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-The Project Gutenberg eBook of Le poison, by Edmond Haraucourt
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le poison
-
-Author: Edmond Haraucourt
-
-Illustrator: Lucien Simon
-
-Release Date: June 2, 2021 [eBook #65491]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON ***
-
-
-
-
- Au lecteur.
-
- Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,
- et l’orthographe d’origine a été conservée. Une seule erreur
- typographique a été corrigée. Cette correction est indiquée à
- la fin du texte. Également, la ponctuation a fait l'objet de
- quelques corrections mineures.
-
-
-
-
- LE POISON
-
-
-
-
- JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
-
- 10 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs,
- une suite en noir et une AQUARELLE ORIGINALE du peintre Lucien
- Simon, numérotés de 1 à 10.
-
- 20 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs et
- une suite en noir, numérotés de 11 à 30.
-
- 30 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en noir,
- numérotés de 31 à 60.
-
- 490 exemplaires sur Vélin à la forme, numérotés de 61 à 550.
-
- EXEMPLAIRE Nº 148
-
-
-
-
- EDMOND HARAUCOURT
-
- LE POISON
-
- ILLUSTRATIONS EN COULEURS DE LUCIEN SIMON
-
- [Illustration]
-
- ÉDITIONS RENÉ KIEFFER
-
- RELIEUR D’ART 18, RUE SÉGUIER, 18, PARIS, VIe 1920
-
-
-
-
- [Illustration]
-
-
- LE POISON
-
-
-A l’embranchement des deux chemins, cent mètres en avant du bourg, le
-petit cabaret trapu, à toit de chaume, avec son bouquet de branches
-sèches au-dessus de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui
-ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant.
-
-La maison n’avait pas toujours été le taudis où les passants entrent
-pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore de ce monde,
-il savait nourrir sa femme et sa fille: avec sa gabare, il faisait le
-camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien. Mais, un jour,
-étant allé à Concarneau pour charger du ballast, il avait, plus que de
-coutume, couru les cabarets du port, avec des amis, et le soir, furieux
-d’alcool, on l’avait vu sauter dans son bateau, injuriant ceux qui
-voulaient le retenir, et menaçant son matelot de lui casser la tête,
-s’il mettait le pied dans la barque. Guillou avait pris le large, tout
-seul, et personne ne le revit plus jamais.
-
- [Illustration]
-
-Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates, n’auraient
-pas trouvé de quoi manger; elles ouvrirent chez elles, dans la chambre
-unique, un débit de boissons. Au fond, les deux lits s’encastraient au
-mur, voilés par des rideaux de serge peinte, et dans la vaste cheminée
-un feu de bouses brûlait sans cesse. Le mobilier était simple: une
-vieille table en chêne, une autre plus neuve en bois blanc, trois
-tabourets et trois chaises, un banc, un tonneau de cidre dans le
-coin; sur des rayons de planches, vingt bouteilles exhibaient leurs
-étiquettes voyantes; une image de couleur était piquée à la muraille,
-portrait d’un président barré du cordon rouge; une frégate peinte en
-bleu vif pendait du plafond, accrochée à la poutre par la pointe de son
-grand mât.
-
-La fille opérait là, pendant que la mère allait aux champs.
-
-C’était une virago de vingt-trois ans, au buste large et droit, sans
-taille, aux fortes poignes, avec une face carrée épaissement lippue,
-des dents assez blanches, et des yeux bruns qui ne manquaient pas de
-beauté.
-
-On ne gagnait guère. Anne-Marie se décida, sur les instances de sa
-mère, à choisir un homme, au petit bonheur; elle prit Moëlan, le
-maçon, un beau gars qui savait son métier et qui travaillait pour
-les Ponts-et-Chaussées, où la paye est sûre. Avant son mariage, il ne
-buvait que le dimanche, comme les autres, et se soûlait à fond une fois
-chaque mois, pour s’entretenir en santé; lorsqu’il fut marié, et qu’il
-eut sous la main les bouteilles de la mère Guillou, tout changea. Sous
-prétexte de grossir la clientèle, il amenait des amis, «des frères»,
-et les tournées allaient leur train: les petits verres succédaient
-aux bolées; les bouteilles de vin blanc cacheté, qui coûtent si cher,
-défilaient.
-
- [Illustration]
-
---C’est ma tournée! criait le gendre.
-
-La mère Guillou n’y retrouvait jamais son compte, et glapissait en
-réclamant des sous.
-
---Je vous dis que c’est ma tournée, la mère!
-
-Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait:
-
---Vous marquerez ça sur mon compte!
-
-Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie
-s’en mêlait, la main levée savait descendre. Une fois, on dut lui
-arracher sa femme qu’il traînait par les cheveux et qu’il pétrissait
-à coups de pied, dans le ruisseau. Quand on la releva, elle avait une
-côte cassée; il fallut appeler le médecin; la mère Guillou bougonnait:
-
---En voilà des frais que vous nous coûtez, avec vos soûleries!
-
-Le docteur Audren, conseiller général, vint en automobile; pour cette
-promenade, il avait pris dans sa voiture le député de l’arrondissement.
-Dès que Moëlan vit arriver les messieurs de la ville, il s’esquiva.
-
---Regardez-le qui se sauve! criait la mère Guillou.
-
-Piqué d’honneur, il voulut démontrer qu’il ne craignait personne;
-il revint sur ses pas et tint compagnie à M. le député, pendant la
-consultation; il était encore là quand le praticien reparut au seuil du
-cabaret.
-
---Alors c’est toi qui as fait ce coup-là? Et à ta propre femme? Tu n’as
-pas honte? Si je te dénonçais aux gendarmes, moi?
-
-Moëlan, penaud, répondit:
-
---J’étais soûl...
-
---Je le sais bien que tu étais soûl. C’est ça qu’on te reproche. Tu
-l’as mise dans un bel état.
-
---J’avais plus ma raison...
-
---Tu te fourres dans le corps un poison qui va te rendre pareil aux
-bêtes, et tu le sais d’avance, puisque tu me dis toi-même qu’il
-t’enlève ta raison!
-
- [Illustration]
-
---J’étais soûl...
-
---Eh, malheureux! quand un homme a perdu la seule chose qui le
-distinguait des autres animaux, quelle différence fais-tu entre eux et
-lui? Parfaitement! Quelle différence entre toi et ton cochon?
-
-L’ivrogne releva la tête, avec une colère dans l’œil:
-
---Tout de même, monsieur Audren, je suis pas un cochon!
-
---Tu es un homme, peut-être, quand tu as bu? Ose donc me dire que tu es
-encore un homme, quand tu as bu!
-
---Je suis pas un cochon.
-
---Alors, montre-la moi, la différence, si tu en vois une. Il marche
-à quatre pattes? Eh bien, et toi? Il se roule dans le ruisseau? Toi
-aussi! Il grogne et il bave, au lieu de parler. Tout comme toi!
-
---Puisque je vous dis que j’étais soûl...
-
---Volontairement tu t’es rendu l’égal d’une brute, et pire qu’elle,
-puisque tu fais de toi, volontairement, une brute dangereuse, nuisible
-pour les autres.
-
---Dites tout de suite: un chien enragé.
-
---Et pourquoi donc je ne le dirais pas? Elle est plus juste que tu ne
-penses, ta comparaison; elle est plus juste que la mienne. Car c’est
-vraiment une maladie comparable à la rage, que tu achètes, pour te
-l’inoculer. Et tu vois que tu n’es pas dénué de bon sens, dans ton état
-normal, puisque tu as trouvé tout seul la vérité qu’il fallait dire.
-
---Chien enragé? fit l’autre, goguenard.
-
---Avec cette aggravation, encore, que le mal est héréditaire. Car
-tu sais, Moëlan, il ne faudrait pas t’aviser de faire un enfant à
-ta femme. Il vaut mieux lui casser une côte. Un os de côtelette,
-ça se recolle en trois semaines, tandis que votre gosse, il serait
-rachitique, pour toute sa vie, ou boiteux, fou, idiot, ou tuberculeux,
-ou bien sourd-muet, comme on en voit tant, et les enfants qu’il
-mettrait au monde seraient tout pareils à leur père: par ta faute, tu
-m’entends, par ta faute!
-
-Le docteur avait pris Moëlan par le bouton de sa veste, et il lui
-parlait dans le nez.
-
---Tu pues encore l’alcool!
-
-Derrière le battant de la porte entr’ouverte, la mère Guillou écoutait
-en astiquant un bol, contente du médecin qui malmenait son gendre, et
-contente aussi que personne ne fût là pour entendre ce qu’il disait
-contre la boisson. Elle songeait:
-
---Faut mieux qu’on vive, tout de même, et pour vivre, il faut vendre.
-
-Le député jugea bon de s’éloigner un peu, sous prétexte d’examiner le
-moteur; Moëlan aurait bien voulu s’en aller aussi; mais le médecin le
-tenait toujours par le bouton de sa veste.
-
---Tu as encore bu, ce matin? Avoue!
-
---Un rien, pour tuer le ver.
-
---Pour te tuer! Eh bien, assassine-toi, mon gars, puisque ça te fait
-plaisir. Moi, j’ai rempli mon devoir en te prévenant: si tu continues,
-tu n’en as plus pour deux ans à rester sur terre.
-
---S’il pouvait dire vrai, pensait mère Guillou.
-
-Lâché enfin, Moëlan respira d’aise. M. Audren, d’un coup de poignet
-furieux, mit son moteur en marche. La voiture partit; en ronflant sur
-la route blonde, entre deux haies d’ajoncs en fleurs, elle montait vers
-le ciel mauve. Le docteur soufflait devant lui: «Ouf», et il avalait
-des gorgées de matin pour se purifier de ce qu’il avait vu.
-
---Évidemment, fit le député, tout ce que vous lui représentez là est
-incontestable; mais je vous trouve dur, mon cher.
-
---Il faut qu’ils sachent!
-
---Si vous croyez que cet électeur-là votera encore pour vous...
-
---Ils ne m’empêcheront pas, en votant contre moi, de travailler pour
-eux.
-
---Vous ne les ménagez guère.
-
---J’aime mieux les sauver, ou l’essayer au moins.
-
---Il y a la manière; la vôtre est violente.
-
---Ils me mettent hors de moi avec leur manie de suicide... C’est que je
-les aime, moi, mes Bretons! Une si belle race, si noble, si fière, si
-fine!
-
---Assurément.
-
---Rude au travail, brave au combat, si vieille et qui restait si jeune,
-mystique comme aux premiers jours et subtile comme pas une, quand elle
-se mêle d’ergoter...
-
---Le fait est qu’elle possède un fond d’idéalisme et de raison tout
-ensemble...
-
---De foi et de sens critique, d’enthousiasme et d’ironie, de loyalisme
-et d’indépendance, avec ce double vœu de rester fidèle au passé tout en
-poussant vers l’avenir le flot d’une idée qui monte...
-
---Comme la mer.
-
---Des chouans et des précurseurs: Quiberon, mais aussi Duguesclin, un
-siècle avant Charles VIII, et Abeilard quatre cents ans avant Luther!
-Lamennais qui par deux époques de sa vie donne les deux aspects de sa
-race; Chateaubriand en face de Renan, Le Sage en face de Leconte de
-Lisle.
-
---Et Waldeck-Rousseau, le Dantec...
-
---Des voyants et des clairvoyants... Ah! le beau réservoir lucide que
-c’était.
-
---Que c’était?...
-
---Dam! Vous ne les sentez donc pas dépérir, de génération en
-génération? Vous ne comptez donc pas les maisons qui se vident, les
-familles qui s’éteignent, les noms qui disparaissent, les hameaux
-décimés par la tuberculose que l’alcoolisme propage? C’est mon métier,
-à moi, de faire une croix sur les foyers autour desquels j’ai vu, il y
-a quinze ans, se grouper des têtes nombreuses et où vous ne trouverez
-plus personne, à présent, plus personne! L’alcool a fait ce désert. Un
-siècle de ce régime-là et la race aura disparu.
-
---Si vous croyez que les Normands se comportent mieux? Et tant d’autres
-provinces!
-
---Alors, faites-nous des lois pour nous sauver malgré nous.
-
- [Illustration]
-
-Au tournant du chemin, on aperçut la mer; des barques de pêche
-montaient vers le large; tout un essaim de voiles claires mouchetait
-l’azur dégradé; les plus lointaines, parvenues au point où le ciel et
-l’eau se confondent, avaient l’air d’entrer dans la nue.
-
---On dirait qu’elles s’en vont escalader le ciel.
-
---C’est peut-être bien leur but, répondit le docteur.
-
---Hein? J’aurais cru que ces marins-là cherchent tout bonnement le
-poisson.
-
---Le premier qui tenta de marcher sur l’eau n’était pas un pêcheur. Ce
-fut un chef de horde qui voulait traverser un fleuve... J’ai mes idées
-là-dessus et, puisque nous causons de l’ivresse...
-
---Je n’aperçois pas de rapport...
-
---Il est pourtant intime et très direct, ou du moins il m’apparaît tel.
-Daignerez-vous m’écouter trois minutes? Vous admettez bien que l’homme
-est, par excellence, l’animal migrateur et qu’il fut tel dès son début.
-Entre tous ceux qui gîtent dans l’immense forêt du quaternaire, il
-est déjà celui qui se déplace. Au long des continents, sur le sol de
-l’Asie, de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, il a laissé la
-trace de ses migrations: les mégalithes, les cupules, les ossements,
-les outils qu’on retrouve témoignent de cet exode plusieurs fois
-millénaire. Le fait, qui n’est pas contesté, s’explique d’ailleurs par
-deux raisons.
-
---Primo?
-
---D’abord, l’homme primitif est une créature sans armes, au milieu
-d’ennemis terribles, et toute nue dans un monde inclément. Donc,
-partout où il se trouve, il souffre; donc, il va ailleurs.
-
---Voilà une raison qui suffirait.
-
---Il y en a une seconde. L’homme n’est pas seulement la créature
-désarmée, il est aussi la créature d’imagination, entre toutes, celle
-qui rêve et qui sans cesse rêvera du mieux, c’est-à-dire d’autre chose,
-qui toujours espère trouver mieux et qui, perpétuellement déçue, voudra
-toujours aller ailleurs.
-
---Il me semble cependant que les peuples se sont arrêtés sur un coin de
-terre qu’ils aiment et qu’ils appellent la patrie.
-
---En fait, oui. Mais l’instinct ancestral s’est fixé dans la race où il
-demeure irréductible. Le jour où le nomade se stabilise, son appétit
-contrarié s’assouvira de mille autres manières. La même force qui nous
-poussait à partir du hallier va nous inciter tout au moins à sortir
-de nous. Autant qu’il le peut, chaque fois qu’il le peut, l’homme se
-projette au dehors par la pensée. Non seulement le goût des aventures
-restera en lui, invétéré, vivace, indéfiniment prêt à ressusciter en
-ses jeunes fils, mais encore il demandera aux sciences d’améliorer sa
-vie matérielle et de l’aider à changer de place plus vite. Pour aller
-encore plus loin et pour franchir davantage les bornes de la nature,
-il inventera des arts qui procurent l’illusion du mieux; il aura la
-poésie et la musique, la philosophie, tous les ferments de rêve, tous
-les tremplins, tout ce qui permet une évasion momentanée; il aura les
-mythes, les récits et les contes, et il aura aussi l’ivresse, par le
-moyen desquels l’esprit essaiera d’échapper à la misère monotone des
-jours, s’immunisera pour un moment et, sur place, changera de place.
-
---Ainsi l’ivresse, selon vous, est un moyen...
-
---D’aller ailleurs! Le vœu éternel de la race! Immobile, être encore
-le nomade, rompre ses chaînes, rôder dans l’inconnu, s’extérioriser,
-sortir de soi!
-
---Si je comprends bien votre paradoxe, le descendant moderne de
-l’antique migrateur reste doué d’une passion spécifique, et, pour y
-satisfaire, il s’est donné la lecture, la musique, l’ivresse, qui
-toutes lui ouvrent des issues hors du monde réel?
-
---Vous l’avez dit: l’issue! Il en faut une; elle est indispensable
-à chaque individu; mais dès qu’il en a une, il se passe aisément
-des autres. L’enfant, qui ne boit pas encore, lit avec frénésie;
-de même qu’il y a pour l’adulte des boissons qui grisent, il y a
-pour l’adolescent des lectures qui enivrent. Dans son livre, il
-regarde s’agiter des actions fictives, il voit se mouvoir des êtres
-merveilleux, par le courage, par l’astuce, par la multiplicité des
-dangers qui entourent le personnage élu, et dont celui-ci vient à
-bout. Tous les romans d’aventure ont cette visée commune: «Autre
-chose! Ailleurs!» Exactement de même, les intelligences cultivées se
-passionneront pour quelque investigation scientifique ou psychologique,
-pour l’histoire ou l’archéologie, pour l’astronomie ou la géologie,
-pour des poèmes ou des problèmes. Toujours la même devise: «Ailleurs,
-et autre chose!»
-
---En sorte que, si je vous entends bien, les sociétés modernes se
-subdiviseraient en deux groupes, et tous les êtres ayant en commun le
-même besoin d’exutoire, lui donneraient satisfaction par deux procédés
-différents: la lecture ou l’ivresse; le livre ou l’alcool?
-
- [Illustration]
-
---A l’exception de quelques individus pathologiques qui recourent
-simultanément aux deux moyens d’extériorisation, on peut dire que,
-dans une certaine classe sociale, l’immense majorité ne boit pas,
-elle lit. Au contraire, dans la classe où on ne lit pas, on boit. Le
-moyen de diminuer l’importance numérique du second groupe semble donc
-être d’augmenter le premier; si le nombre des hommes qui lisent se
-développe, le nombre de ceux qui boivent décroîtra d’autant.
-
- [Illustration]
-
---En d’autres termes, le livre vous apparaît comme l’antidote de
-l’alcool.
-
---La bibliothèque populaire devient logiquement un remède social contre
-l’alcoolisme.
-
---C’est bien possible.
-
---Je livre cette thèse à vos méditations, monsieur le député. Pensez-y.
-
-La voiture s’engageait sous un bois de sapins; on parla d’autres choses.
-
-Deux fois encore, le médecin visita sa cliente. Moëlan, qui lui gardait
-rancune, eut bien soin d’être absent. D’ailleurs, il allait maintenant
-au chantier, d’une façon régulière: excellent prétexte qu’il avait
-trouvé là pour demeurer le moins possible à la maison où l’odeur de
-médecine se manifestait comme un blâme.
-
- [Illustration]
-
-Mais lorsque Anne-Marie fut authentiquement réparée et qu’elle eut
-l’imprudence de dire à une voisine: «Il n’y paraîtra plus», les vagues
-remords du maçon s’atténuèrent et son zèle finit avec eux. Après
-une cure de sagesse qui avait trop duré, la revanche s’imposait:
-les bordées recommencèrent. Moëlan ne travailla plus que cinq
-jours par semaine; une de ses fugues dura huit jours entiers: les
-Ponts-et-Chaussées le licencièrent.
-
---Eh bien! quoi? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la grève.
-
-Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud, partit
-pour la pêche. Il connaissait mal la manœuvre, et la côte plus mal
-encore. Au bout d’un mois il s’était noyé. Les deux femmes, à l’église
-pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap noir, de la bière et des
-chants liturgiques qui impressionnent toujours; mais, dans le fond du
-cœur, elles remerciaient le bon Dieu, qui prend pitié des braves gens
-et qui sait arranger les choses, quand il veut bien.
-
-En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan avaient
-coûté gros, mais l’auberge où l’on ne paie qu’une tournée sur deux
-avait attiré la clientèle qui en prenait volontiers le chemin. Après la
-mort du gendre, les amis continuèrent à venir là, par habitude, et pour
-consoler les deux femmes.
