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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: OEuvres de Marcel Schwob, volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria - -Author: Marcel Schwob - -Release Date: September 25, 2020 [EBook #63296] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB, VOL 2 *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - ŒUVRES - DE - MARCEL SCHWOB - - LA LAMPE DE PSYCHÉ - MIMES--LA CROISADE DES ENFANTS--L'ÉTOILE DE BOIS - LE LIVRE DE MONELLE - IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA - - PARIS - MERCVRE DE FRANCE - XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI - - M CM XXI - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ: - -39 exemplaires sur vergé d'Arches numérotés à la presse de 1 à 39. - -550 exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma numérotés de 40 à 589. - -JUSTIFICATION DU TIRAGE - - - - -LA LAMPE DE PSYCHÉ - - - Lo, in yon brilliant window niche - How statue-like I see thee stand, - Thy agate lamp within thy hand. - Ah, Psyche, from the regions which - Are holy land! - - EDGAR ALLAN POE - - - - - VNICAE - DILECTAE AC SVPER VITAM PRETIOSAE - MARGARITAE - SVAE - PROPTER VITAM VITAÏ CAVSAE - D. D. - MARCELLVS SVEVIVS - - - - -MIMES - -(1894) - - - - - τέττιξ, διόπτρον, ἄνθος - - -PROLOGVE. Le poète Herondas, qui vivait dans l'île de Cos sous le bon -roi Ptolémée, envoya vers moi une fluette ombre infernale qui avait aimé -ici-bas. Et ma chambre fut pleine de myrrhe; et un souffle léger -refroidit ma poitrine. Et mon cœur devint pareil au cœur des morts: car -j'oubliai ma vie présente. - -L'ombre aimante secoua du pli de sa tunique un fromage de Sicile, une -frêle corbeille de figues, une petite amphore de vin noir et une cigale -d'or. Aussitôt j'eus le désir d'écrire des mimes et mes narines furent -chatouillées par l'odeur du suint des laines nouvelles et la fumée -grasse des cuisines d'Agrigente et le parfum âcre des étals de poisson à -Syracuse. Dans les rues blanches de la ville passèrent des cuisiniers -haut retroussés, et des joueuses de flûte aux gorges savoureuses, et des -entremetteuses aux pommettes ridées, et des marchands d'esclaves aux -joues gonflées d'argent. Par les pâturages bleus d'ombre glissèrent des -pâtres siffleurs, portant des roseaux luisants de cire, et des -pétrisseuses de lait couronnées de fleurs rousses. - -Mais l'ombre aimante n'écouta point mes vers. Elle tourna sa tête dans -la nuit et secoua du pli de sa tunique un miroir d'or, des pavots mûrs, -une tresse d'asphodèles, et me tendit un des joncs qui croissent sur les -bords du Léthé. Aussitôt j'eus le désir de la sagesse et de la -connaissance des choses terrestres. Or je vis dans le miroir la -tremblante image transparente des flûtes et des coupes et des chapeaux à -haute pointe et des visages frais aux lèvres sinueuses, et le sens -obscur des objets m'apparut. Puis je m'inclinai sur les pavots, et je -mordis les asphodèles, et mon cœur fut lavé d'oubli, et mon âme saisit -l'ombre par la main afin de descendre vers le Ténare. - -L'ombre lente et fluette me conduisit beaucoup parmi l'herbe noire des -enfers, où nos pieds se teignaient aux fleurs du safran. Et là j'eus le -regret des îles dans la mer pourprée, des grèves siciliennes rayées de -chevelures marines et de la lumière blanche du soleil. Et l'ombre -aimante comprit mon désir. Elle toucha mes yeux de sa main ténébreuse et -je vis remonter Daphnis et Chloé vers les champs de Lesbos. Et -j'éprouvai leur douleur de goûter parmi la nuit terrestre l'amertume de -leur seconde vie. Et la Bonne Déesse donna la taille du laurier à -Daphnis, et à Chloé la grâce de l'oseraie verte. Aussitôt je connus le -calme des plantes et la joie des tiges immobiles. - -Alors j'envoyai vers le poète Herondas des mimes nouveaux parfumés du -parfum des femmes de Cos et du parfum des fleurs blêmes de l'enfer et du -parfum des herbes souples et sauvages de la terre. Ainsi le voulut cette -fluette ombre infernale. - - - - - le cuisinier - - μάχαιρα - - -MIME I. Tenant ainsi un congre d'argent, et de l'autre main mon couteau -de cuisine à large lame, je reviens du port à notre maison. Celui-ci -était pendu par les ouïes à l'étal d'une marchande aux cheveux luisants, -parfumée d'huile marine. Avec dix drachmes, j'achetais ce matin le -marché aux poissons: sauf le congre, il n'y avait que de petites -limandes, des anguilles maigres et des sardines qu'on ne donnerait pas -aux hoplites des remparts. Cependant je vais l'ouvrir; il se tord comme -la lanière d'un fouet de cuir; puis je le tremperai dans la saumure et -je promettrai la fourche aux enfants qui allument le feu. - ---Apportez le charbon! soufflez sur la braise: elle est de peuplier; ses -étincelles ne vous donneront pas la chassie. Voyez, votre tête est vide -comme la vessie gonflée de ce congre: le mettrai-je à terre? Donnez-moi -une claie. Allez aux corbeaux! Cette sauge ne vaut rien, Glaucon: j'en -ferai emplir ta bouche, quand tu seras en croix. Puissiez-vous tous -éclater comme des ventres de truie bourrés de farine grasse! Les -anneaux! les crochets! Et toi, bien que tu lèches les mortiers jusqu'au -fond, tu as encore laissé de l'ail broyé d'hier! Que le pilon t'étouffe -et t'empêche de répondre! - -Ce congre aura la chair douce. Il sera mangé par des convives délicats: -Aristippe, qui vient couronné de roses, Hylas, dont les sandales mêmes -sont teintes de poudre rouge, et mon maître Parnéios aux agrafes d'or -repoussé. Je sais qu'ils frapperont dans leurs mains en le goûtant, et -ils me permettront de rester, appuyé contre la porte, pour voir les -jambes souples des danseuses et des citharistes. - - - - - la fausse marchande - - ἔγχελυς - - -MIME II. α Je te ferai frapper, oui, frapper de verges. Ta peau sera -couverte de taches comme un manteau de nourrice.--Esclaves, emmenez-la; -battez-lui d'abord le ventre; retournez-la comme une limande, et -battez-lui le dos! Écoutez-la; entendez-vous sa langue? Ne cesseras-tu -pas, malheureuse? - -β Et qu'ai-je fait, pour être livrée aux sycophantes? - -α C'est une chatte qui n'a rien volé; elle veut digérer à son aise, et -se coucher moëlleusement.--Esclaves, emportez ces poissons dans vos -paniers.--Pourquoi vendais-tu des lamproies, puisque les magistrats -l'ont défendu? - -β J'ignorais cette défense. - -α Le crieur public ne l'a-t-il pas annoncé à haute voix dans le marché, -en commandant: «Silence»? - -β Je n'ai pas entendu le «silence». - -α Tu railles, coquine, les ordres de la cité.--Cette femme aspire à la -tyrannie. Dépouillez-la, que je voie si elle ne cache pas un -Pisistrate.--Ah! ah! tu étais femme tout à l'heure. Voyez donc, voyez -donc. Assurément voilà une marchande d'une espèce nouvelle. Est-ce que -les poissons te préféraient ainsi, ou bien les acheteurs?--Laissez ce -jeune homme tout nu: les héliastes jugeront s'il doit être puni pour -vendre à l'étal des poissons interdits, habillé en femme. - -β O sycophante, prends pitié de moi et écoute. J'aime à la mort une -jeune fille qui est gardée par le marchand d'esclaves des Longs-Murs. Il -veut la vendre douze mines, et mon père refuse l'argent. J'ai trop rôdé -autour de la maison, et on l'enferme pour m'empêcher de la voir. Tout à -l'heure elle viendra au marché avec ses amies et son patron. Je me suis -ainsi déguisé pour pouvoir lui parler; et, afin d'attirer son attention, -je vends des lamproies. - -α Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec toi, -lorsqu'elle achètera ton poisson, et je feindrai de vous dénoncer tous -deux, toi comme vendeuse, elle comme acheteuse; puis, enfermés chez moi, -vous raillerez jusqu'à l'aube prochaine le marchand avide.--Esclaves, -rendez sa robe à cette femme--car c'est une femme (ne l'aviez-vous pas -vu?) et ses lamproies sont de fausses lamproies--par Hermès, ce sont de -très grosses anguilles luisantes (ne pouviez-vous pas me le -dire?).--Retourne, insolente, à ton étal, et garde-toi de rien vendre, -car je te soupçonne encore.--Voici la jeune fille; par Aphrodite, ses -reins sont souples; j'aurai une mine, et peut-être, en effrayant ce -jeune homme, la moitié d'un lit. - - - - - l'hirondelle de bois - - χελιδών - - -MIME III. Ouvre-nous! enfant, enfant, ouvre-nous! Ce sont les petits de -l'hirondelle de bois. Elle est peinte, la tête rouge et les ailes -bleues. Nous savons que les vraies hirondelles ne sont pas ainsi; et, -par Philomèle, en voici une qui tire sa ligne dans le ciel; mais la -nôtre est en bois. Enfant! ouvre-nous, ouvre-nous! enfant! - -Nous sommes ici dix, vingt et trente qui portons l'hirondelle peinte -pour vous annoncer le retour du printemps. Il n'y a pas encore de -fleurs, mais recevez ces rameaux blancs et roses. Nous savons que vous -faites cuire un estomac farci, des bettes au miel; et votre esclave a -acheté hier des loirs pour les confire dans le sucre. Gardez votre -festin; nous demandons peu de chose. Des noix frites! des noix frites! -Enfant, donne-nous des noix! donne-nous des noix, enfant! - -L'hirondelle a la tête rouge comme l'aurore nouvelle et les ailes bleues -comme le ciel du nouveau mois. Réjouissez-vous! Les portiques donneront -de la fraîcheur et les arbres peindront leur ombre sur les prairies. -Notre hirondelle vous promet beaucoup de vin et d'huile. Versez l'huile -de l'année passée dans nos cruches, et le vin dans nos amphores; -car--écoute, enfant--l'hirondelle dit qu'elle veut en goûter! Verse le -vin et l'huile pour notre hirondelle de bois! - -Vous avez peut-être autrefois, quand vous étiez enfant, mené -l'hirondelle comme nous. Elle fait signe qu'elle s'en souvient. Ne nous -laissez pas devant votre porte jusqu'aux torches de ce soir. Donnez-nous -des fruits et des fromages. Si vous êtes généreux, nous irons à la -maison prochaine, où demeure l'avare aux sourcils rouges. L'hirondelle -lui demandera son plat de lièvre, sa tarte dorée, ses grives rôties, et -nous le prierons de nous jeter des pièces d'argent. Il haussera les -sourcils et secouera la tête. Nous apprendrons à notre hirondelle une -chanson dont vous rirez. Car elle sifflera par la ville l'histoire de la -femme d'un avare aux sourcils rouges. - - - - - l'hôtellerie - - κόρεις - - -MIME IV. Auberge, pleine de punaises, le poète mordu jusqu'au sang te -salue. Ce n'est pas pour te remercier de l'avoir abrité une nuit, au -bord d'un chemin obscur; la route est boueuse comme celle qui mène chez -Hadès--mais tes grabats sont cassés, tes lumières fumeuses; ton huile -est rance, ta galette moisie, et, depuis l'automne dernier, il y a des -petits vers blancs dans tes noix vides. Mais le poète est reconnaissant -aux vendeurs de porcs qui venaient de Mégare à Athènes, et dont les -hoquets l'empêchèrent de dormir (tes cloisons, auberge, sont minces), et -il rend grâce aussi à tes punaises, qui le tinrent éveillé en le -rongeant tout le long du corps, tandis qu'elles avançaient par bandes -pressées sur les sangles. - -Car il voulut, faute de sommeil, respirer par une baie de la muraille la -lumière blanche de la lune, et il vit un marchand de femmes qui frappait -à la porte, très tard dans la nuit. Le marchand cria: «Enfant, enfant!» -mais l'esclave ronflait sur le ventre et de ses bras croisés bouchait -ses oreilles avec la couverture. Alors le poète s'enveloppa d'une robe -jaune, dont la couleur était celle des voiles de noces; cette robe -teinte de crocos lui avait été laissée par une jeune fille joyeuse, le -matin où elle s'était enfuie, vêtue du manteau d'un autre amant. Ainsi -le poète, semblable à une servante, ouvrit la porte; et le marchand de -femmes fit entrer une troupe nombreuse. La dernière jeune fille avait -les seins fermes comme un coing; elle valait au moins vingt mines. - ---O servante, dit-elle, je suis lasse; où est mon lit? - ---O ma chère maîtresse, dit le poète, voici que tes amies sont couchées -dans tous les lits de l'auberge; il ne reste plus que le grabat de ta -servante; si tu veux t'y étendre, tu es libre. - -L'homme misérable qui nourrissait toutes ces fraîches jeunes filles -éclaira le visage du poète avec la grosse mèche de la lampe, couverte de -lumignons; et comme il aperçut une servante ni trop belle ni trop -soignée, il se tut. - -Auberge, le poète mordu jusqu'au sang te remercie. La femme qui coucha -cette nuit avec la servante était plus molle que le duvet d'oie, et sa -gorge parfumée comme un fruit mûr. Mais tout cela fût resté secret, -auberge, sans le bavardage criard de ton grabat. Le poète craint que les -petits porcs de Mégare n'aient appris ainsi son aventure. O vous, qui -écoutez ces vers, si les «coï, coï» des petits porcs à l'agora d'Athènes -vous racontent faussement que notre poète a des amours viles, venez voir -à l'auberge l'amie aux seins durs comme des coings qu'il a su prendre, -mordu par les bienheureuses punaises, dans une nuit de lune. - - - - - les figues peintes - - συκῆ - - -MIME V. Cette jarre pleine de lait sera offerte à la petite déesse de -mon figuier. Je verserai tous les matins du lait nouveau, et, s'il plaît -à la déesse, j'emplirai la jarre de miel ou de vin non mêlé. Ainsi je -l'honorerai du printemps jusqu'à l'automne; et si un orage brise la -jarre, j'en achèterai une autre au marché des poteries, quoique l'argile -soit chère cette année. - -En retour, je prie la petite déesse qui garde le figuier dans mon jardin -de changer la couleur des figues. Elles étaient blanches, savoureuses et -sucrées; mais Iolé en est lasse. Maintenant elle désire des figues -rouges, et jure qu'elles seront meilleures. - -Il n'est point naturel qu'un figuier à figues blanches pousse des figues -rouges à l'automne; cependant Iolé le veut. Si j'ai été pieux envers les -dieux de mon jardin; si je leur ai tressé des couronnes de violettes et -versé des aiguières pleines de vin et de lait; si j'ai secoué pour eux -des pavots à l'heure où le soleil embrase la crête de ma muraille parmi -les nuées de moucherons qui prennent l'air de la nuit; si je suis digne -de leur amitié par ma religion, fais fleurir ton figuier, ô déesse, pour -des figues rouges. - -Si tu ne m'écoutes pas, je ne cesserai de t'honorer avec des jarres -fraîches; mais je serai contraint de me lever à l'aube, dans la saison -des fruits, pour ouvrir subtilement toutes les figues nouvelles et en -peindre l'intérieur avec de la bonne pourpre de Tyr. - - - - - la jarre couronnée - - ὑάκινθος - - -MIME VI. Potier, ayant tourné le fond d'une jarre dont j'ai pétri et -courbé le ventre de terre dorée, je l'ai emplie de fruits pour le dieu -des jardins. Mais il considère le feuillage tremblant, de peur que les -voleurs percent les murailles. A la nuit, des loirs furtifs ont enfoncé -leurs museaux parmi les pommes et les ont rongées jusqu'aux pépins. -Timides, à la quatrième heure, ils agitèrent leurs queues duvetées, -blanches et noires. A l'aube, les oiseaux d'Aphrodite se sont perchés -sur les bords violets de mon pot d'argile en hérissant les petites -plumes changeantes de leur cou. Sous le midi qui frémit, une jeune fille -s'est avancée seule vers le dieu, avec des couronnes d'hyacinthe. Et -m'ayant aperçu tandis que je restais penché derrière un hêtre, sans me -regarder elle a couronné la jarre vide de fruits. Que le dieu ainsi -privé de fleurs s'irrite, que les loirs mordent mes pommes, que les -oiseaux d'Aphrodite inclinent l'un vers l'autre leurs têtes tendres! -J'ai mêlé dans mes cheveux les hyacinthes frais, et jusqu'au prochain -midi j'attendrai la couronneuse de jarres. - - - - - l'esclave déguisé - - μάστιξ - - -MIME VII. O Mannia, viens châtier cet insolent avec un bon fouet en cuir -de Paphlagonie. Je l'ai acheté dix mines à des marchands phéniciens, et -il n'a pas souffert de la faim chez moi. Qu'il dise si les cuisiniers -lui ont donné des olives et du poisson salé. Il s'est rempli le ventre -avec des estomacs farcis et rôtis, des anguilles du lac Copaïs, et des -fromages gras qui portaient encore la marque de leur claie d'osier. Il a -bu du vin non mêlé que je faisais conserver dans des outres odorantes en -peau de chèvre. Il a vidé mes flacons de baume syrien, et sa tunique est -violette de pourpre: jamais les laveuses ne l'ont trempée dans les -cuves. Ses cheveux s'éparpillent comme les aigrettes d'une torche d'or; -le tondeur n'en a pas approché ses ciseaux. Mes femmes l'épilent tous -les jours, et la langue rouge de la lampe lèche sa peau. Ses reins sont -plus blancs que ma gorge ou que la croupe des lionnes d'ivoire sculptées -sur les manches à couteaux. - -Par mon âme, il a bu autant de vin dans mes cratères en une soirée que -les initiées des Thesmophories pendant les trois jours de mystères. Je -croyais qu'il ronflait, étendu près des cuisines, et je voulais prier -les broyeurs de lui frotter les lèvres, pour le punir, avec un pilon à -mortier; il aurait expié son ivresse par l'âcre saveur de l'ail -fraîchement écrasé. Mais je l'ai trouvé chancelant, les yeux troubles, -tenant à la main mon miroir d'argent poli; et ce trois fois impur, ayant -volé dans mon coffret à bijoux une de mes cigales d'or, l'avait placée -parmi ses cheveux enroulés. Puis, debout sur une jambe, et le corps -agité par les frémissements du vin, il entourait sa cuisse du voile de -gaze dont j'ai coutume de me couvrir sous ma tunique de laine blanche, -quand je vais avec mes amies voir les fêtes d'Adonis. - - - - - la veillée nuptiale - - λύχνος - - -MIME VIII. Cette lampe à mèche neuve brûle de l'huile fine et claire en -face de l'étoile du soir. Le seuil est jonché par les roses que les -enfants n'ont pas emportées. Les danseuses balancent les dernières -torches qui étendent vers l'ombre leurs doigts de feu. Le petit flûtiste -a soufflé encore trois notes aigres dans sa flûte d'os. Les porteurs -sont venus avec des coffrets pleins d'anneaux translucides pour les -chevilles. Celui-ci a enduit sa figure de suie et m'a chanté les -railleries de son dème. Deux femmes aux voiles rouges sourient parmi -l'air apaisé, en se frottant les mains de cinabre. - -L'étoile du soir monte et les fleurs lourdes se ferment. Près de la -grande cuve à vin, couverte d'une pierre sculptée, s'est assis un enfant -rieur dont les pieds lumineux sont chaussés de sandales d'or. Il secoue -une torche de pin et les cheveux vermeils s'éparpillent dans la nuit. -Ses lèvres sont entr'ouvertes comme un fruit qui bâille. Il éternue sur -la gauche et le métal sonne à ses pieds. Je sais qu'il partira d'un -bond. - -Io! Voici venir le voile jaune de la vierge! Ses femmes la soutiennent -sous les bras. Éloignez les torches! Le lit des noces l'attend, et je la -guiderai vers la molle lueur des tissus de pourpre. Io! Plongez dans -l'huile odorante la mèche de la lampe. Elle crépite et meurt. Éteignez -les torches! O ma fiancée, je te soulève contre ma poitrine: que tes -pieds ne frôlent pas les roses du seuil. - - - - - l'amoureuse - - φάσηλος - - -MIME IX. Je prie ceux qui liront ces vers de rechercher mon esclave -cruel. Il s'est enfui de ma chambre à la deuxième heure après le milieu -de la nuit. - -Je l'avais acheté dans une ville bithynienne et il sentait le baume de -son pays. Sa chevelure était longue et ses lèvres douces. Nous montâmes -sur un bateau aminci comme la coque de la faséole. Et les matelots -barbus nous interdirent de nous tondre ou de nous épiler, de crainte des -tempêtes; et ils jetèrent dans la mer un chat tacheté à la lueur de la -lune nouvelle. Les petites paumes de bois et les voiles de lin qui -poussent les barques nous menèrent par la mer Pontique, dont les flots -sont noirs, jusqu'aux rives de la Thrace où le liséré d'écume est de -pourpre et de safran quand le soleil se lève. Et nous traversâmes aussi -les Cyclades, et nous touchâmes à l'île de Rhodes. Près de là, nous -sortîmes de la coque effilée dans une autre petite île dont je ne dirai -jamais le nom. Car les grottes y sont tendues d'herbe rousse et semées -d'ajoncs verts, les prairies molles comme le lait, et toutes les baies -des arbrisseaux, soient-elles rouge sombre, claires autant que des -grains de cristal, ou aussi noires que les têtes des hirondelles, ont un -suc délicieux qui ranime l'âme. Je resterai muette sur cette île, comme -une initiée aux mystères. Elle est bienheureuse et on n'y voit point -d'ombres. J'y aimai tout un été. A l'automne un bateau plat nous -conduisit vers cette campagne. Car mes affaires étaient négligées; et je -voulais lever de l'argent pour vêtir celui-ci avec des tuniques de -byssos fin. Et je lui ai donné des bracelets d'or, des bâtons tressés -d'électron et des pierres qui brillent dans l'ombre. - -Misérable que je suis! Il s'est levé d'auprès de moi et je ne sais où le -retrouver. O femmes qui pleurez Adonis chaque année, ne méprisez pas mes -supplications! Si ce criminel vient entre vos mains, tissez autour de -lui des chaînes de fer; serrez ses jambes dans les entraves; jetez-le -dans le cachot pavé de dalles; faites-le mener à la croix, et que le -Broyeur des Chairs lui courbe la tête sous les fourches: semez des -graines à pleines mains autour de la colline des supplices, afin que les -milans et les corbeaux volent plus vite vers son corps. Mais plutôt (car -je n'ai pas confiance en vous et je sais que vous auriez pitié d'une -peau si polie à la pierre ponce) ne le touchez pas, même avec -l'extrémité délicate de vos doigts. Mandez-le à vos jeunes messagers; -qu'on me le renvoie aussitôt; je saurai le punir moi-même: je le punirai -cruellement. Par les dieux irrités, je l'aime, je l'aime. - - - - - le marin - - κόγχη - - -MIME X. Si vous doutez que j'aie manié les lourdes rames, regardez mes -doigts et mes genoux; vous les trouverez usés comme d'anciens outils. Je -connais chaque herbe de la plaine marine qui est parfois violette et -parfois bleue, et j'ai la science de tous les coquillages enroulés. Il y -a de ces herbes qui sont douées de notre vie: celles-là ont des yeux -transparents comme la gelée, un corps semblable à la tétine de truie, et -une multitude de membres minces qui sont aussi des bouches. Et parmi les -coquilles trouées, j'en ai vu qui étaient percées plus de mille fois; et -de chaque petite ouverture sortait ou rentrait un pied de chair sur -lequel marchait la coquille. - -Après avoir franchi les colonnes d'Héraklès, l'Océan qui entoure la -terre devient inconnu et furieux. - -Et il crée dans sa course des îles sombres où vivent des hommes -différents et des animaux merveilleux. Là est un serpent à barbe dorée -qui gouverne son royaume avec sagesse; et les femmes de cet endroit ont -un œil à l'extrémité de chacun de leurs doigts. D'autres ont des becs et -des huppes comme les oiseaux; pour le reste ils sont semblables à nous. -Dans une île où j'arrivai, les habitants portaient leurs têtes à la -place où nous avons l'estomac; et quand ils nous saluèrent, ils -inclinèrent leurs ventres. Pour les cyclopes, les pygmées et les géants, -je n'en parlerai pas; car leur nombre est trop grand. - -Aucune de ces choses ne me paraît tenir du prodige; je n'en éprouve pas -de terreur. Mais un soir j'ai vu Skylla. Notre bateau touchait le sable -de la côte sicilienne. Comme je tournais le gouvernail, j'aperçus au -milieu de l'eau une tête de femme qui avait les yeux fermés. Ses cheveux -étaient couleur d'or. Elle semblait dormir. Et aussitôt je tremblai; car -je craignais de voir ses prunelles, sachant bien qu'après les avoir -contemplées je dirigerais la proue de notre bateau vers le gouffre de la -mer. - - - - - les six notes de la flûte - - σύρινξ - - -MIME XI. Dans les pâturages gras de la Sicile il y a un bois d'amandiers -doux, non loin de la mer. Là est un siège ancien fait de pierre noire où -les pâtres se sont assis depuis des années. Aux rameaux des arbres -voisins pendent des cages à cigales tressées de jonc fin et des nasses -d'oseraie verte qui servirent à prendre le poisson. Celle qui dort, -dressée sur le siège de pierre noire, les pieds enroulés de bandelettes, -la tête cachée sous un chapeau pointu de paille rousse, attend un pâtre -qui n'est jamais revenu. Il partit, les mains enduites de cire vierge, -pour couper des roseaux dans les halliers humides: il voulait en modeler -une flûte à sept tuyaux, ainsi que l'avait enseigné le dieu Pan. Et -lorsque sept heures se furent écoulées, la première note jaillit auprès -du siège de pierre noire où veillait celle qui dort aujourd'hui. Or la -note était proche, claire et argentine. Puis sept heures passèrent sur -la prairie bleue de soleil, et la seconde note retentit, joyeuse et -dorée. Et toutes les sept heures la dormeuse de maintenant entendit -sonner un des tuyaux de la flûte nouvelle. Le troisième son fut lointain -et grave comme la clameur du fer. Et la quatrième note fut plus -lointaine encore et profondément tintante, ainsi que la voix du cuivre. -La cinquième fut troublée et brève, semblable au choc d'un vase d'étain. -Mais la sixième fut sourde et étouffée et sonore juste autant que les -plombs d'un filet qui se frappent. - -Or, celle qui dort aujourd'hui attendit la septième note, qui ne résonna -pas. Les jours enveloppèrent le bois d'amandiers avec leur brouillard -blanc, et les crépuscules avec leur brouillard gris et les nuits avec -leur brouillard pourpre et bleu. Peut-être que le pâtre attend la -septième note, au bord d'une mare lumineuse, dans l'ombre grandissante -des soirs et des années; et, assise sur le siège de pierre noire, celle -qui attendait le pâtre s'est endormie. - - - - - le vin de Samos - - λήκυθος - - -MIME XII. Le tyran Polycrate commanda qu'on lui apportât trois flacons -scellés contenant trois vins délicieux d'espèce différente. L'esclave -diligent prit un flacon de pierre noire, un flacon d'or jaune, et un -flacon de verre limpide; mais l'échanson oublieux versa dans les trois -flacons le même vin de Samos. - -Polycrate considéra le flacon de pierre noire et fit mouvoir ses -sourcils. Il brisa le sceau de gypse et flaira le vin. «Le flacon, -dit-il, est de matière basse, et l'odeur de ce qu'il renferme m'est peu -engageante.» - -Il souleva le flacon d'or jaune et l'admira. Puis, l'ayant descellé: «Ce -vin, dit-il, est certainement inférieur à sa belle enveloppe, riche de -grappes vermeilles et de pampres lumineux.» - -Mais, saisissant le troisième flacon de verre limpide, il le tint contre -le soleil. Le vin sanglant scintilla. Polycrate fit sauter le cachet, -vida le flacon dans sa coupe, et but d'un seul trait. «Ceci, dit-il avec -un soupir, est le meilleur vin que j'aie goûté.» Puis, plaçant sa coupe -sur la table, il heurta le flacon qui tomba en poussière. - - - - - les trois courses - - μῆλον - - -MIME XIII. Les figuiers ont laissé tomber leurs figues et les oliviers -leurs olives; car il est arrivé une étrange chose dans l'île de Skyra. -Une jeune fille fuyait, poursuivie par un jeune homme. Elle avait relevé -le pan de sa tunique et on voyait le bord de son caleçon de gaze. Comme -elle courait, elle laissa tomber un petit miroir d'argent. Le jeune -homme releva le miroir et s'y mira; il contempla ses yeux emplis de -sagesse, aima leur raison, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable. -Et la jeune fille commença de nouveau à fuir, poursuivie par un homme -dans la force de l'âge. Elle avait relevé le bas de sa tunique et ses -cuisses étaient semblables à la chair d'un fruit. Dans sa course, une -pomme d'or roula de son giron. Et celui qui la poursuivait releva la -pomme d'or, la cacha sous sa tunique, l'adora, cessa sa poursuite et -s'assit sur le sable. Et la jeune fille s'enfuit encore; mais ses pas -étaient moins rapides. Car elle était poursuivie par un vieillard -chancelant. Elle avait baissé sa tunique, et ses chevilles étaient -enveloppées d'étoffe diaprée. Mais, tandis qu'elle courait, l'étrange -chose arriva: car un à un ses seins se détachèrent, et tombèrent sur le -sol, comme des nèfles mûres. Le vieillard les huma tous deux; et la -jeune fille, avant de s'élancer dans la rivière qui traverse l'île de -Skyra, poussa deux cris d'horreur et de regret. - - - - - l'ombrelle de Tanagra - - πῆλος - - -MIME XIV. Ainsi tendue sur des baguettes moulées, tressée avec de la -paille qui est de l'argile ou tissée avec des étoffes de terre que la -cuisson a faites rouges, je suis tenue en arrière et vers le soleil par -une jeune fille aux beaux seins. De l'autre main elle soulève sa tunique -de laine blanche, et on aperçoit au-dessus de ses sandales persiques des -chevilles modelées pour des anneaux d'électron. Ses cheveux sont ondulés -et une grande épingle les traverse près de la nuque. En détournant la -tête, elle montre sa crainte du soleil et Aphrodite semble être venue -incliner son cou. - -Telle est ma maîtresse, et auparavant nous errâmes dans les prairies -tachées d'hyacinthes, quand elle était de chair rose et moi de paille -jaune. La couleur blanche du soleil me baisait au dehors, et j'étais -baisée sous mon dôme par le parfum des cheveux de la vierge. Et la -déesse qui change les formes m'ayant exaucée, semblable à une hirondelle -d'eau qui tombe, les ailes étendues, pour caresser du bec une plante née -au milieu d'un étang, je m'abattis doucement sur sa tête; je perdis le -roseau qui me tenait loin d'elle, dans les airs, et je devins son -chapeau qui la couvrait d'un toit frémissant. - -Mais un potier qui pétrit aussi des jeunes filles, nous ayant aperçues -dans un faubourg de la cité, nous pria d'attendre et tourna rapidement -sous ses pouces une petite figure de terre. Ouvrier des formes -inférieures, il nous a portées dans son langage d'argile; et, certes, il -a su me tresser délicatement, et plier avec mollesse la tunique de laine -blanche, et onduler la chevelure de ma maîtresse; mais, ne comprenant -pas le désir des choses, il m'a cruellement séparée de la tête que -j'aimais; et, redevenue ombrelle dans ma seconde vie, je me balance loin -de la nuque de ma maîtresse. - - - - - Kinné - - στήλη - - -MIME XV. Je consacre cet autel à la mémoire de Kinné. Ici, près des -rochers noirs où tremble l'écume, nous avons erré tous les deux. La -grève trouée le sait, et le bois de sorbiers, et les joncs des sables, -et les têtes jaunes des pavots de la mer. Elle avait les mains pleines -de coquilles dentelées et j'emplissais les conques frémissantes de ses -oreilles avec des baisers. Elle riait des oiseaux à huppe qui se -perchent sur les algues et hochent de la queue. Je voyais dans ses yeux -la longue ligne de lumière blanche qui marque la frontière de la terre -brune et de la mer bleue. Ses pieds se mouillaient jusqu'aux chevilles -et les petites bêtes marines sautaient sur sa tunique de laine. - -Nous aimions l'étoile brillante du soir et le croissant humide de la -lune. Le vent qui passe l'Océan nous apportait les parfums de pays -épicés. Nos lèvres étaient blanches de sel, et nous regardions luire, à -travers l'eau, des animaux transparents et mous, comme des lampes -vivantes. L'haleine d'Aphrodite nous entourait. - -Et je ne sais pourquoi la Bonne Déesse a endormi Kinné. Elle tomba entre -les pavots jaunes des sables, à la lueur rose de l'étoile de l'Aurore. -Sa bouche saignait et la lumière de ses yeux s'éteignit. Je vis entre -ses paupières la longue ligne noire qui marque la séparation de ceux qui -se réjouissent au soleil et de celles qui pleurent près des marécages. -Maintenant, Kinné marche seule au bord de l'eau souterraine, et les -conques de ses oreilles sont sonores du bruissement des ombres qui -volent, et sur la grève infernale se balancent des pavots tristes à tête -noire, et l'étoile du ciel obscur de Perséphone n'a pas de soir ni -d'aurore; mais elle est semblable à une fleur d'asphodèle flétrie. - - - - - Sismé - - δακτύλιος - - -MIME XV*. Celle que tu vois ici desséchée se nommait Sismé, fille de -Thratta. Elle connut d'abord les abeilles et les brebis; puis elle goûta -le sel de la mer; enfin, un marchand la mena dans les maisons blanches -de Syrie. Maintenant elle est serrée comme une statuette précieuse dans -sa gaîne de pierre. Compte les anneaux qui brillent à ses doigts: elle -eut autant d'années. Regarde le bandeau qui étreint son front: là elle -reçut timidement son premier baiser d'amour. Touche l'étoile