
-qu’il y avoit là de ces Mourons: pas une du depuis n’en voulut aprocher,
-sinon les Esclaves du Fort, ausquelles il estoit deffendu de se laver
-dans la fontaine par ce moyen j’eus le loisir de la faire clorre &
-fermer à la clef, afin de conserver l’eau en sa netteté. Cette
-superstition va jusques là qu’ils croyent que ces Lezards se jettent sur
-les femmes, qu’ils les endorment & ont leur compagnie, tellement
-qu’elles deviennent grosses de leur fait, & produisent des Lezards au
-lieu d’enfans: Et c’est pourquoy pendant que ce bruit fut en sa vigueur,
-les Esclaves du Fort ayans commandement d’aller querir de l’eau en ce
-lieu, venoient en compagnie armees de bastons, de couteaux & autres
-instrumens semblables pour se deffendre, disoient-elles, de ces Lezards,
-qui ne fut pas une petite risee à tous nous autres François.
-
-Outre les eaux de lustrations & diaboliques ablutions pratiquees par ces
-Barbiers ils usent d’une façon particuliere à communiquer leur esprit
-aux autres: & c’est par le moyen de l’herbe de _Petun_, laquelle estant
-mise dans une canne de Roseau, ces Sorciers en attirent la fumee,
-laquelle ils degorgent sur les assistans, ou la soufflent de la canne
-sur iceux, les exhortant de recevoir leur Esprit & la vertu d’icelui. Ne
-diriez vous pas que ce cauteleux Dragon vueille en ceste fausse
-ceremonie imiter Jesus-Christ quand il donna son Esprit à ses Apostres,
-& la puissance à eux & à leurs successeurs de le donner en sa personne à
-ceux qui seroient initiez aux sacrez Ordres; Ainsi qu’il est porté en S.
-Jean. _Insufflavit & dixit eis, Accipite Spiritum Sanctum._ Il soufla
-sur eux, & leur dit, Recevez le Sainct Esprit; Car d’où ces Barbiers
-auroient-ils pris ceste ceremonie Sathanique, si le Diable ne la leur
-avoit montré; pour ce qu’ayans tousjours esté enfermez dans ceste grande
-& vaste prison du Bresil, sans aucune communication du viel monde; ils
-ne pouvoient l’avoir apprise d’aucune autre Nation. Ces souflemens leur
-sont fort particuliers, comme une ceremonie du tout necessaire pour
-donner guerison aux malades: Car vous les voyez attirer par leur bouche,
-tant qu’ils peuvent, le mal, disent-ils, du patient dans leur bouche &
-gosier, & contrefaisans la bouche toute pleine, bandee & boursoufflee,
-ils laschent tout d’un coup ce vent enfermé dehors, faisant autant de
-bruit presque qu’un coup de pistolet, & crachent apres à grande force,
-disant que c’est le mal qu’ils ont succé, & taschent de le faire croire
-au malade.
-
-A ce propos nous prismes un jour grand plaisir le sieur de Pesieux & moy
-au village d’_Usaap_. Il y avoit un pauvre garson Sauvage vivement
-tourmenté d’une colique du pays: Un de ces Barbiers vint exercer son
-attraction d’esprit sur son petit ventre, faisant plusieurs mines, & se
-reprenant à diverses fois, & ce d’autant qu’il voyoit que nous le
-regardions attentivement, nonobstant pour toutes ses aspirations &
-attractions le garson ne cessoit de crier; En fin il nous vint trouver
-apportant en ses mains deux ou trois petits cloux, & nous dit: voilà ce
-que je luy ay tiré du ventre; il a les boyaux tous pleins de cela, il me
-les faut tirer les uns apres les autres: de peur que si je ne les luy
-tirois en gros, ils ne luy crevassent les tripes & ecorchassent le
-gosier. Il le fit acroire à ce garson qui ne cessoit de crier qu’on luy
-tirast les cloux du ventre. Si ces loges eussent esté couvertes
-d’ardoises, je pense qu’il eust mis en la teste de ce garson d’avoir
-mangé les lates & les cloux de la couverture; mais n’ayans pas les cloux
-de fer communs entr’eux, je ne sçay comment il peut embaboüiner les
-assistans & leur persuader ceste folie. Je pourrois icy rapporter
-plusieurs semblables exemples, mais celuy-cy suffit pour faire entendre
-le sujet que je traitte.
-
-Or si c’est chose digne d’admiration de voir la malice de l’Esprit
-infernal en tout ce que nous avons dit jusques icy: beaucoup plus grand
-doit estre nostre étonnement, en ce que je vay dire: parce qu’il a
-estably la confession auriculaire entre ces Sauvages. Je ne dy rien que
-je n’aye entendu de mes oreilles de la bouche de _Pacamont_, &
-semblablement par le recit d’autres Sauvages & François. Ce grand _Pagy_
-en sa Province de _Comma_ alloit visiter quand il luy plaisoit les
-vilages de son cartier, & la commendoit que chacun vint à confesse à
-luy, specialement les jeunes femmes & les filles: & quand il trouvoit
-quelques une qui ne vouloient pas tout dire, il les menassoit de son
-Esprit, qu’au cas qu’elles ne dissent tout il les tourmenteroit &
-sçavoit finement recognoistre si elles disoient tout ou non. Puis il
-leur donnoit je ne sçay quelle sorte d’absolution, mais le galant
-sçavoit bien apres dire les nouvelles de l’escole, remarquant les unes &
-les autres pour telle & telle action, & neanmoins cela, il n’a pas
-laissé d’exercer ce mestier & façon d’entendre les confessions jusques
-au temps que nous arrivasmes là. Pensez je vous prie, qui luy pouvoit
-avoir appris ceste maniere de confesser auriculairement, menacer ses
-semblables qu’au cas qu’ils celassent quelque chose son Esprit les
-batroit, & que confessant tout, son Esprit les absoudroit.
-
-
-
-
-Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces Pays de Maragnan.
-
-
-Le sauveur du monde en S. Marc, auparavant que de monter à la dextre de
-son Pere, donna charge à ses Apostres & Disciples d’aller par tout le
-monde universel, convertir les infideles, les asseurant par certains
-signes & marques d’une prochaine ruine de l’Empire des Demons, à
-sçavoir, _Signa eos qui crediderint hæc sequentur: In nomine meo dæmonia
-ejicient, linguis loquentur novis, serpentes tollent, & si mortiferum
-quid biberint, non eis nocebit. Super ægros manus imponent & benè
-habebunt_: Ces signes suivront ceux qui croiront, ils chasseront les
-Diables en mon nom, ils parleront nouveaux langages, ils osteront les
-serpens, & s’ils boivent quelque venin mortifere il ne leur nuira point:
-ils imposeront leurs mains sur les malades & s’en trouveront bien. Pour
-entendre clairement ces paroles, il faut noter avec les Peres &
-Docteurs, qu’elles ont esté pratiquees literalement par les premiers
-Chrestiens: d’autant qu’il estoit necessaire en ce premier âge de
-l’Eglise, laquelle devoit combatre l’obstination des Juifs & la folle
-sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a esté estenduë par
-l’Univers, & que l’obstination des Juifs a esté condamnee de tous, & la
-sagesse humaine tenue pour vanité: il n’a pas esté necessaire
-d’effectuer literalement ces signes en toute les conversions de
-mecroians, ains seulement la pratique Allegorique & Mystique a esté
-suffisante. Et c’est ce que nous voulons montrer en ce chapitre avoir
-esté faict & se faire tous les jours parmy ces terres de _Marignan_.
-
-Premierement il est dit, _In nomine meo dæmonia ejicient_, ils
-chasseront les demons en mon nom. Dans les deux ans que j’ay esté en
-_Maragnan_ j’ay veu cecy executé en diverses façons: c’est que les
-Diables ont faict paroistre realement la pœur & la crainte qu’ils
-avoient du nom de Dieu, procurans par toutes les voyes du monde,
-d’empescher nostre Mission, de persuader à leurs Barbiers qui leur
-estoient plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils avoient
-commandement de s’approcher de nous, donner terreur aux Sauvages du
-signe de la Croix & les inciter à les arracher, exciter les mauvais
-exemples pour tourner en risee ce que saintement nous enseignons à ces
-Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans de _Marignan_,
-_Tapouïtapere_, _Comma_, les _Caietez_, ceux de _Para_ & _Miary_, à ce
-qu’ils eussent à fuir dans les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne
-tombassent en la cadene & captivité des François ou Portuguaiz:
-cependant il est arrivé tout autrement: car au temps que nous estimions
-que tout estoit perdu, ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la
-puissance de son nom, retenant non seulement ces Sauvages aupres de
-nous, les rendant faciles & obeissans à sa parole, mais aussi il a fait
-que ces Barbares mesprisent leurs sorciers & la puissance des Diables
-tenans pour certain que le nom de Dieu & l’ablution de Jesus-Christ fait
-fuir _Gyropari_. J’en donneray de beaux exemples.
-
-Vous vous souviendrez de ce que j’ay dict cy-dessus tant des Barbiers
-des plaines de _Miary_ que des habitations de _Thiü_, comme les Diables
-leur manifestoient la crainte qu’ils avoient des croix plantees au nom
-de JESUS-CHRIST, & de nous ses chetifs serviteurs: Et comme quelqu’un de
-leurs principaux m’entretenoient sur ce que ces Barbiers n’avoient voulu
-venir avec eux: je luy en demande la raison: il me dict: Parce que
-_Giropari_ craint le _Toupan_.
-
-_Acaiouy_ Principal de Miary, duquel nous parlerons cy-apres plus
-amplement, lors qu’il me vint trouver pour me demander congé de faire sa
-loge aupres de moy: ne voulant demeurer avec les autres au fort: il me
-dict qu’entre les raisons qui l’emovoient à bastir sa loge prez de la
-nostre, c’estoit que _Giropari_ n’osoit approcher du lieu où nous
-habitions, puis que nous estions venus exprez afin de le chasser du
-pays.
-
-_Pierre le Chien_ Sauvage baptisé à Dieppe il y a plusieurs annees nous
-contoit, aux sieurs de la Ravardiere, de Pisieux, & autres & à moy sur
-la demande qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, que Dieu l’avoit
-tousjours gardé en mille dangers pour ce qu’il estoit Chrestien, &
-faisoit fuir les Diables dés-lors qu’il entroit en un village, que ses
-semblables estoient asseurez, quand ils estoient avec luy, & ne
-craignoient point _Giropari_.
-
-Autant en croioient les habitans de _Tapoïtapere_ des nouveaux
-Chrestiens lesquels ils estimoient commander à _Giropari_ & le chasser,
-& estoient bien aise d’avoir des Chrestiens en leurs vilages pour la
-mesme raison. Cecy m’a esté rapporté assez souvent tant par Martin
-François Indien, que par les François. Et à ce sujet nous inculquions
-dans l’esprit des Catecumenes ce poinct & croyance, que sitost qu’ils
-seroient lavez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne les
-devoient desormais craindre aucunement.
-
-Somme c’est un bruit general dans tous ces pays que les Diables sont des
-mauvais Espris lesquels redoutent les _Pays_ & les _Karaïbes_,
-c’est-à-dire les Peres & tous ceux qui sont baptisez. Il me souvient que
-mille fois parlant aux Sauvages de ceste matiere, ils me respondoient,
-_Gyropari yportassouassequegésera_, le diable est à present bien pauvre
-& gueux, il a grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit: _Giropari
-ypochu, Toupan Katou_, le diable est meschant, il est cruel, il ne vaut
-rien? Mais Dieu est tres-bon. Que pourriez-vous desirer d’avantage pour
-l’accomplissement de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale
-ruine du diable? Voilà les diables qui confessent eux-mesmes qu’ils
-craignent le nom de JESUS-CHRIST, les armes de sa Passion, & mesme ses
-serviteurs, dissuadent leurs plus intimes amis de s’approcher de nous,
-renversent le ciel & la terre pour empescher nos entreprises, suscitent
-tout ce qu’ils peuvent inventer pour les rompre: En fin ils donnent du
-nez en terre, sont au bout de leurs finesses: Ceux qui jadis les
-craignoient, les meprisent à present. Que reste-il sinon de poursuivre
-les choses encommencees.
-
-_Linguis loquentur novis_, ils parleront nouveaux languages. Vraiement
-nos Sauvages de _Maragnan_ parlent un language bien nouveau, puis
-qu’aucun devant nostre Mission sinon ce _Marata_ Ancien, c’est à dire un
-des Apostres de JESUS-CHRIST, duquel nous avons parlé cy devant, ne leur
-appris à parler comme ils parlent à present à sçavoir, la profession du
-Christianisme, en recitant le Symbole des Apostres _Arobiar Toupan_ &c.
-& parler à Dieu par l’Oraison Dominicale, _Orerouue &c._ dresser leurs
-vies & leurs actions suivant les commandemens de Dieu, _ymoeté yepé
-Toupan_ &c. & selon les commandemens de l’Eglise _Are maratecouare ehumè
-&c._ laver & fortifier leurs ames par les S. Sacremens. _Iemongaraïue
-&c._
-
-N’est ce pas parler un langage nouveau que discourir ensemble des
-mysteres de nostre Foy tels que sont l’Unité d’Essence en Dieu & Trinité
-de Personnes: que le Fils de Dieu ait pris un Corps dans le Ventre
-Virginal: qu’il soit mort luy qui est Autheur de vie: que les meschans
-sont aux Enfers: que tous les hommes resusciteront en corps & en ame: &
-de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et cependant voilà les discours
-ordinaires de nos Barbiers, qui par cy-devant ne parloient que de tuer,
-manger, rotir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de leurs
-lubricitez paillardises & folies. Celuy qui voudra bien peser cecy,
-s’etonnera d’un tel changement parmy des Barbares qui ne sçavoient chose
-aucune, que ce que simplement la nature leur avoit enseigné.
-
-Les Juifs croioient que les Apostres fussent sortis d’un cabaret pleins
-jusques au gosier de vin & de viande, quand ils virent qu’en mesme temps
-les Gentils de divers pays faisoient signe de bien entendre ce qu’ils
-preschoient, & que les Apostres semblablement entendissent leurs
-questions & demandes sur ce qu’ils enseignoient: Je vous dy pareillement
-que les Sauvages estoient estonnez & perdus quand ils voioient leurs
-semblables baptisez discourir en leur langue de choses si hautes, si
-profondes, & si nouvelles, comme celles que nous leurs apprenions par
-les truchemens, & disoient les uns aux autres: D’où vient que ceux cy
-parlent si bien du _Toupan_ & que les Pays leur ayent peu apprendre de
-si belles choses, qu’ils nous recitent, & mesme nos enfans qui sont plus
-sages que nous, & que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont devancé:
-desquels pas un, quoy qu’ils ayent vescu longtemps, ne nous a rien dict
-de semblable comme font les Pays: Il faut de necessité qu’ils ayent
-parlé à Dieu.
-
-Troisiesmement _serpentes tollent_: Ils osteront les serpens. Qui sont
-ces serpens du Bresil, lesquels envenimoient de leur langue & de leur
-queuë ces peuples? Ne sont-ce pas premierement tous les grands & petits
-Sorciers qui abusoient de leurs Nations? La Foy de JESUS-CHRIST, estant
-comme la Cigongne, laquelle purge les Pays où elle faict sa demeure des
-serpens venimeux. Sainct Paul jetta en l’Isle de Malte la vipere qui le
-tenoit au doigt, dans le feu. Le doigt donné de JESUS-CHRIST aux
-Apostres, est la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire des
-Agents naturels doucement, sans contraincte, disposer le subject à
-recevoir une nouvelle forme, par le bannissement & ruyne d’une autre
-forme contraire: Ainsi ces viperes jettees au feu, sont les Ministres de
-Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre la Nation abusee
-susceptible de l’Evangile, & de la cognoissance de Dieu. Que si je dis
-qu’il semble que le Sainct Esprit aye envers ces Sorciers de _Maragnan_
-faict un plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les Sacrificateurs du
-Paganisme: Je croy que mon opinion sera bien receuë, par ce que ostez
-deux ou trois de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne
-desirent rien plus que d’estre baptisez: au contraire rarement ces
-Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, espousoient le Christianisme:
-Par ainsi nous pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans leurs
-poitrines sur la terre sont devenus oyseaux volans dans l’Element de
-l’air suivans la Prophetie d’Isaye: _De radice colubri egredietur
-Regulus, & semen ejus absorbens volucrem_: De la racine de la Couleuvre
-sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira l’oyseau; Ce que
-Vatable interprete en cette sorte[160]: _De radice serpentis egredietur
-Regulus, & fructus ejus Cerastes volans_: De la racine du serpent
-sortira le Basilic, & le fruict d’iceluy sera un Ceraste volant.
-
-Pour entendre ce passage il faut se souvenir de ce qu’escrivent les
-Naturalistes, à sçavoir que les grosses Couleuvres engendrent le
-Basilic: lors qu’elles ont mangé un Crapaux: Mais le Basilic cherche les
-Poules blanches, avec lesquelles il a conjonction & de sa semence
-pondent des œufs, lesquels elles cachent dans un trou au sable à
-l’ardeur du Soleil, & de ces œufs s’esclosent des serpens volans. Ils ne
-disent rien en cet endroict, que je n’aye experimenté en _Maragnan_
-selon le commun advis & opinion des Sauvages. Car il m’arriva par deux
-fois qu’une Poule blanche que j’avois, fit deux petits œufs, ronds comme
-une Prune de Damas & picotez: puis changea son chant, & eussiez dit,
-qu’elle estoit fole: Nos Sauvages me dirent alors, qu’infalliblement le
-Basilic l’avoit couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & jetter,
-& brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit des œufs qu’elle
-pondroit, en mourroit asseurément: & si on laissoit les œufs sans les
-brusler, il en sortiroit des serpens volans, qu’elle n’estoit la
-premiere, ains souvent cela arrive, & aussi tost les Poules changent
-leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons cecy à nostre propos, &
-disons que la Couleuvre ancienne est le Prince des Demons Sathan, les
-Basilics sont les Diables ordonnez sur les Provinces par Lucifer, afin
-de seduire le monde, les serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que
-sont les _Pagys_ ou Barbiers du Bresil, lesquels veulent acquerir des
-aisles pour changer d’Element, de la terre en l’air, quitter leurs
-vieilles & abominables coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs
-abominations & service diabolique, & s’approcher du Ciel, comme le reste
-des Indiens par l’ablution ou lavement de leurs anciens pechez au
-Sacrement de Baptesme.
-
-Ces Serpens aussi bannis du Bresil, sont ces mal-heureuses coustumes &
-pechez abominables qu’ils commettoient, tel qu’estoient les vilenies,
-rages & vengeances, ainsi que nous avons discouru en autre lieu assez
-amplement.
-
-Quatriesmement, _Et si mortiferum quid biberint non eis nocebit_: Et
-s’ils boivent quelque poison mortifere il ne leur nuira point. Le vray
-poison que les ames avalent, est la fausse doctrine que le Diable faict
-suggerer aux oreilles des nouveaux Chrestiens. Vous le trouvez en
-plusieurs exemples du siecle mesme des Apostres: Comme certains
-seducteurs s’en alloient débaucher les simples, lesquels avalans la
-potion d’_Aconite_ se sentoient aussi tost bourrelez dedans l’ame &
-esbranlez en la foy, mais le Sainct Esprit, duquel il est dit en la
-Genese, _Spiritus Domini, ferebatur super aquas_, l’Esprit du Seigneur
-estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non encore
-perfectionnees ny esclairees, ou comme veulent dire les autres,
-_Incubabat aquis_, il couvoit les eaux du Chaos pour en tirer les belles
-Colombes, ainsi que feignoient les Poëtes, des œufs de Thetis, couvés
-par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent Castor & Pollux, ou
-bien, _fovebat aquas_ il eschauffoit ces eaux encore froides: Le Sainct
-Esprit, dis-je, excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces
-nouveaux Chrestiens, que non pas celle des anciens en la foy. Par ainsi
-il va voletant sur ces eaux destournees du vray chemin par les mauvais
-discours de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couvant les œufs delaissez
-du Pere & de la Mere les ames fraichement lavees, mais esloignees de la
-presence de ceux qui les ont nettoyees: eschauffe ces eaux gelees par le
-souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le poison beu leur donne la
-mort, ains les ramenant au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux
-qui les avoient apres Dieu engendrez spirituellement à JESUS-CHRIST pour
-leur faire vomir ce venin de leur cœur, & reprendre la salutaire
-nourriture, par laquelle elles se fortifieroient pour resister desormais
-à tous esbranslemens.
-
-Cela se passa au Bresil, aussi bien qu’il se fit du temps des Apostres,
-que quelque nombre de nouveaux Chrestiens de _Tapouïtapere_ estonnez des
-mauvais discours d’un certain personnage, se despoüillerent &
-renoncerent à demy au Christianisme: mais nous y pourveusmes
-soigneusement: Aussi firent nos Messieurs qui se rendirent tres-diligens
-à remedier à ce mal, y apportans tout ce qu’ils jugerent estre
-necessaire, & par ainsi ces nouvelles plantes fletries d’une Bise
-gelante, retournerent à leur premiere verdeur & vigueur, & nous revenans
-voir au Fort S. Loüis, nous les encourageasmes à demeurer à jamais
-stables & fermes en la profession du Christianisme, & leur enchergeasmes
-de ne s’esloigner point de _Martin François_ qui nous servoit en ces
-cartiers quasi comme de suffragant: Le Diable par ce moyen se sentoit de
-toutes parts acculé, & ses affaires alloient de jour en jour en
-empirant. J’espere à present que j’escris cecy, que les Peres qui sont
-par delà, luy donnent de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en
-decadence, & s’approche de sa totale ruine: Car avant que je quittasse
-l’Isle, je voyois & experimentois une disposition generale & universelle
-de la conversion de ces peuples[161], specialement des enfans.
-
-
-
-
-Que les enfans du Bresil termineront & finiront le Royaume de Lucifer, &
-commenceront à establir le Royaume de Jesus Christ.
-
-Chap. XIIII.
-
-
-Le Psalmiste Royal David en son Psalme 8. lequel est institulé en cette
-sorte, _In finem pro torcularibus, Psalmus David_. C’est à dire le
-Pseaume de David qui doit estre chanté en action de graces au Seigneur,
-sur la fin des vendanges, dit, par prevision de la ruine totale de
-l’Empire de Lucifer sur les ames infidelles, & de l’establissement du
-Royaume de JESUS-CHRIST: _Ex ore infantium & lactentium perfecisti
-laudem propter inimicos tuos, ut destruas inimicum & ultorem_. Tu as
-perfectionné ta loüange par la bouche des enfans & des petits à la
-mammelle en dépit de tes ennemis; à ce que tu destruises l’Adversaire &
-le Tyran plein de vengeance. Rabbi Jonathas embellit ce passage &
-l’esclaircit en cette sorte: _Fundasti fortitudinem ut destruas Authorem
-inimicitiarum & ultorem_. Tu as fondé la force de ton Empire par la
-bouche & confession de foy des petits enfans, pour monstrer ta grandeur,
-en ruinant de fond en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur
-sanguinaire. Et Sainct Hierosme dict: _Quiescat inimicus & ultor_, Tu as
-fermé la bouche au seducteur ennemy de salut & enragé contre les hommes
-par la voix des enfans.
-
-Grande merveille que les enfans ont esté le Symbole de la fondation
-prochaine du Royaume de JESUS-CHRIST, & de la cheute de la puissance des
-Demons. Je ne veux icy m’arrester beaucoup à relever de plusieurs
-exemples ce traict de la providence de Dieu, ains je me contenteray de
-rapporter ce qui se passa au Triomphe de JESUS-CHRIST avant sa Passion,
-lors que les enfans crioyent, _Osanna filio David_, & que le Fils de
-Dieu soit le bien venu, qui fut ce que ce S. Roy prendoit dire
-premierement, en intitulant son Cantique _In finem pro torcularibus_, en
-la fin pour les pressions, c’est à dire, en la fin du Royaume de Sathan,
-& au commencement de la Passion de JESUS-CHRIST quand ces enfans
-devoient rendre ce tribut & recognoissance. Secondement de jour en jour,
-& en suitte, en la fin & consommation de la captivité de Sathan sur les
-ames infidelles: & au commencement de la saincte Eglise, establie parmy
-elles, & ce principalement par les enfans: chose que je veux faire voir
-estre accomplie és enfans du Bresil.
-
-Ces jeunes ames, non encore corrompues ny gastees des vieilles &
-mauvaises coustumes de leurs Peres, montrent je ne sçay quelle
-disposition singuliere & particuliere à recevoir comme un tableau ras,
-telle peinture...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-(Lacune d’une feuille.)
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-... répugnance: & nous leur facilitions le moyen de l’entendre par les
-choses qu’ils voyoient journellement: telles que sont les huitres
-croissantes sur les branches des arbres, lesquelles prennent chair & vie
-entre deux coquilles, sans aucune commixtion ny emission de semence,
-ains de l’humeur marine & par la chaleur du Soleil: Ainsi le Fils de
-Dieu au ventre de la Pucelle, la saincte Vierge, son precieux sang ayant
-fourny de matiere, & le Sainct Esprit de chaleur, a pris son corps sans
-autre operation humaine. Ils goustoient fort cette similitude, & me
-respliquoient que plusieurs autres choses en leur pays s’engendroient
-par la seule operation du Soleil, telles que sont les lezards qui
-sortent des œufs, apres que la chaleur du Soleil leur a donné la vie:
-partant qu’ils ne trouvoient aucune difficulté en cela: ny aussi, que
-Dieu se fust faict homme pour mourir, afin de sauver les siens, parce
-que, disoient-ils, _Giropari_, qui est un esprit meschant, entre dans le
-corps des animaux monstrueux, pour nous faire peur, battre & tourmenter.
-
-Sur tout j’admirois certes, comment si aisement ils se persuadoient, la
-verité & la realité de JESUS-CHRIST Fils de Dieu, soubs les especes de
-pain & de vin, veu que nous voyons par deçà tant d’ames errantes en ce
-poinct, lesquelles en toutes autres affaires ne manquent point d’esprit
-& de jugement. Je ne puis dire autre chose là dessus, sinon ce que la
-Saincte Escriture dict aux Proverbes vingt cinq: _Sicut qui mel multum
-comedit non est ei bonum, sic qui scrutator est majestatis opprimetur à
-gloria_: C’est chose bien douce que le miel, mais quiconque en mange par
-trop, il n’y a rien qui offence d’avantage l’estomach: De mesme il n’y a
-rien de plus suave & delicieux que la consideration des œuvres de Dieu,
-& la lecture des sainctes lettres, mais celuy qui entre trop avant &
-mesure le tout à l’aulne de son esprit, poussé de la superbe de son
-entendement. Il n’y a rien plus asseuré qu’il demeurera opprimé des vifs
-rayons de la gloire de sa Majesté: cela se voit és yeux des hybous
-aveuglez, pour ce qu’ils veulent contempler & juger de la face du Soleil
-& de sa lumiere: Au contraire ceux qui manient avec crainte & humilité
-les mysteres de nostre Foy, sont esclairez sans danger de leur veuë, &
-obeissent doucement à la volonté & puissance du Souverain, lequel peut
-ce qu’il veut, peut, veut & faict ce qu’il dict. Ces pauvres Sauvages,
-je dy mesme ceux qui n’estoient pas encore Chrestiens, si tost qu’on
-leur faisoit signe qu’ils sortissent de l’Eglise, ils s’en alloient
-franchement, demeurans neantmoins à la porte, laquelle estoit fermee
-pendant que l’on disoit le Canon de la Messe, & qu’on faisoit la
-communion: & disoient par ensemble que le _Toupan_ descendoit à cette
-heure là sur nos Autels, beuvant & mangeant avec nous, & ne meritoient
-pas demeurer devant luy, sinon lors qu’ils seroient baptisez, & la plus
-part d’iceux se tenoit à genoux, ayans veu les François faire le mesme:
-Quant aux Indiens Chrestiens, ils s’agenoüilloient incontinent qu’ils
-entendoient sonner la clochette, joignans les mains & adorans Dieu. Ils
-appellent ce mystere du tres-sacré Corps & precieux Sang du fils de Dieu
-du mot de _Toupan_, c’est à dire, de Dieu mesme, ainsi qu’il est porté
-en leur croyance, _Aséreou yanondé Toupan rare_, c’est à dire, devant
-mourir tu recevras le Corps de Dieu. Et encore que je recogneusse en eux
-cette facilité de croire à ce secret si profond, je n’osois me hasarder
-de les communier, si ce n’eust esté en l’article de la mort, & aymois
-mieux laisser cela à ceux qui viendroient apres moy, parce qu’un jour
-donnant la communion à une Indienne, laquelle j’avois faicte examiner
-autant qu’il me fut possible avant que de luy donner le precieux corps
-de Jesus Christ à Pasques, si tost qu’elle eut receu l’Hostie sacree,
-elle se troubla fort, & ne la pouvoit avaler, tellement qu’elle vint à
-hausser sa main afin de me redonner l’Hostie, ce que j’empeschay, luy
-disant qu’il n’y avoit que les Prestres qui peussent la toucher, &
-qu’elle n’eust point de crainte, & ne se troublast point de recevoir son
-Dieu, que sa volonté estoit qu’elle le receust & l’avallast hardiment,
-ce qu’elle fit moyennant un peu de vin, que je luy mis dans la bouche
-avec le calice: ceste secheresse de la langue & de la bouche ne luy
-estoit arrivee que d’une trop grandes timidité à recevoir cette saincte
-viande, ce qui me fit resoudre desormais de les laisser se bien fonder
-en la cognoissance de cet article, auparavant que de leur administrer le
-sainct Sacrement: & encore que plusieurs me demandassent le _Toupan_, je
-les remettois à la venuë de nos Peres.
-
-On n’a pas grande peine à les faire confesser leurs fautes, mesme les
-femmes, & des choses, lesquelles par deçà le sexe feminin faict toute
-difficulté de declarer aux Prestres, tenans la personne de Dieu: Ils
-vous disent fort librement, l’oüy, & le non, le temps, le lieu, la
-qualité des personnes, & le nombre de leurs pechez, sans aucune honte
-sote & mondaine, comme nous voyons par deçà. Ils ne hesitent en rien à
-croire l’effect du Baptesme, qui est le lavement des peschez, la
-filiation de Dieu, & l’acquisition du Ciel, & tiennent pour certain que
-ceux qui sont baptisez vont en paradis avec Dieu: Cela s’entend pourveu
-qu’ils ne retombent en peché mortel. De tout temps ils ont creu qu’il y
-avoit un Enfer où estoit _Giropari_, & avec lequel les meschans
-alloient: De mesme ils tenoient par tradition que Dieu estoit bien
-heureux là haut, & que les bons esprits demeuroient avec luy: & quant à
-leurs Peres qui avoient bien vescu, ils s’en alloient en un lieu de
-delices, terrestre pourtant, ou rien ne leur manquoit. Suivant cecy il
-nous fut bien aisé de leur faire entendre ce qu’ils devoient croire du
-Paradis, de l’Enfer, & d’un troisiesme lieu, dans lequel les ames sont
-purgees auparavant que d’aller au Ciel, & d’un quatriesme où les petits
-enfans qui ne reçoivent le Baptesme, mourans avant l’usage de raison,
-estoient receus pour ne point endurer de mal, aussi ne pouvoir jamais
-voir Dieu, le Baptesme estant la clef du Ciel.
-
-On ne croiroit jamais, si l’experience ne le faisoit voir, combien ces
-gens sont curieux de sçavoir les choses de Dieu. Ils nous faisoient tous
-les jours mille questions quand nous discourions avec eux de ces
-matieres, ainsi que celles-cy: Comment Dieu avoit faict le monde. Si
-c’estoit avec ses mains, ou si les bons esprits luy avoient aydé à faire
-les Cieux, les Estoilles, le Soleil, la Lune, le Feu, l’Air, l’Eau & la
-Terre, les premiers hommes, les premiers oyseaux, poissons, animaux,
-reptiles, arbres & herbes. Ce qu’il y avoit devant que le monde fust
-fait, ce que Dieu faisoit estant tout seul; & en quelle forme il est là
-haut au Ciel. Par quel moyen il faict rouler le Tonnerre, & envoye les
-pluyes: s’il parle aux hommes, si nous estions descendus du Ciel, si
-nous estions naiz de femmes, si nous avions veu les Anges & les Diables,
-qui nous avoit apris tout ce que nous leur enseignions, si nous ne
-mourions point: & apres que nous estions morts comment on faisoit
-d’autres _Pays_. S’il y avoit beaucoup de _Pays_ en France, si tous
-estoient vestus comme nous, s’il y avoit un Roy _Pay_, pourquoy nous ne
-voulions point de femmes ny de marchandises, si la Mere de Dieu avoit
-esté une fille comme une autre, si elle avoit beu & mangé ainsi que
-nous, pourquoy il estoit mort, s’il ne venoit point quelquefois du Ciel
-se promener en terre, & parler à nous, si ces Apostres estoient _Pays_
-comme nous, combien il y en avoit eu, pour quoy les autres _Karaibes_
-François n’estoient pas aussi bien _Pays_ comme nous, si c’estoit
-nous-mesmes, qui nous fussions faits _Pays_, ou si c’estoit un autre qui
-nous eust fait tels.
-
-A toutes ces demandes & plusieurs autres, nous leurs respondions ce qui
-en estoit, & faisoient paroistre exterieurement par leurs gestes &
-paroles le contentement qu’ils en recevoient: aussi à la verité le temps
-s’escouloit doucement parmy toutes ces demandes & confabulations: Et
-pour ce que je veux mettre cy apres les divers & plus singuliers
-discours que j’ay eu avec les _Mourouuichaues_, c’est à dire, les
-Principaux de _Maragnan_, _Tapoüitapere_, _Comma_, _Caietez_, _Para_ &
-_Miary_. Je ne me veux arrester davantage sur ces questions & demandes:
-d’autant que vous les verrez au long, & mes responces parmy ces
-conferences, lesquelles comme j’espere, vous donneront un grand
-contentement, vous asseurant que je les rapporteray tres-fidelement, &
-ne m’escarteray que le moins qu’il me sera possible, de la phrase
-ordinaire qu’ils ont en leurs harangues: en quoy l’on m’excusera, comme
-aussi du passé, si l’on ne trouve tant d’ornement en ceste Histoire,
-ainsi que requerroit la curiosité du siecle: mon opinion est, que la
-beauté d’une Histoire est la verité du faict & la simplicité du stile.
-Que si je ne rapporte mot à mot ces Conferences, ou que j’use de
-multiplicité de paroles, c’est assez que je n’offenceray en rien la
-substance du fait, & que cette abondance de discours sera du tout
-necessaire & requise, afin de vous faire entendre clairement leur
-intention & discours.
-
-
-
-
-Conference premiere avec Pacamont grand Barbier de Comma.
-
-Chap. XVI.
-
-
-Ayant eu plusieurs Conferences avec ce Principal & grand Sorcier j’ay
-avisé de les distinguer par Chapitres, desquelles voicy la premiere.
-
-_Pacamont_ est petit de corps, vil & abjet, tellement que qui ne le
-cognoistroit, on en feroit fort peu d’estat: Cependant c’est le plus
-grand & le plus authorisé entre tous les Principaux de ces pays de
-_Maragnan_, specialement en la Province de _Comma_, qui est une des plus
-belles, fertile & peuplee contree des _Tapinambos_. Il a si grande
-puissance là dedans, qu’a sa seule parole il remuë tous les habitans, &
-y est craint extremement. Il est fin & rusé autant que Sauvage peut
-estre, & par ses ruses & finesses, il est parvenu à ceste sienne
-authorité, grandeur & credit. On le tient pour un souverain Barbier,
-tres-subtil sorcier, & fort familier aux Esprits, qui a la mort & la vie
-entre ses mains, donnant la vie & la santé à qui bon luy semble: grand
-soufleur, & entretenoit les simples par confessions, lustrations,
-encensemens, & semblables autres choses, ainsi que nous avons dict
-cy-dessus. Il se garda bien de venir des premiers saluër les François &
-s’offrir à eux, voulant au préalable experimenter ce qu’ils demandoient:
-Pourquoy ils estoient venus: Et comme ils s’establiroient. Et estant
-bien informé de tout cela, il s’en vint au fort S. Louys faire son
-entree, salüer le sieur de la Ravardiere d’une plaisante façon. Il
-estoit bien accompagné, & ses gens revestus de plumes, & la plus forte
-de ses femmes avec luy, & n’en avoit pas moins de trente.
-
-Arrivé qu’il est à _Yuiret_ ayant passé la mer dans nostre Barque,
-laquelle estoit allee querir des farines en son pays, où il y a plus de
-quarante lieuës de mer de distance du Fort de S. Louys: arrivé, dis-je,
-qu’il fut, il fit sçavoir au sieur de la Ravardiere qu’il l’alloit
-trouver dans son Fort: Le sieur l’attendit à cet effect: Cependant il
-fit arranger ses gens les uns apres les autres qui le suivoient. Il vint
-faire le tour des Loges lesquelles estoient basties autour de la grande
-Place de S. Louys, haranguant selon la coustume & recitant sa grandeur,
-& l’amour qu’il portoit aux François, & le subjet de sa venüe,
-semblablement la valeur & la puissance des François. Ayant finy il
-s’approche de la porte du Fort, en un carfour où estoient plusieurs
-François assemblez, considerans les façons de faire de cet homme: Lors
-il commanda à sa femme qu’elle se disposast à le porter jusques au logis
-du Gouverneur. A quoy elle obeit: Et ainsi montans sur elle à fourchon,
-à la mode que les Indiennes portant leurs enfans, il entre au Fort & va
-trouver le dict sieur: sa femme estoit noire comme un beau diable,
-s’estant peinturee depuis la plante des pieds jusques à la teste du suc
-de _Iunipap_. Pensez avant que de pousser plus outre en matiere, si la
-compagnie peut s’empecher de rire, voyant un des Princes du Bresil monté
-sur un si beau Rousin: Il fut gracieusement receu & dict ce qu’il voulut
-pour ses excuses: Et apres avoir faict ses affaires, il s’en vint chez
-moy, en la loge de Sainct François accompagné de ses gens emplumacez: Je
-luy fis tendre incontinent un lit de coton tout blanc, où s’asseant, il
-demanda à l’un de sa compagnie son cofin de _Petun_, lequel le luy
-alluma aussi tost & le luy donna: Et apres en avoir pris trois où quatre
-fois, & rendu la fumee par les narines, il commença à me parler,
-(j’estois assis vis à vis de luy en un autre lit de coton, ayant mon
-Truchement prés de moy) gravement & posement en ceste sorte.
-
-Il y a plusieurs Lunes que j’ay le desir de te venir voir, & les autres
-_Païs_, mais tu sçais toy qui parles à Dieu, que nous autres qui sommes
-estimez converser avec les Esprits, qu’il n’est pas bon ny expedient
-d’estre legers & faciles, & aux premieres nouvelles s’emouvoir & mettre
-en chemin: parce que nous sommes regardez de nos semblables, & se
-rangent à ce que nous faisons. La puissance que nous avons obtenüe sur
-nos gens se conserve par une gravité que nous leur monstrons en nos
-gestes & en nos paroles. Les volages & ceux qui au premier bruit
-apprestent leurs Canots, s’emplument, & vont voir hativement ce qui est
-arrivé du nouveau, sont peu estimez, & ne deviennent grands Principaux:
-c’est ce qui m’a retenu & empesché de venir plutost. Ceux de
-_Tapouïtapere_, & plusieurs de ma Province sont venus devant moy, mais
-ils sont moins que moy. Je me resjouys de vostre venuë, parce que
-j’apprendray que c’est que Dieu. Je suis plus capable de le sçavoir,
-qu’aucun de mes semblables. Je ne voudrois pas que l’un d’iceux me
-precedast, ou que tu le lavasses devant moy, & le fisses parler à Dieu:
-quand tu m’auras enseigné ce que c’est que du _Toupan_, j’auray plus
-d’authorité que je n’avois, & seray bien plus estimé des miens que je
-n’estois: & seray sous toy en mon pays: Et tu mettras en la bouche de
-ceux que tu m’envoieras pour me le dire, ce que tu veux que je face: &
-quand mes semblables verront que je seray Fils de Dieu & lavé, tous le
-voudront estre à mon exemple.
-
-Ce me seroit une grande douleur, si tu prisois quelqu’un plus que moy:
-Car j’ay tousjours faict estat des choses hautes. J’ay esté curieux de
-hanter les François & de les ouyr. Je sçay de mes ayeuls l’histoire de
-Noë, lequel fit une barque, & mit ses gens dedans, & que Dieu feit
-plouvoir en si grande quantité par plusieurs jours, que la terre fut
-couverte d’eau, laquelle creusa par apres les terres, fit les montagnes,
-les valees, & la mer, & nous separa d’avec vous. Noë fut nostre Pere à
-tous. Je sçay aussi que Marie a esté Mere du _Toupan_, & qu’elle n’a
-esté connuë d’aucun homme: Mais Dieu luy-mesme s’est faict un Corps en
-son ventre: Et comme il fut grand, il envoya des _Maratas_, des Apostres
-par tout: nos Peres en ont eu un, dont nous avons encore les vestiges.