-
-Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir, et parfois on lui
-prenait la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en
-coups de poing. Elle ne se fâchait pas, d’ailleurs, bien qu’elle cognât
-ferme. Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de ne rien
-toucher, ni bouteilles, ni peau; les grivoiseries ne l’offusquaient
-pas, et même, de temps en temps, elle affectait d’en rire, puisque
-son métier exigeait cette complaisance. Mais quand ce rire brusque
-s’ouvrait sur ses larges dents, ou quand une réplique alerte lui
-sautait de la bouche, elle gardait au fond d’elle le sérieux de la
-commerçante qui vaque à ses affaires. Promptement, elle avait acquis
-l’insensibilité professionnelle des êtres auxquels le vice d’autrui
-donne à vivre. La boisson avait fait sa misère, deux fois, et si
-la boisson maintenant la nourrissait au détriment des autres, tant
-pis pour les autres! Elle n’excitait personne à boire, et de cela,
-fiden-doué! elle se serait fait reproche; mais elle ne refusait jamais
-de verser une bolée à celui qui la demandait, même quand il en avait
-déjà trop. Droite à son poste et le ventre en avant, sous le tablier
-bleu et la coiffe blanche, elle attendait que les hommes eussent fini
-d’avaler les liquides, veillait à la casse, à la paye; elle ramassait
-leur argent un peu vite, pour être bien sûre de l’avoir, et, chaque
-fois que l’ivresse du client lui permettait d’embrouiller les comptes,
-elle ne se faisait pas faute de commettre une erreur lucrative; elle
-n’en éprouvait aucun remords et disait à sa mère:
-
---Il redoit bien ça, pour tout ce qu’il a bu sans payer, du temps de
-Moëlan!
-
-D’ailleurs, elle se confessait de ses larcins; mais elle les réitérait
-vingt-quatre heures plus tard, ne s’abstenant du vol que le jour où
-elle avait communié.
-
-Quand les buveurs se levaient pour partir, elle descendait derrière eux
-et s’en allait fermer la porte, en poussant le dernier.
-
-Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d’air, comme
-pour chasser leur haleine; car elle ne les aimait point, les gars, les
-jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune du mal
-qu’un d’eux lui avait fait. Pourtant, la joie secrète qu’elle sentait
-à les voir sortir, par délivrance, elle l’éprouvait aussi à les voir
-revenir, par cupidité; ceux auxquels elle faisait la meilleure figure,
-parce qu’ils dépensaient le plus, étaient également ceux qu’elle
-détestait le mieux, parce qu’ils lui rappelaient son défunt.
-
-A ceux-là, elle versait à boire de bon cœur, et plus fort qu’aux
-autres, avec une espèce de rage qui mettait sur sa face ordinairement
-dure un sourire crispé, dont les buveurs étaient ravis et enhardis. En
-reconnaissance pour ce bel entrain, ils lançaient quelque gaudriole, et
-le sourire s’accentuait sur la bouche de la commère, qui, en rebouchant
-son litre ou en reposant le bol, grommelait au fond d’elle-même:
-
---Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!
-
-Grâce à cette haine qui se présentait sous les apparences de l’aménité,
-le commerce prospérait. Les dettes occasionnées par l’ivrognerie
-du mort se liquidaient peu à peu, remboursées par l’ivrognerie des
-survivants.
-
-Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois de
-prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y avait laissée
-libre; il y songeait, moins par calcul que par instinct, pour être plus
-près des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau. Il se disait que la
-vie serait bonne et facile, dans cette maison qui ne manquait de rien:
-il y trouverait, en rentrant de la mer, un feu pour se sécher, un verre
-pour se réchauffer, la soupe faite, et un rude morceau de femme!
-
-Eh! pourquoi non? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait pas plus
-qu’autrefois! Il avait eu jadis de l’amitié pour elle, avant de partir
-au service; oui bien, de l’amitié, et même un fort béguin!
-
- [Illustration]
-
-En ce temps-là, pourtant, elle n’était que la fille au père Guillou,
-et ne possédait pas encore son auréole de flacons. Il l’avait désirée
-quand même, et pour le bon motif, et ce serait menterie de dire quelle
-l’avait rabroué quand il expliquait son caprice, un soir de danse,
-pendant la fête; même, il l’avait embrassée et serrée, dans l’ombre,
-derrière la haie du cimetière...
-
-Depuis lors, il est vrai, on n’avait plus reparlé de tout ça; ni l’un
-ni l’autre n’avait l’air de s’en souvenir. Mais rien n’empêchait d’en
-causer, à présent, et tous deux étaient libres.
-
---Pour sûr, qu’on est libre!
-
-Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et Toussaint
-résolut de parler à la veuve.
-
-Il n’osait pas.
-
-Bien qu’il fût brave marin, et sans peur dans les gros dangers, il
-était timide et même lâche dès qu’il lui fallait exprimer une idée.
-Contre une tempête ou contre un homme armé, il aurait tenu ferme, sans
-broncher et jusqu’à la mort; mais, contre une parole ou un regard
-tranquilles, il était sans force, et vaincu par avance; à tout il
-répondait: «Oui», même s’il pensait le contraire, et il promettait
-tout, quitte à ne rien tenir, acceptait tout, quitte à se dérober
-ensuite. Son courage de brute pouvait l’emporter jusqu’aux gestes de
-l’héroïsme, mais sa conscience d’homme n’était capable que de veulerie,
-et dans l’attitude d’un héros, il restait plus que jamais une bête en
-exercice de ses instincts. Quiconque eût commandé en maître l’aurait
-mené comme un chien fidèle, à la condition de le garder sous l’œil;
-mais il craignait les yeux, à moins d’être en dispute, car alors la
-colère le débarrassait de son âme, et il se battait avec l’énergie d’un
-ours.
-
-Cette pusillanimité l’avait rendu sournois, d’une sournoiserie candide
-dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des autres
-animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n’être pas contredit,
-et il se cachait, afin de n’être pas empêché. Il en arrivait de la
-sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets dans son coin,
-et les apportant tout d’un coup, à la manière d’une poule disparue qui
-revient brusquement avec sa nichée de poussins.
-
-Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie:
-il buvait, sachant très bien qu’alors il viderait son cœur, dirait
-tout, casserait tout, sans avoir à s’y décider, et qu’au réveil il
-trouverait la besogne faite et bien faite.
-
---Et puis, quoi? Si elle refuse, tant pis pour elle!
-
-Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l’heure de la soupe.
-La vieille tardait à rentrer.
-
-Il pensa: «Peut-être aujourd’hui, je dirai...»
-
-Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande
-lui sourit en posant la tasse.
-
-Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous,
-ne soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant, il
-supputait que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien plus qu’aux
-autres, puisque toujours elle souriait, en lui versant à boire.
-
---Une autre bolée!
-
-Le courage approchait.
-
- [Illustration]
-
---Anne-Marie!
-
---Quoi, Toussaint?
-
---Tu te rappelles pas, Anne-Marie?
-
---Quoi donc, Toussaint?
-
---La haie du cimetière, quand c’était un soir de Pardon?
-
---Des blagues! Ce qu’on est bête quand on est jeune!
-
-Il ne trouva rien à répondre; le courage n’était pas mûr.
-
-A son aide, il appela un verre de rhum, que l’aubergiste lui servit:
-«Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!»
-
-Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien assurer
-qu’ils étaient toujours seuls.
-
---Anne-Marie!
-
---Quoi donc, Toussaint?
-
---Tu y recommencerais pas, avec moi?
-
---Quoi?
-
---Que je t’embrasse!
-
---Tu voudrais pas, et moi non plus.
-
---Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie!
-
---Assez d’un soûlaud! J’en prendrai pas deux!
-
---Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin! J’ai mon
-bateau, bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates, et tu peux
-demander, si tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud! Faut pas dire
-ça. Anne-Marie!
-
---Reste assis.
-
- [Illustration]
-
---Je veux pas m’asseoir! Je veux que tu dises que je suis un marin!
-
---Tu es un marin. Assieds-toi.
-
---Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie! Tu
-entends? Faut dire ça! Dis ça!
-
-Elle s’était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le mâle,
-debout en face d’elle, les poings appuyés sur le bois, tendait en avant
-son buste et sa face congestionnée; la femme, adossée à la muraille, en
-arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger, sans répondre,
-et leurs yeux fixes se dardaient des regards immobiles.
-
-Soudain, l’ivrogne allongea ses deux bras, avec ses deux mains ouvertes
-vers la chair.
-
---... brasse-moi!
-
-Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de la
-commerçante s’écrasa sur son nez. Il perdit l’équilibre, roula; puis,
-stupéfait d’être à terre, il passa lentement sur ses moustaches le
-revers de sa main, qu’il retira toute sanglante.
-
---Ah ben! fit-il.
-
---Dehors, charogne!
-
-Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur pieds;
-il répétait:
-
---Ça, Anne... Marie... Ça...
-
---Dehors, que je te dis!
-
-Elle avait ouvert la porte, et rouge encore de fureur, à cause des
-bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches.
-
-Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent de
-la mer lui balaya le visage.
-
-Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se
-coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des enfants. Le
-ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais du côté de l’Est
-il bleuissait déjà, et les premières étoiles s’allumaient par places,
-une à une.
-
-Toussaint, hébété, s’arrêta, en essayant de se souvenir ou de
-comprendre, et en regardant les choses. A trois cents mètres
-devant lui, sur le sommet d’un tertre, la haute silhouette d’une
-vieille paysanne, profilée en gris sur le plein ciel, se démenait
-fantastiquement, secouant ses longs bras et tirant sur la corde d’une
-vache qui résistait en beuglant. L’ivrogne s’intéressait à la lutte.
-A mesure que les minutes passaient les deux ombres se faisaient plus
-noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée d’un
-maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher sa bête;
-elle frappait dur: dans la limpidité du soir, chaque coup de maillet
-retentissait au loin, et vibrait sèchement. Tour à tour, tandis que
-naissaient les étoiles, le maigre bras se relevait, s’abaissait,
-remontait, et les coups sonnaient; mais, à cause de la distance, le
-bruit n’en arrivait que tard, au moment même où le maillet déjà était
-revenu dans le ciel plus constellé, et l’ivrogne s’étonnait de cette
-sorcière qui travaillait à clouer des étoiles.
-
- [Illustration]
-
- * * *
-
-Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière: elle l’avait
-battu et elle en avait le droit, n’étant pas sa femme; aussi bien,
-il pourrait la battre, s’ils étaient mariés. Les coups ne comptent
-qu’entre hommes. Elle était mal lunée, ce soir-là; elle serait plus
-gentille, un autre jour: il faut savoir patienter.
-
-Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus ni
-moins souvent, et tout naturel, avec l’honnête mine d’un qui ne saurait
-pas.
-
---Puisque j’étais soûl, j’ai rien su; j’ai le droit de pas savoir ce
-que j’ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure; quand
-elle changera d’idée, elle me trouvera.
-
-Anne-Marie ne changeait pas d’idée et n’en avait qu’une seule: garder
-sa clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait fidèle
-aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle avait éprouvé
-un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne: trop souvent elle
-en avait eu l’envie, au temps de son défunt! Après des mois et des
-années de rage contenue, cette minute de vengeance avait été trop
-bonne, et rétrospectivement la veuve en jouissait encore, rien qu’à
-regarder ce mufle d’un soûlard ensanglanté par elle, une fois, rien
-qu’une fois! Puisque Lekor ne profitait pas de la circonstance pour
-porter son argent ailleurs, tout était bénéfice! Elle souriait comme à
-l’ordinaire, et puisqu’il feignait d’ignorer, elle feignait d’oublier.
-
---Bonjour, Anne-Marie.
-
---Bonjour, Toussaint.
-
-Des mois passèrent ainsi. L’été fut beau, et de bon rapport: les
-Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait en
-excursion vers les Glenans ou dans l’anse de Benodet; parfois même
-il disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours; après ces
-absences, il revenait avec des pièces d’argent et même des pièces d’or
-dans sa bourse de cuir; il les montrait négligemment, pour tenter la
-cabaretière, et il s’attardait à la payer, afin qu’elle vît bien comme
-il était riche; la lenteur de ses doigts et leur maladresse voulue
-expliquaient avec insistance: «Quand tu voudras, ce sera à toi, tout
-ça, et des autres avec.»
-
-Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal; elle pensait: «Pour
-sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson, sans que j’aie
-besoin de t’épouser, mauvaise bête!» Et pour que ces richesses ne
-prissent aucun autre chemin, elle s’appliquait à faire bonne figure au
-client.
-
-Il concluait: «Elle y viendra...»
-
-Pourtant, et quoiqu’il ne fût pas grand clerc en l’analyse des âmes,
-il était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses affaires.
-Il en concevait du dépit. Au début, ce projet d’un mariage ne lui
-était apparu que comme une combinaison vaguement avantageuse et qui
-lui souriait, mais ne l’enthousiasmait pas; devant les résistances,
-il se cramponna, accroché à son idée comme un crabe à un goémon, et
-ne voulant plus lâcher prise, uniquement parce qu’il tenait: à force
-de souhaiter la victoire, il en venait à s’imaginer qu’il souhaitait
-l’objet de la victoire; sous son crâne breton, le caprice se faisait
-idée fixe, et cette envie l’obsédait davantage de jour en jour.
-
---Elle y viendra!
-
-Il commençait cependant à trouver le temps long, et s’agaçait. Il en
-arriva bientôt à s’irriter du temps perdu, et d’un rôle qui l’humiliait
-dans sa vanité. Incapable de s’en prendre à lui-même, il s’en prenait
-à la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre et qui se
-moquait de lui, peut-être! Il rageait et pensait à elle, toujours avec
-colère et certes sans plaisir, et surtout sans amour, mais il y pensait
-trop, trop souvent, plus que de raison: le souvenir d’elle surgissait
-brusquement, à tout propos, hors de propos, au milieu d’une manœuvre,
-et le marin furieux envoyait des coups de sabot à ses agrès ou à son
-mât, à tout ce qui se trouvait sous la portée de son pied pour recevoir
-les châtiments destinés à sa compagne future.
-
---Faudra bien que tu y viennes, rosse!
-
-Le besoin d’avoir raison, de réduire l’adversaire, devenait âpre et
-lancinait son impuissance.
-
---Anne-Marie, sale bête! Chameau!
-
-Il l’appelait, la revendiquait; il la voyait domptée, cette faiblesse
-qui désobéissait à sa force; et, ne sachant déjà plus si son impatience
-exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse couchée
-sous son caprice, il réclamait avec des grognements les minutes d’un
-triomphe vengeur, quel qu’il fût!
-
-Épouse ou maîtresse! Mais dans un rôle ou dans l’autre, elle était
-femme, et son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que le désir
-de la vaincre, se confondant avec un désir de la posséder, mua peu à
-peu: obscurément, des appétits charnels sourdaient de la hantise; à
-force de l’exécrer, à force de l’évoquer, là, devant lui, allongée,
-criant grâce, il la lui fallait là, elle et nulle autre à sa place,
-elle exclusivement nécessaire! Il aimait.
-
-Il ne s’en doutait pas: il aimait, croyant détester, et cachait son
-amour comme on cache une haine à tous, surtout à elle. Il venait à
-l’auberge chaque fois qu’il pouvait, avec son air d’indifférence, en
-traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser tout
-à coup quand ils arrivaient sous la proie. S’il était seul dans la
-boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait sur
-elle, s’agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes, déchirait
-les vêtements.
-
---Tu y passeras, va!
-
-En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux restaient
-sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout le monde:
-Anne-Marie, n’ayant jamais éprouvé pour cet homme que de l’antipathie,
-en avait peut-être un peu plus, mais n’y prenait pas garde: elle
-continuait à sourire en apportant la bolée ou en versant le rhum. On
-était bons amis.
-
---Anne-Marie!
-
---Quoi donc, Toussaint?
-
---Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c’est beau, avec tant qui
-y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu voulais, moi, je
-t’y enverrais bien, dans mon bateau.
-
-Subitement méfiante elle railla:
-
---Pas toute seule, hein?
-
-Il fut vexé de voir que son plan était déjoué; il dissimula.
-
---En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera! Je gagne assez
-d’argent pour mener des amis, une fois.
-
---Peut-être; on verra.
-
---Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie.
-
-Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient
-de ne pas s’attarder, crainte d’en dire trop long, et d’avouer ce qu’on
-désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, cousine
-d’Anne-Marie, à ce projet de fête, et l’invita, sachant bien qu’elle en
-parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son matelot; Scolastique,
-joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient être de la partie.
-
---C’est l’Anne-Marie qui fera patronne à bord; arrangez-vous avec.
-
-Tout s’arrangea et le jour vint.
-
- * * *
-
-Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires, coiffes
-blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne d’or au
-col ou sur le ventre; leurs cheveux, fortement tirés sous le bonnet,
-tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours, et les
-visages bien savonnés luisaient. Les deux marins, rasés dès l’aube,
-avaient reçu le vinaigre et la poudre d’amidon. Les faces étaient
-hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les consciences légères,
-et on se promettait de la joie. Dès l’arrivée au cabaret de la veuve,
-chez qui on devait se réunir, toute la bande s’esclaffait déjà et
-criait fort.
-
- [Illustration]
-
---Pas de soucis, hein? pour un jour!
-
---Fiden-doué, non!
-
-Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur et
-l’Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait avec
-indulgence que, sauf la boisson, il n’était ni vilain gars ni méchant
-homme.
-
- [Illustration]
-
---On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles dans mon
-bateau!
-
---On reviendra qu’avec le flot, vous savez, mère Guillou.
-
---Sûr! on veut tout voir et s’en donner, pour une fois.
-
---Moi, dit Katic, j’irai sur les chevaux de bois!
-
---Et dans la baraque aux saltimbanques, qui sont si rigolos; on se tord
-rien qu’à les regarder.
-
---Fiden-doué, on va rire!
-
---Oui, mais, fit Scolastique, vous boirez pas, hein? On veut pas se
-voir avec des hommes soûls.
-
- [Illustration]
-
-Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune comme
-chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, ses provisions
-pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de l’andouille. Lekor,
-s’étant chargé de la boisson, achetait à la vieille douze litres de
-cidre, et craignait que ce fût trop peu; une gourde en peau de vache
-qui venait d’Espagne, et qu’il portait pendue en bandoulière, fut
-remplie de rhum: les deux litres n’ayant pu s’y loger, il but ce qui
-restait au fond de la seconde bouteille. Cependant, le ciel se couvrait.
-
---En route!
-
-Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience, Lekor
-offrit aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout; la
-cabaretière n’eut garde de protester. On fut plus gai.
-
---Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je veux sortir
-avant le bas de l’eau: sans ça, contre le flot, on aurait du mal.
-
---Bah! y a bonne brise, Toussaint!
-
---De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut aller. La
-_Julie_, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout, pour nous
-mettre de l’huile aux bras! C’est moi qui régale.
-
-Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux gaillards
-hissaient au mât, avant même d’être déployée, claqua de colère. Le
-capitaine la maîtrisa et s’assit à la barre avec le calme du dompteur.
-
---Tu vois, Colastique, rien à craindre! Je t’enverrai au Pardon sans
-que tu attrapes seulement une bolée d’eau.
-
-Néanmoins, dès que la _Julie_ eut dépassé la pointe du petit port
-et perdu son abri, un coup de vent la coucha: les femmes crièrent;
-Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit.
-
---C’est rien que ça, c’est du vent!
-
-Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint
-regretta en secret de n’avoir pas emmené un second matelot: il pouvait
-encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne lui eussent
-certes pas manqué; mais il avait en tête l’orgueil de garder ce lot
-de femmes pour lui seul, et quatre libations lui avaient chauffé le
-courage. Il se rassit en criant: «A Dieu vat!» et sa _Julie_ emporta
-vers le large la chanson aigrelette des femmes et le rire gras des
-matelots.
