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-The Project Gutenberg EBook of OEuvres de Marcel Schwob, volume 2 of 2, La
-lampe de Psyché; Il libro della mia memori, by Marcel Schwob
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: OEuvres de Marcel Schwob, volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria
-
-Author: Marcel Schwob
-
-Release Date: September 25, 2020 [EBook #63296]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB, VOL 2 ***
-
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-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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- ŒUVRES
- DE
- MARCEL SCHWOB
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- LA LAMPE DE PSYCHÉ
- MIMES--LA CROISADE DES ENFANTS--L'ÉTOILE DE BOIS
- LE LIVRE DE MONELLE
- IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA
-
- PARIS
- MERCVRE DE FRANCE
- XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
-
- M CM XXI
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-IL A ÉTÉ TIRÉ:
-
-39 exemplaires sur vergé d'Arches numérotés à la presse de 1 à 39.
-
-550 exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma numérotés de 40 à 589.
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-JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
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-LA LAMPE DE PSYCHÉ
-
-
- Lo, in yon brilliant window niche
- How statue-like I see thee stand,
- Thy agate lamp within thy hand.
- Ah, Psyche, from the regions which
- Are holy land!
-
- EDGAR ALLAN POE
-
-
-
-
- VNICAE
- DILECTAE AC SVPER VITAM PRETIOSAE
- MARGARITAE
- SVAE
- PROPTER VITAM VITAÏ CAVSAE
- D. D.
- MARCELLVS SVEVIVS
-
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-
-MIMES
-
-(1894)
-
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-
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- τέττιξ, διόπτρον, ἄνθος
-
-
-PROLOGVE. Le poète Herondas, qui vivait dans l'île de Cos sous le bon
-roi Ptolémée, envoya vers moi une fluette ombre infernale qui avait aimé
-ici-bas. Et ma chambre fut pleine de myrrhe; et un souffle léger
-refroidit ma poitrine. Et mon cœur devint pareil au cœur des morts: car
-j'oubliai ma vie présente.
-
-L'ombre aimante secoua du pli de sa tunique un fromage de Sicile, une
-frêle corbeille de figues, une petite amphore de vin noir et une cigale
-d'or. Aussitôt j'eus le désir d'écrire des mimes et mes narines furent
-chatouillées par l'odeur du suint des laines nouvelles et la fumée
-grasse des cuisines d'Agrigente et le parfum âcre des étals de poisson à
-Syracuse. Dans les rues blanches de la ville passèrent des cuisiniers
-haut retroussés, et des joueuses de flûte aux gorges savoureuses, et des
-entremetteuses aux pommettes ridées, et des marchands d'esclaves aux
-joues gonflées d'argent. Par les pâturages bleus d'ombre glissèrent des
-pâtres siffleurs, portant des roseaux luisants de cire, et des
-pétrisseuses de lait couronnées de fleurs rousses.
-
-Mais l'ombre aimante n'écouta point mes vers. Elle tourna sa tête dans
-la nuit et secoua du pli de sa tunique un miroir d'or, des pavots mûrs,
-une tresse d'asphodèles, et me tendit un des joncs qui croissent sur les
-bords du Léthé. Aussitôt j'eus le désir de la sagesse et de la
-connaissance des choses terrestres. Or je vis dans le miroir la
-tremblante image transparente des flûtes et des coupes et des chapeaux à
-haute pointe et des visages frais aux lèvres sinueuses, et le sens
-obscur des objets m'apparut. Puis je m'inclinai sur les pavots, et je
-mordis les asphodèles, et mon cœur fut lavé d'oubli, et mon âme saisit
-l'ombre par la main afin de descendre vers le Ténare.
-
-L'ombre lente et fluette me conduisit beaucoup parmi l'herbe noire des
-enfers, où nos pieds se teignaient aux fleurs du safran. Et là j'eus le
-regret des îles dans la mer pourprée, des grèves siciliennes rayées de
-chevelures marines et de la lumière blanche du soleil. Et l'ombre
-aimante comprit mon désir. Elle toucha mes yeux de sa main ténébreuse et
-je vis remonter Daphnis et Chloé vers les champs de Lesbos. Et
-j'éprouvai leur douleur de goûter parmi la nuit terrestre l'amertume de
-leur seconde vie. Et la Bonne Déesse donna la taille du laurier à
-Daphnis, et à Chloé la grâce de l'oseraie verte. Aussitôt je connus le
-calme des plantes et la joie des tiges immobiles.
-
-Alors j'envoyai vers le poète Herondas des mimes nouveaux parfumés du
-parfum des femmes de Cos et du parfum des fleurs blêmes de l'enfer et du
-parfum des herbes souples et sauvages de la terre. Ainsi le voulut cette
-fluette ombre infernale.
-
-
-
-
- le cuisinier
-
- μάχαιρα
-
-
-MIME I. Tenant ainsi un congre d'argent, et de l'autre main mon couteau
-de cuisine à large lame, je reviens du port à notre maison. Celui-ci
-était pendu par les ouïes à l'étal d'une marchande aux cheveux luisants,
-parfumée d'huile marine. Avec dix drachmes, j'achetais ce matin le
-marché aux poissons: sauf le congre, il n'y avait que de petites
-limandes, des anguilles maigres et des sardines qu'on ne donnerait pas
-aux hoplites des remparts. Cependant je vais l'ouvrir; il se tord comme
-la lanière d'un fouet de cuir; puis je le tremperai dans la saumure et
-je promettrai la fourche aux enfants qui allument le feu.
-
---Apportez le charbon! soufflez sur la braise: elle est de peuplier; ses
-étincelles ne vous donneront pas la chassie. Voyez, votre tête est vide
-comme la vessie gonflée de ce congre: le mettrai-je à terre? Donnez-moi
-une claie. Allez aux corbeaux! Cette sauge ne vaut rien, Glaucon: j'en
-ferai emplir ta bouche, quand tu seras en croix. Puissiez-vous tous
-éclater comme des ventres de truie bourrés de farine grasse! Les
-anneaux! les crochets! Et toi, bien que tu lèches les mortiers jusqu'au
-fond, tu as encore laissé de l'ail broyé d'hier! Que le pilon t'étouffe
-et t'empêche de répondre!
-
-Ce congre aura la chair douce. Il sera mangé par des convives délicats:
-Aristippe, qui vient couronné de roses, Hylas, dont les sandales mêmes
-sont teintes de poudre rouge, et mon maître Parnéios aux agrafes d'or
-repoussé. Je sais qu'ils frapperont dans leurs mains en le goûtant, et
-ils me permettront de rester, appuyé contre la porte, pour voir les
-jambes souples des danseuses et des citharistes.
-
-
-
-
- la fausse marchande
-
- ἔγχελυς
-
-
-MIME II. α Je te ferai frapper, oui, frapper de verges. Ta peau sera
-couverte de taches comme un manteau de nourrice.--Esclaves, emmenez-la;
-battez-lui d'abord le ventre; retournez-la comme une limande, et
-battez-lui le dos! Écoutez-la; entendez-vous sa langue? Ne cesseras-tu
-pas, malheureuse?
-
-β Et qu'ai-je fait, pour être livrée aux sycophantes?
-
-α C'est une chatte qui n'a rien volé; elle veut digérer à son aise, et
-se coucher moëlleusement.--Esclaves, emportez ces poissons dans vos
-paniers.--Pourquoi vendais-tu des lamproies, puisque les magistrats
-l'ont défendu?
-
-β J'ignorais cette défense.
-
-α Le crieur public ne l'a-t-il pas annoncé à haute voix dans le marché,
-en commandant: «Silence»?
-
-β Je n'ai pas entendu le «silence».
-
-α Tu railles, coquine, les ordres de la cité.--Cette femme aspire à la
-tyrannie. Dépouillez-la, que je voie si elle ne cache pas un
-Pisistrate.--Ah! ah! tu étais femme tout à l'heure. Voyez donc, voyez
-donc. Assurément voilà une marchande d'une espèce nouvelle. Est-ce que
-les poissons te préféraient ainsi, ou bien les acheteurs?--Laissez ce
-jeune homme tout nu: les héliastes jugeront s'il doit être puni pour
-vendre à l'étal des poissons interdits, habillé en femme.
-
-β O sycophante, prends pitié de moi et écoute. J'aime à la mort une
-jeune fille qui est gardée par le marchand d'esclaves des Longs-Murs. Il
-veut la vendre douze mines, et mon père refuse l'argent. J'ai trop rôdé
-autour de la maison, et on l'enferme pour m'empêcher de la voir. Tout à
-l'heure elle viendra au marché avec ses amies et son patron. Je me suis
-ainsi déguisé pour pouvoir lui parler; et, afin d'attirer son attention,
-je vends des lamproies.
-
-α Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec toi,
-lorsqu'elle achètera ton poisson, et je feindrai de vous dénoncer tous
-deux, toi comme vendeuse, elle comme acheteuse; puis, enfermés chez moi,
-vous raillerez jusqu'à l'aube prochaine le marchand avide.--Esclaves,
-rendez sa robe à cette femme--car c'est une femme (ne l'aviez-vous pas
-vu?) et ses lamproies sont de fausses lamproies--par Hermès, ce sont de
-très grosses anguilles luisantes (ne pouviez-vous pas me le
-dire?).--Retourne, insolente, à ton étal, et garde-toi de rien vendre,
-car je te soupçonne encore.--Voici la jeune fille; par Aphrodite, ses
-reins sont souples; j'aurai une mine, et peut-être, en effrayant ce
-jeune homme, la moitié d'un lit.
-
-
-
-
- l'hirondelle de bois
-
- χελιδών
-
-
-MIME III. Ouvre-nous! enfant, enfant, ouvre-nous! Ce sont les petits de
-l'hirondelle de bois. Elle est peinte, la tête rouge et les ailes
-bleues. Nous savons que les vraies hirondelles ne sont pas ainsi; et,
-par Philomèle, en voici une qui tire sa ligne dans le ciel; mais la
-nôtre est en bois. Enfant! ouvre-nous, ouvre-nous! enfant!
-
-Nous sommes ici dix, vingt et trente qui portons l'hirondelle peinte
-pour vous annoncer le retour du printemps. Il n'y a pas encore de
-fleurs, mais recevez ces rameaux blancs et roses. Nous savons que vous
-faites cuire un estomac farci, des bettes au miel; et votre esclave a
-acheté hier des loirs pour les confire dans le sucre. Gardez votre
-festin; nous demandons peu de chose. Des noix frites! des noix frites!
-Enfant, donne-nous des noix! donne-nous des noix, enfant!
-
-L'hirondelle a la tête rouge comme l'aurore nouvelle et les ailes bleues
-comme le ciel du nouveau mois. Réjouissez-vous! Les portiques donneront
-de la fraîcheur et les arbres peindront leur ombre sur les prairies.
-Notre hirondelle vous promet beaucoup de vin et d'huile. Versez l'huile
-de l'année passée dans nos cruches, et le vin dans nos amphores;
-car--écoute, enfant--l'hirondelle dit qu'elle veut en goûter! Verse le
-vin et l'huile pour notre hirondelle de bois!
-
-Vous avez peut-être autrefois, quand vous étiez enfant, mené
-l'hirondelle comme nous. Elle fait signe qu'elle s'en souvient. Ne nous
-laissez pas devant votre porte jusqu'aux torches de ce soir. Donnez-nous
-des fruits et des fromages. Si vous êtes généreux, nous irons à la
-maison prochaine, où demeure l'avare aux sourcils rouges. L'hirondelle
-lui demandera son plat de lièvre, sa tarte dorée, ses grives rôties, et
-nous le prierons de nous jeter des pièces d'argent. Il haussera les
-sourcils et secouera la tête. Nous apprendrons à notre hirondelle une
-chanson dont vous rirez. Car elle sifflera par la ville l'histoire de la
-femme d'un avare aux sourcils rouges.
-
-
-
-
- l'hôtellerie
-
- κόρεις
-
-
-MIME IV. Auberge, pleine de punaises, le poète mordu jusqu'au sang te
-salue. Ce n'est pas pour te remercier de l'avoir abrité une nuit, au
-bord d'un chemin obscur; la route est boueuse comme celle qui mène chez
-Hadès--mais tes grabats sont cassés, tes lumières fumeuses; ton huile
-est rance, ta galette moisie, et, depuis l'automne dernier, il y a des
-petits vers blancs dans tes noix vides. Mais le poète est reconnaissant
-aux vendeurs de porcs qui venaient de Mégare à Athènes, et dont les
-hoquets l'empêchèrent de dormir (tes cloisons, auberge, sont minces), et
-il rend grâce aussi à tes punaises, qui le tinrent éveillé en le
-rongeant tout le long du corps, tandis qu'elles avançaient par bandes
-pressées sur les sangles.
-
-Car il voulut, faute de sommeil, respirer par une baie de la muraille la
-lumière blanche de la lune, et il vit un marchand de femmes qui frappait
-à la porte, très tard dans la nuit. Le marchand cria: «Enfant, enfant!»
-mais l'esclave ronflait sur le ventre et de ses bras croisés bouchait
-ses oreilles avec la couverture. Alors le poète s'enveloppa d'une robe
-jaune, dont la couleur était celle des voiles de noces; cette robe
-teinte de crocos lui avait été laissée par une jeune fille joyeuse, le
-matin où elle s'était enfuie, vêtue du manteau d'un autre amant. Ainsi
-le poète, semblable à une servante, ouvrit la porte; et le marchand de
-femmes fit entrer une troupe nombreuse. La dernière jeune fille avait
-les seins fermes comme un coing; elle valait au moins vingt mines.
-
---O servante, dit-elle, je suis lasse; où est mon lit?
-
---O ma chère maîtresse, dit le poète, voici que tes amies sont couchées
-dans tous les lits de l'auberge; il ne reste plus que le grabat de ta
-servante; si tu veux t'y étendre, tu es libre.
-
-L'homme misérable qui nourrissait toutes ces fraîches jeunes filles
-éclaira le visage du poète avec la grosse mèche de la lampe, couverte de
-lumignons; et comme il aperçut une servante ni trop belle ni trop
-soignée, il se tut.
-
-Auberge, le poète mordu jusqu'au sang te remercie. La femme qui coucha
-cette nuit avec la servante était plus molle que le duvet d'oie, et sa
-gorge parfumée comme un fruit mûr. Mais tout cela fût resté secret,
-auberge, sans le bavardage criard de ton grabat. Le poète craint que les
-petits porcs de Mégare n'aient appris ainsi son aventure. O vous, qui
-écoutez ces vers, si les «coï, coï» des petits porcs à l'agora d'Athènes
-vous racontent faussement que notre poète a des amours viles, venez voir
-à l'auberge l'amie aux seins durs comme des coings qu'il a su prendre,
-mordu par les bienheureuses punaises, dans une nuit de lune.
-
-
-
-
- les figues peintes
-
- συκῆ
-
-
-MIME V. Cette jarre pleine de lait sera offerte à la petite déesse de
-mon figuier. Je verserai tous les matins du lait nouveau, et, s'il plaît
-à la déesse, j'emplirai la jarre de miel ou de vin non mêlé. Ainsi je
-l'honorerai du printemps jusqu'à l'automne; et si un orage brise la
-jarre, j'en achèterai une autre au marché des poteries, quoique l'argile
-soit chère cette année.
-
-En retour, je prie la petite déesse qui garde le figuier dans mon jardin
-de changer la couleur des figues. Elles étaient blanches, savoureuses et
-sucrées; mais Iolé en est lasse. Maintenant elle désire des figues
-rouges, et jure qu'elles seront meilleures.
-
-Il n'est point naturel qu'un figuier à figues blanches pousse des figues
-rouges à l'automne; cependant Iolé le veut. Si j'ai été pieux envers les
-dieux de mon jardin; si je leur ai tressé des couronnes de violettes et
-versé des aiguières pleines de vin et de lait; si j'ai secoué pour eux
-des pavots à l'heure où le soleil embrase la crête de ma muraille parmi
-les nuées de moucherons qui prennent l'air de la nuit; si je suis digne
-de leur amitié par ma religion, fais fleurir ton figuier, ô déesse, pour
-des figues rouges.
-
-Si tu ne m'écoutes pas, je ne cesserai de t'honorer avec des jarres
-fraîches; mais je serai contraint de me lever à l'aube, dans la saison
-des fruits, pour ouvrir subtilement toutes les figues nouvelles et en
-peindre l'intérieur avec de la bonne pourpre de Tyr.
-
-
-
-
- la jarre couronnée
-
- ὑάκινθος
-
-
-MIME VI. Potier, ayant tourné le fond d'une jarre dont j'ai pétri et
-courbé le ventre de terre dorée, je l'ai emplie de fruits pour le dieu
-des jardins. Mais il considère le feuillage tremblant, de peur que les
-voleurs percent les murailles. A la nuit, des loirs furtifs ont enfoncé
-leurs museaux parmi les pommes et les ont rongées jusqu'aux pépins.
-Timides, à la quatrième heure, ils agitèrent leurs queues duvetées,
-blanches et noires. A l'aube, les oiseaux d'Aphrodite se sont perchés
-sur les bords violets de mon pot d'argile en hérissant les petites
-plumes changeantes de leur cou. Sous le midi qui frémit, une jeune fille
-s'est avancée seule vers le dieu, avec des couronnes d'hyacinthe. Et
-m'ayant aperçu tandis que je restais penché derrière un hêtre, sans me
-regarder elle a couronné la jarre vide de fruits. Que le dieu ainsi
-privé de fleurs s'irrite, que les loirs mordent mes pommes, que les
-oiseaux d'Aphrodite inclinent l'un vers l'autre leurs têtes tendres!
-J'ai mêlé dans mes cheveux les hyacinthes frais, et jusqu'au prochain
-midi j'attendrai la couronneuse de jarres.
-
-
-
-
- l'esclave déguisé
-
- μάστιξ
-
-
-MIME VII. O Mannia, viens châtier cet insolent avec un bon fouet en cuir
-de Paphlagonie. Je l'ai acheté dix mines à des marchands phéniciens, et
-il n'a pas souffert de la faim chez moi. Qu'il dise si les cuisiniers
-lui ont donné des olives et du poisson salé. Il s'est rempli le ventre
-avec des estomacs farcis et rôtis, des anguilles du lac Copaïs, et des
-fromages gras qui portaient encore la marque de leur claie d'osier. Il a
-bu du vin non mêlé que je faisais conserver dans des outres odorantes en
-peau de chèvre. Il a vidé mes flacons de baume syrien, et sa tunique est
-violette de pourpre: jamais les laveuses ne l'ont trempée dans les
-cuves. Ses cheveux s'éparpillent comme les aigrettes d'une torche d'or;
-le tondeur n'en a pas approché ses ciseaux. Mes femmes l'épilent tous
-les jours, et la langue rouge de la lampe lèche sa peau. Ses reins sont
-plus blancs que ma gorge ou que la croupe des lionnes d'ivoire sculptées
-sur les manches à couteaux.
-
-Par mon âme, il a bu autant de vin dans mes cratères en une soirée que
-les initiées des Thesmophories pendant les trois jours de mystères. Je
-croyais qu'il ronflait, étendu près des cuisines, et je voulais prier
-les broyeurs de lui frotter les lèvres, pour le punir, avec un pilon à
-mortier; il aurait expié son ivresse par l'âcre saveur de l'ail
-fraîchement écrasé. Mais je l'ai trouvé chancelant, les yeux troubles,
-tenant à la main mon miroir d'argent poli; et ce trois fois impur, ayant
-volé dans mon coffret à bijoux une de mes cigales d'or, l'avait placée
-parmi ses cheveux enroulés. Puis, debout sur une jambe, et le corps
-agité par les frémissements du vin, il entourait sa cuisse du voile de
-gaze dont j'ai coutume de me couvrir sous ma tunique de laine blanche,
-quand je vais avec mes amies voir les fêtes d'Adonis.
-
-
-
-
- la veillée nuptiale
-
- λύχνος
-
-
-MIME VIII. Cette lampe à mèche neuve brûle de l'huile fine et claire en
-face de l'étoile du soir. Le seuil est jonché par les roses que les
-enfants n'ont pas emportées. Les danseuses balancent les dernières
-torches qui étendent vers l'ombre leurs doigts de feu. Le petit flûtiste
-a soufflé encore trois notes aigres dans sa flûte d'os. Les porteurs
-sont venus avec des coffrets pleins d'anneaux translucides pour les
-chevilles. Celui-ci a enduit sa figure de suie et m'a chanté les
-railleries de son dème. Deux femmes aux voiles rouges sourient parmi
-l'air apaisé, en se frottant les mains de cinabre.
-
-L'étoile du soir monte et les fleurs lourdes se ferment. Près de la
-grande cuve à vin, couverte d'une pierre sculptée, s'est assis un enfant
-rieur dont les pieds lumineux sont chaussés de sandales d'or. Il secoue
-une torche de pin et les cheveux vermeils s'éparpillent dans la nuit.
-Ses lèvres sont entr'ouvertes comme un fruit qui bâille. Il éternue sur
-la gauche et le métal sonne à ses pieds. Je sais qu'il partira d'un
-bond.
-
-Io! Voici venir le voile jaune de la vierge! Ses femmes la soutiennent
-sous les bras. Éloignez les torches! Le lit des noces l'attend, et je la
-guiderai vers la molle lueur des tissus de pourpre. Io! Plongez dans
-l'huile odorante la mèche de la lampe. Elle crépite et meurt. Éteignez
-les torches! O ma fiancée, je te soulève contre ma poitrine: que tes
-pieds ne frôlent pas les roses du seuil.
-
-
-
-
- l'amoureuse
-
- φάσηλος
-
-
-MIME IX. Je prie ceux qui liront ces vers de rechercher mon esclave
-cruel. Il s'est enfui de ma chambre à la deuxième heure après le milieu
-de la nuit.
-
-Je l'avais acheté dans une ville bithynienne et il sentait le baume de
-son pays. Sa chevelure était longue et ses lèvres douces. Nous montâmes
-sur un bateau aminci comme la coque de la faséole. Et les matelots
-barbus nous interdirent de nous tondre ou de nous épiler, de crainte des
-tempêtes; et ils jetèrent dans la mer un chat tacheté à la lueur de la
-lune nouvelle. Les petites paumes de bois et les voiles de lin qui
-poussent les barques nous menèrent par la mer Pontique, dont les flots
-sont noirs, jusqu'aux rives de la Thrace où le liséré d'écume est de
-pourpre et de safran quand le soleil se lève. Et nous traversâmes aussi
-les Cyclades, et nous touchâmes à l'île de Rhodes. Près de là, nous
-sortîmes de la coque effilée dans une autre petite île dont je ne dirai
-jamais le nom. Car les grottes y sont tendues d'herbe rousse et semées
-d'ajoncs verts, les prairies molles comme le lait, et toutes les baies
-des arbrisseaux, soient-elles rouge sombre, claires autant que des
-grains de cristal, ou aussi noires que les têtes des hirondelles, ont un
-suc délicieux qui ranime l'âme. Je resterai muette sur cette île, comme
-une initiée aux mystères. Elle est bienheureuse et on n'y voit point
-d'ombres. J'y aimai tout un été. A l'automne un bateau plat nous
-conduisit vers cette campagne. Car mes affaires étaient négligées; et je
-voulais lever de l'argent pour vêtir celui-ci avec des tuniques de
-byssos fin. Et je lui ai donné des bracelets d'or, des bâtons tressés
-d'électron et des pierres qui brillent dans l'ombre.
-
-Misérable que je suis! Il s'est levé d'auprès de moi et je ne sais où le
-retrouver. O femmes qui pleurez Adonis chaque année, ne méprisez pas mes
-supplications! Si ce criminel vient entre vos mains, tissez autour de
-lui des chaînes de fer; serrez ses jambes dans les entraves; jetez-le
-dans le cachot pavé de dalles; faites-le mener à la croix, et que le
-Broyeur des Chairs lui courbe la tête sous les fourches: semez des
-graines à pleines mains autour de la colline des supplices, afin que les
-milans et les corbeaux volent plus vite vers son corps. Mais plutôt (car
-je n'ai pas confiance en vous et je sais que vous auriez pitié d'une
-peau si polie à la pierre ponce) ne le touchez pas, même avec
-l'extrémité délicate de vos doigts. Mandez-le à vos jeunes messagers;
-qu'on me le renvoie aussitôt; je saurai le punir moi-même: je le punirai
-cruellement. Par les dieux irrités, je l'aime, je l'aime.
-
-
-
-
- le marin
-
- κόγχη
-
-
-MIME X. Si vous doutez que j'aie manié les lourdes rames, regardez mes
-doigts et mes genoux; vous les trouverez usés comme d'anciens outils. Je
-connais chaque herbe de la plaine marine qui est parfois violette et
-parfois bleue, et j'ai la science de tous les coquillages enroulés. Il y
-a de ces herbes qui sont douées de notre vie: celles-là ont des yeux
-transparents comme la gelée, un corps semblable à la tétine de truie, et
-une multitude de membres minces qui sont aussi des bouches. Et parmi les
-coquilles trouées, j'en ai vu qui étaient percées plus de mille fois; et
-de chaque petite ouverture sortait ou rentrait un pied de chair sur
-lequel marchait la coquille.
-
-Après avoir franchi les colonnes d'Héraklès, l'Océan qui entoure la
-terre devient inconnu et furieux.
-
-Et il crée dans sa course des îles sombres où vivent des hommes
-différents et des animaux merveilleux. Là est un serpent à barbe dorée
-qui gouverne son royaume avec sagesse; et les femmes de cet endroit ont
-un œil à l'extrémité de chacun de leurs doigts. D'autres ont des becs et
-des huppes comme les oiseaux; pour le reste ils sont semblables à nous.
-Dans une île où j'arrivai, les habitants portaient leurs têtes à la
-place où nous avons l'estomac; et quand ils nous saluèrent, ils
-inclinèrent leurs ventres. Pour les cyclopes, les pygmées et les géants,
-je n'en parlerai pas; car leur nombre est trop grand.
-
-Aucune de ces choses ne me paraît tenir du prodige; je n'en éprouve pas
-de terreur. Mais un soir j'ai vu Skylla. Notre bateau touchait le sable
-de la côte sicilienne. Comme je tournais le gouvernail, j'aperçus au
-milieu de l'eau une tête de femme qui avait les yeux fermés. Ses cheveux
-étaient couleur d'or. Elle semblait dormir. Et aussitôt je tremblai; car
-je craignais de voir ses prunelles, sachant bien qu'après les avoir
-contemplées je dirigerais la proue de notre bateau vers le gouffre de la
-mer.
-
-
-
-
- les six notes de la flûte
-
- σύρινξ
-
-
-MIME XI. Dans les pâturages gras de la Sicile il y a un bois d'amandiers
-doux, non loin de la mer. Là est un siège ancien fait de pierre noire où
-les pâtres se sont assis depuis des années. Aux rameaux des arbres
-voisins pendent des cages à cigales tressées de jonc fin et des nasses
-d'oseraie verte qui servirent à prendre le poisson. Celle qui dort,
-dressée sur le siège de pierre noire, les pieds enroulés de bandelettes,
-la tête cachée sous un chapeau pointu de paille rousse, attend un pâtre
-qui n'est jamais revenu. Il partit, les mains enduites de cire vierge,
-pour couper des roseaux dans les halliers humides: il voulait en modeler
-une flûte à sept tuyaux, ainsi que l'avait enseigné le dieu Pan. Et
-lorsque sept heures se furent écoulées, la première note jaillit auprès
-du siège de pierre noire où veillait celle qui dort aujourd'hui. Or la
-note était proche, claire et argentine. Puis sept heures passèrent sur
-la prairie bleue de soleil, et la seconde note retentit, joyeuse et
-dorée. Et toutes les sept heures la dormeuse de maintenant entendit
-sonner un des tuyaux de la flûte nouvelle. Le troisième son fut lointain
-et grave comme la clameur du fer. Et la quatrième note fut plus
-lointaine encore et profondément tintante, ainsi que la voix du cuivre.
-La cinquième fut troublée et brève, semblable au choc d'un vase d'étain.
-Mais la sixième fut sourde et étouffée et sonore juste autant que les
-plombs d'un filet qui se frappent.
-
-Or, celle qui dort aujourd'hui attendit la septième note, qui ne résonna
-pas. Les jours enveloppèrent le bois d'amandiers avec leur brouillard
-blanc, et les crépuscules avec leur brouillard gris et les nuits avec
-leur brouillard pourpre et bleu. Peut-être que le pâtre attend la
-septième note, au bord d'une mare lumineuse, dans l'ombre grandissante
-des soirs et des années; et, assise sur le siège de pierre noire, celle
-qui attendait le pâtre s'est endormie.
-
-
-
-
- le vin de Samos
-
- λήκυθος
-
-
-MIME XII. Le tyran Polycrate commanda qu'on lui apportât trois flacons
-scellés contenant trois vins délicieux d'espèce différente. L'esclave
-diligent prit un flacon de pierre noire, un flacon d'or jaune, et un
-flacon de verre limpide; mais l'échanson oublieux versa dans les trois
-flacons le même vin de Samos.
-
-Polycrate considéra le flacon de pierre noire et fit mouvoir ses
-sourcils. Il brisa le sceau de gypse et flaira le vin. «Le flacon,
-dit-il, est de matière basse, et l'odeur de ce qu'il renferme m'est peu
-engageante.»
-
-Il souleva le flacon d'or jaune et l'admira. Puis, l'ayant descellé: «Ce
-vin, dit-il, est certainement inférieur à sa belle enveloppe, riche de
-grappes vermeilles et de pampres lumineux.»
-
-Mais, saisissant le troisième flacon de verre limpide, il le tint contre
-le soleil. Le vin sanglant scintilla. Polycrate fit sauter le cachet,
-vida le flacon dans sa coupe, et but d'un seul trait. «Ceci, dit-il avec
-un soupir, est le meilleur vin que j'aie goûté.» Puis, plaçant sa coupe
-sur la table, il heurta le flacon qui tomba en poussière.
-
-
-
-
- les trois courses
-
- μῆλον
-
-
-MIME XIII. Les figuiers ont laissé tomber leurs figues et les oliviers
-leurs olives; car il est arrivé une étrange chose dans l'île de Skyra.
-Une jeune fille fuyait, poursuivie par un jeune homme. Elle avait relevé
-le pan de sa tunique et on voyait le bord de son caleçon de gaze. Comme
-elle courait, elle laissa tomber un petit miroir d'argent. Le jeune
-homme releva le miroir et s'y mira; il contempla ses yeux emplis de
-sagesse, aima leur raison, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable.
-Et la jeune fille commença de nouveau à fuir, poursuivie par un homme
-dans la force de l'âge. Elle avait relevé le bas de sa tunique et ses
-cuisses étaient semblables à la chair d'un fruit. Dans sa course, une
-pomme d'or roula de son giron. Et celui qui la poursuivait releva la
-pomme d'or, la cacha sous sa tunique, l'adora, cessa sa poursuite et
-s'assit sur le sable. Et la jeune fille s'enfuit encore; mais ses pas
-étaient moins rapides. Car elle était poursuivie par un vieillard
-chancelant. Elle avait baissé sa tunique, et ses chevilles étaient
-enveloppées d'étoffe diaprée. Mais, tandis qu'elle courait, l'étrange
-chose arriva: car un à un ses seins se détachèrent, et tombèrent sur le
-sol, comme des nèfles mûres. Le vieillard les huma tous deux; et la
-jeune fille, avant de s'élancer dans la rivière qui traverse l'île de
-Skyra, poussa deux cris d'horreur et de regret.
-
-
-
-
- l'ombrelle de Tanagra
-
- πῆλος
-
-
-MIME XIV. Ainsi tendue sur des baguettes moulées, tressée avec de la
-paille qui est de l'argile ou tissée avec des étoffes de terre que la
-cuisson a faites rouges, je suis tenue en arrière et vers le soleil par
-une jeune fille aux beaux seins. De l'autre main elle soulève sa tunique
-de laine blanche, et on aperçoit au-dessus de ses sandales persiques des
-chevilles modelées pour des anneaux d'électron. Ses cheveux sont ondulés
-et une grande épingle les traverse près de la nuque. En détournant la
-tête, elle montre sa crainte du soleil et Aphrodite semble être venue
-incliner son cou.
-
-Telle est ma maîtresse, et auparavant nous errâmes dans les prairies
-tachées d'hyacinthes, quand elle était de chair rose et moi de paille
-jaune. La couleur blanche du soleil me baisait au dehors, et j'étais
-baisée sous mon dôme par le parfum des cheveux de la vierge. Et la
-déesse qui change les formes m'ayant exaucée, semblable à une hirondelle
-d'eau qui tombe, les ailes étendues, pour caresser du bec une plante née
-au milieu d'un étang, je m'abattis doucement sur sa tête; je perdis le
-roseau qui me tenait loin d'elle, dans les airs, et je devins son
-chapeau qui la couvrait d'un toit frémissant.
-
-Mais un potier qui pétrit aussi des jeunes filles, nous ayant aperçues
-dans un faubourg de la cité, nous pria d'attendre et tourna rapidement
-sous ses pouces une petite figure de terre. Ouvrier des formes
-inférieures, il nous a portées dans son langage d'argile; et, certes, il
-a su me tresser délicatement, et plier avec mollesse la tunique de laine
-blanche, et onduler la chevelure de ma maîtresse; mais, ne comprenant
-pas le désir des choses, il m'a cruellement séparée de la tête que
-j'aimais; et, redevenue ombrelle dans ma seconde vie, je me balance loin
-de la nuque de ma maîtresse.
-
-
-
-
- Kinné
-
- στήλη
-
-
-MIME XV. Je consacre cet autel à la mémoire de Kinné. Ici, près des
-rochers noirs où tremble l'écume, nous avons erré tous les deux. La
-grève trouée le sait, et le bois de sorbiers, et les joncs des sables,
-et les têtes jaunes des pavots de la mer. Elle avait les mains pleines
-de coquilles dentelées et j'emplissais les conques frémissantes de ses
-oreilles avec des baisers. Elle riait des oiseaux à huppe qui se
-perchent sur les algues et hochent de la queue. Je voyais dans ses yeux
-la longue ligne de lumière blanche qui marque la frontière de la terre
-brune et de la mer bleue. Ses pieds se mouillaient jusqu'aux chevilles
-et les petites bêtes marines sautaient sur sa tunique de laine.
-
-Nous aimions l'étoile brillante du soir et le croissant humide de la
-lune. Le vent qui passe l'Océan nous apportait les parfums de pays
-épicés. Nos lèvres étaient blanches de sel, et nous regardions luire, à
-travers l'eau, des animaux transparents et mous, comme des lampes
-vivantes. L'haleine d'Aphrodite nous entourait.
-
-Et je ne sais pourquoi la Bonne Déesse a endormi Kinné. Elle tomba entre
-les pavots jaunes des sables, à la lueur rose de l'étoile de l'Aurore.
-Sa bouche saignait et la lumière de ses yeux s'éteignit. Je vis entre
-ses paupières la longue ligne noire qui marque la séparation de ceux qui
-se réjouissent au soleil et de celles qui pleurent près des marécages.
-Maintenant, Kinné marche seule au bord de l'eau souterraine, et les
-conques de ses oreilles sont sonores du bruissement des ombres qui
-volent, et sur la grève infernale se balancent des pavots tristes à tête
-noire, et l'étoile du ciel obscur de Perséphone n'a pas de soir ni
-d'aurore; mais elle est semblable à une fleur d'asphodèle flétrie.
-
-
-
-
- Sismé
-
- δακτύλιος
-
-
-MIME XV*. Celle que tu vois ici desséchée se nommait Sismé, fille de
-Thratta. Elle connut d'abord les abeilles et les brebis; puis elle goûta
-le sel de la mer; enfin, un marchand la mena dans les maisons blanches
-de Syrie. Maintenant elle est serrée comme une statuette précieuse dans
-sa gaîne de pierre. Compte les anneaux qui brillent à ses doigts: elle
-eut autant d'années. Regarde le bandeau qui étreint son front: là elle
-reçut timidement son premier baiser d'amour. Touche l'étoile de rubis
-pâles qui dort où furent ses seins: là reposa une tête chère. Près de
-Sismé on a mis son miroir terni, ses osselets d'argent, et les grandes
-épingles d'électron qui traversaient ses cheveux; car, au bout de vingt
-années (il y a vingt anneaux), elle fut couverte de trésors. Un riche
-suffète lui donna tout ce que les femmes désirent. Sismé ne l'oublie
-point, et ses petits ossements blancs ne repoussent pas les bijoux. Or
-le suffète lui construisit ce sépulcre orné pour protéger sa mort
-tendre, et l'entoura de vases à parfums et de lacrymatoires d'or. Sismé
-le remercie. Mais toi, si tu veux connaître le secret d'un cœur embaumé,
-desserre les phalangettes de cette main gauche: tu y trouveras une
-simple petite bague de verre. Cette bague fut transparente; elle est
-depuis des années fumeuse et obscure. Sismé l'aime. Tais-toi et
-comprends.
-
- * _Sismé_ (hors série) a paru pour la première fois dans l'édition
- américaine de _Mimes_. Portland. Maine, 1901.
-
-
-
-
- les présents funéraires
-
- ποτήριον
-
-
-MIME XVI. J'ai placé dans la tombe de Lysandre une claie verte, une
-lampe rouge et une coupe d'argent.
-
-La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une saison la
-détruira) notre amitié, l'herbe molle des pâturages, le dos arqué des
-brebis qui paissent, et l'ombre fraîche où nous nous sommes endormis. Et
-il se souviendra de la nourriture terrestre, et de l'hiver où on entasse
-les provisions dans les amphores.
-
-La lampe rouge est ornée de femmes nues qui se tiennent les mains et
-dansent, les jambes entrelacées. Le parfum de l'huile s'évaporera, et la
-terre dont fut façonnée la lampe se brisera dans les années. Ainsi
-Lysandre n'oubliera pas aussitôt, dans sa vie souterraine, ses nuits
-heureuses et les corps blancs que la lampe éclaira; et elle servit aussi
-à tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des cuisses pour le
-plus grand plaisir du toucher et de la vue.
-
-La coupe d'argent est couronnée de pampres et de grappes d'or; un dieu
-insensé y agite son thyrse, et les naseaux de l'âne de Silène semblent
-encore frémir. Elle fut pleine de vin acide, pur et mêlé; de vin de
-Chios parfumé par la peau des chèvres, et de vin d'Égine rafraîchi dans
-des vases d'argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les festins où
-il récitait des vers et l'âme du vin lui a donné le démon poétique et
-l'oubli des choses terrestres. Ainsi la forme du démon habitera encore
-près de lui; et, quand la claie sera pourrie et la lampe brisée,
-l'argent subsistera encore dans sa sépulture. Puisse-t-il vider souvent
-cette coupe pleine d'oubli en souvenir de ses meilleurs moments parmi
-nous!
-
-
-
-
- Hermès Psychagôgos
-
- ὁδὸς
-
-
-MIME XVII. Que les morts soient enfermés dans des sarcophages de pierre
-sculptée, ou contenus dans le ventre d'urnes en métal ou en terre, ou
-dressés, dorés et peints de bleu, sans cervelle et sans viscères,
-enveloppés avec des bandelettes de lin, je les emmène en troupe et je
-guide leur marche de ma baguette conductrice.
-
-Nous avançons par un sentier rapide que les hommes ne peuvent voir. Les
-courtisanes se pressent contre les vierges, et les meurtriers contre les
-philosophes, et les mères contre celles qui refusèrent d'enfanter, et
-les prêtres contre les parjures. Car ils se repentent de leurs crimes,
-soit qu'ils les aient imaginés dans leurs têtes, soit qu'ils les aient
-exécutés de leurs mains. Et n'ayant point été libres sur terre, parce
-qu'ils étaient liés par les lois, les coutumes, ou leur propre souvenir,
-ils craignent l'isolement et ils se soutiennent les uns aux autres.
-Celle qui coucha nue dans les chambres dallées parmi les hommes console
-une jeune fille morte avant ses noces, et qui rêva impérieusement
-d'amour. Un qui tuait sur les routes, la face souillée de cendre et de
-suie, pose la main sur le front d'un penseur qui voulut régénérer le
-monde et prêcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit par
-eux cache sa tête au sein d'une hétaïre qui fut volontairement stérile.
-L'homme vêtu d'une robe longue qui se persuada de croire à son dieu, et
-se contraignit à des génuflexions, pleure sur l'épaule du cynique qui
-rompit tous les serments de chair et d'esprit sous les yeux des
-citoyens. Ainsi ils s'aident entre eux pendant leur route, marchant sous
-le joug du souvenir.
-
-Puis ils viennent sur la rive du Léthé où je les place le long de l'eau
-qui coule en silence. Et les uns y plongent leur tête qui contint de
-mauvaises pensées, les autres y trempent leur main qui fit le mal. Ils
-se relèvent, et l'eau du Léthé a éteint leur souvenir. Aussitôt ils se
-séparent et chacun sourit pour soi, se croyant libre.
-
-
-
-
- le miroir, l'aiguille, le pavot
-
- κόρη
-
-
-MIME XVIII. Le Miroir parle:
-
-J'ai été façonné d'argent par un ouvrier habile. D'abord je fus creux
-comme sa main, et mon autre face était semblable au globe d'un œil
-terne. Mais ensuite je reçus l'incurvation propre à rendre les images.
-Enfin Athéné a soufflé la sagesse en moi. Je n'ignore pas ce que désire
-la jeune fille qui me tient, et je lui réponds d'avance qu'elle est
-jolie. Cependant elle se lève la nuit, et allume sa lampe de bronze.
-Elle dirige vers moi l'aigrette dorée de la flamme, et son cœur veut un
-autre visage que le sien. Je lui montre son propre front blanc, et ses
-joues modelées, et la naissance gonflée de ses seins, et ses yeux pleins
-de curiosité. Elle me touche presque de ses lèvres tremblantes; mais
-l'or qui brûle éclaire seulement son visage et tout le reste en moi est
-obscur.
-
-L'Aiguille d'or parle:
-
-Comme je traversais sans gloire une trame de byssos, ayant été volée
-chez un Tyrien par un esclave noir, je fus saisie par une hétaïre
-parfumée. Elle me plaça dans ses cheveux et je piquai les doigts des
-imprudents. Aphrodite m'a instruite et a aiguisé ma pointe avec la
-volupté. Je suis arrivée enfin dans la coiffure de cette jeune fille, et
-j'ai fait frémir ses torsades. Elle bondit sous moi comme une génisse
-folle, et elle ne voit pas la cause de son mal. Pendant les quatre
-parties de la nuit, j'agite les idées dans sa tête et son cœur obéit. La
-flamme inquiète de la lampe fait danser des ombres qui courbent leurs
-bras ailés. Ainsi tumultueuses, elle aperçoit des visions rapides, et
-elle se précipite vers son miroir. Mais il ne lui montre que son visage
-tourmenté par le désir.
-
-La Tête du pavot parle:
-
-Je suis née aux champs souterrains, parmi des plantes dont les couleurs
-sont inconnues. Je sais toutes les nuances de l'obscurité; j'ai vu les
-fleurs lumineuses des ténèbres. Perséphone m'a tenue sur son giron et je
-m'y suis endormie. Quand l'aiguille d'Aphrodite blesse la jeune fille de
-curiosité, je lui montre les formes qui errent dans la nuit éternelle.
-Ce sont de beaux jeunes gens parés avec des grâces qui n'existent plus.
-Aphrodite sait donner leurs désirs, et Athéné montre aux mortels
-l'inanité de leurs rêves; mais Perséphone tient les clefs mystérieuses
-des deux portes de corne et d'ivoire. Par la première porte elle envoie
-dans la nuit les ombres qui hantent les hommes; et Aphrodite s'en
-empare, et Athéné les tue. Mais par la seconde porte la Bonne Déesse
-reçoit ceux et celles qui sont las d'Aphrodite et d'Athéné.
-
-
-
-
- Akmé
-
- καρδία
-
-
-MIME XIX. Akmé mourut, tandis que je pressais encore sa main sur mes
-lèvres, et les pleureuses nous entourèrent. Le froid se glissa dans ses
-membres inférieurs, et ils devinrent pâles et glacés. Puis il monta
-jusqu'à son cœur, qui cessa de palpiter, semblable à un oiseau sanglant
-qu'on trouve étendu, les pattes serrées contre son ventre, par un matin
-de gelée. Puis le froid parvint sur sa bouche qui fut comme de la
-pourpre sombre.
-
-Et les pleureuses frottèrent son corps avec du baume de Syrie, et
-compassèrent ses pieds et ses mains, afin de la placer sur le bûcher. Et
-la flamme rousse s'élança vers elle comme une amante terrible des nuits
-d'été, pour la manger sous ses baisers noircissants.
-
-Et des hommes mornes, qui ont cet office, apportèrent dans ma maison
-deux vases d'argent, où sont les cendres d'Akmé.
-
-Adonis mourut trois fois, et trois fois les femmes se lamentèrent sur
-les toits. Et cette troisième année, dans la nuit des fêtes, j'eus un
-songe.
-
-Il me sembla que ma chère Akmé paraissait à mon chevet, étreignant sa
-poitrine de la main gauche. Elle sortait du royaume des ombres: car son
-corps était étrangement transparent, si ce n'est à l'endroit du cœur où
-elle appuyait sa main.
-
-Alors la douleur m'éveilla et je me lamentai comme les femmes qui
-pleuraient Adonis.
-
-Et les pavots amers du sommeil m'assoupirent de nouveau. Et de nouveau
-il me sembla que ma chère Akmé, près de mon lit, pressait sa main sur
-son cœur.
-
-Alors je me lamentai encore et je priai le cruel gardien des songes de
-la retenir.
-
-Mais elle vint une troisième fois et fit un signe de la tête.
-
-Et je ne sais par quel chemin obscur elle me conduisit dans la prairie
-des morts, qui est entourée par la ceinture fluide du Styx où crient des
-grenouilles noires. Et là, s'étant assise sur un tertre, elle ôta sa
-main gauche dont elle se couvrait le sein.
-
-Or, l'ombre d'Akmé était transparente ainsi que le béryl, mais je vis
-dans sa poitrine une tache rouge formée comme un cœur.
-
-Et elle me supplia sans paroles de reprendre son cœur sanglant, afin
-qu'elle pût errer sans douleur parmi les champs de pavots qui ondulent
-aux enfers comme les champs de blé sur la terre de Sicile.
-
-Alors je l'entourai de mes bras, mais je ne sentis que l'air subtil. Et
-il me sembla que du sang fluait vers mon cœur; et l'ombre d'Akmé se
-dissipa en toute transparence.
-
-Maintenant j'ai écrit ces vers, parce que mon cœur est gonflé du cœur
-d'Akmé.
-
-
-
-
- l'ombre attendue
-
- πόπανον
-
-
-MIME XX. La petite gardienne du temple de Perséphone a placé dans les
-corbeilles des gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots. Elle sait
-dès longtemps que la déesse n'y goûte point, parce qu'elle l'a guettée
-derrière les pilastres. La Bonne Déesse reste grave et mange sous la
-terre. Et si elle se nourrissait de nos aliments, elle préférerait le
-pain frotté d'ail et le vin aigre; car les abeilles infernales font un
-miel parfumé de myrrhe et les promeneuses dans les prairies violettes
-souterraines agitent sans cesse des pavots noirs. Ainsi le pain des
-ombres est confit dans le miel qui sent l'embaumement et les graines qui
-y sont répandues donnent le désir du sommeil. Voilà pourquoi Homère a
-dit que les morts, gouvernés par le glaive d'Odysseus, venaient boire en
-foule le sang noir des agneaux dans une fosse carrée creusée en terre.
-Et cette fois seulement les morts ont bu du sang, afin d'essayer de
-revivre: mais d'ordinaire ils se repaissent de miel funèbre et de pavots
-sombres et le liquide qui coule dans leurs veines est l'eau du Léthé.
-Les ombres mangent le sommeil et boivent l'oubli.
-
-Pour cette raison, non pour une autre, les hommes ont choisi ces
-offrandes destinées à Perséphone; mais elle ne s'en inquiète point, car
-elle est abreuvée d'oubli et rassasiée de sommeil.
-
-La petite gardienne du temple de Perséphone attend une ombre solitaire
-qui viendra peut-être aujourd'hui, peut-être demain, peut-être jamais.
-Si les ombres gardent un cœur aimant comme les jeunes filles sur terre,
-cette ombre n'a pu oublier pour l'eau morne du fleuve d'oubli, ni
-sommeiller pour les pavots tristes du champ du sommeil.
-
-Mais sans doute elle désire oublier, selon le désir des cœurs
-terrestres. Alors, elle viendra quelque soir, quand la lune rose montera
-au ciel, et elle se tiendra près des corbeilles de Perséphone. Elle
-rompra avec la petite gardienne du temple les gâteaux au miel saupoudrés
-de graine de pavots et lui apportera au creux de sa paume un peu d'eau
-morne du Léthé. L'ombre goûtera des pavots de la terre et la jeune fille
-s'abreuvera de l'eau des enfers; puis ils se baiseront au front et
-l'ombre sera heureuse parmi les ombres et la jeune fille sera heureuse
-parmi les hommes.
-
-
-
-
- ασφόδελος, μέλισσα, δάφνη
-
-
-EPILOGVE. La longue nuit pendant laquelle Daphnis et Chloé restèrent
-éveillés comme des hiboux les mena jusque chez Perséphone la lumineuse.
-L'indulgent dieu des amants les fit mourir de bonne heure, semblables à
-des enfants pieux. Il craignit la jalousie des nymphes ou de Pan, ou de
-Zeus. Il fit envoler leurs âmes durant leur sommeil du matin; et elles
-arrivèrent dans le royaume d'Hadès, et, blanches, traversèrent sans se
-souiller l'infernal marécage, entendirent les grenouilles, fuirent
-devant le triple aboiement des gueules rouges de Cerbère. Puis, sur les
-prairies sombres qui sont obscurément éclairées par un crépuscule
-d'astres, les deux ombres blanches s'assirent et cueillirent le crocos
-jaune, et l'hyacinthe; et Daphnis tressa pour Chloé une couronne
-d'asphodèles. Mais ils ne mangèrent pas le lotus bleu qui croît sur les
-bords du Léthé, ni ne burent de l'eau qui fait perdre la mémoire. Chloé
-ne voulait pas oublier. Et la reine Perséphone leur donna des sandales
-de glace à semelle de feu pour traverser le courant enflammé des fleuves
-rouges.
-
-Cependant, malgré les grandes fleurs jaunes, bleues et pâles des
-prairies souterraines, Chloé s'ennuyait. Elle ne voyait sur l'herbe
-ténébreuse que des papillons de nuit, très lourds, dont les ailes noires
-étaient coupées de croissants ensanglantés. Daphnis ne caressait que des
-bêtes nocturnes, dont les yeux avaient des lueurs de lune, dont le poil
-était doux comme le pelage des souris-chauves. Chloé avait peur des
-chouettes qui huaient dans les bois sacrés. Daphnis regrettait la
-blancheur des choses sous le soleil. Ils se souvenaient tous deux,
-n'ayant pas mouillé leurs mentons aux rives du Léthé; ils pleuraient la
-vie et invoquaient la grave bienfaisance de Perséphone.
-
-Et comme les songes sortent tous de l'Erèbe par la porte d'ivoire, le
-sommeil des ombres est sans rêves. D'ordinaire, comme elles sont
-enveloppées d'oubli, elles ne pourraient songer dans leurs têtes vaines
-et légères qu'aux plaines indécises qui entourent le Tartare; mais
-Daphnis et Chloé souffraient infiniment de ne point réaliser en dormant
-leurs souvenirs de la vie passée.
-
-La Bonne Déesse eut pitié d'eux, et elle permit au Conducteur d'Ames de
-les consoler.
-
-Par une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les Songes; et,
-parmi les êtres multicolores, chevauchant et volant, criant, riant ou
-pleurant, qui passent sous nos paupières quand ils se sont échappés de
-la porte pâle de l'Erèbe, Daphnis et Chloé, l'un contre l'autre
-étroitement serrés, revinrent voir l'île de Lesbos.
-
-L'ombre était azurée, les arbres clairs, les taillis lumineux. La lune
-semblait un miroir d'or. Chloé s'y fût mirée avec un collier d'étoiles.
-Mitylène se dressait au loin comme une cité de nacre. Les canaux blancs
-traversaient la prairie. Quelques statues de marbre, renversées,
-buvaient la rosée. On voyait étinceler dans l'herbe leurs chevelures en
-torsade, teintes de jaune. L'air tremblait d'une lumière vague.
-
---Hélas! dit Chloé, où est le jour? Le soleil est-il mort? Où faut-il
-aller, mon Daphnis? Je ne sais plus la route. Ah! il n'y a plus nos
-bêtes, Daphnis: elles se sont perdues depuis que nous sommes partis.
-
-Et Daphnis répondit:
-
---O Chloé, nous revenons errer comme les songes qui visitaient nos
-prunelles dans le sommeil des prés ou dans le repos des étables. Nos
-têtes sont vides comme les pavots mûrs. Nos mains sont chargées des
-fleurs de la nuit éternelle. Ton cher front est ceint d'asphodèles, et
-tu portes contre ton sein le crocos qui pousse dans l'île des
-Bienheureux. Il vaut peut-être mieux ne pas se souvenir.
-
---Mais voici que je me souviens, mon Daphnis, dit Chloé. La route qui
-mène à la grotte des nymphes longe cette prairie. Je reconnais la pierre
-plate où nous nous asseyions. Vois-tu le bois d'où sortit le loup, qui
-nous fit si grand peur? Ici, tu me tressas pour la première fois une
-cage à cigales. Là, dans ce buisson, tu pris pour moi une des stridentes
-cigales, et tu la posas sur mes cheveux, où elle chantait sans
-discontinuer. Elle était plus belle que les cigales d'or des Athéniennes
-d'autrefois: car elle chantait. Je voudrais en avoir une encore.
-
-Et Daphnis répondit:
-
---La cigale bruit à l'heure de midi, quand le vent fore des trous
-sanglants au cœur du chaume, quand la ciguë à taille verte éploie son
-ombelle blanche pour se mettre au frais. Maintenant elles dorment et je
-ne saurais en trouver. Mais vois, Chloé, l'antre du dieu Pan; et
-j'aperçois le bassin où la vue de ton corps nu m'a troublé; et près de
-là le taillis où ton premier baiser me rendit délirant, où je venais te
-guetter tandis que j'engluais les pièges à oiseaux, dans l'hiver, et que
-toi, au milieu de la haute salle, tu rangeais les fruits dans les
-grandes amphores.
-
-O Chloé, la maison n'est plus là, et le bois de sorbier est solitaire,
-car les huppes et les roitelets n'y viennent plus, et Perséphone a
-éteint nos âmes qui brûlaient.
-
---Voici, dit Chloé. Je viens de prendre dans une fleur pourpre une
-abeille qui dormait. Je l'ai regardée: elle est rousse et laide, et je
-n'aime pas les cercles noirs de son ventre. Autrefois, je croyais
-l'abeille un baiser avec des ailes. Je viens de tremper mon doigt dans
-un rayon de miel et tout le parfum du miel nouveau s'est envolé. J'ai
-cessé d'aimer le miel.
-
---Chloé, donne-moi un baiser, dit Daphnis.
-
---Voici, mon Daphnis.
-
-Et les deux ombres blanches furent troublées, sans rien oser dire. Car
-leur baiser n'avait plus d'aiguillon, ni d'odeur sauvage; et comme le
-désir des brebis, des chèvres, des oiseaux et des cigales diminuait dans
-leur cœur, le plaisir de toucher leurs corps ne les agita plus d'un
-frémissement.
-
---O Chloé, ici nous avions des fromages gras sur des claies vertes.
-
---Et je n'aime presque plus les fromages, mon Daphnis.
-
---O Chloé, là nous avons cueilli les premières violettes de notre
-dernière année.
-
---Et je n'aime presque plus les violettes, mon Daphnis.
-
---O Chloé, regarde ce petit bois où tu m'as donné ton premier baiser.
-
-Et Chloé, détournant la tête, ne répondit rien.
-
-Alors, silencieux, ils maudirent dans leur cœur la nuit qui semblait
-avoir teint les choses d'amertume. Et ils prièrent sans paroles le
-Conducteur d'Ames de venir les reprendre avec les songes légers, pour
-les ramener par la porte pâle de l'Erèbe dans les prairies d'asphodèles
-où ils avaient la tendre douleur de se souvenir.
-
-Mais la Bonne Déesse n'exauça pas leur prière.
-
-Ils restèrent penchés, chacun à part, sur les statues tombées.
-
-Lorsque la nuit bleue devint faiblement dorée, à l'Orient, ils
-entendirent un bruit de rames le long des côtes. Ils levèrent la tête,
-sachant qu'ils allaient voir des pirates-matelots, qui ravissent tout
-sur les rivages de Lesbos, et qui crient d'une voix retentissante,
-chaque fois qu'ils plongent les rames: roup-pa-paï.
-
-Et cependant, bien que la brume fût légère, ils n'aperçurent pas de
-vaisseau. Mais il y eut un grand écho, qui fit frissonner l'écume sur la
-grève:
-
---Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort!
-
-Alors la cité nacrée de Mitylène s'écroula, et les statues se
-renversèrent toutes, et l'île devint noire, et les petites âmes des
-sources s'échappèrent, et les dieux minuscules s'envolèrent du cœur des
-arbres, de la moëlle des plantes, du centre animé des fleurs, et le
-silence s'étendit sur les morceaux de marbre blanc.
-
-Les ombres de Daphnis et de Chloé s'évanouirent, subitement très
-vieilles, au jour nouveau; et la Bonne Déesse, dont la puissance
-souterraine était abolie, les prit tandis qu'elle s'enfuyait au-dessus
-des prairies vers la région inconnue où les dieux sont retirés. Elle
-féconda Lesbos de son haleine, et rendit à la terre Daphnis et Chloé;
-car l'île, parmi les canaux blancs qui la sillonnent, est couverte de
-leur âme multipliée, tant les lauriers et les oseraies verdoyantes ont
-jailli de son cœur enseveli.
-
-
-
-
-LA CROISADE DES ENFANTS
-
-(1896)
-
-
-_Circa idem tempus pueri sine rectore sine duce de universis omnium
-regionum villis et civitatibus versus transmarinas partes avidis
-gressibus cucurrerunt, et dum quaereretur ab ipsis quo currerent,
-responderunt: Versus Jherusalem, quaerere terram sanctam... Adhuc quo
-devenerint ignoratur. Sed plurimi redierunt, a quibus dum quaereretur
-causa cursus, dixerunt se nescire. Nudae etiam mulieres circa idem
-tempus nihil loquentes per villas et civitates cucurrerunt..._
-
-
-RÉCIT DU GOLIARD
-
-Moi, pauvre goliard, clerc misérable errant par les bois et les routes
-pour mendier, au nom de Notre Seigneur, mon pain quotidien, j'ai vu un
-spectacle pieux et entendu les paroles des petits enfants. Je sais que
-ma vie n'est point très sainte, et que j'ai cédé aux tentations sous les
-tilleuls du chemin. Les frères qui me donnent du vin voient bien que je
-suis peu accoutumé à en boire. Mais je n'appartiens pas à la secte de
-ceux qui mutilent. Il y a des méchants qui crèvent les yeux aux petits,
-et leur scient les jambes et leur lient les mains, afin de les exposer
-et d'implorer la pitié. Voilà pourquoi j'ai eu peur en voyant tous ces
-enfants. Sans doute, Notre Seigneur les défendra. Je parle au hasard,
-car je suis rempli de joie. Je ris du printemps et de ce que j'ai vu.
-Mon esprit n'est pas très fort. J'ai reçu la tonsure de clergie à l'âge
-de dix ans, et j'ai oublié les paroles latines. Je suis pareil à la
-sauterelle: car je bondis, de ci, de là, et je bourdonne, et parfois
-j'ouvre des ailes de couleur, et ma tête menue est transparente et vide.
-On dit que saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert. Il
-faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n'était point un homme fait
-comme nous.
-
-Je suis plein d'adoration pour saint Jean, car il était errant et
-prononçait des paroles sans suite. Il me semble qu'elles devraient être
-plus douces. Le printemps aussi est doux, cette année. Jamais il n'y a
-eu tant de fleurs blanches et roses. Les prairies sont fraîchement
-lavées. Partout le sang de Notre Seigneur étincelle sur les haies. Notre
-Seigneur Jésus est couleur de lys, mais son sang est vermeil. Pourquoi?
-Je ne sais. Cela doit être en quelque parchemin. Si j'eusse été expert
-dans les lettres, j'aurais du parchemin, et j'écrirais dessus. Ainsi je
-mangerais très bien tous les soirs. J'irais dans les couvents prier pour
-les frères morts et j'inscrirais leurs noms sur mon rouleau. Je
-transporterais mon rouleau des morts d'une abbaye à l'autre. C'est une
-chose qui plaît à nos frères. Mais j'ignore les noms de mes frères
-morts. Peut-être que Notre Seigneur ne se soucie point non plus de les
-savoir. Tous ces enfants m'ont paru n'avoir pas de noms. Et il est sûr
-que Notre Seigneur Jésus les préfère. Ils emplissaient la route comme un
-essaim d'abeilles blanches. Je ne sais pas d'où ils venaient. C'étaient
-de tout petits pèlerins. Ils avaient des bourdons de noisetier et de
-bouleau. Ils avaient la croix sur l'épaule; et toutes ces croix étaient
-de maintes couleurs. J'en ai vu de vertes, qui devaient être faites avec
-des feuilles cousues. Ce sont des enfants sauvages et ignorants. Ils
-errent vers je ne sais quoi. Ils ont foi en Jérusalem. Je pense que
-Jérusalem est loin, et Notre Seigneur doit être plus près de nous. Ils
-n'arriveront pas à Jérusalem. Mais Jérusalem arrivera à eux. Comme à
-moi. La fin de toutes choses saintes est dans la joie. Notre Seigneur
-est ici, sur cette épine rougie, et sur ma bouche, et dans ma pauvre
-parole. Car je pense à lui et son sépulcre est dans ma pensée. Amen. Je
-me coucherai ici au soleil. C'est un endroit saint. Les pieds de Notre
-Seigneur ont sanctifié tous les endroits. Je dormirai. Jésus fasse
-dormir le soir tous ces petits enfants blancs qui portent la croix. En
-vérité, je le lui dis. J'ai grand sommeil. Je le lui dis, en vérité, car
-peut-être qu'il ne les a point vus, et il doit veiller sur les petits
-enfants. L'heure de midi pèse sur moi. Toutes choses sont blanches.
-Ainsi soit-il. Amen.
-
-
-RÉCIT DU LÉPREUX
-
-Si vous voulez comprendre ce que je vais vous dire, sachez que j'ai la
-tête couverte d'un capuchon blanc et que je secoue un cliquet de bois
-dur. Je ne sais plus quel est mon visage, mais j'ai peur de mes mains.
-Elles courent devant moi comme des bêtes écailleuses et livides. Je
-voudrais les couper. J'ai honte de ce qu'elles touchent. Il me semble
-qu'elles font défaillir les fruits rouges que je cueille et les pauvres
-racines que j'arrache paraissent se flétrir sous elles. _Domine
-ceterorum libera me!_ Le Sauveur n'a pas expié mon péché blême. Je suis
-oublié jusqu'à la résurrection. Comme le crapaud scellé au froid de la
-lune dans une pierre obscure, je demeurerai enfermé dans ma gangue
-hideuse quand les autres se lèveront avec leur corps clair. _Domine
-ceterorum, fac me liberum: leprosus sum._ Je suis solitaire et j'ai
-horreur. Mes dents seules ont gardé leur blancheur naturelle. Les bêtes
-s'effraient, et mon âme voudrait fuir. Le jour s'écarte de moi. Il y a
-douze cent et douze années que leur Sauveur les a sauvées, et il n'a pas
-eu pitié de moi. Je n'ai pas été touché avec la lance sanglante qui l'a
-percé. Peut-être que le sang du Seigneur des autres m'aurait guéri. Je
-songe souvent au sang: je pourrais mordre avec mes dents; elles sont
-candides. Puisqu'Il n'a point voulu me le donner, j'ai l'avidité de
-prendre celui qui lui appartient. Voilà pourquoi j'ai guetté les enfants
-qui descendaient du pays de Vendôme vers cette forêt de la Loire. Ils
-avaient des croix et ils étaient soumis à Lui. Leurs corps étaient Son
-corps et Il ne m'a point fait part de son corps. Je suis entouré sur
-terre d'une damnation pâle. J'ai épié pour sucer au cou d'un de Ses
-enfants du sang innocent. _Et caro nova fiet in die iræ._ Au jour de
-terreur, ma chair sera nouvelle. Et derrière les autres marchait un
-enfant frais aux cheveux rouges. Je le marquai; je bondis subitement; je
-lui saisis la bouche de mes mains affreuses. Il n'était vêtu que d'une
-chemise rude; ses pieds étaient nus et ses yeux restèrent placides. Et
-il me considéra sans étonnement. Alors, sachant qu'il ne crierait point,
-j'eus le désir d'entendre encore une voix humaine et j'ôtai mes mains de
-sa bouche, et il ne s'essuya pas la bouche. Et ses yeux semblaient
-ailleurs.
-
---Qui es-tu? lui dis-je.
-
---Johannes le Teuton, répondit-il. Et ses paroles étaient limpides et
-salutaires.
-
---Où vas-tu? dis-je encore.
-
-Et il répondit:
-
---A Jérusalem, pour conquérir la Terre Sainte.
-
-Alors je me mis à rire, et je lui demandai:
-
---Où est Jérusalem?
-
-Et il répondit:
-
---Je ne sais pas.
-
-Et je dis encore:
-
---Qu'est-ce que Jérusalem?
-
-Et il répondit:
-
---C'est Notre Seigneur.
-
-Alors, je me mis à rire de nouveau et je demandai:
-
---Qu'est-ce que ton Seigneur?
-
-Et il me dit:
-
---Je ne sais pas; il est blanc.
-
-Et cette parole me jeta dans la fureur et j'ouvris mes dents sous mon
-capuchon et je me penchai vers son cou frais et il ne recula point, et
-je lui dis:
-
---Pourquoi n'as-tu pas peur de moi?
-
-Et il dit:
-
---Pourquoi aurais-je peur de toi, homme blanc?
-
-Alors de grandes larmes m'agitèrent, et je m'étendis sur le sol, et je
-baisai la terre de mes lèvres terribles, et je criai:
-
---Parce que je suis lépreux!
-
-Et l'enfant teuton me considéra, et dit limpidement:
-
---Je ne sais pas.
-
-Il n'a pas eu peur de moi! Il n'a pas eu peur de moi! Ma monstrueuse
-blancheur est semblable pour lui à celle de son Seigneur. Et j'ai pris
-une poignée d'herbe et j'ai essuyé sa bouche et ses mains. Et je lui ai
-dit:
-
---Va en paix vers ton Seigneur blanc, et dis-lui qu'il m'a oublié.
-
-Et l'enfant m'a regardé sans rien dire. Je l'ai accompagné hors du noir
-de cette forêt. Il marchait sans trembler. J'ai vu disparaître ses
-cheveux rouges au loin dans le soleil. _Domine infantium, libera me!_
-Que le son de mon cliquet de bois parvienne jusqu'à toi, comme le son
-pur des cloches! Maître de ceux qui ne savent pas, délivre-moi!
-
-
-RÉCIT DU PAPE INNOCENT III
-
-Loin de l'encens et des chasubles, je puis très facilement parler à Dieu
-dans cette chambre dédorée de mon palais. C'est ici que je viens penser
-à ma vieillesse, sans être soutenu sous les bras. Pendant la messe, mon
-cœur s'élève et mon corps se roidit; le scintillement du vin sacré
-emplit mes yeux, et ma pensée est lubrifiée par les huiles précieuses;
-mais en ce lieu solitaire de ma basilique, je peux me courber sous ma
-fatigue terrestre. _Ecce homo!_ Car le Seigneur ne doit point entendre
-vraiment la voix de ses prêtres à travers la pompe des mandements et des
-bulles; et sans doute ni la pourpre, ni les joyaux, ni les peintures ne
-lui agréent; mais dans cette petite cellule il a peut-être pitié de mon
-balbutiement imparfait. Seigneur, je suis très vieux, et me voici vêtu
-de blanc devant toi, et mon nom est Innocent, et tu sais que je ne sais
-rien. Pardonne-moi ma papauté, car elle a été instituée, et je la subis.
-Ce n'est pas moi qui ai ordonné les honneurs. J'aime mieux voir ton
-soleil par cette vitre ronde que dans les reflets magnifiques de mes
-verrières. Laisse-moi gémir comme un autre vieillard et tourner vers toi
-ce visage pâle et ridé que je soulève à grand'peine hors des flots de la
-nuit éternelle. Les anneaux glissent le long de mes doigts amaigris,
-comme les derniers jours de ma vie s'échappent.
-
-Mon Dieu! je suis ton vicaire ici, et je tends vers toi ma main creuse,
-pleine du vin pur de ta foi. Il y a de grands crimes. Il y a de très
-grands crimes. Nous pouvons leur donner l'absolution. Il y a de grandes
-hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Nous devons les punir
-impitoyablement. A cette heure où je m'agenouille, blanc, dans cette
-cellule blanche dédorée, je souffre d'une forte angoisse, Seigneur, ne
-sachant point si les crimes et les hérésies sont du pompeux domaine de
-ma papauté ou du petit cercle de jour dans lequel un vieil homme joint
-simplement ses mains. Et aussi, je suis troublé en ce qui touche ton
-sépulcre. Il est toujours entouré par des infidèles. On n'a point su le
-leur reprendre. Personne n'a dirigé ta croix vers la Terre-Sainte; mais
-nous sommes plongés dans la torpeur. Les chevaliers ont déposé leurs
-armes et les rois ne savent plus commander. Et moi, Seigneur, je
-m'accuse et je frappe ma poitrine: je suis trop faible et trop vieux.
-
-Maintenant, Seigneur, écoute ce chuchotement chevrotant qui monte hors
-de cette petite cellule de ma basilique et conseille-moi. Mes serviteurs
-m'ont apporté d'étranges nouvelles depuis les pays de Flandres et
-d'Allemagne jusqu'aux villes de Marseille et de Gênes. Des sectes
-ignorées vont naître. On a vu courir par les cités des femmes nues qui
-ne parlaient point. Ces muettes impudiques désignaient le ciel.
-Plusieurs fous ont prêché la ruine sur les places. Les ermites et les
-clercs errants sont pleins de rumeurs. Et je ne sais par quel sortilège
-plus de sept mille enfants ont été attirés hors des maisons. Ils sont
-sept mille sur la route portant la croix et le bourdon. Ils n'ont point
-à manger; ils n'ont point d'armes; ils sont incapables et ils nous font
-honte. Ils sont ignorants de toute véritable religion. Mes serviteurs
-les ont interrogés. Ils répondent qu'ils vont à Jérusalem pour conquérir
-la Terre-Sainte. Mes serviteurs leur ont dit qu'ils ne pourraient
-traverser la mer. Ils ont répondu que la mer se séparerait et se
-dessécherait pour les laisser passer. Les bons parents, pieux et sages,
-s'efforcent de les retenir. Ils brisent les verrous pendant la nuit et
-franchissent les murailles. Beaucoup sont fils de nobles et de
-courtisanes. C'est grand'pitié. Seigneur, tous ces innocents seront
-livrés au naufrage et aux adorateurs de Mahomet. Je vois que le soudan
-de Bagdad les guette de son palais. Je tremble que les mariniers ne
-s'emparent de leurs corps pour les vendre.
-
-Seigneur, permettez-moi de vous parler selon les formules de la
-religion. Cette croisade des enfants n'est point une œuvre pie. Elle ne
-pourra gagner le Sépulcre aux chrétiens. Elle augmente le nombre des
-vagabonds qui errent sur la lisière de la foi autorisée. Nos prêtres ne
-peuvent point la protéger. Nous devons croire que le Malin possède ces
-pauvres créatures. Elles vont en troupeau vers le précipice comme les
-porcs sur la montagne. Le Malin s'empare volontiers des enfants,
-Seigneur, comme vous savez. Il se donna figure, jadis, d'un preneur de
-rats, pour entraîner aux notes de la musique de son pipeau tous les
-petits de la cité de Hamelin. Les uns disent que ces infortunés furent
-noyés dans la rivière de Weser; les autres, qu'il les enferma dans le
-flanc d'une montagne. Craignez que Satan ne mène tous nos enfants vers
-les supplices de ceux qui n'ont point notre foi. Seigneur, vous savez
-qu'il n'est pas bon que la croyance se renouvelle. Sitôt qu'elle parut
-dans le buisson ardent, vous la fîtes enfermer dans un tabernacle. Et
-quand elle se fut échappée de vos lèvres sur le Golgotha, vous
-ordonnâtes qu'elle fût enclose dans les ciboires et dans les ostensoirs.
