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-The Project Gutenberg eBook of Le poison, by Edmond Haraucourt
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le poison
-
-Author: Edmond Haraucourt
-
-Illustrator: Lucien Simon
-
-Release Date: June 2, 2021 [eBook #65491]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON ***
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- Au lecteur.
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- Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,
- et l’orthographe d’origine a été conservée. Une seule erreur
- typographique a été corrigée. Cette correction est indiquée à
- la fin du texte. Également, la ponctuation a fait l'objet de
- quelques corrections mineures.
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- LE POISON
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- JUSTIFICATION DU TIRAGE
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- 10 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs,
- une suite en noir et une AQUARELLE ORIGINALE du peintre Lucien
- Simon, numérotés de 1 à 10.
-
- 20 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs et
- une suite en noir, numérotés de 11 à 30.
-
- 30 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en noir,
- numérotés de 31 à 60.
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- 490 exemplaires sur Vélin à la forme, numérotés de 61 à 550.
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- EXEMPLAIRE Nº 148
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- EDMOND HARAUCOURT
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- LE POISON
-
- ILLUSTRATIONS EN COULEURS DE LUCIEN SIMON
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- [Illustration]
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- ÉDITIONS RENÉ KIEFFER
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- RELIEUR D’ART 18, RUE SÉGUIER, 18, PARIS, VIe 1920
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-
- [Illustration]
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- LE POISON
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-
-A l’embranchement des deux chemins, cent mètres en avant du bourg, le
-petit cabaret trapu, à toit de chaume, avec son bouquet de branches
-sèches au-dessus de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui
-ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant.
-
-La maison n’avait pas toujours été le taudis où les passants entrent
-pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore de ce monde,
-il savait nourrir sa femme et sa fille: avec sa gabare, il faisait le
-camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien. Mais, un jour,
-étant allé à Concarneau pour charger du ballast, il avait, plus que de
-coutume, couru les cabarets du port, avec des amis, et le soir, furieux
-d’alcool, on l’avait vu sauter dans son bateau, injuriant ceux qui
-voulaient le retenir, et menaçant son matelot de lui casser la tête,
-s’il mettait le pied dans la barque. Guillou avait pris le large, tout
-seul, et personne ne le revit plus jamais.
-
- [Illustration]
-
-Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates, n’auraient
-pas trouvé de quoi manger; elles ouvrirent chez elles, dans la chambre
-unique, un débit de boissons. Au fond, les deux lits s’encastraient au
-mur, voilés par des rideaux de serge peinte, et dans la vaste cheminée
-un feu de bouses brûlait sans cesse. Le mobilier était simple: une
-vieille table en chêne, une autre plus neuve en bois blanc, trois
-tabourets et trois chaises, un banc, un tonneau de cidre dans le
-coin; sur des rayons de planches, vingt bouteilles exhibaient leurs
-étiquettes voyantes; une image de couleur était piquée à la muraille,
-portrait d’un président barré du cordon rouge; une frégate peinte en
-bleu vif pendait du plafond, accrochée à la poutre par la pointe de son
-grand mât.
-
-La fille opérait là, pendant que la mère allait aux champs.
-
-C’était une virago de vingt-trois ans, au buste large et droit, sans
-taille, aux fortes poignes, avec une face carrée épaissement lippue,
-des dents assez blanches, et des yeux bruns qui ne manquaient pas de
-beauté.
-
-On ne gagnait guère. Anne-Marie se décida, sur les instances de sa
-mère, à choisir un homme, au petit bonheur; elle prit Moëlan, le
-maçon, un beau gars qui savait son métier et qui travaillait pour
-les Ponts-et-Chaussées, où la paye est sûre. Avant son mariage, il ne
-buvait que le dimanche, comme les autres, et se soûlait à fond une fois
-chaque mois, pour s’entretenir en santé; lorsqu’il fut marié, et qu’il
-eut sous la main les bouteilles de la mère Guillou, tout changea. Sous
-prétexte de grossir la clientèle, il amenait des amis, «des frères»,
-et les tournées allaient leur train: les petits verres succédaient
-aux bolées; les bouteilles de vin blanc cacheté, qui coûtent si cher,
-défilaient.
-
- [Illustration]
-
---C’est ma tournée! criait le gendre.
-
-La mère Guillou n’y retrouvait jamais son compte, et glapissait en
-réclamant des sous.
-
---Je vous dis que c’est ma tournée, la mère!
-
-Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait:
-
---Vous marquerez ça sur mon compte!
-
-Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie
-s’en mêlait, la main levée savait descendre. Une fois, on dut lui
-arracher sa femme qu’il traînait par les cheveux et qu’il pétrissait
-à coups de pied, dans le ruisseau. Quand on la releva, elle avait une
-côte cassée; il fallut appeler le médecin; la mère Guillou bougonnait:
-
---En voilà des frais que vous nous coûtez, avec vos soûleries!
-
-Le docteur Audren, conseiller général, vint en automobile; pour cette
-promenade, il avait pris dans sa voiture le député de l’arrondissement.
-Dès que Moëlan vit arriver les messieurs de la ville, il s’esquiva.
-
---Regardez-le qui se sauve! criait la mère Guillou.
-
-Piqué d’honneur, il voulut démontrer qu’il ne craignait personne;
-il revint sur ses pas et tint compagnie à M. le député, pendant la
-consultation; il était encore là quand le praticien reparut au seuil du
-cabaret.
-
---Alors c’est toi qui as fait ce coup-là? Et à ta propre femme? Tu n’as
-pas honte? Si je te dénonçais aux gendarmes, moi?
-
-Moëlan, penaud, répondit:
-
---J’étais soûl...
-
---Je le sais bien que tu étais soûl. C’est ça qu’on te reproche. Tu
-l’as mise dans un bel état.
-
---J’avais plus ma raison...
-
---Tu te fourres dans le corps un poison qui va te rendre pareil aux
-bêtes, et tu le sais d’avance, puisque tu me dis toi-même qu’il
-t’enlève ta raison!
-
- [Illustration]
-
---J’étais soûl...
-
---Eh, malheureux! quand un homme a perdu la seule chose qui le
-distinguait des autres animaux, quelle différence fais-tu entre eux et
-lui? Parfaitement! Quelle différence entre toi et ton cochon?
-
-L’ivrogne releva la tête, avec une colère dans l’œil:
-
---Tout de même, monsieur Audren, je suis pas un cochon!
-
---Tu es un homme, peut-être, quand tu as bu? Ose donc me dire que tu es
-encore un homme, quand tu as bu!
-
---Je suis pas un cochon.
-
---Alors, montre-la moi, la différence, si tu en vois une. Il marche
-à quatre pattes? Eh bien, et toi? Il se roule dans le ruisseau? Toi
-aussi! Il grogne et il bave, au lieu de parler. Tout comme toi!
-
---Puisque je vous dis que j’étais soûl...
-
---Volontairement tu t’es rendu l’égal d’une brute, et pire qu’elle,
-puisque tu fais de toi, volontairement, une brute dangereuse, nuisible
-pour les autres.
-
---Dites tout de suite: un chien enragé.
-
---Et pourquoi donc je ne le dirais pas? Elle est plus juste que tu ne
-penses, ta comparaison; elle est plus juste que la mienne. Car c’est
-vraiment une maladie comparable à la rage, que tu achètes, pour te
-l’inoculer. Et tu vois que tu n’es pas dénué de bon sens, dans ton état
-normal, puisque tu as trouvé tout seul la vérité qu’il fallait dire.
-
---Chien enragé? fit l’autre, goguenard.
-
---Avec cette aggravation, encore, que le mal est héréditaire. Car
-tu sais, Moëlan, il ne faudrait pas t’aviser de faire un enfant à
-ta femme. Il vaut mieux lui casser une côte. Un os de côtelette,
-ça se recolle en trois semaines, tandis que votre gosse, il serait
-rachitique, pour toute sa vie, ou boiteux, fou, idiot, ou tuberculeux,
-ou bien sourd-muet, comme on en voit tant, et les enfants qu’il
-mettrait au monde seraient tout pareils à leur père: par ta faute, tu
-m’entends, par ta faute!
-
-Le docteur avait pris Moëlan par le bouton de sa veste, et il lui
-parlait dans le nez.
-
---Tu pues encore l’alcool!
-
-Derrière le battant de la porte entr’ouverte, la mère Guillou écoutait
-en astiquant un bol, contente du médecin qui malmenait son gendre, et
-contente aussi que personne ne fût là pour entendre ce qu’il disait
-contre la boisson. Elle songeait:
-
---Faut mieux qu’on vive, tout de même, et pour vivre, il faut vendre.
