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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le poison - -Author: Edmond Haraucourt - -Illustrator: Lucien Simon - -Release Date: June 2, 2021 [eBook #65491] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON *** - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, - et l’orthographe d’origine a été conservée. Une seule erreur - typographique a été corrigée. Cette correction est indiquée à - la fin du texte. Également, la ponctuation a fait l'objet de - quelques corrections mineures. - - - - - LE POISON - - - - - JUSTIFICATION DU TIRAGE - - - 10 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs, - une suite en noir et une AQUARELLE ORIGINALE du peintre Lucien - Simon, numérotés de 1 à 10. - - 20 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs et - une suite en noir, numérotés de 11 à 30. - - 30 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en noir, - numérotés de 31 à 60. - - 490 exemplaires sur Vélin à la forme, numérotés de 61 à 550. - - EXEMPLAIRE Nº 148 - - - - - EDMOND HARAUCOURT - - LE POISON - - ILLUSTRATIONS EN COULEURS DE LUCIEN SIMON - - [Illustration] - - ÉDITIONS RENÉ KIEFFER - - RELIEUR D’ART 18, RUE SÉGUIER, 18, PARIS, VIe 1920 - - - - - [Illustration] - - - LE POISON - - -A l’embranchement des deux chemins, cent mètres en avant du bourg, le -petit cabaret trapu, à toit de chaume, avec son bouquet de branches -sèches au-dessus de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui -ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant. - -La maison n’avait pas toujours été le taudis où les passants entrent -pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore de ce monde, -il savait nourrir sa femme et sa fille: avec sa gabare, il faisait le -camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien. Mais, un jour, -étant allé à Concarneau pour charger du ballast, il avait, plus que de -coutume, couru les cabarets du port, avec des amis, et le soir, furieux -d’alcool, on l’avait vu sauter dans son bateau, injuriant ceux qui -voulaient le retenir, et menaçant son matelot de lui casser la tête, -s’il mettait le pied dans la barque. Guillou avait pris le large, tout -seul, et personne ne le revit plus jamais. - - [Illustration] - -Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates, n’auraient -pas trouvé de quoi manger; elles ouvrirent chez elles, dans la chambre -unique, un débit de boissons. Au fond, les deux lits s’encastraient au -mur, voilés par des rideaux de serge peinte, et dans la vaste cheminée -un feu de bouses brûlait sans cesse. Le mobilier était simple: une -vieille table en chêne, une autre plus neuve en bois blanc, trois -tabourets et trois chaises, un banc, un tonneau de cidre dans le -coin; sur des rayons de planches, vingt bouteilles exhibaient leurs -étiquettes voyantes; une image de couleur était piquée à la muraille, -portrait d’un président barré du cordon rouge; une frégate peinte en -bleu vif pendait du plafond, accrochée à la poutre par la pointe de son -grand mât. - -La fille opérait là, pendant que la mère allait aux champs. - -C’était une virago de vingt-trois ans, au buste large et droit, sans -taille, aux fortes poignes, avec une face carrée épaissement lippue, -des dents assez blanches, et des yeux bruns qui ne manquaient pas de -beauté. - -On ne gagnait guère. Anne-Marie se décida, sur les instances de sa -mère, à choisir un homme, au petit bonheur; elle prit Moëlan, le -maçon, un beau gars qui savait son métier et qui travaillait pour -les Ponts-et-Chaussées, où la paye est sûre. Avant son mariage, il ne -buvait que le dimanche, comme les autres, et se soûlait à fond une fois -chaque mois, pour s’entretenir en santé; lorsqu’il fut marié, et qu’il -eut sous la main les bouteilles de la mère Guillou, tout changea. Sous -prétexte de grossir la clientèle, il amenait des amis, «des frères», -et les tournées allaient leur train: les petits verres succédaient -aux bolées; les bouteilles de vin blanc cacheté, qui coûtent si cher, -défilaient. - - [Illustration] - ---C’est ma tournée! criait le gendre. - -La mère Guillou n’y retrouvait jamais son compte, et glapissait en -réclamant des sous. - ---Je vous dis que c’est ma tournée, la mère! - -Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait: - ---Vous marquerez ça sur mon compte! - -Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie -s’en mêlait, la main levée savait descendre. Une fois, on dut lui -arracher sa femme qu’il traînait par les cheveux et qu’il pétrissait -à coups de pied, dans le ruisseau. Quand on la releva, elle avait une -côte cassée; il fallut appeler le médecin; la mère Guillou bougonnait: - ---En voilà des frais que vous nous coûtez, avec vos soûleries! - -Le docteur Audren, conseiller général, vint en automobile; pour cette -promenade, il avait pris dans sa voiture le député de l’arrondissement. -Dès que Moëlan vit arriver les messieurs de la ville, il s’esquiva. - ---Regardez-le qui se sauve! criait la mère Guillou. - -Piqué d’honneur, il voulut démontrer qu’il ne craignait personne; -il revint sur ses pas et tint compagnie à M. le député, pendant la -consultation; il était encore là quand le praticien reparut au seuil du -cabaret. - ---Alors c’est toi qui as fait ce coup-là? Et à ta propre femme? Tu n’as -pas honte? Si je te dénonçais aux gendarmes, moi? - -Moëlan, penaud, répondit: - ---J’étais soûl... - ---Je le sais bien que tu étais soûl. C’est ça qu’on te reproche. Tu -l’as mise dans un bel état. - ---J’avais plus ma raison... - ---Tu te fourres dans le corps un poison qui va te rendre pareil aux -bêtes, et tu le sais d’avance, puisque tu me dis toi-même qu’il -t’enlève ta raison! - - [Illustration] - ---J’étais soûl... - ---Eh, malheureux! quand un homme a perdu la seule chose qui le -distinguait des autres animaux, quelle différence fais-tu entre eux et -lui? Parfaitement! Quelle différence entre toi et ton cochon? - -L’ivrogne releva la tête, avec une colère dans l’œil: - ---Tout de même, monsieur Audren, je suis pas un cochon! - ---Tu es un homme, peut-être, quand tu as bu? Ose donc me dire que tu es -encore un homme, quand tu as bu! - ---Je suis pas un cochon. - ---Alors, montre-la moi, la différence, si tu en vois une. Il marche -à quatre pattes? Eh bien, et toi? Il se roule dans le ruisseau? Toi -aussi! Il grogne et il bave, au lieu de parler. Tout comme toi! - ---Puisque je vous dis que j’étais soûl... - ---Volontairement tu t’es rendu l’égal d’une brute, et pire qu’elle, -puisque tu fais de toi, volontairement, une brute dangereuse, nuisible -pour les autres. - ---Dites tout de suite: un chien enragé. - ---Et pourquoi donc je ne le dirais pas? Elle est plus juste que tu ne -penses, ta comparaison; elle est plus juste que la mienne. Car c’est -vraiment une maladie comparable à la rage, que tu achètes, pour te -l’inoculer. Et tu vois que tu n’es pas dénué de bon sens, dans ton état -normal, puisque tu as trouvé tout seul la vérité qu’il fallait dire. - ---Chien enragé? fit l’autre, goguenard. - ---Avec cette aggravation, encore, que le mal est héréditaire. Car -tu sais, Moëlan, il ne faudrait pas t’aviser de faire un enfant à -ta femme. Il vaut mieux lui casser une côte. Un os de côtelette, -ça se recolle en trois semaines, tandis que votre gosse, il serait -rachitique, pour toute sa vie, ou boiteux, fou, idiot, ou tuberculeux, -ou bien sourd-muet, comme on en voit tant, et les enfants qu’il -mettrait au monde seraient tout pareils à leur père: par ta faute, tu -m’entends, par ta faute! - -Le docteur avait pris Moëlan par le bouton de sa veste, et il lui -parlait dans le nez. - ---Tu pues encore l’alcool! - -Derrière le battant de la porte entr’ouverte, la mère Guillou écoutait -en astiquant un bol, contente du médecin qui malmenait son gendre, et -contente aussi que personne ne fût là pour entendre ce qu’il disait -contre la boisson. Elle songeait: - ---Faut mieux qu’on vive, tout de même, et pour vivre, il faut vendre. - -Le député jugea bon de s’éloigner un peu, sous prétexte d’examiner le -moteur; Moëlan aurait bien voulu s’en aller aussi; mais le médecin le -tenait toujours par le bouton de sa veste. - ---Tu as encore bu, ce matin? Avoue! - ---Un rien, pour tuer le ver. - ---Pour te tuer! Eh bien, assassine-toi, mon gars, puisque ça te fait -plaisir. Moi, j’ai rempli mon devoir en te prévenant: si tu continues, -tu n’en as plus pour deux ans à rester sur terre. - ---S’il pouvait dire vrai, pensait mère Guillou. - -Lâché enfin, Moëlan respira d’aise. M. Audren, d’un coup de poignet -furieux, mit son moteur en marche. La voiture partit; en ronflant sur -la route blonde, entre deux haies d’ajoncs en fleurs, elle montait vers -le ciel mauve. Le docteur soufflait devant lui: «Ouf», et il avalait -des gorgées de matin pour se purifier de ce qu’il avait vu. - ---Évidemment, fit le député, tout ce que vous lui représentez là est -incontestable; mais je vous trouve dur, mon cher. - ---Il faut qu’ils sachent! - ---Si vous croyez que cet électeur-là votera encore pour vous... - ---Ils ne m’empêcheront pas, en votant contre moi, de travailler pour -eux. - ---Vous ne les ménagez guère. - ---J’aime mieux les sauver, ou l’essayer au moins. - ---Il y a la manière; la vôtre est violente. - ---Ils me mettent hors de moi avec leur manie de suicide... C’est que je -les aime, moi, mes Bretons! Une si belle race, si noble, si fière, si -fine! - ---Assurément. - ---Rude au travail, brave au combat, si vieille et qui restait si jeune, -mystique comme aux premiers jours et subtile comme pas une, quand elle -se mêle d’ergoter... - ---Le fait est qu’elle possède un fond d’idéalisme et de raison tout -ensemble... - ---De foi et de sens critique, d’enthousiasme et d’ironie, de loyalisme -et d’indépendance, avec ce double vœu de rester fidèle au passé tout en -poussant vers l’avenir le flot d’une idée qui monte... - ---Comme la mer. - ---Des chouans et des précurseurs: Quiberon, mais aussi Duguesclin, un -siècle avant Charles VIII, et Abeilard quatre cents ans avant Luther! -Lamennais qui par deux époques de sa vie donne les deux aspects de sa -race; Chateaubriand en face de Renan, Le Sage en face de Leconte de -Lisle. - ---Et Waldeck-Rousseau, le Dantec... - ---Des voyants et des clairvoyants... Ah! le beau réservoir lucide que -c’était. - ---Que c’était?... - ---Dam! Vous ne les sentez donc pas dépérir, de génération en -génération? Vous ne comptez donc pas les maisons qui se vident, les -familles qui s’éteignent, les noms qui disparaissent, les hameaux -décimés par la tuberculose que l’alcoolisme propage? C’est mon métier, -à moi, de faire une croix sur les foyers autour desquels j’ai vu, il y -a quinze ans, se grouper des têtes nombreuses et où vous ne trouverez -plus personne, à présent, plus personne! L’alcool a fait ce désert. Un -siècle de ce régime-là et la race aura disparu. - ---Si vous croyez que les Normands se comportent mieux? Et tant d’autres -provinces! - ---Alors, faites-nous des lois pour nous sauver malgré nous. - - [Illustration] - -Au tournant du chemin, on aperçut la mer; des barques de pêche -montaient vers le large; tout un essaim de voiles claires mouchetait -l’azur dégradé; les plus lointaines, parvenues au point où le ciel et -l’eau se confondent, avaient l’air d’entrer dans la nue. - ---On dirait qu’elles s’en vont escalader le ciel. - ---C’est peut-être bien leur but, répondit le docteur. - ---Hein? J’aurais cru que ces marins-là cherchent tout bonnement le -poisson. - ---Le premier qui tenta de marcher sur l’eau n’était pas un pêcheur. Ce -fut un chef de horde qui voulait traverser un fleuve... J’ai mes idées -là-dessus et, puisque nous causons de l’ivresse... - ---Je n’aperçois pas de rapport... - ---Il est pourtant intime et très direct, ou du moins il m’apparaît tel. -Daignerez-vous m’écouter trois minutes? Vous admettez bien que l’homme -est, par excellence, l’animal migrateur et qu’il fut tel dès son début. -Entre tous ceux qui gîtent dans l’immense forêt du quaternaire, il -est déjà celui qui se déplace. Au long des continents, sur le sol de -l’Asie, de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, il a laissé la -trace de ses migrations: les mégalithes, les cupules, les ossements, -les outils qu’on retrouve témoignent de cet exode plusieurs fois -millénaire. Le fait, qui n’est pas contesté, s’explique d’ailleurs par -deux raisons. - ---Primo? - ---D’abord, l’homme primitif est une créature sans armes, au milieu -d’ennemis terribles, et toute nue dans un monde inclément. Donc, -partout où il se trouve, il souffre; donc, il va ailleurs. - ---Voilà une raison qui suffirait. - ---Il y en a une seconde. L’homme n’est pas seulement la créature -désarmée, il est aussi la créature d’imagination, entre toutes, celle -qui rêve et qui sans cesse rêvera du mieux, c’est-à-dire d’autre chose, -qui toujours espère trouver mieux et qui, perpétuellement déçue, voudra -toujours aller ailleurs. - ---Il me semble cependant que les peuples se sont arrêtés sur un coin de -terre qu’ils aiment et qu’ils appellent la patrie. - ---En fait, oui. Mais l’instinct ancestral s’est fixé dans la race où il -demeure irréductible. Le jour où le nomade se stabilise, son appétit -contrarié s’assouvira de mille autres manières. La même force qui nous -poussait à partir du hallier va nous inciter tout au moins à sortir -de nous. Autant qu’il le peut, chaque fois qu’il le peut, l’homme se -projette au dehors par la pensée. Non seulement le goût des aventures -restera en lui, invétéré, vivace, indéfiniment prêt à ressusciter en -ses jeunes fils, mais encore il demandera aux sciences d’améliorer sa -vie matérielle et de l’aider à changer de place plus vite. Pour aller -encore plus loin et pour franchir davantage les bornes de la nature, -il inventera des arts qui procurent l’illusion du mieux; il aura la -poésie et la musique, la philosophie, tous les ferments de rêve, tous -les tremplins, tout ce qui permet une évasion momentanée; il aura les -mythes, les récits et les contes, et il aura aussi l’ivresse, par le -moyen desquels l’esprit essaiera d’échapper à la misère monotone des -jours, s’immunisera pour un moment et, sur place, changera de place. - ---Ainsi l’ivresse, selon vous, est un moyen... - ---D’aller ailleurs! Le vœu éternel de la race! Immobile, être encore -le nomade, rompre ses chaînes, rôder dans l’inconnu, s’extérioriser, -sortir de soi! - ---Si je comprends bien votre paradoxe, le descendant moderne de -l’antique migrateur reste doué d’une passion spécifique, et, pour y -satisfaire, il s’est donné la lecture, la musique, l’ivresse, qui -toutes lui ouvrent des issues hors du monde réel? - ---Vous l’avez dit: l’issue! Il en faut une; elle est indispensable -à chaque individu; mais dès qu’il en a une, il se passe aisément -des autres. L’enfant, qui ne boit pas encore, lit avec frénésie; -de même qu’il y a pour l’adulte des boissons qui grisent, il y a -pour l’adolescent des lectures qui enivrent. Dans son livre, il -regarde s’agiter des actions fictives, il voit se mouvoir des êtres -merveilleux, par le courage, par l’astuce, par la multiplicité des -dangers qui entourent le personnage élu, et dont celui-ci vient à -bout. Tous les romans d’aventure ont cette visée commune: «Autre -chose! Ailleurs!» Exactement de même, les intelligences cultivées se -passionneront pour quelque investigation scientifique ou psychologique, -pour l’histoire ou l’archéologie, pour l’astronomie ou la géologie, -pour des poèmes ou des problèmes. Toujours la même devise: «Ailleurs, -et autre chose!» - ---En sorte que, si je vous entends bien, les sociétés modernes se -subdiviseraient en deux groupes, et tous les êtres ayant en commun le -même besoin d’exutoire, lui donneraient satisfaction par deux procédés -différents: la lecture ou l’ivresse; le livre ou l’alcool? - - [Illustration] - ---A l’exception de quelques individus pathologiques qui recourent -simultanément aux deux moyens d’extériorisation, on peut dire que, -dans une certaine classe sociale, l’immense majorité ne boit pas, -elle lit. Au contraire, dans la classe où on ne lit pas, on boit. Le -moyen de diminuer l’importance numérique du second groupe semble donc -être d’augmenter le premier; si le nombre des hommes qui lisent se -développe, le nombre de ceux qui boivent décroîtra d’autant. - - [Illustration] - ---En d’autres termes, le livre vous apparaît comme l’antidote de -l’alcool. - ---La bibliothèque populaire devient logiquement un remède social contre -l’alcoolisme. - ---C’est bien possible. - ---Je livre cette thèse à vos méditations, monsieur le député. Pensez-y. - -La voiture s’engageait sous un bois de sapins; on parla d’autres choses. - -Deux fois encore, le médecin visita sa cliente. Moëlan, qui lui gardait -rancune, eut bien soin d’être absent. D’ailleurs, il allait maintenant -au chantier, d’une façon régulière: excellent prétexte qu’il avait -trouvé là pour demeurer le moins possible à la maison où l’odeur de -médecine se manifestait comme un blâme. - - [Illustration] - -Mais lorsque Anne-Marie fut authentiquement réparée et qu’elle eut -l’imprudence de dire à une voisine: «Il n’y paraîtra plus», les vagues -remords du maçon s’atténuèrent et son zèle finit avec eux. Après -une cure de sagesse qui avait trop duré, la revanche s’imposait: -les bordées recommencèrent. Moëlan ne travailla plus que cinq -jours par semaine; une de ses fugues dura huit jours entiers: les -Ponts-et-Chaussées le licencièrent. - ---Eh bien! quoi? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la grève. - -Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud, partit -pour la pêche. Il connaissait mal la manœuvre, et la côte plus mal -encore. Au bout d’un mois il s’était noyé. Les deux femmes, à l’église -pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap noir, de la bière et des -chants liturgiques qui impressionnent toujours; mais, dans le fond du -cœur, elles remerciaient le bon Dieu, qui prend pitié des braves gens -et qui sait arranger les choses, quand il veut bien. - -En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan avaient -coûté gros, mais l’auberge où l’on ne paie qu’une tournée sur deux -avait attiré la clientèle qui en prenait volontiers le chemin. Après la -mort du gendre, les amis continuèrent à venir là, par habitude, et pour -consoler les deux femmes. - -Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir, et parfois on lui -prenait la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en -coups de poing. Elle ne se fâchait pas, d’ailleurs, bien qu’elle cognât -ferme. Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de ne rien -toucher, ni bouteilles, ni peau; les grivoiseries ne l’offusquaient -pas, et même, de temps en temps, elle affectait d’en rire, puisque -son métier exigeait cette complaisance. Mais quand ce rire brusque -s’ouvrait sur ses larges dents, ou quand une réplique alerte lui -sautait de la bouche, elle gardait au fond d’elle le sérieux de la -commerçante qui vaque à ses affaires. Promptement, elle avait acquis -l’insensibilité professionnelle des êtres auxquels le vice d’autrui -donne à vivre. La boisson avait fait sa misère, deux fois, et si -la boisson maintenant la nourrissait au détriment des autres, tant -pis pour les autres! Elle n’excitait personne à boire, et de cela, -fiden-doué! elle se serait fait reproche; mais elle ne refusait jamais -de verser une bolée à celui qui la demandait, même quand il en avait -déjà trop. Droite à son poste et le ventre en avant, sous le tablier -bleu et la coiffe blanche, elle attendait que les hommes eussent fini -d’avaler les liquides, veillait à la casse, à la paye; elle ramassait -leur argent un peu vite, pour être bien sûre de l’avoir, et, chaque -fois que l’ivresse du client lui permettait d’embrouiller les comptes, -elle ne se faisait pas faute de commettre une erreur lucrative; elle -n’en éprouvait aucun remords et disait à sa mère: - ---Il redoit bien ça, pour tout ce qu’il a bu sans payer, du temps de -Moëlan! - -D’ailleurs, elle se confessait de ses larcins; mais elle les réitérait -vingt-quatre heures plus tard, ne s’abstenant du vol que le jour où -elle avait communié. - -Quand les buveurs se levaient pour partir, elle descendait derrière eux -et s’en allait fermer la porte, en poussant le dernier. - -Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d’air, comme -pour chasser leur haleine; car elle ne les aimait point, les gars, les -jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune du mal -qu’un d’eux lui avait fait. Pourtant, la joie secrète qu’elle sentait -à les voir sortir, par délivrance, elle l’éprouvait aussi à les voir -revenir, par cupidité; ceux auxquels elle faisait la meilleure figure, -parce qu’ils dépensaient le plus, étaient également ceux qu’elle -détestait le mieux, parce qu’ils lui rappelaient son défunt. - -A ceux-là, elle versait à boire de bon cœur, et plus fort qu’aux -autres, avec une espèce de rage qui mettait sur sa face ordinairement -dure un sourire crispé, dont les buveurs étaient ravis et enhardis. En -reconnaissance pour ce bel entrain, ils lançaient quelque gaudriole, et -le sourire s’accentuait sur la bouche de la commère, qui, en rebouchant -son litre ou en reposant le bol, grommelait au fond d’elle-même: - ---Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud! - -Grâce à cette haine qui se présentait sous les apparences de l’aménité, -le commerce prospérait. Les dettes occasionnées par l’ivrognerie -du mort se liquidaient peu à peu, remboursées par l’ivrognerie des -survivants. - -Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois de -prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y avait laissée -libre; il y songeait, moins par calcul que par instinct, pour être plus -près des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau. Il se disait que la -vie serait bonne et facile, dans cette maison qui ne manquait de rien: -il y trouverait, en rentrant de la mer, un feu pour se sécher, un verre -pour se réchauffer, la soupe faite, et un rude morceau de femme! - -Eh! pourquoi non? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait pas plus -qu’autrefois! Il avait eu jadis de l’amitié pour elle, avant de partir -au service; oui bien, de l’amitié, et même un fort béguin! - - [Illustration] - -En ce temps-là, pourtant, elle n’était que la fille au père Guillou, -et ne possédait pas encore son auréole de flacons. Il l’avait désirée -quand même, et pour le bon motif, et ce serait menterie de dire quelle -l’avait rabroué quand il expliquait son caprice, un soir de danse, -pendant la fête; même, il l’avait embrassée et serrée, dans l’ombre, -derrière la haie du cimetière... - -Depuis lors, il est vrai, on n’avait plus reparlé de tout ça; ni l’un -ni l’autre n’avait l’air de s’en souvenir. Mais rien n’empêchait d’en -causer, à présent, et tous deux étaient libres. - ---Pour sûr, qu’on est libre! - -Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et Toussaint -résolut de parler à la veuve. - -Il n’osait pas. - -Bien qu’il fût brave marin, et sans peur dans les gros dangers, il -était timide et même lâche dès qu’il lui fallait exprimer une idée. -Contre une tempête ou contre un homme armé, il aurait tenu ferme, sans -broncher et jusqu’à la mort; mais, contre une parole ou un regard -tranquilles, il était sans force, et vaincu par avance; à tout il -répondait: «Oui», même s’il pensait le contraire, et il promettait -tout, quitte à ne rien tenir, acceptait tout, quitte à se dérober -ensuite. Son courage de brute pouvait l’emporter jusqu’aux gestes de -l’héroïsme, mais sa conscience d’homme n’était capable que de veulerie, -et dans l’attitude d’un héros, il restait plus que jamais une bête en -exercice de ses instincts. Quiconque eût commandé en maître l’aurait -mené comme un chien fidèle, à la condition de le garder sous l’œil; -mais il craignait les yeux, à moins d’être en dispute, car alors la -colère le débarrassait de son âme, et il se battait avec l’énergie d’un -ours. - -Cette pusillanimité l’avait rendu sournois, d’une sournoiserie candide -dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des autres -animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n’être pas contredit, -et il se cachait, afin de n’être pas empêché. Il en arrivait de la -sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets dans son coin, -et les apportant tout d’un coup, à la manière d’une poule disparue qui -revient brusquement avec sa nichée de poussins. - -Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie: -il buvait, sachant très bien qu’alors il viderait son cœur, dirait -tout, casserait tout, sans avoir à s’y décider, et qu’au réveil il -trouverait la besogne faite et bien faite. - ---Et puis, quoi? Si elle refuse, tant pis pour elle! - -Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l’heure de la soupe. -La vieille tardait à rentrer. - -Il pensa: «Peut-être aujourd’hui, je dirai...» - -Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande -lui sourit en posant la tasse. - -Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous, -ne soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant, il -supputait que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien plus qu’aux -autres, puisque toujours elle souriait, en lui versant à boire. - ---Une autre bolée! - -Le courage approchait. - - [Illustration] - ---Anne-Marie! - ---Quoi, Toussaint? - ---Tu te rappelles pas, Anne-Marie? - ---Quoi donc, Toussaint? - ---La haie du cimetière, quand c’était un soir de Pardon? - ---Des blagues! Ce qu’on est bête quand on est jeune! - -Il ne trouva rien à répondre; le courage n’était pas mûr. - -A son aide, il appela un verre de rhum, que l’aubergiste lui servit: -«Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!» - -Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien assurer -qu’ils étaient toujours seuls. - ---Anne-Marie! - ---Quoi donc, Toussaint? - ---Tu y recommencerais pas, avec moi? - ---Quoi? - ---Que je t’embrasse! - ---Tu voudrais pas, et moi non plus. - ---Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie! - ---Assez d’un soûlaud! J’en prendrai pas deux! - ---Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin! J’ai mon -bateau, bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates, et tu peux -demander, si tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud! Faut pas dire -ça. Anne-Marie! - ---Reste assis. - - [Illustration] - ---Je veux pas m’asseoir! Je veux que tu dises que je suis un marin! - ---Tu es un marin. Assieds-toi. - ---Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie! Tu -entends? Faut dire ça! Dis ça! - -Elle s’était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le mâle, -debout en face d’elle, les poings appuyés sur le bois, tendait en avant -son buste et sa face congestionnée; la femme, adossée à la muraille, en -arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger, sans répondre, -et leurs yeux fixes se dardaient des regards immobiles. - -Soudain, l’ivrogne allongea ses deux bras, avec ses deux mains ouvertes -vers la chair. - ---... brasse-moi! - -Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de la -commerçante s’écrasa sur son nez. Il perdit l’équilibre, roula; puis, -stupéfait d’être à terre, il passa lentement sur ses moustaches le -revers de sa main, qu’il retira toute sanglante. - ---Ah ben! fit-il. - ---Dehors, charogne! - -Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur pieds; -il répétait: - ---Ça, Anne... Marie... Ça... - ---Dehors, que je te dis! - -Elle avait ouvert la porte, et rouge encore de fureur, à cause des -bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches. - -Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent de -la mer lui balaya le visage. - -Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se -coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des enfants. Le -ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais du côté de l’Est -il bleuissait déjà, et les premières étoiles s’allumaient par places, -une à une. - -Toussaint, hébété, s’arrêta, en essayant de se souvenir ou de -comprendre, et en regardant les choses. A trois cents mètres -devant lui, sur le sommet d’un tertre, la haute silhouette d’une -vieille paysanne, profilée en gris sur le plein ciel, se démenait -fantastiquement, secouant ses longs bras et tirant sur la corde d’une -vache qui résistait en beuglant. L’ivrogne s’intéressait à la lutte. -A mesure que les minutes passaient les deux ombres se faisaient plus -noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée d’un -maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher sa bête; -elle frappait dur: dans la limpidité du soir, chaque coup de maillet -retentissait au loin, et vibrait sèchement. Tour à tour, tandis que -naissaient les étoiles, le maigre bras se relevait, s’abaissait, -remontait, et les coups sonnaient; mais, à cause de la distance, le -bruit n’en arrivait que tard, au moment même où le maillet déjà était -revenu dans le ciel plus constellé, et l’ivrogne s’étonnait de cette -sorcière qui travaillait à clouer des étoiles. - - [Illustration] - - * * * - -Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière: elle l’avait -battu et elle en avait le droit, n’étant pas sa femme; aussi bien, -il pourrait la battre, s’ils étaient mariés. Les coups ne comptent -qu’entre hommes. Elle était mal lunée, ce soir-là; elle serait plus -gentille, un autre jour: il faut savoir patienter. - -Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus ni -moins souvent, et tout naturel, avec l’honnête mine d’un qui ne saurait -pas. - ---Puisque j’étais soûl, j’ai rien su; j’ai le droit de pas savoir ce -que j’ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure; quand -elle changera d’idée, elle me trouvera. - -Anne-Marie ne changeait pas d’idée et n’en avait qu’une seule: garder -sa clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait fidèle -aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle avait éprouvé -un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne: trop souvent elle -en avait eu l’envie, au temps de son défunt! Après des mois et des -années de rage contenue, cette minute de vengeance avait été trop -bonne, et rétrospectivement la veuve en jouissait encore, rien qu’à -regarder ce mufle d’un soûlard ensanglanté par elle, une fois, rien -qu’une fois! Puisque Lekor ne profitait pas de la circonstance pour -porter son argent ailleurs, tout était bénéfice! Elle souriait comme à -l’ordinaire, et puisqu’il feignait d’ignorer, elle feignait d’oublier. - ---Bonjour, Anne-Marie. - ---Bonjour, Toussaint. - -Des mois passèrent ainsi. L’été fut beau, et de bon rapport: les -Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait en -excursion vers les Glenans ou dans l’anse de Benodet; parfois même -il disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours; après ces -absences, il revenait avec des pièces d’argent et même des pièces d’or -dans sa bourse de cuir; il les montrait négligemment, pour tenter la -cabaretière, et il s’attardait à la payer, afin qu’elle vît bien comme -il était riche; la lenteur de ses doigts et leur maladresse voulue -expliquaient avec insistance: «Quand tu voudras, ce sera à toi, tout -ça, et des autres avec.» - -Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal; elle pensait: «Pour -sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson, sans que j’aie -besoin de t’épouser, mauvaise bête!» Et pour que ces richesses ne -prissent aucun autre chemin, elle s’appliquait à faire bonne figure au -client. - -Il concluait: «Elle y viendra...» - -Pourtant, et quoiqu’il ne fût pas grand clerc en l’analyse des âmes, -il était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses affaires. -Il en concevait du dépit. Au début, ce projet d’un mariage ne lui -était apparu que comme une combinaison vaguement avantageuse et qui -lui souriait, mais ne l’enthousiasmait pas; devant les résistances, -il se cramponna, accroché à son idée comme un crabe à un goémon, et -ne voulant plus lâcher prise, uniquement parce qu’il tenait: à force -de souhaiter la victoire, il en venait à s’imaginer qu’il souhaitait -l’objet de la victoire; sous son crâne breton, le caprice se faisait -idée fixe, et cette envie l’obsédait davantage de jour en jour. - ---Elle y viendra! - -Il commençait cependant à trouver le temps long, et s’agaçait. Il en -arriva bientôt à s’irriter du temps perdu, et d’un rôle qui l’humiliait -dans sa vanité. Incapable de s’en prendre à lui-même, il s’en prenait -à la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre et qui se -moquait de lui, peut-être! Il rageait et pensait à elle, toujours avec -colère et certes sans plaisir, et surtout sans amour, mais il y pensait -trop, trop souvent, plus que de raison: le souvenir d’elle surgissait -brusquement, à tout propos, hors de propos, au milieu d’une manœuvre, -et le marin furieux envoyait des coups de sabot à ses agrès ou à son -mât, à tout ce qui se trouvait sous la portée de son pied pour recevoir -les châtiments destinés à sa compagne future. - ---Faudra bien que tu y viennes, rosse! - -Le besoin d’avoir raison, de réduire l’adversaire, devenait âpre et -lancinait son impuissance. - ---Anne-Marie, sale bête! Chameau! - -Il l’appelait, la revendiquait; il la voyait domptée, cette faiblesse -qui désobéissait à sa force; et, ne sachant déjà plus si son impatience -exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse couchée -sous son caprice, il réclamait avec des grognements les minutes d’un -triomphe vengeur, quel qu’il fût! - -Épouse ou maîtresse! Mais dans un rôle ou dans l’autre, elle était -femme, et son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que le désir -de la vaincre, se confondant avec un désir de la posséder, mua peu à -peu: obscurément, des appétits charnels sourdaient de la hantise; à -force de l’exécrer, à force de l’évoquer, là, devant lui, allongée, -criant grâce, il la lui fallait là, elle et nulle autre à sa place, -elle exclusivement nécessaire! Il aimait. - -Il ne s’en doutait pas: il aimait, croyant détester, et cachait son -amour comme on cache une haine à tous, surtout à elle. Il venait à -l’auberge chaque fois qu’il pouvait, avec son air d’indifférence, en -traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser tout -à coup quand ils arrivaient sous la proie. S’il était seul dans la -boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait sur -elle, s’agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes, déchirait -les vêtements. - ---Tu y passeras, va! - -En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux restaient -sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout le monde: -Anne-Marie, n’ayant jamais éprouvé pour cet homme que de l’antipathie, -en avait peut-être un peu plus, mais n’y prenait pas garde: elle -continuait à sourire en apportant la bolée ou en versant le rhum. On -était bons amis. - ---Anne-Marie! - ---Quoi donc, Toussaint? - ---Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c’est beau, avec tant qui -y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu voulais, moi, je -t’y enverrais bien, dans mon bateau. - -Subitement méfiante elle railla: - ---Pas toute seule, hein? - -Il fut vexé de voir que son plan était déjoué; il dissimula. - ---En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera! Je gagne assez -d’argent pour mener des amis, une fois. - ---Peut-être; on verra. - ---Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie. - -Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient -de ne pas s’attarder, crainte d’en dire trop long, et d’avouer ce qu’on -désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, cousine -d’Anne-Marie, à ce projet de fête, et l’invita, sachant bien qu’elle en -parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son matelot; Scolastique, -joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient être de la partie. - ---C’est l’Anne-Marie qui fera patronne à bord; arrangez-vous avec. - -Tout s’arrangea et le jour vint. - - * * * - -Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires, coiffes -blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne d’or au -col ou sur le ventre; leurs cheveux, fortement tirés sous le bonnet, -tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours, et les -visages bien savonnés luisaient. Les deux marins, rasés dès l’aube, -avaient reçu le vinaigre et la poudre d’amidon. Les faces étaient -hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les consciences légères, -et on se promettait de la joie. Dès l’arrivée au cabaret de la veuve, -chez qui on devait se réunir, toute la bande s’esclaffait déjà et -criait fort. - - [Illustration] - ---Pas de soucis, hein? pour un jour! - ---Fiden-doué, non! - -Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur et -l’Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait avec -indulgence que, sauf la boisson, il n’était ni vilain gars ni méchant -homme. - - [Illustration] - ---On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles dans mon -bateau! - ---On reviendra qu’avec le flot, vous savez, mère Guillou. - ---Sûr! on veut tout voir et s’en donner, pour une fois. - ---Moi, dit Katic, j’irai sur les chevaux de bois! - ---Et dans la baraque aux saltimbanques, qui sont si rigolos; on se tord -rien qu’à les regarder. - ---Fiden-doué, on va rire! - ---Oui, mais, fit Scolastique, vous boirez pas, hein? On veut pas se -voir avec des hommes soûls. - - [Illustration] - -Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune comme -chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, ses provisions -pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de l’andouille. Lekor, -s’étant chargé de la boisson, achetait à la vieille douze litres de -cidre, et craignait que ce fût trop peu; une gourde en peau de vache -qui venait d’Espagne, et qu’il portait pendue en bandoulière, fut -remplie de rhum: les deux litres n’ayant pu s’y loger, il but ce qui -restait au fond de la seconde bouteille. Cependant, le ciel se couvrait. - ---En route! - -Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience, Lekor -offrit aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout; la -cabaretière n’eut garde de protester. On fut plus gai. - ---Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je veux sortir -avant le bas de l’eau: sans ça, contre le flot, on aurait du mal. - ---Bah! y a bonne brise, Toussaint! - ---De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut aller. La -_Julie_, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout, pour nous -mettre de l’huile aux bras! C’est moi qui régale. - -Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux gaillards -hissaient au mât, avant même d’être déployée, claqua de colère. Le -capitaine la maîtrisa et s’assit à la barre avec le calme du dompteur. - ---Tu vois, Colastique, rien à craindre! Je t’enverrai au Pardon sans -que tu attrapes seulement une bolée d’eau. - -Néanmoins, dès que la _Julie_ eut dépassé la pointe du petit port -et perdu son abri, un coup de vent la coucha: les femmes crièrent; -Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit. - ---C’est rien que ça, c’est du vent! - -Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint -regretta en secret de n’avoir pas emmené un second matelot: il pouvait -encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne lui eussent -certes pas manqué; mais il avait en tête l’orgueil de garder ce lot -de femmes pour lui seul, et quatre libations lui avaient chauffé le -courage. Il se rassit en criant: «A Dieu vat!» et sa _Julie_ emporta -vers le large la chanson aigrelette des femmes et le rire gras des -matelots. - -Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, et -il la sentit sur sa joue: d’un coup d’œil furtif, il vit l’horizon du -Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils; -puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort. - - [Illustration] - -Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord, filait -droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans les lames. - ---Dis donc, Toussaint? ça se gâte. - ---Le ciel est tout noir. - ---Tu vas pas trop au large? - ---Je prends des bordées, pour attraper le vent. - ---Y a pas de danger, Toussaint? - ---Avec moi? Tu blagues, Jeannine! - ---Nous fais pas boire un coup! - ---Fiden si! vous boirez un coup. - -Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu’il avait les mains libres -et l’esprit tranquille, et la tendit aux femmes; mais elles refusèrent; -il but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son outre en -sautoir, et se cala contre la barre: sa face était plus rouge. - ---Attention, les filles! on va virer! - -La voix molle du matelot protesta à l’avant. - ---Y a trop de toile. Le vent a forci. - ---Pare à virer, je te dis! - ---Si on prenait encore un ris, tout de même? - ---Pare à virer, bon dieu! - -Tandis que les femmes s’accroupissaient vite, le matelot se mit debout -et rendit du filin: Lekor, en colère, tira la barre, d’un geste -brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. Jean-Louis -n’eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba dans la mer avec -une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête, hurlèrent. Toussaint, -les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se cramponnait à sa barre. -La grande voile, sous son filin trop lâche, s’emplissait de vent, et -le bateau, couché, fuyait vers l’Est, en embarquant des paquets d’eau. -Jeannine, avec de stridents appels, tendait les bras vers la place -perdue où le matelot était tombé. Toussaint, muet, crispé, assourdi par -la clameur des femmes, poussait la barre pour résister au vent, qui -rageait plus fort. - -Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid: - ---Toussaint! Tempête? - ---Oui. - -Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser sous -l’effort. Le bateau se redressa d’un bond, comme une bête fouettée, et -la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant sur le mât qui -grinçait. - ---Gare dessous! - -Le marin se rua sur les étais, qu’il dégageait, fébrile: il en eut le -temps et la voile s’écroula. Les femmes glapirent de nouveau. - ---Paix, garces! - -Accroupies dans l’eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient, et le -bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous le choc -des vagues, dans la tempête déchaînée. - - [Illustration] - ---On va couler! - ---Faut bien que ça arrive, un jour ou l’autre. - -Du noroît, une fumée d’embruns s’avançait sur la mer, en tourbillon -blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s’en faire un gouvernail -contre l’assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda venir. La lourde -masse d’eau arrivait en sifflant: sous le choc, l’aviron cassa net, et -le marin tomba sur les genoux, pendant que la coque craquait de toutes -parts. Les femmes, inondées, hurlèrent plus fort. - -Toussaint se releva. - ---N... de D...! Écopez, vous autres! - -Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à geindre; -Katic s’étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique -l’imitèrent, et, chaque fois qu’une brève accalmie, entre les ressauts, -permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les membrures, vite, -elles commençaient un signe de croix, toujours inachevé. - -Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant et -martelant le bordage. - -Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme sur des -agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les côtes; elles -interrompaient leurs prières pour l’injurier et lui battre les jambes; -il ruait dans le tas. - ---Écopez, rosses de femelles! On va couler! - -Katic se décida; les deux autres en firent autant. L’embarcation, -enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la poussée du -vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur l’autre, elle fuyait -dans le courant qui l’avait prise. - ---Où qu’on va, Toussaint?... - -Comme si de longs atavismes l’eussent préparée à cette mort, Anne-Marie -parlait d’une voix presque calme, en emplissant son seau, pour le vider -par-dessus bord, et ses gestes précis étaient ceux d’une ménagère à -l’ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas; il buvait à sa gourde. - ---Bois pas, pour garder ta tête! - ---Je fais ce que je veux. - ---C’est au large qu’on va, Lekor? - ---Non. - ---A la côte? - ---Devers la pointe des Gaours: le courant passe là. - ---On pourrait accoster, peut-être?... - ---On s’y crèvera, plutôt! - ---Tu es bon marin, Toussaint... - -L’ivrogne se rengorgea sous l’éloge et répliqua: - ---Pour sûr. - -Puis il haussa lentement une épaule en ajoutant avec dédain: - ---Écope! - -Pour montrer ce qu’il savait faire, il prit son dernier aviron. - ---Écopez!... Je vas gouverner ça. - -Son assurance et l’exemple d’Anne-Marie rendirent du cœur aux trois -femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait plus. L’homme, -avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux poings, luttait -contre la mer; son œil de duelliste, attentif et dur sous les sourcils -crispés, surveillait au loin la venue des coups, suivait chaque lame, -la guettait, et sa parade recevait l’attaque. - ---Hardi, Toussaint! - -Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa large -poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait un -remous, elle tournait sur sa quille, malgré l’effort du barreur, et la -mer jetait des masses d’eau sur les femmes glapissantes. - -Anne-Marie ne criait pas. - -La lutte dura près d’une heure. - -Vingt fois on faillit sombrer. - ---V’là les Gaours!... - -Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse; des récifs -à fleur d’eau barraient la route: on en éviterait un, deux, mais on -se ferait broyer sur la ligne, avant d’approcher terre. Il jura. Les -autres comprirent. - -L’homme regardait le double mur des roches, et les femmes regardaient -l’homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile; mais ce visage, -rouge tantôt, changeait de couleur, à la façon d’une pieuvre blessée; -elles ne doutèrent plus et se remirent en prière. - -Vers l’avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, dans un -tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille et l’enleva; -sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, et l’engloutit. - - [Illustration] - -Mais la barque reparut aussitôt, coincée entre deux roches, et le flot -qui passait continua sa route. - - * * * - -Deux vivants s’accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une -lame nouvelle arrivait à l’assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la -tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d’eau qui -s’avançait contre eux. Il revint, saisit la naufragée par un poignet, -par les cheveux, et tira à lui. L’explosion blanche tonna au fond du -trou, et les gerbes d’écume s’élancèrent en voûte par-dessus le couple -étalé à plat ventre. Dans le ruissellement qui suivit, accrochés des -mains, des pieds, des genoux, ils sentirent tout au long de leur peau -les forces du torrent qui les tiraient vers le gouffre; puis ils furent -libres. - -Avant qu’une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils -avaient pu gagner le sommet. Ils s’arrêtèrent. La mer rageait en bas. -D’un même mouvement, ils s’assirent et soufflèrent, les bras pendants. - -Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore -par instants. Il dit: - ---En voilà un coup d’arrivé! - -Anne-Marie ne l’entendit pas; elle contemplait, avec une stupeur -terrifiée, l’enfer glauque d’où elle sortait. Mais elle n’en put -soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit: - ---Elles n’ont pas crié. - - [Illustration] - -Toussaint ne l’entendit pas; il rageait contre la mer et l’insultait, -grommelant des mots, tendant le poing. Ils ne parlèrent plus. Assis -côte à côte, face au large, toutes leurs forces hébétées, ils restaient -immobiles, le regard fixe et sans rien voir. La Bretonne grelottait. De -son vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour d’elle, et parce -qu’ils se dépêchaient de retourner à la mer, comme pour la remporter -avec eux, elle sauta en arrière. - ---Toussaint! - ---Quoi? - ---J’ai peur. - -Il daigna sourire avec le dédain du mâle, et décrochant sa gourde -catalane qui contenait encore un bon litre de rhum, il la tendit sans -dire un mot. Machinalement, elle but et rendit l’outre; il but à son -tour. Elle attendait qu’il eût fini, mais il buvait longtemps. - ---Viens-nous-en, Toussaint. - -Il fit un rire sec. - ---Viens-nous-en? Où ça, donc? - ---Au Bourg... - -Cette fois, il rit tout à fait. - ---Au Bourg? Tu en as de bonnes, la fille! Tu sais donc pas où qu’on est? - ---Aux Gaours. - ---Pens-Gaour, oui! - ---Quoi, c’est celles-là? - ---Deux saloperies de roches qui m’ont pris mon bateau dans leurs -sacrées Cornes-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu! - ---C’est donc pas terre? - ---Terre, oui! A trois cents brasses de terre, nous sommes, avec un -courant qu’il faudrait un marsouin pour le remonter. - -Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu’on n’était pas sauvé, -et qu’il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter et -n’osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d’acquérir la -certitude; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort qui -l’appelait. - -Enfin, elle parla: - ---Trois cents brasses, tu dis? - ---Au plein de la marée, mais ça fait bien le double à cause de la -dérive. - ---Faut passer vite, pendant que c’est moins large! - ---Si tu y mouillais seulement une jambe, tant que la mer remonte, le -courant te goberait comme un vieux sabot, et tu irais loin! T’as qu’à -voir. - -Anne-Marie pivota lentement, et d’un œil humble, elle vit, entre elle -et le continent, ce fleuve impétueux qui se ruait dans le chenal, en -déchiquetant sa furie sur les arêtes du bas-fond. Elle connaissait -assez les choses de la mer pour comprendre qu’un tel passage était -impraticable. Elle ne souffla mot. - -Toussaint, de sa voix morne, reprit: - ---Le Gardec y a péri, l’an passé, avec son mousse: encore, ils avaient -la barque, eux! - -Il se tut; deux minutes furent silencieuses. - ---Et Yves Pilot, donc! C’était là aussi, qu’on croit. Mais lui, il y a -des ans. - -Après deux autres minutes, il ajouta: - ---Et puis, tu sais, au plein de l’eau, ce sera couvert, ici: par temps -calme, les Pens-Gaour viennent tout juste à ras, mais par tempête on -n’y voit que du blanc, et y en a! - ---Alors?... On sera pris... Toussaint? - ---Mad-doué, oui. - ---Au plein, Toussaint? - ---Balayé, tu peux le dire, et emporté dare-dare. - -Après un autre silence, elle demanda: - ---Tu sais nager, toi? - ---Pour sûr! - ---Moi... Je sais pas... - -Encore une fois ils se turent. Puis, elle leva vers lui un regard de -mendiante: - ---Tu me tireras avec toi? - ---Dans ce courant-là! - ---Tu ne me laisseras pas! Au plein de l’eau, il mollira, le courant; tu -pourras me passer à terre, avec toi, Toussaint? - ---Y a guère apparence. - -Elle se ramassa, les genoux serrés, les jambes repliées, les coudes aux -flancs, comme pour offrir moins de prise à la mort, et elle haletait. -Au bout de quelques minutes, elle questionna de nouveau: - ---Ce sera bientôt, ça? - ---Quoi? - ---Que le flot couvrira ici? - ---Deux heures de temps. - - [Illustration] - -Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme Katic, -Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou, pour se -voir elle-même; à la place du naufrage, il n’y avait plus que des -tourbillons fous, du blanc, du vert, pas une tache noire. Alors, elle -pleura doucement, et peu à peu elle pleura plus fort, comme une petite -fille; ses épaules sautaient sous les sanglots. - -Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra du -doigt un pan d’étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le châle de -Scolastique. - -Alors, elle se signa; elle se leva toute droite et très grave; se -tournant vers la terre où sont les églises, elle joignit les mains -devant sa bouche; puis, elle se mit à deux genoux, et, tête basse, elle -récita contre ses doigts entrelacés une prière à la Sainte Vierge. Sur -son corps immobile, les plis mouillés de sa robe noire se collaient en -sculpture, et la moulaient. - ---_Amen..._ - -Elle murmurait des mots latins, parce qu’ils sont les mieux entendus -dans le ciel, et ne s’interrompait que pour se frapper la poitrine, et -recommençait l’oraison. - -D’abord, le Breton avait regardé faire; mais bientôt il s’agenouilla -aussi, et pria en battant sa coulpe. - -Quand il eut fini, il se releva et avala une lampée de rhum. Alors, -l’âme ragaillardie deux fois, par la prière et la boisson, il se -sentit à l’aise et plein de vie. Avec la complaisance d’une force, il -considéra la femme qui priait. Longtemps, ils demeurèrent là, tous -deux, figés dans leur pose, elle à genoux et lui debout, double statue -sur un piédestal de tempête, et la mer oubliée hurlait en cercle autour -du couple. - -Le marin regardait toujours, et l’alcool lui courait dans les veines: -il sourit béatement à ce dos penché, à cette nuque où frisaient des -cheveux mouillés, à cette croupe tendue de la femme qui lui semblait -belle: et tout à coup il se ressouvint qu’il l’aimait. - -Un brusque afflux de sang lui monta du cœur à la tête, et, les yeux -noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes vers la -rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu’elle perçût le bruit -ou qu’elle sentît l’approche, se retourna et, d’instinct, elle se mit -debout, tandis qu’il reculait, intimidé: elle n’avait pas vu le geste -libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son rire bête et -ses deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire, et sa mine devint -féroce; comme on empoignerait une arme, il saisit la gourde pendue à -son côté, et téta du courage. - ---Bois pas tant... - ---Je te l’ai payé, mon rhum, pas vrai? - -Il répondit brutalement, afin de créer la bataille, et, pour bien -prouver qu’il était le maître, il but de nouveau, après avoir parlé. - -La cabaretière connaissait les ivrognes, qu’il ne faut pas contrarier, -et sa vie dépendait de celui-ci. Peut-être il méditait de l’abandonner -là, sans oser le dire, et cherchait une dispute pour avoir un prétexte? -Elle en eut l’intuition, et le détesta; mais elle résolut d’être -habile. Le laissant boire à sa guise, elle examinait à la dérobée -ce maître et sa tête renversée, où la vie et la mort allaient se -décider: sous la peau tendue de son cou, elle voyait passer les ondes -de l’alcool qu’il avalait, et elle aurait voulu lui serrer la gorge, -l’étrangler, pour l’empêcher de se faire plus ivre, pour se venger -aussi. - -Elle lui sourit dans l’instant même, car il rabaissait les yeux vers -elle et rejetait sa gourde sous son bras; d’un air de provocation, il -disait en secouant la tête: - ---Tu vois, hein? - -Il avait espéré un reproche et fut déçu. Il se planta devant elle avec -dignité; sa face était plus rouge, sa prunelle plus trouble, et son -équilibre incertain. - -Elle demanda doucement: - ---La tempête mollit, pas vrai, Toussaint? - ---Non! - ---Elle mollira au plein... - ---Non! - ---Tu nageras bien tout de même: tu es si fort! - -Il grogna. Elle s’approcha de lui, amicale comme une sœur: - ---Tu as prié le bon Dieu, Toussaint? - ---Oui! - ---Il t’a dit de m’emmener avec toi, pas vrai? - ---M’a rien dit. - ---Moi, j’ai prié la Sainte Vierge... Elle m’a promis que tu m’enverrais -à terre, parce que tu es bon et que tu nages si bien... - -Elle se rapprocha encore, jusqu’à le frôler, et elle ajouta, presque -tendre: - ---Avec moi, tu passeras bien. - -Il s’écarta, comme pour éviter le contact, et la fixant d’un œil -mauvais, par-dessus l’épaule, il répondit: - ---Avec ça que t’as été gentille, toi! - - [Illustration] - -Elle feignit de ne pas comprendre et détourna les souvenirs dangereux. - ---Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu’avec personne, et -je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le sais bien. Je -t’ai pas fait crédit, plus d’une bolée? Et je te ferai encore, va! Oh! -tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le dire, et on ne risque -pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais l’amitié y était tout de -même, Toussaint... - ---L’amitié! Tu te rappelles pas, alors? - ---Je me rappelle le Pardon, où on a dansé nous deux. - -Mais lui, rageur et menaçant: - ---Et puis? - ---Et puis le mur du cimetière, quand tu m’as embrassée... - ---Y a du temps, de ça! Je parle de l’autre jour! - -Elle baissa le nez avec une mine de confusion, comme pour