-
-Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, et
-il la sentit sur sa joue: d’un coup d’œil furtif, il vit l’horizon du
-Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils;
-puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort.
-
- [Illustration]
-
-Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord, filait
-droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans les lames.
-
---Dis donc, Toussaint? ça se gâte.
-
---Le ciel est tout noir.
-
---Tu vas pas trop au large?
-
---Je prends des bordées, pour attraper le vent.
-
---Y a pas de danger, Toussaint?
-
---Avec moi? Tu blagues, Jeannine!
-
---Nous fais pas boire un coup!
-
---Fiden si! vous boirez un coup.
-
-Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu’il avait les mains libres
-et l’esprit tranquille, et la tendit aux femmes; mais elles refusèrent;
-il but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son outre en
-sautoir, et se cala contre la barre: sa face était plus rouge.
-
---Attention, les filles! on va virer!
-
-La voix molle du matelot protesta à l’avant.
-
---Y a trop de toile. Le vent a forci.
-
---Pare à virer, je te dis!
-
---Si on prenait encore un ris, tout de même?
-
---Pare à virer, bon dieu!
-
-Tandis que les femmes s’accroupissaient vite, le matelot se mit debout
-et rendit du filin: Lekor, en colère, tira la barre, d’un geste
-brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. Jean-Louis
-n’eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba dans la mer avec
-une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête, hurlèrent. Toussaint,
-les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se cramponnait à sa barre.
-La grande voile, sous son filin trop lâche, s’emplissait de vent, et
-le bateau, couché, fuyait vers l’Est, en embarquant des paquets d’eau.
-Jeannine, avec de stridents appels, tendait les bras vers la place
-perdue où le matelot était tombé. Toussaint, muet, crispé, assourdi par
-la clameur des femmes, poussait la barre pour résister au vent, qui
-rageait plus fort.
-
-Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid:
-
---Toussaint! Tempête?
-
---Oui.
-
-Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser sous
-l’effort. Le bateau se redressa d’un bond, comme une bête fouettée, et
-la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant sur le mât qui
-grinçait.
-
---Gare dessous!
-
-Le marin se rua sur les étais, qu’il dégageait, fébrile: il en eut le
-temps et la voile s’écroula. Les femmes glapirent de nouveau.
-
---Paix, garces!
-
-Accroupies dans l’eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient, et le
-bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous le choc
-des vagues, dans la tempête déchaînée.
-
- [Illustration]
-
---On va couler!
-
---Faut bien que ça arrive, un jour ou l’autre.
-
-Du noroît, une fumée d’embruns s’avançait sur la mer, en tourbillon
-blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s’en faire un gouvernail
-contre l’assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda venir. La lourde
-masse d’eau arrivait en sifflant: sous le choc, l’aviron cassa net, et
-le marin tomba sur les genoux, pendant que la coque craquait de toutes
-parts. Les femmes, inondées, hurlèrent plus fort.
-
-Toussaint se releva.
-
---N... de D...! Écopez, vous autres!
-
-Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à geindre;
-Katic s’étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique
-l’imitèrent, et, chaque fois qu’une brève accalmie, entre les ressauts,
-permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les membrures, vite,
-elles commençaient un signe de croix, toujours inachevé.
-
-Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant et
-martelant le bordage.
-
-Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme sur des
-agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les côtes; elles
-interrompaient leurs prières pour l’injurier et lui battre les jambes;
-il ruait dans le tas.
-
---Écopez, rosses de femelles! On va couler!
-
-Katic se décida; les deux autres en firent autant. L’embarcation,
-enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la poussée du
-vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur l’autre, elle fuyait
-dans le courant qui l’avait prise.
-
---Où qu’on va, Toussaint?...
-
-Comme si de longs atavismes l’eussent préparée à cette mort, Anne-Marie
-parlait d’une voix presque calme, en emplissant son seau, pour le vider
-par-dessus bord, et ses gestes précis étaient ceux d’une ménagère à
-l’ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas; il buvait à sa gourde.
-
---Bois pas, pour garder ta tête!
-
---Je fais ce que je veux.
-
---C’est au large qu’on va, Lekor?
-
---Non.
-
---A la côte?
-
---Devers la pointe des Gaours: le courant passe là.
-
---On pourrait accoster, peut-être?...
-
---On s’y crèvera, plutôt!
-
---Tu es bon marin, Toussaint...
-
-L’ivrogne se rengorgea sous l’éloge et répliqua:
-
---Pour sûr.
-
-Puis il haussa lentement une épaule en ajoutant avec dédain:
-
---Écope!
-
-Pour montrer ce qu’il savait faire, il prit son dernier aviron.
-
---Écopez!... Je vas gouverner ça.
-
-Son assurance et l’exemple d’Anne-Marie rendirent du cœur aux trois
-femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait plus. L’homme,
-avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux poings, luttait
-contre la mer; son œil de duelliste, attentif et dur sous les sourcils
-crispés, surveillait au loin la venue des coups, suivait chaque lame,
-la guettait, et sa parade recevait l’attaque.
-
---Hardi, Toussaint!
-
-Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa large
-poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait un
-remous, elle tournait sur sa quille, malgré l’effort du barreur, et la
-mer jetait des masses d’eau sur les femmes glapissantes.
-
-Anne-Marie ne criait pas.
-
-La lutte dura près d’une heure.
-
-Vingt fois on faillit sombrer.
-
---V’là les Gaours!...
-
-Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse; des récifs
-à fleur d’eau barraient la route: on en éviterait un, deux, mais on
-se ferait broyer sur la ligne, avant d’approcher terre. Il jura. Les
-autres comprirent.
-
-L’homme regardait le double mur des roches, et les femmes regardaient
-l’homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile; mais ce visage,
-rouge tantôt, changeait de couleur, à la façon d’une pieuvre blessée;
-elles ne doutèrent plus et se remirent en prière.
-
-Vers l’avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, dans un
-tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille et l’enleva;
-sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, et l’engloutit.
-
- [Illustration]
-
-Mais la barque reparut aussitôt, coincée entre deux roches, et le flot
-qui passait continua sa route.
-
- * * *
-
-Deux vivants s’accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une
-lame nouvelle arrivait à l’assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la
-tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d’eau qui
-s’avançait contre eux. Il revint, saisit la naufragée par un poignet,
-par les cheveux, et tira à lui. L’explosion blanche tonna au fond du
-trou, et les gerbes d’écume s’élancèrent en voûte par-dessus le couple
-étalé à plat ventre. Dans le ruissellement qui suivit, accrochés des
-mains, des pieds, des genoux, ils sentirent tout au long de leur peau
-les forces du torrent qui les tiraient vers le gouffre; puis ils furent
-libres.
-
-Avant qu’une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils
-avaient pu gagner le sommet. Ils s’arrêtèrent. La mer rageait en bas.
-D’un même mouvement, ils s’assirent et soufflèrent, les bras pendants.
-
-Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore
-par instants. Il dit:
-
---En voilà un coup d’arrivé!
-
-Anne-Marie ne l’entendit pas; elle contemplait, avec une stupeur
-terrifiée, l’enfer glauque d’où elle sortait. Mais elle n’en put
-soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit:
-
---Elles n’ont pas crié.
-
- [Illustration]
-
-Toussaint ne l’entendit pas; il rageait contre la mer et l’insultait,
-grommelant des mots, tendant le poing. Ils ne parlèrent plus. Assis
-côte à côte, face au large, toutes leurs forces hébétées, ils restaient
-immobiles, le regard fixe et sans rien voir. La Bretonne grelottait. De
-son vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour d’elle, et parce
-qu’ils se dépêchaient de retourner à la mer, comme pour la remporter
-avec eux, elle sauta en arrière.
-
---Toussaint!
-
---Quoi?
-
---J’ai peur.
-
-Il daigna sourire avec le dédain du mâle, et décrochant sa gourde
-catalane qui contenait encore un bon litre de rhum, il la tendit sans
-dire un mot. Machinalement, elle but et rendit l’outre; il but à son
-tour. Elle attendait qu’il eût fini, mais il buvait longtemps.
-
---Viens-nous-en, Toussaint.
-
-Il fit un rire sec.
-
---Viens-nous-en? Où ça, donc?
-
---Au Bourg...
-
-Cette fois, il rit tout à fait.
-
---Au Bourg? Tu en as de bonnes, la fille! Tu sais donc pas où qu’on est?
-
---Aux Gaours.
-
---Pens-Gaour, oui!
-
---Quoi, c’est celles-là?
-
---Deux saloperies de roches qui m’ont pris mon bateau dans leurs
-sacrées Cornes-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu!
-
---C’est donc pas terre?
-
---Terre, oui! A trois cents brasses de terre, nous sommes, avec un
-courant qu’il faudrait un marsouin pour le remonter.
-
-Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu’on n’était pas sauvé,
-et qu’il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter et
-n’osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d’acquérir la
-certitude; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort qui
-l’appelait.
-
-Enfin, elle parla:
-
---Trois cents brasses, tu dis?
-
---Au plein de la marée, mais ça fait bien le double à cause de la
-dérive.
-
---Faut passer vite, pendant que c’est moins large!
-
---Si tu y mouillais seulement une jambe, tant que la mer remonte, le
-courant te goberait comme un vieux sabot, et tu irais loin! T’as qu’à
-voir.
-
-Anne-Marie pivota lentement, et d’un œil humble, elle vit, entre elle
-et le continent, ce fleuve impétueux qui se ruait dans le chenal, en
-déchiquetant sa furie sur les arêtes du bas-fond. Elle connaissait
-assez les choses de la mer pour comprendre qu’un tel passage était
-impraticable. Elle ne souffla mot.
-
-Toussaint, de sa voix morne, reprit:
-
---Le Gardec y a péri, l’an passé, avec son mousse: encore, ils avaient
-la barque, eux!
-
-Il se tut; deux minutes furent silencieuses.
-
---Et Yves Pilot, donc! C’était là aussi, qu’on croit. Mais lui, il y a
-des ans.
-
-Après deux autres minutes, il ajouta:
-
---Et puis, tu sais, au plein de l’eau, ce sera couvert, ici: par temps
-calme, les Pens-Gaour viennent tout juste à ras, mais par tempête on
-n’y voit que du blanc, et y en a!
-
---Alors?... On sera pris... Toussaint?
-
---Mad-doué, oui.
-
---Au plein, Toussaint?
-
---Balayé, tu peux le dire, et emporté dare-dare.
-
-Après un autre silence, elle demanda:
-
---Tu sais nager, toi?
-
---Pour sûr!
-
---Moi... Je sais pas...
-
-Encore une fois ils se turent. Puis, elle leva vers lui un regard de
-mendiante:
-
---Tu me tireras avec toi?
-
---Dans ce courant-là!
-
---Tu ne me laisseras pas! Au plein de l’eau, il mollira, le courant; tu
-pourras me passer à terre, avec toi, Toussaint?
-
---Y a guère apparence.
-
-Elle se ramassa, les genoux serrés, les jambes repliées, les coudes aux
-flancs, comme pour offrir moins de prise à la mort, et elle haletait.
-Au bout de quelques minutes, elle questionna de nouveau:
-
---Ce sera bientôt, ça?
-
---Quoi?
-
---Que le flot couvrira ici?
-
---Deux heures de temps.
-
- [Illustration]
-
-Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme Katic,
-Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou, pour se
-voir elle-même; à la place du naufrage, il n’y avait plus que des
-tourbillons fous, du blanc, du vert, pas une tache noire. Alors, elle
-pleura doucement, et peu à peu elle pleura plus fort, comme une petite
-fille; ses épaules sautaient sous les sanglots.
-
-Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra du
-doigt un pan d’étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le châle de
-Scolastique.
-
-Alors, elle se signa; elle se leva toute droite et très grave; se
-tournant vers la terre où sont les églises, elle joignit les mains
-devant sa bouche; puis, elle se mit à deux genoux, et, tête basse, elle
-récita contre ses doigts entrelacés une prière à la Sainte Vierge. Sur
-son corps immobile, les plis mouillés de sa robe noire se collaient en
-sculpture, et la moulaient.
-
---_Amen..._
-
-Elle murmurait des mots latins, parce qu’ils sont les mieux entendus
-dans le ciel, et ne s’interrompait que pour se frapper la poitrine, et
-recommençait l’oraison.
-
-D’abord, le Breton avait regardé faire; mais bientôt il s’agenouilla
-aussi, et pria en battant sa coulpe.
-
-Quand il eut fini, il se releva et avala une lampée de rhum. Alors,
-l’âme ragaillardie deux fois, par la prière et la boisson, il se
-sentit à l’aise et plein de vie. Avec la complaisance d’une force, il
-considéra la femme qui priait. Longtemps, ils demeurèrent là, tous
-deux, figés dans leur pose, elle à genoux et lui debout, double statue
-sur un piédestal de tempête, et la mer oubliée hurlait en cercle autour
-du couple.
-
-Le marin regardait toujours, et l’alcool lui courait dans les veines:
-il sourit béatement à ce dos penché, à cette nuque où frisaient des
-cheveux mouillés, à cette croupe tendue de la femme qui lui semblait
-belle: et tout à coup il se ressouvint qu’il l’aimait.
-
-Un brusque afflux de sang lui monta du cœur à la tête, et, les yeux
-noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes vers la
-rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu’elle perçût le bruit
-ou qu’elle sentît l’approche, se retourna et, d’instinct, elle se mit
-debout, tandis qu’il reculait, intimidé: elle n’avait pas vu le geste
-libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son rire bête et
-ses deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire, et sa mine devint
-féroce; comme on empoignerait une arme, il saisit la gourde pendue à
-son côté, et téta du courage.
-
---Bois pas tant...
-
---Je te l’ai payé, mon rhum, pas vrai?
-
-Il répondit brutalement, afin de créer la bataille, et, pour bien
-prouver qu’il était le maître, il but de nouveau, après avoir parlé.
-
-La cabaretière connaissait les ivrognes, qu’il ne faut pas contrarier,
-et sa vie dépendait de celui-ci. Peut-être il méditait de l’abandonner
-là, sans oser le dire, et cherchait une dispute pour avoir un prétexte?
-Elle en eut l’intuition, et le détesta; mais elle résolut d’être
-habile. Le laissant boire à sa guise, elle examinait à la dérobée
-ce maître et sa tête renversée, où la vie et la mort allaient se
-décider: sous la peau tendue de son cou, elle voyait passer les ondes
-de l’alcool qu’il avalait, et elle aurait voulu lui serrer la gorge,
-l’étrangler, pour l’empêcher de se faire plus ivre, pour se venger
-aussi.
-
-Elle lui sourit dans l’instant même, car il rabaissait les yeux vers
-elle et rejetait sa gourde sous son bras; d’un air de provocation, il
-disait en secouant la tête:
-
---Tu vois, hein?
-
-Il avait espéré un reproche et fut déçu. Il se planta devant elle avec
-dignité; sa face était plus rouge, sa prunelle plus trouble, et son
-équilibre incertain.
-
-Elle demanda doucement:
-
---La tempête mollit, pas vrai, Toussaint?
-
---Non!
-
---Elle mollira au plein...
-
---Non!
-
---Tu nageras bien tout de même: tu es si fort!
-
-Il grogna. Elle s’approcha de lui, amicale comme une sœur:
-
---Tu as prié le bon Dieu, Toussaint?
-
---Oui!
-
---Il t’a dit de m’emmener avec toi, pas vrai?
-
---M’a rien dit.
-
---Moi, j’ai prié la Sainte Vierge... Elle m’a promis que tu m’enverrais
-à terre, parce que tu es bon et que tu nages si bien...
-
-Elle se rapprocha encore, jusqu’à le frôler, et elle ajouta, presque
-tendre:
-
---Avec moi, tu passeras bien.
-
-Il s’écarta, comme pour éviter le contact, et la fixant d’un œil
-mauvais, par-dessus l’épaule, il répondit:
-
---Avec ça que t’as été gentille, toi!
-
- [Illustration]
-
-Elle feignit de ne pas comprendre et détourna les souvenirs dangereux.
-
---Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu’avec personne, et
-je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le sais bien. Je
-t’ai pas fait crédit, plus d’une bolée? Et je te ferai encore, va! Oh!
-tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le dire, et on ne risque
-pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais l’amitié y était tout de
-même, Toussaint...
-
---L’amitié! Tu te rappelles pas, alors?
-
---Je me rappelle le Pardon, où on a dansé nous deux.
-
-Mais lui, rageur et menaçant:
-
---Et puis?
-
---Et puis le mur du cimetière, quand tu m’as embrassée...
-
---Y a du temps, de ça! Je parle de l’autre jour!
-
-Elle baissa le nez avec une mine de confusion, comme pour demander
-excuse. Il reprit:
-
---Oui, l’autre jour! Fais la bête, un peu! Je t’ai embrassée,
-peut-être, quand tu m’as envoyé un coup de poing en plein museau, parce
-que je voulais être ton homme, avec le maire et le curé! Bon sang!
-Entre les deux yeux, oui, que tu m’as cogné!
-
---Il faut pardonner les offenses.
-
---Si dur que je suis tombé par terre! Tu as oublié ça, peut-être?
-
---Ce soir-là, Toussaint, c’est pas ma faute; tu te rappelles bien que
-tu étais soûl...
-
---Aujourd’hui aussi, je suis soûl!
-
---Toussaint! Regarde la mer qui monte!
-
---Oui, je suis soûl! Tu diras pas non! Mais t’as besoin que je t’envoie
-à terre, alors, tu fais la chatte!
-
-Elle essaya de sourire, mais son sourire était tordu d’angoisse. Il
-ploya les jarrets, et les mains aux genoux, rabougri, avançant la tête,
-avec des yeux en fureur et une mimique de bête:
-
---Miaou, la chatte! Miaou, que tu fais! Et tu viens te frotter! Et
-puis, au fond, tu te fous de moi! Je te connais, va!
-
---La mer arrive, Toussaint!
-
---Oui, je te connais! Mais quand je suis soûl, on ne m’en conte pas! Je
-te connais!
-
-Grisé de plus en plus par ses propres paroles, il serrait les poings,
-prêt à frapper, et ses coudes se relevaient en ailerons, battant l’air.
-
- [Illustration]
-
-Anne-Marie recula d’un pas. Il demeura sur place, mais toute sa volonté
-le tendait en avant. Un silence s’étala entre eux. Soudain, l’homme
-hurla:
-
---Et d’abord, tu vas y passer!
-
-Il s’élança. Elle n’osait fuir ni se défendre, pour ne pas l’irriter
-davantage; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia:
-
---Toussaint...
-
---Toussaint? Toussaint? Y a pas de Toussaint! Y a que tu vas y passer,
-et que je te veux, et depuis du temps, encore!
-
---La mer monte! Gare, qu’elle va nous prendre!
-
---Je t’ai envoyée ici, faut pas que ce soit pour rien!
-
---On va nous voir...
-
---Y a personne pour nous voir! Ils sont à fond, tous quatre.
-
-D’un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre lui;
-tandis qu’Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête, il
-pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du rhum
-chercha les lèvres de la femme.
-
---Non... T’en prie... Non...
-
---Si, bon Dieu!
-
-Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie de
-l’alcool exaspérait ses nerfs; pendant qu’il la maintenait du bras
-gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le fit tourner
-sur le cou: il eut la bouche, mais ne l’eut qu’un instant. Anne-Marie,
-d’une poussée fougueuse, s’était dégagée. Libre, elle pourrait
-parlementer, en restant à distance, car l’homme ivre ne l’attraperait
-pas à la course.