-
-Le député jugea bon de s’éloigner un peu, sous prétexte d’examiner le
-moteur; Moëlan aurait bien voulu s’en aller aussi; mais le médecin le
-tenait toujours par le bouton de sa veste.
-
---Tu as encore bu, ce matin? Avoue!
-
---Un rien, pour tuer le ver.
-
---Pour te tuer! Eh bien, assassine-toi, mon gars, puisque ça te fait
-plaisir. Moi, j’ai rempli mon devoir en te prévenant: si tu continues,
-tu n’en as plus pour deux ans à rester sur terre.
-
---S’il pouvait dire vrai, pensait mère Guillou.
-
-Lâché enfin, Moëlan respira d’aise. M. Audren, d’un coup de poignet
-furieux, mit son moteur en marche. La voiture partit; en ronflant sur
-la route blonde, entre deux haies d’ajoncs en fleurs, elle montait vers
-le ciel mauve. Le docteur soufflait devant lui: «Ouf», et il avalait
-des gorgées de matin pour se purifier de ce qu’il avait vu.
-
---Évidemment, fit le député, tout ce que vous lui représentez là est
-incontestable; mais je vous trouve dur, mon cher.
-
---Il faut qu’ils sachent!
-
---Si vous croyez que cet électeur-là votera encore pour vous...
-
---Ils ne m’empêcheront pas, en votant contre moi, de travailler pour
-eux.
-
---Vous ne les ménagez guère.
-
---J’aime mieux les sauver, ou l’essayer au moins.
-
---Il y a la manière; la vôtre est violente.
-
---Ils me mettent hors de moi avec leur manie de suicide... C’est que je
-les aime, moi, mes Bretons! Une si belle race, si noble, si fière, si
-fine!
-
---Assurément.
-
---Rude au travail, brave au combat, si vieille et qui restait si jeune,
-mystique comme aux premiers jours et subtile comme pas une, quand elle
-se mêle d’ergoter...
-
---Le fait est qu’elle possède un fond d’idéalisme et de raison tout
-ensemble...
-
---De foi et de sens critique, d’enthousiasme et d’ironie, de loyalisme
-et d’indépendance, avec ce double vœu de rester fidèle au passé tout en
-poussant vers l’avenir le flot d’une idée qui monte...
-
---Comme la mer.
-
---Des chouans et des précurseurs: Quiberon, mais aussi Duguesclin, un
-siècle avant Charles VIII, et Abeilard quatre cents ans avant Luther!
-Lamennais qui par deux époques de sa vie donne les deux aspects de sa
-race; Chateaubriand en face de Renan, Le Sage en face de Leconte de
-Lisle.
-
---Et Waldeck-Rousseau, le Dantec...
-
---Des voyants et des clairvoyants... Ah! le beau réservoir lucide que
-c’était.
-
---Que c’était?...
-
---Dam! Vous ne les sentez donc pas dépérir, de génération en
-génération? Vous ne comptez donc pas les maisons qui se vident, les
-familles qui s’éteignent, les noms qui disparaissent, les hameaux
-décimés par la tuberculose que l’alcoolisme propage? C’est mon métier,
-à moi, de faire une croix sur les foyers autour desquels j’ai vu, il y
-a quinze ans, se grouper des têtes nombreuses et où vous ne trouverez
-plus personne, à présent, plus personne! L’alcool a fait ce désert. Un
-siècle de ce régime-là et la race aura disparu.
-
---Si vous croyez que les Normands se comportent mieux? Et tant d’autres
-provinces!
-
---Alors, faites-nous des lois pour nous sauver malgré nous.
-
- [Illustration]
-
-Au tournant du chemin, on aperçut la mer; des barques de pêche
-montaient vers le large; tout un essaim de voiles claires mouchetait
-l’azur dégradé; les plus lointaines, parvenues au point où le ciel et
-l’eau se confondent, avaient l’air d’entrer dans la nue.
-
---On dirait qu’elles s’en vont escalader le ciel.
-
---C’est peut-être bien leur but, répondit le docteur.
-
---Hein? J’aurais cru que ces marins-là cherchent tout bonnement le
-poisson.
-
---Le premier qui tenta de marcher sur l’eau n’était pas un pêcheur. Ce
-fut un chef de horde qui voulait traverser un fleuve... J’ai mes idées
-là-dessus et, puisque nous causons de l’ivresse...
-
---Je n’aperçois pas de rapport...
-
---Il est pourtant intime et très direct, ou du moins il m’apparaît tel.
-Daignerez-vous m’écouter trois minutes? Vous admettez bien que l’homme
-est, par excellence, l’animal migrateur et qu’il fut tel dès son début.
-Entre tous ceux qui gîtent dans l’immense forêt du quaternaire, il
-est déjà celui qui se déplace. Au long des continents, sur le sol de
-l’Asie, de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, il a laissé la
-trace de ses migrations: les mégalithes, les cupules, les ossements,
-les outils qu’on retrouve témoignent de cet exode plusieurs fois
-millénaire. Le fait, qui n’est pas contesté, s’explique d’ailleurs par
-deux raisons.
-
---Primo?
-
---D’abord, l’homme primitif est une créature sans armes, au milieu
-d’ennemis terribles, et toute nue dans un monde inclément. Donc,
-partout où il se trouve, il souffre; donc, il va ailleurs.
-
---Voilà une raison qui suffirait.
-
---Il y en a une seconde. L’homme n’est pas seulement la créature
-désarmée, il est aussi la créature d’imagination, entre toutes, celle
-qui rêve et qui sans cesse rêvera du mieux, c’est-à-dire d’autre chose,
-qui toujours espère trouver mieux et qui, perpétuellement déçue, voudra
-toujours aller ailleurs.
-
---Il me semble cependant que les peuples se sont arrêtés sur un coin de
-terre qu’ils aiment et qu’ils appellent la patrie.
-
---En fait, oui. Mais l’instinct ancestral s’est fixé dans la race où il
-demeure irréductible. Le jour où le nomade se stabilise, son appétit
-contrarié s’assouvira de mille autres manières. La même force qui nous
-poussait à partir du hallier va nous inciter tout au moins à sortir
-de nous. Autant qu’il le peut, chaque fois qu’il le peut, l’homme se
-projette au dehors par la pensée. Non seulement le goût des aventures
-restera en lui, invétéré, vivace, indéfiniment prêt à ressusciter en
-ses jeunes fils, mais encore il demandera aux sciences d’améliorer sa
-vie matérielle et de l’aider à changer de place plus vite. Pour aller
-encore plus loin et pour franchir davantage les bornes de la nature,
-il inventera des arts qui procurent l’illusion du mieux; il aura la
-poésie et la musique, la philosophie, tous les ferments de rêve, tous
-les tremplins, tout ce qui permet une évasion momentanée; il aura les
-mythes, les récits et les contes, et il aura aussi l’ivresse, par le
-moyen desquels l’esprit essaiera d’échapper à la misère monotone des
-jours, s’immunisera pour un moment et, sur place, changera de place.
-
---Ainsi l’ivresse, selon vous, est un moyen...
-
---D’aller ailleurs! Le vœu éternel de la race! Immobile, être encore
-le nomade, rompre ses chaînes, rôder dans l’inconnu, s’extérioriser,
-sortir de soi!
-
---Si je comprends bien votre paradoxe, le descendant moderne de
-l’antique migrateur reste doué d’une passion spécifique, et, pour y
-satisfaire, il s’est donné la lecture, la musique, l’ivresse, qui
-toutes lui ouvrent des issues hors du monde réel?
-
---Vous l’avez dit: l’issue! Il en faut une; elle est indispensable
-à chaque individu; mais dès qu’il en a une, il se passe aisément
-des autres. L’enfant, qui ne boit pas encore, lit avec frénésie;
-de même qu’il y a pour l’adulte des boissons qui grisent, il y a
-pour l’adolescent des lectures qui enivrent. Dans son livre, il
-regarde s’agiter des actions fictives, il voit se mouvoir des êtres
-merveilleux, par le courage, par l’astuce, par la multiplicité des
-dangers qui entourent le personnage élu, et dont celui-ci vient à
-bout. Tous les romans d’aventure ont cette visée commune: «Autre
-chose! Ailleurs!» Exactement de même, les intelligences cultivées se
-passionneront pour quelque investigation scientifique ou psychologique,
-pour l’histoire ou l’archéologie, pour l’astronomie ou la géologie,
-pour des poèmes ou des problèmes. Toujours la même devise: «Ailleurs,
-et autre chose!»
-
---En sorte que, si je vous entends bien, les sociétés modernes se
-subdiviseraient en deux groupes, et tous les êtres ayant en commun le
-même besoin d’exutoire, lui donneraient satisfaction par deux procédés
-différents: la lecture ou l’ivresse; le livre ou l’alcool?