de rubis -pâles qui dort où furent ses seins: là reposa une tête chère. Près de -Sismé on a mis son miroir terni, ses osselets d'argent, et les grandes -épingles d'électron qui traversaient ses cheveux; car, au bout de vingt -années (il y a vingt anneaux), elle fut couverte de trésors. Un riche -suffète lui donna tout ce que les femmes désirent. Sismé ne l'oublie -point, et ses petits ossements blancs ne repoussent pas les bijoux. Or -le suffète lui construisit ce sépulcre orné pour protéger sa mort -tendre, et l'entoura de vases à parfums et de lacrymatoires d'or. Sismé -le remercie. Mais toi, si tu veux connaître le secret d'un cœur embaumé, -desserre les phalangettes de cette main gauche: tu y trouveras une -simple petite bague de verre. Cette bague fut transparente; elle est -depuis des années fumeuse et obscure. Sismé l'aime. Tais-toi et -comprends. - - * _Sismé_ (hors série) a paru pour la première fois dans l'édition - américaine de _Mimes_. Portland. Maine, 1901. - - - - - les présents funéraires - - ποτήριον - - -MIME XVI. J'ai placé dans la tombe de Lysandre une claie verte, une -lampe rouge et une coupe d'argent. - -La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une saison la -détruira) notre amitié, l'herbe molle des pâturages, le dos arqué des -brebis qui paissent, et l'ombre fraîche où nous nous sommes endormis. Et -il se souviendra de la nourriture terrestre, et de l'hiver où on entasse -les provisions dans les amphores. - -La lampe rouge est ornée de femmes nues qui se tiennent les mains et -dansent, les jambes entrelacées. Le parfum de l'huile s'évaporera, et la -terre dont fut façonnée la lampe se brisera dans les années. Ainsi -Lysandre n'oubliera pas aussitôt, dans sa vie souterraine, ses nuits -heureuses et les corps blancs que la lampe éclaira; et elle servit aussi -à tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des cuisses pour le -plus grand plaisir du toucher et de la vue. - -La coupe d'argent est couronnée de pampres et de grappes d'or; un dieu -insensé y agite son thyrse, et les naseaux de l'âne de Silène semblent -encore frémir. Elle fut pleine de vin acide, pur et mêlé; de vin de -Chios parfumé par la peau des chèvres, et de vin d'Égine rafraîchi dans -des vases d'argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les festins où -il récitait des vers et l'âme du vin lui a donné le démon poétique et -l'oubli des choses terrestres. Ainsi la forme du démon habitera encore -près de lui; et, quand la claie sera pourrie et la lampe brisée, -l'argent subsistera encore dans sa sépulture. Puisse-t-il vider souvent -cette coupe pleine d'oubli en souvenir de ses meilleurs moments parmi -nous! - - - - - Hermès Psychagôgos - - ὁδὸς - - -MIME XVII. Que les morts soient enfermés dans des sarcophages de pierre -sculptée, ou contenus dans le ventre d'urnes en métal ou en terre, ou -dressés, dorés et peints de bleu, sans cervelle et sans viscères, -enveloppés avec des bandelettes de lin, je les emmène en troupe et je -guide leur marche de ma baguette conductrice. - -Nous avançons par un sentier rapide que les hommes ne peuvent voir. Les -courtisanes se pressent contre les vierges, et les meurtriers contre les -philosophes, et les mères contre celles qui refusèrent d'enfanter, et -les prêtres contre les parjures. Car ils se repentent de leurs crimes, -soit qu'ils les aient imaginés dans leurs têtes, soit qu'ils les aient -exécutés de leurs mains. Et n'ayant point été libres sur terre, parce -qu'ils étaient liés par les lois, les coutumes, ou leur propre souvenir, -ils craignent l'isolement et ils se soutiennent les uns aux autres. -Celle qui coucha nue dans les chambres dallées parmi les hommes console -une jeune fille morte avant ses noces, et qui rêva impérieusement -d'amour. Un qui tuait sur les routes, la face souillée de cendre et de -suie, pose la main sur le front d'un penseur qui voulut régénérer le -monde et prêcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit par -eux cache sa tête au sein d'une hétaïre qui fut volontairement stérile. -L'homme vêtu d'une robe longue qui se persuada de croire à son dieu, et -se contraignit à des génuflexions, pleure sur l'épaule du cynique qui -rompit tous les serments de chair et d'esprit sous les yeux des -citoyens. Ainsi ils s'aident entre eux pendant leur route, marchant sous -le joug du souvenir. - -Puis ils viennent sur la rive du Léthé où je les place le long de l'eau -qui coule en silence. Et les uns y plongent leur tête qui contint de -mauvaises pensées, les autres y trempent leur main qui fit le mal. Ils -se relèvent, et l'eau du Léthé a éteint leur souvenir. Aussitôt ils se -séparent et chacun sourit pour soi, se croyant libre. - - - - - le miroir, l'aiguille, le pavot - - κόρη - - -MIME XVIII. Le Miroir parle: - -J'ai été façonné d'argent par un ouvrier habile. D'abord je fus creux -comme sa main, et mon autre face était semblable au globe d'un œil -terne. Mais ensuite je reçus l'incurvation propre à rendre les images. -Enfin Athéné a soufflé la sagesse en moi. Je n'ignore pas ce que désire -la jeune fille qui me tient, et je lui réponds d'avance qu'elle est -jolie. Cependant elle se lève la nuit, et allume sa lampe de bronze. -Elle dirige vers moi l'aigrette dorée de la flamme, et son cœur veut un -autre visage que le sien. Je lui montre son propre front blanc, et ses -joues modelées, et la naissance gonflée de ses seins, et ses yeux pleins -de curiosité. Elle me touche presque de ses lèvres tremblantes; mais -l'or qui brûle éclaire seulement son visage et tout le reste en moi est -obscur. - -L'Aiguille d'or parle: - -Comme je traversais sans gloire une trame de byssos, ayant été volée -chez un Tyrien par un esclave noir, je fus saisie par une hétaïre -parfumée. Elle me plaça dans ses cheveux et je piquai les doigts des -imprudents. Aphrodite m'a instruite et a aiguisé ma pointe avec la -volupté. Je suis arrivée enfin dans la coiffure de cette jeune fille, et -j'ai fait frémir ses torsades. Elle bondit sous moi comme une génisse -folle, et elle ne voit pas la cause de son mal. Pendant les quatre -parties de la nuit, j'agite les idées dans sa tête et son cœur obéit. La -flamme inquiète de la lampe fait danser des ombres qui courbent leurs -bras ailés. Ainsi tumultueuses, elle aperçoit des visions rapides, et -elle se précipite vers son miroir. Mais il ne lui montre que son visage -tourmenté par le désir. - -La Tête du pavot parle: - -Je suis née aux champs souterrains, parmi des plantes dont les couleurs -sont inconnues. Je sais toutes les nuances de l'obscurité; j'ai vu les -fleurs lumineuses des ténèbres. Perséphone m'a tenue sur son giron et je -m'y suis endormie. Quand l'aiguille d'Aphrodite blesse la jeune fille de -curiosité, je lui montre les formes qui errent dans la nuit éternelle. -Ce sont de beaux jeunes gens parés avec des grâces qui n'existent plus. -Aphrodite sait donner leurs désirs, et Athéné montre aux mortels -l'inanité de leurs rêves; mais Perséphone tient les clefs mystérieuses -des deux portes de corne et d'ivoire. Par la première porte elle envoie -dans la nuit les ombres qui hantent les hommes; et Aphrodite s'en -empare, et Athéné les tue. Mais par la seconde porte la Bonne Déesse -reçoit ceux et celles qui sont las d'Aphrodite et d'Athéné. - - - - - Akmé - - καρδία - - -MIME XIX. Akmé mourut, tandis que je pressais encore sa main sur mes -lèvres, et les pleureuses nous entourèrent. Le froid se glissa dans ses -membres inférieurs, et ils devinrent pâles et glacés. Puis il monta -jusqu'à son cœur, qui cessa de palpiter, semblable à un oiseau sanglant -qu'on trouve étendu, les pattes serrées contre son ventre, par un matin -de gelée. Puis le froid parvint sur sa bouche qui fut comme de la -pourpre sombre. - -Et les pleureuses frottèrent son corps avec du baume de Syrie, et -compassèrent ses pieds et ses mains, afin de la placer sur le bûcher. Et -la flamme rousse s'élança vers elle comme une amante terrible des nuits -d'été, pour la manger sous ses baisers noircissants. - -Et des hommes mornes, qui ont cet office, apportèrent dans ma maison -deux vases d'argent, où sont les cendres d'Akmé. - -Adonis mourut trois fois, et trois fois les femmes se lamentèrent sur -les toits. Et cette troisième année, dans la nuit des fêtes, j'eus un -songe. - -Il me sembla que ma chère Akmé paraissait à mon chevet, étreignant sa -poitrine de la main gauche. Elle sortait du royaume des ombres: car son -corps était étrangement transparent, si ce n'est à l'endroit du cœur où -elle appuyait sa main. - -Alors la douleur m'éveilla et je me lamentai comme les femmes qui -pleuraient Adonis. - -Et les pavots amers du sommeil m'assoupirent de nouveau. Et de nouveau -il me sembla que ma chère Akmé, près de mon lit, pressait sa main sur -son cœur. - -Alors je me lamentai encore et je priai le cruel gardien des songes de -la retenir. - -Mais elle vint une troisième fois et fit un signe de la tête. - -Et je ne sais par quel chemin obscur elle me conduisit dans la prairie -des morts, qui est entourée par la ceinture fluide du Styx où crient des -grenouilles noires. Et là, s'étant assise sur un tertre, elle ôta sa -main gauche dont elle se couvrait le sein. - -Or, l'ombre d'Akmé était transparente ainsi que le béryl, mais je vis -dans sa poitrine une tache rouge formée comme un cœur. - -Et elle me supplia sans paroles de reprendre son cœur sanglant, afin -qu'elle pût errer sans douleur parmi les champs de pavots qui ondulent -aux enfers comme les champs de blé sur la terre de Sicile. - -Alors je l'entourai de mes bras, mais je ne sentis que l'air subtil. Et -il me sembla que du sang fluait vers mon cœur; et l'ombre d'Akmé se -dissipa en toute transparence. - -Maintenant j'ai écrit ces vers, parce que mon cœur est gonflé du cœur -d'Akmé. - - - - - l'ombre attendue - - πόπανον - - -MIME XX. La petite gardienne du temple de Perséphone a placé dans les -corbeilles des gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots. Elle sait -dès longtemps que la déesse n'y goûte point, parce qu'elle l'a guettée -derrière les pilastres. La Bonne Déesse reste grave et mange sous la -terre. Et si elle se nourrissait de nos aliments, elle préférerait le -pain frotté d'ail et le vin aigre; car les abeilles infernales font un -miel parfumé de myrrhe et les promeneuses dans les prairies violettes -souterraines agitent sans cesse des pavots noirs. Ainsi le pain des -ombres est confit dans le miel qui sent l'embaumement et les graines qui -y sont répandues donnent le désir du sommeil. Voilà pourquoi Homère a -dit que les morts, gouvernés par le glaive d'Odysseus, venaient boire en -foule le sang noir des agneaux dans une fosse carrée creusée en terre. -Et cette fois seulement les morts ont bu du sang, afin d'essayer de -revivre: mais d'ordinaire ils se repaissent de miel funèbre et de pavots -sombres et le liquide qui coule dans leurs veines est l'eau du Léthé. -Les ombres mangent le sommeil et boivent l'oubli. - -Pour cette raison, non pour une autre, les hommes ont choisi ces -offrandes destinées à Perséphone; mais elle ne s'en inquiète point, car -elle est abreuvée d'oubli et rassasiée de sommeil. - -La petite gardienne du temple de Perséphone attend une ombre solitaire -qui viendra peut-être aujourd'hui, peut-être demain, peut-être jamais. -Si les ombres gardent un cœur aimant comme les jeunes filles sur terre, -cette ombre n'a pu oublier pour l'eau morne du fleuve d'oubli, ni -sommeiller pour les pavots tristes du champ du sommeil. - -Mais sans doute elle désire oublier, selon le désir des cœurs -terrestres. Alors, elle viendra quelque soir, quand la lune rose montera -au ciel, et elle se tiendra près des corbeilles de Perséphone. Elle -rompra avec la petite gardienne du temple les gâteaux au miel saupoudrés -de graine de pavots et lui apportera au creux de sa paume un peu d'eau -morne du Léthé. L'ombre goûtera des pavots de la terre et la jeune fille -s'abreuvera de l'eau des enfers; puis ils se baiseront au front et -l'ombre sera heureuse parmi les ombres et la jeune fille sera heureuse -parmi les hommes. - - - - - ασφόδελος, μέλισσα, δάφνη - - -EPILOGVE. La longue nuit pendant laquelle Daphnis et Chloé restèrent -éveillés comme des hiboux les mena jusque chez Perséphone la lumineuse. -L'indulgent dieu des amants les fit mourir de bonne heure, semblables à -des enfants pieux. Il craignit la jalousie des nymphes ou de Pan, ou de -Zeus. Il fit envoler leurs âmes durant leur sommeil du matin; et elles -arrivèrent dans le royaume d'Hadès, et, blanches, traversèrent sans se -souiller l'infernal marécage, entendirent les grenouilles, fuirent -devant le triple aboiement des gueules rouges de Cerbère. Puis, sur les -prairies sombres qui sont obscurément éclairées par un crépuscule -d'astres, les deux ombres blanches s'assirent et cueillirent le crocos -jaune, et l'hyacinthe; et Daphnis tressa pour Chloé une couronne -d'asphodèles. Mais ils ne mangèrent pas le lotus bleu qui croît sur les -bords du Léthé, ni ne burent de l'eau qui fait perdre la mémoire. Chloé -ne voulait pas oublier. Et la reine Perséphone leur donna des sandales -de glace à semelle de feu pour traverser le courant enflammé des fleuves -rouges. - -Cependant, malgré les grandes fleurs jaunes, bleues et pâles des -prairies souterraines, Chloé s'ennuyait. Elle ne voyait sur l'herbe -ténébreuse que des papillons de nuit, très lourds, dont les ailes noires -étaient coupées de croissants ensanglantés. Daphnis ne caressait que des -bêtes nocturnes, dont les yeux avaient des lueurs de lune, dont le poil -était doux comme le pelage des souris-chauves. Chloé avait peur des -chouettes qui huaient dans les bois sacrés. Daphnis regrettait la -blancheur des choses sous le soleil. Ils se souvenaient tous deux, -n'ayant pas mouillé leurs mentons aux rives du Léthé; ils pleuraient la -vie et invoquaient la grave bienfaisance de Perséphone. - -Et comme les songes sortent tous de l'Erèbe par la porte d'ivoire, le -sommeil des ombres est sans rêves. D'ordinaire, comme elles sont -enveloppées d'oubli, elles ne pourraient songer dans leurs têtes vaines -et légères qu'aux plaines indécises qui entourent le Tartare; mais -Daphnis et Chloé souffraient infiniment de ne point réaliser en dormant -leurs souvenirs de la vie passée. - -La Bonne Déesse eut pitié d'eux, et elle permit au Conducteur d'Ames de -les consoler. - -Par une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les Songes; et, -parmi les êtres multicolores, chevauchant et volant, criant, riant ou -pleurant, qui passent sous nos paupières quand ils se sont échappés de -la porte pâle de l'Erèbe, Daphnis et Chloé, l'un contre l'autre -étroitement serrés, revinrent voir l'île de Lesbos. - -L'ombre était azurée, les arbres clairs, les taillis lumineux. La lune -semblait un miroir d'or. Chloé s'y fût mirée avec un collier d'étoiles. -Mitylène se dressait au loin comme une cité de nacre. Les canaux blancs -traversaient la prairie. Quelques statues de marbre, renversées, -buvaient la rosée. On voyait étinceler dans l'herbe leurs chevelures en -torsade, teintes de jaune. L'air tremblait d'une lumière vague. - ---Hélas! dit Chloé, où est le jour? Le soleil est-il mort? Où faut-il -aller, mon Daphnis? Je ne sais plus la route. Ah! il n'y a plus nos -bêtes, Daphnis: elles se sont perdues depuis que nous sommes partis. - -Et Daphnis répondit: - ---O Chloé, nous revenons errer comme les songes qui visitaient nos -prunelles dans le sommeil des prés ou dans le repos des étables. Nos -têtes sont vides comme les pavots mûrs. Nos mains sont chargées des -fleurs de la nuit éternelle. Ton cher front est ceint d'asphodèles, et -tu portes contre ton sein le crocos qui pousse dans l'île des -Bienheureux. Il vaut peut-être mieux ne pas se souvenir. - ---Mais voici que je me souviens, mon Daphnis, dit Chloé. La route qui -mène à la grotte des nymphes longe cette prairie. Je reconnais la pierre -plate où nous nous asseyions. Vois-tu le bois d'où sortit le loup, qui -nous fit si grand peur? Ici, tu me tressas pour la première fois une -cage à cigales. Là, dans ce buisson, tu pris pour moi une des stridentes -cigales, et tu la posas sur mes cheveux, où elle chantait sans -discontinuer. Elle était plus belle que les cigales d'or des Athéniennes -d'autrefois: car elle chantait. Je voudrais en avoir une encore. - -Et Daphnis répondit: - ---La cigale bruit à l'heure de midi, quand le vent fore des trous -sanglants au cœur du chaume, quand la ciguë à taille verte éploie son -ombelle blanche pour se mettre au frais. Maintenant elles dorment et je -ne saurais en trouver. Mais vois, Chloé, l'antre du dieu Pan; et -j'aperçois le bassin où la vue de ton corps nu m'a troublé; et près de -là le taillis où ton premier baiser me rendit délirant, où je venais te -guetter tandis que j'engluais les pièges à oiseaux, dans l'hiver, et que -toi, au milieu de la haute salle, tu rangeais les fruits dans les -grandes amphores. - -O Chloé, la maison n'est plus là, et le bois de sorbier est solitaire, -car les huppes et les roitelets n'y viennent plus, et Perséphone a -éteint nos âmes qui brûlaient. - ---Voici, dit Chloé. Je viens de prendre dans une fleur pourpre une -abeille qui dormait. Je l'ai regardée: elle est rousse et laide, et je -n'aime pas les cercles noirs de son ventre. Autrefois, je croyais -l'abeille un baiser avec des ailes. Je viens de tremper mon doigt dans -un rayon de miel et tout le parfum du miel nouveau s'est envolé. J'ai -cessé d'aimer le miel. - ---Chloé, donne-moi un baiser, dit Daphnis. - ---Voici, mon Daphnis. - -Et les deux ombres blanches furent troublées, sans rien oser dire. Car -leur baiser n'avait plus d'aiguillon, ni d'odeur sauvage; et comme le -désir des brebis, des chèvres, des oiseaux et des cigales diminuait dans -leur cœur, le plaisir de toucher leurs corps ne les agita plus d'un -frémissement. - ---O Chloé, ici nous avions des fromages gras sur des claies vertes. - ---Et je n'aime presque plus les fromages, mon Daphnis. - ---O Chloé, là nous avons cueilli les premières violettes de notre -dernière année. - ---Et je n'aime presque plus les violettes, mon Daphnis. - ---O Chloé, regarde ce petit bois où tu m'as donné ton premier baiser. - -Et Chloé, détournant la tête, ne répondit rien. - -Alors, silencieux, ils maudirent dans leur cœur la nuit qui semblait -avoir teint les choses d'amertume. Et ils prièrent sans paroles le -Conducteur d'Ames de venir les reprendre avec les songes légers, pour -les ramener par la porte pâle de l'Erèbe dans les prairies d'asphodèles -où ils avaient la tendre douleur de se souvenir. - -Mais la Bonne Déesse n'exauça pas leur prière. - -Ils restèrent penchés, chacun à part, sur les statues tombées. - -Lorsque la nuit bleue devint faiblement dorée, à l'Orient, ils -entendirent un bruit de rames le long des côtes. Ils levèrent la tête, -sachant qu'ils allaient voir des pirates-matelots, qui ravissent tout -sur les rivages de Lesbos, et qui crient d'une voix retentissante, -chaque fois qu'ils plongent les rames: roup-pa-paï. - -Et cependant, bien que la brume fût légère, ils n'aperçurent pas de -vaisseau. Mais il y eut un grand écho, qui fit frissonner l'écume sur la -grève: - ---Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort! - -Alors la cité nacrée de Mitylène s'écroula, et les statues se -renversèrent toutes, et l'île devint noire, et les petites âmes des -sources s'échappèrent, et les dieux minuscules s'envolèrent du cœur des -arbres, de la moëlle des plantes, du centre animé des fleurs, et le -silence s'étendit sur les morceaux de marbre blanc. - -Les ombres de Daphnis et de Chloé s'évanouirent, subitement très -vieilles, au jour nouveau; et la Bonne Déesse, dont la puissance -souterraine était abolie, les prit tandis qu'elle s'enfuyait au-dessus -des prairies vers la région inconnue où les dieux sont retirés. Elle -féconda Lesbos de son haleine, et rendit à la terre Daphnis et Chloé; -car l'île, parmi les canaux blancs qui la sillonnent, est couverte de -leur âme multipliée, tant les lauriers et les oseraies verdoyantes ont -jailli de son cœur enseveli. - - - - -LA CROISADE DES ENFANTS - -(1896) - - -_Circa idem tempus pueri sine rectore sine duce de universis omnium -regionum villis et civitatibus versus transmarinas partes avidis -gressibus cucurrerunt, et dum quaereretur ab ipsis quo currerent, -responderunt: Versus Jherusalem, quaerere terram sanctam... Adhuc quo -devenerint ignoratur. Sed plurimi redierunt, a quibus dum quaereretur -causa cursus, dixerunt se nescire. Nudae etiam mulieres circa idem -tempus nihil loquentes per villas et civitates cucurrerunt..._ - - -RÉCIT DU GOLIARD - -Moi, pauvre goliard, clerc misérable errant par les bois et les routes -pour mendier, au nom de Notre Seigneur, mon pain quotidien, j'ai vu un -spectacle pieux et entendu les paroles des petits enfants. Je sais que -ma vie n'est point très sainte, et que j'ai cédé aux tentations sous les -tilleuls du chemin. Les frères qui me donnent du vin voient bien que je -suis peu accoutumé à en boire. Mais je n'appartiens pas à la secte de -ceux qui mutilent. Il y a des méchants qui crèvent les yeux aux petits, -et leur scient les jambes et leur lient les mains, afin de les exposer -et d'implorer la pitié. Voilà pourquoi j'ai eu peur en voyant tous ces -enfants. Sans doute, Notre Seigneur les défendra. Je parle au hasard, -car je suis rempli de joie. Je ris du printemps et de ce que j'ai vu. -Mon esprit n'est pas très fort. J'ai reçu la tonsure de clergie à l'âge -de dix ans, et j'ai oublié les paroles latines. Je suis pareil à la -sauterelle: car je bondis, de ci, de là, et je bourdonne, et parfois -j'ouvre des ailes de couleur, et ma tête menue est transparente et vide. -On dit que saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert. Il -faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n'était point un homme fait -comme nous. - -Je suis plein d'adoration pour saint Jean, car il était errant et -prononçait des paroles sans suite. Il me semble qu'elles devraient être -plus douces. Le printemps aussi est doux, cette année. Jamais il n'y a -eu tant de fleurs blanches et roses. Les prairies sont fraîchement -lavées. Partout le sang de Notre Seigneur étincelle sur les haies. Notre -Seigneur Jésus est couleur de lys, mais son sang est vermeil. Pourquoi? -Je ne sais. Cela doit être en quelque parchemin. Si j'eusse été expert -dans les lettres, j'aurais du parchemin, et j'écrirais dessus. Ainsi je -mangerais très bien tous les soirs. J'irais dans les couvents prier pour -les frères morts et j'inscrirais leurs noms sur mon rouleau. Je -transporterais mon rouleau des morts d'une abbaye à l'autre. C'est une -chose qui plaît à nos frères. Mais j'ignore les noms de mes frères -morts. Peut-être que Notre Seigneur ne se soucie point non plus de les -savoir. Tous ces enfants m'ont paru n'avoir pas de noms. Et il est sûr -que Notre Seigneur Jésus les préfère. Ils emplissaient la route comme un -essaim d'abeilles blanches. Je ne sais pas d'où ils venaient. C'étaient -de tout petits pèlerins. Ils avaient des bourdons de noisetier et de -bouleau. Ils avaient la croix sur l'épaule; et toutes ces croix étaient -de maintes couleurs. J'en ai vu de vertes, qui devaient être faites avec -des feuilles cousues. Ce sont des enfants sauvages et ignorants. Ils -errent vers je ne sais quoi. Ils ont foi en Jérusalem. Je pense que -Jérusalem est loin, et Notre Seigneur doit être plus près de nous. Ils -n'arriveront pas à Jérusalem. Mais Jérusalem arrivera à eux. Comme à -moi. La fin de toutes choses saintes est dans la joie. Notre Seigneur -est ici, sur cette épine rougie, et sur ma bouche, et dans ma pauvre -parole. Car je pense à lui et son sépulcre est dans ma pensée. Amen. Je -me coucherai ici au soleil. C'est un endroit saint. Les pieds de Notre -Seigneur ont sanctifié tous les endroits. Je dormirai. Jésus fasse -dormir le soir tous ces petits enfants blancs qui portent la croix. En -vérité, je le lui dis. J'ai grand sommeil. Je le lui dis, en vérité, car -peut-être qu'il ne les a point vus, et il doit veiller sur les petits -enfants. L'heure de midi pèse sur moi. Toutes choses sont blanches. -Ainsi soit-il. Amen. - - -RÉCIT DU LÉPREUX - -Si vous voulez comprendre ce que je vais vous dire, sachez que j'ai la -tête couverte d'un capuchon blanc et que je secoue un cliquet de bois -dur. Je ne sais plus quel est mon visage, mais j'ai peur de mes mains. -Elles courent devant moi comme des bêtes écailleuses et livides. Je -voudrais les couper. J'ai honte de ce qu'elles touchent. Il me semble -qu'elles font défaillir les fruits rouges que je cueille et les pauvres -racines que j'arrache paraissent se flétrir sous elles. _Domine -ceterorum libera me!_ Le Sauveur n'a pas expié mon péché blême. Je suis -oublié jusqu'à la résurrection. Comme le crapaud scellé au froid de la -lune dans une pierre obscure, je demeurerai enfermé dans ma gangue -hideuse quand les autres se lèveront avec leur corps clair. _Domine -ceterorum, fac me liberum: leprosus sum._ Je suis solitaire et j'ai -horreur. Mes dents seules ont gardé leur blancheur naturelle. Les bêtes -s'effraient, et mon âme voudrait fuir. Le jour s'écarte de moi. Il y a -douze cent et douze années que leur Sauveur les a sauvées, et il n'a pas -eu pitié de moi. Je n'ai pas été touché avec la lance sanglante qui l'a -percé. Peut-être que le sang du Seigneur des autres m'aurait guéri. Je -songe souvent au sang: je pourrais mordre avec mes dents; elles sont -candides. Puisqu'Il n'a point voulu me le donner, j'ai l'avidité de -prendre celui qui lui appartient. Voilà pourquoi j'ai guetté les enfants -qui descendaient du pays de Vendôme vers cette forêt de la Loire. Ils -avaient des croix et ils étaient soumis à Lui. Leurs corps étaient Son -corps et Il ne m'a point fait part de son corps. Je suis entouré sur -terre d'une damnation pâle. J'ai épié pour sucer au cou d'un de Ses -enfants du sang innocent. _Et caro nova fiet in die iræ._ Au jour de -terreur, ma chair sera nouvelle. Et derrière les autres marchait un -enfant frais aux cheveux rouges. Je le marquai; je bondis subitement; je -lui saisis la bouche de mes mains affreuses. Il n'était vêtu que d'une -chemise rude; ses pieds étaient nus et ses yeux restèrent placides. Et -il me considéra sans étonnement. Alors, sachant qu'il ne crierait point, -j'eus le désir d'entendre encore une voix humaine et j'ôtai mes mains de -sa bouche, et il ne s'essuya pas la bouche. Et ses yeux semblaient -ailleurs. - ---Qui es-tu? lui dis-je. - ---Johannes le Teuton, répondit-il. Et ses paroles étaient limpides et -salutaires. - ---Où vas-tu? dis-je encore. - -Et il répondit: - ---A Jérusalem, pour conquérir la Terre Sainte. - -Alors je me mis à rire, et je lui demandai: - ---Où est Jérusalem? - -Et il répondit: - ---Je ne sais pas. - -Et je dis encore: - ---Qu'est-ce que Jérusalem? - -Et il répondit: - ---C'est Notre Seigneur. - -Alors, je me mis à rire de nouveau et je demandai: - ---Qu'est-ce que ton Seigneur? - -Et il me dit: - ---Je ne sais pas; il est blanc. - -Et cette parole me jeta dans la fureur et j'ouvris mes dents sous mon -capuchon et je me penchai vers son cou frais et il ne recula point, et -je lui dis: - ---Pourquoi n'as-tu pas peur de moi? - -Et il dit: - ---Pourquoi aurais-je peur de toi, homme blanc? - -Alors de grandes larmes m'agitèrent, et je m'étendis sur le sol, et je -baisai la terre de mes lèvres terribles, et je criai: - ---Parce que je suis lépreux! - -Et l'enfant teuton me considéra, et dit limpidement: - ---Je ne sais pas. - -Il n'a pas eu peur de moi! Il n'a pas eu peur de moi! Ma monstrueuse -blancheur est semblable pour lui à celle de son Seigneur. Et j'ai pris -une poignée d'herbe et j'ai essuyé sa bouche et ses mains. Et je lui ai -dit: - ---Va en paix vers ton Seigneur blanc, et dis-lui qu'il m'a oublié. - -Et l'enfant m'a regardé sans rien dire. Je l'ai accompagné hors du noir -de cette forêt. Il marchait sans trembler. J'ai vu disparaître ses -cheveux rouges au loin dans le soleil. _Domine infantium, libera me!_ -Que le son de mon cliquet de bois parvienne jusqu'à toi, comme le son -pur des cloches! Maître de ceux qui ne savent pas, délivre-moi! - - -RÉCIT DU PAPE INNOCENT III - -Loin de l'encens et des chasubles, je puis très facilement parler à Dieu -dans cette chambre dédorée de mon palais. C'est ici que je viens penser -à ma vieillesse, sans être soutenu sous les bras. Pendant la messe, mon -cœur s'élève et mon corps se roidit; le scintillement du vin sacré -emplit mes yeux, et ma pensée est lubrifiée par les huiles précieuses; -mais en ce lieu solitaire de ma basilique, je peux me courber sous ma -fatigue terrestre. _Ecce homo!