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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le poison - -Author: Edmond Haraucourt - -Illustrator: Lucien Simon - -Release Date: June 2, 2021 [eBook #65491] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON *** - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, - et l’orthographe d’origine a été conservée. Une seule erreur - typographique a été corrigée. Cette correction est indiquée à - la fin du texte. Également, la ponctuation a fait l'objet de - quelques corrections mineures. - - - - - LE POISON - - - - - JUSTIFICATION DU TIRAGE - - - 10 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs, - une suite en noir et une AQUARELLE ORIGINALE du peintre Lucien - Simon, numérotés de 1 à 10. - - 20 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs et - une suite en noir, numérotés de 11 à 30. - - 30 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en noir, - numérotés de 31 à 60. - - 490 exemplaires sur Vélin à la forme, numérotés de 61 à 550. - - EXEMPLAIRE Nº 148 - - - - - EDMOND HARAUCOURT - - LE POISON - - ILLUSTRATIONS EN COULEURS DE LUCIEN SIMON - - [Illustration] - - ÉDITIONS RENÉ KIEFFER - - RELIEUR D’ART 18, RUE SÉGUIER, 18, PARIS, VIe 1920 - - - - - [Illustration] - - - LE POISON - - -A l’embranchement des deux chemins, cent mètres en avant du bourg, le -petit cabaret trapu, à toit de chaume, avec son bouquet de branches -sèches au-dessus de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui -ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant. - -La maison n’avait pas toujours été le taudis où les passants entrent -pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore de ce monde, -il savait nourrir sa femme et sa fille: avec sa gabare, il faisait le -camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien. Mais, un jour, -étant allé à Concarneau pour charger du ballast, il avait, plus que de -coutume, couru les cabarets du port, avec des amis, et le soir, furieux -d’alcool, on l’avait vu sauter dans son bateau, injuriant ceux qui -voulaient le retenir, et menaçant son matelot de lui casser la tête, -s’il mettait le pied dans la barque. Guillou avait pris le large, tout -seul, et personne ne le revit plus jamais. - - [Illustration] - -Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates, n’auraient -pas trouvé de quoi manger; elles ouvrirent chez elles, dans la chambre -unique, un débit de boissons. Au fond, les deux lits s’encastraient au -mur, voilés par des rideaux de serge peinte, et dans la vaste cheminée -un feu de bouses brûlait sans cesse. Le mobilier était simple: une -vieille table en chêne, une autre plus neuve en bois blanc, trois -tabourets et trois chaises, un banc, un tonneau de cidre dans le -coin; sur des rayons de planches, vingt bouteilles exhibaient leurs -étiquettes voyantes; une image de couleur était piquée à la muraille, -portrait d’un président barré du cordon rouge; une frégate peinte en -bleu vif pendait du plafond, accrochée à la poutre par la pointe de son -grand mât. - -La fille opérait là, pendant que la mère allait aux champs. - -C’était une virago de vingt-trois ans, au buste large et droit, sans -taille, aux fortes poignes, avec une face carrée épaissement lippue, -des dents assez blanches, et des yeux bruns qui ne manquaient pas de -beauté. - -On ne gagnait guère. Anne-Marie se décida, sur les instances de sa -mère, à choisir un homme, au petit bonheur; elle prit Moëlan, le -maçon, un beau gars qui savait son métier et qui travaillait pour -les Ponts-et-Chaussées, où la paye est sûre. Avant son mariage, il ne -buvait que le dimanche, comme les autres, et se soûlait à fond une fois -chaque mois, pour s’entretenir en santé; lorsqu’il fut marié, et qu’il -eut sous la main les bouteilles de la mère Guillou, tout changea. Sous -prétexte de grossir la clientèle, il amenait des amis, «des frères», -et les tournées allaient leur train: les petits verres succédaient -aux bolées; les bouteilles de vin blanc cacheté, qui coûtent si cher, -défilaient. - - [Illustration] - ---C’est ma tournée! criait le gendre. - -La mère Guillou n’y retrouvait jamais son compte, et glapissait en -réclamant des sous. - ---Je vous dis que c’est ma tournée, la mère! - -Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait: - ---Vous marquerez ça sur mon compte! - -Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie -s’en mêlait, la main levée savait descendre. Une fois, on dut lui -arracher sa femme qu’il traînait par les cheveux et qu’il pétrissait -à coups de pied, dans le ruisseau. Quand on la releva, elle avait une -côte cassée; il fallut appeler le médecin; la mère Guillou bougonnait: - ---En voilà des frais que vous nous coûtez, avec vos soûleries! - -Le docteur Audren, conseiller général, vint en automobile; pour cette -promenade, il avait pris dans sa voiture le député de l’arrondissement. -Dès que Moëlan vit arriver les messieurs de la ville, il s’esquiva. - ---Regardez-le qui se sauve! criait la mère Guillou. - -Piqué d’honneur, il voulut démontrer qu’il ne craignait personne; -il revint sur ses pas et tint compagnie à M. le député, pendant la -consultation; il était encore là quand le praticien reparut au seuil du -cabaret. - ---Alors c’est toi qui as fait ce coup-là? Et à ta propre femme? Tu n’as -pas honte? Si je te dénonçais aux gendarmes, moi? - -Moëlan, penaud, répondit: - ---J’étais soûl... - ---Je le sais bien que tu étais soûl. C’est ça qu’on te reproche. Tu -l’as mise dans un bel état. - ---J’avais plus ma raison... - ---Tu te fourres dans le corps un poison qui va te rendre pareil aux -bêtes, et tu le sais d’avance, puisque tu me dis toi-même qu’il -t’enlève ta raison! - - [Illustration] - ---J’étais soûl... - ---Eh, malheureux! quand un homme a perdu la seule chose qui le -distinguait des autres animaux, quelle différence fais-tu entre eux et -lui? Parfaitement! Quelle différence entre toi et ton cochon? - -L’ivrogne releva la tête, avec une colère dans l’œil: - ---Tout de même, monsieur Audren, je suis pas un cochon! - ---Tu es un homme, peut-être, quand tu as bu? Ose donc me dire que tu es -encore un homme, quand tu as bu! - ---Je suis pas un cochon. - ---Alors, montre-la moi, la différence, si tu en vois une. Il marche -à quatre pattes? Eh bien, et toi? Il se roule dans le ruisseau? Toi -aussi! Il grogne et il bave, au lieu de parler. Tout comme toi! - ---Puisque je vous dis que j’étais soûl... - ---Volontairement tu t’es rendu l’égal d’une brute, et pire qu’elle, -puisque tu fais de toi, volontairement, une brute dangereuse, nuisible -pour les autres. - ---Dites tout de suite: un chien enragé. - ---Et pourquoi donc je ne le dirais pas? Elle est plus juste que tu ne -penses, ta comparaison; elle est plus juste que la mienne. Car c’est -vraiment une maladie comparable à la rage, que tu achètes, pour te -l’inoculer. Et tu vois que tu n’es pas dénué de bon sens, dans ton état -normal, puisque tu as trouvé tout seul la vérité qu’il fallait dire. - ---Chien enragé? fit l’autre, goguenard. - ---Avec cette aggravation, encore, que le mal est héréditaire. Car -tu sais, Moëlan, il ne faudrait pas t’aviser de faire un enfant à -ta femme. Il vaut mieux lui casser une côte. Un os de côtelette, -ça se recolle en trois semaines, tandis que votre gosse, il serait -rachitique, pour toute sa vie, ou boiteux, fou, idiot, ou tuberculeux, -ou bien sourd-muet, comme on en voit tant, et les enfants qu’il -mettrait au monde seraient tout pareils à leur père: par ta faute, tu -m’entends, par ta faute! - -Le docteur avait pris Moëlan par le bouton de sa veste, et il lui -parlait dans le nez. - ---Tu pues encore l’alcool! - -Derrière le battant de la porte entr’ouverte, la mère Guillou écoutait -en astiquant un bol, contente du médecin qui malmenait son gendre, et -contente aussi que personne ne fût là pour entendre ce qu’il disait -contre la boisson. Elle songeait: - ---Faut mieux qu’on vive, tout de même, et pour vivre, il faut vendre. - -Le député jugea bon de s’éloigner un peu, sous prétexte d’examiner le -moteur; Moëlan aurait bien voulu s’en aller aussi; mais le médecin le -tenait toujours par le bouton de sa veste. - ---Tu as encore bu, ce matin? Avoue! - ---Un rien, pour tuer le ver. - ---Pour te tuer! Eh bien, assassine-toi, mon gars, puisque ça te fait -plaisir. Moi, j’ai rempli mon devoir en te prévenant: si tu continues, -tu n’en as plus pour deux ans à rester sur terre. - ---S’il pouvait dire vrai, pensait mère Guillou. - -Lâché