-
- [Illustration]
-
---A l’exception de quelques individus pathologiques qui recourent
-simultanément aux deux moyens d’extériorisation, on peut dire que,
-dans une certaine classe sociale, l’immense majorité ne boit pas,
-elle lit. Au contraire, dans la classe où on ne lit pas, on boit. Le
-moyen de diminuer l’importance numérique du second groupe semble donc
-être d’augmenter le premier; si le nombre des hommes qui lisent se
-développe, le nombre de ceux qui boivent décroîtra d’autant.
-
- [Illustration]
-
---En d’autres termes, le livre vous apparaît comme l’antidote de
-l’alcool.
-
---La bibliothèque populaire devient logiquement un remède social contre
-l’alcoolisme.
-
---C’est bien possible.
-
---Je livre cette thèse à vos méditations, monsieur le député. Pensez-y.
-
-La voiture s’engageait sous un bois de sapins; on parla d’autres choses.
-
-Deux fois encore, le médecin visita sa cliente. Moëlan, qui lui gardait
-rancune, eut bien soin d’être absent. D’ailleurs, il allait maintenant
-au chantier, d’une façon régulière: excellent prétexte qu’il avait
-trouvé là pour demeurer le moins possible à la maison où l’odeur de
-médecine se manifestait comme un blâme.
-
- [Illustration]
-
-Mais lorsque Anne-Marie fut authentiquement réparée et qu’elle eut
-l’imprudence de dire à une voisine: «Il n’y paraîtra plus», les vagues
-remords du maçon s’atténuèrent et son zèle finit avec eux. Après
-une cure de sagesse qui avait trop duré, la revanche s’imposait:
-les bordées recommencèrent. Moëlan ne travailla plus que cinq
-jours par semaine; une de ses fugues dura huit jours entiers: les
-Ponts-et-Chaussées le licencièrent.
-
---Eh bien! quoi? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la grève.
-
-Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud, partit
-pour la pêche. Il connaissait mal la manœuvre, et la côte plus mal
-encore. Au bout d’un mois il s’était noyé. Les deux femmes, à l’église
-pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap noir, de la bière et des
-chants liturgiques qui impressionnent toujours; mais, dans le fond du
-cœur, elles remerciaient le bon Dieu, qui prend pitié des braves gens
-et qui sait arranger les choses, quand il veut bien.
-
-En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan avaient
-coûté gros, mais l’auberge où l’on ne paie qu’une tournée sur deux
-avait attiré la clientèle qui en prenait volontiers le chemin. Après la
-mort du gendre, les amis continuèrent à venir là, par habitude, et pour
-consoler les deux femmes.
-
-Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir, et parfois on lui
-prenait la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en
-coups de poing. Elle ne se fâchait pas, d’ailleurs, bien qu’elle cognât
-ferme. Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de ne rien
-toucher, ni bouteilles, ni peau; les grivoiseries ne l’offusquaient
-pas, et même, de temps en temps, elle affectait d’en rire, puisque
-son métier exigeait cette complaisance. Mais quand ce rire brusque
-s’ouvrait sur ses larges dents, ou quand une réplique alerte lui
-sautait de la bouche, elle gardait au fond d’elle le sérieux de la
-commerçante qui vaque à ses affaires. Promptement, elle avait acquis
-l’insensibilité professionnelle des êtres auxquels le vice d’autrui
-donne à vivre. La boisson avait fait sa misère, deux fois, et si
-la boisson maintenant la nourrissait au détriment des autres, tant
-pis pour les autres! Elle n’excitait personne à boire, et de cela,
-fiden-doué! elle se serait fait reproche; mais elle ne refusait jamais
-de verser une bolée à celui qui la demandait, même quand il en avait
-déjà trop. Droite à son poste et le ventre en avant, sous le tablier
-bleu et la coiffe blanche, elle attendait que les hommes eussent fini
-d’avaler les liquides, veillait à la casse, à la paye; elle ramassait
-leur argent un peu vite, pour être bien sûre de l’avoir, et, chaque
-fois que l’ivresse du client lui permettait d’embrouiller les comptes,
-elle ne se faisait pas faute de commettre une erreur lucrative; elle
-n’en éprouvait aucun remords et disait à sa mère:
-
---Il redoit bien ça, pour tout ce qu’il a bu sans payer, du temps de
-Moëlan!
-
-D’ailleurs, elle se confessait de ses larcins; mais elle les réitérait
-vingt-quatre heures plus tard, ne s’abstenant du vol que le jour où
-elle avait communié.
-
-Quand les buveurs se levaient pour partir, elle descendait derrière eux
-et s’en allait fermer la porte, en poussant le dernier.
-
-Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d’air, comme
-pour chasser leur haleine; car elle ne les aimait point, les gars, les
-jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune du mal
-qu’un d’eux lui avait fait. Pourtant, la joie secrète qu’elle sentait
-à les voir sortir, par délivrance, elle l’éprouvait aussi à les voir
-revenir, par cupidité; ceux auxquels elle faisait la meilleure figure,
-parce qu’ils dépensaient le plus, étaient également ceux qu’elle
-détestait le mieux, parce qu’ils lui rappelaient son défunt.
-
-A ceux-là, elle versait à boire de bon cœur, et plus fort qu’aux
-autres, avec une espèce de rage qui mettait sur sa face ordinairement
-dure un sourire crispé, dont les buveurs étaient ravis et enhardis. En
-reconnaissance pour ce bel entrain, ils lançaient quelque gaudriole, et
-le sourire s’accentuait sur la bouche de la commère, qui, en rebouchant
-son litre ou en reposant le bol, grommelait au fond d’elle-même:
-
---Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!
-
-Grâce à cette haine qui se présentait sous les apparences de l’aménité,
-le commerce prospérait. Les dettes occasionnées par l’ivrognerie
-du mort se liquidaient peu à peu, remboursées par l’ivrognerie des
-survivants.
-
-Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois de
-prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y avait laissée
-libre; il y songeait, moins par calcul que par instinct, pour être plus
-près des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau. Il se disait que la
-vie serait bonne et facile, dans cette maison qui ne manquait de rien:
-il y trouverait, en rentrant de la mer, un feu pour se sécher, un verre
-pour se réchauffer, la soupe faite, et un rude morceau de femme!
-
-Eh! pourquoi non? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait pas plus
-qu’autrefois! Il avait eu jadis de l’amitié pour elle, avant de partir
-au service; oui bien, de l’amitié, et même un fort béguin!
-
- [Illustration]
-
-En ce temps-là, pourtant, elle n’était que la fille au père Guillou,
-et ne possédait pas encore son auréole de flacons. Il l’avait désirée
-quand même, et pour le bon motif, et ce serait menterie de dire quelle
-l’avait rabroué quand il expliquait son caprice, un soir de danse,
-pendant la fête; même, il l’avait embrassée et serrée, dans l’ombre,
-derrière la haie du cimetière...
-
-Depuis lors, il est vrai, on n’avait plus reparlé de tout ça; ni l’un
-ni l’autre n’avait l’air de s’en souvenir. Mais rien n’empêchait d’en
-causer, à présent, et tous deux étaient libres.
-
---Pour sûr, qu’on est libre!
-
-Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et Toussaint
-résolut de parler à la veuve.
-
-Il n’osait pas.
-
-Bien qu’il fût brave marin, et sans peur dans les gros dangers, il
-était timide et même lâche dès qu’il lui fallait exprimer une idée.
-Contre une tempête ou contre un homme armé, il aurait tenu ferme, sans
-broncher et jusqu’à la mort; mais, contre une parole ou un regard
-tranquilles, il était sans force, et vaincu par avance; à tout il
-répondait: «Oui», même s’il pensait le contraire, et il promettait
-tout, quitte à ne rien tenir, acceptait tout, quitte à se dérober
-ensuite. Son courage de brute pouvait l’emporter jusqu’aux gestes de
-l’héroïsme, mais sa conscience d’homme n’était capable que de veulerie,
-et dans l’attitude d’un héros, il restait plus que jamais une bête en
-exercice de ses instincts. Quiconque eût commandé en maître l’aurait
-mené comme un chien fidèle, à la condition de le garder sous l’œil;
-mais il craignait les yeux, à moins d’être en dispute, car alors la
-colère le débarrassait de son âme, et il se battait avec l’énergie d’un
-ours.
-
-Cette pusillanimité l’avait rendu sournois, d’une sournoiserie candide
-dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des autres
-animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n’être pas contredit,
-et il se cachait, afin de n’être pas empêché. Il en arrivait de la
-sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets dans son coin,
-et les apportant tout d’un coup, à la manière d’une poule disparue qui
-revient brusquement avec sa nichée de poussins.
-
-Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie:
-il buvait, sachant très bien qu’alors il viderait son cœur, dirait
-tout, casserait tout, sans avoir à s’y décider, et qu’au réveil il
-trouverait la besogne faite et bien faite.