-
-Il comprit que sa proie lui échappait et s’en indigna:
-
---Saleté!
-
-Il lui montrait le poing.
-
---Te fâche pas, Lekor... Une autre fois... Demain...
-
---Tu te ficheras de moi, demain!
-
---Je te promets...
-
---Tout de suite, t’entends! Viens là, que je dis!
-
-Comme elle ne revenait pas, il tendit les mains à nouveau et s’avança
-contre elle en titubant. Mais ses jambes le trahirent; les aspérités
-du granit accrochaient ses souliers; dès le troisième pas, il tomba
-lourdement et geignit. Il resta étourdi pendant quelques secondes,
-puis, avec des gestes gourds, il chercha son outre sur sa hanche,
-derrière son dos.
-
---Bois pas, Toussaint...
-
-Affalé et s’appuyant d’une main sur la roche, il s’acharnait à trouver
-la gourde vers ses reins, et parlait en même temps:
-
---...coute, Anne-Marie,...coute-moi bien! Si tu veux point, je voudrai
-point. T’as compris?
-
- [Illustration]
-
---Non, Toussaint...
-
---Si, t’as compris! Tu veux pas venir? Tant pis pour toi!
-
---Demain... je te promets...
-
---Si tu viens pas, je te laisse sur le caillou. Moi, je sais nager.
-Toi, tu sais pas. Si tu veux que je t’envoie à terre, faut pas
-rouspéter. Fais ce que je veux, et moi je ferai.
-
---Pas ici! J’ai trop peur, ici! Tu vois donc pas la mer qui vient, qui
-va être sur nous? Elle va arriver, Toussaint.
-
-La logique de l’homme ivre riposta tranquillement:
-
---Raison pour se dépêcher.
-
---Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là, morts,
-et qu’on va peut-être mourir aussi?...
-
---Raison, pour pas attendre demain, qu’on serait péri.
-
---Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette heure, les
-autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi: tu as bien vu le
-châle de Scolastique? Et Jean-Louis, qui a même pas fait sa prière...
-
---J’ai fait la mienne.
-
---Tu as donc pas crainte du bon Dieu, que tu veux faire un péché, quand
-il te voit, en plein jour?... La Sainte Vierge nous regarde, puisqu’on
-l’a priée. Tu voudras pas lui montrer du mal...
-
-L’ivrogne tenace grogna:
-
---M’en bats l’œil!
-
-Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment, car une
-lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace escalada le
-récif en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri d’épouvante, et se
-signa.
-
---Toussaint! On pourra plus tenir, dans un moment!
-
-Toujours assis, et fixe dans son idée, il répondit avec lenteur:
-
---... pêche-toi, alors.
-
---Ne me fais pas mourir en péché!
-
---Amène-toi.
-
---Demain! Je te jure!
-
---Amène.
-
-Elle murmura: «Mad-doué, Mad-doué...» et de nouveau fit un signe de
-croix. Puis, désolée, et lentement, chastement, le front baissé, comme
-pour suivre un cercueil, elle se mit en marche et vint à l’homme.
-
-En la voyant venir, il eut un rire large, et la fit s’asseoir près de
-lui.
-
- [Illustration]
-
-La mer mugissait derrière eux, et sa colère, en éclats brusques,
-en tonnerres sourds, se répercutait dans les creux. Toute la roche
-frémissait. Une volée incessante d’embruns passait dans le vent comme
-une horde de papillons jaunâtres. L’homme n’entendait rien. La femme
-pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié.
-
-La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée,
-arquant son dos contre le vent, huma l’air vif; les papillons jaunes
-s’accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle étendue cachait
-toujours sa face.
-
---Eh ben, Anne-Marie...
-
-Il rit dans l’ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames dont la
-crête atteignait le plateau du brisant. Elle dit:
-
---Sauvons-nous!
-
-De l’autre côté, le torrent du chenal passait avec moins de furie.
-
---C’est temps d’aller, Lekor!
-
---Viens.
-
-Ils descendirent le versant opposé du récif. Les bourrasques
-soufflaient moins fort sous cet abri; les flots lampaient la roche et
-s’enfuyaient sans la gravir. La Bretonne reprit espoir, et le marin ôta
-sa veste, son gilet, ses chaussettes de laine; il se débarrassa aussi
-de sa chemise; mais parmi les effets dont le tas ruisselait sur la
-roche, il avisa sa gourde qu’il ramassa avec tendresse; il la remit en
-bandoulière et voulut boire un dernier coup.
-
---Bois pas, je t’en prie...
-
-Il accorda cette grâce et dit:
-
---Faut tirer ta jupe, Anne-Marie.
-
-Elle obéit.
-
---Et ton corsage aussi, et tout.
-
---Pas ma chemise?
-
---Garde-la si tu veux, mais moins qu’il y en a, moins ça tire.
-
-En se dévêtant, elle demandait:
-
---On pourra aborder, tu crois?
-
---Faut voir.
-
---Tu espères?
-
---Tire tes souliers. Tu t’accrocheras à mon épaule, tu entends bien?
-
---Oui...
-
---Touche ni mes bras ni mes jambes. Ferme la bouche. Parle pas. Bouge
-pas. Cramponne-toi et laisse aller.
-
-Assise pour se déchausser, elle considérait la mer où peut-être elle
-allait périr, et deux grosses larmes coulaient silencieusement sur ses
-joues, tandis que l’ivrogne louchait en souriant vers la belle fille à
-demi nue dont la chemise mouillée se teintait de transparences.
-
---Allons-y, fit-il.
-
---Mad-doué...
-
-Ils se levèrent. Elle se signa une dernière fois et posa sa main droite
-sur l’épaule gauche du marin. Au moment d’entrer dans l’eau, il se
-tourna vers elle:
-
---Baise-moi en bouche.
-
-Passive et ahurie de peur, elle laissa faire. Il ajouta:
-
---Et puis, tu sais, hein?... On se mariera, nous deux.
-
-Elle balbutia:
-
---Oui...
-
---Tu jures?
-
---Oui...
-
---A Dieu vat, et cramponne-toi!
-
- [Illustration]
-
-Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse, on
-retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents mètres
-l’un de l’autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les mangeaient
-s’enfuirent.
-
-On repêcha aussi Jeannine et Scolastique; mais Katic et Jean-Louis ne
-reparurent jamais.
-
- [Illustration]
-
-Le docteur Audren vint sur les lieux pour procéder aux constatations
-judiciaires. En retournant le cadavre de Toussaint, il trouva la
-gourde aplatie sous le torse blanc que barrait une lanière de cuir.
-Il l’emporta pour la suspendre dans son cabinet de consultation, en
-manière d’avertissement: «Avis aux amateurs de suicide.» Et de fait, il
-l’accrocha en belle vue, sur la glace de sa cheminée, avec cet écriteau:
-
- ┌──────────────────────┐
- │ POISON │
- │ Capacité: 2 litres │
- │ 6 morts │
- └──────────────────────┘
-
-
-
-
- [Illustration]
-
- Cette nouvelle d’EDMOND HARAUCOURT, en
- grande partie _inédite_, a été achevée
- d’imprimer sur les presses de PROTAT FRÈRES
- à Mâcon, le 20 janvier 1920. Le peintre
- LUCIEN SIMON en a composé les illustrations
- et CHARPENTIER en a fait le coloris sous la
- direction de l’artiste.
-
- [Illustration]
-
-
-
-
-_Œuvres déjà publiées par les Éditions René Kieffer_:
-
-
- J. K. HUYSMANS.--LA CATHÉDRALE.
- _Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS._
-
- ALBERT SAMAIN.--HYALIS.
- _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de Ch. PICART LE DOUX._
-
- CLÉMENT MAROT.--CHANSONS, BALLADES & RONDEAUX.
- _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de G. BRUYER._
-
- J.-K. HUYSMANS.--EN RADE.
- _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de P. GUIGNEBAULT._
-
- MAURICE BARRÉS, de l’Académie Française.--EN ITALIE.
- _Vignettes et eaux-fortes en couleurs de Aug.-H. THOMAS._
-
- ANATOLE LE BRAZ.--AU PAYS DES PARDONS.
- _Eaux-fortes originales de PÉTERS-DESTÉRACT._
-
- H. DE RÉGNIER, de l’Académie Française.--LA CITÉ DES EAUX.
- _Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS._
-
- H. DE BALZAC.--EUGENIE GRANDET.
- _Eaux-fortes originales en couleurs de P. BRISSAUD._
-
- SHAKESPEARE.--HAMLET.
- _Bois et eaux-fortes originales de G. BRUYER._
-
- OVIDE.--LETTRES D’AMOUREUSES (_Les Héroïdes_).
- _Décoration et illustrations de MANUEL ORAZI, gravées sur bois par
- PERRICHON._
-
- RUDYARD KIPLING.--LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE.
- _Illustrations de Maxime DETHOMAS._
-
- H. DE RÉGNIER, de l’Académie Française.--LE BON PLAISIR.
- _Vignettes et eaux-fortes en couleurs de DRÉSA._
-
- RÉMY DE GOURMONT.--LES LITANIES DE LA ROSE.
- _Décoration et illustrations en couleurs de André DOMIN._
-
- H. DE RÉGNIER.--LES RENCONTRES DE MONSIEUR DE BRÉOT.
- _Vignettes en couleurs de Robert BONFILS._
-
- CHARLES BAUDELAIRE.--LES FLEURS DU MAL.
- _Illustrations en couleurs de André DOMIN._
-
- PAUL FORT.--PONTOISE ou LA FOLLE JOURNÉE.
- _Illustrations en couleurs de E. LEGRAND._
-
-
-_ENVOI DU CATALOGUE SUR DEMANDE_
-
-
- * * * * *
-
-
- Correction:
-
- Page 33: «Scholastique» remplacé par «Scolastique» (--Oui, mais,
- fit Scolastique).
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON ***
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-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
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-/* Titre */
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-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le poison, by Edmond Haraucourt</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le poison</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Edmond Haraucourt</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Illustrator: Lucien Simon</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: June 2, 2021 [eBook #65491]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON ***</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<div class="chaptxt">
-
-<p class="cent cs20">LE POISON</p>
-
-</div>
-<div class="chaptxt">
-
-<p class="cent">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p>
-
-<div class="cs8" style="margin: 2em auto; width: 80%;">
-<p class="hang">10 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs,
-une suite en noir et une <span class="smcap">Aquarelle originale</span> du peintre
-Lucien Simon, numérotés de 1 à 10.</p>
-
-<p class="hang">20 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs
-et une suite en noir, numérotés de 11 à 30.</p>
-
-<p class="hang">30 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en noir,
-numérotés de 31 à 60.</p>
-
-<p class="hang">490 exemplaires sur Vélin à la forme, numérotés de 61 à 550.</p>
-</div>
-
-<p class="cent"><span class="smcap">Exemplaire</span> N<sup>o</sup> 148</p>
-
-</div>
-<div class="chaptxt" style="padding: 2em 4em 0 4em; border: 2px solid #666;
- background-color: #cca;">
-
-<p class="cent esp cs12">EDMOND HARAUCOURT</p>
-
-<h1>LE POISON</h1>
-
-<p class="cent lsep sepb2"><span class="wesp">ILLUSTRATIONS EN COULEURS</span><br />
-<span class="esp">DE LUCIEN SIMON</span></p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop">
- <img src="images/im_003.jpg" width="340" height="390" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand50" src="images/im_003.jpg" alt="" />
-
-<p class="sep2 cent lsep sepb2"><span class="esp">ÉDITIONS RENÉ KIEFFER</span><br />
-<span class="cs8 wesp">RELIEUR D’ART<br />
-18, RUE SÉGUIER, 18, PARIS, VI<sup>e</sup></span><br />
-<span class="esp cs8">1920</span></p>
-
-</div>
-<div class="chaptxt">
-
-<div class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</div>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop">
- <img src="images/im_005.jpg" width="700" height="342" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand100" src="images/imx_005.jpg" alt="" />
-
-<h2 class="nobreak">LE POISON</h2>
-
-<p class="drop-cap"><b>A</b> l’embranchement des deux chemins, cent mètres en
-avant du bourg, le petit cabaret trapu, à toit de
-chaume, avec son bouquet de branches sèches au-dessus
-de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui
-ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant.</p>
-
-<p>La maison n’avait pas toujours été le taudis où les passants
-entrent pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore
-de ce monde, il savait nourrir sa femme et sa fille: avec sa gabare,
-il faisait le camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien.
-Mais, un jour, étant allé à Concarneau pour charger du ballast,
-il avait, plus que de coutume, couru les cabarets du port, avec
-des amis, et le soir, furieux d’alcool, on l’avait vu sauter dans
-<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span>
-son bateau, injuriant ceux qui voulaient le retenir, et menaçant
-son matelot de lui casser la tête, s’il mettait le pied dans la barque.
-Guillou avait pris le large, tout seul, et personne ne le revit plus
-jamais.</p>
-
- <div class="figleft x-ebookmaker-drop" style="width: 390px; height: 100px;">
- <img src="images/im_006.jpg" width="700" height="697" alt="" />
- </div>
- <div class="lajust" style="width: 480px; height: 230px;">&nbsp;</div>
-
- <img class="hand70" src="images/im_006h.jpg" alt="" />
-
-<p>Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates,
-n’auraient pas trouvé de quoi
-manger; elles ouvrirent chez
-elles, dans la chambre unique,
-un débit de boissons. Au fond,
-les deux lits s’encastraient
-au mur, voilés
-par des rideaux de serge
-peinte, et dans la vaste
-cheminée un feu de bouses
-brûlait sans cesse.
-Le mobilier était simple:
-une vieille table en
-chêne, une autre plus
-neuve en bois blanc, trois tabourets et trois chaises, un banc, un
-tonneau de cidre dans le coin; sur des rayons de planches, vingt
-bouteilles exhibaient leurs étiquettes voyantes; une image de couleur
-était piquée à la muraille, portrait d’un président barré du
-cordon rouge; une frégate peinte en bleu vif pendait du plafond,
-accrochée à la poutre par la pointe de son grand mât.</p>
-
-<p>La fille opérait là, pendant que la mère allait aux champs.</p>
-
-<p>C’était une virago de vingt-trois ans, au buste large et droit,
-sans taille, aux fortes poignes, avec une face carrée épaissement
-lippue, des dents assez blanches, et des yeux bruns qui ne manquaient
-pas de beauté.</p>
-
-<p>On ne gagnait guère. Anne-Marie se décida, sur les instances de
-sa mère, à choisir un homme, au petit bonheur; elle prit Moëlan,
-le maçon, un beau gars qui savait son métier et qui travaillait
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span>
-pour les Ponts-et-Chaussées, où la paye est sûre. Avant son
-mariage, il ne buvait que le dimanche, comme les autres, et se
-soûlait à fond une fois chaque mois, pour s’entretenir en santé;
-lorsqu’il fut marié, et qu’il eut sous la main les bouteilles de la
-mère Guillou, tout changea. Sous prétexte de grossir la clientèle,
-<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span>
-il amenait des amis, «des frères», et les tournées allaient leur
-train: les petits verres succédaient aux bolées; les bouteilles de
-vin blanc cacheté, qui coûtent si cher, défilaient.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop">
- <img src="images/im_007.jpg" width="500" height="531" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_007.jpg" alt="" />
-
-<p>—C’est ma tournée! criait le gendre.</p>
-
-<p>La mère Guillou n’y retrouvait jamais son compte, et glapissait
-en réclamant des sous.</p>
-
-<p>—Je vous dis que c’est ma tournée, la mère!</p>
-
-<p>Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait:</p>
-
-<p>—Vous marquerez ça sur mon compte!</p>
-
-<p>Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie
-s’en mêlait, la main levée savait descendre. Une fois, on
-dut lui arracher sa femme qu’il traînait par les cheveux et qu’il
-pétrissait à coups de pied, dans le ruisseau. Quand on la releva,
-elle avait une côte cassée; il fallut appeler le médecin; la mère
-Guillou bougonnait:</p>
-
-<p>—En voilà des frais que vous nous coûtez, avec vos soûleries!</p>
-
-<p>Le docteur Audren, conseiller général, vint en automobile; pour
-cette promenade, il avait pris dans sa voiture le député de l’arrondissement.
-Dès que Moëlan vit arriver les messieurs de la ville,
-il s’esquiva.</p>
-
-<p>—Regardez-le qui se sauve! criait la mère Guillou.</p>
-
-<p>Piqué d’honneur, il voulut démontrer qu’il ne craignait personne;
-il revint sur ses pas et tint compagnie à M. le député,
-pendant la consultation; il était encore là quand le praticien
-reparut au seuil du cabaret.</p>
-
-<p>—Alors c’est toi qui as fait ce coup-là? Et à ta propre femme?
-Tu n’as pas honte? Si je te dénonçais aux gendarmes, moi?</p>
-
-<p>Moëlan, penaud, répondit:</p>
-
-<p>—J’étais soûl...</p>
-
-<p>—Je le sais bien que tu étais soûl. C’est ça qu’on te reproche.
-Tu l’as mise dans un bel état.</p>
-
-<p>—J’avais plus ma raison...
-<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span></p>
-
-<p>—Tu te fourres dans le corps un poison qui va te rendre pareil
-aux bêtes, et tu le sais d’avance, puisque tu me dis toi-même qu’il
-t’enlève ta raison!</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop">
- <img src="images/im_009.jpg" width="500" height="586" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_009.jpg" alt="" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-—J’étais soûl...</p>
-
-<p>—Eh, malheureux! quand un homme a perdu la seule chose
-qui le distinguait des autres animaux, quelle différence fais-tu
-entre eux et lui? Parfaitement! Quelle différence entre toi et ton
-cochon?</p>
-
-<p>L’ivrogne releva la tête, avec une colère dans l’œil:</p>
-
-<p>—Tout de même, monsieur Audren, je suis pas un cochon!</p>
-
-<p>—Tu es un homme, peut-être, quand tu as bu? Ose donc me
-dire que tu es encore un homme, quand tu as bu!</p>
-
-<p>—Je suis pas un cochon.</p>
-
-<p>—Alors, montre-la moi, la différence, si tu en vois une. Il
-marche à quatre pattes? Eh bien, et toi? Il se roule dans le ruisseau?
-Toi aussi! Il grogne et il bave, au lieu de parler. Tout
-comme toi!</p>
-
-<p>—Puisque je vous dis que j’étais soûl...</p>
-
-<p>—Volontairement tu t’es rendu l’égal d’une brute, et pire
-qu’elle, puisque tu fais de toi, volontairement, une brute dangereuse,
-nuisible pour les autres.</p>
-
-<p>—Dites tout de suite: un chien enragé.</p>
-
-<p>—Et pourquoi donc je ne le dirais pas? Elle est plus juste
-que tu ne penses, ta comparaison; elle est plus juste que la mienne.
-Car c’est vraiment une maladie comparable à la rage, que tu
-achètes, pour te l’inoculer. Et tu vois que tu n’es pas dénué de
-bon sens, dans ton état normal, puisque tu as trouvé tout seul la
-vérité qu’il fallait dire.</p>
-
-<p>—Chien enragé? fit l’autre, goguenard.</p>
-
-<p>—Avec cette aggravation, encore, que le mal est héréditaire.