-Ces petits prophètes ébranleront l'édifice de votre Église. Il faut le
-leur défendre. Est-ce au mépris de vos consacrés, qui usèrent dans votre
-service leurs aubes et leurs étoles, qui résistèrent durement aux
-tentations pour vous gagner, que vous recevrez ceux qui ne savent ce
-qu'ils font? Nous devons laisser venir à vous les petits enfants, mais
-sur la route de votre foi. Seigneur, je vous parle selon vos
-institutions. Ces enfants périront. Ne faites pas qu'il y ait sous
-Innocent un nouveau massacre des Innocents.
-
-Pardonne-moi maintenant, mon Dieu, pour t'avoir demandé conseil sous la
-tiare. Le tremblement de la vieillesse me reprend. Regarde mes pauvres
-mains. Je suis un homme très âgé. Ma foi n'est plus celle des tout
-petits. L'or des parois de cette cellule est usé par le temps. Elles
-sont blanches. Le cercle de ton soleil est blanc. Ma robe est blanche
-aussi, et mon cœur desséché est pur. J'ai dit selon ta règle. Il y a des
-crimes. Il y a de très grands crimes. Il y a des hérésies. Il y a de
-très grandes hérésies. Ma tête est vacillante de faiblesse: peut-être
-qu'il ne faut ni punir, ni absoudre. La vie passée fait hésiter nos
-résolutions. Je n'ai point vu de miracle. Éclaire-moi. Est-ce un
-miracle? Quel signe leur as-tu donné? Les temps sont-ils venus? Veux-tu
-qu'un homme très vieux, comme moi, soit pareil dans sa blancheur à tes
-petits enfants candides? Sept mille! Bien que leur foi soit ignorante,
-puniras-tu l'ignorance de sept mille innocents? Moi aussi, je suis
-Innocent. Seigneur, je suis innocent comme eux. Ne me punis pas dans mon
-extrême vieillesse. Les longues années m'ont appris que ce troupeau
-d'enfants ne _peut_ pas réussir. Cependant, Seigneur, est-ce un miracle?
-Ma cellule reste paisible, comme en d'autres méditations. Je sais qu'il
-n'est point besoin de t'implorer, pour que tu te manifestes; mais moi,
-du haut de ma très grande vieillesse, du haut de ta papauté, je te
-supplie. Instruis-moi, car je ne sais pas. Seigneur, ce sont tes petits
-innocents. Et moi, Innocent, je ne sais pas, je ne sais pas.
-
-
-RÉCIT DE TROIS PETITS ENFANTS
-
-Nous trois, Nicolas qui ne sait point parler, Alain et Denis, nous
-sommes partis sur les routes pour aller vers Jérusalem. Il y a longtemps
-que nous marchons. Ce sont des voix blanches qui nous ont appelés dans
-la nuit. Elles appelaient tous les petits enfants. Elles étaient comme
-les voix des oiseaux morts pendant l'hiver. Et d'abord nous avons vu
-beaucoup de pauvres oiseaux étendus sur la terre gelée, beaucoup de
-petits oiseaux dont la gorge était rouge. Ensuite nous avons vu les
-premières fleurs et les premières feuilles et nous en avons tressé des
-croix. Nous avons chanté devant les villages, ainsi que nous avions
-coutume de faire pour l'an nouveau. Et tous les enfants couraient vers
-nous. Et nous avons avancé comme une troupe. Il y avait des hommes qui
-nous maudissaient, ne connaissant point le Seigneur. Il y avait des
-femmes qui nous retenaient par les bras et nous interrogeaient, et
-couvraient nos visages de baisers. Et puis il y a eu de bonnes âmes qui
-nous ont apporté des écuelles de bois, du lait tiède et des fruits. Et
-tout le monde avait pitié de nous. Car ils ne savent point où nous
-allons et ils n'ont point entendu les voix.
-
-Sur la terre il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des
-montagnes, et des sentiers pleins de ronces. Et au bout de la terre se
-trouve la mer que nous allons traverser bientôt. Et au bout de la mer se
-trouve Jérusalem. Nous n'avons ni gouvernants ni guides. Mais toutes les
-routes nous sont bonnes. Quoique ne sachant point parler, Nicolas marche
-comme nous, Alain et Denis, et toutes les terres sont pareilles, et
-pareillement dangereuses aux enfants. Partout il y a des forêts
-épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des épines. Mais partout
-les voix seront avec nous. Il y a ici un enfant qui s'appelle Eustace,
-et qui est né avec ses yeux fermés. Il garde les bras étendus et il
-sourit. Nous ne voyons rien de plus que lui. C'est une petite fille qui
-le mène et qui porte sa croix. Elle s'appelle Allys. Elle ne parle
-jamais et ne pleure jamais; elle garde les yeux fixés sur les pieds
-d'Eustace, afin de le soutenir quand il trébuche. Nous les aimons tous
-les deux. Eustace ne pourra pas voir les saintes lampes du sépulcre.
-Mais Allys lui prendra les mains, afin de lui faire toucher les dalles
-du tombeau.
-
-Oh! que les choses de la terre sont belles! Nous ne nous souvenons de
-rien, parce que nous n'avons jamais rien appris. Cependant nous avons vu
-de vieux arbres et des rochers rouges. Quelquefois nous passons dans de
-longues ténèbres. Quelquefois nous marchons jusqu'au soir dans des
-prairies claires. Nous avons crié le nom de Jésus dans les oreilles de
-Nicolas, et il le connaît bien. Mais il ne sait pas le dire. Il se
-réjouit avec nous de ce que nous voyons. Car ses lèvres peuvent s'ouvrir
-pour la joie, et il nous caresse les épaules. Et ainsi ils ne sont point
-malheureux: car Allys veille sur Eustace et nous, Alain et Denis, nous
-veillons sur Nicolas.
-
-On nous disait que nous rencontrions dans les bois des ogres et des
-loups-garous. Ce sont des mensonges. Personne ne nous a effrayés;
-personne ne nous a fait de mal. Les solitaires et les malades viennent
-nous regarder, et les vieilles femmes allument des lumières pour nous
-dans les cabanes. On fait sonner pour nous les cloches des églises. Les
-paysans se lèvent des sillons pour nous épier. Les bêtes aussi nous
-regardent et ne s'enfuient point. Et depuis que nous marchons, le soleil
-est devenu plus chaud, et nous ne cueillons plus les mêmes fleurs. Mais
-toutes les tiges peuvent se tresser en mêmes formes, et nos croix sont
-toujours fraîches. Ainsi nous avons grand espoir, et bientôt nous
-verrons la mer bleue. Et au bout de la mer bleue est Jérusalem. Et le
-Seigneur laissera venir à son tombeau tous les petits enfants. Et les
-voix blanches seront joyeuses dans la nuit.
-
-
-RÉCIT DE FRANÇOIS LONGUEJOUE, CLERC
-
-_Aujourd'hui, quinzième du mois de septembre, l'année après
-l'incarnation de notre Seigneur douze cent et douze, sont venus en
-l'officine de mon maître Hugues Ferré plusieurs enfants qui demandent à
-traverser la mer pour aller voir le Saint-Sépulcre. Et pour ce que ledit
-Ferré n'a point assez de nefs marchandes dans le port de Marseille, il
-m'a commandé de requérir maître Guillaume Porc, afin de compléter le
-nombre. Les maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc mèneront les nefs
-jusqu'en Terre-Sainte pour l'amour de Notre Seigneur J.-C. Il y a
-présentement épandus autour de la cité de Marseille plus de sept mille
-enfants dont aucuns parlent des langages barbares. Et Messieurs les
-échevins, craignant justement la disette, se sent réunis en la maison de
-ville, où, après délibération, ils ont mandé nosdits maîtres afin de les
-exhorter et supplier d'envoyer les nefs en grande diligence. La mer
-n'est pas de présent bien favorable à cause des équinoxes, mais il est à
-considérer qu'une telle affluence pourrait être dangereuse à notre bonne
-ville, d'autant que ces enfants sont tous affamés par la longueur de la
-route et ne savent ce qu'ils font. J'ai fait crier aux mariniers sur le
-port, et équiper les nefs. Sur l'heure de vêpres, on pourra les tirer
-dans l'eau. La foule des enfants n'est point dans la cité, mais ils
-parcourent la grève en amassant des coquilles pour signes de voyage et
-on dit qu'ils s'étonnent des étoiles de mer et pensent qu'elles soient
-tombées vivantes du ciel afin de leur indiquer la route du Seigneur. Et
-de cet événement extraordinaire, voici ce que j'ai à dire: premièrement,
-qu'il est à désirer que maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc
-conduisent promptement hors de notre cité cette turbulence étrangère;
-secondement, que l'hiver a été bien rude, d'où la terre est pauvre cette
-année, ce que savent assez messieurs les marchands; troisièmement, que
-l'Église n'a été nullement avisée du dessein de cette horde qui vient du
-Nord, et qu'elle ne se mêlera pas dans la folie d'une armée puérile
-(_turba infantium_). Et il convient de louer maîtres Hugues Ferré et
-Guillaume Porc, autant pour l'amour qu'ils portent à notre bonne ville
-que pour leur soumission à Notre Seigneur, envoyant leurs nefs et les
-convoyant par ce temps d'équinoxe, et en grand danger d'être attaquées
-par les infidèles qui écument notre mer sur leurs felouques d'Alger et
-de Bougie._
-
-
-RÉCIT DU KALANDAR
-
-Gloire à Dieu! Loué soit le Prophète qui m'a permis d'être pauvre et
-d'errer par les villes en invoquant le Seigneur! Trois fois bénis soient
-les saints compagnons de Mohammed qui instituèrent l'ordre divin auquel
-j'appartiens! Car je suis semblable à Lui lorsqu'il fut chassé à coups
-de pierres hors de la cité infâme que je ne veux point nommer, et qu'il
-se réfugia dans une vigne où un esclave chrétien eut pitié de lui, et
-lui donna du raisin, et fut touché par les paroles de la foi au déclin
-du jour. Dieu est grand! J'ai traversé les villes de Mossoul, et de
-Bagdad, et de Basrah, et j'ai connu Sala-ed-Din (Dieu ait son âme) et le
-sultan son frère Seïf-ed-Din, et j'ai contemplé le Commandeur des
-Croyants. Je vis très bien d'un peu de riz que je mendie et de l'eau
-qu'on me verse dans ma calebasse. J'entretiens la pureté de mon corps.
-Mais la plus grande pureté réside dans l'âme. Il est écrit que le
-Prophète, avant sa mission, tomba profondément endormi sur le sol. Et
-deux hommes blancs descendirent à droite et à gauche de son corps et se
-tinrent là. Et l'homme blanc à gauche lui fendit la poitrine avec un
-couteau d'or, et en tira le cœur, d'où il exprima le sang noir. Et
-l'homme blanc à droite lui fendit le ventre avec un couteau d'or, et en
-tira les viscères qu'il purifia. Et ils remirent les entrailles en
-place, et dès lors le Prophète fut pur pour annoncer la foi. C'est là
-une pureté surhumaine qui appartient principalement aux êtres
-angéliques. Cependant les enfants aussi sont purs. Telle fut la pureté
-que désira engendrer la devineresse quand elle aperçut le rayonnement
-autour de la tête du père de Mohammed et qu'elle tenta de se joindre à
-lui. Mais le père du Prophète s'unit à sa femme Aminah, et le
-rayonnement disparut de son front, et la devineresse connut ainsi
-qu'Aminah venait de concevoir un être pur. Gloire à Dieu, qui purifie!
-Ici, sous le porche de ce bazar, je puis me reposer, et je saluerai les
-passants. Il y a de riches marchands d'étoffes et de joyaux qui se
-tiennent accroupis. Voici un caftan qui vaut bien mille dinars. Moi, je
-n'ai point besoin d'argent, et je suis libre comme un chien. Gloire à
-Dieu! Je me souviens, maintenant que je suis à l'ombre, du commencement
-de mon discours. Premièrement, je parle de Dieu, hors lequel il n'y a
-pas de Dieu, et de notre Saint Prophète, qui révéla la foi, car c'est
-l'origine de toutes les pensées, soit qu'elles sortent de la bouche,
-soit qu'elles aient été tracées à l'aide du calame. En second lieu, je
-considère la pureté dont Dieu a doué les saints et les anges. En
-troisième lieu, je réfléchis à la pureté des enfants. En effet, je viens
-de voir un grand nombre d'enfants chrétiens qui ont été achetés par le
-Commandeur des Croyants. Je les ai vus sur la grand'route. Ils
-marchaient comme un troupeau de moutons. On dit qu'ils viennent du pays
-d'Égypte, et que les navires des Francs les ont débarqués là. Satan les
-possédait et ils tentaient de traverser la mer pour se rendre à
-Jérusalem. Gloire à Dieu. Il n'a pas été permis qu'une si grande cruauté
-fût accomplie. Car ces pauvres enfants seraient morts en route, n'ayant
-ni aides, ni vivres. Ils sont tout à fait innocents. Et à leur vue je me
-suis jeté à terre, et j'ai frappé la terre du front en louant le
-Seigneur à voix haute. Voici maintenant quelle était la disposition de
-ces enfants. Ils étaient vêtus de blanc, et ils portaient des croix
-cousues sur leurs vêtements. Ils ne paraissaient point savoir où ils se
-trouvaient, et ne semblaient pas affligés. Ils gardent les yeux dirigés
-constamment au loin. J'ai remarqué l'un d'eux qui était aveugle et
-qu'une petite fille tenait par la main. Beaucoup ont des cheveux roux et
-des yeux verts. Ce sont des Francs qui appartiennent à l'empereur de
-Rome. Ils adorent faussement le prophète Jésus. L'erreur de ces Francs
-est manifeste. D'abord, il est prouvé par les livres et les miracles
-qu'il n'y a point d'autre parole que celle de Mohammed. Ensuite, Dieu
-nous permet journellement de le glorifier et de quêter notre vie, et il
-ordonne à ses fidèles de protéger notre ordre. Enfin, il a refusé la
-clairvoyance à ces enfants qui sont partis d'un pays lointain, tentés
-par Iblis, et il ne s'est point manifesté pour les avertir. Et s'ils
-n'étaient tombés heureusement entre les mains des Croyants, ils auraient
-été saisis par les Adorateurs du Feu et enchaînés dans des caves
-profondes. Et ces maudits les auraient offerts en sacrifice à leur idole
-dévoratrice et détestable. Loué soit notre Dieu qui fait bien tout ce
-qu'il fait et qui protège même ceux qui ne le confessent point. Dieu est
-grand! J'irai maintenant demander ma part de riz dans la boutique de cet
-orfèvre, et proclamer mon mépris des richesses. S'il plaît à Dieu, tous
-ces enfants seront sauvés par la foi.
-
-
-RÉCIT DE LA PETITE ALLYS
-
-Je ne peux plus bien marcher, parce que nous sommes dans un pays
-brûlant, où deux méchants hommes de Marseille nous ont emmenés. Et
-d'abord nous avons été secoués sur la mer dans un jour noir, au milieu
-des feux du ciel. Mais mon petit Eustace n'avait point de frayeur parce
-qu'il ne voyait rien et que je lui tenais les deux mains. Je l'aime
-beaucoup, et je suis venue ici à cause de lui. Car je ne sais pas où
-nous allons. Il y a si longtemps que nous sommes partis. Les autres nous
-parlaient de la ville de Jérusalem, qui est au bout de la mer, et de
-Notre Seigneur qui serait là pour nous recevoir. Et Eustace connaissait
-bien Notre Seigneur Jésus, mais il ne savait point ce qu'est Jérusalem,
-ni une ville, ni la mer. Il s'est enfui pour obéir à des voix et il les
-entendait toutes les nuits. Il les entendait dans la nuit à cause du
-silence, car il ne distingue pas la nuit du jour. Et il m'interrogeait
-sur ces voix, mais je ne pouvais rien lui dire. Je ne sais rien, et j'ai
-seulement de la peine à cause d'Eustace. Nous marchions près de Nicolas,
-et d'Alain, et de Denis; mais ils sont montés sur un autre navire, et
-tous les navires n'étaient plus là quand le soleil a reparu. Hélas! que
-sont-ils devenus? Nous les retrouverons quand nous arriverons près de
-Notre Seigneur. C'est encore très loin. On parle d'un grand roi qui nous
-fait venir, et qui tient en sa puissance la ville de Jérusalem. En cette
-contrée tout est blanc, les maisons et les vêtements, et le visage des
-femmes est couvert d'un voile. Le pauvre Eustace ne peut pas voir cette
-blancheur, mais je lui en parle, et il se réjouit. Car il dit que c'est
-le signe de la fin. Le Seigneur Jésus est blanc. La petite Allys est
-très lasse, mais elle tient Eustace par la main, afin qu'il ne tombe
-pas, et elle n'a pas le temps de songer à sa fatigue. Nous nous
-reposerons ce soir, et Allys dormira, comme de coutume, près d'Eustace,
-et si les voix ne nous ont point abandonnés, elle essaiera de les
-entendre dans la nuit claire. Et elle tiendra Eustace par la main
-jusqu'à la fin blanche du grand voyage, car il faut qu'elle lui montre
-le Seigneur. Et assurément le Seigneur aura pitié de la patience
-d'Eustace, et il permettra qu'Eustace le voie. Et peut-être alors
-Eustace verra la petite Allys.
-
-
-RÉCIT DU PAPE GRÉGOIRE IX
-
-Voici la mer dévoratrice, qui semble innocente et bleue. Ses plis sont
-doux et elle est bordée de blanc, comme une robe divine. C'est un ciel
-liquide et ses astres sont vivants. Je médite sur elle, de ce trône de
-rochers où je me suis fait apporter hors de ma litière. Elle est
-véritablement au milieu des terres de la chrétienté. Elle reçoit l'eau
-sacrée où l'Annonciateur lava le péché. Sur ses bords se penchèrent
-toutes les saintes figures, et elle a balancé leurs images
-transparentes. Grande ointe mystérieuse, qui n'a ni flux ni reflux,
-berceuse d'azur, insérée sur l'anneau terrestre comme un joyau fluide,
-je t'interroge avec mes yeux. O mer Méditerranée, rends-moi mes enfants!
-Pourquoi les as-tu pris?
-
-Je ne les ai point connus. Ma vieillesse ne fut pas caressée par leurs
-haleines fraîches. Ils ne vinrent pas me supplier de leurs tendres
-bouches entr'ouvertes. Seuls, semblables à de petits vagabonds, pleins
-d'une foi furieuse et aveugle, ils s'élancèrent vers la terre promise et
-ils furent anéantis. D'Allemagne et de Flandres, et de France et de
-Savoie et de Lombardie, ils vinrent vers tes flots perfides, mer sainte,
-bourdonnant d'indistinctes paroles d'adoration. Ils allèrent jusqu'à la
-cité de Marseille; ils allèrent jusqu'à la cité de Gênes. Et tu les
-portas dans des nefs sur ton large dos crêtelé d'écume; et tu te
-retournas, et tu allongeas vers eux tes bras glauques, et tu les as
-gardés. Et les autres, tu les as trahis, en les menant vers les
-infidèles; et maintenant ils soupirent dans les palais d'Orient, captifs
-des adorateurs de Mahomet.
-
-Autrefois, un orgueilleux roi d'Asie te fit frapper de verges et charger
-de chaînes. O mer Méditerranée! qui te pardonnera? Tu es tristement
-coupable. C'est toi que j'accuse, toi seule, faussement limpide et
-claire, mauvais mirage du ciel; je t'appelle en justice devant le trône
-du Très-Haut, de qui relèvent toutes choses créées. Mer consacrée,
-qu'as-tu fait de nos enfants? Lève vers Lui ton visage céruléen; tends
-vers Lui tes doigts frissonnants de bulles; agite ton innombrable rire
-pourpré; fais parler ton murmure, et rends-Lui compte.
-
-Muette par toutes tes bouches blanches qui viennent expirer à mes pieds
-sur la grève, tu ne dis rien. Il y a dans mon palais de Rome une antique
-cellule dédorée, que l'âge a faite candide comme une aube. Le pontife
-Innocent avait coutume de s'y retirer. On prétend qu'il y médita
-longtemps sur les enfants et sur leur foi, et qu'il demanda au Seigneur
-un signe. Ici, du haut de ce trône de rochers, parmi l'air libre, je
-déclare que ce pontife Innocent avait lui-même une foi d'enfant, et
-qu'il secoua vainement ses cheveux lassés. Je suis beaucoup plus vieux
-qu'Innocent; je suis le plus vieux de tous les vicaires que le Seigneur
-a placés ici-bas, et je commence seulement à comprendre. Dieu ne se
-manifeste point. Est-ce qu'il assista son fils au Jardin des Oliviers?
-Ne l'abandonna-t-il pas dans son angoisse suprême? O folie puérile que
-d'invoquer son secours! Tout mal et toute épreuve ne réside qu'en nous.
-Il a parfaite confiance en l'œuvre pétrie par ses mains. Et tu as trahi
-sa confiance. Mer divine, ne t'étonne point de mon langage. Toutes
-choses sont égales devant le Seigneur. La superbe raison des hommes ne
-vaut pas plus au prix de l'infini que le petit œil rayonné d'un de tes
-animaux. Dieu accorde la même part au grain de sable et à l'empereur.
-L'or mûrit dans la mine aussi impeccablement que le moine réfléchit dans
-le monastère. Les parties du monde sont aussi coupables les unes que les
-autres, lorsqu'elles ne suivent pas les lignes de la bonté; car elles
-procèdent de Lui. Il n'y a point à ses yeux de pierres, ni de plantes,
-ni d'animaux, ni d'hommes, mais des créations. Je vois toutes ces têtes
-blanchissantes qui bondissent au-dessus de tes vagues, et qui se fondent
-dans ton eau; elles ne jaillissent qu'une seconde sous la lumière du
-soleil, et elles peuvent être damnées ou élues. L'extrême vieillesse
-instruit l'orgueil et éclaire la religion. J'ai autant de pitié pour ce
-petit coquillage de nacre que pour moi-même.
-
-Voilà pourquoi je t'accuse, mer dévoratrice, qui as englouti mes petits
-enfants. Souviens-toi du roi asiatique par qui tu fus punie. Mais ce
-n'était pas un roi centenaire. Il n'avait pas subi assez d'années. Il ne
-pouvait point comprendre les choses de l'univers. Je ne te punirai donc
-pas. Car ma plainte et ton murmure viendraient mourir en même temps aux
-pieds du Très-Haut, comme le bruissement de tes gouttelettes vient
-mourir à mes pieds. O mer Méditerranée! je te pardonne et je t'absous.
-Je te donne la très sainte absolution. Va-t'en et ne pèche plus. Je suis
-coupable comme toi de fautes que je ne sais point. Tu te confesses
-incessamment sur la grève par tes mille lèvres gémissantes, et je me
-confesse à toi, grande mer sacrée, par mes lèvres flétries. Nous nous
-confessons l'un à l'autre. Absous-moi et je t'absous. Retournons dans
-l'ignorance et la candeur. Ainsi soit-il.
-
- * * * * *
-
-Que ferai-je sur la terre? Il y aura un monument expiatoire, un monument
-pour la foi qui ne sait pas. Les âges qui viendront doivent connaître
-notre piété, et ne point désespérer. Dieu mena vers lui les petits
-enfants croisés, par le saint péché de la mer; des innocents furent
-massacrés; les corps des innocents auront leur asile. Sept nefs se
-noyèrent au récif du Reclus; je bâtirai sur cette île une église des
-Nouveaux Innocents et j'y instituerai douze prébendaires. Et tu me
-rendras les corps de mes enfants, mer innocente et consacrée; tu les
-porteras vers les grèves de l'île; et les prébendaires les déposeront
-dans les cryptes du temple; et ils allumeront, au-dessus, d'éternelles
-lampes où brûleront de saintes huiles, et ils montreront aux voyageurs
-pieux tous ces petits ossements blancs étendus dans la nuit.
-
-
-
-
-L'ÉTOILE DE BOIS
-
-(1897)
-
-
-I
-
-Alain était le petit-fils d'une vieille charbonnière de la forêt.
-
-Dans cette ancienne forêt il y avait moins de routes que de clairières;
-des prés ronds gardés par de hauts chênes; des lacs de fougères
-immobiles sur qui planaient des rameaux frêles et frais comme des doigts
-de femme; des sociétés d'arbres graves comme des pilastres et assemblés
-pour murmurer pendant les siècles leurs délibérations de feuilles;
-d'étroites fenêtres de branches qui s'ouvraient sur un océan de vert où
-tremblaient de longues ombres parfumées et les cercles d'or blanc du
-soleil; des îles enchantées de bruyères roses et des rivières d'ajoncs;
-des treillis de lueurs et de ténèbres; des grands espaces naturels d'où
-surgissaient, tout frissonnants, les jeunes pins et les chênes puérils;
-des lits d'aiguilles rousses où les fourches moussues des vieux arbres
-semblaient plonger à mi-jambes; des berceaux d'écureuils et des nids de
-vipères; mille tressaillements d'insectes et flûtements d'oiseaux. Dans
-la chaleur, elle bruissait comme une puissante fourmilière; et elle
-retenait, après la pluie, une pluie à elle, lente, morne, entêtée, qui
-tombait de ses cimes et noyait ses feuilles mortes. Elle avait sa
-respiration et son sommeil; parfois, elle ronflait; parfois, elle se
-taisait, toute muette, toute coite, toute épieuse, sans un frôlis de
-serpent, sans un trille de fauvette. Qu'attendait-elle? Nul ne savait.
-Elle avait sa volonté et ses goûts: car elle lançait tout droit des
-lignes de bouleaux, qui filaient comme des traits; puis elle avait peur,
-et s'arrêtait dans un coin pour frémir sous un bouquet de trembles; elle
-avançait aussi un pied sur la lisière, jusque dans la plaine, mais n'y
-restait guère, et s'enfuyait de nouveau parmi l'horreur froide de ses
-plus hautes et profondes futaies, jusque dans son centre nocturne. Elle
-tolérait la vie des bêtes, et ne semblait pas s'en apercevoir; mais ses
-troncs inflexibles, résistants, épanouis comme des foudres solidifiées
-jaillies de la terre, étaient hostiles aux hommes.
-
-Cependant elle ne haïssait point Alain: elle lui dérobait le ciel.
-Longtemps l'enfant ne connut d'autre lumière qu'une trouble et laiteuse
-verdeur de l'air; et, venant le soir, il voyait la meule de charbon se
-piquer de points rouges. La miséricordieuse vieille forêt ne lui avait
-pas permis de regarder tout ce que le ciel de la nuit laisse traîner
-d'argent et d'or. Il vivait ainsi auprès d'une bonne femme dont le
-visage, sillonné comme une écorce, s'était établi dans les immuables
-lignes du repos de la vie. Il lui aidait à couper les branches, à les
-tasser dans les meules, à couvrir les tertres de terre et de tourbe, à
-veiller sur le feu, qu'il soit doux et lent, à trier les morceaux pour
-faire les tas noirs, à emplir les sacs des porteurs dont on voyait peu
-la figure parmi les ténèbres des feuilles. Pour cela il avait la joie
-d'écouter à midi le babil des rameaux et des bêtes, de dormir sous les
-fougères parmi la chaleur, de rêver que sa grand'mère était un chêne
-tordu, ou que le vieux hêtre qui regardait toujours la porte de la hutte
-allait s'accroupir et venir manger la soupe; de considérer sur la terre
-la fuite constante de l'insaisissable monnaie du soleil; de réfléchir
-que les hommes, sa grand'mère et lui n'étaient pas verts et noirs comme
-la forêt et le charbon, de regarder bouillir la marmite et de guetter
-l'instant de sa meilleure odeur; de faire gargouiller son cruchon de
-grès dans l'eau de la mare qui s'était blottie entre trois rochers
-ronds; de voir jaillir un lézard au pied d'un orme comme une pousse
-lumineuse, onduleuse et fluide, et, au creux de l'épaule du même orme,
-se boursoufler le feu charnu d'un champignon.
-
-Telles furent les années d'Alain dans la forêt, parmi le sommeil rêveur
-des jours, et les rêves ensommeillés des nuits; et il en comptait déjà
-dix.
-
-Une journée d'automne il y eut grande tempête. Toutes les futaies
-grondaient et ahannaient; des javelines ruisselantes de pluie
-plongeaient et replongeaient dans l'enchevêtrement des branches; les
-rafales hurlaient et tourbillonnaient tout autour des têtes chenues des
-chênes; le jeune aubier gémissait, le vieux se lamentait; on entendait
-geindre l'ancien cœur des arbres et il y en eut qui furent frappés de
-mort et tombèrent roides, entraînant des morceaux de leur faîte. La
-chair verte de la forêt gisait tailladée près de ses blessures béantes,
-et par ces douloureuses meurtrières pénétrait dans ses entrailles
-d'ombre effarée la lumière horrible du ciel.
-
-Ce soir-là l'enfant vit une chose surprenante. La tempête avait fui plus
-loin et tout était redevenu muet. On éprouvait une sorte de gloire
-paisible après un long combat. Comme Alain venait puiser de l'eau dans
-son écuelle à la mare du rocher, il y aperçut des étincellements qui
-scintillaient, frissonnaient, semblaient rire dans le miroir rustique
-d'un rire glacé. D'abord il pensa que c'étaient des points de feu comme
-ceux qui brillaient au charbon des meules: mais ceux-ci ne lui brûlaient
-pas les doigts, fuyaient sous sa main quand il tâchait de les prendre,
-se balançaient çà et là, puis revenaient obstinément scintiller à la
-même place. C'étaient des feux froids et moqueurs. Et Alain voyait
-flotter au milieu d'eux l'image de sa figure et l'image de ses mains.
-Alors il tourna ses yeux vers en haut.
-
-A travers une grande plaie sombre du feuillage, il aperçut le vide
-radieux du ciel. La forêt ne le protégeait plus et il ressentit comme
-une honte de nudité. Car, du fond de cette vaste clairière bleuâtre si
-lointaine, beaucoup de petits yeux implacables luisaient, des points
-d'yeux très perçants, des clignements d'étincelles, tout un picotement
-de rayons. Ainsi Alain connut les étoiles, et les désira sitôt qu'il les
-eut connues.
-
-Il courut à sa grand'mère, qui tisonnait pensivement la meule. Et quand
-il lui eut demandé pourquoi la mare du rocher mirait tant de points
-brillants qui tressaillaient parmi les arbres, sa grand'mère lui dit:
-
---Alain, ce sont les belles étoiles du ciel. Le ciel est au-dessus de la
-forêt et ceux qui vivent dans la plaine le voient toujours. Et chaque
-nuit Dieu y allume ses étoiles.
-
---Dieu y allume ses étoiles... répéta l'enfant. Et moi, mère grand,
-pourrais-je allumer des étoiles?
-
-La vieille femme lui posa sur la tête sa main dure et craquelée. C'était
-comme si un des chênes eût eu pitié d'Alain et l'eût caressé de sa
-grosse écorce.
-
---Tu es trop petit. Nous sommes trop petits, dit-elle. Dieu seul sait
-allumer ses étoiles dans la nuit.
-
-Et l'enfant répéta:
-
---Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit...
-
-
-II
-
-Dès lors les joies journalières d'Alain furent plus inquiètes. Le babil
-de la forêt cessa de lui paraître innocent. Il ne se sentit plus protégé
-sous l'abri dentelé des fougères. Il s'étonna de la mobile dispersion du
-soleil sur les mousses. Il se lassa de vivre dans l'ombre verte et
-obscure. Il désira une autre lumière que le chatoiement des lézards, le
-morne ardoiement du champignon, et le rougeoiement du charbon dans les
-meules. Avant de s'endormir il allait considérer au-dessus de la mare
-l'innombrable rire crépitant du ciel. Toute la force de ses désirs
-l'emportait par delà les ténèbres closes des hêtres, des chênes, des
-ormes, derrière lesquels il y avait des hêtres, des chênes, des ormes
-encore, et toujours d'autres arbres, et des entassements de futaies. Et
-son orgueil avait été frappé par la parole de la vieille femme:
-
---Dieu _seul_ sait allumer ses étoiles dans la nuit.
-
---Et moi? pensait Alain. Si j'allais dans la plaine, si j'étais sous ce
-ciel qui est par-dessus les arbres, ne pourrais-je aussi allumer mes
-étoiles? Oh, j'irai! j'irai.
-
-Rien ne lui plaisait plus dans l'enceinte de la forêt, qui l'assiégeait
-comme une armée immobile, l'emprisonnait comme une geôle rigide dont les
-arbres-gardiens se multipliaient pour l'arrêter, étendaient leurs bras
-inflexibles, se dressaient menaçants, énormes, terribles et muets, armés
-de contreforts noueux, de barricades fourchues, de mains gigantesques et
-ennemies; semblant hostile à tout ce qui n'était pas elle-même dans la
-jalouse protection de son cœur ténébreux. Bientôt elle eut pansé toutes
-les plaies de la tempête, refermé les blessures cruelles par où
-s'enfonçait la lumière, pour s'endormir de nouveau dans le sommeil de sa
-profondeur. Et la mare du rocher redevint obscure, et la face du miroir
-rustique ne refléta plus le rire lumineux du ciel.
-
-Mais dans les rêves de l'enfant les étoiles riaient toujours.
-
-Une nuit il s'échappa de la hutte tandis que sa grand'mère dormait. Il
-portait dans un bissac du pain et un morceau de fromage dur. Les meules
-de charbon luisaient paisiblement d'une lueur étouffée. Comme ces points
-rouges semblaient tristes auprès des vivaces étincelles du ciel! Les
-chênes, dans la nuit, n'étaient que des ombres aveugles qui allongeaient
-leurs longues mains à tâtons. Ils dormaient, comme sa grand'mère, mais
-ils dormaient debout. Ils étaient tant qu'ils se fiaient les uns aux
-autres de leur garde. On ne les entendait pas souffler pendant leur
-sommeil. Ils resteraient ainsi, très silencieux, jusqu'au premier
-fraîchissement de l'aube. Mais quand le vent du matin ferait murmurer
-les feuilles, Alain aurait déjà trompé leur surveillance. Tous les
-oiseaux pépieraient et pépieraient pour les avertir: Alain aurait déjà
-glissé entre leurs bras. Ils ne pourraient le suivre, car ils avaient
-horreur de la plaine. Ils auraient beau le menacer de loin, comme une
-file de géants noirs: ils ne savaient ni crier ni marcher--rien que
-s'amonceler, se serrer, se multiplier, croître, s'écarquiller, se
-fourcher, jeter mille tentacules immobiles, avancer soudain de grosses
-têtes et d'affreuses massues. Mais à la lisière de la plaine leur
-puissance était anéantie, et un enchantement les arrêtait soudain comme
-si la lumière les eût éblouis de stupeur.
-
- * * * * *
-
-Quand Alain fut dans cette plaine, il osa se retourner. Les géants
-noirs, attroupés comme l'armée de la nuit, semblaient le regarder
-tristement.
-
-Puis Alain leva les yeux. Un miracle l'attendait au ciel. On eût dit
-qu'il était fleuri de fleurs de feu. Partout il tressaillait
-d'étincelles. Certaines s'enfuyaient, s'enfonçaient, allaient
-disparaître, tout à coup revenaient, grossissaient, brûlaient rouge,
-pâlissaient, bleuissaient, s'effaçaient, flottaient un peu,
-s'éparpillaient en trois, quatre, cinq traits de flamme, puis se
-renouaient, se fondaient, et, condensées, n'étaient plus qu'un point
-éclatant. D'autres avaient une insupportable acuité, perçaient les yeux
-d'un coup d'aiguille, puis devenaient douces, s'embrumaient,
-s'étalaient, se faisaient taches claires, vacillaient, s'en allaient
-tout à fait dans le vide, puis, dans le moment même reparues, trouaient
-l'air d'un stylet pur. Et d'autres s'établissaient sur des lignes,
-construisaient des figures, se disposaient en formes où Alain voyait des
-maisons, des fenêtres, des chariots; et tout à coup c'était l'angle du
-toit qui scintillait, puis le linteau de la porte, le bout du timon, le
-centre du moyeu; puis tout s'éteignait; puis les points brillaient
-encore, mais de lueurs inégales, en sorte que les formes de tout à
-l'heure étaient confondues.
-
-L'enfant tendait ses mains vers le fond de la nuit. Il essayait de
-prendre ces lumières pâles, de les pétrir pour en refaire des choses à
-lui, curieux d'apprendre comment elles brûlaient et s'il y avait là-haut
-de grandes meules de charbon bleu toutes piquées de flammes.
-
-Ensuite il considéra la plaine. Elle était longue, plate et nue, informe
-jusqu'à l'extrême ciel, peu mobile par sa végétation basse. Une rivière
-lente la terminait, dont on ne distinguait pas les bords. C'était comme
-de la plaine un peu plus blanche.
-
-Alain marcha vers la rivière pour y revoir les étoiles.
-
-Là elles paraissaient couler, devenir liquides et incertaines,
-s'infléchir, s'arrondir, se voiler sous une ride obscure et parfois se
-diviser en une foule de courtes lignes miroitantes. Elles allaient au
-fil de l'eau, s'égaraient dans les remous et mouraient, étouffées par de
-gros paquets d'herbes.
-
-Pendant toute cette nuit Alain marcha auprès de la rivière. Deux ou
-trois souffles du matin enveloppèrent toutes les étoiles d'un linceul
-gris tendre rayé d'or et de rose. Au pied d'un arbre mince le long
-duquel tremblotaient des feuilles d'argent, Alain s'assit, un peu las;
-il mordit dans son pain et but à l'eau courante. Il marcha encore tout
-le jour. Le soir il dormit dans un enfoncement de la berge. Et le matin
-suivant il reprit sa marche.
-
-Voici qu'il vit la rivière s'élargir et la plaine perdre sa couleur.
-L'air devenait humide et salé. Les pieds s'enfonçaient dans le sable. Un
-murmure prodigieux emplissait l'horizon. Des oiseaux blancs voletaient
-en poussant un cri rauque et lamentable. L'eau jaunissait et verdissait,
-se gonflait et jetait de la vase. Les berges s'abaissaient et
-disparaissaient. Bientôt, Alain ne vit plus qu'une grande étendue
-sablonneuse, au loin tranchée d'une large raie obscure. La rivière
-sembla ne plus avancer: elle fut arrêtée par une barre d'écume contre
-laquelle toutes ses petites vagues s'efforçaient. Puis elle s'ouvrit et
-se fit immense; elle inonda la plaine de sable et s'épandit jusqu'au
-ciel.
-
-Alain était entouré d'un tumulte étrange. Près de lui croissaient des
-chardons des dunes avec des roseaux jaunes. Le vent lui balayait le
-visage. L'eau s'élevait par enflures régulières, crêtelées de blanc: de
-longues courbures creuses qui venaient tour à tour dévorer la grève avec
-leurs gueules glauques. Elles vomissaient sur le sable une bave de
-bulles, des coquilles polies et trouées, d'épaisses fleurs de glu, des
-cornets luisants, dentelés, des choses transparentes et molles
-singulièrement animées, de mystérieux débris mystérieusement usés. Le
-mugissement de toutes ces gueules glauques était doux et lamentable.
-Elles ne geignaient pas comme les grands arbres, mais semblaient se
-plaindre dans un autre langage. Elles aussi devaient être jalouses et
-impénétrables: car elles roulaient leur ombre pourpre à l'écart de la
-lumière.
-
-Alain courut sur le bord et laissa tremper ses pieds par l'écume. Le
-soir venait. Un instant des traînées rouges à l'horizon parurent flotter
-sur un crépuscule liquide. Puis la nuit sortit de l'eau, tout au bout de
-la mer, se fit impérieuse, étouffa les bouches criantes de l'abîme par
-ses tourbillons obscurs. Et les étoiles piquèrent le ciel de l'Océan.
-
-Mais l'Océan ne fut pas le miroir des étoiles. Ainsi que la forêt, il
-protégeait contre elles son cœur de ténèbres par l'éternelle agitation
-de ses vagues. On voyait bondir hors de cette immensité ondulante des
-cimes chevelues de cheveux d'eau que la main profonde de l'Océan
-retirait aussitôt à lui. Des montagnes fluides s'entassaient et se
-fondaient en même temps. Des chevauchées de vagues galopaient furieuses,
-puis s'abattaient invisibles. Des rangs infinis de guerriers à crinières
-mouvantes s'avançaient dans une charge implacable et sombraient parmi le
-champ de bataille sous le flottement d'un interminable linceul.
-
-Au détour d'une falaise l'enfant vit errer une lumière. Il s'approcha.
-Une ronde d'autres enfants tournait sur la grève, et l'un d'eux secouait
-une torche. Ils étaient penchés vers le sable à l'endroit où viennent
-expirer les longues lèvres de l'eau. Alain se mêla parmi eux. Ils
-regardaient sur la plage ce que venait d'y apporter la mer. C'étaient
-des êtres rayonnés, de couleurs incertaines, rosâtres, violacés, tachés
-de vermillon, ocellés d'azur, et dont les meurtrissures exhalaient un
-feu pâle. On eût dit des paumes de mains étranges, autour desquelles se
-crispaient des doigts amincis; mains errantes, mortes naguère, rejetées
-par l'abîme qui enveloppait le mystère de leurs corps, feuilles charnues
-et animées, faites de chair marine; bêtes astrées vivantes et mouvantes
-au fond d'un ciel obscur.
-
---Étoiles de mer! Étoiles de mer! criaient les enfants.
-
---Oh! dit Alain, des étoiles!
-
-L'enfant qui tenait la torche l'inclina vers Alain.
-
---Écoute, dit-il, l'histoire des étoiles. La nuit où naquit Notre
-Seigneur, le Seigneur des enfants, naquit au ciel une étoile neuve. Elle
-était énorme et bleue. Elle le suivait partout où il allait, et il
-l'aimait. Quand les méchants vinrent le tuer, elle pleura du sang. Mais
-quand il fut mort, au bout de trois jours, elle mourut aussi. Et elle
-tomba dans la mer et se noya. Et beaucoup d'autres étoiles en ce
-temps-là se noyèrent de tristesse dans la mer. Et la mer a eu pitié
-d'elles et ne leur a pas retiré leurs couleurs. Et elle vient tout
-doucement nous les rendre, chaque nuit, pour que nous les gardions en
-mémoire de Notre Seigneur.
-
---Oh! dit Alain, et ne pourrais-je les rallumer?
-
---Elles sont mortes, répondit l'enfant à la torche, depuis la mort de
-Notre Seigneur.
-
-Alors Alain baissa la tête, et se détourna, et sortit du petit cercle de
-lumière. Car ce qu'il cherchait, ce n'était point une étoile noyée, une
-étoile morte, éteinte pour toujours. Il voulait, comme Dieu seul,
-allumer une étoile et la faire vivre, se réjouir de sa lumière,
-l'admirer et la voir monter dans l'air, loin des ténèbres de la forêt,
-qui cache les étoiles, loin des profondeurs de l'Océan, qui les noie.
-D'autres enfants pouvaient recueillir les étoiles mortes, les garder et
-les aimer. Celles-là n'étaient pas pour Alain. Où trouverait-il la
-sienne? Il ne savait; mais, certes, il la trouverait. Ce serait une bien
-belle chose. Il l'allumerait, et elle lui appartiendrait, et peut-être
-qu'elle le suivrait partout, comme la grosse bleue qui suivait Notre
-Seigneur. Dieu qui avait tant d'étoiles aurait la bonté de donner
-celle-là au petit Alain. Il en avait le désir si fort. Et quel
-étonnement pour sa grand'mère, quand il reviendrait! Toute l'horrible
-forêt en serait éclairée jusque dans son tréfonds. «Dieu n'est plus seul
-à allumer ses étoiles! crierait Alain. Il y a aussi mon étoile. Alain
-seul l'allume ici, pour faire la lumière au milieu des vieux arbres. Mon
-étoile! Mon étoile en feu!»
-
-La lueur sautillante de la torche erra çà et là sur la grève, devint
-rougeâtre sous la bruine; les ombres des enfants se fondirent dans la
-nuit. Alain fut seul encore. Une fine pluie l'enveloppa et le transit,
-tissa entre lui et le ciel son réseau de gouttelettes. La lamentation
-des vagues l'accompagna; tantôt murmure, tantôt ululement; et parfois
-une forte lame venait détoner dans la falaise, se pulvérisait, fusait de
-tous côtés, ou se projetait parmi la noirceur de l'air comme un spectre
-d'écume. Puis la plainte se fit égale et monotone comme les soupirs
-réguliers d'un malade; puis ce fut une sorte de doux tumulte aérien,
-balbutiant et confus; puis Alain entra dans le silence...
-
-
-III
-
-Et des jours et des nuits se passèrent; les étoiles se levèrent et se
-couchèrent; mais Alain n'avait pas trouvé la sienne.
-
-Il arriva dans un pays dur. L'herbe d'arrière-saison jaunissait
-tristement sur les longs prés; les feuilles des vignes rougissaient aux
-ceps avant la grappe âcre et serrée. Partout de régulières lignes de
-peupliers parcouraient la plaine. Les collines s'élevaient lentement,
-coupées de champs pâles, quelquefois avec la tache sombre d'un bosquet
-de chênes. D'autres, ardues, étaient couronnées d'un cercle d'arbres
-noirs. Les larges plateaux se hérissaient de masses menaçantes. Le vert
-indolent d'un groupe de pins y semblait joyeux.
-
-A travers cette maigre contrée errait une source claire et pierreuse.
-Elle suintait doucement d'un tertre, laissait à sec la moitié de son lit
-sous les premiers coteaux, et se fendillait en bras qui allaient
-caresser le pied de vieilles maisons de bois aux châssis enguirlandés.
-Elle était si transparente que les dos des perches, des brochets et des
-vives apparaissaient en troupe immobile. Les cailloux effleuraient le
-fil de l'eau et Alain voyait des chats pêcher la nuit entre les deux
-rives.
-
-Et plus loin, où le ruisseau devenait fleuve, était une bonne petite
-ville assise sur les basses berges, avec de menues maisons pointues,
-coiffées de tuiles striées en ogive, avec une multitude de fenêtres
-minuscules pressées et grillées, avec des poivrières aux toits peints de
-bleu et de jaune, et un antique pont de bois, et un moutier, semblable à
-une brume vermeille ébarbée, où saint Georges, armé de sang, plongeait
-sa lance dans la gueule d'un dragon de grès rouge.
-
-Le fleuve, large, lumineux et vert, tournait la cité comme un môle,
-entre des montagnes neigeuses au loin et les toutes petites collines de
-la petite ville où grimpaient les rues montantes avec leurs grandes
-enseignes de couleur: la rue du Heaume, et la rue de la Couronne, et la
-rue des Cygnes, et la rue de l'Homme-Sauvage, près du Marché aux
-Poissons et du Lion de Pierre qui vomissait son jet d'eau pure comme un
-arc de cristal.
-
-Là étaient d'honnêtes auberges où des filles aux grosses joues versaient
-du vin clair dans les cruches d'étain, où pendaient les gonnes et
-aumusses laissées en gage; l'Hôtel de Ville, où siégeaient des bourgeois
-en cape de drap, à chemise de lin écru, l'anneau d'or au second doigt,
-faisant bonne justice et prompte expédition des malfaiteurs, et autour
-de la maison du conseil d'étroites rues paisibles avec des échoppes de
-scribes, fournies de parchemins et d'écritoires; des femmes placides,
-aux yeux bleus mouillés, à la figure usée de tendresse, avec un double
-menton, coiffées d'une guimpe transparente, parfois la bouche voilée par
-une bande de toile fine; des jeunes filles à robe blanche, ayant des
-crevés aux coudes, une ceinture cerise, et qui paraissaient filer sur
-des quenouilles leurs cheveux longs; des enfants roux aux lèvres pâles.
-
-Alain passa sous une voûte trapue: c'était l'entrée de la place du
-Vieux-Marché. Elle était ceinte de maisonnettes accroupies comme des
-vieilles autour d'un feu d'hiver, toutes pelotonnées sous leur chaperon
-d'ardoises et renflées d'écailles à la façon des gorges de dragon.
-L'église de la paroisse, noire de monstres à barbe de mousse, penchait
-vers une tour carrée qui allait s'effilant en pointe de stylet. Tout
-auprès s'ouvrait la boutique du barbier, bouillonnée de vitres grasses,
-rondes comme des bulles, avec des volets verts où on voyait peints en
-rouge les ciseaux et la lancette. Au milieu de la place était le puits à
-margelle rongée, coiffé de son dôme de ferrures croisées. Des enfants
-pieds nus couraient autour; quelques-uns jouaient à la marelle sur les
-dalles; un petit gros pleurait silencieusement, la bouche poissée de
-mélasse, et deux fillettes se tiraient par les cheveux. Alain voulut
-leur parler; mais ils s'enfuyaient et le regardaient à la dérobée, sans
-répondre.
-
-Le serein tomba parmi l'air un peu fumeux. Déjà on voyait briller des
-chandelles qui se reflétaient dans les vitres épaisses avec des ronds
-rouges. Les portes se fermaient; on entendait le claquement des volets
-et le grincement des verrous. Le plat d'étain de l'hôtellerie tintait
-contre son crampon de fer. Au porche entr'ouvert Alain vit la lueur de
-l'âtre, huma l'odeur du rôti, entendit couler le vin; mais il n'osa
-entrer. Une voix grondeuse de femme cria qu'il était l'heure de tout
-clore. Alain se glissa vers une ruelle.
-
-Tous les étals étaient relevés. Il n'y avait point d'abri contre le
-frais. La forêt donnait le creux de ses arbres fourchus; le fleuve
-prêtait le retroussis de ses berges, la plaine son sillon entre les
-chaumes, la mer l'angle de ses falaises; même la campagne dure ne
-refusait pas son fossé sous la haie; mais la boudeuse ville renfrognée,
-étroitement serrée et cloîtrée, n'offrait rien aux petits errants.
-
-Et elle se fit épaissement noire et curieusement hérissée en ses
-couloirs tournants, ses culs-de-sac étranglés, où elle croisait des
-piliers, enfonçait des madriers obliques, creusait des ruisseaux
-enlacés. Elle avançait à l'improviste deux bornes à chaînes, la herse
-d'une grille, de grands crochets de muraille; une maison barrait la rue
-de sa tourelle, l'autre l'écrasait de son pignon, la troisième
-l'emplissait de son ventre. C'était comme un guet immobile de pierre et
-de bois, armé avec de la ferraille. Tout cela était noir, inhospitalier
-et silencieux. Alain avança, recula, se perdit, tourna en cercle, et se
-retrouva sur la place du Vieux-Marché. Les chandelles s'étaient éteintes
-et toutes les fenêtres étaient rentrées sous leurs carapaces. Il ne vit
-plus qu'une lueur vacillante, à une lucarne ovale, près de la pointe de
-la tour carrée.
-
-On y pénétrait par l'ouverture d'un soubassement, qui n'était pas close,
-et les marches de l'escalier arrivaient jusqu'au seuil. Alain prit du
-courage, et se mit à monter dans une étroite et rapide spirale. A
-mi-chemin crépitait au mur une mèche qui brûlait bas, plongeant dans un
-bec de cuivre. Arrivé en haut, Alain s'arrêta devant une étrange petite
-porte incrustée de clous de bronze, et retint sa respiration. Il
-entendait par intervalles une voix aiguë et ancienne qui prononçait des
-phrases entrecoupées. Et soudain son cœur commença de battre, et il crut
-étouffer: car l'ancienne voix aiguë parlait des étoiles. Alain colla son
-oreille au ferrement sculpté de la grande serrure et écouta.
-
---Étoiles mauvaises et funestes, disait la voix, pour la nuit, l'heure
-et celui qui demande. Inscris: Sirius voilé de sang; la Grande Ourse
-obscure; la Petite Ourse embrumée. L'Étoile du Pôle radiante et
-martiale. Porte Supérieure: ce soir mardi, Mars rouge et incendié dans
-la huitième maison, maison du Scorpion, signe de mort, et de mort par le
-feu: bataille, tuerie, carnage, flammes dévorantes. En cette treizième
-heure, nuisible par son essence, Mars est en conjonction avec Saturne
-dans la maison de l'effroi. Calamité; mort; issue fatale de toute
-entreprise. Le fer se mélange au plomb parmi le feu. Fer forgé pour
-détruire; plomb en fusion. Mars s'unit à Saturne. Le rouge pénètre dans
-le noir. Incendie dans la nuit. Alarme pendant le sommeil. Tintement de
-fer et chocs à masses de plomb. Aspect contraire: car le Taureau entre
-dans la Porte Inférieure et le Scorpion dans la Porte Supérieure.
-Jupiter dans la seconde maison s'oppose à Mars dans la huitième. Ruine
-de toute richesse et de toute gloire. Le Cœur du Ciel demeure stérile et
-vide. Ainsi Mars ardent domine sans conteste sur les édifices et la vie
-que possède Saturne. Incendie de la cité; mort par les flammes. Terreur
-et conflagration. A la treizième heure de cette nuit de mardi, Dieu
-détourne les yeux de ses étoiles et livre les âmes au feu.
-
-Au moment où la vieille voix dictait ces mots la porte s'ouvrit, battue
-de coups de poing et de coups de pied: la petite forme d'Alain se dressa
-sur le seuil, droite et furieuse, et l'enfant irrité cria:
-
---Vous mentez! Dieu ne quitte pas ses étoiles. Dieu seul sait allumer
-ses étoiles dans la nuit!
-
-Un vieillard vêtu d'une robe de martre leva son visage penché sur un
-astrolabe fait en manière de sphère armillaire, et clignota de ses
-paupières rougies, comme un antique oiseau de nuit effaré dans son
-repaire. A ses pieds, un enfant pâle et maigre qui écrivait sur un
-parchemin laissa tomber son roseau de ses doigts. La flamme de deux
-grands cierges de cire s'étira et s'inclina sous le courant d'air. Le
-vieillard tendit le bras, et sa main apparut sur le bord de la manche
-fourrée comme un ossement vide.
-
---Enfant barbare et douteur, dit-il, quelle est ta noire ignorance!
-Écoute: cet autre enfant t'instruira par sa bouche. Dis-lui, toi, la
-nature des étoiles.
-
-Et l'enfant maigre récita:
-
---Les étoiles sont fixées dans la voûte de cristal et tournent si
-rapidement sur leur pivot de diamant qu'elles s'enflamment de leur
-propre mouvement et tourbillon. Dieu n'est que le premier moteur des
-orbes et la cause de la révolution des sept ciels; mais depuis la motion
-initiale le ciel des constellations n'obéit qu'à ses propres lois et
-gouverne à son gré les événements de la terre et les destinées des
-hommes. Telle est la doctrine d'Aristote et de la Sainte Église.
-
---Tu mens! cria encore Alain. Dieu connaît toutes ses étoiles et les
-aime. Il me les a fait voir malgré les grands arbres de la forêt, qui
-recouvrait le ciel; et il me les a fait flotter le long de la rivière,
-et il me les a fait danser joyeuses au-dessus de la campagne; et j'ai vu
-aussi celles qui se sont noyées au temps de la mort de Notre Seigneur;
-et bientôt il me montrera la mienne et...
-
---Enfant, Dieu te montrera la tienne. Ainsi soit-il! dit le vieillard.
-
-Mais Alain ne put connaître s'il lui parlait sérieusement. Car un
-souffle de vent soudain emplit la cellule et les deux flammes des
-cierges se renversèrent comme des fleurs retournées, bleuirent et
-moururent. Alain retrouva l'escalier en tâtant la muraille; et, comme il
-avait pris de la hardiesse, et aussi pour punir le vieillard menteur, il
-arracha le bec de cuivre avec sa mèche brûlante et l'emporta.
-
-Toute la place était noire de nuit, et la tour carrée parut s'y enfoncer
-et disparaître sitôt qu'Alain l'eut quittée. Il retrouva le passage de
-la voûte à la lueur de sa lampe et le franchit. Ici les chapeaux pointus
-des toits ne découpaient plus le ciel. Les ténèbres s'élargissaient et
-l'ombre supérieure semblait comme frottée de blancheur. Le firmament
-nocturne était saisi dans un treillis d'étoiles, parcouru de fils d'air
-ténu aux nœuds étincelants, tendu d'une résille de feu clair. Alain leva
-la tête vers le grand filet radiant. Les étoiles riaient toujours de
-leur rire de givre. Assurément elles n'avaient pas pitié de lui. Elles
-ne le connaissaient pas, puisqu'il était si longtemps resté enveloppé
-dans l'horreur épaisse de la forêt. Elles riaient de lui, étant hautes
-et éblouissantes, parce qu'il était petit et n'avait qu'une lampe
-vacillante et fumeuse. Elles riaient aussi du vieillard menteur, qui
-prétendait les connaître, et de ses deux cierges éteints. Alain les
-regarda encore. Riaient-elles pour se moquer, ou riaient-elles de
-plaisir? Elles dansaient aussi. Elles devaient être joyeuses. Ne
-savaient-elles pas que le petit Alain allumerait l'une d'elles, comme
-Dieu lui-même? Assurément Dieu le leur avait dit. Quelle devait être la
-sienne? Il y en avait tant et tant. Une nuit sans doute elle se
-révélerait, descendrait auprès de lui, et il n'aurait qu'à la cueillir
-comme un fruit. Ou si elle ne voulait pas se laisser toucher, elle
-volerait devant lui avec ses ailes de feu. Et elle rirait avec lui, et
-il rirait du même rire qu'elle, et toute la vieille forêt serait semée
-de petites lumières qui ne seraient que des rires.
-
-Maintenant Alain était sur le vieux pont qui tremblait sur ses piliers
-sculptés. On voyait couler l'eau entre les grosses poutres de son
-tablier, et vers le milieu il y avait une échauguette toute vêtue
-d'ardoises peintes en jaune et en bleu. Le veilleur devait se tenir dans
-la niche; mais il n'était pas là. Heureusement pour Alain; peut-être
-qu'il ne l'eût pas laissé passer avec sa lampe. Alain n'osa pas éclairer
-le trou noir de l'échauguette et marcha plus vite. Au delà du pont
-étaient les maisons plus humbles de la cité, qui n'avaient point
-d'armures de couleur, ni de monstres griffus pour saisir les contreforts
-des fenêtres, ni de gueules de dragon pour vomir l'eau de la pluie, ni
-de serpents qui s'enlaçaient aux linteaux des portes, ni de soleils
-grimaçants et dédorés pour se rebondir en bosses aux pignons. Elles
-n'avaient même pas leurs chemises de tuiles nues ou d'ardoises grises;
-mais elles étaient simplement faites avec des madriers équarris.
-
-Alain soulevait sa lampe pour distinguer le chemin. Tout à coup, il
-s'arrêta, et se mit à trembler. Il y avait une étoile devant lui, un peu
-plus haut que sa tête.
-
-Étoile obscure, à la vérité, car elle était en bois. Elle avait six
-rayons croisés sur six autres rayons, de sorte qu'elle était parfaite.
-On l'avait clouée au bout d'une latte qui s'avançait à travers la rue.
-Alain l'éclaira et la considéra. Elle était déjà ancienne et fendillée.
-Sans doute elle avait attendu longtemps; Dieu l'avait oubliée dans le
-fond de cette petite ville; ou bien il l'avait laissée là sans rien
-dire, sachant qu'Alain la trouverait. Alain s'approcha de la maison.
-C'était une pauvre maison, qui n'avait point de volets, et, par les
-vitres basses, il vit beaucoup de curieux personnages en bois. Ils
-étaient dressés sur une planche, comme pour regarder à la fenêtre; leurs
-robes étaient dures et droites; leurs lèvres se serraient sur un trait;
-leurs yeux étaient ronds et ternes, et ils avaient les mains croisées.
-Il y avait aussi un bœuf et un âne, avec des jambes roides écarquillées
-et une croix où semblait clouée une forme plaintive, et une crêche
-au-dessus de laquelle était fixée une petite étoile, toute semblable à
-celle qui était accrochée dans la rue.
-
-Et Alain vit bien qu'il avait enfin trouvé. Cette étoile était faite
-avec le bois de la forêt, et elle attendait qu'on l'allume. Elle avait
-attendu Alain. Il approcha sa lampe et la flamme rouge lécha l'étoile
-qui crépita. De courtes larmes bleues en jaillirent: puis il y eut un
-trait igné, un craquèlement, et elle se mit à brûler, devint une boule
-de feu, flamboya. Alors Alain battit des mains en criant:
-
---Mon étoile! mon étoile en feu!
-
-Et il se fit un mouvement dans la maison; des fenêtres en haut
-s'ouvrirent, et Alain vit de petites têtes effarées, avec de longs
-cheveux, beaucoup d'enfants en chemise, qui s'étaient réveillés et
-venaient voir. Alain courut vers la porte et entra dans la maison. Il
-criait:
-
---Enfants, venez voir mon étoile! mon étoile en feu! Alain a allumé son
-étoile dans la nuit!
-
-Cependant l'étoile flambante grossit très vite, éparpilla une toison
-d'étincelles; puis aussitôt les madriers secs s'enflammèrent; le toit de
-chaume rougit d'un coup et tout l'auvent fut un rideau de feu. On
-entendit un cri d'effroi, des appels vagues, puis des plaintes aiguës.
-Et l'embrasement devint formidable. Il y eut un écroulis; de grands
-tisons se dressèrent parmi la fumée; ce fut une horrible bigarrure de
-rouge et de noir; enfin une sorte de gouffre se creusa où s'abattit un
-monceau d'énormes braises ardentes.
-
-Et le halètement sinistre d'une cloche d'alarme commença de retentir.
-
- * * * * *
-
-A cette heure même, le vieillard de la tour carrée vit se lever dans le
-Cœur du Ciel, qui est la Maison de Gloire, une nouvelle étoile rouge.
-
-
-
-
-LE LIVRE DE MONELLE
-
-(1895)
-
-
-
-
-I
-
-_PAROLES DE MONELLE_
-
-
-Monelle me trouva dans la plaine où j'errais et me prit par la main.
-
- * * * * *
-
---N'aie point de surprise, dit-elle, c'est moi et ce n'est pas moi;
-
-Tu me retrouveras encore et tu me perdras;
-
-Encore une fois je viendrai parmi vous; car peu d'hommes m'ont vue et
-aucun ne m'a comprise;
-
-Et tu m'oublieras et tu me reconnaîtras et tu m'oublieras.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai des petites prostituées, et tu
-sauras le commencement.
-
- * * * * *
-
-Bonaparte le tueur, à dix-huit ans, rencontra sous les portes de fer du
-Palais-Royal une petite prostituée. Elle avait le teint pâle et elle
-grelottait de froid. Mais «il fallait vivre», lui dit-elle. Ni toi, ni
-moi, nous ne savons le nom de cette petite que Bonaparte emmena, par une
-nuit de novembre, dans sa chambre, à l'hôtel de Cherbourg. Elle était de
-Nantes, en Bretagne. Elle était faible et lasse, et son amant venait de
-l'abandonner. Elle était simple et bonne; sa voix avait un son très
-doux. Bonaparte se souvint de tout cela. Et je pense qu'après le
-souvenir du son de sa voix l'émut jusqu'aux larmes et qu'il la chercha
-longtemps, sans jamais plus la revoir, dans les soirées d'hiver.
-
-Car, vois-tu, les petites prostituées ne sortent qu'une fois de la foule
-nocturne pour une tâche de bonté. La pauvre Anne accourut vers Thomas de
-Quincey, le mangeur d'opium, défaillant dans la large rue d'Oxford sous
-les grosses lampes allumées. Les yeux humides, elle lui porta aux lèvres
-un verre de vin doux, l'embrassa et le câlina. Puis elle rentra dans la
-nuit. Peut-être qu'elle mourut bientôt. Elle toussait, dit de Quincey,
-le dernier soir que je l'ai vue. Peut-être qu'elle errait encore dans
-les rues; mais, malgré la passion de sa recherche, quoiqu'il bravât les
-rires des gens auxquels il s'adressait, Anne fut perdue pour toujours.
-Quand il eut plus tard une maison chaude, il songea souvent avec des
-larmes que la pauvre Anne aurait pu vivre là près de lui; au lieu qu'il
-se la représentait malade, ou mourante, ou désolée, dans la noirceur
-centrale d'un b... de Londres, et elle avait emporté tout l'amour
-pitoyable de son cœur.
-
-Vois-tu, elles poussent un cri de compassion vers vous, et vous
-caressent la main avec leur main décharnée. Elles ne vous comprennent
-que si vous êtes très malheureux; elles pleurent avec vous et vous
-consolent. La petite Nelly est venue vers le forçat Dostoïevsky hors de
-sa maison infâme, et, mourante de fièvre, l'a regardé longtemps avec ses
-grands yeux noirs tremblants. La petite Sonia (elle a existé comme les
-autres) a embrassé l'assassin Rodion après l'aveu de son crime. «Vous
-vous êtes perdu!» a-t-elle dit avec un accent désespéré. Et, se relevant
-soudain, elle s'est jetée à son cou, et l'a embrassé... «Non, il n'y a
-pas maintenant sur la terre un homme plus malheureux que toi!»
-s'est-elle écriée dans un élan de pitié, et tout à coup elle a éclaté en
-sanglots.
-
-Comme Anne et celle qui n'a pas de nom et qui vint vers le jeune et
-triste Bonaparte, la petite Nelly s'est enfoncée dans le brouillard.
-Dostoïevsky n'a pas dit ce qu'était devenue la petite Sonia, pâle et
-décharnée. Ni toi ni moi nous ne savons si elle put aider jusqu'au bout
-Raskolnikoff dans son expiation. Je ne le crois pas. Elle s'en alla très
-doucement dans ses bras, ayant trop souffert et trop aimé.
-
-Aucune d'elles, vois-tu, ne peut rester avec vous. Elles seraient trop
-tristes et elles ont honte de rester. Quand vous ne pleurez plus, elles
-n'osent pas vous regarder. Elles vous apprennent la leçon qu'elles ont à
-vous apprendre, et elles s'en vont. Elles viennent à travers le froid et
-la pluie vous baiser au front et essuyer vos yeux et les affreuses
-ténèbres les reprennent. Car elles doivent peut-être aller ailleurs.
-
-Vous ne les connaissez que pendant qu'elles sont compatissantes. Il ne
-faut pas penser à autre chose. Il ne faut pas penser à ce qu'elles ont
-pu faire dans les ténèbres. Nelly dans l'horrible maison, Sonia ivre sur
-le banc du boulevard, Anne rapportant le verre vide chez le marchand de
-vin d'une ruelle obscure étaient peut-être cruelles et obscènes. Ce sont
-des créatures de chair. Elles sont sorties d'une impasse sombre pour
-donner un baiser de pitié sous la lampe allumée de la grande rue. En ce
-moment, elles étaient divines.
-
-Il faut oublier tout le reste.
-
-Monelle se tut et me regarda:
-
-Je suis sortie de la nuit, dit-elle, et je rentrerai dans la nuit. Car,
-moi aussi, je suis une petite prostituée.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore:
-
-J'ai pitié de toi, j'ai pitié de toi, mon aimé.
-
-Cependant je rentrerai dans la nuit; car il est nécessaire que tu me
-perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t'échapperai
-encore.
-
-Car je suis celle qui est seule.
-
-Et Monelle dit encore:
-
-Parce que je suis seule, tu me donneras le nom de Monelle. Mais tu
-songeras que j'ai tous les autres noms.
-
-Et je suis celle-ci et celle-là, et celle qui n'a pas de nom.
-
-Et je te conduirai parmi mes sœurs, qui sont moi-même, et semblables à
-des prostituées sans intelligence;
-
-Et tu les verras tourmentées d'égoïsme et de volupté et de cruauté et
-d'orgueil et de patience et de pitié, ne s'étant point encore trouvées;
-
-Et tu les verras aller se chercher au loin;
-
-Et tu me trouveras toi-même et je me trouverai moi-même; et tu me
-perdras et je me perdrai.
-
-Car je suis celle qui est perdue sitôt trouvée.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore:
-
-En ce jour une petite femme te touchera de la main et s'enfuira;
-
-Parce que toutes choses sont fugitives; mais Monelle est la plus
-fugitive.
-
-Et, avant que tu me retrouves, je t'enseignerai dans cette plaine, et tu
-écriras le livre de Monelle.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle me tendit une férule creusée où brûlait un filament rose.
-
---Prends cette torche, dit-elle, et brûle. Brûle tout sur la terre et au
-ciel. Et brise la férule et éteins-la quand tu auras brûlé, car rien ne
-doit être transmis;
-
-Afin que tu sois le second narthécophore et que tu détruises par le feu
-et que le feu descendu du ciel remonte au ciel.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la destruction.
-
- * * * * *
-
-Voici la parole: Détruis, détruis, détruis. Détruis en toi-même, détruis
-autour de toi. Fais de la place pour ton âme et pour les autres âmes.
-
-Détruis tout bien et tout mal. Les décombres sont semblables.
-
-Détruis les anciennes habitations d'hommes et les anciennes habitations
-d'âmes; les choses mortes sont des miroirs qui déforment.
-
-Détruis, car toute création vient de la destruction.
-
-Et pour la bonté supérieure, il faut anéantir la bonté inférieure. Et
-ainsi le nouveau bien paraît saturé de mal.
-
-Et pour imaginer un nouvel art, il faut briser l'art ancien. Et ainsi
-l'art nouveau semble une sorte d'iconoclastie.
-
-Car toute construction est faite de débris, et rien n'est nouveau en ce
-monde que les formes.
-
-Mais il faut détruire les formes.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la formation.
-
- * * * * *
-
-Le désir même du nouveau n'est que l'appétence de l'âme qui souhaite se
-former.
-
-Et les âmes rejettent les formes anciennes ainsi que les serpents leurs
-anciennes peaux.
-
-Et les patients collecteurs d'anciennes peaux de serpent attristent les
-jeunes serpents parce qu'ils ont un pouvoir magique sur eux.
-
-Car celui qui possède les anciennes peaux de serpent empêche les jeunes
-serpents de se transformer.
-
-Voilà pourquoi les serpents dépouillent leur corps dans le conduit vert
-d'un fourré profond; et une fois l'an les jeunes se réunissent en cercle
-pour brûler les anciennes peaux.
-
-Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices.
-
-Bâtis ta maison toi-même et brûle-la toi-même.
-
-Ne jette pas de décombres derrière toi; que chacun se serve de ses
-propres ruines.
-
-Ne construis point dans la nuit passée. Laisse tes bâtisses s'enfuir à
-la dérive.
-
-Contemple de nouvelles bâtisses aux moindres élans de ton âme.
-
-Pour tout désir nouveau, fais des dieux nouveaux.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai des dieux.
-
- * * * * *
-
-Laisse mourir les anciens dieux; ne reste pas assis, semblable à une
-pleureuse auprès de leurs tombes;
-
-Car les anciens dieux s'envolent de leurs sépulcres;
-
-Et ne protège point les jeunes dieux en les enroulant de bandelettes;
-
-Que tout dieu s'envole, sitôt créé;
-
-Que toute création périsse, sitôt créée;
-
-Que l'ancien dieu offre sa création au jeune dieu afin qu'elle soit
-broyée par lui;
-
-Que tout dieu soit dieu du moment.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai des moments.
-
- * * * * *
-
-Regarde toutes choses sous l'aspect du moment.
-
-Laisse aller ton moi au gré du moment.
-
-Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction.
-
-Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.
-
-Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge.
-
-Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice.
-
-Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt.
-
-Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur.
-
-Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons entre
-les choses.
-
-N'attarde pas le moment: tu lasserais une agonie.
-
-Vois: tout moment est un berceau et un cercueil: que toute vie et toute
-mort te semblent étranges et nouvelles.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la vie et de la mort.
-
- * * * * *
-
-Les moments sont semblables à des bâtons mi-partie blancs et noirs;
-
-N'arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés
-blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins faits avec les moitiés
-noires;
-
-Que chaque noirceur soit traversée par l'attente de la blancheur future.
-
-Ne dis pas: je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la
-réalité entre la vie et la mort. Dis: maintenant je vis et je meurs.
-
-Épuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses.
-
-La rose d'automne dure une saison; chaque matin elle s'ouvre; tous les
-soirs elle se ferme.
-
-Sois semblable aux roses: offre tes feuilles à l'arrachement des
-voluptés, aux piétinements des douleurs.
-
-Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir.
-
-Que toute douleur soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler.
-Ne te referme pas sur l'insecte rongeur. Ne deviens pas amoureux de ces
-carabes noirs.
-
-Que toute joie soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. Ne
-te referme pas sur l'insecte suceur. Ne deviens pas amoureux de ces
-cétoines dorées.
-
-Que toute intelligence luise et s'éteigne en toi l'espace d'un éclair.
-
-Que ton bonheur soit divisé en fulgurations. Ainsi ta part de joie sera
-égale à celle des autres.