demander -excuse. Il reprit: - ---Oui, l’autre jour! Fais la bête, un peu! Je t’ai embrassée, -peut-être, quand tu m’as envoyé un coup de poing en plein museau, parce -que je voulais être ton homme, avec le maire et le curé! Bon sang! -Entre les deux yeux, oui, que tu m’as cogné! - ---Il faut pardonner les offenses. - ---Si dur que je suis tombé par terre! Tu as oublié ça, peut-être? - ---Ce soir-là, Toussaint, c’est pas ma faute; tu te rappelles bien que -tu étais soûl... - ---Aujourd’hui aussi, je suis soûl! - ---Toussaint! Regarde la mer qui monte! - ---Oui, je suis soûl! Tu diras pas non! Mais t’as besoin que je t’envoie -à terre, alors, tu fais la chatte! - -Elle essaya de sourire, mais son sourire était tordu d’angoisse. Il -ploya les jarrets, et les mains aux genoux, rabougri, avançant la tête, -avec des yeux en fureur et une mimique de bête: - ---Miaou, la chatte! Miaou, que tu fais! Et tu viens te frotter! Et -puis, au fond, tu te fous de moi! Je te connais, va! - ---La mer arrive, Toussaint! - ---Oui, je te connais! Mais quand je suis soûl, on ne m’en conte pas! Je -te connais! - -Grisé de plus en plus par ses propres paroles, il serrait les poings, -prêt à frapper, et ses coudes se relevaient en ailerons, battant l’air. - - [Illustration] - -Anne-Marie recula d’un pas. Il demeura sur place, mais toute sa volonté -le tendait en avant. Un silence s’étala entre eux. Soudain, l’homme -hurla: - ---Et d’abord, tu vas y passer! - -Il s’élança. Elle n’osait fuir ni se défendre, pour ne pas l’irriter -davantage; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia: - ---Toussaint... - ---Toussaint? Toussaint? Y a pas de Toussaint! Y a que tu vas y passer, -et que je te veux, et depuis du temps, encore! - ---La mer monte! Gare, qu’elle va nous prendre! - ---Je t’ai envoyée ici, faut pas que ce soit pour rien! - ---On va nous voir... - ---Y a personne pour nous voir! Ils sont à fond, tous quatre. - -D’un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre lui; -tandis qu’Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête, il -pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du rhum -chercha les lèvres de la femme. - ---Non... T’en prie... Non... - ---Si, bon Dieu! - -Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie de -l’alcool exaspérait ses nerfs; pendant qu’il la maintenait du bras -gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le fit tourner -sur le cou: il eut la bouche, mais ne l’eut qu’un instant. Anne-Marie, -d’une poussée fougueuse, s’était dégagée. Libre, elle pourrait -parlementer, en restant à distance, car l’homme ivre ne l’attraperait -pas à la course. - -Il comprit que sa proie lui échappait et s’en indigna: - ---Saleté! - -Il lui montrait le poing. - ---Te fâche pas, Lekor... Une autre fois... Demain... - ---Tu te ficheras de moi, demain! - ---Je te promets... - ---Tout de suite, t’entends! Viens là, que je dis! - -Comme elle ne revenait pas, il tendit les mains à nouveau et s’avança -contre elle en titubant. Mais ses jambes le trahirent; les aspérités -du granit accrochaient ses souliers; dès le troisième pas, il tomba -lourdement et geignit. Il resta étourdi pendant quelques secondes, -puis, avec des gestes gourds, il chercha son outre sur sa hanche, -derrière son dos. - ---Bois pas, Toussaint... - -Affalé et s’appuyant d’une main sur la roche, il s’acharnait à trouver -la gourde vers ses reins, et parlait en même temps: - ---...coute, Anne-Marie,...coute-moi bien! Si tu veux point, je voudrai -point. T’as compris? - - [Illustration] - ---Non, Toussaint... - ---Si, t’as compris! Tu veux pas venir? Tant pis pour toi! - ---Demain... je te promets... - ---Si tu viens pas, je te laisse sur le caillou. Moi, je sais nager. -Toi, tu sais pas. Si tu veux que je t’envoie à terre, faut pas -rouspéter. Fais ce que je veux, et moi je ferai. - ---Pas ici! J’ai trop peur, ici! Tu vois donc pas la mer qui vient, qui -va être sur nous? Elle va arriver, Toussaint. - -La logique de l’homme ivre riposta tranquillement: - ---Raison pour se dépêcher. - ---Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là, morts, -et qu’on va peut-être mourir aussi?... - ---Raison, pour pas attendre demain, qu’on serait péri. - ---Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette heure, les -autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi: tu as bien vu le -châle de Scolastique? Et Jean-Louis, qui a même pas fait sa prière... - ---J’ai fait la mienne. - ---Tu as donc pas crainte du bon Dieu, que tu veux faire un péché, quand -il te voit, en plein jour?... La Sainte Vierge nous regarde, puisqu’on -l’a priée. Tu voudras pas lui montrer du mal... - -L’ivrogne tenace grogna: - ---M’en bats l’œil! - -Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment, car une -lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace escalada le -récif en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri d’épouvante, et se -signa. - ---Toussaint! On pourra plus tenir, dans un moment! - -Toujours assis, et fixe dans son idée, il répondit avec lenteur: - ---... pêche-toi, alors. - ---Ne me fais pas mourir en péché! - ---Amène-toi. - ---Demain! Je te jure! - ---Amène. - -Elle murmura: «Mad-doué, Mad-doué...» et de nouveau fit un signe de -croix. Puis, désolée, et lentement, chastement, le front baissé, comme -pour suivre un cercueil, elle se mit en marche et vint à l’homme. - -En la voyant venir, il eut un rire large, et la fit s’asseoir près de -lui. - - [Illustration] - -La mer mugissait derrière eux, et sa colère, en éclats brusques, -en tonnerres sourds, se répercutait dans les creux. Toute la roche -frémissait. Une volée incessante d’embruns passait dans le vent comme -une horde de papillons jaunâtres. L’homme n’entendait rien. La femme -pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié. - -La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée, -arquant son dos contre le vent, huma l’air vif; les papillons jaunes -s’accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle étendue cachait -toujours sa face. - ---Eh ben, Anne-Marie... - -Il rit dans l’ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames dont la -crête atteignait le plateau du brisant. Elle dit: - ---Sauvons-nous! - -De l’autre côté, le torrent du chenal passait avec moins de furie. - ---C’est temps d’aller, Lekor! - ---Viens. - -Ils descendirent le versant opposé du récif. Les bourrasques -soufflaient moins fort sous cet abri; les flots lampaient la roche et -s’enfuyaient sans la gravir. La Bretonne reprit espoir, et le marin ôta -sa veste, son gilet, ses chaussettes de laine; il se débarrassa aussi -de sa chemise; mais parmi les effets dont le tas ruisselait sur la -roche, il avisa sa gourde qu’il ramassa avec tendresse; il la remit en -bandoulière et voulut boire un dernier coup. - ---Bois pas, je t’en prie... - -Il accorda cette grâce et dit: - ---Faut tirer ta jupe, Anne-Marie. - -Elle obéit. - ---Et ton corsage aussi, et tout. - ---Pas ma chemise? - ---Garde-la si tu veux, mais moins qu’il y en a, moins ça tire. - -En se dévêtant, elle demandait: - ---On pourra aborder, tu crois? - ---Faut voir. - ---Tu espères? - ---Tire tes souliers. Tu t’accrocheras à mon épaule, tu entends bien? - ---Oui... - ---Touche ni mes bras ni mes jambes. Ferme la bouche. Parle pas. Bouge -pas. Cramponne-toi et laisse aller. - -Assise pour se déchausser, elle considérait la mer où peut-être elle -allait périr, et deux grosses larmes coulaient silencieusement sur ses -joues, tandis que l’ivrogne louchait en souriant vers la belle fille à -demi nue dont la chemise mouillée se teintait de transparences. - ---Allons-y, fit-il. - ---Mad-doué... - -Ils se levèrent. Elle se signa une dernière fois et posa sa main droite -sur l’épaule gauche du marin. Au moment d’entrer dans l’eau, il se -tourna vers elle: - ---Baise-moi en bouche. - -Passive et ahurie de peur, elle laissa faire. Il ajouta: - ---Et puis, tu sais, hein?... On se mariera, nous deux. - -Elle balbutia: - ---Oui... - ---Tu jures? - ---Oui... - ---A Dieu vat, et cramponne-toi! - - [Illustration] - -Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse, on -retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents mètres -l’un de l’autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les mangeaient -s’enfuirent. - -On repêcha aussi Jeannine et Scolastique; mais Katic et Jean-Louis ne -reparurent jamais. - - [Illustration] - -Le docteur Audren vint sur les lieux pour procéder aux constatations -judiciaires. En retournant le cadavre de Toussaint, il trouva la -gourde aplatie sous le torse blanc que barrait une lanière de cuir. -Il l’emporta pour la suspendre dans son cabinet de consultation, en -manière d’avertissement: «Avis aux amateurs de suicide.» Et de fait, il -l’accrocha en belle vue, sur la glace de sa cheminée, avec cet écriteau: - - ┌──────────────────────┐ - │ POISON │ - │ Capacité: 2 litres │ - │ 6 morts │ - └──────────────────────┘ - - - - - [Illustration] - - Cette nouvelle d’EDMOND HARAUCOURT, en - grande partie _inédite_, a été achevée - d’imprimer sur les presses de PROTAT FRÈRES - à Mâcon, le 20 janvier 1920. Le peintre - LUCIEN SIMON en a composé les illustrations - et CHARPENTIER en a fait le coloris sous la - direction de l’artiste. - - [Illustration] - - - - -_Œuvres déjà publiées par les Éditions René Kieffer_: - - - J. K. HUYSMANS.--LA CATHÉDRALE. - _Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS._ - - ALBERT SAMAIN.--HYALIS. - _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de Ch. PICART LE DOUX._ - - CLÉMENT MAROT.--CHANSONS, BALLADES & RONDEAUX. - _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de G. BRUYER._ - - J.-K. HUYSMANS.--EN RADE. - _Bois et eaux-fortes originales en couleurs de P. GUIGNEBAULT._ - - MAURICE BARRÉS, de l’Académie Française.--EN ITALIE. - _Vignettes et eaux-fortes en couleurs de Aug.-H. THOMAS._ - - ANATOLE LE BRAZ.--AU PAYS DES PARDONS. - _Eaux-fortes originales de PÉTERS-DESTÉRACT._ - - H. DE RÉGNIER, de l’Académie Française.--LA CITÉ DES EAUX. - _Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS._ - - H. DE BALZAC.--EUGENIE GRANDET. - _Eaux-fortes originales en couleurs de P. BRISSAUD._ - - SHAKESPEARE.--HAMLET. - _Bois et eaux-fortes originales de G. BRUYER._ - - OVIDE.--LETTRES D’AMOUREUSES (_Les Héroïdes_). - _Décoration et illustrations de MANUEL ORAZI, gravées sur bois par - PERRICHON._ - - RUDYARD KIPLING.--LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE. - _Illustrations de Maxime DETHOMAS._ - - H. DE RÉGNIER, de l’Académie Française.--LE BON PLAISIR. - _Vignettes et eaux-fortes en couleurs de DRÉSA._ - - RÉMY DE GOURMONT.--LES LITANIES DE LA ROSE. - _Décoration et illustrations en couleurs de André DOMIN._ - - H. DE RÉGNIER.--LES RENCONTRES DE MONSIEUR DE BRÉOT. - _Vignettes en couleurs de Robert BONFILS._ - - CHARLES BAUDELAIRE.--LES FLEURS DU MAL. - _Illustrations en couleurs de André DOMIN._ - - PAUL FORT.--PONTOISE ou LA FOLLE JOURNÉE. - _Illustrations en couleurs de E. LEGRAND._ - - -_ENVOI DU CATALOGUE SUR DEMANDE_ - - - * * * * * - - - Correction: - - Page 33: «Scholastique» remplacé par «Scolastique» (--Oui, mais, - fit Scolastique). - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le poison</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Edmond Haraucourt</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Illustrator: Lucien Simon</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: June 2, 2021 [eBook #65491]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON ***</div> - -<hr class="full" /> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<div class="chaptxt"> - -<p class="cent cs20">LE POISON</p> - -</div> -<div class="chaptxt"> - -<p class="cent">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p> - -<div class="cs8" style="margin: 2em auto; width: 80%;"> -<p class="hang">10 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs, -une suite en noir et une <span class="smcap">Aquarelle originale</span> du peintre -Lucien Simon, numérotés de 1 à 10.</p> - -<p class="hang">20 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en couleurs -et une suite en noir, numérotés de 11 à 30.</p> - -<p class="hang">30 exemplaires sur Vélin à la forme avec une suite en noir, -numérotés de 31 à 60.</p> - -<p class="hang">490 exemplaires sur Vélin à la forme, numérotés de 61 à 550.</p> -</div> - -<p class="cent"><span class="smcap">Exemplaire</span> N<sup>o</sup> 148</p> - -</div> -<div class="chaptxt" style="padding: 2em 4em 0 4em; border: 2px solid #666; - background-color: #cca;"> - -<p class="cent esp cs12">EDMOND HARAUCOURT</p> - -<h1>LE POISON</h1> - -<p class="cent lsep sepb2"><span class="wesp">ILLUSTRATIONS EN COULEURS</span><br /> -<span class="esp">DE LUCIEN SIMON</span></p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop"> - <img src="images/im_003.jpg" width="340" height="390" alt="" /> -</div> - -<img class="hand50" src="images/im_003.jpg" alt="" /> - -<p class="sep2 cent lsep sepb2"><span class="esp">ÉDITIONS RENÉ KIEFFER</span><br /> -<span class="cs8 wesp">RELIEUR D’ART<br /> -18, RUE SÉGUIER, 18, PARIS, VI<sup>e</sup></span><br /> -<span class="esp cs8">1920</span></p> - -</div> -<div class="chaptxt"> - -<div class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</div> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop"> - <img src="images/im_005.jpg" width="700" height="342" alt="" /> -</div> - -<img class="hand100" src="images/imx_005.jpg" alt="" /> - -<h2 class="nobreak">LE POISON</h2> - -<p class="drop-cap"><b>A</b> l’embranchement des deux chemins, cent mètres en -avant du bourg, le petit cabaret trapu, à toit de -chaume, avec son bouquet de branches sèches au-dessus -de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui -ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant.</p> - -<p>La maison n’avait pas toujours été le taudis où les passants -entrent pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore -de ce monde, il savait nourrir sa femme et sa fille: avec sa gabare, -il faisait le camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien. -Mais, un jour, étant allé à Concarneau pour charger du ballast, -il avait, plus que de coutume, couru les cabarets du port, avec -des amis, et le soir, furieux d’alcool, on l’avait vu sauter dans -<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span> -son bateau, injuriant ceux qui voulaient le retenir, et menaçant -son matelot de lui casser la tête, s’il mettait le pied dans la barque. -Guillou avait pris le large, tout seul, et personne ne le revit plus -jamais.</p> - - <div class="figleft x-ebookmaker-drop" style="width: 390px; height: 100px;"> - <img src="images/im_006.jpg" width="700" height="697" alt="" /> - </div> - <div class="lajust" style="width: 480px; height: 230px;"> </div> - - <img class="hand70" src="images/im_006h.jpg" alt="" /> - -<p>Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates, -n’auraient pas trouvé de quoi -manger; elles ouvrirent chez -elles, dans la chambre unique, -un débit de boissons. Au fond, -les deux lits s’encastraient -au mur, voilés -par des rideaux de serge -peinte, et dans la vaste -cheminée un feu de bouses -brûlait sans cesse. -Le mobilier était simple: -une vieille table en -chêne, une autre plus -neuve en bois blanc, trois tabourets et trois chaises, un banc, un -tonneau de cidre dans le coin; sur des rayons de planches, vingt -bouteilles exhibaient leurs étiquettes voyantes; une image de couleur -était piquée à la muraille, portrait d’un président barré du -cordon rouge; une frégate peinte en bleu vif pendait du plafond, -accrochée à la poutre par la pointe de son grand mât.</p> - -<p>La fille opérait là, pendant que la mère allait aux champs.</p> - -<p>C’était une virago de vingt-trois ans, au buste large et droit, -sans taille, aux fortes poignes, avec une face carrée épaissement -lippue, des dents assez blanches, et des yeux bruns qui ne manquaient -pas de beauté.</p> - -<p>On ne gagnait guère. Anne-Marie se décida, sur les instances de -sa mère, à choisir un homme, au petit bonheur; elle prit Moëlan, -le maçon, un beau gars qui savait son métier et qui travaillait -<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span> -pour les Ponts-et-Chaussées, où la paye est sûre. Avant son -mariage, il ne buvait que le dimanche, comme les autres, et se -soûlait à fond une fois chaque mois, pour s’entretenir en santé; -lorsqu’il fut marié, et qu’il eut sous la main les bouteilles de la -mère Guillou, tout changea. Sous prétexte de grossir la clientèle, -<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span> -il amenait des amis, «des frères», et les tournées allaient leur -train: les petits verres succédaient aux bolées; les bouteilles de -vin blanc cacheté, qui coûtent si cher, défilaient.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop"> - <img src="images/im_007.jpg" width="500" height="531" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_007.jpg" alt="" /> - -<p>—C’est ma tournée! criait le gendre.</p> - -<p>La mère Guillou n’y retrouvait jamais son compte, et glapissait -en réclamant des sous.</p> - -<p>—Je vous dis que c’est ma tournée, la mère!</p> - -<p>Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait:</p> - -<p>—Vous marquerez ça sur mon compte!</p> - -<p>Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie -s’en mêlait, la main levée savait descendre. Une fois, on -dut lui arracher sa femme qu’il traînait par les cheveux et qu’il -pétrissait à coups de pied, dans le ruisseau. Quand on la releva, -elle avait une côte cassée; il fallut appeler le médecin; la mère -Guillou bougonnait:</p> - -<p>—En voilà des frais que vous nous coûtez, avec vos soûleries!</p> - -<p>Le docteur Audren, conseiller général, vint en automobile; pour -cette promenade, il avait pris dans sa voiture le député de l’arrondissement. -Dès que Moëlan vit arriver les messieurs de la ville, -il s’esquiva.</p> - -<p>—Regardez-le qui se sauve! criait la mère Guillou.</p> - -<p>Piqué d’honneur, il voulut démontrer qu’il ne craignait personne; -il revint sur ses pas et tint compagnie à M. le député, -pendant la consultation; il était encore là quand le praticien -reparut au seuil du cabaret.</p> - -<p>—Alors c’est toi qui as fait ce coup-là? Et à ta propre femme? -Tu n’as pas honte? Si je te dénonçais aux gendarmes, moi?</p> - -<p>Moëlan, penaud, répondit:</p> - -<p>—J’étais soûl...</p> - -<p>—Je le sais bien que tu étais soûl. C’est ça qu’on te reproche. -Tu l’as mise dans un bel état.</p> - -<p>—J’avais plus ma raison... -<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span></p> - -<p>—Tu te fourres dans le corps un poison qui va te rendre pareil -aux bêtes, et tu le sais d’avance, puisque tu me dis toi-même qu’il -t’enlève ta raison!</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop"> - <img src="images/im_009.jpg" width="500" height="586" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_009.jpg" alt="" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -—J’étais soûl...