-Vous autres _Païs_ estes bien plus grands que nous. Car vous parlez au
-_Toupan_, & les esprits vous craignent: c’est pourquoy je veux estre
-_Paï_. Il y a longtemps que suis _Pagy_ & personne n’a esté plus grand
-que moy. Je n’en fais plus d’estat: Car aussi bien je voy que mes
-semblables feront seulement conte de vous. Je voudroy bien que tu
-voulusse venir en ma Province, c’est une bonne terre: Il y a force
-Sangliers, Cerfs & Biches, tu n’en manquerois point, & je serois
-tousjours avec toy.
-
-Je fis responce à ces paroles, que j’estois bien aise de le voir, & que
-j’avois souvent ouy parler de luy & de la puissance qu’il avoit: Et
-comme il trompoit par diverses ruses les Indiens, leur faisant à croire
-qu’il avoit un Esprit familier: mais que ma rejouissance estoit bien
-plus grande de ce qu’il commençoit à recognoistre sa faute. Il est bien
-vray que je descouvrois par ce discours qu’il n’avoit l’intention telle
-que Dieu la demandoit, pour estre mis au nombre de ses enfans, & lavé de
-l’Eau Divine.
-
-Il reprist la parolle en ceste maniere. Que veux-tu dire par la, que je
-ne cherche pas Dieu, comme il faut? Car je desire estre _Paï_, comme
-toy: me faire admirer plus que jamais, parmy les miens, leur persuader
-d’estre enfans de Dieu, & venir à toy afin que tu les baptises, & faire
-en ma Province ce que tu voudras, & qu’on die que moy qui estois grand
-_Pagy_, je suis le premier à recognoistre Dieu & vous autres _Païs_: Et
-estant estimé de grand esprit, les autres sous mon ombre viennent à Dieu
-& facent comme moy: Car si je ne me fais laver, plusieurs ne le feront
-pas & dirons, attendons que _Pacamont_ soit _Caraybe_, & puis nous le
-serons, car il a meilleur esprit que nous, & est bien plus subtil. Tu
-dois sçavoir qu’auparavant que tu vinsses je lavois ceux de ma contree,
-comme vous faites vous autres les vostres, mais c’estoit au nom de mon
-esprit, & vous le faites au nom du _Toupan_. Je souflois les malades &
-ils s’en portoient bien. Ils me disoient ce qu’ils avoient fait, &
-j’empeschois que _Giropary_ ne leur fit tort. Je faisois venir les
-bonnes années, & me vangois de ceux qui me meprisoient par maladies. Je
-leur donnois de l’eau qui sortoit du plancher de ma loge, & à present je
-ne fais plus cela, & ne le veux plus faire: car c’estoit la subtilité de
-mon esprit qui me suggeroit toutes ces choses & me moquois des miens,
-lesquels estimoient cela estre merveille, mais c’est qu’ils n’ont point
-d’esprit. Il est bien vray qu’un François m’avoit apris à faire sortir
-de l’eau ma loge.
-
-Je luy fis dire là dessus par mon Truchement, qu’en cela mesme qu’il me
-venoit de repliquer je trouvoy qu’il ne cherchoit pas Dieu comme il
-falloit, par ce qu’il pretendoit par le moyen du Baptesme de devenir
-plus grand & plus estimé entre les siens, qu’il n’estoit auparavant par
-ses barberies & enchantemens, & que Dieu demandoit de ses enfans, qu’ils
-fussent humbles & contrits des fautes passées: combien qu’en verité Dieu
-ne laisse d’extoller les siens: beaucoup plus que les Diables ne font
-les leur: & partant tandis qu’il auroit cet esprit, il ne falloit qu’il
-esperast que les Peres le receussent au Baptesme, mais bien lors qu’ils
-le verroient eslongné de superbe & repentant de ses sorceleries. Comme
-je disois ces paroles le Truchement du sieur de la Ravardiere appellé
-_Migan_ vint me trouver, à cause que je l’avois envoyé querir pour
-entretenir _Pacamont_: pour ce que ces Sauvages ont cela de naturel de
-priser plus les Truchemens anciens que les jeunes. Je luy raconté mot à
-mot tout ce que nous avions conferé jusqu’à cette heure là & le priay de
-luy faire une harangue correspondante à mes discours & aux siens, &
-voicy ce qu’il luy dit.
-
-Tu sçais bien qu’il y a longtemps que je converse avec vous & avec vos
-Peres, quand nous estions à _Potyiou_. Je t’ay dit souvent que tu estois
-un trompeur & abusois tes semblables, lesquels sont de legere croiance:
-Tu leur faisois acroire ce que tu voulois: tes peres & tous ceux qui ne
-sont baptisez s’en vont à _Giropary_ dans les Enfers, & tu iras avec
-eux, si tu ne fais ce que les _Pays_ disent. Quand nous estions avec toy
-devant que les Peres vinssent, nous ne laissions pas de nous moquer de
-ce que vous autres _Pagys_ faisiez: nous ne disions mot pourtant: car ce
-n’estoit pas ce qui nous amenoit, pourveu que nous recueillassions les
-cotons ce nous estoit assez. Nous prenions vos filles & en avions des
-enfans, à present les _Pays_ nous le deffendent, & n’oserois pour ce
-suject aller encore à l’Eglise, ny moy, ny ceux que tu vois qui n’y vont
-point: car les Peres nous ont defendu d’y aller d’autant que Dieu defend
-la paillardise. Tu as trente femmes, il faut que tu les laisses, & te
-contente d’une, si tu desires estre fils de Dieu & recevoir le Baptesme:
-penses au bien & au bonheur que tu as maintenant de pouvoir t’afranchir
-& delivrer des pates du Diable. Tes peres n’ont point eu l’ocasion que
-tu as: c’est Dieu qui te pousse à venir voir les _Pays_, & à luy
-demander le Baptesme: Mais regarde que Dieu sçait tout & ne peut estre
-trompé, veut & desire que ceux qui viendront à luy, renoncent
-parfaitement au Diable & à toutes ses façons de faire.
-
-Il luy fit cette responce; Ne sçais-tu pas bien ce que j’ay tousjours
-esté entre les miens? combien ils faisoient estat de mes barberies? ne
-sçais-tu pas bien aussi que j’ay traité les François comme j’ay peu &
-leur ay fait bonne chere. J’ay tousjours excité mes semblables à leur
-donner leurs filles & leurs marchandises pour des ferremens: j’estois
-bien aise d’estre avec eux, à fin d’aprendre quelque chose de nouveau,
-pour ce vous autres François avez bien meilleur esprit & entendement que
-nous, & si tost que j’entendis que les Peres estoient arrivez j’en fu
-bien ayse, & dis à mes semblables: voilà qui est bien: Ils nous
-aprendront à connoistre Dieu: je les veux aller voir: c’est ce qui
-m’amene & de quoy nous parlions.
-
-Je dis à _Migan_ qu’il luy fit entendre ce de quoy je l’avois desja
-entretenu, à sçavoir qu’il estoit le bien-venu: mais qu’il falloit qu’il
-recherchast le Baptesme avec humilité & repentance. _Migan_ luy fit tres
-bien reconnoistre cela en luy remettant devant les yeux la grandeur &
-puissance de Dieu, & au contraire la petitesse des hommes, specialement
-de ceux lesquels estoient detenus en la captivité de Sathan. Il trouva
-cecy fort bon, & me fit dire, qu’il ne faudroit aucunement de me revenir
-voir le lendemain pour parler avec moy de ses affaires: Par ainsi nostre
-conference finit & s’en allerent de compagnie au Fort, apres que je leur
-eu donné à chacun un coup d’eau de vie.
-
-Or il nous faut remarquer plusieurs belles particularitez en ce
-discours, lesquelles autrement seroient obscures & passeroient à la
-legere. Premierement le faux zele qu’ont ces Sorciers de conserver leur
-authorité & credit entre les leurs, prenans garde de ne faire aucune
-action legerement, par laquelle ils puissent estre jugez de leurs
-inferieurs, aussi inconstans & imparfaits qu’eux, & par consequent aussi
-incapables d’entretenir les esprits familiers qu’eux: supposans que pour
-avoir la joüissance des esprits il faut estre constant & grave, & ne se
-laisser emporter aux premiers bruits. Considerez en cecy comment les
-Diables abusent du flambeau naturel logé en l’homme, lequel nous fait
-voir clairement que si nous desirons d’entretenir le vray esprit de Dieu
-en nous, il faut necessairement bannir la legereté & inconstance de
-nostre interieur, nous retirer fermes au milieu de nous, & ne rien faire
-ou dire que la raison n’aye discuté & pesé: autrement nous sommes
-moindres, eu esgard à la profession que nous faisons du Christianisme,
-que ces sorciers lesquels se contraignoient d’estre graves pour demeurer
-en bonne estime devant leurs semblables.
-
-Vous noterez secondement les effets de l’Esprit diabolique, qui sont la
-superbe & grande presomption se fourrant mesme parmy les choses sacrées,
-tant ce venim est fort, qui veut agir contre son contraire: Car il n’y a
-rien si contredisant que l’Esprit de Dieu, & l’Esprit de Sathan:
-l’Humilité de JESUS-CHRIST, & la superbe de Lucifer: l’abnegation du
-Chrestien, & la presomption des enfans du Diable: C’est ainsi que Simon
-le Magicien procedoit avec S. Pierre, requerrant l’Esprit de Dieu avec
-le prix de son argent, afin de se faire reconnoistre pour grand par le
-moyen du S. Esprit. Quel grand aveuglement, d’estimer que Dieu fut le
-vassal de vanité! Quelle pitié d’une ame enchainée des obscuritez
-infernales! Ce pauvre sorcier du Bresil estimoit au commencement que
-nous avions Dieu dans nostre poche, pour le donner à qui bon nous eut
-semblé, & luy encharger expressement de bien obeïr au maistre à qui nous
-le loüerions: C’est ce serviteur & esclave Demon qui se rend familier
-aux mechans pour faire mille badinages en intention d’avoir apres leur
-ame, lequel avoit imprimé cette fantasie en la teste de ce pauvre
-_Pagy_, Dieu nous garde de tel danger.
-
-Troisiesmement, quant à ce qu’il dit de Noë & de la Vierge, je n’oserois
-asseurer de qu’il tient cela: si c’est des François, il n’y a pas grande
-aparence: car tous les François qui ont esté par devant nous, ne leur
-parloient que de saletez & concubinages: ou si c’est d’une antique
-tradition, il semble que cela soit: pour ce que dés lors que nous
-arrivâmes à _Yuiret_, _Iapy Ouassou_ nous fit presque un semblable
-discours du deluge & d’un Apostre qui estoit venu en leur terre, comme
-il est escrit au livre de R. P. Claude.
-
-
-
-
-De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont.
-
-Chap. XVII.
-
-
-Le lendemain du grand matin il ne manqua de me venir voir, comme il
-m’avoit promis, acompagné de ses gens: & ne voulut s’asseoir dans un
-lict, ains il me prit par la main, & me dit, _Ché assepiak ok Toupan_,
-je te prie mene moy voir la maison de Dieu: car là je te veux parler,
-selon tes discours d’hier au soir. Je luy dis qu’il vint apres moy, &
-que j’allois l’y conduire: ce qu’il fit. Aussi-tost que tout son monde
-fut entré, il les fit ranger vers la porte, & s’approchant de moy, il me
-dit tout bas à l’oreille: Ceux-cy ne sçavent rien & ne sont capables
-d’entendre parler de Dieu: partant, je veux que nous parlions ensemble
-tout bellement: (j’avois faict tendre nostre Chappelle de nos plus beaux
-ornements, & accomodé sur les Escaliers de l’Autel plusieurs &
-differentes Images:) Nous nous approchasmes de l’Autel ayant le
-Truchement avec moy: Et à lors il m’interrogea l’espace de plus de deux
-heures sur toutes les pieces qu’il voyoit devant luy.
-
-Premierement il voulut sçavoir, ce que signifioit le Crucifix, disant:
-qui est ce mort si bien faict & tendu sur ce bois croisé? Je luy fis
-dire, que cela representoit le Fils de Dieu faict homme au ventre de la
-Vierge, attaché par ses ennemis sur ce bois, afin d’aquerir à son Pere,
-ceux qui seroient lavez du sang qu’il voyoit ruisseler de ses mains,
-pieds & costé. Il se tint par une espace de temps fort suspens,
-regardant fixement l’Image du Crucifix: puis en respirant, il lascha ses
-paroles: Comment, _Omano Toupan_? Quoy, est-il possible que Dieu soit
-mort? Je luy fis repliquer, qu’il ne falloit qu’il estimast que Dieu
-fust mort, lequel avoit tousjours vescu dés toute eternité, que c’estoit
-luy qui donnoit la vie aux hommes & aux animaux: ains seulement le corps
-qu’il avoit pris de la Pucelle saincte Marie estoit mort, pour accrocher
-à la mort _Giropary_, ainsi qu’il voyoit faire aux enfans, lesquels
-voulans prendre un gros poisson de la mer, qui mange les petits, font un
-appas sur l’hameçon de leur ligne du corps d’un des poissonnets, sur
-lequel le gros Poisson se jettant, il se trouve pris, tiré, aterré, &
-mis à mort, à la faveur & delivrance des petits poissons. Ainsi ce
-meschant _Giropary_ alloit devorant tous nos Peres, mais Dieu voulut
-envoyer son Fils pour le prendre à la ligne, de laquelle ceste Croix
-servoit de perche, ces clous & ces espines d’haim ou de crochet, & son
-corps d’appas: mais me fit-il respondre, pour quoy le Diable avoit-il
-puissance sur nos Peres? Parce, luy dis-je, qu’ils avoient esté rebelles
-au commandement de Dieu, mangé d’un fruict defendu, & s’estoient laissé
-tromper au Diable souz la forme de Serpent. Et combien que Dieu eust peu
-nous sauver par autres voyes, si trouva il ceste façon plus douce &
-raisonnable, prenant le ravisseur par sa propre proye. Il se contenta de
-ces paroles, & adjousta si le corps du _Toupan_ estoit en France encore
-sur le bois, comme cestuy-cy que tu me monstre, & si tu l’as veu? Non
-dis-je: mais il resuscita peu apres qu’il fut mort, portant ce corps là
-haut au Ciel, vivant & clair comme le Soleil, & est assis au plus beau
-lieu du Paradis, devant lequel tous les Esprits, & les Ames des gens de
-bien viennent se courber, le remercians de ce qu’il a mis à mort leur
-ennemy: Et en la faveur de ce corps, les nostres, apres qu’ils seront
-morts, revivront & seront portez au Ciel par les Anges, de nous, dis-je,
-qui sommes lavez par le sang escoulé de ses playes: Et à l’oposite vos
-corps, & ceux de vos Peres iront avec _Giropary_ dans les feux brusler
-pour tousjours, si vous n’estes lavez en ce sang. Mais il faut, dit-il,
-qu’il sorty beaucoup de sang de son corps, & que vous le gardiez
-soigneusement, pour en laver tant de personnes. Je luy respondis: Tu es
-encore trop grossier pour entendre ces mysteres: il suffit qu’il aye une
-seule fois espandu ce sang sur la terre, & qu’en memoire & merite
-d’iceluy, nous lavions les Ames spirituellement par l’eau Elementaire,
-que nous jettons sur les corps. Ne voy-tu pas qu’une source ou fontaine
-persevere tousjours en son cours, encore qu’elle n’aye esté creusee
-qu’une seule fois de la main de Dieu? Tu sçay bien que l’Estoile
-Poussiniere, & le Chariot ont esté une seule fois attachees au Ciel: Et
-cependant tous les ans, si tost que tu les voy briller sur la teste,
-elles t’envoient les pluyes, & arrousent tes jardins. Il dit apres:
-C’estoient de meschantes gens ceux qui firent mourir le _Toupan_: car il
-est bon, je l’ayme, & veux croire en luy. Je luy dis: ils estoient
-abusez par _Giropary_, comme tu es, lequel les incita à le persecuter,
-faire mourir & crucifier, à cause qu’il les reprenoit de leurs
-meschancetez, ainsi que nous faisons, suivant le commandement qu’il nous
-en a donné: Et tous ceux qui obeissent au Diable sont ses ennemis, & luy
-en feroient autant, comme ceux-là ont faict, s’il retournoit au Monde.
-Je voudroy bien, dit-il que tu me donnasses une semblable image pour
-porter quant & moy en ma province. Je rapporterois de mot à mot à mes
-semblables ce que tu me viens de dire, & luy ferois une plus belle loge
-que celle-cy. Je la ferois bien fermer, personne n’y entreroit que moy,
-& ceux que je trouverois capables d’entendre le discours que tu me viens
-de faire. Je luy fis responce. Apres que tu seras Baptisé nous te
-permettrons d’en faire une, en laquelle nous erigerons un Autel pareil à
-celuy-cy, orné de mesme, & paré d’Images semblables à celles-cy que tu
-vois.
-
-2. Il y avoit au pied du Crucifix, une Image de Nostre Dame faicte en
-broderie d’une merveilleuse beauté, & revetue de perles, que le sieur de
-S. Vincent nous donna, quand il s’en retourna en France: laquelle
-contemplant, il me demanda. Quelle est ceste femme si belle & ce petit
-enfant devant elle, qu’elle regarde les mains jointes? Je luy fis dire
-que c’estoit la figure de Marie Mere de Dieu, & ce petit Enfançon,
-c’estoit le Fils de Dieu, quand il sortit du Ventre d’Icelle. Il
-redoubla ces paroles deux ou trois fois, _Ko ai Toupan Marie?_ Comment,
-est-ce là Marie Mere de Dieu? _Kougnam Ykatou_, que c’estoit une belle
-femme. Je luy fis dire, qu’il falloit, qu’elle fust bien belle, puis que
-Dieu l’avoit prise pour Espouse & Mere de son Fils, que c’estoit la
-Princesse de toutes les femmes, qu’elle n’avoit point eu d’autre Mary
-que Dieu qui l’eust connuë, & que sans estre touchee elle avoit enfanté
-le Fils de Dieu: que son Corps estoit resuscité peu apres sa mort, ainsi
-que celuy de son Fils, & avoit esté eslevee dans le Ciel par les Anges,
-où il est à present assis aupres du Corps de son Fils. Voilà, me dit-il,
-de grandes choses, qu’une fille puisse enfanter sans homme. Comment, ce
-dis-je, ne voy-tu pas que les huitres croissent sur les branches des
-arbres, sans masle, ny aucune commixtion de semence? Dieu ayme la
-pureté: Car il est plus net que lumiere du Soleil. Il est vray, dit-il,
-mais vous sçavez de grandes choses, vous autres _Pays_. Vous estes bien
-plus sages que nous: Car nous ne prenons pas garde aux choses qui sont
-en nostre terre, lesquelles nous voyons tous les jours: Et vous autres
-en peu de temps les cognoissez.
-
-Ce n’est pas assez, luy dis-je, viens-çà avec moy, & sois attentif à ce
-que je te feray dire par mon Truchement, à la charge que quand tu
-l’auras sceu presentement devant moy, tu en discoureras à tes gens que
-tu as faict retirer à la porte: Car Dieu veut que tous soyent sauvez
-aussi bien les petits que les grands. Ayant dict cela, je luy fis voir
-toutes les pieces & portraits de la Creation & Redemption, luy montrant
-avec une verge chasque partie d’iceux: En l’un la creation des Cieux, &
-des Elemens, en l’autre la creation des Poissons & des Oyseaux, en un
-autre la creation des Animaux, arbres & herbes: & c’estoit un plaisir de
-le voir si attentif sur ces figures des Oyseaux, Poissons, & Animaux,
-afin de recognoistre ceux de sa terre, & quand il en voyoit quelqu’un
-qui approchoit au plus pres de la figure des leur, il ne manquoit pas de
-nous dire, voilà un tel Oyseau, un tel Poisson, ou un tel Animal: Et
-ceux qu’il ne cognoissoit point, il me demandoit, s’ils estoient en
-nostre pays, & comment nous les appellions: specialement il arrestoit sa
-consideration à la figure de Dieu qui estoit au milieu de tout cela les
-bras estendus, sortant de sa bouche un brandon de vent, & me demandoit
-ce que cela signifioit? Je luy fis responce que c’estoit pour
-representer, comme toutes choses avoient esté faictes par la seule
-parole de Dieu, & que sa puissance & l’estendue de sa domination
-touchoit les deux extremitez du Ciel. Ce qu’il admira d’avantage, fut la
-creation de la femme d’une des costes de l’homme pendant qu’il dormoit,
-& voulut estre informé de cela: Ce que je fis. C’est, dis-je, que Dieu
-veut que tu n’ayes qu’une femme & non plus trente comme tu as. Car si
-Dieu eust voulu que l’homme en eust eu davantage qu’une, il les luy eust
-creées en ce commencement, & n’en ayant creé qu’une encore de son costé,
-il pretend que l’homme se passe d’une seule femme laquelle il faut qu’il
-ayme & retienne, & non pas la changer à la premiere fantasie, ainsi que
-vous faictes vous autres qui suivez _Giropary_, lequel vous a persuadé
-d’avoir plusieurs femmes, afin de vous revolter les uns contre les
-autres, & vous entremanger à cause des femmes, lesquelles vous allez
-ravir jusques dans les Loges de leurs propres marys.
-
-Sur les Escaliers de l’Autel, les douzes Apostres estoient rangez & le
-Pere sainct François, fort bien faicts & enluminez? Il me demandoit qui
-estoient ces _Karaïbes_. Je luy fis responce que ces douzes, estoient
-les douzes _Maratas_ du Fils du _Toupan_[162], lesquels apres son
-Ascension au Ciel diviserent le monde universel en douzes parts: chacun
-prenant la sienne, où ils allerent faire la guerre à _Giropari_ & laver
-tous les hommes qui voudroient croire en Dieu, & avoient laissé apres
-eux des successeurs de l’un à l’autre jusques à nous: Et choisissant
-Sainct Barthelemy, je le luy montray disant: Tien, voilà ce grand
-_Marata_ qui est venu en ton pays, duquel vous racontez tant de
-merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est luy qui
-fit inciser la Roche, l’Autel, les Images, & Escritures qui y sont
-encore à present, que vous avez veu vous autres[163]. C’est luy qui vous
-a laissé le _Manioch_, & apris à faire du pain, vos peres auparavant sa
-venue, ne mangeans que des racines ameres dans les bois. Et pour n’avoir
-voulu luy obeïr il les quitta, leur predisant de grands malheurs, &
-qu’ils demeureroient un longtemps sans voir de _Maratas_. Cela s’est
-passé ainsi qu’il l’a dit, & n’avez eu depuis jusques à nous aucun, qui
-vous delivrast des mains du Diable, & vous fist enfans de Dieu. Prenez
-garde de n’en faire autant que vos peres. Lors que je luy faisois tenir
-ce discours par mon Truchement il contemploit l’Image de
-Sainct-François, & me dict, Qui est celui la qui est habillé comme toy?
-C’est luy, dis-je, nostre pere à tous nous autres _Païs_, lequel s’est
-vestu en ceste sorte. Vit-il encore? respondit-il, est-il en France?
-T’a-il envoyé & les autres _Pays_ qui sont venus? Non, dis-je, il ne vit
-plus. Il est mort, car nous mourons tous. Il a laissé des successeurs
-qui nous ont envoyé. Il n’est plus en France. Il est là haut au Ciel
-avec Dieu, où nous esperons aller apres luy. N’avoit-il point de femme,
-dit-il, non plus que vous? Non, luy dis-je, car generalement tous les
-_Pays_ n’ont point de femme: d’autant qu’ils imitent le Fils de Dieu
-leur Roy, lequel vivant en ce monde n’avoit point de femme. Cela estant
-dict, il regardoit le Ciel & les pentes qui couvroient nostre Autel,
-lesquels estoient d’un beau damas à grand fueillage chamarrez & estofez
-de passement & franges de fin argent avec le devant d’Autel de pareille
-façon, & disant que tout cela estoit beau, & que nous servions le
-_Toupan_ avec grande reverence, il me pria de le Baptiser, avant qu’il
-s’en retournast, & que je luy donnasse des Images pour porter avec luy
-en son pays. Il faut, luy dis-je, au prealable que tu sçaches
-parfaictement la doctrine de Dieu. Ne m’as-tu pas dict, respondit-il,
-tout ce qu’il faut sçavoir pour estre lavé? Non dis-je, ce n’est qu’un
-devis que j’ay faict avec toy. Il y a bien d’autres choses à apprendre:
-Qui me les apprendra? dit-il: Je luy fis responce: si tu veux sejourner,
-je te l’apprendray, ou te le feray apprendre. Mais je ne te puis
-baptiser sitost, encore que tu sceusses la doctrine du _Toupan_. Je veux
-voir ta perseverance & attendre nos Peres qui viendront bien tost, ainsi
-qu’ils m’ont promis. Ils te baptiseront & iront avec toy faire la maison
-de Dieu en ton vilage, & ne t’abandonneront plus. Entre-cy & leur venuë
-ne cesse de haranguer en tes _Carbets_ à tes semblables ce que je t’ay
-appris. Ne fais plus tes sorceleries, & par ce moyen nous t’aymerons &
-les François, & si tu seras tousjours le bien venu. Je le feray, dit-il,
-& n’y manqueray point. J’eusse bien voulu pourtant que tu m’eusses lavé.
-Je ne faudray de te venir souvent visiter, afin que j’apprenne tousjours
-quelque chose de nouveau.
-
-Lors il appella ses gens lesquels estoient demeurez tout ce temps contre
-la porte au bas de l’Eglise; Quelle obeissance & respect parmy les
-Sauvages! & les fit approcher de l’Autel, ausquels il descourut par le
-menu de tout ce que je luy avois enseigné: il leur montroit
-semblablement les Images & ce qu’elles signifioient. Ces pauvres gens
-estoient comme hors d’eux-mesmes, jetans à chasque fois des soupirs
-d’admiration à leur mode, & apres tout cela il prit congé de moy & s’en
-alla au Fort de Sainct Louys, où il se r’embarqua pour s’en retourner en
-son pays: jusques à une autrefois qu’il me vint visiter de rechef pour
-le mesme subject, racontant comme il s’estoit aquitté de ce que je luy
-avois recommandé à son partement, à sçavoir, de haranguer aux _Carbets_
-ce que je luy avois appris: & adjouta que tous ceux de sa Province se
-feroient Chrestiens quand il seroit Baptisé: Partant il me prioit de ce
-faire. Mais l’encourageant de faire de mieux en mieux, je luy donnay
-bonne esperance qu’il seroit Baptisé dans peu de temps, à sçavoir à la
-venue des Peres de France. Nous eusmes ensemble plusieurs autres
-discours en ceste seconde visite de la mesme matiere que dessus, il
-recevoit ces cognoissances tres-avidement, montrant par ses gestes un
-indicible contentement: Et en effect ceste seconde fois qu’il nous vint
-voir, il fut fort modeste, accompagné de peu de gens, sans avoir tant de
-plumacerie, & ne me parloit plus arrogamment comme il faisoit au
-commencement.
-
-
-
-
-Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere.
-
-Chap. XVIII.
-
-
-Le grand Barbier de _Tapouitapere_ est homme fort venerable, d’une belle
-stature & bien faict, bon guerrier, modeste, grave, & qui parle peu:
-grand amy des François, possedant sur les habitants de sa Province
-autant de puissance, que _Pacamont_ dans _Comma_, _Iapy Ouassou_ en
-_Maragnan_, _La grand Raye_ aux _Caietez_, _Thion_, & _La Farine
-Detrempee_ sur les _Tabaiares_, riche en plusieurs beaux enfans qui sont
-fideles aux François & Chrestiens, comme nous dirons cy-apres. Il vint
-au Fort S. Louys accompagné d’un grand nombre des siens, qui estoient
-environ trois ou quatre cens, pour faire travailler aux fortifications,
-afin d’y envoyer apres qu’il auroit fait son temps, le reste de ceux de
-_Tapouitapere_, les uns apres les autres, presque à chaque fois deux ou
-trois cens Sauvages. Pendant que son temps dura pour le travail il
-demeuroit assis aupres de nos Messieurs à regarder travailler ses gens,
-les exhortant à bien faire. Je le fus voir en ce labeur, & me fit faire
-ses excuses par le Truchement, de ce qu’il n’estoit venu me voir dés son
-entree en l’Isle, en cette sorte.
-
-Je ne te suis point allé trouver, d’autant que j’ay plusieurs choses à
-discourir avec toy, qui requierent du loisir: & m’a esté necessaire
-d’assister mes gens au travail, afin qu’ils s’employassent
-courageusement à fortifier cette place. Je ne manqueray point de t’aller
-voir avec _Migan_ que voicy, lequel te fera entendre ce que luy diray, &
-me fera sçavoir les merveilles que vous enseignez à nos semblables. Je
-luy fis dire que je ne trouvois point cela mauvais, ains j’estois bien
-aise de le voir assidu à la besongne, à ce que ces terraces & ces fossez
-fussent bien tost parachevez, pour resister à leurs ennemis, & que nous
-aurions toute commodité de conferer ensemble: que je ne respirois rien
-plus que cela, que nous l’aymions fort, tant pour sa bonté naturelle,
-que pour ce qu’il cherissoit les François, & leur avoit tousjours esté
-fidele. Là dessus nous nous asseames l’un contre l’autre, & devisasmes
-de plusieurs choses indifferentes, specialement de la ferveur de ses
-gens, & notamment des petits enfans à charger la terre, chose qui luy
-donnoit, & à nous aussi, un grand contentement, & me fit dire à ce
-propos, que ce n’estoit pas sans raison que les petits enfans
-travailloient fervemment & courageusement, puisque c’estoit pour eux ce
-que l’on faisoit, & qu’iceux verroient les merveilles que les François
-feroient un jour en cette terre. Ils seront tous autres que nous,
-disoit-il, car ils deviendront _Karaibes_, marcheront vestus, & verront
-les Eglises de Dieu basties de pierre. Je luy fis faire cette responce,
-qu’à la verité leurs enfans seroient bien-heureux un jour: mais aussi
-qu’eux-mesmes pouvoient joüir de la mesme fortune, que nous ne serions
-pas long temps sans qu’il vint du secours & des navires de France, dans
-lesquelles viendroient plusieurs _Pais_ & bon nombre de François
-vaillans en guerre, force ferraille & marchandises qu’on leur donneroit:
-que lors on bastiroit des maisons à la façon des François; l’on iroit
-avec eux à la guerre contre leurs ennemis, on feroit venir les
-_Tapinambos_ & autres alliez d’iceux, cultiver la terre ferme és
-environs de l’Isle, qu’ils pourroient voir tout cela, avant que de
-mourir. Apres ces paroles je pris congé de la compagnie, & m’en revins
-chez nous. Comme le temps de son travail fut accomply, il me vint
-visiter, accompagné des principaux de ses gens, & le Truchement _Migan_
-avec luy. Estant assis & ayant pris du _Petun_ selon leur coustume, il
-me fit dire ces paroles.
-
-J’ay autrefois usé de plusieurs barberies qui m’ont rendu grand &
-authorisé parmy les miens. Il y a longtemps que j’ay recogneu que ce
-n’estoient que des abus, & que je me moque de tous ceux qui font ce
-mestier. Je n’ay point ignoré qu’il y avoit un Dieu: mais de le
-cognoistre je n’ay sceu. Il seroit impossible que le Soleil tournast &
-revint à sa cadence tous les ans, que les pluyes & les vents fussent,
-que les Tonnerres esclatassent si fort s’il n’y avoit un Dieu, facteur
-de tout cela. Nous avons des meschans qui vivent librement sans craindre
-aucun chastiment, & nous croyons que ceux cy vont à _Giropari_. Nous en
-avons d’autres qui sont bons, qui ne veulent point tuer, donnent
-volontiers ce qu’ils ont à manger, & avons opinion que ceux-cy sont
-aymez de Dieu, & qu’ils ne vont point avec les Diables. Je fus fort
-resjoüi quand on me dit, qu’il y avoit des _Pais_ venus, lesquels
-enseignoient le _Toupan_, & lavoient les hommes en son nom: & c’est une
-des principales causes qui m’amene icy pour vous voir, & dire ma
-conception, laquelle est, que je desire estre instruit & baptisé, pour
-ce que je sçay bien que vous avez dict que tous ceux qui ne seroient
-baptisez, seroient damnez, & que tous nos Peres sont perdus. J’ay
-plusieurs enfans, je veux qu’ils soient Chrestiens comme moy, afin que
-nous allions tous avec Dieu. Je desire luy bastir une maison en mon
-village, & faire faire une Loge aupres pour l’un de vous. Je le
-nourriray & ne manquera d’aucun vivre. Je tiendray la main à ceux de ma
-Province lesquels ont foy & asseurance en moy, à ce qu’ils soient faits
-Chrestiens. Le Truchement m’ayant recité tout ce que dessus, adjousta &
-me dit, Cet homme a de grands sentimens de Dieu, & bien de la
-cognoissance: car il use des mots les plus emphatiques de sa langue pour
-mieux exprimer ce qu’il ressent & cognoist, & a grand regret que vous ne
-le pouvez entendre & comprendre: voyez à luy respondre selon son desir.
-
-Faites luy entendre, dis-je, ces paroles le plus eloquemment que vous
-pourrez sans vous haster. Les François nous ont faict bon rapport de toy
-& de tes enfans, tant de vostre fidelité, amitié, que d’une bonté
-naturelle qui est en vous: & c’est le vray moyen de recevoir bientost la
-faveur de Dieu, & obtenir sa cognoissance & son Baptesme: Tu le vois
-ordinairement devant tes yeux, que la bonne terre rapporte aisement
-abondance de fruicts des semences jettees en elle. L’homme est une
-terre, & l’Evangile la semence: quand Dieu trouve une terre fertile non
-preoccupee de ronces & d’espines, il y jette facilement son grain;
-partant j’espere beaucoup de toy & de tes enfans: que si nous estions
-davantage de _Pais_ que nous ne sommes, je t’asseure que tu en aurois
-pour mener dés à present avec toy: mais ayes patience, nous en aurons
-bien tost. Ne laisse cependant de bastir la maison de Dieu, & la Loge
-des _Pais_, afin qu’aussi tost qu’ils seront arrivez, tu les puisses
-retirer & accommoder. Tu ne peux demeurer icy longtemps à cause de ta
-charge: Nous ne pouvons pas aussi aller vers toy pour le peu que nous
-sommes: conserve en toy ta bonne volonté, & Dieu t’aydera. Je
-m’apperçois bien que tu as de grands sentimens de Dieu, & que son Esprit
-t’a touché le cœur, & illustré l’entendement, pour te faire dire ce que
-tu m’as fait entendre: c’est un grand bien pour toy, ne le mesprise pas.
-
-Il me fit responce à cela. Je ne fus jamais mauvais, & les tueries de
-nos Esclaves ne m’ont point pleu. Je n’ay point ravy les femmes
-d’autruy. Je me suis contenté des miennes. Il est bien vray que je me
-suis faict craindre, menaçant ceux qui me mesprisoient de leur envoyer
-des maladies, qui tomboient malade de peur. Car je n’ay jamais voulu
-entretenir les Esprits, comme font les autres _Pagis_, ains me suis
-servi seulement de la subtilité de mon esprit, & de la grandeur de mon
-courage. Mes barberies ne m’ont point tant aydé à acquerir l’authorité
-que j’ay; que la valeur laquelle j’ay faict paroistre souvent en guerre.
-Je suis ancien, je ne veux plus que la paix & douceur. Je luy fis dire
-que c’estoit le meilleur, & qu’il n’avoit tant irrité le Souverain
-contre luy, comme avoient faict les autres Barbiers, lesquels
-communiquoient avec les Diables, qu’il demeurast en ce repos de
-conscience jusques au jour de son Baptesme. Cela dict, il me demanda à
-voir la Chappelle, & s’enquesta de poinct en poinct ce que signifioit
-tout ce qu’il voyoit, tant l’Autel, & ses Paremens, que les Images. Je
-luy expliquay le tout à son contentement: & ainsi il prit congé de moy
-pour s’en retourner en son pays, ce qu’il fit. Je luy donnay des Images
-pour porter avec luy; qu’il receut fort joyeusement, & luy declaray ce
-qu’elles signifioient, & qu’il les gardast soigneusement dans ses
-coffres, que _Giropari_ les apprehendoit, par ce que jadis le Fils de
-Dieu l’avoit vaincu en mourant sur la Croix. Ainsi il s’en alla d’avec
-moy.
-
-Peu de temps apres _Martin François_ fut converti à la Foy, & luy permis
-de bastir une Chappelle en son village, afin d’y celebrer la Messe, & y
-baptiser quand nous irions à _Tapouïtapere_. Ce grand Barbier, duquel
-nous parlons, en avoit quelque jalousie, & me manda qu’il s’estonnoit,
-comment j’avois permis que _Martin_ fit une Chappelle en son village
-devant qu’il en eust faict une au sien, & qu’il meritoit bien à cause de
-sa grandeur, d’edifier le premier une maison à Dieu en sa contree, &
-avoir des Peres, selon que je luy avois promis. Je fis responce à ceux
-qui m’apporterent ces nouvelles de sa part, que je n’avois en rien
-outrepassé mes paroles & promesses, qu’il estoit le premier de
-_Tapoüitapere_, à qui j’avois permis de construire une Chappelle, que
-c’estoit à luy de preceder les autres, & pour les Peres, qu’ils
-n’estoient encore venus: neantmoins quand nous passerions de _Maragnan_
-à _Tapoüitapere_, nous ne manquerions jamais d’aller chez luy & le
-visiter: que je n’avois peu refuser à _Martin François_, fait Chrestien,
-d’avoir aupres de luy une maison de Dieu pour y faire ses prieres. Il
-trouva fort bonne cette responce.
-
-Entre ceux que _Martin_ convertit, depuis son Baptesme, furent deux des
-enfans de ce _Mourouuichaue_, qui en receut une singuliere consolation,
-les excitant à bien apprendre leur croyance & doctrine Chrestienne, mais
-le mal-heur leur estant arrivé de se laisser emporter par le mauvais
-discours d’un de nos Truchemens à la resolution de quitter le
-Christianisme, le bon Pere ayant sceu qu’ils avoient à cet effet quitté
-leurs habits & vestemens, il leur dit: Que pensez vous faire, vous
-estonnez-vous de si peu? Pourquoy vous estes vous despoüillez, & avez
-dit que ne vouliez desormais estre Chrestiens? Je veux presentement que
-repreniez vos habits, & alliez trouver _Martin François_ en son village,
-& receviez sa doctrine, laquelle les Peres luy ont communiquee. Ne vous
-separez point de luy, & ne me revenez pas voir qu’il ne revienne avec
-vous. Je luy manderay qu’il me vienne trouver, afin qu’il aille vers les
-_Païs_. Ces enfans obeyrent à leur Pere, reprindrent leurs habits, &
-vindrent trouver _Martin François_, lequel ayant fait une course vers ce
-grand Barbier, il vint accompagné de plusieurs Chrestiens au Fort de
-Sainct Loüis, pour nous manifester, & à nos messieurs, comme toutes les
-affaires s’estoient passees: & on y pourveut fort sagement, ainsi que
-l’occasion le requeroit. Par cecy vous voyez le vray amour que les Peres
-doivent porter à leurs enfans, ayans beaucoup plus de soin de leur
-salut, que d’autre chose. Cet homme n’estoit encore baptisé quand il
-rendit ce vray acte de Pere à ses enfans decheus de la grace.
-
-Le Reverend Pere Arsene, accompagné des Chrestiens, l’alla voir en son
-village, qui fut receu de luy extremement bien, luy faisant voir en son
-visage toute la bien vueillance qu’un Sauvage peut monstrer, luy
-presenta force venaison à manger, le priant que s’il venoit demeurer à
-_Tapoüitapere_ qu’il choisist sa demeure en son village, où il seroit
-bien accommodé: cela s’entend selon le pais.
-
-Depuis cela il n’envoya son fils aisné, nommé _Chenamby_, c’est-à-dire,
-mon oreille, lequel amena quant & luy sa femme, & un sien petit fils qui
-me dist, Mon pere est soucieux de toy, & craint fort que tu ne manques
-de farine, c’est le subject qui m’amene: Si tost que le _May_ sera venu,
-il t’en envoyera quantité. Il a grand desir d’estre adverti incontinent
-que les _Païs_ seront venus: car aussi tost il quittera son village &
-passera la mer, pour les venir salüer & demander l’un d’iceux, &
-l’amener avec luy pour aprendre la science de Dieu & estre lavé par luy.