_ Car le Seigneur ne doit point entendre -vraiment la voix de ses prêtres à travers la pompe des mandements et des -bulles; et sans doute ni la pourpre, ni les joyaux, ni les peintures ne -lui agréent; mais dans cette petite cellule il a peut-être pitié de mon -balbutiement imparfait. Seigneur, je suis très vieux, et me voici vêtu -de blanc devant toi, et mon nom est Innocent, et tu sais que je ne sais -rien. Pardonne-moi ma papauté, car elle a été instituée, et je la subis. -Ce n'est pas moi qui ai ordonné les honneurs. J'aime mieux voir ton -soleil par cette vitre ronde que dans les reflets magnifiques de mes -verrières. Laisse-moi gémir comme un autre vieillard et tourner vers toi -ce visage pâle et ridé que je soulève à grand'peine hors des flots de la -nuit éternelle. Les anneaux glissent le long de mes doigts amaigris, -comme les derniers jours de ma vie s'échappent. - -Mon Dieu! je suis ton vicaire ici, et je tends vers toi ma main creuse, -pleine du vin pur de ta foi. Il y a de grands crimes. Il y a de très -grands crimes. Nous pouvons leur donner l'absolution. Il y a de grandes -hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Nous devons les punir -impitoyablement. A cette heure où je m'agenouille, blanc, dans cette -cellule blanche dédorée, je souffre d'une forte angoisse, Seigneur, ne -sachant point si les crimes et les hérésies sont du pompeux domaine de -ma papauté ou du petit cercle de jour dans lequel un vieil homme joint -simplement ses mains. Et aussi, je suis troublé en ce qui touche ton -sépulcre. Il est toujours entouré par des infidèles. On n'a point su le -leur reprendre. Personne n'a dirigé ta croix vers la Terre-Sainte; mais -nous sommes plongés dans la torpeur. Les chevaliers ont déposé leurs -armes et les rois ne savent plus commander. Et moi, Seigneur, je -m'accuse et je frappe ma poitrine: je suis trop faible et trop vieux. - -Maintenant, Seigneur, écoute ce chuchotement chevrotant qui monte hors -de cette petite cellule de ma basilique et conseille-moi. Mes serviteurs -m'ont apporté d'étranges nouvelles depuis les pays de Flandres et -d'Allemagne jusqu'aux villes de Marseille et de Gênes. Des sectes -ignorées vont naître. On a vu courir par les cités des femmes nues qui -ne parlaient point. Ces muettes impudiques désignaient le ciel. -Plusieurs fous ont prêché la ruine sur les places. Les ermites et les -clercs errants sont pleins de rumeurs. Et je ne sais par quel sortilège -plus de sept mille enfants ont été attirés hors des maisons. Ils sont -sept mille sur la route portant la croix et le bourdon. Ils n'ont point -à manger; ils n'ont point d'armes; ils sont incapables et ils nous font -honte. Ils sont ignorants de toute véritable religion. Mes serviteurs -les ont interrogés. Ils répondent qu'ils vont à Jérusalem pour conquérir -la Terre-Sainte. Mes serviteurs leur ont dit qu'ils ne pourraient -traverser la mer. Ils ont répondu que la mer se séparerait et se -dessécherait pour les laisser passer. Les bons parents, pieux et sages, -s'efforcent de les retenir. Ils brisent les verrous pendant la nuit et -franchissent les murailles. Beaucoup sont fils de nobles et de -courtisanes. C'est grand'pitié. Seigneur, tous ces innocents seront -livrés au naufrage et aux adorateurs de Mahomet. Je vois que le soudan -de Bagdad les guette de son palais. Je tremble que les mariniers ne -s'emparent de leurs corps pour les vendre. - -Seigneur, permettez-moi de vous parler selon les formules de la -religion. Cette croisade des enfants n'est point une œuvre pie. Elle ne -pourra gagner le Sépulcre aux chrétiens. Elle augmente le nombre des -vagabonds qui errent sur la lisière de la foi autorisée. Nos prêtres ne -peuvent point la protéger. Nous devons croire que le Malin possède ces -pauvres créatures. Elles vont en troupeau vers le précipice comme les -porcs sur la montagne. Le Malin s'empare volontiers des enfants, -Seigneur, comme vous savez. Il se donna figure, jadis, d'un preneur de -rats, pour entraîner aux notes de la musique de son pipeau tous les -petits de la cité de Hamelin. Les uns disent que ces infortunés furent -noyés dans la rivière de Weser; les autres, qu'il les enferma dans le -flanc d'une montagne. Craignez que Satan ne mène tous nos enfants vers -les supplices de ceux qui n'ont point notre foi. Seigneur, vous savez -qu'il n'est pas bon que la croyance se renouvelle. Sitôt qu'elle parut -dans le buisson ardent, vous la fîtes enfermer dans un tabernacle. Et -quand elle se fut échappée de vos lèvres sur le Golgotha, vous -ordonnâtes qu'elle fût enclose dans les ciboires et dans les ostensoirs. -Ces petits prophètes ébranleront l'édifice de votre Église. Il faut le -leur défendre. Est-ce au mépris de vos consacrés, qui usèrent dans votre -service leurs aubes et leurs étoles, qui résistèrent durement aux -tentations pour vous gagner, que vous recevrez ceux qui ne savent ce -qu'ils font? Nous devons laisser venir à vous les petits enfants, mais -sur la route de votre foi. Seigneur, je vous parle selon vos -institutions. Ces enfants périront. Ne faites pas qu'il y ait sous -Innocent un nouveau massacre des Innocents. - -Pardonne-moi maintenant, mon Dieu, pour t'avoir demandé conseil sous la -tiare. Le tremblement de la vieillesse me reprend. Regarde mes pauvres -mains. Je suis un homme très âgé. Ma foi n'est plus celle des tout -petits. L'or des parois de cette cellule est usé par le temps. Elles -sont blanches. Le cercle de ton soleil est blanc. Ma robe est blanche -aussi, et mon cœur desséché est pur. J'ai dit selon ta règle. Il y a des -crimes. Il y a de très grands crimes. Il y a des hérésies. Il y a de -très grandes hérésies. Ma tête est vacillante de faiblesse: peut-être -qu'il ne faut ni punir, ni absoudre. La vie passée fait hésiter nos -résolutions. Je n'ai point vu de miracle. Éclaire-moi. Est-ce un -miracle? Quel signe leur as-tu donné? Les temps sont-ils venus? Veux-tu -qu'un homme très vieux, comme moi, soit pareil dans sa blancheur à tes -petits enfants candides? Sept mille! Bien que leur foi soit ignorante, -puniras-tu l'ignorance de sept mille innocents? Moi aussi, je suis -Innocent. Seigneur, je suis innocent comme eux. Ne me punis pas dans mon -extrême vieillesse. Les longues années m'ont appris que ce troupeau -d'enfants ne _peut_ pas réussir. Cependant, Seigneur, est-ce un miracle? -Ma cellule reste paisible, comme en d'autres méditations. Je sais qu'il -n'est point besoin de t'implorer, pour que tu te manifestes; mais moi, -du haut de ma très grande vieillesse, du haut de ta papauté, je te -supplie. Instruis-moi, car je ne sais pas. Seigneur, ce sont tes petits -innocents. Et moi, Innocent, je ne sais pas, je ne sais pas. - - -RÉCIT DE TROIS PETITS ENFANTS - -Nous trois, Nicolas qui ne sait point parler, Alain et Denis, nous -sommes partis sur les routes pour aller vers Jérusalem. Il y a longtemps -que nous marchons. Ce sont des voix blanches qui nous ont appelés dans -la nuit. Elles appelaient tous les petits enfants. Elles étaient comme -les voix des oiseaux morts pendant l'hiver. Et d'abord nous avons vu -beaucoup de pauvres oiseaux étendus sur la terre gelée, beaucoup de -petits oiseaux dont la gorge était rouge. Ensuite nous avons vu les -premières fleurs et les premières feuilles et nous en avons tressé des -croix. Nous avons chanté devant les villages, ainsi que nous avions -coutume de faire pour l'an nouveau. Et tous les enfants couraient vers -nous. Et nous avons avancé comme une troupe. Il y avait des hommes qui -nous maudissaient, ne connaissant point le Seigneur. Il y avait des -femmes qui nous retenaient par les bras et nous interrogeaient, et -couvraient nos visages de baisers. Et puis il y a eu de bonnes âmes qui -nous ont apporté des écuelles de bois, du lait tiède et des fruits. Et -tout le monde avait pitié de nous. Car ils ne savent point où nous -allons et ils n'ont point entendu les voix. - -Sur la terre il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des -montagnes, et des sentiers pleins de ronces. Et au bout de la terre se -trouve la mer que nous allons traverser bientôt. Et au bout de la mer se -trouve Jérusalem. Nous n'avons ni gouvernants ni guides. Mais toutes les -routes nous sont bonnes. Quoique ne sachant point parler, Nicolas marche -comme nous, Alain et Denis, et toutes les terres sont pareilles, et -pareillement dangereuses aux enfants. Partout il y a des forêts -épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des épines. Mais partout -les voix seront avec nous. Il y a ici un enfant qui s'appelle Eustace, -et qui est né avec ses yeux fermés. Il garde les bras étendus et il -sourit. Nous ne voyons rien de plus que lui. C'est une petite fille qui -le mène et qui porte sa croix. Elle s'appelle Allys. Elle ne parle -jamais et ne pleure jamais; elle garde les yeux fixés sur les pieds -d'Eustace, afin de le soutenir quand il trébuche. Nous les aimons tous -les deux. Eustace ne pourra pas voir les saintes lampes du sépulcre. -Mais Allys lui prendra les mains, afin de lui faire toucher les dalles -du tombeau. - -Oh! que les choses de la terre sont belles! Nous ne nous souvenons de -rien, parce que nous n'avons jamais rien appris. Cependant nous avons vu -de vieux arbres et des rochers rouges. Quelquefois nous passons dans de -longues ténèbres. Quelquefois nous marchons jusqu'au soir dans des -prairies claires. Nous avons crié le nom de Jésus dans les oreilles de -Nicolas, et il le connaît bien. Mais il ne sait pas le dire. Il se -réjouit avec nous de ce que nous voyons. Car ses lèvres peuvent s'ouvrir -pour la joie, et il nous caresse les épaules. Et ainsi ils ne sont point -malheureux: car Allys veille sur Eustace et nous, Alain et Denis, nous -veillons sur Nicolas. - -On nous disait que nous rencontrions dans les bois des ogres et des -loups-garous. Ce sont des mensonges. Personne ne nous a effrayés; -personne ne nous a fait de mal. Les solitaires et les malades viennent -nous regarder, et les vieilles femmes allument des lumières pour nous -dans les cabanes. On fait sonner pour nous les cloches des églises. Les -paysans se lèvent des sillons pour nous épier. Les bêtes aussi nous -regardent et ne s'enfuient point. Et depuis que nous marchons, le soleil -est devenu plus chaud, et nous ne cueillons plus les mêmes fleurs. Mais -toutes les tiges peuvent se tresser en mêmes formes, et nos croix sont -toujours fraîches. Ainsi nous avons grand espoir, et bientôt nous -verrons la mer bleue. Et au bout de la mer bleue est Jérusalem. Et le -Seigneur laissera venir à son tombeau tous les petits enfants. Et les -voix blanches seront joyeuses dans la nuit. - - -RÉCIT DE FRANÇOIS LONGUEJOUE, CLERC - -_Aujourd'hui, quinzième du mois de septembre, l'année après -l'incarnation de notre Seigneur douze cent et douze, sont venus en -l'officine de mon maître Hugues Ferré plusieurs enfants qui demandent à -traverser la mer pour aller voir le Saint-Sépulcre. Et pour ce que ledit -Ferré n'a point assez de nefs marchandes dans le port de Marseille, il -m'a commandé de requérir maître Guillaume Porc, afin de compléter le -nombre. Les maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc mèneront les nefs -jusqu'en Terre-Sainte pour l'amour de Notre Seigneur J.-C. Il y a -présentement épandus autour de la cité de Marseille plus de sept mille -enfants dont aucuns parlent des langages barbares. Et Messieurs les -échevins, craignant justement la disette, se sent réunis en la maison de -ville, où, après délibération, ils ont mandé nosdits maîtres afin de les -exhorter et supplier d'envoyer les nefs en grande diligence. La mer -n'est pas de présent bien favorable à cause des équinoxes, mais il est à -considérer qu'une telle affluence pourrait être dangereuse à notre bonne -ville, d'autant que ces enfants sont tous affamés par la longueur de la -route et ne savent ce qu'ils font. J'ai fait crier aux mariniers sur le -port, et équiper les nefs. Sur l'heure de vêpres, on pourra les tirer -dans l'eau. La foule des enfants n'est point dans la cité, mais ils -parcourent la grève en amassant des coquilles pour signes de voyage et -on dit qu'ils s'étonnent des étoiles de mer et pensent qu'elles soient -tombées vivantes du ciel afin de leur indiquer la route du Seigneur. Et -de cet événement extraordinaire, voici ce que j'ai à dire: premièrement, -qu'il est à désirer que maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc -conduisent promptement hors de notre cité cette turbulence étrangère; -secondement, que l'hiver a été bien rude, d'où la terre est pauvre cette -année, ce que savent assez messieurs les marchands; troisièmement, que -l'Église n'a été nullement avisée du dessein de cette horde qui vient du -Nord, et qu'elle ne se mêlera pas dans la folie d'une armée puérile -(_turba infantium_). Et il convient de louer maîtres Hugues Ferré et -Guillaume Porc, autant pour l'amour qu'ils portent à notre bonne ville -que pour leur soumission à Notre Seigneur, envoyant leurs nefs et les -convoyant par ce temps d'équinoxe, et en grand danger d'être attaquées -par les infidèles qui écument notre mer sur leurs felouques d'Alger et -de Bougie._ - - -RÉCIT DU KALANDAR - -Gloire à Dieu! Loué soit le Prophète qui m'a permis d'être pauvre et -d'errer par les villes en invoquant le Seigneur! Trois fois bénis soient -les saints compagnons de Mohammed qui instituèrent l'ordre divin auquel -j'appartiens! Car je suis semblable à Lui lorsqu'il fut chassé à coups -de pierres hors de la cité infâme que je ne veux point nommer, et qu'il -se réfugia dans une vigne où un esclave chrétien eut pitié de lui, et -lui donna du raisin, et fut touché par les paroles de la foi au déclin -du jour. Dieu est grand! J'ai traversé les villes de Mossoul, et de -Bagdad, et de Basrah, et j'ai connu Sala-ed-Din (Dieu ait son âme) et le -sultan son frère Seïf-ed-Din, et j'ai contemplé le Commandeur des -Croyants. Je vis très bien d'un peu de riz que je mendie et de l'eau -qu'on me verse dans ma calebasse. J'entretiens la pureté de mon corps. -Mais la plus grande pureté réside dans l'âme. Il est écrit que le -Prophète, avant sa mission, tomba profondément endormi sur le sol. Et -deux hommes blancs descendirent à droite et à gauche de son corps et se -tinrent là. Et l'homme blanc à gauche lui fendit la poitrine avec un -couteau d'or, et en tira le cœur, d'où il exprima le sang noir. Et -l'homme blanc à droite lui fendit le ventre avec un couteau d'or, et en -tira les viscères qu'il purifia. Et ils remirent les entrailles en -place, et dès lors le Prophète fut pur pour annoncer la foi. C'est là -une pureté surhumaine qui appartient principalement aux êtres -angéliques. Cependant les enfants aussi sont purs. Telle fut la pureté -que désira engendrer la devineresse quand elle aperçut le rayonnement -autour de la tête du père de Mohammed et qu'elle tenta de se joindre à -lui. Mais le père du Prophète s'unit à sa femme Aminah, et le -rayonnement disparut de son front, et la devineresse connut ainsi -qu'Aminah venait de concevoir un être pur. Gloire à Dieu, qui purifie! -Ici, sous le porche de ce bazar, je puis me reposer, et je saluerai les -passants. Il y a de riches marchands d'étoffes et de joyaux qui se -tiennent accroupis. Voici un caftan qui vaut bien mille dinars. Moi, je -n'ai point besoin d'argent, et je suis libre comme un chien. Gloire à -Dieu! Je me souviens, maintenant que je suis à l'ombre, du commencement -de mon discours. Premièrement, je parle de Dieu, hors lequel il n'y a -pas de Dieu, et de notre Saint Prophète, qui révéla la foi, car c'est -l'origine de toutes les pensées, soit qu'elles sortent de la bouche, -soit qu'elles aient été tracées à l'aide du calame. En second lieu, je -considère la pureté dont Dieu a doué les saints et les anges. En -troisième lieu, je réfléchis à la pureté des enfants. En effet, je viens -de voir un grand nombre d'enfants chrétiens qui ont été achetés par le -Commandeur des Croyants. Je les ai vus sur la grand'route. Ils -marchaient comme un troupeau de moutons. On dit qu'ils viennent du pays -d'Égypte, et que les navires des Francs les ont débarqués là. Satan les -possédait et ils tentaient de traverser la mer pour se rendre à -Jérusalem. Gloire à Dieu. Il n'a pas été permis qu'une si grande cruauté -fût accomplie. Car ces pauvres enfants seraient morts en route, n'ayant -ni aides, ni vivres. Ils sont tout à fait innocents. Et à leur vue je me -suis jeté à terre, et j'ai frappé la terre du front en louant le -Seigneur à voix haute. Voici maintenant quelle était la disposition de -ces enfants. Ils étaient vêtus de blanc, et ils portaient des croix -cousues sur leurs vêtements. Ils ne paraissaient point savoir où ils se -trouvaient, et ne semblaient pas affligés. Ils gardent les yeux dirigés -constamment au loin. J'ai remarqué l'un d'eux qui était aveugle et -qu'une petite fille tenait par la main. Beaucoup ont des cheveux roux et -des yeux verts. Ce sont des Francs qui appartiennent à l'empereur de -Rome. Ils adorent faussement le prophète Jésus. L'erreur de ces Francs -est manifeste. D'abord, il est prouvé par les livres et les miracles -qu'il n'y a point d'autre parole que celle de Mohammed. Ensuite, Dieu -nous permet journellement de le glorifier et de quêter notre vie, et il -ordonne à ses fidèles de protéger notre ordre. Enfin, il a refusé la -clairvoyance à ces enfants qui sont partis d'un pays lointain, tentés -par Iblis, et il ne s'est point manifesté pour les avertir. Et s'ils -n'étaient tombés heureusement entre les mains des Croyants, ils auraient -été saisis par les Adorateurs du Feu et enchaînés dans des caves -profondes. Et ces maudits les auraient offerts en sacrifice à leur idole -dévoratrice et détestable. Loué soit notre Dieu qui fait bien tout ce -qu'il fait et qui protège même ceux qui ne le confessent point. Dieu est -grand! J'irai maintenant demander ma part de riz dans la boutique de cet -orfèvre, et proclamer mon mépris des richesses. S'il plaît à Dieu, tous -ces enfants seront sauvés par la foi. - - -RÉCIT DE LA PETITE ALLYS - -Je ne peux plus bien marcher, parce que nous sommes dans un pays -brûlant, où deux méchants hommes de Marseille nous ont emmenés. Et -d'abord nous avons été secoués sur la mer dans un jour noir, au milieu -des feux du ciel. Mais mon petit Eustace n'avait point de frayeur parce -qu'il ne voyait rien et que je lui tenais les deux mains. Je l'aime -beaucoup, et je suis venue ici à cause de lui. Car je ne sais pas où -nous allons. Il y a si longtemps que nous sommes partis. Les autres nous -parlaient de la ville de Jérusalem, qui est au bout de la mer, et de -Notre Seigneur qui serait là pour nous recevoir. Et Eustace connaissait -bien Notre Seigneur Jésus, mais il ne savait point ce qu'est Jérusalem, -ni une ville, ni la mer. Il s'est enfui pour obéir à des voix et il les -entendait toutes les nuits. Il les entendait dans la nuit à cause du -silence, car il ne distingue pas la nuit du jour. Et il m'interrogeait -sur ces voix, mais je ne pouvais rien lui dire. Je ne sais rien, et j'ai -seulement de la peine à cause d'Eustace. Nous marchions près de Nicolas, -et d'Alain, et de Denis; mais ils sont montés sur un autre navire, et -tous les navires n'étaient plus là quand le soleil a reparu. Hélas! que -sont-ils devenus? Nous les retrouverons quand nous arriverons près de -Notre Seigneur. C'est encore très loin. On parle d'un grand roi qui nous -fait venir, et qui tient en sa puissance la ville de Jérusalem. En cette -contrée tout est blanc, les maisons et les vêtements, et le visage des -femmes est couvert d'un voile. Le pauvre Eustace ne peut pas voir cette -blancheur, mais je lui en parle, et il se réjouit. Car il dit que c'est -le signe de la fin. Le Seigneur Jésus est blanc. La petite Allys est -très lasse, mais elle tient Eustace par la main, afin qu'il ne tombe -pas, et elle n'a pas le temps de songer à sa fatigue. Nous nous -reposerons ce soir, et Allys dormira, comme de coutume, près d'Eustace, -et si les voix ne nous ont point abandonnés, elle essaiera de les -entendre dans la nuit claire. Et elle tiendra Eustace par la main -jusqu'à la fin blanche du grand voyage, car il faut qu'elle lui montre -le Seigneur. Et assurément le Seigneur aura pitié de la patience -d'Eustace, et il permettra qu'Eustace le voie. Et peut-être alors -Eustace verra la petite Allys. - - -RÉCIT DU PAPE GRÉGOIRE IX - -Voici la mer dévoratrice, qui semble innocente et bleue. Ses plis sont -doux et elle est bordée de blanc, comme une robe divine. C'est un ciel -liquide et ses astres sont vivants. Je médite sur elle, de ce trône de -rochers où je me suis fait apporter hors de ma litière. Elle est -véritablement au milieu des terres de la chrétienté. Elle reçoit l'eau -sacrée où l'Annonciateur lava le péché. Sur ses bords se penchèrent -toutes les saintes figures, et elle a balancé leurs images -transparentes. Grande ointe mystérieuse, qui n'a ni flux ni reflux, -berceuse d'azur, insérée sur l'anneau terrestre comme un joyau fluide, -je t'interroge avec mes yeux. O mer Méditerranée, rends-moi mes enfants! -Pourquoi les as-tu pris? - -Je ne les ai point connus. Ma vieillesse ne fut pas caressée par leurs -haleines fraîches. Ils ne vinrent pas me supplier de leurs tendres -bouches entr'ouvertes. Seuls, semblables à de petits vagabonds, pleins -d'une foi furieuse et aveugle, ils s'élancèrent vers la terre promise et -ils furent anéantis. D'Allemagne et de Flandres, et de France et de -Savoie et de Lombardie, ils vinrent vers tes flots perfides, mer sainte, -bourdonnant d'indistinctes paroles d'adoration. Ils allèrent jusqu'à la -cité de Marseille; ils allèrent jusqu'à la cité de Gênes. Et tu les -portas dans des nefs sur ton large dos crêtelé d'écume; et tu te -retournas, et tu allongeas vers eux tes bras glauques, et tu les as -gardés. Et les autres, tu les as trahis, en les menant vers les -infidèles; et maintenant ils soupirent dans les palais d'Orient, captifs -des adorateurs de Mahomet. - -Autrefois, un orgueilleux roi d'Asie te fit frapper de verges et charger -de chaînes. O mer Méditerranée! qui te pardonnera? Tu es tristement -coupable. C'est toi que j'accuse, toi seule, faussement limpide et -claire, mauvais mirage du ciel; je t'appelle en justice devant le trône -du Très-Haut, de qui relèvent toutes choses créées. Mer consacrée, -qu'as-tu fait de nos enfants? Lève vers Lui ton visage céruléen; tends -vers Lui tes doigts frissonnants de bulles; agite ton innombrable rire -pourpré; fais parler ton murmure, et rends-Lui compte. - -Muette par toutes tes bouches blanches qui viennent expirer à mes pieds -sur la grève, tu ne dis rien. Il y a dans mon palais de Rome une antique -cellule dédorée, que l'âge a faite candide comme une aube. Le pontife -Innocent avait coutume de s'y retirer. On prétend qu'il y médita -longtemps sur les enfants et sur leur foi, et qu'il demanda au Seigneur -un signe. Ici, du haut de ce trône de rochers, parmi l'air libre, je -déclare que ce pontife Innocent avait lui-même une foi d'enfant, et -qu'il secoua vainement ses cheveux lassés. Je suis beaucoup plus vieux -qu'Innocent; je suis le plus vieux de tous les vicaires que le Seigneur -a placés ici-bas, et je commence seulement à comprendre. Dieu ne se -manifeste point. Est-ce qu'il assista son fils au Jardin des Oliviers? -Ne l'abandonna-t-il pas dans son angoisse suprême? O folie puérile que -d'invoquer son secours! Tout mal et toute épreuve ne réside qu'en nous. -Il a parfaite confiance en l'œuvre pétrie par ses mains. Et tu as trahi -sa confiance. Mer divine, ne t'étonne point de mon langage. Toutes -choses sont égales devant le Seigneur. La superbe raison des hommes ne -vaut pas plus au prix de l'infini que le petit œil rayonné d'un de tes -animaux. Dieu accorde la même part au grain de sable et à l'empereur. -L'or mûrit dans la mine aussi impeccablement que le moine réfléchit dans -le monastère. Les parties du monde sont aussi coupables les unes que les -autres, lorsqu'elles ne suivent pas les lignes de la bonté; car elles -procèdent de Lui. Il n'y a point à ses yeux de pierres, ni de plantes, -ni d'animaux, ni d'hommes, mais des créations. Je vois toutes ces têtes -blanchissantes qui bondissent au-dessus de tes vagues, et qui se fondent -dans ton eau; elles ne jaillissent qu'une seconde sous la lumière du -soleil, et elles peuvent être damnées ou élues. L'extrême vieillesse -instruit l'orgueil et éclaire la religion. J'ai autant de pitié pour ce -petit coquillage de nacre que pour moi-même. - -Voilà pourquoi je t'accuse, mer dévoratrice, qui as englouti mes petits -enfants. Souviens-toi du roi asiatique par qui tu fus punie. Mais ce -n'était pas un roi centenaire. Il n'avait pas subi assez d'années. Il ne -pouvait point comprendre les choses de l'univers. Je ne te punirai donc -pas. Car ma plainte et ton murmure viendraient mourir en même temps aux -pieds du Très-Haut, comme le bruissement de tes gouttelettes vient -mourir à mes pieds. O mer Méditerranée! je te pardonne et je t'absous. -Je te donne la très sainte absolution. Va-t'en et ne pèche plus. Je suis -coupable comme toi de fautes que je ne sais point. Tu te confesses -incessamment sur la grève par tes mille lèvres gémissantes, et je me -confesse à toi, grande mer sacrée, par mes lèvres flétries. Nous nous -confessons l'un à l'autre. Absous-moi et je t'absous. Retournons dans -l'ignorance et la candeur. Ainsi soit-il. - - * * * * * - -Que ferai-je sur la terre? Il y aura un monument expiatoire, un monument -pour la foi qui ne sait pas. Les âges qui viendront doivent connaître -notre piété, et ne point désespérer. Dieu mena vers lui les petits -enfants croisés, par le saint péché de la mer; des innocents furent -massacrés; les corps des innocents auront leur asile. Sept nefs se -noyèrent au récif du Reclus; je bâtirai sur cette île une église des -Nouveaux Innocents et j'y instituerai douze prébendaires. Et tu me -rendras les corps de mes enfants, mer innocente et consacrée; tu les -porteras vers les grèves de l'île; et les prébendaires les déposeront -dans les cryptes du temple; et ils allumeront, au-dessus, d'éternelles -lampes où brûleront de saintes huiles, et ils montreront aux voyageurs -pieux tous ces petits ossements blancs étendus dans la nuit. - - - - -L'ÉTOILE DE BOIS - -(1897) - - -I - -Alain était le petit-fils d'une vieille charbonnière de la forêt. - -Dans cette ancienne forêt il y avait moins de routes que de clairières; -des prés ronds gardés par de hauts chênes; des lacs de fougères -immobiles sur qui planaient des rameaux frêles et frais comme des doigts -de femme; des sociétés d'arbres graves comme des pilastres et assemblés -pour murmurer pendant les siècles leurs délibérations de feuilles; -d'étroites fenêtres de branches qui s'ouvraient sur un océan de vert où -tremblaient de longues ombres parfumées et les cercles d'or blanc du -soleil; des îles enchantées de bruyères roses et des rivières d'ajoncs; -des treillis de lueurs et de ténèbres; des grands espaces naturels d'où -surgissaient, tout frissonnants, les jeunes pins et les chênes puérils; -des lits d'aiguilles rousses où les fourches moussues des vieux arbres -semblaient plonger à mi-jambes; des berceaux d'écureuils et des nids de -vipères; mille tressaillements d'insectes et flûtements d'oiseaux. Dans -la chaleur, elle bruissait comme une puissante fourmilière; et elle -retenait, après la pluie, une pluie à elle, lente, morne, entêtée, qui -tombait de ses cimes et noyait ses feuilles mortes. Elle avait sa -respiration et son sommeil; parfois, elle ronflait; parfois, elle se -taisait, toute muette, toute coite, toute épieuse, sans un frôlis de -serpent, sans un trille de fauvette. Qu'attendait-elle? Nul ne savait. -Elle avait sa volonté et ses goûts: car elle lançait tout droit des -lignes de bouleaux, qui filaient comme des traits; puis elle avait peur, -et s'arrêtait dans un coin pour frémir sous un bouquet de trembles; elle -avançait aussi un pied sur la lisière, jusque dans la plaine, mais n'y -restait guère, et s'enfuyait de nouveau parmi l'horreur froide de ses -plus hautes et profondes futaies, jusque dans son centre nocturne. Elle -tolérait la vie des bêtes, et ne semblait pas s'en apercevoir; mais ses -troncs inflexibles, résistants, épanouis comme des foudres solidifiées -jaillies de la terre, étaient hostiles aux hommes. - -Cependant elle ne haïssait point Alain: elle lui dérobait le ciel. -Longtemps l'enfant ne connut d'autre lumière qu'une trouble et laiteuse -verdeur de l'air; et, venant le soir, il voyait la meule de charbon se -piquer de points rouges. La miséricordieuse vieille forêt ne lui avait -pas permis de regarder tout ce que le ciel de la nuit laisse traîner -d'argent et d'or. Il vivait ainsi auprès d'une bonne femme dont le -visage, sillonné comme une écorce, s'était établi dans les immuables -lignes du repos de la vie. Il lui aidait à couper les branches, à les -tasser dans les meules, à couvrir les tertres de terre et de tourbe, à -veiller sur le feu, qu'il soit doux et lent, à trier les morceaux pour -faire les tas noirs, à emplir les sacs des porteurs dont on voyait peu -la figure parmi les ténèbres des feuilles. Pour cela il avait la joie -d'écouter à midi le babil des rameaux et des bêtes, de dormir sous les -fougères parmi la chaleur, de rêver que sa grand'mère était un chêne -tordu, ou que le vieux hêtre qui regardait toujours la porte de la hutte -allait s'accroupir et venir manger la soupe; de considérer sur la terre -la fuite constante de l'insaisissable monnaie du soleil; de réfléchir -que les hommes, sa grand'mère et lui n'étaient pas verts et noirs comme -la forêt et le charbon, de regarder bouillir la marmite et de guetter -l'instant de sa meilleure odeur; de faire gargouiller son cruchon de -grès dans l'eau de la mare qui s'était blottie entre trois rochers -ronds; de voir jaillir un lézard au pied d'un orme comme une pousse -lumineuse, onduleuse et fluide, et, au creux de l'épaule du même orme, -se boursoufler le feu charnu d'un champignon. - -Telles furent les années d'Alain dans la forêt, parmi le sommeil rêveur -des jours, et les rêves ensommeillés des nuits; et il en comptait déjà -dix. - -Une journée d'automne il y eut grande tempête. Toutes les futaies -grondaient et ahannaient; des javelines ruisselantes de pluie -plongeaient et replongeaient dans l'enchevêtrement des branches; les -rafales hurlaient et tourbillonnaient tout autour des têtes chenues des -chênes; le jeune aubier gémissait, le vieux se lamentait; on entendait -geindre l'ancien cœur des arbres et il y en eut qui furent frappés de -mort et tombèrent roides, entraînant des morceaux de leur faîte. La -chair verte de la forêt gisait tailladée près de ses blessures béantes, -et par ces douloureuses meurtrières pénétrait dans ses entrailles -d'ombre effarée la lumière horrible du ciel. - -Ce soir-là l'enfant vit une chose surprenante. La tempête avait fui plus -loin et tout était redevenu muet. On éprouvait une sorte de gloire -paisible après un long combat. Comme Alain venait puiser de l'eau dans -son écuelle à la mare du rocher, il y aperçut des étincellements qui -scintillaient, frissonnaient, semblaient rire dans le miroir rustique -d'un rire glacé. D'abord il pensa que c'étaient des points de feu comme -ceux qui brillaient au charbon des meules: mais ceux-ci ne lui brûlaient -pas les doigts, fuyaient sous sa main quand il tâchait de les prendre, -se balançaient çà et là, puis revenaient obstinément scintiller à la -même place. C'étaient des feux froids et moqueurs. Et Alain voyait -flotter au milieu d'eux l'image de sa figure et l'image de ses mains. -Alors il tourna ses yeux vers en haut. - -A travers une grande plaie sombre du feuillage, il aperçut le vide -radieux du ciel. La forêt ne le protégeait plus et il ressentit comme -une honte de nudité. Car, du fond de cette vaste clairière bleuâtre si -lointaine, beaucoup de petits yeux implacables luisaient, des points -d'yeux très perçants, des clignements d'étincelles, tout un picotement -de rayons. Ainsi Alain connut les étoiles, et les désira sitôt qu'il les -eut connues. - -Il courut à sa grand'mère, qui tisonnait pensivement la meule. Et quand -il lui eut demandé pourquoi la mare du rocher mirait tant de points -brillants qui tressaillaient parmi les arbres, sa grand'mère lui dit: - ---Alain, ce sont les belles étoiles du ciel. Le ciel est au-dessus de la -forêt et ceux qui vivent dans la plaine le voient toujours. Et chaque -nuit Dieu y allume ses étoiles. - ---Dieu y allume ses étoiles... répéta l'enfant. Et moi, mère grand, -pourrais-je allumer des étoiles? - -La vieille femme lui posa sur la tête sa main dure et craquelée. C'était -comme si un des chênes eût eu pitié d'Alain et l'eût caressé de sa -grosse écorce. - ---Tu es trop petit. Nous sommes trop petits, dit-elle. Dieu seul sait -allumer ses étoiles dans la nuit. - -Et l'enfant répéta: - ---Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit... - - -II - -Dès lors les joies journalières d'Alain furent plus inquiètes. Le babil -de la forêt cessa de lui paraître innocent. Il ne se sentit plus protégé -sous l'abri dentelé des fougères. Il s'étonna de la mobile dispersion du -soleil sur les mousses. Il se lassa de vivre dans l'ombre verte et -obscure. Il désira une autre lumière que le chatoiement des lézards, le -morne ardoiement du champignon, et le rougeoiement du charbon dans les -meules. Avant de s'endormir il allait considérer au-dessus de la mare -l'innombrable rire crépitant du ciel. Toute la force de ses désirs -l'emportait par delà les ténèbres closes des hêtres, des chênes, des -ormes, derrière lesquels il y avait des hêtres, des chênes, des ormes -encore, et toujours d'autres arbres, et des entassements de futaies. Et -son orgueil avait été frappé par la parole de la vieille femme: - ---Dieu _seul_ sait allumer ses étoiles dans la nuit. - ---Et moi? pensait Alain. Si j'allais dans la plaine, si j'étais sous ce -ciel qui est par-dessus les arbres, ne pourrais-je aussi allumer mes -étoiles? Oh, j'irai! j'irai. - -Rien ne lui plaisait plus dans l'enceinte de la forêt, qui l'assiégeait -comme une armée immobile, l'emprisonnait comme une geôle rigide dont les -arbres-gardiens se multipliaient pour l'arrêter, étendaient leurs bras -inflexibles, se dressaient menaçants, énormes, terribles et muets, armés -de contreforts noueux, de barricades fourchues, de mains gigantesques et -ennemies; semblant hostile à tout ce qui n'était pas elle-même dans la -jalouse protection de son cœur ténébreux. Bientôt elle eut pansé toutes -les plaies de la tempête, refermé les blessures cruelles par où -s'enfonçait la lumière, pour s'endormir de nouveau dans le sommeil de sa -profondeur. Et la mare du rocher redevint obscure, et la face du miroir -rustique ne refléta plus le rire lumineux du ciel. - -Mais dans les rêves de l'enfant les étoiles riaient toujours. - -Une nuit il s'échappa de la hutte tandis que sa grand'mère dormait. Il -portait dans un bissac du pain et un morceau de fromage dur. Les meules -de charbon luisaient paisiblement d'une lueur étouffée. Comme ces points -rouges semblaient tristes auprès des vivaces étincelles du ciel! Les -chênes, dans la nuit, n'étaient que des ombres aveugles qui allongeaient -leurs longues mains à tâtons. Ils dormaient, comme sa grand'mère, mais -ils dormaient debout. Ils étaient tant qu'ils se fiaient les uns aux -autres de leur garde. On ne les entendait pas souffler pendant leur -sommeil. Ils resteraient ainsi, très silencieux, jusqu'au premier -fraîchissement de l'aube. Mais quand le vent du matin ferait murmurer -les