</p> - -<p>—Eh, malheureux! quand un homme a perdu la seule chose -qui le distinguait des autres animaux, quelle différence fais-tu -entre eux et lui? Parfaitement! Quelle différence entre toi et ton -cochon?</p> - -<p>L’ivrogne releva la tête, avec une colère dans l’œil:</p> - -<p>—Tout de même, monsieur Audren, je suis pas un cochon!</p> - -<p>—Tu es un homme, peut-être, quand tu as bu? Ose donc me -dire que tu es encore un homme, quand tu as bu!</p> - -<p>—Je suis pas un cochon.</p> - -<p>—Alors, montre-la moi, la différence, si tu en vois une. Il -marche à quatre pattes? Eh bien, et toi? Il se roule dans le ruisseau? -Toi aussi! Il grogne et il bave, au lieu de parler. Tout -comme toi!</p> - -<p>—Puisque je vous dis que j’étais soûl...</p> - -<p>—Volontairement tu t’es rendu l’égal d’une brute, et pire -qu’elle, puisque tu fais de toi, volontairement, une brute dangereuse, -nuisible pour les autres.</p> - -<p>—Dites tout de suite: un chien enragé.</p> - -<p>—Et pourquoi donc je ne le dirais pas? Elle est plus juste -que tu ne penses, ta comparaison; elle est plus juste que la mienne. -Car c’est vraiment une maladie comparable à la rage, que tu -achètes, pour te l’inoculer. Et tu vois que tu n’es pas dénué de -bon sens, dans ton état normal, puisque tu as trouvé tout seul la -vérité qu’il fallait dire.</p> - -<p>—Chien enragé? fit l’autre, goguenard.</p> - -<p>—Avec cette aggravation, encore, que le mal est héréditaire. -Car tu sais, Moëlan, il ne faudrait pas t’aviser de faire un enfant -à ta femme. Il vaut mieux lui casser une côte. Un os de côtelette, -ça se recolle en trois semaines, tandis que votre gosse, il serait -rachitique, pour toute sa vie, ou boiteux, fou, idiot, ou tuberculeux, -ou bien sourd-muet, comme on en voit tant, et les enfants -<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span> -qu’il mettrait au monde seraient tout pareils à leur père: par ta -faute, tu m’entends, par ta faute!</p> - -<p>Le docteur avait pris Moëlan par le bouton de sa veste, et il lui -parlait dans le nez.</p> - -<p>—Tu pues encore l’alcool!</p> - -<p>Derrière le battant de la porte entr’ouverte, la mère Guillou -écoutait en astiquant un bol, contente du médecin qui malmenait -son gendre, et contente aussi que personne ne fût là pour entendre -ce qu’il disait contre la boisson. Elle songeait:</p> - -<p>—Faut mieux qu’on vive, tout de même, et pour vivre, il faut -vendre.</p> - -<p>Le député jugea bon de s’éloigner un peu, sous prétexte d’examiner -le moteur; Moëlan aurait bien voulu s’en aller aussi; -mais le médecin le tenait toujours par le bouton de sa veste.</p> - -<p>—Tu as encore bu, ce matin? Avoue!</p> - -<p>—Un rien, pour tuer le ver.</p> - -<p>—Pour te tuer! Eh bien, assassine-toi, mon gars, puisque ça te -fait plaisir. Moi, j’ai rempli mon devoir en te prévenant: si tu -continues, tu n’en as plus pour deux ans à rester sur terre.</p> - -<p>—S’il pouvait dire vrai, pensait mère Guillou.</p> - -<p>Lâché enfin, Moëlan respira d’aise. M. Audren, d’un coup de -poignet furieux, mit son moteur en marche. La voiture partit; en -ronflant sur la route blonde, entre deux haies d’ajoncs en fleurs, -elle montait vers le ciel mauve. Le docteur soufflait devant lui: -«Ouf», et il avalait des gorgées de matin pour se purifier de ce -qu’il avait vu.</p> - -<p>—Évidemment, fit le député, tout ce que vous lui représentez -là est incontestable; mais je vous trouve dur, mon cher.</p> - -<p>—Il faut qu’ils sachent!</p> - -<p>—Si vous croyez que cet électeur-là votera encore pour vous...</p> - -<p>—Ils ne m’empêcheront pas, en votant contre moi, de travailler -pour eux. -<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span></p> - -<p>—Vous ne les ménagez guère.</p> - -<p>—J’aime mieux les sauver, ou l’essayer au moins.</p> - -<p>—Il y a la manière; la vôtre est violente.</p> - -<p>—Ils me mettent hors de moi avec leur manie de suicide... -C’est que je les aime, moi, mes Bretons! Une si belle race, si -noble, si fière, si fine!</p> - -<p>—Assurément.</p> - -<p>—Rude au travail, brave au combat, si vieille et qui restait -si jeune, mystique comme aux premiers jours et subtile comme -pas une, quand elle se mêle d’ergoter...</p> - -<p>—Le fait est qu’elle possède un fond d’idéalisme et de raison -tout ensemble...</p> - -<p>—De foi et de sens critique, d’enthousiasme et d’ironie, de -loyalisme et d’indépendance, avec ce double vœu de rester fidèle -au passé tout en poussant vers l’avenir le flot d’une idée qui -monte...</p> - -<p>—Comme la mer.</p> - -<p>—Des chouans et des précurseurs: Quiberon, mais aussi -Duguesclin, un siècle avant Charles VIII, et Abeilard quatre -cents ans avant Luther! Lamennais qui par deux époques de sa -vie donne les deux aspects de sa race; Chateaubriand en face de -Renan, Le Sage en face de Leconte de Lisle.</p> - -<p>—Et Waldeck-Rousseau, le Dantec...</p> - -<p>—Des voyants et des clairvoyants... Ah! le beau réservoir -lucide que c’était.</p> - -<p>—Que c’était?...</p> - -<p>—Dam! Vous ne les sentez donc pas dépérir, de génération -en génération? Vous ne comptez donc pas les maisons qui se -vident, les familles qui s’éteignent, les noms qui disparaissent, les -hameaux décimés par la tuberculose que l’alcoolisme propage? -C’est mon métier, à moi, de faire une croix sur les foyers autour -desquels j’ai vu, il y a quinze ans, se grouper des têtes -<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -nombreuses et où vous ne trouverez plus personne, à présent, plus -personne! L’alcool a fait ce désert. Un siècle de ce régime-là et -la race aura disparu.</p> - -<p>—Si vous croyez que les Normands se comportent mieux? Et -tant d’autres provinces!</p> - -<p>—Alors, faites-nous des lois pour nous sauver malgré nous.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop"> - <img src="images/im_013.jpg" width="700" height="415" alt="" /> -</div> - -<img class="hand100" src="images/imx_013.jpg" alt="" /> - -<p>Au tournant du chemin, on aperçut la mer; des barques de -pêche montaient vers le large; tout un essaim de voiles claires -mouchetait l’azur dégradé; les plus lointaines, parvenues au point -où le ciel et l’eau se confondent, avaient l’air d’entrer dans la -nue.</p> - -<p>—On dirait qu’elles s’en vont escalader le ciel.</p> - -<p>—C’est peut-être bien leur but, répondit le docteur.</p> - -<p>—Hein? J’aurais cru que ces marins-là cherchent tout bonnement -le poisson.</p> - -<p>—Le premier qui tenta de marcher sur l’eau n’était pas un -pêcheur. Ce fut un chef de horde qui voulait traverser un fleuve... -<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -J’ai mes idées là-dessus et, puisque nous causons de l’ivresse...</p> - -<p>—Je n’aperçois pas de rapport...</p> - -<p>—Il est pourtant intime et très direct, ou du moins il m’apparaît -tel. Daignerez-vous m’écouter trois minutes? Vous admettez -bien que l’homme est, par excellence, l’animal migrateur et qu’il -fut tel dès son début. Entre tous ceux qui gîtent dans l’immense -forêt du quaternaire, il est déjà celui qui se déplace. Au long des -continents, sur le sol de l’Asie, de l’Europe, de l’Afrique et de -l’Amérique, il a laissé la trace de ses migrations: les mégalithes, -les cupules, les ossements, les outils qu’on retrouve témoignent de -cet exode plusieurs fois millénaire. Le fait, qui n’est pas contesté, -s’explique d’ailleurs par deux raisons.</p> - -<p>—Primo?</p> - -<p>—D’abord, l’homme primitif est une créature sans armes, au -milieu d’ennemis terribles, et toute nue dans un monde inclément. -Donc, partout où il se trouve, il souffre; donc, il va ailleurs.</p> - -<p>—Voilà une raison qui suffirait.</p> - -<p>—Il y en a une seconde. L’homme n’est pas seulement la créature -désarmée, il est aussi la créature d’imagination, entre toutes, -celle qui rêve et qui sans cesse rêvera du mieux, c’est-à-dire -d’autre chose, qui toujours espère trouver mieux et qui, perpétuellement -déçue, voudra toujours aller ailleurs.</p> - -<p>—Il me semble cependant que les peuples se sont arrêtés sur -un coin de terre qu’ils aiment et qu’ils appellent la patrie.</p> - -<p>—En fait, oui. Mais l’instinct ancestral s’est fixé dans la race -où il demeure irréductible. Le jour où le nomade se stabilise, son -appétit contrarié s’assouvira de mille autres manières. La même -force qui nous poussait à partir du hallier va nous inciter tout -au moins à sortir de nous. Autant qu’il le peut, chaque fois qu’il -le peut, l’homme se projette au dehors par la pensée. Non seulement -le goût des aventures restera en lui, invétéré, vivace, indéfiniment -prêt à ressusciter en ses jeunes fils, mais encore il -<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -demandera aux sciences d’améliorer sa vie matérielle et de l’aider -à changer de place plus vite. Pour aller encore plus loin et pour -franchir davantage les bornes de la nature, il inventera des arts -qui procurent l’illusion du mieux; il aura la poésie et la musique, -la philosophie, tous les ferments de rêve, tous les tremplins, tout -ce qui permet une évasion momentanée; il aura les mythes, les -récits et les contes, et il aura aussi l’ivresse, par le moyen desquels -l’esprit essaiera d’échapper à la misère monotone des jours, -s’immunisera pour un moment et, sur place, changera de place.</p> - -<p>—Ainsi l’ivresse, selon vous, est un moyen...</p> - -<p>—D’aller ailleurs! Le vœu éternel de la race! Immobile, être -encore le nomade, rompre ses chaînes, rôder dans l’inconnu, -s’extérioriser, sortir de soi!</p> - -<p>—Si je comprends bien votre paradoxe, le descendant moderne -de l’antique migrateur reste doué d’une passion spécifique, et, -pour y satisfaire, il s’est donné la lecture, la musique, l’ivresse, -qui toutes lui ouvrent des issues hors du monde réel?</p> - -<p>—Vous l’avez dit: l’issue! Il en faut une; elle est indispensable -à chaque individu; mais dès qu’il en a une, il se passe aisément -des autres. L’enfant, qui ne boit pas encore, lit avec frénésie; -de même qu’il y a pour l’adulte des boissons qui grisent, il -y a pour l’adolescent des lectures qui enivrent. Dans son livre, -il regarde s’agiter des actions fictives, il voit se mouvoir des êtres -merveilleux, par le courage, par l’astuce, par la multiplicité des -dangers qui entourent le personnage élu, et dont celui-ci vient à -bout. Tous les romans d’aventure ont cette visée commune: «Autre -chose! Ailleurs!» Exactement de même, les intelligences cultivées -se passionneront pour quelque investigation scientifique ou -psychologique, pour l’histoire ou l’archéologie, pour l’astronomie -ou la géologie, pour des poèmes ou des problèmes. Toujours la -même devise: «Ailleurs, et autre chose!»</p> - -<p>—En sorte que, si je vous entends bien, les sociétés modernes -<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -se subdiviseraient en deux groupes, et tous les êtres ayant en -commun le même besoin d’exutoire, lui donneraient satisfaction -par deux procédés différents: la lecture ou l’ivresse; le livre ou -l’alcool?</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop"> - <img src="images/im_016.jpg" width="500" height="552" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_016.jpg" alt="" /> - - <div class="rajust" style="margin: -1px; width: 1px; height: 8em;"> </div> - <div class="figright x-ebookmaker-drop" style="width: 700px; height: 470px;"> - <img src="images/im_017.jpg" width="700" height="799" alt="" /> - </div> - <div class="rajust" style="width: 550px; height: 100px;"> </div> - <div class="rajust" style="width: 420px; height: 50px;"> </div> - <div class="rajust" style="width: 200px; height: 50px;"> </div> - <div class="rajust" style="width: 110px; height: 120px;"> </div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> -—A l’exception de quelques individus pathologiques qui -recourent simultanément aux deux moyens d’extériorisation, on -peut dire que, dans une certaine classe sociale, l’immense majorité -ne boit pas, elle lit. Au contraire, dans la classe où on ne lit pas, -on boit. Le moyen de diminuer l’importance numérique du second -groupe semble donc être d’augmenter le premier; si le nombre -des hommes -qui lisent se -développe, le -nombre de -ceux qui boivent décroîtra -d’autant.</p> - -<img class="hand100" src="images/imx_017.jpg" alt="" /> - -<p>—En d’autres termes, le livre vous apparaît -comme l’antidote de l’alcool.</p> - -<p>—La bibliothèque populaire devient logiquement -un remède social contre l’alcoolisme.</p> - -<p>—C’est bien possible. -<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span></p> - -<p>—Je livre cette thèse à vos méditations, monsieur le député. -Pensez-y.</p> - -<p>La voiture s’engageait sous un bois de sapins; on parla d’autres -choses.</p> - -<p>Deux fois encore, le médecin visita sa cliente. Moëlan, qui lui -gardait rancune, eut bien soin d’être absent. D’ailleurs, il allait -maintenant au chantier, d’une façon régulière: excellent prétexte -qu’il avait trouvé là pour demeurer le moins possible à la maison -où l’odeur de médecine se manifestait comme un blâme.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop"> - <img src="images/im_018.jpg" width="700" height="426" alt="" /> -</div> - -<img class="hand100" src="images/imx_018.jpg" alt="" /> - -<p>Mais lorsque Anne-Marie fut authentiquement réparée et -qu’elle eut l’imprudence de dire à une voisine: «Il n’y paraîtra -plus», les vagues remords du maçon s’atténuèrent et son zèle -finit avec eux. Après une cure de sagesse qui avait trop duré, la -revanche s’imposait: les bordées recommencèrent. Moëlan ne -travailla plus que cinq jours par semaine; une de ses fugues dura -huit jours entiers: les Ponts-et-Chaussées le licencièrent. -<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span></p> - -<p>—Eh bien! quoi? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la -grève.</p> - -<p>Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud, -partit pour la pêche. Il connaissait mal la manœuvre, et la côte -plus mal encore. Au bout d’un mois il s’était noyé. Les deux -femmes, à l’église pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap -noir, de la bière et des chants liturgiques qui impressionnent -toujours; mais, dans le fond du cœur, elles remerciaient le bon -Dieu, qui prend pitié des braves gens et qui sait arranger les -choses, quand il veut bien.</p> - -<p>En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan -avaient coûté gros, mais l’auberge où l’on ne paie qu’une tournée -sur deux avait attiré la clientèle qui en prenait volontiers le -chemin. Après la mort du gendre, les amis continuèrent à venir -là, par habitude, et pour consoler les deux femmes.</p> - -<p>Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir, et parfois on lui -prenait la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en -coups de poing. Elle ne se fâchait pas, d’ailleurs, bien qu’elle -cognât ferme. Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de -ne rien toucher, ni bouteilles, ni peau; les grivoiseries ne l’offusquaient -pas, et même, de temps en temps, elle affectait d’en rire, -puisque son métier exigeait cette complaisance. Mais quand ce -rire brusque s’ouvrait sur ses larges dents, ou quand une réplique -alerte lui sautait de la bouche, elle gardait au fond d’elle le sérieux -de la commerçante qui vaque à ses affaires. Promptement, elle -avait acquis l’insensibilité professionnelle des êtres auxquels le -vice d’autrui donne à vivre. La boisson avait fait sa misère, deux -fois, et si la boisson maintenant la nourrissait au détriment des -autres, tant pis pour les autres! Elle n’excitait personne à boire, -et de cela, fiden-doué! elle se serait fait reproche; mais elle ne -refusait jamais de verser une bolée à celui qui la demandait, -même quand il en avait déjà trop. Droite à son poste et le ventre -<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -en avant, sous le tablier bleu et la coiffe blanche, elle attendait -que les hommes eussent fini d’avaler les liquides, veillait à la casse, -à la paye; elle ramassait leur argent un peu vite, pour être bien -sûre de l’avoir, et, chaque fois que l’ivresse du client lui permettait -d’embrouiller les comptes, elle ne se faisait pas faute de commettre -une erreur lucrative; elle n’en éprouvait aucun remords et -disait à sa mère:</p> - -<p>—Il redoit bien ça, pour tout ce qu’il a bu sans payer, du -temps de Moëlan!</p> - -<p>D’ailleurs, elle se confessait de ses larcins; mais elle les réitérait -vingt-quatre heures plus tard, ne s’abstenant du vol que le -jour où elle avait communié.</p> - -<p>Quand les buveurs se levaient pour partir, elle descendait derrière -eux et s’en allait fermer la porte, en poussant le dernier.</p> - -<p>Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d’air, -comme pour chasser leur haleine; car elle ne les aimait point, les -gars, les jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune -du mal qu’un d’eux lui avait fait. Pourtant, la joie secrète -qu’elle sentait à les voir sortir, par délivrance, elle l’éprouvait aussi -à les voir revenir, par cupidité; ceux auxquels elle faisait la meilleure -figure, parce qu’ils dépensaient le plus, étaient également ceux -qu’elle détestait le mieux, parce qu’ils lui rappelaient son défunt.</p> - -<p>A ceux-là, elle versait à boire de bon cœur, et plus fort qu’aux -autres, avec une espèce de rage qui mettait sur sa face ordinairement -dure un sourire crispé, dont les buveurs étaient ravis -et enhardis. En reconnaissance pour ce bel entrain, ils lançaient -quelque gaudriole, et le sourire s’accentuait sur la bouche de la -commère, qui, en rebouchant son litre ou en reposant le bol, -grommelait au fond d’elle-même:</p> - -<p>—Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!</p> - -<p>Grâce à cette haine qui se présentait sous les apparences de -l’aménité, le commerce prospérait. Les dettes occasionnées par -<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -l’ivrognerie du mort se liquidaient peu à peu, remboursées par -l’ivrognerie des survivants.</p> - -<p>Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois -de prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y -avait laissée libre; il y songeait, moins par calcul que par instinct, -pour être plus près des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau. -Il se disait que la vie serait bonne et facile, dans cette maison qui -ne manquait de rien: il y trouverait, en rentrant de la mer, un feu -pour se sécher, un verre pour se réchauffer, la soupe faite, et un -rude morceau de femme!</p> - -<p>Eh! pourquoi non? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait -pas plus qu’autrefois! -Il avait eu jadis de l’amitié -pour elle, avant de partir -au service; oui bien, de -l’amitié, et même un fort -béguin!