enfin, Moëlan respira d’aise. M. Audren, d’un coup de poignet -furieux, mit son moteur en marche. La voiture partit; en ronflant sur -la route blonde, entre deux haies d’ajoncs en fleurs, elle montait vers -le ciel mauve. Le docteur soufflait devant lui: «Ouf», et il avalait -des gorgées de matin pour se purifier de ce qu’il avait vu. - ---Évidemment, fit le député, tout ce que vous lui représentez là est -incontestable; mais je vous trouve dur, mon cher. - ---Il faut qu’ils sachent! - ---Si vous croyez que cet électeur-là votera encore pour vous... - ---Ils ne m’empêcheront pas, en votant contre moi, de travailler pour -eux. - ---Vous ne les ménagez guère. - ---J’aime mieux les sauver, ou l’essayer au moins. - ---Il y a la manière; la vôtre est violente. - ---Ils me mettent hors de moi avec leur manie de suicide... C’est que je -les aime, moi, mes Bretons! Une si belle race, si noble, si fière, si -fine! - ---Assurément. - ---Rude au travail, brave au combat, si vieille et qui restait si jeune, -mystique comme aux premiers jours et subtile comme pas une, quand elle -se mêle d’ergoter... - ---Le fait est qu’elle possède un fond d’idéalisme et de raison tout -ensemble... - ---De foi et de sens critique, d’enthousiasme et d’ironie, de loyalisme -et d’indépendance, avec ce double vœu de rester fidèle au passé tout en -poussant vers l’avenir le flot d’une idée qui monte... - ---Comme la mer. - ---Des chouans et des précurseurs: Quiberon, mais aussi Duguesclin, un -siècle avant Charles VIII, et Abeilard quatre cents ans avant Luther! -Lamennais qui par deux époques de sa vie donne les deux aspects de sa -race; Chateaubriand en face de Renan, Le Sage en face de Leconte de -Lisle. - ---Et Waldeck-Rousseau, le Dantec... - ---Des voyants et des clairvoyants... Ah! le beau réservoir lucide que -c’était. - ---Que c’était?... - ---Dam! Vous ne les sentez donc pas dépérir, de génération en -génération? Vous ne comptez donc pas les maisons qui se vident, les -familles qui s’éteignent, les noms qui disparaissent, les hameaux -décimés par la tuberculose que l’alcoolisme propage? C’est mon métier, -à moi, de faire une croix sur les foyers autour desquels j’ai vu, il y -a quinze ans, se grouper des têtes nombreuses et où vous ne trouverez -plus personne, à présent, plus personne! L’alcool a fait ce désert. Un -siècle de ce régime-là et la race aura disparu. - ---Si vous croyez que les Normands se comportent mieux? Et tant d’autres -provinces! - ---Alors, faites-nous des lois pour nous sauver malgré nous. - - [Illustration] - -Au tournant du chemin, on aperçut la mer; des barques de pêche -montaient vers le large; tout un essaim de voiles claires mouchetait -l’azur dégradé; les plus lointaines, parvenues au point où le ciel et -l’eau se confondent, avaient l’air d’entrer dans la nue. - ---On dirait qu’elles s’en vont escalader le ciel. - ---C’est peut-être bien leur but, répondit le docteur. - ---Hein? J’aurais cru que ces marins-là cherchent tout bonnement le -poisson. - ---Le premier qui tenta de marcher sur l’eau n’était pas un pêcheur. Ce -fut un chef de horde qui voulait traverser un fleuve... J’ai mes idées -là-dessus et, puisque nous causons de l’ivresse... - ---Je n’aperçois pas de rapport... - ---Il est pourtant intime et très direct, ou du moins il m’apparaît tel. -Daignerez-vous m’écouter trois minutes? Vous admettez bien que l’homme -est, par excellence, l’animal migrateur et qu’il fut tel dès son début. -Entre tous ceux qui gîtent dans l’immense forêt du quaternaire, il -est déjà celui qui se déplace. Au long des continents, sur le sol de -l’Asie, de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, il a laissé la -trace de ses migrations: les mégalithes, les cupules, les ossements, -les outils qu’on retrouve témoignent de cet exode plusieurs fois -millénaire. Le fait, qui n’est pas contesté, s’explique d’ailleurs par -deux raisons. - ---Primo? - ---D’abord, l’homme primitif est une créature sans armes, au milieu -d’ennemis terribles, et toute nue dans un monde inclément. Donc, -partout où il se trouve, il souffre; donc, il va ailleurs. - ---Voilà une raison qui suffirait. - ---Il y en a une seconde. L’homme n’est pas seulement la créature -désarmée, il est aussi la créature d’imagination, entre toutes, celle -qui rêve et qui sans cesse rêvera du mieux, c’est-à-dire d’autre chose, -qui toujours espère trouver mieux et qui, perpétuellement déçue, voudra -toujours aller ailleurs. - ---Il me semble cependant que les peuples se sont arrêtés sur un coin de -terre qu’ils aiment et qu’ils appellent la patrie. - ---En fait, oui. Mais l’instinct ancestral s’est fixé dans la race où il -demeure irréductible. Le jour où le nomade se stabilise, son appétit -contrarié s’assouvira de mille autres manières. La même force qui nous -poussait à partir du hallier va nous inciter tout au moins à sortir -de nous. Autant qu’il le peut, chaque fois qu’il le peut, l’homme se -projette au dehors par la pensée. Non seulement le goût des aventures -restera en lui, invétéré, vivace, indéfiniment prêt à ressusciter en -ses jeunes fils, mais encore il demandera aux sciences d’améliorer sa -vie matérielle et de l’aider à changer de place plus vite. Pour aller -encore plus loin et pour franchir davantage les bornes de la nature, -il inventera des arts qui procurent l’illusion du mieux; il aura la -poésie et la musique, la philosophie, tous les ferments de rêve, tous -les tremplins, tout ce qui permet une évasion momentanée; il aura les -mythes, les récits et les contes, et il aura aussi l’ivresse, par le -moyen desquels l’esprit essaiera d’échapper à la misère monotone des -jours, s’immunisera pour un moment et, sur place, changera de place. - ---Ainsi l’ivresse, selon vous, est un moyen... - ---D’aller ailleurs! Le vœu éternel de la race! Immobile, être encore -le nomade, rompre ses chaînes, rôder dans l’inconnu, s’extérioriser, -sortir de soi! - ---Si je comprends bien votre paradoxe, le descendant moderne de -l’antique migrateur reste doué d’une passion spécifique, et, pour y -satisfaire, il s’est donné la lecture, la musique, l’ivresse, qui -toutes lui ouvrent des issues hors du monde réel? - ---Vous l’avez dit: l’issue! Il en faut une; elle est indispensable -à chaque individu; mais dès qu’il en a une, il se passe aisément -des autres. L’enfant, qui ne boit pas encore, lit avec frénésie; -de même qu’il y a pour l’adulte des boissons qui grisent, il y a -pour l’adolescent des lectures qui enivrent. Dans son livre, il -regarde s’agiter des actions fictives, il voit se mouvoir des êtres -merveilleux, par le courage, par l’astuce, par la multiplicité des -dangers qui entourent le personnage élu, et dont celui-ci vient à -bout. Tous les romans d’aventure ont cette visée commune: «Autre -chose! Ailleurs!» Exactement de même, les intelligences cultivées se -passionneront pour quelque investigation scientifique ou psychologique, -pour l’histoire ou l’archéologie, pour l’astronomie ou la géologie, -pour des poèmes ou des problèmes. Toujours la même devise: «Ailleurs, -et autre chose!» - ---En sorte que, si je vous entends bien, les sociétés modernes se -subdiviseraient en deux groupes, et tous les êtres ayant en commun le -même besoin d’exutoire, lui donneraient satisfaction par deux procédés -différents: la lecture ou l’ivresse; le livre ou l’alcool? - - [Illustration] - ---A l’exception de quelques individus pathologiques qui recourent -simultanément aux deux moyens d’extériorisation, on peut dire que, -dans une certaine classe sociale, l’immense majorité ne boit pas, -elle lit. Au contraire, dans la classe où on ne lit pas, on boit. Le -moyen de diminuer l’importance numérique du second groupe semble donc -être d’augmenter le premier; si le nombre des hommes qui lisent se -développe, le nombre de ceux qui boivent décroîtra d’autant. - - [Illustration] - ---En d’autres termes, le livre vous apparaît comme l’antidote de -l’alcool. - ---La bibliothèque populaire devient logiquement un remède social contre -l’alcoolisme. - ---C’est bien possible. - ---Je livre cette thèse à vos méditations, monsieur le député. Pensez-y. - -La voiture s’engageait sous un bois de sapins; on parla d’autres choses. - -Deux fois encore, le médecin visita sa cliente. Moëlan, qui lui gardait -rancune, eut bien soin d’être absent. D’ailleurs, il allait maintenant -au chantier, d’une façon régulière: excellent prétexte qu’il avait -trouvé là pour demeurer le moins possible à la maison où l’odeur de -médecine se manifestait comme un blâme. - - [Illustration] - -Mais lorsque Anne-Marie fut authentiquement réparée et qu’elle eut -l’imprudence de dire à une voisine: «Il n’y paraîtra plus», les vagues -remords du maçon s’atténuèrent et son zèle finit avec eux. Après -une cure de sagesse qui avait trop duré, la revanche s’imposait: -les bordées recommencèrent. Moëlan ne travailla plus que cinq -jours par semaine; une de ses fugues dura huit jours entiers: les -Ponts-et-Chaussées le licencièrent. - ---Eh bien! quoi? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la grève. - -Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud, partit -pour la pêche. Il connaissait mal la manœuvre, et la côte plus mal -encore. Au bout d’un mois il s’était noyé. Les deux femmes, à l’église -pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap noir, de la bière et des -chants liturgiques qui impressionnent toujours; mais, dans le fond du -cœur, elles remerciaient le bon Dieu, qui prend pitié des braves gens -et qui sait arranger les choses, quand il veut bien. - -En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan avaient -coûté gros, mais l’auberge où l’on ne paie qu’une tournée sur deux -avait attiré la clientèle qui en prenait volontiers le chemin. Après la -mort du gendre, les amis continuèrent à venir là, par habitude, et pour -consoler les deux femmes. - -Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir, et parfois on lui -prenait la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en -coups de poing. Elle ne se fâchait pas, d’ailleurs, bien qu’elle cognât -ferme. Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de ne rien -toucher, ni bouteilles, ni peau; les grivoiseries ne l’offusquaient -pas, et même, de temps en temps, elle affectait d’en rire, puisque -son métier exigeait cette complaisance. Mais quand ce rire brusque -s’ouvrait sur ses larges dents, ou quand une réplique alerte lui -sautait de la bouche, elle gardait au fond d’elle le sérieux de la -commerçante qui vaque à ses affaires. Promptement, elle avait acquis -l’insensibilité professionnelle des êtres auxquels le vice d’autrui -donne à vivre. La boisson avait fait sa misère, deux fois, et si -la boisson maintenant la nourrissait au détriment des autres, tant -pis pour les autres! Elle n’excitait personne à boire, et de cela, -fiden-doué! elle se serait fait reproche; mais elle ne refusait jamais -de verser une bolée à celui qui la demandait, même quand il en avait -déjà trop. Droite à son poste et le ventre en avant, sous le tablier -bleu et la coiffe blanche, elle attendait que les hommes eussent fini -d’avaler les liquides, veillait à la casse, à la paye; elle ramassait -leur argent un peu vite, pour être bien sûre de l’avoir, et, chaque -fois que l’ivresse du client lui permettait d’embrouiller les comptes, -elle ne se faisait pas faute de commettre une erreur lucrative; elle -n’en éprouvait aucun remords et disait à sa mère: - ---Il redoit bien ça, pour tout ce qu’il a bu sans payer, du temps de -Moëlan! - -D’ailleurs, elle se confessait de ses larcins; mais elle les réitérait -vingt-quatre heures plus tard, ne s’abstenant du vol que le jour où -elle avait communié. - -Quand les buveurs se levaient pour partir, elle descendait derrière eux -et s’en allait fermer la porte, en poussant le dernier. - -Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d’air, comme -pour chasser leur haleine; car elle ne les aimait point, les gars, les -jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune du mal -qu’un d’eux lui avait fait. Pourtant, la joie secrète qu’elle sentait -à les voir sortir, par délivrance, elle l’éprouvait aussi à les voir -revenir, par cupidité; ceux auxquels elle faisait la meilleure figure, -parce qu’ils dépensaient le plus, étaient également ceux qu’elle -détestait le mieux, parce qu’ils lui rappelaient son défunt. - -A ceux-là, elle versait à boire de bon cœur, et plus fort qu’aux -autres, avec une espèce de rage qui mettait sur sa face ordinairement -dure un sourire crispé, dont les buveurs étaient ravis et enhardis. En -reconnaissance pour ce bel entrain, ils lançaient quelque gaudriole, et -le sourire s’accentuait sur la bouche de la commère, qui, en rebouchant -son litre ou en reposant le bol, grommelait au fond d’elle-même: - ---Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud! - -Grâce à cette haine qui se présentait sous les apparences de l’aménité, -le commerce prospérait. Les dettes occasionnées par l’ivrognerie -du mort se liquidaient peu à peu, remboursées par l’ivrognerie des -survivants. - -Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois de -prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y avait laissée -libre; il y songeait, moins par calcul que par instinct, pour être plus -près des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau. Il se disait que la -vie serait bonne et facile, dans cette maison qui ne manquait de rien: -il y trouverait, en rentrant de la mer, un feu pour se sécher, un verre -pour se réchauffer, la soupe faite, et un rude morceau de femme! - -Eh! pourquoi non? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait pas plus -qu’autrefois! Il avait eu jadis de l’amitié pour elle, avant de partir -au service; oui bien, de l’amitié, et même un fort béguin! - - [Illustration] - -En ce temps-là, pourtant, elle n’était que la fille au père Guillou, -et ne possédait pas encore son auréole de flacons. Il l’avait désirée -quand même, et pour le bon motif, et ce serait menterie de dire quelle -l’avait rabroué quand il expliquait son caprice, un soir de danse, -pendant la fête; même, il l’avait embrassée et serrée, dans l’ombre, -derrière la haie du cimetière... - -Depuis lors, il est vrai, on n’avait plus reparlé de tout ça; ni l’un -ni l’autre n’avait l’air de s’en souvenir. Mais rien n’empêchait d’en -causer, à présent, et tous deux étaient libres. - ---Pour sûr, qu’on est libre! - -Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et Toussaint -résolut de parler à la veuve. - -Il n’osait pas. - -Bien qu’il fût brave marin, et sans peur dans les gros dangers, il -était timide et même lâche dès qu’il lui fallait exprimer une idée. -Contre une tempête ou contre un homme armé, il aurait tenu ferme, sans -broncher et jusqu’à la mort; mais, contre une parole ou un regard -tranquilles, il était sans force, et vaincu par avance; à tout il -répondait: «Oui», même s’il pensait le contraire, et il promettait -tout, quitte à ne rien tenir, acceptait tout, quitte à se dérober -ensuite. Son courage de brute pouvait l’emporter jusqu’aux gestes de -l’héroïsme, mais sa conscience d’homme n’était capable que de veulerie, -et dans l’attitude d’un héros, il restait plus que jamais une bête en -exercice de ses instincts. Quiconque eût commandé en maître l’aurait -mené comme un chien fidèle, à la condition de le garder sous l’œil; -mais il craignait les yeux, à moins d’être en dispute, car alors la -colère le débarrassait de son âme, et il se battait avec l’énergie d’un -ours. - -Cette pusillanimité l’avait rendu sournois, d’une sournoiserie candide -dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des autres -animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n’être pas contredit, -et il se cachait, afin de n’être pas empêché. Il en arrivait de la -sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets dans son coin, -et les apportant tout d’un coup, à la manière d’une poule disparue qui -revient brusquement avec sa nichée de poussins. - -Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie: -il buvait, sachant très bien qu’alors il viderait son cœur, dirait -tout, casserait tout, sans avoir à s’y décider, et qu’au réveil il -trouverait la besogne faite et bien faite. - ---Et puis, quoi? Si elle refuse, tant pis pour elle! - -Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l’heure de la soupe. -La vieille tardait à rentrer. - -Il pensa: «Peut-être aujourd’hui, je dirai...» - -Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande -lui sourit en posant la tasse. - -Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous, -ne soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant, il -supputait que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien plus qu’aux -autres, puisque toujours elle souriait, en lui versant à boire. - ---Une autre bolée! - -Le courage approchait. - - [Illustration] - ---Anne-Marie! - ---Quoi, Toussaint? - ---Tu te rappelles pas, Anne-Marie? - ---Quoi donc, Toussaint? - ---La