-J’ay 2. de mes freres _Karaibes_, lesquels, comme tu sçais, s’estoient
-despoüillez, en dépit des discours qu’on leur avoit tenu: ils font bien
-à present, & sont ordinairement avec leur _Pai-miry_, c’est-à-dire, le
-petit Pere, sur-nom qu’ils avoient donné à _Martin François_, à cause de
-la diligence qu’il prenoit à convertir les ames, je veux estre Chrestien
-avec mon Pere, & ma femme que voicy, pareillement ce petit enfant
-qu’elle porte, lequel ayant attaint l’aage competant, je donneray aux
-_Pays_ pour estre instruit par eux. Ce _Chenamby_ bredoüilloit un peu le
-François, & l’entendoit aucunement, & ce par la peine & diligence qu’il
-y apportoit, conversant avec les François le plus qu’il luy estoit
-possible: Neantmoins je luy fis faire responce en sa langue par le
-Truchement: que j’estois bien aise d’entendre que son pere avoit bonne
-souvenance de nous: mais que mon principal contentement procedoit de la
-perseverance de la bonne volonté de son pere & de ses freres vers le
-Christianisme: Specialement je me resjoüissois de le voir disposé luy &
-sa femme à recevoir la Foy Chrestienne, & de nous offrir cet enfant,
-afin de luy donner tels enseignemens que nous trouverions à propos,
-quand il seroit parmy nous. Je l’exhortay par plusieurs paroles à se
-tenir ferme en tel desir, & sa femme pareillement, laquelle estoit
-d’assez bonne grace, jeune & modeste en son maintien, & portoit en ses
-yeux je ne sçay quelle pudeur, n’osant me regarder à pleins yeux: & de
-plus elle cachoit du pied droict de son enfant son infirmité, ayant ce
-respect naturel de ne se presenter autrement devant moy, d’où je tiray
-un tres-bon signe, & m’enquestay plus avant de ses humeurs &
-complexions: je trouvay qu’elle estoit fort bonne & charitable aux
-François, humble & obeissante à ses beau-pere & mary: ce ne sont pas de
-petites vertus naturelles en une Indienne. Son mary me promit, avant que
-de partir, qu’il n’en espouseroit point d’autre, & que jamais il ne la
-quitteroit, & je luy dis que s’il faisoit cela les _Pays_ les mariroient
-en l’Eglise apres avoir esté baptisez.
-
-
-
-
-Conference avec Iacoupen[164].
-
-Chap. XIX.
-
-
-Iacoupen estoit un des Principaux d’entre les _Canibaliers_, lesquels le
-Sieur de la Ravardiere avoit amenez en l’Isle, pere d’un jeune enfant
-Chrestien d’assez bon esprit, nommé Jean, & auparavant _Acaiouy-Miry_,
-la petite Pomme d’_Acaiou_. Ce _Iacoupen_ prit la peine par plusieurs
-fois de venir de _Iuniparan_ me trouver, & deviser avec moy des choses
-divines, & de la vanité de ce monde: Entre les autres fois il se
-transporta un jour en ma Loge avecques son fils, & me tint ces discours.
-
-Il m’ennuye fort que je ne suis baptisé: car je recognois que tandis que
-je demeureray comme je suis, le Diable me peut travailler & donner de la
-peine. Hé! qui est asseuré de vivre jusques à la nuict? Voicy que je
-m’en retourne en mon village, je puis rencontrer une Once furieuse qui
-me coupera la gorge, & me fera mourir tout seul dans les bois. Cependant
-où ira mon esprit? Je ne suis pas marry ny envieux que mon fils que
-voilà soit baptisé premier que moy. Mais dy moy: N’est-ce pas chose
-nouvelle qu’il soit fils de Dieu devant moy, qui suis son pere, & que
-j’apprenne de luy ce que je luy devrois apprendre? Je pense & repense
-souvent à cela, depuis que vous autres _Pays_ estes venus icy, il me
-ressouvient de la cruauté de _Giropari_ envers nostre Nation: car il
-nous a faict tous mourir, & persuada à nos Barbiers de nous amener au
-milieu d’une forest incogneuë, où nous ne cessions de danser, n’ayans
-autre chose de quoy nous nourrir que le cœur des palmes, la chasse & le
-gibier dont plusieurs mouroient de foiblesse & debilité. Estans sortis
-de là, & venus dans les vaisseaux du _Mourouuichaue_ la Ravardiere en
-cette Isle de _Maragnan_, _Giropari_ nous a dressé une autre embuscade,
-incitant par un François les _Tapinambos_ à massacrer plusieurs de nos
-gens, & les manger: Que si vous ne fussiez venus, ils eussent parachevé
-de nous tuer tous: Ainsi sommes-nous miserables en cette vie. Nous
-poursuivons les Cerfs & les Biches afin de les tuer & manger: mais ils
-n’ont besoin de ferrailles ny de feu, ils trouvent leur manger appresté:
-quand ils s’apperçoivent qu’on les poursuit en un endroict, en peu
-d’heure ils se transportent en un autre, ils passent les bras de mer
-sans Canot: Mais nous autres nous ne pouvons pas faire ainsi. Il nous
-faut des ferremens, du feu & des canots, & qui plus est, nos ennemis
-nous viennent bien trouver, tantost les _Peros_, tantost les
-_Tapinambos_ & autres Nations adversaires: & ainsi notre condition est
-pire que celle des animaux de la terre.
-
-Je luy fis cette responce. Ce que tu a dict est bien veritable: car le
-Diable ne demande rien plus que de perdre l’ame, & tuer le corps: il
-s’est monstré tousjours tel vers ceux qu’il a peu gagner & tenir en sa
-cadene: c’est un mauvais maistre qui traicte cruellement ses serviteurs.
-Dieu n’est point acceptateur des vieux ny des jeunes. Ceux qui se
-presentent les premiers sont receus de luy. Neantmoins les derniers sont
-souvent les premiers, à cause qu’ils reçoivent le Christianisme avec
-plus de consideration, & y perseverent avec plus de ferveur que ceux qui
-l’embrassent à la legere. Nostre Dieu nous a faict miserables en ce
-monde, pour ne pas mettre nostre fin és delices de nostre chair, ains à
-ce que nous nous preparions à mener une autre vie que celle-cy.
-
-Auparavant que je passe plus avant en matiere, il est necessaire que
-j’explique ce qu’il veut dire en sa Harangue, quand il parle de
-l’infortune arrivee à sa Nation à la suasion de leurs Barbiers, & du
-massacre fait d’eux par les _Tapinambos_. Il y avoit entr’eux un grand
-Sorcier qui communiquoit visiblement avec les Diables, & avoit une si
-grande authorité sur ses semblables, que tout ce qu’il leur persuadoit,
-ils le faisoient, Le Diable se servit de cette occasion, afin de seduire
-& tromper cette populace, commandant au Sorcier de leur dire qu’ils
-eussent à le suivre, afin d’aller posseder une belle terre, en laquelle
-naturellement toutes choses viendroient à souhait, sans qu’ils eussent
-aucune peine ny travail. Cette Nation abusee suivit ce mal-heureux, &
-n’alla pas loing qu’elle n’esprouvast la tromperie de l’Esprit du
-Conducteur: car ils perirent diversement par milliers, & enfin se
-trouverent dans le milieu d’une vaste forest, où le Sorcier les fist
-arrester, leur persuadant qu’il falloit demeurer là dansans jusques à
-tant que son Esprit luy enseignast le lieu où il falloit aller. Le Sieur
-de la Ravardiere les trouva là, qui leur fit remonstrer comme ils
-estoient abusez, ce qu’ayans recogneu, ils le suivirent & s’embarquerent
-dans ses vaisseaux, & furent amenez en l’Isle de _Maragnan_. Où quelque
-temps apres, un miserable François prit querelle avec leur Chef, & pour
-se vanger il induisit les _Tapinambos_ à les tuer: ils en mirent à mort
-quelque cent ou six vingts, lesquels ils mangerent, les autres furent
-reservez. Ce massacre fut commis 5. ou 6 mois devant que nous vinssions
-en l’Isle: Poursuivons nostre Discours.
-
-Apres ma responce, il me dit: j’ay grand regret que je ne vous puis
-assister ainsi que le meritez: mais je n’ay pas moyen d’avoir des
-Esclaves, autrefois je me suis veu riche en serviteurs, maintenant j’en
-suis pauvre. Je fais ce que je puis au Pere qui demeure à _Iuniparan_:
-je suis marri que je ne te puis apporter, toutes les fois que je viens
-te voir, de la venaison. Je luy dis là dessus. Ce n’est pas ce que je
-recherche de toy: je suis bien aise pourtant de cognoistre ta devotion &
-bonne volonté. Mais ce que je desire de toy, est que tu t’avances de
-jour en jour, & croisses en la cognoissance de Dieu. Tu as le _Pays_ en
-ton village, hante le souvent & aprens de luy les merveilles du
-_Toupan_: Tu as de plus ton fils que voilà, lequel sçait la doctrine
-Chrestienne, qu’il te l’enseigne & à tous ceux de ta maison: car il
-pourra le faire plus aisement que nous, pour ce qu’il prononcera mieux
-les mots de vostre langue.
-
-Ce que tu viens de me dire m’afflige, respondit-il, à sçavoir, de mon
-fils lequel au commencement qu’il fut faict Chrestien aprenoit bien: il
-sçavoit desja un peu lire en son _Cotiare_, & former son escriture, il
-estoit tousjours avec le Pere, le suivoit partout: mais il a tout
-quitté, s’adonnant à la liberté, oublie ce qu’il a apris, & quand il
-voit que le _Pay_ le cherche, il s’enfuit au bois, cela me fait mourir,
-& ne gagne rien pour luy dire, je te prie de luy remonstrer, & luy faire
-recognoistre qu’il est enfant de Dieu, & que _Giropari_ le veut seduire:
-le voilà, parles à luy. Ce que je fis, luy remettant devant les yeux la
-ferveur avec laquelle il avoit receu le Baptesme, & que j’estois fort
-estonné de voir en luy un tel changement que mesme il fuyait les _Pays_,
-que le diable le talonneroit de pres, s’il ne retournoit à son devoir,
-ne hantoit le _Pay_ de _Iuniparan_, & ne r’apprenoit sa croyance. Il
-escouta ces paroles doucement, & monstra un desir de mieux faire. Mais
-considerez je vous prie, le zele d’un vray pere envers le salut de son
-enfant, comme nous avons monstré semblablement en l’exemple du grand
-Barbier de _Tapoüitapere_: Ce Pere est encore Payen, & nonobstant vous
-le voiez si soucieux & en peine pour la conscience de son Fils. Combien
-y a-il de parens en France, lesquels ne pensent de leurs enfans qu’en ce
-qui regarde les biens du corps, & negligent ceux de l’Esprit.
-
-Une autre fois il me vint revoir, accompagné de quelques Sauvages ses
-voisins; nous tombasmes en divers discours de la creation du monde, de
-la providence de Dieu en la conduitte des hommes, & de la vocation
-singuliere & particuliere. Pour le premier point de la creation: Il
-faut, disoit-il, que Dieu soit un Esprit puissant, lequel nous ne
-pouvons comprendre, pour avoir creé d’une seule parole, ainsi que j’ay
-entendu souvent de vous autres _Pays_, tout ce que nous voyons &
-entendons. Car je considere la grande estendue de la mer qu’il y a
-depuis ceste Isle jusques en France, estant ainsi que les Navires
-emploient douze Lunes pour aller & venir, & que le mesme Soleil que nous
-avons, soit celuy que vous avez en vostre pays. Combien d’Oyseaux, de
-Poissons, d’Animaux, d’arbres & herbes y a il en ce monde, & tout cela
-soit faict par le _Toupan_.
-
-Pour le second point, il dit: Je me trouve empesché, quand je me mets à
-penser à la diversité des Nations qui sont au monde. Je voy que les
-François abondent en richesses, sont valeureux, ont inventé les navires
-à passer les Mers, les Canons & la poudre, pour tuer les hommes
-invisiblement, sont bien vestus & bien nouris, sont crains & redoutez:
-Et au contraire tous nous autres de par deçà nous sommes demeurez errans
-& vagabons, sans habits, sans haches, serpes, couteaux & autres
-ferremens: D’où cela peut-il proceder? Deux enfans naissent en mesme
-temps, un François & l’autre _Topinambos_, tous deux infirmes & foibles,
-& nonobstant l’un naist pour avoir toutes ses commoditez: & l’autre pour
-passer sa vie pauvrement. Nous venons libres au monde, & n’avons rien
-plus l’un que l’autre: Et cependant voicy que les uns deviennent
-esclaves & les autres _Mourouuichaues_.
-
-Pour le troisiesme point. Je ne me sçaurois contenter l’esprit,
-adjousta-il, quand je pense pourquoy vous autres François avez plustost
-la cognoissance de Dieu que non pas nous. Et pourquoy nous avons esté un
-si long-temps en ceste ignorance. Vous nous dites que Dieu vous a
-envoyez, que ne vous envoioit il plustost? Nos Peres ne se fussent pas
-perdus, comme ils ont faict. Et puis que les Pays sont hommes comme
-nous: d’où vient qu’ils parlent plustost à Dieu que les autres?
-
-Je luy fis responce à tout cela. Que nostre esprit est trop petit pour
-concevoir des choses si hautes, lesquelles le grand Dieu s’est reservé à
-luy seul. C’est assez qu’il a tout faict, qu’il ayme un chacun & le
-prouvoit des choses necessaires: Et quand il voit qu’un homme est
-disposé à recevoir sa Foy, il ne manque point de le faire visiter par
-ses Apostres, lesquels luy donnent le moyen de se sauver: Et partant
-qu’il est à croire qu’auparavant que nous vinssions, leur cœur & esprit
-n’estoit disposé & preparé à recevoir une si grande lumiere telle qu’est
-la lumiere de l’Evangile. Ces discours & plusieurs autres semblables
-furent mis en avant, par lesquels vous pouvez voir la capacité de ces
-ames à recevoir la Foy de nostre Sauveur JESUS-CHRIST.
-
-
-
-
-Conference avec le Principal d’Oroboutin.
-
-Chap. XX.
-
-
-Ce Principal est d’une haute stature, assez gréle, modeste, &
-debonnaire, lequel estoit demeuré malade depuis nostre venue jusques au
-temps qu’il me vint visiter. Il entra chez nous accompagné de quelques
-uns des siens, avec beaucoup de respect, & quasi comme en tremblant: Et
-luy ayant faict bon racueil, je le fis seoir vis à vis de moy dans un
-lit de coton: & lors, suivant la coustume, il commença à me faire ceste
-harangue presque de mot à mot.
-
-Je suis venu à toy ce jourd’huy, ô _Paï_, pour deux choses: l’une pour
-m’excuser & te prier de ne prendre garde, si je ne me trouvay à vostre
-entrée à _Ouraparis_ comme firent _Iapy-Ouassou_, _Pira iuua_,
-_Ianouarauaëte_ & les autres principaux de l’Isle: semblablement de ce
-que je n’ay peu preceder _Pacamont_, & _Aua Thion_ mon Grand, parce que
-j’estois tenu d’une grieve maladie qui m’a tousjours travaillé du
-depuis: Mais je n’ay laissé parmy ceste infirmité, d’avoir le desir de
-voir ta face, & entendre de ta bouche ce que mes semblables de mon
-vilage m’ont rapporté de vous autres _Païs_. La seconde chose qui
-m’amene est, pour t’offrir mes enfans, lesquels je te donne & veux
-qu’ils soyent tiens, & que tu les faces _Karaibes_. Je desire
-pareillement & t’en prie, que tu viennes ou l’un des _Païs_ en mon
-vilage pour y bastir une maison de Dieu, nous instruire moy & mes
-semblables, & nous declarer ce que le _Toupan_ desire de nous pour estre
-lavez comme vous faictes les autres: Et je t’asseure qu’il ne manquera
-pas de vivres, car ma contree est bonne & abondante en venaison.
-
-Le Lecteur sera adverty qu’il est aisé de representer par escrit les
-paroles & le discours de ce Sauvage, mais non pas les gestes & la
-vivacité de son esprit avec lesquels il m’entretenoit: je puis dire
-seulement que ses discours estoyent accompagnez de larmes & d’une voix
-pleine de ferveur & devotion, par laquelle il me faisoit voir ce qui
-estoit caché dans son interieur du touchement du Sainct-Esprit, & du
-desir ardent qu’il avoit d’estre Chrestien: Pour ce subject je luy fis
-ceste responce. Il n’est pas necessaire que tu me faces ton excuse sur
-l’absence de ta personne; lors que nous mismes pied à terre en l’Isle:
-Car outre que ta maladie te donnoit occasion de ne t’y pas trouver, la
-distance qu’il y a d’icy à ton vilage te rendoit assez excusé. Mais je
-me resjouy fort de contempler en toy une si bonne volonté envers nous, &
-une si grande affection de ton salut, du salut de tes enfans, &
-generalement de tes semblables. Si nous estions à present d’avantage de
-_Pays_, croy moy que j’irois en ton vilage, ou j’y en envoirois un
-autre: Mais nous ne pouvons abandonner l’Isle, à cause des estrangers
-qui viennent nous voir, ausquels il faut donner toute satisfaction: Dés
-aussi-tost que les _Pays_ seront venus de France, je t’asseure que tu en
-auras: Car je recognois clairement que tu es choisi de Dieu pour estre
-un jour enrolé au nombre de ses enfans. Prends courage, & espere ce que
-je te dy.
-
-Il me repliqua: Tu me consoles beaucoup: car depuis que le bruict a
-couru dans nostre Contree, que vous disiez des merveilles du _Toupan_, &
-que vous traittiez si doucement nos semblables, je n’ay point eu de
-repos, ceste fantaisie me travaillant incessament: Quand est-ce que tu
-iras trouver le _Païs_, & que tu entendras de sa bouche ce que tes
-compatriotes te viennent dire? Leve toy, & essaye de cheminer: J’ay obey
-souvent à ceste pensee, me levant du lict; mais j’estois si maigre &
-décharné, que je ne pouvois me soustenir: Tu le peux voir en mes bras,
-mon corps & mes cuisses, qui n’ont pas encore repris la chair & la
-graisse, que ma maladie a mangé. Ce qui me fascha d’avantage, fut
-d’entendre que _Marentin_ estoit venu tout malade te trouver & recevoir
-le Baptesme: je voudroy bien te supplier qu’auparavant que je m’en
-retourne, tu m’enseignes quelque chose de Dieu, je le tiendray ferme en
-mon esprit, & n’en oublieray un seul mot, ains fidelement je le
-raconteray à mes gens & à mes enfans. J’ay trois jeunes garçons desquels
-tu vois le plus grand, je veux qu’ils se tiennent aupres des _Pays_
-quand ils seront venus, & qu’ils s’asseent à leurs pieds, escoutans
-diligemment ce qui sortira de leur bouche, & leur obeissent en tout ce
-qu’ils leur commanderont; ils iront à la chasse & à la pesche pour eux.
-
-Je luy fis dire par le Truchement, que sa priere estoit raisonnable, &
-que je ne le pouvois refuser: par ainsi qu’il escoutast bien ce que je
-lui allois enseigner, & qu’il fist approcher son fils & ses autres gens,
-qui estoient assis à l’autre bout de la loge. Estans approchez, je
-commençay à luy declarer le Mystere de la Creation & Redemption,
-expliquant le tout par des comparaisons ordinaires & palpables. Il est
-impossible de dire l’attention & alteration avec laquelle il recevoit
-ces eaux sacrees du Redempteur. Jamais Biche ne fut si friande &
-desireuse d’une fontaine claire en plein Esté, que cestuy-cy estoit de
-gouster cette nouvelle Doctrine. Pleust à Dieu, sans faire comparaison,
-que les Chrestiens receussent la parole de Dieu avec autant d’avidité:
-Car il avoit ses espaules courbees, durant mon discours, & les yeux à
-demy tournez, & à peine osoit-il tirer son haleine & avaler sa salive.
-Vous eussiez entendu une Soury trotter dans nostre loge, pendant que je
-discourois: Enfin il me dit, Voilà des choses grandes: jamais je n’en ay
-entendu de semblables: car Dieu n’a point parlé à nos Peres ny à nous, &
-pas un _Karaïbe_ ne nous a entretenus de semblables propos. Tu me viens
-de dire que Dieu est par tout, & qu’on ne le peut voir, & neantmoins il
-voit tout, & nous entend, & que quelque part que nous allions, il est
-avec nous & marche devant nous: qu’il n’y a que ceux qui sont baptisez
-qui le puissent sentir & recognoistre, qu’il n’a pas de corps comme
-nous, mais c’est un esprit estendu par tout l’Univers. J’ay bien entendu
-cela: mais j’ay de la peine à le concevoir: car nous ne sommes pas
-nourris à entendre de si grandes choses: nous avons l’esprit adonné de
-nostre naturel à bien pescher, chasser, flescher, & faire semblables
-exercices: du reste nous nous en remettons en nos Barbiers, qui ont
-l’esprit plus subtil pour deviser avec les Esprits.
-
-Tu m’as dit que Dieu est comme l’Air, lequel nous respirons incessament
-& sans lequel nous mourrions: De mesme le _Toupan_ est celuy qui nous
-donne la vie & la respiration, & entre en nous, & nous environne comme
-l’Air. De plus, que comme l’Air est partout, & va partout: ainsi Dieu
-entre partout, & est partout: J’entends bien ce poinct, pour ce que si
-Dieu a faict l’Air de ce naturel: il faut de necessité qu’il soit plus
-que luy. Je suis fort aise de ce que tu m’as dit, que _Giropary_
-n’estoit que le valet du _Toupan_, qu’il est battu par les bons Esprits,
-quand il fait le mauvais, & lors qu’il a frappé un homme ou une femme,
-si ce n’est que Dieu luy en aye donné le congé, il est bien tost serré
-de pres: qu’il n’a aucune puissance sur ceux qui sont baptisez. C’est
-bien faict à Dieu: car _Giropary_ est meschant: & je voudrois que les
-bons Esprits l’eussent tant battu qu’il en fust mort. Si tost que je
-seray Chrestien s’il approche de mon village, j’iray hardiment devant
-luy, & n’auray aucune pœur.
-
-Vous pouvez excuser ce Sauvage qui n’est pas encore Chrestien, de ce
-qu’il parle de ceste sorte: Escoutez le reste de son discours qu’il
-poursuivit ainsi.
-
-Il falloit que la fille, laquelle espousa Dieu, fust fort belle & bien
-riche, & la plus grande Dame de son Pays: car le _Toupan_ est le plus
-grand de tous les _Mourouuichaues_: je croy que son Fils estoit bien
-suivy, & qu’il avoit apres luy beaucoup de train: mais ces meschans
-traistres qui le mirent à mort estoient bien rusez & cauteleux, il
-fallut qu’ils le fissent mourir secrettement: car si ses gens en eussent
-esté advertis, il l’eussent secouru: je m’asseure qu’ils furent bien
-resjoüys, quand ils virent qu’il sortoit de sa fosse vivant: il devoit à
-lors se vanger de ceux qui l’avoient faict mourir, & en prendre le
-pour-ce. Mais tu m’as dit grande chose, qu’il monta là haut au Ciel tout
-seul en Corps & en Ame, & qu’il est assis par dessus le Soleil, & qu’il
-a les yeux bien plus clairs que le Soleil & la Lune, que rien ne se
-faict, ny se passe ça bas en terre, qu’il ne voye & contemple, aussi
-bien en ton pays comme au nostre, & qu’il entend clairement toutes nos
-paroles, & que quand vous le priez en vos Eglises il vous entend &
-escoute, qu’il vient tous les jours sur vos Autels, où vous parlez à
-luy, & tous les _Karaïbes_ librement, mesme sans ouvrir la bouche, & ne
-laisse pas de cognoistre ce que vous dites en vostre cœur, & que c’est
-luy qui vous envoye vers nous, à fin de nous enseigner ces choses,
-lesquelles je trouve bien belles, & ne m’ennüyerois point de t’entendre,
-mais la barque s’en veut retourner, & mes jardins que j’ay laissez
-prests à couper me pressent & forcent de mon aller: joinct que je n’ay
-point apporté de farine avec moy. Je luy fis responce que s’il n’y avoit
-que le manquement de farine, qui le contraignist à s’en retourner, j’en
-avois à son commandement, & pour tous ceux qui l’accompagnoient: il me
-remercia à sa façon, & s’en alla ainsi, prenant congé de moy, & moy de
-luy.
-
-
-
-
-Conference avec la Vague, l’un des Principaux de Comma.
-
-Chap. XXI.
-
-
-Ce Principal a tousjours esté le Pere commun des François en sa contree
-de _Comma_, les honorant, respectant & soustenant contre tous les
-mauvais discours que les meschans & libertins ont accoustumé de faire,
-en sorte qu’il estoit hay d’iceux, & menacé d’estre battu, voire d’estre
-tué, n’eust esté la crainte des François. Il receut nos gens quand ils
-allerent en _Para_, avec toute sorte de bon accueil, & leur fit grand
-chere, voulant estre le _Chetoüasap_ ordinaire du Chef des François, &
-posoit en cela son bon-heur & sa chevance, d’estre aymé & bien venu avec
-les François. Il avoit un fils aagé de vingt-ans, lequel il recommanda
-fort au Sieur de la Ravardiere & à tous nos gens, les priant qu’il fust
-le bien receu d’eux, ne demandant autre recompense de sa fidele amitié,
-sinon que ce sien fils peust vivre parmy les François, & pour dire en un
-mot, qu’il devint François: A ceste occasion, il avoit enchargé à ce
-sien fils de s’efforcer, tant qu’il luy seroit possible, d’apprendre la
-langue Françoise, & pour l’apprendre plus aisement, il luy commanda de
-hanter les François tant qu’il pourroit, tellement qu’il demeuroit
-tousjours avec les François qui estoient à _Comma_, & fit si bien qu’il
-apprit quelques mots de nostre langue.
-
-Ce bon homme de Pere pensoit avoir gagné toutes les richesses du Monde,
-quand il vit que son fils balbutoit vingt ou trente mots François, &
-estima qu’il estoit temps d’amener ce grand Docteur aux _Païs_, c’est à
-dire à nous autres pour estre baptisé, & de là faict _Karaïbe_,
-François: Car vous devez remarquer, tant pour l’intelligence de ce
-discours, que de plusieurs autres precedens & subsequens, que les
-Sauvages avoient opinion qu’il fust necessaire pour devenir François,
-qu’il falloit premierement recevoir le Baptesme: autrement c’estoit
-folie de l’esperer, & à la verité ils n’estoient pas trompez en ceste
-pensee: car le vray François, est plus François pour la pieté &
-Religion, que non pas pour son origine, puis que Dieu l’a bien-heuré
-tant, que d’estre vassal & suject d’un Roy tres-Chrestien, premier fils
-de l’Eglise, & à jamais son tres-fidele Protecteur, comme il l’a monstré
-en toutes les occasions qui se sont presentees de temps en temps: Et si
-nous croyons à S. Augustin, au Traité de l’Antechrist, c’est luy qui
-doit resister à cet Antechrist. Mais de cecy il en est parlé en un autre
-lieu. Retournons à nostre homme. Il m’amena donc son fils, avec une fort
-grande devotion, & s’asseant en un lict de coton, son fils aupres de
-luy: il commença à me faire ses excuses de ce qu’il ne s’estoit plustost
-transporté de _Comma_ en l’Isle, afin de nous venir voir & visiter: au
-reste qu’il estoit un de nos plus grands amis de par de là, qu’il
-souhaitoit infiniment d’avoir des _Païs_ avec luy en son village, qu’il
-leur feroit bonne chere, qu’ils ne manqueroient d’aucune chose pour
-vivre, comme de Sangliers, Cerfs, Biches, & autres sortes de nourriture:
-leurs excuses ordinaires sont telles. Apres qu’il se fut excusé: il me
-fit ceste harangue.
-
-Je suis homme d’aage, & tel que tu me vois, j’ay encore beaucoup de
-force, j’espere de voir ce mien fils que je t’amene, bon _Karaïbe_, le
-Grand me l’a promis, il le voit de bon œil, & le veut vestir, & m’a dit
-que je luy laisse pour demeurer avec les François: C’est pourquoy je te
-viens prier de le laver de l’eau du _Toupan_: je t’asseure qu’il sçait
-tout ce qu’il faut sçavoir, tu l’entendras tantost: car j’ay pris garde
-qu’il parle avec les François, & m’a dit qu’il en entend beaucoup. Il
-est bon garçon & ayme les François: Ayant dit ces paroles, il fit signe
-à son fils qu’il s’approchast: puis il luy commanda de raconter tout ce
-qu’il sçavoit de François. J’avois bien de la peine à me contenir de
-rire, & ne pouvois jouyr de mon Truchement, tant il estoit transporté de
-la passion de rire sur la simplicité de ce personnage: neantmoins je le
-retins luy faisant faire son excuse sur les singeries d’un petit
-Perroquet que j’avois, à fin que ce bon homme ne pensast que ce fust de
-luy qu’il rioit. Ce jeune homme son fils me recita la Doctrine qu’il
-avoit propre, disoit son pere, & suffisante à recevoir le Baptesme en
-cette sorte: _Bon joure monseïeur comme re vo reporteré vou. Ben
-monseïeur, à vostre servirice, volè vou mangeare, Oy: du pain, peïsson,
-char, may teste, men chapeyau, pourpuin, Chaüsse, Chamise_. Je ne peus
-en entendre davantage, si je n’eusse voulu debonder: Je luy fis donc
-dire, que c’estoit assez, que je voioy bien par là, qu’il n’avoit point
-perdu son temps. Le bonhomme plein de ferveur me prevint avant que je ne
-peusse achever ce que j’avois envie de luy dire, se leva de sa place, &
-alla prendre toutes les ustensiles de nostre chambre, & me disoit les
-monstrant l’un apres l’autre, il sçait bien comme cela s’apelle en
-François, & cela, cela & cela & s’aprochant de la table, il la pressoit
-avec ses deux mains, & disoit: Il sçait bien encore cela en François;
-Puis s’adressant à son fils, il luy demanda: Est-il pas vray ce que je
-dy? Le garson luy respondit: _Oy_ & davantage; qu’il apeleroit bien par
-son nom tel, tel & tel François, qu’il sçavoit bien le nom des armes,
-_Oune acrebouse qui fait pouf, oune espée, oune canone, qui fait patau_.
-Mais luy dit son pere, aprendras tu bien-tost le reste? Oy. Voylà qui
-est bien dit le pere: ne faille pas tous les jours à venir reciter ta
-leçon devant le _Pay_.
-
-Leur ayant donné toute liberté de parler tant pour me remettre en bon
-estat de ne plus rire, que pour donner issu à leur ferveur, je commençay
-à leur faire entendre que ce n’estoit pas ce que je demandois,
-auparavant que de conferer le Baptesme, ains la connaissance de Dieu, &
-des autres choses qui dependent de nostre Religion. Il fut bien estonné
-d’entendre ce discours: car il reconnut que l’estime qu’il avoit que son
-fils fut grand Docteur, estoit vaine, que mesme il ne sçavoit ce que je
-luy disois: En fin je luy fis expliquer par le Truchement, & telle fut
-sa responce, qu’il n’avoit encore entendu parler de cela, neantmoins que
-son fils estoit de si bon esprit qu’il auroit bien-tost apris, qu’il ne
-luy faudroit pas plus d’une lune pour aprendre tout, & pour cette cause
-qu’il laisseroit son fils au Fort S. Louys. Je luy repliquay qu’il
-feroit tres-bien, que j’y aporterois ce que je pourrois, & seroit
-tousjours le bien venu en nostre loge.
-
-Mais toy dis-je, ne penses tu point à te faire le bien que tu procure à
-ton fils? Helas! ce dit-il je suis trop vieux. Je ne pourrois plus rien
-apprendre: c’est à faire à ces jeunes gens d’estre _Karaïbes_. Comment
-luy repliquay-je: ayme tu mieux aller avec les Diables brusler la bas,
-que t’efforcer d’apprendre la science de Dieu, par laquelle tu
-meriterois d’estre netoyé de tes pechez, & aller apres ta mort là haut
-au Ciel avec Dieu? Ton excuse n’est pas valable d’alleguer ta
-vieillesse. Tu as la langue si eloquente pour deviser un jour entier si
-tu voulois. Considere combien il y a que tu m’entretiens & combien de
-paroles tu as proferé. Il ne te faut apprendre la cinquiesme partie des
-propos que tu m’as tenu à present, afin d’estre Chrestien, & si ce sont
-paroles de ton langage sous lesquelles nous avons compris ce que Dieu
-nous a laissé sous nostre langue. Vous aprenez si aisement des chansons,
-& haranguez si longuement des affaires de vos Ancestres: Tu pourra donc
-facilement apprendre ce que tu veux que ton fils sçache. Bien donc, me
-dict-il. Il faudra que je le face, & s’adressant à son fils, il luy
-dict. Escoute, Apprens bien tout ce qu’on t’enseignera: N’en laisse
-perdre un mot, & remarque ce que tu verras faire aux François, & faits
-le mesme: Puis je te reviendray querir pour te remener en mon pays, & là
-tu m’apprendras tout ce qu’on t’aura enseigné, & à faire ce que tu auras
-remarqué. Tu seras le bien venu, & nos semblables feront grand estat de
-toy, & s’amasseront pour t’escouter haranguer si belles choses: Puis
-nous viendrons trouver les _Païs_ qui nous baptiseront. Ayant dit cecy,
-il me regarda en se souriant. Et bien, dit-il, _Paï_? ne boirons nous
-point du bon vin de France, ou du _Kaoüin_ brulant, c’est à dire, de
-l’eau de vie: Il n’est pas que tu n’en aye quelque bouteille en ton
-cofre: baille, baille moy la clef. Tantost le _Mourouuichaue_ m’en a
-donné en son logis qui estoit bon & bien fort, & frotant son estomach
-avec sa main, il me disoit, tien, je sens encore cela qui m’eschauffe:
-C’est tousjours la coustume des François de tirer la bouteille de leur
-cofre, quand leurs amys les viennent voir. J’ay bien envie de venir
-souvent à _Yuiret_, lors que les navires seront venus de France pour
-gouter de leur vin, lequel je trouve bien meilleur que non pas le
-nostre. En fin voyant la simplicité de cet homme, qu’il avoit commencé
-le premier à rire, & que nous ne parlions plus des choses de Dieu, il
-faloit rire ensemble, & le contenter en luy donnant de l’eau de vie, &
-apres en avoir troussé un assez bon coup, il me fist signe & me fist
-dire par le Truchement que je n’avois pas beu à luy, qu’il falloit que
-je beusse, & puis qu’il me plegeroit: Il fallut ainsi faire pour gaigner
-ces hommes à Dieu, & nous les obliger en tout ce que nous pouvions,
-suivant leur naturel, quand Dieu n’y estoit point offencé: tellement que
-mon homme me voulut pleger à quoy je m’accordé. Apres avoir haussé la
-volte pour le second coup, il commença à prononcer de la gorge ces
-paroles, _Goy Y katou de Katogne Kaouïn tata_, ô qu’il est bon &
-tres-bon le vin de feu, ou le vin qui brusle. Je pris mauvais augure de
-ce mot _Goy_ qui est l’entree pour bien boire, & commencé à songer,
-comment je pourrois resserrer ma bouteille: Car je n’avois pas besoin
-d’une si grosse despence: Pour ce qu’en ce temps-là nous en estions
-assez courts: tellement que je dy à mon Truchement qu’il la reportast:
-Et voulant la prendre, mon Sauvage mit la main dessus, & me fist dire
-que les François ne r’enfermoient jamais les bouteilles qu’ils avoient
-tiré du cofre pour mettre sur la table, & qu’il s’estoit trouvé
-plusieurs-fois avec eux. Je vy bien qu’il me falloit payer rançon pour
-mon prisonnier, pourveu encore que j’en fusse quitte par bonne
-composition: Je luy fis dire que ce _Kaouïn tata_, n’estoit pas
-semblable à celuy qu’il avoit beu autrefois, qu’il faisoit tourner la
-cervelle à celuy qui en beuvoit trop, que je devois avoir soin de son
-corps & de sa santé, neantmoins que je luy en donnerois encore un petit
-coup pour dire à Dieu: Et ainsi s’en alla fort content. Il ne manqua pas
-lendemain de revenir me voir: Mais je le previns & allay au devant de ce
-que je doutois, luy faisant voir une bouteille cassee semblable à celle
-du jour precedent, & feignois estre grandement marry de l’eau de vie qui
-estoit dedans, & s’estoit respandue, il en montra un dœuil
-semblablement, & frappant sur sa cuisse il me fist dire: Voilà que
-c’est: si tu eusse voulu nous l’eussions beuë, & rien n’eut esté
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- _Les derniers feuillets qui terminent cette relation manquent dans
- l’exemplaire unique de l’édition originale qui existe à la
- Bibliothèque impériale de Paris. (Voir la préface en tête du volume.)_
-
- _On a suppléé en quelque sorte à cette lacune regrettable en donnant à
- la fin du volume des lettres infiniment curieuses et laissées depuis
- longtemps dans l’oubli._
-
-
-
-
-DISCOURS ET CONGRATULATION _à la France: Sur l’arrivée des Peres
-Capucins en l’Inde nouvelle de l’Americque Meridionale en la terre du
-Brasil_.
-
-
-Grand Royaume et peuple françois, que tu as sujet de loüer Dieu,
-tres-Chrestien Royaume tes joyes vont croissant de jour à autre oyant de
-si bonnes nouvelles, Soleil des Royaumes, la fleur des peuples de
-l’univers, tu es recommandable certes de tous poincts.
-
-Et pour ton Antiquité en la foy Catholique, religion Chrestienne,
-devotion aux Autels divins, et ferveur à ouyr la parole de Dieu.
-
-Et pour l’amour et à l’endroit de ton Prince naturel, et pour ton
-honneste naïveté, ou sincere rondeur en conversant, qualités que nulle
-nation porte sur le front comme toy.
-
-Splendide, magnificque, et magnifié Royaume, sur tous les Royaumes de la
-terre.
-
-Et pour la majesté de ta couronne, la belle et ancienne suitte de tes
-Monarques jusques au nombre de soixante et quatre Roys, desquels les uns
-ont esté Empereurs et les autres Saincts, canonisez au Ciel; aussi pour
-la valeur et proüesses en guerre de ta gente vaillante liberale noblesse
-aux cols de laict.
-
-Et pour la sapience de tes universitez, en toutes sortes de sciences, et
-facultez, et pour l’amplitude de tes Magistrats, et la prudence de tes
-Parlemens redoutables, la serenité de tes conseils, et les belles loix
-de ta police.
-
-Que dis-je?
-
-Peuple sage, intelligent, grande nation, Illustre Royaume, Ciel estoillé
-de tant de beaux Esprits polis, façonnez: certainement tu es Illustre à
-merveilles!
-
-Pour les multitudes de tant de venerables prelats, grands Eveschez,
-riches Abbayes, Chefs d’ordre.
-
-Pour les multitudes de tant de Saincts hommes signalés en bonté, fameux
-en science, nobles de race. Illustres en miracles qui ont vécu flori,
-replendi, dedans, et dehors de tes monasteres.
-
-Pour ta situation entre les deux grands mers ou portant tes deux bras tu
-exerces la piété, et Justice, en tant de grandes fortes, belles, riches,
-renommées et populeuses villes, en un pays de si grasse abondance, en
-des provinces, si larges et plantureuses, et si en nombre.
-
-Que te reste-il pour le comble de tes biens?
-
-Que peut-on adjouter au bouquet accombly de tes loz, à la guirlande de
-tes honneurs, à la couronne de tes gloires, tissu en ce triple ternaire,
-signifié par tes trois Lis d’or en un champ azuré, sinon qu’enrichy ce
-jourd’huy d’un Roy Louys le Roy des Lis tu sois sous son auctorité bon
-odeur JESUS, au haut, et au loin emmy des peuples Sauvages plongés en
-tenebres, et en ombre de mort d’infidelité, d’incivilité, et
-d’inhumanité.
-
-Tu sois choisy de Dieu à ton tres-grand honneur, contentement, et joye
-pour y porter le nom suave du Redempteur establir le sceptre Imperial de
-sa triomphante croix, sacré signe, et signal du fils de l’homme, et
-guidon du grand Roy des Roys, ou les peuples à sauver se doivent tous
-ranger; et y semer aussi la bonne nouvelle de son Evangile porte-salut
-aux croyans.
-
-Jadis jusqu’en l’Occident, et tirant au midy par le grand Charlemagne
-avec le glaive de fer tu as montré ta valeur contre les Sarrazins
-importuns à l’Espagne.
-
-Jusques dans l’Orient par le grand sainct Louys une fois, deux fois, tu
-as faict resentir à l’impieté Turquesque la force de ton bras, et arboré
-ce bel estendart de la saincte Croix dans la Palestine; par un Duc de
-Boüillon, un Duc de Mercœur, et un Duc de Nevers. Ils ont tremblé à ce
-nom de François, qui leur sera fatal, et as montré ton courage le
-coutelas en main.
-
-Mais maintenant _Nova bella eligit Dominus, Clypeus, et hasta si
-apparuerint_, nouvelles guerres, conquestes tout au rebours, boucliers,
-et lances, s’ils se verront icy? point du tout, mais la Croix de JESUS,
-mais l’autel du grand Roy des armées avec son sur auguste Missah, qui
-est le glaive de Dieu et le glaive de Gedeon, de celuy qui est Dieu, et
-homme tout ensemble, mais l’eau beniste qui chassera les Diables, mais
-la conqueste des cœurs antropophages ou manges-hommes à la seule oüye de
-la parole de Dieu, qui toute inhumanité posée aymeront desormais leur
-prochain comme eux mesmes, qui quittant l’impudence, et la non-pudeur se
-revestiront de blanc d’innocence, et de pudeur honneste, qui de
-brutalité entreront en raison, et tu es choisie ô France, pour faire
-telle guerre? En ton ame dy-moy n’est-ce pas la une guerre à sceptre de
-Lis, à roses, et à fleurs? qui ouït jamais chose semblables és batailles
-mondaines? Mais ce sont les guerres du grand Amant JESUS.