-
-Aie la contemplation atomistique de l'univers.
-
-Ne résiste pas à la nature. N'appuie pas contre les choses les pieds de
-ton âme. Que ton âme ne détourne point son visage comme le mauvais
-enfant.
-
-Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir.
-Sois l'aube mêlée au crépuscule.
-
-Mêle la mort avec la vie et divise-les en moments.
-
-N'attends pas la mort: elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la
-contre toi; elle est comme toi-même.
-
-Meurs de ta mort; n'envie pas les morts anciennes. Varie les genres de
-mort avec les genres de vie.
-
-Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour
-morte.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai des choses mortes.
-
- * * * * *
-
-Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre vents
-du ciel.
-
-Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres; car le
-phénix qui en renaîtrait serait le même.
-
-Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris pas
-d'eux et ne pleure pas sur eux; oublie-les.
-
-Ne te fie pas aux choses passées. Ne t'occupe point à construire de
-beaux cercueils pour les moments passés: songe à tuer les moments qui
-viendront.
-
-Aie de la méfiance pour tous les cadavres.
-
-N'embrasse pas les morts: car ils étouffent les vivants.
-
-Aie pour les choses mortes le respect qu'on doit aux pierres à bâtir.
-
-Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts
-dans des eaux nouvelles.
-
-Souffle le souffle de ta bouche et n'aspire pas les haleines mortes.
-
-Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne
-collectionne point d'enveloppes vides.
-
-Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts donnent la pestilence.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de tes actions.
-
- * * * * *
-
-Que toute coupe d'argile transmise s'effrite entre tes mains. Brise
-toute coupe où tu auras bu.
-
-Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend. Car toute lampe
-ancienne est fumeuse.
-
-Ne te lègue rien à toi-même, ni plaisir, ni douleur.
-
-Ne sois l'esclave d'aucun vêtement, ni d'âme, ni de corps.
-
-Ne frappe jamais avec la même face de la main.
-
-Ne te mire pas dans la mort; laisse emporter ton image dans l'eau qui
-court.
-
-Fuis les ruines et ne pleure pas parmi.
-
-Quand tu quittes tes vêtements le soir, déshabille-toi de ton âme de la
-journée; mets-toi à nu à tous les moments.
-
-Toute satisfaction te semblera mortelle. Fouette-la en avant.
-
-Ne digère pas les jours passés: nourris-toi des choses futures.
-
-Ne confesse point les choses passées, car elles sont mortes; confesse
-devant toi les choses futures.
-
-Ne descends pas cueillir les fleurs le long du chemin. Contente-toi de
-toute apparence. Mais quitte l'apparence, et ne te retourne pas.
-
-Ne te retourne jamais: derrière toi accourt le halètement des flammes de
-Sodome, et tu serais changé en statue de larmes pétrifiées.
-
-Ne regarde pas derrière toi. Ne regarde pas trop devant toi. Si tu
-regardes en toi, que tout soit blanc.
-
-Ne t'étonne de rien par la comparaison du souvenir; étonne-toi de tout
-par la nouveauté de l'ignorance.
-
-Étonne-toi de toute chose; car toute chose est différente dans la vie et
-semblable dans la mort.
-
-Bâtis dans les différences; détruis dans les similitudes.
-
- * * * * *
-
-Ne te dirige pas vers des permanences; elles ne sont ni sur terre ni au
-ciel.
-
-La raison étant permanente, tu la détruiras, et tu laisseras changer ta
-sensibilité.
-
-Ne crains pas de te contredire: il n'y a point de contradiction dans le
-moment.
-
-N'aime pas ta douleur; car elle ne durera point.
-
-Considère tes ongles qui poussent, et les petites écailles de ta peau
-qui tombent.
-
- * * * * *
-
-Sois oublieux de toutes choses.
-
-Avec un poinçon acéré tu t'occuperas à tuer patiemment tes souvenirs
-comme l'ancien empereur tuait les mouches.
-
-Ne fais pas durer ton bonheur du souvenir jusqu'à l'avenir.
-
-Ne te souviens pas et ne prévois pas.
-
-Ne dis pas: je travaille pour acquérir: je travaille pour oublier. Sois
-oublieux de l'acquisition et du travail.
-
-Lève-toi contre tout travail; contre toute activité qui excède le
-moment, lève-toi.
-
-Que ta marche n'aille pas d'un bout à un autre; car il n'y a rien de
-tel; mais que chacun de tes pas soit une projection redressée.
-
-Tu effaceras avec ton pied gauche la trace de ton pied droit.
-
-La main droite doit ignorer ce que vient de faire la main droite.
-
-Ne te connais pas toi-même.
-
-Ne te préoccupe point de ta liberté: oublie-toi toi-même.
-
- * * * * *
-
-Et Monelle dit encore: Je te parlerai de mes paroles.
-
-Les paroles sont des paroles tandis qu'elles sont parlées.
-
-Les paroles conservées sont mortes et engendrent la pestilence.
-
-Écoute mes paroles parlées et n'agis pas selon mes paroles écrites.
-
- * * * * *
-
-Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste; car
-elle devait rentrer dans la nuit.
-
- * * * * *
-
-Et elle me dit de loin:
-
-Oublie-moi et je te serai rendue.
-
- * * * * *
-
-Et je regardai par la plaine et je vis se lever les sœurs de Monelle.
-
-
-
-
-II
-
-_LES SŒURS DE MONELLE_
-
-
-L'ÉGOISTE
-
-Par la petite haie qui entourait la maison grise d'éducation au sommet
-de la falaise, un bras d'enfant se tendit avec un paquet noué d'une
-faveur rose.
-
---Prends ça d'abord, dit une voix de fillette. Fais attention: ça se
-casse. Tu m'aideras après.
-
-Une fine pluie tombait également sur les creux du rocher, la crique
-profonde, et criblait le remous des vagues au pied de la falaise. Le
-mousse qui épiait à la clôture s'avança et dit tout bas:
-
---Passe donc avant, dépêche-toi.
-
-La fillette cria:
-
---Non, non, non! Je ne peux pas. Il faut cacher mon papier; je veux
-emporter les affaires qui sont à moi. Égoïste! égoïste! va! Tu vois bien
-que tu me fais mouiller!
-
-Le mousse tourna la bouche et empoigna le petit paquet. Le papier trempé
-creva et dans la boue roulèrent des triangles de soie jaune et violette
-frappés de fleurs, des bandelettes de velours, un petit pantalon de
-poupée en batiste, un cœur d'or creux avec une charnière, et une bobine
-neuve de fil rouge. La fillette passa sur la haie; elle se piqua les
-mains aux brindillons durs, et ses lèvres tremblèrent.
-
---Là, tu vois, dit-elle. Tu as été très entêté. Toutes mes choses sont
-gâtées.
-
-Son nez remonta, ses sourcils se rapprochèrent, sa bouche se distendit,
-et elle se mit à pleurer:
-
---Laisse-moi, laisse-moi. Je ne veux plus de toi. Va-t'en. Tu me fais
-pleurer. Je vais retourner avec Mademoiselle.
-
-Puis elle ramassa tristement ses étoffes.
-
---Ma jolie bobine est perdue, dit-elle. Moi qui voulais broder la robe
-de Lili!
-
-Par la poche horriblement ouverte de sa courte jupe on voyait une petite
-tête régulière de porcelaine avec une extraordinaire tignasse de cheveux
-blonds.
-
---Viens, lui souffla le mousse. Je suis sûr que ta Mademoiselle te
-cherche déjà.
-
-Elle se laissa emmener en s'essuyant les yeux avec le revers d'une
-menotte tachée d'encre.
-
---Et quoi donc encore ce matin? demanda le mousse. Hier tu ne voulais
-plus.
-
---Elle m'a battue avec son manche à balai, dit la fillette en serrant
-les lèvres. Battue et enfermée dans l'armoire à charbon, avec les
-araignées et les bêtes. Quand je reviendrai, je mettrai le balai dans
-son lit, je brûlerai sa maison avec le charbon et je la tuerai avec ses
-ciseaux. Oui. (Elle mit sa bouche en pointe.) Oh! emmène-moi loin, que
-je ne la revoie plus. J'ai peur de son nez pincé et de ses lunettes. Je
-me suis bien vengée avant de m'en aller. Figure-toi qu'elle avait le
-portrait de son papa et de sa maman, dans des choses de velours, sur la
-cheminée. Des vieux; pas comme ma maman, à moi. Toi, tu ne peux pas
-savoir. Je les ai barbouillés avec du sel d'oseille. Ils seront affreux.
-C'est bien fait. Tu pourrais me répondre, au moins.
-
-Le mousse levait les yeux sur la mer. Elle était sombre et brumeuse. Un
-rideau de pluie voilait toute la baie. On ne voyait plus les écueils ni
-les balises. Par moments le linceul humide tissé de gouttelettes
-filantes se trouait sur des paquets d'algues noires.
-
---On ne pourra pas marcher cette nuit, dit le mousse. Il faudra aller
-dans la cahute de la douane où il y a du foin.
-
---Je ne veux pas, c'est sale! cria la fillette.
-
---Tout de même, dit le mousse. As-tu envie de revoir ta Mademoiselle?
-
---Égoïste! dit la fillette qui éclata en sanglots. Je ne savais pas que
-tu étais comme ça. Si j'avais su, mon Dieu! moi qui ne te connaissais
-pas!
-
---Tu n'avais qu'à ne pas partir. Qui est-ce qui m'a appelé, l'autre
-matin, quand je passais sur la route?
-
---Moi? Oh! le menteur! Je ne serais pas partie si tu ne me l'avais pas
-dit. J'avais peur de toi. Je veux m'en aller. Je ne veux pas coucher
-dans du foin. Je veux mon lit.
-
---Tu es libre, dit le mousse.
-
-Elle continua de marcher, en haussant les épaules. Après quelques
-instants:
-
---Si je veux bien, dit-elle, c'est parce que je suis mouillée, au moins.
-
- * * * * *
-
-La cahute s'étalait sur le versant de la mer, et les brins de chaume
-dressés dans la terre du toit ruisselaient silencieusement. Ils
-poussèrent la planche à l'entrée. Au fond était une sorte d'alcôve,
-faite avec des couvercles de caisse et remplie de foin.
-
-La fillette s'assit. Le mousse lui enveloppa les pieds et les jambes
-d'herbe sèche.
-
---Ça pique, dit-elle.
-
---Ça réchauffe, dit le mousse.
-
-Il s'assit près de la porte et guetta le temps. L'humidité le faisait
-grelotter faiblement.
-
---Tu n'as pas froid, au moins! dit la fillette. Après, tu seras malade,
-et qu'est-ce que je ferai, moi!
-
-Le mousse secoua la tête. Ils restèrent sans parler. Malgré le ciel
-couvert, on éprouvait le crépuscule.
-
---J'ai faim, dit la fillette. Ce soir il y a de l'oie rôtie avec des
-marrons chez Mademoiselle. Oh! Tu n'as pensé à rien, toi. J'avais
-emporté des croûtes. Elles sont en bouillie. Tiens.
-
-Elle tendit la main. Ses doigts étaient collés dans une panade froide.
-
---Je vais chercher des crabes, dit le mousse. Il y en a au bout des
-Pierres-Noires. Je prendrai la barque de la douane, en bas.
-
---J'aurai peur, toute seule.
-
---Tu ne veux pas manger?
-
-Elle ne répondit rien.
-
-Le mousse secoua les brindilles collées à sa vareuse et se glissa
-dehors. La pluie grise l'enveloppa. Elle entendit ses pas sucés dans la
-boue.
-
-Puis il y eut des rafales, et le grand silence rythmé de l'averse.
-L'ombre vint, plus forte et plus triste. L'heure du dîner chez
-Mademoiselle était passée. L'heure du coucher était passée. Là-bas, sous
-les lampes d'huile suspendues, tout le monde dormait dans les lits
-blancs bordés. Quelques mouettes crièrent la tempête. Le vent
-tourbillonna et les lames canonnèrent dans les grands trous de la
-falaise. Dans l'attente de son dîner la fillette s'endormit, puis se
-réveilla. Le mousse devait jouer avec les crabes. Quel égoïste! Elle
-savait bien que les bateaux flottent toujours sur l'eau. Les gens se
-noient quand ils n'ont pas de bateau.
-
---Il sera bien attrapé, quand il verra que je dors, se dit-elle. Je ne
-lui répondrai pas un mot, je ferai semblant. Ce sera bien fait.
-
- * * * * *
-
-Vers le milieu de la nuit, elle se trouva sous le feu d'une lanterne. Un
-homme à caban pointu venait de la découvrir, blottie comme une souris.
-Sa figure était luisante d'eau et de lumière...
-
---Où est la barque? dit-il.
-
-Et elle s'écria, dépitée:
-
---Oh! j'étais sûre! il ne m'a pas trouvé de crabes et il a perdu le
-bateau!
-
-
-LA VOLUPTUEUSE
-
---Terrible, ça, dit la fillette, parce que ça saigne du sang blanc.
-
-Elle incisait avec ses ongles des têtes vertes de pavots. Son petit
-camarade la regardait paisiblement. Ils avaient joué aux brigands parmi
-les marronniers, bombardé les roses avec des marrons frais, décapuchonné
-des glands nouveaux, posé le jeune chat qui miaulait sur les planches de
-la palissade. Le fond du jardin obscur, où montait un arbre fourchu,
-avait été l'île de Robinson. Une pomme d'arrosoir avait servi de conque
-guerrière pour l'attaque des sauvages. Des herbes à tête longue et
-noire, faites prisonnières, avaient été décapitées. Quelques cétoines
-bleues et vertes, capturées à la chasse, soulevaient lourdement leurs
-élytres dans le seau du puits. Ils avaient raviné le sable des allées, à
-force d'y faire passer des armées, avec des bâtons de parade.
-Maintenant, ils venaient de donner l'assaut à un tertre herbu de la
-prairie. Le soleil couchant les enveloppait d'une glorieuse lumière.
-
-Ils s'établirent sur les positions conquises, un peu las, et admirèrent
-les lointaines brumes cramoisies de l'automne.
-
---Si j'étais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s'il y avait une
-grande plage en bas, nous irions chercher des pieds de cannibales dans
-le sable.
-
-Elle réfléchit et demanda:
-
---Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire obéir?
-
---Je ne me rappelle plus, dit-il; mais ils ont battu les vilains vieux
-Espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi.
-
---Je n'aime pas ces histoires, dit-elle: ce sont des jeux de garçon. Il
-va faire nuit. Si nous jouions à des contes: nous aurions peur pour de
-vrai.
-
---Pour de vrai?
-
---Tiens, crois-tu donc que la maison de l'Ogre, avec ses longues dents,
-ne vient pas tous les soirs au fond du bois?
-
-Il la considéra et fit claquer ses mâchoires:
-
---Et quand il a mangé les sept petites princesses, ça a fait _gnam,
-gnam, gnam_.
-
---Non, pas ça, dit-elle; on ne peut être que l'Ogre ou le Petit Poucet.
-Personne ne sait le nom des petites princesses. Si tu veux, je vais
-faire la Belle qui dort dans son château, et tu viendras me réveiller.
-Il faudra m'embrasser très fort. Les princes embrassent terriblement, tu
-sais.
-
-Il se sentit timide, et répondit:
-
---Je crois qu'il est trop tard pour dormir dans l'herbe. La Belle était
-sur son lit, dans un château entouré d'épines et de fleurs.
-
---Alors jouons à Barbe-Bleue, dit-elle. Je vais être ta femme et tu me
-défendras d'entrer dans la petite chambre. Commence: tu viens pour
-m'épouser. «Monsieur, je ne sais... Vos six femmes ont disparu d'une
-façon mystérieuse. Il est vrai que vous avez une belle et grande barbe
-bleue, et que vous demeurez dans un splendide château. Vous ne me ferez
-pas de mal, jamais, jamais?»
-
-Elle l'implora du regard.
-
---Là, maintenant, tu m'as demandée en mariage, et mes parents ont bien
-voulu. Nous sommes mariés. Donne-moi toutes les clefs. «Et qu'est-ce que
-c'est que cette jolie toute petite-là?» Tu vas faire la grosse voix pour
-me défendre d'ouvrir.
-
-Là, maintenant, tu t'en vas et je désobéis tout de suite. «Oh!
-l'horreur! six femmes assassinées!» Je m'évanouis, et tu arrives pour me
-soutenir. Voilà. Tu reviens en Barbe-Bleue. Fais la grosse voix.
-«Monseigneur, voici toutes les clefs que vous m'aviez confiées.» Tu me
-demandes où est la petite clef. «Monseigneur, je ne sais: je n'y ai pas
-touché.» Crie. «Monseigneur, pardonnez-moi, la voici: elle était tout au
-fond de ma poche.»
-
-Alors tu vas regarder la clef. Il y avait du sang sur la clef?
-
---Oui, dit-il, une tache de sang.
-
---Je me rappelle, dit-elle. Je l'ai frottée, mais je n'ai pas pu l'ôter.
-C'était le sang des six femmes?
-
---Des six femmes.
-
---Il les avait toutes tuées, hein, parce qu'elles entraient dans la
-petite chambre? Comment les tuait-il? Il leur coupait la gorge, et il
-les suspendait dans le cabinet noir? Et le sang coulait par leurs pieds
-jusque sur le plancher? C'était du sang très rouge, rouge noir, pas
-comme le sang des pavots quand je les griffe. On vous fait mettre à
-genoux, pour vous couper la gorge, pas?
-
---Je crois qu'il faut se mettre à genoux, dit-il.
-
---Ça va être très amusant, dit-elle. Mais tu me couperas la gorge comme
-pour de vrai?
-
---Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue n'a pas pu la tuer.
-
---Ça ne fait rien, dit-elle. Pourquoi Barbe-Bleue n'a-t-il pas coupé la
-tête de sa femme?
-
---Parce que ses frères sont venus.
-
---Elle avait peur, pas?
-
---Très peur.
-
---Elle criait?
-
---Elle appelait sœur Anne.
-
---Moi, je n'aurais pas crié.
-
---Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue aurait eu le temps de te tuer. Sœur
-Anne était sur la tour, pour regarder l'herbe qui verdoie. Ses frères,
-qui étaient des mousquetaires très forts, sont arrivés au grand galop de
-leurs chevaux.
-
---Je ne veux pas jouer comme ça, dit la fillette. Ça m'ennuie. Puisque
-je n'ai pas de sœur Anne, voyons.
-
-Elle se retourna gentiment vers lui:
-
---Puisque mes frères ne viendront pas, dit-elle, il faut me tuer, mon
-petit Barbe-Bleue, me tuer bien fort, bien fort!
-
-Elle se mit à genoux. Il saisit ses cheveux, les ramena en avant, et
-leva la main.
-
-Lente, les yeux clos et les cils frémissants, le coin des lèvres agité
-par un sourire nerveux, elle tendait le duvet de sa nuque, son cou, et
-ses épaules voluptueusement rentrées au tranchant cruel du sabre de
-Barbe-Bleue.
-
---Ou... ouh! cria-t-elle, ça va me faire mal!
-
-
-LA PERVERSE
-
---Madge!
-
-La voix monta par l'ouverture carrée du plancher. Une énorme vis de
-chêne poli traversait le toit rond et tournait avec un son rauque. La
-grande aile de toile grise clouée sur son squelette de bois s'envolait
-devant la lucarne parmi la poussière de soleil. Au-dessous, deux bêtes
-de pierre semblaient lutter régulièrement, tandis que le moulin ahannait
-et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes, une ombre longue et
-droite coupait la petite chambre. L'échelle qui montait jusqu'au faîte
-intérieur était poudrée de farine.
-
---Madge, viens-tu? reprit la voix.
-
-Madge avait appuyé sa main contre la vis de chêne. Un frottement continu
-lui chatouillait la peau, tandis qu'elle regardait, un peu penchée, la
-campagne plate. Le tertre du moulin s'y arrondissait comme une tête
-rasée. Les ailes tournantes frôlaient presque l'herbe courte où leurs
-images noires se poursuivaient sans jamais s'atteindre. Tant d'ânes
-semblaient avoir gratté leurs dos au ventre du mur faiblement cimenté
-que le crépi laissait voir les taches grises des pierres. Au bas du
-monticule, un sentier, creusé d'ornières desséchées, s'inclinait jusque
-vers le large étang où se trempaient des feuilles rouges.
-
---Madge, on s'en va! cria encore la voix.
-
---Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas.
-
-La petite porte du moulin grinça. Elle vit trembler les deux oreilles de
-l'âne qui tâtait l'herbe du sabot, avec précaution. Un gros sac était
-affaissé sur son bât. Le vieux meunier et son garçon piquaient le
-derrière de l'animal. Ils descendirent tous par le chemin creux. Madge
-resta seule, sa tête passée dans la lucarne.
-
- * * * * *
-
-Comme ses parents l'avaient trouvée soir, étendue dans son lit à plat
-ventre, la bouche pleine de sable et de charbon, ils avaient consulté
-des médecins. Leur avis fut d'envoyer Madge à la campagne, et de lui
-fatiguer les jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu'elle était au
-moulin, elle s'enfuyait dès l'aurore sous le petit toit, d'où elle
-considérait l'ombre tournoyante des ailes.
-
- * * * * *
-
-Tout à coup elle frémit de la pointe des cheveux aux talons. Quelqu'un
-avait soulevé le loquet de la porte.
-
---Qui est là? demanda Madge par l'ouverture carrée.
-
-Et elle entendit une faible voix:
-
---Si l'on pouvait avoir un peu à boire: j'ai bien soif.
-
-Madge regarda à travers les échelons. C'était un vieux mendiant de
-campagne. Il avait un pain dans son bissac.
-
---Il a du pain, se dit Madge; c'est dommage qu'il n'ait pas faim.
-
-Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les limaces, et les
-cimetières, avec une certaine horreur.
-
-Elle cria:
-
---Attendez un peu!
-
-Puis descendit l'échelle, la face en avant. Quand elle fut en bas:
-
---Vous êtes bien vieux, dit-elle--et vous avez si soif?
-
---Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil homme.
-
---Les mendiants ont faim, reprit Madge avec résolution. Moi j'aime le
-plâtre. Tenez.
-
-Elle arracha une croûte blanche de la muraille et la mâcha. Puis elle
-dit:
-
---Tout le monde est sorti. Je n'ai pas de verre. Il y a la pompe.
-
-Elle lui montra le manche recourbé. Le vieux mendiant se pencha. Tandis
-qu'il aspirait le jet, la bouche au tuyau, Madge tira subtilement le
-pain de son bissac et l'enfonça dans un tas de farine.
-
-Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient.
-
---Par là, dit-elle, il y a le grand étang. Les pauvres peuvent y boire.
-
---Nous ne sommes pas des bêtes, dit le vieil homme.
-
---Non, reprit Madge, mais vous êtes malheureux. Si vous avez faim je
-vais voler un peu de farine et je vous en donnerai. Avec l'eau de
-l'étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte.
-
---De la pâte crue! dit le mendiant. On m'a donné un pain, merci bien,
-Mademoiselle.
-
---Et que feriez-vous, si vous n'aviez pas de pain? Moi, si j'étais aussi
-vieille, je me noierais. Les noyés doivent être très heureux. Ils
-doivent être beaux. Je vous plains beaucoup, mon pauvre homme.
-
---Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil homme. Je suis
-bien las.
-
---Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant qu'il descendait
-la pente du tertre. N'est-ce pas, brave homme, vous aurez faim? Il
-faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l'eau de l'étang, si
-vos dents sont mauvaises. L'étang est très profond.
-
-Madge écouta jusqu'à ne plus entendre le bruit de ses pas. Elle tira
-doucement le pain de la farine, et le regarda. C'était une miche noire
-de village, maintenant tachée de blanc.
-
---Pouah! dit-elle. Si j'étais pauvre, je volerais du pain blond dans les
-belles boulangeries.
-
- * * * * *
-
-Quand le maître meunier rentra, Madge était couchée sur le dos, la tête
-dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa taille, avec les deux
-mains; et, les yeux proéminents, les joues gonflées, un bout de langue
-violette entre les dents serrées, elle tâchait d'imiter l'image qu'elle
-se faisait d'une personne noyée.
-
-Après qu'on eut mangé la soupe:
-
---Maître, dit Madge, n'est-ce pas qu'autrefois, il y a longtemps,
-longtemps, vivait dans ce moulin un géant énorme, qui faisait son pain
-avec des os d'hommes morts?
-
-Le meunier dit:
-
---C'est des contes. Mais sous la colline, il y a des chambres de pierre
-qu'une société a voulu m'acheter, pour fouiller. Plus souvent je
-démolirais mon moulin. Ils n'ont qu'à ouvrir les vieilles tombes, dans
-leurs villes. Elles pourrissent assez.
-
---Ça devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge. Plus que votre
-blé, maître! Et le géant faisait du très bon pain avec, très bon: et il
-le mangeait--oui, il le mangeait.
-
-Le garçon Jean haussa les épaules. L'ahan du moulin s'était tu. Le vent
-n'enflait plus les ailes. Les deux bêtes circulaires de pierre avaient
-cessé de lutter. L'une pesait sur l'autre, silencieusement.
-
---Jean m'a dit, dans le temps, maître, reprit encore Madge, qu'on peut
-retrouver les noyés avec un pain où on a mis du vif-argent. On fait un
-petit trou dans la croûte et on verse. On jette le pain à l'eau, et il
-s'arrête juste sur le noyé.
-
---Est-ce que je sais? dit le meunier. C'est pas des occupations de
-jeunes demoiselles. En voilà des histoires, Jean!
-
---C'est mademoiselle Madge qui m'a demandé, répondit le garçon.
-
---Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. Il n'y a pas de
-vif-argent ici. Peut-être qu'on trouverait des noyés dans l'étang.
-
-Devant la porte, elle attendit le crépuscule, son pain sous son tablier,
-du petit plomb serré dans le poing. Le mendiant devait avoir eu faim. Il
-s'était noyé dans l'étang. Elle ferait revenir son corps, et, comme le
-géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la pâte avec des
-os d'homme mort.
-
-
-LA DÉÇUE
-
-A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire;
-l'eau dormante était verte jusqu'à l'ombre des murailles; contre la
-cabane de l'éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les
-volets battaient sous le vent; par la porte mi-ouverte, on voyait la
-mince figure pâle d'une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe
-ramenée entre les jambes. Des orties s'abaissaient et se levaient sur la
-marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du bas automne,
-et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane semblait vide; la
-campagne était morne; une bande d'herbe jaunâtre se perdait à l'horizon.
-
-Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du
-petit remorqueur. Il parut au delà de l'écluse, avec le visage taché de
-charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de tôle; et
-à l'arrière une chaîne se déroulait dans l'eau. Puis venait, flottante
-et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait au milieu
-une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres étaient
-rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient autour des
-fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des auges de bois
-pleines de terre avec des muguets, du réséda et des géraniums.
-
-Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la
-barge, dit à celui qui tenait la gaffe:
-
---Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l'écluse?
-
---Ça va, répondit Mahot.
-
-Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s'assit
-entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l'épaule,
-entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier gras,
-une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter l'enveloppe
-huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la jeta vers
-l'écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.
-
---Bon appétit, là-haut, cria l'homme; nous autres, on dîne.
-
-Il ajouta:
-
---L'Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que
-nous avons passé par là.
-
---Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C'est
-parce qu'il a la peau brune, Mademoiselle; nous l'appelons comme ça sur
-les chalands.
-
-Et une petite voix fluette leur répondit:
-
---Où allez-vous, la barge?
-
---On mène du charbon dans le Midi, cria l'Indien.
-
---Où il y a du soleil? dit la petite voix.
-
---Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.
-
-Et la petite voix reprit, après un silence:
-
---Voulez-vous me prendre avec vous, la barge?
-
-Mahot s'arrêta de mâcher sa liche. L'Indien posa le cruchon pour rire.
-
---Voyez donc--_la barge_! dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton
-écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.
-
---On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l'Indien.
-
-La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans la
-cabane.
-
- * * * * *
-
-La nuit ferma les murailles du canal. L'eau verte monta le long des
-portes d'écluse. On ne voyait plus que la lueur d'une chandelle derrière
-les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut des clapotis
-réguliers contre la quille, et la barge se balançait en s'élevant. Un
-peu avant l'aube, les gonds grincèrent avec un roulement de chaîne et,
-l'écluse s'ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné par le petit
-remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes reflétaient les
-premières nuées rouges, la barge avait quitté cette campagne morne, où
-le vent froid souffle sur les orties.
-
-L'Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d'une flûte
-qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.
-
---Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.
-
---Non, dit l'Indien, c'est une moinette: la gosse de l'écluse. Elle est
-là, parole d'honneur. Mince!
-
-Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d'aurore,
-et elle dit de sa voix menue:
-
---Vous m'aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin.
-Je vais avec vous dans le soleil.
-
---Dans le soleil? dit Mahot.
-
---Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des
-mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands
-comme l'ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après
-les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les
-noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des...
-choses... qui vont dans l'eau, des... citrouilles--non--des bêtes qui
-rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait
-de la soupe avec. Des... citrouilles. Non... je ne sais plus...
-aidez-moi.
-
---Le diable m'emporte, dit Mahot. Des tortues, peut-être?
-
---Oui, dit la petite fille. Des... tortues.
-
---Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa?
-
---C'est papa qui m'a appris.
-
---Trop fort, dit l'Indien. Appris quoi?
-
---Tout ce que je dis, les mouches qui éclairaient, les oiseaux et les...
-citrouilles. Allez, papa était marin avant d'ouvrir l'écluse. Mais papa
-est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n'y a que des mauvaises
-plantes. Vous ne savez pas? J'avais voulu faire un jardin, un beau
-jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J'aurais enlevé
-les planches du parquet, au milieu; j'aurais mis de la bonne terre, et
-puis de l'herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui se
-ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des
-bruants, et des linots pour causer. Papa m'a défendu. Il m'a dit que ça
-abîmerait la maison et que ça donnerait de l'humidité. Alors je n'ai pas
-voulu d'humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.
-
-La barge flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres fuyaient
-à la file. L'écluse était loin. On ne pouvait virer de bord. Le
-remorqueur sifflait en avant.
-
---Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n'allons pas en mer. Jamais
-nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il y
-aura un peu plus de soleil--voilà tout.--Pas vrai, l'Indien?
-
---Pour sûr, dit-il.
-
---Pour sûr? répéta la petite fille. Menteurs! Je sais bien, allez.
-
-L'Indien haussa les épaules.
-
---Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe,
-Bargette.
-
- * * * * *
-
-Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes,
-elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles.
-La barge longea les champs bruns, avec leurs pousses délicates: et les
-arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et les
-moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles
-rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l'été.
-Assise entre les auges de fleurs, tandis que l'Indien ou Mahot menaient
-la gaffe, elle pensait qu'on l'avait trompée. Car bien que le soleil
-jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres rissolées,
-malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l'eau, et les hirondelles
-qui secouaient leur bec mouillé, elle n'avait pas vu les oiseaux qui
-vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les
-grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens.
-
-La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal
-étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates
-rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.
-
---C'est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et
-revenir. Le papa sera content, hein?
-
-Bargette secoua la tête.
-
-Et le matin, le bateau étant à l'amarre, ils entendirent encore des
-coups menus piqués aux vitres rondes:
-
---Menteurs! cria une voix fluette.
-
-L'Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pâle
-se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de
-nouveau, s'enfuyant derrière la côte:
-
---Menteurs! Vous êtes tous des menteurs!
-
-
-LA SAUVAGE
-
-Le père de Bûchette la menait au bois dès le point du jour, et elle
-restait assise près de lui, tandis qu'il abattait les arbres. Bûchette
-voyait la hache s'enfoncer et faire voler d'abord de maigres copeaux
-d'écorce; souvent les mousses grises venaient ramper sur sa figure.
-«Gare!» criait le père de Bûchette, quand l'arbre s'inclinait avec un
-craquement qui semblait souterrain. Elle était un peu triste devant le
-monstre allongé dans la clairière, avec ses branches meurtries et ses
-rameaux blessés. Le soir un cercle rougeâtre de meules de charbon
-s'allumait dans l'ombre. Bûchette savait l'heure où il fallait ouvrir le
-panier de jonc pour tendre à son père la cruche de grès et le morceau de
-pain brun. Il s'étendait parmi les branchilles éclatées pour mâcher
-lentement. Bûchette mangeait la soupe au retour. Elle courait autour des
-arbres marqués, et si son père ne la regardait pas, elle se cachait pour
-faire: «Hou!»
-
-Il y avait là une caverne noire qu'on appelait
-Sainte-Marie-Gueule-de-Loup, pleine de ronces et sonore d'échos. Haussée
-sur la pointe des pieds, Bûchette la considérait de loin.
-
-Un matin d'automne, les cimes fanées de la forêt encore brûlantes
-d'aurore, Bûchette vit tressaillir une chose verte devant la
-Gueule-de-Loup. Cette chose avait des bras et des jambes, et la tête
-semblait d'une petite fille âgée autant que Bûchette elle-même.
-
-D'abord Bûchette eut peur d'approcher. Elle n'osait même pas appeler son
-père. Elle pensait que c'était là une des personnes qui répondaient dans
-la Gueule-de-Loup, lorsqu'on y parlait fort. Elle ferma les yeux,
-craignant de remuer et d'attirer quelque attaque sinistre. Et, penchant
-la tête, elle entendit un sanglot qui venait de par là. Cette étrange
-petite fille verte pleurait. Alors Bûchette rouvrit les yeux, et elle
-eut de la peine. Car elle voyait la figure verte, douce et triste,
-mouillée de larmes, et deux petites mains vertes nerveuses se pressaient
-sur la gorge de la fillette extraordinaire.
-
---Elle est peut-être tombée dans de mauvaises feuilles, qui déteignent,
-se dit Bûchette.
-
-Et, courageuse, elle traversa des fougères hérissées de crochets et de
-vrilles, jusqu'à toucher presque la singulière figure. Des petits bras
-verdoyants s'allongèrent vers Bûchette, parmi les ronces flétries.
-
---Elle est pareille à moi, se dit Bûchette, mais elle a une drôle de
-couleur.
-
-La créature verte pleurante était demi-vêtue par une sorte de tunique
-faite de feuilles cousues. C'était vraiment une petite fille, qui avait
-la teinte d'une plante sauvage. Bûchette imaginait que ses pieds étaient
-enracinés en terre. Mais elle les remuait très lestement.
-
-Bûchette lui caressa les cheveux et lui prit la main. Elle se laissa
-emmener, toujours pleurante. Elle semblait ne pas savoir parler.
-
---Hélas! mon Dieu, une diablesse verte! cria le père de Bûchette, quand
-il la vit venir.--D'où arrives-tu, petite, pourquoi es-tu verte? Tu ne
-sais pas répondre?
-
-On ne pouvait savoir si la fille verte avait entendu. «Peut-être qu'elle
-a faim», dit-il. Et il lui offrit le pain et la cruche. Elle tourna le
-pain dans ses mains et le jeta par terre; elle secoua la cruche pour
-écouter le bruit du vin.
-
-Bûchette pria son père de ne pas laisser cette pauvre créature dans la
-forêt, pendant la nuit. Les meules de charbon brillèrent une à une, au
-crépuscule, et la fille verte regardait les feux en tremblant. Quand
-elle entra dans la petite maison, elle s'enfuit devant la lumière. Elle
-ne put s'accoutumer aux flammes, et poussait un cri, chaque fois qu'on
-allumait la chandelle.
-
-En la voyant, la mère de Bûchette fit le signe de croix. «Dieu m'aide,
-dit-elle, si c'est un démon; mais ce n'est point une chrétienne.»
-
-Cette fille verte ne voulut toucher ni le pain, ni le sel, ni le vin,
-d'où il paraissait clairement qu'elle ne pouvait avoir été baptisée, ni
-présentée à la communion. Le curé fut averti, et il passait le seuil
-dans le moment où Bûchette offrait à la créature des fèves en gousse.
-
-Elle parut très joyeuse, et se mit à fendre aussitôt la tige avec ses
-ongles, pensant trouver les fèves à l'intérieur. Et, déçue, elle se
-remit à pleurer jusqu'à ce que Bûchette lui eût ouvert une gousse. Alors
-elle grignota les fèves en regardant le prêtre.
-
-Quoiqu'on fît venir le maître d'école, on ne put lui faire entendre une
-parole humaine, ni prononcer un son articulé. Elle pleurait, riait, ou
-poussait des cris.
-
-Le curé l'examina fort soigneusement, mais ne parvint à découvrir sur
-son corps aucune marque du démon. Le dimanche suivant, on la conduisit à
-l'église, où elle ne manifesta point de signes d'inquiétude, sinon
-qu'elle gémit quand elle fut mouillée d'eau bénite. Mais elle ne recula
-pas devant l'image de la croix, et, passant ses mains sur les saintes
-plaies et les déchirures d'épines, elle parut affligée.
-
-Les gens du village en eurent grande curiosité; quelques-uns de la
-crainte; et, malgré l'avis du curé, on parla d'elle comme de la
-«diablesse verte».
-
-Elle ne se nourrissait que de graines et de fruits; et toutes les fois
-qu'on lui présentait les épis ou les rameaux, elle fendait la tige ou le
-bois, et pleurait de désappointement. Bûchette ne parvint point à lui
-apprendre en quel endroit il fallait chercher les grains de blé ou les
-cerises, et sa déception était toujours semblable.
-
-Par imitation elle put bientôt porter du bois, de l'eau, balayer,
-essuyer et même coudre, bien qu'elle maniât la toile avec une certaine
-répulsion. Mais elle ne se résigna jamais à faire le feu, ou même à
-s'approcher de l'âtre.
-
- * * * * *
-
-Cependant Bûchette grandissait, et ses parents voulurent la mettre en
-service. Elle prit du chagrin, et le soir, sous les draps, elle
-sanglotait doucement. La fille verte regardait piteusement sa petite
-amie. Elle fixait les prunelles de Bûchette, le matin, et ses propres
-yeux se remplissaient de larmes. Puis la nuit, quand Bûchette pleura,
-elle sentit une main douce qui lui caressait les cheveux, une bouche
-fraîche sur sa joue.
-
-Le terme s'approchait où Bûchette devait entrer en servitude. Elle
-sanglotait maintenant, presque aussi lamentable que la créature verte,
-le jour où on l'avait trouvée abandonnée devant la Gueule-de-Loup.
-
-Et le dernier soir, quand le père et la mère de Bûchette furent
-endormis, la fille verte caressa les cheveux de la pleureuse et lui prit
-la main. Elle ouvrit la porte, et allongea le bras dans la nuit. De même
-que Bûchette l'avait conduite autrefois vers les maisons des hommes,
-elle l'emmena par la main vers la liberté inconnue.
-
-
-LA FIDÈLE
-
-L'amoureux de Jeanie était devenu matelot et elle était seule, toute
-seule. Elle écrivit une lettre et la scella de son petit doigt et la
-jeta dans la rivière parmi les longues herbes rouges. Ainsi elle irait
-jusqu'à l'Océan. Jeanie ne savait pas vraiment écrire; mais son amoureux
-devait comprendre puisque la lettre était d'amour. Et elle attendit
-longtemps la réponse venue de la mer; et la réponse ne vint pas. Il n'y
-avait pas de rivière pour couler de lui jusqu'à Jeanie.
-
-Et un jour Jeanie partit à la recherche de son amoureux. Elle regardait
-les fleurs d'eau et leurs tiges penchées; et toutes les fleurs
-s'inclinaient vers elle. Et Jeanie disait en marchant: «Sur la mer il y
-a un bateau--dans le bateau il y a une chambre--dans la chambre il y a
-une cage--dans la cage il y a un oiseau--dans l'oiseau il y a un
-cœur--dans le cœur il y a une lettre--dans la lettre il y a écrit:
-J'AIME JEANIE.--J'aime Jeanie est dans la lettre, la lettre est dans le
-cœur, le cœur est dans l'oiseau, l'oiseau est dans la cage, la cage est
-dans la chambre, la chambre est dans le bateau, le bateau est très loin
-sur la grande mer.»
-
-Et comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les meuniers poussiéreux,
-la voyant simple et douce, l'anneau d'or au doigt, lui offraient du pain
-et lui permettaient de coucher parmi les sacs de farine avec un baiser
-blanc.
-
-Ainsi elle traversa son pays de rochers fauves, et la contrée des basses
-forêts, et les prairies plates qui entourent le fleuve près des cités.
-Beaucoup de ceux qui hébergeaient Jeanie lui donnaient des baisers; mais
-elle ne les rendait jamais--car les baisers infidèles que rendent les
-amantes sont marqués sur leurs joues avec des traces de sang.
-
-Elle parvint dans la ville maritime où son amoureux s'était embarqué.
-Sur le port, elle chercha le nom de son navire, mais elle ne put le
-trouver, car le navire avait été envoyé dans la mer d'Amérique, pensa
-Jeanie.
-
-Des rues noires obliques descendaient aux quais des hauteurs de la
-ville. Certaines étaient pavées, avec un ruisseau dans le milieu;
-d'autres n'étaient que d'étroits escaliers faits de dalles anciennes.
-
-Jeanie aperçut des maisons peintes en jaune et en bleu avec des têtes de
-négresse et des images d'oiseaux à bec rouge. Le soir, de grosses
-lanternes se balancèrent devant les portes. On y voyait entrer des
-hommes qui paraissaient ivres.
-
-Jeanie pensa que c'étaient les hôtelleries des matelots revenant du pays
-des femmes noires et des oiseaux de couleur. Et elle eut un grand désir
-d'attendre son amoureux dans une telle hôtellerie qui avait peut-être
-l'odeur du lointain Océan.
-
-Levant la tête, elle vit des figures blanches de femmes: appuyées aux
-fenêtres grillées où elles prenaient un peu de fraîcheur. Jeanie poussa
-une double porte et se trouva dans une salle carrelée, parmi des femmes
-demi-nues, avec des robes roses. Au fond de l'ombre chaude un perroquet
-faisait mouvoir lentement ses paupières. Il y avait encore un peu de
-mousse dans trois gros verres étranglés, sur la table.
-
-Quatre femmes entourèrent Jeanie en riant, et elle en aperçut une autre
-vêtue d'étoffe sombre, qui cousait dans une petite loge.
-
---Elle est de la campagne, dit une des femmes.
-
---Chut! dit une autre, faut rien dire.
-
-Et toutes ensemble lui crièrent:
-
---Veux-tu boire, mignonne?
-
-Jeanie se laissa embrasser, et but dans un des verres étranglés. Une
-grosse femme vit l'anneau.
-
---Vous parlez, et c'est marié!
-
-Toutes ensemble reprirent:
-
---T'es mariée, mignonne?
-
-Jeanie rougit, car elle ne savait si elle était vraiment mariée, ni
-comment on devait répondre.
-
---Je les connais, ces mariées, dit une femme. Moi aussi, quand j'étais
-petite, quand j'avais sept ans, je n'avais pas de jupon. Je suis allée
-toute nue au bois pour bâtir mon église--et tous les petits oiseaux
-m'aidaient à travailler! Il y avait le vautour pour arracher la pierre,
-et le pigeon, avec son gros bec, pour la tailler, et le bouvreuil pour
-jouer de l'orgue. Voilà mon église de noces et ma messe.
-
---Mais cette mignonne a son alliance, pas? dit la grosse femme.
-
-Et toutes ensemble crièrent:
-
---Vrai, une alliance?
-
-Alors elles embrassèrent Jeanie l'une après l'autre, et la caressèrent,
-et la firent boire, et on parvint à faire sourire la dame qui cousait
-dans la petite loge.
-
-Cependant un violon jouait devant la porte et Jeanie s'était endormie.
-Deux femmes la portèrent doucement sur un lit, dans une chambrette, par
-un petit escalier.
-
-Puis toutes ensemble dirent:
-
---Faut lui donner quelque chose. Mais quoi?
-
-Le perroquet se réveilla et jabota.
-
---Je vas vous dire, expliqua la grosse.
-
-Et elle parla longuement à voix basse. Une des femmes s'essuya les yeux.
-
---C'est vrai, dit-elle, nous n'en avons pas eu, ça nous portera bonheur.
-
---Pas? elle pour nous quatre, dit une autre.
-
---On va demander à Madame de nous permettre, dit la grosse.
-
- * * * * *
-
-Et le lendemain, quand Jeanie s'en alla, elle avait à chaque doigt de sa
-main gauche un anneau d'alliance. Son amoureux était bien loin; mais
-elle frapperait à son cœur, pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d'or.
-
-
-LA PRÉDESTINÉE
-
-Sitôt qu'elle fut assez haute, Ilsée eut coutume d'aller tous les matins
-devant sa glace et de dire: «Bonjour, ma petite Ilsée». Puis elle
-baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L'image semblait venir
-seulement. Elle était très loin, en réalité. L'autre Ilsée, plus pâle,
-qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière à la
-bouche gelée. Ilsée la plaignait, car elle paraissait triste et cruelle.
-Son sourire matinal était une aube blême encore teinte de l'horreur
-nocturne.
-
-Cependant Ilsée l'aimait et lui parlait: «Personne ne te dit bonjour,
-pauvre petite Ilsée. Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promener
-aujourd'hui, Ilsée. Mon amoureux viendra nous chercher. Viens-t'en».
-Ilsée se détournait, et l'autre Ilsée, mélancolique, s'enfuyait vers
-l'ombre lumineuse.
-
-Ilsée lui montrait ses poupées et ses robes. «Joue avec moi. Habille-toi
-avec moi.» L'autre Ilsée, jalouse, élevait aussi vers Ilsée des poupées
-plus blanches et des robes décolorées. Elle ne parlait pas, et ne
-faisait que remuer les lèvres en même temps qu'Ilsée.
-
-Quelquefois Ilsée s'irritait, comme une enfant, contre la dame muette,
-qui s'irritait à son tour. «Méchante, méchante Ilsée! criait-elle.
-Veux-tu me répondre, veux-tu m'embrasser!» Elle frappait le miroir de la
-main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait devant
-la sienne. Jamais Ilsée ne put atteindre l'autre Ilsée.
-
-Elle lui pardonnait durant la nuit; et, heureuse de la retrouver, elle
-sautait de son lit, pour l'embrasser, en lui murmurant: «Bonjour ma
-petite Ilsée».
-
-Quand Ilsée eut un vrai fiancé, elle le mena devant sa glace et dit à
-l'autre Ilsée: «Regarde mon amoureux, et ne le regarde pas trop. Il est
-à moi, mais je veux bien te le faire voir. Après que nous serons mariés,
-je lui permettrai de t'embrasser avec moi, tous les matins». Le fiancé
-se mit à rire. Ilsée dans le miroir sourit aussi. «N'est-ce pas qu'il
-est beau et que je l'aime?» dit Ilsée. «Oui, oui», répondit l'autre
-Ilsée. «Si tu le regardes trop, je ne t'embrasserai plus, dit Ilsée. Je
-suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir, ma petite Ilsée.»
-
- * * * * *
-
-A mesure qu'Ilsée apprit l'amour, Ilsée dans le miroir devint plus
-triste. Car son amie ne venait plus la baiser le matin. Elle la tenait
-en grand oubli. Plutôt l'image de son fiancé courait, après la nuit,
-vers le réveil d'Ilsée. Pendant la journée, Ilsée ne voyait plus la dame
-du miroir, tandis que son fiancé la regardait. «Oh! disait Ilsée, tu ne
-penses plus à moi, vilain. C'est l'autre que tu regardes. Elle est
-prisonnière; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi; mais je
-suis plus jalouse qu'elle. Ne la regarde pas, mon aimé; regarde moi.
-Méchante Ilsée du miroir, je te défends de répondre à mon fiancé. Tu ne
-peux pas venir; tu ne pourras jamais venir. Ne me le prends pas,
-méchante Ilsée. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de
-t'embrasser avec moi. Ris, Ilsée. Tu seras avec nous.»
-
- * * * * *
-
-Ilsée devint jalouse de l'autre Ilsée. Si la journée baissait sans que
-l'aimé fût venu: «Tu le chasses, tu le chasses, criait Ilsée, avec ta
-mauvaise figure. Méchante, va-t-en, laisse-nous».
-
-Et Ilsée cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle souleva un pan
-afin d'enfoncer le dernier petit clou. «Adieu, Ilsée», dit-elle.
-
-Pourtant son fiancé continuait à sembler las. «Il ne m'aime plus, pensa
-Ilsée; il ne vient plus, je reste seule, seule. Où est l'autre Ilsée?
-Est-elle partie avec lui?» De ses petits ciseaux d'or, elle fendit un
-peu la toile, pour regarder. Le miroir était couvert d'une ombre
-blanche.
-
-«Elle est partie», pensa Ilsée.
-
- * * * * *
-
---Il faut, se dit Ilsée, être très patiente. L'autre Ilsée sera jalouse
-et triste. Mon aimé reviendra. Je saurai l'attendre.
-
-Tous les matins, sur l'oreiller, près de son visage, il lui semblait le
-voir, dans son demi-sommeil: «Oh! mon aimé, murmurait-elle, es-tu donc
-revenu? Bonjour, bonjour, mon petit aimé». Elle avançait la main et
-touchait le drap frais.
-
---Il faut, se dit encore Ilsée, être très patiente.
-
-Ilsée attendit longtemps son fiancé. Sa patience se fondit en larmes. Un
-brouillard humide enveloppait ses yeux. Des lignes mouillées
-parcouraient ses joues. Toute sa figure se creusait. Chaque jour, chaque
-mois, chaque année la flétrissait d'un doigt plus pesant.
-
---Oh! mon aimé, dit Ilsée, je doute de toi.
-
-Elle coupa le linge blanc à l'intérieur du miroir, et, dans le cadre
-pâle, apparut la glace, pleine de taches obscures. Le miroir était
-sillonné de rides claires et, là où le tain s'était séparé du verre, on
-voyait des lacs d'ombre.
-
-L'autre Ilsée vint au fond de la glace, vêtue de noir, comme Ilsée, le
-visage amaigri, marqué par les signaux étranges du verre qui ne reflète
-parmi le verre qui reflète. Et le miroir semblait avoir pleuré.
-
---Tu es triste, comme moi, dit Ilsée.
-
-La dame du miroir pleura. Ilsée la baisa et dit: «Bonsoir, ma pauvre
-Ilsée.»
-
-Et, entrant dans sa chambre, avec sa lampe à la main, Ilsée fut
-surprise: car l'autre Ilsée, une lampe à la main, s'avançait vers elle,
-le regard triste. Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s'assit
-sur son lit. Et l'autre Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et
-s'assit près d'elle.
-
---Je comprends bien, pensa Ilsée. La dame du miroir s'est délivrée. Elle
-est venue me chercher. Je vais mourir.
-
-
-LA RÊVEUSE
-
-Après la mort de ses parents, Marjolaine resta dans leur petite maison
-avec sa vieille nourrice. Ils lui avaient laissé un toit de chaume bruni
-et le manteau de la grande cheminée. Car le père de Marjolaine avait été
-conteur et bâtisseur de rêves. Quelque ami de ses belles idées lui avait
-prêté sa terre pour construire, un peu d'argent pour songer. Il avait
-longtemps mélangé diverses espèces d'argile avec des poussières de
-métaux, afin de cuire un sublime émail. Il avait essayé de fondre et de
-dorer d'étranges verreries. Il avait pétri des noyaux de pâte dure
-percés de «lanternes», et le bronze refroidi s'irisait comme la surface
-des mares. Mais il ne restait de lui que deux ou trois creusets noircis,
-des plaques frustes d'airain bossuées de scories, et sept grandes
-cruches décolorées au-dessus du foyer. Et de la mère de Marjolaine, une
-fille pieuse de la campagne, il ne restait rien: car elle avait vendu
-pour «l'argilier» même son chapelet d'argent.
-
-Marjolaine grandit près de son père, qui portait un tablier vert, dont
-les mains étaient toujours terreuses et les prunelles injectées de feu.
-Elle admirait les sept cruches de la cheminée, enduites de fumée,
-pleines de mystère, semblables à un arc-en-ciel creux et ondulé.
-Morgiane eût fait sortir de la cruche sanglante un brigand frotté
-d'huile, avec un sabre couvert par des fleurs de Damas. Dans la cruche
-orangée, on pouvait, comme Aladdin, trouver des fruits de rubis, des
-prunes d'améthyste, des cerises de grenat, des coings de topaze, des
-grappes d'opale, et des baies de diamant. La cruche jaune était remplie
-de poudre d'or que Camaralzaman avait cachée sous des olives. On voyait
-un peu une des olives sous le couvercle, et le bord du vase était
-luisant. La cruche verte devait être fermée par un grand sceau de
-cuivre, marqué par le roi Salomon. L'âge y avait peint une couche de
-vert-de-gris; car cette cruche habitait autrefois l'Océan, et depuis
-plusieurs milliers d'années elle contenait un génie, qui était prince.
-Une très jeune fille sage saurait briser l'enchantement à la pleine
-lune, avec la permission du roi Salomon, qui a donné la voix aux
-mandragores. Dans la cruche bleu clair, Giauharé avait enclos toutes ses
-robes marines, tissées d'algues, gemmées d'algues et tachées de la
-pourpre des coquillages. Tout le ciel du Paradis terrestre, et les
-fruits riches de l'arbre, et les écailles enflammées du serpent, et le
-glaive ardent de l'ange étaient enfermés par la cruche bleu sombre,
-pareille à l'énorme cupule azurée d'une fleur australe. Et la
-mystérieuse Lilith avait versé tout le ciel du Paradis céleste dans la
-dernière cruche: car elle se dressait, violette et rigide comme le
-camail de l'évêque.
-
-Ceux qui ignoraient ces choses ne voyaient que sept vieilles cruches
-décolorées, sur le manteau renflé de l'âtre. Mais Marjolaine savait la
-vérité, par les contes de son père. Au feu d'hiver, parmi l'ombre
-changeante des flammes du bois et de la chandelle, elle suivait des
-yeux, jusqu'à l'heure où elle allait dormir, le grouillement des
-merveilles.
-
-Cependant la huche à pain étant vide, avec la boîte à sel, la nourrice
-implorait Marjolaine. «Marie-toi, disait-elle, ma fleurette aimée: votre
-mère pensait à Jean; veux-tu pas épouser Jean? Ma Jolaine, ma Jolaine,
-quelle jolie mariée tu feras!»
-
---La mariée de la Marjolaine a eu des chevaliers, dit la rêveuse;
-j'aurai un prince.
-
---Princesse Marjolaine, dit la nourrice, épousez Jean, tu le feras
-prince.
-
---Nenni, nourrice, dit la rêveuse; j'aime mieux filer. J'attends mes
-diamants et mes robes pour un plus beau génie. Achète du chanvre et des
-quenouilles et un fuseau poli. Nous aurons notre palais bientôt. Il est
-pour le moment dans un désert noir d'Afrique. Un magicien l'habite,
-couvert de sang et de poisons. Il verse dans le vin des voyageurs une
-poudre brune qui les change en bêtes velues. Le palais est éclairé de
-torches vives, et les nègres qui servent aux repas ont des couronnes
-d'or. Mon prince tuera le magicien, et le palais viendra dans notre
-campagne, et tu berceras mon enfant.
-
---O Marjolaine, épouse Jean! dit la vieille nourrice.
-
-Marjolaine s'assit et fila. Patiemment elle tourna le fuseau, tordit le
-chanvre, et le détordit. Les quenouilles s'amincissaient et se
-regonflaient. Près d'elle Jean vint s'asseoir et l'admira. Mais elle n'y
-prenait point garde. Car les sept cruches de la grande cheminée étaient
-pleines de rêves. Pendant le jour elle croyait les entendre gémir ou
-chanter. Quand elle s'arrêtait de filer, la quenouille ne frémissait
-plus pour les cruches, et le fuseau cessait de leur prêter ses
-bruissements.
-
---O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les
-soirs.
-
-Mais au milieu de la nuit la rêveuse se levait. Comme Morgiane, elle
-jetait contre les cruches des grains de sable, pour éveiller les
-mystères. Et cependant le brigand continuait à dormir; les fruits
-précieux ne cliquetaient pas, elle n'entendait pas couler la poudre
-d'or, ni se froisser l'étoffe des robes, et le sceau de Salomon pesait
-lourdement sur le prince enfermé.
-
-Marjolaine jetait un à un les grains de sable. Sept fois ils tintaient
-contre la terre dure des cruches; sept fois le silence recommençait.
-
---O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les
-matins.
-
- * * * * *
-
-Alors Marjolaine fronça le sourcil lorsqu'elle voyait Jean, et Jean ne
-vint plus. Et la vieille nourrice fut trouvée morte, une aube, assez
-souriante. Et Marjolaine mit une robe noire, une cornette sombre, et
-continua de filer.
-
-Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle jetait contre
-les cruches des grains de sable pour éveiller les mystères. Et les rêves
-dormaient toujours.
-
- * * * * *
-
-Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince emprisonné sous
-le sceau du roi Salomon était toujours jeune, sans doute, ayant vécu des
-milliers d'années. Une nuit de pleine lune, la rêveuse se leva comme une
-assassine, et prit un marteau. Elle brisa furieusement six cruches, et
-la sueur d'angoisse coulait de son front. Les vases claquèrent et
-s'ouvrirent: ils étaient vides. Elle hésita devant la cruche où Lilith
-avait versé le Paradis violet; puis elle l'assassina comme les autres.
-Parmi les débris roula une rose sèche et grise de Jéricho. Quand
-Marjolaine voulut la faire fleurir, elle s'éparpilla en poussière.
-
-
-L'EXAUCÉE
-
-Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l'oreille contre le
-mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec une
-respiration étouffée. Le petit jupon blanc s'était gonflé sur la chaise,
-d'où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et vides. Une
-robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait voulu grimper
-jusqu'au plafond. Les planches du parquet criaient faiblement dans la
-nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc, accroupi dans la
-cuvette et humant l'ombre.
-
---Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit à pleurer dans son
-drap. Le mur soupira plus fort; mais les deux jambes noires restèrent
-inertes, et la robe ne continua pas de grimper, et le crapaud blanc
-accroupi ne ferma pas sa gueule humide.
-
- * * * * *
-
-Cice dit encore:
-
---Puisque tout le monde m'en veut, puisqu'on n'aime que mes sœurs ici,
-puisqu'on m'a laissé aller me coucher pendant le dîner, je m'en irai,
-oui, je m'en irai très loin. Je suis une Cendrillon, voilà ce que je
-suis. Je leur montrerai bien, moi. J'aurai un prince, moi; et elles
-n'auront personne, absolument personne. Et je viendrai dans ma belle
-voiture, avec mon prince; voilà ce que je ferai. Si elles sont bonnes,
-dans ce temps-là, je leur pardonnerai. Pauvre Cendrillon, vous verrez
-qu'elle est meilleure que vous, allez.
-
-Son petit cœur grossit encore, pendant qu'elle enfilait ses bas et
-qu'elle nouait son jupon. La chaise vide resta au milieu de la chambre,
-abandonnée.
-
-Cice descendit doucement à la cuisine, et pleura de nouveau, agenouillée
-devant l'âtre, les mains plongées dans les cendres.
-
-Le bruit régulier d'un rouet la fit retourner. Un corps tiède et velu
-frôla ses jambes.
-
---Je n'ai pas de marraine, dit Cice, mais j'ai mon chat. Pas?
-
-Elle tendit ses doigts, et il les lécha lentement, comme avec une petite
-râpe chaude.
-
---Viens, dit Cice.
-
-Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle de
-fraîcheur. Une tache sombrement verdâtre marquait la pelouse; le grand
-sycomore frémissait, et des étoiles paraissaient suspendues entre les
-branches. Le potager était clair, au delà des arbres, et des cloches à
-melon luisaient.
-
-Cice rasa deux bouquets d'herbes longues, qui la chatouillèrent
-finement. Elle courut parmi les cloches où voltigeaient de courtes
-lueurs.
-
---Je n'ai pas de marraine: sais-tu faire une voiture, chat? dit-elle.
-
-La petite bête bâilla vers le ciel où des nuages gris chassaient.
-
---Je n'ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il?
-
-Assise près d'un gros chardon violacé, elle regarda la haie du potager.
-Puis elle ôta une de ses pantoufles, et la jeta de toutes ses forces
-par-dessus les groseilliers. La pantoufle tomba sur la grand'route.
-
-Cice caressa le chat et dit:
-
---Écoute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma pantoufle, je
-t'achèterai des bottes et nous voyagerons pour le trouver. C'est un très
-beau jeune homme. Il est habillé de vert, avec des diamants. Il m'aime
-beaucoup, mais il ne m'a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux. Nous
-demeurerons ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que
-Cendrillon, parce que j'ai été plus malheureuse. Cendrillon allait au
-bal tous les soirs, et on lui donnait des robes très riches. Moi, je
-n'ai que toi, mon petit chat chéri.
-
-Elle embrassa son museau de maroquin mouillé. Le chat jeta un faible
-miaulement et passa une patte sur son oreille. Puis il se lécha et
-ronronna.
-
-Cice cueillit des groseilles vertes.
-
---Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi. Une pour mon prince,
-une pour toi, une pour moi. Une pour toi, une pour moi, une pour mon
-prince. Voilà comme nous vivrons. Nous partagerons tout pour nous trois,
-et nous n'aurons pas de sœurs méchantes.
-
- * * * * *
-
-Les nuages gris s'étaient amassés dans le ciel. Une bande blême
-s'élevait vers l'Orient. Les arbres se baignaient dans une pénombre
-livide. Tout à coup une bouffée de vent glacé secoua le jupon de Cice.
-Les choses frissonnèrent. Le chardon violet s'inclina deux ou trois
-fois. Le chat fit le gros dos et hérissa tous ses poils.
-
-Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinçante de roues.
-
-Un feu terne courut aux cimes balancées des arbres et le long du toit de
-la petite maison.
-
-Puis le roulement s'approcha. Il y eut des hennissements de chevaux, et
-un murmure confus de voix d'hommes.
-
---Écoute, chat, dit Cice. Écoute. Voilà une grande voiture qui arrive.
-C'est la voiture de mon prince. Vite, vite: il va m'appeler.
-
-Une pantoufle de cuir mordoré vola par-dessus les groseilliers, et tomba
-au milieu des cloches.
-
-Cice courut vers la barrière d'osier et l'ouvrit.
-
-Une voiture longue et obscure avançait pesamment. Le bicorne du cocher
-était éclairé par un rayon rouge. Deux hommes noirs marchaient de chaque
-côté des chevaux. L'arrière-train de la voiture était bas et oblong
-comme un cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise d'aurore.
-
-Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait qu'une chose: la
-voiture merveilleuse était là. Le cocher du prince était coiffé d'or. Le
-coffre lourd était plein des joyaux des noces. Ce parfum terrible et
-souverain l'enveloppait de royauté.
-
-Et Cice tendit les bras en criant:
-
---Prince, emmenez-moi, emmenez-moi!
-
-
-L'INSENSIBLE
-
-La princesse Morgane n'aimait personne. Elle avait une candeur froide,
-et vivait parmi les fleurs et les miroirs. Elle piquait dans ses cheveux
-des roses rouges et se regardait. Elle ne voyait aucune jeune fille ni
-aucun jeune homme parce qu'elle se mirait dans leurs regards. Et la
-cruauté ou la volupté lui étaient inconnues. Ses cheveux noirs
-descendaient autour de son visage comme des vagues lentes. Elle désirait
-s'aimer elle-même: mais l'image des miroirs avait une frigidité calme et
-lointaine, et l'image des étangs était morne et pâle, et l'image des
-rivières fuyait en tremblant.
-
-La princesse Morgane avait lu dans les livres l'histoire du miroir de
-Blanche-Neige qui savait parler et lui annonça son égorgement, et le
-conte du miroir d'Ilsée, d'où sortit une autre Ilsée qui tua Ilsée, et
-l'aventure du miroir nocturne de la ville de Milet qui faisait
-s'étrangler les Milésiennes à la nuit levante. Elle avait vu la peinture
-mystérieuse où le fiancé a étendu un glaive devant sa fiancée, parce
-qu'ils se sont rencontrés eux-mêmes dans la brume du soir: car les
-doubles menacent la mort. Mais elle ne craignait pas son image, puisque
-jamais elle ne s'était rencontrée, sinon candide et voilée, non cruelle
-et voluptueuse, elle-même pour elle-même. Et les lames polies d'or vert,
-les lourdes nappes de vif-argent ne montraient point Morgane à Morgane.
-
-Les prêtres de son pays étaient géomanciens et adorateurs du feu. Ils
-disposèrent le sable dans la boîte carrée, et y tracèrent les lignes;
-ils calculèrent au moyen de leurs talismans de parchemin, ils firent le
-miroir noir avec de l'eau mélangée de fumée. Et le soir Morgane se
-rendit vers eux, et elle jeta dans le feu trois gâteaux d'offrande.
-«Voici», dit le géomancien; et il montra le miroir noir liquide. Morgane
-regarda: et d'abord une vapeur claire traîna par la surface, puis un
-cercle coloré bouillonna, puis une image s'éleva et courut légèrement.
-C'était une maison blanche cubique avec de longues fenêtres; et sous la
-troisième fenêtre pendait un grand anneau de bronze. Et tout autour de
-la maison régnait le sable gris. «Ceci est l'endroit, dit le géomancien,
-où se trouve le véritable miroir; mais notre science ne peut le fixer ni
-l'expliquer.»
-
-Morgane s'inclina et jeta dans le feu trois nouveaux gâteaux d'offrande.
-Mais l'image vacilla, et s'obscurcit; la maison blanche s'enfonça et
-Morgane regarda vainement le miroir noir.
-
-Et, au jour suivant, Morgane désira faire un voyage. Car il lui semblait
-avoir reconnu la couleur morne du sable et elle se dirigea vers
-l'Occident. Son père lui donna une caravane choisie, avec des mules à
-clochettes d'argent, et on la portait dans une litière dont les parois
-étaient des miroirs précieux.
-
-Ainsi elle traversa la Perse, et elle examinait les hôtelleries isolées,
-tant celles qui sont bâties près des puits et où passent les troupes de
-voyageurs que les maisons décriées où les femmes chantent la nuit et
-battent des pièces de métal.
-
-Et près des confins du royaume de Perse elle vit beaucoup de maisons
-blanches, cubiques, aux fenêtres longues; mais l'anneau de bronze n'y
-était point pendu. Et on lui dit que l'anneau se trouverait au pays
-chrétien de Syrie, à l'Occident.
-
-Morgane passa les rives plates du fleuve qui environne la contrée des
-plaines humides, où croissent des forêts de réglisse. Il y avait des
-châteaux creusés dans une seule pierre étroite, qui était posée sur la
-pointe extrême, et les femmes assises au soleil sur le passage de la
-caravane avaient des torsades de crin roux autour du front. Et là vivent
-ceux qui mènent des troupeaux de chevaux, et portent des lances à pointe
-d'argent.
-
-Et plus loin est une montagne sauvage habitée par des bandits qui
-boivent l'eau-de-vie de blé en l'honneur de leurs divinités. Ils adorent
-des pierres vertes de forme étrange, et se prostituent les uns aux
-autres parmi des cercles de buissons enflammés. Morgane eut horreur
-d'eux.
-
-Et plus loin est une cité souterraine d'hommes noirs qui ne sont visités
-par leurs dieux que pendant leur sommeil. Ils mangent les fibres du
-chanvre, et se couvrent le visage avec de la poudre de craie. Et ceux
-qui s'enivrent avec le chanvre pendant la nuit fendent le cou de ceux
-qui dorment, afin de les envoyer vers les divinités nocturnes. Morgane
-eut horreur d'eux.
-
-Et plus loin s'étend le désert de sable gris, où les plantes et les
-pierres sont pareilles au sable. Et à l'entrée de ce désert Morgane
-trouva l'hôtellerie de l'anneau.
-
-Elle fit arrêter sa litière, et les muletiers déchargèrent les mules.
-C'était une maison ancienne, bâtie sans l'aide du ciment; et les blocs
-de pierre étaient blanchis par le soleil. Mais le maître de l'hôtellerie
-ne put lui parler du miroir: car il ne le connaissait point.
-
-Et le soir, après qu'on eut mangé les galettes minces, le maître dit à
-Morgane que cette maison de l'anneau avait été dans les temps anciens la
-demeure d'une reine cruelle. Et elle fut punie de sa cruauté. Car elle
-avait ordonné de couper la tête à un homme religieux qui vivait
-solitaire au milieu de l'étendue de sable et faisait baigner les
-voyageurs avec de bonnes paroles dans l'eau du fleuve. Et aussitôt après
-cette reine périt, avec toute sa race. Et la chambre de la reine fut
-murée dans sa maison. Le maître de l'hôtellerie montra à Morgane la
-porte bouchée par des pierres.
-
-Puis les voyageurs de l'hôtellerie se couchèrent dans les salles carrées
-et sous l'auvent. Mais vers le milieu de la nuit, Morgane éveilla ses
-muletiers, et fit enfoncer la porte murée. Et elle entra par la brèche
-poussiéreuse, avec un flambeau de fer.
-
-Et les gens de Morgane entendirent un cri, et suivirent la princesse.
-Elle était agenouillée au milieu de la chambre murée, devant un plat de
-cuivre battu rempli de sang, et elle le regardait ardemment. Et le
-maître de l'hôtellerie leva les bras: car le sang du bassin n'était pas
-tari dans la chambre close depuis que la reine cruelle y avait fait
-placer une tête coupée.
-
-Personne ne sait ce que la princesse Morgane vit dans le miroir de sang.
-Mais sur la route du retour ses muletiers furent trouvés assassinés, un
-à un, chaque nuit, leur face grise tournée vers le ciel, après qu'ils
-avaient pénétré dans sa litière. Et on nomma cette princesse Morgane la
-Rouge, et elle fut une fameuse prostituée et une terrible égorgeuse
-d'hommes.
-
-
-LA SACRIFIÉE
-
-Lilly et Nan étaient servantes de ferme. Elles portaient l'eau du puits,
-l'été, par le sentier à peine frayé dans les blés mûrs; et l'hiver,
-qu'il fait froid, et que les glacillons pendillent aux fenêtres, Lilly
-venait coucher avec Nan. Pelotonnées sous les couvertures, elles
-écoutaient le vent huer. Elles avaient toujours des pièces blanches dans
-leurs poches, et guimpes fines à rubans cerise; blondes pareillement, et
-ricassières. Tous les soirs elles mettaient au coin de l'âtre un baquet
-de belle eau fraîche; où aussi elles trouvaient, disait-on, au saut du
-lit, les pièces d'argent qu'elles faisaient sonner dans leurs doigts.
-Car les «pixies» en jetaient au baquet après s'y être baignées. Mais
-Nan, ni Lilly, ni personne, n'avait vu de «pixies», sinon que, dans les
-contes et ballades, ce sont quelques méchantes petites choses noires
-avec des queues tourbillonnantes.
-
-Une nuit, Nan oublia de tirer de l'eau; d'autant qu'on était en
-décembre, et que la chaîne rouillée du puits était enduite de glace.
-Comme elle dormait, les mains sur les épaules de Lilly, soudain elle fut
-pincée aux bras et aux mollets, et les cheveux de sa nuque furent
-cruellement tirés. Elle s'éveilla en pleurant: «Demain je serai noire et
-bleue!» Et elle dit à Lilly: «Serre-moi, serre-moi: je n'ai pas mis le
-baquet de belle eau fraîche; mais je ne sortirai pas de mon lit, malgré
-tous les «pixies» du Devonshire». Alors la bonne petite Lilly
-l'embrassa, se leva, tira de l'eau, et plaça le baquet au coin de
-l'âtre. Quand elle se recoucha, Nan était endormie.
-
- * * * * *
-
-Et dans son sommeil la petite Lilly eut un rêve. Il lui sembla qu'une
-reine, vêtue de feuilles vertes, avec une couronne d'or sur la tête,
-s'approchait de son lit, la touchait et lui parlait. Elle disait: «Je
-suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher». Et elle disait
-encore: «Je suis assise dans une prairie d'émeraudes, et le chemin qui
-mène vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert». Et elle
-disait: «Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher».
-
-Puis Lilly enfonça sa tête dans l'oreiller noir de la nuit et elle ne
-vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il fut impossible à
-Nan de se lever et elle poussait des plaintes aiguës, car ses deux
-jambes étaient insensibles et elle ne savait les remuer. Dans la
-journée, les médecins la virent et par grande consultation décidèrent
-qu'elle resterait sans doute étendue ainsi sans jamais plus marcher. Et
-la pauvre Nan sanglotait: car elle ne trouverait jamais de mari.