-
---Et puis, quoi? Si elle refuse, tant pis pour elle!
-
-Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l’heure de la soupe.
-La vieille tardait à rentrer.
-
-Il pensa: «Peut-être aujourd’hui, je dirai...»
-
-Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande
-lui sourit en posant la tasse.
-
-Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous,
-ne soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant, il
-supputait que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien plus qu’aux
-autres, puisque toujours elle souriait, en lui versant à boire.
-
---Une autre bolée!
-
-Le courage approchait.
-
- [Illustration]
-
---Anne-Marie!
-
---Quoi, Toussaint?
-
---Tu te rappelles pas, Anne-Marie?
-
---Quoi donc, Toussaint?
-
---La haie du cimetière, quand c’était un soir de Pardon?
-
---Des blagues! Ce qu’on est bête quand on est jeune!
-
-Il ne trouva rien à répondre; le courage n’était pas mûr.
-
-A son aide, il appela un verre de rhum, que l’aubergiste lui servit:
-«Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!»
-
-Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien assurer
-qu’ils étaient toujours seuls.
-
---Anne-Marie!
-
---Quoi donc, Toussaint?
-
---Tu y recommencerais pas, avec moi?
-
---Quoi?
-
---Que je t’embrasse!
-
---Tu voudrais pas, et moi non plus.
-
---Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie!
-
---Assez d’un soûlaud! J’en prendrai pas deux!
-
---Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin! J’ai mon
-bateau, bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates, et tu peux
-demander, si tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud! Faut pas dire
-ça. Anne-Marie!
-
---Reste assis.
-
- [Illustration]
-
---Je veux pas m’asseoir! Je veux que tu dises que je suis un marin!
-
---Tu es un marin. Assieds-toi.
-
---Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie! Tu
-entends? Faut dire ça! Dis ça!
-
-Elle s’était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le mâle,
-debout en face d’elle, les poings appuyés sur le bois, tendait en avant
-son buste et sa face congestionnée; la femme, adossée à la muraille, en
-arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger, sans répondre,
-et leurs yeux fixes se dardaient des regards immobiles.
-
-Soudain, l’ivrogne allongea ses deux bras, avec ses deux mains ouvertes
-vers la chair.
-
---... brasse-moi!
-
-Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de la
-commerçante s’écrasa sur son nez. Il perdit l’équilibre, roula; puis,
-stupéfait d’être à terre, il passa lentement sur ses moustaches le
-revers de sa main, qu’il retira toute sanglante.
-
---Ah ben! fit-il.
-
---Dehors, charogne!
-
-Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur pieds;
-il répétait:
-
---Ça, Anne... Marie... Ça...
-
---Dehors, que je te dis!
-
-Elle avait ouvert la porte, et rouge encore de fureur, à cause des
-bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches.
-
-Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent de
-la mer lui balaya le visage.
-
-Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se
-coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des enfants. Le
-ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais du côté de l’Est
-il bleuissait déjà, et les premières étoiles s’allumaient par places,
-une à une.
-
-Toussaint, hébété, s’arrêta, en essayant de se souvenir ou de
-comprendre, et en regardant les choses. A trois cents mètres
-devant lui, sur le sommet d’un tertre, la haute silhouette d’une
-vieille paysanne, profilée en gris sur le plein ciel, se démenait
-fantastiquement, secouant ses longs bras et tirant sur la corde d’une
-vache qui résistait en beuglant. L’ivrogne s’intéressait à la lutte.
-A mesure que les minutes passaient les deux ombres se faisaient plus
-noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée d’un
-maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher sa bête;
-elle frappait dur: dans la limpidité du soir, chaque coup de maillet
-retentissait au loin, et vibrait sèchement. Tour à tour, tandis que
-naissaient les étoiles, le maigre bras se relevait, s’abaissait,
-remontait, et les coups sonnaient; mais, à cause de la distance, le
-bruit n’en arrivait que tard, au moment même où le maillet déjà était
-revenu dans le ciel plus constellé, et l’ivrogne s’étonnait de cette
-sorcière qui travaillait à clouer des étoiles.
-
- [Illustration]
-
- * * *
-
-Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière: elle l’avait
-battu et elle en avait le droit, n’étant pas sa femme; aussi bien,
-il pourrait la battre, s’ils étaient mariés. Les coups ne comptent
-qu’entre hommes. Elle était mal lunée, ce soir-là; elle serait plus
-gentille, un autre jour: il faut savoir patienter.
-
-Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus ni
-moins souvent, et tout naturel, avec l’honnête mine d’un qui ne saurait
-pas.
-
---Puisque j’étais soûl, j’ai rien su; j’ai le droit de pas savoir ce
-que j’ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure; quand
-elle changera d’idée, elle me trouvera.
-
-Anne-Marie ne changeait pas d’idée et n’en avait qu’une seule: garder
-sa clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait fidèle
-aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle avait éprouvé
-un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne: trop souvent elle
-en avait eu l’envie, au temps de son défunt! Après des mois et des
-années de rage contenue, cette minute de vengeance avait été trop
-bonne, et rétrospectivement la veuve en jouissait encore, rien qu’à
-regarder ce mufle d’un soûlard ensanglanté par elle, une fois, rien
-qu’une fois! Puisque Lekor ne profitait pas de la circonstance pour
-porter son argent ailleurs, tout était bénéfice! Elle souriait comme à
-l’ordinaire, et puisqu’il feignait d’ignorer, elle feignait d’oublier.
-
---Bonjour, Anne-Marie.
-
---Bonjour, Toussaint.
-
-Des mois passèrent ainsi. L’été fut beau, et de bon rapport: les
-Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait en
-excursion vers les Glenans ou dans l’anse de Benodet; parfois même
-il disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours; après ces
-absences, il revenait avec des pièces d’argent et même des pièces d’or
-dans sa bourse de cuir; il les montrait négligemment, pour tenter la
-cabaretière, et il s’attardait à la payer, afin qu’elle vît bien comme
-il était riche; la lenteur de ses doigts et leur maladresse voulue
-expliquaient avec insistance: «Quand tu voudras, ce sera à toi, tout
-ça, et des autres avec.»
-
-Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal; elle pensait: «Pour
-sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson, sans que j’aie
-besoin de t’épouser, mauvaise bête!» Et pour que ces richesses ne
-prissent aucun autre chemin, elle s’appliquait à faire bonne figure au
-client.
-
-Il concluait: «Elle y viendra...»
-
-Pourtant, et quoiqu’il ne fût pas grand clerc en l’analyse des âmes,
-il était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses affaires.
-Il en concevait du dépit. Au début, ce projet d’un mariage ne lui
-était apparu que comme une combinaison vaguement avantageuse et qui
-lui souriait, mais ne l’enthousiasmait pas; devant les résistances,
-il se cramponna, accroché à son idée comme un crabe à un goémon, et
-ne voulant plus lâcher prise, uniquement parce qu’il tenait: à force
-de souhaiter la victoire, il en venait à s’imaginer qu’il souhaitait
-l’objet de la victoire; sous son crâne breton, le caprice se faisait
-idée fixe, et cette envie l’obsédait davantage de jour en jour.
-
---Elle y viendra!
-
-Il commençait cependant à trouver le temps long, et s’agaçait. Il en
-arriva bientôt à s’irriter du temps perdu, et d’un rôle qui l’humiliait
-dans sa vanité. Incapable de s’en prendre à lui-même, il s’en prenait
-à la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre et qui se
-moquait de lui, peut-être! Il rageait et pensait à elle, toujours avec
-colère et certes sans plaisir, et surtout sans amour, mais il y pensait
-trop, trop souvent, plus que de raison: le souvenir d’elle surgissait
-brusquement, à tout propos, hors de propos, au milieu d’une manœuvre,
-et le marin furieux envoyait des coups de sabot à ses agrès ou à son
-mât, à tout ce qui se trouvait sous la portée de son pied pour recevoir
-les châtiments destinés à sa compagne future.
-
---Faudra bien que tu y viennes, rosse!
-
-Le besoin d’avoir raison, de réduire l’adversaire, devenait âpre et
-lancinait son impuissance.
-
---Anne-Marie, sale bête! Chameau!
-
-Il l’appelait, la revendiquait; il la voyait domptée, cette faiblesse
-qui désobéissait à sa force; et, ne sachant déjà plus si son impatience
-exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse couchée
-sous son caprice, il réclamait avec des grognements les minutes d’un
-triomphe vengeur, quel qu’il fût!