haie du cimetière, quand c’était un soir de Pardon? - ---Des blagues! Ce qu’on est bête quand on est jeune! - -Il ne trouva rien à répondre; le courage n’était pas mûr. - -A son aide, il appela un verre de rhum, que l’aubergiste lui servit: -«Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!» - -Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien assurer -qu’ils étaient toujours seuls. - ---Anne-Marie! - ---Quoi donc, Toussaint? - ---Tu y recommencerais pas, avec moi? - ---Quoi? - ---Que je t’embrasse! - ---Tu voudrais pas, et moi non plus. - ---Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie! - ---Assez d’un soûlaud! J’en prendrai pas deux! - ---Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin! J’ai mon -bateau, bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates, et tu peux -demander, si tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud! Faut pas dire -ça. Anne-Marie! - ---Reste assis. - - [Illustration] - ---Je veux pas m’asseoir! Je veux que tu dises que je suis un marin! - ---Tu es un marin. Assieds-toi. - ---Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie! Tu -entends? Faut dire ça! Dis ça! - -Elle s’était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le mâle, -debout en face d’elle, les poings appuyés sur le bois, tendait en avant -son buste et sa face congestionnée; la femme, adossée à la muraille, en -arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger, sans répondre, -et leurs yeux fixes se dardaient des regards immobiles. - -Soudain, l’ivrogne allongea ses deux bras, avec ses deux mains ouvertes -vers la chair. - ---... brasse-moi! - -Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de la -commerçante s’écrasa sur son nez. Il perdit l’équilibre, roula; puis, -stupéfait d’être à terre, il passa lentement sur ses moustaches le -revers de sa main, qu’il retira toute sanglante. - ---Ah ben! fit-il. - ---Dehors, charogne! - -Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur pieds; -il répétait: - ---Ça, Anne... Marie... Ça... - ---Dehors, que je te dis! - -Elle avait ouvert la porte, et rouge encore de fureur, à cause des -bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches. - -Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent de -la mer lui balaya le visage. - -Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se -coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des enfants. Le -ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais du côté de l’Est -il bleuissait déjà, et les premières étoiles s’allumaient par places, -une à une. - -Toussaint, hébété, s’arrêta, en essayant de se souvenir ou de -comprendre, et en regardant les choses. A trois cents mètres -devant lui, sur le sommet d’un tertre, la haute silhouette d’une -vieille paysanne, profilée en gris sur le plein ciel, se démenait -fantastiquement, secouant ses longs bras et tirant sur la corde d’une -vache qui résistait en beuglant. L’ivrogne s’intéressait à la lutte. -A mesure que les minutes passaient les deux ombres se faisaient plus -noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée d’un -maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher sa bête; -elle frappait dur: dans la limpidité du soir, chaque coup de maillet -retentissait au loin, et vibrait sèchement. Tour à tour, tandis que -naissaient les étoiles, le maigre bras se relevait, s’abaissait, -remontait, et les coups sonnaient; mais, à cause de la distance, le -bruit n’en arrivait que tard, au moment même où le maillet déjà était -revenu dans le ciel plus constellé, et l’ivrogne s’étonnait de cette -sorcière qui travaillait à clouer des étoiles. - - [Illustration] - - * * * - -Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière: elle l’avait -battu et elle en avait le droit, n’étant pas sa femme; aussi bien, -il pourrait la battre, s’ils étaient mariés. Les coups ne comptent -qu’entre hommes. Elle était mal lunée, ce soir-là; elle serait plus -gentille, un autre jour: il faut savoir patienter. - -Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus ni -moins souvent, et tout naturel, avec l’honnête mine d’un qui ne saurait -pas. - ---Puisque j’étais soûl, j’ai rien su; j’ai le droit de pas savoir ce -que j’ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure; quand -elle changera d’idée, elle me trouvera. - -Anne-Marie ne changeait pas d’idée et n’en avait qu’une seule: garder -sa clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait fidèle -aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle avait éprouvé -un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne: trop souvent elle -en avait eu l’envie, au temps de son défunt! Après des mois et des -années de rage contenue, cette minute de vengeance avait été trop -bonne, et rétrospectivement la veuve en jouissait encore, rien qu’à -regarder ce mufle d’un soûlard ensanglanté par elle, une fois, rien -qu’une fois! Puisque Lekor ne profitait pas de la circonstance pour -porter son argent ailleurs, tout était bénéfice! Elle souriait comme à -l’ordinaire, et puisqu’il feignait d’ignorer, elle feignait d’oublier. - ---Bonjour, Anne-Marie. - ---Bonjour, Toussaint. - -Des mois passèrent ainsi. L’été fut beau, et de bon rapport: les -Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait en -excursion vers les Glenans ou dans l’anse de Benodet; parfois même -il disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours; après ces -absences, il revenait avec des pièces d’argent et même des pièces d’or -dans sa bourse de cuir; il les montrait négligemment, pour tenter la -cabaretière, et il s’attardait à la payer, afin qu’elle vît bien comme -il était riche; la lenteur de ses doigts et leur maladresse voulue -expliquaient avec insistance: «Quand tu voudras, ce sera à toi, tout -ça, et des autres avec.» - -Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal; elle pensait: «Pour -sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson, sans que j’aie -besoin de t’épouser, mauvaise bête!» Et pour que ces richesses ne -prissent aucun autre chemin, elle s’appliquait à faire bonne figure au -client. - -Il concluait: «Elle y viendra...» - -Pourtant, et quoiqu’il ne fût pas grand clerc en l’analyse des âmes, -il était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses affaires. -Il en concevait du dépit. Au début, ce projet d’un mariage ne lui -était apparu que comme une combinaison vaguement avantageuse et qui -lui souriait, mais ne l’enthousiasmait pas; devant les résistances, -il se cramponna, accroché à son idée comme un crabe à un goémon, et -ne voulant plus lâcher prise, uniquement parce qu’il tenait: à force -de souhaiter la victoire, il en venait à s’imaginer qu’il souhaitait -l’objet de la victoire; sous son crâne breton, le caprice se faisait -idée fixe, et cette envie l’obsédait davantage de jour en jour. - ---Elle y viendra! - -Il commençait cependant à trouver le temps long, et s’agaçait. Il en -arriva bientôt à s’irriter du temps perdu, et d’un rôle qui l’humiliait -dans sa vanité. Incapable de s’en prendre à lui-même, il s’en prenait -à la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre et qui se -moquait de lui, peut-être! Il rageait et pensait à elle, toujours avec -colère et certes sans plaisir, et surtout sans amour, mais il y pensait -trop, trop souvent, plus que de raison: le souvenir d’elle surgissait -brusquement, à tout propos, hors de propos, au milieu d’une manœuvre, -et le marin furieux envoyait des coups de sabot à ses agrès ou à son -mât, à tout ce qui se trouvait sous la portée de son pied pour recevoir -les châtiments destinés à sa compagne future. - ---Faudra bien que tu y viennes, rosse! - -Le besoin d’avoir raison, de réduire l’adversaire, devenait âpre et -lancinait son impuissance. - ---Anne-Marie, sale bête! Chameau! - -Il l’appelait, la revendiquait; il la voyait domptée, cette faiblesse -qui désobéissait à sa force; et, ne sachant déjà plus si son impatience -exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse couchée -sous son caprice, il réclamait avec des grognements les minutes d’un -triomphe vengeur, quel qu’il fût! - -Épouse ou maîtresse! Mais dans un rôle ou dans l’autre, elle était -femme, et son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que le désir -de la vaincre, se confondant avec un désir de la posséder, mua peu à -peu: obscurément, des appétits charnels sourdaient de la hantise; à -force de l’exécrer, à force de l’évoquer, là, devant lui, allongée, -criant grâce, il la lui