-
-Que te reste-il donc maintenant apres tes vieux combats, sinon de
-t’esjoüir plantant la foy, la loy, parmy une gent farouche en ses mœurs,
-inhumaine en ses faits: mais facile pourtant à subir le doux joug de ton
-humain abord, chose que n’a peu faire le superbe ou rustique Portugais
-avec ses rigides entrées. Esjoüis-toy donc Prince des Lis, car c’est là
-ta plus grand gloire de servir au grand Roy du Ciel, et de la terre, de
-legat, d’Ambassade de ses mervelles, et grandeurs aux Isles eloignées
-aux parties plus lointaines de la Region Australe.
-
-Ceste sage Princesse tres-chrestienne tres-catholique, magnanime en
-courage: comme une autre Judith nostre grand Reyne, regente, nostre
-Dame, et maistresse a faict ceste demande par lettres aux RR. PP.
-Superieurs des Capucins de la Province de France et de Paris ses
-tres-humbles subjects. Assemblez en chapitre d’accorder au sieur de
-Rasilli Lieutenant general establi de sa Majesté en ces contrées
-lointaines un nombre de Religieux pour l’employ d’une si saincte, mais
-dangereuse entreprise. Cela pourtant luy a esté tres-librement accordé,
-et pour quatre seulement qui maintenant y sont comme explorateurs de la
-terre, tous quatre Prestres et Predicateurs, Pere Yves d’Evreux, P.
-Claude d’Abbeville, P. Ambroise d’Amiens, et P. Arsene de Paris,
-cinquante de tous ceux qui se trouverent en l’assemblee capitulaire se
-sont trouvez escrits sur le roole qui tous ont offert le hazard de leur
-vie d’un cœur franc, et noble pour s’employer au salut de ces pauvres
-Payens, de ces pauvres Sauvages, de ces pauvres bouleversez de la
-tempeste du diable sans consolateur ny pere. En voilà donc à la gloire
-du grand Sauveur le plein narré augmenté de trois paires de lettres plus
-fraiches que les precedentes. Narré je dis et de leur envoy, et de leur
-navigation partie traversee, partie prospere, et de leur arrivee
-heureuse, et de tant de bien que sa Majesté par eux, a desja operé, et
-de tout plein de particularitez qui n’ont encore paru dans le public és
-autres imprimez: lisez donc.
-
-Mais auparavant, afin que le Deiste, ny le Censeur mondain, le moqueur
-heretique ne se rie de si honnorables desseins, qui viennent
-premierement du ciel. Ils sçauront que c’est chose dez long-temps
-prophetizee des saincts qui ont parlé inspirez du sainct Esprit.
-
-Le Prophete Isaie n’a-il pas dict _propter hoc in doctrinis glorificate
-dominum, in insulis maris nomen domini Dei Israel_: Pour ce que je feray
-au milieu de la terre glorifiez en le Seigneur en doctrines, prechez le
-par tout és Isles de la mer annoncez, glorifiez le nom du Seigneur Dieu
-d’Israël. Et ailleurs, voilà mon Serviteur je le joindray à moy, mon
-choisy, mon ame s’est compleüe en luy, il prononcera jugement aux
-Gentils, etc. Et les Isles attendront avec expectation sa loy, je t’ay
-donné en aliance du peuple pour lumiere aux Gentils, afin que tu ouvres
-les yeux des aveugles et tirasses des cachots, le prisonnier de la
-geole, et prison; et ceux qui sont seans en obscures tenebres.
-
-Chantez au Seigneur un Cantique nouveau sa loüange est des extremitez de
-la terre, vous qui descendez en mer, et sa plenitude aussi, Isles et les
-habitans d’icelles, chantez et plus bas, _ponent Domino gloriam et
-laudem ejus in insulis nunciabunt_: Ils donneront gloire au Seigneur, et
-prescheront sa loüange aux Isles.
-
-Le mesmes prophetize qu’elles recevront sa loy: mon juste est proche,
-mon Sauveur est sorti (se dit Dieu le pere?) et mes bras jugeront les
-peuples, les Isles m’attendront et soustiendront mon bras, c’est à dire
-recevront mon fils.
-
-Et autre part parlant à son Eglise qui est la Romaine, car d’autre
-jamais cela ne s’est verifié. Car les Isles m’attendent et au
-commancement les Navires de la mer, afin que je t’amene tes enfans de
-bien loing.
-
-Et au soixante-sixiesme chapitre Dieu par le mesme Prophete dit. Et je
-mettray en eux le signe, et en envoiray de ceux qui sont desja sauvez
-aux Gentils en mer, en Africque, et Lidie, qui deschochent la flesche,
-en Italie, en Grece, et aux Isles bien loing, à ceux qui n’ont point ouy
-parler de moy, et n’ont point veu ma gloire, et annonceront ma gloire
-aux Gentils, et les ameneront en don, et en present au Seigneur: Riches
-presents certes et pretieuses perles à Dieu.
-
-Le Prophete Sophonie. Les islustres hommes l’adoreront de leur lieu, et
-toutes les Isles des Gentils.
-
-Le grand Inspirateur des Prophetes par son Esprit Jesus-Christ a aussi
-prononcé et prophetisé.
-
-Et cet Evangile du Royaume sera presché en tout le rond universel de la
-terre, en tesmoignage à tous les Gentils, et alors viendra la
-consommation du monde asçavoir. Ainssi nous autres Catholiques devons
-nous avoir une grand joye de voir la parole de Dieu s’accomplir
-fidelement de jour à autre, et non par autre congregation assemblée, que
-par la Saincte Eglise Romaine, et doit en particulier ce grand Royaume,
-remercier Dieu se ser de luy pour porter si loing la gloire de ses
-trophées.
-
-L’extrait qui suit, vous fera foy de cette verité, faict, et tiré de
-quatre lettres, que le P. Arsene un des quatre a escrit de ce pays là,
-une au R. P. Commissaire Provincial, une au R. P. Custode de la custodie
-de Paris, une au R. P. Vicaire du couvent de Paris, et une à son frere,
-dont trois sont dattées du 27 d’Aoust, et disent davantage que sa
-quatriesme du 20. Une du R. P. Claude à ses deux freres, Monsieur
-Foulon, et le P. Martial[165] et une commune des deux sudits Peres
-escrite à Monsieur Fermanet, et pour vous faire une histoire et narré
-agreable, et ne repeter les mesmes choses tout a esté compilé et mis en
-une seule lettre comme vous voirez, et tres-fidelement avec leur paroles
-propres. Or lisez au nom de Dieu.
-
-
-
-
-EXTRAIT ET TRES-FIDELE RAPPORT _de six paires de lettres des Reverens
-Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs Capucins, escrittes
-tant aux Peres de Paris de leur ordre, qu’autres personnes seculieres,
-dont il y en a quatre du R. P. Arsene, et une du P. Claude, et une
-commune des deux ensemble_.
-
-
-Mes Reverens et tres-cher Peres Dieu vous donne sa paix nous vous
-envoyons ce petit mot, pour vous donner avis, et nouvelles du succés de
-nostre voyage, et comme avec l’aide de Dieu nous sommes heureusement
-arrivés en cette terre du Brasil en l’Isle de Maragnon entre le peuple
-appellé Topinabas, et ce non sans beaucoup de fatigues; car nous avons
-esté cinq mois sur la mer, les incommodités de laquelle personne ne peut
-cognoistre sinon ceux qui les resentent, et pour autant que Monsieur de
-Rasilly s’en retourne et repasse en France dans deux ou trois mois pour
-nous ramener un nouveau secours, c’est la cause pourquoy, nous
-differerons à vous écrire pour lors plus amplement tout le succés de
-nostre voyage, tant ce que nous avons veu sur la mer, que nous avons
-trouvé sur la terre de ce pays et monde nouveau. Nous nous contenterons
-pour le present de vous mander ben à la hate par cette commodité qui se
-presente, que pour venir en ce lieu nôtre route a été telle qu’apres
-avoir faict voile à Cancale port de Bretagne, étant quelque deux cens
-lieuës en mer, il se leva une telle tourmente qu’elle separa tous nos
-trois vaisseaux les uns des autres, et nous sommes étonnés, non
-seulement nous, mais mémes tous nos meilleurs pilotes comme pas un de
-nosdits vaisseaux n’aye faict naufrage, neanmoins Dieu nous preserva en
-telle sorte que nous retrouvames nos deux autres vaisseaux étans
-relaschez en Angleterre à cause de ce mauvais temps comme nous vous
-avons mandé de là, je croy que vous aurés receu nos lettres.
-
-Le lundy donc de Pasques nous partimes de Plume en Angleterre[166] d’ou
-étans partis nous avons eu tousjours du bon vent, et temps assés
-favorable excepté quelques jours en la côte de Guinée, qui est fort
-dangereuse pour les maladies du pays; de Plume donc nous fumes secondez
-d’un vent si favorable qu’en peu de temps il nous fist passer les Isles
-de Canarie, et passasmes entre l’Isle appellee forte venture, et la
-grand Isle de Canarie; lesquelles Isles nous vismes fort à descouvert.
-Des Canaries nous gagnasmes la cotte d’Aphricque au cap de Baiador
-costoiant tousjours les costes de Barbarie, de Baiador nous rengeames
-cette côte d’Aphricque jusqu’à la riviere ditte Lore par les
-Espagnols[167] prés de laquelle nous moüillasmes l’Anchre, de là nous
-rengeames encore la coste d’Aphricque jusques au cap blanc, lieu qui est
-droit sous le tropicque de Cancer. Du cap blanc nous veismes ranger la
-côte de Guinée passant entre les Isles du cap verd, et le cap verd, lieu
-fort dangereux, pour les maladies contagieuses qui prennent en ce pays
-en certaines saisons de l’année, et cette maladie prend aux gencives en
-telle sorte que la chair vient surmonter les dents et mémes les faict
-tomber, du lieu desquelles étant tombées sort du sang en si grande
-abondance qu’on ne le peut étancher, de sorte que cela avec le mal
-d’estomach, et l’enfleure qui prend au méme temps emportent leur homme,
-et y en a bien peu qui en rechappent, bien que Dieu mercy il n’en soit
-point pourtant mort de tout nostre embarquement pendant le voyage, mais
-étans arrivez à l’entrée de la terre, il en est mort trois, qui ont esté
-enterrez. Or de ceste côte de Guinée, nous vismes à nous approcher de la
-ligne Equinoctiale, qui nous fut d’un accez tant difficile, que nous ne
-pensions pas la passer à si bon marché, veu la saison ou nous estions:
-car elle nous fit un peu de peine à passer pour un vent contraire qui
-s’éleva, qui nous tinst bien quinze jours, ce qui nous mettoit en de
-grandes apprehensions, que les calmes ne nous vinssent encore prendre
-auparavant que de pouvoir passer: mais graces à Dieu petit à petit, et
-quoy que le vent fut contraire, nous fimes tant de bordées qu’en les
-voyant nous la passames et nous rendismes du costé de l’hemisphere du
-Midy. Ayant passé la ligne, nous vinsmes et arrivasmes en une petite
-Isle appellée Fernand de la Roque[168] située à quatre degrez de hauteur
-vers le Midy de cinq à six lieües de tour, Isle fort belle et gratieuse,
-toutes les proprietez de laquelle nous vous escrirons (Dieu aidant) à la
-premiere commodité, c’est un vray petit paradis terrestre; en ceste Isle
-nous mismes pied à terre, et vous diray seulement que nous y trouvasmes
-dix-sept ou dix-huict Indiens Sauvages avec un Portugais, lesquels
-estoient tous esclave et releguez en ceste Isle par ceux de Fernambuco,
-une partie desquels Indiens (cinq à sçavoir) nous baptisasmes. Apres
-avoir planté la Croix en ceste Isle au milieu d’une chapelle que nous y
-disposames pour y dire la saincte Messe, apres que nous eusmes beny le
-lieu, ou nous demeurasmes quinze jours: Nous mariasmes aussi deux de ces
-Sauvages, un Indien avec une Indienne apres les avoir baptisez: L’autre
-partie nous ne les voulusmes pas baptiser en ce lieu: Mais trouvasmes
-bon de differer le baptesme jusques à ce que nous fussions arrivez au
-lieu que nous pretendions, si bien que nous delivrasmes tous ces
-Sauvages, et d’esclaves qu’ils estoient les avons rendus libres à leur
-grand contentement, ils nous dirent qu’ils vouloient tous venir demeurer
-avec nous à Maragnon, comme de faict ils y sont. Nous les avons donc
-amenez avec nous avec force cotton, et autres marchandises qu’ils
-avoient. De Fernand de la Roque nous veismes gaigner et ranger la côte
-du Brasil, et continuant nôtre chemin sommes venus jusques au cap de la
-Tortuë terre ferme du Brasil aux pays des Canibales, ou Eusebe dit en
-son histoire que S. Matthieu Apôtre a passé, à la veüe de cette côte du
-Brasil, je vous laisse à penser si nous eusmes de la joye, et du
-contentement de voir les terres tant desirées, et pour lesquelles, il y
-avoit cinq mois que nous étions flottant par la mer.
-
-Or apres avoir été quinze jours au cap de la Tortuë nous fismes voile,
-et arrivasmes en l’Isle de Maragnon, et y veismes moüiller l’Anchre, le
-jour de la Glorieuse saincte Anne mere de la sacrée Vierge Marie, de
-quoy je m’éjoüys (ce dit le Pere Claude) infiniment de ce qu’en ce jour
-que j’aime tant nous eusmes ce bon heur que d’arriver en nôtre lieu tant
-desiré.
-
-Le Dimanche ensuivant nous meismes tous pié à terre, et en chantant le
-_Te Deum laudamus_, l’eau Beniste faicte, le _Veni creator_, les
-Litanies de nôtre Dame étant chantées, nous alasmes en procession depuis
-le lieu de nôtre descente jusques au lieu que nous avions designé pour y
-planter la Croix laquelle étoit portée par Monsieur de Rasilly, et tous
-les principaux de nostre compagnie. Puis cette Isle, qui jusques à
-maintenant avoit esté appellée l’Islette, estant beneiste fut appellée
-par le sieur de Rasilly, et de la Ravardiere l’Islette S. Anne, par ce
-que nous y estions arrivez ce jour là, et à cause de Madame la Comtesse
-de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est parente de Monsieur de
-Rasilly[169], puis nous y plantasmes la Croix. La place donc ainsi
-beniste, et la Croix plantée il fut enterré au pié d’icelle un pauvre
-homme de nostre compagnie qui estoit un des trois qui moururent, lequel
-estoit tonnelier de son estat.
-
-Toute cette action estant faicte en cette Isle au grand contentement
-d’un chascun, apres y avoir esté quelques huict jours. Nous parteismes
-de ceste Islette pour aller en la grande Isle de Maragnon habitée des
-Sauvages (qui sont les pierres pretieuses que nous cherchions) où estans
-par la grace de Dieu arrivez en bonne disposition et santé. Estans
-revetus de nos habits de serge grize assez fine à cause des chaleurs de
-cette Zone torride, et revetus par dessus nos habis d’un beau surplis
-blanc, et portans en la main nos bastons, et la Croix au dessus, où sont
-nos Crucifix nous descendeimes tous de nostre vaisseau dans un Canot,
-qui est une sorte de batteau que font les Indiens tout d’une piece où
-estans tous ces Sauvages qui estoient sur le bord de la mer avec
-Monsieur de Rasilly, et beaucoup de François tant de nostre equippage
-que de celuy de Monsieur du Manoir, et du Capitaine Gerard aussi
-François que nous avons trouvé icy, beaucoup de ces Sauvages se
-jetterent en nage dans la mer pour venir au devant de nous. Et ainsi
-conduits de ceste armée passames, et mismes pié à terre, où le sieur de
-Rasilly s’estant mis à genoux avec tous les François pour nous recevoir
-(qui estoit une espece d’honneur non accoustumé) nous estans
-entre-embrassez, et baisez pour salutation, j’eus le bon heur (se dit le
-pere Claude) d’entonner le _Te Deum laudamus_, selon le chant de
-l’Eglise, que nous poursuivismes alans en procession avec tous les
-François pleurans de joye et d’allegresse estans suivis des Indiens. Et
-ainsi prismes possession de cette terre, et monde nouveau pour
-Jesus-Christ, et en son nom, esperans de benir la place, et d’y planter
-la Croix un de ces jours que nous avons differé à dessein. Je laisse
-toutes les autres particularitez quand je vous escriray plus amplement
-de la suite de nostre voyage. Seulement je vous diray encores en passant
-que le Dimanche 12 jour d’Aoust, jour de saincte Claire nous celebrasmes
-tous quatre la premiere Messe en ce pays. C’estoit bien la raison que le
-jour d’une Saincte Vierge de nostre Ordre, laquelle a apporté une
-nouvelle lumiere au monde fut ordonné de Dieu pour faire paroistre une
-lumiere nouvelle (à sçavoir la lumiere de son sainct Evangile) en ce
-monde nouveau.
-
-Et je ne puis vous dire maintenant le grand contentement que ces pauvres
-Sauvages ont reçeu de nostre venuë. C’est un peuple tout acquis, et
-gaigné, peuple grand à la verité qui nous aime et affectionne
-infiniment, ils nous appellent les grands Prophetes de Dieu et de
-Ioupan, et en leur langage du pays Carribain, Matarata[170]. L’on nous a
-aporté de bonnes nouvelles depuis que nous sommes icy. A sçavoir que
-ceux de Para qui est un autre peuple voysin des Amazones d’un costé, et
-de l’autre costé voisin de cestui-cy, ou il y à cent mil hommes
-seulement, lesquels nous desirent extremement, et nous veulent avoir
-pour les instruire. Si bien que je vous diray en un mot, que _messis
-multa, operarii autem pauci_, la moisson est grande, mais nous sommes
-trop peu d’ouvriers pour y travailler. Car si nous voulions dés
-maintenant il s’en baptiseroit une grande partie. Cela est vray que,
-_regiones albescunt ad messem_, ces regions icy blanchissent pour le
-besoin qu’elles ont de la moisson, et que le temps est venu que Dieu
-veut estre icy adoré et recognu.
-
-Maintenant nous sommes apres pour trouver une place pour nous camper, et
-y faire une Chapelle tant qu’il soit venu des Massons de France pour
-faire une Eglise: mais ce sont tous bois taillis qu’il faut déffricher
-au paravant.
-
-Au reste je ne vous puis dire maintenant le grand contentement que ces
-pauvres Sauvages ont reçeu de nostre venuë. Ils nous donnent de
-tres-belles esperances de leur conversion. Tout ce peuple quoy que
-brutal, et barbare, si est-il neantmoins si fort joyeux de nostre
-arrivée, qu’ils nous viennent tous voir avec grand joye, ils monstrent
-un grandissime desir de se faire instruire au Christianisme, je croy que
-quand nous serons versez en leur langue qu’il y aura plainement à
-moissonner, et du contentement pour ceux qui auront bien du Zele de
-Dieu, et du salut des Ames. Ils preparent tous leurs enfans pour nous
-les amener pour instruire. Et nous ont promis de ne plus manger de chair
-humaine. Il est d’ailleurs fort bonnasse, point malicieux. N’a aucune
-Religion sinon qu’il a la croyance d’un Dieu qu’ils appellent Ioupan, et
-croit l’immortalité de l’Ame. Quant au pays c’est une terre fort bonne
-et fertile, il n’y a jamais de froidures, mais un continuel Esté, on ny
-sçait que c’est de froid, les arbres y sont tousjours verds, et en tout
-temps. Et les jours, et les nuicts tousjours égaux, le Soleil s’y leve
-tous les jours à six heures du matin, et se couche à six heures du soir.
-Nous ne sommes qu’à deux degrez, et demy de la ligne, Equinoctiale, ou
-de l’Equateur. On tient qu’il y a force richesses en ce pays, comme
-mines d’or, des pierres precieuses, des perles, de l’Ambre-gris, apres
-il y a force poyvre, force cotton, force herbe à la Reinne, ou petun,
-force sucre. Bref nous vous asseurons que quand on y sera estably qu’on
-si trouvera comme en un petit Paradis terrestre, ou on aura toute sorte
-de commodité et contentement, je ne puis vous en dire d’avantage, ce
-sera pour le retour de Monsieur de Rasilly que je vous manderay d’autres
-choses en particulier. Au reste jamais je ne me portay mieux qu’à
-present graces à Dieu, ne beuvant que de l’eau (ainsi parle le P.
-Claude). Si en France il m’eust fallu faire la milliesme partie de ce
-qu’il faut faire icy, je pense que mille fois je serois mort, en quoy je
-recognois que _non in solo pane vivit homo_, l’homme ne vit pas
-seulement de pain. Il faut que les delicats de France viennent icy, je
-louë Dieu de que jamais je ne fus malade sur la mer du mal ordinaire, au
-grand estonnement d’un chacun, seulement, venant au pays des chaleurs
-lors que nous estions justement sous le Tropicque de Cancer, le Soleil
-montant à lors j’eus deux ou trois petits accez de fiebvres qui se
-passerent aussi-tost Dieu mercy, je laisse le reste pour un autre temps,
-le temps et les affaires nous pressent. Priez Dieu pour nous s’il vous
-plaist et pour toute nostre compagnie, et faictes prier tant que vous
-pourrez, car jamais nous n’eusmes tant besoin des graces de Dieu (sans
-lesquelles nous ne pouvons rien) que maintenant. Ce que si vous faictes
-Dieu vous en sçaura gré.
-
-
-
-
-Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres qui ont
-esté dictes de bouche aux Peres Capucins de Paris par Monsieur du
-Manoir.
-
-
-Monsieur du Manoir[171] (qui est un des Capitaines desquels il est parlé
-en la lettre precedente qu’ils trouverent en ce pays-là avec le
-Capitaine Gerard) estant revenu en France ces jours derniers, et leur
-ayant luy mesme apporté la susdite lettre avec plusieurs autres
-(quelques unes desquelles nous avons bien voulu mettre icy, à ce que les
-merveilleuses œuvres de Dieu desquelles ces lettres font foy, ne soyent
-ensevelies dans le tombeau d’oubly: ains qu’elle soient mises au jour à
-ce que les hommes ayent sujet de loüer la sagesse, providence et bonté
-du Createur), leur a dit de bouche plusieurs particularitez de leurs
-Peres, qui ne sont pas contenuës dans la susdite lettre, ny dedans les
-suivantes. Il dit donc que les Peres estans arrivez en ce pays. Ils
-commencerent à planter leur pavillon faisant une maniere de Chapelle
-pour y dire la Messe, et quelques petites cellules pour se loger, à quoy
-faire ces pauvres Sauvages leur aidoyent eux mêmes avec des toilles et
-rameaux d’arbres. Ce qu’estant achevé, un jour comme un Pere disoit la
-Messe, voicy venir un de ces Sauvages des plus anciens (qu’ils tiennent
-comme leurs gouverneurs, les honorant, et respectant à cause de la
-vieillesse) lequel en amena trente autres avec luy pour entendre la
-Messe, ce qu’ils firent, et ce avec un grandissime estonnement et
-admiration voyant tant de si belles ceremonies, et de si beaux ornements
-qu’ils n’avoyent accoustumé de voir (car ils vont tous nuds tant hommes
-que femmes). Or quand le Prestre approcha de la consecration comme vers
-l’offertoire, ils tirerent un rideau qui estoit entre le Prestre et le
-peuple, de sorte que ces pauvres gens ne pouvoient plus voir le Prestre,
-ny ce qu’il faisoit la derriere, ce qui les scandaliza fort de ce que
-l’on leur avoit faict un tel affront, qui fut cause qu’apres la Messe
-ils allerent trouver les Peres, leur demandant la cause pourquoy ils
-leur avoient ainsi faict cest affront, à quoy les Peres respondirent:
-que ce qu’ils en avoient faict, n’estoit pas pour les braver mais que
-c’estoit pour ce qu’ils estoient encore Payens, et que par consequent
-ils ne pouvoient pas celebrer la Messe en leur presence, leur estant
-ainsi enjoint de l’Eglise, ce qu’entendant s’appaiserent, et se
-rendirent fort capables: puis s’en retournerent racontant le tout à
-leurs femmes, lesquelles desireuses de voir ces grands Prophetes de Dieu
-et de Ioupan, s’assemblerent grand nombre pour les venir voir: mais les
-Peres ne leur voulant ouvrir la porte de leur petite cabane, à cause
-qu’elles estoient toutes nuës, elles n’eurent pas la patience du second
-refus: car rompant la porte (qui n’estoit pas difficile à rompre) elles
-entrerent dedans, et regardans et contemplans ces Prophetes, elles ne se
-pouvoient souler de les regarder, y estans toutesfois un peu trop
-long-temps, les Peres les prierent de se retirer, ce qu’elles firent.
-Apres ceste visite ces Anciens vieillards desquels nous avons parlé,
-s’assemblerent grande multitude pour adviser entre eux quel present ils
-devoient faire à ces Prophetes en signe de bienvueillance, et de
-resjouissance de leur arrivée. Il voulurent finalement qu’attendu qu’ils
-couchoient sur la dure, qu’il leur failloit faire present d’un mattelas
-de cotton pour chacun (car le cotton croît en ce pays) avec chacun une
-des plus belles filles, qui est un des plus grands presens qu’ils ayent
-accoustumé de faire. Ayans donc apporté quatre mattelas, et amené quatre
-belles filles, ils les offrirent aux Peres: Mais les bons Peres se riant
-de cela: ils accepterent fort volontiers leurs mattelas, leur rendant
-leur filles avec un remerciement. Ce qui estonna fort ces Sauvages,
-disant les uns aux autres. Quoy? ces Prophetes-cy ne sont-ils pas hommes
-comme nous? Pourquoy donc n’acceptent-ils pas ces filles estant chose
-impossible qu’un homme s’en puisse passer? Pourquoy nous font-ils un tel
-affront: mais nos Peres prenans la parole ils respondirent que ce
-n’estoit pas qu’ils reprouvassent le mariage, quant il estoit selon les
-loix de Dieu, tant s’en faut qu’ils le loüoient, mais que Dieu leur
-ayant octroyé des graces plus particulieres qu’aux autres hommes à cause
-qu’ils le servent plus perfaictement, ils pouvoyent facilement par le
-moyen d’icelles graces se passer de l’usage des femmes. Ce qu’ayant oüy
-ces pauvres gens ils demeurerent tous estonnez, et comme hors d’eux
-mesmes admirant la saincteté de ces Prophetes, et de la en avant ils les
-ont eu en plus grande veneration, s’estimans bien-heureux de leur donner
-leurs enfans à ce qu’ils les baptisent et instruisent en nôtre saincte
-foy; ainsi qu’il se pourra voir par la lettre suivante, que lesdits
-Peres ont escrit à un honnorable marchant de Roüen nommé Monsieur
-Fermanet, qui est un de leurs grands bienfaicteurs, laquelle nous avons
-bien voulu mettre icy à ce que l’on voye que nous n’y mettons rien du
-nostre, ains purement et simplement, le mettons selon que nous l’avons
-leu és lettres, et entendu de personnes dignes de foy, qui les ont
-veuës, nous mettons aussi ceste lettre pource qu’il y a dans icelle des
-particularitez qui ne sont point aux autres. La lettre est celle qui
-suit.
-
-
-
-
-LETTRE QUE LES PERES CAPUCINS ONT ESCRIT A MONSIEUR FERMANET.
-
-
-Monsieur Dieu vous donne sa saincte paix. Apres tant de conjurations que
-vous nous fistes à nostre departement de vous rescrire, nous nous
-fussions sentis par trop coulpables, de manquer à vous mander des
-nouvelles de nostre bon pays, lesquelles sont tres-bonnes graces à Dieu.
-Nous y sommes arrivez heureusement apres avoir flotté quatre ou cinq
-mois sur la mer. Au reste nous avons esté receus honorablement des
-Indiens, je dis honorablement selon leur rusticité, mais il n’importe en
-quelle maniere que ce puisse estre, pour veu qu’ils rendent le
-tesmoignage de leur bien-veillance, ce qu’ils ont faict, et font encores
-tous les jours, nous amenans leurs enfans pour les instruire, ce que
-nous esperons de bien faire avec l’aide de Dieu. Au retour de Monsieur
-de Rasilly qui sera dedans deux ou trois mois nous vous pourrons mander
-le nombre des convertis, et de ceux qui sont nouvellement baptisez.
-Quant au pais il est fort bon, et espere-on d’en tirer force Petun, et
-force Rouçou, il s’y trouve dés maintenant force succre, de fort belles
-pierres, et de l’ambre gris, et tient-on qu’à 20. liües d’icy il y a une
-mine d’or, n’estoit la trop grand haste que nous avons, nous vous en
-manderions d’avantage: mais estans trop pressez nous ne la vous ferons
-plus longue. Vous baisant tres-humblement les mains, nous recommandant à
-Madame vostre femme, et sommes à vous, et à elle.
-
-_Vos tres-humbles serviteurs en nostre Seigneur, F. Claude d’Abbeville,
-et F. Arsene de Paris._
-
-
-
-
-RELATION D’UN MATELOT VENU DU MESME PAYS, FAICTE AU R. P. GARDIEN DU
-HAVRE DE GRACE, DE QUOY IL DONNE ADVIS AU R. P. COMMISSAIRE.
-
-
-Reverend Pere, humble salut en nostre Seigneur, ce mot est pour vous
-donner advis comme ce jourd’huy m’est venu trouver un matelot, lequel a
-veu, et parlé a noz Freres à Maragnon aux Topinabas, auquel lieu ils
-arriverent tous en bonne santé sans aucun enpeschement environ le 8. de
-Juillet, le Matelot à entendu leur Messe, où se trouva quelque vieil
-Sauvage du pais, qui considera tout ce qui s’y faisoit, avec environ
-vint-cinq ou trente avec luy. Quant ce vint à la consecration et
-elevation de la saincte hostie on abaissa une toile, dequoy ils
-s’estonnerent pourquoy on avoit fait cela; Surquoy estans satisfaits,
-incontinent firent publier par tout ce qu’ils avoient veu, de sorte que
-depuis il leur est venu grand nombre d’hommes de ces Sauvages pour les
-ayder à faire leur logement, et le fort qu’ils ont commencé. Le Matelot
-en est party le 22. d’Aoust dernier, dedans le vaisseau de Moisset dont
-il avoit donné la conduite au Sieur du Manoir, auquel il croit que nos
-freres aurons donné leurs lettres, ou à quelqu’autre chef du vaisseau,
-qui me gardera de vous escrire d’autre particularitez. Ils n’ont pas
-changé la couleur de l’habit et ne la changeront, leur habit est
-seulement d’une estoffe plus legere que le nostre, à cause de la
-chaleur. Dieu soit loué de tout, et leur face la grace d’y fructifier à
-la gloire de son S. nom, et exaltation de la saincte foy de son Eglise.
-
-Je suis de vostre R. le plus serviable en Jesus-Christ, du Havre ce 12.
-Novembre 1612.
-
-F. Theophile, Capucin indigne.
-
-
-
-
-Notes critiques
-
-et
-
-historiques sur le voyage
-
-du
-
-P. Yves d’Evreux.
-
-
-[53] Suitte de l’histoire des choses plus memorables advenues en
-Maragnan. Voy. le titre.
-
-Cette vaste province, l’une des plus florissantes du Brésil, n’avait
-reçu aucun établissement de quelque importance, avant l’arrivée des
-missionnaires français. Les limites qu’on lui accordait alors étaient
-complétement arbitraires et il ne faut pas oublier, que l’immense
-capitainerie du Piauhy en fit partie intégrale, jusqu’en l’année 1811.
-Aujourd’hui son étendue en longueur est de 186 lieues (de 20 l. au dég.)
-sur 140 de largeur. Sa superficie n’est pas évaluée à moins de 20,000
-lieues carrées. Elle git entre 1° 16′ et 7° 35′ de lat. mérid. Elle
-confine au N. O. avec le Pará dont elle est séparée par le Rio Gurupy,
-au N. E. elle est baignée par l’Atlantique, au S. E. le Parahiba forme
-ses limites du côté du Piauhy. Le Tocantius enfin la sépare au S. de la
-province de Goyaz. Quoique chaud et humide, le climat du Maranham est
-sain, les pluies qui fertilisent ce riche territoire commencent
-régulièrement en Octobre. L’aspect général du pays offre partout des
-mouvements de terrain inégaux, il ne présente nulle part cependant, des
-élévations bien considérables, si l’on excepte toutefois de ces données
-générales et forcément sommaires, la Comarca de _Pastos bons_. Là, on
-rencontre des montagnes telles que Alpracata, Valentim, Negro, etc. Le
-pays est arrosé par 14 cours d’eau. De tous ces fleuves c’est le
-Parnahiba qui est le plus considérable; malheureusement, ses rives ne
-sont pas d’une salubrité égale sur tous les points, à ce que l’on
-observe dans le reste de la province, il y règne des fièvres
-intermittentes. On évalue son cours à 240 lieues. L’_Itapicurú_ qui
-vient immédiatement après lui et dont il est fréquemment question dans
-la Relation du P. Yves ne baigne qu’une étendue de 150 lieues de
-terrain; le _Mearim_ a un cours plus restreint, on l’évalue à 78 l. Le
-_Pindaré_, le _Turiassu_, le _Gurupi_, le _Manoel Alves Grande_ sont
-moins considérables encore.--On suppose que la population entière de la
-province peut s’élever aujourd’hui à 462,000 habitans. Cependant, le
-_Relatorio_ officiel de la présidence qui porte la date du 3 Juillet
-1862, n’évalue ce chiffre qu’à 312,628 âmes, dont 227,873 individus
-libres et 84,755 esclaves. Il est à remarquer que le recensement général
-de la population de l’Empire, fait en 1825, n’admettait qu’une
-population de 165,020 âmes. On a acquis la certitude, que ce chiffre
-était en réalité fort inférieur à ce qu’il devait être. Il témoignait
-seulement de la répugnance qu’avaient alors les propriétaires à déclarer
-le nombre exact de leurs esclaves.--Quant à la population nomade des
-indiens, à celle qu’il serait si curieux de bien connaître pour
-apprécier les changements survenus parmi les Aldées depuis le temps où
-écrivait le P. Yves, nul chiffre ne la constate, et ne peut exactement
-la fournir. Ce qu’on peut dire, c’est qu’elle est plus considérable au
-Maranham, au Pará et dans la nouvelle province de Rio Negro, que partout
-ailleurs. On n’a en définitive, que les données les plus imparfaites et
-les plus rares, sur ces hordes malheureuses, dont se préoccupe
-aujourd’hui le gouvernement. La sollicitude tardive, mais charitable de
-l’administration provinciale a trop de maux à réparer pour que la
-réparation soit complète. Tout est à faire encore en ce qui touche les
-Indiens. Ces tribus n’ont su conserver ni la dignité que donne à
-l’habitant des forêts une complète liberté, ni les principes de
-civilisation qu’on avait tenté de leur inculquer au XVIIme siècle.
-Refoulées définitivement dans l’intérieur par Mathias d’Albuquerque,
-décimées par le virus de la petite vérole, elles ne sont plus que
-l’ombre de ce qu’elles étaient sous leurs chefs indépendants. Cette
-population indigène, est cependant plus considérable dans les solitudes
-du Maranham, que ne l’indiquent certaines statistiques et l’on évalue à
-5000 environ, ceux des indiens qu’on a pu réunir en villages. Si nous en
-croyons un militaire éclairé, qui s’est trouvé avec eux dans des
-rapports incessants durant une vingtaine d’années, la déchéance physique
-est bien moindre chez ces peuplades, que la déchéance morale; elles ont
-perdu jusqu’au souvenir de leurs traditions théogoniques, qu’il eût été
-si curieux de comparer aux récits des vieux voyageurs français. Sous ce
-rapport, elles ont été bien moins favorisées que ces Guarayos, visités
-naguère par d’Orbigny, et qui répètent encore dans leurs chants, les
-légendes cosmogoniques du XVIme siècle. Les Indiens du Maranham, parmi
-lesquels on distingue les Timbirás, les Gêz, les Krans et les Cherentes
-ne peuvent donc fournir à l’historien, que des renseignements bien
-affaiblis puisque, il y a maintenant environ quarante ans, le major
-Francisco de Paula Ribeiro avait déjà constaté chez eux cet immense
-envahissement de l’oubli (voy. la _Revista trimensal_ T. 3, p. 311),
-c’est cet oubli fatal des grandes traditions, qui rend aujourd’hui si
-précieux des livres, tels que ceux de nos vieux missionnaires; là tout
-au moins les mythes antiques sont recueillis parce qu’il a fallu les
-combattre. Il se présente de temps à autre parmi ces Indiens dégénérés,
-quelques hommes énergiques, qui comprennent l’abaissement de leur race
-et qui voudraient la faire marcher en avant, mais ces chefs sont aussi
-rares qu’ils sont peu compris, et de plus, c’est vers l’avenir qu’ils
-tournent leurs regards; ils n’ont aucun sentiment réel de leur ancienne
-nationalité. Leurs compatriotes qui devraient tout au moins leur savoir
-gré des travaux entrepris pour améliorer leur sort futur, les accablent
-parfois de leur haine aussi irréfléchie qu’elle est brutale. C’est ce
-qui est arrivé à _Tempe_ et à _Kocrit_, ces chefs qu’avait connus le
-major Ribeiro. Ils ont fait de vains efforts pour pousser dans la voie
-de la civilisation les peuplades, dont la direction leur avait été
-dévolue: ils sont tombés victimes de leur zèle. Voy. _Memoria sobre as
-nações gentias que presentemente habitam o continente do Maranhão,
-escripta no anno de 1819 pelo major graduado Francisco de Paula Ribeiro,
-Revista trimensal_ T. 3, p. 184.
-
-Disons en passant, que les Tupinambas évangélisés par les missionnaires
-français, n’ont pas laissé de descendants connus; on suppose seulement
-qu’un rameau appartenant à cette grande nation, peuple encore les
-bourgades de _Vinhaes_ et de _Paço de lumiar_ dans l’île. _Sam Miguel_
-et _Frezedalas_ sur les bords de l’Itapicurú peuvent être dans le même
-cas; il en est de même à l’égard de Vianna sur le Pindaré. Plus
-probablement encore les Tupinambas se sont confondus avec les nations de
-l’intérieur; ils ont pris les noms de Timbirás et de Gamellas. Les
-_Sakamekrans_, les _Kapiekrans_ ou _canelas-finas_, et les _Gez_,
-errants dans les grandes forêts à l’ouest de l’Itapicurú ne sont autres
-que des subdivisions des Timbirás. Le major Ribeiro, nie, que ces
-diverses peuplades se livrent encore aux horreurs de l’anthropophagie.
-C’est dans cet écrivain si impartial et qui reconnaît toute la férocité
-des Timbirás, qu’il faut étudier les horribles représailles dont les
-malheureux Indiens ont été l’objet: l’esclavage n’en a été que le moins
-sanglant résultat. Le major évaluait à 80,000 environ, le nombre des
-Indiens Sauvages errants en 1819 dans les grandes forêts; il a dû
-diminuer considérablement depuis cette époque.
-
-
-[54] Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir du livre du R.
-P. Yves d’Evreux supprimé par fraude et impieté, moyennant certaine
-somme de deniers entre les mains de François Huby, imprimeur. p. 1.
-
-François Huby était aussi libraire et sa boutique occupait une place
-parmi les magasins les plus achalandés dans la galerie des prisonniers
-au palais; il dut souffrir comme bien d’autres du grand incendie qui eut
-lieu en 1618. Quatre ans auparavant qu’il se chargeât de la publication
-du livre de Claude d’Abbeville, dont le nôtre n’était qu’une suite, il
-demeurait rue St. Jacques, au Soufflet d’or, et non à la Bible d’or,
-qu’il prit plus tard pour enseigne. S’il fut atteint dans sa prospérité,
-ce fut justice pour avoir permis qu’une main impie privât la France
-durant plus de deux siècles, du livre charmant, qu’il avait édité et que
-nous remettons aujourd’hui en lumière, grâce à une de ces entreprises
-littéraires si rares de nos jours, où l’honneur des lettres est la
-pensée dominante, et l’emporte sur tout autre considération.
-
-Le volume qui a servi à notre réimpression est relié en maroquin rouge,
-parsemé de fleurs de lys d’or et aux armes de Louis XIII. Il fait partie
-de la réserve sous le Nº O 1766 de la Bibliothèque Impériale de Paris.
-
-
-[55] St. Louïs en Maragnan. p. 9.