-
-Épouse ou maîtresse! Mais dans un rôle ou dans l’autre, elle était
-femme, et son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que le désir
-de la vaincre, se confondant avec un désir de la posséder, mua peu à
-peu: obscurément, des appétits charnels sourdaient de la hantise; à
-force de l’exécrer, à force de l’évoquer, là, devant lui, allongée,
-criant grâce, il la lui fallait là, elle et nulle autre à sa place,
-elle exclusivement nécessaire! Il aimait.
-
-Il ne s’en doutait pas: il aimait, croyant détester, et cachait son
-amour comme on cache une haine à tous, surtout à elle. Il venait à
-l’auberge chaque fois qu’il pouvait, avec son air d’indifférence, en
-traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser tout
-à coup quand ils arrivaient sous la proie. S’il était seul dans la
-boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait sur
-elle, s’agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes, déchirait
-les vêtements.
-
---Tu y passeras, va!
-
-En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux restaient
-sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout le monde:
-Anne-Marie, n’ayant jamais éprouvé pour cet homme que de l’antipathie,
-en avait peut-être un peu plus, mais n’y prenait pas garde: elle
-continuait à sourire en apportant la bolée ou en versant le rhum. On
-était bons amis.
-
---Anne-Marie!
-
---Quoi donc, Toussaint?
-
---Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c’est beau, avec tant qui
-y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu voulais, moi, je
-t’y enverrais bien, dans mon bateau.
-
-Subitement méfiante elle railla:
-
---Pas toute seule, hein?
-
-Il fut vexé de voir que son plan était déjoué; il dissimula.
-
---En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera! Je gagne assez
-d’argent pour mener des amis, une fois.
-
---Peut-être; on verra.
-
---Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie.
-
-Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient
-de ne pas s’attarder, crainte d’en dire trop long, et d’avouer ce qu’on
-désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, cousine
-d’Anne-Marie, à ce projet de fête, et l’invita, sachant bien qu’elle en
-parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son matelot; Scolastique,
-joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient être de la partie.
-
---C’est l’Anne-Marie qui fera patronne à bord; arrangez-vous avec.
-
-Tout s’arrangea et le jour vint.
-
- * * *
-
-Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires, coiffes
-blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne d’or au
-col ou sur le ventre; leurs cheveux, fortement tirés sous le bonnet,
-tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours, et les
-visages bien savonnés luisaient. Les deux marins, rasés dès l’aube,
-avaient reçu le vinaigre et la poudre d’amidon. Les faces étaient
-hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les consciences légères,
-et on se promettait de la joie. Dès l’arrivée au cabaret de la veuve,
-chez qui on devait se réunir, toute la bande s’esclaffait déjà et
-criait fort.
-
- [Illustration]
-
---Pas de soucis, hein? pour un jour!
-
---Fiden-doué, non!
-
-Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur et
-l’Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait avec
-indulgence que, sauf la boisson, il n’était ni vilain gars ni méchant
-homme.
-
- [Illustration]
-
---On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles dans mon
-bateau!
-
---On reviendra qu’avec le flot, vous savez, mère Guillou.
-
---Sûr! on veut tout voir et s’en donner, pour une fois.
-
---Moi, dit Katic, j’irai sur les chevaux de bois!
-
---Et dans la baraque aux saltimbanques, qui sont si rigolos; on se tord
-rien qu’à les regarder.
-
---Fiden-doué, on va rire!
-
---Oui, mais, fit Scolastique, vous boirez pas, hein? On veut pas se
-voir avec des hommes soûls.
-
- [Illustration]
-
-Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune comme
-chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, ses provisions
-pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de l’andouille. Lekor,
-s’étant chargé de la boisson, achetait à la vieille douze litres de
-cidre, et craignait que ce fût trop peu; une gourde en peau de vache
-qui venait d’Espagne, et qu’il portait pendue en bandoulière, fut
-remplie de rhum: les deux litres n’ayant pu s’y loger, il but ce qui
-restait au fond de la seconde bouteille. Cependant, le ciel se couvrait.
-
---En route!
-
-Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience, Lekor
-offrit aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout; la
-cabaretière n’eut garde de protester. On fut plus gai.
-
---Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je veux sortir
-avant le bas de l’eau: sans ça, contre le flot, on aurait du mal.
-
---Bah! y a bonne brise, Toussaint!
-
---De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut aller. La
-_Julie_, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout, pour nous
-mettre de l’huile aux bras! C’est moi qui régale.
-
-Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux gaillards
-hissaient au mât, avant même d’être déployée, claqua de colère. Le
-capitaine la maîtrisa et s’assit à la barre avec le calme du dompteur.
-
---Tu vois, Colastique, rien à craindre! Je t’enverrai au Pardon sans
-que tu attrapes seulement une bolée d’eau.
-
-Néanmoins, dès que la _Julie_ eut dépassé la pointe du petit port
-et perdu son abri, un coup de vent la coucha: les femmes crièrent;
-Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit.
-
---C’est rien que ça, c’est du vent!
-
-Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint
-regretta en secret de n’avoir pas emmené un second matelot: il pouvait
-encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne lui eussent
-certes pas manqué; mais il avait en tête l’orgueil de garder ce lot
-de femmes pour lui seul, et quatre libations lui avaient chauffé le
-courage. Il se rassit en criant: «A Dieu vat!» et sa _Julie_ emporta
-vers le large la chanson aigrelette des femmes et le rire gras des
-matelots.
-
-Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, et
-il la sentit sur sa joue: d’un coup d’œil furtif, il vit l’horizon du
-Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils;
-puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort.
-
- [Illustration]
-
-Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord, filait
-droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans les lames.
-
---Dis donc, Toussaint? ça se gâte.
-
---Le ciel est tout noir.
-
---Tu vas pas trop au large?
-
---Je prends des bordées, pour attraper le vent.
-
---Y a pas de danger, Toussaint?
-
---Avec moi? Tu blagues, Jeannine!
-
---Nous fais pas boire un coup!
-
---Fiden si! vous boirez un coup.
-
-Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu’il avait les mains libres
-et l’esprit tranquille, et la tendit aux femmes; mais elles refusèrent;
-il but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son outre en
-sautoir, et se cala contre la barre: sa face était plus rouge.
-
---Attention, les filles! on va virer!
-
-La voix molle du matelot protesta à l’avant.
-
---Y a trop de toile. Le vent a forci.
-
---Pare à virer, je te dis!
-
---Si on prenait encore un ris, tout de même?
-
---Pare à virer, bon dieu!
-
-Tandis que les femmes s’accroupissaient vite, le matelot se mit debout
-et rendit du filin: Lekor, en colère, tira la barre, d’un geste
-brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. Jean-Louis
-n’eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba dans la mer avec
-une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête, hurlèrent. Toussaint,
-les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se cramponnait à sa barre.
-La grande voile, sous son filin trop lâche, s’emplissait de vent, et
-le bateau, couché, fuyait vers l’Est, en embarquant des paquets d’eau.
-Jeannine, avec de stridents appels, tendait les bras vers la place
-perdue où le matelot était tombé. Toussaint, muet, crispé, assourdi par
-la clameur des femmes, poussait la barre pour résister au vent, qui
-rageait plus fort.
-
-Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid:
-
---Toussaint! Tempête?
-
---Oui.
-
-Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser sous
-l’effort. Le bateau se redressa d’un bond, comme une bête fouettée, et
-la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant sur le mât qui
-grinçait.
-
---Gare dessous!
-
-Le marin se rua sur les étais, qu’il dégageait, fébrile: il en eut le
-temps et la voile s’écroula. Les femmes glapirent de nouveau.
-
---Paix, garces!
-
-Accroupies dans l’eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient, et le
-bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous le choc
-des vagues, dans la tempête déchaînée.
-
- [Illustration]
-
---On va couler!
-
---Faut bien que ça arrive, un jour ou l’autre.
-
-Du noroît, une fumée d’embruns s’avançait sur la mer, en tourbillon
-blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s’en faire un gouvernail
-contre l’assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda venir. La lourde
-masse d’eau arrivait en sifflant: sous le choc, l’aviron cassa net, et
-le marin tomba sur les genoux, pendant que la coque craquait de toutes
-parts. Les femmes, inondées, hurlèrent plus fort.
-
-Toussaint se releva.
-
---N... de D...! Écopez, vous autres!
-
-Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à geindre;
-Katic s’étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique
-l’imitèrent, et, chaque fois qu’une brève accalmie, entre les ressauts,
-permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les membrures, vite,
-elles commençaient un signe de croix, toujours inachevé.
-
-Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant et
-martelant le bordage.
-
-Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme sur des
-agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les côtes; elles
-interrompaient leurs prières pour l’injurier et lui battre les jambes;
-il ruait dans le tas.
-
---Écopez, rosses de femelles! On va couler!