feuilles, Alain aurait déjà trompé leur surveillance. Tous les -oiseaux pépieraient et pépieraient pour les avertir: Alain aurait déjà -glissé entre leurs bras. Ils ne pourraient le suivre, car ils avaient -horreur de la plaine. Ils auraient beau le menacer de loin, comme une -file de géants noirs: ils ne savaient ni crier ni marcher--rien que -s'amonceler, se serrer, se multiplier, croître, s'écarquiller, se -fourcher, jeter mille tentacules immobiles, avancer soudain de grosses -têtes et d'affreuses massues. Mais à la lisière de la plaine leur -puissance était anéantie, et un enchantement les arrêtait soudain comme -si la lumière les eût éblouis de stupeur. - - * * * * * - -Quand Alain fut dans cette plaine, il osa se retourner. Les géants -noirs, attroupés comme l'armée de la nuit, semblaient le regarder -tristement. - -Puis Alain leva les yeux. Un miracle l'attendait au ciel. On eût dit -qu'il était fleuri de fleurs de feu. Partout il tressaillait -d'étincelles. Certaines s'enfuyaient, s'enfonçaient, allaient -disparaître, tout à coup revenaient, grossissaient, brûlaient rouge, -pâlissaient, bleuissaient, s'effaçaient, flottaient un peu, -s'éparpillaient en trois, quatre, cinq traits de flamme, puis se -renouaient, se fondaient, et, condensées, n'étaient plus qu'un point -éclatant. D'autres avaient une insupportable acuité, perçaient les yeux -d'un coup d'aiguille, puis devenaient douces, s'embrumaient, -s'étalaient, se faisaient taches claires, vacillaient, s'en allaient -tout à fait dans le vide, puis, dans le moment même reparues, trouaient -l'air d'un stylet pur. Et d'autres s'établissaient sur des lignes, -construisaient des figures, se disposaient en formes où Alain voyait des -maisons, des fenêtres, des chariots; et tout à coup c'était l'angle du -toit qui scintillait, puis le linteau de la porte, le bout du timon, le -centre du moyeu; puis tout s'éteignait; puis les points brillaient -encore, mais de lueurs inégales, en sorte que les formes de tout à -l'heure étaient confondues. - -L'enfant tendait ses mains vers le fond de la nuit. Il essayait de -prendre ces lumières pâles, de les pétrir pour en refaire des choses à -lui, curieux d'apprendre comment elles brûlaient et s'il y avait là-haut -de grandes meules de charbon bleu toutes piquées de flammes. - -Ensuite il considéra la plaine. Elle était longue, plate et nue, informe -jusqu'à l'extrême ciel, peu mobile par sa végétation basse. Une rivière -lente la terminait, dont on ne distinguait pas les bords. C'était comme -de la plaine un peu plus blanche. - -Alain marcha vers la rivière pour y revoir les étoiles. - -Là elles paraissaient couler, devenir liquides et incertaines, -s'infléchir, s'arrondir, se voiler sous une ride obscure et parfois se -diviser en une foule de courtes lignes miroitantes. Elles allaient au -fil de l'eau, s'égaraient dans les remous et mouraient, étouffées par de -gros paquets d'herbes. - -Pendant toute cette nuit Alain marcha auprès de la rivière. Deux ou -trois souffles du matin enveloppèrent toutes les étoiles d'un linceul -gris tendre rayé d'or et de rose. Au pied d'un arbre mince le long -duquel tremblotaient des feuilles d'argent, Alain s'assit, un peu las; -il mordit dans son pain et but à l'eau courante. Il marcha encore tout -le jour. Le soir il dormit dans un enfoncement de la berge. Et le matin -suivant il reprit sa marche. - -Voici qu'il vit la rivière s'élargir et la plaine perdre sa couleur. -L'air devenait humide et salé. Les pieds s'enfonçaient dans le sable. Un -murmure prodigieux emplissait l'horizon. Des oiseaux blancs voletaient -en poussant un cri rauque et lamentable. L'eau jaunissait et verdissait, -se gonflait et jetait de la vase. Les berges s'abaissaient et -disparaissaient. Bientôt, Alain ne vit plus qu'une grande étendue -sablonneuse, au loin tranchée d'une large raie obscure. La rivière -sembla ne plus avancer: elle fut arrêtée par une barre d'écume contre -laquelle toutes ses petites vagues s'efforçaient. Puis elle s'ouvrit et -se fit immense; elle inonda la plaine de sable et s'épandit jusqu'au -ciel. - -Alain était entouré d'un tumulte étrange. Près de lui croissaient des -chardons des dunes avec des roseaux jaunes. Le vent lui balayait le -visage. L'eau s'élevait par enflures régulières, crêtelées de blanc: de -longues courbures creuses qui venaient tour à tour dévorer la grève avec -leurs gueules glauques. Elles vomissaient sur le sable une bave de -bulles, des coquilles polies et trouées, d'épaisses fleurs de glu, des -cornets luisants, dentelés, des choses transparentes et molles -singulièrement animées, de mystérieux débris mystérieusement usés. Le -mugissement de toutes ces gueules glauques était doux et lamentable. -Elles ne geignaient pas comme les grands arbres, mais semblaient se -plaindre dans un autre langage. Elles aussi devaient être jalouses et -impénétrables: car elles roulaient leur ombre pourpre à l'écart de la -lumière. - -Alain courut sur le bord et laissa tremper ses pieds par l'écume. Le -soir venait. Un instant des traînées rouges à l'horizon parurent flotter -sur un crépuscule liquide. Puis la nuit sortit de l'eau, tout au bout de -la mer, se fit impérieuse, étouffa les bouches criantes de l'abîme par -ses tourbillons obscurs. Et les étoiles piquèrent le ciel de l'Océan. - -Mais l'Océan ne fut pas le miroir des étoiles. Ainsi que la forêt, il -protégeait contre elles son cœur de ténèbres par l'éternelle agitation -de ses vagues. On voyait bondir hors de cette immensité ondulante des -cimes chevelues de cheveux d'eau que la main profonde de l'Océan -retirait aussitôt à lui. Des montagnes fluides s'entassaient et se -fondaient en même temps. Des chevauchées de vagues galopaient furieuses, -puis s'abattaient invisibles. Des rangs infinis de guerriers à crinières -mouvantes s'avançaient dans une charge implacable et sombraient parmi le -champ de bataille sous le flottement d'un interminable linceul. - -Au détour d'une falaise l'enfant vit errer une lumière. Il s'approcha. -Une ronde d'autres enfants tournait sur la grève, et l'un d'eux secouait -une torche. Ils étaient penchés vers le sable à l'endroit où viennent -expirer les longues lèvres de l'eau. Alain se mêla parmi eux. Ils -regardaient sur la plage ce que venait d'y apporter la mer. C'étaient -des êtres rayonnés, de couleurs incertaines, rosâtres, violacés, tachés -de vermillon, ocellés d'azur, et dont les meurtrissures exhalaient un -feu pâle. On eût dit des paumes de mains étranges, autour desquelles se -crispaient des doigts amincis; mains errantes, mortes naguère, rejetées -par l'abîme qui enveloppait le mystère de leurs corps, feuilles charnues -et animées, faites de chair marine; bêtes astrées vivantes et mouvantes -au fond d'un ciel obscur. - ---Étoiles de mer! Étoiles de mer! criaient les enfants. - ---Oh! dit Alain, des étoiles! - -L'enfant qui tenait la torche l'inclina vers Alain. - ---Écoute, dit-il, l'histoire des étoiles. La nuit où naquit Notre -Seigneur, le Seigneur des enfants, naquit au ciel une étoile neuve. Elle -était énorme et bleue. Elle le suivait partout où il allait, et il -l'aimait. Quand les méchants vinrent le tuer, elle pleura du sang. Mais -quand il fut mort, au bout de trois jours, elle mourut aussi. Et elle -tomba dans la mer et se noya. Et beaucoup d'autres étoiles en ce -temps-là se noyèrent de tristesse dans la mer. Et la mer a eu pitié -d'elles et ne leur a pas retiré leurs couleurs. Et elle vient tout -doucement nous les rendre, chaque nuit, pour que nous les gardions en -mémoire de Notre Seigneur. - ---Oh! dit Alain, et ne pourrais-je les rallumer? - ---Elles sont mortes, répondit l'enfant à la torche, depuis la mort de -Notre Seigneur. - -Alors Alain baissa la tête, et se détourna, et sortit du petit cercle de -lumière. Car ce qu'il cherchait, ce n'était point une étoile noyée, une -étoile morte, éteinte pour toujours. Il voulait, comme Dieu seul, -allumer une étoile et la faire vivre, se réjouir de sa lumière, -l'admirer et la voir monter dans l'air, loin des ténèbres de la forêt, -qui cache les étoiles, loin des profondeurs de l'Océan, qui les noie. -D'autres enfants pouvaient recueillir les étoiles mortes, les garder et -les aimer. Celles-là n'étaient pas pour Alain. Où trouverait-il la -sienne? Il ne savait; mais, certes, il la trouverait. Ce serait une bien -belle chose. Il l'allumerait, et elle lui appartiendrait, et peut-être -qu'elle le suivrait partout, comme la grosse bleue qui suivait Notre -Seigneur. Dieu qui avait tant d'étoiles aurait la bonté de donner -celle-là au petit Alain. Il en avait le désir si fort. Et quel -étonnement pour sa grand'mère, quand il reviendrait! Toute l'horrible -forêt en serait éclairée jusque dans son tréfonds. «Dieu n'est plus seul -à allumer ses étoiles! crierait Alain. Il y a aussi mon étoile. Alain -seul l'allume ici, pour faire la lumière au milieu des vieux arbres. Mon -étoile! Mon étoile en feu!» - -La lueur sautillante de la torche erra çà et là sur la grève, devint -rougeâtre sous la bruine; les ombres des enfants se fondirent dans la -nuit. Alain fut seul encore. Une fine pluie l'enveloppa et le transit, -tissa entre lui et le ciel son réseau de gouttelettes. La lamentation -des vagues l'accompagna; tantôt murmure, tantôt ululement; et parfois -une forte lame venait détoner dans la falaise, se pulvérisait, fusait de -tous côtés, ou se projetait parmi la noirceur de l'air comme un spectre -d'écume. Puis la plainte se fit égale et monotone comme les soupirs -réguliers d'un malade; puis ce fut une sorte de doux tumulte aérien, -balbutiant et confus; puis Alain entra dans le silence... - - -III - -Et des jours et des nuits se passèrent; les étoiles se levèrent et se -couchèrent; mais Alain n'avait pas trouvé la sienne. - -Il arriva dans un pays dur. L'herbe d'arrière-saison jaunissait -tristement sur les longs prés; les feuilles des vignes rougissaient aux -ceps avant la grappe âcre et serrée. Partout de régulières lignes de -peupliers parcouraient la plaine. Les collines s'élevaient lentement, -coupées de champs pâles, quelquefois avec la tache sombre d'un bosquet -de chênes. D'autres, ardues, étaient couronnées d'un cercle d'arbres -noirs. Les larges plateaux se hérissaient de masses menaçantes. Le vert -indolent d'un groupe de pins y semblait joyeux. - -A travers cette maigre contrée errait une source claire et pierreuse. -Elle suintait doucement d'un tertre, laissait à sec la moitié de son lit -sous les premiers coteaux, et se fendillait en bras qui allaient -caresser le pied de vieilles maisons de bois aux châssis enguirlandés. -Elle était si transparente que les dos des perches, des brochets et des -vives apparaissaient en troupe immobile. Les cailloux effleuraient le -fil de l'eau et Alain voyait des chats pêcher la nuit entre les deux -rives. - -Et plus loin, où le ruisseau devenait fleuve, était une bonne petite -ville assise sur les basses berges, avec de menues maisons pointues, -coiffées de tuiles striées en ogive, avec une multitude de fenêtres -minuscules pressées et grillées, avec des poivrières aux toits peints de -bleu et de jaune, et un antique pont de bois, et un moutier, semblable à -une brume vermeille ébarbée, où saint Georges, armé de sang, plongeait -sa lance dans la gueule d'un dragon de grès rouge. - -Le fleuve, large, lumineux et vert, tournait la cité comme un môle, -entre des montagnes neigeuses au loin et les toutes petites collines de -la petite ville où grimpaient les rues montantes avec leurs grandes -enseignes de couleur: la rue du Heaume, et la rue de la Couronne, et la -rue des Cygnes, et la rue de l'Homme-Sauvage, près du Marché aux -Poissons et du Lion de Pierre qui vomissait son jet d'eau pure comme un -arc de cristal. - -Là étaient d'honnêtes auberges où des filles aux grosses joues versaient -du vin clair dans les cruches d'étain, où pendaient les gonnes et -aumusses laissées en gage; l'Hôtel de Ville, où siégeaient des bourgeois -en cape de drap, à chemise de lin écru, l'anneau d'or au second doigt, -faisant bonne justice et prompte expédition des malfaiteurs, et autour -de la maison du conseil d'étroites rues paisibles avec des échoppes de -scribes, fournies de parchemins et d'écritoires; des femmes placides, -aux yeux bleus mouillés, à la figure usée de tendresse, avec un double -menton, coiffées d'une guimpe transparente, parfois la bouche voilée par -une bande de toile fine; des jeunes filles à robe blanche, ayant des -crevés aux coudes, une ceinture cerise, et qui paraissaient filer sur -des quenouilles leurs cheveux longs; des enfants roux aux lèvres pâles. - -Alain passa sous une voûte trapue: c'était l'entrée de la place du -Vieux-Marché. Elle était ceinte de maisonnettes accroupies comme des -vieilles autour d'un feu d'hiver, toutes pelotonnées sous leur chaperon -d'ardoises et renflées d'écailles à la façon des gorges de dragon. -L'église de la paroisse, noire de monstres à barbe de mousse, penchait -vers une tour carrée qui allait s'effilant en pointe de stylet. Tout -auprès s'ouvrait la boutique du barbier, bouillonnée de vitres grasses, -rondes comme des bulles, avec des volets verts où on voyait peints en -rouge les ciseaux et la lancette. Au milieu de la place était le puits à -margelle rongée, coiffé de son dôme de ferrures croisées. Des enfants -pieds nus couraient autour; quelques-uns jouaient à la marelle sur les -dalles; un petit gros pleurait silencieusement, la bouche poissée de -mélasse, et deux fillettes se tiraient par les cheveux. Alain voulut -leur parler; mais ils s'enfuyaient et le regardaient à la dérobée, sans -répondre. - -Le serein tomba parmi l'air un peu fumeux. Déjà on voyait briller des -chandelles qui se reflétaient dans les vitres épaisses avec des ronds -rouges. Les portes se fermaient; on entendait le claquement des volets -et le grincement des verrous. Le plat d'étain de l'hôtellerie tintait -contre son crampon de fer. Au porche entr'ouvert Alain vit la lueur de -l'âtre, huma l'odeur du rôti, entendit couler le vin; mais il n'osa -entrer. Une voix grondeuse de femme cria qu'il était l'heure de tout -clore. Alain se glissa vers une ruelle. - -Tous les étals étaient relevés. Il n'y avait point d'abri contre le -frais. La forêt donnait le creux de ses arbres fourchus; le fleuve -prêtait le retroussis de ses berges, la plaine son sillon entre les -chaumes, la mer l'angle de ses falaises; même la campagne dure ne -refusait pas son fossé sous la haie; mais la boudeuse ville renfrognée, -étroitement serrée et cloîtrée, n'offrait rien aux petits errants. - -Et elle se fit épaissement noire et curieusement hérissée en ses -couloirs tournants, ses culs-de-sac étranglés, où elle croisait des -piliers, enfonçait des madriers obliques, creusait des ruisseaux -enlacés. Elle avançait à l'improviste deux bornes à chaînes, la herse -d'une grille, de grands crochets de muraille; une maison barrait la rue -de sa tourelle, l'autre l'écrasait de son pignon, la troisième -l'emplissait de son ventre. C'était comme un guet immobile de pierre et -de bois, armé avec de la ferraille. Tout cela était noir, inhospitalier -et silencieux. Alain avança, recula, se perdit, tourna en cercle, et se -retrouva sur la place du Vieux-Marché. Les chandelles s'étaient éteintes -et toutes les fenêtres étaient rentrées sous leurs carapaces. Il ne vit -plus qu'une lueur vacillante, à une lucarne ovale, près de la pointe de -la tour carrée. - -On y pénétrait par l'ouverture d'un soubassement, qui n'était pas close, -et les marches de l'escalier arrivaient jusqu'au seuil. Alain prit du -courage, et se mit à monter dans une étroite et rapide spirale. A -mi-chemin crépitait au mur une mèche qui brûlait bas, plongeant dans un -bec de cuivre. Arrivé en haut, Alain s'arrêta devant une étrange petite -porte incrustée de clous de bronze, et retint sa respiration. Il -entendait par intervalles une voix aiguë et ancienne qui prononçait des -phrases entrecoupées. Et soudain son cœur commença de battre, et il crut -étouffer: car l'ancienne voix aiguë parlait des étoiles. Alain colla son -oreille au ferrement sculpté de la grande serrure et écouta. - ---Étoiles mauvaises et funestes, disait la voix, pour la nuit, l'heure -et celui qui demande. Inscris: Sirius voilé de sang; la Grande Ourse -obscure; la Petite Ourse embrumée. L'Étoile du Pôle radiante et -martiale. Porte Supérieure: ce soir mardi, Mars rouge et incendié dans -la huitième maison, maison du Scorpion, signe de mort, et de mort par le -feu: bataille, tuerie, carnage, flammes dévorantes. En cette treizième -heure, nuisible par son essence, Mars est en conjonction avec Saturne -dans la maison de l'effroi. Calamité; mort; issue fatale de toute -entreprise. Le fer se mélange au plomb parmi le feu. Fer forgé pour -détruire; plomb en fusion. Mars s'unit à Saturne. Le rouge pénètre dans -le noir. Incendie dans la nuit. Alarme pendant le sommeil. Tintement de -fer et chocs à masses de plomb. Aspect contraire: car le Taureau entre -dans la Porte Inférieure et le Scorpion dans la Porte Supérieure. -Jupiter dans la seconde maison s'oppose à Mars dans la huitième. Ruine -de toute richesse et de toute gloire. Le Cœur du Ciel demeure stérile et -vide. Ainsi Mars ardent domine sans conteste sur les édifices et la vie -que possède Saturne. Incendie de la cité; mort par les flammes. Terreur -et conflagration. A la treizième heure de cette nuit de mardi, Dieu -détourne les yeux de ses étoiles et livre les âmes au feu. - -Au moment où la vieille voix dictait ces mots la porte s'ouvrit, battue -de coups de poing et de coups de pied: la petite forme d'Alain se dressa -sur le seuil, droite et furieuse, et l'enfant irrité cria: - ---Vous mentez! Dieu ne quitte pas ses étoiles. Dieu seul sait allumer -ses étoiles dans la nuit! - -Un vieillard vêtu d'une robe de martre leva son visage penché sur un -astrolabe fait en manière de sphère armillaire, et clignota de ses -paupières rougies, comme un antique oiseau de nuit effaré dans son -repaire. A ses pieds, un enfant pâle et maigre qui écrivait sur un -parchemin laissa tomber son roseau de ses doigts. La flamme de deux -grands cierges de cire s'étira et s'inclina sous le courant d'air. Le -vieillard tendit le bras, et sa main apparut sur le bord de la manche -fourrée comme un ossement vide. - ---Enfant barbare et douteur, dit-il, quelle est ta noire ignorance! -Écoute: cet autre enfant t'instruira par sa bouche. Dis-lui, toi, la -nature des étoiles. - -Et l'enfant maigre récita: - ---Les étoiles sont fixées dans la voûte de cristal et tournent si -rapidement sur leur pivot de diamant qu'elles s'enflamment de leur -propre mouvement et tourbillon. Dieu n'est que le premier moteur des -orbes et la cause de la révolution des sept ciels; mais depuis la motion -initiale le ciel des constellations n'obéit qu'à ses propres lois et -gouverne à son gré les événements de la terre et les destinées des -hommes. Telle est la doctrine d'Aristote et de la Sainte Église. - ---Tu mens! cria encore Alain. Dieu connaît toutes ses étoiles et les -aime. Il me les a fait voir malgré les grands arbres de la forêt, qui -recouvrait le ciel; et il me les a fait flotter le long de la rivière, -et il me les a fait danser joyeuses au-dessus de la campagne; et j'ai vu -aussi celles qui se sont noyées au temps de la mort de Notre Seigneur; -et bientôt il me montrera la mienne et... - ---Enfant, Dieu te montrera la tienne. Ainsi soit-il! dit le vieillard. - -Mais Alain ne put connaître s'il lui parlait sérieusement. Car un -souffle de vent soudain emplit la cellule et les deux flammes des -cierges se renversèrent comme des fleurs retournées, bleuirent et -moururent. Alain retrouva l'escalier en tâtant la muraille; et, comme il -avait pris de la hardiesse, et aussi pour punir le vieillard menteur, il -arracha le bec de cuivre avec sa mèche brûlante et l'emporta. - -Toute la place était noire de nuit, et la tour carrée parut s'y enfoncer -et disparaître sitôt qu'Alain l'eut quittée. Il retrouva le passage de -la voûte à la lueur de sa lampe et le franchit. Ici les chapeaux pointus -des toits ne découpaient plus le ciel. Les ténèbres s'élargissaient et -l'ombre supérieure semblait comme frottée de blancheur. Le firmament -nocturne était saisi dans un treillis d'étoiles, parcouru de fils d'air -ténu aux nœuds étincelants, tendu d'une résille de feu clair. Alain leva -la tête vers le grand filet radiant. Les étoiles riaient toujours de -leur rire de givre. Assurément elles n'avaient pas pitié de lui. Elles -ne le connaissaient pas, puisqu'il était si longtemps resté enveloppé -dans l'horreur épaisse de la forêt. Elles riaient de lui, étant hautes -et éblouissantes, parce qu'il était petit et n'avait qu'une lampe -vacillante et fumeuse. Elles riaient aussi du vieillard menteur, qui -prétendait les connaître, et de ses deux cierges éteints. Alain les -regarda encore. Riaient-elles pour se moquer, ou riaient-elles de -plaisir? Elles dansaient aussi. Elles devaient être joyeuses. Ne -savaient-elles pas que le petit Alain allumerait l'une d'elles, comme -Dieu lui-même? Assurément Dieu le leur avait dit. Quelle devait être la -sienne? Il y en avait tant et tant. Une nuit sans doute elle se -révélerait, descendrait auprès de lui, et il n'aurait qu'à la cueillir -comme un fruit. Ou si elle ne voulait pas se laisser toucher, elle -volerait devant lui avec ses ailes de feu. Et elle rirait avec lui, et -il rirait du même rire qu'elle, et toute la vieille forêt serait semée -de petites lumières qui ne seraient que des rires. - -Maintenant Alain était sur le vieux pont qui tremblait sur ses piliers -sculptés. On voyait couler l'eau entre les grosses poutres de son -tablier, et vers le milieu il y avait une échauguette toute vêtue -d'ardoises peintes en jaune et en bleu. Le veilleur devait se tenir dans -la niche; mais il n'était pas là. Heureusement pour Alain; peut-être -qu'il ne l'eût pas laissé passer avec sa lampe. Alain n'osa pas éclairer -le trou noir de l'échauguette et marcha plus vite. Au delà du pont -étaient les maisons plus humbles de la cité, qui n'avaient point -d'armures de couleur, ni de monstres griffus pour saisir les contreforts -des fenêtres, ni de gueules de dragon pour vomir l'eau de la pluie, ni -de serpents qui s'enlaçaient aux linteaux des portes, ni de soleils -grimaçants et dédorés pour se rebondir en bosses aux pignons. Elles -n'avaient même pas leurs chemises de tuiles nues ou d'ardoises grises; -mais elles étaient simplement faites avec des madriers équarris. - -Alain soulevait sa lampe pour distinguer le chemin. Tout à coup, il -s'arrêta, et se mit à trembler. Il y avait une étoile devant lui, un peu -plus haut que sa tête. - -Étoile obscure, à la vérité, car elle était en bois. Elle avait six -rayons croisés sur six autres rayons, de sorte qu'elle était parfaite. -On l'avait clouée au bout d'une latte qui s'avançait à travers la rue. -Alain l'éclaira et la considéra. Elle était déjà ancienne et fendillée. -Sans doute elle avait attendu longtemps; Dieu l'avait oubliée dans le -fond de cette petite ville; ou bien il l'avait laissée là sans rien -dire, sachant qu'Alain la trouverait. Alain s'approcha de la maison. -C'était une pauvre maison, qui n'avait point de volets, et, par les -vitres basses, il vit beaucoup de curieux personnages en bois. Ils -étaient dressés sur une planche, comme pour regarder à la fenêtre; leurs -robes étaient dures et droites; leurs lèvres se serraient sur un trait; -leurs yeux étaient ronds et ternes, et ils avaient les mains croisées. -Il y avait aussi un bœuf et un âne, avec des jambes roides écarquillées -et une croix où semblait clouée une forme plaintive, et une crêche -au-dessus de laquelle était fixée une petite étoile, toute semblable à -celle qui était accrochée dans la rue. - -Et Alain vit bien qu'il avait enfin trouvé. Cette étoile était faite -avec le bois de la forêt, et elle attendait qu'on l'allume. Elle avait -attendu Alain. Il approcha sa lampe et la flamme rouge lécha l'étoile -qui crépita. De courtes larmes bleues en jaillirent: puis il y eut un -trait igné, un craquèlement, et elle se mit à brûler, devint une boule -de feu, flamboya. Alors Alain battit des mains en criant: - ---Mon étoile! mon étoile en feu! - -Et il se fit un mouvement dans la maison; des fenêtres en haut -s'ouvrirent, et Alain vit de petites têtes effarées, avec de longs -cheveux, beaucoup d'enfants en chemise, qui s'étaient réveillés et -venaient voir. Alain courut vers la porte et entra dans la maison. Il -criait: - ---Enfants, venez voir mon étoile! mon étoile en feu! Alain a allumé son -étoile dans la nuit! - -Cependant l'étoile flambante grossit très vite, éparpilla une toison -d'étincelles; puis aussitôt les madriers secs s'enflammèrent; le toit de -chaume rougit d'un coup et tout l'auvent fut un rideau de feu. On -entendit un cri d'effroi, des appels vagues, puis des plaintes aiguës. -Et l'embrasement devint formidable. Il y eut un écroulis; de grands -tisons se dressèrent parmi la fumée; ce fut une horrible bigarrure de -rouge et de noir; enfin une sorte de gouffre se creusa où s'abattit un -monceau d'énormes braises ardentes. - -Et le halètement sinistre d'une cloche d'alarme commença de retentir. - - * * * * * - -A cette heure même, le vieillard de la tour carrée vit se lever dans le -Cœur du Ciel, qui est la Maison de Gloire, une nouvelle étoile rouge. - - - - -LE LIVRE DE MONELLE - -(1895) - - - - -I - -_PAROLES DE MONELLE_ - - -Monelle me trouva dans la plaine où j'errais et me prit par la main. - - * * * * * - ---N'aie point de surprise, dit-elle, c'est moi et ce n'est pas moi; - -Tu me retrouveras encore et tu me perdras; - -Encore une fois je viendrai parmi vous; car peu d'hommes m'ont vue et -aucun ne m'a comprise; - -Et tu m'oublieras et tu me reconnaîtras et tu m'oublieras. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai des petites prostituées, et tu -sauras le commencement. - - * * * * * - -Bonaparte le tueur, à dix-huit ans, rencontra sous les portes de fer du -Palais-Royal une petite prostituée. Elle avait le teint pâle et elle -grelottait de froid. Mais «il fallait vivre», lui dit-elle. Ni toi, ni -moi, nous ne savons le nom de cette petite que Bonaparte emmena, par une -nuit de novembre, dans sa chambre, à l'hôtel de Cherbourg. Elle était de -Nantes, en Bretagne. Elle était faible et lasse, et son amant venait de -l'abandonner. Elle était simple et bonne; sa voix avait un son très -doux. Bonaparte se souvint de tout cela. Et je pense qu'après le -souvenir du son de sa voix l'émut jusqu'aux larmes et qu'il la chercha -longtemps, sans jamais plus la revoir, dans les soirées d'hiver. - -Car, vois-tu, les petites prostituées ne sortent qu'une fois de la foule -nocturne pour une tâche de bonté. La pauvre Anne accourut vers Thomas de -Quincey, le mangeur d'opium, défaillant dans la large rue d'Oxford sous -les grosses lampes allumées. Les yeux humides, elle lui porta aux lèvres -un verre de vin doux, l'embrassa et le câlina. Puis elle rentra dans la -nuit. Peut-être qu'elle mourut bientôt. Elle toussait, dit de Quincey, -le dernier soir que je l'ai vue. Peut-être qu'elle errait encore dans -les rues; mais, malgré la passion de sa recherche, quoiqu'il bravât les -rires des gens auxquels il s'adressait, Anne fut perdue pour toujours. -Quand il eut plus tard une maison chaude, il songea souvent avec des -larmes que la pauvre Anne aurait pu vivre là près de lui; au lieu qu'il -se la représentait malade, ou mourante, ou désolée, dans la noirceur -centrale d'un b... de Londres, et elle avait emporté tout l'amour -pitoyable de son cœur. - -Vois-tu, elles poussent un cri de compassion vers vous, et vous -caressent la main avec leur main décharnée. Elles ne vous comprennent -que si vous êtes très malheureux; elles pleurent avec vous et vous -consolent. La petite Nelly est venue vers le forçat Dostoïevsky hors de -sa maison infâme, et, mourante de fièvre, l'a regardé longtemps avec ses -grands yeux noirs tremblants. La petite Sonia (elle a existé comme les -autres) a embrassé l'assassin Rodion après l'aveu de son crime. «Vous -vous êtes perdu!» a-t-elle dit avec un accent désespéré. Et, se relevant -soudain, elle s'est jetée à son cou, et l'a embrassé... «Non, il n'y a -pas maintenant sur la terre un homme plus malheureux que toi!» -s'est-elle écriée dans un élan de pitié, et tout à coup elle a éclaté en -sanglots. - -Comme Anne et celle qui n'a pas de nom et qui vint vers le jeune et -triste Bonaparte, la petite Nelly s'est enfoncée dans le brouillard. -Dostoïevsky n'a pas dit ce qu'était devenue la petite Sonia, pâle et -décharnée. Ni toi ni moi nous ne savons si elle put aider jusqu'au bout -Raskolnikoff dans son expiation. Je ne le crois pas. Elle s'en alla très -doucement dans ses bras, ayant trop souffert et trop aimé. - -Aucune d'elles, vois-tu, ne peut rester avec vous. Elles seraient trop -tristes et elles ont honte de rester. Quand vous ne pleurez plus, elles -n'osent pas vous regarder. Elles vous apprennent la leçon qu'elles ont à -vous apprendre, et elles s'en vont. Elles viennent à travers le froid et -la pluie vous baiser au front et essuyer vos yeux et les affreuses -ténèbres les reprennent. Car elles doivent peut-être aller ailleurs. - -Vous ne les connaissez que pendant qu'elles sont compatissantes. Il ne -faut pas penser à autre chose. Il ne faut pas penser à ce qu'elles ont -pu faire dans les ténèbres. Nelly dans l'horrible maison, Sonia ivre sur -le banc du boulevard, Anne rapportant le verre vide chez le marchand de -vin d'une ruelle obscure étaient peut-être cruelles et obscènes. Ce sont -des créatures de chair. Elles sont sorties d'une impasse sombre pour -donner un baiser de pitié sous la lampe allumée de la grande rue. En ce -moment, elles étaient divines. - -Il faut oublier tout le reste. - -Monelle se tut et me regarda: - -Je suis sortie de la nuit, dit-elle, et je rentrerai dans la nuit. Car, -moi aussi, je suis une petite prostituée. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: - -J'ai pitié de toi, j'ai pitié de toi, mon aimé. - -Cependant je rentrerai dans la nuit; car il est nécessaire que tu me -perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t'échapperai -encore. - -Car je suis celle qui est seule. - -Et Monelle dit encore: - -Parce que je suis seule, tu me donneras le nom de Monelle. Mais tu -songeras que j'ai tous les autres noms. - -Et je suis celle-ci et celle-là, et celle qui n'a pas de nom. - -Et je te conduirai parmi mes sœurs, qui sont moi-même, et semblables à -des prostituées sans intelligence; - -Et tu les verras tourmentées d'égoïsme et de volupté et de cruauté et -d'orgueil et de patience et de pitié, ne s'étant point encore trouvées; - -Et tu les verras aller se chercher au loin; - -Et tu me trouveras toi-même et je me trouverai moi-même; et tu me -perdras et je me perdrai. - -Car je suis celle qui est perdue sitôt trouvée. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: - -En ce jour une petite femme te touchera de la main et s'enfuira; - -Parce que toutes choses sont fugitives; mais Monelle est la plus -fugitive. - -Et, avant que tu me retrouves, je t'enseignerai dans cette plaine, et tu -écriras le livre de Monelle. - - * * * * * - -Et Monelle me tendit une férule creusée où brûlait un filament rose. - ---Prends cette torche, dit-elle, et brûle. Brûle tout sur la terre et au -ciel. Et brise la férule et éteins-la quand tu auras brûlé, car rien ne -doit être transmis; - -Afin que tu sois le second narthécophore et que tu détruises par le feu -et que le feu descendu du ciel remonte au ciel. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la destruction. - - * * * * * - -Voici la parole: Détruis, détruis, détruis. Détruis en toi-même, détruis -autour de toi. Fais de la place pour ton âme et pour les autres âmes. - -Détruis tout bien et tout mal. Les décombres sont semblables. - -Détruis les anciennes habitations d'hommes et les anciennes habitations -d'âmes; les choses mortes sont des miroirs qui déforment. - -Détruis, car toute création vient de la destruction. - -Et pour la bonté supérieure, il faut anéantir la bonté inférieure. Et -ainsi le nouveau bien paraît saturé de mal. - -Et pour imaginer un nouvel art, il faut briser l'art ancien. Et ainsi -l'art nouveau semble une sorte d'iconoclastie. - -Car toute construction est faite de débris, et rien n'est nouveau en ce -monde que les formes. - -Mais il faut détruire les formes. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la formation. - - * * * * * - -Le désir même du nouveau n'est que l'appétence de l'âme qui souhaite se -former. - -Et les âmes rejettent les formes anciennes ainsi que les serpents leurs -anciennes peaux. - -Et les patients collecteurs d'anciennes peaux de serpent attristent les -jeunes serpents parce qu'ils ont un pouvoir magique sur eux. - -Car celui qui possède les anciennes peaux de serpent empêche les jeunes -serpents de se transformer. - -Voilà pourquoi les serpents dépouillent leur corps dans le conduit vert -d'un fourré profond; et une fois l'an les jeunes se réunissent en cercle -pour brûler les anciennes peaux. - -Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices. - -Bâtis ta maison toi-même et brûle-la toi-même. - -Ne jette pas de décombres derrière toi; que chacun se serve de ses -propres ruines. - -Ne construis point dans la nuit passée. Laisse tes bâtisses s'enfuir à -la dérive. - -Contemple de nouvelles bâtisses aux moindres élans de ton âme. - -Pour tout désir nouveau, fais des dieux nouveaux. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai des dieux. - - * * * * * - -Laisse mourir les anciens dieux; ne reste pas assis, semblable à une -pleureuse auprès de leurs tombes; - -Car les anciens dieux s'envolent de leurs sépulcres; - -Et ne protège point les jeunes dieux en les enroulant de bandelettes; - -Que tout dieu s'envole, sitôt créé; - -Que toute création périsse, sitôt créée; - -Que l'ancien dieu offre sa création au jeune dieu afin qu'elle soit -broyée par lui; - -Que tout dieu soit dieu du moment. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai des moments. - - * * * * * - -Regarde toutes choses sous l'aspect du moment. - -Laisse aller ton moi au gré du moment. - -Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction. - -Aime le moment. Tout amour qui dure est haine. - -Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge. - -Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice. - -Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt. - -Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur. - -Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons entre -les choses. - -N'attarde pas le moment: tu lasserais une agonie. - -Vois: tout moment est un berceau et un cercueil: que toute vie et toute -mort te semblent étranges et nouvelles. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la vie et de la mort. - - * * * * * - -Les moments sont semblables à des bâtons mi-partie blancs et noirs; - -N'arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés -blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins faits avec les moitiés -noires; - -Que chaque noirceur soit traversée par l'attente de la blancheur future. - -Ne dis pas: je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la -réalité entre la vie et la mort. Dis: maintenant je vis et je meurs. - -Épuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses. - -La rose d'automne dure une saison; chaque matin elle s'ouvre; tous les -soirs elle se ferme. - -Sois semblable aux roses: offre tes feuilles à l'arrachement des -voluptés, aux piétinements des douleurs. - -Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir. - -Que toute douleur soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. -Ne te referme pas sur l'insecte rongeur. Ne deviens pas amoureux de ces -carabes noirs. - -Que toute joie soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. Ne -te referme pas sur l'insecte suceur. Ne deviens pas amoureux de ces -cétoines dorées. - -Que toute intelligence luise et s'éteigne en toi l'espace d'un éclair. - -Que ton bonheur soit divisé en fulgurations. Ainsi ta part de joie sera -égale à celle des autres. - -Aie la contemplation atomistique de l'univers. - -Ne résiste pas à la nature. N'appuie pas contre les choses les pieds de -ton âme. Que ton âme ne détourne point son visage comme le mauvais -enfant. - -Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir. -Sois l'aube mêlée au crépuscule. - -Mêle la mort avec la vie et divise-les en moments. - -N'attends pas la mort: elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la -contre toi; elle est comme toi-même. - -Meurs de ta mort; n'envie pas les morts anciennes. Varie les genres de -mort avec les genres de vie. - -Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour -morte. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai des choses mortes. - - * * * * * - -Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre vents -du ciel. - -Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres; car le -phénix qui en renaîtrait serait le même. - -Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris pas -d'eux et ne pleure pas sur eux; oublie-les. - -Ne te fie pas aux choses passées. Ne t'occupe point à construire de -beaux cercueils pour les moments passés: songe à tuer les moments qui -viendront. - -Aie de la méfiance pour tous les cadavres. - -N'embrasse pas les morts: car ils étouffent les vivants. - -Aie pour les choses mortes le respect qu'on doit aux pierres à bâtir. - -Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts -dans des eaux nouvelles. - -Souffle le souffle de ta bouche et n'aspire pas les haleines mortes. - -Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne -collectionne point d'enveloppes vides. - -Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts donnent la pestilence. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de tes actions. - - * * * * * - -Que toute coupe d'argile transmise s'effrite entre tes mains. Brise -toute coupe où tu auras bu. - -Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend. Car toute lampe -ancienne est fumeuse. - -Ne te lègue rien à toi-même, ni plaisir, ni douleur. - -Ne sois l'esclave d'aucun vêtement, ni d'âme, ni de corps. - -Ne frappe jamais avec la même face de la main. - -Ne te mire pas dans la mort; laisse emporter ton image dans l'eau qui -court. - -Fuis les ruines et ne pleure pas parmi. - -Quand tu quittes tes vêtements le soir, déshabille-toi de ton âme de la -journée; mets-toi à nu à tous les moments. - -Toute satisfaction te semblera mortelle. Fouette-la en avant. - -Ne digère pas les jours passés: nourris-toi des choses futures. - -Ne confesse point les choses passées, car elles sont mortes; confesse -devant toi les choses futures. - -Ne descends pas cueillir les fleurs le long du chemin. Contente-toi de -toute apparence. Mais quitte l'apparence, et ne te retourne pas. - -Ne te retourne jamais: derrière toi accourt le halètement des flammes de -Sodome, et tu serais changé en statue de larmes pétrifiées. - -Ne regarde pas derrière toi. Ne regarde pas trop devant toi. Si tu -regardes en toi, que tout soit blanc. - -Ne t'étonne de rien par la comparaison du souvenir; étonne-toi de tout -par la nouveauté de l'ignorance. - -Étonne-toi de toute chose; car toute chose est différente dans la vie et -semblable dans la mort. - -Bâtis dans les différences; détruis dans les similitudes. - - * * * * * - -Ne te dirige pas vers des permanences; elles ne sont ni sur terre ni au -ciel. - -La raison étant permanente, tu la détruiras, et tu laisseras changer ta -sensibilité. - -Ne crains pas de te contredire: il n'y a point de contradiction dans le -moment. - -N'aime pas ta douleur; car elle ne durera point. - -Considère tes ongles qui poussent, et les petites écailles de ta peau -qui tombent. - - * * * * * - -Sois oublieux de toutes choses. - -Avec un poinçon acéré tu t'occuperas à tuer patiemment tes souvenirs -comme l'ancien empereur tuait les mouches. - -Ne fais pas durer ton bonheur du souvenir jusqu'à l'avenir. - -Ne te souviens pas et ne prévois pas. - -Ne dis pas: je travaille pour acquérir: je travaille pour oublier. Sois -oublieux de l'acquisition et du travail. - -Lève-toi contre tout travail; contre toute activité qui excède le -moment, lève-toi. - -Que ta marche n'aille pas d'un bout à un autre; car il n'y a rien de -tel; mais que chacun de tes pas soit une projection redressée. - -Tu effaceras avec ton pied gauche la trace de ton pied droit. - -La main droite doit ignorer ce que vient de faire la main droite. - -Ne te connais pas toi-même. - -Ne te préoccupe point de ta liberté: oublie-toi toi-même. - - * * * * * - -Et Monelle dit encore: Je te parlerai de mes paroles. - -Les paroles sont des paroles tandis qu'elles sont parlées. - -Les paroles conservées sont mortes et engendrent la pestilence. - -Écoute mes paroles parlées et n'agis pas selon mes paroles écrites. - - * * * * * - -Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste; car -elle devait rentrer dans la nuit. - - * * * * * - -Et elle me dit de loin: - -Oublie-moi et je te serai rendue. - - * * * * * - -Et je regardai par la plaine et je vis se lever les sœurs de Monelle. - - - - -II - -_LES SŒURS DE MONELLE_ - - -L'ÉGOISTE - -Par la petite haie qui entourait la maison grise d'éducation au sommet -de la falaise, un bras d'enfant se tendit avec un paquet noué d'une -faveur rose. - ---Prends ça d'abord, dit une voix de fillette. Fais attention: ça se -casse. Tu m'aideras après. - -Une fine pluie tombait également sur les creux du rocher, la crique -profonde, et criblait le remous des vagues au pied de la falaise. Le -mousse qui épiait à la clôture s'avança et dit tout bas: - ---Passe donc avant, dépêche-toi. - -La fillette cria: - ---Non, non, non! Je ne peux pas. Il faut cacher mon papier; je veux -emporter les affaires qui sont à moi. Égoïste! égoïste! va! Tu vois bien -que tu me fais mouiller! - -Le mousse tourna la bouche et empoigna le petit paquet. Le papier trempé -creva et dans la boue roulèrent des triangles de soie jaune et violette -frappés de fleurs, des bandelettes de velours, un petit pantalon de -poupée en batiste, un cœur d'or creux avec une charnière, et une bobine -neuve de fil rouge. La fillette passa sur la haie; elle se piqua les -mains aux brindillons durs, et ses lèvres tremblèrent. - ---Là, tu vois, dit-elle. Tu as été très entêté. Toutes mes choses sont -gâtées. - -Son nez remonta, ses sourcils se rapprochèrent, sa bouche se distendit, -et elle se mit à pleurer: - ---Laisse-moi, laisse-moi. Je ne veux plus de toi. Va-t'en. Tu me fais -pleurer. Je vais retourner avec Mademoiselle. - -Puis elle ramassa tristement ses étoffes. - ---Ma jolie bobine est perdue, dit-elle. Moi qui voulais broder la robe -de Lili! - -Par la poche horriblement ouverte de sa courte jupe on voyait une petite -tête régulière de porcelaine avec une extraordinaire tignasse de cheveux -blonds. - ---Viens, lui souffla le mousse. Je suis sûr que ta Mademoiselle te -cherche déjà. - -Elle se laissa emmener en s'essuyant les yeux avec le revers d'une -menotte tachée d'encre. - ---Et quoi donc encore ce matin? demanda le mousse. Hier tu ne voulais -plus. - ---Elle m'a battue avec son manche à balai, dit la fillette en serrant -les lèvres. Battue et enfermée dans l'armoire à charbon, avec les -araignées et les bêtes. Quand je reviendrai, je mettrai le balai dans -son lit, je brûlerai sa maison avec le charbon et je la tuerai avec ses -ciseaux. Oui. (Elle mit sa bouche en pointe.) Oh! emmène-moi loin, que -je ne la revoie plus. J'ai peur de son nez pincé et de ses lunettes. Je -me suis bien vengée avant de m'en aller. Figure-toi qu'elle avait le -portrait de son papa et de sa maman, dans des choses de velours, sur la -cheminée. Des vieux; pas comme ma maman, à moi. Toi, tu ne peux pas -savoir. Je les ai barbouillés avec du sel d'oseille. Ils seront affreux. -C'est bien fait. Tu pourrais me répondre, au moins. - -Le mousse levait les yeux sur la mer. Elle était sombre et brumeuse. Un -rideau de pluie voilait toute la baie. On ne voyait plus les écueils ni -les balises. Par moments le linceul humide tissé de gouttelettes -filantes se trouait sur des paquets d'algues noires. - ---On ne pourra pas marcher cette nuit, dit le mousse. Il faudra aller -dans la cahute de la douane où il y a du foin. - ---Je ne veux pas, c'est sale! cria la fillette. - ---Tout de même, dit le mousse. As-tu envie de revoir ta Mademoiselle? - ---Égoïste! dit la fillette qui éclata en sanglots. Je ne savais pas que -tu étais comme ça. Si j'avais su, mon Dieu! moi qui ne te connaissais -pas! - ---Tu n'avais qu'à ne pas partir. Qui est-ce qui m'a appelé, l'autre -matin, quand je passais sur la route? - ---Moi? Oh! le menteur! Je ne serais pas partie si tu ne me l'avais pas -dit. J'avais peur de toi. Je veux m'en aller. Je ne veux pas coucher -dans du foin. Je veux mon lit. - ---Tu es libre, dit le mousse. - -Elle continua de marcher, en haussant les épaules. Après quelques -instants: - ---Si je veux bien, dit-elle, c'est parce que je suis mouillée, au moins. - - * * * * * - -La cahute s'étalait sur le versant de la mer, et les brins de chaume -dressés dans la terre du toit ruisselaient silencieusement. Ils -poussèrent la planche à l'entrée. Au fond était une sorte d'alcôve, -faite avec des couvercles de caisse et remplie de foin. - -La fillette s'assit. Le mousse lui enveloppa les pieds et les jambes -d'herbe sèche. - ---Ça pique, dit-elle. - ---Ça réchauffe, dit le mousse. - -Il s'assit près de la porte et guetta le temps. L'humidité le faisait -grelotter faiblement. - ---Tu n'as pas froid, au moins! dit la fillette. Après, tu seras malade, -et qu'est-ce que je ferai, moi! - -Le mousse secoua la tête. Ils restèrent sans parler. Malgré le ciel -couvert, on éprouvait le crépuscule. - ---J'ai faim, dit la fillette. Ce soir il y a de l'oie rôtie avec des -marrons chez Mademoiselle. Oh! Tu n'as pensé à rien, toi. J'avais -emporté des croûtes. Elles sont en bouillie. Tiens. - -Elle tendit la main. Ses doigts étaient collés dans une panade froide. - ---Je vais chercher des crabes, dit le mousse. Il y en a au bout des -Pierres-Noires. Je prendrai la barque de la douane, en bas. - ---J'aurai peur, toute seule. - ---Tu ne veux pas manger? - -Elle ne répondit rien. - -Le mousse secoua les brindilles collées à sa vareuse et se glissa -dehors. La pluie grise l'enveloppa. Elle entendit ses pas sucés dans la -boue. - -Puis il y eut des rafales, et le grand silence rythmé de l'averse. -L'ombre vint, plus forte et plus triste. L'heure du dîner chez -Mademoiselle était passée. L'heure du coucher était passée. Là-bas, sous -les lampes d'huile suspendues, tout le monde dormait dans les lits -blancs bordés. Quelques mouettes crièrent la tempête. Le vent -tourbillonna et les lames canonnèrent dans les grands trous de la -falaise. Dans l'attente de son dîner la fillette s'endormit, puis se -réveilla. Le mousse devait jouer avec les crabes. Quel égoïste! Elle -savait bien que les bateaux flottent toujours sur l'eau. Les gens se -noient quand ils n'ont pas de bateau. - ---Il sera bien attrapé, quand il verra que je dors, se dit-elle. Je ne -lui répondrai pas un mot, je ferai semblant. Ce sera bien fait. - - * * * * * - -Vers le milieu de la nuit, elle se trouva sous le feu d'une lanterne. Un -homme à caban pointu venait de la découvrir, blottie comme une souris. -Sa figure était luisante d'eau et de lumière... - ---Où est la barque? dit-il. - -Et elle s'écria, dépitée: - ---Oh! j'étais sûre! il ne m'a pas trouvé de crabes et il a perdu le -bateau! - - -LA VOLUPTUEUSE - ---Terrible, ça, dit la fillette, parce que ça saigne du sang blanc. - -Elle incisait avec ses ongles des têtes vertes de pavots. Son petit -camarade la regardait paisiblement. Ils avaient joué aux brigands parmi -les marronniers, bombardé les roses avec des marrons frais, décapuchonné -des glands nouveaux, posé le jeune chat qui miaulait sur les planches de -la palissade. Le fond du jardin obscur, où montait un arbre fourchu, -avait été l'île de Robinson. Une pomme d'arrosoir avait servi de conque -guerrière pour l'attaque des sauvages. Des herbes à tête longue et -noire, faites prisonnières, avaient été décapitées. Quelques cétoines -bleues et vertes, capturées à la chasse, soulevaient lourdement leurs -élytres dans le seau du puits. Ils avaient raviné le sable des allées, à -force d'y faire passer des armées, avec des bâtons de parade. -Maintenant, ils venaient de donner l'assaut à un tertre herbu de la -prairie. Le soleil couchant les enveloppait d'une glorieuse lumière. - -Ils s'établirent sur les positions conquises, un peu las, et admirèrent -les lointaines brumes cramoisies de l'automne. - ---Si j'étais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s'il y avait une -grande plage en bas, nous irions chercher des pieds de cannibales dans -le sable. - -Elle réfléchit et demanda: - ---Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire obéir? - ---Je ne me rappelle plus, dit-il; mais ils ont battu les vilains vieux -Espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi. - ---Je n'aime pas ces histoires, dit-elle: ce sont des jeux de garçon. Il -va faire nuit. Si nous jouions à des contes: nous aurions peur pour de -vrai. - ---Pour de vrai? - ---Tiens, crois-tu donc que la maison de l'Ogre, avec ses longues dents, -ne vient pas tous les soirs au fond du bois? - -Il la considéra et fit claquer ses mâchoires: - ---Et quand il a mangé les sept petites princesses, ça a fait _gnam, -gnam, gnam_. - ---Non, pas ça, dit-elle; on ne peut être que l'Ogre ou le Petit Poucet. -Personne ne sait le nom des petites princesses. Si tu veux, je vais -faire la Belle qui dort dans son château, et tu viendras me réveiller. -Il faudra m'embrasser très fort. Les princes embrassent terriblement, tu -sais. - -Il se sentit timide, et répondit: - ---Je crois qu'il est trop tard pour dormir dans l'herbe. La Belle était -sur son lit, dans un château entouré d'épines et de fleurs. - ---Alors jouons à Barbe-Bleue, dit-elle. Je vais être ta femme et tu me -défendras d'entrer dans la petite chambre. Commence: tu viens pour -m'épouser. «Monsieur, je ne sais... Vos six femmes ont disparu d'une -façon mystérieuse. Il est vrai que vous avez une belle et grande barbe -bleue, et que vous demeurez dans un splendide château. Vous ne me ferez -pas de mal, jamais, jamais?» - -Elle l'implora du regard. - ---Là, maintenant, tu m'as demandée en mariage, et mes parents ont bien -voulu. Nous sommes mariés. Donne-moi toutes les clefs. «Et qu'est-ce que -c'est que cette jolie toute petite-là?» Tu vas faire la grosse voix pour -me défendre d'ouvrir. - -Là, maintenant, tu t'en vas et je désobéis tout de suite. «Oh! -l'horreur! six femmes assassinées!» Je m'évanouis, et tu arrives pour me -soutenir. Voilà. Tu reviens en Barbe-Bleue. Fais la grosse voix. -«Monseigneur, voici toutes les clefs que vous m'aviez confiées.» Tu me -demandes où est la petite clef. «Monseigneur, je ne sais: je n'y ai pas -touché.» Crie. «Monseigneur, pardonnez-moi, la voici: elle était tout au -fond de ma poche.» - -Alors tu vas regarder la clef. Il y avait du sang sur la clef? - ---Oui, dit-il, une tache de sang. - ---Je me rappelle, dit-elle. Je l'ai frottée, mais je n'ai pas pu l'ôter. -C'était le sang des six femmes? - ---Des six femmes. - ---Il les avait toutes tuées, hein, parce qu'elles entraient dans la -petite chambre? Comment les tuait-il? Il leur coupait la gorge, et il -les suspendait dans le cabinet noir? Et le sang coulait par leurs pieds -jusque sur le plancher? C'était du sang très rouge, rouge noir, pas -comme le sang des pavots quand je les griffe. On vous fait mettre à -genoux, pour vous couper la gorge, pas? - ---Je crois qu'il faut se mettre à genoux, dit-il. - ---Ça va être très amusant, dit-elle. Mais tu me couperas la gorge comme -pour de vrai? - ---Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue n'a pas pu la tuer. - ---Ça ne fait rien, dit-elle. Pourquoi Barbe-Bleue n'a-t-il pas coupé la -tête de sa femme? - ---Parce que ses frères sont venus. - ---Elle avait peur, pas? - ---Très peur. - ---Elle criait? - ---Elle appelait sœur Anne. - ---Moi, je n'aurais pas crié. - ---Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue aurait eu le temps de te tuer. Sœur -Anne était sur la tour, pour regarder l'herbe qui verdoie. Ses frères, -qui étaient des mousquetaires très forts, sont arrivés au grand galop de -leurs chevaux. - ---Je ne veux pas jouer comme ça, dit la fillette. Ça m'ennuie. Puisque -je n'ai pas de sœur Anne, voyons. - -Elle se retourna gentiment vers lui: - ---Puisque mes frères ne viendront pas, dit-elle, il faut me tuer, mon -petit Barbe-Bleue, me tuer bien fort, bien fort! - -Elle se mit à genoux. Il saisit ses cheveux, les ramena en avant, et -leva la main. - -Lente, les yeux clos et les cils frémissants, le coin des lèvres agité -par un sourire nerveux, elle tendait le duvet de sa nuque, son cou, et -ses épaules voluptueusement rentrées au tranchant cruel du sabre de -Barbe-Bleue. - ---Ou... ouh! cria-t-elle, ça va me faire mal! - - -LA PERVERSE - ---Madge! - -La voix monta par l'ouverture carrée du plancher. Une énorme vis de -chêne poli traversait le toit rond et tournait avec un son rauque. La -grande aile de toile grise clouée sur son squelette de bois s'envolait -devant la lucarne parmi la poussière de soleil. Au-dessous, deux bêtes -de pierre semblaient lutter régulièrement, tandis que le moulin ahannait -et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes, une ombre longue et -droite coupait la petite chambre. L'échelle qui montait jusqu'au faîte -intérieur était poudrée de farine. - ---Madge, viens-tu? reprit la voix. - -Madge avait appuyé sa main contre la vis de chêne. Un frottement continu -lui chatouillait la peau, tandis qu'elle regardait, un peu penchée, la -campagne plate. Le tertre du moulin s'y arrondissait comme une tête -rasée. Les ailes tournantes frôlaient presque l'herbe courte où leurs -images noires se poursuivaient sans jamais s'atteindre. Tant d'ânes -semblaient avoir gratté leurs dos au ventre du mur faiblement cimenté -que le crépi laissait voir les taches grises des pierres. Au bas du -monticule, un sentier, creusé d'ornières desséchées, s'inclinait jusque -vers le large étang où se trempaient des feuilles rouges. - ---Madge, on s'en va! cria encore la voix. - ---Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas. - -La petite porte du moulin grinça. Elle vit trembler les deux oreilles de -l'âne qui tâtait l'herbe du sabot, avec précaution. Un gros sac était -affaissé sur son bât. Le vieux meunier et son garçon piquaient le -derrière de l'animal. Ils descendirent tous par le chemin creux. Madge -resta seule, sa tête passée dans la lucarne. - - * * * * * - -Comme ses parents l'avaient trouvée soir, étendue dans son lit à plat -ventre, la bouche pleine de sable et de charbon, ils avaient consulté -des médecins. Leur avis fut d'envoyer Madge à la campagne, et de lui -fatiguer les jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu'elle était au -moulin, elle s'enfuyait dès l'aurore sous le petit toit, d'où elle -considérait l'ombre tournoyante des ailes. - - * * * * * - -Tout à coup elle frémit de la pointe des cheveux aux talons. Quelqu'un -avait soulevé le loquet de la porte. - ---Qui est là? demanda Madge par l'ouverture carrée. - -Et elle entendit une faible voix: - ---Si l'on pouvait avoir un peu à boire: j'ai bien soif. - -Madge regarda à travers les échelons. C'était un vieux mendiant de -campagne. Il avait un pain dans son bissac. - ---Il a du pain, se dit Madge; c'est dommage qu'il n'ait pas faim. - -Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les limaces, et les -cimetières, avec une certaine horreur. - -Elle cria: - ---Attendez un peu! - -Puis descendit l'échelle, la face en avant. Quand elle fut en bas: - ---Vous êtes bien vieux, dit-elle--et vous avez si soif? - ---Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil homme. - ---Les mendiants ont faim, reprit Madge avec résolution. Moi j'aime le -plâtre. Tenez. - -Elle arracha une croûte blanche de la muraille et la mâcha. Puis elle -dit: - ---Tout le monde est sorti. Je n'ai pas de verre. Il y a la pompe. - -Elle lui montra le manche recourbé. Le vieux mendiant se pencha. Tandis -qu'il aspirait le jet, la bouche au tuyau, Madge tira subtilement le -pain de son bissac et l'enfonça dans un tas de farine. - -Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient. - ---Par là, dit-elle, il y a le grand étang. Les pauvres peuvent y boire. - ---Nous ne sommes pas des bêtes, dit le vieil homme. - ---Non, reprit Madge, mais vous êtes malheureux. Si vous avez faim je -vais voler un peu de farine et je vous en donnerai. Avec l'eau de -l'étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte. - ---De la pâte crue! dit le mendiant. On m'a donné un pain, merci bien, -Mademoiselle. - ---Et que feriez-vous, si vous n'aviez pas de pain? Moi, si j'étais aussi -vieille, je me noierais. Les noyés doivent être très heureux. Ils -doivent être beaux. Je vous plains beaucoup, mon pauvre homme. - ---Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil homme. Je suis -bien las. - ---Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant qu'il descendait -la pente du tertre. N'est-ce pas, brave homme, vous aurez faim? Il -faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l'eau de l'étang, si -vos dents sont mauvaises. L'étang est très profond. - -Madge écouta jusqu'à ne plus entendre le bruit de ses pas. Elle tira -doucement le pain de la farine, et le regarda. C'était une miche noire -de village, maintenant tachée de blanc. - ---Pouah! dit-elle. Si j'étais pauvre, je volerais du pain blond dans les -belles boulangeries. - - * * * * * - -Quand le maître meunier rentra, Madge était couchée sur le dos, la tête -dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa taille, avec les deux -mains; et, les yeux proéminents, les joues gonflées, un bout de langue -violette entre les dents serrées, elle tâchait d'imiter l'image qu'elle -se faisait d'une personne noyée. - -Après qu'on eut mangé la soupe: - ---Maître, dit Madge, n'est-ce pas qu'autrefois, il y a longtemps, -longtemps, vivait dans ce moulin un géant énorme, qui faisait son pain -avec des os d'hommes morts? - -Le meunier dit: - ---C'est des contes. Mais sous la colline, il y a des chambres de pierre -qu'une société a voulu m'acheter, pour fouiller. Plus souvent je -démolirais mon moulin. Ils n'ont qu'à ouvrir les vieilles tombes, dans -leurs villes. Elles pourrissent assez. - ---Ça devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge. Plus que votre -blé, maître! Et le géant faisait du très bon pain avec, très bon: et il -le mangeait--oui, il le mangeait. - -Le garçon Jean haussa les épaules. L'ahan du moulin s'était tu. Le vent -n'enflait plus les ailes. Les deux bêtes circulaires de pierre avaient -cessé de lutter. L'une pesait sur l'autre, silencieusement. - ---Jean m'a dit, dans le temps, maître, reprit encore Madge, qu'on peut -retrouver les noyés avec un pain où on a mis du vif-argent. On fait un -petit trou dans la croûte et on verse. On jette le pain à l'eau, et il -s'arrête juste sur le noyé. - ---Est-ce que je sais? dit le meunier. C'est pas des occupations de -jeunes demoiselles. En voilà des histoires, Jean! - ---C'est mademoiselle Madge qui m'a demandé, répondit le garçon. - ---Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. Il n'y a pas de -vif-argent ici. Peut-être qu'on trouverait des noyés dans l'étang. - -Devant la porte, elle attendit le crépuscule, son pain sous son tablier, -du petit plomb serré dans le poing. Le mendiant devait avoir eu faim. Il -s'était noyé dans l'étang. Elle ferait revenir son corps, et, comme le -géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la pâte avec des -os d'homme mort. - - -LA DÉÇUE - -A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire; -l'eau dormante était verte jusqu'à l'ombre des murailles; contre la -cabane de l'éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les -volets battaient sous le vent; par la porte mi-ouverte, on voyait la -mince figure pâle d'une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe -ramenée entre les jambes. Des orties s'abaissaient et se levaient sur la -marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du bas automne, -et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane semblait vide; la -campagne était morne; une bande d'herbe jaunâtre se perdait à l'horizon. - -Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du -petit remorqueur. Il parut au delà de l'écluse, avec le visage taché de -charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de tôle; et -à l'arrière une chaîne se déroulait dans l'eau. Puis venait, flottante -et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait au milieu -une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres étaient -rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient autour des -fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des auges de bois -pleines de terre avec des muguets, du réséda et des géraniums. - -Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la -barge, dit à celui qui tenait la gaffe: - ---Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l'écluse? - ---Ça va, répondit Mahot. - -Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s'assit -entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l'épaule, -entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier gras, -une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter l'enveloppe -huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la jeta vers -l'écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille. - ---Bon appétit, là-haut, cria l'homme; nous autres, on dîne. - -Il ajouta: - ---L'Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que -nous avons passé par là. - ---Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C'est -parce qu'il a la peau brune, Mademoiselle; nous l'appelons comme ça sur -les chalands. - -Et une petite voix fluette leur répondit: - ---Où allez-vous, la barge? - ---On mène du charbon dans le Midi, cria l'Indien. - ---Où il y a du soleil? dit la petite voix. - ---Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot. - -Et la petite voix reprit, après un silence: - ---Voulez-vous me prendre avec vous, la barge? - -Mahot s'arrêta de mâcher sa liche. L'Indien posa le cruchon pour rire. - ---Voyez donc--_la barge_! dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton -écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content. - ---On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l'Indien. - -La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans la -cabane. - - * * * * * - -La nuit ferma les murailles du canal. L'eau verte monta le long des -portes d'écluse. On ne voyait plus que la lueur d'une chandelle derrière -les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut des clapotis -réguliers contre la quille, et la barge se balançait en s'élevant. Un -peu avant l'aube, les gonds grincèrent avec un roulement de chaîne et, -l'écluse s'ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné par le petit -remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes reflétaient les -premières nuées rouges, la barge avait quitté cette campagne morne, où -le vent froid souffle sur les orties. - -L'Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d'une flûte -qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres. - ---Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot. - ---Non, dit l'Indien, c'est une moinette: la gosse de l'écluse. Elle est -là, parole d'honneur. Mince! - -Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d'aurore, -et elle dit de sa voix menue: - ---Vous m'aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin. -Je vais avec vous dans le soleil. - ---Dans le soleil? dit Mahot. - ---Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des -mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands -comme l'ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après -les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les -noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des... -choses... qui vont dans l'eau, des... citrouilles--non--des bêtes qui -rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait -de la soupe avec. Des... citrouilles. Non... je ne sais plus... -aidez-moi. - ---Le diable m'emporte, dit Mahot. Des tortues, peut-être? - ---Oui, dit la petite fille. Des... tortues. - ---Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa? - ---C'est papa qui m'a appris. - ---Trop fort, dit l'Indien. Appris quoi? - ---Tout ce que je dis, les mouches qui éclairaient, les oiseaux et les... -citrouilles. Allez, papa était marin avant d'ouvrir l'écluse. Mais papa -est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n'y a que des mauvaises -plantes. Vous ne savez pas? J'avais voulu faire un jardin, un beau -jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J'aurais enlevé -les planches du parquet, au milieu; j'aurais mis de la bonne terre, et -puis de l'herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui se -ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des -bruants, et des linots pour causer. Papa m'a défendu. Il m'a dit que ça -abîmerait la maison et que ça donnerait de l'humidité. Alors je n'ai pas -voulu d'humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas. - -La barge flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres fuyaient -à la file. L'écluse était loin. On ne pouvait virer de bord. Le -remorqueur sifflait en avant. - ---Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n'allons pas en mer. Jamais -nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il y -aura un peu plus de soleil--voilà tout.