-
-Lilly eut grand'pitié. Épluchant les pommes d'hiver, rangeant les
-nèfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait à ses mains rougies,
-elle imaginait sans cesse qu'on pourrait guérir la pauvre Nan. Et elle
-avait oublié le rêve, lorsqu'un soir où la neige tombait dru et qu'on
-buvait de la bière chaude avec des rôties, un vieux vendeur de ballades
-frappa à la porte. Toutes les filles de fermes sautèrent autour de lui,
-car il avait des gants, des chansons d'amour, des rubans, des toiles de
-Hollande, des jarretières, des épingles et des coiffes d'or.
-
---Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme de l'usurier, pendant
-douze mois grosse de vingt sacs d'écus, aussi prise de l'envie bien
-singulière de manger des têtes de vipère à la fricassée et des crapauds
-en carbonade.
-
-«Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la côte le quatorzième
-jour d'avril, sortit de l'eau plus de quarante brasses, et vomit cinq
-boisseaux d'anneaux de mariée tout verdis par la mer.
-
-«Voyez la chanson des trois méchantes filles du roi et de celle qui
-versa un verre de sang sur la barbe de son père.
-
-«Et j'avais aussi les aventures de la reine Mandosiane; mais une coquine
-de bourrasque m'a tiré la dernière feuille des mains au tournant de la
-route.»
-
-Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane
-lui ordonnait de venir.
-
-Et la même nuit, Lilly embrassa doucement Nan, mit ses souliers neufs et
-s'en alla seule par les routes. Or, le vieux vendeur de ballades avait
-disparu, et sa feuille s'était envolée si loin que Lilly ne put la
-trouver; de sorte qu'elle ne savait ni ce qu'était la reine Mandosiane,
-ni où elle devait la chercher.
-
-Et personne ne put lui répondre, bien qu'elle demandât sur son chemin
-aux vieux laboureurs qui la regardaient encore de loin, en s'abritant
-les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes qui causaient
-indolemment devant leurs portes, et aux enfants qui viennent justement
-de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les
-haies. Les uns disaient: «Il n'y a plus de reines»; les autres: «Nous
-n'avons pas ça par ici; c'est dans les vieux temps»; les autres: «Est-ce
-le nom d'un joli garçon?» Et d'autres mauvais conduisirent Lilly devant
-une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour, et qui, la nuit,
-s'ouvrent et s'éclairent, disant et affirmant que la reine Mandosiane y
-séjournait, vêtue d'une chemise rouge et servie par des femmes nues.
-
-Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane était vêtue de
-vert, non de rouge, et qu'il lui faudrait passer sur un chemin de trois
-couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant, elle
-marcha bien longtemps. Certes, elle passa l'été de sa vie, trottant par
-la poussière blanche, pataugeant par l'épaisse boue des ornières,
-accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir, quand
-le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands chars où
-s'entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se balançaient.
-Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane.
-
-Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds
-à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se
-lève, elle entra dans une route jaune sinueuse, qui bordait un canal
-bleu. Et le canal fléchissait avec la route et entre les deux un talus
-vert suivait leurs contours. Des bouquets d'arbrisseaux croissaient de
-part et d'autre; et aussi loin que l'œil pouvait atteindre, on ne voyait
-que des marécages et l'ombre verdoyante. Parmi les taches des marais
-s'élevaient de petites huttes coniques et la longue route s'enfonçait
-directement dans les nuages sanglants du ciel.
-
-Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement
-fendus, et qui halait le long du canal une lourde barque. Elle voulut
-lui demander s'il avait vu la reine, mais s'aperçut avec terreur qu'elle
-avait oublié le nom. Lors elle s'écria, et pleura, et tâta sa
-jarretière, en vain. Et elle s'écria plus fort, voyant qu'elle marchait
-sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d'un canal
-bleu, et d'un talus vert. De nouveau, elle toucha les trois nœuds
-qu'elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu'elle
-souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la
-route jaune une pauvre herbe, qu'il lui mit dans la main.
-
---La mandosiane guérit, dit il.
-
- * * * * *
-
-Voilà comment Lilly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes.
-
-Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route.
-Et le voyage de retour fut plus lent que l'autre, car Lilly était lasse.
-Il lui parut qu'elle marchait depuis des années. Mais elle était
-joyeuse, sachant qu'elle guérirait la pauvre Nan.
-
-Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle
-arriva dans le Devon, tenant l'herbe entre sa cotte et sa chemise. Et
-d'abord elle ne reconnut pas les arbres; et il lui parut que tous les
-bestiaux étaient changés. Et dans la grande salle de la ferme, elle vit
-une vieille femme entourée d'enfants. Courant, elle demanda Nan. La
-vieille, surprise, considéra Lilly et dit:
-
---Mais Nan est partie depuis longtemps, et mariée.
-
---Et guérie? demanda joyeusement Lilly.
-
---Guérie, oui, certes, dit la vieille.--Et toi, pauvre, n'es-tu pas
-Lilly?
-
---Oui, dit Lilly; mais quel âge puis-je donc avoir?
-
---Cinquante ans, n'est-ce pas, grand'mère, crièrent les enfants: elle
-n'est pas tout à fait si vieille que toi.
-
-Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum très fort de la mandosiane la
-fit pâmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi Lilly alla chercher la
-reine Mandosiane et fut emportée par elle.
-
-
-
-
-_III_
-
-_MONELLE_
-
-
-DE SON APPARITION
-
-Je ne sais comment je parvins à travers une pluie obscure jusqu'à
-l'étrange étal qui m'apparut dans la nuit. J'ignore la ville et j'ignore
-l'année: je me souviens que la saison était pluvieuse, très pluvieuse.
-
-Il est certain que dans ce même temps les hommes trouvèrent par les
-routes de petits enfants vagabonds qui refusaient de grandir. Des
-fillettes de sept ans implorèrent à genoux pour que leur âge restât
-immobile, et la puberté semblait déjà mortelle. Il y eut des processions
-blanchâtres sous le ciel livide, et de petites ombres à peine parlantes
-exhortèrent le peuple puéril. Rien n'était désiré par elles qu'une
-ignorance perpétuée. Elles souhaitaient se vouer à des jeux éternels.
-Elles désespéraient du travail de la vie. Tout n'était que passé pour
-elles.
-
-En ces jours mornes, sous cette saison pluvieuse, très pluvieuse,
-j'aperçus les minces lumières filantes de la petite vendeuse de lampes.
-
-Je m'approchai sous l'auvent, et la pluie me courut sur la nuque tandis
-que je penchais la tête.
-
-Et je lui dis:
-
---Que vendez-vous donc là, petite vendeuse, par cette triste saison de
-pluie?
-
---Des lampes, me répondit-elle, seulement des lampes allumées.
-
---Et, en vérité, lui dis-je, que sont donc ces lampes allumées, hautes
-comme le petit doigt, et qui brûlent d'une lumière menue comme une tête
-d'épingle?
-
---Ce sont, dit-elle, les lampes de cette saison ténébreuse. Et autrefois
-ce furent des lampes de poupée. Mais les enfants ne veulent plus
-grandir. Voilà pourquoi je leur vends ces petites lampes qui éclairent à
-peine la pluie obscure.
-
---Et vivez-vous donc ainsi, lui dis-je, petite vendeuse vêtue de noir,
-et mangez-vous par l'argent que vous payent les enfants pour vos lampes?
-
---Oui, dit-elle, simplement. Mais je gagne bien peu. Car la pluie
-sinistre éteint souvent mes petites lampes, au moment où je les tends
-pour les donner. Et quand elles sont éteintes, les enfants n'en veulent
-plus. Personne ne peut les rallumer. Il ne me reste que celles-ci. Je
-sais bien que je ne pourrai en trouver d'autres. Et quand elles seront
-vendues, nous demeurerons dans l'obscurité de la pluie.
-
---Est-ce donc la seule lumière, dis-je encore, de cette morne saison; et
-comment éclairerait-on, avec une si petite lampe, les ténèbres
-mouillées?
-
---La pluie les éteint souvent, dit-elle, et dans les champs ou par les
-rues elles ne peuvent plus servir. Mais il faut s'enfermer. Les enfants
-abritent mes petites lampes avec leurs mains et s'enferment. Ils
-s'enferment chacun avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour leur
-montrer leur image dans le miroir.
-
-Je regardai quelques instants les pauvres flammes vacillantes.
-
---Hélas! dis-je, petite vendeuse, c'est une triste lumière, et les
-images des miroirs doivent être de tristes images.
-
---Elles ne sont point si tristes, dit l'enfant vêtue de noir en secouant
-la tête, tant qu'elles ne grandissent pas. Mais les petites lampes que
-je vends ne sont pas éternelles. Leur flamme décroît, comme si elles
-s'affligeaient de la pluie obscure. Et quand mes petites lampes
-s'éteignent, les enfants ne voient plus la lueur du miroir et se
-désespèrent. Car ils craignent de ne pas savoir l'instant où ils vont
-grandir. Voilà pourquoi ils s'enfuient en gémissant dans la nuit. Mais
-il ne m'est permis de vendre à chaque enfant qu'une seule lampe. S'ils
-essaient d'en acheter une seconde, elle s'éteint dans leurs mains.
-
-Et je me penchai un peu plus vers la petite vendeuse, et je voulus
-prendre une de ses lampes.
-
---Oh! il n'y faut pas toucher, dit-elle. Vous avez passé l'âge où mes
-lampes brûlent. Elles ne sont faites que pour les poupées ou les
-enfants. N'avez-vous point chez vous une lampe de grande personne?
-
---Hélas! dis-je, par cette saison pluvieuse de pluie obscure, dans ce
-morne temps ignoré, il n'est plus que vos lampes d'enfants qui brûlent.
-Et je désirais, moi aussi, regarder encore une fois la lueur du miroir.
-
---Venez, dit-elle, nous regarderons ensemble.
-
-Par un petit escalier vermoulu, elle me conduisit dans une chambre de
-bois simple où il y avait un éclat de miroir au mur.
-
---Chut, dit-elle, et je vous montrerai. Car ma propre lampe est plus
-claire et plus puissante que les autres; et je ne suis pas trop pauvre
-parmi ces pluvieuses ténèbres. Et elle leva sa petite lampe vers le
-miroir.
-
-Alors il y eut un pâle reflet où je vis circuler des histoires connues.
-Mais la petite lampe mentait, mentait, mentait. Je vis la plume se
-soulever sur les lèvres de Cordelia; et elle souriait, et guérissait; et
-avec son vieux père elle vivait dans une grande cage comme un oiseau, et
-elle baisait sa barbe blanche. Je vis Ophélie jouer sur l'eau vitrée de
-l'étang, et attacher au cou d'Hamlet ses bras humides enguirlandés de
-violettes. Je vis Desdémone réveillée errer sous les saules. Je vis la
-princesse Maleine ôter ses deux mains des yeux du vieux roi, et rire, et
-danser. Je vis Mélisande, délivrée, se mirer dans la fontaine.
-
-Et je m'écriai: Petite lampe menteuse...
-
---Chut! dit la petite vendeuse de lampes, et elle me mit la main sur les
-lèvres. Il ne faut rien dire. La pluie n'est-elle pas assez obscure?
-
- * * * * *
-
-Alors je baissai la tête et je m'en allai vers la nuit pluvieuse dans la
-ville inconnue.
-
-
-DE SA VIE
-
-Je ne sais pas où Monelle me prit par la main. Mais je pense que ce fut
-dans une soirée d'automne, quand la pluie est déjà froide.
-
---Viens jouer avec nous, dit-elle.
-
-Monelle portait dans son tablier des vieilles poupées et des volants
-dont les plumes étaient fripées et les galons ternis.
-
-Sa figure était pâle et ses yeux riaient.
-
---Viens jouer, dit-elle. Nous ne travaillons plus, nous jouons.
-
-Il y avait du vent et de la boue. Les pavés luisaient. Tout le long des
-auvents de boutique l'eau tombait, goutte à goutte. Des filles
-frissonnaient sur le seuil des épiceries. Les chandelles allumées
-semblaient rouges.
-
-Mais Monelle tira de sa poche un dé de plomb, un petit sabre d'étain,
-une balle de caoutchouc.
-
---Tout cela est pour eux, dit-elle. C'est moi qui sors pour acheter les
-provisions.
-
---Et quelle maison avez-vous donc, et quel travail, et quel argent,
-petite...
-
---Monelle, dit la fillette en me serrant la main. Ils m'appellent
-Monelle. Notre maison est une maison où on joue: nous avons chassé le
-travail, et les sous que nous avons encore nous avaient été donnés pour
-acheter des gâteaux. Tous les jours je vais chercher des enfants dans la
-rue, et je leur parle de notre maison, et je les amène. Et nous nous
-cachons bien pour qu'on ne nous trouve pas. Les grandes personnes nous
-forceraient à rentrer et nous prendraient tout ce que nous avons. Et
-nous, nous voulons rester ensemble et jouer.
-
---Et à quoi jouez-vous, petite Monelle?
-
---Nous jouons à tout. Ceux qui sont grands se font des fusils et des
-pistolets; et les autres jouent à la raquette, sautent à la corde, se
-jettent la balle; ou les autres dansent des rondes et se prennent les
-mains; ou les autres dessinent sur les vitres les belles images qu'on ne
-voit jamais et soufflent des bulles de savon; ou les autres habillent
-leurs poupées et les mènent promener, et nous comptons sur les doigts
-des tout petits pour les faire rire.
-
- * * * * *
-
-La maison où Monelle me conduisit paraissait avoir des fenêtres murées.
-Elle s'était détournée de la rue, et toute sa lumière venait d'un
-profond jardin. Et déjà là j'entendis des voix heureuses.
-
-Trois enfants vinrent sauter autour de nous.
-
---Monelle, Monelle! criaient-ils, Monelle est revenue!
-
-Ils me regardèrent et murmurèrent:
-
---Comme il est grand! Est-ce qu'il jouera, Monelle?
-
-Et la fillette leur dit:
-
---Bientôt les grandes personnes viendront avec nous. Elles iront vers
-les petits enfants. Elles apprendront à jouer. Nous leur ferons la
-classe, et, dans notre classe, on ne travaillera jamais. Avez-vous faim?
-
-Des voix crièrent:
-
---Oui, oui, oui, il faut faire la dînette.
-
-Alors furent apportées des petites tables rondes, et des serviettes
-grandes comme des feuilles de lilas, et des verres profonds comme des
-dés à coudre, et des assiettes creuses comme des coquilles de noix. Le
-repas fut de chocolat et de sucre en miettes; et le vin ne pouvait pas
-couler dans les verres, car les petites fioles blanches, longues comme
-le petit doigt, avaient le cou trop mince.
-
-La salle était vieille et haute. Partout brûlaient des petites
-chandelles vertes et roses dans les chandeliers d'étain minuscules.
-Contre les murs, les petites glaces rondes paraissaient des pièces de
-monnaie changées en miroirs. On ne reconnaissait les poupées d'entre les
-enfants que par leur immobilité. Car elles restaient assises dans leurs
-fauteuils, ou se coiffaient, les bras levés, devant de petites
-toilettes, ou elles étaient déjà couchées, le drap ramené jusqu'au
-menton, dans leurs petits lits de cuivre. Et le sol était jonché de la
-fine mousse verte qu'on met dans les bergeries de bois.
-
-Il semblait que cette maison fût une prison ou un hôpital. Mais une
-prison où on enfermait des innocents pour les empêcher de souffrir, un
-hôpital où on guérissait du travail de la vie. Et Monelle était la
-geôlière et l'infirmière.
-
-La petite Monelle regardait jouer les enfants. Mais elle était très
-pâle. Peut-être avait-elle faim.
-
---De quoi vivez-vous, Monelle? lui dis-je tout à coup.
-
-Et elle me répondit simplement:
-
---Nous ne vivons de rien. Nous ne savons pas.
-
-Aussitôt elle se prit à rire. Mais elle était très faible.
-
-Et elle s'assit au pied du lit d'un enfant qui était malade. Elle lui
-tendit une des petites bouteilles blanches, et resta longtemps penchée,
-les lèvres entr'ouvertes.
-
- * * * * *
-
-Il y avait des enfants qui dansaient une ronde et qui chantaient à voix
-claire. Monelle leva un peu la main, et dit:
-
---Chut!
-
-Puis elle parla, doucement, avec ses petites paroles. Elle dit:
-
---Je crois que je suis malade. Ne vous en allez pas. Jouez autour de
-moi. Demain, une autre ira chercher de beaux jouets. Je resterai avec
-vous. Nous nous amuserons sans faire de bruit. Chut! Plus tard, nous
-jouerons dans les rues et dans les champs, et on nous donnera à manger
-dans toutes les boutiques. Maintenant on nous forcerait à vivre comme
-les autres. Il faut attendre. Nous aurons beaucoup joué.
-
-Monelle dit encore:
-
---Aimez-moi bien. Je vous aime tous.
-
-Puis elle parut s'endormir près de l'enfant malade.
-
-Tous les autres enfants la regardaient, la tête avancée.
-
-Il y eut une petite voix tremblante qui dit faiblement: «Monelle est
-morte». Et il se fit un grand silence.
-
-Les enfants apportèrent autour du lit les petites chandelles allumées.
-Et, pensant qu'elle dormait peut-être, ils rangèrent devant elle, comme
-pour une poupée, de petits arbres vert clair taillés en pointe et les
-placèrent parmi les moutons de bois blanc pour la regarder. Ensuite ils
-s'assirent et la guettèrent. Un peu de temps après, l'enfant malade,
-sentant que la joue de Monelle devenait froide, se mit à pleurer.
-
-
-DE SA FUITE
-
-Il y avait un enfant qui avait eu coutume de jouer avec Monelle. C'était
-au temps ancien, quand Monelle n'était pas encore partie. Toutes les
-heures du jour, il les passait auprès d'elle, regardant trembler ses
-yeux. Elle riait sans cause et il riait sans cause. Quand elle dormait,
-ses lèvres entr'ouvertes étaient en travail de bonnes paroles. Quand
-elle s'éveillait, elle se souriait, sachant qu'il allait venir.
-
-Ce n'était pas un véritable jeu qu'on jouait: car Monelle était obligée
-de travailler. Si petite, elle restait assise tout le jour derrière une
-vieille vitre pleine de poussière. La muraille d'en face était aveuglée
-de ciment, sous la triste lumière du nord. Mais les petits doigts de
-Monelle couraient dans le linge, comme s'ils trottaient sur une route de
-toile blanche et les épingles piquées sur ses genoux marquaient les
-relais. La main droite était ramassée comme un petit chariot de chair,
-et elle avançait, laissant derrière elle un sillon ourlé; et crissant,
-crissant, l'aiguille dardait sa langue d'acier, plongeait et émergeait,
-tirant le long fil par son œil d'or. Et la main gauche était bonne à
-voir, parce qu'elle caressait doucement la toile neuve, et la soulageait
-de tous ses plis, comme si elle avait bordé en silence les draps frais
-d'un malade.
-
-Ainsi l'enfant regardait Monelle et se réjouissait sans parler, car son
-travail semblait un jeu, et elle lui disait des choses simples qui
-n'avaient point beaucoup de sens. Elle riait au soleil, elle riait à la
-pluie, elle riait à la neige. Elle aimait être chauffée, mouillée,
-gelée. Si elle avait de l'argent, elle riait, pensant qu'elle irait
-danser avec une robe nouvelle. Si elle était misérable, elle riait,
-pensant qu'elle mangerait des haricots, une grosse provision pour une
-semaine. Et elle songeait, ayant des sous, à d'autres enfants qu'elle
-ferait rire; et elle attendait, sa petite main vide, de pouvoir se
-pelotonner et se nicher dans sa faim et sa pauvreté.
-
-Elle était toujours entourée d'enfants qui la considéraient avec des
-yeux élargis. Mais elle préférait peut-être l'enfant qui venait passer
-près d'elle les heures du jour. Cependant elle partit et le laissa seul.
-Elle ne lui parla jamais de son départ, sinon qu'elle devint plus grave,
-et le regarda plus longtemps. Et il se souvint aussi qu'elle cessa
-d'aimer tout ce qui l'entourait: son petit fauteuil, les bêtes peintes
-qu'on lui apportait, et tous ses jouets, et tous ses chiffons. Et elle
-rêvait, le doigt sur la bouche, à d'autres choses.
-
-Elle partit dans un soir de décembre, quand l'enfant n'était pas là.
-Portant à la main sa petite lampe haletante, elle entra, sans se
-retourner, dans les ténèbres. Comme l'enfant arrivait, il aperçut encore
-à l'extrémité noire de la rue étroite une courte flamme qui soupirait.
-Ce fut tout. Il ne revit jamais Monelle.
-
- * * * * *
-
-Longtemps il se demanda pourquoi elle était partie sans rien dire. Il
-pensa qu'elle n'avait pas voulu être triste de sa tristesse. Il se
-persuada qu'elle était allée vers d'autres enfants qui avaient besoin
-d'elle. Avec sa petite lampe agonisante, elle était allée leur porter
-secours, le secours d'une flammèche rieuse dans la nuit. Peut-être
-avait-elle songé qu'il ne fallait pas l'aimer trop, lui seul, afin de
-pouvoir aimer aussi d'autres petits inconnus. Peut-être l'aiguille avec
-son œil d'or ayant tiré le petit chariot de chair jusqu'au bout, jusqu'à
-l'extrême bout du sillon ourlé, Monelle était-elle devenue lasse de la
-route écrue de toile où trottaient ses mains. Sans doute elle avait
-voulu jouer éternellement. Et l'enfant n'avait point su le moyen du jeu
-éternel. Peut-être avait-elle désiré enfin voir ce qu'il y avait
-derrière la vieille muraille aveugle, dont tous les yeux étaient fermés,
-depuis les années, avec du ciment. Peut-être qu'elle allait revenir. Au
-lieu de dire: «au revoir, attends-moi,--sois sage!» pour qu'il épiât le
-bruit de petits pas dans le corridor et le cliquètement de toutes les
-clés dans les serrures, elle s'était tue, et viendrait, par surprise,
-dans son dos, mettre deux menottes tièdes sur ses yeux--ah oui!--et
-crierait: «coucou!» avec la voix de l'oisillon revenu près du feu.
-
-Il se rappela le premier jour qu'il la vit, sautillant comme une frêle
-blancheur flamboyante toute secouée de rire. Et ses yeux étaient des
-yeux d'eau où les pensées se mouvaient comme des ombres de plantes. Là,
-au détour de la rue, elle était venue, bonnement. Elle avait ri, avec
-des éclats lents, semblables à la vibration cessante d'une coupe de
-cristal. C'était au crépuscule d'hiver, et il y avait du brouillard;
-cette boutique était ouverte--ainsi. Le même soir, les mêmes choses
-autour, le même bourdon aux oreilles: l'année différente et l'attente.
-Il avançait avec précaution; toutes les choses étaient pareilles, comme
-la première fois; mais il l'attendait: n'était-ce pas une raison pour
-qu'elle vînt? Et il tendait sa pauvre main ouverte à travers le
-brouillard.
-
- * * * * *
-
-Cette fois, Monelle ne sortit pas de l'inconnu. Aucun petit rire n'agita
-la brume. Monelle était loin, et ne se souvenait plus du soir ni de
-l'année. Qui sait? Elle s'était glissée peut-être à la nuit dans la
-chambrette inhabitée et le guettait derrière la porte avec un
-tressaillement doux. L'enfant marcha sans bruit, pour la surprendre.
-Mais elle n'était plus là. Elle allait revenir,--oh! oui,--elle allait
-revenir. Les autres enfants avaient eu assez de bonheur d'elle. C'était
-à son tour, maintenant. L'enfant entendit sa voix malicieuse murmurant:
-«Je suis sage aujourd'hui!» Petite parole disparue, lointaine, effacée
-comme une ancienne teinte, usée déjà par les échos du souvenir.
-
- * * * * *
-
-L'enfant s'assit patiemment. Là était le petit fauteuil d'osier, marqué
-de son corps, et le tabouret qu'elle aimait, et la petite glace plus
-chérie parce qu'elle était cassée, et la dernière chemisette qu'elle
-avait cousue, la chemisette «qui s'appelait Monelle», dressée, un peu
-gonflée, attendant sa maîtresse.
-
-Toutes les petites choses de la chambre l'attendaient. La table à
-ouvrage était restée ouverte. Le petit mètre dans sa boîte ronde
-allongeait sa langue verte, percée d'un anneau. La toile dépliée des
-mouchoirs se soulevait en petites collines blanches. Les pointes des
-aiguilles se dressaient derrière, semblables à des lances embusquées. Le
-petit dé de fer ouvragé était un chapeau d'armes abandonné. Les ciseaux
-ouvraient indolemment la gueule comme un dragon d'acier. Ainsi tout
-dormait dans l'attente. Le petit chariot de chair, souple et agile, ne
-circulait plus, versant sur ce monde enchanté sa tiède chaleur. Tout
-l'étrange petit château de travail sommeillait. L'enfant espérait. La
-porte allait s'ouvrir, doucement; la flammèche rieuse volèterait; les
-collines blanches s'étaleraient; les fines lances se choqueraient; le
-chapeau d'armes retrouverait sa tête rose; le dragon d'acier claquerait
-rapidement de la gueule, et le petit chariot de chair trottinerait
-partout, et la voix effacée dirait encore: «Je suis sage
-aujourd'hui!»--Est-ce que les miracles n'arrivent pas deux fois?
-
-
-DE SA PATIENCE
-
-J'arrivai dans un lieu très étroit et obscur, mais parfumé d'une odeur
-triste de violettes étouffées. Et il n'y avait nul moyen d'éviter cet
-endroit, qui est comme un long passage. Et, tâtonnant autour de moi, je
-touchai un petit corps ramassé comme jadis dans le sommeil, et je frôlai
-des cheveux, et je passai la main sur une figure que je connaissais, et
-il me parut que la petite figure se fronçait sous mes doigts, et je
-reconnus que j'avais trouvé Monelle qui dormait seule en ce lieu obscur.
-
-Je m'écriai de surprise, et je lui dis, car elle ne pleurait ni ne
-riait:
-
---O Monelle! es-tu donc venue dormir ici, loin de nous, comme une
-patiente gerboise dans le creux du sillon?
-
-Et elle élargit ses yeux et entr'ouvrit ses lèvres, comme autrefois,
-lorsqu'elle ne comprenait point, et qu'elle implorait l'intelligence de
-celui qu'elle aimait.
-
---O Monelle, dis-je encore, tous les enfants pleurent dans la maison
-vide; et les jouets se couvrent de poussière, et la petite lampe s'est
-éteinte, et tous les rires qui étaient dans tous les coins se sont
-enfuis, et le monde est retourné au travail. Mais nous te pensions
-ailleurs. Nous pensions que tu jouais loin de nous, en un lieu où nous
-ne pouvons parvenir. Et voici que tu dors, nichée comme un petit animal
-sauvage, au-dessous de la neige que tu aimais pour sa blancheur.
-
-Alors elle parla, et sa voix était la même, chose étrange, en ce lieu
-obscur, et je ne pus m'empêcher de pleurer, et elle essuya mes larmes
-avec ses cheveux, car elle était très dénuée.
-
---O mon chéri, dit-elle, il ne faut point pleurer; car tu as besoin de
-tes yeux pour travailler, tant qu'on vivra en travaillant, et les temps
-ne sont pas venus. Et il ne faut pas rester en ce lieu froid et obscur.
-
-Et je sanglotai alors et lui dis:
-
---O Monelle, mais tu craignais les ténèbres?
-
---Je ne les crains plus, dit-elle.
-
---O Monelle, mais tu avais peur du froid comme de la main d'un mort?
-
---Je n'ai plus peur du froid, dit-elle.
-
---Et tu es toute seule ici, toute seule, étant enfant, et tu pleurais
-quand tu étais seule.
-
---Je ne suis plus seule, dit-elle; car j'attends.
-
---O Monelle, qui attends-tu, dormant roulée en ce lieu obscur?
-
---Je ne sais pas, dit-elle; mais j'attends. Et je suis avec mon attente.
-
-Et je m'aperçus alors que tout son petit visage était tendu vers une
-grande espérance.
-
---Il ne faut pas rester ici, dit-elle encore, en ce lieu froid et
-obscur, mon aimé; retourne vers tes amis.
-
---Ne veux-tu point me guider et m'enseigner, Monelle, pour que j'aie
-aussi la patience de ton attente? Je suis si seul!
-
---O mon aimé, dit-elle, je serais malhabile à t'enseigner comme
-autrefois, quand j'étais, disais-tu, une petite bête; ce sont des choses
-que tu trouveras sûrement par longue et laborieuse réflexion, ainsi que
-je les ai vues tout d'un coup pendant que je dors.
-
---Es-tu nichée ainsi, Monelle, sans le souvenir de ta vie passée, ou te
-souviens-tu encore de nous?
-
---Comment pourrais-je, mon aimé, t'oublier? Car vous êtes dans mon
-attente, contre laquelle je dors; mais je ne puis expliquer. Tu te
-rappelles, j'aimais beaucoup la terre, et je déracinais les fleurs pour
-les replanter; tu te rappelles, je disais souvent: «Si j'étais un petit
-oiseau, tu me mettrais dans ta poche, quand tu partirais». O mon aimé,
-je suis ici dans la bonne terre, comme une graine noire, et j'attends
-d'être petit oiseau.
-
---O Monelle, tu dors avant de t'envoler très loin de nous.
-
---Non, mon aimé, je ne sais si je m'envolerai; car je ne sais rien. Mais
-je suis roulée en ce que j'aimais, et je dors contre mon attente. Et
-avant de m'endormir, j'étais une petite bête, comme tu disais, car
-j'étais pareille à un vermisseau nu. Un jour, nous avons trouvé ensemble
-un cocon tout blanc, tout soyeux, et qui n'était percé d'aucun trou.
-Méchant, tu l'as ouvert, et il était vide. Penses tu que la petite bête
-ailée n'en était pas sortie? Mais personne ne peut savoir comment. Et
-elle avait dormi longtemps. Et avant de dormir elle avait été un petit
-ver nu; et les petits vers sont aveugles. Figure-toi, mon aimé (ce n'est
-pas vrai, mais voilà comme je pense souvent), que j'ai tissé mon petit
-cocon avec ce que j'aimais, la terre, les jouets, les fleurs, les
-enfants, les petites paroles, et le souvenir de toi, mon aimé; c'est une
-niche blanche et soyeuse, et elle ne me paraît pas froide ni obscure.
-Mais elle n'est peut-être pas ainsi pour les autres. Et je sais bien
-qu'elle ne s'ouvrira point, et qu'elle restera fermée comme le cocon
-d'autrefois. Mais je n'y serai plus, mon aimé. Car mon attente est de
-m'en aller ainsi que la petite bête ailée; personne ne peut savoir
-comment. Et où je veux aller, je n'en sais rien; mais c'est mon attente.
-Et les enfants aussi, et toi, mon aimé, et le jour où on ne travaillera
-plus sur terre sont mon attente. Je suis toujours une petite bête, mon
-aimé; je ne sais pas mieux expliquer.
-
---Il faut, il faut, dis-je, que tu sortes avec moi de ce lieu obscur,
-Monelle; car je sais que tu ne penses pas ces choses; et tu t'es cachée
-pour pleurer; et puisque je t'ai trouvée enfin toute seule, dormant ici,
-toute seule, attendant ici, viens avec moi, viens avec moi, hors de ce
-lieu obscur et étroit.
-
---Ne reste pas, ô mon aimé, dit Monelle, car tu souffrirais beaucoup; et
-moi, je ne peux venir, car la maison que je me suis tissée est toute
-fermée, et ce n'est point ainsi que j'en sortirai.
-
-Alors Monelle mit ses bras autour de mon cou, et son baiser fut pareil,
-chose étrange, à ceux d'autrefois, et voilà pourquoi je pleurai encore,
-et elle essuya mes larmes avec ses cheveux.
-
---Il ne faut pas pleurer, dit-elle, si tu ne veux m'affliger dans mon
-attente; et peut-être n'attendrai-je pas si longtemps. Ne sois donc plus
-désolé. Car je te bénis de m'avoir aidée à dormir dans ma petite niche
-soyeuse dont la meilleure soie blanche est faite de toi, et où je dors
-maintenant, roulée sur toi-même.
-
-Et comme autrefois, dans son sommeil, Monelle se pelotonna contre
-l'invisible et me dit: «Je dors, mon aimé».
-
-Ainsi, je la trouvai; mais comment serai-je sûr de la retrouver dans ce
-lieu très étroit et obscur?
-
-
-DE SON ROYAUME
-
-Je lisais cette nuit-là, et mon doigt suivait les lignes et les mots;
-mes pensées étaient ailleurs. Et autour de moi tombait une pluie noire,
-oblique et acérée. Et le feu de ma lampe éclairait les cendres froides
-de l'âtre. Et ma bouche était pleine d'un goût de souillure et de
-scandale; car le monde me semblait obscur et mes lumières étaient
-éteintes. Et trois fois je m'écriai:
-
---Je voudrais tant d'eau bourbeuse pour étancher ma soif d'infamie.
-
-«O je suis avec le scandaleux: tendez vos doigts vers moi!
-
-«Il faut les frapper de boue, car ils ne me méprisent point.
-
-«Et les sept verres pleins de sang m'attendront sur la table et la lueur
-d'une couronne d'or étincellera parmi.»
-
-Mais une voix retentit, qui ne m'était point étrangère, et le visage de
-celle qui parut ne m'était point inconnu. Et elle criait ces paroles:
-
---Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc!
-
-Et je détournai la tête et lui dis, sans surprise:
-
---Petite tête menteuse, petite bouche qui ment, il n'est plus de rois ni
-de royaume. Je désire vainement un royaume rouge: car le temps est
-passé. Et ce royaume-ci est noir, mais ce n'est point un royaume; car un
-peuple de rois ténébreux y agitent leurs bras. Et il n'y a nulle part
-dans le monde un royaume blanc, ni un roi blanc.
-
-Mais elle cria de nouveau ces paroles:
-
---Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc!
-
-Et je voulus lui saisir la main; mais elle m'éluda.
-
---Ni par la tristesse, dit-elle, ni par la violence. Cependant il y a un
-royaume blanc. Viens avec mes paroles; écoute.
-
-Et elle demeura silencieuse; et je me souvins.
-
---Ni par le souvenir, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute.
-
-Et elle demeura silencieuse; et je m'entendis penser.
-
---Ni par la pensée, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute.
-
-Et elle demeura silencieuse.
-
-Alors je détruisis en moi la tristesse de mon souvenir, et le désir de
-ma violence, et toute mon intelligence disparut. Et je restai dans
-l'attente.
-
---Voici, dit-elle, et tu verras le royaume, mais je ne sais si tu y
-entreras. Car je suis difficile à comprendre, sauf pour ceux qui ne
-comprennent pas; et je suis difficile à saisir, sauf pour ceux qui ne
-saisissent plus; et je suis difficile à reconnaître, sauf pour ceux qui
-n'ont point de souvenir. En vérité, voici que tu m'as, et tu ne m'as
-plus. Écoute.
-
-Alors j'écoutai dans mon attente.
-
-Mais je n'entendis rien. Et elle secoua la tête et me dit:
-
---Tu regrettes ta violence et ton souvenir, et la destruction n'en est
-point achevée. Il faut détruire pour obtenir le royaume blanc.
-Confesse-toi et tu seras délivré; remets entre mes mains ta violence et
-ton souvenir, et je les détruirai; car toute confession est une
-destruction.
-
-Et je m'écriai:
-
---Je te donnerai tout, oui, je te donnerai tout. Et tu le porteras et tu
-l'anéantiras, car je ne suis plus assez fort.
-
-J'ai désiré un royaume rouge. Il y avait des rois sanglants qui
-affilaient leurs lames. Des femmes aux yeux noircis pleuraient sur des
-jonques chargées d'opium. Plusieurs pirates enterraient dans le sable
-des îles des coffres lourds de lingots. Toutes les prostituées étaient
-libres. Les voleurs croisaient les routes sous le blême de l'aube.
-Beaucoup de jeunes filles se gavaient de gourmandise et de luxure. Une
-troupe d'embaumeuses dorait des cadavres dans la nuit bleue. Les enfants
-désiraient des amours lointaines et des meurtres ignorés. Des corps nus
-jonchaient les dalles des étuves chaudes. Toutes choses étaient frottées
-d'épices ardentes et éclairées de cierges rouges. Mais ce royaume s'est
-enfoncé sous la terre, et je me suis éveillé au milieu des ténèbres.
-
-Et alors j'ai eu un royaume noir qui n'est pas un royaume: car il est
-plein de rois qui se croient des rois et qui l'obscurcissent de leurs
-œuvres et de leurs commandements. Et une sombre pluie le trempe nuit et
-jour. Et j'ai erré longtemps par les chemins, jusqu'à la petite lueur
-d'une lampe tremblante qui m'apparut au centre de la nuit. La pluie
-mouillait ma tête; mais j'ai vécu sous la petite lampe. Celle qui la
-tenait se nommait Monelle, et nous avons joué tous deux dans ce royaume
-noir. Mais un soir la petite lampe s'est éteinte et Monelle s'est
-enfuie. Et je l'ai cherchée longtemps parmi ces ténèbres: mais je ne
-puis la retrouver. Et ce soir je la cherchais dans les livres; mais je
-la cherche en vain. Et je suis perdu dans le royaume noir; et je ne puis
-oublier la petite lueur de Monelle. Et j'ai dans la bouche un goût
-d'infamie.
-
-Et sitôt que j'eus parlé, je sentis que la destruction s'était faite en
-moi, et mon attente s'éclaira d'un tremblement et j'entendis les
-ténèbres et sa voix disait:
-
---Oublie toutes choses, et toutes choses te seront rendues. Oublie
-Monelle et elle te sera rendue. Telle est la nouvelle parole. Imite le
-tout petit chien, dont les yeux ne sont pas ouverts et qui cherche à
-tâtons une niche pour son museau froid.
-
-Et celle qui me parlait cria:
-
---Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc!
-
-Et je fus accablé d'oubli et mes yeux s'irradièrent de candeur.
-
-Et celle qui me parlait cria:
-
---Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc!
-
-Et l'oubli pénétra en moi et la place de mon intelligence devint
-profondément candide.
-
-Et celle qui me parlait cria encore:
-
---Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc! Voici
-la clef du royaume: dans le royaume rouge est un royaume noir; dans le
-royaume noir est un royaume blanc; dans le royaume blanc...
-
---Monelle, criai-je, Monelle! Dans le royaume blanc est Monelle!
-
-Et le royaume parut; mais il était muré de blancheur.
-
-Alors je demandai:
-
---Et où est la clef du royaume?
-
-Mais celle qui me parlait demeura taciturne.
-
-
-DE SA RÉSURRECTION
-
-Louvette me conduisit par un sillon vert jusqu'à la lisière du champ. La
-terre s'élevait plus loin, et à l'horizon une ligne brune coupait le
-ciel. Déjà les nuages enflammés penchaient vers le couchant. A la lueur
-incertaine du soir, je distinguai de petites ombres errantes.
-
---Tout à l'heure, dit-elle, nous verrons s'allumer le feu. Et demain, ce
-sera plus loin. Car ils ne demeurent nulle part. Et ils n'allument qu'un
-feu en chaque endroit.
-
---Qui sont-ils? demandai-je à Louvette?
-
---On ne sait pas. Ce sont des enfants vêtus de blanc. Il y en a qui sont
-venus de nos villages. Et d'autres marchent depuis longtemps.
-
-Nous vîmes briller une petite flamme qui dansait sur la hauteur.
-
---Voilà leur feu, dit Louvette. Maintenant nous pourrons les trouver.
-Car ils séjournent la nuit où ils ont fait leur foyer, et le jour
-suivant ils quittent la contrée.
-
-Et quand nous arrivâmes à la crête où brûlait la flamme, nous aperçûmes
-beaucoup d'enfants blancs autour du feu.
-
-Et parmi eux, semblant leur parler et les guider, je reconnus la petite
-vendeuse de lampes que j'avais rencontrée autrefois dans la cité noire
-et pluvieuse.
-
- * * * * *
-
-Elle se leva d'entre les enfants, et me dit:
-
---Je ne vends plus les petites lampes menteuses qui s'éteignaient sous
-la pluie morne.
-
-Car les temps sont venus où le mensonge a pris la place de la vérité, où
-le travail misérable a péri.
-
-Nous avons joué dans la maison de Monelle; mais les lampes étaient des
-jouets et la maison un asile.
-
-Monelle est morte; je suis la même Monelle, et je me suis levée dans la
-nuit, et les petits sont venus avec moi, et nous irons à travers le
-monde.
-
-Elle se tourna vers Louvette:
-
---Viens avec nous, dit-elle, et sois heureuse dans le mensonge.
-
-Et Louvette courut parmi les enfants et fut vêtue pareillement de blanc.
-
- * * * * *
-
---Nous allons, reprit celle qui nous guidait, et nous mentons à tout
-venant afin de donner de la joie.
-
-Nos jouets étaient des mensonges, et maintenant les choses sont nos
-jouets.
-
-Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt; nous disons que
-ceux-là s'efforcent de connaître la triste vérité, qui n'existe
-nullement. Ceux qui veulent connaître la vérité s'écartent et nous
-abandonnent.
-
-Au contraire, nous n'avons aucune foi dans les vérités du monde; car
-elles conduisent à la tristesse.
-
-Et nous voulons mener nos enfants vers la joie.
-
-Maintenant, les grandes personnes pourront venir vers nous, et nous leur
-enseignerons l'ignorance et l'illusion.
-
-Nous leur montrerons les petites fleurs des champs, telles qu'ils ne les
-ont point vues; car chacune est nouvelle.
-
-Et nous nous étonnerons de tout pays que nous verrons; car tout pays est
-nouveau.
-
-Il n'y a point de ressemblances en ce monde, et il n'y a point de
-souvenirs pour nous.
-
-Tout change sans cesse, et nous nous sommes accoutumés au changement.
-
-Voilà pourquoi nous allumons un feu chaque soir dans un endroit
-différent; et autour du feu nous inventons pour le plaisir de l'instant
-les histoires des pygmées et des poupées vivantes.
-
-Et quand la flamme s'est éteinte, un autre mensonge nous saisit; et nous
-sommes joyeux de nous en étonner.
-
-Et le matin nous ne connaissons plus nos visages: car peut-être que les
-uns ont désiré apprendre la vérité et les autres ne se souviennent plus
-que du mensonge de la veille.
-
-Ainsi nous passons à travers les contrées, et on vient vers nous en
-foule et ceux qui nous suivent deviennent heureux.
-
-Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait au même
-travail, et nous aimions les mêmes personnes; et le même travail nous
-lassait, et nous nous désolions de voir les personnes que nous aimions
-souffrir et mourir.
-
-Et notre erreur était de nous arrêter ainsi dans la vie, et, restant
-immobiles, de regarder couler toutes choses, ou d'essayer d'arrêter la
-vie et de nous construire une demeure éternelle parmi les ruines
-flottantes.
-
-Mais les petites lampes menteuses nous ont éclairé le chemin du bonheur.
-
-Les hommes cherchent leur joie dans le souvenir, et résistent à
-l'existence, et s'enorgueillissent de la vérité du monde, qui n'est plus
-vraie, étant devenue vérité.
-
-Ils s'affligent de la mort, qui n'est pourtant que l'image de leur
-science et de leurs lois immuables; ils se désolent d'avoir mal choisi
-dans l'avenir qu'ils ont calculé suivant des vérités passées, où ils
-choisissent avec des désirs passés.
-
-Pour nous, tout désir est nouveau et nous ne désirons que le moment
-menteur; tout souvenir est vrai, et nous avons renoncé à connaître la
-vérité.
-
-Et nous regardons le travail comme funeste, puisqu'il arrête notre vie
-et la rend semblable à elle-même.
-
-Et toute habitude nous est pernicieuse; car elle nous empêche de nous
-offrir entièrement aux mensonges nouveaux.
-
- * * * * *
-
-Telles furent les paroles de celle qui nous guidait.
-
-Et je suppliai Louvette de revenir avec moi chez ses parents; mais je
-vis bien dans ses yeux qu'elle ne me reconnaissait plus.
-
- * * * * *
-
-Toute la nuit, je vécus dans un univers de songes et de mensonges et
-j'essayai d'apprendre l'ignorance et l'illusion et l'étonnement de
-l'enfant nouveau-né.
-
-Puis les petites flammes dansantes s'affaissèrent.
-
-Alors, dans la triste nuit, j'aperçus des enfants candides qui
-pleuraient, n'ayant pas encore perdu la mémoire.
-
-Et d'autres furent pris soudainement par la frénésie du travail, et ils
-coupaient des épis et les liaient en gerbes dans l'ombre.
-
-Et d'autres, ayant voulu connaître la vérité, tournèrent leurs petites
-figures pâles vers les cendres froides, et moururent frissonnants dans
-leurs robes blanches.
-
- * * * * *
-
-Mais quand le ciel rose palpita, celle qui nous guidait se leva et ne se
-souvint pas de nous, ni de ceux qui avaient voulu connaître la vérité,
-et elle se mit en marche, et beaucoup d'enfants blancs la suivirent.
-
-Et leur bande était joyeuse et ils riaient doucement de toutes choses.
-
-Et lorsque le soir arriva, ils bâtirent de nouveau leur feu de paille.
-
-Et de nouveau les flammes s'abaissèrent, et vers le milieu de la nuit
-les cendres devinrent froides.
-
- * * * * *
-
-Alors Louvette se souvint, et elle préféra aimer et souffrir, et elle
-vint près de moi avec sa robe blanche, et nous nous enfuîmes tous deux à
-travers la campagne.
-
-
-
-
-IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA
-
-
-
-LA «RUBRIQUE» DES IMAGES
-
- _In quella parte del libro della mia memoria, dinanzi alla quale
- poco si potrebbe leggere, si trova una rubrica..._
-
- DANTE D'ALIGHIERI.
-
-
-
-
-I
-
-_LE CHRIST AU ROSSIGNOL_
-
-
-Le Vendredi-Saint.
-
-Le Christ est sur la croix, agonisant.
-
-Les disciples, terrifiés, se sont enfuis.
-
-Marie est retournée, épuisée de larmes.
-
-Il doit ressusciter.
-
-Mais ce n'est pas lui qui ressuscite.
-
-Les disciples en ont trouvé un autre, qui lui ressemble;
-
-C'est celui-là qui apparaîtra à Marie, à Madeleine, et aux pélerins
-incrédules.
-
-Le Christ est abandonné.
-
-Il va mourir sur la croix, dans une lande brûlée, où il y a des ravins
-comblés de ronces.
-
-C'est le dimanche matin.
-
-Voici que l'imposteur a resurgi, et le Christ, dans son agonie, entend
-la rumeur au lointain et les voix joyeuses qui chantent: _Kyrie
-eleison_.
-
-Puis tout est silencieux encore.
-
-Le silence nouveau du saint dimanche.
-
-Alors paraît au bord d'un trou pierreux un petit lièvre.
-
-Et sur la branche d'une ronce un petit rossignol vient et regarde.
-
-Et le petit rossignol parle à Jésus.
-
-
-
-
-II
-
-_LE SOUVENIR D'UN LIVRE_
-
-
-Le souvenir de la première fois où on a lu un livre aimé se mêle
-étrangement au souvenir du lieu et au souvenir de l'heure et de la
-lumière. Aujourd'hui comme alors, la page m'apparaît à travers une brume
-verdâtre de décembre, ou éclatante sous le soleil de juin, et, près
-d'elle, de chères figures d'objets et de meubles qui ne sont plus.
-Comme, après avoir longtemps regardé une fenêtre, on revoit, en fermant
-les yeux, son spectre transparent à croisières noires, ainsi la feuille
-traversée de ses lignes s'éclaire, dans la mémoire, de son ancienne
-clarté. L'odeur aussi est évocatrice. Le premier livre que j'eus me fut
-rapporté d'Angleterre par ma gouvernante. J'avais quatre ans. Je me
-souviens nettement de son attitude et des plis de sa robe, d'une table à
-ouvrage placée vis-à-vis de la fenêtre, du livre à couverture rouge,
-neuf, brillant, et de l'_odeur_ pénétrante qu'il exhalait entre ses
-pages: une odeur âcre de créosote et d'encre fraîche que les livres
-anglais nouvellement imprimés gardent assez longtemps. De ce livre je
-reparlerai plus tard: j'y ai appris à lire. Mais son odeur me donne
-encore aujourd'hui le frisson d'un nouveau monde entrevu, et la faim de
-l'intelligence. Encore aujourd'hui je ne reçois pas d'Angleterre un
-livre nouveau que je ne plonge ma figure entre ses pages jusqu'au fil
-qui le broche, pour humer son brouillard et sa fumée, et aspirer tout ce
-qui peut rester de ma joie d'enfance.
-
-
-
-
-III
-
-_LE LIVRE ET LE LIT_
-
-
-Lire dans son lit est un plaisir de sécurité intellectuelle mêlée de
-bien-être. Mais il change de nature avec l'âge.
-
-Souvenez-vous de la page la plus intéressante du gros roman que vous
-dévoriez après coucher, le soir, vers quinze ans, dans le moment où elle
-se brouille, s'assombrit, s'efface, tandis que la bougie brûlée à fond
-crépite, palpite bleue dans le bougeoir et s'éteint. Je m'éveillais le
-matin avant cinq heures pour tirer de leur cachette sous mon traversin
-les petits livres à cinq sous de la Bibliothèque Nationale. C'est là que
-j'ai lu les _Paroles d'un croyant_ de Lamennais, et l'_Enfer_ de Dante.
-Je n'ai jamais relu Lamennais; mais j'ai l'impression d'un terrible
-souper de sept personnages (si j'ai bonne mémoire) où résonnait comme un
-son de fer fatal, que je reconnus plus tard dans un conte de Poe. Je
-mettais le petit livre sur l'oreiller pour recevoir la première pauvre
-lumière du jour; et, couché sur le ventre, le menton soutenu par les
-coudes, j'aspirais les mots. Jamais je n'ai lu plus délicieusement. Il
-n'y a pas longtemps que j'ai essayé, un soir, de reprendre ma vieille
-position de cinq heures. Elle m'a paru insupportable.
-
-Une charmante dame slave se plaignait un jour devant moi de n'avoir
-jamais trouvé la position «idéale» pour lire. Si on s'assied à une
-table, on ne se sent pas en «communion» avec le livre; si on s'en
-approche, la tête entre les mains, il semble qu'on s'y noie, dans une
-sorte d'afflux sanguin. Dans un fauteuil, le livre pèse vite. Au lit,
-sur le dos, on prend froid aux bras; souvent la lumière est mauvaise; il
-y a de la gêne pour tourner les pages et, sur le côté, la moitié du
-livre échappe: ce n'est plus la véritable possession.
-
-Voilà pourtant où il faut se résoudre. «C'est détestable pour les yeux»,
-disent les bonnes gens. Ce sont de bonnes gens qui n'aiment point lire.
-
-Seulement l'âge diminue le plaisir de l'acte défendu où on ne sera pas
-surpris, et de la sécurité où toutes les audaces de la fantaisie peuvent
-danser à l'aise. Restent la solitude douillette et tiède, le silence de
-la nuit, la dorure voilée que donne sous la lampe aux idées et aux
-meubles luisants l'approche du sommeil, la joie sûre d'avoir à soi, près
-de son cœur, le livre qu'on aime. Quant à ceux qui lisent au lit,
-«contre l'insomnie», ils me font l'effet de pleutres, admis à la table
-des dieux et qui demanderaient à prendre le nectar en pilules.
-
-
-
-
-IV
-
-_LES «HESPÉRIDES»_
-
-
-Lire Herrick, c'est lire des abeilles et du lait. Les mots sont luisants
-d'huile de fleurs, frottés de nard et diaprés de gouttelettes parfumées.
-Ses vers volent à l'éternité avec de petites ailes d'or battu. Il ne
-faut pas plus qu'ouvrir les _Hespérides_ et y tremper vite les yeux
-comme dans une vapeur de benjoin. Toute ligne apparue est peinte d'odeur
-qu'on hume du regard. Cire vierge et givre, riche pollen de pistils,
-nacre de papillons, pulpe de marguerites rosées. Sa tête frisée et
-aquiline, toute convergente vers la bouche, soufflait des bulles d'or.
-Il était ivre d'un vin qui pétillait en mousse de poésie. Buvez ses
-chansons dans des lacrymatoires de verre très mince. Pour une seconde
-vous serez entouré du printemps le plus blanc et de l'été le plus jaune.
-Mais ne lisez pas longtemps: vous seriez noyé dans un océan de roses.
-
-
-
-
-V
-
-_ROBINSON, BARBE-BLEUE ET ALADDIN_
-
-
-Le plus haut plaisir du lecteur, comme de l'écrivain, est un plaisir
-d'hypocrite. Quand j'étais enfant, je m'enfermais au grenier pour lire
-un voyage au Pôle Nord, en mangeant un morceau de pain sec trempé dans
-un verre d'eau. Probablement j'avais bien déjeuné. Mais je me figurais
-mieux prendre part à la misère de mes héros.
-
-Le vrai lecteur construit presque autant que l'auteur: seulement il
-bâtit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des
-pages ne sera jamais bon gourmet de livres. La vue des mots comme le son
-des notes dans une symphonie amène une procession d'images qui vous
-conduit avec elles.
-
-Je vois la grosse table mal équarrie où mange Robinson. Mange-t-il du
-chevreau ou du riz? Attendez... nous allons voir. Tiens, il s'est fait
-un plat tout rond, en terre rouge. Voilà le perroquet qui crie: on lui
-donnera tout à l'heure un peu de blé nouveau. Nous irons en voler dans
-le tas de réserve, sous l'appentis. Le rhum que Robinson buvait, quand
-il était malade, était dans une grosse bouteille noire, avec des côtes.
-Le mot «_fowling piece_» (pièce à volailles), que je ne comprenais pas
-trop me donnait les imaginations les plus extraordinaires sur le fusil
-de Robinson. (Longtemps je me suis figuré que les «icoglans stupides»
-des _Orientales_ étaient une espèce de caméléons. Encore aujourd'hui je
-fais violence à ma fantaisie pour lui persuader que ce ne sont que des
-gendarmes).
-
-Comment était faite la lampe d'Aladdin? A mon idée, un peu comme les
-lampes à huile de notre salle d'études. Aussi étais-je anxieux de la
-manière dont s'y prendrait Aladdin pour la vider. L'endroit où il
-fallait la frotter avec du sable fin--les mots ne sont nulle part dans
-le texte, mais je ne puis les en dissocier, et c'est encore avec du
-sable fin que la femme de Barbe-Bleue essaye d'effacer la tache de sang
-sur la clef--se trouvait quelque part sur le renflement du ventre en
-métal. Je sais maintenant que la lampe d'Aladdin était une lampe de
-cuivre, à bec, toute ronde et ouverte, comme les lampes grecques et
-arabes; mais je ne la «vois» plus.
-
-Revenons à la clef de Barbe-Bleue. Ce qui m'y plaisait c'est qu'elle
-était «fée», chose qui m'intriguait prodigieusement. Je n'y comprenais
-rien. Mais j'y pensais bien souvent. Hélas! c'est une faute d'impression
-devenue traditionnelle. Dans l'ancienne édition (elle est bien rare)
-vous lirez que la clef était «fée»--_fata_,--enchantée, qu'on y avait
-fait œuvre de fée. C'est très clair: seulement je ne peux plus y rêver.
-
-La pantoufle de verre de Cendrillon,--comme ce verre me paraissait
-précieux, translucide, délicatement filé, à la manière des petits
-bougeoirs de Venise avec lesquels nous avions joué,--la pantoufle est en
-étoffe, en _vair_. Je ne la «vois» plus du tout.
-
-Je me figurais avec une grande précision les olives vertes et luisantes,
-saupoudrées avec de la poudre d'or dans les vases de Camaralzaman; le
-mur un peu délabré, veiné de lierre, gris de mousse, empli de soleil, au
-pied duquel le prince travaillait chez le jardinier; la boutique de
-Brededdin Hassan, devenu pâtissier; l'arête fixée dans la gorge du petit
-bossu; le gros livre empoisonné avec ses pages collées l'une contre
-l'autre et la tête de Durban soudée à la couverture de cuir brun du
-livre par le sang figé, comme un bout de bougie sur du suif glacé...
-Chères, chères images dont j'aime tant à revoir les couleurs quand je
-les trouve sous leur rubrique _nel libro della mia memoria_.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- LA LAMPE DE PSYCHÉ
-
- MIMES
-
- Prologue 11
- I. Le Cuisinier 13
- II. La fausse Marchande 15
- III. L'Hirondelle de bois 17
- IV. L'Hôtellerie 19
- V. Les Figues peintes 21
- VI. La Jarre couronnée 23
- VII. L'Esclave déguisé 24
- VIII. La Veillée nuptiale 26
- IX. L'Amoureuse 28
- X. Le Marin 30
- XI. Les six Notes de la flûte 32
- XII. Le Vin de Samos 34
- XIII. Les trois Courses 35
- XIV. L'Ombrelle de Tanagra 37
- XV. Kinné 39
- XV*. Sismé 41
- XVI. Les Présents funéraires 43
- XVII. Hermès Psychagôgos 45
- XVIII. Le Miroir, l'Aiguille, le Pavot 47
- XIX. Akmé 49
- XX. L'Ombre attendue 51
- Épilogue 53
-
- LA CROISADE DES ENFANTS
-
- Récit du Goliard 61
- Récit du Lépreux 64
- Récit du Pape Innocent III 68
- Récit de trois petits Enfants 73
- Récit de François Longuejoue, Clerc 76
- Récit du Kalandar 78
- Récit de la petite Allys 82
- Récit du Pape Grégoire IX 84
-
- L'ÉTOILE DE BOIS
-
- L'Étoile de Bois 91
-
- LE LIVRE DE MONELLE
-
- I. Paroles de Monelle 119
-
- II. Les Sœurs de Monelle:
-
- L'Égoïste 133
- La Voluptueuse 138
- La Perverse 143
- La Déçue 148
- La Sauvage 154
- La Fidèle 159
- La Prédestinée 163
- La Rêveuse 167
- L'Exaucée 172
- L'Insensible 176
- La Sacrifiée 181
-
- III. Monelle:
-
- De son Apparition 189
- De sa Vie 193
- De sa Fuite 198
- De sa Patience 203
- De son Royaume 208
- De sa Résurrection 213
-
- IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA
-
- LA «RUBRIQUE» DES IMAGES
-
- I. Le Christ au Rossignol 221
- II. Le Souvenir d'un Livre 223
- III. Le Livre et le Lit 225
- IV. Les «Hespérides» 227
- V. Robinson, Barbe-Bleue et Aladdin 228
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
- Le Quinze Novembre mil neuf cent vingt et un
- PAR
- Félix LAINÉ
- A CHARTRES
- pour le
- MERCVRE
- DE
- FRANCE
-
-
-
-
-NOTE DU TRANSCRIPTEUR
-
-Dans _Mimes_, les mots grecs et le titre de chaque chapitre sont situés
-dans l'original au pied de la première page de chaque mime (le grec à
-gauche, le titre à droite), et non en tête de chapitre.
-
-On a transcrit entre signes _soulignés_ les passages mis en exergue par
-une typographie en italique (ou par l'usage de caractères droits au sein
-d'un texte en italique).
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres de Marcel Schwob, volume 2 of
-2, La lampe de Psyché; Il libro dell, by Marcel Schwob
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB, VOL 2 ***
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- The Project Gutenberg eBook of La lampe de Psych, by Marcel Schwob.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of OEuvres de Marcel Schwob, volume 2 of 2, La
-lampe de Psych; Il libro della mia memoria, by Marcel Schwob
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: OEuvres de Marcel Schwob, volume 2 of 2, La lampe de Psych; Il libro della mia memoria
-
-Author: Marcel Schwob
-
-Release Date: September 25, 2020 [EBook #63296]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB, VOL 2 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>&OElig;UVRES<br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-<span class="large">MARCEL SCHWOB</span></h1>
-
-<p class="c sans-serif"><b>LA LAMPE DE PSYCH</b></p>
-
-<p class="c small">MIMES&mdash;LA CROISADE DES ENFANTS&mdash;L'TOILE DE BOIS<br />
-LE LIVRE DE MONELLE</p>
-
-<p class="c sans-serif"><b lang="it" xml:lang="it">IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA</b></p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="large">MERCVRE DE FRANCE</span><br />
-<span class="small">XXVI, RVE DE COND, XXVI</span></p>
-
-<p class="c">M CM XXI</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">IL A T TIR:</p>
-
-<p class="c">39 exemplaires sur verg d'Arches
-numrots la presse de 1 39.</p>
-
-<p class="c">550 exemplaires sur papier verg
-pur fil Lafuma numrots de 40 589.</p>
-
-<p class="c gap small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LA LAMPE DE PSYCH</h2>
-
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Lo, in yon brilliant window niche</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">How statue-like I see thee stand,</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Thy agate lamp within thy hand.</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Ah, Psyche, from the regions which</div>
-<div class="verse i3" lang="en" xml:lang="en">Are holy land!</div>
-</div>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Edgar Allan Poe</span></p>
-
-</blockquote>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em" lang="la" xml:lang="la">VNICAE<br />
-DILECTAE AC SVPER VITAM PRETIOSAE<br />
-MARGARITAE<br />
-SVAE<br />
-PROPTER VITAM VITA CAVSAE<br />
-D. D.<br />
-MARCELLVS SVEVIVS</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>MIMES</h3>
-
-<p class="c">(1894)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-11-</span></p>
-
-<h4 id="p1c0" title="Prologue"></h4>
-
-
-
-
-<p class="grec">&tau;&#941;&tau;&tau;&iota;&xi;, &delta;&iota;&#972;&pi;&tau;&rho;&omicron;&nu;, &#7940;&nu;&theta;&omicron;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">P</span><span class="small">ROLOGVE</span>. Le pote Herondas, qui vivait dans l'le de
-Cos sous le bon roi Ptolme, envoya vers moi une
-fluette ombre infernale qui avait aim ici-bas. Et
-ma chambre fut pleine de myrrhe; et un souffle lger refroidit
-ma poitrine. Et mon c&oelig;ur devint pareil au c&oelig;ur des
-morts: car j'oubliai ma vie prsente.</p>
-
-<p>L'ombre aimante secoua du pli de sa tunique un fromage
-de Sicile, une frle corbeille de figues, une petite amphore
-de vin noir et une cigale d'or. Aussitt j'eus le dsir d'crire
-des mimes et mes narines furent chatouilles par l'odeur du
-suint des laines nouvelles et la fume grasse des cuisines
-d'Agrigente et le parfum cre des tals de poisson Syracuse.
-Dans les rues blanches de la ville passrent des cuisiniers
-haut retrousss, et des joueuses de flte aux gorges
-savoureuses, et des entremetteuses aux pommettes rides,
-et des marchands d'esclaves aux joues gonfles d'argent.
-Par les pturages bleus d'ombre glissrent des ptres siffleurs,
-portant des roseaux luisants de cire, et des ptrisseuses
-de lait couronnes de fleurs rousses.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-12-</span>Mais l'ombre aimante n'couta point mes vers. Elle
-tourna sa tte dans la nuit et secoua du pli de sa tunique
-un miroir d'or, des pavots mrs, une tresse d'asphodles, et
-me tendit un des joncs qui croissent sur les bords du Lth.
-Aussitt j'eus le dsir de la sagesse et de la connaissance
-des choses terrestres. Or je vis dans le miroir la tremblante
-image transparente des fltes et des coupes et des chapeaux
- haute pointe et des visages frais aux lvres sinueuses, et
-le sens obscur des objets m'apparut. Puis je m'inclinai sur
-les pavots, et je mordis les asphodles, et mon c&oelig;ur fut
-lav d'oubli, et mon me saisit l'ombre par la main afin de
-descendre vers le Tnare.</p>
-
-<p>L'ombre lente et fluette me conduisit beaucoup parmi
-l'herbe noire des enfers, o nos pieds se teignaient aux
-fleurs du safran. Et l j'eus le regret des les dans la mer
-pourpre, des grves siciliennes rayes de chevelures
-marines et de la lumire blanche du soleil. Et l'ombre
-aimante comprit mon dsir. Elle toucha mes yeux de sa
-main tnbreuse et je vis remonter Daphnis et Chlo vers
-les champs de Lesbos. Et j'prouvai leur douleur de goter
-parmi la nuit terrestre l'amertume de leur seconde vie.
-Et la Bonne Desse donna la taille du laurier Daphnis, et
- Chlo la grce de l'oseraie verte. Aussitt je connus le
-calme des plantes et la joie des tiges immobiles.</p>
-
-<p>Alors j'envoyai vers le pote Herondas des mimes nouveaux
-parfums du parfum des femmes de Cos et du parfum
-des fleurs blmes de l'enfer et du parfum des herbes souples
-et sauvages de la terre. Ainsi le voulut cette fluette ombre
-infernale.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-13-</span></p>
-
-<h4 id="p1c1" title="I. Le cuisinier"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">le cuisinier</p>
-
-<p class="grec">&mu;&#940;&chi;&alpha;&iota;&rho;&alpha;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME I</span>. Tenant ainsi un congre d'argent, et de
-l'autre main mon couteau de cuisine large lame,
-je reviens du port notre maison. Celui-ci tait
-pendu par les oues l'tal d'une marchande aux cheveux
-luisants, parfume d'huile marine. Avec dix drachmes,
-j'achetais ce matin le march aux poissons: sauf le congre,
-il n'y avait que de petites limandes, des anguilles maigres
-et des sardines qu'on ne donnerait pas aux hoplites des
-remparts. Cependant je vais l'ouvrir; il se tord comme la
-lanire d'un fouet de cuir; puis je le tremperai dans la saumure
-et je promettrai la fourche aux enfants qui allument
-le feu.</p>
-
-<p>&mdash;Apportez le charbon! soufflez sur la braise: elle est
-de peuplier; ses tincelles ne vous donneront pas la chassie.
-Voyez, votre tte est vide comme la vessie gonfle de ce
-congre: le mettrai-je terre? Donnez-moi une claie. Allez
-aux corbeaux! Cette sauge ne vaut rien, Glaucon: j'en
-ferai emplir ta bouche, quand tu seras en croix. Puissiez-vous
-tous clater comme des ventres de truie bourrs de
-<span class="pagenum">-14-</span>farine grasse! Les anneaux! les crochets! Et toi, bien que
-tu lches les mortiers jusqu'au fond, tu as encore laiss
-de l'ail broy d'hier! Que le pilon t'touffe et t'empche de
-rpondre!</p>
-
-<p>Ce congre aura la chair douce. Il sera mang par des
-convives dlicats: Aristippe, qui vient couronn de roses,
-Hylas, dont les sandales mmes sont teintes de poudre
-rouge, et mon matre Parnios aux agrafes d'or repouss.
-Je sais qu'ils frapperont dans leurs mains en le gotant,
-et ils me permettront de rester, appuy contre la porte,
-pour voir les jambes souples des danseuses et des citharistes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-15-</span></p>
-
-<h4 id="p1c2" title="II. La fausse marchande"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">la fausse marchande</p>
-
-<p class="grec">&#7956;&gamma;&chi;&epsilon;&lambda;&upsilon;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME II</span>. &alpha; Je te ferai frapper, oui, frapper de verges.
-Ta peau sera couverte de taches comme un
-manteau de nourrice.&mdash;Esclaves, emmenez-la;
-battez-lui d'abord le ventre; retournez-la comme une
-limande, et battez-lui le dos! coutez-la; entendez-vous
-sa langue? Ne cesseras-tu pas, malheureuse?</p>
-
-<p>&beta; Et qu'ai-je fait, pour tre livre aux sycophantes?</p>
-
-<p>&alpha; C'est une chatte qui n'a rien vol; elle veut digrer
-son aise, et se coucher molleusement.&mdash;Esclaves, emportez
-ces poissons dans vos paniers.&mdash;Pourquoi vendais-tu des
-lamproies, puisque les magistrats l'ont dfendu?</p>
-
-<p>&beta; J'ignorais cette dfense.</p>
-
-<p>&alpha; Le crieur public ne l'a-t-il pas annonc haute voix
-dans le march, en commandant: Silence?</p>
-
-<p>&beta; Je n'ai pas entendu le silence.</p>
-
-<p>&alpha; Tu railles, coquine, les ordres de la cit.&mdash;Cette
-femme aspire la tyrannie. Dpouillez-la, que je voie si
-elle ne cache pas un Pisistrate.&mdash;Ah! ah! tu tais femme
-tout l'heure. Voyez donc, voyez donc. Assurment voil
-<span class="pagenum">-16-</span>une marchande d'une espce nouvelle. Est-ce que les poissons
-te prfraient ainsi, ou bien les acheteurs?&mdash;Laissez
-ce jeune homme tout nu: les hliastes jugeront s'il doit
-tre puni pour vendre l'tal des poissons interdits,
-habill en femme.</p>
-
-<p>&beta; O sycophante, prends piti de moi et coute. J'aime
- la mort une jeune fille qui est garde par le marchand
-d'esclaves des Longs-Murs. Il veut la vendre douze mines,
-et mon pre refuse l'argent. J'ai trop rd autour de la
-maison, et on l'enferme pour m'empcher de la voir. Tout
- l'heure elle viendra au march avec ses amies et son
-patron. Je me suis ainsi dguis pour pouvoir lui parler; et,
-afin d'attirer son attention, je vends des lamproies.</p>
-
-<p>&alpha; Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec
-toi, lorsqu'elle achtera ton poisson, et je feindrai de vous
-dnoncer tous deux, toi comme vendeuse, elle comme
-acheteuse; puis, enferms chez moi, vous raillerez jusqu'
-l'aube prochaine le marchand avide.&mdash;Esclaves, rendez
-sa robe cette femme&mdash;car c'est une femme (ne l'aviez-vous
-pas vu?) et ses lamproies sont de fausses lamproies&mdash;par
-Herms, ce sont de trs grosses anguilles luisantes
-(ne pouviez-vous pas me le dire?).&mdash;Retourne, insolente,
- ton tal, et garde-toi de rien vendre, car je te souponne
-encore.&mdash;Voici la jeune fille; par Aphrodite, ses reins
-sont souples; j'aurai une mine, et peut-tre, en effrayant
-ce jeune homme, la moiti d'un lit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-17-</span></p>
-
-<h4 id="p1c3" title="III. L'hirondelle de bois"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">l'hirondelle de bois</p>
-
-<p class="grec">&chi;&epsilon;&lambda;&iota;&delta;&#974;&nu;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME III</span>. Ouvre-nous! enfant, enfant, ouvre-nous!
-Ce sont les petits de l'hirondelle de bois. Elle
-est peinte, la tte rouge et les ailes bleues. Nous
-savons que les vraies hirondelles ne sont pas ainsi; et, par
-Philomle, en voici une qui tire sa ligne dans le ciel; mais
-la ntre est en bois. Enfant! ouvre-nous, ouvre-nous!
-enfant!</p>
-
-<p>Nous sommes ici dix, vingt et trente qui portons l'hirondelle
-peinte pour vous annoncer le retour du printemps. Il
-n'y a pas encore de fleurs, mais recevez ces rameaux blancs
-et roses. Nous savons que vous faites cuire un estomac
-farci, des bettes au miel; et votre esclave a achet hier des
-loirs pour les confire dans le sucre. Gardez votre festin;
-nous demandons peu de chose. Des noix frites! des noix
-frites! Enfant, donne-nous des noix! donne-nous des noix,
-enfant!</p>
-
-<p>L'hirondelle a la tte rouge comme l'aurore nouvelle
-et les ailes bleues comme le ciel du nouveau mois. Rjouissez-vous!
-Les portiques donneront de la fracheur et les
-<span class="pagenum">-18-</span>arbres peindront leur ombre sur les prairies. Notre hirondelle
-vous promet beaucoup de vin et d'huile. Versez
-l'huile de l'anne passe dans nos cruches, et le vin dans
-nos amphores; car&mdash;coute, enfant&mdash;l'hirondelle dit
-qu'elle veut en goter! Verse le vin et l'huile pour notre
-hirondelle de bois!</p>
-
-<p>Vous avez peut-tre autrefois, quand vous tiez enfant,
-men l'hirondelle comme nous. Elle fait signe qu'elle s'en
-souvient. Ne nous laissez pas devant votre porte jusqu'aux
-torches de ce soir. Donnez-nous des fruits et des fromages.