-
-Katic se décida; les deux autres en firent autant. L’embarcation,
-enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la poussée du
-vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur l’autre, elle fuyait
-dans le courant qui l’avait prise.
-
---Où qu’on va, Toussaint?...
-
-Comme si de longs atavismes l’eussent préparée à cette mort, Anne-Marie
-parlait d’une voix presque calme, en emplissant son seau, pour le vider
-par-dessus bord, et ses gestes précis étaient ceux d’une ménagère à
-l’ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas; il buvait à sa gourde.
-
---Bois pas, pour garder ta tête!
-
---Je fais ce que je veux.
-
---C’est au large qu’on va, Lekor?
-
---Non.
-
---A la côte?
-
---Devers la pointe des Gaours: le courant passe là.
-
---On pourrait accoster, peut-être?...
-
---On s’y crèvera, plutôt!
-
---Tu es bon marin, Toussaint...
-
-L’ivrogne se rengorgea sous l’éloge et répliqua:
-
---Pour sûr.
-
-Puis il haussa lentement une épaule en ajoutant avec dédain:
-
---Écope!
-
-Pour montrer ce qu’il savait faire, il prit son dernier aviron.
-
---Écopez!... Je vas gouverner ça.
-
-Son assurance et l’exemple d’Anne-Marie rendirent du cœur aux trois
-femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait plus. L’homme,
-avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux poings, luttait
-contre la mer; son œil de duelliste, attentif et dur sous les sourcils
-crispés, surveillait au loin la venue des coups, suivait chaque lame,
-la guettait, et sa parade recevait l’attaque.
-
---Hardi, Toussaint!
-
-Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa large
-poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait un
-remous, elle tournait sur sa quille, malgré l’effort du barreur, et la
-mer jetait des masses d’eau sur les femmes glapissantes.
-
-Anne-Marie ne criait pas.
-
-La lutte dura près d’une heure.
-
-Vingt fois on faillit sombrer.
-
---V’là les Gaours!...
-
-Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse; des récifs
-à fleur d’eau barraient la route: on en éviterait un, deux, mais on
-se ferait broyer sur la ligne, avant d’approcher terre. Il jura. Les
-autres comprirent.
-
-L’homme regardait le double mur des roches, et les femmes regardaient
-l’homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile; mais ce visage,
-rouge tantôt, changeait de couleur, à la façon d’une pieuvre blessée;
-elles ne doutèrent plus et se remirent en prière.
-
-Vers l’avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, dans un
-tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille et l’enleva;
-sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, et l’engloutit.
-
- [Illustration]
-
-Mais la barque reparut aussitôt, coincée entre deux roches, et le flot
-qui passait continua sa route.
-
- * * *
-
-Deux vivants s’accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une
-lame nouvelle arrivait à l’assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la
-tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d’eau qui
-s’avançait contre eux. Il revint, saisit la naufragée par un poignet,
-par les cheveux, et tira à lui. L’explosion blanche tonna au fond du
-trou, et les gerbes d’écume s’élancèrent en voûte par-dessus le couple
-étalé à plat ventre. Dans le ruissellement qui suivit, accrochés des
-mains, des pieds, des genoux, ils sentirent tout au long de leur peau
-les forces du torrent qui les tiraient vers le gouffre; puis ils furent
-libres.
-
-Avant qu’une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils
-avaient pu gagner le sommet. Ils s’arrêtèrent. La mer rageait en bas.
-D’un même mouvement, ils s’assirent et soufflèrent, les bras pendants.
-
-Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore
-par instants. Il dit:
-
---En voilà un coup d’arrivé!
-
-Anne-Marie ne l’entendit pas; elle contemplait, avec une stupeur
-terrifiée, l’enfer glauque d’où elle sortait. Mais elle n’en put
-soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit:
-
---Elles n’ont pas crié.
-
- [Illustration]
-
-Toussaint ne l’entendit pas; il rageait contre la mer et l’insultait,
-grommelant des mots, tendant le poing. Ils ne parlèrent plus. Assis
-côte à côte, face au large, toutes leurs forces hébétées, ils restaient
-immobiles, le regard fixe et sans rien voir. La Bretonne grelottait. De
-son vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour d’elle, et parce
-qu’ils se dépêchaient de retourner à la mer, comme pour la remporter
-avec eux, elle sauta en arrière.
-
---Toussaint!
-
---Quoi?
-
---J’ai peur.
-
-Il daigna sourire avec le dédain du mâle, et décrochant sa gourde
-catalane qui contenait encore un bon litre de rhum, il la tendit sans
-dire un mot. Machinalement, elle but et rendit l’outre; il but à son
-tour. Elle attendait qu’il eût fini, mais il buvait longtemps.
-
---Viens-nous-en, Toussaint.
-
-Il fit un rire sec.
-
---Viens-nous-en? Où ça, donc?
-
---Au Bourg...
-
-Cette fois, il rit tout à fait.
-
---Au Bourg? Tu en as de bonnes, la fille! Tu sais donc pas où qu’on est?
-
---Aux Gaours.
-
---Pens-Gaour, oui!
-
---Quoi, c’est celles-là?
-
---Deux saloperies de roches qui m’ont pris mon bateau dans leurs
-sacrées Cornes-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu!
-
---C’est donc pas terre?
-
---Terre, oui! A trois cents brasses de terre, nous sommes, avec un
-courant qu’il faudrait un marsouin pour le remonter.
-
-Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu’on n’était pas sauvé,
-et qu’il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter et
-n’osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d’acquérir la
-certitude; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort qui
-l’appelait.
-
-Enfin, elle parla:
-
---Trois cents brasses, tu dis?
-
---Au plein de la marée, mais ça fait bien le double à cause de la
-dérive.
-
---Faut passer vite, pendant que c’est moins large!
-
---Si tu y mouillais seulement une jambe, tant que la mer remonte, le
-courant te goberait comme un vieux sabot, et tu irais loin! T’as qu’à
-voir.
-
-Anne-Marie pivota lentement, et d’un œil humble, elle vit, entre elle
-et le continent, ce fleuve impétueux qui se ruait dans le chenal, en
-déchiquetant sa furie sur les arêtes du bas-fond. Elle connaissait
-assez les choses de la mer pour comprendre qu’un tel passage était
-impraticable. Elle ne souffla mot.
-
-Toussaint, de sa voix morne, reprit:
-
---Le Gardec y a péri, l’an passé, avec son mousse: encore, ils avaient
-la barque, eux!
-
-Il se tut; deux minutes furent silencieuses.
-
---Et Yves Pilot, donc! C’était là aussi, qu’on croit. Mais lui, il y a
-des ans.
-
-Après deux autres minutes, il ajouta:
-
---Et puis, tu sais, au plein de l’eau, ce sera couvert, ici: par temps
-calme, les Pens-Gaour viennent tout juste à ras, mais par tempête on
-n’y voit que du blanc, et y en a!
-
---Alors?... On sera pris... Toussaint?
-
---Mad-doué, oui.
-
---Au plein, Toussaint?
-
---Balayé, tu peux le dire, et emporté dare-dare.
-
-Après un autre silence, elle demanda:
-
---Tu sais nager, toi?
-
---Pour sûr!
-
---Moi... Je sais pas...
-
-Encore une fois ils se turent. Puis, elle leva vers lui un regard de
-mendiante:
-
---Tu me tireras avec toi?
-
---Dans ce courant-là!
-
---Tu ne me laisseras pas! Au plein de l’eau, il mollira, le courant; tu
-pourras me passer à terre, avec toi, Toussaint?
-
---Y a guère apparence.
-
-Elle se ramassa, les genoux serrés, les jambes repliées, les coudes aux
-flancs, comme pour offrir moins de prise à la mort, et elle haletait.
-Au bout de quelques minutes, elle questionna de nouveau:
-
---Ce sera bientôt, ça?
-
---Quoi?
-
---Que le flot couvrira ici?
-
---Deux heures de temps.
-
- [Illustration]
-
-Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme Katic,
-Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou, pour se
-voir elle-même; à la place du naufrage, il n’y avait plus que des
-tourbillons fous, du blanc, du vert, pas une tache noire. Alors, elle
-pleura doucement, et peu à peu elle pleura plus fort, comme une petite
-fille; ses épaules sautaient sous les sanglots.
-
-Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra du
-doigt un pan d’étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le châle de
-Scolastique.
-
-Alors, elle se signa; elle se leva toute droite et très grave; se
-tournant vers la terre où sont les églises, elle joignit les mains
-devant sa bouche; puis, elle se mit à deux genoux, et, tête basse, elle
-récita contre ses doigts entrelacés une prière à la Sainte Vierge. Sur
-son corps immobile, les plis mouillés de sa robe noire se collaient en
-sculpture, et la moulaient.