fallait là, elle et nulle autre à sa place, -elle exclusivement nécessaire! Il aimait. - -Il ne s’en doutait pas: il aimait, croyant détester, et cachait son -amour comme on cache une haine à tous, surtout à elle. Il venait à -l’auberge chaque fois qu’il pouvait, avec son air d’indifférence, en -traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser tout -à coup quand ils arrivaient sous la proie. S’il était seul dans la -boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait sur -elle, s’agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes, déchirait -les vêtements. - ---Tu y passeras, va! - -En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux restaient -sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout le monde: -Anne-Marie, n’ayant jamais éprouvé pour cet homme que de l’antipathie, -en avait peut-être un peu plus, mais n’y prenait pas garde: elle -continuait à sourire en apportant la bolée ou en versant le rhum. On -était bons amis. - ---Anne-Marie! - ---Quoi donc, Toussaint? - ---Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c’est beau, avec tant qui -y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu voulais, moi, je -t’y enverrais bien, dans mon bateau. - -Subitement méfiante elle railla: - ---Pas toute seule, hein? - -Il fut vexé de voir que son plan était déjoué; il dissimula. - ---En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera! Je gagne assez -d’argent pour mener des amis, une fois. - ---Peut-être; on verra. - ---Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie. - -Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient -de ne pas s’attarder, crainte d’en dire trop long, et d’avouer ce qu’on -désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, cousine -d’Anne-Marie, à ce projet de fête, et l’invita, sachant bien qu’elle en -parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son matelot; Scolastique, -joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient être de la partie. - ---C’est l’Anne-Marie qui fera patronne à bord; arrangez-vous avec. - -Tout s’arrangea et le jour vint. - - * * * - -Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires, coiffes -blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne d’or au -col ou sur le ventre; leurs cheveux, fortement tirés sous le bonnet, -tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours, et les -visages bien savonnés luisaient. Les deux marins, rasés dès l’aube, -avaient reçu le vinaigre et la poudre d’amidon. Les faces étaient -hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les consciences légères, -et on se promettait de la joie. Dès l’arrivée au cabaret de la veuve, -chez qui on devait se réunir, toute la bande s’esclaffait déjà et -criait fort. - - [Illustration] - ---Pas de soucis, hein? pour un jour! - ---Fiden-doué, non! - -Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur et -l’Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait avec -indulgence que, sauf la boisson, il n’était ni vilain gars ni méchant -homme. - - [Illustration] - ---On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles dans mon -bateau! - ---On reviendra qu’avec le flot, vous savez, mère Guillou. - ---Sûr! on veut tout voir et s’en donner, pour une fois. - ---Moi, dit Katic, j’irai sur les chevaux de bois! - ---Et dans la baraque aux saltimbanques, qui sont si rigolos; on se tord -rien qu’à les regarder. - ---Fiden-doué, on va rire! - ---Oui, mais, fit Scolastique, vous boirez pas, hein? On veut pas se -voir avec des hommes soûls. - - [Illustration] - -Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune comme -chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, ses provisions -pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de l’andouille. Lekor, -s’étant chargé de la boisson, achetait à la vieille douze litres de -cidre, et craignait que ce fût trop peu; une gourde en peau de vache -qui venait d’Espagne, et qu’il portait pendue en bandoulière, fut -remplie de rhum: les deux litres n’ayant pu s’y loger, il but ce qui -restait au fond de la seconde bouteille. Cependant, le ciel se couvrait. - ---En route! - -Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience, Lekor -offrit aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout; la -cabaretière n’eut garde de protester. On fut plus gai. - ---Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je veux sortir -avant le bas de l’eau: sans ça, contre le flot, on aurait du mal. - ---Bah! y a bonne brise, Toussaint! - ---De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut aller. La -_Julie_, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout, pour nous -mettre de l’huile aux bras! C’est moi qui régale. - -Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux gaillards -hissaient au mât, avant même d’être déployée, claqua de colère. Le -capitaine la maîtrisa et s’assit à la barre avec le calme du dompteur. - ---Tu vois, Colastique, rien à craindre! Je t’enverrai au Pardon sans -que tu attrapes seulement une bolée d’eau. - -Néanmoins, dès que la _Julie_ eut dépassé la pointe du petit port -et perdu son abri, un coup de vent la coucha: les femmes crièrent; -Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit. - ---C’est rien que ça, c’est du vent! - -Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint -regretta en secret de n’avoir pas emmené un second matelot: il pouvait -encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne lui eussent -certes pas manqué; mais il avait en tête l’orgueil de garder ce lot -de femmes pour lui seul, et quatre libations lui avaient chauffé le -courage. Il se rassit en criant: «A Dieu vat!» et sa _Julie_ emporta -vers le large la chanson aigrelette des femmes et le rire gras des -matelots. - -Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, et -il la sentit sur sa joue: d’un coup d’œil furtif, il vit l’horizon du -Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils; -puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort. - - [Illustration] - -Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord, filait -droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans les lames. - ---Dis donc, Toussaint? ça se gâte. - ---Le ciel est tout noir. - ---Tu vas pas trop au large? - ---Je prends des bordées, pour attraper le vent. - ---Y a pas de danger, Toussaint? - ---Avec moi? Tu blagues, Jeannine! - ---Nous fais pas boire un coup! - ---Fiden si! vous boirez un coup. - -Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu’il avait les mains libres -et l’esprit tranquille, et la tendit aux femmes; mais elles refusèrent; -il but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son outre en -sautoir, et se cala contre la barre: sa face était plus rouge. - ---Attention, les filles! on va virer! - -La voix molle du matelot protesta à l’avant. - ---Y a trop de toile. Le vent a forci. - ---Pare à virer, je te dis! - ---Si on prenait encore un ris, tout de même? - ---Pare à virer, bon dieu! - -Tandis que les femmes s’accroupissaient vite, le matelot se mit debout -et rendit du filin: Lekor, en colère, tira la barre, d’un geste -brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. Jean-Louis -n’eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba dans la mer avec -une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête, hurlèrent. Toussaint, -les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se cramponnait à sa barre. -La grande voile, sous son filin trop lâche, s’emplissait de vent, et -le bateau, couché, fuyait vers l’Est, en embarquant des paquets d’eau. -Jeannine, avec de stridents appels, tendait les bras vers la place -perdue où le matelot était tombé. Toussaint, muet, crispé, assourdi par -la clameur des femmes, poussait la barre pour résister au vent, qui -rageait plus fort. - -Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid: - ---Toussaint! Tempête? - ---Oui. - -Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser sous -l’effort. Le bateau se redressa d’un bond, comme une bête fouettée, et -la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant sur le mât qui -grinçait. - ---Gare dessous! - -Le marin se rua sur les étais, qu’il dégageait, fébrile: il en eut le -temps et la voile s’écroula. Les femmes glapirent de nouveau. - ---Paix, garces! - -Accroupies dans l’eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient, et le -bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous le choc -des vagues, dans la tempête déchaînée. - - [Illustration] - ---On