-Si vous tes gnreux, nous irons la maison prochaine, o
-demeure l'avare aux sourcils rouges. L'hirondelle lui demandera
-son plat de livre, sa tarte dore, ses grives rties, et
-nous le prierons de nous jeter des pices d'argent. Il haussera
-les sourcils et secouera la tte. Nous apprendrons notre
-hirondelle une chanson dont vous rirez. Car elle sifflera par
-la ville l'histoire de la femme d'un avare aux sourcils
-rouges.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-19-</span></p>
-
-<h4 id="p1c4" title="IV. L'htellerie"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">l'htellerie</p>
-
-<p class="grec">&kappa;&#972;&rho;&epsilon;&iota;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME IV</span>. Auberge, pleine de punaises, le pote mordu
-jusqu'au sang te salue. Ce n'est pas pour te
-remercier de l'avoir abrit une nuit, au bord d'un
-chemin obscur; la route est boueuse comme celle qui mne
-chez Hads&mdash;mais tes grabats sont casss, tes lumires
-fumeuses; ton huile est rance, ta galette moisie, et, depuis
-l'automne dernier, il y a des petits vers blancs dans tes
-noix vides. Mais le pote est reconnaissant aux vendeurs
-de porcs qui venaient de Mgare Athnes, et dont les
-hoquets l'empchrent de dormir (tes cloisons, auberge,
-sont minces), et il rend grce aussi tes punaises, qui le
-tinrent veill en le rongeant tout le long du corps, tandis
-qu'elles avanaient par bandes presses sur les sangles.</p>
-
-<p>Car il voulut, faute de sommeil, respirer par une baie
-de la muraille la lumire blanche de la lune, et il vit un
-marchand de femmes qui frappait la porte, trs tard dans
-la nuit. Le marchand cria: Enfant, enfant! mais l'esclave
-ronflait sur le ventre et de ses bras croiss bouchait ses
-oreilles avec la couverture. Alors le pote s'enveloppa d'une
-<span class="pagenum">-20-</span>robe jaune, dont la couleur tait celle des voiles de noces;
-cette robe teinte de crocos lui avait t laisse par une
-jeune fille joyeuse, le matin o elle s'tait enfuie, vtue du
-manteau d'un autre amant. Ainsi le pote, semblable une
-servante, ouvrit la porte; et le marchand de femmes fit
-entrer une troupe nombreuse. La dernire jeune fille avait
-les seins fermes comme un coing; elle valait au moins vingt
-mines.</p>
-
-<p>&mdash;O servante, dit-elle, je suis lasse; o est mon lit?</p>
-
-<p>&mdash;O ma chre matresse, dit le pote, voici que tes amies
-sont couches dans tous les lits de l'auberge; il ne reste plus
-que le grabat de ta servante; si tu veux t'y tendre, tu es
-libre.</p>
-
-<p>L'homme misrable qui nourrissait toutes ces fraches
-jeunes filles claira le visage du pote avec la grosse mche
-de la lampe, couverte de lumignons; et comme il aperut
-une servante ni trop belle ni trop soigne, il se tut.</p>
-
-<p>Auberge, le pote mordu jusqu'au sang te remercie. La
-femme qui coucha cette nuit avec la servante tait plus
-molle que le duvet d'oie, et sa gorge parfume comme un
-fruit mr. Mais tout cela ft rest secret, auberge, sans le
-bavardage criard de ton grabat. Le pote craint que les
-petits porcs de Mgare n'aient appris ainsi son aventure.
-O vous, qui coutez ces vers, si les co, co des petits
-porcs l'agora d'Athnes vous racontent faussement que
-notre pote a des amours viles, venez voir l'auberge l'amie
-aux seins durs comme des coings qu'il a su prendre, mordu
-par les bienheureuses punaises, dans une nuit de lune.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-21-</span></p>
-
-<h4 id="p1c5" title="V. Les figues peintes"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">les figues peintes</p>
-
-<p class="grec">&sigma;&upsilon;&kappa;&#8134;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME V</span>. Cette jarre pleine de lait sera offerte la
-petite desse de mon figuier. Je verserai tous les
-matins du lait nouveau, et, s'il plat la desse,
-j'emplirai la jarre de miel ou de vin non ml. Ainsi je
-l'honorerai du printemps jusqu' l'automne; et si un orage
-brise la jarre, j'en achterai une autre au march des poteries,
-quoique l'argile soit chre cette anne.</p>
-
-<p>En retour, je prie la petite desse qui garde le figuier dans
-mon jardin de changer la couleur des figues. Elles taient
-blanches, savoureuses et sucres; mais Iol en est lasse.
-Maintenant elle dsire des figues rouges, et jure qu'elles
-seront meilleures.</p>
-
-<p>Il n'est point naturel qu'un figuier figues blanches
-pousse des figues rouges l'automne; cependant Iol le
-veut. Si j'ai t pieux envers les dieux de mon jardin; si
-je leur ai tress des couronnes de violettes et vers des
-aiguires pleines de vin et de lait; si j'ai secou pour eux
-des pavots l'heure o le soleil embrase la crte de ma
-muraille parmi les nues de moucherons qui prennent l'air
-<span class="pagenum">-22-</span>de la nuit; si je suis digne de leur amiti par ma religion,
-fais fleurir ton figuier, desse, pour des figues rouges.</p>
-
-<p>Si tu ne m'coutes pas, je ne cesserai de t'honorer avec
-des jarres fraches; mais je serai contraint de me lever
-l'aube, dans la saison des fruits, pour ouvrir subtilement
-toutes les figues nouvelles et en peindre l'intrieur avec de
-la bonne pourpre de Tyr.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-23-</span></p>
-
-<h4 id="p1c6" title="VI. La jarre couronne"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">la jarre couronne</p>
-
-<p class="grec">&#8017;&#940;&kappa;&iota;&nu;&theta;&omicron;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME VI</span>. Potier, ayant tourn le fond d'une jarre
-dont j'ai ptri et courb le ventre de terre dore,
-je l'ai emplie de fruits pour le dieu des jardins.
-Mais il considre le feuillage tremblant, de peur que les
-voleurs percent les murailles. A la nuit, des loirs furtifs ont
-enfonc leurs museaux parmi les pommes et les ont ronges
-jusqu'aux ppins. Timides, la quatrime heure, ils agitrent
-leurs queues duvetes, blanches et noires. A l'aube,
-les oiseaux d'Aphrodite se sont perchs sur les bords violets
-de mon pot d'argile en hrissant les petites plumes
-changeantes de leur cou. Sous le midi qui frmit, une
-jeune fille s'est avance seule vers le dieu, avec des couronnes
-d'hyacinthe. Et m'ayant aperu tandis que je restais
-pench derrire un htre, sans me regarder elle a couronn
-la jarre vide de fruits. Que le dieu ainsi priv de fleurs
-s'irrite, que les loirs mordent mes pommes, que les oiseaux
-d'Aphrodite inclinent l'un vers l'autre leurs ttes tendres!
-J'ai ml dans mes cheveux les hyacinthes frais, et jusqu'au
-prochain midi j'attendrai la couronneuse de jarres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-24-</span></p>
-
-<h4 id="p1c7" title="VII. L'esclave dguis"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">l'esclave dguis</p>
-
-<p class="grec">&mu;&#940;&sigma;&tau;&iota;&xi;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME VII</span>. O Mannia, viens chtier cet insolent avec
-un bon fouet en cuir de Paphlagonie. Je l'ai
-achet dix mines des marchands phniciens, et
-il n'a pas souffert de la faim chez moi. Qu'il dise si les cuisiniers
-lui ont donn des olives et du poisson sal. Il s'est
-rempli le ventre avec des estomacs farcis et rtis, des
-anguilles du lac Copas, et des fromages gras qui portaient
-encore la marque de leur claie d'osier. Il a bu du vin non
-ml que je faisais conserver dans des outres odorantes en
-peau de chvre. Il a vid mes flacons de baume syrien, et
-sa tunique est violette de pourpre: jamais les laveuses ne
-l'ont trempe dans les cuves. Ses cheveux s'parpillent
-comme les aigrettes d'une torche d'or; le tondeur n'en a pas
-approch ses ciseaux. Mes femmes l'pilent tous les jours, et
-la langue rouge de la lampe lche sa peau. Ses reins sont
-plus blancs que ma gorge ou que la croupe des lionnes
-d'ivoire sculptes sur les manches couteaux.</p>
-
-<p>Par mon me, il a bu autant de vin dans mes cratres en
-une soire que les inities des Thesmophories pendant les
-<span class="pagenum">-25-</span>trois jours de mystres. Je croyais qu'il ronflait, tendu prs
-des cuisines, et je voulais prier les broyeurs de lui frotter les
-lvres, pour le punir, avec un pilon mortier; il aurait expi
-son ivresse par l'cre saveur de l'ail frachement cras. Mais
-je l'ai trouv chancelant, les yeux troubles, tenant la
-main mon miroir d'argent poli; et ce trois fois impur, ayant
-vol dans mon coffret bijoux une de mes cigales d'or,
-l'avait place parmi ses cheveux enrouls. Puis, debout sur
-une jambe, et le corps agit par les frmissements du vin,
-il entourait sa cuisse du voile de gaze dont j'ai coutume de
-me couvrir sous ma tunique de laine blanche, quand je vais
-avec mes amies voir les ftes d'Adonis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-26-</span></p>
-
-<h4 id="p1c8" title="VIII. La veille nuptiale"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">la veille nuptiale</p>
-
-<p class="grec">&lambda;&#973;&chi;&nu;&omicron;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME VIII</span>. Cette lampe mche neuve brle de
-l'huile fine et claire en face de l'toile du soir. Le
-seuil est jonch par les roses que les enfants n'ont
-pas emportes. Les danseuses balancent les dernires
-torches qui tendent vers l'ombre leurs doigts de feu. Le
-petit fltiste a souffl encore trois notes aigres dans sa flte
-d'os. Les porteurs sont venus avec des coffrets pleins d'anneaux
-translucides pour les chevilles. Celui-ci a enduit sa
-figure de suie et m'a chant les railleries de son dme. Deux
-femmes aux voiles rouges sourient parmi l'air apais, en se
-frottant les mains de cinabre.</p>
-
-<p>L'toile du soir monte et les fleurs lourdes se ferment.
-Prs de la grande cuve vin, couverte d'une pierre sculpte,
-s'est assis un enfant rieur dont les pieds lumineux sont
-chausss de sandales d'or. Il secoue une torche de pin et
-les cheveux vermeils s'parpillent dans la nuit. Ses lvres
-sont entr'ouvertes comme un fruit qui bille. Il ternue sur
-la gauche et le mtal sonne ses pieds. Je sais qu'il partira
-d'un bond.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-27-</span>Io! Voici venir le voile jaune de la vierge! Ses femmes
-la soutiennent sous les bras. loignez les torches! Le lit des
-noces l'attend, et je la guiderai vers la molle lueur des tissus
-de pourpre. Io! Plongez dans l'huile odorante la mche de
-la lampe. Elle crpite et meurt. teignez les torches! O ma
-fiance, je te soulve contre ma poitrine: que tes pieds ne
-frlent pas les roses du seuil.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-28-</span></p>
-
-<h4 id="p1c9" title="IX. L'amoureuse"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">l'amoureuse</p>
-
-<p class="grec">&phi;&#940;&sigma;&eta;&lambda;&omicron;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME IX</span>. Je prie ceux qui liront ces vers de rechercher
-mon esclave cruel. Il s'est enfui de ma chambre
-la deuxime heure aprs le milieu de la nuit.</p>
-
-<p>Je l'avais achet dans une ville bithynienne et il sentait le
-baume de son pays. Sa chevelure tait longue et ses lvres
-douces. Nous montmes sur un bateau aminci comme la
-coque de la fasole. Et les matelots barbus nous interdirent
-de nous tondre ou de nous piler, de crainte des temptes;
-et ils jetrent dans la mer un chat tachet la lueur de la
-lune nouvelle. Les petites paumes de bois et les voiles de lin
-qui poussent les barques nous menrent par la mer Pontique,
-dont les flots sont noirs, jusqu'aux rives de la Thrace
-o le lisr d'cume est de pourpre et de safran quand le
-soleil se lve. Et nous traversmes aussi les Cyclades, et nous
-touchmes l'le de Rhodes. Prs de l, nous sortmes de la
-coque effile dans une autre petite le dont je ne dirai jamais
-le nom. Car les grottes y sont tendues d'herbe rousse et
-semes d'ajoncs verts, les prairies molles comme le lait, et
-toutes les baies des arbrisseaux, soient-elles rouge sombre,
-<span class="pagenum">-29-</span>claires autant que des grains de cristal, ou aussi noires que
-les ttes des hirondelles, ont un suc dlicieux qui ranime
-l'me. Je resterai muette sur cette le, comme une initie
-aux mystres. Elle est bienheureuse et on n'y voit point
-d'ombres. J'y aimai tout un t. A l'automne un bateau
-plat nous conduisit vers cette campagne. Car mes affaires
-taient ngliges; et je voulais lever de l'argent pour vtir
-celui-ci avec des tuniques de byssos fin. Et je lui ai donn
-des bracelets d'or, des btons tresss d'lectron et des
-pierres qui brillent dans l'ombre.</p>
-
-<p>Misrable que je suis! Il s'est lev d'auprs de moi et
-je ne sais o le retrouver. O femmes qui pleurez Adonis
-chaque anne, ne mprisez pas mes supplications! Si ce
-criminel vient entre vos mains, tissez autour de lui des
-chanes de fer; serrez ses jambes dans les entraves; jetez-le
-dans le cachot pav de dalles; faites-le mener la croix,
-et que le Broyeur des Chairs lui courbe la tte sous les
-fourches: semez des graines pleines mains autour de la
-colline des supplices, afin que les milans et les corbeaux
-volent plus vite vers son corps. Mais plutt (car je n'ai pas
-confiance en vous et je sais que vous auriez piti d'une peau
-si polie la pierre ponce) ne le touchez pas, mme avec
-l'extrmit dlicate de vos doigts. Mandez-le vos jeunes
-messagers; qu'on me le renvoie aussitt; je saurai le punir
-moi-mme: je le punirai cruellement. Par les dieux irrits,
-je l'aime, je l'aime.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-30-</span></p>
-
-<h4 id="p1c10" title="X. Le marin"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">le marin</p>
-
-<p class="grec">&kappa;&#972;&gamma;&chi;&eta;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME X</span>. Si vous doutez que j'aie mani les lourdes
-rames, regardez mes doigts et mes genoux; vous
-les trouverez uss comme d'anciens outils. Je
-connais chaque herbe de la plaine marine qui est parfois
-violette et parfois bleue, et j'ai la science de tous les coquillages
-enrouls. Il y a de ces herbes qui sont doues de notre
-vie: celles-l ont des yeux transparents comme la gele, un
-corps semblable la ttine de truie, et une multitude de
-membres minces qui sont aussi des bouches. Et parmi les
-coquilles troues, j'en ai vu qui taient perces plus de
-mille fois; et de chaque petite ouverture sortait ou rentrait
-un pied de chair sur lequel marchait la coquille.</p>
-
-<p>Aprs avoir franchi les colonnes d'Hrakls, l'Ocan qui
-entoure la terre devient inconnu et furieux.</p>
-
-<p>Et il cre dans sa course des les sombres o vivent des
-hommes diffrents et des animaux merveilleux. L est un
-serpent barbe dore qui gouverne son royaume avec
-sagesse; et les femmes de cet endroit ont un &oelig;il l'extrmit
-de chacun de leurs doigts. D'autres ont des becs et des
-<span class="pagenum">-31-</span>huppes comme les oiseaux; pour le reste ils sont semblables
- nous. Dans une le o j'arrivai, les habitants portaient
-leurs ttes la place o nous avons l'estomac; et quand ils
-nous salurent, ils inclinrent leurs ventres. Pour les cyclopes,
-les pygmes et les gants, je n'en parlerai pas; car leur
-nombre est trop grand.</p>
-
-<p>Aucune de ces choses ne me parat tenir du prodige; je
-n'en prouve pas de terreur. Mais un soir j'ai vu Skylla.
-Notre bateau touchait le sable de la cte sicilienne. Comme
-je tournais le gouvernail, j'aperus au milieu de l'eau une
-tte de femme qui avait les yeux ferms. Ses cheveux
-taient couleur d'or. Elle semblait dormir. Et aussitt je
-tremblai; car je craignais de voir ses prunelles, sachant
-bien qu'aprs les avoir contemples je dirigerais la proue
-de notre bateau vers le gouffre de la mer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-32-</span></p>
-
-<h4 id="p1c11" title="XI. Les six notes de la flte"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">les six notes de la flte</p>
-
-<p class="grec">&sigma;&#973;&rho;&iota;&nu;&xi;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XI</span>. Dans les pturages gras de la Sicile il y a un
-bois d'amandiers doux, non loin de la mer. L est
-un sige ancien fait de pierre noire o les ptres
-se sont assis depuis des annes. Aux rameaux des arbres
-voisins pendent des cages cigales tresses de jonc fin et
-des nasses d'oseraie verte qui servirent prendre le poisson.
-Celle qui dort, dresse sur le sige de pierre noire, les pieds
-enrouls de bandelettes, la tte cache sous un chapeau
-pointu de paille rousse, attend un ptre qui n'est jamais
-revenu. Il partit, les mains enduites de cire vierge, pour
-couper des roseaux dans les halliers humides: il voulait
-en modeler une flte sept tuyaux, ainsi que l'avait enseign
-le dieu Pan. Et lorsque sept heures se furent coules,
-la premire note jaillit auprs du sige de pierre noire o
-veillait celle qui dort aujourd'hui. Or la note tait proche,
-claire et argentine. Puis sept heures passrent sur la prairie
-bleue de soleil, et la seconde note retentit, joyeuse et dore.
-Et toutes les sept heures la dormeuse de maintenant entendit
-sonner un des tuyaux de la flte nouvelle. Le troisime
-<span class="pagenum">-33-</span>son fut lointain et grave comme la clameur du fer. Et la
-quatrime note fut plus lointaine encore et profondment
-tintante, ainsi que la voix du cuivre. La cinquime fut
-trouble et brve, semblable au choc d'un vase d'tain.
-Mais la sixime fut sourde et touffe et sonore juste
-autant que les plombs d'un filet qui se frappent.</p>
-
-<p>Or, celle qui dort aujourd'hui attendit la septime note,
-qui ne rsonna pas. Les jours envelopprent le bois d'amandiers
-avec leur brouillard blanc, et les crpuscules avec leur
-brouillard gris et les nuits avec leur brouillard pourpre et
-bleu. Peut-tre que le ptre attend la septime note, au
-bord d'une mare lumineuse, dans l'ombre grandissante des
-soirs et des annes; et, assise sur le sige de pierre noire, celle
-qui attendait le ptre s'est endormie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-34-</span></p>
-
-<h4 id="p1c12" title="XII. Le vin de Samos"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">le vin de Samos</p>
-
-<p class="grec">&lambda;&#942;&kappa;&upsilon;&theta;&omicron;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XII</span>. Le tyran Polycrate commanda qu'on lui
-apportt trois flacons scells contenant trois vins
-dlicieux d'espce diffrente. L'esclave diligent prit
-un flacon de pierre noire, un flacon d'or jaune, et un flacon
-de verre limpide; mais l'chanson oublieux versa dans les
-trois flacons le mme vin de Samos.</p>
-
-<p>Polycrate considra le flacon de pierre noire et fit mouvoir
-ses sourcils. Il brisa le sceau de gypse et flaira le vin.
-Le flacon, dit-il, est de matire basse, et l'odeur de ce qu'il
-renferme m'est peu engageante.</p>
-
-<p>Il souleva le flacon d'or jaune et l'admira. Puis, l'ayant
-descell: Ce vin, dit-il, est certainement infrieur sa
-belle enveloppe, riche de grappes vermeilles et de pampres
-lumineux.</p>
-
-<p>Mais, saisissant le troisime flacon de verre limpide, il le
-tint contre le soleil. Le vin sanglant scintilla. Polycrate fit
-sauter le cachet, vida le flacon dans sa coupe, et but d'un
-seul trait. Ceci, dit-il avec un soupir, est le meilleur vin
-que j'aie got. Puis, plaant sa coupe sur la table, il
-heurta le flacon qui tomba en poussire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-35-</span></p>
-
-<h4 id="p1c13" title="XII. Les trois courses"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">les trois courses</p>
-
-<p class="grec">&mu;&#8134;&lambda;&omicron;&nu;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XIII</span>. Les figuiers ont laiss tomber leurs figues
-et les oliviers leurs olives; car il est arriv une
-trange chose dans l'le de Skyra. Une jeune fille
-fuyait, poursuivie par un jeune homme. Elle avait relev le
-pan de sa tunique et on voyait le bord de son caleon de
-gaze. Comme elle courait, elle laissa tomber un petit miroir
-d'argent. Le jeune homme releva le miroir et s'y mira; il
-contempla ses yeux emplis de sagesse, aima leur raison,
-cessa sa poursuite et s'assit sur le sable. Et la jeune fille
-commena de nouveau fuir, poursuivie par un homme
-dans la force de l'ge. Elle avait relev le bas de sa tunique
-et ses cuisses taient semblables la chair d'un fruit. Dans
-sa course, une pomme d'or roula de son giron. Et celui qui
-la poursuivait releva la pomme d'or, la cacha sous sa
-tunique, l'adora, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable.
-Et la jeune fille s'enfuit encore; mais ses pas taient moins
-rapides. Car elle tait poursuivie par un vieillard chancelant.
-Elle avait baiss sa tunique, et ses chevilles taient
-enveloppes d'toffe diapre. Mais, tandis qu'elle courait,
-<span class="pagenum">-36-</span>l'trange chose arriva: car un un ses seins se dtachrent,
-et tombrent sur le sol, comme des nfles mres. Le vieillard
-les huma tous deux; et la jeune fille, avant de s'lancer
-dans la rivire qui traverse l'le de Skyra, poussa deux cris
-d'horreur et de regret.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-37-</span></p>
-
-<h4 id="p1c14" title="XIV. L'ombrelle de Tanagra"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">l'ombrelle de Tanagra</p>
-
-<p class="grec">&pi;&#8134;&lambda;&omicron;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XIV</span>. Ainsi tendue sur des baguettes moules,
-tresse avec de la paille qui est de l'argile ou
-tisse avec des toffes de terre que la cuisson a
-faites rouges, je suis tenue en arrire et vers le soleil par une
-jeune fille aux beaux seins. De l'autre main elle soulve sa
-tunique de laine blanche, et on aperoit au-dessus de ses
-sandales persiques des chevilles modeles pour des anneaux
-d'lectron. Ses cheveux sont onduls et une grande pingle
-les traverse prs de la nuque. En dtournant la tte, elle
-montre sa crainte du soleil et Aphrodite semble tre venue
-incliner son cou.</p>
-
-<p>Telle est ma matresse, et auparavant nous errmes dans
-les prairies taches d'hyacinthes, quand elle tait de chair
-rose et moi de paille jaune. La couleur blanche du soleil me
-baisait au dehors, et j'tais baise sous mon dme par le
-parfum des cheveux de la vierge. Et la desse qui change
-les formes m'ayant exauce, semblable une hirondelle
-d'eau qui tombe, les ailes tendues, pour caresser du bec
-<span class="pagenum">-38-</span>une plante ne au milieu d'un tang, je m'abattis doucement
-sur sa tte; je perdis le roseau qui me tenait loin d'elle,
-dans les airs, et je devins son chapeau qui la couvrait d'un
-toit frmissant.</p>
-
-<p>Mais un potier qui ptrit aussi des jeunes filles, nous
-ayant aperues dans un faubourg de la cit, nous pria d'attendre
-et tourna rapidement sous ses pouces une petite
-figure de terre. Ouvrier des formes infrieures, il nous a
-portes dans son langage d'argile; et, certes, il a su me
-tresser dlicatement, et plier avec mollesse la tunique de
-laine blanche, et onduler la chevelure de ma matresse; mais,
-ne comprenant pas le dsir des choses, il m'a cruellement
-spare de la tte que j'aimais; et, redevenue ombrelle dans
-ma seconde vie, je me balance loin de la nuque de ma
-matresse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-39-</span></p>
-
-<h4 id="p1c15" title="XV. Kinn"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">Kinn</p>
-
-<p class="grec">&sigma;&tau;&#942;&lambda;&eta;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XV</span>. Je consacre cet autel la mmoire de
-Kinn. Ici, prs des rochers noirs o tremble
-l'cume, nous avons err tous les deux. La grve
-troue le sait, et le bois de sorbiers, et les joncs des sables,
-et les ttes jaunes des pavots de la mer. Elle avait les mains
-pleines de coquilles denteles et j'emplissais les conques
-frmissantes de ses oreilles avec des baisers. Elle riait des
-oiseaux huppe qui se perchent sur les algues et hochent
-de la queue. Je voyais dans ses yeux la longue ligne de
-lumire blanche qui marque la frontire de la terre brune
-et de la mer bleue. Ses pieds se mouillaient jusqu'aux
-chevilles et les petites btes marines sautaient sur sa
-tunique de laine.</p>
-
-<p>Nous aimions l'toile brillante du soir et le croissant
-humide de la lune. Le vent qui passe l'Ocan nous apportait
-les parfums de pays pics. Nos lvres taient blanches
-de sel, et nous regardions luire, travers l'eau, des animaux
-transparents et mous, comme des lampes vivantes. L'haleine
-d'Aphrodite nous entourait.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-40-</span>Et je ne sais pourquoi la Bonne Desse a endormi Kinn.
-Elle tomba entre les pavots jaunes des sables, la lueur
-rose de l'toile de l'Aurore. Sa bouche saignait et la lumire
-de ses yeux s'teignit. Je vis entre ses paupires la longue
-ligne noire qui marque la sparation de ceux qui se rjouissent
-au soleil et de celles qui pleurent prs des marcages.
-Maintenant, Kinn marche seule au bord de l'eau souterraine,
-et les conques de ses oreilles sont sonores du bruissement
-des ombres qui volent, et sur la grve infernale se
-balancent des pavots tristes tte noire, et l'toile du ciel
-obscur de Persphone n'a pas de soir ni d'aurore; mais elle
-est semblable une fleur d'asphodle fltrie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-41-</span></p>
-
-<h4 id="p1c15b" title="XV*. Sism"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">Sism</p>
-
-<p class="grec">&delta;&alpha;&kappa;&tau;&#973;&lambda;&iota;&omicron;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XV</span>*. Celle que tu vois ici dessche se nommait
-Sism, fille de Thratta. Elle connut d'abord les
-abeilles et les brebis; puis elle gota le sel de la
-mer; enfin, un marchand la mena dans les maisons blanches
-de Syrie. Maintenant elle est serre comme une statuette
-prcieuse dans sa gane de pierre. Compte les anneaux qui
-brillent ses doigts: elle eut autant d'annes. Regarde le
-bandeau qui treint son front: l elle reut timidement
-son premier baiser d'amour. Touche l'toile de rubis ples
-qui dort o furent ses seins: l reposa une tte chre. Prs
-de Sism on a mis son miroir terni, ses osselets d'argent, et
-les grandes pingles d'lectron qui traversaient ses cheveux;
-car, au bout de vingt annes (il y a vingt anneaux), elle fut
-couverte de trsors. Un riche suffte lui donna tout ce que
-les femmes dsirent. Sism ne l'oublie point, et ses petits
-ossements blancs ne repoussent pas les bijoux. Or le suffte
-lui construisit ce spulcre orn pour protger sa mort tendre,
-et l'entoura de vases parfums et de lacrymatoires d'or.
-Sism le remercie. Mais toi, si tu veux connatre le secret
-<span class="pagenum">-42-</span>d'un c&oelig;ur embaum, desserre les phalangettes de cette
-main gauche: tu y trouveras une simple petite bague
-de verre. Cette bague fut transparente; elle est depuis des
-annes fumeuse et obscure. Sism l'aime. Tais-toi et comprends.</p>
-
-<p class="footnote">* <i>Sism</i> (hors srie) a paru pour la premire fois dans l'dition
-amricaine de <i>Mimes</i>. Portland. Maine, 1901.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-43-</span></p>
-
-<h4 id="p1c16" title="XVI. Les prsents funraires"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">les prsents funraires</p>
-
-<p class="grec">&pi;&omicron;&tau;&#942;&rho;&iota;&omicron;&nu;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XVI</span>. J'ai plac dans la tombe de Lysandre une
-claie verte, une lampe rouge et une coupe d'argent.</p>
-
-<p>La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une
-saison la dtruira) notre amiti, l'herbe molle des pturages,
-le dos arqu des brebis qui paissent, et l'ombre frache o
-nous nous sommes endormis. Et il se souviendra de la nourriture
-terrestre, et de l'hiver o on entasse les provisions
-dans les amphores.</p>
-
-<p>La lampe rouge est orne de femmes nues qui se tiennent
-les mains et dansent, les jambes entrelaces. Le parfum
-de l'huile s'vaporera, et la terre dont fut faonne la lampe
-se brisera dans les annes. Ainsi Lysandre n'oubliera pas
-aussitt, dans sa vie souterraine, ses nuits heureuses et les
-corps blancs que la lampe claira; et elle servit aussi
-tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des
-cuisses pour le plus grand plaisir du toucher et de la vue.</p>
-
-<p>La coupe d'argent est couronne de pampres et de
-grappes d'or; un dieu insens y agite son thyrse, et les
-<span class="pagenum">-44-</span>naseaux de l'ne de Silne semblent encore frmir. Elle fut
-pleine de vin acide, pur et ml; de vin de Chios parfum
-par la peau des chvres, et de vin d'gine rafrachi dans des
-vases d'argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les
-festins o il rcitait des vers et l'me du vin lui a donn le
-dmon potique et l'oubli des choses terrestres. Ainsi la
-forme du dmon habitera encore prs de lui; et, quand
-la claie sera pourrie et la lampe brise, l'argent subsistera
-encore dans sa spulture. Puisse-t-il vider souvent cette
-coupe pleine d'oubli en souvenir de ses meilleurs moments
-parmi nous!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-45-</span></p>
-
-<h4 id="p1c17" title="XVII. Herms Psychaggos"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">Herms Psychaggos</p>
-
-<p class="grec">&#8001;&delta;&#8056;&sigmaf;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XVII</span>. Que les morts soient enferms dans des
-sarcophages de pierre sculpte, ou contenus dans
-le ventre d'urnes en mtal ou en terre, ou dresss,
-dors et peints de bleu, sans cervelle et sans viscres, envelopps
-avec des bandelettes de lin, je les emmne en troupe
-et je guide leur marche de ma baguette conductrice.</p>
-
-<p>Nous avanons par un sentier rapide que les hommes ne
-peuvent voir. Les courtisanes se pressent contre les vierges,
-et les meurtriers contre les philosophes, et les mres contre
-celles qui refusrent d'enfanter, et les prtres contre les
-parjures. Car ils se repentent de leurs crimes, soit qu'ils les
-aient imagins dans leurs ttes, soit qu'ils les aient excuts
-de leurs mains. Et n'ayant point t libres sur terre, parce
-qu'ils taient lis par les lois, les coutumes, ou leur propre
-souvenir, ils craignent l'isolement et ils se soutiennent les
-uns aux autres. Celle qui coucha nue dans les chambres
-dalles parmi les hommes console une jeune fille morte avant
-ses noces, et qui rva imprieusement d'amour. Un qui tuait
-sur les routes, la face souille de cendre et de suie, pose la
-<span class="pagenum">-46-</span>main sur le front d'un penseur qui voulut rgnrer le monde
-et prcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit
-par eux cache sa tte au sein d'une htare qui fut volontairement
-strile. L'homme vtu d'une robe longue qui se
-persuada de croire son dieu, et se contraignit des gnuflexions,
-pleure sur l'paule du cynique qui rompit tous les
-serments de chair et d'esprit sous les yeux des citoyens.
-Ainsi ils s'aident entre eux pendant leur route, marchant
-sous le joug du souvenir.</p>
-
-<p>Puis ils viennent sur la rive du Lth o je les place le
-long de l'eau qui coule en silence. Et les uns y plongent
-leur tte qui contint de mauvaises penses, les autres y
-trempent leur main qui fit le mal. Ils se relvent, et l'eau du
-Lth a teint leur souvenir. Aussitt ils se sparent et
-chacun sourit pour soi, se croyant libre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-47-</span></p>
-
-<h4 id="p1c18" title="XVIII. Le miroir, l'aiguille, le pavot"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">le miroir, l'aiguille, le pavot</p>
-
-<p class="grec">&kappa;&#972;&rho;&eta;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XVIII</span>. Le Miroir parle:</p>
-
-<p>J'ai t faonn d'argent par un ouvrier habile.
-D'abord je fus creux comme sa main, et mon
-autre face tait semblable au globe d'un &oelig;il terne. Mais
-ensuite je reus l'incurvation propre rendre les images.
-Enfin Athn a souffl la sagesse en moi. Je n'ignore pas
-ce que dsire la jeune fille qui me tient, et je lui rponds
-d'avance qu'elle est jolie. Cependant elle se lve la nuit, et
-allume sa lampe de bronze. Elle dirige vers moi l'aigrette
-dore de la flamme, et son c&oelig;ur veut un autre visage que
-le sien. Je lui montre son propre front blanc, et ses joues
-modeles, et la naissance gonfle de ses seins, et ses yeux
-pleins de curiosit. Elle me touche presque de ses lvres
-tremblantes; mais l'or qui brle claire seulement son visage
-et tout le reste en moi est obscur.</p>
-
-<p>L'Aiguille d'or parle:</p>
-
-<p>Comme je traversais sans gloire une trame de byssos,
-ayant t vole chez un Tyrien par un esclave noir, je fus
-saisie par une htare parfume. Elle me plaa dans ses
-<span class="pagenum">-48-</span>cheveux et je piquai les doigts des imprudents. Aphrodite
-m'a instruite et a aiguis ma pointe avec la volupt. Je
-suis arrive enfin dans la coiffure de cette jeune fille, et j'ai
-fait frmir ses torsades. Elle bondit sous moi comme une
-gnisse folle, et elle ne voit pas la cause de son mal. Pendant
-les quatre parties de la nuit, j'agite les ides dans sa tte
-et son c&oelig;ur obit. La flamme inquite de la lampe fait
-danser des ombres qui courbent leurs bras ails. Ainsi tumultueuses,
-elle aperoit des visions rapides, et elle se prcipite
-vers son miroir. Mais il ne lui montre que son visage tourment
-par le dsir.</p>
-
-<p>La Tte du pavot parle:</p>
-
-<p>Je suis ne aux champs souterrains, parmi des plantes
-dont les couleurs sont inconnues. Je sais toutes les nuances
-de l'obscurit; j'ai vu les fleurs lumineuses des tnbres.
-Persphone m'a tenue sur son giron et je m'y suis endormie.
-Quand l'aiguille d'Aphrodite blesse la jeune fille de curiosit,
-je lui montre les formes qui errent dans la nuit ternelle. Ce
-sont de beaux jeunes gens pars avec des grces qui n'existent
-plus. Aphrodite sait donner leurs dsirs, et Athn
-montre aux mortels l'inanit de leurs rves; mais Persphone
-tient les clefs mystrieuses des deux portes de corne
-et d'ivoire. Par la premire porte elle envoie dans la nuit
-les ombres qui hantent les hommes; et Aphrodite s'en
-empare, et Athn les tue. Mais par la seconde porte la
-Bonne Desse reoit ceux et celles qui sont las d'Aphrodite
-et d'Athn.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-49-</span></p>
-
-<h4 id="p1c19" title="XIX. Akm"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">Akm</p>
-
-<p class="grec">&kappa;&alpha;&rho;&delta;&#943;&alpha;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XIX</span>. Akm mourut, tandis que je pressais
-encore sa main sur mes lvres, et les pleureuses
-nous entourrent. Le froid se glissa dans ses membres
-infrieurs, et ils devinrent ples et glacs. Puis il monta
-jusqu' son c&oelig;ur, qui cessa de palpiter, semblable un
-oiseau sanglant qu'on trouve tendu, les pattes serres
-contre son ventre, par un matin de gele. Puis le froid
-parvint sur sa bouche qui fut comme de la pourpre sombre.</p>
-
-<p>Et les pleureuses frottrent son corps avec du baume
-de Syrie, et compassrent ses pieds et ses mains, afin de la
-placer sur le bcher. Et la flamme rousse s'lana vers elle
-comme une amante terrible des nuits d't, pour la manger
-sous ses baisers noircissants.</p>
-
-<p>Et des hommes mornes, qui ont cet office, apportrent
-dans ma maison deux vases d'argent, o sont les cendres
-d'Akm.</p>
-
-<p>Adonis mourut trois fois, et trois fois les femmes se
-lamentrent sur les toits. Et cette troisime anne, dans la
-nuit des ftes, j'eus un songe.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-50-</span>Il me sembla que ma chre Akm paraissait mon chevet,
-treignant sa poitrine de la main gauche. Elle sortait du
-royaume des ombres: car son corps tait trangement
-transparent, si ce n'est l'endroit du c&oelig;ur o elle appuyait
-sa main.</p>
-
-<p>Alors la douleur m'veilla et je me lamentai comme les
-femmes qui pleuraient Adonis.</p>
-
-<p>Et les pavots amers du sommeil m'assoupirent de nouveau.
-Et de nouveau il me sembla que ma chre Akm, prs
-de mon lit, pressait sa main sur son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Alors je me lamentai encore et je priai le cruel gardien
-des songes de la retenir.</p>
-
-<p>Mais elle vint une troisime fois et fit un signe de la tte.</p>
-
-<p>Et je ne sais par quel chemin obscur elle me conduisit
-dans la prairie des morts, qui est entoure par la ceinture
-fluide du Styx o crient des grenouilles noires. Et l, s'tant
-assise sur un tertre, elle ta sa main gauche dont elle se
-couvrait le sein.</p>
-
-<p>Or, l'ombre d'Akm tait transparente ainsi que le bryl,
-mais je vis dans sa poitrine une tache rouge forme comme
-un c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Et elle me supplia sans paroles de reprendre son c&oelig;ur
-sanglant, afin qu'elle pt errer sans douleur parmi les
-champs de pavots qui ondulent aux enfers comme les
-champs de bl sur la terre de Sicile.</p>
-
-<p>Alors je l'entourai de mes bras, mais je ne sentis que l'air
-subtil. Et il me sembla que du sang fluait vers mon c&oelig;ur; et
-l'ombre d'Akm se dissipa en toute transparence.</p>
-
-<p>Maintenant j'ai crit ces vers, parce que mon c&oelig;ur est
-gonfl du c&oelig;ur d'Akm.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-51-</span></p>
-
-<h4 id="p1c20" title="XX. L'ombre attendue"></h4>
-
-
-
-
-<p class="right">l'ombre attendue</p>
-
-<p class="grec">&pi;&#972;&pi;&alpha;&nu;&omicron;&nu;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">M</span><span class="small">IME XX</span>. La petite gardienne du temple de Persphone
-a plac dans les corbeilles des gteaux au
-miel saupoudrs de graine de pavots. Elle sait ds
-longtemps que la desse n'y gote point, parce qu'elle l'a
-guette derrire les pilastres. La Bonne Desse reste grave
-et mange sous la terre. Et si elle se nourrissait de nos aliments,
-elle prfrerait le pain frott d'ail et le vin aigre; car
-les abeilles infernales font un miel parfum de myrrhe et
-les promeneuses dans les prairies violettes souterraines
-agitent sans cesse des pavots noirs. Ainsi le pain des
-ombres est confit dans le miel qui sent l'embaumement
-et les graines qui y sont rpandues donnent le dsir du sommeil.
-Voil pourquoi Homre a dit que les morts, gouverns
-par le glaive d'Odysseus, venaient boire en foule le sang noir
-des agneaux dans une fosse carre creuse en terre. Et cette
-fois seulement les morts ont bu du sang, afin d'essayer de
-revivre: mais d'ordinaire ils se repaissent de miel funbre
-et de pavots sombres et le liquide qui coule dans leurs veines
-<span class="pagenum">-52-</span>est l'eau du Lth. Les ombres mangent le sommeil et boivent
-l'oubli.</p>
-
-<p>Pour cette raison, non pour une autre, les hommes ont
-choisi ces offrandes destines Persphone; mais elle ne
-s'en inquite point, car elle est abreuve d'oubli et rassasie
-de sommeil.</p>
-
-<p>La petite gardienne du temple de Persphone attend
-une ombre solitaire qui viendra peut-tre aujourd'hui,
-peut-tre demain, peut-tre jamais. Si les ombres gardent
-un c&oelig;ur aimant comme les jeunes filles sur terre, cette
-ombre n'a pu oublier pour l'eau morne du fleuve d'oubli,
-ni sommeiller pour les pavots tristes du champ du sommeil.</p>
-
-<p>Mais sans doute elle dsire oublier, selon le dsir des
-c&oelig;urs terrestres. Alors, elle viendra quelque soir, quand
-la lune rose montera au ciel, et elle se tiendra prs des corbeilles
-de Persphone. Elle rompra avec la petite gardienne
-du temple les gteaux au miel saupoudrs de graine de
-pavots et lui apportera au creux de sa paume un peu d'eau
-morne du Lth. L'ombre gotera des pavots de la terre et
-la jeune fille s'abreuvera de l'eau des enfers; puis ils se
-baiseront au front et l'ombre sera heureuse parmi les ombres
-et la jeune fille sera heureuse parmi les hommes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-53-</span></p>
-
-<h4 id="p1c21" title="Epilogue"></h4>
-
-
-
-
-<p class="grec">&alpha;&sigma;&phi;&#972;&delta;&epsilon;&lambda;&omicron;&sigmaf;, &mu;&#941;&lambda;&iota;&sigma;&sigma;&alpha;, &delta;&#940;&phi;&nu;&eta;</p>
-
-
-
-<p class="noindent"><span class="cap">E</span><span class="small">PILOGVE</span>. La longue nuit pendant laquelle Daphnis
-et Chlo restrent veills comme des hiboux les
-mena jusque chez Persphone la lumineuse. L'indulgent
-dieu des amants les fit mourir de bonne heure, semblables
- des enfants pieux. Il craignit la jalousie des
-nymphes ou de Pan, ou de Zeus. Il fit envoler leurs mes
-durant leur sommeil du matin; et elles arrivrent dans le
-royaume d'Hads, et, blanches, traversrent sans se souiller
-l'infernal marcage, entendirent les grenouilles, fuirent
-devant le triple aboiement des gueules rouges de Cerbre.
-Puis, sur les prairies sombres qui sont obscurment claires
-par un crpuscule d'astres, les deux ombres blanches
-s'assirent et cueillirent le crocos jaune, et l'hyacinthe; et
-Daphnis tressa pour Chlo une couronne d'asphodles. Mais
-ils ne mangrent pas le lotus bleu qui crot sur les bords
-du Lth, ni ne burent de l'eau qui fait perdre la mmoire.
-Chlo ne voulait pas oublier. Et la reine Persphone leur
-donna des sandales de glace semelle de feu pour traverser
-le courant enflamm des fleuves rouges.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-54-</span>Cependant, malgr les grandes fleurs jaunes, bleues et
-ples des prairies souterraines, Chlo s'ennuyait. Elle ne
-voyait sur l'herbe tnbreuse que des papillons de nuit,
-trs lourds, dont les ailes noires taient coupes de croissants
-ensanglants. Daphnis ne caressait que des btes
-nocturnes, dont les yeux avaient des lueurs de lune, dont
-le poil tait doux comme le pelage des souris-chauves.
-Chlo avait peur des chouettes qui huaient dans les bois
-sacrs. Daphnis regrettait la blancheur des choses sous le
-soleil. Ils se souvenaient tous deux, n'ayant pas mouill
-leurs mentons aux rives du Lth; ils pleuraient la vie et
-invoquaient la grave bienfaisance de Persphone.</p>
-
-<p>Et comme les songes sortent tous de l'Erbe par la porte
-d'ivoire, le sommeil des ombres est sans rves. D'ordinaire,
-comme elles sont enveloppes d'oubli, elles ne pourraient
-songer dans leurs ttes vaines et lgres qu'aux plaines indcises
-qui entourent le Tartare; mais Daphnis et Chlo souffraient
-infiniment de ne point raliser en dormant leurs
-souvenirs de la vie passe.</p>
-
-<p>La Bonne Desse eut piti d'eux, et elle permit au
-Conducteur d'Ames de les consoler.</p>
-
-<p>Par une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les
-Songes; et, parmi les tres multicolores, chevauchant et
-volant, criant, riant ou pleurant, qui passent sous nos
-paupires quand ils se sont chapps de la porte ple de
-l'Erbe, Daphnis et Chlo, l'un contre l'autre troitement
-serrs, revinrent voir l'le de Lesbos.</p>
-
-<p>L'ombre tait azure, les arbres clairs, les taillis lumineux.
-La lune semblait un miroir d'or. Chlo s'y ft mire
-avec un collier d'toiles. Mitylne se dressait au loin comme
-<span class="pagenum">-55-</span>une cit de nacre. Les canaux blancs traversaient la prairie.
-Quelques statues de marbre, renverses, buvaient la rose.
-On voyait tinceler dans l'herbe leurs chevelures en torsade,
-teintes de jaune. L'air tremblait d'une lumire vague.</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! dit Chlo, o est le jour? Le soleil est-il mort?
-O faut-il aller, mon Daphnis? Je ne sais plus la route. Ah!
-il n'y a plus nos btes, Daphnis: elles se sont perdues depuis
-que nous sommes partis.</p>
-
-<p>Et Daphnis rpondit:</p>
-
-<p>&mdash;O Chlo, nous revenons errer comme les songes qui
-visitaient nos prunelles dans le sommeil des prs ou dans le
-repos des tables. Nos ttes sont vides comme les pavots
-mrs. Nos mains sont charges des fleurs de la nuit ternelle.
-Ton cher front est ceint d'asphodles, et tu portes
-contre ton sein le crocos qui pousse dans l'le des Bienheureux.
-Il vaut peut-tre mieux ne pas se souvenir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais voici que je me souviens, mon Daphnis, dit
-Chlo. La route qui mne la grotte des nymphes longe
-cette prairie. Je reconnais la pierre plate o nous nous
-asseyions. Vois-tu le bois d'o sortit le loup, qui nous fit
-si grand peur? Ici, tu me tressas pour la premire fois une
-cage cigales. L, dans ce buisson, tu pris pour moi une des
-stridentes cigales, et tu la posas sur mes cheveux, o elle
-chantait sans discontinuer. Elle tait plus belle que les
-cigales d'or des Athniennes d'autrefois: car elle chantait.
-Je voudrais en avoir une encore.</p>
-
-<p>Et Daphnis rpondit:</p>
-
-<p>&mdash;La cigale bruit l'heure de midi, quand le vent fore
-des trous sanglants au c&oelig;ur du chaume, quand la cigu
-taille verte ploie son ombelle blanche pour se mettre au
-<span class="pagenum">-56-</span>frais. Maintenant elles dorment et je ne saurais en trouver.
-Mais vois, Chlo, l'antre du dieu Pan; et j'aperois le bassin
-o la vue de ton corps nu m'a troubl; et prs de l le taillis
-o ton premier baiser me rendit dlirant, o je venais te
-guetter tandis que j'engluais les piges oiseaux, dans
-l'hiver, et que toi, au milieu de la haute salle, tu rangeais
-les fruits dans les grandes amphores.</p>
-
-<p>O Chlo, la maison n'est plus l, et le bois de sorbier est
-solitaire, car les huppes et les roitelets n'y viennent plus,
-et Persphone a teint nos mes qui brlaient.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, dit Chlo. Je viens de prendre dans une fleur
-pourpre une abeille qui dormait. Je l'ai regarde: elle est
-rousse et laide, et je n'aime pas les cercles noirs de son
-ventre. Autrefois, je croyais l'abeille un baiser avec des
-ailes. Je viens de tremper mon doigt dans un rayon de miel
-et tout le parfum du miel nouveau s'est envol. J'ai cess
-d'aimer le miel.</p>
-
-<p>&mdash;Chlo, donne-moi un baiser, dit Daphnis.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, mon Daphnis.</p>
-
-<p>Et les deux ombres blanches furent troubles, sans rien
-oser dire. Car leur baiser n'avait plus d'aiguillon, ni d'odeur
-sauvage; et comme le dsir des brebis, des chvres, des
-oiseaux et des cigales diminuait dans leur c&oelig;ur, le plaisir
-de toucher leurs corps ne les agita plus d'un frmissement.</p>
-
-<p>&mdash;O Chlo, ici nous avions des fromages gras sur des
-claies vertes.</p>
-
-<p>&mdash;Et je n'aime presque plus les fromages, mon Daphnis.</p>
-
-<p>&mdash;O Chlo, l nous avons cueilli les premires violettes
-de notre dernire anne.</p>
-
-<p>&mdash;Et je n'aime presque plus les violettes, mon Daphnis.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-57-</span>&mdash;O Chlo, regarde ce petit bois o tu m'as donn ton
-premier baiser.</p>
-
-<p>Et Chlo, dtournant la tte, ne rpondit rien.</p>
-
-<p>Alors, silencieux, ils maudirent dans leur c&oelig;ur la nuit
-qui semblait avoir teint les choses d'amertume. Et ils
-prirent sans paroles le Conducteur d'Ames de venir les
-reprendre avec les songes lgers, pour les ramener par la
-porte ple de l'Erbe dans les prairies d'asphodles o ils
-avaient la tendre douleur de se souvenir.</p>
-
-<p>Mais la Bonne Desse n'exaua pas leur prire.</p>
-
-<p>Ils restrent penchs, chacun part, sur les statues
-tombes.</p>
-
-<p>Lorsque la nuit bleue devint faiblement dore, l'Orient,
-ils entendirent un bruit de rames le long des ctes. Ils
-levrent la tte, sachant qu'ils allaient voir des pirates-matelots,
-qui ravissent tout sur les rivages de Lesbos, et qui
-crient d'une voix retentissante, chaque fois qu'ils plongent
-les rames: roup-pa-pa.</p>
-
-<p>Et cependant, bien que la brume ft lgre, ils n'aperurent
-pas de vaisseau. Mais il y eut un grand cho, qui fit
-frissonner l'cume sur la grve:</p>
-
-<p>&mdash;Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort! Le
-grand Pan est mort!</p>
-
-<p>Alors la cit nacre de Mitylne s'croula, et les statues
-se renversrent toutes, et l'le devint noire, et les petites
-mes des sources s'chapprent, et les dieux minuscules
-s'envolrent du c&oelig;ur des arbres, de la molle des plantes,
-du centre anim des fleurs, et le silence s'tendit sur les
-morceaux de marbre blanc.</p>
-
-<p>Les ombres de Daphnis et de Chlo s'vanouirent, subitement
-<span class="pagenum">-58-</span>trs vieilles, au jour nouveau; et la Bonne Desse,
-dont la puissance souterraine tait abolie, les prit tandis
-qu'elle s'enfuyait au-dessus des prairies vers la rgion
-inconnue o les dieux sont retirs. Elle fconda Lesbos de
-son haleine, et rendit la terre Daphnis et Chlo; car l'le,
-parmi les canaux blancs qui la sillonnent, est couverte de
-leur me multiplie, tant les lauriers et les oseraies verdoyantes
-ont jailli de son c&oelig;ur enseveli.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-59-</span></p>
-
-<h3>LA CROISADE DES ENFANTS</h3>
-
-<p class="c large">(1896)</p>
-
-
-<p><span class="pagenum">-60-</span><i lang="la" xml:lang="la">Circa idem tempus pueri sine rectore sine duce de universis
-omnium regionum villis et civitatibus versus transmarinas
-partes avidis gressibus cucurrerunt, et dum quaereretur ab
-ipsis quo currerent, responderunt: Versus Jherusalem,
-quaerere terram sanctam&hellip; Adhuc quo devenerint ignoratur.
-Sed plurimi redierunt, a quibus dum quaereretur causa
-cursus, dixerunt se nescire. Nudae etiam mulieres circa idem
-tempus nihil loquentes per villas et civitates cucurrerunt&hellip;</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-61-</span></p>
-
-<h4 id="p2c1">RCIT DU GOLIARD</h4>
-
-<p>Moi, pauvre goliard, clerc misrable errant par les bois
-et les routes pour mendier, au nom de Notre Seigneur, mon
-pain quotidien, j'ai vu un spectacle pieux et entendu les
-paroles des petits enfants. Je sais que ma vie n'est point
-trs sainte, et que j'ai cd aux tentations sous les tilleuls
-du chemin. Les frres qui me donnent du vin voient bien
-que je suis peu accoutum en boire. Mais je n'appartiens
-pas la secte de ceux qui mutilent. Il y a des mchants
-qui crvent les yeux aux petits, et leur scient les jambes et
-leur lient les mains, afin de les exposer et d'implorer la piti.
-Voil pourquoi j'ai eu peur en voyant tous ces enfants.
-Sans doute, Notre Seigneur les dfendra. Je parle au
-hasard, car je suis rempli de joie. Je ris du printemps et de
-ce que j'ai vu. Mon esprit n'est pas trs fort. J'ai reu la
-tonsure de clergie l'ge de dix ans, et j'ai oubli les paroles
-latines. Je suis pareil la sauterelle: car je bondis, de ci, de
-l, et je bourdonne, et parfois j'ouvre des ailes de couleur,
-et ma tte menue est transparente et vide. On dit que
-<span class="pagenum">-62-</span>saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le dsert. Il
-faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n'tait point
-un homme fait comme nous.</p>
-
-<p>Je suis plein d'adoration pour saint Jean, car il tait
-errant et prononait des paroles sans suite. Il me semble
-qu'elles devraient tre plus douces. Le printemps aussi est
-doux, cette anne. Jamais il n'y a eu tant de fleurs blanches
-et roses. Les prairies sont frachement laves. Partout le
-sang de Notre Seigneur tincelle sur les haies. Notre Seigneur
-Jsus est couleur de lys, mais son sang est vermeil.
-Pourquoi? Je ne sais. Cela doit tre en quelque parchemin.
-Si j'eusse t expert dans les lettres, j'aurais du parchemin,
-et j'crirais dessus. Ainsi je mangerais trs bien tous les
-soirs. J'irais dans les couvents prier pour les frres morts et
-j'inscrirais leurs noms sur mon rouleau. Je transporterais
-mon rouleau des morts d'une abbaye l'autre. C'est une
-chose qui plat nos frres. Mais j'ignore les noms de mes
-frres morts. Peut-tre que Notre Seigneur ne se soucie
-point non plus de les savoir. Tous ces enfants m'ont paru
-n'avoir pas de noms. Et il est sr que Notre Seigneur Jsus
-les prfre. Ils emplissaient la route comme un essaim
-d'abeilles blanches. Je ne sais pas d'o ils venaient. C'taient
-de tout petits plerins. Ils avaient des bourdons de noisetier
-et de bouleau. Ils avaient la croix sur l'paule; et toutes
-ces croix taient de maintes couleurs. J'en ai vu de vertes,
-qui devaient tre faites avec des feuilles cousues. Ce sont
-des enfants sauvages et ignorants. Ils errent vers je ne sais
-quoi. Ils ont foi en Jrusalem. Je pense que Jrusalem
-est loin, et Notre Seigneur doit tre plus prs de nous. Ils
-n'arriveront pas Jrusalem. Mais Jrusalem arrivera
-<span class="pagenum">-63-</span>eux. Comme moi. La fin de toutes choses saintes est dans
-la joie. Notre Seigneur est ici, sur cette pine rougie, et sur
-ma bouche, et dans ma pauvre parole. Car je pense lui et
-son spulcre est dans ma pense. Amen. Je me coucherai ici
-au soleil. C'est un endroit saint. Les pieds de Notre Seigneur
-ont sanctifi tous les endroits. Je dormirai. Jsus fasse
-dormir le soir tous ces petits enfants blancs qui portent
-la croix. En vrit, je le lui dis. J'ai grand sommeil. Je le
-lui dis, en vrit, car peut-tre qu'il ne les a point vus, et il
-doit veiller sur les petits enfants. L'heure de midi pse sur
-moi. Toutes choses sont blanches. Ainsi soit-il. Amen.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-64-</span></p>
-
-<h4 id="p2c2">RCIT DU LPREUX</h4>
-
-<p>Si vous voulez comprendre ce que je vais vous dire,
-sachez que j'ai la tte couverte d'un capuchon blanc et que
-je secoue un cliquet de bois dur. Je ne sais plus quel est mon
-visage, mais j'ai peur de mes mains. Elles courent devant
-moi comme des btes cailleuses et livides. Je voudrais les
-couper. J'ai honte de ce qu'elles touchent. Il me semble
-qu'elles font dfaillir les fruits rouges que je cueille et les
-pauvres racines que j'arrache paraissent se fltrir sous elles.
-<i lang="la" xml:lang="la">Domine ceterorum libera me!</i> Le Sauveur n'a pas expi mon
-pch blme. Je suis oubli jusqu' la rsurrection. Comme
-le crapaud scell au froid de la lune dans une pierre obscure,
-je demeurerai enferm dans ma gangue hideuse quand les
-autres se lveront avec leur corps clair. <i lang="la" xml:lang="la">Domine ceterorum,
-fac me liberum: leprosus sum.</i> Je suis solitaire et j'ai horreur.
-Mes dents seules ont gard leur blancheur naturelle. Les
-<span class="pagenum">-65-</span>btes s'effraient, et mon me voudrait fuir. Le jour s'carte
-de moi. Il y a douze cent et douze annes que leur Sauveur
-les a sauves, et il n'a pas eu piti de moi. Je n'ai pas t
-touch avec la lance sanglante qui l'a perc. Peut-tre que
-le sang du Seigneur des autres m'aurait guri. Je songe
-souvent au sang: je pourrais mordre avec mes dents; elles
-sont candides. Puisqu'Il n'a point voulu me le donner,
-j'ai l'avidit de prendre celui qui lui appartient. Voil
-pourquoi j'ai guett les enfants qui descendaient du pays de
-Vendme vers cette fort de la Loire. Ils avaient des croix
-et ils taient soumis Lui. Leurs corps taient Son corps et
-Il ne m'a point fait part de son corps. Je suis entour sur
-terre d'une damnation ple. J'ai pi pour sucer au cou
-d'un de Ses enfants du sang innocent. <i lang="la" xml:lang="la">Et caro nova fiet in die
-ir.</i> Au jour de terreur, ma chair sera nouvelle. Et derrire
-les autres marchait un enfant frais aux cheveux rouges. Je le
-marquai; je bondis subitement; je lui saisis la bouche de
-mes mains affreuses. Il n'tait vtu que d'une chemise
-rude; ses pieds taient nus et ses yeux restrent placides.
-Et il me considra sans tonnement. Alors, sachant qu'il ne
-crierait point, j'eus le dsir d'entendre encore une voix
-humaine et j'tai mes mains de sa bouche, et il ne s'essuya
-pas la bouche. Et ses yeux semblaient ailleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Qui es-tu? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Johannes le Teuton, rpondit-il. Et ses paroles taient
-limpides et salutaires.</p>
-
-<p>&mdash;O vas-tu? dis-je encore.</p>
-
-<p>Et il rpondit:</p>
-
-<p>&mdash;A Jrusalem, pour conqurir la Terre Sainte.</p>
-
-<p>Alors je me mis rire, et je lui demandai:</p>
-
-<p><span class="pagenum">-66-</span>&mdash;O est Jrusalem?</p>
-
-<p>Et il rpondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>Et je dis encore:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que Jrusalem?</p>
-
-<p>Et il rpondit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Notre Seigneur.</p>
-
-<p>Alors, je me mis rire de nouveau et je demandai:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que ton Seigneur?</p>
-
-<p>Et il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas; il est blanc.</p>
-
-<p>Et cette parole me jeta dans la fureur et j'ouvris mes
-dents sous mon capuchon et je me penchai vers son cou frais
-et il ne recula point, et je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi n'as-tu pas peur de moi?</p>
-
-<p>Et il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi aurais-je peur de toi, homme blanc?</p>
-
-<p>Alors de grandes larmes m'agitrent, et je m'tendis
-sur le sol, et je baisai la terre de mes lvres terribles, et je
-criai:</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je suis lpreux!</p>
-
-<p>Et l'enfant teuton me considra, et dit limpidement:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>Il n'a pas eu peur de moi! Il n'a pas eu peur de moi! Ma
-monstrueuse blancheur est semblable pour lui celle de
-son Seigneur. Et j'ai pris une poigne d'herbe et j'ai essuy
-sa bouche et ses mains. Et je lui ai dit:</p>
-
-<p>&mdash;Va en paix vers ton Seigneur blanc, et dis-lui qu'il m'a
-oubli.</p>
-
-<p>Et l'enfant m'a regard sans rien dire. Je l'ai accompagn
-<span class="pagenum">-67-</span>hors du noir de cette fort. Il marchait sans trembler. J'ai vu
-disparatre ses cheveux rouges au loin dans le soleil.
-<i lang="la" xml:lang="la">Domine infantium, libera me!</i> Que le son de mon cliquet de
-bois parvienne jusqu' toi, comme le son pur des cloches!
-Matre de ceux qui ne savent pas, dlivre-moi!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-68-</span></p>
-
-<h4 id="p2c3">RCIT DU PAPE INNOCENT III</h4>
-
-<p>Loin de l'encens et des chasubles, je puis trs facilement
-parler Dieu dans cette chambre ddore de mon palais.
-C'est ici que je viens penser ma vieillesse, sans tre soutenu
-sous les bras. Pendant la messe, mon c&oelig;ur s'lve et mon
-corps se roidit; le scintillement du vin sacr emplit mes
-yeux, et ma pense est lubrifie par les huiles prcieuses;
-mais en ce lieu solitaire de ma basilique, je peux me courber
-sous ma fatigue terrestre. <i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo!</i> Car le Seigneur ne
-doit point entendre vraiment la voix de ses prtres
-travers la pompe des mandements et des bulles; et sans
-doute ni la pourpre, ni les joyaux, ni les peintures ne lui
-agrent; mais dans cette petite cellule il a peut-tre piti
-de mon balbutiement imparfait. Seigneur, je suis trs
-vieux, et me voici vtu de blanc devant toi, et mon nom
-est Innocent, et tu sais que je ne sais rien. Pardonne-moi
-ma papaut, car elle a t institue, et je la subis. Ce n'est
-pas moi qui ai ordonn les honneurs. J'aime mieux voir
-ton soleil par cette vitre ronde que dans les reflets magnifiques
-<span class="pagenum">-69-</span>de mes verrires. Laisse-moi gmir comme un autre
-vieillard et tourner vers toi ce visage ple et rid que je
-soulve grand'peine hors des flots de la nuit ternelle. Les
-anneaux glissent le long de mes doigts amaigris, comme les
-derniers jours de ma vie s'chappent.</p>
-
-<p>Mon Dieu! je suis ton vicaire ici, et je tends vers toi ma
-main creuse, pleine du vin pur de ta foi. Il y a de grands
-crimes. Il y a de trs grands crimes. Nous pouvons leur
-donner l'absolution. Il y a de grandes hrsies. Il y a de
-trs grandes hrsies. Nous devons les punir impitoyablement.
-A cette heure o je m'agenouille, blanc, dans
-cette cellule blanche ddore, je souffre d'une forte angoisse,
-Seigneur, ne sachant point si les crimes et les hrsies sont
-du pompeux domaine de ma papaut ou du petit cercle de
-jour dans lequel un vieil homme joint simplement ses mains.
-Et aussi, je suis troubl en ce qui touche ton spulcre. Il
-est toujours entour par des infidles. On n'a point su le leur
-reprendre. Personne n'a dirig ta croix vers la Terre-Sainte;
-mais nous sommes plongs dans la torpeur. Les chevaliers
-ont dpos leurs armes et les rois ne savent plus commander.
-Et moi, Seigneur, je m'accuse et je frappe ma poitrine: je
-suis trop faible et trop vieux.</p>
-
-<p>Maintenant, Seigneur, coute ce chuchotement chevrotant
-qui monte hors de cette petite cellule de ma basilique et
-conseille-moi. Mes serviteurs m'ont apport d'tranges
-nouvelles depuis les pays de Flandres et d'Allemagne
-jusqu'aux villes de Marseille et de Gnes. Des sectes ignores
-vont natre. On a vu courir par les cits des femmes
-nues qui ne parlaient point. Ces muettes impudiques dsignaient
-le ciel. Plusieurs fous ont prch la ruine sur les
-<span class="pagenum">-70-</span>places. Les ermites et les clercs errants sont pleins de
-rumeurs. Et je ne sais par quel sortilge plus de sept mille
-enfants ont t attirs hors des maisons. Ils sont sept mille
-sur la route portant la croix et le bourdon. Ils n'ont point
- manger; ils n'ont point d'armes; ils sont incapables et ils
-nous font honte. Ils sont ignorants de toute vritable religion.
-Mes serviteurs les ont interrogs. Ils rpondent qu'ils
-vont Jrusalem pour conqurir la Terre-Sainte. Mes
-serviteurs leur ont dit qu'ils ne pourraient traverser la mer.
-Ils ont rpondu que la mer se sparerait et se desscherait
-pour les laisser passer. Les bons parents, pieux et sages,
-s'efforcent de les retenir. Ils brisent les verrous pendant la
-nuit et franchissent les murailles. Beaucoup sont fils de
-nobles et de courtisanes. C'est grand'piti. Seigneur, tous
-ces innocents seront livrs au naufrage et aux adorateurs
-de Mahomet. Je vois que le soudan de Bagdad les guette de
-son palais. Je tremble que les mariniers ne s'emparent de
-leurs corps pour les vendre.</p>
-
-<p>Seigneur, permettez-moi de vous parler selon les formules
-de la religion. Cette croisade des enfants n'est point une
-&oelig;uvre pie. Elle ne pourra gagner le Spulcre aux chrtiens.
-Elle augmente le nombre des vagabonds qui errent sur
-la lisire de la foi autorise. Nos prtres ne peuvent point
-la protger. Nous devons croire que le Malin possde ces
-pauvres cratures. Elles vont en troupeau vers le prcipice
-comme les porcs sur la montagne. Le Malin s'empare volontiers
-des enfants, Seigneur, comme vous savez. Il se donna
-figure, jadis, d'un preneur de rats, pour entraner aux notes
-de la musique de son pipeau tous les petits de la cit de
-Hamelin. Les uns disent que ces infortuns furent noys
-<span class="pagenum">-71-</span>dans la rivire de Weser; les autres, qu'il les enferma dans
-le flanc d'une montagne. Craignez que Satan ne mne tous
-nos enfants vers les supplices de ceux qui n'ont point notre
-foi. Seigneur, vous savez qu'il n'est pas bon que la croyance
-se renouvelle. Sitt qu'elle parut dans le buisson ardent,
-vous la ftes enfermer dans un tabernacle. Et quand elle se
-fut chappe de vos lvres sur le Golgotha, vous ordonntes
-qu'elle ft enclose dans les ciboires et dans les ostensoirs.
-Ces petits prophtes branleront l'difice de votre glise.
-Il faut le leur dfendre. Est-ce au mpris de vos consacrs,
-qui usrent dans votre service leurs aubes et leurs toles,
-qui rsistrent durement aux tentations pour vous gagner,
-que vous recevrez ceux qui ne savent ce qu'ils font? Nous
-devons laisser venir vous les petits enfants, mais sur la
-route de votre foi. Seigneur, je vous parle selon vos institutions.
-Ces enfants priront. Ne faites pas qu'il y ait sous
-Innocent un nouveau massacre des Innocents.</p>
-
-<p>Pardonne-moi maintenant, mon Dieu, pour t'avoir
-demand conseil sous la tiare. Le tremblement de la vieillesse
-me reprend. Regarde mes pauvres mains. Je suis un
-homme trs g. Ma foi n'est plus celle des tout petits. L'or
-des parois de cette cellule est us par le temps. Elles sont
-blanches. Le cercle de ton soleil est blanc. Ma robe est
-blanche aussi, et mon c&oelig;ur dessch est pur. J'ai dit selon
-ta rgle. Il y a des crimes. Il y a de trs grands crimes. Il y a
-des hrsies. Il y a de trs grandes hrsies. Ma tte est
-vacillante de faiblesse: peut-tre qu'il ne faut ni punir, ni
-absoudre. La vie passe fait hsiter nos rsolutions. Je n'ai
-point vu de miracle. claire-moi. Est-ce un miracle? Quel
-signe leur as-tu donn? Les temps sont-ils venus? Veux-tu
-<span class="pagenum">-72-</span>qu'un homme trs vieux, comme moi, soit pareil dans sa
-blancheur tes petits enfants candides? Sept mille! Bien
-que leur foi soit ignorante, puniras-tu l'ignorance de sept
-mille innocents? Moi aussi, je suis Innocent. Seigneur, je
-suis innocent comme eux. Ne me punis pas dans mon
-extrme vieillesse. Les longues annes m'ont appris que ce
-troupeau d'enfants ne <i>peut</i> pas russir. Cependant, Seigneur,
-est-ce un miracle? Ma cellule reste paisible, comme
-en d'autres mditations. Je sais qu'il n'est point besoin de
-t'implorer, pour que tu te manifestes; mais moi, du haut
-de ma trs grande vieillesse, du haut de ta papaut, je te
-supplie. Instruis-moi, car je ne sais pas. Seigneur, ce sont
-tes petits innocents. Et moi, Innocent, je ne sais pas, je ne
-sais pas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-73-</span></p>
-
-<h4 id="p2c4">RCIT DE TROIS PETITS ENFANTS</h4>
-
-<p>Nous trois, Nicolas qui ne sait point parler, Alain et
-Denis, nous sommes partis sur les routes pour aller vers
-Jrusalem. Il y a longtemps que nous marchons. Ce sont des
-voix blanches qui nous ont appels dans la nuit. Elles
-appelaient tous les petits enfants. Elles taient comme les
-voix des oiseaux morts pendant l'hiver. Et d'abord nous
-avons vu beaucoup de pauvres oiseaux tendus sur la
-terre gele, beaucoup de petits oiseaux dont la gorge tait
-rouge. Ensuite nous avons vu les premires fleurs et les
-premires feuilles et nous en avons tress des croix. Nous
-avons chant devant les villages, ainsi que nous avions
-coutume de faire pour l'an nouveau. Et tous les enfants
-couraient vers nous. Et nous avons avanc comme une
-troupe. Il y avait des hommes qui nous maudissaient, ne
-connaissant point le Seigneur. Il y avait des femmes qui
-nous retenaient par les bras et nous interrogeaient, et
-couvraient nos visages de baisers. Et puis il y a eu de bonnes
-mes qui nous ont apport des cuelles de bois, du lait
-<span class="pagenum">-74-</span>tide et des fruits. Et tout le monde avait piti de nous.
-Car ils ne savent point o nous allons et ils n'ont point
-entendu les voix.</p>
-
-<p>Sur la terre il y a des forts paisses, et des rivires, et
-des montagnes, et des sentiers pleins de ronces. Et au bout
-de la terre se trouve la mer que nous allons traverser
-bientt. Et au bout de la mer se trouve Jrusalem. Nous
-n'avons ni gouvernants ni guides. Mais toutes les routes
-nous sont bonnes. Quoique ne sachant point parler, Nicolas
-marche comme nous, Alain et Denis, et toutes les terres
-sont pareilles, et pareillement dangereuses aux enfants.
-Partout il y a des forts paisses, et des rivires, et des
-montagnes, et des pines. Mais partout les voix seront avec
-nous. Il y a ici un enfant qui s'appelle Eustace, et qui est
-n avec ses yeux ferms. Il garde les bras tendus et il sourit.
-Nous ne voyons rien de plus que lui. C'est une petite fille
-qui le mne et qui porte sa croix. Elle s'appelle Allys. Elle
-ne parle jamais et ne pleure jamais; elle garde les yeux fixs
-sur les pieds d'Eustace, afin de le soutenir quand il trbuche.
-Nous les aimons tous les deux. Eustace ne pourra pas voir
-les saintes lampes du spulcre. Mais Allys lui prendra les
-mains, afin de lui faire toucher les dalles du tombeau.</p>
-
-<p>Oh! que les choses de la terre sont belles! Nous ne nous
-souvenons de rien, parce que nous n'avons jamais rien
-appris. Cependant nous avons vu de vieux arbres et des
-rochers rouges. Quelquefois nous passons dans de longues
-tnbres. Quelquefois nous marchons jusqu'au soir dans
-des prairies claires. Nous avons cri le nom de Jsus dans
-les oreilles de Nicolas, et il le connat bien. Mais il ne sait pas
-le dire. Il se rjouit avec nous de ce que nous voyons. Car
-<span class="pagenum">-75-</span>ses lvres peuvent s'ouvrir pour la joie, et il nous caresse
-les paules. Et ainsi ils ne sont point malheureux: car Allys
-veille sur Eustace et nous, Alain et Denis, nous veillons sur
-Nicolas.</p>
-
-<p>On nous disait que nous rencontrions dans les bois des
-ogres et des loups-garous. Ce sont des mensonges. Personne
-ne nous a effrays; personne ne nous a fait de mal. Les
-solitaires et les malades viennent nous regarder, et les
-vieilles femmes allument des lumires pour nous dans les
-cabanes. On fait sonner pour nous les cloches des glises.