-Car tu sais, Moëlan, il ne faudrait pas t’aviser de faire un enfant
-à ta femme. Il vaut mieux lui casser une côte. Un os de côtelette,
-ça se recolle en trois semaines, tandis que votre gosse, il serait
-rachitique, pour toute sa vie, ou boiteux, fou, idiot, ou tuberculeux,
-ou bien sourd-muet, comme on en voit tant, et les enfants
-<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span>
-qu’il mettrait au monde seraient tout pareils à leur père: par ta
-faute, tu m’entends, par ta faute!</p>
-
-<p>Le docteur avait pris Moëlan par le bouton de sa veste, et il lui
-parlait dans le nez.</p>
-
-<p>—Tu pues encore l’alcool!</p>
-
-<p>Derrière le battant de la porte entr’ouverte, la mère Guillou
-écoutait en astiquant un bol, contente du médecin qui malmenait
-son gendre, et contente aussi que personne ne fût là pour entendre
-ce qu’il disait contre la boisson. Elle songeait:</p>
-
-<p>—Faut mieux qu’on vive, tout de même, et pour vivre, il faut
-vendre.</p>
-
-<p>Le député jugea bon de s’éloigner un peu, sous prétexte d’examiner
-le moteur; Moëlan aurait bien voulu s’en aller aussi;
-mais le médecin le tenait toujours par le bouton de sa veste.</p>
-
-<p>—Tu as encore bu, ce matin? Avoue!</p>
-
-<p>—Un rien, pour tuer le ver.</p>
-
-<p>—Pour te tuer! Eh bien, assassine-toi, mon gars, puisque ça te
-fait plaisir. Moi, j’ai rempli mon devoir en te prévenant: si tu
-continues, tu n’en as plus pour deux ans à rester sur terre.</p>
-
-<p>—S’il pouvait dire vrai, pensait mère Guillou.</p>
-
-<p>Lâché enfin, Moëlan respira d’aise. M. Audren, d’un coup de
-poignet furieux, mit son moteur en marche. La voiture partit; en
-ronflant sur la route blonde, entre deux haies d’ajoncs en fleurs,
-elle montait vers le ciel mauve. Le docteur soufflait devant lui:
-«Ouf», et il avalait des gorgées de matin pour se purifier de ce
-qu’il avait vu.</p>
-
-<p>—Évidemment, fit le député, tout ce que vous lui représentez
-là est incontestable; mais je vous trouve dur, mon cher.</p>
-
-<p>—Il faut qu’ils sachent!</p>
-
-<p>—Si vous croyez que cet électeur-là votera encore pour vous...</p>
-
-<p>—Ils ne m’empêcheront pas, en votant contre moi, de travailler
-pour eux.
-<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span></p>
-
-<p>—Vous ne les ménagez guère.</p>
-
-<p>—J’aime mieux les sauver, ou l’essayer au moins.</p>
-
-<p>—Il y a la manière; la vôtre est violente.</p>
-
-<p>—Ils me mettent hors de moi avec leur manie de suicide...
-C’est que je les aime, moi, mes Bretons! Une si belle race, si
-noble, si fière, si fine!</p>
-
-<p>—Assurément.</p>
-
-<p>—Rude au travail, brave au combat, si vieille et qui restait
-si jeune, mystique comme aux premiers jours et subtile comme
-pas une, quand elle se mêle d’ergoter...</p>
-
-<p>—Le fait est qu’elle possède un fond d’idéalisme et de raison
-tout ensemble...</p>
-
-<p>—De foi et de sens critique, d’enthousiasme et d’ironie, de
-loyalisme et d’indépendance, avec ce double vœu de rester fidèle
-au passé tout en poussant vers l’avenir le flot d’une idée qui
-monte...</p>
-
-<p>—Comme la mer.</p>
-
-<p>—Des chouans et des précurseurs: Quiberon, mais aussi
-Duguesclin, un siècle avant Charles VIII, et Abeilard quatre
-cents ans avant Luther! Lamennais qui par deux époques de sa
-vie donne les deux aspects de sa race; Chateaubriand en face de
-Renan, Le Sage en face de Leconte de Lisle.</p>
-
-<p>—Et Waldeck-Rousseau, le Dantec...</p>
-
-<p>—Des voyants et des clairvoyants... Ah! le beau réservoir
-lucide que c’était.</p>
-
-<p>—Que c’était?...</p>
-
-<p>—Dam! Vous ne les sentez donc pas dépérir, de génération
-en génération? Vous ne comptez donc pas les maisons qui se
-vident, les familles qui s’éteignent, les noms qui disparaissent, les
-hameaux décimés par la tuberculose que l’alcoolisme propage?
-C’est mon métier, à moi, de faire une croix sur les foyers autour
-desquels j’ai vu, il y a quinze ans, se grouper des têtes
-<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span>
-nombreuses et où vous ne trouverez plus personne, à présent, plus
-personne! L’alcool a fait ce désert. Un siècle de ce régime-là et
-la race aura disparu.</p>
-
-<p>—Si vous croyez que les Normands se comportent mieux? Et
-tant d’autres provinces!</p>
-
-<p>—Alors, faites-nous des lois pour nous sauver malgré nous.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop">
- <img src="images/im_013.jpg" width="700" height="415" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand100" src="images/imx_013.jpg" alt="" />
-
-<p>Au tournant du chemin, on aperçut la mer; des barques de
-pêche montaient vers le large; tout un essaim de voiles claires
-mouchetait l’azur dégradé; les plus lointaines, parvenues au point
-où le ciel et l’eau se confondent, avaient l’air d’entrer dans la
-nue.</p>
-
-<p>—On dirait qu’elles s’en vont escalader le ciel.</p>
-
-<p>—C’est peut-être bien leur but, répondit le docteur.</p>
-
-<p>—Hein? J’aurais cru que ces marins-là cherchent tout bonnement
-le poisson.</p>
-
-<p>—Le premier qui tenta de marcher sur l’eau n’était pas un
-pêcheur. Ce fut un chef de horde qui voulait traverser un fleuve...
-<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-J’ai mes idées là-dessus et, puisque nous causons de l’ivresse...</p>
-
-<p>—Je n’aperçois pas de rapport...</p>
-
-<p>—Il est pourtant intime et très direct, ou du moins il m’apparaît
-tel. Daignerez-vous m’écouter trois minutes? Vous admettez
-bien que l’homme est, par excellence, l’animal migrateur et qu’il
-fut tel dès son début. Entre tous ceux qui gîtent dans l’immense
-forêt du quaternaire, il est déjà celui qui se déplace. Au long des
-continents, sur le sol de l’Asie, de l’Europe, de l’Afrique et de
-l’Amérique, il a laissé la trace de ses migrations: les mégalithes,
-les cupules, les ossements, les outils qu’on retrouve témoignent de
-cet exode plusieurs fois millénaire. Le fait, qui n’est pas contesté,
-s’explique d’ailleurs par deux raisons.</p>
-
-<p>—Primo?</p>
-
-<p>—D’abord, l’homme primitif est une créature sans armes, au
-milieu d’ennemis terribles, et toute nue dans un monde inclément.
-Donc, partout où il se trouve, il souffre; donc, il va ailleurs.</p>
-
-<p>—Voilà une raison qui suffirait.</p>
-
-<p>—Il y en a une seconde. L’homme n’est pas seulement la créature
-désarmée, il est aussi la créature d’imagination, entre toutes,
-celle qui rêve et qui sans cesse rêvera du mieux, c’est-à-dire
-d’autre chose, qui toujours espère trouver mieux et qui, perpétuellement
-déçue, voudra toujours aller ailleurs.</p>
-
-<p>—Il me semble cependant que les peuples se sont arrêtés sur
-un coin de terre qu’ils aiment et qu’ils appellent la patrie.</p>
-
-<p>—En fait, oui. Mais l’instinct ancestral s’est fixé dans la race
-où il demeure irréductible. Le jour où le nomade se stabilise, son
-appétit contrarié s’assouvira de mille autres manières. La même
-force qui nous poussait à partir du hallier va nous inciter tout
-au moins à sortir de nous. Autant qu’il le peut, chaque fois qu’il
-le peut, l’homme se projette au dehors par la pensée. Non seulement
-le goût des aventures restera en lui, invétéré, vivace, indéfiniment
-prêt à ressusciter en ses jeunes fils, mais encore il
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-demandera aux sciences d’améliorer sa vie matérielle et de l’aider
-à changer de place plus vite. Pour aller encore plus loin et pour
-franchir davantage les bornes de la nature, il inventera des arts
-qui procurent l’illusion du mieux; il aura la poésie et la musique,
-la philosophie, tous les ferments de rêve, tous les tremplins, tout
-ce qui permet une évasion momentanée; il aura les mythes, les
-récits et les contes, et il aura aussi l’ivresse, par le moyen desquels
-l’esprit essaiera d’échapper à la misère monotone des jours,
-s’immunisera pour un moment et, sur place, changera de place.</p>
-
-<p>—Ainsi l’ivresse, selon vous, est un moyen...</p>
-
-<p>—D’aller ailleurs! Le vœu éternel de la race! Immobile, être
-encore le nomade, rompre ses chaînes, rôder dans l’inconnu,
-s’extérioriser, sortir de soi!</p>
-
-<p>—Si je comprends bien votre paradoxe, le descendant moderne
-de l’antique migrateur reste doué d’une passion spécifique, et,
-pour y satisfaire, il s’est donné la lecture, la musique, l’ivresse,
-qui toutes lui ouvrent des issues hors du monde réel?</p>
-
-<p>—Vous l’avez dit: l’issue! Il en faut une; elle est indispensable
-à chaque individu; mais dès qu’il en a une, il se passe aisément
-des autres. L’enfant, qui ne boit pas encore, lit avec frénésie;
-de même qu’il y a pour l’adulte des boissons qui grisent, il
-y a pour l’adolescent des lectures qui enivrent. Dans son livre,
-il regarde s’agiter des actions fictives, il voit se mouvoir des êtres
-merveilleux, par le courage, par l’astuce, par la multiplicité des
-dangers qui entourent le personnage élu, et dont celui-ci vient à
-bout. Tous les romans d’aventure ont cette visée commune: «Autre
-chose! Ailleurs!» Exactement de même, les intelligences cultivées
-se passionneront pour quelque investigation scientifique ou
-psychologique, pour l’histoire ou l’archéologie, pour l’astronomie
-ou la géologie, pour des poèmes ou des problèmes. Toujours la
-même devise: «Ailleurs, et autre chose!»</p>
-
-<p>—En sorte que, si je vous entends bien, les sociétés modernes
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-se subdiviseraient en deux groupes, et tous les êtres ayant en
-commun le même besoin d’exutoire, lui donneraient satisfaction
-par deux procédés différents: la lecture ou l’ivresse; le livre ou
-l’alcool?</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop">
- <img src="images/im_016.jpg" width="500" height="552" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_016.jpg" alt="" />
-
- <div class="rajust" style="margin: -1px; width: 1px; height: 8em;">&nbsp;</div>
- <div class="figright x-ebookmaker-drop" style="width: 700px; height: 470px;">
- <img src="images/im_017.jpg" width="700" height="799" alt="" />
- </div>
- <div class="rajust" style="width: 550px; height: 100px;">&nbsp;</div>
- <div class="rajust" style="width: 420px; height: 50px;">&nbsp;</div>
- <div class="rajust" style="width: 200px; height: 50px;">&nbsp;</div>
- <div class="rajust" style="width: 110px; height: 120px;">&nbsp;</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
-—A l’exception de quelques individus pathologiques qui
-recourent simultanément aux deux moyens d’extériorisation, on
-peut dire que, dans une certaine classe sociale, l’immense majorité
-ne boit pas, elle lit. Au contraire, dans la classe où on ne lit pas,
-on boit. Le moyen de diminuer l’importance numérique du second
-groupe semble donc être d’augmenter le premier; si le nombre
-des hommes
-qui lisent se
-développe, le
-nombre de
-ceux qui boivent décroîtra
-d’autant.</p>
-
-<img class="hand100" src="images/imx_017.jpg" alt="" />
-
-<p>—En d’autres termes, le livre vous apparaît
-comme l’antidote de l’alcool.</p>
-
-<p>—La bibliothèque populaire devient logiquement
-un remède social contre l’alcoolisme.</p>
-
-<p>—C’est bien possible.
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span></p>
-
-<p>—Je livre cette thèse à vos méditations, monsieur le député.
-Pensez-y.</p>
-
-<p>La voiture s’engageait sous un bois de sapins; on parla d’autres
-choses.</p>
-
-<p>Deux fois encore, le médecin visita sa cliente. Moëlan, qui lui
-gardait rancune, eut bien soin d’être absent. D’ailleurs, il allait
-maintenant au chantier, d’une façon régulière: excellent prétexte
-qu’il avait trouvé là pour demeurer le moins possible à la maison
-où l’odeur de médecine se manifestait comme un blâme.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop">
- <img src="images/im_018.jpg" width="700" height="426" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand100" src="images/imx_018.jpg" alt="" />
-
-<p>Mais lorsque Anne-Marie fut authentiquement réparée et
-qu’elle eut l’imprudence de dire à une voisine: «Il n’y paraîtra
-plus», les vagues remords du maçon s’atténuèrent et son zèle
-finit avec eux. Après une cure de sagesse qui avait trop duré, la
-revanche s’imposait: les bordées recommencèrent. Moëlan ne
-travailla plus que cinq jours par semaine; une de ses fugues dura
-huit jours entiers: les Ponts-et-Chaussées le licencièrent.
-<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span></p>
-
-<p>—Eh bien! quoi? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la
-grève.</p>
-
-<p>Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud,
-partit pour la pêche. Il connaissait mal la manœuvre, et la côte
-plus mal encore. Au bout d’un mois il s’était noyé. Les deux
-femmes, à l’église pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap
-noir, de la bière et des chants liturgiques qui impressionnent
-toujours; mais, dans le fond du cœur, elles remerciaient le bon
-Dieu, qui prend pitié des braves gens et qui sait arranger les
-choses, quand il veut bien.</p>
-
-<p>En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan
-avaient coûté gros, mais l’auberge où l’on ne paie qu’une tournée
-sur deux avait attiré la clientèle qui en prenait volontiers le
-chemin. Après la mort du gendre, les amis continuèrent à venir
-là, par habitude, et pour consoler les deux femmes.</p>
-
-<p>Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir, et parfois on lui
-prenait la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en
-coups de poing. Elle ne se fâchait pas, d’ailleurs, bien qu’elle
-cognât ferme. Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de
-ne rien toucher, ni bouteilles, ni peau; les grivoiseries ne l’offusquaient
-pas, et même, de temps en temps, elle affectait d’en rire,
-puisque son métier exigeait cette complaisance. Mais quand ce
-rire brusque s’ouvrait sur ses larges dents, ou quand une réplique
-alerte lui sautait de la bouche, elle gardait au fond d’elle le sérieux
-de la commerçante qui vaque à ses affaires. Promptement, elle
-avait acquis l’insensibilité professionnelle des êtres auxquels le
-vice d’autrui donne à vivre. La boisson avait fait sa misère, deux
-fois, et si la boisson maintenant la nourrissait au détriment des
-autres, tant pis pour les autres! Elle n’excitait personne à boire,
-et de cela, fiden-doué! elle se serait fait reproche; mais elle ne
-refusait jamais de verser une bolée à celui qui la demandait,
-même quand il en avait déjà trop. Droite à son poste et le ventre
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-en avant, sous le tablier bleu et la coiffe blanche, elle attendait
-que les hommes eussent fini d’avaler les liquides, veillait à la casse,
-à la paye; elle ramassait leur argent un peu vite, pour être bien
-sûre de l’avoir, et, chaque fois que l’ivresse du client lui permettait
-d’embrouiller les comptes, elle ne se faisait pas faute de commettre
-une erreur lucrative; elle n’en éprouvait aucun remords et
-disait à sa mère:</p>
-
-<p>—Il redoit bien ça, pour tout ce qu’il a bu sans payer, du
-temps de Moëlan!</p>
-
-<p>D’ailleurs, elle se confessait de ses larcins; mais elle les réitérait
-vingt-quatre heures plus tard, ne s’abstenant du vol que le
-jour où elle avait communié.</p>
-
-<p>Quand les buveurs se levaient pour partir, elle descendait derrière
-eux et s’en allait fermer la porte, en poussant le dernier.</p>
-
-<p>Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d’air,
-comme pour chasser leur haleine; car elle ne les aimait point, les
-gars, les jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune
-du mal qu’un d’eux lui avait fait. Pourtant, la joie secrète
-qu’elle sentait à les voir sortir, par délivrance, elle l’éprouvait aussi
-à les voir revenir, par cupidité; ceux auxquels elle faisait la meilleure
-figure, parce qu’ils dépensaient le plus, étaient également ceux
-qu’elle détestait le mieux, parce qu’ils lui rappelaient son défunt.</p>
-
-<p>A ceux-là, elle versait à boire de bon cœur, et plus fort qu’aux
-autres, avec une espèce de rage qui mettait sur sa face ordinairement
-dure un sourire crispé, dont les buveurs étaient ravis
-et enhardis. En reconnaissance pour ce bel entrain, ils lançaient
-quelque gaudriole, et le sourire s’accentuait sur la bouche de la
-commère, qui, en rebouchant son litre ou en reposant le bol,
-grommelait au fond d’elle-même:</p>
-
-<p>—Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!</p>
-
-<p>Grâce à cette haine qui se présentait sous les apparences de
-l’aménité, le commerce prospérait. Les dettes occasionnées par
-<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
-l’ivrognerie du mort se liquidaient peu à peu, remboursées par
-l’ivrognerie des survivants.</p>
-
-<p>Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois
-de prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y
-avait laissée libre; il y songeait, moins par calcul que par instinct,
-pour être plus près des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau.
-Il se disait que la vie serait bonne et facile, dans cette maison qui
-ne manquait de rien: il y trouverait, en rentrant de la mer, un feu
-pour se sécher, un verre pour se réchauffer, la soupe faite, et un
-rude morceau de femme!</p>
-
-<p>Eh! pourquoi non? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait
-pas plus qu’autrefois!
-Il avait eu jadis de l’amitié
-pour elle, avant de partir
-au service; oui bien, de
-l’amitié, et même un fort
-béguin!</p>
-
-<div class="figright x-ebookmaker-drop" style="width: 400px;">
- <img src="images/im_021.jpg" width="380" height="421" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/im_021.jpg" alt="" />
-
-<p>En ce temps-là, pourtant,
-elle n’était que la fille
-au père Guillou, et ne
-possédait pas encore son
-auréole de flacons. Il l’avait
-désirée quand même,
-et pour le bon motif, et ce
-serait menterie de dire
-quelle l’avait rabroué
-quand il expliquait son
-caprice, un soir de danse,
-pendant la fête; même, il
-l’avait embrassée et serrée, dans l’ombre, derrière la haie du
-cimetière...</p>
-
-<p>Depuis lors, il est vrai, on n’avait plus reparlé de tout ça; ni
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-l’un ni l’autre n’avait l’air de s’en souvenir. Mais rien n’empêchait
-d’en causer, à présent, et tous deux étaient libres.</p>
-
-<p>—Pour sûr, qu’on est libre!</p>
-
-<p>Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et
-Toussaint résolut de parler à la veuve.</p>
-
-<p>Il n’osait pas.</p>
-
-<p>Bien qu’il fût brave marin, et sans peur dans les gros dangers,
-il était timide et même lâche dès qu’il lui fallait exprimer une
-idée. Contre une tempête ou contre un homme armé, il aurait
-tenu ferme, sans broncher et jusqu’à la mort; mais, contre une
-parole ou un regard tranquilles, il était sans force, et vaincu par
-avance; à tout il répondait: «Oui», même s’il pensait le contraire,
-et il promettait tout, quitte à ne rien tenir, acceptait tout,
-quitte à se dérober ensuite. Son courage de brute pouvait l’emporter
-jusqu’aux gestes de l’héroïsme, mais sa conscience d’homme
-n’était capable que de veulerie, et dans l’attitude d’un héros, il
-restait plus que jamais une bête en exercice de ses instincts. Quiconque
-eût commandé en maître l’aurait mené comme un chien
-fidèle, à la condition de le garder sous l’œil; mais il craignait les
-yeux, à moins d’être en dispute, car alors la colère le débarrassait
-de son âme, et il se battait avec l’énergie d’un ours.</p>
-
-<p>Cette pusillanimité l’avait rendu sournois, d’une sournoiserie
-candide dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des
-autres animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n’être pas
-contredit, et il se cachait, afin de n’être pas empêché. Il en arrivait
-de la sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets
-dans son coin, et les apportant tout d’un coup, à la manière d’une
-poule disparue qui revient brusquement avec sa nichée de poussins.</p>
-
-<p>Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie:
-il buvait, sachant très bien qu’alors il viderait son cœur,
-dirait tout, casserait tout, sans avoir à s’y décider, et qu’au réveil
-il trouverait la besogne faite et bien faite.