va couler! - ---Faut bien que ça arrive, un jour ou l’autre. - -Du noroît, une fumée d’embruns s’avançait sur la mer, en tourbillon -blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s’en faire un gouvernail -contre l’assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda venir. La lourde -masse d’eau arrivait en sifflant: sous le choc, l’aviron cassa net, et -le marin tomba sur les genoux, pendant que la coque craquait de toutes -parts. Les femmes, inondées, hurlèrent plus fort. - -Toussaint se releva. - ---N... de D...! Écopez, vous autres! - -Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à geindre; -Katic s’étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique -l’imitèrent, et, chaque fois qu’une brève accalmie, entre les ressauts, -permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les membrures, vite, -elles commençaient un signe de croix, toujours inachevé. - -Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant et -martelant le bordage. - -Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme sur des -agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les côtes; elles -interrompaient leurs prières pour l’injurier et lui battre les jambes; -il ruait dans le tas. - ---Écopez, rosses de femelles! On va couler! - -Katic se décida; les deux autres en firent autant. L’embarcation, -enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la poussée du -vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur l’autre, elle fuyait -dans le courant qui l’avait prise. - ---Où qu’on va, Toussaint?... - -Comme si de longs atavismes l’eussent préparée à cette mort, Anne-Marie -parlait d’une voix presque calme, en emplissant son seau, pour le vider -par-dessus bord, et ses gestes précis étaient ceux d’une ménagère à -l’ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas; il buvait à sa gourde. - ---Bois pas, pour garder ta tête! - ---Je fais ce que je veux. - ---C’est au large qu’on va, Lekor? - ---Non. - ---A la côte? - ---Devers la pointe des Gaours: le courant passe là. - ---On pourrait accoster, peut-être?... - ---On s’y crèvera, plutôt! - ---Tu es bon marin, Toussaint... - -L’ivrogne se rengorgea sous l’éloge et répliqua: - ---Pour sûr. - -Puis il haussa lentement une épaule en ajoutant avec dédain: - ---Écope! - -Pour montrer ce qu’il savait faire, il prit son dernier aviron. - ---Écopez!... Je vas gouverner ça. - -Son assurance et l’exemple d’Anne-Marie rendirent du cœur aux trois -femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait plus. L’homme, -avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux poings, luttait -contre la mer; son œil de duelliste, attentif et dur sous les sourcils -crispés, surveillait au loin la venue des coups, suivait chaque lame, -la guettait, et sa parade recevait l’attaque. - ---Hardi, Toussaint! - -Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa large -poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait un -remous, elle tournait sur sa quille, malgré l’effort du barreur, et la -mer jetait des masses d’eau sur les femmes glapissantes. - -Anne-Marie ne criait pas. - -La lutte dura près d’une heure. - -Vingt fois on faillit sombrer. - ---V’là les Gaours!... - -Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse; des récifs -à fleur d’eau barraient la route: on en éviterait un, deux, mais on -se ferait broyer sur la ligne, avant d’approcher terre. Il jura. Les -autres comprirent. - -L’homme regardait le double mur des roches, et les femmes regardaient -l’homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile; mais ce visage, -rouge tantôt, changeait de couleur, à la façon d’une pieuvre blessée; -elles ne doutèrent plus et se remirent en prière. - -Vers l’avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, dans un -tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille et l’enleva; -sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, et l’engloutit. - - [Illustration] - -Mais la barque reparut aussitôt, coincée entre deux roches, et le flot -qui passait continua sa route. - - * * * - -Deux vivants s’accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une -lame nouvelle arrivait à l’assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la -tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d’eau qui -s’avançait contre eux. Il revint, saisit la naufragée par un poignet, -par les cheveux, et tira à lui. L’explosion blanche tonna au fond du -trou, et les gerbes d’écume s’élancèrent en voûte par-dessus le couple -étalé à plat ventre. Dans le ruissellement qui suivit, accrochés des -mains, des pieds, des genoux, ils sentirent tout au long de leur peau -les forces du torrent qui les tiraient vers le gouffre; puis ils furent -libres. - -Avant qu’une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils -avaient pu gagner le sommet. Ils s’arrêtèrent. La mer rageait en bas. -D’un même mouvement, ils s’assirent et soufflèrent, les bras pendants. - -Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore -par instants. Il dit: - ---En voilà un coup d’arrivé! - -Anne-Marie ne l’entendit pas; elle contemplait, avec une stupeur -terrifiée, l’enfer glauque d’où elle sortait. Mais elle n’en put -soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit: - ---Elles n’ont pas crié. - - [Illustration] - -Toussaint ne l’entendit pas; il rageait contre la mer et l’insultait, -grommelant des mots, tendant le poing. Ils ne parlèrent plus. Assis -côte à côte, face au large, toutes leurs forces hébétées, ils restaient -immobiles, le regard fixe et sans rien voir. La Bretonne grelottait. De -son vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour d’elle, et parce -qu’ils se dépêchaient de retourner à la mer, comme pour la remporter -avec eux, elle sauta en arrière. - ---Toussaint! - ---Quoi? - ---J’ai peur. - -Il daigna sourire avec le dédain du mâle, et décrochant sa gourde -catalane qui contenait encore un bon litre de rhum, il la tendit sans -dire un mot. Machinalement, elle but et rendit l’outre; il but à son -tour. Elle attendait qu’il eût fini, mais il buvait longtemps. - ---Viens-nous-en, Toussaint. - -Il fit un rire sec. - ---Viens-nous-en? Où ça, donc? - ---Au Bourg... - -Cette fois, il rit tout à fait. - ---Au Bourg? Tu en as de bonnes, la fille! Tu sais donc pas où qu’on est? - ---Aux Gaours. - ---Pens-Gaour, oui! - ---Quoi, c’est celles-là? - ---Deux saloperies de roches qui m’ont pris mon bateau dans leurs -sacrées Cornes-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu! - ---C’est donc pas terre? - ---Terre, oui! A trois cents brasses de terre, nous sommes, avec un -courant qu’il faudrait un marsouin pour le remonter. - -Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu’on n’était pas sauvé, -et qu’il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter et -n’osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d’acquérir la -certitude; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort qui -l’appelait. - -Enfin, elle parla: - ---Trois cents brasses, tu dis? - ---Au plein de la marée, mais ça fait bien le double à cause de la -dérive. - ---Faut passer vite, pendant que c’est moins large! - ---Si tu y mouillais seulement une jambe, tant que la mer remonte, le -courant te goberait comme un vieux sabot, et tu irais loin! T’as qu’à -voir. - -Anne-Marie pivota lentement, et d’un œil humble, elle vit, entre elle -et le continent, ce fleuve impétueux qui se ruait dans le chenal, en -déchiquetant sa furie sur les arêtes du bas-fond. Elle connaissait -assez les choses de la mer pour comprendre qu’un tel passage était -impraticable. Elle ne souffla mot. - -Toussaint, de sa voix morne, reprit: - ---Le Gardec y a péri, l’an passé, avec son mousse: encore, ils avaient -la barque, eux! - -Il se tut; deux minutes furent silencieuses. - ---Et Yves Pilot, donc! C’était là aussi, qu’on croit. Mais lui, il y a -des ans. - -Après deux autres minutes, il ajouta: - ---Et puis, tu sais, au plein de l’eau, ce sera couvert, ici: par temps -calme, les Pens-Gaour viennent tout juste à ras, mais par tempête on -n’y voit que du blanc, et y en a! - ---Alors?... On sera pris... Toussaint? - ---Mad-doué, oui. - ---Au plein, Toussaint? - ---Balayé, tu peux le dire, et emporté dare-dare. - -Après un autre silence, elle demanda: - ---Tu sais nager, toi? - ---Pour sûr! - ---Moi... Je sais pas... - -Encore une fois ils se turent. Puis, elle leva vers lui un regard de -mendiante: - ---Tu me tireras avec toi? - ---Dans ce courant-là! - ---Tu