-Les paysans se lvent des sillons pour nous pier. Les btes
-aussi nous regardent et ne s'enfuient point. Et depuis que
-nous marchons, le soleil est devenu plus chaud, et nous ne
-cueillons plus les mmes fleurs. Mais toutes les tiges peuvent
-se tresser en mmes formes, et nos croix sont toujours
-fraches. Ainsi nous avons grand espoir, et bientt nous
-verrons la mer bleue. Et au bout de la mer bleue est
-Jrusalem. Et le Seigneur laissera venir son tombeau
-tous les petits enfants. Et les voix blanches seront joyeuses
-dans la nuit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-76-</span></p>
-
-<h4 id="p2c5">RCIT DE FRANOIS LONGUEJOUE, CLERC</h4>
-
-<p class="i">Aujourd'hui, quinzime du mois de septembre, l'anne
-aprs l'incarnation de notre Seigneur douze cent et douze,
-sont venus en l'officine de mon matre Hugues Ferr plusieurs
-enfants qui demandent traverser la mer pour aller voir le
-Saint-Spulcre. Et pour ce que ledit Ferr n'a point assez de
-nefs marchandes dans le port de Marseille, il m'a command
-de requrir matre Guillaume Porc, afin de complter le
-nombre. Les matres Hugues Ferr et Guillaume Porc mneront
-les nefs jusqu'en Terre-Sainte pour l'amour de Notre Seigneur
-J.-C. Il y a prsentement pandus autour de la cit
-de Marseille plus de sept mille enfants dont aucuns parlent des
-langages barbares. Et Messieurs les chevins, craignant justement
-la disette, se sent runis en la maison de ville, o, aprs
-dlibration, ils ont mand nosdits matres afin de les exhorter
-et supplier d'envoyer les nefs en grande diligence. La mer n'est
-pas de prsent bien favorable cause des quinoxes, mais il
-est considrer qu'une telle affluence pourrait tre dangereuse
-notre bonne ville, d'autant que ces enfants sont tous affams
-<span class="pagenum">-77-</span>par la longueur de la route et ne savent ce qu'ils font. J'ai fait
-crier aux mariniers sur le port, et quiper les nefs. Sur l'heure
-de vpres, on pourra les tirer dans l'eau. La foule des enfants
-n'est point dans la cit, mais ils parcourent la grve en amassant
-des coquilles pour signes de voyage et on dit qu'ils s'tonnent
-des toiles de mer et pensent qu'elles soient tombes
-vivantes du ciel afin de leur indiquer la route du Seigneur.
-Et de cet vnement extraordinaire, voici ce que j'ai dire:
-premirement, qu'il est dsirer que matres Hugues Ferr et
-Guillaume Porc conduisent promptement hors de notre cit
-cette turbulence trangre; secondement, que l'hiver a t bien
-rude, d'o la terre est pauvre cette anne, ce que savent assez
-messieurs les marchands; troisimement, que l'glise n'a t
-nullement avise du dessein de cette horde qui vient du Nord,
-et qu'elle ne se mlera pas dans la folie d'une arme purile
-(<i lang="la" xml:lang="la">turba infantium</i>). Et il convient de louer matres Hugues
-Ferr et Guillaume Porc, autant pour l'amour qu'ils portent
-notre bonne ville que pour leur soumission Notre Seigneur,
-envoyant leurs nefs et les convoyant par ce temps d'quinoxe,
-et en grand danger d'tre attaques par les infidles qui cument
-notre mer sur leurs felouques d'Alger et de Bougie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-78-</span></p>
-
-<h4 id="p2c6">RCIT DU KALANDAR</h4>
-
-<p>Gloire Dieu! Lou soit le Prophte qui m'a permis d'tre
-pauvre et d'errer par les villes en invoquant le Seigneur!
-Trois fois bnis soient les saints compagnons de Mohammed
-qui institurent l'ordre divin auquel j'appartiens! Car je
-suis semblable Lui lorsqu'il fut chass coups de pierres
-hors de la cit infme que je ne veux point nommer, et qu'il
-se rfugia dans une vigne o un esclave chrtien eut piti
-de lui, et lui donna du raisin, et fut touch par les paroles
-de la foi au dclin du jour. Dieu est grand! J'ai travers les
-villes de Mossoul, et de Bagdad, et de Basrah, et j'ai connu
-Sala-ed-Din (Dieu ait son me) et le sultan son frre
-Sef-ed-Din, et j'ai contempl le Commandeur des Croyants.
-Je vis trs bien d'un peu de riz que je mendie et de l'eau
-qu'on me verse dans ma calebasse. J'entretiens la puret
-de mon corps. Mais la plus grande puret rside dans l'me.
-Il est crit que le Prophte, avant sa mission, tomba profondment
-endormi sur le sol. Et deux hommes blancs
-descendirent droite et gauche de son corps et se tinrent
-<span class="pagenum">-79-</span>l. Et l'homme blanc gauche lui fendit la poitrine avec un
-couteau d'or, et en tira le c&oelig;ur, d'o il exprima le sang noir.
-Et l'homme blanc droite lui fendit le ventre avec un
-couteau d'or, et en tira les viscres qu'il purifia. Et ils
-remirent les entrailles en place, et ds lors le Prophte fut
-pur pour annoncer la foi. C'est l une puret surhumaine
-qui appartient principalement aux tres angliques.
-Cependant les enfants aussi sont purs. Telle fut la puret
-que dsira engendrer la devineresse quand elle aperut le
-rayonnement autour de la tte du pre de Mohammed et
-qu'elle tenta de se joindre lui. Mais le pre du Prophte
-s'unit sa femme Aminah, et le rayonnement disparut
-de son front, et la devineresse connut ainsi qu'Aminah
-venait de concevoir un tre pur. Gloire Dieu, qui purifie!
-Ici, sous le porche de ce bazar, je puis me reposer, et je
-saluerai les passants. Il y a de riches marchands d'toffes
-et de joyaux qui se tiennent accroupis. Voici un caftan qui
-vaut bien mille dinars. Moi, je n'ai point besoin d'argent,
-et je suis libre comme un chien. Gloire Dieu! Je me souviens,
-maintenant que je suis l'ombre, du commencement
-de mon discours. Premirement, je parle de Dieu, hors
-lequel il n'y a pas de Dieu, et de notre Saint Prophte, qui
-rvla la foi, car c'est l'origine de toutes les penses, soit
-qu'elles sortent de la bouche, soit qu'elles aient t traces
- l'aide du calame. En second lieu, je considre la puret
-dont Dieu a dou les saints et les anges. En troisime lieu,
-je rflchis la puret des enfants. En effet, je viens de voir
-un grand nombre d'enfants chrtiens qui ont t achets par
-le Commandeur des Croyants. Je les ai vus sur la grand'route.
-Ils marchaient comme un troupeau de moutons. On
-<span class="pagenum">-80-</span>dit qu'ils viennent du pays d'gypte, et que les navires des
-Francs les ont dbarqus l. Satan les possdait et ils tentaient
-de traverser la mer pour se rendre Jrusalem.
-Gloire Dieu. Il n'a pas t permis qu'une si grande
-cruaut ft accomplie. Car ces pauvres enfants seraient
-morts en route, n'ayant ni aides, ni vivres. Ils sont tout
-fait innocents. Et leur vue je me suis jet terre, et j'ai
-frapp la terre du front en louant le Seigneur voix haute.
-Voici maintenant quelle tait la disposition de ces enfants.
-Ils taient vtus de blanc, et ils portaient des croix cousues
-sur leurs vtements. Ils ne paraissaient point savoir o ils
-se trouvaient, et ne semblaient pas affligs. Ils gardent les
-yeux dirigs constamment au loin. J'ai remarqu l'un d'eux
-qui tait aveugle et qu'une petite fille tenait par la main.
-Beaucoup ont des cheveux roux et des yeux verts. Ce sont
-des Francs qui appartiennent l'empereur de Rome. Ils
-adorent faussement le prophte Jsus. L'erreur de ces
-Francs est manifeste. D'abord, il est prouv par les livres et
-les miracles qu'il n'y a point d'autre parole que celle de
-Mohammed. Ensuite, Dieu nous permet journellement de
-le glorifier et de quter notre vie, et il ordonne ses fidles
-de protger notre ordre. Enfin, il a refus la clairvoyance
-ces enfants qui sont partis d'un pays lointain, tents par
-Iblis, et il ne s'est point manifest pour les avertir. Et
-s'ils n'taient tombs heureusement entre les mains des
-Croyants, ils auraient t saisis par les Adorateurs du Feu
-et enchans dans des caves profondes. Et ces maudits les
-auraient offerts en sacrifice leur idole dvoratrice et
-dtestable. Lou soit notre Dieu qui fait bien tout ce qu'il
-fait et qui protge mme ceux qui ne le confessent point.
-<span class="pagenum">-81-</span>Dieu est grand! J'irai maintenant demander ma part de
-riz dans la boutique de cet orfvre, et proclamer mon
-mpris des richesses. S'il plat Dieu, tous ces enfants
-seront sauvs par la foi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-82-</span></p>
-
-<h4 id="p2c7">RCIT DE LA PETITE ALLYS</h4>
-
-<p>Je ne peux plus bien marcher, parce que nous sommes
-dans un pays brlant, o deux mchants hommes de
-Marseille nous ont emmens. Et d'abord nous avons t
-secous sur la mer dans un jour noir, au milieu des feux du
-ciel. Mais mon petit Eustace n'avait point de frayeur parce
-qu'il ne voyait rien et que je lui tenais les deux mains.
-Je l'aime beaucoup, et je suis venue ici cause de lui. Car
-je ne sais pas o nous allons. Il y a si longtemps que nous
-sommes partis. Les autres nous parlaient de la ville de
-Jrusalem, qui est au bout de la mer, et de Notre Seigneur
-qui serait l pour nous recevoir. Et Eustace connaissait
-bien Notre Seigneur Jsus, mais il ne savait point ce qu'est
-Jrusalem, ni une ville, ni la mer. Il s'est enfui pour obir
-des voix et il les entendait toutes les nuits. Il les entendait
-dans la nuit cause du silence, car il ne distingue
-pas la nuit du jour. Et il m'interrogeait sur ces voix, mais
-je ne pouvais rien lui dire. Je ne sais rien, et j'ai seulement
-de la peine cause d'Eustace. Nous marchions prs de
-<span class="pagenum">-83-</span>Nicolas, et d'Alain, et de Denis; mais ils sont monts sur
-un autre navire, et tous les navires n'taient plus l quand
-le soleil a reparu. Hlas! que sont-ils devenus? Nous les
-retrouverons quand nous arriverons prs de Notre Seigneur.
-C'est encore trs loin. On parle d'un grand roi qui nous fait
-venir, et qui tient en sa puissance la ville de Jrusalem. En
-cette contre tout est blanc, les maisons et les vtements,
-et le visage des femmes est couvert d'un voile. Le pauvre
-Eustace ne peut pas voir cette blancheur, mais je lui en
-parle, et il se rjouit. Car il dit que c'est le signe de la fin.
-Le Seigneur Jsus est blanc. La petite Allys est trs lasse,
-mais elle tient Eustace par la main, afin qu'il ne tombe pas,
-et elle n'a pas le temps de songer sa fatigue. Nous nous
-reposerons ce soir, et Allys dormira, comme de coutume,
-prs d'Eustace, et si les voix ne nous ont point abandonns,
-elle essaiera de les entendre dans la nuit claire. Et elle
-tiendra Eustace par la main jusqu' la fin blanche du
-grand voyage, car il faut qu'elle lui montre le Seigneur.
-Et assurment le Seigneur aura piti de la patience d'Eustace,
-et il permettra qu'Eustace le voie. Et peut-tre alors
-Eustace verra la petite Allys.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-84-</span></p>
-
-<h4 id="p2c8">RCIT DU PAPE GRGOIRE IX</h4>
-
-<p>Voici la mer dvoratrice, qui semble innocente et bleue.
-Ses plis sont doux et elle est borde de blanc, comme une
-robe divine. C'est un ciel liquide et ses astres sont vivants.
-Je mdite sur elle, de ce trne de rochers o je me suis fait
-apporter hors de ma litire. Elle est vritablement au milieu
-des terres de la chrtient. Elle reoit l'eau sacre o l'Annonciateur
-lava le pch. Sur ses bords se penchrent toutes
-les saintes figures, et elle a balanc leurs images transparentes.
-Grande ointe mystrieuse, qui n'a ni flux ni reflux,
-berceuse d'azur, insre sur l'anneau terrestre comme un
-joyau fluide, je t'interroge avec mes yeux. O mer Mditerrane,
-rends-moi mes enfants! Pourquoi les as-tu pris?</p>
-
-<p>Je ne les ai point connus. Ma vieillesse ne fut pas caresse
-par leurs haleines fraches. Ils ne vinrent pas me supplier
-de leurs tendres bouches entr'ouvertes. Seuls, semblables
-de petits vagabonds, pleins d'une foi furieuse et aveugle, ils
-s'lancrent vers la terre promise et ils furent anantis.
-D'Allemagne et de Flandres, et de France et de Savoie et
-<span class="pagenum">-85-</span>de Lombardie, ils vinrent vers tes flots perfides, mer sainte,
-bourdonnant d'indistinctes paroles d'adoration. Ils allrent
-jusqu' la cit de Marseille; ils allrent jusqu' la cit de
-Gnes. Et tu les portas dans des nefs sur ton large dos
-crtel d'cume; et tu te retournas, et tu allongeas vers eux
-tes bras glauques, et tu les as gards. Et les autres, tu les as
-trahis, en les menant vers les infidles; et maintenant ils
-soupirent dans les palais d'Orient, captifs des adorateurs
-de Mahomet.</p>
-
-<p>Autrefois, un orgueilleux roi d'Asie te fit frapper de
-verges et charger de chanes. O mer Mditerrane! qui te
-pardonnera? Tu es tristement coupable. C'est toi que
-j'accuse, toi seule, faussement limpide et claire, mauvais
-mirage du ciel; je t'appelle en justice devant le trne du
-Trs-Haut, de qui relvent toutes choses cres. Mer
-consacre, qu'as-tu fait de nos enfants? Lve vers Lui ton
-visage crulen; tends vers Lui tes doigts frissonnants de
-bulles; agite ton innombrable rire pourpr; fais parler ton
-murmure, et rends-Lui compte.</p>
-
-<p>Muette par toutes tes bouches blanches qui viennent
-expirer mes pieds sur la grve, tu ne dis rien. Il y a dans
-mon palais de Rome une antique cellule ddore, que l'ge
-a faite candide comme une aube. Le pontife Innocent avait
-coutume de s'y retirer. On prtend qu'il y mdita longtemps
-sur les enfants et sur leur foi, et qu'il demanda au Seigneur
-un signe. Ici, du haut de ce trne de rochers, parmi l'air
-libre, je dclare que ce pontife Innocent avait lui-mme
-une foi d'enfant, et qu'il secoua vainement ses cheveux
-lasss. Je suis beaucoup plus vieux qu'Innocent; je suis le
-plus vieux de tous les vicaires que le Seigneur a placs ici-bas,
-<span class="pagenum">-86-</span>et je commence seulement comprendre. Dieu ne se
-manifeste point. Est-ce qu'il assista son fils au Jardin des
-Oliviers? Ne l'abandonna-t-il pas dans son angoisse
-suprme? O folie purile que d'invoquer son secours! Tout
-mal et toute preuve ne rside qu'en nous. Il a parfaite
-confiance en l'&oelig;uvre ptrie par ses mains. Et tu as trahi sa
-confiance. Mer divine, ne t'tonne point de mon langage.
-Toutes choses sont gales devant le Seigneur. La superbe
-raison des hommes ne vaut pas plus au prix de l'infini
-que le petit &oelig;il rayonn d'un de tes animaux. Dieu
-accorde la mme part au grain de sable et l'empereur.
-L'or mrit dans la mine aussi impeccablement que le moine
-rflchit dans le monastre. Les parties du monde sont aussi
-coupables les unes que les autres, lorsqu'elles ne suivent pas
-les lignes de la bont; car elles procdent de Lui. Il n'y a
-point ses yeux de pierres, ni de plantes, ni d'animaux, ni
-d'hommes, mais des crations. Je vois toutes ces ttes blanchissantes
-qui bondissent au-dessus de tes vagues, et qui se
-fondent dans ton eau; elles ne jaillissent qu'une seconde
-sous la lumire du soleil, et elles peuvent tre damnes ou
-lues. L'extrme vieillesse instruit l'orgueil et claire la
-religion. J'ai autant de piti pour ce petit coquillage de
-nacre que pour moi-mme.</p>
-
-<p>Voil pourquoi je t'accuse, mer dvoratrice, qui as
-englouti mes petits enfants. Souviens-toi du roi asiatique
-par qui tu fus punie. Mais ce n'tait pas un roi centenaire.
-Il n'avait pas subi assez d'annes. Il ne pouvait point
-comprendre les choses de l'univers. Je ne te punirai donc
-pas. Car ma plainte et ton murmure viendraient mourir
-en mme temps aux pieds du Trs-Haut, comme le bruissement
-<span class="pagenum">-87-</span>de tes gouttelettes vient mourir mes pieds. O mer
-Mditerrane! je te pardonne et je t'absous. Je te donne la
-trs sainte absolution. Va-t'en et ne pche plus. Je suis
-coupable comme toi de fautes que je ne sais point. Tu te
-confesses incessamment sur la grve par tes mille lvres
-gmissantes, et je me confesse toi, grande mer sacre, par
-mes lvres fltries. Nous nous confessons l'un l'autre.
-Absous-moi et je t'absous. Retournons dans l'ignorance et
-la candeur. Ainsi soit-il.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Que ferai-je sur la terre? Il y aura un monument expiatoire,
-un monument pour la foi qui ne sait pas. Les ges
-qui viendront doivent connatre notre pit, et ne point
-dsesprer. Dieu mena vers lui les petits enfants croiss, par
-le saint pch de la mer; des innocents furent massacrs;
-les corps des innocents auront leur asile. Sept nefs se
-noyrent au rcif du Reclus; je btirai sur cette le une
-glise des Nouveaux Innocents et j'y instituerai douze
-prbendaires. Et tu me rendras les corps de mes enfants, mer
-innocente et consacre; tu les porteras vers les grves de
-l'le; et les prbendaires les dposeront dans les cryptes
-du temple; et ils allumeront, au-dessus, d'ternelles lampes
-o brleront de saintes huiles, et ils montreront aux voyageurs
-pieux tous ces petits ossements blancs tendus dans
-la nuit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-89-</span></p>
-
-<h3 id="p3">L'TOILE DE BOIS</h3>
-
-<p class="c large">(1897)</p>
-
-<p><span class="pagenum">-91-</span></p>
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Alain tait le petit-fils d'une vieille charbonnire de la
-fort.</p>
-
-<p>Dans cette ancienne fort il y avait moins de routes que
-de clairires; des prs ronds gards par de hauts chnes; des
-lacs de fougres immobiles sur qui planaient des rameaux
-frles et frais comme des doigts de femme; des socits
-d'arbres graves comme des pilastres et assembls pour
-murmurer pendant les sicles leurs dlibrations de feuilles;
-d'troites fentres de branches qui s'ouvraient sur un
-ocan de vert o tremblaient de longues ombres parfumes
-et les cercles d'or blanc du soleil; des les enchantes de
-bruyres roses et des rivires d'ajoncs; des treillis de lueurs
-et de tnbres; des grands espaces naturels d'o surgissaient,
-tout frissonnants, les jeunes pins et les chnes
-purils; des lits d'aiguilles rousses o les fourches moussues
-des vieux arbres semblaient plonger mi-jambes; des berceaux
-d'cureuils et des nids de vipres; mille tressaillements
-<span class="pagenum">-92-</span>d'insectes et fltements d'oiseaux. Dans la chaleur,
-elle bruissait comme une puissante fourmilire; et elle
-retenait, aprs la pluie, une pluie elle, lente, morne,
-entte, qui tombait de ses cimes et noyait ses feuilles
-mortes. Elle avait sa respiration et son sommeil; parfois,
-elle ronflait; parfois, elle se taisait, toute muette, toute
-coite, toute pieuse, sans un frlis de serpent, sans un trille
-de fauvette. Qu'attendait-elle? Nul ne savait. Elle avait
-sa volont et ses gots: car elle lanait tout droit des
-lignes de bouleaux, qui filaient comme des traits; puis
-elle avait peur, et s'arrtait dans un coin pour frmir sous
-un bouquet de trembles; elle avanait aussi un pied sur la
-lisire, jusque dans la plaine, mais n'y restait gure, et
-s'enfuyait de nouveau parmi l'horreur froide de ses plus
-hautes et profondes futaies, jusque dans son centre nocturne.
-Elle tolrait la vie des btes, et ne semblait pas s'en
-apercevoir; mais ses troncs inflexibles, rsistants, panouis
-comme des foudres solidifies jaillies de la terre, taient
-hostiles aux hommes.</p>
-
-<p>Cependant elle ne hassait point Alain: elle lui drobait
-le ciel. Longtemps l'enfant ne connut d'autre lumire
-qu'une trouble et laiteuse verdeur de l'air; et, venant le
-soir, il voyait la meule de charbon se piquer de points
-rouges. La misricordieuse vieille fort ne lui avait pas
-permis de regarder tout ce que le ciel de la nuit laisse
-traner d'argent et d'or. Il vivait ainsi auprs d'une bonne
-femme dont le visage, sillonn comme une corce, s'tait
-tabli dans les immuables lignes du repos de la vie. Il lui
-aidait couper les branches, les tasser dans les meules,
-couvrir les tertres de terre et de tourbe, veiller sur le feu,
-<span class="pagenum">-93-</span>qu'il soit doux et lent, trier les morceaux pour faire les tas
-noirs, emplir les sacs des porteurs dont on voyait peu la
-figure parmi les tnbres des feuilles. Pour cela il avait la
-joie d'couter midi le babil des rameaux et des btes, de
-dormir sous les fougres parmi la chaleur, de rver que sa
-grand'mre tait un chne tordu, ou que le vieux htre qui
-regardait toujours la porte de la hutte allait s'accroupir et
-venir manger la soupe; de considrer sur la terre la fuite
-constante de l'insaisissable monnaie du soleil; de rflchir
-que les hommes, sa grand'mre et lui n'taient pas verts et
-noirs comme la fort et le charbon, de regarder bouillir la
-marmite et de guetter l'instant de sa meilleure odeur; de
-faire gargouiller son cruchon de grs dans l'eau de la
-mare qui s'tait blottie entre trois rochers ronds; de voir
-jaillir un lzard au pied d'un orme comme une pousse
-lumineuse, onduleuse et fluide, et, au creux de l'paule
-du mme orme, se boursoufler le feu charnu d'un champignon.</p>
-
-<p>Telles furent les annes d'Alain dans la fort, parmi le
-sommeil rveur des jours, et les rves ensommeills des nuits;
-et il en comptait dj dix.</p>
-
-<p>Une journe d'automne il y eut grande tempte. Toutes
-les futaies grondaient et ahannaient; des javelines ruisselantes
-de pluie plongeaient et replongeaient dans l'enchevtrement
-des branches; les rafales hurlaient et tourbillonnaient
-tout autour des ttes chenues des chnes; le jeune
-aubier gmissait, le vieux se lamentait; on entendait geindre
-l'ancien c&oelig;ur des arbres et il y en eut qui furent frapps de
-mort et tombrent roides, entranant des morceaux de leur
-fate. La chair verte de la fort gisait taillade prs de ses
-<span class="pagenum">-94-</span>blessures bantes, et par ces douloureuses meurtrires
-pntrait dans ses entrailles d'ombre effare la lumire
-horrible du ciel.</p>
-
-<p>Ce soir-l l'enfant vit une chose surprenante. La tempte
-avait fui plus loin et tout tait redevenu muet. On prouvait
-une sorte de gloire paisible aprs un long combat.
-Comme Alain venait puiser de l'eau dans son cuelle la
-mare du rocher, il y aperut des tincellements qui scintillaient,
-frissonnaient, semblaient rire dans le miroir rustique
-d'un rire glac. D'abord il pensa que c'taient des points
-de feu comme ceux qui brillaient au charbon des meules:
-mais ceux-ci ne lui brlaient pas les doigts, fuyaient sous sa
-main quand il tchait de les prendre, se balanaient et
-l, puis revenaient obstinment scintiller la mme place.
-C'taient des feux froids et moqueurs. Et Alain voyait
-flotter au milieu d'eux l'image de sa figure et l'image de
-ses mains. Alors il tourna ses yeux vers en haut.</p>
-
-<p>A travers une grande plaie sombre du feuillage, il aperut
-le vide radieux du ciel. La fort ne le protgeait plus et il
-ressentit comme une honte de nudit. Car, du fond de cette
-vaste clairire bleutre si lointaine, beaucoup de petits
-yeux implacables luisaient, des points d'yeux trs perants,
-des clignements d'tincelles, tout un picotement de rayons.
-Ainsi Alain connut les toiles, et les dsira sitt qu'il les eut
-connues.</p>
-
-<p>Il courut sa grand'mre, qui tisonnait pensivement la
-meule. Et quand il lui eut demand pourquoi la mare du
-rocher mirait tant de points brillants qui tressaillaient parmi
-les arbres, sa grand'mre lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Alain, ce sont les belles toiles du ciel. Le ciel est au-dessus
-<span class="pagenum">-95-</span>de la fort et ceux qui vivent dans la plaine le voient
-toujours. Et chaque nuit Dieu y allume ses toiles.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu y allume ses toiles&hellip; rpta l'enfant. Et moi,
-mre grand, pourrais-je allumer des toiles?</p>
-
-<p>La vieille femme lui posa sur la tte sa main dure et
-craquele. C'tait comme si un des chnes et eu piti
-d'Alain et l'et caress de sa grosse corce.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es trop petit. Nous sommes trop petits, dit-elle.
-Dieu seul sait allumer ses toiles dans la nuit.</p>
-
-<p>Et l'enfant rpta:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu seul sait allumer ses toiles dans la nuit&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-96-</span></p>
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Ds lors les joies journalires d'Alain furent plus
-inquites. Le babil de la fort cessa de lui paratre innocent.
-Il ne se sentit plus protg sous l'abri dentel des fougres.
-Il s'tonna de la mobile dispersion du soleil sur les mousses.
-Il se lassa de vivre dans l'ombre verte et obscure. Il dsira
-une autre lumire que le chatoiement des lzards, le morne
-ardoiement du champignon, et le rougeoiement du charbon
-dans les meules. Avant de s'endormir il allait considrer
-au-dessus de la mare l'innombrable rire crpitant du ciel.
-Toute la force de ses dsirs l'emportait par del les tnbres
-closes des htres, des chnes, des ormes, derrire lesquels il y
-avait des htres, des chnes, des ormes encore, et toujours
-d'autres arbres, et des entassements de futaies. Et son
-orgueil avait t frapp par la parole de la vieille femme:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu <i>seul</i> sait allumer ses toiles dans la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi? pensait Alain. Si j'allais dans la plaine, si
-j'tais sous ce ciel qui est par-dessus les arbres, ne pourrais-je
-aussi allumer mes toiles? Oh, j'irai! j'irai.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-97-</span>Rien ne lui plaisait plus dans l'enceinte de la fort, qui
-l'assigeait comme une arme immobile, l'emprisonnait
-comme une gele rigide dont les arbres-gardiens se multipliaient
-pour l'arrter, tendaient leurs bras inflexibles, se
-dressaient menaants, normes, terribles et muets, arms de
-contreforts noueux, de barricades fourchues, de mains
-gigantesques et ennemies; semblant hostile tout ce qui
-n'tait pas elle-mme dans la jalouse protection de son
-c&oelig;ur tnbreux. Bientt elle eut pans toutes les plaies de la
-tempte, referm les blessures cruelles par o s'enfonait
-la lumire, pour s'endormir de nouveau dans le sommeil
-de sa profondeur. Et la mare du rocher redevint obscure,
-et la face du miroir rustique ne reflta plus le rire lumineux
-du ciel.</p>
-
-<p>Mais dans les rves de l'enfant les toiles riaient toujours.</p>
-
-<p>Une nuit il s'chappa de la hutte tandis que sa grand'mre
-dormait. Il portait dans un bissac du pain et un
-morceau de fromage dur. Les meules de charbon luisaient
-paisiblement d'une lueur touffe. Comme ces points rouges
-semblaient tristes auprs des vivaces tincelles du ciel!
-Les chnes, dans la nuit, n'taient que des ombres aveugles
-qui allongeaient leurs longues mains ttons. Ils
-dormaient, comme sa grand'mre, mais ils dormaient
-debout. Ils taient tant qu'ils se fiaient les uns aux autres de
-leur garde. On ne les entendait pas souffler pendant leur
-sommeil. Ils resteraient ainsi, trs silencieux, jusqu'au
-premier frachissement de l'aube. Mais quand le vent du
-matin ferait murmurer les feuilles, Alain aurait dj
-tromp leur surveillance. Tous les oiseaux ppieraient et
-ppieraient pour les avertir: Alain aurait dj gliss
-<span class="pagenum">-98-</span>entre leurs bras. Ils ne pourraient le suivre, car ils avaient
-horreur de la plaine. Ils auraient beau le menacer de
-loin, comme une file de gants noirs: ils ne savaient ni
-crier ni marcher&mdash;rien que s'amonceler, se serrer, se multiplier,
-crotre, s'carquiller, se fourcher, jeter mille tentacules
-immobiles, avancer soudain de grosses ttes et d'affreuses
-massues. Mais la lisire de la plaine leur puissance
-tait anantie, et un enchantement les arrtait soudain
-comme si la lumire les et blouis de stupeur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand Alain fut dans cette plaine, il osa se retourner. Les
-gants noirs, attroups comme l'arme de la nuit, semblaient
-le regarder tristement.</p>
-
-<p>Puis Alain leva les yeux. Un miracle l'attendait au ciel.
-On et dit qu'il tait fleuri de fleurs de feu. Partout il tressaillait
-d'tincelles. Certaines s'enfuyaient, s'enfonaient,
-allaient disparatre, tout coup revenaient, grossissaient,
-brlaient rouge, plissaient, bleuissaient, s'effaaient,
-flottaient un peu, s'parpillaient en trois, quatre, cinq traits
-de flamme, puis se renouaient, se fondaient, et, condenses,
-n'taient plus qu'un point clatant. D'autres avaient une
-insupportable acuit, peraient les yeux d'un coup d'aiguille,
-puis devenaient douces, s'embrumaient, s'talaient,
-se faisaient taches claires, vacillaient, s'en allaient tout
-fait dans le vide, puis, dans le moment mme reparues,
-trouaient l'air d'un stylet pur. Et d'autres s'tablissaient
-sur des lignes, construisaient des figures, se disposaient en
-formes o Alain voyait des maisons, des fentres, des
-chariots; et tout coup c'tait l'angle du toit qui scintillait,
-puis le linteau de la porte, le bout du timon, le centre du
-<span class="pagenum">-99-</span>moyeu; puis tout s'teignait; puis les points brillaient
-encore, mais de lueurs ingales, en sorte que les formes de
-tout l'heure taient confondues.</p>
-
-<p>L'enfant tendait ses mains vers le fond de la nuit. Il
-essayait de prendre ces lumires ples, de les ptrir pour en
-refaire des choses lui, curieux d'apprendre comment elles
-brlaient et s'il y avait l-haut de grandes meules de charbon
-bleu toutes piques de flammes.</p>
-
-<p>Ensuite il considra la plaine. Elle tait longue, plate
-et nue, informe jusqu' l'extrme ciel, peu mobile par sa
-vgtation basse. Une rivire lente la terminait, dont on ne
-distinguait pas les bords. C'tait comme de la plaine un peu
-plus blanche.</p>
-
-<p>Alain marcha vers la rivire pour y revoir les toiles.</p>
-
-<p>L elles paraissaient couler, devenir liquides et incertaines,
-s'inflchir, s'arrondir, se voiler sous une ride obscure
-et parfois se diviser en une foule de courtes lignes miroitantes.
-Elles allaient au fil de l'eau, s'garaient dans les
-remous et mouraient, touffes par de gros paquets d'herbes.</p>
-
-<p>Pendant toute cette nuit Alain marcha auprs de la
-rivire. Deux ou trois souffles du matin envelopprent
-toutes les toiles d'un linceul gris tendre ray d'or et de
-rose. Au pied d'un arbre mince le long duquel tremblotaient
-des feuilles d'argent, Alain s'assit, un peu las; il
-mordit dans son pain et but l'eau courante. Il marcha
-encore tout le jour. Le soir il dormit dans un enfoncement
-de la berge. Et le matin suivant il reprit sa marche.</p>
-
-<p>Voici qu'il vit la rivire s'largir et la plaine perdre sa
-couleur. L'air devenait humide et sal. Les pieds s'enfonaient
-dans le sable. Un murmure prodigieux emplissait
-<span class="pagenum">-100-</span>l'horizon. Des oiseaux blancs voletaient en poussant un cri
-rauque et lamentable. L'eau jaunissait et verdissait, se
-gonflait et jetait de la vase. Les berges s'abaissaient et
-disparaissaient. Bientt, Alain ne vit plus qu'une grande
-tendue sablonneuse, au loin tranche d'une large raie
-obscure. La rivire sembla ne plus avancer: elle fut arrte
-par une barre d'cume contre laquelle toutes ses petites
-vagues s'efforaient. Puis elle s'ouvrit et se fit immense;
-elle inonda la plaine de sable et s'pandit jusqu'au ciel.</p>
-
-<p>Alain tait entour d'un tumulte trange. Prs de lui
-croissaient des chardons des dunes avec des roseaux jaunes.
-Le vent lui balayait le visage. L'eau s'levait par enflures
-rgulires, crteles de blanc: de longues courbures creuses
-qui venaient tour tour dvorer la grve avec leurs gueules
-glauques. Elles vomissaient sur le sable une bave de bulles,
-des coquilles polies et troues, d'paisses fleurs de glu, des
-cornets luisants, dentels, des choses transparentes et
-molles singulirement animes, de mystrieux dbris
-mystrieusement uss. Le mugissement de toutes ces
-gueules glauques tait doux et lamentable. Elles ne geignaient
-pas comme les grands arbres, mais semblaient se
-plaindre dans un autre langage. Elles aussi devaient tre
-jalouses et impntrables: car elles roulaient leur ombre
-pourpre l'cart de la lumire.</p>
-
-<p>Alain courut sur le bord et laissa tremper ses pieds par
-l'cume. Le soir venait. Un instant des tranes rouges
-l'horizon parurent flotter sur un crpuscule liquide. Puis la
-nuit sortit de l'eau, tout au bout de la mer, se fit imprieuse,
-touffa les bouches criantes de l'abme par ses tourbillons
-obscurs. Et les toiles piqurent le ciel de l'Ocan.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-101-</span>Mais l'Ocan ne fut pas le miroir des toiles. Ainsi que
-la fort, il protgeait contre elles son c&oelig;ur de tnbres par
-l'ternelle agitation de ses vagues. On voyait bondir hors de
-cette immensit ondulante des cimes chevelues de cheveux
-d'eau que la main profonde de l'Ocan retirait aussitt lui.
-Des montagnes fluides s'entassaient et se fondaient en mme
-temps. Des chevauches de vagues galopaient furieuses, puis
-s'abattaient invisibles. Des rangs infinis de guerriers
-crinires mouvantes s'avanaient dans une charge implacable
-et sombraient parmi le champ de bataille sous le flottement
-d'un interminable linceul.</p>
-
-<p>Au dtour d'une falaise l'enfant vit errer une lumire.
-Il s'approcha. Une ronde d'autres enfants tournait sur la
-grve, et l'un d'eux secouait une torche. Ils taient penchs
-vers le sable l'endroit o viennent expirer les longues
-lvres de l'eau. Alain se mla parmi eux. Ils regardaient sur
-la plage ce que venait d'y apporter la mer. C'taient des
-tres rayonns, de couleurs incertaines, rostres, violacs,
-tachs de vermillon, ocells d'azur, et dont les meurtrissures
-exhalaient un feu ple. On et dit des paumes de
-mains tranges, autour desquelles se crispaient des doigts
-amincis; mains errantes, mortes nagure, rejetes par
-l'abme qui enveloppait le mystre de leurs corps, feuilles
-charnues et animes, faites de chair marine; btes astres
-vivantes et mouvantes au fond d'un ciel obscur.</p>
-
-<p>&mdash;toiles de mer! toiles de mer! criaient les enfants.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit Alain, des toiles!</p>
-
-<p>L'enfant qui tenait la torche l'inclina vers Alain.</p>
-
-<p>&mdash;coute, dit-il, l'histoire des toiles. La nuit o naquit
-Notre Seigneur, le Seigneur des enfants, naquit au ciel une
-<span class="pagenum">-102-</span>toile neuve. Elle tait norme et bleue. Elle le suivait
-partout o il allait, et il l'aimait. Quand les mchants vinrent
-le tuer, elle pleura du sang. Mais quand il fut mort, au
-bout de trois jours, elle mourut aussi. Et elle tomba dans
-la mer et se noya. Et beaucoup d'autres toiles en ce temps-l
-se noyrent de tristesse dans la mer. Et la mer a eu piti
-d'elles et ne leur a pas retir leurs couleurs. Et elle vient
-tout doucement nous les rendre, chaque nuit, pour que nous
-les gardions en mmoire de Notre Seigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit Alain, et ne pourrais-je les rallumer?</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont mortes, rpondit l'enfant la torche,
-depuis la mort de Notre Seigneur.</p>
-
-<p>Alors Alain baissa la tte, et se dtourna, et sortit du petit
-cercle de lumire. Car ce qu'il cherchait, ce n'tait point une
-toile noye, une toile morte, teinte pour toujours. Il
-voulait, comme Dieu seul, allumer une toile et la faire
-vivre, se rjouir de sa lumire, l'admirer et la voir monter
-dans l'air, loin des tnbres de la fort, qui cache les toiles,
-loin des profondeurs de l'Ocan, qui les noie. D'autres
-enfants pouvaient recueillir les toiles mortes, les garder et
-les aimer. Celles-l n'taient pas pour Alain. O trouverait-il
-la sienne? Il ne savait; mais, certes, il la trouverait. Ce serait
-une bien belle chose. Il l'allumerait, et elle lui appartiendrait,
-et peut-tre qu'elle le suivrait partout, comme la
-grosse bleue qui suivait Notre Seigneur. Dieu qui avait tant
-d'toiles aurait la bont de donner celle-l au petit Alain.
-Il en avait le dsir si fort. Et quel tonnement pour sa
-grand'mre, quand il reviendrait! Toute l'horrible fort
-en serait claire jusque dans son trfonds. Dieu n'est
-plus seul allumer ses toiles! crierait Alain. Il y a aussi
-<span class="pagenum">-103-</span>mon toile. Alain seul l'allume ici, pour faire la lumire au
-milieu des vieux arbres. Mon toile! Mon toile en feu!</p>
-
-<p>La lueur sautillante de la torche erra et l sur la grve,
-devint rougetre sous la bruine; les ombres des enfants se
-fondirent dans la nuit. Alain fut seul encore. Une fine
-pluie l'enveloppa et le transit, tissa entre lui et le ciel son
-rseau de gouttelettes. La lamentation des vagues l'accompagna;
-tantt murmure, tantt ululement; et parfois une
-forte lame venait dtoner dans la falaise, se pulvrisait,
-fusait de tous cts, ou se projetait parmi la noirceur de l'air
-comme un spectre d'cume. Puis la plainte se fit gale et
-monotone comme les soupirs rguliers d'un malade; puis
-ce fut une sorte de doux tumulte arien, balbutiant et
-confus; puis Alain entra dans le silence&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-104-</span></p>
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Et des jours et des nuits se passrent; les toiles se
-levrent et se couchrent; mais Alain n'avait pas trouv la
-sienne.</p>
-
-<p>Il arriva dans un pays dur. L'herbe d'arrire-saison
-jaunissait tristement sur les longs prs; les feuilles des
-vignes rougissaient aux ceps avant la grappe cre et serre.
-Partout de rgulires lignes de peupliers parcouraient la
-plaine. Les collines s'levaient lentement, coupes de
-champs ples, quelquefois avec la tache sombre d'un
-bosquet de chnes. D'autres, ardues, taient couronnes
-d'un cercle d'arbres noirs. Les larges plateaux se hrissaient
-de masses menaantes. Le vert indolent d'un groupe
-de pins y semblait joyeux.</p>
-
-<p>A travers cette maigre contre errait une source claire
-et pierreuse. Elle suintait doucement d'un tertre, laissait
-sec la moiti de son lit sous les premiers coteaux, et se fendillait
-en bras qui allaient caresser le pied de vieilles maisons
-de bois aux chssis enguirlands. Elle tait si transparente
-<span class="pagenum">-105-</span>que les dos des perches, des brochets et des vives apparaissaient
-en troupe immobile. Les cailloux effleuraient le fil
-de l'eau et Alain voyait des chats pcher la nuit entre les deux
-rives.</p>
-
-<p>Et plus loin, o le ruisseau devenait fleuve, tait une
-bonne petite ville assise sur les basses berges, avec de
-menues maisons pointues, coiffes de tuiles stries en ogive,
-avec une multitude de fentres minuscules presses et
-grilles, avec des poivrires aux toits peints de bleu et de
-jaune, et un antique pont de bois, et un moutier, semblable
- une brume vermeille barbe, o saint Georges, arm
-de sang, plongeait sa lance dans la gueule d'un dragon
-de grs rouge.</p>
-
-<p>Le fleuve, large, lumineux et vert, tournait la cit comme
-un mle, entre des montagnes neigeuses au loin et les
-toutes petites collines de la petite ville o grimpaient les
-rues montantes avec leurs grandes enseignes de couleur:
-la rue du Heaume, et la rue de la Couronne, et la rue des
-Cygnes, et la rue de l'Homme-Sauvage, prs du March
-aux Poissons et du Lion de Pierre qui vomissait son jet
-d'eau pure comme un arc de cristal.</p>
-
-<p>L taient d'honntes auberges o des filles aux grosses
-joues versaient du vin clair dans les cruches d'tain, o
-pendaient les gonnes et aumusses laisses en gage; l'Htel
-de Ville, o sigeaient des bourgeois en cape de drap,
-chemise de lin cru, l'anneau d'or au second doigt, faisant
-bonne justice et prompte expdition des malfaiteurs, et
-autour de la maison du conseil d'troites rues paisibles avec
-des choppes de scribes, fournies de parchemins et d'critoires;
-des femmes placides, aux yeux bleus mouills, la
-<span class="pagenum">-106-</span>figure use de tendresse, avec un double menton, coiffes
-d'une guimpe transparente, parfois la bouche voile par
-une bande de toile fine; des jeunes filles robe blanche,
-ayant des crevs aux coudes, une ceinture cerise, et qui
-paraissaient filer sur des quenouilles leurs cheveux longs;
-des enfants roux aux lvres ples.</p>
-
-<p>Alain passa sous une vote trapue: c'tait l'entre de la
-place du Vieux-March. Elle tait ceinte de maisonnettes
-accroupies comme des vieilles autour d'un feu d'hiver,
-toutes pelotonnes sous leur chaperon d'ardoises et renfles
-d'cailles la faon des gorges de dragon. L'glise de la
-paroisse, noire de monstres barbe de mousse, penchait
-vers une tour carre qui allait s'effilant en pointe de stylet.
-Tout auprs s'ouvrait la boutique du barbier, bouillonne
-de vitres grasses, rondes comme des bulles, avec des volets
-verts o on voyait peints en rouge les ciseaux et la lancette.
-Au milieu de la place tait le puits margelle ronge, coiff
-de son dme de ferrures croises. Des enfants pieds nus
-couraient autour; quelques-uns jouaient la marelle sur
-les dalles; un petit gros pleurait silencieusement, la bouche
-poisse de mlasse, et deux fillettes se tiraient par les
-cheveux. Alain voulut leur parler; mais ils s'enfuyaient
-et le regardaient la drobe, sans rpondre.</p>
-
-<p>Le serein tomba parmi l'air un peu fumeux. Dj on
-voyait briller des chandelles qui se refltaient dans les
-vitres paisses avec des ronds rouges. Les portes se fermaient;
-on entendait le claquement des volets et le grincement
-des verrous. Le plat d'tain de l'htellerie tintait
-contre son crampon de fer. Au porche entr'ouvert Alain
-vit la lueur de l'tre, huma l'odeur du rti, entendit couler
-<span class="pagenum">-107-</span>le vin; mais il n'osa entrer. Une voix grondeuse de femme
-cria qu'il tait l'heure de tout clore. Alain se glissa vers
-une ruelle.</p>
-
-<p>Tous les tals taient relevs. Il n'y avait point d'abri
-contre le frais. La fort donnait le creux de ses arbres
-fourchus; le fleuve prtait le retroussis de ses berges, la
-plaine son sillon entre les chaumes, la mer l'angle de ses
-falaises; mme la campagne dure ne refusait pas son foss
-sous la haie; mais la boudeuse ville renfrogne, troitement
-serre et clotre, n'offrait rien aux petits errants.</p>
-
-<p>Et elle se fit paissement noire et curieusement hrisse
-en ses couloirs tournants, ses culs-de-sac trangls, o elle
-croisait des piliers, enfonait des madriers obliques, creusait
-des ruisseaux enlacs. Elle avanait l'improviste deux
-bornes chanes, la herse d'une grille, de grands crochets
-de muraille; une maison barrait la rue de sa tourelle, l'autre
-l'crasait de son pignon, la troisime l'emplissait de son
-ventre. C'tait comme un guet immobile de pierre et de
-bois, arm avec de la ferraille. Tout cela tait noir, inhospitalier
-et silencieux. Alain avana, recula, se perdit, tourna
-en cercle, et se retrouva sur la place du Vieux-March. Les
-chandelles s'taient teintes et toutes les fentres taient
-rentres sous leurs carapaces. Il ne vit plus qu'une lueur
-vacillante, une lucarne ovale, prs de la pointe de la tour
-carre.</p>
-
-<p>On y pntrait par l'ouverture d'un soubassement, qui
-n'tait pas close, et les marches de l'escalier arrivaient jusqu'au
-seuil. Alain prit du courage, et se mit monter dans
-une troite et rapide spirale. A mi-chemin crpitait au mur
-une mche qui brlait bas, plongeant dans un bec de cuivre.
-<span class="pagenum">-108-</span>Arriv en haut, Alain s'arrta devant une trange petite
-porte incruste de clous de bronze, et retint sa respiration.
-Il entendait par intervalles une voix aigu et ancienne qui
-prononait des phrases entrecoupes. Et soudain son c&oelig;ur
-commena de battre, et il crut touffer: car l'ancienne voix
-aigu parlait des toiles. Alain colla son oreille au ferrement
-sculpt de la grande serrure et couta.</p>
-
-<p>&mdash;toiles mauvaises et funestes, disait la voix, pour la
-nuit, l'heure et celui qui demande. Inscris: Sirius voil de
-sang; la Grande Ourse obscure; la Petite Ourse embrume.
-L'toile du Ple radiante et martiale. Porte Suprieure: ce
-soir mardi, Mars rouge et incendi dans la huitime maison,
-maison du Scorpion, signe de mort, et de mort par le feu:
-bataille, tuerie, carnage, flammes dvorantes. En cette
-treizime heure, nuisible par son essence, Mars est en
-conjonction avec Saturne dans la maison de l'effroi. Calamit;
-mort; issue fatale de toute entreprise. Le fer se
-mlange au plomb parmi le feu. Fer forg pour dtruire;
-plomb en fusion. Mars s'unit Saturne. Le rouge pntre
-dans le noir. Incendie dans la nuit. Alarme pendant le
-sommeil. Tintement de fer et chocs masses de plomb.
-Aspect contraire: car le Taureau entre dans la Porte Infrieure
-et le Scorpion dans la Porte Suprieure. Jupiter
-dans la seconde maison s'oppose Mars dans la huitime.
-Ruine de toute richesse et de toute gloire. Le C&oelig;ur du Ciel
-demeure strile et vide. Ainsi Mars ardent domine sans
-conteste sur les difices et la vie que possde Saturne.
-Incendie de la cit; mort par les flammes. Terreur et conflagration.
-A la treizime heure de cette nuit de mardi, Dieu
-dtourne les yeux de ses toiles et livre les mes au feu.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-109-</span>Au moment o la vieille voix dictait ces mots la porte
-s'ouvrit, battue de coups de poing et de coups de pied:
-la petite forme d'Alain se dressa sur le seuil, droite et
-furieuse, et l'enfant irrit cria:</p>
-
-<p>&mdash;Vous mentez! Dieu ne quitte pas ses toiles. Dieu
-seul sait allumer ses toiles dans la nuit!</p>
-
-<p>Un vieillard vtu d'une robe de martre leva son visage
-pench sur un astrolabe fait en manire de sphre armillaire,
-et clignota de ses paupires rougies, comme un antique
-oiseau de nuit effar dans son repaire. A ses pieds, un enfant
-ple et maigre qui crivait sur un parchemin laissa tomber
-son roseau de ses doigts. La flamme de deux grands cierges
-de cire s'tira et s'inclina sous le courant d'air. Le vieillard
-tendit le bras, et sa main apparut sur le bord de la manche
-fourre comme un ossement vide.</p>
-
-<p>&mdash;Enfant barbare et douteur, dit-il, quelle est ta noire
-ignorance! coute: cet autre enfant t'instruira par sa
-bouche. Dis-lui, toi, la nature des toiles.</p>
-
-<p>Et l'enfant maigre rcita:</p>
-
-<p>&mdash;Les toiles sont fixes dans la vote de cristal et
-tournent si rapidement sur leur pivot de diamant qu'elles
-s'enflamment de leur propre mouvement et tourbillon.
-Dieu n'est que le premier moteur des orbes et la cause de la
-rvolution des sept ciels; mais depuis la motion initiale le
-ciel des constellations n'obit qu' ses propres lois et gouverne
- son gr les vnements de la terre et les destines
-des hommes. Telle est la doctrine d'Aristote et de la Sainte
-glise.</p>
-
-<p>&mdash;Tu mens! cria encore Alain. Dieu connat toutes ses
-toiles et les aime. Il me les a fait voir malgr les grands
-<span class="pagenum">-110-</span>arbres de la fort, qui recouvrait le ciel; et il me les a fait
-flotter le long de la rivire, et il me les a fait danser joyeuses
-au-dessus de la campagne; et j'ai vu aussi celles qui se sont
-noyes au temps de la mort de Notre Seigneur; et bientt
-il me montrera la mienne et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Enfant, Dieu te montrera la tienne. Ainsi soit-il! dit
-le vieillard.</p>
-
-<p>Mais Alain ne put connatre s'il lui parlait srieusement.
-Car un souffle de vent soudain emplit la cellule et les deux
-flammes des cierges se renversrent comme des fleurs
-retournes, bleuirent et moururent. Alain retrouva l'escalier
-en ttant la muraille; et, comme il avait pris de la hardiesse,
-et aussi pour punir le vieillard menteur, il arracha le bec de
-cuivre avec sa mche brlante et l'emporta.</p>
-
-<p>Toute la place tait noire de nuit, et la tour carre parut
-s'y enfoncer et disparatre sitt qu'Alain l'eut quitte. Il
-retrouva le passage de la vote la lueur de sa lampe et
-le franchit. Ici les chapeaux pointus des toits ne dcoupaient
-plus le ciel. Les tnbres s'largissaient et l'ombre
-suprieure semblait comme frotte de blancheur. Le firmament
-nocturne tait saisi dans un treillis d'toiles, parcouru
-de fils d'air tnu aux n&oelig;uds tincelants, tendu d'une rsille
-de feu clair. Alain leva la tte vers le grand filet radiant.
-Les toiles riaient toujours de leur rire de givre. Assurment
-elles n'avaient pas piti de lui. Elles ne le connaissaient
-pas, puisqu'il tait si longtemps rest envelopp dans
-l'horreur paisse de la fort. Elles riaient de lui, tant hautes
-et blouissantes, parce qu'il tait petit et n'avait qu'une
-lampe vacillante et fumeuse. Elles riaient aussi du vieillard
-menteur, qui prtendait les connatre, et de ses deux cierges
-<span class="pagenum">-111-</span>teints. Alain les regarda encore. Riaient-elles pour se
-moquer, ou riaient-elles de plaisir? Elles dansaient aussi.
-Elles devaient tre joyeuses. Ne savaient-elles pas que le
-petit Alain allumerait l'une d'elles, comme Dieu lui-mme?
-Assurment Dieu le leur avait dit. Quelle devait tre la
-sienne? Il y en avait tant et tant. Une nuit sans doute elle
-se rvlerait, descendrait auprs de lui, et il n'aurait qu'
-la cueillir comme un fruit. Ou si elle ne voulait pas se laisser
-toucher, elle volerait devant lui avec ses ailes de feu. Et elle
-rirait avec lui, et il rirait du mme rire qu'elle, et toute la
-vieille fort serait seme de petites lumires qui ne seraient
-que des rires.</p>
-
-<p>Maintenant Alain tait sur le vieux pont qui tremblait
-sur ses piliers sculpts. On voyait couler l'eau entre les
-grosses poutres de son tablier, et vers le milieu il y avait une
-chauguette toute vtue d'ardoises peintes en jaune et en
-bleu. Le veilleur devait se tenir dans la niche; mais il
-n'tait pas l. Heureusement pour Alain; peut-tre qu'il ne
-l'et pas laiss passer avec sa lampe. Alain n'osa pas clairer
-le trou noir de l'chauguette et marcha plus vite. Au del
-du pont taient les maisons plus humbles de la cit, qui
-n'avaient point d'armures de couleur, ni de monstres griffus
-pour saisir les contreforts des fentres, ni de gueules de
-dragon pour vomir l'eau de la pluie, ni de serpents qui s'enlaaient
-aux linteaux des portes, ni de soleils grimaants
-et ddors pour se rebondir en bosses aux pignons. Elles
-n'avaient mme pas leurs chemises de tuiles nues ou
-d'ardoises grises; mais elles taient simplement faites avec
-des madriers quarris.</p>
-
-<p>Alain soulevait sa lampe pour distinguer le chemin. Tout
-<span class="pagenum">-112-</span> coup, il s'arrta, et se mit trembler. Il y avait une toile
-devant lui, un peu plus haut que sa tte.</p>
-
-<p>toile obscure, la vrit, car elle tait en bois. Elle
-avait six rayons croiss sur six autres rayons, de sorte
-qu'elle tait parfaite. On l'avait cloue au bout d'une
-latte qui s'avanait travers la rue. Alain l'claira et la
-considra. Elle tait dj ancienne et fendille. Sans doute
-elle avait attendu longtemps; Dieu l'avait oublie dans le
-fond de cette petite ville; ou bien il l'avait laisse l sans
-rien dire, sachant qu'Alain la trouverait. Alain s'approcha
-de la maison. C'tait une pauvre maison, qui n'avait point
-de volets, et, par les vitres basses, il vit beaucoup de
-curieux personnages en bois. Ils taient dresss sur une
-planche, comme pour regarder la fentre; leurs robes
-taient dures et droites; leurs lvres se serraient sur un
-trait; leurs yeux taient ronds et ternes, et ils avaient les
-mains croises. Il y avait aussi un b&oelig;uf et un ne, avec
-des jambes roides carquilles et une croix o semblait
-cloue une forme plaintive, et une crche au-dessus de
-laquelle tait fixe une petite toile, toute semblable celle
-qui tait accroche dans la rue.</p>
-
-<p>Et Alain vit bien qu'il avait enfin trouv. Cette toile
-tait faite avec le bois de la fort, et elle attendait qu'on
-l'allume. Elle avait attendu Alain. Il approcha sa lampe et
-la flamme rouge lcha l'toile qui crpita. De courtes larmes
-bleues en jaillirent: puis il y eut un trait ign, un craqulement,
-et elle se mit brler, devint une boule de feu,
-flamboya. Alors Alain battit des mains en criant:</p>
-
-<p>&mdash;Mon toile! mon toile en feu!</p>
-
-<p>Et il se fit un mouvement dans la maison; des fentres en
-<span class="pagenum">-113-</span>haut s'ouvrirent, et Alain vit de petites ttes effares, avec
-de longs cheveux, beaucoup d'enfants en chemise, qui
-s'taient rveills et venaient voir. Alain courut vers la
-porte et entra dans la maison. Il criait:</p>
-
-<p>&mdash;Enfants, venez voir mon toile! mon toile en feu!
-Alain a allum son toile dans la nuit!</p>
-
-<p>Cependant l'toile flambante grossit trs vite, parpilla
-une toison d'tincelles; puis aussitt les madriers secs
-s'enflammrent; le toit de chaume rougit d'un coup et tout
-l'auvent fut un rideau de feu. On entendit un cri d'effroi,
-des appels vagues, puis des plaintes aigus. Et l'embrasement
-devint formidable. Il y eut un croulis; de grands
-tisons se dressrent parmi la fume; ce fut une horrible
-bigarrure de rouge et de noir; enfin une sorte de gouffre se
-creusa o s'abattit un monceau d'normes braises ardentes.</p>
-
-<p>Et le haltement sinistre d'une cloche d'alarme commena
-de retentir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A cette heure mme, le vieillard de la tour carre vit se
-lever dans le C&oelig;ur du Ciel, qui est la Maison de Gloire, une
-nouvelle toile rouge.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-115-</span></p>
-
-<h3>LE LIVRE DE MONELLE</h3>
-
-<p class="c large">(1895)</p>
-
-<p><span class="pagenum">-117-</span></p>
-
-
-
-<h4 id="p4c1">I<br />
-<i>PAROLES DE MONELLE</i></h4>
-
-
-<p><span class="pagenum">-119-</span>Monelle me trouva dans la plaine o j'errais et me prit
-par la main.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash;N'aie point de surprise, dit-elle, c'est moi et ce n'est
-pas moi;</p>
-
-<p>Tu me retrouveras encore et tu me perdras;</p>
-
-<p>Encore une fois je viendrai parmi vous; car peu d'hommes
-m'ont vue et aucun ne m'a comprise;</p>
-
-<p>Et tu m'oublieras et tu me reconnatras et tu m'oublieras.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle dit encore: Je te parlerai des petites prostitues,
-et tu sauras le commencement.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Bonaparte le tueur, dix-huit ans, rencontra sous les
-portes de fer du Palais-Royal une petite prostitue. Elle
-avait le teint ple et elle grelottait de froid. Mais il fallait
-vivre, lui dit-elle. Ni toi, ni moi, nous ne savons le nom de
-cette petite que Bonaparte emmena, par une nuit de
-novembre, dans sa chambre, l'htel de Cherbourg. Elle
-tait de Nantes, en Bretagne. Elle tait faible et lasse, et
-son amant venait de l'abandonner. Elle tait simple et
-bonne; sa voix avait un son trs doux. Bonaparte se souvint
-<span class="pagenum">-120-</span>de tout cela. Et je pense qu'aprs le souvenir du son
-de sa voix l'mut jusqu'aux larmes et qu'il la chercha longtemps,
-sans jamais plus la revoir, dans les soires d'hiver.</p>
-
-<p>Car, vois-tu, les petites prostitues ne sortent qu'une fois
-de la foule nocturne pour une tche de bont. La pauvre
-Anne accourut vers Thomas de Quincey, le mangeur d'opium,
-dfaillant dans la large rue d'Oxford sous les grosses
-lampes allumes. Les yeux humides, elle lui porta aux
-lvres un verre de vin doux, l'embrassa et le clina. Puis elle
-rentra dans la nuit. Peut-tre qu'elle mourut bientt. Elle
-toussait, dit de Quincey, le dernier soir que je l'ai vue.
-Peut-tre qu'elle errait encore dans les rues; mais, malgr
-la passion de sa recherche, quoiqu'il bravt les rires des
-gens auxquels il s'adressait, Anne fut perdue pour toujours.
-Quand il eut plus tard une maison chaude, il songea
-souvent avec des larmes que la pauvre Anne aurait pu vivre
-l prs de lui; au lieu qu'il se la reprsentait malade, ou
-mourante, ou dsole, dans la noirceur centrale d'un b&hellip;
-de Londres, et elle avait emport tout l'amour pitoyable
-de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Vois-tu, elles poussent un cri de compassion vers vous,
-et vous caressent la main avec leur main dcharne. Elles
-ne vous comprennent que si vous tes trs malheureux;
-elles pleurent avec vous et vous consolent. La petite Nelly
-est venue vers le forat Dostoevsky hors de sa maison
-infme, et, mourante de fivre, l'a regard longtemps avec
-ses grands yeux noirs tremblants. La petite Sonia (elle a
-exist comme les autres) a embrass l'assassin Rodion aprs
-l'aveu de son crime. Vous vous tes perdu! a-t-elle dit
-avec un accent dsespr. Et, se relevant soudain, elle s'est
-<span class="pagenum">-121-</span>jete son cou, et l'a embrass&hellip; Non, il n'y a pas maintenant
-sur la terre un homme plus malheureux que toi!
-s'est-elle crie dans un lan de piti, et tout coup elle a
-clat en sanglots.</p>
-
-<p>Comme Anne et celle qui n'a pas de nom et qui vint vers
-le jeune et triste Bonaparte, la petite Nelly s'est enfonce
-dans le brouillard. Dostoevsky n'a pas dit ce qu'tait
-devenue la petite Sonia, ple et dcharne. Ni toi ni moi
-nous ne savons si elle put aider jusqu'au bout Raskolnikoff
-dans son expiation. Je ne le crois pas. Elle s'en alla trs
-doucement dans ses bras, ayant trop souffert et trop aim.</p>
-
-<p>Aucune d'elles, vois-tu, ne peut rester avec vous. Elles
-seraient trop tristes et elles ont honte de rester. Quand
-vous ne pleurez plus, elles n'osent pas vous regarder. Elles
-vous apprennent la leon qu'elles ont vous apprendre,
-et elles s'en vont. Elles viennent travers le froid et la pluie
-vous baiser au front et essuyer vos yeux et les affreuses
-tnbres les reprennent. Car elles doivent peut-tre aller
-ailleurs.</p>
-
-<p>Vous ne les connaissez que pendant qu'elles sont compatissantes.
-Il ne faut pas penser autre chose. Il ne faut pas
-penser ce qu'elles ont pu faire dans les tnbres. Nelly
-dans l'horrible maison, Sonia ivre sur le banc du boulevard,
-Anne rapportant le verre vide chez le marchand de vin
-d'une ruelle obscure taient peut-tre cruelles et obscnes.
-Ce sont des cratures de chair. Elles sont sorties d'une
-impasse sombre pour donner un baiser de piti sous la lampe
-allume de la grande rue. En ce moment, elles taient
-divines.</p>
-
-<p>Il faut oublier tout le reste.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-122-</span>Monelle se tut et me regarda:</p>
-
-<p>Je suis sortie de la nuit, dit-elle, et je rentrerai dans la
-nuit. Car, moi aussi, je suis une petite prostitue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle dit encore:</p>
-
-<p>J'ai piti de toi, j'ai piti de toi, mon aim.</p>
-
-<p>Cependant je rentrerai dans la nuit; car il est ncessaire
-que tu me perdes, avant de me retrouver. Et si tu me
-retrouves, je t'chapperai encore.</p>
-
-<p>Car je suis celle qui est seule.</p>
-
-<p>Et Monelle dit encore:</p>
-
-<p>Parce que je suis seule, tu me donneras le nom de Monelle.
-Mais tu songeras que j'ai tous les autres noms.</p>
-
-<p>Et je suis celle-ci et celle-l, et celle qui n'a pas de nom.</p>
-
-<p>Et je te conduirai parmi mes s&oelig;urs, qui sont moi-mme,
-et semblables des prostitues sans intelligence;</p>
-
-<p>Et tu les verras tourmentes d'gosme et de volupt
-et de cruaut et d'orgueil et de patience et de piti, ne
-s'tant point encore trouves;</p>
-
-<p>Et tu les verras aller se chercher au loin;</p>
-
-<p>Et tu me trouveras toi-mme et je me trouverai moi-mme;
-et tu me perdras et je me perdrai.</p>
-
-<p>Car je suis celle qui est perdue sitt trouve.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle dit encore:</p>
-
-<p>En ce jour une petite femme te touchera de la main et
-s'enfuira;</p>
-
-<p>Parce que toutes choses sont fugitives; mais Monelle est
-la plus fugitive.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-123-</span>Et, avant que tu me retrouves, je t'enseignerai dans
-cette plaine, et tu criras le livre de Monelle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle me tendit une frule creuse o brlait un
-filament rose.</p>
-
-<p>&mdash;Prends cette torche, dit-elle, et brle. Brle tout sur
-la terre et au ciel. Et brise la frule et teins-la quand tu
-auras brl, car rien ne doit tre transmis;</p>
-
-<p>Afin que tu sois le second narthcophore et que tu
-dtruises par le feu et que le feu descendu du ciel remonte
-au ciel.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la destruction.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici la parole: Dtruis, dtruis, dtruis. Dtruis en toi-mme,
-dtruis autour de toi. Fais de la place pour ton me
-et pour les autres mes.</p>
-
-<p>Dtruis tout bien et tout mal. Les dcombres sont semblables.</p>
-
-<p>Dtruis les anciennes habitations d'hommes et les
-anciennes habitations d'mes; les choses mortes sont des
-miroirs qui dforment.</p>
-
-<p>Dtruis, car toute cration vient de la destruction.</p>
-
-<p>Et pour la bont suprieure, il faut anantir la bont
-infrieure. Et ainsi le nouveau bien parat satur de mal.</p>
-
-<p>Et pour imaginer un nouvel art, il faut briser l'art ancien.
-Et ainsi l'art nouveau semble une sorte d'iconoclastie.</p>
-
-<p>Car toute construction est faite de dbris, et rien n'est
-nouveau en ce monde que les formes.</p>
-
-<p>Mais il faut dtruire les formes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><span class="pagenum">-124-</span>Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la formation.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le dsir mme du nouveau n'est que l'apptence de
-l'me qui souhaite se former.</p>
-
-<p>Et les mes rejettent les formes anciennes ainsi que les
-serpents leurs anciennes peaux.</p>
-
-<p>Et les patients collecteurs d'anciennes peaux de serpent
-attristent les jeunes serpents parce qu'ils ont un pouvoir
-magique sur eux.</p>
-
-<p>Car celui qui possde les anciennes peaux de serpent
-empche les jeunes serpents de se transformer.</p>
-
-<p>Voil pourquoi les serpents dpouillent leur corps dans
-le conduit vert d'un fourr profond; et une fois l'an les
-jeunes se runissent en cercle pour brler les anciennes
-peaux.</p>
-
-<p>Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices.</p>
-
-<p>Btis ta maison toi-mme et brle-la toi-mme.</p>
-
-<p>Ne jette pas de dcombres derrire toi; que chacun se
-serve de ses propres ruines.</p>
-
-<p>Ne construis point dans la nuit passe. Laisse tes btisses
-s'enfuir la drive.</p>
-
-<p>Contemple de nouvelles btisses aux moindres lans de
-ton me.</p>
-
-<p>Pour tout dsir nouveau, fais des dieux nouveaux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle dit encore: Je te parlerai des dieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Laisse mourir les anciens dieux; ne reste pas assis, semblable
- une pleureuse auprs de leurs tombes;</p>
-
-<p><span class="pagenum">-125-</span>Car les anciens dieux s'envolent de leurs spulcres;</p>
-
-<p>Et ne protge point les jeunes dieux en les enroulant de
-bandelettes;</p>
-
-<p>Que tout dieu s'envole, sitt cr;</p>
-
-<p>Que toute cration prisse, sitt cre;</p>
-
-<p>Que l'ancien dieu offre sa cration au jeune dieu afin
-qu'elle soit broye par lui;</p>
-
-<p>Que tout dieu soit dieu du moment.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle dit encore: Je te parlerai des moments.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Regarde toutes choses sous l'aspect du moment.</p>
-
-<p>Laisse aller ton moi au gr du moment.</p>
-
-<p>Pense dans le moment. Toute pense qui dure est contradiction.</p>
-
-<p>Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.</p>
-
-<p>Sois sincre avec le moment. Toute sincrit qui dure est
-mensonge.</p>
-
-<p>Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est
-injustice.</p>
-
-<p>Agis envers le moment. Toute action qui dure est un
-rgne dfunt.</p>
-
-<p>Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure
-est malheur.</p>
-
-<p>Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de
-liaisons entre les choses.</p>
-
-<p>N'attarde pas le moment: tu lasserais une agonie.</p>
-
-<p>Vois: tout moment est un berceau et un cercueil: que
-toute vie et toute mort te semblent tranges et nouvelles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><span class="pagenum">-126-</span>Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la vie et de la
-mort.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les moments sont semblables des btons mi-partie
-blancs et noirs;</p>
-
-<p>N'arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec
-les moitis blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins
-faits avec les moitis noires;</p>
-
-<p>Que chaque noirceur soit traverse par l'attente de la
-blancheur future.</p>
-
-<p>Ne dis pas: je vis maintenant, je mourrai demain. Ne
-divise pas la ralit entre la vie et la mort. Dis: maintenant
-je vis et je meurs.</p>
-
-<p>puise chaque moment la totalit positive et ngative
-des choses.</p>
-
-<p>La rose d'automne dure une saison; chaque matin elle
-s'ouvre; tous les soirs elle se ferme.</p>
-
-<p>Sois semblable aux roses: offre tes feuilles l'arrachement
-des volupts, aux pitinements des douleurs.</p>
-
-<p>Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupt
-dsire mourir.</p>
-
-<p>Que toute douleur soit en toi le passage d'un insecte qui
-va s'envoler. Ne te referme pas sur l'insecte rongeur. Ne
-deviens pas amoureux de ces carabes noirs.</p>
-
-<p>Que toute joie soit en toi le passage d'un insecte qui va
-s'envoler. Ne te referme pas sur l'insecte suceur. Ne deviens
-pas amoureux de ces ctoines dores.</p>
-
-<p>Que toute intelligence luise et s'teigne en toi l'espace
-d'un clair.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-127-</span>Que ton bonheur soit divis en fulgurations. Ainsi ta part
-de joie sera gale celle des autres.</p>
-
-<p>Aie la contemplation atomistique de l'univers.</p>
-
-<p>Ne rsiste pas la nature. N'appuie pas contre les choses
-les pieds de ton me. Que ton me ne dtourne point son
-visage comme le mauvais enfant.</p>
-
-<p>Va en paix avec la lumire rouge du matin et la lueur
-grise du soir. Sois l'aube mle au crpuscule.</p>
-
-<p>Mle la mort avec la vie et divise-les en moments.</p>
-
-<p>N'attends pas la mort: elle est en toi. Sois son camarade
-et tiens-la contre toi; elle est comme toi-mme.</p>
-
-<p>Meurs de ta mort; n'envie pas les morts anciennes. Varie
-les genres de mort avec les genres de vie.</p>
-
-<p>Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose
-certaine pour morte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle dit encore: Je te parlerai des choses mortes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Brle soigneusement les morts, et rpands leurs cendres
-aux quatre vents du ciel.</p>
-
-<p>Brle soigneusement les actions passes, et crase les
-cendres; car le phnix qui en renatrait serait le mme.</p>
-
-<p>Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs
-visages. Ne ris pas d'eux et ne pleure pas sur eux; oublie-les.</p>
-
-<p>Ne te fie pas aux choses passes. Ne t'occupe point
-construire de beaux cercueils pour les moments passs:
-songe tuer les moments qui viendront.</p>
-
-<p>Aie de la mfiance pour tous les cadavres.</p>
-
-<p>N'embrasse pas les morts: car ils touffent les vivants.</p>
-
-<p>Aie pour les choses mortes le respect qu'on doit aux
-pierres btir.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-128-</span>Ne souille pas tes mains le long des lignes uses. Purifie
-tes doigts dans des eaux nouvelles.</p>
-
-<p>Souffle le souffle de ta bouche et n'aspire pas les haleines
-mortes.</p>
-
-<p>Ne contemple point les vies passes plus que ta vie
-passe. Ne collectionne point d'enveloppes vides.</p>
-
-<p>Ne porte pas en toi de cimetire. Les morts donnent la
-pestilence.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle dit encore: Je te parlerai de tes actions.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Que toute coupe d'argile transmise s'effrite entre tes
-mains. Brise toute coupe o tu auras bu.</p>
-
-<p>Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend. Car
-toute lampe ancienne est fumeuse.</p>
-
-<p>Ne te lgue rien toi-mme, ni plaisir, ni douleur.</p>
-
-<p>Ne sois l'esclave d'aucun vtement, ni d'me, ni de corps.</p>
-
-<p>Ne frappe jamais avec la mme face de la main.</p>
-
-<p>Ne te mire pas dans la mort; laisse emporter ton image
-dans l'eau qui court.</p>
-
-<p>Fuis les ruines et ne pleure pas parmi.</p>
-
-<p>Quand tu quittes tes vtements le soir, dshabille-toi de
-ton me de la journe; mets-toi nu tous les moments.</p>
-
-<p>Toute satisfaction te semblera mortelle. Fouette-la en
-avant.</p>
-
-<p>Ne digre pas les jours passs: nourris-toi des choses
-futures.</p>
-
-<p>Ne confesse point les choses passes, car elles sont
-mortes; confesse devant toi les choses futures.</p>
-
-<p>Ne descends pas cueillir les fleurs le long du chemin.