--Pas vrai, l'Indien? - ---Pour sûr, dit-il. - ---Pour sûr? répéta la petite fille. Menteurs! Je sais bien, allez. - -L'Indien haussa les épaules. - ---Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe, -Bargette. - - * * * * * - -Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes, -elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles. -La barge longea les champs bruns, avec leurs pousses délicates: et les -arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et les -moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles -rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l'été. -Assise entre les auges de fleurs, tandis que l'Indien ou Mahot menaient -la gaffe, elle pensait qu'on l'avait trompée. Car bien que le soleil -jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres rissolées, -malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l'eau, et les hirondelles -qui secouaient leur bec mouillé, elle n'avait pas vu les oiseaux qui -vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les -grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens. - -La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal -étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates -rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres. - ---C'est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et -revenir. Le papa sera content, hein? - -Bargette secoua la tête. - -Et le matin, le bateau étant à l'amarre, ils entendirent encore des -coups menus piqués aux vitres rondes: - ---Menteurs! cria une voix fluette. - -L'Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pâle -se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de -nouveau, s'enfuyant derrière la côte: - ---Menteurs! Vous êtes tous des menteurs! - - -LA SAUVAGE - -Le père de Bûchette la menait au bois dès le point du jour, et elle -restait assise près de lui, tandis qu'il abattait les arbres. Bûchette -voyait la hache s'enfoncer et faire voler d'abord de maigres copeaux -d'écorce; souvent les mousses grises venaient ramper sur sa figure. -«Gare!» criait le père de Bûchette, quand l'arbre s'inclinait avec un -craquement qui semblait souterrain. Elle était un peu triste devant le -monstre allongé dans la clairière, avec ses branches meurtries et ses -rameaux blessés. Le soir un cercle rougeâtre de meules de charbon -s'allumait dans l'ombre. Bûchette savait l'heure où il fallait ouvrir le -panier de jonc pour tendre à son père la cruche de grès et le morceau de -pain brun. Il s'étendait parmi les branchilles éclatées pour mâcher -lentement. Bûchette mangeait la soupe au retour. Elle courait autour des -arbres marqués, et si son père ne la regardait pas, elle se cachait pour -faire: «Hou!» - -Il y avait là une caverne noire qu'on appelait -Sainte-Marie-Gueule-de-Loup, pleine de ronces et sonore d'échos. Haussée -sur la pointe des pieds, Bûchette la considérait de loin. - -Un matin d'automne, les cimes fanées de la forêt encore brûlantes -d'aurore, Bûchette vit tressaillir une chose verte devant la -Gueule-de-Loup. Cette chose avait des bras et des jambes, et la tête -semblait d'une petite fille âgée autant que Bûchette elle-même. - -D'abord Bûchette eut peur d'approcher. Elle n'osait même pas appeler son -père. Elle pensait que c'était là une des personnes qui répondaient dans -la Gueule-de-Loup, lorsqu'on y parlait fort. Elle ferma les yeux, -craignant de remuer et d'attirer quelque attaque sinistre. Et, penchant -la tête, elle entendit un sanglot qui venait de par là. Cette étrange -petite fille verte pleurait. Alors Bûchette rouvrit les yeux, et elle -eut de la peine. Car elle voyait la figure verte, douce et triste, -mouillée de larmes, et deux petites mains vertes nerveuses se pressaient -sur la gorge de la fillette extraordinaire. - ---Elle est peut-être tombée dans de mauvaises feuilles, qui déteignent, -se dit Bûchette. - -Et, courageuse, elle traversa des fougères hérissées de crochets et de -vrilles, jusqu'à toucher presque la singulière figure. Des petits bras -verdoyants s'allongèrent vers Bûchette, parmi les ronces flétries. - ---Elle est pareille à moi, se dit Bûchette, mais elle a une drôle de -couleur. - -La créature verte pleurante était demi-vêtue par une sorte de tunique -faite de feuilles cousues. C'était vraiment une petite fille, qui avait -la teinte d'une plante sauvage. Bûchette imaginait que ses pieds étaient -enracinés en terre. Mais elle les remuait très lestement. - -Bûchette lui caressa les cheveux et lui prit la main. Elle se laissa -emmener, toujours pleurante. Elle semblait ne pas savoir parler. - ---Hélas! mon Dieu, une diablesse verte! cria le père de Bûchette, quand -il la vit venir.--D'où arrives-tu, petite, pourquoi es-tu verte? Tu ne -sais pas répondre? - -On ne pouvait savoir si la fille verte avait entendu. «Peut-être qu'elle -a faim», dit-il. Et il lui offrit le pain et la cruche. Elle tourna le -pain dans ses mains et le jeta par terre; elle secoua la cruche pour -écouter le bruit du vin. - -Bûchette pria son père de ne pas laisser cette pauvre créature dans la -forêt, pendant la nuit. Les meules de charbon brillèrent une à une, au -crépuscule, et la fille verte regardait les feux en tremblant. Quand -elle entra dans la petite maison, elle s'enfuit devant la lumière. Elle -ne put s'accoutumer aux flammes, et poussait un cri, chaque fois qu'on -allumait la chandelle. - -En la voyant, la mère de Bûchette fit le signe de croix. «Dieu m'aide, -dit-elle, si c'est un démon; mais ce n'est point une chrétienne.» - -Cette fille verte ne voulut toucher ni le pain, ni le sel, ni le vin, -d'où il paraissait clairement qu'elle ne pouvait avoir été baptisée, ni -présentée à la communion. Le curé fut averti, et il passait le seuil -dans le moment où Bûchette offrait à la créature des fèves en gousse. - -Elle parut très joyeuse, et se mit à fendre aussitôt la tige avec ses -ongles, pensant trouver les fèves à l'intérieur. Et, déçue, elle se -remit à pleurer jusqu'à ce que Bûchette lui eût ouvert une gousse. Alors -elle grignota les fèves en regardant le prêtre. - -Quoiqu'on fît venir le maître d'école, on ne put lui faire entendre une -parole humaine, ni prononcer un son articulé. Elle pleurait, riait, ou -poussait des cris. - -Le curé l'examina fort soigneusement, mais ne parvint à découvrir sur -son corps aucune marque du démon. Le dimanche suivant, on la conduisit à -l'église, où elle ne manifesta point de signes d'inquiétude, sinon -qu'elle gémit quand elle fut mouillée d'eau bénite. Mais elle ne recula -pas devant l'image de la croix, et, passant ses mains sur les saintes -plaies et les déchirures d'épines, elle parut affligée. - -Les gens du village en eurent grande curiosité; quelques-uns de la -crainte; et, malgré l'avis du curé, on parla d'elle comme de la -«diablesse verte». - -Elle ne se nourrissait que de graines et de fruits; et toutes les fois -qu'on lui présentait les épis ou les rameaux, elle fendait la tige ou le -bois, et pleurait de désappointement. Bûchette ne parvint point à lui -apprendre en quel endroit il fallait chercher les grains de blé ou les -cerises, et sa déception était toujours semblable. - -Par imitation elle put bientôt porter du bois, de l'eau, balayer, -essuyer et même coudre, bien qu'elle maniât la toile avec une certaine -répulsion. Mais elle ne se résigna jamais à faire le feu, ou même à -s'approcher de l'âtre. - - * * * * * - -Cependant Bûchette grandissait, et ses parents voulurent la mettre en -service. Elle prit du chagrin, et le soir, sous les draps, elle -sanglotait doucement. La fille verte regardait piteusement sa petite -amie. Elle fixait les prunelles de Bûchette, le matin, et ses propres -yeux se remplissaient de larmes. Puis la nuit, quand Bûchette pleura, -elle sentit une main douce qui lui caressait les cheveux, une bouche -fraîche sur sa joue. - -Le terme s'approchait où Bûchette devait entrer en servitude. Elle -sanglotait maintenant, presque aussi lamentable que la créature verte, -le jour où on l'avait trouvée abandonnée devant la Gueule-de-Loup. - -Et le dernier soir, quand le père et la mère de Bûchette furent -endormis, la fille verte caressa les cheveux de la pleureuse et lui prit -la main. Elle ouvrit la porte, et allongea le bras dans la nuit. De même -que Bûchette l'avait conduite autrefois vers les maisons des hommes, -elle l'emmena par la main vers la liberté inconnue. - - -LA FIDÈLE - -L'amoureux de Jeanie était devenu matelot et elle était seule, toute -seule. Elle écrivit une lettre et la scella de son petit doigt et la -jeta dans la rivière parmi les longues herbes rouges. Ainsi elle irait -jusqu'à l'Océan. Jeanie ne savait pas vraiment écrire; mais son amoureux -devait comprendre puisque la lettre était d'amour. Et elle attendit -longtemps la réponse venue de la mer; et la réponse ne vint pas. Il n'y -avait pas de rivière pour couler de lui jusqu'à Jeanie. - -Et un jour Jeanie partit à la recherche de son amoureux. Elle regardait -les fleurs d'eau et leurs tiges penchées; et toutes les fleurs -s'inclinaient vers elle. Et Jeanie disait en marchant: «Sur la mer il y -a un bateau--dans le bateau il y a une chambre--dans la chambre il y a -une cage--dans la cage il y a un oiseau--dans l'oiseau il y a un -cœur--dans le cœur il y a une lettre--dans la lettre il y a écrit: -J'AIME JEANIE.--J'aime Jeanie est dans la lettre, la lettre est dans le -cœur, le cœur est dans l'oiseau, l'oiseau est dans la cage, la cage est -dans la chambre, la chambre est dans le bateau, le bateau est très loin -sur la grande mer.» - -Et comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les meuniers poussiéreux, -la voyant simple et douce, l'anneau d'or au doigt, lui offraient du pain -et lui permettaient de coucher parmi les sacs de farine avec un baiser -blanc. - -Ainsi elle traversa son pays de rochers fauves, et la contrée des basses -forêts, et les prairies plates qui entourent le fleuve près des cités. -Beaucoup de ceux qui hébergeaient Jeanie lui donnaient des baisers; mais -elle ne les rendait jamais--car les baisers infidèles que rendent les -amantes sont marqués sur leurs joues avec des traces de sang. - -Elle parvint dans la ville maritime où son amoureux s'était embarqué. -Sur le port, elle chercha le nom de son navire, mais elle ne put le -trouver, car le navire avait été envoyé dans la mer d'Amérique, pensa -Jeanie. - -Des rues noires obliques descendaient aux quais des hauteurs de la -ville. Certaines étaient pavées, avec un ruisseau dans le milieu; -d'autres n'étaient que d'étroits escaliers faits de dalles anciennes. - -Jeanie aperçut des maisons peintes en jaune et en bleu avec des têtes de -négresse et des images d'oiseaux à bec rouge. Le soir, de grosses -lanternes se balancèrent devant les portes. On y voyait entrer des -hommes qui paraissaient ivres. - -Jeanie pensa que c'étaient les hôtelleries des matelots revenant du pays -des femmes noires et des oiseaux de couleur. Et elle eut un grand désir -d'attendre son amoureux dans une telle hôtellerie qui avait peut-être -l'odeur du lointain Océan. - -Levant la tête, elle vit des figures blanches de femmes: appuyées aux -fenêtres grillées où elles prenaient un peu de fraîcheur. Jeanie poussa -une double porte et se trouva dans une salle carrelée, parmi des femmes -demi-nues, avec des robes roses. Au fond de l'ombre chaude un perroquet -faisait mouvoir lentement ses paupières. Il y avait encore un peu de -mousse dans trois gros verres étranglés, sur la table. - -Quatre femmes entourèrent Jeanie en riant, et elle en aperçut une autre -vêtue d'étoffe sombre, qui cousait dans une petite loge. - ---Elle est de la campagne, dit une des femmes. - ---Chut! dit une autre, faut rien dire. - -Et toutes ensemble lui crièrent: - ---Veux-tu boire, mignonne? - -Jeanie se laissa embrasser, et but dans un des verres étranglés. Une -grosse femme vit l'anneau. - ---Vous parlez, et c'est marié! - -Toutes ensemble reprirent: - ---T'es mariée, mignonne? - -Jeanie rougit, car elle ne savait si elle était vraiment mariée, ni -comment on devait répondre. - ---Je les connais, ces mariées, dit une femme. Moi aussi, quand j'étais -petite, quand j'avais sept ans, je n'avais pas de jupon. Je suis allée -toute nue au bois pour bâtir mon église--et tous les petits oiseaux -m'aidaient à travailler! Il y avait le vautour pour arracher la pierre, -et le pigeon, avec son gros bec, pour la tailler, et le bouvreuil pour -jouer de l'orgue. Voilà mon église de noces et ma messe. - ---Mais cette mignonne a son alliance, pas? dit la grosse femme. - -Et toutes ensemble crièrent: - ---Vrai, une alliance? - -Alors elles embrassèrent Jeanie l'une après l'autre, et la caressèrent, -et la firent boire, et on parvint à faire sourire la dame qui cousait -dans la petite loge. - -Cependant un violon jouait devant la porte et Jeanie s'était endormie. -Deux femmes la portèrent doucement sur un lit, dans une chambrette, par -un petit escalier. - -Puis toutes ensemble dirent: - ---Faut lui donner quelque chose. Mais quoi? - -Le perroquet se réveilla et jabota. - ---Je vas vous dire, expliqua la grosse. - -Et elle parla longuement à voix basse. Une des femmes s'essuya les yeux. - ---C'est vrai, dit-elle, nous n'en avons pas eu, ça nous portera bonheur. - ---Pas? elle pour nous quatre, dit une autre. - ---On va demander à Madame de nous permettre, dit la grosse. - - * * * * * - -Et le lendemain, quand Jeanie s'en alla, elle avait à chaque doigt de sa -main gauche un anneau d'alliance. Son amoureux était bien loin; mais -elle frapperait à son cœur, pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d'or. - - -LA PRÉDESTINÉE - -Sitôt qu'elle fut assez haute, Ilsée eut coutume d'aller tous les matins -devant sa glace et de dire: «Bonjour, ma petite Ilsée». Puis elle -baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L'image semblait venir -seulement. Elle était très loin, en réalité. L'autre Ilsée, plus pâle, -qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière à la -bouche gelée. Ilsée la plaignait, car elle paraissait triste et cruelle. -Son sourire matinal était une aube blême encore teinte de l'horreur -nocturne. - -Cependant Ilsée l'aimait et lui parlait: «Personne ne te dit bonjour, -pauvre petite Ilsée. Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promener -aujourd'hui, Ilsée. Mon amoureux viendra nous chercher. Viens-t'en». -Ilsée se détournait, et l'autre Ilsée, mélancolique, s'enfuyait vers -l'ombre lumineuse. - -Ilsée lui montrait ses poupées et ses robes. «Joue avec moi. Habille-toi -avec moi.» L'autre Ilsée, jalouse, élevait aussi vers Ilsée des poupées -plus blanches et des robes décolorées. Elle ne parlait pas, et ne -faisait que remuer les lèvres en même temps qu'Ilsée. - -Quelquefois Ilsée s'irritait, comme une enfant, contre la dame muette, -qui s'irritait à son tour. «Méchante, méchante Ilsée! criait-elle. -Veux-tu me répondre, veux-tu m'embrasser!» Elle frappait le miroir de la -main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait devant -la sienne. Jamais Ilsée ne put atteindre l'autre Ilsée. - -Elle lui pardonnait durant la nuit; et, heureuse de la retrouver, elle -sautait de son lit, pour l'embrasser, en lui murmurant: «Bonjour ma -petite Ilsée». - -Quand Ilsée eut un vrai fiancé, elle le mena devant sa glace et dit à -l'autre Ilsée: «Regarde mon amoureux, et ne le regarde pas trop. Il est -à moi, mais je veux bien te le faire voir. Après que nous serons mariés, -je lui permettrai de t'embrasser avec moi, tous les matins». Le fiancé -se mit à rire. Ilsée dans le miroir sourit aussi. «N'est-ce pas qu'il -est beau et que je l'aime?» dit Ilsée. «Oui, oui», répondit l'autre -Ilsée. «Si tu le regardes trop, je ne t'embrasserai plus, dit Ilsée. Je -suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir, ma petite Ilsée.» - - * * * * * - -A mesure qu'Ilsée apprit l'amour, Ilsée dans le miroir devint plus -triste. Car son amie ne venait plus la baiser le matin. Elle la tenait -en grand oubli. Plutôt l'image de son fiancé courait, après la nuit, -vers le réveil d'Ilsée. Pendant la journée, Ilsée ne voyait plus la dame -du miroir, tandis que son fiancé la regardait. «Oh! disait Ilsée, tu ne -penses plus à moi, vilain. C'est l'autre que tu regardes. Elle est -prisonnière; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi; mais je -suis plus jalouse qu'elle. Ne la regarde pas, mon aimé; regarde moi. -Méchante Ilsée du miroir, je te défends de répondre à mon fiancé. Tu ne -peux pas venir; tu ne pourras jamais venir. Ne me le prends pas, -méchante Ilsée. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de -t'embrasser avec moi. Ris, Ilsée. Tu seras avec nous.» - - * * * * * - -Ilsée devint jalouse de l'autre Ilsée. Si la journée baissait sans que -l'aimé fût venu: «Tu le chasses, tu le chasses, criait Ilsée, avec ta -mauvaise figure. Méchante, va-t-en, laisse-nous». - -Et Ilsée cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle souleva un pan -afin d'enfoncer le dernier petit clou. «Adieu, Ilsée», dit-elle. - -Pourtant son fiancé continuait à sembler las. «Il ne m'aime plus, pensa -Ilsée; il ne vient plus, je reste seule, seule. Où est l'autre Ilsée? -Est-elle partie avec lui?» De ses petits ciseaux d'or, elle fendit un -peu la toile, pour regarder. Le miroir était couvert d'une ombre -blanche. - -«Elle est partie», pensa Ilsée. - - * * * * * - ---Il faut, se dit Ilsée, être très patiente. L'autre Ilsée sera jalouse -et triste. Mon aimé reviendra. Je saurai l'attendre. - -Tous les matins, sur l'oreiller, près de son visage, il lui semblait le -voir, dans son demi-sommeil: «Oh! mon aimé, murmurait-elle, es-tu donc -revenu? Bonjour, bonjour, mon petit aimé». Elle avançait la main et -touchait le drap frais. - ---Il faut, se dit encore Ilsée, être très patiente. - -Ilsée attendit longtemps son fiancé. Sa patience se fondit en larmes. Un -brouillard humide enveloppait ses yeux. Des lignes mouillées -parcouraient ses joues. Toute sa figure se creusait. Chaque jour, chaque -mois, chaque année la flétrissait d'un doigt plus pesant. - ---Oh! mon aimé, dit Ilsée, je doute de toi. - -Elle coupa le linge blanc à l'intérieur du miroir, et, dans le cadre -pâle, apparut la glace, pleine de taches obscures. Le miroir était -sillonné de rides claires et, là où le tain s'était séparé du verre, on -voyait des lacs d'ombre. - -L'autre Ilsée vint au fond de la glace, vêtue de noir, comme Ilsée, le -visage amaigri, marqué par les signaux étranges du verre qui ne reflète -parmi le verre qui reflète. Et le miroir semblait avoir pleuré. - ---Tu es triste, comme moi, dit Ilsée. - -La dame du miroir pleura. Ilsée la baisa et dit: «Bonsoir, ma pauvre -Ilsée.» - -Et, entrant dans sa chambre, avec sa lampe à la main, Ilsée fut -surprise: car l'autre Ilsée, une lampe à la main, s'avançait vers elle, -le regard triste. Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s'assit -sur son lit. Et l'autre Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et -s'assit près d'elle. - ---Je comprends bien, pensa Ilsée. La dame du miroir s'est délivrée. Elle -est venue me chercher. Je vais mourir. - - -LA RÊVEUSE - -Après la mort de ses parents, Marjolaine resta dans leur petite maison -avec sa vieille nourrice. Ils lui avaient laissé un toit de chaume bruni -et le manteau de la grande cheminée. Car le père de Marjolaine avait été -conteur et bâtisseur de rêves. Quelque ami de ses belles idées lui avait -prêté sa terre pour construire, un peu d'argent pour songer. Il avait -longtemps mélangé diverses espèces d'argile avec des poussières de -métaux, afin de cuire un sublime émail. Il avait essayé de fondre et de -dorer d'étranges verreries. Il avait pétri des noyaux de pâte dure -percés de «lanternes», et le bronze refroidi s'irisait comme la surface -des mares. Mais il ne restait de lui que deux ou trois creusets noircis, -des plaques frustes d'airain bossuées de scories, et sept grandes -cruches décolorées au-dessus du foyer. Et de la mère de Marjolaine, une -fille pieuse de la campagne, il ne restait rien: car elle avait vendu -pour «l'argilier» même son chapelet d'argent. - -Marjolaine grandit près de son père, qui portait un tablier vert, dont -les mains étaient toujours terreuses et les prunelles injectées de feu. -Elle admirait les sept cruches de la cheminée, enduites de fumée, -pleines de mystère, semblables à un arc-en-ciel creux et ondulé. -Morgiane eût fait sortir de la cruche sanglante un brigand frotté -d'huile, avec un sabre couvert par des fleurs de Damas. Dans la cruche -orangée, on pouvait, comme Aladdin, trouver des fruits de rubis, des -prunes d'améthyste, des cerises de grenat, des coings de topaze, des -grappes d'opale, et des baies de diamant. La cruche jaune était remplie -de poudre d'or que Camaralzaman avait cachée sous des olives. On voyait -un peu une des olives sous le couvercle, et le bord du vase était -luisant. La cruche verte devait être fermée par un grand sceau de -cuivre, marqué par le roi Salomon. L'âge y avait peint une couche de -vert-de-gris; car cette cruche habitait autrefois l'Océan, et depuis -plusieurs milliers d'années elle contenait un génie, qui était prince. -Une très jeune fille sage saurait briser l'enchantement à la pleine -lune, avec la permission du roi Salomon, qui a donné la voix aux -mandragores. Dans la cruche bleu clair, Giauharé avait enclos toutes ses -robes marines, tissées d'algues, gemmées d'algues et tachées de la -pourpre des coquillages. Tout le ciel du Paradis terrestre, et les -fruits riches de l'arbre, et les écailles enflammées du serpent, et le -glaive ardent de l'ange étaient enfermés par la cruche bleu sombre, -pareille à l'énorme cupule azurée d'une fleur australe. Et la -mystérieuse Lilith avait versé tout le ciel du Paradis céleste dans la -dernière cruche: car elle se dressait, violette et rigide comme le -camail de l'évêque. - -Ceux qui ignoraient ces choses ne voyaient que sept vieilles cruches -décolorées, sur le manteau renflé de l'âtre. Mais Marjolaine savait la -vérité, par les contes de son père. Au feu d'hiver, parmi l'ombre -changeante des flammes du bois et de la chandelle, elle suivait des -yeux, jusqu'à l'heure où elle allait dormir, le grouillement des -merveilles. - -Cependant la huche à pain étant vide, avec la boîte à sel, la nourrice -implorait Marjolaine. «Marie-toi, disait-elle, ma fleurette aimée: votre -mère pensait à Jean; veux-tu pas épouser Jean? Ma Jolaine, ma Jolaine, -quelle jolie mariée tu feras!» - ---La mariée de la Marjolaine a eu des chevaliers, dit la rêveuse; -j'aurai un prince. - ---Princesse Marjolaine, dit la nourrice, épousez Jean, tu le feras -prince. - ---Nenni, nourrice, dit la rêveuse; j'aime mieux filer. J'attends mes -diamants et mes robes pour un plus beau génie. Achète du chanvre et des -quenouilles et un fuseau poli. Nous aurons notre palais bientôt. Il est -pour le moment dans un désert noir d'Afrique. Un magicien l'habite, -couvert de sang et de poisons. Il verse dans le vin des voyageurs une -poudre brune qui les change en bêtes velues. Le palais est éclairé de -torches vives, et les nègres qui servent aux repas ont des couronnes -d'or. Mon prince tuera le magicien, et le palais viendra dans notre -campagne, et tu berceras mon enfant. - ---O Marjolaine, épouse Jean! dit la vieille nourrice. - -Marjolaine s'assit et fila. Patiemment elle tourna le fuseau, tordit le -chanvre, et le détordit. Les quenouilles s'amincissaient et se -regonflaient. Près d'elle Jean vint s'asseoir et l'admira. Mais elle n'y -prenait point garde. Car les sept cruches de la grande cheminée étaient -pleines de rêves. Pendant le jour elle croyait les entendre gémir ou -chanter. Quand elle s'arrêtait de filer, la quenouille ne frémissait -plus pour les cruches, et le fuseau cessait de leur prêter ses -bruissements. - ---O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les -soirs. - -Mais au milieu de la nuit la rêveuse se levait. Comme Morgiane, elle -jetait contre les cruches des grains de sable, pour éveiller les -mystères. Et cependant le brigand continuait à dormir; les fruits -précieux ne cliquetaient pas, elle n'entendait pas couler la poudre -d'or, ni se froisser l'étoffe des robes, et le sceau de Salomon pesait -lourdement sur le prince enfermé. - -Marjolaine jetait un à un les grains de sable. Sept fois ils tintaient -contre la terre dure des cruches; sept fois le silence recommençait. - ---O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les -matins. - - * * * * * - -Alors Marjolaine fronça le sourcil lorsqu'elle voyait Jean, et Jean ne -vint plus. Et la vieille nourrice fut trouvée morte, une aube, assez -souriante. Et Marjolaine mit une robe noire, une cornette sombre, et -continua de filer. - -Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle jetait contre -les cruches des grains de sable pour éveiller les mystères. Et les rêves -dormaient toujours. - - * * * * * - -Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince emprisonné sous -le sceau du roi Salomon était toujours jeune, sans doute, ayant vécu des -milliers d'années. Une nuit de pleine lune, la rêveuse se leva comme une -assassine, et prit un marteau. Elle brisa furieusement six cruches, et -la sueur d'angoisse coulait de son front. Les vases claquèrent et -s'ouvrirent: ils étaient vides. Elle hésita devant la cruche où Lilith -avait versé le Paradis violet; puis elle l'assassina comme les autres. -Parmi les débris roula une rose sèche et grise de Jéricho. Quand -Marjolaine voulut la faire fleurir, elle s'éparpilla en poussière. - - -L'EXAUCÉE - -Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l'oreille contre le -mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec une -respiration étouffée. Le petit jupon blanc s'était gonflé sur la chaise, -d'où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et vides. Une -robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait voulu grimper -jusqu'au plafond. Les planches du parquet criaient faiblement dans la -nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc, accroupi dans la -cuvette et humant l'ombre. - ---Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit à pleurer dans son -drap. Le mur soupira plus fort; mais les deux jambes noires restèrent -inertes, et la robe ne continua pas de grimper, et le crapaud blanc -accroupi ne ferma pas sa gueule humide. - - * * * * * - -Cice dit encore: - ---Puisque tout le monde m'en veut, puisqu'on n'aime que mes sœurs ici, -puisqu'on m'a laissé aller me coucher pendant le dîner, je m'en irai, -oui, je m'en irai très loin. Je suis une Cendrillon, voilà ce que je -suis. Je leur montrerai bien, moi. J'aurai un prince, moi; et elles -n'auront personne, absolument personne. Et je viendrai dans ma belle -voiture, avec mon prince; voilà ce que je ferai. Si elles sont bonnes, -dans ce temps-là, je leur pardonnerai. Pauvre Cendrillon, vous verrez -qu'elle est meilleure que vous, allez. - -Son petit cœur grossit encore, pendant qu'elle enfilait ses bas et -qu'elle nouait son jupon. La chaise vide resta au milieu de la chambre, -abandonnée. - -Cice descendit doucement à la cuisine, et pleura de nouveau, agenouillée -devant l'âtre, les mains plongées dans les cendres. - -Le bruit régulier d'un rouet la fit retourner. Un corps tiède et velu -frôla ses jambes. - ---Je n'ai pas de marraine, dit Cice, mais j'ai mon chat. Pas? - -Elle tendit ses doigts, et il les lécha lentement, comme avec une petite -râpe chaude. - ---Viens, dit Cice. - -Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle de -fraîcheur. Une tache sombrement verdâtre marquait la pelouse; le grand -sycomore frémissait, et des étoiles paraissaient suspendues entre les -branches. Le potager était clair, au delà des arbres, et des cloches à -melon luisaient. - -Cice rasa deux bouquets d'herbes longues, qui la chatouillèrent -finement. Elle courut parmi les cloches où voltigeaient de courtes -lueurs. - ---Je n'ai pas de marraine: sais-tu faire une voiture, chat? dit-elle. - -La petite bête bâilla vers le ciel où des nuages gris chassaient. - ---Je n'ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il? - -Assise près d'un gros chardon violacé, elle regarda la haie du potager. -Puis elle ôta une de ses pantoufles, et la jeta de toutes ses forces -par-dessus les groseilliers. La pantoufle tomba sur la grand'route. - -Cice caressa le chat et dit: - ---Écoute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma pantoufle, je -t'achèterai des bottes et nous voyagerons pour le trouver. C'est un très -beau jeune homme. Il est habillé de vert, avec des diamants. Il m'aime -beaucoup, mais il ne m'a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux. Nous -demeurerons ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que -Cendrillon, parce que j'ai été plus malheureuse. Cendrillon allait au -bal tous les soirs, et on lui donnait des robes très riches. Moi, je -n'ai que toi, mon petit chat chéri. - -Elle embrassa son museau de maroquin mouillé. Le chat jeta un faible -miaulement et passa une patte sur son oreille. Puis il se lécha et -ronronna. - -Cice cueillit des groseilles vertes. - ---Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi. Une pour mon prince, -une pour toi, une pour moi. Une pour toi, une pour moi, une pour mon -prince. Voilà comme nous vivrons. Nous partagerons tout pour nous trois, -et nous n'aurons pas de sœurs méchantes. - - * * * * * - -Les nuages gris s'étaient amassés dans le ciel. Une bande blême -s'élevait vers l'Orient. Les arbres se baignaient dans une pénombre -livide. Tout à coup une bouffée de vent glacé secoua le jupon de Cice. -Les choses frissonnèrent. Le chardon violet s'inclina deux ou trois -fois. Le chat fit le gros dos et hérissa tous ses poils. - -Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinçante de roues. - -Un feu terne courut aux cimes balancées des arbres et le long du toit de -la petite maison. - -Puis le roulement s'approcha. Il y eut des hennissements de chevaux, et -un murmure confus de voix d'hommes. - ---Écoute, chat, dit Cice. Écoute. Voilà une grande voiture qui arrive. -C'est la voiture de mon prince. Vite, vite: il va m'appeler. - -Une pantoufle de cuir mordoré vola par-dessus les groseilliers, et tomba -au milieu des cloches. - -Cice courut vers la barrière d'osier et l'ouvrit. - -Une voiture longue et obscure avançait pesamment. Le bicorne du cocher -était éclairé par un rayon rouge. Deux hommes noirs marchaient