ne me laisseras pas! Au plein de l’eau, il mollira, le courant; tu -pourras me passer à terre, avec toi, Toussaint? - ---Y a guère apparence. - -Elle se ramassa, les genoux serrés, les jambes repliées, les coudes aux -flancs, comme pour offrir moins de prise à la mort, et elle haletait. -Au bout de quelques minutes, elle questionna de nouveau: - ---Ce sera bientôt, ça? - ---Quoi? - ---Que le flot couvrira ici? - ---Deux heures de temps. - - [Illustration] - -Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme Katic, -Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou, pour se -voir elle-même; à la place du naufrage, il n’y avait plus que des -tourbillons fous, du blanc, du vert, pas une tache noire. Alors, elle -pleura doucement, et peu à peu elle pleura plus fort, comme une petite -fille; ses épaules sautaient sous les sanglots. - -Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra du -doigt un pan d’étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le châle de -Scolastique. - -Alors, elle se signa; elle se leva toute droite et très grave; se -tournant vers la terre où sont les églises, elle joignit les mains -devant sa bouche; puis, elle se mit à deux genoux, et, tête basse, elle -récita contre ses doigts entrelacés une prière à la Sainte Vierge. Sur -son corps immobile, les plis mouillés de sa robe noire se collaient en -sculpture, et la moulaient. - ---_Amen..._ - -Elle murmurait des mots latins, parce qu’ils sont les mieux entendus -dans le ciel, et ne s’interrompait que pour se frapper la poitrine, et -recommençait l’oraison. - -D’abord, le Breton avait regardé faire; mais bientôt il s’agenouilla -aussi, et pria en battant sa coulpe. - -Quand il eut fini, il se releva et avala une lampée de rhum. Alors, -l’âme ragaillardie deux fois, par la prière et la boisson, il se -sentit à l’aise et plein de vie. Avec la complaisance d’une force, il -considéra la femme qui priait. Longtemps, ils demeurèrent là, tous -deux, figés dans leur pose, elle à genoux et lui debout, double statue -sur un piédestal de tempête, et la mer oubliée hurlait en cercle autour -du couple. - -Le marin regardait toujours, et l’alcool lui courait dans les veines: -il sourit béatement à ce dos penché, à cette nuque où frisaient des -cheveux mouillés, à cette croupe tendue de la femme qui lui semblait -belle: et tout à coup il se ressouvint qu’il l’aimait. - -Un brusque afflux de sang lui monta du cœur à la tête, et, les yeux -noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes vers la -rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu’elle perçût le bruit -ou qu’elle sentît l’approche, se retourna et, d’instinct, elle se mit -debout, tandis qu’il reculait, intimidé: elle n’avait pas vu le geste -libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son rire bête et -ses deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire, et sa mine devint -féroce; comme on empoignerait une arme, il saisit la gourde pendue à -son côté, et téta du courage. - ---Bois pas tant... - ---Je te l’ai payé, mon rhum, pas vrai? - -Il répondit brutalement, afin de créer la bataille, et, pour bien -prouver qu’il était le maître, il but de nouveau, après avoir parlé. - -La cabaretière connaissait les ivrognes, qu’il ne faut pas contrarier, -et sa vie dépendait de celui-ci. Peut-être il méditait de l’abandonner -là, sans oser le dire, et cherchait une dispute pour avoir un prétexte? -Elle en eut l’intuition, et le détesta; mais elle résolut d’être -habile. Le laissant boire à sa guise, elle examinait à la dérobée -ce maître et sa tête renversée, où la vie et la mort allaient se -décider: sous la peau tendue de son cou, elle voyait passer les ondes -de l’alcool qu’il avalait, et elle aurait voulu lui serrer la gorge, -l’étrangler, pour l’empêcher de se faire plus ivre, pour se venger -aussi. - -Elle lui sourit dans l’instant même, car il rabaissait les yeux vers -elle et rejetait sa gourde sous son bras; d’un air de provocation, il -disait en secouant la tête: - ---Tu vois, hein? - -Il avait espéré un reproche et fut déçu. Il se planta devant elle avec -dignité; sa face était plus rouge, sa prunelle plus trouble, et son -équilibre incertain. - -Elle demanda doucement: - ---La tempête mollit, pas vrai, Toussaint? - ---Non! - ---Elle mollira au plein... - ---Non! - ---Tu nageras bien tout de même: tu es si fort! - -Il grogna. Elle s’approcha de lui, amicale comme une sœur: - ---Tu as prié le bon Dieu, Toussaint? - ---Oui! - ---Il t’a dit de m’emmener avec toi, pas vrai? - ---M’a rien dit. - ---Moi, j’ai prié la Sainte Vierge... Elle m’a promis que tu m’enverrais -à terre, parce que tu es bon et que tu nages si bien... - -Elle se rapprocha encore, jusqu’à le frôler, et elle ajouta, presque -tendre: - ---Avec moi, tu passeras bien. - -Il s’écarta, comme pour éviter le contact, et la fixant d’un œil -mauvais, par-dessus l’épaule, il répondit: - ---Avec ça que t’as été gentille, toi! - - [Illustration] - -Elle feignit de ne pas comprendre et détourna les souvenirs dangereux. - ---Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu’avec personne, et -je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le sais bien. Je -t’ai pas fait crédit, plus d’une bolée? Et je te ferai encore, va! Oh! -tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le dire, et on ne risque -pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais l’amitié y était tout de -même, Toussaint... - ---L’amitié! Tu te rappelles pas, alors? - ---Je me rappelle le Pardon, où on a dansé nous deux. - -Mais lui, rageur et menaçant: - ---Et puis? - ---Et puis le mur du cimetière, quand tu m’as embrassée... - ---Y a du temps, de ça! Je parle de l’autre jour! - -Elle baissa le nez avec une mine de confusion, comme pour demander -excuse. Il reprit: - ---Oui, l’autre jour! Fais la bête, un peu! Je t’ai embrassée, -peut-être, quand tu m’as envoyé un coup de poing en plein museau, parce -que je voulais être ton homme, avec le maire et le curé! Bon sang! -Entre les deux yeux, oui, que tu m’as cogné! - ---Il faut pardonner les offenses. - ---Si dur que je suis tombé par terre! Tu as oublié ça, peut-être? - ---Ce soir-là, Toussaint, c’est pas ma faute; tu te rappelles bien que -tu étais soûl... - ---Aujourd’hui aussi, je suis soûl! - ---Toussaint! Regarde la mer qui monte! - ---Oui, je suis soûl! Tu diras pas non! Mais t’as besoin que je t’envoie -à terre, alors, tu fais la chatte! - -Elle essaya de sourire, mais son sourire était tordu d’angoisse. Il -ploya les jarrets, et les mains aux genoux, rabougri, avançant la tête, -avec des yeux en fureur et une mimique de bête: - ---Miaou, la chatte! Miaou, que tu fais! Et tu viens te frotter! Et -puis, au fond, tu te fous de moi! Je te connais, va! - ---La mer arrive, Toussaint! - ---Oui, je te connais! Mais quand je suis soûl, on ne m’en conte pas! Je -te connais! - -Grisé de plus en plus par ses propres paroles, il serrait les poings, -prêt à frapper, et ses coudes se relevaient en ailerons, battant l’air. - - [Illustration] - -Anne-Marie recula d’un pas. Il demeura sur place, mais toute sa volonté -le tendait en avant. Un silence s’étala entre eux. Soudain, l’homme -hurla: - ---Et d’abord, tu vas y passer! - -Il s’élança. Elle n’osait fuir ni se défendre, pour ne pas l’irriter -davantage; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia: - ---Toussaint... - ---Toussaint? Toussaint? Y a pas de Toussaint! Y a que tu vas y passer, -et que je te veux, et depuis du temps, encore! - ---La mer monte! Gare, qu’elle va nous prendre! - ---Je t’ai envoyée ici, faut pas que ce soit pour rien! - ---On va nous voir... - ---Y a personne pour nous voir! Ils sont à fond, tous quatre. - -D’un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre lui; -tandis qu’Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête, il -pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du rhum -chercha les lèvres de la femme. - ---Non... T’en prie... Non... - ---Si, bon Dieu! - -Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie de -l’alcool exaspérait ses nerfs; pendant qu’il la maintenait du bras -gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le fit tourner -sur le cou: il eut la bouche, mais ne l’eut qu’un instant. Anne-Marie, -d’une poussée fougueuse, s’était dégagée. Libre, elle pourrait -parlementer, en restant à distance, car l’homme ivre ne l’attraperait -pas à la course. - -Il comprit que sa proie lui échappait et s’en indigna: - ---Saleté! - -Il lui montrait le