-
-La capitale du Maranham, occupe aujourd’hui encore, l’emplacement qui
-fut choisi par ses anciens fondateurs. Elle est située par 2° 30′ 44″ de
-lat. Austr. et 1° 6′ 24″ de long. orient. à compter du fort de
-Villegagnon, dans la baie de Rio de Janeiro. La Ravardière et Razilly
-choisirent pour la construire, la pointe O. d’une petite péninsule, liée
-à l’île de Maranham même par la chaussée _do Caminho grande_. Les cours
-d’eau désignés sous les noms d’_Anil_ et de _Bocanga_ sortis de points
-divers de l’île, confondent leurs eaux dans une même embouchure et
-forment une vaste baie. L’élévation qui se présente au S. du Anil à l’E.
-et au N. du Bocanga (c’est précisément l’endroit où se réunissent les
-deux petits fleuves), constitue l’emplacement primitif où s’éleva la
-ville naissante, placée sous le patronage de St. Louis.
-
-San Luiz do Maranham fut élevé en 1676 par une bulle d’Innocent XI à la
-dignité de cité épiscopale, c’est une ville qui ne compte guère moins de
-trente mille habitans et qui se trouvant bâtie sur un terrain doucement
-onduleux, paré en tout temps de la plus riche végétation, offre de
-l’avis de tous les voyageurs un aspect charmant. (Voy. _Corografia
-Brasilica_, _Will. Hadfield_, _Milliet de St. Adolphe_ et
-principalement, les _apontamentos estatisticos da provincia do Maranham_
-placés à la suite du grand Almanach de 1860, publ. par B. de Mattos.)
-Cette jolie cité est divisée naturellement par l’épine dorsale de la
-péninsule, que sépare les deux bassins des cours d’eau dans la direction
-de l’E. O. Son point culminant est le _Campo d’Ourique_; là, elle
-présente 32m 692c d’élévation au-dessus du niveau moyen de la marée.
-Toute la ville se divise en trois paroisses: _Nossa senhora da
-Victoria_, _San João_ et _Nossa senhora da Conceição_. On y compte 72
-rues, 19 ruelles, et 10 places. Elle possède 55 édifices publics et
-2,764 maisons, dont 450 seulement offrent un ou plusieurs étages. De
-l’avis même des habitans, les places pourraient offrir plus d’étendue et
-de régularité. Bien qu’elles soient coupées à angle droit, les rues
-devraient parfois être plus larges, mieux disposées en un mot selon les
-lois de l’hygiène. Leur pavé du reste n’est pas précisément mauvais, et
-elles sont d’une inclinaison convenable relativement aux deux cours
-d’eau, qui baignent la ville. Somme toute, Maranham est une capitale
-dont l’air est salubre et qu’on ne saurait accuser de manquer de
-propreté.
-
-«Le navire qui est en quête d’un ancrage prend pour balise le palais du
-gouvernement, assis sur l’éminence qui domine le port. Ce bâtiment a à
-sa base la forteresse de San Luiz: et de ses fenêtres le regard qui
-parcourt une baie étendue, contemple au loin dans un horizon fugitif les
-côtes et la ville d’Alcantara; plus près la barre avec son petit fort de
-la pointe d’Area et au dedans du port, sur la rive opposée du Bocanga,
-le petit hermitage ruiné de _Bom Fim_, et en face sur l’Anil la pointe
-de San Francisco.» Ce fut là où selon la notice qui nous dirige, La
-Ravardière remit au commandant Portugais la ville naissante et la
-forteresse de San Luiz. Ce qu’on ne saurait assez rappeler, c’est la
-conduite toute chevaleresque du commandant Français en cette occasion et
-même celle d’Alexandre de Moura, qui agissait au nom de l’Espagne. Le
-jeune chirurgien de Paris, qui alla panser avec tant de zèle les blessés
-des deux partis et qui reçut un si touchant accueil dans le camp ennemi,
-peut seul donner une idée par son récit, plein de naïveté et de
-franchise, de la cordialité qui régna entre les Français et les
-Portugais après le combat (voy. _les Archives des Voyages publiées_ par
-M. Ternaux Compans). A quelques mètres, en suivant la rive du Anil
-s’élève le couvent et l’église de Sancto Antonio; ces bâtiments ont été
-construits au lieu même où durant l’année 1612, Yves d’Evreux aidé des
-PP. Arsène et Claude d’Abbeville, bâtit son petit couvent, sous
-l’invocation de St. François. Ce monastère des capucins français a été
-rebâti plusieurs fois; «une partie du moderne couvent, est occupée
-aujourd’hui, par le séminaire épiscopal, et l’église qui est en
-construction s’élève de nouveau dans le goût de l’architecture gothique
-simple.» Ce sera, à ce que l’on assure, la plus belle église de San
-Luiz.
-
-Cette construction n’est pas l’unique, tant s’en faut, dont se préoccupe
-la cité, mais c’est la seule, en quelque façon, qui nous intéresse
-directement. Nous ne parlerons donc ici, que pour mémoire, et du quai
-_da Sagraçao_, nommé ainsi à l’occasion du couronnement de D. Pedro II,
-et du vaste bassin qu’on creuse en ce moment, dans le but de lui faire
-admettre une frégate à vapeur de premier ordre, nous nous contenterons
-de citer le dock que l’on projette dans le voisinage de l’Anse das
-Pedras. Il y aurait plusieurs constructions monumentales telles que
-l’Eglise do Carmo, la cathédrale, la caserne du _Campo do Ourique_, le
-théâtre qu’il serait juste de mentionner, mais il ne faut pas oublier
-que ceci n’est qu’une note rapide, destinée à faire saisir dans son
-ensemble, ce qu’est devenue en deux cents cinquante ans, la fondation
-française.
-
-Un des voyageurs les plus modernes qui se soient occupés de ces
-contrées, William Hadfield, fait observer que San Luiz est la ville du
-Brésil, où l’on parle le plus purement le Portugais. C’est, en effet, la
-patrie de deux écrivains hautement estimés dans l’Empire, Odorico Mendes
-et João Francisco Lisboa, dont la mort est toute récente. Après avoir
-traduit Virgile avec une supériorité de style qu’envieraient les
-contemporains de Camoens, Odorico Mendes prépare en ce moment une
-version en vers d’Homère, où la science du rythme le dispute à
-l’inspiration.--Quant au poète des légendes nationales, dont tout le
-Brésil répète aujourd’hui les chants (nous voulons parler ici de
-Gonçalvez Dias), il appartient bien à la province du Maranham, qu’il a
-explorée en savant et en voyageur intrépide, mais il est né à Caxias.
-Les œuvres de ces trois écrivains honneur du pays, sont aussi l’honneur
-de la bibliothèque publique, mais cet établissement institué dans une
-ville éminemment littéraire est bien peu en rapport avec les nécessités
-croissantes de ses autres institutions relatives à l’instruction
-publique. Il y a trois ans tout au plus, il ne comptait que 1031
-volumes. Puisse le livre que nous reproduisons ici, le premier avec
-celui de Claude d’Abbeville, qui ait été écrit dans la ville naissante,
-commencer une ère nouvelle pour cet établissement indispensable dans une
-capitale florissante. Plusieurs fondations heureusement viennent en aide
-à son insuffisance, on publie à San Luiz divers journaux, tels que le
-_Publicador Maranhense_, l’_Imprensa_, le _Jornal do Comercio_ etc.
-etc., et il y a dans la ville une société de typographie; à laquelle il
-faut joindre un grand cabinet de lecture et une société littéraire
-l’_Atheneu Maranhense_. Tout cela contraste étrangement avec l’époque où
-le P. Arsène de Paris trouvait à peine une feuille de papier pour écrire
-à ses supérieurs.
-
-
-[56] Cette devotion s’augmenta encore bien plus quand la chapelle Sainct
-Loüis au fort fut edifiee. p. 11.
-
-L’église cathédrale de _San Luiz_ ou _Maranham_, car la ville porte
-toujours ces deux noms, a cessé d’être sous l’invocation de St. Louis de
-France. C’est aujourd’hui l’ancienne église du couvent des Jésuites, qui
-sert de cathédrale, cette église est sous l’invocation de _Nossa Senhora
-da Victoria_. (Voy. _Ayres do Cazal, Corografia Brasilica_, Rio de
-Janeiro, 1817, T. I. p. 166.) Il paraît que dans les vastes
-constructions faites en ces derniers temps pour agrandir le couvent de
-Sanct-Antonio on a respecté la petite chapelle d’origine française; les
-Franciscains qui la desservent aujourd’hui, n’étaient l’année dernière
-qu’au nombre de trois: Fr. Vicente de Jesus (gardien), Fr. Ricardo do
-Sepulcro et Fr. Joaquim de S. Francisco, tous les deux prêtres.
-
-
-[57] Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer à la pesches
-des vaches de mer. p. 13.
-
-Cette espèce de phoque à la chair savoureuse, était alors
-prodigieusement commune dans le nord du Brésil et dans l’intérieur de la
-Guyane; c’est ce que les Portugais appelent le _peixe-boy_, le
-poisson-bœuf, les Indiens le _manati_. La chair excellente de ce poisson
-nourrit encore en grande partie les habitans des bords de l’Amazone et
-du Tocantius. (Voy. Osculati, _America equatoriale_.) Claude d’Abbeville
-lui donne le nom d’_Ourüraourü_.
-
-
-[58] Alors on fit dire par tous les vilages de l’isle et de la province
-de Tapouytapere. p. 15.
-
-Ce nom de lieu déjà cité, reviendra fréquemment. Le vaste territoire
-qu’on désigne encore au Maranham sous la dénomination de _Tapuytapera_
-est réparti aujourd’hui entre les comarcas d’Alcantara et de Guimaraens.
-Il renfermait jadis onze Aldées indiennes. Cumá était la plus
-considérable de toutes. Tapouytapère est à environ 40 lieues de San
-Luiz. Selon M. Martius ce nom s’expliquerait par cette courte
-périphrase: habitation des indiens ennemis. Voy. le volume intitulé:
-_Glossaria linguarum brasiliensum_. Erlangen, 1863, in-8. On trouve
-placés à part, dans ce recueil, les noms de lieux, comme ceux des
-végétaux et du règne animal.
-
-
-[59] Qui du depuis furent couvertes de gros et grands Aparituries. p.
-15.
-
-L’_Apariturier_ ou _Apariturie_, qui fournit de si heureuses
-comparaisons au P. Yves, est simplement le Manglier (Rhyzophora Linn.).
-Cet arbre des rives américaines, si utile à l’industrie, forme en effet
-de vastes forêts maritimes dans le Maranham et sur toute la côte du
-Brésil, aussi bien que sur celle du pays de Venezuela. On a détruit avec
-beaucoup trop de promptitude ces arbres, dans une foule de localités, et
-nous avons entendu attribuer même l’invasion récente de la fièvre jaune
-à la destruction systématique de ce végétal charmant, qui égaye de sa
-verdure tous les rivages brésiliens. En tombant sous le fer du
-cultivateur, il laisse à découvert des plages boueuses, habitées par des
-myriades de crabes, et d’où s’échappent des effluves paludéennes de la
-pire espèce. Il y a au Brésil deux espèces de Mangliers, le _mangue
-branco_ et le _mangue vermelho_. Nous renvoyons pour leur description
-scientifique à Aug. de St. Hilaire. Nous supposons que le vieux mot
-employé ici par le P. Yves vient du verbe _parere_ enfanter, parce que
-cet arbre se reproduit par les racines qu’il jette en arcades autour de
-lui. (Voy. dans _nos scènes de la nature sous les tropiques_, l’effet du
-manglier dans le paysage.)
-
-
-[60] Il y en a de trois sortes. p. 18.
-
-La fâcheuse lacune qui existe ici, permet cependant de reconnaître qu’il
-s’agit des tortues du Maranham. On prépare au Pará, avec les œufs de ce
-Chelidonien, ce qu’on appelle la _manteiga de Tartaruga_ ou _beurre de
-Tortue_. Il s’en exporte une quantité prodigieuse.
-
-
-[61] Parmy ces forests il y a une telle multitude de cerfs biches,
-chevreils, vaches braves. p. 19.
-
-Dans cette énumération assez complète des quadrupèdes qu’on pouvait se
-procurer à la chasse, un nom frappera naturellement le lecteur, c’est
-celui de vache brave. Il eût été possible, rigoureusement parlant, que
-les rives du Mearim eussent reçu quelques individus de la race bovine,
-introduits déjà depuis longtemps dans la province de Pernambuco: Claude
-d’Abbeville est même explicite sur ce point. Mais ce n’est pas ce qu’a
-voulu dire notre bon missionnaire; la vache _brave_ ou _brague_, comme
-il est dit autre part, est le _Tapir_ ou _Tapié_, selon Montoya: animal
-fort commun alors d’une extrémité du Brésil à l’autre. Pour le désigner
-les Espagnols et les Portugais se servaient d’une dénomination empruntée
-aux maures. Ils l’appelaient aussi _Anta_ ou _Danta_ qui signifie,
-dit-on, buffle. Lorsque les Américains à leur tour eurent à imposer un
-nom au bœuf, ils l’appelèrent _Tapir-assou_. M. Martius fait observer
-avec raison que le mot s’applique dans la _lingoa geral_ à tout gros
-mammifère. Ce pachyderme étant le plus gros animal connu de l’Amérique
-du sud, sa chasse fut bientôt en honneur chez les Européens et il
-disparut, en grande partie du moins, des lieux où il était le plus
-répandu. Dans certaines contrées de l’Amérique c’était un animal sacré.
-A ce titre même, il figure sur divers monuments. Au Brésil les indigènes
-cherchaient à se le procurer, non-seulement à cause de sa venaison, mais
-surtout en raison de l’épaisseur de son cuir, dont ils fabriquaient des
-boucliers, et que ne pouvaient traverser des flèches armées le plus
-ordinairement d’une pointe aiguë de bois ou d’un roseau affilé. Jean de
-Lery avait rapporté du Brésil en France, plusieurs de ces rondaches,
-elles ne parvinrent pas jusqu’en Europe. Une effroyable famine, due à
-une traversée de cinq mois, obligea le pauvre voyageur à s’en nourrir
-après les avoir fait ramollir dans l’eau. Ceux de nos lecteurs qui
-voudront des détails intéressants et exacts sur le Tapir américain, les
-trouveront dans une excellente dissertation consacrée spécialement à cet
-animal, elle est due au docteur Roulin bibliothécaire de l’institut. On
-lit dans le Glossaire de M. Martius une synonimie étendue se rapportant
-au Tapir. (Voy. p. 479.)
-
-
-[62] Ils se mirent à chercher les Tabaiares. p. 19.
-
-Il est bien certain que les Indiens de cette tribu se tournèrent contre
-les Français. Il y a dans l’histoire de cette expédition, un fait qui
-n’a pas été suffisamment remarqué: C’est que le plus fameux des
-capitaines indiens, dont le Brésil ait gardé la mémoire, fit ses
-premières armes au Maranham, durant l’occupation des Français. Le fameux
-_Camarão_ (la Crevette), le grand chef ou _Morobixaba_ des Tabajares,
-commandait à 30 archers, durant la lutte qui s’établit entre la
-Ravardière et Jeronymo d’Albuquerque. Convoqué par le gouvernement
-portugais pour prendre part à cette guerre, il partit de _Rio-grande do
-Norte_ où se trouvait son Aldée et se rendit au _Presidio de nossa
-senhora do Amparo_, dans le Maranham le 6 septembre 1614. Son frère
-nommé _Jacauna_, le suivit; avec un fils qui n’avait pas plus de 18 ans
-et qui portait le même nom que lui. Bien des années après, Camarão, qui
-avait appris la guerre à si bonne école acquit un renom immortel dans
-les fastes du Brésil, en contribuant à l’expulsion des Hollandais. (Voy.
-_Memorias para a historia da capitania do Maranhão_. Cette narration
-historique a été insérée dans les _Noticias para a historia e geografia
-das Nações ultramarinas_.
-
-
-[63] Un gentilhomme du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois
-sangliers d’un coup de mousquet. p. 19.
-
-Il n’y a pas de véritables sangliers au Brésil et l’on ne peut donner ce
-nom aux _Pecaris_ ou _Tajassús_ (appelés par les habitans _Porcos do
-Matto_). La prouesse du gentilhomme n’a rien d’extraordinaire, parce que
-les pecaris marchent toujours en troupes nombreuses et que le gros plomb
-suffit pour les tuer. Martius a donné la synonimie complète de cet
-animal dans ses _Glossaria linguarum brasiliensium_. (Voy. la division
-_Animalia cum Synonimis_ p. 477.)
-
-
-[64] Ils trouverent des Aioupaues. p. 19.
-
-Un _ajoupa_ est une petite cabane couverte en feuillage et qui se trouve
-ouverte à tous les vents. Ce mot est encore fort usité dans nos
-établissements de la Guyane. On voit des représentations d’ajoupas dans
-Barrère.
-
-
-[65] Aussitost que cette armee fut retournée de Miary, l’on parla
-chaudement de faire dans peu de temps le voyage des Amazones. p. 20.
-
-Dès l’année 1542, l’embouchure du grand fleuve avait été explorée par
-Alphonse le Xaintongeois. (Voy. le _ms. original de son voyage_ à la
-bibliothèque impériale de Paris.) Jean Mocquet, chirurgien français
-garde des curiosités de Henri IV, avait visité ses rives. (Voy. _le ms.
-de sa relation_ à la bibliothèque Ste. Geneviève.) Enfin la Ravardière
-avait poussé jusque-là une première reconnaissance. Jean Mocquet est
-tout-à-fait explicite touchant le mythe des Amazones, qui a tant occupé
-La Condamine et l’illustre de Humboldt. Il tenait tout ce qu’il rapporte
-de ces femmes belliqueuses, d’un chef nommé _Anacaioury_. Ce personnage
-ou peut-être son homonyme, figure comme on le verra bientôt dans Yves
-d’Evreux. Il commandait à une nation d’Oyapok ou d’Yapoco. Mocquet
-annonce à ses lecteurs qu’il ne put aller visiter les Amazones comme il
-le désirait «à cause que les courants sont trop violens pour les
-vaisseaux et mesme pour son navire et patache qui tiroit desja assez
-d’eau».
-
-Tous ces récits sur le grand fleuve avaient laissé en France des
-impressions si durables, que le comte de Pagan conviait Mazarin quarante
-ans plus tard, à reprendre des projets oubliés. Pour conquérir
-l’Amazonie, il veut que l’on s’unisse aux Indiens. Selon lui, le
-cardinal doit rechercher l’alliance «des illustres _Homagues_ (les
-Omaguas), des généreux _Yorimanes_ et des vaillants _Topinambes_.»
-Jamais certes nos sauvages n’avaient reçu de si pompeuses dénominations!
-
-Il serait bien curieux de retrouver le récit de l’expédition exécutée
-sur les rives de l’Amazone en 1613, il avait été fait par ordre de la
-Ravardière et l’on en possédait encore une copie au temps de Louis XIII.
-
-
-[66] Premierement les femmes et les filles s’appliquent à faire leurs
-farines de guerre. p. 22.
-
-Gabriel Soares entre dans les détails les plus minutieux touchant la
-manière dont les Indiens fabriquaient cette farine, dont ils formaient
-de grands approvisionnements. L’espèce de manioc désignée sous le nom de
-_Carima_ en faisait la base. Cette racine était d’abord desséchée à un
-feu doux, et après l’avoir rapée, on la pilait dans un mortier, puis on
-la blutait bien et ou la mêlait en certaine quantité avec l’autre espèce
-de manioc, au moment où l’on devait la torréfier. On lui donnait un
-degré de siccité extrême, et elle se conservait beaucoup plus longtemps
-que l’autre. On aura du reste, sur cette industrie agricole des
-aborigènes du Brésil, tous les renseignements désirables dans le
-_Tratado descriptivo do Brasil_, p. 167. M. Auguste de Saint Hilaire a
-dit avec raison que l’exploitation du manioc avait tiré la plupart de
-ses procédés de l’économie domestique des Tupis; il a résumé en même
-temps, de la façon la plus concise et la plus habile, ce qu’il y avait à
-dire sur la culture de la plante (_Voyage dans le district des Diamants
-et sur le littoral du Brésil._ T. 2, p. 263 et suiv.).
-
-
-[67] Ces canots de guerre, sont quelquefois capables de porter deux ou
-trois cents personnes. p. 23.
-
-Gabriel Soares est tout-à-fait d’accord ici avec notre missionnaire. Les
-grands canots, dont il est question, s’appelaient _Maracatim_ parce
-qu’ils portaient un Maraca protecteur à leur proue. Le mot _iga_
-désignait un canot simple, _Jgaripé_ un canot d’écorce, etc. etc. (Voy.
-à ce sujet _Ruiz de Montoya_, _Tesoro_, à la p. 173.)
-
-
-[68] Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes de la queüe
-d’Austruche. p. 23.
-
-André Thevet, et après lui Jean de Lery, ont représenté avec exactitude
-ce genre d’ornement, que le dernier de ces voyageurs nomme _Araroye_. Il
-était réservé au P. Yves de nous faire connaître sa valeur symbolique.
-
-
-[69] Ce mot d’Amazone leur est imposé par les Portugais et Français. p.
-26.
-
-Le curieux récit de l’Indien, confirme l’opinion émise par Humboldt,
-qu’il a bien pu se trouver jadis quelques femmes lasses du joug que leur
-faisaient subir les hommes et se vouant à la vie guerrière. Il cadre
-également avec les traditions recueillies par La Condamine.--Soixante
-ans environ avant le P. Yves, le cordelier André Thevet n’est pas
-éloigné de voir dans ces Sauvages américaines, des descendantes directes
-de l’armée féminine commandée par Pentesilée! Humboldt a dit avec raison
-que le mythe des Amazones appartenait à tous les siècles et à tous les
-cycles de civilisation.
-
-
-[70] Il fut affectionnement prié par tous les principaux de ce pays là
-d’aller faire la guerre aux _Camarapins_ gens farouches. p. 27.
-
-Cette nation n’est pas indiquée dans le _Diccionario topographico,
-historico, descriptivo, da Comarca do Alto Amazonas_. Recife, 1852, 1
-vol. in-12. Nous ne l’avons pas non plus trouvé mentionnée dans la
-longue nomenclature de la _Corografia paraense_ d’Accioli de Cerqueira e
-Silva. Elle doit être éteinte; Martius n’en fait pas mention dans ses
-noms de lieux et de nations, qui forment une division du Glossaire
-publié récemment.
-
-
-[71] Comma, p. 27.
-
-Sous cette dénomination qui revient si fréquemment, on ne désignait pas
-seulement un grand village au-delà de Tapouytapère; c’était aussi le nom
-d’un vaste territoire et d’une rivière. Selon le P. Claude, Comma
-signifie la place propre à pêcher du poisson; nous doutons fort que
-cette explication soit exacte. On cherche vainement Comma dans le
-Glossaire de Martius publié en 1863.
-
-
-[72] La riviere des _pacaiares_ et de là en la riviere de _Parisop_. p.
-27.
-
-Casal, le _Dictionnaire du haut Amazone_, et Accioli se taisent
-également, sur ces fleuves, qui reçurent une armée de deux mille hommes!
-Martius signale une nation des Pacajaz ou Pacaya dans le Pará. (Voy.
-_Glossaria linguarum_ p. 519.)
-
-
-[73] Et les mena au lieu des ennemis, lesquels demeuroient dans les
-_Iouras_. p. 28.
-
-Cette courte description d’habitations aériennes construites sur des
-mangliers, et sur des troncs de palmiers murichy, rappelle un fait des
-plus curieux, qu’on a jadis rangé parmi les fables et qui figure dans la
-Relation de Walther Ralegh. Il est bien certain qu’on a pu mettre
-quelque exagération dans les premiers récits, mais que le fait en
-lui-même est de la plus grande authenticité. Il a lieu encore aux
-bouches de l’Orénoque. Les _Waraons_ visités il y a près d’un siècle par
-le docteur Leblond, les _Guaraunos_ que décrit le savant Codazzi, sont
-un seul et même peuple, que son étrange manière de vivre a sauvé d’une
-entière destruction. Les Camarapins, dont nous venons de constater la
-disparition furent moins heureux. On peut consulter sur les Indiens des
-Iouras l’extrait que nous avons donné jadis des manuscrits dans lesquels
-le médecin français a constaté son séjour chez les Waraons. (Voy. _la
-Guyane_, 1828, in-18.) Codazzi dont on connaît les beaux travaux
-géographiques, citait encore en 1841, les Guaraunos, comme n’ayant pas
-complétement abandonné leurs maisons aériennes. Il y a vingt ans tout au
-plus, ils venaient trafiquer avec les habitans de la Trinidad. (Voy.
-_Resúmen de la Geografía de Venezuela_. Paris, 1841, in-8.) Agostino
-Codazzi est mort dernièrement. Quant aux mss. de Leblond, que nous avons
-eus à notre disposition jadis, ils faisaient partie de la collection de
-voyages possédée en 1824 par l’éditeur Nepveu.
-
-
-[74] Et premierement d’un plaisant et rusé sauvage appelé _Capiton_. p.
-30.
-
-Ce personnage portait une dénomination toute portugaise, et il était
-dévoué à la nation dont il servait les intérêts. Le titre de _Capitão_ a
-été promptement accepté du reste, par les chefs de la race indienne.
-
-
-[75] J’ay faict mourir le pere qui est mort et enterré à Yuiret, où
-demeure le _pay ouassou_ le grand pere auquel j’ay envoyé tous les maux
-qu’il a. p. 31.
-
-Ce sauvage fanfaron, se vantait d’avoir fait mourir le P. Ambroise
-résidant à Yuiret, qu’il faut prononcer _Ieuiree_, selon Claude
-d’Abbeville, qui indique en même temps l’étrange signification de ce
-nom. Le _pay ouassou_, le grand père, est Yves d’Evreux. Nous ferons
-observer à ce sujet que le mot _Pay_ signifie père en Portugais. _Pay
-guaçu_ de l’avis même de Ruiz de Montoya signifie évêque, prélat en
-Guarani. Le nom de Pay fut d’autant plus promptement adopté par les
-Indiens qu’il avait une plus grande analogie avec celui qui désigne les
-gens graves; les sorciers _hechizeros_, pour nous servir de la propre
-expression du lexicographe espagnol. Dans la _lingoa geral_,
-modification du Guarani, Pay signifie père, moine, et seigneur. _Pay
-Abaré Guaçu_ était la désignation des Prélats et des Jésuites. Les
-Indiens nomment encore le pape _Pay’ abaré oçú eté_.
-
-
-[76] Ah que j’ay de peur grandement ô que les Topinambos sont méchants.
-p. 32.
-
-Nous ne saurions dire pourquoi le missionnaire modifie l’orthographe
-d’un nom de peuple, qu’il a si souvent présentée d’une autre façon.
-Claude d’Abbeville écrit _Topynambas_; l’auteur de la somptueuse entrée
-_Toupinabaulx_, Hans Staden _Topinembas_, et enfin Jean de Lery les
-appelle _Tououpinambaoults_. Malherbe adoucit le mot en écrivant
-_Topinambous_. Ce fut cette dernière orthographe qui prévalut au temps
-de Louis XIV. Nous sommes revenus à celle adoptée par les Brésiliens.
-
-
-[77] Or ces Portugaiz avoient avec eux des Canibaliers Sauvages. p. 34.
-
-Par le mot si vague, qu’emploie ici le P. Yves, nous supposons qu’il
-prétend désigner des peuples plus sauvages encore que ne l’étaient les
-Tupinambas, ou se livrant d’une façon plus déterminée à
-l’anthropophagie. On trouvera dans les œuvres de M. de Humboldt une
-curieuse définition du mot _Canibale_. Nous ferons remarquer que
-cinquante ans auparavant l’époque à laquelle écrivait le P. Yves, on
-désignait plus spécialement ainsi les Indiens rapprochés de l’équateur.
-On lit dans l’histoire de la France antarctique d’André Thevet à propos
-du bois de teinture: «Celui qui est du costé de la rivière de Ianaïre
-est meilleur que l’autre du costé des Canibales et toute la coste de
-Marignan» (p. 116 au verso), et plus loin: «Puisque nous sommes venuz à
-ces Canibales nous en dirons un petit mot, or ce peuple depuis le Cap
-St. Augustin et au-delà jusques près de Marignan est le plus cruel et
-inhumain qu’en partie quelconque de l’Amérique. Cette canaille mange
-ordinairement chair humaine comme nous ferions du mouton» (p. 119).
-
-
-[78] Nous fusmes inquietez l’espace d’un bon mois de mille rapports,
-tant des Sauvages qui habitoient pres de la mer, que des François
-residans aux forts qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon
-du costé de l’islette St. Anne et du costé de _Taboucourou_. p. 34.
-
-Ce fut en effet sur les bords de l’_Itapecurú_ que les Portugais se
-présentèrent. Claude d’Abbeville dit quelques mots de ce beau fleuve,
-mais il en exagère le cours. Nous sommes si peu au fait de la géographie
-de ces contrées, qu’Adrien Balbi se contente d’introduire son nom dans
-les tableaux qu’il a dressés des fleuves du Maranham. Mais quels
-prodigieux changements se sont opérés sur ses rives depuis l’époque où
-notre bon moine le nommait en altérant son nom. A la place du ces
-forêts, où erraient jadis les Tymbiras, on cultive le maïs, le manioc,
-le sucre, le tabac, le coton, et la récolte de cette dernière production
-est si abondante, qu’elle monte pour deux districts seulement à plus de
-35,000 sacs.
-
-Les villes les plus importantes qui s’élèvent sur ce fleuve ne sont pas
-même connues de nom en France et figurent à peine dans nos livres de
-géographie. Qui a entendu parler par exemple de la petite cité de
-Caxias, la riante patrie de Gonçalvez Dias. C’est cependant une ville
-riche et commerçante, que l’on rencontre sur les bords de l’Itapecurú à
-soixante lieues de la capitale. Ce n’était en 1821, qu’une bourgade de
-2400 âmes environ et aujourd’hui, son accroissement a été si rapide,
-qu’on lui accorde au-delà de 6000 habitans. Caxias est le centre du
-commerce qui se fait avec la vaste province du Piauhy et avec les
-immenses solitudes peuplées de troupeaux qu’on désigne sous le nom de
-_Sertão_. Plantée pour ainsi dire dans le désert, elle a des écoles
-florissantes, un théâtre, des établissements d’utilité publique, qu’on
-ne rencontre pas toujours dans des villes plus considérables. Le nom de
-Caxias a d’ailleurs une signification politique au Brésil. Ce fut là,
-qu’en 1832, sur le morne de Alecrim, fut livrée la bataille à l’issue de
-laquelle se consolida l’indépendance de la province. Plus tard, sur la
-colline même qui portait le nom indien _das Tabocas_ eut lieu le combat
-sanglant, où fut vaincu Fidié et qui inspira des vers si énergiques à
-Gonçalvez Dias. Il faudrait des volumes pour exposer même sommairement
-les perturbations qui suivirent cet événement et les luttes orageuses
-qui se continuèrent dans ce coin ignoré du monde jusqu’en 1848, époque à
-laquelle le docteur Furtado sut réprimer le brigandage qui désolait la
-cité naissante. La nature elle seule est grande dans ces régions, 20,000
-habitans tout au plus forment la population de ce vaste municipe
-effleuré à peine par l’agriculture. A la distance où nous sommes
-d’ailleurs, ces révolutions si longues à raconter, nous font l’effet de
-celles du moyen-âge qu’enregistre parfois l’histoire locale, mais
-qu’elle oublie pour ainsi dire aussitôt parce que ces événements ne se
-lient à aucun des grands intérêts dont le monde se préoccupe. A plus
-juste raison encore on pourrait appliquer ce que nous disons à villa de
-Codó, la bourgade la plus florissante de la province après Caxias; comme
-elle, elle est baignée par l’Itapecurú, et comme elle un espace de
-soixante lieues la sépare de la capitale.
-
-
-[79] Il faudroit qu’ils plantassent des croix pour chasser Giropary. p.
-37.
-
-Cette dénomination du mauvais principe, acceptée durant tout le courant
-de leur publication, par Yves d’Evreux et par Claude d’Abbeville, semble
-appartenir plus spécialement au nord du Brésil. Martius écrit _Jurupari_
-ou _Jerupari_. _Anhánga_ paraît avoir été plus usité dans le sud. Le
-_Tesoro de la lingoa Guarani_, ne renferme pas la signification du mot
-Giropari. _Angaí_ dans ce précieux dictionnaire, désigne le mauvais
-esprit. Anhanga aujourd’hui ne signifie plus qu’un fantôme. (Voy.
-Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingoa Tupy_.)
-
-
-[80] Ces peuples estoient appelés par les Tapinambos Tabaiares,
-auparavant qu’ils se fussent reunis. p. 39.
-
-Tabajares, ne signifie nullement _ennemi_, mais bien les seigneurs de
-l’Aldée. (Voy. Adolfo de Varnhagen, _Historia geral do Brazil_, T.
-1;--Accioli, _Revista do Instituto_.)
-
-
-[81] Les François les appellent pierres vertes. p. 39.
-
-La dénomination adoptée au XVIIe siècle par nos compatriotes venait
-indubitablement de l’habitude où étaient ces Indiens de se percer la
-lèvre inférieure et même les joues, pour y introduire des disques de
-jade, travaillés avec beaucoup de patience, et qu’ils regardaient comme
-leurs joyaux les plus précieux. (Voy. _sur l’usage de se percer la lèvre
-inférieure chez les Américains du sud_, notre série d’articles insérée
-avec de nombreuses gravures dans le _Magasin pittoresque_. T. 18, p.
-138, 183, 239, 338, 350, et 390.)
-
-
-[82] _Miarigois_, c’est-à-dire gens venus de Miary. p. 39.
-
-Miarigois est un nom évidemment forgé par notre bon missionnaire.
-Rabelais n’eut pas mieux inventé. Les Miarigois n’étaient autres que des
-Tupinambas qui s’étaient fixés sur les bords fertiles de ce Miary, que
-Cazal prétend avoir donné son nom à la province. Le Mearim qui offre un
-cours de 166 lieues n’est navigable que durant l’hivernage, les grands
-canots ne peuvent le remonter alors que jusqu’à 60 lieues, il prend
-naissance dans la _Serra do Negro_ et _Canella_ par les 8° 2′ 23″ de
-lat. et les 2° 21′ de long., comptés depuis l’île de Villegagnon (baie
-de Rio de Janeiro).
-
-
-[83] Les _Tapouis_ font grand estat de ces pierres. p. 40.
-
-Le mot _Tapuya_ ou _Tapouy_ a soulevé de grandes discussions, est il le
-nom d’un peuple? (Voy. _le Dictionnaire de Gonçalvez Dias_.)
-Signifie-t-il ennemi? Ruiz de Montoya se tait sur ce point. Faut-il en
-faire une nation distincte de celle des Tupis, à laquelle ces derniers
-auraient imposé ce nom. Un écrivain, qui fait autorité, M. Accioli, ne
-semble pas hésiter à ce propos. Lorsqu’il a énuméré les principales
-divisions de la race Tupique, il dit: «Une autre nation générique, celle
-des _Tapuias_ se subdivise conformément à l’opinion d’un grand nombre en
-peuplades parlant près de cent langues tels sont: les _Aymorés_, les
-_Potentús_, les _Guaitacás_, les _Guaramonis_, les _Guaregores_, les
-_Jaçarussús_, les _Amanipaqués_, les _Payeias_ et un grand nombre
-d’autres.» (Voy. le T. XII de la _Revista trimensal_. _Dissertação
-historica ethnographica e politica sobre quaes eram as tribus
-aborigenes_, etc. p. 143.)
-
-
-[84] Les battre c’est autant que les tuer. p. 45.
-
-Ce mot était devenu proverbial aux îles et à la Guyane.
-
-
-[85] Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre. p. 45.
-
-Hans Staden fait prisonnier par les Tupinambas en 1550 au sortir du fort
-de Bertioga suscite une grande discussion, lorsqu’il faut savoir
-définitivement quel est celui qui l’a touché le premier. (Voy. _la
-Collect. Ternaux Compans_.)
-
-
-[86] _Ybouira Pouïtan_, c’est-à-dire l’arbre du Bresil. p. 54.
-
-Ce nom de chef n’a rien d’extraordinaire, mais il faut écrire _Ibira
-Pitanga_ pour plus d’exactitude. (Voy. Ruiz de Montoya.) Lery écrit
-_Araboutan_, Thevet _Oraboutan_. Ce bois célèbre disparaît chaque jour
-davantage des grandes forêts où l’allaient chercher nos ancêtres.
-
-
-[87] Chacun l’environnoit pour l’escouter quand il alloit au Carbet. p.
-55.
-
-C’est un Tabajara qui parle, mais nous ferons observer que le mot
-_Carbet_ n’appartient pas à la _lingoa geral_. Le P. Ruiz de Montoya ne
-l’a pas inséré dans son précieux _Tesoro de la lingua Guarani_. Il est
-plus particulièrement en usage parmi les Galibis et d’autres peuples de
-la Guyane. Le voisinage de notre colonie se fait sentir dans le récit du
-P. Yves, rien que par cette expression. Il faut faire une certaine
-différence entre les Carbets et les _Ocas_ ou _Tabas_, qui constituaient
-l’architecture rudimentaire des autres peuples du Brésil. Ecoutons à ce
-sujet le P. du Tertre: «Au milieu de toutes ces cases, ils en font une
-grande commune qu’ils appellent _Carbet_, laquelle a toujours 60 ou 80
-pieds de longueur et est composée de grandes fourches hautes de 18 ou 20
-pieds, plantés en terre. Ils posent sur ces fourches un latanier ou un
-autre arbre fort droit qui sert de faist, sur lequel ils ajustent des
-chevrons qui viennent toucher la terre, et les couvrent de roseaux ou de
-fuëilles de latanier, de sorte qu’il fait fort obscur dans ces Carbets,
-car il n’y entre aucune clarté que par la porte, qui est si basse qu’on
-ne sauroit y entrer sans se courber.»
-
-Les détails que nous venons de donner ici sont empruntés à un ouvrage
-qui date de l’année 1643, et ils se rapportent plus spécialement à
-l’architecture rustique des Caraïbes insulaires. Nous avons choisi cet
-exemple à peu près contemporain du livre publié par notre auteur, parce
-qu’il n’y avait pas en réalité de notables différences entre les Carbets
-des îles et ceux du continent. Si l’on faisait une histoire de ces cases
-de feuillage si promptement élevées, on pourrait en constater néanmoins
-certaines variétés, selon les usages auxquels on les destinait. (Voy. à
-ce sujet, _le voyage pittoresque au Brésil de Debret_, puis les gravures
-du livre d’André Thevet, publ. en 1558.) Il y avait les petits et les
-grands Carbets, ceux où les Piayes faisaient leurs jongleries, et ceux
-où se tenaient les grands conseils. Ces derniers affectaient la forme
-d’un de nos vastes hangars, et pouvaient contenir jusqu’à 150 ou 200
-guerriers. Au XVIIe siècle, dans le langage de nos colonies, parmi les
-îles ou sur le continent, tenir un conseil quelconque, c’était
-_Carbeter_; le terme était consacré et se trouve dans tous les
-voyageurs. (Voy. entre autres Biet, _Voyage de la France équinoxiale_.
-Paris, 1654, in-4.)
-
-
-[88] Il alla de ce pas au fort, accompagné d’un des principaux
-truchemens de la compagnie nommé Migan. p. 60.
-
-David Migan était Dieppois et comme tant de Normands de la fin du XVIe
-siècle, il était venu chercher fortune parmi les sauvages du Brésil. Les
-chefs de l’expédition le trouvèrent établi depuis nombre d’années à
-Jupanaran, sur l’île de Maranham. C’était dans l’étendue du mot, un
-truchement de la Normandie et dieu sait de quelle réputation jouissaient
-ces interprètes, dans ce qu’on appelait alors le monde civilisé. On
-allait jusqu’à les assimiler aux sauvages, dont ils partageaient
-disait-on parfois les odieux festins. David Migan eut les honneurs du
-Mercure français. (Voy. T. 3, p. 164.) Il revint en France avec Rasilly,
-auquel il était particulièrement attaché, lui seul était en état de bien
-traduire à la reine la longue harangue d’Itapoucou. Nous ferons
-remarquer en passant qu’il a apposé sa signature, dans la cession que la
-Ravardière faisait de ses droits à François de Rasilly. Cela indique
-sans aucun doute qu’il jouissait d’une considération exceptionnelle. Le
-nom de Migan toutefois nous paraît être un nom de guerre, ce mot en
-langue tupique, désigne l’épaisse bouillie que l’on faisait avec la
-farine de manioc. Malherbe qui se trouvait aux Tuileries lors de la
-présentation des Indiens fait remarquer l’habileté de cet homme. Il y
-avait un autre interprète nommé Sébastien, qui avait été attaché à la
-personne d’Yves d’Evreux.
-
-
-[89] Un jour quelques uns me disoient qu’il falloit que nous fussions
-bien pauvres de bois en France et qu’eussions grand froid, puisque nous
-envoyons des navires de si loing à la mercy de tant de perilz querir du
-bois de leur pays. p. 70.