-
---_Amen..._
-
-Elle murmurait des mots latins, parce qu’ils sont les mieux entendus
-dans le ciel, et ne s’interrompait que pour se frapper la poitrine, et
-recommençait l’oraison.
-
-D’abord, le Breton avait regardé faire; mais bientôt il s’agenouilla
-aussi, et pria en battant sa coulpe.
-
-Quand il eut fini, il se releva et avala une lampée de rhum. Alors,
-l’âme ragaillardie deux fois, par la prière et la boisson, il se
-sentit à l’aise et plein de vie. Avec la complaisance d’une force, il
-considéra la femme qui priait. Longtemps, ils demeurèrent là, tous
-deux, figés dans leur pose, elle à genoux et lui debout, double statue
-sur un piédestal de tempête, et la mer oubliée hurlait en cercle autour
-du couple.
-
-Le marin regardait toujours, et l’alcool lui courait dans les veines:
-il sourit béatement à ce dos penché, à cette nuque où frisaient des
-cheveux mouillés, à cette croupe tendue de la femme qui lui semblait
-belle: et tout à coup il se ressouvint qu’il l’aimait.
-
-Un brusque afflux de sang lui monta du cœur à la tête, et, les yeux
-noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes vers la
-rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu’elle perçût le bruit
-ou qu’elle sentît l’approche, se retourna et, d’instinct, elle se mit
-debout, tandis qu’il reculait, intimidé: elle n’avait pas vu le geste
-libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son rire bête et
-ses deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire, et sa mine devint
-féroce; comme on empoignerait une arme, il saisit la gourde pendue à
-son côté, et téta du courage.
-
---Bois pas tant...
-
---Je te l’ai payé, mon rhum, pas vrai?
-
-Il répondit brutalement, afin de créer la bataille, et, pour bien
-prouver qu’il était le maître, il but de nouveau, après avoir parlé.
-
-La cabaretière connaissait les ivrognes, qu’il ne faut pas contrarier,
-et sa vie dépendait de celui-ci. Peut-être il méditait de l’abandonner
-là, sans oser le dire, et cherchait une dispute pour avoir un prétexte?
-Elle en eut l’intuition, et le détesta; mais elle résolut d’être
-habile. Le laissant boire à sa guise, elle examinait à la dérobée
-ce maître et sa tête renversée, où la vie et la mort allaient se
-décider: sous la peau tendue de son cou, elle voyait passer les ondes
-de l’alcool qu’il avalait, et elle aurait voulu lui serrer la gorge,
-l’étrangler, pour l’empêcher de se faire plus ivre, pour se venger
-aussi.
-
-Elle lui sourit dans l’instant même, car il rabaissait les yeux vers
-elle et rejetait sa gourde sous son bras; d’un air de provocation, il
-disait en secouant la tête:
-
---Tu vois, hein?
-
-Il avait espéré un reproche et fut déçu. Il se planta devant elle avec
-dignité; sa face était plus rouge, sa prunelle plus trouble, et son
-équilibre incertain.
-
-Elle demanda doucement:
-
---La tempête mollit, pas vrai, Toussaint?
-
---Non!
-
---Elle mollira au plein...
-
---Non!
-
---Tu nageras bien tout de même: tu es si fort!
-
-Il grogna. Elle s’approcha de lui, amicale comme une sœur:
-
---Tu as prié le bon Dieu, Toussaint?
-
---Oui!
-
---Il t’a dit de m’emmener avec toi, pas vrai?
-
---M’a rien dit.
-
---Moi, j’ai prié la Sainte Vierge... Elle m’a promis que tu m’enverrais
-à terre, parce que tu es bon et que tu nages si bien...
-
-Elle se rapprocha encore, jusqu’à le frôler, et elle ajouta, presque
-tendre:
-
---Avec moi, tu passeras bien.
-
-Il s’écarta, comme pour éviter le contact, et la fixant d’un œil
-mauvais, par-dessus l’épaule, il répondit:
-
---Avec ça que t’as été gentille, toi!
-
- [Illustration]
-
-Elle feignit de ne pas comprendre et détourna les souvenirs dangereux.
-
---Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu’avec personne, et
-je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le sais bien. Je
-t’ai pas fait crédit, plus d’une bolée? Et je te ferai encore, va! Oh!
-tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le dire, et on ne risque
-pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais l’amitié y était tout de
-même, Toussaint...
-
---L’amitié! Tu te rappelles pas, alors?
-
---Je me rappelle le Pardon, où on a dansé nous deux.
-
-Mais lui, rageur et menaçant:
-
---Et puis?
-
---Et puis le mur du cimetière, quand tu m’as embrassée...
-
---Y a du temps, de ça! Je parle de l’autre jour!
-
-Elle baissa le nez avec une mine de confusion, comme pour demander
-excuse. Il reprit:
-
---Oui, l’autre jour! Fais la bête, un peu! Je t’ai embrassée,
-peut-être, quand tu m’as envoyé un coup de poing en plein museau, parce
-que je voulais être ton homme, avec le maire et le curé! Bon sang!
-Entre les deux yeux, oui, que tu m’as cogné!
-
---Il faut pardonner les offenses.
-
---Si dur que je suis tombé par terre! Tu as oublié ça, peut-être?
-
---Ce soir-là, Toussaint, c’est pas ma faute; tu te rappelles bien que
-tu étais soûl...
-
---Aujourd’hui aussi, je suis soûl!
-
---Toussaint! Regarde la mer qui monte!
-
---Oui, je suis soûl! Tu diras pas non! Mais t’as besoin que je t’envoie
-à terre, alors, tu fais la chatte!
-
-Elle essaya de sourire, mais son sourire était tordu d’angoisse. Il
-ploya les jarrets, et les mains aux genoux, rabougri, avançant la tête,
-avec des yeux en fureur et une mimique de bête:
-
---Miaou, la chatte! Miaou, que tu fais! Et tu viens te frotter! Et
-puis, au fond, tu te fous de moi! Je te connais, va!
-
---La mer arrive, Toussaint!
-
---Oui, je te connais! Mais quand je suis soûl, on ne m’en conte pas! Je
-te connais!
-
-Grisé de plus en plus par ses propres paroles, il serrait les poings,
-prêt à frapper, et ses coudes se relevaient en ailerons, battant l’air.
-
- [Illustration]
-
-Anne-Marie recula d’un pas. Il demeura sur place, mais toute sa volonté
-le tendait en avant. Un silence s’étala entre eux. Soudain, l’homme
-hurla:
-
---Et d’abord, tu vas y passer!
-
-Il s’élança. Elle n’osait fuir ni se défendre, pour ne pas l’irriter
-davantage; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia:
-
---Toussaint...
-
---Toussaint? Toussaint? Y a pas de Toussaint! Y a que tu vas y passer,
-et que je te veux, et depuis du temps, encore!
-
---La mer monte! Gare, qu’elle va nous prendre!
-
---Je t’ai envoyée ici, faut pas que ce soit pour rien!
-
---On va nous voir...
-
---Y a personne pour nous voir! Ils sont à fond, tous quatre.
-
-D’un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre lui;
-tandis qu’Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête, il
-pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du rhum
-chercha les lèvres de la femme.
-
---Non... T’en prie... Non...
-
---Si, bon Dieu!
-
-Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie de
-l’alcool exaspérait ses nerfs; pendant qu’il la maintenait du bras
-gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le fit tourner
-sur le cou: il eut la bouche, mais ne l’eut qu’un instant. Anne-Marie,
-d’une poussée fougueuse, s’était dégagée. Libre, elle pourrait
-parlementer, en restant à distance, car l’homme ivre ne l’attraperait
-pas à la course.
-
-Il comprit que sa proie lui échappait et s’en indigna:
-
---Saleté!
-
-Il lui montrait le poing.
-
---Te fâche pas, Lekor... Une autre fois... Demain...
-
---Tu te ficheras de moi, demain!
-
---Je te promets...
-
---Tout de suite, t’entends! Viens là, que je dis!
-
-Comme elle ne revenait pas, il tendit les mains à nouveau et s’avança
-contre elle en titubant. Mais ses jambes le trahirent; les aspérités
-du granit accrochaient ses souliers; dès le troisième pas, il tomba
-lourdement et geignit. Il resta étourdi pendant quelques secondes,
-puis, avec des gestes gourds, il chercha son outre sur sa hanche,
-derrière son dos.
-
---Bois pas, Toussaint...
-
-Affalé et s’appuyant d’une main sur la roche, il s’acharnait à trouver
-la gourde vers ses reins, et parlait en même temps:
-
---...coute, Anne-Marie,...coute-moi bien! Si tu veux point, je voudrai
-point. T’as compris?
-
- [Illustration]
-
---Non, Toussaint...
-
---Si, t’as compris! Tu veux pas venir? Tant pis pour toi!