-<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span></p>
-
-<p>—Et puis, quoi? Si elle refuse, tant pis pour elle!</p>
-
-<p>Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l’heure de la
-soupe. La vieille tardait à rentrer.</p>
-
-<p>Il pensa: «Peut-être aujourd’hui, je dirai...»</p>
-
-<p>Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande
-lui sourit en posant la tasse.</p>
-
- <div class="figright x-ebookmaker-drop" style="width: 190px; height: 30px;">
- <img src="images/im_023.jpg" style="float: right;" alt="" width="450" height="321" />
- </div>
- <div class="rajust" style="width: 310px; height: 30px;">&nbsp;</div>
- <div class="rajust" style="width: 390px; height: 30px;">&nbsp;</div>
- <div class="rajust" style="width: 460px; height: 120px;">&nbsp;</div>
- <div class="rajust" style="width: 420px; height: 40px;">&nbsp;</div>
- <div class="rajust" style="width: 320px; height: 30px;">&nbsp;</div>
- <div class="rajust" style="width: 210px; height: 30px;">&nbsp;</div>
-
-<img class="hand70" src="images/im_023.jpg" alt="" />
-
-<p>Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous,
-ne soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant,
-il supputait que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien
-plus qu’aux autres, puisque toujours elle souriait, en lui versant
-à boire.</p>
-
-<p>—Une autre bolée!</p>
-
-<p class="left">Le courage approchait.</p>
-
-<p>—Anne-Marie!</p>
-
-<p>—Quoi, Toussaint?</p>
-
-<p>—Tu te rappelles
-pas, Anne-Marie?</p>
-
-<p>—Quoi donc, Toussaint?</p>
-
-<p>—La haie du cimetière,
-quand c’était
-un soir de Pardon?</p>
-
-<p>—Des blagues! Ce qu’on est bête quand
-on est jeune!</p>
-
-<p>Il ne trouva rien à répondre; le courage n’était pas mûr.</p>
-
-<p>A son aide, il appela un verre de rhum, que l’aubergiste lui
-servit: «Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!»</p>
-
-<p>Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien
-assurer qu’ils étaient toujours seuls.</p>
-
-<p>—Anne-Marie!</p>
-
-<p>—Quoi donc, Toussaint?</p>
-
-<p>—Tu y recommencerais pas, avec moi?</p>
-
-<p>—Quoi?
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span></p>
-
-<p>—Que je t’embrasse!</p>
-
-<p>—Tu voudrais pas, et moi non plus.</p>
-
-<p>—Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie!</p>
-
-<p>—Assez d’un soûlaud! J’en prendrai pas deux!</p>
-
-<p>—Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin!
-J’ai mon bateau, bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates,
-et tu peux demander, si tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud!
-Faut pas dire ça. Anne-Marie!</p>
-
-<p>—Reste assis.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;">
- <img src="images/im_024.jpg" width="500" height="393" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_024.jpg" alt="" />
-
-<p>—Je veux pas m’asseoir! Je veux que tu dises que je suis un
-marin!</p>
-
-<p>—Tu es un marin. Assieds-toi.</p>
-
-<p>—Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie!
-Tu entends? Faut dire ça! Dis ça!
-<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span></p>
-
-<p>Elle s’était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le
-mâle, debout en face d’elle, les poings appuyés sur le bois, tendait
-en avant son buste et sa face congestionnée; la femme, adossée à
-la muraille, en arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger,
-sans répondre, et leurs yeux fixes se dardaient des regards
-immobiles.</p>
-
-<p>Soudain, l’ivrogne allongea ses deux bras, avec ses deux mains
-ouvertes vers la chair.</p>
-
-<p>—... brasse-moi!</p>
-
-<p>Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de
-la commerçante s’écrasa sur son nez. Il perdit l’équilibre, roula;
-puis, stupéfait d’être à terre, il passa lentement sur ses moustaches
-le revers de sa main, qu’il retira toute sanglante.</p>
-
-<p>—Ah ben! fit-il.</p>
-
-<p>—Dehors, charogne!</p>
-
-<p>Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur
-pieds; il répétait:</p>
-
-<p>—Ça, Anne... Marie... Ça...</p>
-
-<p>—Dehors, que je te dis!</p>
-
-<p>Elle avait ouvert la porte, et rouge encore de fureur, à cause
-des bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches.</p>
-
-<p>Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent
-de la mer lui balaya le visage.</p>
-
-<p>Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se
-coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des
-enfants. Le ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais
-du côté de l’Est il bleuissait déjà, et les premières étoiles s’allumaient
-par places, une à une.</p>
-
-<p>Toussaint, hébété, s’arrêta, en essayant de se souvenir ou de
-comprendre, et en regardant les choses. A trois cents mètres
-devant lui, sur le sommet d’un tertre, la haute silhouette d’une
-vieille paysanne, profilée en gris sur le plein ciel, se démenait
-<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span>
-fantastiquement, secouant ses longs bras et tirant sur la corde d’une
-vache qui résistait en beuglant. L’ivrogne s’intéressait à la lutte.
-A mesure que les minutes passaient les deux ombres se faisaient
-plus noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée
-d’un maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher
-sa bête; elle frappait dur: dans la limpidité du soir, chaque coup
-de maillet retentissait au loin, et vibrait sèchement. Tour à tour,
-tandis que naissaient les étoiles, le maigre bras se relevait, s’abaissait,
-remontait, et les coups sonnaient; mais, à cause de la distance,
-le bruit n’en arrivait que tard, au moment même où le maillet
-déjà était revenu dans le ciel plus constellé, et l’ivrogne s’étonnait
-de cette sorcière qui travaillait à clouer des étoiles.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;">
- <img src="images/im_026.jpg" width="700" height="363" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand100" src="images/imx_026.jpg" alt="" />
-
-<div class="aster">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière: elle l’avait
-battu et elle en avait le droit, n’étant pas sa femme; aussi bien,
-il pourrait la battre, s’ils étaient mariés. Les coups ne comptent
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span>
-qu’entre hommes. Elle était mal lunée, ce soir-là; elle serait plus
-gentille, un autre jour: il faut savoir patienter.</p>
-
-<p>Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus
-ni moins souvent, et tout naturel, avec l’honnête mine d’un qui ne
-saurait pas.</p>
-
-<p>—Puisque j’étais soûl, j’ai rien su; j’ai le droit de pas savoir
-ce que j’ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure;
-quand elle changera d’idée, elle me trouvera.</p>
-
-<p>Anne-Marie ne changeait pas d’idée et n’en avait qu’une seule:
-garder sa clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait
-fidèle aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle
-avait éprouvé un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne:
-trop souvent elle en avait eu l’envie, au temps de son défunt!
-Après des mois et des années de rage contenue, cette minute de
-vengeance avait été trop bonne, et rétrospectivement la veuve en
-jouissait encore, rien qu’à regarder ce mufle d’un soûlard ensanglanté
-par elle, une fois, rien qu’une fois! Puisque Lekor ne profitait
-pas de la circonstance pour porter son argent ailleurs, tout
-était bénéfice! Elle souriait comme à l’ordinaire, et puisqu’il feignait
-d’ignorer, elle feignait d’oublier.</p>
-
-<p>—Bonjour, Anne-Marie.</p>
-
-<p>—Bonjour, Toussaint.</p>
-
-<p>Des mois passèrent ainsi. L’été fut beau, et de bon rapport:
-les Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait
-en excursion vers les Glenans ou dans l’anse de Benodet; parfois
-même il disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours; après
-ces absences, il revenait avec des pièces d’argent et même des
-pièces d’or dans sa bourse de cuir; il les montrait négligemment,
-pour tenter la cabaretière, et il s’attardait à la payer, afin qu’elle
-vît bien comme il était riche; la lenteur de ses doigts et leur
-maladresse voulue expliquaient avec insistance: «Quand tu voudras,
-ce sera à toi, tout ça, et des autres avec.»
-<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span></p>
-
-<p>Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal; elle pensait:
-«Pour sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson,
-sans que j’aie besoin de t’épouser, mauvaise bête!» Et pour que
-ces richesses ne prissent aucun autre chemin, elle s’appliquait à
-faire bonne figure au client.</p>
-
-<p>Il concluait: «Elle y viendra...»</p>
-
-<p>Pourtant, et quoiqu’il ne fût pas grand clerc en l’analyse des
-âmes, il était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses
-affaires. Il en concevait du dépit. Au début, ce projet d’un
-mariage ne lui était apparu que comme une combinaison vaguement
-avantageuse et qui lui souriait, mais ne l’enthousiasmait pas;
-devant les résistances, il se cramponna, accroché à son idée comme
-un crabe à un goémon, et ne voulant plus lâcher prise, uniquement
-parce qu’il tenait: à force de souhaiter la victoire, il en
-venait à s’imaginer qu’il souhaitait l’objet de la victoire; sous son
-crâne breton, le caprice se faisait idée fixe, et cette envie l’obsédait
-davantage de jour en jour.</p>
-
-<p>—Elle y viendra!</p>
-
-<p>Il commençait cependant à trouver le temps long, et s’agaçait.
-Il en arriva bientôt à s’irriter du temps perdu, et d’un rôle qui
-l’humiliait dans sa vanité. Incapable de s’en prendre à lui-même,
-il s’en prenait à la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre
-et qui se moquait de lui, peut-être! Il rageait et pensait
-à elle, toujours avec colère et certes sans plaisir, et surtout sans
-amour, mais il y pensait trop, trop souvent, plus que de raison:
-le souvenir d’elle surgissait brusquement, à tout propos, hors de
-propos, au milieu d’une manœuvre, et le marin furieux envoyait
-des coups de sabot à ses agrès ou à son mât, à tout ce qui se
-trouvait sous la portée de son pied pour recevoir les châtiments
-destinés à sa compagne future.</p>
-
-<p>—Faudra bien que tu y viennes, rosse!</p>
-
-<p>Le besoin d’avoir raison, de réduire l’adversaire, devenait âpre
-et lancinait son impuissance.
-<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span></p>
-
-<p>—Anne-Marie, sale bête! Chameau!</p>
-
-<p>Il l’appelait, la revendiquait; il la voyait domptée, cette faiblesse
-qui désobéissait à sa force; et, ne sachant déjà plus si son
-impatience exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse
-couchée sous son caprice, il réclamait avec des grognements
-les minutes d’un triomphe vengeur, quel qu’il fût!</p>
-
-<p>Épouse ou maîtresse! Mais dans un rôle ou dans l’autre, elle
-était femme, et son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que
-le désir de la vaincre, se confondant avec un désir de la posséder,
-mua peu à peu: obscurément, des appétits charnels sourdaient de
-la hantise; à force de l’exécrer, à force de l’évoquer, là, devant
-lui, allongée, criant grâce, il la lui fallait là, elle et nulle autre à
-sa place, elle exclusivement nécessaire! Il aimait.</p>
-
-<p>Il ne s’en doutait pas: il aimait, croyant détester, et cachait son
-amour comme on cache une haine à tous, surtout à elle. Il venait
-à l’auberge chaque fois qu’il pouvait, avec son air d’indifférence,
-en traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser
-tout à coup quand ils arrivaient sous la proie. S’il était seul dans
-la boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait
-sur elle, s’agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes,
-déchirait les vêtements.</p>
-
-<p>—Tu y passeras, va!</p>
-
-<p>En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux
-restaient sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout
-le monde: Anne-Marie, n’ayant jamais éprouvé pour cet homme
-que de l’antipathie, en avait peut-être un peu plus, mais n’y prenait
-pas garde: elle continuait à sourire en apportant la bolée ou
-en versant le rhum. On était bons amis.</p>
-
-<p>—Anne-Marie!</p>
-
-<p>—Quoi donc, Toussaint?</p>
-
-<p>—Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c’est beau, avec
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-tant qui y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu
-voulais, moi, je t’y enverrais bien, dans mon bateau.</p>
-
-<p>Subitement méfiante elle railla:</p>
-
-<p>—Pas toute seule, hein?</p>
-
-<p>Il fut vexé de voir que son plan était déjoué; il dissimula.</p>
-
-<p>—En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera! Je
-gagne assez d’argent pour mener des amis, une fois.</p>
-
-<p>—Peut-être; on verra.</p>
-
-<p>—Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie.</p>
-
-<p>Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient
-de ne pas s’attarder, crainte d’en dire trop long, et d’avouer
-ce qu’on désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic,
-cousine d’Anne-Marie, à ce projet de fête, et l’invita, sachant
-bien qu’elle en parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son
-matelot; Scolastique, joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient
-être de la partie.</p>
-
-<p>—C’est l’Anne-Marie qui fera patronne à bord; arrangez-vous
-avec.</p>
-
-<p>Tout s’arrangea et le jour vint.</p>
-
-<div class="aster">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires,
-coiffes blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne
-d’or au col ou sur le ventre; leurs cheveux, fortement tirés sous le
-bonnet, tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours,
-et les visages bien savonnés luisaient. Les deux marins,
-rasés dès l’aube, avaient reçu le vinaigre et la poudre d’amidon.
-Les faces étaient hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les
-consciences légères, et on se promettait de la joie. Dès l’arrivée
-<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
-au cabaret de la veuve, chez qui on devait se réunir, toute la
-bande s’esclaffait déjà et criait fort.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;">
- <img src="images/im_031.jpg" width="500" height="551" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_031.jpg" alt="" />
-
-<p>—Pas de soucis, hein? pour un jour!</p>
-
-<p>—Fiden-doué, non!</p>
-
-<p>Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur
-<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-et l’Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait
-avec indulgence que, sauf la boisson, il n’était ni vilain gars
-ni méchant homme.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;">
- <img src="images/im_032.jpg" width="500" height="566" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_032.jpg" alt="" />
-
-<p>—On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles
-dans mon bateau!
-<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span></p>
-
-<p>—On reviendra qu’avec le flot, vous savez, mère Guillou.</p>
-
-<p>—Sûr! on veut tout voir et s’en donner, pour une fois.</p>
-
-<p>—Moi, dit Katic, j’irai sur les chevaux de bois!</p>
-
-<p>—Et dans la baraque aux saltimbanques, qui sont si rigolos;
-on se tord rien qu’à les regarder.</p>
-
-<p>—Fiden-doué, on va rire!</p>
-
-<p>—Oui, mais, fit <ins title="Scholastique">Scolastique</ins>, vous boirez pas, hein? On veut
-pas se voir avec des hommes soûls.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;">
- <img src="images/im_033.jpg" width="700" height="426" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand100" src="images/imx_033.jpg" alt="" />
-
-<p>Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune
-comme chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet,
-ses provisions pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de
-l’andouille. Lekor, s’étant chargé de la boisson, achetait à la
-vieille douze litres de cidre, et craignait que ce fût trop peu; une
-gourde en peau de vache qui venait d’Espagne, et qu’il portait
-pendue en bandoulière, fut remplie de rhum: les deux litres
-<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span>
-n’ayant pu s’y loger, il but ce qui restait au fond de la seconde
-bouteille. Cependant, le ciel se couvrait.</p>
-
-<p>—En route!</p>
-
-<p>Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience,
-Lekor offrit aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout;
-la cabaretière n’eut garde de protester. On fut plus gai.</p>
-
-<p>—Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je
-veux sortir avant le bas de l’eau: sans ça, contre le flot, on
-aurait du mal.</p>
-
-<p>—Bah! y a bonne brise, Toussaint!</p>
-
-<p>—De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut
-aller. La <i>Julie</i>, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout,
-pour nous mettre de l’huile aux bras! C’est moi qui régale.</p>
-
-<p>Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux
-gaillards hissaient au mât, avant même d’être déployée, claqua de
-colère. Le capitaine la maîtrisa et s’assit à la barre avec le calme
-du dompteur.</p>
-
-<p>—Tu vois, Colastique, rien à craindre! Je t’enverrai au Pardon
-sans que tu attrapes seulement une bolée d’eau.</p>
-
-<p>Néanmoins, dès que la <i>Julie</i> eut dépassé la pointe du petit
-port et perdu son abri, un coup de vent la coucha: les femmes
-crièrent; Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit.</p>
-
-<p>—C’est rien que ça, c’est du vent!</p>
-
-<p>Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint
-regretta en secret de n’avoir pas emmené un second matelot: il
-pouvait encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne
-lui eussent certes pas manqué; mais il avait en tête l’orgueil de
-garder ce lot de femmes pour lui seul, et quatre libations lui
-avaient chauffé le courage. Il se rassit en criant: «A Dieu vat!»
-et sa <i>Julie</i> emporta vers le large la chanson aigrelette des femmes
-et le rire gras des matelots.</p>
-
-<p>Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa,
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-et il la sentit sur sa joue: d’un coup d’œil furtif, il vit l’horizon
-du Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils;
-puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;">
- <img src="images/im_035.jpg" width="700" height="478" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_035.jpg" alt="" />
-
-<p>Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord,
-filait droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans
-les lames.</p>
-
-<p>—Dis donc, Toussaint? ça se gâte.</p>
-
-<p>—Le ciel est tout noir.</p>
-
-<p>—Tu vas pas trop au large?</p>
-
-<p>—Je prends des bordées, pour attraper le vent.</p>
-
-<p>—Y a pas de danger, Toussaint?</p>
-
-<p>—Avec moi? Tu blagues, Jeannine!</p>
-
-<p>—Nous fais pas boire un coup!</p>
-
-<p>—Fiden si! vous boirez un coup.</p>
-
-<p>Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu’il avait les mains
-<span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span>
-libres et l’esprit tranquille, et la tendit aux femmes; mais elles
-refusèrent; il but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son
-outre en sautoir, et se cala contre la barre: sa face était plus rouge.</p>
-
-<p>—Attention, les filles! on va virer!</p>
-
-<p>La voix molle du matelot protesta à l’avant.</p>
-
-<p>—Y a trop de toile. Le vent a forci.</p>
-
-<p>—Pare à virer, je te dis!</p>
-
-<p>—Si on prenait encore un ris, tout de même?</p>
-
-<p>—Pare à virer, bon dieu!</p>
-
-<p>Tandis que les femmes s’accroupissaient vite, le matelot se mit
-debout et rendit du filin: Lekor, en colère, tira la barre, d’un
-geste brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche.
-Jean-Louis n’eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba
-dans la mer avec une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête,
-hurlèrent. Toussaint, les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se
-cramponnait à sa barre. La grande voile, sous son filin trop lâche,
-s’emplissait de vent, et le bateau, couché, fuyait vers l’Est, en
-embarquant des paquets d’eau. Jeannine, avec de stridents appels,
-tendait les bras vers la place perdue où le matelot était tombé.
-Toussaint, muet, crispé, assourdi par la clameur des femmes, poussait
-la barre pour résister au vent, qui rageait plus fort.</p>
-
-<p>Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid:</p>
-
-<p>—Toussaint! Tempête?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser
-sous l’effort. Le bateau se redressa d’un bond, comme une bête
-fouettée, et la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant
-sur le mât qui grinçait.</p>
-
-<p>—Gare dessous!</p>
-
-<p>Le marin se rua sur les étais, qu’il dégageait, fébrile: il en eut le
-temps et la voile s’écroula. Les femmes glapirent de nouveau.</p>
-
-<p>—Paix, garces!