-
-Il est infiniment curieux de trouver au Maranham en l’année 1612, un
-sauvage faisant absolument le même raisonnement au P. Yves, que celui
-auquel était obligé de répondre Jean de Lery en 1556: «Que veut dire que
-vous autres _Maïr_ et _Peros_ (c’est-à-dire français et portugais)
-veniez quérir de si loin du bois pour vous chauffer? N’en y a-t-il point
-en vostre pays?» (Voy. _Histoire d’un voyage en la terre du Brésil_.
-Rouen, 1578, in-8.)
-
-
-[90] Ils sont fort patiens en leurs miseres et famine jusques à manger
-de la terre. p. 76.
-
-M. de Humboldt a décrit longuement la région des Otomaques et les amas
-considérables de terre, que font ces Indiens pour s’en nourrir, à
-l’époque où la chasse et la pêche leur font défaut. Selon le grand
-voyageur, cette terre séchée au soleil et formant des pyramides de
-boulettes rangées symétriquement, n’est si recherchée par les Sauvages,
-qu’en raison des particules animalisées qui la rendent nutritive. Le P.
-du Tertre prouve que les Indiens des îles étaient géophages comme ceux
-du continent, mais il suppose que c’était uniquement par une aberration
-du goût. «Tous mangent de la terre, aussi bien les mères que les
-enfants, dit-il, la cause d’un si grand déréglement d’apétit ne peut
-procéder à mon avis, que d’un excès de mélancolie.» (_Hist. nat. des
-Antilles, habitées par les Français._ T. 2. p. 375.) Non loin des
-régions que décrit le P. Yves, sur les bords du Rio Ucayale, on
-rencontre encore les indiens Pinacos, dont le véritable nom est
-_Puynagas_. Ces Indiens dédaignés par leurs compatriotes sont
-d’intrépides géophages. L’un des plus curieux opuscules qui aient été
-publiés sur cette matière, est celui de M. Moreau de Jonnès. Il est
-intitulé: _Observations sur les Géophages des Antilles_. Paris, An VI,
-il n’a pas plus de 11 pages.
-
-
-[91] Le second degré s’appelle Kounoumy miry petit Garsonnet. p. 79.
-
-Dans cette énumération des divers degrés de l’enfance nous retrouvons
-encore l’exactitude du P. Yves; mais il a confondu la lettre _N_ avec la
-lettre _R_; le mot enfant s’écrit dans les glossaires brésiliens:
-_Curumîm_. (Voy. Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingua Tupy_. Leipzig,
-1858, in-12.)
-
-
-[92] Elles sont donnees en mariage, et alors elles portent le nom de
-_Kougnanmoucou-poire_. p. 88.
-
-M. Gonçalvez Dias désigne sous le nom de _Cunhã mucú_ la jeune vierge.
-(Voy. _Diccionario_.)
-
-
-[93] Il se couche pour faire la Gésine au lieu de sa femme. p. 89.
-
-Cet usage étrange dont parlent tous les vieux voyageurs du XVIe siècle,
-ne s’était pas, comme on voit, encore modifié. On ne le retrouve pas
-seulement chez les Caraïbes des îles, il est en vigueur chez plusieurs
-peuples de l’Europe et notamment chez les Basques, on le désignait jadis
-sous le nom de la _Couvade_. Les _mélanges historiques_ publiés à Orange
-en 1675, contiennent d’intéressantes recherches à ce sujet: «C’estoit, y
-est-il dit, une assez plaisante coutume que celle qui s’observoit dans
-le Bearn. Lorsque une femme estoit accouchée, elle se levoit et son mary
-se mettoit au lit, faisant la commère. Je crois que les Bearnais avoyent
-tiré cette coutume des Espagnols, de qui Strabon dit la même chose au 3e
-livre de sa géographie. La même coutume se pratiquait chez les
-Tibaréniens, au rapport de Nimphodore, dans l’excellent scholiaste
-d’Apollonius le Rhodien, liv. 2 et chez les Tartares suivant le
-témoignage de Marc Paul au chapitre 41 du 2e livre.» Cette conduite si
-bizarre qu’on ne saurait expliquer lorsqu’on n’est point descendu assez
-profondément dans les replis cachés du caractère indien, était
-religieusement suivie par les guerriers Tupinambas les plus forts et les
-plus renommés; elle fait sourire l’homme civilisé, qui en cherche
-naturellement l’origine. Elle devient touchante, pour ainsi dire, si
-l’on fait attention qu’elle est toujours accompagnée des plus cruelles
-privations. Non-seulement l’Indien qui vient d’être père et qui se
-condamne volontairement à ce repos ridicule, ne mange pas, mais il
-s’impose encore d’autres supplices; le tout, dans le but d’éviter au
-petit être qui vient de naître certains maux qu’il redoute pour lui. Par
-suite de son ignorance, et de ses idées superstitieuses, il s’attribue
-sur l’enfant une influence physiologique illusoire et il brave
-stoïquement de grandes souffrances pour en épargner quelques-unes au
-nouveau-né. L’homme policé des villes médiocrement éclairé parfois, se
-garde bien d’interroger les idées pleines de dévouement, mobiles du
-Sauvage; avant de juger sa conduite il rit de pitié. La compagne de
-l’Indien, cependant partage son étrange superstition, et elle approuve
-son mari. Elle se résigne même sans murmure à de vraies douleurs et à un
-nouveau travail parfois tres-rude puisque tout le poids du ménage
-retombe forcément sur elle. Dans la pensée de cette pauvre créature le
-salut du nouveau-né est attaché à la conduite stoïque que tient son
-mari. Nous ne saurons jamais quel était le mobile qui conduisait les
-anciens lorsqu’ils s’abandonnaient à ce repos bizarre, il ne différait
-point probablement de celui qu’on accorde aux Américains. Carli dont
-l’ingénieuse érudition explique tant de choses de l’antiquité américaine
-n’essaye même pas de chercher un motif à ce qu’il trouve si burlesque.
-Il se trompe certainement lorsqu’il affirme qu’on apportait des aliments
-abondants à ces solitaires. (Voy. _Lettres Américaines_. Boston et
-Paris, 1788, T. 1, p. 114.) Il est bon toutefois de lire avec précaution
-la version française de ce curieux passage; le traducteur français le
-Febvre de Villebrune n’a pas su rendre aux expressions italianisées par
-l’auteur leur valeur réelle. Antoine Biet est plus juste à l’égard des
-Indiens et il se montre bien moins enclin que ses prédécesseurs à la
-raillerie, lorsqu’il décrit la Couvade chez les Galibis. Il l’avoue, le
-pauvre Indien «Jeusne étroitement pendant six semaines ne mangeant que
-fort peu, d’où vient que quand sa couche est faite, il se leve maigre,
-comme une squelette (sic).» Le même voyageur nous fait voir son patient
-Galibi, ne quittant pas le Carbet et n’osant pas même lever les yeux sur
-ceux qui l’environnent. (_Voyage de la France équinoxiale_, liv. III, p.
-390)
-
-En décrivant les coutumes de certains Caraïbes, l’auteur de l’histoire
-morale des Antilles ne pouvait oublier la Couvade. Rochefort en raconte
-les circonstances et il spécifie son analogie avec une cérémonie à peu
-près identique dont il avait été témoin dans une province de France. Ce
-repos forcé de l’Indien, lui paraît souverainement absurde, mais il ne
-dénie pas au pauvre patient le mérite du jeûne, il avoue qu’on ne lui
-donne rien de toute la journée, qu’un petit morceau de Cassave et un peu
-d’eau. (Voy. _L’histoire morale_, p. 494.) Nous ne pousserons pas plus
-loin ces citations, il suffira de dire qu’en ce qui touche les peuples
-du Brésil, les Tupiniquins, les Tupinacs, les Tabajares, les Petiguaras
-et bien d’autres tribus imitaient les Tupis. Cette nomenclature n’ajoute
-rien d’ailleurs au fait en lui-même. Ce qu’il importait ici de faire
-ressortir c’était l’amour paternel de l’Indien. On restitue ainsi à la
-plus bizarre des coutumes l’origine réelle qu’elle doit avoir.
-
-
-[94] Grand-peres qu’ils appellent _Tamoins_. p. 91.
-
-_Tamoi_ veut dire grand-père dans la langue des Tupinambas; il y a ici
-altération du mot produite par une différence dans la prononciation. On
-lit dans le _Tesoro de la lingua Guarani_ base de la lexicographie
-brésilienne _=Tamôî=, abuelo, =Cheramôî=, mi abuelo, =Cherúramôîruba=,
-mi bisabuelo, =Cherúramôî=, el abuelo de mi padre_, etc. Les Tamoyos
-avaient donc par leur origine une réelle prééminence sur les autres
-tribus appartenant à la même race. Vers le milieu du XVIe siècle ils
-habitaient les alentours de _Nicteroy_, ou si on l’aime mieux les
-environs de Rio de Janeiro. Alliés fidèles des Français, ils furent
-chassés de ce beau territoire par Salema, et les débris de leurs tribus
-descendirent vers les régions du nord, où ils retrouveront leurs anciens
-amis, qui s’étaient réfugiés surtout dans les campagnes du Maranham.
-
-
-[95] J’ay mis cy-dessoubs la forme et maniere ordinaire de leur pour
-parler qui est tel. p. 96.
-
-L’espèce de vocabulaire, que donne ici notre missionnaire, n’est pas
-d’une importance médiocre. Les lecteurs français peu familiarisés avec
-la philologie américaine dédaigneront sans doute ce recueil de phrases,
-procédant d’une langue sur laquelle s’est égayé Boileau; il n’en sera
-point de même, dans un vaste Empire, où les lettres sont aujourd’hui en
-honneur. Il y a longues années déjà que l’auteur de l’_histoire générale
-du Brésil_ a fait ressortir l’importance de l’étude des langues
-indigènes dans un mémoire inséré parmi les actes de l’_Institut
-historique de Rio de Janeiro_ (août 1840). Si le P. Anchieta, auquel on
-doit la première grammaire connue de la _lingoa geral_ ne parlait pas du
-Tupi sans une sorte d’enthousiasme, si Figueira l’a imité dans sa naïve
-admiration, Laet en s’abstenant de ces formes admiratives, a vanté son
-abondance et sa douceur. En cela il a été suivi par Bettendorf. On peut
-dire néanmoins que de tous ces écrivains, c’est le P. Araujo, qui a fait
-le mieux saisir son importance, au point de vue philosophique. «Comment
-se fait-il, dit quelque part ce religieux, que les peuples par qui elle
-a été parlée, ayant leurs idées limitées dans un cercle étroit d’objets
-tous nécessaires, cependant, à leur mode d’existence, aient pu concevoir
-des signes représentatifs d’idées, capables d’atteindre aux choses dont
-ils n’avaient nulle connaissance antérieurement, et cela, non pas d’une
-façon telle quelle, mais avec propriété, énergie, élégance,» et il
-ajoute aussitôt: «n’ayant aucune idée de religion, si ce n’est de la
-religion naturelle. Ils n’en ont pas moins trouvé dans leur propre
-langue des expressions pour rendre toute la sublimité des mystères de la
-religion de Grâce, sans rien emprunter aux autres idiomes.» On se
-tromperait étrangement, si l’on supposait que la langue usitée parmi les
-tribus nombreuses, que trouva Pedralvez Cabral au Brésil, en l’année
-1500, est aujourd’hui éteinte. Non-seulement elle a laissé partout des
-vestiges dans la géographie du Brésil, mais on la parle dans une
-multitude de villages et elle a la plus étroite affinité avec ce
-Guarani, qui est la langue en usage dans la plus grande portion du
-Paraguay. Cette langue toutefois n’est plus déjà ce qu’elle était au
-XVIme siècle. Les idiomes des peuples sauvages se modifient comme ceux
-des peuples civilisés et plus encore peut-être, quand un courant d’idées
-nouvelles vient les détourner de leur libre allure. Le _Maya_, le
-_Quiché_, l’_Aztèque_, le _Quichua_, l’_Aymara_, ne sont plus ce qu’ils
-étaient du temps de Cortez, d’Alvarado, et de Pizare. Si le savant
-Veytia, pouvait, il y a tout près d’un siècle, constater l’énorme
-différence que présente le Nahuatl ancien, avec le Nahuatl, que
-plusieurs personnes parlaient de son temps, on doit se figurer aisément
-ce qui est advenu à l’égard de la langue Tupique et du Guarani moderne.
-Cette dernière langue, si usitée au Paraguay, n’est plus parlée dans sa
-pureté native, nous dit M. de Beaurepaire Rohan, que parmi les _Cayuas_
-aux sources de l’Iguatiny. Tous les livres, qui ont envisagé la vieille
-langue au point de vue grammatical sont donc précieux. Sous ce rapport
-même, il le faut bien dire, les voyages d’Hans Staden, de Thevet et de
-Lery, le sont plus que les relations de Claude d’Abbeville et d’Yves
-d’Evreux. On trouvera tous les renseignements désirables sur ce sujet
-dans notre opuscule publié sous ce titre: _Une fête brésilienne célébrée
-à Rouen en 1550. Suivie d’un fragment du XVIme siècle roulant sur la
-Théogonie des anciens peuples du Brésil et des poésies en langue Tupique
-de Christovam Valente._ Paris, Techener, 1850, gr. in-8.
-
-Le savant Hermann E. Ludewig n’a pas eu connaissance du vocabulaire
-donné par le P. Yves ou du moins il ne le cite point. (Voy. _The
-literature of American aboriginal languages_. London, 1857, in-8.) De
-vastes travaux ont été entrepris du reste sur cette langue en ces
-derniers temps. Au premier rang nous devons nommer ceux de l’illustre
-Martius. Un littérateur éminent du Brésil, M. Gonçalvez Dias, qui a déjà
-publié à Leipzig _le Diccionario da lingua Tupy_ (1858), est allé
-l’étudier de nouveau dans les forêts profondes de l’Amazonie. La
-philologie brésilienne va donc faire encore d’immenses progrès.
-
-
-[96] Un Pagy Ouassou, c.-à-d. un grand sorcier pour les maladies et
-enchanteries. p. 104.
-
-Il y a ici une lacune fâcheuse dans notre texte, puisque il est à peu
-près indubitable que notre voyageur allait s’étendre sur une caste qui
-joue avec les _Morobixaba_ le rôle principal dans la vie civile et
-politique des Brésiliens. Simon de Vasconcellos, dans ses _noticias do
-Brasil_, ne laisse pour ainsi dire rien à désirer sur ce point et nous y
-renvoyons. Nous ferons observer toutefois, que les _Piayes_, _Pagé_ ou
-_Pagy_, n’obtenaient la prodigieuse influence qu’ils exerçaient qu’en se
-soumettant à des épreuves et à des jeûnes tels, que leur vie se trouvait
-en danger, lorsqu’ils obtenaient le titre, objet de leur ambition.
-Depuis l’embouchure de l’Orenoque, jusqu’à celles du Rio de la Plata,
-ces épreuves ne variaient guère. Lorsque le récipiendaire était déjà
-épuisé par le jeûne, on le livrait à la morsure des fourmis, on lui
-ingurgitait d’abominables potions dont le jus de tabac faisait la base
-et parfois on l’enfumait jusqu’à ce qu’il tombât privé de sentiment.
-S’il résistait à ces supplices, il marchait l’égal des guerriers et
-l’emportait parfois sur eux.
-
-Vasconcellos nous a laissé sur ce qu’on pourrait appeler le collége des
-piayes (comme on a dit le collége des druides) certains détails
-infiniment précieux: ils s’appliquent surtout néanmoins, aux provinces
-du sud. Dans le nord c’étaient les _Pajes Aybas_, qu’on regardait comme
-des sorciers, de puissants astrologues, ou si l’on veut des
-_Tempestaires_ auxquels rien ne pouvait résister. Non-seulement ils
-tenaient les astres sous leur dépendance, mais la lune, et le soleil
-lui-même, obéissaient à leurs ordres; ils déchaînaient les vents, ils
-soulevaient les tempêtes. Les animaux les plus terribles, tels que les
-jaguars et les jacarés se soumettaient à leurs ordres. Pour arriver, aux
-yeux du vulgaire, à ce degré de puissance, les Pajè Aybas possédaient un
-moyen qui n’a jamais manqué son effet; ils avaient _leur herbe aux
-sorciers_ bien autrement puissante que celle de l’Europe, qui l’est déjà
-beaucoup. C’était la _Parica_, dont le docteur Rodriguez Ferreira a
-laissé la description et a fait connaître les effets délétères. (Voy.
-les _Mémoires de l’Académie des Sciences de Lisbonne_.) On mâchait la
-Parica, on en faisait une sorte d’onguent avec lequel on pratiquait des
-onctions.
-
-
-[97] Ils se frottent d’huyles de palme de _rocon_ et de Junipape. p 112.
-
-Il y a ici une légère erreur typographique que nous rectifions, il faut
-lire _rocou_. Sur toute l’étendue de l’Amérique méridionale, les tribus
-sauvages se teignaient la peau en rouge orangé et en noir bleuâtre au
-moyen du rocou, _Bixia Orellana_ et du _Genipayer_ (_Genipa Americana_).
-Le P. Yves parle en termes exacts, du fruit de cet arbre, qui croît en
-abondance au Maranham; le jus clair et limpide qu’on en extrait, tourne
-au noir intense presque immédiatement après son application et garde sa
-fixité inaltérable même dans l’eau durant neuf jours. (Voy. ce que dit à
-ce sujet Humboldt, _Voyage aux régions équinoxiales_.)
-
-
-[98] Elles ne peuvent plus voir à tirer des pieds les _thons_ ou vers.
-p. 113.
-
-Yves d’Evreux se sert ici d’une expression impropre, il désigne par le
-mot _Thon_, ce qu’on appelle le _bicho do pé_, _niga_, _Pulex penetrans_
-des entomologistes. Il serait possible néanmoins, que le mot appartînt à
-_la lingoa geral_. Il se trouve avec la même acception dans Thevet, qui
-a écrit en 1558. (Voy. _France antarctique_, p. 90.) Cet insecte est
-trop connu pour que nous insistions ici sur les maux dont il peut
-devenir l’origine. (Voy. entre autres naturalistes l’exact Auguste de
-St. Hilaire, _Voyage dans l’intérieur du Brésil_. T. 1, p. 35 et 36.)
-
-
-[99] Il faut que vous croyez que ces pays sont autant fournis d’arbres
-medicinaux, de gommes salutaires et d’herbes souveraines, qu’aucun que
-soit soubs la voute des cieux. Le temps le fera cognoistre. p. 118.
-
-La prophétie du bon père s’est complétement réalisée. Il y a peu de
-régions sur le globe, qui aient été explorées à un tel point au profit
-de la science. Outre _les plantes utiles_ du Brésil dues au regrettable
-Auguste de St. Hilaire, on a aujourd’hui la _Flora brasiliensis_ de
-l’illustre Martius qui a donné également la _materia medica_ de ce vaste
-pays. Nous craindrions de fatiguer l’esprit du lecteur par une aride
-nomenclature, en accumulant ici les titres de livres spéciaux. Nous nous
-contenterons de faire observer que les Brésiliens ont apporté eux-mêmes
-leur large part à cet ensemble de travaux scientifiques. Il suffit de
-nommer ici les mémoires publiés en ces derniers temps par M. Freyre
-Allemão et l’immense recueil demeuré malheureusement imparfait, qui
-porte le titre de _Flora fluminensis_.
-
-
-[100] Ceste tache est appelee par les indiens _Aïpian_, c’est-à-dire la
-_mère pian_. p. 120.
-
-Cette funeste maladie, si voisine de la syphilis, si elle n’est la
-syphilis elle-même se trouve décrite également dans _la France
-antarctique_ d’André Thevet, livre publié à Paris en 1558 (voy. à la p.
-86). Jean de Lery en décrit aussi les symptômes. Il est donc évident
-qu’on ne saurait attribuer aux noirs de la Guinée une affection si
-répandue chez les Américains.
-
-
-[101] Ils le devalent doucement au fond. p. 126.
-
-Le P. Yves est ici d’une rigoureuse exactitude dans tout ce qu’il dit
-sur les funérailles des Indiens. Lery et Thevet se trouvent complétement
-d’accord avec lui. Ce dernier a donné une excellente planche
-représentant un Tupinamba, qu’on descend au tombeau. (Voy. p. 82 au
-verso.)
-
-
-[102] _Cosins_ du Petun. p. 126.
-
-Il faut lire ici _Cofins_. Les Tupinambas n’omettaient point en effet
-dans leurs singulières prévisions une certaine quantité de tabac
-destinée au mort, de même qu’on lui apportait des viandes, du poisson,
-des racines de Cara et de la farine de Manioc. Tout ce que le P. Yves
-raconte dans ce chapitre est de la plus grande exactitude et l’on peut
-examiner sur ce sujet deux images naïves que reproduisent _la France
-antarctique_ de Thevet et _le Voyage_ de Lery.
-
-
-[103] Tapouitapere, Comma et Caietez. p. 130.
-
-Les Tapouïtapères qui empruntaient leur nom à une localité du Maranham
-étaient-ils les longs cheveux? Ils appartenaient à la race Tupique,
-puisque Migan, l’interprète Dieppois, entendait leur langage, il en
-était de même des Comma, ou Indiens de la bourgade portant ce nom. Les
-Cahétes formaient au XVIme siècle, une nation essentiellement
-belliqueuse, occupant la plus grande partie du territoire de la province
-de Pernambuco. Ce peuple parlait la langue Tupique ou _lingoa geral_. On
-trouvera les plus curieux renseignements sur son organisation
-intérieure, dans le _Roteiro do Brazil_, ms. de la bibl. imp. de Paris.
-Il est reconnu aujourd’hui que ce livre si remarquable, composé en 1587,
-par Gabriel Soares, est le travail le plus complet qui existe sur les
-diverses tribus du Brésil existant encore à l’époque où vivait le P.
-Yves. L’Académie des Sciences de Lisbonne en avait reconnu depuis
-longtemps l’importance et l’avait fait imprimer dans ses _Noticias das
-nações ultramarinas_, lorsque M. Adolfo de Varnhagen collationnant entre
-eux tous les manuscrits revêtus de titres divers, mais dus au même
-auteur, en donna une nouvelle édition bien supérieure à toutes les
-autres: elle a paru sous ce titre: _Tratado descriptivo do Brazil em
-1587, obra de Gabriel Soares de Souza, Senhor de Engenho da Bahia nella
-residente dezesete annos, seu vereador da Camara_. Rio de Janeiro, 1851,
-in-8.
-
-
-[104] Tous se sauverent en certaines islettes inhabitees, horsmis un
-François qui fut emporté en nageant par les poissons _Rechiens_. p. 132.
-
-Le P. Yves suit toujours cette vicieuse orthographe pour désigner le
-_requin_. Ou a dû écrire primitivement _requiem_: S’il est vrai que le
-nom imposé à ce squale vorace vienne de la rapidité avec laquelle il
-donne la mort.
-
-
-[105] Les Joueurs de Maraca. p. 133.
-
-Le Maraca dont il a été si souvent question était un instrument
-symbolique, dont on faisait usage dans les cérémonies sacrées et dans
-les fêtes. Le garde des curiosités du roi, Thevet, en a donné une
-description excellente dans ses manuscrits inédits. On ne sera pas fâché
-de la retrouver dans ce volume: «Tenant à leur main, un ou deux Maracas,
-qui est un fruit gros, fait en ovale, comme un œuf d’austruche et grand
-comme une moyenne citrouille, lequel fruict, n’est pas bon à manger,
-mais est fort plaisant à veoir, ils en font certain mystère et
-superstition la plus estrange qu’on saurait penser. Car, ayant creusé ce
-fruict par le mytan, ils vous remplissent de certaines graines de millet
-gros comme pois, puis le fichent dans un bout de bâton, et enrichy qu’il
-est de beau plumage, ils le plantent tout de bout en terre. Chaque
-mesnage en a un ou deux, qu’ilz reverent comme si c’estoit leur Toupan,
-le tenant à la main lorsqu’ils dansent et le faisant sonner: penseriez
-que c’est Toupan qui parle à eux.» (Ms. d’André Thevet conservés à la
-bibl. imp. de Paris.) Hans Staden, Lery, Roulox Baro ont consacré des
-pages nombreuses au Maraca, Malherbe lui-même parle de ceux qu’il
-entendit à Paris, lorsqu’on baptisa les trois Indiens dont Louis XIII
-fut le parrain.
-
-Arrivés à Paris, au couvent de leurs protecteurs, les Tupinambas revêtus
-de leurs beaux atours, armés de Maracas firent fureur à la cour. On se
-passionna même pour leurs danses, je dirais presque pour leur musique.
-Il serait curieux de retrouver aujourd’hui, la Sarabande que le fameux
-Gauthier fit en leur honneur. Malherbe écrivait au célèbre Peiresc qu’il
-l’envoyait à Marc Antoine et il ajoutait: «On la tient pour une des plus
-excellences pièces que l’on puisse ouïr.» (Voy. _Correspondance_, p. 285
-de l’ancienne édit.) Douze pages plus loin, Malherbe revient sur la
-pièce en vogue et sur son auteur: «Gauthier est tenu le premier du
-métier; je ne sais s’il aura réussi et si le goût de la province se
-conformera à celui de la cour.»
-
-On ne se contenta pas d’associer les pauvres sauvages à d’étranges
-amusements, on prétendait les fixer en France. Le poëte dit p. 275: «Les
-Capucins pour faire la courtoisie complète à ces pauvres gens sont après
-à faire résoudre quelques dévotes à les espouser à quoi je crois qu’ils
-ont déjà bien commencé,» mais tandis que l’on accueillait si bien les
-guerriers du Maranham, leurs femmes ne jouissaient pas de la même
-faveur. Une certaine princesse dont le poète tait le nom en avait pris
-une opinion étrange et nous renvoyons pour ce fait à la p. 264: «Elle
-dit que pour eux elle est bien contente de leur donner à dîner, mais que
-Mesdames leurs femmes ne pouvaient être que... vous m’entendez bien et
-ne les veut pas recevoir chez elle.»
-
-
-[106] Du voyage du capitaine Maillar. p. 134.
-
-Il est extrêmement curieux de voir que cette expédition envoyée en
-reconnaissance, sur les rives fertiles du Mearim, y constata dès lors,
-que les terres y étaient essentiellement propres à la culture de la
-canne à sucre, c’est aujourd’hui celle qui emploie tous les bras et il y
-a environ 15 ans que cette révolution agricole s’est faite sous
-l’influence de M. Franco de Sá. La charrue dédaignée si longtemps
-sillonne enfin ce sol admirable.
-
-
-[107] Des moitons. p. 136.
-
-Il faut lire _Mutum_ (prononcez _Moutoum_); la plus petite espèce était
-désignée sous le nom de _Mutum Pinima_. Voy. le dict. Tupy de Gonçalvez
-Dias. Il s’agit ici du Hocco _Crax Alector_: Gibier fort recherché. La
-société impériale d’acclimatation fait en ce moment les plus louables
-efforts pour naturaliser cet oiseau du Brésil et de la Guyane en France.
-
-
-[108] Des Tonins francs. p. 136.
-
-C’est la jolie espèce de perruche, qu’on connaît au Brésil sous le nom
-de _Tui_. Elle forme parfois des volées si considérables, qu’elle
-devient alors un des fléaux de l’agriculture.
-
-
-[109] Il souffloit la fumee sur ces sauvages, disant: Prenez la force de
-mon esprit. p. 137.
-
-Jean de Lery est entré dans les détails les plus curieux sur la fête
-solennelle durant laquelle on soufflait l’_esprit de courage_ aux
-guerriers, prêts à partir pour une expédition. L’une des planches de son
-livre représente même cette cérémonie. Chez toutes les tribus de la race
-tupique, le tabac était considéré comme une plante sacrée. Nous avons
-réuni tout ce qu’on savait il y a quelques années sur les origines du
-Petun, dans notre lettre à M. Alfred Demersay, sur l’introduction du
-tabac en France. (Voy. _Etudes économiques sur l’Amérique méridionale.
-Du Tabac du Paraguay._ Paris, Guillaumin, 1851, in-8.)
-
-
-[110] Des branches de palme piquante surnommé _Toucon_. p. 137.
-
-C’est le palmier que les Brésiliens appellent _Tucum_. On peut consulter
-à ce sujet la magnifique monographie des palmiers de Martius. Le Tucum
-offre des fibres vertes et tendres, au moyen desquelles on se procure un
-fil excellent qui sert à fabriquer des filets.
-
-
-[111] Après la procession ils _caouinoient_ jusqu’au crever. p. 137.
-
-Yves d’Evreux n’hésite pas ici avec sa naïveté habituelle, à fabriquer
-un verbe tiré de la langue des Indiens. Des bords de l’Orénoque jusqu’au
-Rio de la Plata, le caouin était fabriqué en quantités immenses. Qu’elle
-se préparât avec du maïs maché par les femmes, ou bien avec du manioc,
-du cajou et même de la _jabuticaba_, cette espèce de bière (de cidre si
-on le préfère), portait en tout lieu le même nom. Nous retrouvons cette
-fabrication et le nom qui la désigne jusque parmi les Araucans. (Voy.
-l’important voyage au Chili de M. Claudio Gay.) Le mot _caouin_ a
-franchi des espaces immenses, les procédés par lesquels on l’obtient
-sont en tout lieu les mêmes, et il atteste une étroite parenté entre les
-peuples les plus éloignés les uns des autres. Hans Staden, Lery, Thevet,
-en ont signalé l’abus, et nous renvoyons à leurs curieuses relations. Ce
-que nos vieux voyageurs appelaient _Caouïnage_; constituait après tout
-une solennité dont le sens religieux nous échappe encore. Ces orgies
-précédaient parfois, les grandes expéditions ou leur succédaient. Le vin
-d’Europe s’appelle aujourd’hui _Caouin Pyranga_ et l’eau-de-vie si
-fatale à la race indienne _Caouin Tata_, boisson de feu.
-
-
-[112] Des Tapinambos de l’isle, estans allez en ces quartiers
-spécialement pour y pescher furent assaillis des _Tremenbaiz_. p. 139 et
-140.
-
-Le nom de cette nation si peu connue, qui se présente sous la plume du
-P. Yves, est un garant de l’exactitude qu’il met dans ses récits. Il y
-avait encore en 1817, quelques _Tramenbez_ mêlés à des cultivateurs de
-la race blanche au Ciará; ils s’occupaient de la culture du manioc et
-vivaient dans le village de _Nossa Senhora da Conceição d’Almofalla_. Il
-y avait dans le district qu’ils habitaient des salines abandonnées.
-(Voy. Ayres de Cazal _Corografia brasilica_. T. 2, p. 235.) Le P. Yves
-vante la valeur et l’industrie de ces Indiens (p. 142), ils étaient
-ennemis jurés des Tupinambas.
-
-
-[113] Japy Ouassou fut le conducteur de cette armee. p. 140.
-
-Nous prenons ce chef fameux au moment où il est revêtu du commandement.
-C’est la figure indienne qui domine les deux relations, celle du P.
-Claude d’Abbeville et celle du P. Yves. Son nom signifie le gros
-troupiale. Dans la _lingoa geral_ le mot _japim_ est la dénomination de
-ce joli oiseau à plumage jaune et noir qui va par bandes nombreuses et
-qui fabrique de toutes parts des nids si pittoresques. On pourrait aussi
-lui trouver une autre signification. _Japy_ signifie dans la langue
-indienne parlée au _Maranham_, le heurt, le coup. (Voy. Gonçalvez Dias
-_Diccionario_.) La première explication est la seule adoptée.
-Japy-Ouassou était ce qu’on appelait un _mitagaya_, un grand guerrier.
-
-
-[114] Avec Giropary Ouassou c’est-à-dire le grand diable prince et roy
-d’une grande nation de Canibaliers. p. 141.
-
-Le P. Yves se laisse beaucoup trop aller ici à ses souvenirs de
-l’Europe. _Giropary Assou_, dont il est en effet question dans les
-écrivains portugais, n’avait rien de commun avec un prince ou un roi,
-tels qu’on se les figurait dans la hiérarchie adoptée alors par presque
-tous les états de l’ancien monde. Cette erreur du reste, avait été déjà
-répandue bien longtemps auparavant, par André Thevet dans sa _France
-antarctique_ et dans sa _Cosmographie_. L’historien du Portugal, La
-Clède, qui vivait au XVIIIme siècle, va plus loin encore dans
-l’énumération des titres pompeux qu’il accorde à quelques pauvres chefs
-de tribus.
-
-
-[115] Quelques _Couïs_. p. 142.
-
-Sous le nom de _Couy_ on désigne journellement au Brésil des vases
-légers, obtenus des fruits du calebassier. C’est ce qu’on appelle au
-Venezuela des _Tutumas_ (prononcez _Toutoumas_). Quelques-uns de ces
-vases naturels présentent une délicate ornementation, et des couleurs
-inattaquables à l’eau, qui sont d’un grand éclat. (Voy. à ce sujet
-Claude d’Abbeville, _Histoire de la mission des pères Capucins_.)
-
-
-[116] La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre gris que les
-Tapinambos appellent _Pirapoty_, c’est-à-dire fiante de poisson. p. 143.
-
-Ceci est confirmé par ce que nous apprend Magalhães de Gandavo, le
-premier écrivain portugais, qui ait donné une histoire régulière du
-Brésil en 1576. Cet ami de Camoens rappelle l’expression indienne dont
-se sert ici le P. Yves, mais il ne partage point son opinion, et suppose
-que l’ambre est un produit végétal qui se forme au fond de la mer. Ce
-qu’il y a de certain c’est qu’au XVIme et au XVIIme siècle, la rencontre
-presque toujours fortuite d’énormes morceaux d’ambre jetés par les
-vagues sur des plages inexplorées, enrichissait nombre de gens.
-
-
-[117] Quant au voyage d’Ouarpy, qui est une riviere et contree à cent
-vingt lieues de l’isle. p. 146.
-
-Nous avons inutilement demandé ce nom au livre d’Ayrès de Cazal et au
-dictionnaire de M. Millet de St. Adolphe. La région qu’il désigne ayant
-pour habitans les Cahetès, nous avons la certitude qu’il faut la
-chercher dans la province de Pernambuco. Le mot _Cahetès_ signifie du
-reste les grandes forêts et s’appliqua à diverses localités. C’étaient
-bien les Cahetès, qui avaient sacrifié et dévoré en 1556, le premier
-évêque du Brésil D. Pedro Fernandez Sardinha. Ce savant prélat, né a
-Setuval et élevé à l’université de Paris, retournait alors à Lisbonne,
-où il allait porter ses plaintes contre le gouverneur de Bahia. On
-montre encore le tertre sur lequel il reçut la mort. Rien n’y peut
-croître à ce qu’affirme la légende populaire. (Voy. Adolfo de Varnhagen,
-_Historia geral do Brazil_.) Le livre de Gabriel Soarez renferme tous
-les détails désirables sur les Cahetès, ces Indiens considérés partout
-comme des guerriers invincibles, se vantaient d’être d’habiles
-musiciens. L’exploration d’Ouarpy dont il est ici question et
-qu’entreprit M. de Pezieux est une preuve évidente du soin qu’on mit à
-reconnaître cette vaste région, on la fit parcourir du nord au sud.
-
-
-[118] Je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays-là une grande
-quantité de mines d’or meslé de cuivre et d’argent meslé de plomb. p.
-146.
-
-Ces mines d’or, que l’on espérait rencontrer au Maranham dès l’année
-1613, et qu’on ne découvrit point alors, existent cependant dans des
-montagnes qu’on désigne sous le nom de _Maracassumé_. Le métal précieux
-se rencontre surtout à Piranhas (district de Sancta Helena) aux sources
-des Rios Pindaré, de Gurupy, Cabello de Velha (_Cururupu_), Prata
-(_Sancta Helena_), à Revirada, sur les rives du Tomatahy etc. etc., mais
-il est peu abondant. Il y a du cuivre à la Chapada dans un endroit
-désigné sous le nom de Fasendinha et dans le haut Pindaré; le fer est
-plus répandu. Il apparaît dans les montagnes de Tirocambo et à
-Pastos-boms. On suppose aussi qu’il y a des mines d’étain dans la
-province, mais le fait a besoin d’être vérifié. Un minéral bien précieux
-dans l’état actuel de l’industrie se montre au Maranham. Nous voulons
-parler du charbon de terre; on en a trouvé des indices dans le canal
-d’Arapapahy et l’on affirme qu’une mine de houille a été ouverte à une
-demi lieue de Villa de Codó à la ferme de Sanct Antonio. Les
-échantillons qu’on en a tirés sont même, dit-on, d’une qualité
-supérieure. La même chose pourrait être affirmée à ce que l’on assure
-d’un canton appelé Vinhaes. Il y a également du cristal de roche et des
-pierres semi précieuses à San Jozé dos Mattões. Des saphirs se sont
-montrés sur le versant de la chaîne de San Bernardo do Parnahyba.
-
-Nous rappellerons en passant, que les premières mines d’or ou pour mieux
-dire les premiers lavages aurifères, destinés à enrichir le Brésil, ne
-furent découverts à Minas Geraës qu’en 1595. Ce ne fut pas par les
-provinces du nord, que la métropole eut alors connaissance des richesses
-métalliques de ce vaste territoire: ce fut par la côte orientale où se
-rendent le _rio Doce_ et le _rio Jiquitinhonha_. On sait que ce dernier
-fleuve qui prend le nom de Belmonte, au moment où il se jette dans la
-mer à peu de distance du premier, fournit également depuis, une énorme
-quantité de diamants à la couronne. Ces pierres, que l’on rencontra vers
-1729 surtout dans la vallée entourée de roches escarpées, que l’on
-appelait _Ivitur_ et que les Portugais baptisèrent du nom de _Cerro do
-frio_, n’étaient pas complétement dédaignées par les Indiens: les
-enfants les ramassaient et s’en servaient comme de jouets. Il n’y a pas
-de diamants au Maranham.
-
-
-[119] Des singularitez de quelques arbres du Maranham. p. 158.
-
-Le P. Yves se montre ici très incomplet, mais il ne faut pas oublier
-qu’il était naturaliste, comme l’était un théologien de son temps; son
-prédécesseur a mis d’ailleurs moins de brièveté dans ses descriptions.
-Ce qu’il dit de quelques _mimosa_, indique sa préoccupation de certains
-phénomènes naturels. Les qualités malfaisantes, qu’il reconnaît au suc
-du Cajou, dont on fait une sorte de cidre, sont fort exagérées. Nous
-dirons en passant que le mot _caouïn_ tire son origine du nom indien de
-cet arbre. _Cajú-y_, liqueur du _Cajú_.
-
-
-[120] Il y a des espines que vous diriez estre creées de Dieu, pour
-représenter le Mystere de la Passion. p. 163.
-
-La fleur de la passion (_Grenadilla Cærulea_) dans l’ensemble de
-laquelle une imagination prévenue trouve les saints attributs, jouissait
-alors d’une faveur prodigieuse. On la décrivait dans nombre d’écrits, on
-la gravait en exagérant les points de similitude qu’elle pouvait avoir
-avec les instruments de supplice de Jésus-Christ. Yves d’Evreux en
-rencontra de magnifiques dans les campagnes brésiliennes, et il les
-signala aux amateurs de fleurs splendides. Quelques années plus tard, il
-eût certainement emprunté du poète populaire du Brésil, Santa Rita
-Durão, la description poétique que celui-ci en donne dans son poème
-intitulé: _Le Caramurú_. Nous signalons aux amateurs des flores
-fantastiques, une gravure du XVIIme siècle infiniment curieuse, qui
-reproduit la plante de grandeur naturelle, elle est figurée dans le
-volume suivant: _Antonii Possevini Mantuani Societatis Jesu cultura
-ingeniorum, examen ingeniorum Joannis Huartis. Expenditur Coloniae
-Agrippinae_, 1610, in-12.
-
-
-[121] J’ay remarqué une singularité és _Courlieus rouges_. p. 164.
-
-Le Guara (_Ibis rubra_, ou _Tantalus ruber_) a disparu en partie, des
-portions du littoral, où il venait étaler son brillant plumage, soumis
-cependant selon l’âge de l’oiseau, à tant de modifications. On voit dans
-le curieux voyage de Hans Staden publié en Allemagne dès l’année 1557,
-quel rôle le pennage de ce brillant phénicoptère jouait dans l’industrie
-indienne. Les Tupinambas entreprenaient à certaines époques fixes de
-véritables expéditions pour se procurer ses dépouilles, toujours trop
-rares, pour les fêtes que se donnaient les tribus entre elles. Les
-plumes du Guara étaient remplacées au besoin, par celles de la poule
-commune, qu’on teignait au moyen de la teinture vermeille de
-l’Ibirapitanga ou bois du Brésil. De nos jours le Guara s’est réfugié
-sur les bords peu fréquentés du Rio São Francisco, et on le rencontre
-surtout dans les régions encore inoccupées que baigne le Rio Negro. On
-en voit encore beaucoup au sud, sur les bords de la _lagoa dos patos_.
-On en trouve également à Guaratuba. (Voy. _le second voyage d’Aug. St.
-Hilaire_. T. 2, p. 222.)
-
-
-[122] Le grand _Thion_ tombé malade. p. 169.