</p> - -<div class="figright x-ebookmaker-drop" style="width: 400px;"> - <img src="images/im_021.jpg" width="380" height="421" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/im_021.jpg" alt="" /> - -<p>En ce temps-là, pourtant, -elle n’était que la fille -au père Guillou, et ne -possédait pas encore son -auréole de flacons. Il l’avait -désirée quand même, -et pour le bon motif, et ce -serait menterie de dire -quelle l’avait rabroué -quand il expliquait son -caprice, un soir de danse, -pendant la fête; même, il -l’avait embrassée et serrée, dans l’ombre, derrière la haie du -cimetière...</p> - -<p>Depuis lors, il est vrai, on n’avait plus reparlé de tout ça; ni -<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -l’un ni l’autre n’avait l’air de s’en souvenir. Mais rien n’empêchait -d’en causer, à présent, et tous deux étaient libres.</p> - -<p>—Pour sûr, qu’on est libre!</p> - -<p>Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et -Toussaint résolut de parler à la veuve.</p> - -<p>Il n’osait pas.</p> - -<p>Bien qu’il fût brave marin, et sans peur dans les gros dangers, -il était timide et même lâche dès qu’il lui fallait exprimer une -idée. Contre une tempête ou contre un homme armé, il aurait -tenu ferme, sans broncher et jusqu’à la mort; mais, contre une -parole ou un regard tranquilles, il était sans force, et vaincu par -avance; à tout il répondait: «Oui», même s’il pensait le contraire, -et il promettait tout, quitte à ne rien tenir, acceptait tout, -quitte à se dérober ensuite. Son courage de brute pouvait l’emporter -jusqu’aux gestes de l’héroïsme, mais sa conscience d’homme -n’était capable que de veulerie, et dans l’attitude d’un héros, il -restait plus que jamais une bête en exercice de ses instincts. Quiconque -eût commandé en maître l’aurait mené comme un chien -fidèle, à la condition de le garder sous l’œil; mais il craignait les -yeux, à moins d’être en dispute, car alors la colère le débarrassait -de son âme, et il se battait avec l’énergie d’un ours.</p> - -<p>Cette pusillanimité l’avait rendu sournois, d’une sournoiserie -candide dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des -autres animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n’être pas -contredit, et il se cachait, afin de n’être pas empêché. Il en arrivait -de la sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets -dans son coin, et les apportant tout d’un coup, à la manière d’une -poule disparue qui revient brusquement avec sa nichée de poussins.</p> - -<p>Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie: -il buvait, sachant très bien qu’alors il viderait son cœur, -dirait tout, casserait tout, sans avoir à s’y décider, et qu’au réveil -il trouverait la besogne faite et bien faite. -<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span></p> - -<p>—Et puis, quoi? Si elle refuse, tant pis pour elle!</p> - -<p>Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l’heure de la -soupe. La vieille tardait à rentrer.</p> - -<p>Il pensa: «Peut-être aujourd’hui, je dirai...»</p> - -<p>Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande -lui sourit en posant la tasse.</p> - - <div class="figright x-ebookmaker-drop" style="width: 190px; height: 30px;"> - <img src="images/im_023.jpg" style="float: right;" alt="" width="450" height="321" /> - </div> - <div class="rajust" style="width: 310px; height: 30px;"> </div> - <div class="rajust" style="width: 390px; height: 30px;"> </div> - <div class="rajust" style="width: 460px; height: 120px;"> </div> - <div class="rajust" style="width: 420px; height: 40px;"> </div> - <div class="rajust" style="width: 320px; height: 30px;"> </div> - <div class="rajust" style="width: 210px; height: 30px;"> </div> - -<img class="hand70" src="images/im_023.jpg" alt="" /> - -<p>Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous, -ne soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant, -il supputait que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien -plus qu’aux autres, puisque toujours elle souriait, en lui versant -à boire.</p> - -<p>—Une autre bolée!</p> - -<p class="left">Le courage approchait.</p> - -<p>—Anne-Marie!</p> - -<p>—Quoi, Toussaint?</p> - -<p>—Tu te rappelles -pas, Anne-Marie?</p> - -<p>—Quoi donc, Toussaint?</p> - -<p>—La haie du cimetière, -quand c’était -un soir de Pardon?</p> - -<p>—Des blagues! Ce qu’on est bête quand -on est jeune!</p> - -<p>Il ne trouva rien à répondre; le courage n’était pas mûr.</p> - -<p>A son aide, il appela un verre de rhum, que l’aubergiste lui -servit: «Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!»</p> - -<p>Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien -assurer qu’ils étaient toujours seuls.</p> - -<p>—Anne-Marie!</p> - -<p>—Quoi donc, Toussaint?</p> - -<p>—Tu y recommencerais pas, avec moi?</p> - -<p>—Quoi? -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span></p> - -<p>—Que je t’embrasse!</p> - -<p>—Tu voudrais pas, et moi non plus.</p> - -<p>—Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie!</p> - -<p>—Assez d’un soûlaud! J’en prendrai pas deux!</p> - -<p>—Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin! -J’ai mon bateau, bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates, -et tu peux demander, si tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud! -Faut pas dire ça. Anne-Marie!</p> - -<p>—Reste assis.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;"> - <img src="images/im_024.jpg" width="500" height="393" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_024.jpg" alt="" /> - -<p>—Je veux pas m’asseoir! Je veux que tu dises que je suis un -marin!</p> - -<p>—Tu es un marin. Assieds-toi.</p> - -<p>—Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie! -Tu entends? Faut dire ça! Dis ça! -<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span></p> - -<p>Elle s’était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le -mâle, debout en face d’elle, les poings appuyés sur le bois, tendait -en avant son buste et sa face congestionnée; la femme, adossée à -la muraille, en arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger, -sans répondre, et leurs yeux fixes se dardaient des regards -immobiles.</p> - -<p>Soudain, l’ivrogne allongea ses deux bras, avec ses deux mains -ouvertes vers la chair.</p> - -<p>—... brasse-moi!</p> - -<p>Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de -la commerçante s’écrasa sur son nez. Il perdit l’équilibre, roula; -puis, stupéfait d’être à terre, il passa lentement sur ses moustaches -le revers de sa main, qu’il retira toute sanglante.</p> - -<p>—Ah ben! fit-il.</p> - -<p>—Dehors, charogne!</p> - -<p>Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur -pieds; il répétait:</p> - -<p>—Ça, Anne... Marie... Ça...</p> - -<p>—Dehors, que je te dis!</p> - -<p>Elle avait ouvert la porte, et rouge encore de fureur, à cause -des bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches.</p> - -<p>Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent -de la mer lui balaya le visage.</p> - -<p>Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se -coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des -enfants. Le ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais -du côté de l’Est il bleuissait déjà, et les premières étoiles s’allumaient -par places, une à une.</p> - -<p>Toussaint, hébété, s’arrêta, en essayant de se souvenir ou de -comprendre, et en regardant les choses. A trois cents mètres -devant lui, sur le sommet d’un tertre, la haute silhouette d’une -vieille paysanne, profilée en gris sur le plein ciel, se démenait -<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span> -fantastiquement, secouant ses longs bras et tirant sur la corde d’une -vache qui résistait en beuglant. L’ivrogne s’intéressait à la lutte. -A mesure que les minutes passaient les deux ombres se faisaient -plus noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée -d’un maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher -sa bête; elle frappait dur: dans la limpidité du soir, chaque coup -de maillet retentissait au loin, et vibrait sèchement. Tour à tour, -tandis que naissaient les étoiles, le maigre bras se relevait, s’abaissait, -remontait, et les coups sonnaient; mais, à cause de la distance, -le bruit n’en arrivait que tard, au moment même où le maillet -déjà était revenu dans le ciel plus constellé, et l’ivrogne s’étonnait -de cette sorcière qui travaillait à clouer des étoiles.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;"> - <img src="images/im_026.jpg" width="700" height="363" alt="" /> -</div> - -<img class="hand100" src="images/imx_026.jpg" alt="" /> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière: elle l’avait -battu et elle en avait le droit, n’étant pas sa femme; aussi bien, -il pourrait la battre, s’ils étaient mariés. Les coups ne comptent -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -qu’entre hommes. Elle était mal lunée, ce soir-là; elle serait plus -gentille, un autre jour: il faut savoir patienter.</p> - -<p>Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus -ni moins souvent, et tout naturel, avec l’honnête mine d’un qui ne -saurait pas.</p> - -<p>—Puisque j’étais soûl, j’ai rien su; j’ai le droit de pas savoir -ce que j’ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure; -quand elle changera d’idée, elle me trouvera.</p> - -<p>Anne-Marie ne changeait pas d’idée et n’en avait qu’une seule: -garder sa clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait -fidèle aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle -avait éprouvé un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne: -trop souvent elle en avait eu l’envie, au temps de son défunt! -Après des mois et des années de rage contenue, cette minute de -vengeance avait été trop bonne, et rétrospectivement la veuve en -jouissait encore, rien qu’à regarder ce mufle d’un soûlard ensanglanté -par elle, une fois, rien qu’une fois! Puisque Lekor ne profitait -pas de la circonstance pour porter son argent ailleurs, tout -était bénéfice! Elle souriait comme à l’ordinaire, et puisqu’il feignait -d’ignorer, elle feignait d’oublier.</p> - -<p>—Bonjour, Anne-Marie.</p> - -<p>—Bonjour, Toussaint.</p> - -<p>Des mois passèrent ainsi. L’été fut beau, et de bon rapport: -les Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait -en excursion vers les Glenans ou dans l’anse de Benodet; parfois -même il disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours; après -ces absences, il revenait avec des pièces d’argent et même des -pièces d’or dans sa bourse de cuir; il les montrait négligemment, -pour tenter la cabaretière, et il s’attardait à la payer, afin qu’elle -vît bien comme il était riche; la lenteur de ses doigts et leur -maladresse voulue expliquaient avec insistance: «Quand tu voudras, -ce sera à toi, tout ça, et des autres avec.» -<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span></p> - -<p>Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal; elle pensait: -«Pour sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson, -sans que j’aie besoin de t’épouser, mauvaise bête!» Et pour que -ces richesses ne prissent aucun autre chemin, elle s’appliquait à -faire bonne figure au client.</p> - -<p>Il concluait: «Elle y viendra...»</p> - -<p>Pourtant, et quoiqu’il ne fût pas grand clerc en l’analyse des -âmes, il était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses -affaires. Il en concevait du dépit. Au début, ce projet d’un -mariage ne lui était apparu que comme une combinaison vaguement -avantageuse et qui lui souriait, mais ne l’enthousiasmait pas; -devant les résistances, il se cramponna, accroché à son idée comme -un crabe à un goémon, et ne voulant plus lâcher prise, uniquement -parce qu’il tenait: à force de souhaiter la victoire, il en -venait à s’imaginer qu’il souhaitait l’objet de la victoire; sous son -crâne breton, le caprice se faisait idée fixe, et cette envie l’obsédait -davantage de jour en jour.</p> - -<p>—Elle y viendra!</p> - -<p>Il commençait cependant à trouver le temps long, et s’agaçait. -Il en arriva bientôt à s’irriter du temps perdu, et d’un rôle qui -l’humiliait dans sa vanité. Incapable de s’en prendre à lui-même, -il s’en prenait à la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre -et qui se moquait de lui, peut-être! Il rageait et pensait -à elle, toujours avec colère et certes sans plaisir, et surtout sans -amour, mais il y pensait trop, trop souvent, plus que de raison: -le souvenir d’elle surgissait brusquement, à tout propos, hors de -propos, au milieu d’une manœuvre, et le marin furieux envoyait -des coups de sabot à ses agrès ou à son mât, à tout ce qui se -trouvait sous la portée de son pied pour recevoir les châtiments -destinés à sa compagne future.</p> - -<p>—Faudra bien que tu y viennes, rosse!</p> - -<p>Le besoin d’avoir raison, de réduire l’adversaire, devenait âpre -et lancinait son impuissance. -<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span></p> - -<p>—Anne-Marie, sale bête! Chameau!</p> - -<p>Il l’appelait, la revendiquait; il la voyait domptée, cette faiblesse -qui désobéissait à sa force; et, ne sachant déjà plus si son -impatience exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse -couchée sous son caprice, il réclamait avec des grognements -les minutes d’un triomphe vengeur, quel qu’il fût!</p> - -<p>Épouse ou maîtresse! Mais dans un rôle ou dans l’autre, elle -était femme, et son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que -le désir de la vaincre, se confondant avec un désir de la posséder, -mua peu à peu: obscurément, des appétits charnels sourdaient de -la hantise; à force de l’exécrer, à force de l’évoquer, là, devant -lui, allongée, criant grâce, il la lui fallait là, elle et nulle autre à -sa place, elle exclusivement nécessaire! Il aimait.</p> - -<p>Il ne s’en doutait pas: il aimait, croyant détester, et cachait son -amour comme on cache une haine à tous, surtout à elle. Il venait -à l’auberge chaque fois qu’il pouvait, avec son air d’indifférence, -en traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser -tout à coup quand ils arrivaient sous la proie. S’il était seul dans -la boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait -sur elle, s’agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes, -déchirait les vêtements.</p> - -<p>—Tu y passeras, va!</p> - -<p>En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux -restaient sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout -le monde: Anne-Marie, n’ayant jamais éprouvé pour cet homme -que de l’antipathie, en avait peut-être un peu plus, mais n’y prenait -pas garde: elle continuait à sourire en apportant la bolée ou -en versant le rhum. On était bons amis.</p> - -<p>—Anne-Marie!</p> - -<p>—Quoi donc, Toussaint?</p> - -<p>—Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c’est beau, avec -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -tant qui y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu -voulais, moi, je t’y enverrais bien, dans mon bateau.</p> - -<p>Subitement méfiante elle railla:</p> - -<p>—Pas toute seule, hein?</p> - -<p>Il fut vexé de voir que son plan était déjoué; il dissimula.</p> - -<p>—En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera! Je -gagne assez d’argent pour mener des amis, une fois.</p> - -<p>—Peut-être; on verra.</p> - -<p>—Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie.</p> - -<p>Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient -de ne pas s’attarder, crainte d’en dire trop long, et d’avouer -ce qu’on désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, -cousine d’Anne-Marie, à ce projet de fête, et l’invita, sachant -bien qu’elle en parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son -matelot; Scolastique, joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient -être de la partie.</p> - -<p>—C’est l’Anne-Marie qui fera patronne à bord; arrangez-vous -avec.</p> - -<p>Tout s’arrangea et le jour vint.</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires, -coiffes blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne -d’or au col ou sur le ventre; leurs cheveux, fortement tirés sous le -bonnet, tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours, -et les visages bien savonnés luisaient. Les deux marins, -rasés dès l’aube, avaient reçu le vinaigre et la poudre d’amidon. -Les faces étaient hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les -consciences légères, et on se promettait de la joie. Dès l’arrivée -<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span> -au cabaret de la veuve, chez qui on devait se réunir, toute la -bande s’esclaffait déjà et criait fort.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;"> - <img src="images/im_031.jpg" width="500" height="551" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_031.jpg" alt="" /> - -<p>—Pas de soucis, hein? pour un jour!</p> - -<p>—Fiden-doué, non!</p> - -<p>Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur -<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -et l’Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait -avec indulgence que, sauf la boisson, il n’était ni vilain gars -ni méchant homme.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;"> - <img src="images/im_032.jpg" width="500" height="566" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_032.jpg" alt="" /> - -<p>—On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles -dans mon bateau! -<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span></p> - -<p>—On reviendra qu’avec le flot, vous savez, mère Guillou.</p> - -<p>—Sûr! on veut tout voir et s’en donner, pour une fois.</p> - -<p>—Moi, dit Katic, j’irai sur les chevaux de bois!</p> - -<p>—Et dans la baraque aux saltimbanques, qui sont si rigolos; -on se tord rien qu’à les regarder.</p> - -<p>—Fiden-doué, on va rire!</p> - -<p>—Oui, mais, fit <ins title="Scholastique">Scolastique</ins>, vous boirez pas, hein? On veut -pas se voir avec des hommes soûls.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;"> - <img src="images/im_033.jpg" width="700" height="426" alt="" /> -</div> - -<img class="hand100" src="images/imx_033.jpg" alt="" /> - -<p>Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune -comme chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, -ses provisions pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de -l’andouille. Lekor, s’étant chargé de la boisson, achetait à la -vieille douze litres de cidre, et craignait que ce fût trop peu; une -gourde en peau de vache qui venait d’Espagne, et qu’il portait -pendue en bandoulière, fut remplie de rhum: les deux litres -<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span> -n’ayant pu s’y loger, il but ce qui restait au fond de la seconde -bouteille. Cependant, le ciel se couvrait.</p> - -<p>—En route!</p> - -<p>Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience, -Lekor offrit aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout; -la cabaretière n’eut garde de protester. On fut plus gai.