-<span class="pagenum">-129-</span>Contente-toi de toute apparence. Mais quitte l'apparence, et
-ne te retourne pas.</p>
-
-<p>Ne te retourne jamais: derrire toi accourt le haltement
-des flammes de Sodome, et tu serais chang en statue de
-larmes ptrifies.</p>
-
-<p>Ne regarde pas derrire toi. Ne regarde pas trop devant
-toi. Si tu regardes en toi, que tout soit blanc.</p>
-
-<p>Ne t'tonne de rien par la comparaison du souvenir;
-tonne-toi de tout par la nouveaut de l'ignorance.</p>
-
-<p>tonne-toi de toute chose; car toute chose est diffrente
-dans la vie et semblable dans la mort.</p>
-
-<p>Btis dans les diffrences; dtruis dans les similitudes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ne te dirige pas vers des permanences; elles ne sont ni
-sur terre ni au ciel.</p>
-
-<p>La raison tant permanente, tu la dtruiras, et tu laisseras
-changer ta sensibilit.</p>
-
-<p>Ne crains pas de te contredire: il n'y a point de contradiction
-dans le moment.</p>
-
-<p>N'aime pas ta douleur; car elle ne durera point.</p>
-
-<p>Considre tes ongles qui poussent, et les petites cailles
-de ta peau qui tombent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sois oublieux de toutes choses.</p>
-
-<p>Avec un poinon acr tu t'occuperas tuer patiemment
-tes souvenirs comme l'ancien empereur tuait les mouches.</p>
-
-<p>Ne fais pas durer ton bonheur du souvenir jusqu'
-l'avenir.</p>
-
-<p>Ne te souviens pas et ne prvois pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-130-</span>Ne dis pas: je travaille pour acqurir: je travaille pour
-oublier. Sois oublieux de l'acquisition et du travail.</p>
-
-<p>Lve-toi contre tout travail; contre toute activit qui
-excde le moment, lve-toi.</p>
-
-<p>Que ta marche n'aille pas d'un bout un autre; car il n'y
-a rien de tel; mais que chacun de tes pas soit une projection
-redresse.</p>
-
-<p>Tu effaceras avec ton pied gauche la trace de ton pied
-droit.</p>
-
-<p>La main droite doit ignorer ce que vient de faire la
-main droite.</p>
-
-<p>Ne te connais pas toi-mme.</p>
-
-<p>Ne te proccupe point de ta libert: oublie-toi toi-mme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Monelle dit encore: Je te parlerai de mes paroles.</p>
-
-<p>Les paroles sont des paroles tandis qu'elles sont parles.</p>
-
-<p>Les paroles conserves sont mortes et engendrent la
-pestilence.</p>
-
-<p>coute mes paroles parles et n'agis pas selon mes
-paroles crites.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ayant ainsi parl dans la plaine, Monelle se tut et devint
-triste; car elle devait rentrer dans la nuit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et elle me dit de loin:</p>
-
-<p>Oublie-moi et je te serai rendue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et je regardai par la plaine et je vis se lever les s&oelig;urs de
-Monelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-131-</span></p>
-
-<h4>II<br />
-<i>LES S&OElig;URS DE MONELLE</i></h4>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-133-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2a">L'GOISTE</h5>
-
-<p>Par la petite haie qui entourait la maison grise d'ducation
-au sommet de la falaise, un bras d'enfant se tendit
-avec un paquet nou d'une faveur rose.</p>
-
-<p>&mdash;Prends a d'abord, dit une voix de fillette. Fais
-attention: a se casse. Tu m'aideras aprs.</p>
-
-<p>Une fine pluie tombait galement sur les creux du
-rocher, la crique profonde, et criblait le remous des vagues
-au pied de la falaise. Le mousse qui piait la clture
-s'avana et dit tout bas:</p>
-
-<p>&mdash;Passe donc avant, dpche-toi.</p>
-
-<p>La fillette cria:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non! Je ne peux pas. Il faut cacher mon
-papier; je veux emporter les affaires qui sont moi. goste!
-goste! va! Tu vois bien que tu me fais mouiller!</p>
-
-<p>Le mousse tourna la bouche et empoigna le petit paquet.
-Le papier tremp creva et dans la boue roulrent des triangles
-de soie jaune et violette frapps de fleurs, des bandelettes
-<span class="pagenum">-134-</span>de velours, un petit pantalon de poupe en batiste,
-un c&oelig;ur d'or creux avec une charnire, et une bobine neuve
-de fil rouge. La fillette passa sur la haie; elle se piqua les
-mains aux brindillons durs, et ses lvres tremblrent.</p>
-
-<p>&mdash;L, tu vois, dit-elle. Tu as t trs entt. Toutes
-mes choses sont gtes.</p>
-
-<p>Son nez remonta, ses sourcils se rapprochrent, sa bouche
-se distendit, et elle se mit pleurer:</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi, laisse-moi. Je ne veux plus de toi. Va-t'en.
-Tu me fais pleurer. Je vais retourner avec Mademoiselle.</p>
-
-<p>Puis elle ramassa tristement ses toffes.</p>
-
-<p>&mdash;Ma jolie bobine est perdue, dit-elle. Moi qui voulais
-broder la robe de Lili!</p>
-
-<p>Par la poche horriblement ouverte de sa courte jupe on
-voyait une petite tte rgulire de porcelaine avec une extraordinaire
-tignasse de cheveux blonds.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, lui souffla le mousse. Je suis sr que ta Mademoiselle
-te cherche dj.</p>
-
-<p>Elle se laissa emmener en s'essuyant les yeux avec le
-revers d'une menotte tache d'encre.</p>
-
-<p>&mdash;Et quoi donc encore ce matin? demanda le mousse.
-Hier tu ne voulais plus.</p>
-
-<p>&mdash;Elle m'a battue avec son manche balai, dit la fillette
-en serrant les lvres. Battue et enferme dans l'armoire
-charbon, avec les araignes et les btes. Quand je reviendrai,
-je mettrai le balai dans son lit, je brlerai sa maison
-avec le charbon et je la tuerai avec ses ciseaux. Oui. (Elle
-mit sa bouche en pointe.) Oh! emmne-moi loin, que je ne
-la revoie plus. J'ai peur de son nez pinc et de ses lunettes.
-Je me suis bien venge avant de m'en aller. Figure-toi
-<span class="pagenum">-135-</span>qu'elle avait le portrait de son papa et de sa maman, dans
-des choses de velours, sur la chemine. Des vieux; pas
-comme ma maman, moi. Toi, tu ne peux pas savoir. Je les
-ai barbouills avec du sel d'oseille. Ils seront affreux. C'est
-bien fait. Tu pourrais me rpondre, au moins.</p>
-
-<p>Le mousse levait les yeux sur la mer. Elle tait sombre et
-brumeuse. Un rideau de pluie voilait toute la baie. On ne
-voyait plus les cueils ni les balises. Par moments le linceul
-humide tiss de gouttelettes filantes se trouait sur des
-paquets d'algues noires.</p>
-
-<p>&mdash;On ne pourra pas marcher cette nuit, dit le mousse. Il
-faudra aller dans la cahute de la douane o il y a du foin.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas, c'est sale! cria la fillette.</p>
-
-<p>&mdash;Tout de mme, dit le mousse. As-tu envie de revoir
-ta Mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;goste! dit la fillette qui clata en sanglots. Je ne
-savais pas que tu tais comme a. Si j'avais su, mon Dieu!
-moi qui ne te connaissais pas!</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'avais qu' ne pas partir. Qui est-ce qui m'a
-appel, l'autre matin, quand je passais sur la route?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Oh! le menteur! Je ne serais pas partie si tu ne
-me l'avais pas dit. J'avais peur de toi. Je veux m'en aller.
-Je ne veux pas coucher dans du foin. Je veux mon lit.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es libre, dit le mousse.</p>
-
-<p>Elle continua de marcher, en haussant les paules. Aprs
-quelques instants:</p>
-
-<p>&mdash;Si je veux bien, dit-elle, c'est parce que je suis mouille,
-au moins.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La cahute s'talait sur le versant de la mer, et les brins de
-<span class="pagenum">-136-</span>chaume dresss dans la terre du toit ruisselaient silencieusement.
-Ils poussrent la planche l'entre. Au fond tait
-une sorte d'alcve, faite avec des couvercles de caisse et
-remplie de foin.</p>
-
-<p>La fillette s'assit. Le mousse lui enveloppa les pieds et
-les jambes d'herbe sche.</p>
-
-<p>&mdash;a pique, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;a rchauffe, dit le mousse.</p>
-
-<p>Il s'assit prs de la porte et guetta le temps. L'humidit
-le faisait grelotter faiblement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas froid, au moins! dit la fillette. Aprs, tu
-seras malade, et qu'est-ce que je ferai, moi!</p>
-
-<p>Le mousse secoua la tte. Ils restrent sans parler. Malgr
-le ciel couvert, on prouvait le crpuscule.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai faim, dit la fillette. Ce soir il y a de l'oie rtie
-avec des marrons chez Mademoiselle. Oh! Tu n'as pens
- rien, toi. J'avais emport des crotes. Elles sont en
-bouillie. Tiens.</p>
-
-<p>Elle tendit la main. Ses doigts taient colls dans une
-panade froide.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais chercher des crabes, dit le mousse. Il y en a
-au bout des Pierres-Noires. Je prendrai la barque de la
-douane, en bas.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurai peur, toute seule.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne veux pas manger?</p>
-
-<p>Elle ne rpondit rien.</p>
-
-<p>Le mousse secoua les brindilles colles sa vareuse et se
-glissa dehors. La pluie grise l'enveloppa. Elle entendit ses
-pas sucs dans la boue.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-137-</span>Puis il y eut des rafales, et le grand silence rythm de
-l'averse. L'ombre vint, plus forte et plus triste. L'heure du
-dner chez Mademoiselle tait passe. L'heure du coucher
-tait passe. L-bas, sous les lampes d'huile suspendues,
-tout le monde dormait dans les lits blancs bords. Quelques
-mouettes crirent la tempte. Le vent tourbillonna et les
-lames canonnrent dans les grands trous de la falaise. Dans
-l'attente de son dner la fillette s'endormit, puis se rveilla.
-Le mousse devait jouer avec les crabes. Quel goste! Elle
-savait bien que les bateaux flottent toujours sur l'eau. Les
-gens se noient quand ils n'ont pas de bateau.</p>
-
-<p>&mdash;Il sera bien attrap, quand il verra que je dors, se
-dit-elle. Je ne lui rpondrai pas un mot, je ferai semblant.
-Ce sera bien fait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vers le milieu de la nuit, elle se trouva sous le feu d'une
-lanterne. Un homme caban pointu venait de la dcouvrir,
-blottie comme une souris. Sa figure tait luisante d'eau et
-de lumire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;O est la barque? dit-il.</p>
-
-<p>Et elle s'cria, dpite:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'tais sre! il ne m'a pas trouv de crabes et il
-a perdu le bateau!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-138-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2b">LA VOLUPTUEUSE</h5>
-
-<p>&mdash;Terrible, a, dit la fillette, parce que a saigne du
-sang blanc.</p>
-
-<p>Elle incisait avec ses ongles des ttes vertes de pavots.
-Son petit camarade la regardait paisiblement. Ils avaient
-jou aux brigands parmi les marronniers, bombard les
-roses avec des marrons frais, dcapuchonn des glands
-nouveaux, pos le jeune chat qui miaulait sur les planches
-de la palissade. Le fond du jardin obscur, o montait un
-arbre fourchu, avait t l'le de Robinson. Une pomme
-d'arrosoir avait servi de conque guerrire pour l'attaque des
-sauvages. Des herbes tte longue et noire, faites prisonnires,
-avaient t dcapites. Quelques ctoines bleues et
-vertes, captures la chasse, soulevaient lourdement leurs
-lytres dans le seau du puits. Ils avaient ravin le sable
-des alles, force d'y faire passer des armes, avec des
-btons de parade. Maintenant, ils venaient de donner
-l'assaut un tertre herbu de la prairie. Le soleil couchant les
-enveloppait d'une glorieuse lumire.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-139-</span>Ils s'tablirent sur les positions conquises, un peu las,
-et admirrent les lointaines brumes cramoisies de l'automne.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'tais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s'il y
-avait une grande plage en bas, nous irions chercher des
-pieds de cannibales dans le sable.</p>
-
-<p>Elle rflchit et demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire
-obir?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me rappelle plus, dit-il; mais ils ont battu les
-vilains vieux Espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aime pas ces histoires, dit-elle: ce sont des jeux
-de garon. Il va faire nuit. Si nous jouions des contes:
-nous aurions peur pour de vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Pour de vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, crois-tu donc que la maison de l'Ogre, avec
-ses longues dents, ne vient pas tous les soirs au fond du
-bois?</p>
-
-<p>Il la considra et fit claquer ses mchoires:</p>
-
-<p>&mdash;Et quand il a mang les sept petites princesses, a a
-fait <i>gnam, gnam, gnam</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas a, dit-elle; on ne peut tre que l'Ogre ou le
-Petit Poucet. Personne ne sait le nom des petites princesses.
-Si tu veux, je vais faire la Belle qui dort dans son
-chteau, et tu viendras me rveiller. Il faudra m'embrasser
-trs fort. Les princes embrassent terriblement, tu sais.</p>
-
-<p>Il se sentit timide, et rpondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu'il est trop tard pour dormir dans l'herbe.
-<span class="pagenum">-140-</span>La Belle tait sur son lit, dans un chteau entour d'pines
-et de fleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Alors jouons Barbe-Bleue, dit-elle. Je vais tre ta
-femme et tu me dfendras d'entrer dans la petite chambre.
-Commence: tu viens pour m'pouser. Monsieur, je ne
-sais&hellip; Vos six femmes ont disparu d'une faon mystrieuse.
-Il est vrai que vous avez une belle et grande barbe bleue, et
-que vous demeurez dans un splendide chteau. Vous ne me
-ferez pas de mal, jamais, jamais?</p>
-
-<p>Elle l'implora du regard.</p>
-
-<p>&mdash;L, maintenant, tu m'as demande en mariage, et
-mes parents ont bien voulu. Nous sommes maris. Donne-moi
-toutes les clefs. Et qu'est-ce que c'est que cette jolie
-toute petite-l? Tu vas faire la grosse voix pour me
-dfendre d'ouvrir.</p>
-
-<p>L, maintenant, tu t'en vas et je dsobis tout de suite.
-Oh! l'horreur! six femmes assassines! Je m'vanouis,
-et tu arrives pour me soutenir. Voil. Tu reviens en Barbe-Bleue.
-Fais la grosse voix. Monseigneur, voici toutes les
-clefs que vous m'aviez confies. Tu me demandes o est la
-petite clef. Monseigneur, je ne sais: je n'y ai pas touch.
-Crie. Monseigneur, pardonnez-moi, la voici: elle tait
-tout au fond de ma poche.</p>
-
-<p>Alors tu vas regarder la clef. Il y avait du sang sur la
-clef?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il, une tache de sang.</p>
-
-<p>&mdash;Je me rappelle, dit-elle. Je l'ai frotte, mais je n'ai pas
-pu l'ter. C'tait le sang des six femmes?</p>
-
-<p>&mdash;Des six femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Il les avait toutes tues, hein, parce qu'elles entraient
-<span class="pagenum">-141-</span>dans la petite chambre? Comment les tuait-il? Il leur coupait
-la gorge, et il les suspendait dans le cabinet noir? Et
-le sang coulait par leurs pieds jusque sur le plancher?
-C'tait du sang trs rouge, rouge noir, pas comme le sang
-des pavots quand je les griffe. On vous fait mettre
-genoux, pour vous couper la gorge, pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu'il faut se mettre genoux, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;a va tre trs amusant, dit-elle. Mais tu me couperas
-la gorge comme pour de vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue n'a pas pu la tuer.</p>
-
-<p>&mdash;a ne fait rien, dit-elle. Pourquoi Barbe-Bleue n'a-t-il
-pas coup la tte de sa femme?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que ses frres sont venus.</p>
-
-<p>&mdash;Elle avait peur, pas?</p>
-
-<p>&mdash;Trs peur.</p>
-
-<p>&mdash;Elle criait?</p>
-
-<p>&mdash;Elle appelait s&oelig;ur Anne.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je n'aurais pas cri.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue aurait eu le temps de
-te tuer. S&oelig;ur Anne tait sur la tour, pour regarder l'herbe
-qui verdoie. Ses frres, qui taient des mousquetaires trs
-forts, sont arrivs au grand galop de leurs chevaux.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas jouer comme a, dit la fillette. a
-m'ennuie. Puisque je n'ai pas de s&oelig;ur Anne, voyons.</p>
-
-<p>Elle se retourna gentiment vers lui:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque mes frres ne viendront pas, dit-elle, il faut
-me tuer, mon petit Barbe-Bleue, me tuer bien fort, bien
-fort!</p>
-
-<p>Elle se mit genoux. Il saisit ses cheveux, les ramena en
-avant, et leva la main.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-142-</span>Lente, les yeux clos et les cils frmissants, le coin des
-lvres agit par un sourire nerveux, elle tendait le duvet
-de sa nuque, son cou, et ses paules voluptueusement
-rentres au tranchant cruel du sabre de Barbe-Bleue.</p>
-
-<p>&mdash;Ou&hellip; ouh! cria-t-elle, a va me faire mal!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-143-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2c">LA PERVERSE</h5>
-
-<p>&mdash;Madge!</p>
-
-<p>La voix monta par l'ouverture carre du plancher. Une
-norme vis de chne poli traversait le toit rond et tournait
-avec un son rauque. La grande aile de toile grise cloue sur
-son squelette de bois s'envolait devant la lucarne parmi
-la poussire de soleil. Au-dessous, deux btes de pierre
-semblaient lutter rgulirement, tandis que le moulin
-ahannait et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes,
-une ombre longue et droite coupait la petite chambre.
-L'chelle qui montait jusqu'au fate intrieur tait poudre
-de farine.</p>
-
-<p>&mdash;Madge, viens-tu? reprit la voix.</p>
-
-<p>Madge avait appuy sa main contre la vis de chne. Un
-frottement continu lui chatouillait la peau, tandis qu'elle
-regardait, un peu penche, la campagne plate. Le tertre
-du moulin s'y arrondissait comme une tte rase. Les ailes
-tournantes frlaient presque l'herbe courte o leurs images
-noires se poursuivaient sans jamais s'atteindre. Tant d'nes
-semblaient avoir gratt leurs dos au ventre du mur faiblement
-<span class="pagenum">-144-</span>ciment que le crpi laissait voir les taches grises des
-pierres. Au bas du monticule, un sentier, creus d'ornires
-dessches, s'inclinait jusque vers le large tang o se
-trempaient des feuilles rouges.</p>
-
-<p>&mdash;Madge, on s'en va! cria encore la voix.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas.</p>
-
-<p>La petite porte du moulin grina. Elle vit trembler les
-deux oreilles de l'ne qui ttait l'herbe du sabot, avec prcaution.
-Un gros sac tait affaiss sur son bt. Le vieux
-meunier et son garon piquaient le derrire de l'animal. Ils
-descendirent tous par le chemin creux. Madge resta seule, sa
-tte passe dans la lucarne.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme ses parents l'avaient trouve soir, tendue
-dans son lit plat ventre, la bouche pleine de sable et de
-charbon, ils avaient consult des mdecins. Leur avis fut
-d'envoyer Madge la campagne, et de lui fatiguer les
-jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu'elle tait au
-moulin, elle s'enfuyait ds l'aurore sous le petit toit, d'o
-elle considrait l'ombre tournoyante des ailes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tout coup elle frmit de la pointe des cheveux aux
-talons. Quelqu'un avait soulev le loquet de la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est l? demanda Madge par l'ouverture carre.</p>
-
-<p>Et elle entendit une faible voix:</p>
-
-<p>&mdash;Si l'on pouvait avoir un peu boire: j'ai bien soif.</p>
-
-<p>Madge regarda travers les chelons. C'tait un vieux
-mendiant de campagne. Il avait un pain dans son bissac.</p>
-
-<p>&mdash;Il a du pain, se dit Madge; c'est dommage qu'il n'ait
-pas faim.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-145-</span>Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les
-limaces, et les cimetires, avec une certaine horreur.</p>
-
-<p>Elle cria:</p>
-
-<p>&mdash;Attendez un peu!</p>
-
-<p>Puis descendit l'chelle, la face en avant. Quand elle fut
-en bas:</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes bien vieux, dit-elle&mdash;et vous avez si soif?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil
-homme.</p>
-
-<p>&mdash;Les mendiants ont faim, reprit Madge avec rsolution.
-Moi j'aime le pltre. Tenez.</p>
-
-<p>Elle arracha une crote blanche de la muraille et la
-mcha. Puis elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde est sorti. Je n'ai pas de verre. Il y a
-la pompe.</p>
-
-<p>Elle lui montra le manche recourb. Le vieux mendiant
-se pencha. Tandis qu'il aspirait le jet, la bouche au tuyau,
-Madge tira subtilement le pain de son bissac et l'enfona
-dans un tas de farine.</p>
-
-<p>Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient.</p>
-
-<p>&mdash;Par l, dit-elle, il y a le grand tang. Les pauvres
-peuvent y boire.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne sommes pas des btes, dit le vieil homme.</p>
-
-<p>&mdash;Non, reprit Madge, mais vous tes malheureux. Si
-vous avez faim je vais voler un peu de farine et je vous en
-donnerai. Avec l'eau de l'tang, ce soir, vous pourrez
-faire de la pte.</p>
-
-<p>&mdash;De la pte crue! dit le mendiant. On m'a donn un
-pain, merci bien, Mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Et que feriez-vous, si vous n'aviez pas de pain? Moi,
-<span class="pagenum">-146-</span>si j'tais aussi vieille, je me noierais. Les noys doivent tre
-trs heureux. Ils doivent tre beaux. Je vous plains beaucoup,
-mon pauvre homme.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil
-homme. Je suis bien las.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant
-qu'il descendait la pente du tertre. N'est-ce pas, brave
-homme, vous aurez faim? Il faudra manger votre pain. Il
-faudra le tremper dans l'eau de l'tang, si vos dents sont
-mauvaises. L'tang est trs profond.</p>
-
-<p>Madge couta jusqu' ne plus entendre le bruit de ses
-pas. Elle tira doucement le pain de la farine, et le regarda.
-C'tait une miche noire de village, maintenant tache de
-blanc.</p>
-
-<p>&mdash;Pouah! dit-elle. Si j'tais pauvre, je volerais du pain
-blond dans les belles boulangeries.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand le matre meunier rentra, Madge tait couche sur
-le dos, la tte dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa
-taille, avec les deux mains; et, les yeux prominents, les
-joues gonfles, un bout de langue violette entre les dents
-serres, elle tchait d'imiter l'image qu'elle se faisait
-d'une personne noye.</p>
-
-<p>Aprs qu'on eut mang la soupe:</p>
-
-<p>&mdash;Matre, dit Madge, n'est-ce pas qu'autrefois, il y a
-longtemps, longtemps, vivait dans ce moulin un gant
-norme, qui faisait son pain avec des os d'hommes morts?</p>
-
-<p>Le meunier dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est des contes. Mais sous la colline, il y a des
-chambres de pierre qu'une socit a voulu m'acheter, pour
-<span class="pagenum">-147-</span>fouiller. Plus souvent je dmolirais mon moulin. Ils n'ont
-qu' ouvrir les vieilles tombes, dans leurs villes. Elles pourrissent
-assez.</p>
-
-<p>&mdash;a devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge.
-Plus que votre bl, matre! Et le gant faisait du trs bon
-pain avec, trs bon: et il le mangeait&mdash;oui, il le mangeait.</p>
-
-<p>Le garon Jean haussa les paules. L'ahan du moulin
-s'tait tu. Le vent n'enflait plus les ailes. Les deux btes
-circulaires de pierre avaient cess de lutter. L'une pesait
-sur l'autre, silencieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Jean m'a dit, dans le temps, matre, reprit encore
-Madge, qu'on peut retrouver les noys avec un pain o on
-a mis du vif-argent. On fait un petit trou dans la crote et
-on verse. On jette le pain l'eau, et il s'arrte juste sur le
-noy.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je sais? dit le meunier. C'est pas des occupations
-de jeunes demoiselles. En voil des histoires, Jean!</p>
-
-<p>&mdash;C'est mademoiselle Madge qui m'a demand, rpondit
-le garon.</p>
-
-<p>&mdash;Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. Il
-n'y a pas de vif-argent ici. Peut-tre qu'on trouverait des
-noys dans l'tang.</p>
-
-<p>Devant la porte, elle attendit le crpuscule, son pain
-sous son tablier, du petit plomb serr dans le poing. Le
-mendiant devait avoir eu faim. Il s'tait noy dans l'tang.
-Elle ferait revenir son corps, et, comme le gant, elle pourrait
-moudre de la farine et ptrir de la pte avec des os
-d'homme mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-148-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2d">LA DUE</h5>
-
-<p>A la jonction de ces deux canaux, il y avait une cluse
-haute et noire; l'eau dormante tait verte jusqu' l'ombre
-des murailles; contre la cabane de l'clusier, en planches
-goudronnes, sans une fleur, les volets battaient sous le
-vent; par la porte mi-ouverte, on voyait la mince figure
-ple d'une petite fille, les cheveux parpills, la robe
-ramene entre les jambes. Des orties s'abaissaient et se
-levaient sur la marge du canal; il y avait une vole de
-graines ailes du bas automne, et de petites bouffes de
-poussire blanche. La cabane semblait vide; la campagne
-tait morne; une bande d'herbe jauntre se perdait
-l'horizon.</p>
-
-<p>Comme la courte lumire du jour dfaillait, on entendit
-le souffle du petit remorqueur. Il parut au del de l'cluse,
-avec le visage tach de charbon du chauffeur qui regardait
-indolemment par sa porte de tle; et l'arrire une chane
-se droulait dans l'eau. Puis venait, flottante et paisible,
-une barge brune, large et aplatie; elle portait au milieu une
-<span class="pagenum">-149-</span>maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres
-taient rondes et rissoles; des volubilis rouges et jaunes
-rampaient autour des fentres, et sur les deux cts du
-seuil il y avait des auges de bois pleines de terre avec des
-muguets, du rsda et des graniums.</p>
-
-<p>Un homme, qui faisait claquer une blouse trempe sur
-le bord de la barge, dit celui qui tenait la gaffe:</p>
-
-<p>&mdash;Mahot, veux-tu casser la crote en attendant l'cluse?</p>
-
-<p>&mdash;a va, rpondit Mahot.</p>
-
-<p>Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde
-roule, et s'assit entre les deux auges de fleurs. Son compagnon
-lui frappa sur l'paule, entra dans la maisonnette
-blanche, et rapporta un paquet de papier gras, une miche
-longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter l'enveloppe
-huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la
-jeta vers l'cluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.</p>
-
-<p>&mdash;Bon apptit, l-haut, cria l'homme; nous autres, on
-dne.</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;L'Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras
-dire aux copains que nous avons pass par l.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette
-jeunesse. C'est parce qu'il a la peau brune, Mademoiselle;
-nous l'appelons comme a sur les chalands.</p>
-
-<p>Et une petite voix fluette leur rpondit:</p>
-
-<p>&mdash;O allez-vous, la barge?</p>
-
-<p>&mdash;On mne du charbon dans le Midi, cria l'Indien.</p>
-
-<p>&mdash;O il y a du soleil? dit la petite voix.</p>
-
-<p>&mdash;Tant que a a tann le cuir au vieux, rpondit Mahot.</p>
-
-<p>Et la petite voix reprit, aprs un silence:</p>
-
-<p><span class="pagenum">-150-</span>&mdash;Voulez-vous me prendre avec vous, la barge?</p>
-
-<p>Mahot s'arrta de mcher sa liche. L'Indien posa le cruchon
-pour rire.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez donc&mdash;<i>la barge</i>! dit Mahot. Mademoiselle
-Bargette! Et ton cluse? On verra a demain matin. Le
-papa ne serait pas content.</p>
-
-<p>&mdash;On se fait donc vieux dans le patelin? demanda
-l'Indien.</p>
-
-<p>La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure ple
-rentra dans la cabane.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La nuit ferma les murailles du canal. L'eau verte monta
-le long des portes d'cluse. On ne voyait plus que la lueur
-d'une chandelle derrire les rideaux rouges et blancs, dans
-la maisonnette. Il y eut des clapotis rguliers contre la
-quille, et la barge se balanait en s'levant. Un peu avant
-l'aube, les gonds grincrent avec un roulement de chane et,
-l'cluse s'ouvrant, le bateau flotta plus loin, tran par le
-petit remorqueur au souffle puis. Comme les vitres rondes
-refltaient les premires nues rouges, la barge avait quitt
-cette campagne morne, o le vent froid souffle sur les orties.</p>
-
-<p>L'Indien et Mahot furent rveills par le gazouillis tendre
-d'une flte qui parlerait et de petits coups piqus aux
-vitres.</p>
-
-<p>&mdash;Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit
-Mahot.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit l'Indien, c'est une moinette: la gosse de
-l'cluse. Elle est l, parole d'honneur. Mince!</p>
-
-<p>Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille tait rouge
-d'aurore, et elle dit de sa voix menue:</p>
-
-<p><span class="pagenum">-151-</span>&mdash;Vous m'aviez permis de venir demain matin. Nous
-sommes demain matin. Je vais avec vous dans le soleil.</p>
-
-<p>&mdash;Dans le soleil? dit Mahot.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit la petite. Je sais. O il y a des mouches
-vertes et des mouches bleues, qui clairent la nuit; o il y
-a des oiseaux grands comme l'ongle qui vivent sur les fleurs;
-o les raisins montent aprs les arbres; o il y a du pain dans
-les branches et du lait dans les noix, et des grenouilles qui
-aboient comme les gros chiens et des&hellip; choses&hellip; qui vont
-dans l'eau, des&hellip; citrouilles&mdash;non&mdash;des btes qui rentrent
-leurs ttes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait
-de la soupe avec. Des&hellip; citrouilles. Non&hellip; je ne sais plus&hellip;
-aidez-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Le diable m'emporte, dit Mahot. Des tortues, peut-tre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit la petite fille. Des&hellip; tortues.</p>
-
-<p>&mdash;Pas tout a, dit Mahot. Et ton papa?</p>
-
-<p>&mdash;C'est papa qui m'a appris.</p>
-
-<p>&mdash;Trop fort, dit l'Indien. Appris quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que je dis, les mouches qui clairaient, les
-oiseaux et les&hellip; citrouilles. Allez, papa tait marin avant
-d'ouvrir l'cluse. Mais papa est vieux. Il pleut toujours
-chez nous. Il n'y a que des mauvaises plantes. Vous ne
-savez pas? J'avais voulu faire un jardin, un beau jardin
-dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J'aurais
-enlev les planches du parquet, au milieu; j'aurais mis de
-la bonne terre, et puis de l'herbe, et puis des roses, et puis
-des fleurs rouges qui se ferment la nuit, avec de beaux
-petits oiseaux, des rossignols, des bruants, et des linots
-pour causer. Papa m'a dfendu. Il m'a dit que a abmerait
-<span class="pagenum">-152-</span>la maison et que a donnerait de l'humidit. Alors je n'ai
-pas voulu d'humidit. Alors je viens avec vous pour aller
-l-bas.</p>
-
-<p>La barge flottait doucement. Sur les rives du canal, les
-arbres fuyaient la file. L'cluse tait loin. On ne pouvait
-virer de bord. Le remorqueur sifflait en avant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n'allons pas
-en mer. Jamais nous ne trouverons tes mouches, ni tes
-oiseaux, ni tes grenouilles. Il y aura un peu plus de soleil&mdash;voil
-tout.&mdash;Pas vrai, l'Indien?</p>
-
-<p>&mdash;Pour sr, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Pour sr? rpta la petite fille. Menteurs! Je sais
-bien, allez.</p>
-
-<p>L'Indien haussa les paules.</p>
-
-<p>&mdash;Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de mme. Viens
-manger ta soupe, Bargette.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids
-et tides, elle leur tint compagnie sur la barge, attendant
-le pays des miracles. La barge longea les champs bruns, avec
-leurs pousses dlicates: et les arbrisseaux maigres commencrent
- remuer leurs feuilles; et les moissons jaunirent, et
-les coquelicots se tendirent comme des coupelles rouges vers
-les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l't.
-Assise entre les auges de fleurs, tandis que l'Indien ou
-Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu'on l'avait trompe.
-Car bien que le soleil jett ses ronds joyeux sur le plancher
-par les petites vitres rissoles, malgr les martins-pcheurs
-qui croisaient sur l'eau, et les hirondelles qui secouaient
-leur bec mouill, elle n'avait pas vu les oiseaux qui vivent
-<span class="pagenum">-153-</span>sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les
-grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles des
-chiens.</p>
-
-<p>La barge tait arrive dans le Midi. Les maisons sur les
-bords du canal taient feuillues et fleuries. Les portes
-taient couronnes de tomates rouges, et il y avait des
-rideaux de piments enfils aux fentres.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout, dit un jour Mahot. On va bientt dbarquer
-le charbon et revenir. Le papa sera content, hein?</p>
-
-<p>Bargette secoua la tte.</p>
-
-<p>Et le matin, le bateau tant l'amarre, ils entendirent
-encore des coups menus piqus aux vitres rondes:</p>
-
-<p>&mdash;Menteurs! cria une voix fluette.</p>
-
-<p>L'Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une
-mince figure ple se tourna vers eux, sur la rive du canal; et
-Bargette leur cria de nouveau, s'enfuyant derrire la cte:</p>
-
-<p>&mdash;Menteurs! Vous tes tous des menteurs!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-154-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2e">LA SAUVAGE</h5>
-
-<p>Le pre de Bchette la menait au bois ds le point du
-jour, et elle restait assise prs de lui, tandis qu'il abattait
-les arbres. Bchette voyait la hache s'enfoncer et faire
-voler d'abord de maigres copeaux d'corce; souvent les
-mousses grises venaient ramper sur sa figure. Gare!
-criait le pre de Bchette, quand l'arbre s'inclinait avec
-un craquement qui semblait souterrain. Elle tait un peu
-triste devant le monstre allong dans la clairire, avec ses
-branches meurtries et ses rameaux blesss. Le soir un
-cercle rougetre de meules de charbon s'allumait dans
-l'ombre. Bchette savait l'heure o il fallait ouvrir le panier
-de jonc pour tendre son pre la cruche de grs et le morceau
-de pain brun. Il s'tendait parmi les branchilles
-clates pour mcher lentement. Bchette mangeait la
-soupe au retour. Elle courait autour des arbres marqus, et
-si son pre ne la regardait pas, elle se cachait pour faire:
-Hou!</p>
-
-<p>Il y avait l une caverne noire qu'on appelait Sainte-Marie-Gueule-de-Loup,
-<span class="pagenum">-155-</span>pleine de ronces et sonore d'chos.
-Hausse sur la pointe des pieds, Bchette la considrait
-de loin.</p>
-
-<p>Un matin d'automne, les cimes fanes de la fort encore
-brlantes d'aurore, Bchette vit tressaillir une chose verte
-devant la Gueule-de-Loup. Cette chose avait des bras et
-des jambes, et la tte semblait d'une petite fille ge autant
-que Bchette elle-mme.</p>
-
-<p>D'abord Bchette eut peur d'approcher. Elle n'osait
-mme pas appeler son pre. Elle pensait que c'tait l une
-des personnes qui rpondaient dans la Gueule-de-Loup,
-lorsqu'on y parlait fort. Elle ferma les yeux, craignant de
-remuer et d'attirer quelque attaque sinistre. Et, penchant
-la tte, elle entendit un sanglot qui venait de par l. Cette
-trange petite fille verte pleurait. Alors Bchette rouvrit
-les yeux, et elle eut de la peine. Car elle voyait la figure
-verte, douce et triste, mouille de larmes, et deux petites
-mains vertes nerveuses se pressaient sur la gorge de la
-fillette extraordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est peut-tre tombe dans de mauvaises feuilles,
-qui dteignent, se dit Bchette.</p>
-
-<p>Et, courageuse, elle traversa des fougres hrisses de
-crochets et de vrilles, jusqu' toucher presque la singulire
-figure. Des petits bras verdoyants s'allongrent vers
-Bchette, parmi les ronces fltries.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est pareille moi, se dit Bchette, mais elle a une
-drle de couleur.</p>
-
-<p>La crature verte pleurante tait demi-vtue par une
-sorte de tunique faite de feuilles cousues. C'tait vraiment
-une petite fille, qui avait la teinte d'une plante sauvage.
-<span class="pagenum">-156-</span>Bchette imaginait que ses pieds taient enracins en
-terre. Mais elle les remuait trs lestement.</p>
-
-<p>Bchette lui caressa les cheveux et lui prit la main.
-Elle se laissa emmener, toujours pleurante. Elle semblait ne
-pas savoir parler.</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! mon Dieu, une diablesse verte! cria le pre de
-Bchette, quand il la vit venir.&mdash;D'o arrives-tu, petite,
-pourquoi es-tu verte? Tu ne sais pas rpondre?</p>
-
-<p>On ne pouvait savoir si la fille verte avait entendu.
-Peut-tre qu'elle a faim, dit-il. Et il lui offrit le pain et
-la cruche. Elle tourna le pain dans ses mains et le jeta par
-terre; elle secoua la cruche pour couter le bruit du vin.</p>
-
-<p>Bchette pria son pre de ne pas laisser cette pauvre
-crature dans la fort, pendant la nuit. Les meules de charbon
-brillrent une une, au crpuscule, et la fille verte
-regardait les feux en tremblant. Quand elle entra dans la
-petite maison, elle s'enfuit devant la lumire. Elle ne put
-s'accoutumer aux flammes, et poussait un cri, chaque fois
-qu'on allumait la chandelle.</p>
-
-<p>En la voyant, la mre de Bchette fit le signe de croix.
-Dieu m'aide, dit-elle, si c'est un dmon; mais ce n'est
-point une chrtienne.</p>
-
-<p>Cette fille verte ne voulut toucher ni le pain, ni le sel, ni
-le vin, d'o il paraissait clairement qu'elle ne pouvait avoir
-t baptise, ni prsente la communion. Le cur fut
-averti, et il passait le seuil dans le moment o Bchette
-offrait la crature des fves en gousse.</p>
-
-<p>Elle parut trs joyeuse, et se mit fendre aussitt la tige
-avec ses ongles, pensant trouver les fves l'intrieur. Et,
-due, elle se remit pleurer jusqu' ce que Bchette lui et
-<span class="pagenum">-157-</span>ouvert une gousse. Alors elle grignota les fves en regardant
-le prtre.</p>
-
-<p>Quoiqu'on ft venir le matre d'cole, on ne put lui faire
-entendre une parole humaine, ni prononcer un son articul.
-Elle pleurait, riait, ou poussait des cris.</p>
-
-<p>Le cur l'examina fort soigneusement, mais ne parvint
- dcouvrir sur son corps aucune marque du dmon. Le
-dimanche suivant, on la conduisit l'glise, o elle ne
-manifesta point de signes d'inquitude, sinon qu'elle gmit
-quand elle fut mouille d'eau bnite. Mais elle ne recula
-pas devant l'image de la croix, et, passant ses mains sur
-les saintes plaies et les dchirures d'pines, elle parut afflige.</p>
-
-<p>Les gens du village en eurent grande curiosit; quelques-uns
-de la crainte; et, malgr l'avis du cur, on parla d'elle
-comme de la diablesse verte.</p>
-
-<p>Elle ne se nourrissait que de graines et de fruits; et
-toutes les fois qu'on lui prsentait les pis ou les rameaux,
-elle fendait la tige ou le bois, et pleurait de dsappointement.
-Bchette ne parvint point lui apprendre en quel
-endroit il fallait chercher les grains de bl ou les cerises,
-et sa dception tait toujours semblable.</p>
-
-<p>Par imitation elle put bientt porter du bois, de l'eau,
-balayer, essuyer et mme coudre, bien qu'elle manit la toile
-avec une certaine rpulsion. Mais elle ne se rsigna jamais
- faire le feu, ou mme s'approcher de l'tre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant Bchette grandissait, et ses parents voulurent
-la mettre en service. Elle prit du chagrin, et le soir, sous les
-draps, elle sanglotait doucement. La fille verte regardait
-piteusement sa petite amie. Elle fixait les prunelles de
-<span class="pagenum">-158-</span>Bchette, le matin, et ses propres yeux se remplissaient de
-larmes. Puis la nuit, quand Bchette pleura, elle sentit une
-main douce qui lui caressait les cheveux, une bouche frache
-sur sa joue.</p>
-
-<p>Le terme s'approchait o Bchette devait entrer en servitude.
-Elle sanglotait maintenant, presque aussi lamentable
-que la crature verte, le jour o on l'avait trouve abandonne
-devant la Gueule-de-Loup.</p>
-
-<p>Et le dernier soir, quand le pre et la mre de Bchette
-furent endormis, la fille verte caressa les cheveux de la
-pleureuse et lui prit la main. Elle ouvrit la porte, et allongea
-le bras dans la nuit. De mme que Bchette l'avait conduite
-autrefois vers les maisons des hommes, elle l'emmena par
-la main vers la libert inconnue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-159-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2f">LA FIDLE</h5>
-
-<p>L'amoureux de Jeanie tait devenu matelot et elle
-tait seule, toute seule. Elle crivit une lettre et la scella
-de son petit doigt et la jeta dans la rivire parmi les
-longues herbes rouges. Ainsi elle irait jusqu' l'Ocan.
-Jeanie ne savait pas vraiment crire; mais son amoureux
-devait comprendre puisque la lettre tait d'amour. Et
-elle attendit longtemps la rponse venue de la mer; et la
-rponse ne vint pas. Il n'y avait pas de rivire pour couler
-de lui jusqu' Jeanie.</p>
-
-<p>Et un jour Jeanie partit la recherche de son amoureux.
-Elle regardait les fleurs d'eau et leurs tiges penches; et
-toutes les fleurs s'inclinaient vers elle. Et Jeanie disait en
-marchant: Sur la mer il y a un bateau&mdash;dans le bateau
-il y a une chambre&mdash;dans la chambre il y a une cage&mdash;dans
-la cage il y a un oiseau&mdash;dans l'oiseau il y a un c&oelig;ur&mdash;dans
-le c&oelig;ur il y a une lettre&mdash;dans la lettre il y a crit:
-<span class="sc">J'aime Jeanie</span>.&mdash;J'aime Jeanie est dans la lettre, la lettre
-est dans le c&oelig;ur, le c&oelig;ur est dans l'oiseau, l'oiseau est dans
-<span class="pagenum">-160-</span>la cage, la cage est dans la chambre, la chambre est dans le
-bateau, le bateau est trs loin sur la grande mer.</p>
-
-<p>Et comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les
-meuniers poussireux, la voyant simple et douce, l'anneau
-d'or au doigt, lui offraient du pain et lui permettaient de
-coucher parmi les sacs de farine avec un baiser blanc.</p>
-
-<p>Ainsi elle traversa son pays de rochers fauves, et la
-contre des basses forts, et les prairies plates qui entourent
-le fleuve prs des cits. Beaucoup de ceux qui hbergeaient
-Jeanie lui donnaient des baisers; mais elle ne les rendait
-jamais&mdash;car les baisers infidles que rendent les amantes
-sont marqus sur leurs joues avec des traces de sang.</p>
-
-<p>Elle parvint dans la ville maritime o son amoureux
-s'tait embarqu. Sur le port, elle chercha le nom de son
-navire, mais elle ne put le trouver, car le navire avait t
-envoy dans la mer d'Amrique, pensa Jeanie.</p>
-
-<p>Des rues noires obliques descendaient aux quais des
-hauteurs de la ville. Certaines taient paves, avec un
-ruisseau dans le milieu; d'autres n'taient que d'troits
-escaliers faits de dalles anciennes.</p>
-
-<p>Jeanie aperut des maisons peintes en jaune et en bleu
-avec des ttes de ngresse et des images d'oiseaux bec
-rouge. Le soir, de grosses lanternes se balancrent devant
-les portes. On y voyait entrer des hommes qui paraissaient
-ivres.</p>
-
-<p>Jeanie pensa que c'taient les htelleries des matelots
-revenant du pays des femmes noires et des oiseaux de
-couleur. Et elle eut un grand dsir d'attendre son amoureux
-dans une telle htellerie qui avait peut-tre l'odeur du
-lointain Ocan.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-161-</span>Levant la tte, elle vit des figures blanches de femmes:
-appuyes aux fentres grilles o elles prenaient un peu de
-fracheur. Jeanie poussa une double porte et se trouva
-dans une salle carrele, parmi des femmes demi-nues, avec
-des robes roses. Au fond de l'ombre chaude un perroquet
-faisait mouvoir lentement ses paupires. Il y avait encore un
-peu de mousse dans trois gros verres trangls, sur la
-table.</p>
-
-<p>Quatre femmes entourrent Jeanie en riant, et elle en
-aperut une autre vtue d'toffe sombre, qui cousait dans
-une petite loge.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est de la campagne, dit une des femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! dit une autre, faut rien dire.</p>
-
-<p>Et toutes ensemble lui crirent:</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu boire, mignonne?</p>
-
-<p>Jeanie se laissa embrasser, et but dans un des verres
-trangls. Une grosse femme vit l'anneau.</p>
-
-<p>&mdash;Vous parlez, et c'est mari!</p>
-
-<p>Toutes ensemble reprirent:</p>
-
-<p>&mdash;T'es marie, mignonne?</p>
-
-<p>Jeanie rougit, car elle ne savait si elle tait vraiment
-marie, ni comment on devait rpondre.</p>
-
-<p>&mdash;Je les connais, ces maries, dit une femme. Moi aussi,
-quand j'tais petite, quand j'avais sept ans, je n'avais pas
-de jupon. Je suis alle toute nue au bois pour btir mon
-glise&mdash;et tous les petits oiseaux m'aidaient travailler!
-Il y avait le vautour pour arracher la pierre, et le pigeon,
-avec son gros bec, pour la tailler, et le bouvreuil pour jouer
-de l'orgue. Voil mon glise de noces et ma messe.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-162-</span>&mdash;Mais cette mignonne a son alliance, pas? dit la grosse
-femme.</p>
-
-<p>Et toutes ensemble crirent:</p>
-
-<p>&mdash;Vrai, une alliance?</p>
-
-<p>Alors elles embrassrent Jeanie l'une aprs l'autre, et la
-caressrent, et la firent boire, et on parvint faire sourire la
-dame qui cousait dans la petite loge.</p>
-
-<p>Cependant un violon jouait devant la porte et Jeanie
-s'tait endormie. Deux femmes la portrent doucement
-sur un lit, dans une chambrette, par un petit escalier.</p>
-
-<p>Puis toutes ensemble dirent:</p>
-
-<p>&mdash;Faut lui donner quelque chose. Mais quoi?</p>
-
-<p>Le perroquet se rveilla et jabota.</p>
-
-<p>&mdash;Je vas vous dire, expliqua la grosse.</p>
-
-<p>Et elle parla longuement voix basse. Une des femmes
-s'essuya les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, dit-elle, nous n'en avons pas eu, a nous
-portera bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Pas? elle pour nous quatre, dit une autre.</p>
-
-<p>&mdash;On va demander Madame de nous permettre, dit
-la grosse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et le lendemain, quand Jeanie s'en alla, elle avait
-chaque doigt de sa main gauche un anneau d'alliance. Son
-amoureux tait bien loin; mais elle frapperait son c&oelig;ur,
-pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d'or.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-163-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2g">LA PRDESTINE</h5>
-
-<p>Sitt qu'elle fut assez haute, Ilse eut coutume d'aller
-tous les matins devant sa glace et de dire: Bonjour, ma
-petite Ilse. Puis elle baisait le verre froid et fronait les
-lvres. L'image semblait venir seulement. Elle tait trs
-loin, en ralit. L'autre Ilse, plus ple, qui se levait des
-profondeurs du miroir, tait une prisonnire la bouche
-gele. Ilse la plaignait, car elle paraissait triste et cruelle.
-Son sourire matinal tait une aube blme encore teinte de
-l'horreur nocturne.</p>
-
-<p>Cependant Ilse l'aimait et lui parlait: Personne ne te
-dit bonjour, pauvre petite Ilse. Embrasse-moi, tiens.
-Nous irons nous promener aujourd'hui, Ilse. Mon amoureux
-viendra nous chercher. Viens-t'en. Ilse se dtournait,
-et l'autre Ilse, mlancolique, s'enfuyait vers l'ombre
-lumineuse.</p>
-
-<p>Ilse lui montrait ses poupes et ses robes. Joue avec
-moi. Habille-toi avec moi. L'autre Ilse, jalouse, levait
-aussi vers Ilse des poupes plus blanches et des robes
-<span class="pagenum">-164-</span>dcolores. Elle ne parlait pas, et ne faisait que remuer les
-lvres en mme temps qu'Ilse.</p>
-
-<p>Quelquefois Ilse s'irritait, comme une enfant, contre la
-dame muette, qui s'irritait son tour. Mchante, mchante
-Ilse! criait-elle. Veux-tu me rpondre, veux-tu m'embrasser!
-Elle frappait le miroir de la main. Une trange
-main, qui ne tenait aucun corps, apparaissait devant la
-sienne. Jamais Ilse ne put atteindre l'autre Ilse.</p>
-
-<p>Elle lui pardonnait durant la nuit; et, heureuse de la
-retrouver, elle sautait de son lit, pour l'embrasser, en lui
-murmurant: Bonjour ma petite Ilse.</p>
-
-<p>Quand Ilse eut un vrai fianc, elle le mena devant sa
-glace et dit l'autre Ilse: Regarde mon amoureux, et ne
-le regarde pas trop. Il est moi, mais je veux bien te le faire
-voir. Aprs que nous serons maris, je lui permettrai de
-t'embrasser avec moi, tous les matins. Le fianc se mit
-rire. Ilse dans le miroir sourit aussi. N'est-ce pas qu'il
-est beau et que je l'aime? dit Ilse. Oui, oui, rpondit
-l'autre Ilse. Si tu le regardes trop, je ne t'embrasserai
-plus, dit Ilse. Je suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir,
-ma petite Ilse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A mesure qu'Ilse apprit l'amour, Ilse dans le miroir
-devint plus triste. Car son amie ne venait plus la baiser le
-matin. Elle la tenait en grand oubli. Plutt l'image de son
-fianc courait, aprs la nuit, vers le rveil d'Ilse. Pendant
-la journe, Ilse ne voyait plus la dame du miroir, tandis
-que son fianc la regardait. Oh! disait Ilse, tu ne penses
-plus moi, vilain. C'est l'autre que tu regardes. Elle est
-prisonnire; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi;
-<span class="pagenum">-165-</span>mais je suis plus jalouse qu'elle. Ne la regarde pas, mon
-aim; regarde moi. Mchante Ilse du miroir, je te dfends
-de rpondre mon fianc. Tu ne peux pas venir; tu ne pourras
-jamais venir. Ne me le prends pas, mchante Ilse.
-Aprs que nous serons maris, je lui permettrai de t'embrasser
-avec moi. Ris, Ilse. Tu seras avec nous.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ilse devint jalouse de l'autre Ilse. Si la journe baissait
-sans que l'aim ft venu: Tu le chasses, tu le chasses,
-criait Ilse, avec ta mauvaise figure. Mchante, va-t-en,
-laisse-nous.</p>
-
-<p>Et Ilse cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle
-souleva un pan afin d'enfoncer le dernier petit clou. Adieu,
-Ilse, dit-elle.</p>
-
-<p>Pourtant son fianc continuait sembler las. Il ne
-m'aime plus, pensa Ilse; il ne vient plus, je reste seule,
-seule. O est l'autre Ilse? Est-elle partie avec lui? De
-ses petits ciseaux d'or, elle fendit un peu la toile, pour
-regarder. Le miroir tait couvert d'une ombre blanche.</p>
-
-<p>Elle est partie, pensa Ilse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash;Il faut, se dit Ilse, tre trs patiente. L'autre Ilse
-sera jalouse et triste. Mon aim reviendra. Je saurai
-l'attendre.</p>
-
-<p>Tous les matins, sur l'oreiller, prs de son visage, il lui
-semblait le voir, dans son demi-sommeil: Oh! mon aim,
-murmurait-elle, es-tu donc revenu? Bonjour, bonjour, mon
-petit aim. Elle avanait la main et touchait le drap frais.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut, se dit encore Ilse, tre trs patiente.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-166-</span>Ilse attendit longtemps son fianc. Sa patience se
-fondit en larmes. Un brouillard humide enveloppait ses
-yeux. Des lignes mouilles parcouraient ses joues. Toute sa
-figure se creusait. Chaque jour, chaque mois, chaque anne
-la fltrissait d'un doigt plus pesant.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon aim, dit Ilse, je doute de toi.</p>
-
-<p>Elle coupa le linge blanc l'intrieur du miroir, et, dans
-le cadre ple, apparut la glace, pleine de taches obscures.
-Le miroir tait sillonn de rides claires et, l o le tain
-s'tait spar du verre, on voyait des lacs d'ombre.</p>
-
-<p>L'autre Ilse vint au fond de la glace, vtue de noir,
-comme Ilse, le visage amaigri, marqu par les signaux
-tranges du verre qui ne reflte parmi le verre qui reflte.
-Et le miroir semblait avoir pleur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es triste, comme moi, dit Ilse.</p>
-
-<p>La dame du miroir pleura. Ilse la baisa et dit: Bonsoir,
-ma pauvre Ilse.</p>
-
-<p>Et, entrant dans sa chambre, avec sa lampe la main,
-Ilse fut surprise: car l'autre Ilse, une lampe la main,
-s'avanait vers elle, le regard triste. Ilse leva sa lampe
-au-dessus de sa tte et s'assit sur son lit. Et l'autre Ilse
-leva sa lampe au-dessus de sa tte et s'assit prs d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends bien, pensa Ilse. La dame du miroir
-s'est dlivre. Elle est venue me chercher. Je vais mourir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-167-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2h">LA RVEUSE</h5>
-
-<p>Aprs la mort de ses parents, Marjolaine resta dans leur
-petite maison avec sa vieille nourrice. Ils lui avaient laiss
-un toit de chaume bruni et le manteau de la grande chemine.
-Car le pre de Marjolaine avait t conteur et btisseur
-de rves. Quelque ami de ses belles ides lui avait prt
-sa terre pour construire, un peu d'argent pour songer. Il
-avait longtemps mlang diverses espces d'argile avec des
-poussires de mtaux, afin de cuire un sublime mail. Il
-avait essay de fondre et de dorer d'tranges verreries. Il
-avait ptri des noyaux de pte dure percs de lanternes,
-et le bronze refroidi s'irisait comme la surface des mares.
-Mais il ne restait de lui que deux ou trois creusets noircis,
-des plaques frustes d'airain bossues de scories, et sept
-grandes cruches dcolores au-dessus du foyer. Et de la
-mre de Marjolaine, une fille pieuse de la campagne, il ne
-restait rien: car elle avait vendu pour l'argilier mme
-son chapelet d'argent.</p>
-
-<p>Marjolaine grandit prs de son pre, qui portait un
-<span class="pagenum">-168-</span>tablier vert, dont les mains taient toujours terreuses et
-les prunelles injectes de feu. Elle admirait les sept cruches
-de la chemine, enduites de fume, pleines de mystre,
-semblables un arc-en-ciel creux et ondul. Morgiane et
-fait sortir de la cruche sanglante un brigand frott d'huile,
-avec un sabre couvert par des fleurs de Damas. Dans la
-cruche orange, on pouvait, comme Aladdin, trouver des
-fruits de rubis, des prunes d'amthyste, des cerises de grenat,
-des coings de topaze, des grappes d'opale, et des baies
-de diamant. La cruche jaune tait remplie de poudre d'or
-que Camaralzaman avait cache sous des olives. On voyait
-un peu une des olives sous le couvercle, et le bord du vase
-tait luisant. La cruche verte devait tre ferme par un
-grand sceau de cuivre, marqu par le roi Salomon. L'ge y
-avait peint une couche de vert-de-gris; car cette cruche
-habitait autrefois l'Ocan, et depuis plusieurs milliers d'annes
-elle contenait un gnie, qui tait prince. Une trs jeune
-fille sage saurait briser l'enchantement la pleine lune, avec
-la permission du roi Salomon, qui a donn la voix aux mandragores.
-Dans la cruche bleu clair, Giauhar avait enclos
-toutes ses robes marines, tisses d'algues, gemmes d'algues
-et taches de la pourpre des coquillages. Tout le ciel du
-Paradis terrestre, et les fruits riches de l'arbre, et les
-cailles enflammes du serpent, et le glaive ardent de l'ange
-taient enferms par la cruche bleu sombre, pareille
-l'norme cupule azure d'une fleur australe. Et la mystrieuse
-Lilith avait vers tout le ciel du Paradis cleste dans
-la dernire cruche: car elle se dressait, violette et rigide
-comme le camail de l'vque.</p>
-
-<p>Ceux qui ignoraient ces choses ne voyaient que sept
-<span class="pagenum">-169-</span>vieilles cruches dcolores, sur le manteau renfl de l'tre.
-Mais Marjolaine savait la vrit, par les contes de son pre.
-Au feu d'hiver, parmi l'ombre changeante des flammes du
-bois et de la chandelle, elle suivait des yeux, jusqu' l'heure
-o elle allait dormir, le grouillement des merveilles.</p>
-
-<p>Cependant la huche pain tant vide, avec la bote sel,
-la nourrice implorait Marjolaine. Marie-toi, disait-elle, ma
-fleurette aime: votre mre pensait Jean; veux-tu pas
-pouser Jean? Ma Jolaine, ma Jolaine, quelle jolie marie
-tu feras!</p>
-
-<p>&mdash;La marie de la Marjolaine a eu des chevaliers, dit la
-rveuse; j'aurai un prince.</p>
-
-<p>&mdash;Princesse Marjolaine, dit la nourrice, pousez Jean,
-tu le feras prince.</p>
-
-<p>&mdash;Nenni, nourrice, dit la rveuse; j'aime mieux filer.
-J'attends mes diamants et mes robes pour un plus beau
-gnie. Achte du chanvre et des quenouilles et un fuseau
-poli. Nous aurons notre palais bientt. Il est pour le
-moment dans un dsert noir d'Afrique. Un magicien
-l'habite, couvert de sang et de poisons. Il verse dans le vin
-des voyageurs une poudre brune qui les change en btes
-velues. Le palais est clair de torches vives, et les ngres
-qui servent aux repas ont des couronnes d'or. Mon prince
-tuera le magicien, et le palais viendra dans notre campagne,
-et tu berceras mon enfant.</p>
-
-<p>&mdash;O Marjolaine, pouse Jean! dit la vieille nourrice.</p>
-
-<p>Marjolaine s'assit et fila. Patiemment elle tourna le
-fuseau, tordit le chanvre, et le dtordit. Les quenouilles
-s'amincissaient et se regonflaient. Prs d'elle Jean vint
-s'asseoir et l'admira. Mais elle n'y prenait point garde. Car
-<span class="pagenum">-170-</span>les sept cruches de la grande chemine taient pleines de
-rves. Pendant le jour elle croyait les entendre gmir ou
-chanter. Quand elle s'arrtait de filer, la quenouille ne
-frmissait plus pour les cruches, et le fuseau cessait de leur
-prter ses bruissements.</p>
-
-<p>&mdash;O Marjolaine, pouse Jean, lui disait la vieille nourrice
-tous les soirs.</p>
-
-<p>Mais au milieu de la nuit la rveuse se levait. Comme
-Morgiane, elle jetait contre les cruches des grains de sable,
-pour veiller les mystres. Et cependant le brigand continuait
- dormir; les fruits prcieux ne cliquetaient pas, elle
-n'entendait pas couler la poudre d'or, ni se froisser l'toffe
-des robes, et le sceau de Salomon pesait lourdement sur le
-prince enferm.</p>
-
-<p>Marjolaine jetait un un les grains de sable. Sept fois ils
-tintaient contre la terre dure des cruches; sept fois le
-silence recommenait.</p>
-
-<p>&mdash;O Marjolaine, pouse Jean, lui disait la vieille nourrice
-tous les matins.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors Marjolaine frona le sourcil lorsqu'elle voyait Jean,
-et Jean ne vint plus. Et la vieille nourrice fut trouve
-morte, une aube, assez souriante. Et Marjolaine mit une
-robe noire, une cornette sombre, et continua de filer.</p>
-
-<p>Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle
-jetait contre les cruches des grains de sable pour veiller
-les mystres. Et les rves dormaient toujours.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince
-emprisonn sous le sceau du roi Salomon tait toujours
-<span class="pagenum">-171-</span>jeune, sans doute, ayant vcu des milliers d'annes. Une
-nuit de pleine lune, la rveuse se leva comme une assassine,
-et prit un marteau. Elle brisa furieusement six cruches, et
-la sueur d'angoisse coulait de son front. Les vases claqurent
-et s'ouvrirent: ils taient vides. Elle hsita devant la
-cruche o Lilith avait vers le Paradis violet; puis elle
-l'assassina comme les autres. Parmi les dbris roula une
-rose sche et grise de Jricho. Quand Marjolaine voulut la
-faire fleurir, elle s'parpilla en poussire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-172-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2i">L'EXAUCE</h5>
-
-<p>Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l'oreille
-contre le mur. La fentre tait ple. Le mur vibrait et semblait
-dormir avec une respiration touffe. Le petit jupon
-blanc s'tait gonfl sur la chaise, d'o deux bas pendaient
-ainsi que des jambes noires molles et vides. Une robe marquait
-mystrieusement le mur comme si elle avait voulu
-grimper jusqu'au plafond. Les planches du parquet criaient
-faiblement dans la nuit. Le pot eau tait pareil un
-crapaud blanc, accroupi dans la cuvette et humant l'ombre.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit
-pleurer dans son drap. Le mur soupira plus fort; mais les
-deux jambes noires restrent inertes, et la robe ne continua
-pas de grimper, et le crapaud blanc accroupi ne ferma pas
-sa gueule humide.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cice dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque tout le monde m'en veut, puisqu'on n'aime
-que mes s&oelig;urs ici, puisqu'on m'a laiss aller me coucher
-<span class="pagenum">-173-</span>pendant le dner, je m'en irai, oui, je m'en irai trs loin.
-Je suis une Cendrillon, voil ce que je suis. Je leur montrerai
-bien, moi. J'aurai un prince, moi; et elles n'auront personne,
-absolument personne. Et je viendrai dans ma belle voiture,
-avec mon prince; voil ce que je ferai. Si elles sont bonnes,
-dans ce temps-l, je leur pardonnerai. Pauvre Cendrillon,
-vous verrez qu'elle est meilleure que vous, allez.</p>
-
-<p>Son petit c&oelig;ur grossit encore, pendant qu'elle enfilait
-ses bas et qu'elle nouait son jupon. La chaise vide resta au
-milieu de la chambre, abandonne.</p>
-
-<p>Cice descendit doucement la cuisine, et pleura de nouveau,
-agenouille devant l'tre, les mains plonges dans
-les cendres.</p>
-
-<p>Le bruit rgulier d'un rouet la fit retourner. Un corps
-tide et velu frla ses jambes.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas de marraine, dit Cice, mais j'ai mon chat.
-Pas?</p>
-
-<p>Elle tendit ses doigts, et il les lcha lentement, comme
-avec une petite rpe chaude.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, dit Cice.</p>
-
-<p>Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle
-de fracheur. Une tache sombrement verdtre marquait la
-pelouse; le grand sycomore frmissait, et des toiles paraissaient
-suspendues entre les branches. Le potager tait clair,
-au del des arbres, et des cloches melon luisaient.</p>
-
-<p>Cice rasa deux bouquets d'herbes longues, qui la chatouillrent
-finement. Elle courut parmi les cloches o voltigeaient
-de courtes lueurs.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas de marraine: sais-tu faire une voiture,
-chat? dit-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-174-</span>La petite bte billa vers le ciel o des nuages gris
-chassaient.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il?</p>
-
-<p>Assise prs d'un gros chardon violac, elle regarda la haie
-du potager. Puis elle ta une de ses pantoufles, et la jeta
-de toutes ses forces par-dessus les groseilliers. La pantoufle
-tomba sur la grand'route.</p>
-
-<p>Cice caressa le chat et dit:</p>
-
-<p>&mdash;coute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma
-pantoufle, je t'achterai des bottes et nous voyagerons pour
-le trouver. C'est un trs beau jeune homme. Il est habill de
-vert, avec des diamants. Il m'aime beaucoup, mais il ne
-m'a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux. Nous demeurerons
-ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que Cendrillon,
-parce que j'ai t plus malheureuse. Cendrillon allait
-au bal tous les soirs, et on lui donnait des robes trs riches.
-Moi, je n'ai que toi, mon petit chat chri.</p>
-
-<p>Elle embrassa son museau de maroquin mouill. Le chat
-jeta un faible miaulement et passa une patte sur son
-oreille. Puis il se lcha et ronronna.</p>
-
-<p>Cice cueillit des groseilles vertes.</p>
-
-<p>&mdash;Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi.
-Une pour mon prince, une pour toi, une pour moi. Une pour
-toi, une pour moi, une pour mon prince. Voil comme nous
-vivrons. Nous partagerons tout pour nous trois, et nous
-n'aurons pas de s&oelig;urs mchantes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les nuages gris s'taient amasss dans le ciel. Une bande
-blme s'levait vers l'Orient. Les arbres se baignaient dans
-<span class="pagenum">-175-</span>une pnombre livide. Tout coup une bouffe de vent
-glac secoua le jupon de Cice. Les choses frissonnrent. Le
-chardon violet s'inclina deux ou trois fois. Le chat fit le gros
-dos et hrissa tous ses poils.</p>
-
-<p>Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinante
-de roues.</p>
-
-<p>Un feu terne courut aux cimes balances des arbres et
-le long du toit de la petite maison.</p>
-
-<p>Puis le roulement s'approcha. Il y eut des hennissements
-de chevaux, et un murmure confus de voix d'hommes.</p>
-
-<p>&mdash;coute, chat, dit Cice. coute. Voil une grande
-voiture qui arrive. C'est la voiture de mon prince. Vite, vite:
-il va m'appeler.</p>
-
-<p>Une pantoufle de cuir mordor vola par-dessus les groseilliers,
-et tomba au milieu des cloches.</p>
-
-<p>Cice courut vers la barrire d'osier et l'ouvrit.</p>
-
-<p>Une voiture longue et obscure avanait pesamment. Le
-bicorne du cocher tait clair par un rayon rouge. Deux
-hommes noirs marchaient de chaque ct des chevaux.
-L'arrire-train de la voiture tait bas et oblong comme un
-cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise d'aurore.</p>
-
-<p>Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait
-qu'une chose: la voiture merveilleuse tait l. Le cocher du
-prince tait coiff d'or. Le coffre lourd tait plein des joyaux
-des noces. Ce parfum terrible et souverain l'enveloppait de
-royaut.</p>
-
-<p>Et Cice tendit les bras en criant:</p>
-
-<p>&mdash;Prince, emmenez-moi, emmenez-moi!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-176-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2j">L'INSENSIBLE</h5>
-
-<p>La princesse Morgane n'aimait personne. Elle avait une
-candeur froide, et vivait parmi les fleurs et les miroirs. Elle
-piquait dans ses cheveux des roses rouges et se regardait.
-Elle ne voyait aucune jeune fille ni aucun jeune homme
-parce qu'elle se mirait dans leurs regards. Et la cruaut ou
-la volupt lui taient inconnues. Ses cheveux noirs descendaient
-autour de son visage comme des vagues lentes. Elle
-dsirait s'aimer elle-mme: mais l'image des miroirs avait
-une frigidit calme et lointaine, et l'image des tangs tait
-morne et ple, et l'image des rivires fuyait en tremblant.</p>
-
-<p>La princesse Morgane avait lu dans les livres l'histoire
-du miroir de Blanche-Neige qui savait parler et lui annona
-son gorgement, et le conte du miroir d'Ilse, d'o sortit
-une autre Ilse qui tua Ilse, et l'aventure du miroir
-nocturne de la ville de Milet qui faisait s'trangler les Milsiennes
- la nuit levante. Elle avait vu la peinture mystrieuse
-o le fianc a tendu un glaive devant sa fiance,
-<span class="pagenum">-177-</span>parce qu'ils se sont rencontrs eux-mmes dans la brume
-du soir: car les doubles menacent la mort. Mais elle ne
-craignait pas son image, puisque jamais elle ne s'tait
-rencontre, sinon candide et voile, non cruelle et voluptueuse,
-elle-mme pour elle-mme. Et les lames polies d'or
-vert, les lourdes nappes de vif-argent ne montraient point
-Morgane Morgane.</p>
-
-<p>Les prtres de son pays taient gomanciens et adorateurs
-du feu. Ils disposrent le sable dans la bote carre,
-et y tracrent les lignes; ils calculrent au moyen de leurs
-talismans de parchemin, ils firent le miroir noir avec de
-l'eau mlange de fume. Et le soir Morgane se rendit vers
-eux, et elle jeta dans le feu trois gteaux d'offrande. Voici,
-dit le gomancien; et il montra le miroir noir liquide. Morgane
-regarda: et d'abord une vapeur claire trana par la
-surface, puis un cercle color bouillonna, puis une image
-s'leva et courut lgrement. C'tait une maison blanche
-cubique avec de longues fentres; et sous la troisime
-fentre pendait un grand anneau de bronze. Et tout autour
-de la maison rgnait le sable gris. Ceci est l'endroit, dit le
-gomancien, o se trouve le vritable miroir; mais notre
-science ne peut le fixer ni l'expliquer.</p>
-
-<p>Morgane s'inclina et jeta dans le feu trois nouveaux
-gteaux d'offrande. Mais l'image vacilla, et s'obscurcit; la
-maison blanche s'enfona et Morgane regarda vainement
-le miroir noir.</p>
-
-<p>Et, au jour suivant, Morgane dsira faire un voyage. Car
-il lui semblait avoir reconnu la couleur morne du sable et
-elle se dirigea vers l'Occident. Son pre lui donna une caravane
-choisie, avec des mules clochettes d'argent, et on
-<span class="pagenum">-178-</span>la portait dans une litire dont les parois taient des miroirs
-prcieux.</p>
-
-<p>Ainsi elle traversa la Perse, et elle examinait les htelleries
-isoles, tant celles qui sont bties prs des puits et o passent
-les troupes de voyageurs que les maisons dcries o les
-femmes chantent la nuit et battent des pices de mtal.</p>
-
-<p>Et prs des confins du royaume de Perse elle vit beaucoup
-de maisons blanches, cubiques, aux fentres longues; mais
-l'anneau de bronze n'y tait point pendu. Et on lui dit que
-l'anneau se trouverait au pays chrtien de Syrie, l'Occident.</p>
-
-<p>Morgane passa les rives plates du fleuve qui environne la
-contre des plaines humides, o croissent des forts de
-rglisse. Il y avait des chteaux creuss dans une seule
-pierre troite, qui tait pose sur la pointe extrme, et les
-femmes assises au soleil sur le passage de la caravane
-avaient des torsades de crin roux autour du front. Et l
-vivent ceux qui mnent des troupeaux de chevaux, et portent
-des lances pointe d'argent.</p>
-
-<p>Et plus loin est une montagne sauvage habite par des
-bandits qui boivent l'eau-de-vie de bl en l'honneur de leurs
-divinits. Ils adorent des pierres vertes de forme trange, et
-se prostituent les uns aux autres parmi des cercles de buissons
-enflamms. Morgane eut horreur d'eux.</p>
-
-<p>Et plus loin est une cit souterraine d'hommes noirs qui
-ne sont visits par leurs dieux que pendant leur sommeil.
-Ils mangent les fibres du chanvre, et se couvrent le visage
-avec de la poudre de craie. Et ceux qui s'enivrent avec le
-chanvre pendant la nuit fendent le cou de ceux qui dorment,
-afin de les envoyer vers les divinits nocturnes. Morgane eut
-horreur d'eux.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-179-</span>Et plus loin s'tend le dsert de sable gris, o les plantes
-et les pierres sont pareilles au sable. Et l'entre de ce
-dsert Morgane trouva l'htellerie de l'anneau.</p>
-
-<p>Elle fit arrter sa litire, et les muletiers dchargrent les
-mules. C'tait une maison ancienne, btie sans l'aide du
-ciment; et les blocs de pierre taient blanchis par le soleil.