-<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span></p>
-
-<p>Accroupies dans l’eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient,
-et le bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous
-le choc des vagues, dans la tempête déchaînée.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;">
- <img src="images/im_037.jpg" width="500" height="518" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_037.jpg" alt="" />
-
-<p>—On va couler!</p>
-
-<p>—Faut bien que ça arrive, un jour ou l’autre.</p>
-
-<p>Du noroît, une fumée d’embruns s’avançait sur la mer, en
-<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
-tourbillon blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s’en faire un
-gouvernail contre l’assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda
-venir. La lourde masse d’eau arrivait en sifflant: sous le choc,
-l’aviron cassa net, et le marin tomba sur les genoux, pendant que
-la coque craquait de toutes parts. Les femmes, inondées, hurlèrent
-plus fort.</p>
-
-<p>Toussaint se releva.</p>
-
-<p>—N... de D...! Écopez, vous autres!</p>
-
-<p>Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à
-geindre; Katic s’étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique
-l’imitèrent, et, chaque fois qu’une brève accalmie, entre
-les ressauts, permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les
-membrures, vite, elles commençaient un signe de croix, toujours
-inachevé.</p>
-
-<p>Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant
-et martelant le bordage.</p>
-
-<p>Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme
-sur des agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les
-côtes; elles interrompaient leurs prières pour l’injurier et lui
-battre les jambes; il ruait dans le tas.</p>
-
-<p>—Écopez, rosses de femelles! On va couler!</p>
-
-<p>Katic se décida; les deux autres en firent autant. L’embarcation,
-enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la
-poussée du vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur
-l’autre, elle fuyait dans le courant qui l’avait prise.</p>
-
-<p>—Où qu’on va, Toussaint?...</p>
-
-<p>Comme si de longs atavismes l’eussent préparée à cette mort,
-Anne-Marie parlait d’une voix presque calme, en emplissant son
-seau, pour le vider par-dessus bord, et ses gestes précis étaient
-ceux d’une ménagère à l’ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas;
-il buvait à sa gourde.</p>
-
-<p>—Bois pas, pour garder ta tête!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-—Je fais ce que je veux.</p>
-
-<p>—C’est au large qu’on va, Lekor?</p>
-
-<p>—Non.</p>
-
-<p>—A la côte?</p>
-
-<p>—Devers la pointe des Gaours: le courant passe là.</p>
-
-<p>—On pourrait accoster, peut-être?...</p>
-
-<p>—On s’y crèvera, plutôt!</p>
-
-<p>—Tu es bon marin, Toussaint...</p>
-
-<p>L’ivrogne se rengorgea sous l’éloge et répliqua:</p>
-
-<p>—Pour sûr.</p>
-
-<p>Puis il haussa lentement une épaule en ajoutant avec dédain:</p>
-
-<p>—Écope!</p>
-
-<p>Pour montrer ce qu’il savait faire, il prit son dernier aviron.</p>
-
-<p>—Écopez!... Je vas gouverner ça.</p>
-
-<p>Son assurance et l’exemple d’Anne-Marie rendirent du cœur
-aux trois femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait
-plus. L’homme, avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux
-poings, luttait contre la mer; son œil de duelliste, attentif et dur
-sous les sourcils crispés, surveillait au loin la venue des coups,
-suivait chaque lame, la guettait, et sa parade recevait l’attaque.</p>
-
-<p>—Hardi, Toussaint!</p>
-
-<p>Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa
-large poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait
-un remous, elle tournait sur sa quille, malgré l’effort du barreur,
-et la mer jetait des masses d’eau sur les femmes glapissantes.</p>
-
-<p>Anne-Marie ne criait pas.</p>
-
-<p>La lutte dura près d’une heure.</p>
-
-<p>Vingt fois on faillit sombrer.</p>
-
-<p>—V’là les Gaours!...</p>
-
-<p>Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse; des
-récifs à fleur d’eau barraient la route: on en éviterait un, deux,
-<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
-mais on se ferait broyer sur la ligne, avant d’approcher terre. Il
-jura. Les autres comprirent.</p>
-
-<p>L’homme regardait le double mur des roches, et les femmes
-regardaient l’homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile;
-mais ce visage, rouge tantôt, changeait de couleur, à la
-façon d’une pieuvre blessée; elles ne doutèrent plus et se remirent
-en prière.</p>
-
-<p>Vers l’avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires,
-dans un tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille
-et l’enleva; sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler,
-et l’engloutit.</p>
-
- <div class="figleft x-ebookmaker-drop" style="width: 370px; height: 240px;">
- <img src="images/im_040.jpg" width="350" height="342" alt="" />
- </div>
- <div class="lajust" style="width: 260px; height: 30px;">&nbsp;</div>
- <div class="lajust" style="width: 170px; height: 60px;">&nbsp;</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_040.jpg" alt="" />
-
-<p>Mais la barque reparut aussitôt,
-coincée entre deux roches, et le flot
-qui passait continua sa route.</p>
-
-<div class="aster">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Deux vivants s’accrochaient aux
-aspérités du massif, et rampaient.
-Une lame nouvelle arrivait à l’assaut.
-Toussaint, qui se hissait, tourna
-la tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la
-montagne d’eau qui s’avançait contre eux. Il revint,
-saisit la naufragée par un poignet, par les cheveux, et tira à lui. L’explosion
-blanche tonna au fond du trou, et les gerbes d’écume s’élancèrent
-en voûte par-dessus le couple étalé à plat ventre. Dans le
-ruissellement qui suivit, accrochés des mains, des pieds, des
-genoux, ils sentirent tout au long de leur peau les forces du torrent
-qui les tiraient vers le gouffre; puis ils furent libres.</p>
-
-<p>Avant qu’une autre lame vînt se cogner au rempart de granit,
-ils avaient pu gagner le sommet. Ils s’arrêtèrent. La mer rageait
-<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-en bas. D’un même mouvement, ils s’assirent et soufflèrent, les
-bras pendants.</p>
-
-<p>Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait
-encore par instants. Il dit:</p>
-
-<p>—En voilà un coup d’arrivé!</p>
-
-<p>Anne-Marie ne l’entendit pas; elle contemplait, avec une stupeur
-terrifiée, l’enfer glauque d’où elle sortait. Mais elle n’en put
-soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit:</p>
-
- <div class="figright x-ebookmaker-drop" style="width: 290px; height: 180px;">
- <img src="images/im_041.jpg" width="400" height="477" alt="" style="float: right;" />
- </div>
- <div class="rajust" style="width: 380px; height: 150px;">&nbsp;</div>
- <div class="rajust" style="width: 420px; height: 140px;">&nbsp;</div>
-
-<img class="hand50" src="images/imx_041.jpg" alt="" />
-
-<p>—Elles n’ont pas crié.</p>
-
-<p>Toussaint ne l’entendit pas; il rageait contre la mer et l’insultait,
-grommelant des mots, tendant le poing.
-Ils ne parlèrent plus. Assis côte à côte, face
-au large, toutes leurs forces hébétées, ils
-restaient immobiles, le regard fixe et sans
-rien voir. La Bretonne grelottait. De son
-vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour
-d’elle, et parce qu’ils se dépêchaient de
-retourner à la mer, comme pour
-la remporter avec eux, elle
-sauta en arrière.</p>
-
-<p>—Toussaint!</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—J’ai peur.</p>
-
-<p>Il daigna sourire avec le dédain
-du mâle, et décrochant sa
-gourde catalane qui contenait
-encore un bon litre de rhum,
-il la tendit sans dire un mot. Machinalement, elle but et rendit
-l’outre; il but à son tour. Elle attendait qu’il eût fini, mais il buvait
-longtemps.</p>
-
-<p>—Viens-nous-en, Toussaint.</p>
-
-<p>Il fit un rire sec.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-—Viens-nous-en? Où ça, donc?</p>
-
-<p>—Au Bourg...</p>
-
-<p>Cette fois, il rit tout à fait.</p>
-
-<p>—Au Bourg? Tu en as de bonnes, la fille! Tu sais donc pas où
-qu’on est?</p>
-
-<p>—Aux Gaours.</p>
-
-<p>—Pens-Gaour, oui!</p>
-
-<p>—Quoi, c’est celles-là?</p>
-
-<p>—Deux saloperies de roches qui m’ont pris mon bateau dans
-leurs sacrées Cornes-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu!</p>
-
-<p>—C’est donc pas terre?</p>
-
-<p>—Terre, oui! A trois cents brasses de terre, nous sommes, avec
-un courant qu’il faudrait un marsouin pour le remonter.</p>
-
-<p>Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu’on n’était pas sauvé,
-et qu’il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter
-et n’osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d’acquérir
-la certitude; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort
-qui l’appelait.</p>
-
-<p>Enfin, elle parla:</p>
-
-<p>—Trois cents brasses, tu dis?</p>
-
-<p>—Au plein de la marée, mais ça fait bien le double à cause de
-la dérive.</p>
-
-<p>—Faut passer vite, pendant que c’est moins large!</p>
-
-<p>—Si tu y mouillais seulement une jambe, tant que la mer
-remonte, le courant te goberait comme un vieux sabot, et tu irais
-loin! T’as qu’à voir.</p>
-
-<p>Anne-Marie pivota lentement, et d’un œil humble, elle vit, entre
-elle et le continent, ce fleuve impétueux qui se ruait dans le chenal,
-en déchiquetant sa furie sur les arêtes du bas-fond. Elle connaissait
-assez les choses de la mer pour comprendre qu’un tel
-passage était impraticable. Elle ne souffla mot.</p>
-
-<p>Toussaint, de sa voix morne, reprit:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-—Le Gardec y a péri, l’an passé, avec son mousse: encore, ils
-avaient la barque, eux!</p>
-
-<p>Il se tut; deux minutes furent silencieuses.</p>
-
-<p>—Et Yves Pilot, donc! C’était là aussi, qu’on croit. Mais lui,
-il y a des ans.</p>
-
-<p>Après deux autres minutes, il ajouta:</p>
-
-<p>—Et puis, tu sais, au plein de l’eau, ce sera couvert, ici: par
-temps calme, les Pens-Gaour viennent tout juste à ras, mais par
-tempête on n’y voit que du blanc, et y en a!</p>
-
-<p>—Alors?... On sera pris... Toussaint?</p>
-
-<p>—Mad-doué, oui.</p>
-
-<p>—Au plein, Toussaint?</p>
-
-<p>—Balayé, tu peux le dire, et emporté dare-dare.</p>
-
-<p>Après un autre silence, elle demanda:</p>
-
-<p>—Tu sais nager, toi?</p>
-
-<p>—Pour sûr!</p>
-
-<p>—Moi... Je sais pas...</p>
-
-<p>Encore une fois ils se turent. Puis, elle leva vers lui un regard
-de mendiante:</p>
-
-<p>—Tu me tireras avec toi?</p>
-
-<p>—Dans ce courant-là!</p>
-
-<p>—Tu ne me laisseras pas! Au plein de l’eau, il mollira, le courant;
-tu pourras me passer à terre, avec toi, Toussaint?</p>
-
-<p>—Y a guère apparence.</p>
-
-<p>Elle se ramassa, les genoux serrés, les jambes repliées, les
-coudes aux flancs, comme pour offrir moins de prise à la mort, et
-elle haletait. Au bout de quelques minutes, elle questionna de
-nouveau:</p>
-
-<p>—Ce sera bientôt, ça?</p>
-
-<p>—Quoi?</p>
-
-<p>—Que le flot couvrira ici?</p>
-
-<p>—Deux heures de temps.</p>
-
-<div class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</div>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;">
- <img src="images/im_044.jpg" width="500" height="545" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_044.jpg" alt="" />
-
-<p>Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme
-Katic, Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou,
-pour se voir elle-même; à la place du naufrage, il n’y avait plus
-que des tourbillons fous, du blanc, du vert, pas une tache noire.
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
-Alors, elle pleura doucement, et peu à peu elle pleura plus fort,
-comme une petite fille; ses épaules sautaient sous les sanglots.</p>
-
-<p>Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra
-du doigt un pan d’étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le
-châle de Scolastique.</p>
-
-<p>Alors, elle se signa; elle se leva toute droite et très grave; se
-tournant vers la terre où sont les églises, elle joignit les mains
-devant sa bouche; puis, elle se mit à deux genoux, et, tête basse,
-elle récita contre ses doigts entrelacés une prière à la Sainte
-Vierge. Sur son corps immobile, les plis mouillés de sa robe
-noire se collaient en sculpture, et la moulaient.</p>
-
-<p>—<i>Amen...</i></p>
-
-<p>Elle murmurait des mots latins, parce qu’ils sont les mieux
-entendus dans le ciel, et ne s’interrompait que pour se frapper la
-poitrine, et recommençait l’oraison.</p>
-
-<p>D’abord, le Breton avait regardé faire; mais bientôt il s’agenouilla
-aussi, et pria en battant sa coulpe.</p>
-
-<p>Quand il eut fini, il se releva et avala une lampée de rhum.
-Alors, l’âme ragaillardie deux fois, par la prière et la boisson, il
-se sentit à l’aise et plein de vie. Avec la complaisance d’une force,
-il considéra la femme qui priait. Longtemps, ils demeurèrent là,
-tous deux, figés dans leur pose, elle à genoux et lui debout, double
-statue sur un piédestal de tempête, et la mer oubliée hurlait en
-cercle autour du couple.</p>
-
-<p>Le marin regardait toujours, et l’alcool lui courait dans les
-veines: il sourit béatement à ce dos penché, à cette nuque où
-frisaient des cheveux mouillés, à cette croupe tendue de la femme
-qui lui semblait belle: et tout à coup il se ressouvint qu’il l’aimait.</p>
-
-<p>Un brusque afflux de sang lui monta du cœur à la tête, et, les
-yeux noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes
-vers la rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu’elle perçût
-<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span>
-le bruit ou qu’elle sentît l’approche, se retourna et, d’instinct,
-elle se mit debout, tandis qu’il reculait, intimidé: elle n’avait pas
-vu le geste libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son
-rire bête et ses deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire,
-et sa mine devint féroce; comme on empoignerait une arme, il
-saisit la gourde pendue à son côté, et téta du courage.</p>
-
-<p>—Bois pas tant...</p>
-
-<p>—Je te l’ai payé, mon rhum, pas vrai?</p>
-
-<p>Il répondit brutalement, afin de créer la bataille, et, pour bien
-prouver qu’il était le maître, il but de nouveau, après avoir parlé.</p>
-
-<p>La cabaretière connaissait les ivrognes, qu’il ne faut pas contrarier,
-et sa vie dépendait de celui-ci. Peut-être il méditait de
-l’abandonner là, sans oser le dire, et cherchait une dispute pour
-avoir un prétexte? Elle en eut l’intuition, et le détesta; mais elle
-résolut d’être habile. Le laissant boire à sa guise, elle examinait à
-la dérobée ce maître et sa tête renversée, où la vie et la mort
-allaient se décider: sous la peau tendue de son cou, elle voyait
-passer les ondes de l’alcool qu’il avalait, et elle aurait voulu lui
-serrer la gorge, l’étrangler, pour l’empêcher de se faire plus ivre,
-pour se venger aussi.</p>
-
-<p>Elle lui sourit dans l’instant même, car il rabaissait les yeux
-vers elle et rejetait sa gourde sous son bras; d’un air de provocation,
-il disait en secouant la tête:</p>
-
-<p>—Tu vois, hein?</p>
-
-<p>Il avait espéré un reproche et fut déçu. Il se planta devant elle
-avec dignité; sa face était plus rouge, sa prunelle plus trouble, et
-son équilibre incertain.</p>
-
-<p>Elle demanda doucement:</p>
-
-<p>—La tempête mollit, pas vrai, Toussaint?</p>
-
-<p>—Non!</p>
-
-<p>—Elle mollira au plein...</p>
-
-<p>—Non!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span>
-—Tu nageras bien tout de même: tu es si fort!</p>
-
-<p>Il grogna. Elle s’approcha de lui, amicale comme une sœur:</p>
-
-<p>—Tu as prié le bon Dieu, Toussaint?</p>
-
-<p>—Oui!</p>
-
-<p>—Il t’a dit de m’emmener avec toi, pas vrai?</p>
-
-<p>—M’a rien dit.</p>
-
-<p>—Moi, j’ai prié la Sainte Vierge... Elle m’a promis que tu
-m’enverrais à terre, parce que tu es bon et que tu nages si
-bien...</p>
-
-<p>Elle se rapprocha encore, jusqu’à le frôler, et elle ajouta,
-presque tendre:</p>
-
-<p>—Avec moi, tu passeras bien.</p>
-
-<p>Il s’écarta, comme pour éviter le contact, et la fixant d’un œil
-mauvais, par-dessus l’épaule, il répondit:</p>
-
-<p>—Avec ça que t’as été gentille, toi!</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;">
- <img src="images/im_047.jpg" width="700" height="463" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand100" src="images/imx_047.jpg" alt="" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span>
-Elle feignit de ne pas comprendre et détourna les souvenirs
-dangereux.</p>
-
-<p>—Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu’avec personne,
-et je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le
-sais bien. Je t’ai pas fait crédit, plus d’une bolée? Et je te ferai
-encore, va! Oh! tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le
-dire, et on ne risque pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais
-l’amitié y était tout de même, Toussaint...</p>
-
-<p>—L’amitié! Tu te rappelles pas, alors?</p>
-
-<p>—Je me rappelle le Pardon, où on a dansé nous deux.</p>
-
-<p>Mais lui, rageur et menaçant:</p>
-
-<p>—Et puis?</p>
-
-<p>—Et puis le mur du cimetière, quand tu m’as embrassée...</p>
-
-<p>—Y a du temps, de ça! Je parle de l’autre jour!</p>
-
-<p>Elle baissa le nez avec une mine de confusion, comme pour
-demander excuse. Il reprit:</p>
-
-<p>—Oui, l’autre jour! Fais la bête, un peu! Je t’ai embrassée,
-peut-être, quand tu m’as envoyé un coup de poing en plein museau,
-parce que je voulais être ton homme, avec le maire et le curé!
-Bon sang! Entre les deux yeux, oui, que tu m’as cogné!</p>
-
-<p>—Il faut pardonner les offenses.</p>
-
-<p>—Si dur que je suis tombé par terre! Tu as oublié ça, peut-être?</p>
-
-<p>—Ce soir-là, Toussaint, c’est pas ma faute; tu te rappelles
-bien que tu étais soûl...</p>
-
-<p>—Aujourd’hui aussi, je suis soûl!</p>
-
-<p>—Toussaint! Regarde la mer qui monte!</p>
-
-<p>—Oui, je suis soûl! Tu diras pas non! Mais t’as besoin que je
-t’envoie à terre, alors, tu fais la chatte!</p>
-
-<p>Elle essaya de sourire, mais son sourire était tordu d’angoisse.
-Il ploya les jarrets, et les mains aux genoux, rabougri, avançant
-la tête, avec des yeux en fureur et une mimique de bête:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-—Miaou, la chatte! Miaou, que tu fais! Et tu viens te frotter!