de chaque -côté des chevaux. L'arrière-train de la voiture était bas et oblong -comme un cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise d'aurore. - -Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait qu'une chose: la -voiture merveilleuse était là. Le cocher du prince était coiffé d'or. Le -coffre lourd était plein des joyaux des noces. Ce parfum terrible et -souverain l'enveloppait de royauté. - -Et Cice tendit les bras en criant: - ---Prince, emmenez-moi, emmenez-moi! - - -L'INSENSIBLE - -La princesse Morgane n'aimait personne. Elle avait une candeur froide, -et vivait parmi les fleurs et les miroirs. Elle piquait dans ses cheveux -des roses rouges et se regardait. Elle ne voyait aucune jeune fille ni -aucun jeune homme parce qu'elle se mirait dans leurs regards. Et la -cruauté ou la volupté lui étaient inconnues. Ses cheveux noirs -descendaient autour de son visage comme des vagues lentes. Elle désirait -s'aimer elle-même: mais l'image des miroirs avait une frigidité calme et -lointaine, et l'image des étangs était morne et pâle, et l'image des -rivières fuyait en tremblant. - -La princesse Morgane avait lu dans les livres l'histoire du miroir de -Blanche-Neige qui savait parler et lui annonça son égorgement, et le -conte du miroir d'Ilsée, d'où sortit une autre Ilsée qui tua Ilsée, et -l'aventure du miroir nocturne de la ville de Milet qui faisait -s'étrangler les Milésiennes à la nuit levante. Elle avait vu la peinture -mystérieuse où le fiancé a étendu un glaive devant sa fiancée, parce -qu'ils se sont rencontrés eux-mêmes dans la brume du soir: car les -doubles menacent la mort. Mais elle ne craignait pas son image, puisque -jamais elle ne s'était rencontrée, sinon candide et voilée, non cruelle -et voluptueuse, elle-même pour elle-même. Et les lames polies d'or vert, -les lourdes nappes de vif-argent ne montraient point Morgane à Morgane. - -Les prêtres de son pays étaient géomanciens et adorateurs du feu. Ils -disposèrent le sable dans la boîte carrée, et y tracèrent les lignes; -ils calculèrent au moyen de leurs talismans de parchemin, ils firent le -miroir noir avec de l'eau mélangée de fumée. Et le soir Morgane se -rendit vers eux, et elle jeta dans le feu trois gâteaux d'offrande. -«Voici», dit le géomancien; et il montra le miroir noir liquide. Morgane -regarda: et d'abord une vapeur claire traîna par la surface, puis un -cercle coloré bouillonna, puis une image s'éleva et courut légèrement. -C'était une maison blanche cubique avec de longues fenêtres; et sous la -troisième fenêtre pendait un grand anneau de bronze. Et tout autour de -la maison régnait le sable gris. «Ceci est l'endroit, dit le géomancien, -où se trouve le véritable miroir; mais notre science ne peut le fixer ni -l'expliquer.» - -Morgane s'inclina et jeta dans le feu trois nouveaux gâteaux d'offrande. -Mais l'image vacilla, et s'obscurcit; la maison blanche s'enfonça et -Morgane regarda vainement le miroir noir. - -Et, au jour suivant, Morgane désira faire un voyage. Car il lui semblait -avoir reconnu la couleur morne du sable et elle se dirigea vers -l'Occident. Son père lui donna une caravane choisie, avec des mules à -clochettes d'argent, et on la portait dans une litière dont les parois -étaient des miroirs précieux. - -Ainsi elle traversa la Perse, et elle examinait les hôtelleries isolées, -tant celles qui sont bâties près des puits et où passent les troupes de -voyageurs que les maisons décriées où les femmes chantent la nuit et -battent des pièces de métal. - -Et près des confins du royaume de Perse elle vit beaucoup de maisons -blanches, cubiques, aux fenêtres longues; mais l'anneau de bronze n'y -était point pendu. Et on lui dit que l'anneau se trouverait au pays -chrétien de Syrie, à l'Occident. - -Morgane passa les rives plates du fleuve qui environne la contrée des -plaines humides, où croissent des forêts de réglisse. Il y avait des -châteaux creusés dans une seule pierre étroite, qui était posée sur la -pointe extrême, et les femmes assises au soleil sur le passage de la -caravane avaient des torsades de crin roux autour du front. Et là vivent -ceux qui mènent des troupeaux de chevaux, et portent des lances à pointe -d'argent. - -Et plus loin est une montagne sauvage habitée par des bandits qui -boivent l'eau-de-vie de blé en l'honneur de leurs divinités. Ils adorent -des pierres vertes de forme étrange, et se prostituent les uns aux -autres parmi des cercles de buissons enflammés. Morgane eut horreur -d'eux. - -Et plus loin est une cité souterraine d'hommes noirs qui ne sont visités -par leurs dieux que pendant leur sommeil. Ils mangent les fibres du -chanvre, et se couvrent le visage avec de la poudre de craie. Et ceux -qui s'enivrent avec le chanvre pendant la nuit fendent le cou de ceux -qui dorment, afin de les envoyer vers les divinités nocturnes. Morgane -eut horreur d'eux. - -Et plus loin s'étend le désert de sable gris, où les plantes et les -pierres sont pareilles au sable. Et à l'entrée de ce désert Morgane -trouva l'hôtellerie de l'anneau. - -Elle fit arrêter sa litière, et les muletiers déchargèrent les mules. -C'était une maison ancienne, bâtie sans l'aide du ciment; et les blocs -de pierre étaient blanchis par le soleil. Mais le maître de l'hôtellerie -ne put lui parler du miroir: car il ne le connaissait point. - -Et le soir, après qu'on eut mangé les galettes minces, le maître dit à -Morgane que cette maison de l'anneau avait été dans les temps anciens la -demeure d'une reine cruelle. Et elle fut punie de sa cruauté. Car elle -avait ordonné de couper la tête à un homme religieux qui vivait -solitaire au milieu de l'étendue de sable et faisait baigner les -voyageurs avec de bonnes paroles dans l'eau du fleuve. Et aussitôt après -cette reine périt, avec toute sa race. Et la chambre de la reine fut -murée dans sa maison. Le maître de l'hôtellerie montra à Morgane la -porte bouchée par des pierres. - -Puis les voyageurs de l'hôtellerie se couchèrent dans les salles carrées -et sous l'auvent. Mais vers le milieu de la nuit, Morgane éveilla ses -muletiers, et fit enfoncer la porte murée. Et elle entra par la brèche -poussiéreuse, avec un flambeau de fer. - -Et les gens de Morgane entendirent un cri, et suivirent la princesse. -Elle était agenouillée au milieu de la chambre murée, devant un plat de -cuivre battu rempli de sang, et elle le regardait ardemment. Et le -maître de l'hôtellerie leva les bras: car le sang du bassin n'était pas -tari dans la chambre close depuis que la reine cruelle y avait fait -placer une tête coupée. - -Personne ne sait ce que la princesse Morgane vit dans le miroir de sang. -Mais sur la route du retour ses muletiers furent trouvés assassinés, un -à un, chaque nuit, leur face grise tournée vers le ciel, après qu'ils -avaient pénétré dans sa litière. Et on nomma cette princesse Morgane la -Rouge, et elle fut une fameuse prostituée et une terrible égorgeuse -d'hommes. - - -LA SACRIFIÉE - -Lilly et Nan étaient servantes de ferme. Elles portaient l'eau du puits, -l'été, par le sentier à peine frayé dans les blés mûrs; et l'hiver, -qu'il fait froid, et que les glacillons pendillent aux fenêtres, Lilly -venait coucher avec Nan. Pelotonnées sous les couvertures, elles -écoutaient le vent huer. Elles avaient toujours des pièces blanches dans -leurs poches, et guimpes fines à rubans cerise; blondes pareillement, et -ricassières. Tous les soirs elles mettaient au coin de l'âtre un baquet -de belle eau fraîche; où aussi elles trouvaient, disait-on, au saut du -lit, les pièces d'argent qu'elles faisaient sonner dans leurs doigts. -Car les «pixies» en jetaient au baquet après s'y être baignées. Mais -Nan, ni Lilly, ni personne, n'avait vu de «pixies», sinon que, dans les -contes et ballades, ce sont quelques méchantes petites choses noires -avec des queues tourbillonnantes. - -Une nuit, Nan oublia de tirer de l'eau; d'autant qu'on était en -décembre, et que la chaîne rouillée du puits était enduite de glace. -Comme elle dormait, les mains sur les épaules de Lilly, soudain elle fut -pincée aux bras et aux mollets, et les cheveux de sa nuque furent -cruellement tirés. Elle s'éveilla en pleurant: «Demain je serai noire et -bleue!» Et elle dit à Lilly: «Serre-moi, serre-moi: je n'ai pas mis le -baquet de belle eau fraîche; mais je ne sortirai pas de mon lit, malgré -tous les «pixies» du Devonshire». Alors la bonne petite Lilly -l'embrassa, se leva, tira de l'eau, et plaça le baquet au coin de -l'âtre. Quand elle se recoucha, Nan était endormie. - - * * * * * - -Et dans son sommeil la petite Lilly eut un rêve. Il lui sembla qu'une -reine, vêtue de feuilles vertes, avec une couronne d'or sur la tête, -s'approchait de son lit, la touchait et lui parlait. Elle disait: «Je -suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher». Et elle disait -encore: «Je suis assise dans une prairie d'émeraudes, et le chemin qui -mène vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert». Et elle -disait: «Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher». - -Puis Lilly enfonça sa tête dans l'oreiller noir de la nuit et elle ne -vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il fut impossible à -Nan de se lever et elle poussait des plaintes aiguës, car ses deux -jambes étaient insensibles et elle ne savait les remuer. Dans la -journée, les médecins la virent et par grande consultation décidèrent -qu'elle resterait sans doute étendue ainsi sans jamais plus marcher. Et -la pauvre Nan sanglotait: car elle ne trouverait jamais de mari. - -Lilly eut grand'pitié. Épluchant les pommes d'hiver, rangeant les -nèfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait à ses mains rougies, -elle imaginait sans cesse qu'on pourrait guérir la pauvre Nan. Et elle -avait oublié le rêve, lorsqu'un soir où la neige tombait dru et qu'on -buvait de la bière chaude avec des rôties, un vieux vendeur de ballades -frappa à la porte. Toutes les filles de fermes sautèrent autour de lui, -car il avait des gants, des chansons d'amour, des rubans, des toiles de -Hollande, des jarretières, des épingles et des coiffes d'or. - ---Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme de l'usurier, pendant -douze mois grosse de vingt sacs d'écus, aussi prise de l'envie bien -singulière de manger des têtes de vipère à la fricassée et des crapauds -en carbonade. - -«Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la côte le quatorzième -jour d'avril, sortit de l'eau plus de quarante brasses, et vomit cinq -boisseaux d'anneaux de mariée tout verdis par la mer. - -«Voyez la chanson des trois méchantes filles du roi et de celle qui -versa un verre de sang sur la barbe de son père. - -«Et j'avais aussi les aventures de la reine Mandosiane; mais une coquine -de bourrasque m'a tiré la dernière feuille des mains au tournant de la -route.» - -Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane -lui ordonnait de venir. - -Et la même nuit, Lilly embrassa doucement Nan, mit ses souliers neufs et -s'en alla seule par les routes. Or, le vieux vendeur de ballades avait -disparu, et sa feuille s'était envolée si loin que Lilly ne put la -trouver; de sorte qu'elle ne savait ni ce qu'était la reine Mandosiane, -ni où elle devait la chercher. - -Et personne ne put lui répondre, bien qu'elle demandât sur son chemin -aux vieux laboureurs qui la regardaient encore de loin, en s'abritant -les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes qui causaient -indolemment devant leurs portes, et aux enfants qui viennent justement -de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les -haies. Les uns disaient: «Il n'y a plus de reines»; les autres: «Nous -n'avons pas ça par ici; c'est dans les vieux temps»; les autres: «Est-ce -le nom d'un joli garçon?» Et d'autres mauvais conduisirent Lilly devant -une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour, et qui, la nuit, -s'ouvrent et s'éclairent, disant et affirmant que la reine Mandosiane y -séjournait, vêtue d'une chemise rouge et servie par des femmes nues. - -Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane était vêtue de -vert, non de rouge, et qu'il lui faudrait passer sur un chemin de trois -couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant, elle -marcha bien longtemps. Certes, elle passa l'été de sa vie, trottant par -la poussière blanche, pataugeant par l'épaisse boue des ornières, -accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir, quand -le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands chars où -s'entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se balançaient. -Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane. - -Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds -à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se -lève, elle entra dans une route jaune sinueuse, qui bordait un canal -bleu. Et le canal fléchissait avec la route et entre les deux un talus -vert suivait leurs contours. Des bouquets d'arbrisseaux croissaient de -part et d'autre; et aussi loin que l'œil pouvait atteindre, on ne voyait -que des marécages et l'ombre verdoyante. Parmi les taches des marais -s'élevaient de petites huttes coniques et la longue route s'enfonçait -directement dans les nuages sanglants du ciel. - -Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement -fendus, et qui halait le long du canal une lourde barque. Elle voulut -lui demander s'il avait vu la reine, mais s'aperçut avec terreur qu'elle -avait oublié le nom. Lors elle s'écria, et pleura, et tâta sa -jarretière, en vain. Et elle s'écria plus fort, voyant qu'elle marchait -sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d'un canal -bleu, et d'un talus vert. De nouveau, elle toucha les trois nœuds -qu'elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu'elle -souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la -route jaune une pauvre herbe, qu'il lui mit dans la main. - ---La mandosiane guérit, dit il. - - * * * * * - -Voilà comment Lilly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes. - -Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route. -Et le voyage de retour fut plus lent que l'autre, car Lilly était lasse. -Il lui parut qu'elle marchait depuis des années. Mais elle était -joyeuse, sachant qu'elle guérirait la pauvre Nan. - -Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle -arriva dans le Devon, tenant l'herbe entre sa cotte et sa chemise. Et -d'abord elle ne reconnut pas les arbres; et il lui parut que tous les -bestiaux étaient changés. Et dans la grande salle de la ferme, elle vit -une vieille femme entourée d'enfants. Courant, elle demanda Nan. La -vieille, surprise, considéra Lilly et dit: - ---Mais Nan est partie depuis longtemps, et mariée. - ---Et guérie? demanda joyeusement Lilly. - ---Guérie, oui, certes, dit la vieille.--Et toi, pauvre, n'es-tu pas -Lilly? - ---Oui, dit Lilly; mais quel âge puis-je donc avoir? - ---Cinquante ans, n'est-ce pas, grand'mère, crièrent les enfants: elle -n'est pas tout à fait si vieille que toi. - -Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum très fort de la mandosiane la -fit pâmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi Lilly alla chercher la -reine Mandosiane et fut emportée par elle. - - - - -_III_ - -_MONELLE_ - - -DE SON APPARITION - -Je ne sais comment je parvins à travers une pluie obscure jusqu'à -l'étrange étal qui m'apparut dans la nuit. J'ignore la ville et j'ignore -l'année: je me souviens que la saison était pluvieuse, très pluvieuse. - -Il est certain que dans ce même temps les hommes trouvèrent par les -routes de petits enfants vagabonds qui refusaient de grandir. Des -fillettes de sept ans implorèrent à genoux pour que leur âge restât -immobile, et la puberté semblait déjà mortelle. Il y eut des processions -blanchâtres sous le ciel livide, et de petites ombres à peine parlantes -exhortèrent le peuple puéril. Rien n'était désiré par elles qu'une -ignorance perpétuée. Elles souhaitaient se vouer à des jeux éternels. -Elles désespéraient du travail de la vie. Tout n'était que passé pour -elles. - -En ces jours mornes, sous cette saison pluvieuse, très pluvieuse, -j'aperçus les minces lumières filantes de la petite vendeuse de lampes. - -Je m'approchai sous l'auvent, et la pluie me courut sur la nuque tandis -que je penchais la tête. - -Et je lui dis: - ---Que vendez-vous donc là, petite vendeuse, par cette triste saison de -pluie? - ---Des lampes, me répondit-elle, seulement des lampes allumées. - ---Et, en vérité, lui dis-je, que sont donc ces lampes allumées, hautes -comme le petit doigt, et qui brûlent d'une lumière menue comme une tête -d'épingle? - ---Ce sont, dit-elle, les lampes de cette saison ténébreuse. Et autrefois -ce furent des lampes de poupée. Mais les enfants ne veulent plus -grandir. Voilà pourquoi je leur vends ces petites lampes qui éclairent à -peine la pluie obscure. - ---Et vivez-vous donc ainsi, lui dis-je, petite vendeuse vêtue de noir, -et mangez-vous par l'argent que vous payent les enfants pour vos lampes? - ---Oui, dit-elle, simplement. Mais je gagne bien peu. Car la pluie -sinistre éteint souvent mes petites lampes, au moment où je les tends -pour les donner. Et quand elles sont éteintes, les enfants n'en veulent -plus. Personne ne peut les rallumer. Il ne me reste que celles-ci. Je -sais bien que je ne pourrai en trouver d'autres. Et quand elles seront -vendues, nous demeurerons dans l'obscurité de la pluie. - ---Est-ce donc la seule lumière, dis-je encore, de cette morne saison; et -comment éclairerait-on, avec une si petite lampe, les ténèbres -mouillées? - ---La pluie les éteint souvent, dit-elle, et dans les champs ou par les -rues elles ne peuvent plus servir. Mais il faut s'enfermer. Les enfants -abritent mes petites lampes avec leurs mains et s'enferment. Ils -s'enferment chacun avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour leur -montrer leur image dans le miroir. - -Je regardai quelques instants les pauvres flammes vacillantes. - ---Hélas! dis-je, petite vendeuse, c'est une triste lumière, et les -images des miroirs doivent être de tristes images. - ---Elles ne sont point si tristes, dit l'enfant vêtue de noir en secouant -la tête, tant qu'elles ne grandissent pas. Mais les petites lampes que -je vends ne sont pas éternelles. Leur flamme décroît, comme si elles -s'affligeaient de la pluie obscure. Et quand mes petites lampes -s'éteignent, les enfants ne voient plus la lueur du miroir et se -désespèrent. Car ils craignent de ne pas savoir l'instant où ils vont -grandir. Voilà pourquoi ils s'enfuient en gémissant dans la nuit. Mais -il ne m'est permis de vendre à chaque enfant qu'une seule lampe. S'ils -essaient d'en acheter une seconde, elle s'éteint dans leurs mains. - -Et je me penchai un peu plus vers la petite vendeuse, et je voulus -prendre une de ses lampes. - ---Oh! il n'y faut pas toucher, dit-elle. Vous avez passé l'âge où mes -lampes brûlent. Elles ne sont faites que pour les poupées ou les -enfants. N'avez-vous point chez vous une lampe de grande personne? - ---Hélas! dis-je, par cette saison pluvieuse de pluie obscure, dans ce -morne temps ignoré, il n'est plus que vos lampes d'enfants qui brûlent. -Et je désirais, moi aussi, regarder encore une fois la lueur du miroir. - ---Venez, dit-elle, nous regarderons ensemble. - -Par un petit escalier vermoulu, elle me conduisit dans une chambre de -bois simple où il y avait un éclat de miroir au mur. - ---Chut, dit-elle, et je vous montrerai. Car ma propre lampe est plus -claire et plus puissante que les autres; et je ne suis pas trop pauvre -parmi ces pluvieuses ténèbres. Et elle leva sa petite lampe vers le -miroir. - -Alors il y eut un pâle reflet où je vis circuler des histoires connues. -Mais la petite lampe mentait, mentait, mentait. Je vis la plume se -soulever sur les lèvres de Cordelia; et elle souriait, et guérissait; et -avec son vieux père elle vivait dans une grande cage comme un oiseau, et -elle baisait sa barbe blanche. Je vis Ophélie jouer sur l'eau vitrée de -l'étang, et attacher au cou d'Hamlet ses bras humides enguirlandés de -violettes. Je vis Desdémone réveillée errer sous les saules. Je vis la -princesse Maleine ôter ses deux mains des yeux du vieux roi, et rire, et -danser. Je vis Mélisande, délivrée, se mirer dans la fontaine. - -Et je m'écriai: Petite lampe menteuse... - ---Chut! dit la petite vendeuse de lampes, et elle me mit la main sur les -lèvres. Il ne faut rien dire. La pluie n'est-elle pas assez obscure? - - * * * * * - -Alors je baissai la tête et je m'en allai vers la nuit pluvieuse dans la -ville inconnue. - - -DE SA VIE - -Je ne sais pas où Monelle me prit par la main. Mais je pense que ce fut -dans une soirée d'automne, quand la pluie est déjà froide. - ---Viens jouer avec nous, dit-elle. - -Monelle portait dans son tablier des vieilles poupées et des volants -dont les plumes étaient fripées et les galons ternis. - -Sa figure était pâle et ses yeux riaient. - ---Viens jouer, dit-elle. Nous ne travaillons plus, nous jouons. - -Il y avait du vent et de la boue. Les pavés luisaient. Tout le long des -auvents de boutique l'eau tombait, goutte à goutte. Des filles -frissonnaient sur le seuil des épiceries. Les chandelles allumées -semblaient rouges. - -Mais Monelle tira de sa poche un dé de plomb, un petit sabre d'étain, -une balle de caoutchouc. - ---Tout cela est pour eux, dit-elle. C'est moi qui sors pour acheter les -provisions. - ---Et quelle maison avez-vous donc, et quel travail, et quel argent, -petite... - ---Monelle, dit la fillette en me serrant la main. Ils m'appellent -Monelle. Notre maison est une maison où on joue: nous avons chassé le -travail, et les sous que nous avons encore nous avaient été donnés pour -acheter des gâteaux. Tous les jours je vais chercher des enfants dans la -rue, et je leur parle de notre maison, et je les amène. Et nous nous -cachons bien pour qu'on ne nous trouve pas. Les grandes personnes nous -forceraient à rentrer et nous prendraient tout ce que nous avons. Et -nous, nous voulons rester ensemble et jouer. - ---Et à quoi jouez-vous, petite Monelle? - ---Nous jouons à tout. Ceux qui sont grands se font des fusils et des -pistolets; et les autres jouent à la raquette, sautent à la corde, se -jettent la balle; ou les autres dansent des rondes et se prennent les -mains; ou les autres dessinent sur les vitres les belles images qu'on ne -voit jamais et soufflent des bulles de savon; ou les autres habillent -leurs poupées et les mènent promener, et nous comptons sur les doigts -des tout petits pour les faire rire. - - * * * * * - -La maison où Monelle me conduisit paraissait avoir des fenêtres murées. -Elle s'était détournée de la rue, et toute sa lumière venait d'un -profond jardin. Et déjà là j'entendis des voix heureuses. - -Trois enfants vinrent sauter autour de nous. - ---Monelle, Monelle! criaient-ils, Monelle est revenue! - -Ils me regardèrent et murmurèrent: - ---Comme il est grand! Est-ce qu'il jouera, Monelle? - -Et la fillette leur dit: - ---Bientôt les grandes personnes viendront avec nous. Elles iront vers -les petits enfants. Elles apprendront à jouer. Nous leur ferons la -classe, et, dans notre classe, on ne travaillera jamais. Avez-vous faim? - -Des voix crièrent: - ---Oui, oui, oui, il faut faire la dînette. - -Alors furent apportées des petites tables rondes, et des serviettes -grandes comme des feuilles de lilas, et des verres profonds comme des -dés à coudre, et des assiettes creuses comme des coquilles de noix. Le -repas fut de chocolat et de sucre en miettes; et le vin ne pouvait pas -couler dans les verres, car les petites fioles blanches, longues comme -le petit doigt, avaient le cou trop mince. - -La salle était vieille et haute. Partout brûlaient des petites -chandelles vertes et roses dans les chandeliers d'étain minuscules. -Contre les murs, les petites glaces rondes paraissaient des pièces de -monnaie changées en miroirs. On ne reconnaissait les poupées d'entre les -enfants que par leur immobilité. Car elles restaient assises dans leurs -fauteuils, ou se coiffaient, les bras levés, devant de petites -toilettes, ou elles étaient déjà couchées, le drap ramené jusqu'au -menton, dans leurs petits lits de cuivre. Et le sol était jonché de la -fine mousse verte qu'on met dans les bergeries de bois. - -Il semblait que cette maison fût une prison ou un hôpital. Mais une -prison où on enfermait des innocents pour les empêcher de souffrir, un -hôpital où on guérissait du travail de la vie. Et Monelle était la -geôlière et l'infirmière. - -La petite Monelle regardait jouer les enfants. Mais elle était très -pâle. Peut-être avait-elle faim. - ---De quoi vivez-vous, Monelle? lui dis-je tout à coup. - -Et elle me répondit simplement: - ---Nous ne vivons de rien. Nous ne savons pas. - -Aussitôt elle se prit à rire. Mais elle était très faible. - -Et elle s'assit au pied du lit d'un enfant qui était malade. Elle lui -tendit une des petites bouteilles blanches, et resta longtemps penchée, -les lèvres entr'ouvertes. - - * * * * * - -Il y avait des enfants qui dansaient une ronde et qui chantaient à voix -claire. Monelle leva un peu la main, et dit: - ---Chut! - -Puis elle parla, doucement, avec ses petites paroles. Elle dit: - ---Je crois que je suis malade. Ne vous en allez pas. Jouez autour de -moi. Demain, une autre ira chercher de beaux jouets. Je resterai avec -vous. Nous nous amuserons sans faire de bruit. Chut! Plus tard, nous -jouerons dans les rues et dans les champs, et on nous donnera à manger -dans toutes les boutiques. Maintenant on nous forcerait à vivre comme -les autres. Il faut attendre. Nous aurons beaucoup joué. - -Monelle dit encore: - ---Aimez-moi bien. Je vous aime tous. - -Puis elle parut s'endormir près de l'enfant malade. - -Tous les autres enfants la regardaient, la tête avancée. - -Il y eut une petite voix tremblante qui dit faiblement: «Monelle est -morte». Et il se fit un grand silence. - -Les enfants apportèrent autour du lit les petites chandelles allumées. -Et, pensant qu'elle dormait peut-être, ils rangèrent devant elle, comme -pour une poupée, de petits arbres vert clair taillés en pointe et les -placèrent parmi les moutons de bois blanc pour la regarder. Ensuite ils -s'assirent et la guettèrent. Un peu de temps après, l'enfant malade, -sentant que la joue de Monelle devenait froide, se mit à pleurer. - - -DE SA FUITE - -Il y avait un enfant qui avait eu coutume de jouer avec Monelle. C'était -au temps ancien, quand Monelle n'était pas encore partie. Toutes les -heures du jour, il les passait auprès d'elle, regardant trembler ses -yeux. Elle riait sans cause et il riait sans cause. Quand elle dormait, -ses lèvres entr'ouvertes étaient en travail de bonnes paroles. Quand -elle s'éveillait, elle se souriait, sachant qu'il allait venir. - -Ce n'était pas un véritable jeu qu'on jouait: car Monelle était obligée -de travailler. Si petite, elle restait assise tout le jour derrière une -vieille vitre pleine de poussière. La muraille d'en face était aveuglée -de ciment, sous la triste lumière du nord. Mais les petits doigts de -Monelle couraient dans le linge, comme s'ils trottaient sur une route de -toile blanche et les épingles piquées sur ses genoux marquaient les -relais. La main droite était ramassée comme un petit chariot de chair, -et elle avançait, laissant derrière elle un sillon ourlé; et crissant, -crissant, l'aiguille dardait sa langue d'acier, plongeait et émergeait, -tirant le long fil par son œil d'or. Et la main gauche était bonne à -voir, parce qu'elle caressait doucement la toile neuve, et la soulageait -de tous ses plis, comme si elle avait bordé en silence les draps frais -d'un malade. - -Ainsi l'enfant regardait Monelle et se réjouissait sans parler, car son -travail semblait un jeu, et elle lui disait des choses simples qui -n'avaient point beaucoup de sens. Elle riait au soleil, elle riait à la -pluie, elle riait à la neige. Elle aimait être chauffée, mouillée, -gelée. Si elle avait de l'argent, elle riait, pensant qu'elle irait -danser avec une robe nouvelle. Si elle était misérable, elle riait, -pensant qu'elle mangerait des haricots, une grosse provision pour une -semaine. Et elle songeait, ayant des sous, à d'autres enfants qu'elle -ferait rire; et elle attendait, sa petite main vide, de pouvoir se -pelotonner et se nicher dans sa faim et sa pauvreté. - -Elle était toujours entourée d'enfants qui la considéraient avec des -yeux élargis. Mais elle préférait peut-être l'enfant qui venait passer -près d'elle les heures du jour. Cependant elle partit et le laissa seul. -Elle ne lui parla jamais de son départ, sinon qu'elle devint plus grave, -et le regarda plus longtemps. Et il se souvint aussi qu'elle cessa -d'aimer tout ce qui l'entourait: son petit fauteuil, les bêtes peintes -qu'on lui apportait, et tous ses jouets, et tous ses chiffons. Et elle -rêvait, le doigt sur la bouche, à d'autres choses. - -Elle partit dans un soir de décembre, quand l'enfant n'était pas là. -Portant à la main sa petite lampe haletante, elle entra, sans se -retourner, dans les ténèbres. Comme l'enfant arrivait, il aperçut encore -à l'extrémité noire de la rue étroite une courte flamme qui soupirait. -Ce fut tout. Il ne revit jamais Monelle. - - * * * * * - -Longtemps il se demanda pourquoi elle était partie sans rien dire. Il -pensa qu'elle n'avait pas voulu être triste de sa tristesse. Il se -persuada qu'elle était allée vers d'autres enfants qui avaient besoin -d'elle. Avec sa petite lampe agonisante, elle était allée leur porter -secours, le secours d'une flammèche rieuse dans la nuit. Peut-être -avait-elle songé qu'il ne fallait pas l'aimer trop, lui seul, afin de -pouvoir aimer aussi d'autres petits inconnus. Peut-être l'aiguille avec -son œil d'or ayant tiré le petit chariot de chair jusqu'au bout, jusqu'à -l'extrême bout du sillon ourlé, Monelle était-elle devenue lasse de la -route écrue de toile où trottaient ses mains. Sans doute elle avait -voulu jouer éternellement. Et l'enfant n'avait point su le moyen du jeu -éternel. Peut-être avait-elle désiré enfin voir ce qu'il y avait -derrière la vieille muraille aveugle, dont tous les yeux étaient fermés, -depuis les années, avec du ciment. Peut-être qu'elle allait revenir. Au -lieu de dire: «au revoir, attends-moi,--sois sage!» pour qu'il épiât le -bruit de petits pas dans le corridor et le cliquètement de toutes les -clés dans les serrures, elle s'était tue, et viendrait, par surprise, -dans son dos, mettre deux menottes tièdes sur ses yeux--ah oui!--et -crierait: «coucou!» avec la voix de l'oisillon revenu près du feu. - -Il se rappela le premier jour qu'il la vit, sautillant comme une frêle -blancheur flamboyante toute secouée de rire. Et ses yeux étaient des -yeux d'eau où les pensées se mouvaient comme des ombres de plantes. Là, -au détour de la rue, elle était venue, bonnement. Elle avait ri, avec -des éclats lents, semblables à la vibration cessante d'une coupe de -cristal. C'était au crépuscule d'hiver, et il y avait du brouillard; -cette boutique était ouverte--ainsi. Le même soir, les mêmes choses -autour, le même bourdon aux oreilles: l'année différente et l'attente. -Il avançait avec précaution; toutes les choses étaient pareilles, comme -la première fois; mais il l'attendait: n'était-ce pas une raison pour -qu'elle vînt? Et il tendait sa pauvre main ouverte à travers le -brouillard. - - * * * * * - -Cette fois, Monelle ne sortit pas de l'inconnu. Aucun petit rire n'agita -la brume. Monelle était loin, et ne se souvenait plus du soir ni de -l'année. Qui sait? Elle s'était glissée peut-être à la nuit dans la -chambrette inhabitée et le guettait derrière la porte avec un -tressaillement doux. L'enfant marcha sans bruit, pour la surprendre. -Mais elle n'était plus là. Elle allait revenir,--oh! oui,--elle allait -revenir. Les autres enfants avaient eu assez de bonheur d'elle. C'était -à son tour, maintenant. L'enfant entendit sa voix malicieuse murmurant: -«Je suis sage aujourd'hui!» Petite parole disparue, lointaine, effacée -comme une ancienne teinte, usée déjà par les échos du souvenir. - - * * * * * - -L'enfant s'assit patiemment. Là était le petit fauteuil d'osier, marqué -de son corps, et le tabouret qu'elle aimait, et la petite glace plus -chérie parce qu'elle était cassée, et la dernière chemisette qu'elle -avait cousue, la chemisette «qui s'appelait Monelle», dressée, un peu -gonflée, attendant sa maîtresse. - -Toutes les petites choses de la chambre l'attendaient. La table à -ouvrage était restée ouverte. Le petit mètre dans sa boîte ronde -allongeait sa langue verte, percée d'un anneau. La toile dépliée des -mouchoirs se soulevait en petites collines blanches. Les pointes des -aiguilles se dressaient derrière, semblables à des lances embusquées. Le -petit dé de fer ouvragé était un chapeau d'armes abandonné. Les ciseaux -ouvraient indolemment la gueule comme un dragon d'acier. Ainsi tout -dormait dans l'attente. Le petit chariot de chair, souple et agile, ne -circulait plus, versant sur ce monde enchanté sa tiède chaleur. Tout -l'étrange petit château de travail sommeillait. L'enfant espérait. La -porte allait s'ouvrir, doucement; la flammèche rieuse volèterait; les -collines blanches s'étaleraient; les fines lances se choqueraient; le -chapeau d'armes retrouverait sa tête rose; le dragon d'acier claquerait -rapidement de la gueule, et le petit chariot de chair trottinerait -partout, et la voix effacée dirait encore: «Je suis sage -aujourd'hui!»