-Mais le matre de l'htellerie ne put lui parler du miroir: car
-il ne le connaissait point.</p>
-
-<p>Et le soir, aprs qu'on eut mang les galettes minces, le
-matre dit Morgane que cette maison de l'anneau avait
-t dans les temps anciens la demeure d'une reine cruelle.
-Et elle fut punie de sa cruaut. Car elle avait ordonn de
-couper la tte un homme religieux qui vivait solitaire
-au milieu de l'tendue de sable et faisait baigner les voyageurs
-avec de bonnes paroles dans l'eau du fleuve. Et aussitt
-aprs cette reine prit, avec toute sa race. Et la chambre
-de la reine fut mure dans sa maison. Le matre de l'htellerie
-montra Morgane la porte bouche par des pierres.</p>
-
-<p>Puis les voyageurs de l'htellerie se couchrent dans les
-salles carres et sous l'auvent. Mais vers le milieu de la
-nuit, Morgane veilla ses muletiers, et fit enfoncer la porte
-mure. Et elle entra par la brche poussireuse, avec un
-flambeau de fer.</p>
-
-<p>Et les gens de Morgane entendirent un cri, et suivirent
-la princesse. Elle tait agenouille au milieu de la chambre
-mure, devant un plat de cuivre battu rempli de sang, et
-elle le regardait ardemment. Et le matre de l'htellerie
-leva les bras: car le sang du bassin n'tait pas tari dans la
-chambre close depuis que la reine cruelle y avait fait placer
-une tte coupe.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-180-</span>Personne ne sait ce que la princesse Morgane vit dans
-le miroir de sang. Mais sur la route du retour ses muletiers
-furent trouvs assassins, un un, chaque nuit, leur face
-grise tourne vers le ciel, aprs qu'ils avaient pntr dans
-sa litire. Et on nomma cette princesse Morgane la Rouge,
-et elle fut une fameuse prostitue et une terrible gorgeuse
-d'hommes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-181-</span></p>
-
-<h5 id="p4c2k">LA SACRIFIE</h5>
-
-<p>Lilly et Nan taient servantes de ferme. Elles portaient
-l'eau du puits, l't, par le sentier peine fray dans les bls
-mrs; et l'hiver, qu'il fait froid, et que les glacillons pendillent
-aux fentres, Lilly venait coucher avec Nan. Pelotonnes
-sous les couvertures, elles coutaient le vent huer.
-Elles avaient toujours des pices blanches dans leurs
-poches, et guimpes fines rubans cerise; blondes pareillement,
-et ricassires. Tous les soirs elles mettaient au coin de
-l'tre un baquet de belle eau frache; o aussi elles trouvaient,
-disait-on, au saut du lit, les pices d'argent qu'elles
-faisaient sonner dans leurs doigts. Car les <span lang="en" xml:lang="en">pixies</span> en
-jetaient au baquet aprs s'y tre baignes. Mais Nan, ni
-Lilly, ni personne, n'avait vu de <span lang="en" xml:lang="en">pixies</span>, sinon que, dans
-les contes et ballades, ce sont quelques mchantes petites
-choses noires avec des queues tourbillonnantes.</p>
-
-<p>Une nuit, Nan oublia de tirer de l'eau; d'autant qu'on
-tait en dcembre, et que la chane rouille du puits tait
-enduite de glace. Comme elle dormait, les mains sur les
-<span class="pagenum">-182-</span>paules de Lilly, soudain elle fut pince aux bras et aux
-mollets, et les cheveux de sa nuque furent cruellement
-tirs. Elle s'veilla en pleurant: Demain je serai noire
-et bleue! Et elle dit Lilly: Serre-moi, serre-moi: je n'ai
-pas mis le baquet de belle eau frache; mais je ne sortirai
-pas de mon lit, malgr tous les <span lang="en" xml:lang="en">pixies</span> du Devonshire.
-Alors la bonne petite Lilly l'embrassa, se leva, tira de l'eau,
-et plaa le baquet au coin de l'tre. Quand elle se recoucha,
-Nan tait endormie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et dans son sommeil la petite Lilly eut un rve. Il lui
-sembla qu'une reine, vtue de feuilles vertes, avec une
-couronne d'or sur la tte, s'approchait de son lit, la touchait
-et lui parlait. Elle disait: Je suis la reine Mandosiane;
-Lilly, viens me chercher. Et elle disait encore: Je suis
-assise dans une prairie d'meraudes, et le chemin qui mne
-vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert. Et elle
-disait: Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me
-chercher.</p>
-
-<p>Puis Lilly enfona sa tte dans l'oreiller noir de la nuit et
-elle ne vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il
-fut impossible Nan de se lever et elle poussait des plaintes
-aigus, car ses deux jambes taient insensibles et elle ne
-savait les remuer. Dans la journe, les mdecins la virent et
-par grande consultation dcidrent qu'elle resterait sans
-doute tendue ainsi sans jamais plus marcher. Et la pauvre
-Nan sanglotait: car elle ne trouverait jamais de mari.</p>
-
-<p>Lilly eut grand'piti. pluchant les pommes d'hiver,
-rangeant les nfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait
- ses mains rougies, elle imaginait sans cesse qu'on
-<span class="pagenum">-183-</span>pourrait gurir la pauvre Nan. Et elle avait oubli le rve,
-lorsqu'un soir o la neige tombait dru et qu'on buvait de
-la bire chaude avec des rties, un vieux vendeur de ballades
-frappa la porte. Toutes les filles de fermes sautrent autour
-de lui, car il avait des gants, des chansons d'amour, des
-rubans, des toiles de Hollande, des jarretires, des pingles
-et des coiffes d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme de l'usurier,
-pendant douze mois grosse de vingt sacs d'cus, aussi prise
-de l'envie bien singulire de manger des ttes de vipre la
-fricasse et des crapauds en carbonade.</p>
-
-<p>Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la cte
-le quatorzime jour d'avril, sortit de l'eau plus de quarante
-brasses, et vomit cinq boisseaux d'anneaux de marie tout
-verdis par la mer.</p>
-
-<p>Voyez la chanson des trois mchantes filles du roi et de
-celle qui versa un verre de sang sur la barbe de son pre.</p>
-
-<p>Et j'avais aussi les aventures de la reine Mandosiane;
-mais une coquine de bourrasque m'a tir la dernire feuille
-des mains au tournant de la route.</p>
-
-<p>Aussitt Lilly reconnut son rve, et elle sut que la reine
-Mandosiane lui ordonnait de venir.</p>
-
-<p>Et la mme nuit, Lilly embrassa doucement Nan, mit
-ses souliers neufs et s'en alla seule par les routes. Or, le vieux
-vendeur de ballades avait disparu, et sa feuille s'tait
-envole si loin que Lilly ne put la trouver; de sorte qu'elle
-ne savait ni ce qu'tait la reine Mandosiane, ni o elle
-devait la chercher.</p>
-
-<p>Et personne ne put lui rpondre, bien qu'elle demandt
-sur son chemin aux vieux laboureurs qui la regardaient
-<span class="pagenum">-184-</span>encore de loin, en s'abritant les yeux avec la main, et aux
-jeunes femmes enceintes qui causaient indolemment devant
-leurs portes, et aux enfants qui viennent justement de
-parler, auxquels elle baissait les branches des mriers par les
-haies. Les uns disaient: Il n'y a plus de reines; les
-autres: Nous n'avons pas a par ici; c'est dans les vieux
-temps; les autres: Est-ce le nom d'un joli garon? Et
-d'autres mauvais conduisirent Lilly devant une de ces
-maisons des villes qui sont fermes le jour, et qui, la nuit,
-s'ouvrent et s'clairent, disant et affirmant que la reine
-Mandosiane y sjournait, vtue d'une chemise rouge et
-servie par des femmes nues.</p>
-
-<p>Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane
-tait vtue de vert, non de rouge, et qu'il lui faudrait
-passer sur un chemin de trois couleurs. Ainsi elle connut le
-mensonge des mchants. Cependant, elle marcha bien longtemps.
-Certes, elle passa l't de sa vie, trottant par la poussire
-blanche, pataugeant par l'paisse boue des ornires,
-accompagne par les chariots des rouliers, et, parfois, le
-soir, quand le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie
-par les grands chars o s'entassaient des gerbes et o
-quelques faux luisantes se balanaient. Mais personne ne put
-lui parler de la reine Mandosiane.</p>
-
-<p>Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait
-trois n&oelig;uds sa jarretire. Par un midi, tant alle loin vers
-le soleil qui se lve, elle entra dans une route jaune sinueuse,
-qui bordait un canal bleu. Et le canal flchissait avec la
-route et entre les deux un talus vert suivait leurs contours.
-Des bouquets d'arbrisseaux croissaient de part et d'autre; et
-aussi loin que l'&oelig;il pouvait atteindre, on ne voyait que des
-<span class="pagenum">-185-</span>marcages et l'ombre verdoyante. Parmi les taches des
-marais s'levaient de petites huttes coniques et la longue
-route s'enfonait directement dans les nuages sanglants du
-ciel.</p>
-
-<p>L elle rencontra un petit garon, dont les yeux taient
-drlement fendus, et qui halait le long du canal une lourde
-barque. Elle voulut lui demander s'il avait vu la reine, mais
-s'aperut avec terreur qu'elle avait oubli le nom. Lors elle
-s'cria, et pleura, et tta sa jarretire, en vain. Et elle
-s'cria plus fort, voyant qu'elle marchait sur la route de
-trois couleurs, faite de poussire jaune, d'un canal bleu, et
-d'un talus vert. De nouveau, elle toucha les trois n&oelig;uds
-qu'elle avait nous, et sanglota. Et le petit garon, pensant
-qu'elle souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit
-au bord de la route jaune une pauvre herbe, qu'il lui mit
-dans la main.</p>
-
-<p>&mdash;La mandosiane gurit, dit il.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voil comment Lilly trouva sa reine vtue de feuilles
-vertes.</p>
-
-<p>Elle la serra prcieusement, et retourna aussitt sur la
-longue route. Et le voyage de retour fut plus lent que l'autre,
-car Lilly tait lasse. Il lui parut qu'elle marchait depuis des
-annes. Mais elle tait joyeuse, sachant qu'elle gurirait la
-pauvre Nan.</p>
-
-<p>Elle traversa la mer, o les vagues taient monstrueuses.
-Enfin elle arriva dans le Devon, tenant l'herbe entre sa
-cotte et sa chemise. Et d'abord elle ne reconnut pas les
-arbres; et il lui parut que tous les bestiaux taient changs.
-Et dans la grande salle de la ferme, elle vit une vieille femme
-<span class="pagenum">-186-</span>entoure d'enfants. Courant, elle demanda Nan. La vieille,
-surprise, considra Lilly et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais Nan est partie depuis longtemps, et marie.</p>
-
-<p>&mdash;Et gurie? demanda joyeusement Lilly.</p>
-
-<p>&mdash;Gurie, oui, certes, dit la vieille.&mdash;Et toi, pauvre,
-n'es-tu pas Lilly?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Lilly; mais quel ge puis-je donc avoir?</p>
-
-<p>&mdash;Cinquante ans, n'est-ce pas, grand'mre, crirent les
-enfants: elle n'est pas tout fait si vieille que toi.</p>
-
-<p>Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum trs fort de la
-mandosiane la fit pmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi
-Lilly alla chercher la reine Mandosiane et fut emporte par
-elle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-187-</span></p>
-
-<h4><i>III</i><br />
-<i>MONELLE</i></h4>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-189-</span></p>
-
-<h5 id="p4c3a">DE SON APPARITION</h5>
-
-<p>Je ne sais comment je parvins travers une pluie
-obscure jusqu' l'trange tal qui m'apparut dans la nuit.
-J'ignore la ville et j'ignore l'anne: je me souviens que la
-saison tait pluvieuse, trs pluvieuse.</p>
-
-<p>Il est certain que dans ce mme temps les hommes
-trouvrent par les routes de petits enfants vagabonds qui
-refusaient de grandir. Des fillettes de sept ans implorrent
- genoux pour que leur ge restt immobile, et la pubert
-semblait dj mortelle. Il y eut des processions blanchtres
-sous le ciel livide, et de petites ombres peine parlantes
-exhortrent le peuple puril. Rien n'tait dsir par elles
-qu'une ignorance perptue. Elles souhaitaient se vouer
-des jeux ternels. Elles dsespraient du travail de la vie.
-Tout n'tait que pass pour elles.</p>
-
-<p>En ces jours mornes, sous cette saison pluvieuse, trs
-pluvieuse, j'aperus les minces lumires filantes de la
-petite vendeuse de lampes.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-190-</span>Je m'approchai sous l'auvent, et la pluie me courut sur
-la nuque tandis que je penchais la tte.</p>
-
-<p>Et je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Que vendez-vous donc l, petite vendeuse, par cette
-triste saison de pluie?</p>
-
-<p>&mdash;Des lampes, me rpondit-elle, seulement des lampes
-allumes.</p>
-
-<p>&mdash;Et, en vrit, lui dis-je, que sont donc ces lampes
-allumes, hautes comme le petit doigt, et qui brlent d'une
-lumire menue comme une tte d'pingle?</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont, dit-elle, les lampes de cette saison tnbreuse.
-Et autrefois ce furent des lampes de poupe. Mais les
-enfants ne veulent plus grandir. Voil pourquoi je leur
-vends ces petites lampes qui clairent peine la pluie
-obscure.</p>
-
-<p>&mdash;Et vivez-vous donc ainsi, lui dis-je, petite vendeuse
-vtue de noir, et mangez-vous par l'argent que vous
-payent les enfants pour vos lampes?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle, simplement. Mais je gagne bien peu.
-Car la pluie sinistre teint souvent mes petites lampes, au
-moment o je les tends pour les donner. Et quand elles
-sont teintes, les enfants n'en veulent plus. Personne ne
-peut les rallumer. Il ne me reste que celles-ci. Je sais
-bien que je ne pourrai en trouver d'autres. Et quand elles
-seront vendues, nous demeurerons dans l'obscurit de la
-pluie.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce donc la seule lumire, dis-je encore, de cette
-morne saison; et comment clairerait-on, avec une si
-petite lampe, les tnbres mouilles?</p>
-
-<p>&mdash;La pluie les teint souvent, dit-elle, et dans les
-<span class="pagenum">-191-</span>champs ou par les rues elles ne peuvent plus servir. Mais il
-faut s'enfermer. Les enfants abritent mes petites lampes
-avec leurs mains et s'enferment. Ils s'enferment chacun
-avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour leur montrer
-leur image dans le miroir.</p>
-
-<p>Je regardai quelques instants les pauvres flammes vacillantes.</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! dis-je, petite vendeuse, c'est une triste
-lumire, et les images des miroirs doivent tre de tristes
-images.</p>
-
-<p>&mdash;Elles ne sont point si tristes, dit l'enfant vtue de
-noir en secouant la tte, tant qu'elles ne grandissent pas.
-Mais les petites lampes que je vends ne sont pas ternelles.
-Leur flamme dcrot, comme si elles s'affligeaient de la
-pluie obscure. Et quand mes petites lampes s'teignent, les
-enfants ne voient plus la lueur du miroir et se dsesprent.
-Car ils craignent de ne pas savoir l'instant o ils vont
-grandir. Voil pourquoi ils s'enfuient en gmissant dans la
-nuit. Mais il ne m'est permis de vendre chaque enfant
-qu'une seule lampe. S'ils essaient d'en acheter une seconde,
-elle s'teint dans leurs mains.</p>
-
-<p>Et je me penchai un peu plus vers la petite vendeuse,
-et je voulus prendre une de ses lampes.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il n'y faut pas toucher, dit-elle. Vous avez pass
-l'ge o mes lampes brlent. Elles ne sont faites que pour
-les poupes ou les enfants. N'avez-vous point chez vous
-une lampe de grande personne?</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! dis-je, par cette saison pluvieuse de pluie
-obscure, dans ce morne temps ignor, il n'est plus que vos
-<span class="pagenum">-192-</span>lampes d'enfants qui brlent. Et je dsirais, moi aussi,
-regarder encore une fois la lueur du miroir.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, dit-elle, nous regarderons ensemble.</p>
-
-<p>Par un petit escalier vermoulu, elle me conduisit dans
-une chambre de bois simple o il y avait un clat de
-miroir au mur.</p>
-
-<p>&mdash;Chut, dit-elle, et je vous montrerai. Car ma propre
-lampe est plus claire et plus puissante que les autres; et je
-ne suis pas trop pauvre parmi ces pluvieuses tnbres. Et
-elle leva sa petite lampe vers le miroir.</p>
-
-<p>Alors il y eut un ple reflet o je vis circuler des histoires
-connues. Mais la petite lampe mentait, mentait, mentait.
-Je vis la plume se soulever sur les lvres de Cordelia; et
-elle souriait, et gurissait; et avec son vieux pre elle vivait
-dans une grande cage comme un oiseau, et elle baisait sa
-barbe blanche. Je vis Ophlie jouer sur l'eau vitre de
-l'tang, et attacher au cou d'Hamlet ses bras humides
-enguirlands de violettes. Je vis Desdmone rveille errer
-sous les saules. Je vis la princesse Maleine ter ses deux
-mains des yeux du vieux roi, et rire, et danser. Je vis Mlisande,
-dlivre, se mirer dans la fontaine.</p>
-
-<p>Et je m'criai: Petite lampe menteuse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Chut! dit la petite vendeuse de lampes, et elle me mit
-la main sur les lvres. Il ne faut rien dire. La pluie n'est-elle
-pas assez obscure?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors je baissai la tte et je m'en allai vers la nuit pluvieuse
-dans la ville inconnue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-193-</span></p>
-
-<h5 id="p4c3b">DE SA VIE</h5>
-
-<p>Je ne sais pas o Monelle me prit par la main. Mais je
-pense que ce fut dans une soire d'automne, quand la pluie
-est dj froide.</p>
-
-<p>&mdash;Viens jouer avec nous, dit-elle.</p>
-
-<p>Monelle portait dans son tablier des vieilles poupes et
-des volants dont les plumes taient fripes et les galons
-ternis.</p>
-
-<p>Sa figure tait ple et ses yeux riaient.</p>
-
-<p>&mdash;Viens jouer, dit-elle. Nous ne travaillons plus, nous
-jouons.</p>
-
-<p>Il y avait du vent et de la boue. Les pavs luisaient. Tout
-le long des auvents de boutique l'eau tombait, goutte
-goutte. Des filles frissonnaient sur le seuil des piceries.
-Les chandelles allumes semblaient rouges.</p>
-
-<p>Mais Monelle tira de sa poche un d de plomb, un petit
-sabre d'tain, une balle de caoutchouc.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela est pour eux, dit-elle. C'est moi qui sors pour
-acheter les provisions.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-194-</span>&mdash;Et quelle maison avez-vous donc, et quel travail, et
-quel argent, petite&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Monelle, dit la fillette en me serrant la main. Ils
-m'appellent Monelle. Notre maison est une maison o on
-joue: nous avons chass le travail, et les sous que nous
-avons encore nous avaient t donns pour acheter des
-gteaux. Tous les jours je vais chercher des enfants dans la
-rue, et je leur parle de notre maison, et je les amne. Et
-nous nous cachons bien pour qu'on ne nous trouve pas.
-Les grandes personnes nous forceraient rentrer et nous
-prendraient tout ce que nous avons. Et nous, nous voulons
-rester ensemble et jouer.</p>
-
-<p>&mdash;Et quoi jouez-vous, petite Monelle?</p>
-
-<p>&mdash;Nous jouons tout. Ceux qui sont grands se font des
-fusils et des pistolets; et les autres jouent la raquette,
-sautent la corde, se jettent la balle; ou les autres dansent
-des rondes et se prennent les mains; ou les autres dessinent
-sur les vitres les belles images qu'on ne voit jamais et
-soufflent des bulles de savon; ou les autres habillent leurs
-poupes et les mnent promener, et nous comptons sur les
-doigts des tout petits pour les faire rire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La maison o Monelle me conduisit paraissait avoir des
-fentres mures. Elle s'tait dtourne de la rue, et toute sa
-lumire venait d'un profond jardin. Et dj l j'entendis
-des voix heureuses.</p>
-
-<p>Trois enfants vinrent sauter autour de nous.</p>
-
-<p>&mdash;Monelle, Monelle! criaient-ils, Monelle est revenue!</p>
-
-<p>Ils me regardrent et murmurrent:</p>
-
-<p><span class="pagenum">-195-</span>&mdash;Comme il est grand! Est-ce qu'il jouera, Monelle?</p>
-
-<p>Et la fillette leur dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bientt les grandes personnes viendront avec nous.
-Elles iront vers les petits enfants. Elles apprendront jouer.
-Nous leur ferons la classe, et, dans notre classe, on ne travaillera
-jamais. Avez-vous faim?</p>
-
-<p>Des voix crirent:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, oui, il faut faire la dnette.</p>
-
-<p>Alors furent apportes des petites tables rondes, et des
-serviettes grandes comme des feuilles de lilas, et des verres
-profonds comme des ds coudre, et des assiettes creuses
-comme des coquilles de noix. Le repas fut de chocolat et de
-sucre en miettes; et le vin ne pouvait pas couler dans les
-verres, car les petites fioles blanches, longues comme le
-petit doigt, avaient le cou trop mince.</p>
-
-<p>La salle tait vieille et haute. Partout brlaient des
-petites chandelles vertes et roses dans les chandeliers
-d'tain minuscules. Contre les murs, les petites glaces
-rondes paraissaient des pices de monnaie changes en
-miroirs. On ne reconnaissait les poupes d'entre les enfants
-que par leur immobilit. Car elles restaient assises dans
-leurs fauteuils, ou se coiffaient, les bras levs, devant de
-petites toilettes, ou elles taient dj couches, le drap
-ramen jusqu'au menton, dans leurs petits lits de cuivre.
-Et le sol tait jonch de la fine mousse verte qu'on met
-dans les bergeries de bois.</p>
-
-<p>Il semblait que cette maison ft une prison ou un hpital.
-Mais une prison o on enfermait des innocents pour les
-empcher de souffrir, un hpital o on gurissait du travail
-de la vie. Et Monelle tait la gelire et l'infirmire.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-196-</span>La petite Monelle regardait jouer les enfants. Mais elle
-tait trs ple. Peut-tre avait-elle faim.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi vivez-vous, Monelle? lui dis-je tout coup.</p>
-
-<p>Et elle me rpondit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne vivons de rien. Nous ne savons pas.</p>
-
-<p>Aussitt elle se prit rire. Mais elle tait trs faible.</p>
-
-<p>Et elle s'assit au pied du lit d'un enfant qui tait malade.
-Elle lui tendit une des petites bouteilles blanches, et resta
-longtemps penche, les lvres entr'ouvertes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y avait des enfants qui dansaient une ronde et qui
-chantaient voix claire. Monelle leva un peu la main, et
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Chut!</p>
-
-<p>Puis elle parla, doucement, avec ses petites paroles. Elle
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que je suis malade. Ne vous en allez pas.
-Jouez autour de moi. Demain, une autre ira chercher de
-beaux jouets. Je resterai avec vous. Nous nous amuserons
-sans faire de bruit. Chut! Plus tard, nous jouerons dans les
-rues et dans les champs, et on nous donnera manger dans
-toutes les boutiques. Maintenant on nous forcerait vivre
-comme les autres. Il faut attendre. Nous aurons beaucoup
-jou.</p>
-
-<p>Monelle dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;Aimez-moi bien. Je vous aime tous.</p>
-
-<p>Puis elle parut s'endormir prs de l'enfant malade.</p>
-
-<p>Tous les autres enfants la regardaient, la tte avance.</p>
-
-<p>Il y eut une petite voix tremblante qui dit faiblement:
-Monelle est morte. Et il se fit un grand silence.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-197-</span>Les enfants apportrent autour du lit les petites chandelles
-allumes. Et, pensant qu'elle dormait peut-tre, ils
-rangrent devant elle, comme pour une poupe, de petits
-arbres vert clair taills en pointe et les placrent parmi les
-moutons de bois blanc pour la regarder. Ensuite ils s'assirent
-et la guettrent. Un peu de temps aprs, l'enfant
-malade, sentant que la joue de Monelle devenait froide, se
-mit pleurer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-198-</span></p>
-
-<h5 id="p4c3c">DE SA FUITE</h5>
-
-<p>Il y avait un enfant qui avait eu coutume de jouer avec
-Monelle. C'tait au temps ancien, quand Monelle n'tait pas
-encore partie. Toutes les heures du jour, il les passait auprs
-d'elle, regardant trembler ses yeux. Elle riait sans cause et
-il riait sans cause. Quand elle dormait, ses lvres entr'ouvertes
-taient en travail de bonnes paroles. Quand elle
-s'veillait, elle se souriait, sachant qu'il allait venir.</p>
-
-<p>Ce n'tait pas un vritable jeu qu'on jouait: car Monelle
-tait oblige de travailler. Si petite, elle restait assise tout
-le jour derrire une vieille vitre pleine de poussire. La
-muraille d'en face tait aveugle de ciment, sous la triste
-lumire du nord. Mais les petits doigts de Monelle couraient
-dans le linge, comme s'ils trottaient sur une route de toile
-blanche et les pingles piques sur ses genoux marquaient
-les relais. La main droite tait ramasse comme un petit
-chariot de chair, et elle avanait, laissant derrire elle un
-sillon ourl; et crissant, crissant, l'aiguille dardait sa langue
-d'acier, plongeait et mergeait, tirant le long fil par son
-<span class="pagenum">-199-</span>&oelig;il d'or. Et la main gauche tait bonne voir, parce qu'elle
-caressait doucement la toile neuve, et la soulageait de tous
-ses plis, comme si elle avait bord en silence les draps frais
-d'un malade.</p>
-
-<p>Ainsi l'enfant regardait Monelle et se rjouissait sans
-parler, car son travail semblait un jeu, et elle lui disait
-des choses simples qui n'avaient point beaucoup de sens.
-Elle riait au soleil, elle riait la pluie, elle riait la neige.
-Elle aimait tre chauffe, mouille, gele. Si elle avait de
-l'argent, elle riait, pensant qu'elle irait danser avec une
-robe nouvelle. Si elle tait misrable, elle riait, pensant
-qu'elle mangerait des haricots, une grosse provision pour
-une semaine. Et elle songeait, ayant des sous, d'autres
-enfants qu'elle ferait rire; et elle attendait, sa petite main
-vide, de pouvoir se pelotonner et se nicher dans sa faim et
-sa pauvret.</p>
-
-<p>Elle tait toujours entoure d'enfants qui la considraient
-avec des yeux largis. Mais elle prfrait peut-tre
-l'enfant qui venait passer prs d'elle les heures du jour.
-Cependant elle partit et le laissa seul. Elle ne lui parla
-jamais de son dpart, sinon qu'elle devint plus grave, et le
-regarda plus longtemps. Et il se souvint aussi qu'elle cessa
-d'aimer tout ce qui l'entourait: son petit fauteuil, les btes
-peintes qu'on lui apportait, et tous ses jouets, et tous ses
-chiffons. Et elle rvait, le doigt sur la bouche, d'autres
-choses.</p>
-
-<p>Elle partit dans un soir de dcembre, quand l'enfant
-n'tait pas l. Portant la main sa petite lampe haletante,
-elle entra, sans se retourner, dans les tnbres. Comme
-l'enfant arrivait, il aperut encore l'extrmit noire de
-<span class="pagenum">-200-</span>la rue troite une courte flamme qui soupirait. Ce fut tout.
-Il ne revit jamais Monelle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Longtemps il se demanda pourquoi elle tait partie sans
-rien dire. Il pensa qu'elle n'avait pas voulu tre triste de sa
-tristesse. Il se persuada qu'elle tait alle vers d'autres
-enfants qui avaient besoin d'elle. Avec sa petite lampe
-agonisante, elle tait alle leur porter secours, le secours
-d'une flammche rieuse dans la nuit. Peut-tre avait-elle
-song qu'il ne fallait pas l'aimer trop, lui seul, afin de
-pouvoir aimer aussi d'autres petits inconnus. Peut-tre
-l'aiguille avec son &oelig;il d'or ayant tir le petit chariot de
-chair jusqu'au bout, jusqu' l'extrme bout du sillon ourl,
-Monelle tait-elle devenue lasse de la route crue de toile o
-trottaient ses mains. Sans doute elle avait voulu jouer
-ternellement. Et l'enfant n'avait point su le moyen du jeu
-ternel. Peut-tre avait-elle dsir enfin voir ce qu'il y avait
-derrire la vieille muraille aveugle, dont tous les yeux
-taient ferms, depuis les annes, avec du ciment. Peut-tre
-qu'elle allait revenir. Au lieu de dire: au revoir, attends-moi,&mdash;sois
-sage! pour qu'il pit le bruit de petits pas
-dans le corridor et le cliqutement de toutes les cls dans les
-serrures, elle s'tait tue, et viendrait, par surprise, dans son
-dos, mettre deux menottes tides sur ses yeux&mdash;ah oui!&mdash;et
-crierait: coucou! avec la voix de l'oisillon revenu prs
-du feu.</p>
-
-<p>Il se rappela le premier jour qu'il la vit, sautillant comme
-une frle blancheur flamboyante toute secoue de rire. Et
-ses yeux taient des yeux d'eau o les penses se mouvaient
-comme des ombres de plantes. L, au dtour de la rue, elle
-<span class="pagenum">-201-</span>tait venue, bonnement. Elle avait ri, avec des clats lents,
-semblables la vibration cessante d'une coupe de cristal.
-C'tait au crpuscule d'hiver, et il y avait du brouillard;
-cette boutique tait ouverte&mdash;ainsi. Le mme soir, les
-mmes choses autour, le mme bourdon aux oreilles:
-l'anne diffrente et l'attente. Il avanait avec prcaution;
-toutes les choses taient pareilles, comme la premire fois;
-mais il l'attendait: n'tait-ce pas une raison pour qu'elle
-vnt? Et il tendait sa pauvre main ouverte travers le
-brouillard.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette fois, Monelle ne sortit pas de l'inconnu. Aucun
-petit rire n'agita la brume. Monelle tait loin, et ne se souvenait
-plus du soir ni de l'anne. Qui sait? Elle s'tait
-glisse peut-tre la nuit dans la chambrette inhabite et
-le guettait derrire la porte avec un tressaillement doux.
-L'enfant marcha sans bruit, pour la surprendre. Mais elle
-n'tait plus l. Elle allait revenir,&mdash;oh! oui,&mdash;elle allait
-revenir. Les autres enfants avaient eu assez de bonheur
-d'elle. C'tait son tour, maintenant. L'enfant entendit
-sa voix malicieuse murmurant: Je suis sage aujourd'hui!
-Petite parole disparue, lointaine, efface comme une
-ancienne teinte, use dj par les chos du souvenir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'enfant s'assit patiemment. L tait le petit fauteuil
-d'osier, marqu de son corps, et le tabouret qu'elle aimait,
-et la petite glace plus chrie parce qu'elle tait casse, et
-la dernire chemisette qu'elle avait cousue, la chemisette
-qui s'appelait Monelle, dresse, un peu gonfle, attendant
-sa matresse.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-202-</span>Toutes les petites choses de la chambre l'attendaient.
-La table ouvrage tait reste ouverte. Le petit mtre dans
-sa bote ronde allongeait sa langue verte, perce d'un
-anneau. La toile dplie des mouchoirs se soulevait en
-petites collines blanches. Les pointes des aiguilles se dressaient
-derrire, semblables des lances embusques. Le petit
-d de fer ouvrag tait un chapeau d'armes abandonn. Les
-ciseaux ouvraient indolemment la gueule comme un dragon
-d'acier. Ainsi tout dormait dans l'attente. Le petit chariot
-de chair, souple et agile, ne circulait plus, versant sur ce
-monde enchant sa tide chaleur. Tout l'trange petit
-chteau de travail sommeillait. L'enfant esprait. La porte
-allait s'ouvrir, doucement; la flammche rieuse volterait;
-les collines blanches s'taleraient; les fines lances se choqueraient;
-le chapeau d'armes retrouverait sa tte rose; le dragon
-d'acier claquerait rapidement de la gueule, et le petit
-chariot de chair trottinerait partout, et la voix efface dirait
-encore: Je suis sage aujourd'hui!&mdash;Est-ce que les
-miracles n'arrivent pas deux fois?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-203-</span></p>
-
-<h5 id="p4c3d">DE SA PATIENCE</h5>
-
-<p>J'arrivai dans un lieu trs troit et obscur, mais parfum
-d'une odeur triste de violettes touffes. Et il n'y avait nul
-moyen d'viter cet endroit, qui est comme un long passage.
-Et, ttonnant autour de moi, je touchai un petit corps
-ramass comme jadis dans le sommeil, et je frlai des
-cheveux, et je passai la main sur une figure que je connaissais,
-et il me parut que la petite figure se fronait sous mes
-doigts, et je reconnus que j'avais trouv Monelle qui
-dormait seule en ce lieu obscur.</p>
-
-<p>Je m'criai de surprise, et je lui dis, car elle ne pleurait ni
-ne riait:</p>
-
-<p>&mdash;O Monelle! es-tu donc venue dormir ici, loin de nous,
-comme une patiente gerboise dans le creux du sillon?</p>
-
-<p>Et elle largit ses yeux et entr'ouvrit ses lvres, comme
-autrefois, lorsqu'elle ne comprenait point, et qu'elle implorait
-l'intelligence de celui qu'elle aimait.</p>
-
-<p>&mdash;O Monelle, dis-je encore, tous les enfants pleurent
-dans la maison vide; et les jouets se couvrent de poussire,
-<span class="pagenum">-204-</span>et la petite lampe s'est teinte, et tous les rires qui taient
-dans tous les coins se sont enfuis, et le monde est retourn
-au travail. Mais nous te pensions ailleurs. Nous pensions
-que tu jouais loin de nous, en un lieu o nous ne pouvons
-parvenir. Et voici que tu dors, niche comme un petit animal
-sauvage, au-dessous de la neige que tu aimais pour sa
-blancheur.</p>
-
-<p>Alors elle parla, et sa voix tait la mme, chose trange,
-en ce lieu obscur, et je ne pus m'empcher de pleurer, et
-elle essuya mes larmes avec ses cheveux, car elle tait trs
-dnue.</p>
-
-<p>&mdash;O mon chri, dit-elle, il ne faut point pleurer; car tu as
-besoin de tes yeux pour travailler, tant qu'on vivra en
-travaillant, et les temps ne sont pas venus. Et il ne faut pas
-rester en ce lieu froid et obscur.</p>
-
-<p>Et je sanglotai alors et lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;O Monelle, mais tu craignais les tnbres?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne les crains plus, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;O Monelle, mais tu avais peur du froid comme de la
-main d'un mort?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai plus peur du froid, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu es toute seule ici, toute seule, tant enfant, et
-tu pleurais quand tu tais seule.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis plus seule, dit-elle; car j'attends.</p>
-
-<p>&mdash;O Monelle, qui attends-tu, dormant roule en ce lieu
-obscur?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit-elle; mais j'attends. Et je suis avec
-mon attente.</p>
-
-<p>Et je m'aperus alors que tout son petit visage tait
-tendu vers une grande esprance.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-205-</span>&mdash;Il ne faut pas rester ici, dit-elle encore, en ce lieu
-froid et obscur, mon aim; retourne vers tes amis.</p>
-
-<p>&mdash;Ne veux-tu point me guider et m'enseigner, Monelle,
-pour que j'aie aussi la patience de ton attente? Je suis si
-seul!</p>
-
-<p>&mdash;O mon aim, dit-elle, je serais malhabile t'enseigner
-comme autrefois, quand j'tais, disais-tu, une petite bte;
-ce sont des choses que tu trouveras srement par longue et
-laborieuse rflexion, ainsi que je les ai vues tout d'un coup
-pendant que je dors.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu niche ainsi, Monelle, sans le souvenir de ta vie
-passe, ou te souviens-tu encore de nous?</p>
-
-<p>&mdash;Comment pourrais-je, mon aim, t'oublier? Car vous
-tes dans mon attente, contre laquelle je dors; mais je ne
-puis expliquer. Tu te rappelles, j'aimais beaucoup la terre,
-et je dracinais les fleurs pour les replanter; tu te rappelles,
-je disais souvent: Si j'tais un petit oiseau, tu me mettrais
-dans ta poche, quand tu partirais. O mon aim, je suis ici
-dans la bonne terre, comme une graine noire, et j'attends
-d'tre petit oiseau.</p>
-
-<p>&mdash;O Monelle, tu dors avant de t'envoler trs loin de nous.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon aim, je ne sais si je m'envolerai; car je ne
-sais rien. Mais je suis roule en ce que j'aimais, et je dors
-contre mon attente. Et avant de m'endormir, j'tais une
-petite bte, comme tu disais, car j'tais pareille un vermisseau
-nu. Un jour, nous avons trouv ensemble un cocon
-tout blanc, tout soyeux, et qui n'tait perc d'aucun trou.
-Mchant, tu l'as ouvert, et il tait vide. Penses tu que la
-petite bte aile n'en tait pas sortie? Mais personne ne
-peut savoir comment. Et elle avait dormi longtemps.
-<span class="pagenum">-206-</span>Et avant de dormir elle avait t un petit ver nu; et les
-petits vers sont aveugles. Figure-toi, mon aim (ce n'est
-pas vrai, mais voil comme je pense souvent), que j'ai tiss
-mon petit cocon avec ce que j'aimais, la terre, les jouets,
-les fleurs, les enfants, les petites paroles, et le souvenir de
-toi, mon aim; c'est une niche blanche et soyeuse, et elle ne
-me parat pas froide ni obscure. Mais elle n'est peut-tre
-pas ainsi pour les autres. Et je sais bien qu'elle ne s'ouvrira
-point, et qu'elle restera ferme comme le cocon d'autrefois.
-Mais je n'y serai plus, mon aim. Car mon attente est de
-m'en aller ainsi que la petite bte aile; personne ne peut
-savoir comment. Et o je veux aller, je n'en sais rien; mais
-c'est mon attente. Et les enfants aussi, et toi, mon aim, et
-le jour o on ne travaillera plus sur terre sont mon attente.
-Je suis toujours une petite bte, mon aim; je ne sais pas
-mieux expliquer.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut, il faut, dis-je, que tu sortes avec moi de ce
-lieu obscur, Monelle; car je sais que tu ne penses pas ces
-choses; et tu t'es cache pour pleurer; et puisque je t'ai
-trouve enfin toute seule, dormant ici, toute seule, attendant
-ici, viens avec moi, viens avec moi, hors de ce lieu
-obscur et troit.</p>
-
-<p>&mdash;Ne reste pas, mon aim, dit Monelle, car tu souffrirais
-beaucoup; et moi, je ne peux venir, car la maison que
-je me suis tisse est toute ferme, et ce n'est point ainsi
-que j'en sortirai.</p>
-
-<p>Alors Monelle mit ses bras autour de mon cou, et son
-baiser fut pareil, chose trange, ceux d'autrefois, et voil
-pourquoi je pleurai encore, et elle essuya mes larmes avec
-ses cheveux.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-207-</span>&mdash;Il ne faut pas pleurer, dit-elle, si tu ne veux m'affliger
-dans mon attente; et peut-tre n'attendrai-je pas si longtemps.
-Ne sois donc plus dsol. Car je te bnis de m'avoir
-aide dormir dans ma petite niche soyeuse dont la meilleure
-soie blanche est faite de toi, et o je dors maintenant,
-roule sur toi-mme.</p>
-
-<p>Et comme autrefois, dans son sommeil, Monelle se
-pelotonna contre l'invisible et me dit: Je dors, mon
-aim.</p>
-
-<p>Ainsi, je la trouvai; mais comment serai-je sr de la
-retrouver dans ce lieu trs troit et obscur?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-208-</span></p>
-
-<h5 id="p4c3e">DE SON ROYAUME</h5>
-
-<p>Je lisais cette nuit-l, et mon doigt suivait les lignes et
-les mots; mes penses taient ailleurs. Et autour de moi
-tombait une pluie noire, oblique et acre. Et le feu de ma
-lampe clairait les cendres froides de l'tre. Et ma bouche
-tait pleine d'un got de souillure et de scandale; car le
-monde me semblait obscur et mes lumires taient teintes.
-Et trois fois je m'criai:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais tant d'eau bourbeuse pour tancher ma
-soif d'infamie.</p>
-
-<p>O je suis avec le scandaleux: tendez vos doigts vers
-moi!</p>
-
-<p>Il faut les frapper de boue, car ils ne me mprisent
-point.</p>
-
-<p>Et les sept verres pleins de sang m'attendront sur la
-table et la lueur d'une couronne d'or tincellera parmi.</p>
-
-<p>Mais une voix retentit, qui ne m'tait point trangre,
-et le visage de celle qui parut ne m'tait point inconnu. Et
-elle criait ces paroles:</p>
-
-<p><span class="pagenum">-209-</span>&mdash;Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un
-royaume blanc!</p>
-
-<p>Et je dtournai la tte et lui dis, sans surprise:</p>
-
-<p>&mdash;Petite tte menteuse, petite bouche qui ment, il n'est
-plus de rois ni de royaume. Je dsire vainement un royaume
-rouge: car le temps est pass. Et ce royaume-ci est noir,
-mais ce n'est point un royaume; car un peuple de rois
-tnbreux y agitent leurs bras. Et il n'y a nulle part dans le
-monde un royaume blanc, ni un roi blanc.</p>
-
-<p>Mais elle cria de nouveau ces paroles:</p>
-
-<p>&mdash;Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un
-royaume blanc!</p>
-
-<p>Et je voulus lui saisir la main; mais elle m'luda.</p>
-
-<p>&mdash;Ni par la tristesse, dit-elle, ni par la violence. Cependant
-il y a un royaume blanc. Viens avec mes paroles;
-coute.</p>
-
-<p>Et elle demeura silencieuse; et je me souvins.</p>
-
-<p>&mdash;Ni par le souvenir, dit-elle. Viens avec mes paroles;
-coute.</p>
-
-<p>Et elle demeura silencieuse; et je m'entendis penser.</p>
-
-<p>&mdash;Ni par la pense, dit-elle. Viens avec mes paroles;
-coute.</p>
-
-<p>Et elle demeura silencieuse.</p>
-
-<p>Alors je dtruisis en moi la tristesse de mon souvenir,
-et le dsir de ma violence, et toute mon intelligence disparut.
-Et je restai dans l'attente.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, dit-elle, et tu verras le royaume, mais je ne
-sais si tu y entreras. Car je suis difficile comprendre, sauf
-pour ceux qui ne comprennent pas; et je suis difficile
-saisir, sauf pour ceux qui ne saisissent plus; et je suis
-<span class="pagenum">-210-</span>difficile reconnatre, sauf pour ceux qui n'ont point de
-souvenir. En vrit, voici que tu m'as, et tu ne m'as plus.
-coute.</p>
-
-<p>Alors j'coutai dans mon attente.</p>
-
-<p>Mais je n'entendis rien. Et elle secoua la tte et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu regrettes ta violence et ton souvenir, et la destruction
-n'en est point acheve. Il faut dtruire pour obtenir
-le royaume blanc. Confesse-toi et tu seras dlivr; remets
-entre mes mains ta violence et ton souvenir, et je les
-dtruirai; car toute confession est une destruction.</p>
-
-<p>Et je m'criai:</p>
-
-<p>&mdash;Je te donnerai tout, oui, je te donnerai tout. Et tu le
-porteras et tu l'anantiras, car je ne suis plus assez fort.</p>
-
-<p>J'ai dsir un royaume rouge. Il y avait des rois sanglants
-qui affilaient leurs lames. Des femmes aux yeux
-noircis pleuraient sur des jonques charges d'opium. Plusieurs
-pirates enterraient dans le sable des les des coffres
-lourds de lingots. Toutes les prostitues taient libres. Les
-voleurs croisaient les routes sous le blme de l'aube. Beaucoup
-de jeunes filles se gavaient de gourmandise et de
-luxure. Une troupe d'embaumeuses dorait des cadavres
-dans la nuit bleue. Les enfants dsiraient des amours lointaines
-et des meurtres ignors. Des corps nus jonchaient
-les dalles des tuves chaudes. Toutes choses taient frottes
-d'pices ardentes et claires de cierges rouges. Mais ce
-royaume s'est enfonc sous la terre, et je me suis veill au
-milieu des tnbres.</p>
-
-<p>Et alors j'ai eu un royaume noir qui n'est pas un royaume:
-car il est plein de rois qui se croient des rois et qui l'obscurcissent
-de leurs &oelig;uvres et de leurs commandements. Et une
-<span class="pagenum">-211-</span>sombre pluie le trempe nuit et jour. Et j'ai err longtemps
-par les chemins, jusqu' la petite lueur d'une lampe tremblante
-qui m'apparut au centre de la nuit. La pluie mouillait
-ma tte; mais j'ai vcu sous la petite lampe. Celle qui
-la tenait se nommait Monelle, et nous avons jou tous deux
-dans ce royaume noir. Mais un soir la petite lampe s'est
-teinte et Monelle s'est enfuie. Et je l'ai cherche longtemps
-parmi ces tnbres: mais je ne puis la retrouver. Et
-ce soir je la cherchais dans les livres; mais je la cherche en
-vain. Et je suis perdu dans le royaume noir; et je ne puis
-oublier la petite lueur de Monelle. Et j'ai dans la bouche
-un got d'infamie.</p>
-
-<p>Et sitt que j'eus parl, je sentis que la destruction
-s'tait faite en moi, et mon attente s'claira d'un tremblement
-et j'entendis les tnbres et sa voix disait:</p>
-
-<p>&mdash;Oublie toutes choses, et toutes choses te seront
-rendues. Oublie Monelle et elle te sera rendue. Telle est
-la nouvelle parole. Imite le tout petit chien, dont les yeux
-ne sont pas ouverts et qui cherche ttons une niche pour
-son museau froid.</p>
-
-<p>Et celle qui me parlait cria:</p>
-
-<p>&mdash;Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un
-royaume blanc!</p>
-
-<p>Et je fus accabl d'oubli et mes yeux s'irradirent de
-candeur.</p>
-
-<p>Et celle qui me parlait cria:</p>
-
-<p>&mdash;Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais
-un royaume blanc!</p>
-
-<p>Et l'oubli pntra en moi et la place de mon intelligence
-devint profondment candide.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-212-</span>Et celle qui me parlait cria encore:</p>
-
-<p>&mdash;Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais
-un royaume blanc! Voici la clef du royaume: dans le
-royaume rouge est un royaume noir; dans le royaume noir
-est un royaume blanc; dans le royaume blanc&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Monelle, criai-je, Monelle! Dans le royaume blanc
-est Monelle!</p>
-
-<p>Et le royaume parut; mais il tait mur de blancheur.</p>
-
-<p>Alors je demandai:</p>
-
-<p>&mdash;Et o est la clef du royaume?</p>
-
-<p>Mais celle qui me parlait demeura taciturne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-213-</span></p>
-
-<h5 id="p4c3f">DE SA RSURRECTION</h5>
-
-<p>Louvette me conduisit par un sillon vert jusqu' la
-lisire du champ. La terre s'levait plus loin, et l'horizon
-une ligne brune coupait le ciel. Dj les nuages enflamms
-penchaient vers le couchant. A la lueur incertaine du soir,
-je distinguai de petites ombres errantes.</p>
-
-<p>&mdash;Tout l'heure, dit-elle, nous verrons s'allumer le feu.
-Et demain, ce sera plus loin. Car ils ne demeurent nulle part.
-Et ils n'allument qu'un feu en chaque endroit.</p>
-
-<p>&mdash;Qui sont-ils? demandai-je Louvette?</p>
-
-<p>&mdash;On ne sait pas. Ce sont des enfants vtus de blanc.
-Il y en a qui sont venus de nos villages. Et d'autres marchent
-depuis longtemps.</p>
-
-<p>Nous vmes briller une petite flamme qui dansait sur la
-hauteur.</p>
-
-<p>&mdash;Voil leur feu, dit Louvette. Maintenant nous pourrons
-les trouver. Car ils sjournent la nuit o ils ont fait leur
-foyer, et le jour suivant ils quittent la contre.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-214-</span>Et quand nous arrivmes la crte o brlait la flamme,
-nous apermes beaucoup d'enfants blancs autour du feu.</p>
-
-<p>Et parmi eux, semblant leur parler et les guider, je
-reconnus la petite vendeuse de lampes que j'avais rencontre
-autrefois dans la cit noire et pluvieuse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle se leva d'entre les enfants, et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vends plus les petites lampes menteuses qui
-s'teignaient sous la pluie morne.</p>
-
-<p>Car les temps sont venus o le mensonge a pris la place
-de la vrit, o le travail misrable a pri.</p>
-
-<p>Nous avons jou dans la maison de Monelle; mais les
-lampes taient des jouets et la maison un asile.</p>
-
-<p>Monelle est morte; je suis la mme Monelle, et je me
-suis leve dans la nuit, et les petits sont venus avec moi, et
-nous irons travers le monde.</p>
-
-<p>Elle se tourna vers Louvette:</p>
-
-<p>&mdash;Viens avec nous, dit-elle, et sois heureuse dans le
-mensonge.</p>
-
-<p>Et Louvette courut parmi les enfants et fut vtue pareillement
-de blanc.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash;Nous allons, reprit celle qui nous guidait, et nous
-mentons tout venant afin de donner de la joie.</p>
-
-<p>Nos jouets taient des mensonges, et maintenant les
-choses sont nos jouets.</p>
-
-<p>Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt;
-nous disons que ceux-l s'efforcent de connatre la triste
-vrit, qui n'existe nullement. Ceux qui veulent connatre
-la vrit s'cartent et nous abandonnent.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-215-</span>Au contraire, nous n'avons aucune foi dans les vrits
-du monde; car elles conduisent la tristesse.</p>
-
-<p>Et nous voulons mener nos enfants vers la joie.</p>
-
-<p>Maintenant, les grandes personnes pourront venir vers
-nous, et nous leur enseignerons l'ignorance et l'illusion.</p>
-
-<p>Nous leur montrerons les petites fleurs des champs, telles
-qu'ils ne les ont point vues; car chacune est nouvelle.</p>
-
-<p>Et nous nous tonnerons de tout pays que nous verrons;
-car tout pays est nouveau.</p>
-
-<p>Il n'y a point de ressemblances en ce monde, et il n'y a
-point de souvenirs pour nous.</p>
-
-<p>Tout change sans cesse, et nous nous sommes accoutums
-au changement.</p>
-
-<p>Voil pourquoi nous allumons un feu chaque soir dans
-un endroit diffrent; et autour du feu nous inventons pour
-le plaisir de l'instant les histoires des pygmes et des poupes
-vivantes.</p>
-
-<p>Et quand la flamme s'est teinte, un autre mensonge nous
-saisit; et nous sommes joyeux de nous en tonner.</p>
-
-<p>Et le matin nous ne connaissons plus nos visages: car
-peut-tre que les uns ont dsir apprendre la vrit et les
-autres ne se souviennent plus que du mensonge de la veille.</p>
-
-<p>Ainsi nous passons travers les contres, et on vient
-vers nous en foule et ceux qui nous suivent deviennent
-heureux.</p>
-
-<p>Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait
-au mme travail, et nous aimions les mmes personnes; et
-le mme travail nous lassait, et nous nous dsolions de voir
-les personnes que nous aimions souffrir et mourir.</p>
-
-<p>Et notre erreur tait de nous arrter ainsi dans la vie, et,
-<span class="pagenum">-216-</span>restant immobiles, de regarder couler toutes choses, ou
-d'essayer d'arrter la vie et de nous construire une demeure
-ternelle parmi les ruines flottantes.</p>
-
-<p>Mais les petites lampes menteuses nous ont clair le
-chemin du bonheur.</p>
-
-<p>Les hommes cherchent leur joie dans le souvenir, et
-rsistent l'existence, et s'enorgueillissent de la vrit du
-monde, qui n'est plus vraie, tant devenue vrit.</p>
-
-<p>Ils s'affligent de la mort, qui n'est pourtant que l'image
-de leur science et de leurs lois immuables; ils se dsolent
-d'avoir mal choisi dans l'avenir qu'ils ont calcul suivant des
-vrits passes, o ils choisissent avec des dsirs passs.</p>
-
-<p>Pour nous, tout dsir est nouveau et nous ne dsirons
-que le moment menteur; tout souvenir est vrai, et nous
-avons renonc connatre la vrit.</p>
-
-<p>Et nous regardons le travail comme funeste, puisqu'il
-arrte notre vie et la rend semblable elle-mme.</p>
-
-<p>Et toute habitude nous est pernicieuse; car elle nous
-empche de nous offrir entirement aux mensonges nouveaux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Telles furent les paroles de celle qui nous guidait.</p>
-
-<p>Et je suppliai Louvette de revenir avec moi chez ses
-parents; mais je vis bien dans ses yeux qu'elle ne me
-reconnaissait plus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Toute la nuit, je vcus dans un univers de songes et de
-mensonges et j'essayai d'apprendre l'ignorance et l'illusion
-et l'tonnement de l'enfant nouveau-n.</p>
-
-<p>Puis les petites flammes dansantes s'affaissrent.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-217-</span>Alors, dans la triste nuit, j'aperus des enfants candides
-qui pleuraient, n'ayant pas encore perdu la mmoire.</p>
-
-<p>Et d'autres furent pris soudainement par la frnsie du
-travail, et ils coupaient des pis et les liaient en gerbes
-dans l'ombre.</p>
-
-<p>Et d'autres, ayant voulu connatre la vrit, tournrent
-leurs petites figures ples vers les cendres froides, et
-moururent frissonnants dans leurs robes blanches.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais quand le ciel rose palpita, celle qui nous guidait se
-leva et ne se souvint pas de nous, ni de ceux qui avaient
-voulu connatre la vrit, et elle se mit en marche, et beaucoup
-d'enfants blancs la suivirent.</p>
-
-<p>Et leur bande tait joyeuse et ils riaient doucement de
-toutes choses.</p>
-
-<p>Et lorsque le soir arriva, ils btirent de nouveau leur feu
-de paille.</p>
-
-<p>Et de nouveau les flammes s'abaissrent, et vers le milieu
-de la nuit les cendres devinrent froides.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors Louvette se souvint, et elle prfra aimer et souffrir,
-et elle vint prs de moi avec sa robe blanche, et nous nous
-enfumes tous deux travers la campagne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-219-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" lang="it" xml:lang="it">IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA</h2>
-
-<p><span class="pagenum">-221-</span></p>
-
-
-<p class="c large gap">LA RUBRIQUE DES IMAGES</p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p><i lang="it" xml:lang="it">In quella parte del libro della
-mia memoria, dinanzi alla quale
-poco si potrebbe leggere, si trova
-una rubrica&hellip;</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Dante d'Alighieri.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-
-
-<h3 id="p5c1">I<br />
-<i>LE CHRIST AU ROSSIGNOL</i></h3>
-
-
-<p>Le Vendredi-Saint.</p>
-
-<p>Le Christ est sur la croix, agonisant.</p>
-
-<p>Les disciples, terrifis, se sont enfuis.</p>
-
-<p>Marie est retourne, puise de larmes.</p>
-
-<p>Il doit ressusciter.</p>
-
-<p>Mais ce n'est pas lui qui ressuscite.</p>
-
-<p>Les disciples en ont trouv un autre, qui lui ressemble;</p>
-
-<p>C'est celui-l qui apparatra Marie, Madeleine, et
-aux plerins incrdules.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-222-</span>Le Christ est abandonn.</p>
-
-<p>Il va mourir sur la croix, dans une lande brle, o
-il y a des ravins combls de ronces.</p>
-
-<p>C'est le dimanche matin.</p>
-
-<p>Voici que l'imposteur a resurgi, et le Christ, dans son
-agonie, entend la rumeur au lointain et les voix joyeuses
-qui chantent: <i>Kyrie eleison</i>.</p>
-
-<p>Puis tout est silencieux encore.</p>
-
-<p>Le silence nouveau du saint dimanche.</p>
-
-<p>Alors parat au bord d'un trou pierreux un petit livre.</p>
-
-<p>Et sur la branche d'une ronce un petit rossignol vient
-et regarde.</p>
-
-<p>Et le petit rossignol parle Jsus.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-223-</span></p>
-
-<h3 id="p5c2">II<br />
-<i>LE SOUVENIR D'UN LIVRE</i></h3>
-
-
-<p>Le souvenir de la premire fois o on a lu un livre aim
-se mle trangement au souvenir du lieu et au souvenir de
-l'heure et de la lumire. Aujourd'hui comme alors, la page
-m'apparat travers une brume verdtre de dcembre, ou
-clatante sous le soleil de juin, et, prs d'elle, de chres
-figures d'objets et de meubles qui ne sont plus. Comme,
-aprs avoir longtemps regard une fentre, on revoit, en
-fermant les yeux, son spectre transparent croisires noires,
-ainsi la feuille traverse de ses lignes s'claire, dans la
-mmoire, de son ancienne clart. L'odeur aussi est vocatrice.
-Le premier livre que j'eus me fut rapport d'Angleterre
-par ma gouvernante. J'avais quatre ans. Je me souviens
-nettement de son attitude et des plis de sa robe,
-d'une table ouvrage place vis--vis de la fentre, du
-livre couverture rouge, neuf, brillant, et de l'<i>odeur</i> pntrante
-qu'il exhalait entre ses pages: une odeur cre de
-<span class="pagenum">-224-</span>crosote et d'encre frache que les livres anglais nouvellement
-imprims gardent assez longtemps. De ce livre je
-reparlerai plus tard: j'y ai appris lire. Mais son odeur me
-donne encore aujourd'hui le frisson d'un nouveau monde
-entrevu, et la faim de l'intelligence. Encore aujourd'hui je
-ne reois pas d'Angleterre un livre nouveau que je ne
-plonge ma figure entre ses pages jusqu'au fil qui le broche,
-pour humer son brouillard et sa fume, et aspirer tout ce
-qui peut rester de ma joie d'enfance.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-225-</span></p>
-
-<h3 id="p5c3">III<br />
-<i>LE LIVRE ET LE LIT</i></h3>
-
-
-<p>Lire dans son lit est un plaisir de scurit intellectuelle
-mle de bien-tre. Mais il change de nature avec l'ge.</p>
-
-<p>Souvenez-vous de la page la plus intressante du gros
-roman que vous dvoriez aprs coucher, le soir, vers quinze
-ans, dans le moment o elle se brouille, s'assombrit, s'efface,
-tandis que la bougie brle fond crpite, palpite bleue
-dans le bougeoir et s'teint. Je m'veillais le matin avant
-cinq heures pour tirer de leur cachette sous mon traversin
-les petits livres cinq sous de la Bibliothque Nationale.
-C'est l que j'ai lu les <i>Paroles d'un croyant</i> de Lamennais, et
-l'<i>Enfer</i> de Dante. Je n'ai jamais relu Lamennais; mais j'ai
-l'impression d'un terrible souper de sept personnages (si
-j'ai bonne mmoire) o rsonnait comme un son de fer
-fatal, que je reconnus plus tard dans un conte de Poe. Je
-mettais le petit livre sur l'oreiller pour recevoir la premire
-pauvre lumire du jour; et, couch sur le ventre, le menton
-<span class="pagenum">-226-</span>soutenu par les coudes, j'aspirais les mots. Jamais je n'ai
-lu plus dlicieusement. Il n'y a pas longtemps que j'ai
-essay, un soir, de reprendre ma vieille position de cinq
-heures. Elle m'a paru insupportable.</p>
-
-<p>Une charmante dame slave se plaignait un jour devant
-moi de n'avoir jamais trouv la position idale pour
-lire. Si on s'assied une table, on ne se sent pas en communion
-avec le livre; si on s'en approche, la tte entre les
-mains, il semble qu'on s'y noie, dans une sorte d'afflux
-sanguin. Dans un fauteuil, le livre pse vite. Au lit, sur le
-dos, on prend froid aux bras; souvent la lumire est mauvaise;
-il y a de la gne pour tourner les pages et, sur le ct,
-la moiti du livre chappe: ce n'est plus la vritable possession.</p>
-
-<p>Voil pourtant o il faut se rsoudre. C'est dtestable
-pour les yeux, disent les bonnes gens. Ce sont de bonnes
-gens qui n'aiment point lire.</p>
-
-<p>Seulement l'ge diminue le plaisir de l'acte dfendu
-o on ne sera pas surpris, et de la scurit o toutes les
-audaces de la fantaisie peuvent danser l'aise. Restent la
-solitude douillette et tide, le silence de la nuit, la dorure
-voile que donne sous la lampe aux ides et aux meubles
-luisants l'approche du sommeil, la joie sre d'avoir soi,
-prs de son c&oelig;ur, le livre qu'on aime. Quant ceux qui
-lisent au lit, contre l'insomnie, ils me font l'effet de pleutres,
-admis la table des dieux et qui demanderaient
-prendre le nectar en pilules.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-227-</span></p>
-
-<h3 id="p5c4">IV<br />
-<i>LES HESPRIDES</i></h3>
-
-
-<p>Lire Herrick, c'est lire des abeilles et du lait. Les mots
-sont luisants d'huile de fleurs, frotts de nard et diaprs
-de gouttelettes parfumes. Ses vers volent l'ternit avec
-de petites ailes d'or battu. Il ne faut pas plus qu'ouvrir
-les <i>Hesprides</i> et y tremper vite les yeux comme dans une
-vapeur de benjoin. Toute ligne apparue est peinte d'odeur
-qu'on hume du regard. Cire vierge et givre, riche pollen de
-pistils, nacre de papillons, pulpe de marguerites roses. Sa
-tte frise et aquiline, toute convergente vers la bouche,
-soufflait des bulles d'or. Il tait ivre d'un vin qui ptillait
-en mousse de posie. Buvez ses chansons dans des lacrymatoires
-de verre trs mince. Pour une seconde vous serez
-entour du printemps le plus blanc et de l't le plus jaune.
-Mais ne lisez pas longtemps: vous seriez noy dans un
-ocan de roses.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-228-</span></p>
-
-<h3 id="p5c5">V<br />
-<i>ROBINSON, BARBE-BLEUE ET ALADDIN</i></h3>
-
-
-<p>Le plus haut plaisir du lecteur, comme de l'crivain, est
-un plaisir d'hypocrite. Quand j'tais enfant, je m'enfermais
-au grenier pour lire un voyage au Ple Nord, en mangeant
-un morceau de pain sec tremp dans un verre d'eau.
-Probablement j'avais bien djeun. Mais je me figurais
-mieux prendre part la misre de mes hros.</p>
-
-<p>Le vrai lecteur construit presque autant que l'auteur:
-seulement il btit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire
-dans le blanc des pages ne sera jamais bon gourmet de
-livres. La vue des mots comme le son des notes dans une
-symphonie amne une procession d'images qui vous conduit
-avec elles.</p>
-
-<p>Je vois la grosse table mal quarrie o mange Robinson.
-Mange-t-il du chevreau ou du riz? Attendez&hellip; nous allons
-voir. Tiens, il s'est fait un plat tout rond, en terre rouge.
-Voil le perroquet qui crie: on lui donnera tout l'heure
-<span class="pagenum">-229-</span>un peu de bl nouveau. Nous irons en voler dans le tas de
-rserve, sous l'appentis. Le rhum que Robinson buvait,
-quand il tait malade, tait dans une grosse bouteille noire,
-avec des ctes. Le mot <i lang="en" xml:lang="en">fowling piece</i> (pice volailles),
-que je ne comprenais pas trop me donnait les imaginations
-les plus extraordinaires sur le fusil de Robinson. (Longtemps
-je me suis figur que les icoglans stupides des
-<i>Orientales</i> taient une espce de camlons. Encore aujourd'hui
-je fais violence ma fantaisie pour lui persuader que
-ce ne sont que des gendarmes).</p>
-
-<p>Comment tait faite la lampe d'Aladdin? A mon ide,
-un peu comme les lampes huile de notre salle d'tudes.
-Aussi tais-je anxieux de la manire dont s'y prendrait
-Aladdin pour la vider. L'endroit o il fallait la frotter avec
-du sable fin&mdash;les mots ne sont nulle part dans le texte,
-mais je ne puis les en dissocier, et c'est encore avec du sable
-fin que la femme de Barbe-Bleue essaye d'effacer la tache
-de sang sur la clef&mdash;se trouvait quelque part sur le renflement
-du ventre en mtal. Je sais maintenant que la lampe
-d'Aladdin tait une lampe de cuivre, bec, toute ronde et
-ouverte, comme les lampes grecques et arabes; mais je ne
-la vois plus.</p>
-
-<p>Revenons la clef de Barbe-Bleue. Ce qui m'y plaisait
-c'est qu'elle tait fe, chose qui m'intriguait prodigieusement.
-Je n'y comprenais rien. Mais j'y pensais bien souvent.
-Hlas! c'est une faute d'impression devenue traditionnelle.
-Dans l'ancienne dition (elle est bien rare) vous
-lirez que la clef tait fe&mdash;<i>fata</i>,&mdash;enchante, qu'on y
-avait fait &oelig;uvre de fe. C'est trs clair: seulement je ne
-peux plus y rver.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-230-</span>La pantoufle de verre de Cendrillon,&mdash;comme ce verre
-me paraissait prcieux, translucide, dlicatement fil,
-la manire des petits bougeoirs de Venise avec lesquels
-nous avions jou,&mdash;la pantoufle est en toffe, en <i>vair</i>. Je
-ne la vois plus du tout.</p>
-
-<p>Je me figurais avec une grande prcision les olives vertes
-et luisantes, saupoudres avec de la poudre d'or dans les
-vases de Camaralzaman; le mur un peu dlabr, vein de
-lierre, gris de mousse, empli de soleil, au pied duquel le
-prince travaillait chez le jardinier; la boutique de Brededdin
-Hassan, devenu ptissier; l'arte fixe dans la gorge
-du petit bossu; le gros livre empoisonn avec ses pages
-colles l'une contre l'autre et la tte de Durban soude la
-couverture de cuir brun du livre par le sang fig, comme
-un bout de bougie sur du suif glac&hellip; Chres, chres images
-dont j'aime tant revoir les couleurs quand je les trouve
-sous leur rubrique <i lang="it" xml:lang="it">nel libro della mia memoria</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="3" class="c">LA LAMPE DE PSYCH</td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="c"><i>MIMES</i></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Prologue</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c0">11</a></td></tr>
-<tr><td class="r">I.</td>
-<td><span class="sc">Le Cuisinier</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c1">13</a></td></tr>
-<tr><td class="r">II.</td>
-<td><span class="sc">La fausse Marchande</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c2">15</a></td></tr>
-<tr><td class="r">III.</td>
-<td><span class="sc">L'Hirondelle de bois</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c3">17</a></td></tr>
-<tr><td class="r">IV.</td>
-<td><span class="sc">L'Htellerie</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c4">19</a></td></tr>
-<tr><td class="r">V.</td>
-<td><span class="sc">Les Figues peintes</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c5">21</a></td></tr>
-<tr><td class="r">VI.</td>
-<td><span class="sc">La Jarre couronne</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c6">23</a></td></tr>
-<tr><td class="r">VII.</td>
-<td><span class="sc">L'Esclave dguis</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c7">24</a></td></tr>
-<tr><td class="r">VIII.</td>
-<td><span class="sc">La Veille nuptiale</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c8">26</a></td></tr>
-<tr><td class="r">IX.</td>
-<td><span class="sc">L'Amoureuse</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c9">28</a></td></tr>
-<tr><td class="r">X.</td>
-<td><span class="sc">Le Marin</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c10">30</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XI.</td>
-<td><span class="sc">Les six Notes de la flte</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c11">32</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XII.</td>
-<td><span class="sc">Le Vin de Samos</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c12">34</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XIII.</td>
-<td><span class="sc">Les trois Courses</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c13">35</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XIV.</td>
-<td><span class="sc">L'Ombrelle de Tanagra</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c14">37</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XV.</td>
-<td><span class="sc">Kinn</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c15">39</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XV*.</td>
-<td><span class="sc">Sism</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c15b">41</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XVI.</td>
-<td><span class="sc">Les Prsents funraires</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c16">43</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XVII.</td>
-<td><span class="sc">Herms Psychaggos</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c17">45</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XVIII.</td>
-<td><span class="sc">Le Miroir, l'Aiguille, le Pavot</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c18">47</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XIX.</td>
-<td><span class="sc">Akm</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c19">49</a></td></tr>
-<tr><td class="r">XX.</td>
-<td><span class="sc">L'Ombre attendue</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c20">51</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">pilogue</span></td>
-<td class="num"><a href="#p1c21">53</a></td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="c"><i>LA CROISADE DES ENFANTS</i></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Rcit du Goliard</span></td>
-<td class="num"><a href="#p2c1">61</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Rcit du Lpreux</span></td>
-<td class="num"><a href="#p2c2">64</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Rcit du Pape Innocent III</span></td>
-<td class="num"><a href="#p2c3">68</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Rcit de trois petits Enfants</span></td>
-<td class="num"><a href="#p2c4">73</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Rcit de Franois Longuejoue, Clerc</span></td>
-<td class="num"><a href="#p2c5">76</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Rcit du Kalandar</span></td>
-<td class="num"><a href="#p2c6">78</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Rcit de la petite Allys</span></td>
-<td class="num"><a href="#p2c7">82</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Rcit du Pape Grgoire IX</span></td>
-<td class="num"><a href="#p2c8">84</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="3" class="c"><i>L'TOILE DE BOIS</i></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">L'toile de Bois</span></td>
-<td class="num"><a href="#p3">91</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="3" class="c"><i>LE LIVRE DE MONELLE</i></td></tr>
-<tr><td class="r">I.</td>
-<td><span class="sc">Paroles de Monelle</span></td>
-<td class="num"><a href="#p4c1">119</a></td></tr>
-<tr><td class="r">II.</td>
-<td colspan="2"><span class="sc">Les S&oelig;urs de Monelle</span>:</td></tr>
-<tr><td rowspan="11">&nbsp;</td>
-<td class="left1em">L'goste</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2a">133</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">La Voluptueuse</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2b">138</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">La Perverse</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2c">143</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">La Due</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2d">148</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">La Sauvage</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2e">154</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">La Fidle</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2f">159</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">La Prdestine</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2g">163</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">La Rveuse</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2h">167</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">L'Exauce</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2i">172</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">L'Insensible</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2j">176</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">La Sacrifie</td>
-<td class="num"><a href="#p4c2k">181</a></td></tr>
-<tr><td class="r">III.</td>
-<td><span class="sc">Monelle</span>:</td></tr>
-<tr><td rowspan="6">&nbsp;</td>
-<td class="left1em">De son Apparition</td>
-<td class="num"><a href="#p4c3a">189</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">De sa Vie</td>
-<td class="num"><a href="#p4c3b">193</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">De sa Fuite</td>
-<td class="num"><a href="#p4c3c">198</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">De sa Patience</td>
-<td class="num"><a href="#p4c3d">203</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">De son Royaume</td>
-<td class="num"><a href="#p4c3e">208</a></td></tr>
-<tr><td class="left1em">De sa Rsurrection</td>
-<td class="num"><a href="#p4c3f">213</a></td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="cpad" lang="it" xml:lang="it">IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA</td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="c"><i>LA RUBRIQUE DES IMAGES</i></td></tr>
-<tr><td class="r">I.</td>
-<td><span class="sc">Le Christ au Rossignol</span></td>
-<td class="num"><a href="#p5c1">221</a></td></tr>
-<tr><td class="r">II.</td>
-<td><span class="sc">Le Souvenir d'un Livre</span></td>
-<td class="num"><a href="#p5c2">223</a></td></tr>
-<tr><td class="r">III.</td>
-<td><span class="sc">Le Livre et le Lit</span></td>
-<td class="num"><a href="#p5c3">225</a></td></tr>
-<tr><td class="r">IV.</td>
-<td><span class="sc">Les Hesprides</span></td>
-<td class="num"><a href="#p5c4">227</a></td></tr>
-<tr><td class="r">V.</td>
-<td><span class="sc">Robinson, Barbe-Bleue et Aladdin</span></td>
-<td class="num"><a href="#p5c5">228</a></td></tr>
-</table>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c"><i class="small">ACHEV D'IMPRIMER</i><br />
-Le Quinze Novembre mil neuf cent vingt et un<br />
-<span class="small">PAR</span><br />
-<span class="sc large">Flix LAIN</span><br />
-<span class="small">A CHARTRES</span><br />
-pour le<br />
-<span class="large">MERCVRE</span><br />
-<span class="small">DE</span>
-FRANCE</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h2>
-
-<p>Dans <i>Mimes</i>, les mots grecs et le titre de chaque chapitre sont
-situs dans l'original au pied de la premire page de chaque mime (le
-grec gauche, le titre droite), et non en tte de chapitre.</p>
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres de Marcel Schwob, volume 2 of
-2, La lampe de Psych; Il libro della mia memoria, by Marcel Schwob
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB, VOL 2 ***
-
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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