-
---Demain... je te promets...
-
---Si tu viens pas, je te laisse sur le caillou. Moi, je sais nager.
-Toi, tu sais pas. Si tu veux que je t’envoie à terre, faut pas
-rouspéter. Fais ce que je veux, et moi je ferai.
-
---Pas ici! J’ai trop peur, ici! Tu vois donc pas la mer qui vient, qui
-va être sur nous? Elle va arriver, Toussaint.
-
-La logique de l’homme ivre riposta tranquillement:
-
---Raison pour se dépêcher.
-
---Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là, morts,
-et qu’on va peut-être mourir aussi?...
-
---Raison, pour pas attendre demain, qu’on serait péri.
-
---Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette heure, les
-autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi: tu as bien vu le
-châle de Scolastique? Et Jean-Louis, qui a même pas fait sa prière...
-
---J’ai fait la mienne.
-
---Tu as donc pas crainte du bon Dieu, que tu veux faire un péché, quand
-il te voit, en plein jour?... La Sainte Vierge nous regarde, puisqu’on
-l’a priée. Tu voudras pas lui montrer du mal...
-
-L’ivrogne tenace grogna:
-
---M’en bats l’œil!
-
-Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment, car une
-lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace escalada le
-récif en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri d’épouvante, et se
-signa.
-
---Toussaint! On pourra plus tenir, dans un moment!
-
-Toujours assis, et fixe dans son idée, il répondit avec lenteur:
-
---... pêche-toi, alors.
-
---Ne me fais pas mourir en péché!
-
---Amène-toi.
-
---Demain! Je te jure!
-
---Amène.
-
-Elle murmura: «Mad-doué, Mad-doué...» et de nouveau fit un signe de
-croix. Puis, désolée, et lentement, chastement, le front baissé, comme
-pour suivre un cercueil, elle se mit en marche et vint à l’homme.
-
-En la voyant venir, il eut un rire large, et la fit s’asseoir près de
-lui.
-
- [Illustration]
-
-La mer mugissait derrière eux, et sa colère, en éclats brusques,
-en tonnerres sourds, se répercutait dans les creux. Toute la roche
-frémissait. Une volée incessante d’embruns passait dans le vent comme
-une horde de papillons jaunâtres. L’homme n’entendait rien. La femme
-pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié.
-
-La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée,
-arquant son dos contre le vent, huma l’air vif; les papillons jaunes
-s’accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle étendue cachait
-toujours sa face.
-
---Eh ben, Anne-Marie...
-
-Il rit dans l’ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames dont la
-crête atteignait le plateau du brisant. Elle dit:
-
---Sauvons-nous!
-
-De l’autre côté, le torrent du chenal passait avec moins de furie.
-
---C’est temps d’aller, Lekor!
-
---Viens.
-
-Ils descendirent le versant opposé du récif. Les bourrasques
-soufflaient moins fort sous cet abri; les flots lampaient la roche et
-s’enfuyaient sans la gravir. La Bretonne reprit espoir, et le marin ôta
-sa veste, son gilet, ses chaussettes de laine; il se débarrassa aussi
-de sa chemise; mais parmi les effets dont le tas ruisselait sur la
-roche, il avisa sa gourde qu’il ramassa avec tendresse; il la remit en
-bandoulière et voulut boire un dernier coup.
-
---Bois pas, je t’en prie...
-
-Il accorda cette grâce et dit:
-
---Faut tirer ta jupe, Anne-Marie.
-
-Elle obéit.
-
---Et ton corsage aussi, et tout.
-
---Pas ma chemise?
-
---Garde-la si tu veux, mais moins qu’il y en a, moins ça tire.
-
-En se dévêtant, elle demandait:
-
---On pourra aborder, tu crois?
-
---Faut voir.
-
---Tu espères?
-
---Tire tes souliers. Tu t’accrocheras à mon épaule, tu entends bien?
-
---Oui...
-
---Touche ni mes bras ni mes jambes. Ferme la bouche. Parle pas. Bouge
-pas. Cramponne-toi et laisse aller.
-
-Assise pour se déchausser, elle considérait la mer où peut-être elle
-allait périr, et deux grosses larmes coulaient silencieusement sur ses
-joues, tandis que l’ivrogne louchait en souriant vers la belle fille à
-demi nue dont la chemise mouillée se teintait de transparences.
-
---Allons-y, fit-il.
-
---Mad-doué...
-
-Ils se levèrent. Elle se signa une dernière fois et posa sa main droite
-sur l’épaule gauche du marin. Au moment d’entrer dans l’eau, il se
-tourna vers elle:
-
---Baise-moi en bouche.
-
-Passive et ahurie de peur, elle laissa faire. Il ajouta:
-
---Et puis, tu sais, hein?... On se mariera, nous deux.
-
-Elle balbutia:
-
---Oui...
-
---Tu jures?
-
---Oui...
-
---A Dieu vat, et cramponne-toi!
-
- [Illustration]
-
-Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse, on
-retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents mètres
-l’un de l’autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les mangeaient
-s’enfuirent.
-
-On repêcha aussi Jeannine et Scolastique; mais Katic et Jean-Louis ne
-reparurent jamais.
-
- [Illustration]
-
-Le docteur Audren vint sur les lieux pour procéder aux constatations
-judiciaires. En retournant le cadavre de Toussaint, il trouva la
-gourde aplatie sous le torse blanc que barrait une lanière de cuir.
-Il l’emporta pour la suspendre dans son cabinet de consultation, en
-manière d’avertissement: «Avis aux amateurs de suicide.» Et de fait, il
-l’accrocha en belle vue, sur la glace de sa cheminée, avec cet écriteau:
-
- ┌──────────────────────┐
- │ POISON │
- │ Capacité: 2 litres │
- │ 6 morts │
- └──────────────────────┘
-
-
-
-
- [Illustration]
-
- Cette nouvelle d’EDMOND HARAUCOURT, en
- grande partie _inédite_, a été achevée
- d’imprimer sur les presses de PROTAT FRÈRES
- à Mâcon, le 20 janvier 1920. Le peintre
- LUCIEN SIMON en a composé les illustrations
- et CHARPENTIER en a fait le coloris sous la
- direction de l’artiste.
-
- [Illustration]
-
-
-
-
-_Œuvres déjà publiées par les Éditions René Kieffer_:
-
-
- J. K. HUYSMANS.--LA CATHÉDRALE.
- _Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS._
-
- ALBERT SAMAIN.--HYALIS.
- _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de Ch. PICART LE DOUX._
-
- CLÉMENT MAROT.--CHANSONS, BALLADES & RONDEAUX.
- _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de G. BRUYER._
-
- J.-K. HUYSMANS.--EN RADE.
- _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de P. GUIGNEBAULT._
-
- MAURICE BARRÉS, de l’Académie Française.--EN ITALIE.
- _Vignettes et eaux-fortes en couleurs de Aug.-H. THOMAS._
-
- ANATOLE LE BRAZ.--AU PAYS DES PARDONS.
- _Eaux-fortes originales de PÉTERS-DESTÉRACT._
-
- H. DE RÉGNIER, de l’Académie Française.--LA CITÉ DES EAUX.
- _Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS._
-
- H. DE BALZAC.--EUGENIE GRANDET.
- _Eaux-fortes originales en couleurs de P. BRISSAUD._
-
- SHAKESPEARE.--HAMLET.
- _Bois et eaux-fortes originales de G. BRUYER._
-
- OVIDE.--LETTRES D’AMOUREUSES (_Les Héroïdes_).
- _Décoration et illustrations de MANUEL ORAZI, gravées sur bois par
- PERRICHON._
-
- RUDYARD KIPLING.--LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE.
- _Illustrations de Maxime DETHOMAS._
-
- H. DE RÉGNIER, de l’Académie Française.--LE BON PLAISIR.
- _Vignettes et eaux-fortes en couleurs de DRÉSA._
-
- RÉMY DE GOURMONT.--LES LITANIES DE LA ROSE.
- _Décoration et illustrations en couleurs de André DOMIN._
-
- H. DE RÉGNIER.--LES RENCONTRES DE MONSIEUR DE BRÉOT.
- _Vignettes en couleurs de Robert BONFILS._
-
- CHARLES BAUDELAIRE.--LES FLEURS DU MAL.
- _Illustrations en couleurs de André DOMIN._
-
- PAUL FORT.--PONTOISE ou LA FOLLE JOURNÉE.
- _Illustrations en couleurs de E. LEGRAND._
-
-
-_ENVOI DU CATALOGUE SUR DEMANDE_
-
-
- * * * * *
-
-
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-
- Page 33: «Scholastique» remplacé par «Scolastique» (--Oui, mais,
- fit Scolastique).
-
-
-
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
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-
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