-
-Le mot _Téon_ signifie la mort en Tupi.
-
-
-[123] Je ne sais pas, si ce que _Physiologue_ escrit de luy est vrai. p.
-171.
-
-Il est impossible à ceux qui n’ont pas lu les anciens bestiaires du
-moyen-âge de donner un sens à cette phrase. Le livre connu sous le titre
-de _Physiologus_ jouissait encore d’un certain crédit au temps du P.
-Yves d’Evreux. Nous renvoyons pour les détails précis sur ce curieux
-ouvrage au recueil savant publié par les R. P. Cahier et Martin, sous le
-titre de _Mélanges d’Archéologie, d’Histoire et de Littérature_. 4 vol.
-in-fol.
-
-
-[124] Les fourmis du Maragnan ont deux ennemis mortels specialement les
-gros fourmis, savoir une sorte de chiens sauvages puans au possible. p.
-176.
-
-Le prétendu chien, dont parle ici le bon missionnaire est fort éloigné,
-par sa nature de la race canine. C’est tout simplement le fourmilier,
-connu des indigènes du Brésil sous le nom de _Tamandua_. La science lui
-a imposé celui de _Myrmecophaga jubata_. Le naturaliste Watterton, qui a
-si curieusement étudié les quadrupèdes du nouveau monde, dans les lieux
-mêmes, où ils se livrent sans contrainte à leurs instincts, a donné de
-cet animal une description excellente. Il y a au Brésil plusieurs
-espèces de fourmilier. La grosse espèce appelée par les portugais
-_Tamandua cavallo_ est fort rare. C’est ce surnom qui a probablement
-induit Claude d’Abbeville en erreur lorsqu’il affirme que le fourmilier
-est grand comme un cheval. Le mot indien qui désigne ce curieux
-quadrupède vient de deux mots Tupis: _taixi_ fourmi, et _mondé_ ou
-_mondá_ prendre.
-
-
-[125] Ils les prennent encore d’autre façon, et sont les filles et les
-femmes lesquelles s’asseans à la bouche de leur caverne invitent ces
-grosses fourmis à sortir. p. 176.
-
-Les femmes Tupinambas, qui chantoient ainsi pour charmer les fourmis et
-activer la chasse de ces insectes, ne le faisaient pas dans le but
-unique de les détruire ou de préserver leurs champs de maïs d’une
-invasion à laquelle rien ne résiste. Les grosses fourmis torréfiées,
-étaient regardées par elles comme une des friandises les plus délicates,
-et elles ont légué ce mets à quelques colons du sud auxquels nos
-modernes Brillat-Savarin ne le disputeront pas. De même que les Arabes
-mangent encore des sauterelles conservées par le sel ou par la
-dessication, de même, que les Guaraons des bords de l’Orénoque font
-leurs délices de la larve du palmier Murichi (nous omettons ici une
-friandise créole du même genre), de même nos Sauvages amassaient des
-provisions considérables de ces insectes, et s’en nourrissaient. Le plus
-véridique des voyageurs, qui aient parcouru le Brésil, M. Auguste de St.
-Hilaire a trouvé persistante encore, la coutume de manger des fourmis
-rôties. Après avoir constaté que ce mets étrange est en honneur à
-Espirito Santo, et que les habitans de Campos, qui sont dans un état
-continuel de rivalité avec ceux de Villa da Victoria, les appellent
-_Tata Tanajuras_, avaleurs de fourmis, il ajoute: «J’ai mangé moi-même
-un plat de ces animaux, qui avait été apprêté par une femme Pauliste et
-ne leur ai point trouvé un goût désagréable.» (Voy. _le second voyage au
-Brésil_. T. 2, p. 181.)
-
-Martin Soares de Souza, que l’on a appelé avec quelque raison le
-Grégoire de Tours des Brésiliens est plus explicite que tous les
-voyageurs sur le parti que les Indiens tiraient des fourmis au point de
-vue de l’alimentation. Nous copions ici ce curieux passage. Après avoir
-parlé de la grosse espèce que l’on désigne sous le nom d’Içans, il
-ajoute: «_E estas formigas comem os indios, torradas sobre o fogo, e
-fazem lhe muita festa; e alguns homens brancos andan entre elles, e os
-mistiços as tem por bom jantar, e o gabam de saboroso, dizendo que subem
-a passas de Alicante; e torradas son brancas dentro._» Et les Indiens
-mangent ces fourmis torréfiées sur le feu leur faisant grande fête, et
-quelques hommes blancs, les imitent et les métis regardent ces insectes
-comme un bon manger vantant leur saveur et disant qu’elles valent les
-raisins secs d’Alicante, et rôties elles sont blanches à l’intérieur.
-
-
-[126] La chasse des lezards que les Tapinambos appellent Taroüire (et
-sont les grands lezards) et _Tyou_ sont les petits se faict diversement.
-p. 177.
-
-Il faut écrire _Tarauyra_, mais ce mot signifie un petit lézard c’est la
-seconde dénomination qui s’applique à la grosse espèce. Il s’agit ici du
-_Tiú_ (_Tupinambis monitor_). La chair de ce reptile est en effet
-excellente, et la préparation culinaire vantée par Yves d’Evreux, ne
-devait pas peu contribuer à l’améliorer. La répugnance du bon père à
-goûter de ce mets, n’est nullement partagée par les descendants
-d’européens, accoutumés aux meilleures tables. La viande du Tiú
-ressemble par sa blancheur et par sa délicatesse, à celle du poulet le
-plus délicat. On la sert au Brésil avec raison sur les tables les plus
-comfortables.
-
-
-[127] J’ay veu des araignes de mer tirans à peu pres sur la forme des
-araignes terrestres, mais fort grandes. p. 181.
-
-Notre auteur veut parler de l’_Aranha caranguejeira_ (_Aranea
-avicularia_), mais ici son sentiment d’observation est en défaut. Il
-exagère singulièrement les dimensions de cet insecte vraiment hideux
-qu’on peut voir d’ailleurs dans toutes les collections d’entomologie: il
-n’est pas exact de dire qu’elles ne filent point de toile, la piqûre
-n’en est point mortifère, mais elle est vénéneuse. On la désigne dans la
-langue Tupi sous le nom de _Nhandu-Guaçu_ ou de _Jandú_.
-
-
-[128] Maragnan abonde comme ce croy sur toutes les terres du monde en
-cigales. p. 183 et 184.
-
-Ce que nous dit ici le bon religieux des bruits de la cigale dénote un
-sentiment d’observation en histoire naturelle bien rare pour l’époque où
-il écrivait, mais il importe de ne pas confondre ici la _Cigarra_
-brésilienne avec l’insecte que nous désignons sous ce nom.
-
-
-[129] Le grillon appelé par les sauvages coujou. p. 187.
-
-Le nom en _Tupi_ s’écrit _Okijú_. (Voy. Martius, Glossaria ling. bras.
-p. 465.)
-
-
-[130] Et pour ce qu’elles ont à converser parmy les tenebres, la
-Providence de Dieu les a pourvues d’un flambeau. p. 191.
-
-Yves d’Evreux se montre ici, il faut en convenir bien inférieur à son
-contemporain le P. du Tertre. Tout ce qu’il dit néanmoins sur la lumière
-des _lampyres_ est fort exact. L’entomologie était trop peu avancée
-alors, pour qu’il établît une classification parmi ces insectes. Nous
-sommes à même de réparer cette lacune. On connaît maintenant au Brésil
-huit espèces de lampyres: _Lampyris crassicornis_, _lampyris
-signaticollis_, _lampyris concoloripennis_, _lampyris fulvipes_,
-_lampyris diaphana_, _lampyris hespera_, _lampyris nigra_, _lampyris
-maculata_. On peut joindre à ces charmants insectes la lucidote
-thoracique (_lucidota thoracica_).
-
-
-[131] Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire que ces mouches ne vous
-piquent pas. p. 192.
-
-Ceci est parfaitement exact, et les abeilles du Brésil sont privées
-d’aiguillon, voici ce que dit à ce sujet un exact et savant observateur.
-Après avoir affirmé comme le P. Yves, que les abeilles ne piquaient
-point, Auguste de St. Hilaire continue ainsi: «Une espèce qu’on nomme
-_Tataira_, laisse, à ce qu’on assure, échapper par l’anus, une liqueur
-brûlante et c’est ordinairement la nuit qu’on lui enlève son miel. Les
-espèces appelées _Uruçu boi_, _Sanharó_, _Burá_, _bravo_, _chupé_,
-_arapua_ et _Tubi_, se défendent quand on les attaque, mais il paraît
-qu’elles n’ont pas plus d’aiguillon que les autres et qu’elles se
-contentent de mordre.» Le miel des diverses espèces est en effet très
-liquide. La cire que produisent tous les essaims est d’une teinte
-brunâtre fort intense, et l’on n’est pas encore parvenu à lui donner la
-blancheur de celle de l’Europe. Spix et Martius fournissent du reste de
-précieux renseignements sur ces utiles insectes, ils complétent ceux de
-notre grand botaniste. (Voy. _Voyage dans les provinces de Rio de
-Janeiro et de Minas-Geraes_. T. 2, p. 371 et suiv.)
-
-
-[132] Les Guenons sont de diverse espece en Maragnan et en ses environs.
-p. 199.
-
-Il n’y a peut-être pas de région au monde, en effet, qui renferme une
-plus grande variété de singes que le Brésil, nous supposons qu’il est
-ici question d’abord du _Guariba_ ou _Mycetes ursinus_, puis, que le bon
-missionnaire a voulu ensuite décrire l’alouate surnommée _Stentor_.
-C’est probablement à cette espèce que se rapporte la description si
-gracieuse et si animée, que donne ensuite notre vieil écrivain. Il est
-bon de faire observer néanmoins, que le P. Yves se rend dans ce qui
-précède, l’écho d’une croyance populaire fort répandue au XVIme siècle.
-Cette espèce de légende des forêts, beaucoup plus applicable aux singes
-de l’Afrique et de l’Asie qu’à ceux du nouveau monde, n’est pas
-complétement éteinte dans les campagnes de l’Amérique méridionale, et
-l’on montra à M. de Castelnau, une femme indienne, qu’on prétendait
-avoir choisi un époux parmi les singes des grands bois. (Voy.
-_Expédition dans les parties centrales de l’Amérique du sud, de Rio de
-Janeiro à Lima et de Lima au Pará, exécutée par ordre du gouvernement
-français_. Paris, 1851, partie historique. 5 vols. in-8.)
-
-
-[133] A une heure presixe. p. 200.
-
-Lisez préfixe. Il suffit d’avoir vécu dans les forêts hantées par les
-singes, pour reconnaître ici l’exactitude du P. Yves d’Evreux.
-
-
-[134] Outre ces aigles vous avez de grands oyseaux appelez Ouira-Ouassou
-presques aussi grands que les autruches d’Affrique etc. p. 203.
-
-Il y a ici erreur évidente, ou plutôt exagération. Le P. Claude
-d’Abbeville, qui décrit le même oiseau de proie (p. 232), prétend qu’il
-est «deux fois plus gros que n’est un aigle», qu’il a «la jambe grosse
-environ comme le bras et la patte en forme de griffon.»--Ceci pourrait
-s’appliquer au condor tout au plus et il n’y en a point dans cette
-portion de l’Amérique du sud. Au dire du colonel Accioli cependant le
-_Gavião real_ est d’une force telle qu’il arrête dans sa course le cerf
-le plus vigoureux. La description du P. Yves a quelque chose de si
-fantastique, qu’on pourrait supposer au premier abord qu’elle s’applique
-à l’autruche américaine le _Nandú_, qu’on ne rencontre guère que dans
-les plaines du Ceará et du Piauhy. Un écrivain de la même époque, que
-nous avons plusieurs fois cité, Gabriel Soares, rétablit les faits en
-parlant de l’_Ura-oaçu_. «Ce sont, dit-il, des oiseaux, comme les milans
-de Portugal, sans aucune différence, ils sont noirs et ont de grandes
-ailes, dont les pennes sont utilisées par les Indiens pour empenner
-leurs flèches, ils vivent de rapine.» (Voy. _Tratado descriptivo do
-Brazil em 1587_. Rio de Janeiro, 1851. 1 vol. in-8. p. 232.)
-
-Rappelons en passant, qu’au point de vue de la science, car la grâce du
-style ne fait jamais défaut à notre vieux voyageur, la partie
-ornithologique est très imparfaite. Ce que dit par exemple le P. Yves de
-l’oiseau mouche ou du colibri est tout-à-fait inexact: il n’y a rien
-dans son cri aigu, qui rappelle le chant de l’alouette. Les souvenirs se
-sont parfois confondus à distance.
-
-
-[135] Les perroquets fournissent de plumes à leurs hostes pour se braver
-et faire leur fanfare. p. 205.
-
-Yves d’Evreux veut dire ici, que les Indiens se _font braves_, se parent
-avec les plumes des perroquets. Non-seulement les Tupinambas faisaient
-avec ces plumes des manteaux, des diadèmes, des jambières, mais ils
-hachaient très menues les petites pennes colorées de ces oiseaux et se
-couvraient le corps de ce duvet, qu’ils fixaient au moyen d’une gomme.
-Cette parure sauvage d’un effet singulièrement original est encore en
-honneur dans certaines tribus. On voit par les récits de Jean de Lery,
-qu’elle s’est conservée durant plus de trois siècles. Le voyage
-pittoresque de Debret en offre un spécimen.
-
-
-[136] Voicy ce qu’on dit, et bien baste. p. 209.
-
-Et bien baste, cela suffit bien: Les Espagnols et les Portugais ont
-conservé le mot _bastar_ suffire.
-
-
-[137] Nous n’aurons eu qu’un mort, sçavoir le R. P. Ambroise. p. 210.
-
-Nous avons déjà payé un juste tribut de souvenir à ce bon religieux si
-zélé, dont la tombe ignorée est au Maranham, dans l’ancien cimetière du
-petit couvent. Comme l’indique son surnom de religion, le P. Ambroise
-était né dans la capitale de la Picardie, «de parents fort à leur aise,
-dit le manuscrit des éloges, et qui lui donnèrent de l’éducation autant
-que le traficq (sic) qu’il faisaient leur en donnait le loisir.» Après
-avoir étudié en Sorbonne et au moment où il allait prendre sa licence,
-il fut touché par les prédications du P. Pacifique de St. Gervais et
-entra au couvent en 1575, presque aussitôt que fut fondé le monastère de
-la rue St. Honoré. Il acheva son noviciat en 1599, et il remplit d’abord
-avec joie, l’office de frère lai. On l’admit bientôt, comme prédicateur
-et ce fut alors qu’il acquit ce renom de charité qui l’avait rendu si
-populaire. Il aspirait à plus que cela, «il eût voulu convertir toutes
-les Indes», dit la notice qu’on lui a consacrée. Le père Yves d’Evreux a
-rendu un éclatant hommage aux soins dont il entourait ses frères, durant
-le rude voyage qu’ils avaient à accomplir. Il était à bout de forces,
-lorsqu’il tomba malade, dans sa pauvre cabane de feuillage le 26
-septembre 1612. Une fièvre ardente le dévorait. Toutefois, même après
-avoir reçu l’extrême onction, il conserva sa raison entière et une
-raison pleine de fermeté. Transcrivons ici les quelques mots qui font
-connaître ce que fut la fin du bon vieillard; Claude d’Abbeville la
-raconte. «Ayant vu tomber sur luy un petit tableau de St. Pierre, qui
-estoit au-dessus de sa couche et auquel il avoit une particulière
-dévotion il dit: allons grand saint, partons puisque vous me venez
-quérir. Ce qu’aiant dit, il tourna les yeux vers le crucifix et
-agonisant quelque peu de temps, il rendit sa belle âme à son créateur le
-9 octobre 1612, que l’on célèbre la fête du glorieux apôtre de la France
-St. Denis évêque de Paris. On l’enterra dans un lieu appelé de St.
-François, qui estoit consacré à notre patriarche, comme les prémices des
-capucins de France.» (Voy. aussi _Eloges historiques de tous les
-illustres hommes et tous les illustres religieux capucins de la ville de
-Paris, les uns par la prédication, les autres par les vertus et sainteté
-de leurs œuvres, les autres par les missions parmy les infidelles_, etc.
-etc. sous le Nº capucins St. Honoré 4 (ter). Nous ne saurions trop
-regretter que le 1er volume de cette importante collection soit perdu
-depuis plusieurs années. Il contenait les annales de la province.
-
-
-[138] Non obstant la vigne y peut croistre. p. 211.
-
-Le P. Yves dit ici rigoureusement la vérité, mais il ne s’ensuit pas que
-dans la partie nord du Brésil, on puisse faire du vin. L’obstacle le
-plus réel à sa fabrication, gît dans la façon dont le fruit de la vigne
-mûrit sous les tropiques. Sur une même grappe, à côté de grains en
-pleine maturité, on trouve des grains nombreux, qui sont restés
-complétement verts. On a fait, dit-on, jadis quelques pièces de vin aux
-environs de Bahia. En remontant vers le sud et dans la région tempérée
-de Mendoza, le raisin vient à maturité parfaite et donne un vin des plus
-délicats. (Voy. entre autres voyages, sur ce point curieux de
-l’agriculture américaine: Sallusti, _Storia delle missione del Chile_, 4
-vol. in-8., puis ce que dit à ce sujet P. Barrère, _Nouvelle Relation de
-la France équinoxiale_, Paris, 1743, 1 vol. in-12, p. 53 et 54.)
-
-
-[139] Ce pain de _May_ sert de nourriture à plusieurs pays de ce vieil
-monde. p. 211.
-
-Cette phrase si positive du vieux missionnaire prouve avec quelle
-rapidité s’était répandu en Europe _l’Avati_ des Brésiliens; le _Maïs_
-des insulaires, que Christophe Colomb observa, dès 1493, comme il
-remarqua le tabac, à son premier voyage. Une grande discussion, non
-encore résolue, a été soulevée par les botanistes, à propos de l’origine
-première du maïs. En ce qui touche celui du Brésil, nous croyons devoir
-rapporter ici l’opinion d’un savant voyageur, bien digne de faire
-autorité. Auguste de St. Hilaire, le croyait originaire du Paraguay, où
-il a été trouvé, dit-il, à l’état sauvage. La culture du maïs est pour
-tout le sud de l’Amérique, la plante nourricière par excellence et l’on
-sait préparer sa farine par des procédés bien simples et qui la rendent
-d’un goût vraiment délicieux. Nous renvoyons pour tout ce qui regarde
-cette précieuse graminée à l’excellent livre du docteur Duchesne:
-_Traité complet du maïs ou blé de Turquie_, Paris, Renouard, 1833, in-8.
-et au grand ouvrage de M. Bonafous.
-
-
-[140] La pite. p. 212.
-
-Il s’agit ici de la filasse produite en abondance par une espèce
-d’Ananas (_Ananas non aculeatus_, _Pitta dictus Plum._), les Portugais
-en fabriquaient des bas, presque aussi recherchés que les bas de soie.
-
-
-[141] Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur s’accoiseroit. p.
-213.
-
-Accoiser est un mot hors d’usage; il signifie rendre coi, calmer,
-apaiser.
-
-
-[142] Haches, hansas. p. 216.
-
-Ce mot ne se trouve pas dans le dictionnaire de Nicot, sieur de
-Villemain. Nous croyons pouvoir affirmer qu’il faut écrire _hansars_; on
-doit entendre par ce terme une serpe de grande dimension. (Voy. à la p.
-224.)
-
-
-[143] Jurer et renasquer. p. 217.
-
-Faire certain bruit en retirant impétueusement son haleine par le nez.
-Il est populaire et le Dictionnaire de l’Académie le confond avec le mot
-renâcler qui se dit plus communément dans le style très familier.
-
-
-[144] Le François ayant choisi un compere, il le suit et s’en va en son
-village. p. 220.
-
-Ces réceptions des Indiens sont admirablement peintes par Cardim. Les
-Brésiliens ne peuvent opposer, en effet, pour la grâce du récit et le
-charme des détails, qu’un seul voyageur portugais à Yves d’Evreux et à
-Claude d’Abbeville; c’est celui que nous venons de nommer. Cet écrivain
-charmant, mais dont les récits sont trop courts, appartient à l’ordre
-des Jésuites. Il se rendit au Brésil dès 1583 et y resta revêtu des
-dignités de l’ordre au moins jusqu’à la fin de 1618. Il eut par
-conséquent une entière connaissance de l’établissement des Français au
-nord du Brésil et certainement il apprit à Bahia leur expulsion, il se
-tait malheureusement sur cette dernière circonstance. Fernand Cardim est
-placé dans une position bien différente de celle où se trouvait le P.
-Yves d’Evreux. Partout où il se présente le long de la côte, les Indiens
-sont soumis au christianisme et ont perdu leur grandeur primitive, en
-conservant la plupart de leurs usages. Le missionnaire français
-catéchise au contraire des indigènes, qui combattent pour leur
-indépendance et qui fuient leurs conquérants. Les deux bons
-missionnaires ont néanmoins la même indulgence et parfois la même
-admiration naïve pour les peuples enfants, qu’ils prêchent et dont
-l’imprévoyance est le plus grand comme le plus terrible défaut.
-
-Les lettres de F. Cardim sont une heureuse découverte due à
-l’infatigable auteur de l’_Historia geral do Brazil_. M. Adolfo de
-Varnhagen n’a pas mis son nom à cette publication précieuse. Nous lui
-restituons ici l’honneur qui lui revient comme homme de science et comme
-homme de goût. L’Opuscule du à Fernão Cardim est intitulé: _Narrativa
-epistolar de uma viagem e missão Jesuitica pela Bahia, Ilheos_, etc.
-etc., Lisboa, 1847, in-18. de 123 pages. Ce que paraît avoir ignoré le
-savant éditeur, c’est qu’on trouve d’intéressants renseignements sur
-Cardim et sur les missionnaires contemporains du Brésil dans un écrivain
-Toulousain nommé du Jarric. Voy. _la 2me partie des choses plus
-mémorables advenues tant aux Indes orientales que autres pays de la
-découverte des Portugais en l’establissement de la foi chrestienne et
-catholique_, etc. Bordeaux, 1610, in-4. Le volume est dédié à Louis
-XIII. Dans ce livre ce qui a rapport au Brésil et particulièrement aux
-régions voisines du Maragnan, est contenu entre la p. 248 et la p. 359.
-Pierre du Jarric mourut en 1609. Son ouvrage fut traduit en latin et
-imprimé à Cologne en 1615. Cette version, qui contient certaines
-additions, forme 4 vol. in-8.
-
-
-[145] Il lui tend la main et lui dit _Ereiup Chetouas sap_. Es-tu venu
-mon compere? p. 220.
-
-Il est à peu près certain que notre bon missionnaire n’avait lu, ni la
-relation d’André Thevet publiée dès l’année 1558, ni le voyage plus
-récent de Jean de Lery dont les opinions religieuses devaient
-naturellement l’éloigner. En comparant ces vieux voyageurs entre eux, on
-est frappé de la similitude qu’offre leur récit. Voici ce que dit Jean
-de Lery, à propos de la réception que lui firent les Tupinambas de Rio
-de Janeiro:
-
-«Pour donc que déclarer les cérémonies que les Tououpinambaoults
-observent à la réception de leurs amis qui les vont visiter; il faut en
-premier lieu sitost que le voyager est arrivé en la maison du
-_Moussacat_, c’est-à-dire bon père de famille, qui donne à manger aux
-passans qu’il aura choisi pour son hoste, (ce qu’il faut faire en
-chascun village où l’on fréquente et sur peine de le facher quand on y
-arrive n’aller pas premièrement ailleurs) que s’asseant dans un lict de
-coton pendu en l’air, il y demeure quelque peu de temps sans dire mot.
-Après cela les femmes venans, les fesses contre terre et tenans leurs
-deux mains sur leurs yeux, en plorans de ceste façon la bien venüe de
-celuy dont sera question elles diront mille choses à sa louange.
-
-Comme par exemple: tu as pris tant de peine à nous venir voir; tu es
-bon; tu es vaillant; et si c’est un François, ou autre étranger de par
-deçà elles adjousteront tu nous a apporté tant de belles besongnes, dont
-nous n’avons point en ce pays; bref comme j’ai dit, elles jettant de
-grosses larmes tiendront plusieurs tels propos d’aplaudissemens et
-flatteries. Que si au reciproque le nouveau venu assis dans le lict veut
-leur agréer: en faisant bonne mine de son costé, s’il ne veut plorer
-tout-à-fait (comme j’en ai veu de nostre nation qui oyant la brayerie de
-ces femmes aupres d’eux estoient si veaux que d’en venir jusque-là) pour
-le moins leur respondant jettant quelques souspirs faut-il qu’il en
-fasse semblant. Ceste première salutation faite ainsi de bonne grâce par
-ces femmes, entre puis le _moussacat_, c’est-à-dire le vieillard maistre
-de la maison lequel aussi de sa part aura esté un quart-d’heure sans
-faire semblant de vous voir (caresse fort contraire à nos embrassades,
-baisemens et touchemens de main à l’arrivée de nos amis). Venant lors à
-vous: vous dira premièrement _ereioubé_. C’est-à-dire es tu venu? etc.
-etc.» (Voy. _Jean de Lery, Histoire d’un voyage en la terre du Brésil_.
-Rouen, 1578, in-8. 1re édition.)
-
-
-[146] Un autre fut appellé _grand Gosier_, pour ce qu’on ne pouvait le
-rassasier: un autre fut nommé _Gros Grapau_. p. 221.
-
-Lisez crapaud. Ou rencontre au Brésil, une grenouille de dimension
-prodigieuse à laquelle on a donné le nom de Grenouille mugissante.
-Claude d’Abbeville a dit: «L’on trouve en ce païs là des crapaux
-merveilleusement grands qu’ils appellent _Courourou_. Il y en a de tels
-qui ont plus d’un pied ou pied et demy de diamètre: quand ils sont
-escorchés, il ne se peut dire combien leur chair est blanche estans fort
-bons à manger. J’ay veu des gentilshommes françois en manger avec grand
-appétit.»
-
-
-[147] Nos peres nous ont laissé de main en main, par tradition, qu’il
-estoit venu jadis, un grand Marata du Toupan. p. 229.
-
-Il est évidemment question ici de la fameuse légende brésilienne
-relative à _Sumé_, le législateur des Tupis. Dans le curieux opuscule
-qu’il a publié sur ce personnage, Mr. Adolfo de Varnhagen, raconte son
-arrivée à l’île de Maranham et comment il disparut au moment où l’on
-s’apprêtait à le sacrifier. Le mot _Marata_ nous embarrasse, nous
-l’avons cherché vainement dans Ruiz de Montoya. Est-ce une altération du
-mot _Mair_ ou _Maïr_, si souvent employé par Lery et Thevet, lorsqu’il
-s’agit de désigner un étranger, un personnage extraordinaire. Nous ne
-saurions répondre sur ce point d’une façon concluante. _Sumé_ qui répand
-la culture du manioc parmi les sauvages est barbu. On a dit avec raison
-que c’était un personnage analogue au Manco Capac des péruviens et au
-Quetzalcoatl des Aztèques. On pourrait ajouter au Zamna de l’Amérique
-centrale. (Voy. sur ce personnage Adolfo de Varnhagen, _Historia geral
-do Brazil_, T. 1, p. 136, et le même, _Sumé_. _Lenda mytho-religiosa
-americana etc. agora traduzida por um paulista de Sorocaba_, Madrid,
-1855, broch. in-18 de 39 pag.)
-
-
-[148] Ils feront venir des _Miengarres_, c’est-à-dire des chantres
-musiciens. p. 232.
-
-Le verbe chanter, se dit _Nheengar_ en langage Tupi. Un _Nheengaçara_
-est un chanteur proprement dit.
-
-
-[149] Il luy fut dit en cette vision que ces gens vestus de blanc
-estoient les _Caraybes_, c’est-à-dire françois ou chrestiens. p. 248.
-
-Il peut paraître étrange au lecteur, que les français soient assimilés
-ici aux Caraïbes. Ceux qui ont lu attentivement les œuvres de Humboldt,
-auront le mot de cette énigme. Les Caraïbes du continent américain, qui
-formaient une nation immense, étaient renommés dans l’Amérique entière
-par leur vaillance et par leur perspicacité. Leurs piayes ou si on
-l’aime mieux leurs devins, l’emportaient sur tous ceux des autres
-nations; ils étaient dans le nouveau monde ce qu’étaient dans l’ancien
-les Chaldéens. Simon de Vasconcellos nous donne la preuve de cette
-suprématie intellectuelle; dans le sud du Brésil, les _Caraïbe-bébé_
-n’étaient autres que de puissants devins. C’était l’appellation
-consacrée aux hommes renommés par l’intelligence, aux esprits, aux
-anges; on l’appliqua bientôt aux étrangers. Mr. Adolfo de Varnhagen
-lui-même fait observer que la dénomination de _Caryba_ était au début
-une qualification accordée aux Européens. On voit (dans l’_Historia
-geral_ p. 312) que tous les chrétiens étaient désignés ainsi.
-
-
-[150] Il pria à cet effet que nous lui envoyassions de l’eau du Toupan
-dans une plotte de coton mise en un _Caramémo_. p. 249.
-
-Un _Caramémo_ est ce qu’on appelle un _Pagará_ à la Guyane, c’est-à-dire
-un panier léger, fait avec des feuilles de palmiste et affectant parfois
-la forme la plus élégante. Claude d’Abbeville désigne aussi en le
-décrivant ce gracieux ustensile d’un ménage indien. Barrère en a fait
-dessiner de jolis _specimen_.
-
-
-[151] La suavité du chant d’une jeune pacelle. p. 257.
-
-Il faut lire pucelle. Yves d’Evreux, familiarisé avec tous les symboles,
-qui avaient cours de son temps n’avait garde d’oublier une gracieuse
-allégorie dans laquelle figure la licorne. Voy. notre _Monde enchantée_
-et surtout la dissertation intitulée: _Revue de l’histoire de la Licorne
-par un naturaliste de Montpellier_ (P. J. Amoreu), Montpellier,
-Durville, 1818, in-8 de 47 pages.
-
-
-[152] Nous n’aurons fait que courir et errer par les bois devant la face
-des _peros_. p. 270.
-
-On sait que les Tupinambas nommaient toujours ainsi les Portugais.
-_Pero_ veut dire chien, dans la langue de Camoens, mais on suppose que
-l’appellation _Pedro_, fort usitée au Brésil, était cause de cette
-désignation bizarre. Ayrès de Cazal contient même à ce sujet une petite
-histoire, il raconte en rappelant la tradition, comment un serrurier
-nommé Pedro, avait été jeté par un naufrage sur les rivages du Maranham.
-Grâce à son habileté dans l’art de travailler le fer cet homme se rendit
-bientôt agréable aux Indiens et son nom modifié légèrement servit à
-désigner les étrangers qu’on supposait appartenir à la même race que
-lui. Le docteur Moraes e Mello a donné cette légende d’une façon
-beaucoup plus complète dans sa Corographia.
-
-
-[153] Doctrine chrestienne en la langue des Topinambos. p. 272.
-
-On n’a pas tenté d’éclaircir par une discussion grammaticale, cette
-portion du livre. Des différences trop sensibles apportées par le temps
-et surtout par la prononciation, rendaient cette tâche pour ainsi dire
-impossible. Rien n’est plus difficile que de rendre par les caractères
-dont se compose notre écriture les sons des langues indiennes. Ces
-inflexions si délicates et parfois si fugitives dans leur rudesse
-apparente sont malaisément fixées sur le papier. Comme l’a fait
-remarquer Humboldt, elles tiennent parfois à certains caractères
-physiques des races. Les nations européennes elles-mêmes les plus
-exercées ne perçoivent pas de la même manière les sons, et surtout
-n’essayent pas de les écrire de la même façon; où le Portugais entend
-_Oca_, par exemple, ou bien _Toba_, le Français entend _Oc_ et _Tobe_,
-où le premier sent son oreille frappée par le mot _Murubixaba_, le
-second perçoit _Mourouvichave_. La différence cesse d’être aussi
-sensible, lorsque les mots sont prononcés selon le génie de chaque
-langue. Le mot _Topinambos_ comme il est écrit au début de cette note,
-équivaut absolument par le son en langue Portugaise au mot
-_Toupinambous_ comme le prononçaient les contemporains de Malherbe. Pour
-l’histoire de la linguistique cette courte doctrine chrétienne n’est
-toutefois pas sans intérêt. On pourra la comparer avec certains ouvrages
-du même genre écrits par une plume portugaise. Les chants religieux en
-Tupi, de Christovam Valente, entre autres, sont dans ce cas. Je les ai
-introduits dans l’opuscule intitulé: _Une fête brésilienne_, Paris,
-Techener, 1850. Le livre qui les contient est devenu pour ainsi dire
-introuvable et seule peut-être la bibliothèque impériale le possède.
-Nous reproduisons ici son titre: _Catecismo brasilico da doutrina
-christão, com o ceremonial dos sacramentos e mais actos parochiaes.
-Composto por padres doutos da companhia de Jesus, aperfeiçoado e dado à
-luz pelo padre Antonio de Araujo da mesma companhia, emendado nesta
-segunda impressão pelo padre Bertholameu de Leam da mesma companhia._
-Lisboa, na officina de Miguel Deslandes, 1681, petit in-8. La 1re
-édition est de 1618.
-
-Si on voulait, on pourrait compléter cette étude comparative en
-recherchant les manuscrits suivants que cite Barbosa Machado et qu’il
-serait si curieux de voir publier; Ludewig les a omis dans son savant
-travail complété par Mr. Trubener. P. João de Jesus _explicação dos
-mysterios da fé_. P. Manoel da Veiga _Catecismo_. F. Pedro de Santa Rosa
-_Confessonario_. André Thevet, dans ses manuscrits conservés à la
-bibliothèque impériale de Paris, donne _le pater_ et _le credo_ en tupi.
-Il les reproduit même dans sa grande cosmographie. Ces deux documents
-sont surtout précieux par leur ancienneté: ils datent de 1556. Parmi les
-livres de ce genre l’un des plus modernes et des plus curieux est celui
-du P. Marcos Antonio, il est intitulé: _Doutrina e perguntas, dos
-mysterios principaes de Nossa Santa fé na lingua Brasila_. Il a été
-composé vers 1750, et Ludewig le mentionne comme faisant partie des
-collections du _British Museum_.
-
-
-[154] Il y a aussi de certains oiseaux nocturnes, qui n’ont point de
-chant, mais une plainte moleste et facheuse à ouyr, fuyards et ne
-sortent des bois appelez par les indiens _Ouyra Giropary_, les oyseaux
-du Diable. p. 281.
-
-Lery avait déjà constaté l’effet du chant mélancolique, que fait
-entendre le Macauhan sur l’esprit des Indiens. La croyance aux messagers
-des âmes, aux oiseaux prophétiques, n’est pas tout-à-fait éteinte, elle
-s’est conservée chez la puissante nation des Guaycourous, elle paraît
-avoir exercé jadis son influence sur toutes les tribus des Tupis, mais
-le P. Yves lui donne une extension qu’elle n’avait pas jadis, c’est déjà
-une altération visible dans les anciennes idées mythologiques. Le nom de
-ce volatile vénéré s’écrit en portugais _Acaúan_ et même _Macauân_;
-l’oiseau fait sa nourriture des reptiles. Il s’en faut de beaucoup qu’il
-ait l’aspect sinistre, que lui donne notre bon missionnaire. Il a une
-tête assez grosse relativement au corps, et elle est cendrée, il a le
-poitrail et le ventre rouges, ses ailes et sa queue sont noires
-tachetées de blanc. Aujourd’hui, la plupart des indigènes se bornent à
-croire que cet oiseau est chargé de leur annoncer l’arrivée d’un hôte.
-On peut consulter sur l’Acaúan, Accioli, _Corografia Paraense_, et
-Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingua Tupy_. Martius au mot Oacaoam dit
-que c’est le Macagua de Felix d’Azara. Falco (herpethocheres).
-
-
-[155] Si ces petits et mediocres Barbiers ont de l’autorité entre les
-leurs, beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez
-Pagy-Ouassou grands barbiers. p. 289.
-
-Au temps d’Yves d’Evreux, les chirurgiens les plus habiles étaient
-encore désignés sous le nom de _Barbiers_; quelques années avant lui
-l’illustre Ambroise Paré ne prenait pas d’autre titre. Comme les
-_Piayes_, _Pagé_, _Pagy_, _Boyés_ ou _Piaches_, car on leur donne tous
-ces noms, se mêlaient de la cure des blessures ou des maladies; le P.
-Yves, ainsi qu’on l’a vu dans tout le cours de l’ouvrage les assimile
-avec un certain dédain aux barbiers, mais on le sent, aux barbiers de
-village. Ce chapitre est certainement l’un des plus curieux du livre; il
-doit être comparé soigneusement avec tout ce qui a été dit par Simon de
-Vasconcellos (_Chronica da companhia de Jesus_, in-fol.), et avec tous
-les mémoires qu’a publiés l’institut historique de Rio de Janeiro sur la
-religion primitive des indigènes; les attributs de Geropary y sont
-définis clairement. La lacune d’une feuille est vivement à regretter. Il
-est évident qu’elle nous fait perdre de précieux documents sur les
-hommes rusés et habiles qui conservaient parmi eux les traditions.
-
-
-[156] Ces vilains oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles et grands
-que ceux de pardeçà, viennent trouver les personnes couchees et
-dormantes en leur lict. p. 297.
-
-Au temps où devait paraître cette relation, les chauves-souris étaient
-encore rangées dans la classe des oiseaux. Ce que dit ici notre
-voyageur, sur les Vampires, n’a rien d’exagéré. On peut consulter sur ce
-point Ch. Watterton (_Excursion dans l’Amérique méridionale_, p. 15 et
-389). Ce savant naturaliste décrit avec un soin minutieux le genre de
-blessure que fait cette chauve-souris américaine sur les gens endormis.
-Il avait tué un Vampire, qui portait 32 pouces d’envergure. En général,
-ils sont beaucoup moins grands.
-
-
-[157] Et là plantent de petites idoles faites de cire ou de bois en
-forme d’hommes. p. 302.
-
-Parmi les vieux voyageurs du XVIIme siècle, Yves d’Evreux est comme nous
-l’avons fait remarquer, le seul qui signale chez les Tupinambas des
-rudiments de statuaire (bien imparfaite sans doute) appliqués à la
-mythologie de ces peuples. Il n’y a rien de semblable dans Thevet, Hans
-Staden et Lery, pas plus que dans Vasconcellos, Cardim, Soarez ou
-Jaboatam. Les Tupis étaient des peuples uniquement chasseurs, passant
-accidentellement à la vie agricole. Les seuls vestiges de sculpture que
-nous connaissions d’eux, sont appliqués à leurs _Maconas_, ou à leur
-_Lyvera-pème_, espèces d’armes pesantes, qu’ils se plaisaient à orner
-avec une sorte d’adresse. Ils étaient dans l’habitude de fixer un Maraca
-empenné de plumes brillantes à la proue de leurs canots de guerre si
-élancés et si élégants, il serait possible que la base de cet instrument
-eût été alors orné de sculptures, analogues à celles qu’on remarque chez
-les insulaires de la Polynésie. Il est probable qu’en multipliant leurs
-rapports avec les Européens, les Tupinambas ont puisé parmi nous
-certaines idées de sculpture rudimentaire, qu’ils ont appliquées à leurs
-grossières divinités. L’exact Barrère, qui écrivait, il est vrai, plus
-d’un siècle après Yves d’Evreux parle d’un Piaye ayant exécuté une
-statuette de ce génie du mal _Anaanh_, qui n’est autre chose que
-l’_Anhanga_ de Nobrega et d’Anchieta, et dont la terrible mission sur la
-terre est si bien définie par Jean de Lery, qui l’appelle toujours
-_Aignan_. Qu’on lui donne aux îles ou sur le continent les noms
-d’_Uracan_, d’_Hyorocan_, de _Gerupary_, de _Maboya_, d’_Amignao_; qu’on
-reconnaisse dans des génies secondaires, ses messagers (nous en
-nommerons un le malicieux _chinay_, qui fait maigrir les pauvres Indiens
-en suçant leur sang), Anhanga a été revêtu d’une face terrible du XVIIme
-au XVIIIme siècle. Ce type primitif de la sculpture religieuse des Tupis
-a été malheureusement taillé dans un bois très mou et n’a pu guère
-résister à l’action du temps ou à l’invasion des termites; nous doutons
-qu’on puisse jamais s’en procurer un _specimen_ remontant à deux
-siècles. Voici du reste le passage si curieux de Barrère, qui confirme
-le dire du P. Yves: «Les Indiens ont une autre sorte de piayerie assez
-singulière. Ils font une figure du diable, d’un bois fort mol et
-résonnant; cette statue qui est grande de trois ou quatre pieds est
-affreuse par la longue queue et les longues griffes qu’ils lui font. Ils
-l’appellent _Anaantanha_, comme qui dirait image du diable; car _Tanha_
-signifie figure et _Anaan_ diable. Après avoir soufflé les malades, les
-Piayes portent cette figure hors du Carbet. Là, ils l’apostrophent et la
-frappent rudement à coups de bâton, comme pour obliger le diable à
-quitter malgré lui le malade.» (Voy. _Nouvelle Relation de la France
-équinoxiale, contenant la description des côtes de la Guiane, de l’isle
-de Cayenne, le commerce de cette colonie, les divers changements arrivés
-dans ce pays_ etc. etc. Paris, 1743, gr. in-12.)