-Et puis, au fond, tu te fous de moi! Je te connais, va!</p>
-
-<p>—La mer arrive, Toussaint!</p>
-
-<p>—Oui, je te connais! Mais quand je suis soûl, on ne m’en
-conte pas! Je te connais!</p>
-
-<p>Grisé de plus en plus par ses propres paroles, il serrait les
-poings, prêt à frapper, et ses coudes se relevaient en ailerons,
-battant l’air.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;">
- <img src="images/im_049.jpg" width="700" height="432" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand100" src="images/imx_049.jpg" alt="" />
-
-<p>Anne-Marie recula d’un pas. Il demeura sur place, mais toute
-sa volonté le tendait en avant. Un silence s’étala entre eux. Soudain,
-l’homme hurla:</p>
-
-<p>—Et d’abord, tu vas y passer!</p>
-
-<p>Il s’élança. Elle n’osait fuir ni se défendre, pour ne pas l’irriter
-davantage; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia:</p>
-
-<p>—Toussaint...</p>
-
-<p>—Toussaint? Toussaint? Y a pas de Toussaint! Y a que tu
-vas y passer, et que je te veux, et depuis du temps, encore!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span>
-—La mer monte! Gare, qu’elle va nous prendre!</p>
-
-<p>—Je t’ai envoyée ici, faut pas que ce soit pour rien!</p>
-
-<p>—On va nous voir...</p>
-
-<p>—Y a personne pour nous voir! Ils sont à fond, tous quatre.</p>
-
-<p>D’un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre
-lui; tandis qu’Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête,
-il pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du
-rhum chercha les lèvres de la femme.</p>
-
-<p>—Non... T’en prie... Non...</p>
-
-<p>—Si, bon Dieu!</p>
-
-<p>Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie
-de l’alcool exaspérait ses nerfs; pendant qu’il la maintenait
-du bras gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le
-fit tourner sur le cou: il eut la bouche, mais ne l’eut qu’un instant.
-Anne-Marie, d’une poussée fougueuse, s’était dégagée. Libre, elle
-pourrait parlementer, en restant à distance, car l’homme ivre ne
-l’attraperait pas à la course.</p>
-
-<p>Il comprit que sa proie lui échappait et s’en indigna:</p>
-
-<p>—Saleté!</p>
-
-<p>Il lui montrait le poing.</p>
-
-<p>—Te fâche pas, Lekor... Une autre fois... Demain...</p>
-
-<p>—Tu te ficheras de moi, demain!</p>
-
-<p>—Je te promets...</p>
-
-<p>—Tout de suite, t’entends! Viens là, que je dis!</p>
-
-<p>Comme elle ne revenait pas, il tendit les mains à nouveau et
-s’avança contre elle en titubant. Mais ses jambes le trahirent;
-les aspérités du granit accrochaient ses souliers; dès le troisième
-pas, il tomba lourdement et geignit. Il resta étourdi pendant
-quelques secondes, puis, avec des gestes gourds, il chercha son
-outre sur sa hanche, derrière son dos.</p>
-
-<p>—Bois pas, Toussaint...</p>
-
-<p>Affalé et s’appuyant d’une main sur la roche, il s’acharnait à
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-trouver la gourde vers ses reins, et parlait en même temps:</p>
-
-<p>—...coute, Anne-Marie,...coute-moi bien! Si tu veux point,
-je voudrai point. T’as compris?</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;">
- <img src="images/im_051.jpg" width="500" height="525" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_051.jpg" alt="" />
-
-<p>—Non, Toussaint...</p>
-
-<p>—Si, t’as compris! Tu veux pas venir? Tant pis pour toi!</p>
-
-<p>—Demain... je te promets...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span>
-—Si tu viens pas, je te laisse sur le caillou. Moi, je sais nager.
-Toi, tu sais pas. Si tu veux que je t’envoie à terre, faut pas rouspéter.
-Fais ce que je veux, et moi je ferai.</p>
-
-<p>—Pas ici! J’ai trop peur, ici! Tu vois donc pas la mer qui
-vient, qui va être sur nous? Elle va arriver, Toussaint.</p>
-
-<p>La logique de l’homme ivre riposta tranquillement:</p>
-
-<p>—Raison pour se dépêcher.</p>
-
-<p>—Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là,
-morts, et qu’on va peut-être mourir aussi?...</p>
-
-<p>—Raison, pour pas attendre demain, qu’on serait péri.</p>
-
-<p>—Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette
-heure, les autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi:
-tu as bien vu le châle de Scolastique? Et Jean-Louis, qui a
-même pas fait sa prière...</p>
-
-<p>—J’ai fait la mienne.</p>
-
-<p>—Tu as donc pas crainte du bon Dieu, que tu veux faire un
-péché, quand il te voit, en plein jour?... La Sainte Vierge nous
-regarde, puisqu’on l’a priée. Tu voudras pas lui montrer du mal...</p>
-
-<p>L’ivrogne tenace grogna:</p>
-
-<p>—M’en bats l’œil!</p>
-
-<p>Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment,
-car une lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace
-escalada le récif en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri
-d’épouvante, et se signa.</p>
-
-<p>—Toussaint! On pourra plus tenir, dans un moment!</p>
-
-<p>Toujours assis, et fixe dans son idée, il répondit avec lenteur:</p>
-
-<p>—... pêche-toi, alors.</p>
-
-<p>—Ne me fais pas mourir en péché!</p>
-
-<p>—Amène-toi.</p>
-
-<p>—Demain! Je te jure!</p>
-
-<p>—Amène.</p>
-
-<p>Elle murmura: «Mad-doué, Mad-doué...» et de nouveau fit
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-un signe de croix. Puis, désolée, et lentement, chastement, le
-front baissé, comme pour suivre un cercueil, elle se mit en marche
-et vint à l’homme.</p>
-
-<p>En la voyant venir, il eut un rire large, et la fit s’asseoir près de lui.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;">
- <img src="images/im_053.jpg" width="500" height="584" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand70" src="images/imx_053.jpg" alt="" />
-
-<p>La mer mugissait derrière eux, et sa colère, en éclats brusques,
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>
-en tonnerres sourds, se répercutait dans les creux. Toute la roche
-frémissait. Une volée incessante d’embruns passait dans le vent
-comme une horde de papillons jaunâtres. L’homme n’entendait
-rien. La femme pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié.</p>
-
-<p>La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée,
-arquant son dos contre le vent, huma l’air vif; les papillons
-jaunes s’accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle
-étendue cachait toujours sa face.</p>
-
-<p>—Eh ben, Anne-Marie...</p>
-
-<p>Il rit dans l’ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames
-dont la crête atteignait le plateau du brisant. Elle dit:</p>
-
-<p>—Sauvons-nous!</p>
-
-<p>De l’autre côté, le torrent du chenal passait avec moins de furie.</p>
-
-<p>—C’est temps d’aller, Lekor!</p>
-
-<p>—Viens.</p>
-
-<p>Ils descendirent le versant opposé du récif. Les bourrasques
-soufflaient moins fort sous cet abri; les flots lampaient la roche et
-s’enfuyaient sans la gravir. La Bretonne reprit espoir, et le marin
-ôta sa veste, son gilet, ses chaussettes de laine; il se débarrassa
-aussi de sa chemise; mais parmi les effets dont le tas ruisselait
-sur la roche, il avisa sa gourde qu’il ramassa avec tendresse; il la
-remit en bandoulière et voulut boire un dernier coup.</p>
-
-<p>—Bois pas, je t’en prie...</p>
-
-<p>Il accorda cette grâce et dit:</p>
-
-<p>—Faut tirer ta jupe, Anne-Marie.</p>
-
-<p>Elle obéit.</p>
-
-<p>—Et ton corsage aussi, et tout.</p>
-
-<p>—Pas ma chemise?</p>
-
-<p>—Garde-la si tu veux, mais moins qu’il y en a, moins ça tire.</p>
-
-<p>En se dévêtant, elle demandait:</p>
-
-<p>—On pourra aborder, tu crois?</p>
-
-<p>—Faut voir.</p>
-
-<p>—Tu espères?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span>
-—Tire tes souliers. Tu t’accrocheras à mon épaule, tu entends bien?</p>
-
-<p>—Oui...</p>
-
-<p>—Touche ni mes bras ni mes jambes. Ferme la bouche. Parle
-pas. Bouge pas. Cramponne-toi et laisse aller.</p>
-
-<p>Assise pour se déchausser, elle considérait la mer où peut-être
-elle allait périr, et deux grosses larmes coulaient silencieusement
-sur ses joues, tandis que l’ivrogne louchait en souriant vers la
-belle fille à demi nue dont la chemise mouillée se teintait de
-transparences.</p>
-
-<p>—Allons-y, fit-il.</p>
-
-<p>—Mad-doué...</p>
-
-<p>Ils se levèrent. Elle se signa une dernière fois et posa sa main
-droite sur l’épaule gauche du marin. Au moment d’entrer dans
-l’eau, il se tourna vers elle:</p>
-
-<p>—Baise-moi en bouche.</p>
-
-<p>Passive et ahurie de peur, elle laissa faire. Il ajouta:</p>
-
-<p>—Et puis, tu sais, hein?... On se mariera, nous deux.</p>
-
-<p>Elle balbutia:</p>
-
-<p>—Oui...</p>
-
-<p>—Tu jures?</p>
-
-<p>—Oui...</p>
-
-<p>—A Dieu vat, et cramponne-toi!</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 400px;">
- <img src="images/im_055.jpg" width="380" height="117" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand50" src="images/imx_055.jpg" alt="" />
-
-<p>Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse,
-on retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents
-mètres l’un de l’autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les
-mangeaient s’enfuirent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span>
-On repêcha aussi Jeannine et Scolastique; mais Katic et Jean-Louis
-ne reparurent jamais.</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;">
- <img src="images/im_056a.jpg" width="700" height="511" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand100" src="images/imx_056a.jpg" alt="" />
-
-<p>Le docteur Audren vint sur les lieux pour procéder aux constatations
-judiciaires. En retournant le cadavre de Toussaint, il
-trouva la gourde aplatie sous le torse blanc que barrait une lanière
-de cuir. Il l’emporta pour la suspendre dans son cabinet de consultation,
-en manière d’avertissement: «Avis aux amateurs de
-suicide.» Et de fait, il l’accrocha en belle vue, sur la glace de sa
-cheminée, avec cet écriteau:</p>
-
-<p class="cent ssrf cs8 sep2">POISON<br />
-Capacité: 2 litres<br />
-6 morts</p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 260px;">
- <img src="images/im_056b.jpg" width="260" height="144" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand30" src="images/imx_056b.jpg" alt="" />
-
-</div>
-<div class="chaptxt">
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span></p>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 200px;">
- <img src="images/im_057a.jpg" width="200" height="110" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand30" src="images/imx_057a.jpg" alt="" />
-
-<div style="margin: 2em auto; width: 50%; text-align: justify; line-height: 140%;">
-<small>Cette nouvelle d’<span class="smcap">Edmond Haraucourt</span>, en
-grande partie <i>inédite</i>, a été achevée d’imprimer
-sur les presses de <span class="smcap">Protat frères</span> à
-Mâcon, le 20 janvier 1920. Le peintre
-<span class="smcap">Lucien Simon</span> en a composé les illustrations
-et <span class="smcap">Charpentier</span> en a fait le coloris
-sous la direction de l’artiste.</small>
-</div>
-
-<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 170px;">
- <img src="images/im_057b.jpg" width="170" height="119" alt="" />
-</div>
-
-<img class="hand30" src="images/imx_057b.jpg" alt="" />
-
-</div>
-<div class="chaptxt">
-
-<p class="cent wesp" style="text-decoration: underline;">
-<i>Œuvres déjà publiées par les Éditions René Kieffer:</i></p>
-
-<div class="cs8" style="margin: 2em auto;">
-<p class="hang"><span class="smcap">J. K. Huysmans.</span>—LA CATHÉDRALE.<br />
-<i>Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Albert Samain.</span>—HYALIS.<br />
-<i>Bois et eaux-fortes originales en couleurs de Ch. PICART LE DOUX.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Clément Marot.</span>—CHANSONS, BALLADES &amp; RONDEAUX.<br />
-<i>Bois et eaux-fortes originales en couleurs de G. BRUYER.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">J.-K. Huysmans.</span>—EN RADE.<br />
-<i>Bois et eaux-fortes originales en couleurs de P. GUIGNEBAULT.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Maurice Barrés</span>, de l’Académie Française.—EN ITALIE.<br />
-<i>Vignettes et eaux-fortes en couleurs de Aug.-H. THOMAS.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Anatole Le Braz.</span>—AU PAYS DES PARDONS.<br />
-<i>Eaux-fortes originales de PÉTERS-DESTÉRACT.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">H. de Régnier</span>, de l’Académie Française.—LA CITÉ DES EAUX.<br />
-<i>Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">H. de Balzac.</span>—EUGENIE GRANDET.<br />
-<i>Eaux-fortes originales en couleurs de P. BRISSAUD.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Shakespeare.</span>—HAMLET.<br />
-<i>Bois et eaux-fortes originales de G. BRUYER.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Ovide.</span>—LETTRES D’AMOUREUSES (<i>Les Héroïdes</i>).<br />
-<i>Décoration et illustrations de MANUEL ORAZI, gravées sur bois par PERRICHON.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Rudyard Kipling.</span>—LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE.<br />
-<i>Illustrations de Maxime DETHOMAS.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">H. de Régnier</span>, de l’Académie Française.—LE BON PLAISIR.<br />
-<i>Vignettes et eaux-fortes en couleurs de DRÉSA.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Rémy de Gourmont.</span>—LES LITANIES DE LA ROSE.<br />
-<i>Décoration et illustrations en couleurs de André DOMIN.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">H. de Régnier.</span>—LES RENCONTRES DE MONSIEUR DE BRÉOT.<br />
-<i>Vignettes en couleurs de Robert BONFILS.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Charles Baudelaire.</span>—LES FLEURS DU MAL.<br />
-<i>Illustrations en couleurs de André DOMIN.</i></p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Paul Fort.</span>—PONTOISE ou LA FOLLE JOURNÉE.<br />
-<i>Illustrations en couleurs de E. LEGRAND.</i></p>
-</div>
-
-<p class="cent wesp"><i>ENVOI DU CATALOGUE SUR DEMANDE</i></p>
-
-</div>
-<div class="chaptxt">
-
-<div class="box">
-<p class="noind ssrf" id="note">Au lecteur.</p>
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-l’orthographe d’origine a été conservée. Une seule erreur typographique
-a été corrigée: à la page 33 «Scholastique» a été remplacé par
-«Scolastique» (—Oui, mais, fit Scolastique). Également, la ponctuation
-a fait l'objet de quelques corrections mineures.</p>
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON ***</div>
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-forth in Section 3 below.
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-1.F.
-</div>
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-Defect you cause.
-</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>
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--- a/old/65491-h/images/im_023.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_024.jpg b/old/65491-h/images/im_024.jpg
deleted file mode 100644
index 5d52180..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_024.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_026.jpg b/old/65491-h/images/im_026.jpg
deleted file mode 100644
index e1f3c0e..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_026.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_031.jpg b/old/65491-h/images/im_031.jpg
deleted file mode 100644
index d717f97..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_031.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_032.jpg b/old/65491-h/images/im_032.jpg
deleted file mode 100644
index ed5021f..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_032.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_033.jpg b/old/65491-h/images/im_033.jpg
deleted file mode 100644
index 3c04801..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_033.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_035.jpg b/old/65491-h/images/im_035.jpg
deleted file mode 100644
index 8de42ac..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_035.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_037.jpg b/old/65491-h/images/im_037.jpg
deleted file mode 100644
index 511f7da..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_037.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_040.jpg b/old/65491-h/images/im_040.jpg
deleted file mode 100644
index 4364d6a..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_040.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_041.jpg b/old/65491-h/images/im_041.jpg
deleted file mode 100644
index e0ea440..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_041.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_044.jpg b/old/65491-h/images/im_044.jpg
deleted file mode 100644
index 3ea1c9a..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_044.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_047.jpg b/old/65491-h/images/im_047.jpg
deleted file mode 100644
index c8c742e..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_047.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_049.jpg b/old/65491-h/images/im_049.jpg
deleted file mode 100644
index 97faaac..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_049.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_051.jpg b/old/65491-h/images/im_051.jpg
deleted file mode 100644
index adc8ffd..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_051.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_053.jpg b/old/65491-h/images/im_053.jpg
deleted file mode 100644
index a85f734..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_053.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_055.jpg b/old/65491-h/images/im_055.jpg
deleted file mode 100644
index 7a33e38..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_055.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_056a.jpg b/old/65491-h/images/im_056a.jpg
deleted file mode 100644
index ecced89..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_056a.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_056b.jpg b/old/65491-h/images/im_056b.jpg
deleted file mode 100644
index b898c12..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_056b.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_057a.jpg b/old/65491-h/images/im_057a.jpg
deleted file mode 100644
index e645157..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_057a.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/im_057b.jpg b/old/65491-h/images/im_057b.jpg
deleted file mode 100644
index bdc938a..0000000
--- a/old/65491-h/images/im_057b.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_005.jpg b/old/65491-h/images/imx_005.jpg
deleted file mode 100644
index 0336e0d..0000000
--- a/old/65491-h/images/imx_005.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_007.jpg b/old/65491-h/images/imx_007.jpg
deleted file mode 100644
index 531e87f..0000000
--- a/old/65491-h/images/imx_007.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_009.jpg b/old/65491-h/images/imx_009.jpg
deleted file mode 100644
index b5e1e87..0000000
--- a/old/65491-h/images/imx_009.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_013.jpg b/old/65491-h/images/imx_013.jpg
deleted file mode 100644
index fe542c1..0000000
--- a/old/65491-h/images/imx_013.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_016.jpg b/old/65491-h/images/imx_016.jpg
deleted file mode 100644
index 049b8e4..0000000
--- a/old/65491-h/images/imx_016.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_017.jpg b/old/65491-h/images/imx_017.jpg
deleted file mode 100644
index 8240ed9..0000000
--- a/old/65491-h/images/imx_017.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_018.jpg b/old/65491-h/images/imx_018.jpg
deleted file mode 100644
index 0a32b1c..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_024.jpg b/old/65491-h/images/imx_024.jpg
deleted file mode 100644
index 84e0e73..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_026.jpg b/old/65491-h/images/imx_026.jpg
deleted file mode 100644
index c4aca0a..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_031.jpg b/old/65491-h/images/imx_031.jpg
deleted file mode 100644
index 142e75e..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_032.jpg b/old/65491-h/images/imx_032.jpg
deleted file mode 100644
index c3efb32..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_033.jpg b/old/65491-h/images/imx_033.jpg
deleted file mode 100644
index 5180878..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_035.jpg b/old/65491-h/images/imx_035.jpg
deleted file mode 100644
index 0a1cda5..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_037.jpg b/old/65491-h/images/imx_037.jpg
deleted file mode 100644
index d5e9885..0000000
--- a/old/65491-h/images/imx_037.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_040.jpg b/old/65491-h/images/imx_040.jpg
deleted file mode 100644
index 46126a0..0000000
--- a/old/65491-h/images/imx_040.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_041.jpg b/old/65491-h/images/imx_041.jpg
deleted file mode 100644
index c107e1a..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_044.jpg b/old/65491-h/images/imx_044.jpg
deleted file mode 100644
index 0e09d1f..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_047.jpg b/old/65491-h/images/imx_047.jpg
deleted file mode 100644
index 3ccf883..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_049.jpg b/old/65491-h/images/imx_049.jpg
deleted file mode 100644
index 45e9cee..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_051.jpg b/old/65491-h/images/imx_051.jpg
deleted file mode 100644
index 1483996..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_053.jpg b/old/65491-h/images/imx_053.jpg
deleted file mode 100644
index 4de65b9..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_055.jpg b/old/65491-h/images/imx_055.jpg
deleted file mode 100644
index 4fe4fe1..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
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deleted file mode 100644
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Binary files differ
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Binary files differ
diff --git a/old/65491-h/images/imx_057a.jpg b/old/65491-h/images/imx_057a.jpg
deleted file mode 100644
index 3efdb2d..0000000
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Binary files differ
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deleted file mode 100644
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Binary files differ