poing. - ---Te fâche pas, Lekor... Une autre fois... Demain... - ---Tu te ficheras de moi, demain! - ---Je te promets... - ---Tout de suite, t’entends! Viens là, que je dis! - -Comme elle ne revenait pas, il tendit les mains à nouveau et s’avança -contre elle en titubant. Mais ses jambes le trahirent; les aspérités -du granit accrochaient ses souliers; dès le troisième pas, il tomba -lourdement et geignit. Il resta étourdi pendant quelques secondes, -puis, avec des gestes gourds, il chercha son outre sur sa hanche, -derrière son dos. - ---Bois pas, Toussaint... - -Affalé et s’appuyant d’une main sur la roche, il s’acharnait à trouver -la gourde vers ses reins, et parlait en même temps: - ---...coute, Anne-Marie,...coute-moi bien! Si tu veux point, je voudrai -point. T’as compris? - - [Illustration] - ---Non, Toussaint... - ---Si, t’as compris! Tu veux pas venir? Tant pis pour toi! - ---Demain... je te promets... - ---Si tu viens pas, je te laisse sur le caillou. Moi, je sais nager. -Toi, tu sais pas. Si tu veux que je t’envoie à terre, faut pas -rouspéter. Fais ce que je veux, et moi je ferai. - ---Pas ici! J’ai trop peur, ici! Tu vois donc pas la mer qui vient, qui -va être sur nous? Elle va arriver, Toussaint. - -La logique de l’homme ivre riposta tranquillement: - ---Raison pour se dépêcher. - ---Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là, morts, -et qu’on va peut-être mourir aussi?... - ---Raison, pour pas attendre demain, qu’on serait péri. - ---Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette heure, les -autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi: tu as bien vu le -châle de Scolastique? Et Jean-Louis, qui a même pas fait sa prière... - ---J’ai fait la mienne. - ---Tu as donc pas crainte du bon Dieu, que tu veux faire un péché, quand -il te voit, en plein jour?... La Sainte Vierge nous regarde, puisqu’on -l’a priée. Tu voudras pas lui montrer du mal... - -L’ivrogne tenace grogna: - ---M’en bats l’œil! - -Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment, car une -lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace escalada le -récif en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri d’épouvante, et se -signa. - ---Toussaint! On pourra plus tenir, dans un moment! - -Toujours assis, et fixe dans son idée, il répondit avec lenteur: - ---... pêche-toi, alors. - ---Ne me fais pas mourir en péché! - ---Amène-toi. - ---Demain! Je te jure! - ---Amène. - -Elle murmura: «Mad-doué, Mad-doué...» et de nouveau fit un signe de -croix. Puis, désolée, et lentement, chastement, le front baissé, comme -pour suivre un cercueil, elle se mit en marche et vint à l’homme. - -En la voyant venir, il eut un rire large, et la fit s’asseoir près de -lui. - - [Illustration] - -La mer mugissait derrière eux, et sa colère, en éclats brusques, -en tonnerres sourds, se répercutait dans les creux. Toute la roche -frémissait. Une volée incessante d’embruns passait dans le vent comme -une horde de papillons jaunâtres. L’homme n’entendait rien. La femme -pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié. - -La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée, -arquant son dos contre le vent, huma l’air vif; les papillons jaunes -s’accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle étendue cachait -toujours sa face. - ---Eh ben, Anne-Marie... - -Il rit dans l’ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames dont la -crête atteignait le plateau du brisant. Elle dit: - ---Sauvons-nous! - -De l’autre côté, le torrent du chenal passait avec moins de furie. - ---C’est temps d’aller, Lekor! - ---Viens. - -Ils descendirent le versant opposé du récif. Les bourrasques -soufflaient moins fort sous cet abri; les flots lampaient la roche et -s’enfuyaient sans la gravir. La Bretonne reprit espoir, et le marin ôta -sa veste, son gilet, ses chaussettes de laine; il se débarrassa aussi -de sa chemise; mais parmi les effets dont le tas ruisselait sur la -roche, il avisa sa gourde qu’il ramassa avec tendresse; il la remit en -bandoulière et voulut boire un dernier coup. - ---Bois pas, je t’en prie... - -Il accorda cette grâce et dit: - ---Faut tirer ta jupe, Anne-Marie. - -Elle obéit. - ---Et ton corsage aussi, et tout. - ---Pas ma chemise? - ---Garde-la si tu veux, mais moins qu’il y en a, moins ça tire. - -En se dévêtant, elle demandait: - ---On pourra aborder, tu crois? - ---Faut voir. - ---Tu espères? - ---Tire tes souliers. Tu t’accrocheras à mon épaule, tu entends bien? - ---Oui... - ---Touche ni mes bras ni mes jambes. Ferme la bouche. Parle pas. Bouge -pas. Cramponne-toi et laisse aller. - -Assise pour se déchausser, elle considérait la mer où peut-être elle -allait périr, et deux grosses larmes coulaient silencieusement sur ses -joues, tandis que l’ivrogne louchait en souriant vers la belle fille à -demi nue dont la chemise mouillée se teintait de transparences. - ---Allons-y, fit-il. - ---Mad-doué... - -Ils se levèrent. Elle se signa une dernière fois et posa sa main droite -sur l’épaule gauche du marin. Au moment d’entrer dans l’eau, il se -tourna vers elle: - ---Baise-moi en bouche. - -Passive et ahurie de peur, elle laissa faire. Il ajouta: - ---Et puis, tu sais, hein?... On se mariera, nous deux. - -Elle balbutia: - ---Oui... - ---Tu jures? - ---Oui... - ---A Dieu vat, et cramponne-toi! - - [Illustration] - -Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse, on -retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents mètres -l’un de l’autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les mangeaient -s’enfuirent. - -On repêcha aussi Jeannine et Scolastique; mais Katic et Jean-Louis ne -reparurent jamais. - - [Illustration] - -Le docteur Audren vint sur les lieux pour procéder aux constatations -judiciaires. En retournant le cadavre de Toussaint, il trouva la -gourde aplatie sous le torse blanc que barrait une lanière de cuir. -Il l’emporta pour la suspendre dans son cabinet de consultation, en -manière d’avertissement: «Avis aux amateurs de suicide.» Et de fait, il -l’accrocha en belle vue, sur la glace de sa cheminée, avec cet écriteau: - - ┌──────────────────────┐ - │ POISON │ - │ Capacité: 2 litres │ - │ 6 morts │ - └──────────────────────┘ - - - - - [Illustration] - - Cette nouvelle d’EDMOND HARAUCOURT, en - grande partie _inédite_, a été achevée - d’imprimer sur les presses de PROTAT FRÈRES - à Mâcon, le 20 janvier 1920. Le peintre - LUCIEN SIMON en a composé les illustrations - et CHARPENTIER en a fait le coloris sous la - direction de l’artiste. - - [Illustration] - - - - -_Œuvres déjà publiées par les Éditions René Kieffer_: - - - J. K. HUYSMANS.--LA CATHÉDRALE. - _Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS._ - - ALBERT SAMAIN.--HYALIS. - _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de Ch. PICART LE DOUX._ - - CLÉMENT MAROT.--CHANSONS, BALLADES & RONDEAUX. - _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de G. BRUYER._ - - J.-K. HUYSMANS.--EN RADE. - _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de P. GUIGNEBAULT._ - - MAURICE BARRÉS, de l’Académie Française.--EN ITALIE. - _Vignettes et eaux-fortes en couleurs de Aug.-H. THOMAS._ - - ANATOLE LE BRAZ.--AU PAYS DES PARDONS. - _Eaux-fortes originales de PÉTERS-DESTÉRACT._ - - H. DE RÉGNIER, de l’Académie Française.--LA CITÉ DES EAUX. - _Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS._ - - H. DE BALZAC.--EUGENIE GRANDET. - _Eaux-fortes originales en couleurs de P. BRISSAUD._ - - SHAKESPEARE.--HAMLET. - _Bois et eaux-fortes originales de G. BRUYER._ - - OVIDE.--LETTRES D’AMOUREUSES (_Les Héroïdes_). - _Décoration et illustrations de MANUEL ORAZI, gravées sur bois par - PERRICHON._ - - RUDYARD KIPLING.--LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE. - _Illustrations de Maxime DETHOMAS._ - - H. DE RÉGNIER, de l’Académie Française.--LE BON PLAISIR. - _Vignettes et eaux-fortes en couleurs de DRÉSA._ - - RÉMY DE GOURMONT.--LES LITANIES DE LA ROSE. - _Décoration et illustrations en couleurs de André DOMIN._ - - H. DE RÉGNIER.--LES RENCONTRES DE MONSIEUR DE BRÉOT. - _Vignettes en couleurs de Robert BONFILS._ - - CHARLES BAUDELAIRE.--LES FLEURS DU MAL. - _Illustrations en couleurs de André DOMIN._ - - PAUL FORT.--PONTOISE ou LA FOLLE JOURNÉE. - _Illustrations en couleurs de E. LEGRAND._ - - -_ENVOI DU CATALOGUE SUR DEMANDE_ - - - * * * * * - - - Correction: - - Page 33: «Scholastique» remplacé par «Scolastique» (--Oui, mais, - fit Scolastique). - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