-
-Dans un chapitre précédent Yves d’Evreux a déjà parlé d’une marionnette,
-à laquelle était adaptée une sorte de mécanisme et qui servait aux
-enchantements d’un Piaye. Nous ne saurions trop regretter qu’aucune de
-ces idoles ne soit entrée dans les collections ethnographiques dont on
-commençait à se préoccuper en ce temps. Peu d’années avant l’époque où
-La Ravardière explorait le fleuve des Amazones, Jean Mocquet, le garde
-des curiosités du roi, parcourait ses rives: c’eût été une rare bonne
-fortune, pour l’archéologie américaine, s’il eut pu se procurer
-quelques-unes des idoles semblables à celles dont parle le P. Yves.
-
-
-[158] C’est donc la coustume des Pagys-Ouassous de celebrer en certain
-temps de l’annee des lustrations publiques. p. 306.
-
-Il est infiniment probable, que les lustrations dont il est question ici
-étaient pratiquées en souvenir des cérémonies que les Tupinambas avaient
-vu faire aux chrétiens. Il pouvait en être de même, à l’égard de la
-prétendue confession auriculaire dont l’auteur parle un peu plus loin
-(p. 309). Les anciens voyageurs, Hans Staden, Lery et Thevet, ne disent
-rien qui aie trait à une pratique semblable.
-
-
-[159] Pacamont, grand barbier de Comma. p. 306.
-
-Il semble au premier abord, que ce piaye si influent ait reçu un nom
-français; il n’en est rien. Il y avait à la même époque un chef puissant
-nommé _Pacquara-behu_, le ventre d’un pac plein d’eau. Pacamont pourrait
-signifier le Paca pris au piége _Pacamondé_. Le nom du pays sur lequel
-il exerçait son influence signifie la région des plantes laiteuses: il
-s’écrit _Cumá_.
-
-
-[160] Ce que Vatable interprete en cette sorte. p. 315.
-
-Vatable ou Vateblé était un hébraïsant célèbre du XVIme siècle,
-restaurateur des études orientales en France; il mourut en 1547. Ses
-notes sur l’ancien testament avaient été insérées dans la bible de
-Robert Etienne.
-
-
-[161] J’espere à présent que j’escris cecy, que les Peres qui sont par
-delà, luy donnent de terribles alarmes et que son royaume va fort en
-decadence et s’approche de sa totale ruine: car avant que je quittasse
-l’Isle, je voyois et experimentois une disposition generale et
-universelle de la conversion de ces peuples. p. 318.
-
-Cette phrase nous prouve que le P. Yves écrivit son ouvrage en Europe et
-qu’il avait connaissance de la mission dirigée par le P. Archange.
-Marcellino de Pise affirme, que 565 Indiens reçurent le baptême durant
-cette seconde expédition religieuse. (Voy. _Annales historiarum ordinis
-minorum_. Lugd., 1676, in-fol.) Le P. Archange, suivi de ses douze
-compagnons et porteur des magnifiques ornements brodés par la duchesse
-de Guise, devait, en effet, s’environner d’une tout autre pompe que les
-quatre généreux capucins, qui avaient commencé la mission. Grâce à des
-documents qui nous viennent de la marine, et que nous devons à
-l’obligeance de Mr. P. Margry, nous voyons par une lettre inédite du
-sieur de Beaulieu à Mr. de Razilly, que le P. Archange qui comprenait
-parfaitement la valeur de l’argent, abstraction faite du vœu de
-pauvreté, n’avait pas voulu s’embarquer tant qu’il y avait eu pour lui
-espérance de se procurer des subsides. Malgré les ressources dont put
-disposer son chef spirituel, l’histoire de cette seconde mission est
-encore à faire; elle n’a même laissé aucune trace, et elle sera sans
-doute ignorée, tant que le livre de François de Bourdemare se dérobera à
-nos investigations. Nous savons seulement, que beaucoup plus favorisé
-qu’Yves d’Evreux, par ses supérieurs, il avait reçu, grâce à ses lettres
-d’Obédience, le droit d’admettre des novices dans son couvent. Il n’eut
-pas le temps de mettre à profit un tel privilége; mais lors de son
-retour en Europe, on le récompensa de son zèle et dès l’année 1615, il
-était devenu gardien du grand couvent de la rue St. Honoré.
-
-Tous ces faits omis naturellement par les historiens du Maranham sont
-constatés dans _les éloges historiques_, manuscrit de la bibliothèque
-impériale, il y aurait toutefois de l’injustice à oublier que le P.
-Marcellino de Pise les mentionne. Après avoir raconté comment le général
-des capucins Paul de Caesena, permit à Honoré de Paris, alors
-provincial, d’envoyer une seconde mission en Amérique; il ajoute: «_Ille
-nihil cunctatus, duodecim fratres ad hanc expeditionem, aptos elegit
-quorum animosa phalanx navem conscençâ secedens in indiam, a barbara
-illa natione jam capucinorum placidis moribus assueta per humaniter fuit
-excepta._» A l’entrée des Portugais, le P. Archange de Pembroke se
-retira avec les capucins français et fit place aux Franciscains, qui
-vinrent s’établir dans le monastère au nombre de vingt. Sous la
-direction de Fr. Christovam Severim, le couvent reçut dès-lors une
-institution nouvelle. Les bases en avaient été jetées en 1624, mais
-elles ne furent arrêtées définitivement que le 4 Août de l’année
-suivante.
-
-Nous nous garderons bien de mettre sous les yeux du lecteur les
-péripéties fâcheuses par lesquelles passa le monastère durant deux cent
-vingt-cinq ans; il suffira de dire qu’au début du siècle, il tombait à
-peu près en ruine. En 1860, le gardien actuel, qui n’avait plus sous sa
-direction que deux Franciscains, mais qui heureusement avait su se
-concilier la sympathie des habitants de San Luiz a fait un appel à la
-charité publique, pour qu’on réparât dignement un édifice, qui se lie si
-intimement aux souvenirs les plus intéressants du pays. L’ordre
-aujourd’hui est fort pauvre, mais il contraste, dit-on, par son
-dévouement avec bien des couvents opulents de la cité qui laissent
-tomber en ruine leur monastère. L’appel de Fr. Vicente de Jesus a été
-entendu. On a recueilli des sommes assez abondantes pour réparer ce qui
-avait subi l’injure du temps. Tout en conservant l’humble chapelle où
-vint prier Yves d’Evreux on élève de nouvelles constructions et l’église
-de Sancto Antonio sera la plus belle de cette riante cité.
-
-
-[162] Il me demandoit qui estoient ces Karaïbes, je luy fis reponce que
-ces douzes estoient les douze _Maratas_ du fils du Toupan. p. 337.
-
-Il est infiniment curieux de voir ici, le père Yves d’Evreux, faire une
-sorte d’allusion à des croyances anciennes de ces peuples, que Thevet,
-ou peut-être le chevalier de Villegagnon avait recueillis dès l’année
-1555, et auxquelles d’ailleurs nos voyageurs du XVIme siècle semblent
-rester étrangers dans le cours de leurs récits. Une note même concise
-nous entraînerait trop loin et nous nous voyons forcé de renvoyer le
-lecteur à un opuscule dans lequel nous avons rassemblé tout ce que nous
-avons pu trouver sur les idées mythologiques des Tamoyos et des
-Tupinambas. (Voy. sur les _Maïrata_, _une fête brésilienne célébrée à
-Rouen en 1550 suivie d’un fragment du XVIme siècle roulant sur la
-Théogonie des anciens peuples du Brésil_. Paris, Techener, 1850, gr.
-in-8.)
-
-
-[163] Et choisissant Sainct Barthelemy je le luy montray disant Tien,
-voilà ce grand Marata qui est venu en ton pays, duquel vous racontez
-tant de merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est
-luy qui fit inciser la Roche, l’autel les images et escritures qui y
-sont encore à present et que vous avez veu vous autres etc. p. 338.
-
-La légende brésilienne a transmis d’âge en âge le récit des
-pérégrinations de deux prophètes fort distincts, en honneur à peu près
-égal chez ces peuples barbares et qu’elle nomme tour à tour Tamandaré et
-Sumé. Comme Bouddha, le dernier a laissé toutefois l’empreinte d’un de
-ses pieds sur la roche vive lorsqu’il a quitté la terre. Le mythe de
-Tamandaré qui se lie au récit du déluge américain est raconté tout au
-long par Vasconcellos dans ses _Noticias do Brasil_, p. 47 et 48. C’est
-là qu’on peut voir, comment le Noë américain, s’élançant au sommet d’un
-palmier, qui portait sa cime jusque dans les cieux et guidant ainsi sa
-famille, se sauva et repeupla la terre. Dans la phrase que nous citons
-ici, Yves d’Evreux fait allusion au législateur beaucoup plus moderne,
-Sumé, ce Triptolème brésilien, qui enseigna la culture du manioc aux
-peuples issus de Tamandaré. Simon de Vasconcellos dit très positivement:
-«Il y avait entre eux une tradition fort antique, transmise des pères
-aux enfants et elle racontait que bien des siècles après le déluge, des
-hommes blancs avaient apparu dans ces régions, ils parlaient aux peuples
-d’un seul dieu et d’une autre vie. L’un deux s’appelait _Sumé_, par
-lequel il faut entendre _Thomé_.» En préférant la tradition qui accorde
-l’honneur d’avoir évangélisé les peuples lointains à Saint Barthélemy,
-le P. Yves d’Evreux fait preuve de sa connaissance des sources. Au
-rapport d’Eusèbe, en effet, cet apôtre voyageur, avait pénétré jusqu’à
-l’extrémité des Indes. Saint Pantène ayant parcouru le fond de l’Asie
-dès le IIIme siècle, y avait déjà trouvé des traces du christianisme,
-qu’on pouvait attribuer aux prédications de St. Barthélemy. La légende
-contraire a cependant prévalu au Brésil, comme elle a prévalu surtout
-aux Indes. (Voy. le livre portugais intitulé: _Jornada do Arcebispo de
-Goa dom Frey Aleixo de Menezes, quando foy as serras do Malauar, lugares
-em que morão os antiguos Christãos de S. Thomé_. Coimbra, 1606, in-fol.)
-Les traces des pieds de St. Thomas étaient visibles du temps de
-Vasconcellos, au nord du port de Saint-Vincent non loin de la ville. Ces
-traces de deux pieds nuds merveilleusement empreints sur la pierre (_tão
-vivas e expressas, como se em hum mesmo tempo, juntamente se fizerão_)
-étaient parfois cachées sous l’eau. Le religieux franciscain Jaboatam,
-retrouve au récif devant Pernambuco, les saintes empreintes; cependant
-dans cette seconde version de la légende, ou ne voit apparaître qu’un
-tout petit pied, comme celui d’un enfant de cinq ans, et le pieux
-narrateur suppose que c’est celui d’un jeune compagnon de l’apôtre.
-(Voy. le _novo Orbe Seraphico_, réimprimé en ces derniers temps par les
-soins de l’_Institut historique et géographique de Rio de Janeiro_.)
-
-On ne se contente pas de reconnaître ces traces fameuses sur plusieurs
-points du littoral, et il serait bien long de les énumérer: on fait
-pénétrer résolument le saint voyageur dans l’intérieur du Brésil, et là,
-il inscrit sur la roche, en caractères gigantesques, l’histoire de sa
-mission. Il y a à _Minas geraes_, un village auquel on a donné son nom,
-c’est _São Thomé das lettras_. Un observateur sérieux, le général Cunha
-Mattos ne vit pas les fameuses inscriptions, mais il fut à même de
-constater la tradition et il pense que l’inscription fantastique que
-l’on remarque sur l’une des parois de la _Serra das lettras_, est due à
-quelque accident du terrain, à des dendrites, pour nous servir de ses
-expressions. (Voy. _Itinerario do Rio de Janeiro ao Pará e Maranhão_.
-Rio de Janeiro, 1836, 2 vol. in-8. T. 1er, p. 63.) C’est même
-aujourd’hui l’opinion qui a prévalu, et dans l’inscription gigantesque
-de la _Serra das lettras_, on ne voit plus maintenant qu’une
-infiltration de particules ferrugineuses qui sur les grès de la montagne
-a simulé des caractères d’écriture.
-
-Quant aux hiéroglyphes grossièrement tracés en creux et dont l’origine
-indienne n’est pas douteuse, ils sont nombreux au Brésil; et plusieurs
-ouvrages nous en ont transmis des _fac-simile_. Le grand voyage
-pittoresque de Mr. Debret en offre deux, qui ne manquent pas d’un
-certain intérêt. Nous voulons parler de l’inscription présentée par la
-montagne _do Anastabia_ et des sculptures en creux exécutées sur un
-rocher qu’on rencontre à peu de distance des bords du Rio Yapurá, dans
-la province du Pará: il pourrait se faire que le discours du P. Yves fît
-allusion à ce monument original, et d’exécution fort grossière, dont Mr.
-Debret donne l’explication (T. 1er, p. 46), mais dans lesquels
-l’imagination la plus prévenue ne saurait trouver des bases pour asseoir
-une opinion historique ou religieuse.
-
-En ce qui regarde _les roches incisées_ dont parle notre bon moine, la
-tradition en est répandue dans l’Amérique entière, et ces accidents
-résultats des grandes commotions de la nature sont toujours expliquées
-par la légende indienne, en les attribuant au pouvoir souverain d’un
-demi-dieu, qui brise à son gré les rochers les plus rebelles au travail
-de l’homme et parfois les plus gigantesques; à la Nouvelle-Grenade, le
-saut de Tequendama n’a pas d’autre cause; il est dû comme on sait au
-grand Bochica. Sur le point dont nous nous préoccupons, il pourrait bien
-être question d’une ouverture faite au _récif_ qui borde le littoral de
-Pernambuco et que l’on attribue au grand Sumé, ou à son représentant
-chrétien l’apôtre voyageur. (Voy. Fr. Antonio de Santa Maria Jaboatam,
-_Novo orbe serafico brasilico_ ou _Chronica dos Frades menores da
-provincia do Brasil_, 2me édit. Rio de Janeiro, 1858.) Jaboatam écrivait
-son livre en 1761.
-
-
-[164] Conference avec Iacoupen. p. 348.
-
-Ce chef indien portait un nom bien connu dans l’ornithologie du Brésil.
-Le _Jacupema_ n’est autre que le Penelope superciliaris. C’est un des
-meilleurs gibiers du Brésil.
-
-
-[165] Le P. Martial d’Abbeville. p. 370.
-
-La famille des Foulon, qui jouissait d’une haute considération à
-Abbeville avait voué plusieurs de ses membres à la vie monastique. Le P.
-Martial vint à Paris, avec son frère, le P. Claude; ce dernier, dont
-l’article est si erroné dans la biographie universelle, était déjà
-gardien du couvent de sa ville natale en 1608, mais comme le P. Yves il
-avait commencé son noviciat en 1595 (le 9 juin). La bibliothèque de
-l’Arsenal possède un opuscule du P. Claude, devenu rare. Il est
-intitulé: _L’arrivée des Pères Capucins et la conversion des sauvages à
-nostre sainte Foy déclarés par le R. P. Claude d’Abbeville, prédicateur
-Capucin à Paris_, chez Jean Nigaut rue St. Jean de Latran, au 1613. On
-peut comparer cet écrit à l’article intitulé: _Retour du sieur de
-Rasilly en France et des Toupinambous qu’il amena à Paris. Mercure
-français_, T. 3, p. 164. _L’histoire chronologique de la bienheureuse
-Colette, réformatrice des trois ordres du Séraphique Père St. François_.
-Paris, Nicolas Buon, 1628, in-12, n’est nullement du P. Claude, comme le
-prétend Eyriès. L’Epitre dédicatoire est signée Fr. S. d’A., capucin
-indigne. Claude d’Abbeville était déjà mort, lorsque cet ouvrage parut.
-Après avoir vécu 23 ans en religion il s’éteignit à Rouen en 1616, et
-non en 1632.
-
-
-[166] Nous partimes de Plume en Angleterre. p. 372.
-
-Il faut lire Plymouth, Claude d’Abbeville écrit Plemüe.
-
-
-[167] De Baiador nous rengeasmes cette côte d’Aphricque jusqu’à la
-riviere ditte Lore par les Espagnols. p. 372.
-
-Il s’agit ici du Rio de Ouro.
-
-
-[168] Ayant passé, nous vinsmes et arrivasmes en une petite Isle appelee
-Fernand de la Roque. p. 373.
-
-On reconnaîtrait difficilement sous ce nom l’île de _Fernão de Noronha_,
-et non _Fernando de Noronha_, comme l’écrivent quelques géographes, elle
-est à 75° long. E. N. E. du Cap de São Roque, elle se trouve située par
-les 3° 48′ à 52′ de lat. Son voisinage du Cap St. Roch explique
-l’altération de son nom. Quelques vieux voyageurs écrivent Fernand de la
-Rongne; le P. Claude est dans ce cas.
-
-
-[169] Puis ceste isle qui jusques à maintenant avoit esté appelee
-l’Islette Ste. Anne par ce que nous y estions arrivez ce jour-là et à
-cause de Madame la Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est
-parente de Mr. de Rasilly. p. 374.
-
-Cette dernière circonstance a été omise par le P. Claude.
-
-
-[170] Ils nous appellent les grands prophetes de Dieu et de Ioupan et en
-leur langage du pays Carribain, Matarata. p. 376.
-
-Il faut lire Toupan au lieu de Ioupan. Quant au mot Matarata, qui
-revient dans cette phrase, ne peut-on l’expliquer par l’adjectif
-_Mbaráeté_ qui signifie fort. Il semble être sous cette signification
-dans le _Tesoro de la lengua Guarani_ du P. Ruiz de Montoya.
-
-
-[171] Le sieur du Manoir. p. 378.
-
-Le capitaine du Manoir était établi depuis longtemps dans l’île et il
-s’y était créé de nombreuses relations. Ce fut lui, qui lors de
-l’arrivée des missionnaires, les accueillit et leur donna même un
-festin. «Aussi magnifique que l’on saurait faire en France,» dit le P.
-Claude. MM. de Rasilly et de Pezieux y assistaient. Ce fut de la
-résidence de du Manoir qu’on partit pour venir occuper l’endroit, où
-s’éleva le fort de St. Louis. Cet officier revint en France, avant la
-prise de possession du Maranham par les Portugais.
-
-Lorsque nos forces navales eurent évacué les ports du Maranham,
-plusieurs Français ne suivirent pas l’exemple de du Manoir, et
-s’établirent dans la nouvelle colonie, mais on n’y admit guère que les
-artisans. On serait dans l’erreur si l’on supposait que la mission
-fondée avec tant de zèle par nos religieux fut abandonnée; elle ne passa
-même pas dans un autre ordre, et les franciscains en restèrent chargés:
-on trouvera sur ce point tous les renseignements désirables dans l’_Orbe
-Seraphico_ du P. Jaboatam. Ce recueil renferme une longue biographie de
-F. Francisco do Rosario moine célèbre de l’ordre de St. François, qui
-prit possession du couvent des capucins dix ans environ après l’abandon
-définitif que ceux-ci en avaient fait. Ce zélé missionnaire s’enfonçait
-fréquemment dans les solitudes inexplorées du Maranham et allait
-catéchiser les indiens. Il composa même en 1630, un savant ouvrage sur
-les tribus sauvages qu’il avait visitées. Ce livre malheureusement n’a
-jamais été publié, et serait s’il était retrouvé un précieux commentaire
-au voyage du P. Yves. Fatigué par ses travaux dont la multiplicité
-étonne l’imagination, F. Francisco do Rosario passa à Bahia, où il fut
-revêtu des dignités de l’ordre et où il mourut en odeur de sainteté le
-24 février 1650. On affirme qu’il avait annoncé longtemps à l’avance les
-grands événements politiques qui faisant présager l’expulsion de
-l’Espagne rendirent son indépendance au Brésil. Il paraît qu’il avait
-été forcé de reconstruire en l’année 1625, les bâtiments qu’avaient
-commencé à élever nos religieux. Aussi est il regardé à St. Louis de
-Maranham, comme le véritable fondateur du couvent de son ordre.
-
-Nous n’ajouterons plus qu’un mot destiné à clore les renseignements
-réunis dans ces notes. Non seulement ils trouveront leur complément dans
-le travail qui précédera la Relation du P. Claude d’Abbeville, mais on
-peut dès à présent les compléter par des ouvrages français
-contemporains, absolument négligés à ce point de vue, par les historiens
-de l’Amérique. Le P. Pierre de Jarric entre autres se trouve être dans
-ce cas. Qui s’attendrait en effet à rencontrer dans une _histoire des
-indes orientales_ tous les faits religieux qui eurent lieu dans le
-Maranham, avant l’année 1607. C’est cependant en consultant le Vme livre
-de cette volumineuse Relation, qu’on trouve l’histoire tragique des PP.
-Francisco Pinto et Luiz Figueira, Jésuites portugais, qui furent les
-premiers à visiter l’intérieur des régions inexplorées, dont le littoral
-fut occupé par les français. François Pyrard, le voyageur Belge, fixé
-dans la petite ville de Laval, nous dit aussi dans sa Relation des Indes
-et surtout des îles Maldives, ce qu’on pensait du Brésil en Europe au
-temps où vivait le P. Yves. Il ne parle point néanmoins du Maranham et
-n’en pouvait point parler.
-
-Il y a encore un fait remarquable à signaler c’est que cette belle
-province que le volume publié par M. Herold contribuera plus qu’aucun
-autre voyage ancien à faire connaître soit restée si longtemps en dehors
-de toute vie politique. Concédée dès l’origine aux fils de Jean de
-Barros, l’historien fameux des Indes, elle ne fut révélée à l’Europe que
-par une déplorable catastrophe; puis, malgré sa fertilité et la
-magnificence de sa végétation on l’oublia. Elle figure cependant sur
-l’un des monuments géographiques les plus importants où l’on ait su
-spécifier ce qu’était le Brésil au XVIme siècle. Nous voulons parler de
-la belle carte de Gaspard Viegas, qui est datée du mois d’Octobre 1534,
-et que possède la bibliothèque impériale de Paris. Nul historien n’en
-avait fait mention jusqu’à ce jour et malgré son admirable exactitude
-pour les temps reculés où elle fut construite, elle serait restée
-longtemps ignorée encore, sans la docte obligeance de M. Cortambert qui
-nous l’a communiquée. Nous aimons à rappeler ici, que ce beau travail
-d’un géographe inconnu se liera désormais à la plus vaste et à la plus
-exacte reconnaissance des côtes du Brésil qui ait été acquise à la
-science en ces derniers temps, M. le capitaine de frégate Mouchez en
-fera l’objet d’un examen spécial dans son grand ouvrage nautique sur le
-littoral du Brésil.
-
-Ici doivent finir les notes qui étaient nécessaires pour qu’on pût
-comprendre en France et même en Amérique, le texte de notre vieux
-voyageur. Nous n’ajouterons plus qu’un mot, et il est peut-être
-indispensable pour faire comprendre la valeur du précieux document que
-nous exhumons. Le compagnon fidèle du P. Yves d’Evreux, le P. Arsène de
-Paris, écrivait en 1613 au supérieur de sa maison à propos des régions
-qu’il évangélisait: «Je vous asseure, mon père, que quand on s’y sera un
-peu estably: On s’y trouvera comme en un vray paradis terrestre.»
-L’espérance du bon religieux n’était pas de celles, qui se réalisent
-complétement; les choses ne marchent pas ainsi en ce bas monde; mais
-sans être un paradis, le Maranham est devenu une des provinces
-florissantes d’un vaste Empire, qui va progressant. Au milieu de ces
-prospérités réelles et malgré les efforts d’esprits heureusement doués,
-les progrès intellectuels du pays ne sont pas tout ce qu’ils pourraient
-être; les souvenirs du passé, qui servent si puissamment le
-développement des populations, y sont pour ainsi dire abolis. Point
-d’archives, point de bibliothèques publiques, peu d’institutions
-littéraires. Cela a été compris si bien par le chef de l’Empire, que dom
-Pedro II, chargea il y a dix ans l’un des esprits les plus actifs et les
-plus éminents de ce pays, d’aller examiner à St. Luiz l’état réel des
-dépôts littéraires de la capitale du Maranham. Nous ne prétendons pas
-reproduire ici les plaintes judicieuses et fondées de Mr. Gonçalvez
-Dias, sur l’état déplorable où il trouva les établissements qui devaient
-être l’objet de ses investigations. On peut lire son rapport écrit d’un
-style si mesuré, dans la _Revista trimensal_, que publie avec tant de
-zèle l’institut historique de Rio de Janeiro. Nous ne citerons qu’un
-fait, où il a dix années, tout au plus, Mr. Dias comptait encore deux
-mille volumes (nous voulons parler ici de la bibliothèque publique),
-l’almanach de 1860, donné par Mr. B. de Mattos n’en compte plus que 1030
-dans le plus déplorable état! Puisse la réimpression du P. Yves d’Evreux
-signaler une ère nouvelle dans la patrie d’Odorico Mendez, de Gonçalvez
-Dias et de Lisboa.
-
-
-Imprimerie de Bär & Hermann à Leipzig.
-
-
-
-
-Index alphabétique
-
-de quelques dénominations employées dans le voyage
-
-du
-
-Père Yves d’Evreux.
-
-
-(On n’a donné dans cet index sommaire, ni les mots appartenant aux
-dialogues, ni les expressions tirées des langues indiennes, et qui sont
-contenues dans l’introduction ou dans les notes.)
-
-
-Acaiouier, _arbre_. 162.
-
-Acaioucantin, _arbre_. 11.
-
-Acaious, _peuple_. 25.
-
-Acaiouy, _chef de Miary_. 312.
-
-Acosta, Père, Soc. J. 123.
-
-Agouti. 44. 61. 136. 174.
-
-Aioupaues. 19. 140. 142. 144.
-
-Aipian, _maladie_. 120.
-
-Albuquerque, Catherine. 65.
-
-Amazones. _peuple_, _fleuve_. 20. 25. 26. 130. 131.
-
-Ambroise. Père. 210.
-
-Apparituries, _arbre_. 15. 159. 160. 177. 205.
-
-Arsène. Père. 82. 196. 233. 256. 302. 346.
-
-Basilic. 315.
-
-Boucan. 168. 177.
-
-Caïetés. 27. 46. 146.
-
-Caimans. 169 et suiv.
-
-Camarapins, _peuple_. 27. 73. 133. 303.
-
-Camoussy, _montagne_. 139. 141.
-
-Canibaliers. 34. 73.
-
-Caouin. 42. 43. 55. 56. 258.
-
-Caours, _port_. 34.
-
-Caramemos. 21. 249.
-
-Carbets. 31. 36. 55. 59. 60. 71. 81. 84. 100. 221.
-
-Cariman. 22.
-
-Carouatapyran, _chef des Comma_. 141.
-
-Chetouasaps. 14.
-
-Claude d’Abbeville. Père. 1. 7. 45. 48. 65. 151. 244. 332.
-
-Comma. 27. 46. 56. 75. 109. 167. 325. 359.
-
-Couis. 142.
-
-Coujou, _grillon_. 187 et suiv.
-
-Fernambourg. 65. 135. 211. 304.
-
-Giroparieta, _village_. 33.
-
-Giropary. 37. 57. 127. 128. 230. 240. 280 et souvent.
-
-Giropary-Ouassou, _chef_. 141.
-
-Grand-Raye, _chef des Caïetés_. 131.
-
-Itaparis. 34.
-
-Jacoupen, _chef_. 348 et suiv.
-
-Janouaran, _village_. 74. 141.
-
-Janouarapin. 34.
-
-Janouara-vaête, _chef_. 30.
-
-Japy-Ouassou, _chef_. 32. 82. 140. 290. 332. 340.
-
-Jonker. 12. 125.
-
-Jouras. 28.
-
-Junipape, _teinture_. 112. 326.
-
-Juniparan. 99. 233. 302. 348.
-
-Kaouin. 90.
-
-Kaouinages. 84.
-
-La Farine Destrempée, _chef_. 37. 300. 341.
-
-La Vague, _chef de Comma_. 359.
-
-Le Grand Chien, _chef_. 138.
-
-Long-cheveux, _peuple_. 73. 144. 147.
-
-Maillar, _capitaine_. 134.
-
-Maïobe, _village_. 57. 196.
-
-Manioch, _végétal_. 74. 229.
-
-Manioch, _farine_. 125.
-
-Maraca. 42. 133. 134. 258.
-
-Maragnon, _fleuve_. 25.
-
-Marata. 229. 328. 337.
-
-Mayobe, voir Maïobe.
-
-Meron, _village_. 27.
-
-Miarigois. 39.
-
-Miary. 19. 20. 33. 37. 39. 66. 135. 191. 289. 293.
-
-Migan. 12. 90. 168. 177. 222.
-
-Migan, _truchement_. 60. 145. 249. 329.
-
-Mil. 293.
-
-Mocourou, _province_. 34.
-
-Mocourou, _peuple_. 141.
-
-Oroboutin. 354.
-
-Ouarpy, _rivière_, _pays_. 144. 146. 147.
-
-Ouira-ouassou, _oiseau_. 203.
-
-Ouyrapiran, _village_. 202.
-
-Ouyrapyran, _chef_. 49.
-
-Pacajares, _peuple_. 73.
-
-Pacaiares, _rivière_. 27.
-
-Pacamont, _sorcier de Comma_. 306. 309. 325. 340.
-
-Pacs. 61.
-
-Pagis, _sorciers_. 31. 285. 300.
-
-Pagues. 136. 174.
-
-Para, _contrée_, _rivière_. 26. 27. 30. 108. 131. 303. 359.
-
-Parisop, _rivière_. 28.
-
-Patakeres. 49.
-
-Pays. 323 et suiv.
-
-Peros. 36. 61. 133. 270.
-
-Pesieux. Sieur de. 38. 50. 52. 61. 62. 128. 130. 146. 249. 251. 260.
-262. 308.
-
-Petun, _herbe_. 110. 111. 136. 137. 222. 263. 306. 307. 326.
-
-Pierre le Chien. 312.
-
-Pinariens, _peuple_. 73.
-
-Pindo. 53.
-
-Piraiuua, _chef_. 32.
-
-Pirapoty, _ambre gris_. 143.
-
-Piry. 167. 169. 170. 171.
-
-Potyiou. 330.
-
-Rasaiup, _village_. 170.
-
-Ravardière, Sieur de la. 26. 50. 108. 122. 130. 135. 249. 303. 325. 348.
-350. 359.
-
-Rocou, _teinture_. 112.
-
-Sainte-Anne, _île_. 34. 139. 143.
-
-Saint-François de Maragnan. 10.
-
-Saint-Louis au Fort. 11.
-
-Saint-Louis au Maragnan. 9.
-
-Sainte-Marie de Maragnan, _port_. 27.
-
-Saint-Vincent, Sieur de. 206. 335.
-
-Soarez, Martin, _capitaine portugais_. 34.
-
-Tabaiares. 19. 20. 39. 51. 66. 73. 125. 133. 145. 146. 242. 294.
-
-Taboucourou. 34.
-
-Taperoussou, _port_. 293. 294.
-
-Tapinambos, _peuple_. 20. 21. 25. 27. 28. 29. 30. 32. 34. 35. 36. 39.
-40. 52. 53. 64. 73. 106. 133. 139. 140. 144. 145. 147. 177. 202. 204.
-242. 255.
-
-Tapouis, _peuple_. 39. 293.
-
-Tapouytapere, _province_. 15. 27. 42. 46. 75. 82. 109. 144. 145. 146.
-167. 246. 252. 255. 340.
-
-Tarouïre, _sorte d’Iguane_. 177.
-
-Tatous. 108. 136.
-
-Thion, _chef_. 36. 38. 41. 66. 289. 300. 341.
-
-Thon, _insecte qui s’introduit dans les pieds_. 113.
-
-Toucon, _palmier_. 137.
-
-Touin, _oiseau_. 136.
-
-Toupan. 31. 229. 280. 321 et suiv.
-
-Toury, _rivière_. 139.
-
-Tremembais, _peuple_. 45. 73. 139 et suiv.
-
-Troou ou Tojou. 170.
-
-Tyou, _contrée_. 177.
-
-Vsaap, _village_. 24. 73. 138. 301. 308.
-
-Vuacêté ou Vuac-Ouassou, _chef_. 28.
-
-Ybouapap, _peuple_. 141.
-
-Ybouyra-Pouïtan, _chef_. 54.
-
-Yuiret. 59. 60. 248. 294. 326. 332.
-
-
-
-
-Table des matières.
-
-
- pag.
- Introduction I
- Préface de F. de Rasilly 1
- Préface au Roi du P. Yves d’Evreux 3
- Advertissement au lecteur 7
- Préface sur les deux traittez suivans 7
-
- Premier traité.
-
- Chap. I. De la Construction des chappelles de St. François & de
- St. Loüis en Maragnan 9
- Chap. II. De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencements 12
- Chap. III. De la Construction du Fort de Sainct Louys & de
- l’ardeur des Sauvages à porter les terres 15
- Lacune.
- Chap. VII. De la Preparation des Tapinambos pour faire le Voyage
- des Amazones 20
- Chap. VIII. Du partement des François avec les Sauvages pour
- aler aux Amazones 25
- Chap. IX. Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage
- & premierement des ruses d’un Sauvage nommé Capiton 30
- Chap. X. De la venue d’une Barque Portugaise à Maragnan 33
- Lacune.
- Chap. XIII. De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary 39
- Chap. XIV. Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps
- & comme ils font Esclaves leurs Ennemis 43
- Chap. XV. Des Loix de la Captivité 48
- Chap. XVI. Des autres Loix pour les Esclaves 52
- Chap. XVII. Combien les Sauvages sont misericordieux envers les
- criminels de cas fortuit & sans malice 57
- Chap. XVIII. Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon
- des François & de leur apprendre les mestiers que nous avons
- en l’Europe 63
- Chap. XIX. Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les
- sciences & la vertu 68
- Chap. XX. Suitte des Matieres precedentes 72
- Chap. XXI. Ordre & Respect que la Nature a mise entre les
- Sauvvages, qui se garde imviolablement par la jeunesse 76
- Chap. XXII. Que le mesme ordre & respect se garde entre les
- filles & les femmes 85
- Chap. XXIII. De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages 91
- Lacune.
- Chap. XXV. Des humeurs incompatibles avec les Sauvages 99
- Chap. XXVI. De l’Oeconomie des Sauvages 103
- Lacune.
- Chap. XXVIII. Du soin que les Sauvages ont de leur corps 105
- Chap. XXIX. De quelques indispositions naturelles, auxquelles
- les Sauvages sont subjects; Et quels noms ils donnent aux
- membres du corps 112
- Chap. XXX. De quelques maladies particulieres à ces Païs des
- Indes, & de leurs remèdes 117
- Chap. XXXI. De la Mort et funerailles des Indiens 124
- Chap. XXXII. Du retour en l’Isle du sieur de La Ravardiere,
- & de quelques Principaux qui le suivirent 130
- Chap. XXXIII. Du voyage du Capitaine Maillar dans la terre
- ferme, en l’habitation d’un grand Barbier: Description de
- ceste terre, & des tromperies de ce grand Barbier 134
- Chap. XXXIV. De la venue des Tremembaiz: comme on les
- poursuivit, & de leurs habitations & façons de faire 139
- Chap. XXXV. De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere,
- & du voyage d’Ouarpy 144
- Chap. XXXVI. Des Astres & du Soleil 147
- Chap. XXXVII. Des Vents, Pluyes, Tonnerres, & Eclairs qui sont
- en Maragnan & autres lieux voisins 151
- Chap. XXXVIII. De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan 155
- Chap. XXXIX. Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan 158
- Chap. XL. Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent
- en ces Pays 163
- Chap. XLI. De la Pesche de Piry 167
- Lacune.
- Chap. XLIII. De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards 173
- Chap. XLIV. Des Araignes, Cigales & Moucherons 180
- Chap. XLV. Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes qui
- sont en ces Pays 187
- Chap. XLVI. Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil 196
- Chap. XLVII. Des Aigles & grands Oyseaux & d’autres petits
- Oyseaux qui sont en ces Pays là 201
- Chap. XLVIII. Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces
- pays des Indes Occidentales 208
- Chap. XLIX. Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux
- Indes 214
- Chap. L. De la Reception que font les Sauvages aux François
- nouveaux venus & comme il se faut comporter avec eux 218
-
- Second traité.
-
- Chap. I. Des fruicts de l’Evangile, qui tost parurent par le
- Baptesme de plusieurs enfans 227
- Chap. II. Du Baptesme de plusieurs malades & anciens lesquels
- moururent apres l’avoir receu 237
- Chap. III. Du Baptesme de plusieurs adults, specialement d’un
- nommé Martin 244
- Chap. IV. Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en
- l’instruction & conversion de ses semblables 254
- Chap. V. D’un indien condamné à la mort, lequel demanda le
- Baptesme, avvant que de mourir 259
- Chap. VI. Formulaire des Harangues que nous faisions aux
- Sauvages, quand ils nous venaient voir, pour les attirer à
- la cognoissance de nostre Dieu, & à l’obeissance de
- nostre Roy 264
- Chap. VII. Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle
- les Catecumenes apprenoient & recitoient par cœur, avant
- que d’estre baptisez 271
- Chap. VIII. Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de
- Dieu, des Esprits & de l’Ame 277
- Chap. IX. Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a
- retenu ces pauvres Indiens un si long-temps dans ses cadenes 284
- Lacune
- Chap XI. Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs
- fauses propheties. Idoles & sacrifices 292
- Chap. XII. De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees
- par les Sorciers du Bresil 305
- Chap. XIII. Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces
- Pays de Maragnan 310
- Chap. XIV. Que les enfans du Bresil termineront & finiront le
- Royaume de Lucifer, & commenceront à establir le Royaume de
- Jesus Christ 318
- Lacune.
- Chap. XVI. Conference premiere avec Pacamont, grand Barbier
- de Comma 325
- Chap. XVII. De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont 333
- Chap. XVIII. Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere 340
- Chap. XIX. Conference avec Jacoupen 348
- Chap. XX. Conference avec le Principal d’Oroboutin 354
- Chap. XXI. Conference avec la Vague, l’un des Principaux de
- Comma 359
- Discours & Congratulation à la France: Sur l’arrivee des Peres
- Capucins en l’Inde nouvelle de l’Amerique Meridionale en la
- terre du Brasil 365
- Extrait & tres-fidele Rapport de six paires de lettres des
- Reverens Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs
- Capucins, escrittes tant aux Peres de Paris de leur ordre,
- qu’autres personnes seculieres, dont il y en a quatre du
- R. P. Arsene, & une du P. Claude, & une commune des deux
- ensemble 371
- Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres
- qui ont esté dictes de bouche aux Peres Capucins de Paris
- par Monsieur du Manoir 378
- Lettre que les Peres Capucins ont escrit à Monsieur Fermanet 381
- Relation d’un matelot venu du mesme pays, faicte au R. P.
- Gardien du Havre de Grace, de quoy il donne advis au R. P.
- Commissaire 382
- Notes critiques et historiques sur le voyage du P. Yves
- d’Evreux 385
- Index alphabétique du voyage du P. Yves d’Evreux III
- Table des matières VII
-
-
-
-
-NOTES DU TRANSCRIPTEUR
-
-
-L’orthographe est conforme à l’original. Toutefois, dans le texte de
-1615, on a remplacé les abréviations par signes conventionnels (par
-exemple «cõme» pour «comme»). On a distingué les u/v et i/j, uniquement
-en français et en latin.
-
-Le typographe de Leipzig ayant fait amplement preuve de ses limites en
-matière de connaissance du français (environ une erreur manifeste par
-page dans l’introduction en français moderne), on s’est permis de
-corriger de nombreuses erreurs manifestes (par exemple «uauqel» pour
-«auquel»), puisqu’il était impossible de distinguer entre des coquilles
-intentionnellement conservées de l’édition de 1615 et des coquilles
-introduites dans la réédition. On a notammment retouché les accents et
-apostrophes («a» au lieu de «à», «t’on» au lieu de «ton», etc.).
-
-Les notes numérotées de [1] à [52] correspondent aux notes en bas de
-page de l’original, dans l’introduction.
-
-On a numéroté de [53] à [171] les notes situées en fin d’ouvrage
-(l’original ne comprenant aucun renvoi vers ces notes depuis le corps du
-texte, ni aucune numérotation).
-
-Le typographe de Leipzig a fait usage des caractères espacés (selon
-l’usage allemand) en guise d’italiques, dans les pages 4 à 15. On a
-remplacé par des italiques par homogénéité avec le reste de l’ouvrage.
-Les caractères espacés à l’intérieur d’un passage en italique page 412
-ont été indiqués entre signes égale =comme ceci=.
-
-
-
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS LE NORD DU BRÉSIL
-FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614 ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
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-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
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