</p> - -<p>—Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je -veux sortir avant le bas de l’eau: sans ça, contre le flot, on -aurait du mal.</p> - -<p>—Bah! y a bonne brise, Toussaint!</p> - -<p>—De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut -aller. La <i>Julie</i>, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout, -pour nous mettre de l’huile aux bras! C’est moi qui régale.</p> - -<p>Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux -gaillards hissaient au mât, avant même d’être déployée, claqua de -colère. Le capitaine la maîtrisa et s’assit à la barre avec le calme -du dompteur.</p> - -<p>—Tu vois, Colastique, rien à craindre! Je t’enverrai au Pardon -sans que tu attrapes seulement une bolée d’eau.</p> - -<p>Néanmoins, dès que la <i>Julie</i> eut dépassé la pointe du petit -port et perdu son abri, un coup de vent la coucha: les femmes -crièrent; Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit.</p> - -<p>—C’est rien que ça, c’est du vent!</p> - -<p>Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint -regretta en secret de n’avoir pas emmené un second matelot: il -pouvait encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne -lui eussent certes pas manqué; mais il avait en tête l’orgueil de -garder ce lot de femmes pour lui seul, et quatre libations lui -avaient chauffé le courage. Il se rassit en criant: «A Dieu vat!» -et sa <i>Julie</i> emporta vers le large la chanson aigrelette des femmes -et le rire gras des matelots.</p> - -<p>Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -et il la sentit sur sa joue: d’un coup d’œil furtif, il vit l’horizon -du Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils; -puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;"> - <img src="images/im_035.jpg" width="700" height="478" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_035.jpg" alt="" /> - -<p>Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord, -filait droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans -les lames.</p> - -<p>—Dis donc, Toussaint? ça se gâte.</p> - -<p>—Le ciel est tout noir.</p> - -<p>—Tu vas pas trop au large?</p> - -<p>—Je prends des bordées, pour attraper le vent.</p> - -<p>—Y a pas de danger, Toussaint?</p> - -<p>—Avec moi? Tu blagues, Jeannine!</p> - -<p>—Nous fais pas boire un coup!</p> - -<p>—Fiden si! vous boirez un coup.</p> - -<p>Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu’il avait les mains -<span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span> -libres et l’esprit tranquille, et la tendit aux femmes; mais elles -refusèrent; il but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son -outre en sautoir, et se cala contre la barre: sa face était plus rouge.</p> - -<p>—Attention, les filles! on va virer!</p> - -<p>La voix molle du matelot protesta à l’avant.</p> - -<p>—Y a trop de toile. Le vent a forci.</p> - -<p>—Pare à virer, je te dis!</p> - -<p>—Si on prenait encore un ris, tout de même?</p> - -<p>—Pare à virer, bon dieu!</p> - -<p>Tandis que les femmes s’accroupissaient vite, le matelot se mit -debout et rendit du filin: Lekor, en colère, tira la barre, d’un -geste brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. -Jean-Louis n’eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba -dans la mer avec une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête, -hurlèrent. Toussaint, les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se -cramponnait à sa barre. La grande voile, sous son filin trop lâche, -s’emplissait de vent, et le bateau, couché, fuyait vers l’Est, en -embarquant des paquets d’eau. Jeannine, avec de stridents appels, -tendait les bras vers la place perdue où le matelot était tombé. -Toussaint, muet, crispé, assourdi par la clameur des femmes, poussait -la barre pour résister au vent, qui rageait plus fort.</p> - -<p>Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid:</p> - -<p>—Toussaint! Tempête?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser -sous l’effort. Le bateau se redressa d’un bond, comme une bête -fouettée, et la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant -sur le mât qui grinçait.</p> - -<p>—Gare dessous!</p> - -<p>Le marin se rua sur les étais, qu’il dégageait, fébrile: il en eut le -temps et la voile s’écroula. Les femmes glapirent de nouveau.</p> - -<p>—Paix, garces! -<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span></p> - -<p>Accroupies dans l’eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient, -et le bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous -le choc des vagues, dans la tempête déchaînée.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;"> - <img src="images/im_037.jpg" width="500" height="518" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_037.jpg" alt="" /> - -<p>—On va couler!</p> - -<p>—Faut bien que ça arrive, un jour ou l’autre.</p> - -<p>Du noroît, une fumée d’embruns s’avançait sur la mer, en -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -tourbillon blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s’en faire un -gouvernail contre l’assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda -venir. La lourde masse d’eau arrivait en sifflant: sous le choc, -l’aviron cassa net, et le marin tomba sur les genoux, pendant que -la coque craquait de toutes parts. Les femmes, inondées, hurlèrent -plus fort.</p> - -<p>Toussaint se releva.</p> - -<p>—N... de D...! Écopez, vous autres!</p> - -<p>Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à -geindre; Katic s’étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique -l’imitèrent, et, chaque fois qu’une brève accalmie, entre -les ressauts, permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les -membrures, vite, elles commençaient un signe de croix, toujours -inachevé.</p> - -<p>Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant -et martelant le bordage.</p> - -<p>Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme -sur des agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les -côtes; elles interrompaient leurs prières pour l’injurier et lui -battre les jambes; il ruait dans le tas.</p> - -<p>—Écopez, rosses de femelles! On va couler!</p> - -<p>Katic se décida; les deux autres en firent autant. L’embarcation, -enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la -poussée du vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur -l’autre, elle fuyait dans le courant qui l’avait prise.</p> - -<p>—Où qu’on va, Toussaint?...</p> - -<p>Comme si de longs atavismes l’eussent préparée à cette mort, -Anne-Marie parlait d’une voix presque calme, en emplissant son -seau, pour le vider par-dessus bord, et ses gestes précis étaient -ceux d’une ménagère à l’ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas; -il buvait à sa gourde.</p> - -<p>—Bois pas, pour garder ta tête!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -—Je fais ce que je veux.</p> - -<p>—C’est au large qu’on va, Lekor?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—A la côte?</p> - -<p>—Devers la pointe des Gaours: le courant passe là.</p> - -<p>—On pourrait accoster, peut-être?...</p> - -<p>—On s’y crèvera, plutôt!</p> - -<p>—Tu es bon marin, Toussaint...</p> - -<p>L’ivrogne se rengorgea sous l’éloge et répliqua:</p> - -<p>—Pour sûr.</p> - -<p>Puis il haussa lentement une épaule en ajoutant avec dédain:</p> - -<p>—Écope!</p> - -<p>Pour montrer ce qu’il savait faire, il prit son dernier aviron.</p> - -<p>—Écopez!... Je vas gouverner ça.</p> - -<p>Son assurance et l’exemple d’Anne-Marie rendirent du cœur -aux trois femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait -plus. L’homme, avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux -poings, luttait contre la mer; son œil de duelliste, attentif et dur -sous les sourcils crispés, surveillait au loin la venue des coups, -suivait chaque lame, la guettait, et sa parade recevait l’attaque.</p> - -<p>—Hardi, Toussaint!</p> - -<p>Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa -large poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait -un remous, elle tournait sur sa quille, malgré l’effort du barreur, -et la mer jetait des masses d’eau sur les femmes glapissantes.</p> - -<p>Anne-Marie ne criait pas.</p> - -<p>La lutte dura près d’une heure.</p> - -<p>Vingt fois on faillit sombrer.</p> - -<p>—V’là les Gaours!...</p> - -<p>Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse; des -récifs à fleur d’eau barraient la route: on en éviterait un, deux, -<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> -mais on se ferait broyer sur la ligne, avant d’approcher terre. Il -jura. Les autres comprirent.</p> - -<p>L’homme regardait le double mur des roches, et les femmes -regardaient l’homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile; -mais ce visage, rouge tantôt, changeait de couleur, à la -façon d’une pieuvre blessée; elles ne doutèrent plus et se remirent -en prière.</p> - -<p>Vers l’avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, -dans un tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille -et l’enleva; sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, -et l’engloutit.</p> - - <div class="figleft x-ebookmaker-drop" style="width: 370px; height: 240px;"> - <img src="images/im_040.jpg" width="350" height="342" alt="" /> - </div> - <div class="lajust" style="width: 260px; height: 30px;"> </div> - <div class="lajust" style="width: 170px; height: 60px;"> </div> - -<img class="hand70" src="images/imx_040.jpg" alt="" /> - -<p>Mais la barque reparut aussitôt, -coincée entre deux roches, et le flot -qui passait continua sa route.</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>Deux vivants s’accrochaient aux -aspérités du massif, et rampaient. -Une lame nouvelle arrivait à l’assaut. -Toussaint, qui se hissait, tourna -la tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la -montagne d’eau qui s’avançait contre eux. Il revint, -saisit la naufragée par un poignet, par les cheveux, et tira à lui. L’explosion -blanche tonna au fond du trou, et les gerbes d’écume s’élancèrent -en voûte par-dessus le couple étalé à plat ventre. Dans le -ruissellement qui suivit, accrochés des mains, des pieds, des -genoux, ils sentirent tout au long de leur peau les forces du torrent -qui les tiraient vers le gouffre; puis ils furent libres.</p> - -<p>Avant qu’une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, -ils avaient pu gagner le sommet. Ils s’arrêtèrent. La mer rageait -<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -en bas. D’un même mouvement, ils s’assirent et soufflèrent, les -bras pendants.</p> - -<p>Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait -encore par instants. Il dit:</p> - -<p>—En voilà un coup d’arrivé!</p> - -<p>Anne-Marie ne l’entendit pas; elle contemplait, avec une stupeur -terrifiée, l’enfer glauque d’où elle sortait. Mais elle n’en put -soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit:</p> - - <div class="figright x-ebookmaker-drop" style="width: 290px; height: 180px;"> - <img src="images/im_041.jpg" width="400" height="477" alt="" style="float: right;" /> - </div> - <div class="rajust" style="width: 380px; height: 150px;"> </div> - <div class="rajust" style="width: 420px; height: 140px;"> </div> - -<img class="hand50" src="images/imx_041.jpg" alt="" /> - -<p>—Elles n’ont pas crié.</p> - -<p>Toussaint ne l’entendit pas; il rageait contre la mer et l’insultait, -grommelant des mots, tendant le poing. -Ils ne parlèrent plus. Assis côte à côte, face -au large, toutes leurs forces hébétées, ils -restaient immobiles, le regard fixe et sans -rien voir. La Bretonne grelottait. De son -vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour -d’elle, et parce qu’ils se dépêchaient de -retourner à la mer, comme pour -la remporter avec eux, elle -sauta en arrière.</p> - -<p>—Toussaint!</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—J’ai peur.</p> - -<p>Il daigna sourire avec le dédain -du mâle, et décrochant sa -gourde catalane qui contenait -encore un bon litre de rhum, -il la tendit sans dire un mot. Machinalement, elle but et rendit -l’outre; il but à son tour. Elle attendait qu’il eût fini, mais il buvait -longtemps.</p> - -<p>—Viens-nous-en, Toussaint.</p> - -<p>Il fit un rire sec.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span> -—Viens-nous-en? Où ça, donc?</p> - -<p>—Au Bourg...</p> - -<p>Cette fois, il rit tout à fait.</p> - -<p>—Au Bourg? Tu en as de bonnes, la fille! Tu sais donc pas où -qu’on est?</p> - -<p>—Aux Gaours.</p> - -<p>—Pens-Gaour, oui!</p> - -<p>—Quoi, c’est celles-là?</p> - -<p>—Deux saloperies de roches qui m’ont pris mon bateau dans -leurs sacrées Cornes-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu!</p> - -<p>—C’est donc pas terre?</p> - -<p>—Terre, oui! A trois cents brasses de terre, nous sommes, avec -un courant qu’il faudrait un marsouin pour le remonter.</p> - -<p>Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu’on n’était pas sauvé, -et qu’il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter -et n’osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d’acquérir -la certitude; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort -qui l’appelait.</p> - -<p>Enfin, elle parla:</p> - -<p>—Trois cents brasses, tu dis?</p> - -<p>—Au plein de la marée, mais ça fait bien le double à cause de -la dérive.</p> - -<p>—Faut passer vite, pendant que c’est moins large!</p> - -<p>—Si tu y mouillais seulement une jambe, tant que la mer -remonte, le courant te goberait comme un vieux sabot, et tu irais -loin! T’as qu’à voir.</p> - -<p>Anne-Marie pivota lentement, et d’un œil humble, elle vit, entre -elle et le continent, ce fleuve impétueux qui se ruait dans le chenal, -en déchiquetant sa furie sur les arêtes du bas-fond. Elle connaissait -assez les choses de la mer pour comprendre qu’un tel -passage était impraticable. Elle ne souffla mot.</p> - -<p>Toussaint, de sa voix morne, reprit:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -—Le Gardec y a péri, l’an passé, avec son mousse: encore, ils -avaient la barque, eux!</p> - -<p>Il se tut; deux minutes furent silencieuses.</p> - -<p>—Et Yves Pilot, donc! C’était là aussi, qu’on croit. Mais lui, -il y a des ans.</p> - -<p>Après deux autres minutes, il ajouta:</p> - -<p>—Et puis, tu sais, au plein de l’eau, ce sera couvert, ici: par -temps calme, les Pens-Gaour viennent tout juste à ras, mais par -tempête on n’y voit que du blanc, et y en a!</p> - -<p>—Alors?... On sera pris... Toussaint?</p> - -<p>—Mad-doué, oui.</p> - -<p>—Au plein, Toussaint?</p> - -<p>—Balayé, tu peux le dire, et emporté dare-dare.</p> - -<p>Après un autre silence, elle demanda:</p> - -<p>—Tu sais nager, toi?</p> - -<p>—Pour sûr!</p> - -<p>—Moi... Je sais pas...</p> - -<p>Encore une fois ils se turent. Puis, elle leva vers lui un regard -de mendiante:</p> - -<p>—Tu me tireras avec toi?</p> - -<p>—Dans ce courant-là!</p> - -<p>—Tu ne me laisseras pas! Au plein de l’eau, il mollira, le courant; -tu pourras me passer à terre, avec toi, Toussaint?</p> - -<p>—Y a guère apparence.</p> - -<p>Elle se ramassa, les genoux serrés, les jambes repliées, les -coudes aux flancs, comme pour offrir moins de prise à la mort, et -elle haletait. Au bout de quelques minutes, elle questionna de -nouveau:</p> - -<p>—Ce sera bientôt, ça?</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Que le flot couvrira ici?</p> - -<p>—Deux heures de temps.</p> - -<div class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</div> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;"> - <img src="images/im_044.jpg" width="500" height="545" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_044.jpg" alt="" /> - -<p>Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme -Katic, Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou, -pour se voir elle-même; à la place du naufrage, il n’y avait plus -que des tourbillons fous, du blanc, du vert, pas une tache noire. -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -Alors, elle pleura doucement, et peu à peu elle pleura plus fort, -comme une petite fille; ses épaules sautaient sous les sanglots.</p> - -<p>Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra -du doigt un pan d’étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le -châle de Scolastique.</p> - -<p>Alors, elle se signa; elle se leva toute droite et très grave; se -tournant vers la terre où sont les églises, elle joignit les mains -devant sa bouche; puis, elle se mit à deux genoux, et, tête basse, -elle récita contre ses doigts entrelacés une prière à la Sainte -Vierge. Sur son corps immobile, les plis mouillés de sa robe -noire se collaient en sculpture, et la moulaient.</p> - -<p>—<i>Amen...</i></p> - -<p>Elle murmurait des mots latins, parce qu’ils sont les mieux -entendus dans le ciel, et ne s’interrompait que pour se frapper la -poitrine, et recommençait l’oraison.</p> - -<p>D’abord, le Breton avait regardé faire; mais bientôt il s’agenouilla -aussi, et pria en battant sa coulpe.</p> - -<p>Quand il eut fini, il se releva et avala une lampée de rhum. -Alors, l’âme ragaillardie deux fois, par la prière et la boisson, il -se sentit à l’aise et plein de vie. Avec la complaisance d’une force, -il considéra la femme qui priait. Longtemps, ils demeurèrent là, -tous deux, figés dans leur pose, elle à genoux et lui debout, double -statue sur un piédestal de tempête, et la mer oubliée hurlait en -cercle autour du couple.</p> - -<p>Le marin regardait toujours, et l’alcool lui courait dans les -veines: il sourit béatement à ce dos penché, à cette nuque où -frisaient des cheveux mouillés, à cette croupe tendue de la femme -qui lui semblait belle: et tout à coup il se ressouvint qu’il l’aimait.</p> - -<p>Un brusque afflux de sang lui monta du cœur à la tête, et, les -yeux noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes -vers la rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu’elle perçût -<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span> -le bruit ou qu’elle sentît l’approche, se retourna et, d’instinct, -elle se mit debout, tandis qu’il reculait, intimidé: elle n’avait pas -vu le geste libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son -rire bête et ses deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire, -et sa mine devint féroce; comme on empoignerait une arme, il -saisit la gourde pendue à son côté, et téta du courage.</p> - -<p>—Bois pas tant...</p> - -<p>—Je te l’ai payé, mon rhum, pas vrai?</p> - -<p>Il répondit brutalement, afin de créer la bataille, et, pour bien -prouver qu’il était le maître, il but de nouveau, après avoir parlé.