--Est-ce que les miracles n'arrivent pas deux fois? - - -DE SA PATIENCE - -J'arrivai dans un lieu très étroit et obscur, mais parfumé d'une odeur -triste de violettes étouffées. Et il n'y avait nul moyen d'éviter cet -endroit, qui est comme un long passage. Et, tâtonnant autour de moi, je -touchai un petit corps ramassé comme jadis dans le sommeil, et je frôlai -des cheveux, et je passai la main sur une figure que je connaissais, et -il me parut que la petite figure se fronçait sous mes doigts, et je -reconnus que j'avais trouvé Monelle qui dormait seule en ce lieu obscur. - -Je m'écriai de surprise, et je lui dis, car elle ne pleurait ni ne -riait: - ---O Monelle! es-tu donc venue dormir ici, loin de nous, comme une -patiente gerboise dans le creux du sillon? - -Et elle élargit ses yeux et entr'ouvrit ses lèvres, comme autrefois, -lorsqu'elle ne comprenait point, et qu'elle implorait l'intelligence de -celui qu'elle aimait. - ---O Monelle, dis-je encore, tous les enfants pleurent dans la maison -vide; et les jouets se couvrent de poussière, et la petite lampe s'est -éteinte, et tous les rires qui étaient dans tous les coins se sont -enfuis, et le monde est retourné au travail. Mais nous te pensions -ailleurs. Nous pensions que tu jouais loin de nous, en un lieu où nous -ne pouvons parvenir. Et voici que tu dors, nichée comme un petit animal -sauvage, au-dessous de la neige que tu aimais pour sa blancheur. - -Alors elle parla, et sa voix était la même, chose étrange, en ce lieu -obscur, et je ne pus m'empêcher de pleurer, et elle essuya mes larmes -avec ses cheveux, car elle était très dénuée. - ---O mon chéri, dit-elle, il ne faut point pleurer; car tu as besoin de -tes yeux pour travailler, tant qu'on vivra en travaillant, et les temps -ne sont pas venus. Et il ne faut pas rester en ce lieu froid et obscur. - -Et je sanglotai alors et lui dis: - ---O Monelle, mais tu craignais les ténèbres? - ---Je ne les crains plus, dit-elle. - ---O Monelle, mais tu avais peur du froid comme de la main d'un mort? - ---Je n'ai plus peur du froid, dit-elle. - ---Et tu es toute seule ici, toute seule, étant enfant, et tu pleurais -quand tu étais seule. - ---Je ne suis plus seule, dit-elle; car j'attends. - ---O Monelle, qui attends-tu, dormant roulée en ce lieu obscur? - ---Je ne sais pas, dit-elle; mais j'attends. Et je suis avec mon attente. - -Et je m'aperçus alors que tout son petit visage était tendu vers une -grande espérance. - ---Il ne faut pas rester ici, dit-elle encore, en ce lieu froid et -obscur, mon aimé; retourne vers tes amis. - ---Ne veux-tu point me guider et m'enseigner, Monelle, pour que j'aie -aussi la patience de ton attente? Je suis si seul! - ---O mon aimé, dit-elle, je serais malhabile à t'enseigner comme -autrefois, quand j'étais, disais-tu, une petite bête; ce sont des choses -que tu trouveras sûrement par longue et laborieuse réflexion, ainsi que -je les ai vues tout d'un coup pendant que je dors. - ---Es-tu nichée ainsi, Monelle, sans le souvenir de ta vie passée, ou te -souviens-tu encore de nous? - ---Comment pourrais-je, mon aimé, t'oublier? Car vous êtes dans mon -attente, contre laquelle je dors; mais je ne puis expliquer. Tu te -rappelles, j'aimais beaucoup la terre, et je déracinais les fleurs pour -les replanter; tu te rappelles, je disais souvent: «Si j'étais un petit -oiseau, tu me mettrais dans ta poche, quand tu partirais». O mon aimé, -je suis ici dans la bonne terre, comme une graine noire, et j'attends -d'être petit oiseau. - ---O Monelle, tu dors avant de t'envoler très loin de nous. - ---Non, mon aimé, je ne sais si je m'envolerai; car je ne sais rien. Mais -je suis roulée en ce que j'aimais, et je dors contre mon attente. Et -avant de m'endormir, j'étais une petite bête, comme tu disais, car -j'étais pareille à un vermisseau nu. Un jour, nous avons trouvé ensemble -un cocon tout blanc, tout soyeux, et qui n'était percé d'aucun trou. -Méchant, tu l'as ouvert, et il était vide. Penses tu que la petite bête -ailée n'en était pas sortie? Mais personne ne peut savoir comment. Et -elle avait dormi longtemps. Et avant de dormir elle avait été un petit -ver nu; et les petits vers sont aveugles. Figure-toi, mon aimé (ce n'est -pas vrai, mais voilà comme je pense souvent), que j'ai tissé mon petit -cocon avec ce que j'aimais, la terre, les jouets, les fleurs, les -enfants, les petites paroles, et le souvenir de toi, mon aimé; c'est une -niche blanche et soyeuse, et elle ne me paraît pas froide ni obscure. -Mais elle n'est peut-être pas ainsi pour les autres. Et je sais bien -qu'elle ne s'ouvrira point, et qu'elle restera fermée comme le cocon -d'autrefois. Mais je n'y serai plus, mon aimé. Car mon attente est de -m'en aller ainsi que la petite bête ailée; personne ne peut savoir -comment. Et où je veux aller, je n'en sais rien; mais c'est mon attente. -Et les enfants aussi, et toi, mon aimé, et le jour où on ne travaillera -plus sur terre sont mon attente. Je suis toujours une petite bête, mon -aimé; je ne sais pas mieux expliquer. - ---Il faut, il faut, dis-je, que tu sortes avec moi de ce lieu obscur, -Monelle; car je sais que tu ne penses pas ces choses; et tu t'es cachée -pour pleurer; et puisque je t'ai trouvée enfin toute seule, dormant ici, -toute seule, attendant ici, viens avec moi, viens avec moi, hors de ce -lieu obscur et étroit. - ---Ne reste pas, ô mon aimé, dit Monelle, car tu souffrirais beaucoup; et -moi, je ne peux venir, car la maison que je me suis tissée est toute -fermée, et ce n'est point ainsi que j'en sortirai. - -Alors Monelle mit ses bras autour de mon cou, et son baiser fut pareil, -chose étrange, à ceux d'autrefois, et voilà pourquoi je pleurai encore, -et elle essuya mes larmes avec ses cheveux. - ---Il ne faut pas pleurer, dit-elle, si tu ne veux m'affliger dans mon -attente; et peut-être n'attendrai-je pas si longtemps. Ne sois donc plus -désolé. Car je te bénis de m'avoir aidée à dormir dans ma petite niche -soyeuse dont la meilleure soie blanche est faite de toi, et où je dors -maintenant, roulée sur toi-même. - -Et comme autrefois, dans son sommeil, Monelle se pelotonna contre -l'invisible et me dit: «Je dors, mon aimé». - -Ainsi, je la trouvai; mais comment serai-je sûr de la retrouver dans ce -lieu très étroit et obscur? - - -DE SON ROYAUME - -Je lisais cette nuit-là, et mon doigt suivait les lignes et les mots; -mes pensées étaient ailleurs. Et autour de moi tombait une pluie noire, -oblique et acérée. Et le feu de ma lampe éclairait les cendres froides -de l'âtre. Et ma bouche était pleine d'un goût de souillure et de -scandale; car le monde me semblait obscur et mes lumières étaient -éteintes. Et trois fois je m'écriai: - ---Je voudrais tant d'eau bourbeuse pour étancher ma soif d'infamie. - -«O je suis avec le scandaleux: tendez vos doigts vers moi! - -«Il faut les frapper de boue, car ils ne me méprisent point. - -«Et les sept verres pleins de sang m'attendront sur la table et la lueur -d'une couronne d'or étincellera parmi.» - -Mais une voix retentit, qui ne m'était point étrangère, et le visage de -celle qui parut ne m'était point inconnu. Et elle criait ces paroles: - ---Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc! - -Et je détournai la tête et lui dis, sans surprise: - ---Petite tête menteuse, petite bouche qui ment, il n'est plus de rois ni -de royaume. Je désire vainement un royaume rouge: car le temps est -passé. Et ce royaume-ci est noir, mais ce n'est point un royaume; car un -peuple de rois ténébreux y agitent leurs bras. Et il n'y a nulle part -dans le monde un royaume blanc, ni un roi blanc. - -Mais elle cria de nouveau ces paroles: - ---Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc! - -Et je voulus lui saisir la main; mais elle m'éluda. - ---Ni par la tristesse, dit-elle, ni par la violence. Cependant il y a un -royaume blanc. Viens avec mes paroles; écoute. - -Et elle demeura silencieuse; et je me souvins. - ---Ni par le souvenir, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute. - -Et elle demeura silencieuse; et je m'entendis penser. - ---Ni par la pensée, dit-elle. Viens avec mes paroles; écoute. - -Et elle demeura silencieuse. - -Alors je détruisis en moi la tristesse de mon souvenir, et le désir de -ma violence, et toute mon intelligence disparut. Et je restai dans -l'attente. - ---Voici, dit-elle, et tu verras le royaume, mais je ne sais si tu y -entreras. Car je suis difficile à comprendre, sauf pour ceux qui ne -comprennent pas; et je suis difficile à saisir, sauf pour ceux qui ne -saisissent plus; et je suis difficile à reconnaître, sauf pour ceux qui -n'ont point de souvenir. En vérité, voici que tu m'as, et tu ne m'as -plus. Écoute. - -Alors j'écoutai dans mon attente. - -Mais je n'entendis rien. Et elle secoua la tête et me dit: - ---Tu regrettes ta violence et ton souvenir, et la destruction n'en est -point achevée. Il faut détruire pour obtenir le royaume blanc. -Confesse-toi et tu seras délivré; remets entre mes mains ta violence et -ton souvenir, et je les détruirai; car toute confession est une -destruction. - -Et je m'écriai: - ---Je te donnerai tout, oui, je te donnerai tout. Et tu le porteras et tu -l'anéantiras, car je ne suis plus assez fort. - -J'ai désiré un royaume rouge. Il y avait des rois sanglants qui -affilaient leurs lames. Des femmes aux yeux noircis pleuraient sur des -jonques chargées d'opium. Plusieurs pirates enterraient dans le sable -des îles des coffres lourds de lingots. Toutes les prostituées étaient -libres. Les voleurs croisaient les routes sous le blême de l'aube. -Beaucoup de jeunes filles se gavaient de gourmandise et de luxure. Une -troupe d'embaumeuses dorait des cadavres dans la nuit bleue. Les enfants -désiraient des amours lointaines et des meurtres ignorés. Des corps nus -jonchaient les dalles des étuves chaudes. Toutes choses étaient frottées -d'épices ardentes et éclairées de cierges rouges. Mais ce royaume s'est -enfoncé sous la terre, et je me suis éveillé au milieu des ténèbres. - -Et alors j'ai eu un royaume noir qui n'est pas un royaume: car il est -plein de rois qui se croient des rois et qui l'obscurcissent de leurs -œuvres et de leurs commandements. Et une sombre pluie le trempe nuit et -jour. Et j'ai erré longtemps par les chemins, jusqu'à la petite lueur -d'une lampe tremblante qui m'apparut au centre de la nuit. La pluie -mouillait ma tête; mais j'ai vécu sous la petite lampe. Celle qui la -tenait se nommait Monelle, et nous avons joué tous deux dans ce royaume -noir. Mais un soir la petite lampe s'est éteinte et Monelle s'est -enfuie. Et je l'ai cherchée longtemps parmi ces ténèbres: mais je ne -puis la retrouver. Et ce soir je la cherchais dans les livres; mais je -la cherche en vain. Et je suis perdu dans le royaume noir; et je ne puis -oublier la petite lueur de Monelle. Et j'ai dans la bouche un goût -d'infamie. - -Et sitôt que j'eus parlé, je sentis que la destruction s'était faite en -moi, et mon attente s'éclaira d'un tremblement et j'entendis les -ténèbres et sa voix disait: - ---Oublie toutes choses, et toutes choses te seront rendues. Oublie -Monelle et elle te sera rendue. Telle est la nouvelle parole. Imite le -tout petit chien, dont les yeux ne sont pas ouverts et qui cherche à -tâtons une niche pour son museau froid. - -Et celle qui me parlait cria: - ---Un royaume blanc! un royaume blanc! je connais un royaume blanc! - -Et je fus accablé d'oubli et mes yeux s'irradièrent de candeur. - -Et celle qui me parlait cria: - ---Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc! - -Et l'oubli pénétra en moi et la place de mon intelligence devint -profondément candide. - -Et celle qui me parlait cria encore: - ---Un royaume blanc! un royaume blanc! Je connais un royaume blanc! Voici -la clef du royaume: dans le royaume rouge est un royaume noir; dans le -royaume noir est un royaume blanc; dans le royaume blanc... - ---Monelle, criai-je, Monelle! Dans le royaume blanc est Monelle! - -Et le royaume parut; mais il était muré de blancheur. - -Alors je demandai: - ---Et où est la clef du royaume? - -Mais celle qui me parlait demeura taciturne. - - -DE SA RÉSURRECTION - -Louvette me conduisit par un sillon vert jusqu'à la lisière du champ. La -terre s'élevait plus loin, et à l'horizon une ligne brune coupait le -ciel. Déjà les nuages enflammés penchaient vers le couchant. A la lueur -incertaine du soir, je distinguai de petites ombres errantes. - ---Tout à l'heure, dit-elle, nous verrons s'allumer le feu. Et demain, ce -sera plus loin. Car ils ne demeurent nulle part. Et ils n'allument qu'un -feu en chaque endroit. - ---Qui sont-ils? demandai-je à Louvette? - ---On ne sait pas. Ce sont des enfants vêtus de blanc. Il y en a qui sont -venus de nos villages. Et d'autres marchent depuis longtemps. - -Nous vîmes briller une petite flamme qui dansait sur la hauteur. - ---Voilà leur feu, dit Louvette. Maintenant nous pourrons les trouver. -Car ils séjournent la nuit où ils ont fait leur foyer, et le jour -suivant ils quittent la contrée. - -Et quand nous arrivâmes à la crête où brûlait la flamme, nous aperçûmes -beaucoup d'enfants blancs autour du feu. - -Et parmi eux, semblant leur parler et les guider, je reconnus la petite -vendeuse de lampes que j'avais rencontrée autrefois dans la cité noire -et pluvieuse. - - * * * * * - -Elle se leva d'entre les enfants, et me dit: - ---Je ne vends plus les petites lampes menteuses qui s'éteignaient sous -la pluie morne. - -Car les temps sont venus où le mensonge a pris la place de la vérité, où -le travail misérable a péri. - -Nous avons joué dans la maison de Monelle; mais les lampes étaient des -jouets et la maison un asile. - -Monelle est morte; je suis la même Monelle, et je me suis levée dans la -nuit, et les petits sont venus avec moi, et nous irons à travers le -monde. - -Elle se tourna vers Louvette: - ---Viens avec nous, dit-elle, et sois heureuse dans le mensonge. - -Et Louvette courut parmi les enfants et fut vêtue pareillement de blanc. - - * * * * * - ---Nous allons, reprit celle qui nous guidait, et nous mentons à tout -venant afin de donner de la joie. - -Nos jouets étaient des mensonges, et maintenant les choses sont nos -jouets. - -Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt; nous disons que -ceux-là s'efforcent de connaître la triste vérité, qui n'existe -nullement. Ceux qui veulent connaître la vérité s'écartent et nous -abandonnent. - -Au contraire, nous n'avons aucune foi dans les vérités du monde; car -elles conduisent à la tristesse. - -Et nous voulons mener nos enfants vers la joie. - -Maintenant, les grandes personnes pourront venir vers nous, et nous leur -enseignerons l'ignorance et l'illusion. - -Nous leur montrerons les petites fleurs des champs, telles qu'ils ne les -ont point vues; car chacune est nouvelle. - -Et nous nous étonnerons de tout pays que nous verrons; car tout pays est -nouveau. - -Il n'y a point de ressemblances en ce monde, et il n'y a point de -souvenirs pour nous. - -Tout change sans cesse, et nous nous sommes accoutumés au changement. - -Voilà pourquoi nous allumons un feu chaque soir dans un endroit -différent; et autour du feu nous inventons pour le plaisir de l'instant -les histoires des pygmées et des poupées vivantes. - -Et quand la flamme s'est éteinte, un autre mensonge nous saisit; et nous -sommes joyeux de nous en étonner. - -Et le matin nous ne connaissons plus nos visages: car peut-être que les -uns ont désiré apprendre la vérité et les autres ne se souviennent plus -que du mensonge de la veille. - -Ainsi nous passons à travers les contrées, et on vient vers nous en -foule et ceux qui nous suivent deviennent heureux. - -Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait au même -travail, et nous aimions les mêmes personnes; et le même travail nous -lassait, et nous nous désolions de voir les personnes que nous aimions -souffrir et mourir. - -Et notre erreur était de nous arrêter ainsi dans la vie, et, restant -immobiles, de regarder couler toutes choses, ou d'essayer d'arrêter la -vie et de nous construire une demeure éternelle parmi les ruines -flottantes. - -Mais les petites lampes menteuses nous ont éclairé le chemin du bonheur. - -Les hommes cherchent leur joie dans le souvenir, et résistent à -l'existence, et s'enorgueillissent de la vérité du monde, qui n'est plus -vraie, étant devenue vérité. - -Ils s'affligent de la mort, qui n'est pourtant que l'image de leur -science et de leurs lois immuables; ils se désolent d'avoir mal choisi -dans l'avenir qu'ils ont calculé suivant des vérités passées, où ils -choisissent avec des désirs passés. - -Pour nous, tout désir est nouveau et nous ne désirons que le moment -menteur; tout souvenir est vrai, et nous avons renoncé à connaître la -vérité. - -Et nous regardons le travail comme funeste, puisqu'il arrête notre vie -et la rend semblable à elle-même. - -Et toute habitude nous est pernicieuse; car elle nous empêche de nous -offrir entièrement aux mensonges nouveaux. - - * * * * * - -Telles furent les paroles de celle qui nous guidait. - -Et je suppliai Louvette de revenir avec moi chez ses parents; mais je -vis bien dans ses yeux qu'elle ne me reconnaissait plus. - - * * * * * - -Toute la nuit, je vécus dans un univers de songes et de mensonges et -j'essayai d'apprendre l'ignorance et l'illusion et l'étonnement de -l'enfant nouveau-né. - -Puis les petites flammes dansantes s'affaissèrent. - -Alors, dans la triste nuit, j'aperçus des enfants candides qui -pleuraient, n'ayant pas encore perdu la mémoire. - -Et d'autres furent pris soudainement par la frénésie du travail, et ils -coupaient des épis et les liaient en gerbes dans l'ombre. - -Et d'autres, ayant voulu connaître la vérité, tournèrent leurs petites -figures pâles vers les cendres froides, et moururent frissonnants dans -leurs robes blanches. - - * * * * * - -Mais quand le ciel rose palpita, celle qui nous guidait se leva et ne se -souvint pas de nous, ni de ceux qui avaient voulu connaître la vérité, -et elle se mit en marche, et beaucoup d'enfants blancs la suivirent. - -Et leur bande était joyeuse et ils riaient doucement de toutes choses. - -Et lorsque le soir arriva, ils bâtirent de nouveau leur feu de paille. - -Et de nouveau les flammes s'abaissèrent, et vers le milieu de la nuit -les cendres devinrent froides. - - * * * * * - -Alors Louvette se souvint, et elle préféra aimer et souffrir, et elle -vint près de moi avec sa robe blanche, et nous nous enfuîmes tous deux à -travers la campagne. - - - - -IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA - - - -LA «RUBRIQUE» DES IMAGES - - _In quella parte del libro della mia memoria, dinanzi alla quale - poco si potrebbe leggere, si trova una rubrica..._ - - DANTE D'ALIGHIERI. - - - - -I - -_LE CHRIST AU ROSSIGNOL_ - - -Le Vendredi-Saint. - -Le Christ est sur la croix, agonisant. - -Les disciples, terrifiés, se sont enfuis. - -Marie est retournée, épuisée de larmes. - -Il doit ressusciter. - -Mais ce n'est pas lui qui ressuscite. - -Les disciples en ont trouvé un autre, qui lui ressemble; - -C'est celui-là qui apparaîtra à Marie, à Madeleine, et aux pélerins -incrédules. - -Le Christ est abandonné. - -Il va mourir sur la croix, dans une lande brûlée, où il y a des ravins -comblés de ronces. - -C'est le dimanche matin. - -Voici que l'imposteur a resurgi, et le Christ, dans son agonie, entend -la rumeur au lointain et les voix joyeuses qui chantent: _Kyrie -eleison_. - -Puis tout est silencieux encore. - -Le silence nouveau du saint dimanche. - -Alors paraît au bord d'un trou pierreux un petit lièvre. - -Et sur la branche d'une ronce un petit rossignol vient et regarde. - -Et le petit rossignol parle à Jésus. - - - - -II - -_LE SOUVENIR D'UN LIVRE_ - - -Le souvenir de la première fois où on a lu un livre aimé se mêle -étrangement au souvenir du lieu et au souvenir de l'heure et de la -lumière. Aujourd'hui comme alors, la page m'apparaît à travers une brume -verdâtre de décembre, ou éclatante sous le soleil de juin, et, près -d'elle, de chères figures d'objets et de meubles qui ne sont plus. -Comme, après avoir longtemps regardé une fenêtre, on revoit, en fermant -les yeux, son spectre transparent à croisières noires, ainsi la feuille -traversée de ses lignes s'éclaire, dans la mémoire, de son ancienne -clarté. L'odeur aussi est évocatrice. Le premier livre que j'eus me fut -rapporté d'Angleterre par ma gouvernante. J'avais quatre ans. Je me -souviens nettement de son attitude et des plis de sa robe, d'une table à -ouvrage placée vis-à-vis de la fenêtre, du livre à couverture rouge, -neuf, brillant, et de l'_odeur_ pénétrante qu'il exhalait entre ses -pages: une odeur âcre de créosote et d'encre fraîche que les livres -anglais nouvellement imprimés gardent assez longtemps. De ce livre je -reparlerai plus tard: j'y ai appris à lire. Mais son odeur me donne -encore aujourd'hui le frisson d'un nouveau monde entrevu, et la faim de -l'intelligence. Encore aujourd'hui je ne reçois pas d'Angleterre un -livre nouveau que je ne plonge ma figure entre ses pages jusqu'au fil -qui le broche, pour humer son brouillard et sa fumée, et aspirer tout ce -qui peut rester de ma joie d'enfance. - - - - -III - -_LE LIVRE ET LE LIT_ - - -Lire dans son lit est un plaisir de sécurité intellectuelle mêlée de -bien-être. Mais il change de nature avec l'âge. - -Souvenez-vous de la page la plus intéressante du gros roman que vous -dévoriez après coucher, le soir, vers quinze ans, dans le moment où elle -se brouille, s'assombrit, s'efface, tandis que la bougie brûlée à fond -crépite, palpite bleue dans le bougeoir et s'éteint. Je m'éveillais le -matin avant cinq heures pour tirer de leur cachette sous mon traversin -les petits livres à cinq sous de la Bibliothèque Nationale. C'est là que -j'ai lu les _Paroles d'un croyant_ de Lamennais, et l'_Enfer_ de Dante. -Je n'ai jamais relu Lamennais; mais j'ai l'impression d'un terrible -souper de sept personnages (si j'ai bonne mémoire) où résonnait comme un -son de fer fatal, que je reconnus plus tard dans un conte de Poe. Je -mettais le petit livre sur l'oreiller pour recevoir la première pauvre -lumière du jour; et, couché sur le ventre, le menton soutenu par les -coudes, j'aspirais les mots. Jamais je n'ai lu plus délicieusement. Il -n'y a pas longtemps que j'ai essayé, un soir, de reprendre ma vieille -position de cinq heures. Elle m'a paru insupportable. - -Une charmante dame slave se plaignait un jour devant moi de n'avoir -jamais trouvé la position «idéale» pour lire. Si on s'assied à une -table, on ne se sent pas en «communion» avec le livre; si on s'en -approche, la tête entre les mains, il semble qu'on s'y noie, dans une -sorte d'afflux sanguin. Dans un fauteuil, le livre pèse vite. Au lit, -sur le dos, on prend froid aux bras; souvent la lumière est mauvaise; il -y a de la gêne pour tourner les pages et, sur le côté, la moitié du -livre échappe: ce n'est plus la véritable possession. - -Voilà pourtant où il faut se résoudre. «C'est détestable pour les yeux», -disent les bonnes gens. Ce sont de bonnes gens qui n'aiment point lire. - -Seulement l'âge diminue le plaisir de l'acte défendu où on ne sera pas -surpris, et de la sécurité où toutes les audaces de la fantaisie peuvent -danser à l'aise. Restent la solitude douillette et tiède, le silence de -la nuit, la dorure voilée que donne sous la lampe aux idées et aux -meubles luisants l'approche du sommeil, la joie sûre d'avoir à soi, près -de son cœur, le livre qu'on aime. Quant à ceux qui lisent au lit, -«contre l'insomnie», ils me font l'effet de pleutres, admis à la table -des dieux et qui demanderaient à prendre le nectar en pilules. - - - - -IV - -_LES «HESPÉRIDES»_ - - -Lire Herrick, c'est lire des abeilles et du lait. Les mots sont luisants -d'huile de fleurs, frottés de nard et diaprés de gouttelettes parfumées. -Ses vers volent à l'éternité avec de petites ailes d'or battu. Il ne -faut pas plus qu'ouvrir les _Hespérides_ et y tremper vite les yeux -comme dans une vapeur de benjoin. Toute ligne apparue est peinte d'odeur -qu'on hume du regard. Cire vierge et givre, riche pollen de pistils, -nacre de papillons, pulpe de marguerites rosées. Sa tête frisée et -aquiline, toute convergente vers la bouche, soufflait des bulles d'or. -Il était ivre d'un vin qui pétillait en mousse de poésie. Buvez ses -chansons dans des lacrymatoires de verre très mince. Pour une seconde -vous serez entouré du printemps le plus blanc et de l'été le plus jaune. -Mais ne lisez pas longtemps: vous seriez noyé dans un océan de roses. - - - - -V - -_ROBINSON, BARBE-BLEUE ET ALADDIN_ - - -Le plus haut plaisir du lecteur, comme de l'écrivain, est un plaisir -d'hypocrite. Quand j'étais enfant, je m'enfermais au grenier pour lire -un voyage au Pôle Nord, en mangeant un morceau de pain sec trempé dans -un verre d'eau. Probablement j'avais bien déjeuné. Mais je me figurais -mieux prendre part à la misère de mes héros. - -Le vrai lecteur construit presque autant que l'auteur: seulement il -bâtit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des -pages ne sera jamais bon gourmet de livres. La vue des mots comme le son -des notes dans une symphonie amène une procession d'images qui vous -conduit avec elles. - -Je vois la grosse table mal équarrie où mange Robinson. Mange-t-il du -chevreau ou du riz? Attendez... nous allons voir. Tiens, il s'est fait -un plat tout rond, en terre rouge. Voilà le perroquet qui crie: on lui -donnera tout à l'heure un peu de blé nouveau. Nous irons en voler dans -le tas de réserve, sous l'appentis. Le rhum que Robinson buvait, quand -il était malade, était dans une grosse bouteille noire, avec des côtes. -Le mot «_fowling piece_» (pièce à volailles), que je ne comprenais pas -trop me donnait les imaginations les plus extraordinaires sur le fusil -de Robinson. (Longtemps je me suis figuré que les «icoglans stupides» -des _Orientales_ étaient une espèce de caméléons. Encore aujourd'hui je -fais violence à ma fantaisie pour lui persuader que ce ne sont que des -gendarmes). - -Comment était faite la lampe d'Aladdin? A mon idée, un peu comme les -lampes à huile de notre salle d'études. Aussi étais-je anxieux de la -manière dont s'y prendrait Aladdin pour la vider. L'endroit où il -fallait la frotter avec du sable fin--les mots ne sont nulle part dans -le texte, mais je ne puis les en dissocier, et c'est encore avec du -sable fin que la femme de Barbe-Bleue essaye d'effacer la tache de sang -sur la clef--se trouvait quelque part sur le renflement du ventre en -métal. Je sais maintenant que la lampe d'Aladdin était une lampe de -cuivre, à bec, toute ronde et ouverte, comme les lampes grecques et -arabes; mais je ne la «vois» plus. - -Revenons à la clef de Barbe-Bleue. Ce qui m'y plaisait c'est qu'elle -était «fée», chose qui m'intriguait prodigieusement. Je n'y comprenais -rien. Mais j'y pensais bien souvent. Hélas! c'est une faute d'impression -devenue traditionnelle. Dans l'ancienne édition (elle est bien rare) -vous lirez que la clef était «fée»--_fata_,--enchantée, qu'on y avait -fait œuvre de fée. C'est très clair: seulement je ne peux plus y rêver. - -La pantoufle de verre de Cendrillon,--comme ce verre me paraissait -précieux, translucide, délicatement filé, à la manière des petits -bougeoirs de Venise avec lesquels nous avions joué,--la pantoufle est en -étoffe, en _vair_. Je ne la «vois» plus du tout. - -Je me figurais avec une grande précision les olives vertes et luisantes, -saupoudrées avec de la poudre d'or dans les vases de Camaralzaman; le -mur un peu délabré, veiné de lierre, gris de mousse, empli de soleil, au -pied duquel le prince travaillait chez le jardinier; la boutique de -Brededdin Hassan, devenu pâtissier; l'arête fixée dans la gorge du petit -bossu; le gros livre empoisonné avec ses pages collées l'une contre -l'autre et la tête de Durban soudée à la couverture de cuir brun du -livre par le sang figé, comme un bout de bougie sur du suif glacé... -Chères, chères images dont j'aime tant à revoir les couleurs quand je -les trouve sous leur rubrique _nel libro della mia memoria_. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - LA LAMPE DE PSYCHÉ - - MIMES - - Prologue 11 - I. Le Cuisinier 13 - II. La fausse Marchande 15 - III. L'Hirondelle de bois 17 - IV. L'Hôtellerie 19 - V. Les Figues peintes 21 - VI. La Jarre couronnée 23 - VII. L'Esclave déguisé 24 - VIII. La Veillée nuptiale 26 - IX. L'Amoureuse 28 - X. Le Marin 30 - XI. Les six Notes de la flûte 32 - XII. Le Vin de Samos 34 - XIII. Les trois Courses 35 - XIV. L'Ombrelle de Tanagra 37 - XV. Kinné 39 - XV*. Sismé 41 - XVI. Les Présents funéraires 43 - XVII. Hermès Psychagôgos 45 - XVIII. Le Miroir, l'Aiguille, le Pavot 47 - XIX. Akmé 49 - XX. L'Ombre attendue 51 - Épilogue 53 - - LA CROISADE DES ENFANTS - - Récit du Goliard 61 - Récit du Lépreux 64 - Récit du Pape Innocent III 68 - Récit de trois petits Enfants 73 - Récit de François Longuejoue, Clerc 76 - Récit du Kalandar 78 - Récit de la petite Allys 82 - Récit du Pape Grégoire IX 84 - - L'ÉTOILE DE BOIS - - L'Étoile de Bois 91 - - LE LIVRE DE MONELLE - - I. Paroles de Monelle 119 - - II. Les Sœurs de Monelle: - - L'Égoïste 133 - La Voluptueuse 138 - La Perverse 143 - La Déçue 148 - La Sauvage 154 - La Fidèle 159 - La Prédestinée 163 - La Rêveuse 167 - L'Exaucée 172 - L'Insensible 176 - La Sacrifiée 181 - - III. Monelle: - - De son Apparition 189 - De sa Vie 193 - De sa Fuite 198 - De sa Patience 203 - De son Royaume 208 - De sa Résurrection 213 - - IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA - - LA «RUBRIQUE» DES IMAGES - - I. Le Christ au Rossignol 221 - II. Le Souvenir d'un Livre 223 - III. Le Livre et le Lit 225 - IV. Les «Hespérides» 227 - V. Robinson, Barbe-Bleue et Aladdin 228 - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - Le Quinze Novembre mil neuf cent vingt et un - PAR - Félix LAINÉ - A CHARTRES - pour le - MERCVRE - DE - FRANCE - - - - -NOTE DU TRANSCRIPTEUR - -Dans _Mimes_, les mots grecs et le titre de chaque chapitre sont situés -dans l'original au pied de la première page de chaque mime (le grec à -gauche, le titre à droite), et non en tête de chapitre. - -On a transcrit entre signes _soulignés_ les passages mis en exergue par -une typographie en italique (ou par l'usage de caractères droits au sein -d'un texte en italique). - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres de Marcel Schwob, volume 2 of -2, La lampe de Psyché; Il libro dell, by Marcel Schwob - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE MARCEL SCHWOB, VOL 2 *** - -***** This file should be named 63296-0.txt or 63296-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/9/63296/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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