</p> - -<p>La cabaretière connaissait les ivrognes, qu’il ne faut pas contrarier, -et sa vie dépendait de celui-ci. Peut-être il méditait de -l’abandonner là, sans oser le dire, et cherchait une dispute pour -avoir un prétexte? Elle en eut l’intuition, et le détesta; mais elle -résolut d’être habile. Le laissant boire à sa guise, elle examinait à -la dérobée ce maître et sa tête renversée, où la vie et la mort -allaient se décider: sous la peau tendue de son cou, elle voyait -passer les ondes de l’alcool qu’il avalait, et elle aurait voulu lui -serrer la gorge, l’étrangler, pour l’empêcher de se faire plus ivre, -pour se venger aussi.</p> - -<p>Elle lui sourit dans l’instant même, car il rabaissait les yeux -vers elle et rejetait sa gourde sous son bras; d’un air de provocation, -il disait en secouant la tête:</p> - -<p>—Tu vois, hein?</p> - -<p>Il avait espéré un reproche et fut déçu. Il se planta devant elle -avec dignité; sa face était plus rouge, sa prunelle plus trouble, et -son équilibre incertain.</p> - -<p>Elle demanda doucement:</p> - -<p>—La tempête mollit, pas vrai, Toussaint?</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Elle mollira au plein...</p> - -<p>—Non!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> -—Tu nageras bien tout de même: tu es si fort!</p> - -<p>Il grogna. Elle s’approcha de lui, amicale comme une sœur:</p> - -<p>—Tu as prié le bon Dieu, Toussaint?</p> - -<p>—Oui!</p> - -<p>—Il t’a dit de m’emmener avec toi, pas vrai?</p> - -<p>—M’a rien dit.</p> - -<p>—Moi, j’ai prié la Sainte Vierge... Elle m’a promis que tu -m’enverrais à terre, parce que tu es bon et que tu nages si -bien...</p> - -<p>Elle se rapprocha encore, jusqu’à le frôler, et elle ajouta, -presque tendre:</p> - -<p>—Avec moi, tu passeras bien.</p> - -<p>Il s’écarta, comme pour éviter le contact, et la fixant d’un œil -mauvais, par-dessus l’épaule, il répondit:</p> - -<p>—Avec ça que t’as été gentille, toi!</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;"> - <img src="images/im_047.jpg" width="700" height="463" alt="" /> -</div> - -<img class="hand100" src="images/imx_047.jpg" alt="" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -Elle feignit de ne pas comprendre et détourna les souvenirs -dangereux.</p> - -<p>—Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu’avec personne, -et je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le -sais bien. Je t’ai pas fait crédit, plus d’une bolée? Et je te ferai -encore, va! Oh! tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le -dire, et on ne risque pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais -l’amitié y était tout de même, Toussaint...</p> - -<p>—L’amitié! Tu te rappelles pas, alors?</p> - -<p>—Je me rappelle le Pardon, où on a dansé nous deux.</p> - -<p>Mais lui, rageur et menaçant:</p> - -<p>—Et puis?</p> - -<p>—Et puis le mur du cimetière, quand tu m’as embrassée...</p> - -<p>—Y a du temps, de ça! Je parle de l’autre jour!</p> - -<p>Elle baissa le nez avec une mine de confusion, comme pour -demander excuse. Il reprit:</p> - -<p>—Oui, l’autre jour! Fais la bête, un peu! Je t’ai embrassée, -peut-être, quand tu m’as envoyé un coup de poing en plein museau, -parce que je voulais être ton homme, avec le maire et le curé! -Bon sang! Entre les deux yeux, oui, que tu m’as cogné!</p> - -<p>—Il faut pardonner les offenses.</p> - -<p>—Si dur que je suis tombé par terre! Tu as oublié ça, peut-être?</p> - -<p>—Ce soir-là, Toussaint, c’est pas ma faute; tu te rappelles -bien que tu étais soûl...</p> - -<p>—Aujourd’hui aussi, je suis soûl!</p> - -<p>—Toussaint! Regarde la mer qui monte!</p> - -<p>—Oui, je suis soûl! Tu diras pas non! Mais t’as besoin que je -t’envoie à terre, alors, tu fais la chatte!</p> - -<p>Elle essaya de sourire, mais son sourire était tordu d’angoisse. -Il ploya les jarrets, et les mains aux genoux, rabougri, avançant -la tête, avec des yeux en fureur et une mimique de bête:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -—Miaou, la chatte! Miaou, que tu fais! Et tu viens te frotter! -Et puis, au fond, tu te fous de moi! Je te connais, va!</p> - -<p>—La mer arrive, Toussaint!</p> - -<p>—Oui, je te connais! Mais quand je suis soûl, on ne m’en -conte pas! Je te connais!</p> - -<p>Grisé de plus en plus par ses propres paroles, il serrait les -poings, prêt à frapper, et ses coudes se relevaient en ailerons, -battant l’air.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;"> - <img src="images/im_049.jpg" width="700" height="432" alt="" /> -</div> - -<img class="hand100" src="images/imx_049.jpg" alt="" /> - -<p>Anne-Marie recula d’un pas. Il demeura sur place, mais toute -sa volonté le tendait en avant. Un silence s’étala entre eux. Soudain, -l’homme hurla:</p> - -<p>—Et d’abord, tu vas y passer!</p> - -<p>Il s’élança. Elle n’osait fuir ni se défendre, pour ne pas l’irriter -davantage; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia:</p> - -<p>—Toussaint...</p> - -<p>—Toussaint? Toussaint? Y a pas de Toussaint! Y a que tu -vas y passer, et que je te veux, et depuis du temps, encore!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -—La mer monte! Gare, qu’elle va nous prendre!</p> - -<p>—Je t’ai envoyée ici, faut pas que ce soit pour rien!</p> - -<p>—On va nous voir...</p> - -<p>—Y a personne pour nous voir! Ils sont à fond, tous quatre.</p> - -<p>D’un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre -lui; tandis qu’Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête, -il pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du -rhum chercha les lèvres de la femme.</p> - -<p>—Non... T’en prie... Non...</p> - -<p>—Si, bon Dieu!</p> - -<p>Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie -de l’alcool exaspérait ses nerfs; pendant qu’il la maintenait -du bras gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le -fit tourner sur le cou: il eut la bouche, mais ne l’eut qu’un instant. -Anne-Marie, d’une poussée fougueuse, s’était dégagée. Libre, elle -pourrait parlementer, en restant à distance, car l’homme ivre ne -l’attraperait pas à la course.</p> - -<p>Il comprit que sa proie lui échappait et s’en indigna:</p> - -<p>—Saleté!</p> - -<p>Il lui montrait le poing.</p> - -<p>—Te fâche pas, Lekor... Une autre fois... Demain...</p> - -<p>—Tu te ficheras de moi, demain!</p> - -<p>—Je te promets...</p> - -<p>—Tout de suite, t’entends! Viens là, que je dis!</p> - -<p>Comme elle ne revenait pas, il tendit les mains à nouveau et -s’avança contre elle en titubant. Mais ses jambes le trahirent; -les aspérités du granit accrochaient ses souliers; dès le troisième -pas, il tomba lourdement et geignit. Il resta étourdi pendant -quelques secondes, puis, avec des gestes gourds, il chercha son -outre sur sa hanche, derrière son dos.</p> - -<p>—Bois pas, Toussaint...</p> - -<p>Affalé et s’appuyant d’une main sur la roche, il s’acharnait à -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -trouver la gourde vers ses reins, et parlait en même temps:</p> - -<p>—...coute, Anne-Marie,...coute-moi bien! Si tu veux point, -je voudrai point. T’as compris?</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;"> - <img src="images/im_051.jpg" width="500" height="525" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_051.jpg" alt="" /> - -<p>—Non, Toussaint...</p> - -<p>—Si, t’as compris! Tu veux pas venir? Tant pis pour toi!</p> - -<p>—Demain... je te promets...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span> -—Si tu viens pas, je te laisse sur le caillou. Moi, je sais nager. -Toi, tu sais pas. Si tu veux que je t’envoie à terre, faut pas rouspéter. -Fais ce que je veux, et moi je ferai.</p> - -<p>—Pas ici! J’ai trop peur, ici! Tu vois donc pas la mer qui -vient, qui va être sur nous? Elle va arriver, Toussaint.</p> - -<p>La logique de l’homme ivre riposta tranquillement:</p> - -<p>—Raison pour se dépêcher.</p> - -<p>—Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là, -morts, et qu’on va peut-être mourir aussi?...</p> - -<p>—Raison, pour pas attendre demain, qu’on serait péri.</p> - -<p>—Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette -heure, les autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi: -tu as bien vu le châle de Scolastique? Et Jean-Louis, qui a -même pas fait sa prière...</p> - -<p>—J’ai fait la mienne.</p> - -<p>—Tu as donc pas crainte du bon Dieu, que tu veux faire un -péché, quand il te voit, en plein jour?... La Sainte Vierge nous -regarde, puisqu’on l’a priée. Tu voudras pas lui montrer du mal...</p> - -<p>L’ivrogne tenace grogna:</p> - -<p>—M’en bats l’œil!</p> - -<p>Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment, -car une lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace -escalada le récif en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri -d’épouvante, et se signa.</p> - -<p>—Toussaint! On pourra plus tenir, dans un moment!</p> - -<p>Toujours assis, et fixe dans son idée, il répondit avec lenteur:</p> - -<p>—... pêche-toi, alors.</p> - -<p>—Ne me fais pas mourir en péché!</p> - -<p>—Amène-toi.</p> - -<p>—Demain! Je te jure!</p> - -<p>—Amène.</p> - -<p>Elle murmura: «Mad-doué, Mad-doué...» et de nouveau fit -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -un signe de croix. Puis, désolée, et lentement, chastement, le -front baissé, comme pour suivre un cercueil, elle se mit en marche -et vint à l’homme.</p> - -<p>En la voyant venir, il eut un rire large, et la fit s’asseoir près de lui.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 500px;"> - <img src="images/im_053.jpg" width="500" height="584" alt="" /> -</div> - -<img class="hand70" src="images/imx_053.jpg" alt="" /> - -<p>La mer mugissait derrière eux, et sa colère, en éclats brusques, -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -en tonnerres sourds, se répercutait dans les creux. Toute la roche -frémissait. Une volée incessante d’embruns passait dans le vent -comme une horde de papillons jaunâtres. L’homme n’entendait -rien. La femme pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié.</p> - -<p>La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée, -arquant son dos contre le vent, huma l’air vif; les papillons -jaunes s’accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle -étendue cachait toujours sa face.</p> - -<p>—Eh ben, Anne-Marie...</p> - -<p>Il rit dans l’ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames -dont la crête atteignait le plateau du brisant. Elle dit:</p> - -<p>—Sauvons-nous!</p> - -<p>De l’autre côté, le torrent du chenal passait avec moins de furie.</p> - -<p>—C’est temps d’aller, Lekor!</p> - -<p>—Viens.</p> - -<p>Ils descendirent le versant opposé du récif. Les bourrasques -soufflaient moins fort sous cet abri; les flots lampaient la roche et -s’enfuyaient sans la gravir. La Bretonne reprit espoir, et le marin -ôta sa veste, son gilet, ses chaussettes de laine; il se débarrassa -aussi de sa chemise; mais parmi les effets dont le tas ruisselait -sur la roche, il avisa sa gourde qu’il ramassa avec tendresse; il la -remit en bandoulière et voulut boire un dernier coup.</p> - -<p>—Bois pas, je t’en prie...</p> - -<p>Il accorda cette grâce et dit:</p> - -<p>—Faut tirer ta jupe, Anne-Marie.</p> - -<p>Elle obéit.</p> - -<p>—Et ton corsage aussi, et tout.</p> - -<p>—Pas ma chemise?</p> - -<p>—Garde-la si tu veux, mais moins qu’il y en a, moins ça tire.</p> - -<p>En se dévêtant, elle demandait:</p> - -<p>—On pourra aborder, tu crois?</p> - -<p>—Faut voir.</p> - -<p>—Tu espères?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span> -—Tire tes souliers. Tu t’accrocheras à mon épaule, tu entends bien?</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>—Touche ni mes bras ni mes jambes. Ferme la bouche. Parle -pas. Bouge pas. Cramponne-toi et laisse aller.</p> - -<p>Assise pour se déchausser, elle considérait la mer où peut-être -elle allait périr, et deux grosses larmes coulaient silencieusement -sur ses joues, tandis que l’ivrogne louchait en souriant vers la -belle fille à demi nue dont la chemise mouillée se teintait de -transparences.</p> - -<p>—Allons-y, fit-il.</p> - -<p>—Mad-doué...</p> - -<p>Ils se levèrent. Elle se signa une dernière fois et posa sa main -droite sur l’épaule gauche du marin. Au moment d’entrer dans -l’eau, il se tourna vers elle:</p> - -<p>—Baise-moi en bouche.</p> - -<p>Passive et ahurie de peur, elle laissa faire. Il ajouta:</p> - -<p>—Et puis, tu sais, hein?... On se mariera, nous deux.</p> - -<p>Elle balbutia:</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>—Tu jures?</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>—A Dieu vat, et cramponne-toi!</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 400px;"> - <img src="images/im_055.jpg" width="380" height="117" alt="" /> -</div> - -<img class="hand50" src="images/imx_055.jpg" alt="" /> - -<p>Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse, -on retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents -mètres l’un de l’autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les -mangeaient s’enfuirent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span> -On repêcha aussi Jeannine et Scolastique; mais Katic et Jean-Louis -ne reparurent jamais.</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 700px;"> - <img src="images/im_056a.jpg" width="700" height="511" alt="" /> -</div> - -<img class="hand100" src="images/imx_056a.jpg" alt="" /> - -<p>Le docteur Audren vint sur les lieux pour procéder aux constatations -judiciaires. En retournant le cadavre de Toussaint, il -trouva la gourde aplatie sous le torse blanc que barrait une lanière -de cuir. Il l’emporta pour la suspendre dans son cabinet de consultation, -en manière d’avertissement: «Avis aux amateurs de -suicide.» Et de fait, il l’accrocha en belle vue, sur la glace de sa -cheminée, avec cet écriteau:</p> - -<p class="cent ssrf cs8 sep2">POISON<br /> -Capacité: 2 litres<br /> -6 morts</p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 260px;"> - <img src="images/im_056b.jpg" width="260" height="144" alt="" /> -</div> - -<img class="hand30" src="images/imx_056b.jpg" alt="" /> - -</div> -<div class="chaptxt"> - -<p><span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span></p> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 200px;"> - <img src="images/im_057a.jpg" width="200" height="110" alt="" /> -</div> - -<img class="hand30" src="images/imx_057a.jpg" alt="" /> - -<div style="margin: 2em auto; width: 50%; text-align: justify; line-height: 140%;"> -<small>Cette nouvelle d’<span class="smcap">Edmond Haraucourt</span>, en -grande partie <i>inédite</i>, a été achevée d’imprimer -sur les presses de <span class="smcap">Protat frères</span> à -Mâcon, le 20 janvier 1920. Le peintre -<span class="smcap">Lucien Simon</span> en a composé les illustrations -et <span class="smcap">Charpentier</span> en a fait le coloris -sous la direction de l’artiste.</small> -</div> - -<div class="figcenter x-ebookmaker-drop" style="width: 170px;"> - <img src="images/im_057b.jpg" width="170" height="119" alt="" /> -</div> - -<img class="hand30" src="images/imx_057b.jpg" alt="" /> - -</div> -<div class="chaptxt"> - -<p class="cent wesp" style="text-decoration: underline;"> -<i>Œuvres déjà publiées par les Éditions René Kieffer:</i></p> - -<div class="cs8" style="margin: 2em auto;"> -<p class="hang"><span class="smcap">J. K. Huysmans.</span>—LA CATHÉDRALE.<br /> -<i>Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Albert Samain.</span>—HYALIS.<br /> -<i>Bois et eaux-fortes originales en couleurs de Ch. PICART LE DOUX.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Clément Marot.</span>—CHANSONS, BALLADES & RONDEAUX.<br /> -<i>Bois et eaux-fortes originales en couleurs de G. BRUYER.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">J.-K. Huysmans.</span>—EN RADE.<br /> -<i>Bois et eaux-fortes originales en couleurs de P. GUIGNEBAULT.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Maurice Barrés</span>, de l’Académie Française.—EN ITALIE.<br /> -<i>Vignettes et eaux-fortes en couleurs de Aug.-H. THOMAS.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Anatole Le Braz.</span>—AU PAYS DES PARDONS.<br /> -<i>Eaux-fortes originales de PÉTERS-DESTÉRACT.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">H. de Régnier</span>, de l’Académie Française.—LA CITÉ DES EAUX.<br /> -<i>Eaux-fortes originales de Ch. JOUAS.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">H. de Balzac.</span>—EUGENIE GRANDET.<br /> -<i>Eaux-fortes originales en couleurs de P. BRISSAUD.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Shakespeare.</span>—HAMLET.<br /> -<i>Bois et eaux-fortes originales de G. BRUYER.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Ovide.</span>—LETTRES D’AMOUREUSES (<i>Les Héroïdes</i>).<br /> -<i>Décoration et illustrations de MANUEL ORAZI, gravées sur bois par PERRICHON.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Rudyard Kipling.</span>—LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE.<br /> -<i>Illustrations de Maxime DETHOMAS.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">H. de Régnier</span>, de l’Académie Française.—LE BON PLAISIR.<br /> -<i>Vignettes et eaux-fortes en couleurs de DRÉSA.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Rémy de Gourmont.</span>—LES LITANIES DE LA ROSE.<br /> -<i>Décoration et illustrations en couleurs de André DOMIN.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">H. de Régnier.</span>—LES RENCONTRES DE MONSIEUR DE BRÉOT.<br /> -<i>Vignettes en couleurs de Robert BONFILS.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Charles Baudelaire.</span>—LES FLEURS DU MAL.<br /> -<i>Illustrations en couleurs de André DOMIN.</i></p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Paul Fort.</span>—PONTOISE ou LA FOLLE JOURNÉE.<br /> -<i>Illustrations en couleurs de E. LEGRAND.</i></p> -</div> - -<p class="cent wesp"><i>ENVOI DU CATALOGUE SUR DEMANDE</i></p> - -</div> -<div class="chaptxt"> - -<div class="box"> -<p class="noind ssrf" id="note">Au lecteur.</p> - -<p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et -l’orthographe d’origine a été conservée. Une seule erreur typographique -a été corrigée: à la page 33 «Scholastique» a été remplacé par -«Scolastique» (—Oui, mais, fit Scolastique). Également, la ponctuation -a fait l'objet de quelques corrections mineures.</p> - -<p class="x-ebookmaker-drop">Cliquez sur la partie supérieure d’une image -pour en voir un agrandissement; utilisez la flèche retour de votre -navigateur pour retourner au texte.</p> - -</div> - -<hr class="full" /> - -</div> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POISON ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. 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If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65491-h/images/cover.jpg b/old/65491-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 748e5d2..0000000 --- a/old/65491-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65491-h/images/im_003.jpg b/old/65491-h/images/im_003.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4c5dc86..0000000 --- a/old/65491-h/images/im_003.jpg +++ 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